L’Empoisonneuse/Texte entier

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G. Charpentier.




PIERRE NINOUS


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L’EMPOISONNEUSE




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PARIS


G. CHARPENTIER, ÉDITEUR


13, rue de grenelle-saint-germain, 13


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1879




L’EMPOISONNEUSE






Paris. — Imp. E. Capiomont et V. Renault, rue des Poitevins, 6.





PIERRE NINOUS


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L’EMPOISONNEUSE




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PARIS


G. CHARPENTIER, ÉDITEUR


13, rue de grenelle-saint-germain, 13


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1879

Tous droits réservés.





À MON PÈRE


Veux-tu, mon cher père bien-aimé, me permettre de te dédier mon premier livre ? Puisse ce témoignage de mon travail, te convaincre une fois de plus d’un amour que rien n’affaiblira ou ne diminuera dans mon cœur.


PIERRE NINOUS.

15 février 1879.



L’EMPOISONNEUSE


PREMIÈRE PARTIE
LE DRAME DE ROQUEBERRE


I

LA DERNIÈRE HEURE


Le 29 décembre 1863, vers sept heures du soir, la petite ville de Roqueberre dans l’Armagnac était en proie à une animation qui contrastait singulièrement avec sa tranquillité de chaque jour.

La plupart des habitants sur le pas de leur porte chuchotaient entre eux.

Les domestiques des grandes maisons couraient vers le quartier bas de la ville, bousculant leurs maîtres qui se dirigeaient en toute hâte du même côté ; la cloche d’agonie de la vieille église envoyait lentement dans les airs ses tintements égaux et tristes ; il était évident que quelqu’un de considérable se mourait à Roqueberre.

C’était en effet le maire de la ville, M. de Sauvetat, qui touchait à ses derniers moments.

Atteint depuis trois semaines environ d’une indisposition subite, il s’était alité presque contre l’avis de son médecin.

Le docteur Delorme qui le soignait, n’avait jamais paru inquiet ; deux jours auparavant, il répétait encore :

— Ce ne sera absolument rien ; la fièvre est violente parce que le tempérament de M. de Sauvetat est très fort ; mais il n’existe pas le moindre danger, je le certifie.

Devant une affirmation aussi catégorique, les nombreux amis de M. de Sauvetat s’étaient rassurés ; ils attendaient même la nouvelle de sa convalescence, lorsque, subitement, la veille au soir, cette hépatite si bénigne diagnostiquée par le docteur Delorme s’était compliquée d’une foudroyante péritonite, il n’y avait plus d’espoir, la mort arrivait à grands pas.

Dire le bouleversement, l’effarement, la douleur même que cette catastrophe imprévue apporta dans Roqueberre, est chose impossible.

M. de Sauvetat âgé de quarante-cinq ans, marié à une jeune femme des plus sympathiques, Blanche d’Auvray, père d’une enfant de quinze ou seize ans, était l’homme le plus considérable, le plus riche, et, chose plus rare, le plus estimé de la contrée.

En effet, maire de la ville et membre du conseil général depuis de longues années, il avait fait un bien immense dans le pays. Il l’avait doté à ses frais d’une infinité de choses trop utiles et trop coûteuses pour que le gouvernement voulût les accorder ; il avait régularisé ses impôts, mis de l’ordre dans les petites finances, pris en main les intérêts de chacun ; enfin il avait su conquérir la sympathie de tout le monde, et on le lui prouvait à cette heure suprême par une douleur qui n’était pas feinte.

La nuit s’avançait, une froide nuit d’hiver où l’on entendait la pluie battre les murs et le vent siffler dans les arbres.

Dans une grande chambre de l’hôtel de Sauvetat, la famille, le docteur, les vieux domestiques étaient réunis autour du lit du mourant.

Afin que la lumière ne gênât point le malade, une seule lampe éclairait l’immense pièce et rendait plus triste et plus lugubre cette scène de mort.

M. de Sauvetat affaissé sur ses oreillers, la figure horriblement contractée par les affres de l’agonie, avait les yeux fermés. Son sommeil était pénible, tout agité de soubresauts convulsifs. Sa respiration inégale soulevait les couvertures.

De loin en loin une plainte déchirante s’échappait de ses lèvres.

Sa femme, madame de Sauvetat, assise dans un grand fauteuil au chevet du lit, suivait des yeux les progrès rapides du mal et l’affaiblissement visible du mourant. Elle pleurait abondamment, et de temps à autre, par quelque exclamation désespérée, elle maudissait son malheur ou suppliait le docteur de sauver son mari.

Au pied du lit, une autre jeune femme qu’on appelait simplement Marianne, était debout, aussi pâle que celui dont on attendait le dernier soupir.

Plus blanche qu’un marbre, aussi immobile, en apparence aussi impassible que lui, elle ne gémissait pas, elle ne pleurait pas, mais ses traits d’une beauté admirable, altérés par un désespoir indicible, en faisaient si bien l’image de la suprême douleur ici-bas, qu’en la voyant on se sentait remué jusqu’au fond de l’âme.

— N’y a-t-il donc plus d’espoir, s’écria tout à coup madame de Sauvetat. Ô docteur ! docteur ! sauvez-le, et que Dieu prenne ma vie, s’il le faut, en échange de la sienne.

— M. de Sauvetat touche à sa dernière heure, Madame, dit M. Delorme en essuyant une larme rebelle, n’y a plus rien à tenter.

Blanche se renversa dans son fauteuil avec un bruyant sanglot, tandis que l’autre jeune femme silencieuse, l’œil sombre et la narine frémissante, se cramponnait au grand dossier d’ébène comme si l’angoisse qu’elle éprouvait devenait plus forte que l’énergique volonté qu’on lisait sur son large front légèrement renflé vers les tempes.

— Je ne veux pas que mon mari meure, reprit Blanche au bout de quelques minutes, je ne le veux pas ! Est-ce que nous pouvons nous séparer ? Au nom de tout ce que vous pouvez aimer, rendez-le moi.

Étienne Delorme se retourna.

— Tout est inutile, dit-il, une péritonite s’est déclarée, il n’y a plus de remède.

Marianne tressaillit profondément, et d’une voix singulièrement indignée :

— Plus bas, Monsieur, fit-elle avec hauteur, vous devriez comprendre l’inconvenance de ces explications.

— Monsieur de Sauvetat n’entend plus, il ne voit plus, Mademoiselle, répondit le docteur, il ne perçoit certainement plus aucune sensation.

— Qu’en savez-vous !

— Voyez plutôt.

Joignant tout aussitôt le geste à la parole, M. Delorme saisit la main du mourant et l’ayant soulevée à une certaine hauteur, il l’abandonna subitement. Avec une lourdeur de plomb, inerte et inconsciente, cette main retomba sur le linceul blanc. La figure de M. de Sauvetat n’avait pas laissé échapper le moindre tressaillement.

Marianne chancela, ses traits se contractèrent horriblement, mais pas un mot ne sortit de ses lèvres.

Madame de Sauvetat tomba à genoux, appelant son mari, lui prodiguant toutes les expressions d’une folle tendresse, mêlant à des protestations d’amour infini des sanglots, des cris, des spasmes sous lesquels elle se tordait tout entière. Les deux vieux serviteurs affaissés dans leur douleur priaient et pleuraient. M. Delorme se mouchait bruyamment, seule Marianne contemplait cette scène avec une sorte de farouche dédain.

En revanche, au moindre frémissement du malade sa pâleur déjà si grande augmentait encore, son sein ne battait plus, on eût dit sa vie suspendue au souffle de celui qui se mourait.

Enfin M. Delorme se leva :

— Ma présence ici n’est plus nécessaire, dit-il. J’ai promis à madame Sembrès d’aller chez elle ce soir, sa fille a le croup. Adieu, Madame.

Madame de Sauvetat regarda le docteur d’un air presque épouvanté.

— Vous le quittez ? demanda-t-elle. Oh ! docteur, je vous en supplie, restez.

— Je ne le puis pas, Madame ; cependant si vous le désirez aussi vivement, dans une heure, je serai de retour.

— Oh ! oui, revenez le plus vite possible, qui sait si votre science ne fera pas un miracle.

Le docteur hocha douloureusement la tête ; et tandis qu’il s’éloignait accompagné du valet de chambre, il put entendre les sanglots de Blanche dont le désespoir semblait redoubler de violence.

La porte ne s’était pas refermée que le malade s’agita sur son lit.

— Marianne ! murmura-t-il d’une voix faible mais distincte.

La jeune fille se précipita vers lui.

— Renvoie Cadette, ordonna-t-il, je veux demeurer seul avec Blanche et toi.

Ces mots avaient été prononcés très bas ; madame de Sauvetat pourtant les entendit.

— Ah ! balbutia-t-elle, il avait sa connaissance, je suis perdue !

Marianne fit descendre Cadette en lui recommandant expressément de ne laisser monter personne.

M. de Sauvetat s’était péniblement soulevé sur ses oreillers. Son front qu’avait déjà effleuré l’aile de la mort était livide, mais ses yeux brillaient pleins de colère et de volonté.

— Blanche ! dit-il, d’une voix dure, approchez !

— Madame de Sauvetat se dressa inconsciente et raide comme un automate, elle fit quelques pas au hasard, folle de peur, avançant malgré elle vers ce spectre terrible dont elle ne pouvait détacher ses yeux.

Le moribond la fixa un instant sans prononcer une parole. Enfin ses lèvres blêmes, laissèrent tomber ce seul mot :

— Misérable !

Rien de plus, mais quel accent de mépris et d’horreur.

Elle se précipita à genoux suppliante, terrifiée. Marianne se jeta entre eux.

— Lucien, s’écria-t-elle, Lucien ! grâce, pardonne…

— Jamais ! dit-il.

— Jamais ?… reprit-elle, et ta fille, Marguerite, que va-t-elle devenir ?…

À ce nom, surtout au souvenir d’amour et de paix qu’il évoquait, un sourire ineffable passa sur les lèvres du mourant.

— Marguerite !… redit-il doucement, Marguerite, oh ! il faut qu’elle soit heureuse, et pour cela elle ne se séparera pas de toi ; je te la confie. Je l’ai donnée à Jacques comme pupille ; à Jacques ton fiancé d’aujourd’hui, mais ton mari dans un mois, je le veux, entends-tu. Au milieu de votre loyauté, de votre honneur, Marguerite sera moins orpheline ; à votre contact elle deviendra une vaillante et droite créature comme vous, mes enfants bien-aimés.

À son tour, Marianne pleurait le visage caché sur le linceul de M. de Sauvetat.

Le malade étendit la main et l’appuya sur cette belle tête brune qui tressaillait de douleur à ses côtés.

— Chère Marianne, murmura-t-il d’une voix adoucie, chère fille, toi l’honneur et le dévouement incarnés, toi par qui j’aurais été consolé, si j’avais pu l’être, sois bénie !…

Il s’attendrit ; de grosses larmes coulèrent sur ses joues déjà marbrées de taches livides.

Elle s’aperçut de son émotion.

— Tu m’aimes donc ?… demanda-t-elle en entourant de ses bras la tête souffrante de M. de Sauvetat.

— Oh oui !… Marguerite et toi vous remplissez bien mon pauvre cœur blessé, et à cette heure suprême, c’est vous seules que je regrette et que je bénis !

— Eh bien, en son nom, au mien, appelle un autre médecin que le docteur Delorme, laisse-toi sauver.

— Me laisser guérir ?… sauver mon corps ?… à quoi bon, lorsque l’âme est morte ? Je n’ai plus la foi. Tout ce que j’ai adoré, il m’a fallu le briser, tout ce que j’avais mis sur un autel est descendu dans la boue. Non, ni l’amour de Marguerite ni le tien ne combleraient de tels vides, il vaut mieux que je parte. D’ailleurs, à quel homme sur terre oserai-je confier le secret de ma mort. Je n’en connais pas. N’insiste pas, Marianne, c’est inutile.

La jeune fille tordit ses mains.

— Inflexible !… s’écria-t-elle. Ah ! rien ne pourra donc le désarmer !… Mon Dieu ! Mon Dieu !…

Les forces de M. de Sauvetat s’en allaient rapidement ; d’intolérables souffrances lui arrachaient de faibles cris.

Blanche crut le dernier moment arrivé, elle sortit de l’ombre où elle s’était réfugiée.

— Grâce, répéta-t-elle, je me ferai l’esclave de ta fille, la servante de Marianne, oh ! pardonne, Lucien, pardonne !…

Mais lui, comme si cette voix lui eût rendu ses forces avec sa haine un instant assoupie :

— Jamais, dit-il, pas même après ma mort. Des précautions sûres sont prises, et si vous ne savez pas conserver à Marguerite un nom intact, Marianne a dans les mains de quoi me venger. Mais à défaut de cœur ou de sens moral, l’orgueil peut-être, dans tous les cas la peur, vous feront marcher droit. Je veux que Marguerite soit heureuse ; je veux que vous abandonniez tous vos droits sur elle, jurez-le.

— Je le jure, répéta Blanche d’une voix tremblante ; j’aime Marguerite par-dessus toutes choses ; Lucien, encore une fois, pardonne !

Elle voulut saisir ses mains déjà froides. Une horrible expression de dégoût s’empara de M. de Sauvetat, il se recula.

— Ah ! vipère, s’écria-t-il, soyez maudite.

Puis tout à coup ses joues se colorèrent, un frisson le secoua, il se dressa sur son séant, et attirant Marianne à lui, s’écria :

— Ô Marianne, Marguerite ! prenez garde, la vipère vous mord ! Ah ! elle la tue ! ah !…

Une dernière convulsion le tordit des pieds à la tête. M. de Sauvetat était mort.





II

LE SECRET DU MORT


Le lendemain, dès l’aube, le triste événement fut appris en ville. Les boutiques restèrent fermées. Tous les amis de la famille allèrent s’inscrire chez la veuve.

Celle-ci, en proie à un sombre désespoir, ne recevait personne.

— Pauvre femme, disait-on, quel chagrin ! ils s’aimaient tant !

Dans la maison mortuaire, les serviteurs affolés perdaient la tête.

Madame de Sauvetat n’avait pas voulu quitter le chevet du lit où reposait le cadavre. Elle était tellement pâle qu’elle semblait toucher à son dernier moment.

— Pauvre monsieur ! répétaient les domestiques ; pauvre madame !

Vers le soir, Blanche céda aux instances de Cadette et consentit à aller prendre quelques moments de repos.

Cadette promit à la jeune femme de la remplacer auprès du mort. Du reste, Marguerite, encore dans un pensionnat de Bordeaux, ne devait arriver que le lendemain, et il fallait des forces pour la recevoir.

Marianne, épuisée de fatigue, était restée dans sa chambre ; d’ailleurs, la plus sourde inimitié régnait entre Blanche et elle, et on disait dans l’hôtel que la jeune femme avait défendu à Marianne de demeurer auprès de M. de Sauvetat.

Marianne avait obéi ; elle était seulement la pupille du mort, et n’avait pas le droit de résister à sa veuve.

Vers le milieu de la nuit, tout reposait dans la maison mortuaire.

Auprès de la couche funèbre, Cadette s’était profondément endormie, elle était seule.

Sur une table de chêne placée au chevet du lit, deux cierges de cire jaune jetaient dans la grande pièce sombre une lueur incertaine, et prêtaient aux meubles antiques des aspects bizarres.

Dehors, le vent avait redoublé de violence, la pluie s’était changée en neige, il faisait un froid humide et pénétrant.

Le mort, soigneusement revêtu de ses habits de cérémonie, reposait sur des courtines de damas et de dentelles.

Chose étrange ! ces traits que le désespoir et la maladie avaient ravagés s’étaient apaisés et rassérénés.

On aurait dit que cet inconnu effrayant, cette obscurité mystérieuse et terrible dans lesquels il était entré s’étaient subitement éclairés devant lui, et que l’ombre, en se faisant lumière, avait mis sur son front pâle comme un reflet de triomphe.

Tout à coup une petite porte latérale s’ouvrit sans bruit, et Marianne s’avança vers le lit mortuaire.

Elle toucha le bras de la garde endormie, mais Cadette ne s’éveilla pas.

Elle la secoua plus fort, même immobilité.

Un triste sourire erra sur les lèvres blanches de la jeune fille :

— J’en étais sûre, murmura-t-elle, veillons !

Elle releva la tête et sembla écouter ; aucun bruit ne se faisait entendre ; cependant au bout de quelques minutes, Marianne se jeta vers le pied du lit, et, s’enveloppant dans le grand rideau de velours sombre, elle devint subitement invisible.

Quelques instants après, madame de Sauvetat, à son tour, entrait par la grande porte du corridor.

Sans regarder le cadavre, elle s’approcha de la dormeuse :

— Cadette, appela-t-elle assez haut.

Elle la heurta plus fort que ne l’avait fait Marianne ; mais Cadette, inconsciente et presque sans vie, retomba inerte sur sa chaise de paille.

— Bien, dit Blanche, l’effet est produit.

— Sur la pointe des pieds alors, elle alla pousser les verrous de toutes les portes et revint vivement vers la cheminée.

Avec une adresse et une vivacité incroyables, elle dérangea la pendule et les grands candélabres, regardant attentivement jusque dans les interstices de la glace.

Un frisson secoua la grande draperie derrière laquelle Marianne avait trouvé un abri. Blanche ne le vit pas, toute préoccupée qu’elle était de l’inutilité de ses recherches. Au bout de quelques minutes, elle s’éloigna en murmurant :

— Je suis folle, ce n’est pas là.

Elle se dirigea alors vers les bahuts et les armoires, mais elle s’arrêta désappointée, il n’y avait de clefs nulle part.

— Où peuvent-elles se trouver ? se demanda-t-elle déjà inquiète ; pourvu que Marianne ne les ait pas emportées !

Une expression de haine implacable passa sur les traits de Blanche.

— Oh ! murmura-t-elle, je les aurai, quand je devrais la tuer de ma main !

Elle regarda autour d’elle.

— Ici, peut-être, fit-elle, en désignant le cadavre.

Sans la moindre émotion, elle souleva le corps raide de son mari.

Sous l’effort violent qu’elle dut faire, les os craquèrent ; elle sourit étrangement, mais n’en continua pas moins à passer la main sous l’oreiller.

— Victoire ! dit-elle, je les ai !…

Elle laissa tomber lourdement le cadavre, et se mit à fouiller tous les meubles de la chambre.

Chaque papier fut examiné, chaque coin bouleversé, chaque tiroir renversé ; mais, à mesure que sa tâche avançait, ses mains frémissaient, ses yeux s’arrondissaient. Rien, elle ne trouvait rien !

De temps à autre, elle revenait instinctivement vers la pendule qu’elle secouait ; le timbre faisait entendre comme un plaintif gémissement ; la glace, sur laquelle elle jetait un regard épouvanté, lui renvoyait son image anxieuse, pâle, décomposée, c’était tout.

À bout de forces, elle leva les deux mains en l’air.

— S’il y a un papier, s’écria-t-elle, je suis perdue.

Puis après un moment de profonde réflexion :

— Non, la peur m’égare, fit-elle, il a craint de confier une vague parole à un médecin, il n’aurait jamais rien laissé d’écrit. Et l’autre !… Ah ! je saurais bien la réduire au silence.

Elle frappa du pied, et regardant le mort :

— D’ailleurs, continua-t-elle, y aurait-il une preuve quelconque, pourquoi me tourmenter ? Malgré toi, malgré la terre entière, c’est ma volonté qui se fera !

Elle se disposa à regagner sa chambre, rassurée et résolue.

Comme elle allait arriver à la porte, elle avisa un placard presque invisible à la tête du lit.

Elle l’ouvrit, il était plein de livres.

Sur la tablette de devant on voyait une seule enveloppe scellée de cinq cachets de cire rouge.

Elle s’en empara.

— Ceci est mon testament, lut-elle à demi-voix.

Un sourire de dédain releva le coin de ses lèvres fines.

— Oui, murmura-t-elle, tu as bien pris tes précautions, un legs la perdra plus sûrement encore. Ah ! Jacques ! Ah ! Marianne, vous vous aimez ! vous deviez avoir ma fille… Non, ce n’est pas encore fait ! Je suis là ! Ne m’oubliez pas.

Mais, soudain, toute sa force s’évanouit, tout son courage partit comme une fumée que le vent emporte, son cœur s’arrêta de battre, elle se sentit prise d’une indicible terreur.

On avait remué derrière elle !

Qu’était-ce ?

La silhouette de Cadette lui apparaissait toujours immobile sur sa chaise de paille, les portes closes n’avaient pas bougé dans leurs gonds le mort : s’était-il relevé de sa couche funèbre ?

Une main s’appuya sur son épaule.

Par un effort de volonté sous lequel elle se raidit tout entière, elle parvint à tourner la tête.

Marianne, pâle, calme, terrible, était là.

Madame de Sauvetat étouffa un cri de suprême angoisse.

— C’est inutile, Blanche d’Auvray, dit la jeune fille, d’une voix solennelle, ne cherchez pas !… Le mort a laissé son secret, mais Dieu le garde !…





III

LA FAMILLE DE SAUVETAT

La famille de Sauvetat était certainement la plus riche et la plus influente du pays.

Originaire d’une petite ville située entre Roqueberre et Auch, M. de Sauvetat avait vu la grande considération qui avait toujours entouré les siens, le suivre à Roqueberre, lorsqu’il était venu s’y installer à la suite de son mariage avec Blanche d’Auvray.

Il possédait cent mille livres de rentes en belles et bonnes terres, situées en plein soleil, sa femme, la moitié environ. Pour toutes ces excellentes raisons on ne tarda pas, comme nous l’avons dit, à le nommer maire de la ville et membre du conseil général.

Cependant, peu de temps après, on dut convenir que la richesse était la moindre de ses qualités.

Son caractère était essentiellement droit et élevé ; il passait à côté des mesquines bassesses de la vie, sans les voir. De ses mains ouvertes, tombaient facilement des sommes considérables qui, distribuées avec tact, apaisaient bien des douleurs et calmaient bien des tourments. C’était un de ces hommes, incapables de jamais soupçonner le mal, à principes arrêtés, à croyances définies et obstinées et que le doute n’effleure pas.

Un seul défaut gâtait tout cela.

Son abord était glacial et son extérieur tellement froid que, n’ayant attiré personne dans l’intimité de son foyer domestique, personne n’avait osé y pénétrer.

Un seul homme à Roqueberre, M. de Boutin, juge au tribunal de la petite ville, avait ses sympathies. Élevés ensemble, ils étaient liés d’une vieille et solide amitié. Mais M. de Boutin était un original, surtout un misanthrope, qui, même chez son ami d’enfance, ne faisait pas de fréquentes visites.

Donc, à part le juge, M. de Sauvetat avait peu de relations quotidiennes. Sa position, cependant, l’obligeant à recevoir, il le faisait alors d’une manière splendide. Ces jours-là, sa maison s’ouvrait toute grande, ses fêtes avaient une réputation de somptuosité qui n’avait rien d’usurpé, les invitations étaient recherchées et demandées à l’avance.

Mais à part ces rares circonstances et quelques banales réceptions du dimanche, on ne pouvait citer une seule personne admise intimement dans la famille.

La jeune madame de Sauvetat avait accepté la manière de voir de son mari, elle n’avait pas d’amies.

On connaissait donc les faits généraux de ces existences, ceux qui apparaissaient forcément à l’extérieur ou qui mêlaient la famille à des étrangers ; mais de ces mille détails dont on est si friand dans une petite ville, pas un mot ou très peu de chose.

Ce qu’on savait à Roqueberre se bornait à ceci : Blanche d’Auvray, à laquelle appartenait la maison qu’on avait appelée depuis l’hôtel de Sauvetat, s’était mariée à dix-huit ans. Sa mère, veuve de très bonne heure, n’avait vécu que pour sa fille. Elle était morte avant la naissance de l’enfant que madame de Sauvetat attendait, et avec la douleur de ne pouvoir souffrir la place de Blanche, qui avait été l’unique préoccupation de sa vie.

Lucien de Sauvetat était le fils d’un officier supérieur, qui avait quitté la France après avoir perdu sa femme, enlevée à son affection lorsque Lucien avait dix ans.

Le colonel Pierre de Sauvetat était alors parti en Afrique demander à la vie agitée des camps l’oubli de son grand chagrin.

Il avait laissé son fils à Paris, confié à des amis qui surveillaient ses études, tandis que dans le Gers ses grandes propriétés étaient louées à des fermiers dirigés eux-mêmes par son beau-frère, M. Descat.

Après un temps assez long passé là-bas et de brillants services rendus pendant cette difficile conquête, M. de Sauvetat nommé général, avait fini par commander la subdivision d’Oran.

Par une singulière bizarrerie de caractère qu’on ne s’expliquait pas, il n’avait jamais voulu revoir la France ; mais en revanche, il avait souvent fait venir son fils auprès de lui, surtout depuis que le jeune homme avait terminé ses études.

Lucien, à cette époque, gai, expansif, heureux, passait l’hiver à Paris et l’été dans son vieux château d’Armagnac, auprès de son oncle, Urbain Descat, nouvellement marié ; mais le rêve de ses jours et de ses nuits était le moment où le général l’appelait près de lui, dans sa province d’Oran. Ces deux mois pendant lesquels il vivait avec les jeunes lieutenants, campé sous la tente, chassant avec eux le lion et le tigre, lui composaient une existence de délices.

Maintes fois, il avait voulu demeurer avec M. de Sauvetat :

— Laissez-moi m’engager, lui disait-il ; il ne m’en coûtera pas de porter le sac et le fusil du simple soldat, si je dois ne pas vous quitter. Là-bas, dans nos grandes villes, on meurt d’ennui et de désillusions, ici au contraire on respire la franchise, l’honneur, la loyauté, ici on est utile à son pays.

Le général souriait étrangement en entendant son fils parler ainsi, il lançait alors un regard tout plein de mystères à travers l’espace, et avec un profond soupir :

— C’est impossible, ce que tu demandes là, répondait-il à Lucien. Tu serviras ton pays autrement ; tu resteras dans cette chère Gascogne, où tu trouveras une belle jeune fille, qui deviendra ta femme et te rendra heureux ; avec ta fortune et ton nom, tu feras du bien autour de toi.

Le général menait en Afrique une vie d’activité et de mouvement continuels. Toujours à cheval, sans cesse au milieu de ses soldats et de ses officiers, lorsque la division ne partait pas en colonne pour aller apaiser un de ces soulèvements si fréquents au début de la conquête, il faisait lui-même de longues reconnaissances pour étudier le pays nouveau et l’état des esprits qu’il était chargé de pacifier.

Un jour, au retour d’une tournée d’inspection, le général se mit au lit ; une fluxion de poitrine se déclara ; peu de temps après, il rendit le dernier soupir entre les bras de son fils, arrivé juste à temps pour avoir la triste consolation de fermer les yeux à son père.

Rien ne saurait rendre la désolation du jeune homme. Il passa quinze jours sur la terre d’Afrique, auprès de cette tombe qu’il ne voulait pas quitter et qui, d’après la volonté expresse du général, devait demeurer dans le pays qu’il avait aidé à conquérir.

Enfin il partit ; il voyagea, il parcourut le monde, l’Amérique surtout, essayant ainsi de distraire son désespoir.

Six mois après, Lucien de Sauvetat revenu en Gascogne, épousait Blanche d’Auvray et amenait dans la maison de sa jeune femme une orpheline qu’il disait lui avoir été confiée à New-York, par un de ses amis d’enfance.

On ne savait pas l’âge de cette enfant, admirablement accueillie par madame de Sauvetat et encore mieux par madame d’Auvray.

Elle était déjà très belle, et quoique sa taille élevée, sa physionomie sérieuse, ses traits d’une régularité parfaite eussent pu lui faire donner de dix-sept à dix-huit ans, la délicatesse extrême de toute sa personne, son cou mince et souple comme la tige d’une fleur, ses yeux brillants dont la large prunelle de velours flottait dans un blanc encore bleu, un je ne sais quoi de timide, d’étonné et de naïf, disaient qu’elle sortait à peine de l’enfance.

Son rôle dans la maison, d’abord mal défini, était pourtant celui d’une fille d’adoption.

Peu à peu, cependant, et presque chaque jour, il prit certaines proportions, grâce à madame d’Auvray qui lui témoignait une amitié excessive.

Se sentant mourir, cette dernière donna à Marianne une autorité souveraine sur les domestiques et dans le ménage, autorité que madame de Sauvetat ne songea jamais à discuter.

La jeune fille prit donc les rênes de l’administration intérieure, et lorsque Marguerite, le petit ange que madame d’Auvray n’avait pas béni, fut enlevé à sa nourrice, nul ne fut surpris de voir l’orpheline exclusivement chargée du bébé.

Elle s’acquittait du reste de sa tâche d’une manière parfaite, et la plus grande union régnait alors dans la famille.

En effet, pendant que madame de Sauvetat, peut-être un peu légère et mondaine, courait les fêtes ou faisait danser chez elle, Marianne, dans un coin retiré de la maison, soignait Marguerite, lui enseignait à bégayer ses premiers mots, à essayer ses premiers pas, la surveillait, assistait à ses leçons, en profitait autant qu’elle, et, sans que personne y prît garde, grandissait avec sa fille d’adoption en grâce et en beauté.

Mais cette beauté, cette grâce indiscutables et sans rivales étaient cependant étranges et mystérieuses, comme sa personne elle-même dont nul ne connaissait l’origine.

Avec des yeux au regard de feu, elle était pour tous d’une froideur de glace, demeurant indifférente à toute chose, excepté à ce qui touchait Marguerite.

En revanche, si cette enfant était l’unique créature qu’elle parût aimer, elle le faisait avec un amour et un dévouement qui touchaient au délire.

Seule au monde, la mignonne avait su trouver le chemin de ce cœur ; mais aussi quels élans n’avait-il pas pour elle !

Quand on parlait de l’enfant ou que la fillette ouvrait la bouche, on voyait le grand œil de Marianne briller, et un éclair de passion sauvage soulevait son sein.

De temps à autre, elle pressait l’enfant dans ses bras, la regardait longuement, et se retournant vers M. de Sauvetat, pendant que deux grosses larmes roulaient sur ses joues :

— Comme elle lui ressemble !… disait-elle.

— C’est vrai ! répondait Lucien en couvrant sa fille de baisers.

Mais le plus souvent il mettait un doigt sur sa bouche et se contentait de murmurer tout bas un chut ! mystérieux. 1

M. de Sauvetat était revenu de son voyage à travers le monde, triste et songeur. Sa gaîté d’autrefois avait disparu sous une couche de mélancolie que rien ne pouvait dissiper. On aurait dit qu’avec le vieux général, sur la terre arabe, sa jeunesse aussi avait été ensevelie. Cependant il était tendre et bon avec sa femme qu’il adorait, il était fou de sa fille qu’il tenait de longues heures dans ses bras. Rien n’était attendrissant alors comme la vue de cet homme froid et correct avec tous ceux qui l’approchaient, assouplissant sa raideur, fondant son austérité pour bégayer avec sa Marguerite ces riens charmants que les pères et les mères seuls savent comprendre et redire.

Ce bonheur caché aux yeux de tous, à peine deviné par quelques-uns, dura jusqu’à la première communion de Marguerite.

À cette époque, sa mère, élevée elle-même dans un pensionnat de Bordeaux, exigea que sa fille suivît son exemple et allât terminer ses études dans cette ville…

Marianne dut alors se séparer de l’enfant qui ne l’avait jamais quittée.

Le départ fut presque raisonnable, à part quelques sanglots de Marguerite, que l’idée du voyage, du mouvement et d’une nouvelle vie apaisa facilement.

Marianne s’était à peine émue ; avec le plus grand calme, elle avait elle-même préparé les robes et les vêtements de la mignonne, la consolant, essuyant ses larmes, lui promettant d’aller la voir souvent, car Bordeaux n’est pas très loin de Roqueberre. Puis les derniers baisers furent échangés, la voiture se referma et bientôt il ne resta plus de tout cela que le bruit indistinct d’un roulement presque aussitôt emporté par le vent du soir.

À ce moment, sans prononcer une parole, sans pousser un soupir, Marianne tomba à la renverse dans le vestibule, inanimée et presque morte.

M. de Sauvetat accouru en toute hâte, la releva lui-même et la transporta avec Cadette, la nourrice de Marguerite, dans la chambre de la jeune fille. Là, pendant huit longs jours, elle fut entre la vie et la mort, privée de toute raison, et parlant constamment dans une langue inconnue que nul ne comprenait, mais où revenait sans cesse le nom de Marguerite.

Sa forte constitution seule la sauva, car il fut impossible de lui faire avaler aucun remède ; elle guérit et parut se résigner à l’absence de son idole.

Mais à partir de cette époque, on entendit parler de quelques nuages qui s’élevaient dans le ciel jusque-là si bleu de la famille de Sauvetat.

Blanche continuait à être le modèle des femmes, gaie, sereine et douce, entourant son mari d’affection ; et le public ne manqua pas de maudire l’étrangère à laquelle il attribuait le malheur de la belle éprouvée. On affirmait que l’indiscutable beauté de Marianne avait séduit son tuteur, et que, privée de Marguerite, elle avait reporté sur le père toute la passion qu’elle avait éprouvée jusque-là pour la petite exilée.

M. de Sauvetat, plus hautain, plus froid que jamais, n’avait pas l’air de connaître ces bruits de petite ville, et personne n’aurait osé lui en parler à coup sûr. En définitive, on ne savait rien de positif et de certain. Les femmes de chambre avaient raconté qu’une nuit, M. de Sauvetat étant à la campagne, une scène violente avait eu lieu entre Blanche et Marianne. À la suite de cette altercation, madame de Sauvetat avait gardé le lit plusieurs jours.

Que s’était-il passé ?… Nul ne le savait ; on n’avait pas entendu une parole, et pas un membre de la famille n’avait de confidents.

Les Roqueberrois, irrités de ce mystère, se dédommageaient de leur ignorance par les suppositions les plus malveillantes édictées sur le grand seigneur trop discret et sa pupille trop belle.





IV

JACQUES ET MARIANNE


Peu de temps après, cependant, un événement inattendu vint donner un semblant de vérité aux bruits injurieux qui s’accréditaient en ville, et un nouvel aliment à l’activité des langues gasconnes, les plus déliées du monde entier.

Ce fut la rupture subite d’un mariage depuis longtemps arrêté, et qui, sous tous les rapports, eût dû satisfaire les plus ambitieuses.

L’oncle de Lucien, en effet, Urbain Descat, était mort laissant un fils de treize ou quatorze ans, qui se trouva alors tout à fait orphelin, car sa naissance avait coûté la vie à sa mère.

M. de Sauvetat, le plus proche parent et le tuteur légal de son cousin, le recueillit chez lui, et le garda plusieurs années dans sa maison, avant de l’envoyer faire son droit à Paris.

Jacques, déjà mûri par le malheur, solidement trempé, du reste, pour toutes les luttes de la vie, avait à dix-huit ans, une intelligence remarquablement réfléchie, et une sérieuse maturité dans ses décisions.

En vivant à côté de Marianne, il s’éprit d’elle ; lorsqu’il partit pour Paris, il emporta au fond de son cœur un amour caché aux yeux de tous, mais qui ne devait finir qu’avec sa vie.

Son droit terminé, il vint se fixer à Auch, où il fit de superbes débuts comme avocat.

En dehors d’une fortune personnelle considérable, la supériorité de son talent et de son caractère, ne tardèrent pas à fixer sur lui l’attention de tout le pays.

Personne ne doutait alors que, le jour où il lui plairait d’aller essayer ses forces sur un théâtre plus en harmonie avec ses facultés et son intelligence, une magnifique carrière ne s’ouvrît devant lui.

Mais Jacques, n’avait garde de quitter Auch.

La distance, entre cette ville et Roqueberre, n’est pas très grande, et lui permettait de fréquentes visites chez M. de Sauvetat.

Les quelques années passées Paris, dans le joyeux tumulte du quartier latin, n’avaient pas fait oublier au jeune homme, la suave apparition qui avait traversé sa jeunesse.

Au contraire, il était revenu dans le pays rapportant son amour intact et pur, sans que nulle pensée étrangère l’ait jamais effleuré.

Il retrouva Marianne plus sérieuse et plus belle qu’il ne l’avait laissée, mais dans ses grands yeux d’enfant, il y avait bien toujours la même flamme honnête et loyale qui avait pris son cœur.

Jacques comprit, que son bonheur était entre les mains de la jeune fille.

Qui était-elle ?… d’où venait-elle ?… Que lui importait ?…

M. de Sauvetat le savait ; M. de Sauvetat, c’est-à-dire l’homme que Jacques estimait et vénérait plus que tout autre sur terre.

Après lui, qu’avait-il à apprendre ?…

Avec une délicatesse et une franchise sans nom, le jeune homme ouvrit donc son cœur à M. de Sauvetat, et lui demanda la main de sa pupille.

Et, comme celui-ci commençait une explication :

— Ne me dites rien, l’interrompit Jacques, laissez-moi, d’abord, me faire aimer d’elle, je n’ait le droit de rien apprendre sur son origine, avant qu’elle ne consente elle-même, à me dévoiler, ou à me confier ses secrets.

L’époque du mariage ne fut pas encore fixée, mais chacun dans le pays, savait bien que ce n’était qu’une question de date.

Jamais Marianne n’avait dit à Jacques qu’elle l’aimait… Est-ce qu’il en était besoin ?

Son grand œil de feu, qui s’illuminait lorsque le jeune homme arrivait, sa conversation sérieuse et réfléchie, mais en même temps la traduction immédiate de la pensée secrète de Jacques, la loyale pression de sa petite main moite, avaient bien une autre éloquence que n’importe quelle parole.

Souvent, le jeune avocat avait ouvert la bouche pour demander un aveu à sa fiancée ; pas une fois le premier mot n’avait pu sortir de ses lèvres.

Cependant, un soir, M. de Sauvetat était absent de Roqueberre, Blanche, ayant affaire dans l’intérieur de la maison, les avait laissés seuls sur la terrasse ombragée de grands arbres, et au fond de laquelle on entendait gazouiller la Beyre, la plus jolie rivière du monde, aux bords accidentés et fleuris.

C’était au mois de mai ; dans l’air attiédi on ne sentait aucun souffle. À peine si quelque brise fugitive, en ridant légèrement le dessus des massifs en fleurs, apportait le parfum pénétrant et doux des dernières glycines et des premiers boutons d’orangers.

Autour d’eux, dans les buissons épais, un bruit léger de battements d’ailes faisait deviner les nids.

Dans le bleu sombre du ciel, la lune paresseuse ne se montrait pas, mais des millions d’étoiles scintillantes envoyaient sur la terre une lueur voilée et indistincte.

Ils étaient assis tous deux sur un banc de pierre abrité par un buisson de clématite et un églantier rose aux fleurs odorantes.

Elle était vêtue d’une robe blanche toute simple, mais qui dessinait sa taille souple ; ses bras nus, beaux et purs comme un marbre antique, étaient enserrés aux poignets par de délicats bracelets en filigrane d’argent.

Elle avait abandonné sa main à Jacques, et tout près l’un de l’autre, dans le grand silence de la nuit, silence que nul bruit extérieur ne troublait, ils écoutaient leur cœur parler.

Ce qu’ils se disaient ainsi tout bas devait être à la fois bien doux et bien dangereux, car le jeune homme sentit le besoin, au bout d’un instant, de secouer l’enivrante torpeur qui le gagnait.

— À quand mon bonheur ! Marianne ? murmura-t-il en entourant sa taille frêle de son bras.

Elle fixa sur lui ses grands yeux alors si alanguis et si tendres, que Jacques ébloui se laissa glisser à ses pieds.

— Ô ma femme adorée, dit-il, je t’aime !

Elle ne fronça pas ses beaux sourcils comme il le craignait, mais le relevant avec un geste d’une grâce irrésistible :

— Pas à mes pieds, mon ami, dit-elle, ce n’est pas la place du maître.

Il couvrit de baisers ses mains et ses bras, qu’elle ne retira pas.

— Répondez-moi, insista-t-il, pouvant à peine parler, quand porterez-vous mon nom ?

Elle sourit.

— Demandez-le à M. de Sauvetat, il le sait ; c’est lui qui doit décider. Il a, du reste, bien des choses à confier à mon mari, continua-t-elle au bout d’un instant avec une sorte d’embarras.

— Vous faites allusion à votre naissance, Marianne, interrompit Jacques ; je ne veux rien apprendre que de votre bouche, je vous l’ai déjà dit. Pauvre chère enfant, qui croit que je veux être cause d’un seul instant pénible pour elle ! que je puis désirer l’ombre d’une confidence embarrassante. Non, non, ma femme seule, entendez-vous, me confiera ses secrets, si elle me croit digne de les partager. D’ici là je ne veux savoir ni qui est mon trésor, ni d’où il me vient. Agir autrement me semblerait une profanation.

Elle laissa tomber sa tête sur l’épaule de son fiancé.

— Merci, fit-elle d’une voix à peine distincte, vous avez compris : que vous êtes bon !

Et elle éclata en sanglots.

Jacques laissa couler sans les essuyer ces belles larmes ; un instinct secret lui disait qu’un amer souvenir s’en allait avec elles.

La voix claire de madame de Sauvetat, qui appelait Marianne, les éveilla tous deux.

— Adieu ! dit Jacques, à bientôt, n’est-ce pas ?

— À toujours, répondit-elle de sa voix profonde.

Et elle disparut.

Le jeune homme devait repartir le lendemain à midi pour Auch.

À onze heures, un domestique porta à l’hôtel où il descendait depuis que son mariage était arrêté, un pli cacheté à son adresse.

Un horrible pressentiment lui saisit le cœur.

— Mademoiselle est-elle malade ? ne put-il s’empêcher de demander au valet de chambre debout devant-lui.

— Dame, Monsieur, répondit celui-ci, cela se pourrait bien, car mademoiselle était blanche comme une trépassée.

Un nuage voila les yeux de Jacques ; il eut cependant la force d’ouvrir la lettre, elle ne contenait que cette seule ligne

« Je vous attends avant votre départ, venez.

« MARIANNE. »

Pas autre chose.

Il ne fit qu’un bond jusqu’à l’hôtel de Sauvetat.

On l’introduisit dans le cabinet d’études de Marguerite, où Marianne se tenait ordinairement. Le domestique n’avait rien exagéré ; la pâleur de la dernière heure couvrait les traits purs de la jeune fille.

— Ah ! s’écria Jacques, j’ai été trop heureux hier au soir, il y a aujourd’hui un malheur sur nous !

Elle se leva digne et froide.

— Monsieur Descat, dit-elle d’une voix dont le calme était démenti par l’altération profonde de son visage, vous m’avez dit souvent que jamais vous ne discuteriez ma volonté, quelle qu’elle soit, n’est-il pas vrai ?

Jacques glacé d’épouvante et pressentant la vérité, était incapable de répondre.

Sa gorge, serrée comme dans un étau, ne pouvait laisser passer aucun son.

— J’ai supposé que vous étiez homme d’honneur. continua-t-elle, et c’est pour cela que je n’ai pas hésité à croire que vous tiendriez votre parole.

— Que faut-il faire, Mademoiselle ? balbutia-t-il en joignant les mains comme pour lui demander grâce.

Elle eut un tressaillement au coin de la bouche, ses doigts qui effleuraient le dos d’un fauteuil se crispèrent violemment. Avait-elle pitié de ce désespoir muet qu’elle devinait immense ?

Qui aurait pu le dire ?

Elle se remit vite.

— Renoncez à moi, il le faut, dit-elle d’un ton bref et presque dur.

Il chancela.

— Dans combien d’années me serez-vous rendue ? demanda-t-il en essayant de se roidir.

— Jamais !

Elle n’avait pas achevé que Jacques était à ses côtés ; il ne tremblait plus, ses yeux brillaient.

— Qu’y a-t-il ? Que s’est-il passé ici, cette nuit ? dit-il d’un accent presque impérieux. Pour couvrir quelle infamie sacrifiez-vous votre vie et la mienne ? Je veux le savoir !

Elle devint plus pâle encore.

La clairvoyance de l’amour vrai et pur allait-elle dévoiler à Jacques quelque secret terrible ?

Elle recula d’autant de pas que son fiancé en avait fait vers elle.

— N’essayez pas de comprendre, fit-elle avec des sanglots ; ne me tuez pas tout à fait, je n’ai plus de force !…

Elle tomba sur un canapé.

Jacques, le sourcil froncé, l’œil hagard, la contemplait en silence, se demandant s’il ne devait pas chercher à découvrir lui-même ce qu’elle voulait lui cacher, si pour la protéger ou la sauver, il n’allait pas tout anéantir et tout briser autour d’elle.

Pendant quelques minutes on n’entendit que le bruit des sanglots de Marianne.

Mais reprenant la parole, elle s’arracha à sa farouche méditation :

— Mon ami, dit-elle avec un accent doux comme le son d’une harpe brisée, je vous ai dit hier : À toujours !… Je ne changerai pas. Aujourd’hui je vous demande une preuve d’amour, terrible, je le sais, mais imposée par une volonté inexorable ; me la refuserez-vous ?

Ces paroles qu’accentuaient encore les larmes qui l’étouffaient, bouleversèrent Jacques.

— Mais au nom du ciel, s’écria-t-il, en s’arrachant les cheveux, dites-moi un mot, un seul, ne me désespérez pas tout à fait. Laissez-moi un rayon d’espoir, et quelque léger, quelque lointain qu’il soit, je m’en contenterai. Mais au nom de votre mère, retirez ce mot terrible : « Jamais !… »

— Ma mère ! murmura-t-elle avec un accent indéfinissable.

Elle laissa tomber sur son sein sa belle tête anxieuse et tourmentée.

Ce souvenir parut lui donner une force nouvelle et vaincre ses dernières hésitations.

— Il ne m’est permis de vous dire qu’un seul mot, Jacques : Si je ne suis pas à vous, je ne serai à personne. Hélas ! un nouveau devoir pour lequel je dois et je veux rester seule me réclame aujourd’hui tout entière. Durera-t-il autant que ma vie ? C’est tellement vraisemblable, que je vous rends votre parole.

— Mais ne pouvons-nous être deux à le remplir, ce devoir ? Quelque pénible qu’il soit, ne savez-vous pas que mon dévouement peut tout accepter ?

— C’est impossible, soupira-t-elle.

— Impossible ! interrompit Jacques avec une nouvelle violence, mais vous ne m’aimez donc pas ! Ah ! vous ne comprenez pas l’amour, vous qui n’osez ni tout lui confier, ni tout lui demander !…

Il s’arrêta, et croisant brusquement ses bras sur sa poitrine, comme pour comprimer les battements de son cœur :

— Non, je suis fou ! reprit-il au bout de quelques secondes, vous cherchez à vous tromper vous-même, mais vous m’aimez, j’en suis sûr ; je l’ai senti hier au soir, quand je vous tenais dans mes bras.

Elle ferma les yeux et renversa sa tête, comme pour ne pas faiblir à la vue de la douleur de Jacques.

Mais lui, s’agenouillant à ses pieds, et prenant sa main presque par force :

— Manne, dit-il, en se servant pour la mieux fléchir du nom que Marguerite lui donnait toujours, ma bien-aimée, veux-tu donc que je meure ?

Elle le regarda, une angoisse indicible bouleversa ses traits ; elle le repoussa, et, se levant, fit quelques pas au hasard.

Tout à coup elle s’arrêta, et tordant ses bras dans un accès de désespoir impossible à décrire :

— C’est trop, mon Dieu ! s’écria-t-elle, avec un accent presque sauvage, c’est trop ! que vous ai-je fait pour souffrir ainsi ?

Elle revint vers Jacques.

— Je ne peux pas prévoir l’avenir, lui dit-elle très vite, priez Dieu qu’il ne soit pas aussi triste que je le redoute aujourd’hui ; et un jour, peut-être, me sera-t-il permis à moi de tout vous dire, à vous de partager ma douleur et de la consoler !

— En attendant, ne cherchez pas ébranler ma résolution, vous me connaissez, vos larmes me font horriblement souffrir, elles sont pour moi une torture capable de me tuer, mais elles ne peuvent me faire oublier ou trahir mon devoir. Adieu !

Après avoir prononcé ces mots, elle le quitta brusquement, comme si elle avait peur de ce qu’il allait lui répondre.

Jacques, désespéré, se retira.

Longtemps, on crut qu’il renonçait à ses projets de mariage, tant sa vie était redevenue calme et presque monotone, toute partagée entre ses études dans son cabinet ou ses plaidoiries au tribunal.

Ses visites à Roqueberre étaient si rares qu’on n’en parlait même plus.

Ses intimes — et ils étaient peu nombreux — affirmaient seuls que Jacques n’oubliait pas.

Ceux qui disaient ces choses n’étaient guère accueillis que par un sourire d’incrédulité.

Le temps des saintes affections, désintéressées et persévérantes, est en effet, passé. Ce siècle où tout se calcule et s’achète, où la femme est estimée, non suivant sa valeur personnelle, mais au taux de la dot qu’elle apporte, ce siècle n’est plus celui où, à travers mille obstacles, les hommes savaient conquérir ou attendre celle dont ils portaient les couleurs.

Un jour, comme Jacques entrait au cercle, il crut s’apercevoir qu’on parlait de son mariage manqué, car la conversation très animée, dont il surprit les derniers mots, s’interrompit brusquement à son aspect.

— Messieurs, dit-il froidement et sans la moindre hésitation, vous parliez, je crois, d’une chose qui m’intéresse personnellement ; il m’a semblé même que vous la discutiez.

On se récria. Le jeune homme sourit.

— Je désire, reprit-il, vous donner une explication après laquelle tout commentaire deviendra inutile.

J’ai sollicité la main de la pupille de M. de Sauvetat ; elle a cru ne pas devoir agréer ma demande ; je me suis incliné devant sa volonté.

C’est la femme la plus parfaite, la plus dévouée et la plus pure que j’aie rencontrée jusqu’à ce jour.

Je me suis retiré mais je n’ai pas renoncé à elle. Je l’attendrai toute ma vie, s’il le faut ; et ne l’aurais-je qu’à mon lit de mort, pour serrer ma main et fermer mes yeux, je me trouverais encore grandement payé de ma persévérance.

On connaissait Jacques. Ces paroles dites avec une fermeté digne qui n’excluait pas une profonde émotion, impressionnèrent tous ceux qui les entendirent.

Le vieux duc de Miramont, auquel on ne savait d’autre passion que celle du whist, et qui depuis plus de trente ans était demeuré indifférent à tout ce qui ne regardait pas ses rubber ou ses invite, se leva immédiatement, et s’emparant de la main de Jacques, qu’il secoua à plusieurs reprises, à la briser :

— Bien, jeune homme, très bien, lui dit-il. Je n’avais pas jusqu’ici l’honneur de vous connaître ; mais si vous voulez venir chez moi, je serai fier de vous recevoir.

Quelques années s’écoulèrent. La réputation de Jacques allait croissant chaque jour.

On ne parlait plus de son mariage ; on l’avait peut-être oublié ; on s’étonnait seulement que, sans famille, il ne voulût pas quitter le tribunal assez inférieur de la petite ville d’Auch.

Chacun savait bien qu’à un talent comme le sien, c’était Paris qu’il fallait, Paris, centre de toute lumière, de toute intelligence, de toute liberté.

Jacques se distrayait par l’étude et par de fréquents voyages. Depuis deux mois il était en Amérique, où il recueillait, pour le compte d’un de ses meilleurs amis, un héritage considérable, lorsqu’éclata, dans le pays, comme un coup de foudre, la nouvelle de la maladie et de la mort de M. de Sauvetat.





V

LA VEILLÉE DU MAÇON


L’expansion est bien certainement la qualité maîtresse, ou, si on l’aime mieux, la note dominante du caractère gascon.

Or, lorsque la langue ne peut rester silencieuse, comme dans ce bienheureux pays de cocagne, quand la sollicitude est insupportable, que peut-on faire, si ce n’est passer ensemble les longues soirées d’hiver, qui deviennent alors de courtes et charmantes veillées ?

Le samedi 16 janvier 1864, plusieurs habitants, des maisons qui avoisinent le quai, à Roqueberre, s’étaient réunis chez un maçon nommé Laborde.

Au rez-de-chaussée, une grande pièce, spacieuse et close, semblait faite tout exprès pour ces veillées d’hiver. Dans une large cheminée, un chêne tout entier flambait, chassant le froid et l’humidité.

Une longue table occupait le milieu de la chambre ; sur une colonne de bois montant jusqu’aux poutres, une quantité de petites lampes en cuivre étaient accrochées les unes au-dessous des autres.

Toute nouvelle arrivée apportait la sienne.

Ces lampes plates, aux quatre coins retournés, avaient chacune une mèche fumeuse donnant une faible lueur. Mais toutes ces minces lumières réunies et jointes aux rouges flambées de l’âtre donnaient à la pièce, avec une clarté suffisante, un aspect des plus joyeux.

D’un côté de la table, les femmes bavardaient et filaient le lin que le tisserand devait transformer en belle toile de ménage ; de l’autre, les hommes jouaient au foudroyant, le jeu préféré du pays.

Les demandes à carreau, trèfle ou cœur se succédaient, les discussions violentes éclataient subitement, les enjeux se renouvelaient, mais tout cela sans empêcher les joueurs de se mêler aux conversations des femmes.

Du reste, un petit vin roux, doré comme un renard, circulait dans une bouteille haute de deux pieds, et loin de tarir la verve gasconne, la liqueur vermeille l’endiablait.

De belles filles, aux yeux brillants comme des diamants noirs, écoutaient les douces paroles que les jeunes gens murmuraient tout bas à leurs oreilles. Les hommes qui ne jouaient pas fredonnaient le refrain à la mode d’alors, à propos de l’élection du maire qui devait remplacer M. de Sauvetat.

Tout à coup, du groupe des femmes qui travaillaient, une voix s’éleva.

— Est-ce vrai, Laborde, ce que raconte Ménine ? demanda-t-on au maître du lieu.

— Quoi donc ? interrogea celui-ci.

— Elle prétend que l’autre jour, en mettant Victor Dufau dans sa nouvelle tombe, vous l’avez retrouvé les poings rongés !

— Il a donc été enterré vivant ? exclama la grande Mariette.

— C’est vrai, affirma le maçon. Ah ! quel tableau ! En ouvrant la bière, en effet, nous avons vu son cadavre, replié sur lui-même, la figure horriblement contractée, les épaules arc-boutées, comme s’il avait voulu faire éclater le couvercle du cercueil, ses poignets étaient dévorés, c’était effrayant. Jamais je n’oublierai ce spectacle.

La partie s’était ralentie, les exclamations se succédaient avez une vélocité sans pareille.

Une fois entraînés sur la pente du merveilleux, les imaginations méridionales ne s’arrêtent plus.

— La nourrice de M. Dugougeon a vu une chose bien extraordinaire ! dit une jeune femme toute pâle.

— Qu’est-ce que c’est ? qu’est-ce que c’est demanda-t-on de tous côtés.

— Vous savez que M. Dugougeon est veuf, puisque sa femme est morte l’année dernière, à la naissance de sa petite fille.

— Oui, oui, eh bien ?

— Dame, cet homme est jeune ; il veut se remarier.

— C’est naturel.

— Avec qui ?

— Non, l’histoire…

— Eh bien, Jeanne, la nourrice, affirme que la veille du jour où monsieur devait dîner chez sa future, elle a vu la pauvre madame entrer dans sa chambre à minuit sonnant, se pencher sur le berceau de sa petite fille et s’en aller en emportant quelque chose qui ressemblait à un petit oiseau tout blanc.

— Allons donc, elle a rêvé, dit un esprit fort de la société.

— Non, non, elle n’a pas rêvé, et la preuve c’est qu’elle s’est levée aussitôt, et l’enfant était morte.

— Oh !… put-on entendre de toutes parts.

— Oui, c’est sûr affirma la conteuse, les morts reviennent.

— Certainement, puisque la petite Lucie qui s’est noyée par désespoir d’amour, il y a deux ans, revient toutes les nuits à la pointe du grand moulin, où l’on a retrouvé son corps.

— Non, les morts ne reviennent pas ! dit tout à coup une voix lente et triste.

On se retourna. Celle qui avait parlé était une vieille femme cassée, qui filait sa quenouille avec les autres travailleuses.

À quelques années de là, une épidémie lui avait enlevé en deux semaines son mari et ses enfants. Ne pouvant ni se consoler, ni oublier, elle s’était faite garde-malade pour fuir le plus possible des lieux qui lui rappelaient de tristes souvenirs.

— Puis, disait quelquefois Annon, à voir constamment des douleurs qui s’effacent dans plus ou moins de temps, des désespoirs qu’on dit éternels et auxquels on ne pense plus six mois après, mon cœur se cuirasse, et je supporte mieux mes pensées amères.

— Non, reprit-elle, tout cela ce sont des imaginations ; ceux qui sont morts demeurent bien morts ; mais j’ai vu, moi, il y a quelques jours, une chose plus extraordinaire et plus vraie que toutes vos histoires, j’ai vu un miracle.

Pour le coup, toutes les femmes se signèrent.

À ce moment, la porte de la rue s’ouvrit brusquement et un nouveau venu entra dans la maison.

— Monsieur Larrieu, dit le maçon en se découvrant, qu’y a-t-il pour votre service ?

— Peu de chose, la cheminée de ma chambre fume horriblement, voulez-vous venir lundi l’arranger sous mes yeux ? J’en profiterai pour vous faire connaître un système de ventilation qui vous sera certainement utile.

— À vos ordres, Monsieur, dit Laborde ravi de la perspective.

On s’était tu ; M. Larrieu était un riche minotier, propriétaire d’un moulin situé au milieu de la Beyre, devant la maison même du maçon.

Ses expériences continuelles, ses découvertes précieuses pour la minoterie du Gers et du Lot-et-Garonne, en faisaient un industriel aussi estimable qu’apprécié.

Le respect fermait donc toutes les bouches.

— Si j’interromps vos conversations, dit le meunier au bout d’un instant, je m’en vais. Je vous avertis toutefois que ce sera un regret pour moi, votre veillée d’hiver a une couleur locale qui me séduit.

— Ah ! dame, Monsieur, il n’y a pas d’apprêt ici ; sur la table, de la piquette, tout simplement ; de belles filles et de bonnes langues autour de l’âtre, voilà tout.

— C’est assez. Mais de quoi donc parliez-vous, lorsque je suis arrivé ? N’ai-je pas entendu le mot de miracle ?

— Oui, oui, répondirent cinq ou six voix en même temps, Annon a vu un miracle.

— Allons donc ! fit M. Larrieu avec un sourire d’incrédulité. Il n’y a plus de miracles, mes enfants, par le temps qui court.

— J’en ai vu un, affirma Annon.

— Un vrai ?

— Comme je vous vois. Vous savez bien que M. le curé assure que les saints seuls se conservent, eh bien, moi, j’ai vu ça ces jours-ci, un mort qui ne se décomposait pas, et c’est la première fois de ma vie. Voilà ce que j’appelle un miracle, et je n’ai pas tort.

— Un cadavre qui ne se décompose pas ! répéta M. Larrieu avec une certaine surprise. Ah !… racontez-nous cela.

Instinctivement tous les sièges se rapprochèrent, les cous se tendirent, Laborde versa un verre de vin à la garde.

— Tenez, la mère, dit-il, humectez-vous le gosier ; ça vous aidera plus sûrement à avaler votre émotion.

Annon, après s’être essuyé les lèvres, commença :

— Vous vous rappelez M. de Sauvetat, n’est-ce pas ?

M. Larrieu tressaillit de la tête aux pieds :

— C’est M. de Sauvetat qui se conservait après sa mort ? demanda-t-il haletant.

— Oui, dit Annon, étonnée de l’interruption.

— Et comment le savez-vous ?

— Oh ! d’une manière bien naturelle. Je l’ai vu.

— Vous, vous l’avez vu ?

— Certainement ; madame de Sauvetat, mademoiselle Marianne, tous les domestiques étaient épuisés de fatigue. Comme on attendait mademoiselle Marguerite pour l’enterrement, il a fallu le retarder jusqu’au jour du premier de l’an. Les deux dernières nuits, c’est moi qui ai veillé. On avait mis le mort dans sa bière…

— Mais alors… s’il était enfermé ?…

— Attendez donc. Mademoiselle Marguerite est arrivée dans la nuit qui a précédé la cérémonie. Lorsqu’elle a vu le cercueil fermé et qu’elle a pensé que son père était mort sans l’embrasser, elle a fait une scène terrible. Elle pleurait, que ça fendait l’âme, elle répétait qu’elle voulait le revoir ou mourir.

Madame de Sauvetat s’opposait au désir de sa fille, mais mademoiselle Marianne a fait de suite ouvrir la bière. Je vous avoue que si ce n’avait été la curiosité, je serais partie ; jugez, depuis trois jours, et dans une chambre où le feu ne s’éteignait pas !…

— Eh bien ? demanda M. Larrieu d’une voix brève.

— Eh bien, lorsque j’ai regardé le cadavre, il n’était même pas pâle ; au contraire, son teint était rosé, ses yeux à demi ouverts n’étaient pas vitreux, je ne l’avais jamais vu si beau.

Toutes les femmes, partagées entre l’admiration et l’épouvante, poussèrent un cri.

Les hommes hésitaient, ne sachant s’ils devaient se moquer ou croire, mais évidemment impressionnés par ce récit bizarre.

— Après, Annon, après  ? cria-t-on à la ronde.

— Mademoiselle Marianne était tellement bouleversée de cette scène, qu’elle ne se soutenait plus. Madame de Sauvetat n’avait pas voulu regarder son mari ; mais mademoiselle Marguerite, à la vue de son père lui souriant presque, se jeta sur lui en criant :

— Marianne, Marianne, je savais bien qu’il ne pouvait pas mourir sans m’avoir bénie ! Il vit, il vit !…

Mais aussitôt, hélas ! elle recula en poussant des cris épouvantables.

Il était bien mort, le pauvre homme ! Et le froid que sa petite avait trouvé sous ses lèvres ne lui avait pas laissé de doutes !

— Vous tous qui m’écoutez, dit-elle en finissant, trouvez-vous cela naturel ?

Quelques femmes se signèrent.

— C’est vrai, c’est vrai, Annon a vu un miracle ! se disait-on voix basse.

La vieille avait tranquillement repris son travail. Dans sa vie brisée, ce qu’elle croyait être un événement surnaturel ne pouvait même plus la toucher.

M. Larrieu, songeur, avait pris les pincettes, et sans se mêler aux conversations animées qu’avait provoquées le récit de la garde, il tisonnait les grandes bûches de l’âtre.

Par moments ses sourcils se rapprochaient ; évidemment une pensée fatigante s’était emparée de son esprit et l’absorbait.

Vers minuit, chaque ménagère emporta sa quenouille d’une main, sa petite lampe de l’autre, et se dirigea vers son logis, s’entretenant avec son mari ou sa voisine de la chose merveilleuse dont nul ne doutait.

M. Larrieu, sans affectation, attendit la vieille garde et s’arrangea pour l’accompagner chez elle.




VI

UNE NOUVELLE INATTENDUE


Le surlendemain matin, vers dix heures, le minotier entrait, dans le cabinet de M. Drieux, procureur impérial à Roqueberre.

Celui-ci étendu devant son feu, fumait en lisant son journal. Son visage portait l’empreinte d’un profond ennui.

— Tiens, c’est vous, M. Larrieu, fit-il en reconnaissant le nouveau venu, comme vous êtes aimable de vous souvenir des amis.

Le meunier s’inclina et serra la main qui se tendait vers lui.

— Quoi donc de nouveau en ville ? reprit le procureur, car votre visite a bien certainement un but, n’est-ce pas ? Que venez vous m’apprendre ?

— Peut-être rien, peut-être quelque chose de très grave.

Les yeux fauves de M. Drieux s’allumèrent, une nuance colora ses traits blafards.

— Voyons, demanda-t-il.

Tout au long M. Larrieu raconta le récit de la vieille garde.

En l’écoutant, une expression de découragement remplaça l’impatience qu’on voyait sur le visage du procureur.

— Ah ! ah ! fit-il, elle est bien bonne, cette histoire-là, vous croyez donc aux miracles, mon cher, vous aussi ?

— Pas le moins du monde, mais je crois à certains phénomènes que le hasard découvre et que la science explique.

M. Drieux tressaillit des pieds à la tête.

— Que voulez-vous dire ? interrogea-t-il ; je n’ose comprendre.

— Vous le savez, continua le minotier, je m’occupe beaucoup de chimie ; à Paris, j’ai fait pas mal d’expériences avec le docteur Rousseau, dont la science est connue, en matière de toxicologie surtout.

Auprès de lui, j’ai vu les effets de certains sels de plomb, de l’arsenic, du fer même, et je puis vous certifier, si le récit d’Annon est exact, que…

— Que… ? fit M. Drieux dont l’agitation était extrême.

— Que M. de Sauvetat est mort empoisonné, formula M. Larrieu d’une voix nette et catégorique.

Le procureur se leva d’un bond.

— Vous dites que M. de Sauvetat est mort empoisonné, répéta-t-il en scandant chacun de ses mots ; vous me l’affirmez, vous ? Allons donc !

— Pardon, cher monsieur, reprit l’autre, la nouvelle est assez grave pour que je n’affirme rien. Je vous préviens de certains phénomènes qui sont très caractéristiques, à vous d’aller au fond des choses. Mon devoir s’arrête aux quelques paroles que j’ai cru être obligé de vous redire, rien de plus.

M. Drieux réfléchissait.

— C’est très grave, en effet, ce que vous venez de m’apprendre-là, dit-il au bout de quelques instants, et je ne crois pas que la justice puisse ne pas s’émouvoir de votre appréciation. Je vais en parler au juge d’instruction ; mais en attendant une décision quelconque, voulez-vous me promettre d’oublier, jusqu’à nouvel ordre toutes ces choses-là ?

— Je vous en donne ma parole d’honneur, Monsieur, répondit le minotier avec une certaine émotion.

Et il sortit après avoir salué profondément.

La porte n’était pas refermée que le procureur se précipita vers une sonnette et la tira violemment.

— Le juge d’instruction est-il chez lui, au parquet ? demanda-t-il à la personne qui se présenta.

— Oui, Monsieur.

— Bien, priez-le de venir ici le plus tôt possible.

Quelques minutes plus tard, M. de Boutin arriva à l’appel du procureur. C’était un homme de trente-huit à quarante ans, quoique ses cheveux grisonnants et la gravité un peu hautaine de toute sa personne lui en eussent, au premier abord, fait donner davantage.

Son visage aux traits accentués, son front proéminent, son menton nettement coupé, donnaient à sa belle tête triste et sévère un cachet de rigidité austère qui aurait éloigné de lui, si une bouche un peu épaisse et surtout des yeux humides, quelquefois craintifs, n’étaient venus tempérer toute cette froideur par un reflet de bonté indulgente et attendrie.

— Approchez, mon cher juge, approchez, dit le procureur, j’ai de bien graves choses à vous communiquer ce matin.

— Ah ! fit M. de Boutin. Quoi donc ?

— Nous sommes en présence d’une terrible affaire et qui va avoir un immense retentissement.

Il y avait longtemps que M. de Boutin était habitué à cette entrée en matière de la part de son ambitieux confrère, aussi répondit-il avec un léger sourire d’incrédulité :

— Encore quelque prévention d’empoisonnement ou d’assassinat, n’est-ce pas ?

Le procureur le regarda avec un éclair de triomphe dans les yeux.

— Vous l’avez dit, fit-il, un empoisonnement et… qui fera du bruit.

— Allons donc vous voyez des crimes partout ; je ne comprends pas cette rage.

— Je soupçonne des crimes partout ! Eh bien, vous allez me dire ce que vous pensez de celui-ci : M. de Sauvetat est mort empoisonné.

Il n’avait pas fini de prononcer ces quelques mots que M. de Boutin était debout, plus pâle que sa cravate blanche, ses mains crispées sur le dossier du fauteuil, tremblaient convulsivement, sur ses traits bouleversés, on pouvait voir une épouvante qui touchait au délire.

Enfin sa gorge contractée put laisser passer quelques paroles.

— M. de Sauvetat, articula-t-il, Lucien de Sauvetat, lui !… lui… empoisonné ! C’est absurde !

Il eut un éclat de rire nerveux qui était déchirant.

— Avouez, dit-il, après un violent effort, que vous avez voulu m’effrayer, n’est-ce pas ? Eh bien, vous y êtes parvenu.

— Mais pas du tout, et je vais vous en donner la preuve.

Sans rien omettre du récit de M. Larrieu, le procureur raconta à M. de Boutin les impressions motivées du minotier.

— Devant les affirmations d’un homme aussi sérieux, ajouta-t-il, je ne crois pas que la justice puisse hésiter.

La pâleur du juge avait tellement augmenté qu’elle était effrayante.

— Mais c’est épouvantable, savez-vous bien, ce que vous m’apprenez-là, dit-il ; vous me bouleversez ; il me semble que je deviens fou. Qu’allez vous faire ? Que décidez-vous ?

— Mais poursuivre l’affaire, arrêter, interroger…

— Arrêter, interroger ?… et qui ? et pourquoi ? Ah ! voilà ce que je redoutais ! Misère ! Quel scandale ! Et lui qui m’a confié sa fille ! Oh ! c’est horrible !

— Voyons, voyons, mon cher juge, un peu plus de sang-froid. Que diable une enquête ne tuera personne.

M. de Boutin essayait de calmer son désespoir, il n’y parvenait pas.

— Qui vous dit, reprit M. Drieux, que les observations de M. Larrieu ne seront pas faites par d’autres, demain ou après ?

— Et alors voyez-vous l’émotion du peuple, les cris de vengeance et de haine, contre nous, contre tous ! Croyez-moi, il vaut beaucoup mieux nous assurer froidement de ce qu’il y a de vrai ou de faux dans ce bruit peut-être absurde, que d’attendre une explosion de l’opinion publique. Franchement n’est-ce pas votre avis ?

Sur la figure grave de M. de Boutin on voyait une tristesse sans nom.

— Si je refuse de donner suite à l’affaire, m’écouterez-vous ? demanda-t-il.

Le procureur eut un mouvement dont il ne fut pas maître.

— Non, assurément, dit-il, je m’adresserai à qui de droit.

— Ah !… Et si je vous donne un conseil, le suivrez-vous ?

— Si ma conscience ne s’y oppose pas, oui.

Le juge eut malgré lui un triste sourire.

Et avec une subite résolution :

— Puisque c’est ainsi, reprit-il, au lieu d’une enquête, allons tout de suite droit au but. Envoyez chercher deux experts, M. Gaste et le docteur Despax, et ordonnez une autopsie.

M. Drieux ne put réprimer un frisson de joie.

— J’aime mieux, poursuivit le juge, confier cette affaire à deux hommes d’honneur, que de commencer des démarches dont l’effet, même négatif, serait irréparable. Allons, envoyez quérir ces messieurs, si toutefois mon choix vous agrée.

— Déjà, fit le procureur dont les yeux brillèrent.

— Puisque votre conscience, Monsieur, dit le juge, avec une certaine sévérité, se fait un devoir de commencer une affaire aussi grave, il faut que ce soit avant tout commentaire, comme vous le disiez tout à l’heure. Tout y gagnera de cette façon, l’honneur de ceux qu’on pourrait accuser et la dignité de la justice.

M. Drieux ne répliqua pas un mot.

Il se leva et, s’approchant du bureau, il traça quelques mots sur des feuilles de papier séparées.

— Est-ce bien ainsi ? demanda-t-il à M. de Boutin en lui montrant les deux commissions.

Celui-ci y jeta à peine les yeux et se contenta d’incliner la tête.

Assis sur son fauteuil, il retomba dans une profonde préoccupation. M. Drieux respecta le désespoir du juge.

Une demi-heure ne s’était pas écoulée qu’un pas rapide retentit dans le corridor.

L’huissier introduisit M. Despax et avertit que M. Gaste, retenu par d’importantes occupations, ne tarderait pas à arriver.

— Mon cher docteur, dit M. Drieux, un crime a été commis à Roqueberre, ou pour mieux dire certains bruits ont éveillé nos soupçons, et c’est pour avoir une certitude que nous requérons aujourd’hui le concours de vos lumières.

— Je suis à votre disposition, monsieur le procureur, parlez.

— Le 1er janvier dernier, vous comme moi, nous escortions, à sa dernière demeure, un des hommes les plus estimables de notre petite ville.

Votre confrère M. Delorme, a expliqué l’étrange maladie qui emportait M. de Sauvetat, en affirmant que de rapides et foudroyantes complications avaient développé, du jour au lendemain, une vieille maladie de foie, et n’avaient pas tardé à la rendre mortelle.

M. Despax, ne parut pas surpris ; il se contenta de sourire mystérieusement.

— C’est M. Delorme qui a porté ce diagnostic-là, murmura-t-il d’un ton patelin ; mais c’est tout seul aussi qu’il l’a élaboré. Ce pauvre Étienne a toujours eu horreur des consultations, comme si plusieurs yeux n’y voyaient pas plus clair que deux !…

M. Drieux trop préoccupé de son récit, ne releva pas ce léger coup de patte que la charité médicale envoyait à un collègue ; il continua d’une voix grave :

— Nous ne pensions plus à la mort de M. de Sauvetat que pour le regretter, que pour plaindre sa femme…

M. Despax leva les yeux au ciel.

— Une sainte ! affirma-t-il.

M. Drieux approuva de la tête et reprit :

— Lorsque, ce matin, un témoin digne de foi est venu nous confier des faits qui m’ont paru d’une gravité assez singulière pour vous faire appeler. Il paraît, on certifie, que le cercueil de monsieur de Sauvetat, fermé le soir même de sa mort, aurait été ouvert trois jours après pour satisfaire au désir de sa fille, qui voulait revoir et embrasser une dernière fois son père.

Le cadavre, loin de présenter le spectacle repoussant de décomposition avancée, auquel on devait s’attendre, surtout ayant séjourné dans une chambre très chaude ; était au contraire dans un état de conservation telle, qu’une femme du peuple habituée à veiller les morts en a été frappée, au point de crier au miracle.

Un homme honorable, expert en matière de chimie et qui a entendu le récit de la personne témoin du fait, en a tiré la conclusion que le poison seul pouvait amener un résultat pareil. Est-ce votre avis, docteur ?

M. Despax hésita ; c’était un homme qui se décidait péniblement à émettre une idée catégorique.

M. Gaste entrait sur ces entrefaites, le procureur recommença l’exposition qu’il venait de faire et renouvela sa question.

M. Gaste était un savant ; toute une vie passée dans les hôpitaux de Paris, sur des livres de science, ou au milieu des expériences les plus compliquées, lui donnait une autorité aussi méritée qu’indiscutée.

— C’est au moins une très sérieuse présomption, et l’effet le plus immédiat des agents toxiques, répondit-il tout aussitôt. Et si, à l’autopsie, nous ne découvrons pas une cause probante à la mort, soit l’inflammation du foie qu’avait diagnostiquée M. Delorme, soit une lésion dans le cœur, l’intestin ou la poitrine, soit enfin une affection cérébrale, il est à peu près certain que l’agent inconnu nous apparaîtra immédiatement.

M. Drieux poussa un soupir de satisfaction. M. Despax ne songea à discuter que pour la forme, il se dit, quant au fond, parfaitement de l’avis de M. Gaste.

— Il est déjà tard, Messieurs, conclut le procureur, si vous le voulez bien, nous nous réunirons demain matin à neuf heures précises ici même, et de là, nous irons ensemble au cimetière, demander à la mort son secret. M. de Boutin vous enverra dans la journée des commissions plus régulières.

Les deux experts se levèrent ; le juge les arrêta :

— Messieurs, fit-il de sa voix grave, la mission qu’on vous confie est non-seulement une mission de science, mais c’est aussi une œuvre de délicatesse et de loyauté exceptionnelles.

— Il y a, vous le savez, dans la famille de Sauvetat une femme veuve aujourd’hui, mais encore jeune ; il y a une enfant de quinze ans qui entre dans la vie ; tout cela, si c’est possible, augmente notre responsabilité. Il ne faut pas que d’ici à demain personne puisse se douter de la triste formalité que vous avez à remplir ; c’est votre parole d’honneur que je vous demande, Messieurs. Vous ne direz pas un mot de cette affaire à âme qui vive, non-seulement de l’autopsie que vous allez commencer, mais encore de ses suites, si ; par un malheur épouvantable, et que je ne veux pas prévoir, vous ne retrouviez pas dans le cadavre de M. de Sauvetat, la cause morbide annoncée par M. Delorme.

M. Despax et M. Gaste donnèrent la parole que leur demandait le juge. M. de Boutin serra leurs mains.

— Merci, dit-il sur le seuil de la porte, je compte sur vous.





VII

JUGE ET PROCUREUR


M. Drieux était, non pas l’homme de son état et l’incarnation vivante de la loi, comme il en avait la prétention très peu déguisée du reste, mais bien la caricature de l’un et l’exagération intolérable de l’autre.

Grand, maigre, anguleux, blême comme un suaire, roide comme une barre de fer, lorsqu’il marchait on aurait dit que le moindre choc allait le faire tomber tout d’une pièce.

Il était prétentieux, ridicule et étudié. Il voyait peu de monde par exemple à Roqueberre, et comme il n’avait ni un ami, ni un confident, nul n’aurait pu dire quelles pensées creusaient une ride au milieu de son front haut et plat ; nul n’aurait pu expliquer certaines lueurs qui passaient dans ses yeux clairs de nuance indéfinissable.

Il vivait dans une grande maison délabrée, avec une vieille tante, aussi sèche que lui, mais ayant, de plus que son neveu, des dents d’une longueur démesurée et une dévotion plus démesurée encore.

Elle portait des toilettes roses et bleues, qu’une fillette de dix-huit ans aurait peut-être trouvées trop jeunes.

Mademoiselle Drieux, originaire de Pau, était la sœur de la mère du procureur. Ce dernier étant resté orphelin en bas âge, elle l’avait adopté. La vieille fille avait quelques petites ressources et malgré, ses nombreux ridicules, était extrêmement bonne.

Tout naturellement elle s’imposa de rudes privations, d’abord pour envoyer son neveu au petit séminaire d’Auch, ensuite à l’Université d’Aix prendre ses inscriptions et passer ses thèses de droit. Le jeune homme s’appelait François, comme son père ; mais redoutant les quolibets que ce nom trop court pouvait lui susciter, et voulant, dans sa tendresse quasi maternelle, lui éviter toute douleur, Aglaé Drieux demanda et obtint qu’il portât son nom.

Qu’on juge de la joie et du bonheur de la vieille fille, lorsque, après bien des vœux et bien des prières, bien des espérances et bien des déceptions, M. Drieux fut enfin nommé procureur à Roqueberre.

Celui-ci fréquenta d’abord quelques salons de la petite ville, et surtout le cercle où se réunissent à Roqueberre les désœuvrés, les joueurs et les bavards. On l’avait bien accueilli. Mais M. Drieux, avec sa naissance très obscure, avait une dose d’orgueil qui devait lui jouer de mauvais tours.

En effet, chaque fois qu’une de ces conversations, très fréquentes du reste en Gascogne, avait lieu, conversation où chacun prétend avoir eu un ancêtre aux croisades, le procureur ne manquait jamais de parler de ses aïeux maternels et de leur position autrefois dans les vallées pyrénéennes.

Ordinairement ses récits apocryphes étaient accueillis par quelques sourires d’incrédulité. Malheureusement pour lui, il n’en devait pas être toujours ainsi.

Il y avait à cette époque à Roqueberre un vieux marquis fort maniaque, très aimable avec cela, mais qui ne laissait jamais passer une gasconnade sans en faire justice.

Un jour, entendant M. Drieux parler d’un aïeul de sa mère qui avait été président de la République d’Andorre, le marquis regarda le jeune homme en face, et avec un sourire fin et railleur :

— Vous vous trompez, Monsieur, dit-il, vous êtes plus noble que cela.

M. Drieux, enchanté, s’inclina tout heureux, et, rougissant, répondit :

— C’est de ma tante que je tiens ces renseignements-là, mais elle est loin d’être aussi forte que vous en science héraldique, monsieur le marquis.

— Je le vois ; car vous êtes de race royale, Monsieur ! de vraie race royale !… sur ma foi !

Tout le monde se rapprocha.

M. Drieux, gonflé outre mesure était au moment d’éclater d’orgueil.

Autour de lui, les maigres hobereaux gascons enviaient déjà l’heureux procureur.

Mais tout à coup le marquis eut un sourire diabolique :

— Eh oui ! ne descendez-vous pas de François Ier ?

Un long murmure de satisfaction, les éclats d’une ironie bruyante acclamèrent le marquis, pendant que M. Drieux, la rage dans le cœur, s’inclinait de nouveau en essayant de cacher la brûlante morsure que son implacable orgueil venait de recevoir. Jamais, depuis ce jour, il n’avait remis les pieds au cercle.

Ceux qui avaient l’occasion de le voir de loin en loin, affirmaient que M. Drieux ne voulait laisser deviner à personne l’ambition qui était née dans son cœur de toutes les déceptions de sa jeunesse, et qui le dévorait.

Au séminaire, en effet, mêlé aux enfants des familles les plus titrées et les plus riches, que n’avait-il pas souffert, lui, fils obscur d’un pauvre paysan ? que n’avait-il pas avalé d’humiliations de tous ces orgueilleux petits seigneurs ?

Et depuis, dans sa vie isolée, alors qu’aucun de ses projets ne réussissait, que nulle main ne se tendait vers lui, malgré tous ses compromis de conscience, que de rages impuissantes, que de fiel M. Drieux n’avait-il pas amassés au fond de son cœur contre la société tout entière !

Peu de temps après l’aventure qui l’avait chassé du cercle, sa tante vint lui mettre en tête un projet splendide, gros de compensations et de satisfactions à venir.

C’était un mariage avec une des plus riches héritières du pays, parente de madame de Sauvetat.

— Tu seras bien accueilli, dit la vieille fille, je le sais ; puis ensuite M. de Moussignac te poussera et te fera quitter cette odieuse ville où tu languis depuis trois ans.

Séance tenante, le procureur partit avec sa tante faire la demande.

— Soyez célèbre, lui répondit le vieil hobereau sans plus d’objections ni de difficultés ; prouvez-moi par une cause importante, par une affaire retentissante que vous dirigerez seul, que vous avez du talent, et ma fille est à vous. L’unique noblesse, aujourd’hui, est celle de l’intelligence ; c’est la seule que j’exige de mon gendre ; montrez-moi que vous l’avez, je ne vous demande que cela.

Et, ajouta plus bas le comte avec un clignement d’yeux significatif, mes relations sont nombreuses là-bas ; notre famille serait encore bien en cour, si elle le voulait. Que pourra-t-on jamais refuser au gendre du comte de Moussignac-Beaucaire ?

Il n’en fallait pas tant pour griser M. Drieux.

Déjà, il se voyait millionnaire, écrasant de son luxe ceux qui, si cruellement l’humiliaient. Déjà il voyait son talent mis en relief, et, dans le lointain, peut-être apercevait-il la pourpre d’une cour d’appel illuminer l’horizon de son avenir !

Mais, ce qui n’arrivait pas, c’était la première chose exigée par le futur beau-père.

Il n’avait pas de chance, vraiment : pas un assassinat, pas un guet-apens. L’arrondissement méritait le prix Monthyon ; cela ne s’était jamais vu.

En vain il renouvelait ses instances auprès de M. de Moussignac, en vain il faisait parler en sa faveur par tous les amis de ce dernier, le comte demeurait intraitable ; ce qu’il avait dit était dit.

Et cependant M. de Beaucaire n’avait pas le droit d’être des plus sévères ; car si la proposition de la tante Aglaé avait été facilement accueillie, si le comte avait tendu la main si aisément au fils du paysan François, c’est qu’il y avait quelque raison pour cela.

Malgré sa naissance plébéienne, malgré ce que, dans un autre cas, on eût appelé son indignité, M. Drieux était le seul qui eût aspiré à la main de Louise de Moussignac-Beaucaire et à ses cinq cent mille francs de dot. Pourquoi ?

Le vieux seigneur, tout jeune, avait eu une de ces liaisons qu’on n’avoue pas.

On lui avait affirmé que deux enfants issus de cette union scandaleuse, étaient les siens.

Longtemps il avait hésité à le croire. Mais un jour, l’avenir d’un fils de dix-huit ans se trouvant en jeu, la bonté de son cœur, et peut-être plus encore la terrible force de l’habitude chez un homme de son caractère, l’emportèrent sur l’observation de ses amis et les allégations de sa propre conscience. Il épousa la mère, pour ne pas se séparer d’elle d’abord, pour légitimer les enfants ensuite.

Dans un petit pays où dominent l’intolérance la plus absurde et une étroitesse d’esprit inconcevable, on n’hésita pas à faire tomber sur la fille innocente la faute d’une autre.

Toute la famille fut mise au ban de la société ; et, excepté mademoiselle Drieux, qui, avec le génie des vieilles filles, flairait une affaire exceptionnelle pour son neveu, personne n’avait adressé la parole à madame de Moussignac.

Mademoiselle Louise, malgré sa dot princière, courait grand risque de coiffer sainte Catherine, lorsque le procureur se présenta, se sentant, lui, capable de triompher de scrupules qui avaient arrêté les autres.

Ni le ténébreux passé de la mère, ni les conditions physiques de la fille, n’effrayèrent la tante et le neveu.

Louise n’était pas belle ! Toute petite, boulotte et triviale, elle avait la figure couperosée, repoussante et grotesque tout à la fois.

N’importe ! la vieille tante embrassait la comtesse et riait de ses hauts faits, tandis que le procureur fermait les yeux lorsque Louise passait, et affirmait qu’elle avait des bras de statue et une jambe moulée.

Qu’on s’imagine maintenant avec quelle fièvre M. Drieux allait s’occuper du cadavre de M. de Sauvetat !

Pour lui, il n’y avait là ni coupable à rechercher, ni société à venger, ni femme à protéger ; il y avait cinq cent mille francs à toucher, et un avancement… et un avenir ! Qui aurait pu dire même si l’heureux procureur ne rêvait pas de porter à la place de ce pauvre nom de Drieux, si modeste qu’en le grattant un tant soit peu on retrouvait vite celui de François, ce nom ronflant de Moussignac-Beaucaire, accompagné de son titre pompeux ?

M. de Boutin était le contraste vivant de son anguleux confrère.

Issu d’une vieille famille gasconne, il était entré dans la magistrature pour suivre l’exemple de ses pères, autrefois presque tous juges au présidial, ou membres du sénéchal de Bordeaux.

Sa fortune était considérable. Représentée presque en entier par de grandes propriétés territoriales, elle était solide, et il l’administrait lui-même.

Les nombreuses occupations qu’il s’imposait ainsi, jointes à la modestie de ses goûts, lui avaient fait demander comme une faveur aisément obtenue, de ne pas changer de résidence.

Il y avait donc quinze ans qu’il avait été nommé à Roqueberre. Depuis lors, il n’avait sollicité aucun avancement ; il se considérait même heureux d’un oubli qui lui permettait de ne rien changer à ses habitudes.

Sous un abord un peu rigide, il était d’une extrême bonté. Il avait pris ses fonctions assez effacées au sérieux, et lorsqu’il avait fait du bien, il croyait avoir atteint son but.

Sa vie se passait à lutter contre l’ambitieux procureur ; c’était à grand’peine qu’il l’empêchait de lancer des mandats d’amener au premier bavardage de petite ville.

Et, plus d’une fois même, lorsqu’un commencement d’instruction devenait nécessaire, il avait eu besoin de toute son autorité pour lui faire apporter de la dignité dans leur tâche commune.

La jeunesse du juge avait été austère, toute partagée entre l’étude du droit et celle des sciences exactes, pour lesquelles il avait l’unique passion qu’on lui eût jamais connue.

Il avait dû pourtant se marier presque aussitôt après avoir passé sa thèse de licence : des raisons de famille, dans lesquelles ni son honorabilité, ni celle de la jeune fille qu’il avait recherchée n’avaient pu être mises en jeu, avaient annihilé ses projets d’avenir.

Depuis, soit que sa nature très droite, mais légèrement privée d’initiative, comme celle de presque tous les savants, se fût repliée sur elle-même, soit que son cœur eût été plus froissé par cette première déception qu’on ne l’avait généralement supposé, il avait déclaré renoncer pour toujours à des idées d’union quelconque. Il s’était alors consacré plus que jamais à l’accomplissement aussi intelligent que possible, de ses fonctions, dont il ne se délassait qu’avec ses livres et ses calculs.

Cette existence retirée, sévère, presque claustrale, avait laissé intactes son honnêteté et sa croyance au bien, malgré les turpitudes dont il était appelé chaque jour à démêler les trames.

Mais si ses aspirations étaient encore jeunes, si sa volonté avait une force peu commune, si son coup d’œil était juste et sûr, sa vie solitaire, en l’éloignant des grandes luttes et des grandes agitations, lui avait laissé une défiance de lui-même et un manque de décision qui étaient peut-être les seuls défauts de son caractère.

Lorsqu’il avait reconnu une chose vraie ou droite, il s’y consacrait entièrement et eût-il fallu sacrifier toute sa vie à la faire triompher, il n’eût pas hésité.

Mais avant de condamner les opinions d’un autre pour y substituer ses propres appréciations, que de luttes, que de tourments, que d’analyses de ses sentiments les plus intimes, que de scrupules enfin !

M. Drieux connaissait bien cette délicatesse exquise, et la plupart du temps il essayait de la faire tourner au profit de ses secrètes ambitions.

Jusqu’ici, les affaires qui s’étaient présentées, depuis l’arrivée du procureur, avaient été si peu importantes, que la lutte entre les deux natures s’était à peine affirmée.

Pour la première fois, elle prenait une certaine proportion. Si le juge avait écouté M. Drieux, les mandats d’amener auraient été lancés dans tous les sens, une heure après la visite de M. Larrieu.

Aussi, avant de vouloir connaître les personnes accusées par le procureur, avant de lui laisser prononcer un seul nom, M. de Boutin avait-il essayé d’éviter le plus de scandale possible.

Pour cela il s’était armé de la double autorité de sa position et de sa personnalité, et il avait exigé, avant tout, la recherche de l’empoisonnement.

Il pensait d’ailleurs que l’ambitieuse imagination de M. Drieux avait considérablement exagéré le récit du minotier.

Même après leur conversation avec M. Gaste, il n’était pas convaincu, mais, rentré chez lui, dans le silence de la nuit, la question sembla se présenter à lui sous un aspect différent, et des doutes vinrent l’assaillir.

M. de Sauvetat avait été un de ses meilleurs amis ; il lui avait recommandé sa fille en mourant, avec une insistance toute particulière.

Au lieu de protéger cette enfant, allait-il donc aider à apporter le trouble et le déshonneur dans ce foyer jusque-là si respecté ?…

Et M. Drieux aurait-il le calme, l’impartialité que réclamait cette œuvre délicate et terrible ?

Allait-il d’abord se taire ? Voudrait-il ensuite renoncer complètement à cette affaire, si, comme il l’espérait encore, l’autopsie déclarait que la mort avait été naturelle ?

M. de Boutin dormit peu ; mais durant cette insomnie pénible, assombrie encore par des visions qu’il essaya vainement de chasser, l’austère magistrat se promit de veiller de près sur M. Drieux et, au besoin, de le contenir à l’aide de la puissance presque illimitée dont la loi investit le juge instructeur.





VIII

L’AUTOPSIE


Il était neuf heures du matin.

Une pluie fine comme un brouillard pénétrait, en tombant, jusqu’à la moelle des os.

Les deux experts et les deux magistrats, fidèles au rendez-vous donné la veille, montaient graves et silencieux l’allée qui mène au champ de l’éternel repos.

Aucun d’eux ne parlait.

On aurait dit qu’à cette heure solennelle, arbitres et peut-être vengeurs de la société, ils faisaient un suprême appel à tout leur courage, afin de ne pas se laisser écraser par la lourde responsabilité qui pesait sur leur conscience.

Les portes noires du cimetière s’ouvrirent devant eux.

Le petit jardin si embaumé et si fleuri au printemps offrait à cette heure le spectacle navrant de la désolation et de la tristesse.

Le ciel bas et noir était encore obscurci par l’écume flottante des nuages que le vent d’hiver chassait du côté des montagnes, comme un troupeau de sinistres fantômes.

Les longs cyprès verts tordaient en gémissant leurs cimes aiguës couvertes de givre ; sur les tombes dénudées, les feuilles mortes, jaunies et mouillées, cachaient les inscriptions, et augmentaient le désordre de ce paysage en deuil.

Les magistrats et les experts s’approchèrent d’un monument plus grand et plus vaste que les autres, autour duquel le commissaire de police avait réuni quelques maçons mandés à la hâte.

Les pierres descellées, un long cercueil, à peu près neuf et tout à fait intact, fut mis à découvert.

Lorsque les constatations légales furent accomplies, les manœuvres le transportèrent sous un auvent étroit et humide, et se retirèrent afin de laisser toute liberté aux hommes de l’art.

Ceux-ci eurent vite enlevé le couvercle, sur lequel étaient dessinés en larges clous d’argent un L et un S enlacés.

Aussitôt apparut la tête d’un homme de quarante-cinq ans environ.

Comme l’avait dit la vieille garde-malade, ce visage aux traits irréguliers, mais calmes, portait à peine les traces des luttes suprêmes de l’agonie et des affres terribles de la mort. Appuyé sur un large coussin de velours et de dentelles, M. de Sauvetat semblait dormir.

M. Drieux tressaillit malgré lui.

— Mais cet homme n’est pas mort ! ne put-il s’empêcher de s’écrier.

M. de Boutin ne répondit pas.

Placé au pied du cercueil, la main appuyée sur le bord étroit de la bière, il regardait avec une indéfinissable et profonde expression les restes de celui qui avait été son ami.

Deux larmes, qu’il ne songea pas à essuyer, roulèrent silencieuses et lentes, sur les joues de l’austère magistrat.

M. Despax, insensible en apparence à ce spectacle tout empreint d’une sombre majesté, tirait de sa trousse les instruments nécessaires à l’autopsie.

M. Gaste réfléchissait ; les veines gonflées de son large front trahissaient une préoccupation intense ; sa figure franche et loyale s’était péniblement assombrie.

— Eh bien, demanda M. Despax, sommes-nous prêts ?

M. Gaste parut se réveiller en sursaut ; un frisson le secoua ; il sembla faire un effort sur lui-même, puis se retournant vers le docteur :

— Quand vous voudrez, répondit-il.

Et tout aussitôt, joignant l’action à la parole, il enleva le couvre-pieds de satin qui recouvrait entièrement le corps de M. de Sauvetat.

À ce moment, le docteur saisit convulsivement le bras du chimiste.

— Voyez ! voyez ! exclama-t-il.

Et il montrait un liquide brun et noirâtre, remplissant le fond du cercueil et surnageant même autour du mort.

M. Drieux, penché anxieusement sur l’épaule de M. Gaste, se releva :

— Ah ! fit-il d’un air de profonde satisfaction, je ne vous ai pas dérangés inutilement, n’est-ce pas ? Il me semble que ceci n’est pas ordinaire.

Despax leva les yeux au ciel.

Il ouvrait la bouche pour essayer quelque brillante période, lorsque M. Gaste l’arrêta du geste.

— Monsieur, dit-il d’une voix sévère, toute réponse nous est interdite. Une analyse approfondie et minutieuse nous permettra seule d’avoir une opinion et de la formuler.

Toutefois, continua-t-il après une légère hésitation, messieurs les magistrats feront bien de surveiller, à partir d’aujourd’hui, les personnes sur lesquelles planent leurs soupçons.

Un éclair d’indicible triomphe passa dans les yeux fauves de M. Drieux, tandis que M. de Boutin, portant la main à son cœur, s’éloigna tout à coup et alla s’appuyer en chancelant contre le pilier extérieur du réduit où s’accomplissait la lugubre opération.

Durant une heure environ, M. Despax déchiqueta ce pauvre corps, enlevant un à un chaque organe, que M. Gaste prenait de ses mains et examinait attentivement à son tour.

La figure grave et réfléchie de ce dernier ne laissait pas deviner la plus légère de ses impressions.

Cependant de bizarres phénomènes passaient sous ses yeux.

Tantôt c’était une espèce de croûte noire à reflet métallique qui tapissait entièrement la muqueuse intestinale, tantôt c’était un enduit jaunâtre qui enveloppait le foie et la rate.

M. Gaste recueillait le moindre fragment, déposait chaque chose dans de grands bocaux préparés tout exprès, et ne s’interrompait de ses minutieuses occupations que pour calmer du geste et de la voix M. Despax qui pouvait à peine se contenir.

M. Drieux ne perdait pas un seul mouvement des deux experts. Chaque examen plus attentif de M. Gaste, chaque exclamation plus étonnée du docteur faisaient passer une nouvelle angoisse sur ses traits, et malgré sa raideur habituelle qu’il exagérait encore, afin de mieux dissimuler ses impressions ; malgré toute sa volonté, ses yeux brillaient, ses favoris clair-semés se hérissaient, ses mains tremblaient.

Enfin l’autopsie fut terminée.

Pendant que M. Despax étendait de nouveau le cadavre sur sa couche un instant profanée, M. Gaste fermait hermétiquement les bocaux contenant toutes les matières destinées aux analyses chimiques.

Depuis le commencement de la funèbre opération, M. de Boutin semblait étranger à tout ce qui se passait autour de lui. Sombre, immobile, on aurait dit qu’une horrible souffrance labourait son cœur. Une ride profonde avait rapproché ses sourcils.

Tout à coup quelque chose de douloureux comme un déchirement, d’involontaire comme la frayeur subite qu’amènerait avec elle l’apparition inattendue d’un fantôme, bouleversa ses traits.

Malgré lui, il porta les deux mains à son front :

— Ah ! mon Dieu ! murmura-t-il, c’est horrible ! la malheureuse !…

Une main sèche qui se posa sur son épaule le rappela à la réalité ; il tressaillit, et reculant de quelques pas :

— Qu’est-ce donc ? demanda-t-il d’une voix brève.

Mais voyant M. Drieux, il comprit que quelque triste formalité le réclamait.

— C’est fini, n’est-ce pas ? dit-il ; vous m’attendez ?

— Précisément ; il ne manque que votre signature au procès-verbal d’autopsie et d’exhumation.

— Là, continua le procureur en présentant avec empressement une plume humide au juge, à côté de mon nom, si vous voulez bien.

M. de Boutin signa.

Les experts et les magistrats se séparèrent.

M. Despax et M. Gaste suivirent le commissaire de police à la mairie, afin d’installer leurs premiers appareils et de commencer de suite leurs analyses, tandis que le procureur et le juge reprenaient ensemble le chemin du parquet, profondément absorbés tous deux dans des préoccupations d’un genre tout opposé.





IX

LA PERSPICACITÉ DE M. DRIEUX


Au bout de quelques minutes de marche silencieuse, les deux magistrats furent de retour dans le cabinet du procureur.

M. de Boutin se soutenait à peine.

Comme une masse, il tomba sur le premier fauteuil venu.

M. Drieux, au contraire, la figure épanouie, les yeux brillants, ne pouvait contenir le trop plein de joie qui s’échappait de toute sa personne.

Il s’approcha du foyer, comme pour laisser à une trop violente émotion le temps de se calmer, et présenta l’un après l’autre, ses pieds mouillés à l’âtre flamboyant.

— Pendant que là-bas, cher monsieur, dit-il enfin, vous étiez absorbé par vos sombres méditations, le docteur me prévenait que vu la gravité de l’affaire, deux autres experts devenaient indispensables.

— Je le comprends, fit le juge ; devant une telle responsabilité, les plus braves doivent reculer.

— C’est mon avis. Veuillez donc désigner les personnes que vous désirez leur adjoindre. Ces messieurs commencent ce soir leurs expériences médico-légales, et il me semble qu’il serait bon de leur éviter tout retard.

— Vous ont-ils parlé de quelques-uns de leurs confrères de préférence à d’autres ?

— Oui, M. Despax demande Viguebel, le pharmacien.

— Pauvre choix, observa le juge, en avançant les lèvres.

— Il n’y en a guère d’autres, continua le procureur, M. Gaste désirant avoir Orphée Labarbe, le médecin.

— Soit, fit M. de Boutin tout aussi bien, le deuxième fait passer par sa valeur sur la nullité du premier.

— Ainsi, reprit-il avec un profond soupir, c’est fini !… Voilà le scandale arrivé ; demain le pays entier dira que M. de Sauvetat a été empoisonné. Peut-être ira-t-on jusqu’à désigner son assassin ! Dans tous les cas, ce nom, si pur jusqu’ici, va être à jamais sali !… Et qui sait si on ne le traînera pas dans la boue !…

M. de Boutin s’arrêta comme s’il regrettait ses dernières paroles.

Mais le procureur, tout à son idée, n’avait pas saisi la nuance plus intime, ou la pensée plus profonde qu’avait eue le juge, il s’empressa de répondre :

— Vous êtes singulier ! un autre que moi croirait que la coupable vous fait oublier votre impartialité ordinaire, et qu’aujourd’hui, vous sacrifiez un intérêt personnel à l’action sainte de la justice !…

Le juge laissa à peine achever M. Drieux. Brusquement il saisit son bras :

— La coupable ? interrogea-t-il tout haletant, qui donc soupçonnez-vous ?

Le procureur le regarda d’un air étonné :

— Qui ? reprit-il en montrant ses dents aiguës ; mais cela saute aux yeux. Cherchez comme toujours à qui le crime profite, ou si vous aimez mieux, cherchez la femme !

— La femme ! murmura de nouveau le juge… Ah ! misère !

— Oui, continua imperturbablement l’autre ; qui donc, après avoir vécu seize ans et plus des bienfaits de la famille de Sauvetat, avait certainement soif de liberté ? Qui donc, pour satisfaire peut-être, une passion nouvelle, à coup sûr pour assouvir une ambition secrète, avait besoin de dénouer les liens honteux que tout le monde connaissait ?

Et le procureur leva les yeux vers son collègue, comme pour recueillir dans l’approbation du juge les félicitations que méritait sa perspicacité.

Mais il dut s’arrêter, presque effrayé de ce qu’il vit.

En effet, la physionomie de M. de Boutin avait encore changé. Ce n’était plus celle d’un homme désespéré de voir sa pensée secrète devinée, ou tout au moins partagée, et par cela même forcée d’être avouée et mise au jour ; c’était celle d’un être se demandant s’il ne devenait pas fou, si son intelligence comprenait, si le sens des mots ne lui échappait pas, si ce n’était pas son cerveau à lui qui, subitement frappé d’aberration, donnait une interprétation opposée à la pensée d’un autre.

— Je ne comprends pas, s’écria-t-il enfin, je ne comprends pas !… Qui accusez-vous ? nommez-la, je le veux !

— Ah ! je n’en ai guère besoin, dit l’autre, vous l’avez bien désignée en même temps que moi.

— Marianne ! exclama M. de Boutin en retombant inerte sur son fauteuil, c’est Marianne que vous accusez ! Marianne, la pureté, la grandeur incarnées ! Mais on vous a indignement trompé ! C’est faux, c’est horriblement faux ! C’est impossible !…

— Impossible ? pourquoi ? Ignorez-vous que cette fille, aussi perverse que belle, avait eu l’adresse de se faire donner 50,000 francs par M. de Sauvetat, et que la mort de ce dernier lui assurait la jouissance immédiate de cette somme ?

— Je sais cela, répondit le juge. Mais ce legs serait-il deux fois plus considérable, est-ce pour 100 ou 200,000 francs qu’on se défait de l’homme qui vous a servi de père lorsqu’une fortune comme celle de Jacques Descat est à votre disposition ?

M. Drieux sourit finement.

— On ne se défait pas de son père adoptif pour une somme d’argent, dit-il plus bas, mais on se défait pour rien d’un amant, qu’on sait capable de vous empêcher à tout prix d’appartenir à celui que l’on veut pour mari, à celui qui doit vous donner une position régulière, un nom, une fortune.

— C’est faux ! accentua de nouveau M. de Boutin. Pour parler ainsi, vous n’avez jamais vécu dans la famille de Sauvetat ; vous ne savez pas quelle affection sainte unissait le tuteur et sa pupille. Du reste, il y a quelques années, pourquoi aurait-elle brisé son mariage, de sa pleine volonté, si elle avait dû le renouer aujourd’hui par un crime horrible ?

— Pourquoi ? Ah ! vous êtes naïf ! interrompit le procureur avec un large rire de satisfaction. Tenez, mon cher, vous êtes trop… trop… comment dirais-je ? votre caractère est trop élevé pour voir certaines machinations. Ainsi, vous avez cru que mademoiselle Marianne avait de son plein gré renoncé à être une des plus grandes dames du pays, pour élever mademoiselle de Sauvetat, ou pour terminer son éducation, par exemple, à sa rentrée de Bordeaux. Allons donc ! Moi, qui n’étais pas admis dans la noble famille aussi intimement que vous, je vais vous dire ce qui s’est passé :

M. de Sauvetat, un beau matin, ou un beau soir, s’est aperçu que sa pupille était très belle. Celle-ci — je n’ai pas à rechercher ici à quel sentiment elle a obéi — a cédé aux sollicitations de son tuteur ; elle est devenue sa maîtresse.

Le juge eut un geste de profond dégoût et de dénégation violente.

— Ne niez pas, continua l’autre, cela se voit chaque jour ; les hommes les plus honnêtes rencontrent des femmes qui leur plaisent ; ils font en sorte de ne blesser aucune convenance ; dans ces sortes de liaisons ils évitent tout scandale, et ils demeurent très estimables et très considérés, avant comme après ; si, par hasard, l’épisode se sait, on appelle cela ménager sa femme.

M. Drieux, content de sa définition, se mit à rire. Puis il continua :

— Mais un jour, Jacques Descat arrive, il l’aime, il le lui dit à elle, elle accepte cet amour et croit facile de faire consentir son tuteur à son mariage.

Pas du tout, celui-ci consulté, refuse péremptoirement, et c’est lorsqu’elle est convaincue que le grand seigneur, jaloux, énergique, et par-dessus tout en proie à une passion profonde, la tuera, plutôt que de la voir appartenir à un autre, qu’elle éloigne Jacques.

— Mais vous raisonnez absolument comme si vous aviez la preuve des relations existant entre Marianne et M. de Sauvetat, interrompit M. de Boutin ; pour moi, c’est une calomnie infâme.

— Pour vous, mais vous êtes le seul dans le pays. Du reste, cette preuve, je la trouverai, j’en suis sûr. Je continue.

Marianne a vainement essayé d’amener M. de Sauvetat par la douceur à cette idée de mariage ; lorsqu’elle a vu l’inutilité de sa persévérance, ne trouvant pas d’autre moyen, elle l’a tout simplement empoisonné.

Oh ! c’est une créature d’énergie et de résolution, une femme admirablement intelligente ; au dernier moment, les événements l’ont mal servie ; la vieille Annon s’est trouvée là mal à propos, voilà tout, conclut cyniquement le procureur.

— Comme vous arrangez tout cela, dit M. de Boutin avec un découragement tellement profond, qu’on aurait presque dit du désespoir ; mais c’est horrible !

Un étranger, quelqu’un qui ne connaîtrait pas Marianne comme je la connais, croirait que tout cela est vrai !

— Ainsi, vous doutez encore ? Attendez alors que l’affaire soit connue et vous verrez si beaucoup de personnes partagent votre opinion.

Du reste, qui avait intérêt, sinon elle, à se débarrasser de la victime ?

— Qui ? fit le juge d’une voix sourde ; n’y en a-t-il pas une autre ?…

— Une autre, une autre ! s’écria violemment M. Drieux, vous voulez peut-être parler de madame de Sauvetat. Ah ! pour le coup, mon cher juge, je crois bien que le chagrin de voir la famille de votre ami compromise, vous tourne la cervelle, vous devenez fou… Oh ! madame de Sauvetat…

Et le procureur leva les yeux au ciel.

— Voyons, continua-t-il avec l’accent dont on parle aux enfants révoltés, voulez-vous vous donner la peine de raisonner avec moi.

Quel intérêt madame de Sauvetat avait-elle à se débarrasser de son mari ?

Elle l’aimait profondément, on ne lui a jamais connu de passion ni même d’affection en dehors de lui.

Quant à une vengeance, il n’y faut pas penser ; son honnêteté ne lui a certainement jamais permis de pénétrer les mystères existants entre le tuteur et la pupille.

— Je le crois bien, il y avait des raisons pour cela ! affirma M. de Boutin.

Le procureur continua :

— M. de Sauvetat ne lui a jamais rien refusé, et était parfait pour elle ; elle avait accepté la deuxième place dans sa maison ; peut-être par apathie, peut-être parce qu’elle savait inutile de lutter contre un homme qu’elle connaissait aussi entier, aussi résolu que possible.

— La deuxième place ! répliqua M. de Boutin ; mais vous vous trompez : Marianne administrait l’intérieur parce que madame de Sauvetat le voulait bien, et que cela la déchargeait probablement d’une tâche ennuyeuse ; mais Blanche avait bien le premier rang partout et toujours, croyez-le.

— Vous êtes en désaccord avec toutes les personnes qui ont pénétré dans la famille, et qui assurent que Marianne était l’unique, l’absolue maîtresse en toutes choses, que ses décisions étaient seules acceptées ; mais passons, nous y reviendrons plus tard.

Raison de plus : si madame de Sauvetat n’avait même pas l’ombre d’une contrariété chez elle, pourquoi la supposer, sans motif et sans force morale, capable d’une action qui a demandé une persistance et une énergie peu communes ? Enfin, le testament n’est-il pas le dernier argument et le plus sérieux contre votre protégée ?

— Le testament ? Vous l’avez donc vu ?

— Oui, il a été déposé avant-hier au greffe, où je l’ai lu tout entier. M. de Sauvetat donne directement toute sa fortune à sa fille, sans la moindre jouissance à sa femme, du reste assez riche par elle-même pour s’en passer. Il lègue à Marianne 50,000 francs en toute propriété, et finit en demandant que Marguerite soit mariée le plus tôt possible. Dans le cas où le mariage serait retardé, il nomme pour tuteur légal Jacques Descat son cousin.

— Vous a-t-on dit si madame de Sauvetat ne protestait pas contre cette dernière clause ?

— Madame de Sauvetat est un ange. Toute sa vie, elle s’est inclinée devant les volontés de son maître. Ce n’est pas aujourd’hui qu’elle peut songer à protester, abîmée qu’elle est de regrets et de désespoir.

Et puis, pensez-vous aux difficultés que lui créerait l’administration d’une fortune comme celle de son mari ?

— Tout cela est bien étrange, murmura le juge.

— Moi, je le trouve on ne peut plus clair et facile à expliquer, répliqua l’autre.

M. de Sauvetat, ennuyé probablement des instances de Marianne, tombe malade. La paix se fait alors entre les deux amants.

Aussitôt M. de Sauvetat arrange ses affaires, obéissant ainsi aux insinuations de sa maîtresse.

C’est-à-dire qu’il lui laisse cinquante mille francs qui la feront libre jusqu’à son mariage, et qu’il donne la tutelle de sa fille à Jacques.

Le but de Marianne est atteint ; il ne lui reste plus qu’à hâter le dénoûment qui la rapprochera de Jacques Descat. C’est d’une main ferme, qu’elle vient annihiler les efforts de M. Delorme.

Ne la voyez-vous pas alors, bassement, lâchement, dans l’ombre et la nuit, verser la mort à celui qui a trahi pour elle une femme adorable ?

Le procureur s’arrêta ; il semblait attendre une objection nouvelle. M. de Boutin, en proie à une profonde préoccupation, ne répondit pas d’abord.

Au bout de quelques minutes de silence, il releva la tête :

— Vous n’avez pas réussi à me convaincre, dit-il. Je connais Marianne, je l’estime au-dessus de toute créature. M. de Sauvetat avait été élevé avec moi : je crois bien que j’ai été son meilleur ami, ou celui qui l’a le mieux connu. Les compromis faciles de conscience que vous lui prêtez, il ne les a pas eus.

À son lit de mort, au milieu des heures terribles de son agonie, il m’a dit : « Veille sur ma fille, veille sur « Marianne. » Au souvenir aimé de Marguerite, il n’a pas associé celui d’une fille qui n’aurait pas été aussi pure qu’elle ; il ne m’a pas recommandé sa maîtresse, oh ! non, mille fois non !…

Mais je sens, hélas ! que je ne puis vous imposer mes convictions. Seulement, j’ai confiance en celle que vous accusez, et je suis tellement sûr que d’un mot elle détruira l’échafaudage que vous accumulez contre elle, que je vous demande d’aller de suite, ensemble, à l’hôtel de Sauvetat, où nous verrons les deux femmes en présence.

M. Drieux ne demandait pas mieux que de commencer l’enquête le plus tôt possible.

Chaque minute qui s’écoulait lui paraissait un siècle, pendant lequel la coupable, les preuves, et peut-être l’affaire elle-même allaient lui échapper.

Du reste, ces considérations n’auraient-elles pas existé, il trouvait avoir assez heurté M. de Boutin jusque-là.

Les relations de ce dernier, les influences dont il disposait, étaient des choses que ménageait par-dessus tout l’ambitieux procureur.

Ce fut donc avec une sorte d’empressement obséquieux qu’il saisit son chapeau et son pardessus.

— Je suis à vos ordres, dit-il au juge, partons.





X

BLANCHE D’AUVRAY


Après avoir traversé un large triangle formant la place principale de Roqueberre, et descendu une rue à pente si raide que les voitures n’osent pas s’y engager, les deux magistrats sonnèrent à la porte de l’hôtel de Sauvetat.

C’était une belle maison entre cour et jardin, flanquée de deux pavillons en retour, et admirablement située, à quelques pas de la rivière.

Sa construction un peu vieille, mais bien conservée, avait grand air. La distribution intelligente de ses appartements, et le large confortable de son intérieur en faisaient une des plus agréables habitations de Roqueberre.

— Madame ne reçoit pas, elle est très souffrante.

Telle fut la réponse du valet de chambre, lorsque M. Drieux demanda à être introduit auprès de madame de Sauvetat.

— Pauvre femme ! murmura le procureur.

Cependant il ne se découragea pas devant un obstacle de si mince valeur.

— C’est pour une affaire qui ne souffre aucun retard dit-il au domestique ; il faut que nous voyons madame sur-le-champ ; prévenez-la, voici nos cartes.

Bertrand, car c’était lui, s’inclina et monta un escalier qu’on apercevait au fond du vestibule.

Après une absence de quelques minutes il reparut :

— Madame fait prier ces messieurs de monter, dit-il ; elle est à leur disposition. Seulement, madame me charge de l’excuser. Elle est tellement souffrante, qu’il lui est impossible de quitter sa chambre.

Les deux magistrats s’inclinèrent et suivirent le vieux serviteur vers le haut de la maison.

Tout au bout d’un long corridor, les deux battants d’une porte s’ouvrirent devant eux.

Les draperies de la fenêtre étaient largement relevées. Malgré l’heure avancée et la saison d’hiver, le jour entrait encore assez clair pour distinguer dans ses moindres détails la personne vers laquelle s’avançaient le juge et le procureur.

Blanche d’Auvray était seule.

Pelotonnée au coin de la cheminée, avec cette grâce extrême que la nature donne seulement aux femmes plus petites que les autres, elle attendait les visiteurs dans une pose des plus naturelles, ou des plus étudiées (qui aurait pu le dire ?), mais à coup sûr des plus séduisantes.

Elle était languissamment affaissée sur une causeuse et elle appuyait sa belle tête pâlie sur le grand dossier capitonné, tandis que son pied cambré et plus petit que celui d’une fillette de dix ans, relevé contre le bâton doré du garde-feu, se réchauffait à la flamme pétillante.

Ses mains, croisées sur ses genoux, tremblaient légèrement, mais si légèrement qu’on ne pouvait s’en apercevoir qu’au bout de quelques minutes de la plus profonde attention.

En la voyant avec ses cheveux crêpelés, ses épaules tombantes, son attitude brisée et, malgré cela provoquante, son regard caressant, il fallait penser à ces péris de l’Inde, à ces bayadères lascives qui font rêver sous d’autres cieux, du paradis de Mahomet.

En effet, son teint mat, un peu bistré, mais qui aux lumières devenait d’une blancheur éclatante et laiteuse, l’ovale parfait de son visage, sa bouche fine et admirablement dessinée, son nez droit, dont le cartilage inférieur dépassait légèrement les ailes mobiles, une souplesse de taille et de mouvements d’un charme inexprimable, de longs yeux à demi fermés et comme fatigués par la lumière du jour, tout cela composait une physionomie d’une beauté réelle, dont la grâce séduisante et féline rappelait bien celle que les peintres attribuent aux femmes de l’extrême Orient.

À l’aspect des deux magistrats, elle ne bougea pas, mais désignant des sièges de la main :

— Vous m’excuserez, Messieurs, dit-elle d’une voix complètement éteinte, de vous recevoir dans cet appartement et dans ce costume ; mais vous avez insisté, et le docteur me défend, sous les peines les plus graves, de quitter ce petit coin où je suis consignée.

M. Drieux salua très bas, en murmurant quelques paroles-de banale politesse.

M. de Boutin, plus froid, plus sérieux que jamais, n’imita pas son collègue ; son œil profond ne quittait pas madame de Sauvetat.

Elle sentit cette investigation muette, car, tournant la tête avec la grâce câline qui accompagnait chacun de ses mouvements, elle regarda longuement le juge.

Son attitude remplie de dignité était si naturelle, que M. de Boutin étonné s’inclina à son tour.

Ils s’assirent tous deux.

— Nous pardonnez-vous, Madame, commença M. Drieux, de venir troubler vos larmes et les rendre sans doute plus amères ?

Blanche eut l’air de se méprendre au sens de ces paroles et même de ne les pas comprendre.

— Rien ne peut distraire un chagrin comme le mien, dit-elle ; quant à rendre mon désespoir plus profond, c’est impossible ; nulle chose en ce monde n’est capable de l’augmenter. Et je me demande, après le malheur qui vient de me frapper, ce qui pourrait encore me toucher aujourd’hui.

En disant ces mots, sans affectation et sans trouble, elle porta à ses yeux un mouchoir entouré d’une large vignette de deuil.

M. de Boutin se taisait toujours.

— Du reste, reprit-elle après un moment de silence que M. Drieux respecta, et avec un sourire d’une tristesse navrante, la visite des amis de mon mari ne saurait être ni une distraction pour moi ni une profanation pour ma douleur. Parler de lui, ou revoir ceux qu’il aimait devient maintenant ma seule consolation.

Le juge ne voulut pas comprendre l’allusion : il ne répondit pas.

M. Drieux redoutait visiblement d’entamer le sujet qui était le but de sa visite ; il ne pouvait ou ne savait commencer, et un moment de silence pénible se fit encore.

Devant l’hésitation du procureur, M. de Boutin se décida à parler :

— Madame, dit-il de sa voix calme et légèrement scandée, il est des circonstances où le malheur qui vous a frappée peut devenir une catastrophe plus grande, où les coups du sort pèsent sur la vie d’une manière plus lourde et plus ineffaçable.

— Oui, Monsieur, ce que vous dites n’est, hélas ! que trop vrai ! Ici, surtout, où il existait, entre celui qui part et celle qui demeure, l’affection la plus étroite, l’estime la plus entière ; lorsque, enfin, une fille n’a plus de père !

Elle parut de nouveau s’absorber dans ses larmes et ses souvenirs ; avec une de ses mains elle couvrit ses yeux, tandis que l’autre retombait inerte et languissante le long de son corps affaissé.

Mais M. de Boutin, ne ressentait pas pour madame de Sauvetat, la même sympathie qu’éprouvait pour elle son ambitieux confrère. Il était venu chez la veuve pour remplir un terrible devoir, pour essayer de dégager de ses voiles une vérité qu’il se sentait déjà en se maudissant, impuissant à découvrir, aussi ce fut d’une voix presque impatiente qu’il reprit :

— Ce n’est pas encore de cela qu’il s’agit, Madame ; nous ne venons pas seulement vous apporter des condoléances : nous sommes ici pour vous annoncer un malheur plus grand que le premier. M. de Sauvetat, selon toute probabilité, est mort empoisonné.

Blanche se releva comme secouée par une décharge électrique : sa main, d’abord crispée, s’ouvrit brusquement et laissa tomber le mouchoir qu’elle tenait ; ses yeux horriblement dilatés se fixèrent avec une terreur affolée sur M. de Boutin.

Le juge scrutait chaque fibre de ce visage si étrangement bouleversé. Il vit une subite épouvante, de la surprise, de la douleur, de l’ahurissement même, pas autre chose.

Quant à la confusion et à la terreur que devait amener chez le coupable une semblable nouvelle, nulle trace.

— Est-ce de la force ou de l’innocence ? se demanda le magistrat au-dedans de lui-même. Ô ma volonté, aide-moi donc à le découvrir !

Mais elle prenant convulsivement sa main :

— Que dites-vous ? balbutia-t-elle de sa voix éteinte que le désespoir faisait siffler. Quelle horrible et nouvelle torture m’apportez-vous ?…

Elle se renversa sur la chauffeuse en tordant ses bras et suffoquant dans ses sanglots.

M. Drieux regardait le juge et lui faisait de muets reproches sur ses injustes préventions.

Celui-ci, le front légèrement incliné, la figure grave, effrayante même de sévérité, observait toujours.

Tout à coup Blanche se redressa ; ses spasmes s’étaient apaisés ; les pleurs qui noyaient ses paupières un instant auparavant semblèrent se sécher sous le feu qui venait de s’allumer au fond de ses prunelles.

— Le nom du coupable ? demanda-t-elle d’un ton bref ; vous allez me le dire, n’est-ce pas ? je veux le savoir.

C’est moi qui te vengerai, continua-t-elle, en jetant de longs regards éperdus vers un grand portrait suspendu vis-à-vis de son lit, et où M. de Sauvetat, muet et pensif, semblait ne perdre aucun de ses mouvements.

— Ce soin nous regarde, Madame, dit M. Drieux. Quant à la coupable, ou pour mieux parler, celle que nous soupçonnons, elle est ici, dans votre maison, et c’est sa présence chez vous qui doit vous expliquer notre visite.

— Chez moi ?… Ici ?… interrogea Blanche en regardant autour d’elle avec une frayeur mal dissimulée. Mais cela ne peut pas être ; si on vous l’a dit, c’est une atroce calomnie ; nous n’avons que de vieux serviteurs qui m’ont vue naître : Bertrand, Jérôme, sa femme, Cadette, la nourrice de Marguerite ; ce sont les seuls qui, avec Marianne et moi, ont approché du lit de M. de Sauvetat. Je réponds d’eux comme de moi-même. Ah !… j’en étais bien sûre ! continua-t-elle avec un soupir de soulagement, la première assertion doit être aussi impossible que la deuxième ; tout est faux, horriblement faux.

— Non, Madame, dit à son tour M. de Boutin ; jusqu’ici tout fait craindre que la voix qui a parlé n’ait pas menti.

M. Drieux, le docteur Despax, M. Gaste et moi sommes allés demander à la tombe ses tristes mystères, et…

À ce moment, Blanche éclata de nouveau en sanglots et laissa tomber sa tête dans ses mains.

Le juge eut un mouvement de dépit involontaire, mais si fugitif que M. Drieux ne le remarqua point.

— Le docteur et M. Gaste sont convaincus qu’un crime seul vous a rendue veuve, reprit-il après une très légère hésitation.

Madame de Sauvetat releva la tête et regarda le juge bien en face. Dans ses yeux on voyait une douleur indicible, mais une douleur pure et sincère sous laquelle le remords ne pouvait se dissimuler.

— Qui accusez-vous ? demanda-t-elle. Ah ! qu’il me soit donné de venger celui que je n’ai pu sauver !

M. Drieux intervint.

— C’est maintenant qu’il vous faut encore plus de courage, Madame, dit-il ; la personne que nous soupçonnons est celle précisément que vous avez aimée et élevée et qui, après vous avoir volé votre bonheur domestique, a fini par se débarrasser du maître dont le joug lui pesait.

— Marianne ! s’écria Blanche.

— Marianne ! répéta-t-elle encore tout bas, mais si bas, que l’oreille seule du juge l’entendit ; cela devait être !…

Et elle envoya vers le portrait de son mari un nouveau regard d’une éloquence inexprimable.

Tout à coup elle passa ses mains sur ses yeux rougis et son front brûlant, comme pour chasser un souvenir terrible :

— Non, dit-elle avec énergie, plus que jamais tout cela est faux ; Marianne est innocente, la calomnie seule a pu l’atteindre !

Le procureur regarda fixement la jeune femme.

— Le croyez-vous réellement, Madame ? lui demanda-t-il ; nous donneriez-vous votre parole d’honneur que vous en êtes convaincue ?

Madame de Sauvetat hésita l’espace d’une demi-seconde ; qui parut un siècle. Enfin elle ouvrit la bouche. M. de Boutin l’arrêta.

— C’est très grave, Madame, dit-il, prenez garde ; de votre serment dépend une accusation capitale.

Blanche retomba sur son fauteuil.

— Ah ! vous me rendez folle ! s’écria-t-elle. Est-ce que je l’accuse ? Ne comprenez-vous pas, au contraire, que je vous réponds de son innocence comme de la mienne ?

Et, se levant tout à coup :

— Vous qui l’aimez et qui la connaissez depuis longtemps, fit-elle en s’adressant à M. de Boutin, au lieu de me torturer ainsi, dites-moi qu’elle ne peut pas être coupable, réveillez-moi de cet affreux cauchemar !

Elle était debout devant le juge et le regardait avec ses longs yeux caressants à demi fermés.

Celui-ci prit brusquement ses deux mains :

— Si ce n’est pas elle, qui serait-ce donc ? demanda-t-il en essayant de lire jusqu’au fond de son âme.

Elle ne tressaillit pas ; aucune rougeur ne monta à sa joue pâle ; elle dégagea seulement ses mains, et, les joignant par un geste d’admirable protestation :

— Oh ! s’écria-t-elle, tout le monde plutôt qu’elle !

Le procureur, tout doucement, se frottait les doigts.

— Quelle chance, se disait-il à part soi, si l’on pouvait provoquer une pareille scène aux assises !

M. de Boutin, l’œil dur, la figure anxieuse, une ride profonde creusée entre les deux sourcils, n’avait pas répondu et s’était reculé.

M. Drieux se rapprocha.

— Madame, dit-il, désirons, avant de prendre congé de vous, interroger ici même, si vous le permettez, celle qui devient pour nous la prévenue.

Madame de Sauvetat eut un moment de stupeur.

— Ici, s’écria-t-elle ; oh ! jamais ! pas devant moi !

Mais tout à coup, après quelques minutes de réflexion profonde :

— Au fait, dit-elle, vous avez raison. Et malgré les nouvelles souffrances que vous allez me faire supporter, j’y consens. En quelques paroles elle saura se défendre et vous persuader mieux que moi.

Elle se leva.

— J’ai une grâce à vous demander, Messieurs, continua-t-elle la voix légèrement tremblante.

— Parlez, Madame, répondirent-ils en même temps.

— Laissez-moi prévenir moi-même ma pauvre Marianne ; elle mourrait sur le coup, si elle apprenait trop brusquement qu’on l’accuse d’un crime aussi odieux.

M. de Boutin s’inclina en signe de consentement.

— C’est un cœur semblable que cette fille a méconnu ! exclama M. Drieux lorsque madame de Sauvetat eut disparu derrière la longue portière de satin.





XI

LA PRÉVENUE


Cinq minutes… cinq siècles !… ne s’étaient pas écoulées, que l’écho sonore des grandes maisons inhabitées de province vint apporter à ceux qui attendaient, le bruit d’une discussion violente et passionnée, quoique faite à voix basse de l’autre côté du corridor.

Un assez long temps passa encore. Enfin la porte s’ouvrit et Blanche d’Auvray revint vers les magistrats.

Sa physionomie était affreusement bouleversée ; elle se soutenait à peine. M. Drieux s’élança vers elle :

— Miséricorde ! s’écria-t-il, que vous êtes pâle ! mais vous allez mourir !…

Elle tomba sur sa chaise, et cachant sa tête dans ses mains :

— Ah ! Seigneur ! murmura-t-elle tout bas, quel épouvantable malheur !…

Les deux hommes se regardèrent.

Tout à coup, au milieu des draperies de la portière subitement relevées, apparut un nouveau personnage.

C’était Marianne.

Dans la demi-teinte de la pièce, on pouvait distinguer son beau visage, d’une pâleur transparente, encadré d’admirables cheveux relevés en couronne au-dessus d’un large front, intelligent et pensif.

Deux grands yeux noirs comme la nuit, profonds et doux, éclairaient des traits d’une pureté qui rappelaient ceux de la Diane antique ; la bouche était petite, mais sérieuse, le menton légèrement accentué. Les sourcils arqués achevaient, en se rapprochant, de donner à cette physionomie d’une incomparable beauté un cachet d’énergie et de sévérité indicibles.

Sa robe de deuil dessinait une taille souple et élancée ; son cou, ses épaules avaient des rondeurs charmantes ; ses mains longues et blanches auraient pu servir de modèle aux mains introuvables de la Vénus de Milo.

Légèrement renversée en arrière, la narine frémissante, la lèvre dédaigneuse, elle regarda tout d’abord la scène qui se passait devant elle.

Sa personne d’une distinction souveraine ne portait pas la moindre trace de l’émotion sous le coup de laquelle était encore madame de Sauvetat.

Son attitude était correcte, un peu froide, mais exempte de frayeur ou de trouble ; sur sa bouche au sourire de sphinx, un observateur attentif aurait pu distinguer une imperceptible nuance d’ironie.

M. de Boutin l’aperçut le premier.

Il se leva et s’inclina.

— Veuillez entrer, Mademoiselle, lui dit-il, nous vous attendions.

Elle salua à son tour avec une grâce exquise, quoiqu’un peu raide, et elle fit quelques pas avec la calme majesté d’une reine qui rejoint son trône.

Un siège vide était à côté de Blanche ; elle s’en approcha :

— Vous permettez, Madame ? demanda-t-elle.

Sa voix, au timbre doux et harmonieux comme une musique, était en même temps très ferme.

La jeune femme ne releva pas la tête, mais elle fit un signe de la main.

Le juge la regardait et l’observait avec plus d’attention encore, si c’est possible, qu’il n’en avait mis à regarder et à observer la veuve.

— Madame de Sauvetat vous a sans doute fait part du but de notre visite, Mademoiselle, commença M. Drieux ; il est particulièrement triste et malheureux. Je dois vous avouer, tout d’abord, que les explications données par vous peuvent seules éclaircir les doutes pénibles qui vous entourent.

— Je n’ai pas besoin de tant de circonlocutions, Monsieur, interrompit Marianne. Vous venez m’accuser d’avoir empoisonné M. de Sauvetat, n’est-il pas vrai ? C’est bien, je m’attendais presque à votre visite.

À cette singulière apostrophe, le procureur tressauta ; l’attitude de la jeune fille, hautaine et presque insolente, lui fit perdre la tête.

— Hein ? bredouilla-t-il, empoisonné M. de Sauvetat ?… Vous ?… Est-ce que vous avouez ? continua-t-il avec un accent de regret en voyant l’affaire se simplifier ainsi.

Elle tourna lentement la tête, et un éclair passa dans ses prunelles noires ; puis elle fixa quelques minutes le procureur, qui se sentit mal à l’aise sous ce regard de feu.

— Moi, avouer ? demanda-t-elle de sa voix profonde et harmonieuse ; oh ! Monsieur !…

M. Drieux eut un soupir d’allégement.

— Bon, pensa-t-il, il y aura du mal.

— Pourtant, reprit-il tout haut, les préventions sont contre vous, et très nombreuses…

Elle sourit tristement.

— Qui a soigné M. de Sauvetat ? demanda le juge d’instruction.

— Moi, Monsieur.

Pour la première fois, Blanche se mêla à la conversation.

— Oh ! dit-elle, son dévouement a été admirable ; elle ne l’a jamais quitté, ni nuit, ni jour.

— Jamais ! interrompit M. de Boutin, c’est impossible.

— Madame veut dire très peu observa la jeune fille ; M. de Sauvetat ne pouvait se passer de moi ; il était habitué à mes soins. Quelquefois cependant, j’ai succombé à la fatigue ; il exigeait alors que je prisse quelques instants de repos sur un canapé placé dans sa chambre même, et pas très loin de son lit.

— Qui préparait les tisanes du malade, qui lui donnait les potions, qui recevait les remèdes des mains du domestique au retour de chez le pharmacien ?

— Moi, Monsieur.

— Personne autre que vous ne s’est occupé des infusions que M. de Sauvetat prenait le soir ou la nuit ? insista M. de Boutin.

— Je ne crois pas, Monsieur.

— Madame de Sauvetat n’a-t-elle jamais veillé sans vous son mari ?

— Deux fois, Monsieur, dans les commencements de la maladie.

— Pourriez-vous vous souvenir quels remèdes ont été administrés cette nuit-là ?

Marianne hésita. Blanche intervint.

— Je me rappelle parfaitement, moi, dit-elle avec une certaine précipitation ; j’ai donné deux fois à mon mari d’une tisane faite à l’office et qui chauffait dans la veilleuse.

— Qui l’avait préparée ?

— Moi, dit Marianne, et je l’ai versée également dans la veilleuse où madame de Sauvetat l’a trouvée.

M. de Boutin ébaucha presque un geste de dépit.

Le procureur, avec un sourire de triomphe, continua :

— De quoi se plaignait M. de Sauvetat ?

— De douleurs dans le côté, de coliques atroces, de la paralysie presque complète des pieds et des mains, enfin d’une exaltation de sensibilité extrême.

— Saviez vous que M. de Sauvetat vous laissât cinquante mille francs après sa mort ?

— Oui, je connaissais depuis longtemps déjà ses intentions.

— Aviez-vous provoqué ce legs ?

Marianne envoya un foudroyant regard à l’imprudent magistrat, haussa les épaules, puis baissa les yeux.

— L’aviez-vous accepté ? continua M. Drieux sans s’indigner davantage de la colère de la jeune fille.

— Oui, Monsieur, dit-elle très nettement, pour des raisons à moi connues.

Le procureur sourit finement.

— Pourriez-vous expliquer ces raisons à la justice ? demanda-t-il.

Elle pâlit et appuya ses deux mains sur son cœur.

— Jamais ! Monsieur, répondit-elle au bout d’un instant.

M. Drieux la regarda.

— C’est qu’elles sont honteuses et inavouables, dit-il.

Un nuage rose remplaça sur le front de la prévenue la pâleur qui l’avait envahie une minute auparavant, mais sa physionomie demeura impénétrable.

— Vous voyez bien que tout vous accuse et vous dénonce ! continua le procureur. Vous affirmez avoir soigné toute seule votre bienfaiteur, vous connaissiez le legs qui vous enrichissait ; qui donc avait comme vous la facilité d’accomplir cet odieux projet, et un aussi grand intérêt à le faire ?

Blanche tressaillit sur son siège.

— Non s’écria-t-elle, ce n’est pas Marianne ! Mais dis donc que ce n’est pas toi ! fit-elle avec une sorte de violence en lui serrant convulsivement le bras.

La prévenue regarda un instant la jeune femme sans articuler une syllabe, sans faire un geste, mais, chose singulière, sous la lueur intense de ce grand œil noir, madame de Sauvetat baissa la tête, et, redoublant de sanglots :

— Oh ! grâce, Messieurs ! articula-t-elle, grâce pour elle, je vous en supplie !

M. Drieux roide et froid se leva :

— Veuillez, Madame, dit-il, nous faire conduire dans la chambre de mademoiselle ; nous avons besoin d’y faire une première visite ; après cela, nous nous retirerons en vous confiant la prévenue : vous nous répondrez d’elle.

Marianne se dressa à son tour toute blanche sous le diadème de ses cheveux noirs.

Calme et suprêmement indifférente, elle s’avança au devant du procureur qui déjà se dirigeait vers la porte et l’arrêta :

— J’ai l’honneur de vous répéter ma première question, Monsieur, dit-elle. Vous m’accusez d’empoisonnement, n’est-ce pas ?

M. Drieux montra ses dents aiguës :

— Mais, grimaça-t-il, je crois !…

— Bien, Monsieur, alors je vous prie de m’épargner certaines lenteurs. Veuillez m’écrouer ce soir même à la prison.

Elle s’approcha alors de la fenêtre dont elle souleva le rideau de mousseline.

La pâle lueur du jour s’en allait mourant, tandis qu’au-dessus de la rivière, les brouillards montaient déjà en masses compactes.

— Voyez, dit-elle, quelques minutes la nuit sera complète, je puis sortir de cette maison sans esclandre et sans bruit ; permettez-moi de n’y pas demeurer plus longtemps.

— Et cependant, cette famille que vous quittez a été la vôtre pendant bien des années ; c’est là que vous avez été recueillie et élevée ; c’est là que votre enfance a été abritée, votre jeunesse soutenue. Comment avez-vous reconnu tout cela, Mademoiselle ? continua le procureur, espérant un effet d’éloquence qui n’arriva pas. Hélas ! reprit-il après quelques minutes, il y a bien des points délicats dont nous n’avons pas voulu parler aujourd’hui, mais sur lesquels vous aurez à vous expliquer plus tard.

Marianne devint encore plus pâle, mais sans relever ces dernières paroles :

— Messieurs, dit-elle gravement, si, comme on l’assure, et dans l’intérêt même de votre dignité, les prévenus ont droit à certains égards, accordez-moi ce que je vous demande, laissez-moi entrer ce soir dans la triste demeure que vous me destinez.

Monsieur de Boutin intervint ; sa figure sévère et ordinairement impassible portait les traces d’une émotion profonde :

— Je ne vois pas d’obstacles au désir de mademoiselle, dit-il. L’instruction commencera demain : dès lors, il me paraît convenable d’épargner à la prévenue, aussi bien qu’à madame, les tortures que des rencontres inévitables leur occasionneraient ces jours-ci à toutes deux.

Blanche ne répondit pas. Marianne allait franchir le seuil de la porte, conduisant elle-même les magistrats chez elle, lorsque la veuve s’élança vers la prévenue.

— Je ne veux pas que tu me quittes ! s’écria-t-elle ; non, reste, ne t’en va pas, je t’en supplie !…

— Vous savez bien qu’il faut que je parte ! dit la jeune fille en s’éloignant plus froide, plus hautaine que jamais.

— Mais, malheureuse enfant, tu ne protestes pas, tu ne t’indignes pas ? Tu ne comprends donc pas que ta conduite est insensée et qu’elle t’écrase !… Ah ! malheur !…

Cependant, j’en suis sûre, tu ne peux pas être coupable !

Marianne laissa passer un éclair dans ses yeux profonds.

— Vous croyez ? interrogea-t-elle avec un accent d’ironie si indéfinissable que M. Drieux ouvrit la bouche pour protester, tandis que M. de Boutin, tressaillant jusqu’au fond des entrailles, murmura en portant la main à son front :

— Ah ! j’en étais sûr !… Malheureux !… Que faire ?

Marianne sortit la première de la chambre de Blanche, les magistrats la suivirent vers l’étage supérieur. Ils arrivèrent bientôt dans une petite pièce meublée avec une élégance extrême, mais où se retrouvait jusque dans le moindre détail, le mystère qui enveloppait l’étrange créature qui l’occupait.

Au pied d’un lit aux rideaux de soie blancs comme la neige, à la courte-pointe faite en larges peaux de cygne, une monstrueuse panthère grimaçait avec sa gueule constamment ouverte, et semblait de ses yeux d’émail jaunes et fixes suivre tous les mouvements des personnes qui osaient franchir le seuil du sanctuaire dont elle avait la garde.

Dans la chambre, pas un siège ; de loin en loin, des piles de coussins de soie reposaient sur d’épaisses peaux de lions ou de jaguars, sous lesquelles le parquet disparaissait lui-même tout entier.

Contre le mur où s’appuyait la virginale couchette, une croix d’officier de la Légion d’honneur était suspendue dans son cadre d’or mat. Au-dessous, sur une sorte de piédestal, on voyait un bijou singulier moitié amulette, moitié parure.

C’était une espèce de couronne ou bandeau, en filigranes d’or. Les pierres précieuses qui l’entouraient devaient être d’un grand prix, si on en jugeait par leur éblouissant éclat et la pureté de leur eau.

Au milieu de la cheminée, sur un coussin de velours rouge, étaient déposées de riches babouches d’argent d’une petitesse remarquable, ainsi que deux bracelets dont la forme et les ornements rappelaient bien ceux de la couronne.

Une guitare très longue, à deux cordes seulement, incrustée de nacre et entourée de perles, achevait de donner un cachet tout particulier à cette petite pièce, dont les fenêtres et la porte étaient masquées par de lourdes draperies blanches, aux larges raies d’or, mêlées de couleurs éclatantes.

M. Drieux laissa voir dans ses yeux une certaine surprise. M. de Boutin s’approcha de la croix d’honneur, et se découvrant respectueusement

— C’est un souvenir, sans doute ? demanda-t-il.

Pour la première fois, Marianne, jusque-là si impassible, laissa voir un certain trouble. Sa voix trembla.

— Oui, Monsieur, dit-elle, c’est tout ce qui me reste de mon père.

— Vous souvenez-vous de lui ? continua le juge ; l’avez-vous connu ?

Marianne ferma les yeux, ses lèvres tremblèrent, puis ses mains se joignirent dans un mouvement d’ardente émotion dont elle ne fut pas maîtresse.

— Oh ! oui ! dit-elle ; j’avais neuf ans lorsqu’il est mort ; mais il me semble que je le vois encore. Pauvre père !

Sous l’étreinte de ses souvenirs, on aurait dit que la couche de glace dont elle essayait de s’envelopper allait enfin se briser ; ses paupières se gonflèrent, son sein se souleva avec violence.

— Mademoiselle, reprit M. de Boutin la voix profondément altérée, je n’ai jamais connu ma mère ; j’avais vingt ans lorsque j’ai perdu mon père !… Après bien des années enfuies, il est encore et il restera toujours la plus grande et la plus chère de mes affections. Lorsque, en fermant les yeux, j’évoque cette image adorée, tout ce qu’il y a de bon, de noble, de désintéressé en mon âme, accourt avec elle ; je me demande alors de quoi je ne serais pas capable pour être plus digne de lui, quel sacrifice sur terre serait trouvé par moi trop grand pour l’entendre me dire par la voix de ma conscience : C’est bien.

Vous étiez bien jeune, lorsque la mort vous a séparée du vôtre, mais cet amour est-il resté, malgré le temps, présent à votre cœur ? Avez-vous conservé ce culte et cette adoration par delà la tombe, comme je les ai gardés moi-même ?

Pouvez-vous, voulez-vous me répondre ?

Marianne était pâle comme si la vie l’abandonnait.

— Mon père était l’honneur incarné, dit-elle enfin lentement ; je l’ai aimé et je l’aime toujours par-dessus toutes choses. Rien en mon cœur ne prendra la place de cette affection, la plus grande de ma vie ; rien n’affaiblira un seul instant ce souvenir adoré entre tous, et personne surtout, ajouta-t-elle plus bas avec une tristesse navrante, ne saura ce qu’il m’en coûte pour lui demeurer fidèle !

Le juge détacha la croix suspendue dans le cadre d’or.

— Au nom de cette preuve de son honneur et de sa loyauté, dit-il, au nom de cet homme tombé peut-être pour la conquérir sur quelque lointain champ de bataille, au nom des larmes qu’il a versées en vous laissant seule dans la vie, au nom de sa dernière bénédiction, je vous adjure, Mademoiselle, de me dire la vérité ! Quelle est la main qui a versé la mort à M. de Sauvetat ? Quelle est la volonté qui a porté le deuil dans cette maison ?

Parlez, continua le juge avec une solennité à laquelle il était presque impossible de résister ; parlez, car je vous le dis, laisser la justice s’égarer dans une fausse voie serait réellement forfaire à l’honneur !

La jeune fille chancela.

Elle s’approcha du juge et lui prit la croix des mains ; puis elle se mit à la considérer en proie à une émotion arrivée aux dernières limites.

De ses yeux, entourés d’un large cercle de bistre, coulaient de grosses larmes. Sa poitrine se soulevait haletante ; ses mains tremblantes serraient la croix sur son cœur.

Le moment était solennel.

Allait-elle parler ?

Qu’allait-elle dire ?

Enfin, ces regards éperdus tombèrent sur la longue guitare incrustée de perles et s’y arrêtèrent quelques minutes.

Aussitôt les battements de son sein s’apaisèrent, ses lèvres remuèrent comme si elle murmurait une prière, ses beaux traits se détendirent et reprirent leur calme sérénité.

Son énergie et sa volonté revenaient. Elle demeura un instant sans parler, puis se retournant vers le juge :

— Mon père était un soldat, Monsieur, dit-elle ; si on lui avait dit, en un jour de suprême danger : « Voilà ton poste, reste et défend le drapeau qui t’est confié, » je ne crois pas que la mort arrivant lui eût fait oublier la consigne. Maintenant il n’est plus ; je dois être fidèle au devoir qu’il m’a tracé en mourant. Moi seule connais le serment que j’ai fait.

Hélas ! les morts ne reviendront pas pour me dégager de ma parole. Aujourd’hui nul n’a le droit de me parler en leur nom, ni d’évoquer en moi leur souvenir. Je suis seule au monde et veux demeurer seule juge de ma conduite. Un crime a été commis ici, dites-vous, dans cette maison… La voix du peuple a crié vers vous, tout m’accuse, les preuves que vous n’avez pas aujourd’hui vous viendront demain… Il me plaît de me taire, mais je me livre sans résistance ; que vous faut-il de plus ?

Elle était très belle en parlant ainsi. Sa lèvre dédaigneuse tremblait légèrement, sa narine se dilatait, mais on la sentait, au-dessus de tout cela, forte d’une pensée et d’un but qu’on pouvait deviner invincibles.

M. de Boutin, désespéré devant cette volonté inflexibles, s’écria :

— Mais c’est la vérité qu’il me faut ! Vous pouvez me la révéler, et je vous supplie de le faire !

— Vous vous trompez, Monsieur ; je suis la seule qui ne saurais vous la dire. Encore une fois, continua-t-elle de sa voix impassible, cherchez-la autour de vous, cette vérité ; et qui vous dit, si je me tais, que les choses extérieures ne parleront pas et ne vous convaincront pas !

M. Drieux vit une certaine ironie dans ces dernières paroles.

— Il ne faut jamais défier la justice, Mademoiselle, dit-il ; vous êtes très forte, nous le voyons ; mais ces preuves que vous croyez impossibles à trouver, nous les découvrirons.

Marianne regarda le procureur pendant que M. de Boutin, désespéré, laissait tomber sa tête sur sa poitrine ; puis, après un imperceptible haussement d’épaules :

— Vous interprétez mal mes paroles, Monsieur, dit-elle je ne défie jamais personne.

Et changeant brusquement de ton :

— Voulez-vous me permettre de garder cette croix ? demanda-t-elle au juge.

M. Drieux ne laissa pas à M. de Boutin, le temps de répondre :

— Sans doute, dit-il d’un ton âpre et dur, elle vous inspirera peut-être le repentir puisqu’elle n’a pas su vous préserver d’être coupable.

Marianne tressaillit comme si un serpent l’eût mordue. Elle se retourna, et envoya au procureur un regard où il y avait tant de fierté blessée, tant de pudique dignité, que ce dernier recula.

Mais bientôt, baissant les yeux et courbant la tête :

— C’est juste, murmura-t-elle, c’est le supplice qui commence.

Et deux grosses larmes roulèrent silencieuses sur ses joues pâles.

Cette scène impressionna M. Drieux peut-être plus qu’il n’eût voulu le laisser voir, car adoucissant sa voix :

— Nous ne ferons pas de recherches devant vous aujourd’hui, Mademoiselle, lui-dit-il ; nous mettrons simplement les scellés à la porte de votre appartement : nous reviendrons demain.

Veuillez prendre ce qu’il vous est nécessaire, et nous suivre puisque vous le désirez.

Marianne jeta un long châle de deuil sur ses épaules, et après avoir attaché son chapeau :

— Je suis prête, Messieurs, dit-elle. Madame de Sauvetat m’enverra comme linge et vêtements ce qu’elle jugera convenable.

M. Drieux sortit le dernier. Il accomplit lui-même la formalité dont il avait parlé.

Au bas de l’escalier, les domestiques, étonnés de cette visite prolongée, attendaient curieusement pour en connaître le résultat.

À l’aspect de Marianne s’apprêtant à suivre les magistrats, ils eurent comme une intuition de la vérité et reculèrent épouvantés.

M. Drieux avait la main sur la clef de la porte, et Marianne allait en franchir le seuil lorsque, tout à coup, un appel aigu retentit dans l’escalier :

— Manne, criait une voix au milieu de sanglots déchirants, Manne !…

À ce nom ainsi prononcé, à ce bruit de larmes, la prévenue se retourna.

Par un mouvement convulsif elle enleva le voile qui couvrait son visage, comme si ce frêle tissu eût empêché de parvenir jusqu’à sa poitrine l’air qui lui manquait.

Haletante et bouleversée, elle parut écouter l’espace d’une seconde puis entendant descendre précipitamment l’escalier, elle se rejeta brusquement en arrière, la narine frémissante, les mains crispées, l’œil plein d’une passion ardente, d’une tendresse infinie, murmurant ces deux mots avec un accent où passait tout son cœur :

— Ma fille !…

Presque au même instant, Marguerite se précipita au milieu du vestibule.

Elle était mince, blonde et pâle. Ses traits, d’une délicatesse extrême, quoique gonflés par les larmes, accusaient tout au plus quinze ou seize ans.

Ses beaux cheveux châtain-clair s’étaient dénoués et couvraient de boucles ondoyantes sa taille svelte et à peine formée.

— Manne, où vas-tu ? demanda-t-elle en regardant curieusement autour d’elle. Mère me dit que tu pars, que tu nous quittes. Ce n’est pas vrai, n’est-ce pas ?

La prévenue ne se contint plus. Elle poussa un cri rauque et franchit d’un bond les quelques pas qui la séparaient de l’enfant, puis elle l’enleva dans ses bras et la pressa follement sur son cœur.

Durant quelques minutes on n’entendit qu’un bruit de baisers et de sanglots.

Marguerite se dégagea la première.

— Ce n’est pas vrai ? fit-elle avec l’insistance des enfants gâtés. Tu ne pars pas, dis ? tu ne quitteras pas ta pauvre Gri-Gri, qui t’aime tant !

Et elle fixait sur sa mère adoptive ses grand yeux d’émeraude encore tout humides des larmes à peine essuyées. Marianne se roidit l’espace d’une minute, et faisant un suprême appel à cette puissante volonté qui veillait en elle, elle éloigna légèrement l’enfant.

— Je pars Marguerite, dit-elle la voix à peine distincte, je te quitte ; il le faut.

— Mais je vais t’accompagner, alors ; tu sais bien que je ne veux pas rester ici sans toi !

— Pense à celui qui n’est plus, ma fille, reprit la prévenue presque solennellement ; pense aux serments que tu as faits sur son cercueil, et si tu n’as rien oublié, accepte, comme je le fais moi-même le sacrifice qui nous est imposé.

— Quand reviendras-tu ?

— Je ne le sais pas, ma Gri-Gri. Mais si tu ne me revois plus… ne m’oublie pas !…

Une inexprimable émotion fit de nouveau trembler sa voix ; mais la surmontant encore :

— Écoute, ma chérie, dit-elle plus bas à Marguerite, qui s’attachait à ses vêtements et se tordait de désespoir dans ses bras, écoute : il y a des moments où l’honneur nous impose les plus cruelles épreuves ; plus tard, dans les heures douloureuses de ta vie, souviens-toi de mes dernières paroles, de ce que tu as juré sur la tête de celui que nous pleurons, sacrifie tout au devoir et meurs s’il le faut pour le remplir jusqu’au bout.

Pour commencer, accepte courageusement ce que celui-ci a de terrible et d’inexorable, laisse-moi partir.

— J’en mourrai ! soupira Marguerite.

Marianne la couva un instant avec un ineffable sentiment d’amour maternel.

— Ma fille, répéta-t-elle, ma fille !…

De grosses larmes coulèrent sur ses joues plus blanches que l’albâtre ; elle ne les essuya pas et reprit :

— Sois forte, mon adorée, et lorsque tu penseras à moi, dis-toi que je t’aimais bien.

M. de Boutin s’approcha.

— Vous l’aimez trop, Mademoiselle ! murmura-t-il tout bas, la voix étranglée par l’émotion.

Elle protesta par un signe de tête énergique et doux tout à la fois. Elle ne se soutenait plus. Tout à coup elle prit la tête blonde qui tressaillait sur son épaule, et, la portant à ses lèvres dans un transport plus fort que sa volonté, elle la couvrit de baisers :

— Adieu, dit-elle, que mon amour veille sur toi !… même à travers l’absence et la séparation, adieu !…

C’était trop pour la jeune fille impressionnable et frêle qui adorait Marianne.

Un rictus étrange plissa ses lèvres ; elle se roidit, et tomba dans les bras de sa nourrice, sans connaissance presque sans vie.

Marianne posa ses mains tremblantes sur les cheveux de l’enfant inanimée comme pour la bénir une dernière fois, et s’adressant à Cadette :

— Je te la confie, dit-elle, soigne-la comme je le faisais moi-même. Allons, c’est fini, je ne la verrai plus !

Un long sanglot sortit de sa poitrine.

Elle n’avait plus de force ; on aurait dit que la vie allait également l’abandonner.

M. de Boutin s’approcha encore.

— Un mot, dit-il, un seul, et vous ne la quitterez pas.

Elle le regarda.

— Et mon devoir ? fit-elle simplement.

Puis se retournant vers M. Drieux :

— Partons, Monsieur, dit-elle, je vous appartiens. Maintenant, je crois que je peux vous défier de me faire souffrir désormais.

Le procureur haussa les épaules.

— Voilà, se dit-il, ce qui s’appelle une comédie bien touchée. Décidément cette femme est très forte. Quelle veine pour une première affaire ! Quel retentissement ! Allons ! Quatre mois d’instruction, au mois de juillet les assises, et au mois de septembre ma noce !

La porte de la rue retomba lourdement derrière les deux magistrats, qui s’éloignèrent avec Marianne.

Celle-ci s’appuyait silencieuse et digne sur le bras de M. de Boutin.

Une heure après, au parquet, elle apposa son nom au bas du premier interrogatoire dont le juge dut faire un résumé succinct ; et quelques minutes ne s’étaient pas écoulées, qu’elle se trouvait seule dans sa cellule.



XII

L’ENQUÊTE


Le lendemain, tout Roqueberre était sur pied ; personne ne travaillait.

Dans les rues on ne voyait que des gens groupés, discutant, s’exaltant, criant à qui mieux mieux, donnant le plus bel échantillon possible de cette expansion méridionale que rien ne calme ou ne contient.

— Vous savez la nouvelle ?

— Malheur ! ne m’en parlez pas, c’est horrible !

— Quoi donc ?

— M. de Sauvetat est mort empoisonné.

— Ah ! misère ! est-ce vrai ?

— Oh ! moi, j’ai toujours dit que cette maladie n’était pas naturelle !…

— Et qui a fait le coup, le sait-on ?

— Parbleu ! mademoiselle Marianne, sa maîtresse !

— Pas possible ; pourquoi l’aurait-elle empoisonné ? Elle n’avait rien à gagner à sa mort, au contraire.

— Vous ne savez donc pas ? il lui laissait cinquante mille francs par testament.

— Et avec cela, elle allait se marier avec M. Descat, qui, lui, paraît-il, ne voulait plus attendre.

— Ah ! vous m’en direz tant ! Mais la noce n’est pas encore prête à se faire, je suppose !

— Pas probable ; elle est sous les verrous !

— Ah bah ! Soyez donc tranquille, elle trouvera encore moyen d’en sortir ; est-ce qu’on condamne jamais les riches ?

Au Cercle littéraire et artistique l’émotion était tout aussi grande.

Les membres fondateurs eux-mêmes oubliaient dans leur stupéfaction de faire sécher devant les cheminées leurs grands mouchoirs à carreaux bleus et jaunes, légèrement imbibés de tabac.

La conversation avait une autre tournure que dans la rue, mais elle n’en était pas moins violente et passionnée : seulement, là, les opinions divergeaient.

Les uns voulaient Marianne coupable à tout prix, et admiraient plus que jamais madame de Sauvetat : c’étaient, en général, les ennemis de Jacques.

Les autres soutenaient que l’avocat, homme d’honneur, intelligent et perspicace, ayant ses entrées libres dans la famille de Sauvetat, n’aurait jamais aimé une femme compromise par un autre.

— S’il a donné son amour à Marianne, concluait-on, s’il le lui a conservé malgré leur rupture apparente, c’est que tous les bruits qui couraient sur elle étaient absurdes et faux.

— Bah ! ajoutaient d’un air capable les fortes têtes de l’endroit, l’amour l’avait rendu aveugle. Qui donc serait coupable, sinon elle ?

— Hier au soir, dit le capitaine des pompiers, Narcisse Beauminet, on ne pouvait pas la faire partir en prison. Elle se cramponnait après les murs. M. de Boutin allait céder, mais M. Drieux a tenu bon, et elle est coffrée.

— Et madame de Sauvetat, comment a-t-elle pris l’affaire ?

— Elle est au lit aujourd’hui ; elle est restée sans connaissance depuis le départ de Marianne jusqu’à ce matin ; Etienne Delorme ne l’a pas quittée.

— Je comprends, ce n’est pas gai de voir ses secrets de famille ainsi livrés et commentés.

— Sans compter que, toute sa vie, elle avait souffert très dignement pour que rien ne transpirât de ces choses-à.

— Pauvre femme !

Dans une petite ville où la désœuvrance et l’ennui sont partout à l’ordre du jour, où les hommes ont pour toute occupation de se calomnier et les femmes de se déchirer entre elles, où la toilette qu’avait madame X…, le dimanche à la messe d’onze heures et demie, fait faire des commentaires un mois durant, on comprendra aisément quelle révolution dut produire la nouvelle de l’empoisonnement de M. de Sauvetat.

L’instruction était commencée.

Chaque jour, le juge et M. Drieux se rendaient dans la maison de la victime, qu’ils inventoriaient de la cave au grenier.

Il n’y avait pas une chambre qu’on n’ait bouleversée, pas un meuble qui n’ait été fouillé.

— Et le résultat ? demandaient anxieusement les gens à l’affût.

Personne ne savait rien.

M. Drieux se taisait par prudence ; il ne voulait pas que la plus légère indiscrétion compromît une affaire aussi grosse d’espérances pour lui.

M. de Boutin, plus grave et plus sévère que jamais, ne répondait à aucune question de ses amis.

Il s’était absenté quelques jours, pour un très court voyage dont nul n’avait connu le but, et, depuis son retour, il attendait fiévreusement, lui, l’homme calme par excellence, une nouvelle que ni courrier ni dépêche ne lui apportait.

L’impatience et l’émotion augmentaient chaque jour à Roqueberre.

Il y avait des gens dont la vie se passait à guetter le plus léger mouvement de physionomie des magistrats ou des experts.

Chaque personne mêlée au procès devenait l’objet d’une surveillance incessante et passionnée.

Voyait-on M. Drieux plus raide :

— Cela va mal, soupirait-on (lisez il ne trouve rien.)

Si au contraire M. de Boutin paraissait plus soucieux :

— Enfin ! s’écria-t-on, les preuves arrivent

En ville, il y avait les Blanchistes et les Mariannistes, et fréquemment les deux partis échangeaient des procédés courtois, comme on les connaît dans les petits pays seulement.

Un matin, grande nouvelle.

Marianne allait subir son premier interrogatoire officiel, et pour se rendre au parquet elle devait traverser la petite rue et la place qui séparent la prison du tribunal.

Drieux avait exigé que la justice s’exerçât vis-à-vis d’elle comme vis-à-vis de la première coupable venue. C’était donc escortée de deux gendarmes qu’elle devait arriver à l’instruction.

Aux abords de la prison, il y eut bientôt foule compacte.

Tous voulaient voir l’Empoisonneuse, comme les Blanchistes l’appelaient déjà charitablement.

Vers deux heures elle parut en effet, marchant, comme on l’avait annoncé, entre les deux gardiens de la sécurité publique.

L’expression habituelle de sa physionomie, un peu hautaine et dédaigneuse, avait fait place à une sorte de recueillement attendri ; un rayon de douceur lumineuse et un peu exaltée qu’on ne lui connaissait pas éclairait sa figure ordinairement trop froide ; un sourire d’une mélancolie triste, mais sereine, entr’ouvrait sa bouche toujours si sérieuse. Chacun de ses mouvements un peu brisés avait plus de grâce, plus de souplesse. Il émanait d’elle un charme attirant et un parfum de résignation mystérieuse.

En la voyant si touchante et si belle, les plus fortes préventions furent ébranlées. Sur son passage il n’y eut pas une exclamation, pas un murmure.

Au contraire, beaucoup de ceux qui étaient venus avec des intentions malveillantes, confus de leur curiosité, se découvrirent et la saluèrent.

Quand elle fut passée, la foule se dispersa, entièrement bouleversée.

Les hommes ne lui avaient jamais été absolument hostiles ; à cette heure, beaucoup se seraient battus pour affirmer son innocence ; les plus obstinés répétaient, pour ne pas s’avouer tout à fait vaincus :

— Si c’est elle, c’est bien dommage !

Parmi ces derniers, quelques-uns se disaient tout bas, que M. de Sauvetat n’avait pas payé son bonheur trop cher.

Les femmes demeuraient impitoyables et l’accablaient d’invectives.

Les moins méchantes disaient :

— Elle a du toupet !

Cependant, vis-à-vis de M. Drieux, dont la fièvre et l’irascibilité touchaient au délire, Marianne ne se départissait jamais du système qu’elle paraissait avoir avoir adopté : celui d’un silence presque absolu.

Tout au contraire, par déférence pour M. de Boutin, dont elle devinait l’intérêt, elle répondait à chaque question de ce dernier, mais le plus brièvement possible.

Dans sa prison, elle passait des heures entières en contemplation devant la croix d’honneur qu’on lui avait laissée. Jamais elle n’ouvrait la bouche avec la détenue chargée de la servir.

Un jour, madame de Sauvetat, après bien des démarches, obtint la permission de venir la voir.

On les laissa dans un parloir.

Elles se croyaient seules.

Mais M. Drieux, placé dans une pièce voisine, assistait invisible à la rencontre des deux femmes, et, par un jour habilement dissimulé dans un angle obscur, ne perdait rien de leurs mouvements.

Blanche essaya de se jeter au cou de Marianne ; mais celle-ci donnant à son regard une expression de haine épouvantable, la repoussa brutalement.

Madame de Sauvetat, sans se décourager, lui dit alors avec une douceur navrante :

— Tu continues à être cruelle avec moi ; mais tu souffres, je te pardonne ; et, comme je ne te crois pas coupable, mon affection ne te fera pas défaut.

À ces mots, Marianne se leva toute droite, et terrible :

— Malheureuse, s’écria-t-elle avec une explosion de colère effrayante, malheureuse qui osez me tenter !… Imprudente, qui venez jusqu’ici vous rappeler à mon souvenir !… Ah ! prenez garde ! prenez garde !

Le procureur, subitement effrayé, fit un mouvement pour s’élancer au secours de Blanche, tant il crut sa dernière heure arrivée.

Sous son élan involontaire, la boiserie eut un léger craquement. Marianne tressaillit, et, subitement calmée, elle recula de quelques pas.

Durant une ou deux minutes, qui parurent des siècles, elle regarda la veuve avec une hauteur insultante impossible à décrire.

— Sortez, lui dit-elle enfin lentement.

Et elle lui montra la porte du doigt.

Blanche, affolée, s’enfuit aussitôt qu’elle vit une issue libre sans avoir la pensée ou la force de protester contre cet étrange accueil. Au bout de quelques pas dans le corridor, elle chancela et jeta des regards effarés autour d’elle.

M. Drieux accourut juste à temps pour la recevoir défaillant dans ses bras.

— Quand aurez-vous assez de votre héroïsme, Madame ? lui demanda-t-il tout bas en la reconduisant.

Ses forces revenaient à mesure que le danger s’éloignait. Elle répondit :

— Quand elle sera sauvée !

— Elle n’est pas près de l’être !… murmura celui-ci refermant la portière de la voiture qui emportait madame de Sauvetat.





XIII

PREUVES ET TÉMOIGNAGES


Malgré l’ignorance des Roqueberrois et le silence des magistrats, les preuves s’accumulaient. Chaque jour apportait la sienne.

Les recherches dans la maison de Sauvetat avaient été fructueuses ; il y avait des découvertes terribles.

Une surtout était particulièrement grave.

M. Drieux avait fouillé tous les recoins de la mystérieuse chambrette, et pour tout butin il avait trouvé quelques lettres de M. de Sauvetat.

En vain ses yeux clairs erraient-ils un peu partout, c’était pour rien ; il n’y avait plus ni meubles ni placards à bouleverser.

Il allait se retirer avec un sentiment de déception à peine contenue, lorsqu’en soulevant une dernière fois, machinalement, les rideaux blancs du lit, il aperçut une petite armoire assez habilement dissimulée dans l’épaisseur de la muraille.

Il l’ouvrit. Elle était vide.

Mais dans le coin le plus reculé, le tuyau d’une cheminée formait avec l’étagère du milieu une excavation étroite et profonde, où la main ne pouvait pas pénétrer.

— De la lumière ! demanda impérieusement le procureur.

On lui présenta une bougie allumée : il ne l’eut pas plutôt introduite dans le placard, qu’il poussa une exclamation de joie. Ses yeux brillaient : il se retourna vers le juge et montra victorieusement un petit flacon.

— Enfin, s’écria-t-il, eurêka ! Vous ne nierez plus maintenant, je suppose ?

Monsieur de Boutin, sans émotion apparente, examina curieusement la bouteille dans laquelle tremblait un liquide clair comme de l’eau de roche. L’étiquette, soigneusement grattée, était illisible.

Le juge enleva le bouchon, et, secouant la fiole à plusieurs reprises, il chercha à reconnaître par l’odeur, la nature de la découverte de M. Drieux : nul parfum ne s’échappait de la bouteille ainsi agitée ; il se décida alors à en faire tomber une goutte sur le bout de son doigt et l’approcha de ses lèvres.

Le goût était sucré et âpre en même temps.

Le procureur suivait anxieusement chacun des mouvements du juge.

— Eh bien ! dit-il triomphant, lorsque M. de Boutin lui remit la fiole, commencez-vous à être convaincu ?

— Pas le moins du monde, répondit l’autre sans hésiter ; la présence de ce liquide dans le placard ne vous dit pas la main qui l’y a caché. Et puis, si c’est du poison, quel est le pharmacien capable d’en délivrer une quantité aussi considérable sans ordonnance ?

— Vous demanderez cela à la prévenue, repartit M. Drieux.

Et sa voix légèrement métallique tremblait sous les effluves d’un bonheur infini.

Le soir même, le liquide confié aux chimistes, fut reconnu pour être de l’acétate de plomb tout pur.

Le lendemain, les deux magistrats se rendirent à la prison.

— Nous venons de découvrir une charge terrible contre vous, Mademoiselle, commença M. de Boutin.

— Rien qu’une ? interrogea-t-elle avec son mystérieux sourire ; cela m’étonne.

— Voudriez-vous répondre à une question que je dois vous poser ?

— Si je le puis, certainement.

— Combien y a-t-il de temps que n’avez quitté Roqueberre ?

Elle réfléchit un instant et répondit :

— Plus de six mois.

— Ah ! vous me le jurez ?

— Positivement, madame de Sauvetat du reste peut vous l’affirmer aussi.

— C’est étrange murmura-t-il.

— Vous n’avez pas éprouvé d’indispositions même légères depuis longtemps ?

— Aucune.

Lentement, le juge sortit de sa poche la fiole presque vide.

Elle poussa un cri et devint pâle comme une morte.

— Où avez-vous trouvé cela ? s’écria-t-elle. Dites, répondez…

— Dans le placard de votre chambre, caché dans une excavation presque invisible.

— Dans le placard !… répétait-elle.

Son regard devint fixe et préoccupé, on aurait dit qu’elle cherchait à pénétrer un mystère qui l’effrayait.

Au bout d’un instant, ses traits se détendirent.

— C’était dans ma chambre ? interrogea-t-elle de nouveau. Ah ! je sais ! dans le placard qui est contre mon lit, n’est-ce pas ?

Le juge fit un signe affirmatif.

— J’aurais dû m’en douter, murmura-t-elle tout bas ; j’avais l’habitude d’y laisser mes clefs.

M. Drieux l’entendit.

— Ne le regrettez pas, Mademoiselle, nous l’aurions fait ouvrir, nous en avions le droit.

Un sourire mystérieux erra sur ses lèvres, mais elle se contenta de hausser les épaules.

— Voulez-vous me jurer, Mademoiselle, demanda M. de Boutin, que non-seulement vous n’avez pas acheté cet extrait de saturne, mais encore qu’il n’a pas été déposé par vous où nous l’avons trouvé ?

Sa voix était presque suppliante.

Marianne fixa ses grands yeux sur lui ; quelque chose d’humide et d’attendri mouilla son regard, mais elle ne répondit pas.

— Faut-il le dire, continua l’austère magistrat espérant l’ébranler, je suis persuadé qu’une main étrangère a porté dans votre chambre cette preuve accablante pour vous. Mais pour émettre cette conviction, il me faut au moins une dénégation de votre part. Me refuserez-vous donc toujours de dire la vérité ?

M. Drieux, hors de lui, intervint.

— Mais c’est insensé ce que vous faites là ! s’écria-t-il ; c’est un véritable système que vous lui enseignez !

Vous ne comprenez donc pas que ce mystère dont elle s’entoure, ce silence, ces réponses évasives, tout cela n’est que de l’habileté ? Par tous les moyens possibles, elle cherche à faire naître en nous la crainte d’une erreur, détourner nos soupçons, à éveiller les appréhensions de la justice, et vous la poussez encore dans cette voie !

Marianne avait baissé la tête, sa physionomie impassible ne protestait pas.

M. de Boutin, découragé et désespéré, sortit de la prison avec le procureur.

Le lendemain commencèrent les dépositions des divers témoins et leur confrontation avec Marianne.

Ce fut d’abord madame de Sauvetat, puis Étienne Delorme, le médecin, Annon, la vieille garde-malade, et enfin, à titre de renseignements officieux, les domestiques et Cadette, la nourrice de Marguerite.

Au milieu de ces témoignages plus ou moins exacts, des commentaires plus ou moins exaspérants que dut écouter Marianne, et que M. Drieux lui répétait à chacune de ses entrevues, sa froideur ne se démentit pas un instant ; elle avait l’air de ne pas entendre ; on l’aurait crue de marbre.

La dernière déposition fut particulièrement écrasante par le caractère de naïve simplicité qu’elle avait revêtu. Cadette, ancienne femme de chambre de madame d’Auvray, et plus tard nourrice de Marguerite, n’avait jamais caché la profonde affection qu’elle ressentait pour la prévenue.

Depuis son arrestation, Cadette avait tenté l’impossible pour la revoir et, dans son ignorante tendresse, avait fait bien des démarches pour aller la servir en prison.

Son témoignage n’était donc pas suspect.

Elle affirmait avoir vu Marianne laver elle-même, avec un soin extrême, le parquet de la chambre du malade, chaque fois que celui-ci était pris de vomissements spontanés, surtout dans les derniers jours de la maladie.

— Une seule fois, dit-elle, j’ai voulu éviter à mademoiselle cette corvée des plus répugnantes, mais elle m’a brusquement repoussée et s’est presque mise en colère.

— Mademoiselle témoignait-elle de l’affection à M. de Sauvetat, demanda le procureur ; était-elle avec lui caressante et empressée ?

— Oh ! pour cela, oui, Monsieur ; et je le sais même mieux que personne, car une nuit que je l’aidais à soigner le malade, mademoiselle me croyant endormie parce que j’avais les yeux à demi fermés, s’est approchée du lit ; elle a pris la main du pauvre monsieur et a déposé plusieurs baisers sur son front et ses joues. Alors monsieur lui a parlé, mais trop bas, je n’entendais pas ; il me semblait seulement qu’il lui parlait de notre fille, la petiote. Mademoiselle est restée un grand moment à essuyer son visage et ses cheveux ; enfin elle a répondu à monsieur en l’appelant Lucien, qui était le nom du pauvre défunt, et même elle l’a tutoyé.

Le procureur tressaillit à ces derniers mots :

— Vous êtes sûre de ce détail ? insista-t-il la voix anxieuse.

— Oh ! Monsieur, fit l’excellente femme en s’essuyant les yeux, mademoiselle le tutoyait presque toujours quand ils étaient seuls. C’est si naturel ! Je tutoie bien Marguerite, moi, et mademoiselle était si petite quand elle a connu monsieur.

Mais M. Drieux n’avait que faire des commentaires de la nourrice.

— Vous souvenez-vous des paroles de la prévenue, lorsqu’elle tutoyait la victime ?

— Oh ! oui, Monsieur ; mademoiselle était penchée sur le lit, monsieur se plaignait presque tout haut.

« Ah ! Marianne, disait-il, que je souffre ! ne t’éloigne pas, reste auprès de moi ; que deviendrais-j e sans toi ? Quand je ne te vois pas, il me semble que mes souffrances augmentent. »

Mademoiselle pleurait à chaudes larmes…

— Qu’a-t-elle répondu ? interrompit le procureur qui grillait.

— Courage, cher bien-aimé, cela se passera peut-être à force de soins ; je ne te quitterai jamais ni nuit ni jour, et tout ce que je t’ai juré de faire je le ferai. Tu sais comment je tiens mes serments, n’est-ce pas ? Mais toi, pense à Marguerite, sois fort ; tout bonheur n’est pas perdu pour nous.

Cadette s’arrêta émue à ce souvenir.

— Après ? insista encore M. Drieux ; dites le reste, j’écoute.

— J’ai ouvert les yeux alors, Monsieur, pour les essuyer et pour me moucher, car les sanglots m’étouffaient. Mademoiselle a cru que je me réveillais, elle s’est éloignée du lit et n’a plus rien dit.

De grosses larmes avaient roulé, pendant ce récit, sur les joues pâles de Marianne.

— Le témoignage de cette femme est-il vrai, Mademoiselle ? demanda M. de Boutin, et la scène qu’elle raconte s’est-elle passée ainsi ?

— Parfaitement. Elle n’a rien oublié, tout est scrupuleusement exact.

M. Drieux regarda le juge avec un sourire de triomphe.

— Pouvez-vous me dire, poursuivit-il, quelles sont les promesses que vous avez faites à M. de Sauvetat ?

— De veiller sur sa fille, de l’aimer comme je l’ai toujours fait, de l’entourer de soins et de tendresses, de lui donner ma vie, s’il le fallait.

— Et c’est pour mieux la protéger que vous avez tué son père ? interrogea M. Drieux à brûle-pourpoint.

La jeune fille resta muette.

Le procureur continua :

— Mais expliquez-vous donc sur vos relations avec M. de Sauvetat ! Et si vous le pouvez, dites-nous comment elles étaient innocentes et loyales, avec tant d’apparences de mensonge et de tromperie ?

Les mains de Marianne, croisées sur ses genoux, tremblèrent légèrement, sa bouche se contracta involontairement, mais ce fut tout ; elle ne répondit pas.

Le procureur eut un mouvement de colère.

Il était irrité de ce silence obstiné, sous lequel il sentait bien que la prévenue lui rendait en mépris l’acharnement dont il faisait preuve.

— Allons donc, fit-il, vous croyez nous en imposer, vous vous trompez. Vous avez beau vous taire, ces relations apparaissent claires et précises, et elles expliquent parfaitement le mobile de votre crime.

Il est évident qu’après vous avoir recueillie et élevée, M. de Sauvetat n’a pas su résister à la tentation que lui offraient votre jeunesse et votre beauté. A-t-il abusé de votre inexpérience, ou bien est-ce vous qui l’avez provoqué ?… Nous le saurons évidemment plus tard.

En attendant, madame de Sauvetat, malgré son héroïque bonté, a, dans ses hésitations et ses réticences, laissé échapper bien des aveux involontaires, qui sont pour nous de précieuses données.

À ces mots, l’œil de la prévenue s’alluma, et quelque chose comme un accès de rage et de colère concentrée, mais terrible, vint crisper ses traits.

Elle ouvrit la bouche…

M. de Boutin, anxieux, fit un pas en avant.

Marianne hésita. Une fois de plus, son implacable volonté eut raison de la folie que faisait naître en elle le souvenir de Blanche.

Le procureur ne vit pas ou ne voulut pas voir ce jeu rapide de physionomie, car il continua, toujours sur le même ton :

— De votre côté, vous avez sans aucun doute, simulé la passion et l’amour, jusqu’au jour où, par vos habituelles manœuvres, votre avenir a été relativement assuré !

Marianne se taisait toujours.

— Vous ne répondez pas, continua M. Drieux, mais la justice se passera de vos aveux. Les faits lui suffisent. Elle verra dans votre mariage avec Jacques Descat un but assez tentant pour que vous ayez essayé de l’atteindre. Du reste, ceux qui vous jugeront sauront reconnaître dans votre silence et votre embarras la plus éloquente des confessions.

Ces tristes scènes avaient lieu presque journellement, car l’instruction suivait son cours, et chaque heure nouvelle apportait à l’ardent procureur, sinon une preuve palpable de la culpabilité de Marianne, du moins mille et un détails qui, à son avis, devaient asseoir la conviction des jurés tout aussi bien que des faits évidents.

En ville, l’opinion se passionnait de plus en plus pour madame de Sauvetat et se retournait contre Marianne.

Le rapport des experts, seul, n’arrivait pas ; mais M. Despax n’avait pu se taire, et quoique les expériences fussent loin d’être terminées, tout le monde savait que le poison existait.

Et pourtant, malgré toutes ces certitudes, malgré toutes ces victoires apparentes, M. Drieux n’était pas complètement tranquille.

L’opiniâtreté persistante de M. de Boutin l’exaspérait.

Il s’était juré de le convaincre, car il ne voulait pas au dernier moment que cette opinion contraire se dressât devant lui ainsi qu’une pierre d’achoppement. Le juge avait, comme personnalité et surtout comme honorabilité, une situation avec laquelle, dans le pays, on avait l’habitude de compter.

— Mais enfin, lui dit-il un jour, toute influence de parti pris ou de connaissances ultérieures mise de côté, quelles objections avez-vous encore à me faire en faveur de cette prévenue si évidemment coupable ?

— Son attitude, qui n’est pas naturelle. Elle ne se défend pas, elle ne proteste pas, elle parle à peine, et, dans son grand œil profond et honnête, j’ai beau fouiller, je ne lis que des choses droites et nobles, je ne sais voir en elle rien de faux ou de lâche.

Le front de M. Drieux se dérida comme si une lueur subite eût éclairé pour lui des abîmes inconnus.

— Ah ! ah !… s’écria-t-il par deux fois et avec un rire satisfait, voilà que je devine !… Avouez, mon cher Caton, continua-t-il d’un air fin, qu’elle vous a fait une certaine impression, notre belle criminelle ?

Et comme la physionomie du juge, colorée d’une rougeur subite, devenait sévère et froide :

— Oh ! reprit M. Drieux, ne vous fâchez pas, car il n’y a rien d’étonnant à ma supposition. C’est qu’elle est singulièrement irrésistible, cette fille pâle, aux yeux noirs comme la nuit, à la taille plus souple que les lianes d’Amérique, et qui nous arrive au parquet entre deux gendarmes du même pas que devaient avoir les déesses lorsqu’elles marchaient dans les nues.

Je ne sais pourquoi, lorsque je la vois apparaître hautaine et fière, triste et résolue, je pense malgré moi à cette jeune reine de Saba, qui traversait les déserts pour s’en aller porter ses présents à Salomon.

M. de Boutin profondément absorbé n’écoutait pas.

— Avez-vous retrouvé le pharmacien qui a vendu l’acétate de plomb ? demanda-t-il au bout de quelques minutes.

— Mais M. Loze, probablement ! C’était celui de la famille.

— Je l’ai interrogé, il ne s’en souvient pas, et nulle mention n’est faite chez lui sur le registre où doivent s’inscrire les poisons vendus.

— C’est une négligence de ses commis qui sont tous les deux très jeunes. Celui qui l’a livré n’ose l’avouer de peur d’être grondé et même renvoyé.

— Non, non, insista M. de Boutin, ce n’est pas possible. Ou l’on a renouvelé les achats d’extrait de saturne souvent, et dans ce cas les uns ou les autres devraient se souvenir au moins d’une livraison ; ou bien la dose a été prise à la fois, et je me demande quel est le pharmacien capable de délivrer une telle quantité sans ordonnance.

À qui surtout l’a-t-on vendu ? Est-ce à Marianne ?

Est-ce à une autre ?… De quel prétexte s’est-on servi pour l’avoir ?

— Vous n’y êtes pas, mon cher juge ; il est évident qu’il n’y a pas eu de prétexte, car Étienne Delorme se rappellerait bien si quelque personne de la famille a été malade.

Il est bien plus naturel de penser que M. de Sauvetat, dans ses voyages fréquents à Bordeaux ou à Paris, se sera procuré quelque forte dose d’acétate de plomb pour ses expériences agricoles. Marianne, pour laquelle ce dernier n’avait pas de secrets, connaissait l’existence de ce poison, l’endroit où il était déposé, et… elle s’en est servie.

M. de Boutin hocha tristement la tête.

— Je suis extrêmement malheureux, dit-il ; je trouve cette affaire obscure au dernier point.

— Cependant il y a du poison, vous le savez. Le rapport n’est pas déposé, mais M. Despax l’a dit tout haut, et M. Gaste nous l’a certifié tout bas, sans cela l’instruction n’aurait pas eu lieu.

M. de Boutin semblait en proie à une lutte intérieure des plus douloureuses.

Il voulait parler ; peut-être formuler nettement une autre accusation, ou prononcer un autre nom. Il n’osa pas.

— Adieu, dit-il au procureur, je vais encore étudier l’affaire ; car vraiment n’ai jamais senti ma conscience protester et se révolter comme aujourd’hui.

— À revoir, répondit M. Drieux ; allez et essayez de la sauver, je ne demande pas mieux si c’est possible.

— Ce n’est pas moi qui la sauverai, dit le juge d’une voix presque indistincte et comme se parlant à lui-même ; ce n’est pas moi, mais ce sera celui que j’attends.

Enfin, les experts déposèrent leur rapport au parquet. Comme les magistrats s’y attendaient, ce rapport déclarait que M. de Sauvetat était mort empoisonné.

Le plomb avait été administré en quantités telles que la circulation l’avait apporté jusque dans les extrémités les plus reculées du corps et en avait saturé chaque organe.

Cette fois, le triomphe de M. Drieux était complet.

— Eh bien ! dit-il à M. de Boutin, vous n’avez même pas la dernière ressource de croire que le crime a été le résultat d’un accident ou d’une méprise ?

Vous avez entendu M. Gaste, le rapport est sous vos yeux ; vous savez à quoi vous en tenir sur les doses administrées ; pensez-vous que pour mener à bien une si horrible tâche, il n’a pas fallu veiller la nuit et le jour, le matin et le soir, sourire en versant la mort, avoir enfin un but qui vous rende impitoyable ?

Il riait et montrait malgré lui ses dents aiguës.

Le juge était pâle comme sa cravate de batiste.

— Je m’attendais à ce résultat, dit-il ; mais tout n’est peut-être pas perdu encore ; qui vous assure qu’elle ne voudra pas parler ?

— Qui m’assure ?… répondit le procureur avec son sourire fin ; c’est que vouloir n’est pas toujours pouvoir.

Et au plus profond de soi-même il ajouta :

— À présent, malgré vous, M. de Boutin, l’affaire est sûre, et… mon mariage aussi.



XIV

UN AVOCAT D’OFFICE


— L’analyse est terminée, Mademoiselle, dit M. de Boutin à Marianne en entrant le lendemain dans sa cellule ; le résultat est foudroyant.

Ses grands yeux se remplirent de larmes.

— Hélas ! balbutia-t-elle, c’était bien à prévoir.

— Mais, continua le juge, vous allez enfin parler, n’est-ce pas ? Je ne peux plus demeurer ainsi, malheureux et désespéré, convaincu que vous n’êtes pas coupable et que la justice est sur le point de consommer une de ses terribles erreurs, trop souvent hélas ! irréparables. Mieux vaudrait mourir.

Vous n’allez pas me laisser, en présence de mon devoir à accomplir sans m’aider à déchiffrer ce mystère que je pressens et que vous seule pouvez éclaircir ! Je vous en supplie, si vous n’avez pas pitié de vous, ayez pitié de moi !

Elle regarda le magistrat.

Une rougeur légère envahit son front ; mais, se remettant aussitôt :

— Un mystère, dit-elle, je n’en connais pas, Monsieur ; vous vous trompez. M. de Sauvetat est mort ; vos experts se sont prononcés ; c’est moi que tout accuse, à quoi bon me défendre ?

Devant cette résistance opiniâtre. M. de Boutin se sentit frappé de stupeur.

— Ah ! s’écria-t-il en tressaillant profondément, ce n’est pas vous qui l’avez tué ! Non, sur mon âme ! Je suis sûr de votre innocence, mais vous l’aimiez et vous ne voulez plus vivre parce qu’il est mort !

Marianne envoya au juge un de ces étranges regards que nul ne pouvait définir.

— Vous vous trompez, dit-elle lentement, en laissant tomber ses paroles une à une ; ce n’était pas lui que j’aimais ainsi, et je lui avais, au contraire, promis de vivre… Mais si, à ses chères cendres irritées, il faut une victime, ne vaut-il pas mieux que ce soit moi qu’une autre… moi, la délaissée, l’oubliée, moi dont nul ne se souviendra demain, et qui n’ai ni nom, ni patrie, ni famille ?

Et, en disant ces mots, elle appuya son front blanc sur sa petite main pâle, où les veines bleues se dessinaient maintenant sous la peau amincie.

Le magistrat se rapprocha d’elle.

— Vous êtes cruelle pour ceux qui vous aiment, dit-il. D’ailleurs, pourquoi vous calomnier et vous méconnaître vous-même ? Êtes-vous vraiment de ces femmes qu’on oublie et que l’on méprise ? N’êtes-vous pas plutôt une de ces saintes créatures, anges bénis de la famille, gardiennes adorées du foyer domestique, devant lesquelles tout homme devrait s’agenouiller ? Votre souvenir n’est-il pas de ceux qu’on garde éternellement intacts et vénérés, et que les générations se transmettent avec le même sentiment de respect et d’amour ineffaçable ?

Marianne ne répondait pas, mais de grosses larmes gonflaient ses paupières, tandis que son sein se soulevait avec violence.

Était-ce donc vrai ? Un être sur terre l’aimait-il encore de cet amour complet, inviolable, respectueux et absolu ?

Comme pour répondre à ce doute qu’elle ne formulait pas, M. de Boutin reprit :

— Voulez-vous me promettre que si, d’ici à deux jours, un honnête homme vient en s’agenouillant à vos pieds, vous offrir son nom, vous vous laisserez sauver par lui ?

Elle se leva avec une sorte de frayeur.

— Si ce que vous dites là pouvait arriver, s’écria-t-elle, ce serait un immense malheur !

— Un malheur ! interrompit le juge ; ah ! vous blasphémez ! Avouez donc, au contraire, que ce serait la plus juste et la plus méritée des réparations.

— Vous ne pouvez pas me comprendre… la vérité n’en serait pas plus connue pour cela. Les choses suivraient le même cours, et moi, il me faudrait briser un cœur loyal et bon.

M. de Boutin ne cachait pas son désespoir.

— Qui donc vous décidera ? demanda-t-il complètement découragé ; quelle est la force qui vous fera parler ?…

— Il n’y en a pas. L’enchaînement terrible des événements veut que je sois coupable ; rien au monde, rien ne saurait m’empêcher de l’être.

— Ou de le paraître, répondit le juge.

Et à bout de forces, il s’inclina.

— Je suis obligé d’attendre votre décision, reprit-il plus bas, je vous crois innocente ; malheureusement vous et… l’autre… avez été habiles ; il n’y a ni une trace, ni une preuve, je ne puis rien sans vous. Mais le jour où vous voudrez que justice se fasse, je serai là, pensez-y !

Elle lui tendit la main, plus émue qu’elle ne voulait le paraître :

— Merci, dit-elle, la voix tremblante, merci ; je n’oublie jamais rien. Je me souviendrai de vous, je vous le jure…

M. de Boutin fit quelques pas vers la porte.

Au moment d’en franchir le seuil, il se retourna.

— Il vous faut un avocat, lui dit-il, les usages ne vous permettent pas de vous en passer. Qui désirez-vous pour défenseur ?

Une pâleur mortelle blanchit les joues de Marianne, pendant que ses yeux semblaient regarder bien loin devant elle :

— Je ne connais plus personne sur terre, murmura-t-elle enfin tout bas ; à part vous, Monsieur, qui donc se souvient encore de moi ? Je suis morte, bien morte pour tous. Envoyez-moi le premier qui se présentera ; agréé par vous, je l’accepte d’avance.

M. de Boutin la salua profondément et sortit sans ajouter une parole, mais en proie à une émotion qui arrivait aux dernières limites.

Ce même jour, vers quatre heures, la prisonnière était accoudée sur la petite table en bois blanc, où se voyait encore intact le repas du matin.

Les premières ombres du soir commençaient à estomper de noir les murs blancs et nus de la cellule.

On était précisément à cet instant où, en hiver, le jour disparaît et se couche dans le brouillard. Au froid devenu plus intense se joint alors l’humidité qui pénètre jusqu’à la moelle des os.

C’est l’heure où la tristesse du temps envahit le cœur tout entier, où la volonté s’affaisse, où l’âme s’anéantit, où tout ce qu’elle a souffert lui revient jusque dans les moindres détails, et où elle succombe sous un sentiment de douleur et de désespoir qui se trouve dans la nature elle-même.

Marianne souffrait affreusement.

À son attitude brisée, à l’altération profonde de ses traits, aux frissons qui, de temps en temps, la secouaient des pieds à la tête, on devinait quel terrible combat se livrait en elle depuis sa conversation avec M. de Boutin.

Par moments elle se levait, marchait au hasard, poussait deux ou trois exclamations où l’on distinguait ces seuls mots :

— Quelle fatalité ! ah ! je ne peux pas !… C’est plus fort que moi !… Je veux mourir !…

Et désespérée, en proie à une douleur indicible, elle revenait tomber mourante et presque inanimée devant son lit de sangle.

La gardienne entra, portant la lampe fumeuse qui éclairait le soir la cellule.

C’était une fille d’Armagnac, ronde et rouge, naïve et bonne comme les simples filles des montagnes ; pleine de cœur, on le devinait à ses yeux doux et honnêtes.

Elle devait s’être attachée à la prisonnière, car elle s’arrêtait de temps en temps devant elle, tout en vaquant à ses occupations ordinaires, et elle l’enveloppait de regards pleins d’affection et de sollicitude.

Elle avait déjà toussé plusieurs fois pour attirer l’attention de Marianne ; mais rien ne pouvait arracher celle-ci à ses sombres préoccupations. Jeannie se décida alors à lui adresser la parole :

— Mademoiselle n’a pas mangé ?… dit-elle avec un accent d’affectueux reproche : mademoiselle veut donc tomber malade ?

La jeune fille tressaillit ; on aurait dit que cette parole humaine la ramenait de je ne sais quels lointains pays de rêves et de douleurs.

Elle releva la tête, et essuyant ses yeux mouillés de larmes :

— Merci, dit-elle d’une voix douce ; je n’avais pas faim.

Jeannie se retourna à son tour essuyant les pleurs qui couvraient ses joues.

Mais elle revint subitement vers la prisonnière, et avec un imperceptible tremblement dans la voix :

— Mademoiselle veut-elle recevoir son avocat ? demanda-t-elle. Ce monsieur attend au moins depuis une demi-heure.

— Mon avocat, répéta Marianne avec une certaine surprise. Je croyais n’en pas avoir.

Et pensant à sa conversation du matin

— Ah ! je sais, dit-elle, c’est celui que m’envoie le juge.

Bien. Vous le connaissez sans doute ? Veuillez me dire son nom.

— Que mademoiselle m’excuse, il n’est pas d’ici, je ne l’ai jamais vu.

La prisonnière fit un brusque mouvement.

— Oh ! que mademoiselle se rassure, reprit la gardienne, se méprenant à l’émotion de la jeune fille, ce monsieur a l’air si bon !

Marianne s’était levée ; ses yeux étaient hagards, elle tremblait des pieds à la tête, et cependant sur ses traits bouleversés, empreints de douleurs et de regrets, quelque chose comme un rayon du ciel passa.

Elle porta les deux mains à son cœur, et renversant en arrière sa belle tête frémissante :

— Ah ! murmura-t-elle, moi qui ai douté de lui !…

Puis, avec un accent d’inexprimable terreur :

— Hélas !… malheureuse ! s’il allait me croire coupable !…

— Un pas rapide et très nettement accentué retentit dans le corridor, et deux coups secs furent frappés à la porte de la cellule.

Marianne voulut s’élancer pour aller ouvrir elle-même ; mais, ses forces la trahissant, elle se retourna vers Jeannie.

— Ouvrez, lui dit-elle d’une voix à peine distincte.

La gardienne obéit et disparut, pendant que sur le seuil de la porte entr’ouverte on pouvait distinguer la silhouette élégante d’un homme de haute taille.

Immobile et la tête découverte, il semblait cloué à la porte de cette misérable prison par une force supérieure à sa volonté.

Il était jeune, d’une physionomie franche et résolue. Sur un grand front large plein de pensées et d’intelligence, on lisait une indomptable énergie. Sa bouche, un peu épaisse, légèrement relevée vers les coins, était bien celle d’un orateur, toute faite pour laisser tomber des paroles d’admiration, de dédain, d’ironie ou de colère. Des yeux bleus, longs et tendres, mais le plus souvent pleins d’éclairs et de volonté, animaient cette figure froide, grave et sévère.

Marianne, la première s’avança vers lui :

— Jacques, demanda-t-elle, pourquoi êtes-vous venu ?

Sa voix d’une douceur inexprimable avait en même temps des accents déchirants.

Le charme qui retenait Jacques Descat en dehors de la cellule sembla s’être rompu.

Il fit deux pas en avant, et reprenant toute sa volonté :

— Pourquoi ? demanda-t-il à son tour ; parce qu’un ami sûr m’a averti au delà des mers que mon trésor, mon amour, mon bien, ma vie étaient menacés, et qu’aucune puissance ne pouvait m’empêcher de venir défendre et sauver tout cela.

— Ah ! fit-elle, se soutenant à peine, que je vous ai fait souffrir, que je vous ferai souffrir encore !…

— Souffrir, moi ! vous parlez de moi, vous pensez à moi, lorsque c’est vous qu’on méconnaît, qu’on accuse, qu’on torture, vous Marianne ! vous ! vous !…

En disant ces mots, il la regardait bien en face ; le pâle rayon de la lampe éclairait son beau visage fatigué, ses grands yeux cernés brillaient pleins de fièvre ; Jacques tressaillit des pieds à la tête.

En voyant ce que deux mois de luttes et d’angoisses avaient fait de sa fiancée jadis si belle et si fière, il eut un mouvement de désespoir indicible, deux larmes brûlantes roulèrent sur ses joues.

— Ah ! les misérables ! s’écria-t-il avec un accent de haine et d’énergie impossibles à rendre, qu’est-ce que je leur ferai donc pour payer ces souffrances-là ? Les lâches !… Elle était seule au monde, comme ils en ont profité !…

Il voulut saisir ses mains, mais elle le repoussa légèrement, et surmontant son émotion :

— Connaissez-vous l’enquête, mon ami ? demanda-t-elle. Savez-vous la conclusion des experts ? Avez-vous parlé à M. de Boutin ?

— Oui, j’ai tout vu, tout lu, tout appris.

— Et… que concluez vous ?

La voix de Marianne était mourante.

Jacques, cette fois-ci, prit par force sa petite main froide et crispée.

— Ce que j’ai toujours pensé et toujours dit : que vous êtes la créature la plus parfaite et la plus sainte qui soit sur terre ; que vous êtes grande et généreuse comme ces martyres qui, pour une idée, s’en allaient, aux premiers jours du monde, mourir dans les arènes romaines ; que si, depuis longtemps, mon amour n’avait pas atteint les dernières limites, je vous aimerais encore plus que par le passé. Oui, Marianne, je suis fier de vous ; et c’est à mon bras, au bras de votre mari, de votre seul protecteur, que vous allez sortir d’ici pour venir au grand jour et devant tous prendre dans ma maison la place de ma mère morte, place qui depuis si longtemps devrait être la vôtre !

— Alors, Jacques… vous ne croyez pas à ma culpabilité… vous ?

— Toi, coupable, toi, ma bien-aimée, toi ma sœur, mon amie, ma femme !… Oh ! qui a dit cela ? Qui osera le répéter devant moi, qui m’empêchera de prouver au monde entier ta pureté immaculée ?

Quelque chose de plus fort que sa volonté, la poussa dans les bras que Jacques tendait vers elle.

Comme un pauvre oiseau blessé, elle cacha sa tête dans la poitrine du jeune homme.

— Ah ! s’écria-t-elle, que c’est bon d’être aimée ainsi ! Je puis mourir, maintenant ; que m’importe !

Mais lui, couvrant de baisers ses splendides cheveux, pressant sur son cœur ce beau corps souple et tiède qui se brisait comme celui de la gazelle atteinte d’un plomb mortel.

— Que parles-tu de mourir, ma bien-aimée ? lui dit-il ; que vois-tu encore de sombre ou de noir autour de toi, lorsque je suis venu pour te sauver et que je suis là ?

Elle se raidit.

Il continua :

Est-ce que tu ne veux plus revoir ceux qui t’ont soupçonnée ? Veux-tu fuir le pays où tu as été calomniée, où tu as souffert ? Nous partirons ensemble, nous irons loin, bien loin ; s’il le faut, aux confins du monde, n’importe où, pourvu que je puisse te voir soir et matin, te faire vivre, veiller sur toi, te couvrir de mon nom, t’envelopper de mon amour ; pour toute récompense, entendre ta voix adorée me dire : « Merci ! » sentir la pression de cette main loyale m’encourager au bien ou au devoir !…

Le devoir !… quel mot !… C’est pour y demeurer fidèle, qu’elle eut le courage de s’arracher de ses bras où tout ce qui avait été pour elle douleur, honte ou souffrances était oublié ; où elle ne pensait plus ni aux vivants ni aux morts, où elle avait entrevu un coin du paradis !

— Le devoir ! répéta-t-elle avec le premier accent de regret qu’elle eut témoigné depuis son arrestation. Il est bien dur quelquefois !…

Avez-vous lu mon interrogatoire, Jacques ? demanda-t-elle après un moment de silence.

— Oui, d’un bout à l’autre.

— Vous êtes-vous rendu compte de mes réponses ? Avez-vous apprécié mon silence et mon dédain de toutes choses ?

— Hélas ! vous voulez vous sacrifier à je ne sais quelle folle chimère, sans doute ?

— Eh bien ! reprit-elle toujours plus triste à mesure qu’elle parlait, si je me suis tue vis-à-vis de tous, si j’ai laissé s’accumuler contre moi tant de mensonges et de calomnies qui sont devenues des choses presque avérées, mais dans tous les cas irréfutables, c’est qu’il y avait à tout cela des raisons bien graves !

— Oui, je sais ! Il y a, en effet, dans votre vie des secrets que vous ne voulez pas confier à des indifférents. Pour soulever certains voiles sans vous faire souffrir, il fallait une main plus qu’amie ; et M. de Boutin lui-même ne pouvait entendre prononcer un nom sacré pour vous. Moi seul, votre fiancé, votre mari, avais le droit de recevoir la fin des confidences commencées un soir sur la terrasse au bord de la Beyre.

Elle remua la tête, pendant qu’une douleur infinie bouleversait ses traits.

— Malheureuse que je suis, dit-elle enfin, il ne veut rien voir, il ne veut rien entendre !

— Quoi ! Que voulez-vous dire ? interrompit Jacques avec un accent de terreur désespérée, est-ce que vous allez vous taire vis-à-vis de moi aussi ? Je ne mérite donc plus votre confiance, ou bien vous ne voulez pas que ce soit moi qui vous sauve ?

— Ni vous, ni personne. Un devoir inexorable m’est imposé, un serment plus inviolable encore me lie, je ne puis ni ne dois reculer. Il faut que je sois coupable, il faut que la honte et le malheur tombent sur moi seule, il faut me laisser mourir si la société outragée demande une victime, il faut oublier que j’ai vécu !

Jacques la repoussa violemment, et, avec un geste sublime d’énergie :

— Je vous sauverai, s’écria-t-il, je le sens, je le veux !

— Malgré moi ? demanda-t-elle presque hautaine, se redressant à son tour.

— Malgré vous, malgré elle, malgré le monde entier.

— Je vous le défends.

— Vous me le défendez ? De quel droit ? Ah ! c’est ce que nous verrons ! Un jour, une seule fois, vous avez comme tout à l’heure reposé votre tête sur mon cœur, vous acceptiez alors mon amour, vous consentiez à venir illuminer de votre chère présence ma maison déserte. Le lendemain de ce jour, unique dans ma vie, sans une explication, sans une parole d’espoir, vous avez brisé ce cœur qui vous appartenait, qui vous appartient toujours exclusivement ! Vous avez exigé que je m’éloigne, que je renonce à vous ! Ah ! quelle torture !… Ai-je souffert, ai-je pleuré ? Vous ai-je, dans mes heures de solitude et de désespoir, regrettée et désirée !… Vous ai-je appelée, maudite et adorée tour à tour ?… Et cependant, je ne vous ai pas reproché votre cruauté ; je ne vous ai jamais fait connaître ces deuils sans fin, ces douleurs sans nom, dont seule vous étiez cause ; jamais je n’ai cherché à vous faire revenir sur votre résolution !

Non ! Vous vous apparteniez, Mademoiselle, vous étiez heureuse, ou vous en aviez l’air. Autour de vous il y avait l’estime de tous, les joies saintes de la famille ; je n’avais donc, moi, le plus dévoué de vos serviteurs, qu’à respecter votre volonté et espérer tout au plus que quelque jour vous auriez pitié.

Aujourd’hui, comme alors, sans plus d’explications, vous me repoussez encore ; mais cette fois je ne vous obéis plus ; je dois rester, rester, quand bien même votre haine devrait, me récompenser de ma persévérance ; oui, je dois rester et vous sauver ! Le contraire serait une lâcheté, Mademoiselle, et Jacques Descat se fera tuer avant d’en commettre une seule.

Il s’était levé en prononçant ces dernières paroles, et haletant, bouleversé, parcourait l’étroite cellule.

Elle avait caché son front dans ses mains, les sanglots soulevaient sa poitrine, des larmes brûlantes passaient entre ses doigts effilés et retombaient une à une sur la table grossière où son coude, s’appuyait.

Tout à coup, Jacques s’arrêta et la contempla en silence. Devant cette attitude brisée, devant ce désespoir qu’une volonté supérieure contenait à peine, la flamme de son regard s’éteignit, l’expression amère et sarcastique de ses traits fit place à une douleur poignante, et venant tomber aux pieds de Marianne :

— Je suis fou, n’est-ce pas, lui demanda-t-il, je ne sais plus ni voir, ni entendre ? C’est une épreuve que vous m’infligez ; vous avez voulu savoir si moi aussi, je douterais de vous ? Est-ce que c’est possible !

Et comme elle se taisait toujours, il poursuivit :

— Marianne, ne me désespérez pas ! Vous savez bien que je ne vis que pour vous, que je vous appartiens tout entier.

J’ai foi en vous comme le nègre a foi dans son fétiche, je sais qu’en vous tout est noble, grand et pur. Vous avez voulu me taire votre nom et votre origine, et moi je vous ai offert le nom que mon père m’a transmis honnête et honoré. Jamais, je m’y engage, je ne vous demanderai ce secret qui est pour vous une souffrance. Vous serez pour moi l’ange qui a sa patrie là-haut et qui n’a pas de nom sur terre ; vous serez comme ces eaux salutaires de nos montagnes, qui donnent la vie, mais qui cachent leur source.

Vous me laisserez vous adorer en silence, sans me le rendre si vous le voulez ; mais ne me refusez pas de vous enlever d’ici, de faire éclater votre innocence, de sauver votre honneur qui est le mien.

Vous vous taisez ! ah ! vous êtes sans pitié ! Vous ne m’aimez pas, je suis maudit !

À ces mots, Marianne saisit la tête de Jacques, et, la couvrant de baisers :

— Tais-toi, dit-elle, ne blasphème pas, tais-toi !

Ah ! continua-t-elle d’une voix sifflante à force de passion, je ne t’aime pas ! Eh bien, écoute ce que je ne t’ai jamais dit, mais ce qui déborde malgré moi de mon cœur et de mes lèvres : il y a bien longtemps, j’ai tout quitté, mon pays, le coin de terre où ma mère dormait de l’éternel sommeil, la famille qui m’aimait et qui me réclamait, pour obéir au dernier vœu d’un mourant. À ce lit de mort, j’avais juré de consacrer ma vie au devoir, au sacrifice, au dévouement dans ce qu’il y a de plus illimité, et cela afin de payer un dévouement, une affection, une délicatesse qui ne reculaient devant aucune difficulté.

Pour être fidèle à ce serment, j’ai commencé par être presque mère à un âge où les autres enfants ne vivent que des caresses et des baisers de leur mère à eux.

J’étais dans un milieu nouveau, étrangère, seule, malheureuse, ne sentant autour de moi ni intérêt, ni sollicitude, moi qui, jusque-là, avais grandi et vécu des ardeurs passionnées d’un amour exclusif. Ce que j’ai souffert de cette solitude, de cette indifférence, dans cette grande maison où je me faisais encore petite, nul ne le saura jamais ; ce que j’ai eu horreur de l’affection menteuse que, à part Lucien, on me témoignait en public, ne cherche pas à le deviner, Jacques ; pour le comprendre, il faut l’avoir subi.

Et j’ai dû ainsi, à l’âge des effusions infinies et des tendresses sans nom, m’habituer à vivre isolée, concentrée et inutile. Je sentais au dedans de moi des besoins d’aimer que rien ne pouvait satisfaire, et je me taisais pour ne pas troubler le bonheur de celui qui m’avait recueillie ; je me jurai alors, au milieu de mes souffrances, d’être plus forte que la douleur, de commander à ma destinée, puisque je devais vivre seule, de ne jamais rien aimer sur terre, à part l’enfant qu’on m’avait confiée.

Mais voilà que, au milieu de ces résolutions et de ces serments, tu es arrivé, toi ! Tu n’avais pas encore prononcé mon nom, que mon cœur avait déjà tressailli dans ma poitrine, et mon âme t’appartenait.

Te souviens-tu de la première fois où ta main a touché la mienne ? Non, n’est-ce pas… les hommes ne voient pas ces choses-là. J’allais coucher Marguerite ; c’était au seuil de la porte, tu as voulu me dire adieu ; lorsque j’ai senti cette longue et douce pression, j’ai cru que j’allais mourir. J’ai eu à peine la force de gagner ma chambre, et là, à genoux au pied de mon lit, j’ai pleuré et sangloté de bonheur ; j’ai prié, j’ai appelé ma mère, je lui ai tout raconté !…

Tout ! Ah ! oui ! c’est que bien longtemps avant que tes yeux aient parlé, que ta bouche ait souri, je savais que tu m’aimais. Je connaissais le secret de ton cœur, et le mien était à toi.

Mon amour ! l’as-tu compris et deviné, Jacques ? Sais-tu de quoi il est fait, de quoi il est capable ? Crois-tu que ta Marianne, ta fiancée, ta femme, comme tu l’appelles, t’aime comme on aime ici autour de nous, avec les exaltations factices de passions éphémères, ou les calculs mesquins de l’égoïsme qui raisonne ?

Non, à partir du moment où je t’ai donné mon âme, il n’y a plus eu qu’un être pour moi sur terre : toi. En dehors de toi, rien n’existait, rien ne vivait. Le jour, ton souvenir ne me quittait pas ; la nuit, ton image hantait mes rêves, et, mêlée à celle de mon père, vous m’enseigniez tous deux la persévérance et l’honneur.

En fermant les yeux, je te revoyais, avec ton doux regard, cette expression de tendresse infinie qui est la tienne, quand tu me parles ; j’entendais le son de ta voix, elle m’enveloppait comme une ardente caresse ; loin de toi, je ne pensais plus.

Lorsque tu t’éloignais, la vie se suspendait en moi, je baisais les objets que tu avais touchés, si tu revenais vers moi, mon cœur s’arrêtait de battre ; quand tes yeux rencontraient les miens, je me sentais mourir !

— Tu m’aimais, balbutia Jacques, et je n’ai pas osé le comprendre ! quel irréparable malheur ! Tu serais ma femme aujourd’hui !

— Ta femme, répéta-t-elle avec une expression de bonheur infini, ta femme ! que de choses dans ce mot ! Ton bien, ton cœur, toi !… Dire à tous : je lui appartiens et je l’aime ! c’est pour moi qu’il travaille, c’est à moi qu’il pense dans ses luttes et ses labeurs. Si jamais ses vaillantes idées, ses opinions généreuses créent un danger autour de lui, c’est sur moi qu’il s’appuiera, c’est mon amour qui le consolera de tout. Si jamais aussi le désespoir ou l’exil tombent sur lui, ne serai-je pas là pour le sauver, guérir ses blessures, le suivre aux extrémités de la terre, lui reconstituer partout une famille, un foyer, une patrie ?

Quelle tâche dont il serait le but pourrait être au-dessus de mes forces ? Y aurait-il même un sacrifice dans la chose la plus dure lorsqu’il serait là, lui, mon ami, mon maître, ma vie, mon amour ?

Notre bonheur était de ceux que la société protège, et que la famille bénit ; aussi, le soir, lorsque ton pas approchait de cette terrasse où je t’attendais, il me semblait voir ma mère, derrière les buissons noirs, me sourire et m’approuver.

Mais voilà qu’au milieu de mon rêve, en plein paradis, le lendemain du jour où nos âmes s’étaient fiancées, où je m’étais promise pour toujours, un horrible malheur me frappe comme un coup de foudre.

Cette liberté que j’allais aliéner, cette vie dont j’allais disposer ne m’appartenait plus. Je redevenais la maudite, la victime expiatoire acceptée et voulue par la destinée. Une fois de plus le devoir me reprenait, un devoir que je ne soupçonnais pas la veille, devoir austère, ingrat, qui ne porterait avec lui que déceptions et calomnie ! Ah ! quel réveil ! Je marchais en pleine lumière, le front dans le ciel. Quelle chute, quelle obscurité, quelle boue, quel enfer ! Et, chose mille fois plus terrible ! il me fallait briser et torturer celui que j’aimais plus que le souvenir de ma mère, plus que l’enfant qui avait si souvent dormi dans mes bras. Cet être par lequel j’avais connu les seules joies de ma vie, sans lequel je ne voulais pas vivre, je devais m’en séparer, le désespérer !…

Souffrir n’est rien encore, mais faire souffrir ceux pour lesquels on donnerait son sang, quelle torture !…

Jacques ! vous auriez vraiment pu avoir à défendre une criminelle, car cette nuit-là j’ai compris l’assassinat et la vengeance ! Et si ma raison n’a pas succombée c’est que, sans doute, mon père veillait sur moi !

Hélas ! je devais me taire ! je ne pouvais même pas te consoler par l’âpre bonheur d’une confidence, et j’ai dû te voir pâle, désespéré, me dire comme tout à l’heure : Vous ne m’aimez pas !… Miséricorde ! moi ne pas t’aimer !… Et il m’a fallu te voir partir chancelant, affolé, ne voulant plus vivre, maudissant toutes choses, toi, mon bien suprême !

Tu me parlais de douleur, il y a un instant, de sacrifices, de regrets, de séparation ? Les as-tu comptées mes larmes à moi, ces larmes versées loin de toi et que nul n’a essuyées ? Sais-tu que chacune de tes souffrances avait son contre-coup dans mon cœur ; que chacun de tes découragements me jetait dans des désespoirs pendant lesquels ma raison et ma volonté m’abandonnaient. Que de fois alors j’ai voulu partir, pour aller frapper à ta porte seule, à pied, dans la nuit, comme une mendiante, pour te dire : Tiens, prends-moi je suis, après tout, celle que tu as choisie, ta femme, fuyons ensemble, oublions tout ce qui n’est pas nous ! Y a-t-il sur terre autre chose que l’amour ?

Oui, il y avait ce devoir pour lequel je vivais sans toi, qui me volait à toi, mon idole ; ce devoir qui m’empêchait d’être tienne et de te consoler.

— Il souffre me disaient les uns.

— Il oublie, répondaient les autres.

Il souffre, alors je voulais mourir !

Il oublie, mon cœur se brisait, mais je ne les croyais pas. Jacques, mon Jacques, le fiancé de mon âme, l’éternel amour de ma vie n’avait pas un soupir qui ne fût à moi comme j’étais à lui !…

Épuisée, elle retomba sur sa chaise, cachant sa tête dans ses mains :

Jacques la souleva dans ses bras.

— Ah ! ma bien-aimée, ma vie, mon âme !… murmura-t-il, fou de bonheur. Que me fait le monde entier maintenant ? je sais comment tu m’aimes !

Leurs lèvres se rencontrèrent… Un long moment ils restèrent ainsi, confondant leurs baisers et leurs larmes.

Marianne, la première, s’arracha à l’extase.

— Jacques, dit-elle, je t’ai laissé lire dans mon cœur, tu sais qu’un seul être le remplit, et cet être c’est toi.

Comprendras-tu après cela que la nécessité qui me pousse à vouloir être condamnée, est vraiment impérieuse ? Croiras-tu que si je sacrifie un bonheur pareil à celui que notre amour nous aurait donné, ce soit pour une raison qu’on puisse facilement ébranler ?

Jacques n’avait pas la force de répondre.

— Te perdre, dit-il enfin, lorsque je te connais d’aujourd’hui seulement, lorsque je vois comment tu sais aimer, lorsque je peux à peine comprendre quels trésors de bonheur sont en toi ! Ah ! j’aime mieux mourir !…

Elle le regarda avec une indéfinissable expression.

— Jacques, mon unique ami, dit-elle, si je croyais qu’un seul homme sur terre pût vous égaler en noblesse et en dévouement, je ne vous imposerais pas un sacrifice presque au-dessus des forces humaines, je ne vous demanderais pas de me laisser avilir, d’y consentir et de vous taire. Mais à vous, l’honneur incarné, j’ose dire :

— Pardonnez-moi de vous faire souffrir, mais il faut que je paie une dette. Vous qui n’avez jamais manqué à votre parole, Jacques, voulez-vous que votre femme soit parjure ?

Sa générosité naturelle grandit à la pensée de ce dévouement sans nom, sa joue pâle s’anima.

— Courage, continua-t-elle, je sens que je vous serai rendue, mais soyez fort et plus tard… qui sait ?…

Jacques se méprit au sens de ces paroles.

— Ah ! s’écria-t-il, elle consent, elle se laissera sauver ! Fou que je suis, comme si j’avais besoin de confidences, comme si je ne pouvais pas seul retrouver le fil de la trame où ils me l’ont enserrée !…

Elle l’arrêta du geste.

— Vous ne me comprenez pas, Jacques. S’il y a une coupable, et il y en a une, fit-elle en appuyant tristement sur ces mots, ce doit être moi. Il faut que le nom de Sauvetat demeure intact ! Il faut que cette orpheline, qui est presque ma fille, vive heureuse et honorée. Protégez-moi, défendez-moi, cela me sera une joie suprême ; mais pas de preuves contre d’autres, pas de faits articulés, pas de mystères approfondis.

Sa voix s’altéra pendant qu’elle continuait.

— Il y en a qu’un amour comme le vôtre finirait par découvrir ; mais c’est ce que je vous défends formellement. Où la justice a été aveugle par impuissance, je veux que vous le soyez par volonté. Agir autrement serait me perdre sans retour, je vous le jure !

— Mais c’est de la folie !… mais on ne sacrifie pas plus que sa vie, son honneur, pour des étrangers, quel que soit le bien qu’ils vous ont fait ! mais c’est un dévouement qu’on n’a que pour un père, un frère, un mari, ou…

— Achevez, Jacques, dit-elle froidement en voyant l’hésitation du jeune homme.

Mais celui-ci était déjà à ses pieds.

— Je n’ai jamais douté de vous, Marianne, dit-il, je n’en douterai jamais.

Et portant la main à son front :

— Pardonnez-moi, fit-il ; je deviens fou, je souffre tant !… Moi qui mourrais pour prouver votre innocence !

Elle le releva.

— Je ne veux pas que vous souffriez jamais de… ces calomnies-là, reprit-elle vivement, jamais, certifiez-le-moi. Je m’étais juré que nul ne connaîtrait, moi vivante, le nom de mon père, ni le mystère de ma naissance. Je vous promets, Jacques, d’écrire tout cela pour vous, dans quelque temps… après ma condamnation… D’ici-là, croyez en moi, je vous le demande.

— Sa condamnation !… s’écria le jeune homme en s’arrachant les cheveux. Comme elle prononce cet horrible mot, et devant moi !…

À ce moment, le geôlier frappa à la porte de la cellule. L’heure règlementaire était écoulée depuis bien longtemps, il fallait se séparer.

— Je reviendrai, dit l’avocat, espérant obtenir, par ses visites quotidiennes, une indication ou un mot.

— Oui, répondit-elle, à une condition : c’est que vous ne chercherez plus à ébranler ma résolution. Me le promettez-vous ?

Jacques comprit que toute insistance se briserait contre cette volonté de fer, et qu’elle était femme à ne pas le revoir s’il hésitait.

— Soit, dit-il découragé et vaincu, mais si la douleur établit des liens vraiment indissolubles je vous défie maintenant de jamais dénouer ceux qui attachent mon cœur au vôtre !

Il la quitta, la maudissant et l’admirant tour à tour, lui reprochant de désespérer sa vie, et lui sachant gré, au dedans de lui-même, de cette résistance opiniâtre, derrière laquelle il pressentait un héroïsme qu’il était homme à comprendre.





XV

UNE LUMIÈRE DANS LA NUIT


En sortant de la prison, le cœur oppressé, Jacques s’arrêta rue de l’Hôtel-de-Ville, devant une grande et belle maison.

Tout en haut, une seule fenêtre brillait, éclairée dans la nuit.

Jacques regarda un moment cette petite étoile, et, poussant un profond soupir, il sonna à la grille de l’hôtel. Au bout de quelques minutes, un vieux laquais vint ouvrir. Il reconnut le jeune homme, l’introduisit et le guida sans prononcer une parole.

L’avocat monta le grand escalier de pierre et se dirigea vers une petite pièce qu’il connaissait depuis longtemps.

Il frappa légèrement d’abord, un coup plus accentué ensuite. Ne recevant pas de réponse, il entra. Il pensait que M. de Boutin, enfoncé dans ses études, ne l’avait pas entendu.

Il se trompait. Le juge ne se livrait pas à ses occupations favorites.

En effet, le coude appuyé sur une large table de bois noir surchargée de livres, mais tous fermés, le front soucieux, l’œil fixe et perdu dans le vague, M. de Boutin portait sur ses traits austères les traces d’une douleur profonde.

Jacques s’avança tout près.

Le juge, absorbé dans ses réflexions, ne s’aperçut pas de sa présence.

Malgré lui, et sans se demander quelles pouvaient être les causes de ce désespoir muet, l’avocat sentit son cœur se serrer douloureusement.

— Mon ami… murmura Jacques.

M. de Boutin releva brusquement la tête.

— Ah fit-il, c’est-vous, Jacques !

Et il pressa longuement la main du jeune homme.

— Eh bien ! continua-t-il, l’avez-vous vue ? veut-elle se laisser sauver ?

Devant cette sollicitude affectueuse, en entendant cette parole amie, les sanglots qui gonflaient la poitrine de Jacques éclatèrent tout à coup.

Il tomba dans les bras de M. de Boutin.

— Tout est fini ! s’écria-t-il ; elle est impitoyable, elle m’a repoussé, elle me refuse !…

Le juge secoua tristement la tête, et fit quelques pas dans l’immense salle.

— J’en étais sûr, dit-il ; tout est inutile, elle se dévoue…

— Que voulez-vous tenter ? interrompit Jacques sans écouter son ami ; elle me défend même d’essayer ; elle me l’a fait jurer au nom de mon amour, elle veut être condamnée !…

M. de Boutin se rapprocha de lui.

— Voyons, Jacques, dit-il doucement en pressant les mains de l’avocat, courage ! Votre amour va se tremper au feu de la plus terrible épreuve ; mais vous ne resterez pas seul, mon enfant, nous serons deux à souffrir.

Dans ces derniers mots, il y avait une inflexion si poignante, ils étaient prononcés avec un accent de douleur si profonde que Jacques tressaillit.

Il regarda le juge ; mais la figure grave de celui-ci avait repris son masque d’impassibilité ; l’homme avait déjà disparu ; d’ailleurs, les préoccupations personnelles de l’avocat étaient à ce moment si âpres et si absorbantes, qu’il ne s’arrêta pas à l’impression passagère qu’il venait de ressentir.

— Comment vous a-t-elle accueilli ? demanda M. de Boutin.

— Avec beaucoup d’émotion. Quelle femme, mon ami ! Il y a six ans que je l’aime, dix peut-être, si je comptais bien. À chaque fois que je la revois, il me semble que l’heure présente vient de me la faire connaître et de me la révéler !…

Elle a pleuré sur mon cœur, elle m’a ouvert son âme, elle a paru plus touchée que jamais de mon affection et de mon dévouement ; mais en ce qu’elle appelle son devoir, elle demeure farouche et invincible ! Elle doit mourir, s’il le faut, dit-elle ; et elle exige que j’accepte cette volonté, que j’assiste muet et impuissant à sa honte et à son déshonneur. Croyez-vous qu’il existe sur terre une torture semblable ?

Jacques se tordait les bras ; des larmes brûlantes couvraient son visage énergique. Cette force plus brisée que la plus extrême faiblesse était un spectacle navrant.

M. de Boutin le regardait en silence ; une immense pitié se lisait dans ses yeux ; il souffrait aussi, et aux tiraillements de ses traits, au tremblement de ses mains, il était facile de deviner qu’un combat se livrait en lui.

— Jacques, lui dit-il enfin, la voix à peine distincte, elle vous a permis de l’aimer même dans la mort, et vous avez encore la faiblesse de pleurer et de maudire.

— Un éclair illumina l’esprit du jeune homme.

Il serra les deux mains loyales qui avaient saisi les siennes :

— Ah ! malheureux que je suis, s’écria-t-il, vous l’aimez aussi !…

Le juge regarda Jacques bien en face, et, pendant qu’une rougeur légère montait à son front :

— Si vous appelez aimer, dit-il d’un accent grave, être remué jusqu’au fond de l’âme par ce que l’on a rencontré de plus noble, de plus pur, de plus admirablement beau sur terre ; si vous appelez aimer être disposé à donner son sang, sa vie, le calme de ses jours et le sommeil de ses nuits pour le bonheur d’une créature, oui, Jacques, je l’aime !…

Il ne laissa pas au jeune homme le temps de répondre, et il continua :

— Mais je l’ai aimée aussi pour la protéger et lui éviter des souffrances ; je l’ai aimée surtout pour vous télégraphier de venir défendre et sauver votre bien ; je l’ai aimée pour vous ouvrir sa prison il y a quelques heures ; je l’ai aimée pour vous dire : Courage ! Il y a des douleurs plus cuisantes que la vôtre, car vous, enfant, vous avez cette divine étoile qui éclaire le ciel le plus noir et qui a nom : l’Espérance.

— Et si je n’avais pas répondu à votre appel, demanda l’avocat en tremblant, qu’auriez-vous fait ?

— Ce matin même, Jacques, bouleversé par ses larmes et son désespoir muet, je lui avais promis qu’avant trois jours un honnête homme lui offrirait son nom et défendrait lui-même celle qu’alors il regarderait comme sienne. Je savais que vous arriveriez aujourd’hui, demain au plus tard ; mais si, chose impossible, vous aviez faibli et douté, si la grandeur de votre caractère ne s’était pas affirmée dans cette circonstance, Marianne aurait pu accepter quand même un nom honorable et pur. Pour la défendre, vous lui manquant, j’aurais renoncé à ma carrière, celle de mon père et de tous les miens, j’aurais déposé la toge du magistrat pour monter moi-même à la barre ; j’aurais essayé de faire ce que vous allez entreprendre, Jacques : lutter pour que la justice des hommes ne s’égare pas ou souffrir en attendant que ma volonté fasse triompher la vérité.

Le jeune homme regardait M. de Boutin avec admiration :

— Mon Dieu ! dit-il tout bas, que suis-je à côté d’eux ? Moi seul, j’ai peur de souffrir ! que je suis lâche !

Le juge eut un sourire paternel.

— Non, fit-il doucement, non, vous êtes, au contraire, un homme de cœur, Jacques, un homme d’honneur auquel j’ai été heureux de confier le secret de mon âme pour avoir le droit de l’encourager et de le consoler. Jacques, à vous il reste l’avenir !

À ce mot d’avenir, l’avocat releva la tête :

— L’avenir, répéta-t-il, mais c’est demain la condamnation, après-demain la honte, et toujours après la séparation !

Je vous en supplie, au nom de nos larmes et de nos douleurs communes, aidez-moi à l’arracher au gouffre !… Ah ! si j’avais vos armes et vos pouvoirs comme je la démasquerais l’autre, l’infâme !…

Faites cela, continua-t-il en saisissant la main du juge, faites cela et je pars ce soir aux extrémités du monde ; je lui laisserai croire que j’ai peur, que je doute, que je l’abandonne… Après cette infamie elle m’oubliera, et vous la consolerez, vous lui donnerez votre nom, vous qui la méritez mieux que moi.

M. de Boutin, le visage inondé de larmes, attira jusqu’à ses lèvres la tête pâle du jeune homme.

— Quel riche et brave cœur vous avez, Jacques, dit-il, et que votre généreuse nature vous emporte loin, au delà des bornes du possible ! Marianne n’est pas une femme qui peut oublier, vous le savez bien, et moi je suis de ceux qu’une loi inexorable condamne à souffrir ; mais j’accepte cette loi sans aigreur et sans révolte, me faisant une suprême joie du bonheur de ceux que j’aime. Ah ! Jacques, tout ce qui est humainement possible, je l’ai essayé !… Elle, malheureuse ! vous, absent, mon fils bien-aimé… Quels stimulants pour mon cœur ! Si je n’ai pas réussi, c’est que je me suis heurté contre l’impossible, soyez-en certain.

— Mais durant vos enquêtes, dans la maison, n’avez-vous pas trouvé une preuve, un bout de papier, un mot contre l’une, et qui décharge l’autre ?

— Rien. Partout avant moi, deux femmes avaient passé. Il y a trois mois que je tente tous les jours des miracles. Croyez-vous que si je n’avais pas espéré, dès la première heure, découvrir ce qui aurait échappé à d’autres, j’aurais accepté ce rôle atroce pour moi d’instruire contre elle ? Non. Pendant que M. Drieux inventoriait du haut en bas la maison de Sauvetat ou s’attendrissait sur la douleur de la veuve, patiemment, sans que personne y prit garde, je cherchais, j’examinais, je fouillais partout. J’ai tout scruté, les papiers du mort et les souvenirs des vivants.

J’ai demandé à tous les murs, à toutes les tentures, à tous les meubles, aux moindres recoins de cette maison en deuil le secret, la clef du mystère qui nous enveloppe. J’ai revu chaque témoin, je l’ai fait parler et reparler. Rien, toujours rien. Pas une preuve contre l’une ; contre l’autre les choses les plus naturelles, qui deviennent écrasantes par un concours de circonstances d’un hasard terrifiant.

— Mais, voyons, ne pourrions-nous, vous surtout, avec vos pouvoirs de juge instructeur, demander une contre-enquête, et accuser hautement… l’autre ?

— Vous vous abusez. Dans une position qu’il n’est pas possible de suspecter, Blanche ne fournit à la justice, ni un prétexte, ni un soupçon. Il n’y a pas un seul indice contre elle, même pour nous.

Pourquoi aurait-elle empoisonné son mari ? Vous l’êtes-vous demandé ? En votre âme et conscience, véritablement, y voyez-vous une seule raison plausible ?

— Non, pas une !

— Il est évident qu’il y a là quelque terrible drame de famille dont Marianne seule a les preuves et les preuves patentes, j’en suis sûr. Mais elle se taira, elle nous a bien assez prouvé jusqu’ici que rien n’était capable de la faire parler.

À ce mystère nul n’a dû être mêlé que les deux femmes et M. de Sauvetat. De tous les amis de ce dernier, j’étais peut-être le seul auquel il eût ouvert son cœur, pour peu que je l’eusse encouragé, surtout la veille de sa mort, lorsqu’il m’a fait appeler pour me confier sa fille ; mais son caractère lui rendait toute confidence pénible ; le mien ne me portait pas à l’encourager ; il s’est tu !… Ah ! si j’avais pu prévoir…

— Oui, murmura Jacques, c’est une fatalité terrible qui pèse sur toute cette affaire. Et dire qu’il n’existe pas un seul moyen pour arriver à la lumière !

— C’est vrai. Ainsi, d’où vient l’extrait de Saturne ? Où a-t-il été acheté ? Sous quel prétexte ? Ou bien à qui appartenait-il ? Pourquoi la personne à qui il a été soustrait ne se nomme-t-elle pas ?

Croyez-moi Jacques, le nœud de l’affaire est là, rien que là. Voyez comme nous arriverions vite au but et à la coupable, si nous pouvions faire insérer dans les journaux, comme le font nos voisins d’outre-mer, cette phrase-ci, par exemple :

« Une récompense de 12,500 livres est promise à qui fera connaître la personne qui a acheté ou vendu l’acétate de plomb qui a causé la mort de M. de Sauvetat. »

Nous sommes assez riches tous deux pour doubler la somme s’il le fallait, n’est-ce pas ?

— Certes.

— Vous verriez, après cela, comme il nous arriverait de tous côtés des renseignements ! Et celui que nous cherchons y serait à coup sûr. Mais ici que tenter ? Rien.

Chez madame de Sauvetat, il n’y a pas de motif de haine ou de vengeance contre son mari. Les calomnies mêmes dont on enveloppe Marianne ne sont pas un prétexte d’amertume pour elle, car elle affecte de n’y pas croire, et s’indigne lorsqu’on les articule.

— Elle finira bien par se trahir quelque jour, tôt ou tard.

— Non, n’y comptez pas : elle est invulnérable. Je l’ai attaquée à l’improviste, et de toutes façons ; elle n’a jamais sourcillé.

— Mais enfin vous êtes bien convaincu comme moi que c’est elle, n’est-ce pas ?

— Oui.

— Ainsi, grâce à son hypocrisie, cette misérable est parvenue à s’attirer les sympathies de tout le monde, et à tromper la justice !… Mais c’est désespérant !… Et dévoués comme nous le sommes à la cause de l’innocente, nous ne pouvons pas agir, il nous est impossible d’empêcher la victime d’accomplir son sacrifice ! Oh cette situation est horrible !

— Vous avez raison, Jacques, horrible et affolante, je le sais !

— Damnation !… comment arriver la vérité ! Qui sait même s’il existe une preuve quelconque ?

— Oh ! pour cela, mon ami, j’en suis sûr. Mais où est-elle ? Dans combien de temps parviendrons-nous à la saisir ? Lorsque nous l’aurons trouvée, ne sera-t-il pas trop tard ? Voilà la chose désespérante pour moi !… »

Ils se turent tous deux. Jacques arpentait la pièce ; le juge était retombé dans ses méditations silencieuses.

Peu à peu, cependant, le calme se faisait dans l’esprit de Jacques, ses traits se rassérénaient, il reprenait possession de lui-même.

Au bout d’un temps assez long, il se rapprocha de M. de Boutin.

— Je suis arrivé auprès de vous désespéré et malheureux, lui dit-il, vos bonnes paroles ont relevé mon courage, merci. Grâce à vous, je marcherai désormais vers le but que nous désirons tous deux. Oui, je la sauverai dans quelques jours, ou je finirai bien par la réhabiliter. Mais pour ne pas retomber dans des accès de découragement qui me tueraient, si je dois vivre séparé d’elle, il faut que je vous voie souvent, sans vous, je le sens, mes forces ne dureraient pas longtemps.

— Je suis votre ami, Jacques, ma maison vous est ouverte, venez habiter près de moi.

— Tout à fait, cela n’est pas possible, et nuirait peut-être à nos projets ; mais mon intention est de quitter définitivement Auch et de m’établir dans la propriété de ma mère qui est toute voisine de cette ville. Tôt ou tard, je le sens, cette preuve qui nous échappe aujourd’hui passera à notre portée, il ne faut pas la laisser fuir, ce jour-là. C’est moi qui désormais aurai pour toute occupation et tout devoir de la faire naître ou de la saisir. Ô Marianne, Marianne, il faudra bien que tu me sois rendue et que tu me reviennes, puisque sans toi je ne peux pas vivre !

Ils continuèrent à causer toute la nuit, M. de Boutin écoutant les projets de Jacques avec une douceur inaltérable, essuyant ses larmes, lui rendant par de bonnes paroles toute sa volonté et son énergie.

Un pâle jour d’hiver blanchissait les vitres de la salle d’études, et M. de Boutin consolait toujours le jeune homme.

Devant le grand exemple d’abnégation que lui donnait son ami, la volonté de Jacques était revenue plus virile et plus forte, trempée au feu de la douleur et de l’épreuve. Il regagna l’hôtel où il était descendu, se jurant d’employer toutes ses forces à sauver Marianne dans deux mois ou dans dix ans, n’importe.

Et les ouvriers de Roqueberre qui partaient à l’ouvrage dès l’aube, voyant encore brûler la petite lampe derrière la fenêtre du juge se disaient :

— Celui-là est bien un honnête homme, car il ne laisse pas condamner les pauvres gens sans étudier leurs affaires le jour et la nuit.

Ils admiraient alors, sans se douter que là-haut il s’était passé pendant la nuit une chose en effet bien admirable :

Un cœur brisé qui avait oublié sa propre souffrance pour réconforter et relever un homme peut-être moins torturé et moins malheureux que lui-même.



XVI

UNE PROPOSITION


Quelques jours plus tard, vers sept heures, et comme la nuit commençait à se faire noire, on remit à Jacques un petit billet arrivé par la poste. Il contenait ceci :

— Si vous voulez apprendre une chose très grave et très importante, trouvez-vous ce soir mardi, à huit heures, sur la route d’Auch, à la hauteur de la dernière maison.

Sans réfléchir, sans se demander quelle pouvait être la valeur d’une lettre qu’on n’avait pas eu le courage de signer, Jacques partit. L’obscurité était profonde, il pleuvait à torrents.

Le jeune homme marchait vite et ne faisait attention ni à la tempête qui tordait les arbres, ni aux sifflements du vent, ni aux rafales d’eau glacée qui trempaient ses vêtements et fouettaient son visage.

Une seule pensée et un seul but, éclairaient comme une étoile lumineuse la route obscure.

Marianne ! Ah si le hasard lui envoyait cette preuve qu’il cherchait !

Déjà il avait dépassé les dernières maisons, et malgré les ténèbres auxquelles son œil s’habituait, il ne distinguait aucun être vivant autour de lui.

Enfin derrière un pan de mur écroulé, il lui sembla voir une ombre se mouvoir.

Il attendit.

Un homme enveloppé d’un manteau, s’approcha :

— M. Descat ? appela tout bas une voix déguisée.

— C’est moi, répondit résolument le jeune homme, que voulez-vous ?

— Vous révéler une chose d’où dépend, à coup sûr, le sort de mademoiselle Marianne : voulez-vous venir avec moi ?

— Marchez, dit Jacques sans la moindre hésitation, je vous suis.

— Pas avant que vous m’ayez juré deux choses.

— Lesquelles ?

— Attendez, vous les saurez tout à l’heure ; mais pourquoi ne me demandez-vous pas mon nom ? C’est peut-être du courage de votre part, ou bien vous êtes armé…

Ici la voix trembla légèrement.

— Je ne suis pas armé, répondit Jacques ; je n’ai pas peur, parce qu’à part la tâche à laquelle je me suis voué, tout, même la vie, m’est indifférent.

— Oh ! nous ne sommes pas des malfaiteurs, mais seulement des gens prudents. Voilà l’explication de notre bizarre rendez-vous.

— Je ne vous en demandais pas tant, dit Jacques, encore une fois, cela m’est égal. Hâtez-vous seulement de me faire connaître les conditions que vous mettez à notre entretien.

— Vous êtes homme d’honneur ; vous allez d’abord me donner votre parole d’honnête homme de ne jamais révéler à âme qui vive ce que nous vous dirons. Ensuite vous nous payerez la somme que nous vous demanderons si notre proposition vous agrée.

— Je ne ferai part à personne de ce que vous me révélerez, dit Jacques en étendant la main, je vous le jure, et si ce que vous avez à me dire peut m’aider à sauver Marianne, je vous donnerai la moitié de ma fortune : un million.

À ces mots, si l’obscurité avait été moins profonde, on aurait pu voir briller dans l’ombre deux prunelles aussi ardentes que celles d’un loup à jeun.

— Venez, dit la voix.

Les deux hommes descendirent un sentier à peu près impraticable, où à chaque minute ils trébuchaient l’un et l’autre.

Enfin, ils arrivèrent à la porte d’une maisonnette située au milieu des arbres.

Entre les ais mal joints des contrevents disloqués, on voyait, au premier, briller une faible lumière.

— Entrez, dit le guide à Jacques, et montez l’escalier qui est tout droit devant vous.

Jacques, avec le pied, trouva en effet derrière la porte entre-bâillée la première marche d’un escalier de bois.

Il monta une vingtaine de degrés environ, et tout en haut, une deuxième porte s’étant encore ouverte, il se trouva dans une petite pièce éclairée par une seule bougie et par la flamme claire de quelques têtes de maïs qui flambaient dans la cheminée.

Un homme était debout devant l’âtre.

Jacques reconnut l’expert Viguebel.

Il se retourna vivement. Le docteur Despax, débarrassé de son manteau, était derrière lui.

L’avocat ne fut pas étonné de voir le second, ayant reconnu le premier. On les accusait vaguement en ville de s’associer pour certains commerces illicites où l’honnêteté médicale et la bourse des clients n’étaient pas précisément ce qu’ils ménageaient le plus.

Le docteur sourit, et mettant un doigt sur ses lèvres :

— Vous avez juré !… dit-il.

— Et je jure encore de me taire, répondit gravement le jeune homme. Parlez, qu’avez-vous à me dire ? Sur tout ce que j’ai de plus sacré, je vous donne ma parole que votre nom ne sera jamais prononcé par moi.

— C’est très sérieux, fit Despax en avançant une chaise ; asseyez-vous.

Jacques obéit et s’assit entre les deux experts. Viguebel, suivant son habitude, tremblait, mais n’ouvrait pas la bouche.

— Nous avons eu le triste honneur d’être appelés par M. le juge d’instruction, commença M. Despax ; vous savez sans doute, en votre qualité de défenseur de la prévenue, le résultat de nos analyses médico-légales ?

L’avocat fit un signe de la tête.

— M. Gaste et M. Labarthe, continua Despax, ont trouvé le corps de M. de Sauvetat saturé de poison. Que diriez-vous, si tout cela était faux, si à la place d’un rapport foudroyant, on vous établissait de bonnes petites conclusions prouvant comme un et un font deux, que M. de Sauvetat n’a pas été empoisonné le moins du monde ; que l’acétate de plomb vu par M. Gaste est une chimère, qu’il n’y avait nulle part une parcelle de poison dans ce qui nous a été confié, que votre cousin enfin a succombé à une hépatite des mieux caractérisées, comme l’avait diagnostiqué M. Delorme ?

— Comment ! s’écria Jacques, suffoquant de joie, ce que vous me dites là est vrai, exact ?… En votre âme et conscience, il n’y a pas de poison ?… Vous êtes d’opinions différentes, deux contre deux. Oh ! mais alors, je la sauverai, elle me sera rendue !…

Et Jacques, haletant, pâle comme la mort, mourant de bonheur, à la perspective de cette révélation si peu attendue, arracha d’un geste brusque sa cravate, car l’émotion l’étranglait.

Devant cette expansion, Despax pouvait à peine se contenir, et si la préoccupation de Jacques eût été moins intense, il eût pu entendre le docteur murmurer, en grattant le bout de son nez d’une longueur démesurée :

— Un million !

Cette perspective avait également rassuré Viguebel, il ne tremblait plus. Il pensait qu’avec la moitié de la somme lui revenant, il pourrait enfin trouver un mari à sa fille, pauvre petite naine à moitié idiote, ridicule, prétentieuse, hystérique, disait-on, par-dessus le marché.

Jusqu’ici les chiendents et les rhubarbes du pharmacien n’avaient guère attiré d’épouseurs.

Mais avec 250,000 francs de dot ne viendrait-il pas quelque avocat sans cause, ou quelque gommeux sans sous ni maille, prêt à se charger de son implacable héritière ?

Pendant quelques minutes, Jacques, ployant sous l’émotion, avait essayé de réfléchir.

— Vous ne vous trompez pas ? demanda-t-il enfin, c’est bien sûr ? Votre opinion est sérieusement arrêtée, et c’est sur des bases certaines que vous l’établissez ?

— Hippocrate dit oui, prononça finement Despax, Galien dit non. Le reste des matières a été employé hier pour les dernières expériences, il n’y a donc plus de contre-expertise possible. Nous sommes deux contre deux ; où est la vérité, où est l’erreur ? Si vous avez du talent, et vous en avez, maître, le reste est facile à deviner.

Les yeux de Jacques s’agrandirent dilatés par une idée qui pointait au fond de son esprit.

— C’est en votre âme et conscience que vous m’affirmez tous deux qu’il n’y a pas de poison ? répéta-t-il. C’est votre conviction sincère, loyale et intime ? Vous le signerez et vous ferez le contre-rapport, aussi clair, aussi net que l’autre ?

— Il est tout fait, répondit Despax en montrant un volumineux dossier, et nous allons le signer tous deux, avec toute espèce de preuves à l’appui, des citations d’auteurs, tout ce que vous voudrez enfin ; mais en même temps vous apposerez, vous, votre signature sur des lettres de change représentant toutes ensemble la somme que vous avez fixée vous-même.

Et une deuxième fois les yeux de Despax brillèrent comme ceux d’un chat sauvage qui va s’élancer sur sa proie.

Devant ce regard, les sourcils de Jacques se froncèrent tout à fait.

— J’exige votre parole d’honneur, dit-il d’une voix impérieuse, que vous n’avez pas trouvé de poison dans le corps de M. de Sauvetat.

Despax haussa les épaules et allongea les lèvres :

— Mon cher, fit-il dédaigneusement, si vous voulez qu’on vous mette les points sur les i, je vais le faire ; mais je vous supposais plus homme d’esprit que cela :

L’acétate de plomb se trouve en quantité considérable et presque incalculable dans les organes que nous avons analysés ; seulement, fit-il hypocritement, la peur du scandale d’un côté, car vous savez que l’Évangile nous le défend, et de l’autre votre générosité nous font passer sur ce détail. En toute tranquillité de conscience, nous signerons, et nous soutiendrons ce que nous aurons signé aux assises.

Que vous font les arrangements que nous prendrons avec nous-mêmes, si notre rapport vous fait sauver Marianne. Du reste, conclut-il cyniquement, vous ne paierez qu’après votre mariage.

Jacques se leva. Au dehors la tempête s’était tout à fait déchaînée, et le vent, s’engouffrant sous le toit délabré de la maisonnette, semblait vouloir tout entraîner avec lui : mais le jeune homme étendit le bras, et domina de sa voix courroucée les éclats de l’ouragan :

— Misérables, s’écria-t-il. Arrière ! Celle que je défends est innocente, je la sauverai tout seul, je n’ai pas besoin de vous. Si les hommes la condamnent, mon amour et ma volonté la réhabiliteront. Quant à vous, je vous tue comme deux chiens si jamais vous prononcez son nom !

— Oh ! pas tant d’éclat, mon jeune maître, interrompit Despax ; réfléchissez bien : avec nous vous la sauverez, sans nous tout est dit.

— J’aime mieux la perdre à jamais, que l’avoir au prix que vous me proposez ! s’écria Jacques. Si je la sauve, c’est parce que son innocence aura été plus forte que toutes les préventions, si la fatalité est contre elle, j’attendrai que les événements l’obligent à parler. Quant à vos propositions odieuses, gardez-les pour qui est capable de les écouter.

Signez tout ce que vous voudrez, mensonge ou vérité, je m’en lave les mains. Cependant, si vous faisiez un contre-rapport et dans le sens que vous disiez tout à l’heure, prenez garde ! Je veux lutter au grand jour, je veux faire triompher une cause juste entre toutes ; mais je ne veux appeler à mon aide que la vérité.

— Vous nous menacez, dit Despax ; pourtant vous ne pouvez rien contre nous, car vous avez juré de vous taire.

L’œil du jeune homme s’enflamma.

— Je peux vous tuer comme des bandits que vous êtes, dit-il froidement.

Viguebel tomba à deux genoux.

— Grâce cria-t-il ne joignant les mains ; je ne signerai rien, monsieur Descat, je vous le jure sur la tête de ma fille.

— Tu signeras, triple brute, rugit Despax, pas un autre rapport, mais bien le rapport de Gaste, et aux assises c’est moi qui en soutiendrai les conclusions. On verra alors qu’il vaut mieux m’avoir pour ami que pour ennemi, ajouta-t-il avec le regard que la vipère impuissante doit jeter sur celui qui lui a arraché son dard.

— Je n’ai peur de personne, Monsieur, répliqua Jacques. Je tâche de ne jamais froisser ma conscience, je la mets au-dessus de tout, même de mon bonheur ; pour le reste, je m’en rapporte à ma volonté.

Il sortit de la chaumière après avoir lancé aux deux complices un foudroyant regard. Il reprit le chemin de Roqueberre, le cœur moins rempli d’espérance qu’au départ, mais sans un regret pour ce que sa loyauté lui avait dicté, avec un sentiment de mépris en plus pour la bassesse et l’ignominie de certaines natures.





XVII

LES ASSISES


Le jour des assises arriva.

Le pays entier, qui avait suivi avec une émotion quelquefois même trop démonstrative les phases de cette mystérieuse affaire, était accouru pour assister aux débats et remplissait la ville d’Auch, jusque dans ses faubourgs.

Le tribunal regorgeait de monde.

Il y avait un mois que les jeunes substituts, les avocats, voire même le greffier, étaient choyés, caressés, invités partout.

Dire les nombreuses œillades décochées à cette occasion serait chose impossible.

— Vous me placerez pour la fameuse affaire, n’est-ce pas, cher monsieur ? soupiraient tout bas des petites voix flûtées, auxquelles un accent gascon des plus prononcés n’enlevait ni le charme ni la douceur. Vous savez que je compte sur vous ; cela doit vous être facile ; il me faut si peu de place !

Aussi fallait-il voir tous ces beaux messieurs, quelques minutes avant l’audience, pétillant sous leur toge gaillardement mise de côté, le rabat fraîchement empesé, les favoris taillés au cordeau, roides dans leur robes noires, allant chercher à la porte de la salle leurs belles protégées et leur faisant galamment trouver une place jusque sur l’estrade de la cour.

M. Drieux était au premier rang, derrière le procureur général ; un sourire à peine comprimé errait sur ses lèvres minces ; ses yeux, encore plus clairs qu’à l’ordinaire ; disaient suffisamment :

— Admirez, c’est mon œuvre !

Dans le public, de longs murmures indistincts, mais continus, s’élevaient comme le bruit des flots avant la tempête.

De temps en temps on entendait une invective contre l’accusée ; une seule voix la formulait.

C’était alors qu’au fond du prétoire le grondement ; de la foule s’accentuait et devenait du même coup protestation et menace.

C’est que l’on voyait Jacques assis au banc de la défense : Jacques, l’enfant du pays, le fils d’un homme qui avait fait un bien immense à la contrée, et que la ville d’Auch n’oubliera jamais ; Jacques, par lui-même si sympathique à tous, si bon, si dévoué à la cause populaire, qui n’avait jamais plaidé pour de l’argent, qui en donnait au contraire sans compter, sans regarder celui qui demandait, ami ou ennemi ; Jacques enfin, qu’on était toujours sûr de trouver à la tête de toute idée généreuse, libérale, honnête et intelligente.

On sentait bien que l’avocat ne défendait pas une cause ordinaire, que ce qui était en jeu c’était son cœur et sa vie ; et on le plaignait, on ne voulait pas qu’un jugement prématuré vînt encore augmenter son désespoir.

Si, au moment où Jacques était entré, on avait consulté cette foule, ardente dans ses amours comme dans ses haines, cette foule qui ne juge jamais que par intuition ou pressentiment, mai qui rarement se trompe dans ses instincts, comme on aurait vite acquitté cette accusée que défendait le jeune homme, et qui ne pouvait pas être coupable, puisqu’il l’aimait !

M. de Boutin, calme, sérieux, plus austère que jamais, était descendu de la place qu’on lui avait réservée pour s’asseoir à côté de Jacques.

Enfin un mot solennel retentit :

— La cour, Messieurs ! cria un huissier.

Toutes les têtes se découvrirent, tous les bruits cessèrent.

Le président, au milieu du silence général, donna l’ordre d’introduire l’accusée.

Au bout de quelques secondes, une petite porte s’ouvrit.

Subitement éclairée par le grand jour du corridor, Marianne apparut dans ses vêtements sombres.

À la vue de cette figure pâle, calme et si radieusement belle, tout le monde tressaillit, depuis les derniers rangs du prétoire jusqu’aux sièges des magistrats.

Elle s’avança lentement et salua avec sa grâce triste et froide. Ses grands yeux profonds brillaient d’un éclat extraordinaire. Ce que les lignes de son visage avaient de sévère et d’un peu trop grave était atténué par une expression de douleur sereine qui lui donnait un charme irrésistible.

Elle s’assit sur la sellette des accusés, et se dégantant, elle posa ses mains de neige sur le rebord de la banquette.

La lecture de l’acte d’accusation commença.

Elle l’écouta dans une pose qui n’indiquait ni l’anxiété, ni le découragement, ni la bravade, ni la terreur.

C’était le résumé de toutes les preuves accumulées par M. Drieux : la fiole trouvée dans le placard derrière le lit, les soi-disant relations existant entre le tuteur et sa pupille, enfin le legs de 50,000 francs, dernier mobile du crime, d’après le magistrat.

— L’accusée, dit le greffier en terminant, mise au courant des charges terribles relevées contre elle, n’est pas sortie de son mutisme obstiné. Elle n’a rien avoué c’est vrai, mais devant l’évidence elle n’a pas cherché à nier et son silence doit être regardé comme le plus sincère des aveux.

« En conséquence, la fille Marianne est accusée d’avoir volontairement et avec préméditation donné la mort par le poison, dans la dernière quinzaine de décembre 1863, à Joseph-Adhémar-Lucien de Sauvetat, crime prévu par les art. 296, 297, 301 et 302 du Code pénal. »

L’accusée, sans en attendre l’ordre, s’était levée. Sa beauté parut alors plus admirable que jamais.

— Vos noms et prénoms ? interrogea le président.

— Marianne.

— N’en avez-vous pas d’autres ?

Elle ne répondit pas.

— Le secret de votre naissance vous est-il connu ?

— Parfaitement.

Un nouveau murmure se fit entendre dans la salle.

— Voulez-vous le dire aujourd’hui ? En mettant un peu de sincérité dans vos réponses, vous éclairerez la justice, qui bien certainement vous en tiendra compte.

— Je dois me taire, je l’ai juré. Quant à la justice, je ne lui demande ni indulgence ni pitié.

— Quel âge avez-vous ?

— Vingt-cinq ans.

— Étiez-vous parente ou alliée de M. de Sauvetat ?

— J’ai été recueillie par lui.

— Ce n’est pas répondre à notre question.

— C’est la seule chose que je puisse vous dire.

— Quel est votre pays natal ?

— Je dois encore ne pas vous répondre.

— La police a suivi les traces de M. de Sauvetat, lors de son retour en France avec vous ; c’est à New-York qu’on vous voit avec lui pour la première fois. On a donc tout lieu de croire que vous êtes Américaine.

Le visage de Marianne demeura impassible.

— À quel titre, reprit le président, étiez-vous acceptée dans la maison de Sauvetat, et quel était votre rôle ?

— Je l’ai déjà dit, M. de Sauvetat avait promis à mon père mourant de veiller sur moi et de ne jamais m’abandonner.

Lorsque mon protecteur s’est marié, il a averti madame d’Auvray de la charge qu’il avait acceptée, et l’a mise au courant de tout ce qui me concernait. Elle a approuvé M. de Sauvetat et a consenti à mon introduction dans sa famille.

— Madame de Sauvetat a-t-elle été instruite également des particularités dont votre tuteur avait parlé à sa mère ?

L’accusée baissa les yeux.

— Je ne sais pas, dit-elle.

— Quelle était votre situation dans la maison ?

— Mais celle de pupille d’abord ; au bout d’un certain temps, madame d’Auvray et madame de Sauvetat ont bien voulu se décharger en ma faveur d’une partie de leur autorité, et m’ont confié alors l’administration intérieure de la maison.

— Madame de Sauvetat ne vous avait-elle pas témoigné son affection d’une manière toute spéciale en vous chargeant de sa fille ?

Marianne devint encore plus pâle, une légère contraction agita le coin de ses lèvres.

— Quel a été votre rôle vis-à-vis de mademoiselle de Sauvetat ?

— Je l’ai élevée, répondit la jeune fille avec un imperceptible tremblement dans la voix. Lorsque sa nourrice a dû se séparer d’elle, madame de Sauvetat avait une santé si délicate que, ne pouvant s’occuper de Marguerite, elle a bien voulu essayer mes forces et me la confier.

— Quel âge avait-elle à cette époque-là ?

— Deux ans.

Le président lui-même parut touché de l’émotion que ces réponses avaient amenée sur le visage jusque-là si calme de l’accusée.

— Remettez-vous, dit-il, nous savons que vous avez été digne d’éloges dans les soins que vous avez prodigués à cette jeune fille. Enfant vous-même, vous vous êtes fait une raison au-dessus de votre âge pour guider ses premiers pas et lui enseigner ses premiers mots ; vous lui avez réellement servi de mère.

— Elle en avait une, monsieur le président ; mais… je l’aime beaucoup… beaucoup, répéta-t-elle d’une voix profonde et un peu solennelle.

— Comment, alors, faites-vous cadrer cette grande affection avec le crime horrible dont vous êtes accusée ? Comment n’avez-vous pas respecté la fille dans le père ? Comment avez-vous privé cette enfant de son appui naturel le plus fort et le plus puissant ?

Marianne ne répondit pas.

— Quel jour M. de Sauvetat est-il tombé malade ?

— Le 12 décembre.

— Combien de temps a duré sa maladie ?

— Dix-huit jours.

— Quel médecin a-t-on fait appeler ?

— M. Delorme, le médecin ordinaire la famille.

— Étiez-vous présente à sa première visite ?

— J’étais là.

— Qui a soigné M. de Sauvetat ? Qui préparait les tisanes ?

— Moi, Monsieur.

Cette réponse fut faite avec un accent si vrai et si tranquille, que l’auditoire entier comprit que ce n’était pas une coupable qui l’avait faite.

— Ainsi, personne ne l’approchait que vous ?

— À diverses reprises, mon tuteur a exigé que je prisse quelques instants de repos. Madame de Sauvetat couchait alors sur un canapé lorsque ses forces ne lui permettaient pas de me remplacer entièrement.

— Vos absences ont-elles été nombreuses ?

— Au commencement de la maladie, elles ont dû se renouveler quelquefois, car j’étais moi-même très souffrante ; à la fin, je n’ai jamais quitté M. de Sauvetat.

— Le malade vomissait-il beaucoup et fréquemment ?

— Oui.

— Pourquoi avez-vous persisté à emporter les eaux de la chambre de votre tuteur, alors que dans la maison vous n’aviez jamais été appelée à rendre de pareils services ? Pourquoi, surtout, laviez-vous vous-même le plancher et ne supportiez-vous à aucun prix qu’une femme de chambre vous remplaçât dans ce soin ?

— J’exécutais les ordres de mon tuteur, qui était absolu en cela comme en toutes choses.

— Il est étonnant que vous seule ayez entendu ces ordres. Pourquoi n’avez-vous pas averti M. Delorme des divers symptômes que présentait la maladie ? Pourquoi n’avez-vous pas conservé les matières rejetées, comme le docteur vous en a souvent et instamment priée ?

— J’ai instruit M. Delorme de tout ce que j’ai remarqué concernant son service ; quant à la recommandation dont il parle, il se trompe, elle ne m’a jamais été faite.

— Vous êtes en contradiction formelle avec M. Delorme, d’abord ; car le docteur assure avoir journellement renouvelé sa demande, et de la manière la plus pressante ; avec madame de Sauvetat ensuite : cette dernière a entendu plusieurs fois l’ordre, mais elle s’en est rapportée à vous pour l’exécuter.

L’accusée se tut de nouveau.

— Comment expliquez-vous, dans un endroit secret de votre chambre, la présence de cette fiole contenant de l’extrait de Saturne ?

Marianne haussa involontairement les épaules, mais ne desserra pas les dents.

— Vous vous taisez, reprit le président, et quoique votre silence s’explique très bien par la confusion que vous devez éprouver, il n’a pas toujours été aussi complet : ainsi, à Roqueberre, lorsque vous avez appris cette dernière circonstance si aggravante pour vous, vous n’avez pu vous empêcher de dire « Ah ! j’avais laissé les clefs à ce placard, j’aurais dû m’en douter. » MM. les jurés apprécieront, et vos paroles là-bas, et votre silence ici.

— Où vous étiez-vous procuré cet acétate de plomb, et sous quel prétexte en aviez-vous acheté ?

Un mystérieux sourire erra sur les lèvres de Marianne.

— C’est là, messieurs les jurés, continua le président, une des nombreuses questions devant lesquelles l’accusée demeure opiniâtrement muette. Il est évident que le poison a dû être acheté à une époque assez reculée pour que l’instruction n’ait pu en recouvrer les traces chez aucun pharmacien de la localité. Dans ce cas, ce serait une preuve de plus d’une longue préméditation.

Il se retourna vers Marianne.

— Connaissiez-vous le testament de M. de Sauvetat et le legs qui vous enrichissait ?

— Oui. M. de Sauvetat m’avait fait part de ses intentions dernières et de sa générosité envers moi.

— L’aviez-vous provoquée ?

Une expression de hauteur dédaigneuse contracta les traits de la jeune fille ; mais, se calmant aussitôt, elle reprit son masque d’impassibilité.

— Vous êtes confondue, reprit le magistrat. En effet, M. de Sauvetat tombe malade le 12, le 18 il fait son testament, et le 30 il succombe à une maladie foudroyante, en vous laissant relativement riche, vous, l’orpheline abandonnée à laquelle on ne connaît pas de ressources. Pourriez-vous nous expliquer comment M. de Sauvetat vous a laissé cette somme assez considérable, et à quel titre, surtout, il vous l’a donnée ?

— M. de Sauvetat était très riche ; 50,000 francs n’étaient rien pour lui. Quant à ses autres raisons intimes, je les ai sues et approuvées, mais je ne peux, ni ne veux les faire connaître.

Un sourire passa sur les lèvres de quelques jurés.

— L’opinion publique et l’accusation affirment que votre rôle dans la maison de Sauvetat était odieux ; vous auriez payé l’hospitalité si généreusement accordée par votre bienfaitrice de la façon la plus révoltante.

Un flot de pourpre envahit le front de l’accusée pour s’effacer aussitôt comme ces beaux nuages que le vent emporte au loin, tandis qu’au banc de la défense, Jacques, toujours muet, pâlissait comme si la vie allait l’abandonner.

— Vous n’avouerez jamais cette dernière chose, reprit le président, nous le savons ; mais sans que l’accusation ait jamais pu rien formuler de précis, elle a relevé contre vous mille détails, de petites altercations entre madame de Sauvetat et vous, des rivalités même, où vous aviez le dessus, mais non le beau rôle. Asseyez-vous, nous allons passer à l’audition des témoins. En vertu de notre pouvoir discrétionnaire et à titre de renseignement, nous avons jugé convenable d’appeler madame de Sauvetat. Huissier, faites entrer.

Un mouvement d’indicible curiosité se produisit dans la foule lorsqu’on introduisit la jeune veuve.

Blanche s’avança, glissant plutôt qu’elle ne marchait.

Toute la grâce, toute la chatterie, toutes les séductions qu’une femme peut trouver dans les larmes étaient réunies dans sa petite personne.

Ses longs voiles de deuil relevés et savamment arrangés la faisaient ressembler à une de ces pleureuses antiques qui demeurent debout au pied des mausolées, pareilles à des statues de la Douleur. Sa physionomie paraissait bouleversée et empreinte du plus profond désespoir ; sa démarche, ordinairement vive et sémillante, était pénible et comme brisée ; tout en elle révélait un chagrin contenu, mais immense.

À peine fut-elle assise sur le fauteuil qui sert aux témoins, qu’elle cacha sa figure dans ses mains et éclata en sanglots.

— Remettez-vous, Madame, se hâta de dire le président, et surtout pardonnez-nous la cruauté avec laquelle nous allons raviver vos douleurs. La justice a souvent d’inexorables et terribles nécessités. Nous tâcherons d’abréger le plus possible un supplice au-dessus de vos forces. Vous avez aidé la fille Marianne à soigner M. de Sauvetat ?

— Oui, Monsieur, répondit Blanche d’une voix enrouée et à peine distincte.

— Avez-vous remarqué quelque chose d’anormal dans les soins donnés par l’accusée à M. de Sauvetat ?

— Jamais, Monsieur ; mon mari ne pouvait guère supporter, dans ses maladies, que sa pupille. Comme c’était une vieille habitude, et que j’avais moi-même la plus entière confiance en son dévouement, je me conformais aux volontés de M. de Sauvetat.

— Le veillait-elle souvent !

— Presque toutes les nuits. Dans les commencements de la maladie, je l’ai remplacée quelquefois ; mais comme ma santé ne me permet pas de grandes fatigues, j’ai dû renoncer à ce devoir au-dessus de mes forces. Durant la dernière semaine, Marianne n’a jamais quitté son tuteur.

— Vous rappelez-vous exactement avoir entendu M. Delorme insister pour que l’accusée lui montrât les matières rejetées par le malade ?

— Oui, Monsieur.

— À quoi attribuez-vous cette négligence persévérante ?

À cette dernière question, Blanche parut en proie à une sorte d’hésitation des plus pénibles ; elle finit cependant par se décider, et répondit du bout des lèvres, et avec un accent presque forcé :

— Marianne était très soigneuse, et comme ces choses-là avaient une odeur infecte, j’ai supposé que c’était la raison vraie de son manque d’exactitude. C’est du reste, continua-t-elle, en changeant brusquement de ton, et avec une sorte de vivacité, la réponse qu’elle m’a faite lorsque je lui ai reproché son oubli.

On vit alors une chose étrange.

L’accusée jeta un regard à madame de Sauvetat, le premier depuis l’entrée de la jeune femme. Cette dernière sous la flamme magnétique de cette prunelle de feu, se troubla et chancela. Pendant l’espace de quelques secondes, Marianne la tint ainsi devant elle, palpitante et presque affolée ; puis, comme si l’émotion devenait insoutenable, l’accusée, avec un superbe geste de dédain, ramena son voile de deuil en avant et en couvrit ses traits.

Cette scène avait eu une rapidité telle qu’il était permis de ne pas l’avoir remarquée ; aussi le président continua-t-il ses questions, comme si cet incident n’avait pas eu lieu.

— N’avez-vous jamais eu aucun doute, dit-il, sur la singulière maladie de M. de Sauvetat ?

— Aucun, répondit aussitôt la jeune femme. M. Delorme m’expliquait si bien la cause de ses souffrances !…

— Et après sa mort ?

— Après ?… fit Blanche en hésitant de nouveau, après sa mort ?…

Et, tout à coup, retombant en arrière sur le fauteuil des témoins :

— Non, dit-elle en sanglotant, non, quand tout l’accuserait, je ne la croirais pas coupable !…

Il passa comme un frémissement dans une partie de l’auditoire ; les jurés se penchèrent les uns vers les autres sans essayer de dissimuler une certaine admiration pour la générosité de cette malheureuse femme, qui non-seulement ne frappait pas sa rivale à terre, mais qui essayait encore de la défendre.

M. de Boutin serra les mains de Jacques.

— Que vous avais-je dit ? murmura-t-il tout bas.

Le jeune homme ne répondit pas. La voix du président se faisait de nouveau entendre.

— Pourriez-vous nous renseigner sur la naissance et l’origine de l’accusée ? demanda-t-il ; M. de Sauvetat vous avait-il fait part des causes de son adoption ?

— Je n’ai jamais rien su de tout cela, Monsieur. Mon mari avait, dit-on, instruit ma pauvre mère de sa conduite passée et de ses intentions futures. Quant à moi, il ne m’a pas honorée d’une confiance que, par délicatesse, je n’ai pas cru devoir solliciter.

— Il faut maintenant, Madame, reprit le président d’un ton plus solennel, que vous mettiez un instant vos généreux scrupules de côté, pour faire connaître à la justice en votre âme et conscience, la nature des rapports qui existaient entre M. de Sauvetat et sa pupille.

Blanche se releva avec dignité.

— Ce que vous me demandez, Monsieur, dit-elle, est très délicat et beaucoup trop intime. Les relations entre M. de Sauvetat et Marianne étaient de celles qui doivent avoir lieu entre un tuteur et sa fille d’adoption ; du reste, ajouta-t-elle après un silence, et comme se parlant à elle-même, l’un est mort, l’autre est dans une position terrible, est-ce à moi à insulter la mémoire de celui qui n’est plus, à aggraver peut-être la situation de celle qu’on accuse ? Non, Monsieur, non, je n’ai jamais souffert par eux, je regrette amèrement mon mari, et… j’aime toujours ma fille aînée !…

À ces mots, on entendit comme une rumeur d’admiration descendre, des tribunes, tandis que quelques jurés se mouchaient bruyamment.

L’accusée, elle, se leva toute grande ; par un mouvement brusque, elle rejeta en arrière le voile dont elle avait couvert ses traits quelques minutes auparavant. Ce pâle et beau visage, naturellement sévère, mais si serein et si calme, avait en ce moment une expression terrible ; dans son grand œil sombre comme la nuit passaient des éclairs de haine sauvage ; sa main était crispée sur la banquette, sa narine dilatée frémissait, on aurait dit que comme ces belles lionnes du désert elle allait s’élancer et bondir sur sa proie.

Jacques qui ne la quittait pas des yeux, saisit convulsivement le bras de M. de Boutin ; un rayon de joie éclaira sont front tourmenté.

— Elle va parler, dit-il tout bas ; ah ! miséricorde !

En effet, l’accusée ouvrait la bouche :

— Je vous défends de jamais m’envoyer un témoignage d’affection ou d’intérêt, dit-elle d’une voix sifflante et aiguë comme une note de clairon, je vous le défends, ou… prenez garde !

Madame de Sauvetat, en proie à une émotion réelle, et impossible à dissimuler cette fois, s’affaissa presque mourante, et plus blanche que le mouchoir qu’elle essaya de porter à ses lèvres.

Le président se retourna vivement du côté de l’accusée.

— Que veulent dire ces paroles ? demanda-t-il ? Quelle menace faites-vous là ? Que peut avoir à redouter de vous madame de Sauvetat ?

Mais Marianne avait déjà repris son calme impénétrable.

— Je n’ai rien voulu dire, répondit-elle, que ce que j’ai dit ; il m’est permis, je suppose, de ne pas accepter les témoignages d’une affection à laquelle je ne crois pas.

Le ministère public prit la parole.

— L’accusée est très adroite, fit-il remarquer. Ici, comme dans le cours de l’instruction, elle cherche, par des paroles étranges ou par de mystérieux silences, à entraver l’irrévocable action de la justice ; elle n’y parviendra pas. La conduite des deux femmes que nous avons en présence ne me semble avoir besoin, ni l’une ni l’autre, pas plus de commentaires que de défenseurs. Elles sont jugées toutes deux.

Jacques se leva à demi pour répondre.

Un regard impérieux, mais à peine saisissable de M. de Boutin le fit retomber inerte sur son banc. Le jeune homme pâlit sous la violence de la contrainte ; mais pas un mot ne sortit de sa bouche.

— Vous avez tort, reprit le président, lorsque l’émotion générale se fut un peu calmée, vous avez tort d’aggraver, par d’imprudentes paroles, votre position déjà pénible.

Ayez la force de vous taire ou le courage d’expliquer complètement vos réticences.

L’accusée haussa les épaules. On put voir, à la rigidité de sa physionomie, qu’elle ne parlerait pas.

Le président, visiblement contrarié, se retourna du côté de Blanche. Celle-ci s’était remise, elle ne tremblait plus.

— Madame, dit le magistrat en accentuant ses paroles avec une intention manifeste, je vous remercie et je vous admire. La société ne saurait avoir trop de respects et d’éloges pour les femmes comme vous, qui, mères dévouées et irréprochables, veulent non-seulement conserver intact l’honneur du foyer, mais savent aussi, héroïnes cachées et inconnues, briser leur cœur, pour mettre à l’abri du moindre blâme celui dont elles portent le nom. Soyez fière, Madame, nous désirons tous que nos filles et nos sœurs vous ressemblent. Vous pouvez vous retirer, la justice est suffisamment éclairée.

Blanche s’enveloppa de ses voiles et se retira, pendant que l’huissier introduisait M. Delorme, le médecin ordinaire de la famille de Sauvetat.

On vit alors s’avancer un petit homme gros et court, fort embarrassé de sa grotesque personne.

Des rires étouffés se firent entendre malgré la solennité du moment.

En effet, le nouveau venu avait un aspect à la fois risible et repoussant : une grosse tête enfoncée, sans la moindre apparence de cou, entre deux larges et puissantes épaules, était très peu en rapport avec l’exiguïté de sa taille, et lui donnait l’aspect de ces nains grotesques qu’on voit dans les vieilles enluminures du moyen âge. Sa physionomie trahissait à ce moment une gêne et une préoccupation évidentes. Ses pommettes étaient saillantes, son front étroit et déprimé vers les tempes. Une barbe ébouriffée faisait encore ressortir sa large figure.

Enfin, de longs cheveux plats et huileux achevaient de lui donner un cachet essentiel de désordre et de bêtise.

— Vos nom, prénom, âge et qualités, demanda le président.

— Joseph-Étienne Delorme, quarante-cinq ans, docteur-médecin à Roqueberre.

Cette fois-ci, par exemple, toute la salle éclata en un fou rire : de ce gros petit homme, à l’encolure formidable d’un taureau des Landes, sortait une voix d’un timbre voilé et indistinct, mais tellement étrange que, malgré soi, en l’écoutant, il fallait penser aux voix singulières de la chapelle Sixtine.

Le président menaça de faire évacuer la salle, et le silence s’étant rétabli, il continua son interrogatoire.

— Vous étiez le médecin de la famille de Sauvetat ?

— Oui, monsieur le président, le médecin et l’ami intime.

— De monsieur ou de madame ?

— De tous deux, mais… surtout de madame.

Ceci fut dit d’un ton si mystérieusement burlesque, dernière hésitation du ridicule personnage dénotait une prétention si cocasse que les bruits recommencèrent. Un sourire à grand’peine réprimé s’étant montré sur les lèvres des magistrats eux-mêmes, le président s’empressa de reprendre ses questions, en se gardant bien de relever cette énorme réponse.

— Quel jour avez-vous été appelé à donner des soins à M. de Sauvetat ?

— Le 12 décembre, M. de Sauvetat souffrait de coliques et avait eu durant la nuit des vomissements assez violents. Il attribuait cette indisposition à une tasse de thé prise la veille au soir avec quelques gâteaux, contrairement à son habitude. Mon client, grand et fort, avait une très robuste constitution. Je crus à la récidive d’une ancienne maladie de foie qu’avait déjà eue M. de Sauvetat, et je prescrivis d’abord de simples calmants.

Au bout de quelques jours, la violence du mal devint telle, que le malade se tordait en poussant des cris déchirants.

— Comment, devant des symptômes aussi graves, vous en êtes-vous rapporté à vos propres lumières ? N’avez-vous donc pas été effrayé de l’immense responsabilité que vous assumiez ainsi ?

— Dans les premiers temps, la maladie de M. de Sauvetat était loin de présenter les caractères morbides qui n’ont paru que plus tard. Lorsque j’ai vu l’insuccès de mes efforts, j’ai demandé une consultation que le malade a formellement et énergiquement refusée ; je ne pouvais aller contre la volonté de mon client.

— Vu la gravité des circonstances, vous pouviez, vous deviez même réunir vos confrères et les placer dans une pièce voisine pendant que, les portes ouvertes, vous auriez adroitement interrogé le malade.

De cette façon, certainement, vous auriez recueilli d’utiles avis, et mis votre responsabilité à couvert.

Avez-vous soupçonné la présence d’agents toxiques, et n’avez-vous pas été étonné de phénomènes aussi aigus que ceux qui se présentaient devant vous ?

— Jamais de la vie, Monsieur, dans une famille aussi respectable !… allons donc !… Quant aux phénomènes, ils sont les mêmes dans la colique hépatique, et leur violence est tout aussi effrayante.

— Le docteur Despax vous répondra là-dessus. Mais quant à moi, et sans opinion préconçue, j’ai lu dans certains auteurs que les symptômes de l’hépatite et de l’empoisonnement saturnin différaient essentiellement.

— Monsieur le président, je n’ai jamais vu les matières rejetées.

— Est-ce parce que vous n’avez pas demandé à les voir, n’en comprenant pas l’importance, on bien parce qu’on s’est refusé à vous les montrer ?

— Je les ai demandées plusieurs fois, je le jure ! exclama le petit docteur.

Et avec un geste comique, il leva du même coup sa main et son chapeau.

— La fille Marianne affirme n’avoir jamais reçu de vous à cet égard la moindre demande.

— C’est une malheureuse, Monsieur, une malheureuse ! répéta M. Delorme en accompagnant cette assertion d’une espèce de sifflement qui lui était particulier.

— Vous étiez admis dans l’intimité de la famille, qu’avez-vous remarqué dans les relations qu’avaient entre elles les diverses personnes qui la composaient ?

— Madame de Sauvetat est un ange de vertu, de patience et de dévouement. Son mari était brusque avec elle, violent, hautain ; elle ne répondait jamais et pleurait en silence. Je le sais, moi, car j’ai été son confident, surtout dans les derniers jours de la maladie où des scènes muettes, mais terribles, se renouvelaient fréquemment. Un médecin voit tant de choses autour de lui ! ajouta le docteur.

En disant ces mots, il recherchait évidemment un succès semblable à celui qui, un instant auparavant, avait accueilli sa déclaration d’intimité avec la jeune veuve. Comme il ne vint pas, il se décida à continuer :

— Pauvre femme, a-t-elle souffert ! Ah quel cœur !… La résignation avec laquelle elle tout accepté était vraiment admirable ?

— Saviez-vous que M. de Sauvetat laissât un legs aussi considérable à l’accusée et déshéritât sa femme de la jouissance de sa fortune et de la tutelle de sa fille ?

— Non, Monsieur, cela ne m’étonne pas ; depuis quelque temps, M. de Sauvetat avait pour sa femme une aversion que je m’explique très facilement aujourd’hui. Quant à cette dernière, elle devenait chaque jour plus affectueuse, rejetant sur la souffrance et la maladie l’irritabilité de son mari. Ainsi, le soir de sa mort elle a été plus admirable que jamais. Toute la journée, M. de Sauvetat, qui parlait à peine et ne remuait presque plus, n’avait enduré que Marianne à ses côtés, repoussant sa femme avec des regards terribles à défaut de paroles. Madame Blanche, dans un coin de la chambre, pleurait et priait. Mais lorsqu’elle a senti vraiment le moment suprême approcher, son désespoir est devenu indicible. Elle se roulait au pied du lit où agonisait celui qui l’avait méconnue ; elle couvrait de baisers et de larmes ses mains inertes, elle voulait mourir avec lui, ou lui donner la moitié de sa vie pour prolonger ses jours, comme si cela était possible !

Était-elle alors belle et touchante ! Tout le monde pleurait, excepté cette misérable fille.

Jacques bondit à ces mots, mais un juré se levait pour interroger le docteur, et le jeune homme se contint.

— Le mourant n’a-t-il pas éprouvé une certaine émotion devant les larmes de sa femme ? demanda-t-on à M. Delorme.

— Hélas ! s’empressa de répondre l’ami de Blanche d’Auvray, il n’avait plus sa connaissance, il est mort un quart d’heure après !… S’il avait entendu et vu cette scène de désespoir, il aurait peut-être alors apprécié celle qui avait partagé sa vie ; mais il était trop tard. Dieu n’a pas voulu lui donner cette dernière consolation, ajouta-t-il d’un ton béat.

— C’est là tout ce que vous avez à dire ? interrogea le président.

Et sur un signe affirmatif du docteur :

— Vous pouvez vous retirer, dit-il.

Jacques se leva.

Lui, jusque-là si maître de soi, si impassible, si indifférent en apparence à la cause qu’il défendait, il avait dans les yeux des éclairs et des menaces ; les coins de sa bouche dédaigneuse étaient relevés par une expression de dédain indéfinissable.

— Pardon, monsieur le président, dit-il d’un accent bref, voulez-vous demander à cet homme s’il n’a aucun sujet de haine contre l’accusée ; si sa déposition est bien conforme au serment qu’il vous a fait, de dire la vérité, rien que la vérité.

Le grotesque docteur s’arrêta à moitié du chemin qu’il avait déjà fait pour aller S’asseoir et tressaillit.

Le président l’interpella :

— Témoin, dit-il, vous entendez la demande de la défense, veuillez répondre.

— Moi, en vouloir à quelqu’un, s’écria M. Delorme, de sa voix étrange et voilée, oh ! je suis trop bon pour cela ! J’ai été toute ma vie l’ami de la maison ; ce que j’ai vu, je le dis simplement, comme un honnête homme que je suis. J’ai pu admirer madame de Sauvetat et je n’ai pas caché aujourd’hui ce sentiment ; quant à détester l’accusée, c’est faux : je n’ai aucun sujet de haine contre elle.

Jacques répliqua :

— Est-ce que le témoin n’a pas, à une époque, demandé mademoiselle Marianne en mariage ?

— Non, c’est un mensonge, j’en donne ma parole ! exclama le docteur, pendant que sa grosse tête se congestionnait par l’effet d’une violente colère. C’est une affreuse calomnie, les avocats ne respectent rien ! Mais on me croira parce qu’on me connaît, conclua-t-il avec son sifflement ordinaire.

Jacques demeura aussi impassible que si la réponse n’avait pas eu lieu.

— Est-ce que le témoin ne s’est pas jeté aux pieds de M. de Sauvetat, continua-t-il, et ne lui a pas dit qu’il se tuerait, si celui-ci ne lui donnait pas sa pupille ?

— Non, mille fois non ! monsieur le président, on m’insulte !

Jacques haussa les épaules de nouveau et, impitoyablement, il reprit :

— Est-ce que le témoin n’a pas écrit cette lettre-ci, mise à la poste de Roqueberre et timbrée de ladite poste du 15 décembre 1860, il y a, par conséquent, bientôt quatre ans ?

Et, pendant qu’Étienne Delorme vociférait et gesticulait, le défenseur de Marianne lut à haute et intelligible voix une déclaration d’amour ridicule et burlesque au dernier point, et commençant ainsi :

« Vous le direz à votre tuteur, à Blanche, à tous vos amis ; vous le crierez sur les toits, si cela vous plaît ; mais vous ne m’empêcherez pas de vous répéter que je vous aime, que vos regards ont allumé dans mon cœur un incendie qui ne s’éteindra qu’avec ma vie, etc. Je suis fou, il faut que vous m’apparteniez ou je me brûle la cervelle ; mais prenez garde, je ne mourrai pas sans me venger de vous ; ma famille est puissante, moi ou les miens nous vous poursuivrons jusqu’à ce que vous demandiez grâce, etc. »

— Ce n’est pas vrai !… ce n’est pas vrai !… criait M. Delorme, arrivé au paroxysme de la fureur.

Jacques tendit aux jurés sa lettre datée et signée.

— Ce n’est pas vrai ! s’écria-t-il ; voilà ce qu’audacieusement ose soutenir cet homme, qui sait que la preuve existe, et qui, la voyant dans vos mains, nie encore l’évidence. Quelle valeur, après cela, peut avoir son serment, lorsqu’il affirme avoir insisté pour que les vomissements soient conservés, je vous le demande ? pas de commentaires, n’est-ce pas ? continua le jeune homme avec un si foudroyant mépris que le docteur, hors de lui, voulut encore protester.

— On me connaît, répéta-t-il de nouveau, on connaît ma famille !

— Non, répartit violemment Jacques, on ne vous connaît pas, ni vous ni les vôtres, race impure, qui portez le nom d’une vile courtisane et qui vous roulant tous tant que vous êtes, dans la fange et la boue, vous faites, au lieu d’en mourir de honte, une gloire d’être de son sang ! Jusqu’ici, à force de ruses, de bassesses ou d’intrigues, vous avez su détourner l’opinion et vous faire craindre ; mais patience, je veux vous démasquer, moi ; et le but de ma vie atteint, c’est à faire connaître la vôtre que j’emploierai tout ce qui me restera d’énergie.

À cette violente apostrophe, le médecin avait pâli et chancelait.

— Maître Descat, dit le président, vous sortez de la question. M. Delorme et sa famille n’ont rien à faire dans cette cause.

— Ils n’ont rien à faire ici, répéta Jacques avec impétuosité. Comment ! voilà un homme qui vient vous apporter le témoignage le plus terrible contre l’accusée, celui des vomissements demandés par lui avec instance, refusés par elle avec une soi-disant obstination ; à l’appui de la loyauté de son dire et de la sincérité de sa parole, il vous parle de ses antécédents, de ceux de sa famille, et vous ne voulez pas, moi qui le connais comme pas un, que je vous dise ce qu’il est, et ce qu’il vaut ; que je vous affirme que le peu de considération dont il jouit est encore un vol commis par lui au préjudice de l’opinion publique ; qu’il est capable de toutes les bassesses, de toutes les hypocrisies, de toutes les turpitudes ; et si vous voulez me permettre de le prouver, monsieur le président, de tous les crimes !…

— Les actes auxquels vous faites allusion se rattachent-ils à la cause que nous entendons, maître Descat ?

— Ils s’y rattachent, pour vous prouver, à vous messieurs les magistrats, à vous, messieurs les jurés l’importance de cette déposition, par l’honorabilité de celui qui vous la fait.

— Je crois qu’il vaut mieux que vous laissiez pour aujourd’hui cette question à peu près étrangère : MM. les jurés sont suffisamment édifiés, n’est-il pas vrai ?

Un murmure affirmatif se fit entendre sur le banc du jury, pendant que Jacques, de sa voix profonde, disait avec un regard qui fit verdir le docteur :

— Pour aujourd’hui soit ; je me tais ; mais ce n’est que partie remise. Encore quelque temps et il faudra bien qu’ils paient leurs dettes, lui et les siens !…

M. Delorme, dont la conscience ne devait pas être très claire, sinon dans cette affaire, du moins dans beaucoup d’autres, surtout si l’on en croyait certaines histoires chuchotées à voix basse à Roqueberre ; M. Delorme, dis-je, commençait à regretter de s’être déclaré un si chaud partisan de madame de Sauvetat.

Jacques se rassit, les yeux encore tout pleins de protestations et de menaces, et le docteur s’esquiva tout doucement derrière les bancs des témoins.

L’incident clos, on entendit encore plusieurs personnes citées par l’accusation.

Nous ne répéterons pas ces divers témoignages, on connaît les plus importants, ceux de Cadette, la nourrice, et d’Annon, la garde-malade ; Jérôme, le cocher, Ménine, la cuisinière, les femmes de chambre, vinrent tous dire à peu près les mêmes choses.

Le tour de M. Despax était arrivé. Tout le monde fut étonné de voir le mielleux docteur, ordinairement tout confit en patenôtres, soutenir le crime et la préméditation avec un acharnement qui sortait de son caractère, et surtout de son rôle actuel.

Une discussion des plus violentes s’engagea alors entre lui et M. Delorme. Le docteur Despax, dans la chaleur de son improvisation, donnait charitablement à entendre que l’ânerie seule de son confrère avait pu se laisser tromper par les symptômes uniques d’un empoisonnement saturnin.

— La colique de plomb, Messieurs, dit-il de son accent patelin et emphatique tout à la fois, est sans analogie dans le cadre des maladies faciles à diagnostiquer. Spécialement, dans l’espèce, pas un des phénomènes importants ou secondaires, mais tous caractéristiques, ne fait défaut pour affirmer ou corroborer le diagnostic. Vraiment, il faut que la religion de mon éminent confrère ait été singulièrement abusée, pour…

M. Delorme quitta sa place, et s’avança furieux vers le trop compatissant docteur.

— Je ne souffrirai pas qu’on m’insulte une deuxième fois ! s’écria-t-il d’une voix irritée ; j’ai dit et soutient que l’hépatite présente absolument les mêmes symptômes que l’empoisonnement saturnin ; il faut être aveugle et ignare soi-même pour en douter.

— Excepté, toutefois, répondit encore plus mielleusement Despax, que, dans cette dernière maladie, le siège de la douleur est complètement localisé et ne descend jamais dans le bas-ventre, la constipation n’est pas opiniâtre, les vomissements sont muqueux et non porracés ; enfin, comme dernier phénomène, phénomène unique, absolu, élémentaire, et qu’un étudiant de première année reconnaîtrait à première vue, il y a paralysie complète des extenseurs.

Du reste, depuis les savantes constatations d’Orfila d’abord, de M. Tardieu ensuite, toutes ces phases et ces symptômes sont décrits d’une façon si lucide, qu’à moins de vertige ou d’ignorance complète de tout principe, il est impossible de s’y méprendre.

— Monsieur, exclama M. Delorme ne se possédant plus, vous dépassez les bornes, et …

— Messieurs, interrompit à son tour le président de sa voix la plus sévère, je ne comprends pas que vous vous vous permettiez d’apporter de mesquines passions et d’odieuses personnalités dans une affaire aussi grave.

C’est avec ce système, et en ne comprenant pas la grandeur d’un sacerdoce qui ne devrait être fait que d’abnégation et de dévoûment que la vie de vos clients est le plus souvent sacrifiée à de cupides et basses considérations. Je vous prie de vous retirer tous deux.

Orphée Labarthe, appelé, vint expliquer ce que la discussion de ces irritables confrères aurait pu laisser d’obscur dans la question médicale.

Avec douceur et clarté, il démontra de sa parole autorisée, que le sel de plomb était le seul auteur de la mort de M. de Sauvetat. En l’écoutant, les arides opérations chimiques auxquelles les quatre experts s’étaient livrés pour arriver à trouver la vérité, devinrent compréhensibles.

Sans passion et sans acrimonie, tranquillement, impartialement surtout, mais avec une nuance de profonde tristesse qui n’échappa pas à la clairvoyance des juges, il rendit compte de sa mission, et il soutint les terribles conclusions du rapport, après les avoir établies et exposées d’une manière irréfutable.

M. Labarthe avait terminé sa déposition ; tout l’auditoire éprouvait un sentiment de terreur indicible. Cette parole froide et catégorique, nette et précise, était si bien l’expression de la vérité, que chacun se sentait bouleversé, depuis le juré jusqu’au plus indifférent de ceux auxquels la veille encore le nom de Marianne était inconnu.

Après ces explications, il n’y avait plus d’hésitation possible.

— Elle est coupable !

Tel était le cri général. Et cependant, chose incroyable, la foule était émue et doutait !

La liste des témoins était épuisée ; l’avocat général se leva.

C’était un homme froid, à la figure pâle et longue, aux yeux profondément enfoncés sous l’arcade sourcilière.

Un ambitieux, assuraient les indifférents.

Un homme de talent, disaient ses amis.

— Messieurs, commença le magistrat au milieu d’un silence religieux, l’affaire qui nous occupe est des plus graves et des plus délicates. Comme on vous l’a déjà dit, elle s’est passée au milieu d’une famille honorable, riche, considérée, et, sans une de ces permissions providentielles qu’on ne peut expliquer, mais devant lesquelles il faut s’incliner, il est certain que la coupable aurait joui en paix du prix de son horrible forfait.

Ici le magistrat fit une description assez longue des premiers temps du mariage de M. de Sauvetat, une union bénie de Dieu par la naissance de Marguerite. Il semble qu’appuyés l’un sur l’autre, ils peuvent tout braver et compter sur de longues années sans nuages !…

Mais non, la fille ambitieuse veille !… Elle veut une fortune. Séductions de Marianne vis-à-vis de son futur qui finit par succomber… Deuxième période. — L’enfer dans le ménage succède au paradis des premiers jours…

C’est avec les plus vives images de son répertoire que l’avocat général peint les désespoirs muets de Blanche, la femme irréprochable et sublime, dont nul ne connaîtra les découragements ni n’essuiera les larmes, et qui ne se consolera que par le suprême témoignage de sa conscience.

Puis il parle de l’arrivée de Jacques dans la famille de Sauvetat, de Jacques séduit à son tour par cette beauté fatale, de Jacques ébloui qui lui propose son nom. Splendide affaire !… L’accusée n’a garde de refuser, mais l’amant jaloux se cabre et menace. Marianne est adroite, elle demande du temps à son fiancé, pendant que, pour calmer M. de Sauvetat, elle simule une rupture avec Jacques.

Malgré toute sa volonté, elle n’atteint pas son but, et l’opiniâtreté du grand seigneur ardent et absolu qui ne veut pas de partage déjouant ses efforts, elle n’hésite plus, et dénoue la situation par le crime.

À ce moment, et après son exposé, le magistrat s’empare du moindre incident, relève chaque témoignage, fait tout concorder, avec un talent remarquable, et tire de l’ensemble des faits de foudroyantes déductions contre Marianne.

Puis avec un redoublement d’énergie :

— Non, s’écrie-t-il, vous ne laisserez pas surprendre votre bonne foi par ce que cette cause a d’étrange et de mystérieux ; vous fermerez les yeux devant cette beauté vraiment remarquable pour vous souvenir qu’elle a porté le trouble, le désespoir et la mort dans une famille que vous honoriez tous.

Vous voyez au banc de la défense un homme dont le talent vous est aussi sympathique que la personne nous est, à nous, en singulière estime.

Loin de moi la pensée d’incriminer sa conscience ou son honnêteté, mais je vous jure, cependant que, si M. Descat doute et proteste, c’est que, aveuglé depuis longues années par une passion assurément des plus compréhensibles, il est étrangement et habilement trompé.

Non, mille fois non, ce n’est pas moi qui suis dans l’erreur, car ce n’est pas de parti pris que je viens soutenir ici l’accusation. J’ai passé de longues nuits sur cette affaire, j’ai interrogé minutieusement chaque pièce, les rapports, les témoignages, les papiers de la victime, et surtout sa correspondance avec l’accusée ; de tout cela, il est né en moi une certitude profonde. En ma foi d’honnête homme, en ma conscience de magistrat, je vous le dis, il y a là un crime palpable, et dont la préméditation remonte à de longues années.

Un jour, en effet, à Biarritz, n’a-t-on pas entendu cette fille perverse dire, en regardant la mer de son œil plus profond et plus insondable qu’elle.

— Avec un peu d’énergie, si j’avais le courage de tout quitter pour la traverser, je pourrais être libre, indépendante, riche !

À quelle liberté, à quelles richesses, à quelle indépendance faisait-elle allusion, sinon à la vie oisive à l’étranger, qu’un crime seul pouvait lui procurer ?

Et l’avocat général, prenant dans un volumineux dossier des lettres et des notes trouvées dans le bureau de M. de Sauvetat, s’attache à prouver que la confiance illimitée, la sollicitude exaltée et un peu mystique que ce dernier témoignait à sa belle pupille s’expliquent par une passion ardente et coupable.

« Sans toi, lui écrivait-il un jour, que deviendrais-je ? Oui, j’ai accepté tous tes sacrifices, tous tes dévouements, et nos liens aujourd’hui sont devenus si étroits, j’ai si grandement la conscience du bien que me fait ta chère présence, que je ne me reproche même plus mon égoïsme ; j’accepte tout, et je renonce à m’acquitter jamais. »

Ces lignes n’ont pas besoin de commentaires.

Messieurs, je demande justice, au nom de la société, au nom de la famille, au nom de la fille orpheline, au nom de la veuve irréprochable, qui a été méconnue ; justice au nom de toutes les femmes honnêtes… Démasquer et frapper une créature aussi dangereuse, est pour vous un devoir rigoureux devant lequel il ne nous est pas permis de reculer.

Le procureur s’assit au milieu de murmures flatteurs.

Les jurés étaient impressionnés défavorablement pour Marianne.

Le peuple se taisait et seul restait froid.

Le moment où Jacques devait prendre la parole était arrivé.

Il se leva après une suspension d’audience assez longue.

Nul n’ignorait l’absence forcée de l’avocat au moment où l’affaire avait commencé, son arrivée subite, sa passion plus ardente que jamais, sa résolution inébranlable et affirmée hautement par lui, de donner son nom à Marianne si on voulait la lui rendre.

On savait que Jacques était un homme de vertu sévère et de scrupuleuse loyauté. Pour lui, avec sa conscience, ni compromis, ni transaction ; s’il voulait Marianne pour femme, c’est que son intègre honnêteté et sa froide raison la déclaraient innocente.

Les jurés le connaissaient tous. Aussi on peut s’imaginer l’anxiété de chacun et l’émotion générale en voyant cette accusée si évidemment coupable à leurs yeux, défendue par celui dont on avait l’habitude de respecter la parole et de croire les affirmations.

À tout cela, joignez l’attitude du défenseur.

Il est debout ; sa taille est droite, son front haut, ses yeux sont remplis d’éclairs, sa physionomie est superbe de franchise et de confiance.

Rien qu’à le voir, on doit être convaincu de la justice de sa cause.

Il salue la cour d’abord, les jurés ensuite, puis il se retourne du côté de l’accusée vers laquelle il s’incline plus profondément encore. Il s’attendrit, on le voit ; un sanglot lui monte à la gorge, il le contient à grand’peine, et se relève en envoyant à Marianne un regard, un seul… Mais quel regard !…

Pas une femme, dans l’auditoire, et elles sont nombreuses, qui n’eût voulu être à la place de Marianne pour recueillir un semblable regard et être l’objet d’un tel amour.

Enfin, il parle :

— Quelle cause, dit-il, et qu’attendez-vous de moi ? Que pensez-vous que je puisse vous apprendre que vous ne sachiez déjà ? Que croyez-vous que je vous apporte ?

Des preuves, peut-être ?

Hélas ! non, pas une seule.

Elle s’est tue vis-à-vis de moi, son meilleur ami, comme vis-à-vis de vous, ses juges. Elle a été impénétrable, impassible, me laissant, à moi qui la connais mieux que personne, la croyance formelle qu’elle se dévouait pour quelque héroïque et peut-être inutile folie, mais ne voulant à aucun prix en convenir. Je n’ai donc aujourd’hui qu’une seule manière de vous prouver cette innocence à laquelle je crois, comme à l’air qui nous fait tous vivre, et que ni vos yeux ni les miens n’ont cependant jamais vu, c’est de vous dire en faisant appel à tout votre honneur, à votre droiture, à votre discernement, à votre connaissance des gens et des choses : Voici la vie de celle que je défends.

On vous l’a montrée tout à l’heure, avec un remarquable talent, mais dans une situation qui n’a jamais été la sienne. Ce que je vais vous raconter, moi, je ne l’ai pas déduit de faits isolés et partiaux ; j’ai vécu dans la maison de M. de Sauvetat, entre tous les membres qui composaient la famille ; j’ai étudié leur vie au jour le jour, et quoi qu’on vous ait certifié, je puis vous jurer que ni mon cœur ni mes yeux n’ont été abusés.

En parlant ainsi, sa voix était lente, grave et triste. On voyait qu’au plus profond de son cœur, en effet, il lisait dans ses souvenirs.

Son émotion commençait à gagner tout le monde.

Il poursuivit :

— Mais qui est-elle, d’abord ? d’où vient-elle ?

Lorsque je pouvais le savoir, je ne l’ai pas voulu. Un soir, il y a de cela quelques années, sa bouche s’est ouverte pour me raconter la chose ignorée ; mais ses yeux étaient remplis de larmes, sa voix s’éteignait dans une douleur profonde. Elle revoyait sans doute cette créature dont le souvenir reste à jamais saint et vénéré dans le cœur de chacun de nous ; l’aveu qu’elle avait à faire devait toucher sa mère morte ; j’ai aussitôt pensé à la mienne, Messieurs ; j’ai senti à ce moment avec quelle inexprimable souffrance, il me faudrait avouer la moindre de ses faiblesses et… j’ai forcé ma fiancée à se taire. Vous en auriez tous fait autant.

Dans ces derniers temps, j’ai demandé cette confidence, elle m’a été impitoyablement refusée. Je n’ai pas insisté, je savais que c’était inutile ; du reste, avais-je besoin d’indications précises, moi, pour deviner alors et vous dire aujourd’hui qui elle est ?

Non ; vis-à-vis d’elle mon cœur ne peut se tromper. La pupille de M. de Sauvetat n’était pas une étrangère jour lui ; ce n’était pas seulement les liens de l’adoption ou de la reconnaissance qui les unissaient ; et si New-York, la grande cité du mouvement et de l’égoïsme, a été muette, mon affection, à moi, ne pouvait s’égarer : ils étaient tous deux du même sang, j’en suis sûr, Marianne était…

À ce moment l’accusée se leva violemment.

Pâle, les traits bouleversés, en proie à une épouvante terrible, elle se pencha vers son défenseur.

— Jacques, s’écria-t-elle, taisez-vous !… Vous oubliez vos promesses, vous êtes un homme d’honneur, vous ne devez pas ajouter un mot de plus, je vous le défends !…

Cet incident provoqua dans l’auditoire une rumeur impossible à calmer.

Les jurés eux-mêmes paraissaient extrêmement émus.

— Supérieurement bien joué, murmura le ministère public en se tournant vers M. Drieux.

— Elle est très forte, je vous l’avais dit, répondit ce dernier.

Il fallut l’intervention des huissiers pour rétablir le silence.

Enfin, le président exprima la pensée de chacun :

— Maître Descat, dit-il, vous n’avez pas le droit de vous taire ; il n’y a ni serment, ni considération intime, qu’elle quelle soit, qui puisse vous empêcher de révéler à la justice ce que vous savez. Ne connaîtriez-vous qu’un nom, une date, nous devons le savoir comme vous.

Jacques parut se recueillir.

Dans la salle, maintenant, régnait un silence religieux ; toutes les poitrines haletaient, l’anxiété était poignante.

— Je n’ai ni preuves ni indices, monsieur le président, répondit Jacques ; M. de Sauvetat ne m’a jamais donné les explications que je ne lui demandais pas, parce qu’à son point de vue comme au mien l’heure des confidences n’avait pas sonné.

Mais à l’époque où la jeunesse de Marianne ne permettait pas de croire que la moindre pensée coupable pût se glisser dans l’affection de l’honnête homme que vous connaissiez tous, je les ai vus ensemble, j’ai vécu avec eux ; je me souviens des baisers et des caresses du tuteur, des larmes qui remplissaient ses yeux lorsqu’il tenait sa pupille embrassée des soirées entières. Je me souviens surtout de ses longues tristesses, de ses mélancolies silencieuses, quand il la retrouvait après quelques jours d’absence. On aurait dit alors que sur les traits de l’enfant son souvenir ému cherchait l’image d’une autre créature aimée ; on sentait que, de la vivante, sa pensée remontait vers la morte.

À ces mots, le ministère public interrompit l’avocat.

— Maître Descat semble vouloir insinuer que M. de Sauvetat était le père de l’accusée, dit-il. Mais que MM. les jurés ne se laissent pas abuser : M. de Sauvetat aurait aujourd’hui quarante-trois ans ; l’accusée, de son aveu, en a vingt-cinq ; la paternité est donc à peu près impossible.

Du reste de seize à dix-sept ans, M. de Sauvetat était encore au lycée Louis-le-Grand, où une liaison sérieuse aurait été connue, sinon de tous ses camarades, du moins de ses amis intimes. L’accusation a pensé à cette objection, et elle a là plusieurs témoignages recueillis en vue de cette insinuation.

— Pardon, répartit Jacques avec une énergie qu’il n’avait pas montrée jusque-là, je n’ai pas dit que M. de Sauvetat fût le père de Marianne ; j’ai dit et je répète qu’elle est de la même famille que lui.

On a cherché, me direz-vous, on n’a rien découvert ! Ah ! que n’étais-je là ! Où la justice a été impuissante, j’aurais trouvé, j’en suis sûr. Mais vous l’avez vue, vous l’avez entendue tout à l’heure, elle défend de se renseigner et de découvrir quoi que ce soit !

Ainsi déjà elle m’a parlé et il a fallu me soumettre. Mais ce qu’elle ne m’empêchera pas de vous dire, c’est sa mission, sa vie dans la famille, étrangère ou non, qui l’a recueillie.

À onze ans, elle ferme les yeux à madame d’Auvray ; à douze, on lui confie Marguerite de Sauvetat ; elle veille sur l’enfant, et malgré son extrême jeunesse, elle devient sa vraie mère. Elle venait d’avoir quinze ans, lorsqu’elle voit sa fille d’adoption frappée du terrible fléau qui, le plus souvent, ne pardonne pas : du croup.

La voilà installée au chevet de ce berceau, interrogeant nuit et jour cette petite figure que les voiles de la mort couvraient déjà, la disputant, l’arrachant par ses soins à l’imminente catastrophe ; héroïque et calme comme toujours au milieu de l’effarement général, veillant à tout, n’oubliant rien, trouvant encore moyen, après avoir sauvé la fille, de consoler le père.

Deux ans après, c’est madame de Sauvetat elle-même, qui est frappée d’une fluxion de poitrine, en sortant trop tôt de l’atmosphère suffocante d’un bal.

Voyez-vous celle que vous prétendez être sa rivale, la veillant, la soignant, et providence bénie de la mère, comme elle l’avait été de la fille, lui rendre à elle aussi la santé et la vie ?

Et dans l’intérieur de la maison, quel dévouement, quel accomplissement strict de chacun de ses devoirs !

Non, Messieurs, non, cette femme qui voulait vivre effacée et oubliée, n’a pas cherché à conquérir par un crime odieux une place qui souvent lui avait été offerte. Son honneur, sa loyauté, la délicatesse exquise de ses sentiments, n’étaient pas choses feintes, vous pouvez me croire.

Jacques, alors, entrant dans le plus intime de la question, avec une émotion à peine contenue, retraça la vie de M. de Sauvetat.

Il parla de ses vertus austères ; il fit ressortir, par des détails saisis dans le vif, le caractère un peu raide, mais plein de loyauté et de franchise de cet homme que tout le monde estimait.

Il prouva qu’une personnalité aussi irréprochable et aussi élevée n’admettait pas les faciles traités de conscience ceux qui autorisent les hommes seuls à se jouer de la foi conjugale, et à introduire l’adultère sous le toit béni de la famille, à côté de la fille jeune et pure.

Il fouilla la correspondance de M. de Sauvetat, celle-là même que l’avocat général avait si étrangement interprétée et commentée ; il montra facilement que sous l’immense affection que le tuteur témoignait à sa pupille, il y avait au moins autant de réserve que de dévouement et de confiance.

Quant au legs considérable que M. de Sauvetat laissait à Marianne, n’était-ce pas l’affirmation dernière de sa loyauté ? et pouvait-il venir à l’esprit de personne l’idée de blâmer le grand seigneur millionnaire qui assurait la vie de celle qui avait élevé sa fille.

Ces choses-là ne se voient-elles pas chaque jour dans les grandes familles, et ne sont-elles pas comprises de tous ?

Alors, avec une implacable logique, le jeune homme prend chaque fait relevé par l’accusation, il les commente, les explique, et vraiment, aux accents de sa mâle éloquence on se sent entraîné, ébloui ; l’accusation semble tomber en poussière, la conviction qui remplit son âme passe dans l’auditoire.

Il s’assied, le président, les huissiers, rien ne peut contenir les applaudissements qui éclatent de toutes parts.

Le ministère public réplique.

Il rend hommage au talent, au caractère de Jacques ; mais a-t-il porté une seule preuve évidente de l’innocence de sa cliente ? Non. Il est sous le charme, c’est sûr ; malgré cela, le crime est là, palpable et visible. Et dans une brillante péroraison, il soutient plus que jamais l’accusation.

Jacques, à son tour, ajoute quelques mots ; il veut à tout prix effacer la mauvaise impression que les dernières paroles de l’avocat général ont fait naître dans l’esprit des jurés.

Mais l’énergie humaine a des bornes. À chaque minute, les sanglots lui coupent la parole.

Cette émotion lui sert peut-être mieux que la plus chaleureuse éloquence. Toutes les femmes pleurent. Au fond du prétoire, de longs et sourds murmures se font entendre. On propose sérieusement d’enlever Marianne et de la rendre à Jacques.

Seuls, les jurés, esprits positifs et peu accessibles à toutes les émotions, ne se laissent pas si facilement convaincre : où sont les preuves que ce n’est pas elle ? se disent-ils entre eux.

— C’est égal affirme la majeure partie des personnes qui sont dans la salle, tout cela n’est pas clair.

Et on recommence à discuter, et les jurés hésitent, et plus que jamais le peuple soutient que Marianne est innocente.

Oui, malgré l’avocat général, malgré le rapport, la foule qui remplissait le prétoire de la ville d’Auch, durant ces assises mémorables, ne s’était pas trompée un seul instant aux accents profonds et vrais qu’elle avait entendus.

Et puis, cette grande figure qui apparaissait voilée et mystérieuse, mais exhalant je ne sais quels parfums de vertu et de sincérité, enlevait la conviction de chacun.

— Si elle était coupable, pouvait-on entendre de tous côtés, abandonnerait-elle sa vie avec une si courageuse indifférence ? Non, c’est impossible, une empoisonneuse ne peut être que lâche !… Elle protesterait, elle parlerait, elle se défendrait. Elle est innocente !…

Quoi qu’on en dise, l’opinion publique est pour beaucoup dans la manière de voir des jurés, et presque toujours, c’est elle qui dicte leur verdict.

Aussi, M. de Boutin avait-il presque raison de certifier tout bas à Jacques que Marianne allait être acquittée.

Celui-ci, muet depuis que sa réplique était finie, n’avait de vivant que les yeux ; l’anxiété le tuait.

— Deux heures encore de ce martyre, dit-il à son ami, et je meurs, je sens la vie qui m’abandonne et ma raison qui s’en va.

Enfin, le président résuma les débats avec la même impartialité qu’il avait mise à les conduire.

— Allez, dit-il aux jurés en terminant, regardez votre tâche dans toute sa grandeur, mettez-vous au-dessus de toute personnalité, de toute passion humaine, et quelle que soit votre opinion, émettez-la sans crainte et sans faiblesse. Vous seuls avez le droit d’absoudre ou de punir.

La délibération du jury dura longtemps.

Il était minuit. Malgré l’heure avancée, la salle ne désemplissait pas ; la chaleur était intolérable, tous les visages portaient les traces d’une horrible fatigue, et cependant nul ne bougeait.

Enfin les jurés rapportèrent leur verdict.

Spontanément, tout le monde se leva.

Le chef du jury était debout, lui aussi ; sa tête blanche dominait toutes les autres ; une émotion indescriptible bouleversait ses traits. Malgré l’attente générale, il ne parlait pas.

Après quelques minutes de poignante anxiété pour tous, il mit la main sur son cœur

— Sur mon honneur et ma conscience, dit-il d’une voix brève et sifflante, devant Dieu et devant les hommes, la décision du jury est celle-ci :

— Oui, à la simple majorité, l’accusée est coupable.

Jacques, se dressa, effrayant de pâleur, sous la lueur rouge des lampes.

Il ouvrit la bouche pour protester, mais M. de Boutin, lui prenant le bras, le força à se rasseoir.

— Soyez homme, Jacques, dit-il.

L’avocat sanglotait bruyamment ; il ne l’entendit pas.

— À l’unanimité, ajouta le chef du jury, on accorde à la fille Marianne les circonstances atténuantes.

Jacques ne releva pas la tête.

La cour, qui s’était retirée pour délibérer, rentra au bout de quelques instants.

On introduisit de nouveau l’accusée, le président lut la sentence.

— La fille Marianne, reconnue coupable, avec circonstances atténuantes, était condamnée à vingt ans de travaux forcés.

Ces mots furent accueillis par de violents murmures ; il fallut faire évacuer la salle, chose à peu près impossible, vu le peu de forces dont disposait le tribunal.

M. de Boutin, fou de douleur, se retourna vers la condamnée, elle lui tendait la main :

— Je vous le confie, murmura-t-elle en lui montrant Jacques.

Celui-ci voulait la suivre comme c’était son droit d’avocat ; mais inerte sur son banc, ses forces, trahissant sa volonté, il ne put se lever.

Elle se pencha vers lui.

— Adieu ! dit-elle tout bas, je suis à toi pour la vie et pour l’éternité, courage !

Au son de cette voix, il se trouva debout, mu comme par un ressort. Il se retourna, tendant les bras vers elle, et au moment où elle allait franchir la petite porte où le brigadier de gendarmerie l’attendait :

— Ah ! s’écria-t-il, le bagne, l’infamie, pour elle !… Non ! non !… Marianne, Marianne, je ne veux pas !…

Il battit deux fois l’air de ses mains, ses yeux se fermèrent, et, au milieu d’un rauque sanglot qui s’éteignit dans sa bouche contractée, il tomba de son haut, sans mouvement aux pieds de la cour et des jurés qui n’avaient pas encore évacué leurs bancs.

Marianne s’était arrêtée et avait tout vu.

Sa figure, blanche comme un suaire, se contracta, elle ouvrit la bouche :

— Jacques, s’écria-t-elle, tu le veux ! entends-moi !

Par un geste solennel, elle étendit la main :

— Devant Dieu, dit-elle, je jure…

Tout le monde s’était arrêté, les jurés pâles comme des morts attendaient haletants, les magistrats bouleversés étaient suspendus à ses lèvres.

Mais, tout à coup, poussant un cri terrible :

— Ah ! malheureuse !… malheureuse, fit-elle, non c’est impossible je suis lâche et folle !…

Elle prit sa tête à deux mains, et, éperdue, elle s’enfuit à travers les corridors, en repoussant le gendarme qui voulait la soutenir.

Les juges, frémissants, étaient restés debout, écoutant comme un funèbre écho ses sanglots qu’on entendait encore au loin.

Ce fut dans une émotion inexprimable que la cour et les jurés quittèrent la salle.

Au fond de la conscience de ces gens honnêtes qui n’avaient cependant obéi, en la condamnant, qu’à un devoir d’impartiale justice, il resta, peut-être pas un remords, mais au moins une pensée importune, qui, semblable à une pointe acérée, devait tourmenter leurs cœurs, et pour longtemps, faire asseoir l’insomnie au chevet de leurs lits.

Le lendemain, M. de Boutin vint dire à la condamnée que Jacques en proie au plus violent délire n’avait pas repris connaissance, et l’appelait sans cesse.

Elle s’était calmée pendant la nuit, et, malgré la pâleur livide de ses traits, son implacable volonté était revenue tout entière.

— C’est pour rester digne de lui que je ne lui réponds pas, mon ami, dit-elle au juge, faites-le lui comprendre lorsque vous me l’aurez guéri.

— Et s’il meurt ?

— Ce n’est pas possible, dit-elle en levant sur M. de Boutin ses beaux yeux où rayonnaient une confiance sans bornes et une certitude absolue, nous nous reverrons.

Le juge resta deux heures avec Marianne.

Elle lui confia Marguerite, et traça la conduite de Jacques.

Lorsque M. de Boutin la quitta, il lui avait promis que ni son fiancé, ni lui n’essaieraient de la revoir jusqu’au jour où elle les appellerait.

— À moins que la justice éternelle de Dieu n’en décide autrement, et ne vienne en aide à notre volonté, lui dit-il en serrant une dernière fois sa main.



FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE





DEUXIÈME PARTIE
LE SERMENT DE MIRIAM



I

VIEILLES CONNAISSANCES


Un an s’est écoulé depuis la condamnation de Marianne.

Il y a dix-huit mois que madame de Sauvetat est veuve et que Marguerite est orpheline.

Quoique l’engrenage quotidien de la vie paisible et somnolente de la petite ville ait repris dans ses rouages, un instant désorganisés, les divers personnages de ce récit, leurs existences se sont plus ou moins ressenties du drame auquel ils ont été mêlés.

M. Drieux, devenu, suivant la promesse de M. de Moussignac, l’heureux époux de Louise, a touché la dot, mais s’est trouvé dupé dans les influences dont avait tant parlé le vieil hobereau.

En effet, ces relations, qui dataient toutes de fort loin, s’étaient éteintes d’elles-mêmes déjà depuis longtemps, ou bien s’étaient éloignées, froissées d’une union généralement désapprouvée.

Cependant, une vieille amie de M. de Moussignac, la marquise de Montlezun, avait eu pitié des déceptions de M. Drieux ; elle était partie pour Paris, promettant de ne pas revenir sans que le talent du procureur ne reçoive une marque d’estime véritablement méritée. Au bout d’un mois elle était de retour.

— Le ministre, dit-elle, m’a proposé de vous nommer conseiller à Agen.

M. Drieux devient rayonnant.

— Conseiller à Agen !…

Il crut la chose faite.

— Quand la nomination paraîtra-t-elle au Moniteur ? demanda-t-il.

— Vous ne me laissez pas achever, dit-elle. Il m’a proposé la place dont je vous parle, mais on m’a donné à choisir, ailleurs… en haut lieu de vous voir conseiller, ou chevalier de Grégoire-le-Grand. Vu la grande piété de madame votre tante, j’ai…

M. Drieux poussa un cri. Il saisit le bras de la marquise.

— Qu’avez-vous donc ? demanda-t-elle.

Et, tirant, de son sac de voyage, un parchemin et une médaille :

— J’ai remercié le ministre, continua-t-elle, et j’ai cru devoir accepter un insigne qui vous fait vraiment noble, et vous donne droit de cité dans notre monde.

Le procureur aurait volontiers étranglé la vieille ; il dut néanmoins se contenir, et il attacha sur sa poitrine le fameux ruban rouge, dont il dissimulait le plus possibles les lisérés étrangers et agaçants.

Au bout de quelque temps, peut-être pour faire honneur à la croix du saint père, il s’improvisa une noblesse subite. Le nom d’une vieille tour en ruines, ayant appartenu à son père, vint alors s’ajouter à son nom de Drieux, qui, aujourd’hui, comme autrefois celui de François, ne lui suffisait plus.

Il s’appelait donc maintenant Drieux de Pieussac. Depuis quelques jours même, il signait D. de Pieussac, sans qu’on criât trop fort dans le pays ; car, en Gascogne, on s’habitue facilement à ces noms ronflants, éclos du jour au lendemain, et on les accepte plus aisément encore, surtout lorsqu’en dessous on sent le nouvel écusson solidement doré.

Il était riche, en apparence heureux ; il donnait de bons dîners, allongeait plus que jamais ses manchettes et ses favoris, il avait grandi d’un pied et maigri de dix kilos, mais il ne pouvait s’habituer à l’absence de ces grandeurs qu’il avait rêvées, lorsqu’un événement inattendu vint lui mettre subitement le pied à l’étrier.

Une élection difficile se présenta à Roqueberre, des offres lui furent faites par le candidat officiel ; il n’hésita pas.

Lui, qui n’avait jusque-là, en politique, affirmé d’autre principe qu’un très léger cléricalisme, nécessité par le ruban qu’il portait, s’improvisa instantanément des convictions très arrêtées.

Avec un zèle qui rappelait l’enquête du procès de Sauvetat, il organisa des réunions, rédigea lui-même des professions de foi, surveilla l’affichage, accompagna le candidat dans toutes ses tournées, et, en définitive, trempa dans un tripotage assez louche d’urnes et de bulletins.

Le nouvel élu, dont l’influence était réelle, récompensa son zèle par la place de président au tribunal de Roqueberre.

Désormais inamovible, il s’en rapportait à l’habileté de son caractère et aux services à rendre encore à M. de Pialliac pour ne pas s’arrêter en si beau chemin.

Orphée Labarthe est toujours sceptique et bon, dévoué et moqueur.

Pour le quart d’heure, il bat des mains à une nouvelle intimité existant entre Etienne Delorme et le docteur Despax.

Ce dernier est un saint homme de docteur, nous l’avons dit, en lui fleurissent toutes les vertus, il implore souvent les lumières du Saint-Esprit, il sait se repentir de ses fautes.

C’est pour cela qu’après la scène des assises et l’admonestation sévère du président, il a généreusement fait des excuses à Etienne Delorme qui les a acceptées, et leur amitié est devenue plus étroite que jamais.

Ce n’est pas étonnant ! Les braves gens sympathisent si aisément entre eux !…

Du reste, on dirait que cette affaire si triste de crime et d’empoisonnement, en donnant à certaines personnalités, jusque-là très obscures, un bien mince relief, leur a porté bonheur.

Le croirait-on ?… La sublime combinaison de Despax a avorté, et cependant Viguebel a marié sa fille !…

Oui, quoique les cinq cent mille francs à toucher pour sa part lui aient fait défaut, le gendre tant rêvé, ce gendre phénix, introuvable jusque-là, a pointé à l’horizon.

Il est bon d’expliquer qu’il a toutes les qualités requises : gommeux sans le sou, avocat sans causes, ce qui a fait dire à Orphée le jour de la noce :

— Ne croirait-on pas vraiment que les imbéciles manquent ici ? En voilà encore un qui nous arrive !

Viguebel ne se plaint pas ; ses enfants s’entendent et se comprennent. De plus son gendre, M. Chanteclair, a été reçu dans quelques-unes des bonnes maisons de la ville, entre autres chez madame de Sauvetat.

Celle-ci, en effet, d’abord confinée dans une réclusion presque absolue et dans un deuil des plus austères, a consenti depuis peu de jours à voir quelques intimes pour produire sa fille et essayer de l’égayer.

M. et madame Chanteclair, qui sont du nombre des privilégiés, admirent la jeune femme et chantent ses louanges à tout venant.

Après la catastrophe de sa vie et le scandale du terrible procès de l’empoisonnement, Blanche retirée au plus profond de sa maison, aurait voulu pleurer éternellement, disait-elle, ceux qu’elle avait perdus ; mais Marguerite était là, Marguerite qui s’étiolait et dépérissait dans cette atmosphère de tristesse.

La veuve s’était alors oubliée pour faire place à la mère ; elle avait entr’ouvert sa porte et fait signe à quelques amis de venir chez elle.

Que voulez-vous, la vie a de ces impitoyables nécessités !…

— J’aime tant ma fille ! répétait-elle souvent à madame de Pieussac aujourd’hui sa meilleure amie ; ah ! il faut bien que ce soit pour elle.

Et Louise de Moussignac, attendrie, essuyait les yeux de Blanche, et s’inclinait devant ce dévouement sublime.

Mais sa grâce touchante et sa vertu au-dessus de toute épreuve ont accompli un autre miracle, affirme Etienne Delorme.

Jacques Descat et M. de Boutin, ses deux plus cruels ennemis, édifiés enfin sur son compte, ont abjuré toute prévention et sont revenus chez elle.

M. de Boutin, après avoir soigné et sauvé Jacques, l’avait, en effet, ramené chez lui à Roqueberre.

Là, aussitôt que le jeune homme avait pu sortir, peut-être pour hâter sa convalescence par quelque distraction, mais, à coup sûr, au grand ébahissement de tous ceux qui avaient connu sa misanthropie, le juge l’avait présenté dans quelques familles honorables de la meilleure société.

L’accueil qu’ils avaient reçu tous deux avait été des plus empressés.

Il n’y avait pas un homme de cœur qui ne serrât la main de Jacques ; pas une femme qui ne sentît son âme se fondre comme la neige au soleil devant ce beau garçon si triste, si pâle, si désespéré.

Il y avait deux mois que Marianne était partie pour la maison centrale où elle devait subir sa peine ; quelques jours seulement que Jacques revenait à la vie, lorsque M. de Boutin s’en alla rendre visite à madame de Sauvetat.

En apercevant le juge devant elle, Blanche devint livide et froide comme une morte.

— Que me voulez-vous ? murmura-t-elle, ne sachant pas ce que cette visite pouvait signifier.

— Vous demander pour moi et mon ami la permission de voir journellement votre fille, Madame, il en a le droit, Marguerite est sa pupille.

— Sa pupille ? Chaque jour !… Mais, c’est alors de Jacques que vous me parlez ? Il va donc habiter ici, Roqueberre. Ah !…

Et la veuve affolée, se cramponna pour ne pas tomber au chambranle de la cheminée.

M. de Boutin ne voulut pas remarquer sa terreur.

— Oui, Madame, dit-il, sans affectation, mais en appuyant légèrement sur chacune de ses paroles ; M. Descat quitte le barreau. Il ne plaidera plus.

Désormais, il vivra dans la propriété de sa mère, aux portes de la ville ; il pourra de cette façon se consacrer exclusivement aux intérêts de mademoiselle votre fille, dont il est le tuteur.

— Et… il ne retournera plus à Auch ?

— Ce n’est pas probable, Madame, Jacques souffre et ne veut ni se consoler ni oublier.

La veuve tressaillit jusqu’au plus profond des entrailles.

Durant quelques instants, ses fins sourcils rapprochés disaient l’intensité de ses réflexions.

— Qu’il vienne, répondit-elle enfin, je veux le voir.

Le lendemain, Jacques se présenta.

Le désespoir, plus encore que la maladie, avait bouleversé ses traits. Quelques fils d’argent zébraient ses cheveux bruns et abondants ; ses yeux devenus plus clairs et entourés d’un large cercle de bistre, avaient par instants des lueurs inquiétantes ; entre ses deux sourcils une ride profonde s’était creusée.

Vu ainsi, ravagé par la douleur, mais droit, résolu, et plus énergique que jamais, il fit à la veuve l’effet de la statue du commandeur : il était vraiment superbe et effrayant.

Pendant qu’il la saluait, elle eut comme une tentation folle de se jeter à ses genoux et de crier grâce devant cet homme ; pour la première fois peut-être de sa vie, elle sentit en elle un frisson étrange dans lequel son cœur se brisait.

Mais reprenant possession d’elle-même :

— Vous voulez vous rapprocher de votre pupille ? lui demanda-t-elle d’une voix dure et brève.

— Je l’ai promis, répondit-il simplement, je dois veiller sur elle.

— Et si je vous ferme la porte de ma maison, me prendrez-vous ma fille, comme c’est votre droit de tuteur ?

— Immédiatement.

— Ah !… Et vous la garderez chez vous, dans votre demeure, n’est-ce pas ?

— Non, Madame, elle ira dans un endroit déjà choisi, chez des personnes honorables qui la soigneront jusqu’à son mariage.

À ce dernier mot, madame de Sauvetat tressaillit plus profondément encore et regarda Jacques.

Le jeune homme était impassible.

— Et si Marguerite refuse ?…

— Elle acceptera. Voulez-vous que nous lui demandions tout de suite ?

— Non, dit-elle sombre et farouche, c’est inutile.

À grands pas, elle fit deux ou trois fois le tour du boudoir.

Au bout de quelques secondes, Jacques entendit un long sanglot étouffé ; il se retourna.

Le coude appuyé sur un bahut d’ébène, elle déchirait à pleines dents son mouchoir de batiste ; ses yeux brillaient, sa bouche se contractait douloureusement. Elle vint droit à lui et prit sa main par surprise.

Elle était tout près du jeune homme, suppliante et brisée :

— Soyons amis, voulez-vous ? dit-elle. Et plus bas, en s’inclinant, elle ajouta : Je vous en prie.

À son tour Jacques trembla de la tête aux pieds. Un éclair de sauvage colère passa sur ses traits fatigués ; il la regarda, courbée devant lui, avec une suprême expression de mépris, puis il rejeta sa main, et, pesant chacune de ses paroles :

— Je ne peux jamais oublier, moi, Madame, fit-il enfin, la voix mal assurée ; mais je ne vous reparlerai point du passé si vous le désirez, et vous serai reconnaissant de m’admettre chez vous.

Elle se laissa tomber sur sa chauffeuse avec un sentiment inexprimable de découragement et de dépit.

— Venez tous les jours si cela vous plaît, répondit-elle. Vous verrez Marguerite autant que vous le voudrez.

Jacques, impassible et sévère, se dirigea vers la porte.

Au moment où il allait la franchir, elle le rappela.

— À propos, dit-elle, M. de Boutin m’avait déjà fait la même demande que vous ; vous pourrez venir ensemble, je vous y autorise.

Il salua de nouveau et sortit aussi raide et aussi implacable qu’il était entré.

Elle le suivit des yeux et eut un étrange sourire. Puis, secouant sa torpeur :

— Ah ; monsieur Descat, dit-elle, vous êtes très fort, et mon cœur serait peut-être devenu lâche pour vous, mais ne me défiez pas, je saurai bien vous briser… vous ne me connaissez guère…





II

AUBE DE MAI

À partir de ce jour, on aurait pu voir, à peu près chaque soir, M. de Boutin et Jacques descendre la rue à pente raide qui conduisait chez madame de Sauvetat. Ils allaient passer la plus grande partie de leur temps libre, entre la veuve et sa fille.

Blanche avait l’air de prendre pour elle la visite des deux amis. On aurait dit qu’elle avait oublié son explication avec Jacques.

Rien n’égalait son calme et son attitude recueillie.

Ses mouvements, toujours empreints de cette grâce féline qui était dans sa nature elle-même, avaient maintenant une dignité triste qui la rendait encore plus séduisante. Elle enveloppait le tuteur de sa fille de longs regards humides qui, dans leur éloquence muette, semblaient lui dire :

— Vous m’avez méconnue, mais je forcerai bien votre estime à revenir.

Le jeune homme avait trop de tact pour ne pas témoigner à Blanche le plus grand respect devant Marguerite. En présence de cette enfant, on aurait cru qu’il avait abjuré toute prévention contre la jeune femme ; et son maintien était tel, que les étrangers devaient s’y tromper.

Mais, seul avec M. de Boutin, il laissait parler son cœur.

— Où veut-elle en venir, disait-il à son ami, et à quoi bon cette comédie de poses et de regards ? Elle sait bien que, d’elle à moi, il n’y a point de tromperies possibles, elle m’exaspère, voilà tout.

M. de Boutin calmait Jacques, et observait profondément la veuve.

Marguerite était devenue une grande et pâle jeune fille, nerveuse et impressionnable à l’excès, parlant peu, et ayant l’air de bien vouloir ce qu’elle désirait.

Elle avait de grands yeux verts qui regardaient bien en face, un petit nez droit et ferme, un front très développé qui annonçait une grande intelligence et une volonté tout aussi intense. Sa première entrevue avec Jacques, après le procès, fut des plus émouvantes.

Ils étaient seuls tous deux, aussi pâles, aussi désolés, aussi ravagés par la même angoisse dont ils ne parlaient pas.

Elle le regarda longuement sans articuler une parole, gardant la main du jeune homme dans la sienne, puis enfin, se penchant vers lui :

— Nous ne l’oublierons ni l’un ni l’autre, n’est-ce pas ? lui demanda-t-elle.

Et comme il ouvrait la bouche pour lui répondre.

— Ne prononce pas son nom, Jacques, s’écria-t-elle, je l’aime trop, mon cœur se briserait.

Elle tomba dans les bras de son tuteur, ils pleuraient l’un et l’autre.

— Que tu as dû souffrir, lui dit-elle, que j’ai pensé à toi ; ah !… mais tu la reverras, elle te sera rendue, va, j’en suis sûre.

Et comme Jacques, étonné, la pressait plus fort sur son cœur.

— Est-ce que l’innocence et la vérité ne finissent pas toujours par éclater ! fit-elle avec une énergie que le jeune homme ne lui connaissait pas.

Il l’examina avec une certaine anxiété. Était-ce bien Marguerite, l’enfant rieuse et légère qui, sitôt devenue femme, lui parlait de cette façon ; et si les réflexions hâtives de l’angoisse, ou les méditations silencieuses de la douleur l’avaient ainsi mûrie, où s’étaient-elles arrêtées ?

— Elle serait bien heureuse, Marguerite, dit-il, si elle t’entendait parler ainsi, celle que nous pleurons ; elle t’aime tant !…

La jeune fille porta la main à son cœur.

— Je sais, fit-elle d’une voix basse et profonde.

Puis plus haut, sans s’expliquer davantage :

— Nous parlerons d’elle ensemble, mon ami, ajouta-t-elle. Tu pourras tout me dire, je te comprendrai. J’ai bien vieilli en quelques jours, ce n’est pas étonnant, la souffrance est une si rude maîtresse ! Je saurai aujourd’hui te donner du courage, je ne suis plus Gri-Gri, je serai ta sœur, veux-tu ?

— Ma sœur et ma fille bien-aimée, dit-il avec une tendresse et une émotion indicibles ; oui, moi aussi, je t’aime et je t’aimerai comme ceux qui t’ont confiée à moi, ne l’oublie pas.

Elle tint sa promesse. Tous les soirs, tandis que M. de Boutin causait avec Blanche, Marguerite, sérieuse et réfléchie, parlait à Jacques de l’exilée, et lui assurait qu’elle reviendrait.

— Ce n’est pas seulement une espérance, mon ami, lui disait-elle alors, c’est une certitude. Je la vois près de toi, heureuse, honorée, t’aimant…

— Nous aimant, reprenait Jacques.

Marguerite secouait tristement la tête, et avec ses grands yeux étranges, ses yeux qui avaient l’air de voir les choses ignorées comme ceux des pythonisses antiques :

— Non, ajoutait-elle, mon rêve vous montre tous deux à moi, mais je ne suis plus avec vous.

L’hiver arrivait à grands pas, le temps se faisait froid.

Les hautes flambées de l’âtre réjouissaient-elles un peu la pièce triste où l’on passait les soirées ? Autour de la flamme claire, l’intimité, avec sa douceur familière, apportait-elle comme un rayon dans le désespoir de ceux qui étaient là ?

Ce n’était pas possible pour Jacques ni M. de Boutin ; mais il sembla un jour au jeune homme que les regrets de Marguerite étaient moins âpres.

Absorbé comme il l’était dans une pensée unique, cette découverte lui fut douloureuse. Qu’avait-elle donc ?

Elle pleurait bien toujours en prononçant le nom bien-aimé de Marianne, mais sous ses larmes subitement séchées, sous ses accès de mélancolie que venait de temps à autre éclairer un souvenir plus heureux, Jacques devinait une pensée étrangère qu’on ne lui disait pas.

C’était comme l’obscurité profonde qui va s’éclaircir parce que l’aube est là, comme le gazouillement presque insaisissable de l’hirondelle qui pressent la venue de l’aurore, comme le premier rayon de soleil qui, dans un instant, séchera les larmes de la nuit dans le calice des roses encore endormies.

— Est-ce qu’elle va déjà l’oublier ? demanda un soir Jacques à M. de Boutin. Marguerite était aujourd’hui distraite et préoccupée. Quoi ! même dans le cœur si pur et si bon de cette enfant, voilà le souvenir qui s’affaiblit ! Ô nature humaine ! que tu es partout la même, perfide et inconstante !

Le juge eut un triste sourire.

— Vous et moi, Jacques, dit-il, nous n’oublierons jamais, parce qu’à nos âges, après les tristesses et les douleurs de la vie, ce qui se grave en nos âmes devient indélébile. Ce que nous voulions hier, nous le voudrons demain avec la même énergie ; ce que nous aimons nous l’aimerons toujours, notre voie est tracée sans que rien nous en puisse détourner !

Mais empêchez l’oiseau de se pencher hors du nid après l’orage et de désirer voler vers les nuages bleus où était la mort une heure avant !…

Empêchez l’eau qui dort tranquille dans nos prés verts, de briser ses digues et de courir vers l’Océan qui l’engloutira !… Empêchez la terre de germer et de fleurir après l’hiver !… Tout cela, Jacques, vous sera peut-être plus facile que d’empêcher la fille de seize ans d’oublier le chagrin le plus sincère, pour sourire à la vie et rêver à l’amour !

Jacques tressaillit et eut une étrange expression de surprise et d’effroi.

— L’amour ! répéta-t-il tout troublé ; qui donc pourrait-elle aimer ?

M. de Boutin réfléchit à son tour.

— Je ne sais, dit-il enfin, mais attendez !… attendez et ne vous découragez pas, quelque chose me dit que le but approche !…

Le lendemain, lorsque l’avocat et le juge vinrent faire leur visite habituelle du soir, madame de Sauvetat guettait leur arrivée sur le seuil du premier salon, où elle les recevait d’ordinaire.

Elle était plus pâle que les jours précédents. M. de Boutin, en touchant légèrement la main qu’elle lui tendait, la trouva froide comme une main de morte.

— Je ne suis pas seule, dit-elle après une courte hésitation ; un ami des anciens jours m’a demandé de partager quelquefois notre intimité.

— Un ami ? interrogea Jacques de sa voix la plus brève ; je ne connaissais à M. de Sauvetat que des relations.

La veuve devint encore plus pâle et essaya de dissimuler un extrême embarras sous un sourire.

— Vous oubliez, murmura-t-elle, que mon mari chassait fréquemment avec quelques personnes qu’il affectionnait d’une façon toute particulière.

Jacques haussa les épaules avec une sorte de dénégation insultante.

— Allons donc ! fit-il, sans cacher son mépris.

M. de Boutin, mécontent de la tournure que prenait la conversation, se hâta d’intervenir :

— Vous semblez, Madame, dit-il à Blanche, vous excuser d’ouvrir votre maison et de recevoir chez vous certaines personnes. C’est un sentiment de délicatesse que nous comprenons, mais vous êtes parfaitement maîtresse de votre vie, et quiconque sera rencontré chez vous par moi, Madame, sera le bien vu, et le bien apprécié, je puis vous l’assurer.

En prononçant ces paroles, il s’inclina profondément, assouplissant sa rigidité habituelle avec une courtoisie et un respect qui satisfirent madame de Sauvetat.

En effet, elle regarda un instant le magistrat en face et parut respirer plus à l’aise.

Puis par un mouvement subit et spontané elle se retourna vers Jacques, comme pour saisir au vol sa pensée ; mais le jeune homme, déjà remis, avait compris M. de Boutin.

Il souriait également.

La veuve souleva alors la portière et envoya un regard, un seul, à un grand jeune homme assis au coin de l’âtre, à côté de Marguerite rougissante et confuse.

Jacques n’avait pu voir le coup d’œil de Blanche ; mais il vit l’attitude de sa pupille, et quelque chose comme un sentiment de colère involontaire, quoique aussitôt réprimé, rapprocha ses fins sourcils l’un de l’autre.

— Georges Larroche, dit madame de Sauvetat, en ébauchant une présentation, M. de Boutin, M. Descat, le tuteur de ma fille, continua-t-elle pendant que sa voix s’affermissait.

Les trois hommes se saluèrent réciproquement : Jacques très froid, M. de Boutin avenant, et Georges Larroche on ne peut plus embarrassé.

Quant à Marguerite, ses grands yeux doux, au fond desquels brillait une flamme à peine contenue, s’étaient levés vers Jacques avec une expression si pudique et si ardente en même temps, que le jeune homme, bouleversé, sentit son cœur serré par un douloureux pressentiment.

Dans ce regard toujours aussi limpide, mais plus humide et plus expansif, il y avait une prière et un rayonnement.

— Aime-le, semblait-elle dire, car je l’aime.

Jacques le comprit ainsi, mieux qu’elle peut-être.

— Miséricorde ! se dit-il tout bas… quelles sombres appréhensions viennent donc encore m’assaillir…

La soirée se passa relativement calme. M. de Boutin, avec un tact infini, essaya de généraliser la conversation que Blanche soutenait avec une gaieté nerveuse et bruyante ; tandis que la joie profonde de Marguerite ne déridait pas Jacques, et que le nouveau venu osait à peine ouvrir la bouche, tant son embarras était évident.

En effet, quoique Georges Larroche fût un superbe garçon, l’aisance, cette grande qualité mondaine qui si souvent tient lieu d’intelligence ou d’esprit, ne semblait pas devoir remplacer chez lui ces deux qualités absentes.

D’une taille au-dessus de la moyenne, avec les épaules larges et puissantes, il avait le profil régulier des marbres antiques. Son front bas et étroit, comme celui des statues grecques, était couronné d’une chevelure lisse, d’un noir bleu. Son nez était droit, sa bouche fine, son visage rasé, d’un ovale parfait. Son teint mat, légèrement doré, achevait de donner à cette physionomie un superbe cachet de beauté masculine.

Mais, en revanche, les bras trop longs étaient terminés par des mains énormes dont il ne savait que faire ; ses jambes, trop grêles pour son buste d’hercule, n’étaient pas capables de le porter haut et droit, sans embarras et sans hésitation. Enfin, ses yeux largement fendus étaient nuls d’expression, et la pensée, ce rayonnement intime de l’âme vivante, ne venait jamais les éclairer même d’une silencieuse étincelle.

Dans la réunion la plus intime, sa timidité et sa gaucherie étaient telles, qu’il lui devenait impossible d’ouvrir la bouche.

Sa famille était honorable, quoique obscure et mal apparentée. Malgré ce dernier défaut, en général cependant indélébile dans les petites villes, on l’avait admis dans la bonne société depuis son retour de Paris.

De son séjour au quartier latin, où il avait sérieusement étudié le droit, il avait apporté, non pas un diplôme de licencié, car il n’avait jamais été capable de passer sa thèse, mais un agréable talent de musicien.

L’été, on l’invitait à toutes les parties de chasse, où il faisait nombre ; l’hiver, il charmait les réunions insipides et monotones de Roqueberre en jouant sur le violoncelle certains morceaux de maîtres, interprétés par lui d’une assez remarquable manière.

Sa nullité d’intelligence était trop frappante et trop indiscutable pour ne pas le faire accueillir avec indulgence dans cette société de petite ville, mesquine, jalouse et impitoyable pour tout ce qui représente une valeur quelconque.

Ainsi les jeunes femmes, attirées par sa beauté vulgaire, appelaient son manque total d’initiative de la douceur.

Les jeunes gens s’escrimaient sur lui à qui mieux mieux et l’apathie somnolente qui l’empêchait de répondre à leurs saillies assez vertes, était taxée de bonté par les hommes déjà mûrs, que son effacement naturel accommodait.

Enfin, les douairières, les vieilles filles, toutes langues acérées et terribles, le prenaient sous leur protection, car sa faiblesse de caractère et son absence de dignité lui faisaient accepter toutes les petites corvées humiliantes que leur despotisme voulait bien lui imposer.

M. de Sauvetat l’avait reçu banalement dans sa maison, comme beaucoup d’autres personnes de son monde. Il l’avait invité à chasser chez lui l’été, il lui avait permis l’hiver, dans son salon, de racler son violoncelle entre un rubber de whist et une tasse de thé ; en cela, il n’avait fait que céder à cette sorte de monotonie inconsciente et routinière qui, dans les petits pays, fait faire à l’un ce qu’a fait l’autre, sans d’autre raison plausible.

Georges Larroche avait donc été jusqu’à ce jour, dans la maison de Sauvetat, ce qu’on appelle banalement une utilité. Nul ne s’était occupé de lui plus que d’un autre : son nom n’avait jamais été prononcé chez Blanche une fois de plus que les autres noms.

Après tout cela, Jacques et M. de Boutin eurent raison de s’étonner de son apparition inattendue chez la veuve au commencement de l’hiver, c’est-à-dire six mois à peine après la condamnation de Marianne, moins d’un an après la mort tragique du chef de la maison.

Mais une sorte de sens intime et profond leur dit à tous deux qu’il n’y avait ni objections à faire, ni étonnement à montrer devant ce manque des plus simples convenances. En présence de l’oubli de ce deuil arrivé dans des circonstances si exceptionnelles, et surtout dans un pays où une règle inviolable défend de recevoir les plus intimes amis avant un an révolu, il n’y avait qu’à se taire, et à attendre la signification de ce fait au moins étrange.

C’est ce qu’ils firent ; mais Blanche, dont la sollicitude était constamment en éveil, se sentit troublée par ce silence lui-même et cette absence de questions.

Peut-être la raideur plus dédaigneuse de Jacques la préoccupa-t-elle ? Peut-être la politesse plus exagérée de M. de Boutin lui donna-t-elle à penser ?

Elle eut regret alors d’avoir présenté Georges si tôt à deux ennemis. Aussi, espérant éviter cette terrible question : « Pourquoi celui-là et pas un autre ? » elle essaya de réparer ce qu’elle considérait comme une faute.

Le dimanche suivant, elle invita quelques personnes à passer la soirée chez elle sans façon, pour distraire Marguerite, qui tombait dans une sorte de rêvasserie inquiétante, disait-elle.

— Viendra-t-on ?… acceptera-t-on cette invitation prématurée ? se demanda-t-elle toute la semaine, avec une préoccupation évidente et silencieuse.

On n’eut garde d’y manquer ; elle avait compté sur le désœuvrement et l’orgueil des femmes de la petite ville, et elle avait eu raison.

Comme si Blanche avait eu le don de lire dans le cœur de sa fille, la tristesse morne qui n’avait pas quitté Marguerite depuis la mort de son père et la condamnation de Marianne s’enfuit peu à peu. Cet heureux résultat, madame de Sauvetat ne manqua pas de l’attribuer à l’influence de ses nouvelles réunions intimes.

Peu de personnes étaient cependant admises, chez elle, M. madame et mademoiselle Gaste, M. Chanteclair et sa femme, M. et madame Drieux, madame Sembre, une nouvelle amie de madame de Sauvetat et sa plus proche voisine, enfin Georges Larroche, Jacques et M. de Boutin.

Mademoiselle Gaste avait un réel talent de musicienne.

Soit par suite de l’intimité qui unit tout de suite les deux jeunes filles, soit pour un autre motif, Marguerite, jusque-là assez insouciante de ses études musicales, se prit tout à coup d’une vraie passion pour cet ingrat et insupportable instrument qu’on appelle le piano. Avec une persévérance qu’on ne lui connaissait pas, elle étudiait du matin au soir.

Gammes, études, exercices, rien ne rebutait ses petits doigts fluets.

Cette nature délicate et nerveuse devait être accessible aux beautés des maîtres et à la poésie qui s’y trouve ; elle réussit pleinement, en effet, et au bout de quelque temps elle ravit tous ses amis par la manière charmante dont elle interpréta certains morceaux assez difficiles du répertoire classique.

Enfin, un jour, Blanche annonça qu’elle avait profité des offres bienveillantes de M. Larroche, et que, dans le but de perfectionner le talent naissant de sa fille, elle avait consenti à ce qu’ils étudiassent ensemble un morceau pour piano et violoncelle.

Jacques fronça violemment les sourcils, en pensant à l’intimité qu’avaient dû faire naître ces études probablement assez longues, études qu’on lui avait soigneusement cachées.

La jeune fille s’aperçut de la contrariété de Jacques.

L’exécution de son morceau avait été un triomphe pour elle ; chaque phrase, chaque pensée avait été rendue avec une expression si profonde, que des larmes s’échappaient de tous les yeux.

Elle était heureuse, elle rayonnait.

Mais le bonheur chez elle, comme autrefois chez une autre, avait ce recueillement, cette concentration au dedans d’elle-même, qui ne se trahissait que par le charme plus intense du regard. Jacques connaissait cette expression et ne pouvait s’y tromper.

— Voyez donc, dit-il à M. de Boutin, voyez Marguerite ; que se passe-t-il ?

La perspicacité du juge fut ce jour-là en défaut…

C’est qu’il n’y avait que Jacques que Marianne eût regardé ainsi !…

— C’est une enfant, dit M. de Boutin, elle est heureuse de l’émotion qu’elle a fait naître !… pardonnez-lui !…

Marguerite s’avançait, Jacques ne répondit pas.

— J’ai à te parler, mon ami, lui dit-elle tout bas ; demain, à deux heures, viens dans mon petit salon d’études ; ma mère sortira, nous serons seuls ; j’ai des choses sérieuses à te raconter.

Elle s’éloigna souriante et gracieuse pendant que le jeune homme murmurait :

— Comme elle a la voix de Marianne ! je ne l’avais jamais remarqué avant ce soir !…

Et il se prit à songer.

C’est qu’il y avait six mois déjà que duraient les réceptions de madame de Sauvetat, six mois que, comme un beau lis qui se relève après l’orage, Marguerite s’épanouissait et devenait chaque jour plus belle.

Quant à Blanche, elle n’avait pas éclairci sa robe de veuve, sa bouche était aussi sérieuse que le premier jour ; de temps en temps, en regardant Jacques, un éclair passait dans ses longs yeux à demi fermés ; mais on aurait dit que ses lèvres avaient oublié de sourire.

Le jeune homme observait et parlait peu ; ses efforts visibles tendaient à passer au milieu de quelques personnes qu’il voyait fréquemment aussi indifférent que possible. Du reste, en général, on avait accepté dans le salon son rôle muet, et, à part Marguerite, personne n’osait lui adresser la parole ; on le laissait dans l’embrasure de la fenêtre, qu’il choisissait d’ordinaire pour retraite, sombre et désespéré.

Il ne s’occupait guère que de sa pupille, ne regardait qu’elle, et encore passait-il des soirées sans lui parler. Mais il avait cependant remarqué le changement qui s’était opéré en elle ; il devinait qu’elle s’éprenait à son insu de la personne commune et triviale de Georges Larroche.

D’abord préoccupé du fait, il avait été rassuré par M. de Boutin.

— À seize ans, lui avait dit ce dernier, ces premières impressions ne durent pas plus dans le cœur des fillettes, ignorantes de la vie et d’elles-mêmes, que les belles et mystérieuses arabesques qu’elles tracent sur le sable des plages au bout de leurs ombrelles.

Au printemps nous parlerons à sa mère de son mariage, puisque le désir de M. de Sauvetat était qu’elle fût mariée le plus tôt possible ; vous lui chercherez alors un brave et loyal garçon qui la rendra heureuse ; et qui sait, si lorsque son bonheur sera assuré, le vôtre, Jacques, n’arrivera pas ?…

Le jeune homme écoutait son ami, il ne se tourmentait pas davantage.

Du reste, Georges Larroche regardait à peine la jeune fille, et à coup sûr ne remarquait ni le trouble, ni les rougeurs subites dont il était cause.





III

UNE VOLONTÉ DE M. DE SAUVETAT



Jacques n’eut garde de manquer au rendez-vous que lui avait donné sa pupille.

Comme il y avait déjà bien des années, on l’introduisit dans le petit salon d’études où une autre aussi l’avait appelé.

Marguerite assise sur le canapé où il avait vu Marianne autrefois ; comme elle, souple et grande, ses longues mains effilées croisées sur ses genoux, dans l’attitude favorite de celle qu’il avait perdue, attendait le jeune homme.

Du seuil de la porte, celui-ci l’enveloppa d’un regard, et vit tous ces détails, il tressaillit, et se sentant chanceler sous l’empire de ses souvenirs, il s’arrêta :

— Approche, Jacques, murmura l’enfant de cette voix douce et ferme, qui lui rappelait tant de choses, approche, j’ai besoin aujourd’hui de toute ton affection.

Il obéit.

— Comme tu lui ressembles ! dit-il.

Il déposa un baiser sur le front de sa pupille et essuya les larmes qui coulaient de ses yeux.

Elle rougit.

— C’est le meilleur compliment que tu puisses me faire, mon ami, répondit-elle en souriant.

— Tu ne l’as donc pas oubliée ?

— Oh ! non ! je vais tous les jours dans sa petite chambre dont j’ai les clefs ; là, je retrouve comme un parfum d’elle, je la revois à mes côtés, aimante, dévouée, telle que je l’ai connue ; par la pensée, je me jette dans ses bras, et si jamais, ajouta l’enfant en portant subitement la main sur son cœur, il me fallait faire quelque grand sacrifice, son souvenir seul m’en donnerait la force.

Jacques pressa longuement la fillette dans ses bras.

— Tu as son cœur, comme tu as sa grâce et sa beauté ; merci pour cette affection que tu lui conserves. Mais si le jour de l’épreuve arrivait pour toi, chère enfant adorée, souviens-toi de ce que je disais il y a quelques mois : je suis là, pour t’aimer et défendre ton bonheur envers et contre tous.

— Eh bien ! mon ami, c’est parce que je le crois, que je veux te confier aujourd’hui une dernière volonté de mon père bien-aimé, volonté que tu ne connais pas, car tu ne m’en as jamais parlé.

En disant ces mots, une rougeur charmante avait couvert ses joues et son front.

Au bout de quelques minutes, elle leva les yeux vers Jacques, qui ne lui répondait pas.

Celui-ci, toujours à l’affût du plus petit indice, était pâle, ses lèvres tremblaient imperceptiblement ; il semblait en proie à une émotion contenue qui cependant, peu à peu, l’envahissait.

— Une volonté de ton père, étrangère à son testament ? demanda-t-il.

Elle fit signe que oui.

— Qu’est-ce que cela veut dire ? Comment, si longtemps, as-tu eu un secret pour moi, ton meilleur ami ?

Elle devint encore plus rouge et répondit :

— J’avais juré à mon père de ne parler de son projet à personne au monde, avant qu’il ne me le permît. Mais il n’est plus là ; aujourd’hui, sans trahir mon serment, je crois que je peux tout te raconter. Du reste, tu le remplaces : tu me le disais il y a un instant.

Jacques était redevenu maître de lui ; il s’assit sur le petit canapé à côté de Marguerite, et prit ses deux mains dans les siennes

— Voyons, ma fille chérie, dit-il, en mettant tout son cœur dans ses paroles, je t’écoute.

Les traits fins de mademoiselle de Sauvetat revêtirent une expression étrangement sérieuse, sur son front pâle descendit comme un voile de recueillement.

— Jacques, dit-elle, je crois que je vais me marier.

Pour la deuxième fois, le jeune homme dut contenir les battements précipités de son cœur ; afin de mieux connaître la pensée de Marguerite, il affecta même une gaieté dont il était très éloigné.

— Te marier, miséricorde ! s’écria-t-il ; et avec qui, mademoiselle, s’il vous plaît ? Sans mon consentement ? Comment vas-tu faire, voyons ?

Elle devint toute blanche. Jacques sentit ses mains trembler dans les siennes.

Il la regarda et devinant sa souffrance, il eut pitié ; sa voix se fit douce et tendre :

— Parle, mon enfant bien-aimée, insista-t-il ; quel est le fiancé dont tu as fait choix, par ordre de qui le prends-tu ? Ouvre-moi ton cœur sans crainte.

Tu ne le saurais faire à quelqu’un qui t’aime aussi sincèrement, aussi profondément.

— Je veux me marier par ordre de mon père, dit-elle en baissant la tête.

Et d’une voix moins distincte, elle ajouta :

— Avec Georges Larroche.

Mais Jacques était déjà debout ses yeux étaient pleins d’éclairs, ses narines frémissaient, il ne se contenait plus.

— Georges Larroche ! s’écria-t-il, Georges Larroche ! Allons donc !… Ton père t’a ordonné de prendre Georges Larroche pour mari !… Oh ! c’est impossible, je deviens fou !

— Non, Jacques, c’est vrai et réel, j’ai juré à mon pauvre père d’être la femme de Georges Larroche.

L’avocat porta les deux mains à son front comme pour rappeler sa raison absente.

— Voyons, Marguerite, dit-il, tu as souffert, beaucoup souffert depuis la mort de ton père, es-tu sûre de ne pas te tromper ? N’obéis-tu pas à d’autres insinuations ? Ne serait-ce pas plutôt ta mère qui te conseillerait ce mariage ?

— Ma mère ne m’en a jamais parlé, mon ami, je te le jure.

— Mais alors, M. de Sauvetat a laissé des volontés écrites qui ne m’ont pas été communiquées.

— je ne sais pas cela, Jacques, je ne connais que l’ordre qu’il m’a donné, et le serment que j’ai fait.

Le jeune homme revint vers elle, et, d’un accent auquel on ne résiste pas :

— Explique-toi, dit-il, je dois savoir et je veux comprendre.

— Mon pauvre père, commença-t-elle sans hésitation, est tombé malade le 12 décembre ; tu sais cela comme tout le monde, hélas ! mais ce que tu ignores peut-être, c’est que le deuxième jeudi de décembre, le 16, Bertrand, notre vieux valet de chambre, est venu me chercher dans mon pensionnat de Bordeaux.

Partis par le premier train à cinq heures du matin, à onze heures nous arrivions à Roqueberre. Mon père et ma mère m’attendaient dans le petit salon d’en bas. Marianne était à la campagne depuis quelques jours et ne devait rentrer que le lendemain.

M. de Sauvetat, debout devant la cheminée, était grave et sévère, un peu solennel, même, il me sembla.

Ma mère, assise dans un fauteuil, était tellement pâle, que je la crus malade.

— Vous souffrez, n’est-ce pas ? lui demandai-je tout alarmée, et c’est pour vous soigner que vous m’avez fait venir.

Mais elle me répondit en souriant :

— Non, non, je me porte très bien, c’est ton père, Marguerite, qui désire te parler… sérieusement.

Elle m’avait embrassée en disant ces mots, ses lèvres étaient glacées ; je n’osai pas insister.

— Ma fille, commença M. de Sauvetat, mon intention était de te garder encore longtemps, pour mieux préparer ton corps et ton âme aux grands devoirs que la vie impose aux femmes. Il arrive malheureusement chaque jour des événements imprévus qui changent nos résolutions les mieux arrêtées ou les modifient.

Par suite d’une circonstance exceptionnelle, ma manière de voir aujourd’hui n’est plus la même. Si ton cœur ne s’y oppose pas, je vais te marier très prochainement, le veux-tu ?

Je fermai les yeux, il me sembla que la vie m’abandonnait.

Lorsque j’eus la force de les rouvrir, les traits bouleversés de mon père m’effrayèrent. Il était plus blanc qu’un suaire, de grosses gouttes de sueur perlaient sur son front.

— Tu ne me réponds pas, ma chérie, fit-il avec un accent de tristesse infinie ; il faut me dire la vérité. Refuses-tu ?

Je me sentis tout à coup vaillante et forte.

— Cela dépend, dis-je résolument ; prononcez un nom, et je verrai.

L’inquiétude redoubla dans les yeux de M. de Sauvetat :

— Aurais-tu déjà fait un choix ? me demanda-t-il.

Cette fois-ci, je devins toute froide ; je cachai ma tête dans mes mains ; subitement, je venais de découvrir dans mon cœur des choses jusque-là ignorées.

Mais lui, écartant mes doigts, et me regardant bien en face :

— Veux-tu être la femme de Georges Larroche ? dit-il brusquement.

Je poussai un cri ; les larmes qui m’étouffaient jaillirent instantanément de mes yeux…

Ce nom ! ah ! c’était bien celui qui dormait au fond de mon âme !

Je jetai mes deux bras autour du cou de mon père, et le couvrant de baisers :

— Que vous êtes bon, lui dis-je, vous l’aviez donc deviné ?

Si bas que j’eusse murmuré ces quelques mots, il m’avait entendue ; car je sentis son cœur battre plus fort, quelques larmes chaudes tombèrent sur mon front.

Il me pressa très fort sur son cœur :

— Pas moi, me répondit-il, mais ta mère.

Et se tournant vers celle-ci :

— Embrassez votre fille, Blanche, dit-il.

Il prit en même temps ses deux mains, et il ajouta à son oreille des mots que je n’entendis pas.

Pour la première fois, Jacques interrompit sa pupille.

L’éclair de ses yeux avait reparu.

— Et ta mère ? demanda-t-il, qu’a-t-elle répondu, te rappelles-tu ?

— Oh ! oui. Après m’avoir embrassée de ses lèvres toujours glacées, elle s’est tournée vers mon père et a dit « Je vous assure que la femme de Georges sera heureuse. »

— Ah ! fit Jacques d’un ton singulier que Marguerite ne remarqua pas.

— Mon père, continua-t-elle, me renvoya en me disant :

— M. Larroche est parti pour Paris, où il va demander le consentement de son oncle, son seul parent aujourd’hui ; à son retour, nous célébrerons la fête des fiançailles ; en attendant, ne parle de notre entretien à personne. Jure-le moi.

— À personne ; mais vous faites une exception pour Marianne, n’est-ce pas ?

— Non ; je lui dirai qu’elle doit savoir ; ne parle pas, toi, jusqu’au jour où je te le permettrai.

Je le promis.

Le soir, au moment de nous séparer, mon père m’embrassa longuement et à plusieurs reprises.

Comme je touchais le seuil de la porte pour les quitter, il me rappela :

— Marguerite, dit-il, viens mon trésor, je ne t’ai pas encore assez embrassée.

Il me tint longtemps sur son cœur, pendant que des larmes brûlantes couvraient ses joues.

— Ah ! continua l’enfant dans un sanglot, il pressentait que je ne devais plus le revoir !…

Jacques, sombre et farouche, la laissa pleurer.

— C’est tout ? demanda-t-il au bout de quelques secondes de silence.

Elle essuya ses yeux.

— Non, fit-elle en se troublant de nouveau au milieu de ses derniers baisers mon pauvre père m’a dit : « Je veux un serment de toi, Marguerite ; promets-moi, au nom de tout ce que tu aimes sur terre, au nom de tes croyances et de tes affections, que tu seras la femme de Georges Larroche, et cela que je vive ou que je meure. »

Jacques l’interrompit :

— Il t’a dit cela ? fit-il avec une sorte de terreur.

— Oui, et j’ai juré que Georges serait mon mari, ou… que je mourrais fille.

Jacques, à son tour, sanglota.

— Malheureuse enfant ! s’écria-t-il ; ah ! si tu avais parlé plus tôt !…

Et le jeune homme, qui avait fait quelques pas dans le boudoir, vint en trébuchant se laisser tomber sur le fauteuil.

— C’est cela, murmura-t-il, c’est cela !… Mais comment le prouver jamais !… Ah ! répéta-t-il, si tu avais parlé plus tôt !

Mais elle poursuivait toujours l’idée qui lui était chère. Elle se méprit aux paroles de l’avocat, et, levant vers lui ses beaux yeux étonnés et naïfs :

— Plus tôt, le pouvais-je ? dit-elle. Un deuil immense pesait sur nous, mon cœur était brisé à en mourir !…

— Oh ! tu ne me comprends pas !… Enfin, tu aurais dû…

Mais Jacques s’arrêta subitement. L’horrible pensée qui se faisait jour au fond de son cerveau ne pouvait pas, ne devait pas effleurer Marguerite.

— Je ne te comprends pas, en effet, mon ami, fit-elle ; étonnée ; toi si expert en matière de délicatesse, tu ne devines donc pas le sentiment qui me faisait agir ? Je n’ai pas voulu, malgré les secrets désirs de mon cœur, que la plus fugitive pensée d’avenir ou d’espérance vint rendre moins amères les larmes que je versais.

Jacques l’interrompit avec une secrète amertume.

— Et aujourd’hui, interrogea-t-il, tu te consoles, n’est-ce pas ?

— Oh ! non ; mais Georges m’a promis de faire réviser le procès de notre chère Marianne bien-aimée ; grâce à lui, son innocence sera proclamée… et… je le crois.

L’avocat eut un triste sourire.

Il ouvrit la bouche ; après une légère hésitation, il reprit, sans poursuivre sa première idée :

— Marianne a-t-elle su avant son départ que tu aimais M. Larroche ? Le lui as-tu dit, ou l’avait-elle deviné ?

Marguerite, plus rougissante que jamais, secoua la tête.

— Ni l’un ni l’autre. Ma mère seule avait lu dans mon cœur un secret que moi-même j’ignorais. Je te l’ai avoué tout à l’heure, Jacques.

Je te le répète, c’est seulement à la voix de mon père que la lumière s’est faite en moi.

Si tu savais comme j’ai souffert, en attendant ce nom qu’il ne prononçait pas, et quel bonheur infini a inondé mon âme lorsque je l’ai entendu !…

Ah ! instantanément, sans qu’on ait eu besoin de me l’expliquer ou de me le dire, sans que nul ne m’en ait parlé avant ce jour, j’ai bien deviné que cette impression étrange et inexplicable, à la fois joie et douleur, était l’amour !

Jacques ne la laissa pas continuer ; au risque de la froisser, il reprit avec insistance :

— Et depuis la mort de ton père, as-tu raconté tout cela à Marianne ?

— Oh ! non, les premiers jours nous pleurions ce pauvre cher père bien-aimé.

Son souvenir était là, amer et déchirant.

Je revoyais sans cesse cette figure immobile ; il me semblait, surtout, toujours sentir sous mes lèvres ce froid glacial que je n’oublierai jamais, et qui m’avait saisie jusqu’au fond de l’âme. Nous parlions de lui constamment, Jacques, et je ne crois pas, jusqu’au moment où Marianne m’a été ravie, que nous ayons, toutes deux, ressenti ou formulé une seule pensée en dehors de lui.

Elle s’enfonça dans ses souvenirs, et Jacques, pensif, ne troubla pas son silence.

— Marguerite, reprit-il au bout d’un instant, M. Larroche n’est pas l’homme qu’il te faut, ni le parti qui te convient. Sa fortune est minime à côté de la tienne ; il a quinze ans de plus que toi ; enfin, sa valeur intellectuelle n’est pas celle que je voudrais trouver dans le mari auquel je te donnerai.

La jeune fille appuya sa main sur le bras de Jacques.

— Comme fortune et valeur morale, mon ami, dit-elle, mon père l’avait choisi ; comme âge et valeur intellectuelle, je l’aime !

Elle prononça ces quelques mots d’une voix si ferme et si claire, que Jacques, qui se connaissait en sentiments vrais, autant qu’en résolutions arrêtées, baissa la tête.

— Me promets-tu au moins de réfléchir ? demanda-t-il sans insister davantage. Me permets-tu d’en parler à ta mère ?

— Je te demande, au contraire, de ne pas lui dire un mot avant que je ne t’y autorise. Mais, se hâta-t-elle d’ajouter, je te promets six mois de réflexion ; dans six mois, tu me communiqueras de ton côté ce que tu auras résolu : étudie Georges, sans parti pris, sans arrière-pensée. Cela te va-t-il ?

— Oui, je te jure de mettre toute prévention de côté, pour ne regarder que ton bonheur et ton avenir.

— Tu devrais dire un peu aussi « ton devoir » ; car les dernières paroles que mon père m’a adressées ont été celles-ci « Je ne serai heureux que le jour où tu seras la femme de Georges. »

— C’est singulier ! répéta Jacques.

Et il quitta sa pupille, le cœur serré.

Comment M. de Sauvetat, le grand seigneur délicat et raffiné, comment cet homme intelligent, au coup d’œil droit et sûr, s’était-il décidé à donner sa fille à un individu de nulle valeur ?

Ce projet avait-il germé instantanément dans la pensée de Lucien, où bien était-il dès longtemps préconçu ? Dans ce dernier cas, comment, associé à tous les secrets de la famille, avait-il été tenu en dehors une affaire aussi capitale que ce mariage de Marguerite ? Comment et pourquoi Marianne n’avait-elle rien su également ?

Jacques, bouleversé de tout ce qui venait de lui être révélé, pouvait à peine fixer sa pensée épouvantée sur les choses terribles qu’il pressentait.

Il se maudissait de n’être pas capable de découvrir immédiatement la vérité.

Malgré ses hésitations, cependant, il reconstruisit un si sombre drame, de si épouvantables scènes de famille, que, l’immense désespoir de la victime, venant effacer jusqu’à l’admirable dévouement de Marianne, il ne savait que répéter, avec de grosses larmes :

— Pauvre Lucien !… quelle agonie ! que tu as dû souffrir !…

Ah ! s’il avait tout su !…

Le soir, au lieu de se rendre chez madame de Sauvetat, M. de Boutin et Jacques passèrent la soirée ensemble chez le juge.

— Ce que vous entrevoyez, lui dit ce dernier, est sans nul doute une partie de la vérité ; mais le corps du délit nous échappe toujours : où s’est-elle procuré l’extrait de saturne, et sous quel prétexte ?

— Elle a peut-être eu un complice ?…

— Non, une femme pareille ne se confie pas plus qu’elle ne se livre. Croyez-moi, Jacques, ne lui donnons pas l’éveil avant d’avoir nos armes complètes et sûres. Observons, ne nous décourageons pas. Je vous l’ai déjà dit, je pressens des preuves et des indices qui vont nous la livrer ; mais sachons les attendre avec toute notre énergie et toute notre volonté.



IV

DÉSESPOIR


Le printemps de cette année 1865 fut splendide.

La quantité des personnes admises pendant l’hiver aux soirées de madame de Sauvetat s’était considérablement accrue.

Les mères regardaient comme un honneur la liberté d’amener leur fille chez la veuve.

Les jeunes femmes, tout heureuses de voir Jacques de près, ne se faisaient pas prier pour aller grossir le nombre des fidèles.

Du reste, Blanche recevait splendidement, et la plus charmante intimité régnait dans les petites réunions de la semaine.

Souvent, le soir, on ouvrait la porte des salons qui donnaient sur la terrasse ; la brise printanière entrait alors sous la vérandah, tandis qu’à l’ombre des grands cèdres noirs et sous les acacias odorants, la musique semblait plus douce aux jeunes filles, qui marchaient deux par deux, sans se parler.

Durant ces fêtes presque journalières, Jacques s’asseyait à l’écart, sur le même banc de pierre où Marianne lui avait laissé deviner le secret de son cœur.

Ce qui se passait autour de lui ne le préoccupait guère ; M. de Boutin surveillait Marguerite, dont la grâce calme et recueillie endormait ses inquiétudes ; le fiancé de Marianne ne s’apercevait ni de l’intérêt, ni des avances dont il était souvent l’objet ; les yeux perdus dans le vague, le front pensif, la lèvre contractée par une douleur qu’il maîtrisait à grand’peine, il s’enivrait de souvenirs et de regrets.

Un soir, Jacques était là, absorbé plus que jamais dans une muette contemplation.

Il revoyait Marianne, et l’illusion était telle qu’il entendait distinctement le son de sa voix.

Elle lui disait une foule de choses familières, il apercevait ses grands yeux humides et doux briller à côté de lui, il la sentait, pressant sa main…

Comme il l’aimait toujours !… Elle, rien qu’Elle !… que n’aurait-il pas donné pour la revoir !… se prosterner à ses pieds !… la délivrer ! l’emporter au bout du monde !…

Mais non ! Quel désespoir !… Il était seul, à jamais seul !…

Il faisait une nuit de mai splendide et lumineuse ; la terrasse était déserte.

Dans les salons, on jouait des proverbes et on riait.

Au bord de la Beyre, le grand silence du soir n’était interrompu que par le bruit monotone de l’eau qui passait sur la digue d’un moulin, le vent se taisait et semblait écouter le frissonnement mélancolique des feuilles ; dans les grands buissons de jasmin, les rossignols gazouillaient à peine ; on aurait dit que rien n’osait troubler la sublime harmonie de la nature enveloppée des voiles du soir.

Peu à peu, cependant, au milieu de cette muette obscurité, sous les clartés indistinctes qui tombaient des étoiles, un charme étrange s’empara de Jacques. Il maîtrisa sa douleur. Sa pensée atteignit des hauteurs inconnues jusqu’alors.

La solitude ne lui apparut plus comme un gouffre béant où sa jeunesse allait à jamais se perdre, mais bien comme une épuration et une épreuve viriles après lesquelles il atteindrait enfin le bonheur.

Quel bonheur ? Voir satisfaire le rêve de sa vie, posséder la seule femme qui ait jamais existé pour lui, ou dévouer ses forces au service des pauvres et des opprimés ?…

Bâtir un foyer, créer une famille, ou s’oublier pour travailler à l’édification et à l’affranchissement de la grande famille humaine ?

Que lui importait ?…

Comprimer les aspirations de son cœur, les désirs de sa virilité pour enseigner, éclairer, sauver, relever tout ce qui souffrirait autour de lui ?

Peut-être !… Mais dans tous les cas, il se rappelait les résolutions prises autrefois dans le cabinet du juge, le soir où celui-ci lui avait montré la blessure saignante de son âme. Il voulait tenir ses promesses, bravement, pour être digne de lui, d’elle surtout, la grande sacrifiée volontaire ! Il voulait que sa vie brisée fût utile à la cause qu’il avait toujours défendue, il voulait que son désespoir fût fécond, et se déversât en bienfaits autour de lui.

Et l’esprit subitement fortifié par le calme qui émanait de la nature elle-même, le cœur soulevé vers la beauté parfaite et la bonté infinie, comprenant l’âme et la raison des choses, il répétait :

— Que peuvent faire les larmes, les séparations et les regrets, si de notre désespoir naît le bonheur de Marguerite, et si l’autre finit par se réhabiliter dans le repentir !…

Tout à coup, de ce rêve de pureté, de ce milieu de force et de grandeur dans lequel il s’oubliait, une voix le réveilla et le rappela sur terre.

— Pourquoi vous isoler ainsi, Jacques ? dit-on tout bas près de lui ; que faites-vous donc loin de nous tous ?

Le jeune homme, brusquement arraché à l’extase, baissa les yeux ; Blanche était à ses côtés.

Un léger embonpoint, en donnant un peu d’ampleur aux contours de son buste et de sa poitrine, avait certainement augmenté sa beauté ; sa taille, moins souple, avait des richesses inconnues avant son veuvage ; son corsage, légèrement décolleté, laissait voir une attache de cou splendide ; le jais, dont sa robe de deuil était ornée, brillait moins que ses longs yeux à demi fermés.

La grâce discrète dont elle savait s’entourer était remplacée, ce soir-là, par un charme provocant, par une langueur d’attitudes qui la rendaient vraiment irrésistible.

Ses cheveux ondés, envolés vers les tempes, tombaient en désordre sur sa nuque un peu grasse ; ses manches, larges et relevées, laissaient voir un bras rond, blanc, encore très ferme ; de toute sa personne s’exhalait un parfum d’ambre qui montait au cerveau : elle était séduisante et désirable, comme Ève le lendemain de sa chute.

Jacques vit son manège et eut, dans l’ombre, un triste sourire.

— Se repentir, se réhabiliter ! murmura-t-il, où donc avais-je la tête ? Est-ce possible, à une pareille créature ?

Il haussa les épaules et tourna ses pensées d’un autre côté, vers son idée fixe.

— J’attends et j’espère, Madame, dit-il au bout d’un instant.

Ce fut au tour de la jeune femme de tressaillir.

— Vous espérez, demanda-t-elle, quoi donc ?

— Que Marguerite sera heureuse, Madame, répondit Jacques avec le plus grand calme ; que ce bonheur, votre œuvre, sera pour moi la compensation de tant d’affections brisées, de tant de rêves détruits.

Elle le couva un instant d’un étrange regard.

Le feu intense, qui brillait au fond de ses prunelles, était insoutenable ; on aurait dit qu’elle concentrait toute sa volonté pour lui communiquer les effluves dont ses paupières alourdies étaient chargées.

— Jacques, dit-elle à voix basse, vous avez une noble nature, supérieure à tout ce que j’ai rencontré jusqu’à ce jour.

Tant que vous avez été heureux, je n’ai jamais cherché votre main. Mais aujourd’hui, pourquoi ne nous rapprocherions-nous pas ? Pourquoi ne nous consolerions-nous pas tous deux. Les mêmes douleurs qui ont brisé votre âme ont fait saigner la mienne ; les mêmes deuils qui ont obscurci votre vie ont rendu la mienne à jamais désolée et solitaire ; derrière vous comme derrière moi, il n’y a que des ruines et des regrets, devant nous il n’y a que des larmes et des découragements. Voulez-vous que nous pleurions ensemble ? que je m’appuie sur vous, moi qui suis toute faiblesse ? que nous soyons enfin tout l’un pour l’autre ?

En disant ces mots, sa tête alanguie s’était penchée vers Jacques ; ses cheveux embaumés atteignaient presque les lèvres du jeune homme.

Celui-ci laissa passer sur sa physionomie expressive comme un éclair de suprême dégoût.

Il la regarda un instant au-dessous de lui, dans son attitude lascive et provocante ; puis faisant appel à toute sa volonté pour rester maître de lui et ne pas la repousser :

— Vous êtes téméraire, Blanche, murmura-t-il, se cabrant encore sous l’effort, de demander la possession d’un cœur si meurtri que rien ne saurait le rappeler à la vie !…

— Ne dites pas cela, ou vous ignorez de quoi je suis capable ! Vous ne pouvez pas pressentir de quelle façon j’aimerai, lorsque je le ferai pour tout de bon !… Et puis, continua-t-elle tout bas, ce que j’offre a bien son prix aussi !…

— Oui, mais aimez-vous réellement ? seriez-vous prête à de grands sacrifices pour prouver à un sceptique que vous êtes sincère ?

Elle se rapprocha bouleversée, toute palpitante, et sauta au cou de Jacques par un bond de fauve, spontané et imprévu.

— Essaie, murmura-t-elle, veux-tu le secret de ma vie ?

Ses lèvres brûlantes cherchaient les lèvres du jeune homme, pendant que son corps se ployait et s’enlaçait au sien.

Mais à ce contact, il frémit de la tête aux pieds ; l’horreur et le dégoût furent plus forts que son désir d’atteindre le but, et, cependant, à la façon dont elle avait prononcé ces derniers mots, il la sentait bien sous ses pieds.

La passion inassouvie, la passion des sens, le désir de l’homme qui la méprisait et qui n’en voulait pas, avait, chez elle, dominé la prudence et l’habileté.

Pour être aimée, non, ces sortes de femmes n’aiment pas ; pour appartenir brutalement à celui qui depuis dix-huit mois la tenait palpitante et courbée sous son mépris, elle aurait vendu jusqu’à sa vie.

Jacques avait la conscience que dans ce moment-là elle lui aurait tout avoué, tout affirmé, tout signé ; mais souiller ses lèvres au contact de cette criminelle, la presser dans ses bras, continuer un quart d’heure de plus cette infâme comédie, lui sembla tout à coup au-dessus de ses forces et surtout de sa dignité.

Il voulait la démasquer et la punir, lui rendre au centuple les souffrances et les opprobres qu’elle avait infligés à celle qu’il adorait si profondément ; mais ce qu’il lui fallait à lui, c’était la lutte au grand jour, la victoire par les moyens honnêtes, les événements arrivant à l’appel de sa volonté plus forte que la perfidie de cette femme, la conviction de tous, obtenue simplement et sans subterfuges menteurs.

Toutes ces réflexions, Jacques les fit instantanément, et tandis que, ne pouvant arriver aux lèvres du jeune homme, que sa haute taille éloignait d’elle, elle couvrait son cou de baisers ardents, celui-ci la repoussa brusquement.

— Arrière, s’écria-t-il, Messaline, empoisonneuse, lâche assassin !… Arrière ! tu me fais une horreur si grande, que je ne peux même pas supporter ta présence. Oui, je veux glorifier Marianne, ma sainte, mon adorée, ma femme ; oui, je veux que tous la vénèrent et s’inclinent devant elle ; oui, je veux, pour cela, te clouer au pilori, je veux que chacun s’éloigne de toi avec dégoût. Mais arriver à ce but en subissant ton contact abhorré, jamais !…

Le jeune homme peu à peu s’était baissé et lui parlait si près que son souffle brûlait son front et ses yeux. Elle était tombée à genoux, et, les mains jointes, mourant de peur :

— Grâce ! murmura-t-elle, grâce ! toi seul peux me sauver, ne me repousse pas !

— Te sauver, infâme créature ! oh ! non, tu es trop perfide, et ce serait peine perdue qu’essayer !…

Et comme elle tâchait encore de saisir ses mains :


— Me laisseras-tu ! s’écria-t-il ; tu ne vois donc pas que toute ma force m’empêche à peine de t’écraser comme une vipère sous mon pied.

Elle se releva à ces mots, blême de rage et jeta à Jacques un regard où il y avait, en effet, quelque chose du venin mortel de l’horrible bête à laquelle il la comparait. Mais, subitement, elle se calma et se ressaisit :

— C’est bien, dit-elle, vous verrez comment je vous répondrai ; seulement, n’accusez personne, vous l’aurez voulu !

Elle disparut et rentra dans le bal.

Jacques qui l’avait suivie, fut effrayé de sa gaieté et de son naturel.

Devant tout le monde, au moment où il prenait congé d’elle, elle lui tendit la main.

— À bientôt ! dit-elle, d’un accent simple et doux.

Il se demandait ce que signifiait cette grâce charmante, lorsque en se retournant tout à coup vers elle, il crut voir dans ses yeux mi-clos comme le reflet d’une pensée infernale.

— C’est la lutte, pensa-t-il, allons, courage ! et puisse le droit enfin triompher !

Le lendemain, Jacques arriva un peu plus tard chez la veuve.

Il espérait trouver Marguerite seule sur la terrasse, et, pour passer quelques instants avec elle, sans éprouver l’ennui de parler à Blanche, il monta par l’escalier qui conduisait du jardin sur le quai.

Les salons étaient fermés, la maison silencieuse. Sur la terrasse, on ne voyait personne.

Le jeune homme comprit qu’il fallait entrer chez madame de Sauvetat s’il voulait voir sa pupille, et sa contrariété devint très grande.

Cependant, avant d’affronter cette présence pleine de dégoût pour lui, il ne put résister au désir de se reposer quelques instants sur le banc de pierre. Il lui semblait que la vue de cet étroit morceau de terre, qui lui rappelait les meilleurs souvenirs de sa vie, le calmerait assez pour le rendre fort et maître de soi.

Comme il tournait le dernier massif, un sanglot contenu frappa son oreille.

Il s’avança, étouffant ses pas, le cœur serré.

Marguerite était là, les mains jointes, dans l’attitude du plus violent désespoir.

Sa tête, renversée contre un buisson de clématite, était pâle et convulsée ; ses paupières fermées laissaient couler des larmes qu’elle ne songeait même pas à essuyer ; de temps en temps de longs sanglots soulevaient sa poitrine et venaient s’éteindre dans sa gorge contractée. Jacques la considéra un instant en silence sans qu’elle soupçonnât sa présence.

Un inexprimable pressentiment lui disait que cette enfant souffrait à cette heure d’une douleur qui allait bouleverser sa vie et avoir une influence directe sur sa propre destinée. Enfin, les lèvres de la petite désespérée s’entr’ouvrirent, et, pendant qu’une pâleur plus grande couvrait ses traits :

— Ô Marianne, ma vraie mère ! murmura-t-elle, le devoir, m’as-tu dis !…

Puis, plus bas, d’une voix dont rien ne saurait peindre le désespoir et le doute, elle ajouta :

— Le devoir !… Où est-il ? Quel est-il ?

Elle se leva toute droite et comme affolée en disant ces mots : ses yeux agrandis aperçurent Jacques, d’un bond elle se précipita dans ses bras éperdue et sanglotante :

— Ah ! sauve-moi, toi, lui cria-t-elle, je ne veux plus, je ne peux plus vivre !…

Le jeune homme fut effrayé de son effarement, de ses larmes, des tressaillements qui la secouaient des pieds à la tête. Il la souleva dans ses bras et la déposa sur le banc de pierre.

Doucement, avec des attentions paternelles, il essuya ses larmes, et écartant de son front ses beaux cheveux en désordre :

— Qu’as-tu ma fille adorée, lui demanda-t-il, qui te fait souffrir ? qui t’a blessée ou froissée ? que te faut-il pour te consoler, mon pauvre trésor ?

— Ah ! répondit l’enfant, tu ne peux rien, Jacques, rien !… je suis maudite !…

Et pendant longtemps on n’entendit que le bruit de ses sanglots déchirants et convulsifs.

— Maudite, toi, ma chérie ! fit Jacques la voix tremblante d’émotion ; mais je n’ai donc plus ni force, ni volonté, et ni affection pour toi ? mais j’ai donc déserté le poste qui m’était confié, ou violé le serment que j’avais fait de te servir de père, que tu te désespères ainsi lorsque je suis prêt de toi, prêt à tout dévouement ?

Marguerite parut se calmer, et, tandis qu’un léger pli se creusait entre ses sourcils délicats, elle sembla réfléchir profondément.

— Tu m’es dévoué, reprit-elle en fixant sur Jacques ses grands yeux, où le feu de quelque généreuse et sublime pensée, spontanément conçue, séchait les pleurs, veux-tu me le prouver ?

— Parle, ma fille.

— Eh bien ! va auprès de Marianne. Tous ces jours-ci, je suis obsédée de l’idée qu’elle souffre, qu’elle nous appelle, qu’elle me reproche d’être heureuse, lorsqu’elle subit, elle, la honte de l’injustice et du mensonge.

Jacques tressaillit.

— C’est singulier, dit-il lentement, une pensée tenace que je ne peux chasser m’affirme également qu’elle nous désire.

Mais, mignonne, continua-t-il en serrant plus fort les mains de la fillette, est-ce à cause de Marianne que tu pleurais si amèrement tout à l’heure ?

Elle devint toute pâle, et recommença à laisser couler ses larmes. Au bout de quelques secondes elle parut s’affermir dans sa résolution. D’un accent encore tout ému, mais qui se calmait à mesure qu’elle parlait, elle reprit :

— Oui, au moment de m’engager pour toujours, je la revois sans cesse, et plus que jamais je souffre d’être séparée d’elle. Des voix intimes, où celle de mon père me paraît mêlée, me défendent d’engager mon avenir avant qu’elle nous soit rendue.

Jacques tressaillit.

— Ce sont bien là les seules raisons de ton chagrin, Marguerite ? demanda-t-il.

Elle eut un sourire si triste qu’il serra le cœur du jeune homme.

— Oui, fit-elle. Et puis, Jacques, voilà six mois depuis notre grande conversation. J’ai beaucoup réfléchi, comme je te l’avais promis. Tes observations me sont revenues fréquemment à l’esprit. C’est bien grave, le mariage ! c’est pour toujours !

L’avocat tout abasourdi regarda sa pupille.

Comment Marguerite si éprise, si enthousiaste la veille encore, pouvait-elle parler ainsi ! Mais il n’y avait pas deux jours qu’il l’avait vue rougir à la moindre parole de Georges Larroche ! D’où venait cet étrange changement ? Il ne se l’expliquait pas.

Cependant ses inquiétudes se calmèrent vite, car la jeune fille abondait tout à fait dans son sens. Il n’avait pas le courage de s’alarmer d’un chagrin à son avis passager, devant le résultat qui s’annonçait.

— Elle le pleure un peu, pensa-t-il, mais sa raison parle plus haut que son cœur ; elle est la vraie fille de son père, sérieuse et réfléchie, dans quelques jours il n’y paraîtra plus.

Depuis six mois, en effet, le mariage de sa pupille avec Georges Larroche, avait été la grande désolation de Jacques. Malgré toute son impartiale volonté, il lui avait été impossible de tendre franchement la main au futur mari de Marguerite.

Il se sentait contre lui des préventions d’autant plus insurmontables qu’il ne se les expliquait par aucune raison plausible.

— J’avoue, dit-il tout haut, au bout d’un instant, que je n’ai découvert chez ton fiancé aucune des qualités qui te l’ont fait désirer pour mari. Et pourtant, je l’ai observé et étudié sérieusement, sans parti pris. J’ai pour lui une invincible répugnance. Pourquoi ? Je ne le sais pas. Cependant, ma fille, tu parais souffrir, et, avant de décider irrévocablement quoique ce soit, tu ferais peut-être bien de réfléchir encore.

— Non, je ressemble à celle qui m’a élevée ; je ne reviens jamais sur ma parole, ni ne fais les choses à demi ; je renonce complètement à M. Larroche.

Malgré elle, en prononçant ces derniers mots, sa voix eut des inflexions navrantes.

Jacques s’en aperçut.

— Mais tu es malheureuse, ma chérie, s’écria-t-il, tu me caches peut-être quelque chose ! Oh ! parle, ma Gri-Gri, parle, je t’en supplie. Mes préventions ne sont rien, je ne compte pas, moi ; il n’y a que ton cœur qui est en jeu, ouvre-le moi, ma fille, ma vieille expérience saura bien trouver un baume à ta blessure.

Elle le regarda un instant tout émue, puis s’appuyant sur lui familièrement comme au temps de son enfance :

— Que tu es bon, Jacques, dit-elle doucement, et qu’elle a eu raison de t’aimer et de te choisir entre tous ! Ma blessure, ami, ne se cicatrisera jamais, elle est de celles qu’on porte au tombeau.

Le jeune homme, frappé de son accent profond, tressaillit, et involontairement la pressa dans ses bras comme pour la mieux protéger.

Mais elle, voulant lui donner le change, continua :

— Oui, ma douleur est la tienne !… Avoir toute sa vie vécu d’une affection ; se sentir au fond de l’âme un culte pour une créature qu’on sait parfaite entre toutes, noble et grande plus qu’aucune, et voir tout à coup cette affection profane, cette créature avilie et méconnue, ô Jacques !… cela tue !… Hélas !… on peut oublier quelques heures ; comme les autres, essayer de respirer la vie, de connaître l’amour, d’espérer le bonheur ; mais que la plaie se fait vite sentir, profonde et saignante !… Que cette pensée de désespoir revient, importune et tenace, et se retrouve sous toutes les joies !…

Non, ami, non, comme toi, je veux éternellement la pleurer ! Je ne veux associer à mon deuil aucun être sur terre, je ne veux pas m’exposer à entendre constater un crime qui n’existe pas, j’en jure Dieu !… Je veux vivre seule !

Jacques pleurait. Que pouvait-il dire ? Quelles objections pouvait-il trouver ? Lui était-il possible de combattre une résolution qu’il approuvait complètement ? Les raisons qu’elle lui donnait lui semblaient si péremptoires, que jamais l’idée d’un mensonge sublime ne pouvait lui venir !

— Oh ! elle nous sera rendue, dit-il enfin d’une voix entrecoupée.

Elle leva ses beaux yeux humides vers le ciel.

— J’en suis sûre ! murmura-t-elle avec un accent de conviction impossible à rendre.

La généreuse enfant !… Elle ne disait pas que les tortures de son pauvre cœur broyé depuis le matin, que toutes ses espérances évanouies, elle les offrait volontairement en sacrifice pour que Marianne fût heureuse.


— Adieu, mon ange, lui dit Jacques, en la quittant ; je t’obéis, je vais essayer de la voir.

Peut-être, ne me sera-t-il pas possible de lui parler, mais je ne reviendrai pas sans que mes yeux aient rencontré les siens.

Le lendemain matin, en effet, Jacques prenait le chemin de la maison centrale de Cadillac, où Marianne subissait sa peine.





V

PRISONNIÈRE


Il est midi. La récréation vient de sonner dans la maison d’arrêt.

Le préau est tout aussitôt envahi.

Les prisonnières se groupent presque toutes autour d’une surveillante qui porte, comme elles, l’habit des détenues.

Elle est grande, mince et pâle. Sa robe de bure aux plis raides a de la grâce ; sa pose, une distinction native où l’on sent comme un reflet du monde.

Sous sa coiffe de lin, d’une éclatante blancheur, ses yeux brillent plus profonds, plus doux, plus beaux que jamais.

Autour d’elle, chacune s’empresse et toutes se bousculent. Le unes pressent ses mains ; les autres, craignant de ne pas entendre sa voix, s’emparent de son tablier de cotonnade et marchent à reculons, comme font dans les couvents les petites filles autour d’une religieuse plus aimée que les autres.

Marianne, car c’est elle, les appelle toutes par leur nom. Elle leur demande ce qu’elles ont fait de leur matinée, si leur tâche a été consciencieusement remplie ; elle les gronde, les encourage, et, de sa voix grave, leur montre le but à atteindre : la réhabilitation !

Oui, un jour, il y a déjà longtemps de cela, elle était arrivée dans ce triste milieu silencieuse, mourante, désespérée. Derrière elle il y avait Jacques et Marguerite, ses deux amours abandonnés, et devant elle, quoi ?…

Vingt ans d’isolement, de honte, de découragements. Dans vingt ans, que d’événements bouleversent la vie, que de changements, que d’oublis, que d’herbe poussée sur les tombes du cimetière et sur les tombes bien plus tristes encore que creusent l’absence et les séparations !

Malgré tout le courage dont elle avait fait preuve durant sa dernière entrevue avec M. de Boutin, Marianne était brisée.

Le voyage dans une voiture cellulaire avait été pour elle une torture pire que la mort.

Tout le temps la figure pâle de Jacques, criant vers elle, revenait devant ses yeux et lui causait un supplice au-dessus de ses forces.

Mais Marianne était une vaillante créature. En touchant le seuil de la prison elle se raidit.

— Il le faut, murmura-t-elle, c’est le devoir, allons !

Lentement elle tourna ses regards vers Roqueberre.

— Mon amour, ma fille, adieu ! fit-elle.

Elle essuya quelques larmes, les dernières, puis, comme si ses douleurs s’étaient subitement évanouies, elle entra ferme et courageuse, vers l’obscurité misérable qui l’attendait.

Les grandes portes de la maison centrale s’ouvrirent, puis se refermèrent sur elle. Une religieuse la prit des mains du directeur et la conduisit vers une grande pièce où, dans des casiers préparés tout exprès, des paquets étaient entassés pêle-mêle les uns avec les autres.

La sœur était jeune, de l’âge de Marianne à peu près. Au-dessus de sa guimpe blanche les crêpes bleus de son voile s’envolaient comme les ailes diaphanes des belles demoiselles qui voltigent l’été sur les eaux des lacs. Sa figure, un peu hautaine, était adoucie par des yeux rêveurs et tristes, elle avait l’habitude de commander, on le devinait à ses gestes, au son de sa voix.

— Déshabillez-vous, dit-elle à la prévenue, il vous faut quitter vos habits pour revêtir ceux de la maison, c’est la règle.

Marianne s’inclina et, simplement, se mit à faire ce qu’on lui demandait.

Un à un, ses vêtements tombèrent à ses pieds ; chastement, elle les remplaça par ceux que lui présentait la sœur. Lorsqu’elle eut enlevé son corsage la religieuse aperçut un bout de cordon noir qui tranchait sur la blancheur mate de ses épaules.

— C’est un médaillon sans doute, interrogea-t-elle, un souvenir, peut-être ? Remettez-le moi, vous ne devez pas le garder.

Le calme de Marianne se troubla.

— On me l’avait laissé jusqu’à présent, murmura-t-elle.

Les lèvres de la religieuse tremblèrent légèrement.

— Il le faut, insista-t-elle.

Tristement Marianne enleva de son sein l’objet demandé, et, avant de s’en séparer elle le couvrit de baisers et de larmes.

— Adieu, murmura-t-elle, adieu, je te quitte parce que j’ai été fidèle.

Elle tendit la main, la sœur prit la relique : mais à peine l’eut-elle regardée qu’elle devint plus pâle que la prisonnière.

— Ah ! cette croix d’honneur ! s’écria-t-elle, malheureuse enfant, est-ce donc un souvenir si précieux pour vous ?

Marianne ferma les yeux.

— Il m’est plus cher que la vie, répondit-elle mourante. Je ne compte plus mes sacrifices, emportez-le.

Mais la sœur chancelait.

— Vous aviez un fiancé, peut-être ! balbutia-t-elle.

La jeune fille fit signe que oui.

— Et… il n’est plus ?… Et cette croix lui appartenait ?

— Non, mon fiancé m’attend, cette croix est la seule chose qui me reste de mon père mort.

Deux larmes roulèrent sur ses joues, comme deux perles de cristal sur les traits de marbre d’une statue. Sa taille s’était relevée en prononçant ces simples mots, son accent était grave, profond, recueilli.

La sœur la considéra un instant, puis elle s’approcha, prit sa main et plongea son regard clair dans les yeux noirs de Marianne, comme si elle avait voulu lire au plus profond de son cœur.

Peu à peu la rigidité hautaine de sa physionomie s’assouplit, un rayon humide et attendri vint éclairer son grand œil bleu :

— Toi, dit-elle tout à coup, on t’a méconnue ou tu t’es sacrifiée !…

Marianne tressaillit des pieds à la tête.

— Qu’en savez-vous ? demanda-t-elle.

— Ah ! fit la religieuse en portant les deux mains à sa poitrine qui se soulevait violemment, j’ai trop souffert pour n’avoir pas appris à lire dans les âmes. La vôtre est noble et pure, j’en suis convaincue.

La prisonnière avait terminé sa toilette.

Ses vêtements soigneusement pliés attendaient leur numéro matricule pour aller remplir la case qui leur était destinée.

La sœur tenait toujours la croix dans ses mains, elle fit un mouvement pour la glisser dans le paquet fermé ; mais se ravisant aussitôt :

— Non, dit-elle, ici, dans cette salle commune, au milieu de ces anciennes livrées du crime, de la débauche ou du vice, non, tu ne dormiras pas, relique chère, souvenir de gloire et d’honneur. Je vous la garderai, ma fille, ajouta-t-elle avec un accent recueilli, et si jamais votre découragement devient trop fort, je vous la montrerai.

Marianne était blanche comme un suaire.

— Pensez à la sœur Marie-Aimée, reprit la religieuse, ce sera une amie.

La détenue prit la main qui se tendait vers elle.

— Merci, fit-elle simplement, votre souvenir ne me quittera jamais.

À partir de ce jour, elle sembla s’être tracée une règle de conduite dont elle ne se départit pas un seul instant.

Sa vie était calme, exemplaire, surtout silencieuse. Elle ne recherchait ni n’évitait personne. Elle répondait lorsqu’on lui parlait, et, chose étrange, quand on l’interrogeait sur sa condamnation, elle ne protestait pas de son innocence.

Si on la pressait sur les détails, elle relevait légèrement la tête, et, avec son grand air qui glaçait toute question sur les lèvres, elle répondait simplement :

— Sans doute, je devais être coupable, puisque les juges l’ont déclaré.

Rien de plus. Il était impossible de découvrir en elle un mouvement de révolte ou une parole d’amertume ; grave, sérieuse, elle demeurait impénétrable dans sa froide sérénité.

Elle était un problème vivant pour tous ceux qui l’approchaient ; et les autorités de la maison se demandaient avec de certaines appréhensions s’ils étaient en présence d’une de ces criminelles célèbres dont l’histoire retient le nom, ou s’ils n’avaient pas devant eux la victime d’une erreur judiciaire quelconque.

Seule, la sœur Marie-Aimée n’hésitait pas. Aux questions de la supérieure, elle souriait étrangement.

— C’est une brebis dans la tanière de nos louves, disait-elle quelquefois.

Elle avait demandé à être chargée exclusivement de la détenue, et on le lui avait accordé.

Du reste, on lui refusait peu de chose. Madame Marie-Aimée appartenait à une des familles les plus riches du pays. Elle avait été mariée à un grand personnage de vingt ans plus âgé qu’elle. On assurait qu’elle avait beaucoup et dignement souffert durant les six ou sept ans qu’avait duré cette union.

Veuve à vingt-deux ans, elle avait droit d’espérer tout bonheur, lorsque subitement, sans raison connue, elle avait tout quitté pour entrer au couvent.

— Le suicide est une lâcheté, dit-elle pour toute explication à ses amis, je ne veux plus vivre, et je ne peux pas me tuer ; mieux vaut cette mort que l’autre, elle est plus proche.

Au monastère on avait accueilli son grand nom et son immense fortune avec une indulgence des plus grandes. Elle portait l’habit religieux, mais ne subissait aucune règle ; ses désirs étaient des lois, ce qu’elle avait décidé était parole d’évangile.

Elle allait où elle voulait dans la maison, triste, silencieuse, elle paraissait en proie à un désespoir dont elle n’avait jamais parlé.

Jusqu’à l’arrivée de Marianne, elle n’avait semblé s’intéresser à rien autour d’elle. Mais depuis le jour où elle avait emporté la croix d’honneur, on la surprenait attachant sur la prévenue des regards chargés d’intérêt et même de sympathie.

Elle avait voulu savoir l’histoire de sa condamnation, on l’avait demandée pour elle. Elle avait lu le compte rendu des débats.

Quand elle était arrivée, au moment où Jacques éperdu ne voulait pas la voir partir après le jugement, elle s’était écriée :

— Quel courage !… Ah ! je l’avais bien deviné !

Ses autres impressions, nul n’avait pu les connaître. On n’insista pas, mais la supérieure remarqua qu’une tristesse plus grande l’envahit peu à peu.

Un jour, dans une des salles de la maison d’arrêt, après une scène de mutinerie que quelques paroles de Marianne apaisèrent subitement, Marie-Aimée conseilla à la prisonnière de s’occuper de ses tristes compagnes.

— Le mystère qui vous entoure, lui dit-elle, votre dignité silencieuse, votre bonté pour ces malheureuses femmes les intéresse et les bouleverse. Profitez de cette sympathie ; il y a là beaucoup de bien à faire, et à coup sûr une œuvre digne de vous à tenter. C’est ma tâche actuelle, mais vous la remplirez peut-être mieux que moi.

— Vous me jugez trop bien, ma sœur, fit Marianne confuse.

— Pas encore autant que vous valez, répondit la religieuse.

Marianne suivit ses conseils et essaya d’user de son influence sur tout ce qui l’entourait. Elle réussit pleinement.

Avec une persévérance et un courage de tous les instants, elle mit au service de son œuvre nouvelle ce charme pénétrant et infini qui n’appartenait qu’à elle.

Rien ne la rebutait : elle cherchait partout la note vibrante, le coin resté pur dans l’âme la plus gangrenée, elle s’étudiait à faire du bien, de la manière la plus intelligente et la plus élevée.

Elle s’associa alors à la vie de madame Marie-Aimée, qui, ne croyant plus au bonheur, voulait encore être utile en rendant à la société des femmes honnêtes à la place des créatures perverses que la justice envoyait dans le triste milieu où elle avait enseveli son désespoir.

Toutes deux se comprirent ainsi, sans se parler le plus souvent, et entre la grande dame brisée par la douleur et la misérable condamnée, ployée sous sa honte, il y eut un échange de sympathie et d’estime d’abord, plus tard d’ardente et silencieuse amitié, qui plus d’une fois adoucit les heures découragées de leur vie solitaire.

Soit par l’influence de la sœur, soit par toute autre raison, au bout d’un certain temps, le directeur nomma Marianne contre-maîtresse d’atelier.

Dans ce nouveau poste, elle se dévoua plus que jamais, donnant l’exemple du travail, gardant pour elle le plus ingrat, finissant la tâche des inhabiles ou des paresseuses, se faisant adorer par tout ce qui l’entourait.

On l’avait autorisée à dire son nom, et au lieu d’être un numéro quelconque, on l’appelait mademoiselle Marianne.

Grave, calme, indulgente, elle ne ressemblait guère, au milieu des autres détenues, à une condamnée subissant sa peine et chassée honteusement de la société. On l’aurait bien plutôt prise pour une créature exceptionnellement grande et dévouée, consacrant sa vie à un apostolat admirable, en un mot pour la compagne et l’amie de la petite sœur aux yeux bleus si tristes.

Ce dévouement, qui prenait une force nouvelle dans les occasions plus fréquentes de se manifester, fut raconté par madame Marie-Aimée à un très grand personnage qui était venu la voir.

Il demanda quelques détails sur la vie antérieure de la prisonnière, et intéressé au dernier point, il proposa d’obtenir pour elle des lettres de grâce.

Pour la première fois, Marianne sortit de son impassibilité, ses traits prirent la rigidité du marbre ; dans ses yeux, un sentiment de hauteur indéfinissable alluma comme une étincelle. Ce fut avec une sorte de fierté farouche, qu’elle repoussa les offres de M. de Riancourt.

— Qui vous assure que ma conduite présente n’est pas une expiation ? dit-elle au directeur qui la blâmait.

— Alors, répondit M. Renaud, c’est donc le crime d’un autre que vous expiez ?

Elle pâlit et s’éloigna sans ajouter un mot.

M. de Riancourt, blessé de cet étrange refus, n’insista pas.

Cela se passait un an environ après sa condamnation.

À quelque temps de là, le directeur lui annonça que M. de Boutin demandait l’autorisation de la voir.

— Je l’ai accordée immédiatement, dit-il, il vous attend.

C’étaient les premières nouvelles qui allaient lui arriver du dehors.

Malgré elle ses lèvres murmurèrent l’éternel refrain de sa pensée et de son cœur.

— Jacques, Marguerite !…

Un instant elle demeura silencieuse, appuyée contre le mur du cabinet de M. Renaud, pâle, froide, sans force, n’ayant plus le courage de repousser l’enivrante tentation qui s’offrait à elle.

Elle allait donc savoir ce que devenait Marguerite, si elle n’avait pas oublié son nom, si son bonheur, ce bonheur si chèrement payé par elle, était près d’éclore ou de se consolider.

Et Jacques, son Jacques, son unique amour, la lumière de sa vie misérable… l’aimait-il toujours ?

Le doute, l’indifférence ne l’avaient-ils pas effleuré de leurs ailes glacées ?

Depuis un an pas un mot de lui, il tenait bien son serment !… Qu’allait-elle apprendre ?

Elle ferma les yeux, la vie l’abandonnait. Non, elle ne devait pas tenter de telles épreuves ; elle devait consommer le sacrifice entièrement, généreusement, sans retour vers le passé.

— Monsieur le directeur, dit-elle, M. de Boutin a-t-il quelque chose de particulièrement grave à me communiquer ?

— Je ne crois pas, il veut savoir si vous persistez dans vos résolutions. Il m’a chargé de vous dire cela seulement.

— Je persiste ; l’heure de le revoir n’a pas encore sonné pour moi, répondit-elle. Priez-le d’ajouter à toutes ses bontés, celle de ne pas insister.

Son accent était ferme et doux en apparence, elle s’inclina devant le directeur et sortit.

M. de Boutin, qui était dans une pièce voisine, entra par autre porte.

— Cette fille-là, dit-il au directeur, est le remords de mes jours et de mes nuits. Jamais, jamais je ne réparerai l’erreur que la justice a commise envers elle !…

— Ou que Marianne elle-même lui a fait commettre ! répondit spontanément l’autre.

M. de Boutin étonné regarda le directeur, et après une minute d’hésitation, il lui tendit la main, que le geôlier serra vivement sans parler.

Les deux hommes s’étaient compris.

Le soir, Marianne ne resta pas au milieu des autres détenues. L’air était tiède après une journée accablante de chaleur. La clarté décroissante du jour baignait de flots de pourpre un petit coin du préau où elle allait s’asseoir.

On respectait ses heures de solitude, lorsqu’elle se dirigeait de ce côté.

Madame Marie-Aimée la suivit. Un grand rideau de chèvrefeuilles et de vignes vierges cachait ce bout d’allée à tous les regards.

Elle la vit tomber sur un petit tertre gazonné et cacher sa tête dans ses mains.

La jeune religieuse vint s’asseoir à ses côtés, tout doucement, elle enlaça sa taille :

— Ma sœur chérie, murmura-t-elle.

Marianne devina la présence de son amie, elle s’abandonna, et renversa sa belle tête sur l’épaule d’Aimée :

— Ah ! s’écria-t-elle au milieu de rauques sanglots, l’absence !… l’oubli !… quelle torture.

L’autre la regarda un instant avec une profonde émotion.

— Va, crois-moi, que l’absence ne t’effraie pas, tu n’as pas à craindre l’oubli, dit-elle lentement. Jacques t’aime toujours. Hélas ! la mort seule est irréparable.

Elle chancela sous l’empire de ses souvenirs, tandis que Marianne reprenait en pleurant toujours.

— Je suis lâche, je l’ai voulu, c’était le devoir !… J’ai brisé son âme, je l’ai quitté, j’ai exigé qu’il ne cherchât pas à me revoir ; et aujourd’hui, je le maudis de tenir sa promesse, il me semble que son cœur ne m’appartient plus, je meurs loin de lui.

Ses sanglots redoublèrent.

— Pauvre Marianne, dit la petite sœur, que de tempêtes sous ta sérénité !… Et cependant tout bonheur n’est pas perdu pour toi !…

— Oh ! taisez-vous, taisez-vous ! que parlez-vous bonheur, à moi l’avilie, la déshonorée, l’empoisonneuse !… moi que tout le monde méprise et oublie.

— Excepté Jacques, excepté M. de Boutin, excepté Marguerite, excepté tous ceux qui savent comprendre et voir, qui savent se dévouer et aimer !…

Pauvre nature humaine !… Son amie lui disait qu’elle n’était pas oubliée et son cœur commençait à s’apaiser.

— Oui, reprit la sœur, aimer c’est le seul bonheur, le seul but de la vie !… Tu es aimée et tu le seras toujours. Jacques n’est pas de ceux qui reprennent leur cœur ! Qui sait ce qui peut arriver, qui t’arrachera d’ici et te rendra à lui ; tant que l’espérance brille au loin, on peut vivre ; hélas ! il n’y a que la mort qui brise tout !

À ces mots que Marie murmurait pour la deuxième fois, Marianne releva la tête.

— Vous avez donc aimé aussi, demanda-t-elle, vous avez donc souffert, que vous êtes si bonne et savez trouver de si douces paroles pour sécher les larmes ?

La nuit arrivait, une nuit de juillet lumineuse et douce comme une nuit des pays d’Orient.

Dans la clarté indistincte du soir, le profil régulier de la sœur s’estompait suave comme un camée antique, ses coiffes blanches étaient moins pures que sa joue pâle, ses grands yeux apparaissaient encore noyés dans les pleurs que ses souvenirs faisaient couler.

— Oui, j’ai aimé, murmura-t-elle, beaucoup aimé. C’est une triste histoire, mais ce secret de mon cœur que je n’ai jamais voulu dire, je vais te le confier ; parce que tu es la seule femme capable de me comprendre.

Marianne serra sa main ; elle se sentait prête à oublier sa douleur pour celle de son amie.

— Je n’ai pas connu ma mère, commença Aimée, mon père lancé dans les grandes affaires m’avait confiée à une tante qui m’a élevée dans ce pays-ci, avec ses enfants, un fils et une fille. Mon cousin Henry avait cinq ans de plus que moi ; juste l’âge voulu pour me protéger et veiller sur moi ; du plus loin que je me souviens, il ne faisait d’autre différence entre sa sœur et moi que celle de me céder plus souvent ou de me donner toujours raison dans nos querelles d’enfants.

Un jour il entra à Saint-Cyr, il devait en sortir officier. Avec les brillantes relations de notre famille, une belle carrière s’ouvrait devant lui.

La même année, mon père me maria au comte de Ferreuse. Il avait vingt-cinq ans de plus que moi ; mais on ne me demanda pas si cela me plaisait ou non. Mes deux millions de dot devaient redorer le blason qu’il m’apportait ; mon père faisait restaurer superbement l’hôtel du faubourg Saint-Germain, qui avait appartenu à sa famille. Appeler sa fille comtesse et la voir à la cour, était le rêve de ce pauvre père.

À quinze ans, quel que soit le caractère que doit avoir plus tard une femme, elle ne pense ni ne réfléchit sérieusement encore. Elle accepte, elle subit, c’est tout. M. de Ferreuse est mort, paix à sa tombe !… Mais ce qu’a été ma vie auprès de lui, nul ne le saura ni ne le comprendra jamais ; il est donc inutile de constater des blessures si profondes, qu’après bien des années écoulées elles saignent encore.

Nous habitions Paris ; au milieu de mon isolement, de mes désespoirs, de mon ennui de vivre, Henry revint. Il était attaché à l’état-major de la place, il avait pas mal d’instants libres.

Nos anciennes relations, surtout nos liens étroits de parenté, l’autorisaient à fréquenter assidûment ma maison. Quel jour, à quelle époque de notre vie l’amitié fraternelle de notre jeunesse s’est-elle changée en un amour ardent, exclusif, infini ? Je ne puis pas le dire, je ne le sais pas.

Seulement une fois, il assista à une scène de violence telle, que la honte au front je ne savais que courber la tête ; il se leva pâle, les dents serrées, et s’avançant sur M. de Ferreuse : — Un mot de plus, dit-il, et je vous tue !

Et pendant que l’autre ricanait :

— J’ai le droit de vous parler ainsi, continua-t-il avec une si haute dignité qu’il le fit taire ; mon oncle est mort, et Aimée est ma sœur ; la maison de ma mère lui est toujours ouverte.

M. de Ferreuse craignant de voir échapper la fortune avec la femme, fit des excuses.

Henry, à cette époque, était un garçon froid, résolu, n’hésitant jamais, irrévocable dans ses décisions, entier dans ses affections comme dans ses haines.

Il demeura deux jours sans me parler de la singulière scène qu’il avait fait cesser.

Le troisième, comme j’étais seule, il entra chez moi. Il était blanc comme un suaire ; les battements précipités de mon cœur me firent deviner ce qu’il avait à me dire. Il venait me proposer de partir avec lui, d’aller en Amérique où il prendrait du service.

— Tu porteras mon nom qui est le tien, me dit-il, tu seras partout et toujours ma femme honorée et respectée, veux-tu ?

Non, je ne voulus pas, le devoir me clouait là ; je ne pouvais pas le déserter.

Je demeurai, et il me soutint de sa présence, de son autorité, de son affection.

Cet amour, dont nous ne parlions jamais, était notre force et notre vie. En dehors de nous, rien n’existait. Et cependant, je suis restée sa sœur ; jamais sa main n’a pressé ma main ; jamais ses lèvres n’ont effleuré les miennes.

— Le jour de la délivrance sera celle du bonheur, disions-nous tout bas, sans même nous l’avouer.

Elle arriva enfin, cette délivrance que la rigidité de nos lois implacables nous forçait à désirer.

Dans un an, je devais porter son nom ; tu as aimé, Marianne, tu dois comprendre mon bonheur.

Il y avait encore quelque mois à attendre, lorsque la guerre d’Italie éclata, Henry dut suivre l’état-major dont il faisait partie ; il avait vingt-sept ans, il était capitaine.

Quelques semaines après, je recevais un ruban bleu qui attachait mes cheveux lorsque j’étais enfant, et une croix d’honneur entourée d’un crêpe.

Elle tira de sa poitrine une croix dont l’émail était écaillé par le passage d’une balle.

— Voilà dit-elle, lentement, tout ce qui me reste de lui. L’ambition folle d’un homme, une balle perdue, et mon bonheur a fui !… Rien, plus rien !…

À son tour Marianne l’embrassa.

— Tu te trompes, Aimée, dit-elle de sa voix grave, la mort vaut mieux que l’oubli !…

Elles restèrent sans parler un instant.

— J’étais si désespérée que je voulais mourir pour le rejoindre, reprit la sœur. Une nuit où je luttais contre ces idées de suicide, je me souvins d’une visite que nous avions faite ensemble, lui et moi, dans une maison centrale de femmes : c’était celle-ci. Faire remonter à la lumière ce qui reste de bon au fond de ces créatures, m’avait-il dit ce jour-là, quelle admirable tâche, et qu’elle est peu comprise !

Ces paroles me semblèrent un ordre. Au lieu de mourir, je suis venue m’ensevelir ici, le pleurant, l’aimant toujours, ne rêvant qu’après l’heure qui nous réunira.

La sœur avait terminé ses confidences, la nuit était tout à fait arrivée. La main dans la main, les deux jeunes femmes remontaient la pente de leurs souvenirs et pleuraient toutes deux :

— Aimée, dit enfin Marianne, il est mort en emportant ton souvenir vénéré et attendri, ta chère image est restée dans son cœur jusqu’au dernier moment, sans un doute possible, pure, radieuse, immaculée ; s’il pouvait se relever de sa tombe, il te retrouverait fidèle, consacrant ta vie à une de ses pensées, et tu ne trouves pas dans tout cela une suprême consolation ! Quelle différence pour moi !… Il vit, et tout nous sépare ! J’ai refusé des lettres de grâce, me diras-tu ? Est-ce que j’en veux, moi, de cette grâce incomplète qui laisserait un soupçon autour de moi ? Est-ce que je subirai jamais une réhabilitation problématique, qui tiendrait mon honneur en suspicion. Non, mieux vaut rester ici, méprisée, oubliée !…

— Jamais Jacques ne t’oubliera. Tu demeures pour lui éternellement la dévouée, entourée de l’auréole du martyr.

— Hélas !… Et dans dix ans, et dans quinze ans, cette affection ardente ne sera-t-elle pas affaiblie ?… L’âge, l’absence, l’habitude, n’auront-ils pas glacé son cœur ? Et dans vingt ans, les sentiers de notre vie, un instant croisés en leur route, ne seront-ils pas si profondément éloignés que nos yeux se reverront, mais que nos âmes ne se reconnaîtront plus ?

La grande cloche de la prison sonnait le coucher, Marianne dut rentrer surveiller son dortoir.

À partir de ce jour, l’amitié des deux jeunes femmes devint très grande. Marie-Aimée aurait voulu relever le courage abattu de Marianne ; mais elle dut constater que ses efforts n’étaient pas couronnés de succès.

En effet, les yeux de la prisonnière se cernèrent sensiblement, sa pâleur augmenta, ses pas devinrent chancelants.

La supérieure s’aperçut du changement qui s’opérait chez Marianne, et elle lui offrit une place d’infirmière. Elle espérait ainsi apporter une diversion dans sa vie, en lui donnant l’occasion d’un dévouement plus grand.

Une terrible épidémie sévissait : la fièvre typhoïde remplissait les salles, l’emploi était plein de dangers, Marianne accepta avec joie.

Il y avait, à cette époque, à Cadillac, un docteur, dont tout le monde se souvient encore.

Depuis longues années, il était médecin en chef de la maison centrale. Il avait vu arriver madame Marie-Aimé ; il avait soigné sa famille, et elle-même, lorsque, enfant, elle habitait chez sa tante, aux environs de Cadillac, et il avait conservé pour elle une profonde affection.

Que de fois, comme un autre Lavater, ne l’avait-il pas aidée à lire et à découvrir les passions, les vices, voire même les vertus à l’état latent sur les dures physionomies qui passaient devant eux !

— Voyez-vous, ma fille, lui disait-il dans son langage familier ; la misère et l’abandon sont de tristes maîtres, et bien souvent ils changent en mauvais instincts les meilleurs germes. Il ne faut pas trop leur en vouloir, à ces pauvres créatures, il y en a pour lesquelles la vie a été si rude !

Aussi, avec quelle joie et quelle sagesse ne distribuait-il pas l’argent qu’elle lui donnait pour faciliter leur retour au bien après leur sortie de prison !

Elle n’avait pas de secrets pour lui. Sa sympathie pour Marianne lui fut vite confiée.

Il attendit pour se prononcer de l’avoir vue de près, et d’avoir pu l’étudier attentivement.

Madame Marie lui en fournit l’occasion aussi souvent qu’il le voulut.

La limpidité de ce grand œil profond et doux où, sous l’énergie de la femme, il y avait parfois la naïveté étonnée de l’enfant ; la pureté de cette bouche à l’expression tendre et bonne dans le repos ; enfin, une réserve, une dignité qu’il n’avait pas l’habitude de rencontrer, tout cela l’eut vite fixé.

Il demanda à madame Marie-Aimée les détails qu’elle ne lui avait pas encore donnés sur la condamnation de Marianne.

Quand la religieuse eut terminé, le docteur était extrêmement ému.

— C’est votre sœur, ma fille, lui dit-il ; elle a sacrifié sa vie par dévouement, elle est aussi pure que vous : vous êtes dignes de vous comprendre toutes deux.

Malgré les prévenances que lui suggérait son affectueuse tendresse, la jeune religieuse ne s’étonna pas, après le départ de M. de Boutin, de voir la tristesse de Marianne augmenter.

— L’effort a été trop grand, dit-elle au docteur, elle plie sous le faix.

Ce jour-là, M. Rivière et madame Marie demeurèrent longtemps en conférence. Lorsqu’ils se quittèrent, ils avaient tous deux un air de mystérieuse entente.

Cependant l’épidémie ne diminuait pas d’intensité, toutes les infirmières n’en pouvaient plus : Marianne seule résistait.

Nuit et jour sur pied, on l’aurait dite d’acier. Rien ne lassait son dévouement ; toujours grave et indulgente, triste et empressée, on n’entendait que des paroles de consolation s’échapper de ses lèvres.

Cependant, un matin que la supérieure visitait les salles, elle surprit Marianne assise dans un coin, l’œil perdu dans le vague, la figure empreinte d’un découragement sans nom.

Devant cette vivante image du désespoir, ce que les mesquineries de la superstition ou de la bigoterie avaient laissé de cœur dans sa vieille poitrine tressaillit :

— Docteur, dit-elle à M. Rivière qui l’accompagnait, est-ce que vous allez laisser mourir Marianne ? Il me semble cependant que madame Marie-Aimée et vous, deviez la guérir.

Le médecin, soucieux et préoccupé, ne répondit pas.

— Prenez-y garde, continua la religieuse, ce serait une vraie perte pour nous. Elle en a encore pour dix-huit ans, et jamais nous ne retrouverons une semblable surveillante. Elle remplace au moins trois de nos sœurs.

En présence de ce naïf et monstrueux égoïsme, le docteur eut un mouvement de révolte.

— Ainsi, dit-il, vous supposez que Marianne s’en va mourir de désespoir ? Et d’elle tout ce que vous regretterez, ce sera la peine qu’elle vous évite ?

La supérieure leva les yeux au ciel ; cependant comme son habileté ne lui permettait pas de répondre à la dernière phrase, elle répartit :

— Dame, docteur, regardez-la, elle devient diaphane. Je vais faire commencer pour elle une neuvaine à Notre-Dame-de-Verdelais ; peut-être Dieu exaucera-t-il nos prières !

— Dieu ! Notre-Dame ! grogna le vieux sceptique ; fameux remèdes que tout cela !… heureusement que je vais en essayer une prière, moi aussi, et nous verrons laquelle des deux réussira !…

— Vous, docteur, vous allez prier ! Ah ! quelle joie vous nous ferez ! Il y a si longtemps que nous demandons au ciel votre conversion !

— Demandez, ma sœur, demandez ; si cela ne fait pas de bien, ça ne fait pas de mal ; mais, pour cette fois-ci, ne chantez pas encore victoire ; ce n’est pas à Verdelais que je vais chercher le cierge qui sauvera votre infirmière.

Et, tout pensif, M. Rivière quitta la sœur Saint-Jean, la laissant curieuse et intriguée du remède qui allait guérir Marianne.

Environ quatre ou cinq jours après cette conversation, M. Rivière vint faire sa visite quotidienne dans les salles de la maison d’arrêt.

Il n’était pas seul ; un jeune homme le suivait.

— Monsieur, dit-il en le présentant à la supérieure, est déjà un praticien consommé. Il a habité longtemps Paris, où il a fait ses études ; je désire avoir son avis sur les traitements employés par moi.

— Votre science, docteur, n’a pas besoin de s’appuyer sur autrui, répondit la sœur Saint-Jean.

Et, par côté, elle regardait de travers le médecin étranger auquel elle trouvait trop de distinction et surtout trop de jeunesse.

— Eh ! eh !… ma sœur, reprit M. Rivière, vous me reprochez souvent mon entêtement, mais vous voyez bien que je ne suis pas aussi absolu que vous le dites. Ma vieille routine s’incline devant la science nouvelle à l’occasion. Je suis persuadé que monsieur guérira quelqu’une de nos malades, vous verrez.

Et la pointe de malice, qui depuis trente ans s’allumait dans les yeux du docteur, lorsque la vieille supérieure lui parlait des miracles et des saints, de Verdelais et de Lourdes, paraissait ce matin-là plus pétillante que jamais.

La religieuse laissa les deux médecins continuer leur visite. Madame Marie-Aimée les accompagnait.

La consultation commença. Marianne, occupée à l’autre extrémité de la salle, n’avait pas encore levé les yeux.

Que lui importaient les visages nouveaux ou les distractions étrangères ? C’était au fond de son souvenir et de son cœur que sa pensée constamment absorbée se repliait sans cesse. À part son devoir, le reste n’existait pas pour elle.

Cependant, à mesure que les formes noires qu’elle entrevoyait du coin de l’œil, s’avançaient de son côté, une agitation inconnue faisait battre son cœur et trembler ses mains.

Tout à coup, il lui sembla que la vie l’abandonnait.

Une voix bien connue, grave, profonde, mais légèrement tremblante, avait parlé tout près d’elle.

— De quoi souffrez-vous, ma fille ? demandait le jeune médecin.

Sans avoir conscience de ce qu’elle faisait, Marianne se trouva debout. De ses deux mains elle contenait les battements de son cœur ; ses yeux pleins de larmes ne distinguaient plus ; pâle, blanche, mourante, elle murmurait ces mots que Marie-Aimée comprenait :

— Lui !… lui !… Jacques ici !…

Elle dut s’appuyer au dossier du lit qui se trouvait devant elle.

Les malades préoccupées de cette consultation anormale, ne remarquaient pas son trouble ; le docteur Rivière, depuis un instant, se mouchait avec un bruit de tempête ; les yeux tristes d’Aimée semblaient répéter :

— N’avais-je pas raison ? Hélas ! tu le vois bien, il n’y a que la mort qui soit sans remèdes et sans consolations !…

Seul, Jacques conservait son impassibilité au milieu de cette scène muette ; il était impossible de deviner ses impressions.

— Vous allez me guérir, n’est-ce pas, mon bon monsieur ? disait la malade que le docteur Rivière examinait. Ah ! si vous saviez, je dois être libre dans un mois, il me tarde tant !…

— Pour recommencer vos exploits ? grommela le vieux médecin, d’autant plus amer qu’il s’en voulait davantage de l’émotion qui le tenait. C’est bien nécessaire !

— Non, répondit la malade, il me tarde au contraire de faire le bien. J’ai quatre petits enfants qui m’attendent, il faut que je leur apprenne ce que mademoiselle Marianne m’a enseigné. Si je les retrouve j’en ferai des femmes vertueuses et d’honnêtes ouvrières ; si je meurs, ils m’oublieront !…

M. Rivière grognait et protestait de plus belle. La froideur de Jacques disparut sous une indescriptible émotion.

— Vous avez raison, ma fille, dit-il, faites le bien, sacrifiez-vous, soyez vaillante et généreuse, c’est le moyen de ne jamais être oubliée.

Sa voix grave avait des inflexions attendries qui remuaient le cœur de Marianne jusque dans ses moindres fibres.

— Voilà pour vos enfants, continua-t-il.

Et il glissa un billet de banque sous l’oreiller de la malade.

La visite était terminée.

Marianne, sans forces, ne quitta pas sa place, mais elle suivit avec toute son âme celui qui s’éloignait.

Au moment de franchir le seuil de la porte, Jacques se retourna.

Il chercha l’infirmière des yeux, et l’ayant aperçue, il se découvrit. Pendant un instant, tout ce que le regard d’un homme peut contenir d’amour ardent, de passion exclusive, de respect sans bornes, de regrets, d’attendrissement, apparut dans l’œil bleu de Jacques.

Marianne, éblouie, chancela ; mourante, elle voulut s’élancer vers lui, crier follement son nom, lui dire de l’emporter, de ne plus la quitter : la vision bénie, en disparaissant, lui rendit sa raison.

Elle raidit ses mains tremblantes, et essaya d’apaiser le trouble qui l’envahissait ; elle y parvint, car au bout de quelques instants, elle traversa la pièce de son pas ordinaire, calme et lent.

À l’entrée de la salle, il y avait une petite cellule où les sœurs et les infirmières de garde allaient se reposer durant la nuit.

Marianne, espérant n’y rencontrer personne à cette heure de la journée, y entra.

La porte ne s’était pas refermée que deux bras caressants la pressaient, et qu’une voix mouillée de larmes murmurait à son oreille :

— N’es-tu pas la plus heureuse ! Vas-tu encore manquer de courage ? Est-ce qu’il t’oubliera jamais ?

— Ô Aimée ! Aimée ! que je t’aime, et que tu es bonne ! répondit Marianne en lui rendant ses baisers.

À quelques jours de là, le docteur Rivière montrait Marianne à la supérieure.

Derrière les lits où les malades commençaient à guérir, la surveillante se reprenait à la vie.

C’était bien toujours la prisonnière pensive et sérieuse ; mais dans ses grands yeux profonds le courage avait rallumé son étincelle ; sur ses traits purs, l’amer découragement avait fait place à une expression de sereine énergie.

— Eh bien, ma sœur, que dites-vous de notre infirmière ? demanda-t-il à la religieuse, il me semble qu’elle entre en convalescence.

— Notre neuvaine est terminée depuis deux jours, docteur, répondit celle-ci, ayez encore le triste courage de nier la puissance de Dieu et de ne pas croire aux miracles !…

Le médecin sourit doucement.

— Chère sœur, dit-il, au dieu qui a fait ce miracle-là, je crois de toute mon âme ; il est aussi vieux que le monde, et il en fera bien d’autres.

— Enfin, vous voilà presque converti ! vous l’avouez !

— Oh ! je n’ai jamais cessé de reconnaître la puissance infinie de cette religion-là, je vous le répète. Et cependant, hélas ! et à mon très grand regret, il y a bien longtemps que son culte m’est interdit…

Et il s’éloigna en riant, pendant que la sœur Saint-Jean ne le comprenait plus du tout, et assurait que sa vieille cervelle déménageait.





VI

MÈRE ET FILLE


Le matin même du jour où Jacques avait trouvé Marguerite sanglotant sur un banc de pierre de la terrasse, madame de Sauvetat avait fait prier sa fille de la rejoindre dans sa chambre.

Assise devant un secrétaire où elle arrangeait quelques papiers, elle était évidemment préoccupée, car elle ne vit pas le front de l’enfant qui se penchait vers elle et sollicitait la caresse quotidienne.

Au bout de quelques instants de silence, elle se retourna vers Marguerite étonnée de cette réception.

— Ma fille, dit-elle brusquement et en parlant un peu vite, il est temps de reprendre les projets que la mort de ton père et les terribles catastrophes qui ont suivi sont venues si brusquement interrompre.

La voix de la veuve parut s’étrangler dans l’émotion, tandis que du bout de son mouchoir elle essuyait une larme ou un semblant de larme.

Marguerite devint pâle comme un lis.

C’était la première fois, depuis la mort de M. de Sauvetat que sa mère allait lui parler de Georges Larroche.

Elle l’avait reçu dans sa maison, il est vrai ; tacitement, elle avait paru accepter et servir les projets de celui qui n’était plus ; lorsque Marguerite, rougissante et émue, parlait de Georges et associait son nom à des pensées d’avenir et de bonheur, la veuve souriait, mais jamais elle n’avait dit à sa fille : Aime-le ; et la fête des fiançailles dont avait parlé M. de Sauvetat n’avait pas eu lieu.

Cependant, Marguerite ne s’était pas préoccupée de ce mutisme. Au contraire : un peu concentrée, un peu froide, avec un fond de réserve pudique qu’un rien froissait, la jeune fille savait presque gré à sa mère de lui laisser savourer, seule, sans la profaner, l’enivrante douceur de ses premières amours.

Elle avait bien une fois parlé de son secret à Jacques, oui ; mais Jacques était pour elle un être à part, celui qui lui représentait à la fois son père et Marianne.

À ces deux ombres sacrées que pouvait-elle cacher ?

Et puis, le jeune homme avait un regard, une voix qui savaient trouver le chemin de son cœur ; tandis que Blanche, au contraire, intimidait sa fille et glaçait toutes confidences sur les lèvres de la pauvre petite.

Mais si Marguerite se taisait et gardait ses impressions, comme un avare son trésor, elle avait vu bien des choses.

Ils sont si fins les yeux d’une amoureuse de seize ans.

Mademoiselle Gaste, sa meilleure amie, une belle petite blonde de son âge, ne lui avait-elle pas appris du reste que ce qu’une femme doit surtout comprendre, c’est ce qu’on ne lui dit pas ?

Eh bien, Marguerite avait écouté ces leçons-là, et elle en avait profité.

Ainsi, un jour, pendant l’automne, tout à fait au commencement des visites de Georges à l’hôtel, alors qu’elle était encore malade et nerveuse, Marguerite, enivrée de sa présence, ouvrait son cœur, malgré elle, à son rêve d’amour.

Mais en descendant au fond de son âme, elle s’en voulait de ce sentiment qui lui semblait la profanation de son récent malheur ; et, silencieuse, elle pleurait.

Tout à coup, une voix doucement affectueuse l’éveilla sa méditation.

— Souffrez-vous davantage ? lui demanda-t-elle.

En même temps, la personne qui lui parlait saisit sa main qui pendait inerte le long du fauteuil où elle était étendue, et la serra légèrement.

Elle leva les yeux et étouffa un cri pendant qu’une rougeur charmante, toute pleine de mystérieux aveux, couvrait ses joues.

Georges était près d’elle.

Embarrassée, elle retira sa main.

— Merci, murmura-t-elle tout bas, je ne souffre pas ; mais hélas ! je pense et je me souviens !… Je ne reverrai plus ceux qui m’aimaient.

La voix du jeune homme devint encore plus tendre :

— Vous êtes injuste, Marguerite, dit-il ; de grandes et légitimes affections ont, en effet, disparu de votre vie, mais elles ne vous ont pas toutes été enlevées. Ne remplissez-vous pas tout entière le cœur de votre mère ? Et d’autres liens ne viendront-ils pas, bientôt peut-être, vous attacher de plus près encore à ceux qui ne sont aujourd’hui que vos amis ?

En disant ces mots, il osa appuyer ses lèvres sur le front de l’enfant qui ne respirait plus.

Blanche arrivait ; elle avait entendu les dernières paroles de Georges, la jeune fille surprit sur ses lèvres, un sourire singulier.

Depuis ce jour, combien de fois Marguerite n’avait-elle pas vu sa mère attacher sur celui qu’elle regardait comme son fiancé, de par la volonté expresse de son père, de longs regards pleins d’affection et d’intérêt !

Le soir, lorsqu’il restait après tout le monde, et que madame de Sauvetat lui laissait prendre ses mains qu’il pressait longuement, les yeux de Georges ne disaient-ils pas ce mot adorable : Ma mère ! tandis que sous les longues paupières de Blanche, plus languissantes que jamais, Marguerite croyait lire ce qu’elle lui répondait :

— Oui, je le sais, vous rendrez ma fille heureuse.

Aussi mademoiselle de Sauvetat, tremblante à l’idée de ces premières explications à échanger avec sa mère, rougissait-elle de parler de son secret ; mais sûre de son bonheur, forte de cet amour qu’avait béni celui qui n’était plus, elle ne craignait rien, elle n’appréhendait rien.

Toutes ces réflexions s’étaient présentées à l’esprit de la jeune fille, aussi rapides que la pensée, durant les quelques instants d’hésitation et de silence que Blanche avait laissés s’écouler après ses premières paroles.

— Ton père m’a fait promettre de te marier le plus tôt possible, reprit-elle enfin, mais toujours sans regarder sa fille ; je n’ai pas cru que cela pût se faire avant aujourd’hui, surtout après le double deuil qui nous a frappées.

— Ma mère, dit l’enfant profondément troublée, vous connaissez les convenances ; ce que vous décidez est toujours bien.

— N’est-ce pas ? reprit la veuve avec une certaine vivacité. Eh bien, par convenance aussi, je dois te dire que ton père avait désiré vivement ton mariage, mais sans attacher une importance particulière à celui qui avait demandé le premier ta main, je veux parler de M. Larroche.

Aujourd’hui, un parti inespéré se présente, le comte de Birac sollicite notre alliance, et c’est lui que j’accepte.

Marguerite se leva toute droite à ces derniers mots. Ses doigts, appuyés au dossier d’une chauffeuse, se crispèrent et éraillèrent le satin, la pâleur du marbre envahit ses joues. Éveillée en pleine assurance de bonheur, cette nature droite et sérieuse recevait un coup terrible.

Elle lança à sa mère un regard si doux, si navré, mais si chargé de reproches, que Blanche en tressaillit. En même temps, sans prononcer un mot, sans laisser échapper un gémissement ou un sanglot, les yeux de la jeune fille se fermèrent, ses mains se détendirent, tandis que son beau corps s’affaissait inerte sur le tapis, comme une fleur brisée qui tombe sur le sol.

Blanche n’appela pas.

Elle releva elle-même sa fille sans le moindre signe d’émotion ; seule, elle dégrafa sa robe, frictionna ses tempes et épia son retour à la vie avec une sorte de haine concentrée et farouche.

L’évanouissement dura peu, au bout d’un quart d’heure environ, Marguerite revint à elle.

Blanche la regardait fixement, hautaine, presque cruelle.

L’enfant comprit qu’elle ne la fléchirait pas ; mais bravement, cependant, elle accepta la lutte.

Quelque chose de plus fort que la réflexion et la volonté la poussait à connaître à tout prix la pensée de sa mère.

— Voyons, Marguerite, dit sèchement madame de Sauvetat, ces comédies ne sont pas de mon goût, tu le sais. Le temps est passé où les filles s’évanouissaient lorsqu’on leur présentait un mari. Est-ce que celui que je te propose n’est pas digne de ton choix ? Vingt-sept ans, beau garçon, intelligent, instruit, comte et millionnaire, que te faut-il de plus ?

La jeune fille s’était relevée, et avait dans les yeux une flamme qui rappelait à Blanche un autre regard :

— Il me faut accomplir strictement la volonté de mon père, répondit-elle, en accentuant chacun de ses mots.

— Qu’est-ce à dire ? riposta la veuve impérieusement.

— Mon père m’a désigné et presque imposé un mari ; j’épouserai celui-là, pas un autre. Ce choix de mon père, vous même l’avez approuvé devant moi…

Madame de Sauvetat fit un brusque mouvement ; elle ouvrit la bouche.

— Oh ! ne niez pas, continua Marguerite blanche comme un cierge, mais résolue, je m’en souviens ; c’était le dernier jour que j’ai vu mon père !…

Et tandis que la veuve tressaillait, un sanglot monta aux lèvres de la jeune fille ; mais, se contenant, elle reprit :

— Oui, vous consentiez alors. Depuis, n’avez-vous pas encouragé cette affection, ne m’avez-vous pas approuvée ? Vous receviez chaque jour M. Larroche, pourquoi ? N’était-ce pas pour m’apprendre à le connaître ? Je l’ai cru, et…

— Et…, interrompit madame de Sauvetat prête à éclater.

— Et, reprit Marguerite de son accent ferme, je serai sa femme, ou je ne me marierai jamais.

Un éclair d’effroyable colère passa dans les yeux sombres de Blanche.

— Je vous dis, fit-elle violente et emportée, que M. de Birac a ma parole, et… que vous la tiendrez.

La jeune fille s’inclina.

— C’est ce que nous verrons, répondit-elle à son tour presque avec défi.

Et plus bas :

— Jacques est là !…

La veuve bondit à ce mot, elle ne se possédait plus. Elle lança à sa fille un regard de fureur.

Puis, s’approchant tout près d’elle, la voix sifflante et la figure décomposée :

— Une dernière explication vous décidera peut-être, dit-elle.

M. Larroche vous aime comme une petite fille, c’est évident, mais vouloir de vous pour femme… Quelle plaisanterie !…

Elle avait à dessein laissé tomber ses paroles une à une ; comme du plomb fondu elles avaient brûlé le cœur de Marguerite.

La pauvre enfant chancela de nouveau et porta les deux mains à sa poitrine.

Mais la lutte n’était pas finie, elle le comprit, et, au bout d’un instant de silence, elle reprit de sa voix triste et ferme :

— Alors, ma mère, vous avez donc trompé mon père, lorsque vous lui avez affirmé que M. Larroche vous avait demandé ma main ?

Blanche devint très pâle, ses fins sourcils se rapprochèrent ; mais se contenant encore :

— Je n’ai jamais trompé personne, dit-elle ; il y a eu méprise de ma part : M. Larroche m’a en effet demandé la main de ma fille, et c’est dans ce sens que j’ai parlé à ton père, c’est pour cette raison que je lui ai ouvert plus tard ma maison fermée à tous.

Sommé par moi de s’expliquer, il y a quelques jours à peine, il m’a frappée d’étonnement en me déclarant qu’il entendait alors parler de Marianne, qu’il considérait comme ma fille aînée.

— De Marianne ? s’écria Marguerite. Et Jacques ?

— Il supposait que Jacques, évincé, au vu et au su de tout le monde, s’était définitivement retiré.

La jeune fille secoua la tête. Sa physionomie un peu hautaine devint plus sévère et fit comprendre à madame de Sauvetat qu’elle ne la croyait pas.

Ses yeux clairs regardèrent Blanche jusqu’au fond de l’âme.

Sous ce regard honnête, profond, inquisiteur, la veuve se sentit mal à l’aise ; elle voulut parler encore, peut-être pour cacher sous une explication l’embarras qui la gagnait :

— Du reste, reprit-elle, M. Larroche éprouve ce que beaucoup de jeunes gens ressentent ; il a la plus grande peur d’avoir sa femme à former ; une enfant pour compagne de sa vie lui fait éprouver une frayeur étrange, c’est pour lui une responsabilité qu’il ne se sent pas la force d’assumer. Il veut une femme sérieuse pour diriger sa maison.

Quelque chose d’horrible se fit jour tout à coup dans le cerveau de Marguerite ; il lui sembla que son cœur se broyait dans un étau de fer.

— Alors, fit-elle avec un éclair dans les yeux, il attend Marianne ?

Madame de Sauvetat, à ces mots, se laissa emporter par la haine qu’elle nourrissait contre la prisonnière.

— Il a horreur des empoisonneuses ! s’écria-t-elle hors d’elle-même, l’écume aux lèvres.

Marguerite protesta par un violent geste de dénégation.

Blanche, honteuse, essaya de se ressaisir ; elle n’avait pas fini, du reste ; le plus dur n’était pas encore sorti de ses lèvres.

— Ce que désire M. Larroche, continua-t-elle plus doucement, c’est une femme expérimentée, que la douleur ait mûrie.

Elle hésita ; Marguerite pâlissait toujours.

— Enfin, demanda-t-elle, il vous a dit le nom de celle qui lui agrée ? Voyons, ne me faites plus souffrir.

— Eh bien, puisque tu veux le savoir à tout prix, apprends-le donc. C’est moi qu’il aime, moi qu’il demande, et… j’accepte son nom !

— Vous !… ma mère, vous ! balbutia Marguerite éperdue, vous ! ah ! Dieu du ciel !…

Et pendant que l’enfant se tordait les bras de désespoir :

— Vois, continua Blanche impitoyable, si tu veux encore me le disputer, et devenir sa femme malgré moi, malgré lui !…

Marguerite essaya de se raidir. Effort inutile ! Malgré elle, la haine, la vengeance bouillonnaient dans son âme. Un instant, elle eut l’idée de courir vers Jacques, de lui tout raconter, de lui crier :

— Toi, qui connais les gens et les choses, qui as souffert et qui as aimé, aie pitié de moi, démêle ce nouveau mystère d’infamie que je ne comprends pas, mais qui va me tuer !…

Elle releva ses yeux remplis de colère ; elle étendit la main ; toute prête à laisser sortir la menace et la malédiction de sa bouche ; mais, au moment où ses lèvres s’entr’ouvraient, son regard s’arrêta sur ce beau portrait de M. de Sauvetat, que la veuve n’avait pas encore enlevé de sa chambre.

Elle revit son père adoré mort, inanimé, étendu dans sa bière, ayant à ses côtés cette Marianne si aimée d’elle, l’ange gardien de son enfance, lui disant, en lui montrant celui qui ne l’entendait plus :

— C’est pour le devoir et l’honneur qu’il est mort !… ne l’oublie pas !…

— L’honneur !… le devoir  !… Ne serait-ce pas pour quelque sublime devoir, ignoré d’elle, qu’elle était partie, cette mère adoptive, sa meilleure amie, et qu’elle souffrait dans la honte ?…

Le devoir ! n’était-il pas pour Marguerite, pauvre atome abandonné et sacrifié, de se taire comme l’une, de mourir comme l’autre ?

Elle le crut. Et généreuse plus qu’on ne peut l’être, elle résolut de tout accepter, et de se soumettre. Toute la journée, retirée dans la chambre de Marianne, elle s’affermit dans sa résolution, et se crut désormais assez calme et assez forte pour se taire devant tous.

Le soir, à la tombée de la nuit, le parfum de poésie triste qui se dégage de la nature au moment où elle se repose et s’endort, avait rouvert les sources de ses larmes qu’elle croyait taries sous l’effort viril de sa volonté. Elle s’était alors jetée dans les bras de Jacques et n’avait pu résister à l’âpre bonheur de pleurer un instant sur ce cœur qu’elle savait lui être si dévoué. Mais la courageuse enfant avait vite repris possession d’elle-même, et nous avons vu comment elle avait eu la force de tromper le jeune homme et de l’envoyer vers Marianne, parce qu’elle comprenait que la présence de Jacques était inopportune à Roqueberre.



VII

UN SECOND MARIAGE


Après sa visite à Cadillac, Jasques Descat, au lieu de revenir vers sa pupille, sentit le besoin de se recueillir et de garder pour lui tout seul, durant quelques jours, l’âpre bonheur qu’il venait de goûter.

Âpre ! Oh ! oui, que mince avait été la joie, que cuisants et durs étaient les regrets !

L’avoir approchée de si près, et n’avoir pu ni serrer sa main, ni entendre le son de sa voix, quelle souffrance !

Aurait-il jamais la force d’endurer ce terrible martyre, d’attendre de longues années peut-être, la sachant là-bas, triste, malheureuse, avilie !…

Cependant, sous toutes ses pensées amères, il y avait une joie secrète et profonde qui dominait son désespoir : il l’avait revue !…

Ses grands yeux doux avaient rencontré les siens ; elle avait pâli en l’apercevant, un frisson l’avait secouée des pieds à la tête lorsqu’il avait parlé. Dans ses heures mauvaises, c’était peut-être vers lui que se tournaient ses pensées et ses vœux !

Elle l’aimait donc toujours, elle ne l’avait pas oublié !… Jacques était avant son voyage aussi certain de la fidélité de cet amour que de l’innocence de sa fiancée, et cependant cette assurance nouvelle était pour lui un bonheur sans nom !

Pauvre cœur humain ! il ne suffit pas au plus épris, au plus loyal d’être sûr de la réciprocité, il faut encore pour le bonheur en entendre souvent l’affirmation la solliciter, la faire répéter !

L’amour sans les appréhensions toujours renaissantes, sans les inquiétudes et les tourments, sans les doutes aussitôt apaisés, sans les besoins infinis d’aveux constamment demandés et obtenus, l’amour serait-il l’amour ?…

Jacques souffrait donc, et en même temps il était heureux :

— Ma chère adorée, sainte martyre du devoir exagéré, murmurait-il, je te retrouverai, je le sens bien ! Ah ! comme je saurai te garder, lorsque tu me seras rendue !

C’est dans la solitude la plus profonde que Jacques voulut repasser et savourer, une à une, les joies, hélas ! si courtes, que lui avait données cette entrevue d’une heure.

À quelques lieues d’Eauze, dans cette pointe de la Gascogne qui s’avance vers le Béarn et que les gens du pays appellent l’Armagnac noir, il se rappela qu’il existait un vieux donjon abandonné, appartenant à M. de Boutin, et où ce dernier l’avait fréquemment conduit, durant le mois qui avait suivi la condamnation de Marianne. Au milieu d’un paysage magnifique, mais désert, tout en haut d’une vallée resserrée et tortueuse, la tour du Tausia profilait sa fière silhouette sur le bleu foncé du ciel.

Perchée sur un rocher, à pic d’un côté, de l’autre, au contraire, la vieille ruine voyait à ses pieds les pentes raides du coteau couvertes de buissons, de verdure, de landes et de vignes s’étager jusqu’à un petit ruisseau qui murmurait doucement au fond de la vallée.

Rien de calme, de tranquille, de silencieux comme ce site abandonné ; les gazons épars disparaissaient sous une couche de fleurs naturelles, les grands pins noirs, les chênes séculaires, les mélèzes sombres faisaient une ombre épaisse autour du petit torrent, où, dans le silence profond des grands bois déserts, Jacques pouvait penser et pleurer.

Ah ! quel mélange de déchirements et de bonheur, de larmes et d’espérances !… Comme il souffrait ! quels moments de révolte indicible ne se sentait-il pas au fond de lui-même !

Durant ces heures de désespoir, il errait comme un fou dans les sentiers enfouis sous les arbres, au flanc de la roche ; il écoutait le bruit d’un torrent qui bondissait de la hauteur pour aller rejoindre en minces cascatelles le ruisseau tranquille de la vallée ; il respirait la senteur enivrante de la lande que le soleil brûlait : autour de lui, tout frissonnait, chantait, vivait on était en plein été, l’exubérance des forces qui se trouvait dans toutes les choses lui montait au cœur et au cerveau ; ce ruissellement de sève et de lumière, cet épanouissement de la nature se traduisaient chez lui par des désirs de vengeances insensés, par des douleurs sans nom.

Mais le soir venait. Les brises fraîches remplaçaient les ardeurs brûlantes du jour et faisaient doucement trembler les rameaux et les feuillages ; de longs chuchotements entrecoupés et incertains passaient comme autant de soupirs au milieu des arbres agités d’une vie mystérieuse ; de chaque buisson, de chaque brin d’herbe, des milliers d’insectes laissaient échapper des bruissements harmonieux comme des chants, ou tendres comme des caresses.

Jacques se surprenait plus d’une fois à trouver un charme infini au milieu de cette solitude ignorée ; il lui semblait que tout ce qui l’entourait parlait une langue qu’il n’avait pas comprise jusqu’à ce jour. Quelque chose de fort et de doux étreignait son cœur, rallumait son courage ; il entendait des voix qui lui donnaient des conseils et assuraient la victoire à sa persévérance.

Il remontait alors dans sa tour. Au-dessus de la cime des arbres, le fin croissant de la lune éclairait l’horizon grandiose des Pyrénées, l’air devenait plus pur, les étoiles semblaient plus brillantes, son esprit achevait de se rasséréner ; la nature, cette mère commune, l’étreignait de plus près, dans sa tendresse sans nom, elle berçait sa douleur et finissait par lui rendre sa force virile.

Quinze jours durant, il souffrit et lutta ; mais sa fière volonté, un instant amollie par la vue de Marianne, se releva plus puissante après l’épreuve.

Désormais trempé, implacable et invincible, c’était un homme d’énergie et de combat qui allait marcher vers le but à atteindre.

Il se décida à revenir à Roqueberre.

Un coup de foudre l’attendait.

— Ces dames sont à Cauterets, lui fut-il répondu, lorsqu’il se présenta à l’hôtel de Sauvetat.

Il courut chez M. de Boutin.

Celui-ci lui prit la main et la serra longuement :

— Vous allez être calme, Jacques, n’est-ce pas ? lui dit-il, devant ce que je vais vous apprendre, et vous vous en rapporterez à moi, me le promettez-vous ?

— Ah ! malheur, fit le jeune homme bouleversé, qu’y a-t-il donc ?

— Des choses exceptionnellement graves ; me jurez-vous de ne faire que ma volonté ?

— Oui, mais parlez, vous me faites mourir.

— Blanche est remariée depuis trois jours avec M. Larroche.

Jacques poussa un cri et bondit vers le juge.

— Remariée, elle, elle !… Madame de Sauvetat avec Georges !… Miséricorde ! qui a-t-elle donc trompé ?…

— Jacques, votre promesse, du calme.

— Du calme ? Mais elle nous a tous joués ! Mais elle a sacrifié Marguerite. Ah ! je comprends, maintenant !

— Elle a sauvé sa fille d’un mariage ridicule d’abord.

Et puis… qui vous dit que nos soupçons ne vont pas devenir des certitudes, et qu’elle ne va pas enfin se dévoiler ?…

Le jeune homme parut ébloui d’une lumière soudaine.

— Comment !… s’écria-t-il ! Ah ! ce serait lui !…

Les misérables !… Enfin, voilà la cause !… Il faut parler ; nous ne devons plus nous taire ! Il faut dire…

— Rien, interrompit le juge de sa voix brève et sévère. Vous vous tairez comme je me tais. Pas plus qu’il y a deux ans, vous n’avez de preuves aujourd’hui. Mais elles vont peut-être surgir ; sachez les attendre. Au moment où la suprême justice commence son œuvre, allez-vous l’entraver ?

Jacques, frappé de l’assurance solennelle et résolue que lui donnait le juge, se sentit plus que jamais convaincu par cette foi vaillante que rien ne faisait chanceler.

— Ah ! s’écria-t-il, si vous disiez vrai !… si elle pouvait nous être rendue !…

Mais, interrogea-t-il, au bout de quelques minutes de silence et en songeant enfin à demander des renseignements de détail sur ce fait si grave et si inattendu, que s’est-il passé ? Comment tout cela s’est-il accompli ?

Des détails intimes, répondit le juge, je n’en connais aucun. Je sais ce que tout le monde a appris, et cela se borne à peu de chose :

Madame de Sauvetat est partie pour Cauterets avec sa fille et une nouvelle femme de chambre, de réputation fort équivoque, le lendemain même de votre départ pour Cadillac, il y a trois semaines environ. Tout aussitôt, elle a fait publier ses bans à la mairie de Lavardens, le canton d’où dépend sa propriété d’Auvray, et où elle avait élu domicile afin de pouvoir s’y remarier. Ceux qu’on a affichés à la mairie de Roqueberre n’ont été, suivant l’usage, lus par personne ; au prône, le curé complaisant, les a tellement bredouillés, que nul n’a remarqué les noms. Enfin, il y a trois jours, elle a laissé Marguerite à Cauterets avec cette mauvaise fille, sa confidente sans doute, et elle est arrivée ici, chez madame Sembres, sans que personne le sût. Elle est immédiatement repartie pour Auvray dans la voiture de M. Delorme.

— Seule ?

— Avec ses témoins.

— Qui étaient ?…

— Pour le marié, M. Chanteclair et M. Sembres ; pour elle, M. Drieux et M. Delorme.

— Ah ! M. Delorme ! dit le jeune homme en serrant les dents, il est dans toutes les sales affaires du pays ; mais patience, nous le retrouverons quelque jour !… Et Marguerite est restée seule là-bas avec cette Julia ! Mon Dieu ! que Marianne souffrirait si elle savait ce qui se passe !

— Le mariage a eu lieu, à minuit, reprit M. de Boutin, au bout d’un instant de silence, dans l’église déserte d’Auvray, devant les seules personnes que je vous ai nommées.

Le matin même, les deux nouveaux époux ont regagné Cauterets. La chose a été ébruitée par M. Delorme, qui n’a pu ni su se taire.

— Quelle infamie ! murmura Jacques. Ah ! pourvu que Marguerite n’en meure pas !

— Non, à son âge, on se console d’une déception, répondit M. de Boutin. Dans tous les cas, Jacques, nous touchons certainement à un dénoûment quelconque ; veillons et attendons.

Le juge parla longtemps encore à voix basse. On aurait dit qu’il avait peur que les murailles nues de son cabinet de travail n’entendissent et ne répétassent ses paroles.

Jacques quitta son ami seulement lorsque les premières lueurs de l’aube empourprèrent l’horizon du côté de Cadillac.

Les sourcils froncés, les poings crispés, on aurait pu l’entendre répéter :

— Ah ! pourquoi veut-il que j’attende encore, maintenant qu’elle ne peut plus nier ce mobile du crime, que tout le monde comprendra si je l’explique !…





VIII

LES TACHES BRUNES


Une semaine environ après cette conversation, M. et madame Laroche revinrent de Cauterets avec Marguerite.

Avant d’aller passer la fin du mois d’août au château d’Auvray, Blanche désira se reposer à Roqueberre.

— Marguerite verra son tuteur, dit-elle à Georges.

M. Descat est si singulier que peut-être n’acceptera-t-il pas notre invitation à la campagne.

En réalité, ce qu’elle n’avouait pas, c’est qu’elle voulait sonder l’opinion publique dont elle était un peu inquiète à propos de son second mariage.

M. Delorme, bavard comme tous les imbéciles, M. Chanteclair, fort au courant, grâce à son désœuvrement, du moindre bruit de la petite ville, devaient lui fournir tous deux les renseignements qu’elle désirait.

Ils ne trompèrent son espoir ni l’un ni l’autre.

— Que vous êtes restée longtemps loin de nous ! lui dit le docteur en la voyant ; mes belles-sœurs, mes cousines vous attendent. Quant à mes clientes, elles comptent toutes danser chez vous cet hiver, avant même si vous le désirez.

M. Chanteclair fut plus explicite.

— Vraiment, Madame, affirma-t-il à la jeune femme, on ne comprend pas au cercle, le mystère dont vous vous êtes entourée. Pourquoi ne pas vous être remariée au grand jour, en plein midi ? Vous n’auriez eu que des amis autour de vous.

Blanche baissa pudiquement les yeux.

— Son deuil récent, les tristes circonstances qui avaient entouré la mort de M. de Sauvetat…

Mais l’autre l’interrompit.

— Ah ! oui, parlez-en, de M. de Sauvetat ! A-t-il su vous apprécier un seul instant ? À qui vous a-t-il sacrifiée ? Eh bien, si vous entendiez la voix du pays entier, vous n’auriez plus de ces scrupules-là. Vous avez été trop héroïquement malheureuse, Madame, pour n’avoir pas le droit de rechercher un bonheur que vous méritez si bien. Du reste, à part ces hautes considérations, tout le monde comprend que votre grande fortune ayant besoin d’un administrateur sérieux, vous ne pouviez guère vous passer d’un second mari.

Blanche, suffoquant de joie, remercia ses amis et les invita à venir la voir à Auvray, où son intention était de donner des fêtes jusqu’à l’hiver.

Enfin, elle triomphait ; elle allait marcher désormais devant elle, droite et sûre de sa voie.

Qui donc oserait se mettre en travers et songer à sonder le passé ?

M. de Boutin ? Jacques ? Deux fous dont l’opinion publique faisait justice.

Non, non, l’empoisonneuse dormait oubliée dans sa honte, et, lorsque par hasard on prononçait son nom, c’était pour lui jeter une poignée de boue de plus au visage.

Elle, Blanche, était la sacrifiée, la victime volontaire, celle qui méritait tout bonheur et tout respect.

Le lendemain même, en grande pompe, en grande toilette, elle commença avec son nouveau mari des visites officielles.

Quelques jours après, ses salons n’étaient pas assez grands pour contenir la foule des gens plus ou moins sincères, mais tous empressés, qui venaient la féliciter.

Jacques et M. de Boutin accoururent à l’hôtel de Sauvetat aussitôt qu’ils eurent connaissance du retour de ses habitants.

Les nouveaux époux étaient sortis ; Marguerite reçut seule ses amis.

Un mois l’avait à ce point changée, que Jacques en fut frappé. Elle avait grandi. Sur son grand front, plus que jamais on lisait une volonté calme, réfléchie, mais absolue. Sa ressemblance avec Marianne s’était encore accentuée.

— Les eaux de Cauterets m’ont un peu fatiguée, dit-elle avec un sourire triste : mais ce n’est rien, je me sens toute vaillante. Du reste, le docteur assure qu’une cure, pour être efficace, doit d’abord éprouver.

Sa voix était tranquille, sans inflexions plus vibrantes qu’à l’ordinaire.

Jacques se trompa à ce calme apparent, et sentit ses appréhensions l’abandonner.

— Tu es heureuse, alors, ma fille, demanda-t-il ; ce mariage ne t’a pas froissée ?

Marguerite devint toute blanche, puis, après une imperceptible hésitation :

— Je t’aime beaucoup ; Jacques, fit-elle avec un accent qui remua le cœur du jeune homme, tu le sais. Lorsque, sur la terrasse, je t’ai affirmé que j’avais renoncé à Georges, c’était vrai ; je suivais tes avis avec la confiance aveugle que j’ai toujours eue en toi, sans regret aucun ; mais ma mère trouvait l’alliance avantageuse ; elle avait besoin d’un appui et d’un guide, continua-t-elle, elle a choisi celui que mon pauvre père trouvait digne d’entrer dans notre famille : quoi de plus naturel.

M. de Boutin cherchait à lire jusqu’au fond de son âme. Marguerite se sentit gênée par ce regard clair et scrutateur.

Comme pour secouer l’embarras qui la gagnait, elle voulut répondre à la question que le juge ne formulait pas.

— Vous avez raison, mon ami, fit-elle ; si ma mère avait cru devoir me consulter, je lui aurais peut-être dit bien des choses ; par exemple, que toute ma vie je lui eusse été reconnaissante de garder la mémoire de mon père intacte ; de conserver son souvenir avec un soin jaloux. Mais puisqu’elle ne voulait pas demeurer seule, ne valait-il pas mieux qu’elle se mariât avec celui-là qu’avec un autre ?

M. de Boutin attira le front de l’enfant jusqu’à ses lèvres.

— Tu es un ange, Marguerite, dit-il avec une profonde émotion.

à ce moment, Blanche et son mari rentraient de leurs visites.

Ce dernier comprenait l’ambiguïté de sa position ; il était encore plus gauche, plus ridicule qu’à l’ordinaire.

Madame Larroche n’avait guère l’air plus assuré.

Elle ignorait de quel genre avaient pu être les confidences de sa fille, et, loin de venir en aide à Georges, elle hésitait elle-même, se demandant si elle devait sourire ou s’enfuir.

Tout le monde se taisait ; Marguerite, sérieuse, paraissait réfléchir ; mais, comme le silence devenait très embarrassant, la jeune fille se dévoua.

Elle se leva, et, se dirigeant vers Blanche :

— Ma mère, dit-elle, vous oubliez de présenter M. Larroche à mon tuteur et à notre excellent ami, M. de Boutin.

Madame Larroche balbutia quelques excuses ; ces paroles de Marguerite ne lui expliquaient rien, sa frayeur ne s’en allait pas. Mais mademoiselle de Sauvetat se retourna vers Georges :

— Voulez-vous faire quelque chose pour moi ? lui demanda-t-elle de sa voix profonde et harmonieuse ; aimez bien ces deux amis, ils le méritent ; et obtenez que rien ne soit changé aux visites quotidiennes qu’ils me faisaient jadis.

Le nouvel époux ébaucha un sourire, et à grand’peine s’avança vers Jacques et M. de Boutin.

Le premier s’inclina en souriant, et feignit de ne pas voir la main que M. Larroche lui tendait.

M. de Boutin, au contraire, ouvrit les siennes toutes grandes, et secoua celle de Georges à plusieurs reprises.

Sa physionomie austère s’éclaircit subitement, et ce fut avec un accent de bonhomie que rien ne saurait dépeindre, qu’il s’écria :

— Eh bien, mille millions de tonnerres ! vous avez du courage, vous, de devenir le mari de Madame !…

En disant ces mots, il jeta un regard oblique vers Blanche.

La jeune femme, ahurie par ces quelques paroles, en proie à une épouvante impossible à dissimuler, n’avait plus la force de demander au juge ce qu’il voulait dire.

Jacques, immobile, l’éclair dans les yeux, attendait, tout prêt à se mêler à la lutte.

La naïve bêtise de Georges vint délivrer Blanche de sa suprême angoisse.

— Pourquoi donc me faut-il du courage ? demanda-t-il ; je ne comprends pas.

Sa figure avait en effet l’expression idiote des gens qui entendent, mais ne saisissent pas malgré leurs efforts.

Le juge regarda un instant M. Larroche et sa femme, les rapprochant pour ainsi dire, les analysant tous deux, cherchant à lire ce qui pouvait exister de complicité ou de duperie en eux ; puis, de sa voix redevenue subitement grave et sévère :

— Pourquoi ? dit-il. Parce que M. de Sauvetat avait une nature exceptionnellement noble et élevée, que comme intelligence et caractère il était supérieurement trempé, et que, pour le remplacer ici, vous aurez beaucoup à faire, Monsieur.

Marguerite étouffa un sanglot. Georges essaya de faire sortir de ses lèvres une banalité quelconque. Blanche, mal rassurée, envoya au juge un regard sournois et méfiant.

Le lendemain, on partit pour la campagne. Le château d’Auvray, peu éloigné de Roqueberre, était splendide comme construction, beauté de site et agréments de toutes sortes.

M. de Sauvetat l’avait soigneusement réparé et largement entretenu.

Blanche commença à inviter à de grandes chasses la partie masculine de la société.

Ensuite vinrent des dîners où elle convia les intimes de l’hiver précédent ; puis, comme on se disputait ses invitations, ses dernières hésitations disparurent, elle se mit à organiser de grandes et vraies fêtes qui se succédèrent, rapides et brillantes.

On ne parlait que d’elle, de son tact, de sa dignité, elle était la lionne du moment.

Les gens les plus honorables, les femmes les plus considérées arrivaient en foule à Auvray.

Marguerite, dans cette atmosphère de plaisir et de bruit, ne paraissait pas heureuse.

Au lieu de sourire au bonheur, de respirer, de vivre, de chanter, de s’épanouir enfin, ainsi qu’elle le faisait quelques mois auparavant, elle devenait chaque jour plus rêveuse et plus concentrée.

Comme si le rire et la gaieté, lui eussent déchiré le cœur, elle fuyait les hôtes de sa mère.

Seule, elle partait dans les allées profondes, au milieu des landes silencieuses, et là, des journées entières, on aurait pu la voir assise sur les genêts, ou au revers des fossés.

La pluie la mouillait, le soleil la brûlait, elle ne le sentait pas. Les mains croisées sur ses genoux, le regard presque farouche, un pli amer creusé au coin de sa bouche fine, elle semblait voir et écouter des fantômes visibles pour elle seule.

Georges était rempli d’attentions et de sollicitudes pour sa belle-fille. Lorsqu’elle disparaissait subitement, il était le premier à s’en apercevoir. Si elle oubliait son châle ou son ombrelle, il courait après elle pour les lui rapporter ; le soir, il la forçait à fuir l’humidité des grands arbres et à rentrer à la maison aux premières atteintes du froid.

On voyait qu’il tentait le possible et l’impossible pour se faire pardonner son intrusion au foyer par l’enfant qu’il croyait révoltée.

Mais elle, si douce, si aimante avec tous, ne supportait aucune de ses prévenances.

Aussitôt qu’il s’approchait, elle devenait subitement hautaine, glaciale et presque insolente. Elle n’acceptait aucun de ses services et n’avait jamais consenti à toucher le bout de ses doigts.

Cependant, de loin en loin, depuis son retour de Cauterets, elle avait de singulières crises de syncope.

Durant des temps plus ou moins longs, elle perdait complètement connaissance. Mais comme elle gardait habituellement son teint clair et rosé, qu’elle ne maigrissait pas et qu’elle ne se plaignait jamais, Blanche disait tout bas qu’elle jouait la comédie.

Un jour, Marguerite se promenait avec mademoiselle Gaste ; elle écoutait son amie parler amour et chiffons, lorsqu’au détour d’une charmille elles se trouvèrent tout à coup en présence de Georges.

La physionomie de mademoiselle de Sauvetat se contracta :

— Vous encore ? fit-elle avec hauteur.

— Il y a longtemps que vous avez quitté le château, Marguerite, dit Georges presque humblement : je voulais savoir ce que vous deveniez.

— Que vous importe ? Vous devriez comprendre à la fin que ces inquisitions-là me sont très désagréables.

— Inquisitions ? répéta Georges douloureusement.

Mais l’accent de Marguerite avait déconcerté son peu d’audace, il s’éloigna tristement.

Il n’avait pas fait vingt pas que Marguerite chancela.

— Qu’as-tu ? s’écria mademoiselle Gaste ; tu es blanche comme une morte.

Marguerite lui mit la main sur la bouche.

— Rien, dit-elle, tais-toi.

Sa voix était brève et impérieuse.

Au même instant, Georges disparaissait au tournant de l’allée, mademoiselle de Sauvetat se jeta dans les bras de son amie.

— Isaure, ma chérie, lui dit-elle en éclatant en sanglots, pardonne-moi, je souffre tant !

L’autre, effrayée, la couvrait de baisers.

— Tu souffres, pauvrette, de quoi donc ? Miséricorde ! tu es toute froide, je vais appeler.

— Garde t’en bien ; non, non, je t’en supplie ; tu effraierais ma mère ; c’est le cœur qui m’étouffe, de temps en temps. Tiens, il me semble que cela passe.

Et Marguerite, en effet, moins pâle, essayait de sourire, tandis que ses petites mains brûlantes comprimaient son cœur qui éclatait dans sa poitrine.

Georges exigea de sa femme qu’elle demandât à M. Delorme son opinion sur les syncopes de Marguerite.

Celui-ci ausculta la jeune fille, et, avec son sourire ordinaire, ce sourire béat et idiot qu’il croyait si fin, il déclara à Blanche que Marguerite n’avait rien du tout.

— Bah ! dit-il en manière de conclusion, pour remède, j’ordonne… un mari.

Madame Larroche, qui se rassurait facilement, chaque fois que sa charmante petite personne n’était pas en jeu, n’en demanda pas davantage. Elle répéta à Georges le diagnostic du docteur, et elle revint de plus belle à ses fêtes et ses hôtes.

Vers la fin d’octobre, elle annonça sa rentrée à Roqueberre, et invita une dernière fois ses amis à venir célébrer à Auvray la fuite des beaux jours.

M. de Boutin, Orphée Labarthe et Jacques, assistaient à la fête.

Toute la journée on rit, on se promena, on se répandit comme des fous le long des allées ensoleillées et verdoyantes.

La nature avait cette grâce infinie et navrante qui entoure tout ce qui va mourir.

Les vignes, dépouillées de leurs fruits, mais toujours couvertes de feuilles rougies par les premières gelées, zébraient de larges bandes plus ardentes le vert profond des grands bois sombres : les corbeilles de fleurs soigneusement entretenues étaient pleines de ces belles plantes d’automne, ces chrysanthèmes élégants, au feuillage grêle, à l’âpre parfum. Dans la campagne, les laboureurs retournaient la terre fumante qu’ils allaient ensemencer.

Leurs appels monotones et mélancoliques jetaient au loin comme une note de tristesse sur la gaieté bruyante des hôtes de Blanche.

En effet, on entendait du côté du château de bruyants éclats de rire : les jeunes femmes jouaient et dansaient.

L’heure du dîner et le bal qui devait suivre étaient impatiemment attendus.

Blanche, seule au milieu de ses hôtes, semblait préoccupée.

On comprenait son ennui à la vue de plusieurs larges taches d’un brun cuivré, irrégulières de forme, mais plutôt rondes cependant, et d’un aspect singulier, qui marbraient ses joues.

L’épaisse couche de poudre de riz dont elle les avait recouvertes ne les dissimulait pas le moins du monde ; aussi, depuis le matin, madame Larroche ne quittait-elle le docteur Delorme que pour aller voir dans les glaces si les horribles stigmates ne tendaient pas à s’effacer.

— Un insecte m’a piqué hier dans la lande, dit-elle à ses invités, une mauvaise araignée ; ce ne sera rien.

— Vous êtes bien sûre que ce n’est pas autre chose ? demanda madame Drieux.

— Oh ! certainement. Je m’étais endormie sous un chêne, la douleur m’a réveillée, et j’ai très bien vu l’horrible bote s’enfuir.

— Que dit le docteur Delorme ?

— Que c’est l’affaire de quelques jours.

— Peut-être feriez-vous bien de faire cautériser ces petites plaies, insinua une jeune femme.

M. Delorme intervint.

— Pour une araignée, dit-il, ce serait stupide. D’autant plus que j’ai très bien reconnu le venin particulier de ces bêtes-là. C’est tout à fait insignifiant, deux jours au plus et il n’y paraîtra plus.

L’explication du docteur n’avait cependant pas l’air de rassurer Blanche, tandis que, de plus belle, les femmes l’engageaient à essayer des cautérisations, par prudence, disaient-elles ; en réalité, pour agrandir les cicatrices et les rendre indélébiles.

Il n’y en avait pas une qui n’éprouvât un contentement profond de voir un accroc à une beauté qui les avait pendant longtemps ennuyées.

Le soir, après dîner, et avant de danser, on fit un peu de musique.

Georges joua du violoncelle avec un de ses amis.

Mademoiselle Gaste exécuta d’une très remarquable façon la Prière de Moïse, de Thalberg.

Déjà, les petits pieds des danseuses s’impatientaient et frissonnaient, lorsque quelques personnes réclamèrent une fantaisie pour piano et violoncelle, que Georges, accompagné par Marguerite, interprétait en véritable artiste.

Depuis quelque temps, mademoiselle de Sauvetat ne faisait plus de musique ; cependant, devant le désir des hôtes de sa mère, il lui était difficile de refuser.

On se souvenait de la manière saisissante dont elle avait joué le morceau tout l’hiver précédent, et on insistait beaucoup. Madame Larroche s’approcha de sa fille qui n’avait pas l’air de comprendre.

— Tu entends, Marguerite, dit-elle, on demande Plaisir d’amour. Veux-tu le jouer ?

— Je ne pourrai pas, ma mère, je le sens. Priez une autre personne d’accompagner M. Larroche, je ne suis pas disposée à faire de la musique ce soir.

— Il le faut, cependant. La partie de piano est extrêmement difficile, on ne pourrait pas la déchiffrer à première vue, mais toi, tu la connais très bien, seule tu peux l’exécuter.

— Non, je n’arriverai pas jusqu’au bout, j’en suis sûre.

— Caprice ! l’hiver dernier il n’y a pas eu de soirée que tu ne l’aies offert toi-même.

— C’était différent alors, soupira Marguerite.

Blanche, évidemment contrariée haussa les épaules ; à bout d’arguments, elle appela Jacques :

— Obtenez donc qu’elle ne pose pas, lui dit-elle très bas, cette attitude est on ne peut plus ridicule.

Jacques intervint.

— Puisque ta mère le désire, Marguerite, insista-t-il, ne pourrais-tu faire un effort ?

Des larmes remplirent les yeux de mademoiselle de Sauvetat. Le jeune homme ne les vit pas, il crut qu’elle hésitait.

— Je t’en prie, ajouta-t-il à voix basse.

— Elle se leva immédiatement et prit le bras que Jacques lui offrait pour aller s’asseoir au piano ; mais, avant de le laisser s’éloigner, elle leva les yeux vers lui :

— Tu ne sais guère ce que tu me demandes là, fit-elle avec un accent de doux reproche.

M. Descat, étonné, allait exiger une explication, mais Marguerite plaquait déjà ses premiers accords, il dut regagner sa place.

Avant d’entamer la mélodie originale, le morceau prélude par une sorte de duo, lent d’abord, faible comme un soupir envolé, puis il devient plus ardent, plus chaud, plus enivrant :

— Je t’aime, murmure le grave violoncelle.

— Je t’aimerai toujours, répète le piano comme un amoureux écho.

Et l’instrument aride et sec trouve des accents profonds, des notes charmantes et voilées pour répondre à ce que lui dit l’autre dans sa langue sublime.

Puis les deux sons se mêlent, s’entrelacent, se confondent ; ils chantent à l’unisson les mêmes tendresses sans nom, les mêmes secrets mystérieux, les mêmes bonheurs entrevus, les mêmes désirs inassouvis, les mêmes lassitudes infinies.

Mais peu à peu le concert amoureux s’affaiblit, le thème de Martini commence, c’est-à-dire l’incommensurable tristesse, le doute qui poignarde et l’abandon qui tue :

    Plaisir d’amour ne dure qu’un instant,
    Peine d’amour dure toute la vie.

Aux premières notes de la vieille romance, Marguerite avait affreusement pâli ; aux dernières, elle inclina la tête, crispa ses belles mains sur le clavier, comme si elle avait voulu se retenir aux touches d’ivoire. Puis, tandis qu’à son contact les notes sonores laissaient échapper un long gémissement plaintif et doux, elle roula tout à coup du tabouret par terre, sans force, sans connaissance, sans vie.

Jacques se précipita comme un fou, et, repoussant brusquement madame Larroche, il enleva Marguerite dans ses bras et l’apporta devant la fenêtre largement ouverte.

Madame Drieux, mademoiselle Gaste l’eurent vite entourée, pendant qu’on allait chercher M. Delorme, occupé à jouer dans une autre pièce.

Il examina la malade.

— Ce n’est rien, dit-il, une crise purement nerveuse ; cette petite est si impressionnable ! Il y a trop de fleurs ici, enlevez-les : cela va passer.

Jacques, mortellement inquiet, dut abandonner sa pupille au soin des femmes.

Le cœur battant à l’étouffer, il attendit, appuyé contre l’huisserie de la porte, qu’elle ouvrît les yeux.

Au bout de vingt minutes environ, l’évanouissement cessa.

Tout d’abord, elle chercha son tuteur du regard et remarqua ses traits bouleversés :

— Tu vois, lui dit-elle, à quel point la musique m’énerve. N’insiste plus, désormais, mon ami, crois-moi.

De grosses larmes couvraient les joues de l’avocat.

— Non, non, ma chérie, fit-il la voix entrecoupée ; je n’aurai plus d’autre volonté que la tienne.

— Bien sûr ?

— Je te le jure.

— Je m’en souviendrai.

Puis s’apercevant des soins dont elle avait été l’objet, elle parut extrêmement contrariée :

— Que je suis confuse de tout ce dérangement, dit-elle, il ne fallait pas faire attention à cette petite crise, M. Delorme a raison, ce n’est absolument rien.

Elle voulut se lever, ses forces revenaient, elle put faire quelques pas.

On comprit toutefois qu’elle avait besoin de repos, et, malgré les instances de madame Larroche, tout le monde se disposa à partir.

Avant de quitter Auvray, Jacques s’approcha de Blanche.

— Tâchez de la guérir, n’est-ce pas ? lui dit-il à voix basse ; votre vie me répond de la sienne, maintenant.

Et le terrible éclair qui passa dans les yeux du jeune homme fut si éloquent, que madame Larroche épouvantée ne trouva pas un mot à répondre.

Jacques devait rentrer à Roqueberre dans la calèche M. de Boutin ; il fut presque étonné d’y trouver Orphée Labarthe qui avait cependant gardé son break et son domestique à Auvray.

— J’ai eu peur du froid dans ma voiture découverte, dit le docteur à M. Descat, j’ai accepté la place que m’offrait votre ami ; mais si je dois vous déranger, je vais chercher un gîte ailleurs.

— Non, j’en serais désolé. Restez au contraire, tout ce que M. de Boutin et moi avons à dire peut être entendu par un homme d’honneur comme vous.

Orphée s’inclina.

— Docteur, poursuivit Jacques, je suis horriblement inquiet. Vous avez vu l’accident arrivé à Marguerite, que pensez-vous d’elle ?

— Je ne puis rien vous dire de positif ; j’étais sous la vérandah lorsque mademoiselle de Sauvetat s’est évanouie. Madame Larroche ayant tout de suite appelé M. Delorme, je n’ai pas cru devoir m’approcher ni offrir mes soins.

— Oh ! je ne vous demande pas un diagnostic approfondi et certain ; mais vous avez vu sa figure, le genre de sa syncope, qu’en augurez-vous ?

— J’ai peur que cette enfant n’ait quelque grave affection au cœur.

Jacques étouffa un sanglot.

— Ah ! fit-il, mortelle peut-être ! Je vous en supplie, répondez-moi !

Il serrait la main d’Orphée à la briser.

— Comment voulez-vous que je le sache ? repartit brusquement le docteur, ému malgré lui de la douleur de Jacques ; cela dépend d’une infinité de choses que je ne connais pas. Quelle est l’affection, où est son siège, quelle en est la cause ? De prime abord, on ne peut rien avancer, absolument rien. Savez-vous d’où elle souffre habituellement ?

— Non, elle ne se plaint jamais : le docteur Delorme qui connaît tous les symptômes de sa maladie, et qui a assisté à plusieurs crises, affirmait encore tout à l’heure que c’est purement nerveux.

— M. Delorme est un âne doublé d’une canaille, vous le savez aussi bien que moi, n’est-ce pas ? Une maladie de nerfs n’amène pas cette expression d’angoisse indéfinissable qu’avait Marguerite lorsqu’elle était sans connaissance, ni ce mouvement instinctif des mains se portant vers le cœur.

— Mais alors, docteur, à votre avis qu’y a-t-il à faire ?

— Ne jamais la contrarier, d’abord, ou le moins qu’on pourra. Puis obtenir d’elle qu’elle se laisse ausculter sérieusement, et faire venir le plus tôt possible de Paris, Jules Chérac, le célèbre médecin, qui la traitera mieux que personne.

— Si Marguerite consent, ce sera facile, M. Chérac est mon ami de jeunesse, je suis sûr de lui.

— Oui, mais il ne faut pas brusquer Marguerite, une contrariété grave peut la tuer sur le coup. C’est si délicat et si bizarre, ces affections-là.

Et Orphée entra dans une savante dissertation sur les maladies de cœur, sur leurs analogies ou leur similitude avec d’autres d’une nature toute différente.

Cependant, la distance est vite franchie entre le château d’Auvray et Roqueberre.

Les premiers réverbères de la petite ville vinrent frapper d’une lueur rougeâtre les vitres levées de la voiture.

À ce moment, M. de Boutin se releva subitement du coin où, muet et silencieux tout le temps du voyage, il avait semblé absorbé dans de profondes réflexions.

Il appuya sa main sur le bras d’Orphée.

Docteur, dit-il, une maladie syphilitique peut-elle demeurer cachée, sans trace visible aux regards, pendant plusieurs années, et faire irruption tout à coup sur une partie apparente du corps, au moment où on y pense le moins ?

Jacques poussa un cri ; Orphée sursauta :

— Oh ! fit-il, comme ébloui par ce qu’il entrevoyait, pendant que la surprise lui enlevait la parole.

Le juge coupa court aux exclamations.

— Répondez, insista-t-il avec une irrésistible autorité.

Orphée se remit.

— Sur la figure, par exemple, demanda-t-il à son tour.

— Oui, sur la figure, affirma M. de Boutin.

On arrivait à la porte de M. Labarthe.

— C’est parfaitement plausible… et probable, articula-t-il nettement.

Il avait accentué le dernier mot.

Le juge prit sa main, et la serrant longuement :

— Sur votre âme, silence, dit-il.

Sa voix était grave, sévère, avec un accent et une solennité impossible à rendre.

Orphée venait de sauter sur le trottoir.

Sa figure loyale se trouvait maintenant en pleine lumière. Il regarda M. de Boutin, et levant la main :

— Sur mon honneur, dit-il, je me tairai.

— Jacques, fit M. de Boutin en quittant le jeune homme, occupez-vous de Marguerite, je suis sûr de trouver maintenant, moi, le pharmacien qui a vendu l’extrait de Saturne.





IX

DERNIÈRE ENTREVUE


M. de Boutin était parti sans dire où il allait. M. et madame Larroche quittèrent Auvray définitivement pour passer l’hiver à Roqueberre.

Le jour même de son arrivée, Marguerite envoya chercher son tuteur.

— Te souviens-tu, Jacques, lui demanda-t-elle, d’une promesse que tu m’as faite ?

— Laquelle ? ma fille, je ne sais pas ; mais dans tous les cas, dis, je suis tout prêt à la tenir.

— Tu m’as assuré à Auvray que tu n’aurais jamais plus d’autre volonté que la mienne, est-ce toujours vrai ?

— Toujours ; mais voilà bien des préambules ; ne vas-tu pas encore me faire entreprendre quelque folie, sous prétexte de je ne sais plus quelles absurdités, dévouement ou autres ?

Elle sourit finement.

— Folie, absurdité, nous allons voir, dit-elle.

Elle avait repris ses couleurs, ses yeux brillaient, Jacques, presque rassuré sur sa santé, l’embrassa longuement.

— Parle, ma chérie, dit-il.

— Je veux voir Marianne.

Le jeune homme tressaillit, ses yeux s’agrandirent.

— Tu veux voir Marianne ? répéta-t-il. Que veux-tu dire ? Mais c’est impossible.

— Non, il doit y avoir un moyen, n’importe lequel ; je veux la revoir, lui parler, l’embrasser, je le veux ; Jacques, cherche ; si tu me refuses, tu me tueras.

— Miséricorde ! mais comment faire !…

— Comme tu voudras, je veux la voir ! Ce n’est pas tout. Il faut que tu me donnes ta parole d’honneur de ne pas assister à notre entrevue, car tu m’accompagneras ; et si, par impossible, tu la rencontres, tu ne lui parleras ni du mariage de ma mère, ni de mes syncopes, ni… de rien, ajouta-t-elle plus bas.

Et, comme Jacques semblait hésiter, elle entoura son cou de ses bras.

— C’est bien dur ce que je te demande, ami, reprit-elle, mais est-ce plus fort que ton affection pour moi ? Je ne veux pas la désoler en lui apprenant que mon pauvre père est déjà oublié ici, et sa vue me guérira, j’en suis sûre. Crois-tu, Jacques, qu’elle-même ne reverra pas sa Grigri avec joie !…

Et comme Marguerite pâlissait, le jeune homme, effrayé, secoua l’émotion qui le gagnait, il fit taire son intelligence qui flairait un mystère nouveau et consentit à tout ce que voulait sa pupille.

Il pensa tout aussitôt à cette sympathique madame Marie, qui l’avait reçu là-bas, qui lui avait si longuement parlé de sa fiancée, et devant laquelle tout obstacle semblait s’abaisser.

— Il me faut quelques jours, Marguerite, dit-il à l’enfant qui attendait anxieuse sa réponse ; je ne peux pas de prime abord t’emmener à Cadillac, sans savoir si on te permettra de l’approcher, de lui parler comme tu le désires, mais je vais tenter les démarches nécessaires, et peut-être réussirai-je.

— Je te le demande ! fit-elle en portant les deux mains à son cœur, avec son geste involontaire et habituel.

Sa voix était douce, profonde, suppliante ; elle avait de ces accents auxquels on ne résiste pas.

Quelques jours après, madame Marie-Aimée, dans sa cellule, dépouillait son courrier qu’on lui remettait intact ; car c’était là une condition exigée par elle lors de son entrée au couvent.

Au milieu de toutes ses missives, elle prit une lettre timbrée de Roqueberre et elle la relut à plusieurs reprises, de grosses larmes inondaient sa figure, ses mains tremblaient.

Elle resta plusieurs minutes ainsi, en proie à une violente émotion, mais qui, cependant, ne l’empêchait pas de réfléchir.

Enfin, elle se leva, et essuyant ses yeux :

— Vous avez eu raison de compter sur moi, monsieur Descat, dit-elle, et de vous en rapporter à mon amitié.

Puis, plus bas, avec un nouvel attendrissement :

— Pauvre Gri-Gri ! soupira-t-elle.

Un quart d’heure après, elle entrait dans le cabinet de la supérieure.

— Ma révérende mère, dit-elle, il y a quelques mois vous me demandiez des fonds pour soutenir votre maison de Maupas ; j’ai reçu ce matin des nouvelles de mon notaire, je peux mettre cent mille francs à votre disposition, en sus des revenus que j’abandonne chaque année à votre ordre.

— Chère enfant, répondit la supérieure très émue, que de bien vous allez faire avec cet argent-là ! Dieu vous bénira, ma fille, pour vos bonnes intentions.

Aimée eut sur les lèvres un sourire de sphinx.

La supérieure ne voulut pas le remarquer ; elle continua :

— Quand voulez-vous signer l’acte de donation ?

— Le plus tôt possible.

— Bien, ce sera prêt demain.

— À propos, ma révérende mère, j’aurais une faveur à vous demander.

— Parlez, chère fille, n’êtes-vous pas mon enfant gâtée ? Que puis-je vous refuser ?

— J’ai une singulière : je voudrais garder Marianne toute une journée dans ma cellule sans ses habits de détenue.

— Bizarre idée, en effet. À qui donc voulez-vous la montrer ainsi ?

À une jeune fille qui viendra chez moi le même jour, et qui ne doit pas voir Marianne sous ses vêtements d’infamie.

— Ne s’appelle-t-elle pas mademoiselle de Sauvetat, cette jeune fille attendue par vous ?

Madame Marie rougit.

— Peut-être, dit-elle.

— Heu ! heu ! c’est bien grave ce que vous me demandez là, ma fille. Une détenue enlevée tout un jour au service de la maison, abandonnant son costume, libre enfin, c’est tout-à-fait contraire au règlement, le savez-vous ?

— Oui, mais je sais aussi que si vous voulez me procurer ce bonheur-là vous le pouvez.

— J’essaierai… je verrai ! Mais, dites-moi, ma fille, c’est bien peu cent mille francs pour Maupas. C’est une nouvelle fondation, les besoins sont grands et les temps si durs. Ne pourriez-vous pas ajouter une cinquantaine de mille francs ?

— Les rentrées se font si mal… je réfléchirai.

— Quand voulez-vous votre amie dans les conditions que vous demandiez tout à l’heure ?

— Mardi prochain, dans quatre jours.

— Bien, vous pouvez écrire à Roqueberre, je vous l’accorde.

— Chère mère, murmura la jeune femme, que je vous remercie ! Vous pourrez faire ajouter les cinquante mille francs sur l’acte ; je le signerai mercredi.

La supérieure attira Aimée dans ses bras.

— Au lieu de vous embarrasser par l’administration de cette grande fortune, ma fille, dit-elle de sa voix la plus câline, pourquoi donc n’en chargez-vous pas notre révérend père général ?… Il a des capacités remarquables, et il vous rendrait des comptes si fidèles !…

Madame Marie se releva.

— N’insistez pas, chère mère, répondit-elle de son accent le plus ferme. Voilà bien longtemps déjà que vous agitez cette question, mais je vous répète que c’est inutile. Je donne soixante-quinze mille francs par an à votre ordre pour avoir le droit de demeurer dans votre maison. J’entends garder la propriété et la jouissance du reste de ma fortune. J’en disposerai plus tard comme je l’entendrai ; si cela ne vous agrée pas, dites-le ; je trouverai bien un autre monastère qui me recevra aux mêmes conditions.

— Là, là, méchante enfant, ne nous fâchons pas. Voyez-vous cette petite tête qui se monte et dénature les meilleures intentions. Ce que j’en disais était pour vous éviter des préoccupations.

— Grand merci, chère mère, ces préoccupations-là me distraient. Et puis, ajouta Aimée avec un sourire fin, c’est mal à vous de vouloir m’enlever le plaisir de vous faire de temps en temps des surprises.

La sœur Saint-Jean, qui savait madame Marie inflexible sur certains chapitres, n’insista pas. Dissimulant alors son dépit sous un air d’affectueuse indulgence, elle appuya ses lèvres sur le front de la comtesse.

— Notre règle nous défend ces marques extérieures de tendresse, dit-elle, mais je vous aime tant, chère fille !… C’est vous qui êtes cause de la plus grande partie de mes péchés véniels ! Priez pour m’aider à les racheter.

Le mardi suivant, de grand matin, Aimée alla chercher Marianne à l’ouvroir.

— Vite, lui murmura-t-elle à l’oreille, viens chez moi, tu m’appartiens tout entière aujourd’hui.

La prisonnière, étonnée, suivit madame de Ferreuse. À son arrivée dans la cellule, Marie l’embrassa à plusieurs reprises :

— Ma chérie, lui dit-elle, veux-tu me rendre très heureuse ?

— Parlez, vous savez bien que je suis toute à vous.

— D’abord nous sommes sœurs, le vous n’est pas admis ici.

Marianne sourit tristement.

— Je suis condamnée, dit-elle avec des larmes dans la voix.

— Non, pas pour moi. Nous sommes deux éprouvées de la vie : l’une qui supporte l’épreuve parce qu’elle ne peut pas l’éviter, l’autre parce qu’elle le veut de sa volonté librement réfléchie ; la plus méritante n’est certainement pas la première.

Marianne, à son tour, lui rendit ses baisers.

— Tu es trop bonne, Aimée, fit-elle avec émotion, et j’apprécie bien profondément ton amitié, crois-le. Que veux-tu de moi ?

— Que tu sois exclusivement tout aujourd’hui. La supérieure le permet. Nous dînerons ici, nous parlerons du passé à cœur ouvert. Sans distraction étrangère, nous nous réfugierons dans nos souvenirs, comme deux amies. Mais pour cela je veux que tu quittes ces horribles vêtements.

Marianne jeta un regard sur sa robe de bure, aux grandes manches.

— Ce sont les miens, dit-elle.

— Allons donc, ne me dis pas ces choses-là. Mais, dans tous les cas, je veux te voir une fois, une seule fois, dans tout l’éclat de ta beauté ; je veux après, en fermant les yeux, pouvoir te suivre dans le passé telle que tu étais jadis, telle que tu seras plus tard.

Tiens, j’ai pensé à tout cela, vois plutôt.

Elle entr’ouvrit les rideaux de sa couchette. Sur le petit lit toute une toilette noire élégante et simple, belle et sévère, était étalée.

— Enfant ! murmura Marianne.

— Je t’en supplie, insista Aimée pendant que ses deux bras caressants se nouaient autour du cou de son amie.

Résister à la petite comtesse lorsqu’elle employait certains accents, c’était une chose que Marianne ignorait. Du reste, soit vérité, soit illusion, elle retrouvait dans son grand œil bleu, tour à tour triste ou caressant, quelque chose d’un autre regard qui la remuait jusqu’au plus profond de son âme, et, à ce regard-là, elle était heureuse de céder.

Elle revêtit donc la robe aux longs plis mats, sa taille élégante se cambra sous le fin corsage, son bras blanc se dégagea des flots de dentelle, ses splendides cheveux, simplement relevés comme autrefois, firent une couronne d’ébène à son grand front pensif.

— Que tu es belle !… que tu es belle ! répétait Aimée ravie ; je comprends bien qu’il ne t’oubliera jamais, celui à qui tu as permis de t’aimer.

— Qui sait ?… soupira Marianne.

Au même instant, on gratta doucement à la porte de la cellule ; Marianne voulut disparaître dans un petit cabinet voisin.

— Reste, dit madame Marie avec une étrange autorité, et… sois forte.

— Entrez, ajouta-t-elle plus haut.

La prisonnière s’était levée, les dernières paroles de la comtesse faisaient battre son cœur à éclater.

— Manne !… Manne chérie ! cria en même temps une voix entrecoupée de sanglots.

Elle ouvrit ses bras en devenant pâle comme une morte. Marguerite était sur son cœur.

Le visage de l’enfant était baigné de larmes, elle renversa sa tête sur l’épaule de Marianne et murmura ces seuls mots :

— Ma mère !

Mais tout ce que l’amour ardent, la tendresse infinie, l’affection profonde peuvent contenir de plus vrai et de meilleur était dans l’accent de Marguerite.

Marianne, mourante, la couvrit follement de baisers.

— Toi ici, ma fille, mon trésor, mon adorée, est-ce possible ?

Pendant un instant, on n’entendit que des mots indistincts, des bruits de larmes et de caresses.

— Enfin, je te revois ! disait Marguerite.

— Tu m’aimes donc encore ?

— Oh ! oui ! toujours !…

Madame Marie voulait les laisser.

— Nous ne devons pas nous quitter d’aujourd’hui, Aimée, fit Marianne avec un doux sourire, c’est toi qui l’as dit.

Puis, abaissant les yeux sur sa robe élégante :

— Je comprends, ajouta-t-elle tout à coup, Marguerite ne devait pas me revoir autrement ! Ô Marie ! quelle exquise délicatesse est la tienne !

Et madame de Ferreuse eut sa part de baisers et d’affection.

— Qui t’a accompagnée ici, ma chérie ? demanda Marianne à l’enfant, lorsque le premier moment d’effusion fut passé.

— Jacques.

Marianne chancela.

— Je ne pouvais venir qu’avec lui, continua Marguerite. Il donnerait sa vie pour être à ma place, dit-il, mais il ne demande pas à te voir.

— Il a raison, murmura la prisonnière, tout bas ; tant de bonheur à la fois se paierait trop cher… après.

Tout le jour, elles restèrent toutes trois ensemble. Marianne n’en finissait pas de questions. Marguerite était-elle heureuse ? Sa vie ne devait-elle pas bientôt changer ? Madame de Sauvetat était-elle bonne pour elle ?

Avec un courage héroïque, la jeune fille répondait, détournant habilement l’attention de sa mère adoptive, lui parlant surtout de la tendresse paternelle de Jacques, de son affection à toute épreuve, de sa délicate et inépuisable sollicitude.

Et lorsque Marianne insistait :

— Je ne serai jamais heureuse sans toi, Manne adorée, affirmait Marguerite ; ma vie restera la même tant que tu ne seras pas là. Mais, un jour, tout cela changera, j’en suis sûre.

Marianne, ravie de ce souvenir ardent et fidèle, pressait dans ses bras cette enfant si chèrement aimée.

Elle ne cessait de la regarder, elle la trouvait belle, adorablement belle ; elle la faisait marcher devant elle dans l’étroite cellule ; à chacun de ces pas, elle avait de ces admirations profondes, de ces exclamations attendries que les mères seules connaissent.

Puis elle fermait les yeux, et, la revoyant enfant pendue à son cou, elle s’étonnait de la retrouver si différente d’alors, grande, souple, élégante, avec ses longs yeux clairs et doux, son petit air sévère.

— Elle te ressemble, affirmait madame Marie ; tiens, regarde-la de ce côté, vois si ce n’est pas le même profil, le même port de tête. À part la nuance du regard et des cheveux, deux sœurs ne seraient pas plus semblables.

— Chut ! faisait Marianne attendrie, Tais-toi, Aimée, ne dis pas cela devant elle.

Le soir, il fallut se quitter.

La détenue pleurait et ne pouvait pas se séparer de mademoiselle de Sauvetat.

— Pauvre Gri-Gri, mon trésor, aime-moi toujours, répétait-elle au milieu de ses larmes.

— Je t’aimerai plus que tout sur terre, Manne chérie, répondit la jeune fille.

Puis, devenant subitement sérieuse et presque recueillie, elle se dégagea des bras de Marianne.

Tout à coup, par un mouvement doux, mais empreint d’une grâce infinie, elle s’agenouilla devant elle :

— Ma mère, fit-elle avec un accent d’amour et de respect impossible à rendre, bénissez votre fille.

Marianne éclata en sanglots.

Marie-Aimée saisit les deux mains, et les appuyant sur la tête inclinée de Marguerite :

— Bénis-la, ma sœur, dit-elle ; si elle te le demande, c’est que tu dois le faire.

Marianne fit un suprême effort, elle laissa ses mains étendues :

— Au nom de ton père bien-aimé, murmura-t-elle, au nom de nos douleurs communes, au nom de mon amour pour toi, je te bénis, ma fille adorée. Je te bénis, et puisse tout mon bonheur, toutes mes souffrances, toutes mes larmes, te rendre aussi heureuse que je l’ai rêvé.

Marguerite se releva…

— Adieu, balbutia-t-elle, adieu, ma mère, adieu, ma sainte, mon innocente, ma pure martyre, adieu ! Va, ta fille t’a comprise, et jamais tu ne sauras ce qu’il y a eu pour toi dans son cœur d’amour sans bornes et de reconnaissance infinie.

Marianne chancelait, brisée par cette émotion sans nom.

Madame Marie-Aimée les sépara, et remit Marguerite entre les mains de Jacques qui attendait au parloir.

L’enfant, qui ne se contenait plus, était mourante.

— Merci, Jacques, dit-elle au jeune homme lorsque la voiture les emporta loin de Cadillac, grâce à toi, j’aurai reçu sa dernière bénédiction !…





X

LA COURONNE D’ÉPINES


Marguerite, revenue à Roqueberre, se trouva beaucoup plus malade.

Les couleurs de son teint disparurent peu à peu, l’amaigrissement augmenta chaque jour ; la première quinzaine de novembre n’était pas écoulée, qu’elle n’était plus que l’ombre d’elle-même.

Ce changement si subitement arrivé effraya Jacques, il ne vivait plus, il se désespérait, il maudissait presque le voyage de Cadillac, il lui semblait que Marguerite était allé demander à Marianne la permission de mourir.

Il suppliait sa pupille de lui laisser appeler M. Chérac.

La jeune fille, à la voix de son tuteur, secouait la sombre torpeur dans laquelle elle restait plongée des journées entières, mais elle refusait impitoyablement de voir tout médecin étranger.

— N’insiste pas disait-elle à Jacques, et surtout ne me désobéis pas, tu me tuerais.

Et avec un sourire navrant, elle ajoutait son éternel refrain :

— M. Delorme affirme que ce n’est rien.

Ce dernier, en effet, traitait Marguerite par l’hydrothérapie, sa manie du moment, il plaisantait toujours et menaçait madame Larroche de ne plus remettre les pieds chez elle, si elle lui faisait l’injure d’appeler un autre médecin en consultation.

Blanche se rassurait alors, et, malgré ses taches brunes toujours plus apparentes, elle dansait et recevait à Roqueberre comme elle l’avait fait à Auvray.

Marguerite parlait peu à sa mère, jamais à Georges, et, en toute occasion, témoignait à ce dernier une répulsion qui ressemblait étrangement à de la haine.

Une après-midi qu’elle s’était assoupie dans son fauteuil de malade, auprès de la fenêtre ouverte, Georges entra sur la pointe des pieds.

Il la regarda longtemps, malheureux de ces angoisses et de ces douleurs, qui augmentaient constamment. Au bout d’un instant, il prit la main brûlante de la jeune fille et la retint dans les siennes. Mais à ce contact, Marguerite s’éveilla subitement du sommeil pénible, plein de spasmes et d’oppression dans lequel elle était engourdie ; elle fixa sur le jeune homme des yeux effrayants et brillants de fièvre.

Pendant un instant, elle le tint ainsi, sous la domination d’une pensée intense, qui allumait comme une torche au fond de ses prunelles agrandies ; puis, ayant l’air de le reconnaître soudain, elle le repoussa avec un geste de si violent dégoût, que les yeux de Georges se remplirent tout aussitôt de larmes.

— Vous ici, à côté de moi ! s’écria-t-elle. Qui vous a permis de me toucher ? Ah ! ne me laisserez-vous donc point mourir en paix ? Et n’y a-t-il pas moyen d’être débarrassée de vous ?

Après cette apostrophe, M. Larroche, navré, quitta la chambre de la jeune fille.

Son état empirait d’heure en heure.

Jacques était la seule personne dont elle supportât la présence.

M. de Boutin était toujours absent de Roqueberre, il s’était fait remplacer au tribunal pour quelque temps ; nul ne savait où il était allé.

Le mois de décembre fut peut-être encore plus beau, cette année-là, que les deux ou trois mois précédents.

Le froid n’arrivait pas ; seules les feuilles jaunies se détachaient une à une ; l’air était tiède et doux.

La Beyre sautait toujours par dessus la passerelle du moulin, avec son bruit charmant et mélancolique ; le soleil, qui s’éteignait dans des nuages de pourpre, illuminait de ses rayons mourants les coteaux à peine dépouillés ; c’était encore l’automne, l’automne sans pareil du Midi, avec ses prés verts, ses fleurs aux parfums pénétrants, ses roses toujours belles.

Ce jour-là, Marguerite voulut descendre sur la terrasse ; d’après ses ordres, Bertrand roula sou fauteuil auprès du banc de pierre.

Depuis quelque temps, la jeune fille avait repris ses habits de deuil, qu’elle avait un instant quittés.

Au milieu de ses rubans de crêpe, et de sa longue robe noire, sa pâleur ressortait plus effrayante.

Jacques arriva, venant faire sa visite quotidienne.

— Comment vas-tu, ma fille ? demanda-t-il en l’embrassant.

— Merci, pas plus mal. Tu m’as dit que si je t’aimais, j’accepterais les avis d’un médecin étranger ; fais venir qui bon te semblera ; aujourd’hui je veux t’obéir, je sens que je le peux, ajouta-t-elle avec un mystérieux sourire.

— Vraiment, tu me permets d’écrire à M. Chérac. Oh ! je vais de suite lui envoyer une dépêche.

Marguerite sourit encore plus tristement que la première fois.

— M. Chérac est très occupé, dit-elle, ne m’as-tu pas assuré qu’il était une des gloires de la jeune École de médecine ?

— Oui, eh bien ?

— Il fera peut-être trop attendre sa visite, et il court risque de ne plus trouver sa malade.

Jacques n’entendit pas les derniers mots que la jeune fille avait murmurés plutôt que prononcés.

— N’importe, répondit-il, Jules Chérac est un de mes amis d’enfance ; pour moi il quittera tout.

— Bien. C’est aujourd’hui mardi, écris-lui alors d’arriver jeudi ; ma mère sera à la campagne ; je veux être seule avec toi durant cette consultation.

Jacques s’inclina et baisa le front de sa pupille, presque heureux de cet acquiescement tardif.

— Oui, M. Chérac la sauvera, se disait-il avec conviction.

Le génie doublé par le cœur, tel était celui que le jeune homme appelait. Simple médecin à Bordeaux, M. Chérac était un jour parti pour Paris, sans s’ouvrir de son projet à personne. En arrivant, il avait concouru pour une place de chef de clinique dans un des hôpitaux les plus importants, et sans relations, sans protection, il avait eu le n° 1 au concours.

Son talent et un travail sérieux n’avaient pas tardé à lui faire une réputation qui avait dépassé le cercle des intimes. Nommé membre de l’Académie et officier de la Légion d’honneur, après plusieurs ouvrages importants sur le rôle réservé à l’électricité dans certaines maladies, M. Chérac avait, après huit ans d’efforts et d’études, une des plus belles clientèles de Paris.

On citait de lui des cures merveilleuses.

Pourquoi Marguerite ne lui devrait-elle pas la vie ? À son âge il y a tant de ressources ; et puis pouvait-elle mourir, elle pour qui Marianne s’était sacrifiée ? Jacques se répétait tout cela.

La voix faible de Marguerite arriva jusqu’à lui, comme il allait franchir le seuil du vestibule.

— Reviens, lui dit-elle.

Le jeune homme se retourna vers sa pupille.

Elle avait réuni toutes ses forces pour attirer jusqu’à elle une des branches sèches d’un buisson d’églantiers.

Elle l’avait cassée pour la séparer du tronc, et après bien des efforts sans doute, elle était parvenue à réunir et à nouer ensemble les deux extrémités, avec le ruban de deuil qui retenait ses cheveux. Vu ainsi, le rosier sauvage desséché était devenu une couronne d’épines rattachée par un crêpe.

— Tiens, dit-elle à Jacques en la lui donnant, tu la mettras sur ma tombe.

Et, comme il la regardait stupéfait, muet de douleur, cherchant à deviner sa pensée, elle mit ses doigts amaigris sur ses lèvres pâles :

— Je te défends de comprendre encore, mon ami, dit-elle avec une singulière autorité ; vas écrire à M. Chérac.

Le surlendemain, le jeune praticien arriva.

En descendant de voiture, Jacques le conduisit chez mademoiselle de Sauvetat.

À la vue de celle-ci pâle, le nez pincé, un large cercle de bistre entourant des yeux brillants de fièvre, la main sèche et brûlante, le docteur sentit un frisson passer en lui ; mais habitué à prononcer journellement des arrêts de mort, il ne laissa rien soupçonner de ses impressions intimes.

Il fit à la jeune fille quelques questions.

— Voulez-vous me permettre de vous ausculter, Mademoiselle ? demanda-t-il ensuite.

— Volontiers.

Elle tendit sa poitrine oppressée au savant qui, minutieusement, la physionomie impassible et muette, les yeux à demi fermés, comme pour mieux voir ce qui se passait dans ce pauvre cœur brisé, demeura ainsi longtemps, écoutant, palpant, cherchant le mal.

Enfin il se releva ; il était aussi pâle que sa malade, mais il souriait.

— Oh ! les jeunes filles ! fit-il en la menaçant doucement du doigt, elles sont bien toutes les mêmes !… Une petite contrariété, moins que cela, un rêve, et voilà ces pauvres cœurs qui courent la poste et battent la chamade. Mais vous allez être bien sage, maintenant, n’est-ce pas ? Mademoiselle, et suivre mon ordonnance. M. Delorme a raison, ce ne sera rien.

Marguerite avait encore sur les lèvres son mystérieux sourire. Le docteur écrivit une longue pancarte de remèdes qu’il laissa sur la table.

— Adieu, Mademoiselle, fit-il en s’inclinant, n’oubliez pas mes recommandations.

Elle lui tendit la main.

— Merci, dit mademoiselle de Sauvetat, en l’attirant doucement vers elle, vous êtes bon, mais c’est inutile, je sais à quoi m’en tenir.

Le docteur pâlit encore ; il appuya ses lèvres sur le front brûlant de l’enfant, et, sans prononcer une parole, il sortit à la hâte du salon, suivi de Jacques.

— C’est bien grave, n’est-ce pas ? demanda ce dernier d’une voix tremblante.

La physionomie du praticien était devenue sombre.

— Elle est perdue, répondit-il avec un geste de découragement. Le temps qui lui reste à vivre ne peut plus se compter que par jours, peut-être par heures !…

Jacques eut besoin de s’appuyer sur le docteur ; la vie l’abandonnait.

— Quelle est sa maladie ?

— Une affection de cœur arrivée à sa dernière période. Cette enfant a eu un violent chagrin qu’elle a voulu surmonter, et elle en meurt, voilà tout. Pour quelle maladie l’a-t-on traitée jusqu’à ce jour ?

— Pour des crises nerveuses.

— M. Delorme est un singulier médecin de n’avoir remarqué ni l’enflure des jambes, ni l’anxiété des traits, aux battements de son cœur qui l’étouffent, ni la bizarrerie des syncopes ; tout cela pourtant était caractéristique.

— Et il n’y a plus de remèdes ?

— Aucun.

— Y en aurait-il eu un au début de la maladie ?

— En faisant cesser la cause de son désespoir, peut-être ; autrement, non, à coup sûr.

Jacques revint vers sa pupille, la désolation dans l’âme, mais essayant cependant de surmonter l’angoisse qui le dévorait, afin de ne pas effrayer la petite mourante. Désormais, il ne voulait plus quitter la maison.

— Ah ! quel désespoir pour Marianne ! se disait-il sans cesse. Et M. de Boutin qui n’est pas là !…

— Combien de temps me reste-t-il à souffrir, mon ami ? demanda-t-elle au jeune homme, en levant vers lui ses yeux clairs et doux.

Il sembla à Jacques qu’on le frappait en pleine poitrine.

— Mais peu de temps, dit-il. Le docteur assure qu’il te guérira si tu veux être raisonnable.

Elle remua doucement la tête.

— Que c’est mal de mentir ! fit-elle avec un sourire triste ; crois-tu donc que j’aurais consenti à voir M. Chérac si je n’avais été sûre de mourir ? Je dois en avoir pour deux jours, continua-t-elle avec cette effrayante intuition de certains malades qui pressentent d’avance le moment précis de leur mort.

Et comme Jacques la serrait convulsivement sur son cœur :

— Ne me plains pas, reprit-elle d’une voix à peine distincte, je dois mourir : j’ai tant souffert !

— Toi, mon ange, ma fille bien-aimée ! s’écria le jeune homme. Ah ! miséricorde ! tu ne m’as rien dit !…

— Hélas ! Jacques, que tu me connais mal ! Est-ce que je pouvais parler de ces choses-là ? À cette heure seulement, je veux tout t’avouer pour que tu me regrettes moins : j’ai été, je suis jalouse de…

Elle hésita à prononcer le nom ; mais, étendant la main vers un portrait où Blanche, représentée à dix-huit ans, souriait dans sa grâce et dans sa jeunesse :

— D’elle ! fit-elle avec une expression de désespoir indicible.

— D’elle ! exclama Jacques affolé… mais tu l’aimes donc toujours, ce Georges maudit ?…

Elle cacha son front dans la poitrine de l’avocat.

— Toujours, murmura-t-elle avec un soupir qui ressemblait à un sanglot.

— Nous n’oublions jamais, nous, reprit-elle lentement au bout de quelques minutes.

Et ses yeux mourants s’en allèrent du côté de Cadillac évoquer l’image de l’absente bien-aimée.

— Malheureuse enfant, répéta Jacques, tu m’as trompé ! Pourquoi n’avoir pas eu confiance en moi !

— Parce qu’elle m’a déclaré qu’elle le voulait à tout prix, que c’était elle qu’il aimait, que je n’étais rien, rien pour lui… Ah ! ce jour-là, j’ai compris que ma vie était finie. Et puis, protester contre elle, ma mère ! Oh ! non !… jamais !

Jacques se sentait devenir fou de rage et de douleur.

— Cependant, reprit Marguerite d’une voix entrecoupée, j’ai été vaillante, tu pourras le dire à Marianne ; j’ai bravement lutté, je me suis tue, je l’ai évité, lui, qui était tout pour moi !… Je n’ai jamais supporté son contact, à peine sa présence ; je suis devenue hautaine et mauvaise avec lui ; j’ai fait plus, j’ai essayé avec toute ma volonté d’effacer cette image de mon âme. Les racines étaient trop profondes, pour les arracher j’ai brisé mon cœur, et… je n’y ai pas réussi.

— Cruelle, cruelle enfant, dit Jacques, ta vie aurait dû être si belle !…

— Ne me plains pas, mon ami, j’ai reçu les derniers baisers de Marianne, ma vraie mère ; je ne devais plus vivre !… Tu ne sais pas tout !…

Sa figure avait revêtu une expression de profond désespoir, son accent était devenu tout à coup si amer, que Jacques, entrevoyant quelque chose d’horrible, tressaillit.

— Que veux-tu dire, Marguerite, s’écria-t-il. Ah ! malheureuse !…

Elle leva la main ; dans un geste sévère, elle l’étendit :

— J’avais deviné trop de choses, murmura-t-elle ; hélas !… que la mort semble douce après de pareilles tortures !…

Jacques tomba à genoux aux pieds de Marguerite.

Il sanglotait et ne répondit pas.





XI

HIC JACET


Jacques demeura toute la nuit auprès du lit de sa pupille.

Depuis son retour de Cadillac, la pauvre petite occupait la chambre de Marianne, elle ne devait plus la quitter.

Le jeune homme avait le cœur déchiré, d’un côté par un désespoir sans nom à la vue des souffrances de cette enfant, de l’autre par une foule de souvenirs, que lui rappelait tout ce qui remplissait cette petite pièce où il n’avait jamais pénétré jusque-là.

Aidé de Cadette, il soigna Marguerite avec des attentions quasi-maternelles, il la berça, la consola, lui disant de douces choses, parlant d’espoir et d’avenir à cette mourante de dix-huit ans à laquelle le grand sommeil sans rêves tendait déjà les bras.

Le lendemain matin, Blanche arriva.

— Votre fille va mourir, Madame, lui dit Jacques avec une cruauté impitoyable : tuée par vous, comme tout ce qui vous approche.

Madame Larroche essaya un commencement de crise nerveuse.

Jacques, sans le moindre souci d’elle, s’éloigna, pendant que Georges accourait au bruit des sanglots de sa femme.

— Ah ! mon ami, s’écria Blanche, quelle désolation, quel malheur !… Ma tête éclate, je deviens folle.

— Qu’y a-t-il, miséricorde ? Pourquoi ce désespoir ? Voyons, qu’est-ce ?…

— Il dit que Marguerite se meurt, Marguerite, ma fille, que j’aime tant !…

Georges poussa un cri.

— Marguerite, répéta-t-il, votre pauvre Marguerite, Blanche ! Ah ! ce n’est pas possible !

Il s’élança vers la chambre de la mourante ; dans l’escalier, sa femme le rejoignit.

Marguerite, en voyant entrer Georges, sentit un nuage rose monter à son front qu’avait déjà effleuré l’aile de la mort.

Blanche fut tout aussitôt rassurée par ces couleurs éphémères. Et sans s’occuper de la portée de ses paroles :

— Que m’annonciez-vous, Jacques, dit-elle, qu’elle était très mal ? Allons donc, mais elle va beaucoup mieux qu’avant-hier ; avec un teint pareil, on guérit !

— Misérable ! murmura Jacques entre ses dents !

Marguerite eut un sourire indulgent.

— Ne venez pas vous fatiguer ici ma mère, murmura-t-elle ; j’ai besoin de beaucoup de calme moi-même : ma nourrice et Jacques ne me quitteront pas.

— Vous pouvez descendre, Blanche, insista M. Larroche, je vais demeurer également auprès de votre fille.

La mourante retrouva des forces.

— Non, dit-elle plus sombre que jamais, je ne vous veux pas, vous !

Une expression de douleur poignante altéra les traits de Georges. Il sortit avec sa femme.

Vers le milieu de la journée, Jacques, qui voulait demeurer auprès de Marguerite la nuit suivante, alla se reposer quelques instants dans une chambre voisine.

Madame Larroche, à l’affût dans son appartement, s’aperçut de l’absence de Jacques.

Tout aussitôt elle remonta auprès de la mourante.

Elle s’assit au chevet du lit, à la place même que l’avocat venait d’abandonner, et s’emparant de la main brûlante de sa fille :

— Allons, mon pauvre chat, fit-elle de sa voix câline, d’où souffres-tu ? dis-le, que je te guérisse.

Marguerite eut un mouvement de répulsion involontaire que sa mère ne remarqua pas.

— Le cœur m’étouffe, murmura-t-elle, laissez-moi.

Mais Blanche ne se décourageait pas si facilement, lorsqu’elle avait un but.

— Moi te laisser, ma fille chérie, oh ! n’aie pas crainte ; ma place est ici, je ne te quitterai pas.

La malade se laissa faire.

Une heure durant, madame Larroche l’enveloppa des chatteries qu’elle savait si bien prodiguer à tous venants.

Au milieu des caresses dont elle couvrait sa fille, la petite mourante crut deviner une préoccupation sérieuse et étrangère à son mal.

— Êtes-vous fatiguée, ma mère ? lui demanda Marguerite.

— Pas du tout, mon pauvre chat, au contraire, je suis tout heureuse de cette sorte de permission qu’on m’accorde de demeurer près de toi. Mais…, m’en voudrais-tu si je te parlais de choses graves ?

L’œil de Marguerite brilla.

— Tout est grave pour moi maintenant, murmura-t-elle.

— Non, non, ce que tu as n’est rien qu’une crise passagère. Seulement j’ai peur de te lasser, ou bien que la faiblesse ne t’empêche de me répondre.

La jeune fille se recueillit.

— Parlez, ma mère, je vous écoute, dit-elle.

Blanche hésita.

— C’est très délicat, balbutia-t-elle ; mais tu as du cœur, et il te sera facile, je l’espère du moins, de ne pas méconnaître le sentiment qui me fait agir. Jacques t’a-t-il poussée à arranger tes affaires ?

— Mes affaires ? répéta Marguerite toute surprise ; mais je ne sais pas ce que vous voulez dire. Je ne me suis jamais mêlée d’aucune. C’est Jacques qui se charge de tout cela. N’est-ce pas son rôle, du reste, je crois ?

— Évidemment ; mais tu as dix-huit ans passés, et à cet âge tu as aussi le droit…

Les paroles parurent ne plus vouloir sortir de sa gorge.

— De quoi donc, ma mère, expliquez-vous.

Blanche tourmenta ses bagues avec impatience.

— Tu es mauvaise, dit-elle, tu ne veux pas me comprendre.

— Vous vous trompez, je vous assure que je ne comprends réellement pas.

— Eh bien ! voilà. Ma fortune personnelle a été très fortement entamée par les dettes de Georges que j’ai dû payer lors de notre mariage.

La jeune fille ne put réprimer un mouvement de surprise.

— Oui, oui, continua négligemment madame Larroche, je n’en ai pas fait mystère, du reste. J’ai dû, même avant notre départ pour Cauterets, garantir pour lui certaines créances à MM. Sandos et Savary, les banquiers ; je les ai payées plus tard. Si tu étais une fille de cœur, tu me rendrais tout cela. Ce serait, d’ailleurs, une manière de prouver ton affection à Georges, ajouta-t-elle avec un cynisme épouvantable.

Marguerite tressaillit, blessée dans tout ce que ses délicatesses et ses pudeurs pouvaient avoir de plus intime.

Blanche ne vit pas son mouvement, elle reprit :

— Et puis, Jacques ne m’aime pas, tu le sais ; nous avons, toi et moi, certains intérêts communs, pourquoi n’arrangerais-tu pas tes affaires de façon que si… un accident t’arrivait, il lui devienne impossible de me tourmenter.

— Un accident ! lequel ?

Les yeux de la mourante s’agrandirent.

La mère n’eut pas pitié, elle poursuivit :

— Allons, voyons, ne t’effraie pas ; il ne peut rien t’arriver, c’est certain. Mais un testament ne tue pas, on le sait bien. Et une bonne fille doit vouloir que ce qui lui appartient reste à sa mère !

Marguerite se renversa sur son lit sanglotante et désespérée.

— Est-ce possible ! miséricorde ! s’écria-t-elle, est-ce possible !

Cadette, assoupie par la fatigue des nuits et des jours précédents, se réveilla au bruit des pleurs de Marguerite.

— Qu’as-tu, ma mignonne chérie ? demanda-t-elle.

— Rien, dit la mourante.

— Que lui avez-vous fait ? interrogea la nourrice en se retournant vers Blanche. Que signifient ces larmes et ce chagrin ?

— Je ne le comprends absolument pas, répondit madame Larroche.

Marguerite s’était soulevée.

— Laisse-nous un instant, ordonna-t-elle à Cadette.

Celle-ci obéit.

— Ô ma mère ! c’est tout ce que vous trouvez à dire devant mon lit de mort, fit-elle la voix entrecoupée ! Vous ne m’avez donc jamais aimée, même après le mal que vous m’avez fait ?

Puis d’un accent plus ferme :

— Tout ce que j’ai appartient à Marianne, dit-elle, il me semble que si mon pauvre père vivait, il me conseillerait de lui tout donner, c’est un devoir !

Comme elle finissait ces mots, on entendit dans le corridor le pas net et accentué de Jacques ; il venait reprendre son poste.

— je tâcherai d’oublier ce que vous m’avez demandé, ma mère, dit Marguerite ; pas un mot devant lui, je vous en supplie.

Et elle retomba mourante sur ses oreillers.

Vers le soir seulement, elle s’endormit d’un sommeil lourd, plein de rêves étranges, de rougeurs subites, effacées par des pâleurs de plus en plus livides.

Madame Larroche l’avait quittée depuis longtemps.

Elle parlait dans son assoupissement et semblait de temps à autre répondre à un être visible pour elle seule : c’était son père. On le devinait à ses paroles :

— Je vais te rejoindre, disait-elle, je vais te revoir… Je n’ai pas fermé tes yeux… Jacques fermera les miens !… il a été tout pour moi : mon soutien, mon ami, mon père, mon frère !… Le fiancé que tu m’avais choisi, elle me l’a volé… elle !… qui m’as tuée comme elle t’a tué !… Oh !1 pardonne-lui… pardonne-lui !…

Et d’ardentes supplications succédaient à des soupirs de désespoir ; et Jacques sentait sa main qui serrait celle de la mourante toute mouillée par une sueur froide.

C’était l’agonie de Marguerite, de cette enfant qu’il aimait comme si elle eût été sa fille.

Quel supplice !…

On était allé chercher M. Delorme ; Marguerite ne voulut pas qu’il mît les pieds dans sa chambre.

Il devait cependant, pour calmer les craintes de madame Larroche, veiller la malade. Oui, il l’avait promis !…

Mais, qu’on se rassure, M. Delorme appelle veiller un malade s’enfermer à double tour dans la chambre la plus reculée de la maison, se pelotonner dans un lit bien chauffé, dormir à poings fermés et refuser, sous aucun prétexte, de se lever ou d’ouvrir lorsque la famille alarmée le fait prier de venir voir s’il ne survient pas de complications.

La pauvre petite agonisante ne pouvait donc pas être contrariée de veillée de M. Delorme. Au dehors, depuis deux jours, le temps s’était refroidi. Le vent d’hiver envoyait ses rafales dans le grand vestibule et les longs corridors de l’hôtel.

Cadette pleurait toutes ses larmes devant l’agonie de l’enfant qu’elle avait nourrie de son lait.

Vers minuit, Marguerite se réveilla.

— Ma mère ! cria-t-elle ; je veux voir ma mère !…

La nourrice se précipita dans l’escalier.

Au bout d’un instant elle revint les traits contractés ; elle fit signe à Jacques de s’approcher dans un coin reculé de la chambre.

— La misérable ! dit-elle au jeune homme les dents serrées, elle ne veut pas se lever elle prétend que sa présence impressionnerait cette pauvre petite !

Elle avait parlé bas ; mais les mourants ont l’oreille extrêmement sensible.

— Elle a peur de me voir mourir, balbutia Marguerite, c’est juste !… Mais j’attendrai qu’elle vienne…, j’ai à lui parler.

Et elle retomba dans une sorte de léthargie inconsciente et pénible.

— Quelle femme est-ce donc que cette Blanche ? s’écria Jacques éperdu ; elle n’a rien aimé sur terre, pas même sa fille !

— Oh ! monsieur, reprit Cadette ne contenant plus son indignation, vous ne savez pas à quel point vous dites vrai ! C’est monstrueux, mais c’est ainsi. Quand sa mère est morte, elle a également refusé de se lever et de venir à son appel.

— Sa mère ! elle n’a pas voulu voir sa mère mourante ?

— Oui !… ah ! je m’en souviens bien, hélas ! j’y étais !… Trois fois madame d’Auvray a demandé sa fille, trois fois madame de Sauvetat a refusé de se lever. Lorsqu’elle a daigné monter, vers midi, sa mère était froide ; elle était morte à cinq heures du matin !

— Oh ! l’infâme, murmurait Jacques accablé ; l’infâme !

Avec le jour naissant, Marguerite eut une crise plus forte. Madame Drieux arriva, accourant au bruit qui se répandait en ville des derniers moments de la jeune fille.

Malgré sa faiblesse, la mourante, en possession de toute sa volonté, ne voulait que personne vint auprès d’elle, excepté Jacques et Cadette.

— Je veux ma mère. Jacques, tout de suite… murmura-t-elle d’une voix à peine distincte.

Celui-ci ne fit qu’un bond jusqu’au premier étage, où il enfonça presque la porte de la pièce qu’occupait madame de Sauvetat.

— Vous lèverez-vous, tonnerre ?… cria-t-il à la jeune femme endormie ; et n’est-ce pas assez de l’avoir tuée ? refuserez-vous encore de la voir mourir ?

Et comme elle hésitait :

— Plus vite ! ordonna-t-il, ou je vous y porte toute nue, vive ou morte, tant pis.

Blanche se hâta ; elle connaissait Jacques : il était dans un de ces moments de souffrance et de folie où il pouvait la tuer.

Elle passa un peignoir à la hâte et marcha devant le jeune homme.

Au moment de franchir le seuil de cette chambre où était encore visible la trace des scellés apposés par M. Drieux, elle chancela.

Quelque chose, qu’elle sentait tout près, et qui n’était cependant ni le remords ni le désespoir, lui étreignait le cœur, ce quelque chose d’inconnu, de mystérieux, de consolant ou d’effrayant, devant lequel tout s’incline, et qui s’appelle la mort !…

Elle étendit les bras en avant :

— J’ai peur ! murmura-t-elle.

Jacques la poussa brutalement.

— Entrez donc ! fit-il avec hauteur et dégoût.

Elle obéit.

— Ma mère ! s’écria Marguerite dès qu’elle la vit, je meurs !…

Elle était plus blanche que les dentelles de l’oreiller sur lequel sa tête agonisante s’appuyait.

Madame Larroche vint tomber au pied du lit.

Marguerite étendit la main :

— Je vous pardonne, ma mère, dit-elle ; mais mon père est inflexible, il ne vous pardonne pas ! Prenez garde !…

Blanche, affolée, se leva tout d’une pièce en balbutiant :

— Que raconte-t-elle ?… Miséricorde !… Mais elle a le délire !…

Marguerite s’en allait. Elle eut cependant la force de reprendre, d’une voix entrecoupée par les hoquets de la dernière heure :

— Je vous assure que mon père ne m’a pas quittée de toute la nuit !… Je l’ai bien prié pour vous !… il ne veut pas vous pardonner !… Non, il ne veut pas !…

Tout à coup, elle poussa un cri ; elle se souleva sur son séant, ses yeux s’agrandirent, et, regardant vers la porte :

— Jacques, dit-elle au jeune homme, le voilà !… voilà mon père !… Le vois-tu ? Il me fait signe de le suivre. Ah ! je ne peux pas !… Que dit-il ? Le secret, le secret… Jacques, il est en bas, mais je ne comprends pas où !… Ah ! oui ! Marianne est innocente !… Tu n’avais pas besoin de me le dire, cher père bien-aimé ! Je le savais !

Et sa voix, qui s’était graduellement affaiblie, se perdit dans ces derniers mots à peine murmurés :

Elle !… C’est elle qui nous a tués tous deux !… Pardonne ! pardonne !…

Elle retomba sur son lit ; une écume rosée frangea ses lèvres ; sa main redevint inerte ; la nuance fugitive qui avait monté à son front s’éteignit dans une lividité de marbre, comme ces beaux nuages de la nuit que le vent du matin dissipe doucement ; ses grands yeux restèrent fixes, ouverts, regardant droit devant eux, avec cette effrayante immobilité que donne seule la mort.

Blanche se mit à sangloter bruyamment.

— Ma fille ! ma fille ! criait-elle au milieu de ses larmes. Ah ! je ne veux pas la quitter ! Rendez-la moi !…

Jacques la prit par le bras :

— Respectez au moins la mort, madame, dit-il sévèrement ; je vous engage à sortir d’ici, vous n’avez plus rien à y faire !… Votre présence souille ce sanctuaire ; faut-il vous le faire mieux comprendre encore ?

Elle obéit, n’osant résister au jeune homme dont la figure pâle et menaçante l’inquiétait.

Celui-ci, resté seul, fit ouvrir les portes toutes grandes.

Les domestiques de la maison et la plupart des voisins entrèrent.

— Marguerite de Sauvetat est allée rejoindre son père, dit-il d’une voix que les larmes étouffaient ; elle s’est endormie dans sa grâce et son innocence. Plaignez ceux qui l’aimaient !

Tous s’agenouillèrent, pendant que lui, d’une main tremblante, fermait religieusement ses beaux yeux et accomplissait ainsi un des derniers désirs de cette belle petite morte qu’il avait tant aimée.

Le lendemain, à dix heures, toute la ville était sur pied.

Les cloches sonnaient à grande volée, les rues étaient toutes jonchées de buis et de branches de cyprès ; le cercueil, recouvert du drap d’argent, était porté par les jeunes filles de Roqueberre, vêtues de blanc et voilées jusqu’à terre.

Georges n’assistait pas à l’enterrement ; madame Larroche, appuyée sur ses deux amies, madame Drieux et madame Sembres, avait voulu, malgré les instances de son mari, accompagner sa fille.

La foule était impressionnée, silencieuse ; presque tout le monde pleurait. Jacques, le premier derrière le cercueil, aussi pâle que la morte couchée dans sa bière, n’avait de vivant que ses yeux, qui brillaient comme des charbons.

De temps à autre, un sanglot soulevait sa poitrine ; Orphée Labarthe, qui marchait, découvert, à ses côtés, essayait alors de le calmer et de le contenir.

Le service à l’église fut très long. Enfin on se dirigea vers le cimetière.

Devant le monument de la famille de Sauvetat, un homme était agenouillé sur la dalle humide, plus livide encore que Jacques, et ne songeant pas plus que le jeune homme à essuyer les larmes qui inondaient sa figure : c’était M. de Boutin.

En voyant arriver le cercueil et les prêtres, il se recula légèrement ; son émotion était si grande, qu’il fut obligé de s’appuyer contre la grille de fer.

À ce moment, son regard rencontra celui de l’avocat, et de ses yeux voilés de larmes s’échappa un éclair.

Aussi longtemps que durèrent les prières liturgiques, il demeura incliné et immobile ; il garda cette même attitude brisée et désespérée pendant que les hommes jetaient, suivant l’usage du Midi, une pincée de terre sur la tombe entr’ouverte. Mais, lorsque le tour des femmes arriva, il se rapprocha soudain ; et, à l’instant où Blanche essayait de se précipiter sur la fosse béante en appelant sa fille, il se releva tout droit devant elle, solennel, sévère, effrayant :

— Jacques, dit-il à haute voix au jeune homme qui était à ses côtés, ce ne sont plus des larmes et des prières qu’il leur faut aujourd’hui à ces pauvres martyrs ! Venez, j’ai enfin de quoi les venger !…

À ces mots, Blanche jeta un cri, ses yeux se dilatèrent affreusement, elle voulut fuir ; mais ses forces la trahirent, et elle tomba sans connaissance, pendant que M. de Boutin et Jacques, impassibles comme deux vengeurs, quittaient le cimetière.

Quelques minutes après, on emportait madame Larroche toujours évanouie, et la foule lentement se dispersait, moins impressionnée par ce dernier incident que par un fait étrange, que nul ne pouvait expliquer.

Avant la cérémonie funèbre, sur la tombe du père et de la fille, une main inconnue avait déposé deux couronnes d’épines.

Étroitement enlacées l’une à l’autre, elles étaient retenues par le même ruban de crêpe. On aurait dit qu’elles rappelaient les mêmes douleurs, les mêmes tourments ; plusieurs de ceux qui étaient là, frappés d’une intuition soudaine, ajoutèrent presque inconscients :

— Le même crime !…





XII

SON NOM


Deux jours après, Marianne surveillait dans la maison centrale l’atelier de lingerie qui lui était confié.

Elle était triste, mortellement triste. Elle ne cessait de répéter à madame de Ferreuse :

— Je t’assure, Marie, que quelqu’un des miens souffre et m’appelle. Jacques ? Marguerite ?… Lequel ?

— Veux-tu bien secouer ces idées noires ! répondait Aimée ; une femme vraiment forte comme toi doit-elle s’arrêter à ces puérilités ?

— Les pressentiments ne sont pas des puérilités, ma chérie, le cœur a des intuitions qui ne trompent pas. Le mien se brise. L’un de mes deux absents bien-aimés me réclame et me désire, j’en suis sûre.

La comtesse essaya de consoler Marianne : elle n’y réussit pas.

On aurait dit, du reste, que tout, même les choses extérieures, se faisait complice de cette inexplicable tristesse de la détenue.

La classe, ordinairement docile, était en proie à de sourdes agitations ; au dehors, le temps bas et pluvieux entretenait dans l’atmosphère une humidité qui pénétrait et glaçait jusqu’au cœur.

Et puis ce mois de décembre était mauvais pour Marianne ; il lui rappelait de si poignants souvenirs !

Au milieu du travail du matin, madame Marie-Aimée entra et s’approcha de son amie.

Elle était très pâle ; dans ses grands yeux bleus on voyait trembler des larmes.

— Le directeur veut te voir, dit-elle très bas à la détenue, ne le fais pas attendre.

Une douleur aiguë traversa le cœur de Marianne.

Cependant, ses fonctions de surveillante l’obligeaient fréquemment à donner des renseignements ; elle s’empara de cette idée et essaya de se rassurer.

— Viens-tu ? demanda-t-elle à son tour à madame de Ferreuse. Accompagne-moi.

L’émotion de cette dernière augmenta.

— Je ne le puis pas, répondit-elle sans la regarder.

Marianne s’éloigna ; les hésitations de madame Marie avaient ravivé ses appréhensions. Un énervement singulier faisait chanceler ses pas, elle se soutenait à peine.

Elle arriva devant le cabinet : la porte était entr’ouverte.

Dans la pénombre, la silhouette d’un homme debout se profilait vaguement ; ce n’était pas le directeur.

Marianne, éblouie par le grand jour qu’elle venait de traverser, devina plutôt qu’elle ne vit celui qui l’attendait.

— Vous ici ! s’écria-t-elle toute défaillante, ah ! c’est mal, Jacques, vous manquez à toutes vos promesses.

Et elle recula comme pour trouver un appui vers le mur, car ses forces l’abandonnaient.

Jacques fit quelques pas au-devant d’elle : son émotion était aussi poignante que celle de Marianne ; ses lèvres devenaient toutes blanches, son front pâle était baigné de sueur.

— Non, ma Dame, dit-il en appuyant sur ces mots d’une façon significative, je ne viole pas plus aujourd’hui mes serments que depuis trois ans je n’ai trahi la parole que, de votre part, un autre m’avait arrachée. Et cependant, nul, pas même vous, ne saurez ce qu’elle m’a coûté de larmes et de tortures, cette promesse-là ! Mais, vous, à votre tour, vous rappelez-vous les aveux échangés dans cette misérable prison de Roqueberre ? Vous souvenez-vous qu’en ce jour à jamais mémorable pour moi j’ai connu mon trésor, et je l’ai perdu ! Savez-vous encore que j’ai bien voulu faire taire mon intelligence, anéantir ma volonté, ne pas chercher, ne pas trouver surtout, pour vous laisser aller remplir un devoir ? Je vous ai vu couvrir de honte, vous la plus parfaite des créatures ; je t’ai perdue, toi ma vertu mon amour, ma vie, mon seul bien ; loin de toi je n’ai pas vécu, j’ai souffert, j’ai lutté ; dans des angoisses sans nom, mon cœur s’est brisé, t’appelant, te cherchant, te désirant, t’adorant, ma vaillante, ma sainte, ma seule aimée !… Et tout cela, parce que tu m’avais juré d’accepter la réhabilitation le jour où elle arriverait complète et absolue. Ah ! je savais bien que ma constance et ma volonté lasseraient la force des choses et amèneraient les événements vers nous ! L’heure de t’arracher à la honte, à l’infamie est sonnée ; en venant ici réclamer ma femme et mon trésor, suis-je parjure ?

— Marianne avait écouté, ravie d’abord ; ces paroles ardentes éveillaient tous les échos endormis de son cœur ; cette expression brûlante et vraie de sentiments qui étaient aussi les siens la ravissait.

Et puis ce Jacques qu’elle n’avait pas vu depuis si longtemps était là. Que c’était bien toujours lui, cet unique amour de sa jeunesse et de sa vie ! Lui, avec son grand front que les soucis éprouvés pour elle avaient dénudé, ce front encore plus beau qu’autrefois, ces yeux bleus, ardents et doux, dont chaque regard était une protestation d’amour, cette voix aux inflexions tendres, molles, suaves comme autant de caresses !

Palpitante, elle allait se jeter à son cou, lui demander pardon de sa sévérité, de son égoïsme.

— Prends-moi ! allait-elle lui crier ; l’épreuve est au-dessus de mes forces. Souffrir n’est rien pour moi ; mais voir sur tes traits adorés le stigmate de la douleur et de l’angoisse, non, je ne le veux pas. Devant toi, je le sens, il n’y a plus ni devoir, ni serments, ni honneur, il y a toi, mon bien suprême ; ton amour me consolera de tout. Hors de toi, rien ne m’est plus, plus ne m’est rien !

Mais aux derniers mots de Jacques, Marianne releva la tête ; l’heure de la réhabilitation était arrivée ?… Laquelle ? Sans savoir pourquoi elle tressaillait de la tête aux pieds ; ses yeux interrogateurs se fixèrent sur le jeune homme.

— Que voulez-vous dire ? demanda-t-elle tremblante ; je ne comprends pas.

Jacques l’enveloppa d’un regard de sollicitude infinie ; mais l’amour qu’on lisait était si pur, qu’on eût presque dit une ardente effluve de tendresse paternelle. Il l’entoura de ses deux bras.

— Ma femme bien-aimée, murmura-t-il avec une douceur inexprimable, m’aimes-tu assez pour me pardonner le désespoir que je t’apporte ?

Elle se dégagea de l’étreinte de Jacques, ses yeux s’agrandirent, elle devint subitement blanche comme un suaire :

— Marguerite ! s’écria-t-elle, Marguerite !… Ah ! elle souffre, elle m’appelle, n’est-ce pas ? Je le sentais bien, et moi qui suis ici, impuissante et enchaînée ! Miséricorde !… Ah ! ma fille ! ma fille !…

Elle dit ces deux mots avec un accent profond, déchirant ; toutes les tendresses maternelles de son cœur, ces tendresses auxquelles elle avait sacrifié sa vie, y étaient contenues ; elle tordit ses bras, et, se renversant en arrière, un flot de larmes inonda son visage.

Jacques, immobile, n’avait pas la force de répondre.

Elle s’avança tout près de lui :

— Jacques, dit-elle, au nom de notre amour, de nos souffrances, de notre dure séparation, parle, je t’en supplie, ne me cache rien, est-elle dangereusement malade ?

À son tour, la figure de Jacques se couvrit de pleurs.

— Elle ne souffre plus, répondit-il d’une voix qui ne voulait pas sortir de ses lèvres, j’ai recueilli son dernier soupir et je t’apporte sa dernière pensée.

— Sa dernière pensée… son dernier soupir !… Ah ! je suis folle !… Mais… elle est donc morte !… morte !… morte !… elle… Ah !…

Elle poussa un cri terrible rempli d’un incommensurable désespoir.

D’un bond elle alla tomber contre le mur, s’arrachant les cheveux et ne pouvant contenir les sanglots qui ébranlaient sa poitrine.

Tout à coup elle se releva ; sa narine frémissait, ses prunelles brillaient encore pleines de larmes ; elle saisit la main de Jacques, et la serrant à la briser :

— Elle me l’a tuée, n’est-ce pas ? demanda-t-elle l’œil hagard. Parle, mais parle donc !… Ah ! qu’est-ce que je pourrai inventer pour elle ?… L’échafaud, non, elle ne souffrirait pas assez ; ce serait trop vite finit !…

Elle poussa un éclat de rire strident, prolongé, affreux ; ses yeux avaient un éclat insupportable ; ses ongles ensanglantaient ses belles mains.

Jacques ne s’attendait pas à cette explosion presque sauvage ; une terreur sans nom s’empara de lui. Ses sanglots redoublèrent ; il vint tomber à ses pieds.

— Je ne suis plus donc rien pour toi, aujourd’hui ? murmura-t-il la voix entrecoupée. Tu ne m’aimes donc plus ? Et toi, si généreuse, vas-tu payer mes longues souffrances en me désespérant par le spectacle d’une douleur qui s’isole de moi ?

Il avait pris de force ses mains brûlantes, et les couvrait de baisers et de pleurs.

Marianne abaissa les yeux sur lui ; le visage bouleversé de Jacques la toucha.

Elle l’attira jusqu’à elle, entoura son cou de ses bras et, laissant tomber sa tête sur l’épaule de son fiancé, elle éclata en sanglots :

— Je l’aimais tant ! murmura-t-elle, pardonne-moi !…

Le jeune homme la laissa pleurer un instant en silence.

— Elle a beaucoup souffert, dit-il au bout de quelques minutes ; mais si vous saviez quel culte et quel amour au-dessus de toute atteinte elle vous a conservé jusqu’au dernier moment !

Je l’ai soignée à votre place ; j’ai été sans vous au chevet de son lit de mort, ajouta-t-il pour apporter une diversion à son chagrin, mais je serai avec vous pour la venger.

Marianne, à ces mots, se calma presque subitement ; Jacques ne s’était pas trompé : dans ses yeux, l’énergie et la volonté séchaient les pleurs. Chez cette nature si admirablement trempée, le désespoir ne pouvait garder longtemps les apparences de la faiblesse ou de l’impuissance.

— Vous êtes homme d’honneur, dit-elle, vous allez tout me raconter, scrupuleusement ; je vous le demande. Par tout ce que vous avez de cher et de sacré au monde, n’oubliez rien, n’exagérez rien. Il faut que je sache quelle vengeance réclament ceux que je n’ai pu sauver !… Au nom de la justice et de la vérité, parlez ! Quelle a été la conduite de madame de Sauvetat ? Qu’a-t-elle fait, qu’est-elle devenue, depuis que je suis partie ?

— D’abord, répondit Jacques, cessez d’appeler de ce nom de Sauvetat celle qui n’était pas digne de le porter. Il y a déjà longtemps qu’elle l’a échangé contre un autre.

La détenue étouffa un étrange cri de surprise, presque de joie.

— Elle s’est remariée ? interrogea-t-elle anxieuse.

— Oui.

— Avec qui ?

— Avec Georges Larroche.

Marianne se leva toute droite, l’œil brillant ; sur sa figure où les larmes ruisselaient encore, on voyait une expression de reconnaissance se mêler au chagrin profond qu’elle éprouvait.

— Ah ! s’écria-t-elle, il y a donc une justice suprême !… Ce nom, pour la pureté duquel j’avais voulu vivre ignorée et inconnue de tous, pour lequel j’avais renoncé à ce bonheur de porter le deuil de mon père, à la joie de dire devant tous que je pouvais pleurer ma mère ; ce nom auquel j’avais sacrifié ma fortune, ma jeunesse, le seul amour de ma vie, ce nom ne sera pas souillé et la coupable sera punie !… Oui, je vous vengerai, mes morts bien-aimés, car la seule égide qui pouvait, après ses crimes, la protéger encore à mes yeux, elle l’a imprudemment rejetée loin d’elle !… Ah ! madame Larroche, à nous deux maintenant !…

Elle essuya son front mouillé de sueur et, regardant Jacques en face :

— Que s’est-il passé depuis mon départ ? demanda-t-elle avec une singulière autorité ; je veux le savoir.

Lentement, avec une émotion mal contenue, le jeune homme raconta cette triste histoire qui avait commencé par l’ivresse de Marguerite et avait fini par sa mort. Il dit comment, avec une adresse infernale, cette mère dénaturée avait fait naître l’amour dans le cœur de cette enfant naïve et affectueuse dans le seul but de donner le change aux étrangers et de pouvoir, au lendemain même de la mort de son mari, recevoir journellement son amant chez elle ; comment, dans son monstrueux égoïsme, et par une absence totale des sentiments les plus naturels, elle avait attisé ce feu naissant et en avait fait une passion mortelle. Il raconta alors de quelle façon Marguerite, dont la frêle enveloppe cachait la froide volonté de M. de Sauvetat et l’énergie indomptable de Marianne, s’était mise à aimer à seize ans de la même manière qu’on aime plus tard, c’est-à-dire pour toujours !…

Enfin il raconta à la pauvre Marianne, qui passait par toutes les douleurs qui avaient tué cette enfant tant aimée, la scène qui avait eu lieu entre la mère et la fille, lorsque Blanche, avec une cruauté de fauve, avait à bout portant brisé le cœur de sa fille, sans soucis et sans remords.

Marianne avait écouté ce long récit sans interrompre son fiancé autrement que par de profonds sanglots étouffés.

Mais lorsque Jacques lui retraça la dernière heure de sa pauvre petite pupille, lorsqu’il lui dit la pensée pieuse qui avait poussé Marguerite à rendre le dernier soupir dans la chambre de sa mère adoptive, lorsqu’il lui raconta les supplications entrecoupées qu’elle avait adressées à son père toute la nuit qui avait précédé sa mort, enfin ses dernières paroles : « Elle est innocente, je le sais bien ! » Marianne n’y tint plus, elle tomba à genoux.

— Ô toi, pour qui j’aurais voulu mourir, s’écria-t-elle au milieu de ses larmes, pardonne-moi : j’ai cru, en sacrifiant mon amour à ce que je croyais être mon devoir, te sacrifier bien plus que ma vie ! Me serais-je trompée ? Ah ! malheureuse que je suis !… j’ai laissé martyriser ta fille !…

Jacques la releva.

— Vous êtes une sainte, Marianne, dit-il d’une voix grave, et si Dieu a laissé mourir l’enfant que vous m’aviez confiée, c’est qu’il a trouvé que votre sacrifice était au-dessus des forces d’une créature humaine, et qu’il voulait que justice se fît.

Elle avait appuyé sa tête sur ce cœur si noble, qui n’avait jamais battu que pour elle.

Elle pensa alors aux rudes épreuves qu’elle lui avait imposées, comment il l’avait si fidèlement aimée, si vaillamment attendue.

— Que tu es bon ! murmura-t-elle ; console-moi et guide-moi, je n’ai plus aujourd’hui d’autre volonté que la tienne !…

Jusqu’au soir, avec une tendresse toute paternelle, Jacques partagea sa douleur, essaya de la calmer, pressa ses mains, lui parla du passé, lui raconta les moindres paroles de la pauvre petite morte.

— Elle vous ressemblait étrangement dans les derniers temps, lui dit-il ; elle avait grandi, son profil plus accentué rappelait les lignes du vôtre. Enfin, dans ses grands yeux tristes, il y avait bien la douceur énergique et sereine de ceux qui, depuis si longtemps, ont pris mon cœur.

— Et elle m’aimait toujours, n’est-ce pas ?

— Toujours !

Et Jacques, sans se lasser jamais, redisait les longues conversations de Marguerite, ses pieux pèlerinages dans la chambre de l’absente bien-aimée, enfin ses derniers mots qui avaient été pour elle.

Vers le soir, Marianne reprit tout à fait possession d’elle-même.

— Nous la pleurerons toute notre vie, Jacques, dit-elle d’une voix solennelle ; mais il nous faut d’abord commencer par la venger. L’heure de la justice a sonné. M. de Boutin veut-il toujours m’aider ?…

— C’est lui qui m’a envoyé vers vous. Si vous aviez refusé de parler, il a maintenant, dit-il, des preuves capables de faire instruire à nouveau l’affaire ; mais il voulait d’abord vous avertir.

— Brave cœur, excellent ami ! murmura-t-elle attendrie.

Puis, tirant de son sein un petit cahier de papier mince comme une pelure d’oignon, elle le tendit à Jacques.

— Je pouvais mourir sans vous avoir revu, mon ami, dit-elle en rougissant ; je voulais que vous sussiez exactement toute la vérité sur celle que le doute n’a cependant jamais atteinte dans votre âme. Vivante, j’ai dû me taire et j’en ai horriblement souffert. Morte, il fallait que mon souvenir vous restât éternellement pur, sans tache possible ; j’ai voulu vous donner les preuves palpables que j’ai été constamment digne de vous ; me taire complètement aurait peut-être mieux valu. Je n’ai pas su résister à l’égoïsme de ne vous rien cacher : pardonnez-moi, Jacques !

Il la pressa follement sur son cœur.

— Chère créature, murmura-t-il, je n’ai pas eu besoin de tes confidences pour t’affirmer la plus pure et la plus honnête des femmes…

— Je le sais, ami ; mais lisez ces lignes ; elles m’éviteront aujourd’hui des souvenirs devant lesquels mon âme se briserait tout à fait.

Jacques avait fait sauter les cachets de cire qui scellaient le manuscrit, il le feuilletait.

— Pas ici, dit vivement Marianne, en route vous le lirez tout entier. Allez rejoindre M. de Boutin, racontez-lui ce que vous aurez appris là-dedans, dites-lui que je suis à sa disposition, et, s’il a besoin de moi, revenez me chercher. Maintenant, laissez-moi deux ou trois jours seule ; il me faut ce temps pour pleurer et me recueillir.

Mais, involontairement, Jacques avait aperçu une signature au bas de la dernière page.

À ces deux noms accolés l’un à l’autre, un éclair de triomphe et d’indicible joie brilla dans l’œil humide du jeune homme.

— Marianne de Sauvetat ! s’écria-t-il en répétant les noms qu’il venait de lire, Marianne de Sauvetat ! Ah ! l’amour vrai ne se trompe jamais, je leur avais bien dit qu’elle était sa fille ou sa sœur !

— Sa sœur ! oui !… soupira la jeune femme ; ah !… pauvre Lucien !…

Et ses larmes mal séchées recommencèrent couler.

On frappa à la porte.

M. Dufour était là. Il annonçait à Jacques que, vu l’heure avancée, il devait partir.

Jacques, bouleversé par sa dernière émotion, se soutenait à peine.

— Je vous remets votre prisonnière, Monsieur, dit-il enfin ; mais, dans quelques jours, je viendrai vous réclamer l’innocente réhabilitée, ma femme !…

— Ah ! s’écria l’excellent directeur, elle consent donc à parler !…

— Hélas ! interrompit la captive avec un sanglot, ne vous réjouissez pas, Monsieur. Si vous saviez à quel prix la liberté va m’être rendue, il est bien sûr que vous me plaindriez !…





XIII

LE MANUSCRIT DE MARIANNE


À l’époque de la conquête de Grenade par Ferdinand et Isabelle, en 1492, il y avait dans le conseil du roi maure, le faible et impuissant Boabdil, un homme de haute noblesse, à l’énergie indomptable, au cœur vaillant, à la conscience droite et rigide. On l’appelait Muzza ; il était grand-maître de la cavalerie arabe.

Lorsque, malgré sa bravoure et son intrépidité, il vit ses lâches compagnons d’armes disposés à accepter une capitulation, au mois d’avril 1491, seul, il se leva dans le conseil des ministres et protesta violemment.

— Nous sommes des hommes, dit-il ; dans nos veines coule encore le sang de ceux qui ont conquis l’Espagne ; ne saurons-nous pas la conserver ? Le peuple n’a plus de courage, la famine et les fléaux que la guerre entraîne avec elle l’ont épuisé ; mais les cœurs généreux doivent l’exemple, il leur reste un dernier devoir à remplir : celui d’une mort glorieuse. Cette terre, jadis étrangère, est devenue la patrie, par le sang dont les nôtres l’ont arrosée. Nos pères reposent ici, nos fils y sont nés ; mourons donc, plutôt que d’abandonner nos berceaux et nos tombes, et qu’Allah préserve les nobles de Grenade de reculer devant l’honneur et le devoir !…

Un instant, il électrisa l’assemblée ; Boabdil le laissa maître d’agir.

Neuf mois, il tint en échec par son indomptable courage les forces espagnoles réunies.

Après des miracles d’énergie et de dévouement, Grenade et Muzza furent vaincus le même jour.

Ferdinand envoya, avec des propositions de paix, le projet d’une capitulation.

Boabdil ne sut que pleurer ; Muzza se leva encore.

— Pourquoi ces larmes, dit-il, lorsque nous sommes vivants ? Répondons au chrétien en mettant nos poitrines devant ses lances, et que tout notre sang répandu nous fasse pardonner notre impuissance et notre malheur !

Mais toute sensibilité, tout enthousiasme, tout honneur étaient éteints dans les cœurs de ces Maures, que cinq siècles de plaisirs faciles avaient efféminés.

En ces temps-la, hélas ! comme il y a à peine quelques années chez nous, ceux qui avaient aidé à l’abaissement de la patrie, qui n’avaient su que l’affaiblir et la piller, ne voulaient pas mourir pour elle.

De même encore, ils ne savaient que jeter l’injure à ceux qui, éternellement honorés, éternellement glorieux, se levaient pour la défendre envers et contre tous, pour la défendre jusqu’au-delà du possible, à outrance !

— Soumettons-nous, répondirent-ils au vaillant grand-maître, votre projet de résistance est une folie !

— Dieu est grand ! ajoutèrent les vizirs et les alfaguis ; que sa volonté soit faite !

Et les uns après les autres, bassement, sans une protestation, sans un éclair de courage ou de virile fierté, ils apposèrent leur signature au bas du traité qui enchaînait leur liberté, qui détruisait leur fortune, qui annihilait leur patrie, mais qui sauvegardait leur vie !…

L’indomptable Muzza les regarda avec mépris.

— Lâches s’écria-t-il, je vous renie pour mes frères ! Soyez tous maudits !…

Il se leva transporté d’indignation ; au seuil de la salle des délibérations, il brisa sur son genou sa vaillante épée qui n’avait pu être victorieuse, mais qui était restée immaculée, et fièrement il en jeta les débris au milieu du conseil.

— C’est bien fini ! murmura-t-il avec des larmes de désespoir et de rage…

Et, se drapant dans son grand burnous de guerre, il traversa tristement la cour des Lions et rentra chez lui.

— Nous n’avons plus de patrie, dit-il à la belle Khétira, sa femme, les misérables n’ont pas voulu mourir ! Ils ont préféré voir l’ennemi fouler le sol béni de Grenade !… Seul, je ne pouvais rien ; partons, allons demander à nos frères d’Afrique un asile et le droit de rougir sans témoins de la honte des nôtres.

Toute la famille de Muzza partit en effet.

Le roi de Fez avait, quelques années auparavant, fait crever les yeux à El Zagal, le dernier roi d’Andalousie, parce qu’il l’accusait d’avoir perdu son royaume par sa lâcheté, par contre, il combla Muzza d’honneurs et voulut lui donner dans son royaume le même rang et la même charge qu’il avait à Grenade.

Mais le guerrier maure portait en lui un désespoir immense, une tristesse sans bornes, il ne voulait plus vivre que pour pleurer la ruine de sa patrie.

Il refusa les libéralités du roi de Fez, et de toutes ces richesses, de tous ces honneurs, il n’accepta qu’un coin de terre pour y établir sa famille.

Le roi lui donna alors une portion de territoire située aux confins du désert d’Anglad et pas loin de Tlemcen, dans une des hautes vallées du Grand-Atlas. Il lui fit cette donation pleine et entière, à perpétuité, pour lui et les siens, voulant, disait-il, éterniser le souvenir de sa vaillante conduite.

— Nul mieux que toi n’est digne de commander, dit-il à Muzza, tu seras roi et chef comme je le suis moi-même, telle est ma volonté.

En effet, des familles de pasteurs, déjà établies dans la vallée, reconnurent l’autorité de Muzza.

La tribu prit le nom des Beni-Muzza, des monnaies furent frappées à l’effigie des divers chefs, et la Khoïhbah, cette prière que le khatib prononce, le vendredi, dans les principales mosquées, se fit en leur nom, dans tout le territoire qui leur avait été concédé.

Les descendants de Muzza vécurent ainsi, puissants et considérés, gardant à travers les siècles comme souvenir de leur aïeul son immortelle devise : Tout pour la patrie et le devoir !…

Ils n’avaient qu’une femme ; en temps de paix ils cultivaient leur terre essentiellement productive et féconde ; ils portaient à Tlemcen les laines de leurs troupeaux, les olives, les dattes, les fruits abondants savoureux de leurs jardins, les lièges qui croissent sur l’Atlas, enfin des fourrures sans pareilles et des parfums aussi subtils que ceux de l’Arabie.

Établis presque sur les confins de la Kabylie, entre les Berbères remuants et les brigands du Maroc, ils avaient su se faire craindre, et la tribu des Beni-Muzza, en 1830, formait un petit royaume aussi puissant que riche.

Car les premiers chefs avaient rapporté d’Espagne le raffinement de civilisation, le goût des sciences et la littérature arabe, qui étaient en si grande faveur à la cour de Grenade. Ils cultivaient, avec non moins d’ardeur, la médecine, et les sciences naturelles.

Toutes ces connaissances, fruits de la haute intelligence de Muzza et de ses fils, se transmirent dans la vallée, de génération en génération, et conservèrent à la tribu des qualités essentielles de puissance, de bravoure, de force, d’énergie froide et contenue, en même temps qu’elles développaient chez elle l’intelligence du progrès et de la civilisation occidentale unie aux instincts de sa propre race.

En 1830, le chef de la tribu se nommait Muzza ben Noséir. Il était déjà âgé, et d’une nombreuse famille il ne lui restait qu’une fille aussi belle qu’aimée.

La réputation de vaillance et de sainteté du vieux cheik était très grande. Il avait pour ami Mohhy-el-Din avec lequel il rêvait de rendre à l’Algérie sa puissance et sa grandeur passées.

Le 28 septembre 1832, Muzza-ben-Noséir, après avoir soulevé par son énergie et son éloquence, toutes les tribus voisines de Mascara, fut un de ceux qui firent proclamer le fils de Mohhy-el-Din, Abd-el-Kader, sultan de l’Algérie.

Deux ans, ils combattirent côte à côte et tinrent tête à l’invasion.

Mais la politique de l’émir était une politique de ruses et d’embûches ; il ne lui en coûtait pas de signer un traité de paix avec l’ennemi, résolu à le trahir à la première occasion.

Le caractère droit et loyal de Muzza ne pouvait s’accommoder d’une semblable politique.

Il brisa avec Abd-el-Kader, et se retira dans sa vallée, fier, inébranlable dans ses principes et sa volonté.

Il attendit que le moment de défendre sa tribu arrivât, prêt à verser son sang pour elle. Mais le traité du 26 février 1834 fut conclu, et vint donner à l’Algérie une paix apparente. À la faveur de cette trêve, le gouvernement français essaya de pacifier la province d’Oran, la plus difficile et la plus insoumise.

Pour arriver à ce but, non-seulement il ouvrit des marchés, et aida les commerçants à établir des comptoirs, mais il envoya aussi des officiers supérieurs en mission extraordinaire, soit pour apaiser les esprits et leur donner confiance en la domination française, soit pour mettre notre autorité en relation immédiate, avec les cadis, les cheiks et les émirs.

Dans les tribus encore rebelles, ces officiers déguisaient leurs grades et leur nationalité ; ils se faisaient passer pour des négociants juifs, des commerçants grecs ou même des émigrants marocains.

Vers 1836, un homme d’une quarantaine d’années arriva dans la tribu des Beni-Muzza.

Il était vêtu à la façon des Kabyles, d’une tunique de laine blanche serrée à la taille par une simple corde ; des bottes de cuir rouge, armées d’éperons d’argent, dessinaient un pied d’une petitesse féminine et d’une cambrure tout orientale ; rien n’était élégant et mâle tout à la fois comme la façon dont il se drapait dans son long kaïk, rattaché sur sa tête par une fine bandelette en poil de chameau.

Son large front dépouillé, aux bosses développées, portait la marque de l’intelligence et de la volonté. Les sourcils nettement dessinés se relevaient tout droits et donnaient à sa figure brune et hâlée une expression singulière de hardiesse et d’énergie.

Il était porteur de cuirs du Maroc, de couvertures de Fez, de fines dentelles de France, de rubans et de bijoux.

Muzza l’accueillit dans sa demeure, et Chériffa, sa fille unique, la perle de la tribu, lui prépara le café.

Ses manières douces, réservées, un peu hautaines, sa parole sobre, mais franche et loyale, plurent au vieux cheik.

— Tu es fatigué, lui dit-il, le soir même de son arrivée ; l’hospitalité de la montagne ne te paraîtra peut-être pas trop dure, passe quelques jours ici, tu chasseras avec nous, et si nous savons t’inspirer de l’amitié, tu reviendras.

— Je ne suis qu’un pauvre marchand, répondit le nouveau venu ; pourrais-je vous suivre contre le lion et le tigre ?

— Si n’as tu pas peur, essaie.

À ce mot de peur, les yeux de l’étranger brillèrent. Muzza le regardait ; il vit l’éclair et sourit.

— Le courage ne s’acquiert pas, dit-il, il est un don d’en haut : Allah l’a mis dans ton âme, sois des nôtres.

Le voyageur accepta.

L’hospitalité n’était pas si simple que le disait Muzza.

La kasbah, divisée en plusieurs compartiments, était toute jonchée de peaux splendides ; des armes d’une beauté incomparable formaient des panoplies nombreuses ; les draperies éclatantes étaient mêlées d’or et d’argent.

Dans la vallée, des milliers de petites habitations, groupées autour de celle du chef, contrastaient parleur éclatante blancheur avec la sombre et luxuriante végétation qui les environnait.

Le sol accidenté était recouvert de vignes ; dans les jardins cultivés et séparés les uns des autres par des haies d’orangers et de chèvrefeuilles, on voyait des melons, des figuiers, des oliviers.

Le noyer, le jujubier, le grenadier, l’absinthe se mêlaient aux fourrés des broussailles et aux taillis des bois. Les citronniers, parés de leurs fleurs et de leurs fruits presque éternels, répandaient un parfum délicieux. Les genévriers de Phénicie, les masses de liège, les chênes aux glands doux formaient de grands massifs sombres, du milieu desquels on voyait s’élancer les cônes ondoyants des pins de Jérusalem.

Sur les premiers escarpements de l’Atlas, l’agave dressait ses immenses rameaux, semblables aux glaives de cette race de géants, ensevelis sous la montagne aux premiers jours du monde.

Enfin, tout à fait aux derniers plans de l’horizon, de grands peupliers blancs, mélangés de nopals aux rosaces jaunes, se balançaient souples et gracieux, et, par les frémissements d’une brise à peine perceptible, semblaient, en se baissant et en se relevant doucement, saluer l’étranger qui arrivait auprès d’eux.

Cette nature féconde et grandiose, ces perspectives infinies, ces chants d’oiseaux si éclatants ou si doux, ces émanations subtiles qui s’échappaient de chaque buisson, lorsque la lune laissait tomber sa lumière pâle sur les massifs épais de tamarin : le lion qui faisait du fond de l’Atlas trembler la vallée par ses rugissements, tout cela avait une poésie, un charme, une singularité qui devaient séduire le triste voyageur.

De plus il se sentait invinciblement attiré par le caractère loyal et droit du vieux cheik.

Muzza, en effet, qui n’avait dans le cœur ni ruse ni ambiguïté, dont la conscience était si fière qu’il n’avait jamais soupçonné le mensonge chez un autre, Muzza, dans sa simplicité confiante, dans son honnêteté immaculée, était vraiment grand.

Le cheik et le marchand avaient ensemble, tous deux, de longues conversations ; l’étranger parlait de son commerce, mais surtout de ses voyages ; il redisait ce qu’il avait vu dans le Levant, en Espagne, en France aussi.

Muzza l’écoutait ; mais à ce nom de France, ses sourcils se rapprochaient :

— C’est l’ennemi, disait-il ; n’en parle pas.

Le chef l’aimait, et se plaisait à ses récits. L’étranger, lui, ne parlait pas de repartir.

L’a-t-on deviné ? Ce qui semblait le retenir dans la vallée, plus que le repos, plus que la nature admirable et privilégiée de ce coin de terre, plus que le bon sourire paternel de Muzza, c’était cette brune fille aux yeux d’antilope, à la taille souple, aux longues mains fines et blanches, qui, le soir, lorsque les étoiles scintillaient aux cieux, lui chantait en s’accompagnant sur sa guzla d’argent, les douces mélodies du pays.

Cependant, après plusieurs mois de séjour dans la vallée, il fallut songer au départ si souvent éloigné.

Pour la première fois, le voyageur ouvrit alors son ballot, jusque-là intact : et aux yeux ravis des jeunes filles de la tribu, il montra ses richesses.

Elles s’extasièrent à l’envi ; rien ne sembla cher, tout était si beau.

Le négociant vendait sa marchandise, et faisait sonner en riant les belles pièces d’or qu’on lui donnait en échange.

Les couvertures aux couleurs éclatantes, les petites babouches du Maroc, les larges ceintures d’Espagne, furent enlevées en un instant. Il ouvrit alors un compartiment secret, et montra ses fines dentelles d’Alençon, ses soyeuses étoffes de Lyon.

Chériffa s’approcha, et, tandis que ses compagnes froissaient déjà de leurs doigts effilés les brocards et les valenciennes dons elles demandaient le prix :

— Je veux pour moi seule tout ce qui vient de France, fit-elle très bas et très vite à l’oreille du marchand.

Celui-ci devint subitement très pâle et tout aussitôt replia ses étoffes.

— Cette marchandise-ci, dit-il aux fillettes, n’est pas à vendre, j’ai fait assez d’affaires comme cela.

Elles se séparèrent à ces mots, tout étonnées d’un caprice qu’elles ne s’expliquaient pas.

Le soir, comme la lune se levait déjà dans le bleu sombre du ciel, alors que les rossignols commençaient, sous les berceaux d’orangers, leurs adorables concerts, une ombre se glissa derrière les massifs de jasmin et se dirigea vers un petit tertre recouvert de mousses et de saxifrages.

L’étranger était là, assis dans une attitude qui indiquait le chagrin et le découragement.

Sa belle physionomie altière semblait plus désolée, plus sombre que jamais.

De ses yeux doux et fiers, deux ruisseaux de larmes s’échappaient.

— Pourquoi pleures-tu ? demanda tout bas Chériffa.

Le voyageur tressaillit il se leva en voyant celle qui demeurait palpitante et émue à ses côtés.

— Je souffre, répondit-il simplement, plains-moi.

— Tu souffres, répéta-t-elle de sa voix de cristal ; est-ce de l’exil ou de la mort de quelque personne chère ?

Il remua tristement la tête, mais ses lèvres demeurèrent closes.

— Je veux savoir, insista-t-elle, tu peux parler.

— C’est le secret de mon cœur que tu me demandes-là ; si je te le dis, tout entier, te fâcheras-tu ?

Elle devint toute blanche.

— Parle, redit-elle en appuyant ses deux mains, sur son cœur, je t’écoute.

Il s’inclina.

— Il y a de cela sept ans, commença-t-il, j’ai perdu en quelques heures celle que j’adorais : ma femme, la compagne de ma vie. Nous avions été élevés ensemble, elle n’avait jamais aimé que moi, je n’avais désiré qu’elle. En quelques instants elle m’a été enlevée, sans que nul jusqu’à ce jour ait jamais soupçonné sa maladie.

Chériffa poussa un long soupir.

— C’était en France, n’est-ce pas ? demanda-t-elle.

L’étranger la regarda étonné.

— Continue, fit-elle, pendant que son sein battait plus vite, j’avais deviné.

— Cette mort si imprévue, si foudroyante, m’a rendu fou. J’ai tout quitté, mon fils que je n’ai pas encore revu, ma famille, ma patrie ; je suis venu ici, en Afrique, je voulais mourir sur la terre étrangère pour retrouver plus tôt celle que je pleurais. Dans les combats, j’étais le premier : je n’avais peur ni du feu ni du fer, je recherchais les dangers. Ma témérité folle m’a donné des honneurs, mais la mort m’a fui.

Un jour, mon général en chef m’appela.

— Voulez-vous essayer d’aller pacifier les tribus du côté de Tlemcen ? me demanda-t-il ; elles sont indomptables et rebelles, peut-être parce qu’on a dénaturé notre caractère à leurs yeux. Allez, faites connaître et aimer la France, mettez-y tout le temps nécessaire, et réussissez.

Il y avait dans cette mission un grave danger probable, celui d’être massacré si on soupçonnait mon grade et ma nationalité, j’acceptai.

Chériffa appuya sa petite main tiède sur celle de l’officier.

— Et aujourd’hui, dit-elle, veux-tu encore que les miens te massacrent ?

Il retint cette main dans les siennes.

— Oui, fit-il d’une voix que l’émotion étranglait, parce que la destinée qui a semblé me sourire en mettant un ange sur mon chemin a été plus inexorable que jamais, par les obstacles invincibles qu’elle a suscités entre nous ; parce que, si ta voix si douce a fait revenir à mes côtés l’espérance, cette fée de ma jeunesse que je croyais perdue pour toujours, si tes grands yeux ont pris mon cœur et l’ont fait battre comme il n’avait jamais battu, si ta main en pressant la mienne me fait oublier tout ce qui n’est pas toi, je me dis que la fille des vieux Maures ne pardonnera pas au chrétien la pensée sacrilège qui lui a rendu la vie et le bonheur.

N’est-ce pas un crime de ma part, en effet, belle et simple fille des montagnes, d’avoir espéré en toi, d’avoir nourri le fol espoir que tu voudrais consoler mes douleurs et les changer en joie, d’avoir osé mendier de tes yeux un regard d’amour, de t’avoir désirée, adorée, comme un fou que je suis, de ne plus vivre que pour toi et par toi, et de me dire que si tu dois te retirer de moi lorsque tu connaîtras mon nom, je n’ai plus qu’à mourir ?

— Pourquoi m’as-tu laissé soupçonner ce nom ?

— Parce que tu n’es pas de celles dont on prend un jour la beauté et la jeunesse pour les oublier après, parce que tu es digne d’associer ta vie à l’existence d’un homme d’honneur, parce que je t’aime plus que le souvenir de celle qui n’est plus, plus que tout ce qui est sur terre, mais aussi parce que je veux que tu m’aimes, moi, Pierre de Sauvetat, colonel français, pour ce que je suis, tel que je suis ; et que mentir, même pour obtenir un amour d’où dépend aujourd’hui ma vie, me semble une chose indigne d’un officier de mon pays.

Elle le regarda un instant sans répondre ; sa haute taille s’était redressée, sa belle tête énergique avait une expression de franchise et de loyauté qui lui faisait comme une auréole ; à son tour, elle se releva calme et rougissante, timide et fière :

— M’aimes-tu comme ta femme véritable et respectée ? demanda-t-elle toute palpitante.

Il s’inclina très bas.

— Comme ma femme, oui, sur mon honneur.

— Ce sentiment est-il assez profond, assez vrai pour que tu ne regrettes pas… l’autre ?

— Marguerite était une sainte, de là-haut elle approuve, j’en suis sûr, ce sentiment nouveau que Dieu a peut-être accordé à ses prières, et elle ne nous maudira pas.

Puis ployant un genou devant elle :

— Je t’aime, ma Chériffa bien-aimée, dit-il lentement, veux-tu accepter mon nom.

Elle appuya sa tête sur son épaule :

— Je t’aime aussi, murmura-t-elle, et me donne aujourd’hui à toi. Les filles de ma race ne se reprennent jamais, c’est pour la vie. Ton Dieu sera le mien, et ta patrie la mienne ; cela doit être ainsi, puisque ce Dieu t’a envoyé vers moi, et que mon cœur, qui n’avait jamais battu, s’est donné à toi tout entier. Prends-moi, et ne me fais jamais souffrir en te retirant de moi.

Il la saisit dans ses bras, et l’emporta vers le tertre de gazon. Là, à côté l’un de l’autre, ils passèrent la nuit à parler de leur amour et de leur vie future.

Il la voulait pour femme, mais sa délicatesse exquise entendait la conserver pure jusque-là, et si, à cause du vieux cheik, il leur était interdit de se marier légalement devant les autorités françaises, peut-être de longtemps, ils se présenteraient devant le cadi, aussitôt que Muzza y consentirait. Il était obligé de repartir, mais il reviendrait bientôt. Il ne dirait à Muzza ni son nom, ni sa nationalité.

— Qu’importe ! disait Chériffa, aimons-nous et sachons vouloir ; qui sait ce que nous réserve l’avenir ?

En attendant, il apportait des livres à sa jeune femme ; elle était déjà très instruite dans les sciences et la littérature orientales, elle apprendrait facilement la langue et les usages de France, et, un jour, il l’amènerait à Alger d’abord où il lui donnerait publiquement son nom, puis dans son pays où il la présenterait à sa famille.

Elle, à ces mots, oubliait tout, sa vallée, son vieux père, sa patrie, elle ne vivait que par la certitude de l’amour partagé, elle sentait que ce cœur qui battait à côté du sien lui tiendrait lieu de tout ce qu’elle avait aimé jusque-là.

— Et ton fils, lui demanda-t-elle, m’aimera-t-il ?

— Lucien a un caractère essentiellement élevé et loyal, il t’adoptera et te chérira.

— Je serai sa mère, dit-elle de sa voix douce et profonde, il sera mon fils bien-aimé.

Une partie de ce beau plan se réalisa en effet ; le colonel revint ; aux yeux de tous, c’était un marchand arménien ; le léger accent étranger qu’il avait conservé en parlant l’arabe était amplement expliqué par son origine. Il portait toujours ses belles marchandises d’Occident qu’il échangeait contre les produits de la vallée. Dans la kasbah du chef, il avait une place privilégiée : Muzza l’aimait.

Son arrivée était un jour de fête ; à son départ, chacun pleurait.

Il était de la famille ; ses idées d’honneur et de fidélité au devoir étaient les mêmes que celles de la vaillante race qui l’avait adopté.

Sur un seul point, l’accord n’était pas complet : les chrétiens et la France !

Oh ! cette France qui profanait le sol béni de la patrie, comme Muzza la détestait !

Et cependant il se taisait, il finissait par écouter son hôte, car Pierre disait que la France était le centre de toute civilisation, le foyer de toute noblesse et de toute grandeur, qu’à l’ombre de son drapeau tout ce qui représentait l’honneur et le dévouement avait une place.

Après deux ans d’intimité, Chériffa tint sa promesse, elle avoua son amour au vieux chef.

Muzza, résolu et inflexible avec tous, ne résistait pas aux larmes de sa fille, son unique famille. Il refusa d’abord ; mais il finit par céder à ses prières et accorda à M. de Sauvetat la main de Chériffa.

Tous deux furent unis devant le cadi et suivant le rite mahométan. Après la cérémonie, le colonel jura de son seul mouvement à sa jeune femme, sur son honneur d’officier français, qu’aussitôt qu’ils le pourraient, ils se marieraient devant les autorités françaises.

Sans restriction, elle crut ce serment qu’elle n’avait pas demandé.

Un an encore, ils vécurent heureux dans la consécration et la plénitude de cet amour qu’ils avaient voulu et désiré.

M. de Sauvetat allait être père, lorsque tout à coup ses absences devinrent plus fréquentes, et les longues tristesses de Chériffa, sans cause apparente, se firent en même temps plus amères.

C’est que, le 20 novembre 1839, tandis qu’une petite fille, qu’on nomma Miriam, venait au monde dans la grande tente des Beni-Muzza, tandis que toute la tribu apportait des présents à Chériffa, Abd-el-Kader déclarait de nouveau la guerre sainte, l’effusion du sang recommençait, et M. de Sauvetat, obligé de reprendre son poste de combat, devait quitter le coin de terre où il avait trouvé le bonheur.

Cependant, la vallée, située aux confins du Maroc, était éloignée du théâtre de la guerre ; il n’était pas probable que sa paix fut troublée. De plus, le cheik devenait vieux, et de précoces infirmités le forçaient à ne pas se mêler aux menées ambitieuses de l’émir.

En effet, au bout de quelques jours d’anxiété générale pour tous et d’appréhensions mortelles pour Chériffa, M. de Sauvetat revint.

Durant les années troublées de 1839 à 1844, ses absences furent rares, il trouva le moyen de quitter à peine la vallée.

La petite Miriam grandit donc dans un calme relatif, bercée par l’amour de son père, adorée de sa mère. Son intelligence, mais surtout son cœur, se développaient en présence de cette nature admirable, dont la force inépuisable et la splendide végétation constamment renouvelées mettaient dans son âme des principes de sérénité et d’énergie éternelles.

L’affection de Chériffa et de Pierre, devenu général, se cimentait et s’approfondissait encore.

La fille des Maures avait maintenant toutes les grâces, tous les charmes d’une Française ; la volonté lui avait tenu lieu d’usage. Seule, elle avait tout deviné, tout acquis.

Elle parlait le français avec une légère hésitation qui, dans sa bouche, avait un charme inexprimable. Elle savait marcher et s’asseoir comme les Européennes.

Lorsque son mari était dans la tribu, elle revêtait pour lui seul des costumes arrivés de France, et son aisance à les porter ravissait le général.

— L’Algérie sera bientôt pacifiée, nous l’espérons tous, disait-il-à la jeune femme ; alors, ma Chériffa, je raconterai à ton père ce que nous lui avons caché jusqu’à ce jour ; il acceptera ma nationalité, car il m’aime, j’en suis sûr. Béni par lui, je t’amènerai en France, dans mon vieux château de Gascogne !… Quelle belle châtelaine vous ferez là-bas, Madame, avec vos grands yeux, vos dents de perle, et votre souplesse de liane !…

Le temps, au lieu d’affaiblir leur amour, l’avait au contraire rendu ineffaçable. Chaque jour donnait à leur affection une intensité, une force plus grande ; chaque jour apportait à Chériffa une estime nouvelle pour celui qu’elle avait choisi, à M. de Sauvetat une occasion de la bénir, de l’adorer.

Miriam entre eux était un lien indissoluble, les battements de leurs deux cœurs réunis en un seul.

Et, déjà sérieuse, dans la grâce de ses cinq ans, elle disait :

— Oh ! la France !… Quand la verrai-je ?





XIV

LA LÉGION ETRANGÈRE


C’était au mois d’août 1844. Muzza devenait chaque jour plus sombre et plus préoccupé : il recevait de fréquentes nouvelles, toutes mauvaises.

En effet, le Maroc, qui, malgré les traités, avait ravitaillé Abd-el-Kader, avait été attaqué par la France et défait à Tanger et Mogador.

Les marabouts parcouraient la tribu, excitant les Beni-Muzza à prendre leur part de la guerre sainte.

Le vieux chef hésitait, l’émir n’avait pas ses sympathies ; ce caractère cauteleux et souple n’avait rien de commun avec le sien.

Ne valait-il pas mieux demeurer tranquille et oublié dans la vallée, que d’aller combattre pour une politique que les gens d’honneur n’approuvaient pas ?

Les anciens de la tribu partageaient son avis, ils étaient les interprètes du peuple ; les Beni-Muzza ne prendraient pas part à la nouvelle guerre.

Mais, un matin, tous les échos de la vallée retentirent d’un bruit étrange.

De sourds roulements continus et profonds se faisaient entendre, la fusillade crépitait au-dessous même, dans les terres basses. C’était la patrie menacée, les frères tués, la vieille terre d’Afrique envahie ; les Beni-Muzza se levèrent comme un seul homme, les paisibles pasteurs furent instantanément transformés en soldats.

Cette chose intime, plus profonde que les sources même de la vie, cette chose qui s’éveille et frémit en nous, au bruit de la mitraille ennemie, venait de parler chez eux plus haut que l’intérêt personnel et la sûreté particulière.

— On se bat sur l’Isly, crièrent-ils en entourant la tente de Muzza ; l’Afrique est menacée, partons !…

— Bien, mes enfants, répondit le vieux cheik, allons défendre notre liberté ou mourir pour elle.

Il décrocha ses armes de guerre, et, monté sur son meilleur cheval, il partit avec tous les hommes valides de la tribu.

— Allah est grand, répétèrent les marabouts en voyant la vaillante troupe s’engager dans les défilés ; les Français vont être chassés d’Algérie et les Arabes seront pour toujours libres.

Chériffa, malheureuse et désespérée, se retira au plus profond de sa demeure, et involontairement le petit cœur de Miriam se serrait à se briser.

Au bout de trois jours la fusillade sembla diminuer d’intensité.

Cependant aucun homme de la tribu n’était revenu, on n’avait pas de nouvelles.

Tout à coup, au loin, dans la nuit, on entendit un long hennissement qui s’affaiblit peu à peu, et s’éteignit comme un râle de mort.

Chériffa se leva d’un bond, et essaya d’éloigner les serviteurs qui se pressaient affolés autour d’elle ; au même instant le vieux cheik entra.

Il était livide et se soutenait à peine. Le grand haïk dans lequel il s’enveloppait était à l’endroit de la poitrine tout marbré de larges taches de sang. Ses traits portaient l’empreinte d’un désespoir sans bornes :

— Nous sommes vaincus, dit-il en tombant sur la peau de lion qui recouvrait son divan ; c’en est fait de la liberté arabe, tous nos cavaliers sont morts ou dispersés, les Français sont nos maîtres. Allah est grand !… Je n’ai pas de fils ; ma race ne sera pas esclave, et moi, je vais mourir !…

Il entr’ouvrit son burnous et montra sa poitrine sanglante.

Chériffa se jeta aux pieds du blessé.

— Ô mon père bien-aimé, s’écria-t-elle, pourquoi n’être pas demeuré dans votre paisible vallée où vous étiez si heureux ?

— Pourquoi, ma fille ? Parce que le devoir m’appelait là-bas, où les nôtres se faisaient tuer !… Qu’importe de vivre, si nous devons être asservis ?

La jeune femme sanglotait.

L’enfant, qui comprenait tout ce qui se passait devant elle, demeurait pensive et sérieuse.

— Je ne t’ai jamais rien reproché, ma fille bien-aimée, continua Muzza d’une voix plus faible ; je ne t’ai jamais demandé ce que tu ne me disais pas : tu as été heureuse !… cela m’a suffi !… Qu’Allah et nos aïeux pardonnent à ma faiblesse paternelle !…

Elle voulut répondre, il lui fit signe de se taire.

— Les secrets du mari n’appartiennent pas à la femme, dit-il, ne parle pas. Mais il y a une chose que je confie à ton honneur ; à côté de la cassette où sont nos richesses, il y en a une seconde qui contient les papiers de l’émir, ses plans de campagne, le nom des chefs de tribu qui ont juré de l’aider dans sa tâche, plusieurs traités passés avec divers cheiks.

Il a confié autrefois ces documents d’une valeur incalculable à ma loyauté. Depuis il ne les a pas réclamés, parce qu’il les savait en sûreté.

Lorsque je n’y serai plus, défends-les jusqu’à la mort.

— Je le jure, murmura Chériffa.

Une écume noire vint franger les lèvres de Muzza.

Il rassembla ce qui lui restait de forces, et attirant le front de Miriam jusqu’à lui :

— Ma fille, dit-il d’une voix solennelle, je meurs heureux, malgré l’anéantissement de ma race et le désastre des miens, parce que je meurs pour le devoir et pour l’honneur ; ne l’oublie jamais !…

Il ferma les yeux : le dernier Muzza avait vécu !…

Mais son désir suprême a été réalisé ; l’enfant devenue femme n’a jamais oublié la dernière recommandation de l’aïeul mourant.

Que de fois, en remontant au plus lointain de ses souvenirs, n’a-t-elle pas revu cette scène de mort si simple et si émouvante : la kasbah ornée de trésors inestimables, d’armes et de tentures du plus grand prix ; une nuée de serviteurs empressés autour de cette jeune femme si belle, affaissée mourante au pied de la couche funèbre, où quelques chefs arabes, presque tous sanglants et mutilés, drapés farouches dans leurs haïks de guerre, le sabre hors du fourreau, entouraient le cadavre du dernier de leurs rois, de ce Muzza, pâle, grand dans son immobilité, le visage empreint d’une majesté sereine et irrésistible.

Au loin, dans la profondeur de la montagne, le rugissement du lion semblait continuer cet autre formidable rugissement, bien autrement terrible, qui venait trois jours durant d’ébranler ce coin de terre.

Que de fois, plus tard, Miriam, dans ses luttes et ses douleurs, n’a-t-elle pas entendu la voix de l’aïeul, dominant encore ses autres souvenirs ; que de fois ses dernières paroles n’ont-elles pas retenti à son oreille :

— C’est le devoir, ma fille ; va, imite-moi, quitte tout pour lui, ta vie, ou, chose mille fois plus atroce, celui que tu aimes !

Et… elle a obéi !…

Le lendemain, la fusillade, qui semblait s’être apaisée depuis deux jours, se réveilla plus vive et surtout plus proche.

Les cheiks qui avaient échappé au massacre d’Isly s’apprêtèrent à aller défendre l’entrée de la vallée.

— Restez, dit Chériffa, vous ne pouvez lutter ; laissez-moi négocier la paix. Votre dignité sera sauvegardée, et la France respectera vos familles et vos biens.

— Nous devons mourir, répondirent-ils simplement, le chef l’a dit. Lorsque les femmes demeureront seules, tu feras ce que tu voudras.

Ils partirent pour garder les défilés. Aucun d’eux n’est revenu.

À la tombée du jour, comme le soleil venait de se coucher derrière l’Atlas plus calme, plus beau que jamais, alors que l’ombre s’étendait mystérieuse et envahissante sur la vallée dépeuplée, au milieu de ce silence plein de douleurs et de larmes, on entendit tout à coup une explosion épouvantable de bruit d’armes, de hurlements indistincts mêlés aux cris plus faibles des femmes et des enfants qu’on égorgeait.

Hélas ! la guerre ! Quelles atrocités, quelles infamies n’entraîne-t-elle pas avec elle !…

C’était une bande de soldats étrangers, maraudeurs pour la plupart, qui avaient quitté le champ de bataille et, au hasard, avaient gravi les premiers escarpements de la montagne.

La petite troupe des Beni-Muzza leur avait tenu tête un instant, malgré leur courage et leur dévouement, ils avaient été écrasés par le nombre ; vaillamment ils étaient tombés jusqu’au dernier dans les gorges qu’ils s’étaient chargés de défendre.

Les maraudeurs, exaspérés de cette résistance inattendue, devinèrent derrière ce rempart vivant une proie bonne à prendre.

Comme des chacals alléchés par l’odeur du sang, ils se dirigèrent vers la tribu, massacrant tout ce qui se trouvait sur leur passage.

— Grâce ! criaient les femmes éperdues ; grâce !…

— Où est la demeure du chef ? demandèrent-ils dans un accent bizarre qui n’était ni l’arabe ni le français, et que nul ne comprit.

On ne la leur montra pas, mais ils la reconnurent à ses proportions, aux jardins qui l’entouraient, aux richesses qu’elle semblait contenir.

Chériffa, au bruit de cet indescriptible tumulte, avait rassemblé tous ses serviteurs autour d’elle ; et, debout, dans la pièce où Muzza avait rendu le dernier soupir, elle essayait de remonter le courage des siens.

— À mort ! à mort ! crièrent en entrant les soldats affolés.

Un instant, la jeune femme hésita : elle pouvait nommer son mari, dire qu’elle était Française ; mais ce qui restait de la tribu était là, sa famille, ses amis, tous ceux dont les pères et les frères s’étaient fait tuer dans la gorge pour sauver la liberté !

À ce moment, invoquer un nom qui ne pouvait être une sauvegarde que pour elle seule, devenait une lâcheté : elle le sentit. Aussi, faisant appel à tout son courage, elle se tut, et, ne reculant pas, elle attendit vaillamment la mort.

Déjà les baïonnettes menaçaient les têtes et les poitrines.

Un soldat, prononçant quelques mots d’arabe, s’approcha.

— Tu peux te sauver, dit-il.

M. de Sauvetat se faisait accompagner quelquefois dans ses visites, jusqu’à l’entrée des gorges, par des hommes dévoués : elle se crut reconnue.

— Seule ? demanda-t-elle hautaine et résolue, jamais !

— Oh ! qu’à cela ne tienne : avec qui tu voudras.

— Avec la tribu entière.

— Eh bien ! donne tout ce que tu possèdes d’or et de bijoux et tu pourras tout emmener avec toi.

— Volontiers.

Et Chériffa ouvrit un grand coffre placé derrière elle, et laissa voir deux cassettes.

— Prenez, dit-elle.

En même temps, elle tendit aux maraudeurs, dont les yeux brillèrent, le coffret où étaient enfermées ses richesses à elle.

Mais les soldats voulaient les deux.

— Et l’autre ? demandèrent-ils.

— Elle est sans valeur pour vous, dit la fille des Muzza en devenant toute pâle, il n’y a que des papiers sans importance.

— Tu mens, crièrent les pillards qui avaient vu son hésitation ; ce sont tes valeurs les plus précieuses.

Et ils s’élancèrent vers le coffret.

Chériffa le couvrit de son corps.

— À moi, mes amis, cria-t-elle en arabe à ses serviteurs, c’est un dépôt confié à l’honneur de mon père, défendons-le ensemble.

Tous se précipitèrent, une horrible mêlée s’ensuivit ; les femmes s’accrochaient aux baïonnettes qui leur déchiraient les flancs, elles mordaient les mains qu’elles pouvaient atteindre ; on n’entendait que des cris de douleur, des supplications, des blasphèmes c’était horrible !

Chériffa se défendait comme une lionne, son sang coulait de toutes parts ; les armes du vieux cheik étaient à sa portée, elle n’en avait cependant saisi aucune, elle cherchait simplement à éviter les coups, et surtout à sauvegarder la cassette de l’émir.

Mais les soldats étaient las de la lutte, les coups devinrent plus meurtriers ; chaque fois que Chériffa se relevait silencieuse et résolue, la baïonnette s’enfonçait dans son beau corps souple et en ressortait rouge jusqu’à la garde.

Tout à coup, comme elle retombait inerte, criblée de blessures, sans forces, presque sans vie, le galop effréné d’un cheval se fit entendre et s’arrêta droit devant la kasbah !

— Chériffa ! Chériffa ! France ! France !… put-on entendre.

Aussitôt un homme entra, ou plutôt se précipita comme un boulet au milieu du carnage, du sang, des cris d’agonie et des râles de mourant.

À sa vue, les armes s’abaissèrent, les fronts s’inclinèrent :

— Le général, murmurèrent les brigands affolés, tremblants de peur.

— Lâches ! s’écria celui-ci, lâches, qui tuez des femmes ! Ah ! c’est la légion étrangère !… Des Allemands !… Voleurs !… Assassins !…

Et de son revolver, M. de Sauvetat fracassa autour de lui autant de têtes qu’il avait de coups à tirer.

Les autres, enjambant les blessés et les cadavres, se précipitèrent dehors.

Mais lui, mal éclairé par la seule lampe fumeuse qui ne se fût pas éteinte dans la mêlée, ne voyait pas encore tout son malheur.

— Ô Chériffa ! Chériffa ! dit-il, Miriam ! où êtes-vous ? Miséricorde, si elles avaient pu fuir !

Un gémissement profond se fit entendre ; il s’élança ; il lui sembla que dans un faible soupir on bégayait son nom.

— Ô Pierre !… ce ne sont donc pas des Français qui m’ont tuée ?… dit-elle ; Dieu soit loué !…

Il se baissa et la souleva dans ses bras.

Cette Chériffa inerte et mourante, qu’il entrevoyait criblée de blessures, lui enlevait sa raison.

— Ma femme ! s’écria-t-il, mon amour, ma bien-aimée, ne me quitte pas ; oh ! reste, reste !…

— Enlève-moi d’ici, murmura-t-elle, je ne veux pas mourir dans ce carnage.

Il l’emporta dans la partie de la kasbah qui leur était réservée.

Miriam, à genoux contre sa petite couchette recouverte de peaux de cygnes, attendait sa mère. Nul, heureusement, n’avait soupçonné sa présence durant la tuerie.

— Ô mon trésor, demanda le général, pendant que de grosses larmes coulaient sur ses joues hâlées, pourquoi n’as-tu pas essayé de fuir ?

— J’avais juré à mon père de défendre les papiers de l’émir, je les ai sauvés ; les voici. Ab-el-Kader est ton ennemi, mais je te connais, tu brûleras ses secrets.

Il le jura tout en répétant :

— Pourquoi n’as-tu pas fui !…

Elle eut un pâle et beau sourire.

— C’était le devoir ! murmura-t-elle.

Et sa main déjà froide retomba sur la petite tête brune de l’enfant qui sanglotait à ses pieds.

— Pierre, dit-elle d’une voix qui s’en allait, elle est Française, emporte-la, cache-la bien… Ils essayeront de te la prendre, c’est la fille de leurs chefs… Emmène-la dans ce pays que j’aurais tant voulu voir, le tien ! le nôtre !… Change son nom, appelle-là Marianne, c’est presque le même.

Lui, farouche et désespéré, voulait mourir avec elle.

— Il faut vivre pour Miriam, fit-elle avec autorité ; elle a besoin d’être aimée.

— Ô ma mère, mère chérie ! dit l’enfant en couvrant de baisers les cheveux noirs de Chériffa, pourquoi vivre si loin de toi ?

— Pour toujours être vaillante et forte et rester à la hauteur de tous les dévouements. De tes pères du désert ; ma fille, ne retiens que leur vieille devise, celle pour laquelle nous sommes tous morts.

Elle poussa un faible soupir.

— Je t’ai bien aimé, Pierre ; ne m’oublie pas !…

Elle réunit leurs deux mains dans la sienne :

— Pierre,… ma fille,… adieu !…

Et tournant péniblement la tête du côté de l’Orient où l’aurore blanchissait déjà dans les profondeurs de la nuit, son regard devint fixe et rayonnant, une expression d’ineffable quiétude remplaça les douloureux tiraillements qui crispaient ses traits depuis son agonie, elle sourit à quelque vision de l’autre monde, et, fermant ses beaux yeux :

— Ô Marianne !… murmura-t-elle dans un soupir faible comme le souffle d’un nouveau-né.

C’était le dernier.





XV

L’ADOPTION

Quelques années plus tard, M. de Sauvetat agonisait.

Il avait été fidèle au serment fait à la morte ; il avait vécu pour Marianne.

Mais ce supplice de séparation et de regrets constants avait usé ses forces ; au bout de quatre ans, après une tournée d’inspection, il se sentit grièvement malade.

Ce vaillant soldat, que tant de balles ennemies avaient épargné, mourait vulgairement dans son lit d’une fluxion de poitrine.

N’importe, quoique celle que les anciens nommaient la Vierge pâle ne s’avançât pas vers lui au bruit des clairons, aux enivrantes odeurs de la poudre, à la lueur rouge des obus, avec son immortel cortège de gloire, elle était la bienvenue, puisqu’elle allait le réunir à cette Chériffa si ardemment aimée.

Mais, avant de mourir, il avait à assurer l’avenir de Marianne.

La fillette vivait soigneusement cachée dans une villa située au pied du mont Gamara. Deux serviteurs dévoués veillaient sur elle.

Sa famille arabe, instruite, lors du carnage, de la personnalité de M. de Sauvetat, avait tenté depuis bien des démarches pour la retrouver et la reprendre.

— Confiez-nous-la, dit-elle au général ; c’est tout ce qui nous reste de Muzza : elle sera heureuse chez nous, tout le monde lui obéira.

— C’est ma fille, répondit simplement M. de Sauvetat ; elle est Française.

Et, avec des larmes dans la voix, il ajouta  :

— Le vœu suprême de Chériffa a été qu’elle ne me quitte jamais ; voulez-vous que son ombre vienne vous reprocher mon serment trahi ?

Les Beni-Muzza laissèrent voir une profonde émotion. Ils se consultèrent ; puis, s’emparant des mains du général :

— Nous avons appris à vous estimer, dirent-ils ; gardez la fille de notre tribu. Mais si jamais elle souffre, dans votre France, qu’elle reprenne la route du désert ; là, sa place sera celle de ses pères, on l’aimera. En attendant, nous vous apporterons les trésors de sa race, ne les refusez pas ; ce sera pour vous un souvenir de ceux dont vous avez conquis les cœurs.

Le général accepta, et donna en revanche une plus large part de son affection à cette vaillante tribu dont il avait partagé la vie.

À l’heure suprême de son agonie, alors que l’avenir de Marianne était pour lui la plus poignante de ses préoccupations, les paroles des Beni-Muzza lui revinrent au cœur.

Que fallait-il faire ? Leur rendre l’enfant aimée ? ou accomplir la volonté de Chériffa : l’envoyer en France ?

Tout cela dépendait de son fils Lucien de Sauvetat.

Durant ces dernières années, le général l’avait fréquemment vu. Il faisait plus qu’aimer son fils, il l’estimait profondément.

En effet, la générosité, la loyauté, la droiture exceptionnelles de Lucien frappaient tous ceux qui l’approchaient.

M. de Sauvetat lui écrivit, et, dans un long récit, il lui confia le secret jusque-là impénétrable de son union avec la fille de la tribu arabe.

Au bout de quelques jours, Lucien de Sauvetat arriva auprès de son père mourant.

Le général avait eu raison de compter sur lui ; après une longue conférence avec son fils, il se fit amener Marianne.

Le jeune homme avait les joues couvertes de larmes.

— Ma fille, dit M. de Sauvetat en le lui montrant, voilà ton frère arrivé de France tout exprès pour me fermer les yeux ; il vient de me jurer de t’aimer comme je l’ai fait jusqu’à ce jour moi-même ; veux-tu le suivre ?

L’enfant avait alors neuf ans. À cet âge où les Françaises sont à peine nées et ne connaissent rien de la vie, les filles du désert sont déjà femmes et ont senti les premiers battements de leur cœur.

Elle regarda celui qui allait la recueillir, la figure loyale de Lucien la frappa ; dans ses yeux bleus comme ceux de son père, on lisait une tendresse, un dévouement sans bornes ; il avait les bras ouverts, un élan spontané y précipita Marianne.

— Ma sœur, murmura le jeune homme en la pressant longuement sur sa poitrine, et plus bas il ajouta : Ma fille !…

Elle se dégagea, se sentant à jamais conquise par cet amour presque aussi grand que celui qu’elle allait perdre. Au fond d’elle-même, elle jura alors à celui qui l’adoptait si généreusement, qui la reconnaissait si noblement, une affection, un dévouement aveugles.

— Merci, dit-elle, grave et réfléchie : j’accepte votre protection, mon frère ; ce que vous faites aujourd’hui pour moi ne s’effacera jamais de mon cœur ; vous pourrez à votre tour disposer de moi, je vous appartiens pour toujours.

Le général avait suivi cette scène des yeux ; le bonheur éclairait ses traits mourants.

— Ô Lucien, murmura-t-il, que tu rends douce la dernière heure de ma vie, que je te remercie, mon fils bien-aimé !

Ils s’agenouillèrent tous deux aux pieds du lit.

— Je jure de la défendre, de la protéger, de partager avec elle ma fortune, et le nom que vous me laissez glorieux et honoré, je jure de veiller sur elle et de lui donner à mon foyer de famille la place qui lui est due, dit solennellement le jeune homme.

— Et moi, reprit à son tour Miriam, je jure de lui rendre en dévouement, en reconnaissance, en soins et en tendresses, tout ce qu’il fait pour moi ; je jure de le préférer, lui et les siens, à tout sur la terre ; je jure de mourir pour lui, s’il le faut.

Le général étendit ses deux mains déjà froides sur ses enfants réunis auprès de lui pour la première fois.

— Je vous bénis, mes enfants bien-aimés, dit-il d’une voix solennelle, dans votre loyauté, dans votre amour fraternel, dans votre dévouement ; ensemble demeurez dans la vie ; ce que tu fais à cette heure pour elle, Lucien, je sais que plus tard elle te le rendra !

Le soir de ce jour, le général s’éteignit dans les bras et sous les baisers de son fils et de sa fille. Nul dans le camp n’avait soupçonné la présence de Miriam dans la demeure de son père ; elle désira demeurer inconnue.

Durant la nuit, elle demeura seule avec Lucien à veiller M. de Sauvetat.

— J’ai tout fait, dit-elle alors à son frère, pour rendre heureux et tranquilles les derniers moments de notre père ; en sa présence, je n’ai rien voulu vous demander. Maintenant, avant d’accepter l’offre généreuse que vous m’avez faite de vivre auprès de vous, de partager votre nom et votre demeure, il faut que vous me juriez de me dire la vérité sur tout ce que je désire savoir.

— Parle, répondit M. de Sauvetat, je n’ai jamais menti.

— Vos lois de France m’autorisent-elles à porter votre nom ? Suis-je la fille légitime de notre père, comme vous êtes son fils légitime ?

Le jeune homme hésita.

— Qu’importe, dit-il enfin, si je te donne ce nom, et qui osera venir me demander des explications à moi, Lucien de Sauvetat ?

Une rougeur brûlante envahit les joues de Miriam.

— Je m’en doutais, murmura-t-elle, pauvre mère !…

— Ta mère était une sainte et loyale créature, ma sœur ; notre père m’a raconté sa vie et sa mort ; si elle avait vécu, elle serait devenue sa femme légitime aux yeux des autorités françaises, comme elle l’était devant vos cadis arabes. J’ai le droit, et le devoir de respecter la volonté de mon père, je le ferai.

— Oui, dit la jeune fille pensive, vous êtes un homme d’honneur, et vous ferez ce que vous dites ; mais je ne veux pas, moi, que le premier venu, en m’entendant appeler de ce nom que je devrais à votre seule générosité, ait le droit d’insulter ma mère, ou de sourire en me regardant : non, je ne veux pas cela.

Lucien eut un mouvement de peur.

— Vas-tu donc me quitter, demanda-t-il en l’entourant de ses bras, moi qui t’aime déjà ?

Je vais me marier, ajouta-t-il en rougissant légèrement. Si tu savais comme ma fiancée est belle et bonne, elle t’aimera aussi, ne veux-tu pas la connaître ?

Marianne réfléchissait et ne répondait pas.

— Notre père sera si heureux de là-haut, s’il nous voit tenir la promesse que nous lui avons faite de ne jamais nous séparer, continua le jeune homme.

La jeune fille tressaillit.

— Écoute, dit-elle à son frère en le tutoyant pour la première fois ; là-bas, dans la tribu, je serais heureuse et honorée ; pour eux quel que soit mon nom, je suis la fille des Muzza ; mais j’obéirai au vœu de notre père, au désir secret de ma mère, à une condition.

— Laquelle ? Oh ! parle ; je l’accepte.

— Eh bien, je vivrai près de toi, car je sens que mon cœur t’appartient et que je suis déjà tienne ; mais ta femme seule connaîtra la vérité sur ma naissance et mon origine. Aux yeux de tous, je serai une étrangère, la fille d’un ami mort ; une pupille confiée à ton amitié, acceptée par ta générosité, rien de plus ? Consens-tu ?

— Mais cette fortune que j’ai juré de partager ?

— Je suis plus riche que toi. Mon père a déposé dans ma villa du mont Gamara le trésor de mes ancêtres, celui que ma famille lui a rendu.

Tu l’emporteras, si tu veux, et tu le garderas jusqu’au jour où tu le remettras au mari que tu me choisiras.

— Je ne veux pas que tu vives obscure et sans nom, chez moi, toi ma sœur, je veux qu’on sache quels liens t’unissent à moi, pour qu’on te respecte et qu’on t’honore.

Elle secoua doucement la tête et répondit :

— Pour tous, je serai Marianne ; pour toi seul, pour cette Blanche que tu aimes, je serai votre sœur. Ma résolution est irrévocable. Je te demande ta parole d’honneur d’accéder à mon désir, ou je retourne chez les Beni-Muzza.

M. de Sauvetat ne pouvait se tromper à ce caractère résolu, il se résigna, et accepta la décision de Marianne.

Son cœur avait tressailli profondément en pressant dans ses bras cette fille de son père. La perdre lui semblait alors le plus grand malheur, celui contre lequel il devait tout d’abord se prémunir. Il espérait, du reste, que le contact des mœurs européennes et les préjugés de la société dans laquelle elle allait entrer, modifieraient ses résolutions.

Il lui laissa dès lors arranger à sa guise le plan qu’elle avait conçu pour quitter l’Afrique, aussi inconnue qu’elle y avait vécu.

Ce plan était simple ; elle allait retourner au mont Gamara avec ses deux vieux serviteurs.

De là elle emporterait tous ses souvenirs de la tribu, et elle irait rejoindre Lucien à New-York, d’où il la ramènerait en France.

La grande cité américaine ne la verrait ni arriver ni repartir. Nul lieu mieux qu’elle, dans son mouvement et son bruit, ne garderait son secret.

Le général de Sauvetat avait désiré être enterré dans la patrie nouvelle qu’il avait aidé à conquérir, celle où dormait déjà Chériffa.

Son fils respecta sa volonté.

Lorsque Marianne s’apprêta à quitter Lucien pour regagner sa villa, les funérailles n’avaient pas encore eu lieu.

Le général, revêtu de son costume de parade, était étendu sur sa couche funèbre.

Lucien, ayant éloigné tous les étrangers, fit entrer Marianne. Celle-ci s’agenouilla devant le lit mortuaire, et demeura longtemps immobile dans un recueillement profond.

Elle se releva enfin, la figure inondée de larmes ; puis, se penchant vers le cadavre raidi et immobile, elle prit sur la poitrine du général la croix d’honneur qui brillait au milieu des autres décorations de tout pays et de tout genre.

— De votre héritage, mon père, dit-elle la voix entrecoupée, je ne veux que cette preuve de votre honneur et de votre vaillance ; je ne la souillerai pas ! Comme vous, quelques épreuves que me réserve la vie, je saurai demeurer loyale et pure. Adieu !





XVI

LE SERMENT TENU


Après avoir réglé toutes ses affaires en Afrique, Lucien de Sauvetat partit pour New-York, où il retrouva sa sœur.

Le petit domaine du mont Gamara fut confié aux deux serviteurs qui d’ores et déjà devaient y vivre.

Marianne et son frère voyagèrent pendant quelques mois et parcoururent ensemble une partie de l’Amérique et de l’Europe.

Lorsqu’un temps convenable fut écoulé depuis la perte du général, ils rejoignirent la petite ville de Roqueberre, où demeurait la fiancée de Lucien, Blanche d’Auvray.

À part la mort de son père, M. de Sauvetat n’avait rien écrit des autres événements ; Miriam était donc complètement inconnue de madame d’Auvray et de sa fille.

Le jeune homme se rendit seul chez sa future belle-mère et lui raconta l’histoire de sa sœur.

— Quoiqu’elle ne veuille rien accepter de la fortune de notre père, dit-il, mon intention formelle est de lui en donner la moitié. De plus, j’ai juré de veiller sur elle et de la traiter comme ma fille. Aujourd’hui, Madame, mon foyer va devenir le vôtre ; consentez-vous à ce que Marianne y trouve sa place ?

— Je ne connaissais pas encore votre cœur, mon fils, répondit madame d’Auvray profondément émue, je vous remercie de votre confiance.

Allez me chercher votre sœur, ce sera ma seconde fille, elle ne me quittera plus.

Marianne entra le même soir à l’hôtel d’Auvray.

Blanche apprit le nom et l’origine de Miriam devant elle-même et des lèvres de Lucien. Elle lui tendit alors les bras.

— Ma sœur, dit-elle à l’étrangère, ma mère a aujourd’hui deux filles, elle l’a déclaré à M. de Sauvetat ; aimez-nous comme nous vous aimerons…

Le lendemain du mariage de mademoiselle d’Auvray avec M. de Sauvetat, ce dernier fit apporter dans sa nouvelle demeure les souvenirs que la jeune fille avait gardés de la tribu.

C’étaient les peaux de bêtes, les tentures de la kasbah du désert, les bijoux favoris de Chériffa, enfin la guzla sur laquelle autrefois elle avait chanté, au marchand arménien les mélodies des Beni-Muzza.

Ce jour-là, Lucien montra à madame d’Auvray et à Blanche les richesses de Marianne, représentées par des monnaies arabes et des pierres précieuses valant certainement plusieurs millions.

Enfin, dans un des coffres où elles étaient enfermées, se trouvait un manuscrit écrit en entier de la main du général de Sauvetat.

Celui-ci racontait son union avec Chériffa, et il reconnaissait positivement et loyalement Marianne pour sa fille.

À cet écrit avait été jointe une déclaration nouvelle faite quelques jours avant l’arrivée de Lucien en Afrique.

Le général disait :

— Si Dieu m’enlève de ce monde avant que j’aie pu confier cette enfant tant aimée à mon fils Lucien de Sauvetat, je la remettrai entre les mains d’un de mes vieux frères d’armes. Jusqu’ici j’ai dû par prudence et pour la conserver, cacher soigneusement son existence aux yeux de tous ; aujourd’hui qu’il lui faut un protecteur et un soutien, mon silence deviendrait une lâcheté.

L’arrivée de Lucien avait permis au général de ne révéler son secret à aucune personne étrangère.

Madame d’Auvray s’attacha vivement à l’enfant qu’elle avait adoptée. Elle lui enseigna à diriger la maison, et lui donna les premières notions du rôle qu’elle lui destinait.

Atteinte depuis de longues années d’un mal profond, on aurait dit qu’elle n’attendait que l’établissement de sa fille pour se reposer d’une vie que son mari lui avait faite très rude.

Ses forces déclinaient sensiblement ; elle s’en apercevait, et, loin de s’en alarmer, elle souriait à la mort.

— Tu me remplaceras dans peu de temps, disait-elle à Marianne ; Blanche n’a jamais voulu connaître tous les détails du ménage ; elle sera trop heureuse de t’avoir pour lui épargner ces ennuis.

Cependant madame de Sauvetat ne tarda pas à devenir souffrante d’un commencement de grossesse ; elle prétexta alors des malaises continuels pour se dispenser de soigner madame d’Auvray, qui ne quittait plus son lit.

Pour la première fois, M. de Sauvetat, jusque-là très épris de sa jeune femme, lui parla sévèrement :

— Vis-à-vis d’une étrangère, vos absences fréquentes seraient une inconvenance, Blanche, lui dit-il un soir, pour une mère comme la vôtre, je me demande si ce n’est pas un manque de cœur qui vous fait si négligente.

Mais madame d’Auvray ne vivait depuis bien longtemps que pour épargner toute gêne ou toute contrariété à sa fille. Le reproche de M. de Sauvetat l’inquiéta. Elle le fit appeler.

— Approchez, mon fils, lui dit-elle, j’ai à vous gronder. C’est moi qui ai expressément défendu à Blanche de demeurer ici, entendez-vous ?

Lucien eut des larmes dans les yeux.

— Bien vrai, mère demanda-t-il.

— Bien vrai. Ce matin encore il m’a fallu la forcer à descendre. Elle ne voulait plus me quitter, cette pauvre petite.

— C’est son devoir.

— Non, son vrai devoir aujourd’hui est de vivre pour l’enfant qu’elle va vous donner. Me voir souffrir l’impressionne inutilement. Hélas ! elle ne peut absolument rien pour moi, tandis que dans son état les plus grandes précautions sont nécessaires. Je vous en supplie, soyez le premier à la tromper sur ma situation ; je vous le demande.

Lucien appuya ses lèvres sur le front de la mourante et lui promit tout ce qu’elle voulut.

Au fond, il était heureux de n’avoir pas à adresser à Blanche un reproche aussi grave.

— Elle ne connaît pas la maladie de sa mère, dit-il même un jour à Marianne ; laisse-la-lui ignorer ; sa situation demande tant de ménagements !

Lucien se trompait ; sa jeune femme était parfaitement au courant du mal dont mourait madame d’Auvray. Marianne put s’en convaincre.

À quelque temps de là, elles ouvraient toutes deux une grande caisse où était enfermée la layette que Blanche avait demandée à Paris.

La jeune femme riait et s’extasiait devant toutes ces merveilles représentées par des robes couvertes de dentelles, de chaudes pelisses fourrées de cygne, de petits vêtements tous plus coquets les uns que les autres.

Il y avait surtout des bonnets garnis de rubans, si jolis qu’on aurait dit des rosiers du roi fleuris par un matin de mai.

Qu’on se représentait bien, là-dessous, les yeux humides, le blond duvet de soie et la petite frimousse rayonnante de l’ange si ardemment attendu !

— Quel dommage, dit Blanche tout à coup, qu’un malheur me forçât à supprimer ces belles touffes roses et bleues ! Si ma mère avait de l’esprit, elle attendrait l’hiver prochain pour nous mettre en deuil !

Marianne devint toute blanche, son cœur se serra à se briser, une angoisse profonde la bouleversa : d’un coup, sans qu’il y eût à y revenir, elle venait de deviner la nature de la femme perverse et vicieuse, égoïste et perfide, à laquelle son frère avait confié son nom.

Un soir, madame d’Auvray se trouvant plus faible, pria Marianne d’aller lui chercher sa fille.

Il était tard. M. de Sauvetat, harassé d’une journée passée tout entière à la campagne, était déjà couché. Blanche, étendue sur sa chauffeuse, lisait au coin du feu. Il y avait quatre jours qu’elle n’avait vu sa mère.

En entrant chez sa belle-sœur, la jeune fille était extrêmement émue.

— Madame d’Auvray est à la dernière extrémité, dit-elle ; elle te demande ; viens, elle ne passera peut-être pas la nuit.

Blanche laissa tomber son livre.

— Voyez-vous cette petite tête sauvage ! comme elle se monte ! fit-elle d’un air enjoué. Allons, chère enfant, pas d’exagérations : le docteur affirme que l’état de ma mère n’a rien d’alarmant.

— Tu te trompes, Blanche ; elle est bien, bien mal, je te l’assure. Elle respire à peine. Viens la voir, je t’en supplie.

— Je m’en garderai bien. C’est probablement une faiblesse passagère comme celle de l’autre jour ; dans tous les cas, serait-ce plus grave, je n’irais certainement pas m’exposer à éprouver une émotion qui pourrait me tuer. Je monterai demain.

— Et s’il est trop tard ?

— Ne me fatigue pas ce soir, dit-elle, laisse-moi.

Marianne comprit que toute insistance devenait inutile ; elle rejoignit la malade, contenant à peine son indignation ; madame d’Auvray l’attendait, l’œil anxieux.

— Eh bien ? demanda-t-elle.

— Elle est très souffrante, ma mère, répondit Marianne ; elle voulait se lever et venir, je l’en ai empêchée.

— Pauvre enfant ! soupira la mourante. Ah ! que je suis malheureuse de ne pouvoir souffrir à sa place !

Au jour, madame d’Auvray s’éteignit, Marianne ne l’avait pas quittée.

Comme elle allait mourir, ses yeux s’ouvrirent tout à coup, elle eut une de ces presciences soudaines si fréquentes chez les agonisants :

— Ah ! s’écria-t-elle, tu m’as trompée, Marianne ; elle ne souffrait pas, elle n’a pas voulu se déranger pour moi !… Oh ! l’ingrate… pas de cœur !… Mais toi, toi… je te bénis.

Elle étendit sa main, et tout doucement, sans spasmes, sans efforts, elle retomba inerte sur sa couche.

L’aube grandissait déjà. M. de Sauvetat, inquiet de sa belle-mère, arriva dans la chambre.

D’un coup d’œil, il vit Marianne agenouillée, la main de madame d’Auvray pendante et immobile le long du lit, les serviteurs muets et effrayés. Il comprit tout.

Désespéré, il tomba aux pieds de cette douce morte à laquelle il n’avait pas fermé les yeux.

— Tu aurais dû m’appeler Marianne, fit-il au milieu de sa douleur.

— Elle s’y est formellement opposée, répondit la jeune fille.

Il baissa la tête avec accablement ; puis, tout a coup, portant les mains à son front :

— Ah ! s’écria-t-il tout bouleversé, elle n’a pas béni sa fille, cela nous portera malheur !

Marianne s’approcha :

— C’est moi qui ai reçu sa bénédiction et son dernier soupir, dit-elle. N’étais-je pas un peu sa fille aussi ?

M. de Sauvetat appuya ses lèvres sur le front de sa sœur.

— Viens, Marianne, fit-il, il faut que tu continues ta tâche, aide-moi encore ; nous devons annoncer la fatale nouvelle à Blanche. Ah ! quel désespoir pour elle !

Ils descendirent tous deux.

La jeune femme pressentait déjà la générosité de Marianne, car elle l’accabla de reproches.

— Pourquoi ne m’as-tu pas prévenue ? lui demanda-t-elle au milieu des spasmes d’une violente attaque de nerfs ; je ne te pardonnerai jamais !…

M. de Sauvetat perdait la tête devant le chagrin de sa jeune femme ; il essayait en vain de la consoler ; il n’a jamais su quelle indigne comédie elle jouait ce jour-là.

Un mois après, Marguerite naquit.

À son premier cri, Lucien la couvrit de baisers, et, la portant à Marianne, qui attendait dans une chambre voisine, il la déposa entre ses bras :

— Je te la donne, dit-il ; qu’elle soit ta fille comme la mienne.

Marianne s’était sentie, jusque-là, assez abandonnée dans cette grande maison, où elle ne pouvait compter que sur l’affection d’un homme fort épris et très préoccupé de sa jeune femme.

Mais au moment où Lucien plaça sur son cœur ce frêle et doux trésor, son âme tressaillit ; quelque chose de bon, de fort, d’inconnu la remplit tout entière ; il lui sembla que la meilleure partie d’elle-même appartenait sans retour au petit être qu’on lui confiait.

Inutile de raconter les premières années de la fillette. Celui pour lequel sont écrites ces lignes les connaît, puisqu’il les a vues s’écouler sous ses yeux.

C’est à cette époque, en effet, que Jacques Descat, ayant perdu son père, vint demeurer chez son cousin.

C’est alors que Marianne et lui, enfants tous deux, passèrent ensemble leurs premières heures d’intimité.

Deux ans ils vécurent heureux, inconscients de cette affection qui devait plus tard remplir leur vie, et qui, à leur insu, à cette heure, jetait en leurs cœurs d’indestructibles racines.

Jacques, déjà sérieux à quinze ans, lui procurait des livres, et, en toute occasion, la protégeait ; elle, pensive et triste, s’attachait, sans comprendre la nature de son affection, à cet être intelligent et bon qui s’occupait d’elle.

Mais le jeune homme grandissait ; M. de Sauvetat l’envoya à Paris terminer ses études, tandis que Marguerite, en même temps, demandait à Marianne plus de soins et de sollicitude.

Les quelques années qui suivirent s’écoulèrent calmes, presque heureuses.

Marianne s’occupait exclusivement de la fillette, qui devenait chaque jour plus aimante et plus belle. Madame de Sauvetat dansait, donnait des fêtes, et dans cette atmosphère de plaisirs avait su conserver une réputation intacte.

Elle avait surtout conquis et subjugué son mari.

Devant lui, aussi, quelles vertus n’affectait-elle pas ! Elle adorait sa fille, entre autres choses, et si elle consentait à s’en séparer pour la laisser à Marianne, c’était un vrai sacrifice dont on devait lui savoir gré.

Elle nouait alors ses bras caressants autour du cou de Lucien, et avec ses longs yeux à demi fermés :

— Que ne ferais-je pas pour te plaire ! murmurait-elle à son oreille.

Lui, dans sa loyauté confiante, croyait à ces protestations et se trouvait trop heureux de la perle qui lui était chue en partage.

La vérité était qu’en dehors de son mari, elle ne se préoccupait jamais de Marguerite.

Les adorables tracasseries de l’enfant l’agaçaient outre mesure, elle l’embrassait à peine, elle ne l’aimait pas.

— Cette petite est un vrai tourment, disait-elle à Marianne lorsqu’elles étaient seules ; emporte-la ; je ne la veux pas autour de moi, elle me rend malade.

Et Marianne, aussi bien fixée sur l’amour maternel de Blanche qu’elle l’avait été sur sa tendresse filiale, ne se faisait pas répéter la recommandation, heureuse qu’elle était de garder pour elle seule sa chère mignonne.

Cependant, autant madame de Sauvetat était douce, d’humeur égale, de composition facile en présence de son mari, autant, durant les absences de celui-ci, elle devenait inquiète, exigeante et quinteuse.

On devait la laisser seule dans ses appartements, et sous aucun prétexte ne la déranger dans ce qu’elle appelait ses crises de misanthropie.

Marianne respectait les volontés de sa fantasque belle-sœur ; trop enfant alors et trop pure pour connaître la vie telle qu’elle est, elle attribuait ses caprices à un caractère difficile, à peine contenu en présence de M. de Sauvetat, et elle ne cherchait pas à en savoir davantage.

Du reste, à part Marguerite, qui occupait la moindre parcelle de son temps, un autre élément de bonheur était entré dans la vie de l’étrangère.

Jacques Descat habitait Auch, où il faisait son stage d’avocat ; il se souvint de sa petite compagne d’enfance et voulut en faire sa femme. Pour cela, il demanda sa main à M. de Sauvetat.

— Elle est orpheline, lui dit Lucien pour l’éprouver, sans fortune et sans nom.

— Je suis riche pour deux, répondit Jacques, et son père était un honnête homme, puisqu’il était votre ami ; cela me suffit.

— Bien, réfléchis deux ans ; elle n’a pas dix-huit ans, tu en as vingt-deux ; si tu ne changes pas, elle sera ta femme ; viens la voir aussi souvent que tu voudras.

Jacques accepta l’épreuve, et tout le temps que ne demandait pas le barreau, il le passait chez son cousin.

Un jour, et comme Marguerite était déjà grande, — elle avait dix ans, — une terrible épidémie sévit sur les enfants de Roqueberre.

On n’entendait que la petite cloche d’agonie qui annonce qu’un ange va s’envoler et qu’une famille est en deuil. Le croup les emportait tous.

M. de Sauvetat voulut fuir et quitter le pays, Blanche s’y opposa :

— Marguerite est forte, dit-elle ; elle a passé l’âge terrible ; à dix ans, il ne peut rien lui arriver.

Elle se trompait ; un soir la fillette se mit à tousser, sa petite tête pesante vacillait sur ses épaules. Lucien devint fou d’inquiétude.

— Vous le voyez, dit-il à Blanche, elle va avoir le croup ; ah ! miséricorde ! pourquoi ne suis-je pas parti ?

— Mais non, mais non, répondit la jeune femme, vous exagérez la situation ; il n’y a rien du tout : un coup d’air probablement.

Et s’adressant à la pauvre petite :

— N’est-ce pas, Margot, que tu es une grande fille vaillante et forte ? Voyons, danse le rondeau comme Cadette.

Et la mignonne, pour plaire à madame de Sauvetat, ramassa ses jupes et sauta en cadence, pendant que ses jambes brisées par la fièvre la soutenaient à peine.

M. de Sauvetat, presque rassuré, la fit mettre au lit devant lui, et s’endormit moins inquiet.

Au milieu de la nuit, Marianne, qui ne s’était pas couchée, fut obligée de réveiller le pauvre père  : Marguerite râlait.

Quinze jours le terrible fléau les fit tous passer par des alternatives atroces de douleur et d’espoir ; madame de Sauvetat avait des attaques de nerfs chaque fois qu’elle entrait dans la chambre de sa fille ; Lucien dut exiger qu’elle n’y mît pas les pieds.

L’enfant ne parlait pas ; de temps à autre une toux rauque et toute particulière déchirait sa poitrine, puis une suffocation l’étreignait ; Marianne la pressait alors dans ses bras, la berçait, endormait ses douleurs ; ah ! si elle avait pu lui donner sa vie !…

Le médecin qu’on fit venir de Toulouse, M. Estevenet, une célébrité du Midi, la sauva sans doute, car elle finit par entrer en convalescence.

Mais elle demeura faible, languissante, étiolée ; il lui resta de cette épouvantable secousse de longues oppressions nerveuses, qu’il fallait surveiller et soigner ; Marianne s’en chargea.

Du reste, de ses soins et de ses fatigues, elle était payée.

La première fois que Blanche se sentit le courage de monter auprès de sa fille, celle-ci, soit saisissement de revoir sa mère, soit faiblesse ou tout autre cause, eut une de ses hallucinations habituelles maintenant.

M. de Sauvetat était absent.

Marguerite regarda un instant Blanche de ses grands yeux fixes et clairs.

— Embrasse-moi, ma chérie, dit celle-ci en se penchant sur la fillette.

Tu ne reconnais pas maman ? insista madame de Sauvetat d’un ton caressant et doux.

Mais la petite convalescente ouvrait de plus en plus les yeux ; elle ne comprenait pas.

— Maman, répéta-t-elle, ce n’est pas toi ; c’est Manne, maman ; elle ne m’a jamais quittée, elle !…

Et un éclat de rire douloureux et plaintif termina la phrase.

Marianne s’approcha de l’enfant et la soigna comme elle le faisait dans toutes ses crises ; celle-ci passa vite.

Ce qui ne passa pas, ce fut l’impression que ces quelques mots de sa fille adoptive produisirent sur celle qui s’était dévouée. Elle l’aimait déjà ; mais depuis ce jour l’enfant fit vraiment partie d’elle-même.

L’année suivante, Marguerite fit sa première communion, et après les vacances sa mère l’accompagna dans le pensionnat de Bordeaux où elle devait terminer ses études.

Ce départ rendit Marianne malade.

Ce n’est pas que son cœur se brisât seulement à l’idée de vivre loin de l’enfant qui avait grandi dans ses bras, et dont elle se sentait la vraie mère ; mais elle avait comme le pressentiment que le chagrin et le deuil allaient venir s’asseoir à la place que la mignonne avait laissée vide. Elle ne se trompait pas.

Jacques Descat, malheureux de la tristesse et de la mélancolie de sa fiancée, insistait pour que M. de Sauvetat fixât une date prochaine à leur mariage.

— Quand elle voudra, dit Lucien, sa volonté est la mienne.

Elle ne se pressait pas ; il lui semblait, malgré le départ de Marguerite, malgré son isolement plus grand que jamais dans la maison, que son rôle n’était pas terminé.

En effet, un soir du mois de mai, comme elle était plus triste qu’à l’ordinaire, Jacques Descat arriva.

Lucien était à la campagne, où il devait demeurer deux ou trois jours : c’était l’époque de la fenaison.

Blanche, retirée dans sa chambre, avait un de ses accès de misanthropie durant lesquels il n’était pas possible de l’aborder.

Le jeune homme passa la soirée sur la terrasse, côte à côte avec sa fiancée.

Ce jour-là, il osa parler de son amour, il insista pour savoir le moment précis où elle serait à lui pour toujours.

Marianne, pour la première fois, en se sentant pressée sur ce cœur loyal qui ne battait que pour elle comprit toute la grandeur de l’affection qu’il lui avait vouée. Elle ouvrit la bouche pour lui confier le secret de sa naissance et lui dire son nom.

Un sentiment exquis empêcha Jacques de la laisser parler.

Marianne fut tellement remuée par cette délicatesse infinie, qu’instantanément ses hésitations cessèrent, sa résolution fut prise :

Lorsque son frère reviendrait, elle était décidée à l’avertir que son mariage aurait lieu le mois suivant.

Madame de Sauvetat, en appelant brusquement Marianne, empêcha cette dernière d’annoncer à Jacques cette nouvelle qui l’aurait comblé de joie.

L’avocat l’ayant quittée, elle monta dans la chambre de Blanche.

Celle-ci avait fait des visites dans la journée, elle n’était pas déshabillée.

À demi étendue sur une chaise longue, elle soulevait le bord de sa robe de son pied impatient.

— Enfin, dit-elle à Marianne d’un ton rude, ces tête-à-tête avec Jacques vont-ils bientôt finir ? Ils me déplaisent.

— Comment dites-vous cela ? fit Marianne ; je ne dois pas comprendre, sans doute. Vous savez bien que mon frère a autorisé M. Descat à venir ici aussi souvent qu’il le désirerait.

— Même au milieu de la nuit ?…

Marianne tressaillit ; elle regarda la pendule, qui marquait neuf heures et demie.

— Est-ce que c’est cette heure-ci que vous appelez le milieu de la nuit ? demanda-t-elle. Il n’est pas dix heures. Ordinairement, nos veillées sur la terrasse se terminent beaucoup plus tard. Du reste, pourquoi n’êtes-vous pas descendue ? Vous savez bien que vous n’êtes pas de trop entre nous.

— Ah je vais donc être obligée de te garder maintenant !

Marianne, impatientée à son tour, releva la tête.

— Je n’ai pas besoin de garde, répliqua-t-elle ; si vous essayez de me faire de la peine, vous tombez mal. Et puis, je me marie avant un mois, je n’aurai plus à vous ennuyer de ma présence ici.

Tout à coup Blanche se renversa, elle tordit ses mains, et, éclatant en sanglots :

— Pardonne-moi, dit-elle, je souffre.

Marianne ne tenait jamais rancune devant une bonne parole.

Elle revint vers sa belle-sœur.

— Mais qu’avez-vous donc ? Voyons, Blanche, ce n’est rien, n’est-ce pas ? Soyez raisonnable. C’est nerveux sans doute, il y a de l’orage dans l’air.

En effet, l’atmosphère était pesante, toute chargée d’électricité ; même à cette heure avancée on respirait péniblement. Au loin dans la campagne, de longs éclairs couleur de feu fendaient les nuages noirs, et illuminaient l’obscurité profonde de la nuit.

La jeune femme pleurait toujours.

Marianne voulut la déshabiller.

— Non, dit Blanche, laisse-moi ; c’est nerveux, comme tu dis ; demain il n’y paraîtra plus. Je suis bien, du reste, ici, sur cette chauffeuse.

La jeune fille s’agenouilla devant madame de Sauvetat, et l’entourant de ses bras :

— Voyons, ma sœur, fit-elle avec bonté, je t’en prie, laisse-moi passer la nuit auprès de toi.

Tiens, tu frissonnes, tu souffres, tu m’inquiètes. Lucien n’est pas ici, je ne te quitte pas.

Blanche eut un mouvement de peur.

— Au contraire, dit-elle avec une certaine volonté, monte dans ta chambre ; j’ai besoin d’un repos absolu pendant une heure ou deux, puis je me coucherai seule. Ne me contrarie pas, tu me rendrais plus malade.

Je vais lire, cela me calmera. Adieu…

Marianne embrassa Blanche, elle était habituée à ses caprices.

Sur le seuil de la porte, la jeune fille se retourna :

— C’est étrange, fit-elle, je suis tout inquiète : si tu allais être indisposée sérieusement…

— Non, non ; tu es une enfant. J’ai pleuré, je vais déjà mieux.

— Promets-moi de m’appeler si tu es souffrante.

— C’est dit. Du reste, je vais faire coucher Cadette dans la chambre à côté ; es-tu contente ?

— Pas trop… Enfin, adieu.

Elles s’embrassèrent.

Marianne, toute pensive, remonta dans sa petite chambre. Qu’avait Blanche ? Allait-elle tomber malade ? Depuis quelque temps ses yeux brillaient, sa voix avait par moments des inflexions dures et vibrantes comme deux cuivres qui se heurtent, sa main était constamment sèche et brûlante.

Elle demeura longtemps à sa fenêtre, ayant éteint sa lumière, ne pensant pas à dormir, rêvant, pensant à son frère, à Blanche, à sa jeunesse et surtout à Jacques : à Jacques, son fiancé d’aujourd’hui, son mari de demain.

Son mari !… Que de choses dans ces quelques syllabes !…

Son âme se perdait dans la joie et le bonheur, elle cachait sa tête dans ses mains :

— Ô Jacques ! murmura-t-elle, toi si noble et si bon, que tu mérites d’être heureux !… Que je t’aimerai !…

Durant ce rêve de félicité, les heures s’étaient envolées, au loin tous les bruits de la petite ville s’étaient endormis.

Il devait être très tard.

Tout à coup, un mouvement léger comme le frémissement d’une feuille se fit dans l’ombre d’un buisson. Marianne tressaillit et écouta quelques secondes.

— Je rêve encore, dit-elle en souriant, je vais dormir.

Elle allait refermer sa fenêtre, lorsque la mince lueur qui passait par la fente des contrevents de la chambre de Blanche disparut instantanément, et en même temps elle entendit marcher.

— Ah ! fit-elle, très inquiète, j’en étais sûre, elle est plus souffrante.

Tout aussitôt elle prit sa petite lampe de nuit et descendit au premier étage.

Marianne entra dans la chambre de la jeune femme ; il n’y avait personne, le lit n’était pas défait, la pendule marquait deux heures du matin.

La jeune fille, affolée, porta la main à son front…

— Malheur !… s’écria-t-elle, que se passe-t-il donc ici ?…

Elle se dirigea vers la chambre voisine, celle où Cadette devait veiller ; elle était pareillement vide et silencieuse.

— Mais où est-elle ? où est-elle ? fit Marianne éperdue.

Elle voulut revenir au milieu de la chambre de Blanche, mais un courant d’air éteignit sa lumière, et il lui sembla qu’on montait un escalier de service situé à côté de la pièce où elle se trouvait.

Elle s’élança à la rencontre des personnes qui arrivaient, ne doutant pas que ce ne fût Blanche et Cadette ; mais, au premier pas qu’elle fit sur le seuil de la chambre, elle s’arrêta :

Un homme était là lui tournant le dos, et parlant à une personne restée encore dans le petit escalier.

Stupéfaite, elle écouta.

— As-tu mis les verrous, Blanche ? demandait l’inconnu d’une voix étouffée.

Marianne faillit pousser un cri de folie.

Un étranger chez son frère, à cette heure ! Et cet individu tutoyait madame de Sauvetat ! Allons donc !… Elle se crut dans un état de somnambulisme ; mais elle n’eut que le temps de se rejeter dans la chambre de Blanche : l’inconnu se retournait.

Là, elle dut encore chercher un autre asile : ils avançaient tous deux vers cette chambre ; c’était la dernière du corridor, elle n’avait qu’une issue.

Comment sortir ?

Le cabinet de toilette seul, attenant à la chambre, mais sans porte de dégagement non plus, offrait un refuge à Marianne ; elle s’y jeta.

— Ah ! s’écria madame de Sauvetat en entrant, m’avez-vous fait attendre ce soir, Marius ! il est plus de deux heures !

— Ton mari est à la campagne, Blanchette, répondit l’autre ; mais ma femme, en revanche, est à la ville ! Je ne pouvais pas m’en débarrasser !

Et celui que madame de Sauvetat appelait Marius se dédommagea du temps perdu en l’embrassant comme un fou, en la pressant éperdûment sur son cœur.

La foudre tombant aux pieds de Marianne ne l’eût pas plus sûrement atteinte que la découverte qu’elle venait de faire. La fiancée de Jacques dut demeurer là, clouée, obligée d’assister à ces infamies, ne pouvant ni fuir ni se dégager, ne voulant à aucun prix laisser soupçonner sa présence, et buvant jusqu’à la lie la honte de son frère.

Et c’était Blanche, la femme de Lucien, la mère de Marguerite, qui était dans les bras de cet homme !… Miséricorde !…

Celui qu’elle appelait Marius, M. Labastide, était un fonctionnaire de la ville, un étranger, arrivé à Roqueberre pauvre et misérable.

Il était, plus tard, devenu riche par un mariage inespéré avec une héritière beaucoup plus jeune que lui et qui l’aimait.

Sans vergogne, il trompait indignement la femme à laquelle il devait tout, comme Blanche trahissait un mari exceptionnellement noble et bon, dont elle n’avait certainement pas à se plaindre, et cela avec un homme qui était loin de le valoir.

Inutile de raconter ici ce que Marianne vit et entendit cette nuit-là ; elle ne s’en souvint pas elle-même.

Ce qui resta dans sa mémoire, c’est que Blanche était une créature aussi perfide que vicieuse, c’est que c’était une de ces femmes fatales à tous, non-seulement incapables de résister aux avances sérieuses d’un homme, mais dangereuses au premier chef, par le soin qu’elles mettent à dissimuler leurs intrigues et l’habileté infernale avec laquelle elles recouvrent leur vie d’un voile de pureté et de dignité.

En effet, qui aurait jamais dit, qui aurait jamais voulu croire que cette madame de Sauvetat, que tous jugeaient chaste et honnête était une femme perdue, qui souillait si effrontément le nom qu’on lui avait confié.

Il y avait longtemps que durait cette intrigue, qui n’était peut-être pas la première, et qui à coup sûr, ne serait pas la dernière, car la jeune femme avait plutôt l’air de subir cet amour grossier que de le solliciter ; elle semblait fatiguée et blasée.

Le jour arrive vite au mois de mai ; Blanche accompagna elle-même son amant, et délivra ainsi Marianne de son intolérable supplice. Cette dernière remonta dans sa chambre, brisée, anéantie, folle de douleur. Que faire ? que devenir ? À qui demander conseil ? qui appeler à son aide ?

Qui ? Personne.

Est-ce que son terrible secret lui appartenait ?

Et son frère ! ce frère bien-aimé qui l’avait si généreusement adoptée, ce frère si jaloux de son honneur et de la pureté de son nom, que deviendrait-il lorsqu’il connaîtrait ce mystère d’infamie et de honte ?…

Car il le connaîtrait. Le contraire était impossible. Marianne ne le lui apprendrait pas, certes non ; mais si Blanche avait eu jusque-là pour amants des hommes aussi adroits qu’elle, aussi intéressés qu’elle au silence le plus complet sur leurs relations, elle pouvait être subitement prise de caprice pour quelque beau garçon, qui la compromettrait et l’afficherait comme une conquête précieuse à montrer.

Elle connaissait son frère : sans plainte, sans scandale, il tuerait sa femme, elle n’en doutait pas.

Son devoir à elle, au milieu de ce drame probable, de ce déshonneur, de ce désespoir effrayant, quel était-il ? De pallier, d’atténuer, d’arrêter le bras vengeur si c’était possible, dans tous les cas de consoler !…

Oui, mais pour tout cela il fallait être libre, ne pas appartenir à un homme, à un mari adoré qui devrait alors passer avant tout ; il fallait sacrifier Jacques, reprendre la parole donnée la veille au soir, le chasser de sa vie, reculer devant le bonheur, rentrer dans le néant et l’isolement, rester seule, éternellement seule !…

Et, torture sans nom, elle devait le faire souffrir !… lui qui lui était mille fois plus cher que la vie !…

Oui, il fallait tout cela ; car, lorsque, sur la terre d’Afrique, Marianne agenouillée devant le lit de mort de son père avait juré de préférer Lucien à tout sur terre, de lui tout sacrifier pour se dévouer à lui, il n’y avait eu ni réticence, ni exception.

Rien n’avait été prévu, elle avait tout simplement contracté une dette, l’échéance arrivait, il fallait y faire honneur : voilà tout !

Elle n’accepta cependant pas ainsi cette rude nécessité.

Tandis que son esprit implacable lui montrait toutes ces réalités terribles, son cœur se révoltait et cherchait les moyens d’échapper à l’inexorable fatalité.

Seule, dans son appartement de quatre heures du matin à dix heures, elle se brisa les ongles après les murs, elle ensanglanta ses mains, elle heurta sa tête à chaque angle de cette chambre où elle avait tant rêvé de Jacques, elle pleura, elle se désespéra, elle pria, elle maudit. Tout était inutile ; elle devait oublier son amour pour marcher vers le devoir, il fallait avoir l’air de briser et de brûler ce qu’elle aimait, ce qu’elle adorait si exclusivement.

Hélas !… elle le fit.

À onze heures, elle envoya chercher Jacques ; elle fut impitoyable pour lui. Elle ne le consola même pas par une explication. Elle le laissa partir, emportant peut-être un doute au fond de lui-même, à coup sûr une de ces blessures que rien ne devait cicatriser.

Si Marianne n’est pas morte de désespoir ce jour-là, c’est qu’elle n’avait pas encore épuisé la coupe des douleurs qui lui étaient réservées.

À cet endroit du manuscrit, Jacques dut s’arrêter.

Le jeune homme était parti de Cadillac vers 6 heures du matin.

Tout le temps qu’avait duré son voyage, il l’avait employé à dévorer les lignes précédentes.

Seul, dans un wagon de première classe, il avait pu à son aise s’attendrir et pleurer. Comme il terminait le récit de cette rupture, qui lui avait paru autrefois si étrange et si cruelle, la voiture s’engageait dans les premières rues de Roqueberre.

Sa figure était inondée de larmes et ses forces à bout.

Il se dirigea tout de suite chez son conseiller ordinaire, chez son ami M. de Boutin.

Ils restèrent enfermés tous deux jusqu’au soir.

La nuit suivante, M. de Boutin partit pour Agen, tandis que le jeune homme, en proie à une émotion indescriptible, arpentait de ses pas fiévreux le cabinet du juge.

— Monsieur ne veut-il pas manger ? venait demander de temps en temps le vieux valet de chambre du magistrat.

— Non, laissez-moi, je n’ai pas faim, répondait invariablement l’avocat.

Et Jacques reprenait sa marche inconsciente, machinale, presque folle, sans songer à terminer le manuscrit inachevé. Ah ! que cette journée fut terrible pour lui !… Qu’elles furent plus cruelles encore les heures qui suivirent !…





XVII

LA VENGERESSE


M. et madame Larroche viennent de dîner.

Il est huit heures environ ; un bon feu flambe dans la vaste cheminée ; les deux époux sont en tête-à-tête, ils digèrent.

Cette occupation parait maintenant très importante pour eux, pour Blanche surtout, dont le léger embonpoint d’autrefois a pris depuis quelque temps des proportions phénoménales.

Elle ne reçoit point, son deuil trop récent le lui interdit. Elle a donné des ordres en conséquence ; on n’introduira que les plus intimes, ceux qui ont droit d’entrer chez elle à toute heure. Pourtant, hélas ! la figure épanouie de madame Larroche ne fait guère supposer que son désespoir soit des plus inconsolables.

Non ! que la terre lui soit légère à cette belle petite morte, qui dort sous le vent et la neige, dans le grand cimetière sombre ! Si elle n’a que sa mère pour la pleurer, l’herbe poussera vite sur sa tombe !

En effet, Blanche sourit et agace son jeune mari.

Rien n’est horrible comme cette grosse figure envahie et aplatie par la lymphe, couverte de ses hideuses taches brunes, se contractant, se ridant, pour chercher dans l’arsenal de ses coquetteries du temps passé des sourires, et n’y trouvant que des grimaces capables de mettre en fuite une armée de singes.

Elle raconte à Georges les cancans que M. Delorme lui a appris le matin.

Madame une telle a un amant !… Fi donc !… Elle ne peut plus la voir !…

La petite chose… l’apprentie de sa tailleuse, est enceinte ! L’horreur !… Si la couturière ne chasse pas cette petite malheureuse, elle, Blanche Larroche, sera obligée de se faire habiller ailleurs. Car, enfin, sa vertu !… les convenances !…

Il faut voir avec quelle bouche en cœur l’ex-madame de Sauvetat prononce ces mots-là.

Du reste, nous avons oublié de dire que depuis son second mariage Blanche est d’une piété angélique.

La veille des grandes fêtes, sa chaise est toujours couchée la première contre le confessionnal. Elle fait partie d’une congrégation qui s’appelle : les Mères dévouées ; elle est vice-présidente d’une autre qui a pour nom : les Épouses irréprochables.

— Présidente avec beaucoup de vice, dit l’impitoyable Orphée, jamais vérité n’a été aussi flagrante que celle-là.

On rit, mais on le blâme.

En effet, la dévotion rigide de la grave madame Larroche a bien racheté les grâces peut-être un peu mondaines de la charmante madame de Sauvetat.

Quant à Georges, il s’endort maintenant chaque jour au coin du feu.

La faible lueur d’intelligence dont il faisait preuve autrefois, lorsqu’il raclait son violoncelle dans les salons de Roqueberre, s’est épaissie dans la vie rabelaisienne que lui a faite Blanche.

Aujourd’hui il mange et il dort… il dort et il mange ; c’est tout ; non encore, il engraisse dans les mêmes proportions que sa femme.

À l’heure actuelle, il dodeline de la tête, et à une agacerie plus accentuée de Blanche il répond par un grognement sonore et profond assez singulier.

On sonne. Quelques personnes viennent interrompre ce charmant tête-à-tête.

Le docteur Delorme, M. et madame Drieux entrent.

À leur aspect, Blanche assombrit subitement sa physionomie trop joyeuse, et répond par de gros soupirs aux compliments de condoléance que lui adressent encore ses amis.

Louise de Moussignac se réjouit d’une mission qui doit avoir lieu à Roqueberre.

Madame Larroche fera bien d’assister aux sermons ; on attend un Père jésuite dont on dit le plus grand bien. S’il existe une consolation à la douleur de Blanche, le Père la trouvera.

— Oui, répond madame Larroche, ils connaissent les chemins des cœurs et ils aident à panser des blessures, hélas ! bien profondes.

Elle lève les yeux au ciel, Louise s’attendrit…

Au même instant, et comme M. Delorme commence ses potins, un énergique coup de sonnette retentit dans le vestibule.

Les domestiques ouvrent la porte de la rue, pendant que, malgré eux, tous les assistants tressautent sur leurs sièges.

— Monsieur de Boutin ! Monsieur Descat ! annonce le valet de chambre.

— Encore ces gens ici ! murmure M. Drieux.

— Vous m’aviez promis de ne plus recevoir M. Descat, fait à son tour M. Delorme sur un ton de reproche.

Blanche se dresse furieuse.

— Je vous avais ordonné de ne laisser entrer que les amis de la maison, dit-elle insolemment à haute voix.

M. de Boutin apparaît au seuil du salon.

— Votre porte pourrait être close même à ces amis dont vous parlez, Blanche d’Auvray, répond-il avec une sévérité indicible, qu’elle s’ouvrirait malgré vous devant la justice.

— La justice ! répète madame Larroche stupéfaite.

Et elle recule jusqu’à la cheminée, les yeux arrondis par l’épouvante, frémissante, livide.

En effet, le juge et l’avocat n’étaient pas seuls, un troisième personnage les accompagnait.

En s’avançant vers le milieu de la pièce, Jacques et M. de Boutin l’avaient démasqué : c’était M. Dufour-Lafeuillade, le nouveau procureur impérial.

Les trois personnes étrangères voulurent se retirer.

Le juge les retint.

— Renvoyez votre femme, dit-il à M. Drieux, ce qui va se passer ici la rendrait malade. Quant à vous, demeurez.

Restez également, ordonna-t-il à M. Delorme, qui essayait de se faufiler vers la porte.

M. de Boutin avait un de ces accents auxquels on obéit.

Louise, presque mourante de frayeur, partit accompagnée d’un domestique.

— Il y a trois ans, commença M. de Boutin d’une voix solennelle, la justice fut avertie qu’un crime avait été commis dans cette maison.

Les deux magistrats qui avaient le mandat et le devoir de poursuivre l’affaire vinrent ici.

Ils trouvèrent deux femmes en présence : l’une, dont on ignorait le nom et l’origine ; l’autre, qu’on connaissait, ou plutôt qu’on croyait connaître de longue date.

Blanche eut un sourire de mépris.

— Vous voulez parler de la maîtresse de mon mari et de moi, n’est-ce pas ? demanda-t-elle en ricanant ; autant vaut le dire franchement.

Jacques fronça violemment les sourcils.

M. de Boutin la regarda. Ses yeux clairs et implacables étaient en ce moment semblables à deux lames d’acier ; malgré elle, elle tressaillit.

— Vous entendez votre acte d’accusation, Madame, reprit le juge, veuillez ne pas l’interrompre.

Un frisson d’épouvante courut sur tous les assistants, Georges Larroche parut s’éveiller de son idiote apathie :

— Acte d’accusation ? répéta-t-il avec une interrogation niaise qui avait quelque chose de lugubre.

M. Drieux protesta seul.

— Oh ! oh ! fit-il, ceci demande de plus amples explications, monsieur le juge !

— Je vais vous les donner, continua M. de Boutin. Deux femmes étaient devant nous, je viens de vous le dire. Vous, monsieur le président, qui étiez alors procureur, vous accusâtes hardiment Marianne, le premier jour, et avant d’avoir la moindre preuve contre elle.

— J’étais l’interprète de l’opinion publique. Alors, comme aujourd’hui du reste, j’étais et je suis resté parfaitement convaincu de sa culpabilité.

M. de Boutin eut un sourire de pitié :

— En êtes-vous bien sûr ? fit-il. Mais je continue :

Ensemble nous avons fait l’enquête. Vous souvenez-vous que, loin de trouver contre elle un indice sérieux, chaque heure de cette mémorable instruction nous a révélé une grandeur de caractère et une noblesse de sentiments qui ne cadraient guère avec une accusation d’empoisonnement, c’est-à-dire de l’assassinat le plus lâche, le plus bas, le plus hideux qui existe.

— Pourquoi aurait-elle voulu se défaire de son bienfaiteur ? vous demandais-je sans cesse.

— Elle était lasse d’un amant jaloux, me répondiez-vous, d’un amant qui l’empêchait de conclure un mariage inespéré.

Et j’étais sûr, moi, que cette raison, la seule plausible, était une chimère. Non, M. de Sauvetat n’était pas un homme à souiller le toit conjugal, Marianne n’était pas une femme à tromper celui dont elle allait accepter le nom.

C’était ailleurs qu’il fallait chercher la duplicité, le mensonge et le crime, ailleurs qu’il fallait voir la trahison, la lâcheté et l’infamie !

Ah ! cette autre assez adroite pour répandre dans le public les perfides calomnies qui, à un moment donné, allaient devenir les horribles, mais solides jalons d’une accusation capitale, cette autre capable d’exploiter un dévouement au-dessus des forces humaines, je l’avais devinée.

De tous ceux qu’elle recevait dans sa maison, j’étais peut-être le seul qui l’eût pressentie. Mais toutes mes convictions étaient le résultat d’analyses intraduisibles, de faits tellement intimes et fugitifs, que cette certitude était bien plutôt chez moi une intuition qu’une réalité, et qu’il m’était interdit de la formuler catégoriquement par un acte d’accusation.

D’un autre côté, les grandes preuves que j’espérais découvrir ici étaient absentes, absentes comme le corps des soupçons sans lequel je ne pouvais préciser ma pensée.

Je dus me taire pour garder mes moyens d’agir. Mais le jour de la condamnation de Marianne, de cette condamnation que je n’avais pu empêcher, je jurai d’en faire appel. Aussi, comptant sur le temps et ma volonté, j’ai attendu d’eux ces preuves que je n’avais pu alors découvrir.

Blanche voulut payer d’audace devant ceux qui l’entouraient :

— Et aujourd’hui, interrogea-t-elle, vous les avez sans doute, ces preuves ?

— Oui, Madame, nous avons au grand complet toutes celles qui sont nécessaires ; nous les avons irrécusables et flagrantes, et je vous accuse, vous Blanche d’Auvray, d’avoir empoisonné Lucien de Sauvetat, votre premier mari.

En même temps M. Dufour-Lafeuillade, qui avait laissé parler le juge sans l’interrompre, s’approcha de madame Larroche :

— Au nom de la loi, dit-il, je vous arrête.

Il lui mit la main sur l’épaule.

À ce contact, Blanche poussa un cri rauque qui ressemblait à un hurlement :

— Oh ! mais vous êtes tous fous ! s’écria-t-elle en se débattant l’écume aux lèvres ; la justice a parlé une fois, elle a proclamé mon innocence : est-ce qu’on revient sur ses arrêts ? Laissez-moi !… laissez-moi !…

Elle était livide, la colère l’étranglait : c’était un spectacle horrible.

Mais M. de Boutin, implacable, la regardait les yeux pleins d’un froid mépris.

— Lorsque la justice a parlé, Madame, dit-il, elle ignorait la vérité. La seule personne qui la lui pouvait révéler aima mieux alors exposer sa tête que de dire le nom de la véritable criminelle.

Aujourd’hui, nous n’aurions même plus besoin de son témoignage. Nous connaissons l’empoisonneuse ; nous connaissons son but, son crime, le mobile qui la faisait agir ; elle ne nous échappera plus. Sa conscience est pour nous maintenant un livre ouvert où il nous est permis de lire !…

Ah ! vous n’avez donc pas compris, Madame, le but de mes visites assidues chez vous depuis si longtemps ? Vous n’avez pas compris que, seul, je refaisais une enquête mille fois plus minutieuse que la première, une enquête à laquelle rien ne pouvait échapper ? car, Madame, depuis la condamnation de Marianne, mon honneur est en péril, et je ne suis pas homme à l’y laisser.

Est-ce que vous m’avez abusé, moi, avec vos larmes menteuses, lorsque, huit jours après la mort de votre mari, Georges Larroche montait le soir l’escalier dérobé de la terrasse ?

Est-ce que j’ai cru à un besoin de protection, quand vous changiez de nom avant la fin de votre deuil lui-même ?

Est-ce que je n’ai pas vu que vous étiez un monstre, lorsque vous avez tué votre fille en lui volant celui que vous lui aviez fait aimer !…

— C’est faux !… C’est faux !…, cria Blanche exaspérée ; allez-vous-en !… allez-vous-en !…

— Hélas ! ce n’est pas faux !… Ne protestez pas, ne niez pas, ne mentez pas ! Vos dénégations sont inutiles, je vous ai dit que je vous connaissais bien ; jugez-en plutôt ! Vous avez empoisonné votre mari parce que vous saviez qu’il allait vous tuer, ayant la certitude que Georges Larroche était votre amant.

— Oh ! exclama l’accusée, ceci, je vous défends de jamais le prouver !

M. de Boutin ne broncha pas.

Elle crut que les preuves dont il parlait étaient surtout ses convictions morales à lui.

Elle reprit alors toute son assurance.

— Il est, sans doute, très loyal et très honnête, continua-t-elle, de s’éprendre de la beauté d’une femme ; d’être capable, pour la conquérir, de combiner un plan durant trois années ; de mentir à sa conscience, aux hommes, à tous ceux qui vous ont estimé jusque-là ; oui, toutes ces choses sont dignes d’un sévère et intègre magistrat. Mais de là à prouver ce que vous inventez, monsieur de Boutin, il y a plus loin que vous ne croyez.

Devant cette accusation, en présence de cette allusion infernale à un sentiment peut-être mal éteint, le juge devint pâle comme un suaire.

— Ah ! vipère, murmura-t-il, essaie de mordre, va, ce ne sera pas long ; je vais bien t’enlever les dents, malgré tes efforts et ta rage.

Jacques avait déjà saisi Blanche par le bras et voulait la forcer à s’agenouiller devant M. de Boutin pour lui demander pardon de ses insultes.

Celui-ci, grave et résolu, l’arrêta d’un geste solennel.

— Laissez, Jacques, dit-il, ne touchez pas à cette femme : elle appartient à la justice.

Madame Larroche, écumant de colère, n’entendit pas ces quelques mots du magistrat, elle ne vit que le mouvement : elle crut qu’il hésitait ; aussi elle reprit des forces :

— Oui, s’écria-t-elle, je vous mets au défi, vous, monsieur Descat, tous tant que vous êtes, amis ou ennemis, d’apporter un seul témoignage sérieux contre mon honneur de femme et de mère.

Mais parlez donc, je vous écoute. Lequel de vous peut montrer une preuve, lequel peut dire que je n’ai pas été une épouse irréprochable, que je n’ai pas soigné mon mari comme le devoir me le commandait, que je ne l’ai pas pleuré et regretté ?…

Et ma fille ! Cette enfant de mes entrailles, est-ce que je n’aurais pas donné ma vie pour elle ?

Oh ! oui, méconnaissez-moi, accusez-moi ! c’est facile ! Il y a longtemps, du reste, que je m’attendais à ces monstruosités de votre part ! Je supporterai vos injures sans que ma dignité en soit atteinte, parce que je sais que nul ne vous croira.

On me connaît et on me rend justice !…

Tous ceux du pays qui m’ont vue naître et grandir, savent bien que ma pauvre mère est morte de chagrin de m’avoir mariée à un être indigne qui m’a fait souffrir dans tout ce que la femme a de cher et d’intime.

Tout le monde m’a rendu justice, personne ne doute que cette Marianne, votre idole, ne soit venue chez moi pour y porter le trouble et le désordre ; on sait qu’elle était la maîtresse de mon mari, que tous les deux m’imposaient de force leurs horribles relations !…

— Taisez-vous, vous, Madame, taisez-vous ! cria Jacques hors de lui ; je vous l’ordonne !…

Mais elle se drapa dans une dignité froide et parut enfin laisser échapper de son cœur le secret d’un désespoir longtemps contenu :

— Non, s’écria-t-elle, je ne me tairai pas aujourd’hui, ne peux plus me taire ! Ah ! parce qu’autrefois j’ai été généreuse, et que je n’ai pas voulu accabler ceux qui l’auraient mérité, vous croyez qu’il en sera toujours ainsi ? Vous vous trompez, je n’ai plus de fille pour laquelle il faut sauvegarder l’honneur du père ; je parlerai, et lorsque j’aurai fait connaître les infamies qui se sont passées sous mes yeux, sous les yeux de Marguerite, lorsque j’aurai dévoilé tous ces mystères de honte, lorsque j’aurai dit ce que j’ai souffert, nous verrons s’il y a encore sur terre une seule personne pour me croire coupable !…

— Oui, il y en aura une, et ce sera moi !… dit tout à coup une voix profonde et grave.

Le procureur et Jacques s’écartèrent vivement.

Derrière eux, une jeune femme était debout, pâle, sévère, vêtue de noir.

Ses yeux sombres brillaient pleins d’éclairs, son bras droit était tendu en avant ; en la voyant, on aurait dit la Némésis antique.

— Marianne s’écrièrent-ils tous, stupéfaits et presque épouvantés.

— Oui, Marianne, que j’ai fait sortir de sa prison, dit M. de Boutin, pour servir de témoin à la justice ; Marianne, qui aujourd’hui se décide enfin à parler !

Blanche eut un éclat de rire satanique.

— La maîtresse de mon mari ! fit-elle. Oh ! arrière ! je vous chasse !…

— Pourquoi mentez-vous, à cette heure, et devant moi, Blanche d’Auvray ? répondit Marianne, calme et terrible ; en votre âme et conscience, vous savez bien que je me nomme Marianne de Sauvetat, et que je suis la sœur de votre mari !

— Sa sœur ! répétèrent toutes les voix en une seule.

Sa sœur ! allons donc ! fit Blanche en haussant les épaules, vous êtes habile ; c’est sans doute la fin de la comédie imaginée par vos complices.

Et, dédaigneuse, elle jeta un regard de défi à M. de Boutin.

— Oui, sa sœur, reprit Marianne d’une voix qui ne tremblait pas, et comme si elle eût laissé toutes ses émotions derrière elle. J’ai les preuves de ce que j’avance, Messieurs, ici même.

Mon père se nommait le général de Sauvetat ; ma mère était la fille unique du chef de la tribu arabe des Beni-Muzza. Madame Larroche le sait tout aussi bien que moi. En outre de la parole de son mari, elle a lu le manuscrit écrit en entier de la main de mon père, comme vous le lirez vous-même tout à l’heure.

Ah ! elle se croit forte, parce qu’elle espère que tout est anéanti, perdu, oublié. Un jour, elle n’a plus entendu parler de ce manuscrit, mon plus précieux héritage ; elle n’a plus vu la reconnaissance du général, et elle a cru tout cela détruit. Dans les papiers du mort elle avait cherché avant vous, Messieurs, et elle se croyait invulnérable ; car il n’y avait aucune preuve de notre proche parenté.

Elle ne pensait pas possible qu’une trépassée sortît de sa tombe pour venger ceux qu’elle a tués.

Mais, avant de vous montrer ces documents, témoins irrécusables de mon honneur, j’ai un devoir à remplir.

Je dois, moi, l’ancienne accusée, moi qui me suis tue, qui ai tout foulé aux pieds, ma vie, mon bonheur, mon amour, pour conserver un nom pur à l’enfant que j’avais vu naître, moi la condamnée, aujourd’hui la vengeresse de Marguerite et de mon frère, je dois vous apprendre tous les détails de la mort de M. de Sauvetat. Écoutez-moi.

Lorsque la jeune fille avait parlé de fournir des preuves authentiques, les yeux de Blanche s’étaient arrondis, ses dents s’étaient mises à claquer ; maintenant, elle devenait verte.

Elle voulut protester encore. M. de Boutin lui imposa silence.

Georges, affolé, se leva ; il commençait à comprendre.

— C’est elle qu’on accuse, n’est-ce pas ? demanda-t-il avec une épouvante terrible.

— Écoutez, ordonna le procureur d’un accent bref.

Marianne, seule, resta debout : tous ceux qui l’entouraient retombèrent sur leurs sièges, épouvantés, saisis au dernier point par ces suprêmes révélations.

— Je ne vais pas vous raconter, commença-t-elle de sa voix grave et lente, ni mon arrivée ni mon rôle dans la maison de Sauvetat, ce serait inutile ; ma vie intime n’a besoin d’être connue que de quelques personnes qu’elle intéresse tout particulièrement. Ce qu’il vous importe de savoir, c’est le crime et le mobile qui l’a fait commettre ; ce qu’il vous faut surtout, c’est la vérité ; la voici :

Un jour, par un hasard étrange, fatal pour moi, je me trouvai enfermée dans le cabinet de toilette de madame de Sauvetat pendant qu’elle était avec un de ses amants.

Tout à coup, sans transition, fut ainsi déchiré à mes yeux le voile d’honnêteté et de vertu dont elle recouvrait ses débauches et ses vices.

Mais, tandis qu’elle traînait un nom pur dans la boue, elle avait su, avec une habileté infernale, conserver intactes toutes les apparences. J’étais seule à connaître ce secret de honte, je résolus de me taire.

Cependant, pour demeurer libre de consoler plus tard celui qu’elle trahissait, et de me consacrer tout entière à lui et à sa fille, je dus, ce jour-là, briser des liens qui tenaient au plus profond de mon cœur, je dus renoncer à tout ce qui était pour moi le bonheur sur terre !…

Elle devint encore plus pâle en prononçant ces mots, et pour la première fois sa voix trembla.

Toutefois, elle se remit et continua :

— Mon frère était loin d’avoir gardé sur sa femme toutes les illusions des premiers jours.

Il la trouvait légère, insuffisante, frivole.

Il aurait voulu que la trentième année mûrit la femme et la mère. Il faisait souvent des observations sur le besoin de distractions incessantes, de fêtes et de bruit que ressentait Blanche. De là quelques nuages et de légères querelles grossies par la malveillance publique.

Mais, à part ces reproches peu graves, il la croyait loyale. Soupçonner sa femme, la mère de Marguerite, c’est une idée qui jamais ne serait venue à l’esprit de M. de Sauvetat.

Le 7 décembre 1863, il y avait une réunion nombreuse ici, dans ces mêmes salons.

On causait, on jouait, on discutait sur toutes choses. Les plus graves questions succédaient aux plus futiles anecdotes.

Entre autres propos, on se mit à agiter l’éternel problème du bonheur et du droit des femmes dans la société moderne.

M. de Sauvetat, au milieu des vérités ou des paradoxes plus ou moins acceptables de chacun, vint apporter son opinion sur l’idée qu’on débattait, et cela, avec la décision énergique et franche qui était la base essentielle de son caractère.

— Si j’avais été un misérable rendant ma femme malheureuse, dit-il, si je l’avais trahie ou fait peser sur elle un joug despotique, si je lui avais imposé une tyrannie d’habitudes et de sentiments mauvais, en un mot, si je n’avais pas été capable de remplir les mêmes devoirs que je réclamais d’elle, je vous jure que je me serais fait justice et que j’aurais eu le courage de la débarrasser de moi. Mais si, à mon tour, n’ayant rien à me reprocher, j’étais tombé sur une créature indigne, j’aurais cherché des preuves de sa trahison, et lorsque je les aurais eues en main, je l’aurais tuée.

On se récria.

— Ce sont des catastrophes qu’on regrette toujours, dit quelqu’un.

— Je n’aurais rien regretté, reprit M. de Sauvetat, parce que j’aurais tout prémédité. Ah ! je n’aurais pas tiré un coup de révolver sans réflexion, avec beaucoup de scandale et de tapage, au hasard.

Non, j’aurais examiné, pesé l’affaire ; je lui aurais bien laissé le temps et la liberté de se défendre ; je serais descendu au fond de ma conscience pour savoir si mes procédés n’avaient rien provoqué ; mais lorsque ma conviction aurait été établie, je serais devenu implacable.

Tout le monde frissonna.

— Heureusement, dit quelqu’un, que sa femme est de celles qu’on ne soupçonne pas.

Malgré cette réflexion, chacun se regarda épouvanté de ces paroles sinistres, et plus encore peut-être, de la froide résolution avec laquelle elles avaient été prononcées.

Marianne s’arrêta.

— Oh ! je me souviens, dit niaisement M. Delorme, c’est vrai, j’y étais…

La jeune fille s’était un instant recueillie ; elle reprit :

— Le lendemain, M. de Sauvetat partit pour la campagne. Il devait demeurer deux jours absent.

Le hasard le fit revenir le soir même vers dix heures.

Il y avait de la lumière dans ce petit salon ; j’étais dans ma chambre ; Lucien entra sans frapper, il nous croyait toutes deux réunies, Blanche et moi.

Sur le seuil de la porte, il s’arrêta, étouffant un rugissement : un jeune homme était aux pieds de sa femme.

— C’est faux ! cria Blanche, c’est faux !…

Georges, qui écoutait, baissa la tête.

Marianne eut un superbe sourire de dédain.

— Soutenez-vous aussi que c’est faux, Monsieur ? demanda-t-elle en s’adressant à Georges.

Celui-ci devint livide, et se mit à trembler.

— C’est bien, dit-elle simplement, je continue :

M. de Sauvetat montra la porte à l’étranger qu’il trouvait chez lui. Celui-ci affolé, partit, ou plutôt s’enfuit, sans une protestation, sans un cri, sans un mot.

— À nous deux ! fit alors le mari outragé en s’avançant vers sa femme.

Mais il ne connaissait pas la créature perverse et habile à laquelle il avait affaire : Blanche s’était déjà ressaisie.

— Qu’est-ce qui vous prend donc ? l’interrogea-t-elle toute tranquille et presque souriante.

— Comment ! vous osez le demander ?… Un homme est à vos pieds !… à cette heure Oh !… c’est de l’audace !…

— De votre part, de me soupçonner, oui, en effet.

M. de Sauvetat se sentit ébranlé par un si formidable aplomb.

— Alors ! miséricorde ! s’écria-t-il, que veut donc dire ce que j’ai vu ? Parlez, expliquez-vous !… je vous laisse tout le temps de vous disculper.

— Et si je ne veux pas le faire !

— Je vous tuerai.

Elle frissonna malgré elle ; mais ce fut un éclair.

— Sans preuves ? demanda-t-elle, plus maîtresse d’elle que jamais.

— Ah ! vous pensez que ce n’est pas une preuve ce que je viens de voir, là, il y a quelques minutes ?…

— Certainement ; parce qu’un homme ne se met pas aux pieds d’une femme, uniquement pour lui faire une déclaration d’amour.

— Ah ! ah fit M. de Sauvetat, sur deux tons différents. Oui, en effet, on s’agenouille aussi devant les reines pour leur demander des grâces.

— Il y a des circonstances dans la vie, Lucien, où une femme devient pour celui qui l’implore plus qu’une reine.

M. de Sauvetat demeura impitoyable devant l’accent digne et ému avec lequel furent prononcés ces derniers mots. Il haussa les épaules :

— Vous voulez sans doute, dit-il, parler du moment où l’homme la supplie de répondre à la passion ou au caprice qu’elle lui a inspiré, n’est-ce pas ?

Blanche se releva, pudique et grave, triste et fière.

— Ou bien, Monsieur, reprit-elle avec calme, lorsque cet homme supplie une mère de lui accorder la main de sa fille.

M. de Sauvetat poussa un cri de joie.

Il aimait trop sa femme pour ne pas s’emparer de la plus mauvaise raison.

— Ah ! si c’était vrai, s’écria-t-il, si c’était vrai !…

Blanche le regarda un instant avec une indéfinissable expression.

— C’est si sûr, prononça-t-elle enfin lentement, que votre fille aime déjà M. Larroche : demandez-le lui.

M. de Sauvetat se mit à réfléchir.

Il venait de surprendre le regard de sa femme. Avec lui, une indicible souffrance était entrée dans son cœur.

— Je n’ai pas le droit de douter de votre parole, dit-il au bout de quelques instants de silence. Je vais envoyer chercher Marguerite par Bertrand. Promettez-moi de ne pas essayer de lui écrire ou de la voir avant moi. Si elle aime M. Larroche, malgré la différence de position et de fortune, je les marierai dans quinze jours.

Blanche ne sourcilla pas. Elle promit tout ce que demandait son mari.

Le surlendemain matin, Marguerite arriva.

C’était vrai, elle aimait Georges Larroche.

Hélas ! M. de Sauvetat ne m’a jamais appris le secret de sa fille !… Peut-être ne prit-il pas au sérieux l’affection naissante de Marguerite, peut-être eut-il peur en me la dévoilant, que mon dévouement lui cachât la vérité, et essayât à tout prix de pallier la situation. Je l’aurais fait.

Toujours est-il que je ne soupçonnai pas l’amour de ma pauvre petite. Ah ! si je l’avais pressenti ou deviné !…

Elle repartit pour Bordeaux. À mon retour de la campagne, je crus qu’elle était venue faire une de ses visites hebdomadaires ; je regrettai de ne pas l’avoir vue, rien de plus.

Cependant Lucien ne pouvait me dissimuler longtemps ses préoccupations et son désespoir, il m’en parla.

Je cherchai à le calmer, à lui tout expliquer ; je m’accrochai au mariage de Marguerite comme une noyée aux branches ; j’étais sûre au dernier moment de trouver un moyen de le dénouer, mais, ce qu’il me fallait d’abord, c’était gagner du temps.

Lucien flairait la vérité, mes raisonnements ne l’ébranlaient pas.

J’étais folle, je redoutais tout, je prévoyais tout ; j’aurais donné ma vie pour débrouiller cette horrible situation sans scandale et sans bruit, surtout sans douleur pour M. de Sauvetat.

Il attendait, lui, le résultat de son épreuve, calme comme le droit, résolu comme la justice, prêt à tout, surtout à venger son honneur outragé.

À certains moments, cependant, son amour reprenait le dessus, il s’attendrissait :

— Il y avait seize ans que je l’estimais, me disait-il, et je l’aimais tant !… Ah ! si je pouvais m’être trompé !…

Marguerite était venue le 10 décembre à Roqueberre ; dans la nuit du 12, M. de Sauvetat fut pris de coliques et de vomissements.

M. Delorme, appelé sur-le-champ, diagnostiqua le retour d’une ancienne maladie de foie.

Je ne vous raconterai pas tout ce qui suivit ; vous connaissez les détails extérieurs, si je puis parler ainsi, et surtout le dénoûment de cette suprême douleur !…

Je veillais M. de Sauvetat sans le quitter un seul instant. Mais, chose étrange malgré toute ma volonté, chaque matin, vers quatre heures, je m’assoupissais ; un invincible sommeil fermait mes paupières. Deux heures après, lorsque je m’éveillais, M. de Sauvetat se tordait dans d’intolérables souffrances ; puis la journée se passait relativement calme, la soirée était presque bonne.

Je me reprenais à espérer ; hélas ! la nuit suivante les mêmes phénomènes avaient lieu, la crise revenait toujours plus violente et plus terrible, et à elle seule elle empirait l’état du malade d’une façon désespérante.

Un soir, je m’étais endormie comme à l’ordinaire : c’était le 24 décembre, la veille de Noël ; tout à coup, dans mon assoupissement, plein de rêves étranges, d’obsessions et de cauchemars, il me sembla entendre un cri terrible, rauque, strident, puis une voix affolée qui répétait :

— Marianne ! Marianne !

J’essayai de secouer la torpeur qui m’engourdissait, impossible.

Et cependant l’appel désespéré continuait.

— Marianne, Marianne ! disait-on toujours à mes côtés.

Après un effort insensé où je tendis tous mes nerfs à les briser, je parvins à ouvrir les yeux.

Lucien, pâle, mourant, mais terrible, retenait dans ses dents crochetées les vêtements de Blanche qui se débattait :

— Ah ! s’écria-t-il, en me voyant debout, tu m’as donc entendu, enfin ; tiens-la, tiens-la, je ne pouvais plus !…

Et il me montra ses bras paralysés.

Je crus que le délire de la dernière heure le saisissait. Par un mouvement machinal, je m’emparai des mains de Blanche ; elles étaient glacées. Je regardai alors ma belle-sœur, mais je faillis jeter un cri moi-même. Sa figure était livide et décomposée ; ses yeux hagards lui sortaient de la tête, sa bouche ouverte par l’épouvante ne se fermait plus.

— Ah ! m’écriai-je, qu’est-ce donc ! miséricorde !… Qu’avez-vous ?

Mon frère se souleva alors sur ses oreillers :

— Empoisonneuse ! dit-il, en me la montrant du doigt, empoisonneuse ! adultère !…

Et son bras décharné, raide, tendu droit vers elle, semblait la maudire et la foudroyer.

Je la repoussai avec dégoût pour courir vers lui ; elle alla tomber, comme une masse inconsciente, sur le fauteuil le plus proche.

— Calme-toi, m’écriai-je en le pressant dans mes bras ; c’est le délire, c’est la fièvre ! Lucien, Lucien, reconnais-moi ! c’est moi, Marianne !…

Mais lui, reprenant sa voix grave, subitement apaisée :

— Ah ! tu crois que je rêve, n’est-ce pas ? me demanda-t-il. Plût à Dieu ! Hélas ! tu ne sais pas !… tu ne sais pas !… Oh ! c’est horrible !… Mes crises du matin, c’est le poison, le poison ! … Je meurs empoisonné !…

Je sentis ma raison s’en aller.

— Empoisonné !… répétai-je, sans comprendre.

— Oui, empoisonné par elle, Blanche, ma femme !… oh !…

Il se renversa, laissant éclater son désespoir dans un sanglot déchirant ; puis il reprit :

— Elle devait te faire prendre chaque soir un narcotique quelconque ; et lorsque tu étais là, impuissante et aveugle, lorsque la souffrance me rendait moi-même inerte sur mon lit de douleur, lâchement, dans l’ombre, elle venait me verser la mort !… Oui, je viens de la surprendre. Tiens ! voici ce que j’ai arraché de ses mains.

Et il me montra une fiole longue, à demi pleine d’un liquide clair, sans arôme et sans couleur, une fiole en tout semblable à celle que vous avez autrefois trouvée dans le placard de ma chambre, monsieur le président, fit Marianne en s’adressant à M. Drieux.

Celui-ci leva les yeux au ciel ; la surprise lui enlevait la voix.

De plus en plus émue, la fiancée de Jacques continua :

— Je m’élançai vers mon frère, je m’emparai de cette fiole, je l’ouvris, je goûtai son contenu :

— Ah ! m’écriai-je, de l’extrait de Saturne ! Vite, un médecin, un médecin !…

Il m’attira vivement vers son lit de douleur ; et m’arrachant le fatal liquide à son tour :

— Malheureuse, ordonna-t-il d’une voix impérieuse, tais-toi, tais-toi !

— Mais tu sais donc ce qu’il faut employer pour te guérir !… Quel contre-poison dois-je aller chercher ?… Vite, dis vite… lequel ?… je meurs…

— Aucun.

— Aucun !… Mais alors ! alors !… mon Dieu !…

Je le connaissais, je commençais à comprendre.

— Alors, reprit-il, avec un accent de résolution impossible à rendre, je dois mourir.

Je sentis ma raison s’en aller :

— Mourir ! m’écriai-je éperdue ; mourir, toi, mon frère bien-aimé ! Oh ! je ne veux pas ! Au nom de notre père, grâce !… grâce !…

Il se releva calme, solennel, impitoyable.

— Mon honneur est souillé, dit-il ; pour le laver, il fallait une vie humaine ; que Dieu prenne la mienne et épargne ma fille !…

Sa fille !… J’espérais le fléchir en lui parlant d’elle.

Il eut un triste sourire.

— C’est encore, au fond, pour elle que je meurs, fit-il ; à quel homme sur terre veux-tu que j’ose confier que sa mère m’a empoisonné ?… Ah ! si on le savait, sa vie serait brisée !…

— Lucien, écoute-moi, je t’en supplie. Je vais partir pour Paris, je consulterai, je demanderai… on ne se doutera pas !…

— Oui, et plus tard on t’accusera ! Et on verra peut-être un remords dans tes démarches. Non, ma sœur, tais-toi, je te l’ordonne ; je dois mourir.

Du reste, continua-t-il, il y a près de quinze jours qu’elle commencé ! Ah ! elle n’a pas dû épargner les doses, sois-en sûre ; il est trop tard aujourd’hui !…

Et il me montra ses mains inertes, qui avaient à peine la force de tenir un objet léger, ses bras amaigris.

Jusqu’à sa dernière heure, je suis revenue à la charge, j’ai insisté et pleuré. Inflexible comme il l’était, il m’a constamment refusé, tout a été inutile, mes prières, mes larmes, mon désespoir, tout…, tout… Et je l’ai vu mourir, continua-t-elle, suffoquant enfin dans ses sanglots, je l’ai vu mourir…, et on m’a accusée de l’avoir tué, moi qui aurais donné ma vie pour lui. Ah !…

Elle se tordit les bras.

Tous les assistants étaient bouleversés : Georges n’avait pas l’air de comprendre ; M. Drieux se sentait mal à l’aise ; M. Delorme faisait entendre son sifflement ordinaire et répétait :

— C’est trop fort !…

Au milieu de l’émotion générale, Blanche se redressa.

— Vous ne vous doutez pas que tout cela n’est qu’une comédie, n’est-ce pas ? dit-elle cherchant à recouvrer son impudente assurance. Eh bien ! moi, je vous affirme que cette histoire est une fantaisie absurde, fausse, tout ce qu’il y a de plus invraisemblable.

Elle se retourna alors vers Marianne.

— Je n’ai pas voulu vous interrompre, dit-elle, écoutez-moi, à votre tour.

Mais la jeune fille était à bout de patience.

Comme une lionne, elle s’élança vers Blanche, et, lui saisissant violemment le poignet, elle la traîna malgré sa résistance jusqu’à la porte du salon :

— Misérable ! s’écria-t-elle, misérable qui osez encore nier et mentir, et qui ne tombez pas foudroyée ! Mais venez donc, venez tous, venez, venez !… Là haut sont les preuves dont je vous ai parlé ! venez !

Semblable à un torrent qu’aucune digue n’arrête, elle entraîna Blanche, à demi pâmée, vers l’étage supérieur.

Tout le monde suivit les deux femmes.

Le procureur, qui avait conservé plus de sang-froid que les autres, songea à emporter des lampes allumées.

Rien ne manquait dans la chambre de M. de Sauvetat, ni un fauteuil, ni une tenture, ni aucun des objets familiers qui s’y trouvaient le soir de sa mort. Seulement un œil habitué à certains détails devait voir au premier abord que, tout en demeurant les mêmes, aucun meuble n’occupait place primitive.

— Ah ! je comprends ! s’écria Marianne, vous avez tout bouleversé, tout remué, tout soulevé !

Vous avez cherché et fouillé partout ! Vous ne m’avez pas crue lorsque je vous ai dit que le secret du trépassé serait gardé malgré vous. Vous avez eu tort, il l’a été ?

Elle s’approcha, calme et solennelle, de la glace qui couronnait le dessus de la cheminée, et toucha, l’une après l’autre, deux grosses roses sculptées dans la guirlande de fleurs qui entourait le cadre.

Aussitôt, on entendit comme le bruit d’un ressort qui se détend. Un pan de la muraille sembla tourner sur des gonds invisibles, et un trou carré apparut instantanément.

Tous ceux qui étaient là jetèrent un cri.

Blanche tomba, inanimée, dans un fauteuil.

— Approchez-vous, Jacques, dit Marianne à son fiancé, ceci vous appartient. Il y a là mon honneur, ma fortune et mon nom. Prenez ce coffret.

Elle lui désigna la plus petite de deux grandes cassettes d’argent qui étincelaient, étagées l’une au-dessus de l’autre, dans l’excavation du vieux mur.

Le jeune homme obéit. Il déposa le coffre sur une table de chêne massif placée au milieu de la chambre.

Chacun s’approcha curieusement.

Marianne fit jouer un ressort, et la boîte s’ouvrit comme s’était ouverte la muraille.

Un monceau d’or et de pierreries occupait le fond de la cassette.

Au-dessus, on voyait quelques papiers jaunis par le temps.

Sur l’un d’eux, on distinguait un large timbre bleu, entouré de lettres imprimées formant ces mots : Subdivision d’Oran : le général ; et au-dessous, d’une écriture très ferme, la signature Pierre de Sauvetat.

À côté de celui-là était un autre papier, plus blanc et évidemment de plus fraîche date, puis une fiole à moitié pleine d’un liquide clair, et dont l’étiquette grattée était indéchiffrable.

M. Drieux jeta un cri.

— Ah ! fit-il en devenant pâle, la fiole du placard !

— Non, répondit Marianne ; mais la pareille.

Elle prit alors le papier le plus jaune et lut :

— « Moi, Pierre de Sauvetat, général commandant la subdivision d’Oran, au moment de mourir, je déclare confier à mon fils Lucien de Sauvetat ma fille bien-aimée, Marianne de Sauvetat. Des raisons de prudence m’ont empêché de reconnaître devant les autorités de mon pays cette enfant de mon cœur et de mon sang, mais je désire que mon fils lui donne mon nom, et la part qui lui revient de ma fortune personnelle. »

Au-dessous, le timbre de la subdivision, la date et la signature.

Marianne fit passer la pièce à Jacques, qui la laissa examiner par chacun.

Nul ne douta de son authenticité.

— Ceci, dit-elle en montrant le dossier le plus volumineux, est le récit détaillé de ma naissance et de la mort de ma mère ; le général de Sauvetat l’a tout entier écrit de sa main.

Pendant que Jacques en baisait pieusement la signature, Marianne ouvrit le papier le plus blanc ; mais à la vue des caractères dont il était couvert, de grosses larmes inondèrent ses joues, on aurait dit que sa voix brisée ne pouvait plus articuler ce que ses yeux déchiffraient :

« Moi, Lucien de Sauvetat, » affirmaient ces quelques lignes.

« Malade de corps, mais parfaitement sain d’esprit, je déclare mourir empoisonné par ma femme, Blanche d’Auvray. La nuit dernière je l’ai surprise versant dans la potion que je devais prendre de l’extrait de Saturne. Je lui ai arraché la fiole à moitié pleine des mains, et je la joins à cet écrit que je vais déposer dans un endroit secret connu seulement de ma sœur, Marianne de Sauvetat.

« Je n’ai pas voulu essayer de me sauver en prenant un remède quelconque ; je l’aurais peut-être pu ; mais je n’ai osé confier à aucun médecin sur terre l’horrible mystère dont la connaissance entraînerait la perte morale de ma fille.

« Toutefois, ma conscience m’ordonne de faire cette déclaration que je confie à l’honneur de Marianne, lui enjoignant de s’en servir si, malheur terrible entre tous, un innocent était accusé du crime de Blanche d’Auvray. J’espère que Dieu, en échange de cette mort que j’accepte, préservera ma fille bien-aimée de cet immense malheur, et qu’elle pourra vivre heureuse et honorée, sans que nul soupçonne le crime de sa mère.

« Lucien DE SAUVETAT. »

— Ah ! s’écria Marianne sanglotant et pleurant, comprenez-vous pourquoi, Jacques, j’ai déchiré votre cœur, pourquoi je me suis laissé accuser et condamner, pourquoi je suis partie ?

Il était mort, lui, pour sauvegarder sa fille, et laisser notre nom intact. Et moi, moi, qui étais la vraie mère de Marguerite, moi, qui avais juré de veiller sur elle, moi à qui appartient aussi ce nom que notre père nous a légué sans tache, pouvais-je dévoiler cette trame infâme ? pouvais-je déshonorer ma pauvre petite, l’avilir et briser sa vie ? Oh ! non, non, ce n’était pas-possible !

— Et c’est pour être fidèle au devoir, à l’honneur, à la plus exquise loyauté, à toutes ces vertus que vous tenez de votre père, ma fille, dit M. de Boutin d’une voix émue, que vous avez accepté une accusation monstrueuse et imméritée ; au nom de tous les gens de cœur, de tous ceux qui comprennent la vraie grandeur et le sacrifice, je vous vénère et vous bénis.

— Hélas ! reprit Marianne, à quoi ont servi mes souffrances et ma honte, à rien, à rien !… Marguerite est morte !…

Elle se rapprocha de Blanche qui avait la tête cachée dans ses mains.

Par un mouvement spontané elle découvrit la figure de madame Larroche, et, la regardant en face :

— Vous saviez bien cependant, dit-elle, que je ne vous pardonnerais pas une seule de ses douleurs ; je n’avais pas prévu sa mort !… Vous le saviez ! Je vous avais prévenue avant de partir, pendant que M. de Boutin et M. Drieux m’attendaient. Tenez, voici mes paroles : Prenez garde, si jamais vous la rendiez malheureuse, je sortirais de ma prison tout exprès pour vous dénoncer, et donner à la justice les preuves de votre crime, je le peux !

Et vous ne m’avez pas crue ! Imprudente, folle, misérable !… Et vous me l’avez tuée ! Ah ! mauvaise mère, mauvaise femme, mauvaise fille ! soyez maudite ! maudite ! maudite !… On vous tuera, vous aussi ; mais est-ce assez, cette minute de douleur et d’expiation, pour vous qui avez tant torturé, tant trahi, tant fait souffrir ! Ah ! la justice n’est pas juste !

Elle se retourna subitement vers Georges :

— Et à vous, son complice, que fera-t-on ? demanda-t-elle brusquement.

Celui-ci affolé fit deux pas en arrière.

— Moi, son complice, s’écria-t-il, non, non, je ne le suis pas ! je n’ai rien fait ! Ah malheur !

Mais Marianne ne s’arrêta pas à ses dénégations, elle dardait sur lui ses yeux enfiévrés et brillants d’un feu magnétique.

— Oui, son complice, je le soutiens, continua-t-elle avec violence et conviction. Pourquoi êtes-vous venu dans une maison hospitalière voler l’honneur d’un homme qui ne vous avait fait que du bien ? Pourquoi, vous aussi, avez-vous trahi et menti ? Pourquoi la mort est-elle entrée ici sur vos pas ? Ah ! vous étiez pauvre et misérable ! On ne le savait pas ; mais c’est vrai, puisque vous n’aviez, en vous mariant, que des dettes criardes que votre femme a dû cautionner d’abord, payer ensuite.

Ah ! vous vouliez le luxe, le confortable, les joies de la vie ! Les richesses de cette grande maison vous ont séduit, et vous avez trouvé qu’un empoisonnement, que nul ne connaîtrait, n’était pas un trop lourd paiement de toutes vos convoitises assouvies ! n’est-il pas vrai ?

— Je n’ai rien su, je n’ai rien appris, s’écria Georges avec d’ardentes supplications ; c’est elle qui m’a poursuivi, qui a voulu notre liaison ; je n’osais pas, moi, je vous le jure.

— Je ne vous crois pas, répondit Marianne impitoyable, vous êtes un lâche et un menteur ! Vous ne saviez pas… belle défaite !

Vous ne saviez pas non plus que Marguerite vous aimait, n’est-ce pas ?

Vous ne vous en êtes pas aperçu, durant dix-huit mois que vous êtes venu ici chaque jour ? Est-ce que les hommes ont l’habitude d’être aveugles devant un amour de seize ans qui ne sait ni se cacher, ni se dissimuler ?

Non, vous aviez tout vu et tout compris, mais, implacable comme votre complice, vous avez eu le courage d’assister aussi muet et aussi impassible qu’elle à l’agonie de cette pauvre petite.

Oh ! ma fille ! ma fille !… ils avaient compté sans moi, les monstres, sans moi, ta mère !… Mais si je n’ai pu veiller, je te vengerai !

Quel malheur pour vous que je ne sois pas morte, autrefois, de désespoir et de honte ! Nul ne serait venu alors vous reprocher votre forfait !…

Nulle voix ne se serait élevée pour demander justice ; tous vos anciens amis se seraient pressés chez vous, aux fêtes nouvelles que vous auriez données.

Vous auriez vécu tranquilles, considérés, heureux, oui, heureux, car le remords n’entre pas dans des cœurs faits de fange et de boue comme les vôtres.

Mais il y a une suprême justice, et c’est elle qui a permis que je sois là pour vous dévoiler, moi, la vengeresse !…

Monsieur le procureur, voilà les preuves que je vous ai promises, le manuscrit et la déclaration de mon père, celle de mon frère ; faites votre devoir !…

— En voici une autre, dit M. de Boutin en s’avançant à son tour.

Lorsque vous ne vouliez pas parler, Mademoiselle, je cherchais tout seul à prouver votre innocence.

Durant la première enquête, nous nous étions en vain demandé où avait été acheté l’extrait de Saturne dont s’était servie l’Empoisonneuse.

Il me semblait, j’étais même sûr, que là était le nœud de l’affaire.

En effet, de la personne qui avait procuré le poison à celle qui l’avait administré, quelle légère distance à franchir et quelles données facilement retrouvées !…

Aujourd’hui, je sais qui a vendu et qui a acheté l’acétate de plomb : je ne me trompais pas !

Blanche, enfouie dans son fauteuil, anéantie, perdue, dissimulant ses traits et son visage, eut, à ces mots, un tressaillement profond.

— Un jour, continua le juge, des taches apparurent sur le visage de madame de Sauvetat. C’était le commencement de la suprême justice dont vous parliez tout à l’heure.

Un homme éminemment instruit et loyal, Orphée Labarthe, m’assura que ces taches étaient la manifestation extérieure de quelque ancienne maladie honteuse cachée aux yeux de tous.

Avec cette légère donnée, j’ai cherché, j’ai fouillé dans tous les sens.

Où madame de Sauvetat aurait-elle pu se faire soigner du vivant de son mari ? À Roqueberre ? Évidemment non : elle était trop prudente. À Bordeaux seulement, cela sautait aux yeux ; car les visites fréquentes qu’elle faisait à sa fille lui rendaient les consultations faciles.

Je suis alors parti pour cette ville, et, armé des pouvoirs presque illimités que la loi donne au juge instructeur, j’ai pu aisément contrôler tous les registres des pharmacies ou des drogueries. Après bien des recherches infructueuses, j’ai enfin trouvé chez un M. Augé, pharmacien, ce que je cherchais.

À la date du 17 juin 1863, une livraison considérable d’extrait de Saturne avait été faite à une certaine madame Durand qui avait mis son nom en regard de l’inscription, sur le registre même.

L’écriture, évidemment contrefaite, de cette signature de fantaisie flamboya immédiatement comme une torche devant mes yeux. Oh ! le d de la fin, surtout, et une manière imparfaite de lier l’a du milieu, comme cela me frappa !…

J’avais trop souvent vu ces lettres dans les de Sauvetat placés au bas des procès-verbaux de l’enquête pour ne pas les reconnaître à première vue. Mais cette preuve ne me suffisait pas.

Je me rendis immédiatement chez le médecin qui avait signé l’ordonnance.

Celui-ci se rappelait parfaitement la circonstance et le cas, extrêmement curieux, paraît-il.

Je vous éviterai les détails ; le résumé, c’est qu’une jeune femme était venue le consulter, elle l’avait apitoyé, et, pour lui éviter des commentaires inévitables dans une petite ville à chaque nouvel achat d’extrait de Saturne devenu indispensable, il lui en avait fait délivrer une forte dose à la fois.

— Elle devait revenir me retrouver au bout de quelques mois, me dit-il, je ne l’ai jamais revue ; mais je la reconnaîtrais sans hésiter : elle était particulièrement jolie, elle avait surtout une chatterie de mouvements et d’attitudes qui m’a frappé.

Le pharmacien, également, se fait fort de reconnaître madame Durand.

— L’instruction appellera ces deux témoins, fit M. Dufour-Lafeuillade en se levant.

— Madame, continua-t-il en s’adressant à Blanche toujours inerte et presque morte, il faut nous suivre pour éviter le nouveau scandale de vous voir traverser la ville entre deux gendarmes. Vous aussi, monsieur Larroche, apprêtez-vous à nous accompagner ; mademoiselle vous accuse formellement de complicité, la justice appréciera.

Les yeux de Georges se dilatèrent, sa figure se décomposa.

— Moi, complice, fit-il, ah !… ah !…

Un éclat de rire strident lui coupa la parole.

— Allons, interrompit M. de Boutin de sa voix la plus sévère, c’est lorsque vous portiez le déshonneur et la honte dans cette maison qu’il fallait reculer ; maintenant, marchez !

— Mais ce n’est pas vrai, ce n’est pas vrai ; je ne la voulais pas pour maîtresse ; elle me faisait peur ! je vous le jure ! je la désavoue ; c’est une misérable !

À ce dernier mot, Blanche se redressa, livide et terrible ; un éclair de haine indicible brilla dans ses yeux.

Elle regarda son mari :

— Toi aussi, tu m’accuses et m’insultes ? demanda-t-elle farouche et violente.

— Oui, oui, je vous méprise, je vous renie, je vous maudis !

Elle porta la main à son cœur.

— Ah !… fit-elle avec un gémissement.

Puis, faisant un pas en avant :

— Lâche !… murmura-t-elle.

On aurait dit qu’elle allait mourir, tant elle était pâle ; mais, au bout de quelques instants, elle parut redevenir maîtresse d’elle-même :

— Écoutez tous, dit-elle, calme et froide en apparence, j’avoue avoir empoisonné mon mari, Lucien de Sauvetat, avec de l’extrait de Saturne, parce qu’il avait surpris mes relations avec Georges Larroche.

Mais je déclare formellement que ce dernier m’a poussée au crime pour ne pas être tué par M. de Sauvetat.

Marianne a raison, Georges Larroche est mon complice, il m’a conseillée et… aidée.

Sa voix était nette et ferme.

Elle reprit sans la moindre émotion :

— Je vais mettre mon chapeau, messieurs, et je vous suis.

Georges s’élança derrière elle.

Il riait ; ses gestes étaient désordonnés, des paroles incohérentes s’échappaient de ses lèvres.

Jacques regarda le procureur.

M. Dufour-Lafeuillade lut dans les yeux du jeune homme la pensée qu’il ne formulait pas :

— Soyez sans crainte, dit-il, ils ne s’enfuiront point : toutes les issues sont gardées.

— Elle est très forte, répétait M. Delorme.

— C’est égal, disait M. Drieux, toutes les apparences étaient bien contre Marianne ; pourquoi n’a-t-elle pas parlé ?

Depuis un instant, cette dernière ne voyait plus ni n’entendait plus ce qui se passait autour d’elle ; anéantie, elle considérait ce lit où était mort son frère ; on aurait dit qu’elle l’apercevait là couché, raide et froid, visible pour elle seule.

Elle avait les mains jointes, ses paupières étaient gonflées de pleurs, ses lèvres murmuraient des paroles de regret et de douleur.

Tout à coup, un cri effrayant, terrible, désespéré, un appel inénarrable d’angoisse et de souffrance se fit entendre ; puis un long éclat de rire retentit en même temps, un éclat de rire strident, prolongé, horrible.

Tous les assistants se précipitèrent par la porte restée ouverte et coururent vers la chambre de madame de Sauvetat, où l’éclat de rire continuait…

Ils entrèrent.

Un spectacle terrifiant s’offrit à leurs yeux.

Blanche était étendue par terre, pâle et livide ; elle semblait inanimée ; par une large blessure qui apparaissait au-dessus de la clavicule gauche, tout son sang s’échappait.

M. de Boutin se pencha vers elle et la souleva dans ses bras.

Elle entr’ouvrit les paupières.

— J’ai tué, murmura-t-elle, on m’a tuée… justice !…

Elle se raidit, son sang s’arrêta : la carotide avait été tranchée net ; ses yeux dilatés par l’épouvante, demeurèrent ouverts, aucune main ne s’approcha pour les fermer.

Georges, un couteau-poignard à la main, gesticulait au milieu de la chambre.

— Ne me touchez pas, criait-il ; moi, Lucien de Sauvetat, j’ai tué ma femme qui m’avait trahi : c’était mon droit.

El il riait toujours, regardant autour de lui avec ses grands yeux hagards et allumés au feu de la folie. Sa faible raison n’avait pas résisté à la vengeance de Blanche.

Jacques essaya de s’emparer de lui ; après une lutte assez vive, il y réussit et le désarma.

M. Delorme examina le corps de Blanche, mais il ne put que constater sa mort.

Lorsqu’il se releva, tremblant et décomposé, Jacques toucha son bras. La physionomie du jeune homme était implacable.

— N’avez-vous pas peur que ce soit bientôt votre tour ? demanda-t-il au médecin.

— Mais je n’ai rien fait, moi, répondit celui-ci, ahuri de peur.

— Rien ? Et votre terrible et faux témoignage de l’audience, l’avez-vous donc oublié ? Et tout ce que, de vous à moi, il doit y avoir au fond de votre conscience, pour quoi le comptez-vous ?

— Oh ! grâce ! grâce ! Vous allez être heureux, pardonnez !

— Jamais ! Comme vous avez été impitoyable, je le serai.

— Mais c’est elle, fit M. Delorme en montrant le cadavre, elle qui m’a persuadé que j’avais insisté pour les vomissements, et… je l’ai cru.

Jacques eut un suprême mouvement de dégoût.

— Lâche ! murmura-t-il, vous ne savez donc que frapper les femmes à terre !

M. Drieux, profondément bouleversé, regardait les restes de celle qu’il avait si évidemment soutenue, tandis que M. de Boutin et le procureur prenaient des mesures pour faire garder Georges par les domestiques.

Ce dernier riait et répétait sans cesse :

— Je suis M. de Sauvetat.

Marianne seule, impassible, froide et calme, demeurait sans émotion devant cet horrible spectacle.

On aurait pu l’entendre murmurer :

— C’est la suprême justice !



FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE



ÉPILOGUE


M. Dufour-Lafeuillade, qui a pris à cœur les intérêts de la généreuse et sublime prisonnière de Cadillac, n’a négligé pour elle ni voyages, ni démarches, ni influences.

Il a obtenu sa réhabilitation pleine et entière.

C’est à son bras qu’elle a quitté la maison centrale où elle avait dû revenir après la mort de madame Larroche, pour attendre sa grâce.

Le mariage de Jacques Descat et de Marianne de Sauvetat a eu lieu quelques mois après à Roqueberre.

Les fiancés n’avaient invité que leurs amis des mauvais jours ; mais on peut dire que le pays entier assistait au mariage, tant était grande l’affluence de la foule qui se pressait ce jour-là à Roqueberre.

Il y eut peu de personnes qui purent retenir leurs larmes lorsqu’on vit la jeune fille traverser les rues de la ville, suivant l’usage du Midi, dans ses blancs vêtements de mariée ; elle n’avait jamais été si belle. Les pleurs qui couvraient ses joues au souvenir de ceux qu’elle avait perdus, la rendaient encore plus touchante.

Toutes les sympathies, tous les cœurs volaient vers elle.

Elle s’appuyait sur une jeune femme de son âge environ, aux yeux bleus, à la distinction souveraine. Sa longue robe de soie noire balayait, mate et superbe, les branches de buis et les feuilles de roses blanches qu’on avait jetées à profusion sous les pas de Marianne.

En ville on ne l’avait jamais vue ; Marianne et Jacques avaient refusé de dire son nom.

— Penseras-tu à moi dans ton bonheur ? demandait-elle tout bas à la fiancée de Jacques.

— Notre amitié, Aimée, répondait celle-ci, n’est pas de celles que l’absence ou le temps détruit.

— Viendras-tu me voir ?

— Souvent. Mais pourquoi ne demeurerais-tu pas avec nous ?… Les étroitesses de cette vie claustrale ne vont guère à ta nature généreuse et intelligente.

— Je ne les subis pas, et je fais du bien ; j’accomplis simplement un des vœux de celui que je pleurerai toujours.

La mystérieuse compagne de Marianne était, en effet, madame de Ferreuse, qui avait voulu assister au bonheur de son amie.

Quelques jours avant le mariage, Aimée, d’accord avec Jacques, avait doté toutes les détenues libérées cette année-là.

Le jeune homme, par son entremise, leur avait donné à chacune une petite fortune.

On parla beaucoup à Roqueberre de cette pâle et belle inconnue, qu’on nomma la duchesse.

On remarqua surtout que, tout le temps de la cérémonie, elle pleura à chaudes larmes, comme l’aurait fait une mère ou une sœur qui se sépare d’une compagne bien-aimée.

Les témoins de Marianne étaient M. de Boutin et M. Rivière, le médecin de Cadillac ; ceux de Jacques, M. Dufour-Lafeuillade et M. Orphée Labarthe.

M. Drieux, à quelque temps de là, fut nommé président dans le plus petit tribunal de tout le Midi… Il n’en sortira pas. Il le sait.

— Ma carrière est brisée, dit-il quelquefois avec un soupir de désespoir !… L’ambition et les honneurs m’échappent ; mais… les écus du beau-père me restent.

On a conduit Georges Larroche dans la maison centrale de fous, à Auch.

Il se croit toujours M. de Sauvetat, il le répète, il parle sans cesse de son honneur outragé.

Mais ses forces déclinent, et une sorte de somnolence, chaque jour plus profonde, a remplacé l’exaltation factice qui avait succédé à la mort de sa femme.

M. de Boutin a remplacé M. Drieux comme président au tribunal de Roqueberre.

Il aime Jacques et Marianne comme s’ils étaient vraiment ses enfants. Il parle de transmettre ses biens et son nom à leur second fils.

Il le fera.

Jacques, après les premiers jours de son bonheur, a repris sa tâche d’intelligence et de dévouement.

Plus que jamais il veut consacrer ses forces et sa vie à la cause de sa jeunesse : il veut soutenir les droits du peuple, l’instruire, le régénérer, ou le défendre, suivant l’occasion.

Sa femme le pousse dans cette voie et l’affermit dans ces idées, qu’elle comprend et qu’elle partage.

La belle madame Descat, du reste, est très recherchée et très invitée partout.

Les visites abondent dans sa maison.

Elle reçoit tous ceux qui viennent chez elle avec la grâce triste et un peu hautaine qu’elle a toujours eue pour les indifférents.

On a voulu la mettre à la tête de toutes les œuvres pieuses de Roqueberre.

Elle a décliné ces honneurs et a très peu répondu aux nombreuses avances dont elle a été l’objet. Elle sort peu et ne se prodigue pas.

En revanche, tous les pauvres, tous les malheureux de Roqueberre se sont aperçus de son retour et la bénissent.

Souvent, le soir, assise au coin du foyer, à côté de Jacques et de M. de Boutin, ces amis fidèles dont l’affection confiante et inébranlable ne lui a jamais fait défaut, elle soupire et prononce deux noms :

— Lucien ! Marguerite !

Le président serre sa main et lui montre un berceau tout blanc qui est depuis quelques jours à l’endroit le plus apparent du petit salon où se passent les soirées de famille.

Jacques s’agenouille à ses pieds.

Il n’est pas jaloux de ce souvenir fidèle, que les bonheurs d’un amour partagé et les joies d’une maternité prochaine ne peuvent pas affaiblir.

Il sait que dans ce cœur rempli des sentiments les plus exquis sa place est toujours la première.

Il sait surtout quelle mère sera pour ses enfants l’ancienne recluse de Cadillac.

Aussi, pensant à sa pauvre petite pupille, il essuie les pleurs que son souvenir fait couler, et il montre le berceau à Marianne, comme M. de Boutin le lui a montré :

— C’était ta fille aînée ! murmure-t-il tout bas.

Attendrie, elle refoule ses larmes et sourit en regardant ce doux nid de dentelles ou bientôt dormira l’ange qu’elle attend, le sang de ses veines, l’amour de son cœur, la récompense et l’oubli de son martyre, le fils de Jacques !



FIN





TABLE DES MATIÈRES




PREMIÈRE PARTIE
LE DRAME DE ROQUEBERRE


Pages
 51
VIII. 
 60
 83
XII. 
 101
 150
XVII. 
 157


DEUXIÈME PARTIE
LE SERMENT DE MIRIAM


 207
IV. 
 232
 245
 269
 279
 285
 302
XI. 
 322
XII. 
 334
 372
 379
XVII. 
 401
  
 437



fin de la table de matières





Paris. — Imp. E. Capiomont et V. Renault, rue des Poitevins, 6.


Extrait du Catalogue de la BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER


13, rue de grenelle-saint-germain, 13. paris



PETITE BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER


FORMAT PETIT IN-32 DE POCHE


Chaque volume est orné d’eaux-fortes par les premiers artistes


――――――


Alfred de MUSSET

PREMIÈRES POÉSIES, avec un portrait de l’auteur gravé à l’eau-forte par M. Waltner, d’après le médaillon de David d’Angers, et une eau-forte d’après Bida, par M. Lalauze……… 1 vol.

LA CONFESSION D’UN ENFANT DU SIÈCLE, avec un portrait de l’auteur dessiné à la sanguine par Eugène Lami, fac-simile par M. Legenisel, et une eau-forte d’après Bida, par M. Lalauze…… 1 vol.

POÉSIES NOUVELLES, avec un portrait de l’auteur, réduction de l’eau-forte de Léopold Flameng, d’après le tableau de Landelle, et une eau-forte de M. Lalauze, d’après Bida…… 1 vol.

COMÉDIES ET PROVERBES, tome I, avec un portrait de l’auteur gravé par M. Alphonse Leroy, d’après la lithographie de Gavarni, et une eau-forte de M. Lalauze, d’après Bida…… 1 vol.

— Tome II, avec un portrait de l’auteur gravé par M. Alphonse Lamothe, d’après le buste de Mezzara, une eau-forte de M. Lalauze, d’après Bida et une eau-forte de M. Abot, représentant le tombeau d’Alfred de Musset…… 1 vol.

— Tome III, avec un portrait de l’auteur gravé par M. Monziès, copie d’une photographie d’après nature, et une eau-forte de M. Lalauze, d’après Bida…… 1 vol.

CONTES ET NOUVELLES, avec un portrait de l’auteur gravé par M. Waltner, d’après une aquarelle d’Eugène Lami, faite spécialement pour ce volume, et deux eaux-fortes de M. Lalauze, d’après Bida…… 1 vol.


Prosper MÉRIMÉE

COLOMBA, avec deux dessins de M. J. Worms, gravés à l’eau-forte par M. Champollion…… 1 vol.

Alphonse DAUDET

CONTES CHOISIS, avec deux eaux-fortes de M. Edmond Morin…… 1 vol.

Jules SANDEAU

LE DOCTEUR HERBEAU, avec deux dessins de M. Bastien-Lepage, gravés à l’eau-forte par M. Champollion…… 1 vol.

Théophile GAUTIER

MADEMOISELLE DE MAUPIN, avec quatre dessins de M. Eugène Giraud, gravés à l’eau-forte par M. Champollion …… 2 vol.

FORTUNIO, avec deux dessins de Théophile Gautier, reproduits en fac-simile…… 1 vol.

Paul DE MUSSET

LUI ET ELLE, avec deux dessins de M. G. Rochegrosse, gravés à l’eau-forte…… 1 vol.


Prix du volume, broché………… 4 »

Reliure en cuir de Russie ou maroquin.

   — coins, tête dorée ………… 7 »
   — 1/2 veau, tranches rouges ou tranches dorées………… 6 50


Paris. — Imp. E. Capiomont et V. Ranauit, rue des Poitevins, 6.