Le petit trappeur/Texte entier

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Texte établi par Théodore LefèvreThéodore Lefèvre (p. 1-Tdm).

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LE PETIT

TRAPPEUR









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Le malheureux resta deux heures étendu sur la neige
où il serait mort sans les secours de sa chèvre.


LE PETIT
TRAPPEUR
ou
trois ans chez les oricaras
tribu indienne
de l’amérique du nord
par
Mlle Emma Faucon

Faucon - Le petit trappeur, 1875 (page 9 crop).jpg

PARIS
théodore lefèvre, éditeur
2, rue des Poitevins.



AVANT-PROPOS


Un ami qui a passé une grande partie de sa vie parmi les tribus américaines a bien voulu me faire part des observations intéressantes qui pendant le cours de nombreuses années ont fixé son attention. C’est donc d’après des notes authentiques que j’ai retracé les scènes du nouveau monde.

Cependant en écrivant les pages qui suivent je n’ai pas eu pour but unique de présenter à mes jeunes lecteurs les épisodes tant de fois décrits de la vie des habitants du continent nord-américain.

D’autres plumes, plus habiles et plus exercées que la mienne, ont retracé les émouvantes péripéties de l’existence nomade des trappeurs et des chasseurs de l’Ouest lointain.

J’ai voulu seulement encadrer d’une manière intéressante et quelque peu nouvelle la vie d’un jeune homme, d’un enfant presque, jeté par la Providence dans un pays peu connu, au milieu de périls sans nombre et n’ayant pour guide et pour soutien que sa foi profonde dans la protection divine.

Le héros de cette histoire, enfant abandonné, recueilli par charité, élevé par un pauvre soldat, entouré de bons exemples et nourri d’honnêtes et de religieux préceptes, parvient à une position libre et honorable et voit le succès et le bonheur couronner ses généreux efforts.

Dans cette lutte incessante avec le malheur, il marche toujours dans le sentier étroit, mais sûr, qui doit le conduire à la récompense de sa conduite. Ses auxiliaires sont : l’honneur, la probité, le courage, la loyauté, la persévérance et surtout cette ferme confiance en Dieu, devant laquelle disparaissent tous les obstacles.

Doué par le Créateur de cette intelligence qu’un jugement sain sait toujours employer pour faire le bien, il développe par l’instruction qu’il se donne presque seul et par l’observation des merveilles de la nature, les dons heureux qu’une mauvaise conduite fait souvent disparaître complètement ou qu’elle fait servir à l’accomplissement du mal.

Cette histoire est donc écrite dans un but tout à la fois moral et instructif : elle vient prouver la force et la vérité du précepte de notre immortel fabuliste :

Aide-toi et le ciel t’aidera ;


et fait sentir plus profondément la sublime sagesse et la céleste charité des paroles de notre divin Sauveur :

Fais à autrui, ce que tu voudrais qu’on te fît.


Emma FAUCON.
.

LE

PETIT TRAPPEUR



CHAPITRE I

l’adoption.



Le 14 octobre 1806, au matin, Napoléon occupait le plateau d’Iéna, petite ville du grand-duché de Saxe-Weimar, et dès l’aube du jour le canon grondant depuis Cappeldorf jusqu’à Awerstædt annonçait que le géant des batailles allait encore jeter son épée victorieuse dans la balance du sort d’une nation.

L’armée prussienne forte de 150,000 hommes, après des efforts inouïs, fut bientôt mise en déroute et dut chercher son salut dans la fuite, après avoir laissé sur le champ de bataille 25,000 des siens et aux mains de l’ennemi 30,000 prisonniers.

Cette vaste plaine présentait un spectacle affreux ; les morts et les mourants couvraient le sol, et de tous côtés les flammes consumaient les villages et les fermes qui, la veille encore, offraient l’image du calme et du bonheur.

L’action la plus vive avait eu lieu près d’Holstedt : ce village pris et repris plusieurs fois n’était plus qu’un monceau de ruines fumantes que traversaient en courant les malheureux soldats prussiens poursuivis par la cavalerie de Murat.

Un officier, atteint de blessures graves, après avoir lutté avec courage, abandonné des siens, s’était vu obligé de chercher un refuge près d’une masure à moitié démolie par les boulets et les obus.

Il avait servi longtemps avec distinction et vivait tranquillement dans une petite maison qui lui appartenait, quand il apprit la reprise des hostilités. Il vint aussitôt mettre son épée au service de son pays, et s’il n’avait pas trouvé la mort sur le champ de bataille d’Iéna, ce n’était pas faute d’avoir exposé ses jours.

Berchtold, c’était son nom, venait de s’asseoir sur les décombres qui l’entouraient quand il entendit non loin de lui les faibles vagissements d’un enfant.

Mû par un sentiment d’humanité, il oublia ses blessures et se dirigea vers le lieu d’où partaient les cris qui avaient frappé son oreille. Au milieu des débris de la maison près de laquelle il s’était réfugié et appuyé contre un pan de mur à demi brûlé qui menaçait de s’écrouler à chaque instant, était un berceau. Un charmant petit garçon de six à sept mois environ était là, tendant ses petits bras et appelant sa mère qui peut-être avait péri sans pouvoir le sauver.

Berchtold, ému de compassion, s’empressa de retirer l’enfant du berceau, le prit dans ses bras et une larme de bonheur coula sur les joues brunies du vieux soldat en sentant les mains de la frêle créature lui prendre les moustaches et en voyant le sourire remplacer à l’instant les larmes que la peur et l’isolement avaient fait couler. Oubliant ses blessures et puisant une nouvelle dose de courage dans la tâche que la Providence le chargeait de remplir, il prit une couverture, en entortilla le pauvre petit le mieux qu’il put et reprit péniblement sa route en se dirigeant à l’opposé du champ de bataille.

Il fut rencontré par un parti de cavalerie française, qui reconnaissant son uniforme voulait le faire prisonnier ; mais l’officier qui commandait le détachement eut pitié de lui et de l’enfant qu’il portait, et ordonna qu’on laissât passer tranquillement celui qui, au milieu des horreurs de la guerre, blessé grièvement, exposait sa vie ou sa liberté pour conserver les jours d’une créature de Dieu.

Berchtold remercia affectueusement le Français et continua sa route. Arrivé au plus prochain village, il s’informa des parents de l’enfant, maïs personne ne put lui donner aucun renseignement. Il résolut alors de le garder et de l’adopter puisqu’il n’avait plus de famille et qu’il était seul sur la terre. Il acheta une chèvre, et lui confia pour nourrisson le petit Wilhelm : c’est le nom qu’il donna à son fils adoptif.

Il fut bientôt remis de ses blessures, et, après la paix conclue, il obtint avec son congé définitif une pension qui lui permettait de vivre sans être à charge à personne.

Il résolut alors d’aller finir ses jours dans la chaumière qu’il possédait dans le royaume de Wurtemberg, près de la ville de Freudenstadt et non loin des frontières du duché de Bade.

Un jardin assez grand attenant à sa maison pouvait suffire à la culture des fruits et des légumes dont il aurait besoin, et le voisinage de la forêt Noire permettrait au petit Wilhelm de prendre, quand il serait grand, le plaisir de la chasse, et de développer par l’exercice ses forces physiques et sa santé.

Il se mit en route, traversa la Bavière et arriva sans accident à Freudenstadt, d’où il se rendit de suite chez lui. En peu de jours, il fut installé, son jardin retourné, ses graines semées, ses arbres émondés et taillés, et le bien-être se fit sentir autour de lui.

Il était heureux, il avait fait une bonne action et sa satisfaction était puisée dans sa conscience.

Retiré dans sa chaumière, ne voyant que peu de monde, car il était très-isolé des habitations qui existaient dans le pays, il vivait avec son enfant et la chèvre qui semblait s’attacher de plus en plus à son nourrisson. Au moindre cri, l’intelligent animal arrivait, et, présentant sa mamelle gonflée de lait, apaisait les pleurs du petit Wilhelm.

Le vieux Berchtold devenait chaque jour plus attaché à son enfant adoptif ; chaque jour aussi l’enfant croissait en force, et bientôt il commença à imiter les gambades de sa nourrice et à bégayer quelques mots.

Les premières paroles qu’il prononça récompensèrent amplement le vieillard de tous ses soins, et aussitôt que Wilhelm fut capable de comprendre son père adoptif, celui-ci le prenait sur ses genoux et lui racontait les batailles auxquelles il avait assisté et les fatigues qu’il avait endurées. Il parlait avec tant de feu et d’animation que l’enfant n’était jamais fatigué de l’entendre. Aussi, dès sa plus tendre enfance, le goût d’une vie aventureuse et accidentée se développa chez lui et influa sur le reste de son existence. Berchtold lui enseigna à lire et à écrire, et Wilhelm, dont l’intelligence et la bonne volonté étaient très-grandes, fit de rapides progrès. En peu de temps il fut aussi instruit que son instituteur.

Celui-ci lui donnait aussi cette éducation du cœur sans laquelle l’instruction n’est rien ; honnête et loyal, sa morale était simple et n’en était pas moins pure.

« Wilhelm, lui disait-il, ne profère jamais un mensonge, même pour sauver ta vie, car un honnête homme ne doit jamais souiller ses lèvres par une imposture.

« Ne blasphème jamais le nom de Dieu.

« Ne cause jamais un préjudice à ton semblable.

« En un mot, aime et crains Dieu, et assiste ton prochain toutes les fois que tu le pourras.

« Souviens-toi surtout que dans quelque position que l’homme se trouve, une conscience pure est la plus grande richesse qu’il puisse posséder : celle-là, personne ne peut la lui ravir. »

Avec cette éducation toute simple, Wilhelm était parvenu à l’âge de douze ans ; il était plus fort et plus grand que ne le sont ordinairement les enfants de son âge ; il était doué d’un courage qu’il portait souvent jusqu’à la témérité et qui faillit un jour lui coûter la vie.




CHAPITRE II

le loup. — éducation de wilhelm.



Un jour d’hiver qu’il avait mené brouter sa chèvre, son caractère aventureux et désireux de voir l’avait entraîné sur la lisière de la forêt Noire. Il avait à peine pénétré sous les sombres ombrages des sapins couverts de neige, qu’il fut tiré de sa préoccupation par les bêlements de sa chèvre. Aussitôt, portant ses regards de son côté, il la vit le cou tendu, les yeux fixes et le corps agité d’un tremblement universel ; frappé de ces signes de frayeur, il courut précipitamment vers elle, cherchant à deviner quelle pouvait être la cause de son effroi ; il ne fut pas longtemps à l’apprendre, car ses yeux se rencontrèrent avec ceux d’un animal que, d’après les descriptions que son père lui en avait faites, il reconnut être un loup.

Dans le premier moment, il faut l’avouer, Wilhelm fut effrayé et resta immobile ; mais surmontant bientôt ce mouvement d’indécision en pensant qu’il était le seul défenseur de sa nourrice chérie, il s’avança hardiment au-devant de son adversaire et se plaça entre sa chèvre et lui. Le loup, rendu furieux par la faim, montra ses dents aiguës et fit quelques pas pour s’élancer sur l’enfant. Wilhelm n’avait pour toute arme qu’un gros bâton ; malgré ce faible moyen de défense, il attendit l’animal de pied ferme et lui en déchargea un violent coup sur la tête. Le loup chancela, et Wilhelm profita de ce moment pour redoubler ; mais la neige qui couvrait la terre avait rendu le terrain glissant. L’effort qu’il fit pour ramener son bâton lui fit perdre l’équilibre et il alla rouler sur le sol.

Il vit alors le loup s’élancer sur lui, et, dans ce moment suprême, se rappelant les préceptes de son père adoptif, sa pensée s’éleva vers celui qui n’abandonne jamais les faibles. Dieu entendit sa prière, car reprenant son sang-froid au moment où la gueule béante du loup lui soufflait son haleine humide à la figure, il se rappela qu’il avait sur lui un couteau solide et bien effilé, il s’en saisit et le plongea dans la gorge du féroce animal. Le loup poussa un hurlement terrible, recula un instant, s’élança de nouveau sur Wilhelm, qui, se levant sur les genoux, jeta le bras gauche autour du cou de l’animal et le frappa à coups redoublés avec son couteau. Pendant un instant il eût été impossible de distinguer le vainqueur du vaincu, ils roulèrent tous deux enlacés au milieu des flots de sang qui s’échappaient des profondes blessures qu’avait reçues la bête féroce.

Enfin, après quelques instants de cette terrible lutte, Wilhelm sentit l’étreinte du loup diminuer, et l’horrible bête rendit son dernier souffle de vie dans un dernier hurlement.

Le pauvre enfant était dans un cruel état ; couvert de sang, la poitrine et les bras sillonnés par des morsures profondes, il n’avait pas la force de se relever ; il sentait ses yeux se couvrir d’un voile, et levant ses regards au ciel, il murmura le nom du Dieu qui l’avait protégé, celui de son père, et tomba sans connaissance.

Le malheureux enfant resta deux heures étendu sur la neige, où sans doute il serait mort, si les bêlements plaintifs de sa chèvre, qui tournait en tous sens autour de lui, comme si elle eût voulu le réveiller, n’avaient attiré l’attention de plusieurs chasseurs qui s’étaient égarés en poursuivant un renard.

Ils furent heureux d’entendre les bêlements d’un animal domestique, pensant qu’ils n’étaient pas éloignés d’une habitation dans laquelle ils espéraient se faire renseigner sur la route qu’il leur fallait suivre. Mais quelle fut leur surprise en voyant un enfant baignant dans le sang, car le loup en ayant beaucoup perdu, Wilhelm en était couvert. Ils crurent d’abord à un assassinat, mais ayant aperçu le loup étendu mort, ils furent bientôt au fait de l’événement.

Un des chasseurs, qui avait quelques connaissances en chirurgie, visita les blessures de l’enfant ; il reconnut qu’elles étaient légères et que l’évanouissement avait plutôt été causé par l’émotion et la fatigue du combat que par la gravité des morsures. Il avait été prolongé par le froid qui avait augmenté l’engourdissement. Plusieurs gouttes d’un cordial suffirent pour ranimer Wilhelm et le mettre en état de raconter l’aventure qui lui était arrivée.

Les chasseurs le félicitèrent sur son bon cœur et sur son intrépidité, et comme il était trop faible pour marcher seul, ils s’empressèrent de le reconduire chez Berchtold.

Nous n’essaierons pas de dépeindre l’entrevue qui eut lieu entre Wilhelm et son père. Le pauvre homme tout en le louant de son courage et de son sang-froid, ne pouvait s’empêcher de le blâmer de son imprudence. Il était heureux de voir le caractère résolu de son cher élève, et tremblait à la pensée qu’il aurait pu perdre celui qui faisait toute sa joie.

Cette aventure décida de l’avenir de Wilhelm.

Un des chasseurs, le baron de Wolfensheim, qui possédait un superbe château à huit kilomètres de la maison de Berchtold, vit avec plaisir que son fils, enfant de treize ans, qui l’accompagnait, était frappé du courage que le jeune paysan avait déployé. Il causa avec Wilhelm, reconnut qu’il avait d’excellents principes moraux, qu’il désirait s’instruire et qu’il aurait bien voulu posséder quelques livres ; aussi accueillit-il avec plaisir la demande de Stanislas, son fils, lui fit de permettre à Wilhelm de venir à Wolfensheim voir la bibliothèque.

Dès ce moment les visites de la maisonnette au château devinrent fréquentes. Souvent Wilhelm assistait aux leçons que le jeune baron recevait ; de retour chez lui, il se rappelait ce qu’il avait entendu et essayait d’étudier avec les livres qu’on lui prêtait ; Stanislas l’aidait dans ses efforts, et le baron était charmé de voir l’émulation qui existait entre eux.

Les ouvrages que Wilhelm dévorait avec le plus d’ardeur étaient les récits de voyage. Les dangers et les périls courus par les hardis explorateurs dont il lisait les relations enflammaient sa jeune imagination. Il se voyait dans ses rêveries le héros d’aventures extraordinaires, il lui semblait que la forêt Noire et tout le pays qui l’entourait étaient trop petits pour qu’il pût y vivre, et l’affection vive et profonde qu’il ressentait pour son père, était le seul lien qui le retenait à Freudenstadt. Il lisait aussi des traités d’histoire naturelle et apprenait à déchiffrer les mystères de ce grand livre de la nature toujours ouvert devant nos yeux. Il causait souvent avec le baron, qui était fort instruit, et son intelligence se développait avec une rapidité remarquable. Avec cette activité d’esprit qui est le propre des natures d’élite, il voulait tout connaître, tout approfondir, et c’est ainsi que, sans négliger les exercices du corps, l’équitation, la chasse, etc., etc., il put encore apprendre l’anglais, le français, et effleurer une foule de connaissances qui devaient lui être si utiles dans l’avenir.


CHAPITRE III

départ de wilhelm. — arrivée en amérique.



Quatre ans s’écoulèrent au sein de cette vie tranquille et paisible, mais le chagrin devait bientôt venir visiter le pauvre Wilhelm. Son père adoptif tomba malade, il se mit au lit pour ne plus se relever, et malgré les soins et le dévouement de son enfant, le pauvre soldat sentit que sa dernière heure était arrivée.

« Mon enfant, lui dit-il un soir qu’il se sentait plus faible, je vais mourir et te laisser seul sur la terre ; n’oublie jamais les préceptes que je t’ai enseignés ; fais toujours ton devoir et tu seras heureux.

« Ne pleure pas, ajouta-t-il en entendant les sanglots du désolé jeune homme, souviens-toi que la mort est douce pour l’homme qui n’a aucun reproche à se faire ; adieu, mon fils, je te bénis, et .....» Il ne put


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À l’entrée d’une clairière il aperçut un homme
un long fusil à la main : c’était un Trappeur.

achever, la mort venait de rendre sa belle âme à la liberté.

Le malheureux Wilhelm resta plongé dans une affreuse douleur, il était insensible aux douces consolations de Stanislas et semblait n’avoir conscience de l’existence que par la peine dont son pauvre cœur était abreuvé. Il ne sortit de son anéantissement que pour suivre à sa dernière demeure la dépouille mortelle de celui qui avait pris soin de son enfance et qui jusqu’à son dernier soupir avait été un si bon père pour lui.

Au bout d’un mois le baron de Wolfensheim lui fit comprendre que, n’étant plus un enfant, il fallait qu’il surmontât sa douleur et qu’il choisît un état. Le baron s’offrit pour le protéger dans telle carrière qu’il voudrait embrasser.

Stanislas, qui venait d’être nommé officier de hussards, aurait désiré que son ami se décidât à entrer dans son régiment, sachant que la puissante intervention du baron le ferait facilement parvenir à un grade élevé ; mais Wilhelm avoua que, dès son enfance, ses désirs s’étaient toujours portés vers les voyages lointains, que la lecture des expéditions des hardis navigateurs n’avait fait qu’augmenter la tendance naturelle de son esprit et qu’il désirait se faire marin. Quel que fût le regret que le baron et son fils éprouvèrent de découvrir chez Wilhelm une vocation qui allait l’entraîner loin d’eux, ils n’essayèrent même pas de le détourner de son projet, sûrs qu’ils étaient que leur jeune ami ne pouvait manquer de réussir dans une carrière embrassée par goût. Le baron employa donc ses protections à le faire nommer novice, et il fut décidé qu’il s’embarquerait sur le Washington en partance à Hambourg et qui allait mettre à la voile pour l’Amérique du Nord.

Le jour du départ fut encore un jour de douleur pour Wilhelm, car il allait quitter les seuls êtres qui s’intéressassent à lui pour aller vivre au milieu d’indifférents ; mais la fermeté de son caractère ne l’abandonna pas ; il s’affermit dans sa résolution, et pour éviter de nouveaux regrets à ses amis, il sut retenir ses larmes prêtes à couler.

Le moment le plus pénible fut celui où il quitta sa chèvre, car elle lui rappelait tous les plaisirs et les jeux qui avaient embelli son enfance. Ne voulant pas laisser sa bonne nourrice entre les mains de mercenaires, il l’offrit à la jeune Berthe, sœur de Stanislas.

La pauvre petite, qui aimait beaucoup Wilhelm, lui promit en pleurant d’en avoir bien soin, et avec la naïveté de son âge, lui recommanda de lui rapporter beaucoup des belles choses qu’il trouverait dans son voyage.

Le baron de Wolfensheim ainsi que Stanislas voulurent accompagner Wilhelm jusqu’à Hambourg, afin de le recommander au capitaine.

Le voyage se fit rapidement, et le 1er mars Wilhelm embrassa ses bienfaiteurs pour la dernière fois avant son départ.

Stanislas lui fit promettre de lui donner de ses nouvelles aussi souvent qu’il le pourrait, et ils se quittèrent en se jurant une amitié éternelle.

Le baron lui rappela les sages avis de son père adoptif et ajouta quelques nouveaux conseils relatifs à la carrière qu’il allait suivre.

Enfin il fallut se séparer, et le pauvre jeune homme vit ses amis descendre dans le canot qui devait les emmener bien loin de lui, peut-être, hélas ! pour toujours. Il resta sur le pont du vaisseau jusqu’au moment où la terre, disparaissant peu à peu à l’horizon, ne fut plus qu’une ligne presque imperceptible et où enfin elle s’effaça complètement à sa vue.

Rien de remarquable n’arriva dans son voyage, jusqu’à l’entrée du golfe du Mexique, où une affreuse tempête s’éleva et mit en péril l’existence de notre héros. Au milieu de la tourmente, Wilhelm déploya un grand sang-froid et une habileté dont on ne l’aurait pas cru capable : il mérita les félicitations du capitaine et les louanges de tous ses camarades. Notre jeune homme s’était trompé sur le véritable aspect de sa vocation. En embrassant la profession de marin, il avait été plutôt poussé par son esprit aventureux et son amour pour les voyages et pour l’histoire naturelle, que par un goût spécial vers l’état militaire ; mais, accoutumé dès son bas âge à sacrifier ses inclinations à ses devoirs, il était parvenu par son obéissance, sa bonne conduite et son exactitude dans son service, à mériter l’estime du commandant et des officiers, et l’amitié de tout l’équipage.

La magnifique végétation qui se montrait à ses regards toutes les fois que le navire longeait la côte, lui faisait vivement désirer d’aller à terre ; aussi saisit-il avec empressement l’occasion qui se présenta de partir avec le canot qui devait faire de l’eau dans la petite anse des Tortues, ainsi nommée par la grande quantité de ces animaux qui viennent y déposer leurs œufs dans le sable.

Wilhelm arrivé à terre, n’étant retenu par aucun service, prit son fusil, des munitions, quelques provisions, et s’avança dans l’intérieur du pays. Il se trouva bientôt sur la lisière d’une forêt. Les arbres gigantesques et la magnifique flore de l’Amérique, si différente de la nôtre, attirèrent d’abord la curiosité du jeune naturaliste, et passant d’un objet à un autre, avide de se rendre compte de tout, il se trouva entraîné plus loin qu’il ne l’aurait voulu.

Après plusieurs heures de marche, la faim s’étant fait sentir, Wilhelm s’arrêta pour manger le peu de provisions qu’il avait eu la précaution de prendre avec lui ; songeant ensuite que l’heure était venue de se rendre à l’anse des Tortues, il se leva tout joyeux et pensa, dans la présomption de son âge, pouvoir très-facilement reconnaître son chemin. Il se trompait : Wilhelm n’avait pas le talent merveilleux des Indiens pour se retrouver au milieu du labyrinthe des forêts où nulle route n’est tracée ; aussi, plus il marchait et plus il s’éloignait de son but.

Le soleil commençait à s’abaisser à l’horizon : Wilhelm, pensant qu’il lui serait encore plus difficile de se frayer une route dans l’obscurité, prit le sage parti de monter sur un arbre pour y passer la nuit, et se recommandant à Dieu, le courageux jeune homme fut bientôt profondément endormi.


CHAPITRE IV

marche dans les prairies. — le trappeur.



À son réveil, il examina avec soin les lieux qui l’environnaient et reconnut à l’humidité de l’herbe qu’il n’était pas éloigné d’un ruisseau.

Effectivement, à quelques pas plus loin, il trouva un cours d’eau qui, dégagé des entraves qui avaient retenu son essor, s’étalait en liberté et serpentait comme un ruban d’argent. Ses bords étaient tapissés d’un gazon d’un beau vert gris qui s’harmonisait avec la verdure des bois et avec l’azur des eaux, sur lesquelles flottaient des nénuphars aux brillantes corolles blanches ou jaune d’or. Les arbres qui bordaient ce ruisseau avaient entrelacé leurs rameaux et formaient des espèces d’arcades où la lumière du soleil avait peine à pénétrer. Des milliers de lianes couvertes de fleurs oranges, pourpres et blanches, pendaient du haut des branches et semblaient autant de guirlandes s’inclinant gracieusement au-dessus des eaux. Au moindre souffle de vent, une pluie de fleurs couvrait la terre et ajoutait encore au charme de ce spectacle. Çà et là des papillons aux ailes diaprées voltigeaient de fleur en fleur.

Tout à coup un oiseau aquatique partit d’entre les joncs, et Wilhelm tiré de son extase par le bruit de son vol le tua. Le pauvre jeune homme commençait à ressentir les atteintes de la faim. Il ramassa donc des branchages et des feuilles sèches, y mit le feu et fit rôtir son gibier ; l’eau limpide du ruisseau étancha sa soif et arrosa son premier repas de sauvage.

Après une heure de repos ses forces étaient entièrement revenues, et Wilhelm se remit en route, suivant toujours le cours du ruisseau qui devait, selon lui, le conduire vers les bords de la mer ; mais plus il s’avançait dans la forêt, plus il s’éloignait des côtes.

Il y avait huit jours qu’il marchait presque constamment sans aucun résultat et s’égarant de plus en plus ; alors le découragement le gagna, et il vit bien qu’il était perdu dans les immenses forêts de l’Amérique, sans espoir de retrouver son vaisseau, qui, probablement, s’était éloigné en le laissant sur cette terre déserte.

Sa provision de poudre était près de finir, et il se voyait sans aucun moyen de pouvoir se procurer la subsistance nécessaire. Il ne se laissa pas cependant abattre, car il savait que celui qui met sincèrement sa confiance dans la Providence n’en est jamais abandonné.

Le ruisseau qu’il avait suivi jusque-là se perdait dans des ravins obstrués par des lianes croisées en tous sens, et formant une barrière impénétrable. Il renonça donc à le suivre et se dirigea le plus directement qu’il put vers le Nord, espérant trouver soit un grand fleuve qui le mènerait à quelque ville, soit des habitations ou des plantations où il pensait pouvoir demander l’hospitalité.

Il marchait déjà depuis quinze jours, et les prairies et les forêts se succédaient sans interruption devant lui, coupées seulement par de nombreux cours d’eau qu’il passait à la nage, quand à l’entrée d’une clairière il aperçut un homme debout et tenant à la main un long fusil. C’était un trappeur [1] canadien, nommé Lewis, qui, ayant entendu le bruit que faisait Wilhelm en marchant dans le bois, et ne sachant à quel ennemi il avait affaire, se tenait prudemment sur ses gardes.

Wilhelm, heureux de rencontrer un être humain, s’élança vers Lewis ; mais celui-ci lui fit signe de s’arrêter, et lui demanda en anglais qui il était, en épaulant son fusil. Surpris d’une pareille réception, notre jeune homme obéit et raconta en peu de mots, quelles étaient les circonstances qui l’avaient amené dans ces forêts et dans quelle détresse il se trouvait.

Aussitôt le trappeur s’avança vers lui, lui tendit cordialement la main, et avec la franchise qui caractérise cette classe d’hommes, lui promit aide et protection.

« Quant à retrouver votre vaisseau, lui dit-il, il n’y faut pas penser ; nous sommes bien loin de la mer et de l’anse des Tortues, et d’ailleurs on ne vous a pas attendu. Votre capitaine vous croit mort, et il a raison, car c’est un miracle que vous ayez pu voyager pendant quinze jours dans un pays comme celui-ci, entouré de toute espèce de dangers et que vous soyez encore en vie. Si vous voulez suivre ma fortune pendant quelque temps et partager mes fatigues et mes travaux, je vous initierai aux mystères de la vie nomade des habitants de l’Ouest, ce qui pourra vous être utile plus tard ; et quand la saison de la chasse sera terminée, je vous conduirai à Saint-Louis où vous trouverez une occasion pour retourner en Europe. Jusque-là vous aurez en moi un ami dévoué sur lequel vous pourrez compter, comme je crois pouvoir compter sur vous au besoin. »

Puis Lewis tendit la main à Wilhelm et la lui serra de nouveau.

Nous laisserons maintenant la parole à notre héros, qui, dans un journal qu’il rédigea lorsqu’il revint dans son pays, consigna les principaux événements dont il fut le témoin et dans lesquels il joua souvent un rôle important.

— J’acceptai avec empressement l’offre du brave trappeur et le remerciai de tout mon cœur du secours si inespéré qu’il m’apportait dans ma détresse. Ses propositions étaient du reste de nature à me plaire, car je voyais avec joie cette perspective d’une vie qui était si bien en harmonie avec mes goûts aventureux et ma passion pour les voyages.

Après avoir partagé son frugal repas composé de biscuit, d’une tranche de buffle séché au soleil et de l’eau pure d’une source qui coulait à peu de distance, nous nous mîmes en routes.

Nous marchions ordinairement depuis la pointe du jour jusqu’au moment où la chaleur nous forçait de nous arrêter. Nous nous établissions à l’ombre de quelque bouquet d’arbres, et Lewis, après avoir soigneusement exploré les environs, préparait notre repas. Une branche flexible appuyée sur deux autres branches fourchues nous tenait lieu de broche et servait à rôtir le gibier que nous avions tué. Nous allumions ensuite nos pipes, et tout en fumant, Lewis me racontait les épisodes si variés et si terribles de la vie du désert ; il m’apprenait les mœurs et les coutumes des différentes tribus des Peaux-Rouges qui habitent ces contrées et m’enseignait les mots les plus usuels de leurs dialectes.

Puis nous reprenions notre course aventureuse jusqu’à la nuit, chassant, tendant nos trappes et préparant nos fourrures.

Ensuite nous nous couchions sur l’herbe épaisse, et pendant que l’un de nous prenait quelques heures de repos, l’autre veillait à la sûreté commune. Souvent Lewis ne voulait pas allumer de feu pour nous préserver des bêtes féroces, car la fumée aurait pu nous faire découvrir de quelques Indiens, et nous aurions payé cher notre imprudence.

Nous remontions depuis trois jours un des affluents du Missouri dont le cours était fort irrégulier. Tantôt encaissée par des rochers énormes ou par les ramifications des collines qui fuyaient au loin, la rivière rétrécissait son lit et précipitait ses eaux avec violence sous les ombrages épais des arbres gigantesques des deux rives, dont le feuillage se rejoignait en voûte. Tantôt, au contraire, se répandant dans les vallées ouvertes entre les chaînes des collines, elle s’étendait en lacs immenses où le cours de l’eau était à peine sensible, et ressemblait à un long chapelet d’étangs et de canaux.

Les fleurs les plus belles et des couleurs les plus variées tapissaient ces plaines, et une multitude d’oiseaux au riche plumage s’abattaient et voltigeaient de buisson en buisson.

Arrivé à un coude que forme la rivière, Lewis s’engagea dans une des vallées d’environ quatre à cinq kilomètres de largeur, ouverte sur ses flancs et qui se prolongeait à perte de vue en remontant par une pente assez rapide vers d’immenses forêts dont on voyait le ruban noir se détacher à l’horizon.

La chaleur était accablante et quoique le soleil fût caché par un voile épais de vapeurs, nos fronts ruisselaient de sueur. De lourds nuages noirs aux contours bronzés s’avançaient de tous les points de l’horizon, poussés par un souffle insensible, car la brise fraîche qui s’était levée le matin était tombée.

Lewis avait déjà donné quelques signes d’inquiétude ; il regardait les différents points du ciel et hâtait sa marche. Tout à coup il s’arrêta, se retourna vers moi : « Wilhelm, me dit-il, si nous ne voulons pas périr ici, gagnons au plus vite l’escarpement le plus voisin ; dans peu d’instants cette plaine ne sera plus qu’un lac immense, et tout ce qui s’y trouve sera englouti. » Et il se dirigea le plus rapidement possible vers les hauteurs qui bordaient ce vaste amphithéâtre.




CHAPITRE V

inondation. — les peaux-rouges.



En effet tout annonçait un de ces terribles ouragans qui passent rapides comme la foudre, entraînant par leur violence tout ce qui s’oppose à leur passage.

Le ciel était devenu gris de plomb ; çà et là des taches d’un blanc éclatant ou d’un jaune de cuivre semblaient trouer la masse des nuages qui tourbillonnaient les uns sur les autres. De l’extrémité de l’horizon accourait avec rapidité un point noir qui se dirigeait sur le centre de la vallée.

Sur la terre tout à l’heure si riante et si tranquille, le désordre n’était pas moins grand. Des bandes d’oiseaux effarés gagnaient à tire d’ailes les bords de la vallée en poussant des cris aigus. Des troupes de bisons, d’antilopes et de daims, serrés, pressés les uns contre les autres, faisaient trembler le sol sous leur avalanche vivante.

Un ours gris, un jaguar femelle suivi de ses petits bondissaient au milieu de cette troupe, oubliant leur férocité et ne songeant qu’à se dérober au péril que leur instinct leur révélait.

Hommes, animaux de toute espèce n’avaient plus qu’un sentiment, celui du danger.

Nous étions à peine arrivés sur un immense rocher qui surplombait la plaine et établis sous un énorme araucaria [2], que l’ouragan se déchaîna dans toute sa fureur.

Un sourd grondement se fit entendre au loin, la terre semblait agitée d’un mouvement intérieur, les arbres tremblaient sur leur tronc, et cependant pas le moindre souffle de vent ne se faisait sentir.

Aussitôt, comme une calotte colossale qui se serait précipitée du ciel, la tourmente s’abattit, et le désordre le plus épouvantable succéda à la morne tranquillité qui précédait.

Les arbres gigantesques pliaient comme des roseaux et, s’entre-choquant avec fracas, se brisaient emportés par la violence de la tempête. En un instant ces géants de la forêt disparurent en laissant voir à nu le roc où la marche des siècles les avait respectés.

Un éclair éblouissant illumina cette scène de désastre, et dès ce moment, les roulements formidables du tonnerre ne cessèrent pas de se faire entendre répercutés en échos éclatants. Le grondement sourd et lointain que j’avais entendu se rapprochait, et à la lueur des éclairs, j’aperçus une ligne blanche barrant toute la largeur de la vallée s’avancer avec impétuosité sur la pente rapide. C’étaient les eaux descendant des hauteurs et se précipitant dans l’espace ouvert devant elles.

En quelques minutes, comme l’avait dit Lewis, elles couvrirent toute la plaine qui s’étendait à nos pieds et ne formèrent plus qu’un fougueux torrent qui charriait dans des flots d’écume des arbres énormes, des rochers et des cadavres d’animaux surpris avant d’avoir pu trouver un asile.

Seul, un ours gris, probablement celui qui avait passé près de nous, nageait vigoureusement au milieu des eaux. Il cherchait à gagner quelque point du terrain non encore immergé. Nous le vîmes s’accrocher aux branches d’un arbre, rouler avec lui vers le bas de la rivière et disparaître à nos regards.

Une pluie diluvienne augmentait encore la sublime horreur de ce spectacle. L’eau tombait du ciel en nappes immenses et comprimait l’air de manière à m’ôter la liberté de la respiration. Chaque ravin, chaque dépression du sol s’était changée en torrent, et le rocher sur lequel nous étions formait une île au milieu de cette mer que quelques minutes avaient suffi à créer.

Cette pluie annonçait du reste la fin de la tempête ; elle commença à diminuer d’intensité, et une heure après je vis dans le ciel quelques éclaircies. Puis les nuages disparurent à l’horizon et les rayons du soleil éclairèrent de leur radieuse lumière cette scène de désolation.

Nous passâmes la nuit sur le rocher, et dès l’aube du jour nous reprîmes notre route dans la vallée dont les eaux s’étaient écoulées dans la rivière. Nous rencontrions de grandes flaques d’eau ; la prairie si verdoyante et si fleurie la veille était souillée par le limon venu des montagnes ; des cadavres d’animaux gisaient à terre ou pendaient accrochés dans les branches des arbres déracinés ; mais telle est la puissance de la végétation dans ces contrées que quelques jours devaient suffire à faire disparaître les traces de l’ouragan.

Le soleil pomperait les eaux stagnantes, la terre rendue plus fertile par le limon se couvrirait rapidement d’une épaisse verdure, et les troupes de vautours feraient disparaître les chairs sanglantes des animaux morts.

Je m’étonnais que Lewis, ordinairement si prudent, nous eût fait réfugier sous un arbre dont la hauteur et la forme élancée devait, selon moi, attirer le tonnerre et nous exposer au danger d’être foudroyés, et je lui en fis l’observation.

D’abord, me dit-il, je n’avais pas le choix, il fallait échapper au plus vite au péril qui nous menaçait ; si nous étions restés dans la vallée, nous eussions été infailliblement engloutis par les eaux, ou écrasés par les animaux sauvages qui fuyaient en tous sens, mais en nous réfugiant sous un arbre résineux, comme l’araucaria, nous courions moins de risques que sous un arbre d’une autre espèce. La foudre tombe rarement sur les pins, les sapins, les mélèzes etc., etc., parce que la résine dont ils sont imprégnés est un mauvais conducteur de l’électricité. Cependant il ne faut pas absolument s’y fier, quoique hier plusieurs arbres moins élevés que celui sous lequel nous étions abrités aient été frappés par le feu du ciel ; mais comme je vous le disais, de deux dangers auxquels on est exposé, il faut choisir le moindre.

Tout en causant, nous étions arrivés vers les limites de la vallée, et après nous être frayés à l’aide de la hache un chemin au milieu d’une forêt hérissée de broussailles et de lianes, nous étions arrivés sur un large plateau qui s’étendait à perte de vue. Il était semé de bouquets de bois et de rochers énormes qu’une révolution terrible de la nature avait dû faire rouler jusque-là du sommet des hautes montagnes dont on apercevait à l’horizon la ligne bleuâtre se confondre avec le ciel.

Tout à coup Lewis s’arrêta, se pencha vers le sol et me montra des traces imprimées sur l’herbe humide.

« Un pied d’homme, s’écria-l-il ; deux Indiens de la tribu des Pieds-Noirs ont passé ici il y a peu de temps suivant la même route que nous ; je les reconnais à l’empreinte de leurs mocassins[3]. »

Je lui fis observer que je ne voyais que la trace d’un seul homme et que nul indice ne m’indiquait qu’ils fussent deux.

« Penchez vous, me dit-il, et remarquez que la lanière de cuir qui attache le mocassin du second Indien n’est pas exactement à la même place qu’occupe l’attache de la chaussure du premier. Ils marchaient dans le même pas, comme ils le font toujours avec une adresse extrême pour dissimuler leur nombre, mais la marque de la lanière est venue croiser et écraser à moitié l’empreinte laissée par celui qui marchait en avant. Ils étaient deux, et n’étaient que deux, j’en suis sûr. »

J’étais émerveillé d’une telle sagacité et je comprenais combien la vie sauvage que j’avais été forcé d’embrasser devait demander d’expérience, de sang-froid et d’observation.

Après avoir examiné nos armes et nous être assurés qu’elles étaient prêtes à servir, nous continuâmes notre route en suivant la piste que Lewis reconnaissait avec une perspicacité merveilleuse.

À environ trois kilomètres de l’endroit où nous étions, s’élevait du milieu de la plaine une masse de rochers groupés les uns sur les autres et couronnés d’arbres, de ronces et de lianes ; la piste que nous suivions se dirigeait vers ce point. Arrivés à peu de distance et après avoir marché une demi-heure, Lewis me dit de contourner les rochers par la gauche pendant qu’il continuerait de suivre les traces des pas qui se prolongeaient vers la droite. Il me recommanda la plus grande prudence, me prescrivit de me tenir à quelque distance du fourré, et de ne faire usage de mes armes que dans le cas d’absolue nécessité : si nous avions besoin l’un de l’autre, nous devions imiter le chant de la buse à queue courte et nous diriger vers le point d’où partirait le signal.

Je fis le tour du rocher et je ne vis rien de suspect. Quand j’arrivai de l’autre côté, je trouvai Lewis appuyé sur sa carabine et m’attendant tranquillement. « Je n’ai rien surpris qui puisse nous inquiéter, me dit-il, mais voilà encore les pas de nos Pieds-Noirs qui se dirigent vers la plaine : continuons à les suivre. »

Après avoir parcouru une centaine de mètres, Lewis s’arrêta une seconde fois avec un air étonné et inquiet.

Il y a du nouveau, me dit-il ; jusqu’ici les Indiens avaient marché régulièrement et sans trop presser leur pas ; à partir d’ici, ils se sont mis à courir : voyez la trace de leurs mocassins, la pointe du pied est imprimée profondément dans le sol, le talon ne touche plus et les enjambées sont plus longues : ils couraient séparément et sans prendre la peine de poser le pied dans les pas l’un de l’autre. Quelque chose d’extraordinaire a dû les forcer à changer leur allure. Continuons. » Et nous nous portâmes en avant.




Faucon - Le petit trappeur, 1875.djvu
Prompt comme l’éclair
il envoya sa balle dans l’œil de l’animal.


CHAPITRE VI

l’ours gris. — le pied noir.



Au milieu de ces vastes plaines il n’existe aucune route régulière, aucun chemin indiqué : il semble à celui qui foule pour la première fois ce sol, qu’il ne trouvera aucun point de repère qui puisse le guider dans ces solitudes.

Il n’en est pas ainsi : sans compter les rochers, les arbres, les collines, les cours d’eau qui servent à diriger la route du trappeur ou de l’Indien, on rencontre une foule de petits chemins nommés sentes, tracés par les différentes espèces d’animaux qui habitent les prairies. Chaque animai en allant boire et en revenant au gîte suit invariablement sa sente et ne la confond jamais avec une autre.

Elles forment comme un réseau composé de milliers de petits chemins que l’œil exercé des indigènes reconnaît aisément et au travers desquels ils se dirigent sans hésiter.

Lewis suivait toujours la piste, quand, à un autre croisement de sentes, il s’arrêta court et me montra une empreinte énorme de longueur et de largeur, qu’on aurait prise pour le pied d’un géant si la marque des griffes à l’extrémité antérieure n’eût fait tomber cette supposition.

« C’est le pied d’un ours gris, me dit Lewis, je comprends maintenant la fuite des Pieds-Noirs. Marchons vite et tenons-nous prêts à tout événement ; peut-être arriverons-nous assez à temps pour sauver la vie à ces malheureux, car les traces sont fraîches et se dirigent vers cet amas de rocs appuyés à ce bouquet de bois qui est devant nous. »

Je fis observer à Lewis qu’il était peut-être plus prudent de changer de route, que de nous exposer à rencontrer ce terrible animal dont la force et l’intrépidité égalent la férocité, et auquel on ne peut échapper qu’en le tuant, ce qui est fort difficile à cause de l’épaisseur de sa fourrure.

D’une taille monstrueuse, haut sur jambes, il court avec une grande rapidité ; excellent nageur, il franchit les torrents les plus rapides et les rivières les plus larges ; il grimpe aux arbres avec beaucoup d’agilité, et sa force est telle que d’un coup de patte il brise le crâne d’un bison.

« Vous savez si je suis prudent, me dit Lewis après avoir écouté mes observations et continuant sa route, mais il est un moment où la prudence peut devenir une lâcheté : je n’appelle pas courage une témérité inutile et sans profit pour personne, mais ici le cas est différent.

« Nous avons peut-être une chance de sauver un de nos semblables et, quelle que soit la couleur, n’oublions pas que c’est comme nous un enfant de Dieu. C’est notre ennemi, me direz-vous, mais le secours que nous allons lui porter en fera peut-être un ami dévoué, et dans le désert, un ami est bien précieux. Ce sont de véritables affections que celles qui naissent entre hommes qui courent les mêmes dangers, qui exposent leur existence l’un pour l’autre et qui ne reculent pas devant un péril quel qu’il soit pour conserver les jours de celui qui a mis sa confiance en eux. Je sais qu’en Europe, on appelle amis ceux qu’on a rencontrés dans un salon, dans une partie de plaisir, dans une promenade. On s’est vu deux ou trois fois, on se jure un dévouement jusqu’à la mort, on est inséparable, on ne peut vivre l’un sans l’autre et le jour où votre Pylade demande à son Oreste le moindre service d’argent on se quitte et l’on ne se salue plus.

« Ici, au désert, on ne prête pas son argent, on donne sa vie.

« Ainsi, mon cher Wilhelm, portons secours à ces malheureux, s’il en est temps encore, et souvenons-nous qu’il faut faire pour autrui ce que nous voudrions qu’on fit pour nous. »

Ainsi à plus de mille lieues de mon pays, au milieu de ces solitudes sans fin, j’entendais encore un homme, presqu’un enfant de la nature, répéter ces belles paroles que mon tant regretté Berchlold et que le baron, mon digne protecteur, avaient si souvent fait entendre à mon oreille. Tant il est vrai que la morale pure n’a pas de patrie et qu’elle est innée au cœur de tous les hommes loyaux et honnêtes.

Nous approchions rapidement, en marchant sur les traces de l’ours dont le large pied recouvrait à chaque instant les pas des Indiens : on voyait qu’il les suivait de près. Arrivés à peu de distance des rochers que nous avions aperçus de loin, nous entendîmes des cris et des exclamations de rage mêlés à des grognements formidables. Une lutte terrible avait lieu derrière le roc qui était devant nous. Hâtant notre course, nous pûmes enfin voir ce qui se passait.

Un ours énorme, la gueule ensanglantée, poursuivait à peu de distance un des deux Pieds-Noirs qui venait de le blesser d’un coup de lance et qui, en voyant le secours inespéré qui lui arrivait, s’élança de notre côté.

Encore une seconde et le malheureux allait être déchiré par la griffe puissante du monstre.

J’étais de quelques pas en avant de Lewis et au moment où l’Indien se jeta un peu de côté pour me permettre de faire feu sans danger pour lui, je tirai à la distance de dix pas et j’atteignis l’ours à l’une des pattes de devant près de l’épaule. Il trébucha un instant, puis se releva immédiatement et abandonnant la poursuite de l’Indien, il s’élança de mon côté en courant sur trois pattes.

J’avais saisi mon couteau et je me préparais à vendre chèrement ma vie, quand Lewis, prompt comme l’éclair, se trouva près de moi, épaula son arme et presque à bout portant, envoya sa balle dans l’œil de l’animal. Il roula foudroyé, ses pattes se crispèrent, il poussa un dernier rugissement et puis resta immobile. Il était mort.

Le secours de Lewis m’avait sauvé d’une mort certaine et je lui serrai affectueusement la main.

Cette scène s’était passée en moins de temps qu’il n’en faut pour la décrire, et quand l’Indien se retourna pour revenir assaillir l’animal, Lewis tirait son coup de feu ; son secours devint donc inutile.

Le Pied-Noir se tenait debout devant nous, appuyé sur sa lance ; sa pose était pleine de noblesse et de fierté ; il paraissait avoir vingt-cinq ou trente ans au plus, et les plumes d’aigle qui ornaient sa coiffure annonçaient qu’il était un des chefs guerriers de sa tribu. Il portait sur les épaules un manteau de peau de buffle orné de queues de loup des prairies qui pendaient en arrière et sur les côtés. Ses mocassins étaient richement ornés de grains de verroterie, de plumes et de dents d’animaux. Un collier au centre duquel était une griffe d’ours gris placée sur la poitrine rappelait un exploit plus heureux que celui dans lequel il aurait perdu la vie sans le secours que nous lui avions apporté.

Je le regardais avec curiosité, car c’était la première fois que je me trouvais en présence d’un de ces hommes aux mœurs si différentes des nôtres, quand il rompit le silence que nous gardions tous les trois.

— Je m’appelle le Jaguar ; j’allais mourir quand mon jeune frère pâle a détourné la main du Wacondah[4] ; le chasseur blanc est accouru aussi au-devant du danger, et de sa balle inévitable il a tué l’ours des prairies ; ils m’ont sauvé la vie, elle leur appartient, qu’ils la prennent, car les chevelures des visages pâles sont pendues à la porte de mon wigwam[5].

— Si mon frère le Jaguar, répondit Lewis, a répandu le sang de ses frères pâles sans y être forcé pour sa défense, le grand Esprit le jugera un jour, car il tombera à son tour sous les coups d’un visage pâle ; mais aujourd’hui ses frères blancs lui ont conservé l’existence, ce n’est pas pour la lui reprendre. Mon frère est libre, il peut partir ; mais, ajouta Lewis, le Jaguar n’était pas seul, un guerrier marchait avec lui, il a donc fui. Pourquoi n’a-t-il pas défendu son frère ? Pourquoi l’a-t-il laissé exposé à la férocité de l’ours des prairies ?

— Le chasseur se trompe, répondit l’Indien avec dignité, un Pied-Noir ne fuit pas, il sait mourir ; et d’un geste plein de noblesse, il nous fit signe de le suivre.

À vingt pas de l’endroit où nous étions gisait horriblement mutilé le compagnon du Jaguar. C’était là que la lutte avait commencé, et que l’ours acharné à la poursuite des Indiens les avait atteints et, avant qu’ils eussent pu se défendre, avait déchiré de ses énormes griffes le jeune guerrier que nous voyions étendu à nos pieds.

Ainsi que l’avait deviné Lewis, c’était aux détours de la première roche que nous avions contournée que l’ours, caché par les hautes herbes, s’était élancé sur les Pieds-Noirs, qui immédiatement avaient changé leur marche en une course rapide pour échapper à leur féroce ennemi.

Nous creusâmes tous trois une fosse avec nos couteaux et nous ensevelîmes le guerrier indien avec ses armes à l’exception de sa hache que le Jaguar avait gardée.

Après avoir recouvert la tombe avec des pierres et des troncs d’arbres pour empêcher les bêtes fauves de troubler le sommeil éternel du mort, nous nous retirâmes un peu à l’écart, Lewis et moi.

Le Jaguar resta quelques instants accroupi sur la tombe ; puis se relevant, il prit une poignée de sable qu’il jeta vers le point du ciel où le soleil se lève et revint vers nous. S’adressant à moi en me présentant la hache du défunt :

« Mon frère pâle est jeune, dit-il, mais il est brave et magnanime, qu’il prenne ce tomahawk qui sera dans sa main la terreur de ses ennemis ; le Jaguar se souviendra, il aura l’oreille ouverte ; quand ses frères blancs l’appelleront, il viendra ; le Jaguar n’a qu’une parole. — J’ai dit. »

En finissant, il appuya la paume de sa main sur mon front et sur celui de Lewis, et s’inclinant devant nous, il nous fit un salut plein de grâce et de majesté, et nous quitta.

Je le suivis quelque temps des yeux, mais bientôt un pli du terrain le fit disparaître à mes regards.




CHAPITRE VII

la cache. — chasse aux chevaux.



Nous nous trouvions de nouveau seuls, mais nous avions dans ces immenses solitudes un ami sur lequel nous pouvions compter, car la foi jurée est une chose sacrée chez ces peuplades que nous appelons sauvages et qui réunissent tout à la fois les instincts féroces et sanguinaires des bêtes fauves et les vertus primitives des anciens peuples pasteurs.

J’étais heureux de posséder une hache ; Lewis m’avait donné un de ces longs couteaux qu’il portait à sa ceinture ; j’avais mon fusil qui était excellent, mais une hache est une arme terrible et dont on ne peut bien connaître le prix que dans la vie aventureuse des prairies de l’Ouest.

De son côté Lewis n’était pas moins content ; la fourrure de l’ours gris était un objet d’une certaine valeur, car les trappeurs s’attaquent peu à cet animal dont la chasse est très-dangereuse et dont la peau est par conséquent rare sur les marchés.

Il s’agissait de dépouiller notre gibier le plus tôt possible, car la chaleur était forte et un plus long retard aurait compromis la beauté de la fourrure.

Nous nous mîmes donc à l’ouvrage, et à l’aide de nos couteaux et de pierres tranchantes, nous séparâmes les chairs et la graisse adhérentes à la peau de l’ours. L’eau d’un cours d’eau voisin nous servit à laver et à faire disparaître tout vestige de chair.

Il nous était impossible de porter cette énorme dépouille, et cependant Lewis voulait la transporter jusqu’à une de ses caches qui, disait-il, n’était éloignée que de 18 à 20 kilomètres.

Je dois expliquer ici, ce que les habitants de ces pays entendent par caches. Ce sont des trous creusés en terre avec un soin extrême et dont l’orifice est habilement dissimulé par les précautions les plus minutieuses. Cependant les Indiens les découvrent souvent en se basant sur des indices qui échapperaient à tout autre qu’aux hommes habitués à observer la nature dans ses moindres détails et dans ses plus légers changements. J’aurai l’occasion de décrire bientôt une de ces caches où le chasseur des prairies et l’Indien nomade enfouissent tout ce qu’ils ne peuvent emporter avec eux : armes, poudre, plomb, fourrures, plumes, etc., etc.

Lewis avait remarqué dans la prairie des traces de chevaux sauvages, et il présumait qu’une bande de ces animaux ne devait pas être loin de nous ; il voulait se rendre maître d’un d’entre eux pour lui faire porter la peau de l’ours jusqu’à la cache dont il m’avait parlé, et nous fîmes nos préparatifs en conséquence.

Après avoir soigneusement étendu à terre la fourrure et l’avoir assujettie avec de grosses pierres pour qu’elle conservât sa forme, nous la couvrîmes de branches et de broussailles, puis nous fîmes rouler sur le tout de gros troncs d’arbres abattus par le vent ou brisés par la foudre. Avec cette précaution il n’y avait pas à craindre que les bêtes fauves vinssent détruire notre ouvrage. Nous abandonnâmes la chair de l’ours aux vautours qui décrivaient de grands cercles au-dessus de nos têtes et aux loups dont nous entendions le glapissement dans l’épaisseur des bois.

Après avoir fait un excellent repas d’une des pattes de l’ours cuite sous la cendre, nous reprîmes nos armes et nous nous dirigeâmes vers le haut de la prairie en gagnant le dessous du vent de manière à n’être pas éventés par les chevaux, qui ont une excessive finesse d’odorat.

Arrivés au sommet d’une petite colline boisée, nous aperçûmes dans la plaine une troupe immense de chevaux qui paissaient tranquillement l’herbe épaisse de la prairie.

C’était un magnifique spectacle. Ces superbes animaux formaient les groupes les plus variés, tantôt se jouant entre eux et semblant engager une lutte de vitesse, tantôt immobiles, le cou tendu, les oreilles dressées, les naseaux ouverts, l’œil ardent et interrogeant les mille bruits et les mille senteurs de ces solitudes.

Çà et là, des juments entourées de leurs poulains les regardaient caracoler et bondir autour d’elles, et tout d’un coup, tremblant pour leur progéniture en entendant au loin le hurlement d’un loup ou le cri de l’aigle à tête blanche, elles les poussaient devant elles, hâtaient leur galop indécis et couraient rejoindre le gros du troupeau.

Trois superbes chevaux étaient écartés du reste de la bande et broutaient tranquillement.

C’est sur l’un d’eux que Lewis avait jeté son dévolu et il se prépara à le lacer.

Le lacet, lasso ou lazzo dont se servent les chasseurs pour prendre vivants le cheval, l’antilope, le bison etc., etc., consiste en une corde ou lanière de cuir tressé longue d’environ 20 ou 23 mètres et dont le chasseur tient une extrémité à la main, s’il est à pied, attachée à la selle, s’il est à cheval. L’autre extrémité est terminée soit par un nœud coulant, soit par deux cordes de 2 ou 3 mètres fixées à la corde principale et au bout desquelles est solidement attachée une boule ou une balle de fort calibre.

Le lasso de Lewis était terminé par deux boules et non par un nœud coulant, car ce dernier moyen est moins sûr que le premier.

Nous longions la plaine en suivant à mi-côte la colline boisée par laquelle nous étions arrivés, et en nous cachant soigneusement derrière les buissons qui descendaient jusqu’à la partie de la prairie où paissaient les trois chevaux.

Arrivés à cinq cents pas environ de ces animaux, Lewis me dit de ne pas bouger, de le laisser faire et d’attendre qu’il m’appelât s’il avait besoin de moi.

Il coupa alors une certaine quantité de branches d’arbres et de tiges d’absinthe de deux mètres de long, et en quelques instants il avait fabriqué une espèce de buisson artificiel qui l’abritait complètement et empêchait que les chevaux ne pussent l’apercevoir : alors, tenant devant lui de la main gauche cette touffe de broussailles et de la main droite son lasso, dont la corde était largement enroulée sur son épaule, il commença à descendre lentement la colline en se dirigeant vers les chevaux et en conservant le dessous du vent.

Il avait à peine fait cinquante pas que les chevaux donnèrent quelques signes d’inquiétude ; l’un d’eux surtout, celui qui était le plus rapproché, dressa les oreilles, regarda autour de lui, aspira bruyamment l’air par les naseaux, et n’apercevant rien au milieu de tous ces buissons qui se ressemblaient, il se remit à brouter. Lewis, qui s’était arrêté, reprit sa marche lente et mesurée ; il semblait glisser sur le sol.

Toutes les fois qu’un cheval levait la tête et regardait de son côté, Lewis restait immobile et attendait patiemment que l’animal continuât à paître.

Il arriva enfin à dix mètres du cheval le plus proche : alors laissant tomber son buisson artificiel, désormais inutile, il lança avec force son lasso dans les jambes de l’animal, qui fit un bond pour s’enfuir ; mais avant qu’il eût pu toucher terre, les boules du lasso, tournoyant et sifflant, s’enroulèrent autour de ses pieds, se croisèrent, et la pauvre bête alla rouler sur l’herbe.

Au mouvement du chasseur, au bruit du lasso, les deux autres chevaux étaient partis rapides comme l’éclair, et quand j’arrivai à l’appel de Lewis, ils étaient déjà hors de vue ; ils fuyaient entraînant avec eux le troupeau tout entier.

En un instant cette plaine si animée tout à l’heure par cette foule d’animaux était devenue silencieuse et déserte.

Le prisonnier cherchait à se dégager des liens qui le serraient avec violence, mais ses efforts étaient inutiles et ne servaient qu’à resserrer davantage les cordes du lasso. Il essayait de se remettre sur ses pieds, ruait à droite et à gauche et tachait de saisir l’un de nous avec ses dents.

Quand j’arrivai, Lewis me fit tenir le lasso et s’approchant adroitement, il jeta une pièce d’étoffe sur la tête de l’animal qui, privé de la vue, devint plus calme. Il fut alors facile de lui attacher les jambes de manière à lui permettre de se relever sans qu’il pût fuir. En effet il se re


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Les boules du lasso s’enroulèrent autour de ses pieds
et la pauvre bête roula sur l’herbe.

dressa d’un seul bond, puis resta immobile.

Tout son corps tremblait, une sueur abondante couvrait son beau poil lustré.

Lewis, sans lui découvrir les yeux, dégagea ses naseaux, lui passa une corde autour du muffle pour l’empêcher de mordre, lui souffla à plusieurs reprises dans les narines en y appliquant sa bouche et continua ce même manège pendant près d’une demi-heure.

Peu à peu les muscles de l’animal perdirent leur raideur ; il baissait la tête, ses jambes fléchissaient et enfin il se coucha sur l’herbe ; il était vaincu.

Alors Lewis enleva le voile qui lui couvrait les yeux. La pauvre bête nous regardait avec étonnement, avec crainte, mais elle ne chercha pas à s’échapper, et quand Lewis la fit remettre sur pied, elle se laissa conduire jusqu’à l’arbre le plus voisin où elle fut attachée au moyen d’une longe assez longue pour lui permettre de paître ; mais elle garda ses entraves.

Nous nous assîmes à quelques pas et nous reprîmes en mangeant les forces dont nous avions besoin, car nous étions épuisés de fatigue, Lewis surtout, tant la résistance de notre captif avait été forte et énergique.

Avant de partir pour retourner à l’endroit où nous avions laissé notre peau d’ours, Lewis insuffla encore les narines de notre cheval après lui avoir bandé les yeux. Cette fois, il se laissa faire sans difficulté et quand on lui rendit la vue, il était presque docile et marchait tranquillement entre nous deux qui par mesure de précaution le tenions des deux côtés par une corde.

On avait seulement allongé ses entraves pour lui rendre l’allure plus facile.

En approchant du rocher où s’était passé le drame sanglant dans lequel nous avions figuré, nous vîmes l’air obscurci par des nuées de vautours qui se précipitaient à l’envi sur le cadavre de l’ours, s’arrachant entre eux des lambeaux de chair qu’ils disputaient à une trentaine de loups.

C’était un vacarme horrible. Mais à notre arrivée tout rentra dans l’ordre. Un coup de fusil fit fuir tous ces maraudeurs qui du reste s’acharnaient sur des os presque entièrement dépouillés, car ils avaient été vite en besogne et l’on n’apercevait de l’ours que le squelette auquel tenaient encore quelques rares morceaux de viande à moitié déchirés.

Nous passâmes plusieurs jours dans cet endroit. Il fallait terminer l’éducation de notre cheval, ce qui n’était pas très-aisé, car il était d’un naturel plus farouche que ne le sont ordinairement les chevaux des prairies qui, une fois vaincus, s’accoutument facilement à l’obéissance, quittes à reprendre leur vie sauvage à la première chance de liberté. Ensuite Lewis voulut profiter de l’occasion et augmenter le nombre de ses fourrures puisque notre cheval pouvait nous servir à les transporter jusqu’à la cache. Aussi dès le matin Lewis partait à la recherche du gibier : je restais à notre campement à la garde de notre monture, de nos peaux et de nos provisions.

Nous étions établis dans une position commode et sûre, adossés à un rocher qui surplombait et entouré de grands arbres et d’épais buissons. Nous découvrions toute la plaine et il était impossible qu’un homme ou qu’un animal quelconque s’approchât de nous sans être aperçu. En cas d’attaque, la défense était facile ; aussi Lewis n’hésitait pas à me laisser seul, se reposant sur ma prudence et sur mon courage et prêt du reste à accourir au premier coup de fusil qu’il aurait entendu dans la direction du rocher.

Un matin nous fîmes nos préparatifs de départ. La peau de l’ours fut retirée de dessous son abri. Elle était parfaitement intacte et n’avait nullement souffert. Elle était si lourde que nous fûmes obligés de joindre nos forces pour la mettre sur le dos du cheval. Lewis y ajouta les autres fourrures, nos provisions, et nous nous dirigeâmes vers le lieu où était la cache dans laquelle nous devions trouver de quoi renouveler nos munitions, qui tiraient à leur fin.

Notre voyage se fit sans accident et nous arrivâmes, le lendemain, sur les bords d’une magnifique rivière, affluent du Missouri et qui roulait ses eaux limpides entre deux prairies semées de bouquets d’arbres et couvertes de fleurs dont les corolles brillaient des plus vives couleurs. Lewis s’arrêta, regarda autour de lui, se dirigea vers un aune énorme dont les racines trempaient dans l’eau : puis tournant le dos à la rivière il remonta trois cents pas dans la prairie et marqua avec une branche d’arbre l’endroit où il était arrivé. Ensuite il alla se placer sur le bord d’un ravin dont le lit était alors à sec et marchant parallèlement au cours de l’eau, il fit encore trois cents pas : parvenu au point d’intersection formé par les deux traces de pas, il frappa la terre avec la crosse de son fusil et me dit : « C’est ici. »

J’avais suivi tout ce manège avec curiosité et sans y rien comprendre : j’attachai le cheval à un arbre et je courus à l’endroit où Lewis se tenait debout et immobile.

« C’est ici que se trouve la cache que nous cherchons, me dit-il, et j’ai tout lieu de croire qu’elle est intacte. »

Je lui fis observer qu’il pouvait s’être trompé, que les pas qu’il avait comptés pouvaient n’être pas réguliers et qu’alors une erreur de quelques mètres en plus ou en moins était facile. Sans me répondre il m’emmena à quelque distance et me désignant le lieu où était sa cache :

« N’apercevez-vous pas, me dit-il, que sur un carré de deux ou trois mètres de côté, l’herbe est plus verte, plus fournie que dans le reste de la prairie. Ce détail qui échappe de près est sensible de loin et aurait pu faire découvrir la cache à l’œil exercé des Indiens : cela vient de ce que la terre ayant été remuée et fouillée, les plantes qui la recouvrent ont plus facilement étendu leurs racines et ont trouvé une nourriture plus abondante que dans un sol compact et non défriché. Cette luxuriante végétation est le mauvais côté des caches en terre, mais il est presque impossible d’obvier à cet inconvénient.

« Maintenant mettons-nous à l’ouvrage. »

Le long du ravin croissait une immense quantité de roseaux et de joncs. Nous en coupâmes un assez grand nombre avec lesquels nous eûmes en peu de temps confectionné une demi-douzaine de grandes nattes grossières, mais suffisantes pour l’usage auquel elles étaient destinées.

Nous les plaçâmes à l’endroit où nous devions creuser ; puis avec nos couteaux nous découpâmes le gazon en plaques carrées que nous enlevions avec précaution en prenant le soin de ne pas répandre de terre. Quand le carré fut mis à nu, il fallut retirer la terre avec nos mains pour la déposer sur les nattes qui nous entouraient.

C’était un travail long et fatigant, et nous étions obligés de nous reposer de temps en temps ; enfin après deux heures de ce genre d’exercice, j’aperçus au fond du trou des branchages qui recouvraient des paquets et des ballots pliés et fermés avec soin. C’était le trésor de Lewis.

En effet, il y avait là de beaux fusils, des couteaux, des haches, de la poudre, des balles, des trappes, des fourrures de toute espèce, le tout enveloppé dans des couvertures de laine roulées dans des peaux de bison.

Nous agrandîmes la fosse pour y placer facilement nos nouvelles richesses, et après avoir pris quelques trappes, des munitions et un long couteau indien que Lewis me donna, nous replaçâmes le reste avec précaution en y ajoutant la peau de l’ours et les autres fourrures.

Il fallut ensuite reprendre avec nos mains la terre que nous en avions ôtée et la rejeter dans le trou en la tassant avec nos pieds ; quand elle fut au niveau du sol, nous posâmes les plaques de gazon au même endroit d’où nous les avions enlevées en les ajustant le mieux possible, puis nous allâmes jeter à la rivière l’excédant de terre enlevée et les nattes qui ne nous étaient plus d’aucune utilité.

J’étais enchanté de notre ouvrage. Nous avions relevé les plantes que nous avions foulées aux pieds, et à quelque distance l’endroit où était la cache se confondait avec le reste de la prairie, et rien, du moins à mon avis, ne pouvait faire soupçonner la place où elle était.


CHAPITRE VIII

voyage par eau. — la poursuite.



Nous devions continuer notre route à pied, notre cheval nous devenait donc inutile. Lewis lui donna la liberté.

Ce bel animal sembla d’abord étonné de se sentir débarrassé du frein et de la longe, cependant il ne s’éloigna pas tout d’abord ; il restait près de nous, se laissant caresser et broutant l’herbe à nos pieds : puis il s’éloigna de quelques pas, fit deux ou trois bonds et s’arrêta encore en nous regardant ; tout d’un coup il dressa les oreilles, aspira bruyamment l’air en levant la tête et en ouvrant les naseaux, puis poussant un long hennissement, il partit comme une flèche vers le fond de la vallée, et quelques minutes après nous l’avions perdu de vue.

Son odorat subtil avait sans doute saisi les émanations de quelques troupeaux de chevaux apportées par le souffle du vent.

Pendant une quinzaine de jours notre route n’offrit rien qui mérite d’être mentionné.

Nous nous dirigeâmes vers le Nord, tendant nos trappes, traversant les rivières et les cours d’eau tantôt à gué, tantôt au moyen de radeaux que nous construisions en quelques instants avec des troncs d’arbres reliés ensemble par des lianes et que nous cachions ensuite dans les roseaux, dans le cas peu probable où nous reviendrions sur nos pas.

Nous étions arrivés sur le territoire des Pieds-Noirs, tribu féroce, alors en guerre avec les blancs et à laquelle appartenait l’Indien que nous avions sauvé des griffes de l’ours gris.

Lewis se fiait peu, disait-il, aux promesses du Jaguar, car en admettant qu’il se souvînt de l’amitié qu’il avait jurée et de la protection qu’il avait promise à ses sauveurs, ce qui était probable, car les Peaux-Rouges tiennent religieusement leur parole, il pouvait n’être pas un chef assez influent pour nous tirer du danger qui nous aurait menacés : ensuite les tribus sont divisées en sections qui obéissent à des chefs différents, et nous pouvions tomber entre les mains d’Indiens qui nous auraient sacrifiés sans écouter nos réclamations.

Aussi nous n’avancions qu’avec la plus grande prudence, nous couvrant de l’épaisseur des bois et n’allumant du feu qu’avec des broussailles très-sèches, afin de produire le moins de fumée possible et seulement pour faire cuire notre nourriture.

Nous étions campés sur la rive d’une des branches du Missouri appelée la Fourche de Jefferson, et tous les soirs nous allions tendre nos trappes le long de petits ruisseaux qui se jettent dans la Fourche. Le matin au lever du soleil nous relevions nos pièges et nous passions la journée à préparer les peaux de notre gibier. C’était à dessein que Lewis avait choisi cet endroit pour y séjourner quelque temps ; il avait un canot caché dans les roseaux à peu de distance et comme le nombre de nos fourrures était trop grand pour que nous pussions continuer à les emporter avec nous, il eût fallu creuser une nouvelle cache si nous n’avions pas eu un moyen de transport qui nous permît de voyager avec notre butin.

Lewis alla donc un matin chercher son canot et me laissa à la garde de notre campement. Deux heures après son départ, mon oreille, exercée par la vie du désert, reconnut le bruit d’une rame frappant l’eau avec précaution. À tout hasard je me mis en défense, quand j’entendis à trois reprises le cri du martin-pêcheur ; c’était le signal convenu avec Lewis ; en effet, quelques minutes après il aborda en face de moi.

Son canot était construit à la manière indienne. Il pouvait contenir huit à dix personnes, et deux hommes suffisaient pour le manœuvrer facilement. Creusé dans le tronc d’un arbre, il était léger, enfonçait peu dans l’eau et était relevé élégamment aux deux extrémités. Une longue perche mobile, placée au milieu et en travers, servait de balancier au besoin et rendait cette embarcation parfaitement sûre.

Nous procédâmes de suite à notre déménagement, et après avoir mis notre canot en sûreté dans l’épaisseur des roseaux, nous attendîmes la nuit pour nous embarquer.

Nous devions descendre la Fourche de Jefferson jusqu’au Missouri, puis remonter le cours d’eau près duquel était la cache de Lewis, pour de là gagner quelque établissement européen d’où nous pourrions nous diriger ensuite sur Saint-Louis.

Ce n’était pas sans regret que je quittais ces prairies immenses où la Providence m’avait jeté, pour entreprendre ce long et dangereux voyage. Un sentiment de tristesse régnait dans mon cœur, et je ne sais quel pressentiment fâcheux me faisait regretter le genre de vie que j’avais mené depuis mon heureuse rencontre avec Lewis.

Je m’étais attaché à lui comme à un frère. Son intrépidité et son sang-froid dans le danger, la sagesse de ses conseils, son humeur égale, la sollicitude avec laquelle il veillait sur moi, son expérience profonde de la vie du désert, sa rude et droite franchise, tout faisait de lui un homme à part qu’il était impossible de voir sans être attiré vers lui et qu’on ne pouvait connaître sans l’aimer.

Et cependant notre voyage devait avoir pour but notre séparation, peut-être éternelle. Je ne voulus pas laisser deviner à Lewis les sentiments qui m’agitaient, et rejetant loin de moi mes sombres idées, je me préparai à partir.

Quand la nuit fut venue, nous nous embarquâmes, et ayant pris le milieu de la rivière, nous suivîmes le courant.

Le ciel était d’une pureté admirable, et quoique la lune ne fût pas sur l’horizon, on distinguait facilement les rives de la Fourche. Elles étaient hautes et escarpées et projetaient leur ombre sur le lit de la rivière. D’énormes arbres croissaient sur les rocs et laissaient pendre jusqu’au niveau de l’eau les lianes parasites suspendues à leurs branches ; de distance en distance les rives se rapprochaient et formaient un étroit canal entièrement couvert par le feuillage des arbres qui joignaient leur cime.

Les vers luisants et les mouches phosphorescentes faisaient briller dans l’herbe épaisse leur lueur bleuâtre et s’agitaient comme autant de feux follets.

On entendait au loin les hurlements des loups et des renards, que dominait de temps en temps le sourd miaulement des jaguars.

Rien n’était beau comme la majesté de cette nuit calme et tranquille, où la présence de l’homme n’était révélée que par le passage de notre frêle embarcation.

Lorsque le jour parut, nous tirâmes notre canot dans les roseaux, et après l’avoir soigneusement caché, nous passâmes toute la journée assis au pied de grands arbres au sommet d’un rocher escarpé, car nous ne devions voyager de jour qu’après avoir franchi la limite du territoire des Pieds-Noirs.

Le troisième soir de notre navigation, nous partîmes par un temps couvert et sombre. Le lit de la rivière était difficilement visible, et dans les endroits resserrés, nous avions de la peine à nous maintenir au milieu du chenal et à éviter les branches et les lianes qui auraient renversé notre canot.

Il y avait deux heures que nous étions en route, quand Lewis me dit de suspendre le mouvement des rames et se baissa près de la surface de l’eau pour mieux entendre.

« Nous sommes suivis, me dit-il, écoulez. » Je prêtai l’oreille, et j’entendis distinctement en amont le bruit cadencé d’avirons baignant dans l’eau.

La présence d’embarcations à cette heure et derrière nous, ne pouvait être qu’un danger ; il fallait l’éviter à tout prix, et nous commençâmes à ramer avec vigueur.

Le léger canot glissait comme une flèche, mais malgré nos efforts, le bruit que nous avions entendu devenait plus distinct. Il était évident que nous perdions du terrain et qu’avant peu de temps nous serions rattrapés par ceux qui nous poursuivaient.

À ce moment, des hurlements effroyables se firent entendre. Les Pieds-Noirs, car c’étaient eux qui nous suivaient, avaient découvert notre piste et maintenant qu’à la rapidité de notre marche et au bruit de nos rames, ils s’apercevaient que nous étions sur nos gardes, ils ne craignaient pas de trahir leur présence.

Leurs hurlements, répercutés par les échos des rives, avaient quelque chose de sinistre et d’effrayant. Les oiseaux, réveillés par ces clameurs, s’envolaient bruyamment en poussant des cris aigus, et les bêtes fauves s’enfuyaient en bondissant dans les buissons.

« Nous sommes perdus, dit Lewis, il ne nous reste qu’une chance de salut et je vais la tenter ; essayer de lutter serait une folie et ne retarderait notre mort que de quelques minutes. »

À peu de distance devant nous, s’étendait, à plusieurs pieds au-dessus de l’eau, un arbre énorme à demi renversé par un ouragan, il tenait encore au rocher où il avait pris naissance et formait une espèce de cap qui se rattachait à la rive.

Lewis dirigea le canot de ce côté. Nous mîmes nos fusils en bandoulière et au moment où nous passions sous l’arbre, nous nous accrochâmes aux branches pendantes et une minute après nous étions cachés au milieu de son feuillage épais.

Lewis d’un coup de pied avait rejeté le canot dans le courant, et nous le vîmes s’éloigner rapidement avec tout ce qui nous appartenait et qui nous avait coûté tant de peines et de fatigues.

Quelques minutes après, quatre pirogues, montées chacune par quinze ou vingt Indiens, passèrent devant nous.

« C’est un moment de répit, me dit Lewis, mais le danger n’est pas passé. »

En effet, à peine avait-il dit ces mots, que des cris de rage se firent entendre dans le bas de la rivière. Les Pieds-Noirs avaient rejoint notre canot, et le trouvant vide, ils exprimaient leur désappointement par leurs vociférations.

Puis tout rentra dans le silence le plus complet.




Faucon - Le petit trappeur, 1875.djvu
Une vingtaine d’Indiens
surgirent tout à coup du milieu des herbes.


CHAPITRE IX

combat. — perte d’un ami. — wilhelm prisionnier.



Notre position était très-critique : pour qui connaissait les habitudes des Peaux-Rouges, il était certain qu’ils n’avaient pas renoncé à leur poursuite et qu’ils exploraient les environs de manière à nous empêcher de quitter notre refuge, sans courir le risque de tomber entre leurs mains.

Il y avait deux jours et deux nuits que nous étions sur l’arbre qui nous avait sauvés. Nous avions soutenu nos forces avec quelques tranches de buffle fumé que Lewis avait pris la précaution de mettre dans sa gibecière ; nous descendions le long d’une branche pour boire à la rivière en prenant les plus grandes précautions. Mais nous avions épuisé nos faibles provisions, et quoi qu’il dût arriver il fallait quitter notre asile.

Après avoir visité nos armes et nous être assurés qu’elles étaient en état, nous commençâmes à grimper le long du rocher auquel pendait l’arbre qui nous avait servi d’abri. Arrivés au sommet, nous explorâmes du regard le paysage que nous dominions et n’ayant rien aperçu de suspect, nous nous mîmes en route en descendant la pente du rocher qui allait rejoindre la rive.

Nous marchions depuis une heure en gardant un profond silence, quand arrivés à un endroit resserré entre un petit bois et la rivière, une vingtaine d’Indiens surgirent tout à coup du milieu des herbes et des roseaux en poussant des cris de joie et s’élancèrent sur nous.

Nous étions prêts à les recevoir et les deux premiers qui s’approchèrent tombèrent aussitôt frappés d’une balle dans la poitrine. À cette vue les Pieds-Noirs eurent un moment d’indécision ; nous en profitâmes pour gagner le bord de la rivière vers un endroit sablonneux et dégarni d’herbes. Là, la hache d’une main et nous protégeant mutuellement, nous rechargeâmes nos fusils.

Une pirogue était amarrée à peu de distance. Lewis me dit en anglais de m’en rapprocher pendant qu’il tiendrait nos ennemis en échec.

J’obéis immédiatement, mais nous avions été devinés et un guerrier s’élança rapidement pour me couper le chemin.

Il n’y avait pas à hésiter, je courus droit à lui et avant qu’il eût pu se mettre en défense, un coup de hache l’avait renversé.

Sauter dans l’embarcation, en couper l’amarre fut l’affaire d’un instant et presque aussitôt Lewis entrant dans l’eau, m’avait rejoint. Une grêle de flèches tombait autour de nous, mais nous ne songions plus qu’à fuir.

Nous avions gagné le courant quand deux pirogues chargées de guerriers se détachèrent de l’autre rive et se dirigèrent droit sur nous. Les Indiens qui nous poursuivaient s’étaient jetés à la nage et en un instant nous fûmes entourés de tous côtés.

Nous combattions avec fureur sans espérance de salut, quand je vis mon pauvre Lewis atteint d’une flèche tomber dans la rivière et disparaître à mes yeux.

Le désespoir qui s’empara de moi, redoubla mes forces et ma rage : je ne voyais plus autour de moi et la résistance que rencontrait mon arme m’indiquait seule, que j’avais touché un de ceux qui m’assaillaient.

Enfin, épuisé, accablé par le nombre, je tombai au fond de la pirogue et je voyais les couteaux luire au-dessus de ma tête quand un guerrier s’élança d’un bond rapide, écarta les armes qui me menaçaient et s’écria :

« Arrêtez, le visage pâle est fort et courageux, il a fait couler le sang de nos frères, sa mort serait trop douce, il doit être attaché au poteau du supplice. »

Des hurlements de joie accueillirent ces paroles et en un instant je fus garrotté, enlevé sur les épaules des Indiens et déposé à terre.

J’étais en proie à une douleur poignante. Je ne songeais pas aux tortures qui m’attendaient, je ne pensais qu’à une seule chose, la perte de mon bon Lewis.

Je l’avais vu tomber en défendant ma vie, c’était pour moi en partie qu’il avait entrepris ce voyage, et je m’accusais d’être la cause de sa mort. Je venais de le voir périr sous les coups de féroces ennemis, et je comprenais plus que je ne l’avais fait jusqu’alors combien ce digne ami était cher à mon cœur.

Je sentais que l’homme n’est pas créé pour vivre seul et que l’instinct de sociabilité que Dieu a placé dans notre âme est une des lois auxquelles on obéit même malgré soi.

La force de cette amitié dont m’avait parlé Lewis se révélait en moi, et je croyais en ayant perdu le compagnon de ma vie avoir perdu une partie de mon être.

Cependant pour ne pas laisser interpréter ma faiblesse comme un acte de lâcheté, je parvins par un violent effort de volonté à vaincre ma douleur et je dis à ceux qui me portaient que n’étant pas blessé je voulais marcher.

Ils me déposèrent à terre et un guerrier s’approcha de moi pour détacher les cordes qui retenaient mes pieds. En se penchant sur moi j’entendis un souffle murmurer à mon oreille : « Silence, espère. » — Je levai les yeux et je reconnus l’Indien qui dans la pirogue avait écarté ceux qui allaient me tuer : c’était le Jaguar, celui que Lewis et moi avions sauvé des griffes de l’ours gris. Je restai calme et échangeai avec lui un rapide regard, puis nous reprîmes notre marche.

Après deux jours d’une course pénible au travers des bois, nous arrivâmes à une éclaircie au milieu de laquelle se trouvait le campement des Pieds-Noirs.

C’était un village d’été, composé de huttes légères disposées sans symétrie, au milieu desquelles était réservé un emplacement assez grand qui servait aux assemblées.

En un instant, un poteau fut dressé au milieu de la place et j’y fus attaché.

On mit devant moi les corps des guerriers tués par Lewis et par moi. Deux hommes s’assirent à mes côtés pour empêcher toute tentative de fuite.

Tous les guerriers de la tribu entrèrent successivement dans une hutte plus grande que les autres, où se tenait le conseil : ils étaient appelés à décider sur mon sort.

Pendant ce temps, les femmes et les sœurs des guerriers morts poussaient des cris lamentables en s’arrachant les cheveux et en cherchant à ranimer la vie éteinte dans ces cadavres déjà raidis par la mort.

Elles m’accablaient d’injures, me jetaient à la figure du sable et des pierres, s’élançaient sur moi pour me déchirer à coups d’ongles et sans les deux Indiens sous la garde desquels j’étais placé, j’aurais péri par leurs mains.

Le conseil ne fut pas long ; les Pieds-Noirs sortirent de la hutte en poussant des hurlements, et l’un des chefs vint m’annoncer que, comme j’avais été brave dans le combat, je mourrais de la mort des braves, par le feu.

Aussitôt les femmes apportèrent des brassées de bois sec, pour que la fumée ne fût pas trop épaisse et ne m’étouffât pas avant que j’eusse senti les terribles atteintes du feu ; elles les placèrent à quelque distance du poteau par raffinement de cruauté pour que mon supplice fût plus long et mes tortures plus grandes.

J’avais remis mon âme à Dieu ; j’avais dit adieu à tout ce que j’avais de cher sur la terre ; mes souvenirs s’étaient reportés aux lieux où s’était passée mon enfance et je restai calme devant ces horribles préparatifs.

Je n’avais fait de mal à personne excepté pour défendre ma vie menacée ; j’avais exposé mes jours pour sauver ceux de mes semblables ; j’avais toujours suivi les conseils de l’honneur que m’avaient donnés mon père adoptif et le baron, et confiant dans la miséricorde divine, je m’apprêtais à aller rejoindre au séjour éternel le digne Berchtold et mon bon Lewis qui m’y avaient précédé.

Ce calme que je puisais dans mes croyances et dans la pureté de ma conscience fut pris par les Indiens comme une bravade et comme une insulte aux préparatifs qu’ils faisaient.

Ils m’accablèrent des injures les plus viles et les plus insultantes espérant exciter ma colère ; mais tout entier à mes souvenirs et à mes espérances chrétiennes, mon visage était impassible.

Alors commença la danse du supplice.

Chaque guerrier armé pour le combat se livrait à mille contorsions au bruit d’une musique infernale et s’élançait sur moi comme s’il eût voulu terminer mon agonie d’un coup de son arme. C’était à qui montrerait son adresse en lançant contre le poteau au-dessus de ma tête sa flèche ou son tomahawk qui entrait dans le bois en effleurant mes cheveux.

Le Jaguar était au milieu des Indiens et se faisait remarquer par ses mouvements de rage et de colère lorsqu’il s’approchait de moi. Deux fois je crus qu’il allait me fendre la tête d’un coup de hache, mais il fut retenu par ceux qui l’accompagnaient et qui ne voulaient pas être privés du plaisir d’assister à mes souffrances lorsque le bûcher serait allumé.


CHAPITRE X

évasion. — la course. — délivrance.



Depuis le commencement de tous ces préparatifs le ciel s’était obscurci, de sombres nuages poussés rapidement s’accumulaient au-dessus de nos têtes et annonçaient un violent orage. En effet il ne tarda pas à éclater : une pluie torrentielle accompagnée d’éclairs et de coups de tonnerre commença à tomber et inonda en peu d’instants tout le village. D’un commun accord, le supplice fut ajourné et les guerriers décidèrent que le lendemain à la pointe du jour, j’irais rejoindre mes pères au séjour du grand Esprit.

Le Jaguar vint me détacher du poteau et après m’avoir fait prendre quelque nourriture au milieu d’un cercle d’Indiens qui me regardaient en silence, il me lia à un arbre situé à l’une des extrémités du village.

Un feu était allumé au bas de l’arbre et quatre Pieds-Noirs devaient veiller toute la nuit sur leur prisonnier.

Le Jaguar me fit placer la figure tournée du côté du feu et en passant derrière le tronc pour nouer les cordes, il me dit doucement à l’oreille : « Que mon frère pâle fasse attention au chant de la chouette des rochers : » puis il rentra dans le village.

Trois heures à peu près s’étaient écoulées et le silence le plus grand régnait autour de moi : le feu que j’avais devant moi était presque éteint, et les Indiens qui étaient venus deux ou trois fois regarder les cordes qui m’attachaient avaient fini par céder à la fatigue et s’étaient endormis.

J’avais la tête penchée sur l’épaule et je feignais un profond sommeil qui avait rassuré mes gardiens, quand j’entendis au loin le cri de la chouette. J’ouvris doucement les yeux ; tout était calme, les Indiens dormaient toujours.

Le cri se fit entendre une seconde fois, mais à peu de distance. Quelques minutes après je sentis un mouvement derrière le tronc, la corde qui me retenait venait d’être coupée. Je contournai lentement et sans me relever de la base de l’arbre et en quelques secondes je me trouvai de l’autre côté. Le Jaguar était là ; il trancha les liens qui retenaient mes bras et me prenant par la main il m’entraîna au plus épais des taillis.

Arrivés à une espèce de clairière formée par un large ravin, il s’arrêta : « Le Jaguar a promis de se souvenir, me dit-il, il se souvient. Son frère pâle lui a sauvé la vie, aujourd’hui à son tour il l’arrache au supplice qui l’attend. J’aurais bien voulu sauver le chasseur des prairies, ajouta-t-il, mais il était trop tard, le sang avait coulé ; j’ai cherché son corps pour qu’il ne devînt pas la proie des animaux sauvages, mais je n’ai pu le retrouver. »

Il m’apprit aussi qu’il avait dirigé contre des établissements européens deux expéditions qui avaient eu une fin malheureuse pour les Indiens, et qu’il avait perdu ainsi son commandement et l’influence qu’il avait sur les siens, ce qui était cause qu’il avait employé la ruse pour me sauver au lieu de déclarer à haute voix le service que je lui avais rendu jadis.

« Les visages pâles, me dit-il encore, ont fait irruption dans un de nos villages pendant que les guerriers étaient à la chasse ; ils ont massacré nos femmes, nos enfants et les vieillards sans armes. Les Pieds-Noirs ont juré de n’épargner aucun visage pâle. Ainsi que mon frère s’éloigne au plus vite, car son frère rouge ne pourrait le sauver une seconde fois. »

Il me donna ensuite une hache et un couteau qu’il avait apportés, me montra la route qui conduisait à la rivière qu’il me conseilla de passer à la nage et m’ayant serré la main, il disparut.

Je me trouvai seul de nouveau, la nuit, au milieu d’une forêt épaisse et où nulle route n’était tracée, entouré de bêtes fauves et d’hommes plus féroces encore.

Je fis appel à tout mon courage et confiant dans l’assistance divine qui jusqu’alors ne m’avait pas manqué, je me dirigeai le plus vite possible du côté que m’avait indiqué le Jaguar.

À la pointe du jour, j’arrivai sur les bords d’une petite rivière bordée de roseaux et d’herbes hautes de deux à trois mètres. Je jetai un coup d’œil dans toutes les directions et ne voyant rien qui me révélât un danger quelconque, j’entrai dans l’eau et me mis à la nage.

J’étais arrivé sur l’autre bord et je prenais pied dans les roseaux quand cinq ou six Indiens s’élancèrent sur moi, et avant que j’eusse pu me servir de mes armes, j’étais terrassé, garrotté et réduit à l’impuissance.

Ma fuite n’avait pas tardé à être connue et aussitôt les Pieds-Noirs s’étaient mis à ma poursuite. Mes traces que la terre détrempée révélait parfaitement avaient été promptement reconnues, et j’avais été suivi sans le savoir jusqu’à la rivière où j’étais tombé dans l’embuscade que l’on m’avait tendue.

On me rapporta au village, où mon arrivée fut accueillie par des cris de joie.

Le chef de la tribu s’approcha de moi, me fit dépouiller de tous mes vêlements et commanda de m’attacher au poteau.

« Les visages pâles sont donc des lâches, qu’ils fuient devant la mort, me dit-il, d’un ton méprisant. Ils savent égorger les femmes et les enfants, et le supplice leur fait peur. Ils ont les pieds d’un daim, les griffes d’un loup et le cœur d’une squaw[6]. »

Un guerrier conseilla de me livrer aux femmes et aux enfants qui suffiraient, dit-il, pour ôter la vie à un visage pâle peureux et timide.

Le Jaguar s’avança à son tour. « Le feu doit être la mort d’un brave, dit-il ; le visage pâle qui s’est enfui tremblerait en voyant les flammes, et la peur lui ôterait la vie avant qu’il sentît la douleur. Puisqu’il sait fuir comme une antilope aux pieds rapides, que mes frères le conduisent à la grande prairie et nous le chasserons avec nos flèches, car nos tomahawks ne doivent se teindre que du sang des hommes et celui-ci est une squaw. Quand nous l’aurons tué, nous suspendrons sa chevelure à la hutte du conseil. »

Celte proposition cruelle fut accueillie par des transports d’allégresse, et chacun courut prendre ses flèches ou sa lance.

Le chef me demanda si je savais courir. Je lui répondis fièrement que les blancs ne savaient courir que pour aller au-devant de leurs ennemis, mais que puisque je devais mourir, peu m’importait de quelle façon.

J’étais cité parmi tous mes camarades en Europe comme un excellent coureur, et je comprenais que le Jaguar avait fait cette proposition à ses camarades parce qu’il pensait qu’elle m’offrait encore une chance de salut. Il me couvrait de sa protection autant et aussi longtemps qu’il le pouvait.

Me laisser égorger sans chercher à conserver la vie que Dieu m’avait donnée, n’était pas un acte de courage, pas plus que fuir devant un aussi grand nombre d’ennemis armés, n’était un acte de lâcheté. Aussi mon parti fut bientôt pris. Je demandai seulement qu’on me permît de reprendre mes mocassins.

On me conduisit dans une immense prairie qui s’étendait jusqu’à la rivière où j’avais été rattrapé par les Indiens, en me laissant un avantage d’environ quatre cents mètres d’avance.

Un cri sauvage m’avertit que les Pieds-Noirs commençaient leur cruelle chasse.

Je partis avec la rapidité d’un oiseau : j’étais étonné de ma légèreté, et je touchais à peine la terre ; mais j’avais près de trois lieues de prairie à traverser avant d’atteindre le bord de la rivière.

Je n’espérais guère y arriver ayant plusieurs centaines d’ennemis acharnés derrière moi.

La plaine était couverte de broussailles et de longues herbes qui me mettaient les jambes en sang ; cependant je fuyais toujours ; à chaque instant je croyais entendre le sifflement d’une flèche.

J’avais déjà traversé la moitié de la prairie sans avoir osé tourner la tête, car je craignais que ce mouvement ne me fit perdre du terrain, lorsqu’il me sembla que le bruit des pas des Indiens était moins fort.

Je me risquai à regarder derrière moi et je vis que le gros de la troupe était très-éloigné. Plusieurs de leurs meilleurs coureurs étaient en avant ; un guerrier plus agile que les autres n’était plus qu’à environ cent mètres de moi, ii était armé d’une lance.

Rempli d’une nouvelle espérance, je redoublai d’efforts, mais cette course était au-dessus de mes forces. Un brouillard couvrait mes yeux, mes tempes battaient avec violence. Le sang me sortait par la bouche et par les narines et je le sentais couler sur ma poitrine.

J’étais à un quart de lieue de la rivière, et un regard jeté en arrière me fit apercevoir mon ennemi à trente mètres et se préparant à me percer de sa zagaie[7]. Épuisé de fatigue et ne consultant que mon désespoir, je m’arrête court, je me précipite sur lui. L’Indien, étonné de ce mouvement soudain, essaye à son tour de suspendre sa course et de me frapper de son arme ; mais en faisant ce mouvement il tombe, sa lance s’enfonce dans la terre et le manche se rompt dans sa main : plus prompt que l’éclair je m’empare du fer de la lance, cloue l’Indien sur le sol et continue ma course désespérée.

Mes persécuteurs avaient été témoins de cette courte lutte, et ils se hâtaient pour venir au secours de leur camarade, mais ils étaient trop éloignés, et quand ils arrivèrent, ils ne trouvèrent plus qu’un cadavre.

Ils s’arrêtèrent et poussèrent des cris de rage, je profilai de ce précieux délai, et gagnant la lisière d’un bois de cotonniers qui bordait la rivière, je me jetai à l’eau ; j’en suivis le courant et je fus entraîné vers une île voisine, au bout de laquelle les crues avaient amoncelé une si grande quantité de bois flotté, que cet amas formait un immense radeau sous lequel je plongeai. Je nageai jusqu’à ce que je fusse assez heureux pour trouver entre des troncs d’arbres flottants une place où je pusse respirer un instant.

Les branches et les arbustes formaient au-dessus de ma tête un abri qui s’élevait à plusieurs pieds du niveau de l’eau.

J’avais à peine eu le temps de rassembler mes idées, lorsque j’entendis mes ennemis qui arrivaient sur le bord de la rivière en criant et en hurlant comme une légion de démons. Ils se lancèrent à la nage vers l’île sous laquelle j’étais blotti. Lorsque par les interstices des branches je les vis passer et repasser en me cherchant dans toutes les directions, je sentis mon cœur défaillir.

À la fin cependant ils se lassèrent de leur recherche et je commençais à reprendre un peu d’espoir, lorsqu’une horrible idée se présenta à ma pensée. J’avais peur qu’ils ne missent le feu au bois. C’était une source nouvelle d’affreuses appréhensions sous lesquelles je restai plongé jusqu’à la nuit.

N’entendant plus aucun bruit et le profond silence qui régnait me faisant espérer que les Indiens étaient partis, je me hasardai à sortir de ma cachette, et je commençai à nager pendant quelque temps ; lorsque j’eus touché terre, je marchai toute la nuit afin de mettre le plus d’espace possible entre moi et mes dangereux voisins.




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Au moment où j’entrai dans l’eau,
j’aperçus un petit canot à moitié enseveli dans la vase.


CHAPITRE XI

le canot. — le rapide. — le costume.



L’imminence du danger auquel je venais d’échapper me faisait oublier celui que je courais en marchant sans armes au milieu de ces déserts au risque de périr sous la dent des loups ou les griffes d’une panthère.

Enfin le jour parut et je me rapprochai du bord de la rivière pour boire et pour y reprendre un peu de force en m’y plongeant. Au moment où j’entrais dans l’eau, j’aperçus un petit canot d’écorce de bouleau à moitié enseveli dans la vase.

Je l’eus bientôt dégagé et je vis avec plaisir qu’il était en bon état et qu’il pourrait me servir pour continuer mon voyage. Après avoir arraché quelques racines et cueilli quelques baies mûres, je montai dans ma frêle embarcation que je dirigeai au moyen d’une branche d’arbre garnie de ses feuilles.

Le courant était peu rapide, et quand la nuit arriva je n’avais pas fait beaucoup de chemin ; aussi pris-je la résolution de continuer mon voyage toute la nuit, car je voulais à tout prix m’éloigner des lieux où j’avais perdu mon cher ami sur cette terre, et où j’avais failli périr d’une mort atroce.

La rivière devint tout à coup plus encaissée, et à mesure que j’avançais le courant était plus fort. J’entendais assez loin en avant un bruit qui ressemblait à celui produit par une chute d’eau, et je ne me rendais pas bien compte de ce que cela pouvait être.

J’avais beaucoup de peine à maintenir mon canot au fil de l’eau, et à chaque minute la vitesse de sa marche devenait plus grande.

Les rochers à pic qui bordaient le lit étroit de la rivière glissaient comme d’immenses fantômes en laissant apercevoir sur le fond du ciel les arbres qui les couronnaient, et dont les branches étendaient leurs longs bras sur le gouffre.

Le bruit que j’avais entendu se rapprochait et je pus me rendre compte de ce qui le produisait : j’étais sur un rapide et devant moi à quelque distance était un gouffre où la rivière en tombant allait m’engloutir avec mon embarcation.

Quelle en était la profondeur ? La rivière se brisait-elle sur des roches ou tombait-elle dans un lit profond ? Voilà ce que je me demandais dans ce nouveau péril.

J’étais excellent nageur et je me préparai à tout événement attendant avec courage le moment de ma chute.

J’avais à peine pris ma résolution que je fus entraîné avec la rapidité d’une flèche. J’étais sur la pente du rapide. Au moment où je sentis ma barque s’incliner sur le gouffre, je m’élançai dans l’espace.

Je ne sais ce qui se passa pendant quelques instants ; mais quand je pus penser, j’étais au fond de l’eau entraîné par un remous violent. Je fis un effort de mes bras et de mes jambes, et bientôt je sentis l’air pur de la nuit remplir mes poumons. J’étais sauvé, et par un bonheur providentiel je n’avais ni contusions ni blessures.

Je nageai jusqu’à la rive et je m’assis sur l’herbe pour reprendre un peu de force et de courage, car tous ces assauts successifs m’avaient tout à la fois brisé le corps et enlevé une partie de mon énergie.

Lorsque je fus un peu remis, je grimpai sur un arbre et, après m’être assujetti avec une liane sur un croisement de branches, je m’endormis.

Lorsque je me réveillai, il faisait jour et j’étais prêt à continuer mon pénible voyage.

Je me trouvais à une assez grande distance pour n’être plus effrayé par la crainte des Pieds-Noirs, mais j’avais une autre inquiétude. J’ignorais le chemin qui pouvait me rapprocher des Européens et je craignais à chaque instant de tomber entre les mains d’une autre tribu peut-être aussi barbare que celle de laquelle je m’étais échappé.

Je mourais de faim et quoique le gibier abondât dans ces parages, je n’avais aucun moyen de me procurer la nourriture dont j’avais besoin ; j’arrachai quelques racines que je mangeai pour soutenir mes forces défaillantes.

Pendant le jour mon corps était exposé à la brûlante chaleur du soleil, et la nuit j’étais transi de froid.

Malgré toutes mes souffrances je mis ma confiance en Dieu et je traversai avec courage d’immenses prairies sans ombre et remplies d’herbes et d’épines qui me déchiraient les jambes et rouvraient les blessures qu’avait faites la course qui m’avait sauvé.

Je me traînai ainsi pendant quatre jours, au bout desquels je me trouvai près des restes d’un feu qui paraissait avoir été allumé quelques jours auparavant. Les ossements et les débris de chair de buffle qui jonchaient le sol me donnèrent à penser que des boucaniers[8] s’étaient arrêtés à cette place. Mais, hélas ! ils étaient partis.

Je me jetai avec découragement sur un amas d’herbes sèches qui sans doute leur avait servi de lit, et malgré ma profonde tristesse, la nature fut plus forte que les souffrances affreuses que j’endurais et je m’endormis profondément.

Le matin, les rayons brûlants du soleil m’ayant réveillé, j’eus d’abord quelque peine à rassembler mes idées, mais bientôt l’horrible vérité m’apparut tout entière ; je me retrouvais nu, blessé, seul, abandonné sur une terre inconnue, et partout où mes regards se portaient, je n’apercevais qu’une immense solitude au delà de laquelle habitaient sans doute des peuples encore plus cruels que les bêtes féroces.

Sous le poids de ces tristes réflexions, je baissai la tête, lorsque mes yeux furent soudain frappés par un objet brillant.

Je me précipitai en avant. Ô bonheur inespéré ! c’était un couteau. Celui qui habite au sein des villes ne pourra peut-être pas comprendre la joie qui s’empara de mon être à cette découverte ; mais celui qui aura passé une partie de sa vie au milieu des vastes solitudes de l’Amérique la concevra aisément, car lui aussi, il se souviendra que, dans la vie de l’homme des bois, la possession d’un couteau est une ressource immense.

Rempli d’une nouvelle espérance, je visitai avec attention la place où je me trouvais. Je découvris non loin de moi les restes d’un bison [9] et je me hâtai d’en couper un morceau pour mon déjeuner ; mais la viande avait été corrompue par l’ardente chaleur du soleil, et malgré la faim que j’éprouvais il me fut impossible d’en manger une bouchée. Je fus donc obligé de me contenter de quelques racines qui malgré leur fadeur me semblèrent succulentes.

Je réfléchis que, si la chair du bison ne pouvait m’être d’aucune utilité, sa peau pourrait servir à me couvrir. Je commençai donc à me mettre à l’œuvre.

Je n’étais pas embarrassé pour entreprendre ce travail. J’avais aidé bien souvent Lewis dans la préparation de ses fourrures et j’y avais acquis une certaine adresse.

La chair qui commençait à entrer en putréfaction se détachait facilement de la peau et en me servant de mon couteau et de larges pierres plates que je trouvai dans le lit d’un ruisseau voisin, j’eus bientôt rendu le cuir aussi net que possible. J’étais obligé de me reposer de temps en temps, car j’étais faible et j’eus bien de la peine à traîner la dépouille du bison jusqu’au bord de l’eau pour la laver, et faire disparaître les dernières traces de chair. Je coupai ensuite des roseaux dont je fis des piquets pour que l’action du soleil ne rétrécît pas mon ouvrage et ne le rendît inutile.

La nuit vint me surprendre au milieu de ma besogne, et je dus remettre au lendemain ce qui me restait à faire.

J’avais aperçu sur l’arbre où je comptais passer la nuit des nids de ramier ; je grimpai avec beaucoup de peine jusqu’aux embranchements où ils étaient placés, et j’eus le bonheur de trouver une dizaine d’œufs récemment pondus qui furent pour moi un des plus délicieux repas que j’aie jamais faits.

Je redescendis boire au ruisseau et remontai ensuite avec un énorme paquet d’herbes sèches que je déposai entre trois grosses branches. Ce fut mon lit pour cette nuit, et je m’endormis profondément après m’être recommandé à Celui qui veillait si providentiellement sur moi.

Le lendemain en me réveillant j’étais raide de froid, et ce ne fut qu’après m’être étiré les membres, que je pus descendre de l’arbre. J’allai de suite me plonger dans le ruisseau, puis les rayons du soleil qui montait à l’horizon, achevèrent de me rendre un peu de vigueur.

Je me remis à l’ouvrage avec ardeur. La peau du bison était encore un peu humide de la rosée, mais le soleil et le vent l’eurent bientôt séchée sans lui ôter de sa souplesse.

Je m’occupai d’abord de me tailler des mocassins, car les miens étaient dans un piteux état et mes pieds étaient presque nus. Après quelques tâtonnements, je finis par en confectionner une paire assez solide pour suffire à une longue marche.

Je coupai ensuite le restant de la peau de manière à former une espèce de blouse à trois ouvertures, une pour la tête, deux pour les bras.

Mais il fallait coudre les morceaux et je cherchai longtemps comment je pourrais suppléer à tout ce qui me manquait. Enfin je trouvai à quelque distance sur des roches qui bordaient un ravin, des pieds d’agavé, plante ressemblant à l’aloès et dont les feuilles sont garnies d’épines. Je tirai des tiges desséchées les longues fibres solides qui les composent et me procurai ainsi du fil, quant aux aiguilles, les longues et fortes épines de l’acacia triacanthos [10], qui croissait en quantité près du ruisseau, m’en fournirent d’excellentes : je les trouai au gros bout avec mon couteau et en peu de temps j’eus cousu tout mon ajustement. Il n’y manquait rien, pas même le bonnet que je me fis en passant une coulisse de fil d’agave autour de la peau de la bosse du bison.

Ainsi équipé, j’avais l’aspect le plus grotesque qu’il fût possible d’imaginer, et quand je me regardai dans le ruisseau, je ne pus m’empêcher de rire de bon cœur, car la gaieté et l’espérance m’étaient revenues depuis que j’avais eu recours à ces deux puissants auxiliaires de l’homme, le travail et la prière.




CHAPITRE XII

la vallée. — les castors.



Je pensai ensuite à me faire un arc et des flèches, car tout à l’entour de moi, le gibier abondait et les oiseaux voltigeaient par bandes innombrables, sans que je pusse me procurer une autre nourriture que des racines et des fruits sans saveur. Après beaucoup d’efforts, je parvins à me fabriquer un arc avec un morceau de liane ; d’un tendon de bison, je fis une corde, puis je coupai de jeunes roseaux qui me servirent de flèches ; je les armai avec de fortes épines d’acacia que je fixai au bout avec des fibres d’agavé. Pour les diriger dans leur course, j’attachai par le même moyen des plumes que les oiseaux avaient perdues en voltigeant de branche en branche, et qui jonchaient la terre.

J’éprouvai un vif moment de satisfaction quand je me vis en possession d’une arme qui non-seulement me permettait de pourvoir à ma sub


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Un des côtés de la digue avait été renversé
et la colonie s’occupait à réparer le dégât.

sistance, mais encore qui pouvait servir à me défendre si je me trouvais de nouveau en présence des Indiens, ce que je ne désirais guère.

Je commençai par faire usage de ma nouvelle arme et je ne fus pas trop maladroit ; la seconde flèche que je lançai perça de part en part une espèce de poule d’eau au moment où elle prenait son vol.

La plumer, la vider fut l’affaire d’un moment, et pour la première fois depuis ma séparation d’avec mon pauvre Lewis, je songeai à faire du feu pour rôtir mon gibier.

Quoique le froid des nuits me fût très-sensible, je n’avais pas encore osé allumer du feu, de peur que la fumée ne fût aperçue de loin ; mais j’étais rassuré par la distance que j’avais mise entre mes ennemis et moi, et je me hasardai.

J’eus bientôt trouvé un silex qui avait presque la transparence d’une agate, et à l’aide de mon couteau et d’un tas de feuilles desséchées, j’obtins rapidement une belle flamme claire que j’entretins avec des broussailles.

J’attachai mon oiseau à une branche d’arbre au moyen d’un fil d’agavé, et je vis bientôt mon dîner en expectative se dorer en tournant devant le foyer de ma cuisine en plein vent.

Ce fut un délicieux repas, et après quelques heures de repos je me sentis tout disposé à me remettre en route. J’étais encore trop voisin de la rivière et je voulais en remontant vers le nord arriver à rencontrer quelques trappeurs européens qui pussent me renseigner sur les moyens à prendre pour gagner Saint-Louis.

Je me disposai donc à partir.

Mon équipement était des plus singuliers. Je songeais à la stupéfaction du baron et de Stanislas, et au fou rire qui se serait emparé de la gentille petite Berthe, s’ils avaient pu me voir dans un tel équipage.

Outre mes mocassins et ma blouse de peau de bison qui avait à peu près la souplesse d’un tablier de brasseur, je m’étais taillé une espèce de manteau qui descendait jusqu’aux genoux et qui devait me servir de matelas ou de couverture suivant l’occasion.

Je portais sur le dos une paire de mocassins de rechange et un carquois fait de deux morceaux d’écorce rattachés ensemble, dans lequel j’avais mis ma collection de flèches ; mon couteau était attaché à ma ceinture et j’avais à la main droite un fort bâton de houx, auquel tenait encore une partie de la souche et qui pouvait être considéré comme un terrible moyen d’attaque ou de défense. Mon arc était passé sur mon épaule gauche.

Ainsi équipé, je me mis en route joyeusement et continuai à marcher cinq jours sans rien rencontrer qui mérite d’être raconté.

Vers le soir du cinquième jour j’arrivai dans une petite vallée délicieuse. Un cours d’eau limpide et bordé de fleurs aux couleurs variées la coupait en deux parties et allait se jeter dans un ravin profond qui l’entourait de deux côtés. Au nord un bois épais que les lianes rendaient inextricable la fermait complètement.

On ne pouvait y pénétrer que par un passage de quelques mètres de largeur par lequel j’étais arrivé et qui était flanqué de chaque côté par des rochers à pic couverts de broussailles, d’euphorbes aux poils vésicants et d’agavés, dont les forts crochets sont une barrière infranchissable même pour les bêtes fauves.

Alors que les dangers que j’avais courus étaient loin de moi, et sans trop m’arrêter à l’idée que de nouveaux périls pouvaient me menacer, le goût de cette vie aventureuse et semée d’événements imprévus m’était revenu.

En face des œuvres de Dieu, vis-à-vis de cette nature si puissante et si variée, l’homme éprouve successivement deux sensations tout à fait opposées et qui cependant dérivent toutes les deux du sentiment de la grandeur et de la perfection du Créateur de toutes choses.

Il est forcé de s’incliner et de reconnaître sa petitesse quand il se trouve face à face avec les prodiges de la création ; mais son front se relève bientôt, et alors il s’enorgueillit en reconnaissant qu’il est de tous les êtres créés le plus complètement intelligent, le mieux doué dans son ensemble et celui dont la nature perfectible doit dominer et soumettre tous les autres êtres, qui n’ont en partage que des instincts, des sensations et une intelligence restreinte à l’individu ou à l’espèce, mais non sujette au perfectionnement.

Ainsi, moi, presqu’un enfant, seul, abandonné, sans ressources, sans amis, au milieu de solitudes immenses, j’avais pu, armé seulement de cette confiance en Dieu qui n’est que la connaissance et la conviction de sa grandeur et de sa toute-puissance, j’avais pu, dis-je, en implorant sa protection, sauvegarder mon existence et me remettre en état de continuer, avec une espèce de sécurité, le pénible et long voyage qui me restait encore à faire.

En entrant dans la riante vallée dont j’ai parlé et qui semblait placée sous mes pas pour m’engager à y rester quelque temps, je remerciai Dieu de ce signe visible de sa protection et j’établis mon campement près du ruisseau, au pied d’un arbre gigantesque qui projetait au loin son ombre protectrice.

Je pris le parti d’y demeurer un certain temps et de faire quelques explorations aux environs, autant pour satisfaire mon goût pour l’histoire naturelle que pour découvrir des traces de trappeurs.

Le lendemain matin, après avoir fait un repas substantiel composé d’un écureuil gris et d’une espèce de pluvier que je fis rôtir, de patates cuites sous la cendre et de l’eau fraîche du ruisseau, je me mis en route et dirigeai mes pas en dehors de la vallée. À peu de distance je retrouvai le ruisseau et le remontai pendant près d’une heure.

Arrivé à un endroit où la rivière s’élargissait, je fus très-étonné en apercevant un barrage composé de troncs d’arbres et de branches entrelacées, reliées avec de la terre, formant une espèce de batardeau qui retenait les eaux en amont ; un clapotement que j’entendais dans l’eau me fit éprouver une certaine appréhension, et je me cachai derrière les buissons.

Quelques instants après je vis deux ou trois corps noirs apparaître à la surface de l’eau, rester immobiles, puis sortir et grimper sur la digue : c’étaient des castors.

J’étais justement au-dessous du vent et je me rapprochai en me cachant derrière le rideau de feuillage pour observer de près ces intéressants animaux.

Une douzaine de castors étaient montés sur la digue et paraissaient très-affairés ; je vis alors ce dont il s’agissait. Un des côtés de la digue avait été renversé probablement par quelque tronc flottant que la rivière avait charrié et la colonie s’occupait à réparer le dégât.

Un de ces animaux rongeait avec ardeur, la base d’un petit arbre qui croissait sur les bords de façon à le faire tomber dans le courant, et cela ne tarda pas à arriver.

Aussitôt chacun se mit à l’œuvre coupant les branches inutiles ou qui auraient pu gêner la mise en place de l’arbre, et les rattachant à la partie de la digue endommagée.

Quand le tronc fut mis à sa place en travers du trou formé par l’accident, les castors allèrent chercher des pelotes de terre grasse qu’ils formaient avec leurs pattes de devant faites en forme de main, les apportaient à la digue en les soutenant avec leur gueule et leurs mains, et là, se servant de leurs pieds de derrière palmés comme ceux des oiseaux aquatiques, ils lièrent ensemble les branches entrelacées avec ce mortier, et au bout de quelque temps le mal était réparé et l’eau avait repris son niveau ordinaire.

Au milieu de l’étang formé par le barrage étaient leurs habitations : elles consistaient en constructions de la forme d’un four, arrondies au sommet et bâties sur pilotis.

J’ai eu occasion depuis d’en voir de près et de les examiner en détail.

Deux entrées y donnent accès, l’une est au-dessus de l’eau ; l’autre au-dessous ; l’intérieur est divisé en deux ou trois étages communiquant entre eux et servant de magasins et de logement. C’est dans la partie supérieure que la femelle élève ses petits sur une litière douce et chaude composée de mousse et de feuilles sèches.

Le castor ne se nourrit que de substances végétales, de fruits secs, d’écorces d’arbres, de jeunes pousses.

J’ai vu une fois un village de castors abandonné par suite du dessèchement du cours d’eau où il avait été bâti, et j’ai pu admirer l’habileté et l’intelligence qui président à leurs constructions. Les pilotis qui supportaient leurs cabanes avaient plus de trois mètres de long et étaient en outre profondément enfoncés dans la terre. Ils étaient reliés ensemble par des branches et des pieux enlacés, fortement cimentés par un mortier composé de sable, de terre glaise et de pierres. Quelques-uns des troncs d’arbres qui avaient servi à construire la digue étaient gros comme le corps d’un homme, d’autres étaient parfaitement équarris. L’ensemble de la construction, perpendiculaire en aval de la rivière, était au contraire incliné en talus en amont, de manière à offrir une base résistante à la pression de l’eau, pression qui devenait de moins en moins grande en se rapprochant de la surface en même temps que la digue avait moins d’épaisseur à son sommet.

Il faut dire aussi que les sables et la vase charriés par les eaux contribuaient à établir ce talus en amont du barrage en s’agglomérant continuellement contre cet obstacle.

Après avoir satisfait ma curiosité et avoir passé quelques heures en observation, je continuai mon excursion et je rentrai à mon campement très-content de ma journée.


CHAPITRE XIII

les faisans. — les brunets.



J’avais tué en revenant un magnifique faisan dont je comptais faire mon souper.

Mon premier soin, aussitôt arrivé, fut de préparer mon feu et de plumer mon gibier. En le vidant, je sentis une forte odeur analogue à celle de l’eau de laurier-cerise ou du kirsch dont j’avais quelquefois goûté en Europe.

Je savais que cette odeur provenait dans ces liquides de la présence de l’acide hydrocyanique ou prussique, poison terrible et foudroyant, aussi je m’empressai d’ouvrir l’estomac du faisan et j’y trouvai une dizaine de baies semblables à celles du laurier-cerise. Je jetai l’oiseau bien loin de moi.

Grâce aux connaissances que j’avais acquises en m’initiant aux études de mon cher Stanislas, je venais d’échapper à la mort, car la chair imprégnée de ce poison n’eut pas tardé à me faire sentir ses effets toxiques, et je ne connaissais rien autour de moi qui pût en paralyser l’action. Le seul contre-poison connu est l’ammoniaque liquide étendu d’eau, encore faut-il que cette substance soit administrée immédiatement, car plus l’acide hydrocyanique est concentré, plus il tue rapidement : lorsqu’il est pur, ses effets sont prompts comme la foudre.

J’eus bientôt réparé le déficit causé à mon souper et dès lors, j’examinai toujours soigneusement l’estomac des animaux dont je faisais ma nourriture.

J’étais un matin couché près d’un petit bouquet d’arbres qui croissaient au bord du ruisseau : je suivais avec intérêt les évolutions des martins pêcheurs alcyons qui décrivaient à la surface de l’eau leurs cercles rapides.

Cet oiseau, long d’environ vingt-cinq centimètres, a la poitrine blanche traversée par un large ceinturon bleu, ainsi que les ailes ; une tache blanche s’étend entre le bec et l’œil, et les plumes du sommet de la tête se dressent élégamment en forme de huppe : il porte en Amérique le nom de Jaguacati.

Rien n’était gracieux comme ces jolis animaux, lorsque, partant comme un trait de la branche où ils étaient perchés, ils se précipitaient sur le poisson qu’ils avaient aperçu entre deux eaux, plongeaient et reparaissaient tenant leur proie dans leur bec : puis ils l’allaient battre sur une pierre afin de l’assommer avant de l’avaler.

Je fus distrait de ce spectacle par le chant de deux oiseaux de dix-neuf à vingt centimètres de long, dont le corps était d’un noir violet et la tête et le cou gris brun. Ils étaient perchés de chaque côté et à peu de distance du nid d’une fauvette tachetée ou figuier tacheté.

C’étaient deux carouges brunets, mâle et femelle. Ils paraissaient regarder avec beaucoup d’attention la fauvette qui se tenait sur le nid en train de couver, et se faisaient de temps en temps part de leurs observations.

Je voulus vérifier un fait dont j’avais lu la relation dans un ouvrage d’histoire naturelle, et je grimpai sur l’arbre.

Les trois oiseaux s’envolèrent. Je trouvai dans le nid trois œufs de fauvette, puis en écartant avec précaution la paroi inférieure j’aperçus un œuf de carouge beaucoup plus gros que les autres et qui était entièrement caché et séparé par le duvet et les herbes molles qui formaient le fond du nid.

Je redescendis après avoir remis les choses dans leur premier état, et bientôt après je vis les trois oiseaux accourir et reprendre leur poste.

Voici quelques explications sur ce fait singulier.

Dès que le figuier a terminé son nid et un peu avant la ponte, le carouge femelle arrive, creuse dans le fond un trou où elle dépose un œuf, le recouvre avec précaution et de manière à le cacher, puis elle laisse à la couveuse étrangère la tâche de donner au jeune carouge la chaleur et les soins nécessaires à l’éclosion.

Pendant tout le temps de l’incubation les carouges font sentinelle dans les environs du nid et semblent surveiller les figuiers dans tous leurs mouvements. Dès que ceux-ci s’absentent ensemble, on voit les brunets courir au nid, regarder si leur œuf est encore là ou si le petit éclos se porte bien, puis se retirer à l’approche des maîtres de la maison.

Ce fait est analogue à ce que nous savons des mœurs du coucou, avec cette différence que le carouge ne jette pas les œufs de la fauvette pour mettre les siens à leur place et que le jeune brunet ne dévore pas ses frères de lait, comme cela arrive souvent au jeune coucou vorace quand il ne les précipite pas en bas du nid en les soulevant par-dessus les bords. Au contraire, toute la couvée reçoit les mêmes soins et en profite également, et on ne s’est jamais aperçu que la présence d’un étranger fût un sujet de discorde dans la famille du figuier.

Au moment où j’allais quitter ces charmants oiseaux, je vis le mâle de la fauvette arriver à tire-d’ailes, courir au nid, puis revenir se percher à quelques pas de moi sur la branche flexible d’un cotonnier où je pus l’examiner à loisir.

Long de douze centimètres environ, cet oiseau a la tête et le dessous du corps d’un beau jaune avec des taches rougeâtres qui couvrent toute la partie inférieure du cou, la poitrine et les flancs. Le dessous du corps est vert-olive ainsi que les ailes qui sont en outre bordées de jaune éclatant ; le bec et les pieds sont noirs et lustrés.

Je continuai pendant plusieurs jours mes courses aux environs et chaque fois je faisais des découvertes ou des observations curieuses et intéressantes qui venaient augmenter mes connaissances en histoire naturelle et qui m’étaient d’autant plus précieuses qu’elles étaient faites dans le grand livre de la nature ouvert à l’infini devant moi.


CHAPITRE XIV

les bisons. — l’aricara.



Enfin un jour, je partis et repris mon voyage vers le nord. J’étais parfaitement bien remis et en état d’affronter toute espèce de fatigue. Je m’étais habitué à me servir de mon arc et j’étais assez habile pour ne pas craindre la rencontre d’un Indien ou de tout autre ennemi. Je marchai donc avec confiance vers le but de mon voyage.

J’atteignis bientôt un large cours d’eau que je remontai, d’abord parce que c’était la direction qu’il me fallait suivre, ensuite fasciné par la rare beauté du paysage au milieu duquel il coulait.

Les prairies qui le bordaient étaient ornées d’innombrables fleurs déployant autant de variétés dans leurs couleurs éclatantes que dans leurs formes élégantes. Les admirables îles dont son lit était semé et dans lesquelles je m’arrêtais quelquefois, avaient l’apparence de bosquets et de jardins. Les arbres en étaient souvent couverts de végétaux parasites et de lianes en


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D’un coup de lame j’arrêtai l’animal,
il fit un soubresaut et retomba inanimé.

fleur qui embaumaient l’air de leur odeur suave.

Entre ces majestueuses masses de verdure étaient des prés et des clairières remplis d’une herbe haute et touffue. Ces îles servent souvent de retraite au buffle, à l’élan et à l’antilope, qui ont tracé d’innombrables chemins à travers les arbres et les buissons, ce qui en fait une espèce de labyrinthe.

Dans quelques endroits la végétation cesse tout à coup et le sol reste nu et aride. Cet effet est produit par la mise à découvert de grandes veines et de filons d’oxyde de fer par le frottement des eaux.

Près d’un coude que faisait la rivière, la montagne formée entièrement de minerai de fer avait présenté longtemps un obstacle au cours de l’eau ; mais vaincue par cette force incessante, elle avait été percée, et maintenant la rivière passait sous cette immense arche naturelle qu’elle rongeait tous les jours et dont elle préparait la chute pour la suite des siècles.

À partir de cette montagne, le terrain se relevait en pentes assez escarpées sur les deux rives et laissait voir à nu une assise épaisse d’environ cent mètres d’un bel oxyde de fer brun foncé dont la richesse était sensible aux yeux les moins exercés. Cette masse énorme de métal se prolongeait pendant douze ou quinze kilomètres et faisant un pli assez brusque, elle s’infléchissait et disparaissait sous le sol où elle s’enfonçait.

La présence de ces mines, dont Lewis m’avait parlé et que je reconnus d’après la description qu’il m’en avait faite, m’indiquait que j’étais sur une des branches du Missouri et par conséquent en bon chemin pour arriver au but de mon voyage.

Je continuai à côtoyer la rivière, examinant avec curiosité les merveilles de cette riche contrée.

Je pensais à cet inépuisable magasin du métal le plus utile à l’homme civilisé, magasin que la nature prévoyante a placé dans un riche et fertile pays au milieu de mines immenses de charbon de terre qui forment le fond des vallées qui bordent le Missouri.

N’est-ce pas le pronostic certain de la future splendeur de ces vastes régions de l’Ouest, qui n’attendent que l’intelligence et le travail de l’homme pour sortir de leur état sauvage, aujourd’hui riches de poésie et de grandeur, mais pauvres de produits utiles à l’humanité et voyant leur vigueur naturelle ne profiter à personne ?

Je m’arrêtais très-souvent et très-longuement ; je prenais des échantillons, car je m’étais fait une boîte d’écorce d’arbre que je portais suspendue à ma ceinture. J’y mettais les minéraux et les graines que je désirais conserver.

Au-dessus de ces mines, le pays est entièrement composé de prairies coupées par des collines ondoyantes et des ravins. Dans la saison des pluies toutes les fissures et les enfoncements du sol servent de lit à des torrents rapides, formés par les écoulements des eaux de la plaine, mais pendant les chaleurs de l’été ils sont presque à sec.

Sur les flancs des collines et au fond des ravins sont des bouquets d’arbrisseaux. Quant au reste de la contrée en remontant vers les montagnes qui bordent l’horizon, c’est une vaste solitude couverte d’une herbe haute et épaisse, mais sans un seul arbre qui puisse donner au voyageur un abri contre les rayons d’un soleil brûlant.

Le sol de toute cette partie supérieure du pays est fortement chargé de soufre, de sulfate de fer, d’alun et de sulfate de soude ; ces différentes substances colorent les ruisseaux qui les arrosent, et mêlés aux éboulements fréquents qui ont lieu sur les rives du Missouri, communiquent aux eaux de cette rivière la couleur et le goût des matières dont elles sont imprégnées.

Je longeais la rivière parallèlement à ses rives, quand, à la distance d’environ un kilomètre, j’entendis devant moi dans une plaine dont j’étais séparé par un épais rideau d’arbres, un bruit effrayant et qui s’approchait avec rapidité. La terre tremblait sous des coups violents et précipités.

Je n’eus que le temps de me jeter derrière un gros bloc de rocher.

J’avais à peine gagné cet abri et j’attendais mes armes à la main, l’arrivée de l’ennemi, quand je vis déboucher de tous côtés, écrasant, foulant les buissons, renversant les arbres et brisant tout sur leur passage une troupe de cent quatre-vingts à deux cents bisons.

Ils poussaient de sourds mugissements, faisaient jaillir la terre et les pierres sous leurs pieds, et passant comme un ouragan à peu de distance de moi, ils se dirigeaient vers la rivière. Je voyais cette noire avalanche rouler en quelque sorte jusqu’au fleuve et laisser derrière elle une tranchée qu’il semblait que la faux eût tracée.

Toute la troupe se précipita dans l’eau, repoussant les flots de leur énorme masse. En peu d’instants ils atteignirent l’autre rive, reprirent leur course désespérée et disparurent.

Évidemment un ennemi dangereux pouvait seul avoir été la cause d’une telle panique, et j’attendais anxieusement ce qui allait arriver, quand je crus entendre derrière le rideau d’arbres par lequel avaient débouché les bisons, des éclats de voix humaine, mêlés à des mugissements furieux. Je quittai mon abri, m’élançai dans la direction du bruit et en quelques minutes j’eus franchi l’obstacle qui s’opposait à ma vue.

D’un coup d’œil j’embrassai une scène dont je devinai aussitôt toutes les péripéties.

À environ cent pas de moi, un bison femelle couvrant de son corps un jeune veau dont les pieds étaient entravés par les cordes d’un lasso, se précipitait sur un Indien, armé d’une zagaie, qui avait lacé le jeune bison.

Je vis l’homme faire un faux pas, et avant qu’il eût pu s’échapper, l’animal l’enlevant sur ses cornes le jeta d’un violent coup de tête à quinze pas de là ; puis se précipitant avec une rage aveugle sur son ennemi, le front rasant le sol, les cornes menaçantes, il s’élança de nouveau pour l’éventrer et pour l’écraser sous ses pieds.

À l’instant où l’Indien tombait, je courus de toute la vitesse de mes jambes ; mais je ne pus arriver assez à temps pour empêcher le premier acte de vengeance de l’animal furieux.

Je vis le malheureux chasseur décrire en l’air une courbe et aller tomber comme une masse devant son ennemi qui accourait pour le broyer.

Déjà le bison baissait la tête pour mieux présenter les pointes de ses cornes, quand j’arrivai derrière lui en poussant un cri qui lui fit éprouver un instant d’indécision ; mais si court que fût cet instant, il me suffit pour lui trancher d’un vigoureux coup de couteau le jarret de derrière. Il poussa un mugissement de douleur et de colère, chancela, tomba sur le côté, essaya de se relever et retomba de nouveau épuisé.

Je profitai de ce moment pour terminer rapidement son agonie, et d’un coup de lame adroitement donné entre la base du crâne et la première vertèbre cervicale, j’arrêtai les souffrances de la pauvre bête. Elle fit un soubresaut et retomba inanimée ; elle était morte.

Tout ceci avait été fait en bien moins de temps qu’il n’en faut pour le raconter.

Je courus de suite à l’Indien, qui paraissait être dans un piteux état. Il était complètement évanoui, une large blessure heureusement peu profonde existait au flanc droit et se prolongeait jusqu’aux reins ; les cornes du bison avaient glissé sur les côtes et n’avaient pas pénétré à l’intérieur des tissus : cependant le sang coulait avec abondance, et il s’agissait de l’étancher.

Pendant mon séjour avec mon cher Lewis, j’avais eu l’occasion mainte et mainte fois de le voir se servir de plantes pour arrêter les hémorragies. Je jetai les yeux de tous côtés et j’eus le bonheur d’apercevoir quelques pieds d’origan ; je les pris, les mâchai, j’en formai une espèce d’emplâtre que j’appliquai sur la blessure de l’Indien, et je vis avec plaisir qu’après quelques instants l’écoulement du sang s’était arrêté.

Je courus ensuite à la rivière et je remplis une petite gourde que je m’étais faite avec une calebasse. Sensible à la fraîcheur de cette eau, le blessé se ranima, et bientôt, revenant à la vie, il poussa un son inarticulé et rouvrit les yeux.

Ses regards se rencontrèrent avec les miens et son premier mouvement fut de chercher autour de lui une arme pour se défendre ; mais l’effort qu’il fit était au-dessus de ses forces et il retomba sur l’herbe sans connaissance.

Grâce à mes soins, il revint bientôt à lui et son regard fut plus calme et presque amical. J’exprimai sur ses lèvres le jus d’une espèce de mûre sauvage, et je le vis avec plaisir se ranimer un peu : bientôt après, les pommettes de ses joues se colorèrent légèrement et il put se maintenir assis, le dos appuyé à un tronc d’arbre. Il voulut parler, mais je mis un doigt sur ma bouche et d’un regard lui fit signe de rester silencieux. Ses yeux exprimèrent l’étonnement, puis il reprit cette impassibilité qui distingue les hommes de sa race, ferma les paupières et un instant après, vaincu par la fatigue et la perte de son sang, il dormait paisiblement.

Je profitai de ce moment pour aller mettre en liberté le jeune bison, qui nous importunait de ses beuglements plaintifs et qui, enlacé comme il l’était par les cordes du lasso, serait mort de faim ou dévoré par les loups des prairies et les vautours. Il était assez fort pour rejoindre seul le troupeau auquel il appartenait, et en effet, à peine délivré, je le vis disparaître dans la direction qu’avaient suivie les bisons.

Je tuai quelques oiseaux, coupai une tranche du bison tué, et pendant que l’Indien dormait, je préparai notre cuisine, tout en examinant attentivement le blessé.


CHAPITRE XV

arrivée dans la tribu. — adoption.



C’était un homme fort et vigoureux, âgé d’environ vingt-cinq ans et dont les traits respiraient la franchise et l’audace. Ses vêtements, déchirés et souillés de sang, étaient riches et ornés de plumes et de perles ; les dents et les griffes d’ours gris qu’il portait en collier indiquaient qu’il était un habile chasseur. Les queues de loup qui formaient sa coiffure et tombaient sur les reins, ainsi que les bandes tatouées de son bras droit, étaient les marques qui distinguaient un guerrier intrépide, et les plumes d’aigle, dont une aigrette parait son front, révélaient sa dignité de chef.

Ce n’était pas un Pied-Noir, je les avais vus de trop près pour m’y méprendre ; ce n’était pas un Sioux, la forme de son mocassin était différente ; ce n’était pas un Pawnie, la figure d’une tortue tatouée sur sa poitrine n’appartenait pas à cette tribu, et je me perdais en conjectures quand il se réveilla.

Le dîner était prêt et nous commençâmes à manger ; nous en avions besoin tous les deux.

L’Indien but et mangea en silence, et je remarquai que ses forces semblaient revenir. Cependant il ne put se lever et fut obligé de rester à la place où il était ; sa faiblesse était encore trop grande.

Je lui dis alors en peu de mots, sans parler de mon aventure avec les Pieds-Noirs, car je ne savais pas à qui j’avais affaire, comment j’étais arrivé assez à temps pour le sauver au moment où il allait être mis en morceaux par le bison.

Je me servais d’un dialecte assez commun dans les prairies et qui consiste en un mélange d’anglais, de français et de mots tirés de la langue des différentes tribus : ce langage sert surtout aux trappeurs dans leurs longues courses aventureuses, et je l’avais facilement appris en vivant près de Lewis.

Il me comprit très-bien, écouta attentivement tout ce que je lui dis, et prenant ma main dans une des siennes en me posant la paume de l’autre sur la tête, il me dit ces quelques mots :

« C’est bien, mon frère pâle est bon, il sera mon ami. »

Et me faisant un geste plein de grâce et de dignité, il s’étendit à terre et s’endormit.

Bientôt je l’imitai et je me laissai aller sans défiance au sommeil, à côté de cet homme sauvage que la reconnaissance avait fait mon ami et qui, faible et sans armes, se confiait entièrement à un étranger dont il jugeait les sentiments d’honneur égaux à ceux qu’il ressentait lui-même.

À l’aube du jour, je fus réveillé par l’Indien, dont la blessure était cicatrisée et à qui le sommeil avait rendu les forces nécessaires pour regagner son village.

Il me prit la main et me dit qu’après le service que je lui avais rendu, j’étais devenu pour lui un frère et qu’il ne voulait, ni ne pouvait me laisser seul avec d’aussi faibles armes que celles que je possédais, exposé aux dangereuses rencontres que je pouvais faire dans les prairies. Il m’engagea donc à le suivre à son village, où je serais accueilli avec joie.

Je n’hésitai pas à accepter, car je sentais souvent un vide dans cette solitude où je me trouvais si heureux quand Lewis était près de moi, et puis c’était une occasion de voir de près et d’étudier les mœurs des Peaux-Rouges.

Peut-être aussi la tribu dans laquelle j’allais entrer faisait-elle quelque commerce avec les Européens, et c’était encore un moyen de gagner une grande ville et d’y avoir des nouvelles de l’Europe.

Je dis à l’Indien que j’acceptais son offre et que j’étais prêt à le suivre.

Il se leva aussitôt, et sans prononcer un mot de plus, il se dirigea par un sentier tortueux jusqu’à une petite anse du bord de la rivière. Il pénétra dans les roseaux épais qui la bordaient, et je le vis bientôt reparaître traînant un canot dans lequel nous montâmes.

Nous descendîmes le fleuve pendant un jour et une nuit, échangeant quelques rares paroles et passant notre journée alternativement étendus au fond du canot et fumant, pendant que l’un de nous faisait mouvoir les rames.

Ce fut avec un bien vif plaisir que j’acceptai la pipe et le tabac que le chef indien me présenta. Depuis ma séparation de Lewis j’avais été privé de cette distraction, qui m’eût été si précieuse dans ma solitude.

Le matin du second jour, la rivière, en faisant un coude brusque, me laissa voir, au milieu d’une plaine coupée de bouquets d’arbres, une réunion de huttes ; c’était le village où nous allions.

Aussitôt que notre approche fut signalée, de grandes clameurs se firent entendre ; tous les habitants accoururent au bord de l’eau, et leur bruyante réception témoignait assez du respect et de la considération dont jouissait mon compagnon.

J’étais l’objet de la curiosité générale et, il faut le dire, les regards fixés sur moi ne portaient pas tous l’expression de la bienveillance.

Le chef débarqua, me prit par la main, et sans prêter attention aux acclamations de toute espèce, il écarta d’un geste la foule qui se pressait devant nos pas, et se dirigea lentement et avec dignité vers une hutte plus spacieuse que les autres et qui s’élevait au milieu du village. Je sus depuis que c’était celle du conseil.

Cette hutte ou wigwam était large, elle était formée de quatre troncs d’arbres placés debout ; ils supportaient deux poutres mises en croix et une charpente formée de perches d’osier, le tout recouvert de terre.

Dans le milieu était creusé un trou qui servait de foyer, et immédiatement au-dessus était une ouverture pour laisser sortir la fumée et pénétrer la lumière. Autour du wigwam étaient des réduits pour dormir, cachés par des tentures de peaux. En face de l’entrée était une espèce de trophée de guerre et de chasse, il était formé de deux têtes de buffles, peintes de couleurs éclatantes et surmontées de boucliers, d’arcs, de flèches et de différentes armes.

En entrant dans la hutte, le chef me fit signe de m’asseoir sur une natte qui était réservée aux étrangers, et il se plaça vis-à-vis de moi sur une espèce de tabouret.

Alors un vieillard vint avec le calumet de paix [11], l’alluma, le présenta au chef, et ensuite se retira près de la porte.

L’Indien après avoir tiré quelques bouffées de tabac, me passa le calumet, et lorsque je l’eus imité, il fit un signe au vieux sauvage, qui semblait remplir les fonctions d’un héraut.

Celui-ci monta vers le haut du wigwam et sortit la tête par l’ouverture qui servait à laisser pénétrer le jour. Là, avec une force de poumons qui devait s’entendre d’un bout du village à l’autre, il répéta ce que le chef lui dictait et convoqua les guerriers et les vieillards au conseil.

Peu de temps après, les Indiens commencèrent à entrer un à un comme ils étaient appelés ou annoncés ; ils soulevaient la peau de buffle suspendue devant la porte, à peu près comme nos portières. Ils traversèrent fièrement la hutte et s’assirent en silence sur les peaux étendues sur le sol.

J’en comptai vingt, rangés autour du trou qui servait de foyer. Ils étaient dignes du pinceau d’un grand peintre, car les Aricaras, c’est le nom de la tribu dans laquelle je me trouvais, sont une noble race.

Grands et bien faits, toute leur allure révèle une fierté sauvage et une gravité de manières qui donne à leurs cérémonies un caractère très-imposant.

Lorsqu’ils furent tous assis, le vieil Indien alluma de nouveau le calumet et le présenta au chef. Celui-ci, l’ayant pris, commença à envoyer une bouffée de fumée vers le ciel, une vers la terre et l’autre vers l’est ; après cette cérémonie il le donna au guerrier le plus proche et tous se le passèrent jusqu’au dernier.

Ils observaient le plus profond silence et l’impassibilité la plus parfaite, car, excepté quelques regards jetés sur moi, rien ne pouvait faire soupçonner l’intérêt qu’ils prenaient à cette réunion.

Après la cérémonie du calumet, l’Indien avec lequel j’étais venu et que j’appris être le chef des Aricaras, se leva majestueusement, promena un regard fier et noble sur le conseil des guerriers et commença son discours.

Pendant mon séjour avec le chasseur canadien, j’avais appris une grande quantité de mots en usage chez les Peaux-Rouges et qui leur servent pour communiquer entre eux. Car la plupart des tribus qui peuplent les vastes territoires de l’Ouest ont chacune un dialecte différent, qui est toujours employé par les hommes de la même tribu. Ces quelques mots appartenaient à un vocabulaire commun, et les gestes expressifs des orateurs du conseil me mirent à même de comprendre à peu près le sens de leurs discours.

J’en connus les détails plus tard et je les raconte ici.

Il dit qu’il s’était éloigné de son camp en poursuivant un troupeau de bisons, parla du moment où, après avoir lacé le jeune bison, la femelle l’avait attaqué à l’improviste, l’avait lancé en l’air, et ajouta qu’à partir de ce moment le Grand-Esprit avait jeté un voile sur ses pensées jusqu’à l’instant où il avait senti la fraîcheur de l’eau et où il s’était trouvé entre les mains d’un visage pâle qui pansait sa blessure et lavait son sang.

Sa voix suivait avec harmonie les diverses périodes de son discours. Elle était tantôt haute et forte, et tantôt douce et calme. C’est surtout lorsqu’il parla du blanc qui par ses soins avait rappelé son âme prête à partir pour les prairies du Wacondah, que son accent devint ému et pénétré de reconnaissance ; aussi lorsqu’il me désigna comme son sauveur, chaque Indien me regarda avec douceur, et une certaine agitation se fit remarquer chez ces hommes ordinairement si impassibles.

Après sa harangue, le chef reprit sa place et attendit en silence l’effet de son discours.

Quelques instants après, un vieillard se leva, alla consulter à voix basse chacun des assistants et vint ensuite se placer devant moi.

« Mon fils, me dit-il, la tribu tout entière des Aricaras, te remercie d’avoir sauvé les jours du Grand Aigle, son chef redoutable ; les guerriers ici réunis désirent que tu habites parmi nous comme un frère et comme un ami. »

Un murmure d’approbation accueillit les paroles du vieillard et je m’inclinai en signe de remercîment et d’assentiment : chacun vint alors me poser la paume de la main sur le sommet de la tête en témoignage d’amitié.

Le Grand Aigle se leva ensuite, et prenant la parole :

« Vieillards et guerriers, dit-il, vous, la tête et le cœur de ma nation, je vous suis reconnaissant de ce que vous faites pour celui qui a sauvé les jours de votre chef, et je veux ajouter à la récompense que mérite mon frère pâle en le faisant entrer dans mon wigwam. Qu’il soit de ma famille ; il tiendra la place du frère dont le Grand-Esprit a tranché la vie, il partagera mes richesses et mes armes, il s’assoira au coin de mon foyer, avec ma femme et mes fils ; je le reconnaîtrai comme mon frère du même sang, devant toute la tribu. »

Je lui tendis affectueusement la main, et au milieu des murmures de satisfaction que les paroles du chef avaient causés, je fis signe que je désirais parler ; le silence se rétablit aussitôt.

Je commençai par leur exprimer le mieux qu’il m’était possible, combien j’étais pénétré de reconnaissance de toutes leurs offres et à quel point il m’était pénible de refuser ces témoignages de leurs bons sentiments.

Je leur fis comprendre que j’avais une patrie à laquelle mon cœur était éternellement attaché, et que je ne pouvais renier ainsi une famille, (car je ne désespérais pas de retrouver ceux à qui je devais le jour), des amis auxquels j’étais attaché, que peut-être mon père, ma mère, âgés et infirmes, attendaient de leur fils les soins que réclamaient leurs vieux jours. J’ajoutai que mon amitié et mon dévouement leur étaient assurés, que mon intention était, pour répondre à leurs sentiments, de rester quelque temps avec eux, et qu’ils me verraient à leurs côtés partageant leurs travaux et leurs fatigues comme un véritable enfant du désert.

Le commencement de mon discours avait été accueilli par l’auditoire avec une tristesse et un désappointement bien visibles ; mais à mesure que je parlais, je vis leur front se rasséréner et enfin s’épanouir, lorsque je me fus engagé à vivre parmi eux.

Le Grand Aigle s’approcha et promit au nom de sa tribu que je serais libre de les quitter lorsque je voudrais retourner au pays de mes pères, et qu’en attendant ce moment qu’il me priait de retarder, je pouvais agir en tout comme un Aricara si cela me convenait, ou rester sous leur protection comme un hôte étranger auquel l’hospitalité était due.

Le calumet fut de nouveau présenté ; nous échangeâmes des poignées de main et nous sortîmes de la hutte.


CHAPITRE XVI

un village indien. — wilhelm médecin.



Le chef me prit par la main et nous fîmes ainsi le tour du village au bruit des instruments de musique, des hurlements des chiens et des cris des femmes et des enfants.

Nous étions précédés par le vieil Indien qui annonçait à la tribu que j’étais reconnu comme ami du chef. Les guerriers et les vieillards nous suivirent jusqu’à un wigwam dans lequel le Grand Aigle m’installa, et les Peaux-Rouges, m’ayant posé de nouveau la main sur la tête, se retirèrent et me laissèrent seul.

Peu d’instants s’étaient écoulés, lorsque plusieurs jeunes femmes m’apportèrent de la chair de buffle rôtie, du poisson fumé et des ignames [12], ainsi que tous les ustensiles nécessaires à la vie d’un Indien. Je les remerciai et leur fis signe que je désirais prendre quelque repos.

Je restai longtemps plongé dans de tristes réflexions, songeant avec regret à mes amis, à ma patrie si loin de moi, à la triste existence que j’allais mener au milieu des Peaux-Rouges, qui généralement sont cruels.

J’aurais dû profiter de leur reconnaissance, pour me faire guider jusqu’à Saint-Louis. Je pensai que je serais peut-être témoin de scènes de meurtre et de carnage, et mon courage m’abandonna.

Bientôt cependant, surmontant cet abattement passager, je réfléchis aux découvertes que me promettait cette vie au milieu de pays si peu connus, aux productions de toute espèce dont je n’avais aucune idée, à ces peuplades dont j’apprendrais les mœurs, les coutumes et les usages ; alors mes pensées prenant un autre cours, je me souvins de la liberté qui m’était laissée d’aller, de venir, de quitter les Indiens quand cela me conviendrait, et je me décidai à visiter le village dans lequel je me trouvais.

Je sortis de ma hutte vers les dix heures du matin.

En traversant le village je remarquai qu’il était divisé en deux parties distinctes, s’étendant sur une longueur d’environ douze cents mètres sur cent mètres de large. Il se développait le long de la rivière : chacune de ces divisions était habitée par une des sections de la tribu. Les wigwams étaient bâtis de même que celui du conseil et avaient la forme de cônes tronqués.

La plaine qui s’étend derrière le village est bordée d’une grande quantité de collines boisées ; mais excepté cette partie, la contrée est presque entièrement dépourvue d’arbres et présente une succession de vallées où croit une herbe haute et épaisse parsemée de fleurs de toutes couleurs.

Pendant que j’examinais l’aspect de ce paysage, mes regards furent soudainement attirés par une singulière flotte qui descendait la rivière. Elle était composée de plusieurs canots : chacun d’eux était fait d’une seule peau de buffle, s’élargissant à volonté sur des bâtons et formant une espèce de baquet.

Dans chacune de ces embarcations était une squaw ou femme qui, agenouillée dans le fond, dirigeait son canot avec des rames et remorquait à l’arrière de sa frêle barque un paquet de bois flottant destiné aux soins du ménage.

Ce genre de canot est d’un grand usage chez les Indiens. La facilité avec laquelle on peut plier, rouler et mettre en paquet les peaux de bisons que l’on transporte ensuite à dos de cheval, en rend l’emploi excessivement commode pour faire traverser aux fardeaux les rivières et les lacs.

L’innombrable quantité de chevaux qui paissaient dans les vallées et qui couvraient les collines environnantes, attestait la passion des Aricaras pour ces animaux. En effet la fortune d’un Indien des prairies consiste dans le nombre de ses chevaux, et il ressemble à l’Arabe dans son affection pour son coursier.

Les Aricaras sont d’une adresse admirable à faire manœuvrer ces nobles bêtes, et ils passent généralement pour les meilleurs cavaliers de ces contrées.

La plus grande partie des chevaux des Aricaras venait des parties désertes des prairies, quelques-uns cependant avaient été achetés des Poncas, des Pawnies et d’autres tribus du Sud-Ouest, qui les avaient volés aux colons dans les courses qu’ils font sur les territoires occupés par les blancs. Les animaux provenant de cette source étaient reconnaissables à leur queue coupée, et étaient destinés à être vendus, car les Peaux-Rouges ne souffrent à leur monture aucune mutilation.

Pendant plusieurs jours, je menai la vie d’un Indien, c’est-à-dire que mes heures s’écoulaient dans l’indolence, toutes les fatigues étant réservées aux femmes, qui sont chargées du travail de la maison et de celui des champs.

Elles nettoient le wigwam, vont couper et apportent le bois pour la cuisine et préparent les peaux des animaux tués à la chasse. Elles cultivent de petits champs de maïs, de citrouilles et de patates [13], qui forment une grande partie de leur nourriture.

Leur moment de repos est au coucher du soleil, lorsque les travaux du jour sont finis ; alors elles s’amusent à différents jeux ou bien, passant le haut du corps par l’ouverture du sommet de leur wigwam, elles causent entre elles des événements de la journée.

Une grande partie du temps des Indiens, lorsqu’ils sont au village, est employée à se réunir sur les bords de la rivière, sur le haut des talus d’une prairie ou à rester assis sur le toit de leur hutte. Là ils fument et parlent des affaires de la tribu, des événements et des exploits de leur dernière chasse ou de leurs expéditions guerrières. Souvent ils écoutent les histoires de leurs ancêtres racontées par quelque vieillard.

Les premiers jours, je me mêlais à ces groupes, où j’étais toujours bien reçu et où la pipe m’était offerte de bonne grâce ; mais je me lassai bientôt de ce genre d’existence et je recommençai mes courses vagabondes.

Au milieu de cette riche végétation je faisais journellement des découvertes intéressantes.

Ici c’était une fleur étalant toutes ses riches couleurs ; plus loin un insecte aux ailes brillantes m’entraînait à sa poursuite ; là une herbe montrait à mes regards ses contours fins et délicats comme une dentelle. J’en reconnus plusieurs dont le trappeur m’avait enseigné les vertus médicinales et je les recueillais avec soin.

Heureux de pouvoir, au besoin, montrer ma reconnaissance aux hommes qui m’avaient donné une si généreuse hospitalité, j’employais mes faibles moyens à soulager leurs malades.

Dieu permit que mes efforts réussissent, et en peu de temps je fus considéré chez les Aricaras plutôt comme un sorcier que comme un simple mortel.

Deux événements qui se succédèrent à peu de jours de distance furent la cause de ma réputation comme médecin, réputation que la couleur de ma peau suffisait du reste pour me donner, car dans l’opinion des Peaux-Rouges, un blanc vient au monde avec la science médicale infuse, et ils prennent pour de la mauvaise volonté le refus que fait un Européen de se rendre près d’un malade.

Un matin, une femme tout éplorée passa rapidement devant la porte de ma hutte en jetant des cris de désespoir. Elle se rendait au wigwam du sorcier de la tribu pour obtenir quelque amulette qui sauvât son enfant dont la vie était menacée.

Je lui fis rebrousser chemin et je la suivis à sa demeure ; c’était celle d’un des guerriers les plus courageux de la tribu.

Un pauvre enfant de sept à huit ans était étendu sur les nattes qui couvraient le sol et se tordait en poussant des plaintes déchirantes dans des spasmes et des convulsions.

Son estomac était froid et les extrémités des membres étaient raides et glacées. En regardant autour de l’enfant que j’avais pris sur mes genoux et dont je cherchais à ouvrir la bouche, j’aperçus à terre des branches et des feuilles d’azedarach, arbrisseau qui renferme un principe toxique d’une grande violence. Il était évident que l’enfant avait mangé des fruits de ce végétal en assez grande quantité pour le mettre en danger de mort.

J’avais dans ma hutte trois plantes recueillies dans mes promenades et qui sont de puissants émétiques : c’était le houx vomitif, la lobélie bleue, charmante fleur des prairies et le phytolacca, arbrisseau dont les baies ont une vertu purgative si puissante que la chair des pigeons qui s’en sont nourris acquiert cette propriété à un haut degré.

C’est cette dernière substance que je courus chercher et que je fis boire en infusion au pauvre malade. L’effet en fut rapide et décisif. L’enfant rendit une assez grande quantité de fruits d’azedarach, et, quelque temps après, les douleurs cessèrent. Je lui mis des cataplasmes de feuilles de cotonnier sur le ventre et l’estomac, et la transpiration revenant, je m’en allai comblé des bénédictions de la pauvre femme.

Quelques jours après, le bambin courait et sautait dans le village avec ses camarades.

Deux jours après, le père de l’enfant revint de la chasse et sut ce qui s’était passé en son absence. Il vint me voir, et après un discours qui ne manquait ni d’énergie, ni de sentiment, il me pria d’accepter les présents qu’il avait apportés pour moi et qui consistaient en fruits, nattes, fourrures, plumes, haches, un fusil, des couteaux et des ustensiles de ménage.

Refuser eût été une insulte ; je le remerciai en acceptant et j’échangeai avec lui la formule amicale en usage.

Le bruit de cette cure fit bien vite le tour du village, et trois ou quatre jours s’étaient à peine écoulés que je vis arriver dans ma case un des chefs de la tribu, qui me pria de venir guérir sa femme qui se mourait consumée lentement par un mal inconnu.

Quoique doutant fort de ma science, je ne voulus pas négliger une occasion d’être utile à un de mes semblables si cela se pouvait, et je le suivis.

Je trouvai étendue sur des peaux de bison, une femme jeune encore, mais dont les yeux caves, le teint jaune et le corps amaigri la faisaient paraître beaucoup plus âgée qu’elle n’était.

Les épreuves auxquelles elle avait été soumise par le sorcier de la tribu avaient encore augmenté sa faiblesse.

Je lui pris la main, la trouvai brûlante et moite, et après l’avoir interrogée, je compris qu’elle était la proie d’une de ces fièvres intermittentes qui ruinent la santé et amènent successivement le dépérissement, l’atonie et la mort.

Je recommandai à l’Indien de construire au sommet d’une des collines qui entouraient le village une butte et d’y transporter sa femme, car l’endroit où il habitait était situé près d’un ruisseau et ne me paraissait pas sain, et je l’assurai que j’allais faire tout mon possible pour la guérir.

Je le quittai, je montai à cheval et me dirigeai vers des roches situées à cinq ou six kilomètres de là, sur lesquelles j’avais aperçu des symphorines à fruit rouge, espèce de chèvrefeuille non grimpant.

Je fis un paquet des racines de cet arbrisseau auquel j’ajoutai des pieds de plantain que je trouvai en abondance le long de ma route. À défaut du tulipier, du saule ou, ce qui eût été mieux encore, du quinquina, le plus puissant des fébrifuges, j’avais sous la main deux plantes dont la vertu m’était connue pour combattre les fièvres intermittentes.

Le lendemain un peu avant l’heure où avait lieu l’accès, je commençai ma médication et continuai ainsi plusieurs jours.

Grâce à ce traitement et au changement d’air que respirait la malade, la jeune Indienne commença à reprendre des forces, des couleurs, de l’appétit et à retrouver le sommeil.

Enfin au bout de quelque temps, elle fut complètement guérie et recommença à vaquer comme d’ordinaire à ses travaux. Il me fallut encore recevoir des visites de remercîment, des cadeaux de toute espèce et des protestations d’amitié et de dévouement que j’étais loin de rejeter, car seul au milieu des tribus américaines, le secours affectueux d’hommes esclaves de leur parole et de la foi jurée était un trop précieux avantage pour que je ne l’accueillisse pas avec reconnaissance.




Faucon - Le petit trappeur, 1875.djvu
Je vis bientôt une des antilopes,
jeter un regard sur l’objet qui flottait.


CHAPITRE XVII

chasse aux bisons. — les antilopes. — panique.



Un soir le Grand Aigle me demanda si je voulais assister à une chasse au bison ; je répondis avec empressement que j’étais prêt à le suivre partout, et nous partîmes le lendemain à la pointe du jour.

Nous marchions déjà depuis longtemps et je m’aperçus que nous nous enfoncions de plus en plus dans une région sauvage. Là, l’œil ne rencontre que d’immenses prairies animées par d’innombrables troupeaux de buffles.

Nous voyions quelquefois de loin ces animaux qui les traversaient silencieusement ressemblant à une longue procession.

D’autres fois ils étaient réunis en groupes au milieu d’une vaste plaine émaillée de fleurs ou sur le penchant des collines verdoyantes. Quelques-uns paissaient dans ces riches pâturages, d’autres étaient mollement couchés et disparaissaient presque dans les hautes herbes.

Nous atteignîmes un des bords de la rivière qui semblait être entièrement couvert par ces animaux.

Les Indiens mirent les canots à l’eau, et tandis qu’un grand nombre de bisons essayaient de traverser le fleuve, ils en tuèrent plusieurs.

En continuant leur chasse, les Aricanas arrivèrent dans une petite île où les buffles avaient abordé. Quelques-uns se reposaient à l’ombre des arbres, d’autres se baignaient et se roulaient dans la vase pour se rafraîchir et se débarrasser des piqûres des insectes.

Plusieurs des meilleurs chasseurs entrèrent dans une large barque, et profitèrent d’une bonne brise pour remonter le courant très doucement et sans aucun bruit. Les bisons restèrent tranquillement sur la rive ; ils étaient ignorants du danger qui les menaçait. Les plus gras du troupeau furent entourés par les chasseurs, qui, ayant tous tiré en même temps, en tuèrent une grande quantité.

Parmi ces animaux nous vîmes beaucoup de daims, des troupes d’élans et de charmantes antilopes ; c’est le plus gracieux et le plus admirable animal des prairies.

Dans ces régions, il existe deux espèces d’antilopes. L’une est de la taille du daim, l’autre n’est pas beaucoup plus grosse que la chèvre. Leur couleur est gris clair ou plutôt fauve, rayé de blanc. Elles ont de petites cornes comme le daim, mais qui ne tombent jamais.

Rien ne peut surpasser l’élégance et la délicatesse de leurs membres dans lesquels la légèreté, l’élasticité et la force sont combinées d’une manière remarquable. Tous les mouvements de ce superbe animal sont souples et gracieux. Elles sont fantastiques et timides, vivent dans les plaines et prennent très-vite l’alarme ; alors elles fuient avec une telle rapidité, que toute poursuite devient impossible.

En automne lorsqu’elles effleurent légèrement les prairies, leur couleur grise ou fauve se mêle à celles des herbes brûlées ou fanées, et l’on croirait voir des formes aériennes glisser poussées par le vent.

Lorsqu’elles sont dans les plaines et qu’elles peuvent déployer toute leur vitesse elles sont sauvées ; mais les antilopes ont une curiosité qui souvent les conduit à leur perte.

Lorsqu’elles ont fui à une certaine distance et laissé le chasseur loin derrière elles, elles s’arrêtent subitement et se retournent en jetant un coup d’œil sur l’objet de leur frayeur ; si le chasseur ne les a pas suivies, cédant à leur curiosité, elles reviennent à la place où elles avaient été effrayées, et alors elles tombent dans le piège qui leur a été tendu.

Lorsque la chasse aux bisons fut terminée, j’exprimai le regret de n’avoir pu prendre une antilope afin d’examiner de plus près ce charmant animal. Le Grand Aigle me répondit que si je voulais venir avec lui, il me procurerait un de ces animaux. Je le suivis avec joie et nous nous éloignâmes des chasseurs.

Nous fûmes obligés de marcher environ quatre heures. Les antilopes, ayant été effrayées par le bruit des coups de fusil, s’étaient retirées plus à l’intérieur des terres.

Enfin nous en aperçûmes un troupeau ; aussitôt le chef me recommanda de ne faire aucun mouvement : il se mit à plat ventre dans les hautes herbes de la prairie et me fit signe d’en faire autant.

Comme j’avais exprimé le désir d’avoir cet animal vivant, il tendit une trappe près de l’endroit où nous étions.

Connaissant le caractère sauvage de l’antilope, j’étais curieux de savoir comment le Grand Aigle s’y prendrait pour l’attirer dans ce piège ; mais ma curiosité fut bientôt satisfaite.

Il prit une perche qu’il avait apportée, y attacha un morceau de peau et se mit à l’agiter doucement au-dessus de l’herbe.

Je vis bientôt une des antilopes plus rapprochée de nous, jeter un regard timide sur l’objet qui flottait à quelque distance d’elle, et comme si elle eût cédé à une attraction semblable à celle que les serpents à sonnettes exercent sur les animaux, elle s’approcha avec précaution, s’arrêtant de temps en temps, et enfin vint de plus en plus près jusqu’à ce qu’elle tombât victime de sa curiosité.

Nous sortîmes aussitôt de notre cachette, car les mouvements qu’elle faisait dans le piège auraient pu briser ses jambes délicates. Le Grand Aigle les lui lia et j’emportai mon antilope sur mon dos.

Je me réjouissais à l’idée de l’apprivoiser et de l’offrir à Berthe quand je reviendrais en Europe ; mais je dus bientôt renoncer à ce plaisir, car ce pauvre animal, malgré tous mes efforts, ne voulut prendre aucune nourriture, et comme je ne voulais pas le tuer, au bout de deux jours je lui rendis la liberté. Ce fut avec chagrin que je le vis s’éloigner de moi, mais j’aurais encore plus regretté de le voir mourir.

Quelques jours après notre retour, le village fut mis en émoi par la nouvelle qu’un parti de Sioux, d’environ cinq cents hommes s’approchait du camp.

Les Aricaras qui ont beaucoup souffert dans leurs luttes avec cette cruelle et féroce tribu, prennent ordinairement des précautions plus grandes que les autres peuplades. Ils placent des sentinelles sur les collines environnantes. Comme les prairies s’étendent à perte de vue ainsi qu’un vaste océan, aucun être vivant ne peut se montrer sans être signalé, et les informations sont communiquées avec une grande rapidité.

Les sentinelles font usage de signes de convention qui remplacent nos télégraphes.

Ainsi, lorsqu’elles aperçoivent un troupeau de buffles, elles marchent en avant et en arrière ; si elles voient des ennemis, elles se mettent à courir de droite à gauche en se croisant l’une l’autre. À ce signal la tribu tout entière court aux armes.

Une après-midi nous eûmes une sérieuse alerte. Quatre des sentinelles placées sur le sommet d’une colline se mirent à galoper en se croisant. Aussitôt tous les Indiens se préparèrent au combat.

Les hommes, les femmes, les enfants criaient et hurlaient, les chiens grognaient et se rapprochaient des huttes. Quelques guerriers s’élancèrent sur leurs chevaux pour aller en reconnaissance, d’autres couraient prendre leurs armes ; les principaux guerriers revêtaient leur équipement de guerre, se peignaient le corps et mettaient une touffe de plumes sur leur tête.

Quelques-uns partaient entièrement nus n’ayant que leur lance et leur bouclier. Les femmes et les enfants montaient sur le haut des wigwams et ajoutaient à la confusion par leurs vociférations et leurs cris. Les vieillards incapables de supporter le poids des armes gardaient les défilés du village, et lorsque les guerriers passaient devant eux, ils les exhortaient à vaincre ou à périr.

Je vis s’avancer la cavalerie commandée par le Grand Aigle : ils pouvaient être au nombre de cinq cents hommes parfaitement équipés, montés sur des chevaux pleins de feu et de vigueur. Ils brandissaient leurs armes en poussant leur cri de guerre et faisaient retentir les environs de défis à l’adresse des Sioux.

Je n’hésitai pas un instant à les suivre. L’approche du danger, les préparatifs du combat, le désir de me signaler au milieu de tous ces guerriers m’animèrent tellement que je m’élançai sur un cheval et vins me placer près du chef.

Je rencontrai les regards du Grand Aigle, qui malgré ses préoccupations du moment parut surpris de mon action ; mais voyant probablement à mon œil animé que ma résolution était sérieuse, une expression de satisfaction se peignit sur son visage, et, se penchant sur sa selle, il y prit un tomahawk qu’il me présenta.

C’était la plus grande preuve d’estime que je pusse recevoir ; je le remerciai d’un geste et me tins immédiatement derrière lui.

Il y avait déjà quelque temps que nous étions en marche quand une des sentinelles vint prévenir le chef que l’ennemi, ayant vu son projet découvert, s’était retiré en toute hâte et qu’ainsi le danger était passé.

L’ordre fut donné de veiller avec la plus grande attention de peur d’une surprise, et nous revînmes au camp.

En descendant de cheval, je voulus remettre le tomahawk au Grand Aigle ; mais il refusa de le prendre, et me faisant signe de le suivre ainsi que plusieurs guerriers, il entra dans la chambre du conseil. Là, après les cérémonies habituelles, il se leva lentement et avec dignité, promena son regard sur toute l’assemblée, prit la parole et dit :

« Chefs et guerriers, le Grand-Esprit a jeté un regard de bonté sur son peuple et a permis qu’un puissant sorcier blanc vînt habiter parmi nous pour le bonheur de notre tribu. Déjà vous avez vu les esprits méchants qui s’étaient introduits dans le corps de nos femmes et de nos enfants, s’enfuir devant la toute-puissance du sorcier pâle. Aujourd’hui nous venons d’être témoins d’une nouvelle preuve de la puissance que le Wacondah a donnée à son fils pâle ; les Sioux, nos plus acharnés ennemis, ont fui comme des squaws quand ils ont vu le sorcier blanc marcher à notre tête.

« C’est à lui que nous devons de ne pas voir la chevelure de nos frères pendue à la porte des wigwams de nos ennemis. Il a sauvé notre nation, il a guéri nos femmes et nos enfants, qu’il soit notre chef et qu’il nous mène dans le sentier de la guerre ; nous lui obéirons. Qu’il accepte donc les marques du commandement. »

Et en disant ces mots il détacha l’aigrette de plumes d’aigle qui ornait son front et la posa à terre devant moi.

Telle est la superstition de ces peuplades, que ne comprenant pas la médecine des Européens, ils s’imaginent que la guérison des maladies est une œuvre de sorcellerie. Selon eux, le sorcier blanc a un tel pouvoir que celui qui refuserait de le reconnaître ou essaierait d’y résister, serait à l’instant possédé du malin esprit et mourrait immédiatement.

Aussi, malgré le chagrin que la proposition du Grand Aigle leur fit, aucun des guerriers n’osa élever la voix pour combattre sa proposition.

Je profitai de leur crédulité, mais je n’en abusai pas.

Je n’étais pas fâché de voir le crédit dont je jouissais auprès d’eux augmenter encore ; je voulais le conserver, car cela pouvait servir mes projets pour l’avenir, mais je ne me souciais pas du tout de devenir un chef de Peaux-Rouges.

Je me levai donc à mon tour et répondis : qu’effectivement le Grand-Esprit m’avait envoyé vers eux pour le bonheur de ses enfants chéris, mais qu’il ne voulait pas que le Grand Aigle, un des plus puissants chefs des prairies, me remît le pouvoir et qu’au contraire il désirait qu’il le conservât pour mener encore son peuple à la victoire.

Mes paroles furent reçues avec des cris de joie, et le Grand Aigle m’embrassa à l’indienne, c’est-à-dire sur la bouche ; ce dont je me serais bien passé.


Faucon - Le petit trappeur, 1875.djvu
Notre Chef était dégagé,
mais j’étais tombé dans un péril plus grand.


CHAPITRE XVIII

combat. — wilhelm sauvé par le grand aigle.



Quelques mois plus tard, comme nous revenions d’une grande chasse, un singulier bruit vint frapper les oreilles des Indiens, car pour moi je n’avais pas encore acquis cette finesse de l’ouïe que les Peaux-Rouges possèdent à un si haut degré.

En effet le plus léger bruit, produit à une grande distance, vient éveiller leur attention. Ils reconnaissent la différence qui existe entre le pas d’un homme de leur tribu et celui d’une autre.

La Panthère, un des guerriers les plus habiles, fut envoyé pour reconnaître le nombre et la nature des ennemis que nous avions à combattre. Je le vis partir, rampant à travers les hautes herbes : ses mouvements étaient si adroits que je le perdis bientôt de vue ; aucune agitation ne se faisait remarquer dans la prairie, et l’herbe n’était nullement foulée.

Nous attendîmes dans le plus profond silence le retour de notre éclaireur.

Quelques instants après, le Grand Aigle, auprès duquel j’étais assis, fit un mouvement pour prendre sa carabine, mais ayant penché la tête en avant, il parut satisfait de son examen, car il reprit sa première impassibilité.

Peu de minutes après, un Indien apparut auprès de nous ; je ne pus réprimer une exclamation de surprise, et je m’apprêtais à saisir une arme lorsque le chef prononça le mot : Panthère ; je reconnus alors l’homme qu’il avait envoyé à la découverte et je ne pus jamais m’expliquer comment il avait fait pour revenir par un côté tout opposé à celui d’où il était parti, et cela sans qu’aucun bruit se fût fait entendre, sans qu’aucune agitation se fût fait remarquer dans les herbes de la plaine.

L’Indien nous dit qu’un parti de Sioux chassait le buffle aux environs, que cependant il soupçonnait que, sous l’apparence d’une chasse, ils cachaient le dessein de s’approcher du village, parce qu’ils étaient équipés en guerre.

Le Grand Aigle prit immédiatement ses dispositions pour les faire tomber dans une embuscade.

Un petit bois s’étendait à quelque distance de nous et allait se rattacher à la partie boisée d’une colline qui fermait la plaine d’un côté.

Le bruit que nous avions entendu venait d’au delà du bois, et nous étions complètement masqués aux yeux des Sioux.

Notre chef nous fit entrer tous sous les arbres à peu de distance de la lisière et du côté où devaient déboucher nos adversaires.

Les Aricaras se tinrent immobiles près de leurs chevaux, intelligents animaux qui semblaient comprendre que la moitié de la victoire dépendait d’eux, aussi aucun hennissement, aucun mouvement ne trahit leur présence.

Bientôt nous vîmes apparaître les Sioux poursuivant plusieurs buffles.

Aussitôt le Grand Aigle s’élança sur son cheval, et, suivi de tous ses guerriers, il se précipita sur l’ennemi qui, ne s’attendant pas à notre attaque, prit d’abord la fuite ; mais le courage naturel à cette tribu les fit revenir au combat après s’être ralliés au gros des leurs qui accouraient en poussant leur cri de guerre.

J’avoue qu’à ce moment, je perdis toute présence d’esprit ; c’était la première fois que je me trouvais à un engagement avec ces Indiens, et leurs hurlements me paraissaient quelque chose de si étrange que d’abord je restai immobile comme si j’eusse été changé en pierre.

Un spectacle horrible et bizarre à la fois apparaissait à mes yeux.

Les Sioux s’étaient rapidement formés en demi-cercle et cherchaient à nous envelopper ; mais le Grand Aigle avait compris le danger, et par un mouvement promptement ordonné et rapidement exécuté, la ligne des Sioux fut obligée de se replier sur la gauche pour éviter d’être prise en flanc.

À partir de ce moment la mêlée devint générale. On n’entendit d’abord que les coups de fusil accompagnés de hurlements horribles ; puis, chacun prit son tomahawk et s’élança en le brandissant avec fureur sur l’adversaire que le hasard avait placé devant lui.

Aux premiers coups de feu j’avais repris mon sang-froid, et, excité par l’odeur de la poudre, je m’élançai dans la mêlée.

Un Sioux d’une taille élevée, au regard féroce, couvert d’un tatouage bizarre m’avait aperçu, et poussant son cheval par le travers du mien, il me porta un coup de son tomahawk qui, grâce à la volte que je fis faire à ma monture, m’effleura le bras sans m’atteindre ; le Sioux s’était élancé avec tant de rapidité que son cheval fit encore quelques pas ; au moment où il allait revenir sur moi je tirai mon coup de fusil que j’avais conservé ; il roula par terre en me lançant un regard terrible et expira.

Cette première victoire avait augmenté mon ardeur, je saisis le tomahawk pendu à ma selle et je courus sur les traces du Grand Aigle dont j’apercevais les plumes élevées de la coiffure à quelque distance de moi.

Un carnage horrible avait lieu autour de lui et de deux Aricaras entourés par les Sioux ; on voyait à terre les corps sanglants de plusieurs de nos Indiens qui avaient perdu la vie en défendant leur chef.

Le Grand Aigle, digne du nom qu’il portait, le regard étincelant de fureur et d’intrépidité, semblait braver la mort qui le menaçait de tous côtés. Son tomahawk s’abaissait à chaque instant ; manié par un bras robuste, chaque fois il se relevait sanglant et un Sioux roulait sur le gazon pour ne plus se relever.

Au moment où j’arrivai au galop, ses forces commençaient à s’épuiser, un de ses défenseurs venait d’être blessé d’un coup de couteau. Avec une fureur dont je ne me croyais pas capable, et prenant à dos les Sioux qui entouraient le Grand Aigle, je fis si bien manœuvrer l’arme terrible qu’il m’avait donnée que j’abattis deux des plus acharnés de nos ennemis.

Notre chef était dégagé, mais j’étais tombé dans un péril plus grand : j’étais à peine maître de mon cheval et je cherchais à le maintenir tout en me défendant, quand un Sioux, blessé et étendu à terre, porta à la pauvre bête un si violent coup de couteau dans le ventre, qu’elle s’affaissa sur les quatre pieds, écrasa en tombant le féroce sauvage qui l’avait blessée et me jeta par terre.

J’étais perdu et dix haches et couteaux levés sur ma tête allaient me donner la mort, quand un cri terrible retentit à côté de moi et je vis un tomahawk décrire un cercle rapide et écarter les armes qui me menaçaient. C’était le Grand Aigle, qui m’avait vu tomber et qui venait, prompt comme l’éclair, payer la dette de la reconnaissance.

Suivi de ses fidèles guerriers, il terrassait tout ce qui osait lui résister ; aussi en peu d’instants j’étais dégagé et je pus me relever sans avoir reçu de blessures, mais j’étais souillé par le sang qui couvrait la terre.

À partir de cet instant la victoire fut décidée.

Tous les Sioux que la rapidité de leurs chevaux n’avait pu soustraire aux coups des Aricaras furent impitoyablement égorgés, et en regardant autour de moi, je ne vis partout que des traces d’un épouvantable massacre.

Tous les guerriers Aricaras qui avaient survécu ou que leurs blessures n’empêchaient pas de marcher se réunirent et poussèrent une dernière fois leur cri de guerre pour célébrer leur victoire ; puis ils se disposèrent à procéder à l’effroyable cérémonie du scalp.

On appelle ainsi une opération que les Indiens de l’Amérique du Nord font subir aux blessés ou aux cadavres de leurs ennemis et qui consiste à leur enlever la chevelure avec la peau du crâne.

Ils attachent un grand prix à ce trophée qu’ils suspendent à leur ceinture quand ils partent pour la guerre et à la porte de leur wigwam quand ils sont en temps de paix.

Je détournai avec horreur mes yeux de ce spectacle, et j’allai m’asseoir à quelque distance, ne voulant pas être témoin de cette affreuse mutilation.

Le Grand Aigle s’approcha de moi et me dit qu’il était naturel que je prisse la chevelure des ennemis que j’avais tués, afin de me présenter comme un grand chef devant le Manitou [14].

Je lui répondis que l’usage de mon pays m’interdisait cette coutume ; que je n’avais donné la mort aux Sioux que pour défendre ma vie et celle des hommes qui m’avaient reçu en frères parmi eux, et que j’abandonnais les chevelures à qui voudrait les prendre.

À cette réponse il prononça le mot Hugh, qui est la marque du plus grand étonnement parmi les Peaux-Rouges, et dédaignant de parler plus longtemps de cela, il s’éloigna de moi pour rassembler ses guerriers et se préparer au retour.




CHAPITRE XIX

retour triomphal. — funérailles.



Après deux jours de marche, nous arrivâmes au lever du soleil à une lieue du village.

Comme cette heure est ordinairement favorable pour les surprises, les sentinelles des Aricaras commencèrent à donner l’alarme, car elles nous prenaient pour les Sioux.

Nous vîmes bientôt les toits des wigwams couverts d’Indiens.

Le Grand Aigle envoya un de ses guerriers pour rassurer la tribu et annoncer le sanglant combat dans lequel nous avions défait les Sioux et qui ne nous avait coûté que dix-huit hommes morts et une douzaine de blessés.

Aussitôt que la nouvelle de notre victoire fut connue, la joie éclata dans le village et l’on se prépara à nous faire une brillante réception. Tous les plus beaux équipements des guerriers leur furent envoyés, afin qu’ils pussent apparaître dans toute la magnificence de leur parure.

Comme je savais que leurs préparatifs dureraient probablement une partie de la journée et que je désirais vivement être témoin d’une cérémonie que je n’aurais peut-être jamais l’occasion de revoir, je pris congé du Grand Aigle et me décidai à retourner au village, où le bruit de mes exploits m’avait déjà précédé.

Mon arrivée, quand on pensait que je devais comme tout guerrier me parer et me peindre, parut causer une surprise générale ; mais ce flegme qui est le caractère de l’Indien les empêcha de me faire une seule question.

Ceux des habitants qui n’avaient pas pris part à l’affaire de l’avant-veille étaient en train de choisir leurs plus beaux ornements pour faire honneur au cortège des vainqueurs.

Généralement les Aricaras, comme la plupart des Peaux-Rouges, vont presque nus ; mais comme eux aussi, ils ont leur toilette de cérémonie.

Dans ces occasions, ils portent ordinairement une espèce de surtout d’une couleur éclatante, le plus souvent rouge ou bleu. Ils entourent leurs jambes d’une peau d’antilope, qui ressemble beaucoup au cuir du chamois ; ces bottines sont ornées avec les piquants du porc-épic peints de diverses couleurs. Ils ont un manteau de peau de bison qui est attaché sur les deux épaules et retombe librement en arrière. Un carquois rempli de flèches est pendu sur leur dos et ils surmontent leur coiffure d’une couronne de plumes éclatantes. Ils préfèrent surtout les plumes du cygne ; quant à celles de l’aigle noir, les chefs les plus renommés ont seuls le droit d’en faire leur parure, cet animal étant considéré parmi les Peaux-Rouges comme un oiseau sacré.

L’Indien qui a tué un ennemi de sa propre main peut attacher une queue de renard ou de loup aux talons de ses mocassins.

Quant à celui qui a tué un ours gris, il a le droit de porter les griffes de cet animal en collier. C’est la décoration la plus honorable pour un chasseur et elle lui donne le privilège de faire parti du conseil de la tribu.

Au camp comme au village chacun se préparait.

La toilette d’un Indien est une opération qui demande beaucoup de soin et de travail, car souvent il se peint de la tête aux pieds, et la combinaison des lignes, des emblèmes de toute nature et des couleurs dont il se pare demande une grande adresse.

Aussi, le quart de la journée était déjà passé sans que rien annonçât la marche triomphale des Peaux-Rouges.

Pendant ce temps un profond silence régnait dans le village. Un grand nombre des habitants étaient allés au-devant des vainqueurs ; les autres restaient dans une muette attente, toutes les occupations étaient suspendues, et excepté les femmes chargées de préparer le repas des guerriers, personne ne se montrait. Les enfants eux-mêmes semblaient craindre de troubler ce solennel recueillement.

Vers midi, on entendit un mélange de voix et d’instruments annonçant que le cortège était en marche. Quelques vieillards et plusieurs femmes quittèrent leur wigwam pour aller recevoir les vainqueurs aux limites du village.

Ce fut un spectacle à la fois bizarre et pittoresque, lorsque je les vis apparaître derrière une colline et la monter à pas lents qu’ils réglaient en cadence sur leurs chants et sur leurs sauvages instruments.

Les étendards de guerre composés de dépouilles d’animaux flottaient au souffle du vent ; les plumes, les peintures et les ornements d’argent dont les guerriers étaient parés, jetaient des reflets éblouissants sous les rayons du soleil de juillet.

Réellement le cortège avait quelque chose de solennel et de majestueux.

Les Aricaras sont divisés en quatre bandes, chacune d’elles portant le nom d’un animal ou d’un oiseau, comme le buffle, l’ours, le chien, le faisan. Une des bandes les plus estimées est celle du chien ; elle est composée de jeunes gens au-dessous de trente ans. Pour faire partie de cette troupe, il faut avoir fait plusieurs actions d’éclat, car elle est toujours employée dans les cas désespérés ; c’est en quelque sorte le corps de réserve.

Le principal chef des Aricaras est toujours choisi parmi les chiens, et le Grand Aigle y avait fait ses premières armes et déployé ses talents pour la guerre.

Ces bandes venaient en corps séparés sous la conduite de plusieurs chefs. Les fantassins marchaient les premiers par pelotons de dix hommes de front. Les cavaliers les suivaient.

Chaque corps était précédé d’un guerrier tenant comme étendard une lance ou un arc décoré de colliers de piquants de porc-épic, de peaux d’animaux et de plumes peintes. Plusieurs hommes portaient comme trophées des chevelures attachées à de longues perches et dont les mèches noires et ensanglantées s’agitaient au gré du vent. En tête de chaque compagnie marchait une espèce de barde ou ménestrel récitant les exploits du combat et suivi de plusieurs Indiens sonnant de divers instruments de musique.

Le cortège tenait à peu près l’espace d’un kilomètre. Les guerriers n’étaient pas tous armés de la même manière ; les uns avaient des fusils, les autres des arcs, des flèches, des massues ou des tomahawks ; tous avaient des boucliers de peau de buffle. C’est un moyen de défense généralement employé parles Peaux-Rouges des prairies qui n’ont pas le couvert des forêts pour se mettre à l’abri et se protéger contre les traits de l’ennemi.

Ils étaient tous peints de la plus horrible manière. Quelques-uns s’étaient fait dessiner près de la bouche une main sanglante ce qui signifiait qu’ils avaient pris la vie de leur adversaire.

Comme ils approchaient du village, ils furent reçus avec de grandes acclamations de joie, mêlées de lamentations en l’honneur des guerriers morts sur le champ de bataille. Ils continuèrent cependant à marcher d’un pas lent et grave en conservant un visage calme et impassible.

Entre le Grand Aigle et un autre des principaux chefs marchait un jeune guerrier qui s’était distingué dans la bataille. Il était si grièvement blessé que c’était avec la plus grande peine qu’il pouvait se soutenir sur son cheval ; mais malgré ses souffrances, il conservait une contenance sereine, comme s’il était tout à fait insouciant de son sort.

Sa pauvre mère, qui avait appris dans quel état il était, se jeta au-devant de lui en pleurant et en poussant de grands cris. Quant à lui, il garda jusqu’au dernier moment le calme et le stoïcisme d’un guerrier indien ; aucune émotion ne se lisait sur ses traits, et cependant il expiât peu de temps après en touchant le seuil du wigwam de sa mère.

Pendant ce temps, le village offrait le spectacle d’une joie poussée jusqu’au délire.

Les bannières, les trophées, les chevelures, les boucliers enlevés aux Sioux avaient été mis au bout de perches qui étaient placées devant les wigwams. Les Indiens exécutaient des danses guerrières accompagnées de leur chant de combat et d’une musique tellement infernale, qu’elle me brisait le tympan.

Tous les habitants qui n’avaient point pris part à l’expédition étaient vêtus de leurs habits de cérémonie, et des hérauts d’armes allaient d’un wigwam à l’autre répétant à haute voix les péripéties du combat et les hauts faits des guerriers.

Au milieu de cette fête bruyante, j’entendis d’étranges sons partir des collines environnantes ; m’étant informé de ce que ce pouvait être, un Indien me répondit que des femmes pleuraient la perte des guerriers morts. C’étaient les mères, les veuves et les filles de ceux qui avaient succombé sous les coups des Sioux. Elles s’étaient retirées dans la solitude afin de pouvoir se livrer à toute leur douleur.

Les réjouissances durèrent jusqu’au soir, et si les Sioux étaient venus attaquer la tribu, je ne sais pas trop ce qui serait advenu.

Le jour suivant, au lever de l’aurore, je fus éveillé par le Grand Aigle, qui entrait dans ma hutte pour m’inviter à venir assister aux funérailles. Je le suivis ; et parvenu au milieu du village, je vis toute la tribu assemblée, non plus comme la veille dans la joie du triomphe, mais assise dans un profond silence et représentant une nation en deuil.

Au moment où nous arrivâmes, les corps des dix-huit guerriers morts étaient déjà confiés à la terre, et il ne restait plus que celui du jeune Indien qui avait succombé sur le seuil de sa hutte.

Il était assis comme s’il eût été vivant, le corps placé dans une attitude noble et imposante et revêtu de ses plus magnifiques vêtements. Une couronne de plumes d’aigle était placée sur sa tête ; des colliers, des bracelets, des médailles couvraient son corps de leur brillante parure, mais son œil terne et ses traits décomposés portaient trop visiblement la marque de la mort pour qu’on pût s’y méprendre.

À ses pieds étaient sa lance et son bouclier ; sur ses genoux son arc et ses flèches ; près de lui son cheval, caparaçonné comme pour aller à la guerre, attendait l’instant d’être immolé sur sa tombe. Il semblait comprendre la douleur universelle, car il tenait la tête basse et jetait de tristes regards sur le cadavre de son maître.

Un vieillard se leva et prononça lentement ces mots :

« Frères, le Manitou avait besoin d’un grand guerrier, il a appelé à lui un de ses fils, et notre frère est parti pour la grande prairie. Sa vie a passé rapide comme la marche du soleil, mais elle a été plus brillante que le père du jour à son midi. Il était la panthère de la tribu, sa course était rapide comme celle de l’antilope, son œil brillait comme le feu qui s’échappait de son fusil, et sa voix dans les combats égalait celle du tonnerre. Il était bon, brave, habile ; le Manitou avait besoin d’un tel guerrier, il l’a rappelé près de lui. »

Le silence était profond et solennel et ne fut interrompu que par une espèce de mélopée en l’honneur des morts, chantée par les femmes de la tribu. La mélodie en était douce et mélancolique. Elles chantaient tour à tour les exploits du guerrier et à la fin de la strophe, elles reprenaient en chœur.

Lorsqu’elles eurent fini, un Indien se leva et chanta aussi les louanges du mort ; d’autres lui succédèrent et tout ce que la nation comptait d’hommes vint payer son tribut à la mémoire du défunt,

Aussitôt après, le Grand Aigle se leva ; on enveloppa le mort dans une peau de bison et on le déposa dans un cercueil d’écorce porté par quatre jeunes gens ; puis le cortège se mit en marche.

Arrivé au lieu du dernier repos, le cercueil fut placé dans la terre, la tête tournée vers le soleil levant et recouvert d’instruments de guerre et de chasse. On pratiqua une ouverture dans la bière afin que l’Esprit pût communiquer avec l’enveloppe mortelle quand il le voudrait, et le tout fut mis à l’abri des attaques des animaux de proie au moyen de grosses pierres et de broussailles épineuses sur lesquelles on remit la terre enlevée que l’on foula soigneusement avec les pieds. Ensuite le cheval fut amené et immolé sur la tombe, afin que l’Indien pût se présenter comme un guerrier devant le Grand-Esprit, et on l’enterra près de son maître.

Au milieu d’un silence solennel le Grand-Aigle éleva la voix :

« C’est assez, dit-il, allez, enfants des Aricaras, le Manitou est satisfait. »

Toute la tribu se dispersa en silence et les occupations ordinaires reprirent leur cours.




CHAPITRE XX

excursions dans les prairies. — un prisonnier.



Il y avait plus de deux ans que j’étais chez les Aricaras.

Dans les premiers mois, nous avions eu à repousser plusieurs attaques des Sioux ; mais constamment battus et ayant éprouvé des pertes considérables, ces Indiens belliqueux avaient fini par s’éloigner de nos territoires, et nous jouissions du repos le plus complet.

Je vivais, depuis ce temps, calme et paisible, partageant mon temps entre la chasse et les études d’histoire naturelle. J’étais devenu fort habile au tir ; il était rare que je manquasse la pièce de gibier qui passait à ma portée, et en raison de mon adresse j’avais reçu le surnom de Tueur de bisons. Je faisais des excursions solitaires dans tous les environs, et souvent mon absence se prolongeait pendant trois ou quatre jours.


Faucon - Le petit trappeur, 1875.djvu
Je m’élançai vers le poteau,
heurtant et renversant tout ce qui s’opposait à mon passage.

Je revenais un jour d’une de mes excursions et je réfléchissais à l’existence que je menais au milieu de ces contrées sauvages ; je pensais à mes amis de l’autre côté de la mer qui devaient me croire mort depuis longtemps, lorsque j’entendis le galop d’un cheval derrière moi.

C’était un Aricara qui, après m’avoir rejoint, m’apprit qu’il y avait du nouveau au camp depuis mon départ.

Des traces de trappes avaient été vues sur les bords de la rivière qui passait devant le village, et les Indiens, jaloux de la possession exclusive de leur territoire, s’étaient mis en campagne pour découvrir le maraudeur qui venait ainsi chasser sur leurs possessions.

Ils n’avaient pas tardé à trouver un chasseur blanc, qui, se voyant cerné, avait voulu au moins vendre chèrement sa vie. Ils avaient réussi à le prendre vivant, mais leur victoire leur avait coûté trois de leurs meilleurs guerriers qui étaient tombés sous les balles du trappeur.

Garrotté, bâillonné, il avait été emmené au camp et le conseil assemblé avait décidé qu’il mourrait attaché au poteau et brûlé.

L’Indien m’engagea à hâter le pas si je voulais être témoin de ce qu’il appelait une fête ; car le supplice devait avoir lieu le jour même et il pensait qu’un véritable Peau-Rouge ne pouvait se dispenser d’assister à une telle cérémonie.

Pour moi qui n’étais Indien que de costume et d’existence, mais qui avais conservé les sentiments d’un Européen et d’un chrétien, mon cœur se serra à ce récit, et je laissai l’Indien presser son cheval et partir seul.

« Encore une victime humaine, me disais-je, encore du sang versé, et pourquoi ? Parce que ce malheureux chasseur a tendu ses pièges sur l’un des bords de la rivière au lieu de les tendre sur l’autre. Si j’avais été dans le village lors de l’expédition, j’en aurais fait partie et j’aurais peut-être évité ce conflit sanglant qui amène aujourd’hui de si cruelles représailles. Je connais la loi des prairies : œil pour œil, dent pour dent, et les guerriers tués réclament en holocauste la vie de celui qui les a immolés pour défendre son existence menacée. »

Tout en réfléchissant ainsi, et laissant aller mon cheval à sa fantaisie, j’étais arrivé aux limites du village ; j’entendais l’infernale musique de la danse du scalp, les vociférations des femmes et des enfants, les hurlements des chiens, et je sentais la fumée âcre et piquante du bûcher allumé.

Mon cheval s’arrêta au détour d’un wigwam qui était placé près de la Grande place au milieu de laquelle était le fatal poteau que les flammes entouraient déjà.

Je dirigeai mes regards vers la victime… Un nuage passa rapide sur mes yeux, le sang me reflua aux tempes : grand Dieu ! qu’avais-je vu ? Lewis. — Lewis, l’ami de mes regrets et de mes souvenirs, Lewis allait mourir d’une mort atroce.

Je saisis mon tomahawk, sautai à bas de mon cheval et m’élançai vers le poteau, heurtant et renversant tout ce qui s’opposait à mon passage. Jetant de côté les broussailles enflammées, d’un coup de couteau je tranchai les liens qui attachaient Lewis, et m’emparant d’une hache qui était à terre, je la lui donnai, puis jetant un regard de défi à la foule stupéfaite : « Misérables, m’écriai-je, celui-ci est mon frère ; si vous voulez sa vie, il faudra d’abord prendre la mienne. »

Mon action avait été si soudaine, si imprévue, que personne n’avait pu s’opposer à mon dessein, et nous étions prêts à nous défendre d’une manière désespérée avant qu’un seul guerrier eût pu s’approcher de nous.

Les Aricaras savaient que je ne reculais devant aucun danger ; Lewis leur avait donné des preuves de son intrépidité dans leur rencontre avec lui ; ils avaient donc devant eux deux adversaires décidés à mourir, mais à mourir vengés.

Il y eut parmi les Indiens un moment de silence et d’indécision ; mais bientôt, prenant leurs armes, ils se précipitèrent sur nous en poussant des cris de rage.

Je serrai la main de Lewis et nous nous préparâmes à combattre.

En ce moment le Grand Aigle s’avança et, étendant son tomahawk, fit signe qu’il voulait parler.

Le silence se rétablit à l’instant.

Le Grand Aigle vint se placer à quelques pas, et s’adressant à moi :

« Pourquoi, me dit-il, mon jeune frère pâle veut-il s’opposer à la juste vengeance de ses frères ? Ne sait-il pas que le chasseur blanc a versé le sang des Aricaras et que trois de nos plus illustres guerriers sont allés rejoindre nos pères au pays du Grand-Esprit ? Qu’il cesse donc de s’opposer à notre justice, ou la colère de ses frères retombera sur lui. »

« — Que le puissant chef qui est devant moi me permette de parler, répondis-je, et qu’il me promette de m’écouter jusqu’à la fin : il verra que son frère est toujours digne de son amitié et de celle des hommes de sa tribu. »

Le Grand Aigle m’accorda la promesse que je demandais, et je commençai.

Je rappelai d’abord mon arrivée dans la tribu, la part que j’avais prise à leurs exploits, les honneurs dont ils avaient voulu me combler en récompense de mes services, les soins que j’avais donnés à leurs femmes et à leurs enfants ; puis reportant la cause première à Lewis, je racontai comment il m’avait accueilli quand j’allais périr de faim et de misère, les jours que nous avions passés ensemble, les dangers que nous avions courus et notre lutte avec les Pieds-Noirs, ennemis aussi des Aricaras, lutte dans laquelle je croyais que Lewis avait perdu la vie et qui avait été cause de mon arrivée dans la tribu.

« Vous lui reprochez, ajoutai-je, d’avoir versé le sang de vos frères ; est-il venu chez vous porter la mort et l’incendie ? a-t-il enlevé vos femmes et vos enfants ? a-t-il volé vos chevaux ? Non. Il s’est défendu, et quand vous l’avez attaqué il se livrait paisiblement à ses occupations.

« Les prairies ne sont-elles pas assez vastes pour que nous y puissions vivre tous ? Dieu n’a-t-il pas créé assez de ressources pour que tous les hommes puissent s’en servir sans se nuire ?

Des milliers de bisons paissent l’herbe de la plaine, les élans et les antilopes voyagent par troupeaux innombrables, les castors peuplent chaque cours d’eau, les pigeons obscurcissent la lumière par leur nombre immense et vous voulez refuser à un homme le droit de prendre sa part des bienfaits que le Créateur a répandus autour de vous.

Pourquoi ne voulez-vous pas aussi posséder à vous seuls ; le vent qui s’enfuit, l’eau qui passe, l’éclair qui sillonne les cieux, la tempête qui roule jusqu’aux Monts-Rocheux ? Craignez que le Manitou ne punisse votre cruauté et qu’il ne retire la protection dont il a couvert son peuple depuis deux ans !

— Mon frère le sait, répondit le Grand-Aigle, le sang veut du sang.

— Le sang répandu peut se racheter, dis-je. — Le chasseur des prairies est riche, il possède des armes, des munitions, des fourrures, il comblera de présents les chefs puissants et les veuves des guerriers.

Je remarquai un symptôme d’hésitation sur le visage des Indiens, ils se regardaient, se consultant à voix basse.

Les femmes qui s’étaient approchées avaient fait trêve à leurs injures. Cependant tout était encore en question et un seul mot pouvait nous perdre, car nous n’avions pas l’espoir de sortir vivants d’une lutte aussi inégale, quand le Grand-Aigle posa son tomahawk à terre et dit : Si les chefs et les guerriers consentent, je souscris aux conditions de mon frère ; le visage pâle aura la vie sauve. Aussitôt, deux Indiens sortirent du cercle : c’étaient l’Œil perçant et le Renard.

J’avais guéri la femme du premier d’une fièvre qui la minait et j’avais sauvé l’enfant du second des suites d’un empoisonnement.

Notre frère blanc a bien parlé dit l’un, que ses propositions soient acceptées. Le Renard dit la même chose, et bientôt tous les guerriers furent du même avis. Il y eut bien quelques murmures, mais le danger était passé et je remerciai Dieu du fond de mon cœur du courage et de l’éloquence qu’il avait mis en moi dans ce terrible moment.

Le Grand-Aigle et tous les guerriers vinrent nous serrer la main et il fut convenu que quelques jours après Lewis, moi et une vingtaine d’Indiens, nous partirions pour aller à la recherche d’une des caches de Lewis, qui renfermait les présents qu’il devait faire dans la tribu.


CHAPITRE XXI

histoire d’un ami. — l’incendie. — trait d’héroïsme



J’emmenai mon ami dans ma hutte, et là nous pûmes nous livrer à tous les épanchements d’une amitié mutuelle que ce dernier événement venait encore de cimenter plus fortement.

Lewis voulut d’abord connaître par quelles séries de circonstances je me trouvais installé chez les Aricaras. Je m’empressai de le satisfaire et je lui racontai dans tous ses détails ma singulière odyssée.

Après mon récit je voulus à mon tour qu’il me fit le sien, et voici ce qu’il me raconta.

« Vous savez, mon cher Wilhelm, qu’au moment où les Pieds-Noirs entouraient notre canot, j’avais cherché à nous éloigner pour prendre le courant. Profitant de cet instant, plusieurs Indiens s’élancèrent dans notre embarcation. L’un d’entre eux se jeta sur moi, son tomahawk levé, j’avais ma hache à la main, et pour donner plus de force au coup que j’allais porter je me rejetai en arrière. En ce moment mon pied heurta le plat-bord, me fit perdre l’équilibre ; et comme l’Indien allait me fendre la tête je reçus une flèche dans l’épaule droite et je tombai dans l’eau.

« J’entendis le cri que vous poussâtes en venant me porter secours au moment où moi-même je disparaissais dans la rivière.

« J’étais engagé dans les herbes du fond de l’eau, je me sentais étouffé et ce n’est que par un effort inouï que je parvins à remonter à la surface ; ma blessure m’avait engourdi le bras et je ne pouvais nager que d’une main, je cherchai à vous rejoindre pour vous sauver ou partager votre sort, mais la violence du courant m’avait entraîné si loin, que quand je pus prendre terre et revenir à l’endroit de la lutte, vous aviez disparu.

« J’étais sans armes et mon épaule me faisait horriblement souffrir quoique la blessure n’offrît aucun danger, car elle guérit rapidement. Je passai la nuit sur un arbre et le lendemain je suivis la piste des Pieds-Noirs.

« J’aperçus les pas de deux Indiens plus marqués, plus enfoncés en terre que les autres d’où je conclus qu’ils devaient porter un fardeau. Vous n’étiez donc pas mort, mais vous étiez peut-être grièvement blessé et cela me déchirait le cœur. Plus loin je retrouvai vos pas légers, réguliers, et cela me fit un grand bien. J’arrivai peu de temps après vous aux environs du village des Pieds-Noirs et je cherchais à y pénétrer quand je fus obligé de quitter mon poste au plus vite.

« Un Indien que je ne reconnus pas et que vous m’avez appris être « le Jaguar » que nous avions sauvé de l’ours gris, explorait tous les environs.

« Je m’éloignai d’une journée et quand je revins je trouvai le camp en émoi ; je devinai que quelque chose d’extraordinaire s’était passé, j’attendis, et deux jours après je découvris vos traces près d’un bois de cotonniers qui bordait la rivière. Elles étaient à peine visibles et se trouvaient croisées en tous sens par des pas d’Indiens. C’étaient les traces de votre fuite. Mais comment vous rejoindre ? Aviez-vous traversé la rivière à la nage ? Aviez-vous suivi le courant ?

« Je passai huit jours à interroger les buissons, les arbres, les feuilles, le sable et je ne pus rien découvrir. Le cœur serré, plein de désespoir. je renonçai à mes recherches, j’appelai le secours de la Providence sur vous et je gagnai péniblement la Cache où nous étions allés ensemble. Je retrouvai tout ce dont j’avais besoin pour recommencer mon métier de trappeur et depuis ce temps je bats les prairies et les bois, pensant souvent à vous, dont l’amitié m’était si précieuse et dont le dévouement m’avait été révélé dans tant de circonstances.

« Voilà, mon cher Wilhelm, le récit de ce qui s’est passé depuis notre séparation et j’espère bien que nous ne nous quitterons plus.

Je serrai affectueusement la main de mon ami et nous nous livrâmes au repos dont nous avions tant besoin l’un et l’autre après de telles émotions.

Le lendemain nous fîmes nos préparatifs de départ pour aller à la recherche de la cache de Lewis ; vingt Aricaras devaient nous accompagner. J’obtins du Grand-Aigle qu’ils fussent commandés par le Renard et par Œil perçant, car je n’étais pas fâché d’avoir avec moi deux guerriers influents et intrépides qui m’avaient donné une preuve de leur reconnaissance en intervenant les premiers pour sauver Lewis du supplice. Nous étions en marche depuis deux jours quand nos chevaux donnèrent des signes d’inquiétude. Le vent était violent et depuis quelques instants une vapeur acre et pénétrante fatiguait l’odorat et les yeux.

Le Renard s’avança rapidement sur un monticule situé à peu de distance, regarda dans la direction du vent et revint au plus vite vers nous.

« L’incendie, nous dit-il, le feu est aux herbes. »

À ces mots nous nous élançâmes au galop, car notre position était critique.

Sur notre gauche, à perte de vue une longue ligne de rochers escarpés qu’il était impossible de gravir et qui s’étendait jusqu’à l’un des affluents du Missouri.

À notre droite la plaine immense, sans limites que l’incendie parcourait presque aussi rapide que le vent qui l’activait. Derrière nous, l’inconnu, la flamme peut-être qui nous aurait opposé sa barrière infranchissable.

Il n’y avait qu’une chance possible de salut, c’était de gagner au plus tôt la rivière en suivant la ligne des rochers.

La fumée nous enveloppait de toutes parts, le grondement sourd du feu qui marchait se mêlait au craquement des arbres tordus par la violence des flammes. La sève échauffée se faisait jour au travers du bois et faisait éclater comme une bombe ces géants des forêts que les siècles avaient respectés.

Des milliers d’animaux de toute espèce fuyaient en désordre de tous côtés, se mêlant, se heurtant et bondissant les uns sur les autres.

L’antilope côte à côte avec le jaguar, le bison et le loup ; les chiens des prairies, les rats, les écureuils rivalisaient de vitesse en oubliant leurs instincts de destruction ou leur timide faiblesse.

Devant le rideau de flammes et le précédant à peine de quelques mètres, une immense bande d’oiseaux de proie s’avançaient d’un vol rapide, fondant comme un trait sur les reptiles et les petits animaux que l’incendie poursuivait.

C’était un spectacle horrible et imposant tout à la fois. Nos chevaux dévoraient l’espace ; courbés sur leur encolure, nous respirions à peine au milieu de l’atmosphère brûlante et malgré les efforts de nos vaillants coursiers nous voyions la flamme se rapprocher de plus en plus et nous enfermer dans son cercle mortel.

Tout à coup le cheval du Renard se cabra, poussa un hennissement de douleur et s’abattit en renversant sous lui son cavalier :

Il avait marché sur un énorme serpent et le reptile furieux, oubliant le danger, avait enveloppé de ses replis les jambes de l’animal, et le mordait cruellement au poitrail.

Lewis avait vu le péril qui menaçait notre compagnon et par un effort puissant avait arrêté sa monture : « Fuyez, cria-t-il, je le sauverai ! »

Il pousse droit à l’Indien, renversé, mais son cheval refuse d’obéir. En ce moment suprême notre courageux ami enfonce la lame de son couteau dans la croupe de l’animal ; vaincue par la douleur, éperdue, la pauvre bête s’élance et vient raser la flamme qui saisissait déjà de son étreinte mortelle le Renard étendu et cherchant à se dégager. D’un bras vigoureux, Lewis l’enlève, le jette sur le garrot de son coursier et lâchant la bride il se dégage du feu qui l’atteignait.

L’ouragan n’est pas plus rapide que ne l’était sa course vertigineuse, il passa comme une flèche et nous le vîmes quelques instants après disparaître et se précipiter du haut des bords escarpés de la rivière. Enfin, nous arrivâmes à l’extrémité des rochers ; il était temps, le feu nous entourait.

Dix mètres nous séparaient du niveau de l’eau, il n’y avait pas à hésiter : mourir pour mourir il fallait tenter toutes les chances de salut. Nous nous élançâmes, et quelques instants après nous étions sur la rive opposée.

En face de nous, un rideau de flammes et de fumée s’étendait jusqu’aux limites de l’horizon et venait mourir impuissant, arrêté par l’onde protectrice. Nous nous comptâmes. Nous étions au complet : cinq chevaux seulement étaient morts éventrés par le choc de l’eau ou frappés d’apoplexie par leur immersion dans l’eau froide après une course si longue et si rapide.

Nous étions tous assis silencieusement quand le Renard, se levant et s’approchant de Lewis d’un air noble et digne, lui tendit la main.

« Le grand chasseur des prairies a sauvé la vie d’un chef des Aricaras, dit-il, qu’il soit mon frère et qu’il repose en ami sa tête sous mon wigwam. »

Lewis se leva et répondit par une vigoureuse étreinte à la main que lui offrait le Renard.

« Qu’il en soit comme mon frère le désire, lui dit-il, le Ciel, la terre, l’eau ou le feu seront d’impuissantes barrières quand mon frère aura besoin de mon bras. »

Puis ces deux hommes généreux s’embrassèrent, échangèrent leur calumet et notre cercle redevint silencieux.




CHAPITRE XXII

les marchands canadiens. — séparation.



Après nous être reposés et avoir laissé à nos chevaux le temps de reprendre leurs forces, nous remontâmes le fleuve que nous repassâmes plus haut et nous arrivâmes sans encombre à la Cache de Lewis.

Il la vida entièrement, offrit un magnifique fusil à son nouvel ami, des haches, des couteaux aux autres Indiens et après avoir chargé le reste de ses richesses sur nos chevaux, il donna le signal du départ et nous reprîmes notre route.

Nous fûmes obligés de faire un long détour pour éviter l’incendie qui avait dû se propager au loin, et nous nous dirigeâmes vers l’Est.

Nous traversâmes cependant une plaine qui avait été dévorée par les flammes ; la terre était encore chaude. Des animaux à moitié rôtis et que dépeçaient des nuées de vautours gisaient sur le sol, des arbres énormes fendus, réduits en char


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Les adieux furent imposants,
chaque guerrier vint nous serrer la main.

bon couvraient la terre de leurs débris et cependant la végétation de ces contrées est si puissante que déjà l’on voyait poindre l’herbe au travers des cendres.

Un orage ou seulement la rosée, huit jours de la chaude température dont nous jouissions et le voyageur ne se doutera pas qu’une terrible conflagration avait fait tout récemment un monceau de ruines de cette nature si riche et si variée.

Notre arrivée au camp fut un jour de fête : le Renard nous y avait précédés et Lewis fut reçu comme le frère d’un grand chef méritait de l’être. Les présents qu’il fit à chacun achevèrent de lui concilier les sympathies de toute la tribu.

J’avais décidé Lewis à me suivre quand je quitterais les Aricaras pour rejoindre un établissement européen, mais nous ne pouvions nous séparer de nos amis aussi brusquement. D’abord il fallait attendre l’arrivée des marchands de fourrures et ce n’était que depuis peu que la hache avait été enterrée entre les blancs et les tribus riveraines du Missouri et du Mississipi [15].

Nous recommençâmes nos expéditions de chasse, non plus seulement pour la nourriture des Aricaras, mais pour amasser une quantité de peaux et de fourrures qui nous permît de payer notre passage sur un bâtiment jusqu’à notre destination ; et pendant les quelques mois que nous restâmes encore chez les Indiens nous parvînmes à en avoir une quantité considérable.

Enfin le jour que j’attendais avec tant d’impatience arriva.

Un matin j’aperçus des marchands canadiens descendant la rivière sur de longues et larges embarcations qui leur servaient de magasins. Ils venaient acheter des chevaux et des fourrures ou les échanger contre des armes, de la poudre, des étoffes et une foule de colifichets qui sont l’objet de la convoitise des Peaux-Rouges.

Je leur proposai de payer mon passage et celui de Lewis avec des fourrures, ce qui fut accepté immédiatement.

Je m’informai ensuite de l’endroit où ils comptaient s’arrêter. Ils me répondirent que leur intention était d’aller à Saint-Louis qui est le premier comptoir américain pour le commerce des pelleteries avec les tribus du Sud-Est.

Saint-Louis étant situé sur la droite du Mississipi, à quelques kilomètres au-dessous du confluent de ce fleuve avec le Missouri, ils devaient descendre ce dernier jusqu’à leur destination.

J’allai de suite faire part au Grand-Aigle de ma détermination et des motifs puissants qui nous obligeaient Lewis et moi à quitter la tribu qui nous avait donné une hospitalité si généreuse et si amicale. Je lui exprimai en termes chaleureux tous les regrets que je ressentais, mais je terminai en lui disant que ma résolution était irrévocable.

Après m’avoir écouté silencieusement le Grand-Aigle, malgré sa réserve habituelle, me témoigna tout le chagrin qu’il éprouvait de se voir privé d’amis tels que nous ; mais il eut en même temps trop de délicatesse pour essayer de me retenir, comprenant parfaitement, disait-il, le désir que j’éprouvais de revoir le pays de mes pères.

Un grand conseil fut tenu pour annoncer aux guerriers de toute la tribu notre prochain départ. Cette nouvelle fut accueillie par un morne silence, mais aucune objection ne me fut faite.

Un instant après un vieillard se leva et, s’avançant au milieu du cercle, dit que le Manitou avait envoyé un sage et un guerrier parmi eux, mais que maintenant il en avait besoin pour ses autres enfants et que sa volonté devait s’accomplir.

Après ces paroles, il se rassit et nous recommençâmes à fumer. Quelques moments après le même vieillard secoua les cendres de sa pipe, se drapa majestueusement dans les plis de son manteau et sortit de la hutte ; chaque Indien en fit autant et bientôt Lewis et moi nous nous trouvâmes seuls.

Je me levai à mon tour et regagnai mon wigwam qui fut bientôt rempli de fourrures, de plumes, d’arcs, de flèches, de lances, etc., que les bons Aricaras m’offraient en souvenir. Je fus vivement touché de cette preuve de sympathie.

Le jour de mon départ je fus encore plus fortement impressionné, lorsque la tribu tout entière et sans armes, la douleur peinte dans les regards, vint nous accompagner jusqu’au bord de la rivière.

Les Indiens se rangèrent en cercle et le Grand-Aigle, dans le langage figuré des Indiens, prit la parole.

Il commença d’abord à rappeler la renommée de sa nation, ses succès à la guerre et à la chasse, et par une transition subite il parla de moi. Il dit que je n’étais venu pour leur enlever ni leurs filles, ni le gibier des prairies, mais au contraire que j’avais été envoyé par le Grand-Esprit pour la gloire et le bonheur de son peuple, que je les quittais pour retourner auprès de ceux qui m’avaient prodigué des soins pendant mon enfance, que je dirais aux Visages pâles combien les Aricaras sont nobles et braves ; reconnaissants pour leurs amis et redoutables pour leurs ennemis et que si la volonté du Manitou me ramenait vers eux, j’y serais reçu comme un frère. Il associa Lewis à toutes ces louanges et l’assura de son souvenir.

La cérémonie des adieux fut digne et imposante ; chaque guerrier vint nous serrer la main ainsi qu’aux autres Européens.

Nous nous embarquâmes dans les canots et je fus le dernier à quitter la terre. J’agitai mon bouclier en signe d’adieu et les Indiens me répondirent par un grand hourra.

Le courant nous entraînant rapidement, je les perdis bientôt de vue. J’avais la tristesse dans le cœur et je ne pouvais parler.




CHAPITRE XXIII

arrivée à saint-louis. — la famille bulwer.



Les eaux étaient très-hautes et les canots glissaient avec la rapidité d’un oiseau, aussi et malgré les nombreux détours du fleuve, fîmes nous le voyage en moitié moins de temps que nous n’aurions mis à le faire par terre. La traversée fut heureuse et aucun événement n’entrava notre retour.

Pendant ce voyage j’avais fait la connaissance assez intime de M. Bulwer, le directeur de la compagnie établie à Saint-Louis ; je lui avais raconté mes aventures et il m’avait demandé ce que je comptais faire une fois arrivé à ce port. Je lui répondis que mon intention était de retourner dans ma patrie, aussitôt qu’une occasion favorable se présenterait. Il me fit observer que j’aurais grand tort :

« Car enfin, me dit-il, qu’irez-vous faire en Allemagne ? Vous n’avez pas d’état, et à vingt ans vous retomberez à la charge du baron ; vous n’avez aucun goût pour la carrière militaire, ni pour la marine, que ferez-vous donc ? Vous regretterez plus tard votre jeunesse perdue. Votre vocation vous entraîne vers une vie aventureuse, et croyez-moi, suivez-la. Vous avez habité trois ans avec les Aricaras ; non-seulement vous savez leur langage, mais vous avez encore appris assez de celui des Sioux et des Pawnies pour pouvoir faire le commerce avec eux, vous êtes habitué à la vie et aux privations des Peaux-Rouges, ce qui vous donne un grand avantage sur les autres commerçants et même sur les Canadiens ; vous serez toujours bien reçu dans la tribu, qui pendant si longtemps vous a compté au nombre d’un de ses meilleurs guerriers, et l’avantage que vous en retirerez sera très-grand pour votre commerce de fourrures. Croyez-en mon expérience, travaillez, n’attendez jamais des autres le bien-être que vous pouvez vous procurer par vous-même. Je vous offre un emploi dans ma compagnie. Ne vous pressez pas de me répondre, réfléchissez sérieusement aux conseils que je vous donne, et si, dans huit jours, vous êtes toujours dans la même intention, j’emploierai tout mon crédit pour trouver une occasion de vous renvoyer dans votre patrie. »

Après ces paroles M. Bulwer s’avança vers un de nos rameurs et je vis qu’il désirait ne pas poursuivre plus longtemps cette conversation dont il ne me reparla pas une seule fois pendant le reste de notre voyage.

Je réfléchis beaucoup aux conseils qu’il m’avait donnés ; ils s’accordaient entièrement avec ceux dont mon enfance avait été bercée, car le brave soldat qui m’avait prodigué ses soins paternels jusqu’à sa dernière heure m’avait toujours recommandé de travailler comme tout honnête homme doit le faire. Plus tard le baron m’avait donné les mêmes instructions, et maintenant, sur une terre étrangère, loin de mes protecteurs, j’étais assez heureux pour rencontrer un digne père de famille qui semblait avoir été envoyé vers moi par Dieu pour m’empêcher de sortir du sentier du devoir et pour me faire parvenir à un rang distingué par mon travail et mon courage.

Ma résolution fut bientôt prise et j’acceptai ses offres. Je me rendis chez lui pour lui en faire part. Il me serra les mains, loua ma bonne résolution et m’installa de suite dans sa maison où je fus plutôt traité comme un fils que comme un étranger.

Mais je ne voulais pas quitter Lewis et me séparer encore de lui. Je priai donc M. Bulwer de vouloir bien donner en même temps à mon ami une place dans sa compagnie.

Ce digne négociant, qui avait jugé du premier coup d’œil combien l’honnête trappeur était digne de confiance et d’estime, me dit qu’il avait déjà pensé à la possibilité de ma demande.

Une place de chef de comptoir sur les rives du Mississipi supérieur était vacante et il l’offrit à Lewis. C’est avec un bien vif plaisir que mon ami accepta cette proposition, car le poste qu’il allait habiter avait le double avantage de ne pas être assez éloigné de Saint-Louis pour que nos entrevues ne fussent faciles, et en même temps d’être situé sur les limites des territoires indiens dans le voisinage des prairies, ce qui lui permettait de se livrer quand il le voulait à ses goûts de chasse et d’excursions.

Deux mois après mon installation à Saint-Louis, un vaisseau arriva de la Nouvelle-Orléans pour prendre des pelleteries. Je profitai de cette occasion pour me défaire très-avantageusement de celles que les Indiens m’avaient données et M. Bulwer eut la bonté de m’aider de ses conseils dans cette opération.

Le vaisseau devant retourner à la Nouvelle-Orléans et de là faire voile pour New-York, je chargeai le capitaine de lettres pour le baron et pour Stanislas. Je leur apprenais ma nouvelle résolution et ma détermination bien arrêtée de ne revenir en Europe que lorsque ma fortune serait assez grande pour me mettre à l’abri du besoin. Je renouvelai au baron toute l’assurance de ma reconnaissance et à Stanislas celle de ma sincère amitié, je lui envoyai deux des admirables chevaux que les Aricaras m’avaient donnés et un équipement complet de Peau-Rouge.

Je n’oubliai pas la petite Berthe, et une caisse remplie de superbes fourrures, de plumes, de coquillages et de différentes autres choses lui fut adressée.




CHAPITRE XXIV

nouvelles d’allemagne. — visite aux aricaras. — chasse aux buffles.



Sept ou huit mois après j’eus l’indicible bonheur de recevoir des lettres de mon pays. Le baron approuvait ma résolution et me félicitait de mon courage. Stanislas prétendait que j’étais bien heureux de voir tant de choses curieuses et enviait mon sort ; il me remerciait de mes présents et m’annonçait que mes chevaux faisaient l’admiration de son régiment.

Quinze mois après mon installation chez M. Bulwer, j’entrepris un voyage chez les Aricaras.

Je ne revis pas sans une profonde émotion la tribu dans laquelle j’avais été admis comme un frère. Le Grand-Aigle lui-même sembla sortir du flegme indien, dans le touchant accueil qu’il me fit.

Je fus conduit en triomphe dans mon ancienne hutte qui, par une délicatesse que l’on trouve rarement chez des peuples civilisés, était restée sans habitants depuis mon départ, les Aricaras ne voulant pas qu’un autre pied que le mien en foulât le sol.

J’y restai environ un mois. Mes affaires avaient été terminées très-vite, car les Aricaras avaient été si contents de me revoir qu’ils me cédèrent sans difficulté ni discussion les chevaux et les fourrures dont j’avais besoin. Le chef et les principaux de la nation voulurent absolument me donner le plaisir d’une chasse aux buffles, et cette fois ils employèrent le lazzo.

Par un beau matin de mai, nous partîmes montés sur les meilleurs chevaux de la tribu. Après trois jours de marche nous arrivâmes sur la lisière d’une immense prairie dans laquelle nous vîmes un grand nombre de buffles.

Ces animaux aussi insouciants qu’à leur ordinaire nous regardaient tranquillement et sans se déranger.

Notre bande était divisée en deux troupes, dont l’une tourna la prairie afin de cerner le troupeau ; de cette manière nous resserrions de plus en plus le cercle qui les entourait.

Lorsque nous fûmes arrivés à une assez petite distance, les buffles commencèrent à s’émouvoir, et une antilope étant partie avec la rapidité d’un éclair, ce fut un signal d’alarme pour ces animaux. Ils commencèrent à se lever en poussant des mugissements qui ressemblaient au bruit d’un tonnerre lointain ; la terre tremblait sous leurs pieds et pour celui qui n’était pas habitué à ce spectacle, c’était vraiment effrayant.

Quant à nous, qui cent fois avions assisté à pareille chasse, cette vue ne fit que redoubler notre ardeur et nous lançâmes nos chevaux au galop en faisant tourner le lasso au-dessus de nos têtes.

Toutes les fois que nous pouvions joindre un bison à portée du jet, les balles de notre lasso sifflaient et allaient s’enrouler en tournoyant autour des cornes ou des jambes de l’animal. Vainement il essayait de se débarrasser, il roulait sur la terre, et là, il était achevé à coup de lance ou de massue.

Cette chasse demande beaucoup de sang-froid, d’adresse et surtout une grande habitude, car les buffles rendus furieux par la vue du sang et les mugissements de leurs compagnons blessés, courent de tous côtés, et malheur au chasseur qui se rencontre sur leur chemin, lui et son cheval sont aussitôt renversés, éventrés à coups de cornes et foulés aux pieds du terrible animal. Il est rare dans ces cas que l’un des deux ne soit pas au moins très-grièvement blessé.

Nous n’eûmes aucun malheur à déplorer et la journée finit aussi gaiement et aussi heureusement qu’elle avait commencé.

Lorsque je quittai la tribu, les guerriers me firent promettre de revenir les voir. Cette promesse, je la leur fis de bon cœur et j’étais sûr de pouvoir la remplir, mes affaires m’amenant souvent dans ces contrées. Effectivement je leur rendis visite encore deux fois.




CHAPITRE XXV

départ. — retour en europe. — récompense.



Après avoir terminé mes affaires, je revins à Saint-Louis où notre commerce continua à si bien prospérer que six ans après ma première apparition dans cette ville, je me trouvais assez riche pour obéir au penchant qui m’entraînait vers mon pays.

Je fis part de mon projet à M. Bulwer.

Cet excellent homme me témoigna tout son chagrin ; mais son noble cœur comprenait trop bien le mien pour qu’il fit la moindre objection à mon dessein.

Avant de quitter peut-être pour toujours cette terre d’Amérique où j’avais trouvé de si belles âmes, j’allai passer quelques jours avec Lewis qui venait souvent à Saint-Louis se délasser de ses travaux près de moi et rendre compte de sa gestion à M. Bulwer.

Je lui conseillai de s’entourer d’une famille, de cesser cette vie d’isolement, et je lui jurai avec toute l’ardeur de l’amitié qui m’attachait à lui que partout où je serais et dans quelque position que je me trouverais, je lui resterais toujours dévoué de corps et d’âme.

Puis un matin, le cœur gonflé et les yeux mouillés de larmes, je lui serrai les mains et l’embrassai pour la dernière fois, car je ne devais plus le revoir.

Plus tard j’appris que Lewis avait suivi mon conseil et qu’il s’était marié peu de temps après notre séparation. Il avait acheté une maison et s’était retiré aux environs de Saint-Louis, se livrant à l’exploitation de ses terres et à l’éducation de deux beaux enfants, qu’il élève dans l’amour du bien et du beau.

Il fait de temps en temps une petite excursion de chasse, afin, dit-il, de ne pas se rouiller la main.

Le matin de mon départ fut encore un jour de douleur dans ma vie.

Quand je fus au moment de quitter cette excellente famille, ma résolution fut ébranlée, et mon courage près de m’abandonner, surtout lorsque la bonne madame Bulwer me pressa dans ses bras et que son mari me prenant la main m’adressa ces mots :

« Allez, mon jeune ami, que Dieu vous conduise et répande ses bénédictions sur vous ; souvenez-vous que si le malheur venait à vous atteindre dans votre patrie, vous avez ici des amis qui vous recevront avec bonheur et que tant qu’un Bulwer existera, vous aurez un cœur dévoué qui ne vous oubliera jamais. »

En achevant ces paroles, le digne homme avait de grosses larmes dans les yeux. Quant à moi, j’étais tellement ému que je restai devant la famille sans savoir à quoi me décider.

Enfin l’amour de mon pays, mon affection pour le baron et sa famille l’emportèrent, et j’entrai dans la chaloupe où je devais prendre place.

Mon voyage n’offrit rien de remarquable et j’arrivai en peu de jours à la Nouvelle-Orléans.

Je restai peu de temps dans cette ville, empressé que j’étais de retourner à Freudenstadt.


La traversée de Wilhelm se fit heureusement. Il prit terre par une belle matinée de juin, et sans rester un jour à Hambourg, il acheta une voiture et se mit en route.

Il n’avait pas annoncé son arrivée au Baron, il voulait jouir du bonheur de sa surprise.

Son émotion fut grande lorsqu’au détour de la route, il aperçut les arbres séculaires qui ombrageaient le château de Wolfensheim et son cœur battit avec force lorsqu’il en reconnut les fenêtres. Ne pouvant maîtriser la violence de ses pensées, il préféra descendre de voiture pour avoir le temps de se remettre et ordonna au portillon de l’attendre à l’entrée du village.

Chaque arbre, chaque buisson lui rappelait une aventure de sa jeunesse.

Ici il avait franchi une barrière avec Stanislas, là il était monté sur un arbre pour dénicher un nid destiné à la petite Berthe, plus loin il voyait le chemin qu’il avait si souvent parcouru pour venir de sa chaumière au château ; il se rappela ce temps avec tristesse, car la mort lui avait ravi son bon père adoptif et peut-être, hélas ! allait-il apprendre un nouveau malheur, peut-être aussi la famille du baron avait-elle été atteinte par la destinée.

À cette idée le pauvre Wilhelm se sentit oppressé. Pourquoi faut-il que l’homme au moment du bonheur ait toujours une arrière-pensée tristesse et de crainte ?

Cependant, tout en continuant de marcher, il se trouva près de la porte d’entrée ; il s’appuya contre la barrière, car il n’avait pas la force d’aller plus loin.

Un domestique, étonné de son trouble, s’avança et s’informa poliment de ce qu’il voulait : machinalement Wilhelm prononça le nom du baron : « Si Monsieur veut me suivre, j’aurai l’honneur de l’annoncer. » En finissant ces mots le domestique le précéda et l’introduisit dans la bibliothèque en disant qu’un étranger désirait parler à monsieur le baron.

Ce dernier se leva, fit quelques pas vers le jeune homme et lui demanda en quoi il pouvait lui être agréable, car il ne reconnaissait pas dans le beau cavalier de vingt-six ans, l’enfant qu’il avait embarqué dix ans auparavant. Mais Wilhelm était trop ému pour pouvoir prononcer un seul mot et il restait les yeux fixés sur le baron, sans parler. À la fin, surmontant l’émotion qui l’oppressait, il se précipita dans les bras de M. de Wolfensheim en lui demandant à travers les sanglots qui étouffaient sa voix s’il ne reconnaissait plus le petit Wilhelm qu’il aimait tant.

À cet organe qui alla vibrer jusqu’au fond de son cœur, le baron lui rendit ses caresses et donna un libre cours à la joie qui inondait son cœur.

En un instant tout fut en mouvement dans le château pour fêter le retour de l’enfant dont le souvenir était si cher à chacun.

Cette aimable famille était très-aimée dans le village ; elle savait donner avec une grâce qui rehaussait le prix de ses aumônes.

Il ne fut donc pas étonnant de voir l’empressement que ces braves paysans mirent à célébrer l’arrivée d’une personne qu’ils savaient être si chère à la maison de Wolfensheim.

Plusieurs domestiques s’élancèrent sur les traces de Stanislas, qui était parti pour la chasse, ignorant le bonheur qui l’attendait chez lui.

D’autres coururent avertir Berthe qui, dans l’excès de sa joie, oublia qu’elle n’était plus la petite fille de huit ans, ni Wilhelm l’enfant avec lequel elle jouait dix ans auparavant. Aussi entra-t-elle étourdiment dans le salon où le baron écoutait avec attendrissement le récit que le jeune homme lui faisait des privations et des souffrances qu’il avait endurées.

La pauvre jeune fille s’arrêta tout interdite, car elle ne voyait près de son père qu’un homme à la figure noble et gracieuse, à la taille élancée et bien prise, à l’œil vif et spirituel et au teint basané, il lui était impossible de se figurer que c’était Wilhelm qu’elle se représentait toujours petit, et un peu gauche.

Quant à celui-ci, il reconnut de suite dans Berthe sa charmante compagne d’enfance : c’étaient bien la même figure angélique, le même sourire fin et spirituel, les mêmes boucles ondoyantes qui, lorsqu’un rayon du soleil venait les illuminer, ressemblaient à une auréole d’or. Enfin tout en elle lui montrait l’idéal qui s’était présenté bien souvent à son esprit lorsqu’il laissait errer son imagination dans les prairies immenses du Nouveau-Monde.

Le baron sourit de leur embarras mutuel et les obligea à renouveler leur ancienne amitié.

Peu d’instants après le bruit du galop d’un cheval se fit entendre et Stanislas apparut dans la cour du château.

Wilhelm ne fit qu’un bond jusqu’au perron et bientôt il se trouva pressé sur le cœur du jeune officier.

Ce fut un spectacle touchant de voir des larmes couler sur la figure de ces deux braves jeunes gens, qui, chacun, dans le cours de leur existence, avaient donné des preuves d’un grand courage ; et cependant, en se revoyant, ils pleuraient comme de faibles enfants, tant est forte la puissance de l’amitié sur deux nobles cœurs.

Le soir les fermiers du Baron vinrent souhaiter la bienvenue à l’hôte du château et des réjouissances furent faites en son honneur.

Quelques jours furent consacrés tout entier au bonheur de se revoir, mais après, le baron s’occupa d’assurer l’avenir de notre héros.

Wilhelm avait rapporté une fortune considérable. D’après le conseil du baron, il acheta le beau domaine de Rednitz dont les terres touchaient à celles de Wolfensheim, et, par le crédit que le baron avait à la cour, il obtint du roi l’autorisation de prendre le nom de ce domaine.

Un an après cet événement le baron récompensa les nobles efforts de Wilhelm en lui donnant la main de la charmante Berthe, qui pendant toute son existence se plut à embellir celle de son mari.


FIN.



Corbeil, typographie de Créin.


TABLE DES MATIÈRES

(ne fait pas partie de l’ouvrage original)



  1. On nomme ainsi une classe de chasseurs d’animaux à fourrures qui prennent le gibier au moyen de pièges ou trappes.
  2. Espèce d’arbre résineux qui s’élève à la hauteur de 70 à 75 mètres.
  3. Espèce de chaussure en usage chez les Indiens Peaux-Rouges.
  4. Wacondah : Dieu, l’Être suprême.
  5. Hutte, cabane.
  6. Squaw, femme.
  7. Sorte de lance ou javelot.
  8. On appelle ainsi des chasseurs de buffles qui préparent les peaux de ces animaux et fument leur chair.
  9. Sorte de bœuf qui porte une bosse charnue sur les épaules.
  10. Espèce d’acacia dont chaque branche est armée de trois longues épines ligneuses.
  11. Sorte de pipe.
  12. Sorte de tubercule farineux, dans le genre des pommes de terre.
  13. Sorte de pomme de terre.
  14. Manitou : Dieu, Grand-Esprit.
  15. Pour conclure un traité de paix, les Peaux-Rouges enterrent une hache.