L’Onanisme (Tissot 1769)/Texte entier

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PRÉFACE


Je sentis les défauts de l’original latin de ce petit Ouvrage en le composant ; j’en fis mes excuses, & j’indiquai mes raisons de justification dans la Préface. Ces défauts me frappèrent encore plus vivement après l’impression ; & je les ai trouvés intolérables, en examinant une traduction françoise qu’on désiroit que je revisse.

Outre beaucoup d’observations nouvelles à ajouter, il falloir remédier à des fautes d’ordre considérables, & donner une juste étendue à des articles qui n’étoient que des premiers linéaments, presque incapables de faire saisir ce que j’avois voulu dire.

Tant de corrections rendoient l’ouvrage à peu près neuf, & beaucoup plus long. La difficulté d’exécuter cette entreprise en langue vivante, & tous les désagréments qu’elle entraînoit ne m’échappèrent pas. Il n’y avoit qu’un motif aussi puissant que celui de l’utilité, dont cette entreprise, bien exécutée (c’est sans doute dire mieux que je ne l’ai fait) pouvoit être à l’humanité, qui pût me décider ; & c’est en effet le seul qui m’ait décidé. Il est triste de s’occuper des crimes de ses semblables ; leur considération afflige & humilie ; mais il est doux d’espérer qu’on contribuera a diminuer leur fréquence, & à adoucir les misères qui en sont les suites.

Ce qui a rendu ce travail beaucoup plus pénible qu’il ne l’eût été si j’eusse écrit en latin, c’est l’embarras d’exprimer des images dont les termes & les expressions sont déclarées indécentes par l’usage. Il m’en auroit infiniment coûté s’il eût fallu me dispenser de cette attention ; & cette disposition, dont j’ose me glorifier, m’a rendu le travail moins coûteux qu’il ne l’auroit été si malheureusement elle m’eût manqué ; cependant je l’ai encore trouvé hérissé de difficultés. J’ose assurer que je n’ai négligé aucune précaution pour donner à cet ouvrage toute la bienséance dans les termes dont il étoit susceptible. Il y a des écueils inséparables de la matière ; comment les éviter ? Falloit-il se taire sur des objets aussi importants ? Non sans doute. Les Auteurs sacrés, les Pères de l’Église, qui presque tous écrivoient en langues vivantes, les Auteurs Ecclésiastiques, n’ont pas cru devoir garder le silence sur les crimes obscenes, parce qu’on ne pouvoit pas les désigner sans mots. J’ai cru devoir suivre leur exemple ; & j’oserai dire avec Saint Augustin, Si ce que j’ai écrit scandalise quelque personne impudique, qu’elle accuse plutôt sa turpitude, que les paroles dont j’ai été obligé de me servir pour expliquer ma pensée sur la génération des hommes. J’espere que le lecteur pudique & sage me pardonnera aisément les expressions que j’ai été obligé d’employer. J’ajouterai, à ce que dit ce saint homme, que j’espere mériter la reconnoissance & l’approbation des gens vertueux & éclairés, qui connoissent la turpitude de l’Univers, & qui loueront, sinon mes succès, au moins mon entreprise.

Je n’ai pas touché, non plus que dans la première édition, la partie morale ; & cela par la raison d’Horace.

Quod Medicorum est
Promittunt Medici.

Je me suis proposé d’écrire des maladies produites par la masturbation, & non point du crime de la masturbation ; n’est-ce pas d’ailleurs assez en prouver le crime, que de démontrer qu’elle est un acte de suïcide. Quand on connoît les hommes, on se persuade aisément qu’il est plus aisé de les détourner du vice par la crainte d’un mal présent, que par des raisonnements fondés sur des principes dont on n’a pas allez de soin de leur inculquer toute la vérité. Je me suis appliqué ce qu’un homme, dont notre siecle se glorifiera chez la postérité la plus reculée, fait dire à un Religieux : On nous fait entreprendre de prouver l’utilité de la prière à un homme qui ne croit pas en Dieu ; la nécessité du jeûne à un autre qui a nié toute sa vie l’immortalité de l’ame. L’entreprise est laborieuse, & les rieurs ne sont pas pour nous[1]. Marphurius doutoit de tout, Scanarelle lui donna des coups de bâton, & il crut.

Ces Zoïles de la société & de la littérature, qui ne font rien, & qui blâment tout ce qu’on fait, oseront dire que cet ouvrage est plus propre à répandre le vice qu’à l’arrêter, & qu’il le fera connoître à ceux qui l’ignorent. Je ne leur répondrai point ; on s’avilit en leur répondant. Mais il est des ames foibles, quoique vertueuses, sur lesquelles ces discours pourraient faire impression ; je leur dois cette réflexion générale ; c’est que mon livre est à cet égard-là dans le cas de tous les livres de morale : il faut les interdire tous, si c’est multiplier un vice que d’en montrer les dangers. Les Livres Saints, ceux des Pères, ceux des Casuistes doivent tous être prohibés avant le mien. Quelle est d’ailleurs la jeune personne qui s’avisera de lire un ouvrage sur une matière de Médecine dont elle ignore le nom ? Il est à souhaiter qu’il devienne familier aux personnes appellées à diriger l’éducation ; il leur servira à démêler de bonne heure cette détestable habitude, & les mettra à même de prendre les précautions qu’elles jugeront nécessaires pour en prévenir les suites.

Ceux qui n’entendent pas le latin trouveront peut-être qu’il y a trop de vers en cette langue ; je leur répondrai qu’il n’y en a point qui ne soit lié à la matière, puisqu’il n’y en a aucun qui ne m’ait été rapellé par la chaîne des idées. J’ai cependant fait en sorte par-tout qu’on pût les sauter sans interrompre le fil du discours. Ceux qui les entendent m’en sçauront gré : le voyageur au milieu des bruyères est réjoui par la beauté d’une verdure. Enfin si c’est un tort, il est léger ; & dans un ouvrage aussi ingrat, on peut permettre ce délassement à l’Auteur. S’il n’y en a pas de françois, ce qui auroit été plus naturel, c’est peut-être la faute des Poètes plutôt que la mienne.

Cet ouvrage au reste n’a rien de commun avec l’Onania Anglois, que le sujet ; & à deux pages & demi près que j’en ai tirées, cette rapsodie ne m’a fourni aucun secours. Ceux qui liront les deux ouvrages sentiront, j’espere, la différence totale qu’il y a de l’un à l’autre : ceux qui ne liront que celui-ci auroient pu être trompés par le rapport des titres, & portés à supposer quelque ressemblance entre les deux livres ; heureusement il n’y en a aucune.

Les additions augmentent cette nouvelle édition, presque d’un tiers, & je souhaite qu’elles soient accueillies favorablement par les personnes qui sont en état d’en juger. L’on me fera peut-être deux objections ; l’une, que j’ai ajouté un grand nombre d’observations & d’autorités qui ne sont presque que des répétitions de celles qui se trouvoient déjà dans la première ; l’autre, que dans quelques endroits je suis trop sorti de mon titre, & que j’ai envisagé le danger des plaisirs de l’amour sous un point de vue général. Je réponds à la première, que dans une matière comme celle-ci, où l’on doit moins espérer de convaincre par des raisons, que d’effrayer par des exemples, l’on ne peut pas trop en accumuler. Je réponds à la seconde, 1°. que quand deux matières sont étroitement liées, plus on veut en isoler une, & moins bien on la traite ; 2°. que j’ai été bien aise de rendre cet ouvrage d’une utilité plus générale. Quelqu’un m’a dit que c’est cette lecture qui a fait horreur à un Professeur illustre. Je ne puis pas le croire ; mais si le fait est vrai, je le prie de vouloir bien lire cette Préface, sur laquelle il n’avoit sans doute pas jetté les yeux.

En écrivant sur l’Inoculation je me suis proposé de propager la méthode la plus propre à arrêter les ravages d’une maladie meurtrière, & j’ai la satisfaction d’avoir opéré au moins quelque bien : en composant cet ouvrage, j’ai espéré d’arrêter les progrès d’une corruption plus ravageante peut-être que la petite vérole ; & d’autant plus à craindre, que, travaillant dans les ombres du mystere, elle mine sourdement, sans même que ceux qui sont ses victimes se doutent de sa malignité. Il étoit important de la faire connoître ; & j’ai actuellement plusieurs raisons pour croire que j’ai eu le bonheur d’être utile, que les yeux de la jeunesse se déssillent, & qu’elle apprendra peu à peu a connoître le danger en même temps que le mal : ce seroit un des plus sûrs moyens de prévenir cette décadence dont on se plaint dans la nature humaine, & peut-être de lui rendre, dans quelques générations, la force qu’avoient nos aïeux, & que nous ne connoissons plus qu’historiquement, ou par les monuments qui nous en restent. Mais pour parvenir à ce but il est à souhaiter que MM. les Médecins veuillent bien faire quelqu’attention à cette cause trop négligée jusques à présent ; j’en ai vu, depuis la dernière édition de cet ouvrage, qui croyoient que j’en avois exagéré les dangers, & m’assuroient qu’ils n’avoient jamais vu de maladies occasionnées par cette cause ; je puis les assurer, à mon tour, que le mal est plus grand encore que je ne l’ai peint, qu’il est extrêmement fréquent, & qu’ils ont traité très-souvent des malades de ce genre, mais sans le soupçonner, parce que cette cause, presqu’omise par le plus grand nombre des auteurs, ne se présentoit pas à leur esprit. Aujourd’hui les coupables que la ressemblance de leurs maux avec ceux que je décris dans cet ouvrage, force à s’en avouer la cause, sont les premiers à l’indiquer, & bientôt tous les Médecins pourront juger si j’ai eu raison.

Veuille celui qui peut tout, répandre sur mes vues cette bénédiction, sans laquelle nos foibles travaux ne peuvent rien ! Paul plante, Apollos arrose, c’est Dieu qui donne l’accroissement.

A Lausanne le 13 Mai 1768.


TABLE
DES ARTICLES.






Fin de la Table.


ESSAI
SUR
LES MALADIES
PRODUITES
PAR LA MASTURBATION.




INTRODUCTION.


Nos corps perdent continuellement ; & si nous ne pouvions pas réparer nos pertes, nous tomberions bientôt dans une foiblesse mortelle. Cette réparation se fait par les aliments, mais ces aliments doivent subir dans nos corps différentes préparations, que l’on comprend sous le nom de nutrition. Dès qu elle ne se fait pas, ou qu’elle se fait mal, tous ces aliments deviennent inutiles, & n’empêchent pas qu’on ne tombe dans tous les maux que l’épuisement entraîne. De toutes les causes qui peuvent empêcher la nutrition, il n’y en a peut-être point de plus commune que les évacuations trop abondantes.

Telle est la fabrique de notre machine, & en général des machines animales, que, pour que les aliments acquièrent ce degré de préparation nécessaire pour réparer le corps, il faut qu’il reste une certaine quantité d’humeurs déjà travaillées, naturalisées, si l’on veut me permettre ce terme. Si cette condition manque, la digestion & la coction des aliments reste imparfaite, & d’autant plus imparfaite, que l’humeur qui manque est plus travaillée, & d’une plus grande importance.

Une nourrice robuste, qu’on tueroit en lui tirant quelques livres de sang dans vingt-quatre heures, peut fournir la même quantité de lait à son enfant, quatre ou cinq cents jours de suite sans en être sensiblement incommodée, parce que le lait est de toutes les humeurs la moins travaillée, c’est une humeur qui est presqu’encore étrangère, au lieu que le sang est une humeur essentielle. Il en est une autre, la liqueur séminale, qui influe si fort sur les forces du corps, & sur la perfection des digestions qui les réparent, que les Médecins de tous les siecles ont cru unanimement que la perte d’une once de cette humeur affoiblissoit plus que celle de quarante onces de sang. L’on peut se faire une idée de son importance, en observant les effets qu’elle opère dès qu’elle commence à se former ; la voix, la physionomie, les traits même du visage changent ; la barbe paroît ; tout le corps prend souvent un autre air, parce que les muscles acquièrent une grosseur & une fermeté qui forment une différence sensible entre le corps d’un adulte & celui d’un jeune homme qui n’a pas passé la puberté. L’on empêche tous ces développements en emportant l’organe qui sert à la séparation de la liqueur qui les produit ; & des observations vraies prouvent que l’amputation des testicules, dans l’âge de la virilité, a procuré la chute de la barbe, & le retour d’une voix enfantine[2]. Peut-on douter, après cela, de la force de son action sur tout le corps, & ne pas sentir par-là même, combien de maux doit procurer la profusion d’une humeur si précieuse ? Sa destination détermine le seul moyen légitime de l’évacuer. Les maladies en procurent quelquefois l’écoulement. Elle peut se perdre involontairement dans des songes lascifs. L’auteur de la Genese nous a laissé l’histoire du crime d’Onan, sans doute pour nous transmettre celle de son châtiment ; & nous apprenons par Galien, que Diogene se souilla en commettant le même crime.

Si les dangereuses suites de la perte trop abondante de cette humeur ne dépendoient que de la quantité, ou étoient les mêmes à quantité égale, il importeroit peu, relativement au physique, que cette évacuation se fit de l’une ou de l’autre des façons que je viens d’indiquer. Mais la forme fait ici autant que le fond, qu’on me permette encore cette expression, mon sujet autorise des licences de cette espece. Une quantité trop considérable de semence perdue dans les voies de la nature jette dans des maux très-fâcheux ; mais qui le sont bien davantage, quand la même quantité a été dissipée par des moyens contre-nature. Les accidents, que ceux qui s’épuisent dans un commerce naturel éprouvent, sont terribles : ceux que la masturbation entraîne, le sont bien plus. Ce sont ces derniers qui sont proprement l’objet de cet ouvrage ; mais la liaison intime, qu’ils ont avec les premiers, empêche d’en séparer le tableau. c’est ce tableau commun qui formera mon premier article : il sera suivi de l’explication des causes, second article dans lequel j’exposerai celles qui rendent les suites de la masturbation plus dangereuses : les moyens de guérison, & des remarques sur quelques maladies analogues finiront l’ouvrage. Je joindrai par-tout les observations des meilleurs auteurs à celles que j’ai faites moi-même.


ARTICLE PREMIER.


Les Symptômes.




SECTION PREMIERE.


Tableau tiré des ouvrages des Médecins.


Hippocrate, le plus ancien & le plus exact des observateurs, a déjà décrit les maux produits par l’abus des plaisirs de l’amour, sous le nom de consomption dorsale[3]. « Cette maladie naît, dit-il, de la moelle de l’épine du dos. Elle attaque les jeunes mariés ou les libidineux. Ils n’ont pas de fièvre ; & quoiqu’ils mangent bien, ils maigrissent & se consument. Ils croient sentir des fourmis qui descendent de la tête le long de l’épine. Toutes les fois qu’ils vont à la selle, ou qu’ils urinent, ils perdent abondamment une liqueur séminale très-liquide. Ils sont inhabiles à la génération, & ils sont souvent occupés de l’acte vénérien dans leurs songes. Les promenades, sur-tout dans les routes pénibles, les essoufflent, les affoiblissent, leur procurent des pesanteurs de tête, & des bruits d’oreille ; enfin une fièvre aiguë (Lipyria) termine leurs jours ». Je parlerai dans un autre endroit de cette espece de fièvre.

Quelques Médecins ont attribué à la même cause, & ont appelle seconde consomption dorsale d’Hippocrate, une maladie qu’il décrit ailleurs[4], & qui a quelque rapport avec cette première. Mais la conservation des forces, qu’il spécifie particulièrement, me paroît une preuve convaincante que cette maladie ne dépend point de la même cause que la première. Elle paroît plutôt être une affection rhumatismale.

« Ces plaisirs, dit Celse dans son excellent livre sur la conservation de la santé, nuisent toujours aux personnes foibles, & leur fréquent usage affoiblit les forts[5] ».

L’on ne peut rien voir de plus effrayant, que le tableau qu’Aréthée nous a laissé des maux produits par une trop abondante évacuation de semence. « Les jeune gens, dit-il, prennent & l’air & les infirmités des vieillards ; ils deviennent pâles, efféminés, engourdis, paresseux, lâches, stupides & même imbécilles ; leurs corps se courbent, leurs jambes ne peuvent plus les porter, ils ont un dégoût général, ils sont inhabiles à tout ; plusieurs tombent dans la paralysie »[6]. Dans un autre endroit il met les plaisirs de l’amour dans le nombre des six causes qui produisent la paralysie[7].

Galien a vu la même cause occasionner des maladies du cerveau & des nerfs, & détruire les forces[8] ; & il rapporte ailleurs, qu’un homme qui n’étoit pas tout-à-fait guéri d’une violente maladie, mourut la même nuit qu’il paya le tribut conjugal à sa femme.

Pline le Naturaliste nous apprend que Cornélius Gallus, ancien Préteur, & Titus Ætherius, Chevalier Romain, moururent dans l’acte même du coït[9].

« L’estomac se dérange, dit Aëtius, tout le corps s’affoiblit, l’on tombe dans la pâleur, la maigreur, le desséchement, les yeux se cavent »[10].

Ces témoignages des anciens les plus respectables sont confirmés par ceux d’une foule de modernes. Sanctorius, qui a examiné avec le plus grand soin toutes les causes qui agissent sur nos corps, a observé que celle ci affoiblissoit l’estomac, ruinoit les digestions, empêchoit l’insensible transpiration dont les dérangements ont des suites si fâcheuses, produisoit des chaleurs de foie & de reins, disposoit au calcul, diminuoit la chaleur naturelle, & entraînoit ordinairement la perte ou l’affoiblissement de la vue[11].

Lommius, dans ses beaux commentaires sur les passages de Celse, que j’ai cité, appuie le témoignage de son auteur par ses propres observations. « Les émissions fréquentes de semence relâchent, desséchent, affoiblissent, énervent, & produisent une foule de maux ; des apoplexies, des léthargies, des épilepsies, des assoupissements, des pertes de vue, des tremblements, des paralysies, des spasmes, & toutes les especes de gouttes les plus douloureuses » [12].

L’on ne lit point sans horreur la description que nous a laissée Tulpius, ce célèbre Bourg-mestre & Médecin d’Amsterdam : « Non-seulement, dit-il, la moëlle de l’épine maigrit, mais tout le corps & l’esprit languissent également ; l’homme périt misérablement. Samuel Verspretius fut attaqué d’une fluxion d’une humeur excessivement âcre qui se jetta d’abord sur le derrière de la tête & la nuque ; elle passa de-là sur l’épine, les lombes, les flancs & l’articulation de la cuisse, & fit souffrir à ce malheureux des douleurs si vives, qu’il devint tout à fait défiguré, & tomba dans une petite fièvre qui le consumoit, mais pas assez vite à son gré ; & son état étoit tel, qu’il invoqua plus d’une fois la mort, avant qu’elle vint l’arracher à ses maux »[13].

Rien, dit un célèbre Médecin de Louvain, n’affoiblit autant, & n’abrège autant la vie[14].

Blancard a vu des gonorrhées simples, des consomptions, des hydropisies qui dépendoient de cette cause[15] ; & Muys a vu un homme encore d’un bon âge attaqué d’une gangrene spontanée du pied, qu’il attribuai des excès vénériens[16].

Les mémoires des Curieux de la Nature parlent d’une perte de vue : l’observation mérite d’être rapportée en entier. L’on ignore, dit l’auteur, quelle sympathie les testicules ont avec tout le corps, mais sur-tout avec les yeux. Salmuth a vu un sçavant hypocondriaque devenir fou, & un autre homme se dessécher si prodigieusement le cerveau, qu’on l’entendoit vaciller dans le crâne ; l’un & l’autre pour s’être livrés à des excès du même genre. J’ai vu moi-même un homme de cinquante-neuf ans qui, trois semaines après avoir épousé une jeune femme, tomba tout-à coup dans l’aveuglement, & mourut au bout de quatre mois[17].

» La trop grande dissipation des esprits animaux affoiblit l’estomac, ôte l’appétit ; & la nutrition n’ayant plus lieu, le mouvement du cœur s’affoiblit, toutes les parties languissent, l’on tombe même dans l’épilepsie »[18]. Nous ignorons, il est vrai, si les esprits animaux & la liqueur génitale sont la même chose ; mais l’observation nous a appris, comme on le verra plus bas, que ces deux fluides ont une très-grande analogie, & que la perte de l’un ou de l’autre produit les mêmes maux. M. Hoffman a vu les plus fâcheux accidents suivre la dissipation de la semence. « Après de longues pollutions nocturnes, dit-il, non-seulement les forces se perdent, le corps maigrit, le visage pâlit ; mais de plus la mémoire s’affoiblit, une sensation continuelle de froid saisit tous les membres, la vue s’obscurcit, la voix de vient rauque[19] : tout le corps se détruit peu-à-peu, le sommeil troublé par des rêves inquiétants ne répare point, & l’on éprouve des douleurs semblables à celles qu’on ressent après qu’on a été meurtri par des coups »[20].

Dans une consultation pour un jeune homme qui, entr’autres maux, s’étoit attiré par la masturbation une foiblesse totale des yeux, il dit « qu’il a vu plusieurs exemples de gens qui, même dans l’âge fait, c’est-à-dire quand le corps jouit de toutes ses forces, s’étoient attiré non seulement des rougeurs & des douleurs extrêmement vives dans les yeux, mais encore une si grande foiblesse de vue, qu’ils ne pouvoient lire ni écrire quoi que ce soit. J’ai même vu, ajoute-t-il, deux gouttes sereines produites par cette cause » [21]. L’on verra avec plaisir l’histoire même de la maladie qui donna lieu à cette consultation. « Un jeune homme s’étant livré à la masturbation à l’âge de quinze ans, & l’ayant exercée très-fréquemment jusqu’à vingt trois, tomba pendant cette période dans une si grande foiblesse de tête & des yeux, que souvent ces derniers étoient saisis de violents spasmes dans le temps de l’émission de la semence. Dès qu’il vouloit lire quelque chose, il éprouvoit un étourdissement semblable à celui de l’ivresse ; la pupille se dilata extraordinairement ; il souffroit dans l’œil des douleurs excessives ; les paupières étoient très-pesantes, elles se colloient toutes les nuits ; ses yeux étoient toujours baignés de larmes, & il s’amassoit dans les deux coins, qui étoient très-douloureux, beaucoup. d’une matière blanchâtre. Quoiqu’il mangeât avec plaisir, il s’étoit réduit à une extrême maigreur ; & dès qu’il avoit mangé, il tomboit dans une espece d’ivresse ». Le même auteur nous a conservé une autre observation dont il avoit été le témoin oculaire, & que je crois devoir placer ici. « Un jeune homme de dix-huit ans, qui s’étoit livré fréquemment à une servante, tomba tout à coup en foiblesse avec un tremblement général de tous les membres, le visage rouge & le pouls très foible. On le tira de cet état au bout d’une heure, mais il resta dans une langueur générale. Le même accès revenoit très-fréquemment avec une très-forte angoisse, & lui procura au bout de huit jours une contraction & une tumeur du bras droit, avec une douleur au coude qui redoubloit toujours avec l’accès. Le mal alla pendant long temps en augmentant, malgré beaucoup de remèdes : enfin M. Hoffman le guérit[22].

M. Boerhaave peint ces maladies avec cette force & cette précision qui caractérisent tous ses tableaux. « La trop grande perte de semence produit la lassitude, la débilité, l’immobilité, des convulsions, la maigreur, le desséchement, des douleurs dans les membranes du cerveau ; émousse les sens, & sur-tout la vue ; donne lieu à la consomption dorsale, à l’indolence, & à diverses maladies qui ont de la liaison avec celles là »[23].

Les observations que ce grand homme communiquoit à ses auditeurs, en leur expliquant cet aphorisme, & qui portent sur les différents moyens d’évacuations, ne doivent pas être omises. « J’ai vu un malade dont la maladie commença par une lassitude & une foiblesse dans tout le corps, sur-tout vers les lombes ; elle fut accompagnée du jeu des tendons, de spasmes périodiques & de la maigreur, de manière à détruire tout le corps : il sentoit aussi de la douleur dans les membranes même du cerveau, douleur que les malades nomment ardeur seche, qui brûle continuellement en dedans les parties les plus nobles.

» J’ai vu aussi un jeune homme attaqué de la consomption dorsale. Il étoit d’une fort jolie figure, & malgré qu’on l’eût souvent averti de ne se point trop livrer au plaisir, il s’y livra néanmoins, & il devint si difforme avant sa mort, que cette grosseur charnue, qui paroît au-dessus des apophyses épineuses des lombes, s’étoit entièrement affaissée. Le cerveau même dans ce cas paroît être consumé ; en effet, les malades deviennent stupides. Ils deviennent si roides, que je n’ai point vu une aussi grande immobilité du corps produite par une autre cause. Les yeux même sont si hébétés qu’ils n’ont plus la facilité de voir »[24].

M. de Senac peignoit, dans la première édition de ses essais, les dangers de la masturbation, & annonçoit aux victimes de cette infamie toutes les infirmités de la vieillesse la plus languissante, à la fleur de leur âge. L’on peut voir dans les éditions suivantes les raisons de la suppression de ce morceau, & de quelques autres.

M. Lndwig, en décrivant les maux qui surviennent aux évacuations trop abondantes, n’oublie pas la spermatique. » Les jeunes gens de l’un ou de l’autre sexe, qui se livrent à la lasciveté, ruinent leur santé en dissipant des forces qui étoient destinées à amener leur corps à son point de plus grande vigueur, & enfin ils tombent dans la consomption »[25].

M. de Gorter donne un détail des accidents les plus tristes, dépendants de cette cause, mais il seroit trop long de le copier : je renvoie à son ouvrage même, tous ceux qui entendent la langue dont il s’est servi[26].

Le D. N. Robinson, dans son ouvrage sur la consomption[27], a mis un assez long chapitre très-bien fait sur la consomption dorsale, que je ne puis point insérer ici. La constipation, la tristesse, la crainte de ne jamais guérir lors même que la guérison est assurée, la douleur fixe à la croisée des reins, la grande foiblesse, les douleurs passageres de toutes les articulations, l’afFoiblissement des facultés & des sens, les pollutions nocturnes, la gonorrhée simple, sont les caractères qui, suivant lui, distinguent cette espece des autres[28].

Après avoir rapporté la description de la consomption dorsale d’Hippocrate, telle qu’on l’a lue plus haut, M. van Swieten ajoute : J’ai vu tous ces accidents & plusieurs autres, dans les malheureux qui s’étoient livrés à de honteuses pollutions. J’ai employé inutilement pendant trois ans tous les secours de la Médecine pour un jeune homme qui s’étoit atttiré, par cette infâme manœuvre, des douleurs vagues, étonnantes & générales, avec une sensation tantôt de chaleur, tantôt d’un froid très incommode par tout le corps, mais sur-tout aux lombes. Dans la suite ces douleurs ayant un peu diminué, il sentoit un si grand froid dans les cuisses & dans les jambes, quoiqu’au tact ces parties parussent conserver leur chaleur naturelle, qu’il se chauffoit continuellement auprès du feu, même pendant les plus grandes chaleurs de l’été. J’admirai sur-tout pendant tout ce temps un mouvement continuel de rotation des testicules dans le scrotum, & le malade éprouvoit dans les lombes la sensation d’un mouvement semblable, qui lui étoit très à charge » [29]. Ce détail nous laisse ignorer si ce malheureux termina sa vie au bout de trois ans, ou s’il continua à languir pendant quelque temps, ce qui est bien plus fâcheux : il n’y a cependant pas une troisieme issue.

M. Klockof, dans un très-bon ouvrage sur les maladies de l’esprit qui dépendent du corps, confirme par ses observations celles qu’on vient de lire. » Une trop grande dissipation de semence affoiblit le ressort de toutes les parties solides ; de-là naissent la foiblesse, la paresse, l’inertie, les phthisies, les consomptions dorsales, l’engourdissement & la dépravation des sens, la stupidité, la folie, les évanouissements, les convulsions » [30].

M. Hoffmann avoit déjà remarqué que les jeunes gens, qui se livrent à l’infâme pratique de la masturbation, perdoient peu à peu toutes les facultés de leur ame, sur-tout la mémoire, & devenoient tout-à-fait inhabiles à l’étude[31].

M. Lewis[32] décrit tous ces maux. Je ne transcrirai ici, de son ouvrage, que ce qui a rapport à ceux de l’ame. « Tous les maux, qui naissent des excès avec les femmes, suivent plus promptement encore, & dans un âge tendre, l’abominable pratique de la pollution de semence, qu’il seroit difficile de peindre avec des couleurs aussi affreuses qu’elle le mérite : pratique à laquelle les jeunes gens se livrent, sans connoître toute l’énormité du crime, & tous les maux qui en sont les suites physiques[33]. L’ame se ressent de tous les maux du corps, mais sur-tout de ceux qui naissent de cette cause. La plus noire mélancholie, l’indifférence pour tous les plaisirs, (ne pourroit-on pas dire l’aversion ?) l’impossibilité de prendre part à ce qui fait le sujet de la conversation des compagnies dans lesquelles ils se trouvent sans y être ; le sentiment de leur propre misere, & le désespoir d’en être les artisans volontaires, la nécessité de renoncer au bonheur du mariage, sont les idées bourrelantes qui contraignent ces malheureux à se séparer du monde ; fort heureux si elles ne les portent pas à terminer b eux-mêmes leur carrière »[34]. De nouvelles observations confirmeront plus bas la vérité de cet effrayant tableau. Celui qu’a fait M. Storck, dans le bel ouvrage qu’il a publié sur l’histoire & le traitement des maladies, n’est pas moins terrible ; mais je renvoie à l’ouvrage même, dont aucun Médecin ne peut se passer, ceux qui voudront le voir[35].

Avant que de passer aux observations qui m’ont été communiquées, je terminerai cette section par le beau morceau qui se trouve dans l’excellent ouvrage dont M. Gaubius a enrichi la Médecine. Non-seulement il peint les maux, mais il en indique les causes, avec cette force, cette vérité, cette sagacité & cette précision, qui n’appartiennent qu’au plus grand maître. C’est un morceau précieux, dont on me sçaura gré de conserver le coloris, en le rapportant tel que l’auteur l’a écrit. Immoderata feminis profusio, non solum utilissimi humoris jacturâ, sed ipso etiam motu convulsivo, quo emittitur, frequentius repetito, imprimis lœdit. Etenim summam voluptatem universalis cxcipit virium resolutio, quæ crebro ferri nequit, quin enervet. Colatoria autem corporis quò magis emulgentur, eò plus humorum aliunde ad se trahunt, succisque sic ad genitalia derivatis, reliquæ partes depauperantur. Inde ex nimiâ venere lassitudo, debilitas, immobilitas, incessus delumbis, encephali dolores, convulsiones sensuum omnium, maxime visûs hebetudo, cœcitas, fatuitas, circulatio febrilis, exsiccatio, macies, tabes & pulmonica & dorsalis, effeminatio. Augentur hœc mala atque insanabilia fiunt ob perpetuum in venerem pruritum, quem mens, non minus quam corpus, tandem contrahit, quoque efficitur, ut & dormientes obscena phantasmata exerceant, & in tentiginem pronœ partes quâvis occasione impetum concipiant, onerique & stimulo sit quamlibet exigua reparati spermatis copia, levissimo conatu, & vel fine hoc, de relaxatis loculis relapsura. Quocirca liquet, quare adolescentiæ florem adeo pessumdet iste excessus[36].


SECTION II.


Observations communiquées.


Je ne suivrai d’autre ordre que celui des dates de réception. J’ai vu, me dit mon illustre ami, M. Zimmermann, un homme de ving-trois ans qui devint épileptique, après s’être affoibli le corps par de fréquentes manustuprations. Toutes les fois qu’il avoit des pollutions nocturnes il tomboit dans un accès d’épilepsie parfait. La même chose lui arrivoit après les manustuprations, dont il ne s’abstenoit point, malgré les accidens & tout ce que l’on pouvoit lui dire. Quand l’accès étoit passé, il éprouvoit des douleurs très-fortes aux reins & autour du coccyx. Cependant ayant enfin cessé cette manœuvre pendant quelque temps, je le guéris des pollutions, & j’espérai même de le guérir de l’épilepsie, dont les accès avoient déjà disparu. Il avoit repris les forces, l’appétit, le sommeil, & une très-belle couleur, après avoir ressemblé à un cadavre. Mais, étant revenu à ses masturbations, qui étoient toujours suivies d’une attaque, il eut enfin les accès dans les rues même, & on le trouva mort un matin dans sa chambre, tombé hors de son lit, & baigné dans son sang. Qu’on me permette ici une question qui se présenta à moi quand je lus cette observation : ceux qui se tuent d’un coup de pistolet, qui se noient volontairement, ou qui s’égorgent, sont ils plus comptables de leur mort, sont-ils plus suicidés que cet homme ci ? Sans entrer dans le détail, mon ami ajoure qu’il en connoît un autre qui est dans le même cas : j’ai appris, depuis, qu’il avoit fini de la même manière. J’ai connu, (c’est encore M. Zimmermann qui parle), un homme d’un très-beau génie, & d’un sçavoir presqu’universel, à qui de fréquentes pollutions avoient fait perdre toute l’activité de son esprit, & dont le corps étoit exactement dans l’état de celui du malade qui consulta M. Boerhaave[37], & que je rapporterai ailleurs.

Je dois les deux faits suivants à M. Raft le fils, célèbre Médecin de Lyon, avec qui j’ai eu le plaisir de passer quelques mois à Montpellier. Un jeune homme de Monpellier, étudiant en Médecine, mourut par l’excès de ces sortes de débauches. L’idée de son crime avoit tellement frappé son esprit, qu’il mourut dans une espece de désespoir, croyant voir l’enfer ouvert à ses côtés, prêt à le recevoir. Un enfant de cette ville, âgé de six ou sept ans, instruit, je crois, par une servante, se pollua si souvent, que la fièvre lente qui survint l’emmena bientôt. Sa fureur pour cet acte étoit si grande, qu’on ne put l’en empêcher jusqu’aux derniers jours de sa vie. Lorsqu’on lui représentoit qu’il hâtoit sa mort, il se consoloit, en disant qu’il iroit plutôt trouver son père, mort depuis quelques mois.

M. Mieg, célèbre Médecin de Basle, connu dans le monde sçavant par d’excellentes dissertations, & à qui sa patrie a l’obligation de l’inoculation, qu’il continue avec autant de succès que d’habileté, m’a communiqué une lettre de M. le Professeur Stehelin, nom cher aux lettres, dans laquelle j’ai trouvé plusieurs observations intéressantes & utiles. J’en réserve quelques-unes pour la suite de cet Ouvrage, où elles seront mieux placées, c’est ici le lieu des deux autres. Le fils de M ***, âgé de quatorze à quinze ans, est mort de convulsions, & d’une espece d’épilepsîe, dont l’origine venoit uniquement de la masturbation : il a été traité inutilement par les Médecins les plus expérimentés de notre ville. Je connois aussi une jeune Demoiselle de douze à treize ans qui, par cette détestable manœuvre, s’est attiré une consomption, avec le ventre gros & tendu, une perte blanche, & une incontinence d’urine. Quoique les remèdes l’aient soulagée, elle languit toujours, & je crains des suites funestes.


SECTION III.


Tableau tiré de l’Onania.


Depuis la publication de cet Ouvrage, j’ai appris, par le canal le plus respectable, que l’on ne devoit pas ajouter une entière créance aux faits de la collection angloise, & que cette raison, quelques calomnies, des obscénités, & la supposition d’un privilège impérial avoient fait prohiber la traduction allemande dans l’Empire. Ces motifs m’auroient déterminé à supprimer tout ce que j’ai tiré de cet Ouvrage, mais quelques considérations m’ont engagé à le conserver sous la modification de cet avis. La première est, que quelques unes de ces raisons ne regardent que l’édition allemande. La seconde, que quoiqu’il puisse s’y trouver quelques faits supposés, & que quelques-uns paroissent même porter ce caractère, il est cependant prouvé que le plus grand nombre n’est que trop vrai. Enfin, une troisieme considération qui m’a décidé, c’est ce que je trouve dans la même lettre de M. Stehelin. J’ai reçu, dit-il, une lettre de M. Hoffman de Mastrich, dans laquelle il me marque avoir vu un masturbateur qui s’étoit déjà attiré une consomption dorsale, qu’il traita sans succès, & qui fut guéri par les remèdes de l’Onania, dont le Docteur Bekkers, à Londres, doit être l’Auteur, & si bien guéri, qu’il est redevenu gros & gras, & qu’il a quatre enfants.

L’Onania anglois est un vrai chaos, l’ouvrage le plus indigeste qui se soit écrit depuis long-tems. On ne peut lire que les observations ; toutes les réflexions de l’Auteur ne sont que des trivialités théologiques & morales. Je ne tirerai de tout cet ouvrage, qui est assez long, qu’un tableau des accidents les plus ordinaires, dont les malades se plaignent : la vivacité, l’expression énergique de la douleur & du repentir qui se trouvent dans un petit nombre de lettres, & qui ne peuvent point se trouver dans l’extrait, ne doivent pas affoiblir l’impression d’horreur que leur lecture inspire, parce que cette impression dépend des faits ; & les lecteurs m’auront l’obligation de leur épargner la lecture d’un bien plus grand nombre d’autres lettres sans tour & sans style. Je rangerai sous six chefs les maux dont se plaignent les malades anglois, en commençant par les plus fâcheux, ceux de l’ame.

1°. Toutes les facultés intellectuelles s’affoiblissent, la mémoire se perd, les idées s’obscurcissent, les malades tombent même quelquefois dans une légère démence, ils ont sans cesse une espece d’inquiétude intérieure, une angoisse continuelle, un reproche de leur conscience, si vif, qu’ils versent souvent des larmes. Ils sont sujets à des vertiges ; tous leurs sens, mais surtout la vue & l’ouïe, s’affoiblissent ; leur sommeil, s’ils peuvent dormir, est troublé par des rêves fâcheux.

2°. Les forces du corps manquent entièrement ; l’accroissement de ceux qui se livrent à ces abominations avant qu’il soit fini, est considérablement dérangé. Les uns ne dorment point du tout, les autres sont dans un assoupissement presque continuel. Presque tous deviennent hypocondriaques ou hystériques, & sont accablés de tous les accidents qui accompagnent ces fâcheuses maladies, tristesse, soupirs, larmes, palpitations, suffocations, défaillances. L’on en a vu cracher des matières calcaires. La toux, la fièvre lente, la consomption sont les châtiments que d’autres trouvent dans leurs propres crimes.

3°. Les douleurs les plus vives sont un autre objet des plaintes des malades ; l’un se plaint de la tête, l’autre de la poitrine, de l’estomac, des intestins, de douleurs de rhumatisme extérieures, quelquefois d’un engourdissement douloureux dans toutes les parties de leur corps, dès qu’on les comprime le plus légèrement.

4°. L’on voit non seulement des boutons au visage, c’est un symptôme des plus communs, mais même de vrais pustules suppurantes sur le visage, dans le nez, sur la poitrine, sur les cuisses ; des démangeaisons cruelles de ces mêmes parties. Un des malades se plaignoit même d’excrescences charnues sur le front.

5°. Les organes de la génération éprouvent aussi leur part des miseres dont ils sont la cause première. Plusieurs malades deviennent incapables d’érection ; chez d’autres, la liqueur séminale se répand au moment du plus léger prurit, & de la plus foible érection, ou dans les efforts qu’ils sont pour aller à la selle. Un grand nombre est attaqué d’une gonorrhée habituelle qui abat entièrement les forces, & dont la matière ressemble souvent, ou à une sanie fœtide, ou à une mucosité sale. D’autres sont tourmentés par des priapismes douloureux. Les dysuries, les stranguries, les ardeurs d’urine, l’affoiblissement de son jet font cruellement souffrir quelques malades. Il y en a qui ont des tumeurs très-douloureuses aux testicules, à la verge, à la vessie, au cordon spermatique. Enfin, ou l’impossibilité du coït, ou la dépravation de la liqueur génitale, rendent stériles presque tous ceux qui se sont livrés longtemps à ce crime.

6°. Les fonctions des intestins sont quelquefois totalement dérangées, & quelques malades se plaignent de constipations opiniâtres, d’autres d’hémorrhoïdes, ou d’un écoulement de matière fœtide par le fondement. Cette dernière observation me rappelle le jeune homme dont parle M. Hoffman, qui, après chaque masturbation, étoit attaqué de la diarrhée, nouvelle cause de la perte de ses forces.


SECTION IV.


Observations de l’Auteur,


LE tableau, qu’offre ma première observation, est terrible ; j’en fus effrayé moi-même la première fois que je vis l’infortuné qui en est le sujet. Je sentis alors plus que je n’avois fait encore, la nécessité de montrer aux jeunes gens toutes les horreurs du précipice dans lequel ils se jettent volontairement.

L. D * * * *. Horloger, avoit été sage, & avoit joui d’une bonne santé jusqu’à l’âge de dix-sept ans ; à cette époque il se livra à la masturbation, qu’il réitéroit tous les jours, souvent jusqu’à trois fois, & l’éjaculation étoit toujours précédée & accompagnée d’une légère perte de connoissance, & d’un mouvement convulsif dans les muscles extenseurs de la tête, qui la retiroient fortement en arrière, pendant que le col se gonfloit extraordinairement. Il ne s’étoit pas écoulé un an, qu’il commença à sentir une grande foiblesse après chaque acte ; cet avis ne fut pas suffisant pour le retirer du bourbier ; son ame déjà toute livrée à ces ordures n’étoit plus capable d’autres idées, & les réitérations de son crime devinrent tous les jours plus fréquentes, jusqu’à ce qu’il se trouva dans un état, qui lui fit craindre la mort. Sage trop tard, le mal avoir déjà fait tant de progrès, qu’il ne pouvoit être guéri ; & les parties génitales étoient devenues si irritables & si foibles, qu’il n’étoit plus besoin d’un nouvel acte de la part de cet infortuné, pour faire épancher la semence. L’irritation la plus légère procuroit sur le champ une érection imparfaite, qui étoit immédiatement suivie d’une évacuation de cette liqueur, qui augmentait journellement sa foiblesse. Ce spasme, qu’il n’éprouvoit auparavant que dans le temps de la consommation de l’acte, & qui cessoit en même temps, étoit devenu habituel, & l’attaquoit souvent sans aucune cause apparente, & d’une façon si violente, que pendant tout le temps de l’accès, qui duroit quelquefois quinze heures, & jamais moins de huit, il éprouvoit dans toute la partie postérieure du col, des douleurs si violentes, qu’il poussoit ordinairement, non pas des cris, mais des hurlements ; & il lui étoit impossible pendant tout ce temps-là, d’avaler rien de liquide ou de solide. Sa voix étoit devenue enrouée, mais je n’ai pas remarqué qu’elle le fût davantage dans le temps de l’accès. Il perdit totalement ses forces ; obligé de renoncer à sa profession, incapable de tout, accablé de misere, il languit presque sans secours pendant quelques mois ; d’autant plus à plaindre, qu’un reste de mémoire, qui ne tarda pas à s’évanouir, ne servoit qu’à lui rappeller sans cesse les causes de son malheur, & à l’augmenter de toute l’horreur des remords. Ayant appris son état, je me rendis chez lui ; je trouvai moins un être vivant qu’un cadavre gissant sur la paille, maigre, pâle, sale, répandant une odeur infecte, presqu’incapable d’aucun mouvement. Il perdoit souvent par le nez un sang pâle & aqueux, une bave lui sortoit continuellement de la bouche, attaqué de la diarrhée, il rendoit ses excréments dans son lit sans s’en appercevoir ; le flux de semence étoit continuel ; ses yeux chassieux, troubles, éteints n’avoient plus la faculté de se mouvoir ; le pouls étoit extrêmement petit, vîte & fréquent ; la respiration très-gênée, la maigreur excessive, excepté aux pieds qui commençoient à être œdémateux. Le désordre de l’esprit n’étoit pas moindre ; sans idées, sans mémoire, incapable de lier deux phrases, sans réflexion, sans inquiétude sur son sort, sans autre sentiment que celui de la douleur, qui revenoit avec tous les accès au moins tous les trois jours. Etre bien au dessous de la brute, spectacle dont on ne peut pas concevoir l’horreur, l’on avoit peine à reconnoître qu’il avoit appartenu autrefois à l’espece humaine. Je parvins assez promptement, à l’aide des remèdes fortifiants, à détruire ces violents accès spasmodiques, qui ne le rappelloient si cruellement au sentiment que par les douleurs ; content de l’avoir soulage a cet égard, je discontinuai des remèdes qui ne pouvoient pas améliorer son état ; il mourut au bout de quelques semaines, en Juin 1757, œdémateux par tout le corps.

Tous ceux qui se livrent à cette odieuse & criminelle habitude ne sont pas aussi cruellement punis ; mais il n’en est point qui ne s’en ressente du plus au moins. La fréquence des actes, la variété des tempéraments, plusieurs circonstances étrangères occasionnent des différences considérables. Les maux que j’ai vus le plus souvent, sont, 1°. Un dérangement total de l’estomac, qui s’annonce chez les uns par des pertes d’appétit ou par des appétits irréguliers ; chez les autres, par des douleurs vives, sur-tout dans le temps de la digestion, par des vomissements habituels, qui résistent à tous les remèdes, tant que l’on reste dans ses mauvaises habitudes. 2°. Un affoiblissement des organes de la respiration, d’où résultent souvent des toux seches, presque toujours des enrouemens, des foiblesses de voix, des essoufflemens dès qu’on se donne un mouvement un peu violent. 3°. Un relâchement total du genre nerveux.

Il n’est pas nécessaire de connoître beaucoup l’économie animale, pour sentir que ces trois causes peuvent produire toutes les maladies de langueur, & l’expérience prouve qu’elles les produisent tous les jours. Les premiers accidents qui en résultent, dans les masturbateurs, sont, outre ceux que je viens d’indiquer, une diminution considérable dans les forces, une pâleur plus ou moins considérable, quelquefois une légère jaunisse, mais continuelle, souvent des boutons qui ne partent que pour faire place à d’autres, & se reproduire continuellement par tout le visage, mais surtout au front, aux tempes & près du nez, une maigreur considérable, une sensibilité étonnante aux changements des saisons, surtout au froid ; une langueur dans les yeux, un affoiblissement de la vue, une diminution considérable de toutes les facultés, sur-tout de la mémoire. « Je sens bien, m’écrivoit un patient, que cette mauvaise manœuvre m’a diminué la force des facultés, & sur tout la mémoire »[38]. Qu’il me soit permis d’insérer ici les fragments de quelques lettres, qui réunis formeront un tableau assez complet des désordres physiques que produit la masturbation, & dont la langue dans laquelle j’écrivois, m’empêcha de faire usage dans la première édition de cet ouvrage. J’eus le malheur, comme bien d’autres jeunes gens, (c’est dans l’âge mûr qu’il m’écrit) de me laisser aller à une habitude aussi pernicieuse pour le corps que pour l’ame ; l’âge aidé de la raison a corrigé depuis quelque temps ce misérable penchant, mais le mal est fait. À l’affection & sensibilité extraordinaire du genre nerveux, & aux accidents qu’elle occasionne, se joignent une foiblesse, un mal-aise, un ennui, une détresse qui semblent m’assiéger comme à l’envi ; je suis miné par une perte de semence presque continuelle ; mon visage devient presque cadavéreux, tant il est pâle & plombé. La foiblesse de mon corps rend tous mes mouvements difficiles ; celle de mes jambes est souvent telle, que j’ai beaucoup de peine à me tenir debout, & que je n’ose pas me hasarder à sortir de ma chambre. Les digestions se font si mal, que la nourriture se représente aussi en nature, trois ou quatre heures après l’avoir prise, que si je ne venois que de la mettre dans mon estomac. Ma poitrine se remplit de phlegmes, dont la présence me jette dans un état d’angoisse, & l’expectoration dans un état d’épuisement. Voilà un tableau raccourci de mes miseres, qui sont encore augmentées par la triste certitude que j’ai acquise, que le jour qui suit sera encore plus fâcheux que le précédent ; en un mot, je ne crois pas que jamais créature humaine ait été affligée de tant de maux que je le fuis. Sans un secours particulier de la providence, j’aurois bien de la peine à supporter un fardeau si pesant ».

Je lus en frémissant, dans la lettre d’un autre malade, ces mots terribles, qui me rappellerent ceux de l’Onania. « Si la religion ne me retenoit pas, j’aurois déjà terminé une vie, d’autant plus cruelle, qu’elle l’est par ma propre faute ». Il n’est pas au monde, en effet, d’état pire que celui de l’angoisse ; la douleur n’est rien en comparaison, & quand elle se joint à une foule d’autres maux, il n’est point étonnant qu’un malade désire la mort comme son plus grand bien, & regarde la vie comme un malheur réel, si l’on peut appeller vie un état aussi triste.

Vivere quum nequeam, sit mihi posse mori ;
Dulce mori miseris, sed mors optata recedit. M.

La description suivante est plus courte & moins terrible. « J’ai eu le malheur dès ma tendre jeunesse, je crois entre huit & dix ans, de contracter cette pernicieuse habitude, qui, de bonne heure, a ruiné mon tempérament ; mais sur tout depuis quelques années je suis dans un accablement extraordinaire ; j’ai les nerfs extrêmement foibles, mes mains sont sans force, toujours tremblantes, & dans une sueur continuelle ; j’ai de violents maux d’estomac, des douleurs dans les bras, dans les jambes, quelquefois aux reins & à la poitrine, souvent de la toux ; mes yeux sont toujours foibles & cassés, mon appétit est dévorant ; & cependant je maigris beaucoup, & j’ai tous les jours plus mauvais visage ». L’on verra dans la section du traitement le succès des remedes dans ce cas. Je ne détaillerai pas la cure du premier à cause de sa longueur. « La nature, écrivoit un troisieme, m’ouvrit les yeux sur la cause de la langueur dans laquelle je me trouvois, & sur le danger de l’abysme où je me précipitois, soit par des boutons ou vessies qui survenoient à la partie qui servoit d’instrument à mon crime, soit aussi par la foiblesse que j’éprouvois au milieu du crime même, & qui ne me permettoit pas de douter quelle étoit sa cause. Un autre me marqua « qu’il éprouvoit pendant cet acte une douleur au visage semblable à celle que l’on auroit senti si on y eût appliqué des épingles. Les premiers symptomes maladifs furent beaucoup de boutons au visage, à la poitrine & aux reins, avec une inquiétude générale & continuelle ; bientôt l’affoiblissement du corps & sur-tour des facultés le jetta dans une profonde mélancolie & l’état le plus horrible & le plus indéfinissable : il a été pendant sept ans incapable de toute application & sans jouir d’un seul instant de bonheur. Je ne vivois, dit-il, que pour l’angoisse, l’inquiétude, l’agitation la plus cruelle, les resserrements les plus affreux, & un étourdissement si terrible, que lorsqu’on me parloit je n’entendois quelquefois que des sons auxquels je n’attachois aucune idée, J’avois des douleurs vives au cerveau, au col & de la roideur dans tout le corps ».

Je pourrois ajouter ici un grand nombre de relations de maladies pour lesquelles j’ai été consulté depuis la seconde édition de cet ouvrage ; mais ce seroit des répétitions inutiles, & je me borne à deux ou trois des plus récentes.

Un homme, qui est dans la fleur de son âge, m’écrivoit, il n’y a que peu de jours : « J’ai contracté fort jeune une affreuse coutume, qui a ruiné ma santé ; je suis accablé d’embarras & de tournoiemens de tête, qui m’ont fait craindre l’apoplexie, & pour lesquels on m’a saigné ; mais on s’apperçut d’abord que l’on avoit eu tort. J’ai la poitrine serrée, & par conséquent la respiration gênée ; j’ai fréquemment des douleurs d’estomac, & je souffre successivement presque par tout le corps ; je suis tout le jour assoupi & inquiet ; pendant la nuit mon sommeil est troublé & agité, & il ne me répare point ; j’ai souvent des démangeaisons ; je suis pâle ; j’ai les yeux affoiblis & douloureux, le teint jaune, la bouche mauvaise, &c.

» Je ne puis faire, m’écrivoit un second, deux cents pas sans me reposer ; ma foiblesse est extrême ; j’ai des douleurs continuelles dans tout le corps, mais sur-tout dans les épaules ; je souffre beaucoup des maux de poitrine ; j’ai conservé de l’appétit, mais c’est un malheur, puisque j’ai des douleurs d’estomac dès que j’ai mangé, & que je rends tout ce que je mange : si je lis une page ou deux, mes yeux se remplissent de larmes, & me font souffrir ; j’ai souvent des soupirs très-involontaires, Filo xylino flaccidius veretrum, omnisque erectionis impotens, semen quidem, manu sollicitatum, effluere sinit, nequaquam vero ejaculat, adeo cœterum imminutum & retractum ut oculi de sexu vix judicare possint ». L’on trouvera les détails de les succès du traitement dans la suite de cet ouvrage ; je la donnerai, parce que c’est le plus affoibli & le plus docile des malades que j’ai vus.

Un troisieme, qui s’étoit livré à cette horrible manœuvre, à l’âge de douze ans, paroissoit plus attaqué dans les facultés intellectuelles, que dans la santé corporelle. » Je sens ma chaleur diminuer sensiblement ; le sentiment est considérablement émoussé chez moi, le feu de l’imagination extrèmement ralenti, le sentiment de l’exisftence infiniment moins vif ; tout ce qui se passe à présent me paroît, presque un songe ; j’ai plus de peine à concevoir, & moins de présence d’esprit ; en un mot, je me sens dépérir, quoique je conserve du sommeil, de l’appétit, & assez bon visage ».

Une suite qui n’est pas rare, c’est l’hypocondrialgie ; & si les hypocondriaques se livrent à cette pratique, elle empire tous les accidents du mal, & le rend totalement incurable. J’ai vu les inquiétudes, les agitations, les anxiétés les plus cruelles, être l’effet de ces deux causes réunies ; & des observations réitérées m’ont prouvé que dans les hypocondriaques qui sont sujets à avoir quelquefois des attaques de délire ou de manie, la masturbation hâte toujours les accès. Le cerveau affoibli par cette double cause perd successivement toutes ses facultés ; & les malades tombent enfin dans une imbécillité qui n’est suspendue que par quelques attaques de phrénésie. Les Mémoires des Curieux de la Nature parlent d’un homme mélancolique, qui, suivant le conseil d’Horace, cherchoit quelquefois à dissiper ses tristesses par le vin, & qui, s’étant trop livré à un autre genre de plaisirs dans les premiers jours d’un second mariage, tomba dans une manie si terrible, qu’il fallut l’enchaîner[39].

Jakin nous a conservé, dans ses Commentaires sur Rhazes, l’histoire d’un mélancolique, que des excès dans le même genre jetterent dans une consomption accompagnée de manie, qui le tuèrent en peu de jours[40]. L’on sçait que les paroxysmes épileptiques, accompagnés d’une effusion de liqueur séminale, laissent plus d’épuisement encore, & sur-tout plus d’étourdissement que les autres. Le coït excite les accès du mal dans ceux qui y sont sujets, & c’est à cette cause que M. van Swieten attribue le grand accablement dans lequel les malades tombent, si les accès sont fréquents[41]. M. Didier avoit connu un Marchand de Montpellier, qui ne sacrifioit jamais à Vénus, sans avoir d’abord après une attaque d’épilepsie[42].

Galien rapporte une observation semblable[43], & Henri van Heers témoigne la même chose[44]. J’ai eu occasion de m’en convaincre moi-même, M. van Swieten a connu un épileptique, qui fut attaqué de l’accès la nuit de ses noces[45]. M. Hoffman connoissoit une femme très-lubrique, qui avoit le plus souvent un accès d’épilepsie après chaque acte vénérien. L’on peut placer ici ce que dit M. Boerhaave dans son traité des maladies des nerfs, que dans l’ardeur vénérienne tous les nerfs sont affectés, quelquefois jusqu’à mort. Il rapporte l’exemple d’une femme qui tomboit, à chaque coït, dans une syncope assez longue, & celui d’un homme qui mourut dans le premier coït ; la force du spasme l’avoit jetté sur le champ dans une paralysie totale[46] ; & je trouve, dans l’excellent ouvrage dont M. de Sauvages vient d’enrichir la Médecine, l’observation très-singuliere, & peut-être unique, d’un homme qui, au milieu de l’acte étoit attaqué (& le mal a duré douze ans) d’un spasme qui lui roidissoit tout le corps, avec perte de sentiment & de connoissance. Ita ut illum prœ oneris impotentiâ in alteram lecti partem excutere cogeretur uxor, & evacuatio spermatis lenta flaccidoque veretro demum succedebat, remittente corporis rigiditate[47]. Je connois plusieurs faits analogues, M. de Haller en a indiqué un grand nombre dans ses remarques sur les instituts de M. Boerhaave[48], & l’on en trouve plusieurs autres chez les observateurs.

L’on a vu plus haut que la masturbation procuroit l’épilepsie, & cela arrive plus souvent peut-être qu’on ne le croit : est-il étonnant que ses actes rappellent les accès, comme je l’ai vu plus d’une fois, dans ceux qui y sont déjà sujets ? Est-il étonnant qu’elle rende cette maladie incurable ?

Cette rigidité totale de tout le corps, dont parle M. Boerhaave, est un des symptômes les plus rares ; je ne l’avois vue qu’une fois, quand on imprima la dernière édition de cet ouvrage, mais dans le degré le plus complet. Le mal avoit commencé par une roideur du col & de l’épine ; il gagna successivement tous les membres, & je vis cet infortuné jeune homme, quelque temps avant sa mort, ne pouvant avoir d’autre situation, que d’être couché à la renverse dans un lit, sans pouvoir remuer ni les pieds, ni les mains, incapable de tout autre mouvement, & réduit à ne prendre d’aliments, que ceux qu’on lui mettoit dans la bouche : il vécut quelques semaines dans ce triste état, & mourut, ou plutôt s’éteignit, presque sans souffrance.

J’ai vu depuis un autre exemple terrible de cette rigidité totale & mortelle, qui mérite bien d’être rapporté. Je fus demandé le 10 Février 1760, pour voir, à la campagne, un homme de quarante ans qui avoit été très-fort & très-robuste, mais qui avoit fait beaucoup d’excès en femmes & en vin, & qui s’étoit souvent exercé à ce qu’on appelle des tours de force. Son mal avoit commencé, il y avoit plusieurs mois, par une foiblesse dans les jambes qui le faisoit chanceler en marchant, comme s’il avoit trop bu ; il tomboit quelquefois, même en se promenant dans la plaine ; il ne pouvoit descendre les degrés qu’avec beaucoup de peine, & il n’osoit presque plus sortir de son appartement. Ses mains trembloient beaucoup ; il ne pouvoit écrire quelques mots qu’avec beaucoup de difficulté, & il les écrivoit très-mal ; mais il dictoit aisément, quoique sa langue, qui n’avoit jamais eu une bien grande volubilité, commençât à en avoir un peu moins. Sa mémoire le servoit bien ; & la seule chose qui put faire soupçonner quelque lésion dans les facultés, c’est qu’il étoit moins attentif au jeu de Dames, & que sa physionomie étoit assez changée ; il avoit de l’appétit & il dormoit, mais il avoit un peu de peine à se tourner dans le lit.

Il me parut que les excès en femmes & en vin étoient la cause première du mal, & je pensois que les tours de force qu’il avoit souvent faits, pouvoient être la cause de ce que les muscles étoient plus particulièrement attaqués. La saison étoit peu favorable aux remèdes, mais il falloit cependant chercher à arrêter les progrès du mal ; je lui conseillai des frictions de tout le corps avec de la flanelle & quelques fortifiants ; je me proposois d’en augmenter les doses, & de leur joindre l’usage du bain froid, dans le commencement de l’été ; au bout de quelques semaines le tremblement des mains paroissoit un peu diminué. Il y eut une consultation au mois d’Avril : on attribua le mal à ce que le malade avoit écrit pendant quelques mois, il y avoit deux ans, dans une chambre nouvellement recrépie ; on employa des bains tiedes, des frictions graisseuses, des poudres qu’on dit être diaphorétiques & antispasmodiques, il ne survint aucun changement. Au mois de Juin une seconde consultation décida qu’il iroit prendre les eaux de Leuk en Valais : au retour il avoit plus de tremblement & plus de roideur. Depuis lors (Septembre 1750), jusques au mois de Janvier 1764, je ne l’ai revu que trois ou quatre fois. En 1762, sur la foi de je ne sçais quelle annonce, il fit venir de Francfort les remèdes de l’Onania, qui n’opérèrent rien. Il en prit, l’année dernière, d’un Médecin étranger avec aussi peu de succès. Le mal a fait, dès le commencement, des progrès lents, mais journaliers ; & plusîeurs mois avant sa mort il ne pouvoit plus se soutenir sur ses jambes ; il ne pouvoit plus remuer seul les bras ni les mains ; l’embarras de la langue augmenta, & il perdit tellement la voix, qu’on ne pouvoit l’entendre qu’avec beaucoup de peine ; les muscles extenseurs de la tête la laissoient continuellement tomber sur la poitrine ; il avoit toujours de l’inquiétude dans les reins ; le sommeil de l’appétit diminuèrent successivement : les derniers mois de sa vie il avoit beaucoup de peine à avaler ; depuis Noël il survint de l’oppression, avec une fièvre irréguliere ; les yeux s’éteignirent singuliérement : il passoit, quand je le revis, au mois de Janvier, tout le jour & une grande partie de la nuit sur un fauteuil, panché en arrière, les jambes étendues sur une chaise, la tête tombant à chaque instant sur la poitrine, ayant toujours une personne debout auprès de lui, sans cesse occupée à le changer d’attitude, à lui relever la tête, à l’alimenter, à lui donner du tabac, à le moucher, & à écouter attentivement tout ce qu’il disoit. Les derniers jours de sa vie il étoit réduit à prononcer lettre par lettre, & on les écrivoit à mesure qu’il les prononçoit. Voyant que je ne lui donnois aucune espérance, & que je n’employois que quelques lénitifs pour l’oppression & la fievre, pressé par le desir de vivre, il fit à un de ses amis, pour venir me la faire tout de suite, la confidence de la cause à laquelle il attribuoit tous ses maux, en lui avouant que c’étoit la masturbation ; qu’il avoit commencé cette infamie il y avoit plusieurs années ; qu’il l’avoit continuée aussi long-temps qu’il l’avoit pu, & qu’il avoit senti croître ses maux à mesure qu’il s’y livroit. Il me confirma cet aveu quelques jours après ; & c’est ce qui l’avoir déjà déterminé à employer les remèdes de l’Onania.

L’excès dans les plaisirs de l’amour ne produit pas seulement des maladies de langueur ; il jette quelquefois dans des maladies aiguës ; & toujours il dérange celles qui dépendent d’une autre cause ; il produit très-aisément la malignité, qui n’est, selon moi, que le défaut de forces dans la nature. Hippocrate nous a déjà laissé, dans ses histoires des maladies épidémiques, l’observation d’un jeune homme qui, après des excès vénériens & vineux, fut attaqué d’une fièvre accompagnée des symptômes les plus fâcheux, les plus irréguliers, & enfin mortelle[49].

Tout ce que M. Hoffman dit sur cette matière mérite d’être rapporté. Après avoir parlé du danger des plaisirs de l’amour, pour les blessés, il examine celui que courent les personnes qui ont la fièvre en s’y livrant, & commence par citer une observation de Fabrice de Hilden, qui dit qu’un homme ayant eu commerce avec une femme, le dixième jour d’une pleurésie qui avoit été terminée le septieme par des sueurs abondantes, il fut attaqué par une forte fièvre & un tremblement considérable, & mourut le treizième jour. Il donne ensuite l’histoire d’un homme de cinquante ans, goutteux, & livré aux femmes & au vin, qui dans les premiers jours de la convalescence d’une fausse pleurésie, fut attaqué, immédiatement après le coït, d’un tremblement général, avec une rougeur excessive au visage, la fièvre, & tous les symptômes de la maladie dont il relevoit, mais beaucoup plus violemment que la première fois, & il fut dans un bien plus grand danger. Il parle d’un homme qui ne se livroit jamais à des excès vénériens sans avoir une fièvre d’accès pendant plusieurs jours. Il finit par une observation de Bartholin qui vit un nouveau marié attaqué le lendemain de ses noces, après des excès conjugaux, d’une fièvre aiguë, avec un grand abattement, des défaillances, des soulévements d’estomac, une soif immodérée, des rêveries, l’insomnie & beaucoup d’inquiétudes : il guérit par le repos & quelques fortifiants[50].

N. Chesneau vit deux jeunes mariés attaqués, la première semaine de leur noce, d’une violente fièvre continue, avec une rougeur & un gonflement consîdérable du visage : l’un des deux avoit une violente douleur au croupion : ils périrent l’un & l’autre, au bout de peu de jours[51].

M. Vandermonde décrit une fièvre produite par la même cause, qui fut aussi très-longue, & accompagnée des’accidents les plus effrayants, mais dont l’issue fut plus heureuse que dans le malade d’Hippocrate. Je ne rapporterai pas ici la description qu’il en donne, parce qu’elle est un peu longue, mais je conseille aux Médecins de la lire dans l’ouvrage même, qui aujourd’hui se trouve par-tout ; je parlerai plus bas du traitement. M. de Sauvages peint cette maladie sous le nom de fièvre ardente des épuisés ; le pouls est tantôt fort & plein, tantôt foible & petit ; les urines sont rouges, la peau seche & chaude, la soif considérable ; ils ont des nausées, & ne peuvent point dormir[52].

J’ai vu, en 1761 & 1762, deux jeunes hommes très-sains, très-forts, très-vigoureux, qui furent attaqués, l’un le lendemain, l’autre, la seconde nuit de leurs nôces, sans aucun frisson, d’une fièvre très-forte, avec le pouls vîte & dur, des rêveries, beaucoup de légers mouvements convulsifs, une inquiétude insoutenable, & la peau très-seche ; le second avoit beaucoup d’altération, & beaucoup de peine à uriner. Je pensai d’abord que l’excès du vin pouvoir aussi avoir quelque part à ces accidents, mais je fus pleinement dissuadé, au moins pour le second. Ils furent guéris l’un & l’autre au bout de deux jours, circonstance qui, jointe à l’époque de la maladie, & à ses caracteres, ne laisse aucun doute sur sa cause.

De tristes observations m’ont appris que les maladies aiguës dans les masturbateurs étoient très dangereuses ; leur marche est ordinairement irréguliere, leurs symptômes bizarres, leurs périodes dérangées ; l’on ne trouve point de ressources dans le tempérament, l’art est obligé de tout faire ; & comme il ne procure jamais de crises parfaites, quand, après beaucoup de peine, la maladie est surmontée, le malade reste dans un état de langueur plutôt que de convalescence, qui exige une continuation de soins les plus assidus, pour empêcher qu’il ne tombe dans quelque maladie chronique ; & je vois que Fonseca avoit déjà averti de ce danger. Plusieurs jeunes gens, dit-il, même très-robustes, sont attaqués après des excès avec les femmes, dans une même nuit, ou d’une fièvre aiguë qui les tue, ou ils tombent dans des maladies fâcheuses, dont ils ont beaucoup de peine à guérir ; car quand le corps est affoibli par des excès vénériens, s’il est attaqué par quelque maladie aiguë, il n’y a point de remède[53].

Un jeune garçon qui n’avoir pas encore seize ans s’étoit livré à la masturbation avec tant de fureur, qu’enfin au lieu de sperme il n’avoit amené que du sang, dont la sortie fut bientôt suivie de douleurs excessives, & d’une inflammation de tous les organes de la génération ; me trouvant par hasard à la campagne, on me consulta ; j’ordonnai des cataplasmes extrêmement émollients, qui produisirent l’effet que j’en attendois ; mais j’ai appris depuis, qu’il étoit mort peu de temps après de la petite vérole ; & je ne doute point que les atteintes, qu’il avoit portées à son tempérament, par ses infâmes fureurs, n’aient beaucoup contribué à rendre cette maladie mortelle. Quel avis aux jeunes gens !

Tous ceux qui ont souvent occasion de traiter le mal vénérien sçavent que dans les sujets usés par la fréquence des débauches, il devient fréquemment mortel. J’ai vu les plus affreux spectacles en ce genre.

M. Morgagni, dit que de trop fréquentes idées vénériennes suffisent pour produire des varicoceles, & des hydroceles, qui sont, souvent, des maladies fâcheuses.


SECTION V.


Suites de la masturbation chez les femmes.


Les observations précédentes paroissent toutes, si l’on en excepte celle de M. Stehelin, regarder principalement les hommes ; ce seroit traiter incomplettement cette matière, que de ne pas avertir le sexe, qu’en courant la même carrière de mauvaises œuvres, il s’expose aux mêmes dangers ; que plus d’une fois il s’est attiré tous les maux que je viens de décrire, & que tous les jours les femmes livrées à cette luxure périssent misérablement ses victimes. L’Onania Anglois est rempli d’aveux, qu’on ne lit point sans être saisi d’horreur & de compassion ; le mal paroît même avoir plus d’activité dans le sexe que chez les hommes. Outre tous les symptômes que j’ai déjà rapportés, les femmes sont plus particulièrement exposées à des accès d’hystérie ou de vapeurs, affreux ; à des jaunisses incurables ; à des crampes cruelles de l’estomac & du dos ; de vives douleurs de nez, à des pertes blanches, dont l’âcreté est une source continuelle de douleurs les plus cuisantes ; à des chûtes, à des ulcérations de matrice, & à toutes les infirmités que ces deux maux entraînent ; à des prolongements & à des dartres du clitoris ; à des fureurs utérines qui, leur enlevant à la fois la pudeur & la raison, les mettent au niveau des brutes les plus lascives, jusqu’à ce qu’une mort désespérée les arrache aux douleurs & à l’infamie.

Le visage, ce miroir fidèle de l’état de l’âme & du corps, est le premier à nous faire appercevoir des dérangements intérieurs. L’embonpoint & le coloris, dont la réunion forme cet air de jeunesse, qui seul peut tenir lieu de beauté, sans lequel la beauté ne produit plus d’autre impression, que celle d’une admiration froide ; l’embonpoint, dis-je, & le coloris disparoissent les premiers ; la maigreur, le plombé du teint, la rudesse de la peau leur succedent immédiatement ; les yeux perdent leur éclat, se ternissent, & peignent par leur langueur celle de toute la machine ; les lèvres perdent leur vermillon, les dents leur blancheur, & enfin il n’est pas rare que la figure reçoive un échec considérable par la déformation totale de la taille. Le rhachitis, ce qu’on appelle communément la noueure, n’est pas une maladie qui, comme l’a écrit le grand Boerhaave, n’attaque jamais depuis l’âge de trois ans. L’on voit communément des jeunes gens de l’un & de l’autre sexe, mais sur-tout parmi les femmes, qui, après avoir été bien faits jusqu’à 8, 10, 12, 14, même 16 ans, tombent peu à peu dans un dérangement de la taille par la courbure de l’épine, & le désordre devient quelquefois très-considérable. Ce n’est pas ici la place des détails de cette maladie, ni de l’énumération des causes qui la produisent. Hippocrate en a déjà indiqué deux[54]. J’aurai peut-être occasion de communiquer dans un autre ouvrage ce que plusieurs observations m’ont appris là dessus ; mais ce que je dois dire ici, c’est que parmi ces causes la masturbation occupe un des premiers rangs[55].

M. Hoffman avoit déjà dit que les jeunes gens qui se livrent aux plaisirs de l’amour avant que d’avoir fait leur crue, maigrissoient & décroissoient au lieu de croître[56] ; & l’on sent qu’une cause, qui peut empêcher l’accroissement, doit à plus forte raison en troubler l’ordre, & produire ces inégalités dans sa marche, qui contribuent à la maladie dont je parle.

Un symptôme commun aux deux sexes, & que je place dans cet article, parce qu’il est plus fréquent chez les femmes, c’est l’indifférence que cette infamie laisse pour les plaisirs légitimes de l’hymen, lors même que les désirs & les forces ne sont pas éteints : indifférence qui non-seulement fait bien des célibataires, mais qui souvent poursuit jusques dans le lit nuptial. Une femme avoue, dans la collection du Docteur Bekkers, que cette manœuvre a pris tant d’empire sur ses sens, qu’elle déteste les moyens légitimes d’amortir l’aiguillon de la chair. Je connois un homme qui, instruit à ces abominations par son précepteur, éprouva le même dégoût dans les commencements de son mariage, & l’angoisse de cette situation jointe à l’épuisement dû à ses manœuvres, le jetta dans une profonde mélancholie, qui céda cependant à l’usage des remèdes nervins & fortifiants.

Avant que d’aller plus loin, qu’on me permette d’inviter les pères & les mères à réfléchir sur l’occasion du malheur de ce dernier malade, & il en est plus d’un dans le même cas. Si l’on peut être trompé à ce point dans le choix de ceux à qui l’on confie le soin important de former l’esprit & le cœur des jeunes gens, que ne doit-on pas craindre, & de ceux qui n’étant destinés qu’à développer leurs talents corporels sont examinés moins rigoureusement sur les mœurs, & des domestiques qu’on engage souvent sans s’informer s’ils en ont ? Le jeune enfant dont j’ai parlé d’après M. Rast, fut instruit au mal, comme on l’a vu, par une servante ; la collection angloise est pleine d’exemples pareils ; & je ne pourrois produire qu’un trop grand nombre de jeunes plantes perdues par le jardinier auquel on avoit confié le soin de leur tournure. Il est dans cette espece de culture, des jardiniers de deux sexes ? Quels remèdes, me dira-t-on, à ces maux ? La réponse sort de ma sphere, je la ferai courte. Apporter la plus grande attention au choix d’un précepteur, & veiller sur lui & sur son élève avec cette vigilance qui, dans un père de famille attentif & éclairé, découvre ce qui se fait dans les endroits les plus obscurs de sa maison, de cette vigilance qui découvre le bois du cerf échappé à tous les autres yeux, & qui est toujours possible quand on veut fortement l’avoir.

Docuit enim fabula dominum videre plurimum in rebus suis. Phed.

Ne laisser jamais les jeunes gens seuls avec les maîtres suspects ; empêcher tout commerce avec les domestiques.

Il n’y a pas long-temps qu’une fille âgée de dix-huit ans, qui avoit joui d’une très-bonne santé, tomba dans une foiblesse étonnante ; ses forces diminuoient journellement, elle étoit tout le jour accablée par l’assoupissement, & la nuit par l’insomnie ; elle n’avoit plus d’appétit, & une enflure œdémateuse s’étoit répandue par tout le corps : elle consulta un habile Chirurgien, qui, après s’être assuré qu’il n’y avoit point de dérangements dans les règles, soupçonna la masturbation. L’effet, que produisit sa première question, lui confirma la justesse de son soupçon, & l’aveu de la malade le changea en certitude ; il lui fit sentir le danger de cette manœuvre, dont la cessation & quelques remèdes ont arrêté en très-peu de jours les progrès du mal, & produit même quelque amandement.

Outre la masturbation ou la souillure manuelle, il est un autre souillure qu’on pourroit appeller clitoridienne, dont l’origine connue remonte jusqu’à la seconde Sapho,

Lesbides, infamem quæ me fecistis, amatæ ;


& qui trop commune parmi les femmes de Rome, à l’époque où toutes les mœurs s’y perdirent, fut plus d’une fois l’objet des Epigrammes & des Satyres de ce siécle.

Lenonum ancillas posîta Laufella corona
Provocat, & tollit pendentis præmia coxæ.
Ipsa Medullina frictum crissantis adorat
Palmam inter dominas virtus notalibus æquat[57].

La nature, dans ses jeux, donne à quelques femmes une demi-ressemblance aux hommes, qui, mal examinée, a fait croire pendant bien des siecles à la chimère des hermaphrodites. La taille surnaturelle d’une partie très-petite à l’ordinaire, & sur laquelle M. Tronchin a donné une sçavante Dissertation, opère tout le miracle, & l’abus odieux de cette partie, tout le mal. Giorieuses peut-être de cette espece de ressemblance, il s’est trouvé de ces femmes imparfaites qui se sont emparées des fonctions viriles.[58] Le danger n’est cependant pas moindre que dans les autres moyens de souillure ; les suites en sont également affreuses. Toutes ces routes mènent à l’épuisement, aux langueurs, aux douleurs, à la mort. Ce dernier genre mérite d’autant plus d’attention qu’il est fréquent de nos jours, & qu’il seroit aisé de trouver plus d’une Lauffella & d’une Medullina, qui, comme ces Romaines, estiment assez les dons de la Nature, pour croire qu’ils doivent faire disparoître les différences arbitraires de la naissance.

L’on a vu, souvent des femmes aimer des filles avec autant d’empressemént que les hommes les plus passionnés, concevoir même la jalousie la plus vive, contre ceux qui paroissoient avoir de l’affection pour elles.

Il est temps de finir de si tristes détails, je me lasse de peindre les turpitudes & les miseres de l’humanité. Je n’accumulerai pas ici un plus grand nombre de faits ; ceux qui me restent trouveront naturellement leur place ailleurs, & je passe à l’examen des causes, après cette observation générale ; c’est que les jeunes gens nés avec une constitution foible, ont, à parité de crimes, bien plus de maux à redouter, que ceux qui sont nés vigoureux. Aucun n’évite le châtiment, tous ne l’éprouvent pas également sévere. Ceux sur tout qui ont à craindre l’hérédité de quelques maladies paternelles ou maternelles, qui sont menacés de la goutte, du calcul, de l’hectisie, des écrouelles, qui ont eu quelques atteintes de toux, d’asthme, de crachements de sang, de migraines, d’épilepsie, qui ont du penchant à cette espece de noueure dont j’ai parlé plus haut ; tous ces infortunés, dis-je, doivent être intimement persuadés, que chaque acte de ces débauches porte une forte atteinte à leur constitution, hâte à coup sûr l’apparition des maux qu’ils craignent, en rendra les accès infiniment plus fâcheux, & les jettera, à la fleur de leur âge, dans toutes les infirmités d’une vieillesse la plus languissante.

Tartareas vivum constat inire vias.


ARTICLE II.


Les Causes.




SECTION VI.


Importance de la liqueur séminale.


COMMENT une trop grande émission de semence produit-elle tous les maux que je viens de décrire ? c’est ce que je dois examiner actuellement. On peut réduire ces causes à deux, la privation de cette liqueur, & les circonstances qui en accompagnent l’émission. Le détail anatomique des organes qui la séparent, les conjectures plus ou moins probables sur la façon dont se fait cette séparation, les observations sur les qualités sensibles, seroient autant d’objets déplacés dans cet ouvrage. Il ne s’agit que de prouver son utilité par les témoignages des Médecins les plus respectables, j’en ai déjà rapporté quelques-uns, & de déterminer ses effets sur le corps. La section suivante sera destinée à l’examen des effets que doivent produire les circonstances qui accompagnent l’émission.

Hippocrate a cru qu’elle se séparoit de tous le corps, mais sur-tout de la tête. La semence de l’homme vient, dit-il, de toutes les humeurs de son corps, elle en est la partie la plus importante. Ce qui le prouve c’est la foiblesse qu’éprouvent ceux qui en perdent par l’union charnelle, quelque petite que soit la dose qu’ils en perdent. Il y a des veines & des nerfs qui de toutes les parties du corps vont se rendre aux parties génitales ; quand celles-ci se trouvent remplies & échauffées, elles éprouvent un prurit, qui se communiquant dans tout le corps, y porte une impression de chaleur & de plaisîr ; les humeurs entrent dans une espece de fermentation, qui en sépare ce qu’il y a de plus précieux & de plus balsamique, & cette partie, ainsi séparée du reste, est portée par la moelle de l’épine aux organes génitaux[59]. Galien adopte ces idées. Cette humeur dit-il, n’est que la partie la plus subtile de toutes les autres, elle a ses veines & ses nerfs qui la portent de tout le corps aux testicules[60]. En perdant la semence, dit-il ailleurs, on perd en même temps l’esprit vital ; ainsi il n’est point étonnant qu’un coït trop fréquent énerve, puisqu’il prive le corps de ce qu’il a de plus pur[61]. Le même auteur nous a conservé dans son histoire de la Philosophie, les opinions de différents Philosophes anciens sur ce sujet : qu’on me permette de les rapporter ici. Aristote, dont les ouvrages physiques seront estimés tant qu’on connoîtra le prix des observations, & le mérite & la difficulté qu’il y a à en ouvrir la carrière, l’appelle l’excrément du dernier aliment, (ce qui signifie en termes plus clairs, la partie la plus perfectionnée de nos alimens,) qui a la faculté de reproduire des corps semblables à celui qui l’a produit. Pythagore dit que c’est la fleur du sang le plus pur. Alcmœon son élève, Physicien & Médecin distingué, l’un des premiers qui aient connu l’importance de disséquer les animaux, & celui des Philosophes payens qui paroît avoir eu les idées les plus vraies de la nature de l’ame, Alcmœon, dis je, la regardoit comme une portion du cerveau, & il n’y a que deux ou trois ans, qu’un Médecin célèbre a adopté & amplifié ce systême ; il indique les partages par lesquels le cerveau va aux testicules, qu’il regarde comme des ganglions, & non pas comme des glandes, & c’est par la dissipation du cerveau qu’il explique tous les phénomènes de l’épuisement vénérien.

Platon envisageoit cette liqueur comme un écoulement de la moelle de l’épine. Démocrite pensoit comme Hippocrate & Galien. Epicure, cet homme respectable, qui a connu mieux que personne que l’homme n’étoit heureux que par les plaisirs, mais qui en même temps a fixé ces plaisirs par des règles que le héros chrétien ne désavoueroit pas ; Epicure dont la doctrine a été si cruellement défigurée & dénigrée par les Stoïciens, que ceux qui ne l’ont connue que par leur canal s’y sont laissé surprendre, & ont pris pour un débauché, dit M. de Fénélon, un homme d’une continence exemplaire, & dont les mœurs ont toujours été très-réglées, j’ajouterai, dont les principes sont la censure la plus sévere des dogmes de ses prétendus sectateurs modernes, qui ne connoissant de lui, que son nom, en abusent indignement pour autoriser des systêmes d’infamie, qu’il abhorreroit, & dont les sages, qui aiment le vrai, ne doivent pas permettre qu’on déshonore la mémoire, si tant est que des gens perdus puissent déshonorer quelqu’un ; Epicure, dis-je, regardoit la semence comme une parcelle de l’ame & du corps, & fondoit, sur cette idée, les préceptes qu’il donnoit de la conserver soigneusement.

Quoique plusieurs de ces sentiments différent, en quelque chose, tous prouvent combien l’on a cru cette humeur précieuse.

L’on a demandé, est-elle analogue à quelqu’autre humeur ? Est-elle la même, que ce liquide, qui, sous le nom d’esprits animaux, parcourt les nerfs, concourt à toutes les fonctions un peu importantes de la machine animale, & dont la dépravation produit une infinité de maux, si fréquents & si bizarres ? Pour répondre positivement à cette question, il faudrait connoître intimement la nature de ces deux humeurs. Nous sommes loin de ce degré de connoissance, & nous n’avons à proposer que d’ingénieuses & de probables conjectures.

L’on comprend aisément, dit M. Hoffman, comment il y a un rapport si étroit entre le cerveau & les testicules ; puisque ces deux organes séparent, du sang, la lymphe la plus subtile & la plus exquise, qui est destinée à donner la force & le mouvement aux parties, & à servir même aux fonctions de l’ame. Aussi il est impossible, qu’une dissipation trop abondante de ces liqueurs ne détruise pas les forces de l’ame & du corps[62]. Le liquide séminal, dit-il ailleurs, se distribue comme les esprits animaux séparés par le cerveau, dans tous les nerfs du corps : il paroît être de la même nature ; de-là vient, que plus on en dissipe, moins il se sépare de ces esprits. M. de Gorter est dans la même idée : le sperme est la plus parfaite & la plus importante des liqueurs animales, la plus travaillée, le résultat de toutes les digestions ; son intime rapport avec les esprits animaux prouve, que, comme eux, elle tire son origine des humeurs les plus parfaites[63]. En un mot il paroît par ces témoignages, & par une foule d’autres qu’il seroit inutile de citer, que c’est une liqueur extrêmement importante, qu’on pourroit appeller l’huile essentielle des liqueurs animales, ou plus exactement peut-être l’esprit recteur, dont la dissipation laisse les autres humeurs foibles, &, en quelque façon, éventées.

Quelle que soit, dira-t-on, l’importance de cette humeur, puisqu’elle est déposée dans ses réservoirs, de quel usage peut-elle être au corps ? L’on accorde, qu’une trop grande évacuation des humeurs qui circulent actuellement dans les vaisseaux, qui par-là même, fournissent à la nutrition, telles que le sang, la sérosité, la lymphe, &c, doit affoiblir ; mais il est plus difficile de comprendre comment une humeur, qui ne circule plus, qui est isolée, peut produire cet effet. Je réponds d’abord, que des exemples semblables, & trop fréquents pour n’être pas généralement connus, auroient dû prévenir cette objection. Il n’y a personne qui n’ait vu, qu’une évacuation de fait pour me borner à celle-ci, quoique médiocre & peu longue, affoiblit, a un point dont les influences se sont quelquefois ressentir pendant le reste de la vie, une nourrice dont la santé n’est pas vigoureuse, & que la plus robuste succombe au bout d’un certain terme. La raison en est sensible : en vuidant trop souvent les réservoirs destinés à recevoir quelque liqueur, l’on détermine les humeurs, par une suite nécessaire des loix de la machine, à y affluer en plus grande abondance : cette sécrétion devient excessive ; toutes les autres en souffrent, surtout la nutrition, qui n’est qu’une espece de sécrétion ; l’animal languit & s’affoiblit. Mais, en second lieu, il y a pour la semence une réponse, qui n’a pas lieu pour le lait : le lait est une liqueur simplement nutritive, dont la trop grande sécrétion ne nuit qu’en diminuant trop la quantité des humeurs : la semence est une liqueur active, dont la présence produit des effets nécessaires au jeu des organes, qui cesse, si on l’évacue : une liqueur, par-là même, dont l’émission superflue nuit par un double endroit. Je m’explique : il est des humeurs, telles sont la sueur & la transpiration, qui abandonnent le corps au moment où elles sont séparées des autres humeurs, & expulsées des vaisseaux de la circulation. Il en est d’autres, telle est l’urine, qui, après cette séparation & cette expulsion, sont retenues pendant un certain temps dans des réservoirs destinés à cela, & donc elles ne sortent, que quand elles sont en assez grande quantité pour exciter, sur ces réservoirs, une irritation, qui les force méchaniquement à se vuider. Il en est de troisiemes, qui sont séparées & retenues, comme les secondes, dans des réservoirs, non point dans la vue d’être, du moins entièrement, évacuées ; mais pour acquérir, dans ces réservoirs, une perfection qui les rend propres à de nouvelles fonctions, quand elles rentrent dans la masse des humeurs. Telle est, entre plusieurs autres, la liqueur génitale. Séparée dans les testicules, elle passe de-là par un canal assez long, dans les vésicules séminales, & est constamment repompée par les vaisseaux absorbants, &, de proche en proche, rendue à la masse totale des humeurs. C’est une vérité que l’on démontre par bien des preuves ; une seule suffit. Dans un homme sain, la séparation de cette liqueur se fait continuellement dans les testicules ; elle se rend dans ses réservoirs, dont l’étendue est très-bornée, & ne peut peut-être pas en contenir tout ce qui se sépare dans un jour ; cependant il est des hommes continents qui n’en évacuent point pendant des années entières. Que deviendroit-elle si elle ne rentroit pas continuellement dans les vaisseaux de la circulation ? Rentrée qui est extrêmement facilitée par la structure de tous les organes qui servent à la séparation, à la route & à la conservation de cette humeur. Les veines y sont beaucoup plus considérables que les arteres, & cela dans une proportion qui ne se trouve point aussi grande ailleurs[64]. Aussi il est probable que ce repompement ne se fait pas seulement dans les vésicules séminales, mais qu’il a déjà lieu dans les testicules, dans les épididymes, qui sont une espece de premier réservoir adhérent aux testicules, & dans le canal déférent, qui est celui par lequel la semence va du testicule à la vésicule séminaire.

Galien avoir sçu que les humeurs s’enrichissent de la semence retenue, quoiqu’il en ignorât le méchanisme : Tout en est plein, dit-il, chez ceux qui ne commercent pas avec les femmes ; l’on n’en trouve pas chez ceux qui se livrent souvent à ce commerce. Il se donne ensuite beaucoup de peine pour découvrir comment une petite quantité de cette humeur peut donner autant de force au corps ; enfin il décide, qu’elle est d’une vertu exquise, & qu’ainsi elle peut communiquer tres-promptement de sa force à toutes les parties du corps[65]. Il prouve ensuite par plusieurs exemples, qu’une petite cause produit souvent de grands effets, & conclut enfin : Est-il donc étonnant que les testicules fournissent une liqueur propre à répandre une nouvelle vigueur sur tout le corps ? Le cerveau produit bien les sensations & les mouvements, & le cœur donne aux artères la force de battre ! Je finirai cette section par rapporter ce que dit de la semence l’un des plus grands hommes de ce siécle. La semence est gardée dans les vésicules seminaires jusqu’à ce que l’homme en fasse usage, ou que les écoulements nocturnes l’en privent. Pendant tout ce temps-là, la quantité qui s’y en trouve, excite l’animal à l’acte vénérien ; mais la plus grande quantité de cette semence, la plus volatile, la plus odorante, celle qui a le plus de force, est repompée dans le sang, & elle y produit, en y entrant, des changements bien surprenants ; la barbe, les poils, les cornes ; elle change la voix & les mœurs ; car l’âge ne produit pas dans les animaux ces changements, c’est la semence seule qui les opère, & on ne les remarque jamais dans les eunuques[66].

Comment la semence opere-t-elle ces effets ? c’est là un de ces problèmes dont la solution n’est peut-être pas encore mûre. Ce qu’on peut cependant dire, avec beaucoup de probabilité, c’est que cette liqueur est un stimulus, un éguillon qui irrite les parties qu’il touche ; son odeur forte, & l’irritation évidente qu’elle exerce sur les organes de la génération, ne laissent aucun doute là-dessus, & l’on comprend que ces particules âcres, étant continuellement repompées & remêlées aux humeurs, aiguillonnent légerement, mais sans interruption, les vaissaux qui, par-là même, se contractent avec plus de force ; leur action sur les fluides est plus efficace ; la circulation est plus animée ; la nutrition plus exacte ; toutes les autres fonctions se font d’une manière plus parfaite ; quand ces secours manquent, plusieurs fonctions ne se développent jamais ; c’est le cas des eunuques[67], toutes se font mal.

Il se présente ici une question assez naturelle ; c’est, pourquoi les eunuques n’éprouvent pas les mêmes maux, que ceux qui s’épuisent par les débauches vénériennes ? il n’est guère possible de répondre exactement à cette question, qu’à la fin de la section suivante.


SECTION VII.


Examen des circonstances qui accompagnent l’émission.


IL y a plusieurs évacuations qui se font sans qu’on s’en apperçoive : toutes les autres se font dans l’état de parfaite santé, avec une facilité qui fait qu’elles n’ont aucune influence sur le reste de la machine ; le plus léger mouvement dans l’organe qui en renferme la matière, suffit à l’expulsion. Il n’en est pas de même de l’évacuation du sperme. Il ne faut rien moins que des ébranlements généraux, une convulsion de toutes les parties, une augmentation de vîtesse dans le mouvement de toutes les humeurs, pour la déplacer & lui donner issue. Est-ce trop hasarder de dire qu’on peut regarder ce concours nécessaire de toute la machine, au moment de son évacuation, comme une preuve sensble de l’influence qu’il a sur tout le corps ? Le coït, dit Démocrite, est une espece d’épilepsie. C’est, dit M. de Haller, une action très-violente, qui est très-voisine de la convulsion, & qui y par-là même affoiblit étonnamment, & nuit à tout le systême nerveux. L’on a vu dans les observations que j’ai rapportées plus haut, & dans quelques unes de celles que j’ai citées, l’émission accompagnée de vraies convulsions, d’une espece d’épilepsie ; & la même observation fournit les preuves évidentes de l’influence que ces mouvements violents eurent sur la santé du malheureux qui en est le sujet. La promptitude avec laquelle l’affoiblissement suit l’acte, a paru à bien des gens, & avec raison, une preuve que ce ne pouvoir être la seule privation de semence qui l’occasionnoit ; mais ce qui prouve démonstrativement combien le spasme doit affoiblir, c’est l’affoiblissement qu’éprouvent tous les malades qui ont des accès de maladies convulsives : celui qui suit les accès d’épilepsie est quelquefois excessif.

Ce n’est qu’au spasme qu’on peut attribuer l’effet que le coït produit sur l’Amman d’une ville de Suisse, dont F. Platerus nous a conservé l’histoire, & qui, s’étant remarié déjà vieux, fut saisi en voulant célébrer ses noces, d’une suffocation si violente, qu’il fut obligé de cesser. Le même accident le reprit toutes les fois qu’il tenta le même essai. Il s’adressa à une foule de charlatans ; l’un lui promit, après lui avoir fait prendre plusieurs remèdes, qu’il n’avoit plus aucun danger à courir. Il hasarda une nouvelle tentative sur la parole de son Esculape ; le succès en fut d’abord le même ; mais plein de confiance, il voulut aller jusques au bout, & mourut dans l’acte même, entre les bras de sa femme[68].

Les palpitations violentes, qui accompagnent quelquefois le coït, sont aussi un symptôme convulsif. Hippocrate parle d’un jeune homme à qui des excès en vin & en femmes avoient occasionné, entr’autres symptômes, des palpitations continuelles[69] ; & Dolœus en a vu un saisi dans l’acte même d’une palpitation si violente, qu’il auroit été étouffé s’il avoit persisté[70]. L’on trouve dans Hoffman d’autres faits semblables.

L’observation de l’enfant, cité plus haut, est encore une preuve qui n’a pas échappé à la sagacité de M. Raft, du pouvoir de la cause convulsive ; puisqu’à cet âge, il ne pouvoit guère évacuer qu’une humeur des prostates, & non point une véritable semence.

Ces remarques ont été saisies par le plus grand nombre des bons auteurs qui ont écrit sur cette matière. Galien paraît les avoir déjà faites. La volupté elle-même, dit-il, affoiblit les forces vitales. M. Fleming n’a pas omis cette cause dans fort beau Poëme sur les maladies des nerfs.

Quin etiam nervos frangit quæcumque voluptas[71].

Sanctorius établit positivement, que les mouvements affoiblissent plus que l’émission du sperme : & il est bien étonnant que M. Gorter, son commentateur, ait cherché à persuader le contraire. La raison qu’il en donne, en assurant que ces mouvements n’affoiblissent pas plus que d’autres mouvements quelconques, parce qu’ils ne sont pas convulsifs, ne persuadera personne. Un exemple, s’il peut en citer un, ne fait pas la loi. Lister, Noguez, Quincy, qui ont commenté le même ouvrage avant lui, ne pensent pas comme lui, & ils attribuent une partie du danger à l’affoiblissement que laissent les convulsions. Le coït, dit Noguez, est une convulsion ; il dispose les nerfs aux mouvements convulsifs ; & la plus légère occasion les fait naître[72].

J. A. Borelli, l’un des premiers créateurs de la Physiologie, ne les avoir pas envisagés comme M. Gorter : il est positif sur cet article ; cet acte est accompagné, d’une espece d’affection convulsive, qui porte les plus rudes atteintes au cerveau & à tout le genre nerveux[73].

M. Senac attribue positivement aux nerfs les foiblesses qui suivent le coït. La cause la plus vraisemblable de la syncope qui survient quand un abscès s’ouvre dans l’intérieur de l’abdomen : c’est, dit-il, l’action des nerfs qui se mettent alors en jeu. Cela est confirmé par l’abattement ou par la syncope qui suivent l’effusion du sperme ; car ce n’est qu’aux nerfs qu’on peut imputer cette défaillance[74].

M. Lewis[75] attribue plus a cette cause qu’à l’autre, tout comme Sanctorius.

Dès qu’il y a convulsion, le genre nerveux se trouve dans un état de tension, ou, plus exactement, dans un degré d’action extraordinaire, dont la suite nécessaire est un relâchement excessif. Tout organe, qu’on a monté au-dessus de son ton, retombe au-dessous : par-là même, les fonctions qui en dépendent se font nécessairement mal, & comme les nerfs influent sur toutes, il n’en est point qui n’éprouve quelque dérangement, quand ils sont affoiblis.

Une raison qui contribue aussi à l’affoiblissement du genre nerveux, c’est l’augmentation de la quantité du sang dans le cerveau pendant l’acte vénérien, augmentation bien démontrée, & qui est allée plusieurs fois jusqu’à produire l’apoplexie ; l’on en trouve plusieurs exemples dans les observateurs, & Hoffman rapporte celui d’un soldat, qui se livrant à cet acte avec fureur, mourut apoplectique dans le coït même ; l’on trouva le cerveau plein de sang. c’est par cette même augmentation de sang, qu’on explique pourquoi ces excès produisent la manie[76]. Cette quantité de sang, distendant les nerfs, les affoiblit ; ils résistent moins aux impressions, & c’est ce qui fait leur foiblesse.

En réfléchissant sur les effets de ces deux causes, l’évacuation de la semence & les mouvements convulsifs, il est aisé d’expliquer les désordres qui doivent en résulter dans l’économie animale. L’on peut les ranger sous trois classes ; la dépravation des digestions, l’affoiblissement du cerveau & du genre nerveux, le dérangement de la transpiration. L’on verra qu’il n’est aucune maladie chronique, qu’on ne puisse déduire de cette triple cause.

Le relâchement, dans lequel ces excès jettent, dérange les fonctions de tous les organes, dit un des auteurs qui a le mieux écrit sur la Diætétique ; & la digestion, la coction, la transpiration, les autres évacuations ne se sont plus comme il faut : d’où il résulte une diminution sensible des forces, de la mémoire, & même de l’entendement ; un obscurcissement dans la vue, tous les maux de nerfs, toutes les especes de goutte ou de rhumatisme, une foiblesse étonnante dans le dos, la consomption, la foiblesse des organes de la génération, des urines sanglantes, un dérangement dans l’appétit, des maux de tête & un grand nombre d’autres maladies, qu’il est inutile de détailler ici ; en un mot rien n’abrège autant la vie que l’abus des plaisirs de l’amour[77].

1°. L’estomac est la partie qui se ressent la première de toutes les causes qui affoiblissent, & cela, parce que c’est celle dont les fonctions demandent la plus grande perfection dans l’organe. La plus grande partie des autres sont autant passives qu’actives ; l’estomac est presqu’entierement actif ; aussi, dès que ses forces diminuent, ses fonctions se dérangent : vérité d’observations, qui, jointe à la suivante & à la variété des impressions premières, & souvent fâcheuses, que ce qu’on avale produit sur ce viscere, rend raison de la fréquence, de la bizarrerie & de l’opiniâtreté de ses maladies. Il est, de toutes les parties du corps, l’une de celles qui reçoit le plus grand nombre de nerfs, & dans laquelle, par-là même, il se distribue une plus grande quantité d’esprits animaux. Ce qui affoiblit l’action des uns, & diminue la quantité, ou altère la qualité des autres, doit donc diminuer la force de ce viscere plus que d’aucun autre ; c’est ce qui arrive dans les excès vénériens. L’importance de la fonction, à laquelle il est destiné, fait que dès qu’elle se fait moins bien, toutes les autres s’en ressentent.

Hujus enim validus firmat tenor omnia membra :
At centra ejusdem franguntur cuncta dolore[78].

Dès que les digestions se font imparfaitement, les humeurs prennent un caractere de crudité, qui les rend impropres à toutes leurs destinations ; mais qui empêche sur-tout la nutrition, dont dépend la réparation des forces. Il suffit, pour s’assurer de l’influence générale de l’estomac, d’observer l’état d’une personne, qui éprouve une digestion laborieuse : les forces se perdent dans quelques minutes ; un mal-aise général rend la foiblesse plus à charge ; les organes des sens s’émoussent, l’ame même n’exerce ses facultés qu’imparfaitement ; la mémoire, & sur-tout l’imagination, paroissent anéanties ; rien en un mot, ne rapproche plus un homme d’esprit d’un sot, qu’une digestion pénible.

Une belle observation rapportée par M. Payva, Médecin Portugais, habitué à Rome, répand un grand jour sur l’affoiblissement prodigieux dans lequel les excès de ce genre jettent l’estomac. Quand les désirs vénériens, dit-il, sont montés chez les jeunes gens à leur plus haut degré, ils éprouvent une espece de sensation agréable à l’orifice de l’estomac ; mais s’ils satisfont ces desirs avec trop d’impétuosité & au-delà de leurs forces, ils éprouvent dans ce même endroit une sensation extrêmement désagréable & fâcheuse qu’ils ne peuvent pas exprimer ; & ils payent bien chèrement leurs excès par la maigreur, le marasme &c. dans lesquels ils tombent[79].

Aretée avoit déjà connu cette vérité[80], & M. Boerhaave emploie les mêmes expressions que M. Payva : il ajoute que ce sentiment douloureux se dissipe, à mesure qu’ils reprennent leurs forces[81] : il confirme la même chose ailleurs, en y joignant une règle de pratique très-utile ; c’est que quand il survient des accès d’épilepsie, après des excès vénériens, il faut penser à fortifier les nerfs de l’estomac[82].

2°. La foiblesse du genre nerveux, qui dispose à tous les accidents paralytiques & spasmodiques, est produite, comme je l’ai déjà dit, par les mouvements convulsifs qui accompagnent l’émission ; en second lieu, par le vice des digestions : dès qu’elles péchent, les nerfs s’en ressentent, & s’en ressentent d’autant plus que le fluide qui les pénètre étant le dernier ouvrage de la coction, celui qui suppose la plus parfaite, quand elle est altérée, il est celui des fluides animaux, qui en est le plus sensiblement affecté ; celui sur lequel la crudité des humeurs a le plus d’influence. Enfin, ce qui augmente cet affoiblissement, c’est l’évacuation d’une humeur analogue aux esprits animaux, & qu’à raison de cette analogie, on ne peut point évacuer, sans diminuer la force du genre nerveux, dont les doutes modestes de quelques grands hommes, qui n’osent affirmer en physique, que ce dont la vérité tombe sous leurs sens, & les objections de quelques physiologistes subalternes ou systématiques, ne m’empêchent pas d’attribuer la force à ces esprits. D’ailleurs, indépendamment du dommage qui résulte de cette évacuation, relativement à la quantité d’esprits animaux, elle nuit, en ce qu’elle prive les vaisseaux de ce léger aiguillonnement que produit le sperme repompé, & qui contribue si fort à la coction. Elle nuit donc, & en soustraiyant une partie d’esprits animaux, ou au moins d’une humeur très précieuse, & en diminuant la coction, sans laquelle ces esprits ne sont préparés qu’imparfaitement & insuffisamment.

Il y a, entre les maladies de l’estomac & celles des nerfs, un cercle vicieux. Les premières font naître les secondes ; & celles-ci une fois formées, contribuent infiniment à les augmenter. Quand l’observation journalière ne le prouveroit pas, la seule inspection anatomique de l’estomac suffiroit pour en convaincre. La quantité de nerfs, qui s’y distribuent, démontre combien ils sont nécessaires à ses fonctions, & combien par-là même, elles doivent être dérangées, quand ils ne sont pas en bon état.

3°. Enfin, la transpiratïon se fait moins bien : Sanctorius a même déterminé la quantité dont elle diminuoit ; & cette évacuation, la plus considérable de toutes, ne peut pas être supprimée qu’il n’en résulte promptement une foule de symptômes différents.

L’on comprend aisément qu’il n’est point de maladies qui ne puissent être produites par cette triple cause. Je n’entrerai pas dans l’explication de tous les symptômes particuliers ; ce détail prolongerait trop ce petit ouvrage, & n’intéresseroit que les Médecins auxquels il est inutile : l’on peut voir ce qu’en dit M. Gorter[83].

M. Cliston Wintringham a très-bien détaillé les dangers de cette évacuation relativement relativement aux goutteux, & son explication mérite d’être lue[84].

Feu M. Gunzius[85], enlevé à la Médecine à la fleur de son âge, a donne une explication méchanique très ingénieuse des inconvénients de ces excès relativement à la respiration ; il parle dans cet endroit d’un homme qui s’étoit attiré par-là une toux continuelle, symptôme que j’ai vu chez un jeune homme qui mourut victime de l’onanisme. Il étoit venu à Montpellier pour faire ses études ; ses excès dans cette infamie le jetterent dans l’étisïe, & je me rappelle que sa toux étoit si forte & si continuelle, que tous ses voisins en étoient incommodés. On le saigna fréquemment dans la vue, sans doute, d’abréger ses souffrances. Une consultation lui ordonna d’aller prendre les bouillons de tortue chez lui (il étoit, si je ne me trompe, Dauphinois) & lui promit une guérison complette ; il mourut deux heures après.

Ce qu’on comprend le moins aisément, ou plutôt ce qu’on ne comprend point du tout, c’est cet affoiblissement prodigieux des facultés de l’ame. La solution de ce problême tient à la question insoluble pour nous, de l’influence des deux substances l’une sur l’autre, & nous sommes réduits à l’observation des phénomènes. Nous ignorons, & la nature de l’esprit & celle du corps ; mais nous sçavons que ces deux parties de l’homme sont intimement unies, que tous les changements que l’une éprouve sont ressentis par l’autre : une circulation un peu plus ou moins vîte, un sang un peu plus ou moins épais, quelques onces d’aliments de plus ou de moins, la même quantité d’un aliment plutôt que d’un autre, une tasse de café au lieu d’un peu de vin, un sommeil plus ou moins long ou tranquille, une selle un peu plus ou moins abondante, une transpiration trop forte ou trop foible, changent du tout au tout notre façon de voir & de juger les objets : d’une heure à l’autre, les révolutions de la machine nous font sentir & penser différemment, & nous font, à leur gré, de nouveaux principes des vices & des vertus ; tant sont vrais les vers du premier satyrique moderne.

Tout, suivant l’intellect, change d’ordre & de rang :
Ainsi c’est la nature & l’humeur des personnes,
Et non la qualité, qui rend les choses bonnes.
C’est un mal bien étrange au cerveau des humains[86].

Tant est exact le tableau que Lucrèce a tracé de cette union intime.

——— Gigni pariter cum corpore, & una
Crescere sentimus, pariterque senescerc mentem ;
Nam velut infirmo pueri, teneroque vagantur
Corpore ; sic animi fequitur sententia tenuis,
Inde ubi robustis adolevit viribus ætas,
Consilium quoque majus, & auctior est animi vis :
Post ubi jam validis quassatu’st viribus ævi
Corpus, & obtusis ceciderunt viribus artus ;
Claudicat ingenium, délirât linguaque, mensque,
Omnia deficiunt, atque uno tempore defunt.
Quin etiam morbis in corporis avius errat
Sæpe animus, dementit enim, delitaque fatur.[87].

L’observation nous apprend également que, de toutes les maladies, il n’y en a point qui affectent l’âme plus promprement que celles du genre nerveux : les épileptiques qui, au bout de quelques années, tombent presqu’ordinairement dans l’imbécillité, en fournirent une triste preuve, qui, en même temps, nous apprend qu’il n’est point étonnant si des actes, qui, comme on l’a dit plus haut, sont toujours légèrement épileptiques, produisent cet affoiblissement du cerveau, &, par-là même, des facultés.

L’affoiblissement du cerveau & du genre nerveux est suivi de celui des sens ; & cela est naturel. Sanctorius, Hoffmann, & quelques autres, ont cherché à expliquer pourquoi la vue souffroit plus particulièrement : mais leurs raisons, qui sont vraies, ne me paroissent pas suffisantes. Les principales, & celles qui sont particulières à cet organe, sont la multitude des parties qui composent l’œil, & qui, étant toutes susceptibles de différents vices, le rendent infiniment plus sujet à des dérangements que les autres. Les nerfs, en second lieu, servent ici à plusieurs usages, & sont en très-grand nombre. Enfin cet afflux d’humeurs sur cette partie pendant le temps de l’acte, afflux dont la scintillation, qu’on apperçoit alors dans les yeux des animaux, forme une preuve sensible, produit dans les vaisseaux d’abord une foiblesse, & ensuite des engorgements, dont la perte de la vue est une suite nécessaire.

Il est aisé actuellement de répondre a la question proposée plus haut ; pourquoi les eunuques, qui n’ont point de semence, ne sont-ils pas exposés aux maladies que nous venons de décrire ?

Il y en a deux raisons très-suffisantes. La première, c’est que s’ils ne retirent pas les avantages que produit cette liqueur, quand elle a été préparée & repompée ; d’un autre côté ils ne perdent point cette partie précieuse du sang destinée à devenir semence. Ils n’éprouvent pas ces changements, qui sont dûs à la semence préparée, & que j’ai indiqués plus haut ; mais ils ne doivent pas non plus être exposés aux maux qui viennent de la privation de cette humeur non préparée. L’on pourroit, si l’on veut me permettre d’employer les termes des métaphysiciens, distinguer la semence en semence à faire, semen in potentia ; c’est cette partie précieuse des humeurs que les testicules séparent : & semence faite, semen in actu. Si la première ne se sépare pas, la machine manque des secours qu’elle retire de la semence préparée, & n’éprouve point les changements qui en dépendent, mais elle ne s’appauvrit pas ; elle n’acquiert pas, mais elle ne perd pas ; on reste dans l’état d’enfance. Quand la semence se sépare & s’évacue, c’est alors une privation, un appauvrissement réel. La seconde raison, c’est que les eunuques n’éprouvent point ce spasme, auquel j’ai attribué une grande partie des maux qui suivent ces excès.

Les accidents qu’éprouvent les femmes s’expliquent tout comme ceux des hommes. L’humeur qu’elles perdent étant moins précieuse, moins travaillée, que le sperme de l’homme, sa perte ne les affoiblit peut-être pas aussi promptement ; mais quand elles vont jusqu’à l’excès, le genre nerveux étant plus foible chez elles, & naturellement plus disposé au spasme, les accidents sont violents. Des excès subits les jettent dans des accidents analogues à celui d’un jeune homme dont j’ai parlé plus haut, pag. 47, & j’ai été le témoin d’un triste spectacle en ce genre. En 1746, une fille âgée de vingt-trois ans, défia six Dragons espagnols, & soutint leurs assauts pendant toute une nuit dans une maison aux portes de Montpellier. Le matin on l’apporta en ville mourante : elle expira le soir, baignée dans son sang, qui ruisseloit de la matrice. Il eut été intéressant de s’assurer si cette hémorrhagie étoit la suite de quelque blessure, ou si elle ne dépendoit que de la dilatation des vaisseaux, produite par l’action augmentée de cet organe.


SECTION VIII.


Causes de danger, particulières à la masturbation.


L’ON a vu plus haut, que la masturbation étoit plus pernicieuse que les excès avec les femmes. Ceux qui font intervenir par-tout une providence particulière, établiront que la raison en est une volonté spéciale de Dieu, pour punir ce crime. Persuadé que les corps ont été astreints, dès leur création, à des loix qui en régissent nécessairement tous les mouvements, & dont la Divinité ne change l’économie, que dans un petit nombre de cas réservés, je ne voudrois avoir recours aux causes miraculeuses, que quand on trouve une opposition évidente avec les causes physiques. Ce n’est point le cas ici : tout peut très bien s’expliquer par les loix de la méchanique du corps, ou par celles de son union avec l’ame. Cette habitude de recourir aux causes surnaturelles a déjà été combattue par Hippocrate, qui, en parlant d’une maladie que les Scythes attribuoient à une punition particulière de Dieu, fait cette belle réflexion : Il est vrai que cette maladie vient de Dieu, mais elle en vient comme toutes les autres ; elles n’en viennent pas plus les unes que les autres, parce que toutes sont une suite des loix de la nature, qui régit tout[88].

Sanctorius, dans ses observations, nous fournit une première cause de ce danger particulier. Un coït modéré est utile, dit-il, quand il est sollicité par la nature : quand il est sollicité par l’imagination, il affoiblit toutes les facultés de l’ame, & sur-tout la mémoire[89]. Il est aisé d’expliquer pourquoi. La nature, dans l’état de santé, n’inspire des desirs, que quand les vésicules séminales sont remplies d’une quantité de liqueur, qui a acquis un degré d’épaississement qui en rend la resorbtion plus difficile ; & cela dénote que son évacuation n’affoiblira pas le corps sensiblement. Mais telle est l’organisation des parties génitales, que leur action & les desirs qui la suivent sont mis en jeu, non seulement par la présence d’une humeur séminale surabondante, mais que l’imagination a aussi beaucoup d’influence sur ces parties ; elle peut, en s’occupant des desirs, les mettre dans cet état qui les produit, & le desir conduit à l’acte, qui est d’autant plus pernicieux qu’il étoit moins nécessaire. Il en est de l’organe de ce besoin, comme de ceux de tous les autres, qui ne sont mis en jeu à propos, que quand ils le sont par la nature, La faim & la soif indiquent le besoin de prendre des aliments & de la boisson : si l’on en prend plus que ces sensations n’en exigent, le surplus nuit au corps & l’affoiblit. Le besoin d’aller à la selle & d’uriner sont également marqués par de certaines conditions physiques ; mais la mauvaise habitude peut si fort pervertir la constitution des organes, que la nécessité de ces évacuations cesse d’être dépendante de la quantité des matières à évacuer. L’on s’assujettit à des besoins sans besoin ; & tel est le cas des masturbateurs. C’est l’imagination, l’habitude, & non pas la nature, qui les sollicitent. Ils soustraisent à la nature ce qui lui est nécessaire, & ce dont, par là même, elle se gardoit bien de se défaire. Enfin, en conséquence de cette loi de l’économie animale, que les humeurs se portent là où il y a irritation, il se fait au bout d’un certain temps un afflux continuel d’humeurs sur ces parties : il arrive ce qu’Hippocrate avoit déjà observé, quand un homme exerce le coït : les veines séminales se dilatent & attirent la semence[90].

On peut remarquer ici que l’onanisme a un danger particulier pour les enfants avant le temps de la puberté : il n’est pas commun, heureusement, de trouver des monstres de l’un ou de l’autre sexe, qui en abusent avant cette époque, mais il ne l’est que trop qu’ils abusent d’eux-mêmes ; un grand nombre de circonstances les éloignent d’un commerce débauché ou le modèrent ; une débauche solitaire ne trouve point d’obstacle & n’a point de bornes.

Une seconde cause, c’est l’empire que cette manœuvre odieuse prend sur les sens, & qui est bien peint dans l’Onania Anglois. Cette impudicité, dit-il, n’a pas plutôt subjugué le cœur, qu’elle poursuit le criminel partout ; elle s’en saisit, & l’occupe en tout temps & en tout lieu : au milieu des occupations les plus sérieuses, des actes de Religion même, il est en proie aux desirs & aux idées lascives qui ne l’abandonnent jamais[91]. Rien n’affoiblit autant, que cette tension continuelle de l’esprit, toujours occupé du même objet. Le masturbateur, uniquement livré à ses méditations ordurieres, éprouve à cet égard les mêmes maux que l’homme de lettres qui fixe les siennes sur une seule question ; & il est rare que cet excès ne nuise pas. Cette partie du cerveau, qui se trouve alors en action, fait un effort qu’on pourrait comparer à celui d’un muscle long-temps & fortement tendu : il en résulte, ou une telle mobilité, qu’on ne peut plus arrêter le jeu de cette partie, ni par là même détourner l’ame de cette idée, c’est bien le cas des masturbateurs ; ou une incapacité d’action. Epuisés enfin par une fatigue continuelle, ces malades tombent dans toutes les maladies du cerveau, mélancholie, catalepsie, épilepsie, imbécillité, perte des sens, foiblesse du genre nerveux, & une foule de maux semblables[92]. Cette cause fait un tort infini à plusieurs jeunes gens, en ce que, lors même que leurs facultés ne sont pas encore éteintes, l’usage en est perverti. Quelle que soit la vocation à laquelle ils se vouent, on ne réussit à rien sans un degré d’attention dont cette habitude pernicieuse les rend incapables. Parmi ceux même qui ne se vouent à rien (cette classe n’est que trop nombreuse) il en est qui n’y sont pas propres ; un air de distraction, d’embarras, d’étourdissement, n’en fait que des oisifs déplaisants. Je pourrois en citer, que cette incapacité de se fixer, jointe à la diminution des facultés, a mis hors d’état d’être jamais rien dans la société. Triste état qui met l’homme au-dessous de la brute, & qui le rend à juste titre l’objet du mépris, plus encore que de la pitié de ses semblables.

De ces deux premières causes, il en résulte nécessairement une troisième, c’est la fréquence même des actes ; l’ame & le corps concourent, dès qu’une fois l’habitude a pris un peu de force, pour solliciter à ce crime. L’ame, obsédée par les pensées immondes, excite les mouvements lascifs ; & si elle est distraite quelques moments par d’autres idées, les humeurs âcres, qui irritent les organes de la génération, la rappellent bientôt au bourbier. Que ces vérités d’observations seroient propres à arrêter les jeunes gens ! s’ils pouvoient prévoir, qu’ici un premier faux pas en entraîne un autre ; qu’ils sont presque maîtrisés par la tentation ; qu’à mesure que les motifs de séduction augmentent, la raison, qui devroit les contenir, s’affoiblira ; & qu’enfin, ils se trouveront en peu de temps, plongés dans une mer de misere, sans avoir peut-être un bout de planche pour les aider à s’en tirer. Si quelquefois les infirmités commençantes leur donnent de forts avis, si le danger les effraie pour quelques moments, la fureur les replonge. L’on peut bien dire

Virtutem videant, intabescantque relictâ. Pers.

Cependant le danger est proche, & le temps opportun de l’amendement est court.

.  .  .  .   Cinis & manes & fabula fies :
Vive memor lethi ; fugit hora : hoc quod loquor
  inde cit. Pers.

Pendant que j’étudiois en Philosophie à Geneve, temps dont le souvenir me sera cher le reste de mes jours, un de mes condisciples étoit venu à cet état horrible, qu’il n’étoit pas le maître de s’abstenir de ces abominations, même pendant le temps des leçons : il n’attendit pas long temps son châtiment, & il périt misérablement de consomption, au bout de deux ans. On trouve un fait semblable dans l’Onania[93]. L’ingénieux Auteur, qui a fourni l’extrait de l’édition latine de cet ouvrage, dans l’excellent Journal latin qui paroissoit à Berne il y a quatre ans, raconte, à propos de cette observation, que tout un college trompoit quelquefois par cette manœuvre, l’ennui, & cherchoit à éviter le sommeil, que leur inspiroit les leçons d’une métaphysique scolastique, qu’un très vieux Professeur leur faisoit en dormant[94] : mais cette historiette me paroît moins prouver ce que j’avance, que l’horrible dissolution dans laquelle les jeunes gens peuvent tomber.

Le même auteur vient de faire imprimer, dans un ouvrage que je n’ai pas l’avantage de pouvoir lire, mais qu’un excellent Juge met à côté des meilleures productions de ce siecle, ce qui suit. On a découvert, il y a quelques années, dans une ville, qu’une société entière de garnements de quatorze & quinze ans s’étoit réunie pour la pratique de ce vice, & tout une école en est encore infectée[95].

La santé d’un jeune Prince se perdoit journellement, sans qu’on pût en découvrir la cause. Son Chirurgien la soupçonna, l’épia, & le surprit en flagrant délit. Il avoua qu’un de ses valets de chambre l’avoit instruit, & qu’il étoit retombé souvent. L’habitude étoit si forte, que les considérations les plus pressantes, présentées avec force, ne purent pas la déraciner. Le mal alloit en empirant ; ses forces se perdoient journellement, & on ne put le sauver qu’en le faisant garder à vue jour & nuit, pendant plus de huit mois.

Un malade me peignoit vivement les difficultés de la victoire, dans une de ses lettres. » Il faut bien des efforts, ce sont ses termes, pour vaincre l’habitude qui nous est rappellée à chaque instant. Je vous l’avoue en rougissant, la vue d’un objet féminin, quel qu’il soit, fait naître chez moi des desirs. Je n’ai pas même besoin de ce secours ; ma sale ame n’est que trop portée à me représenter sans cesse des objets de concupiscence. Cette passion ne s’allume plus chez moi, il est vrai, que je ne rappelle en même temps tous vos avis : je combats, mais ce combat même m’épuise. Si vous pouviez trouver le moyen de détourner mes pensées de cet objet, je crois que ma guérison seroit bien proche « .

L’on a déjà vu dans l’extrait de l’Onania, que la réitération fréquente avoit produit la fureur utérine chez une femme. L’habitude de n’être occupée que d’une idée, rend incapable d’en avoir d’autres ; elle prend l’empire, & règne despotiquement. Des organes sans cesse irrités, contractent une disposition morbifique qui devient un aiguillon toujours présent, indépendant de toute cause externe. Il y a des maladies des parties urinaires, qui donnent une envie continuelle d’uriner ; l’irritation réitérée des organes de la génération, y produit une maladie analogue. Il n’est point étonnant si le concours de ces deux causes morale & physique, réunies, jette dans cette horrible maladie. Que cette idée est propre à effrayer salutairement les personnes chez lesquelles il y a encore quelques vestiges de raison & de pudeur !

Une quatrième cause de l’épuisement des masturbateurs, c’est qu’indépendamment même des émissions de semence, la fréquence des érections, quoiqu’imparfaites, dont ils se plaignent, les épuisent considérablement. Toute partie qui est dans un état de tension, produit une dépense de forces, & ils n’en ont point à perdre : les esprits s’y portent en plus grande abondance ; ils se dissipent, ce qui affoiblit ; ils manquent aux autres fonctions, qui, par-là même, se font imparfaitement : le concours de ces deux causes a les suites les plus dangereuses. Un autre accident auquel cette quatrieme cause rend les masturbateurs plus sujets, c’est une espece de paraysîe des organes de la génération, d’où naissent l’impuissance, par le défaut d’érection, & la gonorrhée simple, parce que les parties relâchées laissent échapper la véritable semence à mesure qu’elle arrive, & suinter continuellement l’humeur que réparent les prostates, & qu’enfin toute la membrane intérieure de l’urethre acquiere une disposition catarrheuse, qui la dispose à fournir un écoulement de même nature que celle des pertes blanches des femmes : disposition, pour le dire en passant, moins rare qu’on ne pense, qui n’est point bornée à la membrane qui revêt les narines, la gorge, le poumon, mais qui attaque souvent tous les visceres creux ; qu’on méconnoît, parce qu’on ne la soupçonne pas, & qu’on traite mal, parce qu’on la méconnoît. Il seroit aisé de trouver dans les observateurs, des exemples de cette maladie traitée pour une autre.

Un habile Chirurgien me parloit un jour d’un homme qui, livré par une espece de goût singulier aux Vénus du plus bas étage, & ne les connoissant guère que dans les coins des rues & debout, tomba dans l’épuisement, accompagné de maux de reins les plus cruels, & d’une atrophie ou desséchement des cuisses & des jambes, jointe à une paralysie de ces parties, qui paroissoit être une suite de l’attitude dans laquelle il s’étoit livré à ses sales voluptés. Il mourut après avoir gardé six mois le lit, dans un état également propre à exciter la pitié & l’effroi. Cette observation ne fournit-elle pas une cinquième cause des dangers ordinairement particuliers à la masturbation ? Quand on perd ses forces par deux moyens à la fois, l’afFoiblissement augmente bien considérablement. Une personne qui est debout ou assise, a besoin, pour se maintenir dans ces situations, sur-tout dans la première, de faire agir un grand nombre de muscles ; & cette action dissipe les esprits animaux. Les personnes foibles, qui ne peuvent pas se tenir un instant debout sans éprouver une foiblesse, les malades qui ne peuvent pas être assis sans éprouver le même accident, le prouvent bien évidemment. Pour être couché ou étendu, il ne faut point cet emploi de forces. L’on sent par-là même, que le même acte, dans les unes ou les autres de ces attitudes y produira bien plus d’affoiblissement dans les premiers que dans le dernier cas ; & Sanctorius avoit déjà indiqué le danger de cette attitude : usus coïtûs stando, lœdit ; nam musculos & corum utilem perspirationem diminuit.

D’autres observations bien constatées fournissent une sixieme cause qui paroîtra peut être bien foible, mais que des physiciens éclairés ne croiront pas volontiers nulle. Tous les corps vivants transpirent ; il s’ehxale à chaque instant, par la moitié peut être des pores de notre peau, une humeur extrêmement ténue, & qui est beaucoup plus considérable que toutes nos autres évacuations. Dans le même temps, une autre espece de pores admet une partie des fluides qui nous environnent, & les porte dans nos vaisseaux. Ce sont des torrents invisibles, pour me servir de l’heureuse expression de M. Senac, qui sortent de notre corps, & qui y entrent[96]. Il est démontré que, dans quelques cas, cette inspiration est très considérable. Les personnes fortes expirent plus ; les foibles, qui n’ont presque point d’atmosphere propre, inspirent davantage ; & cette partie expirée, ou cette transpiration des personnes bien portantes, contient quelque chose de nourricier & de fortifiant qui, inspiré par une autre, contribue à lui donner de la vigueur. Ce sont ces observations qui expliquent comment la jeune fille qui couchoit avec David lui donnoit des forces ; comment cette même tentative a réussi à d’autres vieillards, à qui on l’a conseillé ; pourquoi cela affoiblit la jeune personne, qui perd sans rien recevoir, ou plutôt qui reçoit des exhalaisons foibles, corrompues, putrides, qui lui nuisent. L’on transpire plus dans le temps du coït que dans un autre, parce que la force de la circulation est augmentée. Cette transpiration est peut-être plus active, plus spiritueuse que dans tout autre temps ; c’est une perte réelle que l’on fait, & qui a lieu, de quelque façon que se fasse l’émission du sperme, puisqu’elle dépend de l’agitation qui l’accompagne. Dans le coït, elle est réciproque, & alors l’un inspire ce que l’autre expire. Cet échange est mis hors de doute par des observations sûres. J’ai vu, il n’y a pas long-temps, un homme qui n’avoit aucune gonorrhée, ni aucun symptôme vérolique cutané, donner la maladie vénérienne à une femme qui, dans le même instant, lui rendoit la gale en échange. L’un, dans ce cas, compense les pertes de l’autre. Dans celui de la masturbation, le masturbateur perd & ne recouvre rien.

En observant l’effet des passions, on découvre une septieme différence entre ceux qui se livrent aux femmes, & les masturbateurs ; différence qui est toute au désavantage de ces derniers. La joie qui tient à l’ame, & qu’il faut bien distinguer de cette volupté purement corporelle que l’homme partage avec l’animal, & dont elle diffère du tout au tout, cette joie, dis-je, aide les digestions, anime la circulation, favorise toutes les fonctions, rétablit les forces, les soutient. Si elle se trouve réunie avec les plaisirs de l’amour, elle contribue à réparer ce qu’ils peuvent ôter de force ; & l’observation le prouve. Sanctorius l’a remarqué. Apres un coït excessif, dit-il, avec une femme qu’on aimoit & qu’on desiroit, l’on n’éprouve pas la lassitude qui devroit être la suite de cet excès, parce que la joie que l’ame éprouve augmente la force du cœur, favorise les fonctions, & répare ce qu’on a perdu. c’est sur ce principe que Venette, dans l’ouvrage duquel on trouve un bon chapitre sur le danger des plaisirs de l’amour poussés à l’excès y établit que l’union avec une belle femme épuise moins qu’avec une laide. La beauté a des charmes qui dilatent notre cœur, & qui en multiplient les esprits. Il faut croire, avec S. Chrysostôme, que s’excitant contre les loix de la nature, le crime est beaucoup plus grand de ce côté-là que de l’autre. Et peut-on douter que la nature n’ait attaché plus de joie aux plaisirs procurés par les moyens qui sont dans ses voies, qu’à ceux qui y répugnent.

Une huitième & dernière cause qui augmente les dangers de la masturbation, c’est l’horreur des regrets dont elle doit être suivie, quand les maux ont désillé les yeux sur le crime & sur ses dangers.

Miseri quorum gaudia crimen habent.
Foin des plaisirs, que le remords doit suivre.


Et s’il en est qui soient dans ce cas, ce sont les masturbateurs. Quand le voile est tombé, le tableau de leur conduite se présente sous les faces les plus hideuses : ils se trouvent coupables d’un crime dont la justice divine ne voulut pas surseoir la punition, & qu’elle punit sur-le champ de mort ; d’un crime réputé très grand crime par les païens mêmes :

Hoc nihil esse putas : scelus est, mihi crede, sed in gens
Quantum vix animo concipis ipse tuo. Mart.

La honte qui les suit augmente infiniment leur misere. Tel est le degré de débordemens dans quelques endroits, que les débauches avec les femmes n’y sont presque regardées que comme un usage, les plus coupables sur cet article n’en font pas mystere, & ne se doutent pas même qu’ils puissent en être plus méprisés. Quel est le masturbateur qui ose avouer son infamie ? Et cette nécessité de s’envelopper des ombres du mystere ne doit-elle pas être, à ses propres yeux, une preuve du crime de ces actes ? Combien n’en est-il pas qui ont péri pour n’avoir jamais osé révéler la cause de leurs maux ? On lit dans plusieurs lettres de l’Onania, j’aimerois mieux mourir que de paraître devant vous après un tel aveu. L’on est en effet, & l’on doit être infiniment plus porté à excuser celui qui, séduit par ce penchant que la nature a gravé dans tous les cœurs, & dont elle se sert pour conserver l’espece, n’a de tort que celui de ne pas s’arrêter au point limité par la loi, ou par la santé ; c’est un homme emporté par la passion qui s’oublie : l’on est bien plus porté à le justifier, que celui qui pèche en violant toutes les loix, en renversant tous les sentiments, toutes les vues de la nature. Sentant combien il devroit être en horreur à la société, s’il en étoit connu, cette idée doit le bourreler sans cesse. Il me semble, me marquoit un de ces criminels, dans la même lettre dont j’ai cité un fragment plus haut, que chacun lit sur mon visage l’infâme cause de mon mal ; & cette idée me rend la compagnie insoutenable. Ils tombent dans la tristesse & le désespoir ; on en a vu des exemples dans la quatrième section de cet ouvrage ; & ils éprouvent tous les maux qu’entraîne une tristesse soutenue, sans avoir, ce qui est affreux pour un criminel, aucun prétexte de justification, aucun motif de consolation. Et quels sont ces effets de la tristesse ? Le relâchement des fibres, le ralentissement de la circulation, l’imperfection des digestions, le manque de nutrition, les obstructions occasionnées par ces resserrements qui paroissent être l’effet le plus particulier de la tristesse ; ces épanchements d’humeurs, qui sont une suite des resserrements ; les couloirs du foie se ferment, dit M. de Senac, & la bile se répand par tout le corps ; les spasmes, les convulsions, les paralysies, les douleurs, l’augmentation à l’infini, tous les accidents qui peuvent être une suite de ceux-ci.

Il est inutile de m’étendre davantage sur les dangers particuliers à la masturbation ; ils ne sont que trop réels & trop démontrés : je passe aux moyens de guérison.


ARTICLE III.


La Curation.




SECTION IX.


Moyens de guérison proposés par les autres Médecins.


IL y a quelques maladies dans lesquelles on est presque sûr du succès des remèdes. Celles qui sont les suites des épuisements vénériens, &, à plus force raison de la masturbation, n’entrent pas dans cette classe ; & le pronostic qu’on peut en faire, quand elles sont parvenues à un certain degré, n’a rien que d’effrayant. Hippocrate a annoncé la mort. C’est une misérable maladie, dit M. Boerhaave : je l’ai vu souvent ; je n’ai jamais pu la guérir[97]. M. van Swieten traita sans succès, pendant trois ans, le malade dont il parle. J’ai vu mourir misérablement de cette maladie. Il y a d’autres malades que je n’ai pas même pu soulager. Cependant ces exemples ne doivent pas décourager ; l’on en a de plus heureux. Il s’en trouve dans la collection de l’Onania, dans les observations des Médecins : ma propre pratique m’en a fourni quelques-uns.

Dans le même endroit où Hippocrate donne la description de la maladie, telle que je l'ai rapportée plus haut, il indique la curation. » Quand le malade se trouve dans cet état, dit-il, faites lui des fomentations par tout le corps, ensuite donnez-lui un remede qui le fasse vomir ; après cela un autre qui purge la tête ; ensuite un qui purge par en bas. Il faut entreprendre cette cure, sur-tout au printemps. Après les purgatifs l’on donne le petit lait, ou le lait d’ânesse ; après cela le lait de vache durant quarante jours. Pendant qu’il boira le lait, il ne mangera point de viande, & on lui donnera le soir une bouillie de froment. Après avoir fini l’usage du lait, on le nourrira des viandes les plus tendres, en commençant par une petite quantité, & on le rengraissera par ce moyen. Il évitera pendant un an toute débauche, tout exercice vénérien, & tout autre exercice immodéré ; il se bornera à des promenades dans lesquelles il évitera le froid & le soleil ».

L’on voit qu’Hippocrate commence la cure par un vomitif & par une purgation : son autorité pourroit faire loi ; & cette loi, dans le plus grand nombre des cas, seroit nuisible : il est aisé de se retirer de cet embarras, en remarquant qu’il n’ordonne la purgartion que dans la vue de détourner la fluxion qu’il supposoit se jetter de la tête sur l’épine du dos, & que dans un autre endroit il met ceux qui sont malades après des excès vénériens, dans le catalogue des personnes auxquelles il ne faut donner aucun purgatif, parceque non-seulement ils ne peuvent leur faire aucun bien, mais qu’au contraire ils peuvent leur faire du mal[98]. Ainsi c’est cette derniere regle qui doit être regardée comme générale ; la première forme une exception, & une exception même qui paroit fondée sur une théorie dont l’erreur est reconnue aujourd’hui, & qui ne doit, par-là même y avoir aucune force.

On trouve dans la dissertation d’Hoffman, que j’ai déjà souvent citée, deux observations qui doivent rendre très-circonspect sur l’usage de l’émétique ; je les rapporterai l’une & l’autre. Un homme de cinquante ans s’étant livré pendant long-temps à des excès en femme, tomba dans la langueur, la maigreur, la consomption ; sa vue diminua insensiblement, enfin il ne voyoit les objets que comme à travers un nuage : ce fut à cette époque qu’il prit un émétique, pour prévenir la fièvre qu’il craignoit, après un long usage de viande de cochon fumée : le remède lui fit enfler la tête, & le rendit totalement aveugle. Une prostituée publique, qui éprouvoit une obscurcissement dans la vue toutes les fois qu’elle avoit commerce avec un homme, ayant pris un émétique, perdit entièrement la vue[99].

M. Boerhaave paroît avoir voulu indiquer les difficultés de la guérison plutôt que les moyens de l’obtenir. « Il y a peu d’espérance de guérison ; le lait passe trop facilement ; l’exercice à cheval ne fait aucun bien à ces sortes de malades, & ils se plaignent que ces remèdes les affoiblissent ; effectivement, l’exercice rend, dans l’erreur de leurs songes, l’écoulement de la semence plus abondant, & leur ôte en même temps leurs forces. Lorsque le jour reparoît, ils ne quittent leurs lits que baignés de sueur, & affoiblis par le sommeil même ; ils ne peuvent supporter les aromatiques, dont les effets sont aussi dangereux. La seule ressource, dans ce cas, sont les bons aliments, un exercice modéré du corps, les bains des pieds, & les frictions faites avec précaution[100] ».

Parmi les consultations de ce grand homme, que M. de Haller a ajoutées à l’édition qu’il en a procurée, il y en a une pour un homme qui s’étoit rendu tout-à-fait inepte aux plaisirs de l’amour. » Un homme de trente ans s’est si fort affoiblt les organes de la génération, que le sperme s’écoule toutes les fois qu’il a quelque commencement d’érection, car elle n’est jamais complette[101], & la semence n’est point lancée avec force, mais elle s’écoule goutte à goutte, ce qui le rend impuissant ; il a la mémoire, l’estomac, les reins, les jambes totalement affoiblis ».

M. Boerhaave répondit : » Ces maladies sont toujours extrêmement difficiles à guérir ; elles ne se déclarent presque jamais que lorsque le corps affoibli fait que les remèdes restent sans effet. On peut essayer ce que produiront les suivants : 1°. un régime sec & léger, composé d’oiseaux, de viande de bœuf, de mouton, de veau, de chevreau, rôtie plutôt que bouillie ; d’une petite quantité de bierre excellente ; de peu de vin, mais d’un vin très-fortifiant. 2°. Beaucoup d’exercice, augmenté peu-à-peu jusqu’à commencement de lassitude, & toujours à jeun. 3°. Des frictions, avec une flanelle parfumée de la fumée d’encens, sur les reins, le bas-ventre, le pubis, les aines, le scrotum, faites régulièrement le soir & le matin. 4°. Il faut prendre de deux en deux heures, pendant le jour, une demi-drachme de l’opiat suivant,

« Ƶ. Terrœ jupon, dr. IV. opopanac. dr. V. cort. peruv. dr. VI. conf. rosar. rubr. unc. I oliban. dr. II. succ. acac. unc. ss. syrup. Kerm. q. s. f. l. a. cond.
& l’on boira par dessus demi-once du vin médicinal.

« Ƶ. Rad caryophyll. mont. Pœn. mar. aa unc. I cort. rad. cappar. camirisc. aa unc. I. ss. lign. agalloch. veri unc. I. vin. gall. alb. libr. VI. f. l. a. vin. med. »

J’espere, ajoutoit M. Boerhaave, que le malade sera guéri, après en avoir fait usage deux mois. Mais il ne voulut point s’en servir, & il mourut au bout de quelques semaines d’une dysenterie maligne. Quel eut été l’effet du remède ? c’est ce qu’on ne peut pas deviner. M. Zimmerman m’a écrit, qu’il en avoit fait faire usage à un malade, pendant deux mois, sans aucun succès.

M. Hoffman indique les précautions qu’il faut prendre, & les moyens qu’il faut employer. » Il faut éviter tous les remedes qui ne conviennent pas aux personnes foibles, & qui peuvent affoiblir un corps déjà énervé, tels sont tous les astringents, ceux qui sont trop rafraîchissants, les saturnins, les nitreux, les acides, & sur-tout les narcotiques ; ils nuisent tous dans les cas de cette espece, & malheureusement on ne laisse pas que d’en faire souvent usage.

« Le but qu’on doit se proposer, c’est de rétablir les forces, & de rendre aux fibres le ton qu’elles ont perdu. Les remèdes chauds, volatils, aromatiques, ceux qui ont une odeur forte & agréable, ne conviennent pas ici ; il ne faut que des aliments doux, & propres à réparer cette substance nutritive gélatineuse, que les évacuations immodérées ont détruite : tels sont les bouillons forts de bœuf, de veau, de chapon, avec un peu de vin, de suc de citron, de miel, de noix muscade, & de cloux de girofle. On joint avec succès à cet usage celui des remèdes qui favorisent la transpiration, & qui raniment le ton languissant des fibres.

Dans une autre consultation, pour un masturbateur, il ordonnoit de prendre tous les matins une mesure de lait d’ânesse, coupé avec un tiers d’eau de Selter.

Il seroit inutile de citer les préceptes ou les observations d’autres auteurs. Je me contenterai de rapporter un cas très-utile, tel qu’il se trouve dans une these de M. Weszpremi, qui renferme quatorze observations toutes intéressantes[102].

W. Conybeare, âgé de trente ans, avoit depuis six ans la vue si obscurcie, sans aucun vice apparent dans l’œil, qu’il voyoit tous les objets comme à travers d’un nuage épais. Il avoit été successivement dans les trois hôpitaux les plus célèbres de Londres, S. Thomas, S. Barthelemi & S. Georges : enfin, il y a deux ans qu’il se rendit dans le nôtre. Par-tout, après les autres remèdes, on avoit essayé si la salivation mercurielle pourroit le guérir de cette espece de goutte sereine. Les Médecins étoient lassés, & le malade entièrement découragé. L’interrogeant en particulier, & avec beaucoup de soin sur sa maladie, il me dit que, de temps en temps, il se sentoit mal tout le long de l’épine du dos, surtouc quand il se courboit pour prendre quelque chose ; que ses jambes étoient si foibles, qu’il pouvoit à peine être debout une minute sans s’appuyer, autrement les jambes lui trembloient, & il avoit un vertige & un éblouissement ; que sa mémoire étoit si fort affoiblie, que quelquefois il paroissoit stupide ; & je vis moi-même qu’il étoit extrêmement décharné. Tout cela me fit soupçonner que la goutte sereine pourroit bien n’être qu’un symptôme d’une maladie plus fâcheuse, & que le malade étoit attaqué d’une véritable consomption dorsale.

Je le sollicitai vivement à m’avouer, s’il ne s’étoit jamais souillé de l’abominable crime d’Onan, qui détruit entièrement les parties balsamiques du fluide nerveux. Après bien des délais, il avoua en rougissant. Je lui ordonnai de prendre le soir deux pilules mercurielles, dont chacune contenoit six grains de mercure doux, & le lendemain une once de sel purgatif, & de réitérer quatre fois dans quinze jours. Au bout de ce terme je le fis vivre, suivant l’ordonnance d’Hippocrate dans un cas semblable, uniquement de laitage pendant quarante jours. Dans le même temps il se faisoit frotter deux ou trois fois par semaine, en se couchant. A la fin de cette cure il revint de la campagne en beaucoup meilleur état que quand il étoit parti. Je lui conseillai ensuite le bain froid pendant trois semaines ; il le prenoit à jeun, à huit heures du matin, de deux jours l’un. Pendant deux mois il prit deux fois par jour l’électuaire minéral & le julep volatil, auxquels il joignoit les frictions & les bains de pied. Ces secours rétablirent si bien sa santé, qu’il vouloit reprendre l’exercice de sa profession qui étoit la boulangerie ; mais je lui conseillai de se vouer à quelqu’autre, craignant que l’inspiration de la farine qui s’élève en pêtrissant ne formât, dans un estomac & dans une poitrine encore foibles, une colle dont les effets auroient pu être dangereux.

M. Stehelin soulagea la malade dont j’ai parlé, sect. 2, p. 27, par des bains fortifians, la teinture de Mars de Ludovic, & des bouillons apéritifs.

Les principaux remèdes de l’Onania sont des secrets qu’il s’est réservés. L’on voit en général, & cette observation est importante, qu’il n’employoit aucun évacuant, & que les roborants seuls en étoient la base, sous le nom de teinture fortifiante, the strenthening tincture, & de poudre prolifique, the prolific powder. Ils agissent sans que leur action produise aucun effet sensîble ; mais, ce sont les termes de l’auteur, ils enrichissent, ils fortifient, ils nourrissent les parties génitales de l’un & de l’autre sexe ; ils leur donnent une nouvelle force ; ils favorisent la génération de la semence ; ils relèvent puissamment les forces d’une nature accablée[103] ; en un mot, comme tous les secrets, ils opèrent tout ce qu’on leur demande. Il y a un troisieme remède inconnu, sous le nom de potion restaurante, qui agit aussi très-efficacement ; &, en effet, si l’on doit ajouter foi à tous les témoignages qui déposent en faveur de ces remèdes, ils ont sans doute beaucoup de vertu. Outre ces trois arcanes, il donne quelques formules ; l’une est une potion composée d’ambre, d’aromates, & de quelques autres remèdes de la même classe ; une seconde est un un liniment composé d’huiles essentielles, de baumes, de teintures âcres : l’une & l’autre de ces compositions me paroissent trop stimulantes ; & comme elles n’ont pour elles aucune expérience, j’en omets la description : il en indique deux autres qui paroissent plus convenables.


Décoction.

Ƶ. Flor siccat. lamii[104] mpl. VI. radic, cyper. & galang. aa unc. II. rad. bistort. unc. I. rad. osmund. regal, unc. II. flor. ros. rubr. mpl. IV. Ichthyocoll. unc. III.

Scissa tus. mixt. cum aquæ quart. VIII. ad quartæ part, evaporat, coquant. pour en prendre tous les jours un quart[105].


Injection

Ƶ. Saccari Saturni, vitriol, alb. alum. rup. aa dr. 1. aq. chalyb., fabror. pint. 2. ss. per dies decim igne arenæ digerantur : add. spir. vin. camphr. cochl. III.

On trouvera de très sages vues, applicables à la maladie dont je traite, dans un livre qui vient de paroître, intitulé, Précis de médecine pratique, par M. Lieutaud, Médecin des Enfants de France, qui, après s’être fait un nom distingué parmi les Anatomistes & les Physiologistes, vient de s’assurer par cet ouvrage, un des premiers rangs parmi les Praticiens. Les chapitres relatifs à la consomption dorsale, sont ceux qui ont pour titre, calor morbosus, chaleur morbifique ; maladie, pour le dire en passant, très-fréquente, dont personne n’avoit parlé, que l’on traite souvent très-mal, comme je m’en suis plaint ailleurs, & dont M. Lieutaud a développé le premier les symptômes, la nature & le traitement ; vires exhaustœ, l’épuisement ; & anœmia, qu’on peut traduire le manque de sang, chapitre très-intéressant, qui est tout entier à l’Auteur.

M. Lewis dont je n’avois point pu me procurer l’ouvrage avant l’impression de la première édition du mien, est celui de tous qui s’est le plus étendu sur la cure. J’ai eu le plaisir de voir que nous étions parfaitement dans les mêmes idées, & que nous employions les mêmes remèdes, sur-tout le kina & les bains froids ; conformité qui me paroît prouver en faveur de la de que nous avons suivie l’un & l’autre. Je ne rapporterai ici que les deux aphorismes qui renferment la substance de sa doctrine ; je me servirai de quelques passages de l’explication qu’il y ajoute, pour confirmer, dans la section suivante, ma propre pratique.

» La cure de cette maladie, dit cet habile Médecin, dépend de deux articles ; ce qu’il faut éviter & ce qu’il faut faire : & les remèdes n’ont aucune efficace si l’on n’apporte pas une grande attention à tout ce qui regarde les choses non naturelles, ou toutes les branches du régime. Un air sain est de la plus grande importance. La diète doit être fortifiante sans échauffer. Le sommeil ne doit pas être trop long, & il faut dormir à des heures convenables. L’on doit prendre un exercice modéré, sur-tout à cheval. Si les évacuations naturelles se font irrégulierement, il faut les mettre dans l’ordre. Le malade doit chercher à se distraire par la compagnie, ou par les plaisirs innocents.

» Tous les remèdes doivent être tirés de deux classes, les balsamiques & les fortifiants[106] ».

Il recommande beaucoup, au lieu de thé, qui est toujours, dit-il, très-nuisible aux nerfs, l’infusion de mélisse ou de menthe, en mettant dans chaque tasse une cuillerée d’une mixture balsamique composée de crème & de jaunes d’œufs battus ensemble avec deux ou trois gouttes d’huile de cannelle[107], ce qui fait une boisson dont le palais & l’estomac s’accommodent très-bien, comme j’ai eu occasion de le remarquer moi-même ; & ce remède est en effet véritablement balsamique & fortifiant : mais je placerai ici une remarque qui peut être utile, c’est que M. Lewis indique parmi les fortifiants qu’il conseille, les remèdes tirés du plomb[108], & je me fais un devoir d’avertir, que malgré son autorité, & celle de quelques autres Médecins respectables, l’usage intérieur des préparations de plomb est un véritable poison, de l’aveu presque unanime de tous les Médecins ; j’en ai vu les effets les plus tristes ; & l’impudente imprudence des Charlatans ne fournit que trop d’occasions d’en observer de tels. Si on veut le conserver, comme celui de quelques autres poisons, qu’au moins l’administration en soit réservée à ceux qui sont en état de connoître ses dangers & ses vertus, & qu’on ne l’indique pas sans précautions dans des ouvrages destinés au Public.

Je finirai cette section par la méthode que M. Stork emploie dans ces maladies ; elle est très-simple, & très-efficace. En comparant toutes ces méthodes on verra qu’elles sont toutes fondées sur les mêmes principes ; qu’elles tendent au même but, & qu’elles emploient des moyens très-ressemblants les uns aux autres, conformité qui fait l’éloge de la méthode, & inspire de la confiance. » On commence, dit M. Stork, par les nourrir de bouillons succulents. Le ris, les gruaux d’avoine, ceux d’orge cuits avec du bouillon ou du lait, & le lait sont très-utiles ; mais il faut observer d’en faire prendre peu & souvent. Si l’estomac étoit si fort affoibli, comme cela arrive quelquefois quand la maladie a fait de grands progrès, qu’il ne pût pas même soutenir ces aliments sans de grandes angoisses, il faut donner une nourrice au malade, ce qui en a quelle quefois tiré de l’état le plus fâcheux. On redonne de la force & de l’action aux fibres relâchées, par l’usage d’un vin avec le fer, le kina & la cannelle : dès que le malade, a assez de force pour se promener, il lui est extrêmement utile d’aller dans un air de campagne très-pur, ou de montagne[109] ».


SECTION X.


Pratique de l’Auteur.


IL y a quelques maladies dans lesquelles il est difficile de démêler exactement la cause, & par-là même de déterminer l’indication, & de régler le traitement, mais qui se guérissent avec assez de facilité quand on est parvenu à ce point ; il n’en est pas de même dans la consomption dorsale. L’on sçait quelle est la maladie ; l’on en connoît la cause : c’est, comme le dit M. Lewis, une espece particulière de consomption, dont la cause prochaine est une foiblesse générale des nerfs : l’indication est aisée à former ; l’on ne peut pas être partagé par-là même sur l’essentiel du traitement ; mais souvent le meilleur traitement échoue ; c’est une raison de plus pour en fixer les détails avec exactitude. Le relâchement général des fibres, la foiblesse du genre nerveux, l’altération des fluides sont les causes du mal. Il dépend de l’affoiblissement de toutes les parties ; il faut leur rendre leur force, c’est l’unique indication. Elle a ses subdivisions tirées des différentes parties affoiblies ; mais comme les mêmes remèdes servent à les remplir toutes, il est inutile de les détailler ici ; elles l’ont été dans le cours de cet ouvrage.

Ceux qui ignorent parfaitement la Médecine, & qui en parlent cependant plus que ceux qui la sçavent, croiront qu’il est fort aisé de remplir cette indication, & : qu’avec de bons aliments & des cordiaux, dont nos boutiques abondent, on fortifie bien aisément ; de tristes expériences ont au contraire appris aux plus grands Médecins que rien n’étoit plus difficile.

Il est bien aisé, dit M. Gorter, de diminuer les forces ; l’on n’a presque aucun secours pour les réparer[110]. On le comprendra aisément si l’on réfléchit que les aliments & les remèdes ne sont autre chose que les instruments dont la nature se sert pour s’entretenir, réparer ses pertes, & remédier aux dérangements qui surviennent dans le corps. Et qu’est-ce que la nature ? L’aggrégat des forces du corps distribuées harmoniquement. C’est la force vitale distribuée respectivement dans les différentes parties. Quand les forces sont épuisées, c’est donc la nature qui est en défaut ; c’est l’architecte ouvrier qui ne fonctionne plus ; donnez-lui des matériaux tant que vous voudrez, il est hors d’état de les employer. Vous pouvez l’enterrer avec son bâtiment, sous la pierre, le bois & le mortier, sans qu’il se répare un seul pouce de muraille. Il en est de même des maladies qui dépendent de la destruction des forces ; les aliments ne réparent point, & les remèdes n’agissent point. J’ai vu des estomacs si affoiblis, que les aliments n’y recevoient pas plus de préparation que dans un vaisseau de bois ; quelquefois ils s’y arrangent suivant les loix de leurs gravités spécifiques ; & quand enfin une nouvelle dose irrite l'estomac par son poids, on les voit ressortir succesivement par un léger effort, très-séparés les uns des autres. D'autres fois, par un plus long séjour, ils s’y corrompent, & on les vomit tels qu’ils seraient si on les eût laissé gâter dans un bassin d’argent ou de porcelaine. Que doit-on espérer des aliments dans des cas de cette espece ?

L’épuisement n’est pas aussi considérable dans tous : il en est dans lesquels les forces ne sont qu’affoiblies sans être totalement détruites ; il reste alors quelques ressources dans les aliments, & même dans les remèdes. Ce qui reste de la nature tire quelque parti des premiers ; & les derniers doivent être de ceux qu’on a remarqués propres à ranimer ce principe d’action vitale qui s’éteint : ce sont les secours étrangers, dont on aide l’architecte, pour qu’il puisse travailler à son ouvrage, en dépensant le moins possible de ses forces ; c’est, d’autres fois, le coup d’éperon qu’on donne à un cheval foible, pour qu’il fasse un effort dans un mauvais pas. Mais qu’il faut d’habileté & de prudence pour sçavoir juger d’un coup d’œil la profondeur du bourbier, la force de l’animal, & les comparer ! Si l’ouvrage est au-dessus de ses forces, ce coup d’éperon l’obligera, il est vrai, à un effort ; mais si cet effort ne peut pas le mettre au bon chemin, il ne fera que l’épuiser totalement.

La foiblesse produite par la masturbation offre une difficulté dans le choix des remèdes fortifiants, qui ne se présente pas dans d’autres cas ; c’est qu’il faut éviter avec le plus grand soin ceux qui, en irritant, pourraient réveiller l’aiguillon de la chair. C’est une loi de la méchanique animée, si différente de l’inanimée, & si peu soumise aux mêmes régles, que quand les mouvements s’augmentent, l’augmentation est plus considérable dans les parties qui en sont le plus susceptibles : ce sont, chez les masturbateurs, les parties génitales ; c’est donc dans ces parties que l’effet des remèdes irritants se manifestera le plus sensiblement ; & les suites dangereuses de cet effet ne peuvent rendre trop circonspects sur les moyens qu’on emploie. Quels peuvent-ils donc être ? c’est ce que j’examinerai après avoir détaillé le régime. Je suivrai, dans ce détail, la division ordinaire des six choses non naturelles, l’air, les aliments, le sommeil, les mouvements, les évacuations naturelles & les passions.


L’air.


L’air a sur nous l’influence que l’eau a sur les poissons, & même une beaucoup plus considérable. Ceux qui sçavent à quel point cette première influence s’étend, qui n’ignorent pas que les gourmets connoissent non-seulement la rivière, mais encore l’endroit de la rivière où un poisson a été pris, & qu’ils distinguent,

.  .  .   Lupus hic, Tiberinus, an alto
Captus hiet ? pontesne inter jactatus, an amnis
Ostia sub Tusci ?

Ceux-là, dis-je, sentiront combien il importe pour les malades de respirer un air plutôt qu’un autre. Ceux qui sont entrés une fois en leur vie dans une chambre qu’on habite sans l’aërer ; ceux qui auront côtoyé des marais dans les chaleurs, habité dans des lieux bas entourés d’éminences de tous côtés ; ceux qui auront passé d’une ville peuplée dans la campagne, qui auront respiré l’air au lever du soleil ou à midi, avant ou après une pluie ; tous ces gens-là, dis-je, comprendront comment l’air peut influer sur la santé.

Temperie cœli corpusque animusque juvatur. Ovid.

Les foibles ont plus besoin du secours d’un air pur, que les autres ; c’est un remede qui agit, (& c’est peut être le seul), sans le concours de la nature, sans employer ses forces ; il est par-là même de la plus grande importance de ne pas le négliger. Celui qui convient le mieux à une atonie générale, c’est un air sec & tempéré : un air humide, un air trop chaud sont pernicieux. Je connois un malade de cette espece que les grandes chaleurs jettent dans un épuisement total, & dont la santé varie en été, suivant l’alternative des jours plus ou moins chauds. Un air trop froid est beaucoup moins à craindre, & cela doit nécessairement être ainsi : la chaleur relâche les fibres déjà trop lâches, & dissout les humeurs déjà trop fondues ; le froid, au contraire, remédie à ces deux maux. Quand les Caribes sont attaqués de paralysie, à la suite de ces terribles coliques convulsives auxquelles ils sont sujets, lorsqu’on ne peut pas les envoyer aux bains chauds qu’on trouve dans le nord de la Jamaïque, on se contente de les envoyer dans quelque endroit plus froid que leur pays ; & ce seul changement d’air opère toujours très favorablement. Une autre qualité essentielle de l’air, c’est qu’il ne soit point chargé de particules nuisibles ; qu’il n’ait point perdu, par son séjour dans des lieux habités, cette espece de qualité vivifiante qui en fait toute l’efficace, & qu’on pourroit appeller l’esprit vital, aussi nécessaire aux plantes qu’aux animaux : & tel est l’air qu’on respire dans une campagne bien aërée & jonchée d’herbes, d’arbres & d’arbrisseaux. Que le malade, dit Arétée[111], demeure auprès des prés, des fontaines & des ruisseaux ; les exhalaisons qui en émanent, & la gaieté que ces objets inspirent, fortifient l’ame, animent les forces, & rétablissent la vie. L’air de la ville, sans cesse inspiré & expiré, continuellement rempli d’une foule de vapeurs ou d’exhalaisons infectes, réunit les deux inconvénients d’avoir moins de cet esprit vital, & d’être chargé de particules nuisibles. Celui de la campagne posssede les deux qualités opposées ; c’est un air vierge, & un air imprégné de tout ce qu’il y a de plus volatil, de plus agréable, de plus cordial dans les plantes, & de la vapeur de la terre qui, elle-même, est très-salubre. Mais il seroit inutile de se choisir une demeure dans un bon air, si on ne le respiroit pas ; l’air des chambres, si on ne le renouvelle pas continuellement, est à peu près le même dans toutes : ce n’est presque pas en changer que de passer d’une chambre fermée en ville dans une chambre fermée à la campagne. L’on ne jouit de toute la salubrité d’une atmosphere saine qu’en pleins champs. Si les infirmités ou la foiblesse ne permettent pas de s’y transporter, l’on doit renouveller plusieurs fois par jour l’air de la chambre, non pas en ouvrant simplement une porte ou une fenêtre, ce qui le renouvelle peu, mais en faisant passer dans la chambre un torrent d’air frais, en ouvrant tout à la fois dans deux ou trois endroits opposés. Il n’y a aucune maladie qui n’exige cette précaution ; mais alors il convient de soustraire le malade à une trop grande impression, ce qui est toujours très-aisé.

Il est aussi extrêmement important de respirer l’air du matin : ceux qui s’en privent pour rester dans une atmosphere étouffée entre quatre rideaux renoncent volontairement au plus agréable & peut-être au plus fortifiant de tous les remedes. La fraîcheur de la nuit lui a rendu tout son principe vivifiant ; & la rosée qui s’évapore peu-à peu, après s’être chargée de tout le baume des fleurs sur lesquelles elle a séjourné, le rend véritablement médicamenteux. L’on nage au milieu d’une essence de plantes qu’on inspire continuellement, & dont rien ne peut suppléer le bon effet. Le bien-être, la fraîcheur, la force, l’appétit qu’on sent pendant le reste du jour, en est une preuve à la portée de tout le monde, plus forte que tout ce que je pourrois ajouter. J’en ai vu encore très-récemment les effets les plus sensibles sur quelques personnes valétudinaires, sur celles sur tout qui étoient hypocondriaques ; elles éprouvoient, de la manière la plus marquée, que si elles humoient l’air au lever du soleil, elles se sentoient beaucoup plus gaies le reste du jour ; & ceux qui le passoient avec elles n’auroient pas pu se tromper à cette marque sur l’heure de leur lever. L’on sent combien cet effet est important pour les malades de la consomption dorsale, qui sont si souvent hypocondriaques. Le retour de la gaieté démontre seul d’une façon invincible un amendement général dans la santé.


Les Aliments.


L’on doit être guidé dans le choix des aliments, par ces deux règles : 1°. ne prendre que des aliments, qui, sous un petit volume, contiennent beaucoup de nourriture, & qui se digèrent aisément. c’est l’aphorisme de Sanctorius : Coïtus immoderatus postulat cibos paucos & boni nutrimenti[112]. 2°. Eviter tous ceux qui ont de l’âcreté. Il est important de rendre à l’estomac toutes ses forces ; & rien ne détruit plus la force des fibres animales qu’une extension forcée ; ainsi, si l’on dilatoit l’estomac par la quantité des aliments, on l’affoibliroit journellement : d’ailleurs, s’il est trop rempli, les personnes foibles éprouvent un état de mal-aise, d’angoisse, de foiblesse & de mélancolie, qui augmente tous leurs maux. L’on prévient ces deux inconvénients, en choisissant des aliments tels que je les ai indiqués, & en n’en prenant que peu à la fois, mais fréquemment. Il est essentiel qu’ils puissent donner aisément ce qu’ils ont de nutritif. L’estomac n’est pas en état de digérer ce qui se digère difficilement : son action extrêmement languissante, seroit totalement détruite par des aliments, ou trop durs, ou propres à diminuer ses forces.

L’on peut, sur ces principes, former le catalogue de ceux qui conviennent dans ce cas, & de ceux qu’on doit exclure. Dans la dernière classe sont toutes les viandes naturellement dures & indigestes, telles que celles de cochon ; toutes celles de vieilles bêtes ; celles que l’art a durci au moyen du sel & de la fumée, préparation qui les rend en même temps âcres ; toutes celles qui sont trop grasses ; les autres graisses quelconques, qui relâchent les fibres de l’estomac, diminuent l’action déjà trop foible des sucs digestifs, restent indigestes, disposent à des obstructions, & acquièrent par leur séjour, un caractere d’âcreté, qui, irritant continuellement, donne de l’inquiétude, des douleurs, de l’insomnie, de î’angoisse, de la fièvre. Il n’y a rien, en un mot, dont les personnes qui ne digèrent pas, doivent se garder avec plus de soin que des choses grasses. Les pâtes non fermentées, sur-tout quand elles sont pétries avec des graisses, sont une autre espece d’aliment très-fort au-dessus des forces d’un mauvais estomac. Les herbes potagères, en produisant des gonflemens qui le distendent, & qui gênent en même temps la circulation dans les parties voisines, sont également nuisibles ; tels sont généralement toutes les especes de choux, les légumes à cosse, & ceux qui ont un goût & une odeur extrêmement âcres, dernière qualité qui les rend nuisibles, indépendamment des flatuosités.

Les fruits, qui sont si salutaires dans les maladies aiguës & inflammatoires, dans les obstructions, surtout dans celles du foie & dans plusieurs autres maladies, ne conviennent jamais dans ces cas, ils afFoiblissent, ils relâchent, ils énervent les forces de l’estomac ; ils augmentent la dissolution du sang déjà trop aqueux ; mal digérés, ils fermentent dans l’estomac & dans les intestins, & cette fermentation développe une quantité étonnante d’air, qui produit des distensions énormes qui dérangent absolument le cours de la circulation, J’ai vu cet effet être si considérabie chez une femme, pour avoir mangé trop de fruits rouges, vingt-quatre jours après une couche très-heureuse, que le ventre étoit tendu au point de devenir livide ; elle étoit dans l’assoupissement, & son pouls presqu’imperceptibie. Les fruits laissent aussi dans les premières voies, un principe acide, propre à occasionner plusieurs accidents fâcheux ; ainsi il faut presque entièrement s’en priver. Les jardinages crus, le vinaigre, le verjus ont les mêmes inconvénients, & méritent la même exclusion.

Quoique le catalogue des aliments défendus soit long, celui des aliments permis l’est encore davantage. Il comprend toutes les viandes d’animaux jeunes, nourris dans de bons endroits, & bien nourris : telles sont surtout celles de veau, de jeune mouton, de jeune bœuf, de poulet, de pigeon, de poulet d’inde, de perdreau. Les alouettes, les grives, les cailles, les autres gibiers, sans être absolument interdits, ont cependant des inconvénients qui ne permettroient pas d’en faire un usage journalier. Le poisson est dans le même cas.

L’on doit non-seulement choisir les viandes avec soin y il faut encore les préparer convenablement. La meilleure façon, c’est de les rôtir à un feu doux qui conserve leur suc, & qui ne les desseche pas ; ou de les cuire lentement dans leur propre jus. Celles qu’on fait bouillir avec beaucoup d’eau donnent au bouillon tout ce qu’elles ont de succulent, & restent incapables de nourrir ; souvent elles ne sont que des fibres charnues dénuées de leurs sucs, & chargées d’eau, également insipides au goût, & indigestes à l’estomac. Il est très-ordinaire de voir des personnes foibles, fort éloignées de tout soupçon de friandise, qui ne peuvent point en manger sans sentir que leur estomac souffre. Plus les viandes sont tendres, moins elles soutiennent cette préparation, qu’on devroit réserver, quant aux malades, pour tirer des viandes dures ce qu’elles ont de nourrissant.

Quelques soins qu’on donne à la préparation de la viande, il est des personnes qui ne peuvent pas la digérer : on est réduit a ne leur en donner que le jus qu’on exprime après les avoir fait médiocrement cuire ; mais comme il se corromproit très-aisément, il faut y joindre un peu de pain, & une petite dose de jus de citron, ou un peu de vin : un tel mélange est tout ce qu’on peut employer de plus nourrissant. Quelques écrevisses cuites & écrasées dans le bouillon en relèvent le goût, & le rendent peut-être encore plus fortifiant ; mais elles ont le double inconvénient d’être un peu échauffantes, & de rendre le bouillon plus susceptible d’une prompte corruption ; ainsi il faut être sur ses gardes à ces deux égards. Le pain & le jardinage n’ont pas l’avantage de réunir beaucoup de nourriture sous un petit volume ; mais leur usage, sur-tout celui du pain, est absolument indispensable, pour prévenir, non-seulement le dégoût que l’usage d’un régime tout animal ne manquerait pas de produire, mais encore la putridité qui en seroit une suite, si on ne le mêloit pas de végétaux. Sans cette précaution l’on verroit bientôt éclorre dans les premières voies l’alcali spontané, & tous les désordres qu’il peut entraîner. J’ai vu les plus grands accidents produits par ce régime, chez des personnes foibles à qui on l’avoit ordonné. Un des symptômes les plus ordinaires est l’altération : ils sont obligés de boire, & la boisson les affoiblit ; d’ailleurs, elle se mêle difficilement avec les humeurs, parce que ce mélange dépend de l’action des vaisseaux, qui est très-languissante ; & si par un malheur, très-ordinaire chez ceux qui ne prennent que peu de mouvement, l’action des reins diminue, les liquides passent dans le tissu cellulaire, & forment d’abord des œdèmes, & enfin des hydropisies de toutes les especes.

L’on prévient ces dangers en mariant toujours le régime végétal avec l’animal. Les meilleures herbes sont les racines tendres, & les herbes chicoracées, les cardes & les asperges. Il y en a d’autres qui, quoique fort tendres incommodent, parce qu’ils rafraîchissent trop ; ils amortissent la force de l’estomac.

Les graines farineuses, préparées & cuites en crême avec du bouillon de viande, sont un aliment qui n’est point à mépriser ; il réunit ce qu’il y a de plus nourrissant dans les deux règnes & le mélange prévient le danger de chaque aliment donné seul ; le bouillon empêche la farine de s’aigrir, la farine empêche le bouillon de pourrir. L’on s’apperçoit aisément, en lisant les observateurs avec un peu de réflexion, que les maladies sont plus malignes dans le nord de l’Europe que dans sa partie moyenne : cela ne viendroit-il point de ce que l’on y mange plus de viande & moins de végétaux ? Ce que j’ai dit plus haut des fruits n’empêche pas, quand l’estomac conserve encore quelques forces, qu’on ne puisse de temps en temps s’en permettre une petite quantité, des mieux choisis pour l’espece & la maturité ; les plus aqueux sont ceux qui conviennent le moins.

Les œufs sont un aliment du genre animal, & un aliment extrêmement utile ; ils fortifient beaucoup, & se digèrent aisément, moyennant qu’ils ne soient que peu ou point cuits, car dès que le blanc est durci il ne se dissout plus ; il devient pesant, indigeste & ne répare pas ; c’est alors l’aliment des estomacs qui digèrent trop, & non de ceux qui ne digèrent point. La meilleure façon de les manger, c’est de les avaler en sortant de la poule sans coction, ou de les manger à la coque après les avoir seulement plongé trois ou quatre fois dans l’eau bouillante y ou délayés dans du bouillon chaud qui ne bouille pas.

Enfin une dernière espece d’aliment c’est le lait ; il réunit toutes les qualités qu’on désire ; il n’a aucun des inconvénients qu’on craint. c’est le plus simple, le plus facile à assimiler, celui qui répare le plus promptement ; tout préparé par la nature, on ne risque point de le gâter par la préparation artificielle ; il nourrit comme le jus de viande, & n’est point susceptible de putridité ; il prévient l’altération ; il tient lieu d’aliment & de boisson ; il entretient toutes les secrétions ; il dispose à un sommeil tranquille ; en un mot il est propre à remplir toutes les indications qui se présentent dans ce cas, & M. Lewis l’a vu produire les meilleurs effets[113]. Zacutus Lucitanus dut à son usage le rétablissement d’un jeune homme, que des excès avec les femmes avoient jetté dans une fièvre lente, accompagnée d’une chaleur brûlante, & d’une ardeur d’urine qui l’avoit absolument détruit, & l’avoir mis dans l’état d’un squelete[114]. Pourquoi donc ne l’emploie-t-on pas toujours, & ne le substitue-t-on pas à tous les autres aliments ? par une raison qui lui est particulière, qui en dénature souvent l’effet, & qui fait qu’il en produit quelquefois un très-différent de celui qu’on espéroit & qu’on avoir lieu d’attendre.

Cette raison, c’est l’espece de décomposition à laquelle il est sujet. Si la digestion n’en est pas prompte, s’il séjourne trop longtemps dans l’estomac, ou si, sans y séjourner longtemps, il y trouve des matières propres à hâter cette décomposition, il éprouve les changements que nous lui voyons subir sous nos yeux : la partie butireuse, la caséeufe & la séreuse se séparent ; le petit-lait occasionne quelquefois une diarrhée prompte, d’autrefois il passe par les voies urinaires ou par la transpiration sans nourrir ; les autres parties, si elles restent dans l’estomac, ne tardent pas à le molester, à occasionner des maladies, des gonflements, des nausées, des coliques ; si l’on ne s’en sent pas incommodé d’abord, c’est qu’elles passent par les intestins, où elles peuvent, il est vrai, séjourner un certain temps sans nuire sensiblement, mais elles y acquièrent un âcreté singuliere, & au bout d’un certain temps elles produisent des accidents que le délai n’a pas rendus moins dangereux ; & l’on peut établir comme une loi qui doit rendre extrêmement circonspect quand on ordonne le lait dans des cas graves ; que si c’est l’aliment dont la digestion est la plus aisée, c’est aussi celui dont l’indigestion est la plus fâcheuse. L’on a vu plus haut les difficultés que M. Boerhaave trouvoit dans son usage ; mais quelque grandes qu’elles soient, les avantages qu’on peut en retirer sont assez considérables pour qu’on cherche tous les moyens possibles de les surmonter, & heureusement il y en a. L’on peut les ranger sous deux classes ; les attentions de régime, & les remèdes. Je renverrai l’examen de ceux-ci à un des articles suivants.

Les attentions du régime sont, premièrement, le choix du lait : pour quelque espece qu’on se détermine, la femelle qui le fournit doit être saine & bien conduite. En second lieu, il faut éviter, pendant qu’on le prend, tous les aliments qui peuvent l’aigrir, & tels sont tous les fruits, tant cruds que cuits, & en général tout ce qui a de l’acidité. Troisièmement, il faut le prendre dans des temps fort éloignés des autres aliments ; il n’aime aucun mélange : 4°. n’en prendre que peu à la fois ; 5°. avoir l’estomac, le bas-ventre & les jambes extrêmement au chaud, & surtout, 6°. (sans cette précaution toutes les autres seroient très-inutiles), se modérer extrêmement sur la quantité des aliments même les mieux choisis. L’on ne doit, pendant qu’on prend le lait, donner aucun travail à l’estomac ; la plus petite surcharge, la plus légère indigestion y laisse un principe de corruption qui corrompt sur-le-champ le lait, & du plus sain des aliments peut faire un poison quelquefois violent, & au moins toujours très-nuisible.

Quel lait mérite la préférence ? Pour répondre à cette question, je n’entrerai point dans l’examen des différentes sortes de lait ; ce seroit prolonger mon ouvrage par un hors d’œuvre ; l’on a là-dessus plusieurs secours, & peut être point de meilleur qu’une Dissertation, aujourd’hui fort rare, de feu M. d’Apples, Docteur en Médecine, & Professeur en Grec & en Morale dans cette Académie[115]. L’on n’emploie presque plus aujourd’hui que celui de femme, d’ânesse, de chèvre & de vache. Chacun a ses qualités différentes ; c’est la comparaison de ces qualités & les indications qu’offre la maladie qui doit déterminer le choix qu’on fait de l’un ou de l’autre. Il y a peu de cas dans lesquels celui de vache ne puisse pas tenir lieu de tous les autres. L’on croit ment celui de femme plus fortifiant, • c’est l’idée des plus grands maîtres ; mais l’on appuie cette opinion sur un fondement ruineux, qui est l’usage qu’elle fait de viandes, sans réfléchir que dans le même temps on donne la préférence à celui d’une robuste paysane qui n’en mange point, ou du moins très-peu, & qui ne vit que de pain & de végétaux. Je crois cependant qu’on pourrait l’essayer avec succès ; les belles cures opérées par son usage ne laissent aucun doute sur son efficace : mais il a un inconvénient qui lui est particulier, c’est qu’il doit être pris immédiatement au mammelon qui le fournit ; c’est une précaution dont Galien a déjà connu la nécessité, & en se moquant de ceux qui ne veulent pas s’y astreindre, il les renvoie comme des ânes au lait d’ânesse : mais le vase n’exciteroit-il point des désirs qu’on cherche à amortir, & ne feroit-on point exposé à voir renouveller l’aventure du Prince dont Capivaccio nous a conservé l’histoire ? On lui donna deux nourrices ; le lait produisit un si bon effet, qu’il les mit à même de lui en fournir de plus frais au bout de quelques mois, s’il se trouvoit en avoir besoin. L’on croit que le lait d’ânesse est le plus analogue à celui de femme ; mais qu’on me permette de le dire, c’est une assertion d’opinions plus que d’expérience. Il est le plus séreux, & par là même le plus relâchant ; c’est une erreur funeste de le croire le plus fortifiant. Des observations journalières démontrent le contraire, & prouvent que non-seulement il n’est pas le plus efficace, mais que peut-être il l’est le moins. Je n’en ai pas toujours vu de bons effets, & je ne suis pas le seul : il me semble, m’écrivoit M. de Haller, que ce lait d’ânesse fait rarement ce qu’on lui demande. L’inutilité est un bien grand défaut dans un remède sur lequel on fonde la guérison des maladies les plus graves. M. Hoffman le conseilloit dans les cas où il y avoit tout à la fois épuisement ou cupidité[116].

Avant que de quitter ce qui regarde les aliments, je dois finir par le conseil d’Horace, c’est de ne pas faire des mélanges.

——————————Nam variæ res
Ut noceant homini credas, memor illiirs escæ,
Quæ simplex olim federit ; at, simul assis
Miscueris elixa, simul conchylia turdis,
Dulcia se in bilem vertent, stomachoque tumultum
Lenta feret pituita.

L’on sent, sans qu’il soit besoin d’insister sur ce conseil, combien il est impossible que des aliments très-différents subissent dans le même temps une digestion parfaite. Ce mélange est une des causes qui ruinent les santés les plus fortes, & qui tuent les foibles ; ils ne peuvent l’éviter avec trop de soin.

Une autre attention également nécessaire, & presque également négligée, c’est une mastication exacte ; c’est un secours dont les estomacs les plus vigoureux ne peuvent pas se passer long temps sans décheoir sensiblement, & sans lequel les foibles ne sont que la digestion la plus imparfaite. Il faut avoir beaucoup observé pour s’imaginer jusqu’à quel point il importe à la santé de mâcher soigneusement. J’ai vu les maux d’estomac les plus rebelles, & les langueurs les plus invétérées se dissiper par cette seule attention. J’ai vu d’un autre coté des personnes bien portantes tomber dans les infirmités, quand leurs dents endommagées ne leur permettoient plus qu’une mastication imparfaite, & ne recouvrer leur santé que quand, après la perte totale de leurs dents, les gencives acquéroient cette dureté qui les met à même d’en faire les fonctions.

Tant de détails, tant de précautions et de privations sont exprimés dans un vers de M. Procope.

Vivre selon nos loix, c’est vivre misérable.

Mais peut-on trop payer la santé ? Qu’on est bien dédommagé des sacrifices qu’on lui fait, par le plaisîr d’en jouir, par les agréments qu’elle répand sur tous les moments de la vie. Sans la santé, dit Hippocrate, on ne peut jouir d’aucun bien ; les honneurs, les richesses & tous les autres avantages sont inutiles[117]. D’ailleurs, ces sacrifices sont bien moindres qu’on ne le croit. Je puis citer plusieurs témoins à qui dès les premiers jours, il n’en a plus rien coûté de renoncer à la variété & à la faveur des mets recherchés, pour se remettre au régime simple. C’est celui qu’indique la Nature ; & qui plaît aux organes bien constitués. Un palais sain, qui a toute la sensibilité qu’il doit avoir, ne peut goûter que les mets simples ; les composés, les apprêts lui sont insoutenables, & il trouve dans les aliments les moins savoureux une saveur qui échappe aux organes émoussés : ainsi ceux qui y reviennent pour leur santé, par raison & avec quelque goût, doivent être sûrs qu’à mesure qu’ils recouvreront cette santé, ils trouveront dans ces aliments des délices qu’ils n’y soupçonnent pas. Une oreille fine démêle cette légère différence entre deux tons qui échappe à une oreille moins sensible, il en est de même des nerfs des organes du goût : quand ils sont exquis ils apperçoivent les plus légères variétés des saveurs, & ils y sont sensibles ; les buveurs d’eau en trouvent qui les flattent autant que le Falerne le plus exquis, & d’autres qui ne valent pas les vins de Brie. Enfin, quand on n’auroit pas l’espérance de suivre avec plaisir un régime, (il est aisé de s’accommoder de celui que j’ai indiqué), la satisfaction de sentir qu’en s’y soumettant on remplit un devoir, seroit un motif bien pressant, une récompense bien flatteuse pour ceux qui connoissent le prix du bien être avec soi-même.

Les boissons sont une partie du régime presque aussi importante que les aliments.

L’on doit s’interdire toutes celles qui peuvent augmenter la foiblesse & le relâchement, diminuer le peu de forces digestives qui restent, porter de l’âcreté dans les humeurs, & disposer le genre nerveux à une mobilité déjà trop considérable. Toutes les eaux chaudes ont le premier défaut ; le thé les réunit tous ; le café a les deux derniers, aussi l’on doit s’en priver avec la plus grande rigueur. L’auteur d’un ouvrage au-dessus des éloges, & dont ceux qui s’intéressent pour les progrès de la médecine attendent la continuation avec la plus grande impatience, â fait du danger de ces liqueurs un tableau bien propre à en dégoûter ceux qui les prennent avec le plus de plaisir[118].

Les liqueurs spiritueuses qui paroissent au premier coup d’œil pouvoir convenir en ce qu’elles opèrent précisément le contraire de l’eau chaude, dont réellement elles diminuent le danger si l’on y en joint une petite quantité, ont d’autres grands inconvénients qui doivent les faire rejetter, ou au moins restreindre à un usage extrêmement rare. Leur action est trop violente & trop passagere ; elles irritent plus qu’elles ne fortifient ; & si quelquefois elles fortifient, la foiblesse qui succede est plus grande qu’avant leur usage ; elles donnent d’ailleurs aux papilles de l’estomac une dureté qui leur ôte ce degré de sensibilité nécessaire pour avoir appétit, & elles ôtent aux liqueurs digestives ce degré de fluidité qu’elles doivent avoir pour aider cette sensation ; aussi les buveurs de liqueurs ne la connoissent point. Les personnes, dit l’Auteur illustre que je viens de citer, qui boivent tous les jours des liqueurs après le repas, dans la vue de remédier aux vices des digestions, ne pourraient gueres mieux s’y prendre, si elles voulaient venir à bout du contraire & détruire les forces digestives.

La meilleure boisson est une eau de source très pure, mêlée avec partie égale d’un vin qui ne soit ni fumeux, ni acide ; le premier irrite sensiblement le genre nerveux, & produit dans les humeurs une raréfaction passagere, dont l’effet est de distendre les vaisseaux pour les laisser ensuite plus lâches, & d’augmenter la dissolution des humeurs ; le second affoiblit les digestions, irrite, & procure des urines trop abondantes qui épuisent les malades. Les meilleurs vins sont ceux qui ont moins d’esprits & de sel, plus de terre & d’huile, ce qui forme ce qu’on appelle les vins moelleux ; tels sont quelques vins rouges de Bourgogne, du Rhône, de Neufchâtel, & un petit nombre dans ce pays ; les vieux vins blancs de Grave, ceux de Pontac bien choisis, les vins d’Espagne, de Portugal, ceux des Canaries ; & dans les endroits où l’on peut en avoir, ceux de Tokai, supérieurs peut-être à tous les vins du monde en salubrité comme en agrément. Pour l’usage ordinaire il n’en est point de préférables à ceux de Neufchâtel.

Dans les endroits où l’on n’a pas de bonne eau, on peut la corriger en la filtrant, en la ferrant ou en y faisant infuser quelques aromates agréables, tels que la cannelle, l’anis, l’écorce de citron.

La bierre ordinaire est nuisible. Le Mum, qui est proprement un extrait de grain aussi nourrissant que fortifiant, peut être d’un grand usage ; riche d’esprits, il ranime autant que le vin, & nourrit davantage ; il peut tenir lieu de boisson & d’aliments.

Parmi les boissons utiles, l’on doit ranger le chocolat, qui appartient peut-être à plus juste titre à la classe des aliments ; le cacao renferme en lui-même beaucoup de substance nutritive, & le mêlange du sucre & des aromates prévient ce qu’il pourroit avoir de nuisible comme huileux. Le chocolat au lait, dit M. Lewis, pris à une dose qui ne puisse pas surcharger l’estomac, est un excellent déjeuner pour les personnes en consomption. Je connois un enfant de trois ans qui étoit au dernier degré de cette maladie, abandonné de son Médecin, & que sa mère rétablit en ne lui donnant que du chocolat à petites doses, mais souvent ; & il est vrai qu’on ne peut trop recommander cet aliment à quelques personnes foibles[119]. Il en est plusieurs auxquelles il nuiroit infiniment.

Une attention générale, c’est qu’on doit éviter la quantité de boisson quelconque ; elle affoiblit les digestions en relâchant l’estomac, en noyant les sucs digestifs, & en précipitant les aliments avant qu’ils soient digérés ; elle relâche toutes les parties, elle dissout les humeurs, elle dispose à des urines ou à des sueurs qui épuisent. J’ai vu des maladies produites par l’atonie, diminuer considérablement sans autre secours que le retranchement d’une partie de la boisson.


Le sommeil.


Ce que l’on peut dire sur le sommeil se réduit à trois articles ; sa durée, le temps de le prendre, & les précautions nécessaires pour jouir d’un sommeil tranquille.

Dès qu’on est adulte, sept heures de sommeil, ou tout au plus huit, suffisent à tout le monde ; il y a du danger à dormir davantage, & à être plus long-temps au lit ; cela jette dans les mêmes maux qu’un excès de repos. Si quelqu’un pouvoit s’y livrer plus longtemps, ce seroient ceux qui se donnent beaucoup de mouvement, & de mouvements vifs pendant le jour : mais ce n’est point ceux-là qui le font, ce sont au contraire ceux qui mènent la vie la plus sédentaire : ainsi il ne faut jamais passer ce terme, à moins qu’on ne soit parvenu à ce point de foiblesse qui ne laisse pas les forces nécessaires pour être long-temps levé ; en ce cas il faut l’être le plus qu’il est possible. Moins on dort, dit M. Lewis, plus le sommeil est doux & fortifie.

Il est démontré que l’air de la nuit est moins salutaire que celui du jour, & que les malades foibles sont plus susceptibles de ses influences le soir que le matin ; il faut donc consacrer au sommeil, pendant lequel nous sommes bornés à une petite parcelle de l’atmosphere qu’également nous ne pouvons pas éviter de corrompre, le temps où l’air est le moins sain, & celui où l’usage d’un air moins sain nous seroit plus nuisible ; y ainsi il faut se coucher de bonne heure, & se lever matin : c’est un précepte si connu, qu’il y a peut-être de la trivialité à le rappeller ; mais il est si négligé, l’on paroît en sentir si peu la conséquence, qui est infiniment plus grande qu’on ne croit, qu’il est très-permis de le supposer inconnu, & de le rappeller en insistant sur son importance, surtout pour les personnes valétudinaires.

Si l’on se couche a dix heures, & l’on ne doit jamais se coucher plus tard, ce sont les termes de M. Lewis, on doit se lever en été à quatre ou cinq heures, en hyver à six ou sept. Il est absolument necessaire, ajoute t il, de défendre aux personnes atteintes de cette maladie, de se laisser aller à rester dans le lit le matin. Il voudroit même qu’on prît l’habitude de se lever après son premier sommeil, & assure que quelque pénible que cette coutume pût être dans les commencements, elle deviendroit bientôt aisée & agréable[120]. plusieurs exemples prouvent la salubrité de ce conseil. Il y a plusieurs personnes valétudinaires qui se sentent très-bien au réveil du premier sommeil doux & profond, & qui se trouvent dans un grand mal-aise, si elles se laissent aller à se rendormir ; elles sont aussi sûres de passer bien le jour, si, quelque heure qu’il soit, elles se lèvent après ce premier sommeil, que de le passer désagréablement si elles se livrent au second.

Le sommeil n’est tranquille que quand il n’y a aucune cause d’irritation, ainsi l’on doit chercher à les prévenir : trois attentions des plus importantes sont, 1°. de n’être pas dans un air chaud, & de n’être ni trop ni trop peu couvert ; 2°. de n’avoir pas froid aux pieds en se couchant, accident très-ordinaire aux personnes foibles, & qui leur nuit par plusieurs raisons ; l’on doit à cet égard observer exactement la règle d’Hippocrate, dormir dans un endroit frais, & avoir soin de se couvrir[121] ; &, 3°. ce qui est encore plus important, de n’avoir pas l’estomac plein : rien au monde ne trouble le sommeil, ne le rend inquiet, douloureux, accablant, comme une digestion pénible dans la nuit. L’abattement, la foiblesse, le dégoût, l’ennui, l’incapacité de penser & de s’occuper le lendemain en sont la suite inévitable.

————————Vides ut pallidus omnis
Cœnâ desurgat dubiâ ? quin corpus onustum
Hesternis vitiis animum quoque degravat unà,
Atque affigit humo divinæ particulam auræ. Hor.

Rien au contraire ne contribue plus efficacement à procurer un sommeil doux, tranquille, continu, & qui raccommode, qu’un souper léger. La fraîcheur, l’agilité, la gaieté du lendemain en sont les suites nécessaires.

Alter, ubi dicto citiùs curata sopori
Membra dedit, vegetus præscripta ad munia surgit. Ibid.

Le temps du sommeil, dit avec bien de la raison M. Lewis, est celui de la nutrition, & non de la digestion, aussi il exige dans ses malades la plus grande sévérité pour le souper ; il leur défend, & jamais défense plus légitime, toute viande le soir ; il ne leur permet qu’un peu de lait & quelques tranches de pain, & cela deux heures avant que de se coucher, afin que la première digestion soit finie avant que de se livrer au sommeil. Les Atlantes, qui ne connoissoient point la diète animale, qui ne mangeoient jamais rien de ce qui avoit eu vie, étoient fameux par la tranquillité de leur sommeil, & ignoroient ce que c’est que songer.


Les mouvements.


L’exercice est d’une nécessité absolue ; il coûte aux personnes foibles d’en prendre, & si elles ont du penchant à la tristesse, il est très-difficile de les déterminer à se mouvoir ; rien n’est cependant plus propre à augmenter tous les maux qui viennent de foiblesse, que l’inaction ; les fibres de l’estomac, des intestins, des vaisseaux, sont lâches ; les humeurs croupissent par-tout, parce que les solides n’ont pas la force de leur imprimer le mouvement nécessaire ; il naît des stases, des engorgements, des obstructions, des épanchements ; la coction, la nutrition, les sécretions ne se font point ; le sang reste aqueux, les forces diminuent, & tous les symptômes du mal augmentent. L’exercice prévient tous ces maux en augmentant la force de la circulation ; toutes les fonctions se font comme si l’on avoit des forces réelles, & cette régularité dans les fonctions ne tarde pas à en donner : ainsi l’effet du mouvement est de suppléer les forces, & de les rétablir. Un autre de ses avantages indépendant de l’augmentation de circulation, c’est qu’il fait jouir d’un air toujours nouveau. Une personne, qui ne se remue point, gâte bientôt celui qui l’environne, & il lui nuit : une personne en action en change continuellement. Le mouvement peut souvent tenir lieu de remedes ; tous les remedes du monde ne peuvent pas tenir lieu de mouvement.

La fatigue des premiers jours est un écueil contre lequel le foible courage de plusieurs malades échoue ; mais s’ils avoient celui de surmonter ce premier obstacle, ils sentiroient que c’est véritablement le cas où il n’y a que les premiers pas qui coûtent. J’ai été étonné moi-même de voir à quel point ceux qui n’avoient pas été rebutés acquéroient des forces par l’exercice. J’ai vu des personnes, qui étoient fatiguées de faire le tour d’un jardin, parvenir en quelques semaines à faire jusqu’à deux lieues de chemin, & se trouver dans le bien être au retour.

L’exercice à pied n’est pas le seul favorable ; celui qu’on prend à cheval vaut même beaucoup mieux pour les personnes extrêmement foibles, ou pour celles qui ont les visceres du bas-ventre, & la poitrine endommagés, dans une plus grande foiblesse encore, celui d’une voiture est à préférer, pourvu qu’elle ne soit pas trop douce. Quand la saison ne permet pas de sortir, on doit se donner du mouvement dans la maison, ou par quelque occupation un peu pénible, ou par quelque jeu d’exercice, tel que le volant qui exerce également tout le corps. Le retour de l’appétit, du sommeil, de la gaieté sont les suites nécessaires du mouvement ; mais il faut avoir la précaution de ne prendre jamais un exercice un peu fort aussi-tôt après le repas, & de ne pas manger quand on a chaud après l’exercice ; on doit le prendre avant le repas, & se reposer quelques moments avant que de manger.


Les évacuations.


Les évacuations se dérangent avec les autres fonctions, & leur dérangement augmente le désordre de la machine ; il est important d’y faire attention afin d’y remédier de bonne heure. Les évacuations qui exigent principalement nos soins sont les selles, les urines, la transpiration & les crachats. La meilleure façon de les maintenir ou de les ramener au point où elles doivent être, c’est de s’astreindre aux préceptes que j’ai donnés sur les autres objets du régime ; quand on est exact, les évacuations, dont le plus ouïe moins de régularité est le baromètre du meilleur ou du plus mauvais état des digestions, se font assez régulièrement. Celle qu’il est le plus important de favoriser comme la plus considérable, c’est la transpiration, qui se dérange très aisément chez les personnes foibles. On l’aide en faisant frotter la peau très-régulièrement avec une vergette ou une flanelle ; quand elle est très languissante, on n’a pas de plus sûr moyen pour la ranimer que d’avoir tout le corps couvert immédiatement de laine. L’on doit éviter d’être trop habillé, dans la crainte de suer, ce qui nuit toujours à la transpiration ; les couloirs forcés restent plus foibles, & s’acquittent moins bien ensuite de leurs fonctions ; l’on doit éviter de l’être trop peu, ce qui arrête également toute évacuation cutanée. La partie, que tout le monde, & les personnes foibles plus que les autres, doivent tenir le plus chaudement, c’est les pieds ; l’on ne négligeroit pas cette précaution si aisée, si l’on sçavoit à quel point elle intéresse la conservation de toute la machine. Le fréquent froid des pieds dispose aux maladies chroniques les plus fâcheuses : il y a un grand nombre de personnes sur lesquelles il produit promptement de mauvais effets ; mais ceux sur-tout, qui sont sujets à des maux de poitrine, à des coliques ou à des obstructions, ne peuvent trop se prémunir contre ces dangers. Les sacrificateurs, qui marchoient toujours à pieds nuds sur les pavés du temple, étoient souvent attaqués de violentes coliques.

La salive se sépare quelquefois très-abondamment chez les personnes foibles ; le relâchement des organes salivaires les dispose à cette copieuse sécretion ; si les malades la crachent continuellement il en résulte deux maux, l’un qu’ils s’épuisent par cette évacuation, l’autre, que cette humeur si nécessaire à l’ouvrage de la digestion, qui, sans elle, ne s’opère qu’imparfaitement, lui manque & la rend par là même pénible & mauvaise. J’ai fait assez sentir les dangers d’une mauvaise digestion pour qu’il ne soit pas besoin d’insister plus long temps sur ceux d’une évacuation qui la rend telle, c’est par cette raison que M. Lewis défend absolument à ses malades de fumer : la fumigation, entr’autres inconvénients, disposant à une salivation abondante, par l’irritation qu’elle produit sur les glandes, qui fournissent à cette sécretion.

L’inspiration qui se fait d’une personne à l’autre, & dont j’ai parlé plus haut, ne pourroit-elle pas être rappellée ici comme moyen de curation. Capivaccio avoit cru utile de faire coucher son malade entre ses deux nourrices, & il est très-vraisemblable que l’inspiration de leur expiration contribua peut-être autant que le lait à rétablir ses forces. Elidœus, contemporain de Capivaccio, & Précepteur de Forestus, qui nous a conservé cette observation[122], conseilla à un jeune homme qui étoit dans le marasme le lait d’ânesse, & de coucher avec sa nourrice qui étoit une femme extrêmement saine & à la fleur de l’âge ; ce conseil réussit très-bien, & on ne discontinua que quand le malade avoua qu’il ne pouvoit plus résister au penchant qui le portoit à abuser de ses forces revenues. On pourroit conserver un remède utile, & en prévenir le danger en ne mêlant pas les sexes.


Les passions.


L’on a vu plus haut l’étroite union de l’ame & du corps ; l’on a compris combien le bien-être de la première influoit sur le second ; l’on a vu les sinistres effets de la tristesse ; ainsi il est presque inutile d’ajouter qu’on ne peut trop éviter toutes les sensations disgracieuses de l’ame, & qu’il est de la dernière conséquence de ne lui en procurer que d’agréables dans toutes les maladies, & sur-tout dans celles qui, comme la consomption dorsale, disposent par elles-mêmes à la tristesse, tristesse qui par un cercle vicieux les augmente considérablement. Mais, & c’est une des difficultés du traitement, souvent les malades se complaisent à ce symptôme de leur mal, & l’on ne peut pas les déterminer à faire des efforts pour le surmonter ; d’ailleurs il ne faut pas se faire illusion, & croire qu’il n’y a qu’à ordonner d’être gai, pour qu’on le devienne ; le rire ne se commande pas plus qu’il ne se défend, & l’on est aussi peu maître de s’empêcher d’être triste, que d’avoir un accès de fièvre, ou une rage de dents. Tout ce qu’on peut exiger des malades, c’est qu’ils se prêtent aux remèdes contre la tristesse, comme ils se prêteroient à d’autres ; ces remèdes sont moins la compagnie dans ce cas (nous avons vu qu’elle leur déplaisoit par des raisons particulières), que la variété des situations. Le changement continuel des objets forme une succession d’idées qui les distrait, & c’est ce qu’il leur faut. Rien n’est plus pernicieux aux personnes qui sont portées à se livrer à une seule idée que le désœuvrement & naction. Rien n’est sur-tout plus pernicieux à nos malades, & ils ne peuvent éviter avec trop de soin l’oisiveté & l’abandon à eux-mêmes. Les exercices champêtres, les travaux de la campagne les distraisent plus puissamment que bien d’autres. M. Lewis veut qu’on ne voie, s’il est possible, que des objets de son sexe ;

Nam non ulla magis vires industria firmat
Quàm venerem & cœci stimulos ayertere amoris.
__________________________Virg.


que les malades ne soient jamais absolument seuls ; qu’on ne les laisse point se livrer à leurs réflexions ; qu’on ne leur permette ni lecture, ni aucune occupation d’esprit ; ce sont autant de causes, dit-il, qui épuisent les esprits, & qui retardent la cure. Je ne penserois pas avec lui qu’on dût absolument leur interdire toute lecture. On doit leur défendre de lire longtemps de suite, ne fût-ce qu’à cause de la foiblesse de leur vue ; on doit leur défendre toute lecture qui demanderait de l’application ; on doit leur interdire sévérement toutes celles qui pourroient rappeller à leur souvenir des idées, à leur imagination des objets, dont il seroit à souhaiter qu’ils perdissent la mémoire ; mais il en est qui, sans fixer beaucoup l’attention, & sans pouvoir rappeller des images dangereuses, les distraisent agréablement, & préviennent les dangers terribles d’un ennui désœuvré.


Les remedes.


Je suivrai le même ordre, que dans l’article précédent. J’indiquerai les remedes qu’on doit éviter avant que de parler de ceux qu’on doit suivre. J’ai déjà indiqué une première classe de ceux qu’on doit exclure ; ce sont ceux qui irritent, les remedes chauds & volatils. Il y en a une seconde très-opposée, & également nuisible, les évacuants. J’ai déjà dit que les sueurs, la salivation, les urines abondantes épuisoient le malade. Je ne reparlerai pas de ces évacuations, l’on sent que tous les remedes qui les exciteroient doivent être bannis : il reste à examiner la saignée, & les évacuations des premières voies. L’indication étant de redonner des forces, pour juger s'ils conviennent, il ne s'agit que de sçavoir si ces évacuations sont propres à la remplir. Je serai court. Il y a deux cas dans lesquels la saignée rétablit les forces, dans les autres elle les ôte ; ou quand on a trop de sang, ce n'est pas le cas des personnes en consomption, ou quand le sang a acquis une densité inflammatoire qui, le rendant impropre à ses usages, détruit promptement les forces ; c'est la maladie des gens vigoureux, de ceux qui ont les fibres roides, & la circulation forte : nos malades sont précisément dans le cas contraire ; la saignée ne peut que leur nuire. Toutes les gouttes de sang, dit. M. Gilchrist, sont précieuses aux personnes qui sont en consomption ; la force assimilante qui la répare est détruite, & ils n'en ont que ce qu'il faut pour soutenir la circulation très foiblement[123]. M. Lobb, qui a très-bien approprié les effets des évacuations, est positif. Dans les corps, dit-il, qui nom que la quantité de sang nécessaire, si on la diminue par les saignées ou par les autres évacuations, on diminue les forces, on trouble les sécretions, & on produit plusieurs maladies[124]. La façon dont M. Senac parle de la saignée, lui donne encore plus sûrement l’exclusion dans ce cas. Si la matière dense ou rouge manque, les saignées sont inutiles ou pernicieuses ; on doit donc les interdire aux corps exténués, dont le sang est en petite quantité, ou a peu de consistance ; quand il ne sort des vaisseaux qu’une liqueur qui à peine peut donner de la couleur au linge ou à l’eau[125]. L’on a vu que tel étoit l’état du sang des masturbateurs ; & c’est généralement celui des personnes foibles & valétudinaires. Que ceux qui travaillent a les guérir par la saignée, comparent leur méthode à ce précepte fondé sur la théorie la plus éclairée, & les observations pratiques les plus nombreuses & les mieux réfléchies ; ce sont les bases de l’ouvrage d’où je le tire, & qu’ils jugent des succès auxquels ils doivent s’attendre.

Les remedes, qui évacuent les premieres voies, fortifient, quand il se trouve dans ces parties, ou des amas de matières si considérables, que par leur masse elles gênent les fonctions de tous les visceres, ou quand il y a dans l’estomac & dans les premiers intestins des matieres putrides dont l’effet ordinaire est une grande foiblesse. Dans ces cas-là on peut employer les évacuants, si rien ne les contr’indique, s’il n’y a point d’autres moyens de débarrasser les premières voies, ou s’il y a du danger à ne pas les évacuer promptement. Ces trois conditions se trouvent rarement chez les personnes qui sont dans un état de consomption, chez lesquelles la foiblesse & l’atonie des premières voies est une contr’indication toujours présente aux purgatifs ou aux émetiques. Il y a le plus souvent un autre moyen d’en procurer l’évacuation successive, c’est d’employer les toniques non astringents, tels sont un grand nombre d’amers qui, en redonnant du jeu aux organes, produisent le double bon effet de digérer ce qui peut l’être, & d’évacuer le superflu. Il y a enfin rarement du danger à ne pas les évacuer promptement ; ce danger a lieu quelquefois dans les maladies aiguës ; l’âcreté des matières que la chaleur augmente, & la prodigieuse réaction des fibres, peuvent occasionner des symptômes violents, qui n’ont jamais lieu dans les maladies de langueur, dans lesquelles les évacuants proprement dits ne sont par-là même jamais, à beaucoup près, aussî nécessaires, & sont, comme je l’ai dit très-souvent contr’indiqués. L’atonie, le manque d’action sont la cause des amas, quand il s’en fait ; qu’on les vuide par un purgatif, l’effet est dissipé, mais la cause qui l’a produit est considérablement augmentée ; l’on a à réparer & le mal existant, & celui que le remède a fait ; si l’on ne parvient pas à y remédier promptement, l’effet se reproduit plus vite qu’auparavant, & si l’on se laisse aller à employer de nouveau les purgatifs, on augmente une seconde fois le mal ; l’on fait d’ailleurs contracter aux intestins une paresse qui les empêche de faire leurs fonctions ; l’on parvient au point de ne plus avoir d’évacuation que par art ; en un mot, les purgatifs, dans les embarras des premières voies chez les personnes foibles, ne produisent une diminution dans l’effet qu’en augmentant la cause ; ne soulagent pour le moment qu’en empirant la maladie. L’on ne suit cependant que trop cette méthode ; les malades l’aiment, elle paroît plus prompte, & effectivement pourvu que la chûte des forces ne soit pas trop considérable, ils se trouvent soulagés pour peu de jours ; le mal, il est vrai, revient, mais on aime mieux l’attribuer à l’insuffisance qu’à l’opération du remède, auquel on s’affectionne ; d’ailleurs les malades sont pour le soulagement présent, & peu de Médecins ont le courage de s’y opposer : il est cependant bien important, en Médecine comme en morale, de sçavoir sacrifier le présent à l’avenir ; la négligence de cette loi peuple le monde de malheureux & de valétudinaires. Il seroit à souhaiter que l’on pût inculquer à tant de Médecins & à tant de malades le beau morceau qu’on trouve dans la pathologie de M. Gaubius, sur tous les maux que cet abus des purgatifs entraîne[126].

N’y a-t il point de cas, dira-t-on, dans lesquels les émétiques & les purgatifs puissent être admis pour les malades dont je parle ? Sans doute il en est quelques-uns, mais très-rares ; & il faut bien de l’attention pour ne pas se laisser tromper aux signes qui paroissent indiquer les évacuants, & qui souvent dépendent d’une cause qu’on doit attaquer par de tout autres remedes. Je n’entrerai point dans le détail de ces distinctions, il seroit hors de place ; & il me suffit d’avoir averti que les évacuants devoient rarement avoir lieu dans cette maladie. M. Lewis croit qu’un émétique doux peut préparer utilement les premières voies pour les autres remedes, mais il ne veut pas qu’on aille au-delà : plusieurs cas m’ont appris qu’on pouvoir & qu’on devoir très-souvent s’en passer ; & j’ai rapporté plus haut deux observations de M. Hoffman qui prouvent tout le danger de ce remede. Sans expérience le seul bon sens persuade qu’un remede, qui donne des convulsîons, doit peu convenir dans des maladies qui sont l’effet de convulsions réitérées ; il est cependant vrai qu’il y a des circonstances qui peuvent le rendre nécessaire ; je l’ai employé depuis peu, & il a opéré favorablement.

C’est en combattant la cause qu’on détruit le mal ; pour peu qu’on en enleve chaque jour, on est sûr que l’effet disparoîtra sans crainte de retour. Si l’on n’agit que sur l’effet, le travail de chaque jour est non-seulement inutile au jour suivant, mais presque toujours nuisible.

Après avoir indiqué ce qu’on doit éviter, que doit-on faire ? J’ai marqué plus haut les caractères que doivent avoir les remedes ; fortifier sans irriter. Il en est quelques-uns qui peuvent remplir ces deux indications ; cependant le catalogue n’en est pas long, & les deux plus efficaces font, sans contredit, le quinquina & les bains froids. Le premier de ces remedes est, depuis près d’un siecle, regardé, indépendamment de sa vertu fébrifuge, comme l’un des plus puissants fortifiants, & comme calmant. Les Médecins modernes les plus célebres le regardent comme spécifique dans les maladies des nerfs. L’on a vu qu’il entroit dans l’ordonnance de M. Boerhaave rapportée plus haut ; & M. Vandermonde s’en est servi avec beaucoup de succès dans le traitement d’un jeune homme que des débauches en femme avoient jette dans un état très-fâcheux[127]. M. Lewis le préfère à tous les autres remèdes, & M. Stehelin, dans la lettre dont j’ai déjà parlé plusieurs fois, dit qu’il le croit le plus efficace de tous.

Vingt siecles d’expériences exactes & raisonnées ont démontré que les bains froids posssédoient les mêmes qualités. Le Docteur Baynard en a prouvé l’usage plus particulièrement dans les désordres produits par la masturbation & les excès vénériens, surtout dans un cas où, indépendamment de l’impuissance & d’une gonorrhée simple, il y avoit une si grande foiblesse, augmentée, il est vrai, par les saignées & les purgatifs, qu’on regardoit le malade comme au bord du tombeau[128].

M. Lewis ne craint pas d’affirmer encore plus positivement leur efficacité : De tous les remedes, dit-il, soit internes, soit externes, il n’y en a aucun qui égale les bains froids. Ils rafraîchirent, ils fortifient les nerfs, & ils aident la transpiration plus efficacement qu’aucun remède intérieur ; bien ménagés ils sont plus efficaces dans la consomption dorsale que tous les autres remedes pris ensemble.[129] L’on doit même remarquer que les bains froids ont, comme je l’ai déjà dit de l’air, un avantage particulier ; c’est que leur action dépend moins de la réaction, c’est-à-dire des forces de la nature, que celle des autres remedes ; ceux-ci n’agissent presque que sur le vivant ; les bains froids donnent du ressort même aux fibres mortes.

L’union du quinquina & des bains froids est indiquée par la parité de leurs vertus, ils operent les mêmes effets ; & étant combinés ils guérissent des maladies que tous les autres remèdes n’auroient fait qu’empirer. Fortifiants, sédatifs, fébrifuges, ils redonnent les forces, diminuent la chaleur fébrile & nerveuse, & calment les mouvements irréguliers produits par la disposition spasmodique du genre nerveux. Ils remédient à la foiblesse de l’estomac, & dissipent très-promptement les douleurs qui en sont la suite. Ils redonnent de l’appétit ; ils facilitent la digestion & la nutrition, ils rétablirent toutes les sécretions, & sur-tout la transpiration, ce qui les rend si efficaces dans toutes les maladies catarrhales & cutanées ; en un mot ils remédient à toutes les maladies causées par la foiblesse, pourvu que le malade ne soit attaqué ni d’obstructions indissolubles, ni d’inflammation, ni d’abscès ou d’ulcères internes, conditions qui n’excluent, même nécessairement ou presque nécessairement, que les bains froids, mais qui permettent souvent le quinquina.

J’ai vu, il y a quelques années, un étranger âgé de vingt-trois ou vingt-quatre ans, qui, dès sa plus tendre enfance, étoit tourmenté par des maux de tête cruels, & presque continus, vu la fréquence & la longueur des accès qui etoient toujours accompagnés d’une perte totale de l’appétit. Le mal avoir considérablement empiré par l’usage des saignées, des évacuants, des eaux purgatives, des bains chauds, des bouillons, & d’une foule d’autres remèdes. Je lui ordonnai les bains froids & le quinquina. Les accès devinrent en peu de jours plus foibles & beaucoup moins fréquents : le malade au bout d’un mois se crut presque radicalement guéri ; la cessation des remèdes & la mauvaise saison renouvellerent les accès, mais infiniment moins violemment qu’auparavant ; il recommença la même cure au printemps suivant, & la maladie vint à être si légère, qu’il crut n’avoir plus besoin de rien. Je suis persuadé que les mêmes secours réitérés une ou deux fois le guériront radicalement.

Un homme de vingt-huit ans étoit désolé, depuis bien des années, par une goutte irréguliere qui se jettoit toujours à la tête, & occasionnoit des désordres effrayants sur le visage ; il avoir consulté plusieurs Médecins, & essayé des remèdes de plusieurs especes, & depuis peu un vin médicinal composé des aromates les plus pénétrants infusés dans le vin d’Espagne ; tous, & sur-tout le dernier, avoient augmenté le mal ; l’on avoit appliqué des vésicatoires aux jambes qui occasionnoient des symptômes violents ; ce fut à cette époque que je fus demandé. Je lui conseillai une forte décoction de quinquina & de camomille, qu’il continua pendant six semaines, & qui lui redonna plus de santé qu’il n’en avoit eu depuis bien des années. Il seroit inutile de rapporter un plus grand nombre d’exemples, sur-tout étrangers à la matière, pour prouver la vertu fortifiante de ces remèdes si bien démontrée depuis long-temps, & dont tout indique l’usage dans cette maladie, usage dont les plus heureux succès ont confirmé l’utilité.

Quand j’ai employé le quinquina en forme liquide, j’ai ordonné la décoction d’une once avec douze onces d’eau, ou suivant l’indication, de vin rouge, cuit pendant deux heures dans un vaisseau bien fermé, pour en prendre trois onces trois fois par jour. Je place les bains froids le soir, quand la digestion du diner est entièrement finie ; ils contribuent à procurer un sommeil tranquille. J’ai vu un jeune masturbateur qui passoit les nuits dans l’insomnie la plus inquiète, & qui étoit baigné tous les matins dans des sueurs colliquatives ; la nuit qui suivit le sixieme bain, il dormit cinq heures, & se leva le matin sans sueur, & beaucoup mieux.

Le mars est un troisieme remède, trop employé dans tous les cas de foiblesse, pour qu’il soit nécessaire d’insister sur son efficacité comme fortifiant ; comme il n’a rien d’irritant, il est extrêmement approprié à nos malades. On le donne ou en substance, ou en infusion ; mais la meilleure préparation ce sont les eaux martiales préparées par la nature, & surtout les eaux de Spa, l’un des plus puissants toniques qu’on connoisse, & un tonique qui, bien loin d’irriter, adoucit tout ce que les humeurs peuvent avoir de trop âcre. Les gommes, la myrrhe, les amers, les aromates les plus doux sont aussi d’usage. Ce sont les circonstances qui doivent décider sur le choix entre ces différents remedes. Les premiers que j’ai indiqués méritent généralement la préférence ; mais il peut se trouver des cas qui en exigent d’autres ; on peut en général les choisir dans toute la classe des nervins, en prenant pour boussole dans ce choix les précautions que j’ai indiquées plus haut. C’est une maladie de nerfs, on doit la traiter comme telle, & souvent on l’a fait, & on a réussi sans en connoître la cause ; il est vrai ; & des observations incontestables me l’ont démontré, que l’ignorance de cette cause, & par-là même la négligence des précautions qu’elle exige, a d’autres fois rendus infructueux les traitements les mieux indiqués en apparence, sans que les Médecins pussent pénétrer la cause de ce peu de succès.

J’ordonnai au jeune homme, dont le cas est décrit dans un fragment de ses lettres (p. 35), des pilules, dont la myrrhe faisoit la base, & une décoction avec le quinquina, qui eurent le plus heureux succès[130]. Je m’apperçois chaque jour, m’écrivoit-il seize jours après avoir commencé ces remèdes, du grand bien qu’ils me font ; mes maux de tête ne sont plus ni si fréquents, ni si violents ; je ne les ai plus que lorsque je m’attache trop, l’estomac va mieux, je n’ai plus que rarement les douleurs dans les membres. Au bout d’un mois sa guérison fut complette, à cela près qu’il n’avoit pas, & n’aura peut-être jamais les forces qu’il auroit eues sans sa mauvaise conduite. L’échec, que la machine reçoit dans le temps de l’accroissement a des conséquences qui ne se réparent point. Puisse cette vérité être bien imprimée dans l’esprit des jeunes gens ; elle a été depuis peu fortement prêchée. La jeunesse, dit M. Linnæus, est un temps important pour se former une santé robuste. Rien n’est plus à craindre que l’usage prématuré ou excessif des plaisirs de l’amour : il en naît des foiblesses dans la vue, des vertiges, la diminution de l’appétit, & même l’affoiblissement de l’esprit & de la raison. Un corps énervé dans la jeunesse n’en revient plus ; sa vieillesse est prompte & infirme, & sa vie courte[131]. Seize cents ans avant ce grand Naturaliste, Plutarque, dans son bel ouvrage sur l’éducation des enfants, avoit recommandé la formation de leur tempérament comme une chose extrêmement importante. L’on ne doit, dit-il, négliger aucun des soins qui peuvent contribuer à l’élégance & à la force du corps (les excès dont je traite nuisent autant à l’une qu’à l’autre), car, ajoute-t-il, le fondement d’une vieillesse heureuse c’est une bonne constitution dans la jeunesse : la tempérance & la modération à cet âge sont un passeport pour vieillir heureusement[132].

À l’observation précédente, dont le succès paroît dû au quinquina, j’en joindrai une autre dans laquelle les bains froids furent le principal remède. Un jeune homme d’un tempérament bilieux, instruit au mal dès l’âge de dix ans, avoit toujours été dès ce temps-là foible, languissant, cacochyme ; il avoit eu quelques maladies bilieuses qui avoient eu beaucoup de peine à se guérir, il étoit extrêmement maigre, pâle, foible, triste. Je lui ordonnai les bains froids, & une poudre avec la crême de tartre, la limaille & très-peu de cannelle, dont il prenoit trois fois par jour. Dans moins de six semaines il acquit une force qu’il n’avoit jamais connu auparavant.

Un grand avantage des eaux de Spa & du quinquina, c’est que leur usage fait passer le lait. Les eaux de Spa partagent cet avantage avec quelques autres eaux. L’on a vu plus haut que M. Hoffman ordonnoit le lait d’ânesse avec un tiers d’eau de Selter. M. de la Mettrie nous a conservé une belle observation de M. Boerhaave. Ce Duc aimable, je traduis mot à mot, s’étoit mis hors du mariage ; je l’ai remis dedans par l’usage des eaux de Spa avec le lait[133].

La foiblesse de l’estomac qui rend la digestion trop lente, les acides, le peu d’activité de la bile, les engorgements dans les visceres du bas-ventre sont les principales causes qui empêchent la digestion du lait, & qui n’en permettent pas l’usage. Les eaux qui remédient à toutes ces causes, ne peuvent qu’en faciliter la digestion ; & le quinquina, qui remplit les mêmes indications, doit aussi se marier très-bien au lait. L’on peut employer ces remedes, ou avant, pour préparer les voies, ce qui est presque toujours nécessaire, ou en même temps.

Je rétablis parfaitement en 1753 un étranger qui s’étoit tellement épuisé avec une courtisane qu’il étoit incapable d’aucun acte de virilité ; son estomac étoit aussi extrêmement affoibli ; & le manque de nutrition & de sommeil l’avoient réduit à une grande maigreur. A six heures du matin il prenoit six onces de décoction de quinquina, à laquelle on ajoutoit une cuillerée de vin de Canarie : une heure après il prenoit dix onces de lait de chèvre qu’on venoit de tirer, & auquel on ajoutoit un peu de sucre de une once d’eau de fleur d’orange. Il dinoit d’un poulet rôti, froid, de pain & d’un verre d’excellent vin de Bourgogne avec autant d’eau. A six heures du soir il prenoit une seconde dose de quinquina ; à six heures & demi il entroit dans un bain froid, dans lequel il restoit dix minutes ; & au sortir duquel il entroit dans son lit. A huit heures il reprenoit la même quantité de lait ; il se levoit depuis neuf jusqu’à dix. Tel fut l’effet de ces remèdes, qu’au bout de huit jours il me cria avec beaucoup de joie, quand j’entrai dans sa chambre, qu’il avoit recouvré le signe extérieur de la virilité, pour me servir de l’expression de M. de Buffon. Au bout d’un mois il avoit presqu’entierement repris ses premieres forces.

Quelques poudres absorbantes ; quelques cuillerées d’eau de menthe ; souvent la seule addition d’un peu de sucre ; quelques pilules avec l’extrait de quinquina peuvent aussi contribuer à prévenir la dégénération du lait. L’on pourroit aussi employer cette gomme, nouvellement introduite dans quelques endroits d’Angleterre, sous le nom de gummi rubrum Gambiense, & sur laquelle on trouve une petite dissertation dans l’excellente collection que publie la nouvelle Société de Médecins formée à Londres[134] ; elle fortifie, & elle adoucit : ce sont les deux grandes indications dans les maladies dont il est question.

Enfin, si quelque soin qu’on prît, il étoit impossible de soutenir le lait, on pourroit essayer le lait de beurre ; je l’ai conseillé avec succès à un jeune homme pour lequel un principe d’hypocondrialgie me faisoit craindre le lait entier. Les bilieux le boivent avec plaisir, & s’en trouvent toujours bien ; on doit le préférer au lait toutes les fois qu’il y a beaucoup de chaleur, un peu de fièvre, une disposition érésipélateuse ; & il est surtout d’un très-grand usage, quand les excès vénériens produisent une fièvre aiguë, telle que celle dont mourut Raphaël. Malgré la foiblesse, les toniques nuiroient ; la saignée est dangereuse ; le fameux Jonston, mort Baron de Ziebendorf, il y a plus de quatre-vingt ans, l’avoit déjà défendue positivement dans ce cas[135] ; les cures trop rafraîchissantes ne réussissent pas, comme M. Vandermonde le prouve, & comme je l’ai vu moi-même ; mais le lait de beurre réussit très-bien, pourvu qu’il ne soit pas trop gras. Il calme, il délaie, il adoucit, il désaltere, il rafraîchit, & en même temps il nourrit & il fortifie, ce qui est bien important dans ce cas, dans lequel les forces se perdent avec une promptitude dont on n’a point d’idée. M. Gilchrist, qui ne fait pas grand cas du lait dans l’éthisie, loue extrêmement le lait de beurre dans la même maladie[136].

Depuis la dernière édition de cet Ouvrage, faite il y a sept ans, j’ai été consulté par plusieurs personnes énervées : quelques-unes ont été entièrement guéries ; un assez grand nombre considérablement soulagées ; d’autres n’ont rien gagné ; & quand le mal est parvenu à un certain point, tout ce qu’on peut espérer c’est que les remèdes arrêtent les progrès du mal : j’ai ignoré une partie des succès.

Le lait, dans presque toutes ces cures, a été l’aliment principal ; le quinquina, le fer, les eaux martiales & le bain froid ont été les remedes. J’ai mis quelques malades entièrement au lait, d’autres n’en prenoient qu’une ou deux fois par jour.

Le malade, dont j’ai détaillé la maladie dans la section V, où j’en ai promis le traitement, ne vécut pendant trois mois que de lait, de pain bien cuit, d’un ou deux œufs sortant du ventre de la poule, par jour, & d’eau fraîche, au moment où on l’apportoit de la fontaine. Il prenoit du lait quatre fois par jour ; deux fois au sortir du pis, sans pain, deux fois chauffé avec du pain. Le remède étoit un opiat composé de quinquina, de conserve d’écorce d’orange, & de sirop de menthe. Il avoit l’estomac couvert avec un emplâtre aromatique ; on lui frottoit tout le corps avec une flanelle tous les matins ; il prenoit le plus d’exercice qu’il pouvoit à pied & à cheval, & surtout il vivoit beaucoup en plein air. Sa foiblesse & ses maux de poitrine m’empêchèrent de lui conseiller les bains froids à cette époque. Le succès des remèdes fut tel, que les forces revinrent, l’estomac se rétablit ; il put au bout d’un mois faire une lieue de chemin à pied ; les vomissements cesserent entièrement ; les douleurs de poitrine diminuerent considérablement, & il continue depuis plus de trois ans à être dans un état fort tolérable ; il revint peu-à-peu aux aliments ordinaires, parce qu’il se dégoûta du lait.

Les parties génitales sont toujours celles qui recouvrent le plus lentement leurs forces, souvent même elles ne les recouvrent point, quoique le reste du corps paroisse avoir recouvré les siennes ; l’on peut prédire à la lettre, dans ce cas, que la partie qui a péché sera celle qui mourra.

J’ai toujours trouvé plus de facilité à guérir ceux qui se sont épuisés par des grands excès en peu de temps, dans l’âge fait, que ceux qui se sont épuisés à la longue par des pollutions plus rares, mais commencées dans la première jeunesse, qui ont empêché leur accroissement, & ne leur ont jamais laissé acquérir toutes leurs forces. On peut envisager les premiers comme ayant eu une maladie très violente qui a consumé toutes leurs forces ; mais les organes ayant acquis toute leur perfection, quoiqu’ils aient beaucoup souffert, la cessation de la cause, le temps, le régime, les remèdes peuvent les rétablir. Les seconds n’ont jamais laissé former leur tempérament, comment se rétabliraient-ils ? Il faudroit que l’art operât dans l’âge de la maturité ce qu’ils ont empêché la nature d’opérer dans l’enfance & dans la puberté : on sent combien cet espoir est chimérique ; & les observations me prouvent tous les jours que les jeunes gens qui se sont livrés à cette souillure dans l’enfance, & à l’époque du développement de la puberté, époque qui est une crise de la nature, pour laquelle toutes ses forces lui sont nécessaires, l’observation me prouve, dis je, que ces jeunes gens ne doivent point espérer d’être jamais vigoureux & robustes, & ils sont très-heureux quand ils peuvent jouir d’une santé médiocre, exempte de grandes maladies & de douleurs.

Ceux qui ne se repentent que tard, dans un âge où la machine se conserve quand elle est bien montée, mais où elle ne répare que péniblement, ne doivent pas non plus avoir de grandes espérances : au-dessus de quarante ans il est rare de rajeunir.

Quand j’ordonne le quinquina avec du vin, je ne fais pas vivre uniquement de lait, mais je fais prendre le remède le matin, & du lait le soir. J’ai trouvé quelques malades pour lesquels il a fallu changer cet ordre : le vin pris le matin les faisoit constamment vomir.

Quand j’emploie les eaux minérales, j’en fais boire quelques bouteilles pures avant que de les mêler avec du lait.

Quand le mal est invétéré il dégénère ordinairement en cacochymie, & il faut commencer par la détruire avant que travailler au rétablissement des forces : c’est dans ce cas que les évacuants sont quelquefois indispensablement nécessaires, & opèrent très-efficacement. Les fortifiants, les nourrissants, le lait, ordonnés dans ces circonstances, jettent dans une fièvre lente, & le malade perd les forces à proportion de l’usage qu’il en fait.

Quand des excès prompts jettent tout-à-coup dans des foiblesses si considérables, qu’on a lieu de craindre pour la vie du malade, il faut recourir aux cordiaux actifs, donner du vin d’Espagne avec un peu de pain, des bouillons succulents avec des œufs frais, mettre le malade au lit, & lui appliquer sur l’estomac des flanelles trempées dans du vin chauffé avec de la thériaque.

Dans les cas où les excès vénériens ont occasionné une fièvre aiguë, on ne doit employer la saignée que quand elle est indiquée par la plénitude & la dureté du pouls ; & il vaut mieux en faire deux petites qu’une grande. La décoction blanche, de l’eau d’orge avec un peu de lait, quelques prises de nitre, des lavements avec une décoction de fleurs de bon-homme, quelques bains de pieds tiedes, & pour nourriture des bouillons de veau farineux, sont les remèdes véritablement indiqués, & ceux qui ont réussi très-promptement dans les cas où je les ai employés.

Les symptômes demandent rarement un traitement particulier, & ils cedent au traitement général. On peut cependant joindre quelquefois les fortifiants externes aux fortifiants internes, quand on veut fortifier plus particulièrement une partie, & j’ai souvent conseillé, avec succès, des épithèmes, ou des emplâtres aromatiques sur l’estomac ; & il n’est pas inutile d’envelopper les testicules dans une fine flanelle trempée dans quelque liquide fortifiant, & de les soutenir par l’usage d’un suspensoire.

L’on peut placer ici ce que dit M. Gorter. » J’ai quelquefois guéri la goutte sereine occasionnée par des excès vénériens, en employant les fortifiants internes, & des poudres nasales céphaliques qui, par l’irritation légère qu’elles produisoient, déterminoient un plus grand afflux des esprits animaux sur le nerf optique[137].

Il seroit inutile d’entrer dans de plus grands détails sur la cure ; quelqu’étendue que je leur donnasse, ils ne pourroient jamais servir à guider les malades sans le secours d’un Médecin, pour lesquels ils seroient inutiles. Je me suis plus étendu sur le régime, parce que, quand le mal n’a pas fait de grands progrès, joint à la cessation de la cause, il peut seul opérer la guérison, & que chacun peut s’y astreindre sans aucun danger. Il ne me resteroit pour terminer cette partie, qu’à joindre la cure préservatoire ; j’ai senti que cet article manquoit à la première édition de cet ouvrage, & que c’étoit un vuide essentiel. Un homme célèbre dans la République des Lettres par ses ouvrages, & plus respectable encore par ses talents, ses connoissances & ses qualités personnelles, que par son nom & par les emplois qu’il remplit si dignement dans une des premières villes de Suisse, M. Iselin, Secrétaire d’Etat à Basle, (il voudra bien me permettre de le nommer), m’a fait sentir ce vuide d’une manière bien polie. Je rapporterai le fragment de sa lettre avec d’autant plus de plaisir, qu’il marque précisément ce qu’il faudroit faire. Je souhaiterois, m’écrit-il, de voir de votre main un ouvrage dans lequel vous expliquiez les moyens les plus sur sûrs & les moins dangereux, par lesquels les parents, pendant le temps de l’éducation, & les jeunes gens, lorsqu’ils sont abandonnés à leur propre conduite, pourvoient le mieux se préserver de cette violence des desirs, qui les porte à des excès dont naissent des maladies si horribles, ou à des désordres qui troublent le bonheur de la société, & le leur propre. Je ne doute pas qu’il n’y ait une diète qui favorise particulièrement la continence ; je crois qu’un ouvrage qui nous l’enseigneroit, joint à la description des maladies produites par l’impureté, vaudroit les meilleurs traités de morale sur cette matière.

Il a sans doute bien raison ; rien ne seroit plus important que cette addition qu’il desire ; mais rien de plus difficile en la séparant des autres parties de l’éducation, non seulement médicinale, mais morale. Pour traiter cet article à part, si l’on vouloit le traiter bien, il faudrait établir un grand nombre de principes, qui prolongeraient beaucoup trop ce petit ouvrage, & qui lui sont d’ailleurs très-étrangers. Quelques préceptes généraux, isolés des principes & des divisions nécessaires, non-seulement seroient peu utiles, mais pourroient même devenir dangereux ; ainsi il vaut mieux renvoyer ce traité, à faire partie d’un plus considérable sur les moyens de former un bon tempérament, & de donner aux jeunes gens une santé ferme, matière qui, quoique traitée par d’habiles gens, n’est pas encore épuisée, tant s’en faut, & sur laquelle il y a une foule de choses extrêmement importantes à ajouter, aussi bien que sur les maladies de cet âge. Ainsi, malgré moi, je ne toucherai point ici cet article. Tout ce que je puis dire, c’est que l’oisiveté, l’inaction, le trop long séjour au lit, un lit trop mol, une diète succulente, aromatique, salée, vineuse, les amis suspects, les ouvrages licencieux, étant les causes les plus propres à porter à ces excès, on ne peut les éviter avec trop de soin. La diète est surtout d’une extrême importance, & l’on n’y fait pas assez d’attention. Ceux qui élèvent les jeunes gens devraient avoir présente la belle observation de S. Jérôme : Les forges de Vulcain, les volcans du Vésuve & le mont Olympe ne brillent pas de plus de flammes, que les jeunes gens nourris de mets succulents & abreuvés de vin. Menjot, l’un des Médecins de Louis le grand, dès le milieu jusqu’à la fin du siecle dernier, parle de femmes que l’excès d’hippocras jetta dans une extase vénérienne. L’usage du vin & des viandes est d’autant plus fâcheux, qu’en augmentant la force des aiguillons de la chair, il affoiblit celle de la raison, qui doit leur résister. Le vin & les viandes hébetent l’ame, dit Plutarque dans son Traité du manger des viandes, ouvrage qui devroit être généralement lu. Les plus anciens Médecins avoient déjà connu l’influence du régime sur les mœurs ; ils avoient l’idée d’une Médecine morale ; & Galien nous a laissé sur cette matière un petit ouvrage, qui est peut-être ce que l’on a de mieux jusqu’à présent. L’on sera convaincu y après l’avoir lu, de la réalité de sa promesse. » Que ceux qui nient que la différence des aliments rend les uns tempérants, les autres dissolus ; les uns chastes, les autres incontinents ; les uns courageux, les autres poltrons ; ceux-ci doux, ceux-là querelleurs ; d’autres modestes, des derniers présomptueux ; que ceux, dis-je, qui nient cette vérité viennent vers moi, qu’ils suivent mes conseils pour le manger & pour le boire, je leur promets qu ils en retireront de grands secours pour la philosophie morale ; ils sentiront augmenter les forces de leur ame ; ils acquerront plus de génie, plus de mémoire, plus de prudence, plus de diligence. Je leur dirai aussi quelles boissons, quels vents, quelle température de l’air, quels pays ils doivent éviter, ou choisir[138] » Hippocrate, Platon, Aristote, Plutarque nous avoient déjà laissé de très-bonnes choses sur cette importante matière ; & parmi les ouvrages qui nous restent du Pythagoricien Porphyre, ce zélé antichrétien du troisieme siecle, il y en a un de l’abstinence des viandes, dans lequel il reproche à Firmus Castricius, à qui il l’adresse, d’avoir quitté la diete végétale, quoiqu’il eût avoué qu’elle étoit la plus propre à conserver la santé, & à faciliter l’étude de la philosophie ; & il ajoute, depuis que vous mangez de la viande, votre expérience vous a appris que cet aveu étoit bien fondé. Il y a de très-bonnes choses dans cet ouvrage.

Le préservatif le plus efficace, le seul infaillible, c’est sans contredit celui qu’indique le grand homme qui a le mieux connu ses semblables, & toutes leurs voies ; qui a vu non-seulement ce qu’ils sont, mais ce qu’ils ont été, ce qu’ils doivent être, & ce qu’ils pourraient encore devenir ; qui les a le plus véritablement aimés ; qui a fait les plus grands efforts en leur faveur ; qui s’est sacrifié pour eux, qui en a été le plus cruellement persécuté. Veillez avec soin sur le jeune homme, ne le laisser seul ni jour, ni nuit ; coucher tout au moins dans sa chambre. Des qu’il aura contracté cette habitude, la plus funeste à laquelle un jeune homme puisse être assujetti, il en portera jusqu’au tombeau les tristes effets ; il aura toujours le corps & le cœur énervés. Je renvoie à l’ouvrage même pour lire tout ce qu’il y a d’excellent sur cette matière[139].

La peinture du danger, quand on s’est livré au mal, est peut-être le plus puissant motif de correction ; c’est un tableau effrayant, bien propre à faire reculer d’horreur. Rapprochons-en les principaux traits. Un dépérissement général de la machine ; l’affoiblissement de tous les sens corporels & de toutes les facultés de l’ame, la perte de l’imagination & de la mémoire ; l’imbécillité, le mépris, la honte, l’ignominie qu’elle entraîne après soi ; toutes les fonctions troublées, suspendues, douloureuses ; des maladies longues, fâcheuses, bizarres, dégoûtantes ; des douleurs aiguës & toujours renaissantes ; tous les maux de la vieillesse dans l’âge de la force ; une ineptitude à toutes les occupations pour lesquelles l’homme est né ; le rôle humiliant d’être un poids inutile à la terre ; les mortifications auxquelles il expose journellement ; le dégoût pour tous les plaisirs honnêtes ; l’ennui ; l’aversion des autres & de soi qui en est la suite ; l’horreur de la vie, la crainte de devenir suïcide d’un moment à l’autre ; l’angoisse pire que les douleurs ; les remords pires que l’angoisse, remords qui, croissant journellement, & prenant sans doute une nouvelle force, quand l’ame n’est plus affoiblie par les liens du corps, serviront peut-être de supplice éternel, & de feu qui ne s’éteint point ; voila l’esquisse du sort réservé à ceux qui se conduiront comme s’ils ne le craignoient pas.

Avant que de quitter l’article du traitement, je dois avertir les malades, (& cet avis regarde également tous ceux qui ont des maladies chroniques, sur-tout quand elles sont accompagnées de foiblesse), qu’ils ne doivent point espérer que l’on puisse réparer dans quelques jours des maux qui sont le produit des erreurs de quelques années. Ils doivent s’attendre aux ennuis d’une cure longue, & s’astreindre scrupuleusement à toutes les règles du régime y si quelquefois elles paroissent minutieuses, c’est parce qu’ils ne sont pas en état d’en sentir l’importance ; il faut qu’ils se répètent sans cesse, que l’ennui de la cure la plus rigide est fort inférieur à celui de la maladie la plus légere. Qu’il me soit permis de le dire, si l’on voit des maladies curables qui ne guérissent point parce qu’elles sont mal traitées, l’on en voit aussi un grand nombre que l’indocilité du malade rend incurables, malgré les secours les mieux indiqués de la part du Médecin. Hippocrate exigeoit, pour mieux s’assurer du succès, que le malade, le Médecin & les assistants fissent également leur devoir : si ce concours étoit moins rare, les issues heureuses seroient plus fréquentes. Que le malade, dit Arétée, soit courageux, & qu’il conspire avec le Médecin contre la maladie[140]. J’ai vu les maladies les plus rebelles céder à l’établissement de cette harmonie ; & des observations très-récentes m’ont démontré que la férocité même des maladies cancéreuses cédoit à des cures ordonnées peut-être avec quelque prudence, mais sur-tout exécutées avec une docilité & une régularité dont les succès sont l’éloge.


ARTICLE IV.


Maladies analogues.




SECTION XI.


Les pollutions nocturnes.


Jai montré les dangers d’une évacuation trop abondante de semence par les excès vénériens & par la masturbation, & j’ai dit au commencement de cet ouvrage qu’elle se perdoit aussi par les pollutions nocturnes dans des songes lascifs, & par cet écoulement connu sous le nom de gonorrhée simple ; j’examinerai brièvement ces deux maladies.

Telles sont les loix qui unissent l’ame au corps, que lors même que les sens sont enchaînés par le sommeil, elle s’occupe des idées qu’ils lui ont transmises pendant le jour.

Res, quæ in vitâ usurpant homines, cogitant, curant, vident,
Quæque aiunt vigilantes agitantque, ea si cui in somno accidunt,
Minus mirum est. A c c.

Une autre loi de cette union, c’est que sans troubler cet enchaînement des autres sens, ou, pour ôter toute équivoque, sans leur rendre la sensibilité aux impressions externes, l’ame peut dans le sommeil faire naître les mouvements nécessaires à l’exécution des volontés que les idées dont elle s’occupe lui suggerent. Occupée d’idées relatives aux plaisirs de l’amour, livrée à des songes lascifs, les objets qu’elle se peint produisent sur les organes de la génération les mêmes mouvements qu’ils y auroient produits pendant la veille, & l’acte consomme physiquement, s’il se consomme dans l’imagination. L’on sçait ce qui arriva à Horace dans un des gîtes de son voyage à Brindes.

Hic ego mendacem stultissimus usque puellam
Ad mediam noctem exspectco : somnus tamen aufert
Intentum veneri : tum immundo somnia visu
Nocturnam vestem maculant, ventremque supinum.

Ces organes, à leur tour, irrités les premiers ne réveillent quelquefois que l’imagination, & suscitent des songes qui se terminent comme les précédents. Ces principes servent à expliquer les différentes especes de pollutions.

La première est celle qui vient d’une surabondance de semence ; c’est celle des gens à la force de l’âge, qui sont sanguins, vigoureux, chastes. La chaleur du lit venant à raréfier les humeurs, & la liqueur spermatique étant plus susceptible de raréfaction qu’une autre, les vésicules irritées entraînent l’imagination qui, dénuée des secours qui lui feroient voir l’illusion, s’y livre toute entiere ; l’idée du coït en produit l’effet dernier, l’éjaculation. Dans ce cas cette évacuation n’est point une maladie, c’est plutôt une crise favorable, un mouvement qui débarrasse d’une humeur qui, trop abondante & trop retenue, pourrait nuire ; & quoique quelques Médecins, qui n’ajoutent foi qu’à ce qu’ils ont vu, l’aient nié, il n’en est pas moins vrai que cette liqueur peut, par son abondance, produire des maladies différentes du priapisme ou de la fureur utérine.

Qu’on me permette une courte digression sur cette question ; elle n’est pas étrangère à mon sujet.

Galien nous a conservé l’histoire d’un homme & d’une femme que l’excès de semence rendoit malades, & qui furent guéris en renonçant à la continence qu’ils s’étoient imposée[141] ; & il regarde la rétention de cette humeur comme capable de produire des accidents très-fâcheux. J’ai vu à Montpellier une observation semblable en tout à celle de la femme dont ce grand homme parle. Une veuve très-robuste, âgée de près de quarante ans, qui avoit joui très-souvent, pendant long-temps, du physique de l’amour, & qui en étoit privée depuis quelques années, tomboit de temps en temps dans des accès hystériques si violents, qu’elle perdoit l’usage des sens ; aucun remède ne pouvoit dissiper les accès ; on ne pouvoit les faire finir que par de fortes frictions des parties génitales, qui lui procuroient un tremblement convulsif suivi d’une abondante éjaculation ; & dans le même instant elle recouvroit ses sens. L’on a publié depuis la première édition de cet ouvrage trois observations entièrement analogues, l’une de M. Weber, Médecin à Waslrode, dans l’électorat d’Hanovre, qui l’a insérée dans un recueil de très-bonnes observations, qu’il publia successivement[142] ; les autres sont de M. Betbeder, Médecin à Bordeaux & se trouvent dans le recueil que publia M. Richard[143]. Elles concourent à prouver que les Médecins ne doivent pas perdre entièrement de vue cette cause de maux, puisqu’elle se présente quelquefois.

Zacutus Lusitanus rapporte une observation très-semblable. Une fille, dit il y étoit dans un paroxysme convulsif très-violent ; elle étouffoit, sans sentiment, sans connoissance, avec un tremblement général, les yeux renversés, &c. tous les autres remedes étoient inutiles : je fis appliquer un pessaire âcre qui produisit une abondante évacuation spermatique, & elle recouvra sur-le-champ ses sens[144]. M. Hoffman nous a aussi conservé l’histoire d’une Religieuse qu’on ne pouvoir tirer du paroxysme hystérique qu’en excitant la même évacuation, & Zacutus, dans le même ouvrage que je viens de citer, parle de deux hommes auxquels la suppression des plaisirs de l’amour nuisit : l’un fut attaqué d’une tumeur à l’ombilic qu’aucun remède ne put diminuer, & que le mariage dissipa : l’autre, affoibli par ses débauches en ce genre, les quitta tout-à-coup ; six mois après il eut des vertiges, & bientôt des attaques de véritable épilepsie, qu’on attribua à un vice de l’estomac : on le traita par des stomachiques qui aigrirent le mal, & il mourut dans un violent accès. L’on trouva tout en bon état dans le cadavre, excepté les vésicules séminales & le canal déférent qui étoient remplis d’un sperme verd, & ulcérés dans plusieurs endroits[145].

Un Médecin, respectable par son sçavoir & par son âge, qui a suivi longtemps les armées Autrichiennes en Italie, m’a dit avoir remarqué, que ceux des Soldats Allemands, qui n’étoient pas mariés, & qui vivoient sagement étoient souvent attaqués d’accès d’épilepsie, de priapisme, ou de pollutions nocturnes ; accidents qui venoient d’une sécretion plus abondante de semence, & peut être de ce que cette semence avoit plus d’âcreté, dans un pays plus chaud, & où la diete est plus succulente.

L’on a du même Docteur, Jacques, que j’ai cité dans le second article de cet ouvrage, une these[146], dont M. de la Mettrie a donné la traduction[147], dans laquelle il cite beaucoup de maladies produites par la privation des plaisirs vénériens ; & M. de la Mettrie en indique une autre, du D. Reneaume, sur la virginité claustrale, donc l’objet est le même.

M. Zindel a publié à Basle, une dissertation, dans laquelle il a recuelli les observations éparses des maladies produites par une trop grande chasteté[148] ; & l’on peut placer ici ce que dit M. de Sauvages des dangers de la chasteté pour les femmes, au tempérament desquelles elle ne convient pas ; elles sont d’autant plus les victimes de leur feu, qu’elles cherchent à le cacher plus soigneusement, & elles tombent dans la tristesse, l’insomnie, le dégoût, la maigreur, les pollutions. Il ajoute une observation qui fournit peut-être l’exemple de la plus rude épreuve, à laquelle le tempérament combattu ait jamais été exposé, c’est celle d’une jeune fille qui, dévorée par son feu, & conservant son ame pure avec une force étonnante, étoit sujette a des pollutions, même dans le temps qu’elle gémissoit de son malheur aux pieds d’un Confesseur décrépit & dégoûtant[149].

Une jeune femme qui épouse un vieux mari, disoit une nouvelle mariée à son amie, ferait mieux de se jetter dans la rivière avec une pierre au col.

Enfin, sans parler de quelques autres, M. Gaubius met la continence excessive dans la classe des causes de maladies. Il est : rare, dit-il, qu’elle produise quelques maux, on l’a vu cependant dans quelques hommes nés avec beaucoup de tempérament, & qui forment beaucoup de semence, & dans quelques femmes[150] ; il fait ensuite l’énumération de ces maux. L’on ne doit donc point en nier l’existence, mais l’on peut en affirmer la rareté, surtout dans ce siecle, qui paroît être celui de la foiblesse ; & l’on se trompe tous les jours, en attribuant indistinctement à cette cause toutes les maladies qui attaquent les personnes nubiles du sexe, & en leur conseillant le mariage pour tout remède ; remède souvent mal indiqué & souvent nuisible, parce qu’il ne peut pas détruire les vices qui entrerenoient la maladie, & qu’il ne fait qu’ajouter aux maux passés ceux que la grossesse & les couches produisent ordinairement dans les personnes languissantes. Je reviens aux pollutions.

L’on a vu que la première espece, produire par une surabondance de semence qu’elle évacue, n’étoit pas un mal en elle-même ; mais elle peut le devenir en revenant trop fréquemment, & lors même qu’il n’y a plus de surabondance nuisibie. J’ai déjà observé qu’une évacuation disposoit à une suivante, tant est grande la force de l’habitude, qui consiste en ce que la réitération des mouvements les rend plus faciles, & qu’ils se produisent par la plus légère cause, observation d’une grande utilité pour l’intelligence de l’économie animale, sur laquelle Galien[151] & sur-tout M. Maty[152] ont dit d’excellentes choses, mais qui n’a cependant pas encore été pleinement traitée ; & il en résulte cet inconvénient, c’est que les évacuations en deviennent une suite, indépendamment du besoin, & lors même qu’il n’existe pas. Alors elles sont très-fâcheuses, & elles ont tous les dangers de l’évacuation excessive, procurée par d’autres moyens. Satyrus, surnommé Gragropilex, demeurant à Thasus, eut, dès l’âge de vingt-cinq ans, de fréquentes pollutions nocturnes ; quelquefois même la semence s’écouloit pendant le jour. Il mourut de consomption dans sa trentième année[153].

M. Zimmermann me parle d’un homme d’un très-beau génie, à qui les pollutions avoient fait perdre toute l’activité de son esprit, & dont le corps étoit exactement dans l’état décrit par Boerhaave. L’on a vu, page 11, les maux que M. Hoffman observa après des pollutions. Les symptômes les plus ordinaires, quand le mal n’a pas fait encore de bien grands progrès, c’est un accablement continuel, plus considérable le matin, & de vives douleurs de reins. L’on me consulta, il y a quelques mois, ponr un vigneron âgé de cinquante ans, très-robuste auparavant, & que des pollutions fréquentes depuis trois ou quatre mois, avoient si prodigieusement affoibli, qu’il ne pouvoit travailler que quelques heures par jour, souvent même il en étoit empêché par des douleurs de reins qui le retenoient au lit, & il maigrissoit journellement. Je donnai quelques conseils, dont j’ai ignoré l’exécution & l’effet.

J’ai connu un homme devenu sourd pendant quelques semaines, après un long rhume négligé, qui, quand il avoir une pollution nocturne, étoit beaucoup plus sourd le lendemain, avec beaucoup de mal-aise ; & un autre affoibli par plusieurs causes, qui, après la pollution, se réveille dans un si grand accablement & un engourdissement si général, qu’il est comme paralytique pendant une heure, & fort abattu pendant plus de vingt-quatre.

L’on peut mettre dans cette première classe les pollution de ceux qui ayant été accoutumés à ie fréquentes émissions, les suspendent tout-à-coup. Telles étoient celles d’une femme dont parle Galien ; elle étoit dans le veuvage depuis quelque temps, & la rétention du sperme lui procuroit des maladies de l’utérus ; elle eut, dans le sommeil, des mouvements des lombes, des bras & des jambes qui étoient convulsifs, & qui furent accompagnés d’une émission abondante de sperme épais, avec la même sensation que dans le coït[154]. Une danseuse fut blessée par hazard près du sein gauche fort légèrement ; le Chirurgien lui prescrivit une diète assez sévere, & lui défendit les plaisirs dont elle étoit en usage de jouir souvent. La troisieme nuit de cette privation, à laquelle elle se soumit en négligeant la diète, elle eut une pollution, qui revenant plusieurs fois toutes les nuits suivantes, la maigrissoient à vue d’œil, & lui causoient des violents maux de reins. La plaie ne laissoit pas que de guérir, & l’eût été tout-à-fait si elle s’étoit ménagée pour les aliments & la boisson. Le Chirurgien ferme dans ses principes, continuoit son interdiction, la saignoit & la purgeoit. Ennuyée & affoiblie, elle laissa les remèdes, reprit son ancien train, la foiblesse & les douleurs se dissiperent bien vîte.

Mais qu’on se garde bien de conclure de cette observation l’inutilité du précepte des plus grands maîtres en chirurgie, qui, fondés sur d’autres observations, interdisent sévérement le coït aux blessés ; il n’y a point de praticien qui n’ait pu se convaincre par soi-même combien il leur est nuisible. J’en rapporterai un seul exemple dans lequel la masturbation fut mortelle, & dont G. Fabrice de Hilden nous a conservé l’histoire. Cosme Slotan avoir coupé la main à un jeune homme qui l’avoit eu meurtrie par un coup de feu ; comme il le connoissoit très-ardent, il lui défendit sévérement tout commerce avec sa femme, qu’il avertit aussi du danger. Mais quand tous les accidents furent dissipés, & que la guérison étoit en bon train, le malade se sentant des désirs auxquels sa femme ne voulut pas répondre, il se procura, sans coït, une émission de semence, qui fut immédiatement suivie de fièvre, de délire, de convulsions, & d’autres accidents violents, dont il mourut au bout de quatre jours[155].

J’ai vu un jeune marié qui, se jettant étourdiment du siege d’un cabriolet, tomba à côté ; la roue de derrière lui passa sur le pied, entre le talon & la cheville ; il n’eut ni fracture, ni luxation, mais une forte contusion ; se trouvant bien au bout de cinq jours, il se conduisit comme s’il n’eût point eu d’accident. Deux heures après, toute la jambe enfla, avec des douleurs inouïes, & une forte fièvre qui dura près de trente heures. Revenons.

Ce que j’ai dit au commencement de cette section, sur la liaison entre les rêves & les idées dont l’ame s’est occupée pendant le jour, sert à expliquer pourquoi les masturbateurs sont si sujets aux pollutions nocturnes : leur ame, occupée pendant tout le jour d’idées vénériennes, se représente pendant la nuit les mêmes objets, & le songe lascif est suivi d’une évacuation qui est toujours prête à se faire quand les organes ont acquis un degré considérable d’irritabilité.

Il est important de prévenir de bonne heure les progrès de l’habitude ; &, quelle que soit la première cause des pollutions, de ne pas les laisser invétérer. Quand elles ont duré longtemps elles se guérissent très-difficilement. Il n’y a point de maladie, dit M. Hoffman, qui tourmente plus les malades, & donne plus de peines aux Médecins, que les pollutions nocturnes qui ont duré long-temps, & qui sont devenues habituelles, sur-tout si elles reviennent tous les jours. L’on emploie les meilleurs remedes presque toujours inutilement, souvent même ils font plus de mal que de bien[156].

Tous les Médecins, qui ont écrit sur cette maladie, en ont dit la guérison très-difficile, & tous les Médecins, qui ont eu occasion de la traiter, l’ont éprouvé eux-mêmes, & l’on ne doit point en être surpris. A moins que l’on ne pût ou redonner aux organes leur force, & diminuer leur irritabilité pendant le temps qui s’écoule entre deux pollutions, ce qui est impossible, ou prévenir tout-à-coup le retour des songes lascifs, ce qui n’est pas plus aisé, on doit être sûr que la pollution reviendra, & qu’elle détruira presque tout le bien que peut avoir opéré la petite quantité de remede qu’on a employée depuis la dernière : on ne peut donc gagner d’une pollution à l’autre qu’un infiniment petit, & il faut en accumuler un grand nombre avant que d’obtenir un effet sensible.

Cœlius Aurelianus a rassemblé tout ce que les anciens ont dit de mieux sur le traitement. Il veut 1°. que le malade évite autant qu’il est possible toute idée vénérienne ; 2°. qu’il soit couché sur un lit de matière dure & rafraîchissante ; qu’il applique sur ses reins une mince plaque de plomb, qu’il applique sur toutes les parties qui sont le siege de la maladie, des éponges trempées dans de l’eau & du vinaigre, ou des choses rafraîchissantes, comme les balaustes, l’acacia, l’hypociste, le pyllium ; 3°. qu’il ne fasse usage que d’aliments & de boisson qui rafraîchissent & qui resserrent. Il lui conseille 4°. les fortifiants, 5°. l’usage du bain froid, 6°. de ne jamais se coucher sur le dos, mais toujours sur le côté ou sur le ventre. Ce conseil est plein de bonnes choses ; mais voyons plus distinctement qu’elle est l’indication qui se présente. C’est de diminuer la quantité de la semence, & de prévenir les rêves.

La diete & le régime général sont beaucoup plus propres à la remplir que les remedes. Les aliments les plus convenables sont ceux qui sont tirés du règne végétal, les légumes & les fruits. Parmi les viandes, celles qui contiennent le moins de substance. Dans l’une & l’autre classe, il faut faire choix de ceux qui n’ont aucune âcreté. L’on a déjà vu plus haut l’influence de ce régime sur la tranquillité du sommeil ; on ne peut trop le recommander aux personnes affligées de pollutions nocturnes, à qui cette tranquillité est si nécessaire. Elles doivent surtout renoncer au souper, ou au moins ne souper que très-légérement ; cette seule attention contribue plus à opérer la guérison que tous les remedes.

J’ai vu, il y a plusieurs années, un jeune homme qui avoit presque toutes les nuits une pollution nocturne, & qui avoit déjà eu quelques accès de cochemar. Un Chirurgien barbier lui ordonna de boire en se couchant quelques verres d’eau chaude, qui sans diminuer les pollutions, augmentèrent la dernière maladie ; les deux maux se réunirent & revinrent toutes les nuits ; le phantôme du cochemar étoit une femme qui occasionnoit en même temps la pollution. Affoibli par cette double maladie, & par la privation d’un sommeil tranquille, il marchoit à grands pas vers une consomption. Je lui ordonnai de ne prendre à souper qu’un peu de pain & quelques fruits cruds, de souper de bonne heure, & de prendre, en entrant au lit, un verre d’eau fraîche avec quinze gouttes de liqueur anodyne minérale d’Hoffman. Il ne tarda pas à reprendre un sommeil tranquille, les deux maladies se dissiperent entierement, & il recouvra bientôt ses forces.

Les viandes indigestes, les viandes noires, sur-tout le soir, sont un véritable poison pour ce mal ; &, je le répète, si l’on ne prend pas le parti de souper très-peu & sans viande, les autres remèdes ne sont d’aucune utilité. Le vin, les liqueurs, le café nuisent par plusieurs endroits. La meilleure boisson est l’eau pure, sur chaque bouteille de laquelle on peut dissoudre avec succès une dragme de nitre. J’ai cependant vu, il n’y a pas long-temps, un malade à qui le nitre nuisoit, en lui procurant de plus fréquentes pollutions : j’attribuai cet effet à deux causes ; l’une, c’est qu’il avoir les nerfs très foibles, & dans ces tempéraments le nitre agit comme irritant ; l’autre, c’est qu’il augmentoit considérablement les urines ; la vessie se remplissoit plus promptement pendant la nuit, & l’on sçait que la tension de la vessie est une des causes déterminantes des pollutions.

Le précepte, que donne Cœlius d’éviter les lits mous, est de la plus grande importance ; il n’y faut point souffrir de plume ; la paille seroit de beaucoup à préférer au crin, & j’ai vu quelques malades qui se sont bien trouvés de couvrir le matelas d’un cuir. Le conseil de ne pas se coucher sur le dos est également nécessaire ; cette situation nuit en contribuant à rendre le sommeil plus agité, & en échauffant davantage les parties génitales. Enfin comme l’habitude a ici une très grande influence, & qu’il importe de la rompre, l’observation suivante pourra fournir un moyen d’y réussir. Je la tiens d’un Italien respectable par ses vertus, & l'un des plus excellents hommes que je me rappelle d’avoir vus. Il me consultoit pour une maladie très-différente ; mais afin de mieux m’instruire il me fit toute l’histoire de sa santé. Il avoit été incommodé, cinq ans auparavant, de pollutions fréquentes qui l’épuisoient totalement. Il résolut fortement le soir de se réveiller au premier moment où une femme frapperoit son imagination, & s’occupa long-temps de cette idée avant que de s’endormir. Le remède eut le plus heureux succès ; L’idée du danger & la volonté de se réveiller unies étroitement la veille à l’idée d’une femme, se reproduisirent au milieu du sommeil en même temps que cette dernière ; il se réveilla à temps ; & cette précaution réitérée pendant quelques soirs dissipa le mal[157].

Mais que ces deux derniers cas n’inspirent pas trop de sécurité, il en est contre lesquels les meilleurs remèdes échouent ; celui que M. Hoffman rapporte[158] en est un exemple} & l’on doit d’avance donner aux malades l’avis qu’il donnoit au sien ; c’est que, sans une longue persévérance dans l’usage des remèdes, on ne doit en attendre aucun effet, ou plutôt, dans ce cas où le régime est l’essentiel, ce n’est souvent qu’en l’observant longtemps qu on peut éprouver un soulagement sensible. Si l’on emploie des remèdes ils doivent être fondés sur la même indication que le régime. Il n’y a pas long-temps que j’ai vu une saignée assez abondante emporter le mal. Les poudres nitreuses, la limonade, les esprits acides, les laits d’amandes peuvent être d’usage.

M. Hoffman employa pour le masturbateur qui, après avoir quitté ses infamies, tomba dans des pollutions, la poudre suivante.

Ƶ. C. C. pphicè ppati. ossis sepiœ aa unc. S. S. succini cum instillat. olei tartar. per deliquium ppat. dr. II. cascar. dr. I. dont il prenoit une dragme le soir avec de l’eau de cerises noires ; le matin les eaux de Selter & le lait ; pour boisson une ptisane de santal, de racines de chine, de chicorée, de scorsonere & de cannelle. Moyennant ces secours, & une diete convenable, le malade guérit en quelques semaines. M. Zimmermann a guéri, par l’usage de la même poudre, des pollutions très-fréquentes, suivies des langueurs ordinaires, & qui avoient duré quelques années, chez un jeune homme de vingt-un ans. Il n’est pas aisé d’expliquer comment cette poudre, qui n’est qu’un simple absorbant, fait du bien ; mais j’ai vu de bons effets du camphre.

Une autre espece de pollutions, ce sont celles des hypochondriaques. La circulation chez eux se fait lentement, surtout dans les veines du bas-ventre ; par-là même les parties d’où elles rapportent le sang sont souvent engorgées ; les nerfs sont aisément mis en mouvement ; leurs humeurs ont un caractere d’âcreté très-propre à irrite ; leur sommeil est ordinairement troublé par des songes : voila bien des raisons de pollution ; aussi ils y sont extrêmement sujets. L’imagination, dit M. Boerhaave produit souvent pendant le sommeil des émissions de semence. Les gens de lettres les plus assidus, & les rateleux, sont sujets à cet accident, & l’écoulement de la semence est souvent si considérable qu’ils tombent dans l’atrophie[159]. Cette maladie a pour eux des suites d’autant plus fâcheuses qu’ils ne se livrent jamais à quelques excès dans ce genre sans en être extrêmement incommodés. M. Fleming l’a heureusement exprimé ;

Non veneri crebro licet unquam impunè litare.

Il n’y a qu’un moyen de curation, c’est d’attaquer la maladie principale. L’on commence par détruire les engorgements, ensuite l’on emploie les bains froids, & cette salutaire écorce que Dieu veuille nous conserver. C’est alors véritablement le cas de ces deux puissants remèdes, auxquels on peut quelquefois allier le mars. Si les attentions sur le choix des aliments sont nécessaires dans tous les cas, elles le sont plus particulièrement dans celui-ci. Les hypochondriaques font généralement très mal les digestions ; les aliments mal digérés produisent des gonflements flatueux qui, troublant la circulation, les disposent aux pollutions de deux façons : 1°. en gênant le retour du sang dans les veines génitales ; 2°. en troublant la tranquillité du sommeil, & en disposant par-là même aux rêves. L’on sent par là la raison de la défense que Pythagore faisoit à ses disciples de manger des aliments flatueux ? qu’il regardoit avec raison comme nuisibles, tant à la netteté & à la force des fonctions de l’ame, qu’à la chasteté. Outre les deux raisons que j’en ai données, pourrois-je hazarder d’en indiquer une troisieme, que j’ai eu fortement lieu de soupçonner chez deux malades ? c’est l’expansion de l’air, dégagé des fluides, dans les corps caverneux, ce qui produisoit une érection & le prurit vénérien. Personne n’ignore que toutes nos liqueurs sont imprégnées de ce fluide, mais que tant qu’elles sont parfaitement saines, il y est comme incarcéré & privé de toute élasticité. De grands Physiciens avoient cru qu’il n’y avoit que deux moyens de la lui rendre ; un degré de chaleur plus considérable qu’on ne l’observe jamais dans le corps animal, & la putréfaction. Mais une foule d’observations de maladies, produites par l’air ainsi dilaté, ont prouvé qu’indépendamment de ces deux causes il y avoir d’autres altérations dans les fluides qui opéroient le même effet ; & ces altérations paroissent plus fréquentes chez les hypochondriaques : ainsi il n’est point étonnant que les corps caverneux soient le siege de ce développement d’air maladif ; il n’y a au contraire point de partie qui paroisse devoir y être plus exposée, & si l’on n’y a pas fait attention plutôt, c’est vraisemblablement manque d’observateurs plutôt que d’observations. Celles-ci font sentir toute la nécessité d’éviter ces aliments qui, plus chargés d’air que les autres, incommodent & par celui qui s’en sépare dans les premières voies, & par celui qu’ils portent dans le sang. Tout le monde sçait que la bière nouvelle, qui est extrêmement flatueuse, occasionne de violentes érections, & j’ai vu depuis la dernière édition de cet ouvrage, que M. Thiery, un des plus sçavants Médecins, & des plus célèbres Praticiens de France, a connu ces érections flatueuses.

L’on peut placer ici, comme analogue à cette dernière espece de pollution, & attaquant principalement les mélancholiques, une maladie qu’on pourroit appeller fureur génitale ; elle diffère du priapisme & du satyriasis ; je la peindrai par une observation que j’avois déjà publiée dans la première édition latine de cet ouvrage, & omis dans la françoise. Un homme âgé de cinquante ans en étoit atteint depuis plus de vingt-quatre, & dans ce long terme il n’avoit pas pu se passer vingt-quatre heures de femme ou de l’horrible supplément de l’Onanisme ; & il réitéroit ordinairement les actes plusieurs fois par jour. Le sperme étoit âcre, stérile ; l’évacution très-prompte. Il avoit les nerfs excessivement affoiblis, des accès de mélancholie & de vapeurs très violents, les facultés abruties, l’ouïe très-pesante, les yeux extrêmement foibles : il est mort dans l’état le plus triste. Je ne lui ai jamais conseillé de remedes ; il en avoit pris un grand nombre ; plusieurs ne lui avoient rien fait ; tous ceux qui étoient chauds lui avoient nui ; le seul quinquina infusé dans du vin, que lui avoit ordonné M. Albinus, l’avoit soulagé ; & l’autorité de ce grand Médecin est un nouveau témoignage bien respectable en faveur de ce remede. On trouve parmi les consultations de M. Hoffman un cas à peu près semblable ; le prurit vénérien étoit presque continuel, & l’âme & le corps étoient également énervés[160].


SECTION XII.


Gonorrhée simple.


LA Gonorrhée, dit Galien qui ne connoissoit que la simple, est un écoulement de semence sans érection. Plusîeurs auteurs de tous les siecles en parlent, & Moïse, le plus ancien de tous. L’on trouve dans les observarions d’Hippocrate l’exemple d’un montagnard, dont la maladie paroît avoir été un marasme, & qui avoir un écoulement involontaire d’urine & de semence[161]. M. Boerhaave paroît cependant mettre cette maladie au nombre des choses douteuses. On lit, dit-il, dans quelques livres de médecine, que la semence s’est quelquefois écoulée sans qu’on l’ait sentie. Mais cette maladie doit être très-rare, & je ne sçache pas que la semence se soit écoulée sans que que chatouillement, ou ce n’étoit pas de la vraie semence séparée dans les testicules, & accumulée dans les vésicules séminaires, quoique j’aie vu la liqueur des prostates s’écouler[162]. Cette autorité est sans doute bien respectable ; mais outre que M. Boerhaave ne décide point positivement, il a contre lui tous les Médecins ; & pour ne point sortir de son école, l’un de ses plus illustres disciples, M. Gaubius, admet l’évacuation de semence sans sensation. Mes propres observations ne me laissent pas douter de l’existence de l’une & de l’autre maladie. J’ai vu des hommes qui, après une gonorrhée virulente, après des excès vénériens, ou des masturbations, avoient un écoulement continuel par la verge, mais qui ne les rendoit pas incapables d’érection & d’éjaculation : ils se plaignoient même qu’une seule éjaculation les affoiblissoit plus qu’un écoulement de quelques semaines, preuve évidente que la liqueur de ces deux évacuations n’étoit pas la même, & que celle qui sort par la gonorrhée ne vient que des prostates, de quelques autres glandes qui entourent l’urethre, des follicules répandues dans toute sa longueur, ou enfin des vaisseaux exhalants dilatés. J’en ai vu d’autres qui avoient, comme les premiers, un écoulement qui les affoiblissoit beaucoup plus, qui les rendoit incapables de tout prurit vénérien, de toute érection, & par là même de toute éjaculation, quoique les testicules ne parurent point hors d’état de faire leurs fonctions. Il me paroît démontré que dans ces derniers la vraie semence testiculaire s’écouloit sans sensation. Et quand on connoît la structure des parties génitales, l’on le persuadera aisément que la première maladie doit être beaucoup plus fréquente que la dernière, mais l’on comprendra très-bien l’existence de celle-ci. Les auteurs exacts ont appellé gonorrhée vraie celle dans laquelle ils ont cru que la matière de l’écoulement étoit la vraie semence, & l’autre gonorrhée bâtarde ou catarrhale. M. Morgagni, dont le suffrage est d’un si grand poids, admet l’écoulement de l’une & de l’autre humeur, & il me semble qu’on ne peut pas le révoquer en doute[163].

Les dangers de cet écoulement sont très-considérables ; l’on a vu, p. 7, le tableau qu’Arétée en fait : comment, dit-il au même endroit, ne seroit-on pas foible, quand ce qui fait la force de la vie se perd continuellement. La seule semence est ce qui fait la force de l’homme. Celse, qui vivoit avant Arétée, dit positivement que l’écoulement de semence sans sensation vénérienne mene à la consomption[164]. Jean, fils de Zacharie, plus connu sous le nom d’Actuarius, dans l’ouvrage qu’il composa en faveur de l'Ambassadeur que l’Empereur de Constantinople envoyoit dans le Nord, pense comme les auteurs que j’ai déjà cités. Si l’écoulement de semence qui se fait sans érection & sans sensation dure quelque temps, il produit nécessairement la consompton & la mort, parce que la partie la plus balsamique des humeurs, & les esprits animaux se dïssipent[165].

Les Auteurs les plus modernes pensent comme les anciens. Tout le corps maigrit, dit Sennert, & sur-tout le dos ; les malades deviennent foibles % secs, pâles ; ils languissent ; ils ont des douleurs de reins ; les yeux se creusent[166]. M. Boerhaave range cette gonorrhée parmi les causes de la paralysie ; & l’on remarquera que dans cet endroit il admet la gonorrhée de véritable semence. » La paralysie, dit-il, qui vient de la gonorrhée, est incurable parce que le corps est épuisé[167] ». Ou trouve dans une très-bonne dissertation de M. Koempf des observations fort intéressantes[168].

Cette maladie peut dépendre de plusieurs causes éloignées. La cause prochaine est presque toujours combinée d’un vice dans les liqueurs qui s’écoulent, qui sont trop ténues & souvent trop âcres, & d’un grand relâchement des parties. Le vice des liqueurs dénote un défaut d’élaboration qui dépend d’une foiblesse générale, qui exige les toniques que la foiblesse des organes indique aussi ; les circonstances concourantes décident sur le choix. Il seroit hors de place d’entrer ici dans tous ces détails, sur lesquels on trouvera de bonnes choses dans plusieurs auteurs, & sur-tout dans Sennert, l’auteur du meilleur abrégé de médecine pratique qu’on ait. Les mêmes remèdes, indiqués dans le courant de cet ouvrage contre les autres suites de la pollution, le sont contre celle-ci ; le bain froid, le quinquina, le mars, les autres roborants[169]. M. Boerhaave dit que l’hépatique produit d’excellents effets, (egregios sane prœstat usus) dans la gonorrhée invétérée qui dépend du relâchement des organes[170]. Quelquefois pour détourner la tendance que l’habitude donne aux humeurs sur la même partie, on peut commencer par quelques laxatifs : il y a même de grands Médecins qui leur ont attribué une efficacité presque spécifique contre cette maladie ; l’expérience, plus encore que la raison, m’a prouvé le contraire. Et ceux qui se donneront la peine de lire les auteurs que j’ai nommés plus haut, verront qu’ils n’ordonnent rien de laxatif.

Actuarius ordonne des choses qui fortifient sans échauffer[171].

Arétée, qui veut qu’on y remédie incessamment, vu le danger dont elle menace, n’ordonne que des fortifiants, l’abstinence des plaisirs de l’amour, & le bain froid[172].

Celse, des ouvrages duquel l’un & l’autre ont profité, ordonne des frictions, & surtout le bain d’eau extrêmement froide ; (natationesque quàm frigidissîmœ) ; il veut que tout ce qu’on mange & qu’on boit on le prenne froid ; qu’on évite tous les aliments qui peuvent engendrer des crudités, des vents, & augmenter l’âcreté de la semence. Fernel ordonne des aliments succulents, aisés à digérer, & des électuaires restaurants[173].

Si la promesse de Langius, qui osoit jurer que les purgatifs & la diète guériroient cette maladie, est vraie, ce ne peut être que dans le cas où elle seroit produite par une mauvaise diete qui auroit donné lieu à des obstructions dans le bas-ventre, & fait dégénérer toutes les humeurs, sans que les solides eussent encore reçu d’atteintes bien considérables ; & il n’a eu en vue que ce cas, car s’ils avoient reçu une atteinte un peu considérable, les purgatifs devroient nécessairement être aidés par les roborants. Telle étoit la gonorrhée que Régis observa, & dont Craanen nous a conservé le détail. Un homme, dit-il, d’un tempérament pituiteux, ayant fait longtemps usage d’aliments humectants, fut attaqué d’un écoulement d’une humeur aqueuse, crue, visqueuse, qui sortoit sans sentiment. Il maigrissoit, ses yeux se cavoient, il perdoit tous les jours ses forces. Régis commença par les purgatifs pour évacuer ces humeurs pituiteuses ; ensuite il lui ordonna les fortifiants, & des aliments desséchants ; enfin si cela ne suffisoit pas, il conseilloit un caustique à chaque jambe[174]. Mais cette méthode des purgatifs ne peut jamais convenir quand cette maladie est la suite des excès vénériens, & qu’elle dépend, comme dit Sennert, de la foiblesse que les vésicules séminales ont contractée par les alternatives si fréquentes de réplétion & d’inanition.

Le détail de quelques cas fera mieux saisir la véritable curation.

Timée en fournit un qui ne peut être mieux placé qu’ici. Un jeune homme, dit-il, étudiant en Droit, d’un tempérament sanguin, se polluoit manuellement deux ou trois fois par jour, & quelquefois plus souvent : il tomba dans une gonorrhée, accompagnée d’une foiblesse de tout le corps. Je regardai la gonorrhée comme une suite du relâchement occasionné dans les vaisseaux séminaux, & la foiblesse dépendoit de la fréquente effusion de semence, qui avoit dissipé la chaleur naturelle, amassé des crudités, lésé le genre nerveux, abruti l’ame, affoibli tout le corps. Il lui ordonna un vin fortifiant avec les astringents & les aromatiques infusés dans le gros vin rouge ; un opiat de même nature, & un onguent composé d’huile de roses, de mastic, de nitre, de bol d’arménie, de terre sigillée, de balaustes & de cire blanche. Le malade fut guéri au bout d’un mois de ce mal honteux, & je l’avertis de s’abstenir à l’avenir de cette infâme débauche, & de se souvenir de la menace de l’Eternel, qui exclut les mols du Royaume des cieux. Cor 1, c. 6.[175].

Un des meilleurs Médecins que nous ayons en Suisse, me marque M. Zimmerman, M. G. M. Wepler de Schaffouse, dont l’autorité ne peut être que d’un très-grand poids, assure avoir guéri un écoulement continuel de semence, suite de la masturbation, par le secours de la teinture de mars de Ludovici. M. Weslin, de Zurzach, m’a confirmé la même chose sur sa propre expérience. Pour moi, ajoute mon ami, je n’en ai pas vu d’aussi bons effets.

M. le Professeur Stehelin parie d’un homme lettré qui étoit affligé d’une effusion involontaire de semence, sans idées vénériennes, & qu’il a guérie par l’usage d’un vin avec le mars & le quinquina. Les remedes, & entr’autres les eaux de Swalbach, & la douche d’eau froide sur le pubis & le périnée, n’eurent pas les mêmes succès chez un jeune homme qui s’étoit attiré ce mal par la masturbation. Il ajoute que M. le Docteur Bongars, fameux Praticien à Maseyck, a guéri deux personnes attaquées d’une débilité des vésicules séminales, en leur faisant prendre trois fois par jour huit à dix gouttes de laudanum liquide de Sydenham dans une tasse de vin de Pontac, & en leur faisant boire une décoction de salsepareille. M, Stehelin remarque, que quoique l’opium soit un remède contraire aux indications, il a cependant été conseillé par Ettmuller contre l’éjaculation trop prompte qui dépend d’une semence trop spiritueuse. Qu’il me soit permis d’ajouter, qu’en examinant attentivement le conseil de ce fameux Praticien, & en comparant la nature du mal, dans certains cas, avec les effets de l’opium, on concevra aisément que ce remède peut quelquefois être utile, mais non pas dans le cas dans lequel il le conseille. Il distingue avec beaucoup de soin les différentes especes d’écoulement, il assigne les causes & le traitement de chaque espece ; & passant ensuite à l’éjaculation qui vient dès le commencement de l’érection, nimis citam, il en donne deux causes ; 1°. le relâchement des vésicules séminales ; 2°. une liqueur séminale trop bouillante, trop spiritueuse & trop abondante ; c’est dans ce cas qu’il ordonne l’opium[176]. Mais à quel titre ? L’opium, dont la vertu aphrodisiaque est si bien démontrée, vertu qu’Ettmuler lui-même indique, & dans son petit ouvrage sur ce remède, & dans l’endroit même où il donne ce conseil, ne peut qu’augmenter la cause de la maladie, & par-là même en aggraver les symptômes. Les cas où il est utile, c’est au contraire quand les humeurs sont crues, ténues, aqueuses, & les nerfs en même temps excessivement mobiles. L’on sçait qu’il remédie à ces différents accidents, qu’il suspend l’irritabilité, & qu’il arrête toutes les évacuations, excepté la transpiration. Mais, on ne peut trop le redire, l’on doit être attentif à ne l’ordonner qu’à propos, sans quoi il deviendroit nuisible. M. Tralles, dans son excellent ouvrage sur ce remède, nous fournit une observation, & l’on en trouve de semblables ailleurs, qui doit nous obliger à beaucoup de circonspection. Un homme, dit-il, qui, dès sa jeunesse, avoit eu du penchant aux pollutions, ce qui l’avoit rendu extrêmement foible, ne prenoit jamais de l’opium, soit pour modérer une toux ou une diarrhée, ou dans quelqu’autre but, qu’il n’eût pendant la nuit, & à son grand dommage, des songes lascifs accompagnés d’une émission spermatique[177]. Qu’on me permette une réflexion qui se présente naturellement, c’est que l’erreur d’Ettmuller prouve bien évidemment, 1°. combien une théorie exacte a d’influence sur la pratique qui, sans son secours, ne peut être que très-souvent fausse & erronée ; 2°. combien par-là même un homme, qui réunit l’une & l’autre, doit avoir d’avantages sur celui qui n’est guidé que par quelques observations, ou qui se livre à une théorie systématique ; enfin, 3°. combien la lecture des meilleurs auteurs de pratique, qui ont été dénués de cette théorie exacte due à notre siecle, peut tromper ceux qui, en les lisant, ne peuvent avoir qu’une foi implicite, & qui ignorent ces principes, qui doivent servir de pierre de touche, pour discerner en médecine ce qui est de bon ou de mauvais aloi.

Je finirai par deux de mes observations ; un plus grand nombre seroit superflu.

Un jeune homme de vingt ans, qui avoit eu le malheur de se polluer, étoit attaqué depuis deux mois d’un écoulement muqueux continuel, & de pollutions nocturnes, de temps en temps, accompagnées d’un épuisement considérable ; il avoit de fréquents de violents maux d’estomac ; il se sentoit la poitrine extrêmement foible, & suoit très-aisément ; je lui ordonnai l’opiat suivant.

Ƶ. Condit. rosar. rubr. unc. III. condite anthos. cort. peruv. aa unc. I. mastices dr. II. cath. dr, I. olei. cinnam. gtt. III. sirup. cort. aur. q. s. f. electuar. solid.

Il en prenoit un quart d’once deux fois par jour. Au bout de trois semaines il se trouva bien à tous égards ; & l’écoulement n’avoit plus lieu qu’après les pollutions nocturnes, qui étoient beaucoup moins fréquentes ; la continuation du même remède, pendant quinze jours, le remit tout-à fait.

Deux époux étrangers, que je n’ai jamais connus, attaqués presque dans le même temps, & bien sûrs qu’il n’y avoit point de virus, d’un écoulement accompagné de foiblesse & de douleurs tout le long de l’épine du dos, ne pouvoient accuser que des excès conjugaux ; l’écoulement étoit beaucoup plus considérable chez le mari. Ils avoient essayé différents remèdes très-inutilement, & entr’autres des pilules mercurielles qui avoient augmenté l’écoulement ; ils me firent consulter. Je leur ordonnai les bains froids, un vin de quinquina, d’acier & de fleurs de roses rouges ; ils prirent régulièrement le remede ; c’étoit dans l’été de 1758 ; les pluies continuelles rendoient l’usage des bains de rivière très-difficile ; la femme n’en prit que deux ou trois, le mari une douzaine ; au bout de cinq semaines ils me firent dire qu’ils étoient presque totalement rétablis ; j’ordonnai la continuation jusques à parfaite guérison, qui ne tarda pas.

Ces succès heureux ne peuvent point servir à fonder un pronostic général & favorable ; cette maladie est le plus souvent extrêmement rebelle, quelquefois même incurable. Je n’en donnerai qu’un seul exemple, mais démonstratif. Un des plus grands Praticiens qu’il y ait aujourd’hui en Europe, & qui enrichit la Médecine par des ouvrages tous excellents, est affligé, depuis plus de quinze ans, d’une gonorrhée simple, que tout son art & celui de quelques autres Médecins qu’il a consultés n’ont pu dissiper ; cette triste incommodité le consume peu à peu, & fait craindre de le perdre long-temps avant le terme auquel il seroit à souhaiter qu’il parvînt, & auquel il pourroit parvenir dans le cours ordinaire des choses.


Il seroit inutile de m’étendre davantage ; j’ai tâché de ne rien omettre de ce qui peut ouvrir les yeux des jeunes gens sur les horreurs de l’abysme qu’ils se préparent. J’ai indiqué les moyens les plus propres à remédier aux maux qu’ils se sont attirés ; je finis par réitérer ce que j’ai déjà dit dans le cours de cet ouvrage, que quelques cures heureuses ne servent pas à leur faire illusion : le mieux guéri recouvre difficilement sa première vigueur, & ne conserve une santé passable qu’à force de ménagement ; le nombre de ceux qui restent dans la langueur est décuple de ceux qui guérissent ; & quelques exemples de gens, ou qui n’avoient été que peu malades, ou chez lesquels un tempérament plus vigoureux a pu se relever plus aisément, ne doivent point être regardés comme faisant une règle générale.

—————— Non benè ripæ creditur ;
Ipse aries etiam nunc vellera siccat.


F I N.
  1. Lettres Persan. 49.
  2. Boerhaave, prælectiones ad institut §. 658, t. 5, p. 444, edit. Goett.
  3. De morbis, lib. II, c, XLIX 7 Foëf. p. 479.
  4. De glandulis, Foëf. p. 273.
  5. De re medicâ, lib. I, cap. IX & I.
  6. De ignis & caus. diut. morb. 1. II, c. V.
  7. L. I, c. VII, p. 34, edit. Boerhaave.
  8. Comm. rert. in lib. III. Hip. de morb. vulg., oper. omn, t. III, p. 583.
  9. Historia mundi, Lib. VII, c. LIII, p. 124.
  10. Tetrab. III, Serm. III, c. XXXIV.
  11. Med. static. sect. 6, aph. 15, 19, 21, 23 & 24.
  12. Comment. de sanit. tuend. p. m. 37.
  13. Obs. Med. I. III, c. XXIV
  14. Zypaeus, fundam. medic, Part. II, arc. 6.
  15. Instit. medic. Part. II, c. XXVIII.
  16. Praxis chirurgica, Decur. I, obs. 4.
  17. Decur. II, ann. 5, Append. observ. 88, p. 56.
  18. Schelammer., ars medendi universa. Lib. II. sect II, c. IV, $. 23.
  19. Consult. Cent, 2 & 3, Cas. 102, T. III, p. 293.
  20. Même endroit, Cas. 105
  21. Même endroit, Cas. 103.
  22. De morbis ex nimiâ venere, §. 18, oper. omn. suppl. fecund. pars prim. p. 496.
  23. Institut. §, 776 de la trad. de M. D. L. M.
  24. Comment, sur le même endroit, T. VII, p. 214.
  25. Institut. Physiol. §. 870 & 871.
  26. De insensibil. persp. cap. ulr.
  27. A new Method of treating consumptions, &C. Lond. 1717, 8.
  28. Voy. Chap. 8. p. 92.
  29. Aph. 586, T. II, p. 46.
  30. De morb. anirn. ab infirm. medul. cereb. p. 17.
  31. Oper. omn. fol. T. III, p. 291.
  32. A practical. Essay upon the tabes dorsalis, Lond. 1748, & 3e. édit. 1758.
  33. Ibid. p. 13.
  34. Ibid. p. 19.
  35. Medicus annuus, T. II, p. 215, &c.
  36. Institutiones Pathologiæ Medicinalis, auctore H. D. Gaubio, Lud. Bat. 1758.
  37. Consul. Med. c. II, p. 36.
  38. En date du 15 Septembre 1755.
  39. Decur. II, ann. 4, obs. 166, p. 327.
  40. Schenckius, I, 1, obs. 2., De maniâ, p. 152.
  41. §. 1077, t. 3, p. 429.
  42. Quæst. Medic. an epilepsiæ mercurius vitæ.
  43. De locis affectis, I, 5, c. 6.
  44. Observationes Medicæ oppidô raræ, obs. 18.
  45. § 1075, t. 3, p. 412.
  46. De morb. nerv. p. 462.
  47. Nosologia methodica seu classes morborum, t. 5, p. 230.
  48. Ad §. 658, n. f. * t. 5, p. 446.
  49. Epid. I. 3, sect. 2, æg. 16, Foëf. p. 1117.
  50. De morb. ex nim. vener. §. 10, 21.
  51. Nic. Chesneau, observ. medic. lib. quinque, l. 5, obs. 36, 37.
  52. Nosolog. t. 2, p. 262.
  53. De sanitate tuendâ, p. 110.
  54. Aphor. sect. 6, 46.
  55. L’on trouve dans les collecteurs d’observations chirurgicales. quelques exemples de maladies affreuses de la vessie chez de jeunes filles qui se les étoient attirées par leurs odieuses manœuvres, les instruments, qu’elles employoient leur ayant échappé, passerent dans la vessie, & leur occasionnèrent des douleurs atroces, & la mort. Morgagni de sedib. & caus. morbor. epist. 42, §. 19 & 20.
  56. De ætate conjugio opportunâ, §. 10, supplem. secund. p. 340. Toute cette dissertation mérite d’être lue, quoiqu’elle pût être mieux faite.
  57. Juven. Sat. VI, v. 321.
  58. Illas dixit Græcia Tribades, Gallis dicuntur Ribaudes : monstrum quotidie nascens, & cui eo confidentiùs sesee tradunt puellæ, quod abest fœcunditas, & ut dixit Juvenalis,
    quod abortivo non est opus.
  59. De Genitura, Foëf. p. 231.
  60. De Spermate, l. 1, c. 1. t. 8, p. 215.
  61. De Semine, l. 1, c. 25, t. 1, p. 1282.
  62. Même endroit, Cas. 101, p. 293.
  63. De perspiratione insensibili, c. 17, §. 5, p. 219. En 1710 le Docteur G. A. Jacques soutint à Paris une These sur cette question : An humorum prœstantior semen ? &, suivant l’usage, il répondit affirmativement.
  64. J’adopte ou je parois adopter ici le systême commun que les veines ordinaires absorbent ; dans le systême de M. Hunter, qui croit que l’absorption ne se fait que par les veines lymphatiques, les parties génitales sont également propres à une très-grande absorption, puisque les vaisseaux de cette espece y sont très abondants.
  65. De semine, l. i, c. 34, t. i p. 1279.
  66. Haller, prim. lin. phys. §. 790. L’on peut consulrer sur ces matières Wharton de glandulis, Russel de œconomia naturæ in glandul. morb. p. 92. Semeider de regressu feminis ad massam samguineam. Supplém. aux actes des Sçavans de Leipsic, t. 5. p. 252, & une foule d’autres auteurs physiologistes.
  67. Ceux qui voudront lire un tres bon ouvrage sur ces hommes imparfaits, doivent se procurer Withoe de castrasis.
  68. Felic. Plateri, Observat. lib. prim. suffocatio ex congressu, p. 174.
  69. Epidem. l. 3. f. 7, æg. 17, Foef. p. 1117.
  70. Encyclop. Medic. l. 2, c. 6, p. 347.
  71. Neuropathia, l. i, v. 375.
  72. Sect. 6, aph. 10.
  73. De motu animal. l. 2, c. 12, prop. 170.
  74. Traité du cœur, l. 3, c. 12, §. 3, p. 539.
  75. Aphor. 4, p. 6.
  76. De morb. à nim. vener. §. 17.
  77. Lynch guide to health, p. 306.
  78. Q. Serenus Samm.
  79. In tentigine ardentissimâ juvenum inest quid grati in ore ventriculi ; in concubitum si ruant falacissimi, & ultra vires tendant opus, tunc in ore ventriculi manet illud ingratissimum amarumque quod exprimere nequeunt : pœnas & luunt, & pœnitentiâ dolent : hinc macies, marasmus, &c. G. R. De Payva. De affectu atrabilario mirachiali, &c. p. 17.
  80. De morb. chronic. l. 2, c. 6, stomachus delectationis trististiæque princeps est.
  81. De morb. nervor. p. 454.
  82. Ibid. p. 807.
  83. De perspirat. c, 17, §. 8, 12, & aph.
  84. The Works of the late Clifton Wintringham t. 2, p. 85, &c.
  85. Comment, in lib. de humoribus, p. 128.
  86. Regnier, satyre 5.
  87. De natura rerum, l. 4, v. 446.
  88. De aere, locis & aquis. Foesius, p. 193.
  89. Sect. 6, aphor.35.
  90. De natura pueri, text. 22, Foes. p. 142.
  91. Pag. 17. L’on trouve un très-beau morceau sur la force & les dangers des habitudes voluptueuses dans le nouveau Traité de M. Pujatti, Professeur à Padoue, & célèbre dès long-temps par d’excellents ouvrages, De victu febricitantium, p. 60.
  92. Voyez Gaubh Institutiones pathologicæ §. 525.
  93. P. 126.
  94. Excerptum totius Italicæ & Helvecicæ literaturæ pro ann. 1759, t. 1, p. 93.
  95. De l’expérience, en allemand, par M. Zimmerman, t 1, p. 400. Je tire ce fragment de ceux que son amitié pour moi l’a engagé à traduire en ma faveur ; presque tous les autres orneront un ouvrage qui ne tardera pas à suivre celui-ci.
  96. L’on peut voir la démonstration de cette vérité dans l’endroit que je cite, l. 3, c. 3, §. 7, du Traité du cœur ; ouvrage qui n’auroit rien laissé à desirer, si son illustre auteur, en annonçant une seconde édition, ne nous avoit pas appris qu’il pouvoir le rendre encore plus parfait. Un grand homme peut se surpasser lui-même, & voir un point de perfection que les autres ne desirent même pas.
  97. Leçons sur ses Instituts, §. 776.
  98. De ratione victûs in morbis acutis. Foes. p. 405, 406.
  99. De morbis à nimiâ vener. §. 24 & 26.
  100. Instit. de Med. t. 7, p. 215.
  101. Ce symptôme est très-fréquent parmi les personnes qui se sont épuisées, & il contribue à entretenir l’épuisement ; la plus petite tentation produit un commencement d’érection, qui est suivi d’un écoulement.
  102. C’est la septieme observation. Cette these, bien digne d’être lue, se trouve, avec un très grand nombre d’autres petits ouvrages presque tous excellents, & introuvables par-tout ailleurs, dans la belle collection de theses pratiques, que M. Haller., qui désire l’avancement de la Médecine avec autant de zèle que de discernement, s’est donné la peine de publier sous ce titre, Disputationes ad morborum historiam & curationem facientes. Lausann. 1758. Le nom de l’éditeur est le garant du mérite de l’ouvrage, qui va devenir une des bases des bibliothèques de pratique. La pièce que je cite est Stephani Weszpremi observationes medicæ, Trajecti 1756, Voyez t. 6, p. 804.
  103. Onani, p. 177.
  104. Il ne désigne point l’espece, ce ne peut être que le lamium album white archangei, ou le lamium maculatum.
  105. Le quart Anglois est la même mesure que la pinte de Paris.
  106. A Practical Essay. p. 20, 25 & 34.
  107. Sect. 10, p. 17. Robuison consompt. p. 98.
  108. Ibid. p. 16, 28.
  109. Medicus annuus, t. 2, p. 216.
  110. De perspir. insens. p. 504.
  111. De curat. acutor, l. 2, c. 3, p. 102.
  112. Sect. 6, aph. 220.
  113. Pag. 17.
  114. Zacut. Lusitan. Prax. medic. admir. lib. 2, obs 70.
  115. GALACTOLOGIAS Tentamen, &c. Basle 1707.
  116. Ibid. §. 31.
  117. De diæta acut. l. 3, c. 12 Foëf. 368.
  118. M. Thierry, Auteur anonyme de la Médecine expérimentale, p. 315.
    Quand on publie un ouvrage de ce prix, on ne doit, ni croire qu’on sera longtemps inconnu, ni craindre d’être dévoilé. Le moment où nous l’aurons complet sera une époque considérable dans l’histoire de la Médecine.
  119. Tab. dorsal. f. 9.
  120. Pag. 30.
  121. Epidem. l. 6, sect. 4, aph. 14. Foës. 1780.
  122. Observat. & Curat. I. i, observ. 10, t. i, p. 112.
  123. On sea voyage, p. 117.
  124. A letter shewing what is the propter préparation of persons for inoculation, §. 4.
  125. Traité du cœur, l. 4, c. 1, §. 2, t. II, p. 16.
  126. 484.
  127. Recueil périodique d’observations de Médecine, &c. t. 6, p. 165. L’on trouve dans le second volume de ce même ouvrage la description d’une maladie produite par la même cause qui mérite d’être lue.
  128. YXP0AYSIA, or the history of cold bathing. p. 254, 281.
  129. p. 36.
  130. R. Myrrh. elet. unc. ss. gum. galban. extr, trifol. fibr. terr. Japon. aa. dr. II. Syr, cort, aur, q, s, s. pil. gr. III. sept, Une heure avant le déjeûner, le dîner & le souper, avec trois onces de la boisson. R. cort. peruv unc. II. cor. rad. canp. unc. I. cinnam. acut. dr II. limai. mart. in nodul. lax. unc. ss. cum aq. font. lib. II. ss. l. a. f. decoct.
  131. Ce morceau est tiré d’une Dissertation de cet illustre Naturaliste, sur les fondements de la santé ; voyez Mercure Danois, Juillet 1758, p. 95.
  132. De puerorum institut. c. 10
  133. Supplément à l’ouvrage de Pénélope, ch. p. l. 35. Amabilis ille Dux se posuerat extra matrimonium ; ego illum reposui intra.
  134. Medical observations and inquiries. I. p. 36.
  135. In febre ex venere cavendum à venae sectione. Syntagma l. 1, tit. 1, c. I.
  136. On sea voyage. p. 119.
  137. De perspir, insensib. p. 514, 515.
  138. Quod animi mores corporis temperamenta sequantur, c. 9. Charterius, t. 5, p. 457.
  139. Voyez de l’Education, t. 2, p. 232. t. 3, p. 255, &c.
  140. De diur. morb. l. 1. proëm. p. 27.
  141. De locis affectis. l. 6, c. 5, Charter, t. 7, p. 519.
  142. Christ. Weber observationum medicerum fasciculus alter. Cellis 1765, observ. 20. Il finie ainsi l’histoire de la maladie… Abdominis tandem mira ista contractio cogitationem mihi injiciebat, numne forsan partium genitalium frictio huic agrotæ eodem modo ac viduœ Monspeliense, de qua ex. Tissot mentionem fecit, in paroxysmo conducat, & ecce… multo citiùs acantea ad se redibat virgo, vividiorque erat. Totum autem cubiculum : am fœtido & hircino replebatur odore, ut vix perferri possit, anusque frictionem in œgrâ exercens de lecto decedere deberet.
  143. Recueil d’observations de Médecine des Hôpitaux militaires, fait & rédigé par M. Richard de Hautesierck, in-4°. 1766, t. 1, p. 182.
  144. Prax. admirand. l. 21, obs. 85.
  145. Ibid. obs. 109, 110.
  146. An ex negato veneris usu morbi, 1712.
  147. Pénélope, c. 8, des qualités nécessaires au Médecin.
  148. Nicolaus Zindelius, de morbis ex castitate nimia oriandis. Basileæ, 1745.
  149. Nosolog. medic. t. 4, p. 341.
  150. Institutiones pathologicæ. §. 563.
  151. Galenus libro de çonsuetudinibus. Charter, t. 6, p. 541.
  152. M. Maty, dissertatio de consuetudinis efficacia in corpus humanum, Leid. 1740. M. Pujati a aussi donné de très-bonnes réflexions sur cette Matière dans son traité de la diète des fiévreux, p. 57, &c. Les Métaphysiciens qui paroissent l’avoir mieux saisie sont, M. Locke, Essay, &c. l. 1, c. 32. M. de Condillac, Traité des animaux, p. 2, c. 2 & 9 ; & l’Auteur anonyme des Eléments de Psycologie, c. 61, 62, 63, 64. Je connois un homme qui, ayant été éveillé, il y a plus de vingt ans, à une heure après minuit, par le bruit d’un incendie, s’est constamment réveillé toutes les nuits, dès cette époque, précisément à la même heure.
  153. Epidem, l. 6, f. 8, n. 52, Foes 1201.
  154. De femine. l. 2, ch. 1, Cherter, t. 3, p. 213.
  155. Observat. Chirurg. cent. I,  obs. 22.
  156. Conf. 102.
  157. J’ai vu des jeunes gens qui avant essayé de se lier la verge le soir s’en sont bien trouvés ; il y en a eu d’autres pour qui cet expédient a été inutile. L’on a l’obligation à M. Ziegler, Médecin à Vinthretour, d’avoir imaginé une machine dont il m’a envoyé un modèle qui m’a paru propre à remplit son but.
  158. Cas. 102.
  159. Institut. §. 776.
  160. Consult. cent. 2 & 3, oper. t. 3, p. 214.
  161. Epid. l. 6, s. 3, n°. 13, Foes 1173.
  162. Ibid, La Mettrie, t. 7, p. 114.
  163. De sedib. & caus. morbor, epist. 44, §. 16.
  164. De Medicina l. 4, c. 21.
  165. Medicus, five de methodo medendi. l. 1, c. 22.
  166. Praxis medica. l. 3, part. 9, sect. 1, c. 4.
  167. De morb. nervor. p. 717. Cet ouvrage, recueilli de ses leçons depuis 1730 jusques à 1735, & postérieur par-là même, de quelques années, aux leçons recueillies par M. de Haller, prouve que M. Boerhaave avoir changé de sentiment sur la possibilité de la gonorrhée vraiment séminale, & l’on sçait que ce grand homme étoit toujours prêt à abjurer les anciennes idées pour en adopter de nouvelles, dès qu’il étoit convaincu qu’elles croient plus justes.
  168. G L. Koempf de morbis ex atrophia. Basl. 1756.
  169. Je crois cependant devoir avertir que quoique les fortifiants soient les remedes le plus généralement indiqués dans ce cas, il y a souvent des exceptions, j’ai vu de ces maux très-invétérés, dont la longueur dépendoit de l’état continuel de légère phlogose, dans lequel ces organes se trouvoient, & j’ai guéri les malades par l’usage des delayants les plus doux, genre de cure que j’ai souvent employé avec le même succès dans les maladies de l’urethre les plus fâcheuses, & les plus rebelles, sur lesquelies je m’étendrai peut être davantage quelque jour.
  170. Historia plantarum, &c. p. 51.
  171. Ibid l. 4, c. 8.
  172. P. 131.
  173. Oper. omn. p. 544.
  174. Voyez J. J. Mangeti, Bibliotheca medico-practica. t. 2, p. 625.
  175. Ibid. p. 614.
  176. Colleg. pract. speciale. c. 2, t. 1, p. 459.
  177. Usus opii salubris & noxius. p. 131.