Les Contes de Canterbury/Texte entier

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LES


CONTES DE CANTERBURY


DE


GEOFFROY CHAUCER



TRADUCTION FRANÇAISE


AVEC UNE INTRODUCTION ET DES NOTES
PAR
TH. BAHANS, J. BANCHET, CH. BASTIDE, P. BERGER, L. BOURGOGNE, M. CASTELAIN, L. CAZAMIAN, CH. CESTRE, CH. CLERMONT, J. DELCOURT, J. DEROCQUIGNY, C.-M. GARNIER, R. HUCHON, A. KOSZUL, L. LAVAULT, É. LEGOUIS, L. MOREL, CH. PETIT, W. THOMAS, G. VALLOD, E. WAHL


―――――«♦»―――――


PARIS

FÉLIX ALCAN, ÉDITEUR

108, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 108

――

1908

Tous droits de reproduction réservés.

La traduction a été ainsi répartie entre les professeurs agrégés d’anglais dont les noms suivent :

Prologue Général. M. Cazamian, professeur-adjoint à l’Université de Bordeaux.
Conte du Chevalier. Ire partie. M. Léon Morel, chargé de cours à la Sorbonne.
— IIe partie. M. C.-M. Garnier, professeur au lycée Henri IV.
— IIIe et IVe parties. M. Bourgogne, professeur au lycée Condorcet.
Prologue et Conte du Meunier. M. Delcourt, professeur au lycée de Montpellier.
Prologue et Conte de l’Intendant.
Prologue et Conte du Cuisinier
Accolade droite.png M. Derocquigny, professeur à l’Université de Lille.
Introduction, Prologue et Conte de l’Homme de Loi. M. W. Thomas, professeur à l’Université de Lyon.
Prologue et Conte du Marinier.
Prologue et Conte de la Prieure.
Accolade droite.png M. Koszul, Professeur au lycée de Lyon.
Prologue et Conte de Chaucer sur Sire Topaze.
Prologue du Mellibée.
Accolade droite.png M. E. Legouis, professeur à la Sorbonne.
Conte de Chaucer sur Mellibée. M. Bastide, professeur au lycée Charlemagne.
Prologue et Conte du Moine. M. Charles Petit, professeur au lycée d’Amiens.
Prologue, Conte et Épilogue du Prêtre de Nonnains. M. C. Cestre, maître de conférences à l’Université de Lyon.
Conte et Épilogue du Médecin.
Prologue et Conte du Pardonneur.
Accolade droite.png M. Clermont, professeur au lycée Janson-de-Sailly.
Prologue de la Femme de Bath. M. Derocquigny, professeur à l’Université de Lille.
Conte de la Femme de Bath.
Prologue et Conte du Frère.
Accolade droite.png M. E. Wahl, professeur au lycée Janson-de-Sailly.
Prologue et Conte du Semoneur. M. Banchet, professeur au lycée d’Évreux.
Prologue et Conte du Clerc. M. R. Huchon, maître de conférences à l’Université de Nancy.
Prologue, Conte et Épilogue du Marchand. M. Lavault, professeur au lycée Janson-de-Sailly.
Conte et Épilogue de l’Écuyer. M. Bahans, professeur au lycée de Pau.
Prologue et Conte de Franklin. M. P. Berger, professeur au lycée de Bordeaux.
Prologue et Conte de la Seconde Nonne. M. Vallod, professeur au lycée de Nancy.
Prologue et Conte du Valet du Chanoine. M. Castelain, professeur-adjoint à l’Université de Poitiers.
Prologue et Conte du Manciple.
Prologue et Conte du Curé.
Accolade droite.png M. Bastide, professeur au lycée Charlemagne.



AVERTISSEMENT



Les traducteurs ont adopté les règles suivantes :

1° Emploi du texte des Contes de Canterbury, publié par Mr. W. W. Skeat dans son Student’s Chaucer (Oxford Clarendon Press, 1895), le meilleur texte existant, presque définitif. Ce texte a été suivi fidèlement, mais non servilement, et les traducteurs ont cru devoir s’en séparer, en de très rares occasions, surtout en ce qui concerne la ponctuation adoptée par le critique. Ils ont en revanche rigoureusement reproduit l’ordre et le numérotage des vers ; ils ont adopté la même division en groupes de ce poème inachevé et fragmentaire, chaque groupe étant formé des récits qui se suivent sans interruption ; où il y a cassure, commence un groupe nouveau. Grâce à cette conformité avec le Student’s Chaucer (et aussi avec le Globe Chaucer, semblablement divisé), les lecteurs soucieux de comparer le français avec l’original pourront se reporter aisément au texte anglais.

Les traducteurs adressent à Mr. Skeat et à la Clarendon Press leurs remerciements pour la courtoisie avec laquelle ils ont été autorisés par eux à faire usage de l’édition susdite.

2° Notes réduites au strict nécessaire et uniquement consacrées à l’explication des difficultés de sens (allusions obscures, coutumes locales et anciennes, termes vieillis, etc.) ou encore à l’indication des sources auxquelles Chaucer a puisé. Pour l’établissement de ces notes, l’édition en 6 volumes des œuvres de Chaucer, publiée par Mr. Skeat (Oxford, 1894), a fourni les plus précieux éléments.

3° Traduction linéaire, vers pour vers, d’où un style sans doute moins coulant, mais en revanche plus fidèle et peut-être plus savoureux, moins de disparates aussi dans un ensemble où plusieurs mains collaborent. Quelques faciles archaïsmes de tours et de mots ont été généralement conservés en vue de rappeler l’âge du poème et la naïveté d’une composition primitive. D’autre part, étant donnée la diversité de forme des Contes écrits par Chaucer, il a paru qu’il n’y aurait nul inconvénient à admettre un peu de cette diversité dans la traduction elle-même ; sans aucun sacrifice d’exactitude, quelques contes ont été coulés en lignes parisyllabiques, sans rime : ceux de l’Intendant, du Marinier et de la Prieure, ainsi que le Prologue de la Femme de Bath.

Les traducteurs seront reconnaissants de toute rectification qui leur sera suggérée. Il était à peu près impossible d’atteindre du premier coup à une traduction exempte d’erreur. Depuis l’impression du début du volume, en septembre 1906, un premier essai de révision a été fait, portant surtout sur le Prologue, partie à la fois la plus étudiée et la plus difficile du poème. On trouvera à la page 525 les corrections et additions faites depuis l’impression.

Toutefois la traduction n’est pas uniquement génératrice d’erreurs. Elle force à passer le sens dans un crible plus sévère que celui du commentateur le plus appliqué. Elle aperçoit des nuances de termes et des subtilités de logique qui échappent souvent au lecteur de l’original. Aussi est-il à espérer que, dans le nombre des changements apportés aux explications courantes (parfois paresseusement admises), il en sera quelques-uns qui pourront servir à l’interprétation définitive du texte.

L’accueil fait à la première moitié de ce livre permet de croire qu’il vient à son heure et comble une lacune enfin devenue sensible. Le premier Groupe des Contes, paru en fascicule dans un numéro supplémentaire de la Revue Germanique, a été honoré par l’Académie française d’une partie du prix Langlois. Deux articles du regretté professeur Émile Gebhart, l’un dans le Gaulois du 23 avril 1907, l’autre dans les Débats du 11 mars 1908, attestent l’intérêt avec lequel ce connaisseur consommé de Boccace et des nouvellistes italiens du xive siècle suivait l’entreprise, en même temps qu’ils témoignent de son admiration pour le génie original du conteur anglais qui lui était tardivement révélé. De l’autre côté de la Manche, un chaleureux article de Mr. Cloudesley Brereton, dans l’Academy du 25 janvier 1908, déclarait la sympathie des Anglais pour l’œuvre en cours.

Il est d’ailleurs difficile de ne pas voir un indice signalé du progrès des études de langues vivantes chez nous, dans le nombre, la compétence et le zèle des collaborateurs qui se sont unis spontanément en vue de mener à bien une œuvre longue, délicate, exigeant la connaissance de la vieille langue anglaise, et toute désintéressée.

La Société pour l’Étude des Langues
et Littératures modernes.






INTRODUCTION


L’œuvre dont la traduction est donnée dans ce volume a déjà été à plus d’une reprise célébrée chez nous par la critique. En des pages nombreuses et brillantes, tour à tour Taine et M. Jusserand, pour ne parler que d’eux, ont proclamé que les Contes de Canterbury étaient non seulement le premier chef-d’œuvre en langue anglaise, mais encore l’un des poèmes capitaux de l’Europe avant la Renaissance, qu’ils pourraient bien même en être de tous le plus vivant, le plus varié et le plus réjouissant. Nul des lecteurs de leurs belles études qui n’ait senti l’attrait du vieux livre dans leurs citations et à travers leurs analyses. Or c’est un indice curieux (et inquiétant aussi) de notre tournure d’esprit que le manque persistant d’une version accessible de ces Contes si bien loués. Comme il lui arrive trop souvent, le public s’est contenté de l’appréciation de l’ouvrage sans réclamer l’ouvrage même. Il a préféré le jeu d’idées qu’offre une étude littéraire à la lecture directe du livre. Le poème qu’on lui disait si français d’origine et si admirablement adapté aux goûts français, est resté lui-même inconnu, sauf du tout petit nombre de ceux qui le pouvaient lire dans l’anglais du XIVe siècle. En dehors des citations forcément courtes qu’offraient les littératures générales, on n’a mis que des bribes à la portée du public, soit dans le livre d’ailleurs utile de H. Gomont : G. Chaucer, Analyse et Fragments (Nancy, 1847), soit dans la brochure de la Nouvelle Bibliothèque populaire qui s’intitule à tort Les Contes de Canterbury. De traduction totale, une seule, si coûteuse et si excentrique qu’elle a passé inaperçue et qu’elle est presque introuvable ; c’est celle que fit paraître à Londres en 1856-1857 le Chevalier de Châtelain, — traduction en vers vraiment faciles et pédestres à l’excès, trop égayés d’un comique involontaire. À témoin ce court spécimen qui correspond aux vers 23-21 du Prologue général :

La nuit il arriva dans cette hôtellerie
Troupe de pèlerins tous dans leur braverie,
Au nombre de vingt-neuf, gens de tous les états,
De sexes différents et de tous les formats,
Que le hasard avait agglomérés sans doute,
Qui vers Canterbury comme moi faisaient route.

La finesse et l’art de Chaucer ne pouvaient guère transparaître sous ce prosaïsme et ces impropriétés. Les Contes de Canterbury sont donc restés pour la France un de ces chefs-d’œuvre qu’on salue de très loin et qu’on ignore. C’est ainsi qu’il manque au lecteur désintéressé un des livres de jadis qui peuvent le plus pour son amusement ; à l’historien un tableau unique de la vie populaire du xive siècle ; au littérateur un des plus remarquables prolongements à l’étranger de notre poésie nationale, et avec cela une œuvre qui, fondée sur le passé, fait mieux qu’aucune prévoir le progrès de la littérature européenne.

Il est un autre regret auquel le manque de cette traduction peut justement donner lieu. Faute de lire les Contes de Canterbury les Français se sont refusé la seule entrée de plain-pied qui leur fût possible dans la littérature anglaise. Ils ont de ce fait été contraints d’en escalader sur quelque point les murailles à pic, non sans souffrir certain dommage ni sans avoir à se plaindre de la fatigue et de la secousse. N’avaient-ils pas négligé le pont jeté sur le fossé, par où passait la grande route de France en Albion ? Pour qui suit cette large voie aplanie, la direction parait si claire et l’accès devient si commode ! En pénétrant ainsi dans la poésie anglaise, nulle impression d’effarement comme en pays perdu. On a la joie de se retrouver parmi une colonie française qui aurait prospéré outremer, tant l’accueil est souriant et amical. Sans doute elle a en partie changé son langage, mais les mots indigènes qu’elle a adoptés sont en somme l’unique obstacle à l’échange immédiat des idées. Ce pas est à peine franchi que la communion devient parfaite : pensées, sentiments, histoires, plaisanteries, tours d’esprit et de style, on y retrouve ce qu’on a laissé derrière. On y est chez soi, avec l’agrément d’être en même temps hors de chez soi ; on y apprend selon des modes familiers des choses curieuses sur un pays différent. Pas une fois on ne se butte à l’un de ces exotismes d’âme qui font trébucher l’explorateur. On n’a pas un seul de ces sursauts en présence d’un état de sensibilité différent qui empêchent avec l’entière intelligence l’entière sympathie. Nul écrivain anglais ne nous communique au même degré que Chaucer le sens de cette entente cordiale primitive. Ce n’est certes pas que nous songions à le revendiquer comme nôtre ; il nous est préférable que ses vers et ses contes aient essaimé de chez nous pour former au dehors une ruche nouvelle, riche et prolifique. Ainsi pouvons-nous dans la suite, après avoir séjourné quelque temps auprès de lui, passer mieux préparés aux autres grands poètes anglais, vrais indigènes ceux-là et parfois très étrangers à notre esprit, mais qui ont tous été à quelque degré ses élèves, et tous ont salué en lui le maître et le père.

De ce que rien dans Chaucer ne nous déconcerte, ne concluons point toutefois qu’il n’a rien à nous apprendre de neuf. Sa nouveauté relativement à nos trouvères est au contraire extrême. Il est leur disciple, mais un disciple de génie original. Il se distingue d’eux non en qualité d’étranger mais à titre d’innovateur. Il part d’eux pour tendre la main aux dramatistes de la Renaissance. Il prend sur nos écrivains du xive siècle la même avance que prenaient alors les Italiens, mais pour d’autres raisons et d’une autre manière. Ses Contes de Canterbury résument tout le Moyen Age et portent en germe, quelquefois même déjà épanouis, les caractères principaux de l’âge moderne.

Le charme et la gaîté des récits apparaîtront assez, nous l’espérons, au lecteur de la traduction. Le tableau de mœurs dont l’attrait et l’instruction sont surtout dans les détails du poème perdrait presque toute sa couleur dans un résumé. Les sources où Chaucer a puisé sont signalées, autant qu’on les connaît, dans les notes mises à chacun des Contes. Dans ces conditions, il semble que la meilleure préparation à la lecture de l’œuvre consiste à fixer les aspirations et le dessein de Chaucer en la composant. Comment il a conçu l’idée de ce poème distinct de tous ceux de ses prédécesseurs, distinct aussi de tous ceux qu’il avait lui-même écrits ; comment, en puisant à pleines mains dans le trésor d’histoires courantes, il a pu construire une œuvre toute personnelle et originale où s’aperçoivent nettement les traits de la littérature à venir, ce sont là les seules indications qui trouveront place dans les quelques pages de cette préface.

En 1386, lorsqu’il se mit à écrire ses Contes de Canterbury, Chaucer avait environ quarante-six ans. En retournant les yeux, le fils du marchand de vin de Londres pouvait voir s’étendre une vie déjà longue et singulièrement variée. Ses souvenirs d’enfance lui parlaient d’un entrepôt au bord de la Tamise, d’un va-et-vient de marchands, de matelots et de clients. À ces impressions de commerce et d’existence bourgeoise avaient succédé vers dix-sept ans les élégances de la Cour où il était tour à tour page des enfants d’Édouard III et valet de chambre du roi lui-même. Il se revoyait entre temps guerroyant sur les chemins de France, et, prisonnier des Français, se consolant sans doute de ce déboire en se perfectionnant dans leur langue et en lisant leurs poètes. Par-dessus tout il chérissait dans sa mémoire le séjour d’une année, en 1372-1373, qu’une mission diplomatique lui avait permis de faire à Gênes, à Pise et à Florence, dans l’Italie tout illuminée des rayons de la première Renaissance. Puis le cercle de sa vie s’était refermé — sauf l’échappée de nouvelles missions qui devaient en 1378 le conduire en Flandre, en France et en Lombardie, — et depuis douze ans, rentré dans son milieu natal, il habitait une maison sise dans la tour d’Aldgate, porte fortifiée de la Cité, et il exerçait la charge de contrôleur des douanes pour le port de Londres. Que de gros livres de comptes le poète avait en soupirant couverts de son écriture ! Mais voici que cette tâche antipathique lui était enfin enlevée et que, par faveur royale, il avait obtenu le droit de se faire suppléer dans ses fonctions. Laissant la besogne à quelque commis il venait de s’installer hors de Londres, à Greenwich, qui était alors la vraie campagne. Une vie de loisir et d’aisance s’annonçait pour lui où il pourrait verser dans une grande œuvre la riche moisson d’un homme qui avait eu l’occasion de s’initier aux pratiques de mainte profession et aux mœurs des classes les plus diverses de la société anglaise, non sans visiter entre temps les pays d’Europe les plus féconds alors en nouveautés littéraires et artistiques.

Au cours de cette existence accidentée, où ne manquaient pas non plus les expériences amoureuses, galanteries de poète et de courtisan, joies et surtout peines de mariage, Chaucer avait trouvé le temps d’amasser une curieuse érudition. Il avait pris une teinture de toutes les connaissances alors accessibles ; sans oublier l’alchimie et surtout l’astrologie. Ses lectures encyclopédiques recouvraient, avec le vaste champ déjà parcouru par un Jean de Meung, les acquisitions faites depuis près d’un siècle. Déjà considérable était aussi sa production littéraire. Des milliers de vers et de nombreuses pages de prose attestaient son activité d’écrivain. Il avait certes le droit d’être fier en songeant à ce qu’il avait accompli. Grâce à lui plus d’un des livres fameux du temps passé ou des pays du continent avait été mis en anglais et gardait dans cette langue neuve une beauté de forme qui rivalisait avec celle des originaux. L’Angleterre lui devait une traduction de la Consolation de Boëce, une version du Roman de la Rose, une adaptation du roman poétique de Boccace, Troïle et Cressida. Chaucer avait capté pour en faire offrande à ses compatriotes les œuvres alors les plus réputées de la latinité, du français et de l’italien. La variété de ses connaissances et de ses goûts l’avait conduit à traiter tour à tour de religion et de philosophie, de chevalerie et d’amour. Et il avait su en chaque circonstance adapter souplement sa forme à la diversité de sa matière. Sa poésie comprenait tout un clavier allant des virelais et des ballades courtoises aux vastes compositions en stances ou aux longues suites régulières de distiques. Il excellait également à manier l’octosyllabe léger et le vers de dix syllabes ou « héroïque ». Il pouvait se dire avec complaisance qu’il avait sinon créé, du moins transfiguré la versification anglaise. Il l’avait trouvée crue et gauche, gênée par les exigences de la rime et le laissant voir, peinant pour atteindre à l’expression du sens, trop heureuse si elle y réussissait et n’osant encore porter plus haut son ambition, rarement capable de beauté, presque purement mnémotechnique. Très vite il avait employé le rythme à moduler, la rime à souligner, ses effets de tendresse ou d’humour. Il n’y aurait pas eu présomption de sa part à se considérer comme le premier artiste véritable en sa langue.

Toutefois la satisfaction avec laquelle Chaucer pouvait contempler son œuvre accomplie n’était pas entière et sans mélange. Il avait l’esprit trop critique, trop hostile à l’illusion, pour ne pas s’avouer qu’il n’avait encore été, avec tous ses dons, qu’un docte et habile écolier. La grande masse de ses écrits consistait après tout en traductions. Certaines de ces traductions étaient sans doute plus libres que les autres et il s’était çà et là ménagé des ouvertures par où exhaler un peu de ses goûts et de ses sentiments personnels. Mais il n’avait pas fait œuvre vraiment neuve. Peut-être même les changements qu’il s’était permis à tel poème célèbre, comme à cette histoire d’amour sensuel et d’infidélité féminine, Troïle et Cressida, tout en manifestant sa puissance propre, avaient-ils mis des disparates dans un ensemble primitivement harmonieux. Les mœurs anglaises s’y superposaient plutôt qu’elles ne s’y fondaient à celles de l’Italie. On avait ainsi la déconcertante inconséquence d’un tableau où un ciel inquiet du pays de Kent serait posé sur une chaude végétation napolitaine.

Encore, dans ce poème, qui restait son chef-d’œuvre jusqu’ici, Chaucer avait-il conduit l’entreprise jusqu’au bout. Mais, par deux fois au moins, il avait senti si promptement l’incompatibilité de son génie naturel avec celui de ses modèles qu’il avait lâché pied avant de gagner le terme. Tenté par la grande allégorie, selon la mode régnante, il avait imaginé sa Maison de la Renommée où il dirait la vanité des jugements humains et les caprices dé la gloire. Il avait débuté avec verve, sur un vaste plan, pour s’arrêter à mi-chemin, découragé sans doute par ce que les machines de l’œuvre avaient de factice, de contraire à ses instincts de présentation libre et vivante. Ses lectures de Dante, qui l’avaient d’abord stimulé, l’avaient bientôt ensuite laissé inquiet et désemparé. Il l’avait dit. Il s’était senti emporter par un grand aigle jusqu’à la voie lactée d’où la Terre n’apparaissait plus que comme un point dans l’espace. Invité à s’instruire dans la science stellaire, il avait confessé la peur que lui donnait pareille altitude, et finalement déclaré qu’il s’en remettait à des yeux plus puissants que les siens pour lire les signes célestes. Il s’était séparé de l’aigle avec une révérence narquoise autant qu’admirative, donnant à entendre en bon réaliste d’Angleterre, comme le devait faire quatre siècles plus tard Wordsworth, que la haute région raréfiée des abstractions et des rêves ne lui était pas respirable et que le sol terrestre était son domaine à lui.

Il s’était rapproché de terre, en effet, dans le dernier poème qu’il eût composé depuis lors, sa Légende des Femmes exemplaires, gracieux et tendre sujet où, en expiation des sarcasmes qu’il avait préalablement décochés à l’amour et à la femme, il se proposait de canoniser — d’après Ovide et Boccace — les grandes amantes tragiques de la mythologie et de l’histoire qui furent les martyres de Cupidon, les victimes de la trahison de l’homme. Comme toujours il se lança de grand cœur dans ce martyrologe pour souffrir bientôt de ce que la kyrielle avait de partial et de monotone. Il se lassait de cette unique corde élégiaque sur laquelle il avait à frapper. Il y fallait un tempérament exclusif d’idéaliste, alors que son sens vif de la réalité le ramenait, malgré qu’il en eût, à la pensée des femmes diverses, inégales, capables de bien ou de mal. Un irrésistible sourire lui venait de place en place déchirant l’illusion qu’il avait pour tâche de créer. Et voici que ce poème encore s’arrêtait avant sa conclusion, que l’auteur s’en détournait avec une sorte d’écœurement, trop conscient de son parti pris, et aspirant après un thème qui lui permît de faire tourner devant les yeux, librement, les aspects changeants et contradictoires de la vie réelle.

Cependant l’âge venait pour lui. Il était temps qu’il mît la main sur un sujet apparenté à son génie et conforme à son expérience. Sans quoi il n’aurait été qu’un pionnier pour les poètes anglais à venir mais n’aurait lui-même rien laissé qui portât vraiment son empreinte. Ses succès incomplets, ses ébauches, ses découragements mêmes, lui avaient heureusement révélé, avec sa nature, le caractère de l’œuvre personnelle qu’il était fait pour créer. Il ne s’agissait plus d’un simple remaniement de livre étranger. Ce ne serait non plus ni une allégorie, ni une idéalisation à outrance. Ce serait avant tout un poème d’observation et de diversité.

Mais, au fait, pourquoi rejeter dédaigneusement tout ce qu’il avait déjà traduit ou inventé ? Parmi les œuvres de courte haleine que contenaient ses manuscrits, il en était plusieurs qui pouvaient, prises à part, lui paraître bien étroites, étant l’émanation chacune de quelque heure exclusive de sa vie, celle-ci écrite dans un jour de piété, celle-là de romanesque, cette autre de gauloiserie. Mais, réunies, ne composaient-elles pas déjà un curieux ensemble dont la monotonie était bien le moindre défaut ? Il y avait là une histoire de Grisélidis traduite en stances de la prose latine de Pétrarque, qu’il avait peut-être entendu lire à l’humaniste lui-même à Padoue, — et c’était sans doute une exaltation quintessenciée de la patience féminine, d’un sentimentalisme sans défaillance ; — mais il y avait aussi un monologue de certaine commère de Bath qui en était bien la contre-partie comique la plus tranchante ; tout le bien comme tout le mal qui peut être pensé ou dit de la femme tenait dans ces deux poèmes antithétiques. Chaucer trouvait encore dans ses tiroirs, mises par lui en anglais, des parties de sermons sur la pénitence et sur les sept péchés capitaux, une pieuse homélie en vers sur la vie de sainte Cécile, un conte moral en prose sur les vertus de dame Prudence, scolastique épouse de Mellibée, traduit d’Albertano de Brescia à travers Jean de Meung. En regard de ces ouvrages édifiants, il possédait à n’en pas douter plus d’un fabliau salé. Il avait aussi l’ébauche d’un roman de chevalerie sur la rivalité de Palamon et d’Arcite, tiré de la Thésèide de Boccace et l’adaptation rimée d’une allégorie de Nicolas Trivet sur les épreuves de dame Constance, laquelle figurait le christianisme. Et quoi encore ? Nous pouvons plutôt conjecturer que donner précisément et complètement la liste des écrits qu’il avait dès 1386 achevés ou commencés. D’ailleurs il se sentait très capable d’ajouter presque indéfiniment à la série de ces compositions aux tons variés. S’il pouvait trouver le moyen de combiner ces contraires, il aurait atteint pour la première fois l’équilibre que réclamait son intelligence. Ainsi présenterait-il une vision mobile et contrastée, partant vraie, de la nature humaine. Combien serait neuf un recueil vaste qui pourrait associer de façon naturelle ces extrêmes, dans le sein complaisant duquel se placeraient sans effort le fabliau auprès du conte sentimental, le récit pieux à côté du roman chevaleresque, le sermon en face du dit satirique ! Et comme cela s’accorderait mieux avec sa nature, lui qui avait toutes ces humeurs à tour de rôle, et aucune de façon stable, de mettre au monde l’œuvre composite où il se manifesterait, selon les pages, lyrique, épique, conteur tendre, conteur leste, plein de poésie, ou de sentiment, ou d’humour, ou de jovialité !

Or le Moyen Age avait produit, — et Chaucer les connaissait bien, — de longues séries d’histoires, inspirées de l’Orient, comme les Gesta Romanorum ou le Roman des Sept Sages. Si Chaucer ne semble pas avoir jamais eu entre les mains ce merveilleux Décaméron où Boccace venait de renouveler le genre en faisant de ses cent nouvelles un tableau vivant de la société florentine, il n’ignorait pas que, tout près de lui, son ami Gower venait d’écrire sa Confessio Amantis, où mainte compilation antérieure était mise à contribution. Mais, dans ces recueils, si le nombre et la diversité des histoires étaient partout, la variété des tons ne se trouvait nulle part. Nul ne s’était encore avisé de chercher à rompre l’inévitable monotonie de toute série de contes, même excellemment contés, qui sortent directement, du premier au dernier, des lèvres du poète, ou qui n’ont au mieux pour intermédiaires entre lui et le lecteur que des personnages irréels ou identiques, et en somme médiocrement existants. Il s’agissait pour Chaucer d’interposer entre lui et ses lecteurs des conteurs nombreux et distincts dont chacun aurait son individualité bien marquée. C’est alors que lui vint l’idée si simple et pourtant si neuve d’un pèlerinage où seraient réunis gens de toutes conditions. Depuis le printemps de 1385 il vivait, dans son logis de Greenwich, sur le chemin des pèlerins incessamment attirés de tous les comtés d’Angleterre vers le sanctuaire du martyr Thomas Becket, à Canterbury. Il avait eu mainte occasion de voir défiler ces cavalcades panachées où hommes et femmes, chevaliers et bourgeois, artisans et clercs, ecclésiastiques de tout ordre et de tout degré, se confondaient dans une camaraderie momentanée. Peut-être s’était-il lui-même, un beau jour, mû par la dévotion ou par la simple curiosité, joint à quelqu’une de ces troupes. L’idée trouvée, l’œuvre allait de soi : il n’y avait qu’à décrire ces pèlerins en donnant à chacun, avec les insignes de sa condition, ses traits individuels, puis qu’à placer dans chaque bouche des contes appropriés.

La galerie des portraits qui mène aux contes est la seule partie de l’édifice qui ait été achevée définitivement, ou presque définitivement. Les vingt-neuf compagnons de route de Chaucer y figurent fixés en des traits et des couleurs que les années n’ont fait, semble-t-il, qu’aviver. Par une réussite sans égale il a pu, tout en paraissant énumérer, une à une et sans ordre, des figures rassemblées par le hasard, peindre un large tableau de la société contemporaine. Sauf la royauté et la haute noblesse d’une part, de l’autre la canaille, ces deux extrêmes que la vraisemblance excluait du pèlerinage, il a représenté en raccourci presque toute la nation anglaise de son temps.

Ils sont là une trentaine appartenant aux professions les plus dissemblables. Le Chevalier avec son fils l’Écuyer et le Yeoman, ou valet d’armes de ce dernier, figurent les gens de guerre. Un Médecin, un Homme de loi, un Clerc d’Oxford et le poète en personne, donnent un aperçu des professions libérales. L’agriculture est représentée par un Laboureur, un Meunier, l’Intendant d’un seigneur, un Franklin ou franc-tenancier; le commerce, par un Marchand et un Marin ; les industries par une Drapière de Bath, un Mercier, un Charpentier, un Tisserand, un Teinturier, un Tapissier ; les métiers de bouche par l’Économe d’un collège de légistes, par un Cuisinier ou traiteur et par l’aubergiste du Tabard, guide jovial et fort en gueule de la bande pèlerine. Le clergé séculier a son bon Curé de village et son odieux Semoneur ou huissier de tribunal ecclésiastique, auxquels viendra s’adjoindre en cours de route un Chanoine adonné à l’alchimie. Les ordres monastiques sont largement pourvus : riche Moine bénédictin, Prieure avec Nonne chapelaine, Frère mendiant ; non loin de ces religieux rôde l’équivoque Marchand de pardons.

Nul doute que Chaucer, en quête de conteurs distincts, ne se soit d’abord avisé de cette différenciation là plus facile et la plus nette qui consiste dans le contraste des professions. Cela fait — et faisait surtout alors —une bigarrure de couleurs et de costumes dont l’œil est saisi d’emblée, une suite d’habitudes et de tendances que l’esprit entend à demi-mot. Il suffisait de noter les traits génériques, les caractères moyens de chaque métier, pour obtenir déjà des portraits fortement accusés et qui ne risquaient pas d’être confondus. Plus d’une fois le poète s’en tient à un simple relevé des indices professionnels : c’est le cas de son Yeoman, de son Marchand, de son Marin, de ses cinq Artisans, membres d’une corporation, de son Homme de loi et de son Médecin. Néanmoins il va souvent au delà ; ces signes de métier qu’il n’omet jamais, et qui donnent à tous les pèlerins une généralité par quoi ils sont vraiment représentatifs, il lui arrive de les resserrer et de les diriger en inclinant soit à l’idéalisation, soit à la satire. Aussi vrai que son Chevalier est le parangon des preux, que son Curé de village est le modèle des bons pasteurs, que son Clerc d’Oxford est le type de l’amour désintéressé de l’étude, — inversement son Moine, son Frère, son Semoneur, son Pardonneur, rassemblent les traits les moins estimables de leurs congénères. Parfois aussi une généralisation d’une autre espèce vient croiser et enrichir celle du simple métier : l’Écuyer est en même temps la Jeunesse ; le Laboureur est encore la Charité parfaite chez les humbles ; la Drapière de Bath est du même coup l’essence de la satire contre la femme. Enfin il ne s’en tient pas là ; il vivifie et rajeunit les descriptions convenues ou les généralisations antérieures en ajoutant des détails que lui fournit l’observation directe. Il superpose les traits individuels aux génériques ; il donne, même quand il peint le type, l’impression de peindre une personne unique, rencontrée par hasard. Ainsi va-t-il de son Meunier, de son Intendant, de la plupart de ses Ecclésiastiques, de son Aubergiste du Tabard, et surtout de ses deux femmes, la Prieure et la Bourgeoise de Batb. Cette combinaison des divers éléments est chez lui d’un dosage variable, extrêmement adroit sans qu’il y paraisse. Un peu plus de généralité, et ce serait le symbole figé, l’abstraction froide ; un peu plus de traits purement individuels, et ce serait la confusion où l’esprit s’égare faute de points de repère.

La vraisemblance est d’autant mieux obtenue que nulle trace d’effort ou de composition ne se révèle :

Ses nonchalances sont ses plus grands artifices.

Les détails semblent se succéder au petit bonheur : les traits de costume ou d’équipement alternent avec les notations de caractère ou de moralité. Cela paraît à peine trié et ordonné. Ajoutez que la naïveté des procédés rappelle sans cesse celle des peintres primitifs, par je ne sais quel air de gaucherie, par la raideur inexperte de certains contours, par une insistance sur des minuties qui fait d’abord sourire, par la recherche des couleurs vives et en même temps par l’unique emploi des teintes plates à l’exclusion des tons dégradés. La présentation des pèlerins est faite avec une simplicité monotone dont le plus rude artiste ne se contenterait pas aujourd’hui. Un à un, en des cadres rangés à égale distance l’un de l’autre, placés sur le même plan, et tous à la même hauteur, ils nous regardent tous de face. Les seules diversités extérieures consistent en deux toiles laissées vides (peut-être provisoirement) avec les noms seuls écrits au bas, celui de la Nonne qui sert de chapelaine à la Prieure, et celui du prêtre qui l’accompagne [1]; ou bien encore en la réunion dans un même cadre des cinq artisans de la Cité, auxquels le poète n’a pas cru devoir consacrer de portraits séparés.

L’art, qui s’est abstenu d’intervenir dans la présentation et dans le groupement, semble s’être tout entier réservé pour peindre avec une application extrême tel objet ou emblème particulier qui, tout secondaire qu’il soit, fera saillie pour le regard et se fixera dans la mémoire. Voyez le vêtement du jeune Écuyer « tout brodé, comme serait une prairie, de fraîches fleurs blanches et rouges », et près de lui le forestier qui le sert, en veste et chaperon verts. Sur la blanche robe de la Prieure avec quel relief se détache, entourant la manche, ce chapelet de corail dont les dizaines sont marquées par de gros grains verts et au bout duquel pend un bijou d’or ! Quel saisissant contraste fait sur le teint sanguin du Franklin sa barbe blanche comme une pâquerette ! Comme elles nous frappent l’œil, les chausses de fine écarlate rouge si bien-tirées que porte la Bourgeoise de Bath, ou encore la chevelure d’un jaune cireux du Pardonneur qui lui tombe comme un écheveau de filasse sur les épaules !

Des teintes plus calmes et plus amorties ne manquent pas non plus, aidant par le contraste à éclater les couleurs crues qui sont dans leur voisinage et témoignant mieux encore que celles-ci peut-être des intentions du coloriste : la casaque de futaine du preux et modeste Chevalier, toute roui liée par sa cotte de mailles ; le manteau râpé du pauvre Clerc ; l’habit grisâtre de l’Homme de loi ; le sourcot gris bleu du sec Intendant, et, plus saisissante encore, l’absence de toute notation de costume et de couleur dans le portrait du bon Curé que nous avons loisir d’imaginer éclairé par la seule lumière de ses yeux évangéliques.

C’est presque tout le Prologue qu’il faudrait citer en exemple de ces détails concrets par lesquels s’évoque une physionomie. Les caractères moraux essentiels sont mis en relief avec la même apparente simplicité, la même sûreté réelle de moyens que les couleurs ou les pièces de costume révélatrices. Simples renseignements biographiques, anecdotes suggestives, traits de métier et traits individuels, vers qui résument une nature, tout cela se combine ingénument en un ensemble qui fait saillie, qui a des contours nets et vigoureux, sans tremblement d’atmosphère, et qui ne s’oublie pas. Et la pensée retourne de nouveau à ces portraitistes primitifs vers lesquels nous allons d’abord avec l’indulgence supérieure de la maturité pour l’enfance, mais dont l’art se manifeste à la longue si consciencieux, si exact, si pénétrant jusqu’à l’âme aussi, qu’on se demande parfois si tous les progrès de la peinture n’ont pas depuis consisté en des adresses extérieures et des subtilités dont l’effet n’aurait été que d’éliminer ou d’obscurcir l’essentiel.

Chaucer a donc pu rivaliser avec le peintre. Ses portraits nous tiennent lieu d’enluminures ; la lecture de son Prologue écarte le regret de n’avoir pas ses pèlerins exposés en une galerie par un maître du temps. Mais le poète a des ressources refusées au peintre ; il dispose des sons comme des couleurs. Chaucer use de cet avantage avec un égal bonheur. Il nous fait entendre les grelots qui, à la bride du beau cheval brun monté par le Moine, tintent au vent siffleur « aussi clair et aussi fort que la cloche d’une chapelle ». Il saisit le joli zézaiement maniéré sur les lèvres du Frère, la petite voix de chèvre du Pardonneur, les trois ou quatre termes latins que le grossier Semoneur exhale avec son haleine qui sent le poireau, l’ail et l’oignon.

Mieux encore, ces portraits achevés, Chaucer s’est avisé de les faire descendre de leur cadre. Il ne passe pas du portrait au conte sans intermédiaire. Il ne nous permet pas d’oublier en route que le conteur est un être vivant, avec ses gestes à lui et son timbre de voix. Il fait au cours de la cavalcade deviser ses pèlerins entre eux ; il les montre s’interpellant, s’approuvant, et se gourmant surtout. Ils jugent les histoires les uns des autres et ce jugement trahit les préoccupations, les sentiments, les intérêts de chacun. Une véritable comédie en action circule ainsi d’un bout à l’autre du poème, en reliant les différentes parties, restée (il est vrai) à l’état d’ébauche, mais suffisante quoique inachevée pour témoigner des intentions de l’auteur. L’Aubergiste du Tabard, élu grand maître des cérémonies par la troupe, y joue le principal rôle. Il tient lieu du Chœur, a-t-on justement dit, dans le drame antique, applaudissant, censurant, comparant l’histoire dite avec son expérience personnelle, les héroïnes de vertu ou de vice avec sa propre femme, s’emportant à l’occasion contre le méchant d’un conte, comme un homme du peuple injurie encore aujourd’hui le traître d’un mélodrame. Parfois des pèlerins ennemis de métier ou de nature en viennent aux mots vifs, presque aux coups : l’athlétique Meunier et le maigre Intendant déblatèrent l’un contre l’autre ; le Frère se chamaille avec le Semoneur. Le Meunier puis le Cuisinier s’enivrent. Le Pardonneur et la Femme de Batli dissertent interminablement avant d’en venir à leur histoire. Les prologues et les épilogues particuliers ramènent sans cesse l’attention des contes aux pèlerins qui les disent ou les écoutent, et soulignent le dessein du poète : faire de chacun de ses récits l’expression naturelle et vraisemblable de tel ou tel individu.

Pour y atteindre, Chaucer s’est servi des disparates mômes de ses matériaux. Ces histoires qu’il allait mettre dans la bouche de ses pèlerins, et dont il tenait plusieurs déjà écrites, se répartissaient en des genres fixes, aux contours roides, et si distincts qu’ils pouvaient paraître insociables. Si Chaucer avait connu le Décaméron, il aurait pu à bon droit désespérer d’imiter l’exemple de Boccace : il était trop tard pour qu’il jetât à la fonte, lui aussi, les récits comiques ou tragiques, en prose ou en vers, du temps passé, afin de les couler ensuite dans le moule d’une égale urbanité, d’un style moyen, tempéré, capable, sans s’élever ni s’abaisser, de traiter tous les sujets. Chaucer ne songea pas à unifier. Il tira profit de la discordance pour la variété dramatique. À pèlerins divers de costume et de caractère il prêta des contes différents de fond et de forme. Son poème est une sorte d’Arche de Noé où des spécimens de tous les gens littéraires alors existants ont trouvé place, chacun y gardant la singularité de sa physionomie. La prose, les distiques, les stances, se succèdent et se croisent. Voici un sermon pur et simple, la parodie d’une ballade, une élégie, un conte sentimental, et voici un lot de fabliaux. Les histoires arrivent là de toutes les sources, et, loin de cacher leur origine, souvent le poète lui-même la révèle : elles viennent de la Légende dorée, des contes merveilleux d’Orient, des lais celtiques, de l’histoire ancienne ; c’est une fable tirée d’Ovide ou une fable dérivée du Roman de Renard ; c’est une allégorie religieuse extraite de Trivet ou une épopée romanesque issue de Boccace ; c’est un dit, ou monologue à la façon de France.

Il fallait encore — et ce n’était pas le moins difficile de la tâche — attribuer à chaque pèlerin celui de ces contes qui convenait à sa caste et à sa nature. Cela encore Chaucer l’a fait admirablement où il a eu le temps de le faire, et la réussite est telle dans les parties achevées de son poème qu’on peut, qu’on doit admettre qu’il y eût triomphé d’un bout à l’autre s’il avait mené l’œuvre à sa conclusion. Son plan était immense. Chacun des trente pèlerins s’engageait à dire deux contes en allant à Canterbury et deux au retour. Cela eût fait cent vingt contes au total. Or Chaucer n’a pas même pu donner un seul conte à chacun des voyageurs. Ce qui est infiniment plus regrettable, il n’a pas toujours eu le loisir de faire, même pour les vingt-quatre contes vraiment contés, l’ajustement du conte au conteur. Il n’a pas même effacé partout les traces de ses hésitations : — le Marin semble parler tout d’un coup comme s’il était une femme, la seconde Nonne se désigne comme « un indigne fils d’Eve », l’Homme de loi annonce une histoire en prose et dit une légende en stances. On ne saurait donc parler de l’adaptation comme accomplie en chaque rencontre. Mais assez a été accompli pour que nous appréciions le dessein du poète et son talent d’exécution. Ce que nous avons permet d’affirmer que ce simple rattachement, où il a été fait, contenait le germe d’une transformation capitale dans la littérature et même dans l’esprit, — un progrès dont Chaucer ne trouvait le modèle nulle part.

Un conte peut en effet être considéré en soi ; le but de l’écrivain est alors de lui faire produire la plus forte impression par la manière dont il distribue les parties, dont il suspend et dénoue l’intrigue, dont il agence les détails en vue du coup de surprise final. Le conte sera donc excellent, simplement s’il a été adroitement conduit et s’il est écrit avec élégance ou vivacité. Mais le même récit peut encore être envisagé relativement au conteur. Dans ce cas l’auteur a pour consigne de se dérober, de sacrifier ses goûts propres, son intelligence, sa façon de juger, afin de céder la place à un second qui peut être ignorant, maladroit, sot, grossier, ou bien mû par des enthousiasmes ou des préjugés que le poète ne «partage pas. Du même coup l’intérêt du lecteur tend à se déplacer ; il passe de l’histoire, de sa matière, de l’adresse du tour ou des charmes du langage, à la façon dont le conte adhère au personnage fictif qui a charge de nous le dire, qui demeure en scène, seul visible, et paraît endosser la responsabilité de ce qu’il narre. Chaucer a déduit la plupart des conséquences de ce principe dans les parties de son œuvre auxquelles il a pu mettre la dernière main. Il a eu grand soin de laisser se révéler le conteur en introduisant dans plus d’un conte des hors-d’œuvre, des digressions qui en rompent la ligne droite, mais par où s’écoule la science, le bavardage ou la manie de celui qui parle. Certes le conte n’est plus toujours, dans l’abstrait, si bon, si rapide, si lestement et habilement tourné qu’il pourrait l’être, ni si souvent relevé de spirituels mots d’auteur. Ce n’est plus autant un absolu ; c’est une partie dans un ensemble complexe et qui ne peut être jugée que par rapport à cet ensemble. Ainsi, pris à part, le conte de la Bourgeoise de Bath est inférieur en aisance, en dextérité et en brillant à Ce qui plaît aux Dames de Voltaire. Mais le conte tel qu’il est dans Chaucer ne sort pas de la bouche du poète ; il émane d’une commère qui y met sa philosophie de la vie et s’en fait un argument ; il lui sert à proclamer son idée des rapports entre mari et femme. Vu de cette manière, il prend une richesse et un comique qui font paraître minces et sans portée les vers agiles du poète français. D’ailleurs ce conte n’est ici que parcelle —. la moins importante et savoureuse — de cette immense confession que nous fait la Bourgeoise. Du rôle principal il a passé à celui d’accessoire.

Le conte du Pardonneur gagnerait certes en vivacité d’allure s’il s’allégeait de certaine parenthèse de deux cents vers, vraie diatribe contre l’ivrognerie et les jeux de hasard. Mais sans cette excroissance nous n’aurions pas l’amusante reproduction des pratiques de notre marchand d’indulgences, de l’adresse avec laquelle il mélange le sermon le plus orthodoxe avec l’histoire la plus impressionnante pour en venir à ses fins intéressées. Comment les bons villageois douteraient-ils d’un homme qui cite les textes et attaque les vices tout comme monsieur le curé ? Mais avec combien plus de verve ! Car il pousse hardiment, lui, vers les effets burlesques, sa peinture des faits et gestes de l’homme qui a trop bu ; il est riche, pour cela de son expérience personnelle, — notez qu’il loue la sobriété d’une bouche encore humide de sa dernière lampée. Et, si l’on y prend garde, on sera cette fois encore tenté de préférer la digression au récit, pourtant si coloré et énergique.

On pourrait aisément relever pareils effets dans le conte que fait le valet du chanoine alchimiste, récit coupé d’exclamations indignées et arrêté par de mystérieuses réticences. Car le conteur est l’homme du peuple à qui la langue démange et qui, pourtant, a conscience du péril de trop parler. Et puis, il ne sait trop s’il admire plus ou s’il hait davantage la science de son maître. Même dupé, ruiné de bourse et de santé, il n’est pas encore tout à fait remis de l’éblouissement où il a vécu, au service d’un sorcier capable de paver d’or toute la route « d’ici à Canterbury ». Rien que de cette prétention à la puissance, il sent qu’il rejaillit sur lui du prestige. Il s’étourdit et étourdit ses auditeurs du nom de tous les instruments qu’il a maniés, des métaux et des sels qu’il a vainement aidé à transformer en or, des termes magiques dont faisait emploi son maître. Tout le long du récit, il va cahotant d’un reste d’illusion à la colère, et de la colère au bon sens ; l’histoire marchera comme elle pourra. Il n’a pas seulement à narrer une anecdote, il a aussi toutes sortes de sentiments contradictoires à épancher.

Mais il n’est pas même nécessaire à Chaucer, pour transformer le conte profondément, d’y faire entrer tant de traits réalistes, tant de traces visibles de la nature du conteur. En plus d’une rencontre l’attribution suffît, avec quelques mots ajoutés, ou même sans rien. Quel ingénieux choix que celui du pauvre Clerc idéaliste, tout à ses livres, vivant dans le recueillement, à distance des luttes d’intérêt, pour retracer les épreuves de la patiente Grisélidis, fontaine de douceur, parfait symbole de l’obéissance conjugale et de la résignation ! C’est déjà assez faire ressortir l’extraordinaire d’une telle vertu que de l’évoquer peu après que la Drapière de Bath a dit sa propre vie. Mais ce n’est pas tout. Le bon Clerc aux yeux baissés n’est point un benêt. Pour se complaire dans une histoire d’abnégation aussi incorruptible, il ne prétend pas qu’il faille trop y croire ni s’attendre à trouver en ce monde beaucoup de Grisélidis. Sans changer de ton, sans grimace ni enflure, avec seulement une lueur scintillante dans ses yeux de rêveur, en homme d’étude dont l’humour est concentré et intérieur, il préviendra les pèlerins que « Grisilde est morte » et que le temps est passé pour les hommes de tenter la patience de leur femme, pour les femmes de s’abîmer dans l’humilité.

Ainsi flotte-t-il un sourire autour de plus d’une des belles histoires romanesques du livre. Le joli portrait d’une douce ironie qui nous a été fait de la Prieure, il suffit de le rapprocher de l’histoire qu’elle nous dit, d’entendre la voix chantonnante et nasillarde qui s’échappe de ses lèvres minaudières, d’évoquer sa grâce coquette et ses pleurs faciles, pour que la légende du petit clergeon tué par les Juifs, de sa dévotion à Marie et du miracle que la Vierge opère pour révéler les meurtriers, — il suffit (dis-je) que l’idée du ton et de la manière de la conteuse nous suive pour que la légende nous paraisse moins une vérité d’Évangile que l’effusion, d’ailleurs exquise, d’une dévote au cœur sensible.

De même le miracle de sainte Cécile. Le poète qui l’avait d’abord célébré en son nom propre, le prête maintenant à une Nonne que, par malheur, il n’a pas pris le temps de décrire ; mais de ce fait ne sommes-nous pas invités à l’imaginer comme une représentante moyenne de sa profession ? Alors l’éloge véhément de la virginité conservée même en état de mariage, les explosions d’ironie à demi hystérique de la sainte devant un juge en somme bénin, la violence dure et l’excès presque inhumain de la vertu qui nous est retracée, — tout cela devient comme l’expression de la Nonne exaltée, et cesse d’avoir une vérité impérative en dehors d’elle. C’est moins la vie véridique d’une sainte que la véridique révélation, au moyen de cette histoire, des sentiments d’une religieuse et de l’atmosphère que l’on respire dans un couvent.

Même le sermon final du bon Curé, — tout plein d’une doctrine qu’approuve et révère le poète et qu’il fait exposer par le plus exemplaire de ses pèlerins, — n’apparaît pas moins comme un sermon, c’est-à-dire comme une suite de pieuses paroles qui est longue à l’ordinaire et risque de rendre les gens somnolents, quand nous entendons l’Aubergiste, avant de donner la parole au prêtre, lui recommander d’une voix inquiète « d’être fructueux en peu de temps, car le soleil va se coucher ». Immédiatement se dresse la pensée de la distance qui existe entre les plus belles instructions morales et la capacité bornée de l’humanité commune pour les entendre et s’y soumettre. Et il ne nous est pas interdit de garder en mémoire l’anxiété de « notre hôte » tandis que nous écoutons dévotement le curé de village.

Enfin, dernier pas, Chaucer va jusqu’à nous offrir des histoires dont il nous permet de nous moquer, si même il ne nous invite pas à les juger en soi fastidieuses ou ridicules. Le Moine essaie de compenser sa mine trop fleurie de joyeux veneur, sa carrure de grand « engendreur », en psalmodiant la plus lugubre des complaintes sur la fin tragique des illustres de ce monde ; il est assez cuirassé d’embonpoint et d’indifférence, lui, pour soutenir avec calme le choc de ces infortunes anciennes ; mais le bon cœur du Chevalier souffre et proteste ; l’Aubergiste bâille et déclare que « ce conte ennuie toute la compagnie ». Le chapelet funèbre ne sera pas égrené jusqu’au bout, et le Moine rentrera dans le silence, après avoir par la force soporifique de sa parole rétabli l’opinion de sa gravité dans l’esprit des pèlerins. Chaucer non plus ne pourra pas mener au terme le conte qu’il s’est attribué. L’Aubergiste sensé le rabrouera pour ce qu’il chante une ballade de chevalerie qui rime beaucoup mais ne rime à rien. Sommé de dire une histoire où il y ait moins d’assonances et plus de doctrine, il se vengera de son critique sournoisement en lui obéissant à la lettre. Il renoncera aux vers et répétera en prose la redoutable et interminable allégorie où Dame Prudence prouve à son époux, par tous les Pères de l’Église et tous les docteurs du stoïcisme, qu’il doit prendre en douceur les maux peu communs dont il est affligé. Dans ces trois cas, il serait malavisé, le lecteur qui chercherait son plaisir dans l’excellence des contes, au lieu de l’extraire, comme le poète, de leur absurdité ou de leur ennui.

Ainsi se transforment les contes, simplement par la justesse de l’attribution, alors que, pour le reste, ils conservent visible leur marque d’origine. Mais il faut se garder de croire qu’à l’intérieur même des contes nul progrès ne se révèle. Ne revenons pas sur les digressions qui y pénètrent, mais qui, après tout, n’en font point partie intégrante. La même faculté vivifiante qui donna corps et âme aux pèlerins court et circule dans beaucoup des récits qu’ils font. Ici sans doute l’apport de Chaucer est très inégal selon les cas. Si grande et légitime que soit l’admiration des Anglais pour le premier poète qui leur ait fait connaître les vers de tendresse et de grâce, il faut convenir que Chaucer est très faiblement original dans la partie sérieuse, proprement poétique, des Contes de Canterbury. L’histoire de ce genre qu’il ait le plus remaniée est sûrement la Théséide de Boccace ; il a réduit ce qui était presque une épopée chevaleresque en stances au point d’en faire surtout un drame de rivalité amoureuse, et il se trouve que le récit de Boccace, surchargé de descriptions, a gagné souvent à cette réduction. Mais ailleurs Chaucer est ou traducteur littéral, comme pour le conte de Mellibée, ou adaptateur très voisin du modèle comme pour le sermon du curé, pour la vie de sainte Cécile, le De Casibus du moine, la légende de Constance et la légende de Grisélidis. Sans doute il est admirable qu’il ait pu conter en stances si pures, dans une langue avant lui si incertaine, ces deux dernières histoires. La preuve de son véritable don de poésie tendre est encore plus manifeste si l’on songe que les quelques additions qu’il y a faites en sont à peu près sans exception les passages les plus pathétiques, les plus pleins de douceur humaine, et témoignent d’une exquise délicatesse de sensibilité. Toutefois les vers originaux ne sont là que quelques gouttes très pures apportées à de larges rivières. D’un goût plus douteux sont des parenthèses humoristiques qui dérangent quelquefois (sans justification dramatique) la teneur égale, l’unité d’impression d’une histoire qui a besoin de foi. Si chère que nous soit sa malice, avouons que Chaucer ne se retient pas toujours assez de sourire aux endroits où il devrait tenir sa gravité. À tout prendre, c’est surtout pour ses compatriotes qu’il est considérable comme poète de la piété, de la chevalerie ou du sentiment. À cet égard, si l’on fait exception pour les deux cents premiers vers si suaves du Conte du Franklin dont on n’a pas encore retrouvé la source immédiate, il n’a rien apporté de considérable à la poésie européenne.

Tout autre est le cas pour les histoires comiques et réalistes, analogues à nos fabliaux. Ici l’enrichissement est tel qu’on pourrait parler de création. Et cela reste en partie vrai, même si nous comparons Chaucer avec l’auteur du Décaméron, qui sut infuser à un genre originairement si sec tant de chaleur et de rougeur de sang. Mais tandis que Boccace, gardant la concision du genre, ne dépasse guère le tableau de mœurs, Chaucer, moins dense et moins passionné, s’avance progressivement vers l’étude des caractères ; il reproduit à l’intérieur de plus d’un de ces contes cet effort pour saisir l’individu qui fait la gloire de son Prologue. Boccace mène au roman picaresque ; Chaucer montre déjà la voie à Molière et à Fielding. C’est à ce point que chez lui l’intrigue, l’anecdote initiale, qui fut le tout du fabliau et qui reste le principal dans Boccace, passe à l’arrière-plan, s’efface, n’est plus guère qu’un prétexte. Dès le Conte du Meunier on s’en aperçoit à l’importance que prennent les portraits : celui de l’étudiant, celui du clerc Nicolas, celui d’Alison. Mais le plus caractéristique à cet égard est le Conte du Semoneur. Tout ce qui importe, ce sur quoi Chaucer s’étend, c’est la mise en scène du Frère mendiant, ses façons à la fois patelines et familières, ses extraordinaires efforts d’éloquence pour arriver à escroquer l’argent de son malade. Quand on atteint la grosse farce primitive, le meilleur du conte est achevé, et plus des deux tiers en est dit. Ce qui fut l’unique raison d’être du fabliau de Jacques de Basiu n’est plus ici que la simple conclusion d’une étude de caractère ensemble très approfondie et merveilleusement comique.

Il y a plus. L’étude des personnages ne peut se faire à une certaine profondeur sans ébranler la convention du genre. À l’état pur le fabliau repose sur le ridicule de cocuage. Le mari trompé est l’objet d’un éclat de rire. Ce que le fabliau recèle de sympathie, et c’est peu, va au contentement de voir se satisfaire la sensualité de la femme et de son ami. Qu’une note de vérité humaine se glisse dans le cadre traditionnel et voici qu’il menace d’éclater. Or, aussi vrai que Molière déconcerte le rire quand il nous met en face de la passion sincère et de la souffrance réelle d’Arnolphe, de même Chaucer n’est pas loin d’enrôler notre compassion, et jusqu’à notre préférence, pour le vieux Janvier du Conte du Marchand. Il est ridicule, ce Janvier, d’avoir voulu, sur ses vieux jours, épouser la jeune Mai. Il est grotesque, lorsqu’avec ses rides, et ses cheveux blancs, il caresse sa jolie femme, et le page Damien est singulièrement plus à l’aise que lui dans une semblable attitude. N’importe ! l’amour profond, attristé par le sentiment même de son âge, s’exprime si fortement par sa bouche ; il atteint si près du lyrisme dans ses appels à Mai ; il a un cri si déchirant de détresse quand il se voit trahi : « il poussa un rugissement comme la mère quand son enfant va mourir », que le lecteur souffre avec lui, oublie l’aveugle égoïsme du vieillard, et incline à condamner la cruauté de la jeune femme insensible à sa peine, toute à la satisfaction de son sensuel désir. À ce moment, ce n’est plus même la comédie simple ; c’est le drame plus complexe qui se joue devant nous, — le drame sans parti pris exclusif, oscillant entre le rire et la pitié. Et pourtant l’histoire qui nous est dite est purement le fabliau du Poirier, type par excellence du genre cynique. Il suffit, pour se rendre compte du pas fait en avant, de lire d’abord le Poirier Enchanté dans Boccace ou dans La Fontaine, puis d’ouvrir le Conte du Marchand de Chaucer.

Sans cesse nous éprouvons en lisant les Contes de Canterbury, surtout les contes plaisants, l’impression que quelque chose est en train de naître. Un levain d’observation et de vérité fermente à l’intérieur de genres fixes, qui eurent leur perfection spéciale, mais étroits et condamnés. Ce travail qui s’opère, c’est le théâtre moderne, voire le roman moderne, qui donnent leurs premiers signes manifestes d’existence.

Cet Anglais du xive siècle, parfois empêtré dans une syntaxe enfantine, encore imbu de scolastique, la mémoire surchargée de citations et d’autorités bibliques ou profanes, ayant sur sa tête un ciel astrologique plus étrange aux regards européens d’aujourd’hui que celui de l’hémisphère sud, — ce « translateur » docile d’œuvres disparates et souvent elles-mêmes surannées, — se trouve en vérité avoir ouvert une ère nouvelle. C’est qu’en lui le désir de voir et de comprendre la vie a passé avant l’ambition de la transformer. Poète exilé pour péché d’humour des régions les plus hautes de la poésie, la curiosité l’a décidément emporté chez lui sur la foi, et les joies des yeux ou de l’intelligence sur celles de l’enthousiasme. Les paroles qu’il a entendues lui ont paru toujours réjouissantes, et même véridiques, du moins comme indices de la nature et de la pâture de qui les disait. Il mène le groupe, sans cesse accru, des contemplateurs qui accepteront comme un fait, avec une indulgence amusée, sans prétendre à reteindre l’étoffe d’une couleur unique, l’entrecroisement des fils de diverses nuances dont se compose le tissu bigarré d’une société. Il a sans doute jugé certaines couleurs plus belles que d’autres, mais c’est sur le contraste de toutes qu’il a fondé à la fois sa philosophie de la vie et les lois de son art.

Émile Legouis.


Geoffrey CHAUCER


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LES CONTES DE CANTERBURY

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Groupe A.


Le Prologue.


Ici commence le Livre des Contes de Canterbury.


    Quand Avril de ses averses douces
a percé la sécheresse de Mars jusqu’à la racine,
et baigné chaque veine de cette liqueur
par la vertu de qui est engendrée la fleur ;
quand Zéphyr aussi de sa douce haleine
a ranimé dans chaque bocage et bruyère
les tendres pousses, et que le jeune soleil
a dans le Bélier parcouru sa demi-course [2] ;
et quand les petits oiseaux font mélodie,
10qui dorment toute la nuit l’œil ouvert,
(tant Nature les aiguillonne dans leur cœur),
alors ont les gens désir d’aller en pèlerinage,
et les paumiers[3] de gagner les rivages étrangers,
allant aux lointains sanctuaires, connus en divers pays ;
et spécialement, du fond de tous les comtés
de l’Angleterre, vers Canterbury ils se dirigent,
pour chercher le saint et bienheureux martyr[4]
qui leur a donné aide, quand ils étaient malades.

    Advint que, en cette saison, un jour,
20à Southwark, au Tabard [5], comme je logeais
prêt à partir pour mon pèlerinage
à Canterbury, d’un cœur bien dévot,
le soir étaient venues en cette hôtellerie
bien vingt-neuf personnes, de compagnie ;
gens de diverses sortes, par aventure tombés
en société ; et pèlerins ils étaient tous,
qui vers Canterbury voulaient chevaucher ;
les chambres et les écuries étaient vastes,
et bien nous pûmes nous aiser pour le mieux.
30Et bref, quand le soleil fut couché,
ainsi avais-je causé avec chacun d’eux,
que je fus de leur compagnie tout de suite,
et nous convînmes* de nous lever matin
pour nous mettre en route, devers où je vous dis.

    Mais néanmoins, tant que j’ai temps et place,
avant que plus loin dans ce conte je ne passe,
il me paraît s’accorder avec la raison
de vous dire toute la condition
de chacun d’eux, telle qu’elle me parut être,
40et qui ils étaient, et de quel rang ;
et aussi dans quel équipage ils se trouvaient ;
et par un chevalier donc vais-je commencer.

    Il y avait un Chevalier, un vaillant homme, un preux*
qui depuis le temps où premier il commença
à chevaucher, avait aimé chevalerie,
vérité et honneur, générosité et courtoisie.
Sans reproche il s’était montré à la guerre de son seigneur,
et en outre il avait chevauché (nul homme plus avant)
aussi bien en chrétienté qu’en terre païenne,
50et toujours avait eu honneur de sa prouesse.
Il était à Alexandrie, quand elle fut prise[6] ;
maintes fois il avait siégé le premier de la table

au-dessus de toutes les nations en Prusse [7].
En Lithuanie il avait guerroyé, et en Russie,
nul chrétien de son rang aussi souvent.
En Grenade aussi il avait été, au siège
d’Algésiras [8], et chevauché en Belmarie[9].
Il était à Layas, et à Satalie[10],
quand elles furent prises ; et sur la Grande Mer [11]
60à maint fameux débarquement* il s’était trouvé.
À batailles mortelles il avait été quinze fois,
et combattu pour notre foi à Tramissène
trois fois en lice, et toujours occis son adversaire.
Ce même bon chevalier avait été aussi
oncques avec le Seigneur de Palathie [12]
contre un autre ost païen en Turquie,
et toujours avait gagné souverain renom.
Et quoiqu’il fût vaillant, il était sage,
et de son port aussi doux que l’est une pucelle.
70Il n’avait jamais dit nulle vilenie
de toute sa vie ; à aucune espèce de gens ;
c’était un vrai parfait gentil chevalier.
Mais pour vous parler de son équipage,
ses chevaux étaient bons, mais lui n’était pas en gais habits.
De futaine il portait un jupon[13]
tout noirci par son haubergeon ;
car il était naguère revenu de son voyage,
et s’en allait faire son pèlerinage.

    Avec lui était son fils, un jeune Écuyer,
80un amoureux, et un gaillard apprenti d’armes,
aux boucles frisées, comme s’il les eût mises en presse [14].
Vingt ans d’âge il avait, ce me semble.
De stature il était moyennement long,
et merveilleusement leste, et de grande force.

Et il avait été naguère* en chevauchée
en Flandres, en Artois, et Picardie,
et fait bonne figure, pour si petit espace*,
dans l’espoir de se mettre en la faveur de sa dame.
Il était brodé, comme l’est une prairie
90toute pleine de fraîches fleurs, blanches et rouges.
Il allait chantant, ou flûtant, tout le jour ;
il était aussi frais que l’est le mois de mai.
Courte était sa robe*, avec manches longues et larges.
Bien savait-il se tenir à cheval, et bien chevaucher.
Il savait faire chansons, et bien composer,
joûter et aussi danser, et bien portraire et écrire.
Si chaudement il aimait, que nuitamment
il ne dormait pas plus que ne fait un rossignol.
Courtois il était, humble et serviable,
100et tranchait* devant son père à la table.

Il avait un Yeoman [15] et de serviteurs pas davantage
en ce moment, car il lui plaisait chevaucher ainsi.
Et celui-ci était vêtu d’une veste et d’un chaperon verts ;
une gerbe de flèches de paon, brillantes et aiguës,
sous son ceinturon il portait moult soigneusement ;
bien savait-il dresser ses armes, en bon archer ;
ses flèches ne retombaient pas les plumes en bas*,
et dans sa main il portait un arc puissant.
Il avait la tête ronde, avec le visage brun.
110De l’art des forêts il savait bien toute la science.
Sur son bras il portait un beau brassard
et à son côté une épée et un bouclier,
et de l’autre côté une belle dague
bien harnachée, et acérée comme pointe de lance ;
un Christophe [16] d’argent sur sa poitrine brillait.
Il portait un cor, le baudrier était de vert ;
c’était un forestier, vraiment, ce me semble.

    Il y avait aussi une nonne, une Prieure,
de qui le sourire* était moult simple et discrète ;

120son plus grand serment était seulement : « par saint Éloi ! »
et elle s’appelait Madame Églantine.
Fort bien elle chantait le service divin,
entonné dans son nez, de façon fort séante.
Et français elle parlait fort bien et joliment,
d’après l’école de Stratford-le-Bow [17],
car le français de Paris lui était inconnu.
A table, bien apprise était-elle aussi ;
elle ne laissait aucun morceau de ses lèvres tomber,
ni ne trempait ses doigts dans la sauce profondément.
130Bien savait-elle porter un morceau à sa bouche, et bien garder*,
que nulle goutte ne tombât dessus son sein.
Dans la courtoisie elle mettait grandement son plaisir ;
sa lèvre de dessus elle essuyait si proprement,
que dans sa coupe* n’était nulle tache vue
de graisse, quand elle avait bu sa boisson.
De façon fort séante vers sa viande elle tendait la main*,
et sûrement elle était très enjouée,
et moult plaisante, et aimable de port,
et s’efforçait à contrefaire les mines
140de la cour, et à être majestueuse de manières,
et à être tenue digne de révérence.
Mais, pour parler de sa conscience,
elle était si charitable et si piteuse
qu’elle pleurait, si elle voyait une souris
prise à une trappe, et qui fût morte ou saignât.
Elle avait des petits chiens, qu’elle nourrissait
de chair rôtie, ou de lait et de gâteau.
Mais grièvement elle pleurait si l’un d’eux était mort,
ou si on le frappait d’un bâton rudement ;
150et toute était conscience et tendre cœur.
Moult bellement sa guimpe était plissée ;
son nez long et droit, ses yeux gris comme verre ;
sa bouche fort petite, et aussi douce et rouge ;
mais sûrement, elle avait un beau front ;
il était presque large d’un empan, je crois ;
car certainement, elle n’était point chétive.

Fort coquet était son manteau, je m’en avisai.
De petit corail, autour de son bras, elle portait
un chapelet, avec les gros grains verts ;
160et de là pendait une broche d'or très brillant,
sur qui était d'abord écrit un A couronné,
et ensuite, « Amor vincit omnia. »

    Elle avait avec elle une autre Nonne,
qui était sa chapelaine, et Trois prêtres*.

    Il y avait un Moine, un beau, un maître moine,
un « exéquitateur » [18], qui aimait la vénerie ;
un mâle, fait pour être abbé.
Il avait à l’écurie maint cheval de prix ;
et, lorsqu’il chevauchait, on pouvait entendre sa bride
170tinter dans le vent qui sifflait, aussi clair
et aussi fort que la cloche de la chapelle
là où le sire était maître du prieuré.
Pour ce que la règle de saint Maur ou de saint Benoît
était vieille et quelque peu étroite,
ce même moine laissait de côté ces vieilleries,
et suivait sa route selon le nouvel ordre de choses.
Il n’eut point donné pour ce texte une poule plumée,
qui dit que les chasseurs ne sont pas hommes saints,
ni pour cet autre, qu’un moine, s’il est décloîtré,
180est semblable à un poisson qui est hors de l’eau ;
décloîtré, c’est-à-dire, hors de son cloître.
Mais ce texte, il ne l’estimait pas valoir une huître ;
et je dis que son opinion était bonne.
Pourquoi irait-il étudier, et se rendre l’esprit malade,
sur un livre, dans le cloître, à toujours tenir les yeux,
ou à peiner de ses mains, et à travailler,
comme Augustin l’ordonne[19] ? Comment le monde serait-il servi ?
Qu’on laisse donc à Augustin son labeur.
Aussi était-il vraiment un hardi cavalier ;
190il avait des lévriers, aussi rapides qu’oiseaux au vol ;

éperonner, et courir le lièvre,
était toute sa passion, car il n’y épargnait nulle dépense.
Je vis que ses manches étaient pourfilées au poignet
de gris[20], et celui-ci le plus beau d’un royaume ;
et, pour attacher son chaperon* sous son menton,
il avait une curieuse épingle d’or travaillé ;
un lacs d’amour[21]* au gros bout se trouvait.
Sa tête était chauve, et luisait comme un miroir,
et son visage aussi, comme s’il eût été oint.
200C’était un sire moult gras et en bon point.
Ses yeux pleins de feu, et roulant dans sa tête,
brillaient comme la fournaise sous un chaudron ;
ses bottes étaient collantes, son cheval en belle condition.
Certainement, c’était un beau prélat ;
il n’était point pâle, comme un spectre tout alangui.
Entre tous les rôtis, il préférait un cygne gras.
Son palefroi était aussi brun qu’une baie.

    Il y avait un Frère, un joyeux et bon vivant,
un « limitour »[22], homme de haute importance*.
210Dans les quatre ordres[23] il n’est personne qui sache autant de propos badins et de belles paroles.
Il avait fait maint et maint mariage de jeunes filles, à ses propres frais[24].
Pour son ordre il était un puissant pilier.
Il était fort aimé et familier
chez les « franklins »[25], partout dans sa province,
et aussi chez les honorables dames de la ville :
car il avait pouvoir de confession,
comme il disait lui-même, plus qu’un curé,
220ayant reçu de son ordre une licence.
Fort suavement il écoutait confession,
et plaisante était son absolution ;
il se montrait facile en donnant pénitence

là où il espérait avoir bonne pitance ;
car à un ordre mendiant faire l’aumône
est signe que l’on est bien confessé.
A l’aumône, en effet, il osait s’en faire fort,
il connaissait qu’on était repentant.
Car plus d’un homme a le cœur si dur
230qu’il ne saurait pleurer, bien qu’il ait contrition cruelle.
Adonc, au lieu de larmes et prières,
on doit donner de l’argent aux pauvres frères.
Sa pèlerine était toujours bourrée de couteaux
et d’épingles, pour donner aux gentes commères.
Et certes, il avait une jolie voix ;
il savait bien chanter et jouer de la vielle.
Des chansons il emportait sans conteste le prix.
Son cou était blanc comme la fleur de lys ;
d’ailleurs, il était fort comme un champion[26].
240Il connaissait bien les tavernes de chaque village*,
et chaque hôtelier et fille de cabaret
mieux qu’un lépreux ou une mendiante ;
car à un homme respectable comme lui
il ne convenait point, eu égard à sa profession*,
de frayer avec des lépreux malades.
Il n’est pas séant, il ne peut être profitable
d’avoir affaire a racaille de cette sorte,
mais seulement aux riches hommes et marchands de victuailles.
Et partout où quelque profit pouvait lui échoir,
250courtois il était, et humblement offrait ses services.
Nulle part il n’y avait d’homme si capable.
C’était le meilleur mendiant de son couvent.
252b[Et il payait une certaine rente pour son privilège ;
252cnul de ses frères n’entrait sur son territoire ;][27]
car une veuve n’eût-elle pas même de souliers,
si séduisant était son In principio[28],
qu’il avait d’elle un liard, avant de partir.
Son gain[29] était bien plus grand que son revenu.
Et il savait aussi folâtrer, tout comme un petit chien.

Les jours de trêve[30], il était d’un grand secours,
car alors il n’était pas tel qu’homme de cloître,
260avec une chape râpée, comme un pauvre écolier,
mais il ressemblait à un magistrat, ou à un pape.
De laine doublée était faite sa courte chape,
qui s’arrondissait comme une cloche sortant du moule.
Il zézayait un peu, par pur caprice,
pour rendre son anglais doux sur sa langue ;
et quand il jouait de la harpe, après avoir chanté,
ses yeux luisaient dans sa tête aussi fort
que les étoiles dans la nuit glacée.
Ce digne « limitour » s’appelait Hubert.

270    Il y avait un Marchand, à la barbe fourchue,
au vêtement bigarré*, haut perché sur son cheval ;
sur la tête un chapeau flamand de castor,
ses bottes joliment et coquettement agrafées.
Il disait son opinion moult gravement,
visant toujours à augmenter son gain.
Il eût voulu que la mer fût gardée, à tout prix,
entre Middelburg et l’Orwell[31].
Il savait bien faire le change des écus.
Ce digne homme tirait à merveille profit de son jugement ;
280personne ne savait qu’il était endetté,
si majestueuse était sa contenance
quand il passait marché, ou faisait emprunt d’argent.
En vérité, c’était un honnête homme, au demeurant ;
mais à vrai dire, je ne sais pas comme on l’appelle.

    Un Clerc[32] d’Oxford était là aussi,
qui était en logique depuis longtemps.
Son cheval était aussi maigre qu’un râteau,
et lui-même n’était pas bien gras, je l’ose dire ;
mais il avait l’air creux et la mine triste.
290Usé jusqu’à la corde était son court manteau ;
car il n’avait encore obtenu aucun bénéfice,

ni n’était d’âme assez profane pour prendre un autre emploi.
Il préférait avoir à la tête de son lit
vingt volumes, reliés en noir ou en rouge,
d’Aristote, et de sa philosophie,
que robes riches, ou viole, ou gai psaltérion.
Mais malgré que ce fût un philosophe,
pourtant il n’avait guère d’or en son coffre[33] ;
mais tout ce qu’il pouvait obtenir de ses amis,
300il en achetait des livres et du savoir,
et diligemment se mettait à prier pour l’âme
de ceux qui lui donnaient de quoi fréquenter l’école.
De l’étude avant tout il prenait soin et souci.
Il ne disait pas un mot de plus qu’il ne fallait,
et ce qu’il disait était correct et respectueux,
et bref et vivant*, et plein d’un haut sens.
Conseillère de vertu morale était sa parole,
et il aimait à apprendre, et aimait à enseigner.

    Un Sergent de loi, prudent et sage,
310qui souvent avait été au parvis[34],
était là aussi, riche en excellence.
Il était discret, et très respectable*.
Tel il semblait du moins, tant ses paroles étaient raisonnables.
Il avait été bien souvent juge aux assises
par patente, et par pleine commission.
Pour sa science, et pour son grand renom,
il avait force honoraires et robes.
De si grand acquéreur, il n’y en avait nulle part ;
tout était pour lui propriété libre, en réalité ;
320ses acquêts ne pouvaient être protestés[35].
Nulle part il n’y avait d’homme aussi affairé que lui,
et pourtant il paraissait plus affairé qu’il n’était.
Il savait mot pour mot tous les cas et jugements
qui depuis le temps du roi Guillaume s’étaient produits.
De plus, il savait rédiger, et composer un acte ;

nul ne pouvait avoir prise sur son écrit ;
et chaque article, il le savait tout entier par cœur.
Il chevauchait simplement vêtu d’un habit grisâtre,
ceint d’une ceinture de soie, à petits clous[36] ;
330de son costume je ne parlerai pas davantage.

Un Franklin[37] était son compagnon ;
blanche était sa barbe, comme la marguerite.
De complexion il était sanguin.
Il aimait fort, le matin, une soupe au vin[38].
Vivre dans la joie était sa constante habitude,
car il était le fils même d’Épicure,
qui estimait que plaisir complet
était vraiment félicité parfaite.
Il pratiquait l’hospitalité, et largement ;
340c’était le Saint Julien[39] de sa province.
Son pain, sa bière, étaient toujours des meilleurs* ;
d’homme mieux fourni en vins, il n’y en avait point.
Sa maison n’était jamais dépourvue de pâtés,
de poisson et de chair, et en telle abondance,
qu’elle regorgeait de victuailles et de boissons,
et de toutes les friandises imaginables.
Selon les diverses saisons de l’année
il changeait son dîner* et son souper.
Il avait en cage mainte perdrix grasse,
350et mainte brème et maint brochet en son vivier.
Malheureux son cuisinier, si la sauce n’était point
piquante et forte, et toute sa batterie en état.
Sa table fixe[40] dans la grande salle constamment
restait couverte de mets tout le long du jour.
Aux sessions il était lord et sire ;
souventes fois il fut chevalier du comté[41].
Une dague et une bourse toute de soie
pendaient à sa ceinture, blanche comme le lait du matin.

Il avait été shériff[42], et comptour[43] ;
360nulle part n’était si digne vavasseur[44].

    Un Mercier, et un Charpentier,
un Tisserand, un Teinturier, et un Tapissier,
étaient aussi avec nous, revêtus de la livrée
d’une importante et grave confrérie.
Tout frais et orné a neuf était leur accoutrement ;
leurs couteaux n’étaient pas munis de plaques de cuivre[45],
mais rien que d’argent, travaillé proprement et bien,
leurs ceintures aussi et leurs bourses, de tout point[46].
Chacun d’eux semblait bien un bourgeois de marque,
370fait pour siéger dans une salle corporative, sur l’estrade.
Chacun d’eux, eu égard à sa prudence,
était fait pour devenir un alderman[47],
car ils avaient assez de biens et de rentes,
et leurs femmes y eussent été volontiers consentantes ;
autrement, certes, elles eussent été blâmables.
C’est chose fort agréable d’être appelée « ma dame »,
et de prendre aux vigiles le pas sur toutes les autres femmes*,
et d’y faire porter son manteau royalement[48].

    Ils avaient un Cuisinier avec eux en cette occasion,
380pour faire bouillir les poulets avec les os à moelle,
et la poudre-marchande piquante[49] et le souchet.
Il savait bien reconnaître une rasade de bière de Londres.
Il savait rôtir, et bouillir, et griller, et frire,
faire le mortreux[50], et bien cuire au four un pâté.
Mais c’était grand dommage, à ce qu’il me parut,
que sur son tibia il eût un chancre ;
car le blanc-manger, il le faisait à la perfection.


    Il y avait là un Marin, qui demeurait loin vers l’ouest ;
autant que je puis savoir, il était de Dartmouth.
390Il chevauchait sur un roussin, comme il pouvait,
dans une robe de gros drap tombant aux genoux.
Il portait une dague attachée à une courroie
autour du cou, et qui lui pendait sous le bras.
La chaleur de l’été lui avait tout bruni le teint ;
et certes, c’était un joyeux compagnon.
Mainte rasade de vin il avait soutirée,
au retour de Bordeaux, tandis que le subrécargue dormait.
Des scrupules de conscience il n’avait cure.
S’il livrait bataille, et avait le dessus,
400il renvoyait l’adversaire chez lui par eau, où que ce fût[51].
Mais son talent pour bien calculer ses marées,
ses courants, et les périls toujours proches,
l’entrée au port, et la lune, et le pilotage,
n’avait pas son pareil de Hull jusqu’à Carthage.
Il était hardi, et sage dans ses entreprises ;
par mainte tempête sa barbe avait été secouée.
Il connaissait bien tous les ports, en détail,
de Gottland jusqu’au cap de Finisterre,
et toutes les criques de Bretagne et d’Espagne ;
410sa barque s’appelait la « Madeleine ».

    Il y avait avec nous un Docteur en physique ;
au monde entier n’était personne comme lui
pour parler médecine et chirurgie ;
car il savait à fond l’astrologie.
Il veillait sur son malade avec grand soin
aux heures fatidiques[52], par sa magie naturelle.
Il savait choisir un ascendant favorable
pour les images qui devaient agir sur le patient[53].
Il connaissait la cause de toutes les maladies,
420que ce fût le chaud ou le froid, ou l’humide, ou le sec,
et où elle était engendrée, et par quelle humeur ;
c’était vraiment un parfait praticien.
La cause une fois trouvée, et la racine du mal,

vite il donnait au malade son remède.
Il avait ses apothicaires tout prêts
à lui envoyer drogues et électuaires ;
car chacun d’eux faisait gagner à l’autre ;
leur amitié n’en était pas à ses débuts.
Il connaissait bien le vieil Esculape,
430et Dioscoride, et aussi Rufus,
le vieil Hippocrate, Hali, et Galien ;
Sérapion, Rhazis, et Avicenne ;
Averroès, Damascène, et Constantin ;
Bernard, et Gatisden, et Gilbertin[54].
Il était modéré dans son régime,
qui n’était pas fait de superfluités,
mais d’aliments bien nourrissants et digestifs.
Ses études ne portaient guère sur la Bible.
D’étoffe rouge et perse il était tout vêtu,
440doublée de taffetas et de cendal[55] ;
et pourtant il était sobre en sa dépense ;
il gardait ce qu’il gagnait en temps de peste,
pour ce que l’or est en médecine un cordial,
il aimait donc l’or spécialement*.

    Une brave Femme était là, des environs de Bath ;
mais elle était un peu sourde, et c’était dommage.
Au tissage du drap elle était si habile,
qu’elle passait ceux d’Ypres et de Gand.
Dans toute la paroisse il n’était ménagère
450qui à l’offrande avant elle eût le droit d’aller[56] ;
et s’il s’en trouvait, elle était, certes, si courroucée,
qu’elle en oubliait toute charité.
Ses couvre-chefs étaient de trame fine ;
j’oserais jurer qu’ils pesaient dix livres,
ceux qui le dimanche étaient sur sa tête.
Ses bas étaient de belle laine écarlate,
fort bien tirés, et ses souliers tout frais et neufs.

Pleine d’assurance était sa figure, et belle, et de teint rouge.
Elle avait été une honnête femme toute sa vie ;
460des maris au porche de l’église, elle en avait eu cinq [57],
sans compter d’autres compagnons dans sa jeunesse ;
mais de ceci nul besoin de parler à présent.
Et trois fois elle avait été à Jérusalem ;
elle avait passé mainte rivière étrangère ;
elle avait été à Rome, et à Boulogne*,
en Galice, à Saint-Jacques, et à Cologne.
Elle était experte à voyager par les routes ;
elle avait les dents écartées, il est vrai[58].
Sur une haquenée à l'aise elle était assise,
470sa guimpe bien faite, et sur la tête un chapeau
aussi large qu’un bouclier ou une targe ;
une jupe de cheval autour de ses hanches larges,
et à ses pieds une paire d’éperons pointus.
En bonne camarade elle savait rire et jaser.
Aux remèdes d’amour elle se connaissait peut-être,
car elle savait de cet art la vieille danse.

    Il y avait un digne homme de religion,
et c’était un pauvre Curé de village ;
mais riche il était de pensées pieuses et d’œuvres.
480C’était aussi un homme instruit, un clerc,
qui prêchait vraiment l’Évangile du Christ ;
il instruisait ses paroissiens avec zèle.
Doux il était, et merveilleusement diligent,
et dans l’adversité plein de patience ;
et tel il s’était montré à l’épreuve maintes fois.
Il lui répugnait fort d’excommunier pour ses dîmes[59],
mais il préférait donner, sans nul doute,
à ses pauvres paroissiens de tous cotés
sur son offrande[60], et aussi de son revenu.
490Il trouvait en peu de chose sa suffisance.
Vaste était sa paroisse, et les maisons fort dispersées,

mais il ne cessait point, malgré pluie et tonnerre,
de visiter, dans la maladie ou le malheur,
les plus éloignés de ses paroissiens, grandes et petites gens,
allant à pied, et un bâton à la main.
À ses ouailles il donnait ce noble exemple,
qu’il agissait d’abord, et qu’il prêchait ensuite.
À l’Évangile il avait pris cette parole ;
et il y ajoutait aussi cette figure :
500Si l’or se rouille, que fera le fer ?
Car si un prêtre se corrompt, en qui nous croyons,
il n’est pas étonnant qu’un laïque se rouille ;
et c’est grand’honte, si le prêtre veut bien y songer,
qu’un pasteur conchié et une brebis propre.
Un prêtre devrait bien montrer par l’exemple
de sa pureté, comment son troupeau doit vivre.
Il ne donnait pas sa charge en location,
et ne laissait pas ses ouailles embourbées,
pour courir à Londres, a Saint-Paul,
510et quêter une fondation de messe pour les trépassés,
ou pour se retirer dans quelque confrérie ;
mais restait au bercail, et gardait bien son troupeau,
de sorte que le loup ne pût le mettre à mal.
C’était un vrai berger, et non un mercenaire.
Et bien qu’il fût pieux, et vertueux,
il n’était point méprisant envers le pécheur,
ni dans ses discours âpre ni hautain,
mais ses leçons étaient discrètes et bénignes.
Mener les gens au ciel par la droiture,
520par le bon exemple, c’est à cela qu’il travaillait.
Mais si quelqu’un se montrait intraitable,
quel qu’il fût, de haute ou basse naissance,
il le tançait vivement a ce propos.
De meilleur prêtre, je crois qu’il n’en est point, nulle part.
Il ne cherchait ni honneurs ni dignités,
ni ne se faisait une conscience « épicée »[61],
mais la doctrine du Christ et de ses douze apôtres,
il l’enseignait, et d’abord la suivait lui-même.


    Avec lui était un Laboureur, son frère,
530qui avait charrié mainte charge de fumier ;
c’était un vrai travailleur, et un bon,
vivant en paix et charité parfaite.
Il aimait Dieu par-dessus tout, de tout son cœur,
en tout temps, qu’il eût heur ou malheur,
et ensuite son prochain tout comme lui-même.
Il battait le blé, et creusait des fossés, et bêchait,
pour l’amour du Christ, pour tous les misérables,
sans salaire, autant qu’il était en lui.
Sa dîme, il la payait bien et dûment,
540à la fois de son propre travail et sur son bien.
Vêtu d’un tabard [62] il chevauchait sur une jument.

Il y avait aussi un intendant et un meunier,
un « Semoneur », et un « Pardonneur » aussi,
un « Manciple », et moi-même ; il n’y en avait point d’autre.

Le Meunier était un robuste gaillard, en l’occasion* ;
il était fort gros de muscles, et aussi de charpente ;
cela y paraissait bien, car partout où il allait,
à la lutte il emportait toujours le bélier [63].
Il était court d’épaules, trapu, le corps noueux ;
550n’y avait porte qu’il ne pût soulever de ses gonds,
ou briser, en s’y ruant, d’un coup de tête.
Sa barbe était aussi rouge que poil de truie ou de renard,
et large avec cela, tout comme une bêche.
Sur le sommet de son nez, a droite, il avait
une verrue, et sur elle se dressait une touffe de poils,
rouges comme les soies des oreilles d’une truie ;
ses narines étaient noires et larges.
Il portait à son côté une épée et un bouclier ;
sa bouche était aussi grande qu’un grand four.
560C’était un bruyant bavard et un goliard [64],
et ses propos étaient surtout de péchés et ribauderie.
Il s’entendait à voler le blé, et à prendre trois fois sa redevance ;
et pourtant il avait un pouce d’or, pardi [65].

Il portait un habit blanc et un capuchon bleu.
Il savait bien souffler et jouer de la cornemuse,
et de cette façon il nous conduisit hors de la ville.

    Il y avait l’aimable « Manciple »[66] d’un « Temple »[67]
sur qui les acheteurs pourraient prendre exemple
pour être habiles à acheter des victuailles.
570Car soit qu’il payât, ou prît à crédit,
toujours il se réservait de telle sorte en ses achats,
qu’il était plus avantagé, et en bonne posture.
Mais n’est-ce point une bien belle grâce de Dieu
que l’esprit d’un homme si ignorant surpasse
la sagesse d’une quantité de savants ?
Des maîtres, il en avait plus de trente,
qui savaient du droit la pratique et les finesses ;
et il y en avait une douzaine, dans cette maison,
dignes d’être régisseurs de ses revenus et de ses terres
580chez tout seigneur qui est en Angleterre,
et capables de le faire vivre de ses biens propres,
en honneur et sans dettes, à moins qu’il ne fût fou,
ou aussi petitement qu’il pouvait le désirer ;
et capables d’aider tout un comté
en quelque affaire qui pût se présenter ou survenir ;
et pourtant ce manciple leur en revendait a tous.

    L’Intendant était un homme mince et colérique,
sa barbe était rasée d’aussi près qu’il pouvait.
Ses cheveux étaient coupés en rond autour des oreilles.
590Il avait le crâne tondu sur le devant, comme un prêtre.
Fort longues étaient ses jambes, et fort maigres,
semblables à des bâtons ; on n’y voyait point de mollet.
Il s’entendait à régir* un grenier et une huche*;
n’y avait auditeur[68] qui pût gagner sur lui.
Il savait bien, par la sécheresse, et par la pluie,
ce que rendrait sa semence et son grain.

Les moutons du maître, son bétail, sa laiterie,
ses porcs, ses chevaux, ses récoltes, et sa volaille,
étaient entièrement gouvernés par cet intendant,
600Et d’après son contrat il rendait ses comptes,
depuis que son maître avait vingt ans d’âge.
Par nul homme il ne se laissait mettre en arriéré.*
Il n’y avait employé, ni berger, ni autre valet de ferme,
dont il ne connût les tours et les tromperies ;
ils avaient peur de lui, comme de la peste.
Sa demeure était fort plaisante, sur une lande,
d’arbres verts sa maison était ombragée.
Il était mieux que son maître en état d’acheter.
Il était fort richement pourvu en secret,
610et savait habilement plaire à son maître,
lui donner et lui prêter sur le bien du maître*,
et en obtenir un merci, et de plus un habit et un capuchon.
Dans sa jeunesse il avait appris un bon métier ;
c’était un très bon ouvrier, un charpentier.
Cet intendant montait un fort bon étalon,
qui était tout gris pommelé, et s’appelait Scot.
Il avait sur lui un long surcot gris-bleu,
et à son côté portail une lame rouillée.
Du Norfolk était cet intendant, dont je parle,
620d’auprès d’une ville que l’on appelle Bawdeswell.
Il était troussé, comme un moine, tout autour,
et toujours il chevauchait le dernier de notre troupe.

    Un « Semoneur » [69] était avec nous en cet endroit,
qui avait une figure de chérubin, rouge comme le feu,
car il était couvert de boutons, avec de petits yeux.
Il était aussi chaud et paillard qu’un moineau ;
avec des sourcils noirs teigneux, et une barbe rare ;
de son visage les enfants avaient peur.
Il n’était vif-argent, litharge, ni soufre,
630borax, céruse, ni aucune huile de tartre,
ni onguent pour nettoyer ou pour mordre,
qui pût le débarrasser de ses boutons blancs,
ni des verrues fixées sur ses joues.

Il aimait fort l’ail, les oignons, et aussi les poireaux,
et à boire du vin fort, rouge comme le sang.
Alors il parlait, et criait comme s’il était fou.
Et lorsqu’il avait bien bu son vin,
alors il ne disait plus un mot qu’en latin.
Il possédait quelques termes, deux ou trois,
640qu’il avait appris dans quelque décret ;
rien d’étonnant à cela, il l’entendait toute la journée ;
et puis, vous savez bien qu’un geai
peut appeler « Wat »[70], aussi bien que le pape.
Mais qu’on pût le tâter sur d’autres choses,
alors il avait dépensé toute sa philosophie ;
et toujours, « Questio, quid juris ? [71] » s’écriait-il.
C’était un aimable drille, et de bon cœur ;
de meilleur compagnon, on n’en saurait trouver.
Il permettait, pour un quart de vin,
650qu’un brave garçon gardât sa concubine
toute une année, et l’excusait entièrement.
Il savait aussi plumer en secret un oison.
Et s’il trouvait quelque part un joyeux gaillard,
il lui enseignait à n’avoir nulle crainte,
en pareil cas, de l’excommunication de l’archidiacre,
à moins que l’âme de l’homme ne fût dans sa bourse ;
car dans sa bourse il serait puni.
« La bourse est l’enfer de l’archidiacre », disait-il.
(Mais je sais bien qu’il mentait, en fait ;
660de l’excommunication tout coupable doit avoir peur —
car l’excommunication tue, tout comme l’absolution sauve —
et aussi, prendre garde au « Significavit »[72].)
Il avait sous son contrôle, à sa guise,
les jeunes gens et jeunes filles du diocèse,
et savait leurs secrets, et était leur meilleur conseiller.
Il s’était mis sur la tête une guirlande,
aussi grande qu’une enseigne de cabaret[73] ;
il s’était fait un bouclier d’une miche.


    Avec lui chevauchait un joyeux « Pardonneur »[74]
670de Ronceval[75], son ami et son compère,
qui tout droit venait de la cour de Rome.
Très haut il chantait : « Viens ici, mon amour, viens à moi
Le semoneur l’accompagnait d’une basse profonde,
jamais trompe ne fit moitié autant de bruit.
Ce pardonneur avait les cheveux jaunes comme cire,
mais ils tombaient aussi moelleux qu’écheveau de lin ;
par petites touffes pendaient les boucles qu’il avait,
et il en recouvrait ses épaules ;
mais sa chevelure s’y étendait, rare, mèche par mèche.
680De capuchon, pour être à l’aise, il n’en portait point,
car le sien était troussé dans sa valise.
Il lui semblait qu’il montait à la nouvelle mode ;
les cheveux épars, sous sa petite toque, il allait tête nue.
Ses yeux luisants semblaient ceux d’un lièvre.
Il avait cousu sur sa toque une Véronique[76].
Sa valise était devant lui dans son giron,
bondée d’indulgences venues de Rome toutes chaudes.
Il avait une voix grêle comme celle d’une chèvre.
Il n’avait point de barbe, et n’en devait jamais avoir,
690le menton uni comme s’il eût été fraîchement rasé.
Je l’aurais pris pour un cheval hongre ou une jument.
Mais dans son métier, de Berwick jusqu’à Ware[77],
il n’avait point son pareil comme pardonneur,
car dans sa valise il avait une taie d’oreiller,
qui était, disait-il, le voile de Notre-Dame ;
il disait qu’il avait un morceau de la voile
que Saint Pierre avait, lorsqu’il allait
sur la mer, jusqu’à ce que Jésus-Christ le prît.
Il avait une croix de laiton, couverte de pierreries,
700et dans un verre il avait des os de porc.
Mais avec ces reliques, quand il trouvait
un pauvre curé habitant la campagne,
en un jour il lui gagnait plus d’argent
que le curé n’en gagnait en deux mois.

Et ainsi, avec ses flatteries feintes et ses tours,
il faisait du pasteur et du peuple ses dupes.
Mais s’il faut dire vrai, pour finir,
il était à l’église un noble ecclésiastique.
Il savait bien lire une épître ou une légende,
710mais surtout il chantait bien un offertoire.
Car il le savait bien, ce verset une fois chanté,
il devrait prêcher, et bien affiler sa langue,
pour gagner de l’argent, ce a quoi il s’entendait fort ;
c’est pourquoi il chantait si gaiement et si haut.

    Maintenant je vous ai dit brièvement, en quelques mots,
leur condition, leur apparence, leur nombre, et aussi la cause
pour laquelle s’était assemblée cette compagnie
à Southwark, dans cette bonne hôtellerie
qui s’appelait le Tabard, tout près de la Cloche.
720Mais maintenant il est temps que je vous dise
comment nous nous comportâmes cette même nuit
où nous étions descendus à cette hôtellerie.
Et ensuite je vous raconterai notre voyage,
et tout le reste de notre pèlerinage.
Mais d’abord je prierai votre courtoisie
de ne pas me l’imputer à vilenie,
si je parle tout franc, crûment* en cette matière,
vous racontant leurs dires et leurs gestes ;
ni si je répète leurs paroles à la lettre.
730Car vous le savez aussi bien que moi,
quiconque doit faire un récit d’après un autre,
doit répéter, d’aussi près que possible,
chaque mot, si sa tâche le demande,
tant grossièrement et librement dût-il parler ;
autrement, il est forcé de faire un récit menteur,
ou d’inventer les choses, ou de trouver des mots nouveaux.
Il ne peut s’abstenir, même si l’autre est son frère ;
il doit aussi bien répéter chaque mot que le reste.
Christ a parlé lui-même fort librement dans la Sainte Écriture,
740et vous le savez bien, ce n’est point là vilenie.
Platon aussi dit, à qui sait le lire,
que les mots doivent être les cousins des actes.
Je vous prie encore de me le pardonner,

si je n’ai point placé les gens selon leur rang
ici en mon récit, comme ils le devraient être ;
mon esprit est petit, vous vous en apercevez bien.


    Grande fête fit notre hôte[78] à chacun de nous,
et au souper nous fit asseoir tout de suite,
et nous servit à manger du meilleur.
750Le vin était fort, et nous bûmes sans nous faire prier.
Un fort digne homme était notre hôte à tout prendre,
fait pour être majordome d’une salle de festin.
C’était un homme corpulent, aux yeux brillants ;
de plus beau bourgeois, il n’en est point dans Cheapside[79] :
le verbe hardi, et sage, et bien instruit ;
et de ce qui fait l’homme rien certes ne lui manquait.
D’ailleurs c’était aussi un bon vivant,
et après souper il se mit à plaisanter,
et tint joyeux devis entre autres choses,
760lorsque nous eûmes réglé noire compte,
et dit : « Eh bien, Messeigneurs, en vérité,
vous êtes pour moi de tout cœur les bienvenus ;
car sur ma foi, si je ne dois mentir,
je n’ai vu de cette année si joyeuse compagnie
réunie en cette auberge, qu’à présent.
Volontiers je vous mettrais en joie, si je savais comment ;
et d’un amusement je viens de m’aviser
qui vous égayera, et ne vous coûtera rien.
Vous allez à Canterbury ; Dieu vous aide !
770Le bienheureux martyr vous récompense !
et j’en suis sûr, le long du chemin,
vous voulez vous dire des contes, et vous réjouir ;
car vraiment, il n’est point d’agrément ni de joie
à chevaucher par les chemins muet comme pierre ;
Et c’est pourquoi je veux vous amuser,
comme je l’ai dit, et vous donner quelque plaisir.
Et s’il vous plaît à tous, d’un seul accord,
maintenant de vous soumettre à ma décision,
et d’en faire ainsi que je vous le dirai

780demain, quand vous chevaucherez par les routes,
eh bien ! sur l’âme de mon père, qui est défunt,
si vous n’êtes joyeux, je vous donnerai ma tête.
Levez la main, sans plus amples discours. »

    Notre avis ne fut pas long à découvrir ;
il nous parut que ce n’était pas la peine d’en discuter,
et nous consentîmes sans plus délibérer,
et le priâmes de prononcer son verdict, à son bon plaisir.

    « Messeigneurs », dit-il, « écoutez maintenant de votre mieux ;
mais ne le prenez pas, s’il vous plaît, en mépris ;
790il s’agit, pour parler peu et clair,
que chacun de vous, pour abréger la route,
dans ce voyage, raconte deux histoires,
en allant à Canterbury, je veux dire,
et au retour il en racontera deux autres,
sur des aventures arrivées au temps jadis.
Et celui de vous qui se comportera le mieux,
c’est-à-dire, qui racontera en cette occasion
les contes les plus sentencieux et les plus délectables,
aura un souper à nos frais à tous
800ici, en cet endroit, assis près de ce pilier,
lorsque nous reviendrons de Canterbury.
Et pour vous réjouir encore davantage,
je vais moi-même avec plaisir chevaucher l’un des vôtres,
entièrement à mes frais, et serai votre guide.
Et quiconque s’opposera à mes décisions
paiera tout ce que nous dépenserons en chemin.
Et si vous voulez bien qu’il en soit ainsi,
dites-le-moi tout de suite, sans plus de paroles,
et de bonne heure je me tiendrai prêt à partir. »

810Nous le lui accordâmes, et fîmes nos serments
d’un cœur fort joyeux, et le priâmes aussi
qu’il consentit à faire comme il disait,
et voulût bien être notre gouverneur,
et de nos contes le juge et l’arbitre,
et fixât un souper à un certain prix ;
et nous lui promettions d’agir à sa guise

en tout et partout ; et ainsi, d’une seule voix,
nous nous rangeâmes à sa décision.
Et là-dessus on fit quérir du vin tout de suite ;
820nous bornes, et chacun alla se reposer,
sans s’attarder un moment de plus.

    Le lendemain, quand le jour commença à poindre,
notre hôte se leva, et fut notre coq à tous,
et nous rassembla, tous en une troupe,
et nous voilà partis, un peu plus vite qu’au pas,
jusqu’à l’abreuvoir de Saint Thomas[80].
Et là notre hôte commença d’arrêter son cheval,
et dit : « Messires, écoutez, s’il vous plaît.
Vous savez votre convention, et je vous la rappelle.
830Si vespres s’accordent avec matines[81],
voyons maintenant qui racontera le premier conte.
Je veux ne plus jamais boire ni vin ni bière,
si toute personne rebelle à ma décision
ne paie pas toutes les dépenses de la route.
Allons ! tirez au sort, avant que nous allions plus loin ;
celui qui aura la courte paille commencera.
Sire Chevalier », dit-il, « mon maître et mon seigneur,
allons ! tirez au sort, car telle est ma volonté.
Approchez-vous », dit-il, « Madame la Prieure ;
840et vous, Messire Clerc, plus de timidité,
et n’étudiez plus ; mettez-y la main, tous. »

    Aussitôt, à tirer se mit chacun de nous,
et pour dire en un mot ce qui lors arriva,
que ce fût par hasard, ou destinée, ou chance,
le fait est que la paille échut au Chevalier,
ce dont fort satisfait et joyeux chacun fut ;
et il devait dire son conte, comme de raison,
selon l’accord et la convention,
comme vous savez ; à quoi bon en dire plus ?
850Et quand ce digne homme vit quel était le cas,
en homme qui était sage, et consentait
à tenir son engagement pris de libre volonté,

il dit : « Puisque je dois ouvrir le jeu,
ma foi, bienvenue soit la paille, au nom de Dieu !
Maintenant chevauchons, et écoutez ce que je vais dire. »

    Et sur ce mot nous reprîmes notre route ;
et il commença d’une mine toute gaie
son histoire aussitôt, et parla comme suit.


Ici finit le prologue de ce livre ; et ici commence le premier conte, qui est le conte du Chevalier.


Conte du Chevalier.


Iamque domos pairias, Scithicae post aspera gentis
Prelia laurigero, etc. [Statius, Theb., XII, 519].


    Jadis, nous content les vieilles histoires[82],
860 il y avait un duc qui se nommait Thésée.
D’Athènes il était seigneur et gouverneur,
et fut en son temps un tel conquérant
qu’un plus grand n’était pas sous le soleil.
Il avait gagné mainte et mainte riche contrée ;
tant par sagesse que par prouesse,
il conquit tout ce royaume de Féminie[83],
qui s’est autrefois appelé la Scythie ;
et il épousa la reine Hippolyte,
et la ramena avec lui dans son pays
870 avec beaucoup de pompe et en grande solennité,
et avec elle sa jeune sœur Émilie.
Et ainsi en un cortège de victoire et de musique,
laissons le noble duc chevaucher vers Athènes,
et tout son ost, en armes, autour de lui.

    Certes, si ce n’était trop long à entendre,
je vous aurais dit tout au plein la manière
dont fut conquis le royaume de Féminie
par Thésée, et par sa chevalerie ;

et la grande bataille qui, à cette occasion,
880 eut lieu entre les Athéniens et les Amazones ;
et comment fut assiégée Hippolyte,
la belle et vaillante reine de Scythie ;
et la fête qui célébra leur mariage ;
et la tempête qu’ils essuyèrent en allant chez eux.
Mais tout cela je dois maintenant me l’interdire.
J’ai, Dieu le sait, un vaste champ à labourer,
et faibles sont les bœufs de ma charrue ;
le reste du récit est assez long ;
et je voudrais ne retarder personne de cette compagnie :
890 que chacun à son tour fasse son récit,
et nous verrons alors qui gagnera le souper.
Donc, où j’en étais resté, je vais reprendre.

    Le duc, dont je fais mention,
était presque arrivé à sa ville,
dans toute sa prospérité et son plus haut orgueil,
quand il aperçut, en jetant les yeux de côté,
agenouillées sur la grand’route,
un cortège de dames, deux à deux,
les unes derrière les autres, couvertes de vêtements noirs.
900 Et elles poussaient de tels cris, et de tels gémissements,
qu’il n’est au monde créature vivante
qui ait ouï pareille lamentation ;
et elles ne voulurent aucunement cesser leur plainte,
qu’elles n’eussent saisi les rênes de son harnachement.
« Qui êtes-vous donc, qui, à mon retour, en mon pays
troublez ainsi ma fête de vos cris ? »
dit Thésée, « avez-vous si grande jalousie
de ma gloire, que vous gémissiez et pleuriez ainsi ?
ou quelqu’un vous-a-t-il mises a mal, vous a-t-il outragées ?
910 Dites-moi si l’offense peut être réparée ;
et pourquoi vous êtes ainsi vêtues de noir ».

    De toutes ces dames la plus âgée parla,
défaillante, et de visage si mortellement pâle
que c’était pitié de la voir et de l’entendre,
et elle dit : « Seigneur, à qui la Fortune a donné
la victoire, et la vie d’un conquérant,

votre gloire et vos honneurs ne nous affligent nullement ;
mais nous implorons pitié et secours.
Aie pitié de noire malheur et de notre détresse.
920 Laisse, dans ta noble bonté, quelque larme de compassion
tomber sur nous, misérables femmes.
Car, en vérité, seigneur, il n’est pas une seule de nous
qui n’ait été duchesse ou reine ;
maintenant sommes chétives, comme il se voit bien :
grâce en soit à la Fortune, et à sa roue traîtresse,
qui à nulle situation n’assure la prospérité.
Donc, seigneur, pour paraître en votre présence,
ici, dans le temple de la déesse Clémence,
nous attendons depuis quinze jours entiers ;
930 or, secours-nous, seigneur, puisque c’est en ton pouvoir.
    Moi qui misérable pleure et gémis ainsi,
j’étais naguère l’épouse du roi Capanée [84],
qui mourut à Thèbes, maudit soit ce jour !
Et nous toutes qui sommes en cet arroi
et faisons entendre toutes ces plaintes,
nous avons toutes perdu nos maris à cette ville,
alors que le siège était mis autour d’elle.
Et maintenant le vieux Créon, hélas !
est aujourd’hui seigneur de Thèbes la cité,
940et, tout plein de colère et d’iniquité,
lui, dans sa rage et sa tyrannie,
pour faire vilainie aux corps sans vie
de tous nos seigneurs qui ont été tués,
a fait dresser tout les corps en un monceau,
et ne permet pas, quelque prière qu’on lui en fasse,
qu’ils soient ni enterrés, ni brûlés,
mais les fait manger aux chiens, dans sa méchanceté. »
    Et ce mot, prononcé, incontinent
elles se jetèrent face contre le sol, et crièrent piteusement :
950« Aie quelque compassion de nous malheureuses femmes,
et laisse notre affliction pénétrer au fond de ton cœur. »

    Le noble duc sauta à bas de son coursier,
le cœur plein de pitié, quand il les entendit.

Il lui sembla que son cœur allait se briser,
quand il les vit si piteuses et si abattues,
elles qui jadis étaient de si haut rang,
et dans ses bras il les releva toutes,
et les réconforta en toute bonne intention,
et jura par serment, comme il était vrai chevalier,
960qu’il mettrait si avant sa force,
pour les venger du tyran Créon,
que toute la Grèce dirait
comment Créon fut par Thésée servi
en homme qui a pleinement mérité sa mort.
Et sur-le-champ, sans autre délai,
il déploie sa bannière, et le voilà chevauchant
vers Thèbes, avec toute son armée ;
il ne voulut s’approcher davantage d’Athènes à pied ou à cheval,
ni prendre pleinement son aise un demi-jour,
970mais se mit en marche et, sur la route, passa cette nuit-là.
Et il envoya aussitôt la reine Hippolyte
et Émilie sa jeune sœur brillante
séjourner dans la ville d’Athènes ;
et lui chevaucha de l’avant ; il n’est rien de plus à dire.

    La rouge image de Mars, avec lance et écu,
brille à ce point, sur sa grande bannière blanche,
que tout le champ [85] en étincelle alentour ;
et, à côté de sa bannière, est porté son pennon
tout riche de lames d’or battu qui figuraient
980le Minotaure qu’il tua en Crète.
Ainsi chevauchait le duc, ainsi chevauchait le conquérant,
avec une armée où était la fleur de la chevalerie,
jusqu’à ce qu’il fût arrivé à Thèbes, et mit pied à terre
heureusement dans une plaine où il pensait livrer bataille
Pour parler brièvement de ces choses,
contre Créon, qui était roi de Thèbes,
il combattit et le tua valeureusement, en chevalier,
dans une lutte loyale, et mit ses gens en fuite ;
puis il prit la ville d’assaut,
990et fit crouler murs et poutres et solives ;

et aux dames il rendit
les ossements de leurs maris mis à mort,
pour leur faire des funérailles, selon la coutume de ce temps.
Mais il serait trop long de dire
les grands cris et les lamentations
que firent entendre les dames quand furent brûlés
les corps, et les grands honneurs
que Thésée, le noble conquérant,
rendit aux dames, quand elles le quittèrent,
1000car faire un court récit est mon intention.

    Donc quand le noble duc, Thésée,
eut tué Créon, et ainsi conquis Thèbes,
il se reposa toute la nuit sur le champ de bataille,
puis traita tout le pays à sa discrétion.

    Fouillant dans les monceaux de cadavres
pour les dépouiller de leurs armes et de leurs vêtements,
les pillards s’affairaient diligemment,
après la bataille et la défaite.
Or il arriva que dans ce monceau ils trouvèrent,
1010transpercés de mainte cruelle et sanglante blessure,
deux jeunes chevaliers gisant côte à côte,
tous deux avec de mêmes armures, richement ornées,
dont l’un avait nom Arcite
et l’autre chevalier s’appelait Palamon.
Ils n’étaient ni tout à fait vivants, ni tout à fait morts ;
mais à leurs cottes d’armes, et à leurs armures,
les hérauts les reconnurent tout particulièrement,
comme étant du sang royal
de Thèbes, et les fils de deux sœurs.
1020Du tas des morts les pillards les ont retirés,
et les ont doucement portés à la tente
de Thésée, qui aussitôt les envoya
à Athènes, pour y vivre en prison
perpétuellement ; car il ne voulut pas de rançon.
Et quand le noble duc eut ainsi fait,
il réunit son armée, et revint aussitôt dans ses états
couronné de lauriers comme sied à un vainqueur ;
et il vit là, dans la joie et la gloire

le reste de ses jours ; qu’est-il besoin d’en dire plus ?
1030Mais en une tour, dans la souffrance et le malheur,
habitent ce Palamon et cet Arcite
à jamais, car nul or ne pourra les affranchir.

    Ainsi se passe année après année, et jour après jour,
jusqu’à ce qu’il arriva, par un matin de Mai,
qu’Émilie, plus belle à voir
que n’est le lis sur sa verte lige
et plus fraîche que mai aux fleurs nouvelles —
car avec la rose rivalisait son teint,
et je ne sais quelle couleur était des deux plus belle —
1040avant qu’il ne fit jour, comme c’était sa coutume,
était levée, et déjà tout habillée ;
car Mai ne veut pas de paresseux la nuit.
La saison aiguillonne chaque gentil cœur,
et fait que chacun s’éveille brusquement,
et dit « Lève-toi, et rends ton hommage ».
C’est ainsi qu’Émilie fut invitée à se souvenir
d’honorer Mai, et à se lever.
Elle avait mis une fraîche robe, pour tout dire ;
sa jaune chevelure était tressée en une natte,
1050qui lui tombait sur le dos, longue, je crois bien, d’une aune.
Et, dans le jardin, au lever du soleil,
elle se promène çà et là, et, selon son caprice,
cueille des fleurs, les unes rouges, les autres blanches,
pour en faire à son front une gracieuse couronne ;
et chantait comme un ange du ciel.
La grande tour, si épaisse et si forte,
qui de ce château était le donjon principal,
(et où étaient emprisonnés les chevaliers,
dont je vous ai parlé, et vous parlerai encore)
1060s’élevait tout près du mur de ce jardin,
où Émilie se livrait à ses ébats.
Brillant était le soleil, et claire la matinée,
et Palamon, le triste prisonnier,
selon sa coutume, et avec la permission de son geôlier,
était levé, et se promenait dans une chambre haute,
d’où il voyait toute la noble ville,
et aussi le jardin, plein de verts branchages,

où la fraîche Émilie la Brillante
se promenait, errant ça et là.
1070Ce triste prisonnier, ce Palamon,
va par la chambre, marchant de long en large,
et se plaignant à lui-même de son malheur ;
de ce qu’il était né, souvente fois, il disait « Hélas ! »
Or il advint, par chance ou hasard,
que, par une fenêtre, munie de maint barreau
de fer épais et carré comme une poutre,
il laissa tomber son regard sur Émilie,
et soudain il tressaillit, et cria « Ha ! »
comme s’il eût été percé jusqu’au cœur.
1080Et à ce cri Arcite aussitôt se redressa,
et dit : « Mon cousin, que souffres-tu,
pour que tu sois si pâle et ressembles à un mort ?
Pourquoi as-tu crié ? qui t’a fait dommage ?
Pour l’amour de Dieu, prends en toute patience
notre prison, car il ne peut être autrement ;
la Fortune nous a infligé cette calamité.
Quelque funeste aspect[86], ou position
de Saturne, près de quelque constellation,
nous a valu ceci, et nous n’y pouvons mais ;
1090ainsi était le ciel quand nous sommes nés ;
nous devons subir notre sort : c’est le bref et le clair. »

    Palamon en réponse dit :
« Cousin, en vérité, en cette opinion
tu as une imagination vaine.
Cette prison n’était pas la cause de mon cri.
Mais je viens tout à l’heure d’être blessé, à travers les yeux,
jusqu’à mon cœur, et cela sera ma mort.
La beauté de cette dame, que je vois
là-bas dans le jardin errer çà et là,
1100est la cause de mon cri et de mon malheur.
Je ne sais pas si elle est femme ou déesse ;
mais c’est vraiment Vénus, si je devine bien. »
Et là-dessus à genoux il tomba,
et dit : « Vénus, si c’est ton vouloir

de te transfigurer ainsi dans ce jardin,
devant moi, créature affligée et misérable,
aide-nous à nous échapper de cette prison.
Et si ma destinée déterminée
par le verbe éternel est de mourir en prison,
1110aie quelque compassion de notre lignée
qui par la tyrannie est mise si bas. »

    Oyant ces mots Arcite se mit à observer
le lieu où la dame se promenait ça et là.
Et à cette vue la beauté d’icelle le frappa tant,
que, si Palamon était blessé grièvement,
Arcite est atteint autant que lui, ou plus.
Et, avec un soupir, il dit tristement :
« La fraîche beauté soudainement me tue
de celle qui erre dans ce lieu ;
1120 et, si je n’obtiens pas sa pitié et sa faveur,
si je ne puis à tout le moins la voir,
je suis un homme mort ; je n’ai rien de plus à dire. »

    Palamon, quand il entendit ces mots,
prit un air courroucé, et répondit :
« Dis-tu cela sérieusement où en badinage ? »
« Certes », dit Arcite, « sérieusement, sur ma foi !
Dieu me soit en aide ! je ne suis point en humeur de badiner ! »

    Palamon fronça ses deux sourcils :
« Il ne te serait pas, dit-il, à grand honneur
1130d’être déloyal, ni d’être traître
envers moi qui suis ton cousin et ton frère,
tenus par des serments profonds, l’un envers l’autre,
à ne jamais, dussions-nous mourir à la torture,
jusqu’à ce que la mort nous sépare,
nous opposer l’un à l’autre en amour,
ni en aucun cas, mon aimé frère ;
mais tu dois fidèlement m’assister
dans tous les cas, comme je dois l’assister.
Tel fut ton serment, et aussi le mien, c’est chose certaine ;
1140je sais très bien que tu n’oserais point le contredire.
Tu es de mon avis, sans nul doute.

Et maintenant tu voudrais traîtreusement te mettre
à aimer ma dame, que j’aime et que je sers,
et servirai toujours jusqu’à ce que mon cœur meure.
Certes, déloyal Arcite, tu n’en feras rien.
Le premier je l’ai aimée, et je t’ai dit ma peine
comme à mon conseiller, et à un frère obligé par serment
de m’assister, comme je le disais tout à l’heure.
Donc tu es tenu, comme chevalier,
1150de m’aider, s’il est en ton pouvoir,
ou autrement tu es félon, j’ose le maintenir. »

    Arcite avec grand’hauteur reprit :
« Tu seras », dit-il, « félon plus tôt que moi ;
mais tu l’es déjà, je te le dis nettement ;
car par amour [87] je l’ai aimée avant toi.
Que veux-tu dire ? tu ne savais pas tout à l’heure
si elle est femme ou déesse !
En toi il y a aspiration vers chose sainte,
et en moi amour, comme envers une créature ;
1160c’est pourquoi je t’ai dit ce qui m’est advenu,
comme à mon cousin, et à mon frère juré.
Je suppose que tu l’aies aimée d’abord,
ne connais-tu pas le dit du vieux clerc :
« Qui fixera à l’amoureux aucune loi ? » [88]
L’amour est une plus grande loi, sur ma tête,
qu’on n’en peut fixer sur terre à nul homme.
Aussi les lois positives et toutes telles dispositions
sont tous les jours violées par amour, par gens de toutes classes.
Un homme doit aimer, en dépit qu’il en aie.
1170Il n’y peut échapper, même s’il en devait mourir,
que la femme soit fille, ou veuve ou épouse.
Et puis, il n’est guère probable que, de toute la vie,
tu obtiennes sa faveur, non plus que moi ;
car tu sais bien, vraiment,
que toi et moi sommes condamnés à la prison
perpétuellement ; nulle rançon ne peut nous délivrer.

Nous luttons comme faisaient les chiens pour un os ;
ils se battirent tout le jour, et pourtant leur part fut nulle ;
survint un épervier, tandis qu’ils se livraient à leur rage,
1180et il emporta l’os qui les divisait.
Et donc, à la cour du roi, frère,
chaque homme pour lui-même, il n’y a pas d’autre règle.
Aime s’il te fait plaisir ; pour moi j’aime et aimerai toujours ;
et en vérité, mon cher frère, voilà le dernier mot.
Ici dans cette prison il nous faut rester,
et subir, chacun de nous, sa fortune. »

    Grande fut la querelle et longue entre eux deux,
si j’avais loisir de la raconter ;
mais au fait. Il arriva un jour
1100(pour vous dire la chose aussi brièvement que je puis)
qu’un noble duc nommé Pirithoüs,
lequel était camarade du duc Thésée
depuis le temps où ils étaient de jeunes enfants,
vint à Athènes, pour y voir son ami,
et s’y réjouir avec lui, comme il avait coutume de faire,
car en ce monde il n’aimait aucun homme autant ;
et Thésée l’aimait en retour aussi tendrement.
Ils s’aimaient de telle affection, à ce que disent les vieux livres[89],
que quand l’un fut mort, (en bonne vérité),
1200son ami, pour le chercher, descendit aux enfers ;
mais cette histoire je n’ai pas à la narrer.
Le duc Pirithoüs aimait chèrement Arcite,
et l’avait connu à Thèbes mainte et mainte année ;
et finalement, à la requête et prière
de Pirithoüs, sans aucune rançon,
le duc Thésée le laissa sortir de prison,
pour aller librement, partout où il lui plairait,
aux conditions que je vais vous dire.
Voici quelle était cette convention, pour parler clair,
1210entre Thésée et lui Arcite :
s’il arrivait qu’Arcite fût trouvé,
jamais en sa vie, de jour ou de nuit, un seul moment,
dans aucune terre de Thésée,

et s’il était arrêté, il fut entre eux convenu
que par l’épée il perdrait sa tête ;
n’était nul autre recours ni remède
que de prendre congé, et en hâte de rentrer chez lui ;
qu’il prenne garde que son cou est en péril !

    Quelle grande peine souffre maintenant Arcite !
1220Il sent la mort lui percer le cœur ;
il pleure, gémit et crie pitoyablement ;
il attend l’occasion de se tuer privéement.
Il disait : « Hélas ! le jour où je naquis !
Maintenant ma prison est pire qu’auparavant ;
maintenant ma destinée est de vivre éternellement,
non pas au purgatoire, mais en enfer.
Hélas ! faut-il que j’aie jamais connu Pirithoüs !
Car autrement je serais resté chez Thésée,
enchaîné dans sa prison pour toujours.
1230Alors j’eusse été dans le bonheur, et non dans le malheur.
La vue seule de celle que je sers,
quoique je ne puisse jamais mériter sa faveur,
aurait suffi bien assez pour moi.
Ô mon cher cousin Palamon, (disait-il),
à toi la victoire en cette aventure ;
tu peux en toute félicité rester en prison ;
en prison ? non certes, mais en paradis !
La fortune a bien tourné les dés pour toi,
qui as la vue de cette dame, et moi, l’absence.
1240Car il est possible, puisque tu as sa présence,
et que tu es chevalier vaillant et habile,
que par quelque hasard, car la fortune est changeante,
tu atteignes quelque jour ton désir.
Mais moi, — qui suis exilé, et privé
de toute grâce, et dans un si grand désespoir
qu’il n’est ni terre ni eau, feu ni air,
ni créature faite de ces éléments,
qui me puisse donner aide ou réconfort en ceci, —
je dois vraiment mourir dans la douleur et le désespoir ;
1250adieu ma vie, mon plaisir et ma joie !
    Hélas ! pourquoi les gens se plaignent-ils si communément
de la providence divine, ou de la fortune,

qui souvent leur donne, en mainte façon,
beaucoup mieux qu’ils ne peuvent eux-mêmes imaginer ?
Tel homme désire avoir la richesse,
et elle cause son meurtre ou sa grande maladie.
Et tel homme souhaite ardemment sortir de sa prison,
qui dans sa maison est tué par ses serviteurs.
Il est des maux infinis au bout de ces désirs ;
1260nous ne savons quelle est la chose que nous implorons ici-bas.
Nous agissons ainsi qu’un homme gris comme une souris [90] ;
un homme ivre sait bien qu’il a une maison,
mais il ne sait pas quel est le chemin pour y aller ;
et pour un homme ivre la route est glissante.
Et certes, dans ce monde, nous nous comportons ainsi ;
nous recherchons ardemment le bonheur,
mais nous prenons bien souvent le mauvais chemin, en vérité.
Ainsi pouvons-nous dire tous, et moi nommément,
qui pensais, et avais ferme croyance,
1270que, si je pouvais échapper à la prison,
alors j’aurais été en joie et en parfaite prospérité,
tandis que me voilà exilé de mon bonheur.
Puisque je ne puis pas vous voir, Émilie,
je suis, autant dire, mort ; il n’est point de remède. »

    De l’autre côté, Palamon,
quand il sut qu’Arcite était parti,
s’abandonna à un tel chagrin, que la grande tour
retentit de ses lamentations et de ses clameurs.
Même les lourds fers de ses jambes
1280étaient mouillés de ses larmes amères.
« Hélas ! » disait-il, « ô Arcite, mon cousin,
de notre querelle, Dieu le sait, tout le fruit est à toi.
Tu vas et viens maintenant dans Thèbes à ton gré,
et de mon infortune tu ne te soucies guère.
Tu peux, car tu as sagesse et vaillance,
assembler tous les gens de notre famille,
et mener si rude guerre contre cette cité,
que, par quelque aventure ou quelque traité,
tu obtiennes pour la dame et ton épouse

1290celle pour qui je dois sûrement perdre la vie.
Car, en manière de possibilité,
puisque tu es au large, délivré de la prison,
et que tu es seigneur, grand est ton avantage,
plus grand que le mien, qui me meurs ici dans une cage.
Car je dois pleurer et gémir, aussi longtemps que je vivrai,
de toute l’affliction que peut me causer la prison,
et aussi de la peine que peut me causer l’amour,
qui double tout mon tourment et mon malheur. »

    Là-dessus le feu de la jalousie jaillit
1300dans sa poitrine et le saisit au cœur
si follement qu’à voir il était semblable
au buis[91] ou à la cendre morte et froide.
Alors il dit : « Ô dieux cruels, qui gouvernez
ce monde par la loi de votre verbe éternel,
et écrivez sur la table de diamant
votre décision et votre éternelle volonté,
en quoi l’humanité est-elle de vous plus estimée
que le mouton qui se couche dans la bergerie ?
Car l’homme est égorgé juste comme une autre bête,
1310et vit lui aussi dans la prison et la détention,
et il souffre maladie et grande adversité,
et souvent, sans être coupable, de par Dieu !
    Quelle sagesse y-a-t-il dans cette prescience
qui sans faute commise tourmente l’innocence ?
Et pourtant de ceci ma douleur est augmentée,
que l’homme soit obligé de se résigner,
au nom de Dieu, à lutter contre ses désirs,
tandis que la bête peut librement satisfaire ses penchants.
Et quand une bête est morte, elle n’a plus de souffrance ;
1320mais l’homme après sa mort peut encore pleurer et gémir,
quoique dans ce monde il ait soucis et malheur :
cela peut, sans nul doute, être ainsi.
La réponse à cela, je la laisse aux théologiens,
mais ce que je sais bien, c’est qu’en ce monde est grande peine.
Hélas ! je vois qu’un serpent, ou qu’un voleur,
qui à maint honnête homme a fait dommage,

va et vient librement, et où il lui plaît peut se diriger.
Mais il faut que moi je vive en prison à cause de Saturne,
et aussi à cause de Junon, jalouse à la fois et folle,
1330qui a détruit presque tout le sang
de Thèbes en même temps que ses grands murs dévastés.
Et Vénus, d’un autre côté, me perce
de jalousie, et de crainte de cet Arcite. »

Maintenant je vais un peu quitter Palamon
et le laisser toujours enfermé dans sa prison,
et je vais vous parler encore d’Arcite.
L’été se passe, et les longues nuits
accroissent du double les grands tourments
de l’amant et du prisonnier.
1340Je ne sais lequel a le plus peineux métier ;
car, pour le dire brièvement, Palamon
est perpétuellement condamné à la prison,
pour y mourir dans les chaînes et les fers ;
et Arcite est exilé sous peine de mort
à jamais loin de son pays,
et jamais plus il ne doit voir sa dame.

À vous, amants, je pose maintenant cette question :
Qui a le plus triste sort, Arcite ou Palamon ?
L’un peut voir sa dame chaque jour,
1350mais il doit toujours rester en prison.
L’autre peut où il lui plait chevaucher ou marcher,
mais il ne doit jamais revoir sa dame.
Et maintenant, jugez comme vous voudrez, vous qui savez ;
moi je vais continuer le récit que j’ai commencé.


Explicit pars prima.



Sequitur pars secunda.


    Quand Arcite eut regagné Thèbes,
mainte fois chaque jour il défaillait et disait « las ! »
car il ne devait revoir sa dame jamais plus.

Et pour en bref comprendre tous ses maux,
jamais tant de douleur ne souffrit créature
1360vivante, jamais n’en souffrira tant que durera le monde.
Le sommeil, la faim, la soif l’abandonnaient
tant qu’il devint maigre et sec comme gaule.
Ses yeux se creusèrent, horribles à voir ;
le teint jaune et pale comme cendre froide,
il était solitaire et toujours était seul
à gémir toute la nuit et à pousser sa plainte.
Et s’il entendait chanter voix ou instrument,
alors il pleurait et ne pouvait s’arrêter ;
si faibles aussi étaient ses esprits et si bas
1370et si changés, qu’aucun homme n’eût pu reconnaître,
même à l’entendre, sa voix ni son discours.
Et, dans ses manières, à la lettre il se comportait
non simplement en homme atteint du mal
d’Eros, mais plutôt souffrant de la manie
qu’engendre l’humeur mélancolique
en la cellule où, vers le front, demeure la fantaisie.
Et bref était-il tout sens dessus dessous,
tant en manière d’être qu’en caractère,
ce lamentable amant dom Arcite.

1380Pourquoi passerai-je tout le jour à narrer son malheur ?
Quand il eut enduré une année ou deux
son cruel tourment, sa peine et son malheur,
à Thèbes, son pays, comme je l’ai dit,
une nuit, comme en sa couche il dormait,
il pensa que le dieu ailé Mercure
devant lui se tenait et lui disait d’être en joie.
La baguette donneuse de sommeil en sa main se dressait ;
un chapeau reposait sur ses cheveux brillants.
Le dieu était en même arroi (Arcite en fit remarque)
1390qu’au jour où il avait plongé Argus dans le sommeil ;
et il lui parlait ainsi : « retourne à Athènes ;
là est marquée la fin de ton tourment. »

    À ces mots, Arcite s’éveille et saute à bas du lit :
« Or vraiment, si fort dût-il m’en cuire,
dit-il, à Athènes tout droit je vais courir ;

et, par crainte de mort, point ne me priverai
de voir ma dame, que j’aime et que je sers ;
en sa présence je n’ai cure de mourir. »

    Ce disant, il prit un grand miroir
1400et vit que son teint était tout changé,
et vit que sa face était tout altérée.
Et tout aussitôt il lui vint à l’esprit
que, le visage ainsi défiguré
par la maladie et la peine endurée,
il pourrait bien, en jouant humble personne,
vivre à Athènes sans être jamais reconnu
et voir sa dame presque chaque jour.
Et tout aussitôt il changea son vêtement
et s’habilla en pauvre artisan,
1410puis, sans autre compagnie qu’un seul écuyer
qui savait son secret et toute son histoire,
et déguisé aussi pauvrement que lui,
il se rendit à Athènes par le plus court chemin.
Un beau matin, il arriva à la cour,
et, sous le grand porche, offrit ses services
« pour tirer, ou pour traîner », suivant ce qu’on voudrait.
Afin de conter brièvement cette matière,
il tomba au service d’un chambellan
qui demeurait en la maison d’Émilie.
1420Il était avisé, et sut bientôt discerner
entre tous les serviteurs celui qui servait chez elle.
Il était bien capable de fendre du bois et de porter de l’eau,
car il était jeune et vigoureux au besoin
et de plus était fort et bien charpenté
pour faire ce que chacun lui pouvait commander.

    Il passa un an ou deux en ce service,
page de chambre d’Emilie la Brillante,
et il disait qu’il avait nom Philostrate.
Il y fut de moitié plus aimé que jamais
1430homme ne le fut à la cour, de même condition ;
il était si gentil en toutes ses manières
que par toute la cour il avait bon renom.
On y disait que ce serait charitable action

si Thésée voulait hausser son rang
et le placer en honorable service
où il pourrait montrer par actes ce qu’il valait.
Ainsi, au bout d’un temps, la renommée se répandit
et de ses actions et de son bon parler,
tant et si bien que Thésée le prit près de lui
1440et de sa chambre le fit écuyer,
en lui donnant de l’or pour tenir son rang ;
et par surcroît on lui apportait de son pays
d’année en année très secrètement sa rente ;
mais il la dépensait avec tant de discrétion et prudence
que personne n’admirait comme il l’avait acquise.
Trois années en cette manière il vécut
et se conduisit de telle façon tant en paix qu’en guerre,
que nul homme n’était à Thésée plus cher.
Et dans ce bonheur maintenant je laisse Arcite
1450et vais un peu parler de Palamon.

    Dans l’ombre d’une horrible et forte geôle
depuis sept ans était retenu Palamon,
consumé de tourment et de détresse.
Qui ressent double chagrin et double accablement
si ce n’est Palamon ? lui que l’amour tant malmène
qu’il en perd l’esprit et devient fou de douleur ;
à cela s’ajoute qu’il est prisonnier
à perpétuité, non point seulement pour une année.
Qui pourrait en anglais, en convenables rimes,
1460narrer son martyre ? en vérité, ce n’est pas moi ;
donc je passe aussi légèrement que puis.

    Il arriva, la septième année, en Mai,
la troisième nuit (comme disent les vieux livres
qui racontent cette histoire plus pleinement),
que ce soit pure aventure ou destinée,
(car, quand une chose est fixée, elle doit avoir lieu)
il arriva que, peu après la mi-nuit, Palamon,
avec l’assistance d’un ami, s’évada de prison,
et s’enfuit de la cité aussi vite qu’il put ;
1470car il avait à son geôlier donné fort à boire
d’un claret, fait d’un certain vin

mélangé de narcotiques et de bon opium thébaïque,
tant que, toute la nuit, si fort qu’on l’eût secoué,
le geôlier dormit, sans se pouvoir éveiller ;
et Palamon de fuir aussi vite qu’il lui fut possible.
La nuit fut brève et proche fut bientôt le jour
et de nécessité il se dut cacher ;
aussi jusqu’à un bocage qui était tout voisin
d’un pas timide et furtif se glisse alors Palamon.
1480Car brièvement telle était sa pensée :
dans ce bocage il voulait se cacher tout le jour,
afin de pouvoir, la nuit suivante, se mettre en route
vers Thèbes, pour supplier ses amis
de l’aider à guerroyer contre Thésée ;
bref, voulant ou y laisser sa vie
ou gagner Émilie et en faire sa femme ;
tels furent clairement son acte et son intention.

Maintenant je reviens à Arcile
qui ne se douta guère combien proche était son souci,
1490tant que la fortune ne l’eut conduit jusque dans le piège.

L’alouette affairée, messagère du jour,
salue de ses chants le matin gris
et Phébus en feu se lève si rayonnant
que tout l’Orient rit à la lumière
et de ses rais sèche dans les bocages
les gouttes d’argent, qui pendent au bord des feuilles.
Et Arcite, qui est à la cour royale
avec Thésée, et son premier écuyer,
se lève et contemple le jour joyeux.
1500Et pour rendre ses devoirs à Mai,
se souvenant de son désir poignant,
sur un coursier qui s’élance comme flamme,
il chevauche aux champs, pour s’éjouir
hors de la cour, ne fût-ce qu’un mille ou deux ;
et vers le bocage dont je vous ai parlé,
par aventure se met a faire route
pour se cueillir une guirlande des bois
ne fût-ce que de liseron et d’aubépine ;
à toute voix il chante devant le soleil brillant :

1510« Mai, avec toutes tes fleurs et ta verdure,
sois le bienvenu, Mai si beau, si frais,
et laisse-moi remporter quelque vert feuillage. »
Sautant à bas de son coursier, d’un cœur allègre,
il se jette dans le bocage d’un pas rapide,
en un sentier erre de-ci de-là
juste où Palamon, d’aventure,
en un buisson se cachait à tous les yeux,
car il avait grand’peur d’être tué.
En rien ne se doutait que c’était Arcile :
1520Dieu sait qu’il l’aurait cru à grand’peine.
Bien vrai dit-on, depuis maintes années,
que champs ont yeux et que bois ont oreilles.
Il est bien qu’un homme marche droit
car chaque jour apporte ce qu’on attend le moins.
Arcite ne soupçonnait guère que son ami
était si près, à même d’entendre toutes ses paroles ;
et lui dans le buisson maintenant se tenait coi.

Quand Arcite eut erré tout son content,
et chanté tout le rondel allègrement,
1530en humeur soucieuse il tomba tout soudain,
comme font les amoureux en leurs façons bizarres,
tantôt sur la cime, tantôt dans les ronces,
tantôt en l’air, tantôt en bas, comme les seaux d’un puits.
Tout ainsi que, le Vendredi[92], pour parler vrai,
tantôt il fait beau, tantôt il pleut à verse,
tout ainsi Vénus changeante peut assombrir
le cœur de ses dévots ; tout ainsi que ce jour
est changeant, tout ainsi change-t-elle ses dispositions.
Rarement le Vendredi chaque semaine est le même.
1540À peine Arcile eut-il chanté, qu’il se prit à soupirer
et il s’assit sans plus :
« Hélas, dit-il, maudit le jour qui m’a vu naître !
Jusques à quand, Junon, en ta cruauté,
veux-tu guerroyer contre la cité de Thèbes ?
Hélas ! elle est en plein désarroi
la royale descendance de Cadmus et d’Amphion ;

de Cadmus, qui a été le premier homme
à bâtir Thèbes, le premier à élever la ville,
et qui de la cité fut le premier couronné roi.
1550De sa lignée je suis et de son sang,
en ligne directe, quasi du tronc royal :
et maitenant je suis un chétif, un serf,
au point que lui, mon mortel ennemi,
je le sers en qualité d’écuyer, pauvrement.
Et Junon m’humilie bien plus encore
car je n’ose point faire connaître mon vrai nom,
mais, alors que j’avais coutume de m’appeler Arcite,
maintenant j’ai nom Philostrate, qui ne vaut miette.
Hélas, ô cruel Mars, hélas, Junon !
1560ainsi votre ire a détruit nos parents,
sauf moi seul, et le misérable Palamon,
que Thésée martyrise en prison.
Et, par-dessus tout, pour achever de me tuer,
l’Amour a de son dard de feu si ardemment
transpercé mon cœur fidèle et soucieux,
que taillée fut ma mort devant que ma chemise.
Vous me tuez de vos yeux, Émilie ;
vous êtes la cause pourquoi je meurs.
De tout le reste de mes autres soucis
1570je ne fais pas plus de cas que d’un grain d’ivraie,
pour peu que je puisse rien faire pour votre plaisance. »
À ces mots, il tomba en pâmoison
un long temps, puis ensuite s’en réveilla.

Mais Palamon, qui croyait sentir en son cœur
se glisser soudain une froide épée,
de colère tremblait, incapable de se tenir coi plus longtemps.
Et quand il eut entendu l’histoire d’Arcite,
comme fou, la face pâle et morte,
il saillit des buissons épais,
1580et dit : « Arcite, imposteur, traître et félon,
te voilà pris, toi qui aimes ma dame,
(celle pour qui j’endure peine et tourment),
toi qui es de mon sang, le confident juré de mes pensées,
comme très souvent autrefois je te l’ai répété ;
toi qui as ici trompé le duc Thésée,

et fallacieusement changé ton nom ;
je voudrais être mort ou te voir mourir.
Point n’aimeras ma dame Émilie,
que je veux aimer seul et sans partage ;
1590car je suis Palamon, ton mortel ennemi.
Et, bien que je n’aie pas d’arme en cet endroit,
venant de m’échapper de prison par grâce de fortune,
de deux choses je ne doute point : ou tu mourras,
ou tu renonceras à aimer Émilie.
Choisis ce que tu veux, car point ne m’échapperas. »
Arcite, le cœur plein de dépit,
quand il l’eut reconnu et qu’il eut entendu son histoire,
avec la rage d’un lion, tira son épée
et dit : « Par Dieu, qui siège au haut du ciel,
1600n’était que tu es malade et fou d’amour,
et que tu te trouves ici sans armes,
tu ne mettrais pas le pied hors de ce bois
sans risquer de mourir de ma main.
Car je dénonce l’engagement et l’accord
que tu dis que j’avais conclus avec toi.
Donc, fol avéré, songe bien qu’amour est libre,
et que je l’aimerai, malgré tous tes efforts !
Mais, considérant que tu es un digne chevalier,
et que tu veux qu’elle soit le prix d’une bataille,
1610reçois ici ma foi que, demain sans y manquer,
sans en parler à âme qui vive,
ici même je te viendrai trouver, en chevalier,
apportant de harnois ce qu’il en faut pour toi ;
tu choisiras les meilleures armes, me laissant les mauvaises.
Manger et boire, dès cette nuit, t’apporterai
à ta suffisance et drap pour ton couchage.
Et, s’il advient que tu conquières ma dame,
et me tues en ce bois où je suis,
tu pourras avoir ta dame, pour ce qui est de moi. »
1620Palamon répondit : « Je te l’accorde. »
Ainsi se quittèrent-ils jusqu’au lendemain,
jour sur lequel l’un et l’autre avaient engagé leur foi.

O Cupidon, dépourvu de toute charité !
O roi qui veux régner sans compagnon !

Bien vraiment est-il dit qu’amour ni seigneurie
de bon gré ne veulent point tolérer de partage ;
et bien s’en aperçoivent Arcite et Palamon.
Arcite aussitôt s’en retourne à la ville,
et le lendemain, avant qu’il ne fit jour,
1630en grand secret, il a préparé deux harnois
l’un et l’autre suffisants et idoines à disputer
la bataille en champ clos entre les deux chevaliers.
Et sur son cheval, seul et sans compagnon[93],
il porte tout ce harnois devant lui ;
et dans le bocage, au temps et au lieu dits,
Arcite et Palamon se rencontrèrent.
Et sitôt changea la couleur de leur face ;
tout comme il arrive au veneur du royaume thrace
quand, debout à la brèche avec son épieu,
1640il est à l’affût du lion ou de l’ours,
et qu’il l’entend foncer dans les fourrés,
briser les branches et froisser les feuilles
et qu’il se dit : « Voici venir mon ennemi mortel ;
sans faute, il faut qu’il meure — ou moi ;
car ou bien je le tue au débouché,
ou c’est lui qui me tue, si fortune me dessert. »
Ainsi s’approchent-ils changeant de couleur,
d’aussi loin que chacun d’eux reconnaît l’autre.
Il ne passa entre eux ni bonjour ni salut
1650mais aussitôt, sans mot dire ni récriminer,
chacun d’eux aide l’autre à s’armer,
aussi amicalement que s’il eût été son frère ;
puis, de leurs fortes lances aiguës,
ils joutent l’un contre l’autre, un temps merveilleux.
Comme tu peux penser, Palamon
en ce combat fut comme un lion fou de colère
et comme un cruel tigre fut Arcite :
ils se mettent à frapper, pareils à deux sangliers
qui se couvrent de blanche écume en leur folle colère.
1660Jusqu’à la cheville ils luttent dans le sang.

En cette manière je les laisse à se battre
et je m’en vais vous parler de Thésée.

La destinée, universel ministre,
qui exécute de par le monde entier
ce que dans sa providence Dieu a vu d’avance,
est si forte que, quand bien même le monde eût juré
le contraire d’une chose, par oui ou par non,
pourtant il arrive qu’un jour échoit cette même chose
qui point n’écherra de nouveau en un millier d’années.
1670Car il est certain que nos désirs ici-bas,
qu’ils soient de guerre ou de paix, de haine ou d’amour,
tous sont régis par ce regard d’en-haut.
Voilà ce que je montre à présent par le puissant Thésée,
qui a une telle passion pour courre,
le grand cerf surtout, au mois de Mai,
qu’en son lit ne le surprend l’aube d’aucun jour,
qu’il ne soit équipé et prêt à chevaucher
avec veneurs et cors, et meute de limiers.
Donc à la chasse il goûte telle jouissance
1680qu’il met toute sa joie et son désir
à être lui-même, pour le grand cerf, mort et fléau,
car, après Mars, il sert maintenant Diane.

Clair était le jour, comme j’ai dit plus haut,
et Thésée, en toute joie et ravissement,
avec son Hippolyte, la belle reine,
et Émilie, tout de vert habillée,
pour courre le cerf chevauchaient royalement.
Et vers le bosquet, qui lors était tout près,
où était la bête, comme on lui avait dit,
1690le duc Thésée tout droit s’était rendu.
Et vers la clairière il pousse tout franc,
car c’est là que le cerf soûlait prendre sa course,
et, sautant un ruisseau, de poursuivre sa voie.
Le duc veut le charger une fois ou deux
avec des chiens, autant qu’il lui plaît de lancer.
Et quand le duc arrive à la clairière,
sous le soleil il regarde et soudain
il aperçoit Arcite et Palamon

qui combattaient furieusement, tels deux sangliers ;
1700les brillantes épées tombaient de-ci de-là
si terriblement, que le moindre de leurs coups
semblait devoir abattre un chêne ;
mais qui ils étaient, il ne savait mie.
Le duc de l’éperon frappa son coursier
et d’un élan fut entre eux deux
et, tirant son épée, leur cria : « Ho !
finissez, sous peine de perdre vos têtes.
Par le puissant Mars, sur l’heure mourra
celui qui frappe un seul coup, que je puisse voir !
1710Mais dites-moi quels gens vous êtes,
qui avez la hardiesse de combattre ici,
sans juge ni aucun autre officier,
comme si vous étiez en lice royale ? »
Palamon lui répondit hâtivement
et dit : « Sire, qu’est-il besoin de plus de paroles ?
Nous avons mérité la mort, tous les deux.
Deux misérables hères sommes-nous, deux chétifs,
qui sommes encombrés de notre propre vie ;
et puisque tu es de droit seigneur et juge,
1720ne nous accorde ni merci ni refuge.
Donc tue-moi le premier, par sainte charité ;
mais tue mon compagnon aussi bien que moi.
Ou tue-le le premier ; car, encore que tu ne le saches guère
c’est ton mortel ennemi, c’est Arcite,
qui de ton pays est banni sous peine de sa tête,
en quoi il a mérité d’être mis à mort.
Il est celui-là même qui est venu sous ton porche
prétendre qu’il s’appelait Philostrate.
Ainsi t’a-t-il bafoué une pleine année
1730et toi l’as fait ton écuyer-chef ;
et c’est celui-là même qui aime Emilie.
Car puisque est venu le jour où je vais mourir,
je fais tout au long ma confession,
à savoir que je suis le triste Palamon
qui de prison s’est échappé faussement.
Je suis ton ennemi mortel, et c’est moi
qui aime d’un amour si brûlant Émilie la Brillante
que je veux à présent mourir à ses yeux.

Donc je demande ma mort et mon jugement ;
1740mais tue mon compagnon en même guise
car tous deux avons mérité d’être mis a mort. »


Le digne duc fit aussitôt réponse
et dit : « Voilà une brève conclusion :
votre bouche même, par votre confession,
vous a condamnés, et j’enregistre la sentence ;
il n’est pas besoin de vous torturer de la corde.
Vous allez mourir, par Mars le puissant et le Rouge ![94]
La reine incontinent, par vraie nature de femme,
se prit à pleurer et ainsi fit Émilie,
1750et de même toutes les dames de la compagnie.
Grand’pitié c’était, elles pensaient toutes,
que jamais pareil sort fût échu ;
car gentilshommes ils étaient tous deux, de haut rang,
et rien qu’amour causait ce grand débat ;
et elles voyaient leurs sanglantes plaies, larges et cruelles ;
et toutes de s’écrier, nobles dames et suivantes ;
« Aie merci, seigneur, au nom de nous toutes, femmes ! »
Et sur leur genoux nus à terre elles tombent,
et elles eussent baisé ses pieds, sur-le-champ,
1760n’était qu’enfin son humeur s’apaisa ;
car la pitié pénètre vite dans les cœurs gents.
Et bien que tout d’abord son ire le fît trembler et frémir,
il a bientôt considéré, en bref,
et la faute des deux chevaliers et sa cause :
et bien que sa colère les accusât de crime,
pourtant, en sa raison, il les excusait tous deux ;
et ainsi vint à penser justement que chacun
se sert en amour comme il le peut,
et aussi s’échappe de prison ;
1770et aussi son cœur s’émut de compassion
pour les femmes, qui continuaient de pleurer ensemble,
et en son cœur gent il se prit à penser
et à se dire à lui-même tout doux : « Fi
d’un seigneur qui ne veut avoir merci,
mais préfère être un lion, en parole et en action,

envers ceux qui sont pleins de repentance et d’effroi,
comme envers hommes d’orgueil et de malice
qui veulent soutenir ce qu’ils ont une fois entrepris !
Ce seigneur montre piètre discernement
1780qui en pareil cas ne sait faire de distinction,
mais pèse du même poids orgueil et humilité. »
Et brièvement quand son ire ainsi fut en allée,
il se mit à lever des yeux éclaircis
et dit ces paroles d’une voix très forte : —
« Le dieu d’amour, ah ! benedicite,
quel grand et puissant seigneur !
Contre son pouvoir ne prévaut nul obstacle,
on le peut appeler dieu pour ses miracles ;
car il tourne à sa guise
1790tous les cœurs, selon ce qu’il lui plaît d’ordonner.
Voyez ici Arcite et Palamon,
qui, en liberté, tirés de ma prison,
auraient pu vivre à Thèbes en rois ;
et qui, sachant que je suis leur ennemi mortel,
et que leur mort était en mon pouvoir,
ont laissé l’amour, malgré leurs deux yeux,
les conduire ici l’un et l’autre pour mourir !
Songez-y, n’est-ce point haute folie ?
Mais qui peut esquiver la folie, s’il aime ?
1800Voyez, au nom du Dieu qui siège là-haut,
voyez comme ils saignent ! les voilà en bel arroi !
C’est ainsi que leur seigneur, le dieu d’amour, leur a payé
leurs gages et salaire pour leurs services !
Et pourtant ils pensent être pleinement sages
ceux qui servent Amour, quoi qu’il leur puisse échoir !
Mais le plus plaisant de l’histoire
c’est que celle pour qui ils ont cet ébattement
les en peut remercier tout autant que moi-même ;
elle n’en sait pas plus, de toute cette chaude affaire,
1810par Dieu ! que n’en sait lièvre ou coucou !
Mais il faut de tout tâter, du chaud et du froid ;
tout homme doit passer par la folie, jeune ou vieux ;
je le sais par moi-même depuis bien longtemps :
car en mon temps serviteur d’amour aussi je fus.
Donc, puisque je connais peine d’amour,

et sais combien grièvement elle peut navrer,
en homme qui souvent a été pris en ses lacs,
je vous pardonne entièrement ce méchef,
à la requête de la reine ici agenouillée,
1820et d’Émilie aussi, ma sœur chérie.
Et allez tous les deux me jurer
que jamais plus vous ne nuirez à mon pays,
ni ne me ferez la guerre de nuit ou de jour
mais me serez amis en tout ce que vous pourrez ;
je vous pardonne ce méchef, tout et parties. »
Et eux de lui jurer sa requête bellement
en implorant sa seigneurie et sa merci,
et lui leur accorde leur grâce et alors dit :

« Pour parler de lignée royale et de richesse,
1830votre dame fût-elle reine ou princesse,
chacun de vous est digne, sans aucun doute,
de l’épouser quand en viendra le temps ; mais néanmoins
je parle pour ma sœur Émilie,
pour l’amour de laquelle vous avez lutte et jalousie ;
tous savez qu’elle ne peut vous épouser tous deux
à la fois, dussiez-vous combattre a tout jamais ;
qu’un de vous, qu’il en soit heureux ou non,
il lui faudra s’en aller siffler dans une feuille de lierre[95] ;
c’est dire qu’elle ne peut avoir les deux,
1840si fort que vous soyez jaloux et courroucés.
Et pour ce vais-je vous mettre en position
de suivre l’un et l’autre la destinée
qui lui est réservée ; écoutez en quelle guise ;
or, entendez votre arrêt que je vais vous dire :
Ma volonté est que, pour conclusion nette,
sans aucune sorte de réplique,
(s’il vous plaît, prenez cela au mieux),
que chacun de vous s’en aille où il lui plaise
libre, sans rançon et sans risque ;
1850et de ce jour en cinquante semaines, ni plus ni moins,
chacun de vous amènera cent chevaliers,
armés pour la lice comme il faut de tout point,

tout prêts à la disputer par bataille.
Et moi je vous promets que, sans y faillir,
sur ma foi, aussi vrai que je suis chevalier,
celui de vous, quel qu’il soit, qui aura le dessus,
c’est-à-dire que, de lui ou de toi,
celui qui pourra avec sa centurie, comme j’ai dit,
tuer son adversaire ou le bouter hors de lice,
1860je lui donnerai Émilie pour femme,
celui à qui la fortune accordera si belle faveur.
La lice, je la ferai faire en ce lieu,
et puisse Dieu aussi vraiment avoir pitié de mon àme
que je serai juge égal et fidèle.
Et vous n’aurez rien à attendre de moi
que l’un de vous ne soit mort ou pris.
Et si vous pensez que cela est bien dit,
dites votre avis et tenez-vous satisfaits.
Telle est pour vous la fin et la conclusion. »

1870Qui pour lors a l’air heureux si ce n’est Palamon ?
Qui ne bondit de joie si ce n’est Arcite ?
Qui pourrait dire ou qui pourrait décrire
la joie qui se fait en toute la place
quand Thésée vient d’accorder si juste grâce ?
Genou en terre mettent gens de tout rang
et le remercient, de tout leur cœur, de toutes leurs forces,
et surtout les Thébains[96] maintes fois.
Et ainsi, l’espoir vaillant et le cœur allègre,
ceux-ci prennent congé et vers leur pays chevauchent,
1880vers Thèbes aux vieilles et vastes murailles.

Explicit secundo, pars..




Sequitur pars tercia..


1881Je crois qu’on jugerait cela négligence,
si j’oubliais de conter la dépense
de Thésée, qui va si diligemment

bâtir les lices royalement ;
un aussi noble théâtre que celui-là
n’exista sans doute jamais en ce monde.
L’enceinte avait un mille de tour,
avec murs de pierre et fossé tout autour.
Elle était de forme ronde comme un cercle,
1890et remplie de degrés, sur soixante pas de haut,
tels qu’un homme assis sur un degré
n’empêchait pas son compagnon de voir.

Vers l’est s’élevait un portail de marbre blanc,
vers l’ouest un autre tout pareil en face.
El, pour conclure en bref, un lieu pareil
ne fut jamais sur terre en si petit espace ;
car dans le pays il n’y eut habile homme,
connaissant géométrie ou art métrique,
ni portrayeur, ni tailleur d’images,
1900à qui Thésée ne donnât vivres et gages
pour bâtir et aménager ce théâtre.
Et pour faire son rite et sacrifice,
il a vers l’est, sur le susdit portail,
en l’honneur de Vénus, déesse d’amour,
fait bâtir un autel et un oratoire ;
et vers l’ouest, à l’intention et mémoire
de Mars, il en a fait un autre tout pareil,
lequel coûta une bonne charretée d’or.
Et vers le nord, en une tourelle de la muraille,
1910en albâtre blanc et rouge corail
il est un oratoire riche à voir
qu’en l’honneur de Diane de chasteté
Thésée a fait ouvrer de noble manière.

Mais j’avais oublié de décrire
la noble sculpture, et les portraits,
la forme, l’apparence, et les figures
qui étaient en ces trois oratoires.

D’abord au temple de Vénus tu peux voir
ouvrés sur le mur, bien pitoyables au regard,
1920les sommeils rompus et les froids soupirs ;

les larmes maudites et les lamentations ;
les traits enflammés du désir
que les serviteurs de l’amour endurent en cette vie ;
les serments qui assurent les pactes de Vénus ;
plaisance et espoir, désir, folle audace,
beauté et jeunesse, volupté et richesse,
magie et violence, mensonges, flatterie,
dépense, soins et jalousie, —
laquelle portait de soucis jaunes une guirlande,
1930et un coucou perché dessus sa main ; —
fêtes, musique, rondes, danses,
déduit et parure, et toutes les circonstances
de l’amour, qu’il me faut compter et compter,
étaient peintes en ordre sur le mur,
et plus nombreuses que je ne saurais dire.
Car en vérité, tout le mont Cithéron,
où Vénus a sa principale demeure,
était montré en portrait sur le mur,
avec tout le jardin et les joyeux déduits.
1940Et l’on n’avait pas oublié le portier Oisiveté[97],
ni Narcisse le joli du temps jadis,
ni encore la folie du roi Salomon,
ni encore la grande force d’Hercule,
les enchantements de Médée et de Circé,
non plus que Turnus au cœur hardi et fier,
et le riche Crésus, captif en servage.
Ainsi pouvez-vous voir que sagesse ni richesse,
beauté ni ruse, force ni hardiesse,
ne peuvent avec Vénus tenir champ parti[98] ;
1950car à son gré elle peut lors mener le monde.
Voyez ! toutes ces gens furent si pris en ses lacs
que d’angoisse ils dirent souvent « hélas ! »
Il suffit ici d’un exemple ou deux,
et pourtant j’en pourrais compter mille encore.
La statue de Vénus, glorieuse à voir,
était nue flottant sur la vaste mer,
et au-dessous du nombril elle était couverte

de vagues vertes et brillantes comme verre.
Elle avait une citole en sa main droite,
1960et sur sa tête, bien plaisante à voir,
une guirlande de roses fraîches et parfumées ;
au-dessus de sa tête ses colombes voletaient.
Devant elle se tenait son fils Cupidon ;
sur ses épaules il avait deux ailes,
et il était aveugle, ainsi qu’on voit souvent ;
il portait un arc et des flèches brillantes et aiguës.

Pourquoi ne vous dirais-je pas aussi
le portrait qui était sur le mur
dedans le temple du puissant Mars le rouge ?
1970Le mur entier était peint en long et large,
et figurait l’intérieur de ce lieu farouche
qui avait nom le grand temple de Mars en Thrace,
en cette région froide et glacée
où Mars a son hôtel souverain.
D’abord sur le mur était peinte une forêt
en laquelle ne demeurait homme ni bête,
avec de vieux arbres tors, noueux, stériles,
aux souches anguleuses et horribles à voir,
et où passait un fracas et une rafale
1980comme si une tempête allait rompre chaque branche ;
et au bas d’une colline, sous une pente verte,
s’élevait le temple de Mars armipotent,
tout ouvré d’acier bruni, et dont l’entrée
était longue et étroite et horrifique à voir.
Et de là sortait une telle furie et tourmente
qu’elle faisait branler tous les portails.
La lumière du nord entrait par les portes,
car il n’y avait aucune fenêtre dans le mur
par laquelle on pût percevoir La moindre lueur.
1990Les portes étaient toutes d’adamant éternel,
rivées en travers et longueur
de dures barres de fer ; et pour rendre solide
ce temple, chaque pilier de soutien
était gros comme un tonneau et fait de fer poli et luisant.
Là je vis d’abord le noir complot
et toute l’entreprise de félonie ;

l’ire cruelle, rouge comme une braise ;
le coupe-bourse et aussi la pâle peur ;
le traître souriant avec le couteau sous le manteau ;
2000l’étable embrasée avec la noire fumée ;
la traîtrise du meurtre dans le lit ;
la guerre ouverte, avec plaies tout saignantes ;
le combat avec couteau sanglant et âpre menace.
Tout plein de grincements était ce triste lieu.
Là aussi j’ai vu le suicide, —
le sang de son cœur a trempé tous ses cheveux ;
j’ai vu le clou enfoncé dans le crâne la nuit ;
la froide mort couchée sur le dos, bouche béante.
Emmi le temple siégeait malechance
2010avec angoisse et visage désolé.
De même j’ai vu démence riant dans sa rage ;
plaintes armées[99], hurlements et furieux outrages ;
le cadavre dans le hallier, la gorge tranchée ;
mille gens massacrés et non morts de peste ;
le tyran, avec sa proie arrachée par violence ;
la ville détruite où rien plus ne restait.
De même j’ai vu s’embraser les navires dansants ;
le chasseur étranglé par les ours sauvages ;
la truie dévorant l’enfant au berceau même ;
2020le cuisinier ébouillanté, malgré sa longue louche.
Rien n’était oublié par la funeste influence de Mars :
le charretier écrasé par son char,
sous la roue il gît à plat ventre.
Il y avait aussi sous l’empire de Mars
le barbier, et le boucher, et le forgeron
qui forge les glaives tranchants sur son enclume.
Et tout en haut, peinte dans une tour,
j’ai vu la Victoire assise en grand honneur
avec le glaive tranchant au-dessus de sa tête,
2030pendant à une ficelle ténue.
Là étaient peints les meurtres de Julius[100],
du grand Néron, et d’Antoine ;
bien qu’en ce temps-là ne fussent point nés,

pourtant leur mort était peinte là d’avance
par menace de Mars, en exacte figure ;
ainsi était-elle montrée en ce portrait,
comme est dépeint dans les étoiles là-haut
qui doit être tué on bien mourir d’amour.
Il suffit d’un exemple dans les histoires anciennes ;
2040je ne puis les dire toutes, même si je voulais.
La statue de Mars était debout sur un char,
en armes et l’air furieux comme s’il était fou ;
et au-dessus de sa tête brillaient deux figures
d’étoiles qui sont nommées dans les écrits
l’une Puella et l’autre Rubeus[101].
Tel était l’appareil de ce dieu des armes.
Un loup se tenait devant lui à ses pieds
avec des yeux rouges et il mangeait un homme.
D’un pinceau subtil cette histoire était peinte
2050en effroi de Mars et de sa gloire.

Maintenant vers le temple de Diane la chaste
aussi vite que pourrai je me veux hâter,
pour vous en dire toute la description.
Les murs sont peints de haut en bas
d’histoires de chasse et de chasteté pudique.
Là je vis comment la déplorable Calistopée[102],
quand Diane se fâcha contre elle,
fut changée de femme en ourse
et après fut faite l’étoile du nord.
2060Ainsi était-ce peint, je ne sais rien de plus à vous dire.
Son fils est aussi une étoile, comme on peut voir[103].
Là j’ai vu Dané[104] changée en arbre ;
je ne veux pas dire la déesse Diane,
mais la fille de Penneus, qui avait nom Dané.
Là je vis Actéon fait cerf
par vengeance de ce qu’il avait vu Diane toute nue ;
j’ai vu comment ses lévriers l’ont saisi

et dévoré parce qu’ils ne le reconnaissaient point.
On voyait peint aussi un peu plus avant
2070comment Atalante chassa le sanglier,
et Méléagre, et maint autre encore
pour qui Diane prépara peine et angoisse.
Là je vis mainte autre histoire merveilleuse
que je n’ai point envie de remémorer.
Cette déesse était assise très haut sur un cerf
avec des petits chiens tout autour de ses pieds ;
et sous ses pieds elle avait une lune
qui était au déclin et allait bientôt finir.
Sa statue était vêtue de vert de gaude[105] ;
2080elle avait l’arc en main et des flèches dans une trousse.
Ses yeux étaient baissés vers la terre
où Pluton a son noir domaine.
Une femme en travail était devant elle ;
mais comme son enfant était bien long à naître,
fort piteusement elle appelait Lucina[106]
et disait : « Aide-moi, car tu le peux mieux que personne ».
Il savait bien peindre au vif celui qui fit cette œuvre,
et il lui fallut maint florin pour acheter les couleurs.

Maintenant ces lices sont faites, et Thésée
2090qui à grands frais a ainsi arrangé
les temples et le théâtre dans toutes leurs parties,
quand ce fut fait s’en réjouit merveilleusement.
Mais je veux un peu quitter Thésée
et parler de Palamon et d’Arcite.

Le jour approche de leur retour
où chacun devait amener cent chevaliers
pour décider la bataille comme je vous ai conté ;
et vers Athènes, pour observer leur pacte,
chacun d’eux a amené cent chevaliers
2100bien armés pour la guerre en tous points.
Et sûrement maintes gens pensaient
que jamais depuis le commencement du monde,

pour ce qui est de vraie chevalerie,
aussi loin que Dieu a fait mer et terre,
jamais il n’y eut en un si petit nombre aussi noble compagnie.

Car tout homme qui aimait chevalerie
et voulait de grand cœur avoir un nom illustre
a demandé à être de ce tournoi ;
et heureux fut celui qui fut choisi.
2110Car s’il advenait demain pareil cas,
vous savez bien que tout vaillant chevalier
qui aime par amour et a toutes ses forces,
soit en Angleterre, soit ailleurs,
désirerait de grand cœur en être
pour combattre pour une dame. Benedicite !
ce serait un vaillant spectacle à voir !

Et c’est ainsi qu’ils partirent avec Palamon.
Avec lui vinrent nombre de chevaliers ;
les uns sont bien armés avec haubergeon
2120et plastron et casaque légère,
et d’autres voulurent avoir une paire de plastrons larges,
et d’autres ont voulu un écu de Prusse ou une targe ;
d’autres ont voulu être bien armés aux jambes
et avoir la hache, et d’autres une masse d’acier.
Il n’y a point d’équipement nouveau qui n’ait été anciennement.
Ils étaient armés, comme vous ai conté,
chacun selon son idée.

Là tu peux voir arriver avec Palamon
Ligurge lui-même, le grand roi de Thrace.
2130Noire était sa barbe, et viril son visage ;
les orbes de ses yeux en sa tête
luisaient d’un feu entre jaune et rouge ;
et comme un griffon il roulait ses yeux,
avec des poils hirsutes sur ses gros sourcils ;
ses membres étaient grands, ses muscles durs et forts,
ses épaules larges, ses bras ronds et longs.
Et, comme était l’usage en son pays,
bien haut sur un char d’or il était debout,
avec quatre taureaux blancs dans les traits.

2140Au lieu de cotte d’armes, sur son harnois
garni de clous jaunes et brillants comme or,
il avait une peau d’ours, noire comme charbon, et très ancienne.
Ses longs cheveux étaient tressés sur son dos ;
de la plume du corbeau ils avaient le très noir éclat.
Une couronne d’or grosse comme le bras et fort pesante
était sur sa tête, toute sertie de pierres brillantes,
de fins rubis et de diamants.
Autour de son char marchaient des molosses blancs,
vingt et plus, aussi grands qu’un bouvillon,
2150pour chasser le lion ou le cerf,
et le suivaient, la gueule solidement muselée
avec des colliers d’or et des anneaux enfilés autour.
Il avait cent seigneurs dans sa troupe,
armés très bien, aux cœurs rudes et forts.

Avec Arcite comme on trouve dans les histoires,
le grand Emétréus, le roi de l’Inde,
sur un destrier bai, harnaché d’acier,
couvert de drap d’or bien diapré,
venait chevauchant comme le dieu des armes, Mars.
2160Sa cotte d’armes était de drap de Tarse,
tissé de perles blanches et rondes et grosses.
Sa selle était d’or bruni fraîchement battu ;
un mantelet sur son épaule pendait,
ruisselant de rubis rouges qui étincelaient comme feu ;
sa chevelure crêpée tombait en boucles
et elle était jaune et avait le reflet du soleil ;
son nez était haut, ses yeux citrin brillant,
ses lèvres rondes, son teint sanguin ;
quelques rousseurs mouchétaient son visage,
2170de couleur entre le jaune et le presque noir ;
et comme un lion il lançait ses regards.
Vingt et cinq ans était son âge, je crois.
Sa barbe avait bien commencé à croître ;
sa voix était comme une trompe tonnante.
Sur sa tête il portait de laurier vert
une guirlande fraîche et galante à voir.
Sur sa main il portait pour son déduit
un aigle apprivoisé, blanc comme un lis.

Cent seigneurs il avait là avec lui
2180tous armés, sauf la tête, de toutes leurs pièces,
bien richement en toutes sortes de choses.
Car croyez bien que ducs, comtes, rois
étaient assemblés en cette noble compagnie
pour l’amour et pour la gloire de chevalerie.
Autour de ce roi couraient de tous côtés
grand nombre de lions et de léopards apprivoisés.
Et en cette manière ces seigneurs tous et chacun
sont arrivés à la cité le dimanche
vers prime, et en la ville ils s’arrêtent.

2190:Ce Thésée, ce duc, ce digne chevalier,
quand il les eut amenés dans sa cité
et logés chacun selon son degré,
il les festoie et fait si grand effort
pour les accommoder et leur faire tout honneur
qu’on n’imaginait pas que l’esprit d’aucun homme
de quelconque condition eût su faire mieux.
Les chants des ménestrels, le service du festin,
les grands présents pour les plus grands et les moindres,
le riche état du palais de Thésée,
2200ni qui s’assit premier ou dernier à la table haute,
quelles dames sont les plus belles ou meilleures danseuses,
ou quelles savent le mieux danser et chanter,
ni qui parle le plus tendrement d’amour ;
les faucons posés au haut des perchoirs,
les chiens couchés en bas sur le sol ;
tout cela je ne le raconte pas maintenant.
Mais je vais dire la suite qui me paraît le plus beau.
Maintenant je viens au fait, et écoutez si c’est votre plaisir.

La nuit du dimanche, avant le point du jour,
2210lorsque Palamon ouït chanter l’alouette,
bien qu’il s’en fallut de deux heures qu’il fît jour,
pourtant chantait l’alouette et Palamon aussi.
Le cœur dévot et l’âme confiante,
il se leva pour aller faire son pèlerinage
à la déesse de félicité, la bénigne Cithérée,
je veux dire Vénus, honorable et digne.

Et à l’heure de Vénus[107] il s’avance à pas lents
jusqu’aux lices, là où son temple était,
et il se met à genoux ; et le visage humble
2220et le cœur douloureux, il lui dit ce qu’allez entendre :

« La plus belle des belles, ô madame, Vénus,
fille de Jupiter et épouse de Vulcain,
joie de la montagne de Cithéron,
par cet amour que tu eus pour Adonis,
aie pitié de mes amères larmes cuisantes
et prends mon humble prière à cœur.
Hélas ! je n’ai point de langage pour dire
les effets ni les tourments de mon enfer ;
mon cœur ne peut pas révéler mes douleurs ;
2230je suis si troublé que je ne puis rien dire.
Mais pitié, dame brillante, qui connais bien
ma pensée et vois quelles souffrances je ressens,
considère tout cela et compatis à ma peine,
aussi vraiment que je serai à tout jamais
de toutes mes forces ton loyal serviteur
et serai toujours en guerre avec chasteté ;
de cela je fais vœu, pourvu que vous m’aidiez
Je n’ai cure de la gloire des armes,
et je ne demande pas demain à avoir victoire
2240ni renom en cette affaire, ni vaine gloire
du triomphe des armes clamé par les fanfares ;
mais je voudrais avoir complète possession
d’Émilie, et mourir à ton service ;
trouve le moyen, toi, et la meilleure manière.
Je ne m’inquiète pas s’il vaut mieux
que j’aie sur eux la victoire ou bien eux sur moi,
pourvu que j’aie ma dame dans mes bras.
Car s’il est vrai que Mars est dieu des armes,
votre puissance est si grande au ciel là-haut
2250que, s’il vous plaît, j’aurai bien ma maîtresse.
Ton temple je veux l’adorer à tout jamais,
et sur ton autel, que je sois à pied ou à cheval[108],

je veux faire sacrifice et des feux allumer.
Et si tous ne foulez pas ainsi, ma douce dame,
alors je te prie que demain avec une lance
Arcite me perce à travers le cœur.
Alors je n’aurai cure, quand j’aurai perdu la vie,
qu’Arcite la gagne et l’épouse.
Voilà l’objet et la fin de ma prière ;
2260donne-moi ma maîtresse, bienheureuse dame chérie. »

Quand fut faite l’oraison de Palamon,
il fit son sacrifice et cela aussitôt,
bien tristement avec toutes les circonstances,
quoique je ne dise rien ici de ses observances.
Mais enfin la statue de Vénus remua
et fit un signe, par où il comprit
que sa prière était acceptée ce jour-là.
Car bien que le signe eût tardé à paraître,
pourtant il sentit bien que sa requête était accordée ;
2270et le cœur joyeux il retourna à son logis bien vite.

À la troisième heure inégale[109] après que Palamon
était parti pour le temple de Vénus,
se leva le soleil et se leva Émilie ;
et pour le temple de Diane elle se mit en route.
Ses servantes qu’elle emmenait avec elle
apportaient tout préparés le feu,
l’encens, les linges et toutes les autres choses
qui doivent faire partie du sacrifice ;
les cornes pleines d’hydromel comme était la coutume ;
2280il ne manquait rien pour faire son sacrifice.
Le temple fumant et plein de belles étoffes,
Émilie, le cœur débonnaire,
lava son corps avec l’eau d’une source ;
mais comme elle fit son rite, je n’ose dire,
si ce n’est d’une manière générale ;

et pourtant ce serait joyeuseté d’ouïr tout ;
qui n’entend point malice n’en serait pas offensé ;
mais il est bon qu’on ait les coudées franches.
Sa brillante chevelure fut peignée, les tresses toutes déroulées ;
2290une couronne de chêne vert cerrial[110]
sur sa tête fut posée, bien belle et séante.
Elle se mit à allumer deux feux sur l’autel,
et fit ses rites comme on peut voir
dans Stace de Thèbes[111] et dans les livres anciens.
Quand le feu fut allumé, le visage triste,
elle parla à Diane comme vous pouvez entendre.

« Ô chaste déesse des forêts vertes,
par qui le ciel et la terre et la mer sont vus,
reine du royaume sombre et bas de Pluton,
2300déesse des pucelles, qui connais mon cœur
depuis de longues années et sais ce que je désire,
garde-moi de ta vengeance et de ton ire
qu’Actéon subit cruellement.
Chaste déesse, tu sais bien que moi
je désire être pucelle toute ma vie
et ne veux être ni amante ni épouse.
Je suis encore, tu le sais, de ta compagnie,
pucelle, et j’aime chasse et vénerie
et marcher dans les bois sauvages
2310et non pas être mariée et porter un enfant.
Non je ne veux pas connaître la compagnie de l’homme.
Donc aide-moi, dame, puisque tu peux et sais,
à cause de ces trois formes que tu as en toi[112].
Et Palamon, qui a tant d’amour pour moi,
et aussi Arcite, qui m’aime si fort,
c’est là la grâce que j’implore de toi et rien plus,
envoie amour et paix entre eux deux ;
et de moi détourne leurs cœurs
pour que leur brûlant amour et leur désir,

2320et leurs soins, leur tourment et leur feu,
s’éteignent ou se tournent vers un autre objet.
Et si tu ne veux pas me faire grâce,
ou si ma destinée est ainsi formée
que je doive forcément avoir l’un des deux,
envoie-moi celui qui me désire le plus.
Regarde, déesse de pure chasteté,
les larmes amères qui sur mes joues tombent.
Puisque tu es pucelle et gardienne de nous toutes,
garde mon pucelage et protège-le bien,
2330et tant que je vivrai pucelle, je veux te servir. »

Les feux brûlaient clairs sur l’autel,
pendant qu’Émilie était ainsi en prière ;
mais soudain elle vit un spectacle étrange,
car tout à coup l’un des feux s’éteignit,
puis se ralluma, et aussitôt après
l’autre feu s’éteignit et disparut tout à fait ;
et comme il s’éteignait il fit un sifflement
comme font les branches mouillées quand elles brûlent,
et au bout du tison coulèrent aussitôt
2340comme des gouttes sanglantes et en grand nombre.
De quoi fut Émilie si fort épouvantée
qu’elle était presque folle et se mit à crier,
car elle ne savait pas ce que cela signifiait.
Mais c’est seulement par peur qu’elle a ainsi crié
et pleuré, que c’était pitié de l’ouïr.
Et alors Diane apparut
l’arc en main, tout comme une chasseresse,
et dit : « Ma fille, calme ton angoisse.
Parmi les dieux là-haut il est arrêté,
2350et par des mots éternels écrit et confirmé,
que tu seras mariée à l’un de ceux
qui ont à cause de toi tant de chagrins et de peines ;
mais auquel des deux je ne puis pas dire.
Adieu, car je ne puis tarder plus longtemps.
Les feux qui sur mon autel brûlent
te déclareront, avant que tu partes d’ici
la destinée de ton amour en cette circonstance. »

Et après ces paroles les flèches dans la trousse
de la déesse se choquèrent violemment et sonnèrent,
2360et elle s’éloigna et disparut.
Émilie en fut confondue
et dit : « Que veut dire cela ? hélas !
Je me mets en ta protection,
Diane, et à ta disposition. »
Et vers son logis elle revint aussitôt par le plus court chemin.
Voilà ce qui arriva, il n’y a rien de plus à dire.

Comme l’heure de Mars venait ensuite après celle-là,
Arcite est allé au temple
du farouche Mars pour faire son sacrifice
2370avec tous les rites de sa coutume païenne.
Le cœur douloureux et en grande dévotion
il dit ainsi à Mars son oraison :

« O dieu fort qui aux royaumes froids
de Thrace es honoré et appelé seigneur
et as en chaque royaume et chaque contrée
toutes les rênes des armes en ta main,
et règles leur destin selon ton plaisir,
accepte de moi mon pieux sacrifice.
Si vraiment ma jeunesse peut mériter
2380et si ma force peut être digne de servir
ta divinité pour que je sois l’un des tiens,
alors je le prie de prendre en pitié ma souffrance.
Par ce tourment et ce feu ardent
qui te fit jadis brûler de désir
quand tu possédais la grande beauté
de la belle, jeune, fraîche Vénus librement,
et l’avais dans tes bras à ta volonté,
malgré certaine fois où par mésaventure
Vulcain t’avait pris dans ses lacs
2390et te trouva hélas ! couché avec sa femme ;
par cette affliction qui était en ton cœur,
aie pitié aussi de mes peines cuisantes.
Je suis jeune et inhabile, comme tu sais,
et, je le crois, plus blessé par l’amour
que fut jamais vivante créature ;

car celle qui me fait tout ce tourment souffrir
n’a cure que je flotte ou me noie,
et, je le sais, avant qu’elle ne m’accorde grâce,
je dois par la force la gagner sur place ;
2400et je le sais, sans aide ou faveur
de toi, ma force ne peut servir de rien.
Donc aide-moi, seigneur, ce matin dans ma bataille,
par ce feu qui jadis te brûla
comme ce feu maintenant me broie ;
et fais que ce matin j’aie la victoire.
Qu’à moi soit le labeur et qu’à toi soit la gloire.
Ton temple souverain je veux plus l’honorer
que tout autre lieu, et toujours je veux m’évertuer
dans tes jeux et dans tes forts travaux ;
2410et dans ton temple je veux pendre ma bannière
et toutes les armes de ma compagnie ;
et à tout jamais jusqu’au jour de ma mort
je veux devant toi entretenir un feu éternel.
Et d’abondant je veux me lier à ce vœu :
ma barbe, mes cheveux longs qui pendent
et n’ont jamais encore connu l’offense
du rasoir ni des ciseaux, je veux te les donner,
et être ton loyal serviteur tant que vivrai.
Maintenant, seigneur, aie pitié de mes âpres chagrins ;
2420donne-moi la victoire, je ne te demande rien de plus. »

La prière d’Arcite le vaillant cessa-
Les anneaux qui pendaient à la porte du temple,
et les portes aussi firent un grand fracas,
dont Arcite fut un peu effrayé.
Les feux brûlèrent sur l’autel avec éclat
et tout le temple en fut illuminé ;
un parfum alors monta de la terre,
et Arcite alors éleva la main
et jeta encore de l’encens dans le feu
2430avec d’autres rites encore ; et enfin
la statue de Mars fit tinter son haubert.
Et avec ce bruit il entendit un murmure
très bas et sourd qui disait ce mot « Victoire » ;
et pour cela il honora et glorifia Mars.

Et ainsi avec joie et espoir de succès
Arcite alors s’en est allé à son hôtellerie,
aussi heureux qu’est un oiseau du brillant soleil.

Et tout aussitôt commence une telle querelle
pour l’octroi de cette faveur, aux cieux là-haut,
2440entre Vénus, la déesse d’amour,
et Mars, le sévère dieu armipotent,
que Jupiter avait grand’peine à l’arrêter ;
lorsque enfin le pâle Saturne, le froid,
qui savait tant de vieilles aventures,
trouva dans sa vieille expérience un moyen
qui bientôt a plu à chacun.
À dire vrai, l’âge a grand avantage ;
en âge est tout ensemble et prudence et usage ;
on peut passer les vieillards en vitesse, non en sagesse.
2450Saturne aussitôt pour arrêter querelle et anxiété,
encore que ce soit contre sa nature,
sut trouver remède à toute cette querelle.

« Ma chère fille Vénus, dit Saturne,
mon cours, qui a une si vaste révolution,
a plus de pouvoir qu’on ne sait.
À moi est la blême noyade dans la mer ;
à moi est la prison dans le noir cachot ;
à moi est l’étranglement et pendaison par la gorge ;
à moi est le murmure et la révolte des vilains ;
2460le grognement et le secret empoisonnement ;
je fais la vengeance et le public châtiment
lorsque je demeure dans le signe du Lion.
À moi est la ruine des châteaux forts,
l’écroulement des tours et des remparts
sur le mineur ou le charpentier.
J’ai tué Samson en secouant le pilier.
À moi aussi sont les froides maladies,
les noires trahisons et les vieux complots.
Mon regard est le père de la pestilence.
2470Maintenant ne pleure plus, je vais prendre soin
que Palamon, qui est ton chevalier à toi,
ait sa dame comme tu lui as promis.

Bien que Mars doive aider son chevalier, néanmoins
il faut qu’entre vous la paix soit quelque temps,
encore que vous n’ayez en rien la même humeur,
ce qui cause tous les jours tant de division.
Je suis ton aïeul, prêt à te servir :
Ne pleure plus, je veux contenter ton désir. »

Maintenant je veux laisser les dieux du ciel,
2480 Mars et Vénus, déesse d’amour,
et vous conter aussi clair que je peux
la grande aventure pour laquelle j’ai commencé ce récit


Explicit tercia pars.


*
* *


Sequitur pars quarta.


Grande fut la fête en Athènes ce jour-là,
et la gaie saison de ce mois de Mai
mettait un chacun en telle allégresse
que tout ce lundi ils joutèrent et dansèrent,
et le passèrent au noble service de Vénus.
Mais comme ils devaient se lever
tôt pour voir le grand combat,
2490 ils allèrent se reposer à la nuit.
Et au matin, quand le jour commença à poindre,
grand bruit et cliquetis de chevaux et harnois
résonna dans les hôtelleries de toutes parts ;
et vers le palais se dirigea maint cortège
de seigneurs chevauchant destriers et palefrois.
Là tu peux voir façon de harnois
bien curieuse et bien riche, et belles œuvres
d’orfèvrerie, de broderie et d’acier ;
les écus brillants, têtières et caparaçons ;
2500heaumes, hauberts, cottes entaillées d’or ;
seigneurs en grand appareil sur leurs coursiers,
chevaliers suivants, et aussi écuyers
clouant les lances et bouclant les heaumes,
attachant les écus en laçant des lanières ;
où il est besoin d’eux ils ne sont pas oisifs ;

les destriers écumant sur la bride d’or,
rongeant le frein ; et en hâte aussi les armuriers
donnant ici et là un coup de lime ou de marteau ;
archers à pied, hommes des communes en nombre
2510avec épieux courts, serrés autant qu’ils peuvent marcher ;
fifres, trompes, timbales, clairons,
qui dans la bataille sonnent des airs de meurtre ;
le palais plein de gens du haut en bas,
ici trois, ailleurs dix, tenant leurs propos,
devisant de ces deux chevaliers Thébains.
Aucuns disaient ceci ; aucuns « ce sera comme ça »,
aucuns tenaient pour l’homme à barbe noire,
aucuns pour le chauve, aucuns pour le chevelu ;
aucuns disaient que tel avait rude mine et se battrait bien.
2520« Il a une hache qui pèse vingt livres. »
Ainsi était le palais rempli de propos
longtemps après le lever du soleil.

Le grand Thésée, qui de son sommeil s’éveilla
à la musique et au bruit qu’on faisait,
demeura encore en la chambre de son riche palais,
jusqu’à l’heure où les chevaliers Thébains, tous deux pareillement
honorés, furent amenés dans le palais.
Le duc Thésée était assis à une fenêtre,
paré tel qu’un dieu sur son trône.
2530Le peuple bien vite se presse par là
pour le voir et lui faire grande révérence,
et aussi écouter son ordre et commandement.
Un héraut sur une estrade cria ho !
jusqu’à ce que tout le bruit du peuple eût cessé ;
et quand il vit le peuple silencieux et coi,
alors il déclara la volonté du puissant duc :

« Le seigneur a dans sa haute sagesse
considéré que ce serait destruction
de sang noble, de combattre en façon
2540de bataille mortelle en cette emprise.
Donc pour faire en sorte qu’ils ne meurent point,
il veut modifier son premier dessein.
Qu’aucun homme donc, sous peine de perte de la vie,

aucune sorte de flèche, ni de hache, ni de couteau court
n’introduise dans les lices ou n’y apporte.
Que nulle courte épée à pointe affilée pour coups d’estoc
n’y soit tirée par aucun, ni portée au côté.
Et nul ne fera à cheval contre son adversaire
plus d’une passe avec la lance aiguisée.
2550Qu’il lutte à pied, s’il veut, pour se défendre.
Et celui qui aura désavantage sera pris
et non pas tué, mais amené au poteau
qui sera placé de chaque côté ;
il y sera entraîné de force et y devra rester.
El s’il arrive que le chef soit pris
d’un côté ou de l’autre, ou s’il tue son rival,
le tournoi devra aussitôt cesser.
Dieu vous garde ; en avant et frappez ferme ;
avec l’épée longue et les masses luttez votre soûl,
2560Partez maintenant ; tel est l'ordre du seigneur. »

La voix du peuple toucha le ciel
tant ils crièrent fort avec accent joyeux :
« Dieu sauve un tel seigneur qui est si bon,
et ne veut pas qu’on détruise la vie ! »
Et trompes et musique de retentir.
Et vers les lices partit la compagnie
en bel ordre à travers la cité grande,
tendue de drap d’or et non pas de serge.

Comme un très noble seigneur ce gentil duc chevauchait
2570avec les deux Thébains, un de chaque côté ;
et derrière venaient la reine et Émilie,
et derrière une autre compagnie
de tel et tel, selon sa qualité.
Et ainsi ils passèrent à travers la cité,
et aux lices ils arrivèrent à l’heure.
Prime n’était pas encore tout écoulée
qu’à leurs places étaient Thésée tant riche et noble,
Hippolyte la reine, et Émilie,
et autres dames par rang de qualité.
2580Sur les sièges se presse tout le cortège ;
et vers l’ouest par le portail de Mars,

Arcite, et avec lui les cent de son parti,
avec bannière rouge est entré aussitôt ;
et à ce moment même Palamon aussi
au portail de Vénus, du côté de l’orient,
avec bannière blanche, mine et visage hardi.
Dans tout le monde on peut chercher partout,
il n’y eut jamais deux pareilles compagnies,
aussi égales sans aucune différence.
2590Car nul n’était si sage qu’il pût dire
par conjecture qu’aucune avait avantage sur l’autre
en valeur, en dignité, en âge,
si égales furent-elles choisies.
Et en deux belles rangées ils se placèrent,
quand on eut fait l’appel de leur nom à chacun,
pour qu’il n’y eût point fraude sur le nombre.
Alors les portes furent closes et l’on cria très fort :
« Maintenant faites votre devoir, jeunes chevalier fiers. »

Les hérauts les laissent ; ils piquent des deux et se lancent ;
2600alors sonnent trompes sonores et clairons.
C’est assez de dire qu’à l’ouest et à l’est
les lances s’abaissent fermes à l’arrêt,
l’éperon aigu entre au flanc des bêtes.
Alors on voit qui sait jouter, qui sait monter un cheval ;
ils éclissent les lances sur les écus épais ;
tel en sent la piqûre en son ventre ;
en l’air sautent des lances à vingt pieds de haut ;
les épées sortent, claires comme argent,
elles fendent et rompent les heaumes ;
2610le sang gicle en rudes jets rouges ;
avec les masses puissantes ils brisent les os ;
tel pointe au plus épais de la mêlée ;
là trébuchent forts destriers et tous s’abattent ;
tel roule sous les pieds comme fait une balle ;
tel lutte à pied avec son tronçon,
et tel autre avec son cheval le jette à bas ;
tel est navré à travers le corps, et puis emporté
malgré lui et mené au poteau ;
selon l’ordre donné, c’est là qu’il devait demeurer ;
2620un autre est conduit de l’autre côté.

Et Thésée les fait quelque temps reposer,
pour se remettre, et boire, s’ils ont envie.
Mainte fois dans le jour les deux Thébains
se sont rencontrés et se sont malmenés.
Ils se sont l’un l’autre désarçonnés.
Il n’est pas de tigresse en la vallée de Galgopheye[113]
quand on lui a volé son petit tout jeune,
aussi cruelle pour le chasseur qu’est Arcite
par jalousie de cœur pour ce Palamon ;
2630ni dans Belmarie[114] il n’est lion si féroce
quand il est traqué, ou affolé de faim,
ni qui tant désire le sang de sa proie
que Palamon le meurtre de son ennemi Arcite.
Les coups haineux mordent sur leurs heaumes ;
le sang coule sur leurs deux flancs rougis.

Avec le temps finirent tous exploits,
car avant que le soleil fût à son coucher,
le fort roi Émetreus empoigna
Palamon comme il luttait avec Arcite,
2640et fit mordre son épée profondément en sa chair ;
et par la force de vingt hommes il est pris
sans se rendre, et entraîné au poteau ;
et, venant à la rescousse de Palamon,
le fort roi Ligurge est jeté à terre ;
et le roi Émetreus malgré toute sa force
est enlevé de sa selle d’une longueur d’épée,
si fort le frappa Palamon avant d’être pris ;
mais tout en vain ; il fut emmené au poteau.
Son cœur vaillant ne pouvait l’aider ;
2650il devait demeurer, alors qu’il était pris,
par force et aussi par composition.

Qui est malheureux maintenant sinon le dolent Palamon
qui ne doit plus retourner au combat ?
Et quand Thésée eut vu ce spectacle,
aux gens qui ainsi combattaient entre eux

il cria : « Holà ! assez ; c’est fini.
Je veux être juge loyal et non partie.
Arcite de Thèbes aura Émilie,
qui par sa fortune l’a gagnée loyalement. »

2660Aussitôt il y a dans le peuple une clameur
de joie à ce propos si haute et si forte
qu’il semblait que les lices allaient crouler.

Que peut maintenant faire la belle Vénus là-haut ?
Que dit-elle maintenant ? Que fait cette reine d’amour ?
Or elle pleure tant de n’avoir pas ce qu’elle voulait
que ses pleurs dans les lices tombèrent.
Elle dit : « J’ai honte, en vérité. »
Saturne dit : « Fille, reste tranquille.
Mars est satisfait ; son chevalier a tout ce qu’il a demandé ;
2670et, par ma tête, tu seras tôt consolée. »

Les trompes aux notes éclatantes,
les hérauts qui clament à grands cris
font merveille pour fêter messire Arcite.
Mais écoutez-moi et attendez un peu
quel grand miracle arriva alors.

Ce fier Arcite a ôté son heaume,
et sur un coursier, pour montrer son visage,
il pique des deux à travers la vaste enceinte,
levant les yeux devers Émilie ;
2680et elle lui jeta un regard ami,
(car les femmes, soit dit de façon générale,
elles suivent toutes la faveur de fortune) ;
et elle fit la pleine joie de son cœur.
Voilà que de terre surgit une furie infernale
par Pluton envoyée à la requête de Saturne,
dont son cheval prit peur et se mit à tourner,
fit un écart et s’abattit en sautant ;
et avant qu’Arcite pût prendre garde,
il le projeta sur le sommet de la tête,
2690tant que sur place Arcite resta comme mort,
la poitrine enfoncée par l’arçon de la selle.
Il gisait noir comme charbon ou corbeau,

tant le sang était monté à son visage.
Aussitôt on le porta hors de l’enceinte
en grand deuil jusqu’au palais de Thésée.
Puis on le dévêtit en coupant son harnois ;
on le mit en un lit bien honnêtement et promptement,
car il avait encore ses sens et vivait,
et toujours appelait Émilie.

2700Le duc Thésée avec toute sa compagnie
est revenu chez lui à Athènes sa cité
en toute allégresse et grande solennité.
Bien que cette aventure fut advenue,
il ne voulait pas les déconforter tous.
On disait d’ailleurs qu’Arcite ne mourrait pas,
qu’il guérirait de son mal.
D’autre chose encore ils étaient contents,
c’est qu’aucun d’eux tous n’était tué,
encore que tous fussent fort blessés, un surtout
2710qui d’une lance fut percé au sternum.
Pour les autres plaies et bras cassés,
aucuns avaient onguents, autres avaient charmes.
Potions d’herbes et de sauge aussi
ils burent, car ils voulaient garder leurs membres.
Auquel propos ce noble duc, ainsi qu’il sait faire,
réconforte et honore chaque homme,
et fit fête toute la nuit
aux seigneurs étrangers, comme il convenait.
Et l’on n’estimait pas qu’il y avait eu des déconfits
2720mais seulement une joute et un tournoi ;
car en vérité il n’y eut nulle déconfiture ;
car tomber n’est qu’une mésaventure ;
et être emmené de force au poteau
sans se rendre, être pris par vingt chevaliers,
quand on est seul sans personne autre,
et qu’on vous tire bras, pied et orteil,
qu’on a son cheval poussé à coups d’épieus
par les piétons, tant archers que valets,
cela n’était point imputé a vilenie,
2730car nul ne peut nommer cela couardise.

Aussitôt donc le duc Thésée fit proclamer,
pour empêcher toute rancœur et envie,
l’égale excellence d’un parti aussi bien que de l’autre
et la ressemblance des deux comme frères.
Et il leur fit des dons selon leur rang
et il les festoya trois jours durant,
et convoya les rois avec honneur
hors de sa ville une grande journée.
Et chez soi s’en retourna chacun par la bonne route.
2740Il n’y eut plus rien que « Adieu, bon voyage ! »
De cette bataille je ne veux plus rien conter
mais parler de Palamon et d’Arcite.

L’enflure prend la poitrine d’Arcite, et le mal
gagne son cœur de plus en plus.
Le sang caillé, malgré tout l’art des mires,
se corrompt et demeure en son sein,
tant que saignées, ni ventouses,
ni boissons d’herbes ne peuvent le soulager.
La vertu expulsive, ou animale,
2750de cette vertu nommée naturelle
ne peut évacuer ni chasser le venin[115].
Les tuyaux de ses poumons se mirent à enfler
et chaque nerf de sa poitrine du haut en bas
est gâté par venin et corruption.
Rien ne lui sert pour garder la vie,
ni vomissement en haut ni en bas laxatif ;
toute brisée est cette région ;
nature n’a plus domination.
Et certes, quand nature ne veut agir,
2760adieu, médecine ! portez l’homme à l’église.

En fin de compte Arcite devait mourir.
C’est pourquoi il envoie quérir Émilie
et Palamon qui était son cousin cher ;
puis il parla ainsi qu’allez entendre :
« En rien ne peut la pauvre vie qui reste en mon cœur

découvrir un seul point de mes peines brûlantes
à vous, ma dame, que j’aime sur toute chose ;
mais je vous lègue le service de mon âme
à vous au-dessus de toute créature,
2770puisque ma vie ne peut plus durer.
Hélas ! malheur ! Hélas ! peine cruelle
que j’ai pour vous soufferte et si longtemps !
Hélas, la mort ! Hélas, mon Émilie !
Hélas, séparation de notre compagnie !
Hélas, reine de mon cœur ! hélas, ma femme !
dame de mon cœur, cause de ma fin.
Qu’est ce monde ? Que demandent les hommes ?
On aime et puis on est dans sa froide tombe,
seul sans aucune compagnie.
2780Adieu, ma douce ennemie, mon Émilie.
Prenez-moi doucement dans vos deux bras
par amour de Dieu, et écoutez ce que je dis.
J’ai ici contre mon cousin Palamon
eu lutte et rancœur depuis de longs jours,
par amour de vous et par ma jalousie.
Or, (Jupiter ait mon âme en sa garde !)
s’il faut parler d’un vrai servant d’amour,
ayant toute vertu véritablement,
c’est-à-dire loyauté, honneur et chevalerie,
2790sagesse, humilité, noblesse et haut lignage,
libéralité, et tout ce qui tient à l’art d’amour, —
eh bien ! que Jupiter ait une part de mon âme,
aussi vrai qu’au monde aujourd’hui je ne connais personne
si digne d’être aimé que Palamon
qui vous sert et servira toute sa vie.
Et si jamais vous devez vous marier,
n’oubliez pas Palamon, ce gentil homme. »

Et après ces mots la voix lui manqua,
car de ses pieds à sa poitrine était monté
2800le froid de la mort qui l’avait envahi.
Et déjà d’ailleurs dans ses deux bras
la force vitale est perdue et tout en allée.
Seule l’intelligence et rien d’autre
était demeurée en son cœur malade et navré ;

elle commença à faillir quand le cœur sentit la mort ;
ses deux yeux s’obscurcirent et le souffle faillit ;
mais sur sa dame encore il jeta un regard ;
son dernier mot fut : « Grâce, Émilie ! »
Son esprit changea de demeure et s’en alla
2810je ne saurais dire où, n’y étant pas allé.
Aussi je m’arrête, je ne suis pas devineur ;
sur les âmes je ne trouve rien en ce registre[116],
et il ne me plaît point de dire les opinions
de ceux qui pourtant racontent où elles habitent.
Arcite est froid ; Mars ait son âme en garde !
Maintenant je vais parler d’Émilie.

Cris aigus jetait Émilie et hurlait Palamon
et Thésée bientôt emmena sa sœur
pâmée et l’éloigna du corps.
2820À quoi sert-il de traîner tout le jour
à dire comme elle pleura soir et matin ?
Car en tels cas les femmes ont tant de peine
lors que leurs maris leur sont enlevés,
que pour la plupart elles s’affligent tant
ou bien encor deviennent si malades
qu’enfin sûrement elles meurent.

Infinis sont le chagrin et les larmes
des vieilles gens et des gens d’âge tendre
dans toute la ville, pour la mort de ce Thébain.
2830Il est pleuré par les enfants et les hommes.
Tant de pleurs on ne vit certes pas
quand Hector sitôt tué fut ramené
à Troie. Hélas ! quelle pitié ce fut,
comme ils griffaient leurs joues et arrachaient leurs cheveux.
« Pourquoi as-tu voulu mourir, criaient les femmes,
toi qui avais assez d’or et avais Émilie ? »
Nul ne pouvait rasséréner Thésée,
si ce n’est son vieux père Égée
qui connaissait la transmutation de ce monde,
2840car il l’avait vu changer de haut en bas,
joie après peine, et peine après bonheur ;

et leur montrait exemples et ressemblance.
« De même qu’il n’est jamais mort un homme, disait-il,
qui n’ait vécu sur terre en quelque rang,
de même jamais homme n’a vécu, disait-il,
dans tout le monde, qui quelque jour ne soit mort
Ce monde n’est qu’un chemin plein de larmes,
et nous sommes des pèlerins qui passent ;
la mort est une fin de tous maux du monde. »
2850Et outre cela il dit maintes choses encore
au même effet bien sagement, pour exhorter
le peuple à se consoler.

Le duc Thésée, soigneux et diligent,
considère alors où la sépulture
du bon Arcite peut au mieux se faire
et quelle est la plus honorable manière.
Il vint enfin à cette conclusion
que là où d’abord Arcite et Palamon
avaient par amour combattu entre eux
2860dans ce même bois plaisant et vert
où avaient été ses amoureux désirs,
sa plainte et ses ardents feux d’amour,
il ferait un bûcher, où l’office
funèbre se pourrait tout accomplir.
Et il donna ordre aussitôt de tailler et couper
les vieux chênes et de les aligner
en billes bien arrangées pour brûler.
Ses officiers à pas rapides courent
et galopent aussitôt à son commandement.
2870Et après cela Thésée a envoyé
querre une civière et dessus fit étendre
un drap d’or, le plus riche qu’il avait ;
et de la même étoffe il vêtit Arcite.
Sur ses mains celui-ci eut des gants blancs,
et sur sa tête une couronne de laurier vert,
et dans sa main une épée claire et tranchante.
Il le mit face nue sur la civière
et alors tant pleura que c’était pitié de l’ouïr.
Et afin que tout le peuple le vit,
2880quand vint le jour il le porta dans la grande salle

qui retentit de plaintes et de cris.
Lors arrive le désolé Thébain Palamon,
la barbe éparse et les cheveux rudes et pleins de cendre,
en noirs vêtements, tout aspergés de larmes ;
puis, pleurant plus fort que les autres, Émilie,
la plus marrie de toute la compagnie.

À cette fin que le service
fût d’espèce plus noble et plus riche encore,
le duc Thésée fit amener trois destriers
2890caparaçonnés d’acier tout scintillant,
et couverts des armes de messire Arcite.
Sur ces destriers qui étaient grands et blancs
montèrent des hommes dont l’un porta son écu,
l’autre tint en ses mains sa lance levée,
le tiers portait avec lui son arc turquois ;
la trousse en était d’or bruni ainsi que le harnois ;
et ils allèrent au pas, l’air affligé,
vers le bois ainsi qu’allez entendre.

Les plus nobles des Grecs alors présents
2900sur leurs épaules portèrent la civière
à pas comptés, les yeux rouges et mouillés,
à travers la cité, par la grand’rue
qui était toute tendue de noir ; et à une hauteur merveilleuse
de ce même drap toute la rue est couverte.
Du côté droit marchait le vieil Égée,
et sur l’autre côté le duc Thésée,
ayant en main des vaisseaux d’or bien fin,
tout pleins de miel, de lait, de sang, de vin ;
puis Palamon avec bien grande compagnie ;
2010et après lui venait la dolente Émilie,
tenant en main du feu, comme était en ce temps l’usage
de faire l’office du service funèbre.

Grand fut le travail et bien beau l’appareil
de ce service et de ce bûcher
qui de sa cime verte touchait le ciel
et avait en large vingt toises mesurées bras étendus.
C’est dire comme les branches étaient larges.
On avait mis d’abord des charretées de paille eu grand nombre.

Mais comment le bûcher fut bâti si haut
2920et aussi quels noms avaient tous les arbres,
tels que chêne, pin, bouleau, tremble, aune, rouvre, peuplier,
saule, orme, platane, frêne, buis, châtaignier, tilleul, laurier,
érable, épine, hêtre, noisetier, yeuse, coudrier ;
comment on les coupa, je n’ai pas à le dire ;
ni comment les dieux couraient ça et là
déshérités de leur habitation
où ils demeuraient en repos et paix,
nymphes, faunes et hamadryades ;
ni comment les bêtes et les oiseaux
2930fuyaient tous de peur quand le bois fut coupé ;
ni comment le sol fut effaré par la lumière,
lui qui n’avait pas accoutumé de voir le clair soleil ;
ni comment le bûcher fut d’abord jonché de paille
et puis de souches sèches fendues en trois,
et puis de bois vert et d’épices,
et puis de drap d’or et de pierreries,
et puis de guirlandes où pendaient maintes fleurs,
la myrrhe, l’encens à si grande odeur ;
ni comment Arcite gisait en tout cela,
2940ni quelle richesse entoure son corps,
ni comment Émilie, selon l’usage
alluma le feu du service funèbre ;
ni comme elle se pâma quand on fit le feu,
ni ce qu’elle dit, ni quel fut son désir,
ni quels joyaux on jeta dans le feu,
lorsque ce feu fut grand et brûla fort ;
ni comme aucuns y jetèrent leur écu, autres leur lance,
ou part des vêtements qu’ils portaient,
et des coupes pleines de vin, de lait, de sang,
2950dans ce feu qui brûlait avec fureur ;
ni comment les Grecs en vaste cortège
trois fois chevauchèrent autour du bûcher
à main gauche, avec grandes clameurs,
en choquant leurs lances trois fois ;
et comment trois fois les dames crièrent ;
ni comme on emmena chez elle Émilie,
ni comment Arcite est réduit en froides cendres,
ni comment on fit la veillée du mort

cette nuit-là, ni comment les Grecs jouèrent
2960les jeux funèbres, je ne liens pas à le dire ;
ni qui mieux lutta tout nu et oint d’huile,
ni qui mieux s’évertua sans nulle défaillance.
Je ne veux pas dire non plus comment ils revinrent
chez eux à Athènes quand les jeux cessèrent ;
mais je veux vite aller à la conclusion
et finir ma longue histoire.

Avec le cours et la longueur des ans
ont passé le deuil et les pleurs.
Entre les Grecs par un accord commun
2970se tint, il m’a semblé, un parlement
à Athènes à propos de certains cas et questions ;
et entre autres points on parla
d’avoir avec certains pays alliance,
et des Thébains la pleine obéissance.
À quelle fin le noble Thésée aussitôt
envoya querre le gentil Palamon,
qui ne sut quelle était la cause et pourquoi ;
mais dans ses noirs vêtements, le cœur marri,
il vint en hâte à son commandement.
2980Puis Thésée envoya querre Émilie.
Quand ils furent assis et qu’on eut fait silence,
et que Thésée eut tardé un moment,
avant qu’un mot sortit de sa sage poitrine,
il jeta les yeux où il lui plaisait,
et, le visage triste, soupira doucement,
et puis en ces mots il dit sa volonté :

« Quand[117]là-haut le premier créateur des choses
fit au commencement la belle chaîne d’amour,
grande fut l’œuvre et haute sa pensée.
2990Il savait bien pourquoi et ce qu’il méditait ;
car avec cette belle chaîne d’amour il lia
le feu, l’air, l’eau et la terre
en des liens sûrs pour qu’ils ne puissent fuir.
Ce même prince et ce créateur (ajouta-t-il),

a établi en ce misérable monde ici-bas
un nombre de jours et une certaine durée
à tout ce qui est engendré en ce lieu,
nombre de jours qu’on ne peut dépasser,
encore que l’on peut fort bien l’abréger.
3000Point n’est besoin d’alléguer une autorité,
car cela est prouvé par expérience.
Mais je me plais à déclarer ma pensée.
Ainsi peut-on bien discerner par cet ordre
que ce créateur est stable et éternel,
et reconnaître, à moins d’être fol,
que chaque part dérive de ce tout.
Car nature n’a pas pris son commencement
d’une partie ou d’une portion d’être,
mais d’un être qui est parfait et stable ;
3010et ainsi descendant elle devint corruptible.
Et c’est ainsi qu’en sa sage prévoyance
il a si bien réglé son ordonnance
pour que les espèces des êtres et leurs progressions
durassent par successions,
et ne fussent pas éternelles. Telle est la vérité.
Cela tu peux le comprendre et voir de tes yeux.
Voilà le chêne qui a une si longue croissance
depuis le jour où il commence à sortir de terre,
et a une si longue vie, comme nous pouvons voir ;
3020pourtant à la fin périt l’arbre.
Considérez encore comment la dure pierre
sous nos pieds, que nous foulons et piétinons,
périt pourtant à force d’être sur le chemin.
Le grand fleuve parfois se dessèche.
Les grandes villes, nous les voyons décliner et disparaître.
Ainsi vous pouvez voir que tout ici a une fin.
L’homme et la femme nous voyons bien aussi
que nécessairement, à l’un des deux âges,
c’est-à-dire dans la jeunesse ou bien dans la vieillesse,
3030ils doivent mourir, le roi comme le page,
l’un en son lit, l’autre en la mer profonde,
l’autre dans la plaine, ainsi qu’on peut voir.
Rien n’y fait ; tous y passent.
Donc je puis dire que tout ici-bas doit mourir.

Qui fait cela ? c’est Jupiter le roi,
lequel est prince et cause de toutes choses,
régissant tout selon sa propre volonté,
dont tout dérive, à dire vrai,
et contre laquelle nulle créature vivante
3040d’aucune espèce ne saurait prévaloir.
Donc c’est sagesse, en mon opinion,
de faire de nécessité vertu,
et de prendre bien ce que ne pouvons éviter,
et nommément ce qui à tous est notre dû.
Et qui se plaint il fait une folie
et est rebelle à celui qui peut tout mener.
Et certes un homme a le plus d’honneur
qui meurt en son excellence et sa fleur,
quand il est assuré d’un bon renom
3050et n’a fait nulle honte aux siens ni à soi-même.
Et plus joyeux doivent être les siens de sa mort,
lorsque plein d’honneur il rend le dernier souffle,
que lorsque son renom est affaibli par l’âge,
parce que ses hauts faits sont tout oubliés.
Donc il vaut mieux pour laisser une mémoire glorieuse
mourir quand on est dans toute sa renommée.
Dire le contraire n’est qu’entêtement.
Pourquoi nous plaindre ; pourquoi avoir le cœur gros
de ce que le noble Arcite, fleur de chevalerie,
3060ait quitté plein de vertu et d’honneur
cette orde prison de la vie ?
Pourquoi se plaignent ici son cousin et sa femme
du bonheur de celui qui les aima si bien ?
Leur en sait-il gré ? Nenni, pardieu ; pas du tout.
Ils offensent et son âme et eux-mêmes ;
et pourtant ils ne peuvent amender leurs désirs.
Que puis-je conclure de ce long argument ?
C’est qu’après le deuil je vous propose d’être joyeux
et de rendre grâces à Jupiter de ses bienfaits.
3070Et avant que nous quittions ces lieux
je propose que nous fassions de deux peines
une joie parfaite, à jamais durable.
Et voyez maintenant ; c’est ici qu’est la plus grande peine,
c’est ici que nous voulons d’abord guérir et commencer.

Ma sœur, dit-il, je consens pleinement,
d’accord avec l’avis de tout mon parlement,
que ce gentil Palamon, votre chevalier
qui vous sert avec sa pensée, son cœur et ses forces,
et toujours vous a servi depuis le jour que vous l’avez connu,
3080 vous le preniez en grâce et compassion,
et l’acceptiez comme époux et seigneur.
Donnez-moi votre main, car c’est nous qui faisons cet accord.
Laissez voir ici votre pitié féminine.
Il est fils d’un frère de roi, ma foi ;
mais s’il était un pauvre bachelier,
puisqu’il vous a servi tant d’années
et a eu pour vous tant d’adversité,
il faudrait en tenir compte, j’imagine ;
car douce pitié doit surpasser droit. »

3090Puis il parla à Palamon comme ci :
« Je crois que point n’est besoin de beaucoup sermonner
pour vous faire consentir à ceci.
Approchez et prenez par la main votre dame. »

Entre eux bientôt fut noué le lien
qu’on appelle matrimoine ou mariage
devant le conseil et tout le baronage.
Et ainsi à la joie de tous et au chant des musiques
Palamon a épousé Émilie.
Et Dieu qui a fabriqué tout ce vaste monde
3100 lui envoya sa maîtresse qu’il avait chèrement gagnée.

À présent Palamon est dans le bonheur,
vivant en allégresse, en richesse et en santé ;
et Émilie l’aime très tendrement,
et il la sert aussi chevalereusement,
si bien que jamais il n’y eut de mot entre eux
de jalousie ou d’autre grief.
Ainsi finit « Palamon et Émilie »,
et Dieu garde toute cette honnête compagnie ! Amen.

Ici finit le conte du Chevalier.



Conte du Meunier.


Prologue du conte du Meunier.


Ci suivent les paroles échangées entre l’hôte et le meunier.


Lorsque le chevalier eût ainsi conté son conte,
3110 dans toute la compagnie il ne fut jeune ni vieux
qui ne dît que c’était là une noble histoire
et bien digne d’être tenue en mémoire ;
ainsi surtout pensèrent tous les gens de naissance.
Notre hôte rit et jura : « Parbleu !
voilà qui va bien ; le sac est débouclé ;
voyons qui maintenant nous contera un autre conte :
car vraiment le jeu est bien commencé.
Or ça, sire moine, si vous le pouvez, dites donc
quelque chose pour payer le conte du chevalier. »
3120 Le meunier, tout pâle d’avoir trop bu,
si bien qu’à grand’peine il se tenait à cheval,
ne voulut abaisser capuchon ni chapeau,
ni céder le pas à personne par courtoisie,
mais, du ton d’un Pilate [118], il se mit à crier,
et jura par les bras, par le sang et par les os :
« Je sais un noble conte, et de circonstance,
dont je veux payer le conte du chevalier. »
Notre hôte vit qu’il s’était enivré d’ale
et dit : « Arrête, Robin, mon cher frère,
3130 quelqu’un de mieux que toi nous en dira d’abord un autre ;
arrête, et procédons par ordre.
— « Par l’âme de Dieu, (dit-il), je n’en veux rien faire,
car je prétends parler, ou bien je m’en irai. »
Notre hôte répondit : « Parle donc, que diable !
tu es un sot, et tu n’as plus la tête. »

— « Or écoutez, (dit le meunier), tous et chacun.
Mais d’abord je fais déclaration
que je suis soûl ; je m’en aperçois au son de ma voix.
Et donc, si je parle ou débite de travers,
3140mettez-le sur le compte de la bière de Southwark, je vous prie ;
car je vais vous conter la légende et la vie
d’un charpentier et de sa femme,
et comment un clerc coiffa le bonhomme. »
L’intendant[119] répliqua et dit : « Arrête ton claquet,
laisse tes grossièretés d’ivrogne et de paillard ;
c’est péché et grand’folie aussi
de nuire à quiconque ou de le diffamer,
et aussi de mettre les femmes en telle renommée.
Tu peux conter assez d’autres choses. »
3150Le meunier ivre reprit tout aussitôt
et dit : « Mon cher frère Oswald,
qui n’a point de femme, celui-là n’est point cocu.
Mais je ne dis pas pour cela que tu le sois ;
il ne manque pas de bonnes femmes,
elles sont mille bonnes contre une mauvaise ;
cela tu le sais bien, à moins d’avoir perdu le sens.
Pourquoi donc te fâcher de mon conte ?
J’ai une femme, pardi, ainsi que toi ;
pourtant je ne voudrais, pour les bœufs de ma charrue,
3160m’adjuger plus qu’il ne me revient,
en croyant que je le suis moi-même ;
je veux croire que je ne le suis pas.
Un mari ne doit point être curieux
des secrets de Dieu ni de sa femme ;
pourvu qu’il ait d’elle son content,
il ne lui est besoin de s’enquérir du reste. »

Que dirai-je de plus ? le meunier
ne voulut en démordre pour personne,
mais conta son conte de vilain à sa manière ;
3170m’est avis que je dois le répéter ici.
Je vous prie donc, vous tous, gentils lecteurs,
pour l’amour de Dieu, de n’aller point penser que je parle

à mauvaise intention, mais que je dois répéter
tous leurs contes, et les meilleurs et les pires,
ou bien altérer partie de ma matière ;
et par conséquent qui ne voudra l’entendre
n’a qu’à tourner la page, et choisir un autre conte,
car il trouvera assez, grandes et petites,
d’histoires traitant de courtoisie
3180 et aussi de moralité et de sainteté ;
ne vous en prenez pas à moi, si vous choisissez mal.
Le meunier est un vilain, vous le savez fort bien ;
et l’intendant aussi, et bien d’autres encore,
et paillardise ils contèrent tous deux.
Considérez cela et me tenez quitte de tout blâme.
Il ne faut non plus faire chose sérieuse de plaisanterie.



Le conte du Meunier.


Ici commence le conte du Meunier[120].


Au temps jadis vivait à Oxford
un riche vilain qui tenait pension,
et de son métier il était charpentier.
3100 Chez lui logeait un pauvre écolier,
qui avait étudié les arts, mais tous ses goûts
étaient tournés vers l’étude de l’astrologie,
et il savait un certain nombre de conclusions
pour répondre à toutes questions,
qu’on lui demandât à de certaines heures
quand on aurait ou sécheresse ou pluie,
ou bien que l’on s’enquît de ce qui adviendrait
en quelque autre affaire, je ne saurais les énumérer toutes.

Ce clerc avait nom Nicolas le gracieux :
3200il s’entendait à l’amour caché et au déduit,
et avec cela il était rusé et fort discret
et modeste d’aspect ainsi que l’est pucelle.
Il avait une chambre en cette hôtellerie,
à lui seul, sans nulle compagnie,
qu’il avait bien joliment parée d’herbes suaves
et lui-même il était aussi doux qu’est racine
de réglisse, ou citoal[121].
Son Almégiste et ses livres grands et petits,
son astrolabe, instrument de son art,
3210et ses jetons d’algorisme[122] étaient soigneusement placés
sur des rayons posés au chevet de son lit ;
son armoire était toute recouverte de serge rouge ;
et par-dessus le tout était un beau psaltérion
sur lequel il jouait le soir des mélodies
si douces, que toute la chambre en résonnait ;
et il chantait Angelus ad virginem,
après quoi il chantait encore l’air du roi ;
plus d’un bénissait son joyeux gosier.
Et cet aimable clerc passait ainsi son temps
3220avec la pension que lui faisaient les siens et sa propre rente.

Le charpentier avait nouvellement épousé
une femme qu’il chérissait plus que sa vie ;
elle avait dix-huit ans d’âge.
Jaloux, il la tenait étroitement en cage,
pour ce qu’elle était légère et jeune et que lui était vieux
et qu’il se trouvait mine de cocu.
Il ne connaissait point Caton (ayant l’esprit inculte)
qui vous dit d’épouser femme à votre ressemblance.
On devrait se marier selon son âge,
3230car jeunesse et vieillesse sont souvent aux prises.
Mais puisqu’il était tombé dans le piège,
il lui fallait subir sa peine, tout comme les autres.
Belle était cette jeune femme, et avec cela
elle avait le corps élégant et allongé comme belette.
Elle portait une ceinture toute rayée de soie

et un tablier aussi blanc que lait du matin
sur ses reins, et tout dentelé aux bords.
Blanche était sa chemisette, toute brodée devant
et derrière, autour de sa collerette,
3240 de soie noire comme charbon et dedans et dehors.
Les brides de sa coiffe blanche
étaient de même étoffe que sa collerette ;
son bandeau de soie était très large et très haut posé,
et sûrement elle avait l’œil égrillard.
Ses deux sourcils amincis par la pince étaient tout petits
et arqués, et noirs autant que prunelle.
Elle était beaucoup plus agréable à voir
que n’est jeune poirier de la Saint-Jean
et plus douce que laine de bélier.
3250Et à sa ceinture pendait une bourse de cuir
à gland de soie et perles de laiton.
Dans le monde entier, y courût-il d’un bout à l’autre,
il n’est homme si entendu qu’il y pût découvrir
poupée si pimpante, ou si jolie donzelle.
L’éclat de son teint était beaucoup plus brillant
que n’est dans la Tour le noble d’or frappé tout neuf[123].
Et pour son chant, il était clair et vif
comme est chant d’hirondelle perchée sur une grange.
Et puis elle savait encore sauter, s’ébattre
3260comme chevreau ou veau derrière sa mère.
Douce était son haleine ainsi que le bragot[124] ou l’hydromel,
ou un tas de pommes placé dans le foin ou la bruyère.
Elle était fringante comme une pouliche folâtre,
élancée comme un mât et droite comme un trait.
Elle portait une broche sur sa collerette basse
aussi large qu’est la boucle d’un bouclier
Ses souliers étaient haut lacés sur ses jambes ;
c’était une primerole, une amour de chatte[125],
bonne pour tout seigneur à mettre en son lit
3270ou pour tout bon yeoman à prendre pour femme.

  Or messire, et vous, messire[126], il advint
qu’un jour Nicolas le gracieux
se mit à folâtrer et à s’ébaudir avec la jeune femme,
tandis que son mari était à Oseneye[127],
(les clercs sont gens tant subtils et malins),
et, seul à seule, il la prit par son vous savez quoi
et dit : « Certes, si je n’ai mon désir,
pour mon secret amour de toi, m’amie, je vais périr. »
Et il la tint étroitement par les hanches
3280et dit : « M’amie, aime moi tout de suite
ou je mourrai, sur mon salut ! »
Elle regimba comme fait pouliche en son tref[128]
et vivement détourna la tête
et dit : « Je ne te baiserai point, par ma foi ;
voyons, laisse-moi, (dit-elle), laisse-moi, Nicolas,
ou bien je crie haro ! et hélas !
Otez vos mains par charité. »
Nicolas se mit à implorer compassion,
parla si doucement et se fit si pressant
3290qu’enfin elle lui bailla son amour,
et fit serment par saint Thomas de Kent
qu’elle se tiendrait à ses ordres
sitôt qu’elle pourrait saisir son heure.
« Mon mari est si plein de jalousie
que si vous ne veillez bien, et ne gardez le secret,
je sais bien que je suis une femme morte (dit-elle).
Il faut que vous soyez très discret dans l’affaire. »
— « Va, quant à cela, sois tranquille (lui dit Nicolas).
Le clerc aurait bien mal employé son temps
3300qui n’en saurait assez pour tromper un charpentier. »
Ainsi se mettent-ils d’accord et jurent
de guetter l’occasion, comme j’ai dit plus haut.
Quand Nicolas eut achevé sa besogne
et qu’il lui eut bien caressé la croupe,
doucement il la baisa, puis il prend son psaltérion,
et joue à force, et fait mélodie.


Lors il advint qu’à l’église de la paroisse
pour vaquer aux œuvres du Christ
notre commère alla un jour de fête ;
3310son front était brillant comme le jour,
tant elle l’avait bien lavé en laissant son ouvrage.
Or en cette église il y avait un clerc de la paroisse
lequel avait nom Absalon.
Bouclée était sa chevelure, et elle brillait comme l’or,
et s’étalait ainsi qu’un éventail grand et large ;
bien droite et nette était faite sa jolie raie.
Son teint était vermeil, ses yeux étaient gris d’oie[129] ;
avec le vitrail de Saint-Paul découpé sur ses souliers,
et ses hauts-de-chausses rouges, il allait coquettement.
3320Bien ajustée et serrée à la taille,
il portait tunique couleur de vaciet[130] clair ;
les aiguillettes en sont belles et en nombre,
et dessus il avait gai surplis
aussi blanc qu’est la fleur sur la branche.
C’était un joyeux garçon, par ma foi,
qui bien savait saigner et tondre et raser,
et dresser acte de vente de terre ou quittance.
De vingt manières il savait sauter et danser
à la mode d’Oxford d’alors,
3330en lançant les jambes de-ci de-là,
et jouer des chansons sur un petit rebec,
dont il accompagnait parfois son fausset criard ;
et il savait bien jouer de la guitare.
Dans toute la ville il n’était brasserie ni taverne
qu’il ne visitât de sa belle humeur,
pourvu il s’y trouvât gaillarde servante.
Mais, à dire le vrai, il faisait assez le dégoûté,
craignant les pets, et délicat dans ses propos.


Cet Absalon, frétillant et pimpant,
3340s’avance avec un encensoir en ce jour de fête,
encensant de près les dames de la paroisse ;
et il jetait sur elles maint regard amoureux,

et notamment sur la femme du charpentier.
La regarder lui paraissait joyeuse vie,
elle était si accorte et suave et égrillarde !
Je pense bien que si elle eût été souris,
et lui chat, il l’eût happée sur l’heure.
Ce clerc, ce galant Absalon,
ressent au cœur si grand amour
3350qu’il ne voulut prendre l’offrande d’aucune femme ;
par courtoisie, dit-il, il n’en voulait d’aucune.
La lune, quand il fut nuit, brillait en tout son plein ;
Absalon a pris sa guitare,
car par amour il pensait veiller,
et s’en va, galant et amoureux,
jusqu’à ce qu’il arrive au logis du charpentier
un peu après que les coqs eurent chanté ;
et il se posta tout près d’une fenêtre
laquelle était au mur du charpentier.
3360Il chante de sa voix douce et flûtée :
« Or, chère dame, si c’est votre volonté,
je vous en prie, ayez de moi pitié »
s’accompagnant fort bien de sa guitare.
Le charpentier s’éveilla et l’ouït chanter,
et parla à sa femme et lui dit aussitôt :
« Eh quoi ! Alison, n’entends-tu pas Absalon
qui chante sous le mur de notre chambre ? »
Et elle, là-dessus, répondit à son mari :
« Oui, par Dieu, Jean, je l’entends bel et bien. »


3370    Cela passe ; que voulez-vous de mieux que bien ?
De jour en jour ce galant Absalon
lui fait telle cour qu’il en perd la gaîté.
Toute la nuit il veille et tout le jour ;
il attife ses larges boucles et se pare ;
il lui fait sa cour par tiers et par courtiers,
et jure qu’il voudrait être son page ;
il chante à voix tremblante ainsi qu’un rossignol ;
il lui envoie vin doux, hydromel et ale épicée,
gaufres toutes chaudes sortant du four ;
3380et pour ce qu’elle était de la ville il lui offrait de l’or ;
car telles sont gagnées par les richesses,

et telles par les caresses, et telles par la courtoisie.
Quelquefois pour montrer son agilité et maîtrise
il joue Hérode sur un haut échafaud[131].
Mais de quoi lui sert tout cela dans l’affaire ?
Elle aime tant le gracieux Nicolas
qu’Absalon peut souffler dans la corne de daim[132] ;
il ne gagne que mépris pour ses peines :
c’est ainsi que d’Absalon elle fait sa dupe,
3390et tourne tout son sérieux en plaisanterie.
Bien vrai est le proverbe, sans mentir ;
on a raison de dire que : « Toujours amant rusé quand il est près
fait qu’amant lointain déplaît. »
Car Absalon pouvait bien être fou de colère,
pour ce qu’il était loin des yeux de la belle,
Nicolas, tout proche, se tenait devant son jour.

Or sache t’y prendre, gracieux Nicolas,
car pour Absalon, il peut gémir et chanter : hélas !
Et ainsi il advint qu’un samedi
3400le charpentier était allé à Oseney ;
le gracieux Nicolas et Alison
se mettent ensemble d’accord à cette fin
que Nicolas inventera une ruse
pour tromper ce sot et jaloux mari ;
et si la farce marchait bien,
son amie dormirait dans ses bras toute la nuit,
car c’était le désir et de l’un et de l’autre.
Et tout aussitôt, sans plus de paroles,
Nicolas ne voulut pas attendre plus longtemps,
3410mais sans bruit il emporta dans sa chambre
de quoi boire et manger pendant un jour ou deux,
recommandant à Alison de dire à son mari,
s’il s’enquérait de Nicolas,
qu’elle ne savait où il était,
que de tout ce jour-là elle ne l’avait de ses yeux vu,
qu’elle cuidait qu’il devait être malade,
que sa servante avait eu beau l’appeler et crier,
qu’il n’avait voulu pour rien au monde lui répondre.


Tout ceci se passait le samedi ;
3420Nicolas demeura tout coi en sa chambre,
et mangea et dormit et fit ce qu’il lui plut
jusqu’au dimanche à l’heure où le soleil se couche.
Ce sot de charpentier eut grand étonnement
au sujet de Nicolas, ou de ce qu’il pouvait bien avoir,
et dit : « J’ai peur, par saint Thomas,
que ça n’aille pas bien pour Nicolas,
Dieu garde qu’il ne soit mort subitement !
Le monde est aujourd’hui bien instable, pour sûr ;
j’ai vu aujourd’hui même porter un corps à l’église
3430qu’encore lundi dernier j’avais vu à son travail.
Monte donc », dit-il aussitôt à son valet,
« appelle à sa porte, ou frappe avec une pierre,
vois ce qu’il y a et me le dis rondement. »
Le valet monta bien résolument,
et debout devant la porte de la chambre,
il cria et frappa comme un enragé :
« Or ça, allons, que faites-vous, maître Nicolet ?
Comment pouvez-vous dormir tout le long du jour ? »
Mais c’est peine perdue, il n’entend mot ;
3440il aperçoit un trou, en bas, dans une planche,
par où soulait passer le chat,
et par ce trou il regarda jusqu’au fond
et finit par apercevoir le clerc.
Nicolas était assis, les yeux toujours fixés en l’air
comme s’il eût contemplé la lune nouvelle.
Le valet redescend et vite dit à son maître
en quel état il a trouvé notre homme.
Le charpentier se mit à se signer
et dit : « Assiste-nous, sainte Frideswyde[133]
3450Comme un homme se doute peu de ce qui va lui arriver !
Cet homme est tombé, avec son astromie,
en quelque folie ou en quelque désespoir ;
j’avais toujours pensé que cela finirait ainsi.
Les hommes ne devraient point apprendre les secrets de Dieu.
Oui, heureux l’ignorant
qui ne sait rien que son seul Credo !

Pareil sort échut à un autre clerc avec l’astromie ;
il allait dans les champs pour regarder
les étoiles, en vue d’y lire l’avenir,
3460tant et si bien qu’il chut dans une fosse à marne ;
il ne l’avait point vue ! Mais, par saint Thomas,
il me prend grand’pitié du gracieux Nicolas.
Je vais le tanser à le tirer de son extase
si je le puis, par Jésus, roi des cieux !
Prends un bâton, que je le pousse sous la porte
pendant que toi, Robin, la soulèveras.
Il sortira de son extase, je pense. »
Et vers la porte de la chambre il se dirigea.
  Son valet était un fort gaillard,
3470et par le loquet il souleva d’un coup la porte
qui aussitôt tomba sur le sol.
Nicolas, était toujours assis, tranquille comme une borne,
et toujours, bouche bée, levait la tête en l’air.
Le charpentier le crut au désespoir ;
il l’empoigna solidement par les épaules,
et le secoua ferme et cria avec colère :
« Allons, Nicolet ! quoi, allons, abaisse tes yeux !
Éveille-toi et pense à la passion du Christ ;
je te signe contre les lutins et les méchants esprits. »
3480Puis aussitôt il dit l’exorcisme du soir
aux quatre coins de la maison tour à tour
et au dehors sur le seuil de la porte.
« Jésus-Christ et saint Benoit,
éloignez de cette maison tous esprits mauvais,
pour le démon du soir, la patenôtre blanche !
Où es-tu donc partie, sœur de saint Pierre ? [134] »
Et à la fin le gracieux Nicolas
poussa un soupir amer et dit : « Hélas !
Le monde entier va-t-il donc finir bientôt ? »
3490Le charpentier répondit : « Que dis-tu ?
Çà, pense à Dieu, comme nous autres qui travaillons de nos mains. »
Nicolas reprit : « Va me chercher à boire,
après quoi je te parlerai secrètement
de certaine chose qui me touche, moi et toi ;

je ne la dirai à nul autre sûrement. »

  Le charpentier descend et puis revient
apportant un grand pot de bière forte ;
et lorsque chacun d’eux eût bu sa part,
Nicolas, sa porte bien fermée,
3500fit asseoir près de lui le charpentier.
Il dit : « Jean, mon bon et cher hôte,
il faut que tu me jures ici sur ta foi
que tu ne trahiras ce secret à personne,
c’est le secret du Christ que je te dis
et si tu le dis à quiconque, tu es perdu ;
cette vengeance s’ensuivra
que, si tu me trahis, tu deviendras fou. »
— « Non, Christ m’en garde, par son sacré sang,
(dit notre sot bonhomme), je ne suis mie bavard,
3510et quoique ce soit moi qui le dise, je n’aime pas à jaser.
Dis ce que tu voudras, jamais je ne le raconterai
à enfant ni femme, par Celui qui vainquit l’enfer ! »
— « Or çà, Jean, (dit Nicolas), je ne veux mentir ;
j’ai découvert dans mon astrologie,
en regardant la lune brillante,
que lundi prochain, au quart de la nuit,
il tombera pluie si violente et si furieuse
que le déluge de Noé ne fut de moitié si fort.
Tout ce monde, (dit-il), en moins d’une heure,
3520sera submergé, tant l’averse sera affreuse ;
ainsi le genre humain sera noyé et perdra la vie. »
Le charpentier répondit : « Las ! ma femme !
Sera-t-elle donc noyée aussi ? hélas ! mon Alison ! »
Du chagrin de ceci il tomba presque par terre
et dit : « N’y a-t-il point remède en cette affaire ? »
— « Mais oui, par Dieu (dit le gracieux Nicolas),
si tu veux écouter science et bon conseil ;
car tu ne dois point écouter ta propre tête.
Car Salomon, dit ceci, lui qui était toute vérité :
3530Prends conseil en tout, tu ne t’en repentiras.
Et si tu veux suivre bon conseil,
je t’en réponds, sans mât ni voile,
malgré tout je sauverai et elle, et toi, et moi.
N’as-tu point appris comment fut sauvé Noé,

lorsque Notre-Seigneur l’eût averti d’avance
que tout le monde allait périr dans l’eau ? »
— « Oui (dit le charpentier), il y a bien longtemps. »
— « N’as-tu appris, (dit Nicolas),
la peine qu’eut Noé, ainsi que sa maisonnée,
3540avant de pouvoir embarquer sa femme[135] ?
Il aurait préféré, j’oserais en répondre,
en ce moment à tous ses béliers noirs,
qu’elle eût vaisseau pour elle seule.
Or donc sais-tu le mieux à faire ?
Ceci demande hâte, et en chose pressante
on ne doit prêcher ni faire délai.
Va-t’en tout aussitôt et apporte-nous ici
une huche à pétrir, ou un cuvier
pour chacun de nous trois, mais prends soin qu’ils soient grands,
3550que nous puissions y flotter ainsi qu’en une barque.
et y avoir provisions suffisantes
mais pour un jour seulement ; fi des autres !
L’eau baissera puis s’en ira,
environ prime[136] le jour d’après.
Mais Robin ton valet ne doit savoir ceci,
ni Gille ta servante, que je ne puis sauver ;
ne demande pourquoi, car, quand même tu le demanderais,
je ne veux dire les secrets de Dieu.
Qu’il te suffise, si tu n’as pas perdu l’esprit,
3560d’obtenir une grâce aussi grande qu’eut Noé.
Ta femme, je la sauverai bien, sans nul doute ;
va donc maintenant vite et fais tout ceci.
Mais quand tu auras pour elle et toi et moi
trouvé trois huches à pétrir,
tu les pendras au toit bien haut,
afin que nul ne voie nos préparatifs.
Et quand tu auras fait comme je t’ai dit
et bien mis nos vivres dedans,
ainsi qu’une hache, pour couper la corde en deux
3570quand l’eau montera, pour que nous puissions échapper,
et percé un trou là-haut, sur le pignon,

vers le jardin au-dessus de l’étable,
afin que librement nous passions notre chemin
lorsque la grande averse sera finie,
alors tu flotteras aussi gaîment, j’en réponds,
que la cane blanche après son canard.
Alors j’appellerai : « Eh ! Alison ! Eh ! Jean !
Soyez en joie, car bientôt le déluge passera. »
Et tu diras : « Salut, maître Nicolet,
3580bonjour, je te vois bien, car il fait jour. »
Et alors nous serons seigneurs pour la vie
de tout le monde, ainsi que Noé et sa femme.
Mais d’une chose je te préviens bien :
prends bien soin ce soir-là,
quand nous serons entrés dedans nos barques,
qu’aucun de nous ne dise mot,
n’appelle, ni ne crie, mais soit à ses prières,
car c’est la chère volonté de Dieu lui-même.
Ta femme et toi vous vous suspendrez loin l’un de l’autre,
3590car entre vous ne doit être péché
non plus de regard que de fait.
C’est là l’ordre donné, va-t’en, et Dieu te garde !
Demain soir, lorsque chacun dormira,
nous nous glisserons dans nos huches à pétrir,
et nous y resterons, attendant la grâce de Dieu.
Or va-t’en, je n’ai plus le temps
de te sermonner davantage.
On dit : Procure le moyen et ne dis rien ;
tu es si avisé qu’il n’est pas besoin de te donner d’instructions ;
3600va, sauve notre vie, voilà de quoi je te prie. »


    Notre sot charpentier s’en va donc son chemin,
très souvent il dit : « hélas ! » et « ô malheur ! »
et à sa femme il confie son secret.
Elle était au fait, et savait mieux que lui
ce que toute cette curieuse manigance voulait dire.
Mais pourtant elle fit comme si elle allait mourir
et dit : « Hélas ! mets-toi donc vite en route,
aide-nous à nous sauver ou nous sommes tous perdus ;
je suis ta fidèle femme par légitime mariage ;
3610va, cher époux, et aide-nous à sauver notre vie. »

    Voyez la puissante chose qu’est l’amour !
On peut mourir d’imagination,
si profonde peut être l’impression qu’on ressent.
Notre sot charpentier se met à trembler ;
il lui semble vraiment voir venir
le déluge de Noé, roulant ses eaux comme la mer,
pour noyer son trésor chéri, son Alison.
Il pleure, il gémit, il fait triste mine,
il soupire, poussant maint triste grognement.
3620Il s’en va chercher une huche à pétrir,
et puis une cuve et un cuvier,
et en secret il les envoya en son logis
et les pendit a son toit bien secrètement.
De sa propre main il fit trois échelles,
pour grimper & l’aide des échelons et des montants
jusqu’aux cuves pendues aux poutres ;
et puis il approvisionna et huche et cuve
de pain et de fromage, et de bonne ale dans une jarre
en ample suffisance pour une journée.
3620Mais avant qu’il eût fait tous ces préparatifs,
il envoya son valet et sa servante aussi
à Londres, pour voir à ses affaires.
Et le lundi, comme le soir venait,
il ferma sa porte, sans chandelle,
et prépara chaque chose ainsi qu’il convenait ;
et bref, ils grimpèrent tous trois.
Ils restent silencieux le temps au moins de faire cent toises.
« Maintenant, Pater noster, chut ! » dit Nicolet,
et « Chut » dit Jean, et « Chut » dit Alison.
3640Le charpentier entre en dévotion,
il se tient coi et récite ses prières,
l’oreille au guet pour entendre la pluie.
Un sommeil de plomb, pour son labeur lassant,
s’empara du charpentier, juste, je pense,
environ l’heure du couvre-feu ou un peu plus tard ;
l’esprit en peine, il pousse de profonds soupirs,
et entre temps il ronfle, car sa tête est mal posée.
Lors en bas de l’échelle descend Nicolet
et Alison tout doucement dévale ;
3650sans plus de paroles ils s’en vont se coucher

au lit où le charpentier soulait dormir.
C’est là qu’il y eut fête et chansons !
Et ainsi Alison et Nicolas passent la nuit
à leurs joyeuses et plaisantes besognes
jusqu’à ce que la cloche de laudes se mit à sonner
et que les moines au chœur se missent à chanter.


    Le clerc de la paroisse, l’amoureux Absalon,
qui toujours souffre si grande peine d’amour
fut le lundi à Oseneye,
3660en compagnie, pour s’ébattre et jouer,
et s’enquit, l’occasion s’offrant, auprès d’un cloîtrier,
secrètement de Jean le charpentier.
L’autre l’entraîna à part hors de l’église,
disant : « Je n’en sais rien, je ne l’ai vu ici travailler
depuis samedi, je crois qu’il est parti
chercher du bois où notre abbé l’a envoyé ;
car il a coutume d’aller chercher du bois
et de rester à la ferme un jour ou deux ;
ou bien il est chez lui, c’est certain :
3670mais en quel des deux lieux il est, je ne le saurais dire, »
Notre Absalon fut plein de joie et d’allégresse
et il pensa : « Voici le moment d’être sur pied toute la nuit
car sûrement je ne l’ai point vu bouger
devant sa porte depuis le point du jour.
Et, sur mon salut, j’irai, au chant du coq,
frapper tout discrètement à la fenêtre
qui est tout au bas du mur de sa chambre.
Lors dirai-je à Alison toutes
mes peines d’amour, car je ne puis manquer
3680à tout le moins de lui prendre un baiser.
J’aurai, par ma foi, quelque soulagement ;
la bouche m’a démangé tout le jour,
c’est signe de baiser pour le moins.
Toute la nuit aussi j’ai rêvé que j’étais à un festin [137] ;
je vais donc aller dormir une heure ou deux,
et puis toute la nuit je veillerai et m’ébattrai. »

    Dès que le premier coq eut chanté, aussitôt
se lève ce pimpant amoureux Absalon,
il se fait beau et se met en galant équipage
3690mais il mâche d’abord cardamome[138] et réglisse,
pour fleurer bon, avant de peigner ses cheveux.
Sous sa langue il avait mis une herbe à Paris[139],
car il pensait par là se rendre aimable.
Il s’en va au logis du charpentier,
et s’arrête sous la fenêtre ;
— elle lui venait à la poitrine, tant elle était basse, —
et doucement il tousse, à demi-voix :
« Que faites-vous, rayon de miel, douce Alison ?
Ô mon bel oiseau, ma suave cannelle,
3700éveillez-vous, m’amie, et parlez moi !
Vous pensez bien peu à ma peine,
quand pour l’amour de vous je tressue où que j’aille ;
ce n’est merveille si je languis et sue ;
je suis dolent comme l’agneau qui demande la mamelle.
Certes, m’amie, j’ai tel désir d’amour
que ma douleur est comme celle de la tourterelle fidèle ;
je ne puis manger plus que ne fait une pucelle. »
— « Va-t’en de la fenêtre, Jeannot le sot (dit-elle) ;
par Dieu, il n’y aura pas de : viens et me donne un bécot[140]
3710J’en aime un autre, (sinon, je serais à blâmer)
qui vaut bien mieux que toi par Jésus, Absalon !
va ton chemin, ou bien je te jette une pierre,
et laisse-moi dormir, que diable ! »
— « Hélas ! (dit Absalon), malheur !
faut-il qu’amour fidèle soit si mal reçu ?
Baise-moi donc, puisqu’il ne se peut mieux,
pour l’amour de Jésus et pour l’amour de moi. »
— « T’en iras-tu alors ? (dit-elle).
— « Oui certes, m’amie (dit Absalon).
3720— « Alors prépare-toi (dit-elle), et je viens aussitôt. »
Et à Nicolas elle dit tout bas :
« Tiens-toi coi, et tu riras tout ton soûl. »

Absalon se mit à genoux
et dit : « Me voici plus heureux qu’un seigneur,
car après ceci j’espère qu’il en viendra plus !
Ta grâce, m’amie, mon doux oiseau, ta faveur ! »
Lors elle ouvre la fenêtre, et en hâte :
« Finissons-en (dit-elle), allons, fais vite,
que nos voisins ne t’aperçoivent. »
3730Absalon de bien s’essuyer la bouche d’abord.
Noire était la nuit ainsi que poix ou charbon,
et à la fenêtre elle mit son derrière,
et Absalon, il ne lui advint ni pire ni mieux
qu’avec sa bouche de baiser sa fesse nue
très amoureusement, avant d’en rien savoir.
Il recula d’un bond, se disant qu’il y avait erreur,
car il savait bien que femme n’a point de barbe ;
il avait senti un objet rugueux et à longs poils,
et dit : « Fi, hélas ! qu’ai-je donc fait ? »
3740— « Hi, hi ! », fit-elle, et elle claqua la fenêtre.
Et Absalon s’en va d’un pas soucieux.
« Une barbe ! une barbe ! (dit le gracieux Nicolas),
par le corps Dieu, ceci va bel et bien ! »
Le pauvre Absalon entendit ces mots sans rien perdre,
et de dépit il se mordit la lèvre
et se dit à part lui : « Tu me le paieras ! »


Qui se frotte maintenant, qui se torche les lèvres,
avec poussière, et sable, et paille, et drap et copeaux ?
C’est Absalon qui souvent dit : « Hélas !
3750je livre mon âme à Satan
si je ne donnerais cette ville tout entière
pour être vengé de cette injure !
Hélas (dit-il), hélas, que ne me suis-je détourné ! »
Son amour brûlant était refroidi et tout éteint ;
depuis qu’il avait baisé le derrière de la donzelle
il ne se souciait de maîtresses pas plus que d’un brin de cresson,
car il était guéri de sa maladie ;
bien souvent il mettait maîtresses au défi
et pleurait comme l’enfant qu’on bat.
3760Doucement il traversa la rue,
vint chez un forgeron qu’on appelait maître Gervais ;

en sa forge il fabriquait pièces de charrue,
il affilait activement soc et coutre.
Absalon frappe tout doucement
et dit : « Ouvre Gervais, et vivement. »
— « Quoi, qui es-tu donc ? » — « C’est moi, Absalon. »
— « Quoi, Absalon ! par la sainte croix du Christ,
pourquoi vous levez-vous si tôt, eh, ben’cite[141] !
Qu’est-ce qui vous tourmente ? quelque folle fille, Dieu sait,
3770vous a mis en branle ainsi ;
par saint Néot, vous savez bien ce que je veux dire. »
Absalon se souciait comme d’une fève
de tout son badinage, il ne répondit mot ;
il avait plus d’étoupe à sa quenouille[142]
que ne savait Gervais. Il dit : « Très cher ami,
ce coutre rougi qui est là dans la cheminée,
prête-le-moi, j’en ai affaire,
et je te le rapporterai tout à l’heure. »
Gervais reprit : « Certes, si c’était de l’or,
3780ou des nobles, tous non comptés, en un sac,
tu les aurais, foi de forgeron.
Eh ! par le pied du Christ ; qu’en voulez-vous donc faire ? »
— « Advienne que pourra (dit Absalon),
je te le dirai bien demain. »
Et il saisit le manche froid du coutre.


Tout doucement il se glissa dehors
et puis s’en fut au mur du charpentier.
D’abord il tousse, et puis il frappe
à la fenêtre, ainsi qu’il avait fait devant.
3790Alison répondit : « Qui est là ?
qui frappe ainsi ? c’est un voleur, je gage. »
— « Mais non (dit-il), par Dieu, ma douce amie,
C’est moi, ton Absalon, ô ma chérie !
et je t’ai apporté un anneau d’or (dit-il) ;
c’est ma mère qui me l’a donné, sur mon salut ;
il est très beau, et bien gravé aussi ;
je te le baillerai si tu me donnes un baiser. »

    Or Nicolas s’était levé pour pisser ;
il pensa que la farce en serait meilleure,
3800si l’autre lui baisait le derrière ayant de s’échapper,
et vite il leva la fenêtre
et met hors son derrière sans mot dire,
sortant la croupe jusqu’à la hanche.
Et là-dessus parla le clerc, Absalon :
« Parle, mon doux oiseau, je ne sais où tu es. »
Nicolas aussitôt lui lâcha un pet
aussi fort que si c’eût été un coup de tonnerre,
si bien que du coup l’autre fut presque aveuglé.
Il se tenait prêt avec son fer chaud,
3810et il en frappa Nicolas au beau milieu des fesses.
Il s’en va de la peau la largeur de la main,
tant le coutre rougi lui a brûlé le derrière ;
et il pensa mourir de la cuisson.
Comme un fou il se mit à crier de douleur :
« Au secours ! de l’eau l de l’eau ! au secours ! pour l’amour de Dieu ! »
    Le charpentier s’éveilla en sursaut,
ouït quelqu’un qui criait : « De l’eau ! » comme un fou,
et pensa : « Hélas ! voilà le déluge de Noël[143] ! »
Il se dresse sans dire mot,
3820de sa hache il tranche la corde,
et voilà tout par terre ; il ne trouva à vendre
pain ni ale[144], avant qu’il n’eût touché le bois
du plancher, et là il resta évanoui.
Voilà notre Alison debout, et Nicolet
qui crient : « las ! » et : « haro ! » dans la rue.
Lors les voisins, petits et grands,
accourent, pour contempler cet homme
toujours évanoui, tout pâle et blême,
car en tombant il s’était cassé le bras ;
3830mais il lui fallut prendre en patience son mal,
car s’il parlait, aussitôt le faisaient taire
Nicolas le gracieux et Alison.
Ils dirent à chacun qu’il était fou,
que le « déluge de Noël » lui faisait si grand’peur

par imagination, que dans sa sottise,
il s’était acheté trois huches à pétrir,
et les avait pendues en l’air, au toit,
et les avait requis, pour l’amour de Dieu,
de coucher là, sous le toit, par compagnie[145].
3840Les gens se mirent à rire de sa lubie ;
ils lèvent les yeux et regardent le toit,
et font risée de toute sa mésaventure.
Car, quoi que ce charpentier répondit,
c’était en vain, et nul n’écoutait ses raisons ;
les grands serments couvrirent si bien ses protestations
qu’on le tint pour fou dans toute la ville,
car chaque clerc aussitôt se rangeait avec les autres.
Il disaient : « Le bonhomme est fou, mon cher frère »,
et chacun de rire de la querelle.

3850    C’est ainsi que la femme du charpentier fut caressée
malgré toute sa vigilance et sa jalousie,
et qu’Absalon lui a baisé l’œil d’en bas,
et que Nicolas s’est fait échauder le derrière.

Le conte est fini, Dieu sauve toute la compagnie !


Ici finit le conte du Meunier.



Conte de l’Intendant.


Prologue du conte de l’Intendant..



Après que l’on a ri du plaisant cas
d’Absalon et Nicolas le gracieux,
des gens divers, divers sont les propos ;
mais, la plupart, ils en rient et se gaussent,
et nul ne vis-je que ce conte peinât,
3860hormis le seul Oswald l’intendant,
vu que de son métier il était charpentier.
Quelque colère au cœur lui est restée.
Il murmure et il blâme un tantinet le conte.
« Sur mon salut, dit-il, je pourrais me venger
en contant du meunier orgueilleux joué,
s’il pouvait me chaloir de conter paillardises.
Mais je suis un vieillard, plaisanter ne me chaut.
J’ai fait mon temps au vert, désormais suis-je au sec[146] ;
sur ces cheveux blanchis sont écrits mes vieux ans ;
3870tout ainsi que le poil ai-je le cœur chanci.
À moins que je ne sois dans le cas de la nèfle.
Ce fruit-là, plus il va et plus il est mauvais,
tant qu’il blettisse en tas ou sur la paille.
Ainsi de nous, les vieux, s’en va-t-il, je le crains :
à moins qu’on ne soit blet, on ne peut être mûr.
Tant que le monde veut nous jouer de la flûte, nous sautons et sautons [147].
Car dans notre vouloir reste fiché ce clou
d’avoir blanche la tête ayant verte la queue
ainsi que le poireau : morte notre vigueur,
3880notre vouloir pourtant est toujours en folie.
Nous ne nous pouvons rien faire, mais il nous faut parler.
Toujours couve du feu sous notre vieille cendre.

Quatre charbons sont là, que je vais vous nommer :
Vantardise, mensonge, colère et convoitise ;
et ces quatre étincelles sont le lot de vieillesse.
Nos vieux membres sont gourds, oui, cela se peut bien,
mais vouloir ne prétend défaillir, ah bien, non.
Et je me sens encore, moi, ma dent de poulain,
malgré les nombreux ans qui sont passés depuis
3890 que se prit à couler le fausset de ma vie ;
car, sitôt né, bien sûr, sans attendre, la mort
a tiré le fausset par où ma vie s’en va,
et, depuis, le fausset coule et coule si bien
que tout près d’être vide est en tin le tonneau ;
et mon filet de vie découle sur le jable.
Bien peut la sotte langue sonner, carillonner
les folies qui depuis de longs jours sont passées.
Hormis le radotage, chez les vieux, plus rien n’est. »

Aussitôt que notre hôte eut oui ce beau prêche,
3900 du ton impérieux d’un roi il répliqua.
Il dit : « À quoi donc riment tous ces sages discours ?
Devrons-nous tout le jour gloser sur l’Évangile ?
C’est le diable qui fit prêcher un intendant,
comme il fait savetier pilote ou médecin.
Dis-nous donc ton histoire sans gaspiller le temps.
Voici venir Deptford, et il est demi-prime[148].
Voici venir Greenwich, où hante maint gredin.
Il serait temps, grand temps d’entamer ton histoire ! »

« Or donc, messires, dit Oswald l’intendant,
3910 je vous demande en grâce à tous qu’il ne vous peine
que je réponde et lui baille quelques nasardes ;
car opposer la force à la force, c’est justice.
Ce meunier ivre nous a ici conté
comment fut engeigné certain charpentier,
possible, pour me railler, car j’en suis un, moi.
Et, par votre congé, il va me le payer.
Je veux tout comme lui user de mots vilains[149].
Fasse Dieu, je l’en prie, qu’il se rompe le cou.

Il sait bien dans mon œil découvrir un fétu,
3920 mais dans son œil à lui il ne voit point la poutre.



Conte de l’Intendant[150].


Ici commence le conte de l’Intendant


À Trumpington, non loin de Cantebridge[151],
passe un ruisseau et, par-dessus, un pont,
et sur ledit ruisseau est assis un moulin —
ce que je vous dis là c’est la vérité pure.
Un meunier l’habitait depuis un fort long temps.
Comme un paon il était orgueilleux et paré.
Cornemuser, pécher et réparer filets,
faire coupes au tour, lutter, tirer de Tare, a tout il s’entendait.
Pendue à sa ceinture il portait dague longue ;
3930 de son épée la lame avait tranchant aigu.
Joli poignard encore au fond de l’escarcelle.
Nul qui, pour le péril, eût osé le toucher.
Un couteau de Sheffield était dedans ses chausses.
Il avait face ronde, camus était son nez,
son crâne était pelé autant que l’est un singe.
Cet homme-là était un franc coureur de foires.
Là nul n’osa jamais porter la main sur lui
que meunier ne jurât qu’il le paierait sur l’heure.
Grand voleur — c’est le vrai — de grain et de farine,
3940 rusé voleur aussi et fait au filouter.
Ce meunier avait nom Sinquin[152] le dédaigneux.
Il avait une femme, issue de noble race.

Le curé de l’endroit était père d’icelle.
Avec elle il donna force poêle d’airain
pour que ledit Sinquin entrât dans sa famille.
La damoiselle fut élevée au couvent,
Car Sinquin ne voulait, disait-il, prendre femme
qui ne fût élevée décemment et pucelle,
afin de bien tenir son rang de Yeoman[153].
3950 Elle était orgueilleuse, effrontée comme pie.
C’était un beau spectacle à voir que ces deux-là.
Les dimanches et fêtes il allait devant elle,
sa cornette[154] enroulée tout autour de son cou,
et elle le suivait, qui portait robe rouge ;
rouges étaient aussi les chausses de Sinquin.
Nul n’osait l’appeler d’un autre nom que « dame ».
Nul n’était si hardi, parmi ceux qui passaient,
Qu’il osât folâtrer ni jouer avec elle,
s’il ne voulait se faire massacrer par Sinquin
3960 à coups de dague, à coups de couteau, de stylet ;
car toujours les jaloux sont dangereuse espèce —
du moins ont-ils désir que leur femme le croie.
Elle, de son côté, qui avait sa souillure[155],
était une puante, puant comme eau croupie ;
elle était méprisante, elle était insultante.
La plus noble, à son gré, lui devait des égards,
tant pour sa parenté que pour l’éducation
qu’elle avait reçue au couvent.

Ces époux à eux deux possédaient une fille
3970 de vingt ans, sans autre famille
qu’un enfant âgé de six mois.
II était au berceau et c’était un beau gars,
La jouvencelle était et potelée et drue,
le nez camus, les yeux gris comme verre,
la croupe large et les seins ronds et hauts,
cheveux bien blonds d’ailleurs, à ne vous point mentir.

Le curé de l’endroit, parce qu’elle était belle,
était dans le dessein de la faire héritière

de ses effets, de sa maison,
3980 et sur son mariage il était exigeant.
Il la voulait marier en haut lieu
à quelque digne sang d’antique descendante.
Le bien de Sainte Église, en effet, doit aller
à sang de Sainte Église, qui ait de la naissance.
Le prêtre voulait donc honorer son saint sang,
dût-il, en ce faisant, dévorer Sainte Église.

Force mouture échut à ce meunier, sans doute,
de l’orge et du froment du pays d’alentour,
et surtout il était un certain grand collège
3990 à Cantebridge, nommé le Soler-Hall,
qui lui donnait à moudre et son blé et son orge.
Or un jour il advint, en une occasion,
que, pris soudain d’un mal, s’alita le manciple[156].
On crut que, sans manquer, il allait en mourir.
Aussi notre meunier vola farine et grain
cent fois plus que devant ;
car devant volait-il encore courtoisement,
mais, outrageusement, dès lors, il fut voleur.
Sur quoi le wardain[157] tance et fait beau bruit.
4000 Mais meunier en fait cas comme d’un grain d’ivraie,
II parla haut, jura que c’était calomnie.

Or il était deux clercs, tous deux jeunes et pauvres,
hôtes de ce collège dont je viens de parler,
C’étaient deux gens têtus et de jouer friands,
et, pour le seul attrait du jeu et du plaisir,
ils vont, sans se lasser, demander au wardain
qu’il leur donne congé, ne fût-ce qu’un moment,
pour aller au moulin porter moudre leur blé.
Et certes, sur leur tête ils osaient en répondre,
4010 on ne les volerait d’un demi picotin
par ruse, ni par force ne leur prendrait-on rien.
Tant qu’enfin le wardain octroya le congé.
Jean était le nom d’un, Alain celui de l’autre.

Ils étaient d’une ville qui se nomme Strother,
là-bas, loin dans le Nord, où ? je ne le saurais dire.

Notre Alain donc s’active après son équipage.
Sur le dos d’un cheval il vous charge le sac.
Et puis en route, Alain, et, en route aussi, Jean,
bonne épée au côté et bouclier au flanc.
4020 Jean connaît bien la route, point n’est besoin de guide.
Arrivés au moulin, il décharge le sac.
Alain parla premier : « Salut, Simon, ma foi !
Et comment vont ta femme et ta fille jolie ? »

« Alain, sois bien venu, dit Sinquin, sur ma vie,
et Jean pareillement. Eh, qui donc vous amène ? »

— « Simon, dit Jean, pargué[158], nécessité fait loi.
Qui n’a pas de valet doit se servir soi-même,
ou bien il n’est qu’un sot, ainsi disent les clercs.
Notre manciple, il va, je le crois, trépasser —
4030 il a ses grosses dents qui le font tant souffrir !
et c’est pourquoi je viens, et Alain avec moi,
pour moudre notre grain et puis le remporter.
Dépêche-nous, de grâce, sitôt que tu pourras. »
— « Ainsi sera-t-il fait, dit Sinquin, par ma foi.
Mais vous que ferez-vous, quand se fera l’ouvrage ? »
— « Pargué, je me tiendrai tout près de la trémie,
dit Jean, afin de voir comme y entre le grain.
Je n’ai pas encore vu, par le sang de mon père,
comment cela va et vient, la trémie. »
4040 Alain à son tour dit : « Ainsi feras-tu, Jean.
Cependant, par mon chef, je me tiendrai en bas,
afin de voir comment la farine descend
dans l’auge, et ce sera là mon ébatement.
Car, Jean, en bonne foi, je puis te ressembler :
je suis certes aussi mauvais meunier que toi. »

Le meunier a souri de leur simplicité.
Il songea : « Ce qu’ils font, ce n’est tout que finesse.
Ils cuident que nul homme ne les saurait tromper.

Pourtant, si tout va bien, je leur en ferai voir,
4050 en dépit des ressources de leur philosophie.
Plus il auront recours, eux, à des tours subtils,
plus, en me servant, moi, je les volerai.
Encore, pour farine n’auront-ils que du son.
Les plus grands clercs ne sont nullement les plus sages,
comme jadis au loup a bien dit la jument.
Tout leur art, je le prise autant qu’un grain d’ivraie. »

Il prend la porte en tapinois,
ayant choisi son temps, et sort à la muette.
Il cherche à droite, à gauche, et finit par trouver
4060 le cheval de nos clercs, qui était attaché
derrière le moulin et sous une tonnelle.
Alors, vers le cheval bellement il s’adresse
et, sans perdre de temps, il lui ôte la bride ;
et, dès qu’il se sent libre, le cheval de partir
vers le marais où courent des juments indomptées,
haut le pied, hennissant, sans connaître d’obstacle.

Le meunier s’en revient et il ne sonne mot,
mais il fait sa besogne et rit avec les clercs,
tant qu’à la fin son blé est bel et bien moulu.
4070 Et dès que la farine est au sac et liée,
Jean sort et voit son cheval disparu.
Il crie « haro », il crie « hélas !
Voilà notre cheval perdu ! Alain, au nom des os de Dieu,
alerte, viens-t’en, ami, vite, vite.
Hélas ! notre wardain a perdu son palefroi. »
Et Alain oublie tout, la farine et le grain,
et tout son bon, ménage lui sort de la cervelle.
« Quoi ? Par où a-t-il pris ? » se met-il à crier.

La meunière au moulin arrivait en courant,
4080 disant : « Hélas ! votre cheval ! il s’en va au marais
grand’allure trouver des juments indomptées.
Au diable soit la main qui l’attacha si mal
et celui qui eût dû lui mieux lier la rêne. »
— « Hélas ! dit Jean, Alain, pargué,
va, mets bas ton épée et je mets bas la mienne.
Je cours, Dieu le sait, aussi vite qu’un cerf.

Eh ! morgue, à nous deux il n’échappera mie.
Pourquoi n’avoir pas mis le bidet dans la grange ?
Malepeste, parguienne, Alain, tu n’es qu’un sot ! »

4090 Ces deux bons clercs ont donc couru grand’erre
vers le marais, Alain et aussi Jean.

Et quand le meunier voit que les clercs sont partis,
il a de leur farine pris un demi-boisseau
et a dit à sa femme d’en pétrir un gâteau.
« Je crois bien, ce dit-il, que les clercs se méfiaient.
N’empêche qu’un meunier fait la barbe à un clerc
avec tout son savoir. — Qu’ils aillent leur chemin !
Voyez-les donc aller ! oui, les enfants s’amusent !
Ils ne l’auront pas si aisément, par mon chef. »
4100 Ces bons clercs ! ils courent de-ci de-là.
« Gare, gare — arrête, arrête — par ici — en arrière !
Va-t’en là-bas siffler, toi, moi, je le guette ici. »
Mais de longtemps, — jusques a la nuit close —
ils ne peuvent, malgré qu’ils s’évertuent,
rattraper leur bidet, qui toujours court… et vite !
tant que dans un fossé ils l’attrapent enfin.

Las et tout dégouttant, comme chien sous la pluie,
s’en vient le pauvre Jean et Alain avec lui.
« Malheureux, disait Jean, le jour où je suis né !
4110 Nous servirons de fable et de risée au monde.
Notre blé est volé : de sots nous vont traiter
les gens et le wardain et tous nos camarades,
et surtout le meunier. Hélas ! hélas ! »

Ainsi Jean se lamente, et vient clopin-clopant
vers le moulin, et Bayard par la bride.
Il trouva le meunier assis près du foyer ;
car il faisait nuit noire, pas moyen d’aller outre.
Ils implorent de lui, et pour l’amour de Dieu,
couvert et gîte, à beaux deniers s’entend.

4120 Le meunier leur répond : « S’il y a de la place,
tel que voilà, il y en a pour vous.
Ma maison est petite, mais vous avez la science,
et en argumentant vous savez d’un espace

de vingt pieds en faire un d’un quart de lieue au moins.
Or voyons si, tel quel, ce logis peut suffire
ou, selon votre mode, moyennant vos discours, rendez-le spacieux. »

— « Or ça, Simon, dit Jean, par monsieur Saint Cuthbert[159],
tu es toujours gai, toi, et c’est bien répondu.
Il faut, ai-je ouï dire, prendre de deux choses l’une,
4130 ou bien ce que l’on trouve ou bien ce qu’on apporte.
Mais avant tout, cher hôte, de grâce, je te prie,
procure-nous manger et boire et nous héberge,
et nous te le paierons, sans qu’il y manque rien.
On ne peut, les mains vides, attirer un faucon :
voici donc notre argent tout prêt à dépenser.
Lors le meunier envoie au village sa fille
quérir et bière et pain, et fait rôtir une oie,
et il lie leur cheval pour qu’il ne se détache ;
puis dans sa propre chambre il leur dressa un lit,
4140 de couvertes, de draps, très décemment garni,
du sien propre éloigné de dix pieds ou de douze.
Sa fille avait son lit à elle
dans cette même chambre : un lit, puis, après, l’autre.
On ne pouvait mieux faire et la raison, c’était
qu’il n’était là dedans de logement plus grand.
On soupe et l’on devise afin de se distraire,
Et à cœur joie l’on va buvant la bière forte.
À la fin, vers minuit, on s’en va se coucher.

Le meunier s’est fort bien vernissé le visage.
4150 Très soûl, il était pâle, et non point empourpré.
Il avait le hoquet et il parlait du nez
comme s’il eût eu asthme ou rhume de cerveau.
Il part donc se coucher et sa femme avec lui.
Elle, elle était légère et gaie autant que geai
d’avoir bien humecté son aimable gosier.
Droit au pied de son lit fut placé le berceau,
pour qu’elle pût bercer et allaiter l’enfant.
Quand de la cruche on eut vidé le contenu,
au lit se mit la fille, sans plus longtemps tarder,
4160 au lit se mit Alain, et Jean se mit au lit.

Tout est couché. Besoin ne fut de dormitif.
Le meunier a humé la bière à si longs traits
qu’en son sommeil il ronfle aussi fort qu’un cheval
et ne se donne garde de tenir son derrière.
Sa femme avec vigueur joue l’accompagnement.
On eût ouï leur bruit à plus de deux cents toises ;
et la donzelle aussi ronfle par compagnie[160].

Alain le clerc entend la mélodie.
Il pousse Jean du coude et dit : « Dors-tu ?
4170 Entendis-tu jamais, dis-moi, chanson pareille ?
Hein ! les complies qu’à trois ils nous chantent ici !
Que le feu Saint-Antoine arde les importuns !
Qui jamais entendit si merveilleuse chose ?
Oui, que Dieu leur envoie la fleur des fins mauvaises !
Je n’aurai de sommeil de toute cette nuit.
Mais enfin, peu me chaut ; tout sera pour le mieux.
Car, Jean, ajouta-t-il, j’en jure mon salut,
je veux, si je le puis, caresser la pucelle.
Il nous est par la loi laissé quelque recours ;
4180 car il est une loi, Jean, qui nous dit ceci :
que si, sur certain point, certain homme est lésé,
il doit, sur certain autre, être dédommagé.
Notre blé est volé, en un mot comme en cent,
et ce jour fut pour nous trop mauvaise journée,
et puisqu’il n’est pour moi point de redressement,
je veux du moins avoir récompense à ma perle.
Non, non, pargué, je n’en choisis point d’autre. »

Jean répondit : « Alain, penses-y donc.
Le meunier, tu le sais, est homme à redouter,
4190 et, si de son sommeil jamais il s’éveillait,
il pourrait à tous deux nous faire vilenie ! »
Sur quoi Alain repart : « Je ne fais cas de lui non plus que d’une mouche. »
Il se lève et se glisse auprès de la pucelle.
Elle était sur le dos dormant profondément,
si bien qu’il fut si près, avant qu’elle l’aperçût,
que pour crier, vraiment ! il eût été trop tard ;

et, pour le faire court, ils accordent leurs vielles.
Or, joue, Alain ! Tandis, parlerai-je de Jean.

Jean reste en paix le temps qu’on chemine cent toises,
4200 et à part lui il geint et il se déconforte.
« Hélas ! dit-il, hélas, voilà un méchant tour !
Je puis maintenant dire que je ne suis qu’un sot.
Mon camarade au moins a remède à son mal :
il serre dans ses bras la fille du meunier ;
il voit, s’aventurant, son besoin soulagé ;
et moi je reste au lit tout tel qu’un sac de balle ;
et quand demain matin sera conté ce tour,
on me tiendra pour simple et pour poule mouillée.
Bah ! je me lèverai et courrai l’aventure.
4210 Qui rien ne risque, rien n’a, dit le dicton. »
Et le voilà sur pied et qui sans bruit s’en va
vers le berceau, et le prend en ses mains,
et le porte tout doux près du pied de son lit.

La femme peu après cesse son ronflement,
s’éveille, sort, afin d’aller tomber de l’eau,
rentre, ne trouve plus son berceau en sa place,
tâtonne ça et là, mais de berceau point trace,
« Hélas, dit-elle, hélas, j’allais me fourvoyer ;
j’ai failli m’en aller tout droit au lit des clercs.
4220 Eh ! Benedicite ! mal m’en eût-il lors pris ! »
Et d’aller tant qu’elle eut retrouvé le berceau,
et toujours et toujours elle avance à tâtons
et trouve enfin le lit, et se croit à bon port,
parce que le berceau est là auprès du pied.
Sans savoir où elle est, car elle n’y voit goutte,
bien et bel entre-t-elle au lit auprès du clerc
et reste sans branler et cherche le sommeil.
Or bientôt Jean le clerc brusquement se redresse
et sur notre commère tombe à bras raccourcis.
4230 Elle n’avait de longtemps goûté pareil déduit.
Il point dur et profond ainsi qu’un enragé.
Telle est la belle vie que mènent nos deux clercs,
jusqu’à ce que le coq eut par trois fois chanté.

Alain, quand l’aube vint, se trouva fatigué,
car il avait peiné toute cette longue nuit.
Il dit alors : « Adieu, Madelon, amie douce ;
voici te jour venu, je ne puis demeurer.
Mais, pour la vie, a pied, à cheval, en tous lieux,
je suis, sur mon salut, ton clerc tout dévoué. »
4240 — « Va donc, bel ami doux, dit-elle, va, adieu !
Mais, avant que tu partes, un mot veux-je te dire.
Quand tu t’éloigneras, passant près du moulin,
à l’huis qui est derrière, là, tout près de l’entrée »
tu verras un gâteau d’un bon demi-boisseau
fait de ton propre blé,
que j’ai moi-même aidé mon père à te voler.
Et, bel ami, dit-elle, Dieu te sauve et te garde ! »
Et à ces mots peu s’en faut qu’elle ne pleure.

Alain se lève et pense : « Devant que le jour crève,
4250 je vais me mettre au lit près de mon compagnon ;
et voilà que sa main a trouvé le berceau.
« Pardieu, réfléchit-il, je me trompais d’adresse.
J’ai la tête qui tourne d’avoir tant besogné,
et c’est là ce qui fait que je ne vais pas droit.
Je vois bien au berceau que je suis fourvoyé :
c’est là que sont couchés le meunier et sa femme. »
Et d’aller de ce pas, que le diable l’emporte !
vers le lit dans lequel est couché le meunier :
il croit se mettre au lit près de son ami Jean,
4260 et c’est près du meunier que le galant se boute.
Il le prend par le cou et lui parle tout bas :
« Ehl Jean, éveille-toi, eh ! tête de mulet,
eh ! par le sang du Christ, et écoute un bon tour,
car, vrai, par ce seigneur que l’on nomme saint Jacques,
j’ai par trois fois, en cette courte nuit, joui
de la fille au meunier étendue sur le dos,
tandis que dans ton lit tu tremblais en poltron. »
— « Ah ! faux ribaud, dit le meunier, vraiment ?
Ah ! faux traître ! faux clerc !
4270 tu mourras tout à l’heure, par la vertu de Dieu,
toi qui fus si osé que de déshonorer
ma fille qui sortit de si haute lignée. »

Et à la gorge il a saisi Alain,
et Alain à son tour l’empoigne avec furie,
et en plein sur le nez il lui donne du poing.
Un flot de sang jaillit, tombant sur sa poitrine.
Et sur le sol alors, nez et bouche meurtris,
ils se roulent tous deux comme gorets en sac ;
puis les voilà sur pied, puis les voilà par terre,
4280 tant qu’enfin le meunier butte contre un pavé
et du coup sur sa femme va choir à la renverse.
Elle ne savait rien de la sotte querelle,
endormie qu’elle était depuis un court instant
avec Jean qui, pour lors, réparait sa nuit blanche.
La chute en sursaut la réveille.
« À l’aide, à l’aide, sainte croix de Bromholm[161],
In manus tuas ! Seigneur, je t’invoque !
Éveille-toi, Simon. Le malin est sur nous
Oh ! j’ai le cœur brisé, oh ! je suis presque morte.
4290 J’ai quelqu’un qui me pèse sur le ventre et la tête.
A l’aide, Simon, à l’aide, car les faux clercs se battent ! »
Jean saute à bas du lit aussi vite qu’il peut
et tout le long des murs il s’en va tâtonnant
pour trouver un bâton ; et elle aussi se lève.
Elle savait les êtres mieux que ne faisait Jean :
contre le mur, tantôt, elle trouve un bâton.
Elle aperçut alors une vague lueur,
car par un trou entrait un clair rayon de lune,
et à cette lumière elle les vit tous deux,
4300 quoiqu’elle n’eût pu dire au vrai c’est tel ou tel,
lorsque devant ses yeux elle entrevit du blanc :
et dès qu’elle aperçut cette vague blancheur,
elle crut que le clerc portail bonnet de nuit,
et, le bâton en main, elle approche, elle approche,
et crut avoir atteint Alain, mais, là, en plein,
quand c’était du meunier le blanc crâne pelé ;
si bien qu’il roule à bas et crie : « Haro ! je meurs ! »
Les deux clercs vous le rossent et le laissent par terre.
Puis, se vêlant, ils vont reprendre leur cheval,
4310 et leur farine aussi, et se mettent en route,

sans oublier de prendre au moulin leur gâteau,
fait d’un demi-boisseau de farine et bien cuit.

Ainsi est le meunier orgueilleux bien battu ;
encore a-t-il perdu la mouture du blé ;
sans compter qu’il a fait tous les frais du souper
des clercs Alain et Jean, qui l’ont battu si bien.
On lui a caressé et sa femme et sa fille.
Cela, meunier, cela t’apprendra à tromper.
Et c’est pourquoi l’on dit ce proverbe très vrai :
4320 « Il ne doit pas s’attendre au bien qui fait le mal ;
qui fut trompeur sera trompé. »
Et Dieu, qui tout là-haut trône en sa majesté,
garde la compagnie, tant petits comme grands !
Ainsi ai-je payé le meunier dans mon conte.


Ici finit le conte de l’Intendant.


Conte du Cuisinier.


Prologue du conte du Cuisinier.
.


Le cuisinier de Londres, quand parlait l’intendant,
De joie (ce lui semblait) lui caressait le dos.
« Ha, ha, fit-il, ha, ha, par la passion du Christ,
la belle conclusion que ce meunier a vue
clore son argument touchant l’hébergement,
4330Salomon a bien dit vraiment en son langage :
Garde-toi d’accueillir quiconque en ta maison,
car héberger la nuit est périlleuse chose.
Il fait bon que l’on sache
Quelles gens l’on admet en son particulier.
Je veux certes que Dieu peine et souci m’envoie
si jamais, depuis que j’ai nom Hodge[162] de Ware,
j’ai ouï qu’un meunier eut plus de tablature.
On lui fit un bon tour, pardi, en la nuit noire.
Mais sera-t-il donc dit que l’on s’en tiendra là ?
4340Nenni. Et c’est pourquoi, si vous daignez ouïr
un conte dit par moi, qui suis un pauvre diable,
je vous veux raconter, du mieux que je pourrai,
comment un certain tour advint en notre ville. »

    Notre hôte répondit et dit : « J’en suis d’accord,
Allons, conte, Roger, et tâche qu’il soit bon,
car il t’est arrivé de saigner maint pâté,
et il t’est arrivé de vendre maint rassis,
qui fut chaud par deux fois et par deux fois fut froid.
Maint pèlerin pria que le Christ te maudit,
4350qui encore aujourd’hui se sent de ton persil

pour en avoir mangé avec ton oie grasse,
pource qu’en ta boutique il vole mainte mouche [163].
Allons, gentil Roger, allons, par ton surnom,
si je t’ai plaisanté ne te courrouce point :
toute vérité passe quand on rit et plaisante. »
— « Tu as dit vérité, dit Roger, par ma foi.
Mais plaisanterie vraie, méchante plaisanterie, comme dit le Flamand[164].
Et, par conséquent, Henry Bailly, sur ta foi,
ne te courrouce pas avant qu’on se sépare,
4360si c’est d’un hôtelier qu’il s’agit en mon conte.
Mais ce n’est pas celui qu’encore je veux conter.
Mais avant qu’on se quitte, vrai, tu auras ton compte. »
A ce propos notre homme rit et s’égaya fort,
puis il conta son conte et vous l’allez ouïr.


Ainsi finit le prologue du conte du Cuisinier.


Conte du Cuisinier.


Ici commence le conte du Cuisinier.


Jadis en notre ville était un apprenti
d’une corporation de marchands vitailleurs [165].
Le drôle était gaillard comme pinson au bois,
aussi brun qu’une mûre — joli petit bout d’homme.
Ses cheveux étaient noirs et peignés avec soin.
4370Il était bon danseur, et danseur si joyeux
qu’on l’avait surnommé Pierquin le Révéleux[166].
Il était plein d’amour et de galanterie
autant que de doux miel est une ruche emplie.
C’était contentement pour celle qui l’avait !
A tous les mariages il dansait et sautait.
Le galant aimait mieux taverne que boutique.
Car, lorsqu’il y avait dans Chepe[167] chevauchée,

il n’y faisait qu’un saut, désertant la boutique.
Jusqu’à ce qu’il eût vu tout ce qu’on pouvait voir
4380et qu’il eût bien dansé, jamais il ne rentrait.
Il assemblait maison de gens de son espèce
pour sauter et chanter et mener tels déduits ;
et là assignait-on encore le jour et l’heure
d’aller jouer aux dés dans telle ou telle rue.
Car dans la ville entière nul apprenti n’était
qui fût plus entendu à jeter les deux dés
que ne l’était Pierquin. Avec cela fort large
au fait de la dépense en la chambre discrète.
C’est ce dont s’aperçut son maître en son commerce,
4390qui trouva son tiroir vide plus d’une fois :
car apprenti fringant — c’est une chose sûre —
qui fréquente les dés, le plaisir ou l’amour,
qui paiera les violons ? Le maître en sa boutique ;
quand même à la musique il n’aura nulle part —
vol et dissipation étant lors synonymes —
tandis que l’autre racle ou guitare ou rebec.
Débauche et probité, dans la condition humble,
se prennent aux cheveux, comme on sait, tout le jour.

    Ce gaillard apprenti resta donc chez son maître
4400jusqu’à ce que son temps fût près d’être fini,
quoique matin et soir il reçût des semonces
et que parfois l’orgie le menât à Newgate[168].

    Mais il advint qu’enfin son maître s’avisa,
un jour, après qu’il eut parcouru ses papiers,
d’un proverbe qui dit expressément ceci :
« Mieux vaut du tas tirer une pomme gâtée
que de lui donner temps de gâter tout le reste. »
Serviteur débauché, c’est un cas tout semblable :
c’est un bien moindre mal de le mettre dehors
4410que de laisser par lui se perdre tous vos gens.
Voilà pourquoi son maître lui donne son congé,

en priant que malheur et chagrin raccompagnent.
Ainsi fut congédié le gaillard apprenti.
Or cours le guilledou ou non, c’est ton affaire !

Et, parce qu’il n’est point de voleur sans compère[169]
qui l’aide à gaspiller son butin et gruger
ce qu’il peut extorquer, ce qu’il peut emprunter,
il fit tantôt porter son lit et ses effets
chez un sien compagnon, un drôle de sa trempe,
4420un qui aimait les dés, la joie et les plaisirs,
dont la femme tenait, pour sauver l’apparence,
boutique, et, de son vrai métier, faisait l’amour.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·
De ce conte du Cuisinier c’est là tout ce que fit Chaucer.


Groupe B


Conte de l’Homme de Loi.


Introduction au Prologue de l’Homme de Loi.


Paroles adressées par l’hôtelier à la compagnie.


Notre hôte vit bien que le clair soleil
avait parcouru l’arc de son jour artificiel
pour un quart, une demi-heure et plus[170].
Et, bien qu’il ne fût pas profond expert en science,
il savait que c’était le dix-huitième jour
d’avril[171], qui est le messager de mai,
et vit bien que l’ombre de tout arbre
était en longueur de la même dimension
que le corps dressé qui la produisait.
10Adonc par cette ombre il prit connaissance
que Phébus, qui brillait d’un si clair éclat,
s’était élevé de quarante-cinq degrés,
et, ce jour-là, étant donné la latitude,
il en conclut qu’il était dix heures d’horloge,
et soudain il fit se retourner son cheval.
« Messires, (dit-il,) je vous en préviens, toute la bande,
le quart de cette journée s’est écoulé.
Ores, pour l’amour de Dieu et de saint Jean,
ne perdez pas de temps, pour autant que le pouvez.
20Messires, le temps s’échappe nuit et jour
et se dérobe à nous, soit à notre insu quand nous dormons,

soit par inadvertance pendant nos veilles,
comme fait le cours d’eau qui jamais ne revient en arrière
lorsqu’il descend de la montagne à la plaine.
Sénèque peut avec raison, ainsi que maint philosophe,
pleurer le temps, plus que l’or mis en coffre.
« Car perte de richesses peut se réparer,
mais perte de temps nous ruine, » dit-il.
Il ne saurait revenir sans aucun doute,
30non plus que le pucelage de Margot
quand elle l’a perdu en son dévergondage.
Ne moisissons pas de la sorte dans l’oisiveté.
Messire légiste, (dit-il,) par votre bonheur à venir,
racontez-nous tout de suite une histoire, comme il est convenu.
Vous vous êtes soumis de votre plein gré
à ma décision en cas pareil.
Exécutez-vous et tenez votre promesse.
Vous aurez alors du moins fait votre devoir. »
« Hôte, dit-il, de par Dieu ![172], j’y consens.
40Violer une convention, ce n’est pas mon dessein ;
promesse est dette et bien volontiers je tiendrai
toute ma promesse ; je ne puis mieux dire.
Car la loi que l’homme impose à autrui,
il doit à lui-même en droit l’appliquer.
Ainsi le veut notre texte. Néanmoins il est certain
que sur l’heure je ne puis dire nul conte profitable
que Chaucer — encore qu’il s’y connaisse médiocrement
en mètres et en rimes habiles, —
n’ait dit en tel anglais qu’il sait,
50il y a beau temps, comme plus d’un en a connaissance.
Et s’il ne les a pas dits, ces contes, cher frère,
dans un livre, il les a dits dans un autre,
car il a parlé d’amoureux, en long et en large,
plus qu’Ovide n’en a cité
dans ses Epîtres qui sont fort anciennes.
Pourquoi les conterais-je puisqu’ils ont été contés ?
Dans sa jeunesse il a chanté Geys et Alcyone[173],
et depuis il a parlé en particulier de chacun,
nobles épouses et amoureux aussi.

60 Quiconque voudra chercher dans son grand volume
intitulé Légendes des Saintes de Cupidon[174]
y pourra voir les grandes et larges blessures
de Lucrèce et de Thisbé de Babylone,
l’épée dont se férit Didon pour le trompeur Enée,
l’arbre où Phyllis se pendit pour son Démophon,
la plainte de Déjanire et d’Hermione,
d’Ariane et d’Isiphile[175] ;
l’île stérile se dressant dans la mer ;
70 Léandre noyé pour sa chère Héro,
les larmes d’Hélène ainsi que le chagrin
de Briséis, et le tien, ô Ladomée[176],
ta cruauté, reine Médée,
tes petits enfants pendus par le cou
pour ton cher Jason, si faux en amour !
Hypermnestre, Pénélope, Alceste,
il loue vos vertus de femmes parmi les meilleures !
Mais certes il n’écrit pas un mot
sur le méchant exemple donné par Canacée[177],
coupable amante de son propre frère ; —
80 (a de telles maudites histoires je dis : « fi ! »)
ni non plus, suivant Tyrius Apollonius,
sur la façon dont le maudit roi Antiochus
ravit le pucelage de sa fille,
ce récit si affreux à lire,
quand il la renversa sur le pavé.
C’est pourquoi lui, de propos délibéré,
n’a voulu oncques écrire en aucun de ses ouvrages
pareilles horribles abominations,
et je n’en veux pas raconter non plus, si je le puis.
90 Mais pour mon récit comment dois-je faire aujourd’hui ?
Il me déplairait, sans doute, qu’on me comparât
à ces Muses nommées les Piérides[178]

le livre des Métamorphoses sait ce que je veux dire —
mais néanmoins je ne m’en soucie pas plus que d’une fève
si je viens à sa suite avec un pauvre plat de cenelles cuites.
Je parle en prose et lui abandonne les vers[179]. »
Et sur ce mot, d’un visage grave,
il commença son conte, comme vous allez l’entendre.



Le Prologue du conte de l’Homme de Loi.


Ô mal odieux ! état de pauvreté ![180]
100 si accablé de soif, de froid, de faim !
Demander du secours te fait honte en ton cœur ;
si tu n’en demandes pas, tu es si blessé par le besoin
que le besoin même découvre toute ta blessure cachée !
En dépit de toi, tu dois par indigence
ou voler, on mendier, ou emprunter ta dépense !

Tu blâmes le Christ et dis bien amèrement
qu’il répartit mal les richesses temporelles.
Ton voisin, tu l’accuses — en quoi tu pèches —
et tu dis avoir trop peu, tandis que lui a tout.
110 « Par ma foi, dis-tu, un jour il devra rendre compte
quand brûlera sa queue dans les charbons ardents,
car il ne secourt nullement les besoigneux en leur besoin. »

Écoute quelle est la sentence du sage :
« Mieux vaut mourir que d’être en indigence ;
ton propre voisin va te mépriser ».
Si tu es pauvre, adieu considération !
Prends encore cette sentence du sage :

« Tous les jours des pauvres sont mauvais. »
Prends donc garde, avant d’en arriver à ce point !

120 « Si tu es pauvre, ton frère te hait,
et loin de toi s’enfuient tous tes amis, hélas ! »
Ô riches marchands, vous êtes dans l’aisance, vous,
gens nobles, gens prudents quant à cela !
Vos sacs ne sont pas remplis d’as doubles
mais de six-cinq vous portant bonheur[181].
Vous pouvez bien danser joyeux à Noël !

Vous visitez du pays et veillez à vos gains ;
en gens sages vous connaissez tout l’état
130 des royaumes ; vous êtes pères de nouvelles
et de contes, tant de paix que de luttes.
Je serais à cette heure tout dépourvu de contes,
n’était qu’un marchand, il y a mainte année,
m’enseigna celui que vous allez entendre.



Le Conte de l’Homme de Loi[182].


Ci commence le conte de l’homme de loi.


En Syrie jadis vivait une compagnie
de marchands riches et avec cela sérieux et loyaux,
qui expédiaient partout fort loin leurs épices,
leurs draps d’or et leurs satins aux riches couleurs.
Leur marchandise était si avantageuse et si nouvelle

qu’un chacun avait plaisir à commercer
140 avec eux comme aussi à leur vendre leurs denrées.

Or il advint que les maîtres de cette corporation
se disposèrent au voyage de Rome.
Que ce fût pour leur commerce ou leur agrément,
ils ne voulurent y envoyer nul autre messager,
mais vinrent eux-mêmes à Rome (pour faire court),
et dans tel endroit qui leur parut servir
à leur dessein, ils prirent leur logement.

Ces marchands ont demeuré dans la dite ville
un certain temps, selon leur bon plaisir.
150 Et il se fit que l’excellente renommée
de la fille de l’empereur, Dame Constance[183],
fut rapportée dans les moindres détails,
de jour en jour, à ces marchands syriens
de telle façon que je vais vous le raconter.

Voici quel était l’éloge unanime de tous :
« Notre empereur de Rome (que Dieu l’ait en sa garde !)
a une fille telle que, depuis l’origine du monde,
à compter tant sa bonté que sa beauté,
oncques n’y eut autre pareille à elle.
160 Je prie Dieu de la maintenir en honneur
et voudrais que de toute l’Europe elle fût reine.

En elle est grande beauté sans orgueil,
jeunesse sans enfantillage ni folie,
en toutes ses œuvres la vertu est son guide,
l’humilité a tué toute tyrannie en elle.
Elle est miroir de toute courtoisie ;
son cœur est véritable chambre de sainteté,
sa main dispense libéralement les aumônes. »

Et toute cette rumeur était exacte, aussi vrai que Dieu est vérité,
170 mais maintenant revenons à notre dessein :
Ces marchands ont fini de charger à nouveau leurs navires,
et après avoir vu cette bienheureuse demoiselle,

ils s’en sont retournés bien volontiers en Syrie ;
ils vaquent à leurs affaires ainsi qu’autrefois
et vivent dans l’aisance ; je ne puis vous en dire plus.

Or il advint que ces marchands étaient en faveur
auprès de celui qui était sultan de Syrie,
car, lorsqu’ils revenaient de quelque pays étranger,
il avait accoutumé, dans sa gracieuse courtoisie,
180 de leur faire bon visage et de s’enquérir avidement
des nouvelles de divers royaumes en vue d’apprendre
les merveilles qu’ils avaient pu voir ou bien ouïr.

Entre autres choses, tout spécialement
ces marchands lui parlèrent de Dame Constance,
de sa noblesse si grande, sérieusement, avec force détails,
en sorte que le sultan prit si grand plaisir
à en conserver l’image dans son souvenir
que tout son désir et tout son souci anxieux
tendirent à l’aimer tant que sa vie durerait.

D’aventure en ce grand volume
190 que les hommes nomment le ciel il était écrit
par les astres, à l’heure où il naquit,
qu’il devrait la mort à l’amour, hélas !
car dans les astres, plus transparents que n’est verre,
est écrite, Dieu le sait, pour quiconque saurait y lire
la mort de chaque homme, sans nul doute.

Dans les astres, maint hiver auparavant,
se trouvait écrite la mort d’Hector, d’Achille,
de Pompée, de Jules César, avant leur naissance,
200 la lutte thébaine, et la mort d’Hercule,
de Samson, de Turnus, et celle de Socrate ;
mais si borné est l’esprit des hommes
que nul ne sait bien y lire en plein.

Le sultan manda son conseil privé
et pour passer la chose en revue rapidement,
il lui déclara son intention
et lui dit de façon certaine que s’il n’avait le bonheur
de posséder Constance, avant peu de temps
il en mourrait, et lui enjoignit, en hâte,
210 de trouver quelque moyen pour lui sauver la vie.


Divers conseillers parlèrent diversement.
Ils argumentèrent et retournèrent la chose en tous sens,
ils mirent en avant mainte raison subtile,
ils parlèrent de magie et de tromperie,
mais finalement, en conclusion,
ils ne purent voir là nulle ressource,
ni d’aucune autre façon, sauf par mariage.

À ceci alors ils virent tant d’obstacles
en raison, pour le dire bien clairement,
220 étant donné qu’il y avait une telle différence
entre les lois des deux pays, qu’ils déclarèrent
ne pouvoir croire qu’un prince chrétien voulût de plein gré
marier sa fille sous nos chères lois
que nous avons apprises de notre prophète Mahomet.

Mais lui répondit : « Plutôt que de perdre
Constance, certes je veux être baptisé.
Il me faut être à elle, je n’ai pas d’autre choix.
Je vous en prie, tenez cois vos arguments,
sauvez-moi la vie, et ne soyez pas négligents
230 à me procurer celle qui tient ma vie en son pouvoir
car en ce tourment je ne saurais demeurer longtemps. »

Qu’est-il besoin de plus d’amplification ?
Je dis que, par traité et par ambassade
et par la médiation du pape,
et par toute l’Église et toute la chevalerie,
afin de détruire la loi de Mahom
et faire croître la précieuse loi du Christ,
ils se sont mis d’accord, comme vous allez l’entendre :

À savoir que le sultan et ses barons
240 et tous ses hommes liges devraient être baptisés,
et qu’il obtiendrait Constance en mariage
avec telle quantité d’or, je ne sais laquelle,
et qu’à cet effet il donnerait des garanties suffisantes.
Ce même accord fut juré de part et d’autre.
Maintenant, belle Constance, que le Dieu tout-puissant te guide !

Maintenant certains, j’imagine, s’attendraient
à ce que je dise tout l’équipage

que l’empereur, en sa grande noblesse,
a préparé pour sa fille, dame Constance.
250 L’on peut bien savoir que si grand arroi
nul ne saurait le raconter en une petite phrase
tel qu’il fut préparé pour si haute cause.

On désigne des évêques, pour aller avec elle,
des seigneurs, de grandes dames, des chevaliers renommés,
et d’autres gens en grand nombre (pour faire court).
Et l’on fit signifier dans la ville
qu’un chacun avec grande dévotion
priât le Christ de prendre ce mariage
en gré et favorisât ce voyage.

260 Le jour de son départ est arrivé ;
je dis que le triste jour fatal est arrivé
où il ne peut plus y avoir de délai,
et où ils se disposent à faire route, tous et un chacun.
Constance tout abattue par le chagrin
se leva bien pâle et se disposa à partir,
car elle voyait bien qu’il n’était autre fin.

Hélas ! qu’est-il étonnant qu’elle ait pleuré,
elle que l’on envoie vers une nation étrangère,
loin des amis qui l’ont si tendrement gardée
270 et pour être obligée d’obéir
à un homme dont elle ne sait pas la disposition.
Les maris sont tous bons et l’ont été dès les temps anciens,
ce que savent leurs femmes, je n’ose vous en dire davantage.

« Père[184], (dit-elle,) ta malheureuse enfant Constance
ta petite fille si doucement élevée,
et vous, ma mère, ma souveraine joie
sur toute chose, hormis le Christ là-haut,
Constance, votre enfant, se recommande bien des fois
à votre grâce, car je dois aller en Syrie
280 et jamais plus ne dois vous voir de mes yeux.

Hélas ! chez la nation barbare
il me faut aller sur-le-champ, puisque vous le voulez ainsi,
mais que le Christ, qui mourut pour notre rédemption,

m’accorde la grâce d’accomplir ses ordres.
Moi malheureuse femme, qu’importe que je meure !
Les femmes sont nées pour le servage et la pénitence
et pour être sous le gouvernement de l’homme. »

Je gage que ni à Troie, quand Pyrrhus fit brèche au rempart,
ou qu’Ilion brûla, ni en la cité de Thèbes,
290 ni à Rome, à cause du mal fait par Annibal,
qui par trois fois vainquit les Romains,
ne furent entendus si tendres pleurs de pitié
qu’il y en eut dans cette chambre pour son départ.
Mais il lui faut partir, qu’elle pleure ou chante.

Ô premier mobile[185], firmament cruel[186],
qui de ton mouvement diurne sans cesse pousses
et précipites d’Orient en Occident
tout ce qui par nature voudrait suivre un autre chemin,
la poussée mit le ciel en tel arroi
300 au début de ce terrible voyage
que le cruel Mars a frappé de mort ce mariage.

Infortuné ascendant oblique
dont le seigneur hélas ! est tombé sans force[187]
de son angle dans la plus sombre maison.
Ô Mars, qui es Atazir en cette occasion [188] !
Ô faible Lune, malheureuse est ta marche !
tu te viens joindre à qui le reçoit mal[189]
et d’où tu étais bien tu te trouves écartée.

Imprudent empereur de Rome, hélas !
310 n’y avait-il pas un philosophe dans toute la ville ?

n’y a-t-il pas de temps plus opportun qu’un autre en tel cas ?
n’y a-t-il aucun choix à faire pour le voyage,
surtout pour des personnages de haute condition
et lorsque l’on connaît l’époque d’une naissance ?
Hélas ! nous sommes ou trop ignorants ou trop stupides.

Au navire l’on conduit la belle vierge attristée,
solennellement, en grande pompe.
« Que Jésus-Christ soit avec tous », dit-elle.
Il n’y a plus que des : « Adieu ! belle Constance ! »
320 Elle s’efforce de faire bonne contenance,
et je la laisse naviguer de cette façon
et veux encore revenir à mon sujet.

La mère du sultan, un puits de vices,
a percé à jour le dessein de son fils,
comment il entend abandonner ses anciens sacrifices,
et tout aussitôt elle a mandé ses conseillers à elle
et ils sont venus pour connaître son intention.
Quand ces gens se trouvèrent ensemble réunis,
elle s’assit et parla comme vous allez ouïr :

330 « Messeigneurs, (dit-elle,) vous savez un chacun
comment mon fils est sur le point d’abandonner
les saintes lois de notre Alcoran,
données par Mahomet, le messager de Dieu.
Mais au grand Dieu je fais ce vœu
que ma vie sortira plutôt de mon corps
que de mon cœur la loi de Mahomet !

Que s’ensuivrait-il pour nous de cette loi nouvelle,
sinon servitude pour nos corps et pénitence ?
et plus tard d’être entraînés en enfer,
340 pour ce que nous reniâmes Mahomet, notre foi ?
Mais voulez-vous, messeigneurs, jurer de faire
ainsi que je le dirai, et de vous conformera mon avis,
et pour tout jamais j’assurerai notre salut ? »

Ils jurèrent et promirent tous, jusqu’au dernier,
de vivre et mourir avec elle et de l’appuyer,
et que chacun, du mieux qu’il pourra,
pour l’assister tâtera tous ses amis,

et elle a pris en main ce projet
que vous allez m’entendre raconter
350 et à tous elle parla exactement de cette façon :

« Nous devons d’abord feindre d’accepter le christianisme,
de l’eau froide ne nous peinera guère,
et je ferai telle fête et tel divertissement
que, par ma foi, je donnerai son dû au sultan,
car, si blanche que sa femme soit sortie du baptême,
elle aura grand’peine à laver la tache rouge,
quand elle apporterait pleins fonts d’eau avec elle. »

Ô sultane, racine d’iniquité,
virago, nouvelle Sémiramis,
360 ô serpent sous forme féminine[190],
pareille au serpent enchaîné au fond de l’enfer ;
ô femme dissimulée, tout ce qui peut confondre
l’innocence et la vertu, par ta méchanceté
est couvé en toi, nid de tous les vices !

Ô Satan, plein d’envie depuis le jour
où tu fus chassé de notre héritage,
tu connais bien la vieille voie d’accès auprès des femmes !
Tu as fait qu’Ève nous mena en servitude.
Tu veux rompre ce mariage chrétien.
370 C’est ainsi qu’hélas ! tu fais des femmes
ton instrument lorsque tu veux tromper.

La sultane que de la sorte je blâme et je maudis
laisse partir en secret ses conseillers.
Pourquoi m’attarderais-je à ce récit ?
Un jour elle va à cheval trouver le sultan
et lui dit qu’elle voudrait renier sa foi
et recevoir le christianisme des mains du prêtre,
se repentant d’avoir été païenne si longtemps.

Elle le supplie de lui faire cet honneur
380 qu’elle puisse recevoir les chrétiens à une fête :
« Je ferai effort pour leur plaire. »

Le sultan dit : « Je ferai selon votre ordre »,
et la remercie à genoux de cette requête.
Si content était-il, qu’il ne savait que dire.
Elle embrassa son fils et s’en retourna chez elle.


La première partie est finie. Suit la seconde partie.


Ces gens chrétiens ont atterri
en Syrie, avec une grande escorte solennelle,
et en hâte le sultan a envoyé son messager
auprès de sa mère d’abord et par tout le royaume,
390 pour dire que sa femme est arrivée, sans nul doute,
et la prier d’aller à cheval au-devant de la reine
pour maintenir l’honneur du royaume.

Grande était la foule et riche l’arroi
des Syriens et des Romains réunis.
La mère du sultan, riche et parée,
reçut la princesse d’aussi joyeux visage
qu’aucune mère pourrait recevoir une fille chérie
et vers la cité voisine et proche
à petits pas ils chevauchent en pompe.

400 Je m’imagine qu’en rien le triomphe de Jules César
dont Lucain fait si grande vanterie
ne fut plus royal ni plus merveilleux
que l’assemblage de cette multitude heureuse.
Mais ce scorpion, cette âme damnée,
la sultane, malgré toutes ses flatteries,
méditait sous ce masque une piqûre mortelle.

Bientôt après le sultan vint lui-même
avec un apparat si royal que c’est merveille à dire
et accueillit sa fiancée plein de joie et de bonheur.
410 Et je les laisse ainsi demeurer dans la gaîté et la joie ;
c’est l’issue de cette affaire que je raconte.
Quand le moment vint, les gens crurent qu’il convenait
d’arrêter les réjouissances ; ils allèrent prendre du repos.

Le temps vint où cette vieille sultane
disposa le festin dont j’ai parlé
et au festin se rendent les chrétiens,

tous ensemble, oui, tant jeunes que vieux.
Là on peut festoyer et voir les souverains
et plus de choses rares y eut que je ne sais vous en décrire,
420 mais achetées bien trop cher avant de se lever de table.

Ô malheur soudain ! qui toujours succèdes[191]
au bonheur terrestre assaisonné d’amertume,
terme de la joie de notre terrestre labeur ;
le malheur siège au bout de notre liesse.
Écoute ce conseil pour ta sécurité :
au jour de liesse aie en pensée
le chagrin ou le mal inopiné qui vient derrière.

Car, pour le raconter brièvement en un mot,
le sultan et les chrétiens jusqu’au dernier
430 furent pourfendus et poignardés à la table,
excepté la seule dame Constance.
La vieille sultane, maudite sorcière,
avec ses amis a fait cette action maudite
voulant elle-même gouverner tout le pays.

Il n’y eut nul Syrien converti
au courant du conseil du sultan
qui ne fût pourfendu avant qu’il pût s’échapper.
Constance, ils la prirent aussitôt, à la chaude,
et sur un vaisseau sans aucun gouvernail, Dieu le sait !
440 ils la placèrent, lui disant d’apprendre à faire voile
de Syrie pour revenir en Italie.

Certain trésor qu’elle avait apporté
et grande abondance, à vrai dire, de victuailles
ils lui donnèrent ; elle avait aussi des vêtements,
et la voici qui vogue sur la mer salée.
O ma Constance, pleine de gracieuse bonté,
ô jeune fille chérie de l’empereur,
que le maître du destin dirige la barque !

Elle se signa et d’une voix toute plaintive
450 à la croix du Christ elle parla ainsi[192] :

« Autel clair et béni, sainte croix
rougie du sang de l’Agneau plein de pitié
qui lava le monde de l’antique souillure,
du malin et de ses griffes, garde-moi
au jour où je serai noyée dans l’abîme.

Arbre victorieux, protection des fidèles,
qui seul fus digne de porter
le roi du ciel avec ses blessures toutes fraîches,
le blanc Agneau frappé de la lance,
460 toi qui chasses les démons de l’homme et de la femme
sur qui s’étendent fidèlement tes bras,
préserve-moi et me donne pouvoir d’amender ma vie. »

Des années et des jours vogua cette pauvre créature
par toute la mer de Grèce jusqu’au détroit
du Maroc, à l’aventure.
Que de tristes repas il lui fallut faire,
que de fois elle dut attendre la mort
avant que les vagues capricieuses voulussent la pousser
à l’endroit où elle doit parvenir !

470 On pourrait[193] demander pourquoi elle ne fut pas tuée ?
De même au festin qui put sauver sa personne ?
Moi à mon tour je réponds à cette question :
Qui sauva Daniel dans la caverne horrible
où tous, sauf lui, maîtres comme valets,
furent dévorés du lion avant qu’ils pussent échapper ?
Nul autre que Dieu qu’il portait dans son cœur.

Il plut à Dieu de montrer un miracle merveilleux
en elle, pour nous faire voir ses œuvres puissantes.
Le Christ, qui est le souverain remède de tout mal,
480 souvent par certains moyens, comme le savent les clercs[194],
fait une chose en vue de certaine fin fort obscure
pour l’entendement humain, qui par suite de notre ignorance
ne sait pas reconnaître sa providence prudente.

Or, puisqu’elle ne fut pas massacrée au festin
qui la garda d’être noyée en mer ?
Qui garda Jonas dans le ventre du poisson
jusqu’à ce qu’il fût vomi à Ninive ?
L’on peut bien savoir que ce ne fut nul autre que Celui
qui garda le peuple hébreu d’être noyé
490lors de son passage à pied sec au travers de la mer.

Qui donna cet ordre aux quatre esprits de la tempête
qui ont le pouvoir de tourmenter la terre et la mer :
« Tant au nord qu’au sud, à l’ouest non plus qu’à l’est
ne tourmentez ni la mer, ni la terre, ni l’arbre » ?
En vérité, ce fut ce Maître-là
qui toujours garda cette femme de la tempête
aussi bien lorsqu’elle veillait que lorsqu’elle dormait.

D’où cette femme pouvait-elle avoir à manger et à boire ?
Pendant trois ans et plus comment dura sa provision ?
500Qui nourrit Marie l’égyptienne dans sa caverne[195],
ou au désert ? nul autre que le Christ, sans faute.
Ce fut aussi grande merveille de nourrir cinq mille personnes
avec cinq pains et avec deux poissons.
Dieu envoya foison à Constance dans son grand besoin.

Elle fut poussée dans notre océan
à travers notre mer courroucée, jusqu’à ce qu’enfin
sous un fort que je ne puis nommer
la vague la jeta bien loin dans le Northumberland
et dans le sable le vaisseau s’arrêta si fixement
510qu’il ne voulut partir de toute une heure.
La volonté du Christ était qu’elle y demeurât.

Le connétable du château est descendu
pour voir le vaisseau naufragé ; il fouilla tout le navire,
et découvrit cette femme lasse et pleine de soucis.
Il découvrit aussi le trésor qu’elle emportait.
Dans son langage elle demanda la grâce
que l’on ôtât la vie de son corps
pour la délivrer du malheur où elle était.

Sa langue était une sorte de latin corrompu,
520mais pourtant par là elle se fit comprendre.
Le connétable, quand il eut fouillé à son content,
ramena à terre cette femme malheureuse.
Elle s’agenouilla et remercia Dieu de sa bonté,
mais qui elle était, elle ne voulut le dire à personne
pour rien au monde, quand elle en devrait mourir.

Elle dit qu’elle avait été si étourdie par les flots
qu’elle en avait perdu la mémoire, par sa foi !
Le connétable eut d’elle si grande compassion
et sa femme aussi, qu’ils en pleurèrent de pitié.
530Elle était si diligente, sans paresse,
à servir et plaire à un chacun en ce lieu
que tous l’aimaient qui regardaient son visage.

Ce connétable et dame Hermengilde sa femme
étaient païens, comme l’était partout ce pays-là.
Mais Hermengilde l’aima comme sa propre vie
et Constance demeura là si longtemps
en oraisons, avec maintes larmes amères,
que Jésus à la fin convertit par sa grâce
dame Hermengilde, connétablesse de ce lieu.

540Dans tout ce pays nuls chrétiens n’osaient se réunir ;
toutes les personnes chrétiennes avaient fui ce pays
en raison des païens qui conquirent tout à l’entour
les régions du Nord par terre et par mer.
En Galles s’était enfuie la chrétienté
des anciens Bretons habitant cette île.
Là fut leur refuge pendant ce temps.

Mais les Bretons chrétiens n’étaient pas à ce point exilés
qu’il n’en restât quelques-uns qui en leur privé
honoraient le Christ et échappaient aux païens,
550et près du château il en demeurait trois.
L’un était aveugle et ne pouvait voir,
si ce n’est des yeux de l’esprit
dont les hommes voient, quand ils sont devenus aveugles,

Le soleil brillait comme en un jour d’été.
Aussi le connétable ainsi que sa femme

et Constance ont pris le droit chemin
vers la mer, l’espace de cent toises ou deux cents,
pour jouer et flâner ça et là,
et sur leur route ils rencontrèrent l’aveugle
550vieux et courbé, aux yeux entièrement clos.

« Au nom du Christ, (s’écria ce Breton aveugle,)
Dame Hermengilde, rendez-moi la vue. »
La dame s’effraya en oyant ce mot,
craignant que son mari, pour le dire brièvement,
ne voulût la tuer pour son amour de Jésus-Christ,
jusqu’à ce que Constance l’enhardit et la somma d’accomplir
la volonté du Christ, comme fille de son Église.

Le connétable fut confondu à cette vue
et dit : « Que signifie toute cette affaire ? »
570Constance répondit : « Seigneur, c’est la puissance du Christ
qui retire les hommes du piège de l’Ennemi »,
et si bien elle exposa notre foi
qu’elle convertit, avant la venue du soir,
le connétable et l’amena à croire au Christ.

Ce connétable n’était nullement seigneur de l’endroit
dont je parle et où il trouva Constance,
mais il le gardait fortement, depuis maint hiver,
sous Alla[196], roi de tout le Northumberland,
qui était fort sage et vaillant de son bras
580contre les Ecossais, ainsi qu’on peut bien l’apprendre.
Mais je veux revenir à mon sujet.

Satan, qui toujours veille pour nous tromper,
vit toute la perfection de Constance,
et s'ingénia aussitôt à la payer de sa peine.
Il fit qu’un jeune chevalier demeurant dans cette ville[197]
l’aima si ardemment, d’une passion impure,
qu’il lui sembla vraiment devoir périr
s'il ne pouvait une fois faire d’elle ce qu’il voudrait.

Il la courtisa, mais cela ne servit de rien ;
590elle ne voulut pas commettre péché, en aucune façon,

et, de dépit, il délibéra en sa pensée
de la faire mourir de mort honteuse.
Il attendit que le connétable fût absent
et se glissa, en secret, une nuit
dans la chambre d’Hermengilde endormie.

Lasse, épuisée de veilles passées en oraisons,
Constance dort ainsi qu’Hermengilde.
Ce chevalier, tenté par Satan,
tout doucement s’en alla au lit
600et coupa en deux la gorge d’Hermengilde,
plaça le couteau sanglant près de dame Constance
et s’en retourna où Dieu lui donne male chance.

Bientôt après le connétable rentra chez lui
et avec lui Alla qui était roi de ce pays.
Il vit sa femme méchamment tuée
ce dont tant et plus il pleura et se tordit les mains
et dans le lit il trouva le couteau sanglant
près de dame Constance ; hélas ! que pouvait-elle dire ?
De pure douleur son esprit était égaré.

610Au roi Alla l’on raconta toute cette male chance
ainsi que le moment, le lieu et de quelle façon
en un vaisseau l’on trouva dame Constance,
comme devant vous l’avez entendu relater.
Le cœur du roi frémit de pitié
lorsqu’il vit une personne si bénigne
tombée en détresse et en mésaventure.

Car telle que l’agneau que l’on mène à la mort,
telle cette innocente se tint devant le roi.
Le chevalier félon qui ourdit cette trahison
620l’accusa faussement d’avoir commis le crime.
Mais pourtant il y eut bien grande lamentation
parmi les gens et ils disaient qu’ils ne pouvaient croire
qu’elle eût fait si grande méchanceté.

Car toujours ils l’avaient vue si vertueuse,
aimant Hermengilde comme sa propre vie.
De ceci chacun témoigna dans la maison,
hormis celui qui tua Hermengilde de son couteau.

Le noble roi a conçu une grande opinion
de ces témoignages et dit qu’il s’enquerrait
630plus à fond de la chose, pour apprendre la vérité.

Hélas ! [198] Constance, tu n’as pas de champion,
et ne peux nullement lutter, hélas donc !
Mais que Celui qui mourut pour notre rédemption
et qui lia Satan (et celui-ci gît encore où il gisait alors)
soit ce jour d’hui ton puissant champion !
Car si le Christ ne produit un miracle manifeste
sans crime tu vas être immédiatement mise à mort.

Elle tomba à genoux, et ainsi elle parla :
« Dieu immortel, qui sauvas Suzanne
640d’une fausse accusation, et toi, Vierge miséricordieuse,
je veux dire Marie, fille de sainte Anne,
devant le fils de qui les anges chantent hosanna,
si je suis innocente de cette félonie,
sois mon secours, sans quoi je vais mourir ! »

N’avez-vous pas vu parfois le visage pâle,
au milieu d’une foule, de celui que l'on conduit
à sa mort, quand il n’a pas obtenu de pardon,
et il avait telle couleur sur sa face
que l’on pouvait reconnaître le visage de ce malheureux
650parmi tous les visages du cortège :
ainsi se tenait Constance, regardant autour d’elle.

Ô reines qui vivez en prospérité,
duchesses et vous toutes, dames,
ayez quelque pitié de son malheur.
Une fille d’empereur est là toute seule,
elle n’a personne à qui adresser sa plainte.
Ô sang royal qui te trouves en ce péril,
dans ton grand danger tes amis sont loin !

Le roi Alla en eut telle compassion,
660car noble cœur est plein de pitié,
que de ses yeux les larmes découlaient.
« Or, (dit-il), cherchez en hâte en un livre

et si ce chevalier veut jurer que c’est elle
qui a tué cette femme, nous aviserons alors
qui nous voulons désigner pour être juge. »

Un livre breton où sont écrits les Évangiles
fut apporté et sur ce livre il jura aussitôt
qu’elle était coupable, et dans le même moment
une main le frappa sur la nuque,
670en sorte que sur-le-champ il tomba comme une pierre
et ses deux yeux lui jaillirent du visage
à la vue de tous en ce lieu.

Une voix fut entendue de l’assemblée
disant : « Tu as calomnié une innocente,
la fille de sainte Église, en haute présence ;
voilà ce que tu as fait, et maintenant je me tais[199]. »
A cette merveille la foule entière fut épouvantée
et chacun était là, comme en stupeur,
par crainte de vengeance, sauf la seule Constance.

680Grande fut la crainte ainsi que le repentir
de ceux qui avaient faussement soupçonné
cette sainte et innocente Constance,
et en raison de ce miracle, pour conclure,
et par la médiation de Constance
le roi et maint autre en ce lieu
se convertirent. Grâces en soient rendues à la bonté du Christ !

Le chevalier félon fut mis à mort pour son mensonge
sur une sentence rendue en hâte par Alla,
et pourtant Constance eut grande compassion de sa mort.
690En suite de ceci, Jésus dans sa miséricorde
fit qu’Alla épousa très solennellement
cette sainte fille, si brillante et si belle,
et de la sorte le Christ a fait Constance reine.

Mais qui fut attristée, si je ne dois mentir,
de ce mariage, sinon Donegilde et nulle autre,
la mère du roi, pleine de cruauté ?

Il lui sembla que son cœur maudit se fendait en deux.
Elle ne voudrait pas que son fils eût fait ainsi.
Il lui sembla une abomination qu’il choisît
700une créature si étrangère pour sa compagne.

Il ne me plaît pas de faire de la balle et de la paille
un récit aussi long que du grain même.
Pourquoi décrirais-je la pompe royale
au mariage, ou quel cortège marche devant
et qui sonne de la trompe et qui du cor ?
C’est le fruit de tout récit qu’il faut dire.
Ils mangèrent et burent, ils dansèrent, chantèrent et jouèrent.

Ils allèrent se coucher, comme il était raisonnable et juste,
car, bien que les femmes soient des êtres très saints,
710elles doivent prendre en patience la nuit
telles nécessités qui plaisent
à ceux qui les ont épousées avec l’anneau,
et mettre un peu leur sainteté de côté
à ce moment ; il ne peut en être mieux.

D’elle il eut bientôt un enfant mâle,
Et à un évêque ainsi qu’à son connétable
il confia sa femme à garder, quand il s’en fut
en Écosse pour chercher ses ennemis.
Or la belle Constance, si humble et si douce,
720est depuis si longtemps grosse que toujours à présent
elle garde la chambre attendant la volonté du Christ.

Le temps est arrivé, elle met au monde un enfant mâle ;
aux fonts baptismaux on l’appelle Maurice.
Le connétable fit partir un messager
et écrivit à son roi, qui a nom Alla,
comment cet heureux événement était arrivé,
et autres événements utiles à relater.
Lui prit la lettre et se mit en chemin.

Ce messager, pour faire son profit,
730chevaucha rapidement vers la mère du roi
et la salua fort courtoisement en son langage.
« Madame, (dit-il,) vous pouvez être contente et réjouie,
et rendre grâces à Dieu cent mille fois.

Madame la reine a un enfant, sans nul doute,
pour la joie et le bonheur de tout ce royaume à l’en tour.

Voici les lettres scellées à ce sujet
que je dois porter avec la hâte que je puis ;
si tous voulez mander quelque chose au roi votre fils
je suis votre serviteur de nuit et de jour. »
740Donegilde répondit : « Quant à présent, aujourd’hui, non ;
mais je veux qu’ici toute la nuit tu prennes ton repos.
Demain je te dirai ce qu’il me plaît. »

Le messager but ferme bière et vin
et secrètement ses lettres furent volées
de sa boite, tandis qu’il dormait comme un porc,
et l’on contrefit très subtilement
une autre lettre, forgée très méchamment,
adressée au roi sur ce sujet
par son connétable, comme vous allez l’entendre ci-après.

750La lettre disait : « La reine est accouchée
d’un être diabolique si affreux
que nul dans le château ne fut si hardi
qu’il osât y demeurer un instant de plus.
La mère était une fée, par malheur
venue là, au moyen de charmes ou de sortilèges,
et chacun abhorre sa société. »

Triste fut le roi quand il eut vu cette lettre,
mais à personne il ne raconta ses cuisants chagrins,
et de sa propre main il écrivit en retour :
760« Bienvenu soit ce qu’envoie le Christ à jamais
pour moi, qui suis maintenant instruit de sa doctrine.
Seigneur, bienvenus soient ton plaisir et ta volonté.
Tout mon plaisir, je le mets en ton commandement !

Gardez cet enfant, qu’il soit laid ou beau,
comme aussi ma femme, jusqu’à mon retour.
Le Christ, quand il Lui plaira, pourra m’envoyer un hoir
plus agréable que celui-ci à mon goût. »
Cette lettre, il la scella, pleurant en secret.
Elle fut bientôt portée au messager
770qui s’en alla ; il n’y a rien de plus à faire.

Ô messager [200], rempli d’ivresse,
forte est ton haleine, tes membres toujours
et tu trahis tous les secrets.
Ton esprit est perdu, tu jacasses comme un geai,
ton visage est changé en un nouvel aspect !
Où règne l’ivresse dans une société,
là n’est nul conseil caché, sans nul doute.

Ô Donegilde, je n’ai pas d’anglais digne
d’exprimer ta méchanceté et ta barbarie !
780C’est pourquoi je t’abandonne au démon ;
à lui de raconter ta traîtrise !
Fi, femme-homme, fi ! mais non, par Dieu, je mens :
Fi ! esprit infernal, car j’ose bien déclarer
que si tu marches sur notre terre, ton esprit est en enfer !

Le messager revint de chez le roi,
et à la cour de la reine mère il s’arrêta
et elle fut très contente de revoir ce messager
et lui fit plaisir en tout ce qu’elle pouvait.
Il but et remplit bien l’intérieur de son ceinturon.
790Il s’endormit et ronfla à sa façon
toute la nuit, jusqu’au lever du soleil.

De nouveau ses lettres furent volées, toutes et chacune,
et l’on contrefit des lettres de cette teneur :
« Le roi commande à son connétable sur l’heure
sous peine de la hart et de haute justice,
qu’il ne souffre en aucune manière
que Constance demeure dans son royaume
trois jours et un quart d’heure de plus.

Mais que dans le même vaisseau où il la trouva
800il la mette elle, son jeune fils et tous ses biens
et qu’il la repousse loin de terre,
lui ordonnant que jamais plus elle ne revienne. »
Ô ma Constance, ton âme peut bien s’effrayer
et quand tu dormais être en peine dans tes rêves
alors que Donegilde ourdit toutes ces dispositions !

Le lendemain le messager, quand il se réveilla,
prit le plus proche chemin vers le château
et porta la lettre au connétable.
Et quand celui-ci vit cette lettre affligeante,
810bien souvent il dit « hélas ! » et « quel malheur ! »
« Seigneur Christ, (dit-il,) comment ce monde peut-il durer,
si pleines de péché sont maintes créatures !

O puissant Dieu [201], si c’est ta volonté,
puisque tu es juste juge, comment se peut-il
que tu veuilles laisser des innocents périr
et de méchantes gens régner en prospérité ?
O bonne Constance, hélas ! tant il me fait peine
que je doive être ton bourreau, ou mourir
de mort honteuse ; il n’est d’autre issue ! »

820Dans tout ce lieu jeunes et vieux pleurèrent
quand le roi envoya cette lettre maudite,
et Constance, avec un visage d’une pâleur mortelle,
le quatrième jour alla vers son vaisseau.
Mais néanmoins elle prit en bonne disposition
la volonté du Christ et à genoux sur la grève
elle dit : « Seigneur, toujours bienvenu soit ton vouloir ! »

Celui qui m’a gardée de la fausse accusation
tandis que j’étais dans le pays parmi vous,
Celui-là peut me garder du mal et aussi de la honte
830sur la mer salée, encore que je ne voie pas comment.
Aussi puissant qu’il le fut jamais, il l’est encore maintenant.
En Lui je me confie, et en sa mère chérie
qui est pour moi ma voile et mon gouvernail aussi. »

Son petit enfant était en pleurs dans ses bras
et à genoux elle lui dit tristement :
« Paix, mon petit enfant, je ne veux pas te faire de mal ».
Là-dessus elle ôta son couvre-chef de sa tête
et le posa sur ses petits yeux
et sur son bras elle le berça très vivement
840et leva les yeux vers le ciel.

« Mère, (dit-elle,) et Vierge brillante, Marie,
il est vrai que par l’instigation de la femme
le genre humain fut perdu et damné pour toujours,
ce pourquoi ton fils fut rompu sur une croix.
Tes yeux bénis virent tout son tourment.
Il n’est donc pas de comparaison entre
ta douleur et aucune douleur que l’homme puisse endurer.

Tu as vu ton enfant tué sous tes yeux
et mon petit enfant à moi vit toujours, par ma foi !
850Or, dame de clarté, vers qui crient tous les malheureux,
gloire des femmes, toi, belle Vierge,
port de refuge, brillante étoile du jour,
aie pitié de mon enfant, toi qui en ta bonté
as pitié de tous les piteux dans leur détresse !

O petit enfant, hélas ! quel est ton crime,
toi qui n’as jamais encore, par Dieu, commis de péché,
pourquoi ton père cruel veut-il ta mort ?
O pitié, cher connétable ! (dit-elle.)
Laisse donc mon petit enfant demeurer ici près de toi,
860et si tu n’oses le sauver par crainte du blâme,
embrasse-le une fois au nom de son père. »

Là-dessus elle jette un regard en arrière vers la terre
et dit : « Adieu, mari sans pitié ».
Puis elle se lève et descend la grève
vers le vaisseau ; toute la foule la suit,
et toujours elle supplie son enfant de se tenir en paix,
et elle prend congé et en sainte disposition
elle se signe, et entre dans le vaisseau.

Le vaisseau était pourvu de vivres, il n’y a pas de doute,
870en abondance pour elle, pour bien longtemps,
et d’autres objets nécessaires dont elle aurait besoin
elle en possédait suffisamment, louée en soit la grâce divine !
Quant au vent et au temps, que Dieu tout-puissant les accorde,
et la ramène chez elle ! Je ne puis dire mieux.
Mais sur la mer elle suit sa route.


Ci finit la seconde partie, suit la troisième partie.



Alla le roi rentra bientôt après
à son château dont j’ai parlé
et demanda où se trouvaient sa femme et son enfant.
Le connétable eut froid autour du cœur,
880et clairement lui raconta toute la suite des faits
comme vous l’avez entendue, je ne sais pas mieux les raconter,
et montra au roi son sceau ainsi que sa lettre.

Il dit : « Seigneur, comme vous me le commandiez,
sous peine de mort, ainsi ai-je fait, certainement. »
Le messager fut mis à la torture jusqu’à ce qu’il
dût reconnaître et raconter, net et clair,
nuit par nuit, où il avait couché.
Et ainsi par raisonnement et enquête habile
l'on s’aperçut de qui provenait le mal.

890L’on reconnut la main qui écrivit la lettre
et tout le venin de cet acte maudit,
mais de quelle façon, certes je ne sais.
Le résultat le voici, c’est qu’Alla, sans nul doute,
tua sa mère, ce qu’on peut lire au long,
parce qu’elle avait trahi son allégeance.
Ainsi finit la vieille Donegilde de malheur.

Le chagrin que cet Alla, nuit et jour,
eut pour sa femme ainsi que pour son fils,
il n’est langue qui puisse le raconter.
900Mais à présent veux-je revenir à Constance
qui vogue sur la mer, en peine et douleur,
cinq ans et davantage, comme il plut au Christ de l’éprouver
avant que son navire approchât de terre.

Sous[202] un château païen, à la fin,
dont ne trouve nullement le nom dans mon texte,
la mer rejeta Constance ainsi que son enfant.
Dieu tout-puissant, qui sauves tout le genre humain,
aie souvenance de Constance et de son enfant
de nouveau tombés en terre païenne,
910sur le point de périr, comme je vais vous le dire bientôt.

Il descend du château plus d’une personne
pour contempler ce vaisseau et Constance,
mais bref, du château, certaine nuit,
le seigneur sénéchal — à qui Dieu donne male chance ! —
un voleur qui avait renié notre foi,
vint seul au vaisseau et lui dit qu’il serait
son amant, qu’elle le voulût ou non.

En quelle détresse fut alors cette malheureuse femme !
Son enfant cria et elle poussa des cris douloureux,
mais la bienheureuse Marie l’aida tout aussitôt,
920car tandis qu’elle se débattait bien et fort
le larron tout soudain tomba par-dessus bord,
et se noya dans la mer, atteint par la vengeance,
et c’est ainsi que le Christ garda Constance sans tache.


L’auteur.


Ô infâme passion de la luxure, vois là ta fin !
non seulement tu fais défaillir l’esprit de l’homme,
mais en vérité tu détruis son corps.
La fin de ton œuvre ou de tes désirs aveugles
c’est la lamentation ; combien l’on peut trouver
930de gens qui non pour l’acte parfois, mais pour l’intention
de faire ce péché sont ou tués ou détruits !

Comment[203] cette faible femme put-elle avoir la force
de se défendre contre ce renégat ?
Ô Goliath, de taille démesurée,
comment David put-il te faire mat ainsi,
lui si jeune et si dépourvu d’armure ?
Comment osa-t-il regarder ton visage terrible ?
L’on peut bien voir que ce fut par la seule grâce de Dieu.

Qui donna à Judith le courage ou la hardiesse
940de le tuer, lui Holopherne, dans sa tente,
et de délivrer de la misère
le peuple de Dieu ? Je dis cela à cet effet,
que tout comme Dieu envoya un esprit de force
à ceux-là et les sauva de male fortune
ainsi envoya-t-il force et vigueur à Constance.

Son vaisseau traversa l’étroit passage
de Jubaltar et de Septe[204], toujours à la dérive,
tantôt vers l’Ouest, tantôt au Nord et au Sud,
et tantôt à l’Est, pendant bien des mornes journées,
jusqu’à ce que la mère du Christ (bénie soit-elle à jamais !)
950résolût, dans son infinie bonté,
de mettre fin à toute sa tristesse.

Or laissons là Constance pour un moment
et parlons de l’empereur romain
qui de Syrie a par lettres appris
le massacre des chrétiens et l’outrage
fait à sa fille par vile traîtrise,
j’entends par la maudite et méchante sultane,
qui au banquet fit tuer grands et petits à la fois.

Pour ce fait, l’empereur dépêche aussitôt
960son sénateur, avec royal arroi,
et d’autres seigneurs, Dieu sait, en grand nombre,
pour tirer grande vengeance des Syriens.
Ils brûlèrent, tuèrent et les mirent à mal
pendant maintes journées, mais bref, voici la fin,
c’est qu’ils se disposèrent à rentrer à Rome.

Ce sénateur se rendait victorieux
vers Rome, faisant voile bien royalement ;
il rencontra le vaisseau à la dérive, dit l’histoire,
970où était assise Constance bien tristement.
Il ne reconnut en rien qui elle était, ni pourquoi
elle se trouvait en pareil état ; elle ne voulut rien dire
de son rang, quand elle en devrait mourir.

Il l’emmena à Rome et à sa femme
il la remit ainsi que son jeune fils,
et chez le sénateur elle passa ses jours.
Ainsi sait Notre Dame tirer de malheur
la malheureuse Constance et mainte autre.
Et longtemps elle demeura en ce lieu
980en saintes œuvres toujours, par la faveur de la Vierge.

La femme du sénateur était la tante de Constance,
mais ce nonobstant ne l’en reconnut pas davantage.
Je ne veux pas m’attarder plus longuement à cette aventure,
mais c’est au roi Alla, dont auparavant je parlais,
et qui pleure et soupire fort pour sa femme,
que je veux revenir, laissant Constance
sous la garde du sénateur.

Le roi Alla, qui avait tué sa mère,
un jour tomba en tel repentir
990que, pour le dire court et clair,
il vint à Rome recevoir sa peine
et se soumit aux ordres du pape
de point en point, et pria Jésus Christ
de lui pardonner le mal qu’il avait commis.

La rumeur aussitôt se répandit dans la ville de Rome
que le roi Alla venait en pèlerinage,
par les avant-coureurs qui le précédaient,
ce pourquoi le sénateur, suivant la coutume,
chevaucha à sa rencontre avec plusieurs hommes de sa lignée,
1000tant pour déployer sa haute magnificence
que pour rendre hommage à un roi.

Ce noble sénateur fit grande chère
au roi Alla qui le lui rendit.
Chacun d’eux fit à l’autre grand honneur
et ainsi il advint qu’à un ou deux jours de là
le sénateur se rendit chez le roi Alla
à un festin, et bref, si je ne dois mentir,
le fils de Constance y alla en sa compagnie.

D’aucuns voudraient dire que ce fut à la requête de Constance
chevaucha à sa rencontre avec plusieurs hommes de sa lignée,
1010que le sénateur mena cet enfant au festin.
Je ne puis raconter tous les détails ;
quoi qu’il en soit, du moins, il s’y trouvait.
Mais ceci est vrai, c’est que sur l’ordre de sa mère,
devant Alla, pendant la durée du repas,
l’enfant se tint debout regardant le roi en face.

Le roi Alla s’émerveilla grandement de cet enfant,
et dit aussitôt au sénateur :

« A qui est ce bel enfant qui se tient debout là-bas ? »
« Je ne sais, (dit-il,) par Dieu et par saint Jean !
chevaucha à sa rencontre avec plusieurs hommes de sa lignée,
1020Il a une mère, mais de père il n’en a pas
que je sache » ; — mais bref, sur l’heure
il raconta à Alla comment l’enfant fut trouvé.

« Mais Dieu sait, (dit encore le sénateur,)
de ma vie je n’ai vu vivante
aussi vertueuse qu’elle, ni n’ai entendu parler d’aucune,
entre les femmes de ce monde, vierges ou épouses ;
J’ose bien dire qu’elle aimerait mieux voir un poignard
transpercer son sein que d’être une mauvaise femme.
Il n’est pas d’homme qui pourrait l’amener à ce point. »

1030Or cet enfant était aussi semblable à Constance
qu’il est possible à créature de l’être.
Alla avait présent à la mémoire le visage
de dame Constance et là-dessus il songeait :
si la mère de l’enfant était par hasard celle
qui fut sa femme ? et à part lui il soupirait
et il quitta la table aussitôt qu’il put.

« Par ma foi[205] (pensa-t-il,) j’ai un fantôme en tête !
Je devrais, en juste raison, considérer
que ma femme est morte dans la mer salée. »
chevaucha à sa rencontre avec plusieurs hommes de sa lignée,
1040Ensuite il trouva cet argument :
« Que sais-je si le Christ a envoyé ici
ma femme par mer ainsi qu’il l’envoya
vers mon pays de l’endroit d’où elle vint ? »

Et passé midi, accompagnant chez lui le sénateur,
Alla s’en vint voir cet étonnant coup du hasard.
Le sénateur rendit de grands honneurs à Alla
et en hâte il manda Constance.
Mais croyez bien qu’elle n’avait pas le cœur à danser
quand elle sut le motif de ce message.
chevaucha à sa rencontre avec plusieurs hommes de sa lignée,
1050A peine pouvait-elle se tenir sur ses pieds.

Quand Alla vit sa femme, il la salua gracieusement
et il pleura que c’était peine de le voir.

Car au premier regard qu’il jeta sur elle
il connut en toute vérité que c’était elle,
et de chagrin elle se tenait muette comme un arbre,
tant son cœur s’absorbait dans sa détresse
lorsqu’elle se rappelait sa dureté envers elle.

Deux fois sous ses yeux elle s’évanouit.
Il pleura et s’excusa tristement.
1060« Or que Dieu, dit-il, et tous ses saints glorieux
aient aussi certainement pitié de mon âme
que je suis moi, innocent de votre malheur,
aussi vrai que mon fils Maurice vous ressemblait de visage ;
autrement que le démon me vienne prendre en ce lieu ! »

Longs furent les sanglots et la peine amère
avant que leur cœur attristé pût y faire trêve.
C’était grand’pitié d’entendre leurs plaintes,
par lesquelles plaintes s’accroissait leur douleur.
Je vous prie tous de me tenir quitte de mon labeur ;
1070je ne puis raconter leur douleur jusqu’à demain,
tant je suis las de parler de chagrin.

Hais à la fin, quand la vérité fut connue
qu’Alla était innocent du malheur de Constance,
je pense qu’ils s’embrassèrent cent fois
et qu’entre eux il y eut un bonheur tel
que sauf la joie qui dure éternellement
il n’en est point de semblable qu’aucune créature
ait vue ou doive voir tant que le monde existera.

Alors, humblement, elle conjura son mari,
1080comme soulagement à sa longue et triste peine,
qu’il priât spécialement son père
de vouloir, en sa majesté, consentir
à dîner quelque jour avec lui.
Elle le pria aussi qu’en aucune façon
il ne dît mot d’elle a son père.

D’aucuns voudraient dire que le jeune Maurice
porta ce message à l’empereur.
Mais j’imagine qu’Alla ne fut pas assez simple
pour envoyer à un homme de dignité aussi souveraine

1090que celui qui est la fleur des peuples chrétiens,
un enfant, mais mieux vaut penser
que lui-même s’y rendit, comme il peut bien sembler.

L’empereur consentit gracieusement
à venir au dîner, suivant sa requête,
et ce m’est avis qu’il regarda avidement
cet enfant, et qu’il pensa à sa fille.
Alla rentra chez lui et, comme il le devait,
prépara tout pour le festin
autant que son savoir-faire y pouvait suffire.

1100Le matin vint et Alla s’apprêta
ainsi que sa femme pour se rendre au devant de l’empereur.
Ils s’avancent à cheval avec joie et allégresse.
Et quand elle vit son père dans le chemin
elle sauta de selle et tomba à ses pieds.
« Père, dit-elle, votre jeune enfant Constance
est ores tout effacée de votre souvenir.

Je suis votre fille Constance, (dit-elle,)
que vous avez envoyée jadis en Syrie.
C’est moi, mon père, qui dans la mer salée
1110fus laissée seule, condamnée à mourir.
Or, mon bon père, je vous le demande en grâce,
ne m’envoyez plus vers des pays païens,
mais remerciez mon seigneur ici de sa bonté. »

Qui peut dire toute la piteuse joie
entre eux trois, maintenant qu’ils se sont ainsi rencontrés ?
Mais à mon récit je dois mettre fin.
La journée s’écoule vite, je ne veux plus tarder.
Ces gens heureux s’attablent au dîner.
Je les laisse à leur repas avec une joie et une allégresse
1120plus grande mille fois que je ne sais le raconter.

L’enfant Maurice fut plus tard couronné
empereur par le pape et vécut chrétiennement.
A l’église du Christ il fit grand honneur,
mais je passe sur toute son histoire.
C’est de Constance que traite surtout mon conte.
Dans de vieilles gestes romaines l’on peut trouver
la vie de Maurice, je ne l’ai pas en mémoire.

Le roi Alla, quand il vit le moment venu,
avec sa chère Constance, sa sainte femme si douce,
1130retourna par droit chemin en Angleterre,
où ils vécurent en joie et en paix.
Mais peu de temps dure, je vous l’assure,
la joie de ce monde, car le temps ne veut s’arrêter,
du matin au soir il change comme la marée.

Qui vécut jamais en tel délice un seul jour[206]
qu’il n’ait été troublé ni par conscience,
ni par colère, désir ou semblable émoi,
par envie, orgueil, par passion ou péché ?
Je ne dis cette sentence que pour cette fin,
1140à savoir que peu de temps en joie ou en plaisir
dura le bonheur d’Alla près de Constance.

Car la mort qui lève son tribut sur les grands et les petits,
quand une année fut écoulée, à ce que j’imagine,
retira de ce monde le roi Alla
pour qui Constance ressentit un bien grand chagrin.
Or prions Dieu de bénir son âme !
et dame Constance, pour le dire enfin,
s’est mise en chemin pour la ville de Rome.

A Rome est arrivée cette sainte créature.
1150Elle y trouva ses amis sains et saufs ;
à présent elle a échappé à tous ses périls
et lorsqu’elle a retrouvé son père,
à genoux elle est tombée à terre
pleurant de tendresse en son cœur heureux
et elle a béni Dieu cent mille fois.

En vertu et en saintes aumônes
ils vécurent tous et ne se dispersèrent plus jamais.
Jusqu’à ce que la mort les sépara, ils menèrent cette vie.
Or, adieu, mon conte est à son terme.
1160Or que Jésus-Christ qui dans sa puissance peut envoyer
la joie après la douleur, nous gouverne par sa grâce
et nous garde tous qui sommes en ce lieu !
___________________________________Amen !


Ci finit le conte de l'Homme de loi, et suit après le Prologue du Marinier.






Le Conte du Marinier.[207].


Ici commence le Prologue du Marinier..
.



Notre hôte se dressa lors sur ses étriers
et leur dit : « Bonnes gens, oyez, tout an chacun !
Ce fut là, pour le coup, histoire profitable !
Vous, Monsieur le curé, (ajouta-t-il,) corbleu !
dites-nous donc un conte, ainsi qu’avez promis ;
je vois bien que ces gens nourris de vieille science
savent moult bonnes choses, sacredieu ! »
1170 Le prêtre répondit : « Ah ! Benedicite !
Qu’a notre homme à jurer si outrageusement ? »
Et l’hôte répliqua : « Êtes-vous là, Jeannot [208] ?
Me semble que je flaire un Lollard en ce vent [209] !
Or ça, mes bonnes gens, écoutez-moi, (fit-il ;)
et attendez, par la digne passion de Dieu,
car nous allons avoir une prédication ;
ce Lollard que voilà veut nous prêcher un peu. »
— « Non, non ! Point ne fera ! Par l’âme de mon père,
(dit le marin), ici ne viendra point prêcher ;
1180 nous ne voulons leçon, ni glose d’évangile !
Nous croyons tous en le grand Dieu, (ajouta-t-il ;)
il veut semer ici quelque difficulté,
et parmi nos blés nets faire pousser la nielle ;
or donc, notre hôtelier, je t’en préviens d’avance,
ma joyeuse personne va vous dire une histoire,
et je ferai sonner si joyeuse clochette

que je réveillerai toute la compagnie ;
mais il ne s’agira point de philosophie,
physique ou aucuns mots de loi étranges
1190car il n’est guère de latin en mon gésier. »


Ici finit le Prologue du Marinier.



Ici commence le conte du Marinier.


Un marchand autrefois vivait en Saint-Denis
qui riche était (et pour ce le tenait-on sage).
Or une femme avait, d’excellente beauté,
mais aimant compagnie, et moult joyeuseté ;
et cette chose-là cause plus grand’ dépense
que n’en valent toute la chère et tout l’honneur
qu’hommes leur font dans les festins et dans les danses ;
car salutations et belles contenances
passent comme ombres font devant un mur ;
1200mais malheur à celui qui doit payer pour elles !
« Bon homme de mari doit tout payer toujours ;
lui faut nous habiller, lui faut nous[210] arroyer[211],
bien richement, pour se faire à soi-même honneur,
en quel arroi nous danserons gaillardement.
Et s’il n’y peut contribuer, par aventure,
ou s’il ne veut endurer la dépense,
mais croit que c’est argent gâté en pure perte,
alors faudra qu’un autre paie pour tous nos frais,
ou nous prête son or — et là gît grand péril. »

1210Ce notable marchand tenait brave demeure,
et donc avait toujours si grand concours de gens
pour sa largesse, — et pour ce que sa femme était jolie,
que c’en était merveille. Or écoutez mon dit.
Dans tout ce monde-là, hôtes petits et grands,
un moine se trouvait, homme bel et hardi,

je crois qu’il était bien âgé de trente hivers,
et qui tous les tantôts venait en cet endroit.
Ce jeune moinillon qui portait beau visage,
s’était si bien lié avec notre marchand,
1220depuis qu’ils avaient fait première connaissance,
qu’en sa maison était tout autant familier
qu’il est possible à un ami de l’être.
Et pour ce que ce bon marchand,
et ce dit moine aussi dont je vous ai parlé,
étaient tous deux nés au même village,
le moine le tenait pour de son cousinage ;
pas une fois d’ailleurs l’autre ne lui dit non,
mais en était content comme un oiseau du jour,
car c’était à son cœur grande réjouissance.
1230Ainsi étaient unis d’éternelle alliance,
et chacun d’eux donnait au second assurance
d’une fraternité qui durât tous leurs jours.
Dom Jean était donnant, et prompt à la dépense,
savoir en ce logis, et plein de diligence
à faire à tous plaisir, n’épargnant point les frais.
Jamais il ne manquait donner au moindre page
de toute la maison ; mais selon leur degré,
faisait au maître et puis à toute la maisnie[212],
toutes fois qu’il venait, quelque honnête présent
qui les rendait aussi contents de sa venue
1240que le sont oiselets quand le soleil se lève ;
mais assez de ceci, car déjà il suffit.

Or arriva qu’un jour ledit marchand
décida d’apprêter tout son accoutrement
afin de s’en aller à Bruges la cité,
voulant y acheter un lot de marchandise.
Pour ce il envoya aussitôt à Paris
un messager, et fit prier Dom Jean
qu’il voulût bien venir, à fin de s’égayer
1250avec sa femme et lui, pendant un jour ou deux,
avant que de partir pour Bruges, en tous cas.
Ce noble moine donc, dont je vous entretiens,
eut du seigneur abbé, comme il voulait, licence,

— car il avait haute prudence,
tenant office aussi — pour aller chevauchant
leurs granges visiter et leurs vastes greniers ;
et bientôt le voici rendu à Saint-Denis.
Qui fut si bien venu que monseigneur Dom Jean,
notre très cher cousin, si plein de courtoisie ?
1260Apportait avec lui cruchon de malvoisie,
et puis autre cruchon, rempli de fin vernage[213],
et volailles aussi — comme était son usage.
Et je les laisse s’égayer, manger et boire,
le moine et le marchand, un jour ou deux.

Le troisième jour, notre marchand se lève
et songe gravement à ce dont a besoin ;
et le voilà qui monte à son bureau
et qui par devers soi compte, tant bien qu’il peut,
où en est son état, au bout de cette année,
1270et ce qu’il a dépensé de son bien,
et s’il s’est agrandi, ou point.
Livres et sacs d’écus en nombre
il étend devant lui sur son comptoir.
Il avait très riche fortune et grand trésor ;
ce pourquoi il ferma soigneusement sa porte,
ne voulant point qu’aucun le dérangeât
dans ses comptes, pendant tout ce temps là ;
et y resta assis jusqu’à prime passée[214].

Dom Jean aussi s’était levé matin ;
1280et s’en allait et s’en venait dans le jardin,
disant courtoisement ses patenôtres.
Et notre bonne épouse en secret vint aussi
dans le jardin où l’autre allait tout doucement ;
le salua, comme souvent elle avait fait.
Une jeune pucelle accompagnait la dame
qu’à son plaisir elle guidait et gouvernait,
pour ce qu’encor était l’enfant sous la férule.
« O mon bien cher cousin Dom Jean, (s’écria-t-elle,)
Qu’avez-vous donc à vous lever si bon matin ? »

1290— « Nièce, (répondit-il,) il doit bien être assez
de cinq heures de somme à dormir une nuit,
fors que ce soit pour vieil homme alangui,
comme sont gens mariés, qui gisent en torpeur
ainsi qu’au gîte fait un lièvre recru,
que chiens grands et petits auraient tout harassé.
Mais pourquoi, chère nièce, êtes-vous donc si pâle ?
Je pense en vérité que notre bon ami
vous a tant fatiguée depuis que la nuit vint,
que vous avez besoin d’un prompt repos. »
1300Et sur ce mot il rit joyeusement,
puis il devint tout rouge à son propre penser.
Se mit la belle dame à branler de la tète
et dit ainsi : « Oui da, Dieu le sait bien !
Ah mon cousin ! Il n’en va pas ainsi pour moi,
car par ce Dieu qui m’adonne l’âme et la vie,
en tout le royaume de France, il n’est point femme
qui ait moins de plaisir à ce triste jeu-là ;
car je puis bien chanter : hélas, hélas ! pourquoi
suis-je donc née ? — Mais à personne, (ajouta-t-elle,)
1310n’ose dire comment les choses vont pour moi ;
aussi je pense loin de ce lieu m’en aller,
ou bien je mettrai fin moi-même à cette vie,
tant je suis toute emplie d’effroi et de souci. »
Le moine commença de regarder la dame,
et dit : « Hélas, ma nièce, à Dieu ne plaise
que vous alliez, pour chagrin ou effroi,
vous amortir ; mais dites moi vos peines ;
d’aventure j’aurai pour votre malencontre
conseil ou aide ; or donc racontez moi
1320tout votre ennui, car il demeurera secret ;
et, sur mon portehors[215], je fais serment
que jamais de ma vie, ni bon gré, ni malgré,
je ne trahirai rien de vos conseils[216] ».
— « Et je vous dis aussi même chose, (fit-elle ;)
par Dieu et par ce portehors vous jure,
quoiqu’on me veuille déchirer le corps en pièces,
ne trahirai, quand j’en irais même en enfer,

un seul mot de ce que vous me direz ici —
et non par cousinage ou nulle autre alliance,
1330mais vraiment par amour et confiance. »
Ayant ainsi juré et sur ce s’embrassant,
chacun dit à chacun tout ce qu’il lui plaisait.
« Cousin, (dit-elle,) eusse-je un peu de temps
(mais point n’en ai, surtout en cet endroit),
alors je vous dirais le conte de ma vie,
tout ce que j’ai souffert, depuis que suis mariée,
avecques lui, encor qu’il soit votre cousin. »
— « Non pas, (fit-il,) n’en plaise à Dieu et Saint Martin !
Il n’est pas davantage mon cousin
1340que cette feuille là, qui pend à l’arbre !
Mais je l’appelle ainsi, par Saint-Denis de France,
pour avoir un peu plus de raison d’accointance
avec vous, que toujours j’aimai spécialement,
eL par delà toute autre femme en vérité ;
et vous jure cela sur ma profession[217].
Dites-moi votre peine avant qu’il ne descende
et hâtez-vous, et puis allez votre chemin. »
— « Mon cher ami, (dit-elle,) ô mon Dom Jean !
Volontiers ce secret j’aurais tenu caché…
1350Mais hors lui faut ! ne puis plus l’endurer !
Mon époux est pour moi bien le plus méchant homme
qui fut jamais depuis que commença le monde…
Mais puisque suis sa femme, il ne me sied de dire
à quiconque aucun point de notre privauté,
que ce soit en mon lit, ou autre lieu,
et qu’en sa grâce Dieu m’épargne d’en rien faire !…
Une femme ne doit parler de son époux
qu’en tout honneur, autant que je l’ai pu comprendre,
— sauf à vous cependant ; — et ceci dois vous dire :
1360aussi vrai que je veux que Dieu m’aide, cet homme
eu nul degré ne vaut même une mouche !
Mais plus que tout m’est à chagrin sa chicheté.
Vous savez bien que toutes femmes, par nature,
désirent, comme moi, les six choses qui suivent :
elles veulent que leurs maris

soient hardis et prudents, riches et généreux,
envers elles soumis, et frais au lit ;
mais, par notre Seigneur qui pour nous a saigné !
pour son honneur à fin de me vêtir
1370ce Dimanche prochain, il faudra que je paye
cent livres, autrement je suis perdue !
Pourtant j’aimerais mieux n’être point née
qu’à moi soit jamais fait esclandre ou vilenie ;
et puis, si mon mari venait à le savoir,
c’en serait quasi fait de moi ; donc je vous prie,
prêtez-moi cette somme, ou bien me faut mourir !
Prêtez, dis-je, Dom Jean, prêtez-moi ces cent francs !
Pardieu ! je ne vous manquerai point de merci,
s’il vous plaît faire ici ce que je vous demande ;
1380car à jour assuré je vous le repaierai
et vous ferai toute plaisance et tout service
que je pourrai et qu’il vous plaira deviser.
Et si ne fais, que Dieu tire de moi vengeance
aussi orde qu’il fit de Ganelon de France ! »
Le gentil moine répondit en cette guise :
« Or ça, vraiment, ma bonne chère dame,
je vous ai, (ce dit-il,) à si grande pitié,
que je vous jure, et vous donne ma foi,
que lorsque votre époux en Flandre s’en ira,
1390je vous délivrerai de ce présent souci ;
car je vous porterai alors les dits cent francs. »
Et sur ce mot, il la prit par le flanc,
l’embrassa fortement et souvent la baisa,
« Allez votre chemin, (dit-il,) coiement et doucement,
et faites-nous dîner aussi tôt que pourrez,
car selon ma chilandre[218], il est prime de jour.
Allez donc et soyez autant que moi fidèle ! »
— « Que jamais autrement n’en plaise à Dieu ! » dit-elle,
et s’en alla aussi allègre qu’une pie,
1400et dit a ses valets de faire plus de hâte,
afin qu’on pût dîner, et ce, en peu de temps.
Et puis vers son époux cette épouse monta,
et frappa hardiment à l'huis de son bureau.

« Qui là[219] ? » dit-il. « Pierre ! c’est moi ! (répondit-elle.)
Eh ! messire ! combien de temps jeûnerez-vous,
combien de temps compterez et calculerez
vos sommes et vos livres et toutes vos choses ?
Que le diable ait sa part de tous vos compléments !
N’avez-vous point assez de ce que Dieu envoie ?
1410Descendez donc et me laissez vos sacs tranquilles !
Quoi, n’êtes-vous honteux que Dom Jean aille ainsi
morne et à jeun toute cette journée ?
Allons entendre messe et dîner aussitôt ! »
— « Femme ! (lui dit notre homme,) à peine peux-tu croire
combien curieuses sont nos affaires à nous ;
car parmi les marchands — oui, sur Dieu qui me sauve !
et sur ce bon seigneur qui s’appelle Saint Yves ! —
à peine en verras-tu prospérer deux sur douze,
continuellement, durant jusqu’à notre âge.
1420Car on peut faire chère et montrer bon visage,
et mener un bon train dans le monde, peut-être,
et cependant garder son vrai état secret,
jusqu’à ce que l'on meure, ou qu’on aille jouer
au pèlerin[220], ou s’esquiver d’autre manière.
Et c’est pourquoi j’ai grand’ nécessité
de réfléchir sur cet étrange monde ;
car toujours il nous faut demeurer en la crainte
de sort chanceux pour notre marchandise.
1430En Flandre veux-je aller demain au petit jour,
et puis m’en revenir aussi tôt que pourrai ;
et donc, ma chère femme, je te prie,
d’être à chacun fort complaisante et douce,
d’être soigneuse aussi de garder notre bien,
et fort honnêtement gouverner la maison.
Car tu as planté toutes choses requises
et suffisantes à ménage bien tenu.
Ne te manquent habits ni victuailles
et point n’auras défaut d’argent dedans ta bourse. »
Sur ce mot il ferma la porte du comptoir
1440et descendit, sans plus vouloir tarder ;

une messe pourtant fut dite en hâte,
et puis rapidement tables furent dressées,
et pour dîner tous trois se dépéchèrent,
et moine par marchand fut richement nourri.

Tôt en l’après-dîner, Dom Jean
gravement prit à part le marchand et lui dit
ainsi, en grand secret : « Cousin, puisqu’il se trouve,
comme je vois, que vous voulez aller a Bruges,
Dieu et Saint Augustin vous bénissent et guident !
1450Je vous en prie, cousin, chevauchez sagement ;
gouvernez-vous aussi en votre nourriture
tempérément, surtout durant cette chaleur.
N’est besoin entre nous de faire cent façons ;
adieu donc, mon cousin, Dieu de souci vous garde !
Et s’il est quelque chose ou de jour ou de nuit
qu’il soit en mes pouvoir et faculté de faire,
et que vous m’ordonniez, en aucune manière,
je la ferai, fort justement, comme voudrez.
    Avant que vous partiez, s’il se peut, d’une chose
1460je vous prierai, c’est à savoir de me prêter
cent francs pour une ou deux semaines ;
c’est pour quelque bétail qu’il me faut acheter
pour en garnir certain de nos manoirs
(je voudrais bien, si Dieu m’aide ! qu’il fût le vôtre !).
Pour mille écus, de vous payer au jour fixé
point ne faudrai du temps d’aller un mille[221].
Mais que ceci reste secret, je vous en prie,
car ce soir il me faut ces bétes acheter.
Or adieu, maintenant, mon cousin fort aimé,
1470très grand merci de votre chère et de vos frais ! »
Notre noble marchand aussitôt gentiment
lui répondit : « O mon cousin, Dom Jean !
sûrement ce n’est là que petite requête ;
tout mon or est à vous quand cela vous plaira,
et non l’or seulement, mais toute marchandise ;
prenez ce qu’il vous faut, pour Dieu n’y regardez !
Mais il est une chose, et vous le savez bien :
pour le marchand l’argent c’est la charrue ;

nous obtenons crédit durant notre renom,
1480mais d’être sans argent, cela n’est plus de jeu.
Ainsi, repayez-moi à votre convenance ;
pour autant que je puis, je voudrais vous complaire. »
Ces cent francs aussitôt il s’en alla chercher ;
secrètement les remit à Dom Jean
et nul au monde ne connut rien de ce prêt,
excepté seulement le marchand et Dom Jean.
El de boire, jaser, vaguer et s’éjouir,
La ni que Dom Jean enfin s’en fut à l’abbaye.

Vient le matin, et le marchand part à cheval
1490pour la Flandre ; son apprenti fort bien le guide ;
et il arrive à Bruge heureusement.
El maintenant, il va fort affairé
à ses besoins, tant pour achat que pour créance ;
il ne joue point aux dés, ni non plus il ne danse,
mais ainsi qu’un marchand, pour tout dire en un peu,
mène son train de vie — et là le laisse faire.

Le Dimanche qui vint après qu’il fut parti,
à Saint-Denis s’en est venu Dom Jean,
ayant tête et menton tout fraîchement rasés.
1500Dans toute la maison n’était petit valet,
ni personne autre enfin, qui ne se vit tout aise
que monseigneur Dom Jean fût revenu ;
brièvement, afin d'aller au point tout droit,
la belle dame accorde avec Dom Jean
que pour ces dits cent francs, il peut toute une nuit
l’avoir entre ses bras sur le dos allongée ;
et cet accord fut en fait accompli :
en joie toute la nuit menèrent vie active
jusqu'à ce qu’il fît jour ; et Jean prit son chemin
1510et dit à la maisnie : « Adieu ! ayez bon jour ! »
car nul d’entre eux, comme non plus personne en ville,
n’a de Dom Jean aucun soupçon ;
et s’en fut chevauchant devers son abbaye,
— ou par là qu’il voulut, car n’en dirai plus rien.

Notre marchand dès que la foire fut finie,
à Saint-Denis s'est repairié.

Avec sa femme il fait festins et bonne chère,
et lui conte que marchandise est à tel prix
qu’il lui faudra faire une chevissance[222],
1520pour ce qu’il s’est lié par sa reconnaissance
à payer vingt milliers d’écus prochainement ;
à cette fin notre marchand vint à Paris
emprunter de certains amis qu’il y avait
sommes d’argent ; et il en prit un peu sur lui[223].
Et quand il arriva dans la grand'ville,
par sa grande amitié et sa grande affection,
il vint d’abord trouver Dom Jean, pour s’égayer,
non pour lui demander ni emprunter argent,
mais pour apprendre et voir comment il se portait,
1530et pour lui raconter, au complet, ses affaires,
ainsi que font amis quand ensemble ils se trouvent.
Dom Jean lui fit fête et joyeux visage,
et le marchand lui répéta spécialement
comme il avait bien acheté, et favorablement,
Dieu soit loué ! toute sa marchandise ;
mais qu’il devait trouver en manière quelconque
à faire chevissance, au mieux qu’il se pourrait,
et qu’alors il serait en joie et en repos.
Dom Jean lui dit : « Certes, je suis bien aise
1530que vous soyez chez vous en santé revenu,
et sur ma part de paradis, si j’étais riche,
de vos vingt mille écus vous ne manqueriez point,
car vous m’avez cet autre jour si bonnement
prêté argent ; et pour autant que je le puis,
je vous en dis merci, par Dieu et par Saint Jacques !
Mais toutefois j’ai rapporté à notre dame,
votre épouse, chez elle-même, cet or là ;
l’ai mis sur votre table ; elle le sait, sans doute,
par indices certains que je lui puis redire.
1550Mais, avec votre grâce, ici ne dois tarder ;
notre abbé va bientôt sortir de cette ville,
et en sa compagnie il me faut en aller.

Saluez notre dame, et ma douce cousine ;
bien vous portez, mon cher cousin, jusqu’au revoir ! »

Notre marchand, homme fort sage et avisé,
à Paris put trouver crédit, et donc paya, —
à ne sais quels Lombards, franc argent en leurs mains, —
la dite somme, et retira son gagement.
Et puis s’en retourna, gai comme papegaut,
1560car savait bien qu’il se trouvait en tel arroi
qu’il devait sûrement gagner à ce voyage
mille francs par dessus tous ses dépens.
Sa femme l’attendait toute prête à la porte,
comme elle avait toujours par vieil usage fait ;
et toute cette nuit ils passèrent en joie,
car il se sentait riche et tiré de sa dette.
Quand il fit jour le marchand voulut embrasser
sa femme encore un coup, la baisa sur la face ;
bref le voilà monté et menant dur l’affaire.
1570« Non plus ! Par Dieu ! (dit-elle,) c’est assez ! »
El plaisamment encore avec lui se joua,
jusqu’à ce qu’à la fin notre marchand lui dit :
« Par Dieu ! (fit-il, je suis un petit irrité
contre vous, mon épouse, encore qu’il me peine.
Et savez-vous pourquoi ? Par Dieu, c’est que j’apprends
que vous avez causé un peu d’étrangerie
entre Dom Jean, notre cousin, et moi.
Vous deviez m’avertir, avant que je partisse,
qu’il vous avait payé cent francs, —
1580dont il tient preuve toute prête. Il fut fâché
lorsque je lui parlai de cette chevissance,
du moins tel me sembla, d’après sa contenance —
mais cependant, par Dieu, le roi du paradis,
point ne pensais lui demander aucune chose !
Donc je vous prie, ma femme, à n’en plus faire ainsi ;
mais dites-moi toujours avant que je vous quitte
si quelque débiteur vous a en mon absence
payé son du, de peur qu’en votre négligence
je n’aille réclamer chose qu’il m’a rendue. »
1590la femme ne fut point apeurée ou troublée,
mais hardiment elle reprit, tout aussitôt :

« Par Marie, je défie[224] ce faux moine, Dom Jean !
car de ses preuves je n’ai nul souci.
Il m’apporta certain argent, je le sais bien ;
mais, que malheur échoie à son museau de moine !
Dieu le sait ! je m’en fus sans avoir doute
qu’il ne me l’eût donné pour son amour de vous,
pour m’en faire à moi-même honneur et bon profit,
pour notre cousinage, et pour la belle chère
1600que si souvent il a reçue en ce logis.
Mais puisque je me vois en ce désavantage,
vous aurez débiteurs plus paresseux que moi,
car je vous repaierai bien, et quand vous plaira,
de jour en jour, et si pourtant argent me manque,
votre femme je suis, cochez-le sur ma taille[225],
et je vous le paierai dès que je le pourrai ;
car par ma foi ! j’ai à mon propre accoutrement,
et non à gaspillage, employé tout l’argent,
1610et puisque l’ai si bien su dépenser
en votre honneur, je vous prie, pour l’amour de Dieu,
ne soyez irrité, mais rions et jouons.
Je vous promets mon corps gaillard en gage.
Par Dieu ! ne vous paierai jamais qu’au lit !
Pardonnez-moi, mon cher et mon unique époux,
tournez-vous par ici, faites meilleur visage ! »
Notre marchand vit bien qu’il n’était de remède,
et que gronder ne serait rien que grand’folie,
puisque la chose ne pouvait être amendée.
1620« Or ça, femme, dit-il ; je te pardonnerai,
mais par la vie ! ne sois plus désormais si large,
et tiens mieux notre bien, je te le donne en charge ! a

Ainsi finit mon conte — et que Dieu nous envoie
assez de contes jusqu’à la fin de nos jours !


Ici finit le conte du Marinier.






Le Conte de la Prieure [226].


Prologue de la Prieure..
.


Oyez les mots joyeux de l’Hôte au Marinier, puis à madame la Prieure.
.




« Bien dit, par le corpus dominus ! (cria l’hôte ;)
et puissiez-vous longtemps naviguer par nos côtes,
monsieur le gentil maître, et gentil marinier !
Dieu baille au moinillon charretées de malheurs !
Ah ! compagnon, prenez garde à de telles ruses !
1630 Ce moine a mis un singe en le bonnet de l’homme [227],
et de sa femme aussi, de par saint Augustin !
N’amenez plus de moine en votre hôtellerie !
Mais passons outre maintenant, et recherchons
qui pourra le premier de toute cette bande
nous dire un autre conte. » Et parlant sur ceci
aussi courtoisement que jeune fille eût fait :
« Madame la Prieure, avec votre congé,
si j’étais sûr que ce ne dût point vous gêner,
je serais bien d’avis que vous nous racontiez
1640 le prochain conte, à moins qu’il ne vous en déplaise.
Or donc, me feriez-vous cette grâce, madame ?
— « Très volontiers », fit-elle, et dit ce qu’entendrez.

Explicit.



Ci-suit le Prologue du conte de la Prieure.


Domine, dominus noster.


« Ô Seigneur notre Dieu, que merveilleusement
ton nom est répandu dans notre vaste monde !

(dit-elle ;) on n’y voit point ta précieuse louange
accomplie seulement par gens de dignité,
mais par bouche d’enfants eux-mêmes ta bonté
est consommée ; encor tétant leur mère,
ils témoignent parfois ta grande gloire[228].

1650 C’est pourquoi en louange, autant que sais et puis,
de toi et de la fleur très blanche de ce lys
qui jadis te porta et resta toujours vierge,
je veux ici tâcher à conter une histoire ;
non que je puisse ainsi accroître son honneur,
car elle-même est tout honneur, toute racine
de bonté — fors son fils — et tout salut des âmes.

O mère toujours vierge ! 0 vierge bonne mère !
Buisson brûlant inconsommé devant Moïse !
Toi qui ravis à la Divinité,
1660par ton humblesse, l’Esprit Saint qui vint en toi ;
dont la vertu, lorsqu’il vint embraser ton cœur,
conçut ainsi la Sagesse du Père,
aide-moi à parler ici en ton honneur !

O Dame ! ta bonté et ta magnificence,
ta vertu et ta grande humilité ne peuvent
en nul langage s’exprimer, par nulle science ;
car parfois, Notre Dame, avant que l’on te prie,
tu nous préviens en ta bénignité[229],
et nous donnes, priant toi-même, la lumière
1670qui nous doit amener à ton Fils tant aimé.

Mon savoir est si faible, ô bienheureuse Reine !
à déclarer ta grande dignité,
que je n’en puis aucunement porter le poids ;
mais comme enfant de douze mois, ou moins encore,
qui ne sait guères exprimer un mot,
ainsi je me comporte, et doncques je te prie,
guide ce chant que de toi je veux dire ! »

________________________________ Explicit.



Ci commence le conte de Dame la Prieure.


Il était en Asie, en une grand’cité,
parmi peuple chrétien, certaine Juiverie[230]
1680qu’un seigneur soutenait de la dite contrée,
pour usure sordide et vilenie de lucre,
que Christ et son Église ont fort en haine ;
on pouvait par la rue marcher ou chevaucher,
car elle était ouverte et libre à chaque bout.

Se tenait là petite école de chrétiens,
à l’extrême fin de la rue ; et y venaient
foules d’enfants sortis de sang chrétien,
qui d’année en année apprenaient à l’école
telles doctrines qui d’usage s’y donnaient,
1690c’est à savoir : chanter et lire,
comme le font enfants en leur jeune âge.

Or parmi ces enfants était un fils de veuve
petit clergeon[231], ayant bien sept ans d’âge,
qui tous les jours venait d’habitude à l’école ;
et aussi, toutes fois qu’il voyait une image
de la mère de Christ, avait coutume
comme y était instruit, de s’y agenouiller,
puis dire Ave Marie, en allant son chemin.

Ainsi la veuve avait appris son jeune fils
1700à toujours honorer la Bienheureuse Dame,
mère chérie de Christ, et il n’oubliait point —
car bon enfant bien vite apprend —
et toutes fois qu’il me souvient de la matière,
me semble voir Saint Nicolas en ma présence,
qui jeune aussi, fit à Christ révérence.

Or ce petit enfant, devant son petit livre
assis en cette école, apprenant l’abc,
soudain ouït chanter Alma Redemptoris
qu’autres enfants lisaient en leur antiphonaire ;
1710et s’enhardit à s’en venir près et plus près,

et écouta les mots et les notes aussi,
tant que par cœur il sut tout le premier verset.

Point ne savait ce que latin veut dire,
car il était tout jeune et tendre d’âge ;
mais un jour il pria un de ses camarades
de lui dire ce chant en son propre langage,
et de lui expliquer quel était son usage ;
de le traduire et éclaicir le supplia
maintes fois sur ses genoux nus.

1720Son compagnon qui plus que lui était âgé
lui répondit ainsi : « Ce chant, ai-je oui dire,
fut fait de notre heureuse et généreuse Dame,
pour que la saluions, et pour que la priions
d’être quand nous mourons notre aide et délivrance ;
ne puis rien expliquer de plus en la matière ;
j’apprends le chant, mais sais peu de grammaire. »

« Et ce chant est-il donc fait à la révérence
de la mère de Christ ? (lors dit cet innocent).
Or certes je ferai toute ma diligence
1730à tout entier l’apprendre, avant que soit Noël,
quand je serais réprimandé pour l’abc,
et quand on me battrait trois fois dedans une heure,
car je le veux savoir pour l’honneur Notre Dame ! »

Son ami en secret l’enseigna chaque jour,
comme ils s’en retournaient, tant qu’il le sut par cœur,
et désormais il le chantait bien hardiment,
de mot à mot, et suivant chaque note.
Deux fois par jour le chant en sa gorge passait,
comme il allait vers l’école ou vers sa maison ;
1740tant il était dévot à la mère de Christ.

Dans cette Juiverie ainsi que je l’ai dit
comme allait et venait notre petit enfant,
joyeusement chantait et s’écriait toujours
Alma Redemptoris Mater ;
tant a percé son cœur la très grande douceur
de la mère de Christ, qu’afin de la prier,
ne pouvait se tenir de chanter en chemin.

Notre grand ennemi, le serpent Satanas
qui dans le cœur des Juifs a toujours son guêpier.
1750s’enfla soudain et dit : « Hélas ! peuple hébraïque,
est-ce chose conforme à votre honneur
qu’un tel enfant s’en aille ainsi que bien lui plaît,
à votre grand dépit, chantant telles histoires
qui sont contraires au respect de votre loi ? »

Et depuis ce temps là, conspirèrent les Juifs
afin de dépêcher cet innocent du monde.
Et pour ce faire ils louèrent un homicide,
qui s’en alla cacher dans certaine ruelle ;
dès que l’enfant s’en vint à passer par ce lieu,
1760ce maudit Juif le prit et le tint bien serré,
puis lui coupe la gorge et le jette en un trou.

Je dis qu’il fut jeté en une garde robe
où ces Juifs là soûlaient de purger leurs entrailles.
O maudite nation ! O Hérodes nouveaux !
A quoi vous servira votre mauvais complot ?
Meurtre est tôt publié ; cela ne faudra point ;
l’honneur de Dieu sera propagé par là même.
Sur votre acte maudit, le sang jà crie vengeance !

Martyr ainsi voué à la virginité,
1770ores tu peux chanter, suivant à tout jamais
le blanc Agneau céleste ! (ainsi dit la prieure) ;
tu es de ceux dont Jean le grand évangéliste
écrivit en Patmos[232], disant que ceux qui vont
devant l’Agneau, chantant un chant nouveau,
sont tels qui n’ont connu femme charnellement.

Et cette pauvre veuve attend toute la nuit
son petit enfançon, mais il ne revient point ;
1780et lors dès que paraît la lumière du jour,
toute pâle d’effroi et de souci
elle va à l’école et ailleurs le chercher ;
jusqu’à ce qu’à la fin lui vient nouvelle
qu’en dernier on l'a vu en rue de Juiverie.

Avec pitié de mère en sa poitrine enclose,
elle va, comme si elle était hors d’esprit,
partout où elle peut faire supposition
que vraisemblablement trouvera son enfant ;
et toujours à la mère de Christ, douce et bonne,
elle va s’écriant ; et fit enfin si bien
qu’elle alla le chercher chez le peuple maudit.

1790Et fort piteusement, elle demande et prie
chaque juif demeurant en la place susdite
d’avouer si jamais son enfant passa là.
Ils disaient « non ». Mais Jésus par sa grâce,
au bout d’un petit temps lui donna la pensée
d’aller crier après son fils à cet endroit
où Juifs l’avaient jeté de côté, dans la fosse.

O grand Dieu qui parfois établis la louange
par bouches d’innocents, voici bien ta puissance !
Cette gemme de chasteté, cette émeraude,
1800et du martyre aussi ce rubis très brillant,
le voilà qui gisant avec gorge tranchée,
se prit à rechanter Alma Redemptoris,
si hautement que tout le lieu en résonna.

Et le peuple chrétien qui passait en la rue
s’approcha et du fait grandement s’étonna
et envoya chercher en hâte le prévôt,
qui bientôt, sans tarder nullement, arriva,
et vénéra le Christ, qui est le roi du ciel,
et puis sa mère aussi, honneur d’humanité,
1810et puis après cela fit mettre aux fers les Juifs.

Et cet enfant avec lamentation piteuse
fut remonté, chantant toujours son chant,
et puis avec honneur et grand’procession,
fut emporté en l’abbaye prochaine.
Sa mère évanouie près son cercueil gisait ;
et gens qui s’y trouvaient eurent grand peine
à écarter de là la nouvelle Rachel.

Chacun à grand tourment et mort honteuse,
les Juifs par ce prévôt furent mis à trépas,

1820ceux qui savaient ce meurtre — et vitement fut fait ;
point ne montra d’égards pour ces vilains maudits.
« Ceux-là iront à mal qui mal ont mérité »
et donc les fit tirer par des chevaux sauvages,
et puis pendre ainsi que la loi le commandait.

Et l’innocent gisait encore sur sa bière,
devant le maître-autel, tant que messe dura ;
et puis l’abbé s’en vint avecques son couvent
sans rien tarder pour l’enterrer rapidement ;
et comme l’eau bénite était sur lui jetée,
1830l’enfant parlait toujours, pendant qu’on l’aspergeait,
et chantait O Alma Redemptoris mater !

Cet abbé justement était homme fort saint,
(ainsi que moines sont, ou du moins devraient être ;)
adonc se mit à conjurer ce jeune enfant,
disant : « O cher enfant ! je te supplie,
au nom de la très sainte Trinité,
dis-moi par quelle cause ainsi tu peux chanter,
puisque tu as gorge coupée à ce que semble ? »

« — Oui, ma gorge est coupée jusqu’à l’os de la nuque,
1840(dit cet enfant,) et certes par voie de nature
je serais trépassé déjà depuis longtemps ;
mais Jésus-Christ, comme pouvez le voir aux Livres,
veut que sa gloire dure et reste en la mémoire,
et doncques pour l’honneur de sa Mère très chère,
je puis encor chanter O Alma ! haut et clair.

Car ce puits de merci, douce mère du Christ,
ai-je toujours aimé, autant que je pouvais,
et comme justement j’allais perdre ma vie,
elle s’en vint à moi, et m’ordonna chanter
1850tout justement cette antienne en mourant,
comme avez entendu ; et quand je l’eus chantée,
me sembla mettre sur ma langue un grain de blé.

Et c’est pourquoi je chante et chante en vérité
pour l’honneur de la bonne et bienheureuse Vierge,
jusqu’à ce que ma langue ait perdu cette graine.
Et puis après cela elle me dit encore :

« O mon petit enfant, or je vais te chercher,
quand cette graine sera prise de ta langue ;
ne sois point effrayé ; ne t’abandonnerai. »

18060Ce saint moine (c’est bien l’abbé que je veux dire)
lui tira donc la langue et en prit cette graine
et cet enfant rendit l’esprit fort doucement.
Et quand l’abbé eut vu cette grande merveille,
ses pleurs amers dégouttèrent comme une pluie,
et il tomba tout plat, en avant sur le sol,
et sans bouger, comme lié, y demeura.

Le couvent se coucha aussi sur le terrain,
en pleurant, et du Christ louant la chère mère ;
et puis se relevant, ils s’en allèrent,
1870et retirèrent ce martyr de son cercueil ;
et dedans un tombeau de marbre clair,
ils enfermèrent ce doux petit corps ;
et lui se trouve où Dieu nous veuille réunir !

Jeune Hugh de Lincoln[233] ô toi qui fus aussi
tué par Juifs maudits, comme est notoire,
car ce n’est qu’un tout petit temps passé,
prie donc aussi pour nous, nous pécheurs inconstants,
afin qu’en sa merci Dieu pitoyable
multiplie sa grande pitié sur nous,
1880pour le plus grand honneur de sa mère Marie.

_______________________________________________ Amen. »


Ci finit le conte de la Prieure.



Le Conte de Chaucer sur Sire Topaze.


Prologue de Sire Topaze.


Oyez les plaisants propos de l’Hôtelier à Chaucer,


Quand tout ce miracle fut dit, chacun
demeura sérieux, que c’était merveille ;
enfin notre hôte se mit à gaber,
puis pour la première fois il jeta les yeux sur moi
et m’interpella ainsi : « Qui es-tu ? (dit-il ;)
à ton air on dirait que tu suis la piste d’un lièvre,
car je te vois toujours l’œil fiché en terre.

Approche un peu, et lève-moi les yeux gaîment.
Allons, garez-vous, messieurs, et faites place à cet homme ;
1890 il a la taille aussi bien prise que moi ;
il ferait fine poupée à enlacer pour le bras
d’une femme, menue et jolie de visage !
Il semble mal luné à ses façons
car il ne dit mot aimable à personne.

Dis-nous quelque chose à ton tour, comme ont fait les autres ;
conte-nous une joyeuse histoire, et cela tout de suite. »
« Hôtelier, (lui dis-je,) ne le prends pas mal,
car, je t’assure, je ne sais pas d’autre histoire
qu’une rime que j’ai apprise voilà longtemps. »
1900 « Soit ! cela fera, (dit-il.) Or ça, nous allons entendre
quelque chose de rare, si j’en juge par sa mine. »

Explicit.



Sire Topaze[234].


Ici commence le Conte de Sire Topaze par Chaucer.


Oyez, seigneurs, en bonne entente
et je vous vais dire en vérité

__ histoire de joie et soulas,
toute d’un chevalier qui fut beau et galant
à la bataille et au tournoi ;
__ son nom était Sire Topaze.

Il était né en lointaine contrée,
en Flandre, par delà la mer,
1910 __ à Popering, dans le manoir ;
son père était un très noble homme
et seigneur était de cette contrée
__ par la grâce de Dieu.

Sire Topaze devint un preux varlet[235] ;
sa face était blanche comme pain-demain[236],

__ ses lèvres rouges comme rose ;
son teint ressemble à l’écarlate en graine[237],
et, je vous le donne pour très certain,
__ il avait un joli nez.

1920 Ses cheveux, sa barbe étaient comme safran,
celle-ci lui descendait à la ceinture :
__ Ses souliers étaient en cuir de Cordoue ;
de Bruges étaient ses chausses brunes ;
sa robe était de ciclaton[238]
__ qui coûtait maint sol génois[239].

Il savait chasser les bêtes sauvages,
et sur son cheval aller voler en rivière[240],
__ un autour gris sur la main ;
avec cela il était bon archer,
1930 a la lutte il n’avait pas son pair,
__ là où un bélier est le prix.

Maintes et maintes filles belles comme le jour
soupirent après lui dans leur chambre par amour,
__ à qui vaudrait mieux de dormir ;
mais il était chaste et non lécheur[241]
et suave comme la fleur d’églantier
__ qui porte la cenelle rouge.

Et ainsi il advint un jour,
en vérité je puis vous le dire,
1940 __ que Sire Topaze voulut faire une chevauchée ;
il monta sur son coursier gris,
dans sa main une lance-zagaie[242],
__ une longue épée à son côté.

Il pique des deux par la forêt
où est mainte bête fauve,
__ oui-da, chevreuil et lièvre ;
et comme il piquait vers le nord et vers l’est,

je vous le dis, peu s’en fallut
__ qu’il ne lui advint fâcheux ennui.

1950 Là poussent herbes grandes et petites,
la réglisse et le citoal[243],
__ et maint clou de girofle,
et la noix muscade pour mettre dans l’ale,
qu’icelle soit fraîche ou éventée,
__ ou pour mettre dans un coffret.

Les oiseaux chantent, il n’y a pas à dire non,
l’émouchet et le papegai,
__ que c’était joie de les entendre ;
la grive mâle aussi disait son lai,
1960 la colombe des bois sur la branchette
__ chantait haut et clair.

Sire Topaze tomba en langueur d’amour
quand il entendit la grive chanter,
__ et éperonna comme s’il était fol :
son beau coursier sous son éperon
suait tant qu’on eût pu le tordre,
__ ses flancs étaient tout en sang.

Sire Topaze aussi tant devint las
d’éperonner sur l’herbe molle
1970 __ (si farouche était son courage[244] !)
qu’il mit pied a terre en ce lieu
pour permettre à son cheval quelque soulas,
__ et lui donna bon fourrage.

« Ô Sainte Marie, benedicite !
Que me veut ce cruel amour
__ pour me lier si fort ?
J’ai rêvé toute cette nuit, de par Dieu !
qu’une reine des elfes sera mon amante
__ et dormira sous mon manteau.

1980 C’est une reine des elfes que je veux aimer, par ma foi !
car en ce monde il n’est femme

digne d’être ma compagne
digne d’être ma compà la ronde ;
à toute autre femme je renonce,
et je vais aller quérir une reine des elfes
__ par monts et aussi par vaux ! »

Aussitôt il remonta en selle,
et voici qu’il pique par dessus pierre et barrière
__ pour apercevoir une reine des elfes ;
1990 si longtemps il a chevauché et couru
qu’il a trouvé, dans une retraite cachée,
__ le pays de féerie
le pays de ftant sauvage ;
car en ce pays n’était personne
qui vers lui osât venir à cheval ou à pied,
__ ni femme ni enfant.

Enfin survint un grand géant,
son nom était Sire Olifant,
__ c’est un héros périlleux.
2000 Il dit : « Enfant, par Termagant[245],
si tu ne galopes vite hors de mon séjour,
__ sur-le-champ je tue ton coursier
_____________________ avec cette masse.
C’est ici qu’est la reine de Féerie,
avec harpe et pipeau et symphonie
__ elle habite en ce lieu. »

L’Enfant dit : « Sur ma vie,
demain je viendrai me mesurer avec toi
__ quand j’aurai mon armure ;
2010 et j’espère bien, par ma foi !
qu’avec cette lance-zagaie
__ je te le ferai payer cher ;
__________________ ta panse
je la percerai, si je le puis,
avant que le jour ait passé prime
__ car ici tu seras tué. »

Sire Topaze tourne bride au plus vite ;
le géant lui jeta des pierres
__ avec une terrible fronde[246] ;
2020 mais l’enfant Topaze l’échappe belle ;
et ce fut tout grâce à Dieu
__ et à sa belle attitude.

Écoutez encore, seigneurs, mon conte
plus plaisant que le rossignol,
__ car je vais vous gazouiller maintenant
comment Sire Topaze à la taille fine
chevauchant par mont et par val
__ est revenu chez lui.

À ses joyeux compagnons il commanda
2030 de lui faire fête et liesse,
__ car il lui faut se battre
contre un géant à trois têtes,
pour l’amour et la joyeuseté
__ de quelqu’une qui brillait comme un astre,

« Faites venir, dit-il, mes ménestrels
et gesteurs pour conter des contes
__ sur-le-champ en m’armant ;
des romans sur thèmes royaux,
et de papes et de cardinaux,
2040 __ et aussi de plaisir d’amour. »

Ils lui apportèrent d’abord le vin doux
et l’hydromel dans un bol d’érable
__ et de royales épices
de gingembre qui était très fin,
et de réglisse, et aussi de cumin,
__ avec du sucre qui est tant exquis.

Il revêtit contre sa blanche peau,
d’étoffe de lin fin et clair
__ des chausses et aussi une chemise ;
2050 et sur sa chemise un hoqueton[247]

et par dessus un haubergeon[248]
__ pour préserver des pointes son cœur ;

Et, par dessus, un beau haubert
tout orné de joaillerie[249],
__ il était très fort de cuirasse ;
et par dessus cela sa cotte d’armes
aussi blanche que fleur de lis,
__ en laquelle il va se battre.

Son écu était tout d’or rouge,
2060 et au milieu était une tête de sanglier
__ auprès d’un escarboucle ;
et alors il jura, par l’ale et le pain,
que « ce géant mourrait,
__ arrive que voudrait ! »

Ses jambières étaient de cuir bouilli,
la gaine de son épée d’ivoire,
__ son heaume de laiton brillant,
la selle était d’os de rochal[250],
sa bride comme le soleil brillait,
2070 __ ou comme le clair de lune.

Sa lance était de fort cyprès
qui présage guerre et nullement paix,
__ la tête aiguisée très pointue ;
son coursier était tout gris pommelé,
il va l’amble sur les chemins
__ tout doucement et rondement
__________________ par le pays.
Voici, seigneurs, un chant fini !
Si vous en voulez davantage
2080 __ Je vais essayer d’en conter encore.


(Second chant.)


À présent tenez votre langue, par charité,
ensemble chevalier et noble dame,

__ et écoutez mes vers ;
de bataille et de chevalerie
et de galanterie
__ je vais sur-le-champ vous entretenir.

On parle de romans de prix,
de l’Enfant Horn et d’Ypotis,
__ de Bevis et de Sire Guy,
2090 de Sire Libeux et de Plein-d’amour[251] ;
mais Sire Topaze emporte la fleur
__ de royale chevalerie.

Il enfourcha son bon coursier
et s’élança sur son chemin
__ comme l’étincelle jaillit du tison ;
sur son cimier il portait une tour
et dessus était piquée une fleur de lis.
__ Dieu garde son corps de tout mal !

Et comme il était chevalier aventureux
2100 il ne voulut dormir dans nulle maison
__ et s’étendit dans son capuchon ;
son heaume brillant fut son oreiller,
et près de lui il repaît son destrier
__ d’herbes belles et bonnes.

Lui-même buvait de l’eau des puits
comme fit le Chevalier Sire Percival
__ si galant sous ses armes,
lorsqu’enfin un beau jour……


Ici l’Hôtelier arrête Chaucer dans son conte de Sire Topaze.



Le Conte de Chaucer sur Mellibée.


Prologue du Mellibée.


« Plus de ça, pour la dignité de Dieu !
2110(dit notre hôte) car tu me rends
si las de tes fieffées sottises
que, aussi sûr que Dieu me bénisse,
les oreilles me font mal de ton écœurante histoire.
Je donne au diable pareille rime !
Ce doit être rime de chien[252] » (dit-il).
« Pourquoi cela ? (lui dis-je). Pourquoi veux-tu m’empêcher
plus que les autres de dire mon conte,
puisque c’est la meilleure rime que je sache ? »
« Pardieu ! (dit-il) c’est que tout net, et en un mot,
2120ta rime écœurante ne vaut pas un étron ;
tu ne fais rien que perdre notre temps.
Messire, en un mot, tu ne rimeras pas davantage.
Voyons si tu peux nous conter quelque geste
ou nous dire du moins quelque chose en prose
où il y ait un peu d’amusement ou un peu de doctrine. »
« Volontiers (dis-je), par la passion du bon Dieu !
Je vais vous conter une petite chose en prose
qui devra vous plaire, je le suppose ;
autrement, certes, vous êtes trop difficile.
2130C’est un vertueux conte moral ;
il est vrai qu’il est parfois conté de diverse manière
par diverses gens, comme je vais vous l’expliquer ;
voici comme : vous savez que chaque évangéliste
qui nous raconte la passion de Jésus-Christ
ne dit pas tout comme son compagnon ;
mais néanmoins leur récit est toute vérité,
et tous s’accordent pour le sens

bien qu’il y ait dans leur manière des différences ;
car les uns en disent plus, et les autres moins
2140 quand ils décrivent sa piteuse passion ;
je parle de Marc et de Mathieu, de Luc et de Jean ;
mais sans nul doute leur sens ne fait qu’un.
Donc, vous tous, messeigneurs, je vous en supplie,
si vous trouvez que je varie dans mes paroles,
si, par exemple, je dis un peu plus
de proverbes que vous n’en avez ouï auparavant —
tels qu’ils sont compris dans ce petit traité-ci[253], —
afin de renforcer l’effet de ma matière,
et si je ne dis pas les mêmes mots
2150 que vous avez entendus, je vous en conjure tous,
ne m’en blâmez point ; car, pour le fond de mon récit,
vous ne trouverez pas grande différence
avec le sens de ce petit traité
d’après lequel j’écris[254] ce joyeux conte.
Écoutez donc ce que je vais vous dire
et laissez-moi conter toute mon histoire, je vous prie ».


Le Conte de Chaucer sur Mellibée[255].

[Ici il a paru bon de substituer à la traduction complète une rapide analyse. Le conte en prose de Mellibée a contre lui d’être très ennuyeux et très long. Il tient dans l’édition de Skeat (Student’s Chaucer) 25 pages sur deux colonnes très serrées. Il était d’ailleurs inutile de le traduire puisqu’il n’est lui-même, comme on le verra dans la note, qu’une traduction littérale du français et que l’original te trouve dans le charmant Ménagier de Paris, livre fort accessible. Toutefois il faut remarquer que la scolastique et insupportable longueur de cette histoire fait (dramatiquement) son intérêt, dans l’occurrence. Chaucer vient d’être bafoué pour sa ballade si fertile en rimes et si vide de raison. Il se venge en contant une histoire sans une rime cette fois, et chargée de raison, sagesse et doctrine, à en couler bas. Le plaisant est ici dans le bon tour qu’il joue aux pèlerins. Mais c’est beaucoup trop pour les patiences d’aujourd’hui qu’un volume entier où l’humour reste sous-entendu d’un bout à l’autre. Mieux vaut signaler l’énorme mystification que de la reproduire.]

« Un jouvenceau appelé Mellibée, puissant et riche, eut une femme nommée Prudence, et de cette femme eut une fille. Advint un jour qu’il alla s’ébattre et jouer et laissa en sa maison sa femme et sa fille. Les portes étaient closes. Trois de ses anciens ennemis appuyèrent échelles aux murs de sa maison, et par les fenêtres entrèrent dedans, et battirent sa femme, et navrèrent sa fille de cinq plaies et la laissèrent presque morte, puis s’en allèrent. »

Quand Mellibée revint, il s’abandonna au désespoir. « Pour ce Prudence se contint un peu de temps, et puis quand elle vit son temps, si lui dit : Sire, pourquoi vous faites-vous sembler fol ? Il n’appartient point à sage homme de mener si grand deuil. Votre fille échappera si Dieu plaît : si elle était ores morte, vous ne vous devez pas détruire pour elle, car Sénèque dit que le sage ne doit prendre grand déconfort de la mort de ses enfants, ains doit souffrir leur mort aussi légèrement comme il attend la sienne propre… Quand tu auras perdu ton ami, que ton œil ne soit ni trop sec ni trop moite, car, encore que la larme vienne à l’œil, elle n’en doit point issir ; et quand tu auras perdu ton ami, pense et efforce-toi d’un autre recouvrer, car il te vaut mieux un autre ami recouvrer que l’ami perdu pleurer. Si tu veux vivre sagement, ôte tristesse de ton cœur… Appelle donc tous tes loyaux amis et te gouverne selon le conseil qu’ils te donneront. »

Les amis de Mellibée s’assemblèrent très nombreux. On entendit parler successivement un chirurgien, un physicien, un avocat. Mellibée ne montrait que trop clairement combien était impatient de venger l’injure faite et de déclarer la guerre à ses ennemis. En vain un sage vieillard tenta-t-il de prêcher la conciliation : « lors les jeunes gens et la plus grande partie de tous les autres moquèrent ce sage et firent grand bruit et dirent que tout ainsi comme l’on doit battre le fer tant comme il est chaud, ainsi l’on doit venger l’injure tant comme elle est fraîche, et écrièrent à haute voix : guerre, guerre, guerre ! »

Heureusement Prudence avait vu le danger. Quand les conseillers se furent retirés, elle s’approcha de son mari, elle réfuta en un long discours préliminaire les arguments par lesquels il prétendait ne pas l’écouter, et termina par ce savoureux éloge de la femme : « Quand vous blâmez tant les femmes et leur conseil, je vous montre par moult de raisons que moult de femmes ont été bonnes et leur conseil bon et profitable. L’on a accoutumé de dire : conseil de femme, ou il est très cher ou il est très vil. Car encore que moult de femmes soient très mauvaises et leur conseil vil, toutefois l’on en trouve assez de bonnes et qui très bon conseil et très cher ont donné. Un maître fit deux vers ès quels il demande et répond et dit ainsi : Quelle chose vaut mieux que l’or ? Jaspe. Quelle chose plus que jaspe ? Sens. Quelle chose vaut mieux que sens ? Femme. Quelle chose vaut mieux que femme ? Rien. Par ces raisons et moult d’autres peux-tu voir que moult de femmes sont bonnes et leur conseil bon et profitable. Si donc maintenant tu veux croire mon conseil, je te rendrai ta fille toute saine et ferai tant que tu auras honneur en ce fait. » Mellibée consentit à écouter sa femme et voici les sages paroles qu’il entendit.

« Puisque tu te veux gouverner par mon conseil, je te veux enseigner comment tu te dois comporter en prenant conseil. Premièrement tu dois le conseil de Dieu demander devant tous autres, après tu dois prendre conseil en toi-même et lors dois-tu ôter trois choses de toi qui sont contrarieuses à conseil, assavoir ire, convoitise et hâtiveté. Enfin tu dois réunir tes conseillers. Tu dois appeler seulement tes bons et loyaux amis, surtout les vieillards, car ès anciens est la sapience, et te garder d’écouter les flatteurs, les faux amis et les jeunes fous. » Les conseillers réunis, il faut savoir les interroger, ne rien leur cacher, et la délibération terminée, exécuter ce qu’on a décidé. L’assemblée tumultueuse à laquelle Mellibée avait soumis sa querelle était incapable d’émettre un avis sage : c’étaient des « gens étranges, jouvenceaux, fols, losengeurs, ennemis réconciliés portant révérence sans amour. Tu as erré en refusant de suivre l’avis de tes amis sages et anciens, mais as regardé seulement le plus grand nombre et tu sais bien que les fols sont toujours en plus grand nombre que les sages et pour ce le conseil des chapitres et des grandes multitudes de gens où l’on regarde plus le nombre que les mérites des personnes erre souvent, car en tels conseils les fols ont toujours gagné ». Il faut aller au fond des choses : « L’injure qui t’a été faite a deux causes ouvrières et efficientes, la lointaine et la prochaine ; la lointaine est Dieu qui est cause de toutes choses, la prochaine sont tes trois ennemis. Qui me demanderait pourquoi Dieu a voulu et souffert qu’ils t’aient fait telle injure, je n’en saurais pas bien répondre pour certain, car, selon ce que dit l’Apôtre, la science et jugement Notre Seigneur sont si profonds que nul ne les peut comprendre ni encerchier suffisamment. Toutefois par aucunes présomptions je tiens que Dieu qui est juste et droiturier, a souffert que ce soit advenu pour cause juste et raisonnable… Tu as été ivre de tes richesses et as oublié Dieu ton créateur, ne lui as pas porté honneur et révérence ainsi comme tu devais. Tu as péché contre Notre Seigneur car les trois ennemis de l’humain lignage qui sont le monde, la chair et le diable, tu as laissé entrer en ton cœur tout franchement par les fenêtres du corps de sorte qu’ils ont navré ta fille, c’est assavoir l’âme de toi, de cinq plaies, c’est-à-dire de tous les péchés mortels qui entrèrent au cœur parmi les cinq sens du corps. Par cette semblance Notre Seigneur a permis à ces trois ennemis d’entrer en ta maison par les fenêtres et de navrer ta fille en la manière dessus dite. » Jusque-là Mellibée avail écouté patiemment le long discours de Dame Prudence, il l’arrête maintenant, il n’est pas du nombre des « bien parfaits », « son cœur ne peut être en paix jusques à tant qu’il soit vengé », n’est-il pas riche ? pourquoi ne pas profiter de l’avantage que donne la fortune puisque « toutes choses, selon Salomon, obéissent à pécune » ?

« La fiance, de vos richesses, répondit doucement Prudence, ne suffit pas à guerre maintenir. La victoire ne dépend pas du grand nombre de gens ou de la vertu des hommes mais de la volonté de Dieu. » Et elle conclut ainsi : « Je vous conseille que vous accordiez à vos ennemis et que vous ayez paix avec eux, car vous savez que un des plus grands biens de ce monde, ce est paix. Pour ce dit Jésus-Christ à ses apôtres : bienheureux sont ceux qui aiment et pourchassent paix, car ils sont appelés enfants de Dieu. »

Alors Mellibée se déclara convaincu par « ces paroles très douces » et s’en remit entièrement au jugement de Dame Prudence. Celle-ci manda les adversaires en secret lieu, et les ramena à de meilleurs sentiments. Ensuite elle réunit les amis de Mellibée qui conseillèrent à celui-ci le pardon. Par un suprême retour de l’esprit de vengeance, Mellibée se disposait à prononcer contre ses ennemis repentants une sentence sévère : l’exil et la confiscation des biens, quand Prudence intervint encore. « Quand Mellibée eut ouï les sages enseignements de sa femme, si fut en grande paix de cœur et loua Dieu qui lui avait donné si sage compagne, et quand la journée vint que ses adversaires comparurent en sa présence, il parla à eux moult doucement et leur dit : la grande humilité que je vois en vous me contraint à vous faire grâce et pour ce nous vous recevons en notre amitié et en notre bonne grâce, et vous pardonnons toutes injures et tous vos méfaits encontre nous, à celle fin que Dieu au point de la mort nous veuille pardonner les nôtres. »



Le Conte du Moine.


Prologue du Moine.


Joyeux propos de l’Hôte au Moine.


Quand j’eus achevé mon conte de Mélibée
3080et de Prudence et de sa bénignité,
notre hôte dit : « Foi d’honnête homme
et par le précieux corpus madrian[256],
je donnerais bien un baril d’ale
pour que ma bonne chère femme eût entendu ce conte !
car elle est loin d’avoir telle patience
que la femme de ce Mélibée, Prudence.
Par les os de Dieu ! quand je bats mes valets,
elle m’apporte les grandes triques,
et crie : « Tue-les tous, les chiens,
3090et romps-leur le dos et tous les os ».
Et s’il arrive qu’un de mes voisins
à l’église ne s’incline pas devant ma femme,
ou ait l’audace de lui manquer d’égards,
quand elle revient à la maison, elle me saute à la face
et crie : « Faux couard, venge donc ta femme !
Par les os du corpus ! donne-moi ton coutelas
et toi prends ma quenouille et va filer ! »
Du matin au soir voici ce qu’elle répète :
« Hélas ! » dit-elle, « pourquoi ai-je été destinée
3100à épouser une poule mouillée, un singe[257] couard,
qui se laisse faire par tout le monde !
Tu n’oses pas défendre les droits de ta femme ! »
Voilà ma vie à moins que je ne veuille me battre ;
et à sortir aussitôt il faut me préparer,
si non je suis perdu, à moins que je ne
sois téméraire comme un lion furieux.

Je suis sûre qu’elle me fera un jour tuer
quelque voisin, et puis va te faire pendre !
C’est que je suis dangereux le couteau à la main
3110 bien que je n’ose lui résister à elle,
car elle a de bons bras, par ma foi !
en pourra juger quiconque envers elle agira ou parlera mal.
Mais quittons ce sujet.
Messire moine, (dit-il,) faites joyeuse mine,
car tous allez nous dire un conte en vérité.
Ça ! Rochester est là tout près !
Approchez, monseigneur, ne rompez pas notre jeu.
Mais, par ma foi, je ne sais pas votre nom ;
dois-je vous appeler messire dom Jean
3120 ou dom Thomas, ou bien dom Alban ?
De quelle maison êtes-vous, par la famille de votre père ?
j’en jure Dieu, tu as fort beau teint,
c’est pâturage de gentilhomme que le tien[258] ;
tu n’as pas l’air d’un pénitent ni d’un spectre.
Sur mon honneur, tu es quelque dignitaire,
quelque respectable sacristain[259], ou quelque cellérier[260],
car par l’âme de mon père, m’est avis
que tu es maître quand tu es chez toi,
non pas pauvre cloîtré non plus que novice,
3130 mais gouverneur avisé et sage.
Sans compter qu’en fait de muscles et d’os
tu es en bon point pour l’heure.
Je prie Dieu qu’il confonde celui
qui le premier te fit entrer en religion ;
tu aurais fait un fameux coq.
Si tu avais le droit, autant que tu as le pouvoir,
de satisfaire ton penchant à procréer,
tu aurais engendré mainte créature.
Hélas ! pourquoi portes-tu un capuchon si large[261] ?
3140 Dieu me punisse ! si j’étais pape
non seulement toi, mais tout homme vigoureux,

fût-il tondu jusqu’au haut du crâne,
aurait femme ; car le monde est perdu !
la religion a pris toute la fleur
des coqs[262] ; et nous laïques ne sommes que des crevettes !
D’arbres frêles viennent pauvres rejetons.
C’est ce qui fait que nos héritiers sont si menus
et faibles, qu’ils ne peuvent engendrer comme il faut.
C’est ce qui fait que nos femmes veulent tâter
3150 des religieux, car vous pouvez mieux vous acquitter
que nous des dettes de Vénus ;
Dieu sait, ce n’est pas en luxembourgs[263] que vous payez !
Mais ne vous fâchez pas, messire, de ce que je plaisante,
j’ai souvent ouï dire des vérités en riant. »
Le digne moine prenait tout en patience,
et dit : « Je vais faire de mon mieux,
autant que le permet l’honnêteté,
pour vous dire un conte, ou deux ou trois.
Et s’il vous plaît écouter par ici,
3160 je vais vous dire la vie de Saint Édouard[264] ;
ou bien je vous dirai d’abord des tragédies
dont j’ai une centaine en ma cellule.
Tragédie veut dire certaine histoire,
dont les vieux livres nous font mémoire,
d’un homme qui se trouvait en grande prospérité
et est déchu de haut état
en infortune, et finit misérablement.
Et elles sont communément écrites en vers
de six pieds que l’on nomme exametron.
3170 En prose aussi bon nombre sont écrites,
et en mètres aussi de maint mode différent.
Mais cette explication doit suffire.
Maintenant écoutez, s’il vous plaît d’entendre ;
mais d’abord je vous supplie en cette affaire,
si dans l’ordre je ne dis pas ces choses[265],

qu’il s’agisse de papes, d’empereurs, ou de rois,
selon leurs époques, comme on les trouve écrites,
mais les dis d’aucunes avant, d’aucunes après,
comme cela me revient en mémoire,
3180 tenez-moi excusé de mon ignorance.

Explicit.



Le Conte du Moine[266]


Ici commence le Conte du Moine, de Casibus Virorum Illustrium.


Je vais pleurer en manière de tragédie
le malheur de ceux qui se trouvaient en haut état
et tombèrent de telle sorte qu’il n’y eut remède
pour les sortir de leur adversité ;
assurément quand il plaît à la fortune de fuir
il n’est homme qui puisse arrêter sa course ;
nul ne se doit fier à la prospérité aveugle ;
que ces exemples vrais et anciens vous soient un avertissement.


Lucifer.

Par Lucifer, bien que ce fût un ange
3190 et non un homme, par lui je vais commencer ;
car, bien que la fortune ne puisse atteindre un ange,
de haut état il tomba pourtant par son péché
en enfer où il est encore.
Ô Lucifer ! le plus brillant de tous les anges,
tu es maintenant Satanas, qui ne te peux départir
de la misère où tu es tombé.


Adam.

Voici Adam, dans les champs de Damas[267],
du doigt même de Dieu il fut façonné
et non engendré de la semence impure de l’homme,
3200 et il était maître de tout le Paradis, fors un arbre.

Jamais homme au monde n’eut si haut état
qu’Adam jusqu’à ce que pour s’être méconduit
il fut dépouillé de sa haute prospérité
et voué au labeur, à l’enfer, et au malheur.


Samson[268].

Voici Samson dont la venue fut annoncée[269]
par l’ange longtemps avant sa naissance,
et qui fut consacré à Dieu tout-puissant,
et vécut glorieux tant qu’il put voir.
Oncques n’y eut autre tel que lui,
3210 en fait de force et aussi de bravoure ;
mais à ses femmes[270] il dit son secret
à cause de quoi il se tua, d’infortune.

Samson, ce noble champion tout puissant,
sans armes autres que ses deux mains
tua et mit en pièces le lion
sur la route en allant a ses noces.
Sa femme fausse sut lui plaire et le prier si bien
qu’elle apprit son dessein, et déloyale
elle trahit ce dessein à ses ennemis,
3220 et l’abandonna et en prit un autre.

Trois cents renards Samson prit de colère,
et toutes leurs queues il lia ensemble,
et mit le feu à toutes les queues de ces renards,
car à chaque queue il avait attaché une torche ;
et ils brûlèrent tous les blés dans le pays,
et tous leurs oliviers et leurs vignes aussi.
Mille hommes encore il tua de sa main,
et n’avait d’autre arme qu’une mâchoire d’âne.

Quand ils furent tués, il lui vint telle soif qu’il
3230 était près de périr, pour quoi il se mit à prier
que Dieu voulût prendre pitié de sa peine

et lui envoyer à boire, ou bien il lui fallait mourir ;
et de cette mâchoire d’âne qui était desséchée,
d’une dent molaire soudain jaillit une source
dont il but en suffisance, pour être bref,
ainsi Dieu le secourut, comme on peut lire en Judicum,

De vive force à Gaza une nuit,
malgré les Philistins de cette ville
il a enlevé les portes de la cité,
3240 et sur le dos il les a transportées
en haut d’une colline, pour qu’on pût bien les voir.
Ô noble Samson tout puissant, et très cher,
si tu n’avais dit aux femmes ton secret,
dans tout ce monde tu n’aurais eu de pair !

Ce Samson jamais ne buvait ni cidre[271] ni vin,
et sur sa tête ne passait ni rasoir ni ciseaux
par ordre du messager divin,
car toute sa force était dans ses cheveux ;
et pendant bien vingt hivers, année par année,
3250 il eut le gouvernement d’Israël.
Mais bientôt il pleurera mainte larme,
car les femmes le mèneront au malheur !

À sa concubine Dalila il dit
qu’en ses cheveux résidait toute sa force,
et félonnement à ses ennemis elle le vendit.
Et un jour qu’il dormait dans ses bras
elle lui fit tondre ou raser les cheveux,
et fit voir à ses ennemis toute sa force[272] ;
et quand ils le trouvèrent en cet état,
3260 ils le lièrent solidement, et lui crevèrent les yeux,

Mais avant que ses cheveux fussent coupés ou tondus,
il n’y avait lien dont on pût le lier ;
mais le voici maintenant dans une caverne,

ou on lui fit tourner la meule d’un moulin.
Ô noble Samson, toi le plus fort des hommes,
toi jadis juge dans la gloire et la richesse,
maintenant tu peux bien pleurer de tes yeux aveugles,
puisque de prospérité tu es tombé en misère.

La fin de ce malheureux fut telle que je vais dire ;
3270 ses ennemis célébrèrent une fête un jour,
et le firent comme leur bouffon jouer devant eux,
et c’était dans un temple magnifique.
Mais finalement il causa un terrible désarroi ;
car il ébranla deux piliers, et les renversa,
et le temple entier s’abattit, et resta là par terre,
et il se tua lui-même, ainsi que tous ses ennemis.

C’est dire que tous les princes sans exception,
et avec eux trois mille hommes furent tués là
par la chute du grand temple de pierre.
3280 De Samson à présent je ne parlerai pas davantage.
Apprenez par cet exemple ancien et simple
qu’à leurs femmes les hommes ne doivent dire de leurs desseins
rien de ce qu’ils voudraient tenir secret,
s’il y va de leur corps ou de leur vie.


Hercules[273].

D’Hercule le conquérant souverain
les œuvres chantent la gloire et la haute renommée ;
car en son temps il fut la fleur de la force.
Il tua et dépouilla de sa peau le lion ;
des centaures il mit l’orgueil à bas ;
3290 il tua les Harpies, ces cruels oiseaux redoutables ;
il enleva les pommes d’or au dragon ;
il chassa Cerberus, le chien de l’enfer.

Il tua le cruel tyran Busirus[274],
et le fit manger, chair et os, par son cheval ;

il tua le serpent de feu venimeux ;
des deux cornes d’Acheloüs il brisa l’une ;
et il tua Cacus dans une caverne de pierre ;
il tua le géant Anthée le fort ;
il tua le sanglier terrible, et cela sans délai,
3300 et porta le ciel longtemps sur ses épaules.

Jamais homme ne fut, depuis le commencement du monde,
qui tua tant de monstres que lui.
D’un bout à l’autre de ce vaste monde son nom courut ;
tant pour sa force que pour sa grande bonté,
et il alla visiter tous les royaumes.
Il était si fort qu’aucun homme ne pouvait lui résister ;
aux deux extrémités du monde[275], dit Trophée[276],
en guise de borne, il planta une colonne.

Ce noble champion avait une concubine
3310 qui avait nom Dejanire, fraîche comme Mai ;
et comme les clercs en font récit,
elle lui envoya une tunique fraîche et gaie de couleurs.
Hélas ! cette tunique (hélas et malheur !)
était aussi empoisonnée si subtilement,
qu’avant qu’il l’eut portée une demi journée,
sa chair se détachait toute de ses os.

Mais néanmoins certains clercs[277] en reportent le blâme
sur un qui s’appelait Nessus, qui la fit ;
quoi qu’il en soit, je ne veux pas accuser Dejanire ;
3320 or sur son dos nu il porta cette tunique,
jusqu’à ce que sa chair fût noircie par le poison.
Et quand il ne vit plus d’autre remède,
il se fit un lit de charbons ardents,
car mourir de poison était indigne de lui.

Ainsi périt ce noble et puissant Hercule ;
las ! qui peut se fier à la fortune un instant ?
car celui que suit tout le monde en foule

avant de s’en être avisé souvent est mis à bas.
Très sage est celui qui se connaît lui-même.
3330 Soyez sur vos gardes, car quand la fortune se plaît à sourire,
c’est alors qu’elle attend pour renverser son homme
par tels moyens qu’il supposerait le moins.


Nabuchodonosor[278].

Le puissant trône, le trésor précieux,
le sceptre glorieux et la royale majesté
que posséda le roi Nabuchodonosor,
peuvent à peine être décrits par la parole.
Deux fois il conquit Jérusalem la ville ;
il emporta les vases du temple.
Son siège souverain était à Babylone,
3340 où il avait sa gloire et ses délices.

Les plus beaux enfants du sang royal
d’Israël un jour il fit châtrer,
et fit de chacun d’eux son esclave.
L’un entre autres était Daniel
qui était le plus sage de tous les enfants ;
car il expliqua les rêves du roi,
alors qu’en Chaldée il n’y avait clerc
qui sût vers quelle fin tendaient ses rêves.

Ce roi orgueilleux fit faire une statue d’or
3350 haute de soixante coudées et large de sept,
et devant cette image tant jeunes que vieux
eurent l’ordre de se prosterner et de l’avoir en respect ;
sinon en une fournaise de flammes rouges
celui-là serait brûlé qui n’obéirait pas.
Mais à cet acte jamais ne voulurent consentir
Daniel ni ses deux jeunes compagnons[279].

Ce roi des rois était allier et orgueilleux,
il croyait que Dieu, qui est assis dans la gloire,
ne pouvait le priver de sa grandeur :
3360 mais soudain il perdit sa dignité,
et il lui sembla être une bête,

et il mangea du foin et coucha dehors ;
il alla sous la pluie avec les bêtes sauvages
jusqu’à ce qu’un certain temps fut arrivé.

Et ses cheveux devinrent comme des plumes d’aigle,
ses ongles semblables à des griffes d’oiseau ;
jusqu’à ce que Dieu certaine année lui pardonna,
et lui donna la raison ; et alors avec bien des larmes
il remercia Dieu, et toujours il vécut dans la crainte
3370 de faire mal, ou de faillir encore,
et jusqu’au jour où il fut couché dans sa bière,
il reconnut que Dieu était plein de puissance et de grâce.


Balthasar[280].

Son fils qui s’appelait Balthasar,
qui posséda le royaume après son père,
ne fut pas instruit par son exemple,
car il était orgueilleux de cœur et par état ;
et de plus c’était un idolâtre.
Son haut rang le confirma en orgueil.
Mais la fortune le fit tomber et le voilà mis à terre,
3380 et tout soudain son royaume fut divisé.

Il donna à tous ses seigneurs une fête
certain jour, et leur dit d’être en joie,
puis il appela ses officiers.
« Allez, (dit-il,) et apportez les vases
que mon père en sa prospérité
enleva du temple de Jérusalem,
et rendons grâces à nos grands dieux
de l’honneur que nous ont légué nos ancêtres.

Son épouse, ses seigneurs, et ses concubines
3390 burent alors, tant qu’ils en eurent envie,
dans ces vases sacrés des vins divers ;
et sur un mur le roi jeta les yeux,
et vit une main sans bras qui écrivait en hâte,
par crainte de quoi il trembla et soupira cruellement.
Cette main qui si fort terrifiait Balthasar
écrivit Mane Tecel Phares et rien de plus.


Dans tout le pays ne fut un seul magicien
qui sût expliquer ce que signifiaient ces mots ;
mais Daniel l’expliqua sur le champ,
3400 et dit : « Roi, Dieu à ton père avait prêté
gloire et honneur, royaume, trésor, richesses,
et il fut orgueilleux et ne craignit pas Dieu,
et c’est pourquoi Dieu lui envoya de grandes infortunes,
et le priva du royaume qu’il possédait.

Il fut chassé de la compagnie des hommes,
avec les ânes fut sa demeure,
et il mangea du foin comme une bête par la pluie et la sécheresse,
jusqu’à ce qu’il connut, par grâce et par raison,
que le Dieu du ciel a domination
3410 sur toute royauté et toute créature ;
et alors Dieu eut de lui compassion
et lui rendit son royaume et sa forme.

De même toi, qui es son fils, tu es orgueilleux aussi,
et tu sais ces choses pour certaines,
et tu t’es révolté contre Dieu, et tu es son ennemi.
De plus tu as bu audacieusement dans ses vases ;
ta femme aussi et tes courtisanes avec impiété
ont dans les mêmes vases bu des vins divers,
et tu adores de faux dieux abominablement ;
3420 c’est pourquoi un châtiment t’est destiné.

Cette main fut envoyée de Dieu, qui sur la muraille
écrivit Mane Tecel Phares, crois-moi ;
ton règne est fini, tu ne pèses plus rien ;
ton royaume est divisé, et il sera
donné aux Mèdes et aux Perses », dit-il.
Et cette nuit-là même, le roi fut tué,
et Darius occupa sa place,
bien qu’il n’eût à celle-ci ni titre ni droit.

Seigneurs, vous pouvez voir ici la preuve
3430 qu’il n’est en seigneurie aucune certitude ;
car lorsque la fortune abandonne un homme,
elle lui enlève son royaume et ses richesses
et aussi ses amis, les grands et les petits ;
quand un homme a des amis pour sa fortune,

le malheur les rend ennemis, je crois ;
ce proverbe est bien vrai et bien commun.


Zénobie[281].

Zénobie, reine de Palmyre[282],
à ce que les Perses ont écrit de sa noblesse,
était si valeureuse et si hardie
3440 que personne ne la surpassait en bravoure,
non plus qu’en naissance ni autre qualité.
Du sang des rois de Perse[283] elle était issue ;
je ne dis pas qu’elle était la plus belle,
mais en beauté elle ne pouvait être dépassée.

Dès son enfance il parait qu’elle fuyait
les travaux de femmes, et se rendait au bois ;
et elle répandait le sang de maint cerf sauvage
avec les traits aux larges fers qu’elle leur lançait.
Elle était si rapide qu’elle les atteignait aussitôt,
3450 et lorsqu’elle fut plus âgée elle tuait
lions, léopards et ours et les mettait en pièces,
et dans ses bras elle les maîtrisait à sa guise.

Elle osait fouiller les antres des bêtes sauvages,
et courir dans les montagnes toute la nuit,
et dormir sous un buisson, et elle pouvait aussi
lutter de force et de vigueur
avec tous les jeunes hommes, quelque agiles qu’ils fussent ;
entre ses bras rien ne pouvait résister.
Elle garda sa virginité contre tous ;
3460 à aucun homme elle ne daignait être liée.

Mais enfin ses amis la firent se marier
à Odenake[284], prince de ce pays,
encore qu’elle les fit longtemps attendre ;
et vous devez entendre que celui-ci
avait les mêmes goûts qu’elle.
Toutefois quand ensemble ils furent unis,

ils vécurent en joie et en félicité ;
car chacun avait pour l’autre affection et amour.

Sauf en un point, que jamais elle ne voulut permettre
3470 en aucune façon qu’il couchât près d’elle
plus d’une fois, car c’était sa ferme intention
d’avoir un enfant, pour multiplier le monde ;
et dès qu’elle pouvait reconnaître
qu’elle n’était pas enceinte de cette fois,
elle lui permettait de faire selon son plaisir
bientôt après, mais une seule fois, c’est chose certaine.

Et si elle était enceinte à ce coup,
il ne devait plus jouer a ce jeu
jusqu’à ce que quarante grands jours fussent passés ;
3480 alors elle lui permettait une fois de le refaire.
Que cet Odenake fût ardent ou calme,
il n’obtenait d’elle rien de plus, car elle disait
que « c’était par la luxure des femmes, et à leur honte,
que les hommes, en d’autres cas, jouaient avec elles ».

3485 De cet Odenake elle eut deux fils
qu’elle éleva en vertu et en science ;
mais revenons maintenant à notre récit.
Je dis qu’aucune créature si digne de respect
et si sage en même temps, si libérale sans excès,
3490 si active dans la guerre, et si courtoise aussi,
ni qui pût mieux endurer les fatigues de la guerre,
n’exista jamais, dût-on chercher par tout le monde.

Sa magnificence ne pourrait se décrire
tant dans sa vaisselle que dans ses vêtements ;
3495 elle était toute vêtue de pierreries et d’or,
et elle ne laissait pas non plus, malgré la chasse,
d’étudier diverses langues parfaitement,
quand elle avait loisir, et se livrer à la lecture
de savants livres était tout son plaisir,
3500 afin d’apprendre à passer sa vie dans la vertu.

Et pour raconter cette histoire brièvement,
si vaillants ils furent, son mari et elle,
qu’ils conquirent maint vaste royaume

en Orient, avec mainte belle ville,
3505 qui relevaient de la majesté
de Rome, et d’une main vigoureuse les gardèrent ;
et jamais leurs ennemis ne purent les faire fuir,
tant que la vie d’Odenake dura.

Quiconque se soucie de lire ses batailles
3510 contre le roi Sapor et d’autres encore,
et comment tous ces événements se passèrent,
pourquoi ses conquêtes et quel droit elle y avait,
puis ses malheurs et son infortune,
comment elle fut assiégée et prise,
qu’il consulte mon maître Pétrarque[285],
qui de tout ceci a écrit assez, je le garantis.

Lorsqu’Odenake fut mort, avec autorité
elle gouverna le royaume, et de ses propres mains
lutta si vigoureusement contre ses ennemis,
3520 qu’il n’y eut roi ni prince dans tout le pays
qui ne fût content d’obtenir la faveur
qu’elle ne fît pas la guerre sur son territoire ;
avec elle ils firent alliance par traité
pour être en paix, la laissant chevaucher et s’ébattre.

L’empereur de Rome Claudius,
ni avant lui le Romain Gallien
n’osèrent jamais se risquer
non plus qu’aucun Arménien, aucun Égyptien,
aucun Syrien et aucun Arabe
3530 n’osèrent la combattre sur le champ de bataille
de peur d’être tués de ses mains
ou mis en fuite par ses troupes.

En habits royaux allaient ses deux fils
comme héritiers de tous les royaumes de leur père,
3535 et Hermanno et Thymalaö[286]
étaient leurs noms, comme les appellent les Perses.
Mais toujours au miel de la fortune se mêle du fiel ;
cette reine puissante ne devait pas durer.

La fortune la fit de sa royauté tomber
3540 en misère et en malheur.

Aurélien, lorsque le gouvernement
de Rome vint en ses mains,
résolut de tirer vengeance de cette reine,
et avec ses légions se mit en chemin
3545 contre Zénobie, et, pour être bref,
il la mit en fuite et à la fin l’atteignit
et l’enchaîna ainsi que ses deux enfants,
et conquit le pays, et s’en revint à Rome

Entre autres choses qu’il conquit,
3550 était son char tout enrichi d’or et de pierreries,
que ce grand Romain, cet Aurélien,
emmena avec lui pour le faire voir.
Elle alla à pied devant son cortège triomphal
avec des chaînes d’or autour du cou ;
3555 elle était couronnée, selon son rang,
et tout chargés de pierreries étaient ses vêtements.

Triste destin ! celle qui jadis était
redoutée des rois et des empereurs,
à présent tout un peuple la dévisage, hélas !
3560 Celle qui portait le casque en de grandes batailles
et enlevait de vive force villes fortifiées et tours,
aura maintenant la tête couverte d’une coiffe[287] ;
et celle qui tint le sceptre plein de fleurs
va tenir la quenouille, pour acquitter sa dépense.


De Petro Rege Ispannie[288].

Ô noble, ô digne Petro, gloire de l’Espagne,
que la fortune tint si haut en majesté,
combien ta mort pitoyable mérite d’être pleurée !
Hors de ton pays ton frère te força à fuir ;
et ensuite, pendant un siège, par ruse,
3570 tu fus trahi, et mené en sa tente,
où de sa propre main il te tua,
héritant de ton royaume et de tes richesses.


Le champ de neige, et dedans l’aigle noir,
pris au gluau, couleur de cendres rouges[289],
fut celui qui complota cet acte maudit et ce péché.
Le « mauvais nid[290] » fut l’artisan de ce malheur ;
non pas l’Olivier de Charles[291] qui toujours eut souci
de loyauté et d’honneur, mais celui d’Armorique,
l’Olivier Ganelon[292], corrompu de débauches,
3580 amena ce digne roi en un tel guet-apens.


De Petro Rege de Cipro[293].

Et toi aussi noble Petro, roi de Chypre,
qui conquis Alexandrie par grande victoire,
à maint infidèle tu causas de grands maux,
dont tes propres vassaux te portèrent envie,
et, sans autre motif que tes prouesses,
ils t’ont tué un matin dans ton lit.
Voilà comment la fortune peut conduire et diriger sa roue,
et mener les hommes de la joie à la douleur.


De Barnabo de Lumbardia[294].

Grand Barnabo, Vicomte de Milan,
3590 dieu de délice, et fléau de la Lombardie[295],
pourquoi ne dirais-je pas ton infortune,
puisqu’en grandeur tu t’étais élevé si haut ?
Le fils de ton frère, qui était doublement ton parent,
étant ton neveu et ton gendre,

en sa prison te fit mourir ;
mais pourquoi et comment tu fus tué, je l’ignore.


De Hugolino, comte de Pise[296].

Le supplice du comte Hugolin de Pise
nul ne pourrait, de pitié, le décrire ;
mais à peu de distance de Pise s’élevait une tour,
3600 et dans cette tour il fut mis en prison
et avec lui ses trois jeunes enfants[297].
L’aîné avait à peine cinq ans.
Triste sort ! c’était grande cruauté
de mettre de tels oiseaux en une telle cage !

Il fut condamné à mourir dans cette prison,
car Roger[298], qui était évêque de Pise,
avait porté sur lui une accusation fausse,
à cause de laquelle le peuple se souleva contre lui,
et le mit en prison de telle manière
3610 que je vous ai dit, et de nourriture et de boisson il avait
si peu, qu’à peine elles pouvaient suffire,
et de plus elles étaient fort communes et mauvaises.

Et un jour il arriva qu’à l’heure
où on lui apportait d’habitude à manger,
le geôlier ferma la porte de la tour.
Il l’entendit bien, — mais ne dit mot,
et en son cœur aussitôt lui vint la pensée
qu’on voulait le faire mourir de faim.
« Hélas ! (dit-il,) hélas, pourquoi suis-je né ? »
3620 À ces mots les larmes tombèrent de ses yeux.

Son jeune fils qui avait trois ans,
lui dit : « Mon père pourquoi pleurez-vous ?
Quand le geôlier apportera-t-il notre potage ?
N’y a-t-il pas quelque morceau de pain que vous ayez gardé ?
J’ai si faim que je ne puis dormir.
Oh, plût à Dieu que je pusse dormir toujours

alors la faim ne se glisserait plus dans mon sein ;
rien ne me ferait plus de plaisir, sauf du pain. »

Ainsi tous les jours pleura cet enfant,
3630 jusqu’au moment où sur les genoux de son père il se coucha
et dit : « Adieu mon père, je vais mourir, »
et il embrassa son père et mourut ce même jour.
Et quand le pauvre père le vit mort,
de douleur il se mordit les bras
3635 et dit : « Hélas, fortune, hélas !
c’est bien à ta roue félonne que je dois tous mes maux ! »

Ses enfants pensèrent que c’était de faim
qu’il se rongeait les bras, et non de douleur,
et dirent : « Père ne faites pas ceci, hélas !
3640 mais bien plutôt mangez de notre chair à nous deux ;
vous nous avez donné notre chair, prenez-nous notre chair
et mangez tant que vous voudrez. » Ainsi parlèrent-ils,
puis un jour ou deux plus tard,
ils se couchèrent sur ses genoux et moururent.

3645 Lui-même désespéré mourut aussi de faim ;
ainsi finit ce puissant comte de Pise ;
de haut état la fortune l’a abattu.
De cette tragédie j’en ai dit assez.
Si quelqu’un veut la connaître plus au long
3650 qu’il lise le grand poète d’Italie
qui a nom Dante, car lui la peut conter
de point en point sans en omettre un mot.


Néron[299].

Bien que Néron eût autant de vices
qu’aucun des démons qui sont dans l’abîme,
néanmoins, à ce que nous rapporte Suétone[300],
il eut en sa domination ce vaste monde,
à l’est, comme à l’ouest, au sud comme au septentrion ;
de rubis, de saphirs et de blanches perles
tous ses habits étaient brodés de haut en bas ;
3660 car il trouvait aux pierreries grand plaisir.


Plus raffiné, plus somptueux de mise,
plus orgueilleux que lui jamais ne fut aucun empereur ;
le vêtement qu’il avait porté un seul jour,
après ce temps il ne le voulait plus voir jamais.
De filets d’or il avait grande abondance
pour pécher dans le Tibre, quand il souhaitait se distraire.
Ses désirs étaient la seule loi dans ses décrets,
car la fortune lui obéissait comme une amie.

Il brûla Rome pour son amusement ;
2670 un jour il mit a mort les sénateurs,
pour entendre pleurer et crier des hommes ;
et il tua son frère, et coucha avec sa sœur.
En piteux état il mit sa mère ;
car il lui perça le sein, pour voir
où il avait été conçu ; fallait-il, hélas !
qu’il fit si peu de cas de sa mère !

De ses yeux, à cette vue, aucune larme
ne tomba, il dit seulement : « C’était une belle femme. »
C’est grande merveille qu’il osât ou qu’il pût
3680 se faire juge de sa beauté morte.
Il commanda qu’on lui apportât du vin,
et but sur le champ ; autrement il ne montra aucune douleur.
Quand la puissance est jointe à la cruauté,
hélas ! trop profondément pénètre le venin[301] !

Dans sa jeunesse cet empereur eut un maître
pour l’instruire en savoir et courtoisie,
car de la vertu il était la fleur
en son temps, si les livres ne mentent ;
et tant que ce maître l’eut sous son autorité,
3690 il le rendit si savant et si docile
que de longtemps la tyrannie
ni aucun vice n’osèrent découpler[302] sur lui.

Ce Sénèque, dont je parle,
parce que Néron en avait telle crainte,

car toujours il le détournait des vices
discrètement en paroles et non par violence ;
— « Seigneur, (lui disait-il,) un empereur doit nécessairement
être vertueux, et haïr la tyrannie ; » —
pour ce motif il l’obligea à se saigner dans un bain
3700 aux deux bras, jusqu’à ce qu’il en mourût.

Ce Néron avait aussi l’habitude
en son enfance de se lever devant son maître,
ce qui dans la suite lui sembla grand grief ;
c’est pourquoi il le fit mourir de cette manière.
Mais néanmoins ce Sénèque le sage
choisit de mourir dans un bain de la sorte,
plutôt que d’avoir un autre supplice ;
et ainsi Néron tua son maître cher.

Or il arriva que la fortune ne se soucia plus
3710 d’entretenir le haut orgueil de Néron ;
car bien qu’il fût puissant, elle était plus puissante encore ;
elle se dit : « Par Dieu, je suis trop bonne
de mettre un homme qui est plein de vice
en haut état, et de l’appeler empereur.
Par Dieu, de sa place je vais l’arracher ;
quand il y pensera le moins, plus tôt il tombera. »

Le peuple se souleva contre lui un soir
à cause de ses crimes, et quand il s’en aperçut,
hors de chez lui aussitôt il sortit
3720 seul, et là où il pensait avoir des alliés,
il frappait à coups pressés et toujours, plus fort il criait,
plus vite ils fermaient tous leurs portes ;
alors il reconnut qu’il s’était mal conduit,
et alla son chemin, n’osant plus appeler.

Le peuple criait et grondait de toute part,
si bien que de ses propres oreilles il entendit qu’il disait :
« Où est ce faux tyran, ce Néron ? »
De crainte il perdit presque l’esprit,
et pitoyablement il pria ses dieux
3730 de le secourir, mais c’était impossible.
De peur de ceci il pensa mourir,
et s’enfuit en un jardin pour se cacher.


Et dans ce jardin il trouva deux esclaves
assis auprès d’un grand feu rouge,
et il supplia ces deux esclaves
de le tuer et de lui trancher la tête,
pour qu’à son corps, après qu’il serait mort,
on ne fit point d’outrages pour son déshonneur,
Il se tua lui-même, c’était sa seule ressource,
3740 ce dont la fortune rit et s’amusa.


De Oloferno (Holoferne)[303].

Jamais il n’y eut sous un roi de capitaine
qui conquit plus de royaumes,
ni qui fut plus puissant à tous égards sur le champ de bataille
en son temps, qui eut plus grande renommée,
ni plus fastueux dans sa grande présomption
qu’Holoferne, lequel la fortune toujours baisa
si amoureusement, et accompagna partout
jusqu’à ce qu’il eut la tête tranchée, avant de s’en douter.

Non seulement ce monde le redoutait
3750 par crainte de perdre ses richesses ou sa liberté,
mais il forçait chacun à renier sa foi.
« Nabuchodonozor était dieu, (disait-il ;)
on ne devait adorer nul autre dieu. »
Personne n’osait enfreindre ses commandements
sauf à Bethulie, ville forte,
où était Éliacin[304], prêtre de cet endroit.

Mais prenez garde à la mort d’Holoferne ;
au milieu de son armée il était couché ivre une nuit,
dans sa tente, aussi vaste qu’est une grange,
3760 et pourtant malgré sa pompe et toute sa puissance,
Judith, une femme, tandis qu’il gisait sur le dos,
endormi, lui trancha la tête, et de sa tente
s’enfuit en secret à l’insu de tous,
et s’en vint avec cette tête en sa ville.


De Rege Anthiocho Illustri[305].

Faut-il du Roi Antiochus
dire la grande majesté royale,

le grand orgueil, et les œuvres détestables ?
Car il n’y en eut pas d’autre tel que lui.
Lisez ce qu’il était en Machabée[306]
3770 et lisez les paroles orgueilleuses qu’il prononça,
et pourquoi il tomba de haute prospérité,
et comment sur une colline il mourut misérablement.

La fortune l’avait exalté en orgueil tellement
qu’il pensait vraiment pouvoir atteindre
aux étoiles, de tous les côtés[307],
et dans une balance peser chaque montagne,
et arrêter tous les flots de la mer.
Et pour le peuple de Dieu surtout il avait de la haine,
il voulait le faire périr dans les tourments et la douleur,
3780 pensant que Dieu ne pourrait abattre son orgueil.

Et parce que Nicanor et Thimothée
furent grièvement vaincus par les Juifs,
aux Juifs il voua telle haine
qu’il fit préparer son char sans retard,
et jura, et dit, avec grand dédain,
qu’il serait bientôt à Jérusalem,
pour passer son courroux sur elle très cruellement ;
mais il dut bientôt renoncer à son dessein.

Dieu pour sa menace le frappa si grièvement
3790 d’un mal invisible, à jamais incurable,
qui tellement lui déchirait et rongeait les entrailles,
que ses douleurs étaient insupportables.
Et assurément, cette vengeance était raisonnable,
car il tortura les entrailles de bien des hommes ;
mais de son maudit et damnable dessein
malgré sa souffrance il ne voulut pas s’abstenir ;

mais donna l’ordre d’équiper son armée sur-le-champ,
et tout soudain, avant qu’il s’en doutât,
Dieu abattit son orgueil et sa jactance.
3800 Car il tomba si rudement de son char
qu’il en eut les membres et la peau déchirés,
aussi ne put-il plus marcher ni chevaucher,

mais en une litière on le porta,
tout meurtri, autant du dos que des côtés.

La vengeance de Dieu le frappa si cruellement
qu’au travers de son corps rampaient des vers impurs ;
et de plus il exhalait une telle puanteur,
que de tous les serviteurs qui le soignaient,
qu’il fût éveillé ou bien endormi,
3810 nul à cause de cette puanteur ne pouvait résister.
En ce triste état il se lamenta et pleura,
et reconnut Dieu pour le maître de toutes les créatures.

À toute son armée et à lui-même aussi
l’odeur de sa carcasse était répugnante ;
personne ne pouvait le porter.
Et dans cette puanteur et cette horrible peine
il mourut misérablement sur une montagne.
Ainsi ce voleur et cet homicide,
qui avait fait pleurer et gémir bien des gens,
3820 reçut la récompense qui convient à l’orgueil.


De Alexandro[308].

L’histoire d’Alexandre est si commune
que quiconque a l’âge de raison
sait quelque chose de sa fortune, sinon tout.
Le monde entier, en somme,
il conquit de vive force, ou bien à cause de sa grande renommée
on était trop heureux de lui envoyer des offres de paix.
Il abaissa l’orgueil des hommes et des bêtes,
partout où il alla, jusqu’aux confins du monde.

Jamais encore comparaison n’a pu être faite
3830 entre lui et aucun autre conquérant ;
car tout l’univers a tremblé par crainte de lui ;
il était la fleur de chevalerie et de générosité ;
la fortune le fit héritier de ses honneurs ;
sauf le vin et les femmes rien ne pouvait affaiblir
ses grands desseins de guerre et de travail ;
tant il était rempli d’un courage léonin.


Qu’ajouterais-je à sa gloire en vous parlant
de Darius, et de cent mille autres,
des rois, princes, comtes, et ducs courageux,
3840 qu’il vainquit, et mit à mal ?
Je le redis, si loin que l’homme peut aller à cheval ou à pied,
le monde était a lui, qu’est-il besoin d’en dire plus ?
Car dussé-je dorénavant écrire ou vous parler sans cesse
de sa valeur, cela ne pourrait suffire.

Il régna douze ans, à ce que dit le livre des Machabées[309] ;
il était fils de Philippe de Macédoine,
qui le premier fut roi dans le pays de Grèce.
Ô digne et noble Alexandre, hélas !
Pourquoi a-t-il fallu qu’advint telle aventure !
3850 Tu fus empoisonné par les tiens[310] ;
la fortune a changé ton six en as[311],
et néanmoins pour toi elle n’a pas versé une seule larme !

Qui me donnera des larmes pour pleurer
la mort de celui qui était toute noblesse et générosité,
qui tenait en son pouvoir tout l’Univers,
et pourtant trouvait que ce n’était encore assez
tant son courage était avide de grandes entreprises ?
Hélas ! qui m’aidera à accuser
la félonne fortune, et a flétrir le poison,
3860 que tous deux[312] je tiens responsables de ce malheur ?


De Julio Cesare[313].

Par sa sagese, sa bravoure, et de grands labeurs,
d’un humble lit[314] à la majesté royale,
il s’est élevé, Julius le conquérant,
qui soumit toutes les nations d’Occident par terre et par mer,
à la force des mains, ou bien par traité,

et les rendit tributaires de Rome ;
après quoi de Rome il fut l’empereur
jusqu’à, ce que la fortune devint son ennemie.

Ô puissant César, qui en Thessalie
3870 combattis Pompée, ton beau-père[315],
qui avait toute la chevalerie de l’Orient
jusqu’où le jour commence à poindre,
par ta valeur tu les as pris et tués tous,
sauf quelques-uns qui s’enfuirent avec Pompée,
et par là tu as rempli de terreur tout l’Orient.
Rends grâce à la fortune qui t’a si bien servi !

Mais ici je veux quelques instants pleurer le sort
de ce Pompée[316], ce noble gouverneur
de Rome, qui fut mis en fuite à cette bataille ;
3880 oyez : un de ses hommes, traître félon,
lui trancha la tête, pour se gagner la faveur
de Julius, et à celui-ci apporta sa tête.
Hélas ! Pompée, conquérant de l’Orient,
faut-il que la fortune t’ait mené à une pareille fin !

A Rome s’en revint Julius
en triomphateur, couronné haut de lauriers,
mais certain jour Brutus Cassius[317],
qui toujours avait été jaloux de sa grandeur,
en secret a formé une conspiration
3890 contre ce Julius, de subtile manière,
et choisi l’endroit où il devait mourir
sous les poignards, comme je vais vous le raconter.

Ce Julius alla au Capitole
un jour, comme il avait coutume,
et au Capitole bientôt le rejoignirent
ce faux Brutus, et ses autres ennemis,

et ils le percèrent de poignards aussitôt,
lui faisant maintes blessures, et le laissèrent en cet état gisant ;
mais lui à aucun de ces coups ne gémit, sauf à un seul,
3900 ou à deux peut-être, si son histoire ne ment.

Tant de courage avait ce Julius en son cœur
et tant il aimait la décence qui sied aux grands,
que malgré la douleur de ses blessures mortelles
il ramena son manteau sur ses hanches,
car il ne voulait pas que personne vit sa nudité.
Et tandis qu’il gisait mourant, à l’agonie,
et sachant parfaitement qu’il allait mourir,
il eut encore pour la décence un souvenir.

Lucain, à toi je confie le soin de cette histoire,
3910 et à Suétone, et à Valère aussi,
qui ont écrit cette histoire d’un bout à l’autre[318],
comment pour ces deux grands conquérants
la fortune fut d’abord amie, puis ennemie.
Que personne ne se fie longtemps à la fortune,
mais tenez-la en méfiance a jamais.
Témoins tous ces puissants conquérants.


Crésus[319].

Le riche Crésus, jadis roi de Lydie,
duquel Crésus Cyrus eut grande terreur,
fut pourtant fait prisonnier au milieu de son orgueil
3920 et pour être brûlé on le conduisit au bûcher.
Mais une grande pluie tomba des cieux
qui éteignit le feu, et lui permit d’échapper ;
mais d’être rendu sage il n’eut pas la grâce,
avant que la fortune ne l’eût fait bâiller sur le gibet

Quand il eut échappé, il ne put se tenir
de recommencer une nouvelle guerre.
Il croyait bien, parce que la fortune lui octroya
cette chance d’échapper grâce à la pluie,
qu’il ne pourrait être tué par ses ennemis ;

3930 et aussi il eut un songe certaine nuit,
dont il eut tant d’orgueil et de joie,
qu’il mit tout son désir à se venger.

Il était sur un arbre, à ce qu’il lui semblait,
et là Jupiter lui lavait le dos et les côtés,
et Phébus aussi lui apportait un linge
pour le sécher, et à cause de ceci son orgueil augmenta ;
et à sa fille, qui se trouvait près de lui,
qu’il savait être pleine de grand savoir,
il ordonna de lui dire ce que cela signifiait,
3940 et elle lui expliqua ainsi son rêve.

« L’arbre, (dit-elle,) veut dire le gibet,
et Jupiter représente la neige et la pluie,
et Phébus, avec son linge si propre,
ce sont les rayons du soleil ;
Tu seras pendu, père, certainement ;
la pluie te lavera et le soleil te séchera. »
Ainsi elle l’avertit tout net et très clairement,
sa fille, qui avait nom Phanie.

Pendu fut Crésus, le monarque orgueilleux,
3950 son trône royal ne lui servit de rien. —
Tragédie n’est rien autre chose[320],
et n’a lieu dans ses chants de pleurer et se lamenter
que parce que la fortune toujours attaque
de coups inattendus les royautés qui sont orgueilleuses ;
car lorsqu’on se fie a elle, c’est alors qu’elle se dérobe
et couvre d’un nuage son visage lumineux.....


Ici le Chevalier interrompt le conte du Moine.


Le Conte du Prêtre de Nonnains.


Le Prologue du Conte du Prêtre de Nonnains.


« Oh ! (dit le Chevalier,) mon bon sire, plus de ceci ;
ce qu’en avez dit est bien assez, pour sûr,
et moult plus : car un peu de tristesse
3960est bien assez pour maintes gens, je pense.
Je le dis quant à moi, y a grand mésaise,
quand un homme a été en grand richesse et aise,
d’apprendre sa chute soudaine, hélas !
et le contraire est joie et grand soûlas,
quand un homme a été en pauvre état,
et s’élève et devient fortuné,
et demeure en prospérité ;
telle chose est éjouissante, ce me semble,
et telle chose ferait bon conter. »
3970« Certes, (dit notre hôte,) par la cloche de Saint-Paul[321],
vous dites très juste ; ce moine dégoise haut ;
il a dit comme « fortune couvrit d’un nuage »
je ne sais trop quoi, et il a parlé aussi de « Tragédie »,
vous venez de l’entendre, et pardi ! ce n’est remède
de se lamenter et plaindre
de ce qui est fait, et puis c’est chose pénible,
comme vous avez dit[322], d’entendre parler de malheur.
Messire Moine, plus de ceci, Dieu veuille vous bénir !
Votre conte ennuie toute la compagnie ;
3980de telles histoires ne valent un papillon ;
car n’y a dedans ni joyeuseté ni jeu.
Adonc, messire Moine, ou dom Pierre de votre nom,
cordialement vous prie, dites quelqu’autre chose,
car, bien sûr, n’était le tintement de vos clochettes,
qui pendent à votre bride de chaque côté,
par le Dieu du ciel, qui pour nous tous mourut,

dès longtemps serais-je à bas tombé, de sommeil,
si profond qu’eût été le bourbier ;
lors votre conte aurait été conté tout en vain ;
3990car, pour certain, comme disent les clercs,
« quand homme ne peut avoir audience,
rien ne lui sert de dire sa sentence ; »
et je sais bien qu’il doit faire fonds sur moi[323],
celui qui veut bien conter son histoire.
Messire, dites-nous de chasse, je vous prie. »
« Nenni, (dit le Moine,) je n’ai pas le cœur à m’éjouir :
qu’un autre conte à présent, comme j’ai conté. »
Lors parla notre hôte, de propos rude et hardi,
et s’adressa incontinent au prêtre de Nonnains :
4000« Approche, Prêtre, viens ça, messire Jean[324],
dis nous telle chose qui nous boute le cœur en joie ;
sois gaillard, bien que tu chevauches une rosse.
Ne te chaille que ta bête soit laide et maigre ;
si elle te sert, ne t’en soucie plus que d’une fève ;
veille que ton cœur soit toujours en gaîté. »
« Oui-da, messire, (fit-il ;) oui-da, notre hôte, par ma foi !
si ne suis gai, pour sûr, je veux être blâmé. »
Et tout incontinent son conte a entamé
et nous dit comme suit, a tous et chacun,
4010ce doux Prêtre, ce bon homme, messire Jean.

____________________________________Explicit.



Le Conte du Prêtre de Nonnains[325].


Ci commence le Conte du Prêtre de Nonnains, du Coq Chanteclair et de la Poule Pertelote.


Une pauvre veuve, quelque peu avancée en âge,
vivait une fois dans une étroite chaumière,

contre un petit bois, en un vallon.
Cette veuve, dont vous conte mon conte,
depuis le jour où elle perdit son homme,
en patience menait très simple vie,
car maigre était son cheptel et sa rente.
Par économie, avec ce que Dieu lui avait octroyé,
elle pourvoyait à ses besoins, et aussi de ses deux filles.
4020Trois grosses truies avait-elle, pas plus,
trois vaches, et aussi une brebis qui s’appelait Mariette ;
toute noire de suie était sa chambre, et aussi sa salle,
où elle faisait maint pauvre repas.
De sauce relevée elle n’avait guère besoin.
Nul morceau délicat ne lui passait par le gosier ;
son manger était à l’avenant de sa cabane.
La réplétion ne la rendait oncques malade ;
diète tempérée était toute sa médecine,
et exercice, et cœur content.
4030La goutte ne l’empêchait mie de danser,
ni l’apoplexie ne lui rompait la tête ;
elle ne buvait point de vin, ni blanc ni rouge ;
sa table était surtout servie de blanc et de noir,
de lait et de pain bis, dont jamais ne manquait,
de lard grillé, et parfois d’un œuf ou deux,
car elle était quasiment laitière de son métier.
Elle avait une cour, enclose tout autour
de pieux et entourée d’un fossé à sec,
4040dans laquelle elle avait un coq nommé Chanteclair ;
dans tout le pays de coquelicon il n’avait son pareil.
Sa voix était plus joyeuse que les joyeuses orgues
qui, les jours de messe, ronflent dans l’église ;
bien plus ponctuel était son chant sur son perchoir
que n’est une horloge on un carillon d’abbaye.
Par nature, il savait chaque ascension
de l’équinoxial[326], en ce hameau ;
car lorsque l’ombre avait monté de quinze degrés,
il chantait, si bien à point qu’on ne saurait mieux faire.
Sa crête était plus rouge que le fin corail,
4050et crénelée, comme un mur de castel.

Son bec était noir, et brillait comme le jais ;
comme azur étaient ses pattes et ses ergots ;
ses ongles plus blancs que la fleur de lys,
et comme l’or bruni, son plumage.
Ce gentil coq avait en sa gouverne
sept poules, pour prendre tout son plaisir,
qui étaient ses sœurs et ses amours,
et merveilleusement semblables à lui de couleur.
Celle dont la gorge brillait des plus belles teintes
4060avait nom belle damoiselle Pertelote.
Courtoise était, sage et débonnaire[327]
et de bonne compagnie, et si bellement se comportait,
depuis le jour où elle eut une semaine d’âge,
que vraiment elle possédait le cœur
de Chanteclair, lié par toutes les fibres ;
lui l’aimait tant, qu’il en était plein d’aise.
C’était joie de les ouïr chanter,
quand le gai soleil commençait à poindre,
en harmonieux accord : Mon ami au loin s’en est allé[328].
4070Car en ce temps, à ce que j’ai entendu dire,
oiseaux et bëtes parlaient et chantaient.
    Or advint qu’un matin à l’aube,
comme Chanteclair, emmi toutes ses femmes,
se tenait sur son perchoir (qui était dans la salle),
et près de lui la belle Pertelote,
Chanteclair se mit à geindre dans sa gorge,
comme un homme qui en rêve souffre peine cruelle,
et quand Pertelote l’ouït se lamenter ainsi,
elle s’étonna et dit : « Mon doux cœur,
4080de quoi souffrez-vous, pour gémir de cette façon ?
Quel dormeur vous faites, fi, quelle honte ! »
Et il répondit, et dit ainsi : « Madame,
je vous prie, ne le prenez pas mal ;
par Dieu, je rêvais que j’étais en telle malechance,
juste à présent, que mon cœur en est encore tout effrayé.
Or veuille Dieu, dit-il, tourner à bien mon songe,
et me garder le corps hors de male prison !

Je rêvais que j’allais de ça, de là
dans notre cour, quand je vis une bête
4090qui était comme un chien et aurait voulu s’élancer
sur mon corps, et aurait voulu me tuer.
Sa couleur était entre jaune et rouge ;
et sa queue et ses deux oreilles avaient la pointe
noire, différente du reste du poil ;
son museau était mince, avec deux yeux luisants.
De son aspect encore je meurs presque de peur.
C’est ce qui a causé mon gémissement sans doute. »
    « Arrière, cria-t elle, fi de vous, sans cœur !
Hélas ! fit-elle ; car, par le Dieu d’en haut,
4100ores avez-vous perdu mon cœur et tout mon amour ;
je ne saurais aimer un couard, par ma foi.
Car, certes, quoi qu’en disent aucunes femmes,
nous désirons toutes, si faire se peut,
avoir mari hardi, sage, généreux,
et secret, et point ladre, ni fol,
ni tel qu’il s’effraye de chaque outil,
ni vantard non plus, par le Dieu de là-haut !
Comment n’eûtes-vous pas vergogne de dire a votre amour
que rien ait pu vous faire peur ?
4110N’avez-vous cœur d’homme, et avez une barbe ?
Hélas ! et pouvez-vous vous effrayer d’un songe ?
Il n’y a, Dieu le sait, rien que vanité en les songes.
Les songes naissent de réplétion,
et souvent de vapeurs, et de complexions[329],
quand les humeurs sont trop abondantes dans le corps.
Certes, ce rêve, qu’avez eu cette nuit,
vient de la grande superfluité
de votre colère rouge[330], pardi,
qui fait peur aux gens, dans leurs rêves,
4120de flèches, et de feu avec rouges flammes,
de grandes bêtes, qui veulent les mordre,
de combats, et d’animaux féroces grands et petits ;
tout comme l’humeur de mélancolie
fait crier maint homme, en son sommeil,

par crainte d’ours noirs, ou de taureaux noirs,
ou bien de diables noirs, qui les veulent prendre.
D’autres humeurs pourrais-je aussi parler
qui font se douloir maint homme en son sommeil ;
mais je veux passer aussi vite que je peux.
4130    Voyez Caton[331], qui fut homme si sage,
n’a-t-il pas dit : ne faites cas de songes ?
Or ça, monsieur, dit-elle, quand nous volerons à bas de la perche,
pour l’amour de Dieu, veuillez prendre un laxatif ;
au péril de mon âme et de ma vie,
je vous conseille pour le mieux, sans mentir :
il faut tout ensemble de colère et de mélancolie
vous purger ; et pour que vous ne tardiez,
bien que dans ce hameau il n’y ait point d’apothicaire,
je vais moi-même vous enseigner les herbes
4140qui seront pour votre santé et pour votre bien ;
et dans notre cour trouverai-je ces herbes
qui ont propriété, par nature,
de vous purger par en bas, et aussi par en haut.
N’oubliez ceci, pour l’amour de Dieu :
vous êtes colérique de complexions[332].
Gardez que le soleil, à son ascension,
ne vous trouve replet d’humeurs chaudes ;
car s’il le fait, j’ose bien gager un liard
que vous aurez fièvre tierce,
4150ou chaud mal, qui peut être votre mort.
Pendant un jour ou deux il faut prendre des digestifs
de vers, avant de prendre vos laxatifs :
de la lauréole, de la centaurée, de la fume terre,
ou bien de l’ellébore, qui pousse ici,
ou de l’épurge, ou des baies de bourdaine,
ou du lierre terrestre de notre cour, qui est si plaisant à voir ;
picorez-les tout comme ils poussent, et les avalez.
Soyez gaillard, mon mari, par la race de votre père !
Ne craignez les songes ; je ne puis vous dire plus. »
4160    « Madame, dit-il, grand merci de votre science.
Mais néanmoins, touchant dom Caton,

qui a de sagesse si grand renom,
bien qu’il nous avise de ne craindre les songes,
par Dieu, on peut lire les vieux livres
de maints auteurs, de plus d’autorité
que n’eut jamais Caton, par ma foi !
qui disent tout le contraire de cette sentence,
et ont bien trouvé par expérience
4170aussi bien de joies que de tribulations
que les hommes endurent en cette présente vie.
Point n’est besoin discuter de ceci ;
les faits mêmes en font preuve.
    Un des plus grands auteurs[333] qu’on lise
dit ceci : qu’une fois deux compains partirent
en pèlerinage, en très bonne entente ;
et advint qu’entrèrent dans une ville,
où y avait telle congrégation
de peuple, et telle disette de logis,
4180qu’ils ne trouvèrent pas même une cabane
où ils pussent tous deux loger.
Ils durent donc, par nécessité
pour cette nuit, se fausser compagnie ;
et chacun d’eux va à une hôtellerie
et prend son logis comme se trouve.
L’un d’eux se logea dans une étable,
au fond d’une cour, avec des bœufs de charrue ;
l’autre se logea assez bien
comme le conduisit la chance, ou la fortune,
4190qui nous gouverne tous de loi commune.
    Or arriva que, longtemps avant le point du jour,
celui-ci rêva dans son lit, où il était couché,
que son compain se mettait à l’appeler,
et lui disait : « Hélas ! car dans une étable à bœufs,
où suis couché, je serai tué cette nuit.
Or, aide-moi, cher frère, devant que je meure ;
en toute hâte, viens à moi », dit-il.
Notre homme, de peur, s’éveilla en sursaut ;
mais quand il fut tout à fait sorti de sommeil,

4200il se retourna, et de ce ne prit garde ;
il lui sembla que son rêve n’était que vanité.
Deux fois dans son sommeil fit-il le même rêve.
Et une troisième fois encore son compain
vint, ce lui sembla, et dit : « Ores suis occis ;
vois mes blessures sanglantes, larges et profondes !
Lève-toi de bonne heure demain matin,
et à la porte de l’ouest de la ville, dit-il,
un char plein de fumier verras-tu,
dans lequel est caché mon corps, très secrètement ;
4210fais arrêter ce char, hardiment.
C’est mon or qui a causé mon meurtre, pour dire vrai. »
Et il lui dit en tous points comment fut meurtri,
avec très piteuse figure, de teinte toute blême.
Et croyez bien qu’il trouva son rêve tout vrai,
car, au matin, dès qu’il fit jour,
il prit le chemin de l’auberge où était son camarade,
et quand il arriva à l'étable à bœufs,
il se mit à appeler son compagnon.
L’hôtelier lui répondit incontinent,
4220et dit : « Messire, votre compain s’en est allé ;
au point du jour il est parti de la ville. ».
Notre homme commença à entrer en soupçon,
se rappelant le rêve qu’il avait songé,
et s’en va — plus longtemps ne voulait tarder —
vers la porte de l’ouest de la ville, et trouva
un char de fumier, comme pour fumer la terre,
qui était arrangé de cette même façon
qu’avez entendu l’homme mort décrire ;
et d’un cœur hardi, se met à crier
4230vengeance et justice de cette félonie : —
« Mon compain fut meurtri cette nuit même,
et il gît dans ce char couché bouche béante.
J’en appelle aux ministres, dit-il,
qui ont devoir de garder et gouverner cette cité.
Haro ! hélas ! ci gît mon compagnon meurtri ! »
Que dois-je à ce conte ajouter ?
Le peuple saillit dehors, et jeta le char à terre,
et emmi le fumier ils trouvèrent
le mort, qui était tout fraîchement tué.

4240    O bienheureux Seigneur, qui es si vrai et si juste,
comme tu dévoiles le meurtre toujours !
Le meurtre ne se peut celer, nous le voyons chaque jour.
Le meurtre est si odieux et si abominable
à Dieu, qui est si juste et raisonnable,
qu’il ne veut le laisser impuni ;
dût-on attendre un an, ou deux, ou trois,
le meurtre éclatera, c’est ma conclusion.
Et tout incontinent les ministres de cette ville
ont pris le charretier et l’ont si bien mis à géhenne,
4250et l’hôtelier aussi ont si fort bourrelé
qu’ils ont incontinent avoué leur vilenie,
et qu’ils furent pendus par le col.
    Ci peut-on voir que songes sont à craindre,
et certes, dans le même livre je lis,
droit dans le prochain chapitre après ceci
(si je mens, Dieu m’ôte joie et félicité !)
de deux hommes qui eussent voulu passer la mer,
pour certaine cause se rendant en terre lointaine,
si le vent n’avait été contraire,
4260et ne les avait retenus en une cité,
qui s’élevait très plaisante près d’un havre.
Or un jour, vers le soir,
le vent se mit à changer, et souffla comme ils souhaitaient.
Gaillards et contents, ils s’en allèrent se coucher,
et firent projet de partir de bon matin ;
mais à l’un de ces hommes advint grand merveille.
Celui-ci, comme il gisait dormant,
rêva un songe étrange, vers le matin ;
il lui sembla qu’un homme était debout à côté de son lit,
4270et lui commandait de rester,
et lui disait : « Si tu pars ce matin,
tu seras noyé ; mon propos est au bout. »
Il s’éveilla et dit à son compagnon son songe,
et le supplia de retarder son voyage ;
pour ce jour, le supplia de demeurer.
Son compain, qui était couché à côté de son lit,
se mit à rire, et de lui se gaussa fort.
« Nul rêve, dit-il, ne saurait tant m’effrayer le cœur,
4280que je tarde à faire mes affaires.

Je ne fais cas de tes rêveries plus que d’une paille,
car songes ne sont que vanités et sornettes.
On rêve tous les jours de hibous et de singes,
et puis encore de maint labyrinthe ;
on rêve de choses qui jamais n’ont été, ni jamais ne seront.
Mais puisque je vois que tu veux demeurer ici,
et perdre ainsi ton temps en fainéantise,
Dieu sait que j’en ai regret ; donc, bonjour !
Et ainsi prit-il congé et alla son chemin.
Mais avant que son navire eût fait la moitié de sa course,
4290ne sais comment, ni quelle malechance lui advint,
mais par hasard la coque de la nef s’ouvrit,
et nef et gens allèrent au fond de l’eau,
en vue d’autres nefs, en leur voisinage,
qui voguaient avec eux dans le même temps.
A donc, belle Pertelote si chère,
par tels anciens exemples peux-tu apprendre,
qu’onques ne devrait-on dédaigner
les songes ; car je te le dis, sans doute,
maint songe est malement à craindre.
4300    Voyez, je lis dans la vie de St Kenelm,
qui fut fils de Kenulph, le noble roi
du pays de Mercie, que Kenelm eut un songe.
Un peu avant que fût meurtri, un jour,
il vit son meurtre dans une vision.
Sa nourrice lui expliqua, en tout point,
ce songe, et lui dit de se bien garder
par crainte de trahison ; mais il n’avait que sept ans,
et donc peu de compte pouvait-il faire
d’un songe, si saint était son cœur.
4310Par Dieu, mieux aimerais plutôt qu’avoir chemise,
que vous eussiez lu cette légende, comme j’ai fait.
Dame Pertelote, je vous le dis vraiment,
Macrobe, qui a écrit la vision,
en Afrique, du fameux Scipion[334],
affirme les songes, et dit que ce sont
des avertissements de choses qu’hommes après verront.
    Et aussi bien, regardez, je vous prie,

dans l’Ancien Testament, touchant Daniel,
s’il tenait songes pour vanité.
4320Lisez aussi l’histoire de Joseph, et vous verrez
que songes sont parfois (je ne dis pas tous)
avertissements de choses qui après arriveront.
Voyez le roi d’Égypte, dom Pharaon,
et aussi son boulanger et son bouteillier,
s’ils n’ont pas senti les effets des songes.
Qui cherchera dans les Actes de divers royaumes,
lira sur les songes mainte merveilleuse chose.
    Voyez Cresus, qui fut roi de Lydie[335],
rêva-t-il pas qu’il était perché sur un arbre,
4330ce qui signifiait qu’il serait pendu ?
Voyez Andromaque, femme d’Hector,
le jour où Hector devait perdre la vie,
elle rêva la nuit même d’avant
que la vie d’Hector allait être perdue,
si ce jour il marchait à la bataille ;
elle l’avertit, mais n’y a parole qui vaille ;
il part au combat néanmoins,
et par Achille incontinent est occis[336].
Mais ce conte est bien trop long à conter,
4340et aussi est-il presque jour, je ne peux m’attarder.
Bref, dis-je en conclusion,
il m’adviendra de cette vision
adversité ; et je dis de plus
que ne fais nul cas de laxatifs,
car sont venimeux, bien le sais ;
je les mets au défi, je ne les aime mie.
    Or parlons de joyeuseté, et nous taisons de tout cela ;
madame Pertelote, sur ma félicité !
il est une chose dont Dieu m’a fait largesse,
4350car lorsque je vois la beauté de votre face,
et le rouge écarlate qui entoure vos yeux,
toute ma crainte est tôt envolée ;
car, aussi sûr que In principio,

Mulier est hominis confusio[337] ;
madame, le sens de ce latin est :
la femme est la joie de l’homme et toute sa félicité ;
car lorsque je sens la nuit votre mol côté,
bien que ne puisse sur vous saillir,
pour ce que notre perchoir est trop étroit, hélas !
4360je suis si plein de joie et de soulas,
que je mets au défi et visions et songes. »
Et là dessus vola à bas du perchoir,
car il était jour, et aussi toutes ses poules ;
et d’un gloussement se mit à les appeler,
car avait trouvé un grain qui gisait dans la cour.
Royal était, et n’avait plus d’effroi ;
vingt fois troussa les plumes à Pertelote,
et vingt fois la chaucha, avant qu’il fût prime[338].
Il avait air de farouche lion ;
4370et de ça, de là allait, monté sur ses ergots,
car ne daignait poser les pattes à terre.
Il glousse, quand il a trouvé un grain,
et lors à lui courent toutes ses femmes.
Ainsi royal, comme un prince en son palais,
laissé-je ce Chanleclair à sa pâture :
puis après vous dirai son aventure.
    Quand !e mois, dans lequel le monde commença,
qui s’appelle Mars, où Dieu premier créa l’homme,
fut révolu, et que furent passés aussi,
4380depuis le début de mars, trente-deux jours,
advint que Chanleclair, dans toute sa fierté,
ses sept femmes marchant à ses côtés,
leva les yeux vers le soleil brillant,
qui dans le signe du Taureau avait parcouru
vingt et un degrés, et un peu plus ;
et connut, par nature, et par nulle autre science,
qu’il était prime, et chanta de gaillarde voix.
« Le soleil, dit-il, a monté dans le ciel
quarante et un degrés, et plus, bien sûr.
4390Madame Pertelote, joie de ma vie,

écoutez ces joyeux oiseaux, comme ils chantent,
et voyez les fraîches fleurs, comme elles croissent ;
mon cœur est plein de gaieté et soulas. »
Mais soudain lui advint lamentable cas ;
car toujours l’autre bout de la joie est douleur.
Dieu sait que joie en ce monde ne dure ;
et un rhéteur, qui bien sait composer,
dans une chronique sûrement de ce pourrait écrire
comme de fait souverainement notable.
4400Or tout homme sage, qu’il prête l’oreille ;
cette histoire est aussi vraie, je l’avère,
qu’est le livre de Lancelot du Lac,
que femmes tiennent en si grand révérence.
Or vais-je donc revenir a mon propos.
    Un rusé renard, plein de perfide iniquité,
qui dans le bocage vivait depuis trois ans,
ayant préconçu son coup en imagination,
cette même nuit à travers la haie pénétra
dans la cour, où le beau Chanteclair
4410soulait s’aller promener avec ses femmes ;
et dans un carré de légumes il se tint coi,
jusqu’à passé le milieu du jour,
attendant le moment de tomber sur Chanteclair,
comme font volontiers tous ces homicides
qui se tiennent aux aguets pour meurtrir les gens.
O faux meurtrier, qui te tapis en ta cachette t
Nouvel Iscariote, nouveau Ganelon !
Faux dissimulateur, ô Grec Sinon,
qui conduisis Troie à si entière perte !
4420O Chanteclair, maudit soit le matin
où de ton perchoir as volé dedans cette cour !
Tu étais bien averti par ton songe
que ce jour était périlleux pour toi.
Mais ce que Dieu a prévu nécessairement arrive,
d’après l’opinion de certains clercs.
Celui me soit témoin qui est clerc parfait,
qu’il y a en l’École grande altercation
sur cette matière, et grande dispute,
et a été, entre cent milliers d’hommes.
4430Mais je ne saurais passer la chose au blutoir,

comme le saint docteur Augustin,
ou Boèce, ou l’évéque Bradwardin[339],
pour savoir si de Dieu l’auguste préscience
m’oblige forcément à faire une chose
(forcément, de nécessité simple, veux-je dire) ;
ou au contraire, si libre choix m’est accordé
de faire cette même chose, ou ne la faire pas,
bien que Dieu l'ait prévue avant qu’elle soit faite ;
ou encore si sa préscience ne m’oblige point,
4440sauf de nécessité conditionnelle.
Mais je ne veux avoir affaire a pareille matière ;
mon conte est d’un coq, comme pouvez l’entendre,
qui prit conseil de sa femme, par malheur,
pour sortir dans la cour, le matin
on il avait eu ce songe, que vous ai dit ;
conseils de femmes bien souvent sont funestes ;
conseil de femme premier nous mit à mal,
et fit partir Adam de Paradis,
où était si joyeux, et bien à l’aise. —
4450Mais, ne sachant à qui ce pourrait déplaire
si conseil de femme je blâmais,
je passe outre, car ceci ai-je dit en jeu.
Lisez les auteurs, où ils traitent de telle matière,
et ce qu’ils disent des femmes apprendrez.
Ce sont les paroles du coq, et non les miennes ;
je ne saurais d’aucune femme penser mal.
En belle place dans le sable, s’y baignant joyeusement,
gît Pertelote, et toutes ses sœurs près d’elle,
contre le soleil ; et le noble Chanteclair
4460chantait plus joyeusement que sirène dans la mer ;
car Physiologus[340] dit, sans aucun doute,
qu’elles chantent bellement et joyeusement.
Or advint que, comme il jetait les yeux,
parmi les herbes, sur un papillon,
il découvrit ce renard qui gisait contre terre.
Lors n’eut envie de chanter,
mais cria incontinent, « cok cok », et tressaillit,

comme homme effrayé dans son cœur.
Car naturellement bête désire fuir
4470loin de son ennemi, si elle le découvre,
bien que jamais de ses yeux ne l'ait vu.
    Chanteclair, quand il l’eut aperçu,
bien aurait voulu fuir, mais le renard incontinent
lui dit : « Gentil sire, hélas ! où voulez-vous aller ?
Avez-vous peur de moi qui suis votre ami ?
Or, certes, je serais pire que diable
si vous voulais mal ou vilenie.
Je ne suis venu pour épier vos conseils ;
mais vraiment, la cause de ma venue
4480est seulement pour vous entendre chanter,
car vraiment vous avez la voix aussi jolie
qu’un ange qui est au ciel ;
avec cela vous avez en musique plus de sentiment
que n’en avait Boèce, ou quiconque sut chanter.
Messire votre père (Dieu ait son àme !)
et aussi votre mère, dans leur courtoisie,
sont venus dans ma maison, à ma grande aise ;
et certes, messire, bien voudrais-je vous plaire.
Pour ce qui est de chanter, je veux vous dire
4490(Dieu me prive de mes deux yeux, si je mens !)
que, fors vous, oncques n’ai-je oui homme chanter
comme faisait votre père, le matin ;
certes, c’était de tout son cœur qu’il chantait
et, pour rendre sa voix plus forte,
si bien se travaillait, que ses deux yeux
fermait, tant il criait haut,
et encore se dressait sur la pointe des ergots,
et tendait son cou long et mince.
Et aussi était de telle prudence,
4500qu’il n’y avait homme dans aucun pays,
qui le passât en chant ou en sagesse.
J’ai lu dans dom Brunel l’Ane[341],
entre autres vers, comment un coq,
pour ce que le fils d’un prêtre lui avait porté un coup
sur la patte, lorsqu’il était jeune et nicet,

fit perdre au prêtre son bénéfice.
Mais, pour certain, n’y a comparaison
entre la sagesse et prudence
de votre père, et la subtilité de cettui coq.
4510Or chantez, messire, par sainte charité !
Faites voir si vous pouvez égaler votre père. »
Chant éclair se mit à battre des ailes,
en homme qui ne pouvait soupçonner traîtrise,
si ravi était-il de cette flatterie.
    Hélas ! princes, maint faux flatteur
est dans vos cours, et maint louangeur,
qui vous plaisent bien plus, par ma foi,
que celui qui vous dit vérité.
Lisez l'Ecclésiaste sur la flatterie ;
4520gardez-vous, princes, de leur trahison !
    Chanteclair se dressa sur ses ergots,
tendant le cou, et tenant les yeux clos,
et se mit à chanter fort, pour cette fois.
Dom Roussel le renard sursaillit aussitôt,
et par la gargamelle saisit Chanteclair,
et sur son dos vers le bois l’emporta,
car lors n’y eut homme qui le vit.
O destinée, que ne peux-tu être évitée !
Hélas ! que Chanteclair ait volé à bas de son perchoir !
4530Hélas ! que sa femme ne fit cas des songes !
Et c’est un vendredi qu’advint toute cette malechance.
O Vénus, qui es déesse de plaisance,
puisque ton servant était ce Chanteclair,
et qu’à te servir il mettait tout son pouvoir,
plus pour déduit que pour multiplier le monde,
pourquoi as-tu souffert qu’il meure en ce jour tien[342] ?
O Geoffroy[343], cher maître souverain,
qui, lorsque ton noble roi Richard fut tué
d’une flèche, fis de sa mort si dolente plainte,
4540que n’ai-je tes paroles et ta science,
pour gourmer Vendredi, comme tu sus faire ?

(car un Vendredi, pour sûr, fut-il occis),
lors tous montrerais-je comme je pourrais plaindre
l’effroi de Chanteclair, et son tourment.
    Certes, telle plainte ni lamentation
ne furent faites par les dames, — quand Ilion
fut conquise, et que Pyrrhus, l’épée nue,
eut pris le roi Priam par la barbe,
et l’eut occis (ce nous dit l'Enéide), —
4550comme firent toutes les poules dans le clos,
quand eurent vu le sort de Chanteclair.
Mais souverainement clama dame Pertelote,
beaucoup plus haut que la femme d’Hasdrubal,
quand son mari eut perdu la vie,
et que les Romains eurent brûlé Carthage ;
elle fut si pleine de tourment et de rage,
que tout de gré saillit dedans le feu,
et se brûla sans que le cœur lui défaillît.
O dolentes gélines, tout ainsi vous criâtes,
4560comme, lorsque Néron brûla la cité
de Rome, crièrent les femmes de sénateurs,
pour ce que leurs maris avaient perdu la vie ;
non coupables, les a Néron occis.
Or vais-je revenir a mon conte : —
    La pauvre veuve, et aussi ses deux filles,
ouïrent ces poules clamer et mener deuil,
et hors saillirent incontinent,
et virent le renard devers le bois courir,
emportant le coq sur son dos ;
4570et crièrent : « Sus là ! haro ! hélas !
Ha, ha, le renard ! » et après lui coururent,
et aussi avec des bâtons maintes autres gens ;
courut notre chien Colle, et Talbot, et Gerland,
et Marion, sa quenouille à la main ;
coururent vache et veau, et même les pourceaux,
si épeurés furent-ils des abois des chiens
et des cris des hommes aussi bien que des femmes ;
si fort couraient-ils qu’ils pensèrent que le cœur leur rompait.
Ils hurlaient comme font démons en enfer ;
4580canards de crier comme si on les voulait occire ;
oies de voler épeurées au haut des arbres ;

hors de la ruche abeilles de sortir ;
si hideux était le bruit, ah ! benedicite !
Certes, Jack Straw et sa bande
oncques ne poussèrent cris si perçants de moitié
quand ils voulaient occire quelque Flamand[344],
que furent poussés ce jour après le renard.
Ils apportèrent trompes d’airain, de buis,
de corne, d’os, où soufflèrent et pouffèrent,
4590et dont firent sortir clameurs et hurleries ;
on aurait pensé que le ciel allait choir.
Or, bonnes gens, je vous prie, écoutez la fin.
    Voyez comme fortune soudain retourne
l’espoir et aussi l’orgueil de son ennemi !
Ce coq, qui gisait sur le dos du renard,
malgré toute sa peur, au renard s’adressa
et dit : « Messire, si j’étais que de vous,
je leur dirais (vrai comme Dieu m’assiste !) :
Arrière d’ici, vous tous, manants outrecuidants !
4600Male peste sur vous tombe !
Ores suis-je arrivé au bord de ce bois ;
en dépit de vous, le coq ici restera ;
je le mangerai, par ma foi, et ce, incontinent. » —
Le renard répondit : « Par ma foi, ainsi sera fait ». —
Et comme il disait ces mots, tout soudain
le coq s’échappa de sa bouche allègrement,
et au haut d’un arbre vola incontinent,
et quand le renard vit qu’il était parti :
« Hélas ! dit-il, ô Chanteclair, hélas !
4610Je vous ai, dit-il, causé dommage,
pour ce que vous ai fait peur
quand vous ai pris, et emporté de la cour ;
mais, messire, ne l’ai fait de méchant dessein ;
descendez, et vous dirai ce que je voulais faire ;
je vous dirai vérité, vrai comme Dieu m’assiste ! »
« Nenni, dit-il ; je nous maudis tous deux,
et d’abord me maudis-je moi-même, sang et os,
si tu me trompes plus d’une fois.
Tu ne me feras plus, par ta flatterie,

4620chanter et fermer les deux yeux.
Car, qui ferme les paupières quand il devrait y voir,
et ce de son plein gré, Dieu ne lui donne oncques prospérité ! »
« Oui-da, dit le renard, et Dieu à cettui donne malechance,
qui jargonne quand devrait se taire. »
    Voyez ce qui arrive à qui est imprudent
et négligent, et se fie à la flatterie.
Et vous, qui tenez ce conte pour folie,
comme d’un renard, d’un coq et d’une géline,
4630retenez-en la morale, bonnes gens.
Car Saint Paul dit, que tout ce qui est écrit
est écrit pour notre instruction, bien sûr.
Prenez le grain, et laissez là la paille.
    Or donc, Dieu bon, si c’est ta volonté,
comme dit Monseigneur[345], fais de nous tous des hommes justes,
et nous mène tous à grand félicité. Amen.

Ci finit le Conte du Prêtre de Nonnains.



Épilogue au Conte du Prêtre de Nonnains.


« Messire Prêtre de Nonnains, dit notre hôte incontinent,
bénies soit tes chausses, et ce qu’elles contiennent !
Voilà un joyeux conte de Chanteclair.
4640Mais, par ma foi, si tu étais du siècle,
tu serais un solide chauche-poule.
Car, si tu as désir autant que force,
il te faudrait gélines, à ce que je pense,
certes, plus de sept fois dix-sept.
Voyez quels muscles a cettui gentil Prêtre,
quel puissant col, quelle large poitrine !
Ne dirait-on qu’il a des yeux de faucon ?
Point n’a besoin de teindre sa couleur
de bois de Brésil, ni de grain de Portugal[346].
4650Or, messire, bien vous vienne pour votre conte. »
    Lors notre hôte, de chère lie,
à un autre s’adressa, comme allez l’entendre.


Groupe C


Conte du Médecin[347].


Ci suit le Conte du Médecin.


Il était, à ce que Tite Live raconte,
un chevalier qu’on nommait Virginius,
homme plein d’honneur et de mérite,
ayant force amis et grande richesse.
Ce chevalier, de sa femme eut une fille ;
point d’autres enfants n’eut en toute sa vie.
C’était une damoiselle belle d’une beauté parfaite,
surpassant toute créature qu’homme puisse voir ;
car Nature, avec un soin suprême
10l’a faite de si grande excellence
comme pour dire : « Voyez, c’est moi Nature
qui sais façonner et peindre ainsi une créature,
lorsqu’il me plaît ; qui saura m’imiter ?
Ce n’est point Pygmalion[348], dût-il sans cesse forger ou frapper
ou graver ou peindre ; car j’ose dire
qu’Appelles, Zanzis[349] travailleraient en vain
à graver ou à peindre, à forger ou frapper
s’ils avaient le front de vouloir m’imiter.
Car Celui qui est le Créateur souverain
20a fait de moi son vicaire[350] général
pour façonner et peindre créatures terrestres
suivant mon bon plaisir, et tout être est en ma tutelle
sous la lune qui croit et décroît ;

pour l’œuvre que voici je ne demanderai rien ;
mon maître et moi nous sommes tout d’accord ;
je l’ai créée pour adorer mon maître.
J’en fais autant pour toutes mes autres créatures,
quelles que soient leur couleur ou bien leur forme. »
Ce me semble que Nature parlerait ainsi.
30    Cette damoiselle avait douze et deux années d’âge,
en laquelle Nature avait si grand délice ;
car tout comme celle-ci sait peindre un lys blanc
et rouge une rose, juste des mêmes couleurs
elle a peint cette noble créature[351],
dès avant qu’elle fût née, sur ses membres gracieux,
où il convient que pareilles couleurs soient mises ;
et Phébus a donné à ses longues tresses la teinte
des rayons de ses ardentes flammes.
Et si elle excellait par sa beauté,
40elle était mille fois plus vertueuse encore.
Ne lui manquait aucune des qualités
qu’on doit louer en toute discrétion.
D’âme comme de corps elle était chaste,
ce pourquoi fleurissait en virginité
avec toute humilité et abstinence,
avec toute réserve et toute patience,
mesurée aussi en sa démarche et son ajustement.
Discrète en ses réponses on la trouvait toujours ;
bien qu’elle fût sage comme Pallas, je l’ose dire,
50sa faconde cependant était toute féminine et simple ;
elle n’usait point de termes apprêtés
pour sembler sage ; mais c’est suivant sa condition
qu’elle parlait, et tous ses mots, du moindre au plus grand,
étaient conformes à la vertu et à la gentillesse.
Elle était pudique de la pudeur des vierges,
de cœur constant, et toujours au travail
pour s’arracher à la vaine indolence.
Bacchus sur sa bouche n’avait point d’empire,
car vin et jeunesse font grandir désirs d’amour :
60tels les hommes qui sur le feu jettent huile ou graisse.
D’elle-même et n’écoutant que sa vertu

souventes fois elle a feint maladie,
pour ce qu’elle voulait fuir la compagnie
de ceux qui risquaient de dire des folies,
comme on le fait aux festins, réjouissances et danses,
qui sont occasions de libertinage ;
choses pareilles mûrissent les enfants
trop tôt et les font trop hardis, comme on peut voir,
et c’est fort dangereux et l’a toujours été.
70Car ce n’est que trop tôt que fille pourra prendre leçon
de hardiesse quand elle sera devenue femme.
Et vous, gouvernantes sur vos vieux jours,
qui avez à élever filles de seigneurs,
point ne vous offensez de mes paroles.
Songez qu’on vous a faites gouvernantes
de filles de seigneurs pour deux raisons seulement :
soit pour ce que vous avez gardé votre honnêteté,
ou bien que vous fûtes de vertu fragile
et connaissez très bien la vieille danse,
mais avez abandonné complètement pareille conduite
81pour toujours ; et donc au nom du Christ
gardez vous de manquer à leur enseigner la vertu.
Un voleur de gibier qui a renoncé
à ses appétits et à toutes ses vieilles ruses
sait garder une forêt mieux que quiconque.
Or ça, gardez les bien, car, si le voulez, le pouvez.
Veillez à n’assentir a aucun vice,
crainte d’être damnées pour vos mauvaises intentions ;
quiconque agit ainsi est traître, c’est certain.
90Et prenez garde à ce que je vais dire :
de toutes les trahisons la pestilence souveraine
c’est pour un être humain de trahir l’innocence.
Et vous pères, et vous aussi mères,
si vous avez des enfants, soit un, soit deux,
c’est à vous qu’il revient de les surveiller toujours,
cependant qu’ils demeurent sous votre loi.
Veillez à ce que, par l’exemple de votre vie,
ou par votre négligence à les châtier
ils ne se perdent ; car, j’ose le dire,
100s’il en arrive ainsi, vous le paierez bien cher.
Sous un berger, et mou et négligent,

le loup met en pièces force moutons et agneaux.
Que ce seul exemple suffise ici,
car il me faut revenir à mon sujet.
Cette damoiselle, dont je vais raconter l’histoire,
se comportait de façon à n’avoir point besoin de gouvernante ;
car en sa vie damoiselles pourraient lire
comme en un livre toutes bonnes paroles et actions
qui conviennent à fille vertueuse :
110elle était si prudente et si bienfaisante.
C’est pourquoi la renommée issit de tous côtés
et de sa beauté et de sa bonté grande ;
et donc, par le pays, un chacun la louait
qui aimait la vertu, sauf l’envie toute seule
qui du bonheur d’autrui va se chagrinant
et s’éjouit de sa peine et de son malheur
(c’est le Docteur[352] qui fait cette description).
Cette damoiselle un jour s’en fut à la ville
en un temple avec sa mère chérie,
120comme ont accoutumé les jeunes damoiselles.
Or il était un juge en cette ville,
lequel était gouverneur du pays.
Il advint que ce juge jeta les yeux
sur cette damoiselle, l’avisant bien vite
lors qu’elle vint a passer où se trouvait ce juge.
Tout aussitôt changèrent son cœur et sa pensée
tant il fut captivé par la beauté de la damoiselle ;
et en soi-même, très secrètement, il se dit :
« Cette fille sera mienne, en dépit de quiconque ».
130Tout aussitôt le démon en son cœur accourut
et lui souffla soudain que, par ruse,
il pourrait gagner la damoiselle à ses projets.
Car, certes, ni par force ni par présent,
pensait-il, il n’était capable de réussir ;
car elle avait force amis, et, de plus, elle
était tellement affermie en sa vertu souveraine
qu’il savait bien que jamais il ne pourrait l’entraîner
à bailler son corps au péché.
Ce pourquoi, après mûre délibération,

140il fit chercher un ribaud[353] de la ville,
qu’il connaissait pour subtil et hardi.
Le juge à ce ribaud conta son histoire
en grand secret, et lui fit promettre
de ne la raconter à nulle créature :
car, à la raconter, il y allait de sa tête.
Lorsque leur plan maudit fut arrêté,
ce juge s’éjouit et lui fit grande chère
et lui donna présents de très grand prix.
Quand fut ourdi tout leur complot
de point en point, grâce auquel la luxure du juge
151devait triompher fort ingénieusement,
comme plus tard vous l’apprendrez clairement,
le ribaud rentre chez soi ; il s’appelait Claudius.
Le juge félon, qui s’appelait Apius
(tel était son nom, car ceci n’est point une fable,
mais bien un fait historique et notable ;
le sujet en est véridique, sans doute aucun),
ce juge félon, se met vile a l’œuvre
pour hâter son plaisir, tant que faire se peut.
160Et il advint bientôt après qu’un jour
ce juge félon, à ce que dit l’histoire,
comme il était accoutumé siégeait en son prétoire,
et rendait ses jugements sur diverses causes.
Le ribaud félon survint à fort grands pas
et dit : « Monseigneur, si tel est votre bon vouloir[354],
veuillez faire droit à ce piteux placet
en lequel je porte plainte contre Virginius.
Que s’il prétend qu’il n’en est point ainsi,
je ferai la preuve — et ce par bons témoins —
que c’est la vérité qu’exprime ma requête[355]. »
171Le juge répondit : « Sur ceci, lui absent,
je ne puis rendre sentence définitive.
Qu’on le fasse appeler et volontiers j’écouterai ;
tu trouveras justice, et non injustice, en ce lieu. »
Virginius vint savoir ce que voulait le juge,

et aussitôt on lut la requête maudite ;
le contenu était ce que vous allez ouir :
« À vous, monseigneur, messire Apius si cher,
moi, votre pauvre serviteur Claudius, j’expose
180comment un chevalier appelé Virginius,
à l’encontre de la loi et de toute équité,
retient, contre ma volonté expresse,
ma servante, qui par droit est mon esclave[356] ;
elle me fut volée chez moi, pendant la nuit,
lors qu’elle était toute jeune ; cela, je le prouverai
par témoins, monseigneur, s’il ne vous en déplaît ;
point n’est sa fille, quoiqu’il en die ;
c’est donc vous, seigneur juge, que je prie
de me bailler mon esclave, si telle est votre volonté. »
190C’était là tout le contenu de la requête.
Virginius fixa les yeux sur le ribaud ;
mais, en toute hâte, avant que lui-même eût parlé
— et il aurait prouvé, comme le doit un chevalier,
et aussi par le témoignage de maint individu,
que le dire de son adversaire n’était que mensonge —
ce juge maudit ne voulut rien attendre,
ni écouter un mot de plus de Virginius,
mais il rendit son jugement, et dit ainsi :
« J’octroie à ce ribaud sa servante à l’instant ;
200tu ne la garderas pas plus longtemps en ta demeure ;
va la chercher, mets-la sous notre garde ;
le ribaud aura son esclave ; telle est ma sentence. »
Lorsque ce digne chevalier Virginius[357],
par sentence de ce juge Apius,
doit, de force, remettre sa fille chérie
au juge, pour vivre dans la luxure,
il retourne chez soi, s’assied dans la grand’salle
et tout à l’instant fait appeler sa fille chérie ;
et, le visage mort comme des cendres froides,
210il se mit à contempler son visage modeste,
et sa douleur de père lui transperçait le cœur.
Pourtant, point ne voulut renoncer à son dessein :
« Ma fille, dit-il, toi qu’on appelle Virginia,

il est deux voies, soit mort, soit honte,
pour toi de souffrir ; hélas ! pourquoi suis-je né ?
car jamais tu n’as mérité
de mourir par l’épée ou sous le couteau.
Ô fille chérie, avec toi finira ma vie,
toi que j’ai élevée avec tant de plaisir
220que jamais tu n’étais hors de ma pensée.
Ô ma fille ! toi qui es ma douleur dernière,
et aussi la joie dernière de ma vie,
ô gemme de chasteté, en patience
prends ta mort ; car c’est là ma sentence.
C’est l’amour, non la haine, qui causera ta mort ;
ma main pitoyable doit trancher ta tête.
Hélas ! que jamais Apius t’ait vue !
Voici comme, félonnement, il t’a jugée cejourd’hui. »
Et il lui dit toute l’affaire, comme tout à l’heure
230vous l’avez entendue ; point n’est besoin de la redire.
« Oh pitié ! père bien aimé, (dit la damoiselle,)
et avec ces mots elle lui mit les deux bras
autour du cou, comme elle était accoutumée ;
les larmes jaillirent de ses deux yeux
et elle dit : « Mon bon père, faut-il mourir ?
N’est-il point de grâce ? n’est-il point de remède ?
— « Non certes, ma fille chérie », dit-il.
— « Lors, donnez-moi loisir, mon père », dit-elle,
« de pleurer sur ma mort un bref moment ;
240car, voyez, Jephté accorda à sa fille la grâce
de pleurer avant qu’il l’occit, hélas !
et Dieu le sait, sa seule faute fut
de courir vers son père pour le voir la première
et pour le bienvenir en grande solennité. »
Et, sur ce mot, elle tomba en pâmoison.
Puis, lorsque sa pâmoison est passée,
elle se lève, et puis dit a son père :
« Dieu soit béni que je meurs vierge ;
baillez-moi ma mort, plutôt que j’aie la honte ;
250faites de votre enfant à votre gré, au nom du Ciel ! »
Et, sur ce mot, souventes fois elle le pria
que de son épée il voulût frapper doucement ;
et, sur ce mot, elle tomba en pamoison.

Son père, le cœur et la volonté tout affligés,
lui trancha la tête, la prit par les cheveux
et au juge vint l’apporter,
cependant qu’il siégeait encore en son prétoire.
Et lorsque le juge la vit, a ce que dit l’histoire,
il ordonna qu’on emmenât Virginius et le pendît bien vite ;
260mais voilà que mille gens se précipitèrent
pour sauver le chevalier, par compassion et par pitié ;
car on connaissait la déloyale iniquité ;
le peuple aussitôt avait soupçonné,
d’après la requête du ribaud,
qu’il était d’accord avec Apius ;
on savait bien que ce dernier était un débauché.
C’est pourquoi vers le dit Apius on se porte,
et tout aussitôt on le jette en une prison,
en laquelle il se tua ; et Claudius,
270qui était serviteur du dit Apius,
fut condamné à être pendu à un arbre ;
et sans Virginius qui, en sa merci,
intercéda si bien pour lui qu’on l’exila,
certes, il eût été mis à mort.
Les autres furent pendus, du premier au dernier,
qui avaient été complices de cet acte maudit[358].
Ci peut-on voir comment péché a récompense !
Soyez sur vos gardes, car, qui Dieu frappera, nul ne le sait
à nul degré, ni de quelle façon
280le serpent de la conscience peut frémir
de votre vie perverse, fût-elle si secrète
que nul n’en sache rien, sauf Dieu et vous-même.
Que vous soyez ignorant ou instruit,
point ne savez quand vous devrez trembler.
Et donc, je vous avise d’écouter un conseil :
abandonnez le péché, avant que le péché vous abandonne.

Ci finit le Conte du Médecin.


Paroles de l’Hôte.


Paroles de l’Hôte au Médecin et au Pardonneur.


Notre hôte se mit à jurer comme s’il eût été fou :
« Haro ! (dit-il,) par les clous et par le sang !
Quel ribaud félon et quel félon juge !
290Que la mort la plus honteuse que le cœur puisse imaginer
frappe ces juges et leurs suppôts !
Pourtant, hélas, elle est occise la pauvre innocente !
Hélas ! sa beauté lui coûta trop cher.
C’est pourquoi je dis toujours, et tous peuvent le voir,
que les dons de fortune et de nature
sont causes de mort pour mainte créature.
Sa beauté fut sa mort, j’ose le dire.
Hélas ! comme piteusement elle fut occise !
De ces deux présents dont je parlais tout à l’heure,
300l’homme tire bien souvent plus de mal que de bien.
Mais, en vérité, mon très cher maître,
c’est là une triste histoire à écouter.
Enfin, passons, il n’importe :
je prie Dieu qu’il ait en sa garde ton gentil corps,
et en même temps tes vases et tes urinaux,
tes Hypocras et les Galiens[359],
et toutes les boites emplies de tes électuaires ;
Dieu les bénisse, ainsi que notre Dame Sainte Marie.
Dieu me garde ! tu es un beau gaillard,
310et tu ressembles à un prélat, par Saint Ronyan[360] !
N’ai-je pas bien dit ? Je ne sais parler en beaux termes ;
mais, ce que je sais, c’est que si bien tu m’as serré le cœur
que j’en ai presque pris mal cardiaque.
Par les os du Corpus ! si on ne me donne un triade[361]
ou autrement un coup de bière forte et fraîche ;
ou si à l’instant je n’entends un conte joyeux,
j’ai le cœur brisé de pitié pour cette damoiselle.

Eh ! toi ! bel ami le pardonneur, (dit-il,)
conte-nous quelque gaité ou drôlerie à l’instant »
320 — « Il en sera ainsi, (dit-il,) par Saint Ronyan ;
mais tout d’abord, dit ce dernier, à l’enseigne de cette taverne,
je veux boire, et casser la croûte. »
Mais aussitôt gens bien-nés de s’écrier :
« Non, qu’il ne nous dise point de ribauderies ;
fais-nous quelque récit moral, qu’on puisse apprendre
quelque sagesse ; lors, volontiers nous t’écouterons. » —
« D’accord, (dit-il,) mais il me faut m’aviser
d’un sujet honnête, tout en buvant. »



Le Conte du Pardonneur.


Prologue du Conte du Pardonneur.


Ci suit le prologue du Conte du Pardonneur.


Radix malorum est cupiditas. (Ad Thimotheum, sexto.)


« Messeigneurs, (dit-il,) quand je prêche dans les églises
330je prends grand’peine d’avoir le verbe haut,
et de faire sonner ma voix aussi rondement qu’une cloche :
car je sais tout par cœur ce que je dis.
Mon texte est toujours le même et l’a toujours été :
« Radix malorum est cupiditas ».
D’abord j’annonce d’où je viens,
et puis je montre mes bulles de la première à la dernière.
Le sceau de notre seigneur lige sur mes lettres patentes,
je le montre d’abord, pour protéger ma personne,
pour que nul ne soit assez hardi, prêtre ou clerc,
340pour m’arracher au saint ministère du Christ ;
puis après ça lors je dis mes histoires ;
bulles de papes et de cardinaux,
de patriarches et d’évêques, voila ce que je montre ;
et je dis quelques mots en latin
pour en safraner mon prône,
et exciter les gens à la dévotion.
Lors je produis mes longues pierres de cristal,
toutes bourrées de chiffons et d’os ;
ce sont reliques à ce que chacun croit.
350Puis j’ai en une boite de cuivre une omoplate
ayant appartenu au mouton d’un saint Juif[362].
« Bonnes gens, dis-je, à mes paroles, prenez garde :
que si cet os est trempé dans un puits,
si vache, ou veau, ou mouton, ou bœuf enfle,
qu’un serpent a mordu ou qu’une vipère a piqué,

prenez l’eau de ce puits, et lavez lui la langue,
et le voici guéri ; puis en outre,
de pustules et de gale et de tout autre mal
sera guéri tout mouton qui en ce puits
360boira une gorgée ; prenez encore garde a ce que je vais dire :
que si le brave homme qui possède ces bêtes
veut chaque semaine, avant que le coq chante,
à jeun, boire une gorgée de ce puits
ainsi que ce saint Juif l’apprit à nos ancêtres,
ses bêtes et son fonds multiplieront ;
et, messires, son eau guérit aussi la jalousie ;
car un homme est-il pris de colère jalouse ?
qu’avec cette eau on fasse son potage,
et jamais plus de sa femme il n’aura méfiance,
370connût-il la vérité sur ses fautes,
eût-elle pris, de prêtres, deux ou trois.
Voici de plus une mitaine que vous pouvez voir :
qui passera sa main en cette mitaine
verra son grain multiplier
quand il aura semé, que ce soit froment ou avoine,
pourvu qu’il offre sols ou bien deniers.
Braves gens, hommes et femmes, d’une chose je vous avertis :
s’il est quelqu’un en cette église
380qui ait commis péché si horrible qu’il
n’ose point, de honte, s’en confesser,
ou s’il est quelque femme soit jeune ou vieille,
qui ait fait son mari cocu,
ceux-là n’auront ni le pouvoir ni la grâce
de faire offrande à mes reliques en ce lieu.
Et quiconque se trouve à l’abri d’un tel blâme,
s’avancera et fera offrande au nom de Dieu,
et je l’absous par l’autorité
qui m’a été accordée par bulle. »
Par ces tours, j’ai gagné, bon an mal an,
390cent marcs[363] depuis que je suis pardonneur.
Je me tiens comme un clerc en ma chaire,
et lorsque le peuple ignorant est assis,
je prêche, comme l’ai dit ci-devant,

et conte cent fausses balivernes encore.
Lors je peine pour bien tendre le col,
et à l’est et à l’ouest, au-dessus du peuple, je fais aller ma tête,
comme fait un pigeon perché sur une grange.
Mes mains et ma langue vont d’un tel train
que c’est joie de me voir besogner.
400C’est sur l’avarice et sur abominations de la sorte
que porte tout mon sermon, pour les engager
à bailler leurs sols, et principalement à moi.
Car mon seul dessein est de gagner
et non point de corriger les pécheurs.
Peu me chaut, lorsqu’ils seront enterrés,
que leurs âmes s’en aillent cueillir les mûres des haies[364].
Car, certes, plus d’un sermon
vient, souventes fois, de mauvaise intention :
certains pour plaire aux gens et les flatter,
410et se pousser en avant par l’hypocrisie ;
certains par vaine gloire, d’autres par haine ;
car, lorsque je n’ose quereller un homme d’autre façon,
alors je fais piqûre cuisante avec ma langue
en prêchant, de façon qu’il n’évite point
d’être faussement diffamé, s’il
a péché contre mes frères ou contre moi.
Car, bien que je ne dise point son nom propre,
les gens savent bien de qui je veux parler,
à certains signes et à d’autres circonstances.
420C’est la monnaie dont je paye qui nous fait déplaisir ;
c’est ainsi que je crache mon venin, sous couleur
de sainteté, pour paraître saint et honnête.
Mais, brièvement, je vais vous dire mon dessein :
je ne prêche jamais que par convoitise ;
et donc mon texte est toujours, et a toujours été :
« Radix malorum est cupiditas. »
Ainsi je puis prêcher contre le vice même
que je pratique, et qui est l’avarice.
Mais, si moi-même suis coupable de ce péché,
430je puis pourtant faire autrui se partir
de l’avarice et en avoir cuisant remords.

Mais ce n’est pas là mon dessein principal.
Je ne prêche jamais que par convoitise ;
sur ce sujet, en voilà bien assez.
Puis je leur donne maint et maint exemple
de vieilles histoires du temps jadis,
car ignorants aiment vieux contes ;
ce sont choses qu’ils savent bien rapporter et retenir.
Eh quoi ! pensez-vous, tant que je puis prêcher
440en gagnant or et argent par ce que j’enseigne,
que je vais vivre volontairement en pauvreté ?
Non, non ! de vrai, jamais je n’y ai songé.
Je veux prêcher et mendier en différents pays ;
je ne veux point faire œuvre de mes mains,
ni fabriquer des paniers et vivre de ce métier,
car je ne veux pas mendier pour rien.
Je ne veux imiter aucun des apôtres ;
je veux avoir argent, laine, fromage et blé,
fussent-ils donnés par le plus pauvre page,
450ou par la plus pauvre veuve d’un village,
dussent ses enfants mourir de faim.
Parbleu ! je veux boire le jus de la vigne,
avoir garce joyeuse en chaque ville.
Hais, oyez ! messeigneurs, pour conclure :
votre désir est que je dise un conte.
Or ça, j’ai bu un coup de bière forte ;
par Dieu, j’espère vous dire une chose,
qui, comme de juste, soit à votre goût.
Car, si moi-même suis homme très vicieux,
460je puis cependant vous dire un conte moral
que j’ai accoutumé de prêcher, pour le gain.
Or, faites silence ! je vais commencer mon conte. »



Conte du Pardonneur[365].


Ci commence le Conte du Pardonneur.


Dans les Flandres, il était une fois une bande
de jeunes gens adonnés aux folies,

comme orgies et jeu de hasard ; hantant bordels et tavernes,
où, au son des harpes, des luths et des guitares,
ils dansent et jouent aux dés, le jour et la nuit,
et mangent et boivent plus qu’ils n’en peuvent tenir ;
en quoi ils sacrifient au diable
le temple même du diable, de façon maudite,
par superfluité abominable.
Leurs jurements sont si grands et si damnables
que c’est terrible de les entendre sacrer ;
ils mettent en pièces le corps béni de Notre Seigneur ;
ils pensaient que les Juifs ne l’avaient pas assez déchiré !
et chacun d’eux riait du péché de l’autre.
Et tout aussitôt surviennent danseuses
jolies et menues, jeunes vendeuses de fruits,
chanteuses avec harpes, prostituées, vendeuses d’oublies,
480qui sont vraies servantes du diable
pour allumer et attiser le feu de la luxure,
laquelle est liée a la gloutonnerie ;
je prends à témoin la sainte Écriture
que la luxure est dans le vin et l’ivrognerie.
Voyez comme, en son ivresse, Loth, contre nature,
se coucha près de ses deux filles, sans le vouloir ;
tellement ivre il était qu’il ne savait ce qu’il faisait.
Hérode — si l’on lit bien les histoires —
lorsqu’à son festin il se fut gorgé de vin,
490à sa table même donna l’ordre
d’occire Jean le Baptiste tout innocent.
Sénèque dit aussi une parole sage, sûrement ;
il dit qu’il ne saurait trouver différence
entre homme ayant perdu l’esprit
et homme qui s’adonne à la boisson,
sauf que folie s’abattant sur un méchant
dure plus longtemps que l’ivrognerie.
Ô gloutonnerie, pleine de malédictions,
ô cause première de notre confusion,
500ô origine de notre damnation,

jusqu’au moment où Christ, de son sang, nous racheta !
Voyez, pour parler bref, de quel prix
fut payée cette maudite vilenie ;
corrompu fut ce monde entier par gloutonnerie.
Adam, notre père, et sa femme elle aussi.
loin du Paradis, vers le travail et la misère,
furent chassés pour ce vice, c’est chose certaine ;
car cependant qu’Adam jeûna, à ce que j’ai lu,
il fut en Paradis ; et dès lors qu’il eut
510mangé, sur l’arbre, du fruit défendu
aussitôt il fut banni dans le malheur et la souffrance.
Ô gloutonnerie ! il convient bien qu’on t’accuse !
Oh ! si l’homme savait combien de maladies
suivent les excès et les gloutonneries,
il serait plus modéré
en son régime, assis à sa table.
Hélas ! court gosier[366] et fine bouche
font qu’à l’est et a l’ouest, et au nord et au sud,
dans la terre, dans l’air et dans l’eau, des hommes peinent
520pour fournir au glouton viandes et boissons délicates !
Sur ce sujet, ô Paul, tu sais fort bien parler.
« Viandes pour le ventre, et ventre pour les viandes,
Dieu les détruira tous les deux », comme le dit saint Paul[367].
Hélas, c’est chose dégoûtante, par ma foi,
de prononcer ce mot, mais plus dégoûtant est l’acte lui-même ;
quand l’homme boit tant et de blanc et de rouge,
il fait de son gosier sa latrine
par une pareille abominable superfluité.
L’apôtre en pleurant dit fort piteusement :
530« Il en va beaucoup dont je vous ai parlé ;
je vous dis maintenant en pleurant et d’une voix pitoyable
qu’ils sont les ennemis de la croix de Christ ;
dont la fin sera la perdition, qui ont leur ventre pour dieu.
Ô ventre ! ô panse ! ô sac puant
empli de fumier et de corruption,
quel bruit empesté à chacun de tes bouts !
qu’il en coûte de labeur et d’argent pour te satisfaire !

Ces cuisiniers, voyez-les broyer et filtrer et moudre,
et changer la substance en accident[368]
540pour satisfaire à tous les appétits gloutons ;
des os durs ils extraient
la moelle, car ils ne gaspillent rien
de ce qui est doux et suave au gosier ;
d’épices, de feuilles et d’écorces et de racines
votre sauce doit être faite délicieusement
pour vous refaire un appétit tout neuf.
Mais, certes, qui poursuit pareilles délices
est mort, cependant qu’il vit en ces vices.
C’est chose lubrique que le vin et l’ivrognerie
550et pleine de querelles et de misères.
Ô ivrogne, tu as la face défigurée,
ton haleine sent l’aigre, tu es dégoûtant à embrasser,
et à travers ton nez d’ivrogne, ce semble que le son
que toujours on entend, c’est : samson, samson.
Et pourtant, Dieu le sait, Samson jamais ne but de vin.
Tu tombes comme un pourceau entravé ;
ta langue est perdue et tout souci d’honnêteté,
car l’ivrognerie est le vrai tombeau
de l’esprit de l’homme et de sa prudence.
560Qui se laisse dominer par la boisson
ne sait point garder de secret, c’est bien certain ;
or ça, gardez-vous et du blanc et du rouge,
et surtout du vin blanc de Lépé[369]
qu’on met en vente dans Fish Street ou Cheapside.
Ce vin d’Espagne se glisse subtilement
en d’autres vins poussant tout à côté[370] ;
il produit lors telles fumées
que lorsqu’un homme en a bu trois gorgées
et croit être chez soi à Cheapside,
570il est en Espagne en la ville même de Lépé,
non pas à la Rochelle, ou en la ville de Bordeaux ;
et c’est alors qu’il dira : samson, samson.

Mais, oyez, messeigneurs, un mot je vous en prie :
il est certain que les exploits glorieux
dans les victoires de l’Ancien Testament,
par la grâce du vrai Dieu qui est omnipotent,
furent accomplis en l’abstinence et la prière.
Voyez dans la Bible, c’est là que vous pourrez l’apprendre.
Voyez Attila, le grand conquérant,
580qui mourut dans son sommeil, avec honte et déshonneur,
sans fin saignant du nez en son ivresse :
un capitaine doit vivre sobrement.
Et par dessus tout considérez bien
ce qui fut ordonné a Lamuel, —
ce n’est pas Samuel, mais Lamuel que je dis, —
lisez la Bible[371] et vous verrez expressément
s’il faut donner du vin à ceux qui jugent.
Je n’en dis pas plus long car cela peut bien suffire.
Et maintenant que j’ai parlé de gloutonnerie,
590maintenant je vais vous interdire le jeu de hasard.
Le jeu, c’est le vrai père des mensonges,
des tromperies et des parjures maudits,
des blasphèmes contre le Christ, du meurtre et aussi de la perte
de bien et de temps ; et de plus
c’est une honte et un déshonneur
d’être considéré comme joueur vulgaire.
Et plus vous êtes haut placé
plus on ira vous évitant.
Que si un prince s’adonne au jeu,
600lors en tout acte de gouvernement et de politique,
d’après l’opinion commune
il perd d’autant sa réputation.
Stilbon[372], qui était sage ambassadeur,
fut envoyé à Corinthe, en très grande pompe,
de Lacédémone, pour y conclure alliance.
Et lorsqu’il arriva, il advint par fortune,
que les plus grands de ce pays
il les trouva jouant aux dés.
Ce pourquoi, aussitôt qu’il le put,

610secrètement il s’en revint dans son pays,
et dit : « Je ne veux point perdre mon nom là-bas,
ni ne veux prendre sur moi si grande honte
que de vous allier à des joueurs de dés.
Envoyez d’autres sages ambassadeurs,
Car, par ma foi, j’aimerais mieux mourir
que de vous allier à des joueurs de dés ;
car vous autres, qui avez tant de gloire et d’honneur,
ne vous allierez point à des joueurs de dés
de mon gré ou par traité dont je serais chargé. »
620Ce sage philosophe, c’est ainsi qu’il parla.
Oyez encore qu’au roi Démétrius
le roi des Parthes, à ce que dit le livre[373],
envoya par mépris une paire de dés en or,
pour ce qu’il avait joué auparavant,
ce pourquoi il considérait sa gloire et son renom
comme sans valeur et sans prix aucun.
Les seigneurs peuvent trouver d’autres sortes
de jeux assez honnêtes pour tuer la journée
    Maintenant vais-je parler des faux serments et des grands jurements,
630en dire un mot ou deux suivant les anciens livres.
Les grands jurements sont chose abominable,
et les faux serments sont encore plus condamnables.
Le Dieu puissant a défendu de jurer du tout,
témoin Mathieu ; mais en particulier
le saint Jérémie dit en parlant des serments :
« Que tes serments soient vrais et non menteurs,
et jurés avec justice et aussi avec droiture. »
Mais les jurements faits en vain sont une malédiction.
Considérez qu’en la première table
640des vénérables commandements du Très Haut,
le second commandement est comme suit :
« Ne prenez point mon nom en vain ou à tort. »
Oyez, il défend jurements de la sorte avant
l’homicide ou mainte autre chose maudite.
Cela vient bien dans l'ordre que je dis.
Ils savent bien ceux qui comprennent ces commandements
que le second commandement de Dieu est celui-là.

Et bien plus, je le dirai tout net :
le châtiment ne s’écartera pas de la maison
650de celui qui est trop outrageux dans ses jurements.
« Par le cœur précieux de Dieu, et par ses clous,
et par le sang du Christ qui est à Hailes[374],
ma chance est sept, et la tienne cinq et trois[375] ;
par les bras de Dieu, si tu triches au jeu
ce poignard te transperce le cœur. »
C’est là le fruit des deux dés de malheur :
parjure, colère, fausseté, homicide.
Or donc, pour l’amour de Christ qui mourut pour nous
quittez vos jurements, les grands et les petits.
660Mais, messires, je vais maintenant continuer mon histoire.


    Ces trois débauchés dont je parle,
bien avant que les cloches eussent sonné prime,
s’étaient assis dans une taverne pour boire ;
et comme ils étaient là ils entendirent une clochette tinter
devant un corps qu’on portait à sa tombe,
si bien que l’un d’eux se mit à appeler son valet :
« Va vite, (dit-il,) et demande sur-le-champ
quel corps passe par ici,
et vois à bien me rapporter son nom. »
670« Messire, (dit l’enfant,) il n’est mie besoin ;
on me l’a dit deux heures avant votre arrivée ici ;
c’était, pardieu, un vieux camarade à vous,
qui soudainement a été occis cette nuit ;
il était très ivre, couché de tout son long sur son banc,
quand vint un voleur furtif qu’on appelle Mort,
qui dans ce pays occit tous les gens,
qui de sa lance lui fendit le cœur en deux,
et alla son chemin sans un mot de plus.
Il en a tué mille pendant la peste,
680et, maître, avant que de venir en sa présence,
me semble qu’il serait nécessaire
de prendre bien garde à pareil adversaire :
soyez toujours prêts à le rencontrer,
c’est ce que m’a appris ma mère, je n’en dis pas plus. »

— « Par Sainte Marie, (dit le tavernier,)
cet enfant dit vrai, car il a tué cet an,
à plus d’un mille d’ici, dans un grand village,
homme, femme, enfant, manant et page.
Je crois qu’il habite par là.
690Être sur ses gardes serait grande sagesse
avant qu’il puisse faire malheur à quelqu’un. »
— « Quoi ! par les bras de Dieu, (dit notre débauché,)
est-ce un tel péril que de le rencontrer ?
je le chercherai par voie et par chemin,
j’en fais vœu par les os sacrés du Christ.
Écoutez, camarades, nous trois ne faisons qu’un ;
que chacun de nous tende la main à l’autre,
et que chacun soit un frère pour l’autre,
et nous tuerons ce traître félon de Mort.
700On le tuera, lui qui en a tant tué,
par la dignité de Dieu, et avant qu’il soit nuit. »
Et ensemble ces trois se jurèrent leur foi
de vivre et mourir l’un pour l’autre
comme s’ils étaient frères nés.
Et ils s’en furent tout ivres, dans leur colère,
et les voilà partis vers ce village
dont le tavernier avait parlé devant.
Ils juraient beaucoup d’horribles serments
et mettaient en pièces le corps béni du Christ :
710 « Ils mettront Mort à mort si seulement ils le prennent. »
Ils n’étaient pas allés tant qu’un demi-mille,
juste comme ils allaient franchir une barrière,
un homme vieil et pauvre ils rencontrèrent.
Ce vieux homme les salua bien humblement
et parla ainsi : « Or, seigneurs, Dieu vous garde ! »
Le plus hardi de ces trois débauchés
lui répartit : « Qu’est-ce ? vilain à la triste mine,
pourquoi es-tu tant enveloppé sauf la face ?
pourquoi vis-tu si longtemps en si grand âge ? »
720Ce vieil homme se mit à le regarder au visage
et dit ainsi : « C’est que je ne puis trouver
un homme, quand je marcherais jusqu’en Inde,
ni dans les cités ni dans aucun village,
qui voudrait troquer sa jeunesse contre mon âge,

et c’est pourquoi il faut bien que je garde mon âge
aussi longtemps que Dieu le voudra.
La mort même, hélas ! ne veut me prendre ma vie
je marche ainsi comme un captif sans repos,
et sur le sol qui est la porte de ma mère
730je frappe de mon bâton matin et soir,
et dis : « Chère mère, laisse moi entrer !
Vois comme je m’évanouis chair et sang et peau
Hélas, quand mes os seront-ils en repos ?
Mère, je voudrais que vous m’échangiez le coffre
qui est depuis longtemps en ma chambre[376],
oui-da ! pour un drap de haire où m’envelopper. »
Mais elle n’a pas encore voulu me faire cette grâce,
ce pour quoi ma face est toute pâle et flétrie.
Mais, messires, ce n’est point courtois à vous
740de parler à un vieil homme avec rudesse,
s’il ne vous manque en paroles ou en actions.
Dans la Sainte Écriture vous pouvez lire vous-même :
« Devant un vieillard à tête chenue
vous devez vous lever » ; aussi je vous donne ce conseil,
ne faites à un vieillard pas plus de mal maintenant
que vous ne voudriez qu’on en fît
à votre vieillesse, si vous durez jusque là ;
et Dieu soit avec vous, où que vous alliez à pied ou à cheval.
Pour moi, il faut que j’aille où je dois aller. »
750« Non pas, vieux rustre, pardieu tu n’iras pas,
(dit aussitôt l’autre joueur ;)
tu ne te partiras pas si facilement, par Saint Jean !
Tu parlais à l’instant de Mort, ce traître,
qui dans ce pays occit tous nos amis.
Je t’en baille ma foi, aussi vrai que tu es son espion,
dis où il est, ou bien il t’en cuira,
par Dieu et par le Saint Sacrement !
Car en vérité tu es d’accord avec lui
pour nous tuer tous, les jeunes gens, vieux voleur félon ! »
760« Eh ! bien, Messires, (dit l’autre,) si vous avez tel désir
de trouver Mort, tournez par ce chemin tortueux,
car dans ce petit bois je l’ai laissé, par ma foi,

sous un arbre et c’est là qu’il demeure ;
toutes vos bravades ne le feront pas se cacher.
Voyez-vous ce chêne ? c’est là même que vous le trouverez.
Dieu vous sauve qui a racheté le genre humain,
et vous amende ! » Ainsi parla ce vieil homme.
Et chacun de ces débauchés s’en courut,
jusqu’à ce qu’il arriva à cet arbre et y trouva
770en beaux florins d’or bien frappés
tout près de huit boisseaux à ce qu’il leur parut ;
alors plus ne se mirent en quête de Mort,
mais chacun d’eux fut si joyeux à cette vue,
car les florins étaient si beaux et si brillants,
qu’ils s’assirent auprès de ce précieux trésor.
Le pire des trois dit le premier mot :
« Mes frères, (dit-il,) prenez garde à ce que je dis ;
j’ai grand esprit bien que je plaisante et rie.
Ce trésor, la fortune nous l’a donné
780pour qu’en joie et liesse nous vivions notre vie,
et puisqu’il nous vint aisément le dépenserons de même.
Oh ! par la précieuse dignité de Dieu ! qui aurait pensé
aujourd’hui que nous aurions si bel heur ?
Si seulement cet or pouvait s’emporter de ce lieu
chez moi dans ma maison ou encore dans la vôtre
(car vous savez bien que c’est à nous qu’est tout cet or)
nous aurions alors grande félicité
Mais vraiment de jour on ne peut :
les gens diraient que nous sommes de fieffés voleurs,
790et pour ce trésor bien à nous ils nous pendraient.
Il faut emporter ce trésor de nuit
aussi habilement et secrètement qu’il se pourra.
Je conseille donc qu’on tire à la courte paille
entre nous trois et qu’on voie à qui écherra la paille ;
et qui l’aura, d’un cœur joyeux
courra à la ville et cela au plus tôt,
et nous apportera du vin et du pain en grand secret ;
et deux de nous garderont bien adroitement
ce trésor, et, si l’autre ne s’attarde pas,
800quand il fera nuit nous transporterons ce trésor
d’un commun accord là où nous le jugerons le meilleur. »
Un d’eux prit les pailles dans son poing

et leur dit de tirer pour voir où tombait le sort,
et il tomba sur le plus jeune d’eux tous ;
et vers la ville il partit sur-le-champ,
et, aussitôt qu’il fut parti,
le premier parla ainsi à l’autre :
« Tu sais bien que tu es mon frère juré ;
je vais te dire tout droit comment faire ton profit.
810Tu sais bien que notre camarade est parti ;
et voilà l’or, et il y en a grand planté
qui doit être réparti entre nous trois.
Mais pourtant si je pouvais faire en sorte
qu’il fût réparti entre nous deux,
ne t’aurais-je pas rendu un service d’ami ? »
L’autre répondit : « Ne sais comment cela se peut ;
il sait que l’or est avec nous deux ;
que ferons-nous, que lui dirons-nous ? »
« Sera-ce un secret ? (dit le premier coquin)
en ce cas je te dirai en peu de mots
830ce que nous ferons pour mener la chose à bien. »
« Je promets, (dit l’autre,) que certes,
sur ma foi, je ne te trahirai pas. »
« Or ça, (dit le premier,) tu sais bien que nous sommes deux
et que nous deux serons plus forts qu’un seul.
Prends garde quand il sera assis, et aussitôt
dresse toi comme si tu voulais jouer avec lui ;
et je le transpercerai de part en part
pendant que tu lutteras avec lui comme pour rire ;
830et avec ta dague pense à en faire autant ;
et alors tout cet or sera réparti,
mon cher ami, entre toi et moi ;
alors nous pourrons tous deux accomplir tous nos désirs
et jouer aux dés tout notre saoul. »
Ainsi s’accordèrent ces deux coquins
pour tuer le troisième, comme vous m’avez entendu dire.
Le plus jeune, qui s’en allait à la ville,
bien souvent en son cœur roule et retourne
la beauté de ces florins neufs et brillants.
840 « Ô Seigneur ! (disait-il,) s’il se pouvait être
que j’eusse le trésor pour moi tout seul,
il n’est homme vivant au-dessous du trône

de Dieu, qui vivrait aussi joyeux que moi ! »
Et enfin le démon, notre ennemi,
mit en sa pensée d’acheter du poison,
de quoi tuer ses deux camarades ;
car le démon le trouva en tel état de vie
qu’il eut permission de le mener à mal ;
et ainsi notre homme prit fermement la résolution
de les tuer tous deux et de ne jamais s’en repentir.
850Il va donc, ne voulant pas s’attarder,
jusqu’à la ville, chez un apothicaire,
et le pria qu’il voulût bien lui vendre
du poison pour tuer ses rats ;
et il y avait aussi un putois dans son enclos,
qui, disait-il, avait tué ses chapons,
et il aurait bien voulu se venger, s’il pouvait,
de la vermine qui lui faisait dommage la nuit.
L’apothicaire répondit : « Oui, tu auras
860telle chose que (sur mon âme que Dieu sauve !)
il n’est créature en le monde entier
qui mange ou boive de cette confiture,
ne serait-ce que la grosseur d’un grain de blé,
sans en perdre aussitôt la vie ;
oui, elle mourra, et en moins de temps
que tu ne feras un mille à pied
tant ce poison est fort et violent. »
Le maudit prit dans sa main
une botte de ce poison, et courut ensuite
870dans la rue voisine chez quelqu’un
pour lui emprunter trois grandes bouteilles ;
et, dans deux, il versa son poison,
la troisième il la garda pure pour sa propre boisson,
car, toute la nuit, il se préparait à suer
en transportant l’or loin de l’endroit.
Et quand ce débauché (Dieu lui donne male chance !)
eut empli de vin ses trois grandes bouteilles,
il retourna auprès de ses camarades.
Est-il besoin de sermonner davantage ?
880Car, tout comme ils avaient prémédité sa mort,
tout ainsi le tuèrent-ils aussitôt.
Et quand ce fut fait, l’un parla ainsi :

« Maintenant, seyons-nous, et buvons, et gaudissons-nous
et ensuite nous enterrerons son corps. »
El à ces mots il lui arriva par hasard
de prendre la bouteille où était le poison,
il but et offrit aussi à boire à son camarade,
de quoi aussitôt ils moururent tous les deux.
Mais, certes, je suppose qu’Avicennes
890ne décrivit jamais, dans un canon ni aucun fen[377],
de plus merveilleux signes d’empoisonnement
que n’en eurent ces deux misérables avant leur fin.
Ainsi finirent ces deux homicides
et pareillement le perfide empoisonneur aussi.


Ô péché maudit, plein de malédiction !
Ô traîtres homicides, ô méchanceté !
Ô gloutonnerie, luxure et jeu !
Ô toi qui blasphèmes le Christ avec vilenie
et avec de grands jurements, par habitude et par orgueil !
Ô péché maudit, plein de malédiction !
900Hélas ! genre humain, comment se peut-il
qu’envers ton créateur qui t’a façonné,
et du sang précieux de son cœur t’a racheté,
tu sois si félon et si méchant, hélas !
    Or, braves gens, Dieu vous pardonne vos fautes,
et vous garde du péché d’avarice.
Mon saint pardon peut vous guérir tous
pourvu que vous m’offriez des doubles d’or ou des esterlins,
ou encore des broches d’argent, des cuillers ou des anneaux ;
courbez la tête sous cette sainte bulle !
Venez, femmes, offrez de votre laine.
910J’inscris ici vos noms sur mon rôle tout de suite ;
à la béatitude céleste vous arriverez ;
je vous absous par mon grand pouvoir,
vous qui allez faire offrande, et vous rends aussi purs et nets
qu’à votre naissance. Et voilà, messires[378], comment je prêche ;
et Jésus-Christ, qui est le mire de nos âmes,
vous accorde ainsi de recevoir son pardon.

Car c’est le mieux, je ne veux pas vous tromper.
Mais, messires, j’oubliais un mot dans mon histoire :
920j’ai des reliques et des pardons dans mon sac,
aussi beaux qu’homme d’Angleterre,
qui me furent donnés par la main du pape.
Si quelqu’un de vous, par dévotion,
veut faire offrande et avoir mon absolution,
qu’il avance aussitôt et s’agenouille ici
et humblement reçoive mon pardon ;
ou encore prenez des pardons en route,
tout neufs et tout frais, au sortir de chaque village,
pourvu que vous offriez toujours de nouveaux et de nouveaux
930nobles d’or et des sols qui soient bons et de poids.
C’est un honneur pour tous ceux qui sont ici
que d’avoir un pardonneur autorisé
pour vous absoudre, cependant que vous chevauchez par le pays,
dans les aventures qui peuvent vous arriver :
d’aventure un ou deux peuvent tomber
de cheval et se rompre le col.
Songez quelle sécurité c’est pour vous tous
que je sois tombé dans votre compagnie,
moi qui puis vous absoudre, grands et petits,
quand votre âme quittera le corps.
940Je conseille que notre hôte que voici commence,
car il est des plus enfoncés dans le péché.
Avance, messire hôte, et fais d’abord quelque offrande,
et tu baiseras les reliques, toutes et chacune ;
oui, pour un denier, desserre vite ta bourse. »
— « Non, non, (dit l’autre,) que plutôt Christ me maudisse !
Laisse, dit-il, je n’en ferai rien, parbleu !
Tu voudrais me faire baiser tes vieilles chausses,
et me jurer que c’est une relique de saint,
fussent-elles barbouillées par ton fondement !
950Mais, par la croix qu’a trouvée Sainte Hélène,
j’aimerais mieux avoir tes couilles dans ma main
au lieu de reliques et de saintetés ;
laisse-les moi couper, je t’aiderai à les porter ;
on les enchâssera dans un étron de porc. »
Le pardonneur ne répondit pas un mot ;
il était si en colère qu’il ne voulut dire mot.

« Allons, (dit notre hôte), je ne veux plus plaisanter davantage
avec toi, ni avec aucun homme en colère. »
960Mais tout aussitôt le digne Chevalier se mit
à parler quand il vit que tout le monde riait :
« Finissons ceci, car c’en est bien assez ;
messire Pardonneur, soyez gai et de mine joyeuse,
et vous, messire hôte, qui m’êtes si cher,
je vous prie, donnez un baiser au Pardonneur ;
et, Pardonneur, je te prie, rapproche-toi,
et comme avant, rions et plaisantons. »
Aussitôt ils s’embrassèrent et la chevauchée reprit son chemin.


Ci finit le Conte du Pardonneur.


Groupe D


Conte de la Femme de Bath


Le Prologue du Conte de la Femme de Bath[379].


« Expérience, alors que nulle autorité
n’existerait au monde, suffirait bien pour que
je parle, moi, des maux qui sont en mariage.
Car, messeigneurs, depuis qu’ont sonné mes douze ans,
5grâces à Dieu de qui la vie est éternelle,
j’ai pris mari cinq fois, au porche de l’église.
Oui, messeigneurs, oui-dà, j’ai eu mes cinq maris.
Et, chacun en son rang, tous furent gens de bien.
Mais je me laissai dire, il n’y a pas longtemps,
10que puisque Christ alla une fois seulement
aux noces à Cana, ville de Galilée,
par cet exemple même il m’avait enseigné
que je ne me devais marier qu’une fois.
Écoutez donc aussi quelle verte parole
15au bord d’un puits Jésus, l’Homme-Dieu, prononça,
en réprobation de la Samaritaine :
« Tu as eu cinq maris, (dit-il à cette femme) [380],
et cet homme-là qui te possède aujourd’hui,
il n’est point ton mari ! » Ainsi dit-il sans faute.
20Ce qu’il a voulu dire par là, je ne le sais,
mais je voudrais savoir pourquoi le cinquième homme
ne fut point un mari pour la Samaritaine.
Combien en mariage pouvait-elle avoir d’hommes ?
Je n’ai encor jamais de ma vie entendu
25déterminer ce nombre.
On peut épiloguer et gloser haut et bas,
mais ce que sans mentir je sais expressément,

c’est que Dieu nous a dit : Croissez, multipliez,
Ce gentil texte-là je puis bien le comprendre.
30Et je sais bien aussi qu’il a dit que mon homme
doit laisser père et mère et m’emmener chez lui[381] ;
mais de nombre quelconque il n’a fait mention,
que ce soit bigamie ou bien octogamie.
Pourquoi faut-il qu’on vienne en dire vilenie ?
35Prenez le sage roi, Dom Salomon. Eh bien !
des femmes m’est avis qu’il en eut, lui, plus d’une[382].
Plût à Dieu qu’il me fût à moi-même loisible
de tâter du nouveau moitié aussi souvent !
Quel don de Dieu[383] il eut d’avoir toutes ces femmes !
40Un tel don nul ne l’a qui respire en ce monde.
Ce noble roi, à mon avis, Dieu sait s’il n’eut,
en la première nuit, plus d’un joyeux assaut
avec chacune d’elles, tant la vie lui fut bonne !
Béni soit Dieu que j’aie épousé cinq maris !
[Et des plus fins des cinq j’ai fort bien su vider
et la bourse d’en bas et mêmement le coffre[384].
Il n’est clerc accompli que d’écoles diverses,
et pratique diverse en maint divers ouvrage,
sans point de faute, fait l’ouvrier accompli :
de cinq maris divers je suis, moi, l’écolière[385].]
45Bienvenu le sixième le jour qu’il s’offrira !
Parbleu, je ne me veux maintenir toute chaste.
Quand mon mari aura passé hors de ce monde[386],
il faudra qu’un chrétien m’épouse incontinent,
car je suis libre alors, à ce que dit l’apôtre,
50de prendre selon Dieu le mari qu’il me plaît.
Prendre mari, dit-il, cela n’est point péché ;
mieux vaut prendre mari, pour lui, que de brûler[387].
Que n’importe après tout qu’on dise vilenie
de Lamech le maudit et de sa bigamie[388]?

55Je sais bien qu’Abraham a été un saint homme.
Et Jacob en fut un, pour autant que je sache.
Et ils ont eu pourtant chacun plus de deux femmes.
Et maint autre saint homme encore en eut plus d’une.
Quand vites-vous jamais en un âge quelconque
60les hauts décrets de Dieu défendre mariage
en mots qui soient exprès, de grâce, dites-moi ?
Et la virginité, où l’a-t-il commandée ?
Je sais tout aussi bien que vous, sans aucun doute,
ce que l’apôtre a dit touchant virginité.
65Il a dit n’avoir pas pour elle de précepte[389].
On peut bien conseiller femmes de rester vierges,
mais conseil, vous savez, n’est pas commandement
Il a laissé le point à notre jugement.
Car, dès que Dieu aurait enjoint virginité,
70par là même il aurait condamné mariage. ;
et certes, s’il n’était semé aucune graine,
virginité, alors d’où donc sortirait-elle ?
Paul, pour dire le moins, n’eût osé commander
chose sur quoi son maître n’avait point dicté d’ordre.
75Au but est mis le dard, prix de virginité[390] :
l’emporte qui pourra ! Voyons qui court le mieux.
    Mais ce précepte-là n’a point de lieu partout,
sauf où il plaît à Dieu lui prêter de sa force.
Je sais parfaitement que l’apôtre était vierge ;
80mais pourtant, quoiqu’il ait écrit et qu’il ait dit
qu’il eût voulu que tous fussent comme lui-même[391],
ce n’est tout que conseil prônant virginité,
et de me marier il m’a donné congé[392]
indulgemment : partant il n’y a point de crime
85à m’avoir, si de vie à trépas va mon homme,
sans qu’on puisse objecter que ce soit bigamie.
S’il est avantageux de ne point toucher femme[393], —

c’est, entendait l’apôtre, en son lit, en sa couche,
car d’assembler étoupe et feu c’est grand péril —
90vous savez ce que peut figurer cet exemple ;
Somme toute, il tenait virginité parfaite
plus que n’est mariage en la faiblesse humaine —
faiblesse, selon moi, c’est si mari et femme
passaient toute leur vie en gardant chasteté[394].
95Je reconnais pour moi qu’il ne me vient envie
à voir virginité exceller bigamie.
Il leur plaît d’être purs en leur corps et leur âme :
de ma condition, moi, je n’entends me vanter.
Car, comme vous savez, seigneur en sa maison
100n’a pas pour tous vaisseaux vaisseaux d’or seulement,
mais il en a de bois qui lui font bon service[395].
Dieu en plusieurs façons appelle à lui les gens
et chacun a de Dieu son don particulier[396] :
l’un ceci, cela l’autre — selon que Dieu le veut.
105    Virginité, au vrai, c’est perfection grande,
et continence aussi, avec dévotion.
Mais Jésus, de qui sourd toute perfection,
n’a jamais ordonné que chacun allât vendre
tout ce qu’il possédait et le donnât aux pauvres,
110et dès lors le suivit et marchât sur ses traces[397].
Il parlait à ceux-là qui veulent vie parfaite,
et, par votre congé, messeigneurs, je n’en suis.
Je veux, moi, consacrer la fleur de mon bel âge
aux actes et aussi aux fruits de mariage.
115De grâce, dites-moi encore à quelle fin
ont été faits les membres de génération[398].
Dites à quel propos l'on a été bâti.

Ces membres, croyez-m’en, ne sont pas pour néant,
en dépit des gloseurs qui disent haut et bas
120que, s’ils ont été faits, c’est pour purgation
d’urine et selon qui nos deux petites choses
sont là pour distinguer aussi mâle et femelle
et pour nulle autre fin. — Que non pas, dites-vous ?
Expérience sait qu’il n’en est point ainsi.
125Pour que clercs contre moi ne s’aillent courroucer,
je dirai donc qu’ils ont été faits aux deux fins,
à savoir pour office et ensuite pour aise
d’engendrure, en tels cas où l’on n’offense Dieu.
Autrement pourquoi donc marquerait-on aux livres
130qu’à sa femme mari doit acquitter son dû[399] ?
Or avec quoi mari ferait-il son paiement
s’il n’y employait pas son benoît instrument ?
Ils ont donc été faits au corps des créatures
et pour purger l’urine et à fin d’engendrure.
135    Mais je ne prétends point que chacun soit tenu,
parmi ceux-là qui ont tel harnois que j’ai dit,
d’aller en faire usage au métier d’engendrure.
De chasteté alors personne n’aurait cure.
Jésus-Christ était vierge et fait tout tel qu’un homme,
140et, depuis que le monde est monde, plus d’un saint.
Ils ont vécu pourtant en chasteté parfaite.
Je ne veux envier nulle virginité.
Que les chastes soient pain de pur grain de froment
et que nous autres femmes ne soyons que pain d’orge.
145Et pourtant de pain d’orge, à ce que nous dit Marc,
notre Seigneur Jésus restaura plus d’un homme.
Dans la condition où m’a appelée Dieu[400]
je veux persévérer, précieuse ne suis.
En épouse je veux user mon instrument
150sans le plaindre plus que Celui qui me le fit.
Si j’y fais des façons, Dieu me donne chagrin !
Et mon mari l’aura le matin et le soir,
tout dès qu’il lui plaira venir payer sa dette.
Il me faut un mari — je n’en démordrai pas —

155qui soit mon débiteur, qui soit aussi mon serf,
et qui, avec cela, ait tribulations
dans sa chair tout le temps que je serai sa femme[401].
En ma puissance j’ai, durant ma vie entière,
le corps de mon mari, dont il n’est plus le maître[402].
160C’est cela mémement que l’apôtre m’a dit.
Et il a commandé que nos maris nous aiment[403].
Cette sentence toute est très fort à mon gré. »

    Le Pardonneur alors tout soudain sursauta :
« Or ça, dame (dit-il), par Dieu et par Saint Jean,
165vous faites un prêcheur merveilleux sur ce cas.
J’étais, moi, sur le point de prendre femme : hélas !
faudra-t-il qu’à ma chair il en cuise si fort ?
Mieux me vaudrait alors remettre à prendre femme ! »
— « Attends ; mon conte encor n’est commencé (dit-elle).
170Par ma foi, tu boiras bien d’un autre tonneau[404],
devant que je m’en aille, et moins bon que cervoise,
et lorsque je t’aurai dit jusqu’au bout mon conte
de tribulations en cours de mariage,
où je me connais bien par ma vie tout entière
175— entends bien : le fléau, c’est moi qui l’ai été —
tu verras bien alors si tu veux t’abreuver
à ce même tonneau que je vais mettre en perce.
Sache-le bien avant que d’en approcher trop,
car je te citerai d’exemples plus de dix.
180Quiconque ne consent à apprendre d’autrui,
à autrui il sera un exemple lui-même[405].
Ce sont propres paroles qu’écrivit Ptolémée.
Lis en son Almageste et les y va trouver[406]. »
— « Dame, je vous en prie, si vous y consentez,
185(dit lors le Pardonneur), comme vous commençâtes,
contez nous votre conte et n’épargnez quiconque.
Montrez votre pratique à nous qui sommes jeunes. »
— « Je le veux (ce dit-elle), si cela peut vous plaire.

Mais pourtant je prierai toute la compagnie,
190si je devise ici selon ma fantaisie,
que l’on ne prenne à cœur chose que je dirai,
pour ce que mon propos n’est que de plaisanter.

« Or, messeigneurs, or donc, je conterai mon conte.
Puissé-je ne jamais boire vin ni cervoise
195si je ne vous dis vrai, les maris que j’ai eus,
comme trois furent bons, et mauvais les deux autres.
Ces trois maris étaient bons et riches et vieux :
à peine pouvaient-ils observer le statut
selon quoi ils étaient par devers moi tenus, —
200Ainsi m’assiste Dieu, je ris lorsque je pense
comme je les faisais peiner dur nuitamment,
et, par ma foi, de ce ne tenais-je nul compte.
Ils m’avaient tout donné, leur or et leur trésor ;
205plus ne m’était besoin de faire diligence
à gagner leur amour ni leur montrer égards.
Ils me chérissaient tant, par Dieu qui est là-haut,
que je ne faisais cas aucun de leur amour.
Femme sage toujours voudra se mettre en frais
210pour qu’elle soit aimée là où elle ne n’est pas.
Mais puisque dans ma main je les tenais très bien
et qu’ils m’avaient donné leur terre tout entière,
qu’avais-je à faire, moi, de songer à leur plaire,
à moins que ce ne fût pour mon profit et aise ?
215Mes maris, par ma foi, je les fis tant peiner
que mainte et mainte nuit ils chantèrent : « hélas ! »
Le bacon n’était pas pour eux, ce m’est avis,
que détiennent d’aucuns, en Essex, à Dunmow[407].
Si bien les gouvernai-je, en appliquant ma loi,
220que chacun d’eux était bien heureux et content
quand il me rapportait beaux habits de la foire.
Ils étaient bien contents d’avoir bonnes paroles,
car Dieu sait si bien fort je ne les grondais pas.
    Or écoutez comment je sus me gouverner,
225prudes femmes, ô vous qui saurez me comprendre.

Ainsi parlerez-vous et leur en ferez croire ;
car homme ne saurait aussi effrontément
que femme ni jurer ni mentir, il s’en faut[408] !
Je ne dis point cela pour qui est prude femme[409],
230sauf quand il lui advient d’être malavisée.
Prude femme qui sait ce qui est pour son bien
saura lui faire accroire que la corneille est folle[410]
et prendra à témoin sa propre chambrière
pour renfort. Mais oyez ce que je lui disais :
235    « Messire le cagnard, est-ce ainsi que tu fais ?
Dis, pourquoi la voisine est-elle ainsi parée ?
On la voit honorer en quelque lieu qu’elle aille.
Moi, je reste au logis ; je n’ai pas de bon drap.
Dis, qu’est-ce que tu vas faire chez la voisine ?
240Est-elle donc si belle ? Es-tu si amoureux ?
Que parlez-vous tout bas, grands dieux ! à la servante ?
Messire le paillard, laissez là tous vos tours.
Quand, moi, j’ai un compère ou que j’ai un ami,
en tout bien tout honneur, tu cries comme un beau diable
245si seulement je vais ou cours à sa maison !
Tu rentres au logis aussi soûl qu’une grive !
et prêches sur ton banc avec raisons mauvaises !
Tu me contes alors que c’est trop grand méchef
de prendre femme pauvre, attendu la dépense[411].
250Et si c’est femme riche ou bien de haut parage,
tu contes en ce cas que c’est trop grand tourment
de souffrir son orgueil et son humeur méchante.
Et si c’est femme belle, franc gredin que tu es,
le beau premier ribaud, dis-tu, aura la belle,
255car celle-là ne peut demeurer longtemps chaste
qui se voit assaillie de l'une et l’autre part.
    Tu contes que d’aucuns nous veulent pour richesses,
d’aucuns pour un beau corps, d’aucuns pour de beaux traits,
d’aucuns pour ce qu’on sait ou chanter ou danser,
260d’aucuns pour maintien noble et pour galants devis.

d’aucuns pour un bras rond et pour une main fine.
Ainsi donc, à ton compte, tout s’en va au malin.
Tu contes qu’on ne peut tenir mur de castel,
pour peu qu’il soit longtemps assailli de partout[412].
265    Et si c’est laideron, tu contes qu’elle va
convoiter le premier galant qu’elle verra[413]
et sautera sur lui comme fait épagneul,
tant qu’à trouver marchand laideron réussisse —
car il n’est oie si grise allant dessus l’étang
270qui, contes-tu toujours, ne rencontre son jars.
Et tu contes qu’il est bien dur de manier
chose que de son gré nul ne voudrait tenir —
ainsi vas-tu contant, butor, quand tu te couches —
et qu’homme de bon sens ne se doit marier,
275ni celui-là non plus qui veut gagner le ciel.
Que la foudre tonnante et le feu de l’éclair
te rompent ton vieux cou au cuir parcheminé !
    Tu contes que maison où tombe pluie, fumée,
femme encline à tancer, font s’ensauver les hommes
280de leur propre logis[414]. Ah, benedicite !
qui prend ce vieux mari de gronder de la sorte ?
    Tu contes que nous, femmes, savons cacher nos vices
tant qu’on rive la chaîne, puis après les montrons.
Oh ! comme voilà bien proverbe de grognon !
285    Tu contes que chevaux, bœufs, et ânes, et chiens,
on les met à l’essai à reprises diverses,
aiguières, bassins — devant qu’on les achète —
cuillers et escabeaux, et autres meubles tels,
comme aussi l’on fait pots, et linge, et vêtements.
290Mais femmes, contes-tu, on n’en fait point l’essai
qu’on ne soit marié, méchant vieux radoteur,
et alors, contes-tu, nous faisons voir nos vices.
    Et tu contes aussi que je prends du dépit
si jamais tu oublies de vanter ma beauté,

295si tu ne tiens tes yeux fichés sur mon visage
et si tu ne me dis : « Belle dame » en tous lieux ;
si tu ne fais encore une fête du jour
où je suis née, et moi vêtue de neuf et belle ;
si encore tu ne fais honneur à ma nourrice
300et à ma chambrière en mon appartement
et à tous les parents et alliés de mon père.
Ainsi vas-tu contant, vieux sac à menteries[415].
    Et encor, notre propre apprenti, Janequin,
pour ses cheveux frisés brillants autant qu’or fin
305et ce qu’il m’accompagne en guise d’écuyer,
tu as conçu de lui un injuste soupçon.
Je ne veux pas de lui, si tu crevais demain.
    Mais dis-moi donc ceci : Pourquoi cacher, que diable,
de ton coffre les clefs de peur que je n’y touche ?
310Eh, pardi, c’est mon bien tout autant que le tien.
Crois-tu que tu feras de ta femme une idiote ?
Non, non, par ce seigneur qu’on appelle Saint Jacques,
tu ne seras jamais, dusses-tu enrager,
et maître de mon corps et maître de mon bien.
315Tu t’en départiras, en dépit de tes yeux.
    De moi qu’est-il besoin t’enquérir et m’épier ?
Tu voudrais, que je crois, m’enfermer dans ton coffre !
Mais tu devrais me dire : « Femme, va où tu veux,
prends ton ébatement, je ne croirai nul conte :
320je vous sais, dame Alice, une épouse fidèle ».
Nous n’aimons pas celui qui prend soin et souci
du lieu où nous allons ; nous voulons être au large.
    Entre tous les humains il doit être béni
ce sage astrologien — voire Dom Ptolémée —
325qui dans son Almageste écrivit ce proverbe :
« Sur tous les autres hommes il s’élève en sagesse
qui ne se soucie point qui possède la terre ».
Tu dois par ce proverbe entendre ce qui suit :
Quand tu as suffisance, à quoi sert de songer
330quelle joyeuse vie peut bien mener autrui ?
    Certes, vieux radoteur, avec votre congé,
de mon bas vous aurez, la nuit, suffisamment.

Trop chiche serait-il qui ne voudrait permettra
qu’un autre à sa lanterne allumât sa chandelle[416].
335Après il n’en aura pas moins de feu, pardi.
Quiconque a suffisance il ne lui faut se plaindre.
    Et tu contes aussi que si nous nous parons
de cottes et de tels accoutrements de-prix,
c’est alors grand péril pour notre chasteté.
340Et puis, la peste ! il faut, pour renforcer ton dire,
que tu cites ces mots, empruntés à l’apôtre :
« D’habits qui soient toujours et chastes et modestes
vous vous revêtirez, ô femmes (a-t-il dit[417]) ;
point de cheveux tressés, point de gaies pierreries,
345comme perles, point d’or, point de riches atours ».
Sur ton texte, vois-tu, comme sur ta rubrique,
je prétends me régler autant que sur cela.
Tu as aussi conté que je ressemblais chatte :
car à chatte quiconque irait brûler la peau[418],
350chatte dorénavant resterait au logis ;
au contraire si chatte a peau luisante et belle,
elle ne restera demi-jour en l’hôtel,
mais elle en sera hors devant que le jour crève
pour étaler sa peau et aller au matou.
355D’où si j’ai beaux atours, messire le grognon,
je m’en irai courir pour montrer mon bureau.
    Messire le vieux sot, qui te prend d’épier ?
Quand tu prierais Argus, oui, Argus aux cent yeux[419],
de veiller sur mon corps du mieux qu’il le pourrait,
360voire, il ne me gardera qu’autant que je voudrai.
Je lui ferais la barbe à lui tout comme à toi.
    Tu as aussi conté qu’il existe trois choses,
lesquelles choses font le tourment de ce monde,
et que la quatrième on ne peut l’endurer[420].
365Cher sire le grondeur, Dieu abrège tes jours !
Tu sermonnes et dis que femme acariâtre

est comptée comme l’un de ces quatre fléaux.
Ne se trouve-t-il point d’autres similitudes
qui à tes paraboles offrent comparaisons,
370sans qu’une pauvre femme doive en faire les frais ?
    Tu compares l’amour de la femme à l’enfer,
à la terre stérile où nulle eau ne séjourne[421],
et puis tu le compares encore au feu grégeois,
lequel feu plus il brûle et plus il a désir
375de consumer tout ce qui peut être brûlé.
« Tout comme vers, dis-tu, causent la mort de l’arbre,
tout en même façon femme perd son mari[422] :
ceux-là le savent bien qui sont serfs d’une femme. »
    Et voilà, messeigneurs, comme vous l’avez-vu,
380ce que sans sourciller j’accusais mes maris
de m’avoir dégoisé sous le coup de l’ivresse ;
et c’était menterie, mais j’avais pour témoins
d’une part Janequin et d’autre part ma nièce.
Dieu ! la peine et les maux que je leur fis souffrir
385aux pauvres innocents, par les doux maux du Christ !
Car, comme fait cheval, je savais mordre et geindre.
Si j’étais en défaut, je savais bien me plaindre,
sans quoi, souventes fois, j’étais fort mal en point.
Qui premier au moulin arrive, premier doit moudre.
390Première je geignais, dont s’apaisait la noise.
Ils étaient trop heureux de s’excuser bien vite
de faute qu’en leur vie ils n’avaient point commise.
    De courir cotillons j’accusais mon mari,
quand à peine, malade, il se tenait debout.
395Cela ne laissait pas de chatouiller son cœur :
il croyait, en effet, que je l’avais si cher[423] !
Je jurais mes grands dieux que mes sorties de nuit
étaient pour épier filles qu’il caressait.
Moyennant ce prétexte, je goûtai maint déduit.
400Car tel esprit nous vient quand nous venons au monde :
tromper, pleurer, filer, sont les dons naturels
que, pour toute leur vie, Dieu a donnés aux femmes.
Et je puis sans mentir me vanter d’une chose :

je finissais en tout par avoir le dessus,
405fût-ce par ruse, ou force, ou par quelque autre biais,
comme continuel murmure ou gronderie.
C’était surtout au lit que mari pâtissait.
C’est là que je grondais et donnais peu de joie !
Je ne prétendais point rester couchée au lit,
410si je sentais son bras passer dessus mon flanc,
tant qu’il eût consenti à me payer rançon.
Alors il avait droit de faire la folie.
Et c’est pourquoi vous tous à qui je dis ce conte,
qui pourra gagner gagne, puisque tout est à vendre.
415On ne peut, les mains vides, affaiter épervier[424] :
pour gagner, j’endurais qu’il fît tout son plaisir
et savais me donner même un appétit feint ;
et pourtant pour le lard jamais je n’eus grand goût,
ce qui fit que toujours je grondai mes maris.
420Car le pape eût-il même été assis près d’eux,
je ne les aurais pas, à leur table, épargnés.
Car, soit dit sans mentir, je rendais mot pour mot.
Que Dieu omnipotent me refuse son aide
si, dussé-je aujourd’hui faire mon testament,
425je leur redois encore mot que je n’aie rendu.
Je menais tellement, par mon esprit, les choses
qu’il valait mieux pour eux de quitter la partie
ou sinon nous n’aurions jamais eu de repos.
    Car messire eût-il pris l’air d’un lion furieux
430qu’il n’eût pu davantage avoir le dernier mot.
    Et puis je lui disais : « Mon bon ami, regarde
quel aspect débonnaire a Guilquin notre agneau.
Viens ça, mon cher époux, que je baise ta joue !
Vous devez être tout patient, débonnaire,
435et avoir conscience et tendre et délicate,
vous qui tant nous prêchez de Job la patience.
Montrez-vous endurant, vous qui prêchez si bien.
Sinon soyez certain que nous vous apprendrons
qu’il fait toujours fort bon tenir sa femme en paix.
440Il faut, c’est trop certain, que l’un de nous deux plie,
et, puisqu’ainsi va-t-il qu’homme est plus raisonnable

que femme, c’est à vous qu’il sied d’être endurant.
Qui tous prend de grogner ainsi et de gémir ?
Vous voudriez avoir mon bas à vous tout seul ?
445Mais prenez le tout, là ! ayez-le tout entier.
Par Saint Pierre ! du diable ai vous ne l’aimez fort !
Eh ! si je voulais bien vendre ma belle chose[425],
je me pourrais montrer aussi fraîche que rose [426].
Mais on la gardera, sire, pour votre bec.
450Vous êtes à blâmer, pardieu, je vous dis vrai. »
    Tels étaient les propos qu’ensemble nous tenions.
Or de mon quart mari je vous veux deviser.
    Mon quart mari était coureur de guilledou,
ce qui revient à dire qu’il avait sa ribaude.
455Et j’étais jeune alors, pleine de fringuerie,
volontaire et gaillarde, et gaie autant que pie[427].
Bien savais-je danser à la petite harpe
et chanter, oui vraiment, ainsi que rossignol,
tout dès que j’avais bu un coup de vin sucré.
460Métellius[428], le vilain, le rustre, le pourceau,
qui à coups de bâton fit trépasser sa femme
pour avoir bu du vin, eusse-je été la sienne,
pour peur il ne m’eût pas fait renoncer à boire,
et je pense, après boire, aux plaisirs de Vénus.
465Car, aussi sûrement que froid engendre grêle,
qui dit friand au piot dit friand au déduit.
Chez femme qui a bu il n’est plus de défense[429] :
c’est ce que tout paillard sait par expérience.
    Mais, Seigneur Jésus-Christ, lorsque je me rappelle[430]
470le temps de ma jeunesse et ma joliveté[431],
je me sens chatouillée aux racines du cœur.
Aujourd’hui même encore mon cœur se rébaudit
de ce que, dans mon temps, j’ai joui de la vie.
Mais l’âge, hélas, qui vient pour empoisonner tout
475m’a désormais ôté et beauté et vigueur.

Or, soit ! n’y pensons plus ; le diable les emporte !
La farine s’en est allée, et voilà tout.
Il me faut désormais vendre le son au mieux.
N’empêche que je veux tâcher d’avoir bon temps.
480Je m’en vais vous conter maintenant de mon quatre.
    J’avais donc en mon cœur conçu fort grand dépit
de ce qu’avec une autre il prenait son déduit.
Mais il me le paya, par Dieu et par Saint Josse !
Oui-dà, du même bois je sus lui faire crosse[432].
485Non que, pour me venger, j’aie vilené mon corps.
Mais, certes, aux galants je faisais telles mines
que dans son propre jus je vous le faisais frire
de colère ainsi que de âne jalousie.
Sur la terre, pardi eu, je fus son purgatoire.
490Aussi ai-je l’espoir que son âme est au ciel.
Car très souventes fois, Dieu le sait, il chantait
quand fort cruellement son soulier le blessait.
Nul ne saura jamais, Dieu et lui exceptés,
comme en mille façons je le tourmentai dur.
495Il mourut — je venais lors de Jérusalem —
et il est enterré au-dessous du jubé,
encor qu’il n’ait tombeau curieusement fait
comme fut le sépulcre à cet autre, Darius,
qu’Apelle l’imagier ouvra subtilement.
500Sépulcre de grand prix pour lui c’était folie.
Qu’il soit heureux ; que Dieu donne paix à son âme.
Il est donc dans la tombe et dedans son cercueil.
    De mon cinq maintenant je m’en vais vous conter.
Dieu veuille que son âme échappe au feu d’enfer !
505Et pourtant il fut bien pour moi le plus méchant.
Mes côtes, à la file, encore s’en ressentent
et s’en ressentiront jusqu’à mon dernier jour.
Mais au lit il était si vaillant, si gaillard,
puis encore il savait si bien me cajoler,
510alors qu’il convoitait d’avoir ma belle chose[433],
que quand sur tous les os le traître m’eût battue
il aurait tout soudain reconquis mon amour.

Je crois que je l’aimais surtout parce que lui
était de son amour avare à mon endroit.
515Nous, femmes, nous avons, s’il ne vous faut mentir,
en semblable matière étrange fantaisie.
Tout cela qu’il ne nous est point aisé d’avoir,
à grands cris tout le jour nous le réclamerons ;
défendez une chose et nous la désirons ;
520talonnez-nous de près, et alors nous fuirons.
Nous faisons cent façons pour sortir nos denrées.
Grande presse au marché fait chère marchandise,
et à trop bon marché on tient denrée pour vile.
Toute femme le sait pour peu qu’elle soit fine.
525    Mon cinquième mari, Dieu bénisse son âme !
que je pris par amour et non point pour richesse,
il avait été clerc jadis à Oxenford,
avait quitté l’école et prenait pension
chez ma commère, qui habitait notre ville,
530Dieu ait son âme ! Elle avait pour nom Alison.
    Elle savait mon cœur[434] et aussi mes secrets
mieux que notre curé, ainsi m’assiste Dieu !
Pour elle je n’avais nulle chose cachée.
Car mon mari eût-il fait de l’eau contre un mur,
535ou fait chose qui dût mettre en péril sa vie,
à ma commère et à une autre prude femme,
et à ma nièce, à qui je portais grand amour,
je leur aurais conté son secret de tous points.
Et c’est ce que je fis bien souvent, Dieu le sait,
540et qui bien souvent fit monter à son visage
le rouge de la honte, et il se voulait mal
de m’avoir confié un aussi grand secret.
    Et ainsi il advint un jour, en un carême
(j’allais souventes fois visiter ma commère,
545car je ne laissais pas d’aimer à me parer
et à courir ainsi, en mars, avril et mai,
de maison en maison afin d’ouïr nouvelles),
que Janequin, le clerc, Alison ma commère,
et moi, de compagnie nous allâmes aux champs.
550Pendant tout ce carême mon mari[435] fut à Londres ;

j’en eus plus de loisir à prendre mes ébats,
à aller voir galants et à me faire voir
d’iceux, car, sans cela, comment au rais-je su
où, en quel lieu, j’irais octroyer mes faveurs ?
555C’est pour cette raison que je fis mes visites,
aux fêtes de vigile, et aux processions[436]
aux prêches mêmement et aux pèlerinages,
aux miracles joués ainsi qu’aux mariages ;
et j’avais sur le dos gaies robes d’écarlate..
560Il n’y eut ver, il n’y eut teigne, il n’y eut mite,
j’en jure sur mon âme, qui en mangea un fil :
et la raison ? C’est que robes étaient portées !
    Or m’en-vais-je vous dire ce qui lors m’arriva.
Nous étions donc allés nous promener aux champs,
565si bien qu’en vérité nous eûmes tels devis,
ce clerc et moi, qu’enfin, par fine prévoyance,
je lui parlai et dis au galant comment lui,
si je me trouvais veuve, il serait mon mari :
car certes, je le dis sans vanité aucune,
570je n’ai jamais été sans avoir pourvoyance
de mariage ou bien d’autres choses encore.
Pour moi cœur de souris ne vaut pas un poireau,
qui n’aurait qu’un pertuis pour unique refuge[437],
car, s’il vient à manquer, du coup tout est perdu.
575    Je fis accroire au clerc qu’il m’avait enchantée[438].
C’était un de ces tours que je tiens de ma mère.
De lui, toute la nuit, j’avais rêvé, lui dis-je :
il voulait me tuer, moi couchée sur le dos,
et mon lit tout entier était couvert de sang.
580Et pourtant, je l’espère, il me fera du bien :
car sang est signe d’or, à ce qu’on m’a appris.
Tout était menterie, je n’avais rien rêvé,
mais je suivais toujours les leçons de ma mère
tant en ce point ici qu’en beaucoup d’autres points.
585    Mais, messire, voyons, qu’allais-je donc vous dire ?…
Ah, ah, pardieu, je tiens le fil de mon histoire.

Lorsque mon quart mari fut mis en son cercueil,
je pleurai sans arrêt et fit mine attristée,
comme épouse le doit, puisque l’usage est tel,
590et de mon couvrechef je couvris mon visage.
Mais pour ce que j’étais pourvue d’un épouseur,
je ne pleurai que peu, et vous pouvez m’en croire.
    A l’église on porta au matin mon mari.
Les voisins étaient là qui pour lui menaient deuil,
595et parmi les deuillants Janequin notre clerc.
Ainsi m’assiste Dieu, quand je le vis marcher
derrière le cercueil, il me parut avoir
et la jambe et le pied si bien tournés et beaux
qu’au jouvenceau mon cœur tout entier fut donné.
600Il avait, que je crois, vu passer vingt hivers,
moi quarante, s’il faut vous dire vérité.
Mais j’avais toujours, moi, gardé dent de pouliche.
J’avais dents écartées et cela m’allait bien.
J’étais marquée au sceau de madame Vénus.
605Ainsi m’assiste Dieu, j’étais une luronne,
et belle et riche et jeune et de joyeuse humeur ;
et au vrai, comme me le disaient mes maris,
j’avais le plus fameux quoniam[439] qu’on pût trouver.
Car, pour certain, je suis vénérienne toute
610de sentiment, tandis que mon cœur est martien.
Vénus m’a octroyé mon feu, ma paillardise,
et Mars m’a octroyé ma hardiesse intrépide.
Mon ascendant, ce fut le Taureau, où fut Mars.
Pourquoi faut-il, hélas, qu’amour ce soit péché ?
615J’ai sans cesse suivi mon inclination,
ma constellation exerçant sa vertu.
De là vient que jamais je n’ai su refuser
ma chambre de Vénus[440] à nul bon compagnon.
Et je porte de Mars le signe sur ma face[441]
620et aussi en un autre endroit qui est caché.
Car, vrai comme j’espère avoir de Dieu salut,
je n’ai jamais aimé avec discrétion,

mais j’ai, toute ma vie, suivi mon appétit,
que l’on fût court ou long, que l’on fût noir ou blanc[442] ;
625je ne regardais pas, quand le galant m’allait,
s’il était pauvre hère ou d’un rang qui fût bas.
    Que vous dirai-je plus ? A la fin de ce mois,
ce gaillard Janequln, ce clerc si gracieux,
et moi fûmes unis en solennité grande,
630et je lui apportai tout l’avoir et la terre
qu’à moi-même, devant, on avait apportés.
Mais avant bien longtemps il m’en repentit fort.
Il ne me passait point la moindre volonté.
Pardieu, il me donna un beau jour tel soufflet,
635pour ce que de son livre j’arrachai un feuillet,
que du coup j’eus l’oreille qui resta toute sourde.
J’étais une indomptable, j’étais une lionne,
et j’avais langue prête à toujours quereller,
et ne cessai d’aller, tout ainsi que devant,
640de maison en maison, quoi qu’il en eût juré.
C’est pourquoi bien souvent mon mari sermonnait
et des gestes parlait des Romains d’autrefois[443],
comment Simplicius Gallus quitta sa femme
et de toute sa vie ne la reprit jamais,
645pource que seulement il la vit tête nue
qui, par un beau matin, regardait à sa porte.
    Il me nommait encore certain autre Romain
qui, pour ce que sa femme fut à des jeux d’été,
à son insu, l’avait, lui aussi, délaissée,
650et puis dedans sa Bible il allait me chercher
ce diable de proverbe de l’Ecclésiaste
où l’écrivain enjoint cette défense étroite :
« Mari ne laissera femme courir la rue[444] ».
Puis il disait encore ce qui suit, sans nul doute :
655« Qui bâtit en osier sa maison tout entière,
et pique son cheval aveugle en les jachères,
et permet à sa femme de courir sanctuaires,
il est digne d’orner fourches patibulaires ».

Rien n’y fit ! Je n’aurais point donné une airelle
660de tous ses beaux proverbes ni de son vieux dicton,
ni d’être corrigée par lui n’avais-je envie.
Je hais celui-là qui me reproche mes vices,
et ainsi, Dieu le sait, font d’autres gens que moi.
Et cela contre moi le mettait hors du sens.
665Je ne lui passais rien, mais rien, en aucun cas.
    Or vais-je vous conter vraiment, par Saint Thomas,
pourquoi je déchirai un feuillet de son livre,
dont il me souffleta que j’en suis restée sourde.
    Il avait certain livre où toujours, nuit et jour,
670pour son ébatement», il se plaisait à lire.
Il disait que c’était Valère[445] et Théophraste[446].
Lequel livre toujours bien fort le faisait rire.
Et puis c’était un clerc qui fut jadis à Rome,
un cardinal, lequel avait nom Saint-Jérôme,
675qui contre Jovinien avait écrit un livre.
Et dans ce livre encore se trouvaient Tertullien,
Chrysippus, Trotula[447] et aussi Héloïse,
qui non loin de Paris autrefois fut abbesse.
Puis c’était Salomon avec ses paraboles,
680L’art d’Ovide, et plusieurs autres livres encore.
Et tout cela était relié en un volume.
Et, la nuit ou le jour, il avait pour coutume,
dès qu’il avait loisir et qu’il se trouvait libre
de toute autre besogne ou affaire mondaine,
685de lire là-dedans touchant femmes méchantes.
Il savait d’elles plus de légendes et vies
qu’en la Bible il n’en est de femmes vertueuses.
Car, vous pouvez m’en croire, il est tout impossible
que clerc qui soit consente à dire bien des femmes,
690hormis seul de la vie d’une benoîte sainte ;
mais de toute autre femme jamais il n’en dira.
Qui peignit le lion, hein, dites-le-moi[448] ?

Si femmes, de par Dieu, eussent écrit histoires,
ainsi que clercs ont fait dedans leurs oratoires,