Tom Jones ou Histoire d’un enfant trouvé/Tome 3

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Imprimerie de Firmin Didot frères (3p. 13-366).

X.

DANS LEQUEL L’HISTOIRE AVANCE D’ENVIRON DOUZE HEURES.


CHAPITRE PREMIER.

Avis important aux critiques modernes.

Il nous est impossible, cher lecteur, de deviner quelle espèce de personnage tu es. Peut-être connais-tu le cœur humain aussi bien que Shakespeare lui-même ; peut-être égales-tu en sottise quelques-uns de ses éditeurs. Dans le doute, avant de faire avec toi un pas de plus, nous croyons devoir te donner quelques avis salutaires, pour t’empêcher de commettre, à notre égard, les grossières méprises où sont tombés les commentateurs de cet illustre poëte.

D’abord, ne te hâte point de condamner certains incidents de cette histoire, comme déplacés, ou étrangers à notre but principal, parce que tu n’en saisis pas tout de suite l’enchaînement. On peut considérer cet ouvrage comme une vaste création de notre génie ; et ce serait de la part d’un chétif critique, d’un reptile tel que toi, le comble de la présomption et de l’absurdité, d’oser en censurer les moindres détails, sans connaître l’ordonnance de toutes les parties, et avant d’être arrivé au dénoûment. Nous convenons que la métaphore dont nous venons de nous servir, est un peu ambitieuse ; mais, en vérité, il n’en existe point d’autre pour exprimer l’intervalle qui sépare un auteur du premier ordre, d’un critique du dernier.

En second lieu, ne te figure pas qu’il y ait une ressemblance trop marquée entre quelques-uns de nos personnages, par exemple entre l’hôtesse du septième livre et celle du neuvième. Tu dois savoir que presque tous les individus de la même profession, ont des traits communs et caractéristiques. Il n’appartient qu’à un auteur judicieux de conserver fidèlement ces traits, et d’en varier l’expression. Le secret de faire ressortir les nuances délicates qui différencient deux personnes atteintes du même vice, ou de la même folie, est un autre talent aussi rare dans les écrivains, que l’heureuse faculté de l’apprécier et d’en jouir dans les lecteurs. Ainsi tout le monde peut distinguer un épais financier d’avec un sémillant petit-maître ; mais pour saisir la différence entre un élégant citadin et un brillant seigneur de la cour, il faut un jugement exquis. De vulgaires spectateurs, privés de cette finesse de tact, commettent souvent au théâtre de grandes injustices. Nous avons vu maint poëte courir le risque d’être convaincu de plagiat, sur une preuve beaucoup plus légère que n’est réputée la ressemblance des écritures, devant les tribunaux ; et l’on pourrait craindre que toutes les veuves amoureuses qui paraissent sur la scène, ne fussent condamnées, comme de serviles copies de Didon, si par bonheur la plupart de nos critiques de théâtre n’étaient pas trop ignorants pour lire Virgile.

Enfin, mon digne ami (car peut-être as-tu le cœur meilleur que la tête), garde-toi de prononcer qu’un caractère est mauvais, parce qu’il n’est pas entièrement bon. Si les caractères parfaits ont seuls le privilège de te plaire, il ne manque pas de livres propres à satisfaire ton goût ; pour nous, n’en ayant point rencontré de pareils dans le monde, nous n’avons pas voulu en présenter dans notre ouvrage. À dire vrai, nous ne croyons guère qu’un simple mortel soit jamais parvenu au dernier degré de la perfection, ni qu’il ait existé un monstre semblable à celui que peint Juvénal,

Dont aucune vertu ne rachetait les vices[1].

À quoi sert d’ailleurs d’introduire, dans un ouvrage d’imagination, des personnages d’une angélique vertu, ou d’une perversité diabolique ? Ces peintures exagérées, loin de produire un bon effet, ne causent au lecteur que du chagrin et de la honte. D’un côté il s’afflige, en contemplant des modèles si accomplis, qu’il désespère de pouvoir les égaler ; de l’autre il rougit de voir la nature à laquelle il participe, dégradée d’une manière si odieuse.

Dans le fait, il suffit qu’un caractère ait ce degré de bonté qui inspire aux esprits bien faits un sentiment d’estime et d’affection. Si l’on y remarque quelques-uns de ces légers défauts

Échappés par mégarde à l’humaine faiblesse[2],

ils excitent moins d’éloignement que de pitié. Nous disons plus, les imperfections qu’on observe dans un caractère de cette espèce, ont sur les mœurs une influence salutaire. Elles étonnent et laissent dans l’âme une impression plus durable, que les fautes des êtres vicieux et pervers. Les faiblesses et les vices des hommes en qui dominent les bonnes qualités, reçoivent de leurs vertus un éclat qui les rend plus sensibles ; et quand nous voyons les funestes conséquences de ces vices, pour les personnages auxquels nous nous intéressons, nous apprenons, non-seulement à les éviter par intérêt pour nous-mêmes, mais encore à les haïr, à cause du mal qu’ils ont déjà fait à ceux que nous aimons.

Maintenant, cher lecteur, que nous t’avons donné cette petite instruction, nous allons, si tu le permets, reprendre le fil de notre histoire.


CHAPITRE II

Arrivée d’un gentilhomme irlandais. Grandes aventures dans l’hôtellerie.

C’était l’heure où le lièvre peureux que la crainte de ses nombreux ennemis, et surtout de cet animal rusé, cruel, carnivore, qu’on appelle homme, a retenu tout le jour dans son gîte, se hasarde à en sortir et à se jouer dans la plaine ; où l’aigre chantre des nuits, le hibou, tapi dans le creux d’un vieux chêne, fait entendre des accents propres à charmer l’oreille de quelques modernes connaisseurs en musique ; où le rustre, à moitié ivre, traversant d’un pas mal assuré le cimetière du village, pour regagner sa demeure, s’imagine voir, dans son effroi, des spectres sanglants, se lever devant lui ; où les voleurs et les brigands sont éveillés, tandis que l’honnête watchman sommeille profondément : en un mot, il était minuit. Les habitants de l’hôtellerie, ceux que nous connaissons déjà, et d’autres arrivés le soir, reposaient dans leurs lits. La servante Susanne seule, encore debout, s’occupait à nettoyer la cuisine, avant d’aller trouver l’amoureux valet d’écurie qui brûlait de la tenir dans ses bras.

Telle était la situation des choses, lorsqu’un gentilhomme courant la poste à franc étrier s’arrêta devant l’auberge. Il descendit de cheval, se fit ouvrir la porte, et tout troublé, presque hors d’haleine, il demanda d’un ton brusque à Susanne, s’il y avait des dames logées dans la maison. L’heure de la nuit, l’air égaré du voyageur, effrayèrent Susanne ; elle hésita d’abord à répondre. Le gentilhomme, avec un redoublement de vivacité, la conjura de ne lui rien cacher. « J’ai perdu ma femme, dit-il, et je la cherche. Sur mon âme, peu s’en est fallu que je ne l’aie déjà rattrapée en deux ou trois endroits. Elle venait d’en partir, au moment même où j’y arrivais. Si elle est ici, conduisez-moi, sans bruit, à sa chambre. Si elle n’y est plus, indiquez-moi le chemin qu’elle a pris, et sur mon âme, votre fortune est faite. » En achevant ces mots, il fit briller aux yeux de Susanne une poignée de guinées, dont la vue aurait pu séduire des personnes d’une condition fort supérieure à celle de cette pauvre fille, et les engager à commettre une action beaucoup plus répréhensible.

Susanne, d’après ce qu’elle avait entendu dire dans la cuisine, sur le compte de mistress Waters, ne douta pas un instant qu’elle ne fût précisément la brebis égarée que réclamait le légitime propriétaire. Elle en conclut, avec grande apparence de raison, qu’il lui était impossible de gagner jamais de l’argent d’une manière plus honnête, qu’en rendant une femme à son mari. Elle ne se fit donc aucun scrupule d’assurer le gentilhomme, que la dame qu’il cherchait était dans la maison ; et se laissant séduire par ses belles promesses, autant que par les arrhes qu’il lui glissa dans la main, elle le conduisit droit à la chambre de mistress Waters.

C’est un usage établi depuis longtemps dans la classe polie de la société, et fondé sur de bonnes et solides raisons, qu’un mari ne doit point entrer dans l’appartement de sa femme, sans frapper d’abord à la porte. Il n’est guère besoin d’indiquer les avantages de cette excellente précaution, à un lecteur qui connaît le monde. Par ce moyen, la dame a le temps de s’ajuster, ou d’écarter tout objet désagréable à la vue ; car il y a des situations où une femme délicate et scrupuleuse ne voudrait pas être surprise par son mari. La bonne compagnie prescrit ainsi différentes règles de conduite, qui ne paraissent aux yeux d’un juge peu éclairé que de pures formalités, mais dont un esprit pénétrant découvre la sérieuse importance.

Il eût été heureux que l’inconnu se fût conformé, dans le cas présent, à la coutume dont on vient de parler ; mais au lieu de frapper à la porte un de ces petits coups que la prudence conseille en pareille circonstance, il la poussa si violemment, qu’il fit sauter la serrure ; la porte s’ouvrit avec fracas, et notre homme tomba la tête la première au milieu de la chambre.

À peine se fut-il remis sur ses jambes, que hors du lit et sur ses jambes aussi parut (nous l’avouerons avec honte et douleur) notre héros lui-même. Il demanda à l’inconnu d’une voix menaçante qui il était, et dans quel dessein il osait enfoncer sa porte.

L’étranger croyant avoir fait une méprise, allait en demander pardon et se retirer, lorsqu’à la clarté de la lune, il aperçut épars sur le plancher, un corset, une robe, des jupons, un bonnet, des rubans, et des souliers de femme. La vue de ces objets redoubla sa jalousie naturelle, et lui causa un si violent accès de rage, qu’il en perdit la parole. Sans répondre un seul mot, il voulut s’approcher du lit ; mais Jones l’arrêta brusquement, et à l’instant il s’éleva entre eux une rixe violente, qui dégénéra bientôt en un vrai combat.

Mistress Waters (car la fidélité historique nous oblige de convenir qu’elle était aussi dans le lit) s’éveilla en sursaut. À l’aspect de deux hommes aux prises dans sa chambre, elle se mit à crier de toutes ses forces : « Au vol ! au meurtre ! au viol ! » On ne s’étonnera pas qu’elle ait proféré ce dernier mot, si l’on réfléchit que les femmes ont coutume de s’en servir, dans les moments d’effroi, comme on emploie en musique ut, ré, mi, fa, sol, uniquement pour servir de véhicule au son, et sans y attacher aucune idée précise.

À côté de la chambre de mistress Waters, couchait un Irlandais arrivé trop tard dans l’auberge pour que nous ayons pu faire mention de lui. C’était un de ces gentilshommes qu’on appelle en Irlande calaballaros, ou cavaliers. Cadet de bonne famille, dépourvu de biens dans son pays, il se trouvait obligé d’en aller chercher ailleurs, et se rendait à Bath pour y tenter la fortune au jeu et près des femmes.

Ce jeune homme lisait dans son lit une nouvelle de mistress Behn ; car il tenait d’un ami, que le plus sûr moyen de plaire au beau sexe, était de cultiver son esprit, et de l’orner par la lecture de bons ouvrages. Effrayé du vacarme qu’il entendait dans la pièce voisine, il sauta hors de son lit, prit d’une main son épée, de l’autre sa chandelle, et courut à la chambre de mistress Waters.

Si la présence d’un troisième homme en chemise, fut d’abord une nouvelle atteinte à la pudeur de la dame, elle servit du moins à diminuer sensiblement sa frayeur ; car à peine entré dans la chambre, le cavalier s’écria : « M. Fitz-Patrick, que diable signifie tout ce vacarme ?

– Ah ! M. Macklachlan, répondit l’autre, je suis charmé de vous rencontrer ici. Ce scélérat a séduit ma femme, et il était couché avec elle.

– De quelle femme parlez-vous ? repartit Macklachlan. Je connais mistress Fitz-Patrick, et je vois bien que ce n’est point avec elle que ce monsieur était couché. »

Un simple regard jeté sur mistress Waters, et le son de sa voix, qu’il eût été facile de distinguer à une plus grande distance, convainquirent Fitz-Patrick qu’il avait commis une lourde méprise. Il en demanda pardon à la dame. « Pour vous, monsieur, dit-il à Jones, je ne vous fais point d’excuses. Vous m’avez frappé, c’est un affront que je laverai demain matin dans votre sang. »

Jones répondit à cette menace d’un air de mépris.

« En vérité, M. Fitz-Patrick, dit Macklachlan, vous devriez rougir de troubler ainsi le repos des gens, au milieu de la nuit. Sans le profond sommeil qui règne dans l’hôtellerie, vous auriez réveillé tout le monde, aussi bien que moi. Monsieur vous a traité comme vous le méritiez. Si j’avais une femme, et que vous l’eussiez outragée de la sorte, je vous couperais la gorge. »

Jones, alarmé pour la réputation de sa belle, ne savait que dire, ni que faire ; mais on a observé que les femmes ont l’esprit beaucoup plus prompt et plus inventif que les hommes. Mistress Waters se rappela aussitôt qu’il y avait entre sa chambre et celle de M. Jones, une porte de communication. Comptant sur l’honneur de son amant, et sur sa propre intrépidité : « Insolents ! s’écria-t-elle, que voulez-vous dire ? je ne suis la femme d’aucun de vous. Au secours ! au viol ! au meurtre ! au viol ! » L’hôtesse accourut à ces cris. Mistress Waters l’accabla de reproches. « Je me croyais, chez vous, lui dit-elle, dans une maison honnête, et non dans un mauvais lieu ; et voilà qu’une troupe de bandits a forcé la porte de ma chambre, avec l’intention d’attenter, sinon à ma vie, du moins à mon honneur, qui m’est encore plus cher que la vie. »

L’hôtesse se mit alors à crier aussi haut que la pauvre femme l’avait fait du fond de son lit. Elle se plaignit qu’elle était ruinée ; que la réputation de sa maison, jusque-là sans tache, était perdue à jamais : puis se tournant du côté des hommes : « Au nom du diable, leur dit-elle, quelle est la cause de tout ce tumulte dans la chambre de madame ? » Fitz-Patrick baissa la tête, répéta qu’il avait fait une méprise dont il demandait pardon, et sortit avec son compatriote.

Jones était trop avisé pour n’avoir pas saisi sur-le-champ la pensée de la dame. Il affirma hardiment qu’il avait couru à son secours, en entendant le bruit de sa porte qu’on enfonçait. Il ignorait, dit-il, le motif de cette violence ; mais si l’on avait eu le dessein de la voler, il s’estimait heureux d’en avoir prévenu l’exécution.

« Il ne s’est jamais commis de vol dans cette maison, depuis que je la tiens, repartit l’hôtesse. Apprenez, monsieur, qu’on ne donne point asile ici aux voleurs de grand chemin. On n’y reçoit que d’honnêtes gens, et des gens comme il faut. Grâce à Dieu, j’en ai toujours chez moi autant que j’en puis loger. J’ai eu mylord, etc. etc. » Et elle enfila une kyrielle de noms et de titres que nous nous abstiendrons de répéter, pour ne pas nous rendre coupable d’un crime de faux.

Jones, après l’avoir écoutée avec patience, l’interrompit et s’excusa auprès de mistress Waters d’être entré chez elle en chemise, protestant que l’intérêt seul de sa sûreté avait pu lui inspirer cette hardiesse.

On n’aura pas de peine à deviner la réponse de la dame, et la conduite qu’elle tint jusqu’à la fin de cette comédie, où elle se donna pour une femme modeste, réveillée au milieu de la nuit par l’irruption de trois hommes inconnus dans sa chambre. Tel fut le rôle qu’elle entreprit de jouer, et elle s’en acquitta si bien, qu’aucune de nos meilleures actrices ne serait en état de l’égaler ni sur le théâtre ni hors du théâtre.

On peut tirer de là un argument victorieux, pour prouver à quel point la vertu est naturelle aux femmes. Quoiqu’il y en ait à peine une sur dix mille, qui soit capable de faire une bonne actrice, et que parmi les actrices de profession, on en trouve rarement deux, propres à remplir également bien le même rôle, toutes les femmes peuvent jouer la vertu avec la dernière perfection, soit qu’elles en aient, ou qu’elles n’en aient pas.

Quand les hommes furent sortis de la chambre, mistress Waters remise de son effroi, calma aussi sa colère, et parla en termes beaucoup plus doux à l’hôtesse. Celle-ci ne revint pas si vite de ses inquiétudes pour la réputation de son auberge. Elle allait recommencer l’énumération de tous les grands personnages qui avaient logé chez elle : mais la dame l’arrêta tout court, en l’assurant qu’elle la croyait entièrement étrangère à la scène scandaleuse qui venait de se passer ; puis elle la pria de la laisser reposer, et ajouta qu’elle espérait que son sommeil ne serait plus troublé pendant le reste de la nuit. Sur quoi l’hôtesse prit congé d’elle, avec beaucoup de compliments et autant de révérences.


CHAPITRE III.

Dialogue entre l’hôtesse et la servante Susanne, qui mérite d’être lu par tous les aubergistes et leurs domestiques. Arrivée d’une jeune et belle dame, dont les manières gracieuses peuvent apprendre aux personnes de qualité le moyen de se concilier l’affection de tout le monde.

L’hôtesse se rappelant que Susanne était la seule personne qui ne fût pas couchée, dans la maison, lorsqu’on avait enfoncé la porte de mistress Waters, alla sur-le-champ la trouver, pour apprendre d’elle l’origine du tumulte, le nom du gentilhomme étranger, quand et comment il était arrivé.

Susanne raconta à sa maîtresse toute l’histoire déjà connue du lecteur. Elle se permit seulement de l’altérer en quelques points. Par exemple, elle ne fit nulle mention de l’argent qu’elle avait reçu. Mais comme l’hôtesse s’était montrée, dans ses questions, très-affectée des craintes que la dame avait conçues pour sa vertu, Susanne crut devoir la rassurer, en lui jurant qu’elle avait vu M. Jones sauter hors de son lit.

À ces mots, l’hôtesse entra dans une violente colère. « La belle histoire que vous nous contez là ! dit-elle. S’avise-t-on, en pareille circonstance, de se trahir soi-même par des cris ? Je voudrais bien savoir quelle meilleure preuve une femme peut donner de sa vertu, que de jeter les hauts cris, comme vingt personnes attesteront que cette dame l’a fait ? Gardez-vous désormais, mademoiselle, de tenir de semblables propos sur le compte, de mes hôtes. Ces calomnies ne nuiraient pas moins à ma maison qu’à eux-mêmes. On ne loge ici ni coureuses, ni vagabonds.

– Fort bien, dit Susanne, en ce cas il ne faut donc pas en croire ses yeux ?

– Non certes, il ne le faut pas toujours, repartit l’hôtesse. Je n’en croirais point les miens, contre de si braves gens. Je n’ai pas servi, depuis six mois, un meilleur souper que celui qu’ils m’ont commandé hier au soir. Ils étaient de si bonne humeur, si accommodants, qu’ils n’ont rien trouvé à redire à mon poiré du Worcestershire que j’ai fait passer pour du champagne ; et sûrement il a aussi bon goût, il est aussi bienfaisant que le meilleur champagne du royaume, sans quoi je ne me serais pas permis de leur donner l’un pour l’autre. Ils m’en ont bu deux bouteilles. Non, non, je ne croirai jamais de mal de si honnêtes gens. »

Cette réponse ferma la bouche à Susanne. Sa maîtresse changeant de propos : « Vous dites donc, continua-t-elle, que l’étranger est arrivé en poste, et qu’il y a dehors un domestique avec des chevaux ? C’est sans doute un personnage de distinction. Pourquoi ne lui avez-vous pas demandé s’il voulait souper ? Il est, je pense, dans la chambre de l’autre gentilhomme. Montez-y, et demandez-lui s’il n’a pas sonné ? Peut-être, voyant qu’il y a du monde sur pied dans la maison, commandera-t-il quelque chose : mais ayez soin d’éviter vos balourdises ordinaires. N’allez pas lui dire que le feu est éteint, que les poulets chantent encore. S’il veut du mouton, gardez-vous de répondre sottement que nous n’en avons pas à la maison. Le boucher en a tué un, au moment où j’allais me mettre au lit, et il ne refuse jamais de m’en couper un morceau tout chaud, quand je le lui demande. Allez, et souvenez-vous que nous avons du mouton, et des poulets à discrétion. Ouvrez la porte en disant : « Monsieur n’a-t-il pas sonné ? » S’il ne répond rien, demandez ce que sa seigneurie souhaite pour son souper. Sa seigneurie, entendez-vous bien ? Allez, si vous ne faites pas plus d’attention à ce que je vous dis, vous ne serez jamais bonne à rien. »

Susanne partit, et revint bientôt après dire à sa maîtresse que les deux gentilshommes étaient couchés dans le même lit.

« Deux gentilshommes dans le même lit répéta l’hôtesse, c’est impossible. Ce sont, à coup sûr, deux francs pieds plats, et je commence à croire que le jeune écuyer Allworthy n’avait pas tort, lorsqu’il supposait au drôle le dessein de voler la dame. S’il n’avait enfoncé sa porte qu’avec les intentions perverses d’un mauvais sujet de bonne famille, il ne se serait pas ensuite glissé dans la chambre d’un autre, pour épargner la dépense d’un souper et d’un lit. Ce sont certainement des voleurs ; et la prétendue recherche qu’ils font de je ne sais quelle femme, n’est qu’un prétexte dont ils couvrent leurs mauvais desseins. »

M. Fitz-Patrick ne méritait point les soupçons injurieux de l’hôtesse. Il ne possédait pas, il est vrai, un sou vaillant ; mais il était réellement gentilhomme : et quoiqu’il n’eût ni l’esprit, ni le cœur exempts de défauts, on ne pouvait l’accuser de bassesse d’âme, ou d’avarice. Il était au contraire si prodigue, qu’il avait mangé la dot très-considérable de sa femme, à la réserve d’une petite rente viagère placée sur sa tête ; et pour lui ravir même cette dernière ressource, il l’avait tellement maltraitée, que la pauvre femme, ne pouvant plus supporter sa violence et l’excès de sa jalousie, s’était vue réduite à s’enfuir de chez lui.

Ce gentilhomme qui était venu de Chester en un jour, fatigué d’une si longue traite, accablé de chagrin, et tout meurtri des coups qu’il avait reçus dans son combat avec Jones, ne se sentait nulle envie de souper : confus de l’erreur grossière qu’il avait commise, en prenant, à l’exemple de Susanne, une femme étrangère pour la sienne, il ne lui vint pas une seule fois à l’esprit que mistress Fitz-Patrick pouvait très-bien être dans l’auberge, quoique la première personne a laquelle il s’était adressé ne fût pas sa fugitive moitié. En conséquence, cédant au conseil de son ami, il suspendit, pour cette nuit, ses recherches, et accepta l’offre obligeante qu’il lui fît de partager son lit.

Le domestique irlandais et le postillon étaient d’humeur fort différente. Ils mettaient plus d’empressement à commander, que l’hôtesse n’en montrait à les servir. Cependant lorsqu’elle fut bien convaincue par leurs discours, que M. Fitz-Patrick n’était point un voleur, elle se décida enfin à leur donner un morceau de viande froide ; et ils le dévoraient à belles dents, quand Partridge entra précipitamment dans la cuisine. Il avait d’abord été réveillé par le vacarme dont on a parlé plus haut. Comme il essayait de retrouver un peu de sommeil sur son oreiller, une maudite chouette était venue à sa fenêtre lui donner une telle sérénade, que le pauvre diable, saisi d’effroi, s’était précipité hors de son lit, et s’habillant à la hâte, avait couru chercher un asile auprès des gens qu’il entendait causer, au-dessous de lui, dans la cuisine.

L’hôtesse était sur le point de regagner sa chambre et de laisser ses deux hôtes sous la surveillance de Susanne. L’arrivée de Partridge la retint. L’ami du jeune écuyer Allworthy était d’autant moins à négliger, qu’il demanda, en entrant, une pinte de vin brûlé. L’hôtesse mit aussitôt sur le feu une pinte de poiré ; car cette merveilleuse liqueur répondait chez elle au nom de tous les vins.

Le domestique irlandais alla se coucher ; le postillon se disposait à en faire autant ; mais Partridge l’invita à rester, et à partager son vin brûlé : ce qu’il accepta de grand cœur. Le fait est que le pédagogue n’osait retourner seul dans sa chambre. Ne sachant combien de temps il conserverait la compagnie de l’hôtesse, il voulut se ménager celle du postillon, à côté de qui il se moquait du diable, et de toute sa séquelle.

En ce moment, un autre postillon arriva à la porte de l’auberge. L’hôtesse donna ordre à Susanne d’aller ouvrir. Celle-ci revint, suivie de deux jeunes dames en habit de voyage, dont l’une était très-richement vêtue. À son aspect, Partridge et son compagnon se levèrent de leurs sièges : l’hôtesse la traita de milady, et n’épargna pas les révérences.

« Permettez-moi, lui dit la jeune dame avec un sourire gracieux, de me chauffer un moment à votre feu. Il fait un froid excessif ; mais j’exige que personne ne se dérange. » Ces mots regardaient Partridge, qui s’était retiré à l’autre extrémité de la cuisine, étonné et comme ébloui de la magnifique parure de l’inconnue. Elle avait encore un meilleur titre à l’admiration : c’était l’éclat extraordinaire de sa beauté.

Ayant en vain pressé Partridge de reprendre sa place, elle ôta ses gants et laissa voir deux mains délicates et aussi blanches que la neige. Sa compagne, qui n’était autre que sa femme de chambre, imita son exemple, et découvrit deux pattes épaisses et d’un rouge foncé.

« J’espère, dit la suivante, que madame n’a pas dessein d’aller plus loin cette nuit. Ce serait, je le crains, une fatigue au-dessus de ses forces. »

« Vraiment ! s’écria l’hôtesse, milady ne peut avoir un pareil dessein. Bon Dieu ! aller plus loin cette nuit ! souffrez, milady, que je vous conjure de n’en rien faire. Que souhaite milady pour son souper ? J’ai d’excellent mouton, et des poulets bien tendres.

– Il me semble, dit la jeune dame, qu’il serait plutôt temps de déjeuner que de souper, mais je ne veux rien prendre. Si je m’arrête, ce ne sera que pour me coucher une heure ou deux. Cependant, vous pouvez, si vous voulez, m’envoyer un peu de sack-whey très-clair et très-léger.

– Oui, madame, j’ai d’excellent vin blanc.

– Vous n’avez donc pas de vin d’Espagne ?

– Pardonnez-moi, j’en ai, et je défie qu’on en trouve de meilleur dans le pays ; mais milady devrait se décider à manger quelque chose.

– Je vous proteste que cela m’est impossible. Ayez seulement la bonté de me faire préparer une chambre au plus vite ; car je veux remonter à cheval dans trois heures. »

« Susanne, dit l’hôtesse, y a-t-il du feu dans l’oie sauvage ? Je suis désolée, milady, j’ai donné toutes mes meilleures chambres à des voyageurs de distinction qui sont maintenant couchés. Dans le nombre se trouve un riche et jeune écuyer, et plusieurs autres seigneurs. »

Susanne répondit que les gentilshommes irlandais occupaient l’oie sauvage.

« Imbécile, dit l’hôtesse, pourquoi ne gardezvous pas toujours quelqu’une des meilleures chambres, pour les gens de qualité ? Il n’y a pas de jour, vous le savez, qu’il n’en vienne ici. Au surplus, si ces messieurs sont des gentilshommes, ils ne feront point difficulté de céder leur chambre à milady.

– Non, reprit la charmante inconnue, je ne veux prendre la chambre de personne. S’il vous en reste une un peu propre, je m’en contenterai, quelque simple qu’elle soit. Ne vous donnez pas, je vous prie, tant de peine pour moi.

– Oh ! quant à cela, madame, dit l’hôtesse, j’ai encore plusieurs très-bonnes chambres ; mais aucune n’est digne de milady. Cependant, puisque vous daignez vous accommoder de la meilleure qui me reste, Susanne, allez sur-le-champ faire du feu dans la rose. Milady veut-elle monter tout de suite, ou attendre ici que le feu soit allumé ?

– Je me suis assez chauffée, repartit la jeune dame, et je vais monter, s’il vous plaît. Je crains d’ailleurs d’avoir déjà tenu trop longtemps vos hôtes éloignés du feu, surtout ce monsieur (montrant Partridge). Je me reprocherais de les en priver davantage, par un temps si rude. » En disant ces mots, elle sortit avec sa femme de chambre, précédée de l’hôtesse, qui portait deux flambeaux devant elle.

Au retour de la bonne femme, il ne fut question, dans la cuisine, que des charmes de l’inconnue. Tel est le pouvoir de la beauté, qu’il subjugue presque tout le monde. L’hôtesse elle-même, bien que piquée du refus de son souper, déclara qu’elle n’avait vu de sa vie une aussi aimable personne. Partridge se répandit en louanges sur les agréments de sa figure, sans oublier la richesse de son ajustement ; le premier postillon vanta sa beauté ; le second, qui venait d’entrer, fit chorus avec lui. « C’est une excellente jeune dame, je vous assure, dit-il. Elle a pitié des pauvres bêtes. Elle m’a témoigné vingt fois, en chemin, la crainte de faire du mal à mes chevaux, en allant trop vite ; et à son arrivée, elle m’a recommandé de leur donner autant d’avoine qu’ils en voudraient manger. »

L’affabilité a un attrait irrésistible. Elle gagne tous les cœurs. Semblable à la célèbre Hussey[3], elle relève les avantages naturels du beau sexe, et fait disparaître, ou dissimule ses défauts. Nous venons de peindre un caractère plein de grâce et d’aménité. Le chapitre suivant en offrira le parfait contraste.


CHAPITRE IV.

Recette infaillible pour s’attirer le mépris et la haine de tout le monde.

Aussitôt que la jeune dame eut posé la tête sur son oreiller, sa femme de chambre, que nous nommerons, pour le moment, mistress Abigail, retourna à la cuisine. Moins pressée par le sommeil que par la faim, elle voulait se régaler des mets friands que sa maîtresse avait refusés.

À son entrée, on se leva d’un air respectueux, ainsi qu’on l’avait fait à l’entrée de la belle étrangère ; mais elle oublia d’inviter, comme elle, la compagnie à se rasseoir ; ce qui au reste eût été fort difficile, car elle s’étala devant le feu, de manière à occuper presque entièrement la cheminée. Tout en se chauffant, elle demanda qu’on lui mît un poulet sur le gril, et ne donna qu’un quart d’heure pour l’apprêter. Quoique le poulet fût encore dans le poulailler, et qu’il fallût, avant de le mettre sur le gril, remplir certaines conditions, comme de l’attraper, de le tuer, de le plumer, l’hôtesse aurait entrepris de faire tout cela dans le temps prescrit, si elle n’avait craint que la femme de chambre, placée sur le lieu de la scène, ne s’aperçût de la fourberie. La pauvre hôtesse fut donc obligée d’avouer qu’elle n’avait point de poulets ; « mais, mademoiselle, dit-elle, je puis, si vous le souhaitez, me procurer à l’instant, chez le boucher, d’excellent mouton.

– Croyez-vous donc, répliqua la soubrette, que j’aie un estomac d’autruche, pour manger du mouton à l’heure qu’il est ? Vous autres cabaretiers, vous vous imaginez que vos supérieurs vous ressemblent. Je m’étais bien attendue à ne rien trouver de bon dans ce misérable bouchon, et je m’étonne que ma maîtresse ait voulu s’y arrêter. Il ne loge ici, je le suppose, que des rouliers et des marchands de bœufs. »

L’hôtesse se sentit vivement blessée de l’insulte faite à sa maison ; elle réprima pourtant sa colère, et se contenta de répondre, que son auberge était fréquentée, grâce à Dieu, par des gens de qualité.

« Ne me parlez pas de gens de qualité. J’en connais, je m’en flatte, plus que vous. Sans me rompre la tête de vos impertinences, dites-moi enfin si vous avez quelque chose de mangeable à me servir, car je meurs de faim.

– En vérité, mademoiselle, vous ne pouviez me prendre plus au dépourvu. Je suis forcée de convenir qu’il ne me reste qu’un morceau de bœuf froid, que le domestique d’un voyageur et son postillon ont presque attaqué jusqu’à l’os.

– Fi donc ! quelle horreur ! quand j’aurais jeûné pendant un mois, je ne mangerais pas d’un plat où de pareilles gens ont mis leurs doigts. N’y a-t-il donc rien dans ce détestable gîte, qu’on puisse offrir à une honnête personne ?

– Voudriez-vous, mademoiselle, des œufs et du jambon ?

– Vos œufs sont-ils bien frais ? Êtes-vous sûre qu’ils soient pondus d’aujourd’hui ? Ayez soin de couper le jambon proprement et en tranches bien minces. Je ne puis souffrir les gros morceaux. Allons, tâchez de montrer une fois en votre vie un peu d’adresse et d’intelligence. Ne vous imaginez pas que vous ayez affaire à une fermière, ou à quelque créature de cette espèce. »

L’hôtesse prit alors son couteau. « Bonne femme, dit l’autre en l’arrêtant, commencez, je vous prie, par vous laver les mains. Le manque de propreté me répugne, j’ai le goût délicat, il me faut en tout une certaine recherche, j’y ai été accoutumée dès le berceau. »

L’hôtesse qui se contraignait pour ne point éclater, veilla sur le feu et mit elle-même le couvert. Susanne, dont mistress Abigail avait refusé le ministère avec dédain, eut autant de peine à contenir ses mains, que sa maîtresse en avait eu à retenir sa langue. Elle ne put cependant s’imposer un silence absolu. Sans rien articuler distinctement, elle marmotta entre ses dents : « Tredame ! on est de chair et d’os comme vous. » et d’autres réflexions que lui inspirait la colère.

Pendant qu’on préparait le souper, mistress Abigail témoigna le regret de n’avoir pas fait allumer du feu dans la salle à manger ; mais elle dit qu’il était maintenant trop tard pour y songer. « La cuisine, ajouta-t-elle, aura pour moi le mérite de la nouveauté. Je ne me souviens pas d’y avoir mangé de ma vie. Mais pourquoi les postillons ne sont-ils pas dans l’écurie, avec leurs chevaux ? S’il faut que je fasse ici mauvaise chère, j’entends du moins, madame l’hôtesse, qu’on débarrasse la cuisine, afin que je ne sois point entourée de tous les goujats de l’endroit. Quant à vous, monsieur, dit-elle à Partridge, vous m’avez l’air d’un homme comme il faut. Restez, si vous le trouvez bon. Je ne prétends chasser que la canaille.

– Oui, oui, madame, répliqua Partridge, je suis un homme comme il faut, je vous assure, et il n’est pas si facile de me chasser qu’on le pense. Non semper vox casualis est verbo nominativus[4] ? »

Abigail prit ce latin pour une injure. « Il se peut, monsieur, dit-elle, que vous soyez un homme comme il faut, mais vous n’en donnez pas la preuve, en parlant latin à une femme. »

Partridge fit une réplique polie qu’il termina encore par une phrase latine : sur quoi la demoiselle fronça le sourcil et le qualifia de pédant. Le souper étant prêt, elle se mit à table et mangea de grand appétit pour une personne si délicate. Tandis qu’on préparait, par son ordre, un second service semblable au premier : « Ainsi donc, madame, dit-elle à l’hôtesse, vous prétendez que votre maison est fréquentée par des gens de distinction ?

– Oui, mademoiselle, j’en ai chez moi dans ce moment même un grand nombre, entre autres le jeune écuyer Allworthy, comme monsieur, que voici, peut l’attester.

– Et quel est ce jeune écuyer Allworthy ?

– Ce n’est rien moins, dit Partridge, que le fils et l’héritier de l’illustre écuyer Allworthy, du comté de Somerset.

– Voilà, sur ma parole, une étrange nouvelle. Je connais M. Allworthy du comté de Somerset, et je sais fort bien qu’il n’a pas de fils vivant. »

L’hôtesse, à ces mots, ouvrit de grandes oreilles.

Partridge, un peu déconcerté, répondit après un moment d’hésitation, qu’effectivement tout le monde ne connaissait pas ce jeune homme pour le fils de l’écuyer Allworthy, qui n’avait jamais été marié à sa mère ; mais qu’il n’en était pas moins son fils et son héritier, aussi vrai qu’il s’appelait Jones. »

À ce nom, la suivante laissant tomber sur son assiette le morceau qu’elle portait à sa bouche : « Vous me surprenez, monsieur ! s’écria-t-elle, est-il possible que M. Jones soit à l’heure qu’il est dans cette maison ?

– Quare non[5] ? dit Partridge. Cela est possible, car cela est. »

Mistress Abigail se hâta d’achever son souper, et remonta chez sa maîtresse, avec qui elle eut la conversation qu’on lira dans le chapitre suivant.

CHAPITRE V.

Où l’on voit qui étaient l’aimable dame, et sa désagréable suivante.

Pareille à la rose printanière, éclose par hasard au milieu d’une touffe de lis, et mêlant son vermillon à leur éclatante blancheur, ou à la superbe génisse qui exhale, dans de gras pâturages, un souffle embaumé du parfum des fleurs, ou enfin à la tendre tourterelle cachée sous le feuillage, et ne songeant qu’à sa fidèle compagne, Sophie, car c’était elle-même, parée de mille attraits, l’haleine douce et pure, l’esprit occupé de son cher Tommy, le cœur aussi sensible, aussi innocent que sa figure était belle, Sophie reposait sur son bras sa tête charmante, quand mistress Honora (pour lui rendre son nom) entra dans sa chambre, et courant, droit à son lit : « Madame, madame, lui dit-elle, devinez qui est ici à l’heure où je vous parle ?

– Ô ciel ! s’écria Sophie saisie d’effroi, serait-ce mon père ?

– Non, madame, non, c’est cent fois mieux qu’un père… C’est… c’est monsieur Jones. Il est ici dans ce moment même.

– M. Jones ! cela est impossible, je serais trop heureuse !

– Rien n’est plus vrai, madame.

– Chère Honora, va, cours le chercher, je veux le voir à l’instant. »

Mistress Honora était à peine sortie de la cuisine, comme on l’a dit dans le chapitre précédent, que l’hôtesse l’accommoda de toutes pièces. La bile de la pauvre femme, contenue pendant quelque temps, se déborda avec violence. Partridge donna aussi une libre carrière à sa langue ; et ce qui surprendra le lecteur, non content de médire de la suivante, il osa même tenter de noircir la réputation sans tache de Sophie. « Tous les harengs d’une caque se ressemblent, dit-il, le proverbe a raison, noscitur a socio[6]. La dame aux beaux habits est la plus polie des deux, j’en conviens ; mais à tout prendre, l’une ne vaut pas mieux que l’autre. Ce sont, je gage, deux aventurières de Bath. Des femmes de qualité ne courent pas seules les grands chemins, au milieu de la nuit.

– Par ma foi, vous avez deviné juste, reprit l’hôtesse ; des femmes de qualité, qu’elles aient faim ou non, ne s’arrêtent point dans une auberge, sans y commander à souper. »

Tels étaient leurs propos, lorsque Honora vint prier l’hôtesse d’aller éveiller sur-le-champ M. Jones, et de lui dire qu’une dame demandait à lui parler.

« Adressez-vous à monsieur, repartit l’hôtesse en montrant du doigt Partridge, c’est l’ami de l’écuyer. Je ne me charge pas de pareille commission. » Et elle sortit avec humeur de la cuisine.

Honora eut recours à Partridge, qui ne la reçut pas mieux. « Mon ami, dit-il, s’est couché fort tard cette nuit, et il ne trouverait pas bon qu’on l’éveillât de si grand matin. » Honora insista, l’assurant que, loin d’être fâché, il serait au comble de la joie, quand il saurait pour quel motif on le réveillait.

« Dans un autre temps peut-être, répliqua Partridge ; mais non omnia possumus omnes[7]. Une femme à la fois suffît pour un homme raisonnable.

– Qu’entendez-vous par là, impertinent ? s’écria Honora.

– De grâce, point d’invectives, reprit Partridge. »

Il lui dit alors que Jones n’était pas couché seul, et il le lui dit en termes trop crus, pour que nous nous permettions de les répéter. Honora indignée de son effronterie, le traita d’impudent maroufle, et se hâta d’aller retrouver Sophie. Elle l’instruisit du succès de son message, ainsi que des détails fort étranges qu’elle venait d’apprendre, et qu’il lui plut encore d’exagérer, se sentant aussi irritée contre le maître, que s’il eût proféré les paroles malhonnêtes sorties de la bouche de son valet. Elle se répandit en discours injurieux sur le compte de Jones, rappela l’histoire de Molly Seagrim, et conseilla à sa maîtresse d’oublier un amant qui ne s’était jamais montré digne d’elle. Pour mieux exciter son courroux, elle donna à la manière dont il l’avait quittée elle-même, une interprétation maligne trop justifiée, il faut en convenir, par la circonstance actuelle.

Sophie, accablée d’un coup si cruel, n’eut pas d’abord la force d’imposer silence à sa femme de chambre. À la fin pourtant, elle l’interrompit. « Je ne puis croire de lui cette infamie ! s’écria-t-elle ; quelque scélérat l’aura calomnié. Vous tenez, dites-vous, le fait de son ami ; mais un ami trahit-il de pareils secrets ?

– Je suppose, reprit Honora, que le drôle est le confident de ses plaisirs. Je n’ai vu, de ma vie, un coquin de plus mauvaise mine ; et puis, l’on sait assez que des libertins comme M. Jones ne rougissent point de ces sortes de choses. »

Dans le vrai, la conduite de Partridge n’était guère excusable ; mais il n’avait pas fini de cuver la liqueur qu’il avait bue la veille au soir, et à laquelle il avait ajouté le matin une pinte de vin, ou plutôt d’eau-de-vie ; car le poiré donné par l’hôtesse pour du vin de champagne, n’était rien moins que pur. Cet excès de boisson spiritueuse, en troublant sa faible raison, avait ouvert les écluses assez mal fermées de son cœur, et tous les secrets qu’il renfermait s’en étaient échappés soudain. Rendons toutefois justice à sa probité naturelle. On ne pouvait lui contester le titre d’honnête homme. S’il était d’une excessive curiosité et sans cesse occupé à dérober les secrets des autres, il leur communiquait fidèlement, en revanche, tous les siens.

Tandis que Sophie, en proie à la plus douloureuse anxiété, ne savait que croire, ni que résoudre, Susanne entra avec une tasse de sack-whey. Honora conseilla tout bas à sa maîtresse d’interroger cette fille, qui pourrait probablement l’instruire de la vérité. Sophie approuva cette idée. « Approchez, mon enfant, dit-elle à Susanne, répondez avec franchise à la question que je vais vous faire, et je vous promets de vous bien récompenser. « Y a-t-il dans cette maison un jeune homme, un beau jeune homme… » En prononçant ces mots, Sophie rougit et demeura interdite.

« Un jeune homme, reprit Honora, arrivé ici avec cet impudent coquin qui est à présent dans la cuisine ? »

Susanne répondit que oui.

« Savez-vous quelque chose, continua Sophie, d’une dame… d’une certaine dame ? Je ne vous demande point si elle est belle. Peut-être ne l’est-elle pas. Peu importe ; mais savez-vous quelque chose d’une certaine dame ?

– Mon Dieu, mademoiselle, dit Honora, que vous vous entendez mal à questionner ! Laissez-moi faire, je vous prie. Écoutez, mon enfant, ce jeune homme dont nous vous parlons, n’est-il pas dans ce moment avec une femme de mœurs suspectes ? »

Suzanne sourit et se tut.

« Répondez à la question, mon enfant, reprit Sophie, et voici une guinée pour vous.

– Une guinée ? répéta Susanne. Mon Dieu, qu’est-ce qu’une guinée ? Si ma maîtresse savait que j’ai reçu de l’argent, je perdrais sur-le-champ ma place.

– Tenez, voici encore une guinée, dit Sophie, et je vous assure que votre maîtresse n’en saura rien. »

Susanne, après une courte hésitation, prit l’argent et conta toute l’histoire. « Mademoiselle, dit-elle en finissant, je puis, pour vous satisfaire, me glisser doucement dans la chambre du jeune homme, et voir s’il est dans son lit, ou non. » Elle fit aussitôt, du consentement de Sophie, ce qu’elle proposait, et revint avec une réponse négative.

Sophie trembla et pâlit. Honora l’exhorta à prendre courage, et à oublier un si mauvais sujet.

« Excusez-moi, mademoiselle, dit alors Susanne, puis-je vous demander sans indiscrétion, si vous ne seriez pas mademoiselle Sophie Western ?

– Comment me connaissez-vous, mon enfant ? répondit Sophie.

– Cet homme, reprit Susanne, qui est dans la cuisine, et dont mademoiselle (montrant Honora) vient de parler, nous a entretenus de vous hier au soir ; mais j’espère que mademoiselle n’est pas fâchée contre moi.

– Non, mon enfant. Dites-moi, je vous prie, tout ce que vous savez, et je vous promets une bonne récompense.

– Eh bien ! mademoiselle, cet homme nous a dit, dans la cuisine, que mademoiselle Sophie Western… Je ne sais en vérité comment le redire. » Ici elle s’arrêta ; mais encouragée par Sophie, et vivement pressée par Honora, elle continua ainsi : « Il nous a dit (c’est sans doute un mensonge) que mademoiselle aimait éperdument le jeune écuyer, et que celui-ci n’allait à la guerre que pour se débarrasser d’elle. Je pensai alors en moi-même que c’était un misérable sans âme ; mais à présent que je vois une dame aussi belle, aussi riche, aussi aimable que vous l’êtes, abandonnée pour une femme du commun, car sûrement ce n’est rien de mieux, et pour la femme d’un autre encore, je trouve que c’est une chose étrange et contre nature. »

Sophie lui donna une troisième guinée, l’assura de sa protection, si elle gardait le secret de son nom et de ce qui s’était passé, et l’envoya dire au postillon de seller à l’instant ses chevaux.

Lorsqu’elle fut seule avec sa femme de chambre : « Honora, lui dit-elle, jamais je n’ai été plus tranquille. J’ai maintenant la preuve qu’il est non-seulement un traître, mais encore le plus lâche et le plus méprisable des hommes. Je pourrais lui pardonner tout, hors l’indignité avec laquelle il a livré mon nom au mépris public. Rien ne l’avilit davantage à mes yeux. Oui, Honora, je suis maintenant tranquille… fort tranquille. » Et elle fondit en larmes.

Au bout de quelques instants, qu’elle employa à pleurer et à s’efforcer de convaincre Honora du calme de son cœur, Susanne vint lui dire que ses chevaux étaient prêts. Une idée vraiment extraordinaire se présenta soudain à l’esprit de notre jeune héroïne. Elle voulut que M. Jones ne pût ignorer qu’elle avait passé dans l’auberge une partie de la nuit, et qu’il l’apprît de façon que s’il lui restait une étincelle d’amour pour elle, il fût puni de sa perfidie.

Le lecteur se souvient d’un petit manchon qui a déjà eu l’honneur de figurer plus d’une fois dans cette histoire. Depuis le départ de M. Jones, Sophie ne le quittait ni le jour, ni la nuit. Dans ce moment même elle l’avait à son bras. Elle l’en arracha avec indignation, puis écrivant son nom sur un morceau de papier qu’elle y attacha avec une épingle, elle engagea Susanne à le porter sur le lit vide de M. Jones, et la chargea, s’il ne le trouvait pas à son retour, d’imaginer un moyen de le mettre sous ses yeux dans la matinée. Ayant ensuite acquitté le mémoire du souper d’Honora, où se trouva compris, pour elle-même, celui d’un repas qu’elle n’avait point fait, elle dit de nouveau qu’elle était parfaitement tranquille, monta à cheval, et continua son voyage.


CHAPITRE VI.

Ingénuité de Partridge, désespoir de Jones, folie de M. Fitz-Patrick.

Il était cinq heures sonnées ; les voyageurs commençaient à se lever et à descendre dans la cuisine. Le sergent et le cocher, parfaitement réconciliés, préludèrent avec Partridge aux fatigues de la journée, par une copieuse libation.

Il se passa à cette occasion un fait remarquable. Quand le sergent porta la santé du roi Georges, Partridge se contenta de répéter le mot roi, et ne voulut y rien ajouter. Quoiqu’il allât se battre contre sa propre cause, il ne put se résoudre à boire contre elle.

Jones, rentré dans son lit (on nous dispensera de rappeler de quel lit il sortait), envoya chercher Partridge, et l’obligea de quitter ses compagnons de bouteille. Le pédagogue, après un préambule cérémonieux, demanda la permission de dire sa façon de penser. L’ayant obtenue, il s’exprima en ces termes :

– « Monsieur, suivant un ancien et judicieux proverbe, un sage peut quelquefois recevoir d’un fou de bons avis. Souffrez donc que je prenne la liberté de vous en donner un : c’est de retourner au logis, et de laisser ces horrida bella[8] aux misérables qui se contentent d’avaler de la poudre à canon, faute d’une nourriture plus succulente. Chacun sait que votre seigneurie a chez elle toutes les commodités de la vie : cela étant, qu’a-t-elle besoin de courir le monde ?

– Partridge, répondit Jones, tu es un franc poltron. Retourne chez toi, si tu le veux, et ne m’importune pas davantage.

– Excusez-moi, monsieur, je parlais moins dans mon intérêt que dans le vôtre. Un malheureux comme moi n’a rien à perdre. Loin d’avoir peur, je ne crains pas plus un pistolet, une arquebuse, un canon, qu’un fusil d’enfant. Puisqu’il faut mourir une fois, qu’importe quand et comment ? Peut-être d’ailleurs en serai-je quitte pour la perte d’un bras, ou d’une jambe. Je vous assure, monsieur, que je ne me suis jamais senti plus de cœur ; et si votre seigneurie a résolu d’aller en avant, je suis décidé à la suivre ; mais je demande la permission de dire mon avis. C’est une honte, monsieur, pour un seigneur de votre rang, de voyager à pied comme vous faites. Il y a ici dans l’écurie deux ou trois excellents chevaux. L’hôte n’hésitera sûrement pas à vous les prêter. S’il s’y refuse, je trouverai un moyen facile de les prendre : et en mettant les choses au pis, fussiez-vous ensuite inquiété par la justice, le roi ne manquerait pas de vous pardonner, puisque vous allez combattre pour sa cause. »

L’honnêteté de Partridge égalait son intelligence ; et l’une et l’autre ne s’étendaient pas loin. Il n’aurait jamais conçu l’idée de cette friponnerie, s’il y avait vu le moindre danger, étant de ces gens qui ont plus de respect pour la potence que pour l’équité. La vérité est qu’il croyait pouvoir commettre ce vol impunément ; car outre que le nom de M. Allworthy lui paraissait devoir offrir à l’hôte une garantie suffisante, il se persuadait que son maître et lui, quelque tournure que prit l’affaire, n’avaient rien à craindre, et que le crédit des amis de Jones les tirerait tous deux d’embarras.

Quand notre héros vit que Partridge parlait sérieusement, il lui fit une sévère réprimande. Le pédagogue déconcerté affecta de tourner la chose en plaisanterie. « Il me semble, monsieur, dit-il en changeant de propos, que nous sommes ici dans un mauvais lieu. J’ai eu toutes les peines du monde à empêcher cette nuit deux filles de mauvaise vie, de venir troubler le repos de votre seigneurie… Que vois-je ?… je crois, Dieu me pardonne ! qu’elles ont pénétré, malgré moi, dans votre chambre. Voici par terre le manchon de l’une d’elles. » En effet, Jones, rentré avant le jour, n’avait point aperçu le manchon qui était posé sur sa couverture, et l’avait fait tomber en montant dans son lit. Partridge le ramassa ; il allait le mettre dans sa poche, lorsque Jones demanda à le voir. Ce manchon était si remarquable, qu’il l’aurait probablement reconnu, sans le papier qui y était attaché. Mais sa mémoire n’eut aucun effort à faire, puisqu’au même instant, il vit et lut les mots Sophie Western tracés au crayon sur le papier. « Ô ciel ! s’écria-t-il, hors de lui, par quel prodige ce manchon se trouve-t-il ici ?

– Je l’ignore comme vous, monsieur, répondit Partridge. Tout ce que je sais, c’est que je l’ai vu au bras d’une de ces femmes qui vous auraient réveillé, si je les avais laissées faire.

– Où sont-elles, dit Jones en se jetant hors de son lit et s’habillant à la hâte ?

– À plusieurs milles d’ici, je pense, répliqua Partridge. »

Bientôt Jones s’assura par de nouvelles questions, que celle qui avait à son bras le manchon, était l’aimable Sophie. Il est impossible de rendre dans cette circonstance ses pensées, ses regards, ses paroles, ses actions. Il vomit contre Partridge et contre lui-même mille imprécations, il ordonna au pauvre diable dont la frayeur avait troublé l’esprit, d’aller sur-le-champ louer des chevaux à tout prix ; et peu de minutes après, étant habillé, il descendit précipitamment pour exécuter en personne l’ordre qu’il venait de donner.

Mais avant de rapporter ce qui eut lieu à son arrivée dans la cuisine, il est à propos de dire ce qui s’y était passé, depuis que Partridge en était sorti, pour monter chez son maître.

Après le départ du sergent et de sa troupe, les deux Irlandais descendirent, en se plaignant qu’un affreux vacarme les avait empêchés de fermer l’œil toute la nuit.

La berline qui avait amené la jeune dame avec sa femme de chambre, n’était point à elle, comme on a pu le croire jusqu’ici. C’était une voiture de retour, appartenante à M. King de Bath, un des plus honnêtes loueurs de carrosses qui fut jamais : nous le recommandons à ceux de nos lecteurs qui parcourront cette route. Par ce moyen ils auront peut-être le plaisir de voyager dans la même berline, et d’être conduits par le même cocher dont il est parlé dans cette histoire.

Ce cocher, qui n’avait que deux voyageurs, apprenant que M. Macklachlan allait à Bath, lui offrit une place à un prix très-modéré. L’idée de cette proposition lui vint du valet d’écurie, par qui il sut que le cheval loué à M. Macklachlan aimerait beaucoup mieux aller rejoindre à Worcester ses camarades, que de faire encore un long trajet ; d’autant plus que ledit animal, à demi fourbu, était maintenant une bête à deux pieds plutôt qu’à quatre.

M. Macklachlan accepta sur-le-champ l’offre du cocher, et persuada à son ami Fitz-Patrick de prendre la quatrième place dans la voiture. Celui-ci, tout moulu de son combat nocturne, trouva cette manière de voyager plus commode que celle de courir la poste à franc étrier ; et bien sûr de rattraper sa femme à Bath, il crut qu’un léger retard ne serait d’aucune conséquence.

Macklachlan, le plus subtil des deux Irlandais, n’eut pas plus tôt appris l’arrivée d’une dame de Chester, et d’autres détails que lui donna le valet d’écurie, qu’il se figura que cette dame pourrait bien être la femme de son ami. Il communiqua cette idée à M. Fitz-Patrick, qui ne s’en était point avisé ; car c’était un de ces êtres dont la nature fabrique la tête avec tant de hâte qu’elle y oublie la cervelle. Il en est de cette espèce de gens, comme des mauvais chiens courants, qui ne relèvent jamais le défaut ; mais un limier, au nez fin, donne-t-il de la voix, ils en font autant, et sans prendre pour guide l’odeur du gibier, ils courent droit devant eux de toutes leurs forces. De même, dès que M. Macklachlan eut fait part de son soupçon à M. Fitz-Patrick, celui-ci en fut frappé comme d’un trait de lumière, et monta l’escalier à grands pas, pour surprendre sa femme, avant de savoir où elle était. Dans sa précipitation, il se cassa le nez contre plusieurs portes et poteaux qu’il rencontra sur son chemin. La fortune se plaît à jouer des tours aux insensés qui s’abandonnent entièrement à sa conduite. L’aveugle déesse s’est montrée beaucoup plus favorable pour nous, en nous suggérant la comparaison dont nous venons de nous servir. En effet, une pauvre femme ressemble fort, en pareille occasion, au lièvre que fait lever un chasseur. Comme ce petit animal, elle dresse l’oreille et fuit épouvantée, à la voix de celui qui la poursuit ; et comme lui encore, elle finit d’ordinaire par être la proie de son ennemi.

Il n’en fut pourtant pas ainsi dans le cas présent. Après une longue et infructueuse recherche, M. Fitz-Patrick revint à la cuisine, où entrait un gentilhomme en criant : Taïaut ! taïaut ! tel qu’un chasseur qui voit ses chiens en défaut. Il venait de descendre de cheval, et il avait derrière lui une suite nombreuse.

Ici, lecteur, il faut t’apprendre quelques particularités que tu ignores, à moins que tu ne sois plus clairvoyant que nous ne te supposons. Tu recevras cette instruction dans le chapitre suivant.


CHAPITRE VII.

Qui termine les aventures de l’hôtellerie d’Upton.

On saura d’abord que le nouveau venu n’était autre que l’écuyer Western, qui poursuivait sa fille. Deux heures plus tôt, il la surprenait dans l’hôtellerie, et avec elle sa nièce ; car telle était la femme de M. Fitz-Patrick. Cet Irlandais l’avait enlevée cinq ans auparavant des mains de la sage mistress Western.

Mistress Fitz-Patrick était partie de l’auberge, à peu près en même temps que Sophie. Réveillée par la voix de son mari, elle avait fait venir l’hôtesse, et ayant appris de la bonne femme ce qui s’était passé, elle l’avait déterminée, moyennant un prix exorbitant, à lui fournir des chevaux pour s’échapper. Rien ne résistait dans cette maison à l’appât de l’or. La maîtresse, qui aurait chassé sa servante, comme une coquine, si elle avait su ce que sait le lecteur, n’était pas plus à l’épreuve de la séduction que la pauvre fille.

M. Western et son neveu ne se connaissaient point, et le premier n’aurait pas daigné honorer le second d’un regard, quand il l’aurait connu. Dans l’opinion de l’écuyer, tout mariage clandestin était une union contre nature. Depuis le fatal hymen de sa nièce, il avait abandonné cette malheureuse créature, à peine âgée de dix-huit ans, et ne permettait même pas que son nom fût prononcé devant lui.

Il régnait alors dans la cuisine un désordre inexprimable. Western et Fitz-Patrick demandaient à grands cris, l’un sa fille, l’autre sa femme. En ce moment M. Jones entra, ayant par malheur à la main le manchon de Sophie.

Dès que Western l’aperçut, il poussa le cri ordinaire aux chasseurs, à la vue de leur proie ; il s’élança sur lui, le saisit à la gorge et s’écria : « Le voici ! le voici ! je tiens le maudit renard. La femelle n’est pas loin, je vous le garantis ! » Les propos bruyants et confus qui se tinrent pendant quelques minutes, seraient aussi difficiles à rapporter que fastidieux à lire.

Plusieurs personnes s’étant entremises, Jones parvint enfin à se débarrasser de l’écuyer. Il protesta de son innocence, et jura qu’il n’avait point vu miss Western.

« C’est folie à toi de le nier, dit le ministre Supple, puisque la preuve du crime est dans ta main. Je suis prêt à faire serment que ce manchon appartient à mademoiselle Sophie. Je l’ai vu souvent à son bras ces jours derniers.

– Le manchon de ma fille ! s’écria Western en furie ; quoi ! il a volé le manchon de ma fille ? Messieurs, soyez témoins qu’il l’a dans sa main. Qu’on mène à l’instant le pendard devant le juge de paix. Où est ma fille, scélérat ?

– De grâce, monsieur, calmez-vous, reprit Jones. Ce manchon appartient, je l’avoue, à miss Sophie ; mais je jure sur mon honneur que je ne l’ai point vue. »

À ces mots Western perdit toute patience, et la rage lui ôta la parole.

Cependant, Fitz-Patrick instruit par les domestiques du nom de l’écuyer, se persuada que la circonstance actuelle lui offrait une excellente occasion de rendre service à son oncle, et peut-être de gagner ses bonnes grâces. Il s’approcha donc de Jones et lui dit : « En conscience, monsieur, vous devriez rougir de nier, en ma présence, que vous ayez vu la fille de ce gentilhomme, quand vous savez que je vous ai trouvé cette nuit même couché avec elle. « Puis s’adressant à M. Western, il lui proposa de le conduire à l’endroit où était sa fille. L’offre acceptée, Fitz-Patrick, l’écuyer, le ministre, et quelques autres montèrent droit à la chambre de mistress Waters, et y entrèrent avec aussi peu de précaution que l’Irlandais l’avait fait la première fois.

La pauvre dame, réveillée en sursaut, n’éprouva pas moins de surprise que d’effroi, en voyant à côté de son lit un homme, qu’à son air farouche et hagard, on aurait pu prendre pour un échappé de Bedlam. L’écuyer eut à peine jeté les yeux sur elle, qu’il fit un saut en arrière, et témoigna suffisamment par ses gestes, avant de parler, qu’elle n’était point la personne qu’il cherchait.

Les femmes, comme on sait, attachent infiniment plus de prix à l’honneur qu’à la vie. Bien que celle-ci parût, en ce moment, plus exposée qu’auparavant, l’autre n’étant point compromis, la dame ne cria pas si fort qu’elle l’avait fait dans la circonstance précédente. Néanmoins, dès qu’elle fut seule, elle ne songea plus à se reposer ; et très-peu satisfaite, avec raison, de son gîte, elle s’habilla le plus vite qu’elle put, avec le dessein d’en changer.

M. Western, après avoir visité sans succès le reste de la maison, revint désespéré dans la cuisine, où Jones était gardé à vue par ses gens.

Quoiqu’il fût à peine jour, la violence du tumulte avait fait lever tous les voyageurs logés dans l’hôtellerie. De ce nombre était un grave personnage revêtu de la dignité de juge de paix du comté de Worcester. M. Western voulait sur-le-champ porter plainte devant lui ; mais ce magistrat refusa d’instruire l’affaire, attendu, dit-il, qu’il n’avait sous la main ni son greffier, ni ses livres de droit, et qu’il ne pouvait savoir par cœur toutes les lois concernant le rapt et autres matières semblables.

M. Fitz-Patrick lui offrit son assistance, et saisit cette occasion d’apprendre à la compagnie qu’il s’était destiné au barreau dans sa jeunesse ; il avait en effet passé trois ans chez un procureur, dans le nord de l’Irlande, en qualité de clerc. Le désir de mener un genre de vie plus agréable le détermina à quitter la chicane, il vint en Angleterre, où il embrassa une profession qui n’exige aucun apprentissage, c’est-à-dire celle de gentilhomme. On a déjà vu en partie comment il y réussit. Cet habile homme déclara que la loi sur le rapt ne s’appliquait point au cas présent ; que le vol d’un manchon était sans contredit un délit, et que l’objet trouvé dans les mains du voleur, fournissait contre lui une preuve incontestable.

Le magistrat encouragé par un si savant auxiliaire, céda aux instances de l’écuyer. Il consentit à remplir les fonctions de juge, et s’assit avec gravité. À l’aspect du manchon que Jones tenait toujours à sa main, et d’après l’assertion du ministre, que ce manchon appartenait à M. Western, il décerna contre l’accusé un mandat d’arrêt qu’il pria M. Fitz-Patrick de rédiger.

Jones demanda alors la parole, et ne l’obtint qu’avec peine. Il fit valoir en sa faveur le témoignage de Partridge sur la manière dont il avait trouvé le manchon ; mais ce qui contribua encore davantage au succès de sa défense, ce fut la déposition de Susanne qui attesta que Sophie elle-même l’avait chargée de porter le manchon dans la chambre de M. Jones.

Nous ignorons si le seul amour de la justice, ou la grâce merveilleuse de notre héros, engagea l’honnête servante à rendre hommage à la vérité. Quoi qu’il en soit, sa déposition produisit le plus heureux effet. Le magistrat s’enfonçant dans son fauteuil, déclara que l’innocence de M. Jones était maintenant aussi incontestable que son crime paraissait l’être auparavant. Le ministre souscrivit à cette sentence et s’écria : « Dieu me garde de servir d’instrument à la condamnation d’un innocent ! » Là-dessus le juge se leva, acquitta le prisonnier, et rompit l’audience.

M. Western donna au diable le juge et les assistants, demanda ses chevaux, et se remit à la poursuite de sa fille, sans faire la moindre attention à son neveu Fitz-Patrick, qui réclamait de toutes ses forces la parenté, sans songer à le remercier du service qu’il en avait reçu. Il oublia même par bonheur, dans l’excès de sa colère et de sa précipitation, de demander à Jones le manchon : nous disons par bonheur, car notre héros serait plutôt mort sur la place, que de s’en dessaisir.

Jones, dès qu’il eut payé l’hôtesse, partit avec son ami Partridge, et se mit de nouveau à la recherche de son amante, bien résolu de ne s’arrêter qu’après l’avoir retrouvée. Il ne put se résoudre à dire adieu à mistress Waters. Il détestait jusqu’à son nom, et ne lui pardonnait pas de l’avoir privé, quoique sans dessein, d’une entrevue avec sa chère Sophie, à laquelle il voua désormais une constance éternelle.

Mistress Waters profita de la voiture qui retournait à Bath, et de la compagnie des deux Irlandais. L’hôtesse eut la complaisance de lui prêter des vêtements, pour le loyer desquels elle se contenta de prendre modestement le double de leur valeur. Chemin faisant, la belle voyageuse se réconcilia avec M. Fitz-Patrick, qui était d’une figure très-agréable, et n’épargna rien pour le consoler de l’absence de sa femme.

Ainsi se terminèrent les nombreuses et bizarres aventures de l’hôtellerie d’Upton, où l’on parle encore aujourd’hui de la charmante Sophie, sous le nom d’ange du comté de Somerset.


CHAPITRE VIII.

L’histoire rétrograde.

Avant de poursuivre cette histoire, il est à propos de jeter un coup d’œil en arrière, pour expliquer la singulière apparition de Sophie et de son père, dans l’hôtellerie d’Upton.

Nous avons laissé, vers le milieu de notre septième livre, l’aimable Sophie engagée dans une lutte pénible entre l’amour et le devoir, et finissant, selon l’usage, par céder la victoire au premier. Ce combat, comme nous le dîmes alors, était la suite d’une visite que son père lui avait faite, pour la forcer à épouser Blifil. Quelques paroles vagues échappées à Sophie dans un moment de trouble, parurent à l’écuyer un acquiescement formel à ses volontés. Charmé de ce succès, il se mit à boire l’après-midi selon sa coutume, et en homme généreux, ne voulant pas jouir seul de son bonheur, il ordonna que la bière coulât à grands flots dans la cuisine : de sorte qu’avant onze heures du soir, il n’y avait point dans le château une seule personne qui ne fût ivre, hors mistress Western et sa nièce.

Le lendemain, de bonne heure, l’écuyer fit prier Blifil de venir sans délai. Il le croyait beaucoup moins instruit qu’il ne l’était réellement, de l’aversion de Sophie pour lui. Cependant il brûlait de l’informer du prétendu consentement dont on vient de parler, ne doutant pas que sa fille ne le lui confirmât de sa propre bouche. Quant au mariage, la célébration en avait été fixée, la veille, au surlendemain matin.

M. Blifil arrivé, on servit le déjeuner. L’écuyer Western, sa sœur, et le futur époux, étant réunis dans la salle à manger, un domestique eut ordre d’aller avertir Sophie.

Ô Shakespeare, que n’ai-je ta plume ! Hogarth, que n’ai-je ton pinceau ! je peindrais ce pauvre domestique à son retour, tremblant de tous ses membres, le visage pâle, les yeux égarés, la voix expirant sur ses lèvres,

Tel que ce malheureux qui, glacé de terreur,

Vint, au sein de la nuit, par un cri de douleur,

Annoncer à Priam que la moitié de Troie

D’un affreux incendie était déjà la proie[9] !

Il entra d’un air désespéré, et dit qu’on ne trouvait point mademoiselle Sophie.

« On ne la trouve point ! s’écria l’écuyer, en sautant de son siège. Mort et damnation ! sang et furie ! Où ? quand ? comment ? quoi ? on ne la trouve point ?

– Là, là, mon frère, calmez-vous, dit mistress Western avec un sang-froid vraiment politique, vous vous mettez toujours en fureur pour rien. Ma nièce est allée, je le suppose, se promener dans le parc. En vérité, vous devenez si déraisonnable, qu’il est impossible de vivre avec vous sous le même toit.

– Hé bien, hé bien, répondit l’écuyer, s’apaisant aussi vite qu’il s’était emporté, si ce n’est que cela, il n’y a pas grand mal ; mais, sur mon âme, j’ai perdu la tête, quand cet homme est venu dire qu’on ne trouvait point ma fille. Il ordonna ensuite de la chercher dans toutes les allées du parc, et se rassit tranquillement.

Jamais deux caractères ne furent plus opposés que ceux du frère et de la sœur sous une infinité de rapports, et particulièrement en un point. Le frère ne prévoyait rien, mais il était doué d’un admirable talent pour saisir les choses au moment où elles arrivaient. La sœur, au contraire, prévoyait tout, et ne voyait rien de ce qui se passait sous ses yeux. On a déjà pu observer plusieurs exemples de ce contraste. Il était excessif dans l’un et dans l’autre. La sœur prévoyait souvent ce qui ne devait point arriver, et le frère voyait d’ordinaire beaucoup plus que la réalité.

Il ne se trompa pourtant point cette fois-ci : Sophie n’était pas plus dans le parc que dans sa chambre. L’écuyer sortit alors lui-même, et appela sa fille d’une voix aussi forte, aussi éclatante que celle d’Hercule, lorsqu’il appelait jadis son cher Hylas : et comme Ovide nous apprend que tout le rivage résonnait du nom de ce bel adolescent, ainsi les cris aigus des femmes se mêlant aux rauques accents des hommes, le château, le parc, tous les champs d’alentour répétèrent celui de Sophie. Écho semblait prendre tant de plaisir à redire ce doux nom, que s’il existe réellement une telle divinité, nous sommes tenté de croire que le poëte s’est mépris sur son sexe.

La confusion fut pendant quelque temps générale. Enfin l’écuyer, ayant épuisé inutilement la force de ses poumons, revint dans la salle à manger, où se trouvaient mistress Western et M. Blifil, et se jeta dans un fauteuil avec tous les signes du désespoir. Sa sœur entreprit de le consoler de la manière suivante :

« Mon frère, je suis fâchée de ce qui arrive, et du déshonneur que la conduite de ma nièce imprime à notre famille ; au reste c’est votre faute, et vous ne devez vous en prendre qu’à vous. Vous savez qu’elle à toujours été élevée dans des principes contraires aux miens ; vous en voyez les conséquences. Ne vous ai-je pas représenté mille fois le danger qu’il y avait à lui laisser faire ses volontés ? mais je n’ai jamais pu vous engager à changer de méthode. Après les peines infinies que je m’étais données pour déraciner de sa tête de fausses idées, et pour corriger les fautes grossières où vous étiez tombé, vous l’avez retirée de mes mains. Ainsi, je ne suis responsable de rien. Si le soin de son éducation m’eût été confié sans réserve, vous n’auriez point à déplorer l’événement d’aujourd’hui. Consolez-vous donc, en pensant que tout ceci est votre ouvrage. Eh, que pouvait-on attendre de mieux d’une faiblesse…

– Morbleu, ma sœur, répondit Western, vous me rendriez fou. Quand m’avez-vous vu de la faiblesse pour elle ? quand lui ai-je laissé faire ses volontés ? Pas plus tard qu’hier au soir, ne l’ai-je pas menacée, si elle me désobéissait, de la tenir enfermée toute sa vie, dans sa chambre, au pain et à l’eau ? Tudieu ! vous lasseriez la patience de Job.

– Entendit-on jamais pareille impertinence ? Mon frère, si je n’avais la patience de cinquante Jobs, vous me feriez sortir des bornes de la bienséance et du décorum. De quoi vous mêliez-vous ? Ne vous avais-je pas prié, conjuré d’avoir confiance en moi ? Une seule fausse marche a détruit toutes les opérations de la campagne. Quel père sensé aurait provoqué sa fille par de telles menaces ? combien de fois vous ai – je dit que les Anglaises ne veulent point être traitées comme des esclaves circassiennes ? Nous vivons, en Europe, sous la protection des lois et des mœurs. C’est par la douceur, c’est par les bons procédés qu’on s’assure l’empire de nos cœurs. Les querelles, les injures, et la violence, n’obtiennent rien de nous. Grâce à Dieu, il n’existe point en ce pays de loi salique. Mon frère, vous avez dans les manières une rudesse, que toute autre femme que moi ne pourrait supporter. Je ne m’étonne pas que la frayeur ait poussé ma nièce au parti qu’elle a pris ; et à vous parler franchement, je doute fort que le monde la désapprouve beaucoup. Je vous le répète, mon frère, consolez-vous, en pensant que tout ceci est votre ouvrage. Combien de fois vous ai-je conseillé… »

À ces mots Western se leva brusquement, et sortit de la chambre, en proférant deux ou trois horribles blasphèmes.

Quand il fut parti, sa sœur montra (s’il est possible) encore plus d’aigreur contre lui qu’elle n’en avait fait voir en sa présence. Elle invoqua, à diverses reprises, le témoignage de M. Blifil. Celui-ci l’approuva complaisamment en tout point ; mais il s’efforça d’atténuer les torts de M. Western, qu’il attribua à l’excès de la tendresse paternelle. « C’est, répliqua la dame, une faiblesse d’autant plus inexcusable, qu’elle cause la ruine de son propre enfant ; » et Blifil en convint aussitôt.

Mistress Western dit ensuite au jeune écuyer, qu’elle était désolée du traitement injurieux qu’il recevait dans une famille à laquelle il se proposait de faire tant d’honneur. À ce sujet, elle blâma sévèrement la folie de sa nièce, et finit encore par rejeter tous les torts sur son frère, qui n’aurait pas dû s’avancer à ce point, sans être plus sûr du consentement de sa fille. « Mais il est, ajouta-t-elle, d’un caractère violent, opiniâtre, et je regrette les avis que je lui ai vingt fois prodigués en pure perte. »

Après un assez long entretien qui roula sur le même sujet, et dont nous ferons grâce au lecteur, M. Blifil se retira, fort peu satisfait ; mais les principes de philosophie qu’il tenait de Square, et les sentiments de religion que Thwackum lui avait inspirés, joints à son tempérament flegmatique, l’aidèrent à supporter sa disgrâce avec une patience que n’aurait point eue, sans doute, un amant plus passionné.


CHAPITRE IX.

Fuite de Sophie.

Revenons maintenant à Sophie. Si le lecteur l’aime la moitié autant que nous, il se réjouira de la voir échappée des mains d’un père furieux, et de celles d’un infidèle amant.

Le marteau régulateur du temps avait frappé douze fois sur le métal sonore de l’horloge, avertissant les fantômes de se préparer à commencer leur ronde nocturne : en langage vulgaire, minuit venait de sonner ; toute la maison de l’écuyer était plongée dans l’ivresse et dans le sommeil, hors mistress Western, occupée à la lecture d’un pamphlet politique, et notre héroïne qui, après avoir descendu sans bruit l’escalier, et ouvert doucement une des portes du château, précipitait ses pas vers le lieu où elle était attendue.

Malgré les petites ruses dont les femmes se servent dans les moindres occasions pour faire parade de leur peur (comme beaucoup d’hommes pour dissimuler la leur), on ne peut nier qu’il n’y ait un degré de courage qui sied bien au sexe, et sans lequel il ne saurait quelquefois accomplir ses devoirs. Ce n’est point l’idée de courage, c’est celle de cruauté qui répugne à son caractère. Peut-on lire l’histoire de la célèbre Arrie, et n’être pas aussi touché de sa douceur et de sa tendresse, que de son intrépidité ? Telle femme, au contraire, se trouve mal à la vue d’une souris, qui serait peut-être capable d’empoisonner son mari, ou, ce qui est plus affreux encore, de le réduire à la nécessité de s’empoisonner lui-même.

Sophie joignait à la douceur naturelle de son sexe, le courage dont il manque d’ordinaire. Lorsqu’elle arriva à l’endroit convenu, et qu’au lieu de sa femme de chambre, elle vit venir à elle un homme à cheval, elle ne cria point elle ne s’évanouit point : non que son cœur ne battît plus fort que de coutume ; car elle éprouva d’abord un peu de surprise et de crainte. L’inconnu dissipa bientôt l’une et l’autre, en lui demandant du ton le plus respectueux, et le chapeau à la main, si elle ne comptait pas qu’une dame l’attendait en cet endroit ; et il ajouta qu’il était chargé de la conduire vers elle.

Sophie, qui n’avait nulle raison de se méfier de cet homme, monta en croupe derrière lui, et parvint saine et sauve à une ville distante d’environ cinq milles, où elle eut la satisfaction de trouver sa femme de chambre. La bonne Honora tenait autant à ses nippes qu’à la vie. Ne pouvant se résoudre à les perdre de vue un seul instant, elle avait pris le parti de les garder en personne, et d’envoyer quelqu’un au-devant de sa maîtresse.

Les deux fugitives réunies délibérèrent sur le chemin qu’il convenait de prendre pour éviter la poursuite de M. Western, qui ne tarderait sûrement pas à faire courir après elles. Londres tentait si fort Honora, qu’elle voulait y aller sans détour. Elle allégua qu’on ne s’apercevrait pas au château de leur absence, avant huit ou neuf heures du matin, et qu’ainsi on ne pourrait les rattraper, quand même on saurait la route qu’elles auraient suivie. Mais Sophie avait trop à risquer pour rien mettre au hasard, et n’osant se fier à sa constitution délicate, dans une affaire dont le succès dépendait de la vitesse, elle résolut de faire au moins vingt ou trente milles à travers champs, et de gagner ensuite la route de Londres. Ayant donc loué des chevaux pour parcourir cette distance dans une direction contraire à celle qu’elle se proposait de suivre, elle partit sous la conduite du même guide qui l’avait amenée jusque-là. Celui-ci prit alors, à sa place, un fardeau moins doux et plus pesant ; c’était une énorme valise remplie des parures à l’aide desquelles Honora se promettait de faire dans la capitale mille conquêtes et une brillante fortune.

Quand elles furent à environ deux cents pas de l’auberge, sur la route de Londres, Sophie s’approcha du guide, et avec une éloquence plus douce que celle de Platon, dont les anciens ont dit que le miel coulait de ses lèvres, elle l’engagea à prendre le premier chemin qui conduirait à Bristol.

Lecteur, nous ne sommes point superstitieux, et les miracles modernes nous inspirent peu de foi : aussi, ne te garantissons-nous pas le fait que tu vas lire, et auquel nous avons nous-mêmes de la peine à croire ; mais l’exactitude scrupuleuse que doit garder un historien, nous oblige de raconter ce qui nous a été donné pour certain. On rapporte que le cheval du guide, charmé de la voix de Sophie, s’arrêta tout court et montra de la répugnance à se porter en avant.

Il se peut néanmoins que le fait soit vrai, sans être aussi merveilleux qu’on l’a représenté : en effet, une cause naturelle semble propre à l’expliquer. Le guide, à l’instant où Sophie lui adressa la parole, suspendit l’action continue de son talon droit contre les flancs du cheval (car, comme Hudibras, il n’avait qu’un éperon) ; et, selon toute apparence, cette interruption momentanée occasionna l’immobilité de l’animal, qui était de sa nature fort sujet à s’arrêter.

Mais si le cheval parut sensible à la voix de Sophie, il n’en fut pas de même du cavalier. Il répondit avec rudesse que son maître lui avait prescrit la route qu’il devait suivre, et que s’il en changeait il s’exposerait à perdre sa place.

Sophie voyant que ses prières étaient inutiles, employa un charme plus puissant que celui de sa voix, un charme capable d’opérer des prodiges, un charme auquel les siècles modernes ont attribué cette force irrésistible que les anciens prêtaient à la parfaite éloquence : en un mot, elle lui promit une récompense qui surpasserait son attente.

Le guide ne fut pas tout-à-fait sourd à ce langage ; il y trouva seulement quelque chose d’indéfini qui lui déplut. Quoiqu’il n’eût peut-être jamais entendu prononcer ce mot, c’était pourtant en cela que consistait son objection. Il représenta à Sophie que les personnes de qualité n’avaient point égard à la position des pauvres gens ; que, peu de jours auparavant, il avait failli être chassé par son maître, pour avoir conduit à travers champs un jeune homme venant de chez M. Allworthy, qui ne l’avait pas ensuite récompensé comme il aurait dû le faire.

« Quel jeune homme ? dit vivement Sophie.

– C’était, répéta le guide, un jeune gentilhomme de chez M. Allworthy, le fils de l’écuyer, comme on le nomme, je crois.

– Où allait-il ? quel chemin a-t-il pris ?

– Celui de Bristol, à environ vingt milles d’ici.

– Mon ami, conduis-moi au même lieu, et je te donnerai une guinée, deux guinées si une ne suffit pas.

– En conscience, mademoiselle, cela vaut bien deux guinées, pour le moins. Considérez, je vous prie, à quel péril je m’expose. Si pourtant mademoiselle me promet deux guinées, j’en veux bien courir la chance. Je sais que je manque à mon devoir, en faisant courir de droite et de gauche les chevaux de mon maître ; mais le pis qui puisse m’arriver, c’est qu’il me mette à la porte, et deux guinées me dédommageront toujours un peu de la perte de ma place. »

Le marché conclu, le guide prit la direction de Bristol, et notre héroïne suivit les traces de son amant, malgré les représentations d’Honora, qui avait bien plus d’envie de voir Londres, que de voir M. Jones. Il s’en fallait de beaucoup qu’elle le servît auprès de sa maîtresse. Elle ne lui pardonnait pas sa négligence à s’acquitter de certaines politesses pécuniaires que l’usage prescrit aux galants, envers les soubrettes, dans les intrigues d’amour, surtout dans celles d’une nature clandestine. Cet oubli de la part de Jones, venait plutôt de son étourderie que d’un défaut de générosité. Honora l’imputait peut-être à cette dernière cause. Quoi qu’il en soit, il est certain qu’elle le haïssait de tout son cœur, et qu’elle s’était promis de saisir toutes les occasions de lui nuire dans l’esprit de sa maîtresse. Ce fut donc pour elle un fâcheux contre-temps d’avoir passé par la même ville et de s’être arrêtée à la même auberge d’où M. Jones ne faisait que de partir. C’en fut un plus fâcheux encore, que le choix fortuit du même guide, et la découverte qui en résulta.

Nos voyageuses parvinrent au point du jour à Hambrook[10]. Honora y reçut la désagréable commission de s’informer du chemin que M. Jones avait pris. Le guide aurait pu l’indiquer mieux que personne. Nous ignorons pourquoi Sophie ne s’adressa point à lui.

Sur les renseignements que donna l’hôte, Sophie demanda des chevaux, et s’en procura avec peine d’assez mauvais qui la menèrent à l’auberge où Jones avait été retenu plusieurs jours, moins par la gravité de sa blessure, que par l’ignorance de son chirurgien.

Ici Honora, chargée d’une nouvelle enquête, n’eut pas plus tôt dépeint à l’hôtesse la personne de M. Jones, que la fine mouche commença, comme on dit, à éventer la mèche. Lorsque Sophie entra, sans répondre à la suivante : « Bonté divine ! dit-elle s’adressant à la maîtresse, qui l’aurait cru ? Sur ma parole, voilà le plus aimable couple qu’il soit possible de voir. Ma foi, mademoiselle, je ne m’étonne pas que le jeune écuyer coure ainsi après vous. Il m’a dit que vous étiez la plus belle dame du monde, et assurément il ne m’a pas trompée. Le pauvre jeune homme, Dieu ait pitié de lui ! je l’ai bien plaint, oui, je l’ai plaint de toute mon âme, quand je l’ai vu embrasser tendrement son oreiller, et l’appeler sa chère Sophie. J’ai fait tout ce que j’ai pu pour le dissuader d’aller à la guerre : je lui ai dit qu’il ne manquait pas de gens qui n’étaient bons qu’à se faire tuer, et qui n’avaient pas, comme lui, le bonheur d’être aimés de si belles dames.

– Certainement, dit Sophie, cette bonne femme extravague.

– Non, non, mademoiselle, je n’extravague point. Mademoiselle croit-elle que je ne sache rien ? Il m’a tout conté, je vous jure.

– Quel maraud, dit Honora, a osé tenir de pareils propos sur le compte de ma maîtresse ?

– Qu’appelez-vous maraud ? repartit l’hôtesse. Parlez mieux, je vous prie, du jeune gentilhomme dont vous me demandiez tout à l’heure des nouvelles. C’est un charmant cavalier, et il aime de tout son cœur mademoiselle Sophie Western.

– Il aime ma maîtresse ? Sachez, m’amie, que ce n’est pas un morceau fait pour lui.

– Honora, dit Sophie, ne grondez pas cette bonne femme, elle n’a point dessein de m’offenser.

– Oh ! sûrement non, » répliqua l’hôtesse enhardie par la douce voix de Sophie. Et elle enfila un long et ennuyeux récit, dont quelques endroits choquèrent un peu notre héroïne et beaucoup plus Honora, qui en prit occasion de déchirer le pauvre Jones, dès qu’elle fut seule avec sa maîtresse. « Vous avouerez, mademoiselle, dit-elle, qu’il faut être un misérable, et aimer bien peu une femme, pour profaner ainsi son nom dans un cabaret. »

Sophie ne jugeait pas avec autant de rigueur la conduite de Jones. Elle était peut-être plus touchée des violents transports de son amour, que l’hôtesse avait exagérés comme le reste, qu’offensée de son indiscrétion ; et elle imputait le tout au délire de la passion, et à un excès de franchise.

Cet incident néanmoins, reproduit plus tard par Honora, et présenté sous un jour odieux, servit à donner plus de poids et de force à la malheureuse rencontre d’Upton, et seconda merveilleusement les efforts de la femme de chambre, pour engager sa maîtresse à quitter l’auberge, sans voir Jones.

Quand l’hôtesse se fut assurée que Sophie ne voulait ni manger, ni boire, et que son intention était de repartir aussitôt que ses chevaux seraient prêts, elle se retira. Honora se permit alors de gronder sa maîtresse, liberté qu’elle prenait assez volontiers. Elle lui rappela que Londres était le but de son voyage ; elle insista sur l’inconvenance de courir après un jeune homme, et termina sa harangue par cette grave apostrophe : « Au nom de Dieu, mademoiselle, songez à ce que vous faites, et où vous allez. »

Ce conseil, donné à une jeune personne qui avait déjà fait près de quarante milles à travers champs, dans une saison rigoureuse, pourra paraître un peu ridicule. On doit supposer, en effet, qu’elle n’avait bravé la fatigue d’une pareille course, qu’avec un dessein bien réfléchi et bien arrêté. Honora, à en juger par quelques mots qui lui étaient échappés, en semblait persuadée. Telle est aussi, sans doute, l’opinion d’un grand nombre de lecteurs qui ont depuis longtemps deviné le projet de notre héroïne, et condamné sa fuite, comme la démarche d’une fille sans pudeur.

Sophie ne méritait point cette cruelle injure. Son cœur avait été depuis peu si agité par l’espérance et par la crainte, par le sentiment de ses devoirs, par sa tendresse filiale, par sa haine pour Blifil, par sa pitié, et (disons-le) par son amour pour Jones ; la conduite de son père, de sa tante, de tout le monde, et de Jones surtout, avait porté sa passion à un tel degré de violence, qu’elle était tombée dans cet état de trouble et d’égarement qui nous rend incapables de peser nos actions, et indifférents sur leurs suites. Les remontrances d’Honora lui inspirèrent toutefois une détermination plus sage. Elle résolut d’aller d’abord à Glocester, et de là directement à Londres.

Le malheur voulut qu’elle rencontrât à peu de distance de la première ville, ce procureur qui y avait dîné avec Jones. Comme il connaissait Honora, il s’arrêta pour lui parler. Sophie se contenta, dans le moment, de demander son nom, sans faire autrement attention à lui ; mais apprenant ensuite quelle était sa profession et sa manière expéditive de voyager, qui lui avait donné une sorte de célébrité, et se souvenant d’avoir entendu Honora lui dire qu’elle allait avec sa maîtresse à Glocester, elle craignit que son père, instruit par cet homme de sa marche, ne suivît ses traces jusqu’à cette ville, et ne parvînt à la rattraper, si elle prenait tout de suite le chemin de Londres. Elle changea donc de résolution, loua des chevaux pour un voyage de huit jours et pour une fausse route, et quoique excédée de fatigue, elle se décida à repartir, malgré les instantes prières d’Honora, et les représentations de mistress Whitefield qui, par politesse, ou par bon naturel, la pressait vivement de coucher à Glocester. Elle ne prit rien autre chose que quelques tasses de thé, se jeta deux heures sur un lit, pendant qu’on faisait rafraîchir ses chevaux, puis se remit en route vers onze heures du soir, et se dirigeant du côté de Worcester, elle arriva en moins de quatre heures à l’auberge où nous l’avons vue dernièrement.

Après avoir décrit en détail la marche de notre héroïne, depuis le moment de sa fuite jusqu’à son arrivée à Upton, nous conduirons rapidement monsieur son père au même endroit. Le postillon qui avait mené Sophie à Hambrook mit d’abord sur la voie. Il suivit sa fille à la piste jusqu’à Glocester et même jusqu’à Upton. Partridge, selon l’expression de l’écuyer, laissant dans tous les lieux où il passait une forte odeur derrière lui, il sut ainsi que Jones avait pris la route de la dernière ville, et ne douta point que Sophie n’eût couru sur la trace de son amant. Il se servit, pour rendre sa pensée, d’un terme grossier qui ne peut être compris que des chasseurs de renards, auxquels nous laissons le plaisir de le deviner.


XI.

CONTENANT ENVIRON TROIS JOURS.


CHAPITRE PREMIER.

Coup de patte aux critiques.

Les critiques exigent et obtiennent en général des auteurs, une grande déférence. Il est donc possible qu’on nous reproche de les avoir traités trop sévèrement dans notre dernier chapitre préliminaire. Nous donnerons dans celui-ci les raisons de notre conduite envers cette classe redoutable d’écrivains, et nous les placerons peut-être dans un jour sous lequel on ne les a point envisagés jusqu’à présent.

Le mot critique dérive du grec, et signifie jugement. Des personnes qui n’entendaient pas le terme original et n’en connaissaient que la traduction, se sont figurées sans doute qu’il signifiait jugement, dans le sens où les tribunaux l’emploient, comme l’équivalent de condamnation.

Cette conjecture nous paraît d’autant mieux fondée, que dans ces derniers temps le plus grand nombre des critiques s’est trouvé parmi les gens de loi. Beaucoup d’entre eux, désespérant, selon toute apparence, de s’élever jusqu’au banc du roi[11], se sont assis sur les bancs du parterre de la comédie, où ils ont exercé leur empire et prononcé des jugements, c’est-à-dire des condamnations.

Ces messieurs, nous n’en doutons pas, seraient charmés que l’on comparât sérieusement leur métier à une des plus importantes et des plus honorables fonctions de la société ; mais comme notre dessein n’est point de les flatter, nous rappellerons à leur mémoire un certain officier de justice d’un rang beaucoup plus bas, avec lequel ils ont aussi quelque ressemblance éloignée, puisque non contents de prononcer leurs arrêts, ils les exécutent eux-mêmes.

On peut encore considérer avec raison les critiques modernes, comme des détracteurs publics. Si celui qui n’étudie le caractère des autres, que dans la vue de découvrir leurs défauts et de les divulguer, mérite le titre de détracteur des hommes, le critique qui lit un ouvrage dans le même esprit de malveillance, mérite également le titre de détracteur des livres.

Le vice n’a pas à notre avis d’esclave plus abject ; la société, d’ennemi plus odieux ; ni le diable, de plus digne et de plus cher disciple, qu’un détracteur. Nous craignons que le monde ne ressente pas pour ce monstre la moitié de l’horreur qu’il doit inspirer, et nous n’osons assigner les motifs d’une si criminelle indulgence. Il est certain pourtant que le voleur semble presque innocent, au prix du détracteur. L’assassin même paraît quelquefois moins coupable que lui. La détraction est une arme plus cruelle que le poignard ; car les blessures qu’elle fait sont toujours incurables. On peut la comparer au plus lâche, au plus exécrable des crimes, à l’empoisonnement : moyen de vengeance si vil et si horrible, que jadis nos lois le distinguaient sagement des autres meurtres, par la rigueur du supplice dont elles le punissaient.

Outre les maux affreux que cause la détraction, et les méprisables ressorts qu’elle emploie, il y a des circonstances qui en aggravent singulièrement l’atrocité. La plupart du temps elle agit sans provocation, sans espoir de récompense, à moins qu’il n’existe des âmes assez infernales pour en trouver une, dans le désespoir et dans la ruine de leurs victimes.

Shakespeare a peint ce vice avec énergie dans les vers suivants :

L’audacieux brigand qui m’arrache ma bourse,

Et soudain loin de moi précipite sa course,

M’enlève peu de chose, ou même presque rien.

C’était mon bien hier, aujourd’hui c’est le sien :

Cet or fut et sera de mille autres la proie.

Mais qu’un lâche ennemi, par une oblique voie,

Vienne ravir l’honneur à mon nom qu’il flétrit,

Sans l’enrichir en rien, son crime m’appauvrit[12].

L’honnête lecteur conviendra sans peine avec nous de ces vérités. S’il en trouve l’application au détracteur des livres trop rigoureuse, qu’il considère que les deux espèces de détraction proviennent du même fond de malignité, et ne sont ni l’une, ni l’autre, susceptibles d’aucune excuse. Peut-on dire que le dommage causé de cette manière à un écrivain soit léger, quand on songe que son livre est la production de son cerveau, et comme son enfant ?

Le lecteur dont la muse n’a pas encore cessé d’être vierge, ne saurait se faire une idée de la tendresse paternelle d’un auteur pour son ouvrage. Nous lui adresserons, en la parodiant, la touchante exclamation de Macduff. « Hélas ! tu n’as point fait de livre ! » Mais celui que sa muse féconde a déjà rendu père, éprouvera une vive émotion, et ne pourra peut-être retenir ses larmes (surtout si sa chère géniture n’est plus), en nous entendant parler des longues fatigues qui précèdent l’enfantement d’un ouvrage, du pénible travail qui l’accompagne, de l’affection et des soins que le tendre père prodigue à son enfant chéri, jusqu’au moment où il le juge en état de paraître dans le monde.

Cet amour paternel n’est pas le pur effet de l’instinct, et ne répugne en rien à la sagesse humaine. Il n’y a point d’enfants de qui l’on puisse dire plus véritablement que des livres, qu’ils sont la richesse de leurs pères. Beaucoup d’entre eux les ont nourris dans leur vieillesse avec une piété toute filiale. Ainsi le détracteur dont le souffle empoisonné fait mourir un livre avant le temps, ne blesse pas moins l’auteur dans son intérêt que dans ses affections.

Enfin, le détracteur d’un livre est dans le fait celui de l’auteur. Comme on ne peut appeler quelqu’un bâtard, sans traiter sa mère de coquine, de même on ne peut qualifier un livre d’ennuyeux et de ridicule, sans traiter l’auteur de sot ; et cet affront, quoique moins injurieux dans le sens moral que celui de fripon, fait infiniment plus de tort dans le monde.

Si quelques personnes ne voient dans ces réflexions que des plaisanteries, d’autres sauront en reconnaître la justesse. Peut-être même penseront-elle que nous ne les avons pas présentées avec assez de gravité ; mais qui empêche de dire la vérité en riant ? Il faut être d’un mauvais naturel, pour déprécier un livre par malignité, ou par pur badinage ; et l’on peut soupçonner à bon droit tout critique morose et hargneux, d’être un méchant homme.

Nous consacrerons la fin de ce chapitre à signaler les iniques censeurs qui excitent seuls nos plaintes ; car personne, hormis eux, ne nous accusera de vouloir soustraire les productions de l’esprit humain au jugement de toute espèce de tribunal, ou d’exclure de la république des lettres d’illustres critiques tels qu’Aristote, Horace, et Longin, chez les anciens ; Dacier et Bossu chez les Français, et quelques-uns de nos compatriotes qui ont rendu, par leurs veilles, au monde savant, de si éminents services, et acquis le droit incontestable de prononcer des arrêts, en matière de littérature.

Sans entrer dans le détail des qualités qui constituent un sage Aristarque, sujet que nous avons touché ailleurs, nous pensons qu’on est bien fondé à protester contre un censeur assez téméraire pour condamner un livre qu’il n’a pas lu. Soit qu’il parle d’après ses propres conjectures, ou sur la foi d’autrui, c’est un détracteur. On peut en dire autant de celui qui, sans désigner dans un ouvrage aucun défaut particulier, le frappe tout entier d’un brutal anathème. Nous ajouterons que si les imperfections qu’on remarque dans les parties, ne déparent point l’ensemble, ou si elles sont rachetées par de plus grandes beautés, une réprobation générale annonce moins l’équité d’un vrai critique, que la malignité d’un détracteur. Il faut suivre à cet égard le conseil que donne Horace dans les vers suivants :

Lorsque mille beautés brillent dans un poëme,

Je ne m’offense point d’un trait qui, par hasard,

Laisse voir un défaut d’attention et d’art,

Ou de l’esprit humain décèle la faiblesse[13].

Martial dit de même :

Ce n’est pas autrement que l’on compose un livre[14].

Toute beauté, dans l’ordre physique, et dans l’ordre moral, veut être jugée avec cette indulgence. Quelle barbarie n’y aurait-il pas à condamner un ouvrage tel que le nôtre, un ouvrage dont la composition nous a coûté tant de milliers d’heures, par l’unique raison que quelques chapitres peuvent fournir matière à une critique juste et raisonnable ? Rien de plus commun pourtant que des arrêts de proscription rendus sur d’aussi frivoles motifs. Au théâtre surtout, il suffit d’une expression qui choque le goût de l’assemblée, ou même celui d’un seul spectateur, pour exposer le poëte à l’affront des sifflets. Une scène mal accueillie compromet le sort de la pièce entière. Il est en conscience aussi impossible d’écrire sous un pareil joug, que de régler sa vie sur les opinions de certains esprits atrabilaires. Si l’on s’en rapportait aux sentiments de quelques critiques, et à ceux de quelques dévots, aucun auteur ne serait sauvé dans ce monde, ni aucun homme dans l’autre.


CHAPITRE II.

Aventure de Sophie après son départ d’Upton.

Au moment où nous fûmes obligé de faire un pas rétrograde dans cette histoire, nous venions de raconter au lecteur la manière dont Sophie et Honora avaient quitté l’auberge d’Upton. Nous allons maintenant retrouver notre héroïne, et laisser encore quelque temps le coupable Jones déplorer sa mauvaise fortune, ou plutôt sa mauvaise conduite.

Sophie ayant engagé son guide à prendre des chemins de traverse, avait passé la Savern et n’était pas à un mille de l’auberge, lorsqu’en se retournant, elle vit plusieurs personnes à cheval qui accouraient à toute bride. Saisie d’effroi, elle ordonna au guide de hâter sa marche. Il obéit, et tous trois se mirent au galop ; mais plus ils allaient vite, plus vite on les suivait ; et comme les chevaux de derrière étaient un peu meilleurs que ceux de devant, ces derniers furent bientôt atteints : circonstance heureuse pour la pauvre Sophie, dont la fatigue et la peur avaient presque épuisé les forces. Elle se sentit tout à coup rassurée par la voix d’une femme, qui la salua de la manière la plus civile et la plus douce. Dès qu’elle fut remise de son trouble, elle lui rendit son salut, avec autant de politesse que de joie.

La petite troupe qui lui avait causé tant de frayeur se composait, comme la sienne, de deux femmes et d’un guide. L’une et l’autre firent ensemble trois grands milles, dans un profond silence. Enfin Sophie revenue de son effroi, mais étonnée que l’inconnue continuât à la suivre à travers champs, et dans tous les détours qu’elle faisait, prit la parole et lui dit d’un ton obligeant, qu’elle s’estimait heureuse de voir que leur route fût la même. L’autre qui n’attendait qu’un mot pour entrer en conversation, répondit aussitôt que le bonheur était tout entier pour elle ; qu’étrangère dans ce pays, elle avait été si contente de rencontrer une personne de son sexe, qu’elle s’était peut-être rendue coupable, en la suivant, d’une indiscrétion difficile à excuser.

Les deux dames se firent de nouveaux compliments. Honora, par respect pour le bel habit de l’inconnue, lui avait cédé sa place, et s’était retirée un peu en arrière. Sophie avait une grande curiosité de savoir pourquoi sa nouvelle compagne s’attachait ainsi à ses pas. Elle en concevait même une sorte d’inquiétude. Cependant la crainte, la retenue, ou quelque autre motif, l’empêchèrent de lui adresser à ce sujet aucune question.

L’étrangère éprouvait en ce moment un embarras, dont la dignité de l’histoire ne permet guère de faire mention. Le vent avait emporté cinq fois son chapeau, dans l’espace du dernier mille, et elle cherchait en vain un ruban, pour l’attacher sous son menton. Sophie, témoin de sa peine, lui offrit un mouchoir. En le tirant de sa poche, elle lâcha imprudemment la bride de son cheval. L’animal broncha, s’abattit, et jeta par terre sa belle conductrice.

Quoique Sophie fut tombée la tête la première, elle ne se fit aucun mal. Les mêmes circonstances qui occasionnèrent sa chute, lui en sauvèrent aussi la confusion. Elle se trouvait alors dans un chemin étroit et si couvert d’arbres, que la lune n’aurait pu y introduire qu’une faible lumière, quand un nuage épais n’en eût pas obscurci presque entièrement le disque. Par ce moyen, sa modestie, très-prompte à s’alarmer, n’eut pas plus à souffrir que sa personne, et elle remonta à cheval sans autre mal que la peur.

Le jour parut enfin. Les dames qui marchaient côte à côte se regardèrent fixement. Au même instant, elles arrêtèrent leurs chevaux, et toutes deux parlant à la fois, prononcèrent avec une égale allégresse, l’une le nom de Sophie, l’autre celui d’Henriette.

Cette rencontre imprévue les surprit beaucoup plus qu’elle ne surprendra le lecteur ; il a sans doute deviné que l’étrangère n’était autre que mistress Fitz-Patrick, nièce de M. Western, dont nous avons raconté le brusque départ de l’hôtellerie d’Upton, peu de minutes après celui de Sophie.

Les deux cousines avaient demeuré longtemps ensemble chez mistress Western leur tante, et s’y étaient liées d’une étroite amitié. Elles furent si étonnées et si aises de se revoir, qu’on ne saurait figurer la moitié des caresses qu’elles se firent, avant de songer à se demander où elles allaient. Mistress Fitz-Patrick s’en avisa la première. Cette question, toute simple et toute naturelle, ne laissa pas d’embarrasser Sophie. « Ma chère Henriette, lui dit-elle, suspendez, je vous prie, votre curiosité jusqu’à notre prochaine arrivée dans quelque auberge. J’ai peine, comme vous, à contenir la mienne ; car notre surprise, je pense, doit être à peu près la même. »

Leur entretien, pendant la route, mérite peu d’être rapporté. Celui des femmes de chambre en est moins digne encore. Elles ne demeurèrent pas non plus en reste de politesses. Quant aux guides, ils furent privés du plaisir de la conversation, l’un trottant devant, et l’autre derrière.

Après une marche de plusieurs heures dans cet ordre, on prit un chemin large et bien battu qui conduisait à une auberge de belle apparence, où l’on s’arrêta. Sophie était si fatiguée, elle avait tant souffert de sa course nocturne, surtout pendant les cinq ou six derniers milles, qu’elle ne put descendre de cheval toute seule. L’hôte qui était venu au-devant d’elle, s’en aperçut et lui offrit son secours. Elle l’accepta un peu étourdiment. Il semble, en vérité, que la malicieuse fortune eût résolu ce jour-là de faire rougir notre héroïne, et elle réussit mieux dans son dessein la seconde fois que la première. L’hôte l’avait à peine reçue entre ses bras, que ses deux jambes, affaiblies par une récente attaque de goutte, lui manquèrent en même temps, et il s’étendit par terre tout de son long. Mais il eut l’adresse et la galanterie de se placer en tombant sous son charmant fardeau, de manière qu’il fut seul froissé de la chute. Sophie n’en éprouva d’autre mal qu’une violente atteinte portée à sa pudeur. Le rire malin qu’elle observa, en se relevant, sur le visage de la plupart des spectateurs, lui fit soupçonner ce qui était arrivé, et ce que nous tairons ici, dussions-nous tromper l’attente de certains lecteurs. Ces sortes d’accidents n’ont jamais rien eu de comique à nos yeux ; et nous ne craignons pas d’affirmer que pour aimer à en rire, il faut avoir une idée bien imparfaite de la modestie d’une jeune et belle femme.

La frayeur et la confusion, jointes à une extrême fatigue de corps et d’esprit, avaient presque épuisé les forces de Sophie. Elle entra dans l’auberge, d’un pas chancelant, appuyée sur le bras de sa femme de chambre. Dès qu’elle fut assise, elle demanda un verre d’eau, qu’Honora changea très-judicieusement en un verre de vin.

Mistress Fitz-Patrick frappée de la pâleur de sa cousine, et apprenant d’Honora qu’elle avait passé les deux dernières nuits sans se coucher, la pressa de prendre quelque repos. Elle ignorait encore son histoire, et le sujet de ses craintes ; mais en eût-elle été instruite, elle ne lui aurait pas donné d’autre conseil, tant la pauvre jeune personne paraissait accablée de lassitude. Une longue marche à travers champs lui ôtait d’ailleurs à elle-même toute appréhension d’être rattrapée par son mari.

Sophie se rendit aux instances de son amie et à celles d’Honora. Mistress Fitz-Patrick lui offrit de partager son lit, proposition que Sophie accepta avec plaisir.

La maîtresse une fois couchée, la femme de chambre se disposa à en faire autant. Elle voulut d’abord s’excuser auprès de sa compagne, de la laisser seule dans un lieu aussi affreux qu’une auberge ; mais celle-ci, qui n’avait pas moins envie de dormir qu’Honora, l’arrêta tout court et la pria de lui accorder l’honneur de coucher avec elle. Honora répondit que tout l’honneur serait de son côté. Après force compliments, les deux soubrettes se mirent ensemble au lit, à l’exemple de leurs maîtresses.

L’aubergiste, suivant l’usage des gens de sa profession, ne manquait jamais de s’informer aux cochers, laquais, postillons, et autres, du nom, de la condition, et de la fortune de ses hôtes. On ne sera donc pas étonné que l’air mystérieux de nos voyageuses, et surtout le parti extraordinaire qu’elles avaient pris de se coucher à dix heures du matin, eussent éveillé son attention. Dès que les guides furent entrés dans la cuisine, il commença son interrogatoire accoutumé, leur demandant qui étaient ces dames, d’où elles venaient, et où elles allaient ; mais les guides eurent beau lui raconter fidèlement tout ce qu’ils savaient, leurs réponses redoublèrent sa curiosité, au lieu de la satisfaire.

Notre hôte était considéré dans son canton, comme un homme d’une rare sagacité. Il passait pour voir plus loin et plus avant dans les choses qu’aucun habitant de la paroisse, sans en excepter le ministre lui-même. Peut-être devait-il, en grande partie, sa renommée à l’expression grave et significative de son regard, principalement lorsqu’il fumait sa pipe, et il l’avait sans cesse à la bouche. Ses manières contribuaient aussi à répandre l’opinion de son habileté. Il avait dans le maintien quelque chose de sérieux, pour ne pas dire de sombre. Quand il parlait, ce qu’il faisait rarement, il s’énonçait toujours avec lenteur, et en peu de mots qu’il interrompait par de fréquents hem ! ah ! oui ? bon ! et autres monosyllabes. Malgré son attention à les accompagner de gestes explicatifs, comme de signes de tête, de clignements d’yeux, ou du mouvement de son index, il laissait d’ordinaire beaucoup à deviner à ses auditeurs. Souvent même il leur faisait entendre qu’il en savait infiniment plus qu’il ne jugeait à propos d’en dire. Ce dernier artifice suffirait seul pour expliquer la réputation dont il jouissait ; car les hommes admirent volontiers ce qu’ils ne comprennent pas : et c’est sur cette disposition que les charlatans de tous les temps et de tous les pays ont fondé le succès de leurs impostures.

Notre grand politique tirant sa femme à l’écart, lui demanda ce qu’elle pensait des dames qui venaient d’arriver.

« Ce que j’en pense ? répondit-elle, et que voulez-vous que j’en pense ?

– Je sais bien moi, reprit l’hôte, ce qu’il faut en penser. Les guides nous content d’étranges histoires. L’un prétend qu’elles viennent de Glocester, l’autre d’Upton, et aucun, à ce que je vois, ne peut dire où elles vont. Mais s’est-on jamais avisé de venir d’Upton ici, à travers champs, pour se rendre à Londres ? car une des femmes de chambre, avant de descendre de cheval, a demandé si cette route n’était pas celle de Londres. Or, en rapprochant toutes ces circonstances, j’ai jugé que ces inconnues étaient… devinez qui.

– Vous savez, mon ami, que je n’ai pas la prétention d’être aussi habile que vous.

– Voilà une bonne petite femme, dit l’hôte en lui passant la main sous le menton. Oui, je dois en convenir, vous avez toujours rendu justice à ma perspicacité. Eh bien donc, comptez là-dessus… Souvenez-vous de ce que je vous dis… comptez là-dessus. Ce sont, je gage, quelques-unes de ces femmes rebelles qui marchent, dit-on, à la suite du jeune chevalier[15], et qui ont pris un chemin détourné pour éviter l’armée du duc.

– Mon mari, vous avez mis le doigt dessus. L’une d’elles est vêtue comme une princesse, et tout le monde la prendrait pour telle. Cependant quand je considère une chose…

– Hem ! quand vous considérez ? répéta l’hôte d’un ton de dédain ; eh bien, dites-moi, je vous prie, ce que vous considérez.

– C’est qu’elle me paraît trop polie pour être une grande dame. Pendant que Betty bassinait son lit, elle ne l’appelait que mon enfant, ma chère, ma bonne amie ; et quand Betty a offert de lui ôter ses souliers et ses bas, elle l’a remerciée, en lui disant qu’elle ne voulait pas lui donner cette peine.

– Bah ! cela ne signifie rien. Parce que vous avez vu quelques grandes dames dures et malhonnêtes envers leurs inférieurs, pensez-vous qu’il n’y en ait aucune qui sache se conduire poliment avec eux ? Je me connais en gens de qualité, je m’y connais, je crois. N’a-t-elle pas demandé en entrant un verre d’eau ? Une bourgeoise aurait demandé un verre de vin, n’est-il pas vrai ? Si ce n’est point une grande dame, qu’on me vende pour un sot ; et certes, celui qui m’achètera pour tel, fera un mauvais marché. Maintenant, une femme de ce rang voyagerait-elle sans laquais, à moins d’y être forcée par quelque circonstance extraordinaire ?

– En vérité, mon mari, vous en savez plus que moi, et que bien d’autres.

– Je n’ai pas de peine à le croire.

– La pauvre petite dame ! comme elle paraissait souffrante et abattue, quand elle s’est assise sur cette chaise ! Je vous proteste que j’ai eu pitié d’elle, presque autant que si c’eût été une pauvre femme. Mais, mon mari, qu’allons-nous faire ? Si c’est une rebelle, je suppose que vous la livrerez à la justice. Cependant elle est d’une humeur si douce, si agréable… Qu’elle soit ce qu’elle voudra, je ne pourrai m’empêcher de pleurer, si j’apprends qu’elle a été pendue, ou décapitée.

– Bah ?… Mais en y réfléchissant, il n’est pas aisé de prendre un parti. Espérons qu’avant son départ, nous recevrons la nouvelle d’une bataille. Si le chevalier est vainqueur, elle pourra nous servir à la cour, et faire notre fortune.

– C’est vrai, et je souhaite de tout mon cœur qu’elle en ait le moyen. C’est une bien douce et bonne dame. J’aurais un chagrin mortel de lui causer le moindre mal.

– Bon ! voilà les femmes. Elles sont toujours prêtes à s’apitoyer. Voudriez-vous recéler des rebelles, dites ? le voudriez-vous ?

– Non, sans doute ; et quoi qu’il arrive, on ne saurait nous blâmer de la dénoncer. Tout le monde en ferait autant à notre place. »

Tandis que l’hôte, qui n’avait pas, comme on voit, usurpé la réputation de grand politique, débattait cette question à part soi (car il faisait peu de cas de l’avis de sa femme), il apprit que les rebelles, en évitant l’armée du duc de Cumberland, avaient gagné un jour de marche sur lui, et s’avançaient vers Londres, bientôt après arriva un fameux jacobite, la figure rayonnante de joie, qui le prit par la main et s’écria : « Victoire, mon enfant ! dix mille braves Français sont débarqués à Suffolk. Vive la vieille Angleterre ! dix mille Français ! mon bon ami. Adieu, je cours les rejoindre. »

Ces nouvelles fixèrent l’irrésolution du prudent aubergiste. Il se décida à faire sa cour à la jeune dame, quand elle serait levée, ne doutant pas que ce ne fût madame Jenny Cameron en personne.


CHAPITRE III.

Chapitre très-court, où l’on voit pourtant un soleil, une lune, une étoile, et un ange.

Le soleil, qui se couche de très-bonne heure à cette époque de l’année, était descendu depuis quelque temps sous l’horizon, lorsque Sophie se leva, rafraîchie par un léger sommeil qu’elle ne dut qu’à l’excès de la fatigue. Il est bien vrai qu’en partant d’Upton, elle avait dit à Honora, et s’était peut-être dit à elle-même, qu’elle jouissait d’une tranquillité parfaite. On ne peut douter pourtant qu’elle n’eut l’esprit un peu atteint de cette maladie qu’accompagne toujours une vive agitation, et qui probablement ne diffère point de celle que les médecins entendent (s’ils ont quelque entendement) par fièvre morale.

Mistress Fitz-Patrick se leva en même temps que sa cousine, appela sa femme de chambre, et s’habilla sur-le-champ. C’était véritablement une fort jolie femme. Elle aurait passé pour belle, partout ailleurs qu’à côté de Sophie ; mais lorsque Honora, à qui sa maîtresse avait défendu de l’éveiller, fut entrée chez elle, de son propre mouvement, et qu’elle l’eut parée, les charmes de l’Irlandaise qui, semblables à l’étoile du matin, avaient précédé le lever du soleil, s’éclipsèrent devant l’éclatante beauté de sa cousine.

Jamais Sophie n’avait paru si brillante : en sorte que la servante d’auberge put dire, sans hyperbole, en descendant de chez les voyageuses, où elle avait été allumer du feu, qu’il ne fallait plus douter de l’apparition des anges, puisqu’elle venait d’en voir un dans la chambre d’en haut.

Mistress Fitz-Patrick instruite par sa cousine de l’intention où elle était de se rendre à Londres, consentit à l’y accompagner. L’arrivée de son mari à Upton avait changé son dessein d’aller à Bath, ou chez sa tante Western. Les deux cousines n’eurent pas plus tôt pris le thé, que Sophie voulut profiter du clair de lune pour repartir sans délai. Elle ne craignait pas le froid, et son courage naturel, exalté par un sentiment qui tenait du désespoir, ne laissait point d’accès dans son âme à ces vaines terreurs que la nuit inspire aux femmelettes. D’ailleurs, l’heureux succès de ses deux premières expéditions nocturnes, l’enhardissait à en tenter une troisième.

Mistress Fitz-Patrick ne se sentait pas le même courage. Une frayeur plus grande avait, il est vrai, triomphé en elle d’une moindre. Pour fuir la présence de son mari, elle s’était décidée à sortir d’Upton, au milieu des ténèbres ; mais à présent qu’elle se croyait à l’abri de ses poursuites, la moindre frayeur reprit le dessus. Elle supplia sa cousine de rester jusqu’au lendemain matin, et de ne pas s’exposer au danger de voyager de nuit.

Sophie était la complaisance même. Après avoir essayé en vain du raisonnement et de la plaisanterie, pour dissiper la peur de son amie, elle finit par céder à ses instances. Peut-être y aurait-elle résisté davantage, si elle avait su l’arrivée de son père à Upton. Pour ce qui est de Jones, nous appréhendons fort qu’elle ne souhaitât plus qu’elle ne craignait sa rencontre. C’est un aveu que nous arrache la force de la vérité. Nous avouerons pourtant qu’il eût été plus honnête à nous de dérober au lecteur la connaissance d’une faiblesse qu’il faut regarder comme un de ces mouvements involontaires de l’âme, auxquels la raison n’a souvent point de part.

L’hôtesse informée de la résolution des jeunes voyageuses, vint prendre leurs ordres pour le souper. Il y avait dans la voix de Sophie, dans son air, dans ses manières une douceur enchanteresse. La brave femme persuadée que c’était Jenny Cameron, devint en un instant zélée jacobite, et fit des vœux ardents pour le succès des armes du prince Édouard, en reconnaissance de la bonté avec laquelle sa prétendue maîtresse l’avait traitée.

Les deux cousines, restées seules, montrèrent une égale curiosité d’apprendre les événements extraordinaires qui avaient occasionné leur rencontre. Mistress Fitz-Patrick ayant obtenu de Sophie la promesse de lui conter à son tour son histoire, commença le récit de la sienne, que le lecteur lira, s’il veut, dans le chapitre suivant.


CHAPITRE IV.

Histoire de mistress Fitz-Patrick.

Mistress Fitz-Patrick, après un moment de silence, poussa un profond soupir, et s’exprima ainsi :

« Les malheureux éprouvent naturellement une peine secrète à se rappeler les époques de leur vie qui ont eu pour eux le plus de charmes. Il en est des plaisirs passés, ainsi que des amis qu’on a perdus. Ils laissent au fond du cœur de tendres regrets, et l’on peut dire que l’image des uns et des autres revient souvent, comme une ombre triste et chère, s’offrir à l’imagination.

« Aussi, ne puis-je songer sans chagrin à ces jours fortunés où nous vivions ensemble sous la tutelle de ma tante Western. Hélas ! pourquoi miss Sensée et miss Étourdie ne sont-elles plus ? Vous n’avez sûrement pas oublié ces noms de notre enfance. Que vous me donniez avec raison le dernier ! l’expérience m’a trop appris combien je le méritais. Pour vous, ma Sophie, vous avez toujours valu mieux que moi. Puissiez-vous aussi être plus heureuse ! j’ai encore présentes à l’esprit les sages représentations que vous me fîtes, un jour que je me désolais d’avoir manqué un bal ; et vous n’aviez pas encore quatorze ans ! ô ma Sophie : le bon temps que celui où je regardais une semblable contrariété comme un malheur, et où en effet je n’en avais point connu de plus grand !

Dans le fait, ma chère Henriette, c’était alors pour vous une affaire sérieuse. Consolez-vous donc en pensant que le sujet actuel de votre affliction, quel qu’il soit, vous semblera peut-être un jour aussi frivole que la privation d’un bal vous le paraît aujourd’hui.

– Hélas ! ma Sophie, vous jugerez vous-même très-différemment de ma situation présente. Ou votre tendre cœur serait bien changé, ou mes infortunes vous arracheront plus d’un soupir et plus d’une larme. Je vous l’avouerai même, la connaissance que j’ai de votre sensibilité, me fait craindre d’entamer un récit qui ne peut manquer de vous causer une vive émotion. »

Ici mistress Fitz-Patrick s’arrêta ; mais sur les instances réitérées de Sophie, elle poursuivit en ces termes :

« Vous avez, sans doute, beaucoup entendu parler de mon mariage. Cependant, comme il est probable que les circonstances vous en auront été présentées sous un faux jour, je remonterai à l’époque où j’eus le malheur de rencontrer à Bath l’homme qui, depuis, est devenu mon mari. C’était peu de temps après que vous eûtes quitté ma tante, pour retourner chez votre père.

« M. Fitz-Patrick se faisait remarquer parmi les jeunes agréables qui se trouvaient à Bath. Il était beau, bien fait, très-galant, plus recherché que personne dans sa parure. Si vous aviez le malheur de le voir maintenant, vous ne le reconnaîtriez point à ce portrait. Je ne puis mieux vous le peindre, qu’en vous disant qu’il est aujourd’hui tout le contraire de ce qu’il était autrefois. Dans un long séjour à la campagne, il a contracté les manières les plus rudes, les plus grossières, en un mot, ma chère, il est devenu un vrai sauvage irlandais… Mais pour continuer mon histoire, les qualités qu’il possédait alors le recommandaient si bien, que malgré le préjugé qui excluait de la société des gens de qualité les personnes d’une classe inférieure, il trouva le secret de s’y introduire. Ce n’était pas, au reste, une chose facile que d’éviter sa compagnie ; il se contentait d’une légère invitation, souvent même il s’en passait. Sa bonne mine, sa galanterie, lui conciliaient la faveur des femmes, et sa bravoure connue le mettait à l’abri d’une insulte de la part des hommes. Sans cela, ceux-ci, je pense, en auraient bientôt fait justice ; car il n’avait aucun titre réel pour être préféré à la petite noblesse d’Angleterre, qui le voyait d’assez mauvais œil, et ne lui épargnait pas les sarcasmes en son absence, sans doute par jalousie de ses succès auprès de notre sexe.

« Quoique ma tante ne fût point une femme de qualité, comme elle avait toujours vécu à la cour, elle voyait la société la plus distinguée de Bath. Par quelque voie qu’on arrive dans le grand monde, dès qu’on a su s’en ouvrir l’entrée, c’est un mérite d’y paraître établi, et un mérite qui semble tenir lieu de tout autre. Vous avez pu en juger, malgré votre jeunesse, par la conduite de ma tante. Elle était froide ou prévenante avec les gens, suivant qu’ils avaient plus ou moins de cette sorte de mérite.

« Ce fut là principalement ce qui valut ses bonnes grâces à M. Fitz-Patrick. Il mit une adresse merveilleuse à les capter. Elle ne faisait point de parties où elle ne l’invitât. Il répondait avec empressement à une distinction si flatteuse, et lui rendait des soins assidus. Les mauvaises langues en glosèrent ; les personnes les plus bienveillantes arrangèrent entre eux un mariage. Pour moi, je l’avouerai, je ne doutai point que les vues de M. Fitz-Patrick ne fassent comme on dit d’ordinaire, très-honnêtes, ou, en d’autres termes, qu’il n’eût le dessein de s’emparer, par le mariage, de la fortune de ma tante. Ma chère tante n’était ni assez belle, ni assez jeune pour inspirer une passion ; mais, en revanche, ses grands biens lui prêtaient des charmes puissants aux yeux d’un épouseur.

« Les marques de déférence et de considération que M. Fitz-Patrick ne cessait de me donner, me confirmèrent encore dans mon opinion. Je me figurai qu’il cherchait à diminuer par là l’éloignement qu’il devait me supposer pour une union préjudiciable à mes intérêts ; et je ne saurais dire jusqu’à quel point cet artifice lui réussit. Contente de ma propre fortune, moins capable de calcul que qui que ce soit, je ne pouvais être sérieusement l’ennemie d’un homme qui me plaisait par ses manières, et me traitait avec des égards dont il se dispensait envers la plupart des femmes de qualité.

« Cette façon d’agir m’était fort agréable ; il la changea bientôt pour une autre qui me le fût encore davantage. Il se montra sensible, passionné, et n’épargna pas les soupirs. De temps en temps toutefois, soit à dessein, soit naturellement, il s’abandonnait à sa gaîté accoutumée ; mais c’était toujours en nombreuse compagnie et avec d’autres femmes. Si, dans une contredanse où nous figurions tous deux, je ne dansais pas avec lui, il devenait sombre. Venait-il à se rapprocher de moi, il prenait l’air le plus doux et le plus tendre qu’on puisse imaginer. Enfin, il me montrait en toute occasion une préférence si manifeste, qu’il aurait fallu que je fusse aveugle pour ne pas m’en apercevoir ; et… et… et…

– Et vous en étiez ravie, ma chère Henriette, dit Sophie. Pourquoi en rougiriez-vous ? ajouta-t-elle en soupirant ; on ne peut disconvenir qu’il n’y ait dans la tendresse que la plupart des hommes savent feindre, un charme irrésistible.

– Rien de plus vrai, repartit mistress Fitz-Patrick. Des hommes qui n’ont pas le sens commun dans tout le reste, sont en amour de vrais Machiavels. Faut-il, hélas ! que je l’aie appris à mes dépens ? Eh bien, je ne fus pas moins en butte que ma tante aux traits de la médisance, et quelques bonnes âmes ne se firent point scrupule d’assurer que M. Fitz-Patrick avait, en même temps, une intrigue galante avec nous deux.

« Ce qui vous surprendra, c’est que ma tante n’aperçut ni ne soupçonna rien de notre intelligence, quoiqu’elle fut, je pense, assez visible. Il semble, en vérité, que l’amour aveugle les vieilles femmes. Elles s’enivrent avidement de l’encens qu’on leur présente, et ressemblent à ces convives affamés qui n’ont pas le loisir d’observer, à table, ce qui se passe autour d’eux. J’ai fait cette remarque en plusieurs autres occasions. Ma tante avait les yeux si fascinés, que quand elle nous surprenait en tête-à-tête à son retour du bain (et cela arrivait souvent), il suffisait d’un reproche obligeant de M. Fitz-Patrick sur sa longue absence, pour écarter de son esprit toute espèce de soupçon. Mon amant usait encore d’un stratagème qui lui réussissait à merveille. Il me traitait, en sa présence, comme un enfant, ne m’appelant jamais que la jolie petite miss. Ce ton de légèreté ne plut d’abord qu’à demi à votre humble servante ; mais j’en devinai bientôt le motif, surtout lorsque je vis que M. Fitz-Patrick changeait de langage et de manières, aussitôt que ma tante avait les talons tournés. Cependant, si je ne fus pas offensée d’une conduite dont j’avais pénétré le but, j’eus beaucoup à en souffrir. Ma tante prit à la lettre le nom que me donnait, par plaisanterie, son amant prétendu, et me traita sous tous les rapports comme un véritable enfant. Je m’étonne même qu’elle n’ait pas songé à me remettre des lisières.

« Enfin, M. Fitz-Patrick crut devoir m’apprendre avec solennité un secret que je savais depuis longtemps. Il m’assura que j’étais l’unique objet de la passion qu’il avait feinte pour ma tante ; il se plaignit en termes amers des encouragements qu’elle lui avait donnés, et se fit un mérite à mes yeux de tant d’heures ennuyeusement passées auprès d’elle. Que vous dirai-je, ma chère Sophie ? à vous parler sans détour, j’étais flattée de ma conquête. C’était pour moi un plaisir charmant de supplanter ma tante, et plus de vingt autres femmes. En un mot, je crains de n’avoir pas gardé, dès sa première déclaration, la réserve convenable… J’eus la faiblesse de lui donner des espérances, avant la fin de notre entrevue.

« Tout Bath alors se déchaîna contre moi. Plusieurs jeunes femmes affectèrent de m’éviter, moins peut-être parce qu’elles doutaient de ma vertu, que dans le dessein de m’exclure d’une société où j’occupais seule l’attention de leur héros favori. Je ne puis m’empêcher d’exprimer ici ma reconnaissance pour l’honnête M. Nash. Il eut un jour la bonté de me prendre à part, et de me donner des conseils qui auraient fait mon bonheur, si je les avais suivis. « Mon enfant, me dit-il, je suis fâché de voir votre liaison avec un homme non-seulement indigne de votre main, mais capable, j’en ai peur, de vous perdre entièrement. Quant à votre vieille folle de tante, sans le dommage qui en résulterait pour vous et pour ma charmante Sophie Western (je répète, je vous assure, ses propres expressions), je serais enchanté que le fourbe, s’appropriât toute sa fortune. Je ne donne point d’avis aux vieilles femmes. Quand elles veulent aller au diable, il est impossible qu’on les arrête, et elles n’en valent pas, en vérité, la peine ; mais la jeunesse, l’innocence, la beauté, méritent un meilleur sort, et je voudrais les sauver des pièges que leur tendent souvent d’adroits séducteurs. Croyez-moi donc, ma chère enfant, rompez tout commerce avec cet aventurier. » Il me dit encore beaucoup d’autres choses que j’ai maintenant oubliées, et auxquelles je fis alors fort peu d’attention. L’amour donnait dans mon cœur un démenti formel à M. Nash. Je ne pouvais d’ailleurs me persuader que des femmes de distinction eussent daigné admettre dans leur intimité, un homme tel qu’il me dépeignait M. Fitz-Patrick.

« Mais je crains, ma chère, de vous fatiguer par des détails si minutieux. Pour abréger, voyez-moi mariée, voyez-moi avec mon époux, aux pieds de ma tante, représentez-vous la plus folle des femmes de Bedlam, dans un accès de rage et votre imagination n’aura rien exagéré.

« Dès le lendemain matin, ma tante quitta Bath, pour ne plus revoir ni M. Fitz-Patrick, ni moi, ni personne au monde. Quoiqu’elle ait pris, depuis, le parti de nier sa faiblesse, elle fut, je crois, un peu honteuse d’avoir été trompée de la sorte. J’eus beau lui écrire, elle ne me fit aucune réponse : ce qui me parut d’autant plus dur, qu’elle avait été, bien qu’involontairement, la cause de tous mes malheurs. Sans le prétexte des hommages qu’il lui rendait, M. Fitz-Patrick n’aurait pas trouvé tant d’occasions de s’insinuer dans mon cœur ; oui, en d’autres circonstances j’aurais été, je m’en flatte, une conquête peu facile pour un pareil amant. Je pense même que je ne me serais pas abusée aussi grossièrement sur son compte, si je m’en étais fiée à mes propres lumières. J’eus le tort de m’en rapporter à celles des autres, et la folie de croire au mérite d’un homme que je voyais si bien traité par toutes les femmes. D’où vient, ma chère, qu’avec une intelligence égale à celle des plus habiles de l’autre sexe, nous prenons si souvent les plus sots personnages pour époux et pour amants ? J’enrage, quand je réfléchis au grand nombre de femmes d’esprit qui ont été dupées par des imbéciles. »

Mistress Fitz-Patrick s’arrêta un moment. Sophie ne lui répondant rien, elle continua, comme nous le verrons dans le chapitre suivant.


CHAPITRE V.

Suite de l’histoire de mistress Fitz-Patrick.

« Nous ne passâmes pas plus de quinze jours à Bath, après notre mariage. Il ne me restait aucun espoir de réconciliation avec ma tante. Quant à ma fortune, je ne pouvais en rien toucher, jusqu’à l’époque de ma majorité, dont j’étais encore éloignée de deux ans. Cette considération détermina mon mari à partir pour l’Irlande. Je combattis avec force son dessein. J’insistai sur la parole qu’il m’avait donnée, avant de m’épouser, que je ne ferais point ce voyage, contre mon gré. Pour vous dire la vérité, j’étais décidée à ne jamais le faire ; et personne, je crois, ne blâmera ma résolution. Cependant, je ne découvris point à mon mari le fond de ma pensée. Je me bornai à lui demander un mois de délai ; mais son parti était pris, il y tint obstinément.

« La veille du jour fixé pour notre départ, comme nous disputions avec chaleur sur les préparatifs du voyage, M. Fitz-Patrick se leva tout-à-coup, et me quitta brusquement, en disant qu’il allait au cercle. À peine fut-il hors de la chambre, que j’aperçus à terre un papier qu’il avait laissé tomber de sa poche, par mégarde, en tirant son mouchoir. Je le ramassai, c’était une lettre ; je ne me fis point scrupule de la lire ; je la lus tant de fois, que je puis vous la répéter presque mot pour mot. Voici ce qu’elle contenait.

À M. Brian Fitz-Patrick

« MONSIEUR,

« J’ai reçu votre lettre, et je suis surpris de la manière dont vous me traitez, moi qui n’ai jamais vu la couleur de votre argent, si ce n’est pour le prix d’un habit de tiretaine ; et votre mémoire monte aujourd’hui à plus de cent cinquante livres sterling. Songez, monsieur, depuis combien de temps vous me bercez de votre prochain mariage, tantôt avec cette dame-ci, tantôt avec cette dame-là. Je ne puis vivre d’espérance, ni de promesses. Mon marchand de drap ne se paie pas de cette monnaie. Vous êtes sûr, me dites-vous, d’obtenir ou la tante, ou la nièce, et vous auriez déjà pu épouser la tante, dont le douaire est immense ; mais vous préférez la nièce, à cause de son argent comptant. De grâce, monsieur, prenez une fois en votre vie conseil d’un sot. Mariez-vous à la première qui voudra de vous. Pardonnez-moi la liberté que je prends, en faveur de mes vœux sincères pour votre bonheur. Je tirerai sur vous, par le prochain courrier, une lettre de change payable à quinze jours de date, à l’ordre de MM. Jean Drugget et compagnie. Je me flatte que vous y ferez honneur. Je suis, monsieur, votre humble serviteur,

« SAMUEL COSGRAVE. »

« Telle était cette lettre. Figurez-vous, ma chère, le trouble où elle me jeta. Vous préférez la nièce, à cause de son argent comptant. Ces mots furent pour moi autant de coups de poignard. Je ne vous peindrai point les transports de rage auxquels je m’abandonnai. J’aurais voulu percer le cœur du perfide. Lorsqu’il rentra, la source de mes larmes était tarie ; mais on en voyait encore la trace dans mes yeux humides et gonflés. Il s’assit avec un air de mauvaise humeur. Nous gardâmes l’un et l’autre un long silence. À la fin, prenant un ton hautain : « Madame, me dit-il, j’espère que vos paquets sont faits, car les chevaux de poste arriveront demain à six heures du matin. » Ce langage mit ma patience à bout, « Non, monsieur, lui répondis-je, mon écritoire n’est pas encore fermée, il reste à y placer cette lettre. » Et la jetant sur la table, je l’accablai des reproches les plus amers.

« Soit prudence, soit honte, ou conscience de ses torts, M. Fitz-Patrick, quoique le plus violent des hommes, ne s’emporta point. Il s’efforça, au contraire, de m’apaiser par la douceur ; il désavoua hautement la phrase dont il me voyait le plus courroucée, et jura qu’il n’avait jamais rien écrit de semblable. Il convint qu’à la vérité il avait parlé de son mariage, et de la préférence qu’il me donnait sur ma tante ; mais il nia avec mille serments, qu’il en eût allégué cet indigne motif. Il s’excusa de son indiscrétion sur un pressant besoin d’argent occasionné, disait-il, par l’abandon où il avait laissé trop longtemps ses biens d’Irlande. Cet embarras, dont il n’avait pu se résoudre à me faire l’aveu, était, ajouta-t-il, l’unique raison de ses vives instances pour notre départ. Il m’adressa ensuite les discours les plus tendres, me fit mille caresses passionnées, et autant de protestations d’amour.

« Une circonstance qu’il omit de relever, me parut d’un grand poids en sa faveur. Il était question de douaire dans la lettre du tailleur : or, M. Fitz-Patrick savait fort bien que ma tante n’avait jamais été mariée. M’imaginant que cet homme s’était exprimé ainsi, d’après ses propres conjectures, ou sur quelque ouï-dire, je me persuadai que l’odieuse phrase pouvait bien aussi ne pas avoir de fondement plus solide. Quelle logique ! ma chère ; j’étais plutôt son avocat que son juge. Mais pourquoi chercher à justifier ma faiblesse ? Mon mari, eût-il été vingt fois plus coupable encore, la moitié de la tendresse qu’il me témoigna lui aurait suffi pour obtenir son pardon. Je ne m’opposai plus à sa volonté, nous partîmes dès le lendemain, et huit jours après nous arrivâmes à l’habitation de M. Fitz-Patrick.

« Vous me dispenserez de vous raconter les détails de notre voyage ; le récit en serait aussi ennuyeux pour vous que pour moi.

« Si j’étais dans un de ces accès de gaîté où vous m’avez vue si souvent, je pourrais vous décrire d’une manière assez plaisante, l’antique manoir de M. Fitz-Patrick. Il paraissait avoir servi jadis de demeure à un gentilhomme. La place n’y manquait pas, et d’autant moins que les meubles n’en occupaient guère. Une vieille femme qu’on eût dit contemporaine de l’édifice, et qui ressemblait fort à celle dont parle Chamont dans l’Orpheline, nous reçut à la grille, et dans un jargon aussi rude qu’inintelligible pour moi, complimenta son maître sur son heureuse arrivée. Cette scène grotesque me causa une grande tristesse. Mon mari s’en aperçut. Au lieu de chercher à la dissiper, il l’augmenta par deux ou trois railleries piquantes. « Vous voyez, madame, me dit-il, qu’il y a de bonnes maisons ailleurs qu’en Angleterre ; mais peut-être, préféreriez-vous à ce château, un chétif logement à Bath. »

« Heureuse, ma chère, la femme qui, dans toutes les circonstances de la vie, a pour appui, pour consolateur un compagnon d’une humeur agréable et facile… Mais à quoi bon arrêter ma pensée sur l’image du bonheur ? Ce n’est qu’aggraver mon infortune. M. Fitz-Patrick, loin de songer à égayer ma solitude, me prouva bientôt qu’en tous lieux, et en toute situation, j’aurais été malheureuse avec lui. C’était un homme hautain, impérieux, tel que vous n’en avez jamais vu ; car une femme n’en peut trouver le modèle que dans un père, un frère, ou un mari ; et votre père n’est point de ce caractère. L’insolent personnage s’était montré naguère à moi, il se montrait encore aux autres sous un jour bien différent. Bon Dieu, faut-il que les hommes portent constamment un masque dans le monde, et ne laissent voir leurs défauts que dans leur intérieur ? Là, ma chère, ils se dédommagent avec usure de la pénible contrainte qu’ils s’imposent en public. Plus mon mari avait été vif et enjoué dans la société, plus il revenait chez lui sombre et morose. Comment vous peindre sa dureté ? il était froid et insensible à ma tendresse. Ces plaisanteries innocentes dont ma Sophie et mes autres amies daignaient s’amuser autrefois, il les écoutait avec dédain. Avais-je l’air sérieux et mélancolique, il chantait, il sifflait. Étais-je abattue, plongée dans le chagrin, il entrait en fureur et me maltraitait. Si par hasard j’étais de bonne humeur, il n’avait garde de partager ma gaîté, ni de l’attribuer à l’agrément de sa compagnie ; mais il s’offensait toujours de ma tristesse, et l’imputait au regret d’avoir épousé, disait-il, un Irlandais.

« Vous concevez aisément, ma chère miss Sensée (pardon, je m’oublie), vous concevez, dis-je, aisément que lorsqu’une femme fait un mariage imprudent, selon le monde, c’est-à-dire lorsqu’elle ne sacrifie pas tout à l’intérêt, elle doit avoir quelque penchant, quelque affection pour son mari. Vous n’aurez pas de peine à croire non plus que le temps peut altérer cette affection, et je vous assure que le mépris finit par la détruire entièrement. J’en sentis un profond pour M. Fitz-Patrick, quand je m’aperçus qu’il était (passez-moi l’expression) un sot achevé. Vous vous étonnerez peut-être que j’aie tant tardé à faire cette découverte ; mais les femmes ne manquent jamais de raisons pour excuser les défauts de l’homme qu’elles aiment ; et puis, permettez-moi de vous le dire, il faut avoir, dans la jeunesse, une pénétration extraordinaire, pour découvrir un sot sous le vernis de la galanterie et du bon ton.

« Une fois que je méprisai mon mari, sa compagnie, vous le jugez bien, ne dut m’inspirer que du dégoût. Par bonheur, j’en étais rarement importunée. Depuis son arrivée, M. Fitz-Patrick avait meublé son château avec élégance, rempli sa cave de bons vins, acheté un grand nombre de chiens et de chevaux. Comme il aimait à recevoir noblement ses voisins, ils accouraient chez lui de toutes parts. La chasse et la table consumaient une si grande partie de son temps, qu’il lui en restait peu pour me voir, ou plutôt pour me faire enrager.

« Mais lors même que j’étais délivrée du fardeau de sa présence, incapable de charmer mes ennuis par de flatteuses illusions, je tombais dans une mélancolie profonde. Mes tristes pensées ne me laissaient aucun repos, aucun espoir de soulagement. J’en étais obsédée jour et nuit. Dans cette position, je fus mise à une épreuve dont on ne saurait peindre, ni concevoir l’horreur. Figurez-vous, ma chère, si vous le pouvez, ce que j’eus à souffrir. Je devins mère ; et ce titre si doux, je le devais à un homme que je méprisais, que je détestais, que j’abhorrais. Avec cette haine dans le cœur, j’éprouvai toutes les angoisses, toutes les douleurs d’un laborieux accouchement, dans un désert, ou plutôt dans une taverne (car telle était devenue notre maison), sans une amie, sans une compagne, sans aucune de ces distractions qui souvent adoucissent, et compensent quelquefois en de pareils moments, les souffrances de notre sexe. »


CHAPITRE VI.

Méprise de l’hôte. Frayeur de Sophie.

Comme mistress Fitz-Patrick achevait ces mots, elle fut interrompue par l’arrivée du dîner, au grand déplaisir de Sophie. Les malheurs de son amie lui avaient inspiré un vif intérêt, et elle n’éprouvait d’autre besoin que celui d’en apprendre la suite.

L’hôte se tint debout derrière nos voyageuses, une assiette sous le bras, d’un air aussi respectueux que si elles fussent arrivées en carrosse à six chevaux.

La dame mariée paraissait moins touchée de ses infortunes que sa cousine. Elle mangeait de très-bon appétit, tandis que l’autre pouvait à peine avaler un morceau. Sophie laissait voir sur son visage beaucoup d’agitation et de tristesse. Mistress Fitz-Patrick s’en aperçut, et l’engagea à prendre courage : « Qui sait, dit-elle, si tout ne finira pas mieux que ni vous, ni moi ne l’espérons ? »

L’hôte brûlant d’envie de parler, n’en laissa pas échapper une si belle occasion. « Je suis fâché, dit-il, de voir que milady ne mange point ; car sûrement elle doit avoir grand’faim, après un si long jeûne. J’espère qu’elle est sans inquiétude ; comme dit milady son amie, tout peut finir mieux qu’on ne s’y attend. Un homme que j’ai vu tout à l’heure vient d’apporter d’excellentes nouvelles. Des gens qui ont eu l’adresse d’en éviter d’autres, pourront arriver à Londres avant d’êtres rattrapés ; et dans ce cas, je ne fais aucun doute qu’ils n’y soient très-bien reçus. »

Quiconque a l’esprit frappé de l’idée d’un danger, rapporte tout ce qu’il voit et tout ce qu’il entend au sujet de ses alarmes. Sophie conclut du discours de l’hôte qu’elle était connue dans l’auberge, et poursuivie par son père. Elle en pâlit d’effroi et perdit pendant quelques minutes l’usage de la parole. Dès qu’elle l’eut recouvré, elle pria l’hôte de faire sortir ses domestiques, et s’adressant à lui : « Je vois, dit-elle, que vous savez qui nous sommes ; mais si vous êtes capable de compassion, d’humanité… au nom du ciel, ne nous trahissez pas !

– Moi trahir milady ! s’écria l’hôte avec un serment énergique ; non assurément, je me laisserais plutôt mettre en pièces. Je hais la trahison. Jamais je n’ai trahi personne, et certes je ne commencerai pas par une aussi aimable dame que vous. Je ferais d’ailleurs, au jugement de tout le monde, une grande sottise, puisqu’il sera sitôt en votre pouvoir de me récompenser. Ma femme est témoin que j’ai reconnu milady, dès son arrivée. J’ai dit que c’était elle, avant de l’avoir aidée à descendre de cheval, et je porterai jusqu’au tombeau la marque des contusions que j’ai reçues à son service ; mais qu’importe, puisque j’ai eu le bonheur de lui sauver la vie ? Il est vrai que, ce matin, quelques personnes auraient pu se laisser tenter par l’appât d’une récompense ; mais je suis incapable d’une pareille infamie. J’aimerais mieux mourir de faim, que de recevoir de l’argent pour trahir milady.

– Soyez sûr, monsieur, lui répondit Sophie, que s’il est jamais en mon pouvoir de vous récompenser, vous n’aurez point à regretter votre générosité.

– Bonté divine, en votre pouvoir ! Oh ! milady, fasse le ciel que vous en ayez la volonté aussi bien que le pouvoir ! Ce que je crains, c’est que milady n’oublie un pauvre aubergiste comme moi ; mais si elle daigne ne point m’oublier, je la supplie de se souvenir de la récompense que j’ai refusée… Quand je dis refusée, c’est tout comme, puisqu’il ne tenait qu’à moi de la gagner, et milady aurait pu tomber dans certaines maisons… Quant à moi, je ne voudrais pas pour tout l’or du monde que milady me fît l’injure de croire que j’aie eu dessein de la trahir, même avant d’apprendre les bonnes nouvelles…

– Quelles nouvelles, je vous prie ? dit Sophie avec vivacité.

– Milady ne les sait pas ? Cela se peut ; car je ne les sais moi-même que depuis quelques minutes. Mais les eussé-je ignorées, le diable m’emporte, si j’aurais songé à trahir milady. Oui, si la pensée m’en était venue, que l’enfer… » Il proféra ici plusieurs imprécations effroyables. Sophie l’interrompit et le pressa de nouveau de lui apprendre ses nouvelles.

L’hôte allait répondre, quand mistress Honora entra dans la chambre, pâle et sans haleine. « Mademoiselle ! mademoiselle ! s’écria-t-elle, nous sommes perdues. C’en est fait de nous, ils sont arrivés ! ils sont arrivés ! »

Ces mots furent un coup de foudre pour Sophie. Son sang se glaça dans ses veines. Mistress Fitz-Patrick conservant plus de présence d’esprit, demanda à Honora de qui elle parlait.

« De qui je parle, madame ? eh ! des Français. Ils sont débarqués au nombre de plus de cent mille, et ils vont nous ravir à toutes l’honneur et la vie. »

Un malheureux qui, dans une cité magnifique, ne possède qu’une chétive cabane, pâlit et tremble à la nouvelle d’un incendie voisin de sa demeure ; mais lorsqu’il voit que la flamme, en dévorant les palais superbes, a épargné son humble toit, il reprend ses sens et s’applaudit de son bonheur ; ou, pour employer une comparaison qui nous plaît davantage, une tendre mère, sur le faux bruit que son fils unique a péri dans un combat, tombe privée de connaissance et presque anéantie ; mais apprend-elle que ce cher enfant a échappé au trépas, et que la patrie n’a eu à regretter que douze cents braves, elle recouvre la vie et le mouvement ; l’accablement du désespoir fait place aux doux transports de la tendresse paternelle, et le sentiment d’humanité que la mort de ces généreux guerriers eût excité, en d’autres circonstances, dans son cœur, y paraît entièrement éteint.

Ainsi Sophie, plus capable que personne de sentir vivement le malheur général qui affligeait son pays, fut si aise de n’avoir plus à craindre d’être rattrapée par son père, que le débarquement des Français fit à peine une légère impression sur son esprit. Elle gronda doucement Honora de l’avoir effrayée, et lui dit qu’elle était charmée qu’il ne fut rien arrivé de pis ; car elle avait eu une tout autre peur.

« Oui, oui, reprit l’hôte en souriant, milady est mieux instruite que nous. Elle sait que les Français sont nos meilleurs amis, et qu’ils ne viennent ici que pour notre bien. C’est par eux que doit refleurir la vieille Angleterre. Milady a cru, je gage, que le duc allait arriver ; et c’était là ce qui causait son effroi. Il n’en est rien, Dieu merci. Tout au contraire, Sa Majesté, le brave prince Édouard (que le ciel le protège !) a trompé le duc. Il marche à grandes journées vers Londres, et dix mille Français débarqués sur nos côtes vont le joindre en chemin. »

Sophie ne fut pas plus contente de cette nouvelle, que de celui qui la contait. Cependant, s’imaginant toujours que l’hôte la connaissait (car elle ne pouvait soupçonner sa méprise), elle n’osa lui montrer le déplaisir qu’elle éprouvait.

L’hôte, après avoir desservi, se retira, en la priant à plusieurs reprises de vouloir bien ne pas l’oublier.

Sophie était en proie à une extrême anxiété. Elle prenait pour elle beaucoup de choses, que l’hôte avait cru adresser à Jenny Cameron. En conséquence, elle chargea sa femme de chambre de le questionner adroitement, afin de découvrir comment il était parvenu à savoir son nom, et quelle personne lui avait offert une récompense pour la trahir. Elle ordonna ensuite que les chevaux fussent prêts à quatre heures du matin ; et se remettant du mieux qu’elle put de son trouble, elle pria sa cousine qui avait promis de l’accompagner le lendemain, de vouloir bien achever son histoire.


CHAPITRE VII.

Fin de l’histoire de mistress Fitz-Patrick.

Pendant qu’Honora, avec la permission de sa maîtresse, était allée commander un bowl de punch, et inviter l’hôte et l’hôtesse à en prendre leur part, mistress Fitz-Patrick continua son récit en ces termes :

« Mon mari connaissait la plupart des officiers en garnison dans une ville de notre voisinage. Parmi eux se trouvait un lieutenant, jeune homme remarquable par l’agrément de sa figure et de ses manières ; il avait une femme d’un caractère et d’un esprit si aimables, que dès le premier moment de notre connaissance, c’est-à-dire, peu de temps après mes couches, nous devînmes amies intimes ; car j’eus le bonheur de lui plaire autant qu’elle me plaisait.

« Comme le lieutenant n’aimait ni à chasser, ni à boire, il passait d’ordinaire son temps avec nous, et ne voyait mon mari qu’autant que la politesse l’exigeait d’un homme qui passait sa vie dans notre maison. M. Fitz-Patrick montrait souvent beaucoup d’humeur de ce qu’il préférait ma société à la sienne ; il s’en irritait contre moi, me reprochait de lui enlever ses camarades, et disait que je méritais mille malédictions, pour avoir gâté un des plus jolis garçons du monde, et en avoir fait un Céladon.

« Ne vous imaginez pas, ma chère Sophie, que la colère de mon mari provînt de ce que je lui enlevais un compagnon. La conversation spirituelle du lieutenant n’était pas faite pour plaire à un sot tel que lui. D’ailleurs M. Fitz-Patrick n’avait aucun droit de m’imputer la privation de sa compagnie ; car je suis convaincue que le plaisir qu’il trouvait dans la mienne, l’engageait seul à fréquenter notre maison. Non, mon enfant, ce qui excitait son courroux, c’était l’envie, et la pire espèce d’envie, celle qui pardonne le moins, l’envie qu’inspire la supériorité d’esprit. Le misérable s’indignait de la préférence que me donnait sur lui un homme dont il ne pouvait être jaloux, sous aucun rapport. Ô ma chère Sophie, vous êtes une femme sensée ; si vous épousez, comme cela est probable, un homme qui ait moins d’esprit que vous, éprouvez soigneusement son caractère avant le mariage, et voyez s’il sera capable de se soumettre à votre supériorité. Promettez-moi, Sophie, de suivre ce conseil. Vous en sentirez dans la suite l’importance.

– Il est très-vraisemblable, répondit Sophie, que je ne me marierai point. Du moins, j’espère n’épouser jamais un homme qui, avant le mariage, me paraîtrait manquer de bon sens ; mais plutôt que de l’en croire ensuite dépourvu, j’aimerais mieux renoncer à mon propre jugement.

– Renoncer à votre propre jugement ? Fi ! mon enfant, je ne saurais si mal penser de vous. Quant à moi, c’est le dernier sacrifice auquel je me résignerais. La nature n’aurait pas donné aux femmes, en tant d’occasions, une intelligence supérieure, si elle avait voulu que nous en fissions l’abandon à nos maris. Les hommes raisonnables eux-mêmes n’attendent pas de nous une telle condescendance. Le lieutenant dont je vous parlais tout à l’heure en est une preuve : quoiqu’il eût beaucoup de sens, il n’hésitait pas à convenir, ce qui était vrai, que sa femme en avait plus que lui ; et peut-être était-ce un motif pour mon tyran, de la haïr.

« Avant de se laisser gouverner par une femme, disait-il, et surtout par une pareille laideron, il enverrait tout le sexe au diable, espèce de phrase qui lui était familière. M. Fitz-Patrick faisait tort à mon amie. Sans être une beauté régulière, elle avait dans la physionomie infiniment de noblesse et de grâce. Il s’étonnait du singulier attrait que je me sentais pour sa compagnie. « Depuis que cette femme a mis le pied dans notre maison, ajoutait-il, vous avez laissé de côté la lecture, qui faisait vos délices. Elle vous amusait tant, disiez-vous, que vous n’aviez pas le loisir de rendre à nos voisines leurs visites. » Je fus bien, je l’avoue, un peu incivile à leur égard ; mais les dames irlandaises ne valent pas beaucoup mieux que les simples campagnardes d’Angleterre ; ce qui doit m’excuser à vos yeux de les avoir un peu négligées.

« Ma liaison avec la femme du lieutenant dura néanmoins une année entière, c’est-à-dire, tout le temps que son mari fût en garnison dans la ville voisine. M. Fitz-Patrick me faisait payer cher cet innocent plaisir. J’étais obligée d’endurer ses mauvais traitements, j’entends quand il était au logis ; car il allait souvent passer un mois de suite à Dublin. Une fois, il en passa deux à Londres. Je m’applaudissais de ce qu’il ne lui prenait pas fantaisie de m’emmener avec lui dans ses voyages. C’était à quoi il ne songeait guère. Ses plaisanteries habituelles sur les hommes qui ne peuvent voyager sans traîner une femme à leur suite, m’avertissaient même que j’aurais en vain témoigné le désir de l’accompagner : mais Dieu sait que ce désir était bien loin de ma pensée.

« Le lieutenant changea de garnison. La perte de mon amie me replongea dans la solitude et dans la mélancolie. Les livres devinrent ma seule consolation. Je lisais presque tout le jour. Combien croyez-vous que je dévorai de volumes dans l’espace de trois mois ?

– Mais je ne puis le deviner ; une douzaine peut-être ?

– Une douzaine ! cinq cents, ma chère. Je lus l’Histoire de France de Daniel, les Vies de Plutarque, l’Atlantide, l’Homère de Pope, le théâtre de Dryden, Chillingworth, la comtesse d’Aulnoy, l’Essai sur l’entendement humain de Locke, etc.

Durant cet intervalle, j’écrivis à ma tante trois lettres respectueuses, et que je croyais propres à la toucher. Elle ne répondit à aucune. Ma fierté ne me permit pas de l’implorer davantage. »

Ici mistress Fitz-Patrick s’arrêta, et regarda fixement sa cousine. « Il me semble, ma chère, lui dit-elle, que je lis dans vos yeux un reproche ; c’est de ne pas m’être adressée à une amie qui m’eût payée d’un autre retour.

– Vos malheurs, ma chère Henriette, m’ôtent le droit de vous faire aucun reproche. N’ai-je pas commis moi-même envers vous une faute semblable, sans pouvoir en alléguer une excuse aussi plausible ? mais continuez, de grâce, il me tarde, et je tremble en même temps, d’apprendre la fin de votre histoire. »

« Mon mari, reprit mistress Fitz-Patrick, fit un second voyage en Angleterre, où il resta plus de trois mois. Pendant son absence, je menai une vie si triste, que le souvenir d’une existence plus fâcheuse encore pouvait seul me la rendre supportable ; car un esprit sociable comme le mien ne saurait s’accommoder de la solitude, qu’autant qu’elle le délivre de l’objet de sa haine. La mort de mon enfant vint accroître mon affliction ; non que j’eusse pour lui cette tendresse passionnée dont j’aurais été, je crois, capable s’il fût né sous d’autres auspices ; mais j’avais résolu de remplir exactement les devoirs de mère, et cette occupation m’empêchait de succomber sous le poids de mes ennuis.

« J’avais passé trois mois dans une pénible retraite, ne voyant que les domestiques qui me servaient, et quelques voisins de loin en loin, lorsqu’une jeune dame, parente de mon mari, arriva chez moi de l’extrémité de l’Irlande. C’était la seconde visite qu’elle me faisait. La première fois, elle n’était restée qu’une semaine ; je l’avais fort engagée à revenir. Elle était d’un commerce agréable, et joignait aux plus heureux dons de la nature les avantages d’une éducation soignée. Je la reçus avec joie.

« Cette jeune dame ne tarda pas à s’apercevoir de ma profonde tristesse. Sans m’en demander la cause, qui lui était bien connue, elle se mit à plaindre ma destinée. Elle me dit que, malgré le silence que j’avais gardé par discrétion, sur les mauvais procédés de mon mari, ses parents ne les ignoraient pas ; qu’ils en ressentaient un vif chagrin, mais que personne n’y était plus sensible qu’elle. Elle s’étendit là-dessus assez longuement en termes généraux, que j’approuvai, loin de les démentir. Enfin, après beaucoup de précautions oratoires, elle m’apprit, sous le sceau du secret, que mon mari entretenait une maîtresse.

« Vous vous imaginerez sans doute que j’appris cette nouvelle avec la plus grande indifférence. Si vous le croyez, je vous jure que votre imagination vous trompe. Le mépris n’avait pas tellement éteint ma haine pour mon mari, qu’elle ne se rallumât dans cette occasion. D’où vient une telle bizarrerie ? Sommes-nous assez égoïstes pour nous affliger de voir en la possession d’un autre, l’objet même que nous méprisons ? Ou plutôt ne sommes-nous pas horriblement vaines ? et je vous le demande, ma chère, est-il pour notre vanité un plus sanglant outrage que l’infidélité d’un mari ?

– Je l’ignore, en vérité. Je ne me suis jamais livrée à ces hautes méditations. Mais, à mon avis, votre parente eut grand tort de vous confier ce secret.

– Et cependant, rien n’était si naturel que sa conduite. Vous en serez convaincue, quand vous aurez autant de lecture et d’expérience que moi.

– Je suis fâchée de vous entendre parler ainsi. Je n’ai besoin ni de lecture, ni d’expérience pour me convaincre du contraire. Il y a certainement aussi peu de délicatesse et de bonté d’âme, à instruire un mari ou une femme de leurs torts réciproques, qu’à leur reprocher en face leurs défauts personnels.

– Eh bien, mon mari revint ; et si je ne m’abuse, je le détestai plus que jamais, et je le méprisai un peu moins. Rien n’affaiblit tant le mépris, qu’un affront fait à l’orgueil, ou à la vanité.

« M. Fitz-Patrick, au retour de son voyage, changea tout-à-fait de conduite à mon égard. Il se montra aussi galant, aussi empressé, que dans les premiers jours de notre union ; et s’il m’était resté au fond du cœur une étincelle d’amour pour lui, mon ancienne flamme se serait peut-être ranimée ; mais quoique la haine puisse succéder au mépris, et quelquefois en triompher, je ne pense pas qu’il en soit de même de l’amour. Cette passion inquiète et jalouse ne saurait se passer de retour ; et il est aussi impossible d’avoir un cœur tendre, sans aimer, que des yeux, sans voir. Lors donc qu’un mari cesse d’être l’objet de votre affection, il est très-probable qu’un autre homme… Je dis, ma chère, que lorsqu’un mari vous devient indifférent, si une fois vous le méprisez, je dis… C’est-à-dire, si vous avez le cœur sensible… Miséricorde ! je m’embrouille. L’enchaînement des idées, comme dit M. Locke, se perd si aisément dans les matières abstraites ! Bref, la vérité est… Bref, je ne sais où j’en suis. Comme je le disais, je crois, mon mari revint. Sa conduite me surprit beaucoup, au premier abord ; mais elle lui était inspirée par une raison que je pénétrai bientôt, et qui me dispensa de toute reconnaissance. Il avait mangé, ou perdu au jeu l’argent comptant de ma dot. Son bien étant déjà surchargé d’hypothèques, il voulait se procurer de nouvelles ressources pour ses plaisirs, en vendant une petite terre qui m’appartenait : ce qu’il ne pouvait faire sans mon consentement ; et l’unique motif de sa feinte tendresse, était d’obtenir de moi cette faveur.

« Je la lui refusai net. Je lui dis, et c’était la vérité, que si j’avais possédé, au commencement de notre mariage, tous les trésors du monde, il aurait pu en disposer sans réserve ; que j’avais toujours eu pour maxime, que la fortune d’une femme devait suivre le don de son cœur ; mais que puisqu’il avait jugé à propos, depuis longtemps, de me rendre la liberté de l’un, j’étais décidée à conserver le peu qui me restait de l’autre.

« Je ne vous peindrai point la fureur où le jetèrent ces mots, et l’air résolu dont je les prononçai. Je ne vous fatiguerai pas non plus du récit de la scène qui s’ensuivit entre nous. Vous jugez bien que l’histoire de la maîtresse n’y fut point oubliée ; elle y figura avec tous les ornements que la haine et le mépris surent y ajouter.

« M. Fitz-Patrick parut abasourdi du coup. Je ne l’avais jamais vu si déconcerté. Ses idées, d’ordinaire assez confuses, se brouillèrent tout-à-fait. Il ne chercha point à se justifier, il adopta un autre genre de défense qui me causa un trouble presque égal au sien : ce fut la récrimination. Il feignit d’être jaloux. Il peut avoir quelque disposition à la jalousie. La tient-il de la nature, ou du diable ? je l’ignore. Ce que je puis dire, c’est que je défie l’univers entier de rien trouver à reprendre dans ma conduite. La calomnie la plus effrontée n’a jamais osé attaquer ma réputation. Grâce à Dieu, elle a toujours été aussi pure que ma vie. Je puis braver la calomnie. Non, ma chère miss Sensée, quoique provoquée, quoique maltraitée, quoique outragée dans mon amour, je me suis fait une loi inviolable de ne pas donner la moindre prise à la médisance… et cependant, ma chère, il y a des langues si dangereuses, si perfides, que l’innocence même ne saurait échapper à leur malignité. Elles enveniment à plaisir un mot, un geste, un regard insignifiant, une ombre de familiarité… Mais je les méprise, elles ne m’ont jamais inquiétée un seul instant. Non, je vous proteste que je suis au-dessus de leurs atteintes… Mais où en étais-je ? Laissez-moi me le rappeler. Je vous disais que mon mari était jaloux, et de qui, s’il vous plaît ? de qui ? du lieutenant dont je vous ai parlé. Il lui fallut remonter à plus d’une année pour trouver un prétexte à cette étrange manie, s’il est vrai qu’il en fût réellement atteint, et qu’il n’eût pas imaginé un si odieux artifice, dans la vue de me maltraiter.

« Mais j’abrège des détails fastidieux et je cours au dénoûment. Après de nombreuses altercations, dans lesquelles ma cousine embrassa chaudement ma défense, M. Fitz-Patrick la chassa de chez lui. Quand il vit que ni les caresses, ni les menaces ne pouvaient triompher de ma résistance, il prit contre moi un parti violent. N’allez pas croire pourtant qu’il me battît. Peu s’en fallut, à la vérité : mais il ne s’emporta pas jusque-là. Il se contenta de m’enfermer dans ma chambre, sans me laisser ni plume, ni encre, ni papier, ni livres. Une servante venait tous les jours faire mon lit, et m’apportait à manger.

« Au bout d’une semaine, il me visita dans ma prison, et du ton d’un magister, ou plutôt d’un tyran, il me demanda si j’étais disposée à céder. Je lui répondis avec fermeté que j’aimerais mieux mourir. – « Eh bien, vous mourrez, et que le diable vous emporte ! s’écria-t-il, car vous ne sortirez pas vivante de cette chambre. »

« J’y restai encore une quinzaine. À ne vous rien taire, ma constance était presque à bout et je songeais à me soumettre, lorsqu’un jour, en l’absence de mon mari, qui n’était sorti que pour peu de temps… par une faveur inespérée du ciel, il arriva un événement… Au moment où je m’abandonnais au plus affreux désespoir… tout devient excusable, en pareille circonstance… dans ce moment, dis-je, je reçus… mais il faudrait une heure pour vous conter la chose en détail : en un mot, car je ne veux pas épuiser votre patience, l’or, cette clef de toutes les portes, m’ouvrit celle de ma prison, et me rendit la liberté.

« Je me hâtai de gagner Dublin, où je m’embarquai pour l’Angleterre. Je me rendais à Bath, dans le dessein de me mettre sous la protection de ma tante, de votre père, ou de quelque parent qui consentît à me recevoir. Mon mari a failli me rattraper la nuit dernière à l’auberge où j’étais couchée, et que vous aviez quittée peu de minutes avant moi. J’ai eu le bonheur de lui échapper et de vous suivre. Ainsi, ma chère, finit mon histoire, histoire assurément bien tragique pour moi, et peut-être néanmoins si dénuée d’intérêt pour vous, que je vous dois des excuses de l’ennui qu’elle a pu vous causer. »

Sophie poussa un profond soupir. « En vérité, ma chère Henriette, répondit-elle, je vous plains de toute mon âme ; mais que pouviez-vous espérer d’un semblable mariage ? Pourquoi épouser un Irlandais ?

– Avec votre permission, ma cousine, cette réflexion est injuste. Il y a parmi les Irlandais, comme parmi nous, des gens de mérite et d’honneur ; et même, à parler franchement, la grandeur d’âme est plus commune chez eux que chez nous. J’ai connu en Irlande de bons maris, et ils sont rares, je pense, en Angleterre. Demandez-moi plutôt comment j’ai pu épouser un sot, et je vous répondrai que M. Fitz-Patrick ne m’avait point paru tel.

– Croyez-vous, lui dit Sophie d’une voix faible et altérée, qu’un homme qui n’est pas un sot, ne puisse jamais faire un mauvais mari ?

– Jamais, ce serait trop dire ; mais je crois qu’il n’y a pas d’homme plus propre à le devenir, qu’un sot. Parmi les maris que je connais, les plus sots sont les plus méchants ; et j’ose affirmer qu’il est rare de voir un homme de sens, en mal user avec une femme qui se conduit bien. »

CHAPITRE VIII.

Grande alarme dans l’hôtellerie. Arrivée imprévue d’un ami de mistress Fitz-Patrick.

Sophie, à la prière de sa cousine, lui raconta, non ce qu’on va lire, mais ce qu’on a déjà lu, et ce que le lecteur voudra bien, pour cette raison, nous dispenser de répéter ici.

Cependant, nous ne pouvons nous dispenser de faire une remarque : c’est que depuis le commencement de son récit jusqu’à la fin, elle ne parla pas plus de Jones que s’il n’eût point existé. Nous n’entreprendrons pas d’expliquer, ni de justifier sa réticence. Peut-être la regardera-t-on comme un manque de franchise d’autant moins excusable, que l’autre dame avait été plus sincère ; mais enfin il en fut ainsi.

Dans le moment où Sophie, assise auprès de sa cousine, achevait son histoire, on entendit un bruit aussi éclatant que l’aboiement d’une meute de chiens courants qu’on vient de découpler, aussi aigre que le miaulement des chats dans leurs combats amoureux, aussi perçant que les âcres accents de la chouette, ou plutôt (car quel cri d’animal peut se comparer à la voix humaine ?) un bruit pareil aux sons aigus qui, dans l’odorant bazar dont la porte[16] semble emprunter son nom d’une duplicité de langues, sortent de la gorge et quelquefois des narines de ces nymphes appelées jadis naïades, et connues aujourd’hui sous la dénomination vulgaire de poissardes. Quand, dès l’aube du jour, elles ont remplacé l’ancien usage du lait, ou du miel, par une copieuse libation d’eau-de-vie, si quelque audacieux s’avise de déprécier l’huître grasse et délicate, la plie ferme et fraîche, le carrelet qui sort de l’eau, la morue naguère en vie, la carpe qui frétille encore, ou tout autre trésor tiré du sein de l’Océan et des fleuves, nos naïades courroucées élevant leurs voix immortelles, assourdissent le profane par leurs clameurs, et l’inondent d’un torrent d’injures.

Tel fut le bruit qui éclata d’abord au rez-de-chaussée, comme un tonnerre lointain, puis s’approcha peu à peu, et montant par degrés, pénétra dans la chambre des deux voyageuses. Pour parler sans métaphore, Honora, après avoir crié, tempêté en bas et tout le long de l’escalier, entra furieuse chez sa maîtresse. « Mademoiselle, s’écria-t-elle, l’auriez-vous imaginé ? Croiriez-vous que l’insolent aubergiste a eu l’effronterie de me dire, de me soutenir en face que vous étiez cette dévergondée, cette coquine de Jenny Cameron, comme on l’appelle, qui court le pays avec le prétendant ? Le maraud, ose même assurer que vous en êtes convenue ; mais il se souviendra de moi. Son impudente face gardera longtemps l’empreinte de mes ongles. Bélître, lui ai-je dit, ma maîtresse n’est pas faite pour un aventurier. Il n’y a pas dans le comté de Somerset une jeune personne plus belle, plus noble, plus riche qu’elle. Misérable ! n’avez-vous jamais entendu parler de l’illustre écuyer Western ? Eh bien ! c’est sa fille unique, c’est l’héritière de ses vastes domaines. Un faquin traiter ma maîtresse de coureuse écossaise ! Vive Dieu ! je regrette de ne lui avoir pas cassé la tête avec le bowl de punch. »

Sophie fut très-fâchée que l’indiscrète colère d’Honora eût trahi le secret de son nom. (Cependant comme la méprise de l’hôte expliquait assez les propos qu’elle avait d’abord mal interprétés, elle se rassura bientôt, et ne put se défendre de sourire. Cette apparente indifférence redoubla la fureur d’Honora. « En vérité, mademoiselle, dit-elle, je ne croyais pas qu’il y eût là de quoi rire. Être traitée de coquine par un drôle, cela n’est pas plaisant ! Au surplus, je ne m’étonne pas que mademoiselle me sache mauvais gré d’avoir pris sa défense. Un service rendu plaît moins qu’il ne blesse. Quoi qu’il en soit, je ne laisserai jamais insulter mes maîtresses. Je suis sûre que mademoiselle est une des jeunes personnes les plus vertueuses qu’il y ait en Angleterre, et j’arracherai les yeux au premier qui osera prétendre le contraire. Je défie qui que ce soit de dire le moindre mal d’aucune des dames que j’ai servies. »

Hinc illæ lacrymæ[17]. Honora n’avait pas plus d’attachement pour Sophie, que la plupart des domestiques n’en ont pour leurs maîtres ; mais elle défendait, par orgueil, l’honneur de la personne, qu’elle servait, s’imaginant que le sien en dépendait. Dans son opinion, la considération qu’obtenait la maîtresse rejaillissait sur la suivante, et l’on ne pouvait rabaisser l’une, sans humilier l’autre.

À ce sujet, lecteur, nous te conterons une petite historiette. La fameuse Nell Gwynn[18] sortant un jour d’une maison, où elle avait fait une visite, vit autour de son carrosse un grand rassemblement de peuple, et son laquais tout couvert de sang et de boue. Elle lui demanda qui l’avait mis en cet état. « C’est, répondit-il, que je me suis battu avec un insolent qui appelait madame une catin. – Sot que vous êtes, repartit mistress Gwynn, à ce compte, vous vous battrez tous les jours de votre vie. Imbécile, eh ! tout le monde le sait. – Tout le monde le sait ? reprit le valet en murmurant, après avoir fermé la portière, cela se peut ; mais je ne souffrirai pas, moi, qu’on m’appelle le laquais d’une catin. »

La colère d’Honora semblerait donc assez naturelle, quand elle n’aurait eu pour cause que l’orgueil blessé ; mais elle en avait encore une autre. On sait que certaines liqueurs produisent sur les passions le même effet que l’huile sur le feu. Elles les enflamment, au lieu de les éteindre. Le punch est une de ces liqueurs. Aussi le savant docteur Cheney le comparait-il à un feu liquide.

Or, par malheur, Honora avait tant versé de ce feu liquide dans son gosier, que la fumée lui en monta au cerveau, où l’on suppose qu’est le siège de la raison, et obscurcit cette divine lumière ; au même instant, le feu passant de l’estomac au cœur, y alluma la noble passion de l’orgueil. D’après cette explication, on ne doit plus s’étonner du grand courroux d’Honora, bien qu’au premier coup d’œil la cause en paraisse inférieure à l’effet.

Sophie et sa cousine s’efforcèrent d’apaiser l’incendie dont la violence avait répandu l’alarme dans toute la maison. Elles y parvinrent à la fin, ou pour suivre la métaphore, le feu ayant consumé toutes les matières combustibles, c’est-à-dire tous les termes injurieux que la langue peut fournir, s’éteignit de lui-même.

Quoique la tranquillité fût rétablie au premier étage, il n’en était pas ainsi au rez-de-chaussée. L’hôtesse indignée de l’injure faite au visage de son mari par les griffes d’Honora, demandait à grands cris vengeance et justice. Le pauvre homme qui était la principale victime de la querelle, gardait un morne silence. Peut-être se sentait-il affaibli par l’effet des coups qu’il avait reçus ; car son antagoniste, non contente de lui enfoncer ses ongles dans les joues, lui avait appliqué-son poing sur le nez avec tant de force, qu’elle en avait fait jaillir des flots de sang. Joignez à cela l’embarras que lui causait sa méprise. L’emportement d’Honora n’avait servi qu’à l’y affermir ; mais un personnage de distinction, arrivé en brillant équipage, venait de le détromper, en l’assurant que l’une des dames était une femme de qualité, et son intime amie.

Il monta, par son ordre, chez nos belles voyageuses, et leur dit qu’il y avait en bas un grand seigneur qui désirait leur faire l’honneur de les saluer. Sophie devint pâle et tremblante à ce message qu’on trouvera sûrement trop poli, malgré la balourdise de l’hôte, pour l’attribuer à l’écuyer Western ; mais la peur, comme certains magistrats, se hâte souvent de juger sur de légères apparences, sans prendre le temps de rien approfondir.

Nous dirons au lecteur, moins pour dissiper ses craintes que pour satisfaire sa curiosité, qu’un pair d’Irlande qui se rendait à Londres, était arrivé le soir, fort tard, dans l’hôtellerie. Pendant qu’il soupait, il entendit l’affreux vacarme dont nous avons parlé ; aussitôt il sortit de table, courut vers le lieu d’où partait le bruit, et trouvant près du feu de la cuisine la femme de chambre de mistress Fitz-Patrick, il apprit d’elle que sa maîtresse, qu’il connaissait parfaitement, était dans la maison. Sur cette nouvelle, il s’adressa à l’hôte, apaisa sa colère, et le chargea pour la dame, d’un compliment un peu mieux tourné que celui qu’on a lu plus haut.

Il ne confia point son message à la femme de chambre, et par de bonnes raisons. Elle était dans ce moment (nous l’avouerons à regret) incapable de s’acquitter de cette commission, ni d’aucune autre. Le rhum (il plaisait à l’hôte d’appeler ainsi son eau-de-vie de grains) avait ôté à la pauvre fille, déjà excédée de fatigue, l’usage de ses facultés intellectuelles et de ses jambes.

Nous ne décrirons pas plus au long une scène que nous aurions supprimée volontiers, si la fidélité à laquelle nous nous sommes astreint, ne nous avait obligé d’en toucher quelque chose. Beaucoup d’historiens, faute de cette exactitude scrupuleuse, jettent leurs lecteurs dans un cruel embarras, en leur laissant la peine de deviner une foule de petits incidents, qui mettent quelquefois leur sagacité à une laborieuse et vaine épreuve.

Sophie fut bientôt guérie de sa terreur panique, par l’arrivée du noble pair qui n’était pas seulement une simple connaissance, mais un ami très-particulier de mistress Fitz-Patrick. S’il faut ne rien taire, c’était à lui qu’elle avait dû sa délivrance. Ce seigneur ne le cédait ni en bravoure, ni en galanterie aux illustres paladins dont nous lisons les hauts faits dans les romans de chevalerie. Il avait brisé les fers de plus d’une beauté captive. L’autorité tyrannique qu’exercent trop souvent les maris et les pères sur un sexe faible et charmant, excitait son indignation. Il en était ennemi aussi juré que jamais chevalier errant le fut du malin pouvoir des enchanteurs. Pour le dire en passant, nous avons toujours soupçonné que ces enchanteurs, si communs dans les vieux romans, figuraient les maris d’alors, et que le mariage lui-même était le château enchanté où gémissait la beauté prisonnière.

Le lord possédait une terre dans le voisinage de M. Fitz-Patrick, et s’était lié depuis quelque temps avec sa femme. À la première nouvelle de son emprisonnement, il travailla sans relâche à lui rendre la liberté ; et il y réussit, non en attaquant la place de vive force, à la façon des anciens preux, mais en corrompant le gouverneur, suivant la tactique moderne qui préfère la ruse à la valeur, et répute l’or plus irrésistible que le plomb ou l’acier.

Comme mistress Fitz-Patrick n’avait pas jugé cette circonstance assez importante pour la faire entrer dans son histoire, nous nous étions abstenu d’en parler ; et plutôt que d’interrompre son récit par un détail, en apparence indifférent, nous avions laissé supposer un moment qu’elle avait fabriqué elle-même, ou trouvé, par quelque moyen extraordinaire et peut-être surnaturel, l’or qui avait servi à séduire sa geôlière.

Le lord, après un court entretien, ne put s’empêcher de témoigner à mistress Fitz-Patrick sa surprise de la rencontrer en ce lieu, tandis qu’il la croyait à Bath. Elle lui avoua sans détour qu’elle avait été traversée dans son dessein par l’arrivée imprévue d’une personne qu’il était inutile de nommer. Mais à quoi bon vous cacher, dit-elle, ce qui n’est déjà que trop connu ? Mon mari a failli me rattraper en chemin ; j’ai eu le bonheur de lui échapper, et je me rends maintenant à Londres avec cette jeune dame, ma proche parente, qui s’est soustraite comme moi au joug d’un tyran, non moins cruel que le mien.

Le lord, concluant de là que ce tyran était encore un mari, prodigua les compliments aux deux dames, et n’épargna pas les invectives contre son propre sexe. Il se permit en outre d’attaquer indirectement l’institution même du mariage, et l’injuste pouvoir qu’elle donne à l’homme ; sur la plus sensible et la meilleure moitié de l’espèce humaine. Il termina cette satire par l’offre de sa protection et de son carrosse à six chevaux. Mistress Fitz-Patrick l’accepta sans balancer, et la fit agréer aussi à sa cousine.

Ces arrangements pris, le lord se retira, et les dames se mirent au lit. Mistress Fitz-Patrick entretint Sophie des brillantes qualités du noble pair, et s’étendit avec complaisance sur son extrême tendresse pour sa femme, le citant comme un modèle presque unique de fidélité conjugale, dans un si haut rang. « Oui, ma chère Sophie, ajouta-t-elle, cette vertu est bien rare parmi les gens de qualité. N’y comptez pas, quand vous vous marierez ; autrement, croyez-moi, vous serez trompée. »

Cette réflexion fit pousser un soupir à Sophie, et lui causa sans doute un songe peu agréable ; mais le soin qu’elle eut de ne le confier à personne, nous empêche d’en faire part au lecteur.


CHAPITRE IX.

Description poétique du matin. Voitures publiques. Politesse des femmes de chambre. Caractère héroïque de Sophie ; sa générosité, effet qu’elle produit. Départ du lord et des dames, leur arrivée à Londres. Quelques réflexions à l’usage des voyageurs.

Les membres de la société condamnés par le sort à procurer aux heureux du siècle les douceurs de la vie, commençaient d’allumer leurs chandelles pour reprendre leur tâche journalière ; le robuste valet de charrue attachait le joug au front du bœuf, son compagnon de labeur ; l’artisan industrieux, le diligent manouvrier, quittaient leur dur grabat ; la joyeuse servante s’occupait à réparer le désordre de la salle à manger, tandis que les bruyants convives de la veille, dans un sommeil souvent interrompu, s’agitaient sur leurs couches voluptueuses, comme si la rudesse du duvet eût blessé leurs membres délicats. Pour dire la chose en termes plus simples, l’horloge avait à peine sonné sept heures ; déjà les dames étaient prêtes à partir, et n’attendaient que le lord, qui vint, suivant leur désir, les prendre avec sa voiture.

Il s’éleva une petite difficulté, c’était de savoir comment le lord lui-même ferait la route. Dans les voitures publiques, où l’on empile les voyageurs comme autant de ballots, le conducteur trouve le secret d’en mettre six à l’aise dans un espace destiné pour quatre. L’habile homme a su calculer qu’au moyen du rétrécissement produit par une légère pression, la grasse cabaretière, ou l’épais alderman, n’occupent pas plus de place que la jeune fille la plus mince, ou le petit-maître le plus effilé. Mais dans les voitures particulières, quoique plus larges que les diligences, on n’a point coutume d’entasser ainsi les gens.

Le lord, pour trancher la difficulté, proposa galamment d’escorter les dames à cheval. Mistress Fitz-Patrick ne voulut point y consentir, et il fut arrêté que les deux soubrettes monteraient tour à tour un des chevaux du lord, sur lequel on mit une selle de femme.

Les dames ayant acquitté le mémoire de leur dépense, renvoyèrent leurs premiers guides. Sophie eut la bonté de faire à l’hôte un petit présent pour le consoler, tant des contusions que sa chute lui avait causées, que des égratignures et des coups de poing d’Honora. Elle s’aperçut en ce moment d’une perte qui lui fut assez sensible ; c’était celle du billet de banque de cent livres sterling que son père lui avait donné la dernière fois qu’elle l’avait vu, et qui composait, avec quelques guinées, son unique trésor. Elle visita tous les coins de la chambre, tous ses effets, mais en vain. Le billet ne se retrouva pas. Elle demeura convaincue qu’elle l’avait perdu dans le chemin obscur où elle était tombée de cheval en s’efforçant, comme nous l’avons dit, de tirer son mouchoir de sa poche pour obliger sa cousine.

Un malheur de ce genre, quelque inconvénient qu’il en résulte, si l’avarice ne s’y mêle, ne saurait abattre une âme douée d’une certaine énergie. Sophie surmonta bientôt le chagrin que lui causait cet accident, et rejoignit la compagnie avec sa gaîté ordinaire. Le lord conduisit les dames à son carrosse ; il fit la même politesse à mistress Honora : celle-ci, après bien des compliments et des façons, céda enfin aux instances de sa compagne, et consentit à faire la première course en voiture. Elle s’y trouva ensuite si bien, qu’elle aurait voulu y rester ; et il ne fallut rien moins qu’un ordre exprès de sa maîtresse, pour la forcer d’en descendre et de monter à cheval à son tour.

Le carrosse, étant rempli, partit escorté d’un grand nombre de domestiques et de deux capitaines en retraite. Ces officiers cédèrent aux dames les places qu’ils avaient occupées jusque-là dans la voiture ; en cela ils se conduisirent en gens bien élevés, mais ce n’étaient, au fond, que de vils complaisants, toujours prêts à faire mille bassesses pour avoir l’honneur d’être admis dans la société du lord, et l’avantage de s’asseoir à la table.

L’hôte, charmé du présent qu’il avait reçu, était plus disposé à se féliciter qu’à se plaindre de ses contusions et de ses blessures. On désirera peut-être de savoir ce que Sophie lui donna. Nous ne pouvons satisfaire sur ce point la curiosité du lecteur. L’hôte, au reste, quoique très-content d’être indemnisé du dommage qu’il avait essuyé dans sa personne, regretta fort de n’avoir pas su plus tôt le peu de cas que la dame faisait de l’argent. « On aurait pu, dit-il, doubler chaque article de son mémoire, elle n’aurait pas marchandé davantage pour l’acquitter. »

Sa femme ne partageait pas son sentiment. Sans décider si elle ressentait l’injure faite à son mari plus vivement que lui-même, on peut assurer qu’elle se louait peu de la générosité de Sophie. « Cette dame, lui dit-elle, sait mieux que vous ne vous l’imaginez le prix de l’argent. Elle pensait bien que l’affaire n’en resterait pas là, qu’il nous fallait une satisfaction, et que la justice lui coûterait infiniment plus que cette bagatelle, que vous n’auriez pas dû accepter.

– Vous vous abusez fort, répondit le mari. La justice lui aurait coûté davantage, cela est vrai, croyez-vous que je ne le sache pas aussi bien que vous ? Mais en serait-il entré plus ; ou même autant dans notre poche ? Ah ! si mon fils Thomas le procureur vivait encore, je me serais fait un plaisir de lui mettre entre les mains une si jolie affaire. Quel parti il en aurait tiré ! Mais je n’ai plus de parent dans la chicane, et irai-je plaider pour enrichir des étrangers ?

– Allons, repartit la femme, j’en conviens, vous en savez plus que moi…

– Je le crois, répliqua-t-il ; quand il y a de l’argent à gagner, je suis capable de le flairer aussi bien que personne. Tout le monde, croyez-moi, n’aurait pas eu le talent de se faire donner la bagatelle dont vous parlez, notez cela, je vous prie. Tout le monde n’aurait pas su flatter la dame avec assez d’adresse pour en tirer autant, notez cela. »

L’hôtesse applaudit à la sagacité de son mari, et ainsi se termina leur court entretien.

Laissons là ces bonnes gens, et suivons le lord et ses belles compagnes. Leur marche fut si rapide, qu’ils firent quatre-vingt-dix milles en deux jours, et arrivèrent le lendemain au soir à Londres, sans aventure digne de remarque. Notre plume ne restera pas en arrière ; elle courra sur le papier avec la même vitesse. Un bon historien doit imiter le voyageur éclairé, qui proportionne son séjour dans chaque lieu aux beautés, aux agréments, aux curiosités qu’il y rencontre. À Eshur, à Stowe, à Wilton, à Estbury, dans le parc de Prior, les jours entiers ne lui suffisent pas pour admirer les prodiges de l’art, rivalisant avec les merveilles de la nature. Dans quelques-unes de ces retraites délicieuses, l’art emporte le prix ; dans d’autres, la nature le lui dispute. Le parc de Prior est le triomphe de celle-ci : là elle déploie toute sa magnificence, tandis que l’art simple et modeste ne se montre que pour relever ses charmes ; là elle a répandu les plus riches trésors qu’elle ait prodigués à l’univers ; là enfin l’œil toujours enchanté ne se détache d’un site que pour se fixer sur un autre avec plus de plaisir encore.

Le goût, l’imagination, qui trouvent tant d’attraits dans ces tableaux sublimes, ne dédaignent pas des beautés d’un ordre inférieur. Les bois, les rivières, les pelouses de Devon et de Dorset, attirent les regards et ralentissent la marche du voyageur sensible ; mais il se hâte ensuite de traverser les sombres bruyères de Bagshot, et cette triste plaine qui s’étend à l’ouest de Stockbridge, où, dans l’espace de seize milles, nul objet n’excite son attention, à moins que, par pitié pour son ennui, les nuages n’offrent obligeamment à sa vue une agréable variété de formes fantastiques.

Ce n’est pas ainsi que voyagent le marchand avide de gain, le juge de paix occupé de procédure, le docteur constitué en dignité, le rustre vêtu de bure, et les nombreux enfants de l’opulence et de la sottise. Ils trottent d’un pas mesuré à travers les vertes prairies, ou les landes arides. Leur monture fait régulièrement quatre milles et demi par heure, l’animal et son maître portant l’un comme l’autre les yeux en avant, et contemplant les mêmes objets de la même façon. Ces honnêtes cavaliers s’extasient également à l’aspect des plus beaux monuments d’architecture, et de ces lourds édifices de briques qui décorent nos villes manufacturières, et dont la masse colossale n’atteste pas moins le mauvais goût que la richesse de leurs obscurs fondateurs.

Dans notre impatience, cher lecteur, de rejoindre notre héroïne, nous laisserons à ta sagacité le soin d’appliquer ces réflexions aux méchants auteurs et aux grands écrivains. Tu en viendras facilement à bout sans notre secours. Fais donc usage de tes lumières en cette circonstance. Dans les endroits difficiles nous venons volontiers à ton aide, au lieu de te condamner, comme font quelques-uns de nos confrères, au tourment de deviner notre pensée. Mais lorsqu’il ne faut qu’un peu d’attention pour nous comprendre, nous ne voulons point favoriser ta paresse. Ce serait, de ta part, une erreur grossière de t’imaginer qu’en commençant ce grand ouvrage, nous ayons eu l’intention de t’épargner tout travail d’esprit, et que tu puisses y trouver, sans exercer jamais ta pénétration, quelque plaisir, ou quelque profit.


CHAPITRE X.

Un mot ou deux sur la vertu et sur le soupçon.

Notre compagnie, en arrivant à Londres, descendit à l’hôtel du lord. Pendant que les deux cousines se reposaient des fatigues du voyage, un domestique alla chercher pour elles un appartement dans la ville ; car milady étant absente, mistress Fitz-Patrick refusa d’accepter un lit chez le noble pair.

On verra peut-être dans le scrupule de cette dame un excès de réserve et de délicatesse ; cependant si l’on songe à l’embarras de sa position, à la malignité publique, on conviendra qu’elle ne poussa pas trop loin la prudence, et qu’en pareil cas toute femme fera bien de l’imiter. Dans la théorie, la plus parfaite apparence de vertu, sans réalité, ne saurait se comparer à la vertu elle-même, dénuée de cette apparence ; mais dans le monde elle obtiendra toujours plus de suffrages, et personne ne contestera que le sexe ne peut, en nulle occasion, se passer de l’apparence ou de la réalité.

Aussitôt qu’on eut trouvé un appartement, Sophie y accompagna sa cousine, pour cette nuit seulement, bien décidée à s’enquérir dès le lendemain matin de la dame dont elle était venue chercher la protection, en quittant la maison paternelle. Quelques observations qu’elle avait faites pendant les deux derniers jours de son voyage, redoublaient son empressement à prendre ce parti.

Dans la crainte de peindre notre héroïne sous les traits odieux d’une personne soupçonneuse, nous n’osons presque découvrir au lecteur les pensées qui occupaient son esprit, au sujet de mistress Fitz-Patrick. Il est certain qu’elle concevait des doutes sur son caractère ; et ces doutes étant de la nature de ceux qui naissent aisément dans les cœurs pervers, avant d’en parler plus clairement, nous dirons un mot du soupçon en général.

Il y a deux manières de l’envisager. Dans le premier cas il part du cœur ; sa rapidité semble une inspiration ; il enfante des chimères ; il voit ce qui n’est point, ou dépasse la réalité. Doué d’une vue aussi perçante que celle de l’aigle, il épie les actions, les paroles, les gestes, les regards ; il pénètre jusqu’au fond des âmes, où il découvre le mal dans son origine, et quelquefois avant sa naissance. Faculté admirable, si elle était infaillible ! Mais que d’infortunes produisent ses erreurs ! que de larmes elles coûtent à l’innocence et à la vertu ! Il faut donc regarder une perception du mal si prompte et si fautive, comme un défaut pernicieux. Il annonce d’ordinaire un mauvais cœur ; et ce qui nous le persuade, c’est que nous ne l’avons jamais observé dans une belle âme : celle de Sophie en était entièrement exempte.

Considéré sous un autre aspect, le soupçon paraît venir de la tête, et n’est que la faculté de voir ce qui s’offre à nos regards, et d’en tirer des conséquences : double opération qui ne demande que des yeux et une dose commune de bon sens. Ce second genre de soupçon est aussi ennemi du crime que le premier l’est de l’innocence. On l’excuse, lors même que par un effet de la faiblesse humaine, il s’égare dans ses conjectures. Qu’un mari, par exemple, surprenne sa femme sur les genoux, ou dans les bras d’un de ces jeunes roués qui professent l’art de la séduction, le blâmerons-nous d’en croire un peu plus qu’il n’en voit, et de mal interpréter des familiarités qu’une excessive indulgence pourrait seule traiter de libertés innocentes ? Le lecteur imaginera sans peine un grand nombre de méprises aussi plausibles. Nous ajouterons que, sans trop blesser la charité chrétienne, on peut soupçonner quelqu’un d’être capable de faire ce qu’il a déjà fait, et de commettre une seconde faute, quand il en a commis une première. Sophie, nous le croyons, donnait accès dans son esprit à ce soupçon. Elle pensait que sa cousine n’était pas plus sage qu’il ne fallait.

Voici le fait. Mistress Fitz-Patrick, en personne sensée, avait observé que dans le monde la vertu d’une femme court le même risque qu’un pauvre lièvre, qui ne saurait se hasarder dans la plaine sans y rencontrer des ennemis. Dès qu’elle eut formé le projet de renoncer à la protection de son mari, elle résolut d’en chercher une autre : or, pouvait-elle en choisir une meilleure que celle d’un seigneur distingué par sa naissance, par son rang, par sa fortune, d’un généreux chevalier qui, outre le zèle naturel à son sexe pour la défense des belles affligées, lui avait donné toutes les preuves possibles du plus vif attachement ?

Mais les lois ayant imprudemment omis de créer la charge de vice-mari, ou de tuteur d’une femme échappée du lien conjugal, et la malignité se plaisant à l’appeler d’un nom moins honorable, on convint que le lord rendrait en secret à la dame les bons offices d’un protecteur, sans en jouer publiquement le rôle. Afin de prévenir même toute espèce de soupçon, il fut arrêté qu’elle irait droit à Bath, et le lord, à Londres, d’où il viendrait la rejoindre, sous prétexte de prendre les eaux pour sa santé.

Sophie apprit cet arrangement, non par une confidence positive, ou par quelque imprudence de mistress Fitz-Patrick, mais par l’indiscrétion du lord, beaucoup moins habile que la jeune dame à garder un secret. Peut-être aussi le silence que celle-ci avait gardé sur ce sujet dans le récit de son histoire, contribuait-il beaucoup à fortifier les doutes de sa cousine.

Sophie trouva aisément la dame qu’elle cherchait. Il n’y avait pas, dans Londres, un porteur de chaise qui ne connût sa demeure. Elle lui adressa un message qui fut suivi d’une invitation très-pressante, qu’elle accepta sur-le-champ. Mistress Fitz-Patrick ne fit pas plus d’efforts pour la retenir, que la politesse ne l’exigeait. Soit qu’elle se doutât des soupçons dont nous avons parlé, et qu’elle en fût blessée, soit par tout autre motif, elle était aussi impatiente de se séparer de Sophie, que Sophie pouvait l’être de se séparer d’elle.

Notre jeune héroïne, en prenant congé de sa parente, se permit de lui donner un avis. Elle la conjura au nom du ciel de prendre garde à elle, et de considérer le danger de sa position. « J’espère, ajouta-t-elle, qu’on pourra trouver le moyen de vous réconcilier avec votre mari. Vous devez vous rappeler, ma chère, ce que ma tante Western nous a tant de fois répété à toutes deux. Quand l’union conjugale est rompue, et la guerre déclarée entre le mari et la femme, celle-ci ne peut faire une paix désavantageuse, quelles qu’en soient les conditions. Ce sont les propres paroles de ma tante, et elle a, vous le savez, une grande expérience du monde.

– Soyez sans inquiétude sur mon compte, mon enfant, lui répondit mistress Fitz-Patrick, avec un sourire dédaigneux, et prenez garde à vous-même ; car vous êtes plus jeune que moi. J’irai vous voir sous peu. À propos, ma chère Sophie, souffrez qu’à mon tour je vous donne un conseil. Gardez pour la campagne le rôle de miss Sensée. Croyez-moi, il vous réussirait mal à Londres. »

Ainsi se quittèrent les deux cousines. Sophie alla trouver aussitôt lady Bellaston, qui lui fit l’accueil le plus poli et le plus affectueux. Cette dame l’avait vue autrefois chez sa tante Western, et avait conçu pour elle beaucoup d’amitié. Elle fut charmée de la revoir, et ne sut pas plus tôt les motifs de sa fuite, qu’elle applaudit à sa résolution. Elle la remercia d’avoir choisi sa maison pour asile, et lui promit, en retour de ce témoignage de confiance, toute la protection qui dépendait d’elle.

Maintenant que nous avons remis Sophie en mains sûres, le lecteur nous permettra de l’y laisser pendant quelque temps, et de jeter un regard sur nos autres personnages, particulièrement sur le pauvre Jones. Le remords de ses fautes passées, par une conséquence naturelle du vice, aurait suffi pour son châtiment ; et nous pensons qu’il en a fait, d’ailleurs, une assez longue pénitence.


XII.

CONTENANT LE MÊME ESPACE DE TEMPS QUE LE PRÉCÈDENT.


CHAPITRE PREMIER.

Du plagiat dans un auteur moderne, et de ce qui doit être réputé prise légitime.

Le lecteur instruit a dû remarquer qu’il nous arrive fréquemment d’insérer, dans cette vaste composition, des passages traduits d’anciens auteurs, sans nous mettre en peine de citer le texte original, ni même d’indiquer les sources où nous puisons. L’abbé Banier, dans la savante et judicieuse préface de sa Mythologie, donne une raison aussi plausible qu’ingénieuse des omissions de ce genre.

« Les lecteurs, dit-il, verront bien que souvent mes égards pour eux m’ont été plus chers que ma réputation ; car il ne faut pas compter pour rien qu’un auteur supprime des traits d’érudition qu’il a sous la main, et qu’il ne lui coûterait que la peine de transcrire. »

Remplir un ouvrage de bribes savantes, c’est tendre un piège à la bonne foi des érudits qui, dupes de l’artifice, achètent en détail ce qu’ils possèdent déjà, sinon dans leur mémoire, du moins sur leurs tablettes ; c’est abuser encore davantage de la simplicité des ignorants, auxquels on fait payer ce qui ne peut leur servir de rien. Un écrivain, en chamarrant son livre de grec et de latin, en use avec les jolies femmes et les petits-maîtres, de la même façon que les huissiers-priseurs avec le public. Ils ont coutume de composer les lots, dans les ventes, de manière qu’un amateur, pour avoir l’objet qu’il désire, est obligé d’en acheter plusieurs dont il n’a nulle envie.

Cependant, comme il n’est pas de conduite si noble et si désintéressée qu’elle soit, que l’ignorance ne dénature, et que la malignité n’envenime, nous avons été tenté plus d’une fois de sauver notre réputation aux dépens du lecteur ; et de transcrire l’original, ou de citer au moins le chapitre et le vers, lorsque nous empruntions à quelque auteur une pensée ou une expression. Nous craignons même de nous être fait tort en plusieurs circonstances, par la méthode contraire, et que l’ingrat lecteur ne nous ait accusé de plagiat, au lieu d’attribuer notre discrétion au motif obligeant allégué par l’abbé Banier.

Pour prévenir désormais tout reproche semblable, nous allons exposer et justifier ici notre système. On peut considérer l’héritage des anciens comme un champ fertile et commun, où quiconque possède le plus petit coin de terre sur le Parnasse, a droit d’engraisser sa muse. Veut-on une comparaison plus sensible encore ? Nous autres modernes, nous sommes aux anciens ce qu’est aux riches la classe nombreuse qu’on désigne sous le nom de populace. Or, ceux qui ont l’honneur d’être admis à quelque degré d’intimité avec les membres de ce respectable corps, n’ignorent pas qu’ils se croient permis de piller impunément leurs riches voisins, et qu’ils n’attachent à ces vols aucune idée de crime, ni de honte. Ce principe qui les anime et les dirige sans cesse, entretient dans la plupart des paroisses du royaume une ligue permanente contre un certain personnage opulent, nommé le seigneur. Aux yeux de ses voisins pauvres, son bien est une proie dont chacun est libre de prendre sa part. Persuadés de la légitimité de leurs prétentions, ils se font un point d’honneur, une obligation rigoureuse de ne pas se trahir mutuellement, et de se soustraire autant qu’ils peuvent à l’action de la justice.

Sous ce point de vue, les anciens tels qu’Homère, Virgile, Horace, Cicéron, et autres génies supérieurs, sont pour nous, pauvres du Parnasse, autant de seigneurs opulents auxquels une coutume immémoriale semble nous autoriser à faire tous les larcins possibles. C’est une faculté que nous réclamons et que nous accordons volontiers à nos confrères nécessiteux, à la seule condition d’observer entre nous cette fidélité religieuse dont se pique la populace. Il y aurait de la bassesse et de l’impudence à se piller réciproquement. Ce serait dépouiller des pauvres, souvent plus pauvres que soi, ou pour mieux peindre l’infamie d’une telle action, ce serait voler l’hôpital.

Après un examen sévère, notre conscience ne nous reproche aucun de ces honteux larcins. Quant aux autres, nous les avouons sans détour. Jamais nous ne nous ferons scrupule de prendre dans un ancien auteur, sans le citer, les traits qui conviendront à notre sujet. Nous allons plus loin : nous prétendons que ces traits, du moment qu’ils sont fondus dans nos ouvrages, nous appartiennent, et nous espérons que nul lecteur ne nous en contestera la propriété. En revanche, nous promettons de respecter fidèlement celle de nos pauvres confrères. Si, malgré leur indigence, il nous arrive de leur emprunter la moindre chose, nous ne manquerons point d’y mettre une marque, pour être toujours prêt à la restituer au légitime propriétaire.

Un plagiaire de profession, nommé Moore, paya cher l’oubli de cette précaution : il avait pris à M. Pope une demi-douzaine de vers qu’il s’était permis d’insérer dans sa comédie des Muses rivales. M. Pope les y retrouva. Indigné du larcin, il se ressaisit de son bien, et tira du voleur une vengeance éclatante, en l’emprisonnant dans l’affreux donjon de sa Dunciade, où son nom flétri restera éternellement gravé, en punition de son improbité dans le commerce poétique.


CHAPITRE II.

L’écuyer Western trouve, au lieu de sa fille, quelque chose qui met fin à sa poursuite.

Retournons maintenant à l’hôtellerie d’Upton, et suivons les traces de l’écuyer Western. Son voyage ne devant pas être long, nous aurons bientôt le loisir d’aller retrouver notre héros.

On se rappelle que l’écuyer partit d’Upton, fort en colère, pour courir après sa fille. Ayant appris du valet d’écurie qu’elle avait passé la Savern, il la passa aussi avec sa suite, et mit son cheval au grand galop, menaçant la pauvre Sophie d’un châtiment exemplaire, s’il parvenait à la rattraper.

En peu de temps, il arriva à un carrefour où il s’arrêta un instant, et tint conseil. Les avis étant partagés, il laissa le choix de la route à la fortune, qui le lança sur celle de Worcester.

À peine avait-il fait deux milles dans cette direction, qu’il commença à proférer des plaintes amères. « Quelle fatalité ! s’écria-t-il à diverses reprises. Fut-il jamais chien plus malheureux que moi ! » Et il lâcha une bordée de jurements et d’imprécations.

Le ministre Supple essaya de calmer son chagrin. « Ne vous affligez pas, monsieur, lui dit-il, comme font ceux qui n’ont plus d’espoir. Quoique nous n’ayons pu réussir encore à trouver mademoiselle Sophie, nous devons nous estimer heureux d’avoir suivi ses traces jusqu’ici. Il est vraisemblable que la fatigue l’obligera bientôt de s’arrêter dans quelque auberge, pour réparer ses forces, et dans peu, selon toutes les probabilités morales, vous serez compos voti[19].

– La peste l’étouffe ! repartit l’écuyer. C’est bien d’elle que je m’occupe ! Je déplore la perte d’une matinée si favorable pour la chasse. Quel nez mes chiens auraient eu ! Il est dur de manquer le plus beau jour peut-être de la saison, surtout après une aussi longue gelée. »

Soit que la fortune, qui mêle de temps en temps quelque douceur à l’amertume de ses disgrâces, prît pitié de l’écuyer, soit que décidée à ne pas lui rendre sa fille, elle voulût le dédommager d’une autre manière, au moment où il prononçait ces mots, accompagnés de deux ou trois jurements, des chiens courants firent entendre à peu de distance leurs voix mélodieuses. À ce bruit flatteur, le cheval et le cavalier dressèrent l’oreille. « La bête est passée, elle est passée ! s’écrie Western, ou le diable m’emporte. » Aussitôt il donne de l’éperon à son coursier, qui, animé de la même ardeur que lui, n’en avait nul besoin, il laisse en arrière le pauvre ministre émerveillé de sa folie, traverse avec tous ses gens un champ de blé, et court droit aux chiens en criant à tue-tête : « Holla ! holla ! taïaut ! taïaut ! »

Ainsi, dit la fable, la belle Grimalkin[20], que Vénus, à la prière d’un amant passionné, métamorphosa jadis de chatte en femme, n’aperçut pas plus tôt une souris, que se rappelant ses anciens jeux, et fidèle à son premier instinct, elle sauta hors du lit de son époux, pour courir après le petit animal.

Que faut-il inférer de cette fable ? que la jeune épouse était insensible aux caresses de son amoureux mari ? Non, il est des occasions où les chattes, aussi bien que les femmes, malgré l’ingratitude dont on les taxe, ne manquent pas de répondre aux marques de tendresse qu’on leur donne. Toutefois, suivant la spirituelle et profonde observation de sir Roger l’Estrange, chassez le naturel par la porte, il rentrera par la fenêtre. Une chatte, quoique changée en femme, aimera toujours les souris. Qu’on n’accuse donc point l’écuyer Western d’un défaut d’affection pour sa fille : il l’aimait certainement beaucoup ; mais c’était un gentilhomme campagnard, un ardent chasseur, et à ce double titre on peut lui appliquer la fable précédente et les judicieuses réflexions de sir Roger l’Estrange.

La vitesse des chiens égalait celle du vent. L’écuyer, avec ses cris, avec ses transports de joie accoutumés, franchissait lestement les fossés et les haies. L’idée de Sophie ne vint pas le troubler une seule fois dans cette chasse, la plus belle, à son gré, qu’il eût jamais vue, et qui aurait mérité, disait-il, qu’on s’y rendit de cinquante milles à la ronde. Si M. Western oublia sa fille, on peut croire que les valets l’oublièrent aussi. Le ministre lui-même cessa d’y penser. Après s’être récrié en beau latin contre l’extravagance de son patron, il suivit d’assez loin les chasseurs, et tout en trottant, il s’occupa à composer un prône pour le dimanche suivant.

Le propriétaire de la meute fut ravi de l’arrivée d’un confrère. On aime à trouver dans autrui des talents et des goûts analogues aux siens. Personne n’était plus habile, en plaine, que M. Western, personne ne savait mieux exciter les chiens de la voix, et animer la chasse par ses cris.

Les chasseurs, dans la chaleur de l’action, sont trop préoccupés, pour observer les règles de la politesse. Souvent même ils négligent les simples devoirs de l’humanité. L’un d’eux vient-il à tomber dans un fossé, ou dans une rivière, ses compagnons passent outre, sans prendre garde à lui, et l’abandonnent pour l’ordinaire à son malheureux sort. Les deux écuyers, quoique galopant souvent à côté l’un de l’autre, ne s’adressèrent pas une seule parole : ce qui n’empêcha point le maître de l’équipage de remarquer et d’admirer l’habileté de l’inconnu à redresser les chiens, lorsqu’ils étaient en défaut. Il conçut une grande idée de sa capacité, en même temps que le nombre de ses valets lui donnait une haute opinion de son rang. Aussitôt que la mort du petit animal qui avait mis tant de monde en campagne, eut terminé la chasse, nos gentilshommes s’abordèrent et se firent les compliments d’usage, entre gens comme il faut. Leur conversation fut assez amusante, nous la rapporterons peut-être un jour dans un appendice, ou quelque autre part ; mais attendu qu’elle est tout-à-fait étrangère à cette histoire, nous ne jugeons pas à propos de la placer ici. Elle se termina par une seconde chasse, et celle-ci, par une invitation à dîner. Après le repas, on fit un assaut de santés. M. Western ne le soutint pas longtemps, et s’endormit profondément. Il était, ce soir-là, hors d’état de tenir tête à son hôte, aussi bien qu’au ministre Supple. L’extrême fatigue de corps et d’esprit qu’il avait essuyée doit lui servir d’excuse, et sauver sa réputation de bon buveur. Dès la troisième bouteille, il fut ivre mort. On ne se pressa point de le porter au lit. Cependant le ministre, croyant pouvoir le considérer dès lors comme absent, informa l’autre gentilhomme de tout ce qui concernait Sophie, et le pria de joindre le lendemain ses efforts aux siens pour engager M. Western à retourner chez lui.

Au point du jour, l’écuyer n’eut pas plus tôt les yeux ouverts, qu’ayant cuvé sa boisson de la veille, il demanda celle du matin. En même temps, il ordonna de préparer ses chevaux, et annonça le dessein de se remettre à la poursuite de sa fille. Son hôte, aidé du ministre, tâcha de l’en dissuader, et finit par le décider à reprendre le chemin de son château. Ce qui fit le plus d’impression sur son esprit, ce fut l’ignorance où il était de la route qu’il devait suivre. Il craignait, en courant au hasard, de s’éloigner du but, au lieu de s’en rapprocher. Il prit donc congé de son confrère le chasseur, et témoignant une grande joie du dégel (autre motif pour lui de hâter son retour), il partit et rebroussa chemin, non sans avoir envoyé auparavant une partie de ses gens après sa fille, et vomi de nouveau mille imprécations contre elle.


CHAPITRE III.

Départ de Jones de l’hôtellerie d’Upton. Ce qui se passe sur la route entre Partridge et lui.

Enfin, nous voici revenu à notre héros. Nous l’avons quitté depuis si longtemps, et laissé si malheureux, que beaucoup de lecteurs ont pu croire que nous l’avions entièrement abandonné. Il était en effet dans cette situation où les personnes prudentes cessent, pour l’ordinaire, de demander des nouvelles de leurs amis, de peur d’avoir le chagrin d’apprendre qu’ils se sont pendus.

Quant à nous, si nous ne possédons pas toutes les qualités des esprits circonspects, nous osons dire que nous n’en avons pas non plus les défauts. Quelque déplorable que soit la position où se trouve en ce moment le pauvre Jones, il nous tarde autant d’aller le retrouver, et de lui donner des témoignages d’intérêt, que s’il était au comble de la prospérité.

M. Jones et Partridge, ayant su par le garçon d’écurie qu’il était impossible de se procurer pour l’heure des chevaux à Upton, quittèrent l’hôtellerie peu de minutes après le départ de l’écuyer, et suivirent à pied la même route que lui. Ils marchaient tous deux, le cœur oppressé de tristesse. Leur chagrin, sans provenir de la même cause, était également profond. Jones soupirait avec amertume, Partridge poussait aussi à chaque pas des soupirs douloureux.

Arrivés au carrefour où l’écuyer s’était arrêté pour tenir conseil, ils s’y arrêtèrent aussi. Jones demanda à Partridge quelle route il lui conseillait de prendre.

« Ah ! monsieur, s’écria Partridge, plût au ciel que vous voulussiez suivre mon conseil !

– Pourquoi ne le suivrais-je point ? Peu m’importe désormais en quel lieu je porte mes pas, et ce qu’il adviendra de moi.

– Eh bien, monsieur, mon avis est qu’à l’instant vous fassiez volte-face, et repreniez le chemin du logis. Quand on peut, comme votre seigneurie, retourner dans une bonne maison, faut-il courir les champs en vagabond ? Je vous demande pardon, sed vox ea sola reperta est[21].

– Hélas ! je n’ai pas de maison où je puisse retourner… Mais quand mon protecteur, mon père consentirait à me recevoir chez lui, aurais-je la force de supporter la vue des lieux où ma Sophie n’est plus ? Cruelle Sophie !… Ah ! que dis-je ? je ne dois accuser que moi de mon malheur… Non, c’est toi plutôt qui en es cause. Maudit sois-tu, butor ! imbécile ! c’est toi qui m’as perdu. Si je m’en croyais, je t’arracherais la vie. »

À ces mots il saisit Partridge au collet, le secoua rudement, et lui causa une émotion si violente, que jamais accès de fièvre ou terreur panique ne lui en avait fait éprouver une pareille.

Partridge, glacé d’effroi, se jeta aux genoux de son maître en criant miséricorde, et protestant qu’il n’avait point eu de mauvaise intention. Jones, après l’avoir regardé d’un œil farouche, le laissa en liberté, puis tourna sa fureur contre lui-même avec un tel emportement, que si elle fût tombée aussi bien sur le pédagogue, elle l’aurait certainement anéanti : effet que la terreur seule avait presque produit.

Nous n’hésiterions pas à prendre la peine de décrire toutes les extravagances de Jones, si nous étions sûr que le lecteur eût la patience d’en lire le détail ; dans le doute, la prudence nous conseille de ne point nous fatiguer à lui peindre une scène où peut-être ne jetterait-il pas un coup d’œil. C’est par un pareil motif que souvent, au lieu de donner un libre essor à notre génie, nous avons écarté de cet ouvrage de magnifiques tableaux dont nous étions tenté de l’enrichir. Ce motif, à la vérité, part d’un esprit qui ne se sent pas exempt de reproches. Nous-même, il faut l’avouer, en parcourant de volumineuses histoires, nous avons eu plus d’une fois une furieuse démangeaison d’en sauter un grand nombre de pages.

Il suffira donc de dire que les transports de Jones s’apaisèrent au bout de quelques minutes. Dès qu’il eut recouvré la raison, il conjura Partridge d’excuser un instant de délire, et le pria en même temps de ne plus lui parler d’un pays qu’il avait résolu de ne jamais revoir.

Partridge pardonna sans peine à son maître, et promit de se conformer à ses volontés.

« Eh bien donc, s’écria Jones saisi d’un noble enthousiasme, puisqu’il m’est impossible de suivre plus loin les traces de ma Sophie, je veux suivre le chemin de la gloire. Allons, mon brave, allons rejoindre l’armée ; la cause est honorable, et je verserais volontiers mon sang pour elle, quand j’attacherais quelque prix à la vie. »

En achevant ces mots il prit une route opposée à celle que l’écuyer avait prise ; et le hasard le conduisit sur les pas de Sophie.

Nos voyageurs firent un mille entier sans se dire un mot. Jones parlait souvent entre ses dents, Partridge gardait un profond silence. Peut-être n’était-il pas encore bien revenu de son saisissement. Il craignait d’ailleurs d’attirer sur sa tête un nouvel orage, d’autant plus qu’il lui venait une idée dont le lecteur sera peu surpris ; c’est que son maître était tout-à-fait fou.

Enfin, Jones, las de parler seul, s’adressa à Partridge, et lui reprocha sa taciturnité. L’honnête pédagogue s’en excusa sur la crainte qu’il avait de l’offenser. Dès qu’il fut rassuré par la promesse d’une indulgence plénière, il lâcha la bride à sa langue, avec le plaisir qu’éprouve un jeune poulain qu’on débarrasse de ses entraves, et qu’on laisse errer librement dans la prairie.

Le sujet qui l’intéressait le plus lui étant interdit, il se jeta sur celui qui occupait la seconde place dans son esprit ; c’était le vieillard de la montagne. « Certainement, monsieur, dit-il, on n’a jamais vu d’homme s’habiller et vivre d’une façon si extraordinaire. Au dire de la vieille, il ne mange habituellement que des herbes : ce qui est plutôt la nourriture d’une bête que d’un chrétien. S’il faut en croire l’aubergiste d’Upton, ses voisins ont d’étranges idées sur son compte. Tenez, monsieur, je ne puis m’ôter de la tête que c’est quelque esprit envoyé d’en haut pour notre salut. Qui sait si tout ce qu’il nous a dit de la bataille où il s’est trouvé, de sa prison, du danger qu’il a couru d’être pendu, n’est pas un avertissement du ciel de renoncer à notre dessein ? Ajoutez à cela que toute la nuit dernière je n’ai rêvé que combats. Il me semblait que le sang coulait de mon nez, comme le vin d’un robinet. Ah ! mon cher maître,

Infandum, regina, jubes renovare dolorem[22].

– Ton histoire, Partridge, répondit Jones, vient aussi hors de propos que ton latin. Rien de plus ordinaire, assurément, que de trouver la mort dans les combats. Peut-être même sommes-nous destinés à y périr tous deux : eh ! qu’importe ?

– Qu’importe ? comment donc, monsieur ? n’est-ce rien que de mourir ? Quand je serai mort, tout sera dit pour moi. Je me soucie bien que la cause triomphe, si je suis tué dans la mêlée. Le beau profit qui m’en reviendra ! Que servent, je vous prie, toutes les sonneries, et le plus brillant luminaire du monde, à qui dort six pieds sous terre ? Bonté divine ! ce sera donc la fin du pauvre Partridge !

– Et la fin du pauvre Partridge ne doit-elle pas arriver tôt ou tard ? Puisque vous aimez le latin, monsieur le pédagogue, je vais vous citer quelques beaux vers d’Horace qui inspireraient du courage à un lâche :

Dulce et décorum est pro patria mori.

Mors et fugacem perse quitur virum,

Nec parcit imbellis juventœ

Poplitibus, timidoque tergo.

– Horace est un auteur difficile, monsieur. Ayez la bonté de me faire la construction de ces vers. Je ne les comprends pas bien, de la manière dont vous les récitez.

– En voici une mauvaise imitation, ou plutôt une paraphrase de ma façon ; car je ne suis qu’un poëte médiocre.

Trop heureux le guerrier qui meurt pour sa patrie !

Car, dans le fait, à quoi sert la poltronnerie,

Nul n’échappe à la mort. L’inflexible Atropos

Tranche les jours du lâche, ainsi que du héros.

– Cela est certain. Oui, sûrement, mors omnibus communis[23]. Mais il est bien différent de mourir dans son lit, de vieillesse, entouré d’amis en larmes, ou d’être tué roide aujourd’hui ou demain, d’un coup de fusil, comme un chien enragé, ou taillé en pièces à coups de sabre, sans avoir le temps de demander à Dieu pardon de ses péchés. Que le ciel nous fasse paix ! les gens de guerre sont une race maudite, pour laquelle je me suis toujours senti de l’éloignement. Jamais je n’ai pu prendre sur moi de les regarder comme des chrétiens. Il ne sort de leurs bouches que jurements et que blasphèmes. Je souhaite que monsieur se repente de son projet, avant qu’il soit trop tard, je le souhaite de tout mon cœur. De grâce, n’allez pas vous mêler parmi cette engeance diabolique ! la mauvaise compagnie corrompt les bonnes mœurs : voilà ma principale raison. À l’égard du danger, je ne le crains pas plus qu’un autre, non assurément. Je sais que tout le monde doit mourir. Cependant, on peut aller plus ou moins loin. Moi, par exemple, je ne suis qu’au milieu de ma carrière, et je puis me promettre un long avenir. J’ai lu nombre d’exemples de gens qui ont vécu cent ans et plus. Ce n’est pas que je me flatte d’atteindre à cette extrême vieillesse. Néanmoins, quand je ne vivrais que quatre-vingts à quatre-vingt-dix ans, Dieu soit loué, ce serait toujours un bel âge. Je ne crains pas la mort plus qu’un autre ; mais l’affronter avant le temps, c’est le comble de l’extravagance et de l’impiété. Encore s’il en devait résulter le moindre bien ! mais quelque cause que l’on défende, que peuvent faire deux hommes pour en assurer le succès ? Quant à moi, je suis tout neuf dans le métier des armes. Je n’ai pas tiré dix coups de fusil dans ma vie, et ce n’était même qu’à poudre. Je ne m’entends pas davantage à manier l’épée. Jamais je n’ai pris de leçon d’escrime… Et puis il y a ces vilains canons, au-devant desquels on ne peut aller sans une insigne témérité. Il faut être fou… je vous demande pardon ; sur mon âme, je n’ai pas eu dessein de vous offenser. Que votre seigneurie ne retombe pas, je l’en supplie, dans ses accès de colère.

– Ne crains rien, Partridge, je suis maintenant si convaincu de ta poltronnerie, que tu ne saurais m’offenser en aucune façon.

– Monsieur peut m’accuser de poltronnerie, tant qu’il lui plaira. Si c’est être poltron que d’aimer à conserver sa peau, non immunes ab illis malis sumus[24]. Je n’ai pas lu dans ma grammaire qu’il fût nécessaire de se battre pour être un homme de bien. Vir bonus est quis ? Qui consulta patrum, qui leges juraque servat[25]. Dans tout cela nulle mention de combat, et l’Écriture sainte y est si contraire, qu’on ne me persuadera jamais qu’un homme puisse être un bon chrétien, et verser le sang de ses frères. »


CHAPITRE IV.

Aventure d’un mendiant.

Comme le pédagogue achevait les sages réflexions qui terminent le chapitre précédent, nos voyageurs arrivèrent à un second carrefour, où un mendiant boiteux et couvert de haillons leur demanda l’aumône. Partridge le repoussa durement, en lui disant que chaque paroisse devait prendre soin de ses pauvres.

« Eh quoi ! Partridge, s’écria Jones en riant, n’êtes-vous pas honteux, avec tant de charité dans la bouche, d’en avoir si peu dans le cœur ? Votre religion, je le vois, ne vous sert qu’à excuser vos défauts ; elle ne vous excite nullement à la vertu. Un vrai chrétien peut-il refuser d’assister un de ses frères, dans une situation si misérable ? » En même temps il prit sa bourse, et donna un schelling au mendiant.

« Mon maître, dit le pauvre homme après l’avoir remercié, j’ai dans ma poche une chose curieuse que j’ai trouvée à environ deux milles d’ici. Vous plairait-il de l’acheter ? Je me garderais de la montrer à tout le monde ; mais vous me paraissez si bon, si charitable pour les malheureux, que vous ne soupçonnerez pas un homme d’être un voleur, par la seule raison qu’il est pauvre. » Alors il tira de sa poche un petit portefeuille doré qu’il présenta à Jones.

Jones l’ouvrit sur-le-champ, et devinez, lecteur, ce qu’il éprouva, lorsqu’il aperçut, à la première page, les mots Sophie Western écrits de la main de sa belle maîtresse. Il couvrit ce nom de baisers, et ne put contenir la vivacité de ses transports, malgré la présence de son compagnon et du mendiant. Peut-être aussi ces transports mêmes lui firent-ils oublier qu’il n’était pas seul.

Tandis que Jones baisait et rebaisait le portefeuille, comme un enfant lèche avidement les bords dorés d’un gâteau, ou comme un bibliomane presse avec ravissement contre ses lèvres un livre rare qu’il vient d’acquérir, ou enfin comme un statuaire adore la beauté que créa son ciseau, il tomba d’entre les tablettes un papier que Partridge ramassa et remit à son maître. C’était le billet de banque dont M. Western avait fait présent à sa fille, la veille de sa fuite. Il était de cent livres sterling, et pas un juif n’eût refusé de le prendre pour cinq chellings au-dessous de sa valeur.

À cette découverte que Jones proclama sur-le-champ, les yeux de Partridge étincelèrent de joie. Une autre expression se peignit dans ceux du pauvre qui avait trouvé le portefeuille, et qui s’était abstenu de l’ouvrir, par honnêteté, nous l’espérons. Ce serait toutefois en manquer envers le lecteur, de lui laisser ignorer une circonstance assez importante ; c’est que le mendiant ne savait pas lire.

La vue du billet de banque mêla un sentiment de peine au plaisir si pur et si vif que Jones avait éprouvé, en ouvrant le portefeuille. Son imagination lui représenta le besoin que pourrait en avoir celle à qui il appartenait, avant qu’il eût le moyen de le lui remettre. « Je connais, dit-il au mendiant, la dame qui a perdu le portefeuille, et je vais faire tous mes efforts pour la trouver et pour le lui rendre le plus tôt possible. »

Ce portefeuille, sorti de la boutique d’un fameux tabletier, était le dernier présent de mistress Western à sa nièce. Il avait coûté vingt-cinq schellings ; mais la valeur réelle de l’argent contenu dans l’agrafe, n’étant que d’environ dix-huit pence, le marchand ne l’aurait pas repris pour un penny de plus, quoiqu’il fût encore comme neuf. Une personne moins délicate que Jones, profitant de l’ignorance du pauvre, se serait contentée de lui offrir six pence, ou un schelling ; bien des gens même ne lui auraient laissé que son droit de trouvaille ; et dans sa triste position, il aurait pu, au jugement d’habiles procureurs, le faire valoir en vain.

Notre héros, naturellement généreux, pour ne pas dire prodigue, lui donna sans balancer une guinée. Le pauvre, qui depuis longtemps ne s’était vu en possession d’un pareil trésor, le combla de bénédictions, et montra presque autant de joie que Jones en avait témoigné, en lisant le nom de Sophie Western.

Nos voyageurs le prièrent de les mener à l’endroit où il avait trouvé le portefeuille. Il se prêta volontiers à leur désir, et les y conduisit, mais non pas aussi vite que Jones l’aurait souhaité. Le mendiant était malheureusement boiteux, comme on l’a vu plus haut, et ne pouvait faire qu’un mille par heure : or, le lieu en question étant éloigné, malgré son dire, de plus de trois milles, on peut calculer aisément le temps qu’il leur fallut pour ce trajet.

Jones ouvrit et baisa cent fois le portefeuille pendant la marche, se parla beaucoup à lui-même, et n’adressa que peu de mots à ses compagnons. Le guide en témoigna son étonnement à Partridge qui, pour toute réponse, secoua la tête et dit : « Le pauvre jeune homme ! Orandum est ut sit mens sana in corpore sano[26] ! »

Enfin ils arrivèrent à l’endroit où Sophie avait eu le malheur de perdre son portefeuille, et le mendiant, le bonheur de le trouver. Jones voulut alors congédier son guide et doubler le pas ; mais le drôle qui avait eu le temps de la réflexion, et qui commençait à revenir de la surprise et de la joie que lui avait causées la première vue de la guinée, prit un air mécontent et dit en se grattant la tête : « J’espère que votre seigneurie me donnera quelque chose de plus. Qu’elle considère que si je n’étais pas un honnête homme, j’aurais pu garder le tout. (Et l’on ne saurait disconvenir que c’était la vérité.) Si le papier qui est dans ses mains, ajouta-t-il, vaut cent livres sterling, il est certainement dû plus d’une guinée à celui qui l’a trouvé. Supposons d’ailleurs que votre seigneurie ne revoie pas la dame, et qu’il lui soit par conséquent impossible de le lui remettre… Quoique l’air et le langage de votre seigneurie inspirent de la confiance, je n’ai d’autre garantie que sa parole… Assurément si l’on ne peut découvrir la personne qui a perdu le portefeuille, les cent livres sterling appartiennent à celui qui les a trouvées. J’espère que votre seigneurie prendra tout cela en considération. Je ne suis qu’un pauvre homme, aussi je n’exige pas la somme entière ; mais il est juste que j’en aie ma part. Votre seigneurie est trop raisonnable pour ne pas en convenir. Elle me saura gré de mon honnêteté ; car enfin, je le répète, j’aurais pu garder le tout, sans que personne en sût rien.

– Je te proteste, sur mon honneur, repartit Jones, que je connais la dame à qui appartient le portefeuille, et que je ne manquerai pas de le lui rendre.

– Votre seigneurie fera comme il lui plaira. Qu’elle me donne seulement ma part, c’est-à-dire la moitié de la somme, et qu’elle garde le reste, si elle veut. Je lui jure que je n’en dirai jamais rien.

– Mon ami, soyez sûr que je remettrai fidèlement la somme entière à la personne qui l’a perdue. Je ne puis vous donner pour le moment une plus forte récompense ; mais dites-moi votre nom et votre demeure, et il est très-probable que vous aurez par la suite un nouveau sujet de bénir l’aventure de ce matin.

– Je ne sais ce que vous entendez par aventure. Il me semble que c’est moi qui mets à l’aventure, en vous laissant maître de rendre ou non à la dame son argent ; mais j’espère que votre seigneurie considérera… »

« Allons, allons ! s’écria Partridge, dites à sa seigneurie votre nom et votre demeure, et je vous garantis que vous n’aurez pas lieu de vous repentir d’avoir remis cet argent entre ses mains. »

Le mendiant, ne voyant plus d’espoir de rattraper le portefeuille, donna son nom et son adresse. Jones les écrivit avec le crayon de Sophie, sur un morceau de papier qu’il plaça vis-à-vis de la page où elle avait tracé son nom. « À présent, mon ami, dit-il au pauvre, vous êtes le plus heureux des mortels, votre nom est à côté de celui d’un ange.

– Je ne connais rien aux anges, répondit le mendiant. Veuillez, je vous prie, me donner un peu plus d’argent, ou me rendre le portefeuille. »

À ces mots, Partridge se mit en fureur, il chargea le boiteux d’injures, et voulait le battre. Jones s’y opposa, et répétant au mendiant qu’il trouverait quelque jour l’occasion de lui rendre service, il s’éloigna à grands pas. Partridge, dont le billet de banque avait ranimé la vigueur, suivit gaîment son maître. Le boiteux, obligé de rester en arrière, les maudit tous deux, ainsi que son père et sa mère. « S’ils m’avaient, dit-il, envoyé à l’école de charité pour apprendre à lire, à écrire et à compter, j’aurais su aussi bien qu’un autre la valeur de ce papier, et j’aurais profité de ma bonne fortune. »


CHAPITRE V.

Autres aventures de M. Jones et de son compagnon de voyage.

Nos voyageurs marchaient si vite, que le temps et l’haleine leur manquaient pour la conversation. Jones pensait à Sophie, Partridge, au billet de banque. Quelque plaisir que lui causât cette heureuse trouvaille, il murmurait contre la fortune, qui, dans tous ses voyages, ne lui avait jamais fourni une pareille occasion de montrer sa délicatesse. Au bout de trois milles, essoufflé et baigné de sueur, il pria son maître de ralentir un peu le pas. Jones y consentit d’autant plus volontiers, qu’il venait de perdre la trace des chevaux que le dégel lui avait permis de suivre jusque-là, et qu’il entrait dans une vaste plaine, traversée par plusieurs routes.

Comme il hésitait sur le choix, le son d’un tambour se fit entendre tout-à-coup, à peu de distance. Cette musique excita aussitôt les alarmes de Partridge. « Bon Dieu ! s’écria-t-il, les voilà qui approchent !

– De qui parles-tu ? répondit froidement Jones, dont l’esprit, depuis la rencontre du mendiant, n’était occupé que de la douce pensée de Sophie.

– De qui ? eh ! des rebelles. Mais pourquoi les nommer rebelles ? ils peuvent être de très-honnêtes gens. Rien ne me porte à croire le contraire. Au diable celui qui songe à les offenser. S’ils ne m’en veulent point, je ne leur en veux pas non plus, et je suis prêt à les traiter poliment. Pour l’amour de Dieu, monsieur, ne les insultez pas : peut-être ne nous feront-ils point de mal. Mais, monsieur, ne serait-il pas plus prudent de nous cacher là-bas dans ces buissons, jusqu’à ce qu’ils soient passés ? Que peuvent deux hommes sans armes contre cinquante mille ? À coup sûr il n’y a qu’un fou… je vous en demande pardon ; oui, tout homme qui a mens sana in corpore sono…[27] »

Jones interrompit cette tirade d’éloquence inspirée par la peur, et dit à son compagnon, pour l’encourager, que le tambour annonçait le voisinage de quelque ville, et marcha droit au lieu d’où partait le bruit, en l’assurant qu’il ne l’exposerait à aucun danger, et que les rebelles ne pouvaient être si près d’eux.

Ces dernières paroles calmèrent un peu la frayeur de Partridge. Quoiqu’il eût beaucoup mieux aimé prendre une direction contraire, il suivit notre héros. Son cœur, plein d’une émotion inconnue aux braves, battait à l’unisson du tambour, dont le son ne cessa qu’au moment où, sortant de la plaine, ils entrèrent dans une étroite cavée.

Partridge, qui marchait du même pas que Jones, aperçut alors à quelques toises de distance un lambeau de toile peinte flottant dans l’air. Il s’imagina que c’était le drapeau ennemi, « Ô ciel ! monsieur, s’écria-t-il, les voici. Je reconnais la couronne et le cercueil. Ô ciel ! je n’ai jamais rien vu de si terrible ! ils ne sont plus qu’à une portée de fusil de nous. »

Jones leva les yeux et découvrit aussitôt d’où venait l’erreur de Partridge. « Mon ami, lui dit-il, je te crois capable d’affronter seul toute cette armée. À en juger par les couleurs de la bannière, le tambour que nous venons d’entendre ne bat que pour appeler les curieux à un spectacle de marionnettes.

– Un spectacle de marionnettes ! reprit Partridge transporté de joie. N’est-ce que cela, il n’y a pas de divertissement au monde que je préfère à un spectacle de marionnettes. Mon cher maître, arrêtons-nous pour le voir. D’ailleurs il est presque nuit, je n’ai pas mangé depuis trois heures du matin, et je meurs de faim. »

Ils arrivèrent en ce moment à une auberge, ou pour mieux dire à un cabaret. Jones incertain de la route qu’il devait suivre, consentit à s’y arrêter. Tandis qu’il s’informait si l’on avait vu passer des dames dans la matinée, Partridge visitait la cuisine. Ses recherches furent plus heureuses que celles de son maître. Celui-ci n’apprit aucune nouvelle de Sophie ; l’autre trouva, à sa grande satisfaction, des œufs et du lard, et put se flatter d’avoir bientôt sous les yeux l’agréable vue d’une omelette toute fumante.

L’amour agit différemment sur les personnes d’un tempérament robuste, et sur celles d’une complexion délicate. Dans les dernières, il détruit tout appétit tendant à la conservation de l’ individu ; chez les autres, quoiqu’il produise souvent la négligence et même l’entier oubli des aliments qu’exige la nature, cependant placez un amant affamé de cette espèce, devant un aloyau cuit à point, il manquera rarement d’y faire honneur. C’est ce qui arriva dans le cas présent. Jones, s’il eût été seul, aurait pu aller beaucoup plus loin sans manger ; mais dès qu’on eut servi l’omelette au lard, excité par l’exemple de son compagnon, il se jeta dessus avec autant d’avidité que Partridge lui-même.

La nuit survint avant que nos voyageurs eussent achevé leur repas ; et comme la lune était en décours, il faisait extrêmement noir. Partridge décida son maître à rester au spectacle de marionnettes qui allait commencer, et auquel le directeur les invita d’une manière très-pressante. Ses figures, à l’entendre, étaient les plus belles qu’on eût jamais vues ; elles avaient obtenu le suffrage des amateurs éclairés de toutes les villes d’Angleterre.

La pièce se composait de scènes choisies du Mari mis à l’épreuve. Elle fut jouée avec beaucoup d’ensemble et de décence. Le ton en était sérieux et grave, il n’y avait ni quolibets, ni plaisanteries, ni gaîté, enfin pas un mot qui provoquât le rire. L’auditoire se récria d’admiration. Une respectable matrone dit au directeur que son spectacle lui avait paru de si bon goût, qu’elle y amènerait ses deux filles, le lendemain au soir. Un clerc de procureur et un commis de l’accise déclarèrent que les caractères de lord et de lady Townley étaient bien soutenus et conformes à la nature. Partridge fut du même avis.

Le joueur de marionnettes, enorgueilli de ce panégyrique, ne put s’empêcher d’y ajouter quelques traits de sa façon. « Rien, dit-il, ne s’est tant perfectionné dans le siècle présent, que les marionnettes. Par la réforme de Polichinelle, de madame Gigogne sa femme, et d’autres semblables niaiseries, on est parvenu à en faire un spectacle digne des gens sensés. Quand je commençai de me livrer à l’exercice de mon art, je me souviens qu’on se permettait mille grossièretés propres à exciter le rire du peuple, mais non à corriger les mœurs de la jeunesse : ce qui doit être assurément le principal but des marionnettes ; car pourquoi ne donnerait-on pas de cette manière, aussi bien que de toute autre, de bonnes et salutaires leçons ? Mes figures sont de grandeur naturelle, elles représentent les différentes scènes de la vie, et je ne doute point qu’on ne sorte aussi amendé de mon petit théâtre que des grands.

– Je n’ai nul dessein, répondit Jones, de rabaisser votre talent ; mais quoi que vous en disiez, j’aurais été charmé de revoir mon vieil ami Polichinelle ; en le réformant, ainsi que la joyeuse madame Gigogne, vous avez, selon moi, gâté vos marionnettes, au lieu de les perfectionner. »

Ces paroles inspirèrent au docte moteur des fils d’archal un soudain et profond mépris pour Jones. « Il est possible, monsieur, répliqua-t-il d’un air dédaigneux, que ce soit là votre opinion ; mais, grâce à Dieu, de meilleurs juges sont d’un avis contraire. On ne saurait contenter tous les goûts. Je conviens qu’à Bath, il y a deux ou trois ans, des gens de qualité me prièrent instamment de remettre Polichinelle sur la scène ; je crois même que je perdis quelque argent par le refus de me prêter à leur désir. Au reste, que les autres fassent comme ils voudront, pour moi un chétif intérêt ne me portera point à dégrader ma profession. Jamais je ne consentirai à souiller la décence et la régularité de mon théâtre, en y introduisant d’ignobles personnages.

– Bravo ! mon ami, s’écria le clerc de procureur, vous avez bien raison. Gardez-vous toujours de ce qui est bas. J’ai à Londres plusieurs amis qui ont résolu d’en épurer la scène.

– Rien de plus convenable, ajouta le commis de l’accise en ôtant sa pipe de sa bouche. Je me rappelle que dans le temps où j’étais en condition, je me trouvai à la galerie des laquais, le jour de la première représentation du Mari mis à l’épreuve. La pièce était remplie de bouffonneries, au sujet d’un gentilhomme campagnard venu à Londres en qualité de membre du parlement. On fit paraître sur la scène un certain nombre de ses valets, entre autres son cocher. Notre galerie, révoltée d’une telle impertinence, l’accueillit par des sifflets. Je remarque, mon ami, que vous avez supprimé tout ce qui choque la délicatesse des spectateurs, et vous méritez qu’on vous en loue.

– Messieurs, dit Jones, je ne puis défendre mon opinion contre tant de monde. Si Polichinelle déplaît à la majorité de l’auditoire, l’habile directeur a très-bien fait de le casser aux gages. »

Le joueur de marionnettes commençait un second discours où il insistait sur l’influence de l’exemple, et cherchait à démontrer que le peuple serait facilement détourné du vice, si on lui faisait sentir combien il est odieux chez les grands. Malheureusement il fut interrompu par un incident que nous aurions passé sous silence dans un autre temps, mais qu’il est de notre devoir de rapporter en ce moment. On le lira dans le chapitre suivant.

CHAPITRE VI.

Les meilleures choses sont sujettes à être mal comprises et mal interprétées.

On entendit un grand bruit dans le vestibule, où l’hôtesse maltraitait rudement sa servante de la langue et du poing. Elle s’était aperçue de son absence, et après quelques recherches, elle l’avait trouvée sur le théâtre des marionnettes, avec le paillasse, dans une situation peu décente.

Quoique Grâce (c’était le nom de la servante) eût perdu toute modestie, comme elle avait presque été prise en flagrant délit, elle n’eut pas l’impudence de nier le fait : mais usant d’un autre expédient, elle s’efforça d’adoucir sa faute. « Pourquoi me battez-vous ainsi ? dit-elle à sa maîtresse. Ma conduite ne vous plaît point ? eh bien ! renvoyez-moi. Si je suis une catin (car l’hôtesse l’avait gratifiée de cette épithète), mes supérieures le sont aussi bien que moi. N’en était-elle pas une, cette belle dame que nous venons de voir sur le théâtre des marionnettes ? Ce n’est pas pour rien, je pense, qu’elle a passé dehors toute la nuit. »

L’hôtesse entra alors toute furieuse dans la cuisine, et accabla d’injures son mari, ainsi que le pauvre bateleur. « Voyez, dit-elle au premier, ce qu’on gagne à loger de pareilles gens. S’ils boivent un peu plus que d’autres, leur dépense dédommage à peine du désordre qu’ils causent : et puis cette racaille-là change une honnête maison en un mauvais lieu. Enfin, j’entends que vous m’en débarrassiez dès demain matin. Je suis décidée à ne pas tolérer davantage des parades qui ne sont propres qu’à enseigner à nos domestiques la fainéantise et le vice. C’est le seul fruit qu’ils en puissent recueillir. Je me souviens du temps où les marionnettes représentaient des sujets tirés de l’Écriture sainte, tels que le vœu téméraire de Jephté et autres histoires édifiantes, où le diable emportait les méchants. Il y avait du sens dans ces pièces-là ; mais comme notre ministre le disait dimanche dernier, personne ne croit plus au diable aujourd’hui. Pourquoi nous amener un tas de marionnettes vêtues comme des lords et des ladys ? Cela ne sert qu’à tourner la tête à nos paysannes ; et quand elles ont une fois la tête à l’envers, Dieu sait ce qui s’ensuit ! »

Dans une violente émeute, dit Virgile, quand la populace mutinée se saisit de toutes les armes qu’elle trouve sous sa main, et les lance avec fureur, si un homme recommandable par son âge et par sa vertu vient à paraître, à l’instant le tumulte s’apaise, et cette populace qui, réunie en corps, peut se comparer à un âne, dresse ses longues oreilles, pour écouter le vénérable personnage.

Au contraire, lorsqu’une assemblée de graves philosophes est occupée à débattre une question de morale, et que la sagesse en personne semble présider à la discussion et fournir tour à tour aux orateurs de solides arguments, s’élève-t-il dans le voisinage une rixe sérieuse, une femme querelleuse (aussi bruyante elle seule que toute une multitude) pénètre-t-elle subitement au milieu de la docte compagnie, aussitôt plus de discussion, plus de raisonnements. L’attention générale se fixe sur la mégère.

Ainsi la scène orageuse dont nous avons parlé, et l’arrivée de l’hôtesse, interrompirent brusquement et sans retour la pompeuse harangue du joueur de marionnettes. C’était le contre-temps le plus fâcheux qui pût lui arriver. Toute la malice du sort n’aurait pu imaginer un tour plus sanglant pour confondre le pauvre homme, au moment où il préconisait l’influence salutaire de son spectacle sur les mœurs. Il demeura muet, tel qu’un charlatan qui, dans le cours d’un éloge emphatique de l’admirable vertu de ses poudres, verrait apporter devant son théâtre, comme un témoin de son savoir-faire, le cadavre d’une de ses victimes. Sans répondre à l’hôtesse, il courut châtier le paillasse ; et maintenant la lune commençait à montrer, comme disent les poëtes, son disque d’argent, qui paraissait plutôt, en ce moment, un disque de cuivre. Jones demanda son compte, et fit dire à Partridge, qu’on venait de réveiller d’un profond somme, de se préparer à partir ; mais le pédagogue, qui avait déjà fait dans la journée deux tentatives heureuses sur l’esprit de son maître, résolut d’en essayer une troisième : c’était de l’engager à passer la nuit dans l’auberge. Il débuta par une feinte surprise de la résolution qu’annonçait M. Jones de se remettre en route. Après l’avoir combattue par de bonnes raisons, il s’attacha surtout à en démontrer l’inutilité. « Monsieur, lui dit-il, à moins de savoir quel chemin a pris mademoiselle Sophie, vous courez risque de vous éloigner d’elle à chaque pas. Vous voyez par le rapport de tous les gens de la maison qu’elle n’a point passé par ici. Ne vaut-il pas mieux rester jusqu’à demain matin dans cette auberge, avec l’ espoir bien fondé d’y rencontrer quelqu’un qui nous donnera de ses nouvelles ? »

Jones fut frappé de ce dernier argument. Tandis qu’il le pesait attentivement, l’hôte vint ajouter dans la balance tout le poids de sa rhétorique. « À coup sûr, monsieur, lui dit-il, votre valet vous donne un excellent conseil. Eh ! qui pourrait se résoudre à voyager la nuit par un temps pareil ? » Il fit ensuite, dans le style accoutumé, un grand étalage des commodités et des agréments qu’offrait sa maison. L’hôtesse enchérit encore sur son mari. Pour abréger le détail des artifices ordinaires aux gens de leur métier, il suffira de dire que Jones consentit enfin à rester, et à prendre quelques heures de repos. Il en sentait d’autant plus le besoin, qu’à peine avait-il fermé l’œil depuis son départ de l’hôtellerie où il avait été blessé à la tête.

Aussitôt après cette détermination il alla se coucher, emportant avec lui les deux objets précieux qu’il ne quittait ni jour ni nuit, le portefeuille et le manchon ; mais Partridge, qui s’était rafraîchi à différentes reprises par de petits sommes, se trouvait plus disposé à manger qu’à dormir, et encore plus à boire.

La tempête excitée par l’inconduite de Grâce était apaisée, l’hôtesse s’était réconciliée avec le joueur de marionnettes, qui, de son côté, lui avait pardonné les réflexions injurieuses qu’elle avait faites sur son art, dans un mouvement de colère. Ainsi il régnait une apparence générale de concorde et de tranquillité. Autour du feu de la cuisine étaient rangés l’hôte, l’hôtesse, le joueur de marionnettes, le clerc de procureur, le commis de l’accise, et le spirituel Partridge. Ils eurent ensemble l’agréable conversation qu’on lira dans le chapitre suivant.


CHAPITRE VII.

Une remarque ou deux de notre façon, et beaucoup d’autres faites par la bonne compagnie rassemblée dans la cuisine.

Partridge, par un sentiment d’orgueil, ne pouvait se résoudre à passer pour un valet. Cependant il en avait en beaucoup d’occasions le langage et les manières. Par exemple, il exagérait sans mesure la fortune de son compagnon ( car il appelait ainsi M. Jones). La plupart des valets en usent de même avec les étrangers. Aucun d’eux ne voudrait qu’on le crût au service d’un homme sans bien. Plus la situation du maître est élevée, plus il semble au domestique que la sienne l’est aussi. C’est une vérité que démontre la conduite de tous les laquais des gens de qualité.

La noblesse et l’opulence répandent une sorte d’éclat sur tout ce qui les environne. Les laquais des personnes distinguées par leur naissance et par leur richesse, s’imaginent avoir droit à une portion du respect qu’inspirent le rang et la fortune de leurs maîtres. Il n’en est pas de même de l’esprit et de la vertu. Ces deux qualités purement personnelles, absorbent en entier la considération qu’elles obtiennent : considération, à dire vrai, trop faible pour être susceptible de partage. Mais si elles donnent peu de relief aux domestiques, en revanche ils ne sont point déshonorés, quand ceux qu’ils servent ont le malheur d’être entièrement dépourvus de l’une et de l’autre. Toutefois, l’absence de ce qu’on appelle vertu dans une maîtresse de maison, produit un effet différent. Nous en avons vu ailleurs la conséquence. L’espèce de déshonneur qui en résulte est contagieuse, et, comme la pauvreté, se communique à tout ce qui l’approche.

On ne s’étonnera donc pas que les laquais attachent tant d’importance à la réputation de richesse de leurs maîtres ; et peu ou point à leur bonne renommée ; que ces mêmes hommes qui rougiraient d’entrer dans une maison pauvre, ne soient pas honteux de servir un roué, ou un sot, et divulguent sans le moindre scrupule ses folies et ses vices : ce qu’ils font souvent avec autant de malice que d’originalité. Dans le fait, un laquais est pour l’ordinaire un bel esprit et un fat qui brille aux dépens de celui dont il porte la livrée.

Partridge, après avoir enflé prodigieusement la fortune dont M. Jones devait hériter, n’hésita point à manifester une crainte qu’il avait conçue la veille, avec assez de fondement. En un mot, il ne doutait plus que son ami n’eût perdu l’esprit ; et il communiqua nettement son opinion à la bonne compagnie rassemblée autour du feu de la cuisine.

Le joueur de marionnettes se rangea sur-le-champ à cet avis. « J’avoue, dit-il, que ce jeune homme m’a fort surpris, quand je l’ai entendu parler de mon spectacle avec tant de déraison. On a peine à comprendre qu’une personne dans son bon sens puisse se méprendre à ce point. Ce que vous venez de dire explique la monstrueuse bizarrerie de ses idées. Le pauvre jeune homme ! je le plains de toute mon âme. Il a en effet quelque chose d’égaré dans les yeux. Je m’en étais aperçu tout de suite, quoique je n’en eusse rien témoigné. »

L’hôte appuya cette dernière observation, et réclama le mérite de l’avoir faite de son côté. « Rien, dit-il, n’est plus vrai. Il n’y a qu’un fou qui ait pu songer à quitter une maison comme la mienne, pour aller courir les champs au milieu de la nuit. »

Le commis de l’accise ôta sa pipe de sa bouche, et dit que l’air et le langage du jeune homme lui avaient paru fort extraordinaires ; puis s’adressant à Partridge : « S’il est fou, ajouta-t-il, pourquoi le laisse-t-on en liberté ? il peut être cause de quelque malheur. On devrait s’assurer de lui, et le reconduire chez ses parents. »

Partridge roulait dans sa tête la même idée. Il pensait que Jones s’était enfui de chez M. Allworthy, et se figurait que l’écuyer le récompenserait généreusement, s’il parvenait à lui ramener le jeune fugitif. Toutefois, l’emportement et la force physique de notre héros, qu’il connaissait par expérience, l’avaient détourné jusque-là d’un dessein dont il jugeait l’exécution impossible. Mais à peine le commis de l’accise eut-il exprimé son sentiment, qu’il se hâta d’y joindre le sien, et témoigna le plus vif désir qu’on pût venir à bout de l’entreprise.

« En venir à bout ? répéta le commis, rien n’est plus facile.

– Ah ! monsieur, répondit Partridge, vous ne savez pas quel diable d’homme c’est. Il pourrait, voyez-vous, me prendre d’une main et me jeter par la fenêtre ; ce qu’il ne manquerait pas de faire, s’il soupçonnait seulement…

– Bon ! reprit le commis, je crois que je le vaux bien : d’ailleurs nous sommes cinq ici.

– Qui sont ces cinq ? dit l’hôtesse, ne comptez pas sur mon mari, je vous en préviens. On ne fera violence à personne dans ma maison. Ce jeune homme est un des plus jolis garçons que j’aie vus de ma vie. Je ne le crois pas plus fou qu’aucun de nous. Où avez-vous pris qu’il a l’air égaré ? il a les plus beaux yeux du monde, et le regard le plus doux. C’est un jeune homme tout-à-fait modeste et honnête. Je le plains sincèrement, surtout depuis que ce monsieur qui est là dans un coin, nous a dit qu’il était malheureux en amour. Certes, c’en est assez pour altérer un peu la douceur de sa physionomie. À quoi diable pense sa maîtresse ? Espère-t-elle trouver mieux qu’un aussi beau jeune homme, avec une immense fortune ? Il faut que ce soit une de ces grandes dames, une de ces dames à la mode que nous avons vues hier au spectacle des marionnettes, qui ne savent jamais ce qu’elles veulent. »

Le clerc de procureur déclara aussi qu’il ne prendrait aucune part à l’affaire, sans l’avis d’un avocat. « Supposez, dit-il, qu’on nous accuse d’un emprisonnement illégal, quels seront nos moyens de défense ? Le jury trouvera-t-il les preuves de folie suffisantes ? Je ne parle ici qu’en simple particulier ; car il ne convient pas à un homme de loi de se mêler de ces sortes de questions, autrement qu’en sa qualité de jurisconsulte. On sait que l’opinion des jurés nous est en général peu favorable. Je ne prétends point cependant vous faire changer d’avis, M. Thompson (c’était le commis de l’accise), ni vous, monsieur (en s’adressant à Partridge), ni personne de la compagnie. »

À ces mots le commis secoua la tête, et le maître des marionnettes observa que la folie était quelquefois un cas difficile à résoudre pour un jury. « Je me souviens, dit-il, d’avoir assisté à un procès de cette espèce. Vingt témoins déposaient qu’un homme était fou à lier, et vingt autres, qu’il jouissait de sa raison, autant qu’aucun habitant de la Grande-Bretagne. L’opinion commune était en effet que la famille du pauvre homme n’avait imaginé de le faire passer pour fou, qu’afin de s’emparer de sa fortune.

– Cela est très-vraisemblable, dit l’hôtesse. J’ai connu moi-même un honnête gentilhomme que ses parents ont tenu renfermé toute sa vie dans une maison de fous, pour jouir de son bien ; mais ce bien ne leur profita pas : car, quoique la loi le leur eût donné, ils n’y avaient aucun droit.

– Bah ! repartit le clerc de procureur en haussant les épaules, la loi n’est-elle pas l’unique fondement du droit ? Si la loi me donnait la plus belle terre du comté, je m’inquiéterais peu de savoir à qui elle appartient de droit.

– Si la chose est ainsi, dit Partridge,

Felix quem faciunt aliena pericula cautum[28]. »

L’hôte, qui était sorti pour aller recevoir un homme à cheval, rentra dans la cuisine d’un air effaré. « Messieurs, dit-il, savez-vous ce qui arrive ? Les rebelles ont échappé au Duc. Ils sont aux portes de Londres. La nouvelle est sûre. Un homme à cheval vient de me l’apprendre à l’instant.

– Tant mieux ! tant mieux ! dit Partridge. On ne se battra pas de ce côté-ci.

– J’en suis aussi charmé, ajouta le clerc de procureur, mais pour une meilleure raison : c’est que je voudrais toujours voir triompher le bon droit.

– Oui, mais répondit l’hôte, il y a des gens qui prétendent que le prince Édouard n’a aucun droit à la couronne.

– Je vais vous prouver le contraire en deux mots, repartit le clerc de procureur. Si un père meurt saisi d’un droit, m’entendez-vous ? saisi d’un droit, ce droit ne passe-t-il pas à son fils ? et la couronne n’est-elle pas un droit qui se transmet comme un autre ?

– Mais a-t-il le droit de nous faire papistes ? dit l’hôte.

– Bannissez cette crainte, répliqua Partridge. Monsieur, que voici, vient de prouver l’existence du droit d’une manière aussi claire que le jour. Quant à la religion, il n’en est nullement question. Les papistes eux-mêmes n’ont l’espoir d’aucun changement. Un prêtre papiste, très-honnête homme, et que je connais beaucoup me l’a dit.

– Je tiens la même chose d’un autre prêtre de ma connaissance, ajouta l’hôtesse ; mais mon mari a toujours tant de frayeur des papistes ! J’en sais un grand nombre qui sont de braves gens et qui ne regardent pas à la dépense ; et j’ai toujours eu pour maxime que l’argent d’un homme était aussi bon que celui d’un autre.

– Vous avez bien raison, madame, dit le joueur de marionnettes. Peu m’importe quelle religion domine, pourvu que ce ne soit pas celle des presbytériens ; car ils sont ennemis des marionnettes.

– Ainsi, s’écria le commis de l’accise, vous sacrifieriez votre religion à votre intérêt, et vous voudriez voir le papisme rétabli parmi nous ?

– Non vraiment, répondit l’autre. Je hais le papisme autant que personne ; mais pourtant c’est une consolation de penser qu’on pourrait vivre sous son empire : ce qu’il serait impossible de faire sous celui des presbytériens. On estime avant tout son gagne-pain, il faut en convenir. Soyez sincère, vous ne craignez rien tant que de perdre votre place ; mais rassurez-vous, mon ami, il y aura une accise sous un autre gouvernement, comme sous celui-ci.

– Assurément, repartit le commis, je serais un méchant homme si je n’honorais pas le roi dont je mange le pain. C’est un devoir pour moi de lui demeurer fidèle : et puis, à quoi me servirait qu’il y eût une accise sous un autre gouvernement ? Mes chefs seraient privés de leurs emplois, et je devrais m’attendre à subir le même sort. Non, non, mon ami, je ne renoncerai jamais à ma religion pour garder ma place sous un autre gouvernement. Loin d’y gagner, je ne pourrais qu’y perdre.

– C’est précisément ce que je dis, s’écria l’hôte. Qui sait, après tout, ce qui peut arriver ? Morbleu ! ne serais-je pas un sot de prêter mon argent à un aventurier qui me le rendra, Dieu sait quand ? Il est en sûreté dans mon coffre-fort, et je l’y garderai. »

Le clerc de procureur avait conçu une haute idée de Partridge, soit que ce fût l’effet de sa profonde connaissance des hommes et des choses, ou celui de la conformité de leurs opinions politiques ; car ils étaient tous deux zélés jacobites. Ils se serrèrent cordialement la main, et burent ensemble des santés dont nous ne jugeons pas à propos de faire mention[29]. Leur exemple fut suivi par le reste de la compagnie, sans en excepter l’hôte. Il eût bien voulu s’excuser ; mais il ne put résister aux menaces du clerc de procureur, qui jura de ne plus remettre le pied dans sa maison, s’il refusait de faire comme lui. Tout le monde but donc. Bientôt les toasts mirent fin à la conversation : ce qui nous avertit de mettre fin aussi à ce chapitre.


CHAPITRE VIII.

La fortune se montre plus favorable à Jones que par le passé.

Rien n’est plus salutaire et ne dispose mieux au sommeil que la fatigue. Jones était si las, qu’il dormit neuf heures de suite ; et il aurait dormi davantage, s’il n’avait été réveillé par le bruit violent qui se fit entendre à la porte de sa chambre, où l’on frappait à coups redoublés, en criant, « Au meurtre ! » Il sauta à bas de son lit, et trouva le joueur de marionnettes qui rouait de coups son paillasse.

Jones prit sur-le-champ la défense du patient, et colla contre la muraille l’impitoyable bourreau ; autant celui-ci surpassait en force le pauvre paillasse, autant il était lui-même incapable de tenir tête à notre héros.

Le paillasse, pour être de petite taille et peu robuste, n’en était pas moins fort colère. Une fois délivré des mains de son maître, il l’attaqua de la langue, arme dont il se servait aussi bien que lui. Après une bordée d’injures générales, il en vint à des accusations particulières. « Que l’enfer vous confonde, scélérat ! s’écria-t-il. Non-seulement je vous fais vivre, puisque c’est à moi que vous devez l’argent que vous gagnez, mais encore je vous ai sauvé de la potence. Souvenez-vous de la dame à qui vous aviez envie de voler son bel habit, pas plus tard qu’hier, dans le chemin creux, à deux pas d’ici. Nierez-vous que vous auriez voulu la tenir seule dans un bois pour la dépouiller, pour dépouiller inhumainement une des plus jolies femmes du monde ? et vous me chargez de coups, vous m’assassinez presque, sans que j’aie fait le moindre mal à que fille qui était d’aussi bonne volonté que moi ; tout cela, par la seule raison qu’elle m’a préféré à vous. »

Jones n’eut pas plus tôt entendu ces mots, qu’il lâcha le joueur de marionnettes, auquel il défendit expressément de maltraiter davantage le paillasse. Il emmena ensuite ce dernier dans sa chambre, et ne tarda pas à savoir par lui des nouvelles de sa chère Sophie. Le paillasse en accompagnant son maître, avec son tambour, l’avait vue passer, la veille, à côté de lui. Jones l’engagea, sans difficulté, à le conduire au lieu où il l’avait rencontrée ; après quoi, résolu de se remettre en route à l’instant, il appela Partridge.

Il était près de huit heures avant qu’il pût partir. Partridge traînait le temps en longueur, l’hôte faisait attendre son mémoire. Quand tous les obstacles furent levés, Jones ne voulut point quitter l’auberge, qu’il n’eût réconcilié le maître et le valet. La paix rétablie entre eux, il partit. Le fidèle paillasse le mena à l’endroit même par où Sophie avait passé. Jones, l’ayant généreusement récompensé, poursuivit sa route avec ardeur, enchanté de la découverte qu’il venait de faire d’une manière si inespérée. Partridge n’en éprouva pas moins de joie, et lui prophétisa du ton le plus sérieux, que ses vœux ne pouvaient manquer d’être couronnés d’un heureux succès.

« Monsieur, dit-il, deux rencontres pareilles ne vous auraient pas conduit sur les traces de votre maîtresse, si la Providence n’avait dessein de vous réunir un jour. » Jones, pour la première fois, prêta quelque attention aux idées superstitieuses de son compagnon.

Nos deux piétons n’avaient pas fait plus de deux milles, qu’ils furent surpris par une violente averse. Comme ils se trouvaient en face d’un cabaret, Partridge détermina son maître à s’y arrêter pendant l’ondée. La faim est un ennemi (si on peut l’appeler ainsi) qui tient plus du caractère anglais que du caractère français : on a beau la vaincre, elle revient toujours à la charge. Partridge en est la preuve. À peine entré dans la cuisine, il fit à l’hôte les mêmes questions qu’il avait faites la veille au soir à son confrère. On lui servit pour réponse un excellent aloyau froid. Il l’attaqua de grand cœur, et Jones suivit son exemple, quoiqu’il commençât à s’inquiéter un peu de ne rien apprendre de nouveau, dans cette maison, sur la marche de Sophie.

Le déjeuner fini, Jones voulait partir, malgré la violence continue de la pluie ; mais Partridge lui demanda avec instances la permission de vider un second pot de bière. Jetant alors les yeux sur un jeune garçon qui venait d’entrer dans la cuisine, et qui, de son côté, le regardait attentivement, il se tourna vers Jones et lui dit « Touchez là, mon maître, un seul pot ne suffira pas à présent pour faire la ronde. Voici encore des nouvelles de mademoiselle Sophie. Ce garçon que vous voyez près du feu, est le même qui lui a servi de guide. Je le reconnais à mon emplâtre qu’il porte sur le visage.

– Oui, monsieur, dit le nouveau venu, c’est bien votre emplâtre, il m’a presque guéri. Vous m’avez rendu un service que je n’oublierai jamais. Dieu vous en récompense ! »

Jones se leva précipitamment et emmena le guide dans une chambre voisine. Tel était son respect pour Sophie, qu’il s’abstenait de prononcer son nom devant qui que ce fût. Si, dans une sorte d’effusion de cœur, il lui était arrivé une fois de porter à table sa santé, c’était devant des officiers dont il ne croyait pas qu’elle pût être connue ; et le lecteur doit se souvenir avec quelle peine on obtint de lui qu’il fit connaître son nom de famille.

Il paraîtra donc cruel, et peut-être contre toute équité, que Jones, doué de sentiments si purs, dût principalement sa disgrâce actuelle à un prétendu manque de délicatesse. Sophie, en effet, était beaucoup moins blessée des libertés qu’il avait prises avec une autre femme, que de l’atteinte qu’elle l’accusait assez justement, en apparence, d’avoir portée à la dignité de son caractère : et nous pensons qu’Honora n’aurait pu la faire partir d’Upton sans le voir, si elle n’avait eu à lui citer, pour combattre son penchant, deux traits d’indiscrétion et de légèreté entièrement incompatibles avec un véritable amour, dans une âme délicate et généreuse.

La chose, au reste, se passa ainsi, et nous n’y devons rien changer. Si on la trouve invraisemblable, nous ne saurions qu’y faire. Notre ouvrage n’est point un système, mais une histoire. Nous ne sommes pas obligé de concilier tous les événements avec les idées qu’on se forme d’ordinaire de la nature et de la vérité. L’entreprise fût-elle d’ailleurs très-facile, il serait imprudent de la tenter. Par exemple, le fait que nous venons d’exposer, sans commentaire, peut choquer au premier abord certaines personnes. Cependant, après un mûr examen, il obtiendra l’approbation générale. Les gens sages et honnêtes verront dans la disgrâce de Jones à Upton, une conséquence immédiate et une juste punition de son infidélité. Les sots et les méchants, au contraire, s’applaudiront, en pensant que la réputation dépend moins de la vertu que du hasard. Peut-être, en y réfléchissant, pourrions-nous contredire également ces deux conclusions, et montrer que de tels incidents ne servent qu’à consacrer les utiles et rares enseignements que nous cherchons à imprimer dans l’esprit de nos lecteurs, en nous abstenant toutefois d’en rappeler sans cesse le souvenir, comme font ces prédicateurs vulgaires, qui répètent le texte de leur sermon à la fin de chaque période.

Il nous suffit d’avoir insinué que la fatale erreur de Sophie à l’égard de Jones, était fondée sur des raisons plausibles. Toute autre femme à sa place se serait trompée de même. Nous dirons plus : si Sophie eût suivi de près son amant, et fût entrée dans le cabaret d’où il sortait, elle aurait trouvé l’hôte aussi bien instruit de son nom et de son histoire, que la servante d’Upton avait paru l’être. Car, tandis que Jones interrogeait tout bas à l’écart le guide de Sophie, Partridge, beaucoup moins discret que son maître, questionnait tout haut dans la cuisine celui de mistress Fitz-Patrick : de sorte que l’hôte, qui avait toujours l’oreille au guet en pareille occasion, n’ignora bientôt ni la chute de Sophie, ni la méprise concernant Jenny Cameron, ni les effets du punch ; en un mot, presque rien de ce qui s’était passé à l’auberge d’où nos dames partirent en carrosse à six chevaux, la dernière fois que nous prîmes congé d’elles.


CHAPITRE IX.

Quelques observations assez singulières, et presque rien de plus.

Jones, après une bonne demi-heure d’absence, revint à la hâte dans la cuisine, et pria l’hôte de lui donner sur-le-champ le compte de sa dépense. Partridge se consola de quitter le coin du feu et une bouteille d’excellente bière, en apprenant qu’il ne voyagerait plus à pied. Jones, par des arguments dorés, avait persuadé au guide de le conduire à l’auberge où il venait de mener Sophie ; mais cet homme n’y avait consenti qu’à la condition que son camarade l’attendrait au cabaret ; car, l’aubergiste d’Upton étant l’intime ami de celui de Glocester, il craignait que ce dernier ne vînt à savoir un jour ou l’autre que ses chevaux avaient fait double course : ce qui l’obligerait à rendre compte de l’argent qu’il se proposait, en garçon avisé, de mettre dans sa poche.

Quelque légère que paraisse cette circonstance, nous n’avons pu nous dispenser de la rapporter, parce qu’elle retarda longtemps le départ de Jones. Le second guide mettait sa probité à un plus haut prix que le premier, et elle aurait coûté fort cher à Jones, si Partridge, qui était, comme on sait, un rusé compère, n’avait eu l’heureuse idée de lui donner une demi-couronne à dépenser dans ce même cabaret, pour l’aider à attendre le retour de son camarade. L’hôte n’eut pas plus tôt flairé la pièce d’argent, qu’il poussa un cri de joie. Le désir d’en avoir sa part le rendit si éloquent, si persuasif, qu’en un instant il triompha de la résistance du guide, et le décida à rester, moyennant une demi-couronne de plus. Les grands, qui se piquent si fort de finesse et de subtilité, pourraient souvent en recevoir des leçons de la dernière classe du peuple.

Les chevaux étant prêts, Jones s’élança sur la selle qui avait servi à sa chère Sophie. Le guide eut la politesse de lui offrir la sienne ; mais il préféra la selle de femme, apparemment comme plus douce. Partridge, quoique fort douillet, ne voulut point déroger à sa dignité d’homme, et accepta l’offre du guide. Ainsi Jones placé sur la selle de Sophie, le guide sur celle de mistress Honora, et Partridge jambe deçà jambe delà sur le troisième cheval, se mirent en marche. Ils arrivèrent en quatre heures à l’auberge où le lecteur a déjà fait un si long séjour. Partridge fut fort gai pendant la route. Il ne se lassait point d’entretenir Jones des nombreux présages de succès dont la fortune l’avait favorisé depuis peu. On pouvait, en effet, les regarder sans superstition comme très-heureux. Partridge préférait d’ailleurs à la gloire des armes le but actuel où tendait son compagnon. Ces mêmes présages qui flattaient l’espoir du pédagogue, lui avaient aussi donné pour la première fois une idée nette de l’amour de Jones pour Sophie. Jusqu’alors il y avait fait peu d’attention. Il s’était trompé, dans le principe, sur les motifs de sa fuite. Quant aux aventures arrivées à l’auberge d’Upton, il avait éprouvé trop d’effroi avant et après le départ, pour en rien conclure, sinon que le pauvre Jones était tout-à-fait fou. Cette opinion s’accordait parfaitement avec celle qu’il avait conçue de l’étrange bizarrerie de son caractère ; et la manière dont il était sorti de Glocester ne confirmait que trop à ses yeux la vérité des récits qu’on lui avait faits précédemment. Quoi qu’il en soit, il était charmé de suivre une nouvelle direction, et commençait à prendre une idée moins désavantageuse du jugement de son ami.

Trois heures sonnaient comme ils arrivaient. Jones demanda aussitôt des chevaux de poste. Par malheur, il n’y en avait point : ce qui ne doit pas surprendre, si l’on songe aux troubles qui agitaient le royaume, et en particulier cette contrée où les courriers se croisaient à chaque instant du jour et de la nuit.

Jones mit tout en œuvre pour engager son guide à pousser jusqu’à Coventry ; mais ce fut en vain. Tandis qu’il se débattait avec lui dans la cour de l’auberge, un étranger l’aborda, et l’appelant par son nom, lui demanda des nouvelles de la respectable famille du comté de Somerset. Jones reconnut aussitôt dans ce personnage le procureur Dowling, avec qui il avait dîné à Glocester, et lui rendit son salut avec politesse.

Dowling pressa vivement M. Jones de ne pas aller plus loin ce soir-là. Il appuya ses instances d’arguments sans réplique. La nuit était presque close ; l’orage avait gâté les chemins ; ce serait agir avec plus de prudence, de ne repartir que le lendemain à la pointe du jour. Il se servit de beaucoup d’autres raisons non moins solides, dont quelques-unes sans doute n’avaient pas échappé à la sagacité de Jones ; mais comme elles n’avaient produit aucun effet sur son esprit, elles ne réussirent pas mieux en passant par la bouche de M. Dowling. Notre héros persista dans la résolution de poursuivre sa route, dût-il être obligé d’aller à pied.

Quand l’honnête procureur vit qu’il ne pouvait décider Jones à rester, il usa de toutes les ressources de son éloquence pour persuader au guide de l’accompagner ; il lui prouva par une foule de bons raisonnements, qu’il ne pouvait se refuser à faire cette petite course, et conclut en lui disant que le gentilhomme ne manquerait sans doute pas de le bien récompenser de sa peine.

En tout, comme au jeu de ballon, c’est un avantage d’être deux contre un. Les observateurs attentifs ont dû remarquer l’influence du nombre, lorsqu’il s’agit de prière ou de persuasion. Un père, un maître, une femme, ou quelque autre individu revêtu d’autorité, ont-ils opposé un refus opiniâtre à toutes les raisons alléguées par une seule personne, on les voit souvent céder ensuite à ces mêmes raisons présentées par une seconde, ou par une troisième qui n’a employé aucun moyen nouveau. De là vient peut-être l’expression de seconder un argument ou une motion, et le grand, effet qui en résulte dans les discussions publiques. De là vient probablement aussi que dans nos cours de justice, il n’est pas rare d’entendre un habile avocat répéter pendant une heure de suite ce qu’un autre habile homme a dit avant lui.

Au lieu de nous étendre sur ce sujet, nous nous contenterons, suivant notre coutume, de l’éclaircir par un exemple. Le guide qui avait résisté aux arguments de Jones, se rendit à ceux de M. Bowling, et consentit à laisser notre ami reprendre sa place sur la selle de Sophie ; mais il exigea qu’on lui donnât le temps de faire rafraîchir ses chevaux, qui avaient, disait-il, marché longtemps et avec une grande vitesse. Jones, malgré son impatience, aurait fait de lui-même ce qu’il désirait. Il ne partageait pas l’opinion de ces philosophes qui considèrent les animaux comme de pures machines, et croient qu’en piquant brutalement leur monture, l’éperon et le cheval sont aussi insensibles l’un que l’autre à la douleur.

Tandis que les chevaux mangeaient, ou plutôt étaient censés manger ; car, en l’absence du guide qui se régalait dans la cuisine, le garçon d’écurie eut grand soin d’ôter aux pauvres bêtes leur foin et leur avoine, Jones, cédant aux sollicitations de Dowling, le suivit dans sa chambre, où il l’aida à vider une bouteille de vin.


CHAPITRE X.

Conversation entre M. Jones et M. Dowling.

M. Dowling, prenant son verre, porta la santé du bon écuyer Allworthy. « Nous boirons aussi, s’il vous plaît, ajouta-t-il, à celle du jeune écuyer, son neveu et son héritier. Allons, monsieur, à M. Blifil. C’est un charmant jeune homme. Je vous garantis qu’il fera un jour une grande figure dans son comté. J’ai déjà en vue un bourg dont les suffrages lui sont assurés.

– Monsieur, répondit Jones, vous n’avez pas, je pense, l’intention de m’insulter : ainsi je vous pardonnerai votre proposition ; mais je vous déclare que vous confondez deux personnes qui n’ont rien de commun. L’une est la gloire de l’humanité, et l’autre en est l’opprobre.

Dowling demeura interdit. Je croyais, dit-il, ces deux gentilshommes d’un caractère également estimable. Sans avoir jamais eu le bonheur de voir M. Allworthy, je sais qu’il n’est bruit partout que de sa bonté. À l’égard du jeune écuyer, je ne l’ai vu qu’une fois, quand je lui portai la nouvelle de la mort de sa mère ; et j’étais alors si chargé, si accablé, si écrasé d’affaires, que j’eus à peine le temps de l’entretenir un moment ; mais sa politesse et son affabilité m’enchantèrent. De ma vie je n’ai rencontré personne qui m’ait plu davantage.

– Je ne m’étonne pas qu’il vous en ait imposé dans une si courte entrevue ; car il a toute la ruse du diable. On pourrait le fréquenter nombre d’années sans le connaître. Nous avons été élevés ensemble dès l’enfance, nous ne nous sommes presque pas quittés ; et pourtant ce n’est que depuis peu que j’ai découvert, en partie, la bassesse de son âme. Je ne m’étais jamais senti, je l’avoue, beaucoup d’inclination pour lui. Je le trouvais dépourvu de ces sentiments généreux qui sont la source de tout ce qu’il y a de grand et de noble dans la nature humaine, j’étais choqué de son égoïsme ; mais c’est récemment, tout récemment que j’ai reconnu qu’il était capable des plus lâches et des plus noires intrigues. Oui, j’ai acquis la certitude que, profitant de la franchise de mon caractère, et usant d’infâmes artifices, il travaillait de longue main à ma ruine, qu’il a enfin consommée.

– Ah ! Ah ! en ce cas ce serait bien dommage qu’un pareil sujet héritât des grands biens de votre oncle Allworthy.

– Hélas ! monsieur, je n’ai pas l’honneur d’être le neveu de M. Allworthy. Il est vrai qu’il me permit autrefois de l’appeler d’un nom plus tendre encore ; mais c’était de sa part une faveur toute gratuite. Je ne puis donc l’accuser d’injustice, quand il juge à propos de me la retirer. Je n’avais pas plus mérité de l’obtenir que je n’ai mérité de la perdre. Non, monsieur, je ne tiens point à M. Allworthy par les liens du sang ; et si le monde, qui est incapable d’apprécier dignement ses vertus, osait blâmer dans sa conduite à mon égard, un excès de rigueur pour un de ses proches, il ferait injure au meilleur des hommes… Excusez-moi, je ne veux point vous fatiguer de détails qui me sont personnels ; mais comme vous avez paru me croire parent de M. Allworthy, j’ai dû dissiper une erreur qui pourrait l’exposer à une censure que je lui épargnerais volontiers aux dépens de ma vie.

– Monsieur, vous parlez en homme d’honneur. Loin de trouver que vous entriez dans trop de détails, j’ai la plus grande envie de savoir comment vous avez pu passer pour parent de M. Allworthy, sans l’être en effet. Vos chevaux ne seront pas prêts avant une demi-heure ; et, puisque vous en avez le loisir, expliquez-moi de grâce ce mystère. »

Jones ressemblait un peu à l’aimable Sophie, sinon par la circonspection, du moins par la complaisance. Il consentit à satisfaire la curiosité de M. Dowling, et comme Othello

Conta, dès le berceau, l’histoire de sa vie[30].

Dowling lui prêta une oreille attentive, et dit comme Desdemona :

Jamais destin ne fut plus digne de pitié[31].

Dowling parut très-touché de ce récit. Pour être procureur, il n’était pas sans humanité. Rien n’est plus injuste que de porter dans le commerce de la vie des préjugés contre certaines professions, et de juger du caractère d’un homme par son état. L’habitude, à la vérité, adoucit l’horreur des actions que la profession rend indispensables et journalières ; mais en toute autre circonstance la nature agit également sur les hommes de tout état, et peut-être même avec plus de force sur ceux qui, livrés à des occupations continuelles, n’ont pour ainsi dire qu’un jour de fête à lui consacrer. Un boucher ne verrait pas sans peine tuer un beau cheval. Le chirurgien qui vient de couper de sang-froid un bras ou une jambe, aura compassion d’un homme en proie à un accès de goutte. On cite un bourreau qui, après avoir pendu cent coquins d’une main ferme, trembla la première fois qu’il eut à trancher une tête. En temps de guerre, les professeurs par excellence dans l’art de verser le sang humain, ne se font nul scrupule de massacrer par milliers leurs confrères, et souvent des femmes et des enfants ; mais quand la paix a fait taire les tambours et les trompettes, ils dépouillent leur férocité et redeviennent des citoyens doux et commodes. Ainsi un procureur peut compatir au malheur de ses semblables, pourvu que son intérêt ne souffre point de sa pitié.

Jones, comme on sait, ignorait encore de quelles noires et fausses couleurs on l’avait peint à M. Allworthy. Quant à ses véritables torts, il ne les présenta pas à M. Dowling sous le jour le plus désavantageux. Sans vouloir jeter aucun blâme sur son ancien bienfaiteur, il était peu curieux de se trop dénigrer lui-même. Dowling observa donc, et avec raison, qu’il fallait qu’on lui eût rendu de bien mauvais offices. « Certainement, dit-il, l’écuyer ne vous aurait pas déshérité pour de pures étourderies de jeunesse : quand je dis déshérité, je me sers d’un terme impropre ; car, d’après la loi, vous n’êtes point son héritier. Cela est hors de doute, et ne doit pas se mettre en question. Toutefois ce gentilhomme vous ayant en quelque sorte adopté comme son fils, vous auriez du compter sur une part considérable, sinon sur la totalité de son bien ; et quand vous auriez même compté sur la totalité, je ne vous en ferais point un crime. Tous les hommes cherchent à gagner le plus qu’ils peuvent ; on ne saurait les en blâmer.

– Vous m’offensez, monsieur, dit Jones. Je me serais contenté de peu de chose. Je n’ai jamais convoité la succession de M. Allworthy. Je dirai plus : je n’ai jamais pensé à ce qu’il pourrait ou voudrait me laisser ; et je déclare solennellement que s’il avait fait tort à son neveu en ma faveur, je n’aurais point accepté ses dons. Je préfère ma propre estime à la fortune d’un autre. Qu’est-ce que le misérable orgueil qu’inspirent une maison magnifique, un brillant équipage, une table somptueuse, et les autres avantages réels ou apparents de l’opulence, au prix de ce vif et solide contentement, de cette douce satisfaction, de cette joie intérieure, de ces transports enivrants que procure à l’homme de bien le sentiment d’une noble et généreuse action ? Que de grands biens tentent la cupidité de Blifil, je ne les lui envie point. Je ne changerais pas de position avec lui, s’il devait m’en coûter un remords. Il m’a supposé, je crois, les vues intéressées dont vous avez parlé ; et c’est à ces soupçons, nés de la bassesse de son âme, que j’attribue ses lâches procédés envers moi. Mais, grâce au ciel, je connais, je sens… je sens mon innocence, mon ami, et je n’y renoncerais pas pour l’empire du monde. Aussi longtemps que je pourrai dire : Je n’ai fait ni souhaité de mal à personne,

Placez-moi dans ces champs par le froid engourdis,

Qui n’ont jamais connu ni Zéphire ni Flore,

Dans ces âpres climats de brouillards obscurcis,

Que le maître du monde abhorre ;

Placez-moi sous le char où Phébus en son cours

Sur de brûlants déserts exerce son empire :

J’aimerai Lycoris, oui j’aimerai toujours

Son doux parler, son doux sourire[32]. »

Il remplit alors son verre, et but à la santé de sa chère Lycoris ; puis versant une rasade à Dowling, il le pressa de lui faire raison.

« Allons, dit Dowling, de tout mon cœur, à la santé de mademoiselle Lycoris. Je n’ai pas l’honneur de la connaître, mais j’ai souvent entendu vanter sa beauté. »

Quoique le latin ne fût pas la seule partie de ce discours que Dowling comprit médiocrement, quelques traits ne laissèrent pas de faire sur son esprit une forte impression. Il essaya de la cacher à Jones par des clignements d’yeux, des signes de tête, des ricanements et des grimaces (car on est souvent aussi honteux d’une bonne pensée que d’une mauvaise). Il n’est pas douteux, au reste, qu’il n’approuvât au fond du cœur ce qu’il pouvait comprendre des sentiments de notre ami, et ne plaignît vivement son malheur. Nous reviendrons par la suite sur ce sujet, s’il nous arrive de rencontrer encore M. Dowling. Pour le moment nous prendrons congé de lui un peu brusquement, à l’exemple de Jones qui, averti que ses chevaux étaient prêts, paya son hôte, souhaita une bonne nuit au procureur, monta à cheval et partit pour Coventry, malgré l’obscurité de la nuit et la violence de la pluie.


CHAPITRE XI.

Contre-temps qui arrive à Jones en partant pour Coventry. Sages réflexions de Partridge.

Il n’y a point de route plus facile à tenir que celle qui mène de l’auberge où étaient nos voyageurs, à la ville de Coventry ; et quoique ni Jones, ni Partridge, ni le guide, n’eussent jamais passé par là, ils n’auraient guère pu s’égarer, sans les deux circonstances dont nous avons parlé à la fin du dernier chapitre. Elles furent cause que nos voyageurs se jetèrent dans un chemin beaucoup moins fréquenté : de sorte qu’après une marche de six milles, au lieu d’apercevoir les superbes tours de Coventry, ils se trouvèrent dans une cavée boueuse, d’où rien ne leur annonçait l’approche d’une grande cité.

Jones dit au guide qu’il s’était sûrement trompé de route. Celui-ci soutint que c’était impossible : terme qui s’emploie souvent dans la conversation pour signifier tantôt ce qui est contraire, tantôt ce qui est conforme à la vraisemblance, et quelquefois ce qui est certain. Cette espèce d’hyperbole ressemble à l’étrange extension qu’on donne fréquemment aux mots infini et éternel, dont l’un sert à exprimer une distance de six pieds, et l’autre, une durée de cinq minutes. On assure de même qu’il est impossible de perdre ce qui est déjà perdu ; c’était le cas présent. Malgré les assurances formelles du guide, nos voyageurs n’étaient pas plus dans la vraie route de Coventry, qu’un avide et impitoyable avare n’est dans le chemin du ciel.

On ne peut se figurer sans l’avoir éprouvée, l’horreur qu’inspirent les ténèbres, la pluie, et le vent, au malheureux égaré pendant la nuit. Rien ne soutient son courage contre les injures du temps. Il n’a point devant les yeux l’agréable perspective de vêtements secs, d’un bon feu, d’une bonne table, et d’un bon lit. Il suffit pourtant de se faire une imparfaite idée de cette affreuse position, pour concevoir les pensées qui remplirent alors la tête de Partridge.

À mesure qu’on avançait, Jones affirmait d’une manière positive que ce n’était point la route de Coventry. Le guide lui-même en convint à la fin, tout en assurant qu’il était impossible qu’il se fût trompé. Partridge ne partageait pas son opinion. « Monsieur, dit-il à Jones, dès l’instant de notre départ, j’ai bien prévu que nous étions menacés de quelque malheur. N’avez-vous pas remarqué cette vieille femme qui était debout à la porte de l’auberge, comme vous montiez à cheval, et qui vous a demandé l’aumône ? J’aurais souhaité de tout mon cœur que vous lui fissiez la charité ; car elle a dit que vous vous repentiriez de votre refus. Au moment même il a commencé à pleuvoir, et le vent n’a cessé d’augmenter depuis. Tenez, monsieur, on a beau dire, je soutiens, moi, et je le sais par expérience, que les sorcières ont le pouvoir de commander à l’orage : or, si cette vieille n’est pas une sorcière, croyez que je n’en ai jamais vu de ma vie. Je l’ai jugée telle au premier coup d’œil, et si j’avais eu de la monnaie dans ma poche, je lui aurais donné quelque chose. Il est toujours bon d’être charitable envers ces sortes de gens, dans la crainte de ce qui peut arriver. J’ai connu plus d’un laboureur qui a perdu son troupeau, pour avoir voulu épargner un sou. »

Jones, quoique désolé du retard que lui causait la méprise de son guide, ne put s’empêcher de sourire de la superstition de Partridge. Un accident vint encore l’augmenter. Le pédagogue tomba lourdement de cheval ; cependant il en fut quitte pour être couvert de boue depuis les pieds jusqu’à la tête. À peine relevé sur ses jambes, il tira de sa chute une nouvelle preuve de la vérité de ses pressentiments. Jones, voyant qu’il ne s’était fait aucun mal, lui répondit en riant : « Votre prétendue sorcière, Partridge, est une ingrate. Elle ne distingue pas, dans son ressentiment, ses amis de ses ennemis. Quand mon refus aurait excité sa colère, devait-elle vous faire tomber de cheval, vous qui montrez tant de respect pour elle ?

– Il ne faut pas, monsieur, reprit Partridge, se moquer de gens qui ont un tel pouvoir ; car ils sont souvent très-méchants. Je me souviens d’un maréchal qui offensa une de ces sorcières, en lui demandant à quelle époque finirait son pacte avec le diable ; et à trois mois de là, jour pour jour, sa plus belle vache se noya. Ce n’est pas tout. Peu de temps après, le maréchal voulant régaler quelques-uns de ses voisins, mit en perce un tonneau de sa meilleure bière. Pendant la nuit la sorcière lâcha le robinet, et toute la liqueur se répandit dans le cellier. Enfin, depuis ce temps, rien ne réussit au pauvre homme. Dans son désespoir il s’adonna à la boisson. Au bout d’un an ou deux on saisit son mobilier, et il est maintenant à la charité de la paroisse, lui et sa famille. »

Le guide, et peut-être aussi le cheval, prêtaient une oreille attentive à ce récit, quand tout-à-coup, soit négligence du cavalier, soit malice de la sorcière, ils tombèrent tous deux dans un bourbier.

Partridge attribua cette chute à la même cause qui avait occasionné la sienne. « Allons, monsieur, dit-il à Jones, c’est maintenant votre tour. Au nom de Dieu, mon cher maître, retournons sur nos pas, tâchons de retrouver la vieille femme, et de faire notre paix avec elle. Nous regagnerons l’auberge en un clin d’œil. Quoiqu’il nous ait semblé que nous avancions, je suis convaincu que nous n’avons pas changé de place depuis une heure ; et je jurerais que nous verrions encore l’auberge d’où nous sommes partis, s’il faisait jour. »

Jones, au lieu de répondre à ce sage conseil, ne s’occupait que du guide, dont la chute n’eut rien de plus fâcheux que celle de Partridge. Notre homme, accoutumé depuis longues années à de pareils accidents, se remit en selle, et prouva bientôt par ses jurements et par les coups de fouet prodigués à sa monture, qu’il n’avait nullement perdu l’usage de ses membres.

CHAPITRE XII.

Jones poursuit son voyage, contre l’avis de Partridge. Ce qui lui arrive en chemin.

En ce moment nos voyageurs découvrirent une lumière dans le lointain. Elle causa autant d’effroi à Partridge que de plaisir à Jones. Le pédagogue, qui se croyait ensorcelé, ne douta pas que ce ne fût un feu follet, ou quelque chose de plus terrible encore.

Mais combien redoubla sa frayeur, lorsqu’en approchant de cette lumière, ou plutôt de ces lumières (car on en distinguait alors plusieurs), il entendit un bruit confus de voix humaines, de chants, d’éclats de rire et de cris, accompagnés de sons étranges qui semblaient provenir de quelques instruments. En entrant un peu dans les idées de Partridge, on aurait pu donner à ce concert le nom de musique infernale.

L’horreur inexprimable dont il fut saisi se communiqua au guide. Le poltron, qui n’avait pas perdu une seule des paroles du pédagogue, se joignit à lui pour engager M. Jones à rebrousser chemin, l’assurant qu’il croyait fermement, comme Partridge, que les chevaux, malgré leur marche apparente, n’avaient pas fait un pas en avant depuis une demi-heure au moins.

Jones, en dépit de la contrariété qu’il éprouvait, se prit à rire de la peur de ces pauvres diables. « Il faut pourtant bien, leur dit-il, que nous avancions vers les lumières, ou que les lumières aient avancé vers nous, car nous y touchons presque. Comment pouvez-vous avoir peur d’une troupe de gens qui paraissent ne songer qu’à se divertir ?

– À se divertir, monsieur ! dit Partridge. Eh ! qui pourrait y penser à cette heure de la nuit, dans un tel lieu, et par un tel temps ? Ce sont, n’en doutez pas, des esprits, des sorciers, des démons, ou autres mauvais génies.

– Qu’ils soient ce qu’ils voudront, je vais leur demander la route de Coventry. Tous les sorciers, Partridge, ne ressemblent pas à la maudite vieille que nous avons eu le malheur de rencontrer hier au soir.

– Eh ! monsieur, qui peut dire de quelle humeur ils sont ? Le mieux est toujours d’être poli avec eux ; mais quoi, si nous allions trouver pis que des sorciers, des diables incarnés… Oh ! soyez prudent, monsieur, soyez prudent, je vous en conjure. Si vous aviez lu comme moi les terribles histoires qu’on raconte de ces gens-là, vous ne seriez pas si téméraire. Dieu seul sait où nous sommes et où nous allons. On n’a jamais vu sur terre une pareille obscurité, et je doute qu’il fasse plus noir dans l’autre monde. »

Malgré ces représentations, Jones marchait aussi vite qu’il pouvait, et le pauvre Partridge était obligé de le suivre. S’il avait peur d’avancer, il craignait encore davantage de rester seul en arrière.

Enfin ils arrivèrent au lieu d’où partaient l’éclat des lumières et le bruit des voix ; c’était une grange où une troupe nombreuse d’hommes et de femmes se livrait à la joie.

Dès que Jones parut devant la porte, qui était ouverte, une voix mâle et passablement rude cria de l’intérieur : « Qui va là ? – Ami, » répondit Jones avec douceur, et il demanda le chemin de Coventry.

« Si vous êtes un ami, dit une autre voix, vous feriez mieux de mettre pied à terre, et d’attendre ici la fin de l’orage (la pluie tombait alors avec une extrême violence). Vous serez le bien venu parmi nous ; et il y a de la place pour votre cheval, au bout de la grange.

– Je vous remercie, répondit Jones. J’accepte votre offre pour quelques minutes, et j’ai avec moi deux compagnons qui seront fort aises d’obtenir la même faveur. » Elle leur fut accordée de meilleure grâce qu’ils ne la reçurent. Partridge aurait mieux aimé endurer les injures de l’air, que de se mettre à la merci de gens qu’il prenait pour des esprits. Le guide se sentait retenu par la même inquiétude. Cependant ils suivirent Jones, bon gré mal gré, l’un parce qu’il n’osait quitter son cheval, l’autre parce qu’il craignait de demeurer seul.

Dans un siècle superstitieux, nous aurions moins tardé, par pitié pour nos lecteurs, à bannir de leur esprit l’effrayante idée de voir apparaître sur la scène Belzébuth ou Satan, avec son hideux cortège ; mais ce genre de croyance étant tombé de nos jours dans un grand discrédit, nous n’avons pas craint de leur causer de pareilles terreurs. Depuis longtemps les poëtes de théâtre se sont appropriés tout l’appareil du ténébreux empire. Ils semblent même le négliger aujourd’hui, comme un ressort usé, qui n’est propre qu’à émouvoir la galerie du cintre, où nous supposons que peu de nos lecteurs vont se placer.

Cependant, si nous croyons ne leur avoir inspiré aucune peur des esprits infernaux, nous appréhendons d’exciter en eux, sans le vouloir, une autre espèce d’alarmes : c’est qu’ils ne nous prêtent le dessein de faire un voyage dans le pays des fées, et de mêler aux personnages de cette histoire des êtres à l’existence desquels personne n’a jamais eu la simplicité de croire, quoique bien des gens aient eu la folie de s’amuser à écrire ou à lire leurs aventures.

Pour prévenir des soupçons si préjudiciables à la réputation d’un historien qui fait profession de puiser tous ses matériaux dans la nature, nous dirons, sans plus de préambule, quels étaient ces inconnus dont la soudaine apparition avait glacé d’effroi Partridge, consterné le guide, et surpris même un peu notre héros.

Les individus rassemblés dans la grange, n’étaient autres qu’une troupe d’égyptiens, vulgairement nommés bohémiens, qui célébraient les noces d’un de leurs compagnons. À en juger par la joie empreinte sur tous les visages, ils paraissaient jouir d’un bonheur parfait. Leur réunion offrait plus d’ordre et de décence que n’en présente souvent une fête de village. Car ils sont soumis à un gouvernement régulier, ils ont des lois de leur façon, et obéissent à un magistrat suprême, auquel ils donnent le nom de roi.

La grange était abondamment pourvue de provisions. On ne remarquait nulle recherche dans l’apprêt des viandes, et l’appétit des convives n’en exigeait point. Il y avait une grande quantité de jambons, de gigots de mouton, de volailles. Chacun s’occupait à préparer, pour soi, une sauce meilleure que n’aurait pu la faire le plus habile et le plus cher des cuisiniers français.

Énée ne demeura pas plus frappé de surprise dans le temple de Junon[33] à l’aspect des tableaux de la guerre de Troie, que notre héros à la vue de ce qui se passait dans cette grange. Tandis qu’il promenait autour de lui des regards étonnés, un vénérable personnage vint à lui et l’aborda d’une manière trop cordiale et trop franche, pour n’être qu’une simple marque de politesse. C’était le roi des bohémiens. Son habillement différait peu de celui de ses sujets. Aucun ornement extérieur ne relevait sa dignité ; et cependant, au dire de M. Jones, il y avait dans son air quelque chose qui annonçait l’autorité, et qui inspirait la crainte et la soumission : soit que cette idée vînt de l’imagination de notre ami, soit qu’elle découle naturellement du pouvoir et en soit comme inséparable.

La physionomie ouverte, les manières polies de Jones, jointes à l’agrément de sa personne, le recommandaient au premier abord. L’impression favorable qui en était l’effet ordinaire fut encore augmentée par le profond respect qu’il témoigna au roi des bohémiens, dès qu’il eut connaissance de sa dignité. Sa majesté bohémienne y parut d’autant plus sensible, qu’elle n’était accoutumée à recevoir un pareil hommage que de ses propres sujets.

Le roi donna l’ordre de dresser une table pour Jones, et de la couvrir de mets choisis ; puis se plaçant à sa droite, il lui tint le discours suivant :

« Je ne doute pas, monsieur, que vous n’ayez souvent rencontré des bandes éparses de mes sujets, car il s’en trouve par tout le monde ; mais vous nous croyiez je pense, moins nombreux que nous ne le sommes, et vous serez encore plus surpris d’apprendre que les bohémiens ont un gouvernement aussi régulier, aussi sage qu’aucun peuple de la terre.

« J’ai l’honneur d’être leur roi ; nul monarque ne peut se vanter de commander à des sujets plus dociles et plus affectionnés. J’ignore jusqu’à quel point je mérite leur amour : ce que je puis dire, c’est que je ne m’occupe qu’à les rendre heureux ; et je ne m’en fais pas un mérite. Puis-je m’empêcher de contribuer au bonheur de pauvres gens qui courent tout le long du jour de côté et d’autre, et ne manquent pas de m’apporter la meilleure part de ce qu’ils gagnent ? Ils m’aiment et m’honorent, parce que je les aime et que je prends soin d’eux : voilà tout, je n’en sais pas d’autre raison.

« Il y a environ mille, ou deux mille ans (je ne puis dire au juste l’époque, ne sachant ni lire ni écrire), il arriva chez les bohémiens ce que vous appelez une révolution. Il existait alors parmi eux des seigneurs qui se faisaient une guerre continuelle pour la préséance. Le roi abolit leurs privilèges et rendit tous ses sujets égaux. Depuis ce temps, ils vivent ensemble dans une parfaite harmonie. Aucun d’eux n’ambitionne la royauté, et ils ont bien raison. Rien, je vous assure, n’est plus pénible que d’être roi, et de rendre sans cesse la justice. J’ai souvent envié le sort du dernier de mes sujets, quand j’ai été forcé de punir un parent ou un ami ; car, bien que nous n’infligions jamais la peine de mort, nos châtiments sont très-sévères. Ils obligent le coupable à rougir de lui-même, et c’est une punition terrible. Un bohémien s’y expose rarement deux fois. »

Le roi témoigna ensuite beaucoup de surprise qu’il n’y eût pas dans les autres gouvernements une punition telle que la honte. Jones l’assura que dans les lois anglaises elle s’attachait à un grand nombre de crimes, et qu’elle était la conséquence naturelle de tous les châtiments.

« Vous m’étonnez, reprit le roi. Sans avoir vécu parmi les Anglais, j’en connais beaucoup, et j’ai ouï dire que la honte était la conséquence ainsi que la cause d’une infinité de vos récompenses. Vos récompenses et vos punitions sont donc la même chose ? »

Tandis que sa majesté bohémienne s’entretenait de la sorte avec Jones, il s’éleva tout-à-coup un grand tumulte dans la grange. Voici à quelle occasion. Partridge, rassuré peu à peu par la courtoisie des bohémiens, s’était enfin décidé à partager leur festin et à goûter de leurs liqueurs. Il en but une telle quantité, qu’insensiblement la crainte fit place dans son cœur à des sensations très-différentes.

Une jeune bohémienne plus remarquable par ses manières engageantes que par sa beauté, avait attiré dans un coin l’honnête pédagogue, sous prétexte de lui dire sa bonne aventure. Or, soit que les liqueurs fortes n’allument jamais plus promptement le feu de la concupiscence qu’après un exercice modéré, soit que la bohémienne, mettant de côté la modestie de son sexe, eût tenté la jeunesse de Partridge par des avances positives, le mari les surprit ensemble dans une situation fort équivoque. Animé en apparence d’un sentiment de jalousie, il avait épié et suivi sa femme d’un œil attentif, jusqu’à l’endroit où il la trouva dans les bras de son galant.

À la grande confusion de Jones, Partridge fut conduit devant le roi, qui écouta tour à tour l’accusateur et l’accusé. Celui-ci ne put alléguer pour sa défense que de misérables excuses. L’évidence elle-même déposait contre lui, et servait à le confondre. Le roi, se tournant vers Jones : « Vous avez entendu, dit-il, ce dont votre compagnon est accusé. Quelle punition jugez-vous qu’il mérite ?

– Je suis désolé, répondit Jones, de ce qui vient d’arriver. Partridge fera au mari toutes les réparations qui dépendent de lui. Quant à moi, je n’ai pour le moment que très-peu d’argent dans ma poche. » Il en tira une guinée et l’offrit au bohémien. Celui-ci la refusa, en disant qu’il espérait qu’on ne lui en donnerait pas moins de cinq.

Cette somme fut réduite à deux, par accommodement. Jones, après avoir stipulé la grâce de Partridge et celle de la femme, se disposait à payer les deux guinées, quand le roi lui retint la main, et demanda au témoin produit par le mari, dans quel instant il avait surpris les coupables.

Le témoin répondit que le mari l’avait chargé d’épier les démarches de sa femme, dès qu’elle était entrée en conversation avec l’étranger, et qu’il ne l’avait pas perdue de vue jusqu’à la consommation du crime.

Le roi demanda encore au témoin si le mari était caché avec lui pendant tout ce temps.

Sur sa réponse affirmative, sa majesté bohémienne dit au mari : « Je suis fâché de voir qu’il existe un bohémien assez vil pour trafiquer de l’honneur de sa femme. Si vous aviez aimé la vôtre, vous auriez prévenu son crime, au lieu d’y prêter les mains, pour avoir ensuite le droit de l’accuser. Je vous défends de prendre l’argent de cet étranger ; vous méritez un châtiment, et non une récompense. J’ordonne de plus qu’en punition de votre infamie, vous portiez sur le front, durant un mois, une paire de cornes ; que votre femme soit traitée de prostituée et montrée au doigt pendant le même temps ; car, si vous êtes un bohémien infâme, elle est aussi une infâme prostituée. »

Les bohémiens procédèrent aussitôt à l’exécution de la sentence, et laissèrent Jones et Partridge seuls avec sa majesté. Jones applaudit à l’équité du jugement « Vous paraissez surpris, lui dit le monarque. Vous aviez, je le suppose, une fort mauvaise opinion de nous. Peut-être nous preniez-vous tous pour des voleurs ?

– J’avoue, repartit Jones, qu’on ne rend pas aux bohémiens la justice qu’ils semblent mériter.

– Voulez-vous que je vous dise, répliqua le roi, la différence qu’il y a entre vous et nous ? mes sujets volent vos compatriotes, et vos compatriotes se volent les uns les autres. »

Jones se mit alors à vanter d’un ton sérieux le bonheur d’un peuple soumis à un pareil magistrat. Son bonheur était effectivement si parfait, qu’il est à craindre que quelque avocat du pouvoir arbitraire ne le cite, un jour, comme une preuve de la supériorité du gouvernement bohémien sur tous les autres.

Nous ferons ici une concession qu’on n’attend probablement pas de nous ; c’est qu’aucune forme de gouvernement tempéré n’est susceptible de recevoir le même degré de perfection, ou de procurer à la société les mêmes avantages que le gouvernement absolu. Jamais le genre humain n’a été aussi heureux que dans le temps où la plus grande partie du monde connu obéissait aux lois d’un seul maître. Cette félicité se perpétua sous les règnes consécutifs de cinq empereurs[34]. Ce fut là le véritable âge d’or, le seul qui, depuis l’expulsion d’Éden jusqu’à ce jour, ait existé ailleurs que dans l’imagination des poëtes.

Nous ne connaissons qu’une objection solide contre l’excellence de la monarchie absolue, c’est la difficulté de trouver un chef propre à en remplir les fonctions. Il faut dans ce cas que le monarque possède trois qualités extrêmement rares, si l’on en juge par l’histoire : assez de modération pour renfermer l’exercice de son pouvoir dans les bornes de la raison ; assez de sagesse pour sentir son propre bonheur ; assez de bonté pour souffrir celui des autres, quand, loin de nuire au sien, il y contribue.

Si un prince avec de telles qualités peut devenir le bienfaiteur de l’humanité, on conviendra que sans elles il doit en être le fléau.

La religion nous offre dans la peinture du ciel et de l’enfer une image sensible des biens et des maux qui peuvent naître du pouvoir absolu. Quoique le prince des ténèbres n’ait d’autre puissance que celle qu’il tient originairement de Dieu, l’Écriture nous enseigne qu’il jouit dans son noir empire d’un pouvoir absolu, et que l’Éternel n’a communiqué cet excès de pouvoir qu’à lui seul. Si donc les divers despotes qui oppriment le monde prétendent s’appuyer sur une autorité divine, leur droit ne saurait venir que de la concession primitive faite au monarque infernal ; et ces puissances inférieures sont filles de celui dont elles portent si évidemment l’empreinte.

Comme il est démontré par l’histoire de tous les siècles, que les hommes n’aspirent, en général, au pouvoir que pour faire le mal, et qu’ils ne l’emploient qu’à cet usage, quand ils l’ont obtenu, ce serait une haute folie de nous exposer aux chances d’un gouvernement où nous n’aurions que deux ou trois exceptions pour nous rassurer contre mille exemples effrayants. Il est beaucoup plus sage de se résigner au petit nombre d’inconvénients qui résultent de l’impassible surdité des lois, que de vouloir y remédier, en portant ses griefs à l’oreille toujours ouverte d’un tyran soupçonneux.

Qu’on ne nous oppose pas l’exemple des bohémiens. Malgré la longue félicité dont ils ont joui sous cette forme de gouvernement, leur bonheur fut l’effet du caractère particulier qui les distingue de tous les autres peuples. Ils ne se font point de fausses idées de gloire et d’honneur, et regardent la honte comme le plus cruel des châtiments.


CHAPITRE XIII.

Conversation entre Jones et Partridge.

Les amis sincères de la liberté nous pardonneront, sans doute, la longue digression qui termine le dernier chapitre. Nous ne nous y sommes engagé que dans la crainte qu’on ne nous accusât de vouloir fournir des armes à la plus pernicieuse doctrine que la fourberie sacerdotale ait jamais osé soutenir.

Revenons maintenant à Jones. Quand l’orage fut passé, il prit congé de sa majesté bohémienne, après l’avoir remerciée mille fois de son obligeante hospitalité, et se remit en route pour Coventry. Comme il faisait encore nuit, le monarque chargea un de ses sujets de lui servir de guide, afin de le préserver d’une nouvelle méprise. Par une suite de la première, il fit onze milles, au lieu de six, et presque toujours dans des chemins si affreux, qu’il eût été impossible d’y trotter, même pour aller chercher une sage-femme dans le cas le plus urgent. De cette façon, il n’arriva que vers midi à Coventry. La difficulté de s’y procurer des chevaux ne lui permit d’en repartir qu’au bout de deux heures. Le garçon d’écurie et le postillon n’étaient pas à moitié aussi pressés que lui. Ils imitaient l’inaction de Partridge. Le pédagogue, privé de l’aliment du sommeil, saisissait toutes les occasions d’y suppléer par quelque autre nourriture. Jamais il n’était plus content qu’au moment où il mettait le pied dans une auberge, ni plus fâché que lorsqu’il était forcé d’en sortir.

Jones voyageait maintenant en poste. Nous le suivrons, selon notre coutume et d’après les règles de Longin, de la même manière. Il alla de Coventry à Daventry, de Daventry à Stratford, et de Stratford à Dunstable, où il arriva le lendemain sur le midi, quelques heures après le départ de Sophie. Il fut obligé d’y rester plus longtemps qu’il ne voulait, grâce à la lenteur du maréchal, occupé à ferrer le cheval qui lui était destiné. Malgré ce retard, il espérait rejoindre Sophie à St.-Albans, où il supposait, avec assez de raison, que le lord s’arrêterait pour dîner ; et en effet il l’y aurait trouvée, si sa conjecture eût été juste. Mais, par malheur, le lord, qui voulait dîner à Londres, avait demandé des chevaux de relais à St.-Albans pour accélérer sa marche. Jones apprit en y arrivant que son carrosse en était parti depuis deux heures.

Quand les chevaux de poste auraient été prêts, ce qui n’était pas, il n’y avait aucun espoir de rattraper la voiture avant Londres ; Partridge crut que c’était le moment de rappeler à son ami, par un pur sentiment d’intérêt, une petite circonstance qui semblait tout-à-fait sortie de sa mémoire : c’est que, depuis la rencontre du guide de Sophie, il n’avait mangé qu’un œuf poché ; car son esprit seul s’était nourri, dans la grange des bohémiens.

Dès que l’hôte entendit Partridge prononcer le mot de dîner, il se joignit à lui ; et rétractant la promesse qu’il avait faite de fournir des chevaux sur-le-champ, il assura M. Jones que le dîner ne le retarderait en rien, et serait servi avant que les chevaux, qui étaient encore au pâturage, eussent mangé l’avoine, pour se préparer à la course.

Jones se laissa persuader par ce dernier argument, et l’hôte mit aussitôt à la broche une épaule de mouton. Pendant qu’elle rôtissait, Partridge retiré dans une chambre avec son maître, ou, si l’on veut, son ami, lui parla en ces termes : « Assurément, monsieur, si jamais homme mérita l’affection d’une jeune dame, vous méritez bien celle de mademoiselle Sophie. Quelle provision d’amour il faut avoir pour en vivre, comme vous faites, sans autre nourriture ! Je suis sûr d’avoir mangé trente fois autant que vous, pendant les dernières vingt-quatre heures, ce qui n’empêche pas que je ne meure presque de faim. Rien n’aiguise si fort l’appétit que de voyager par ce temps froid et pluvieux. Je ne sais cependant comment cela se fait, vous paraissez jouir d’une santé parfaite. Jamais je ne vous ai vu le teint plus frais, plus vermeil. Vous vivez d’amour, on n’en saurait douter !

– Et c’est aussi, Partridge, une nourriture très-substantielle. La fortune d’ailleurs ne m’en a-t-elle pas envoyé une excellente hier ? Penses-tu que je ne puisse pas vivre plus de vingt-quatre heures avec ce cher portefeuille ?

– Sans doute, monsieur, il renferme de quoi fournir aux frais de plus d’un bon repas, et la fortune vous l’a envoyé fort à propos ; car votre bourse doit commencer à se dégarnir.

– Que veux-tu dire ? Tu ne me crois pas, j’espère, assez malhonnête, quand ce portefeuille appartiendrait à toute autre qu’à miss Western…

– Malhonnête ! Dieu me préserve de vous faire cet affront. Mais où serait le grand mal d’emprunter dessus une bagatelle, pour la nécessité présente, puisque vous aurez tant de moyens de vous acquitter par la suite ? Oui certes, j’entends que vous vous acquittiez aussitôt que vous en trouverez l’occasion. Je le répète : quel mal y aurait-il à faire un léger emprunt, dans le dénûment où vous êtes réduit ? Oh ! si le portefeuille appartenait à une personne pauvre, ce serait bien différent ; mais une si grande dame ne peut avoir besoin d’argent, à présent surtout qu’elle est avec un lord qui sûrement ne la laissera manquer de rien. D’ailleurs elle ne pourrait avoir besoin tout au plus que d’une faible partie de la somme, et non de la totalité. Je lui en laisserais donc une petite partie ; mais j’aimerais mieux être pendu que de dire un mot de ma trouvaille, avant d’avoir ma bourse bien garnie d’argent qui m’appartînt en propre ; car j’ai ouï dire que Londres est le pire lieu du monde, pour y vivre sans argent. Si j’ignorais à qui appartient le billet de banque, je pourrais croire qu’il vient du diable, et craindre d’y toucher ; mais vous savez le contraire. Il vous est tombé honnêtement entre les mains. Ce serait faire injure à la fortune que de vous en dessaisir, au moment où il vous est le plus nécessaire. Ne comptez pas qu’elle vous envoie souvent de pareilles aubaines. Fortuna nun quam perpetuo est bona[35]. Quoi qu’il en soit, vous ferez comme il vous plaira. Quant à moi, j’aimerais mieux être pendu que de dire un mot de la trouvaille.

– À ce que je vois, Partridge, la potence est un sujet non longe alienum a Scævolæ studiis[36].

– Vous auriez dû dire alienus[37]. Je me rappelle le passage. C’est un exemple sous les mots communis, alienus, immunis, variis casibus serviunt.

– Si tu te rappelles le passage, à mon avis tu ne l’entends pas, mon ami. Je te dis en bon français que celui qui trouve un objet perdu, et le garde, au lieu de le rendre au propriétaire connu, ne mérite pas moins, in foro conscientiæ[38], d’être pendu, que s’il l’avait volé. Ce billet appartient à ma chère maîtresse. Il a été en sa possession. Rien ne me déterminera à le remettre en d’autres mains que les siennes. Oui, je le lui rendrai, quand je serais, comme toi, en proie à une faim dévorante, et que je n’aurais pas d’autre moyen de l’apaiser. J’espère m’acquitter de ce devoir avant la fin du jour. En tout cas, je te défends, sous peine d’encourir ma disgrâce, d’offenser de nouveau mon-oreille par la proposition d’une si détestable bassesse.

– Je me serais gardé de vous la faire, si elle m’avait paru telle. Assurément une mauvaise action me répugne autant qu’à qui que ce soit ; mais peut-être en savez-vous plus que moi. J’aurais pu croire cependant que je n’avais pas vécu tant d’années, et enseigné si longtemps la grammaire, sans être en état de distinguer le fas du nefas[39] ; mais il paraît que nous devons passer notre vie à nous instruire. Mon vieux maître d’école, qui était un grand savant, avait, je m’en souviens, coutume de dire : Polly matete cry town is my daskalon[40] ; ce qui signifie qu’un enfant peut quelquefois apprendre à sa grand’mère à manger des œufs. J’ai fait de beaux progrès vraiment, si je suis réduit à apprendre aujourd’hui ma grammaire. Peut-être, jeune homme, changerez-vous d’avis, quand vous aurez mon âge. Je me rappelle que, n’étant encore qu’un blanc-bec de vingt et un à vingt-deux ans, je me croyais déjà aussi habile que je le suis maintenant. J’ai toujours enseigné alienus, et mon maître le lisait ainsi devant moi. »

Il était rare que Jones se mît en colère contre Partridge, et plus rare encore que Partridge s’oubliât jusqu’à manquer de respect à Jones. Ce fut pourtant ce qui arriva dans cette circonstance. On a vu que le pédagogue n’était pas d’humeur à souffrir qu’on méprisât sa science. Jones ne put supporter certains traits de son discours. « Je vois, lui dit-il en le regardant contre sa coutume d’un air de dédain, que tu es un vieux fou bouffi de vanité, et je crains que tu ne sois aussi un vieux coquin. Si j’étais convaincu de l’un comme de l’autre, je ne te permettrais pas d’aller plus loin avec moi. »

Le pédagogue, satisfait d’avoir donné un libre cours à sa langue, rentra, comme on dit, dans sa coquille. Il témoigna du regret d’avoir laissé échapper involontairement quelques paroles offensantes pour son maître. « Mais, ajouta-t-il, nemo omnibus horis sapit[41]. »

Jones, avec tous les défauts d’un caractère bouillant, n’avait aucun de ceux des tempéraments flegmatiques. Si ses amis étaient obligés d’avouer qu’il s’emportait un peu trop aisément, ses ennemis devaient convenir qu’il n’était pas moins prompt à s’apaiser ; bien différent de la mer, dont les vagues ne cessent point d’être violentes et dangereuses, même après la tempête. Il agréa sur-le-champ les excuses de Partridge, lui serra la main, l’assura de son amitié, et se fit à lui-même mille reproches, mais encore moins peut-être que ne lui en feront beaucoup de nos honnêtes lecteurs.

Partridge se sentit soulagé d’un grand poids. Sa crainte d’avoir offensé son maître était dissipée, et il jouissait avec orgueil de l’aveu que Jones avait fait de ses torts, aveu qu’il ne manquait pas de rapporter au trait qui l’avait le plus blessé. « Certainement, monsieur, marmotta-t-il entre ses dents, vous pouvez être, à quelques égards, plus instruit que moi ; mais quant à la grammaire, je crois la savoir sur le bout de mon doigt, et je défie le plus habile de m’en donner des leçons. »

Si quelque chose pouvait ajouter à la satisfaction du pédagogue, ce fut l’arrivée d’une excellente épaule de mouton qu’on servit toute fumante sur la table. Jones et lui, après s’en être bien régalés, remontèrent à cheval et partirent pour Londres.


CHAPITRE XIV.

Ce qui arriva à M. Jones en allant à Saint-Albans.

Ils étaient à environ deux milles au delà de Barnet, et le jour commençait à baisser, lorsqu’un homme d’une belle figure, monté sur une méchante mazette, s’avança vers Jones et lui demanda s’il allait à Londres.

Jones répondit que oui.

« Vous m’obligeriez, monsieur, lui dit l’inconnu, si vous vouliez me permettre de vous accompagner. Il est tard, et je ne sais pas le chemin. »

Jones consentit volontiers à sa demande, et ils marchèrent à côté l’un de l’autre, s’entretenant ensemble comme font d’ordinaire les voyageurs. La conversation roula principalement sur les voleurs. L’inconnu montra une grande peur d’en rencontrer. Jones déclara qu’il avait peu de chose à perdre, et par conséquent peu de chose à craindre.

« Peu de chose à perdre ! dit Partridge, qui ne put résister à la démangeaison de parler. Monsieur est bien le maître d’appeler cela peu de chose. Pour moi, si j’avais comme lui, dans ma poche, un billet de banque de cent livres sterling, je serais très-fâché de le perdre. Ce n’est pas, au reste, que j’aie peur. Grâce à Dieu, je n’ai jamais été plus tranquille de ma vie. Nous sommes quatre. Si nous nous tenons bien serrés les uns contre les autres, le plus hardi coquin d’Angleterre ne viendrait pas à bout de nous voler. Eût-il un pistolet, il ne pourrait tuer qu’un de nous, et on ne meurt qu’une fois, c’est ma consolation. On ne meurt qu’une fois. »

Outre la confiance dans la supériorité du nombre, à laquelle une nation moderne doit en partie sa gloire, il était une autre cause du courage extraordinaire que montrait Partridge. Le vin lui avait inspiré tout celui qu’il peut donner.

Nos voyageurs n’étaient plus qu’à un mille de Highgate, quand l’inconnu, se tournant brusquement vers Jones, un pistolet à la main, lui demanda le petit billet de banque dont Partridge avait parlé.

Jones fut d’abord un peu étourdi de cette attaque imprévue ; mais il retrouva bientôt son sang-froid, et dit au voleur que tout l’argent qu’il avait dans sa poche était à son service. En même temps il en tira trois guinées qu’il lui offrit. L’autre répondit en jurant que cela ne faisait pas son compte. « J’en suis fâché, » repartit Jones tranquillement, et il remit l’argent dans sa poche.

Le voleur dirigeant alors son arme sur la poitrine de notre héros, le menaça de le tuer s’il ne lui donnait à l’instant même le billet de banque. Jones saisit la main du brigand, qui tremblait si fort qu’à peine pouvait-il tenir son pistolet, et en détourna le canon. Dans la lutte qu’il eut ensuite à soutenir contre lui, il parvint à le désarmer. Tous deux tombèrent de cheval, le voleur sur le dos, et Jones sur le voleur.

Le pauvre diable implora la clémence du vainqueur. Il n’était pas capable de résister à un si redoutable champion. « Monsieur, lui dit-il, je ne pouvais avoir l’intention de vous tuer ; mon pistolet n’est pas chargé. C’est le premier vol que j’aie tenté de commettre ; le désespoir m’y a poussé. »

Dans ce moment, environ à cent cinquante pas de distance, un autre homme étendu tout de son long, criait merci encore plus fort que le voleur. C’était Partridge qui, en cherchant à se sauver de la bataille, avait été jeté à bas de son cheval. La face collée contre terre, il n’osait lever la tête, et s’attendait de minute en minute à recevoir le coup de la mort. Il était encore dans cette attitude, quand le guide, qui ne s’inquiétait que de ses chevaux, après s’être hâté de les rattraper, vint lui dire que son maître avait terrassé le brigand.

À cette nouvelle, Partridge sauta de joie et courut au lieu où Jones, l’épée nue à la main, tenait en respect le timide voleur. « Point de quartier ! monsieur, lui cria-t-il dès qu’il vit briller le fer, tuez-le, passez-lui votre épée au travers du corps, tuez-le à l’instant. »

Le misérable était heureusement tombé au pouvoir d’un homme plus compatissant que le pédagogue. Jones, s’étant assuré que le pistolet n’était point chargé, commença à croire tout ce que le voleur lui avait dit avant l’arrivée de Partridge : savoir, qu’il était novice dans le métier ; qu’ il y avait été entraîné par la plus affreuse misère, par le cruel spectacle de cinq enfants mourant de faim, et d’une femme en couche d’un sixième. L’infortuné attestait avec force la vérité de ces tristes détails, et il offrait d’en convaincre M. Jones, s’il voulait prendre la peine de l’accompagner jusqu’à sa maison qui n’était pas éloignée de plus de deux milles ; il ajouta qu’il ne demandait sa grâce qu’à condition de prouver tout ce qu’il avançait.

Jones feignit d’abord de le prendre au mot et de vouloir le suivre. Il lui déclara en même temps que son sort dépendait entièrement de l’exactitude de son récit : sur quoi le pauvre homme fit éclater tant de joie, que Jones ne douta plus de sa sincérité, et se sentit touché de pitié pour lui. « Reprenez votre pistolet, lui dit-il, et cherchez à l’avenir des moyens plus honnêtes de soulager votre misère. Voici deux guinées pour subvenir aux premiers besoins de votre femme et de vos enfants. Je voudrais pouvoir vous donner davantage ; mais les cent guinées dont on vous a parlé ne m’appartiennent point. »

Il est probable que nos lecteurs seront partagés de sentiment sur cette action. Quelques-uns y applaudiront, comme à un acte sublime d’humanité ; d’autres, plus sévères, n’y verront qu’un dangereux oubli de cette justice que chacun doit à son pays. Partridge l’envisagea sous cet aspect. Il en montra un grand mécontentement, cita un vieux proverbe, et dit qu’il ne serait pas surpris que le drôle ne revînt les attaquer avant leur arrivée à Londres.

Le voleur se répandit en protestations de reconnaissance ; il versa, ou fit semblant de verser des larmes d’attendrissement. Il jura qu’il allait retourner à l’instant chez lui, et qu’il ne retomberait jamais dans un si coupable égarement. On saura peut-être par la suite s’il tint, ou non, sa parole.

Nos voyageurs, étant remontés à cheval, arrivèrent à Londres sans autre accident fâcheux. Leur dernière aventure fut entre eux, pendant la route, le sujet d’un entretien fort intéressant. Jones témoigna beaucoup de compassion pour les voleurs de grand chemin, auxquels l’excès de la misère fait embrasser un genre de vie contraire aux lois, et qui les conduit d’ordinaire à une mort infâme. « Je ne parle, dit-il, que de ceux dont le crime se borne au simple vol, et qui ne se rendent coupables ni de violence ni de cruauté. Cette circonstance, il faut l’observer à l’honneur de notre pays, distingue les voleurs d’Angleterre de ceux des autres nations, où le meurtre accompagne presque toujours le vol.

– Nul doute, répondit Partridge, qu’il ne soit moins criminel d’ôter à quelqu’un sa bourse que la vie. Malgré cela, il est bien dur que d’honnêtes gens ne puissent voyager pour leurs affaires, sans être exposés aux attaques de ces brigands. Mieux vaudrait que les coquins fussent tous pendus au bord du grand chemin, que de voir un seul honnête homme victime de leur rapacité. Je ne voudrais pas, je l’avoue, tremper mes mains dans le sang d’aucun d’eux ; mais c’est aux lois à en faire justice. Quel droit un homme a-t-il de me prendre, ne fût-ce que six pence, contre mon gré ? Est-ce là une action honnête ?

– Pas plus honnête, répliqua Jones, que celle de prendre des chevaux dans une écurie, ou de garder l’argent qu’on trouve, et dont on connaît le vrai propriétaire. ».

Cette maligne allusion ferma la bouche à Partridge. Il ne la rouvrit que pour répondre aux plaisanteries que lui fit Jones sur sa poltronnerie, et chercha une excuse dans la supériorité des armes à feu. « Mille hommes sans armes, dit-il, ne sauraient tenir contre un pistolet. Chaque coup, à la vérité, ne peut tuer qu’un individu ; mais qui m’assurera que cet individu ne sera pas moi ? »


XIII.

CONTENANT L’ESPACE DE DOUZE JOURS.


CHAPITRE PREMIER.

Invocation.

Viens, noble amour de la renommée, viens enflammer mon cœur. Loin de moi l’odieux fantôme qui, sur des flots de sang et de larmes, et au milieu des gémissements de l’humanité, conduit le héros à la gloire. Ô douce et belle nymphe à qui l’heureuse Mnémosyne donna le jour aux bords de l’Hèbre ! toi qu’éleva la Méonie, qu’enchanta Mantoue, qui sur la riante colline au pied de laquelle s’étend la superbe métropole d’Albion, t’asseyais avec le chantre d’Adam, et prêtais à sa lyre d’harmonieux accords, c’est toi que j’appelle à mon aide. Inspire-moi la flatteu se espérance de charmer les siècles futurs. Prédis-moi qu’un jour, quelque jeune beauté dont l’aïeule est encore à naître, en voyant sous le nom imaginaire de Sophie, la peinture du mérite réel de ma Charlotte, poussera par sympathie un tendre soupir. Apprends-moi à sentir, à goûter, à savourer dans l’avenir le parfum des louanges. Anime mon courage par l’assurance solennelle que, quand j’aurai passé de la petite salle basse où j’écris maintenant, dans l’obscure et froide prison du cercueil, je serai lu, honoré de ceux qui ne m’ont ni vu ni connu, et que je ne verrai ni ne connaîtrai jamais.

[42]Je t’invoque aussi, divinité beaucoup mieux nourrie, qui ne te revêts point d’une forme aérienne, qui tressailles de plaisir à l’aspect d’un aloyau cuit à point et d’un pudding bien assaisonné ; toi qu’enfanta dans une barque, sur un canal hollandais, l’épaisse moitié d’un lourd marchand d’Amsterdam. Tu puisas à l’école de Grubstreet[43] les premiers éléments de ta science. Là, dans un âge plus mûr, tu appris à la poésie à flatter, non l’esprit, mais la vanité d’un riche patron. Docile à tes leçons, la comédie prend un air grave et sérieux, tandis que la tragédie tonne, éclate, et glace d’épouvante les spectateurs qu’elle assourdit. La docte histoire t’endort par d’ennuyeux récits, et le roman inventif te réveille par l’attrait d’aventures surprenantes. Ton libraire joufflu se ressent de ta bénigne influence. C’est grâce à tes conseils que le pesant in-folio dépecé avec une heureuse industrie, après avoir dormi longtemps sur des tablettes poudreuses, circule rapidement de main en main dans tout le royaume ; que certains livres en imposent au monde, comme les charlatans, par des titres pompeux, ou éblouissent les yeux, comme les petits-maîtres, par l’éclat de leur parure. Viens, déesse au teint fleuri, garde pour d’autres tes inspirations, mais offre-moi tes séduisantes récompenses, ton sonore et brillant métal, tes billets de banque payables à vue, feuilles légères chargées d’invisibles trésors ; joins à ces dons une demeure agréable et commode, une abondance toujours nouvelle, enfin une bonne part dans l’héritage de cette mère bienfaisante dont le sein fertile fournirait une nourriture plus que suffisante à la totalité de sa nombreuse famille, si la majeure partie n’en était privée par la voracité de quelques membres trop avides. Viens, dis-je, et si je ne suis pas assez sensible à tes précieuses faveurs, échauffe mon cœur du doux espoir d’en enrichir mes enfants. Dis-moi que ces chers enfants dont j’ai souvent interrompu, dans mes travaux, le babil importun et les jeux innocents, seront un jour amplement dédommagés de cette contrainte, par le fruit de mes veilles.

Après avoir invoqué un couple mal assorti, une ombre déliée et une grossière substance, qui implorerai-je maintenant pour diriger ma plume ?

C’est toi d’abord, ô génie ! don du ciel, sans lequel on lutte en vain contre un fonds stérile. Toi qui répands les semences fécondes que l’art développe et mûrit ensuite, daigne me prendre par la main, et conduire mes pas dans le sinueux labyrinthe de la nature. Daigne m’initier à ces mystères que nul œil profane n’a jamais vus. Enseigne-moi, ce qui t’est facile, à mieux connaître l’homme qu’il ne se connaît lui-même. Dissipe le nuage qui offusque sa raison, et lui fait adorer, ou détester ses semblables, selon leur plus ou moins d’adresse à le tromper par des dehors spécieux, tandis que, se trompant eux-mêmes, ils ne sont en réalité que des objets dignes de risée. Arrache à la présomption le léger masque de sagesse qui la couvre, à l’avarice celui de la richesse, à l’ ambition celui de la gloire. Toi qui inspiras Aristophane, Lucien, Cervantes, Rabelais, Molière, Shakespeare, Swift, Marivaux, remplis mon ouvrage de tes vives et piquantes saillies. Aide-moi à corriger les travers de l’espèce humaine. Que chacun, instruit par mes leçons, apprenne à se moquer des folies des autres, et à s’humilier des siennes.

Et toi, compagne presque inséparable du vrai génie, humanité, accorde-moi tes tendres émotions. Si tu en as déjà disposé en faveur de tes favoris, Allen et Littleton, dérobe-les un moment à leur cœur. Comment peindre sans toi une scène touchante ? De toi seule découlent l’amitié désintéressée, le brûlant amour, l’ardente reconnaissance, la douce compassion, et tous ces mouvements énergiques d’une âme généreuse qui remplissent nos yeux de larmes, colorent notre front d’une noble rougeur, et nous pénètrent tour à tour de douleur, de joie, et de bienveillance.

Ô science ! (car sans ton aide le génie ne peut rien produire de pur ni de correct) daigne aussi me servir de guide. Dès mes jeunes ans, je t’adorai dans ton temple d’Eton, sur ces rives que la Tamise baigne de ses eaux claires et tranquilles ; j’arrosai de mon sang ton autel de bouleau, avec le courage d’un Spartiate. Ouvre-moi tous les trésors dont la philosophie, la poésie, et l’histoire, ont enrichi la Grèce et l’Italie. Donne-m’en pour un instant la clef, que tu as confiée à ton cher Warburton[44].

Viens enfin, ô expérience ! fruit d’un long commerce, non-seulement avec les sages, les savants, les gens distingués par leur vertu, ou leur politesse, mais avec toutes les classes de la société, depuis le grand seigneur jusqu’au simple artisan, depuis la duchesse à son cercle jusqu’à la marchande à son comptoir. C’est par toi seule que l’on peut connaître les mœurs des hommes, leurs travers, leurs préjugés, qu’ignorera toujours, malgré sa vaste érudition, le pédant confiné dans la solitude de son cabinet.

Génie, science, humanité, expérience, venez tous ensemble, venez en plus grand nombre encore, s’il est possible. J’ai entrepris une tâche difficile, et je ne saurais l’achever sans votre secours ; mais si vous daignez sourire à mes travaux, j’ose me flatter de les conduire à une heureuse fin.


CHAPITRE II.

Arrivée de Jones à Londres.

Le savant docteur Misaubin avait coutume de donner ainsi son adresse : Au docteur Misaubin, dans le monde ; voulant faire entendre par là qu’il y avait peu de pays où sa réputation n’eût pénétré. Et peut-être trouvera-t-on, après un mûr examen, que la célébrité du nom n’est pas un des moindres avantages attachés à la grandeur.

Le bonheur d’être connu de la postérité, bonheur dont l’attrayant espoir nous causait tout à l’heure de si doux transports, n’est le partage que d’un très-petit nombre d’êtres privilégiés. Faire répéter mille ans après soi, comme dit Sydenham, les différentes syllabes qui composent son nom, c’est un honneur insigne réservé principalement à l’épée du guerrier illustre et à la plume du grand écrivain. On ne l’acquiert ni par les titres, ni par la richesse. Mais l’avantage d’échapper, pendant sa vie, à l’humiliante imputation d’être un homme que personne ne connaît, injure, pour le dire en passant, aussi ancienne que le siècle d’Homère[45], sera toujours l’heureuse prérogative de ceux que distinguent leur rang ou leur fortune.

Ainsi, d’après la brillante figure qu’a déjà faite dans cette histoire le pair irlandais, sous les auspices duquel Sophie était arrivée à Londres, on ne manquera pas de conclure qu’il devait être très-facile de découvrir son hôtel, sans savoir le quartier ni la rue où il était situé, le lord étant un de ces personnages que tout le monde connaît. C’est, en effet, ce que n’aurait pas eu de peine à faire un marchand accoutumé à fréquenter les palais des grands, dont la porte est en général aussi aisée à trouver que difficile à ouvrir : mais Jones, ainsi que Partridge, n’avait jamais vu Londres ; et comme il y était entré par un quartier dont les habitants ont très-peu de relations avec ceux de Hanovre, ou de Grosvenor-square, il erra quelque temps avant de parvenir aux heureuses demeures où la fortune sépare du vulgaire ces nobles rejetons des anciens Bretons, Saxons, ou Danois, à qui leurs ancêtres, nés dans de meilleurs temps, ont assuré, par divers genres de mérite, un précieux héritage de richesses et d’honneurs.

Jones, parvenu enfin dans ce terrestre élysée, aurait bientôt découvert l’habitation du lord, si celui-ci n’en eût changé par malheur en partant pour l’Irlande. Récemment établi dans un nouvel hôtel, il n’avait pas encore eu le temps d’étourdir ses voisins du fracas de son équipage. Après une infructueuse recherche qui dura jusqu’à onze heures du soir, Jones cédant aux conseils de Partridge, se retira dans Holborn, à l’auberge du Taureau, où il était descendu, et il y goûta ce doux repos que procure d’ordinaire une extrême fatigue.

Le lendemain il se remit de bonne heure en quête de Sophie, et avec aussi peu de succès que la veille. À la fin pourtant, soit que la fortune se relâchât envers lui de sa rigueur, soit qu’il ne fût plus en son pouvoir de le tromper, il entra dans la rue honorée de la résidence du lord. On lui indiqua son hôtel, et il frappa un petit coup à la porte.

Cette façon modeste de s’annoncer inspira d’abord au portier une médiocre idée de la personne qui se présentait ; il n’en jugea pas mieux à la vue de Jones vêtu d’un habit de bure, ayant à son côté l’épée qu’il tenait du sergent, et dont la lame, bien que de fin acier, n’avait qu’une poignée de cuivre, encore était-ce de cuivre très-peu brillant : aussi, quand Jones demanda la jeune dame arrivée la veille avec milord, on lui répondit sèchement qu’il n’y avait point de dame dans l’hôtel. Jones témoigna le désir de parler au maître de la maison. On lui dit que milord ne serait pas visible de toute la matinée. Il insista ; le portier répliqua qu’il avait l’ordre positif de ne laisser entrer personne. « Mais, ajouta-t-il, vous pouvez laisser votre nom, milord le verra ; et si vous repassez, vous saurez quand vous serez reçu. »

Jones dit qu’ayant besoin d’entretenir la jeune dame d’une affaire très-importante, il ne se retirerait pas sans l’avoir vue. « Il n’y a point de jeune dame dans l’hôtel, lui répondit le rustre d’un ton brutal, et par conséquent vous n’en verrez pas. Vous êtes un homme étrange : vous ne vous payez d’aucune raison. »

Nous avons souvent pensé que Virgile, en faisant le portrait de Cerbère dans le sixième livre de l’Énéide, avait en vue les portiers des personnages considérables de son temps. Ce portrait du moins offre une peinture assez fidèle des gens qui ont l’honneur de garder la porte des grands seigneurs de nos jours. Le portier dans sa loge est la vraie image de Cerbère dans son antre. Il faut l’apaiser, comme ce dernier, par une offrande, afin d’avoir accès auprès du maître. Peut-être Jones vit le suisse de milord sous cet aspect, et se souvint du passage où la sibylle, pour procurer à Énée l’entrée des enfers, aborde le gardien du Styx avec un gâteau de miel et de pavots. Il essaya d’attendrir le cerbère humain par un présent d’une autre nature. Un laquais qui entendit sa proposition s’avança aussitôt, et dit à M. Jones que, s’il voulait lui donner la récompense qu’il offrait, il le mènerait chez la dame. Jones y consentit, et fut à l’instant conduit au logement de mistress Fitz-Patrick par le même homme qui avait accompagné la veille les deux cousines.

Rien ne rend si sensible à un mauvais succès, que d’en avoir manqué, de près, un bon. Le joueur qui perd la partie au piquet pour un point, se plaint dix fois autant que celui qui n’a pas eu un moment l’espoir de la gagner. Il en est de même à la loterie. Le spéculateur dont le numéro approchait du gros lot, s’estime beaucoup plus malheureux que ses compagnons d’infortune. En un mot, la privation d’un bonheur auquel on touchait presque, a l’air d’une insulte de la fortune. Il semble qu’en nous abusant par de vaines illusions, elle veuille s’amuser à nos dépens.

Jones, qui avait déjà essuyé plus d’une fois ses caprices, fut encore condamné dans cette circonstance au supplice de Tantale. Il arriva à la porte de mistress Fitz-Patrick, cinq minutes après le départ de Sophie. La femme de chambre à laquelle il s’adressa lui apprit cette triste nouvelle, et ne put lui dire où elle était allée. Mistress Fitz-Patrick elle-même lui fit faire ensuite une réponse semblable. Elle ne doutait point que M. Jones ne fût un émissaire envoyé par son oncle Western à la recherche de Sophie, et elle était trop généreuse pour découvrir sa retraite.

Quoique Jones n’eût jamais vu mistress Fitz-Patrick, il avait ouï-dire qu’une cousine de Sophie avait épousé un gentilhomme de ce nom. Dans le trouble ou il était, il ne s’en souvint pas d’abord ; mais quand le laquais du lord qui s’était chargé de le conduire, l’eut informé que les deux dames paraissaient liées d’une étroite amitié, et se traitaient de cousines, le mariage dont il avait entendu parler lui revint à l’esprit. Convaincu maintenant que mistress Fitz-Patrick était la nièce de M. Western, il n’en fut que plus surpris de sa réponse, et demanda instamment la permission de lui parler : faveur qu’il ne put obtenir.

Jones, sans avoir jamais été à la cour, avait plus de politesse que la plupart de ceux qui la fréquentent. Il était incapable d’un procédé brusque ou incivil envers une femme ; au lieu de se plaindre du refus qu’il éprouvait, il se retira en disant à la femme de chambre que, si l’heure était mal choisie pour parler à sa maîtresse, il reviendrait dans l’après-midi, et qu’il espérait alors être plus heureux. Le ton insinuant dont il prononça ces mots, joint à l’agrément de ses manières, fit impression sur la femme de chambre. Elle ne put s’empêcher de lui répondre : « Revenez ce soir, monsieur, peut-être verrez-vous madame ; » et elle n’oublia rien pour engager sa maîtresse à recevoir la visite du beau jeune homme : c’est ainsi qu’elle l’appela.

Jones s’imagina que Sophie était avec sa cousine, et qu’elle refusait de le voir par ressentiment de ce qui s’était passé à Upton. En conséquence, il chargea Partridge de lui chercher un logement, et demeura tout le jour dans la rue, l’œil fixé sur la porte de la maison où il croyait que son amante était cachée ; mais il n’en vit sortir personne, excepté un domestique. Il se présenta de nouveau dans la soirée chez mistress Fitz-Patrick, qui daigna enfin le recevoir.

Il y a un certain air de noblesse naturelle que l’habit ne peut ni donner ni ôter. Cet avantage, que Jones possédait au suprême degré, lui valut un accueil plus favorable que la simplicité de son habillement ne lui permettait de l’espérer. Après qu’il eut offert ses hommages à la dame, elle l’invita à s’asseoir.

Nous croyons le lecteur peu curieux des détails d’une entrevue qui répondit mal à l’attente du pauvre Jones. Mistress Fitz-Patrick, avec la sagacité ordinaire à son sexe, découvrit bientôt en lui un amant, mais un amant dont une amie éclairée de Sophie ne devait pas seconder les vues. En un mot, elle le prit pour ce Blifil que sa cousine avait fui, et toutes les réponses qu’elle tira adroitement de Jones, touchant la famille de M. Allworthy, la confirmèrent dans cette opinion. Elle refusa donc de lui faire connaître la demeure de Sophie, et Jones ne put rien obtenir d’elle, que la permission de revenir la voir le lendemain au soir.

Lorsqu’il fut parti, mistress Fitz-Patrick confia ses soupçons à sa femme de chambre. « Madame, lui dit Betty, ce jeune homme est à mon gré trop joli garçon pour qu’on songe à le fuir. Je croirais plutôt que c’est M. Jones.

– M. Jones ? reprit mistress Fitz-Patrick ; qu’est-ce que c’est que M. Jones ? » Sophie, dans ses entretiens avec sa cousine, n’avait pas prononcé son nom une seule fois ; mais Honora, beaucoup moins discrète, avait conté tout ce qu’elle savait de lui à sa compagne irlandaise, qui le répéta en ce moment à sa maîtresse.

Ce récit ramena sur-le-champ mistress Fitz-Patrick à l’avis de sa femme de chambre ; et ce qu’on aura peine à concevoir, elle vit dans l’amant aimé mille charmes qu’elle n’avait pas aperçus dans l’amant rebuté. « Betty, dit-elle, vous avez raison. C’est un joli jeune homme. Je ne m’étonne point qu’Honora vous ait dit que tant de femmes en raffolaient. Je regrette à présent de ne lui avoir pas donné l’adresse de ma cousine… Si cependant il est aussi mauvais sujet que vous l’assurez, ce serait grand dommage qu’elle le revît jamais. Ne courrait-elle pas à sa perte, en épousant, contre la volonté de son père, un homme sans mœurs et sans biens ? Oui certes, s’il est tel que vous l’a peint Honora, la charité m’impose le devoir de garantir ma cousine de ses pièges ; je serais inexcusable d’en agir autrement, surtout après avoir fait une si cruelle expérience des malheurs qui accompagnent de tels mariages. »

À ces mots, elle fut interrompue par l’arrivée du lord. Comme il ne se passa dans cette visite rien de nouveau, ni d’essentiel à notre histoire, nous terminerons ici le chapitre.

CHAPITRE III.

Projet de mistress Fitz-Patrick. Sa visite à lady Bellaston.

Mistress Fitz-Patrick se coucha, l’esprit tout occupé de Sophie et de Jones. Elle était un peu blessée du défaut de franchise qu’elle venait de découvrir dans sa cousine. Avec un peu de réflexion, elle comprit que si elle parvenait à la préserver des poursuites de son amant, et à la ramener chez son père, un si grand service rendu à la famille la réconcilierait elle-même, selon toute apparence, avec son oncle et avec sa tante Western.

Cette réconciliation était le plus ardent de ses vœux. Il ne lui restait plus qu’à chercher le moyen d’en assurer le succès. Elle crut inutile de tenter la voie de la raison. La peinture que Betty lui avait faite, d’après Honora, de la violente inclination de Sophie pour Jones, lui persuadait qu’il serait aussi insensé de vouloir l’éloigner de ce jeune homme par des conseils, que de supplier un papillon de ne pas aller se brûler à la chandelle.

Si le lecteur veut bien se souvenir que Sophie avait connu lady Bellaston chez sa tante Western, lorsque sa cousine y demeurait avec elle, nous n’aurons pas besoin de lui dire que mistress Fitz-Patrick devait aussi la connaître. L’une et l’autre étaient d’ailleurs ses parentes éloignées.

Tout bien pesé et bien considéré, mistress Fitz-Patrick résolut d’aller le lendemain de bonne heure chez lady Bellaston, de tâcher de la voir à l’insu de Sophie, et de lui conter l’affaire. Elle ne doutait pas que cette dame prudente qui s’était souvent moquée, en sa présence, de l’amour romanesque et des mariages d’inclination, ne partageât son sentiment sur la passion de sa cousine, et ne l’aidât de tout son pouvoir à la traverser.

En conséquence, dès qu’il fit jour, elle s’habilla à la hâte, et au mépris de l’usage et des convenances, elle se rendit à une heure indue chez lady Bellaston, près de qui elle fut introduite sans que Sophie en eût le moindre soupçon ; car notre héroïne, quoique éveillée, était encore au lit, et sa fidèle Honora, couchée dans la même chambre qu’elle, dormait d’un profond somme.

Mistress Fitz-Patrick commença par se confondre en excuses sur l’indiscrétion d’une visite si matinale. Elle n’aurait jamais songé, dit-elle, à venir troubler, à une pareille heure, le repos de milady, si elle n’y eût été forcée par une affaire de la dernière importance. Elle lui raconta ensuite fort en détail ce qu’elle avait appris de Betty, et n’oublia pas la visite que Jones lui avait faite à elle-même, la veille au soir.

« Ainsi donc, madame, répondit en souriant lady Bellaston, vous avez vu ce redoutable jeune homme. Est-il réellement aussi bien qu’on se plaît à le dire ? Etoff m’a entretenue de lui hier au soir pendant près de deux heures. Je crois que la friponne en est devenue amoureuse sur sa réputation. »

Qu’on ne s’étonne point d’entendre parler ainsi lady Bellaston. Mistress Etoff avait l’honneur de présider à sa toilette. Bien instruite par Honora de ce qui concernait M. Jones, elle s’était amusée à en faire le récit à sa maîtresse la veille au soir, ou plutôt le matin en la déshabillant ; ce qui avait fort prolongé son ministère accoutumé.

Lady Bellaston écoutait d’ordinaire assez volontiers les histoires que lui contait mistress Etoff ; elle prêta une attention particulière à celle de Jones. Honora l’avait peint des couleurs les plus séduisantes, et mistress Etoff enchérit tellement sur ce portrait, que sa maîtresse se le représentait comme un miracle de la nature. Sa curiosité, déjà très-vive, fut encore augmentée par mistress Fitz-Patrick, qui lui vanta autant la figure de Jones qu’elle avait d’abord déprécié sa naissance, son caractère, et sa fortune.

Quand lady Bellaston l’eut écoutée jusqu’au bout : « Madame, lui dit-elle avec gravité, c’est en effet une affaire très-importante. On ne saurait trop applaudir à vos vues ; je serai charmée de contribuer à préserver de sa ruine une jeune personne d’un mérite aussi distingué, et pour laquelle j’ai tant d’estime.

– Milady ne pense-t-elle pas, reprit aussitôt mistress Fitz-Patrick, que ce qu’il y aurait de mieux à faire, ce serait d’écrire sur-le-champ à mon oncle, et de l’informer du lieu où est ma cousine ? »

Lady Bellaston réfléchit un moment et répondit : « Non, madame, ce n’est pas mon avis. Je connais, par mistress Western, l’extrême brutalité de son frère, et je ne saurais consentir à remettre sous sa puissance une jeune fille qui a eu le bonheur de s’y soustraire. J’ai ouï dire qu’il s’était conduit comme un monstre avec sa propre femme. C’est un de ces misérables qui s’imaginent avoir le droit de nous traiter en esclaves ; et je croirai toujours servir la cause de mon sexe, en affranchissant de leur joug toute personne assez malheureuse pour y être soumise. Le point essentiel, chère cousine, c’est d’empêcher miss Western d’avoir aucune relation avec le jeune homme, jusqu’à ce que la bonne compagnie qu’elle verra chez moi, lui ait inspiré des sentiments plus conformes à sa naissance.

– S’il découvrait son asile, soyez sûre, milady, qu’il mettrait tout en œuvre pour arriver jusqu’à elle.

– Mais, madame, reprit lady Bellaston, il est impossible qu’il vienne ici… Cependant il pourrait réussir à découvrir la maison qu’elle habite, et puis se cacher dans le voisinage… Je voudrais donc, si cela se pouvait, le connaître de vue. Autrement, vous sentez, cousine, que miss Western peut trouver moyen de lui parler, sans que je m’en doute.

– Il m’a menacée pour ce soir d’une seconde visite. Si vous voulez me faire l’honneur de venir chez moi entre six et sept heures, vous ne manquerez pas de l’y trouver. En cas qu’il vienne plus tôt, j’imaginerai quelque prétexte pour le retenir jusqu’à votre arrivée.

– Eh bien, j’irai chez vous en sortant de table, à sept heures au plus tard. Il est indispensable que je connaisse ce jeune, homme. Assurément, madame, vous faites très-bien de veiller sur la conduite de miss Western. C’est un devoir que nous prescrit à toutes deux la simple humanité, aussi bien que l’honneur de notre famille. Ce serait effectivement un étrange mariage. »

Mistress Fitz-Patrick répondit un mot obligeant au compliment de lady Bellaston. Après quelques propos insignifiants, elle sortit, regagna sa chaise aussi vite qu’elle put, et retourna chez elle, sans avoir été aperçue par Sophie ni par Honora.


CHAPITRE IV.

Qui se passe en visites.

M. Jones s’était promené tout le jour, sans perdre de vue une certaine porte ; et ce jour, un des plus courts de l’année, lui en avait paru un des plus longs. Dès qu’il entendit sonner cinq heures, il se présenta chez mistress Fitz-Patrick. C’était une bonne heure avant celle où la bienséance permet de commencer les visites. On le reçut pourtant avec politesse ; mais on continua d’affecter la même ignorance sur ce qui concernait miss Western. Jones, en s’informant de ses nouvelles, avait laissé échapper le mot de cousine. « Vous savez donc, monsieur, lui dit mistress Fitz-Patrick, que nous sommes parentes. À ce titre, permettez-moi de vous demander de quelle affaire vous avez à entretenir ma cousine.

– J’ai sur moi, répondit Jones après un moment d’hésitation, une somme d’argent considérable appartenante à miss Western, et je désirerais de la lui remettre. » En même temps il tira de sa poche le portefeuille, et instruisit mistress Fitz-Patrick de ce qu’il contenait et de la manière dont il était tombé entre ses mains.

Comme il achevait ce récit, un coup violent frappé à la porte ébranla toute la maison. Il est inutile d’expliquer ce genre de coup à ceux qui le connaissent. Il le serait encore plus de vouloir en donner une idée à ceux qui n’en ont point entendu de pareil.

… Jamais le corybante,

Autour du mont Ida, berceau de Jupiter

D’un si bruyant airain ne fit retentir l’air[46].

En un mot, un laquais frappa ou plutôt tonna à la porte. Jones, à ce bruit nouveau pour son oreille, témoigna un peu de surprise. « C’est une visite qui m’arrive, lui dit mistress Fitz-Patrick d’un air indifférent ; je ne puis, monsieur, vous répondre dans ce moment. Mais veuillez demeurer jusqu’à ce que je sois seule : j’aurai quelque chose à vous dire. »

Au même instant la porte de la chambre s’ouvrit à deux battants, et lady Bellaston, rangeant de côté son énorme panier, entra en faisant une profonde révérence à mistress Fitz-Patrick, et une autre très-polie à M. Jones. Elle alla ensuite s’asseoir à la place qui lui était destinée. Nous rapportons ces petits détails pour l’instruction de certaines provinciales de notre connaissance, qui croiraient manquer aux règles du bon ton, si elles daignaient faire la révérence à un homme.

On était à peine assis, que l’arrivée du pair irlandais causa un nouveau dérangement et la répétition du même cérémonial. La conversation prit alors un tour animé, et donna naissance à une foule de ces riens ingénieux qui échappent à l’analyse, de ces piquantes saillies dont tout le sel s’évapore, quand on veut les faire passer sur le théâtre, ou dans les livres. Nous omettrons pour cette raison de les placer dans le nôtre. D’ailleurs les personnes exclues des cercles du grand monde n’ignorent pas moins le charme de ces jeux d’esprit, que la délicatesse de certains mets de la cuisine française, qu’on ne sert que sur les tables de nos modernes Plutus : et vu la diversité des goûts, ce serait prodiguer en pure perte des perles précieuses, que de les offrir au commun des lecteurs.

Le pauvre Jones demeura spectateur muet de la scène brillante qui se passait sous ses yeux. Avant l’apparition du lord, lady Bellaston et mistress Fitz-Patrick lui avaient adressé quelquefois la parole ; mais aussitôt que le noble pair fut entré, ce seigneur devint l’unique objet de leur attention ; et comme il parut ne s’apercevoir de la présence de Jones, que pour jeter sur lui par intervalles un regard dédaigneux, les deux dames suivirent son exemple.

La conversation durait depuis longtemps, et personne ne songeait à se retirer. Mistress Fitz-Patrick vit bien que chacun avait le projet de rester le dernier. Elle résolut de se débarrasser d’abord de Jones, qu’elle croyait pouvoir traiter avec le moins de cérémonie. Au premier moment de silence : « Monsieur, lui dit-elle avec dignité, je prévois que je n’aurai pas le loisir de vous répondre ce soir sur l’affaire dont vous m’avez parlé. Ayez la bonté de laisser votre adresse, afin que je puisse envoyer demain chez vous. »

Jones n’avait qu’une politesse toute naturelle. Au lieu de remettre son adresse à un domestique, il la donna sans façon à mistress Fitz-Patrick elle-même, et sortit en la saluant respectueusement.

À peine fut-il parti, que les orgueilleux personnages qui l’avaient compté pour rien, lorsqu’il était présent, commencèrent à s’occuper beaucoup de lui ; mais si le lecteur nous a permis de passer sous silence le brillant début de leur conversation, il voudra bien nous dispenser aussi d’en rapporter la fin, qui ne roula que sur des lieux communs de médisance. Nous croyons cependant ne pas devoir négliger une observation de lady Bellaston. Elle se retira peu de minutes après Jones, et dit tout bas à mistress Fitz-Patrick : « Je suis tranquille sur le compte de ma cousine. Elle n’a rien à craindre de ce jeune homme-là. »

Nous imiterons lady Bellaston en prenant congé de la compagnie, réduite alors à deux personnes. Ce qui se passa entre elles ne regarde en rien ni nous, ni nos lecteurs, et ne doit pas nous détourner d’objets d’une plus haute importance, pour ceux qui s’intéressent au sort de notre héros.

CHAPITRE V.

Aventure de Jones dans sa nouvelle demeure. Quelques détails sur un jeune homme logé au-dessous de lui, sur la maîtresse de la maison et sur ses deux filles.

Le lendemain matin, dès que la bienséance le permit, Jones se présenta à la porte de mistress Fitz-Patrick. On lui dit qu’elle n’était point chez elle : ce qui le surprit d’autant plus, que s’étant promené de long en large devant sa maison depuis la pointe du jour, elle n’avait pu sortir sans qu’il s’en aperçût. Il fut pourtant obligé de se payer de cette réponse, non-seulement cette fois-ci, mais à cinq reprises différentes, dans la même journée.

Afin d’expliquer au lecteur cette énigme, nous lui dirons que le noble pair, pour une raison ou pour une autre, peut-être par égard pour l’honneur de la dame, l’avait priée instamment de ne plus recevoir M. Jones, qu’il jugeait un aventurier, ou quelque chose de pis. Elle en avait pris l’engagement ; et l’on vient de voir avec quelle fidélité elle le remplissait.

Cependant, comme le lecteur bienveillant a peut-être conçu une meilleure opinion de notre ami, et qu’il pourrait éprouver quelque chagrin de penser que, durant sa pénible séparation d’avec Sophie, il n’eût d’autre asile que la rue, ou le séjour d’une misérable auberge, hâtons-nous de lui apprendre qu’il était logé dans une honnête maison, et dans un des plus beaux quartiers de la ville.

Jones avait souvent ouï parler à M. Allworthy d’une dame chez laquelle il logeait, quand il allait à Londres. Il savait de plus qu’elle demeurait dans Bond-street. C’était la veuve d’un ecclésiastique, qui, en mourant, lui avait laissé deux filles, et pour tout bien un recueil complet de sermons manuscrits.

Nancy, l’aînée de ses deux filles, avait atteint sa dix-septième année. Betsy, la cadette, était âgée de dix ans.

Partridge, suivant les instructions de Jones, loua deux chambres dans sa maison : l’une pour son maître, au second étage ; l’autre pour lui-même, au quatrième.

Le premier était occupé par un de ces jeunes agréables connus à Londres, dans le siècle dernier, sous le nom de gens d’esprit et de plaisir : et ils méritaient bien ce double titre ; car l’usage veut qu’on désigne les hommes par leur profession : or, ils n’en avaient point d’autre que le plaisir. La fortune les avait dispensés de toute espèce de travail. Le théâtre, les cafés, les tavernes, étaient leurs lieux de rendez-vous ; les traits d’esprit, les bons mots, la fine plaisanterie, amusaient leurs loisirs ; l’amour faisait la seule occupation sérieuse de leur vie. Les Muses et le vin allumaient à l’envi dans leur sein les plus vives flammes. Admirateurs passionnés de la beauté, quelques-uns d’entre eux possédaient le talent de la chanter en vers ingénieux, et tous savaient apprécier le mérite de ces légères productions. C’était donc avec raison qu’on les appelait des gens d’esprit et de plaisir.

Nous doutons fort qu’on puisse donner convenablement ce nom aux jeunes gens de nos jours qui ont l’ambition de se distinguer du vulgaire. Ce n’est pas certainement par l’esprit qu’ils brillent. Pour leur rendre justice, ils s’élèvent d’un degré plus haut que leurs devanciers, et l’on peut les appeler des hommes de sens et de capacité. À un âge où les premiers passaient leur temps à célébrer à table les charmes d’une femme, ou à composer des sonnets en son honneur ; à décider du mérite d’une comédie au théâtre, ou d’un poëme chez Will et chez Button, ceux d’aujourd’hui rêvent au moyen de corrompre une assemblée d’électeurs, et préparent des discours pour la chambre des communes, ou plutôt pour les gazettes et les recueils littéraires. La science du jeu exerce surtout leurs pensées. Voilà les graves occupations auxquelles ils se livrent. Voulez-vous savoir en quoi consistent leurs amusements ? tous les arts sont de leur ressort. Ils se donnent pour des connaisseurs universels ; ils jugent de la peinture, de la musique, de la statuaire, de la philosophie naturelle ou mieux antinaturelle, nous voulons dire de celle qui se borne à la recherche du merveilleux, et ne connaît de la nature que ses imperfections et ses monstres.

Jones, ayant consumé tout le jour en vaines tentatives pour pénétrer chez mistress Fitz-Patrick, rentra le soir dans sa demeure, accablé de lassitude et de chagrin. Pendant qu’il se livrait sans témoins à sa douleur, il entendit un violent tumulte dans la chambre au-dessous de la sienne, et les cris d’une femme qui le conjurait, au nom du ciel, de se hâter de descendre, afin de prévenir un meurtre. Jones, toujours prêt à secourir le faible et l’opprimé, se précipite au bas de l’escalier et s’élance dans la salle à manger d’où partait le bruit. Il voit, en entrant, le jeune homme d’esprit et de plaisir dont on vient de parler, cloué contre la muraille par son laquais, et debout, à côté de lui, une jeune fille qui se tordait les bras en criant de toutes ses forces : « Il va expirer ! il va expirer ! » Et en effet le pauvre malheureux courait risque d’être étouffé, quand Jones l’arracha des mains de son impitoyable ennemi, au moment où il allait rendre le dernier soupir.

Quoique le laquais eût reçu plusieurs coups de pied et de poing du jeune homme, qui avait plus de courage que de force, il s’était fait scrupule de frapper son maître, et se contentait de l’étrangler. Il ne se montra pas si respectueux pour Jones. Aussitôt qu’il se sentit rudement pressé par son nouvel adversaire, il lui porta dans le ventre un de ces coups qui causent tant de plaisir aux spectateurs du cirque de Broughton, et en font si peu aux champions qui les reçoivent.

Notre héros, loin d’en être ébranlé, ne songea qu’à prendre sa revanche. Il s’engagea donc entre lui et le laquais une lutte terrible, mais de courte durée. Le laquais n’était pas plus capable de résister à Jones, que son maître ne l’avait été de lui tenir tête.

Par un de ces revers de fortune assez fréquents, les choses changèrent alors de face. Le premier vainqueur alla mesurer la terre, sans force et sans haleine, et le vaincu en reprit bientôt assez pour rendre grâce à son libérateur. Jones reçut aussi les plus vifs remercîments de la jeune personne, qui n’était autre que miss Nancy, fille aînée de la maison.

Le laquais, s’étant relevé, secoua la tête et dit à Jones d’un air fin : « Oh ! Dieu me damne, s’il me reprend envie de jouter contre vous. Vous avez monté sur les planches, ou que le diable m’emporte. » Pardonnons-lui ce soupçon. Telles étaient la vigueur et l’adresse de notre héros, qu’il pouvait défier les plus renommés boxeurs, et qu’il aurait triomphé sans peine de tous les gradués emmitouflés[47] de l’école de M. Broughton.

Le maître écumant de rage ordonna à son laquais de quitter à l’instant sa livrée. Celui-ci y consentit, à condition qu’on lui paierait ses gages. La condition fut aussitôt remplie, et le drôle, congédié. Après son expulsion, le jeune homme, qui se nommait Nightingale, pressa vivement son libérateur de partager avec lui une bouteille de vin. Jones céda à ses sollicitations, moins par goût que par complaisance. Le trouble de son âme le rendait peu propre, en ce moment, à la société. Miss Nancy, la seule personne de son sexe qui fût dans la maison (sa mère et sa sœur étant allées à la comédie), voulut bien rester avec eux.

Quand on eut apporté la bouteille et les verres, Nightingale adressa la parole à Jones en ces termes : « J’espère, monsieur, que vous ne conclurez pas de la scène dont vous avez été témoin, que j’aie l’habitude de battre mes gens. C’est, je vous jure, autant qu’il m’en souvient, la première fois que je me suis porté à cette extrémité. J’ai passé au maraud bien des sottises, avant de me résoudre à le châtier ; mais quand vous saurez ce qui s’est passé ce soir, vous n’hésiterez pas, je crois, à me juger digne d’excuse. Étant rentré chez moi, par hasard, quelques heures plus tôt que de coutume, j’ai trouvé au coin de mon feu quatre laquais jouant au whist, et mon Hoyle[48], monsieur, mon bel Hoyle, qui m’a coûté une guinée, ouvert sur la table, et arrosé de porter à l’endroit le plus intéressant de l’ouvrage. Il y avait là, vous en conviendrez, de quoi émouvoir la bile. Je me suis pourtant contenu jusqu’à la retraite de l’honorable compagnie, et n’ai fait d’abord à mon laquais qu’une douce remontrance ; mais le drôle, au lieu de me témoigner du regret de sa conduite, m’a répondu insolemment que les domestiques pouvaient s’amuser aussi bien que d’autres ; qu’il était fâché de l’accident arrivé à mon livre, mais que plusieurs de ses amis s’étaient procuré le même ouvrage pour un schelling, et que j’étais le maître de lui retenir, si je le voulais, cette somme sur ses gages. À ces mots je lui ai adressé une réprimande plus sévère, et le coquin a eu l’effronterie de… il a imputé mon prompt retour à… il s’est permis une réflexion… Enfin, il a prononcé le nom d’une jeune dame d’une façon qui m’a fait perdre patience, et dans le feu de la colère je l’ai frappé.

– Personne, je pense, répondit Jones, ne saurait vous blâmer. Pour moi, je l’avouerai, à la dernière impertinence du maraud, j’aurais fait de même. »

Dans cet instant la bonne veuve et sa fille Betsy revinrent de la comédie. Le reste de la soirée se passa gaîment. Jones tâcha, autant qu’il put, de prendre part à la joie commune. La moitié de son enjouement et de sa vivacité, jointe à la douceur de son caractère, suffisait pour en faire un agréable compagnon. Malgré le poids qui pesait sur son cœur, il charma toute la petite société. Nightingale témoigna un grand désir de se lier avec lui. Miss Nancy le trouva fort aimable, et la veuve, enchantée de son nouvel hôte, l’invita, ainsi que Nightingale, à déjeuner chez elle le lendemain.

Jones, de son côté, ne fut pas moins satisfait. Miss Nancy, quoique très-petite, était extrêmement jolie, et sa mère avait encore dans la physionomie tout l’agrément que peut conserver une femme qui touche à la cinquantaine. Il était impossible de voir une créature plus inoffensive et de meilleure humeur. Jamais elle ne pensait, ne disait, ni ne souhaitait rien de mal. Elle avait constamment le désir de plaire, désir qu’on peut appeler le plus heureux de tous, en ce qu’il ne manque guère d’atteindre son but, quand il n’est point gâté par l’affectation. Avec peu de fortune et de crédit, elle portait dans l’amitié un zèle et une chaleur extraordinaires : en un mot, après avoir été le modèle de l’affection conjugale, elle était celui de la tendresse maternelle.

Comme notre histoire ne ressemble point à ces gazettes où l’on voit figurer tout-à-coup avec éclat des personnages inconnus, dont on n’entend plus parler ensuite, le lecteur peut juger sur le portrait de cette excellente femme, qu’elle est destinée à jouer dans notre ouvrage un rôle de quelque importance.

Jones se félicitait d’avoir fait connaissance avec le jeune Nightingale. Il croyait apercevoir en lui, sous un vernis de fatuité, un grand fonds de raison ; il lui savait un gré infini de la noblesse d’âme qu’il manifestait de temps en temps, et surtout de l’extrême désintéressement dont il faisait profession en matière d’amour. Nightingale tenait sur ce sujet un langage digne des anciens bergers d’Arcadie, et qui paraissait fort singulier dans la bouche d’un petit-maître moderne ; mais il n’était fat que par imitation : la nature l’avait destiné à faire un meilleur personnage.


CHAPITRE VI.

Scène du déjeuner. Réflexions sur l’éducation des filles.

La société se réunit le lendemain matin avec la mutuelle bienveillance dont elle était animée la veille en se séparant ; mais le pauvre Jones avait le cœur navré de tristesse. Partridge venait de lui apprendre que mistress Fitz-Patrick avait quitté son logement, et qu’il n’avait pu découvrir où elle était allée. Cette nouvelle lui causait une vive affliction, et sa physionomie, ainsi que son maintien, trahissait, malgré lui, le trouble de son âme.

La conversation roula, comme le jour précédent, sur l’amour. Nightingale professa encore ces sentiments passionnés, généreux, désintéressés, que les hommes raisonnables et froids traitent de romanesques, et que les femmes tendres jugent plus favorablement. Mistress Miller (c’était le nom de la maîtresse de la maison) applaudit à sa noble façon de penser. Mais miss Nancy, lorsqu’il lui demanda son avis, se contenta de répondre que le jeune homme qui avait le moins parlé lui paraissait le plus sensible.

Ce compliment s’adressait si visiblement à Jones, que nous serions fâché qu’il l’eût laissé passer sans y faire attention. Il y répondit avec politesse, et fit entendre à miss Nancy que son propre silence l’exposait à une réflexion du même genre. En effet, elle avait à peine ouvert la bouche dans les réunions du soir et du matin.

« La remarque de monsieur me fait plaisir, dit mistress Miller. Je vous assure, Nancy, que je suis presque de son avis. Qu’avez-vous donc, mon enfant ? jamais je n’ai vu un tel changement. Qu’est devenue votre gaîté ? Croiriez-vous, monsieur, que j’avais coutume de l’appeler ma petite babillarde ? Eh bien, elle n’a pas proféré vingt paroles de la semaine. »

La conversation fut interrompue en cet endroit par une servante qui tenait à la main un paquet qu’on venait, dit-elle, d’apporter pour M. Jones. Elle ajouta que le commissionnaire était reparti, en disant qu’il ne fallait point de réponse.

Jones, très-étonné, assura que ce devait être une méprise ; mais la servante soutint qu’elle avait bien entendu le nom de la personne à qui le paquet était destiné. Mistress Miller et ses filles témoignèrent le désir qu’on l’ouvrît : ce qui fut fait à l’instant, du consentement de Jones, par la petite Betsy. Le paquet contenait un domino, un masque, et un billet de bal.

À cette vue, Jones affirma d’une manière plus positive que le commissionnaire s’était certainement trompé. Mistress Miller montra de l’hésitation, et déclara qu’elle ne savait qu’en penser. Nightingale fut d’un avis différent. « Monsieur, dit-il à Jones, vous êtes un heureux mortel. Nul doute que ce domino ne vous soit envoyé par une femme, que vous aurez le bonheur de rencontrer au bal. »

Jones n’était point assez vain pour concevoir une telle espérance, et mistress Miller ne partageait pas tout-à-fait l’opinion de Nightingale, quand miss Nancy déployant le domino, il en tomba un billet conçu en ces termes :

À M. JONES.

De la reine même des fées

Recevez ce déguisement ;

Et par un tendre empressement,

Méritez les plus doux trophées.

Mistress Miller et miss Nancy se rangèrent alors au sentiment de Nightingale. Peu s’en fallut que Jones ne s’y rangeât aussi. Persuadé que mistress Fitz-Patrick était la seule femme qui sût son adresse, il commença à se flatter que le message venait d’elle, et qu’il reverrait peut-être sa Sophie. Cet espoir reposait, il est vrai, sur un fondement bien léger ; mais il trouvait si étrange que mistress Fitz-Patrick eût refusé de le recevoir, malgré sa promesse, et changé en secret de logement, qu’il était tenté de croire que cette dame, dont il connaissait de réputation l’humeur fantasque, avait préféré ce moyen bizarre de l’obliger, à une voie plus simple et plus naturelle. Au reste, la singularité de l’incident laissant un champ libre aux conjectures, Jones suivit la pente de son caractère, qui la portait à l’espérance. Il s’y livra tout entier, et son imagination lui fournit mille arguments favorables à ses désirs.

Ami lecteur, si tu nous veux du bien, nous ne pouvons mieux te prouver notre reconnaissance, qu’en te souhaitant la même disposition d’esprit. Car, après avoir lu de nombreux traités, et nous être livré à de longues méditations sur le bonheur, sujet qui a exercé tant de plumes savantes, nous inclinons presque à le placer dans cette heureuse organisation qui nous met en quelque sorte à l’abri des traits de la fortune, et nous rend heureux sans son assistance. Les plaisirs qu’elle procure sont plus vifs et plus durables que ceux qui nous viennent de l’aveugle déesse. La nature a voulu sagement qu’un peu de langueur et de satiété accompagnât toujours nos jouissances réelles, de crainte qu’en absorbant toutes nos facultés, elles n’arrêtassent l’essor d’une noble ambition. Sous ce point de vue, un débutant au barreau, dans la chaire, ou au parlement, en rêvant qu’un jour il sera chancelier, archevêque, ou premier ministre, est sans contredit plus heureux en idée que ceux qui jouissent en effet du pouvoir et des richesses que donnent ces hautes dignités.

Quand Jones eut pris la résolution d’aller le soir au bal, Nightingale lui proposa de l’y conduire. Il offrit en même temps des billets à miss Nancy et à sa mère. L’excellente femme les refusa. « Ce n’est pas, dit-elle, que je condamne absolument les bals masqués, comme font certains rigoristes ; mais ces amusements dispendieux conviennent aux riches, et non à des jeunes filles qui sont obligées de travailler pour vivre, et n’ont rien de mieux à espérer que d’épouser un bon marchand.

– Un marchand ! s’écria Nightingale. Ne rabaissez pas ainsi ma Nancy. Le plus noble parti n’est pas au-dessus de son mérite.

– Fi ! M. Nightingale, répondit mistress Miller, vous ne devriez pas remplir la tête de ma fille de pareilles chimères ; mais si sa bonne fortune, ajouta-t-elle avec un sourire, veut qu’elle trouve un mari aussi désintéressé que vous, j’espère que ce ne sera point en se livrant à des plaisirs ruineux, qu’elle reconnaîtra sa générosité. Lorsqu’une jeune personne apporte une grosse dot, il est naturel qu’elle ait envie d’en jouir : aussi ai-je entendu dire à des gens sensés, qu’il y avait quelquefois plus d’avantage à prendre une femme pauvre qu’une riche. Au surplus, n’importe qui mes filles épousent, je tâcherai de les rendre propres à faire le bonheur de leurs maris. Ne me parlez donc plus, je vous prie, de bal masqué. Nancy, j’en suis sûre, est trop sage pour désirer d’y aller. Elle doit se souvenir que quand vous l’y menâtes l’année dernière, la tête pensa lui en tourner, et qu’elle fut plus d’un mois avant de reprendre sa raison et son aiguille. »

Un léger soupir échappé à Nancy sembla trahir quelque mécontentement secret de cette décision. Toutefois elle n’osa pas la combattre ouvertement ; car la bonne mistress Miller, avec toute la tendresse d’une mère, savait en conserver l’autorité. Comme sa complaisance pour ses enfants n’avait de bornes que la crainte de nuire à leur santé, ou à leur bien-être futur, elle ne souffrait jamais que des ordres dictés par de pareils motifs fussent méconnus, ou contestés. Nightingale, logé dans sa maison depuis deux ans, le savait si bien, qu’il ne se permit pas la moindre objection.

Ce jeune homme, qui s’attachait de plus en plus à Jones, voulait ce jour-là le mener dîner à la taverne et le présenter à quelques-uns de ses amis. Jones le pria de l’excuser, sous prétexte que ses habits n’étaient pas encore arrivés.

Pour confesser la vérité, M. Jones était dans cette situation où se trouvent quelquefois réduits des jeunes gens d’un rang bien supérieur au sien ; il n’avait pas un sou vaillant : dénûment beaucoup plus honoré des anciens philosophes, que des sages modernes domiciliés dans Lombard-street, ou des habitués du café White. Peut-être le grand cas que les premiers faisaient d’une bourse vide, est-il une des causes du profond mépris qu’ils inspirent aux derniers.

Or, si l’ancienne opinion que la vertu suffît à tous les besoins de l’homme est, suivant nos sages modernes, d’une fausseté manifeste, nous craignons bien que divers romanciers n’aient avancé sans plus de fondement, qu’on peut vivre uniquement d’amour. Quelques jouissances délicieuses qu’un pareil aliment procure à certains sens, il est sûr qu’il n’en donne aucune aux autres. Les imprudents qui se sont laissé séduire par les rêves d’écrivains exaltés, ont senti trop tard leur erreur, et reconnu que l’amour n’était pas plus capable d’apaiser la faim, qu’une rose de charmer l’oreille, ou un violon de flatter l’odorat.

Malgré l’attrayante amorce qu’il avait offerte à Jones en le berçant du doux espoir de trouver sa Sophie au bal, espoir dont notre crédule ami avait pris plaisir à se repaître tout le long du jour, le soir ne fut pas plus tôt venu, qu’il éprouva le besoin d’une nourriture plus solide. Partridge s’en aperçut. Il hasarda une oblique allusion au billet de banque ; puis voyant qu’elle n’excitait que du dédain, il s’arma de courage, et recommença à parler de retourner chez M. Allworthy.

« Partridge, dit Jones, vous ne pouvez envisager mon sort sous un plus triste aspect que moi. J’ai un amer regret de vous avoir permis de quitter, pour me suivre, le lieu où vous étiez établi. J’exige que vous y retourniez. Pour vous dédommager de vos dépenses, et des soins que vous m’avez rendus avec tant de zèle, je vous fais présent de tous les effets que j’ai déposés chez vous en partant. Je suis fâché de ne pouvoir vous donner d’autre témoignage de ma reconnaissance. »

Jones prononça ces mots d’un ton si pathétique, que Partridge qui, malgré tous ses défauts, n’avait ni un mauvais naturel, ni un cœur insensible, fondit en larmes. Il jura qu’il n’abandonnerait pas son maître dans sa détresse, et le conjura de la manière la plus pressante de retourner chez lui. « Pour l’amour de Dieu, monsieur, lui dit-il, veuillez réfléchir un moment. Que pouvez-vous faire ? Comment vivre dans cette ville sans argent ? Au reste, quelque parti que vous preniez, en quelque lieu qu’il vous plaise d’aller, je ne vous quitterai point. Mais je vous en prie, monsieur, rentrez en vous-même. Je vous en supplie, monsieur, pour votre propre intérêt, écoutez la voix de la raison ; je suis sûr qu’elle vous conseillera de retourner chez vous.

– Combien de fois, répondit Jones, faudra-t-il te répéter qu’il n’y a point de maison où je puisse retourner ? S’il me restait la moindre espérance d’être reçu dans celle de M. Allworthy, je n’aurais pas besoin que le malheur m’obligeât d’y chercher un asile. Le ciel m’est témoin que rien au monde ne m’empêcherait de voler à l’instant dans les bras de mon bienfaiteur : mais, hélas ! il m’a banni pour jamais de sa présence. Ses dernières paroles… ô Partridge ! elles retentissent encore à mon oreille… Ses dernières paroles, lorsqu’il me remit une somme d’argent dont j’ignore le montant, mais qui était sûrement considérable… ses dernières paroles furent : « À compter de ce jour, je ne veux plus, sous aucun prétexte, avoir de relations avec vous. »

Ici la douleur ferma la bouche à Jones, et la surprise fit un moment sur Partridge le même effet. Celui-ci recouvra bientôt l’usage de la parole. Après un petit préambule où il protesta de son peu de penchant à la curiosité, il demanda ce que M. Jones entendait par une somme considérable dont il ignorait le montant, et ce qu’elle était devenue.

Partridge, pleinement satisfait sur ces deux points, commençait un commentaire à sa façon, lorsqu’il fut interrompu par un message de M. Nightingale, qui priait son maître de venir le trouver dans son appartement.

Lorsque les deux nouveaux amis furent revêtus de leurs dominos, M. Nightingale envoya chercher des chaises à porteurs. Dans ce moment, Jones éprouva un embarras qui paraîtra ridicule à un grand nombre de nos lecteurs. Il ne savait comment se procurer un schelling ; mais si ces lecteurs veulent bien se rappeler avec quelle peine ils ont renoncé eux-mêmes à l’exécution d’un projet favori, faute de mille, peut-être de vingt, ou de dix livres sterling, ils auront une juste idée de l’anxiété de Jones. Enfin il eut recours à la bourse de Partridge. C’était la première fois qu’il permettait au pauvre hère de l’obliger ; et il espérait bien que ce serait aussi la dernière. Dans le fait, le pédagogue s’était abstenu depuis quelque temps de lui faire aucune offre de ce genre, soit par le désir de voir entamer le billet de banque, soit dans l’espoir que le manque absolu d’argent forcerait Jones à retourner chez lui, soit par quelque autre motif que nous ignorons.

CHAPITRE VII.

Amusements d’un bal masqué.

Voilà nos deux jeunes gens dans ce temple où Heydegger, l’arbitre suprême des divertissements, le grand prêtre du plaisir, préside avec éclat, et comme les autres prêtres païens, trompe les adorateurs du dieu, en leur annonçant sa présence dans un lieu où il n’est pas.

Après avoir fait un tour ou deux avec son compagnon, Nightingale lui dit : « Maintenant, monsieur, cherchez fortune de votre côté. » Et il le quitta pour suivre une femme.

Jones commençait à croire sérieusement que Sophie était au bal ; et cette idée lui inspirait plus d’ardeur et de gaîté que la musique, les lumières et la foule, quoique ce soient d’assez puissants antidotes contre le spleen. Dès qu’il apercevait une femme qui par sa taille, sa démarche, ou son air, ressemblait un peu à son amante, il l’accostait et tâchait de lui adresser un mot piquant, pour en tirer une réponse qui trahît cette voix sur laquelle il croyait ne pouvoir se méprendre. Souvent on lui répondait d’un ton aigre : « Est-ce que vous me connaissez ? » plus souvent encore : « Je ne vous connais pas, monsieur, » et rien de plus. Il arrivait parfois qu’on le traitait d’impertinent, qu’on ne daignait pas l’honorer d’une réponse, ou qu’on lui disait : « En vérité, je ne sais qui vous êtes ; passez votre chemin, et laissez-moi tranquille. » Quelques femmes pourtant lui faisaient des réponses très-obligeantes ; mais leur voix n’était pas celle qu’il brûlait d’entendre.

Comme il parlait à l’une de celles-ci vêtue en bergère, une femme en domino s’approcha de lui, et le frappant sur l’épaule, lui dit à l’oreille : « Si vous causez davantage avec cette créature, j’en instruirai miss Western. »

Aussitôt Jones s’empressa de quitter ce masque, et suivit la dame au domino, la priant, la conjurant de lui montrer la personne dont elle venait de parler, si elle était dans la salle.

La dame, sans dire un mot, gagna à grands pas l’extrémité d’une pièce éloignée, puis s’assit en se plaignant d’une extrême fatigue. Jones se mit à côté d’elle, et continua ses instances. À la fin, l’inconnue lui répondit froidement : « Je croyais M. Jones un amant trop clairvoyant pour qu’aucun déguisement put lui cacher sa maîtresse.

– Elle est donc ici ? s’écria Jones vivement.

– Parlez plus bas, monsieur, reprit la dame. On peut vous entendre. Je vous jure, sur mon honneur, que miss Western n’est pas ici. »

Jones prit alors la main de l’inconnue, et la supplia de nouveau de lui apprendre où il pourrait la trouver. Voyant qu’il n’en obtenait que des réponses évasives, il changea de propos, et lui reprocha avec douceur d’avoir manqué la veille à sa parole. « Ne croyez pas m’abuser, charmante reine des fées, dit-il, je reconnais très-bien votre majesté, malgré ses efforts pour déguiser sa voix. En vérité, mistress Fitz-Patrick, c’est une cruauté de vous divertir à me tourmenter.

– Quoique vous m’ayez si finement devinée, repartit la dame masquée, il faut que je continue à parler du même ton de voix, de peur d’être reconnue par d’autres. Pensez-vous, mon cher monsieur, que je prenne si peu d’intérêt à ma cousine, que je veuille seconder un dessein qui entraînerait sa ruine, aussi bien que la vôtre ? Je vous garantis d’ailleurs qu’elle ne fera pas la folie de consentir à se perdre elle-même, si vous êtes assez son ennemi pour l’y engager.

– Hélas ! madame, c’est bien mal connaître mon cœur, que de m’appeler l’ennemi de miss Western.

– Cependant, monsieur, conspirer la ruine de quelqu’un, n’est-ce pas agir en ennemi ? et lorsqu’on a en même temps la conviction et la certitude qu’on se perd soi-même, ne joint-on pas l’extravagance au crime ? Ma cousine n’a guère à présent que ce qu’il plaira à son père de lui donner : et c’est bien peu de chose pour une personne de son rang. Vous connaissez le caractère de M. Western et votre situation.

– Je vous proteste, madame, que je n’ai point sur miss Western les vues qu’on me suppose. J’aimerais mieux souffrir la mort la plus cruelle, que d’immoler à ma passion l’intérêt d’une personne si chère. Je sais combien je suis à tous égards indigne de la posséder. Depuis longtemps j’avais résolu de renoncer à une si haute ambition ; mais d’étranges événements m’ont fait désirer de la revoir encore une fois, au moment où je me promettais de prendre congé d’elle pour jamais. Non, madame, je n’ai pas la bassesse de chercher ma propre satisfaction aux dépens de l’honneur et de la fortune de celle que j’adore. Je sacrifierais tout à la possession de ma Sophie, excepté Sophie elle-même. »

Il est possible que le lecteur ait déjà pris une assez médiocre idée de la dame au domino, et peut-être, par la suite, la trouvera-t-il peu digne d’être citée comme un modèle de vertu. Quoi qu’il en soit, les nobles sentiments de Jones la touchèrent vivement, et augmentèrent beaucoup l’affection qu’elle avait d’abord conçue pour lui.

Après un moment de silence, elle lui répondit qu’elle voyait dans ses prétentions sur Sophie plus d’imprudence que de présomption. « Les jeunes gens, ajouta-t-elle, ne sauraient porter leurs vues trop haut. J’aime l’ambition dans un jeune homme. Croyez-moi, n’hésitez pas à vous y livrer. Vous pourrez réussir auprès des personnes les plus distinguées par leur rang dans le monde. Je suis même convaincue qu’il y a des femmes… Mais ne me trouvez-vous pas bien extraordinaire, M. Jones, de donner des conseils à quelqu’un que je connais à peine, et dont la conduite à mon égard est si peu faite pour me plaire ? »

Jones lui représenta qu’il espérait ne l’avoir offensée en rien, dans ce qu’il avait dit de sa cousine.

« Eh ! monsieur, reprit-elle, connaissez-vous assez peu notre sexe pour ignorer qu’on ne peut faire à une femme un affront plus sensible que de l’entretenir de sa passion pour une autre ? Si la reine des fées n’avait pas mieux présumé de votre galanterie, j’ai peine à croire qu’elle vous eût donné rendez-vous ici. »

Jones ne s’était jamais senti moins de disposition à une intrigue qu’en ce moment ; mais la galanterie avec les femmes entrait dans ses principes d’honneur. Il se croyait aussi obligé d’accepter un défi amoureux qu’un cartel. L’intérêt même de sa passion lui commandait de ménager la dame au domino, par le moyen de laquelle il espérait retrouver sa Sophie.

Il commençait donc à répondre avec beaucoup de feu à ses dernières paroles, lorsqu’un masque en costume de vieille vint les joindre. C’était une de ces femmes qui ne vont au bal masqué que pour y exercer leur méchanceté naturelle, pour dire aux gens de dures vérités, et gâter de tout leur pouvoir le plaisir d’autrui. Ayant remarqué Jones et sa compagne, qu’elle connaissait à merveille, en conférence intime dans un coin de la salle, elle imagina qu’elle ne pouvait trouver une plus belle occasion de satisfaire sa maligne humeur, qu’en troublant leur tête-à-tête. Dans ce dessein, elle les attaqua, et les eut bientôt chassés de leur retraite. Non contente de ce premier succès, elle les poursuivit dans tous les lieux où ils cherchaient à l’éviter. Enfin Nightingale, témoin de la détresse de son ami, vint à son secours et força la vieille de choisir une autre victime.

Tandis que Jones, débarrassé de l’importune harpie, se promenait dans la salle avec sa compagne, il observa qu’elle parlait à divers masques du même air de connaissance que s’ils avaient eu le visage découvert. Il ne put s’empêcher de lui en témoigner sa surprise. « J’admire, madame, lui dit-il, avec quelle rare pénétration vous distinguez les personnes sous toutes sortes de déguisements.

– Rien, répondit-elle, n’est plus insipide, plus puéril qu’un bal masqué pour les gens du grand monde. Ils s’y reconnaissent en général au premier coup d’œil, aussi bien que dans un salon. Aucune femme de qualité n’y adresse la parole aux personnes qui lui sont inconnues. La plupart de celles que vous voyez ne viennent ici que pour tuer le temps, et en sortent plus excédées que d’un long sermon. À vous parler franchement, l’ennui commence aussi à me gagner. Si j’ai le don de deviner, vous ne vous amusez pas davantage. Avouez que ce serait presque de ma part un acte de charité pour vous, que de m’en retourner chez moi.

– Je n’en connais qu’un plus méritoire à mes yeux, dit Jones : ce serait de me permettre de vous y accompagner.

– Assurément, monsieur, vous avez conçu de moi une étrange opinion, si vous me supposez capable, après une si légère connaissance, de vous recevoir chez moi à l’heure qu’il est. Vous seriez-vous mépris sur le motif de l’intérêt que j’ai montré pour ma cousine ? Soyez sincère, monsieur, regarderiez-vous cette entrevue comme un rendez-vous ? M. Jones est-il accoutumé à faire des conquêtes si rapides ?

– Madame, je ne suis point accoutumé, moi-même, à me rendre si vite ; mais vous vous êtes emparée de mon cœur par surprise. Je suis devenu votre esclave, et vous ne pouvez trouver mauvais qu’en cette qualité je vous suive partout. »

Il accompagna cette déclaration des gestes les plus expressifs. La dame lui en fit une douce réprimande, et l’avertit qu’on pourrait s’apercevoir de leur familiarité. « Je vais, lui dit-elle, souper chez une de mes amies, et je compte bien que vous ne m’y suivrez pas. Si vous le faisiez, on prendrait de moi une singulière idée. Ce n’est pas que mon amie se pique de pruderie. J’espère pourtant que vous ne m’accompagnerez point : autrement je ne saurais que lui dire. »

À ces mots, elle quitta le bal. Jones, malgré sa défense, ne balança pas à la suivre. Il éprouvait de nouveau l’embarras dont nous avons déjà parlé, c’est-à-dire le besoin d’un schelling, et il n’avait pas cette fois la ressource de l’emprunter. Sans se déconcerter, il se détermina à suivre la chaise de la dame, au milieu des huées des porteurs qui ne perdent guère l’occasion de dégoûter les personnes comme il faut d’aller à pied. Par bonheur, les gens de l’espèce de ceux qui ont coutume d’attendre à la porte de l’Opéra étaient trop occupés en ce moment pour quitter leur poste ; la nuit déjà fort avancée préserva Jones du désagrément d’en rencontrer beaucoup de la même sorte dans la rue, et il poursuivit tranquillement son chemin dans un costume qui, à une autre heure, n’aurait pas manqué de mettre toute la canaille à ses trousses.

La dame fit arrêter ses porteurs dans une rue près de Hanover-square. La porte de la maison s’ouvrit à l’instant. Elle sortit de sa chaise, et monta l’escalier, suivie de Jones, qui entra, sans façon, avec elle dans un salon bien échauffé et richement meublé. L’inconnue, parlant toujours du même ton de voix qu’au bal masqué, parut surprise de ne point trouver la maîtresse de la maison. « Il faut, dit-elle, que mon amie ait oublié le rendez-vous qu’elle m’a donné. » Elle en témoigna un grand mécontentement, et feignit tout-à-coup d’être alarmée d’un tête-à-tête avec Jones. Elle lui demanda ce qu’on penserait, si on savait qu’ils eussent été seuls ensemble, à une heure aussi indue.

Au lieu de répondre à une question de cette importance, Jones pressa la dame de se démasquer. Elle finit par y consentir, et montra à ses yeux, non mistress Fitz-Patrick, mais lady Bellaston.

Ce serait un fort ennuyeux détail que celui d’une conversation qui dura depuis deux heures du matin jusqu’à six, et où il ne se dit rien que de très-ordinaire. Il suffira d’en rapporter une particularité de quelque intérêt pour notre histoire. Lady Bellaston promit à Jones qu’elle tâcherait de découvrir où était miss Western, et de lui procurer, sous peu de jours, l’occasion de la voir, mais à condition qu’il prendrait congé d’elle pour toujours. Ce point définitivement arrêté, ainsi qu’un second rendez-vous dans la soirée, et au même lieu, ils se séparèrent. La dame retourna à son hôtel et Jones, chez mistress Miller.

CHAPITRE VIII.

Scène douloureuse qui surprendra bien des lecteurs.

Jones, après avoir dormi quelques heures, appela Partridge, et lui remit un billet de banque de cinquante livres sterling qu’il le chargea d’aller changer. Partridge le prit avec des yeux étincelants de joie ; mais bientôt la réflexion fit naître dans son esprit un soupçon peu favorable à l’honneur de son maître. L’effrayante idée qu’il se formait d’un bal masqué, l’absence de Jones pendant toute la nuit, le déguisement sous lequel il était sorti et rentré, troublaient son imagination. En un mot, il ne pouvait croire que son maître fût devenu possesseur de ce billet autrement que par un vol ; et sans doute le lecteur en jugera de même, à moins de supposer qu’il le tenait de lady Bellaston.

Pour dissiper un doute injurieux au caractère de notre héros, et rendre justice à la générosité de la dame, nous dirons que c’était d’elle en effet que Jones avait reçu ce billet. Sans donner dans les munificences banales du siècle, telles que des fondations d’hôpitaux, d’écoles gratuites, etc., lady Bellaston n’était pas entièrement dépourvue de charité chrétienne. Elle pensait, avec grande raison, qu’un jeune homme de mérite qui ne possédait pas un schelling, était bien digne qu’on réparât envers lui les rigueurs de la fortune.

M. Jones et M. Nightingale avaient été invités à dîner ce jour-là chez leur hôtesse. À l’heure marquée, ils se réunirent au salon avec les deux jeunes filles, et attendirent la bonne mistress Miller depuis trois heures jusqu’à près de cinq. Elle était allée faire une visite, hors de la ville, à une de ses parentes. À son retour, elle leur dit : « J’espère, messieurs, que vous m’excuserez de vous avoir fait attendre ; et je n’en puis douter, quand vous saurez le motif qui m’a retenue. J’ai été voir à six milles d’ici une de mes cousines qui vient d’accoucher… Quelle leçon, dit-elle en regardant ses filles, pour les personnes tentées de faire des mariages imprudents ! Il n’y a point de bonheur en ce monde, lorsqu’on manque du nécessaire. Ô Nancy ! comment vous peindrai-je la situation déplorable où j’ai trouvé votre pauvre cousine ? À peine accouchée depuis une semaine, elle était, par ce temps rigoureux, dans une chambre mal close, sans rideaux à son lit, sans un boisseau de charbon pour faire du feu. Son second fils, cette innocente et douce créature, attaqué d’une esquinancie, était couché auprès d’elle dans le même lit ; car il n’y en a qu’un dans la maison. Pauvre Tommy ! Je crois, Nancy, que vous ne reverrez plus votre petit favori. Il est réellement très-mal. Les autres enfants se portent assez bien ; mais Molly se tuera, je le crains. Elle n’a que treize ans, M. Nightingale, et de ma vie je n’ai vu une meilleure garde. Elle soigne en même temps sa mère et son frère. Ce qui est surtout admirable dans une si jeune fille, elle ne paraît devant sa mère qu’avec un visage riant : je l’ai vue pourtant, M. Nightingale, j’ai vu la pauvre enfant se détourner, pour essuyer en secret ses pleurs. »

Ici mistress Miller fut interrompue par ses propres larmes, et nous pensons que tous ceux qui l’écoutaient partagèrent son attendrissement. Après s’être un peu remise, elle continua ainsi :

« Dans cette affreuse détresse, la mère conserve un courage surprenant. Le danger de son fils est ce qui la touche le plus. Elle tâche, autant qu’elle peut, de cacher sa peine à son mari ; mais la douleur rend quelquefois ses efforts inutiles ; car elle a toujours eu une extrême tendresse pour cet enfant, qui est en effet la créature la plus aimable et la plus sensible que l’on puisse voir. Combien j’ai été émue en entendant le petit malheureux, à peine âgé de sept ans » dire à sa mère qui le baignait de ses larmes : « Maman, console-toi, je t’assure que je ne mourrai pas. Le bon Dieu ne t’ôtera pas Tommy. Quelque beau que soit le ciel, j’aime mieux mourir ici de faim avec toi et papa, que d’y aller. » Pardonnez-moi, messieurs, je ne puis retenir mes pleurs (dit-elle en essuyant ses yeux). Quelle sensibilité dans un enfant ! Cependant c’est peut-être le moins à plaindre de toute sa famille. Un jour, ou deux, suivant les apparences, le mettront à l’abri des misères humaines. Le père est bien plus digne de pitié. L’infortuné ! l’horreur se peint dans sa physionomie. Il paraît plus mort que vif. Ô ciel ! quel spectacle a frappé mes regards quand je suis entrée dans la chambre ! Assis au chevet du lit, le pauvre homme soutenait à la fois la tête de son enfant et celle de sa femme. Il n’avait pour tout vêtement qu’une veste légère. Son habit étendu sur eux leur tenait lieu de couverture. Il s’est levé, à mon arrivée. J’ai eu peine à le reconnaître. C’était, il y a quinze jours, M. Jones, un des plus beaux hommes qu’on pût voir ; M. Nightingale vous l’attestera ; et maintenant ses yeux creux, son visage pâle, sa longue barbe, son corps tremblant de froid et amaigri par la faim, en font un objet digne de compassion. Ma cousine a bien de la peine à lui faire prendre quelque nourriture. Il m’a dit à voix basse… aurai-je la force de le répéter ?… il m’a dit qu’il ne pouvait se résoudre à manger du pain, quand ses enfants en manquaient ; et pourtant, le croirez-vous, monsieur ? malgré leur profonde misère, sa femme a d’aussi bon bouillon que si elle était accouchée dans l’aisance : j’en ai goûté et je l’ai trouvé excellent. Il pensait, m’a-t-il dit, qu’il était redevable de ce bienfait à un ange du ciel. J’ignore ce qu’il entendait par là ; car je n’ai pas eu le courage de lui faire une seule question.

« C’était de part et d’autre, comme on dit, un mariage d’amour, c’est-à-dire un mariage entre deux personnes pauvres. Je n’ai point connu, il est vrai, d’époux plus passionnés l’un pour l’autre ; mais à quoi leur sert leur tendresse réciproque, qu’à les rendre plus malheureux ?

– Vous m’étonnez, maman, dit Nancy. J’avais toujours cru ma cousine Anderson (c’était son nom) la plus heureuse des femmes.

– Sa position est bien changée aujourd’hui, reprit mistress Miller. On s’aperçoit aisément que ce qui afflige le plus le mari et la femme, c’est le spectacle de leurs mutuelles souffrances. La faim et le froid, qui n’affectent que le corps, leur paraissent des maux légers, auprès des angoisses de l’âme. Les enfants, à l’exception du plus jeune, âgé de moins de deux ans, montrent la même sensibilité. Il règne entre eux tous une tendre union ; et s’ils avaient le strict nécessaire, ils seraient les plus heureux du monde.

– Je n’ai jamais remarqué dans la maison de ma cousine la moindre apparence de misère. Maman, ce que vous me dites me déchire le cœur.

– Ô mon enfant ! votre cousine n’a cessé de lutter contre la mauvaise fortune. Sa détresse a toujours été grande ; mais sa ruine totale vient d’une cause étrangère. Son mari s’était engagé pour un coquin de frère. Il y a environ huit jours, la veille de ses couches, leurs meubles ont été enlevés et vendus. Le pauvre homme avait chargé un des huissiers de me porter une lettre où il m’instruisait de sa position ; et par une coupable négligence cette lettre ne m’a point été remise. Qu’a-t-il dû penser de mon silence, pendant une semaine entière ? »

Jones ne put entendre ce récit les yeux secs. Dès que mistress Miller eut cessé de parler, il l’emmena dans une chambre voisine, et lui donna sa bourse, qui contenait cinquante guinées, en la priant d’y prendre ce qu’elle jugerait à propos d’envoyer à ces pauvres gens. Le regard que mistress Miller jeta sur Jones, en cette circonstance, n’est pas facile à peindre. Saisie d’un transport qui ressemblait au délire, elle s’écria : « Bon Dieu ! est-il au monde un pareil cœur ? » Puis revenue à elle-même, « Oui, dit-elle, j’en connais un autre ; mais en existe-t-il un troisième ?

– J’espère, madame, répondit Jones, qu’un simple mouvement d’humanité, car on ne peut nommer autrement le désir de soulager ses semblables dans une telle calamité, n’est pas si rare parmi les hommes que vous semblez le croire. »

Mistress Miller prit dix guinées dans la bourse de Jones. Ce fut tout ce qu’il put lui faire accepter : « Je les enverrai, dit-elle, demain matin de bonne heure à mes pauvres parents. De mon côté, je leur ai donné un faible secours, et j’ai eu la consolation de les laisser un peu moins malheureux que je ne les avais trouvés. »

Ils rentrèrent ensuite dans le salon. M. Nightingale déplora en termes emphatiques la cruelle situation de ces infortunés, qu’il avait vus plusieurs fois chez mistress Miller ; il se récria contre la folie de se rendre caution des dettes d’autrui ; il chargea de malédictions l’indigne frère, et finit par souhaiter qu’il fût possible de faire quelque chose pour une famille si intéressante. « Ne pourriez-vous pas, madame, dit-il à mistress Miller, les recommander à M. Allworthy ?… Ou bien que penseriez-vous d’une souscription ? Moi qui vous parle, je donnerais de bon cœur une guinée. »

Mistress Miller ne répondit rien. Nancy, à qui sa mère avait conté tout bas l’action généreuse de Jones, changea de couleur. Si pourtant l’une ou l’autre se sentait blessée de la conduite de Nightingale, c’était sans raison. La libéralité de Jones, quand même il l’eût connue, n’était point un exemple qu’il fût obligé de suivre : bien des gens n’auraient pas donné un sou ; et dans le fait il n’en donna pas un. Comme on ne lui fit aucune demande formelle, il ne renouvela point son offre, et garda son argent dans sa poche.

Nous avons fait une remarque qui ne peut être mieux placée qu’ici : le monde se partage en deux opinions diamétralement opposées, sur la charité. Les uns paraissent croire que tout acte de cette nature doit être réputé un don volontaire, et que le plus mince, un simple Dieu vous bénisse ! est très-méritoire. Les autres, au contraire, semblent convaincus que la charité est une obligation rigoureuse ; que les riches qui ne soulagent point la misère du pauvre, en proportion de leur fortune, ne remplissent qu’à moitié leur devoir, et se rendent en quelque sorte plus méprisables que ceux qui le négligent complètement.

Sans prétendre concilier ces deux opinions, nous nous contenterons de dire qu’en général ceux qui donnent sont de la première, et ceux qui reçoivent, de la seconde.

CHAPITRE IX.

Sujet très-différent du précédent.

Jones se rendit dans la soirée chez lady Bellaston, et il eut de nouveau avec elle un long entretien qui ne roula, ainsi que le premier, que sur des sujets fort communs ; c’est pourquoi nous nous abstiendrons d’en rapporter les détails. Il nous serait impossible de les rendre agréables au lecteur, à moins qu’il ne fût du nombre de ceux dont la dévotion au beau sexe, comme celle des papistes à leurs saints, a besoin d’être excitée par le secours des images. Loin d’avoir envie de présenter rien de pareil aux regards du public, nous voudrions pouvoir jeter un voile sur les peintures qui salissent certaines nouvelles françaises récemment publiées, dont on nous a donné, sous le nom de traductions, de grossières copies.

Jones devenait de plus en plus impatient de voir Sophie. Après plusieurs rendez-vous avec lady Bellaston, il comprit qu’il ne parviendrait point par elle au terme de ses vœux (car le nom seul de miss Western suffisait pour la mettre en colère). Il lui fallut en conséquence recourir à un autre expédient. Ne doutant point que lady Bellaston ne connût la retraite de Sophie, il pensa qu’elle avait dû mettre dans la confidence quelqu’un de ses domestiques. Partridge fut donc chargé de lier connaissance avec les gens de milady, et de chercher à pénétrer le mystère.

On ne saurait imaginer une situation plus cruelle que celle où se trouvait son pauvre maître. Sans parler de la difficulté de découvrir l’asile de Sophie, de la crainte de l’avoir offensée, de la résolution qu’elle avait prise, au dire de lady Bellaston, de ne plus le revoir, et que ses précautions pour l’éviter rendaient assez vraisemblable, il avait à lutter contre un obstacle que toute la tendresse de son amante ne pouvait l’aider à lever ; c’était le danger de l’exposer au malheur d’être déshéritée, suite presque inévitable d’une union formée sans le consentement d’un père qu’il désespérait de fléchir jamais. Ajoutez à ces divers sujets de peine le poids des nombreuses obligations que lui avait imposées lady Bellaston ; car il nous est impossible de dissimuler plus longtemps sa violente passion pour lui. Grâce à ses largesses, Jones se distinguait par l’élégance et la richesse de ses habits. Ce n’était plus ce malheureux jeune homme exposé aux risibles embarras où nous l’avons vu naguère. Il nageait maintenant dans une abondance qu’il n’avait point connue jusqu’alors.

On voit beaucoup d’hommes assez peu délicats pour jouir du bien d’une femme, sans la payer d’aucun retour ; mais quiconque ne mérite pas la potence doit trouver, ce nous semble, bien pénible de ne pouvoir offrir, en échange d’un brûlant amour, qu’une froide reconnaissance. Ce tourment devient encore plus rude, lorsque l’âme est dominée par une inclination contraire. Telle était la position de Jones. Le sentiment vertueux qui l’attachait à Sophie laissait peu de place dans son cœur pour une autre affection ; et quand ce sentiment n’eût point existé, jamais son ardeur n’aurait pu égaler celle de sa généreuse maîtresse.

Lady Bellaston, dans son printemps, avait été fort attrayante ; mais elle entrait pour le moins dans l’automne de la vie. En vain tâchait-elle de rappeler, par sa parure et par ses manières, les agréments de la jeunesse, en vain s’étudiait-elle à entretenir les roses de son teint. Ces roses, comme celles que l’art force d’éclore hors de saison, n’avaient ni l’éclat ni la fraîcheur dont la simple nature embellit ses productions spontanées. Au désavantage de l’âge, elle joignait d’ailleurs une petite imperfection qui rend certaines fleurs, quoique très-belles à la vue, peu propres à flatter un autre sens.

Si Jones ne pouvait fermer les yeux sur ces fâcheux inconvénients, il voyait d’un autre côté l’étendue des obligations qu’il avait contractées envers lady Bellaston. Les libéralités de cette dame étaient évidemment la preuve d’une vive passion. Pour peu qu’il n’y répondit point, elle le jugerait ingrat, et ce qu’il y aurait de pis, lui-même croirait l’être. Il n’ignorait pas la condition tacite des bienfaits dont elle le comblait. Si la nécessité le contraignait de les accepter, l’honneur, l’obligeait à en acquitter le prix. Il s’y détermina donc, quelque malheur qu’il pût lui en arriver ; et, guidé par ce grand principe de justice qui, en certains pays, condamne un débiteur insolvable à devenir l’esclave de son créancier, il résolut de se dévouer tout entier à lady Bellaston.

Au moment où il prenait ce parti, il reçut d’elle le billet suivant :

« Un incident aussi désagréable que ridicule survenu depuis notre dernière entrevue, ne me permet plus de vous recevoir au lieu accoutumé de nos rendez-vous. J’espère en trouver un autre pour demain. En attendant, adieu. »

On peut croire que Jones fut médiocrement fâché de ce contre-temps. Au reste, s’il en éprouva quelque chagrin, il en fut bientôt consolé ; car, moins d’une heure après, il reçut un second billet de la même main, ainsi conçu :

« J’ai changé d’avis depuis que je vous ai écrit. Si vous n’êtes pas étranger à la plus tendre des passions, ce changement ne vous surprendra point. Je suis décidée à vous voir ce soir chez moi, quelles qu’en puissent être les conséquences. Venez à sept heures précises. Je dîne en ville ; mais je serai de retour à l’heure que je vous marque. Quand on aime sincèrement, un jour, je le vois, paraît plus long que je ne l’aurais imaginé.

« P. S. Si par hasard vous arriviez un peu avant moi, vous vous feriez conduire au salon. »

À dire vrai, Jones fut moins content du second billet que du premier. Le rendez-vous que lui donnait lady Bellaston le forçait de manquer de parole à son ami Nightingale, avec qui il devait aller ce soir-là à la comédie, où l’on jouait une pièce nouvelle qu’une forte cabale se proposait de siffler, en haine de l’auteur, auquel s’intéressait une des connaissances de Nightingale. Jones, nous rougissons de l’avouer, aurait préféré de bon cœur ce divertissement à l’obligeante entrevue qu’on lui destinait ; mais il fit à l’honneur le sacrifice de son plaisir.

Avant de le suivre au rendez-vous marqué, il est à propos de donner l’explication des billets précédents : autrement le lecteur pourrait s’étonner que lady Bellaston eût l’imprudence d’introduire Tom Jones dans le lieu même où était sa rivale.

On saura donc que la maîtresse de la maison où nos amants s’étaient vus jusque-là, avait reçu pendant plusieurs années une pension de lady Bellaston, pour la servir dans ses intrigues galantes. Cette honnête personne, transformée tout-à-coup en sévère méthodiste, était venue la trouver le matin, et après lui avoir fait de sérieuses remontrances sur sa conduite passée, elle lui avait déclaré en termes formels qu’elle ne voulait plus désormais, sous aucun prétexte, se mêler de ses affaires.

Le trouble où cette résolution imprévue jeta lady Bellaston, lui ôta d’abord la faculté d’imaginer un autre moyen de voir Jones dans la soirée ; mais lorsqu’elle fut plus calme et capable de réflexion, il lui vint à l’esprit l’heureuse idée d’envoyer Sophie à la comédie. La proposition faite et acceptée, elle trouva sur-le-champ une femme de confiance pour l’y accompagner. S’étant ensuite débarrassée par le même stratagème d’Etoff et d’Honora, elle demeura libre de recevoir en toute sûreté son amant, et d’avoir avec lui un entretien non interrompu de deux ou trois heures, à son retour du dîner qu’elle avait accepté la veille dans un quartier éloigné, près du lieu de ses premiers rendez-vous, avant de connaître le changement survenu dans les sentiments et dans les principes de son ancienne confidente.


CHAPITRE X.

Qui, malgré sa brièveté, pourra faire couler quelques larmes.

Jones était habillé, et n’attendait plus que l’heure indiquée pour se rendre chez lady Bellaston, quand mistress Miller vint le prier instamment de prendre le thé avec elle. Il accepta son invitation, et descendit aussitôt. Dès qu’il fut entré dans le salon : « Monsieur, lui dit mistress Miller en lui présentant un étranger, voici mon cousin qui vous a tant d’obligation, et qui veut vous en témoigner sa reconnaissance. »

L’étranger avait à peine eu le temps d’ajouter un mot au compliment de mistress Miller, que Jones et lui se regardèrent fixement, et montrèrent à la fois une extrême surprise. Le dernier sentit tout-à-coup la parole expirer sur ses lèvres, et prêt à tomber en défaillance : « C’est lui, dit-il, je n’en saurais douter, c’est lui-même !

– Bon Dieu ! qu’est-ce que cela signifie ? s’écria mistress Miller. Vous ne vous trouvez pas mal, j’espère, mon cousin ? Vite ! de l’eau fraîche ! des sels !

– Rassurez-vous, madame, reprit Jones ; je ne suis guère moins saisi que votre cousin. Cette rencontre imprévue nous surprend tous deux également. Votre cousin, mistress Miller, est un de mes amis.

– Un ami, ô ciel ! » s’écria Anderson, car c’était lui-même.

« Oui, un ami, répéta Jones, et un ami dont je m’honore. Si jamais je cesse d’aimer et d’estimer l’homme qui ose tout risquer pour préserver d’une mort imminente sa femme et ses enfants, puissé-je être méconnu de mes amis dans l’adversité !

– Oh ! vous êtes un excellent jeune homme, dit mistress Miller. Oui, en effet, le pauvre malheureux a tout risqué. Sans la force de sa constitution, il aurait succombé sous le poids de ses maux.

– Ma cousine, s’écria Anderson, qui avait repris ses sens, voici l’ange du ciel dont je vous ai parlé ; c’est à sa générosité que j’ai dû, avant votre visite, la conservation de ma chère Peggy. Sa main bienfaisante m’a fourni tous les secours que je lui ai procurés. C’est le plus digne, le plus brave, le plus noble des hommes. Ah ! ma cousine, je lui ai des obligations d’une telle nature…

– Ne parlez point d’obligations, reprit Jones avec vivacité, n’en dites pas un mot, je l’exige, pas un seul mot. (Il voulait, sans doute, lui imposer silence sur la tentative de vol.) Si la bagatelle que je vous ai offerte a sauvé une famille entière, jamais plaisir ne fut acheté à si bon marché.

– Ô monsieur ! personne au monde n’a plus de droits que vous au plaisir dont vous parlez. Je voudrais que vous vissiez à présent ma petite famille. Ma cousine vous a dit dans quelle misère nous étions plongés. Votre bonté nous a tirés de cet abîme. Mes enfants ont maintenant un lit pour se coucher… Ils ont… Dieu vous en récompense !… ils ont du pain à manger. Mon petit garçon est rétabli, ma femme est hors de danger, et je suis heureux. Tout cela est votre ouvrage, monsieur, et celui de mon excellente cousine. Daignez encore y ajouter la faveur d’une visite sous mon humble toit… Il faut que ma femme vous voie et vous remercie… Il faut que mes enfants vous témoignent leur reconnaissance. Ils sont vivement touchés de ce que vous avez fait pour eux ; mais quelle émotion n’éprouvé-je pas moi-même, quand je pense à qui je dois leur salut !… Ô monsieur, ces jeunes cœurs que vous avez réchauffés, seraient maintenant, sans vous, aussi froids que le marbre. »

Ici Jones voulut empêcher Anderson de poursuivre ; mais c’était une précaution superflue. L’attendrissement du pauvre homme avait suffi pour lui fermer la bouche. Mistress Miller prit à son tour la parole. Elle prodigua mille remercîments à Jones, tant en son nom qu’en celui de son cousin, et finit par lui dire qu’elle ne doutait pas qu’il ne fût un jour dignement récompensé de sa généreuse conduite.

« Je le suis déjà autant que je puis le souhaiter, répondit-il. Le récit de votre cousin m’a causé la plus agréable sensation que j’aie connue de ma vie. Il faudrait être un barbare pour entendre de sang-froid sa touchante histoire. Qu’il m’est doux d’avoir eu le bonheur d’y jouer un rôle utile ! S’il existe des hommes insensibles au plaisir de secourir leurs semblables, je les plains. Ils sont privés d’une jouissance bien supérieure à toutes celles que procurent l’ambition, l’avarice et la volupté. »

L’heure du rendez-vous étant arrivée, Jones fut forcé de partir à la hâte. Il serra cordialement la main d’Anderson, témoigna le désir de le revoir le plus tôt possible, et promit de saisir lui-même la première occasion de lui faire une visite. Il monta ensuite dans sa chaise et se rendit chez lady Bellaston, ravi du bonheur qu’il avait procuré à une pauvre famille. Il ne put penser sans frémir au coup affreux dont elle aurait été frappée, si, lorsque Anderson l’attaqua sur la grande route, il eût fermé son cœur à la pitié, pour n’écouter que la voix de la justice.

Mistress Miller, pendant toute la soirée, ne tarit point sur les louanges de Jones. Anderson se joignit à elle, et avec tant de chaleur, qu’il fut plus d’une fois sur le point de découvrir le mystère du vol. Heureusement il évita une indiscrétion dangereuse. Il connaissait la délicatesse de mistress Miller, et la sévérité de ses principes. Il savait aussi que la bonne femme aimait assez à babiller. Cependant la reconnaissance faillit l’emporter sur la prudence et sur la honte. Peu s’en fallut que dans la crainte d’omettre une circonstance si honorable pour son bienfaiteur, il ne révélât une action qui l’aurait couvert lui-même d’opprobre.


CHAPITRE XI.

Qui surprendra le lecteur.

M. Jones arriva un peu avant l’heure convenue, et avant lady Bellaston, dont le retour fut retardé par l’éloignement du quartier où elle avait dîné, et par divers accidents très-fâcheux pour une femme impatiente de voler à un rendez-vous. Suivant ses ordres, on le conduisit au salon. À peine y était-il depuis quelques minutes, que la porte s’ouvrit et il vit entrer… qu’on devine qui !… Sophie elle-même. Elle avait quitté la comédie à la fin du premier acte. On donnait, comme nous l’avons dit, une pièce nouvelle, et deux fortes cabales s’opiniâtraient, l’une à la siffler, et l’autre à l’applaudir. Cette lutte avait excité un grand vacarme et un combat entre les deux partis. Notre héroïne, effrayée du tumulte, s’était estimée heureuse de pouvoir sortir de la salle et gagner sa chaise, sous la protection d’un jeune homme qui lui avait offert son bras.

Comme lady Bellaston lui avait dit qu’elle ne reviendrait que tard, elle entra d’un pas précipité dans le salon, croyant n’y trouver personne, et alla droit à une glace placée presque en face d’elle, sans regarder du côté opposé, où Jones était debout, aussi immobile qu’une statue. Ce fut dans cette glace qu’après avoir contemplé sa charmante figure, elle aperçut pour la première fois celle de son amant. Elle se retourna aussitôt. Convaincue que ce n’était point une illusion, elle jeta un cri perçant, et elle allait s’évanouir, quand Jones, sortant de son extase, courut à elle et la soutint dans ses bras.

Comment peindre les regards de ces deux amants ? comment rendre leurs pensées ? Incapables d’exprimer les vives sensations qu’ils éprouvaient, ils se turent tous deux. Nous ne saurions suppléer à leur silence ; et malheureusement peu de nos lecteurs connaissent assez les transports de l’amour, pour juger par eux-mêmes de ce qui se passait dans leurs cœurs.

Au bout de quelques moments, Jones hasarda ces mots d’une voix tremblante : « Je vois, mademoiselle, que vous êtes surprise.

– Surprise ! répéta Sophie. Ô ciel ! assurément je le suis. J’en crois à peine mes yeux. Est-ce bien vous ?

– Oui, ma Sophie (pardonnez-moi, mademoiselle, si j’ose encore vous appeler ainsi), je suis cet infortuné Jones que le sort, après tant de traverses, a daigné conduire enfin près de vous. Ô ma Sophie ! si vous saviez tout ce que j’ai souffert dans ma longue et infructueuse recherche !

– Dans quelle recherche ? dit Sophie, un peu remise de son trouble, et prenant un air réservé.

– Pouvez-vous être assez cruelle pour me faire cette question ? Ai-je besoin de vous dire que c’est vous seule que je cherchais ?

– Moi ! Quelle affaire importante M. Jones a-t-il à me communiquer ?

– Ceci, dit-il en lui remettant le portefeuille, ne serait pas sans importance aux yeux de quelques personnes. J’espère, mademoiselle, que vous le retrouverez tel qu’il était, lorsque vous l’avez perdu. »

Sophie prit le portefeuille et se disposait à répondre, quand Jones la prévint : « Je vous en conjure, dit-il, ne perdons pas un des moments précieux qu’il a plu à la fortune de nous accorder… Ô ma Sophie ! j’ai sur le cœur un poids cruel… Souffrez que j’implore ma grâce à vos genoux.

– Votre grâce, monsieur ! Après ce qui s’est passé, après ce qu’on m’a dit de vous, pouvez-vous l’espérer ?

– Ma raison s’égare. J’en jure par le ciel, à peine désiré-je que vous me pardonniez. Ô ma Sophie ! gardez-vous désormais d’honorer d’une pensée un malheureux tel que moi. Si par hasard mon image importune vient troubler un moment votre repos, songez à l’indignité de ma conduite, et que la fatale aventure d’Upton m’efface pour jamais de votre souvenir. »

Tandis que Jones parlait ainsi, Sophie éprouvait un tremblement universel. Son visage était pâle comme la mort, et son sein, agité de palpitations visibles ; mais au nom d’Upton, une vive rougeur colora ses joues, elle releva les yeux, qu’elle avait tenus baissés jusque-là, et jeta sur Jones un regard de dédain.

Il entendit ce reproche muet. « Ô ma Sophie ! s’écria-t-il, ô mon unique amour ! vous ne pouvez me haïr, ou me mépriser plus que je ne le fais moi-même pour ce qui s’est passé à Upton. Rendez-moi pourtant la justice de croire que mon cœur ne vous fut point infidèle, qu’il n’eut aucune part à mon égarement, qu’alors même il ne cessa point d’être à vous. Oui, quoique privé de l’espérance de vous posséder, et presque de vous revoir, je ne pensais qu’à vous. Votre image charmante me suivait sans cesse. Il m’était impossible de m’attacher à aucune autre femme. Mais quand mon cœur eût été libre, celle que le hasard me fit rencontrer dans ce lieu de malédiction, n’était pas digne d’inspirer un attachement sérieux. Croyez-moi, mon ange, je ne l’ai point vue depuis ce jour funeste, et je n’ai ni l’intention ni le désir de la revoir. »

Sophie se sentit intérieurement charmée de ce langage ; mais affectant un air encore plus froid qu’auparavant : « Monsieur Jones, dit-elle, pourquoi prenez-vous la peine de vous justifier, quand personne ne vous accuse ? Si je voulais vous accuser, j’aurais à vous reprocher une offense impardonnable.

– Laquelle, au nom du ciel ? répondit Jones interdit, agité, s’imaginant qu’elle allait lui parler de son commerce avec lady Bellaston.

– Est-il possible, reprit-elle, que les sentiments les plus nobles et les plus vils s’allient dans le même cœur ? »

Jones se représenta de nouveau sa criminelle liaison avec lady Bellaston et les bienfaits ignominieux qui en étaient le prix, et il n’eut pas la force d’articuler un mot.

« Devais-je m’attendre, continua Sophie, à un pareil traitement de votre part ? que dis-je, de la part d’un homme bien né, d’un homme d’honneur ? Comment avez-vous pu exposer mon nom à la malignité publique, dans des auberges, devant des gens du plus bas étage, vous y vanter de quelques faveurs innocentes que mon imprudente tendresse vous a peut-être trop légèrement accordées, et pousser l’audace jusqu’à dire que vous aviez été forcé de vous dérober par la fuite à ma passion pour vous ? »

Ces reproches de Sophie causèrent à Jones une surprise inexprimable. Mais n’étant point coupable sur ce point, il fut beaucoup moins embarrassé de se défendre, que si elle eût touché le sujet délicat qui avait alarmé sa conscience. Un moment de réflexion lui suffit pour deviner que le soupçon d’un si sanglant outrage à l’honneur de sa maîtresse provenait de l’indiscrétion de Partridge dans les auberges, en présence des maîtres et des valets ; et Sophie convint que c’était en effet de leur bouche qu’elle avait recueilli ces propos injurieux.

Jones eut peu de peine à se disculper d’une offense si éloignée de son caractère ; mais Sophie en eut beaucoup à l’empêcher de retourner sur-le-champ chez lui pour assommer Partridge, dessein qu’il jura plus d’une fois d’exécuter. Ce point éclairci, nos deux amants furent bientôt enchantés l’un de l’autre. Jones oublia la prière qu’il avait d’abord faite à Sophie de ne plus penser à lui, et Sophie parut disposée à écouter une demande bien différente. Tous deux, en un mot, avant de s’en apercevoir, avaient été si loin, que Jones laissa échapper quelques mots assez semblables à une proposition de mariage. Sophie répondit que si le respect qu’elle devait à son père ne lui défendait pas de suivre sa propre inclination, elle préférerait la pauvreté avec lui à la plus brillante fortune avec un autre.

À ce mot de pauvreté, Jones tressaillit ; il abandonna la main de Sophie, qu’il tenait dans la sienne, et s’écria en se frappant la poitrine : « Ô Sophie ! puis-je consentir à ta ruine ? Non, j’en atteste le ciel ; non, je suis incapable d’une telle lâcheté. Chère Sophie, je renoncerai à vous, quoi qu’il m’en coûte ; je vous fuirai, j’étoufferai dans mon cœur des espérances ennemies de votre bonheur ; je conserverai toute la vie mon amour, mais en silence, mais loin de vous, dans une terre étrangère d’où les accents de mon désespoir ne viendront jamais frapper ni blesser votre oreille, et quand je ne serai plus… » Il voulait poursuivre, il en fut empêché par un torrent de larmes que répandait Sophie appuyée sur sa poitrine, et hors d’état de proférer une seule parole. Il essuya ces larmes précieuses avec des baisers qu’elle lui laissa prendre pendant quelques moments, sans opposer aucune résistance. Revenue à elle-même, elle se dégagea doucement de ses bras, et pour détourner la conversation d’un sujet trop douloureux et trop tendre, elle lui demanda (ce qu’elle n’avait pas encore songé à faire) comment il se trouvait dans ce salon. Il commençait à bégayer une réponse qui, selon toute apparence aurait excité les soupçons de Sophie, quand tout-à-coup lady Bellaston entra.

Elle fit quelques pas en avant. À la vue de Jones et de Sophie ensemble, elle s’arrêta, puis un moment après, recouvrant un admirable sang-froid : « Mistress Western, dit-elle d’un air et d’un ton de voix qui pourtant trahissaient encore sa surprise, je vous croyais à la comédie. »

Sophie n’avait pas eu le temps d’apprendre comment Jones était parvenu à découvrir sa demeure. Elle ignorait que lady Bellaston et lui se connussent : aussi fut-elle peu embarrassée de répondre. Elle le fut d’autant moins, que lady Bellaston, dans les divers entretiens qu’elle avait eus avec elle sur les motifs de sa fuite, avait toujours paru ne douter en rien de sa franchise et donner entièrement tort à son père. Elle lui conta donc sans hésiter l’histoire du désordre qui était survenu à la comédie, et qui l’avait obligée de précipiter son retour.

La longueur de ce récit donna le loisir à lady Bellaston de recueillir ses idées et de penser à la conduite qu’elle devait tenir. Comme celle de Sophie lui faisait espérer que Jones ne l’avait point trahie, elle prit un air de gaîté. « Miss Western, dit-elle, si je vous avais sue en compagnie, je ne serais pas entrée si brusquement. » En prononçant ces mots, elle regarda fixement Sophie. La pauvre jeune personne rougit, se troubla, et répondit d’une voix mal assurée : « Croyez, madame, que je considérerai toujours l’honneur de votre compagnie…

– J’espère au moins, reprit lady Bellaston en lui coupant la parole, que je n’interromps point votre entretien.

– Non, madame ; l’affaire dont nous nous entretenions est terminée. Vous pouvez vous souvenir que je vous ai parlé, quelquefois d’un portefeuille que j’avais perdu. Monsieur l’a trouvé par bonheur, et il vient obligeamment de me le rapporter, avec le billet qu’il contenait. »

Jones, depuis l’arrivée de lady Bellaston, avait toujours été prêt à s’évanouir de frayeur. Tremblant sur son fauteuil, il croisait et décroisait les jambes, il jouait avec ses doigts, et paraissait plus sot, s’il est possible, qu’un jeune benêt d’écuyer campagnard qui se présente pour la première fois dans un cercle brillant de la capitale. Il se remit cependant peu à peu, et comprenant par les manières de lady Bellaston qu’elle ne voulait pas avoir l’air d’être connue de lui, il feignit aussi de ne pas la connaître. « Du moment, dit-il, que j’ai eu le portefeuille en ma possession, je me suis empressé de chercher la personne dont le nom était écrit dedans, et ce n’est qu’aujourd’hui que j’ai réussi à la découvrir. ».

Lady Bellaston avait bien ouï parler à Sophie de son portefeuille ; mais comme Jones, pour une raison ou pour une autre, ne lui avait jamais donné à entendre qu’il l’eût entre ses mains, elle ne crut pas un mot de ce que miss Western venait de dire, et admira sa merveilleuse promptitude à inventer une telle excuse. Elle n’ajouta pas plus de foi au motif de son brusque retour de la comédie. Sans pouvoir s’expliquer le tête-à-tête des deux amants, elle demeura fermement persuadée que leur entrevue n’était pas une rencontre fortuite.

« En vérité, miss Western, dit-elle avec un sourire affecté, vous êtes bien heureuse d’avoir retrouvé votre portefeuille. Remerciez le ciel qu’il soit tombé entre les mains d’un honnête homme, et que le hasard lui ait fait connaître la personne qui l’avait perdu ; car je ne pense pas que vous ayez eu recours à la voie des affiches pour le réclamer. C’est un grand bonheur, monsieur, dit-elle ensuite à Jones, que vous ayez découvert à qui appartenait le billet.

– Il était, répondit Jones, renfermé dans le portefeuille où le nom de mademoiselle se trouvait écrit.

– C’est bien heureux, reprit lady Bellaston. Ce qui ne le paraît pas moins, c’est que vous ayez su que miss Western logeait chez moi ; car elle est très-peu connue dans cette ville. »

Jones avait enfin surmonté tout-à-fait son embarras. Il crut l’occasion favorable pour répondre indirectement à la question que lui adressait Sophie, au moment où lady Bellaston était entrée. « Vraiment, madame, dit-il, ce fut par le plus grand hasard du monde que je fis cette découverte. L’autre jour, au bal masqué, je parlais à une dame du portefeuille que j’avais trouvé, et je lui nommais la personne à qui il appartenait. Cette dame me dit qu’elle croyait savoir où je pourrais voir miss Western, et que si je voulais passer chez elle le lendemain matin, elle me le dirait. Je m’y rendis ; mais elle était sortie. Ce n’est que ce matin que j’ai pu la trouver. Elle m’a donné votre adresse, je suis venu, j’ai pris la liberté de demander milady, j’ai dit qu’il était question d’une affaire très-importante, un domestique m’a conduit dans ce salon, et je ne faisais que d’y entrer, lorsque mademoiselle est revenue de la comédie. »

En prononçant le mot de bal masqué, il regarda d’un air fin lady Bellaston, sans craindre d’être remarqué par Sophie, qui était évidemment beaucoup trop émue pour rien observer. Ce coup d’œil alarma un peu lady Bellaston, et elle garda le silence. Jones, voyant le trouble de Sophie, usa du seul moyen qu’il eût de le dissiper, ce fut de se retirer. Mais avant de sortir : « Milady, dit-il, il est, je crois, d’usage de donner quelque récompense à ceux qui rapportent un objet perdu. J’ose en demander une bien grande : ce n’est rien moins que la permission de venir vous faire ma cour une seconde fois.

– Monsieur, repartit lady Bellaston, je ne doute pas que vous ne soyez un homme comme il faut, et ma porte n’est jamais fermée à vos pareils. »

Après les politesses d’usage, Jones sortit très-content, et laissa Sophie également satisfaite ; car elle avait eu grand’peur que lady Bellaston ne découvrît ce qu’elle ne savait déjà que trop. Il rencontra sur l’escalier son ancienne connaissance, mistress Honora, qui l’aborda d’une manière fort polie, malgré les propos qu’elle s’était plusieurs fois permis sur son compte. Cette heureuse circonstance fournit à Jones le moyen de lui indiquer la maison où il logeait, maison que Sophie connaissait bien, pour en avoir ouï parler plus d’une fois à M. Allworthy.


CHAPITRE XII.

Qui termine le treizième livre.

Le spirituel et profond Shaftsbury dit quelque part qu’il faut se défendre d’un excès de sincérité. La conséquence naturelle qu’on peut tirer de là, c’est qu’en certains cas, le mensonge est digne d’excuse et même d’éloge.

Or personne n’a autant de droit d’altérer un peu la vérité que les jeunes femmes, en matière d’amour. Elles peuvent alléguer en leur faveur l’éducation qu’elles reçoivent, les leçons qu’on leur donne, l’influence ou, pour mieux dire, l’irrésistible empire de l’usage, qui leur interdit, non d’obéir aux honnêtes mouvements de la nature (la défense serait absurde), mais d’avouer qu’elles n’y sont pas insensibles.

Nous dirons donc, sans rougir, que notre héroïne suivit la maxime de l’illustre Shaftsbury. Convaincue que lady Bellaston ne connaissait point Jones, elle résolut de l’entretenir dans cette ignorance, quoiqu’il dût lui en coûter un petit mensonge.

Dès que Jones fut sorti : « Voilà, sur ma parole, dit lady Bellaston, un honnête et beau jeune homme. Je voudrais bien savoir qui il est, je ne me souviens pas de l’avoir jamais vu.

– Ni moi non plus, madame, répondit Sophie. Il faut convenir qu’il a fait preuve d’une grande probité, en me rapportant mon billet.

– Oui, et convenez aussi qu’il a bien bon air ; n’êtes-vous pas de mon avis ?

– Je n’y ai pas fait grande attention, madame : il m’a plutôt paru gauche et embarrassé.

– Vous avez parfaitement raison. On voit à ses manières qu’il n’a pas fréquenté la bonne compagnie. Je dirai plus : malgré son empressement à vous rapporter votre billet, et son refus d’accepter une récompense, je doute presque qu’il soit un homme bien né. J’ai toujours observé dans les gens comme il faut un air de noblesse qu’il est impossible aux autres d’acquérir. J’ai quelque envie de lui faire fermer ma porte.

– Cependant, madame, après sa conduite on ne peut soupçonner… D’ailleurs, si vous y avez fait attention, vous avez dû remarquer dans son langage une élégance, un choix, une délicatesse d’expressions qui… qui…

– J’avoue qu’il s’est servi de termes… Écoutez, Sophie, il faut que vous me pardonniez, il le faut absolument.

– Que je vous pardonne, madame !

– Oui, que vous me pardonniez, dit-elle en riant. Au premier abord, il m’est venu une horrible idée ; excusez-moi, je vous prie : j’ai soupçonné que ce jeune homme était M. Jones en personne.

– Quoi, madame, vous avez eu cette idée ? dit Sophie en rougissant et en feignant de rire.

– Oui, je l’ai eue ; je ne sais comment elle m’a passé par la tête ; car ce jeune homme, pour lui rendre justice, était très-bien mis : ce qui n’est pas, je pense, chère Sophie, ordinaire à votre ami.

– La raillerie est un peu cruelle, milady, après la promesse que je vous ai faite…

– Point du tout, mon enfant. Elle aurait pu l’être avant ; mais après l’engagement que vous avez pris de ne jamais vous marier sans le consentement de votre père, engagement qui renferme, vous le savez, l’obligation de renoncer à M. Jones, il doit vous être facile de supporter une légère plaisanterie sur une passion à peine excusable dans une jeune fille élevée à la campagne, et dont vous m’assurez que vous avez complètement triomphé. Que dois-je penser, ma chère Sophie, si vous ne pouvez supporter un simple badinage qui n’attaque que son habillement ? Je commence à craindre que vous n’ayez été bien loin avec lui, et je doute presque de votre franchise…

– Assurément, madame, vous vous trompez fort, si vous croyez que je m’intéresse à lui le moins du monde.

– À lui ? vous m’avez sans doute mal comprise ; je n’ai parlé que de son habillement. Dieu me garde de blesser votre goût par toute autre comparaison. Je ne suppose pas, ma chère Sophie, que si votre M. Jones eût ressemblé à ce jeune homme…

– Je croyais, madame, vous avoir entendu dire qu’il avait bon air.

– Qui, je vous prie ? dit lady Bellaston.

– M. Jones, répondit Sophie (et se reprenant aussitôt), M. Jones ! non… non, je vous demande pardon, je parle du jeune homme qui était ici tout à l’heure.

– Ô Sophie ! Sophie ! ce M. Jones, je le crains, ne vous sort point de l’esprit.

– Sur mon honneur, madame, M. Jones m’est aussi indifférent que le jeune homme qui vient de nous quitter.

– Sur mon honneur, je le crois. Pardonnez-moi donc une innocente raillerie, et je vous promets de ne plus prononcer son nom. »

Là-dessus lady Bellaston et Sophie se séparèrent, l’une infiniment plus contente que l’autre. Lady Bellaston aurait volontiers tourmenté un peu plus longtemps sa rivale, si une affaire importante ne l’eût appelée ailleurs. Quant à Sophie, ce premier essai de fausseté jeta le trouble dans son cœur. Lorsqu’elle fut seule, elle y réfléchit avec un sentiment de peine et de honte. Le cruel embarras de sa position, l’impérieuse loi de la nécessité, rien ne put la réconcilier avec elle-même. Malgré les circonstances qui lui servaient en quelque sorte d’excuse, elle avait l’âme trop délicate pour supporter la pensée de s’être rendue coupable d’un mensonge ; et le remords qu’elle en eut ne lui permit pas de fermer les yeux un seul instant, pendant toute la nuit suivante.