Belluaires et porchers/Texte entier

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Ce livre est offert à l’un des rares survivants
du Christianisme,
À JOSEF FLORIAN
propagateur de LÉON BLOY en Moravie.


LE BON CONSEIL


Lettre à Emmanuel Signoret, directeur
du Saint-Graal.
Mon cher monsieur Signoret,

Vous me faites l’honneur de solliciter ma prose. C’est vertueux, sans doute, mais juvénile, et je serais exactement le dernier des hommes si je vous laissais ignorer l’immensité de la gaffe.

Je suis celui qu’il faut lâcher. Demandez à quelques-uns de vos très-gracieux confrères. Ou plutôt non, ne les interrogez pas. En supposant même, contre toute vraisemblance, qu’ils ne voulussent pas vous « induire en erreur », pour parler la langue des bourgeois, leur instinct de pétitionnaires du néant les inciterait à vous conférer des explications sans profondeur.

Ils vous diraient, par exemple, que la brutalité sauvage de mes agressions d’antan justifie très-amplement l’universel décri de mes pauvres œuvres et le trac sublime de tous les entrepreneurs de la joie publique, aussitôt qu’il est question de me notifier.

Mon Dieu ! je sais que la vie est courte et qu’il est à la fois plus rapide et moins onéreux d’accepter une légende que de trouver soi-même quelque chose.

Pourtant, ce doit être une amertume considérable de sucer l’empeigne des aruspices et de remâcher éternellement les vieilles chiques ou les vieux culots de la populace littéraire, — ô justes cieux !

Étant assez disponible pour vous occuper de moi sans vergogne, ne vous êtes-vous point avisé parfois, cher ami, que, dans mon cas très-particulier, le ressentiment intraitable et l’inguérissable rage de quelques individus saboulés naguère, sont des phénomènes un peu surprenants ?

Car enfin, n’est-ce pas ? les bureaux de rédaction ne sont pas tous exclusivement fréquentés par des Chevaliers de la Table Ronde et les « chers maîtres » que nos concierges adorent, ont assurément l’épiderme aristocratique moins chatouilleux et moins velouté que les Paladins de Charlemagne ou les Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem.

Une superfine et mourante délicatesse est heureusement bannie de leur toison et nos hermines de l’écritoire s’enorgueillissent volontiers de subsister dans les marécages.

Avoir été convaincu des pratiques les plus crapuleuses est un épisode sans valeur du bon combat et le fait même d’être souffleté avec des quartiers de charogne ne tire pas à conséquence, lorsque les boutiques prospèrent. Le vomissement d’un illustre personnage sur la gueule publique d’un particulier notoire est amoureusement liquidé par la réciproque émission d’un très-beau paquet d’excréments. C’est un négoce archibanal et tout cela est absolument très-bien.

L’explication de mon impopularité perpétuelle par mes frénésies de pamphlétaire ne paraît donc pas suffire et je veux croire, ô adolescent, que je ne vous enseigne pas grand’chose en cet instant. Mais, encore une fois, ce serait criminel de vous dérober les raisons pour lesquelles il est expédient de me lâcher avec promptitude et je sens le devoir de vous fortifier d’une exégèse plus féconde.

Avez-vous remarqué la haine infinie, la haine d’exception, tragique et surnaturelle, intraduisible, même en patois carthaginois, dont l’humanité généreuse rémunère tout promulgateur d’Absolu ?

La vipère noire se déroule avec fureur, aussitôt que vient à passer la boule de flammes où s’est condensé le tonnerre. Beaucoup mieux qu’un autre, à coup sûr, vous avez pu l’entendre siffler, l’horrible serpent, ayant eu l’audace d’emprunter une forme sainte à la Passion douloureuse de Notre Seigneur Jésus-Christ.

Eh bien ! ne cherchez pas plus longtemps, vous y êtes en plein et je n’ai pas d’autre lumière à vous proposer.

Je n’aurais jamais attaqué personne, que l’exécration dont m’honorent les contemporains serait identique. N’eussé-je en moi que la plus infinitésimale portioncule de cet Absolu détesté dont le seul pressentiment désagrégerait jusqu’aux pilastres des cieux, — tout est dit, et je n’ai plus qu’à décamper avec précipitation dans les intérieurs du désert, du très-affable désert où subsiste encore la progéniture de ces bons corbeaux nourriciers, qui déjouaient les complots des affameurs de prophètes.

Tel est le secret, l’unique secret. Un homme peut avoir du génie et n’être pas universellement abhorré. L’exemple de Napoléon et de quelques autres le prouve. Un homme peut même devenir un Saint, ce qui est diablement plus difficile, et se conserver encore quelques amateurs, à condition, toutefois, de n’arborer qu’une sainteté mitoyenne, consolante, à hauteur d’appui, n’impliquant pas le viol des consignes et l’intransigeance des lamentations.

Mais si quelque lueur d’Absolu se manifeste en n’importe qui, à propos de n’importe quoi, les cailloux et les blocs de marbre dont toute âme humaine est pavée, s’insurgeront à la fois contre le pauvre mortel assez férocement élu du Seigneur pour colporter sur notre fumier ce néfaste rayon mourant du septième ciel !

Il paraît que je suis assez gravement infecté de ce mal, puisque tant de gens ont eu la bonté de m’en avertir, en déployant autour de moi le cordon sanitaire des calomnies prophylactiques.

Nul n’ignore désormais, que je suis un envieux, un paresseux, un traître, un mendiant ingrat, un scatologue, un insulteur de fronts olympiens, un assassin disponible et, s’il faut tout dire, un raté sans pardon. Cette réputation délicieuse et provisoirement inébranlable comme le Pic du Midi, devait être, j’en conviens, le juste salaire d’un écrivain dénué de richesse, mais assez impertinent et assez cynique pour préférer toutes les tortures à la prostitution de sa pensée.

Il faut reconnaître équitablement, d’ailleurs, qu’un tel renom fut, à l’origine, propagé par quelques malins admirablement idoines à m’utiliser avec gratuité jusqu’à l’heure climatérique où le devoir de thuriférer les mufles eut pour corollaire immédiat la nécessité de mon expulsion.

Il est vrai que je m’accommode assez bien de ma solitude et que je m’accorde parfois, quelques instants de gaîté douce en songeant à la prodigieuse bredouille et au fiasco magistral des folâtres compagnons qui me condamnèrent au désespoir.

Quelquefois, aussi, je suis embêté, je l’avoue, ah ! cruellement embêté. C’est lorsque de jeunes enthousiastes s’avisent de me donner du « grand pamphlétaire ». Hélas ! je les enverrais de bien bon cœur à cet excellent M. Drumont qui m’est si incontestablement supérieur en la matière et sur qui j’avais tant compté pour qu’on m’oubliât !

Tenez ! puisque nous causons, voulez-vous savoir ce que je répondis un jour à un romancier connu qui, voulant se documenter à l’endroit des plus modernes pamphlétaires, m’interrogeait en même temps sur ce personnage illustre et sur moi-même. Voici ma déclaration, publiée naguère dans un livre sans succès :

« Vous avez raison ; le catholicisme de ce trafiquant de lettres est à faire vomir. Certes, je déteste les Juifs autant qu’il est possible, mais pour des raisons plus hautes que leurs ignobles écus. Le fait de la richesse publique entre leurs mains est, à mes yeux, un profond mystère qui intéresse la métaphysique la plus transcendante et c’est ce que Drumont, avide seulement de scandales et de droits d’auteur, est incapable de comprendre. S’il l’avait compris, du reste, il ne l’aurait point dit, ou sa France Juive n’aurait pas eu deux éditions.

« C’est ignoble, oui… Vous vous souvenez, n’est-ce pas ? de ces affiches qui couvrirent les murs à l’époque de son plein succès et qui représentaient le personnage, vêtu en chevalier du Saint-Sépulcre et foulant aux pieds… MOÏSE !

« Les catholiques sont devenus tellement fétides qu’aucun d’eux ne s’empressa de plastronner de ses propres excréments le visage de ce Tabarin sacrilège. Cela dit tout…

« Du côté littéraire, vous savez ce que j’en pense. C’est désarmant… Enfin, c’est le grand pamphlétaire catholique !… Remarquez bien, s’il vous plaît, que ce pamphlétaire est, au fond, l’ami de tout le monde, et ce trait suffit à le peindre… Je veux bien que le courage physique ne lui manque pas, puisqu’il s’est battu et que c’est un signe, paraît-il, de grande intrépidité. D’ailleurs, il fait sonner assez haut sa réputation de salle d’armes. Seulement il ne me semble pas également pourvu de ce courage moral dont j’ai le droit de parler, qui me fit affronter la misère, l’obscurité, et qui me pousse à divulguer l’infamie des chenapans qui détiennent la publicité…

« Pamphlétaire ! Sans doute que je le suis, pamphlétaire, parce que je suis forcé de l’être, — vivant, comme je peux, dans un monde ignoblement futile et contingent, avec une famine enragée de réalités absolues. Tout homme qui écrit pour ne rien dire est, à mes yeux, un prostitué et un misérable, et c’est à cause de cela que je suis un pamphlétaire. Mais être un pamphlétaire pour de l’argent !… L’être pour ça et l’être comme ça !…

« Enfin, sa réputation est faite. La mienne aussi, d’ailleurs. Je ne suis, comme lui, paraît-il, qu’un pamphlétaire. Quant au penseur et à l’artiste qui peuvent se trouver en moi, personne n’en dit rien, n’en dira jamais rien, quand même cela crèverait les yeux, — parce qu’il importe d’établir que je suis simplement un envieux qui n’attaque ses contemporains que par fureur de son obscurité et de sa misère. Or le monde des lettres sait exactement à quoi s’en tenir, mais nul n’ose me défendre…

« J’ai constamment fui l’occasion du succès, lorsqu’il fallait l’acheter au prix de la moindre concession, tandis que certains triomphants se plongeaient dans l’ordure. J’ai choisi de souffrir et de crever de faim, alors que je pouvais faire comme tant d’autres, afin de sauver l’indépendance de ma pensée. Vous le savez…

« Je suis avant tout, surtout, Catholique Romain, et j’ai, depuis très-longtemps, épousé toutes les conséquences possibles de ce principe. Cela, c’est mon fond, c’est mon substrat. Si on ne le voit pas, on ne peut rien comprendre à ce que j’écris.

« Je suis et je serai toujours, aussi, pour les pauvres et les faibles contre les puissants, pour le peuple de Dieu contre le peuple du Démon, dussé-je en mourir. Mais à la condition que ces pauvres ou ces faibles ne viennent pas faire leurs ordures contre l’Autel, parce qu’alors je deviendrais aussitôt moi-même un puissant pour les écraser.

« Il est vrai que je suis un catholique véhément, indépendant, mais un catholique absolu, croyant tout ce que l’Église enseigne. Quand je maltraite mes coreligionnaires, ce qui m’est souvent arrivé, c’est que leur lâcheté ou leur bêtise révolte en moi précisément le sens catholique.

« Pamphlétaire !… Ah ! je suis autre chose, pourtant… mais si je suis pamphlétaire, moi, je le suis par indignation et par amour ; et mes cris, je les pousse, dans mon désespoir morne, sur mon Idéal saccagé !… »

J’espère après cela, ô jeune directeur du Saint-Graal, qu’en voilà tout à fait assez pour vous convaincre. Vous avez compris, n’est-ce pas ? que nul ne doit me connaître, parce que rien n’est épousable de mon destin.

Le silence, vous le savez, est mortel aux jeunes revues et je chemine en avant de mes pensées en exil, dans une grande colonne de Silence.


Léon Bloy.

Paris, 28 mai 1892.


INTRODUCTION
ET
PRÉLIMINAIRES AVEUX


I

Il y a deux sortes de triomphants : les Belluaires et les Porchers.

Les uns sont faits pour dompter les monstres, les autres pour pâturer les bestiaux. Entre un chef de guerre conduisant ses fauves au viandis et un affronteur d’agio poussant les foules à la glandée, on ne peut trouver aucune place pour une troisième catégorie de dominateurs. L’histoire du genre humain ne dénonce pas d’autres victorieux.

Les endurants Martyrs de la Foi qui foulèrent le visage antique et sur lesquels la rhétorique des siècles a tant écrit de sentimentales métaphores, furent, au fond, des conquérants terribles, talonnant un Maître qui s’était déclaré Lui-même porteur de glaive et d’incendie, et qui les avait embauchés comme des vendangeurs.

Ils se ruèrent, ondoyant le globe de leur propre sang, à l’assaut des peuples, et le Christianisme conculcateur qu’ils ont enfanté peut dire, aujourd’hui, comme le César de Suétone : « Je suis le belluaire fatigué de cet empire ! »

Il est, en effet, bien agonisant, à cette heure, et paraît tout à fait sans force, mais dût-il ramper, à l’instar des lions décrépits, sous le sabot d’un million de brutes, il n’en resterait pas moins le titulaire éternel de la Majesté et de la Souveraineté parmi les hommes.

Les Artistes sont façonnés à la ressemblance de ce Rétiaire des nations et ils furent élus pour partager son destin. Il faut qu’ils naissent, comme lui, enfants de Douleur et qu’ils soient conclamés sur un pavois d’immondices. Puis, quand leur tâche d’Alcides est achevée, il est tout à fait indispensable qu’on les exproprie de tout salaire et qu’ils succombent à la fin sous le piétinement des troupeaux en marche.

II

Car les Porchers ne sont jamais loin et ceux-ci peuvent se vanter d’être des heureux ! Ils savent la langue des bêtes pour les gouverner et en vivre, et, quand les puissants du Cœur ou de la Parole sont définitivement tombés, ils se partagent leurs dépouilles en chantant victoire.

Comment ne supplanteraient-ils pas ces infortunés serviteurs de la Justice et de la Beauté, honorés seulement d’une imperceptible élite et que Dieu semble avoir mis au monde pour être pilés dans tous les mortiers ?

Les Porchers en littérature sont les habiles et les épouseurs de leur ventre, dont le cœur est une pierre d’évier et le cerveau un trottoir pour toutes les idées publiques. Ils ont l’exécration des larmes et l’alvine gaieté de l’indifférence. Ils méprisent le Rêve et n’ont aucune soif de la Justice, ni de la Foi ni de l’Espérance, ni du grand Amour. Ce n’est pas eux qui frémiront devant un martyr ou qui prôneront jamais la splendeur d’un holocauste !

Aussi les multitudes leur appartiennent et les suivent, et lorsque, par miracle ou surprise, un véritable grand homme a pu capter un instant l’attention du monde, ils ont bientôt fait de le déloger de ce triomphe invariablement précaire et de s’installer à sa place, pour y avilir jusqu’aux déjections de sa pensée !

III

Une jolie blague, d’autre part, les jugements de la postérité !

Lorsque parurent, il y a sept ou huit ans, les opuscules inédits de Baudelaire, publiés par un détenteur vergogneux entre les mains de qui l’étonnant poète avait subi l’avanie posthume de tomber, — on eut un spectacle surprenant.

Le bibliophile tumulaire, que l’insolent débours de quelques écus avait rendu possesseur de ces reliques du plus hautain de tous les génies, s’était permis, il est vrai, de les raturer à sa fantaisie. Cette poussière vénérable était profanée, tamisée, atténuée, d’une pudibonde main, en représailles, à coup sûr des lampes ardentes du Mépris dont le Visité terrible avait travaillé, pendant sa vie, la peau des bourgeois.

Mais enfin, c’était Baudelaire encore et la justice, la fameuse justice de la postérité infaillible, allait décidément pouvoir s’exercer sur ce malheureux ouvrier de l’Idéal qui mourut dans les affres de l’abandon, sans avoir reçu son salaire.

On pouvait bien croire, n’est-ce pas ? que tant d’années après la mort, et les rivalités ou les haines de ce temps-là s’étant éteintes d’elles-mêmes, à jamais, dans la fange des cimetières, la vierge gloire de ce trépassé allait immanquablement éclater, à l’occasion de ce livre, et fulgurer sur sa pauvre tombe.

Il était d’autant moins possible d’en douter que l’Art moderne s’est rué, depuis vingt ans, par la brèche qu’il lui avait ouverte à coups de chefs-d’œuvre dans le polygone de la tradition littéraire…

Eh ! bien, la postérité devait se montrer précisément aussi salope que les contemporains.

À l’étonnement inexprimable de quelques anachorètes fervents qui pensaient, en leurs extases, que le grand Lamentable assassiné par « la Bêtise au front de taureau » sous laquelle sa raison lumineuse avait succombé, allait reparaître enfin, dans les splendeurs et les claironnements d’une apothéose, — il se rencontra d’importants journaux pour renouveler les vieux outrages et l’ignorance absolue de tout le public soi-disant lettré pour les accueillir…

Ce serait à désirer vraiment qu’une loi maternelle, en condamnant à n’importe quel supplice de mort les gens de génie, les débarrassât, s’il était possible, avant qu’ils eussent accompli leurs œuvres, d’une existence qui ressemble à un temps d’enfer, — où la résignation du flagellé n’est pas même soutenue par la bouffonne espérance d’une rétribution posthume qui consolerait ses admirateurs !

IV

On assure qu’il y a eu des temps meilleurs. Je n’y étais pas et j’en doute un peu. La hauteur de l’esprit est impardonnable et impardonnée dans tous les siècles. Il est probable, néanmoins, que jamais une pareille impossibilité de subsister ne s’était vue pour les écrivains de talent.

De plus en plus, il semble se dégager de la société contemporaine une haleine de prohibition absolue contre ces réfractaires à l’universelle ignominie. Les voyous devenus nos maîtres, depuis environ trente ans, ont édicté la salauderie nationale et obligatoire dont le premier et unique article est de conspuer tout ce qui fit la grandeur morale et l’espérance des hommes.

Le cœur humain est devenu, aujourd’hui, un abominable vase orné, tout au fond, d’un œil grand ouvert. Non pas le même œil qui regardait Caïn dans la tombe et que Victor Hugo nomme la Conscience. Les oculistes ont changé tout ça. L’œil de la conscience est allé rejoindre l’Œil de la Foi, lequel ne guide plus aujourd’hui qu’un petit nombre d’aveugles chassieux égarés dans les catacombes.

C’est un œil, celui-là, qui est tout à fait à sa place dans l’ordure qu’on peut présumer, et je ne vois pas le moyen de le nommer autrement que l’œil de l’Envie. Et quelle envie ! Ne dormant ni ne se reposant jamais, ne donnant rien, ne pardonnant rien, ne supportant rien de ce qui peut passer, à n’importe quel titre, pour supérieur ! C’est bien là le vrai fond des âmes.

Salir les plus nobles êtres, les plus grandes choses et Dieu même, autant qu’il se peut, cela, sans doute, s’est toujours fait. Mais, en d’autres temps, il y avait une pénalité plus ou moins redoutable, une énergie répressive quelconque à l’encontre des profanateurs. Aujourd’hui, c’est exactement le contraire.

Les rares esprits qui s’intéressent encore à l’Art pur et que tordent, comme un poison, les affreuses pâtées littéraires de ce sale temps, sont naturellement enveloppés dans l’inexorable réprobation. Ils doivent cacher leurs admirations, renfoncer leurs dégoûts, refouler leurs larmes. Dur métier ! Et cela ne suffit pas le moins du monde. Il leur faut assister, en tenue décente et respectueuse, au sacre de toutes les médiocrités que l’Opinion publique juge assez parfaites pour les investir d’une prélature et leur donner une église à paître. Il leur faut endurer le turpide badigeon d’une réclame sans frein, pour des œuvres de pestilence et de contagion, dont nos façades sont éclaboussées !

Certes ! il n’est pas impossible de faire remonter et d’étaler plus impudemment encore, le long des murs, ce qui demeure ordinairement à leur base ; sans doute, les purulents idiots que le gâtisme sénile de ce temps adore, peuvent arriver à être plus boueux, plus physiquement dégoûtants, quoique cela paraisse bien difficile. Nous devons même nous y attendre et ce n’est assurément pas dans l’immondice qui leur sert de cœur qu’ils trouveraient un semblant de je ne sais quoi qui les arrêtât !

V

La justice humaine la plus miséricordieuse, — à supposer qu’elle s’exerçât, — n’aurait rien à faire de pareils êtres qu’un médiocre engrais pour les végétaux de pourrissoir.

L’énorme crime social de supporter qu’ils nous contaminent devrait donc peser entièrement sur les boyaux digestifs qui sont présentement, en France, les cyniques potentats du succès. Mais ceux-là, précisément, sont sortis de la grande Canaillerie moderne et ils ressemblent à leur mère, laquelle n’aura jamais de plus adoré souci que d’avilir ou d’exterminer tout ce qui ne lui ressemble pas.

Ces porcheries réjouissent le monde actuel qui exulte de se voir si bien servi par des domestiques d’une aussi vérifiable consanguinité dans sa propre vilipendaison.

Qu’importent les isolées protestations de quelques âmes élevées et fières ? Qu’importent leurs déchirements, leurs supplications, leurs malédictions et le cri désespéré de leur fatidique horreur ?

L’Arsouillerie très-parfaite est devenue l’Opinion et, partant, la reine du monde. Elle est tout à fait sortie de ses langes souillés et nubile enfin pour les fornications et les parturitions qui conviennent à sa nature.

Il lui suffit d’apparaître, à cette Sémiramis, pour être adorée comme jamais monarque ne le fut et pour remuer d’une force infinie la lie des cœurs. Les simples gueux et les archigueux, les bourgeois et leurs têtards, les bestiaux de l’opulence attablés au foin de leurs bottes, toute haute et basse crapule grouille extatiquement aux pieds du Cynocéphale d’argent dont le suffrage du siècle a divulgué les Saints Évangiles !

Dix ans encore de ce régime et je défie qu’on découvre en France un seul être innocent et noble, un seul cœur humain, une unique palpitation généreuse pour quoi que ce soit, fût-ce pour la couillonnade politique par laquelle notre société moderne fut engendrée !

VI

Mon Dieu ! l’Art est une chose vitale et sainte, pourtant !

Dans l’effroyable translation « de l’uterus au sépulcre » qu’on est convenu d’appeler cette vie, comblée de misères, de deuils, de mensonges, de déceptions, de trahisons, de puanteurs et de catastrophes ; en ce désert, à la fois torride et glacé, du monde, où l’œil du mercenaire affamé n’aperçoit, pour fortifier son courage, qu’une multitude de croix où pendent, agonisants, non plus les lions de Carthage, mais des ânes et de dérisoires pourceaux crucifiés ; dans ce recul éternel de toute justice, de tout accomplissement des réalités divines ; attiré par l’humus originaire dont ses organes furent pétris ; convoité, comme un aliment précieux, par toutes les germinations souterraines ; sous le planement des aigles du charnier et des corbeaux de la poésie funèbre, et sentant, avec une angoisse sans mesure, ses genoux plier à chaque effort ; — que voulez-vous que devienne un malheureux être humain sans cette lueur, sans cet arome subodoré des Jubilations futures ?

Tout nous manque indiciblement. Nous crevons de la nostalgie de l’Être. L’Église qui devrait allaiter en nous le pressentiment de l’Infini, agonise depuis trois cents ans qu’on lui a tranché ses mamelles. L’extradition de l’homme par la brute est exercée jusque dans les cieux. Il ne reste plus que la louve de l’Art qui pourrait nous réconforter, si on ne lapidait pas les derniers téméraires qui vont encore se ravitailler à ses tétines d’airain.

On aura beau dévaliser les âmes et détronquer l’homme ; après tout, il resterait à décréter son abolition, pour que disparussent tous les ferments de l’incompressible Idéal qu’il porte en lui et que la plus sacrilège éducation n’élimine pas. Aucun degré d’avilissement ne peut être calculé pour prévaloir contre la nature.

Aussi longtemps que subsistera la race douloureuse des enfants d’Adam, il y aura des hommes affamés de Beau et d’Infini, comme on est affamé de pain. Ils seront en petit nombre, c’est bien possible. On les persécutera, c’est infiniment probable. Nomades éplorés du grand Rêve, ils vagueront comme des Caïns sur la face de la terre et seront peut-être forcés de compagnonner avec les fauves pour ne pas rester sans asile. Traqués ainsi que des incendiaires ou des empoisonneurs de fontaines, abhorrés des femmes aux yeux charnels, qui ne verront en eux que la guenille, invectivés par les enfants et les chiens, épaves affreuses de la Joie de soixante siècles roulées par le flot de toutes les boues de ce dernier âge, ils agoniseront à la fin, — aussi confortablement qu’il leur sera donné de le faire, — dans des excavations tellement fétides que les scolopendres et les scarabées de la mort n’oseront pas y visiter leurs cadavres !

Mais, quand même, ils subsisteront pour désespérer leurs bourreaux et, comme la nature est indestructible et inviolable, il pourrait très-bien arriver qu’un jour, — par l’occasion de quelque surprenant baiser du soleil ou l’influence climatérique d’un astre inconnu, — une exceptionnelle portée de ces vagabonds, inondant la terre, submergeât à jamais, dans des ondes de ravissement, cette avortonne société de sages fripouilles qui pensaient avoir exterminé l’aristocratie du genre humain !

VII

Le présent ouvrage n’est pas, à proprement parler, un livre de critique. Je ne sens pas en moi les facultés indispensables à l’exercice d’une si haute magistrature et je n’y ai jamais prétendu. D’ailleurs, j’ose m’accuser de sottises tellement énormes qu’il sera peu facile de me supposer l’intention perfide ou le cauteleux dessein de supplanter les Aruspices.

Je ne suis rien de plus qu’un très-humble et très-ingénu vociférateur. Tel est mon infime emploi dans la grande musique funèbre de ce temps.

Pénétré de mon rôle et profondément convaincu que c’est la France intellectuelle qu’on porte en terre, je marche un peu en avant des chevaux caparaçonnés et je pousse, tous les vingt pas, de vastes et consciencieuses clameurs, — pour un nul salaire.

Derrière le char et dans la putride coulée du cadavre s’égouttant à travers les joints du cercueil, viennent les gros instruments soufflés par des compagnons qui n’engendrent point la mélancolie, je vous en réponds, et qui ne croient pas du tout que ce soit la fin des fins. Ils se congratulent et se mitonnent réciproquement, dans la puanteur sonore. Ils se sont arrangés pour hériter de la défunte qu’ils ont, d’ailleurs, empoisonnée de leurs sécrétions, et leurs intestins regorgent de leur allégresse.

Après ceux-là, suivent les petits chacals sans nombre, dont l’office est de dévorer tout ce qui tombe et de lécher toute chose léchable. Et ce cortège est contemplé par un peuple immense, mais si prodigieusement imbécile qu’on peut lui casser les dents à coups de maillet et l’émasculer avec des tenailles de forgeur de fer, avant qu’il s’aperçoive seulement qu’il a des maîtres, — les épouvantables maîtres qu’il tolère et qu’il s’est choisis.

VIII

Depuis longtemps, j’avais formé le vœu de confesser publiquement ma propre stupidité. Cette préface en sera l’occasion très-naturelle, puisque je parais être sur le point de recommencer les « engueulements » qui ont rendu cette disgrâce si manifeste aux yeux clairvoyants de mes juges.

Des vieilles gens m’ont affirmé que j’étais né complétement idiot. Je ne puis rien certifier à cet égard. Mes souvenirs d’enfance sont un peu troubles, en raison, vraisemblablement, de cet état initial qui aurait précédé mon éclosion. Ce qui n’est pas douteux, c’est l’incroyable retard d’une maturité intellectuelle que la paille de vingt années de noire misère n’a pas été capable d’accélérer.

Mélancolique avec ça, au point de noircir les cuillers d’argent dont j’aurais pu me servir pour entonner des soupes toujours incertaines, — mélancolique et bêtement tendre, il eût été difficile de rêver un être plus savamment organisé pour manquer de toute mesure et pour manœuvrer giratoirement les plus longues gaffes, avant d’avoir conquis son équilibre.

Il y a dix-sept ans passés, j’étais juste au point qu’il fallait pour qu’on pût me mettre à écrire et on remarquait en moi cette heureuse complexion d’éphèbe attardé, — assorti, pour tout gober, d’une convenable candeur, et pour tout aventurer, d’une suffisante présomption.

C’est alors que je fis connaissance, à mon éternelle vergogne, d’un peinturier capot, devenu cabaretier forain, et que je l’acceptai, sur sa parole, pour un chevalier. Il jugea ma mine exploitable et me mit aussitôt à l’œuvre dans un petit journal qu’il venait de fonder, comme annexe à sa pompe à bière.

IX

Tout le monde les connaît, ces assommoirs héraldiques dont la vogue, périclitante déjà, sévissait avec tant de rage en ces dernières années.

On s’embête, osons le dire. On s’embête solidement, surabondamment et du haut en bas. On est épuisé de rengaines politiques ou littéraires. On a mal au cœur de tout ce qui faisait la vie morale de l’ancien monde, et l’immuable nature de l’homme s’acharne pourtant à solliciter de l’idéal. Ce tigre veut sa pâture, sous peine de dévorer son triste cornac.

Or, il devient terriblement difficile à dénicher, ce merle blanc d’idéal, dans une civilisation de prétendue science et d’argent qui a congédié, depuis si longtemps, comme d’offensives chimères, la Foi, l’Enthousiasme, l’Héroïsme et jusqu’à la pauvre Charité tout en pleurs !

Le célèbre naturaliste Huysmans a raconté, dans un livre de désolation, cette recherche désespérée de l’idéal à rebours, cette humble demande d’une minute de rêve à l’idiotifiante banalité des brasseries à femmes et des caboulots.

Mais cela, c’est encore un idéal grossièrement allié de charnelle convoitise. Il en est un autre non moins imploré et encore plus bête, s’il est possible. C’est l’idéal pur des brasseries Moyen-Âge et Renaissance, généralement instaurées par des peintres exigus, pour le haut ragoût des imaginations romantiques.

Honneur donc à ces industriels qui surent discerner avec profondeur la souveraine puissance du tréteau et le despotique besoin moderne d’avilissement ! L’équitable Réclame les inonde de ses faveurs et l’inconstante Fortune elle-même suspend en ex-voto, aux murs anachroniques de leurs « cabarets, » sa roue capricieuse, enfin immobilisée.

Ces lieux ont été infiniment décrits. C’est toujours le même archaïsme de camelote et de bric-à-brac : vitraux en culs de bouteilles, lambris échappés au sac des faubourgs, crédences, bahuts, panoplies, faïences, fer forgé, tapisseries en chiendent des Gobelins et peintures du prochain siècle ; le tout ordinairement exaspéré par une imagination de Jocrisse et des lectures de cabotin, avec l’aggravation caractéristique d’un instinct de bas brocanteur.

Les maîtres de céans, pour parler leur langue, gens sérieux en affaire, ont su tirer partie de leurs anciennes relations d’atelier ou de crèmerie, en prêtant, au petit bock ou au petit déjeuner, sur l’art moderne, et ce pauvre art, souvent famélique, par grand bonheur, a docilement enduit de peinture les murailles résignées de ces chapelles Sixtines de l’abrutissement.

Ne vit-on pas, un jour, à l’entrée d’un de ces boucans, un magnifique suisse, un vrai suisse rutilant de cathédrale, distributeur automatique de la profession de foi du patron qui promulguait ainsi sa candidature aux élections de l’Assemblée nationale ? Cette farce d’une sottise flambante et intégrale, pratiquée plusieurs fois, d’ailleurs, fut reproduite à l’infini par de bénévoles journaux, dans le dessein probable de déshonorer un peu plus le suffrage universel qui se déshonore, pourtant, bien assez lui-même !

Tout cet ensemble de viles blagues mériterait peu qu’on s’y arrêtât, si la curiosité seule était intéressée à d’aussi basses informations. Mais il est trop certain que l’impudente fortune de pareils établissements est un document pour l’histoire de notre décadence. Le silencieux Mépris est vaincu…

Car il faut bien l’avouer, la clientèle de ces assommoirs, d’un héraldisme suspect, n’est pas exclusivement recrutée parmi les bohèmes et les chasseresses nocturnes, comme de candides patriarches pourraient le conjecturer. La Haute Vie s’imprègne peu à peu de cette montante crapule et jusqu’à des femelles de princes ont été curieuses de s’enfoncer jusqu’aux épaules dans cette boue de bêtise.

S’il est vrai que l’amour croissant d’un peuple pour les histrions qui lui lancent à pleines mains l’ordure au visage, soit un clair pronostic de la plus ignoble mort, on ne peut se dispenser d’accorder, au moins, une mention de prodrome à ces « gentilshommes cabaretiers, » suivant l’expression d’un niais grandiloque, candidats fantaisistes prometteurs de « joie, » qui croiraient déroger peut-être, — ces Encelades du bock et de l’amer Picon, — en escaladant le verre d’eau de la tribune parlementaire, tant ils sont devenus altiers !

Après tout, ne vaudrait-il pas mieux qu’il en fût ainsi et que la démence contemporaine allât jusque-là ? Le Cabotinisme commercial aurait enfin ses représentants dans la grande manufacture des lois, et qui sait si la suprême dégoûtation d’une telle victoire n’aurait pas, pour ce grand peuple décadent, une vertu mystérieuse et salvatrice ?

Peut-être que nous nous respectons encore trop et qu’on ne se débraille pas tout à fait assez pour que la Vérité apparaisse. Lorsque les domestiques et les saltimbanques seront devenus décidément nos lords et nos empereurs, alors, il se pourrait qu’elle nous fût, une bonne fois, manifestée, notre inexprimable dégradation !

L’indifférence en toute matière est encore une chose trop élevée, je le crains bien. C’est un Himalaya qui a fait son temps. Il va falloir descendre de ce sommet, dégringoler dans la blague universelle, dans une fumisterie réservée pour la fin finale et qui sera la dernière patrie des intelligences.

X

Le dentiste presque fameux dont j’étais devenu la proie était précisément l’un de ces entrepreneurs d’idéal, le premier en date et le plus illustre. Il avait inventé cette attraction, ce raccrochage suprême et qui fit école, d’habiller ses garçons en académiciens.

Grand ravaudeur de palabres et volubile goulot à péroraisons, crasseux d’ignorance et pétaradant sur l’estrade, ce rapin superbe tonitruait et flatulait le boniment du matin au soir. On allait entendre cet intarissable pitre mâtiné de Gaudissart et de Pandarus, qui poussait à la consommation d’une bière dangereuse en épatant le consommateur.

Non content de haranguer dans sa boutique, il imagina le coup de réclame d’un journal hebdomadaire qui propageât, dans les trente-deux aires des vents, la gloire de son tablier.

Il lui fut alors assez facile de grouper autour de lui, par promesses vagues ou protestations d’inaltérable dévouement, une demi-douzaine d’artistes débutants et pauvres qui s’estimèrent heureux de rencontrer une publicité quelconque.

Je fus, hélas ! du petit nombre de ces carottés élus et le plus remarqué, peut-être, pour l’insolite véhémence de mes clameurs vitupératoires. Bêtement attendri par des simagrées amicales, décidé à ne rien voir de la parfaite abjection d’un personnage que je considérais en bienfaiteur, et les narines hermétiquement bouchées aux exhalaisons de son âme, je fis éperdument des écritures littéraires pour ce négociant.

Et quelles écritures, Bonté divine ! Je le répète, mon développement intellectuel avait été d’une lenteur incroyable, infinie, probablement même sans aucun exemple, et mon éducation littéraire commençait à peine. En outre, j’apportais, avec ma préconception religieuse, une enragée famine d’Absolu, un besoin fabuleux de trigonométrie dans la critique et jusque dans la simple vision des réalités les plus extérieures.

Cette façon d’être me fit écrire un assez joli nombre d’ingénuités et quelques bévues incontestables dont ma réputation souffre encore. J’aboyai contre des œuvres qu’il eût été profitable d’ignorer et j’eus des attaques d’admiration devant quelques autres qui auraient dû me faire vomir.

Je méconnus un lot d’écrivains dont la puanteur m’empêchait de sentir les bonnes intentions, et je me pelai les deux mains à applaudir d’insignifiants galoubets qui me détournèrent quelque temps, du gémissement des cataractes et du colloque des abîmes…

Sans doute, je ne fus pas toujours aussi bête, étant assez bien servi par d’heureux instincts. J’osai dire quelques vérités que personne, assurément, n’eût hasardées dans le compérage ou la franc-maçonnerie des lettres, et peut-être un jour, s’apercevra-t-on qu’il fallait un peu de vertu pour endurer la noire misère et s’exposer seul à tous les coups, dans le niais espoir d’attacher le grelot de l’indignation. Néanmoins les balourdises furent pesantes et je le confesse aujourd’hui avec grande humilité.

Si, du moins, j’avais su me borner à la publicité de ce canard à moitié sauvage que la canardière du public flottant n’atteignait qu’à peine ! Mais je voulus charpenter un livre de tous ces copeaux juvéniles et je le dédiai solennellement à l’échanson répulsif qui s’enrichissait à mon dam, en lui rendant grâces de m’avoir permis d’exister pour l’adorer et pour le servir. J’atteste Dieu que j’étais sincère et que je croyais payer une dette sacrée[1].

Telle fut, en mon âme et conscience, la surprenante stupidité de mes débuts.

XI

Après de tels aveux, il serait assurément d’un ridicule peu ordinaire de prétendre à l’augurale sérénité d’un critique.

Ce nouveau livre, est d’abord, — cela se voit trop, — un essai d’emplâtre sur un passé qui me lancine. Puis, c’est une tentative de revendication pour l’Art, — simplement.

Il serait puéril de chercher exclusivement ici les agressions personnelles qui m’ont été si amèrement reprochées et, qu’en d’autres circonstances, j’avais jugées opportunes.

Tout au plus, rencontrera-t-on, çà et là, quelques malédictions, quelques épiphonèmes exécratoires, exprimés, peut-être, en cette langue canaille abhorrée de l’homme de goût et que je ne puis me défendre de parler quand le tire-pied de mon grand-père me remonte dans l’œsophage.

Existe-t-il une critique, d’ailleurs, une vraie critique, un cadastre certain des œuvres d’art, appuyé sur un authentique étalon du Beau ? J’en doute fort.

La maîtresse faculté de l’artiste, l’Imagination, est naturellement et passionnément anarchique. Elle ignore les consignes et les rendez-vous, et brûle sur elle-même comme un solfatare. La création est sa proie, les anges sont ses vivandiers et l’univers est le cantonnement de son choix. L’infini de l’espace est sa lucarne pour explorer la totalité des siècles. Elle est la mère de l’Alpha et la sœur puînée de l’Oméga, et le serpent symbolique est sa ceinture, quand elle se met en grand gala pour penser seulement à Dieu dont elle est le profond miroir.

Elle assemble les nuages, mieux que Jupiter, les épaissit autour d’elle à sa fantaisie et, selon qu’il lui plaît, les dissipe instantanément ou les fait crever en déluge. Les masses les plus inébranlables et les plus pesantes accomplissent des bonds et des escalades, aussitôt que cette Impératrice du Rêve leur a fait un signe.

Elle est la providence et la salaison des passions humaines. Elle parfume les immondices, désinfecte les élégances, aurifie les dents des crocodiles, rapatrie l’ivresse du parfait amour dans les plus vieux cœurs, découvre des filons de marbre dans des chairs vendangées par la syphilis, restitue des comètes aux plus répugnantes calvities, confère la sapidité de l’ambroisie au vomissement.

Tout le diabolique et tout le divin sont en elle, parce qu’elle fut investie de la curatelle de l’Art à qui tout est nécessaire et qu’elle est à jamais, pour ses pupilles éperdus, « l’Ange gardien, la Muse et la Madone, » devant qui Baudelaire a recommandé qu’on s’agenouillât, dans un poème d’une fatidique beauté.

Une jauge quelconque n’est-elle pas dérisoire, en présence de cette capricieuse de l’Infini, de cette califourchonnière des Cieux ? Et ceux qu’on nomme les grands critiques, quand ils ne sont pas des pédagogues toujours aberrants, que pourraient-ils bien être, sinon d’autres ivrognes de la Fantaisie, à la recherche de leur propre lit dans des domiciles étrangers ?

XII

Mais il est une besogne de police transcendantale que j’ai résolu d’accomplir, si j’en ai la force. Dénoncer les improbes en littérature : ceux qui volent et ceux qui rampent. Car ces deux espèces menacent de tout dévorer.

Les voleurs sont les purs plagiaires et leur délit est facilement observable. Ils dérobent les enfants des autres et les émasculent pour les vendre avec avantage à des éleveurs de soprani.

Les rampants sont les adorateurs du succès à n’importe quels autels. Ceux-là sont des prostitués et des Iscariotes.

« L’Art qui songe aux applaudissements abdique ; il pose sa couronne sur le front de la foule. »

Cette pensée magnifique est d’Ernest Hello, dont il sera parlé plus loin, lequel fut un des plus grands écrivains modernes, dévoré, hélas ! lui aussi, de la soif des apothéoses, mais qui n’en voulut jamais au prix de cette ignominieuse abdication.

L’avilissement volontaire de la Parole est, sans contredit, un des attentats les plus bas qu’on puisse rêver. Qu’un misérable sabrenas de roman-feuilleton se pollue chaque jour, comme un mandrille, à son rez-de-chaussée, pour la joie d’un public abject, c’est son métier et il n’a pas même assez de surface pour le mépris. Mais qu’un écrivain de talent, pour augmenter son tirage, pour être lu par des femmes et par des notaires, pour obtenir de l’avancement dans l’administration de la gloire, descende son esprit jusqu’à cette ordure et contraigne sa plume à servir de cure-dents à des gavés imbéciles dont il ambitionne de torcher les plats, — c’est un genre de déloyauté qu’il faut divulguer, s’il est possible, dans des clairons et dans des buccins d’airain, car c’est l’éternelle Beauté qui se galvaude en ces gémonies !

Ma trompette, à moi, est jumelle et pourvue de deux embouchures, l’une pour le Haro, l’autre pour l’Hosanna. J’ai cru nécessaire d’appeler en confrontation les véritables et les faux artistes ; les dompteurs de ces esprits fauves qui n’obéissent qu’aux grands mâles et leurs assassins, les pâtres des bestiaux faits pour l’abattoir. La nuit est sur nous, la terrible nuit pendant laquelle on ne fait plus d’œuvres, dit l’Évangile ; mais qui sait si des livres tels que celui-ci n’auraient pas le pouvoir d’allumer enfin quelque part une aurore d’intellectuelle pudeur qui commencerait d’éclairer les élévations et les abîmes ?

Pomponne. Fête du Saint Rédempteur, 1900.

BELLUAIRES ET PORCHERS


Trop de porchers, hélas ! et pas assez de belluaires.


I

LE CABANON DE PROMÉTHÉE


À GEORGES ROUAULT

Les imaginations mélancoliques ont toujours adoré les ruines. Les employés de la Tristesse et les Comptables de la Douleur ont à peine, quelquefois, d’autres domiciles pour se repaître, pour se propager et pour s’assoupir.

C’est là, surtout, qu’en des songes de suie ou de lumière, leur viennent les péremptoires suggestions d’un Infini persistant, quoique mal famé, dans l’auberge de l’existence où l’on s’accoutume, de plus en plus, à bafouer les éternités.

Il est certain que les très-vieilles pierres, anciennement remuées et taillées par l’homme, dégagent d’immortels effluves de toutes les âmes disparues qu’elles abritèrent autrefois et qui les avaient oxydées de leurs joies ou de leurs douleurs.

La patine des murs tombants fut, à la longue, déterminée par l’haleine des cœurs en travail d’angoisse et par les moites mains qui tremblèrent, en s’y appuyant, au milieu des siècles.

Les yeux même, les pauvres yeux qui les regardèrent si souvent, comme un horizon, avant de s’éteindre à jamais, semblent avoir laissé quelque chose de leurs clartés, calmes ou tragiques, sur ces réflecteurs attentifs de tant de périssables flambeaux.

Et les ruines vont toujours se multipliant, jusqu’à tout combler, sur notre planète sénile qui n’en roule pas moins dans le merveilleux espace, — comme une cinquième roue d’Ézéchiel rebutée du camion des prophéties, — offrant impassiblement aux jours et aux nuits le Dies iræ silencieux de ses implacables poussières.

On en voit de ces reliques de la ténébreuse histoire, qui assument, en quelques pieds carrés, la moisissure de plusieurs empires archi-défunts dont nul peuple ne se souvient et qui font éclater l’insuffisance des savantissimes. Il en est d’autres moins émiettées, moins pilonnées par le temps, qui vocifèrent à leur façon, par leurs fentes, par leurs crevasses et du fond de leurs alcôves de reptiles, l’invalidité des catastrophes ou des épopées d’hier, dont nos mandarins sont à peine mieux informés.

Toutes, en vérité, sont néanmoins, très-puissantes sur le rêveur penché au-dessus du puits de la Mort qui est précisément son âme, — au fond de laquelle chaque atome croulant produit un tonnerre composé des éclats de joie ou des sanglots, des rugissements d’amour ou des ramages de désespoir de plusieurs millions de cousins germains qu’il n’a pas connus, mais dont il répercute, en sa profondeur, la dolente consanguinité.

Il est une autre sorte de ruines, un peu plus curieuses, vraiment, que toutes les ruines fameuses de l’Orient ou de l’Occident qui font bramer les poètes et blanchir les archéologues.

Celles-là, nul ne les explore, le monde ignore jusqu’à leur existence et la sollicitude réclamière des guides ne les signale jamais à l’attention des crevants d’ennui qui font voiturer leurs carcasses pleines de dégoût sur l’épine dorsale du globe.

Qu’on se figure, par exemple, un être merveilleusement doué, un homme du génie poétique le plus incontestable et le plus puissant, un magique cerveau peuplé de lumières, comme une basilique à la Chandeleur ; — qu’on veuille bien se le représenter sous cette image, aux trois quarts détruit par l’ouragan de quelque effroyable douleur ; détruit sans espoir de restauration, décoiffé de ses voûtes, ébranlé dans ses plus profondes assises, vacillant sur les jarrets de ses contreforts, tapissé de son porche à son maître autel du sang d’un peuple écrasé ; ouvert à tous les affronts des souffles et de la rafale, envahi par les tourbillons et les fantômes de la nuit ; mais éclairé vaguement encore, pour la durée d’un instant, par quelques derniers et désespérés luminaires qui agonisent, ainsi que des âmes, sous le grondement victorieux des orgues de la tempête.

Tout à l’heure, ce sera fini à jamais. Les ténèbres folâtreront avec les ténèbres. Ce qui tient encore croulera sans gloire dans l’obscurité sans pardon et le souvenir seulement de ce tabernacle de prières, subsistera dans la pensée de quelques dévots éperdus que la main des Vierges invisibles qui protègent les chrétiens en péril de mort aura soutirés à la catastrophe.

C’est donc une ruine humaine complète que j’ai décidé d’offrir aux mélancoliques, aux saturés de mélancolie, car il n’est point ici d’occasion de ravissement pour les touristes joyeux de la Curiosité ordinaire.

L’inouï, l’affolant, le très-monstrueux poète inconnu dont voici, tout au plus, la trace calcinée, eut cette effroyable aventure de se survivre à lui-même, juste assez de temps pour assister au sac de sa tête et au rongement de ses flancs par un prodigieux vautour, qu’il avait sacrilègement engendré de la Substance des Cieux, sans la permission du Seigneur.

Dans une sorte de roman, intitulé le Désespéré, publié en 1887 et tout de suite raturé, autant qu’il était possible, par le silence hostile de la presse entière, j’avais écrit incidemment les quelques lignes qu’on va lire, avec l’espoir, longtemps déçu, de suggérer à un éditeur quelconque l’idée généreuse d’une réimpression.

« L’un des signes les moins douteux de cet acculement des âmes modernes à l’extrémité de tout, c’est la récente intrusion en France d’un monstre de livre, presque inconnu encore quoique publié en Belgique depuis dix ans : les Chants de Maldoror, par le comte de Lautréamont, (?) œuvre tout à fait sans analogue et probablement appelée à retentir. L’auteur est mort dans un cabanon et c’est tout ce qu’on sait de lui.

« Il est difficile de décider si le mot monstre est ici suffisant. Cela ressemble à quelque effroyable polymorphe sous-marin qu’une tempête surprenante aurait lancé sur le rivage, après avoir saboulé le fond de l’Océan.

« La gueule même de l’Imprécation demeure béante et silencieuse au conspect de ce visiteur, et les sataniques litanies des Fleurs du Mal prennent subitement, par comparaison, comme un certain air d’anodine bondieuserie.

« Ce n’est plus la Bonne Nouvelle de la Mort dont parlait Herzen, c’est quelque chose qui pourrait s’appeler la Bonne Nouvelle de la Damnation. Quant à la forme littéraire, il n’y en a pas. C’est de la lave liquide. C’est insensé, noir et dévorant.

« Mais ne semble-t-il pas à ceux qui l’ont lue, que cette diffamation inouïe de la Providence exhale, par anticipation, — avec l’inégalable autorité d’une Prophétie, — l’ultime clameur imminente de la conscience humaine devant son Juge ?… »

Il paraît aujourd’hui que cet avertissement n’a pas été inutile et qu’une édition nouvelle, enfin se prépare. L’affaire, je crois, sera bonne. En tout cas, c’est une expérience des plus curieuses. Cet extraordinaire poème en prose devenu presque rarissime et connu seulement de quelques artistes qui se le passent, avec force recommandations, de mains en mains, va tomber précisément dans l’axe de la plus active cogitation des âmes profondes en cette fin de siècle.

Le scandale sera grand peut-être et, ma foi ! tant mieux. L’Évangile n’enseigne-t-il pas que le scandale est nécessaire ?

Quant au danger de la contagion, je ne puis y croire. C’est un aliéné qui parle, le plus déplorable, le plus déchirant des aliénés et l’immense pitié mélangée d’indicible horreur qu’il inspire, doit être, pour la raison, le plus efficace des prophylactiques. « Le désespoir porté assez loin, dit Carlyle, complète le cercle et redevient une sorte d’espérance ardente et féconde. »

Exceptionnellement, je croirais plutôt à la pédagogie salutaire de cette douleur sans mesure, de ce pianto de la haine infiniment désolée. Si les pessimistes bien étranges de l’indifférence absolue, qui ne sont tout juste, en fin de compte, que les optimistes du néant, daignaient, un instant, concéder l’hypothèse du bien moral, on pourrait leur dire que ce n’est pas tout à fait un rêve de supposer à l’extrême abomination d’une vraie face tangible de réprouvé, la puissance de précipiter certains hommes à la vertu par l’effet d’une transcendante peur.

En lisant les Chants de Maldoror, je n’ai pu me défendre à chaque page, d’une singulière impression. L’auteur me faisait penser à un noble homme s’éveillant au milieu de la nuit dans le lit banal d’une immonde prostituée, toute ivresse finie, se sentant à sa merci, complétement nu, glacé de dégoût, agonisant de tristesse et forcé d’attendre le jour.

« Il n’essaie pas de se rendormir. Il sort lentement, l’un après l’autre, ses membres hors de sa couche. Il va réchauffer sa peau glacée aux tisons rallumés de la cheminée. Sa chemise seule recouvre son corps. Il cherche des yeux la carafe de cristal afin d’humecter son palais desséché. Il ouvre les contrevents de la fenêtre. Il s’appuie sur le rebord. Il contemple la lune qui verse, sur sa poitrine, un cône de rayons extatiques, où palpitent, comme des phalènes, des atomes d’argent d’une douceur ineffable. Il attend que le crépuscule du matin vienne apporter, par le changement de décors, un dérisoire soulagement à son cœur bouleversé. »

N’est-ce rien qu’une telle suggestion procurée par un désespéré sans larmes qui porte refroidir son cœur hors de la maison, sous un ciel polaire, au fond d’un sale et ténébreux jardin, dans le voisinage d’un puant retrait ; pour le rapporter quand il ne palpitera plus, afin d’être en état de sophistiquer sa douleur par l’ironie pacifique du parfait blasphème ?

« Je rêvais, dit-il, que j’étais entré dans le corps d’un pourceau, qu’il ne m’était pas facile d’en sortir, et que je vautrais mes poils dans les marécages les plus fangeux. Était-ce comme une récompense ? Objet de mes vœux, je n’appartenais plus à l’humanité ! Pour moi, j’entendis l’interprétation ainsi, et j’en éprouvai une joie plus que profonde. Cependant, je recherchais activement quel acte de vertu j’avais accompli pour mériter, de la part de la Providence, cette insigne faveur…

« Mais, qui connaît ses besoins intimes ou la cause de ses joies pestilentielles ? La métamorphose ne parut jamais à mes yeux que comme le haut et magnanime retentissement d’un bonheur parfait, que j’attendais depuis longtemps. Il était enfin venu, le jour où je fus un pourceau ! J’essayais mes dents sur l’écorce des arbres ; mon groin, je le contemplais avec délice ! Il ne me restait plus la moindre parcelle de divinité : je sus élever mon âme jusqu’à l’excessive hauteur de cette volupté ineffable… »

L’obsession continuelle de ce malheureux Lautréamont, — évidemment un pseudonyme, — est en effet, le blasphème. S’il est misanthrope, c’est qu’il se souvient que l’homme est à la ressemblance de Dieu.

Le blasphème est une denrée littéraire devenue assez peu précieuse. Notre époque l’a beaucoup aimé, depuis le blasphème aristocratique de Baudelaire jusqu’au blasphème truand de Richepin. Toutes les familles en demandent. Mais la qualité de celui-là est unique parce qu’il est proféré par un pauvre fou de chagrin qui ne regarde pas le public.

Son auditoire, ce sont ses propres membres lamentables. C’est à son foie malade qu’il s’adresse, à ses poumons, à sa bile extravasée, à ses tristes pieds, à ses moites mains, à son phallus pollué, aux cheveux hérissés de sa tête perdue d’effroi.

Il paraît leur dire, à ces témoins, comme le Prométhée d’Eschyle aux Océanides : « Voyez de quelles iniquités je souffre ! » en pensant au Dieu qu’il accuse.

L’effet d’ensemble est terrible au delà de toute expression et d’une beauté panique surprenante. Je n’étais pas tout à fait exact en disant qu’il n’y a pas de forme littéraire. Le style des Chants de Maldoror est une sorte de poncif configuré à la divaguante passion d’un dément. L’originalité serait nulle sans le paroxysme très-particulier d’un certain accent qui doit étonner certain démon et que je n’avais encore trouvé dans aucune littérature.

Mais cet accent-là qui fait ressembler chaque phrase à une louve enragée courant de ses pattes agiles et silencieuses à la rencontre d’un voyageur, est à lui seul une originalité si démesurée, si formidable qu’à la lecture, on sent battre ses artères et vibrer son âme jusqu’au tremblement, jusqu’à la dislocation ?

Le signe incontestable du grand poète, c’est l’inconscience prophétique, la troublante faculté de proférer par-dessus les hommes et le temps, des paroles inouïes dont il ignore lui-même la portée. Cela, c’est la mystérieuse estampille de l’Esprit-Saint sur des fronts sacrés ou profanes.

Quelque ridicule qu’il puisse être, aujourd’hui, de découvrir un grand poète inconnu et de le découvrir dans un hôpital de fous, je me vois forcé de déclarer, en conscience, que je suis certain d’en avoir fait la trouvaille.

Je sais bien que cette cloche sublime qui devait sonner les tocsins et les victoires, fut, presque aussitôt après son baptême, fêlée par le tonnerre, et ce fut un malheur immense pour tous ceux que les voix du ciel peuvent consoler.

Mais parfois, j’ignore comment, cette blessée rendait encore des sons divins, qu’ils fussent graves ou mélancoliques, et cela suffisait bien pour qu’on devinât l’enthousiasme d’amour que ses carillons glorieux auraient suscité.

« Je suis fils de l’homme et de la femme, d’après ce qu’on m’a dit. Cela m’étonne… Je croyais être davantage ! » Pascal est brûlant de gloire pour avoir dit de moindres paroles et j’en ai recueilli plus d’une dans ce livre incohérent et merveilleux qui ressemble au palais d’un roi persan qu’une flétrissante cohue de crocodiles et d’hippopotames aurait saccagé.

Il est impossible de donner l’idée précise d’une œuvre aussi anormale sans multiplier les citations au delà de ce que semble permettre l’esthétique judicieuse de la mise en pages. Mais cela, c’est du diamant, du diamant noir et toute consigne altière doit tomber, je suppose, en présence d’une telle aubaine.

Écoutez les chiens dans la nuit, ces terribles chiens homériques « aboyant tour à tour, soit comme un enfant qui crie de faim, soit comme un chat blessé au ventre au-dessus d’un toit, soit comme une femme qui va enfanter, soit comme un moribond atteint de la peste à l’hôpital, soit comme une jeune fille qui chante un air sublime ; — contre les étoiles au nord, contre les étoiles à l’est, contre les étoiles au sud, contre les étoiles à l’ouest ; contre la lune ; contre les montagnes, semblables au loin à des roches géantes, gisantes dans l’obscurité ; — contre l’air froid qu’ils aspirent à pleins poumons, qui rend l’intérieur de leurs narines rouge et brûlant ; contre le silence de la nuit ; contre les chouettes dont le vol oblique leur rase le museau, emportant un rat ou une grenouille dans le bec, nourriture vivante, douce pour les petits ; — contre les lièvres qui disparaissent en un clin d’œil ; contre le voleur, qui s’enfuit, au galop de son cheval, après avoir commis un crime ; contre les serpents, remuant les bruyères, qui leur font trembler la peau, grincer des dents ; — contre leurs propres aboiements, qui leur font peur à eux-mêmes ; contre les crapauds, qu’ils broient d’un coup sec de mâchoires (pourquoi se sont-ils éloignés du marais ?) ; contre les arbres, dont les feuilles, mollement bercées, sont autant de mystères qu’ils ne comprennent pas, qu’ils veulent découvrir avec leurs yeux fixes, intelligents ; — contre les araignées suspendues entre leurs longues pattes, qui grimpent sur les arbres pour se sauver ; contre les corbeaux, qui n’ont pas trouvé de quoi manger pendant la journée, et qui s’en reviennent au gîte, l’aile fatiguée ; — contre les rochers du rivage ; contre les feux, qui paraissent aux mâts des navires invisibles ; contre le bruit sourd des vagues ; contre les grands poissons, qui, nageant, montrent leur dos noir, puis s’enfoncent dans l’abîme ; — et contre l’homme qui les rend esclaves !…

« Un jour, avec des yeux vitreux, ma mère me dit : « Lorsque tu seras dans ton lit, que tu entendras les aboiements des chiens dans la campagne, cache-toi sous ta couverture, ne tourne pas en dérision ce qu’ils font : ils ont une soif insatiable de l’infini, comme moi, comme le reste des humains, à la figure pâle et longue »… Moi, comme les chiens, j’éprouve le besoin de l’infini… Je ne puis contenter ce besoin ! »

Les six livres de ce long poème d’ironie diabolique et d’imprécations sont assez souvent traversés de ces magnifiques éclairs et, jusqu’aux invectives immondes ou atroces que le maniaque décoche contre Dieu ou contre les hommes — à cause de Dieu, — gardent la trace profonde, malgré tout, d’une ancienne adoration foudroyée.

Je soupçonne cet infortuné de n’avoir été qu’un blasphémateur par amour, exactement, je le suppose, comme il devint un insensé. Après tout, cette haine enragée du Créateur, de l’Éternel, du Tout-Puissant, ainsi qu’il s’exprime, est assez vague dans son objet, puisqu’il ne touche jamais aux Symboles.

Cela même est passablement étrange. Il ne saurait y avoir de blasphème aussi longtemps qu’on ne s’attaque pas à la Croix. Le théologien le plus bête pourrait en donner la raison plausible. On ne peut faire souffrir l’Impassible qu’en dressant la Croix et on ne peut le déshonorer qu’en avilissant ce Signe essentiel de l’exaltation de son Verbe.

Or, ce frénétique, cet écumant contre Dieu n’en dit pas un mot. Il a l’air de l’ignorer, d’une ignorance surnaturelle.

Il reçoit, un jour, les admonitions d’un crapaud mourant qui part pour l’éternité afin d’implorer le pardon de son disciple et qui l’exhorte à montrer enfin son essence divine qu’il a cachée jusqu’alors. Dieu sait ce que pouvait représenter un tel batracien à ce malheureux esprit.

Ailleurs, c’est un hermaphrodite, « image sacrée de l’innocence des anges, » pour lequel il prend la résolution de prier chaque jour. Ailleurs encore, c’est une lampe d’église qui éclaire le « chenil du Créateur » et dont la lueur d’oraison, éclatante pour lui comme vingt incendies, le transporte de désespoir.

Sans aucun doute, cette âme cloîtrée dans l’exécration d’une formule abstraite, portait la peine infernale d’un immense amour que nul symbole de lumière n’avait éclairé. Il nous apprend, au surplus, qu’il était mathématicien.

La Prostitution sous toutes ses formes est une idée fixe qui escorte habituellement, dans son livre, l’idée du Seigneur, comme un corollaire suit un axiome. Les très-rares individus capables de sentir le profond mystère évoqué par ce mot de Prostitution, pourront lire avec un étonnement sans bornes, en déplorant l’extinction de ce Lucifer, le poème incroyable de la page 15.

« J’ai fait un pacte avec la prostitution, afin de semer le désordre dans les familles… Hélas ! hélas ! s’écria la belle femme nue, les hommes, un jour, me rendront justice ; je ne t’en dis pas davantage. Laisse-moi partir pour aller cacher au fond de la mer ma tristesse infinie. Il n’y a que toi et les monstres hideux qui grouillent dans ces noirs abîmes qui ne me méprisent pas. » Qu’on le prenne comme on voudra, ce chapitre m’a totalement confondu !

Je n’ai jamais lu les aliénistes et la science physiologique ne m’a jamais allaité. Me sera-t-il pourtant interdit de supposer chez un tel homme frappé de folie, une sorte de lucidité à rebours qui le fasse presque infaillible, qui lui donne même, parfois, des allures de profond oracle dans l’antiphrase coutumière de ses ironies ou de ses fureurs, quand il veut exprimer la dominante passion de son esprit fourvoyé ? Il me semble que cette hypothèse hardie ne s’élève pas sensiblement au-dessus d’une modeste lapalissade.

L’auteur, — quel qu’il fût, — des Chants de Maldoror, nous apprend qu’il était mathématicien et même Montévidéen, ce qui paraît impliquer une mathématique supérieure. Il y revient plusieurs fois. Il parle de la face grave de la géométrie que réjouit la forme sphérique de l’Océan ; il parle aussi, dans un bien étrange poème dithyrambique de l’arithmétique et de l’algèbre, « dont les savantes leçons, plus douces que le miel, filtrèrent dans son cœur comme une onde rafraîchissante ».

Il affirme que celui qui ne les a pas connues « mériterait l’épreuve des plus grands supplices ». — « La fin des siècles, dit-il, verra encore, debout sur les ruines des temps, vos chiffres cabalistiques, vos équations laconiques et vos lignes sculpturales siéger à la droite vengeresse du Tout-Puissant, tandis que les étoiles s’enfonceront avec désespoir, comme des trombes, dans l’éternité d’une nuit horrible et universelle, et que l’humanité grimaçante, songera à faire ses comptes avec le jugement dernier. »

La catastrophe inconnue qui fit de cet homme un insensé a dû, par conséquent, le frapper au centre même des exactes préoccupations de sa science, et sa rage folle contre Dieu a dû être, nécessairement, une rage mathématique.

C’est une vision de tristesse presque infinie que celle de ce glorieux esprit visiblement fait pour s’assimiler la lumière des constellations, entravé au début de son envol, scellé, cadenassé dans une idée fixe, immortellement atroce et s’efforçant, avec la logique bizarre des aliénés, avec les ressources d’une science précise, de construire une hélice descendante pour fuir des cieux implacables vers des antipodes impossibles.

A-t-il fallu qu’il adorât la Beauté, ce poète englouti dans les ténèbres, pour l’insulter avec tant de soin, pour s’ingénier, comme il le fait, tout le long de son livre, à en dénaturer les formules ! Le besoin perpétuel de pervertir le sens du Beau, dénonciateur de sa chute, est en lui comme une effroyable diastole de son nouveau cœur.

« — Le grand-duc de Virginie, beau comme un mémoire sur la courbe que décrit un chien en courant après son maître… Le vautour des agneaux, beau comme la loi de l’arrêt de développement de la poitrine chez les adultes dont la propension à la croissance n’est pas en rapport avec la quantité de molécules que leur organisme s’assimile… Le scarabée, beau comme le tremblement des mains dans l’alcoolisme… L’adolescent, beau comme la rétractilité des serres des oiseaux rapaces ; ou encore comme l’incertitude des mouvements musculaires dans les plaies des parties molles de la région cervicale postérieure ; ou plutôt comme ce piège à rats perpétuel, toujours retendu par l’animal pris, qui peut prendre seul des rongeurs indéfiniment et fonctionner même caché sous la paille ; et surtout, comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie… »

Il y en a d’autres encore, que leur superfine abomination rend impossibles à citer.

On parle beaucoup de la littérature vécue, des livres vécus. La plupart des romanciers contemporains nous donnent ainsi à flairer leurs petites affaires de cœur. Je veux me persuader que ce barbarisme finira par tomber dans le ridicule.

Mais si l’on y tient absolument, quel livre, je le demande, quel roman moderne, quelle autobiographie mâtinée de fiction, pourrait être plus vécue que les lamentations et les hurlements de ce supplicié dont l’âme est aveugle, dont la mémoire est éteinte, qui ne sait plus s’il y a quelqu’un pour l’entendre, qui ne gémit sur lui-même que pour lui-même et qui ne s’interrompt de vociférer son désespoir que pour sibiler sa douleur ?

L’intensité de cette flamme qui va mourir est positivement effrayante et les contorsions littéraires des historiographes de nos plates mœurs, semblent peu de chose, en vérité, à côté du tragique portentueux de ce désorbité de l’Amour et de la Lumière.

Car, c’est un vrai fou, hélas ! un vrai fou qui sent sa folie, qui s’arrête subitement de nous raconter sa soif d’un monde infini, pour exhaler ce cri déchirant : « Qui donc sur la tête me donne des coups de barre de fer comme un marteau frappant l’enclume ? » C’est un fou comme il ne s’en était jamais vu, qui aurait pu devenir l’un des pus grands poètes du monde, qui s’en doutait assurément et qui s’est éteint dans le plus affreux des sépulcres, avant d’avoir eu le temps qui fut accordé au Tasse, bien moins inspiré que lui, d’enfanter son œuvre.

Il succomba, comme Satan, pour avoir « vaincu l’Espérance ». Cher grand homme avorté ! Pauvre rastaquouère sublime ! « C’est quelqu’un, dit-il, en parlant de lui-même, qui a des chagrins épouvantables ! » Et c’est tout ce qu’il nous révèle de son passé. On dirait même qu’il le cache avec toute la ruse compliquée d’un aliéné simulateur et larron.

Dans l’espoir de fuir, son imagination éperdue le précipite aux métamorphoses. Il se rappelle « avoir vécu un demi-siècle, sous la forme de requin, dans les courants sous-marins qui longent les côtes de l’Afrique » ; il se reconnaît un visage d’hyène ; il a de longs entretiens avec « le frère de la sangsue » et « le poulpe au regard de soie, dont l’âme est inséparable de la sienne, qui est le plus beau des habitants du globe terrestre et qui commande à un sérail de quatre cents ventouses ».

Enfin, il adresse à ses lecteurs exécrés d’avance, — si le Tout-Puissant qu’il vomit lui permet d’en avoir un jour, — cette encyclique recommandation par laquelle j’ai voulu finir :

« — Adieu, vieillard, et pense à moi si tu m’a lu. Toi, jeune homme, ne te désespère point ; car tu as un ami dans le vampire, malgré ton opinion contraire. En comptant l’acarus sarcopte qui produit la gale, tu auras deux amis. »


1er septembre 1890.


II

LA BABEL DE FER


Au paysagiste ALPHONSE COUTÉLIER

J’eus, un jour, l’occasion de rêver devant une vieille image hollandaise assez peu connue, signée de Jan Luyken, le graveur fameux des massacres et des supplices.

Cette œuvre extraordinaire donne la vision de Babel, la Babel de briques dont les prophètes ont dit qu’elle deviendrait, à la fin, l’habitacle des lions et le bercail des lionceaux. La Tour prodigieuse est au centre d’une plaine sans limites qui paraît avoir la superficie d’un empire, où se tordent de puissants fleuves au bord desquels des cités lointaines sont assises.

L’artiste biblique a dilaté son extase jusqu’à l’infini, en vue d’exprimer, avec son pauvre burin, l’aventure la plus inouïe de l’humanité. C’est toute la descendance du Désobéissant qui s’est assemblée pour l’érection d’un milliaire qui escaladât le ciel, s’il était possible, et qui marquât le nombril du monde, — le point précis où l’immense famille allait se diviser à jamais pour se répandre par les terres et s’enfoncer, en baissant la tête, sous les plafonds des firmaments.

Cette multitude qui est au moment de devenir tous les peuples, — quand le Jehovah sera descendu pour déconcerter sa chimère, — gronde et foisonne au pied du colosse, grimpe à ses flancs, grouille dans les nues qu’enjambent déjà les arceaux et les colonnades. La terre est en travail de son grandissime effort, et les vastes alentours sont peuplés d’hommes ou de bêtes qui s’exténuent pour le poème de ce gigantesque défi. Les gestes les plus étonnants de l’histoire apparaîtront comme rien, désormais, devant cette houle d’orgueil, aux circonvolutions infinies, charriant à la base du Donjon terrible, des armées de dromadaires et des caravanes d’éléphants écrasés sous le poids des matériaux qui doivent servir à immortaliser le blasphème.

Je ne pus me défendre de ce souvenir en visitant, avant-hier, le monument de M. Eiffel, que je ne vois pas le moyen de nommer autrement que Babel de fer. Tout le monde a un peu dit cela, je le sais bien, tant cette idée s’impose avec tyrannie. Mais pense-t-on qu’on en pourrait trouver beaucoup, parmi les badauds concaves qui la répercutent, qui fussent capables d’y voir au delà d’une confuse analogie de bâtisses phénoménales ?

Les choses futures dont l’imminence effroyable affolerait le voyant chargé de les annoncer, nous éclairciront, sans doute, la parenté de ces deux simulacres exorbitants qui se regardent par dessus les mausolées historiques de soixante siècles. En attendant, n’est-il pas permis de conjecturer que la Tour de fer est prédestinée comme un signe d’accomplissement et de dénouement au drame lugubre de la Dispersion des peuples dont la Tour de briques fut le « prodigieux témoin » ?

En supposant une moyenne de trois portées du ventre humain, tous les cent ans, il aurait fallu, pour aller d’une Babel à l’autre, un non moindre effort que celui de deux cents générations fustigées par la Douleur, — à travers les dislocations et les tessons des empires et les plâtras sanglants d’un milliard de ruines, et les buissons aux fleurs de charogne de tous les sentiers de la terre.

Le rendez-vous est enfin donné au pied de cet effrayant édifice de métal, inconscient de son rôle énorme et se préparant, néanmoins, à soutirer symboliquement la foudre de tout le ciel.

Les plus imbéciles, d’ailleurs, ne sont pas sans s’apercevoir que l’époque de ce concile des nations est infiniment singulière. Elles vont venir se bousculer et s’envisager sous les arches démesurées du Léviathan, dont les nues leur cacheront quelquefois la cime visitée par les orages, comme un Sinaï.

Toutes les langues de la Dispersion seront parlées en ce jour et chercheront à se reconnaître. On s’applaudira, on se congratulera d’être ensemble. On se pourléchera, réciproquement, de peuple à peuple, du bout des orteils au sommet du crâne. On entrera les uns dans les autres, fraternellement et même conjugalement.

Puis, sans trop savoir pourquoi, mais parce qu’une certaine heure aura sonné, on se divisera, comme autrefois, mais pour peu de temps. On s’en ira à deux pas, se préparer aux tueries, sous les horizons prochains, où se tiendront tapis les millions de soldats de vingt armées que l’affinité métallique aura tirées vers un seul point, de tous les gisements d’égorgeurs.

Ce sera la Pentecôte, si souvent annoncée, des massacres et des exterminations, l’ablution du feu sur des sociétés excessives et disgrégées qu’il s’agira de réamalgamer dans le creuset d’une surhumaine conflagration, après les avoir écumées dans la chaudière d’une Méditerranée de sang !

Ah ! elle est plus mystérieuse qu’elle ne le pense, cette Tour Eiffel, et les ferrailleurs savants qui la construisent sont incalculablement éloignés de concevoir la densité de prodige que dégage leur surprenante création !

M. Eiffel qui ne se croit, sans doute, rien de plus qu’un excellent ouvrier et qui n’est vraisemblablement pas autre chose, a construit beaucoup de ponts de métal qu’on dit être des chefs-d’œuvre en leur genre, et maintenant, il construit Babel comme si c’était un autre pont, — vertical cette fois, — de la terre au ciel, et il lui confère son nom, sans savoir le moins du monde qu’il assume, peut-être, une évolution de l’humanité.

Il faudrait pour cela être un artiste, une façon de poète débordé par ses propres conceptions, et M. Eiffel ne paraît pas être mieux qu’un mécanicien.

J’ai tenu à faire l’ascension de ce tabernacle du vertige avant qu’il fût achevé, et, je l’avoue, ma stupeur a dépassé mon attente. J’ignorais jusqu’alors et j’aurais eu quelque peine à croire que l’épanouissement, l’expansion totale de la force brute asservie et disciplinée par la mathématique la plus impeccable, pût atteindre l’âme au même endroit et avec la même énergie que l’Art lui-même.

Or, j’ai précisément éprouvé cela, non sans épouvante et sans déconcertement, lorsque, gravissant l’interminable escalier, j’ai vu se développer, sous mes yeux, les entrailles sonores du monstre, la charpente infinie, l’armature fantastique, hallucinée, de ce paquebot de cyclopes sans destination connue, dont les agrès, inexplicablement immobiles, semblent avoir pour tout emploi de déchiqueter la tempête.

Ce qui peut donner l’impression du rêve, c’est le calme automatique de ce tout-puissant labeur. Ici, les deux cent mille travailleurs de Nemrod, avec leurs éléphants et leurs chameaux innombrables, seraient inutiles. Quelques centaines d’ouvriers silencieux y suffisent. La mécanique, cette épouvantante grandeur des temps modernes, fait passer en eux la sereine fortitude des Encelades et des Briarées. Presque sans effort, sans apparente fatigue, ils poussent vers le ciel et fixent à jamais les terrifiantes pièces de fer qui semblent monter d’elles-mêmes vers eux, du fond de l’abîme, sans un grincement…

La tranquillité de cette besogne d’escaladeur d’empyrée finit par angoisser le témoin, comme l’obsession d’un prestige de l’Esprit déchu.

Et voilà, justement, le gouffre éternel qui sépare la Tour Eiffel de cette vieille Cathédrale délaissée qu’on aperçoit dans le lointain pâle, pacifique, mais non pas muette, et que des artistes au cœur ineffable mirent plus de cent ans à bâtir en chantant d’amoureux cantiques.

La hauteur actuelle de la Tour est de deux cent trente mètres environ, c’est-à-dire qu’il reste encore le chiffre énorme de soixante-dix mètres d’ascension parfaitement verticale avant d’arriver au sommet.

Les ingénieurs affirment que ce travail formidable sera terminé vers le mois d’avril. Nul ne le désire plus que moi. La Babel moderne est dans l’axe de ma fenêtre et je m’intéresse infiniment à son érection pour les causes profondes exprimées plus haut. Elle me paraît être, décidément, l’une des plus importantes manifestations humaines depuis un amas de siècles.

Mais j’aime Paris qui est le lieu des intelligences et je sens Paris menacé par ce lampadaire véritablement tragique, sorti de son ventre, et qu’on apercevra la nuit, de vingt lieues, par dessus l’épaule des montagnes, comme un fanal de naufrage et de désespoir.

J’en appelle, néanmoins, l’achèvement de tous mes vœux, parce qu’il faut, une bonne fois, que les prophéties s’accomplissent et parce que j’ai le pressentiment que cette quincaillerie superbe est attendue par les destins.

Ah ! ce noble Paris, comme il ne sera plus rien du tout, aperçu de cette hauteur ! Il s’humilie déjà bien assez du point où les ferrailleurs sont parvenus. Il lui faudra donc rentrer sous terre, quand on aura boulonné sur son front de gloire quelques dizaines d’arbalétriers de plus.

Et puis, cette tour, on ne la sent pas fraternelle comme les autres monuments de Paris. Elle ressemble à une étrangère d’Orient et on devine bien qu’elle n’aura jamais pitié de nos pauvres.

Je songeais à ceux-ci plus mélancoliquement qu’il ne m’était encore arrivé de le faire, sur les autres points culminants, où la fantaisie d’observer le fourmillement de la Ville m’avait quelquefois porté. Je me demandais ce qu’ils allaient devenir dans la tempête sans nom que je sens arriver de partout, en frémissant jusqu’au fond des moelles.

Sans doute qu’ils seront, comme toujours, écrasés, pressurés, pétris, dévorés, vomis, réavalés et revomis, jusqu’à septante fois, — avec l’aggravation fabuleuse des travestissements imprévus d’une Providence qui semble vouloir souffler sur la terre des épouvantes inaccoutumées.

Ils regarderont alors, de toutes parts, cette stérile Babel de fer, qui semblera narguer leur agonie, et, peut-être, quelque misérable ruisselant de pleurs interrogera le Seigneur Dieu pour savoir comment il se fait que l’image crucifiée de son adorable Enfant, — par qui les désespérés se consolent, — ne soit pas plantée, dans le plus chrétien de tous les pays du monde, au pinacle de l’édifice le plus altier que les hommes aient jamais construit.

14 janvier 1889.


III

L’ANNIVERSAIRE DES CARCANS


À LOUIS JOUIN

Quelque mécréants que nous puissions être, il faut convenir, tout de même, que le christianisme a dû pénétrer le monde à de bien étranges profondeurs pour que cette liturgique solennité de l’Épiphanie nous travaille encore.

Certes, ils ne parurent pas sublimes, les porte-couronnes, le jour où la Révolution se mit à les regarder, pour la première fois, avec ses yeux rouges. Ils s’abritèrent assez pleutrement sous la coupole ruinée de leur droit divin, derrière des amas de viande humaine militairement apprêtée pour les grandes mangeailles de la Mort.

Ils furent ondoyés, graissés de tant d’avanies onctueuses et on les assomma de si superfines batailles, que leurs pauvres vieux diadèmes, renfoncés sous des horions infinis, leur allongèrent la tête en glissant autour du crâne, jusqu’à tomber sur leurs épaules où le nimbe de la majesté se convertit en l’ignoble carcan des esclaves.

Il leur fut accordé, cependant, de durer ainsi et de régner aussi bien qu’avant, tout rivés qu’ils fussent au soliveau de la Stupidité royale. Aujourd’hui, la sinécure de monarque est devenue tout à fait exquise. On joue à qui perd gagne avec les traditions de l’antique honneur et on organise entre soi de divertissants lotos de massacres, sans nul souci des devoirs profonds, sans nul soupçon des réalités essentielles.

C’est la merveille des temps actuels de voir subsister ces fantômes d’un ordre social irréparablement défunt, ces inanes ombres de l’histoire la plus liquidée. Le prochain siècle s’étonnera, je suppose, de cette longue survie des trônes, plus étonnante pour l’esprit que la survie des décapités.

Ces semblants d’êtres n’ont absolument rien à faire au milieu de nous qui n’avons absolument rien à leur demander et ils ne paraissent exister que par la force de l’illusion légendaire qui groupe on ne sait quelles fidélités posthumes à l’entour de leurs simulacres.

Néanmoins, lorsque arrive le Jour des Rois, quelque chose tressaille encore au plus intime de cette société nourrie par la vieille Église. On s’assemble pour manger et boire en poussant des clameurs sauvages. Nul, parmi les convives, ne pourrait donner la raison plausible de ces agapes où il est question d’un roi qu’il faut tirer et que doit désigner le sort. Nul ne pourrait offrir le contingent d’un cinquantième de conjecture sur la pertinence ou l’opportunité des aboiements dont il est d’usage de saluer la fortuite élévation du potentat qui devra payer la soulographie suprême. Ils savent seulement que c’est la coutume de bâfrer et de rigoler en ce jour, sans y rien voir de mystérieux, et les plus malins de la société ne se privent pas d’insister avec ironie sur le beuglement traditionnel qui proclame l’érection d’un roi.

Ces derniers butors ont raison, d’ailleurs. Les rois qui nous apparaissent depuis deux ou trois cents ans ne sont pas faits pour fortifier en nous le sentiment de l’admiration. C’est étonnant comme ces parasites augustes ont abandonné leur principe et qu’ils aient pu, néanmoins, rayer si profondément de leurs antennes le vitrail flambant de l’histoire !

Le mépris de ces pasteurs d’hommes pour leurs troupeaux déconcerte l’entendement. Ils partagent, avec le mauvais riche qui est leur archétype, cette conviction idiote et carnassière que tout leur est dû, qu’ils sont les maîtres absolus de ce qu’ils détiennent et que les autres hommes ont pour vocation formelle de les adorer jusqu’à l’ombilic. La Miséricorde, aux mains pleuvantes et au cœur brisé, leur paraît une vierge folle, et leur Justice est une aire d’équarrisseur tapissée de caillots de sang.

On les dénombre sans courbature, ceux qui s’intéressèrent à la majesté spirituelle d’un artiste ou d’un inventeur. Depuis Christophe Colomb abandonné par son chien de prince et mourant dans l’indigence et l’obscurité, jusqu’au plus grand des poètes contemporains inaperçu des sportulaires attitrés du second Empire, c’est une loi presque absolue que ce qui représente l’honneur de la tête humaine soit considéré comme un excrément séditieux par ces Jupiters d’abattoir.

Je ne peux pas me flatter d’être un républicain d’une bien excitante ferveur, mais, enfin, les maîtres, quels qu’ils soient, qu’on nous a donnés, laissent encore les artistes à peu près tranquilles, quand la magistrature est assez assise pour ne pas montrer trop de sa pudeur. On peut, en s’y prenant bien, publier un livre d’art sans aller au bagne !

Mais nous serions, à coup sûr, moins favorisés par un très-grand prince qui tremblerait devant la canaille des Parlements ou des sacristies dans son carcan d’idole voleuse. Napoléon, lui-même, l’Être étonnant dont tout est à dire, qu’a-t-il donc fait pour la Pensée en ses quinze ans de toute-puissance ?

Je n’en vois qu’un seul de ces Pharaons européens qu’on puisse nommer, à ce point de vue, sans vomissement, et Dieu sait s’il fut un prodige assez lamentable ! C’est le petit roi vierge de Bavière, protégeant Wagner avec faste pour l’amour de sa musique et de ses poèmes, où il croyait se deviner en le chaste Lohengrin. Cet étrange souverain, malheureusement toqué, paraît avoir été le seul roi propre en ce triste siècle. Il eut l’indicible honneur de se ruiner lui-même, non pour des catins, mais pour un grand homme qui, sans lui, serait mort obscur, et même de ruiner un peu, du même coup, ses sujets allemands qu’il creva d’impôts, jugeant avec grandeur qu’il valait mieux embêter les boutiquiers de Munich que ne pas faire entendre Parsifal.

Les artistes, ces grands inutiles, ainsi que les renomme la salope sagesse des emballeurs et des négriers, ont absolument besoin d’un pavillon qui les protège et d’une providence humaine qui les empêche de mourir de faim.

Quand les rois ou les puissants, dont c’est le devoir, viennent à leur manquer, ils périssent aussitôt de leur belle mort, ou ils tombent dans les crucifiantes mains, dans les redoutables et profondes mains, en forme de cercueil, des impresarii.

J’étais rempli de ces idées peu folâtres, mercredi dernier, en assistant à la matinée du Vaudeville donnée au bénéfice de la veuve du malheureux poète-inventeur Charles Cros, mort dans la misère, avec l’insuffisante consolation d’avoir fait gagner quelques millions à l’Américain Edison, inventeur du phonographe dix ans après lui.

Ah ! c’était une belle matinée de janvier que cette après-midi du Vaudeville, je vous en réponds ! Il y avait, s’il faut tout dire, la plénière dégoûtation que voici :

Un petit éditeur de cochonneries juvéniles qui s’occupe, en outre, de beaucoup de choses, et dont le génie mercantile est suffisamment annoncé par un profil de jeune mouflon ou d’adolescent alpaca, s’était beaucoup agité pour procurer à la veuve infortunée du poète le réconfort d’une matinée à bénéfice. En conséquence, il avait couru partout, sans lassitude, pendant un mois, requérant les amis anciens du défunt pour leur faire acheter des billets, cramponnant ceux qui pouvaient ravir le public pour qu’ils payassent de leurs personnes.

Au fond, il s’agissait, pour cet entrepreneur de consolation, d’obtenir par le moyen de cet admirable raccroc, la gratuite représentation d’une opérette qu’il avait enfantée dans la douleur et dont la sottise indomptable eût épouvanté le plus audacieux des directeurs sublunaires.

Mon ancienne amitié pour le pauvre Cros m’ayant conduit à me fréter de quelques informations, j’ai simplement appris que l’organisateur du bienfait ayant dû payer les frais de sa propre gloire sur le bénéfice de la veuve, celle-ci se trouvait, en fin de compte, redevoir environ une trentaine de deniers, sans préjudice, bien entendu, de sa reconnaissance immortelle. Que pensez-vous de ce suppléant de François Ier et de Léon X ?

Bref, le spectacle eût été surhumain d’ennui, sans un généreux cabotin qui a bien voulu donner quelques minutes de son précieux et sublime temps à la mémoire du douloureux artiste qui lui fit gagner tant d’écus, pendant tant d’années.

Il y avait aussi, je le dis sans amertume, la très-aimable Reichenberg, qui ne devait rien à personne, je crois, et qui pourtant est venue, parce que tel était son gracieux plaisir de donner un peu de son art, charitablement.

Enfin, pourquoi n’informerais-je pas les amis ou les admirateurs du poète du Coffret de Santal, de la parfaite bonne grâce et du parfait dévouement de Charles de Sivry qui menait l’orchestre, comme il aurait mené paître les moutons des cieux et, aussi, de madame Marie Krysinska, cette musicienne sans épithète que je vis, un jour, faire pleurer un rhinocéros, et dont on nous a chanté quelques mélodies que j’entends encore.

Ne trouvez-vous pas qu’en l’absence de ces fameux rois que nul souffrant esprit ne voit plus venir vers lui, les deux mains ouvertes — c’est vraiment amer de songer qu’après avoir dépensé sa vie en des œuvres nobles, payées finalement de la mort des pauvres, il faille encore endurer le mensonge d’une pitié posthume qui ne profite qu’à la sécrétion bilieuse de quelques amis impuissants ?

Mais, demain matin, j’entendrai les cloches des Rois, des trois vrais rois, des trois authentiques et très-vieux rois qui vinrent, une fois, en pleurant d’amour, du fond de l’Asie, pour adorer un Enfant pauvre.

On ne sait pas au juste d’où ils venaient, ces étrangers, mais c’était d’infiniment loin et leur puissante caravane aggravait, dit-on, le silence des solitudes, tellement ils se recueillaient à la pensée de contempler dans ses langes un petit Seigneur sans pain ni maison, qui résorbait en lui toute la joie des cœurs et toute la beauté des mondes.

C’est pour cela, chers contemporains infâmes, que leur fête ne peut pas finir. C’est parce qu’ils ont adoré l’Indigence même qu’une étoile s’est décrochée du firmament pour les précéder et que vous allez vous soûler ce soir, en songeant peut-être à d’autres individus qui sont appelés aussi du nom de rois, mais dont ils n’auraient assurément pas voulu pour carder le poil de leurs aimables chameaux.

Il est vrai que ces pèlerins portaient de véritables couronnes qu’il n’eût pas été facile de leur prendre et qu’on eût vainement essayé de transformer en des colliers d’esclavage et d’ignominie, — étant forgées de cet Or brûlant dont est pavé le séjour des artistes calamiteux, quand ils sont morts et qu’on les a fourrés sous la terre.


7 janvier 1889.


IV

UN VOLEUR DE GLOIRE


À LOUIS GATUMEAU

Ma foi ! je ne croyais pas si bien dire lorsque j’annonçais dimanche dernier, mon intention de parler bientôt d’Alphonse Daudet. J’avais, alors, simplement en vue quelque déballage ultérieur de ce mercanti de plume qui pratique avec un si chronique succès, au théâtre et dans ses romans de cocagne, le négoce fructueux des lettres.

Mais, voici. Je venais de m’occuper de théâtre précisément, à l’occasion de M. de Goncourt, et on me fit observer que les représentations de Tartarin sur les Alpes étant à la veille de prendre fin, je m’exposerais aux regrets les plus cuisants, si je négligeais d’aller entendre et d’aller voir cette machine extraordinaire où l’auteur des Rois en exil a tant démontré l’ignominie des faciles applaudissements.

J’y suis donc allé, à Tartarin sur les Alpes, et mon impression a été si forte que je serais bien incapable aujourd’hui de n’importe quel propos qui ne se rapportât point à Daudet. Ah ! je le confesse, l’excès de mon dégoût a déconcerté la prescience de mon mépris, en dépassant jusqu’à l’infini ses oracles et ses présages !

J’avais lu le livre qui parut, il y a deux ans, et qui était une rallonge commerciale à l’ancienne farce du même auteur, intitulée Tartarin de Tarascon. C’était une façon de guide cocasse à l’usage des explorateurs dont l’âme ne s’entrebâille que sur les plus hautes cimes et qui veulent crever de rire en gravissant les sentiers des monts.

On y trouvait à foison cette bonne vieille gaieté de commis-voyageur qui s’épanouit aux tables d’hôte et qui produit sur l’âme poussiéreuse des mufles ambiants le rafraîchissant effet d’une si céleste brise. Il y avait çà et là, — dans les intervalles des glaciers, — quelques sympathiques réclames pour des hôtels et des établissements hygiéniques. On y vantait les bonnes façons et le sentiment élevé de divers touristes appartenant à diverses patries, en vue de plaire à tous les peuples et de rendre aussi internationale que possible, la marchandise. Enfin, c’était une excellente affaire de librairie, admirablement lancée, d’ailleurs, et qui rapporta, dit-on, une somme énorme à l’honorable romancier.

Moi, j’avais cru qu’il n’était pas possible de se déshonorer littérairement d’une manière plus cynique et plus absolue. Je me trompais. Alphonse Daudet a trouvé le moyen d’extraire de cet invraisemblable bouquin une pièce à tableaux dont la vilenie et la stupidité sont à faire mugir les constellations.

Avec tout le respect dont je suis capable, j’ai mentionné, l’autre jour, l’excessive humiliation d’un artiste s’envasant dans les immondices de cette voirie qu’on est convenu d’appeler théâtre. Pourtant, cette erreur lamentable n’était pas dénuée d’excuses. Il y avait le rêve insensé de demeurer quand même, d’être plus que jamais un artiste au ras de ces Maremmes dont l’exhalation peut empoisonner les aigles jusqu’au fond du ciel. Quelques mots d’écrivain, quelques situations, purent être recueillis à l’état d’épaves, sur la rive désolée, par quelques sauveteurs intrépides.

Dans le cas d’Alphonse Daudet, je crois, Dieu me pardonne, que c’est le contraire. Le cloaque paraît aggravé.

Certes, on n’est pas exposé au vertige quand on s’assied sur les œuvres de ce romancier, mais enfin, il a donné, quelquefois, l’illusion d’avoir écrit quelque chose, et cela seul le perchait infiniment au-dessus des théâtriers et des saltimbanques les plus enviés.

Eh bien ! il a déchiré les entrailles de notre mère commune pour se fourrer au-dessous d’eux, leur apportant une œuvre déjà fétide, qu’il s’agissait, — par leurs avis, — d’imbécilliser jusqu’au miracle, de remâcher en toutes ses parties, de triturer à nouveau et de rouler en boudin sur de sales planches ; d’amalgamer avec d’autres cochonneries ramassées partout, de saupoudrer des plus vomitifs calembours, des turlupinades les plus laxatives, des bouffonneries les plus basses, les plus décriées, les plus avariées, les plus éculées, les plus jetées au coin de toutes les bornes mal famées par le dernier de tous les pitres au désespoir.

Cela pour procurer la délectation et le rassasiement d’un public acéphale d’employés de commerce et de petits rentiers, qui redemanderaient peut-être leur argent si on leur servait la cinquantième partie du demi-quart d’un tout petit mot littéraire.

Mais ils peuvent bien être tranquilles avec Daudet. Ce n’est pas lui qui les détroussera du trésor de leur imbécile joie. Si l’auteur de Tartarin sur les Alpes exhibait son âme, on en entendrait sortir la quintessentielle oraison d’amour des littérateurs prostitués :

— Ô doux et clément public, ne me lâche pas, ne porte pas ton saint argent dans un autre lieu de délices. Ô mignonne chérie, foule de mon cœur, mes entrailles sont brûlantes d’amour pour toi et il n’est rien que je ne fasse pour échapper à la damnation de perdre la vue de ton porte-monnaie ravissant ! Je me mettrai tout nu pour te satisfaire et tu passeras sur moi les plus monstrueuses fantaisies de ta crapule adorée. Je veux faire de mon visage un tapis pour tes pieds divins ! Si tu me paies, mon ange très-beau, qu’importe où ils aient marché ! Tu les nettoieras, tu les décrotteras avec soin sur mes narines qui n’auront jamais respiré de plus délicieux parfums et j’enroulerai, si tu veux, mon abondante chevelure autour de tes abatis charmants, pour les essuyer ! Tu auras ainsi l’illusion de tenir sous toi, tout à fait au-dessous de toi, et de déshonorer pour l’éternité, la littérature, le grand Art, l’Idéal humain dont je suis vraiment trop heureux, pour quelques sous, de t’abandonner en ma personne, l’un des coryphées !

Un jour, un pauvre homme, un indigent très-notoire fut trouvé mort dans son galetas. Le légal décès du marmiteux ayant été constaté, survint un individu sagace que son opulence connue remplissait du droit de promulguer une opinion personnelle. En conséquence, il proféra que le dolent pauvre enfin décédé, lui ayant toujours inspiré une de ces intuitives défiances qui paralysent l’essor de la charité la moins ordonnée, il avait les plus légitimes raisons de supposer son cadavre étendu sur une paillasse gonflée de richesses, comme on l’a remarqué, d’ailleurs, si souvent, des cadavres de mendicitaires.

Bref, sur la déclaration de cet observateur perspicace, il fut procédé à une enquête immédiate et quand le misérable mort eut été déposé par terre et sa vermineuse paillasse bouleversée de fond en comble, savez-vous la chose inouïe qu’on y découvrit ?… Rien, absolument rien, et jamais l’étonnement humain n’avait été aussi grand.

Au point de vue littéraire, l’indigent Alphonse Daudet me représente assez exactement ce calamiteux, à cela près qu’il prend très-bien ce qu’on ne lui donne pas et que sa paillasse de défunt ne décevrait les soupçons d’aucun vigilant roublard.

Les livres des autres sont les grands chemins par lesquels il rôde et sa besace est toujours pleine quand il a fini sa tournée. Il prospère ainsi de toutes les façons imaginables, récoltant l’or ou le billon des passants intellectuels et le plaçant avec sagesse pour en tirer le meilleur profit. Il se fabrique de la gloire avec la pensée d’autrui et transmue cette gloire en très-bon argent par la vertu philosophale du caillou qui lui sert de cœur.

Il est incontestable qu’Alphonse Daudet a su conquérir une grande situation d’artiste. Les femmes pour lesquelles il a toujours exclusivement travaillé, lui savent gré de larmoyer perpétuellement dans le carrefour des idées banales, de n’avoir jamais écrit une page virile et, surtout, de posséder ce style visqueux et blanchâtre que les romanciers pour dames se font passer, — comme un morceau de savon dans un lavoir de pauvresses, — depuis Saintine jusqu’à Paul Bourget. On pourrait être, à moins de frais, rutilant de gloire.

Veut-on savoir, maintenant, les noms des écrivains qu’il a démarqués : Balzac, Dickens, Barbey d’Aurevilly, Goncourt, Flaubert, Zola, Paul Arène, — jusqu’à Paul Arène, justes Cieux ! — et je ne sais combien d’autres encore, dont la multitude m’effare. Tels sont ceux qui l'ont allaité, gavé, saturé jusqu’à la pléthore, qu’ils le voulussent ou non, qu’ils en fussent informés ou qu’ils l’ignorassent. C’est l’homme orchestre de la littérature qui s’assimile tous les instruments.

Ce qui peut confondre, par exemple, c’est le toupet du plagiaire, crochetant les livres les plus connus, tels que ceux du fameux Dickens. Dans Fromont jeune, par exemple, cette Désirée Delobelle, apprêteuse d’oiseaux-mouches, qui lui a valu tant d’éloges, est identiquement décalquée sur l’habilleuse de poupées de l’Ami commun, et dans Jack, imité presque tout entier de David Copperfield, on rencontre des morceaux énormes qui font penser à la besogne de quelque malheureux expéditionnaire.

Si, du moins, il ne châtrait pas ceux qu’il dévalise ! Mais, que voulez-vous ? il ne s’adresse pas aux lecteurs que choisirait un écrivain mâle, c’est dans le sillage du calicot qui est forcé d’offrir sa denrée et, dès longtemps, il s’est appris à couper très-bien tout ce qui dépasse.

Voyez comme il a gentiment émasculé M. de Goncourt et le Crotoniate Flaubert dans Sapho, et ce que devient, à travers le personnage de son praliné Gaussin, le Frédéric Moreau de l’Éducation sentimentale.

Je serais curieux de savoir s’il recevait chez lui le pauvre diable récemment défunt que tous les gens de lettres ont connu sous le nom de Nicolardot. C’était l’homme le plus renseigné de France sur les menus potins de l’Académie et il me paraît avoir été soutiré d’une jolie façon, celui-là ! Dans l’Immortel, je retrouve tout mon Nicolardot, jusqu’à son style de merlan de séminaire, que Daudet, par grand miracle, n’avait pas à sopraniser.

Alphonse Daudet devrait toujours être désigné comme auteur de Jack et de Fromont jeune, parce que, en réalité, ce sont bien là ses deux livres les plus réussis, c’est-à-dire ceux où ses rares dons d’imitateur, d’adaptateur et de copiste ont le plus heureusement éclaté.

Hélas ! tous ses romans, sans exception, pourraient être confiés aux jeunes personnes, s’il avait su se borner à Dickens qui lui allait comme un gant. La virilité de cet excellent Anglais ne menaçait pas les planètes et l’opérateur n’aurait pas eu grand travail. Le dos du couteau aurait suffi. Mais il a voulu devenir le chef de l’école naturaliste. Il a voulu montrer, comme Zola, des muscles et de la puissance, et le pauvre petit s’est un peu fourbu.

Il y a dans le début de ce livre à la glucose, qui s’intitule mystérieusement Sapho, un grêle et joli monsieur qui veut porter une femme dans ses bras depuis le rez-de-chaussée jusqu’au quatrième étage, et qui pense mourir de fatigue en arrivant au dernier palier. S’il fallait monter trois marches de plus, il dégringolerait avec son fardeau. Telle est évidemment l’histoire de ce chef d’école.

Par bonheur, ses ambitions n’ont jamais été bien comprises de sa clientèle qui lui a continué sa confiance et nous avons la joie d’assister à des déballages d’éditions du Nabab et de l’Immortel aussi nombreuses que celles de la Terre ou de Germinal. Émile Zola doit avoir, tout de même, de sacrées pensées quand il aperçoit entre ses deux pieds de Goliath, l’ombre chétive de cet avorton qui s’efforce de grimper à lui !

Et M. de Goncourt donc ! le familier de la maison, l’oncle d’Amérique si tendrement caressé et si jalousement confisqué à toute influence étrangère, combien il doit mépriser, dans ses lucides instants, — ce vieux maître de la Faustin, — le frêle cigalier de Roumestan ou de Tartarin !

En sa qualité de prétendant au généralat du Naturalisme, il allait de soi que Daudet se préparât, de longue main, un état-major. Il a donc fait la chasse aux jeunes, avec fureur, et parfois même à quelques vieux, quand le rabattage des dîners en faisait surgir.

Avec sa chevelure de classique modèle italien, son monocle instable, son cigare dans l’œil et son col rabattu sur une éternelle cravate bleu pâle, il reçoit suzerainement la foule de ses lieutenants présumés.

Il voit défiler Philippe Gille, le réclamier littéraire du Figaro, son ami très-cher, auquel il dédia héroïquement l’Immortel, — en reculant jusqu’à l’égout — les frontières de la platitude et de l’infamie ; Aurélien Scholl, le bibliothécaire furtif et l’éditeur pétulant de tous les anas de France, l’un des quarante journalistes immortellement ferrés à claques, dont s’honore le boulevard ; le jeune Hervieu de la maison Hervieu, Potard et Boucher, — soieries, velours et rubans, — qui fait de l’Edgar Poe meilleur pour la Chambre des notaires ou le Tribunal de commerce et qui voyage ainsi, dans l’art fantastique, en vue probablement d’agrandir la notoriété du comptoir natal ; le braillant et bousculant poète Hérédia, Sisyphe constipé d’un sonnet unique éternellement recommencé et danseur de la Bamboula devant le succès, selon le mot amical de Daudet lui-même ; Robert de Bonnières, le joueur de luth de la cour des derniers Valois, fournisseur de petits vers en sucre pour les petits Noëls du grand monde et la plus venimeuse langue de l’univers. Celui-là se meurt, paraît-il, du « grand sympathique » !

N’oublions pas Octave Mirbeau, protégé et réconcilié avec Daudet par Hervieu dont le tendre cœur, — en velours, — s’affligeait d’une brouille ancienne entre ces grands hommes ; Rosny, le sociologue pluvieux, auteur d’un chef-d’œuvre qu’il ne recommencera jamais, et que son pédantisme ouvrier rend aussi désirable aux amants de la gaîté que ses charpentières prétentions à l’élégance mondaine ; enfin, pour n’en pas nommer cinquante autres, le couple Loti, c’est-à-dire Loti et son éternel frère Yves que tous les salons de Paris voudraient s’arracher, tellement ça remue le cœur de voir un si touchant exemple de fraternité !

Ce qui est plus touchant encore et profondément significatif, c’est la haine sauvage de tous ces gens-là les uns pour les autres. Daudet qui se sent méprisé comme un amas de fumier par chacun de ses convives et qui devine avec rage qu’on ne vient chez lui que parce qu’il faut aller quelque part, les déchire séparément aussitôt qu’ils ont décampé.

C’est un va-et-vient de potins atroces. Tous accourent dans cette maison dégorger leur fiel et chacun s’en va chargé d’un butin de dégoût. C’est un négoce incessant de trahisons, de vomissures et d’ignominies.

Il faut être Drumont, l’immense myope de la Fin d’un monde, pour n’y rien voir, pour ne pas comprendre, allant lui-même dans un tel milieu, que cette société des lettres dont il n’a pas su dire un valable mot dans son livre, est, sans contredit, — par sa prépondérante et superfine abomination, l’un des signes les plus certains de ce cataclysme qu’il annonce, — comme certains oiseaux la tempête, sans que la médiocrité sentimentale de cet admirateur sincère du Voleur de gloire ait jamais permis qu’il en expliquât les causes profondes.

Je songe quelquefois à l’éloquent et juste pamphlet que pourrait écrire un indépendant sous ce titre fier : « Les Âmes publiques ». Mais il faudrait un de ceux-là pour qui la vie n’est qu’un tremplin vers la lumière des Éternités et qui regardent comme d’égaux bienfaits l’amertume des réprobations et la dureté des exils, s’il faut payer de ce prix la douceur de ne pas vautrer sa main dans les complaisantes effusions de la camaraderie.

Alphonse Daudet que je n’ai pas craint d’appeler voleur de gloire et qui n’a jamais compris l’existence que comme une occasion de négoce plus ou moins subtil, pensera, sans doute, que je suis profondément offensé de lui voir gagner tant d’argent et qu’il est rafraîchissant pour mon cœur torréfié d’envie de lui mettre le nez dans l’ordure de ses monstrueux plagiats.

Comment ce politique et ce réclamier, aux relations infinies, pourrait-il jamais soupçonner la solitaire majesté de cette impératrice du silence, auréolée d’un nimbe si pâle, dont la domination ne s’exerce que sur les têtes abattues des agonisants ou des morts, et qui se nomme la Vraie Gloire ?

Mais les mots sont dépossédés de leur sens et de leur vertu, dans un temps où le déchet universel des consciences est accompagné d’une correspondante abolition de l’intelligence et du langage. Je me suis accommodé comme j’ai pu de l’acception contemporaine du saint nom de gloire, généralement employé comme synonyme de célébrité, sans oublier, toutefois, son sens profond qui survit aux plus sacrilèges abus des blagueurs et des charlatans.

L’auteur de Jack et de Tartarin serait, sans doute, étonné d’apprendre qu’en s’appropriant indûment, je ne dis plus la gloire, mais son simulacre, il a mis la main d’un profanateur sur la chose réservée et sacrée que tous les prophètes et tous les poètes ont chantée et pour laquelle des millions de martyrs sont morts.

Il est vrai qu’au même instant, ce mauvais Habile apercevrait l’épouvantable inutilité d’avoir tant prostitué son âme à la multitude, d’avoir été si malin, si étonnamment roublard, d’avoir si attentivement calculé ses haines ou ses amitiés d’un jour, en vue d’amasser le fumier d’un peu de vacarme autour de ses misérables romans fruitiers.

Et le salaire final de tout cela, c’est précisément le mépris, le très-juste, l’absolu, l’infernal mépris de ces jeunes dont les artistes à leur déclin recherchent si avidement le suffrage.


31 décembre 1888.


V

ÉLOI OU LE FILS DES ANGES


À LÉON BONHOMME

Je ne veux parler de nul autre que de M. Joséphin Péladan, le dernier des « Œlohites latinisés », ainsi qu’il s’étiquette lui-même, et le descendant des Mages Kaldéens.

On est instamment prié de voir en lui un épopte, un nabi, un daïmon, un androgyne et même un Sâr, c’est-à-dire beaucoup plus qu’un roi.

« Dominé par Saturne en combativité avec le Soleil, il se substante de lui-même, se solitarisant sans souffrir. Vénus lui crée des besoins d’expansion, un goût du luxe et des formes antithétiques à l’isolement méditatif. Mars, en dernier lieu, l’extravase polémiste solaire, c’est-à-dire violent pour ses croyances abstraites ».

Il nous informe exactement qu’il est du petit nombre des hommes qui ont « la volupté décorative ». Mais qu’une spermatorrhée d’idéal, venant à se déclarer, lui interdise la fornication sexuelle, il est tout de même en état de prononcer une parole qui « infécondera la semence » des autres et par laquelle « les testicules du Taureau céleste seront flétris ».

Si ces quelques touches de lumière ne vous font pas voir le personnage, n’espérez pas qu’il condescende à de basses explications. — Vous n’êtes pas de sa race, et il considère en vous d’infimes insectes, de très-négligeables acarus, dignes tout au plus de sa miséricordieuse inattention. Sa double dignité d’écrivain catholique et d’adepte ne lui permet pas, d’ailleurs, de s’attarder à des bagatelles. En conséquence, il lit dans les mains des dames et magnétise les chats noirs errants.

Voulez-vous sa tête ?

D’abord, une invraisemblable tignasse de mérinos noir, emmêlée, broussailleuse, exorbitante, à la fois hispide et calamistrée, semblable à quelque nid d’hirondelle mal famé que n’habiterait plus aucun migrateur des cieux, mais où des races moins fières trouveraient encore la ressource de s’abriter et de pulluler. Chevelure inquiétante et sacrée où les doigts des vierges conquises ne s’aventurent assurément qu’après d’immortels soupirs.

Justement infatué de cette luxuriance capillaire et, peut-être, pédiculaire, qui lui donne l’aspect d’un pifferaro ou d’un zingaro chaudronnier, il poussa un jour ce cri fabuleux, inouï, à défoncer le firmament :

« On a parlé de me couper les cheveux ! Soleil de Dieu ! éclairerais-tu cela ? »

Il s’agissait, vous le devinez, d’un propos de conseil de revision. Il est probable que la barbe eût partagé ce navrant destin. Expédions-la, s’il est possible, en deux mots, afin de sortir de tout ce poil d’un assyrianisme contestable.

C’est la barbe en mitre, non tressée, hélas ! d’un astrologue incertain de ses horoscopes ou d’un rudimentaire sapeur assuré de sa séduction. Moins réfractaire, sans doute, que les cheveux, aux brosses et aux démêloirs, onctueuse et parfumée d’huile de cèdre ; on peut la croire un manifeste péril de tous les instants pour les cœurs élus que le menaçant cimier n’a pas mis en fuite.

Le front, c’est-à-dire l’endroit où il offre le sacrifice perpétuel de la « messe de sa pensée », est malheureusement absent ou du moins invisible sous les frondaisons de la crinière, comme un sanctuaire de druides sous les arceaux des forêts celtiques.

Mais les yeux bovins et à fleur de crâne, ronds et inanimés, semblables à des dos de poissons morts émergeant d’une onde croupie, sont d’autant plus visibles qu’un étonnement prodigieux les tient presque toujours démesurément dilatés, — l’étonnement infini d’avoir découvert qu’on était l’authentique héritier des Anges et l’adorable parangon des Dieux.

Le nez, avouons-le, est quelconque. C’est le nez sans rareté, d’un méridional de Nîmes ou de Montauban qui, par hasard, ne serait pas appelé à dompter le monde ; le nez, enfin, d’une figure sur chacun des côtés de laquelle des générations se seraient assises et qui aurait ainsi obtenu sa trajectoire sous la jumelle et concomitante poussée des derrières.

Je ne sais si c’est une impression toute personnelle, mais la bouche m’a paru correspondre aux yeux par une certaine architecture du maxillaire supérieur, conjecturable sous la moustache, qui lui donne l’air habituel d’avoir envie de brouter, d’avoir la nostalgie d’on ne sait quel broutement atavique.

Quant au teint général de cette insolite face d’initié, j’ai déjà fait allusion aux étameurs errants dont l’ensemble de sa personne évoque despotiquement le souvenir. Peinture, crasse ou pigment, c’est Dieu qui le sait, Dieu seul ! Mais tous les oxydes de chaudron et toutes les poussières paraissent avoir caressé avec amour le visage du jeune hiérarque descendu par amour pour nous des plateaux lumineux du vieil Éden.

Ah ! j’allais oublier l’oreille, et je vous assure qu’elle vaut pourtant d’être étudiée. C’est la roue d’Ézéchiel, quadruple, vaste et profonde, quoique dénuée de flamboiement. Je ne puis, il est vrai, me vanter de m’en être beaucoup approché, tant j’étais pénétré d’un respect tremblant ! Qui sait si ce n’est pas un pentacle, un talisman de chair glorifiée, quelque annexe mystérieuse au puissant cerveau de ce prophète qui lui déléguerait sa sagesse, pour être exactement informé de tous les bruits de la terre et de toutes les rumeurs des cieux ?

Affublé d’un veston de velours bleu, gileté d’un sac de toile brodé d’argent, drapé d’un burnous noir en poil de chameau filamenté de fils d’or et botté de daim, — mais probablement squalide sous les fourrures et le paillon, — ce Franconi de l’Exégèse et ce polonais de la Kabbale, parcourt les villes et les plages pour recruter des adorations. Il n’ambitionne pas moins que tous les cœurs et tous les esprits et si quelque âme dévote lui abandonne par surcroît son corps et la totalité de sa fortune, il raflera par pitié ces dons précaires et continuera sereinement son assomption vers les plus lointaines étoiles.

Avant d’écrire un mot de plus, je tiens à protester de ma parfaite indifférence aux intérêts de Joséphin Péladan et la preuve que j’en donne, c’est qu’il m’est tout à fait égal de lui conditionner ce qu’on est convenu d’appeler de la réclame. Cependant, je le devrais peut-être, par charité pour plusieurs que l’ennui dévore.

Je sais un écrivain fort connu, un des plus remarquables esprits de ma génération, contempteur assidu de la plupart des livres modernes, qui achète régulièrement les tomes de la Décadence latine, à mesure qu’ils sont pondus et livrés à la voracité des contemporains. Nous en avons, parfois, recueilli la consolation la plus efficace et j’imagine que beaucoup d’autres affligés pourraient espérer de cette lecture un notable réconfort.

Je ne puis oublier qu’en des heures sans joie, en des heures mortelles où la parfaite saloperie du monde ambiant nous suffoquait, les œuvres de ce pileux mystagogue, qu’on lisait ensemble, nous furent un inestimable népenthès. On éclatait dès les premières lignes et bientôt on se roulait par terre dans les convulsions de la plus inextinguible gaieté. C’était un enthousiasme, un délire, une pâmoison. À ce point de vue, je suis donc forcé de conclure à l’urgence d’une patriotique réclame.

Pourtant, lorsqu’il y a quatre ans, Joséphin Péladan débuta dans les lettres par la publication du Vice suprême, il y eut une heure de surprise et même de stupéfaction. Ce nouveau venu avait l’air d’apporter une pensée nouvelle. Puis, il y avait des qualités de style, malgré le poncif et l’imitation.

Plusieurs y furent pris. Barbey d’Aurevilly lui décerna l’encouragement d’une préface où il évoquait inconsidérément le souvenir énorme de Balzac, ce dont il eut bientôt à se repentir, car l’imbécile absolu, colossal, que cet inespéré triomphe allait susciter, ne tarda guère à traîner le nom de son parrain littéraire dans le margouillis de ses ridicules insondables. J’y fus moi-même de mon petit dithyrambe, mais avec moins de déchet, n’ayant, alors, d’autre notoriété que la surprenante infamie de mes pratiques de pamphlétaire.

À dater de ce jour, non seulement Péladan cessa d’avoir du talent, mais il renonça même à tout effort pour écrire dans une langue sortable. Il devint liquide et défluent, à la façon de Paul Bourget et de quelques autres décrocheurs de timbale dont la clientèle est assise et qui peuvent désormais lui débiter impunément n’importe quoi.

En revanche, le grotesque ineffable de l’illuminé qui s’était contenté de poindre, çà et là, dans son premier livre, apparut aussitôt dans les autres comme une montée de déluge, comme un typhon, comme l’éventrement des cataractes célestes, comme un cataclysme de cocasserie et d’universelle désopilation.

Des livres tels que Curieuse, L’Initiation sentimentale, À Cœur perdu et Istar qui vient de paraître, furent lancés sur ce globe aride comme des exemples déconcertants, décourageants, de la puissance infinie du comique humain résorbé dans un seul mortel. C’est toujours le même jeune Dieu, protagoniste multiforme de ses créations, qu’il se nomme Merodack, Nebo ou Nergal, c’est-à-dire Péladan lui-même, esquissé plus haut.

Comblé de tous les dons que puisse assumer la charogne humaine ; si merveilleusement beau que les princesses meurent d’amour en le regardant et que les vieillards les plus austères s’élancent dans le train de Sodome, aussitôt après l’avoir aperçu ; orné de l’intuition des prophètes et gratifié de la puissance des miracles ; ayant approfondi toutes les sciences et scruté toutes les langues, jusqu’à pouvoir déchiffrer en se jouant « les hiérogrammes en hébreu zodiacal à points numériques » ; à la fois mage et dandy ; — ce pontife des séphirots s’approche, en dissimulant sa tiare, de la société contemporaine ; il prend par la main la plus belle, la plus fière, la plus vierge de toutes les filles de l’occident et la traîne dans tous les bordels de Paris pour lui donner l’horreur du péché en lui magnifiant l’esprit et le cœur.

Rien, non, rien ne peut donner une idée de l’ânerie, de la cuistrerie, de la balourdise enflammée de ce « périple de l’enfer parisien » que le pauvre diable ignore, d’ailleurs, aussi profondément que l’hébreu zodiacal ou même que le latin d’église.

Il vint un jour me trouver quand il n’était pas encore devenu glorieux, et me pria de lui signaler quelques textes bibliques dont il avait un urgent besoin. Je m’aperçus alors que cet humaniste hébraïsant n’était pas même capable de comprendre le latin rudimentaire de la Vulgate.

Néanmoins, je lui conférai, par voie de traduction, les textes requis, lorsque, feuilletant Isaïe et venant à tomber sur un verset où le nom assyrien de Merodack Baladan, roi de Babylone, est mentionné, mon auditeur s’aperçut soudain que le voile de son propre temple se déchirait. Il se vit clairement désigné dans le saint Livre sous ce nom de Baladan, dont le vocable Péladan n’est qu’une manifeste déviation occidentale, et voilà, si on tient à le savoir, toute l’origine chaldéenne de cet ignare farceur qui ne peut plus écrire trois lignes sans vous jeter au visage ses ancêtres d’Assur ou de Mésopotamie.

Aujourd’hui, la monomanie vient d’empirer et de monter jusqu’au paroxysme suraigu. Il tient toujours pour ses aïeux de Kaldée ; mais il a voulu leur donner à eux-mêmes une ascendance aussi divine que possible, et ce n’est rien moins que les anges, en commerce avec les filles des hommes, qui ont engendré sa famille.

Le but de sa vie, désormais, est fixé. Il cherchera partout ses consanguins dispersés sur la terre, frères ou sœurs naturellement sublimes, qui résument en eux toutes les grandeurs et toutes les magnificences ; et quand il aura groupé toute sa race, il bondira comme un tigre sur les sociétés simplement humaines, qui n’auront plus assez de cavernes et de souterrains pour se dérober à la milice de ce Tout-Puissant.

Il paraît qu’il a rencontré une de ses sœurs dans un de ses derniers voyages, et c’est pour nous raconter ça qu’il vient de lancer deux volumes nouveaux. Il a autre chose à faire, maintenant, que de s’occuper de l’éducation des jeunes personnes de provenance incertaine.

Vous devinez bien, n’est-ce pas ? que ces deux êtres ont dû s’adorer dès le premier jour, quoique frère et sœur, car l’inceste, paraît-il, est très-honorable dans la société angélique.

« Laissez-moi, dit le bien-aimé à la bien-aimée, laissez-moi être celui qui montre le chemin des étoiles… Noble faucon, restez un moment sur ma main avant de prendre vol vers nos sœurs planétaires… Montez, montez, montez même sur moi ! »

Voilà comment on se parle dans la maison. Si la sœur ne monte pas sur lui, la faute en est, non à elle qui ne demanderait pas mieux, mais au parâtre Destin qui lui avait donné, avant la rencontre de l’Œlohite fraternel, un mari gêneur, et qui la fait mourir déplorablement au moment même où elle paraissait être sur le point de le lâcher pour se précipiter au veston bleu du pifferaro.

On m’assure que Joséphin a eu des déboires à Nîmes ou à Marseille, peut-être dans les deux endroits, et que c’est pour punir ce sacrilège qu’il vient de donner Istar qui démontre l’immondicité de la province en conflit avec deux Œlohites qu’elle ne comprend pas. Le mari quelconque de l’Œlohite femelle aurait durement cogné sur l’Œlohite mâle, qui se serait envolé dans un prochain train.

Or, voici l’étonnante singularité de cette race des enfants des cieux. Ils reçoivent impassiblement des claques, arguant de l’Androgynat et d’une faiblesse musculaire qui témoigne précisément de leur origine. Il serait donc fastidieux et vain de leur parler de gloire militaire. Ils ont beau être catholiques, Dieu des armées leur paraît un blasphème infâme, Deus Sabaoth signifiant Dieu du Septenaire, c’est-à-dire de l’entendement.

Dans Curieuse, livre daté de l’An XIV de la Terreur militaire (vulgo, 1886, quatorze ans après la loi de 72), le fils des anges ne se gêne pas pour déclarer que les soldats sont des assassins et qu’il ne veut pas en grossir le nombre. Que ceux qui ne sont pas de ma race, que « les terrestres » fassent leur service de brutes, qu’on les consigne, qu’on les fourre en prison, qu’on les contraigne à ce déshonneur suprême d’éplucher des légumes ou de nettoyer des latrines, c’est leur vocation, c’est dans leur nature ; mais que « Moi, à qui Léonard de Vinci eût tendu la main, à qui d’Aurevilly et les maîtres l’ont tendue, je sois emprisonné sans jugement parce que je n’ai pas lu une affiche ! » Il avait été puni de deux jours de prison pour avoir manqué à l’appel de sa classe.

« Un coup de crosse sur les doigts qui écrivent la Décadence latine !… Je revois ce jour odieux où on me fit dépouiller de tout vêtement : on viola d’un examen de maquignon la nudité de mon corps, on me toucha, on me toisa, comme on eût fait d’un cochon, moi tabernacle d’une âme immortelle, créé à l’image de Dieu, médiateur prématuré de l’Apocalypse !… Mes livres tremblent quand l’uniforme les regarde… Otage de la contemplation dans des mains matérielles, j’étais l’ambassadeur insulté de ce qu’il y a de plus grand au monde, les lettres… Je montre le chevalet de mon supplice pour que l’indignation publique le brise… Voici qu’on ilotise les hiérarques, prenez garde !… Général des livres que j’ai lus, connétable de ceux que j’ai faits, je n’accepterai le métier militaire que lorsque l’état-major acceptera le mien : et puis, qu’il m’égale, je lui donne le défi de finir la phrase inachevée. Je suis de l’armée de la langue, je ne veux pas être opprimé par l’armée du sol. »

J’ai cru devoir finir par ces citations, parce qu’elles résument expressivement le personnage. Ce chef poilu d’hiérophante, bourreau des cœurs, tremble absolument devant la consigne, comme il tremble devant les gifles et comme il tremblerait, sans doute, en présence de n’importe quel danger qui menacerait sa délectable carcasse.

J’ai appris qu’il ne pouvait travailler qu’avec une couronne de laurier sur la tête et une rapière magique par dessus sa robe de chambre. Je m’arrête à ce dernier trait.

Ne pensez-vous pas qu’un tel homme porte en lui, véritablement, le grotesque de tous les temps et de tous les peuples, avec un obscur mélange de cafardise et de lâcheté qui le désignerait à la botte vengeresse d’un mâle, si sa débilité d’avorton superbe n’inspirait aux gens offensables une salvatrice commisération !


10 décembre 1888.


VI

LES CONFIDENCES DU RIEN
OU
LA COLLABORATION INFINIE


Ce chapitre et le suivant
sont dédiés au COUSIN PONS

Le dernier des Goncourt, qui est en même temps le dernier de beaucoup d’autres, avait un rêve et il vient de le réaliser. Heureux homme ! Les personnages des romans Goncourt avaient jusqu’ici manqué d’aristocratie et avaient même quelquefois débordé de canaillerie, Germinie Lacerteux et La fille Élisa, par exemple. C’étaient toujours l’atelier, la salle de rédaction, l’hôpital et le lupanar patenté ou non-patenté.

Tout cela était amèrement dénué de high life et on pouvait craindre que le rhinocéros à deux cornes de la littérature contemporaine n’eût jamais pâturé que dans des marécages subalternes.

Eh bien ! M. Edmond de Goncourt qui est la seconde et dernière corne du monstre, la plus petite, hélas ! a enfin réussi à se décrasser et c’est Chérie, le roman de ses rêves, qui lui aura servi de savonnette à vilain.

« Ce roman, dit-il, est une monographie de jeune fille, observée dans le milieu des élégances de la Richesse, du Pouvoir, de la suprême bonne compagnie, une étude de jeune fille du monde officiel sous le second Empire. »

Déjà, dans la préface de La Faustin, il en avait annoncé le projet, faisant cette chose peu ordinaire de quêter publiquement ce qu’il appelait des documents humains. Il s’adressait à « ses lectrices de tous les pays, réclamant d’elles, en ces heures vides de désœuvrement où le passé remonte en elles, dans de la tristesse ou du bonheur, de mettre sur du papier un peu de leur pensée en train de se ressouvenir, et, cela fait, de le jeter anonymement à l’adresse de son éditeur. »

Ce qu’il demandait à ces dames, en somme, c’était de lui dévoiler tout bonnement « ce que les maris et même les amants passent leur vie à ignorer ». Rien que cela. C’est ainsi que M. Edmond entend la confection du roman moderne, et ce n’est pas autrement, sans doute, que les produits de la maison Goncourt frères et Compagnie ont toujours été manufacturés.

En suivant la doctrine de cette école, on peut se mettre à vingt, cent ou même à dix mille pour un même roman. C’est la collaboration infinie. Le romancier n’a plus à faire que les étiquettes, l’étalage et le bienheureux débit de la marchandise. Cela s’appelle la mise en œuvre du document humain, expression d’un ridicule ineffable dont M. de Goncourt réclame la paternité. Que Zola s’arrange là-dessus avec lui comme bon lui semblera. Ces gens me semblent admirablement faits pour se lacérer les intestins.

L’auteur de Chérie a donc reçu des montagnes de lettres, entre autres, des « lettres de mères » le renseignant sur quelques cas curieux de puberté précoce observés sur le corps charmant de leurs chastes demoiselles. On devine les détails où se complaisent tant les bas-bleus ignobles capables de les fournir par voie postale.

On pourrait s’amuser, si on avait beaucoup de temps, à découper dans le roman que signe effrontément M. de Goncourt les endroits innombrables où cette occulte collaboration féminine est évidente et saute aux yeux. Il y aurait aussi le petit stock de fumisteries littéraires telle que les confidences d’une femme mariée sur la première « visitation du désir », sur « la douceur du premier baiser d’amour donné sur la bouche », ou sur les premières sensations de la couche nuptiale, confidences écrites, vraisemblablement, sur une table de brasserie par quelque crasseux bohême en joviale humeur.

C’est avec tout cela que l’illustre maître a travaillé à nous fabriquer ce qu’il appelle de la réalité élégante. Il faut convenir que c’est une jolie méthode de travail, bien digne d’un artiste et qui promet de bien agréables résultats.

Ainsi M. de Goncourt, plein de confiance en sa recette, est fermement persuadé d’avoir obtenu, par son moyen, l’exacte photographie de la jeune fille mondaine des hautes classes, « l’être rare, dernier mot de la plus exquise civilisation, orné de toutes les acquisitions et sélections d’une race merveilleusement perfectionnée » et sa préface, qui équivaut à l’action de tirer l’échelle, semble dire : Voilà comme ça se trousse ! On pourra peut-être faire quelque chose de propre à force de m’imiter, mais, dans les siècles des siècles, on ne tirera pas de nouveaux trésors de ce filon que j’ai épuisé.

Cette étonnante préface, qu’il nomme son testament littéraire — et dont on s’est justement moqué, est certainement l’un des plus rares modèles d’infatuation qui se soient produits de notre temps. Appuyé sur la certitude inébranlable d’avoir été un écrivain plus grand que Balzac lui-même, lequel, dit-il, « ne possédait pas un style personnel », il se glorifie d’avoir pondu avec son frère toute la vermineuse couvée naturaliste, d’avoir imposé à la génération présente le goût de l’odieux bibelot du dix-huitième siècle et, enfin, d’avoir propagé en France cet infâme art japonais, matériel et futile, comme un art d’esclaves ou de galériens, qui tend à l’effacement et au déshonneur du spirituel génie des races occidentales.

Tels sont les titres des deux frères pour s’en aller au firmament analytique que la postérité sera tenue d’adorer, en admettant, toutefois, que cette ingrate ne se retourne pas vers les ténèbres de la superstitieuse synthèse latine et ne repousse pas à coups de bottes, dans un implacable oubli, toute cette école de damnés dont les œuvres auront pesé comme un cauchemar de servitude sur le sommeil de la pensée française, en cette seconde moitié du dix-neuvième siècle.

On a remarqué que tout écrivain a un mot, un certain mot dont il est le très-humble serviteur, qui s’impose à lui, à tout instant, et qui est comme une torche pour éclairer les cavernes de son génie.

M. de Goncourt qui n’a pas de génie, mais qui est plein de cavernes sonores et ténébreuses, est illuminé à nos yeux par le mot RIEN qui se rencontre sous sa plume, toutes les fois qu’il lui faut exprimer une nuance quelconque rebelle à son analyse : un rien de beauté, un rien de mise, un rien d’émotion, un rien de collaboration, (vieux farceur !) des riens délicieux, des riens spirituels, des riens pleins de grâce, etc., enfin, le rien du rien qui est son livre même et le tréfonds de son esprit.

Je doute que le dernier livre du dernier des Goncourt ait un immense succès. La lecture n’en est pas amusante. Ah ! non. Il faut avaler deux cents pages au moins de niaiseries prétentieuses, sans mouvement ni style d’aucune sorte, avant d’arriver au commencement d’une pénombre d’action.

Voici la chose. Une petite fille a un grand-père qui est maréchal de France, qui l’aime bien et qui fait des rébus. Cette petite fille extraordinaire tête, crie, adore les poupées, a une passionnette pour un joli monsieur qui vient à la maison, se coiffe en nid de merle et fait sa première communion.

Ici, une dizaine de pages sous le titre : Règlement de vie, ou résolutions de la première communiante, littéralement copiées dans le vieux cahier d’une petite fille devenue assez grande pour admirer M. de Goncourt et lui donner sa confiance.

Le titulaire du bouquin fait remarquer avec profondeur que le bon sens de cette charmante enfant « rejetait le mystère de la présence réelle » et que ce même bon sens la faisait rêver de l’union avec « un homme », dans sa toilette de communiante. À ce trait, on reconnaît dans la petite patricienne une très-proche parenté avec la petite Nana, communiante de l’Assommoir.

À partir de ce moment, Chérie se met à « faire joujou » avec le sentiment et ça ne la lâche plus. Il est vrai que toute sa conception de l’amour, à l’âge de seize ans, est « un tendre et plaisant émoustillement du cœur » ; mais M. Edmond ne la laissera pas dans cette ignorance et nous sommes sur le point d’assister à de bien autres émoustillements.

Un jour, Chérie lit cette phrase dans un dictionnaire : « Chaque fois qu’une Amazone tuait un ennemi, elle recevait un homme dans ses bras. » À l’instant, des écailles tombent de ses yeux et l’innocente a enfin « la clef de l’amour et du mariage ». Nous sommes arrivés à la page 259. Cette clef c’est tout simplement le Phallus, le Phallus immense et vainqueur dont la vision va remplir toute son existence.

Vous comprenez maintenant que pour arriver à d’aussi étonnants résultats d’analyse, il est indispensable d’avoir énormément pratiqué un salon parisien, « d’avoir usé la soie de ses fauteuils pour en surprendre l’âme, et d’avoir confessé à fond son palissandre ou son bois doré. » (Les frères Zemganno. — Préface.)

Alors apparaît dans sa gloire la salauderie physiologique qui sert de base à tout roman naturaliste. Chérie va dans le monde, naturellement, et ce qu’elle y entrevoit dans des riens invisibles lui donne, je vous assure, de sacrées sensations.

« Vivre là-dedans, en ayant sous les yeux l’exemple tentant des autres femmes, c’est cruel, savez-vous, pour de grandes filles en âge de faire des enfants. »

Mais M. Edmond de Goncourt, qui est miséricordieux quoique juste, ne supportera pas qu’elle succombe et il la retirera de cette planète avant qu’elle ait souillé sa robe d’innocence.

Cependant, la physiologie doit avoir son cours, « l’ovulation appelle la fécondation, » il n’y a pas à changer ça, et, ma foi, le mariage, aux yeux de la jeune fille, prend, chaque jour, l’aspect de plus en plus arrêté « d’un phallus dessiné sur un mur. »

Le sévère Edmond ne permettant pas qu’il se dessine d’une autre façon, l’intéressante vierge meurt de la consomption du désir et ainsi finit le dernier roman du dernier des Goncourt.

Sera-ce vraiment son dernier roman ? Hélas ! qui oserait en répondre ? Il y a dans Chérie une phrase mélancolique où se niche peut-être le secret du découragement de l’auteur :

« Rien n’est plus rare, gémit-il, qu’un derrière chez une Parisienne. »

Est-ce là tout ? Alors Dieu fasse que de nouvelles correspondances anonymes le rassurent sur ce point et qu’il nous inonde d’une quarantaine de nouvelles analyses du même genre, auxquelles soit donnée la vertu de précipiter l’heure désirable où cette immonde nourriture, venant à surcharger l’estomac humain, sera définitivement rejetée dans les ténébreux égouts littéraires d’où la sénilité contemporaine l’a fait sortir !


17 mai 1884.


VII

LES PREMIÈRES PLUMES D’UN VIEUX DINDON

M. Edmond de Goncourt nous avait bien promis dans la préface de Chérie de ne plus nous donner aucun roman et j’en avais exprimé la plus indécente allégresse. Naïf que j’étais ! Il nous en donnera toujours et s’il n’a plus la force d’en pondre de nouveaux, il saura parfaitement en dénicher de très-anciens qu’il retapera besoigneusement pour le réconfort des jeunes romanciers affligés de l’aridité de sa mamelle.

Le volume intitulé En 18… et désigné comme le premier livre des Goncourt n’est peut-être, en effet, que le premier d’une série de ces rossignols du naturalisme avunculaire que le « vaillant éditeur belge » Kistemaeckers va recueillir et acclimater dans sa volière. Dieu seul, à qui rien n’est caché, peut savoir les surprises que ces deux personnages nous tiennent en réserve !

Il paraît que l’éditeur de Charlot s’amuse a été poussé par le désir de joindre En 18… aux premiers livres des jeunes de ce temps qui ornent sa bibliothèque. C’est, du moins, le témoignage de M. Edmond de Goncourt, qui partage, avec M. Dumas fils et deux ou trois autres fakirs du parfait contentement, la charmante habitude d’être sempiternellement le préfacier de lui-même.

Or, on sait quels sont les jeunes de la bibliothèque Kistemaeckers. Le plus violent besoin du dernier des Goncourt est donc actuellement de se décrasser dans le même bain d’adolescence que MM. Bonnetain, Poictevin, Robert Caze, Flor O’Squarr, ou même que le petit Desprez, cet innocent greluchon de la vieille gueuse naturaliste.

Cette inestimable faveur lui ayant été accordée, sa joie ne connaît plus de bornes et il chante le renouveau de sa vieille gloire dans une préface lyrique, assez semblable aux diverses préfaces dont le dix-neuvième siècle a été déjà gratifié par lui. Car la curieuse prétention de ce photographe, c’est de parler à tout son siècle. À l’exception de Nicolardot-Narcisse et de Victor Hugo-Bouddha, il n’y eut peut-être jamais un écrivain plus sûr de sa séduction et plus persuadé du passionnant intérêt qui doit se dégager pour tout être pensant des moindres balbutiements de son début génial.

Balzac n’eut jamais de « style personnel », nous disait-il dans la préface de Chérie ; mais le style des Goncourt, ah ! ce style qui « rend l’âme des paysages », et qui « attrape le mouvement dans la couleur », voilà le Régent de la Couronne esthétique de cet ingrat dix-neuvième siècle qui n’a pas encore décidé que tout son marécage littéraire devait s’incliner comme un seul roseau devant ce rouvre sourcilleux.

Il est aimé pourtant, le vieux dindon, il est adoré même d’un grand nombre, les femmes lui envoient de confidentiels petits papiers, il a une école, il a une église, il est le Lama vénéré de force bonzes, mais enfin, l’univers n’est pas à ses pieds et il n’arrive pas à dissimuler que cela lui paraît le comble de l’injustice.

« Petite Chérie, gémissait-il, il y a six mois à peine, pauvre dernier volume du dernier des Goncourt, va où sont allés tous tes aînés, depuis les Hommes de lettres jusqu’à La Faustin, va t’exposer aux mépris, aux dédains, aux ironies, aux injures, aux insultes, dont le labeur obstiné de son auteur, sa vieillesse, les tristesses de sa vie solitaire ne le défendaient pas encore hier et qui, cependant, lui laissaient entière, malgré tout et tous, une confiance à la Stendhal dans le siècle qui va venir. »

Le siècle qui va venir aura peut-être d’autres affaires et je ne conseillerais pas à M. Edmond d’y compter beaucoup. Tout être créé doit obéir à sa nature ou crever, et si le genre humain doit continuer de vivre, il retournera nécessairement à la Pensée et ne verra même pas les acéphales abjects qui l’auront si longuement pollué.

Alors, que lui importera le gros œil charnel de cette brute avec sa « vision directe de l’humanité », laquelle « fait le romancier original » ?

Je l’ai lu avec courage, ce premier livre des Goncourt, et, franchement, je ne sais que dire. Il faudrait rabâcher. C’est le Goncourt connu, archiconnu, l’écumoire de toutes les lectures qui peuvent être faites par deux misérables dénués de synthèse, le crible de l’esprit de tout le monde, le stupide appareil photographique successivement appliqué à toute figure qui passe dans la matérielle clarté du jour astronomique, sans qu’on puisse dégager un criterium quelconque, une idée, un aperçu, un embryon de doctrine ou de concept sur quoi que ce soit.

Le romantique chapitre VII, par exemple, morceau certainement égal aux meilleurs de Charles Demailly ou de Madame Gervaisais, excellent même dans le genre Goncourt, bien entendu, ce chapitre qui veut bafouer les classiques, surtout Racine et Molière, — ce dont je ne me plaindrais pas, — je vous défie d’y rencontrer un seul de ces mots virils que j’appelle irréparables, qu’aucune lâcheté ne peut révoquer et qui fixent à jamais un écrivain dans un compartiment déterminé du train omnibus de la spéculation philosophique.

Heureusement, on peut toujours compter sur les préfaces quand il s’agit de déchiffrer un roman d’Edmond de Goncourt. Elles facilitent singulièrement le travail de la Critique. Son lourd esprit le trahit à toute ligne et, quand il parle de lui-même, raconte sans cesse l’étrange misère de son orgueil de volatile parvenu.

Écoutez plutôt cet impayable cicerone du Colisée de sa propre estime :

« Aujourd’hui que plus de trente ans se sont passés depuis l’autodafé d’En 18… (Il vient de nous apprendre que son frère et lui s’étaient décidés à brûler tous les exemplaires jugés par l’éditeur encombrants et de nulle défaite, même comme papier de chauffage), je n’estime pas beaucoup meilleur le volume, mais je le regarde, ainsi que madame Sand m’a appris à le considérer, (Quelle Égérie achalandée que cette vieille chaussette bleue, tout le monde l’a consultée !) comme un intéressant embryon de nos romans de plus tard, comme un premier livre contenant très-curieusement en germe les qualités et les défauts de notre Talent (Lisez : incomparable génie), lors de sa complète formation ; (Ceci est inexact et je soupçonne M. de Goncourt de désirer qu’on n’en croie rien. Il n’y a ici ni embryon ni germe. En 18… est le roman Goncourt dans tout son développement) — en un mot, comme une curiosité littéraire qui peut être l’amusement et l’instruction de quelques-uns. (Comme amusement, je préférerais le bilboquet, mais je veux que le diable m’enlève si je comprends en quelle sorte ce livre pourrait bien être instructif.)

« C’est mal fait, ce n’est pas fait, si vous le voulez, (Certes !) ce livre ! mais les fières révoltes, (j’offre un million à celui qui me dira contre qui ou contre quoi peuvent se révolter des gens ne croyant à rien et incapables de nier ou d’affirmer n’importe quoi) les endiablés soulèvements, les forts blasphèmes à l’endroit des religions de toutes sortes, (oui, mon petit vieux, tu es terrible) la crâne affiche d’indépendance littéraire et artistique, (cherchez donc un mendiant de publicité qui ne se recommande pas de son indépendance !) le hautain révolutionnarisme (?) prêché en ces pages ; puis quelle recherche de l’érudition, (insecte souvent fugitif, hélas ;) quelle curiosité de la science, — et dans quelle littérature légère de débutant (à vous, Poictevin !) trouverez-vous ce ferraillement des hautes conversations, cette prestidigitation des paradoxes, (Ô prestidigitateur Bonnetain, le souffriras-tu ?) cette verve qui, plus tard, tout à fait maîtresse d’elle-même, enlèvera les morceaux de bravoure de Charles Demailly et de Manette Salomon, (Charpentier, 3 fr. 50) et encore ce remuement des problèmes qu’agitent les banquiers les plus sérieux, et, tout le long du volume, cet effort et cette aspiration des auteurs vers les sommets de la pensée ? (Effort et aspiration peu récompensés !) Oui, encore une fois, c’est bien entendu, un avorton de roman, (demeuré tel comme les romanciers eux-mêmes) mais déjà FABRIQUÉ à la façon sérieuse des romans d’à présent.

Le mot le plus considérable de cette oraison funèbre me paraît être le mot fabriqué. Je défie la Critique de trouver mieux et je renonce, pour ma part, à ajouter une expression qui déshonore plus parfaitement ces infâmes manufacturiers de lettres qui ont anémié pendant trente ans l’esprit français, si robustement nourri avant eux par le grand Balzac, que le survivant de ces deux drôles a l’impudence de mépriser.


18 octobre 1884.


VIII

SÉPULCRES BLANCHIS


À ALPHONSE VALLOT

Il paraît que le reproche de manquer de patriotisme est décidément la seule injure qui puisse être valablement décochée à M. Renan.

On aurait pu croire, n’est-ce pas ? que tout devait glisser sur la carapace onctueuse de cet affable vieillard. On se gêne si peu, depuis trente ans, pour lui notifier le dégoût dont il abreuve ses contemporains !

Toutes les formes imaginables de l’imprécation ou du sarcasme furent appliquées inutilement à cet Achille du mensonge qu’on supposait invulnérable, et qui avait fini par décourager le Mépris.

M. de Goncourt, si fameux par tant de découvertes futiles, a trouvé, comme par hasard, le tendon sensible d’un optimisme de philosophe qu’aucun sagittaire n’eût espéré de jamais atteindre et qu’eussent envié, dans leurs marécages, les hippopotames les moins gastralgiques.

« Si, jamais, un auteur comique voulait amuser le public de mes ridicules, écrivait un jour M. Renan, je ne lui demanderais qu’une chose, ce serait de me prendre pour son collaborateur. »

Il est évident qu’un tel homme a pris son parti de tous les persiflages et de tous les engueulements possibles. Aussi longtemps que la bonne huile de baleine ne manquera pas à son organisme copieux, tant qu’il aura de solides prébendes universitaires et l’admiration profitable des amateurs d’une littérature de Cocagne où surabonde la truffe sentimentale dont se capitonnent les volailles d’un éclectisme indulgent ; — on peut être certain de l’inaltérable sérénité du personnage.

Que voulez-vous que lui fassent les catastrophes publiques ou les deuils privés, quand il a le réconfort habituel de la « vieille philosophie lannionaise, philosophie passablement rieuse, pétrie d’ironie et de belle humeur ? » Tels sont les propres termes de sa récente protestation publiée par tous les journaux.

Cette philosophie n’était pas connue et les habitants même de Lannion, je le conjecture, s’en doutaient fort peu. Ces bonnes gens des Côtes-du-Nord en qui notre ignorance ou notre candeur croyait voir de simples chrétiens bornés au catéchisme de leurs ancêtres, doivent arborer un certain orgueil de cette licence en philosophie que leur décerne l’auteur de la Vie de Jésus.

Autant qu’on peut voir, cela consiste à s’embêter le moins possible dans ce joyeux univers, en ne prenant jamais au sérieux les espérances ni les douleurs du prochain.

Ce système lannionais ne diffère pas sensiblement de l’archi-séculaire postulat des petits cochons d’Épicure et je doute qu’il se manifeste un cerveau breton pour le formuler avec plus d’ingénuité que le doux cafard des Souvenirs d’enfance et de jeunesse où se trouvent consignées, entre autres choses, la pacifique joie de voir mourir une sœur « très-chère » et la certitude bienfaisante de « n’avoir jamais obligé personne ».

Eh ! bien, la philosophie lannionaise est légèrement déconcertée. M. Ernest Renan s’est mis en colère. Oh ! une colère sans apoplexie et qui ne rappelle que de fort loin les déchaînements homériques, mais une bonne petite fureur verdâtre de pédagogue lanciné par l’évocation d’une circonstance d’autrefois où son équilibre sapiential fut pris en défaut.

M. de Goncourt lui reproche, dans son Journal, d’avoir un certain jour, paru totalement dénué de patriotisme, alors que la plus élémentaire décence exigeait, au moins, que ce sentiment eût l’air d’exercer de profonds ravages dans les plus philosophiques intestins.

Au fond, je ne crois pas que l’accusation formelle de renier sa patrie puisse beaucoup affliger un homme qui travailla si longtemps à l’abrutir. Mais on nous le montre en pleine invasion prussienne, livré à une sorte d’hystérie germanique dont le délire le fait trépigner comme un démoniaque en lui arrachant l’aveu de son exécration pour la France.

Et voilà précisément ce qui le révolte aujourd’hui. M. Renan s’est déclaré lui-même un homme « très-bien élevé » et sa prétention la plus chère est une irréprochable tenue. Il est certain que les révélations de M. de Goncourt accablent de ridicule ce pédant célèbre que sa philosophie de Lannion met à l’abri de tout déshonneur. Il est non moins incontestable que sa dignité de savantasse est compromise pour longtemps, pour toujours peut-être, car les livres de son adversaire survivront très-probablement aux siens. Encore une fois, c’est bien là ce qui le suffoque et dont sa joviale sagesse est impuissante à le consoler.

Il a beau écrire malhonnêtement que « le radotage des sots ne tire pas à conséquence et que l’avenir n’en croira rien », cet avenir dont il se croit le locataire emphytéotique, lui paraît, tout de même, inhabitable depuis la caricature dont l’a fielleusement décoré la malignité du vieux Goncourt.

Il sait que les anecdotes ont la vie dure et il a quelque chose comme le pressentiment que celle-là ne pourra pas être facilement effacée. En conséquence, il s’efforce de la masquer sous la draperie d’un patriotisme loqueteux dont les mites elles-mêmes ne veulent plus, mais dont il espère que se contentera la postérité.

« J’ai toujours servi mon pays en bon patriote que je suis, dit-il, et je continuerai à le servir de même jusqu’à ma mort. » Si tout le monde avait servi la France comme lui, j’imagine que ce beau pays d’enthousiasme et de générosité serait Allemand jusqu’au fond de ses bottes, depuis une vingtaine d’années pour le moins, car il est difficile de nommer un individu qui ait autant fait que celui-là pour propager dans le monde latin le scepticisme de la servitude.

« Il est de mon devoir de bon Français, dit-il encore, de protester énergiquement contre les propos horribles que m’attribue M. de Goncourt. » Le mot devoir est ici très-fort. Il implique logiquement une espèce de sacrilège dont ce romancier « inintelligent et grossier » se serait rendu coupable en égarant un fusain plus que téméraire sur le profil goutteux et cocasse de Trimalcion.

C’est vraiment un spectacle singulier d’assister à la déliquescence de certains bonshommes que les croque-morts oublient d’enterrer. À ce point de vue, Goncourt et Renan se valent et s’équilibrent exactement dans la balance de l’Absolu.

Alors que tout flambait sur le territoire ; quand la noble France livrée par son propre chef et opprimée sous le talon du voyou Prussien, râlait dans la boue du sang de ses lions immolés, en regardant l’aigle noir déchiqueter son ciel de lumière ; quand les innocents ou les faibles que la mitraille avait épargnés, mouraient de famine sous le vent polaire qui s’exhala des poumons germains en cette année d’abomination ; — ces pacifiques messieurs « esthétisaient » en ripaillant dans de petits coins abrités, l’un prenant des notes littéraires et l’autre vociférant contre les vaincus.

L’occasion leur semble aujourd’hui venue d’afficher un patriotisme divin. M. de Goncourt publie ses memoranda, M. Renan proteste aussitôt avec toute l’énergie dont il est capable contre certaines divulgations qui l’outragent, et voilà l’opinion appelée à se prononcer sur le degré d’admiration qu’il convient de répartir équitablement entre ces deux créanciers de la reconnaissance nationale.

Elle bafouillera, selon sa coutume, la Reine du monde, en s’abîmant de respect aux pieds des bonzes du succès que son impartiale échine réconciliera peut-être. Mais cela fait un drôle d’effet, n’est-ce pas ? de penser à tant de pauvres diables, sans littérature ni philosophie, qui se firent tuer simplement, dans leur propre peau, et dont les noms lamentables sont à peine connus de Dieu seul, — pour qu’un lointain jour, deux byzantins décrépits, préservés peut-être par leur sacrifice, parlassent entre eux de patriotisme, en se bavant à leurs vieux visages… au-dessus des gouffres piaculaires !

J’arrive, sans doute, un peu tard pour chroniquer sur cette affaire qui eut son éclat, il y a bien quinze jours, et qu’un événement considérable, déjà oublié lui-même, paraît avoir complétement effacée. Mais on peut être assuré qu’elle reviendra, plus tapageuse qu’auparavant, puisqu’on a la douce promesse d’une réponse de M. de Goncourt à M. Renan dans la préface du prochain volume de son Journal, ce qui permet de regarder comme improbable l’immédiate réconciliation de ces deux augures.

Les sources d’inspiration de l’auteur de Chérie sont trop explorées pour qu’une telle réponse doive engendrer la perplexité. Le premier lettré venu pourrait la dicter d’avance à son perruquier, dans le style même du « dernier des Goncourt » dont les translucides procédés sont connus jusqu’à la ficelle.

Il n’y a pas à douter qu’il ne profite de l’occasion pour nous entretenir de ses héroïques travaux d’histoire et du courant d’ « idées audacieuses » qu’il eut la gloire de déterminer en collaboration avec son sublime frère. Car il ne se lasse pas d’en jouer sur sa guitare, de ce frère de désolation dont il nous raconte lui-même qu’il épia l’agonie, un carnet de notes à la main, comme il a ponctué, jour par jour, les hoquets de mort de la France ; — littérateur jusque dans la fosse, jusqu’à l’épitaphe, jusqu’aux abois des chiens des tombeaux !

Sans aucun doute, il alléguera, dans le présent cas, les rigides exigences de son devoir d’historien, qui le condamnent à la plombagine perpétuelle du reportage le plus transcendant. Peut-être même aurons-nous une resucée de notules justificatives sur l’incident litigieux et M. Renan s’empressera-t-il d’arracher la dernière plume de son vieux croupion pour notifier une suprême fois, aux idéalistes français, le néant intellectuel de son insulteur.

Toute cette farce est, au fond, passablement sinistre de l’un et l’autre côté. On sent si bien que la fameuse question de patriotisme est si étrangère à ces deux mandarins occidentaux et tient si peu de place dans leurs préoccupations ! Deux vanités caduques sont aux prises et voilà tout, absolument tout. Mais cela suffit pour passionner une génération désintéressée de la Vie et qui écoute volontiers à la porte de tous les sépulcres blanchis.

M. de Goncourt étant, à sa manière, infiniment plus artiste que M. Renan, qui ne paraît tel qu’aux psychologues et aux pédants, ses livres dureront un peu plus que les siens, destinés à réintégrer leur néant quarante jours après l’oraison funèbre.

Par conséquent, le fantoche convulsionné qu’il a voulu peindre sera bientôt devenu comme la grisaille d’un anonyme et le sceptique Renan peut se consoler sur cet espoir.

D’autre part, celui-ci possède actuellement une bien plus large gloire, en raison même de son infériorité d’écrivain, et cela lui donne un peu d’avantage. Il ne reste plus qu’à s’asseoir sur le drapeau tricolore en attendant l’issue du tournoi.

Les partisans du philosophe ont dit, après lui, que l’adverse romancier n’avait pas le droit de reproduire par des procédés graphiques, une conversation de table, une causerie sub rosa, ainsi qu’ils s’expriment, une roterie cordiale entre intimes, fût-ce au bout de vingt ans.

M. de Goncourt répliquera, non sans à-propos, qu’il n’était pas l’intime de M. Renan. Il ajoutera surtout que c’est le droit absolu d’un observateur d’histoire de consigner implacablement tout ce qui peut éclairer de quelque lueur les physionomies honorables ou patibulaires dont l’importance est considérable, et j’estime qu’il aura cent fois raison, mais à la réserve conditionnelle d’un génie profond que l’avare nature, je le confesse, ne lui a pas accordé.

Le génie n’observe que dans le dessein de conclure et M. de Goncourt est incapable de formuler une conclusion. C’est un ouvrier en mosaïque des plus attentifs et des plus soigneux, comme il en faut pour décorer le vestibule d’un véritable grand homme, mais il faut ensuite l’arrivée du Maître pour que resplendissent les marbres sur lesquels se tiendront humblement les pauvres, en attendant la distribution du pain.

Ah ! s’il avait pu faire éclater dans la lumière d’un jugement définitif, le Renan dîneur et imprécateur qu’il a raconté ! C’est si bien lui ! Je l’ai tellement reconnu, l’abominable sophiste mellifluent du Collège de France où j’allais autrefois l’étudier, en vue d’obtenir une précise « Configuration du savantasse » que je demande la permission de reproduire telle que je l’ai publiée obscurément en 1884.

« Je vis un homme de taille médiocre, à l’embonpoint élastique, agile et fermement planté sur de petites jambes de montagne, évidemment calculées pour porter leur homme aussi bien sur les rocs de l’explorateur phénicien que sur les tréteaux basculants du conférencier.

» L’impression première et immédiate est celle d’un vieux frère de la Doctrine chrétienne, frère Potamien ou Junipère qui aurait distribué les fruits de l’arbre de la science à trois ou quatre générations.

» Face glabre, au nez vitellien, légèrement empourpré et picoté de petites engrêlures qui tiennent le milieu entre le bourgeon de la fleur du pêcher et les bubelettes vermillonnes d’un pleurnichage chronique, — assez noblement posé d’ailleurs, au-dessus d’une fine bouche d’aruspice narquois et dubitatif, — comme un simulacre romain de la Victoire ailée et tranquille, au bord d’une route tumultueuse de la Haute Asie, encombrée du trafic suspect de Babel ou de Chanaan.

» Le double menton gras et savoureux est d’un ecclésiastique depuis longtemps accommodé aux délicatesses de ce monde charnel et généralement facile aux convenances et aux absolutions. Ce menton s’étale sans recherche ni vergogne, par le repli habituel d’une méditation antique, sur un cou raisonnablement court et pas plus apoplectique que le teint, assez semblable à celui d’une citrouille aperçue à travers une vitre de corne.

» Il est presque évident que ce Capanée ne mourra foudroyé d’aucune manière et il y compte bien, allez ! Il suffit de voir ses petits yeux striés de bleu et de vert, perpétuellement mobiles sous la broussaille hirsute de ses sourcils gris. Ces yeux-là, quoique un peu éteints, comme il convient aux yeux des paléographes habitués à regarder des choses de peu de reflet, ont encore assez de vivacité pour défier insolemment tous les anathèmes.

» Les oreilles, je dois le dire, m’ont un peu déconcerté. Je m’attendais à contempler l’oreille grassement ourlée d’un épicurien, au cartilage finement voluté, au lobe anacréontique, à l’écarlate célèbre de Tartufe. J’espérais même un peu de ce poil soyeux qui tapisse voluptueusement le tabernacle de l’harmonie chez ce gracieux animal qui s’appelle le cerf de David et qui est, au 41e psaume, le symbole biblique du Désir. J’ai trouvé une espèce de feuille automnale, de palimpseste hébraïque où l’on croirait reconnaître les caractères indéchiffrés d’un très-ancien texte samaritain. Oreille tiraillée de vieux docteur sadducéen possédé de l’esprit de dispute et à moitié sourd.

» Enfin les cheveux de M. Renan, rares au sommet du crâne et malhabilement ramenés, peut-être par inconsciente coquetterie de moine raté, sont d’une nuance châtain-gris-punaise qui éloigne despotiquement l’antique image du nombre des neiges et des hivers.

» La forme générale de cette tête de philosophe au front fuyant n’est pas précisément ridicule, mais il n’y en a pas de moins imposante ni de moins fière. La dépression occipitale est si sensible et les lignes osseuses inférieures sont dans de telles relations avec la coupole surbaissée de ce temple de la sagesse que vu tour à tour de profil et de face, il offrirait à la fantaisie d’un Sterne les deux idées successives d’un alpha et d’un oméga.

» Désopilant symbolisme physiognomonique, providentiellement adapté à ce sceptique déliquescent qui semble porter en phylactères autour de sa personne, toutes les formules équivoques ou conditionnelles de la demi-douzaine de langues savantes qu’il a la réputation de parler[2]. »

Je n’ai pas eu la consolation de revoir M. Renan depuis cette époque, mais on m’assure qu’il n’a pas changé et je suppose qu’il était à peu près le même au moment du fameux dîner de 1870 dont il digère si péniblement le souvenir.

Les dénégations hautaines qu’il oppose au récit de ce festin me mettent fort à l’aise pour n’en pas douter un seul instant. Le rôle ignoble qu’il y joua me semble en accord parfait avec l’expression ci-dessus détaillée de son patelin visage et merveilleusement approprié aux qualités d’âme que transsude son œuvre entier. Il n’y a pas de gouffre appréciable entre l’apostasie et la trahison.

M. de Goncourt a raconté les faits avec une exactitude rigoureusement garantie par sa méthode de travail sans laquelle il n’eût jamais existé comme écrivain. Mais il est profondément regrettable qu’il n’ait pas pensé sur cet incident capable de suggestionner des portes cochères.

Nous eussions alors contemplé, dans la profonde réalité de sa nature, le glorieux Ernest Renan « le sage entripaillé, la fine cassolette scientifique, d’où s’exhale vers le ciel, en volutes redoutées des aigles, l’onctueuse odeur d’une âme exilée des commodités qui l’ont vu naître et regrettant sa patrie au sein des papiers qu’il en rapporta, — comme des reliques à jamais précieuses pour l’éducation critique des siècles futurs ! »


23 décembre 1890.


IX

L’IDOLE DES MOUCHES


À FRÉDÉRIC BROU
Théophile Gautier !… Une huître dans une perle.
Œuvres inédites de Caïn Marchenoir.

Béelzébub, Idole des mouches ! Pourquoi suis-je obsédé de ce Dieu, au moment même où j’ai résolu d’écrire une dernière fois sur M. Edmond de Goncourt adoré de tant de potaches littéraires ?

On en pensera tout ce qu’on voudra, mais j’ai cette coutume, avant d’aborder n’importe quel sujet pouvant être exploité par l’entendement, d’écouter attentivement ce qui sonne dans mon imagination, — persuadé que chaque heure de la vie intellectuelle évolue dans une vibration spéciale dont il n’est pas possible de s’évader sans insanité.

Les idées s’invoquent et se confédèrent mystérieusement selon la loi des similitudes. Si l’austérité proverbiale de notre littérature pouvait s’accommoder d’une métaphore, je nommerais cela le raccrochage prostitutionnel des entéléchies vagabondes.

Si, par exemple, il est impossible d’excogiter la joie sans qu’aussitôt vienne s’offrir la concomitante notion de la Mort, à combien plus forte raison le souvenir de M. de Goncourt et de sa Faustin n’induirait-il pas aux récollections diaboliques ?

Je viens de relire pour la troisième fois depuis dix ans, ce roman célèbre, et je pense qu’en voilà décidément pour l’éternité. Je n’étais pas au tiers du volume que, déjà, la plus sale engeance m’avait investi. Il me semblait entendre grincer sourdement tout autour de moi d’opaques fantômes et des polymorphes ténébreux. D’horribles gueules se baisaient inhumainement dans les coins, et le phosphore littéraire de l’alambic traînait sa lueur sur ce cauchemar…

C’est alors que je me suis souvenu de cette Idole des mouches, Dieu stérile d’Accaron, qu’on ne pouvait pas consulter sans mourir, disent les Écritures, et qui commande souverainement aux démons des possédés.

M. Edmond de Goncourt est, parmi les écrivains modernes, celui, peut-être, qui a eu le plus la puissance d’attirer à lui les cantharides et les bourdons de la phrase dont la mort, suivant Salomon, est capable de faire puer les parfums. Les parfums, hélas ! les onguents même que ce romancier olfactif a si laborieusement combinés, pour en saturer le plus insalubre autel où les maringouins idolâtres aient jamais pu s’asphyxier !

La vibration cérébrale qui correspond à La Faustin me paraît être le Diabolisme absolu. Et cette opinion n’est certes pas pour diminuer une pareille œuvre.

Le Diable est, après Dieu, la plus grande force cachée. C’est le geôlier de l’Irrévocable. C’est lui qui répond de l’âme humaine quand on la transfère dans le désespoir. C’est lui qui se charge d’essuyer les yeux en pleurs avec des tessons brûlants, de réconforter les faméliques en les saturant de chaux vive, de réchauffer les loqueteux entre les parois des glaciers, d’empiler finalement les carcasses des soleils éteints sur le lit des agonisants pour stimuler leur courage, et la dépouille de tous les morts est lessivée par ses lavandières.

Je suis celui qu’on aime et qu’on ne connaît pas,


disait un poète. J’imagine que ce vers, l’un des plus étrangement profonds qu’on ait écrits, pourrait servir de rigoureuse épigraphe à ce chef-d’œuvre de la damnation littéraire.

Ce serait une enquête sans intérêt de s’informer du précieux cœur de M. Edmond de Goncourt. Cet organe en friche n’est probablement ni chaud ni froid et j’ignore si la tiédeur même est à supposer. Il faut d’abord écarter l’hypothèse de toute palpitation généreuse, ou seulement instinctive, et se souvenir qu’on est en présence d’un personnage exceptionnel, intégralement confisqué par son cerveau. On ne trouverait pas en littérature d’autre exemple d’une aussi totale résorption des facultés de sentir par la faculté de vouloir.

Au fond, c’est tout simplement l’état d’une horrible mort. Car ce que veut et propose M. de Goncourt, c’est l’Idolâtrie littéraire, l’idolâtrie des formes et des vocables, telle que Gautier l’avait annoncée à Flaubert qui s’en alla méditer aux lieux solitaires pendant que M. de Goncourt, en hauts talons cramoisis, paissait les fidèles dans le nouveau temple dont il allait être le grand pontife.

À sa parole, on évacua l’âme humaine comme on ne l’avait jamais évacuée et les candélabres d’une esthétique de néant s’allumèrent autour du Lama puissant qui supplantait les anciens Dieux.

L’Idole même s’incarnait en lui, la ténébreuse Idole des mouches qui domine sur les Chérubins des abîmes et dont la face est obnubilée par le nuage bourdonnant des adorateurs du Vide.

Ainsi m’apparaît, sous le voile transparent d’un anthropomorphisme cocasse, le diabolisme essentiel que je dénonçais tout à l’heure.

La Faustin, je pense, doit être considérée comme la plus haute expression liturgique de ce fétichisme. Je défie qu’on nomme un livre contemporain plus épouvantable.

Tous les démons peuvent s’atteler aux brancards des lettres, ils ne pourront jamais camionner une œuvre de profanation plus œcuménique, de corruption plus précise et plus circonspecte, de vacuité plus éloquente, plus autoritaire, et de plus altissime dédain pour la folle Croix du Seigneur Jésus. Mais tout cela n’est rien en comparaison du délire glacial de l’idolâtrie esthétique.

L’auteur, — le plus auteur qui soit de tous les auteurs, — se manifeste à chaque page, ainsi qu’un peseur fabuleux qui tient la balance. D’un côté, toute la joie et toute la douleur de l’homme et cela ne pèse absolument pas, aussitôt qu’une phrase écrite est déposée dans l’autre plateau. L’appareil chavire avec force, lançant vers le ciel tous les lys coupés dont le genre humain s’enorgueillissait depuis les siècles — en même temps que le ramage syllabique est soutiré vers la terre par les désirs pieux d’une soupirante aristocratie de troubadours.

Le Messie ne s’appellera plus le Verbe, il se nomme désormais la Phrase. C’est la caricature de l’Infini, c’est l’infécondité même déclarant son antagonisme à la Parole Initiale qui fit éclater les douves de l’ancien chaos.

C’est la sénile et dindonnière suffisance d’un empirique superbe jetant à la Vie profonde l’invective de son démenti et promulguant la force divine d’un balbutiement capable d’aggraver l’immobilité des morts !

Il semble vraiment que les adorateurs de M. de Goncourt « connaissent » assez peu leur maître. Ils parlent volontiers de son effrayante pénétration d’observateur, de la péremptoire sérénité de ses analyses et de la surfine qualité de ses intuitions, — sans s’apercevoir qu’ils sont aux pieds d’un simulacre pronominal tellement inhabité qu’en tamisant la poussière, on n’y trouverait pas même un parasite vivant d’un de ces rongeurs qui pullulaient dans la colossale figure du dieu Sérapis, quand Théodose la fit éventrer à coups de haches consulaires, il y a juste quinze cent deux ans !

Une chose qui est à ravir, c’est l’émulation victorieuse, le délire grandissant des écoliers du prophète, dont quelques-uns ont dépassé leur initiateur en accomplissant de plus grands miracles, et qui, néanmoins, lui continuent leurs prostrations caudataires.

Évidemment la prose corsetée, odoriférante et vertugadine du père de Chérie et de La Faustin doit paraître déjà quelque peu caduque aux Annibals du décadentisme qui escaladent, chaque matin, les Alpes de la plus inaccessible grammaire. Mais il leur plaît de toujours vénérer en lui le premier élu de l’introuvable Divinité dont ils sont, à leur tour, les emphatiques et tâtonnants vaticinateurs.

Cela jusqu’à l’heure plus ou moins prochaine où les murs de Byzance venant à crouler enfin, de célestes et resplendissants Janissaires, dont la main ne sera pas du tout respectueuse, iront abîmer prêtres et fidèles dans les gouffres les plus inviolables de la Propontide…

J’ai dit que La Faustin était un épouvantable livre. J’ose espérer qu’on ne me soupçonnera pas d’un bégueulisme exalté. Je n’ai pas encore, il est vrai, la réputation d’un pornographe, mais on assure que je suis un scatologue des plus estimés, très-idoine, par conséquent, à la manipulation des sales matières et ne boudant pas à l’asticot. On ne pensera donc point, je me plais à le supposer, que certains pastels de lupanar ou d’alcôve aient eu le pouvoir de me beaucoup ravager.

Néanmoins, comme je n’ai qu’un faible espoir d’être vaguement compris, je prie très-affablement le gracieux lecteur de se reporter à mon titre et de ne point exiger de moi des indignations étrangères à l’objet de cet entretien.

Je suis parfaitement assuré qu’un grand artiste peut tout exprimer des réalités d’ici-bas, à la condition de ne pas leur livrer son âme, en les épousant.

Le paradis des spéculations supérieures est, d’ailleurs, impossible à concevoir sans un préalable discernement des fumiers humains dont les hypocrites ou les moralistes idiots réprouvent la divulgation.

Ne sait-on pas qu’il est des gens que Shakespeare scandalise et qui brûleraient le Jugement dernier de Michel-Ange, sous prétexte de nudité, comme si ce n’était pas terriblement moral d’être nu quand on est damné et qu’on dégringole dans les enfers !

Mais laissons cela. M. de Goncourt n’est ni Shakespeare ni Michel-Ange, et l’audace de ses peintures est fort dépassée, depuis dix ans, par la porcherie dégrafée d’un assez grand nombre d’étudiants de nos dégoûtantes mœurs, — lesquels n’ont pas même, littérairement, l’excuse du pied de cochon que la truffe absout de son infériorité.

Je n’avais en vue que l’Idolâtrie littéraire dont ce vieillard est le somnambule pontife et j’estime que ce culte est la plus évidente manifestation diabolique.

Il est impossible d’écrire ou de prononcer plusieurs fois ce dernier mot sans se rappeler le livre célèbre d’un des plus glorieux écrivains du siècle.

Barbey d’Aurevilly ne craignit pas de l’inscrire sur un pennon rouge, ce mot redoutable, au seuil même d’un édicule du plus grand art, bâti de ses catholiques mains pour que le Seigneur véritable y fût adoré.

Ah ! on a dit de cette œuvre tout ce qu’on a voulu. Les sottises de l’anathème et les âneries de la critique s’y sont épuisées. Les sacristains et les anti-sacristains l’ont également incriminée de sadisme et de sacrilège. Un anachorète sagace renommé pour sa prudence, a prétendu que l’auteur était un érotomane affronteur de Dieu qui avait dû se donner au diable.

Personne n’a su voir ou n’a voulu voir l’incroyable simplicité de ce vieil enfant qui recommençait les sublimes tailleurs d’images d’autrefois, en faisant bramer les Sept Péchés Capitaux sous les bottines d’or de l’Immaculée Conception.

Si la justice intellectuelle devenait possible, on apercevrait probablement quelques précipices entre ce chrétien sans détours qui racontait, comme au Moyen-Âge, l’abomination du monde en se souvenant de la Rédemption, — et le pédagogue de l’Oméga littéraire qui distribue, chaque dimanche, à ses disciples éperdus, l’eucharistie savoureuse de sa personnalité.

Il est vraisemblable que La Faustin surnagera seule, de tous les livres signés de Goncourt, après la mort de leur fatidique auteur.

C’est à travers ce sombre vitrail que l’apercevra la postérité, si toutefois la postérité peu lointaine que nous présagent les temps actuels, peut apercevoir quelque chose.

Alors, on lui décernera l’effrayant honneur d’avoir ensemencé le genre humain d’une prévarication nouvelle, qu’on a bien pu connaître longtemps avant lui, mais qui n’avait pas authentiquement le droit d’exister.

Ce n’est pas d’hier qu’on abuse de la parole ou de l’écriture pour l’extermination de la pensée. On avait vu même, déjà, de lamentables intelligences prostituées à l’adoration des vocables. Mais cela se passait dans les solitudes et dans les ténèbres, parce que l’Âme humaine, quoique en agonie, exigeait encore qu’on la respectât.

Maintenant, c’est une École et même une Académie. L’Académie des Goncourt ! Satan tient enfin ce qu’il a mendié dix-neuf siècles : une sortable contrefaçon du Verbe incarné que pût adorer en conscience et propager de gaîté de cœur, l’adolescente oligarchie de nos mandarins !…

Ce serait drôle, pourtant, n’est-il pas vrai ? qu’une après-midi de dominicale séance, le vrai Béelzébub fît son entrée dans le palais de ces moucherons et d’une voix qui supposerait la magistrature des abîmes, leur notifiât, approximativement, la phrase tragique et suprême de Victor Hugo, vociférée depuis cinquante ans par les cabotins du monde entier :

Messieurs, vous êtes tous des possédés !


15 janvier 1891.


X

LA BESACE LUMINEUSE


À ANDRÉ ROULLET

Puisque aucun livre considérable ne veut apparaître, puisque les jeunes, semblent-ils, n’ont plus rien à dire et déclarent silencieusement qu’ils ne veulent plus s’accouder à la table des immortels, — on est bien forcé de revenir, quelquefois, aux vieux, à ces pauvres vieux défunts que dévora l’espérance de ne pas mourir et qui sont devenus les citoyens en poussière d’un très-vaste empire où l’on ne fait pas de littérature.

Parmi tous ceux-là, il se trouve que Flaubert est encore l’un des moins défunts. Son œuvre, pourtant, défiait la Vie, incroyablement, et paraissait être le plus grand effort qu’un poète eût jamais tenté pour s’amalgamer au néant.

Ce fauve concubin des lexiques et des dictionnaires travailla, tant qu’il fut sur terre, à l’extermination de sa propre personnalité.

Sa doctrine fut d’être impassible et de contempler exclusivement l’humanité dans des vocables. Il y parvint, Dieu le sait, autant qu’il est permis à des créatures façonnées pour penser et pour compatir.

L’auteur de Salammbô fut, hélas ! le mercenaire de son propre cerveau qui était une Carthage aussi implacable que la vaincue des deux Scipions. Il en fut écrasé, à la fin, comme il convenait, et l’inexpiable déconfiture de ses facultés d’écrivain fut le châtiment inventé par son âme au désespoir contre le barbare désobéissant qui lui résistait.

Étant exclusivement et par dessus tout, ce que j’ai tant de fois exprimé, c’est-à-dire un providentiel et un millénaire, mon premier devoir intellectuel est de supposer assortie à d’autres prodromes de la Débâcle sublime, cette apparente extermination de la Pensée, par les idolâtres actuels de la Désinence ou du Radical.

Autrement, ce serait trop bête.

Il est certain qu’en aucun siècle, il ne s’était vu précisément inaugurer tant d’abreuvoirs pour le rafraîchissement des chameaux intempérants qui traversent à si grands frais le désert des littératures.

Je défie qu’on me cite une époque de l’histoire intellectuelle où la nécessité d’être idiot ait été si universellement sentie et promulguée par de si compétents législateurs !

Les décadents du mourant empire de Théodose et de Constantin, ces fameux décadents admirés aujourd’hui, avec frénésie, par quelques poètes contemporains et gélatineux qui semblent porter la moelle de leur colonne infertile entre les dix doigts de leurs pieds, — ces résidus, extatiquement suçotés, de l’émonctoire païen, renieraient avec désespoir des thuriféraires aussi mal-venus, s’ils avaient l’infortune de ressusciter pour les connaître.

Les plus débiles héritiers de Lucain ou de Juvénal avaient encore, malgré tout, un semblant d’âme que faisait vibrer, en quelque façon, le permanent cataclysme des fléaux de Dieu.

Ils adoraient parfois des tronçons d’idoles décapitées par le Christianisme naissant ou disloquées par la trépidation des cavaleries barbares, mais ils ne suppliaient pas les Prépositions et les Ablatifs de les délivrer. Ils n’offraient point de sacrifices ni de libations aux Verbes défectueux qui gouvernent le génitif.

Les écrivains d’alors subsistaient aussi plantureusement qu’il leur était donné de le faire, du vieil haricot cicéronien, sans mettre leur espérance et leur fin dernière dans l’épithète rarissime ou l’orchestration de l’apodose.

On avait, au moins, l’avantage de se douter de quelque chose et on gémissait au petit bonheur dans un monde qui crevait d’effroi.

Les néo-décadents de la fin du dix-neuvième siècle paraissent ne se douter absolument de rien.

Ils adorent le crottin des autres et le Dieu inconnu d’eux-mêmes dont ils sont les prédicateurs est un simulacre de papier fangeux dont tous les siècles déliquescents se sont épongés.

Il serait, sans doute excessif d’incriminer l’inconscient Flaubert en l’accusant d’avoir, plus qu’un autre, substitué le signe de la pensée à la pensée même. Ce pénible charpentier de phrases avait reçu vraisemblablement tout ce qu’il a donné. L’évolution vers le néant est, à coup sûr, beaucoup plus ancienne et se perd dans la nuit romantique.

Il y aurait peut-être même quelque injustice à reprocher acrimonieusement au balivernal Gautier d’avoir levé ce lapin exterminateur.

Mais il est incontestable que l’animal, vraiment apocalyptique, fut, avec les plus tendres soins, cultivé par Flaubert dans la garenne littéraire qu’il possédait indivisément avec les Goncourt, — ces pontifes siamois de la négation esthétique.

Les incisives du monstre sont devenues bientôt formidables et c’est avec justice qu’il se recommande surtout de Flaubert qui parut être le plus attentif de ses trois nourriciers fameux.

C’est qu’en effet, Flaubert est parmi tous les pédagogues de la présente génération, celui qui a le plus admirablement réussi à ne rien mettre du tout sous l’épitoge d’or ou la chape constellée dont il affublait les Aquilons qui sortaient de son caverneux esprit.

À ce point de vue la Tentation de Saint Antoine est un prodige sans égal.

Les Goncourt se sont bornés à la divulgation des petites aventures phalliques de quelques peinturiers ou plumassiers de leur connaissance.

Soyons justes. Ils ont accompli cette besogne notoire avec une conscience de tous les diables, avec la probité fière des écrivains qui n’ont absolument rien dans l’âme et qui le démontrent loyalement en des volumes de quatre cents pages.

Doués d’une obstination d’helminthes ou de dragoncules, ils ont perforé, taraudé, limé, râpé, raclé, frotassé la pauvre langue française en des phrases précieuses dont le piètre objet disparaît lui-même, comme le béton sous la mosaïque.

Leur œuvre déjà n’intéresse plus que les merlans du journalisme ou les derniers byzantins des écuries du Copronyme.

Pour Flaubert, c’est une autre affaire.

« Ô rien sans subsistance ny estre quelconque ! écrivait saint François de Sales, Ô rien vous estes ma patrie, en laquelle j’ay demeuré inconnu, vil et abject éternellement. J’ay dit, disait Job à la pourriture, vous estes mon père ; mais moy j’ay dit au rien, vous estes mon pays, je suis tiré de vostre abysme ténébreuse, et de vostre espouventable caverne. »

Cette provenance déplut à l’auteur de l’Éducation sentimentale et il se jura de devenir Prométhée pour dérober à l’Olympe des lexicologues le feu sacré de l’éloquence littéraire.

Pour parler sans mythologie, il se persuada que l’art de gaver les imaginations par les mots était identique à la fonction de paître les intelligences par la pensée et naturellement, il choisit les plus hauts sujets qu’il y ait au monde.

Le spectacle inouï fut alors donné par lui d’un pauvre homme courageux autant que tous les lions, mais acharné sur une idée imbécile, s’efforçant, vingt années, d’extraire de son intestin le ténia séditieux et inextirpable de l’Inspiration.

Assurément nul écrivain ne fut aussi héroïque. Il fut à la fois Œdipe et Sphinx et passa chiennement sa vie à se déchirer lui-même, avec des griffes et des crocs d’airain, pour se punir de ne jamais deviner le secret de son impuissance.

Mais il suffit à la génération qui grouille à ses pieds que ce lamentable colosse ait produit des phrases dont la trame, dit-on, met au défi tous les tisserands et tous les canuts littéraires.

C’est lui seul qu’on veut adorer, d’un culte latrique, et je sais un de ses dévots qui le relit depuis dix ans, comme un exégète lirait la Bible, — fanatique invraisemblable qu’on ne peut rencontrer une seule fois sans être informé de quelque trouvaille récente et miraculeuse aux flancs sonores de la creuse idole.

Qu’un homme est donc fort quand il n’a rien à dire et qu’il n’a jamais rien dit !

Il serait trop facile de pousser encore plus avant la démonstration de cette vérité banale si méconnue et de la nettifier le plus expérimentalement du monde en la personne de Flaubert, très-puissant aujourd’hui sur un assez vaste groupe d’imaginations, mais qui fut, quand même, un artiste fier et ne mérita jamais l’infamante popularité dévolue aux saltimbanques de l’écritoire.

À quoi bon, d’ailleurs ? Je ne me suis que trop attardé aux prolégomènes de cette étude plus ou moins critique dont voici l’objet véritable.

Je relisais, l’autre jour, la Légende de saint Julien l’Hospitalier. Cet opuscule bastionné de deux histoires vraiment inhospitalières où ne pénètre l’attention d’aucun lecteur même accrédité, me parut, pour la première fois, un démenti surprenant à la sotte gloire décernée par les sacristains du Vent.

La Légende est fort vantée chez les soprani de ce haut pacha.

Tout Flaubert s’y trouve, en effet. Non pas le Flaubert de Madame Bovary, qui n’est pas le vrai, disent les pères du concile ; mais celui de la Tentation, avec la cavalerie danubienne de ses dictionnaires ; celui de Salammbô, avec l’archaïsme radoteur de sa friperie sépulcrale ; enfin celui de l’effroyable Éducation sentimentale, d’un embêtement si olympien, avec l’enfantillage sénile de son impalpable serpent d’amour, ténu comme un fil de soie et long comme les Amazones, qui met quarante ans à s’enrouler autour d’une Ève en mastic dont il n’est pas écouté.

Ajoutons que le sujet même est une occasion de triomphe pour ceux d’entre ses fidèles qui reçurent le don divin de la profondeur. C’est le seul endroit où Flaubert daigne apparaître tout à fait cordial pour la religion.

On est alors en mesure de répondre victorieusement aux gratte-culs de la piété qui s’aviseraient d’alléguer la sereine indifférence du romancier et son mépris évident de la tradition chrétienne, — puisque, cette fois au moins, il a donné le meilleur de son gigantesque cerveau pour la canonisation littéraire d’un bienheureux oublié dans le fond des âges.

Elle n’est pas trop bête, la prétention des Chartreux d’Éole ! et j’ai la douleur d’avouer que, sur ce point, je pense à peu près comme eux. Je demande seulement la permission d’exprimer cela dans une autre prose.

Il me plaît de supposer que cette Légende fut entreprise en une heure de désespoir.

Le malheureux Flaubert touchait à sa fin et, sur le point de mourir, il devait obscurément s’apercevoir qu’il n’avait jamais été un vivant.

À l’exception du premier roman qu’on croit être un souvenir de jeunesse, les livres somnambules qu’il avait écrits ne pouvaient assurément pas donner à son cœur de célibataire l’illusion d’une progéniture.

Probablement il sentait lui-même l’effrayante vacuité de tous les fantoches engendrés du désolant écrivain condamné par sa nature à ne penser que des syllabes.

Sa triste âme captive dans une imagination cloisonnée, regardait sans doute, mornement défiler, dans un silence d’éther, les personnages inanimés de ses léthargiques poèmes.

C’est alors, — je le conjecture, — que ce volontaire prodigieux se dressant, un suprême jour, sur le catafalque de ses pensées et souffletant la mort avec la mort, conçut l’espérance de redevenir un enfant.

La fierté de l’artiste égorgea l’orgueil de l’athée, le contempteur descendit de son Himalaya et s’en vint très-humblement dans une pauvre église d’autrefois pour demander au tabernacle pacifique, aux dalles sonores, aux douces murailles, aux vitraux naïfs, le secret de palpiter une fois, une seule fois, à la façon des êtres humains, avant d’aller sous la terre.

Il apporta tout ce qu’il possédait, ses dictionnaires et son outillage compliqué de forgeur de phrases, pour que cela fût trempé de lumière et fût béni, comme ces innocents bestiaux qu’aux pays de foi, les paysans conduisent au seuil des chapelles pour que Dieu leur donne la fécondité.

Il reçut en retour le simple esprit qu’il fallait à l’enlumineur de l’histoire du beau saint Julien.

Il put exprimer enfin l’amour candide, la sacrée douleur, la pauvreté sainte, la compassion déchirante et les extases de l’adoration…

Ce superbe Vulcain de la rhétorique infernale qui ne savait pas prier, devint le père d’une Oraison d’Art devant laquelle pâlissent les littératures, — pour son salaire, je le crois, de n’avoir jamais fait de prostitution et d’avoir aimé la Beauté jusqu’au point de lui sacrifier l’ankylose de ses inflexibles genoux d’impie.

Le grand aveugle Flaubert ayant tâtonné par tout l’univers, vint, en pleurant, s’abattre un soir au pied de la Croix et le doux Seigneur des très-pauvres gens lui conféra débonnairement le viatique d’immortalité dans une besace lumineuse !


Octave des Morts, 1890.


XI

UN BRELAN D’EXCOMMUNIÉS


À GEORGES DESVALLIÈRES
en souvenir de Notre Seigneur Jésus-Christ

Nous assistons en France, et depuis longtemps déjà, à un spectacle si extraordinaire que les malheureux appelés à continuer notre race imbécile n’y croiront pas. Cependant, nous y sommes assez habitués, nous autres, pour avoir perdu la faculté d’en être surpris.

C’est le spectacle d’une Église, naguère surélevée au pinacle des constellations et cathédrant sur le front des séraphins, tellement tombée, aplatie, caduque, si prodigieusement déchue, si invraisemblablement aliénée et abandonnée qu’elle n’est plus capable de distinguer ceux qui la vénèrent de ceux qui la contaminent.

Que dis-je ? Elle est au point de préférer et d’avantager de ses bénédictions les plus rares ceux de ses fils qu’elle devrait cacher dans d’opaques ombres, dans d’occultes et compliqués souterrains, dont la clef serait jetée, au son des harpes et des barbitons, dans l’abîme le plus profond du Pacifique, par des cardinaux austères expédiés à très-grands frais sur une flotte de trois cents vaisseaux !

Quant à ceux-là qui sont sa couronne, ses joyaux, ses éblouissantes gemmes et dont elle devrait adorner sa tête chenue autrefois crénelée d’étoiles, elle décrotte ses pieds sur leur figure et délègue des animaux immondes pour les outrager.

Je l’ai dit autre part, avec force développements. Les catholiques modernes haïssent l’Art d’une haine sauvage, atroce, inexplicable. Sans doute, il n’est pas beaucoup aimé, ce pauvre art, dans la société contemporaine et je m’extermine à le répéter. Mais les exceptions heureuses, devraient, semble-t-il, se rencontrer dans ce lignage de la grande Couveuse des intelligences à qui le monde est redevable de ses plus éclatants chefs-d’œuvre.

Or, c’est exactement le contraire. Partout ailleurs, c’est le simple mépris du Beau ; chez les catholiques seuls, c’est l’exécration. On dirait que ces âmes médiocres, en abandonnant les héroïsmes anciens pour les vertus raisonnables et tempérées que d’accommodants pasteurs leur certifient suffisantes, ont remplacé, du même coup, la détestation surannée du mal par l’unique horreur de ce miroir de leur misère que tout postulateur d’idéal leur présente implacablement.

Ils s’effarouchent du Beau comme d’une tentation de péché, comme du Péché même, et l’audace du Génie les épouvante à l’égal d’une gesticulation de Lucifer. Ils font consister leur dévote sagesse à exorciser le Sublime.

On parle de critique, mais le flair de leur aversion pour l’Art est la plus sûre de toutes les diagnoses ! S’il pouvait exister quelque incertitude sur un chef-d’œuvre, il suffirait de le leur montrer pour qu’ils le glorifiassent aussitôt de leurs malédictions infaillibles.

En revanche, de quelles amoureuses caresses cette société soi-disant chrétienne ne mange-t-elle pas les cuistres ou les imbéciles que sa discernante médiocrité lui fait épouser ! Elle les prend sur ses genoux, ces Benjamins de son cœur, elle les dorlote, les mignotte, les cajole, les becquette, les bichonne, les chouchoute, les chérit comme ses petits boyaux ! Elle en est assotée, coqueluchée, embéguinée de la tête aux pieds ! C’est une osculation et une lècherie sans fin ni rassasiement !

Qu’on se souvienne seulement du récent prodige, raconté par tous les journaux, d’une audience accordée par le Saint Père à cette raclure de dépotoir, à ce résidu d’abcès anticlérical, — dont il faut se garder à tout prix d’écrire le nom diffamant, — que la plus élémentaire pudeur ecclésiastique aurait dû condamner au silence éternel, si sa prétendue conversion n’était pas une sacrilège matassinade ; mais que la bassesse cafarde a dévotement exalté, dans l’espoir que ce vermineux crétin pourrait encore fienter sur les ennemis de l’Église, après avoir si longtemps suppuré sur elle !

Les journaux producteurs de ce document racontaient que Léon XIII avait causé familièrement une demi-heure avec ce pacant et l’avait ensuite congédié en le frétant de sa bénédiction papale pour qu’il s’en allât combattre le bon combat. Ils faisaient observer enfin que c’était là une grandissime faveur accordée rarement par le Souverain Pontife.

Il est probable que les trois artistes royaux dont je vais parler n’auraient pas même obtenu de ce Vicaire de Jésus-Christ le quart de seconde qui suffit à un clin d’œil paternel et que les domestiques du Vatican, en leur jetant vingt portes à la figure, auraient déclaré ne pas même savoir le nom de ces présomptueux étrangers.

Il n’y a jamais eu qu’un seul catholique de talent accepté ou subi dans cet incroyable milieu. C’est Louis Veuillot. Mais celui-là, c’était l’amant à coups de bottes par qui les vieilles infantes sont quelquefois subjuguées et qui entretient l’amour à renfort de gifles et d’engueulements. On sait, d’ailleurs, l’usage qu’il fit de son autorité, ce laïque majordome de la pitance des âmes, qui ne voulut jamais partager avec aucun autre et qui, jalousement, écarta, tant qu’il vécut, les rares écrivains qui eussent pu rompre moins parcimonieusement aux intelligences le pain d’enthousiasme dont il les frustrait…

Si Dieu était beau, pourtant ! Si tous ces sacrilèges adorateurs qui le supposent à leur image se trompaient, décidément, et qu’au lieu de cet écœurant Adonis des salons, sans Calvaire ni Sueur d’Agonie, — qui devient si facilement le Moloch des humbles, — ils eussent à compter, une bonne fois, avec un Jésus d’une splendeur terrible, revenu sur terre, foudroyant de magnificence, ruisselant, pour brûler les yeux et pour fondre les métaux, de cet Idéal essentiel dont les poètes et les artistes furent, dans tous les temps, les pauvres fontaines disséminées et mal famées, — dans quelles cavernes pourraient-ils bien cacher leur stupéfaction et s’abriter de ce déluge ?…


L’ENFANT TERRIBLE

I

C’est Barbey d’Aurevilly, auteur de l’Ensorcelée et des Diaboliques, auteur aussi de la Vieille Maîtresse et de plusieurs autres ouvrages dont le titre seul donne la nausée aux pudiques détenteurs du Vrai.

Mais cette nausée est compliquée d’épouvante. La colique et le haut-le-cœur sont simultanés. On ne connaît pas d’écrivain qui ait infligé de pareilles suées aux amiables et mitigatifs bergers des consciences et qui ait autant retourné sur le gril de l’anxiété ces involontaires martyrs.

Car ils ne peuvent ignorer que Barbey d’Aurevilly est un catholique, un indubitable chrétien romain par la tête et par le cœur, par son éducation et par ses doctrines, et voilà ce qui les désole ! Ils s’arrangeraient mieux d’un athée, d’un hérétique, ou tout au moins d’un croyant suspect. Ce ne serait qu’un ennemi de plus pour des gens cossus qui ne tiennent pas à être aimés et qui ont sagement renoncé, depuis longtemps, à tout juvénile esprit de conquêtes. Ils sont entre eux et Dieu les bénit. Cela répond à tous les besoins de rédemption et d’apostolat.

Mais un homme tel que Barbey d’Aurevilly les embarrasse et les met dans de très-petits souliers. Il est absolument avec eux, respectueux pour eux, même, ce qui me paraît héroïque. Il professe, dans tout ce qu’il écrit, le catéchisme le plus irréprochable et il a toujours pris à son compte les querelles historiques ou philosophiques suscitées à leur coma. Impossible, par conséquent, de le déporter ouvertement, en compagnie des hérésiarques et des infidèles, dans l’inclémente Calédonie de leurs anathèmes. Cependant, ils voudraient bien pouvoir se débarrasser d’un aussi compromettant zélateur.

Barbey d’Aurevilly est un artiste, hélas ! l’un des plus hauts de ce siècle, et son indépendance est à sa mesure. C’est un chevalier qui ne traite ni ne capitule. Lorsque l’Univers reparut, il y a quelque vingt ans, après la levée de l’embargo impérial, Louis Veuillot acculé à sa promesse antérieure de prendre avec lui ce redoutable compagnon, allégua, pour s’y dérober, l’impossibilité de discipliner un pareil confrère, — tirant, comme une couverture, cette lâcheté de son esprit sur une lâcheté plus basse de son pouilleux cœur. Veuillot en réalité, redoutait fort le voisinage immédiat de Barbey d’Aurevilly dont le talent énorme eût offusqué ses prétentions au califat des intelligences chrétiennes. Alors, il trouva l’expédient d’offrir à cet indompté, un tout petit mors d’acier fin dont l’effet répulsif n’était pas douteux, se jurant, sans doute, à lui-même de mieux surveiller sa langue désormais et de ne plus s’aventurer en d’aussi téméraires pollicitations.

Le premier des écrivains catholiques modernes n’a donc jamais pu écrire dans un journal catholique, et l’unique roman chrétien qui puisse être lu par des êtres appartenant à l’espèce humaine, le Prêtre marié, miraculeusement édité dans un pieux bazar, fut aussitôt mis au pilon sur l’ordre formel de l’Archevêché de Paris.

Seulement, il aurait, en même temps, fallu pouvoir étrangler l’auteur, ou, du moins, lui fermer toutes les issues, assourdir autour de lui tous les échos, le retrancher enfin de la conversation des hommes.

Imperturbable et sans aigreur, il continua de s’agenouiller, au fond de son âme, devant l’ostensoir du Dieu vivant qu’il voyait toujours fulgurer, en ce crépuscule des âges, par dessus les cadavres asphyxiants de ses délétères adorateurs. Il écrivit où il put, dans des milieux indifférents ou hostiles à l’orthodoxie de sa pensée, assuré d’atteindre, malgré tout, les rares cerveaux à la débandade qui sont tout l’auditoire dont un artiste supérieur doit se contenter.

Il lança sur le monde quelques grands livres autour desquels s’amassèrent, avec une admirative mais circonspecte lenteur, les gens amoureux de ce qui leur paraît descendre du ciel.

D’imbéciles gémissements furent entendus chez les catholiques épouvantés et dolents du déshonneur d’être épousés par un aussi grand écrivain, et c’est ainsi qu’il est devenu, pour les pasteurs de cet incomestible troupeau, l’enfant terrible qui les abreuve de tant d’absinthe, — ces Janissaires fainéants de l’Apostolat !

II

Je tiens à rappeler ici que je n’eus jamais la prétention d’être un critique. J’ai déclaré, depuis longtemps, mon incompétence en cet arpentage et je n’ai pas plus à recenser qu’à examiner l’ensemble des travaux littéraires de Barbey d’Aurevilly.

J’ai surtout à cœur de dévoiler, en parlant de lui, la nudité maternelle, à la façon d’un nouveau Cham plus maudissable que l’ancien. Nudité sans nom d’une Mère Église vautrée dans des Pentapoles d’imbécillité et reniant avec fureur ceux de ses enfants qui s’avisent de lui façonner des manteaux de pourpre.

Il suffira de l’accablant exemple d’un seul chef-d’œuvre, non seulement rejeté par elle, mais tellement relégué par son mépris, si lointainement déporté par l’indignation de ses intestins, que le titre même en est inconnu des grouillants fidèles qui se bousculent à ses orifices.

L’idée seule de proposer la lecture des Diaboliques à cette répugnante famille paraît une dérision et une cocasserie sans excuse.

Bernardin de Saint-Pierre a dit, je ne sais où : « La vérité est une perle fine et le méchant un crocodile qui ne peut la mettre à ses oreilles, parce qu’il n’en a pas. Si vous offrez une perle à un crocodile, au lieu de s’en parer, il voudra la dévorer, il se cassera les dents et, de fureur, il se jettera sur vous. »

Les chrétiens actuels ne veulent d’aucune parure de cette sorte et leurs oreilles sont éternellement absentes pour la pendeloque de l’Art. Leur colère, impuissante par bonheur, en cette époque de peu de foi, ne les emporte pas jusqu’à dilacérer physiquement ceux qui les voudraient moins imbéciles. Mais je vous jure que le sort des bêtes les plus immondes pourrait être envié par des hommes tels que Barbey d’Aurevilly, si la France était assez maudite pour que le retour d’une monarchie réintégrât ces sépulcres dans leur crédit.

On serait alors très-diligemment expédié dans les moins salubres colonies du Pacifique et le réprouvé qui écrit ces lignes aurait, sans doute, fort affaire pour sauver sa peau.

Les Diaboliques parurent pour la première fois en 1874, c’est-à-dire en pleine effervescence des pèlerinages propitiatoires, des comités catholiques et royaux pour organiser l’ordre moral et régénérer la patrie. Oiseuse fomentation des enthousiasmes décédés et des paroxysmes éteints, dont le souvenir même est, aujourd’hui, complétement effacé.

Le chef-d’œuvre aussitôt fut dénoncé à toutes les vindictes et ce fut au prix de démarches infinies et en considération de l’imposante notoriété de l’écrivain, qu’une ordonnance de non-lieu fut obtenue et que Barbey d’Aurevilly, déjà frustré de son salaire par la saisie, put échapper à je ne sais quelle infamante condamnation.

L’immoralité des Diaboliques fut notifiée surprenante, et des multitudes équitables, à qui toute lecture du livre avait échappé, reconnurent, en bavant de pudeur, que jamais aucun romancier n’avait aussi dangereusement excité la muqueuse des magistrats les plus austères.

Une vraie conspiration fut ourdie en vue d’étouffer la vente, pourtant si précaire, hélas ! des autres ouvrages de l’auteur, et de non cocufiantes épouses trimballèrent en masse leur vertu dans les boutiques, pour intimer aux négociants éperdus de comminatoires défenses. Tout libraire du faubourg Saint-Germain fut avisé que le débit d’un seul tome de ce pestilent élucubrateur serait inexorablement châtié par la désertion de sa clientèle.

C’est une ressource vraiment admirable que la chasteté ! L’éducation catholique moderne, demeurée fidèle à des traditions deux fois séculaires, enseigne imperturbablement que le plus énorme de tous les forfaits est l’impureté des sens. Il ne tient qu’aux âmes novices d’être persuadées que cette faute sans égale est l’attentat mystérieux que l’Évangile a déclaré sans pardon, tant les apophtegmes et les maximes de leurs pédagogues sont épouvantants à cet endroit.

Sans doute, les rigueurs du ciel doivent s’exercer sur les menteurs ou les paresseux, mais elles doivent triplement sévir contre les cœurs lascifs et les reins coupables. Le pardon des mains de Jésus en croix pleut à torrents sur les avares, sur les perfides, sur les bons chrétiens qui ne connurent jamais la pitié, mais il se refuse à brumer seulement du côté des fornicateurs. Enfin, il est tout à fait permis d’être sans amour quand on est sans libertinage.

Des êtres ainsi cultivés peuvent grandir et se mêler au convoi du genre humain. Ils peuvent, en secret, camper dans les marais de la luxure, acheter des études de notaires à Sodome, réaliser l’acclimatation de leur crottin dans la Voie lactée, ou bien s’en tenir pleutrement aux pratiques recommandées de la conjugale vertu ; ils n’arriveront jamais à vaincre le pli de cet enseignement initial. Et d’ailleurs, pourquoi chercheraient-ils donc à se débarrasser d’une aussi tutélaire bêtise, où s’abrite — ainsi qu’un monstre précieux entretenu par l’orgueil d’un prince — la terrifiante médiocrité de leur foi ?

Précisément, Barbey d’Aurevilly leur flanque au visage le livre le plus fait pour les atterrer, celui, je crois, de tous les livres modernes qui va le plus loin dans la vallée de la mort dont ils avaient cru boucher les passages ; une complainte horrible du Péché, sans amertume ni solennité, mais grave, mais orthodoxe et d’une inapaisable véracité.

Il est, alors, tout de bon, un enfant terrible, puisqu’il est venu s’asseoir, pour dire ces choses, au milieu des docteurs de la panique et du cœur figé et de l’abominable innocence, qui veulent que l’homme authentique soit cadenassé dans les lieux obscurs, afin que la face désolée de ce transgresseur du Sixième Commandement ne vienne pas détraquer les automates qu’ils ont engendrés.

III

« Passionnées pour le mystère et l’aimant jusqu’au mensonge », jusqu’à l’enivrement du mensonge ! Telles sont les femmes endiablées dont Barbey d’Aurevilly nous raconte l’effrayante histoire.

Une eau-forte de Félicien Rops nous montre l’une d’elles, debout, les pieds sur un enfant mort et de ses deux mains tragiquement ligaturées sur ses lèvres, bâillonnant, calfeutrant, séquestrant sa bouche. Garrottée dans son mensonge, comme le Prince des maudits au fond de son puits de ténèbres, c’est la fantaisie de ce fantôme de descendre ainsi l’emblématique bandeau de la passion et de signifier, en cet ajustement nouveau, pour les suppôtes des démons, la déchéance de la cécité.

L’amour, ici, n’a plus même l’honneur mythologique de paraître un rapsode aveugle ; c’est une cariatide de la maison du Silence, fagotée par les serpents du crépuscule, pour d’insoupçonnables attentats.

Les femmes des Diaboliques sont, en effet, tellement les épouses du Mensonge que, quand elles se livrent à leurs amants, elles ont presque l’air de Lui manquer de fidélité et d’être adultères à leur damnation pour la mériter davantage.

Tout en elles semble porter en dedans, suivant l’expression de l’auteur. Elles sont inextricables de replis, entortillées comme des labyrinthes, serpigineuses comme des ulcères, et leur abominable gloire est d’avoir dépassé toute fraude humaine pour s’enfoncer dans l’hypocrisie des anges.

« Je suis convaincu, dit Barbey d’Aurevilly, que, pour certaines âmes, il y a le bonheur de l’imposture. Il y a une effroyable, mais enivrante félicité dans l’idée qu’on ment et qu’on trompe, dans la pensée qu’on se sait seul soi-même et qu’on joue à la société une comédie dont elle est la dupe et dont on se rembourse les frais de mise en scène par toutes les voluptés du mépris. »

À l’exception d’une seule, dont l’effroyable sincérité n’est qu’un luxe de vengeance et qui se traîne elle-même, en brâmant de désespoir, sur la claie choisie de son stupre éclaboussant, — la tapisserie de ces bayadères est plombaginée, fil à fil, de toutes les nuances pénombrales de l’imposture, de la cafardise de la femme et du sycophantat de sa luxure.

L’imagination peut toujours surcharger le drame ou le mélodrame, on ne dépassera pas cette qualité d’horreur.

Le belluaire de ces vampires félins partant de ceci, que « les crimes de l’extrême civilisation sont certainement plus atroces que ceux de l’extrême barbarie par le fait de leur raffinement, de la corruption qu’ils supposent et de leur degré supérieur d’intellectualité,… » fait observer que « si ces crimes parlent moins aux sens, ils parlent plus à la pensée ; et la pensée, en fin de compte, est ce qu’il y a de plus profond en nous. Il y a donc, pour le romancier, tout un genre de tragique inconnu à tirer de ces crimes, plus intellectuels que physiques, qui semblent moins des crimes à la superficialité des vieilles sociétés matérialistes, parce que le sang n’y coule pas et que le massacre ne s’y fait que dans l’ordre des sentiments et des mœurs. »

Ce genre de tragique, il l’a donc trouvé précisément où il le cherchait, dans le dénombrement des cancers occultes, des inexplorés sarcomes, des granulations peccamineuses de l’hypocrisie.

Ah ! le cagotisme grossier conçu par Molière paraît peu de chose à côté ! C’était la répercussion, dans une cervelle de matassin, du borborygme religieux d’un grand siècle ignoble, et toutes les formules jansénistes on gallicanes qui précédèrent ou suivirent le chef-d’œuvre prétendu de cet inane farceur, n’ont jamais donné rien de plus, en somme, que la rudimentaire assertion d’une grimace aussi centenaire que le sentiment religieux dans l’humanité.

Barbey d’Aurevilly ne mentionne point de simagrées. Il n’a que faire du cul-de-poule et des contorsions physiques enregistrées par un saltimbanque pour la trop facile désopilation des bourgeois. Ce grand artiste prend quelques âmes, les plus fortes, les plus complètes qu’il ait pu rêver, des âmes sourcilleuses et inaccessibles qui semblent faites pour la solitude éternelle, il les enferme dans le monde, maçonne autour d’elles des murailles d’imbéciles, creuse des circonvallations de chenapans et des contrevallations de pieds-plats ; puis, il verse en elles, jusqu’au nœud de la gorge, des passions d’enfer.

Le résultat de cette expérience est identique à la damnation des anges superbes. Ces captives réduites à se dévorer elles-mêmes, finissent par se trouver du ragoût et leur apparente sérénité mondaine est le masque sans coutures de leurs solitaires délices. Dissimulation si profonde qu’elle n’a plus même en vue l’estime sociale, mais simplement le déblai des mammifères ambiants et la volonté fort précise de n’être jugée par personne !

D’ailleurs, il ne s’agit plus du tout, à l’heure qu’il est, pour un être puissamment organisé, mais nauséabond, de paraître un fervent chrétien. C’est une remarque étrange, mais certaine, qu’une pire hypocrisie est rigoureusement intimée par un moindre Dieu. Or le Dieu du Calvaire et des Sacrements est depuis longtemps au rancart, c’est bien entendu, et le Narcisse qui est au fond de tout cœur humain l’a très-plausiblement remplacé. Chaque moderne porte en soi une petite Église infaillible dont il est le Christ et le Pontife et la grosse affaire est d’y attirer le plus grand nombre possible de paroissiens. Mais, comme il est de l’essence de toute foi de tendre à l’œcuménicité, la momerie se dilate naturellement en raison inverse de l’exiguïté du tabernacle. On voit alors cette merveille d’une âme publique se badigeonnant de vertu pour s’absoudre et se communier elle-même et mériter, par ce moyen, le Paradis de ses propres complaisances.

Barbey d’Aurevilly a voulu montrer cette âme dans l’exercice de sa liturgie de ténèbres, en plein conflit de son mystère avec la convergente police des yeux des profanes…

C’est pourquoi son livre donne l’impression d’une espèce de sabbat, le sabbat effréné de la Luxure autour du Baphomet du Mensonge, dans quelque endroit prodigieusement solitaire et silencieux, où l’atmosphère glaciale absorberait jusqu’au plus aphone soupir. Cela, au milieu même d’un monde superficiel dont l’insignifiance hostile ne soupçonne rien du voisinage de ces épouvantements.

C’est un trou d’aiguille à la pellicule de civilisation qui nous cache le pandémonium dont notre vanité suppose que des cloisons d’univers nous séparent. Le redoutable moraliste des Diaboliques n’a voulu que cela, un trou d’aiguille, assuré que l’enfer est plus effrayant à voir ainsi que par de vastes embrasures.

Et c’est bien là que son art est véritablement affolant, l’horreur qu’il offre à nos conjectures étant, d’ordinaire, beaucoup plus intense que l’horreur qu’il met sous nos yeux. On a parlé de « sadisme » à propos de lui. Je me garderais bien de l’en défendre, puisque la logique de son œuvre exigeait précisément qu’il y pensât. Ce qu’on entend par sadisme est-il autre chose qu’une famine enragée d’absolu, transférée dans l’ordre passionnel et demandant aux pratiques de la cruauté le condiment des pratiques de la débauche ? Pourquoi donc pas cette réalité, puisqu’il fallait que le Diable soufflât sur ce livre esthétiquement conçu comme le véridique miroir d’un état d’âme tout à fait humain et que, par conséquent, l’extrémité du Péché Mortel y devait être indispensablement déroulée ?

Il resterait, peut-être, à écrire une autre série de Diaboliques, où les hommes, exclusivement, cette fois, seraient les boute-feux de la perdition. La matière serait copieuse. Mais Barbey d’Aurevilly a choisi les femmes qu’il voyait mieux dans leur abomination et qui lui semblaient devoir porter avec plus de grâce la fameuse chape dantesque dont l’affublement sied, pourtant, si bien à de certains hommes.

N’importe, les femmes qu’il a peintes sont exécrables et sublimes. Pas une qui ne soit complice de la moitié des démons et qui ne reçoive, en même temps, la visitation d’un art angélique. Le grand artiste qui les créa semble gardé spécialement par des esprits non moindres que des Dominations ou des Trônes,… mais triés, sans doute, parmi ceux-là dont les lèvres sont demeurées pâles depuis les siècles, ayant été, — pendant un millionième de la durée d’un clin d’œil, — fascinés par Lucifer et sur le point de tomber dans les gouffres piaculaires.

IV

Barbey d’Aurevilly n’ignore pas plus qu’un autre qu’il peut exister des Célestes, immergées dans un bleu très-pur, qu’il en existe certainement. Mais voilà, il n’en connaît pas assez et, surtout, elles ne vont pas à la nature de son esprit. Il est de ceux qui vinrent au monde pour être les iconographes et les historiens du Mal et il porte cette vocation dans ses facultés d’observateur.

Aussi ne faut-il pas trop compter sur la promesse vague de la préface des Diaboliques. L’auteur, assurément fort capable d’enthousiasme pour la vertu et même d’un enthousiasme du lyrisme le plus éclatant, n’a pas l’égalité d’humeur tendre qu’il faudrait pour s’attarder à la contempler sans fin. Puis, je le répète, la structure de son cerveau, le mécanisme très-spécial de sa pensée lui font une loi rigoureuse d’être surtout attentif aux arcanes de ténèbres et de damnation.

Il voit mieux qu’aucune autre chose l’âme humaine dans les avanies et les retroussements de sa Chute. C’est un maître imagier de la Désobéissance et il fait beaucoup penser à ces grands sculpteurs inconnus, du Moyen Âge, qui mentionnaient innocemment toutes les hontes des réprouvés sur les murs de leurs cathédrales.

L’Église n’était pas bégueule alors et les cœurs purs avaient des yeux purs. On ne se salissait pas aussi facilement qu’aujourd’hui et les esprits chastes pouvaient affronter sans péril l’ostentation même des folies charnelles qu’une foi profonde faisait abhorrer comme des manifestations du pouvoir du Diable. En dehors du Sacrement, l’amour ne paraissait plus qu’une immondice et la représentation matérielle de ses désordres, bien loin de troubler les simples qui s’en venaient adorer le Fils de la Vierge et le Roi des Anges, les fortifiait, au contraire, dans l’exécration du vieux Tentateur.

Parce que nous sommes aujourd’hui phosphorés comme des charognes, Barbey d’Aurevilly semble un incendiaire. Telle est la justice. Mais les catholiques allumables, surtout, ont sujet de le détester, pour la double injure de les menacer eux-mêmes de son brandon et de prétendre, néanmoins, leur appartenir. L’Église romaine en vénère pourtant beaucoup, sur ses autels, de ces vieux Docteurs qui n’y mettaient pas tant de façons et qui ne croyaient pas le moins du monde qu’il fût si nécessaire de cacher l’opprobre dont le Rédempteur s’était accoutré comme d’un vêtement de fiancé !

Jusqu’à l’avénement des deux cliques de Luther et de Jansénius, ç’avait été une tradition parmi les chrétiens de crier la vérité « par dessus les toits » et de ne jamais reculer devant les « scandales nécessaires. » Maintenant, les mêmes chrétiens insensiblement inoculés, depuis longtemps, des sales virus de ces deux malpropres engeances, en sont venus à se persuader que la vérité n’est pas bonne à dire et que le scandale est toujours funeste, — blasphémant ainsi, sans même s’en apercevoir, les leçons du Maître qu’ils font profession d’adorer et qui mourut en croix pour leur certifier sa Parole.

Qu’importe, après tout, l’universelle coalition de ces infusoires ? Les œuvres puissantes et belles ont une longévité prodigieuse qui les fait aïeules des pensées futures. Ah ! sans doute, la postérité ne décerne pas infailliblement la justice, mais en la supposant plus abjecte encore que les générations avilies du présent siècle, il y aura toujours une élite pour se souvenir et pour témoigner.

Piètre réconfort, je le sais bien, que cet espoir d’un salaire d’admiration si posthume devant être ordonnancé, dans un siècle ou trois, par quelques loqueteux de génie dont la naissance est incertaine et qui ne viendront que pour recommencer les mêmes douleurs ! Pourtant, la nature de l’homme est ainsi faite que c’est un réconfort tout de même.

Quand les titulaires actuels du nom de chrétiens seront tellement défunts et amalgamés au néant que leurs savoureuses carcasses auront été oubliées, même sous la terre, des générations d’helminthes qui les auront dévorées ; quand un nouveau siècle sera venu transformer les cacochymeuses passions du nôtre et que le requin de la sottise éternelle aura renouvelé ses ailerons ; — il est présumable qu’en des solitudes sans douceur, les œuvres des anciens maîtres seront admirées encore par des artistes sans espérance qui légueront à d’autres leurs extases.

Pour ceux-là, certainement, un livre tel que les Diaboliques apparaîtra ce qu’il est en réalité : une monographie pénale du Crime et de la félicité dans les bras du crime — document implacable qu’aucun moraliste n’avait apporté jusqu’ici, dans un ciboire de terreur d’une aussi paradoxale magnificence.


LE FOU

I

— Ernest Hello est un fou ! me disait, un chef d’ordre presque fameux dans l’Église, organisateur vanté de beaucoup de pèlerinages.

Insuffisamment édifié de cet arrêt, j’eus l’audace d’objecter quelques éclairs. — Voyons, mon père, ne lui accorderez-vous pas des éclairs, à cet aliéné ?

— Des éclairs ! me repartit aussitôt le conducteur des caravanes de la piété. Mais, mon cher enfant, tout a été dit depuis longtemps par saint Thomas et saint Augustin et nous n’avons aucun besoin des éclairs de monsieur Hello ni d’aucun autre.

Ce moine routier que je veux supposer harnaché de toutes les vertus, exprimait la pensée de tout son monde. Le Dieu conçu par ces cerveaux n’a plus de grandes choses à faire désormais, puisqu’il est enfin pourvu de pareils adorateurs. C’est vrai qu’il a dû créer, dans des temps très-anciens, quelques impeccables docteurs qui donnassent à l’esprit chrétien son gabarit éternel. Mais, aujourd’hui, sa parfaite sagesse lui défend de recommencer et si l’on veut absurdement supposer qu’il lui plût, tout à coup, de se remettre à confectionner des grands hommes, il lui faudrait aussitôt quitter cette fantaisie.

Le malheureux Hello qui ne pouvait croire à une confiscation si sévère de la liberté divine, fut taxé de folie et retranché de la considération littéraire des autres chrétiens, ce dont il resta désespéré jusqu’à sa mort.

Rejeté par les catholiques qui ne lui pardonnaient pas d’avoir été quelquefois sublime, inaperçu des non catholiques auxquels il ne parlait pas, toujours exterminé d’avance par le grotesque transcendant de sa personne physique, Ernest Hello promenait avec lui, dans d’incirconscrites étendues, l’originalité la plus furieuse qui se pût rêver.

Son âme étant faible, il ne parvint pas à se consoler d’être sans gloire et de paraître choisi pour assumer toutes les disgrâces du génie dans l’obscurité. Vers la fin, on ne réussissait pas à se le représenter comme ayant jamais été vraiment jeune, tant il semblait courbatu de ses illusions à vau-l’eau, grabataire de ses espérances déçues.

Il appartenait à cette théorie trois fois lamentable des vieux débutants qui défile, suivant des rites si lugubres, à travers les entrecolonnements plus ou moins austères du grand journalisme. Il a pourtant écrit et publié une dizaine de volumes et un nombre infini d’articles, en l’espace de vingt ans. La critique a parlé de lui, quelquefois même avec un certain faste. N’importe, la célébrité ne vint pas, la gloire encore moins, et, par malheur, il n’était pas en son pouvoir d’accepter qu’il en fût ainsi.

Il faudrait un tragique grec pour raconter les douleurs de ce chrétien que le seul mot de résignation faisait éclater en rugissements et qui croyait sincèrement que la Gloire de Dieu sortirait de sa propre gloire. Mais laissons ce propos dont quelques greffiers de sacristie ont indignement abusé pour exaspérer un homme malheureux dont la grandeur épouvantait leur misère. L’Œil du Maître divin, qui compte exactement « les jougs et les colliers » dans les étables de ses troupeaux, est seul capable, sans doute, de discerner rigoureusement l’équité d’une lamentation de sa créature, si déraisonnable qu’elle puisse paraître aux clairvoyants farceurs qui rompent à la multitude le pain savoureux de leurs jugements.

De quelque ridicule qu’on se soit plu à l’accabler, Ernest Hello fut, au moins, cette merveilleuse rareté qu’on appelle une âme, et, certes, l’une des plus vivantes, vibrantes et intensément passionnées qui se soient rencontrées sur notre planète. Il fut, en même temps, un écrivain d’un art étrange et mystérieux. Mais, pour comprendre cet art et pour en jouir, il faut un sens esthétique assez indépendant pour se supposer chrétien dès l’instant qu’on ouvre ses livres. Difficile effort, j’en conviens, pour des intelligences aussi jetées que les nôtres aux murènes affamées du rationalisme.

Ce catholique a précisément, au suprême degré, ce qui horripile, plus que tout, les toléranciers du monde : je veux dire la haine de l’erreur. Voici, d’ailleurs, la façon peu tolérable dont il s’exprime :

« Quiconque aime la vérité déteste l’erreur. Ceci est aussi près de la naïveté que du paradoxe. Mais cette détestation de l’erreur est la pierre de touche à laquelle se reconnaît l’amour de la vérité. Si vous n’aimez pas la vérité, vous pouvez jusqu’à un certain point dire que vous l’aimez et même le faire croire ; mais soyez sûr qu’en ce cas, vous manquerez d’horreur pour ce qui est faux, et, à ce signe, on reconnaîtra que vous n’aimez pas la vérité. »

Cette haine de l’erreur qui ne vise que les doctrines sans toucher aux personnes est si brûlante qu’elle pénètre profondément son style et le colore de teintes violentes et orageuses, qu’il n’aurait, sans doute, jamais obtenues sans cela.

Sans ce que Joseph de Maistre appelle la colère de l’amour, il n’aurait peut-être été qu’un dialecticien quelconque, un apologiste religieux après tant d’autres, armé tout au plus d’une ironie très-douce et très-bénigne, et l’inattention universelle l’aurait très-silencieusement enseveli dans le recoin le plus obscur de ses catacombes. Mais ce sentiment seul lui donne une personnalité inouïe, un accent littéraire tellement à part qu’il est impossible, avec la meilleure volonté d’être injuste, de ne pas en être frappé.

« Il y a cette différence, écrivait-il, entre l’amour et le zèle, que l’amour se contente d’aimer et de posséder son objet. Le zèle fait mourir tout ce qui lui est contraire. »

Chez Hello, le zèle fait mourir en dévorant. Il ne dévore pas seulement ce qui lui fait obstacle, il engloutit tout ce qui ne brûle pas autant que lui et du même feu. Cet homme si tendre est un exterminateur au nom de l’Unité de foi.

On peut assurer que cette charité qui déteste le mal est bien certainement la grande passion qui domine tout en lui, et, comme le temps où il vit doit lui paraître épouvantablement mauvais, cette passion s’exaspère et se transporte jusqu’aux notes les plus aiguës, les plus stridentes, du paroxysme de l’indignation. Noblement éperdu d’Unité, il s’enlace et s’enroule désespérément à ce tronc mutilé de l’arbre de vie. Si la stupide cognée philosophique veut le frapper encore, c’est sur lui-même que tombent les coups et ce sont ses membres, à lui, qu’il faut abattre pour commencer.

Peu d’écrivains illustres furent, autant que cet obscur, coupés par morceaux. L’ignoble critique des envieux et des sots, dans son propre entourage, a très-exactement accompli l’office des bourreaux sur la pensée et sur les écrits de cette espèce de saint Jacques l’Intercis de la littérature catholique. Il pouvait crier, comme le sublime martyr persan : « Seigneur, Maître des vivants et des morts, exaucez-moi, je n’ai plus de mains à étendre vers vous, je n’ai plus de genoux à fléchir devant vous, je suis un édifice ruiné que ne soutiennent plus les colonnes sur lesquelles il s’appuyait. Écoutez-moi, Seigneur, et retirez mon âme de sa prison ! »

II

On comprend de reste ce qu’une tension aussi continuellement violente des facultés supérieures peut donner de ressort à un écrivain, surtout lorsque les dons naturels sont déjà réellement extraordinaires.

Seulement, il faut bien l’avouer, le pauvre Hello aurait certainement raturé les derniers mots de la prière du martyr. Il n’aurait pas voulu sortir de la prison de son corps, quelque misérable, quelque douloureuse qu’elle fût, parce qu’il ne pouvait, malgré tout, se dévêtir d’une espérance qui adhérait à ses os beaucoup plus exactement que sa propre chair.

Il était de ces êtres infiniment rares qui attendent encore le triomphe terrestre de Dieu et son visible règne. La seule pensée de mourir auparavant le révoltait comme une injustice, ayant conçu dans un abîme de prières l’assurance d’être le créancier de cet avénement.

La moquerie était vraiment trop facile et ne lui fut pas refusée. Tout ce qui pouvait parler ou écrire dans le marécage de la dévotion lui devint ennemi, bassement et salaudement. Toute la benoîte racaille des écrivassiers vertueux, toutes les trichines à plumes de la librairie catholique, toutes les larves, tous les lombrics, tous les ténias soi-disant littéraires du vieil intestin sacré ; des Lasserre, des Pontmartin, des Roussel, des Aubineau, des Loth, des Léon Gautier, exultèrent à cette occasion de ricaner d’un grand homme, en demeurant eux-mêmes de sérénissimes crétins à jamais obscurs. Veuillot lui-même ne l’épargna guère, Dieu le sait !

Il eût été facile à tout autre qu’Hello de ne pas même les apercevoir. Il en fut, à la lettre, crucifié, parce que la véhémence de son magnifique désir avait fini par se confondre avec sa propre conscience et qu’il se supposait désigné pour une part quelconque dans la mise en œuvre du prochain triomphe de la Justice. Par conséquent, il ne fallait pas, selon ses vues, que l’apôtre qu’il pouvait devenir un jour fût, à l’avance, ruiné dans son nécessaire prestige.

C’est pour cette raison qu’à tant de pages de ses livres, il parle de lui-même instinctivement, quand il veut exprimer la tribulation des choisis de Dieu, méconnus et inécoutés du monde qu’ils ont pour mission d’avertir. Qu’il parle de Job, de saint Jean-Baptiste, de Jésus-Christ même, s’il est question de leurs douleurs et de leurs dérélictions par les hommes, on sent aussitôt le retour, sur sa propre infortune, de ce harangueur des déserts.

Mais, après tout, c’est un besoin de l’amour de se configurer à son objet, d’adhérer à lui, d’entrer en lui, et de s’y perdre jusqu’à ne savoir s’en dépêtrer. Cet éperdu de la Gloire du Dieu vivant ayant incontestablement de grandes choses à dire, il était assez naturel qu’il souffrît de n’être pas écouté et que cette souffrance fût à la mesure de ses pensées. Je ne me scandalise donc pas autrement de sa pitié pour cette catégorie d’indigents affamés du Beau que les grands hommes ont le devoir de saturer et qui mendient en vain leur pitance de sublime, quand les grands hommes sont absents ou sacrifiés. « L’admiration, disait-il, est un pauvre qui demande son pain, comme les autres. »

N’est-il pas misérable, d’ailleurs, et cent fois imbécile, de faire le procès à la personnalité d’un artiste, de lui reprocher son essentielle façon d’être, sans laquelle il ne serait pas même le dernier des hommes et ne mériterait pas de ronger les glands dédaignés par les pourceaux ?

Les personnalités de cette étonnante espèce sont des mamelles pour un grand nombre et leur nourricière splendeur jaillit miséricordieusement autour d’elles du fond de leurs insolites gouffres, comme l’eau brûlante des geysers.

« La petite critique n’osera jamais dire devant l’œuvre d’un homme encore ignoré : Voilà la gloire et le génie ! Voit-elle un homme débordant de vie et d’amour, elle l’entoure d’un cimetière… Le génie est la seule souffrance qui ne trouve nulle part de pitié, pas même chez les femmes… Elles aiment ce qui brille, elles n’aiment pas ce qui resplendit. »

Quand l’auteur de l’Homme écrivait ces lignes, il pensait à lui, sans doute, parce qu’il n’est pas possible qu’un personnage d’une si nette supériorité s’oublie soi-même quand il parle de la douleur, mais il n’était à ses propres yeux qu’une unité dans la déplorable compagnie des parias de l’intellectuelle majesté, sur lesquels sanglotait son âme.

Mais voici venir une clameur plus distincte.

« Ne crois pas, ô terre, que j’adresse à toi ma plainte. Tu n’es que le théâtre, tu n’es pas le but de mes cris et je ne te permets pas de les garder un seul instant dans tes entrailles. Ils vont à Dieu, à Dieu seul. Ne les retarde pas, ils sont pressés. Ils parlent de toi, ils ne vont pas à toi. Mes cris sont mes trésors. Ils sont ma richesse immortelle. Si je te les confie un moment, c’est pour qu’ils te frappent du pied et que, prenant sur toi leur élan, ils s’élancent plus haut dans le ciel. Mais ne dérobe pas le plus petit d’entre eux. Ne dérobe rien, ne cache rien. Que le moindre de mes gémissements ne s’attarde pas dans l’un des replis de ton sol. Que pas une goutte de mon sang ne soit perdue ! Je suis avare, sois fidèle ; j’ai compté mes gouttes de sang, j’ai compté les rugissements de mon cœur. Je te demanderai compte de tout jusqu’à un atome. Lance à l’instant vers le ciel ce que je laisse tomber sur toi ; les secondes aussi sont comptées. »

Un être capable de vociférer de telles admonitions dépasse évidemment tout formulable critère et ne relève plus que de l’intuition des admirateurs. Tout ici est exceptionnel. On est en présence d’un chrétien que le christianisme n’a pu combler, parce qu’il le juge inaccompli, et qui se désespère de voir les promesses de l’Évangile indéfiniment prorogées. En même temps, il est pénétré jusqu’aux moelles du pressentiment de la très-imminente venue d’un Seigneur qui s’est évadé de nos misères, il y a dix-neuf siècles, en promettant de revenir.

La confrontation des événements actuels avec les prophéties sacrées lui démontre surabondamment que cette heure est proche et il en a une soif terrible. Ce serait, en une seule fois, l’absolu de la Vérité, de la Justice, de l’Amour et de la Magnificence ! Ce serait la vengeance du Pauvre et l’humiliation infinie des sages vautrés dans le fumier de leurs oracles, dont la puanteur d’assouvissement l’a tant fait souffrir. Ce serait enfin la réhabilitation de Dieu, qui ne paraît pas se souvenir de ceux qui l’aiment et qui fait banqueroute à sa Parole en dormant d’un si long sommeil.

« Votre victime déchirée vous redemande ses membres ! » crie-t-il, s’adressant aux bourreaux éternels du Christ, et l’on s’aperçoit sur-le-champ que c’est à peine s’il pense à ces animaux d’orgueil.

L’invective pourrait aussi bien s’envoler vers la Victime elle-même, qui ne fait rien pour récupérer ses lambeaux terrestres, depuis bientôt deux mille ans qu’elle s’est assoupie dans le fond des cieux.

Le malheureux, néanmoins, n’est pas prophète. Il ne sait pas le moment précis, la minute élue pour l’apparition de la Face conspuée dont l’aspect changera la neige des monts en ruisseaux de feu. Mais il croit deviner que cette minute est sa voisine et son désir déflagrant la veut manifeste, soudaine, extemporanée, crevant tout de son éclat, comme une intrusion de soleil.

Cette minute est la vierge de son choix, l’idéale vierge de dilection infinie, que tous les ancêtres de sa convoitise ont successivement attendue ; mais cette inviolable est voilée nonpareillement, emmaillotée de même façon qu’une reine de Saba défunte, empaquetée de ténèbres, grillagée comme une lionne, et les mains du pauvre fiancé sont si débiles !…

Ernest Hello est un nouveau Siméon, douloureux et inexaucé, qui ne voudrait pas s’en aller, lui non plus, sans avoir tenu dans ses bras la « Lumière des nations » guettée si longtemps par lui du haut des cadavres de ces siècles morts qui s’étaient abattus de vieillesse en renonçant à la voir venir.

Il s’en est allé, pourtant, les bras vides et le cœur brisé, abandonnant son rêve, — ainsi qu’un empire de douleurs, — à d’autres Tantales de l’Honneur de Dieu, s’il plaît à ce Maître infiniment redoutable de se conditionner encore de pareils martyrs !

III

Qu’on se représente maintenant un homme non seulement assoiffé de justice et de vérité, mais incendié à en mourir, dès son premier jour, de la concupiscence du Beau, — étant affublé, par néfaste sortilège, de cette livrée de facultés qui constituent l’écrivain de grand talent et s’accroupissant, avec cela, toute sa vie, dans la fondrière d’une obéissance imbécile.

Ernest Hello ne publia jamais une seule ligne sans l’avoir humblement soumise à l’examen. J’ai appris que, dans plusieurs circonstances, il n’avait pas hésité à sacrifier d’importantes pages sur la simple appréhension d’un vague danger de scandale ou d’équivoque pour certaines âmes au découragement facile. Ceux qui savent la tendresse jalouse des vrais artistes pour les créations de leur art et les déchirements atroces de ces sortes d’immolations de leur propre pensée, pourront mesurer sur ce seul fait la profondeur du sentiment catholique chez cet apparent effréné.

Évidemment, les docteurs consultés par lui ne pouvaient pas être des ennemis affichés de sa personne ou de son talent. Mais, bon Dieu ! qu’ils devaient faire d’étranges amis, ces prêtres ou ces culminants laïques, inférieurs, à coup sûr, à ce concurrent formidable qui venait, contre toute espérance, livrer sa prose à leur merci !

Dans l’étonnante ingénuité de son cœur, l’innocent Hello ne pouvait admettre l’irrémédiable cécité des chrétiens modernes à l’endroit de toute œuvre d’art, le desséchement fossile, l’aridité polaire de cette société sans sève et sans renouveau, où sa timide conception de la charité lui faisait un devoir de se consumer.

Il voulut supposer, quand même, la possibilité de galvaniser ou de ressusciter cette nécropole, se condamnant à ne jamais regarder du côté du vaste monde des vivants étrangers au Christ et privés d’apôtres, pour qui le Rédempteur n’a pas moins souffert.

Il ne se mêla point aux profanes et ne fut jamais leur convive dans les oasis, non qu’il crût avoir le droit de les détester, mais parce qu’il redoutait leur contact et croyait obstinément à l’obligation d’exhorter d’abord l’Arabie Pétrée.

Ce fut une grande pitié de voir ce noble esprit saturé d’idéal et gourmand de magnificence, s’efforcer opiniâtrement à l’ingrate besogne d’ensemencer de son enthousiasme la désolante caillasse du christianisme contemporain, l’infertile silex des cœurs dévots, d’où les marteaux et les meules de la plus concassante fureur ne pourraient pas même tirer d’illusoires étincelles ! Il s’y acharna sans repos, comme un insensé, et jamais on n’avait vu sous l’arche des cieux un prédicateur si solitaire !

Vingt ou trente ans, il s’agita dans son rêve de ranimer ceux qu’il nommait ses frères, par l’inoculation d’un immense espoir, et lorsqu’il criait au centre même des foules, on lui répondait par une si prodigieuse absence de tympans que la soudaine abolition du genre humain n’aurait pu l’isoler davantage.

Il s’abaissait, plein de soupirs, vers ces gisants de la médiocrité, se déshonorait jusqu’à leur parler leur langue. Ses livres, hélas ! sont, parfois, ocellés de platitudes comme la queue maléficiée d’un paon extraordinaire. C’était le moyen de se rendre, par miracle, encore plus incompréhensible, puisqu’alors, il était forcé d’aboucher ensemble, monstrueusement, les litanies de l’extase et le meuglement des bestiaux.

Hello se persuada, dans la démence de son zèle, qu’il pouvait y avoir un art chrétien, sans soupçonner, un instant, l’expérimentale zizanie évoquée par cette expression et sans entendre les hurlements simultanés de ces deux vocables incompatibles.

Cet assembleur de nuages ne comprit jamais que l’effort supposé de l’art vers le christianisme est celui d’une courbe vers l’asymptote et que c’est la vieille nourrice de la Foi, la Raison en personne, qui l’a démontré. Il peut se rencontrer d’exceptionnels infortunés qui soient, en même temps, des artistes et des chrétiens, — c’est justement le cas de mes trois excommuniés, — mais il ne saurait y avoir un art chrétien.

L’Art est un parasite aborigène de la peau du premier Serpent. Il tient de cette extraction son immense orgueil et sa suggestive puissance. Il se suffit à lui-même comme un Dieu et les couronnes fleuronnées des princes, comparées à sa coiffure d’éclairs, ressemblent à des carcans. Il est aussi réfractaire à l’adoration qu’à l’obéissance et la volonté d’aucun homme ne l’incline vers aucun autel. Il peut consentir à faire l’aumône du superflu de son faste à des temples ou à des palais, quand il y trouve à peu près son compte, mais il ne faut pas lui demander un clin d’œil surérogatoire.

Les paganismes anciens avaient avec lui plus d’affinité et le trouvaient beaucoup plus flexible. Il y avait entre eux et lui comme une solidarité mystérieuse de transgression et de blasphème, en vue d’obnubiler la face de Jéhovah et d’effacer de l’esprit humain les primordiales illuminations. Ce fut un enlacement de monstres divins dans les cryptes redoutées des Sérapéums géants et des sanctuaires crottés de sang de l’épouvantable Asie. L’Art fut prodigue, en ces temps anciens, de ses plus colossales chimères et son implacable beauté servait à multiplier partout les affres de l’idolâtrie. Quand le Christianisme triompha, ce Benjamin du soleil s’enfuit, en barrissant, dans les solitudes.

Et ce fut fini pour des siècles. Il fallut mille ans pour que des adorateurs de la Croix, chemisés d’acier, treillissés et papelonnés de fer, ramenassent avec eux, de Palestine ou d’Égypte, ce farouche captif destiné par la Providence à l’ultérieure dislocation du catholicisme.

On construisit alors des cathédrales. On exfolia les montagnes pour qu’elles résonnassent, aussi bien que les forêts, du « gémissement de l’Esprit-Saint ». On viola les pierres et les métaux pour des parturitions d’effigies célestes ou infernales comme il ne s’en était jamais vu. On chanta des hymnes si belles que notre incroyante génération pleure encore en les écoutant. Un peu plus tard, on se mit à peindre, et, pendant trois sublimes siècles environ, les chrétiens purent se persuader qu’ils avaient enfin courbé devant Jésus-Christ l’antique suppôt des Dieux effrayants.

La renaissance, un beau jour, souffla sur ces illusions. L’Art, quelque temps dompté par l’enfantine ferveur du Moyen-Âge, se cabra dans un soubresaut tout-puissant, aussitôt qu’il ne sentit plus le caveçon de cette innocence.

Il n’y avait pas à recommencer en Occident les fredaines sanguinaires de Moloch ou d’Astarté, mais les âmes furent jetées, pour n’en plus sortir, dans les soupiraux brûlants de la forme et de la couleur, et, désormais relaps convaincu, l’ancien compétiteur du Très-Haut afficha partout son antagonisme éternel.

Aujourd’hui l’expérience a suffisamment divulgué cette antinomie et il fallait l’innocence têtue d’Ernest Hello pour espérer la soumission d’un si vieux rebelle. Il me semble, toutefois, que l’extrême incompatibilité de l’art moderne avec les exigences d’un catholicisme pratique aurait dû précisément avertir un pareil métaphysicien de la présence de quelque mystère. Cet expectant du règne de l’Esprit-Saint, ce millénaire impatient de tous les miracles et de toutes les consommations divines, ne se devait-il pas à lui-même de conjecturer un renouvellement de toutes choses analogue, par exemple, à la Transsubstantiation ?…

Et puisqu’il est démontré que les âmes les plus parfaites et les plus capables de laver les Pieds saignants de Jésus-Christ sont justement les plus quémandeuses de nard profane, ce rêveur ne pouvait-il pas augurer quelque céleste péripétie qui justifierait enfin les antichrétiennes pratiques de l’Art, en canonisant sa rébellion ? Il est possible qu’une véritable intuition de prophète eût été la récompense de cette audace.

Seulement, il aurait fallu ne pas croupir, comme un Job dénué d’Orient, sur le fumier des librairies catholiques. Il aurait fallu ne pas être le sublime et navrant Jocrisse d’un apostolat du Beau assez comparable à la dissémination d’une caraque de perles ou de diamants sous les sabots profanants des porcs.

IV

Le copieux in-octavo intitulé L’Homme est, sans contredit, l’ouvrage le plus important qu’Ernest Hello ait écrit, le seul qui donne l’ensemble de cet esprit inégal et troublant comme un phénomène, avec ses coups de lumière et ses rafales d’obscurité. Ses autres livres : Paroles de Dieu, Physionomies de Saints, Contes extraordinaires, etc., ne paraissent que des variantes plus ou moins heureuses de ce texte générateur.

Je ne vois guère d’analogues à cet écrivain désorbité que le solitaire Pascal. Ils sont, en effet, tous deux, surtout des poètes et l’étonnement du lecteur est infiniment plus déterminé par leur accent que par leurs pensées. Tous deux se sont trompés à des profondeurs incroyables, en dépensant une force à contrepeser la gravitation des cieux. Ils ont lapidé le bon sens avec des comètes. Mais, quel spectacle !

Quand Ernest Hello a vociféré son amour pour l’Art, sa fringale de Justice et sa rage d’être obscur, il ne lui reste pas grand’chose à nous proposer. Néanmoins, quelques chapitres de L’Homme, inouïs d’analyse et de vivisection sur les cœurs, à propos de l’Avarice et de la Médiocrité, par exemple, trahissent assez l’étonnant pouvoir de ce cerveau hanté du mystère, s’il avait plu à Dieu de le pondérer.

Partout ailleurs, il est en cris et en extase. On dirait qu’il ne connaît pas d’autres procédés que l’enthousiasme. Dans Paroles de Dieu, livre sans ordre qui n’est qu’un essai d’interprétation de quelques versets du Saint Livre, on le voit s’arrêter subitement devant un texte, comme on s’arrête devant un homme extraordinaire, et cette clameur du ciel, il la répercute aussitôt en poussant des cris de la terre. Il renvoie sur ce texte toutes les flammes qui viennent de s’allumer en lui pour qu’il éclate comme la foudre. Dans le transport de son zèle, il se jette sur le langage humain, sur ce langage prostitué à toutes les formules de l’idolâtrie littéraire, il le traîne aux pieds du Seigneur Dieu et le force à confesser son impuissance et sa nudité. Il sent à des profondeurs inconnues le néant de la parole de l’homme en présence de la Parole de Dieu et dénonce à toute page le blasphème effrayant de l’antagonisme supposé par l’orgueil. Enfin, il n’en revient pas que Dieu ait parlé et que les hommes aient trouvé ensuite quelque chose à dire.

Cette manière d’être est assurément des plus grandes, mais au prix de quels dangers ! Cet homme vraiment supérieur et, parfois, estampillé de génie en arrivait à écrire d’épouvantables niaiseries, — « pontifiant et vaticinant, ainsi que le déclare cruellement l’auteur d’À Rebours, du haut d’un rocher fabriqué dans les bondieuseries de la rue Saint-Sulpice. »

Son style eunuque et flétri par le commerce exclusif de frigides pédants et de soutaniers tondeurs, aurait pu, je le crois, devenir tout à fait artiste, s’il avait su trouver assez d’énergie dans sa raison pour s’enquérir d’un autre milieu. Il n’osa jamais et sa punition fut d’être l’auteur des Contes extraordinaires, où la plus emphatique anémie déshonore d’obscures adaptations de sa philosophie religieuse aux dramatiques réalités de la vie. Voilà pour l’amoureux d’art, hélas !

Quant à l’altéré de Justice, au millénaire, il n’avait pas à subir un si grand déchet, mais l’indigence de sa forme rendit blafarde, quelquefois, jusqu’à l’expression de sa charité, tant l’écriture humaine est un mystère !

Pourtant, c’était sa grande beauté, cette vertu-là. Elle fut chez lui continuellement brûlante et suggestive d’immolation. Il pensa toujours que la suprême Justice est décernée par la Charité suprême. Son regard de bas en haut vers le Pauvre était incontestablement sublime.

« La gloire de la Charité, disait-il, c’est de deviner… Celui qui aime la grandeur et qui aime l’abandonné, quand il passera à côté de l’abandonné, reconnaîtra la grandeur, si la grandeur est là. »

En écrivant cette chose magnifique, je sais bien, parbleu ! qu’il pensait à lui. J’en ai déjà fait la remarque à propos d’une autre citation, et, bien souvent, il en fut ainsi. Un jour même, il sentit le besoin de se justifier et voici de quelle curieuse façon :

« L’Homme ne s’aime pas et cependant l’homme doit s’aimer beaucoup, car il doit aimer beaucoup son prochain et il doit aimer son prochain comme lui-même. »

Cette apologie, ridicule et même odieuse dans toute autre bouche, n’étonnait pas trop de cet incomparable naïf et produisait presque l’effet d’un aveu touchant.

On lui fit un crime atroce de s’indigner d’être obscur, mais il croyait avec raison qu’étant glorieux, il aurait mieux servi ses frères, qu’il aimait autant que lui-même. Si l’Espérance peut donner la résignation pour soi, l’Amour n’entend rien à la résignation pour les autres, et cet amoureux ne se résigna jamais. « L’ensemble de mon œuvre, me disait-il un jour, pourrait s’appeler le Cri du sang d’Abel. »

Le pauvre, tel qu’il le concevait, c’est celui qui a besoin, n’importe de quoi ; c’est l’homme de génie, c’est le héros, c’est l’étranger ; c’est celui qui a faim, c’est celui qui a soif c’est celui qui est nu ; c’est le cœur dilaté comme le cœur d’un Dieu et que le monde égorge spirituellement par l’indifférence, comme Caïn égorgea physiquement son frère par le couteau. Le nom de ce Pauvre remplit les Prophètes et les Évangiles. On l’y trouve perpétuellement exalté, à ce point qu’on dirait que le serpent d’Aaron est une figure de cette première des béatitudes évangéliques par qui les autres ont l’air d’être dévorées.

Or, le monde, qui déteste la Béatitude, ne veut pas connaître le Pauvre. Il n’aperçoit pas plus les langueurs de son âme que les haillons de son corps. Mais si cette âme est magnifique, si elle éclate de splendeur, le monde, qui déteste par surcroît la magnificence et la splendeur, suppose la folie pour se dispenser de la justice.

Ernest Hello recueillit toute sa vie le sang spirituel qu’il voyait couler en torrents de l’âme du Pauvre assassiné par l’oubli de tous les Caïns que le monde croit innocents parce que leurs mains ne sont pas rouges et fumantes. Le plus clair de sa destinée fut de prêter sa voix à ce sang et de pousser vers Dieu les clameurs d’Amour qui font pleuvoir la malédiction.


LE LÉPREUX

I

On ne lui a pas attaché de grelots ni de cliquette, à celui-là, pour avertir les passants.

— Qu’il s’en aille pourrir le monde, s’il veut, ce puant, ce pustuleux, ce croûte-levé, cette ordure d’individu rebelle aux désinfectants ! Notre bercail n’est pas une maladrerie. Nous sommes des immaculés, nous autres, des lactescents, des nitides, et nous savons, au moins, nous barricader contre les typhus et les syphilis de la poésie !

Et les bons catholiques ferment leur porte avec fracas, après avoir jeté dans la rue le plus grand poète qui leur ait apporté son cœur depuis cinq ou six cents ans.

Le volume de vers intitulé Sagesse a été publié, en 1881, par la « Société générale de Librairie catholique », aux frais de l’auteur, je me plais à le croire. Jamais ce livre ne fut mentionné sur les catalogues de la maison ; jamais aucun bibliographe dévot n’en parla ; jamais le moindre effort commercial ne fut accompli pour en débiter un seul exemplaire.

Lorsqu’un nécessiteux d’idéal, à grand’peine informé, débarquait dans la boutique de la rue des Saints-Pères, son argent au bout des doigts, briguant le privilège d’émanciper la brochure, il semblait, — tant le postulat était inouï, — qu’on eût affaire à quelque noceur en délire, fourvoyé là par la plus insolite erreur et demandant une priapée !…

Un épidémique balbutiement sévissait aussitôt sur les commis épouvantés. Les vendeurs en détresse et les pâlissants comptables s’agitaient et s’ahurissaient en de rapides colloques ou d’inefficaces délibérations. De claquantes portes voltigeaient, soufflant au visage de l’affronteur, du fond d’antres inexplorés, les chastes courants d’air de la plus boréale circonspection. Tout à coup, un Éliacin de l’étalage ou quelque bombyx incitateur préposé aux pieux rossignols, apparaissait, se déclarant investi pour certifier à l’impétrant l’inexistence regrettable de l’ouvrage sollicité. Bref, il fallait que cet obstiné client notifiât le dessein préconçu de ne pas s’en aller du tout sans son exemplaire, pour que, de guerre lasse, on se décidât à l’en gratifier, moyennant finance, en levant au ciel des yeux affligés.

Enfin, ce drame grotesque durerait encore, si l’intrépide éditeur des autres livres de Paul Verlaine, M. Léon Vanier, n’avait acquis celui-là de la Librairie catholique, enchantée probablement d’une si belle occasion de se purifier.

Car tout est bien là, je vous en réponds. Le chef-d’œuvre de Verlaine était une souillure à la robe de cette hermine. Cela est tout à fait incroyable, mais certain. On ne le répétera jamais assez. La poésie est une façon de stupre aux yeux de ces gens, c’est une tare de mort contre laquelle il faut implorer l’hysope des aspersions pénitentielles et le coup de foudre subtil d’un repentir lustral.

J’ai réservé pour la fin cet infortuné, parce que son cas est le plus concluant des trois. Barbey d’Aurevilly a beaucoup écrit sur l’abominable passion de l’amour, il a surtout divulgué dans ses peintures le ruffianisme des cœurs. Si ce n’est pas exactement pour cela qu’il exaspère, c’est, du moins, le principal considérant de son dam. Le très-chaste Hello est ostensiblement réprouvé pour son zèle et ses allures de prophète. Mais Verlaine est évacué pour l’unique raison laxative de sa poésie. On ne peut pas reprocher autre chose à cet artiste des moins copieux et qui n’a vraiment pas mené grand bruit dans le monde. À l’exception d’une petite chapelle de rimeurs bâtie naguère sur le penchant d’un glacier mythologique, à des distances infinies du giron sacré, le nom de l’auteur de Sagesse, dont la célébrité commence à peine, était presque complétement inconnu partout. Quand il vint se livrer aux catholiques, un sur cent mille, tout au plus, avait pu entendre proférer le nom de ce parnassien et encore de façon si vague qu’il n’aurait pas été capable de former sur lui la plus crépusculaire des suppositions.

Verlaine était pour eux un converti, rien de plus, une brebis quelconque, longtemps égarée dans les pâturages profanes et qui réintégrait le sainfoin du Bon Pasteur.

Ah ! s’il avait été un de ces polygraphes illustres, ou simplement un brochurier quelque peu notoire, dont l’asservissement aurait paru triomphal et qu’il eût été possible d’arborer comme un trophée, ces sauvages auraient promené sa chevelure sur leur front de bandière pour l’émulation de leur léthargique tribu ! Les ambulanciers de la contrition auraient charcuté cette âme à leur fantaisie, l’émasculant, la trépanant, la cautérisant, l’emplâtrant de pieux avis, l’éclissant de saintes pratiques, l’asphyxiant ou l’abrutissant de monitoriales fumigations.

À toute rigueur, une invincible constance de martyr l’eût fait absoudre d’avoir naguère proprement écrit et peut-être même la miséricorde eût été poussée jusqu’à l’oubli de ses déréglements poétiques, s’il en eût fait humblement l’aveu accompagné du fervent propos d’une filiale imbécillité.

L’Église, en France, est coutumière de cette façon de bienvenir les épaves qui lui sont lancées des brisants du monde par la littérature en détresse. Si le malheureux Hello, né de ses entrailles, et, toute sa vie, claquemuré dans ses disciplines, en fut si chiennement accommodé, le destin d’un exotique cerveau échoué dans le poulailler de cette Pélicane est facile à conjecturer. Mais Verlaine, en surcroît de son exotisme, était inglorieux, dénué de richesses, inexploitable par conséquent, à ce double titre, et il s’annonçait comme un cygne ou un albatros. On voulut bien imprimer son livre, parce qu’après tout, le denier du pauvre est bon à prendre, mais on s’arrangea pour l’enterrer aussitôt si profondément qu’il fût impossible d’en soupçonner l’existence.

II

Villiers de l’Isle-Adam me faisait remarquer un jour que les notaires détenus dans les bagnes s’enfoncent plus avant que les autres hommes dans le mépris des poètes, qu’ils accusent avec une flétrissante pitié de s’attarder « dans les nuages » et de ne rien comprendre aux substantielles réalités de la vie.

Les catholiques en liberté ne se contentent pas du mépris pour ces rêveurs, ils promulguent l’infamation et les châtiments afflictifs, et leur jurisprudence est tout à fait identique à celle des tabellions précités. Ils sont, eux aussi, pour le solide, le positif, le palpable, et n’entendent pas que les ouailles de leurs pâtis s’en aillent brouter dans le bleu des cieux…

On est forcé de ressasser fastidieusement ces observations et de les fixer en soi jusqu’au plus intime, si on veut arriver à concevoir seulement l’énoncé du déconcertant prodige que voici :

Un homme se présente au seuil de l’Église éternelle du Christ, je ne dis pas le plus grand, ni le meilleur, mais l’unique, absolument, celui qu’on était las d’espérer ou de rêver depuis des siècles, un POÈTE CHRÉTIEN.

Ce minable claquedent, dénué même des tessons de Job, porte son fumier sur son esprit et sa besace autour de son cœur. Il s’agenouille à l’entrée du vieil habitacle de l’Espérance, de l’antique vaisseau des Extases, et, du fond de sa conscience, invoque le Dieu flagellé pour qu’il soit le témoin de son holocauste.

Il arrive des lointains cloaques, apportant l’inégalable trésor des puanteurs, des nudités, des dérélictions, des blasphèmes et des désespoirs du siècle, puisque l’Épouse indéfectible du Rédempteur a reçu le pouvoir de transfigurer tout cela. Il a choisi d’être le bouc propitiatoire et le sacrifice qu’il offre est cousin germain de l’effroyable désolation qu’il assume.

Sacrifier à Jésus la richesse, la célébrité, l’amour même, c’est le vieux jeu des martyrs et des confesseurs nimbés qu’on vénère dans les basiliques et dont les histoires sont écrites par des professeurs de vertu. Mais sacrifier à cet Agonisant couronné d’épines les joies du Vice et les délicieux esclavages de l’infamie ! renoncer pour cet Agneau d’entre les lys aux exhalaisons de l’excrément ! — telle est l’oblation de ce pèlerin qui s’est donné à lui-même l’invraisemblable mission de représenter la poésie contemporaine au pied de la Croix !

Ex-voto sans précédent d’une société rongée de névroses et fiancée aux épilepsies ! Largesse inouïe du plus pauvre monde qui fut jamais ! Les générations équilibrées de corps et d’âme dont on nous rabâche la grandeur n’en ont pas tant fait et n’étaient pas forcées, pour aller vers Dieu, d’enjamber de pareils abîmes !

Ce rafalé, ce calamiteux, qui n’est rien du tout qu’un Verlaine « sceptique et léger, » — comme il le dit lui-même dans la préface de Sagesse, — si sa poésie ne subroge pas pour nous devant Dieu la tutelle de nos démons ; ce « cœur renaissant, pur et fier, » a beau prier, dans ses vers, Jésus et Marie, voici, je crois, ce qu’il faut entendre :

— Seigneur conspué qui résidez, invisible, dans vos tabernacles au milieu des candélabres et des calotins, je vous prie très-humblement de faire attention à mon ambassade. Je suis un artiste, un poète, et, par conséquent, un ennemi des normes édictées par vos pasteurs. Je suis devant eux complétement nu, purulent et nauséabond. Je n’ai pas même l’honneur d’être accrédité des goîtreux et des malandrins plus ou moins notables dont je me suis ingéré de vous étaler, en ma personne, le croupissement.

J’ai cru, néanmoins, expédient et sage d’obéir à l’impulsion qui m’entraînait à vous recruter, ô Chef des élus, pour l’assainissement de cette canaille.

Il s’agit de savoir si vous acceptez l’oblation de la Poésie ou si vous ne l’acceptez pas. Il se trouve que, par l’effet d’une obscure loi, cette contemplative, qu’on pourrait croire amarrée à la table de vos autels, habite en réalité parmi ceux qui vous ignorent ou qui vous méprisent, et les apôtres congestionnés de vertus qu’on vous malfaçonne, non seulement ne galopent jamais après elle, mais l’écartent studieusement de vos seuils, en la gratifiant quelquefois d’une sommaire malédiction.

En voulez-vous décidément ? Je vous l’apporte, moi chétif, garrottée comme un succube, car elle n’est pas venue de son plein gré. Elle s’occupait d’affoler et de pourrir des aveugles-nés. Je l’ai conquise et je l’ai domptée pour vous seul, ayant réussi à m’emparer de son attirail d’ensorcellement, de ses rythmes, de ses images, de ses philtres, de ses grimoires, et la voici, ma parfaite esclave, dans la posture d’adoration que ma volonté lui imposa.

C’est pour cela que j’ose me déclarer le mandataire de tout un monde. Ce que je vous offre, mon Dieu, est un non moindre trophée que la Chimère des esprits superbes qui se sont éloignés de vous. C’est leur refuge, leur Tour d’Ivoire, leur Notre-Dame de douleurs et de recouvrance. Quelques-uns, sans doute, la suivront jusque dans la Plaie salutaire de votre Côté. Et moi, ce vainqueur, qui ai renoncé au délice de la posséder crapuleusement hors de votre présence, je ne demande rien de plus que le jubilé de votre grâce pour ce fabuleux sacrifice !…

III

Si Dieu n’a pas été sourd à cette prière, il faut croire qu’il n’a pas jugé à propos d’en faire part aux administrateurs de sa gloire et de leur décrotter le cœur ou les oreilles pour les rendre capables d’un peu de justice. La démarche inouïe de Verlaine eut le seul résultat que j’ai raconté.

Elle était cependant bien glorieuse pour les bonzes chrétiens, cette imploration d’un si rare esprit, et ce qu’il offrait aurait dû être accueilli par des noëls et des hosannahs ! La gratitude catholique aurait dû raisonnablement s’effréner jusqu’à l’emphase d’une apothéose ! Il aurait fallu dételer les rosses pondérées de la critique et porter ce bienfaiteur sur un pavois argenté de têtes chrétiennes !

Songez qu’il ne s’était rien vu de pareil depuis le Moyen Âge. Un grand poète qui ne chantait que pour Jésus-Christ, comme les saints inconnus par qui furent écrites les décourageantes hymnes de la liturgie !

Ah ! c’est vrai qu’on avait eu d’autres lyres soi-disant chrétiennes. Le « mélodieux » Lamartine avait soupiré le nom de Jéhovah dans les ramures de la provisoire forêt romantique et l’effrayant Tétragramme n’avait servi qu’à rendre plus anonyme la face de brumes du Dieu sans Plaies ni Eucharistie toléré par les philosophes. Le grand Hugo et le petit Musset n’avaient pas, sans doute, paru mériter qu’on les cataloguât sous la même rubrique ; pourtant, ils avaient parlé, eux aussi, d’un Très-Haut quelconque, à de certains jours, et ce n’était pas un Dieu jaloux, vous pouvez m’en croire. Il était sans inconvénient d’adorer n’importe quoi dans le même temps qu’on le thuriférait de rimes conjugales et de célibataires hémistiches.

Baudelaire seul fut incontestablement catholique au plus profond de sa pensée. Mais il fut catholique à rebours, à la manière des démons qui « croient et tremblent » suivant la parole de saint Jacques. Les Fleurs du mal et les Poèmes en prose paraissent, à de certaines places, calcinés, comme des autels maudits que des langues d’enfer auraient pourléchés.

Ce poète gorgonien, devant l’amertume de qui les plus noires tristesses ont l’air de mirlitonner, parla constamment la grammaire du catholicisme, qu’il préférait à toute autre, et sa poésie d’impénitent supplicié fut si sacrilège qu’elle est devenue, par antinomie, suggestive de l’adoration.

L’auteur des Litanies de Satan mit sa confiance dans le désespoir, qui lui fut fidèle, et le cantique fameux qu’il eût pu chanter, las d’attendre, le prit à la gorge et l’étouffa.

Quant aux poètes antérieurs, aux poètes prétendus religieux du dix-septième siècle, je présume qu’il serait d’une efficace vergogne de n’en point parler. Ceux-là chantèrent le Dieu des architectes et des tapissiers de la monarchie et leur poésie d’étiquette ou de catafalque avait juste le prix marchand de l’aumône royale qu’on laissait tomber dans leur sébile.

Non, il faut remonter jusqu’aux époques chenues et voûtées de la Chanson de Roland, du Saint-Graal ou du Grand Hymnaire pour retrouver cet aloi d’accent religieux.

C’est vers le Moyen Âge énorme et délicat
Qu’il faudrait que mon cœur en panne naviguât,
Loin de nos jours d’esprit charnel et de chair triste.

À coup sûr, l’auteur de ces admirables vers sentait profondément l’anachronisme du souffle ancien qui venait expirer en lui. Mais quelle unique destinée que celle de cet homme retrouvant, par un miraculeux atavisme de sentiment, l’enthousiasme crucifié d’une poésie enterrée sous la poussière d’une vingtaine de générations !

Remarquez bien qu’il ne s’agissait pas du tout avec ce témoin du passé d’une équivoque rêverie mystique. C’était fait, cela, archifait depuis longtemps par tous les entrepreneurs d’attendrissement qui ont travaillé la muqueuse nasale de l’innocence.

Il fallait parler de Jésus en croix, de la Vierge Marie, de l’Ange gardien, reprendre toutes les vieilles idées, toutes les vieilles images dévotes que des siècles d’accoutumance balourde ont banalisées, délavées, déteintes jusqu’au ridicule, et les restituer à la vie et au flamboiement. Tel fut le prodige.

Pour l’homme qui pense, l’histoire littéraire n’a rien à offrir de plus surprenant. Car enfin, c’était presque une chimère qu’un tel dessein. Glorifier le Saint-Sacrement et la Prière dans des vers si beaux que l’incroyante jeunesse de la poésie contemporaine fût forcée de les admirer avec passion et d’en devenir l’écolière ! C’était un peu plus fort que d’implanter le panthéisme du vieil Hugo ou le nirwâna de Leconte de Lisle.

Faut-il — vraiment — qu’une société catholique soit agonisante, perdue sans ressource, enterrable à courte échéance, pour qu’il ne se soit pas levé au milieu d’elle un seul être généreux et intelligent, qui prît sur lui d’annoncer à l’idiote cohue l’aubaine infinie de cet inespérable renfort !

IV

Tout à l’heure, je nommais Baudelaire, parce que toute celsitude poétique invoque nécessairement ce sommet de la poésie moderne. Mais il ne saurait être question d’aucun parallèle. Verlaine parle la langue de Baudelaire puisqu’il n’existe plus d’autre langue pour un artiste, mais il n’est pas son disciple et ce qui les sépare semble aussi profond que l’éternité.

Baudelaire fut un rebelle atroce et navré, un blasphémateur compliqué, versatile et déconcertant, qui cherchait parfois la prière pour s’en faire une arme empoisonnée contre lui-même. Verlaine est une âme suppliante, un repenti tout en pleurs aux pieds du Christ dont il n’ose contempler la Face, et ne réclamant rien que

D’être l’agneau sans cris qui donne sa toison.

L’auteur de Sagesse, au lendemain de sa conversion, n’a pas imaginé d’autre besogne que l’imploration du pardon. Il ne conçoit pour un chrétien que cet office et ce labeur. Demander pardon pour les injures et pour les bienfaits, pour les voluptés et pour les tristesses, pour chacune des palpitations du cœur et chacune des vibrations de la pensée ; enfin demander pardon à son Dieu de l’aimer et de prétendre souffrir pour lui, en se considérant comme une ordure qui n’a que de l’ordure à offrir, alors même que ce serait la plus belle poésie du monde. Mais c’est le christianisme des catacombes, cela, c’est l’immolation absolue du cœur dans l’humilité parfaite, et il n’est pas surprenant que le prospère bétail de nos sacristies n’y comprenne rien !

Cet homme qui, tout à coup, se calfeutre aux bruits du monde, est bien plus méprisant encore que Baudelaire, qui voulait, du moins, qu’on le crût invincible à toute émotion terrestre, et l’excellence de son dégoût est en raison de la parfaite solitude où son âme s’est engouffrée afin de pouvoir crier vers Dieu, des profondeurs. Les fanfares aussi bien que les soupirs lui paraissent désormais vils et fastidieux, quand ils ne sont pas une expression de l’Amour divin ou une forme quelconque de la guérisseuse prière :

Voix de l’Orgueil : un cri puissant comme d’un cor,
Des étoiles de sang sur des cuirasses d’or.
On trébuche à travers des chaleurs d’incendie…
Mais en somme, la voix s’en va, comme d’un cor.

Voix de la Haine : cloche en mer, fausse, assourdie
De neige lente. Il fait si froid ! Lourde, affadie,
La vie a peur et court follement sur le quai
Loin de la cloche, qui devient plus assourdie.


Voix de la Chair : un gros tapage fatigué.
Des gens ont bu. L’endroit fait semblant d’être gai.
Des yeux, des noms et l’air plein de parfums atroces
Où vient mourir le gros tapage fatigué.

Voix d’Autrui : des lointains dans des brouillards. Des noces
Vont et viennent. Des tas d’embarras. Des négoces,
Et tout le cirque des civilisations
Au son trotte-menu du violon des noces.

Colères, soupirs noirs, regrets, tentations,
Qu’il a fallu pourtant que nous entendissions
Pour l’assourdissement des silences honnêtes,
Colères, soupirs noirs, regrets, tentations,

Ah ! les Voix, mourez donc, mourantes que vous êtes,
Sentences, mots en vain, métaphores mal faites,
Toute la rhétorique en fuite des péchés,
Ah ! les Voix, mourez donc, mourantes que vous êtes !

Nous ne sommes plus ceux que vous auriez cherchés.
Mourez à nous, mourez aux humbles vœux cachés
Que nourrit la douceur de la Parole forte,
Car notre cœur n’est plus de ceux que vous cherchez !

Mourez parmi la voix que la prière emporte
Au ciel, dont elle seule ouvre et ferme la porte
Et dont elle tiendra les sceaux au dernier jour,
Mourez parmi la voix que la prière apporte,

Mourez parmi la voix terrible de l’Amour !

Avant la surnaturelle péripétie qui courba si glorieusement son âme, déjà ce puissant poète agité d’absolu avait, en se détirant au fond de son propre abîme, blasphémé les transports de l’Inspiration au profit de la Volonté qu’il prétendait uniquement adorer, s’adjurant lui-même d’écrire « des vers émus, très-froidement, » et de ne pas s’en aller rêver aux bords des lacs.

Puis, raffinant sa haine de toute voie battue et de tout confort intellectuel, il déclara ne vouloir plus que « la Nuance, pas la Couleur, rien que la nuance… Et tout le reste, ajoutait-il, est littérature. » C’était préluder à la table rase de ce catholicisme intransigeant comme un donjon qui devait être son destin, et la voix qu’il entendait alors était le dictamen de l’Infini résidant au plus caché de son âme, en attendant de s’exhaler dans d’incomparables vers.

C’est, assurément, une fameuse originalité d’être un poète catholique, mais c’en est une plus grande encore d’être ce poète quand on a écrit les Fêtes Galantes. Imaginez Watteau jeté en bas du chevalet de Cythère par l’ouragan d’une conversion et se mettant à peindre, de son pinceau prostitué, les sujets de Fiesole ou du vieux Memling, en pleurant d’amour.

Huysmans, le seul qui, dans l’immonde silence de la critique, ait osé glorifier Verlaine, affirme, dans À Rebours, que tout l’accent du poète est contenu en ces seuls vers des Fêtes Galantes, qu’il qualifie d’adorables :

Le soir tombait, un soir équivoque d’automne :
Les belles, se pendant rêveuses à nos bras,
Dirent alors des mots si spécieux, tout bas,
Que notre âme, depuis ce temps, tremble et s’étonne.

Ce qui peut charmer, ici, le créateur de Des Esseintes, c’est l’indéfini troublant de la suggestion, c’est l’aube lunaire d’une foi d’enfant, dont le branle mystérieux l’enveloppe de tous ses frissons, sans qu’il puisse deviner, cet amoureux des pénombres, — sous la diffuse vibration de cette ariette qui s’en va mourir, — le prochain disque solennel aux clartés d’argent, dont l’âme du pauvre chanteur sera, dans un instant, toute blanchie et illuminée.

Le fait est que toutes les formules de rhétorique solaire seraient déplacées et même inintelligibles, si on les appliquait à Verlaine. Pour ceux qui l’ont lu, son nom seul est évocateur de nitescences crépusculaires et de silencieuses pâleurs. On ne saurait imaginer des poèmes qui se prêtent moins que les siens à la vocifération.

Voyez de quel chuchotement presque inaudible Jésus vient consoler cette âme tremblante :

Et pour récompenser ton zèle en ces devoirs
Si doux qu’ils sont encore d’ineffables délices,
Je te ferai goûter sur terre mes prémices,
La paix du cœur, l’amour d’être pauvre, et mes soirs

Mystiques, quand l’esprit s’ouvre aux calmes espoirs
Et croit boire, suivant ma promesse, au Calice
Éternel, et qu’au ciel pieux la lune glisse,
Et que sonnent les angelus roses et noirs,


En attendant l’assomption dans ma lumière,
L’éveil sans fin dans ma charité coutumière,
La musique de mes louanges à jamais,

Et l’extase perpétuelle et la science,
Et d’être en moi parmi l’aimable irradiance
De tes souffrances, enfin miennes, que j’aimais !

L’ensemble de la pièce d’où sont tirés ces quatorze vers, la plus longue de Sagesse, donne l’idée d’une partition des cieux tamisée au crible de la voie lactée et adoucie, jusqu’à la plus voilée des euphonies, par le blême capiton des nues.

C’est un poète religieux d’une douceur si singulière qu’on la croirait eucharistique. Ce ne sont pas précisément les choses qu’il dit qui nous émeuvent, elles furent dites longtemps avant lui par tous les écrivains religieux, avec d’infinies élucidations. Ce n’est pas même l’autorité papale de son vers ni la nonpareille fantaisie de sa métrique, c’est l’accent, l’indicible accent de son amoureuse foi !

Quand on parcourt son livre en plein trouble des idées mondaines, il est à peu près impossible qu’on en soit frappé. Il peut même arriver qu’on le méprise comme une oiseuse réitération de babils anciens. Mais si l’âme est dans l’équilibre de son repos, cette poésie se répand en elle comme un électuaire ou un népenthès.

Alors, du fond des ondes de la mémoire, surgissent tout à coup les suavités presque oubliées d’autrefois : les frileux tintements des cloches, à l’aube, pour ces messes matutinales où le cœur, non encore souillé des sales prestiges de la lumière, s’épanchait vers les tabernacles tranquilles, dans le pénombral silence des nefs ; les soudaines envolées de dilection paradisiaque, les désirs brûlants du martyre, les attendrissements ineffables et cette pluie de larmes saintes qui coulèrent en ce lointain jour qu’on ne reverra jamais plus ; enfin, la joie qu’on eut d’être pauvre et de se sentir dans la main du Père des pauvres, comme le glaçon dans le centre de la fournaise ; — et l’on est tout enveloppé d’un grand frisson nostalgique !

V

Si la justice, la sainte idée de Justice n’était pas, humainement, l’horrible dérision connue, on devrait peut-être la saluer d’une dernière potée de malédictions, au moment de terminer cette trilogie de suppliciés intellectuels. Mais ce serait, hélas ! un divertissement bien futile. Il faudrait au moins le pouvoir de Dieu pour faire sentir aux juments de l’autel la parfaite iniquité de leur sottise ou pour inspirer aux autres une compensatrice indignation.

Quand on est assez infortuné pour aimer le grand Art et pour désirer qu’il soit en honneur, il faut se résigner à manger la tartine biblique d’Ézéchiel en compagnie des vingt-cinq ou trente prophètes bafoués qui sont, par génération, les lamentables élus de ce festin. L’injustice des catholiques est un peu plus révoltante que celle des non catholiques, à cause de la suréminence présumée de leurs concepts, voilà tout.

On s’en consolerait assez vite si de mécréants suffrages venaient équitablement réparer, pour les rarissimes témoins du Beau éternel, le préjudice effroyable que la stupidité chrétienne leur fait endurer. Mais c’est là une rêverie jobarde et cruelle engendrée de ce serpent infernal qu’on est convenu d’appeler l’espérance humaine. L’indifférence du parfait mépris, l’inhostilité dédaigneuse, tel est tout l’élargissement que la munificence des infidèles peut offrir à ces galériens de l’Idéal si malproprement outragés par les catholiques à travers les barreaux de leurs cabanons.

Aussitôt que l’étiage vulgaire est dépassé, la langue esthétique devient un sanscrit indéchiffrable pour les multitudes sans nombre qui n’ont point de part à ce royaume intellectuel uniquement dévolu à la Sainte Enfance de l’Enthousiasme, et il n’est point de pédagogie pour ce genre d’initiation.

Je connais un écrivain de grand talent, un généreux et libre esprit, que le nom seul de Verlaine met en fureur et qui ne consentira jamais à réviser l’impression de sa trop rapide lecture. Peut-être même ne le pourrait-il pas, tant la première impulsion d’antipathie l’a porté loin.

Moi-même, qui ne parle ici de ce grand homme qu’en balbutiant et en frémissant, je confesse, pour la seconde fois, qu’au début de ma misérable carrière, il m’arriva de l’insulter un jour, sans même l’avoir lu, me tenant pour suffisamment édifié par quelques menus potins. S’il en est ainsi de ceux qui semblent faits pour le comprendre, que doit-il espérer des autres ?

Verlaine est, je crois, le plus déchirant exemple que nous ayons sous les yeux de la vindicte éternelle des brutes contre les entités supérieures. L’acharnement dont il est victime dépasse même de beaucoup les plus insensés d’entre les goujats espoirs et je n’ai pu trouver, parmi les horreurs sublunaires, que la condition de lépreux pour donner une analogie telle quelle du châtiment de ce réprouvé. C’est une espèce de Caïn de l’extase errant et pourchassé sur la terre, pour son crime d’avoir égorgé, par sa conversion, la jumelle arsouille qu’il portait en lui et pour le forfait plus énorme encore d’en avoir pleuré de joie dans des vers sublimes que la racaille des sacristies ne comprend pas plus que le populo des salons aristocratiques ou des lupanars de faubourg.

Après tout, c’est une moderne façon de martyre plus méritoire peut-être que les tenailles rougies ou la lampadation des Dioclétiens, et le prédestiné paraît heureusement s’en être aperçu :

Par instants je suis le pauvre navire
Qui court démâté parmi la tempête,
Et, ne voyant pas Notre-Dame luire,
Pour l’engouffrement en priant s’apprête.

Par instants je meurs la mort du pécheur
Qui se sait damné s’il n’est confessé,
Et, perdant l’espoir de nul confesseur,
Se tord dans l’enfer qu’il a devancé.

Oh mais ! par instants, j’ai l’extase rouge
Du premier chrétien, sous la dent rapace,
Qui rit à Jésus témoin, sans que bouge
Un poil de sa chair, un nerf de sa face !

Il lui reste cela, en effet, « Jésus témoin » et la Mère de Jésus qu’il a chantée comme elle ne l’avait pas été depuis le Stabat ou le Quot undis lacrymarum

Quand cette « balayure du monde » verra les Yeux de l’Unique Juge, la Sagesse éternelle qu’elle a glorifiée pourra lui dire devant ses accusateurs fumants d’effroi : — J’ai eu faim et tu M’as donné à manger, J’ai eu soif et tu M’as donné à boire, J’étais étranger et tu M’as donné l’hospitalité…

Et la Tour d’Ivoire sanglotera de pitié en présence de tous les Cieux !


Vaugirard, 1888.


XII

ICI ON ASSASSINE LES GRANDS HOMMES


À ANDRÉ DUPONT


I


Terre et Ciel, vous ne pouvez pas mépriser celui qui vous parle, CAR il est faible en vérité !
· · · · · · · · · · · · · · · · · · ·
Je n’ai à moi que mon gémissement.
Ernest Hello.

Voilà dix ans qu’il est enterré, le pauvre Hello ! Bientôt dix ans. Les catholiques ne l’ont pas raté.

Le Lamentateur prodigieux qui pleura sur leur sottise ou leur infamie s’en est allé promener son gémissement dans les vallées sombres ou dans les vallées lumineuses des « dormants ».

L’illusion de le voir encore sur la terre est le partage exclusif d’un groupe de préférés du Malheur, bienvenus à l’effrayante bénédiction d’admirer notre Henry de Groux, peintre des carnages, dont la ressemblance physique avec ce pousseur de cris est à dérouter la Mort.

Ah ! certes, ils ne manquèrent pas leur coup, les cochons de la prière ! Ils y mirent le temps, je ne dis pas non, mais quel triomphe, à la fin !

Sans doute, Hello outragé, conspué, ridiculisé trente ans, par toute la racaille des chemins de croix, c’était beau ! Mais Hello tué par le chagrin, Hello à six pieds sous terre, Hello ajourné à la Résurrection des morts, c’était bien plus beau !

Cet empêcheur de croupir en rond ayant disparu, on allait pouvoir s’entrelécher et se pourlécher à l’aise, et se bichonner le suçoir, et se caresser la trompe, et se congratuler l’appendice, dans les encoignures champignonneuses des sacristies colonisées par les cancrelats.

On ne prévoyait pas que ses livres, qui n’avaient pu être enterrés avec lui dans la fosse étroite où la vermine des tombeaux ne les eût peut-être pas autant méprisés, allaient lui survivre.

Comment deviner, quand on est la légion des cuistres, que des œuvres non estampillées par l’admiration des ecclésiastiques sonores parviendraient un jour à s’évader du puits de silence où l’hostilité fangeuse des journaux soi-disant chrétiens avait cru les engouffrer ?

Or ce fut précisément ce qui arriva. La haine crapaude fut vaincue. Les livres du malheureux Hello reparurent.

À défaut du Style qui fait les œuvres impérissables, il avait l’éloquence telle quelle d’un enthousiasme toujours déchaîné, d’une imagination toujours pathétique, mais surtout il avait l’accent, l’introuvable accent de la plus merveilleuse douleur.

Il n’avait pas autre chose, l’infortuné, et il le sentait fort bien, lui qui voulait qu’on l’appelât le pauvre des pauvres. Mais c’était assez pour qu’il cessât d’être obscur, pour qu’il commençât de resplendir à soixante milliards de lieues des boutiques de la dévotion, et cela criait vengeance.

II

Ernest Hello m’a bien souvent regardé, je suis sûr qu’il ne m’a jamais vu.
Charles Buet.


Elle est venue, la vengeance, et vous allez voir si elle est malpropre. Les gens de « piété solide » sont, en général, mieux avertis que les fragiles, de l’efficacité souveraine du ridicule quand on veut abattre la Grandeur.

Ernest Hello, relaps de la Vie et de la Lumière, et, par conséquent, désigné pour la seconde fois à l’ange exterminateur qui fonctionne chez les marguilliers, devait être frappé du glaive infaillible.

Il s’agissait d’écrire un semblant de panégyrique, de la niaiserie la plus profanante, capable de dégoûter d’Isaïe même et d’obscurcir jusqu’à la constellation du Cygne.

Pour une telle besogne, il fallait un de ces imbéciles accablants, formés à l’école de la vertu et qui semblent n’apparaître que pour nous aider à concevoir la Solitude impénétrable de Dieu.

Cette « marguerite précieuse », pour l’acquisition de laquelle il est recommandé de tout vendre, pouvait-elle se rencontrer ailleurs qu’à Lyon, colonie catholique du blême Calvin, comme chacun sait, où le pédantisme et la chiennerie pharisaïques sont inégalables ?

Je me suis quelquefois offert, non sans délices, la tête onctueuse d’un polygraphe trop connu que Barbey d’Aurevilly se complaisait à dénommer euphémiquement grenouille à lunettes.

Le panégyriste lyonnais d’Ernest Hello paraît être un de ses élèves et me force naturellement à y penser. Mais il n’est qu’un de ses élèves et tellement au-dessous du maître que celui-ci, par comparaison, m’assomme de sa majesté. Le batracien, tout à coup, s’enlève du sol, crève la nue, lance des paquets de tonnerres…

Peu importe le nom de l’insecte, n’est-ce pas ? Il est même sans intérêt de rechercher si son bouquin, véritablement criminel, fut cochonné avec de bonnes ou de mauvaises intentions. Il suffit, je pense, de savoir que la haine la plus basse et la plus perfide n’aurait pu s’y prendre mieux pour avilir un grand homme.

Raconter les vertus de la famille, de plusieurs familles, les mots de l’enfant sublime, les paroles mémorables des papas et des mamans, les angéliques élans du jeune homme, les projets de mariage, l’indicible pureté d’âme des fiancés et leur union sous les yeux des séraphins ; — choses qui devaient rester dans une ombre fière ; — enfin ressasser madame Hello, la divine Maman Zoé, en combien de pages, grand Dieu !… Et tout cela, du commencement à la fin, dans cette forme chassieuse, coulante et froide comme les scrofules, qui caractérise les prospectus de chemisiers pour ecclésiastiques ou les sacrilèges notices de propagation excogitées par des soutaniers libidineux !

Un peu plus loin, — car je m’accuse de m’être détourné plusieurs heures du Saint Livre pour déchiffrer ce bavardage, — un peu plus loin, dis-je, l’auteur s’emballe dans la direction des gouffres de gloire.

Il frotte sur son derrière l’allumette du dithyrambe et nous déclare, entre autres choses, qu’ « Hello, lu et compris, illuminerait l’esprit moderne », que « sa gloire, qui est celle de Dieu, eût été le bonheur d’un siècle ». En passant il le compare au Soleil. « Hello me fait l’effet d’habiter ce point central et, en même temps, supérieur (!), qui, dans le monde de l’intelligence, correspond au Soleil, centre céleste des mondes, foyer géant qui est la synthèse des rayons avant leur dispersion dans l’espace. »

Qu’on essaie de se représenter un homme assez colossal, un mortel assez surhumain pour ne pas crouler sous cette avalanche de bêtise !

Bien que je ne passe pas pour un écrivain qui respecte infiniment son lecteur, je n’oserais prendre sur moi de multiplier ces abrutissantes citations. Mon Lyonnais n’est pas seulement un idiot, c’est en outre un philosophard de l’engeance disgracieuse des philosophards protestants, qui veut absolument voir un métaphysicien de son écurie dans le lamentable et naïf poète qu’il déshonore.

« Les penseurs me comprendront », dit-il, quelquefois, d’un air entendu, quand il marche sur des pois qu’on a oublié de faire cuire.

Incapable de découvrir ou de soupçonner l’étonnante inégalité d’Hello qu’il appelle « un styliste de premier ordre » (!), il annonce, à chaque instant, qu’il va citer quelque chose de sublime, et c’est presque toujours une platitude.

Il faut être mâtiné de Genève pour avoir un pareil flair. Écoutez-moi ça :

Paul voit une chose d’un certain côté ; il la voit blanche.

Pierre voit la même chose d’un autre côté ; il la voit noire.

Tous deux ont raison, tous deux ont tort, car la chose est blanche d’un côté et noire de l’autre.

— Elle est blanche ! s’écrie Paul.

— Elle est noire ! s’écrie Pierre.

Et voilà deux ennemis.

C’est du Hello, ces quelques lignes en enfance, du Hello à cacher à tous les yeux, du Hello à jeter dans les latrines. Eh bien ! le Jocrisse veut qu’elles ouvrent une échappée sur la philosophie de son soleil, « la grande philosophie de l’esprit LARGE ! »

Car tel est son mot et tel est son vœu. Partout où un homme écrivait hauteur ou profondeur, il écrit victorieusement largeur, et il piaffe sur la vendange.

Il lui faut une morale large, un art large, une critique large, une science large, une histoire large, une philosophie large, une religion large, une littérature large. Cela fait, je crois, huit choses larges, comme il y a huit Béatitudes dans le Sermon sur la montagne. C’est tout de même beaucoup à la fois pour un crapoussin de lettres.

Ces litanies nous conduisent naturellement à madame Hello qui a inspiré ce bavard et de laquelle il me semble que j’ai quelque chose à dire.

III

On a tué en moi ce qui est moi, ce qui eût été moi.
Ernest Hello mourant.


« Plus heureux que Jacob », raconte l’historien surabondamment qualifié dans les alinéas qui précèdent, « Ernest Hello eut mieux qu’une pierre où reposer sa tête, sa tête lourde du poids de ses pensées, il eut un cœur ; mais cela peut-être ne lui eût pas suffi, il eut une intelligence. »

Cette intelligence et ce cœur, qui remplacèrent d’une façon si avantageuse le caillou du patriarche, appartenaient à madame Hello, à la nonpareille Maman Zoé, comme la nommait déplorablement son mari qui ne s’aperçut jamais du ridicule hideux de démarquer ainsi Jean-Jacques Rousseau.

Cette dame, qui a ouvert le trésor de ses souvenirs et de ses petits papiers au profanateur et qui est devenue, pour sa récompense, l’héroïne casquée d’un livre exécrable, eût mieux fait, je crois, d’employer ses derniers ans à demander pardon pour son crime d’avoir dégradé, rapetissé jusqu’à sa mesure et finalement avili l’un des plus nobles poètes.

Je l’ai connue, il y a plus de quinze ans, lorsque Hello, tout fervent de son amitié pour moi, voulut que je contemplasse l’ange de sa vie.

Elle m’accueillit avec le miel et le beurre de l’Emmanuel, en attendant l’heure peu lointaine où elle devait me crever le cœur.

Je n’eus pas de peine à deviner que j’étais en présence d’une épouse inaccessible et d’une ménagère du plus grand ordre qui devait avoir, depuis très-longtemps, percé la chaise de son mari pour qu’il n’eût pas à se déranger de ses écritures.

Le pauvre Hello se laissait débarbouiller, peigner, habiller de la tête aux pieds, comme un enfant. Il en était venu à ne plus pouvoir mettre son pantalon sans sa femme.

Un jour, celle-ci étant malade et le vétérinaire qui la soignait[3] tardant à venir, je fus le témoin éperdu de la plus inconcevable des scènes. Hello bousculant tout, pedibus et manibus offendens, faisait des dizaines de kilomètres dans la chambre, en poussant des clameurs de désespoir. Livré à une rage de démoniaque, invoquant avec frénésie toutes les catastrophes connues et toutes les catastrophes inconnues, il avait l’air de traîner par les cheveux les Trois Personnes de la Trinité, maudissant surtout la Rédemption qui ne pouvait être que dérisoire, puisque sa maman, immobilisée trois ou quatre jours par l’arthrite ou le lumbago, s’interrompait de le boutonner.

J’entrevis alors la profondeur de cette misère. Je compris que cette indigence de la volonté, la plus parfaite sans doute qu’on pût voir et qui était à faire sangloter de compassion, devait être le chef-d’œuvre de beaucoup d’années de patience. Le malheureux homme avait été littéralement émietté.

L’extrême susceptibilité nerveuse dont il souffrit dès son enfance l’avait désigné comme une proie vraiment trop facile à la sollicitude implacable de la Minerve qu’il épousa.

Une chrétienne eût entrepris de guérir cette volonté malade et se fût elle-même si complétement effacée que le biographe le plus attentif l’aurait à peine aperçue. Madame Hello fit exactement le contraire.

Despotiquement, elle infligea son ordre et son équilibre de bourgeoise à ce Benjamin de l’Extase qui crut, dans sa simplicité d’innocent, avoir besoin de l’un et de l’autre, et lui prit son âme en échange.

L’âme d’Hello ! la plus grandiose et la plus dénuée des âmes qui furent. À la distance de plusieurs années, le souvenir m’en revient tel qu’un cauchemar. J’ai cru la voir, cette âme de tribulation et de désir, impitoyablement, continuellement refoulée dans un couloir ténébreux et de plus en plus étroit où elle se serait tordue, contractée, crispée, ratatinée comme une feuille, avec d’infinies angoisses.

Ah ! ce n’était pas un homme qu’il fallait à madame Hello ! Qu’en eût-elle fait, la pudibonde ? Il lui fallait un enfant infirme, toujours plus infirme, tremblant devant elle, vivant par elle, pensant d’après elle, ne croyant qu’en elle[4].

Et pourquoi cela ? juste Dieu ! Pour qu’éclatassent les magnificences de sa judiciaire de pot-au-feu, et pour qu’il fût dit un jour par un avorton littéraire, à la face d’un monde ricaneur, qu’elle avait été la Béatrix ou la Mentoresse du grand homme qu’elle émascula. Amariorem morte mulierem, dit l’Ecclésiaste.

IV

Mon cher monsieur, nous sommes dans l’impossibilité absolue de faire ce que vous nous demandez. Heureusement pour nous, car s’il n’y avait pas eu impossibilité absolue, nous aurions été à la torture. Nous aurions vu se dresser devant nous mille impossibilités relatives et secondaires, mille raisons de faire la chose et mille raisons de ne la point faire. L’impossibilité absolue nous sauve.
Mme Ernest Hello à Léon Bloy.
Moi, je ne me trompe jamais.
De la même au même.


Seigneur, je ne peux pas porter votre Croix autrement qu’en lumière.

Je suis si misérable qu’il a fallu quelqu’un qui payât ma place pour mon passage.

Je ne suis pas un homme, je suis un enfant.

Ô Dieu, je ne puis ni agir, ni supporter, ni attendre, je suis un prodige de faiblesse.

Vous savez que je suis trop faible pour vous servir dans la souffrance. Là n’est pas mon type… La joie donc ! la joie !

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Seigneur, je suis un homme de désir ; j’ai cela et je n’ai que cela ; je vous offre mon encens, ma seule richesse.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Seigneur, je suis trop faible pour souffrir et pour mourir.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Ô Dieu, souvenez-vous que votre main a allumé les étoiles : donnez comme vous êtes, splendidement, immensément. Accablez mes désirs sous l’énormité de vos dons. Faites-moi dire : Dieu est grand, et je ne le savais pas. Dieu est Dieu et moi je dormais…

Ne me demandez rien, donnez-moi tout. Faites suivant nos deux natures. Versez à pleines mains. Vous êtes l’être, moi le néant. Dieu qui êtes, donnez comme vous êtes, sans réserve afin que je vous reconnaisse. Je suis celui qui ne suis pas. J’ai besoin de tout. Dieu qui êtes tout, donnez tout à celui qui n’est rien et qui a besoin de tout et qui se tient sous la table comme la Chananéenne. Vous n’avez pas été avare quand vous avez jeté les étoiles dans le ciel…

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Magnificences, magnificences,… ne soyez pas en fête sans nous !…

Père, le désir est venu des collines éternelles, et ma poitrine a éclaté.

Délivrez l’Alleluia qui veut monter vers vous, car mon cœur éclate et il ne se contient plus.

… Ô Dieu qui tenez dans vos mains l’haleine de la création, recevez enfin comme un encens nouveau le cri suprême dont je vis et dont je meurs.

… Les écluses sont ouvertes ! les cataractes sont vaincues. Ruisselez, torrents de joie, sur les désirs qui brisent les cœurs ! Ruisselez, torrents de gloire ! Alleluia

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Guérissez-moi, exaucez-moi ; je suis la créature la plus misérable qui soit sortie de vos mains et je n’ai rien autre chose à dire… Pitié pour le pauvre enfant malade qui n’en peut plus…

Bloy - Belluaires et porchers, 1905.djvu

Seigneur, le néant n’a ni droit ni pouvoir : je ne suis rien, je ne peux rien !…

Ne soyez pas invincible, puisque vous êtes Dieu…

Père qui prenez plaisir à céder, étant la Toute-Puissance, à vous baisser, étant la Toute-Hauteur, à être vaincu, étant la Gloire… Exaucez-moi sans mérite, comme vous m’avez créé de rien…

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Ce désir immense et indéterminé qui m’a toujours séparé de toutes les créatures, ce trait de feu qui passait entre moi et les enfants de mon âge,… cette impuissance de me satisfaire, ce dégoût inexprimable de la limite, même éloignée, tout cela, c’est le fond du cœur de l’homme, c’est-à-dire le désir de voir la Face de Dieu. Sa Face, c’est sa Gloire… Et sa Face, je vais la voir, sur la terre, car je l’ai désirée. Alleluia !

Je vais la voir et tomber mort ; puis je me relèverai revêtu de sa ressemblance, et alors je parlerai.

Ces prières, dignes du meilleur Verlaine de Sagesse, écrites sans doute loin des yeux de madame Hello et cachées avec soin, je le suppose, dans un tiroir mystérieux où elles ne furent découvertes qu’après la mort, sont terribles.

Fallait-il que le malheureux en eût sur le cœur et qu’il sentît sa détresse pour trouver de tels accents ! La lecture seule de la honteuse et grotesque biographie peut donner une idée du gouffre de misère où il était descendu.

Que pensez-vous, par exemple, de l’introduction de la viande dans la vie contemplative ?

C’est un chapitre à la louange de madame Hello, bien entendu, comme tous les autres, sans exception, mais plus spécialement écrit sous sa dictée.

Le copiste ayant établi que « la même main qui n’avait qu’à se promener sur les touches du piano pour en faire jaillir des flots d’harmonie, n’était pas moins remarquable à faire rôtir un poulet », termine le poème de la très-savante cuisson d’un bifteck, absolument indispensable à l’éclosion des pensers sublimes, par cette simple réflexion que j’oserai qualifier de virginale :

« Le couteau de cuisine que vous voyez entre les mains de la femme d’Ernest Hello est, pour elle, un moyen de tailler la plume de son mari. »

On a soin de rappeler que cette épouse, « étant la gardienne de ce beau génie, a, de la sorte, collaboré à son œuvre et qu’elle a sa part CACHÉE (!!!) dans ses inspirations ». Il ne tient qu’à nous de conclure que les dix ou quinze grands chapitres de l’Homme ou les deux cents pages sublimes éparpillées çà et là furent beaucoup moins écrits que rotés après d’excellents repas.

« Nul ne sait ce que peut une côtelette tendre sur l’esprit d’un homme. »

Il y a aussi l’histoire d’un chien consolé toute la nuit par madame Hello pour qu’il ne troublât pas de ses hurlements le sommeil du « cher malade », anecdote quelque peu déshonorante pour son mari, que l’héroïne raconte sans fatigue à toute la terre, depuis environ vingt ans.

« Nul ne sait ce que l’aboiement d’un chien peut nous ravir de chefs-d’œuvre. »

Ces choses, je pense, n’ont pas besoin de très-amples commentaires. Ernest Hello n’aurait pu rien faire sans sa femme. Elle lui a donné la vie physique, la vie intellectuelle et la vie morale. L’auteur de l’Homme doit TOUT à son mariage et le genre humain, à son tour, pour ne rien dire du monde angélique, est redevable à Maman Zoé de la fructescence de ce « beau génie ».

Voilà ce qu’il s’agissait de notifier à quelques peuples,… la personnalité même du malheureux, — déjà si posthume avant d’être mort, — dût-elle irréparablement succomber sous le ridicule de pareilles divulgations.

V

Ici on viole, là on tue, un peu plus loin on estropie.
Mis de Sade.


L’influence mauvaise dénatura si complétement Hello que, parfois, on se demande si vraiment il était fait pour être écrivain.

L’absence opiniâtre, invincible, de ce style personnel qu’il ambitionna toute sa vie, est une chose confondante quand on considère ce qui, pourtant, est sorti de lui.

Son indigence le condamnait au Sublime, — à perpétuité. Et il ne pouvait s’en évader que par les cloaques de la niaiserie. Quand il ratait le sublime, et il le rata souvent, la médiocrité même lui devenait aussitôt un Himalaya. Il tombait, comme la foudre, juste au niveau de l’exécrable. La misère indicible de ses Contes en est la meilleure de toutes les preuves.

« La force en lui, écrivait d’Aurevilly, — une force intellectuelle par moments immense, — tout à coup se fond en faiblesse. » Et quelle faiblesse !

« Son style eunuque et flétri par le commerce exclusif de frigides pédants et de soutaniers tondeurs, disais-je à mon tour, en 1889, aurait pu devenir tout à fait artiste, s’il avait su trouver assez d’énergie dans sa raison pour s’enquérir d’un autre milieu. Il n’osa jamais, et sa punition fut d’être l’auteur des Contes extraordinaires[5], où la plus emphatique anémie déshonore d’obscures adaptations de sa philosophie religieuse aux réalités dramatiques de la vie. Voilà pour l’amoureux d’art, hélas !

« Quant à l’altéré de Justice, au millénaire, il n’avait pas à subir un si grand déchet, mais l’indigence de sa forme rendit blafarde, quelquefois, jusqu’à l’expression de sa charité, tant l’écriture humaine est un mystère[6] ! »

Quelques-uns, sans doute, eussent été capables de l’avertir, mais ce qu’il pouvait avoir d’énergie dans sa raison avait été confisqué si sévèrement que rien n’était plus à entreprendre ni à espérer.

Ayant été certainement l’un des hommes qu’il aima le plus, je fus assez téméraire pour essayer quelque chose. Mon compte fut bientôt réglé. Maman Zoé lui fit comprendre que j’étais possédé du diable, et l’obéissance de cet enfant discipliné fut si parfaite qu’en un clin d’œil il m’abandonna pour toujours.

La dernière fois que je le vis, en 1881, il venait à ma rencontre, sans le savoir, et ne m’aperçut qu’à la distance de cinquante pas environ. Il bondit en arrière, franchit la rue de Sèvres comme un oiseau et disparut.

Il est mort quatre ans plus tard sans qu’on daignât m’en informer.

Ce fut une de mes peines les plus dures et c’est en ce sens que j’ai dit que madame Hello m’a crevé le cœur. Je doute que le souvenir de cette injustice fasse fleurir les rosiers miraculeux autour de son lit d’agonie…

Douloureux homme qui se consumait du désir de contempler la Face de Dieu et qui n’aperçut jamais l’obstacle ! Tout ce qu’il pouvait avoir de volonté propre, de fierté, de générosité, de courage ; tout ce qui eût été vraiment Lui, lui fut soutiré avec la lenteur affreuse des vampires.

Ce que Dieu donnait à ce pauvre tout en larmes, ce qui était le fruit d’or de son jardin clos, l’émolument et le tison de sa prière, cela même fut intercepté.

Ne fallait-il pas que Jean Lander[7] pût écrire le Chemin de la vie, Marguerites en fleurs, Récits villageois, etc., livres édifiants où les plus hautes conceptions d’Hello nous sont servies dans du caramel ?

On lui passait, en retour, les sentences médicamenteuses de la plus abjecte sagesse, et c’est ainsi qu’on a pu voir, tant de fois, ce contemplateur torturer son propre génie pour qu’il s’alignât aux sottes formules dont Maman Zoé peuplait son Thabor. Transposition effroyable !

L’ordre bourgeois de madame Hello qui fut, en réalité, le désordre même de l’enfer ; l’équilibre, le bon sens, la dignité, la juste mesure, la saine raison, dont elle creva son mari, se réduisirent en fin de compte, à cet avilissement dernier que je ne vois pas le moyen de nommer autrement que le délire de la réclame[8].

« Hello, nous dit l’imbécile trop de fois cité, n’aurait pas voulu crier dans le désert, comme Jean-Baptiste[9]. » Devenu la proie d’un sophisme de dérision qu’il aurait fallu dissiper amoureusement avec les parfums de l’Archange, et toujours persuadé que sa propre gloire eût été la Gloire de Dieu, on a vu ce famélique de la Splendeur parcourir des bureaux de rédaction, s’offrir, du matin au soir, à l’insolence des cochons de plume, dans l’espérance toujours déçue, d’en obtenir quelques lignes, quelques sales lignes !… Il eût espéré le règne de Dieu d’un Lepelletier ou d’un Chincholle !…

Quand on n’a pas vu cela, on ne connaît pas le fond de l’ignominie.

VI

On ne m’ôtera pas de l’esprit que la paternité seule pouvait le sauver. Qui sait si le devoir de Mme Hello, son unique et profond devoir, n’était pas de lui faire des enfants, n’importe comment ?


Voici maintenant quelques papiers, aussi parfaitement inédits que le puissent être de vieux messages enfouis, depuis des années, au fond d’une armoire.

À Barbey d’Aurevilly.
Kéroman-Lorient (Morbihan)[10].
Monsieur,

Je ne reçois rien de vous. Votre article n’aurait-il pas paru ? Je n’ose pas vous le demander. Il est impossible qu’il n’ait pas paru. Car je suis parti emportant votre parole d’honneur.

Ma main tremble en vous écrivant. Est-ce qu’il est possible que vous fassiez comme les autres et que vous m’abandonniez ? Faire comme les autres, cette chose hideuse et commune, ce crime bourgeois, faire comme les autres, abandonner celui que tout abandonne, oublier l’absent, oublier l’exilé, cracher sur celui qui est sans armes et sans défense, le crime des crimes, le crime par omission, celui auquel sont réservés uniquement les anathèmes du Jugement dernier : « J’avais faim et vous ne m’avez pas donné à manger, etc. » ; il m’est absolument impossible d’associer cette chose froide, vulgaire et hideuse, à votre nom que j’aime et que j’admire.

Vous, le grand critique, hardi et chevaleresque, vous qui avez faim et soif de justice, vous, le défenseur éloquent et sublime des abandonnés, vous feriez comme les autres ! vous, d’Aurevilly !

Et moi qui, après avoir écrit :

L’Athéisme au xixe siècle,

Le Style,

Angèle de Foligno,

Rusbrock,

Jeanne de Matel,

Le Jour du Seigneur,

L’Homme,

Physionomies de Saints,

Paroles de Dieu,

Le Croisé etc.,


moi qui, après cela n’ai pas un journal pour y placer un article, moi qu’on a envoyé vivre au fond d’une campagne, je serais abandonné par d’Aurevilly !

Non, cela n’est pas. Cela n’est pas possible. Je ne peux supporter cette pensée. Elle m’obsède la nuit. Je vous demande au Nom de Dieu et par votre Salut Éternel de m’envoyer votre article.

Cette lettre n’est que pour vous seul ; ma main a tremblé en l’écrivant[11].

Ernest Hello.
À Léon Bloy.
Kéroman-Lorient.
Bien cher ami,

Mille et mille remerciements de votre lettre. Elle contient des mots que je n’oublierai pas.

Depuis que je suis ici, mes malheurs visibles et connus ont été comblés et surpassés par des douleurs nerveuses et des souffrances physiques singulières dont le retentissement moral est horrible en moi. Je sens moralement la souffrance physique et elle détruit en moi quelque chose de particulier qu’elle ne détruit pas dans les autres hommes.

J’insiste près de vous sur ce point, afin que vous insistiez sur lui près de Dieu, dans la prière.

Je vous remercie du pressentiment que vous gardez relativement à moi et à vous relativement à moi. Il est probable que nous touchons à un événement qui sera l’Événement plutôt qu’un événement. Il faut que cet événement soit l’Avénement, ou tout est perdu. Comme c’est du Salut qu’il s’agit, il faut prier au nom de Jésus.

La guerre qui semble approcher est probablement l’espèce sous laquelle se présente l’Événement. Il faut que cette guerre soit autre chose que les guerres ordinaires. Il faut qu’elle soit celle que prédit l’Apocalypse.

Écrivez-moi souvent, je vous en prie. Il est possible que je revienne à Paris pour quelques moments, dans un mois. Je descendrai à l’hôtel, n’y ayant plus d’appartement. Comment avez-vous fait pour faire passer votre article à la Revue ?

Et l’article sur moi, le faites-vous ? Votre talent est grand, et votre courage est très-grand. Vous avez le courage de devancer l’avenir.

Vous ne me parlez pas de M. d’Aurevilly. Où en est-il de ses Bas-bleus ? Se souvient-il de moi ? Et l’abbé T… ? Soyez assez bon pour me donner de ses nouvelles. Est-il à Paris ? Si vous le voyez, dites-lui de prier pour moi.

Cher ami, votre lettre prouve bien que le temps et l’espace n’existent pas pour vous. Vous êtes un des représentants de la Postérité parmi nous.

Je vous recommande par dessus tout de prier et de faire prier pour ma femme et pour moi.

Je vous embrasse,

Ernest Hello.
Kéroman.
Très-cher ami,

Depuis sept mois environ, j’ai un livre sous presse, chez Palmé. Je ne vous en parlais pas. Je voulais vous en faire la surprise. Mais comme je n’ai plus de ses nouvelles, c’est à vous de m’en donner. Ce livre de critique a pour titre : Les Plateaux de la Balance.

Peut-être a-t-il paru sans que j’en sache rien. Peut-être est-il oublié chez le brocheur Dax, rue de Vaugirard. Seriez-vous assez bon pour prendre aujourd’hui même ces renseignements chez Palmé et me les donner immédiatement ? Si le livre a paru, vous en prendriez un exemplaire pour vous et un pour d’Aurevilly. Pourriez-vous savoir s’il est chez Dax ?

Pourriez-vous veiller vous-même à m’en faire envoyer de chez Palmé au moins deux exemplaires ?

Et vos articles ? J’ai écrit à Paul Féval, relativement à eux. Paul Féval m’a répondu immédiatement une lettre aimable. Il me dit que l’insertion de ces articles est promise, qu’il va insister et revoir Palmé à cet effet.

Il ajoute que lui-même baisse chez Palmé. Mes articles à moi ne paraissent plus du tout à la Revue[12].

Puisque vous irez chez Palmé, tâchez d’être maître de vous et parlez de vos articles. Ne renoncez pas. Agissez doucement, avec obstination.

Je vous remercie mille fois des magnifiques pages que vous m’avez envoyées. Je les ai lues à la personne qui peut, à Lorient, les comprendre. Elle en a été enthousiasmée. J’attends le cahier que vous m’annoncez. Je l’attends avec impatience.

Quant aux Événements, je meurs de tristesse : Rien ! Rien ! Rien ! Vous ne me parlez plus du signe demandé. Le confesseur d’A. M. avait parfaitement raison de demander des signes. Les demande-t-elle ? Quant à moi, je meurs de leur absence. Je souffre physiquement, je suis faible, et je meurs du besoin d’obtenir quelque chose. Les idées ne me suffisent pas ; il me faut des faits, des faits évidents, palpables, sensibles, grossiers et actuels[13].

Concentrez toute votre prière et toute celle de vos amis sur cette nécessité de faits actuels. Il nous faut absolument des témoignages terrestres. Car ce sont l’eau, le sang et le feu qui rendent témoignage sur la terre. Des faits ! Des faits ! Des faits ! Des signes ! J’aime mieux un : tiens que cent mille : tu l’auras. Précipitez toutes les prières possibles sur ce même point, et, puisque je n’en peux plus, obtenez que je VOIE aujourd’hui.

Seriez-vous assez bon pour me donner immédiatement des nouvelles de mon livre ? Est-il chez Palmé ? Est-il chez le brocheur ?

Mille amitiés. Écrivez-moi et envoyez-moi un cahier.

Ernest.
Kéroman-Lorient (Morbihan).
Très-cher ami,

Je vous remercie de m’avoir donné de vos nouvelles. Quant à moi, j’ai été très-souffrant physiquement et moralement. La chaleur m’a fait mal et les Événements n’arrivent pas. Je suis infiniment plus abattu que vous. Autrefois j’ai passé ma vie dans la prière. Puis, plus tard, dans le blasphème ; maintenant dans le mutisme. Ce n’est pas le silence, c’est le mutisme. Je suis muet, tant que la prière n’est pas exaucée. Je crois que j’en souffre plus épouvantablement que vous, car je ne peux plus parler.

Vous allez donc à la Salette ? Je n’ai qu’une chose à vous dire, c’est de prier pour moi, afin que je voie ma prière exaucée. Je suis constitué dans la nécessité absolue de voir. Je suis infiniment plus perdu que vous, si je ne vois pas le triomphe en ce monde.

Il n’est plus temps pour moi de parler. Je n’ai pas la force de crier. Je subis la mort sans phrase. Le contraste est tellement effroyable entre les anciennes expériences et la réalité que celle-ci m’empêche de parler de celles-là.

Avoir espéré ce que j’ai espéré et être absorbé à chaque instant par des douleurs physiques et par des inquiétudes de la même nature qui écrasent l’âme !

Il y a un état où les espérances d’autrefois apparaissent comme des ironies et l’on a presque honte de s’en souvenir. L’échec est tellement horrible qu’il ne peut même plus être exprimé par des cris. On se cache la tête et on ne dit plus rien : car toute Parole est du domaine et du ressort de l’Espérance. Quand celle-ci fait défaut, l’homme est sourd et muet.

Je remarque que les autres peuvent encore parler. Je crois que j’ai le monopole de la faiblesse infinie. Le souvenir de mes antiques prières m’écrase comme la pierre d’un tombeau. Quand on a ainsi prié, que peut-on faire désormais ? Où aller ? À qui aller ? Je suis l’être humain qui a le plus besoin de secours. Faites de votre Pèlerinage une prière immense pour moi. Faites que je voie mes prières exaucées.

Le supérieur des missionnaires de la Salette, le père Giraud, passe pour un saint. Peut-être sera-t-il, en septembre, à la Salette. Je ne l’ai jamais vu. Mais je lui ai écrit. Si vous le voyez, recommandez-moi à ses prières[14].

En général, recommandez-moi, avec mes intentions, à toutes les personnes priantes que vous rencontrerez, même à celles qui vous paraîtront insuffisantes et sans envergure. Les grands n’ont pas réussi. Faites prier les petits.

Tous ceux que vous rencontrerez : Prêtres, Missionnaires, Religieuses, Pèlerins, jusqu’aux enfants à la mamelle, faites-les prier pour moi, et pour ma femme, et à mes intentions.

Peut-être votre Pèlerinage vous procurera-t-il, dans cet ordre-là, quelque rencontre. Recherchez les prières de ceux qui nous ressemblent le moins. Ne méprisez pas les lèvres. Votre plume de fer rouge doit servir à quelque chose. L’Écriture que vous aimez tant est écrite. La Bible signifie le Livre.

À propos du Livre, vous ne me parlez pas du mien. Si, par hasard, vous ne l’avez pas, prenez-le ou faites-le prendre. D’Aurevilly a fait sur lui un article très-rapide dont je le remercie beaucoup. Donnez-moi de ses nouvelles. Souvenir à A. M.

Et quant à vous, très-cher ami, bon voyage ! Ne renoncez pas à votre livre. En attendant, écrivez mon nom sur la poussière des grandes routes que vous allez parcourir, comme le nom de celui qui ne peut pas se passer de voir et de toucher ce qu’il a demandé et voulu !

Vous crierez mon nom du fond de tous les abîmes et du sommet de toutes les montagnes comme le nom de celui qui veut absolument et éperdument voir, voir, voir sur la terre ce qu’il a demandé !

Et vous placerez mon nom sur toutes les lèvres, même les moins éloquentes, même les plus médiocres, afin que tout, à la fois, dise et crie mon éternelle réclamation !

Je ne saurai où vous adresser mes lettres. Mais je vous supplie de m’écrire plusieurs fois pendant votre voyage.

Ernest.
Kéroman-Lorient.

Combien je devrais vous avoir écrit déjà, cher et très-cher ami ! Je pense à vous, et je vous écris peu. J’ai été très-souffrant depuis mon arrivée ici. J’ai eu des douleurs névralgiques et j’ai passé des jours dans d’épouvantables découragements.

Le prêtre de la rue d’Ulm a dit à A. M. ce que je lui avais dit moi-même. Il faut un signe. Ce signe ne doit pas être une chose indifférente en elle-même. Il faut qu’il soit important par son objet propre, important par lui-même, important en tant que chose obtenue, et important en tant que signe des autres choses à obtenir. Il faut qu’il soit à la fois satisfaction et gage des satisfactions !

Or nous mourons de besoins actuels et dévorants. Il faut donc que nos plus actuels et plus dévorants besoins soient actuellement satisfaits. Il faut santé, succès, Évidence. Voilà le signe nécessaire.

Il y a un mot dans l’Écriture qui résume tout : Fac mecum signum in bonum ut videant qui oderunt me et confundantur…

Il faut un signe qui fasse le bien et qui soit la lumière.

Que faites-vous, cher ami ? Écrivez-vous ? Que devient ce livre dont le sujet s’est tellement agrandi qu’on ne sait plus son nom ni son titre ?

J’ai besoin de voir vos articles sur moi imprimés. Le Correspondant était un échec tellement certain que ce n’est pas même un échec. Il faut toute la jeunesse de madame Zamoyska et toute son innocence pour y avoir un instant songé.

Mais pour la Revue, il faut cultiver Tr. Voyez-le, soyez charmant. Contenez toute indignation. Déployez vos grâces. Et si, malgré ce déploiement, les articles ne paraissent pas, il faut songer à une brochure. Entretenez madame Zamoyska dans cette pensée que j’ai besoin de cette publication et que l’enterrement de ce magnifique travail est un crime et un malheur qui pèsent sur moi[15].

Ne feriez-vous pas bien de voir vous-même le prêtre de la rue d’Ulm ? Dites-moi tout ce que vous faites et, s’il est possible, tout ce que vous pensez, tout ce que vous entendez dans l’air, tous les bruits qui passent sur vous et autour de vous.

M. d’Aurevilly a-t-il fait ses Pâques ? Rappelez-moi à son souvenir. Je pense à A. M. Ayez avec elle tous les genres de prudence et, quoi qu’elle dise de bon ou de mauvais, écrivez-moi. Je voudrais avoir les pages que vous écrivez ou que vous pensez à écrire.

Mille et mille amitiés.

Ernest.
Kéroman-Lorient (Morbihan).

Cher ami, votre lettre a fait sur moi une impression profonde. Très-souffrant et très-désolé moi-même, je remettrais ma réponse à plus tard, si je ne pensais que peut-être vous attendez un mot de moi, et que peut-être un silence même court ressemblerait à de la froideur.

Je n’essayerai pas de vous dire l’horreur que me fait notre situation. Cette déception épouvantable échappe à la parole et tout ce qu’on en dirait serait moindre qu’elle.

Mes cris sont morts de leurs excès et me paraîtraient peu de chose maintenant auprès de la situation qu’ils essayeraient d’exprimer.

Je vous écrirai plus longuement. Je ne vous dis aujourd’hui que deux paroles.

Voici la première : Que le désir des grandes choses ne vous fasse pas négliger les petites. Ne méprisez pas vos articles sur moi. Soignez vos affaires. N’interrompez pas votre livre.

Je viens d’écrire à Paul Féval de rappeler vos articles à Palmé. Si vous ne pouvez voir Palmé, soignez et entretenez Paul Féval. Faites les affaires au jour le jour, et n’en négligez aucune. Vous devriez vous habituer à la douceur et devenir capable de voir Palmé. Vous avez peut-être fait toutes les prières, excepté celle-là. Qui sait si, par hasard, celle-là ne serait pas la meilleure ?

Devenez doux, et faites de cette douceur une prière pour nous tous.

Voilà pour les petites choses. Il faut les faire[16].

Quant aux grandes puisque personne ne peut les faire, il faut me les dire. Tout ce que vous pensez et tout ce que A. M. vous dit de plus extraordinaire, les choses trop étranges pour être supportées, même par moi, ce sont celles-là que j’attends.

Dites-moi les choses les plus énormes. Et faites les choses les plus simples, les plus petites. Il le faut[17].

Et priez de toutes vos forces pour ma santé qui est pitoyable.

Au revoir, cher ami, donnez-moi bien vite de vos nouvelles. Et dites-moi les choses trop étonnantes pour être supportées.

Ernest.

VII

In similitudinem aquilæ volantis cum impetu.
Deutéronome, 28.

À vous, maintenant, mon très-cher Henry de Groux, Sosie prodigieux du grand Hello, qui m’épouvantâtes, un jour, de cette ressemblance terrible, et que j’aime surtout pour cette raison, quoique vous soyez, peut-être, le plus grand artiste du monde.

C’est pour vous, le visionnaire brûlant du Christ aux Outrages, que fut opéré, non sans fatigue, ce travail de nettoiement d’une face de douleur et de splendeur, — votre propre face, — qu’on essayait de couvrir d’ordures.

Qui donc, mieux que vous, ô très-cher, pourrait me comprendre ? Il y a des jours, vous l’avez souvent remarqué, où je sais à peine qui vous êtes, où j’hésite avant de prononcer votre nom, tellement je vous vois identique à ce Méconnu, — dont la sottise ou la vanité de ceux qui l’ont égorgé profane aujourd’hui jusqu’à la poussière.

Votre Ménechme ne pouvait contempler Dieu que dans une rafale de gloire. Missionné, je tiens à le supposer, pour l’achèvement de son œuvre, vous n’avez pu nous montrer ce même Dieu que dans le tourbillon sanglant des ignominies. Est-ce que ce n’est pas exactement la même vision, dans l’Absolu.

Mais il me semble que vous avez reçu la meilleure part. Le Sang est plus fort que la Lumière, et vous savez que la Mort du Christ a obscurci le soleil.

Ne serait-ce pas sublime que le malheureux Hello, qui abaisse tant son cœur, dans son désir insensé de réduire en esclavage l’attention des hommes, eût été condamné mystérieusement à ne triompher qu’en vous qui portez votre âme si haut et pour qui le parfait opprobre est le suffrage de la multitude.


Décembre, 1894.


XIII

LA LANGUE DE DIEU


À RENÉ MARTINEAU


Quel est donc le premier sot qui a dit que le latin est une langue morte ?
Caïn Marchenoir.

I

lettrine Planctus Beatæ Mariæ Virginis. Lamentations de la Bienheureuse Vierge Marie ! Tel est l’accomplissement, la fleur suprême.

Depuis les Douze Tables jusqu’à Pétrone et de Commodien à Saint Bernard, seize siècles environ s’étaient écoulés pendant lesquels on avait écrit ou parlé latin. Il n’avait pas fallu moins pour que le Stabat Mater devînt possible.

Il n’avait pas été agréable, ni utile, mais absolument nécessaire que l’univers fût dompté, confisqué, pétri, amalgamé par soixante portées consécutives de la Louve, et que trente ou quarante peuples fussent cloîtrés mille ans par des verbes implacables sous des gérondifs en marbre noir et dans des supins d’airain.

Il avait été prodigieusement indispensable que s’opérassent des immolations infinies, des supplices de multitude, des attentats indicibles contre la Ressemblance coupable de Dieu.

On avait écorché vivants le Mède et le Perse, brûlé les Carthaginois et les Numantins, aveuglé les Daces, mutilé les Grecs et les Égyptiens, avili les Gaulois et les Espagnols, prostitué jusqu’aux Germains et jusqu’aux Bretons. Enfin on avait abattu six cent mille Juifs à la prise de Jérusalem.

Tout cela réparti sans interruption ni futiles attendrissements sur un tiers du globe, en l’espace de dix fois cent ans, pour accréditer un impératif, un unique Impératif qui sauvait le monde :

CRUCIFIGE !…

Après cela, les Barbares étaient venus pâturer la syntaxe du Commandement et de la Prière dans les Plaies du Christ.

Ils apportaient naturellement avec eux les cailloux du Rhin, les durs et coupants silex de Franconie ou de Saxonie, les émeraudes gothiques, les granits armoricains, les gemmes du Septentrion, les escarboucles et les saphirs du vieil Orient, les topazes, les onyx et les opales mystérieuses des monts inconnus.

Il fallait aussi tout cela pour décorer les Heures douloureuses de la Compassion de Marie, sans préjudice de nouveaux massacres plus denses, plus rigoureux, plus syllogistiques…

La langue de Dieu se récupéra comme la vierge souillée du Prophète « projetée sur la face de la terre en l’abjection de son âme et foulée dans son sang ». Le sublime latin du Moyen Âge dont les cuistres ont horreur, fut recueilli à tâtons par des peuples agenouillés dans le crépuscule et trié mot à mot, de leurs mains tremblantes, parmi les corolles pourries des anciennes fleurs maquillées de sang.

Ces pauvres mots si précieux dont Notre Dame avait tant besoin pour se lamenter au pied de la Croix, il fallait tant de patience pour les clarifier et si faible était la lumière que les âmes amoureuses périssaient en sanglotant !

On ne comprend plus aujourd’hui ces choses. Mais, alors, c’était terrible à penser qu’on pouvait très-bien se tromper de patibule, adorer un autre holocauste et contraindre effroyablement l’Immaculée à pleurer sous l’arbre de la science infâme où pendait le mauvais apôtre !…

À force, pourtant, de générations résignées, à coups d’humbles cœurs battant par millions contre les parois inébranlables de la vieille latinité, l’ergastule classique, un beau jour, se décoiffa de son ombre, les gouffres des cieux apparurent et l’Impératrice des Dominations put enfin gémir !

II

Enfin ! La Langue de Dieu ! La langue de Dieu que Remy de Gourmont a nommée le Latin Mystique, — ô âmes des morts ! — comme si tout n’était pas mystique !

Mais, l’affreux bourgeois fatigué d’un sale négoce, qui déplore ses « illusions » en déclarant, par exemple, que « la nuit est faite pour dormir ! » est mystique à des profondeurs qui découragent.

Car la vie n’est pas si bête que le croient les équarrisseurs d’atomes, et il est heureusement impossible de proférer la plus banale des affirmations sans que grondent les cieux éternels.

Le latin rédimé du Libera, du Dies iræ, du Stabat apparut, sans doute, comme l’instrument d’une Mystique supérieure. Il n’était pas, cependant, plus Mystique en soi, plus surnaturel que les satires de Lucilius ou l’apologue de Menenius Agrippa.

Pénétré ou non de christianisme, il est, en réalité, la langue unique, la choisie de Dieu pour consacrer son Corps et son Sang. Cela dit tout.

Même dans ses langes, elle tenait la foudre. Tacite fut un de ses balbutiements et Juvénal en fut un autre. Les paradisiaques doxologies du Moyen Âge, hymnes ou proses, ne prolongèrent pas seulement les Sacrées Prières qui sont les oracles à jamais de l’irréfragable Église ; elles furent aussi, plus profondément, la séquence régulière de l’énorme Triomphe Romain.

L’arbre de fer avait obombré, de ses branches inflexibles, tout être vivant. Lorsqu’il dut périr à la fin, lorsqu’on eut fait des lances barbares de ses moindres ramuscules et qu’il ne resta plus de lui qu’un tronc insulté, mutilé, pourri, entr’ouvert, toute la sève des Victoires, une dernière fois, monta jusqu’au faîte et devint cette fleur divine.

Mais, sait-on que le latin est la langue immaculée, conçue sans péché, pour qui n’est pas faite la loi commune, et que c’est en elle que furent inscrits les symboles qui ne peuvent pas mourir ?

Qui donc osera dire, une bonne fois, que cette langue de dévorateurs, prostituée aux nations, est elle-même le plus authentique symbole et la palpable image de la Vierge très-clémente par qui le Verbe fut enfanté ? Beata Viscera quæ portaverunt… Beata Ubera quæ lactaverunt

C’est à crier d’admiration de penser qu’Horace par exemple, l’imbécile et joyeux Horace, dont les exécrables odes ressemblent à du crottin de professeur, quand on les compare aux Chants du Bréviaire, a, tout de même, servi, dans son ignorance profonde, les humbles maçons qui devaient construire, un jour, la Basilique lumineuse.

III

N’est-ce pas adorable qu’il suffise de se souvenir de l’Immaculée Conception, pour apercevoir aussitôt la dignité prodigieuse de cette langue latine filtrée, quarante siècles, à travers toutes les langues et tous les balbutiements humains ?

Il fallait à Dieu devenant homme, une Mère et une Langue, toutes deux sans tache, et le procédé fut le même. Il y eut, à la vérité, mille ans d’intervalle, différence purement chronologique.

C’est qu’il est nécessaire d’être pauvre pour engendrer le Fils de Dieu et le Latin ne fut pas prêt en même temps que l’humble Marie. Trop de richesses le souillaient encore, mais la source est identique et quand l’Église honore singulièrement le Tabernacle sans ordures, en appliquant à Marie les impartageables Sentences, c’est la Genèse ou le Pentateuque du Latin qu’on croit entendre :

« Le Seigneur m’a possédée au commencement de ses voies, dès le principe, avant qu’il fît n’importe quoi. — Je suis ordonnée dès l’éternel et je viens des anciennes choses, auparavant que la terre fût. — Les abîmes n’étaient pas encore et j’étais déjà conçue ; les fontaines des eaux n’avaient pas encore jailli ; — Les montagnes n’étaient pas encore établies en leur lourde masse ; j’étais enfantée avant les collines. — Il n’avait pas encore fait la terre, et les fleuves et les gonds du globe de la terre. — Quand il préparait les cieux, j’étais présente ; quand il barricadait d’un circuit et d’une infaillible loi les abîmes ; — Quand il confirmait en haut l’éther et mettait en équilibre les fontaines ; — Quand il entourait la mer de ses rivages et donnait aux eaux une ordonnance pour qu’elles ne transgressassent leurs confins ; quand il soupesait les fondements de la terre ; — J’étais avec lui, disposant toutes choses et je me délectais chaque jour, jouant devant lui en tout temps ; — Jouant dans l’orbe des terres…

« Bienheureux ceux qui gardent mes voies… Celui qui me trouvera, trouvera la vie. Mais celui qui péchera contre moi blessera son âme. Tous ceux qui me haïssent, aiment la mort[18]. »

IV

En d’autres termes, ceux qui détestent Marie, « Cause de notre joie » et « Porte du ciel », exècrent naturellement le Latin et par conséquent sont élus pour crever dans l’ignominie. Pourquoi voudrait-on que cette exégèse rigoureuse ne s’imposât pas à moi ?

Quelqu’un désire-t-il que je la renforce d’une citation peu compréhensible d’Habacuc ? C’est dans la fameuse Oraison Pro ignorantiis de cet étonnant prophète :

« Sa gloire a caché les cieux et la terre est pleine de sa louange. — Sa splendeur sera comme la lumière… Devant sa face ira la mort. Et le diable sortira devant ses pieds. — Il s’est tenu debout et il a mesuré la terre. Il a regardé et il a dissous les peuples ; et les monts du siècle ont été brisés. Les collines du monde ont été courbées dans le voisinage des chemins de son éternité… L’abîme a donné sa voix, la profondeur a levé ses mains. — Le soleil et la lune se sont arrêtés en leur habitacle…

« En frémissant, tu fouleras la terre ; tu hébéteras les nations dans ta fureur. — Tu es sorti pour le salut de ton peuple, pour le salut avec ton Christ.[19] »

Assurément, c’est de Dieu lui-même qu’on parle ici, puisque le Livre fut écrit — pour ne parler que de LUI — par une trentaine d’hommes qui étaient autant que des anges.

Mais ceux qui savent l’Absolu n’ont qu’à lire un mot de ces Écritures scellées pour concentrer instantanément toutes les ambiances des mondes. Tout ce qui peut être conçu leur apparaît alors intégrant de la Permanence.

Ne serait-il donc pas un milliard de fois inintelligible que la langue impérissable des humanités, le précieux et sacré Latin des Sept Sacrements et des Sept Douleurs ne fût pas implicitement et consubstantiellement désigné dans un tel cantique ?

Dedit abyssus vocem suam, altitudo manus suas levavit ! La résipiscence de l’Abîme !

Les grands Voyants d’Israël parlent volontiers de l’Abîme, comme ils parleraient d’un homme, de l’Homme-Dieu, sans doute. Cet Abîme, rencontré partout, ressemble incroyablement au Verbe incarné et l’Esprit de Dieu, se promène sur sa Face, en compagnie des ténèbres[20].

Il souffre, il crie et pleure, il lève les mains, il sauve, il est effrayant dans sa colère, mais avant tout, il s’incarne, le pauvre Abîme ! Cela, il le faut absolument, car les cieux, les inexplicables et indéployables cieux ne le peuvent plus contenir et vont éclater.

Il s’évade enfin, par Marie, dans les douleurs et devient le Chef des morts. Mais la douce Vierge qui l’avait conçu ne pouvait l’offrir qu’aux tourmenteurs de Jérusalem. Le latin fut l’ostensoir mystérieusement ouvragé depuis l’origine pour que son Supplice gratifiât l’univers entier…

Où serait la raison de vouloir que ceux qui lisaient dans la main du Père n’eussent pas enregistré l’Accident à l’intérieur du manteau de la Substance ?

V

L’Église nomme la Mère de Jésus « Épouse de l’Esprit Saint » parce qu’elle est conçue sans péché et qu’elle a conçu de Lui seul. Or, l’infaillible Concile de Trente, en sa quatrième session, décréta que le Latin de la Vulgate, est seul canonique, à l’exclusion de tout autre texte, et que « si quelqu’un le méprise, sciens et prudens, il soit anathème ».

Nul moyen d’échapper, fût-ce par la sottise. Nécessairement, alors, il faut renoncer au christianisme ou confesser, avec une entière candeur, la suréminence absolue et l’éternelle prédestination de ce Latin qui est la Langue unique du Seigneur.

Il n’en veut pas d’autres. Toutes les autres, sans exception, lui sont onéreuses comme des concubines ou des esclaves dont il n’est pas sûr.

Mais la Latine est sa bien-aimée, « sa parfaite, sa colombe, son immaculée ». C’est en elle seule qu’il veut prendre ses délices et fixer éternellement ses complaisances.

Ses plus rares trésors, il les lui confie à jamais, parce qu’elle est — comme la Vierge même — l’Image de sa Sagesse, l’Arche vivante de son Corps, la Voix lactée de son ciel, l’imprenable Tour Davidique, la Fontaine de dilection, la Règle de l’obéissance très-parfaite et la Force des martyrs.

C’est donc à elle seule qu’il peut confier avec certitude la Sueur de sang de son Agonie, la Plaie précieuse de son Côté, les Piqûres de sa terrible Couronne, les Trous de ses Mains et de ses Pieds, les Blessures infinies de sa Passion, sa Face outragée, et le sens indévoilé de tous ces mystères.

Il sait si bien qu’on ne peut pas tromper cette gardienne concise !

Et quand, fatigué de l’arrangement des mondes, il aura enfin congédié le temps et l’espace, c’est avec elle, décidément, qu’il s’enfermera et se cadenassera dans l’Éternité.

Quel est donc le premier sot qui a dit que le Latin est une langue morte ?

VI

« Voici Babel déserte et sombre »… L’expiation dure toujours. La langue uniforme que parlait alors l’espèce des hommes, n’est pas détruite, puisque Dieu ne restitue rien au Néant. Mais elle est gardée, sans doute, par quelque frère puîné de ce Chérubin au glaive de feu qui barre depuis six mille ans l’Éden perdu.

Celui qui la retrouverait saurait toutes choses et pourrait faire chavirer les cieux. Car selon la plus rigoureuse métaphysique des Transcendants, toutes les sciences dont la cervelle humaine peut être farcie, — cette langue substantielle dont nous sommes patoisants, les concentrait naturellement et sans effort à une puissance inconnue.

Assurément, les merveilleux hommes contemporains de Mathusalem ou d’Hénoch ne parlaient pas le latin, mais ils durent en posséder une quintessence tellement vive que les dures phrases de Tertullien, par exemple, fondraient comme la cire devant ce miroir.

Elles fondraient beaucoup moins vite, cependant, que les phrases des autres grands hommes qui ne connurent pas la langue de Dieu.

Le Veni Creator, le Pange lingua, le Planctus même se liquéfieraient, car ces poèmes, après tout, si divins qu’ils soient, furent chantés dans le crépuscule.

Il n’y a pas à dire. Ce monde est en chute, depuis des milliers d’années. Il subit la loi de la chute qui consiste à s’accélérer d’une manière effroyable. La Croix, un jour, intervint pour atténuer la catastrophe. Elle a retenu puissamment, c’est vrai, tout ce qui pouvait être retenu, et cela, disons-le, n’était pas ou ne semblait pas être grand’chose.

Un Martyr, un Confesseur, une Vierge par chaque dizaine de millions d’individus. Un Poète par chaque dizaine de milliards. Et encore !

Mais la langue latine fut heureusement accrochée par les Trois Clous et ne fit plus un pas vers la mort.

À des profondeurs incommensurables, elle est ainsi devenue la Polaire toujours immobile d’un firmament dévasté.

Elle est aux autres langues, en un mot, ce que la Vulgate est aux autres versions de la Parole, l’unique à peu près de restitution divine.

VII

Telles sont les pensées ou plausibles rêves suggérés par le glorieux livre de Remy de Gourmont qui paraît être, après Verlaine, le démarcateur le plus péremptoire de l’évolution des âmes, en cet instant.

Son livre est si beau qu’on ne sait même pas comment il put être écrit au milieu des poussières et des vermoulures de l’érudition formidable qu’il suppose.

J’aurais, certes, bien voulu le montrer en toutes ses parties, m’efforçant de rompre les grilles et les triples barres qui séquestrent, comme un fauve, toute contemporaine manifestation de grandeur.

Mais était-ce possible, cela ? Des œuvres si fortes sont pour un petit nombre de vivants esprits et parfaitement inintelligibles à la multitude des morts.

Avais-je mieux à faire, en somme, que de monter, ainsi que je viens de le faire, sur une colline vouée à l’exécration et d’y annoncer simplement aux hommes de bonne volonté les magnificences qu’ils ignorent ?

Le Latin mystique est ainsi conçu :

Tout le Moyen Âge, c’est-à-dire les mille ans d’histoire où les hommes ont le plus aimé, se précipite vers le Stabat, vers le grand Planctus de la Compassion de Marie. Il ne fait pas autre chose et n’a pas autre chose à faire.

C’est un vaste fleuve de pleurs, plein de soupirs et de vociférations amoureuses, qui coule sans interruption, à travers un espace immense, tantôt dans l’ombre et tantôt dans la lumière.

Ces sublimes frères du Verbe patient, ces tendres membres du Flagellé, soutenus par le viatique du plus invincible espoir, ont pour tout bagage la petite lampe qui leur fut confiée par d’aimables hommes très-anciens dont ils ne savent même plus les noms. C’est l’Aurora lucis de saint Ambroise, aux vocables saints, qu’ils ont la mission et le prodigieux désir de préserver des grands souffles noirs qui les assiègent.

Si elle s’éteignait, grand Dieu ! ils ne pourraient jamais voir les Yeux de la Vierge qui a sept épées dans le cœur et qui sanglote là-haut sur le Mont des ignominies…

VIII

« Il y a eu au Louvre, raconte Remy de Gourmont, dans les salles de la sculpture du Moyen-Âge, un bas-relief italien du XVe siècle, terre cuite peinte ainsi ordonnée :

« Sur champ d’or la Vierge et l’Enfant Jésus, tous deux effarés en leurs auréoles, où, en lettres pures, se gravent les prophéties. L’un et l’autre regardent dans le noir, dans l’infini, et devant leurs prunelles se dresse le Calvaire. L’Enfant aux fins cheveux d’or, ramène à sa gorge astrictée sa menotte tremblante ; il est à moitié dévêtu : sa chemisette blanche, semée de sanglantes étoiles, lui tombe de l’épaule et sous sa brassière rouge ponctuée d’or, remontée par le roulis des muscles, le ventre se dénude et paraît son sexe puéril de Dieu chaste.

« L’attitude est la peur nerveuse du nourrisson, et s’il ne se rejette pas au sein maternel, c’est que, — raison et amour infinis en un corps d’enfançon, — il ne veut pas la faire pleurer. Elle ne pleure pas : elle est transfixée par de la terreur. Elle voit. Toute sa face porte les effroyables stigmates de l’hallucination douloureuse. L’œil fixe est terrifié par l’indéniable apparition.

« Il y a dans cet œil l’Agonie au Jardin, la trahison de Judas, le reniement de Pierre, la verbération au poteau, les crachats, la Croix traînée comme une chaîne le long du Golgotha, les mains fendues par les clous, les pieds déjointurés, le sang qui coule de la criblure des ironiques épines et aveugle les yeux, obstrue la bouche, le sang des mains, le sang des pieds, le sang du côté et le sang des sacrifices futurs, la mort en ignominie et la mort en gloire qui est encore la mort.

« La bouche est selon la courbe de la douleur la plus avérée, et quelle pâleur ! La tête se penche un peu, comme fascinée.

« À peine la Mère sent-elle le présent fardeau de l’Enfant ; c’est l’Homme qu’elle porte et qu’elle soutient, cadavre sur ses genoux pitoyables. Sa main gauche, qui sort d’une étroite manche dorée et damassée, soutient à peine le bambin, et tout entière la femme s’affaisse dans la chaise aux volutes d’or.

« La robe bleue étreint une poitrine où l’angoisse, s’il n’était divin, ce lait de vierge, le ferait tourner, comme aux nourrices qui ont eu grand’ frayeur.

« Les cheveux, — et cela a un air de lamentation symbolique, — un mouchoir sombre les recouvre et retombe en pleurant sur les oreilles, — coiffure peut-être de contadine, peut-être authentique de dame florentine, mais qui, là, accentue et remémore le deuil de l’âme.

« La merveille, c’est la tristesse absolue de la Mère et du Fils, — n’osant se regarder, se connaissant tous les deux voués à un supplice ineffable et sans rémission : mais la nature humaine, naturelle en la mère, imposée au fils par l’ordre suprême, se crispe un instant sous l’inéluctable réalité ; ils ont peur, peur l’un de l’autre, peur du spectacle visible en leurs yeux, ils ont éternellement peur, et ils savent, les inconsolables, qu’ils ne doivent pas être consolés »[21].

Est-elle assez admirable, cette page qui n’est certes pas la seule, mais que je tenais à citer, parce qu’elle précède immédiatement l’apparition décisive du Planctus.

IX

Voilà donc, en toute simplicité, ce que j’ai vu dans la belle œuvre de Remy de Gourmont ; ce que ce poète, historien de la Poésie divine, m’a fait sentir, avec une puissance que je ne sais pas exprimer.

« Désormais, dit-il encore, la poésie du Christ est morte et les lamentations de Marie laissent froids les cœurs populaires aussi bien que les âmes distinguées. La poésie du Christ est morte, méprisée des oblateurs de sa Chair et de son Sang, — et j’ai peur qu’il ne s’en trouve plus d’un pour prendre en pitié, alors qu’Horace et Tibulle sont encore si peu connus, un égaré qui, au lieu de regratter ces deux pannes célèbres, exhume des reliques de Notker, d’Hildegarde ou de l’anonyme du Planctus[22]. »

Mélancoliquement, il nomme Verlaine aussitôt après et ferme son livre sans aucun délai par ces simples mots : Sacrum Silentium, qui sont l’épitaphe du Moyen Âge.

Verlaine, hélas ! J’ai dit, ailleurs, le mépris sans bornes des catholiques pour ce poète inouï, l’unique Poète chrétien qu’on ait vu depuis cinq ou six cents ans.

Combien sont-ils, de ceux-là, qui pourront lire le Latin mystique ?

Ah ! vraiment, c’est trop beau pour eux, et la terre est dure aux pauvres gens qui préparent avec fatigue les moissons et les vendanges du Consolateur.


Mars 1893.


XIV

D’UN LAPIDÉ À UN LAPIDAIRE


À JOSEPH HENNEBAINS
Lapidibus opprimet eum omnis multitudo, sive ille civis, sive peregrinus fuerit.
Lévitique XXIV, 16.

I

« Le roman de l’Émeraude s’exprime ainsi : Les Griffons, monstres hyperboréens dont la tête et les ailes sont d’aigles, sur un corps de lion, émus d’une incroyable avidité de toutes les choses étincelantes et rares, s’en vont jusqu’aux déserts de l’Arabie déterrer l’Émeraude dans les sables ardents. Mais les Arymaspes monoculés guettent leur retour et, engageant avec les bêtes des corps-à-corps sublimes et sanglants, ils leur arrachent les trésors dérobés, selon qu’il est écrit : « Ne jetez point vos perles aux pourceaux »… et « Prend-on le pain des enfants pour le jeter aux chiens ? »

« Les Griffons, ce sont les palinodies, les contradictions, les inqualifiables débâcles de l’imagination que la malice du Mauvais met en œuvre pour voler l’Espérance des vivants. Les peuples à l’œil unique, ce sont les vaillants et les forts qui ne regardent pas à la fois à droite et à gauche, mais qui voient toujours devant eux et qui triomphent. Car l’Espérance a un but et elle ne s’en laisse pas distraire. »

On pourrait m’instruire comme cela indéfiniment. Voilà tout juste le langage que je puis entendre. C’est celui que les Pères aimables de la Tradition parlaient, il y a des siècles, aux simples chrétiens qui furent les plus grands artistes du monde et je voudrais bien que M. Louis Denise, qui n’est pas un Père, obtînt la grâce de détester moins « l’encre noire ».

Cette pauvre encre, qui pourrait être de couleur, après tout, ne lui a pas été si cruelle, puisqu’il vient d’écrire pour son début, je crois, cette Merveilleuse Doxologie du Lapidaire[23] ! De quoi se plaint-il ? grand Dieu ! À son âge, il ne fut délivré par moi que d’épouvantables sottises, anéanties par bonheur, et j’eusse été, sans doute, alors, incapable d’aimer cet écrin charmant des hiéroglyphes de la Lumière.

Qu’il ne craigne donc rien et que ma fangeuse renommée ne le trouble point. Je ne désire absolument que de lui paraître agréable et voilà même que déjà je me suis épuisé dans cet insolite effort. Puis, j’ai la patte si lourde pour toucher à de tels objets ! Voyons cependant.

II

« Aux jours mornes, aux jours pesants, aux jours d’angoisse et de misère… Par quelle miséricordieuse magie ? nous ne savons ou plutôt, Seigneur, nous ne pouvons pas dire, obsession d’abord douloureuse, puis acceptée noble et bienfaisante, la magnificence des pierreries radieuses et ruisselantes de joie s’interposa entre notre deuil et ce grand appétit de la vie qui est en l’âme… Des symboles s’élaborèrent, des transparences luirent, des analogies pour nous encore un peu hautaines s’imposèrent… »

Alors, sur-le-champ, nous est présentée l’Onyx, « pierre d’ombre et d’insomnie », lapidem caliginis et umbram mortis, affirme Job qui se râclait avec autre chose, « la malfaisante Onyx, évocatrice des spectres et des esprits d’effroi », — pierre mystérieuse plus que toutes les autres ensemble, puisqu’elle est dévolue au trois fois mystérieux Joseph dans la répartition par chaque tribu des Douze gemmes symboliques sur le rational du Grand Prêtre.

M. Louis Denise lui règle son compte et, débarrassé de ce minéral inquiétant, il s’empresse de nous offrir successivement :

L’Opale irisée, symbole des larmes très-pures et correspondance de l’arc-en-ciel du pardon ; — l’Améthyste épiscopale et mortifiée qui est la gemme de l’Humilité et de la Paix ; — la brûlante et brûlée Topaze, royale pierre de l’Amour divin ; — l’Émeraude que les géants et les monstres se disputent, parce qu’elle est la couleur de l’Espérance ; — l’Escarboucle de la Foi qui est une goutte solidifiée du Sang du Christ ; — le Jaspe sanguin, pauvre agate à peine précieuse qui symbolise l’Union conjugale, attribut inexpliqué de cet admirable Issachar dont le nom hébreu signifie récompense et qu’Israël mourant crut assez bénir en l’appelant « un âne très-fort » ; — le profond Saphir qui exprime « l’éblouissement de l’intelligence face à face avec le Seigneur » et qui remémore tout le firmament lorsque les hommes demandent la couleur de la Chasteté ; — enfin le Diamant aimé des bourgeois qui est l’hiéroglyphe de la Mort.

Eh bien ! j’affirme que tout cela est très-beau, très-catholique par conséquent, et très-pur… À l’exception d’un seul mot théologiquement déplorable, page 41, ligne 25, et qui est, sans aucun doute, l’effet d’une verve juvénile trop emportée, je ne trouve rien à reprendre à cet opuscule de délices dont la lecture m’a rempli de bienveillance et de bonification.

III

Après cela, M. Louis Denise ne permettra-t-il de lui révéler un profond secret connu de tout le monde ? Voici : — Il n’y a de parfaitement beau que ce qui est invisible et surtout inachetable.

Je suis forcé d’avouer que les pierres précieuses m’ont amèrement déçu depuis tant d’années que je les vois, étalées dans les boutiques et sur le ventre des négociants ou de leurs femelles. L’Émeraude, par exemple, a beau signifier l’Espérance, je confesse qu’elle me désespère quand je songe qu’elle peut être acquise avec le rendement d’une entreprise de vidangeur et le Saphir, à son tour, me désole profondément lorsqu’il m’apparaît, en compagnie de l’Escarboucle vaincue, sur la gorge d’une avachie qui les paya de sa complaisance pour un affameur de vieillards.

Sans l’originale manière dont M. Denise les a montées et serties, je n’aurais pas même regardé ses pendeloques. Veut-il savoir quelles sont les pierres que j’aime et dont je ne puis rêver sans que mon cœur batte contre mes flancs comme le marteau d’une énorme cloche qui sonnerait le tocsin du dernier Jour, — contre mes pauvres flancs devenus sonores au temps des famines ?

J’aime la pierre qui donne à « sucer le miel » et l’incassable rocher donneur d’huile que Moïse annonça dans son grand cantique. J’aime la pierre choisie par Jacob pour y reposer son chef dormant quand il vit l’échelle qui touchait le ciel et sur laquelle Dieu s’appuyait afin de lui dire : Je suis le Seigneur Dieu de ton père. J’aime la pierre du scandale et la pierre « d’incommodité ». J’aime la pierre détachée de la montagne sine manibus et qui renversa le colosse aux cinq matières, selon qu’il est expliqué par Daniel révélateur de ce « sacrement ».

J’aime la pierre excessivement limpide sur laquelle il faut que soit répandu le sang de la criminelle cité. J’aime par dessus tout le silex vers lequel le Dieu de Job « étend sa main » comme un simple homme qui ne parviendrait pas à refréner son désir. J’aime la pierre d’Habacuc poussant sa clameur du milieu d’un mur et la pierre du même prophète qui a résolu de se taire. J’aime les pierres lépreuses qu’il est ordonné de jeter dans les lieux immondes et les autres pierres « informes et impolies » qu’il n’est pas permis de travailler parce qu’elles appartiennent à l’autel de Dieu.

J’aime aussi, — que cela me soit pardonné ! — la pierre insigne de cet effrayant Lévitique où n’est point admise la prétentaine, que le même Seigneur jaloux ne permet pas qu’on adore. Voulez-vous me dire son nom, monsieur le lapidaire ?

J’aime enfin la pierre très-dure à laquelle Isaïe compare l’endurante Face du Christ…

Mais comment dire ma vénération, mon respect, ma tendresse terrifiée pour ces pierres si profondément inconnues des géologues ou des joailliers que virent ensemble dans le désert l’œil de Jésus et l’œil du Diable et que l’Emmanuel fut requis de transformer en autant de pains pour démontrer au Tentateur qu’il était vraiment le Fils de Dieu. Ces pierres, dès lors indiciblement précieuses, ne seraient-elles pas, — oh ! dites, si vous le savez, — ne seraient-elles pas les cinq pierres tout à fait pures que l’enfant David choisit avec tant de soin dans le torrent lorsqu’il allait combattre Goliath, qu’il serra dans sa besace de pasteur et qui signifiaient si clairement les Cinq Livres de la Loi que le seul Christ avait le pouvoir de transformer en du pain vivant[24] ?

Ah ! je ne finirais jamais, s’il me fallait dire toutes les pierres que j’aime ! Quarante volumes suffiraient-ils pour exprimer seulement le caillou qui pouvait offenser le pied de Jésus et à l’encontre duquel furent missionnées toutes les mains des anges ?

IV

Toutes ces gemmes, hélas ! et combien d’autres encore ! sont aussi invisibles que précieuses. Elles firent leur devoir en temps utile, puis elles disparurent. On les cacha très-soigneusement dans d’inabordables archipels où sont tenus en réserve les trésors de Dieu. Elles reparaîtront, — c’est infiniment probable, — quand il s’agira, pour cent mille mains, de lapider les Deux Témoins annoncés du Consolateur, parce qu’alors, je le prévois bien, toutes les autres pierres se refuseront à cet office…

Jusqu’à ce jour, contentons-nous de vivre par l’Espérance dont l’Émeraude, j’y consens, est le symbole très-humilié, et appliquons-nous consciencieusement à ne pas jouir.

Si donc M. Denise veut savoir toute ma pensée, je le crois pavé des plus excellents bijoux d’intentions, mais je suis persuadé qu’il s’attarde voluptueusement et je crains, en vérité, qu’il ne s’égare. La vraie Pierre, ne le sait-il pas ? Celle que toutes les autres préfigurent, c’est Notre Seigneur Jésus-Christ, et le « paresseux » qui ne comprend pas cela, méritera d’être « lapidé avec la fiente des bœufs », selon qu’il est écrit pour l’éternité dans l’Ecclésiastique.

J’implore maintenant, pour quelques minutes, l’attention de ce rêveur ignorant des vrais trésors.

La plus belle et la plus rare de toutes les pierres a été possédée par Villiers de l’Isle-Adam qui m’en raconta l’histoire.

— Autrefois, me disait-il, un pauvre galet qui avait, par privilège, son centre de gravitation dans l’Infini, s’est détaché de la terre, se précipitant sur le sein des Gouffres. La rapidité de sa chute, énorme déjà dès le premier quart de la première seconde, s’est naturellement et indéfiniment multipliée par elle-même suivant la loi mathématique des attractions. En sorte que l’épouvantable vitesse continuellement accélérée de sa translation, depuis des siècles, a certainement dépassé celle des comètes, celle de la foudre, celle de la lumière, celle de la pensée…

Où donc alors est cette pierre qui serait ainsi, rigoureusement, partout à la fois, comme Dieu lui-même, où donc est-elle en ce moment, si ce n’est entre mes deux sourcils, — juste à la place où réside mon pouvoir d’excogiter l’Absolu divin ?

Disant cela, Villiers se plantait l’index au milieu de son large front, et son étrange apologue me faisait penser à Celui qui voulut être la « Pierre d’angle élue et précieuse », afin d’assumer la chute des hommes.

J’eus, ce jour-là, une idée de plus sur l’importance inexprimable des minéraux que dédaignent nos lapidaires.


Juin, 1893.


XV

REVANCHE DES LYS


À GEORGES DESVALLIÈRES

On les avait assez profanées, ces fleurs de mystère qui signifient la pureté même et qui, pendant dix siècles, ont germiné sur le symbolique azur de la monarchie ! Tant de bêtes les avaient foulées qu’elles étaient devenues des fleurs de boue, des fleurs de honte et de bêtise, du fumier de fleurs dont les ruminants faméliques ne voulaient plus.

Le sabot des porcs n’ayant pas suffi, l’innocence elle-même s’était chargée de les polluer et l’on pouvait croire, n’est-ce pas ? que, de ce coup, c’était bien fini.

Les blancs calices, vaincus et déshonorés, avaient été livrés au saccage sans merci des quatorze armées du sentimentalisme religieux et littéraire.

Le « Bien aimé » du Cantique n’osait plus « se repaître » en leur voisinage et les collines de Bether ou de Galaad refusaient, avec une sourcilleuse énergie, l’hospitalité de leurs cimes à un oignon virginal si profondément déconsidéré.

À l’exception de la Liturgie qui ne connaît pas de vicissitudes, le bannissement de ce vocable flétri était décrété partout et le besoin d’en faire usage était devenu l’abomination de la vie, l’effrayante ressource des guenilleux de la poésie pour dissimuler leurs nudités lamentables, — tellement la bave du dragon de la candeur l’avait maculé !

On avait inventé la pivoine et le chrysanthème et jusqu’aux puantes orchidées du Tropique dont la cancéreuse magnificence ravissait l’âme compliquée des horticulteurs.

Bref, la traditionnelle royauté des lys semblait finie à jamais, de toutes manières, défunte sans aucun espoir de résurrection, et c’est tout au plus si deux ou trois solitaires s’en souvenaient encore avec émotion, dans des Scéthés prodigieusement lointains où le monopole des grands bazars de littérature venait expirer.

Eh ! bien, voici la surprise. Les lys reviennent, offensivement ramenés par une demi-douzaine de poètes dont deux au moins, je l’avoue, m’ont accablé de stupéfaction.

Il était assez difficile, on en conviendra, de se représenter Jean Richepin et Raoul Ponchon, par exemple, coalisés avec Maurice Bouchor, pour le renouvellement de la forme la plus angélique et la plus divine que le christianisme ait enfantée.

Le seul énoncé de ce prodige ressemble à une mystification. Mais la chose même est beaucoup plus incroyable que tout ce qu’on en pourrait conter.

J’eus, l’autre jour, la curiosité de voir et d’ouïr, au petit théâtre des Marionnettes de la galerie Vivienne, le Noël de Maurice Bouchor, ou, si on veut, le Mystère de la Nativité, mis en vers, en quatre tableaux, dont les rôles sont lus, derrière la coulisse, par MM. Jean Richepin, Raoul Ponchon, Félix Rabbe et Amédée Pigeon.

J’allais là, je le déclare, supérieurement armé, treillissé, caparaçonné et même grillagé de scepticisme. Ma défiance est à peu près infinie de ces démarquages d’un passé brûlant de foi, au profit des ambitions marécageuses d’une esthétique de mécréants.

Je m’attendais à entendre et à contempler une de ces machines tout à fait bien que les dames peuvent applaudir sans éventail ni décrottoir et que la critique la moins débottée sait encourager du bout des doigts, sans convulsive trépidation de la caroncule.

Enfin, malgré le préalable certificat de l’ami très-sage qui m’avait embarqué dans cette galère, je me croyais à peu près certain d’avaler, trois heures durant, quelque sous-pastiche des sublimes divertissements sacrés dont le Moyen-Âge attisait son cœur en édulcorant sa misère, et cela conçu dans l’odieux esprit des restitutions archaïques où s’enlise depuis si longtemps déjà la littérature française.

Comment prévoir que j’allais trouver, dans cette pauvre petite salle, une émotion telle qu’après trois jours de lapidation, d’écartèlement et de trépan, je n’ai pas encore cessé d’en être rempli ?

Mais je veux qu’on m’entende bien. Il ne s’agit pas ici d’une émotion d’art. Ce qui la fait naître, cette émotion, est beaucoup plus haut que les formules et c’est même, je le crois, essentiellement différent des spéculations de la poésie. Chose assurément mystérieuse et des moins faciles à expliquer.

Maurice Bouchor, auteur du Faust moderne et dédicataire privilégié des Blasphèmes de Jean Richepin, ne se distinguait pas de la multitude lyrique par une décourageante aristocratie de catholicisme.

Même dans la brochure imprimée de son Noël, l’introduction sous forme d’épître à un enfant, toute gracieuse et simple qu’elle est, donne faiblement l’idée d’un fils de l’Église émancipé des blagues poussiéreuses de l’éducation libérale. Ce poète, en somme, ne doit pas être infiniment séparé, quant au sens religieux, des bondieusards de la tolérance universelle.

Par conséquent, son art seul, quel qu’il fût, d’ailleurs, n’était pas assez pour produire l’effet inouï, la surprise d’âme et la totale réduction du cœur que je désespère de suffisamment exprimer.

Faudrait-il supposer, alors, quelque intervention inconnue, d’ordre ineffable, quelque ancien soupir voyageur qui aurait traversé la forêt des siècles, pour expirer à la fin dans ce lieu des rimes frivoles, dans ce pénombral cerveau de chanteur qu’une Volonté sans commencement ni terme lui aurait assigné comme un tabernacle définitif ?

Je consens qu’on m’inflige les plus raffinés tourments si je crois possible une autre genèse du Noël de Maurice Bouchor.

Analyser une pareille œuvre serait imbécile. La plus amicale tentative de compte-rendu équivaudrait à l’acte bestial de lapider un de ces rayonnants tissus d’araignée champêtre, opalisés par les luminaires des cieux, qu’à l’aube adorable de certains jours on croirait les voiles en filigranes diamantés de la douce lune qui les aurait, en fuyant, suspendus à tous les balcons des bois.

Tout ce qu’on peut faire, en vérité, c’est de désigner par leurs noms les quatre tableaux : l’Étable de Bethléem — les Bergers aux champs — l’Étoile des Mages — l’Adoration.

La simplicité de ces choses est telle qu’en comparaison, le babil des petits enfants est transcendant et logarithmique. C’est un paradoxe, une utopie de simplicité !

Connaissez-vous, en littérature, un don plus rare ? La simplicité de Bouchor est si merveilleuse qu’il peut, sans inconvénient, délier la langue des bêtes et leur donner jusqu’à la puissance de prophétiser et de convertir.

Thomassin dit quelque part : « Je ne désespère pas tout à fait des animaux brutes. Il ne me paraît pas impossible que je les voie quelque jour penchés et adorants. » Maurice Bouchor qui n’a sans doute pas lu cet oratorien célèbre, pense comme lui, instinctivement, et cela seul confère à son très-candide poème une irrésistible vertu d’attendrir.

Rien n’égale la douceur de cet initial tableau qui détermine souverainement et du premier coup l’orientation du drame, où les rôles importants sont tenus par le bœuf et l’âne, après que l’archange Gabriel leur a départi le langage humain.

L’allégresse infiniment humble de ces animaux sans péché qui n’en peuvent plus de savoir que Jésus va naître, est pénétrante comme la lumière. L’âme vaseuse du spectateur est subitement clarifiée.

Ce qui tombe, alors, c’est la pluie des lys, des grands lys pâles, éclatants et silencieux, de l’adoration la plus pure. La suavité de cet instant n’est pas exprimable. Un effluve de réconciliation et d’amour qu’on croirait eucharistique, émane positivement de ces bestiaux en carton, charitables et rudimentaires, qui dialoguent saintement par la voix émue des invisibles récitateurs.

Mais ce qui me touche plus profondément encore, c’est de penser que l’auteur et les interprètes ont eux-mêmes subi, nécessairement, le despotisme d’ingénuité que dégage leur évangélique fabulation.

Car de tels effets ne sont pas possibles à des coryphées ordinaires. Il n’est pas dans le cœur humain de vibrer à ces profondeurs, suivant le caprice des inconstants chatouilleurs de pieds dont nous gratifia le dilettantisme.

Que des infidèles notoires, tels que Jean Richepin, aient été séduits par ce rêve de restaurer un art d’autrefois, dont l’adolescence éternelle pût être opposée au crétinisme perclus du théâtre contemporain, et qu’une levée de poètes, sans credo ni sacrements, mais archiconfraternels en cette aventure, ait été possible ; cela saute aux yeux. Mais qu’ils aient pu réussir au point de ressembler, pendant trois heures, à des thaumaturges inspirateurs du grand Amour, sans y laisser quelques copeaux essentiels de leurs téguments d’impies, c’est ce que contredit tout d’abord le plus rapide examen de la brochure de Maurice Bouchor.

Quant à l’interprétation mélodique de ses humbles et glorieux vers par les compagnons audacieux que je nommais tout à l’heure, elle est tout simplement adorable.

On ne me soupçonnera pas, je suppose, de vouloir flagorner le Catilinaire Jean Richepin dont l’astrakan m’horripile et qui, naguère, fit sortir de moi quelques adjectifs estimables qui ne seront jamais pardonnés.

Je suis donc tout à fait à l’aise pour déclarer que sa voix d’ « ange Gabriel » et de « roi nègre » m’est une obsession depuis cette soirée bienheureuse.

Je l’entends toujours, cette voix d’ébène et de clair de lune, cette voix languide et profonde, comparable seulement à des amalgames de lumière. C’est la caresse indicible du rayon perdu de quelque effrayante étoile qui ferait bouillir les immensités, à soixante milliards de lieues de nos cabanons.

Ce serait à croire que ce mercenaire de la poésie sacrilège a retrouvé, par cette occasion, sa véritable âme et que cet imperceptible théâtre, si prodigieusement élargi par sa présence, est l’unique endroit où il s’interrompe enfin, quelquefois, de jouer des rôles et de bafouer sa propre nature…

Que servirait d’ajouter des lignes à ce memorandum déjà trop long d’une soirée qui me consola, pour quelques jours, des irrévélables dégoûts de la fonction littéraire ?

Je n’avais pas à raconter ce Mystère qui m’a donné la sensation d’un rêve infiniment pur et très-supérieur en délices aux plus authentiques chefs-d’œuvre de l’art humain. Je n’ai pas caché d’ailleurs, qu’une telle besogne me paraissait aussi bête qu’impossible.

Je m’arrêterai donc brusquement ici, en suppliant Maurice Bouchor et ses agréables compères de considérer surtout en moi le porte-paroles de quelques fauves méconnus qui ne dévorent habituellement les images démonétisées du Dieu vivant que pour se consoler, comme ils peuvent, de ne pouvoir pâturer des lys.


26 janvier 1891.


XVI

L’EUNUQUE


À LÉON BONHOMME
Paul Bourget. — Enfin, Bloy, vous me détestez donc bien ?
Léon Bloy. — Non, mon ami, je vous méprise.
Chez Barbey d’Aurevilly, en 1882.

Pierre Corneille affirmait un jour, avec une grande énergie, que les femmes sont naturellement inaptes à la production d’un chef-d’œuvre.

« Il leur manque quelque chose », disait-il.

C’est évidemment le triste cas de Paul Bourget qui vient de publier avec cruauté, dans un journal sans merci, la mucilagineuse préface de son prochain livre.

Le public est cauteleusement informé par un avis préalable que cela s’adresse aux « amateurs de polémique littéraire à grande envergure ».

Je n’ai pas fait le dénombrement de cette orgueilleuse tribu, mais comment ne pas songer avec compassion à la multitude vile des amateurs de la force ou de la clarté qu’a surpris au dépourvu cette longue averse de colle ?

Si les clients du psychologue peuvent résister à cette effrayante épreuve, tout est dit. Rien ne les dégoûtera, rien n’épuisera leur constance. Ils sont inassommables à perpétuité. Ce fendeur de poils et cet englueur d’atomes pourra leur servir impunément toutes les filasses, toutes les filandres, tous les magmas et toutes les glaires.

Alors, il lui suffira, comme auparavant, d’en appeler « aux âmes fines » et aux « personnes distinguées », c’est-à-dire, au fond, à tous les gens riches, dont « l’opinion, même erronée, n’est pas négligeable », et pour lesquels, exclusivement, il s’est fait, depuis tant d’années, l’habitude pieuse « d’étudier la genèse, l’éclosion et la décadence de certains sentiments inexprimés ». Ah ! ces intelligences délicieusement impondérables et nuancées le comprendront.

Pour la centième fois, les épouses parfumées du haut négoce « le regarderont comme si elles étaient surprises par ses discours. Elles auront dans les yeux cet étonnement ravi et involontaire de la femme quand elle rencontre soudain chez un homme l’expression inattendue d’une nuance sentimentale qu’elle croyait réservée à son sexe. »

Parbleu ! j’imagine bien que les fortes femmes capables d’engendrer les vaillants hommes ne sont pas précisément l’auditoire qui lui conviendrait. Assurément, ces généreuses créatures ne comprendraient rien à un épuceur de coccinelles qui méprise les pauvres gens et qui écrivit un jour que la détresse des mourants de faim n’égale pas, en intensité, les douleurs morales endurées par les millionnaires ! (Mensonges, page 197.)

L’homme capable de cette opinion de domestique, ne pouvait guère se tromper sur sa vocation. Le « roman d’analyse » était manifestement sa voie. Cette horlogerie imbécile des sensations ou des sentiments mondains n’était-elle pas un admirable débouché pour l’emploi des facultés neutres qu’il préconise en sa joie d’en être comblé ?

Il paraît que le nouveau roman offrira la solution d’un problème des plus difficiles. Si l’auteur n’avait pas craint de paraître trop ambitieux, son livre, dit-il, se fût appelé le Droit de l’Enfant. Mais sa modestie non-pareille a rigoureusement exigé que ce titre fût abandonné pour un autre qui ne vaut pas mieux, d’ailleurs ; car ce romancier sans muscles ni cartilages n’a pas précisément le génie des titres.

N’importe, il s’agissait de savoir « jusqu’à quel point le fait d’avoir donné volontairement la vie à un autre être nous engage envers cet être et dans quelle mesure notre personnalité se trouve alors obligée d’abdiquer l’indépendance de son développement ».

Belle question, n’est-ce pas ? et bien digne d’occuper un profond penseur qui tient, semble-t-il, à « s’estimer tout à fait » et qui, par conséquent, n’a pas aboli, au fond de lui-même, « le noble sens du scrupule ».

C’est ainsi et non pas d’une autre manière, que le jeune pontife rédige ses mandements. Il appelle ça LE SENS DU SCRUPULE. On est prié de relire et de méditer ce mot véritablement prodigieux.

Il s’agit, dans l’espèce, — qu’on y fasse bien attention, — de la paternité dans l’adultère, c’est-à-dire de ce qui peut être observé ou deviné dans l’âme d’un homme qui se sait le père d’un enfant inscrit sous le nom d’un autre.

Évidemment, si cet homme n’est pas une abominable fripouille, il deviendra la proie de tourments si noirs qu’ils seraient iniques et injustifiables, sans la prénotion d’une loi divine.

Les plus grands noms peuvent être prononcés, on ne trouvera pas un narrateur de l’enfer que cette effroyable vexation du cœur humain ne terrifie pas. Il faut être un psychologue pour ne pas trembler.

Le seul truc, d’ailleurs, pour échapper aux récriminations de l’Infini, aussi bien qu’à ce litigieux silence des étoiles dont Pascal fut épouvanté, c’est d’avoir aussi peu d’entrailles que possible, d’adorer la médiocrité et de se pousser dans notre vallée d’exil comme un adorable mufle.

Dans ce cas, on est bien tranquille et si, par surcroît, on fut à ce point favorisé des divinités Apotropéennes, que les cisailles de Fulbert n’aient jamais eu à fonctionner pour la pacification de quoi que ce soit, — oh ! alors, on est admirablement outillé pour porter la queue des autres, pour lubrifier agréablement les Héloïses du Saint Frusquin et pour fourrer à la place de cet archaïque Honneur qui suffit aux inélégants, le trisyllabique et méticuleux vocable de Scrupule.

J’ai connu Bourget, il y a diablement longtemps, lorsqu’il n’était pas encore entré dans l’étonnante gloire d’aujourd’hui et qu’il mettait dans ses bas les pièces de vingt francs qu’il parvenait à gratter sur de nutritives leçons triées pour lui, avec le plus grand soin, sur le volet de ses amitiés universitaires. Il n’était pas reçu dans les hauts salons et venait seulement de publier un volume de vers byroniens de peu de promesses, mais suffisamment poissés de mélancolie pour donner à certaines âmes liquides le mirage du Saule de Musset sur le tombeau d’Anacréon.

Déjà neutre et déjà charmant, également incapable d’incendier ou d’éteindre qui que ce fût, ami, par choix, de tout le monde et comblé des dons de l’Impuissance, il devait raisonnablement prétendre à tous les succès.

Assuré d’une « envergure » à décourager les condors, il rêvait, en ces temps anciens, d’édifier un nombre indéterminé d’autels pour l’immolation des brebis sans pâturages qui bêlaient lyriquement sous l’ovoïde coupole de son crâne parfumé.

Mais bientôt, hélas ! il connut la mélancolie des lendemains obscurs et des surlendemains ténébreux. Il craignit de fricasser son adolescence aux fourneaux indéfiniment multipliés de ces holocaustes sempiternels. Alors il décida de casser tout, de crever le septième plafond des cieux en publiant des romans analytiques, et il devint le Psychologue !

Il paraît que le drôle tombait assez bien, juste au moment où le fleuve de la copie recommençait à charrier les glaçons d’un pédantisme universitaire que la naïveté romantique de certains poètes avait cru défunt.

L’heure étant venue, il n’eut qu’à toucher du bout du doigt les murailles de bêtise de la grande Publicité, pour qu’elles tombassent aussitôt devant lui et pour qu’il entrât comme un Antiochus, dans cette forteresse imprenable aux gens de génie, avec les cent vingt éléphants futiles chargés de son bagage littéraire.

Sa prépondérante situation d’écrivain est désormais incontestable. Il ne représente rien moins que la Littérature française.

Il faut penser à l’incroyable anémie des âmes modernes dans la classe distinguée, — les seules âmes qui intéressent Bourget et dont il ambitionne le suffrage, — pour bien comprendre l’eucharistique succès de cet évangéliste du Rien.

Ses analyses boréales amalgamées de Renan, de Stendhal et de quelques pions germaniques, où l’absence infinie de style et de caractère est symétrique au double néant du sentiment et de la pensée, furent sucées avec dévotion par tout un public de mondaines, ravies qu’un auteur qui leur ressemblait condescendît, en leur présence, de ses pâles doigts en glucose, à traire les vaches arides qu’elles gardent avec tant de soin dans les ravissantes prairies de leurs cœurs.

En conséquence, le Sigisbée de toutes ces dames est appelé le « Balzac moderne » !!!

« On ne voit guère, — écrivais-je, au lendemain de Crime d’amour, — qu’un seul homme de lettres qui se puisse flatter d’avoir joui, en ces derniers temps, d’une aussi insolente fortune. C’est Georges Ohnet, l’ineffable bossu millionnaire et avare, l’imbécile auteur du Maître de Forges, qu’une stricte justice devrait contraindre à pensionner les gens de talent dont il dérobe le salaire et idiotifie le public.

» Mais quelque vomitif que puisse être le succès universel de ce dromadaire qui n’est, en fin de compte, qu’un sordide spéculateur, et qui, peut-être, se croit du génie ; celui de Bourget, qui doit sentir la misère de son esprit, est bien plus révoltant encore.

» Le premier, en effet, n’a vu, dans la littérature, qu’une appétissante glandée dont son âme de porc s’est réjouie, et c’est bien ainsi qu’on a généralement compris sa fonction de faiseur de livres. Le second a vu la même chose très-probablement, mais avec sagesse, il s’est cantonné dans la clientèle influente et s’est ainsi ménagé une situation littéraire que n’eut jamais l’immense poète des Fleurs du Mal et qui déshonore simplement les lettres françaises.

» Cette réserve faite, la pesée intellectuelle est à peu près la même des deux côtés, l’un et l’autre ayant admirablement compris la nécessité d’écrire comme des cochers pour être crus les automédons de la pensée »[25].

La logique humaine se fût révoltée en poussant de sauvages cris, si Paul Bourget n’avait pas été le disciple et l’admirateur de Renan. Il y a, dans ses sablonneux Essais de psychologie, un chapitre sur la « sensibilité » de cet hydropique de satisfaction. Si l’histoire littéraire du dix-neuvième siècle est jamais écrite, cette page de crocodile sera recueillie comme un trésor.

Tout en l’auteur de la Vie de Jésus devait exciter jusqu’à l’éréthisme le compilateur d’effluves et de simagrées que l’idiotie des gens du monde a élu Psychologue. Ce que les naïfs ont appelé la bonhomie de Renan devait surtout agir avec une puissance extrême et la fameuse déclaration de l’égoïste se félicitant d’avoir vécu dans le plus « amusant » des siècles a dû certainement lui paraître le comble de la finesse malicieuse et de l’ironie débonnaire.

Que n’eût-il pas fait pour égaler les flaccidités et les langueurs de cette forme gélatineuse qui échappait si bien à l’étreinte et qui eut toujours l’air de trembloter sur l’esprit du vieux farceur comme le fromage de tête de cochon sur la galantine ?

Lorsque Bourget ose écrire, par exemple, que « ce n’est pas le manque d’argent qui fait que les pauvres sont les pauvres, mais que c’est leur caractère qui les a faits tels et qu’il est impossible d’y rien changer », ne dirait-on pas que c’est Renan lui-même, le suave Renan qui s’exprime ainsi ?

Ah ! ils se seront tous les deux rudement fichus de la douleur et des douloureux de ce monde assez renégat pour les applaudir ! Âmes légères et pieds de plomb pour l’écrasement des chétifs, quand la terre aura roulé quelque temps encore, ils seront descendus si bas que les esprits souterrains eux-mêmes ne sauront plus où les retrouver.

Mais un chien sur pattes vaut mieux, dit-on, qu’un académicien enterré, et le délicieux Bourget m’intéresse encore… Je crois être parfaitement sûr que les dames resteront fidèles à un charmeur si peu dangereux et que même l’infernal ennui de ses préfaces ne prévaudra pas contre le sortilège précieux de son impuissance.

Ô pauvres putains, lamentables filles prétendues de joie, qui vagabondez sur les trottoirs, à la recherche du vomissement des chiens ; vous qui, du moins, ne livrez à la paillardise des gens vertueux que votre corps dévasté et qui, parfois, gardez encore une âme, un reste d’âme pour aimer ou pour exécrer ; — que direz-vous de ce greluchon de l’impénitente Sottise, quand viendra le terrible Jour où les Hécubes de la terre en flammes devront aboyer, devant Jésus, leurs épouvantables misères ?


21 octobre 1892.

Trois jours après la publication de l’Eunuque, parut au « Gil Blas », à la place même où j’écrivais d’ordinaire, une chronique furieuse intitulée le Mauvais Pauvre.

C’était l’effort d’un petit bonhomme de plume, comme il s’en ramasse et dont je crois avoir su le nom ;

Vermisseau né du cul de Desfontaines,
Digne en tout point de cette extraction ;


helminthe suscité par le dépeint icoglan qui ne me pardonnait pas d’avoir, un instant, levé sa jupe devant un public nombreux.

L’insecte, se croyant capable de m’offenser et crevant de peur, s’était caché sous un nom de femme.

Voici ma réponse à la bergère :


XVII

LA COLÈRE D’UNE DAME


À GEORGES ROUAULT
Tu as un ami, enfin ! En comptant l’acarus sarcopte qui produit la gale, ça te fera deux amis.
Chants de Maldoror.

Elle signe Claudine et paraît être la femelle de ce Claude Larcher qui représente l’amère expérience dans un petit manuel de dessous féminins intitulé Mensonges.

Cette Minerve qui avoue « l’honneur des délices peu compliquées », en même temps que « le désir de renouveler les modes antiques du péché », abuse aujourd’hui de ces agréables nuances pour accabler un malheureux entrepreneur de démolitions.

Ici même, et pas plus tôt qu’avant-hier, elle m’accusa d’être « Pauvre, truculent, hystérique, ordurier, lanceur de boules puantes dans les salons, triste sire intermittent et falot, mais invariablement abject ; un Diogène de lupanar et un fantoche cynique, résumant à lui seul tous les vices, toutes les compromissions, toutes les bassesses ; enfin, un cagot lubrique et parasitaire ».

Tout cela est ennuyeux, parce que les gens simples croiront naturellement que j’ai refusé de coucher avec cette personne, ignorée de moi jusqu’à ce jour, et que je n’ai aucune raison de supposer désirable, surtout si elle ressemble à tel ou tel personnage masculin entrevu çà et là dans les « escaliers de service » où on est certain de me rencontrer sans cesse.

Cependant, je ne m’affligerais pas outre mesure si l’épithète, honorable d’ailleurs, de cagot lubrique, n’impliquait une menace cruelle.

Consœur très-chère, avez-vous songé que cette parole me recommandait au délire de toutes les vieilles passionnées qui vont peut-être se précipiter sur ma carcasse ? Je suis râblé, j’en conviens, tout le monde ne le sait-il pas ? Mais j’ai plus de quarante ans et j’ose avouer que j’aspire au repos.

Cette réserve faite, il ne me reste plus qu’à vous remercier de l’utile réclame dont vous m’avez plastronné ; car je tiens à voir une amie en vous, rien qu’une amie, d’autant plus touchante qu’elle ne dit pas son vrai nom et se dérobe ainsi à ma gratitude.

Grâce à vous, j’obtiens donc enfin de la réclame, de la bonne et sainte réclame que tout le monde à peu près me refusait. Hélas ! je n’osais m’en plaindre, puisque ma fonction lamentable est d’être toujours truculent et de ne jamais rater mon diogénique personnage. Mais vous connûtes mon cœur et vous pénétrâtes le désir dont je grelottais de voir mon nom dans les chroniques.

Alors, avec quel doigté charmant, — ayant l’air de venger le Psychologue, mais en réalité toute remplie du dessein de me servir, — n’esquivâtes-vous pas les mots véritablement cruels, les ingénieuses phrases, les transperçantes allusions qui eussent pu me faire souffrir et enfoncer un mépris valable dans l’esprit de vos lecteurs ?

Avec une générosité qui m’accable, renonçant à vous montrer spirituelle, vous avez ramassé partout les loques d’injures dont les plus chiens de lettres se détournaient avec dégoût. Vous grattâtes, si j’ose dire, le fond des hottes, pour ne servir contre moi que les plus vieilles pannes d’outrages ou de calomnies.

Vraiment, c’est trop. Je veux bien qu’on m’aime, parbleu ! mais non pas au point de se faire passer pour tout à fait imbécile.

Écrire, comme vous le faites, que je suis incapable d’admirer qui que ce soit, à la place même où, la veille encore, j’avais tenté d’exprimer, en de flamboyantes rosaces, la grandeur surnaturelle du Christophore ou la miraculeuse poésie de Baudelaire ! avouez tout de même que c’est par trop bête et qu’il eût été bien facile de m’inonder de notoriété sans diffamer à ce point votre généreux esprit.

Même remarque pour le « bœuf de labour » auquel vous me comparez, bœuf dédaigné par des « taureaux » tels que Paul Bourget, — bœuf inutile et déloyal, impossible même dans le pot-au-feu, qui « bave sur son fumier, souffle dans le vide et reconnaît son impuissance à défricher le moindre coin de terre ».

Mon Dieu ! je ne dis pas, il y a quelques années, cette poudre à punaises pouvait être crue valable et suffisante pour m’exterminer. Mais aujourd’hui que beaucoup de gens ont lu mes livres, un mode si rudimentaire d’occision doit paraître assez puéril.

Cependant, ma petite dame, je ne veux pas vous accabler à mon tour de vos propres gaffes. Les plus habiles peuvent en commettre et je n’ai pas le droit d’oublier que vous avez fait, en somme, ce que vous pouviez pour m’être agréable. Ah ! si vous m’aviez consulté !

En supposant une minute — injurieusement pour vous — que votre intention réelle eût été de me déchirer le cœur, je vous aurais enseigné le véritable article à faire.

Tenez ! par exemple. Ce Salut par les Juifs dont vous révélez si adroitement l’existence à tous ceux qui pourraient encore l’ignorer, — pourquoi donc, ô admiratrice contestable du divin Bourget, n’avez-vous pas dit qu’il m’avait été payé un prix fou par quelque potentat milliardaire de la tribu d’Ephraïm ou de Manassé ?

Voilà ce que je craignais ! Voilà bien ce qui m’aurait tordu l’âme !

Songez donc, si je ne passais plus pour un pauvre ; si on apprenait, par exemple, que je possède un piano, des ouvrages d’art très-précieux, et que je bois, comme Napoléon le Grand, du vieux chambertin à tous mes repas ; — que deviendrait, voulez-vous me le dire, la précieuse légende du guenilleux littéraire qui échange humblement sa copie contre « trente deniers (!) et file en coulant à droite et à gauche des regards inquiets, comme si, dans tous les coins d’ombre, des bottes vengeresses menaçaient sa retraite » ?

Pauvres bottes vengeresses, toujours invisibles, il y a dix ans que je les cherche ! C’est à croire vraiment que le monde littéraire est privé de chaussures, comme l’armée de Sambre-et-Meuse !

Grand Dieu ! Si je n’étais plus un pauvre, que me resterait-il et que deviendrait mon salaire ?

Ici, mon ange, tu ne comprendrais plus. Je te lâche donc et je parle à d’autres.

Je suis ce qu’on sait assez généralement aujourd’hui : un écrivain sourcilleux et solitaire, inapprivoisable et inépousable, absurdement épris de grand Art et dévoré d’une boulimique rage de Justice.

Quelques-uns disent que je suis plein de talent et même de génie (!). C’est mon droit, peut-être. En conséquence, j’ai crevé de misère pendant dix ans, et c’était bien fait.

J’ai eu des maîtresses, moi aussi. Pourquoi donc pas ? Des femmes un peu moins fines, je vous en réponds, que les sentimentales drôlesses de Bourget.

La première est devenue folle, j’ai recueilli le cadavre incomplet de la seconde sur une dalle d’amphithéâtre, et la troisième, créature exquise, mourut asphyxiée par le tétanos dans des convulsions de démoniaque. Et c’est moi, moi seul, qui fus leur bourreau, dans mon inflexible volonté de ne pas écrire des flagorneries ou des ordures.

D’importantes situations me furent offertes, alors que ma réputation de bête enragée n’était point assise. Un des plus puissants journaux du monde s’ouvrit devant moi, mais il fallait applaudir un blasphémateur de mon Christ. Je fis claquer la porte comme un tonnerre et mon libre choix fut de rouler dans le précipice des agonies.

Pas un ne prit ma défense. Parmi ceux dont la voix était écoutée, il ne se rencontra pas un seul personnage assez fier de cœur pour se déclarer en faveur d’un homme que les plus vils goujats de plume se croyaient le droit de placarder de leurs excréments, parce qu’il avait refusé d’être le compagnon de leur turpitude.

Et naturellement cela continue et continuera, je l’espère bien, jusqu’à l’heure climatérique où la capricieuse fortune s’avisant enfin, malgré tout, d’un écrivain que les noctambules de lettres ont proscrit, il sera vociféré dans les antichambres que mon attitude fut honorable.

On comprendra, sans doute, alors, que tout cela était moins facile, en somme que de plaire aux dames exquises en faisant la putain de lettres, et, peut-être, les plus bêtes ou les plus cochons commenceront-ils d’entrevoir les raisons d’ordre supérieur qui me font si fier de ce renom de pauvreté dont prétendent m’avilir les valets de chambre, les frotteurs ou les cuisiniers du Succès.

Pour ce qui est des bottes vengeresses, encore une fois, il y a beau temps que je désespère de les rencontrer, et voici une anecdote pour finir.

Un jour, il m’arriva d’être fusillé presque à bout portant par deux ou trois mille Prussiens. On devine que c’était 1870. — Bourget était-il, alors, beaucoup plus jeune qu’aujourd’hui ? je n’ose le croire. — Moi, j’avais vingt-quatre ans et je ne moisissais pas sur les pots de chambre.

Mon commandant m’avait choisi pour dérober à la rage allemande une vingtaine de traînards aplatis dans un fossé, au-dessous de la fusillade qui était assez nourrie pour déterminer un bourdonnement ou même un grêlonnement continu. Une petite rivière imparfaitement gelée nous séparait seule de l’ennemi, dont le désir manifeste eût été de nous étriper à la baïonnette. Contrarié par l’obstacle, il nous mitraillait le mieux du monde.

À coups de crosse et à coups de godillots, — les bottes étaient pour moi un luxe interdit, — je parvins au bout de quelques minutes, à lever tout mon gibier de héros et les dix ou quinze qui eurent la chance de n’être pas fauchés instantanément, disparurent, en un clin d’œil, au tournant d’un proche sentier. Je me suis dit quelquefois que, parmi ces fiers soldats dont j’avais ainsi sauvé la peau, Dieu me devait bien cette récompense d’en susciter au moins un qui m’insultât vingt ans plus tard, après m’avoir longtemps affamé. Mais comment vérifier cela ?

Bref, ma besogne finie, je revins m’asseoir et m’éponger sous la trombe. Alors, bourrant ma pipe, je fis ce calcul que le poids d’une balle de chassepot ou de remington, multiplié par le nombre insolite des cartouches qu’on brûlait pour me rater infailliblement, ma présence faisait perdre à l’ennemi une masse précieuse d’excellent plomb dont s’enrichiraient les faux-monnayeurs de la patrie, et je fus mis à l’ordre du jour.

Jamais je ne me suis autant amusé qu’en cette circonstance, et, le croira-t-on ? je n’eus pas besoin de verser une goutte d’héroïsme ! Vous avez bien compris, n’est-ce pas ? J’étais seul, enfin seul ! contre plusieurs milliers de projectiles mortels, dont une bonne moitié, au moins, ne pouvait pas ne pas m’atteindre, et j’avais la certitude absolue de ne rien attraper du tout.

Cette aventure fut symbolique de mon histoire littéraire. Il y a dix ans qu’on tire sur moi sans parvenir à me descendre. Je sais si bien que c’est impossible !

Pourquoi donc en voudrais-je à de pauvres serviteurs d’eunuques envieusement insurgés contre le travail de mon cordonnier ?

J’ai raconté sans conviction une colère de dame qui me paraissait assez drôle, mais franchement, j’ai autre chose à faire, et si tu le permets, ô mon cher public inconnu, je t’entretiendrai, la prochaine fois, de Maurice Barrès, qui brûle, dit-on, de connaître mes sentiments « distingués ».


27 octobre 1893.


XVIII

PETITE SECOUSSE


À LOUIS MONTCHAL
Il comprit qu’il était sali parce qu’il s’était abaissé à penser à autrui.
Maurice Barrès et ses électeurs, roman d’aventures.
Avec un peu d’alcool et des viandes saignantes à ses repas, avec de l’argent dans ses poches, on peut supporter tous les contacts.
Même chef-d’œuvre.
Le Seigneur frappa Onan, fils de Juda, parce qu’il faisait une chose détestable.
Genèse, 38.

Ceci devrait s’appeler une chronique à huis-clos et ce n’est pas sans de longues hésitations que j’ai pu m’y décider.

Ayant à parler de Maurice Barrès, je prévois trop que je vais être forcé de m’exprimer à mots couverts et d’employer des euphémismes humiliants qui ne conviennent point à ma nature. On en saura bientôt la raison.

En attendant, je me résignerai donc, moi aussi, à manquer d’éloquence littéraire, ainsi que le déclare l’auteur du Jardin de Bérénice quand il entame la « description des couches profondes de sa sensibilité ».

« Je veux, dit-il, que l’on me considère comme un maître ou rien. » Mon choix est fait, je m’arrête volontiers à la seconde considération. En tant que rien, je ne lui marchanderai pas la louange. Il est difficile d’être rien du tout avec plus de perfection ou de profondeur, et de débobiner le néant avec plus de verve et de pétulance.

Je trouve très-beau, ma foi ! qu’un jeune homme « contraint par la vie à fréquenter des êtres qui ne sont pas de sa patrie psychique » parce qu’il est doué d’une âme infiniment sensible, et réduit à se réfugier dans l’ironie, procédé littéraire qui lui est très-familier, se soit énergiquement déterminé à « créer l’univers ».

Cela prouve que, de bonne heure, il avait su s’opérer lui-même de « cette conviction, bonne pour des niais ou des indigents, qu’il est au monde quelque chose d’important ».

Le soir où une belle fille qu’il allait aimer — c’est lui-même qui l’a raconté — lui inspira de la répulsion quand il comprit que « réellement sa bouche avait faim », brusquement sa vocation éclata. Il sentit profondément que rien n’est sérieux au monde, qu’à la réserve du mandat de représentant, aspirer à quelque but, c’est oublier la sagesse et que le plus sûr, c’est d’être « le principe et l’universalité des choses », de s’aimer soi-même infiniment, de se caresser avec complaisance, de s’asseoir sur ses propres genoux, de se parler avec une extrême bonté, de se prendre par la main pour se reconduire et de « conquérir la vraie gloire avec rien du tout. »

Impossible de nier que ces pratiques ne soient l’estampille incontestable d’un vrai Dieu.

Entreprendre l’explication du MOI de Barrès serait aussi fastidieux que téméraire. On deviendrait inextricable, sur-le-champ, et j’y renonce de toute mon âme — pour quelques instants.

Que les avides s’adressent à l’auteur lui-même qui leur servira pour quelques menus francs, un Examen des trois volumes de sa doctrine. C’est dédié à Paul Bourget qui est bien certainement l’écrivain le plus digne d’un tel hommage.

Ça se détaille ainsi : le culte du Moi ; — la justification du culte du Moi ; — la définition du Moi et des barbares qui sont le non-Moi ; — la nécessité de créer son Moi chaque jour ; — et enfin le devoir de trouver à son Moi une direction en harmonie avec l’univers.

Vous voyez qu’il y a de la place et de confortables divans pour admirer. Et si quelqu’un s’avisait d’une plaisanterie peu respectueuse, il faudrait lui glacer la langue avec ces paroles de Barrès : « Prenez le Moi pour un terrain d’attente sur lequel vous devez vous tenir jusqu’à ce qu’une personne énergique vous ait reconstruit une religion. »

Ce Moi, bien entendu, c’est encore et toujours Barrès lui-même, aucun autre Moi que le sien ne pouvant être admis à franchir le seuil du laboratoire de son « Inconscience ».

Quels efforts n’a-t-il pas tentés, pourtant, ce petit Dieu peinard, pour se faire agréer comme le très-humble créateur du monde, en ayant l’air de se moquer de sa propre Majesté sacrée ! Sans cesse, il se fit précéder de cette ironie familière dont il parle si volontiers, comme un pasteur harmonieux pousse devant lui le profitable troupeau qui lui sert de paravent contre la tempête.

Il espérait, le blême Seigneur, s’abriter ainsi de l’averse du ridicule et des grêlons du sarcasme dévolus à tout farceur, même adolescent, qui promulgue sa divinité.

Mais le malheureux n’a pu s’empêcher d’écrire des mots qui seraient bien effrayants, si on ne se disait pas qu’on est en présence d’un de ces petits vétérinaires attitrés qui entretiennent par des lavements bénins l’égalité d’âme du Psychologue.

Hélas ! oui, il a écrit : « Mon royaume n’est pas de ce monde », parodiant le Texte terrible, à la manière d’un malpropre fagotin égaré dans une église et contrefaisant les gestes saints du consécrateur… « J’eus le souvenir de Saint-Thomas d’Aquin, disant à l’autel de Jésus : Seigneur, ai-je bien parlé de vous ? Et devant Moi-même qui ai méthodiquement adoré mon corps et mon esprit, je m’interrogeai : Me suis-je cultivé selon qu’il convenait ? »

Ces dernières lignes se trouvent à la page 183 de l’Homme libre, roman idéologique ou métaphysique vanté par Bourget — naturellement.

Je pourrais citer beaucoup de fragments de cette importance, si la vie était moins courte. Mais à quoi bon ? Tous les Juliens se ressemblent, après tout, qu’ils soient héritiers de Constantin ou domestiques frais émoulus du suffrage universel, et le dénouement est toujours le même, — puant et sot, comme il convient.

Je voulais surtout parler d’une découverte dont je suis très-fier, que je viens de faire ce matin même, et que je n’ai pas le droit de cacher à mes tristes contemporains.

Voici la chose très-rapidement. En vérité, je ne sais pas même si les lois tolèrent d’aussi intéressantes communications.

Vous avez tous lu Charlot s’amuse, n’est-ce pas ? Le chef-d’œuvre est assez connu. Bien. Je m’arrête une minute, et j’invite le lecteur à me prêter un instant son âme.

Le vieux Goncourt, que j’eus autrefois l’impertinence d’appeler « vieux dindon », avec plus d’exactitude que de respect, et qui s’en fâcha, raconte qu’un jour Chérie ayant lu cette phrase : « Chaque fois qu’une Amazone tuait un ennemi, elle recevait un homme dans ses bras », à l’instant des écailles tombèrent de ses yeux, et l’innocente eut enfin la clef de l’amour et du mariage. Eh ! bien, ce matin, je lis ceci dans le Jardin de Bérénice : « Certains hommes ont du génie, comme les éléphants ont une trompe. »

Aussitôt, je ne sais comment ni pourquoi, un voile épais se déchire et je trouve la clef de Barrès. Tout s’éclaire.

Ah ! cet amour narcisséen de lui-même ; — le vœu exprimé dans l’Homme libre, de « s’anémier, tant il a le goût des frissons délicats » ; — son peu de confiance dans les autres ; — son Moi (?) présenté comme une idole jalouse qui ne veut pas qu’on la délaisse ; — son indulgence faite de compréhension, qui doit s’étendre jusqu’à sa propre faiblesse ; le renouvellement de sa fiction chaque soir ; — les prières qu’il s’adresse à lui-même et les promesses qu’il se fait de ne pas se délaisser ; etc., etc., enfin la crainte « qu’un jour, ne fût-ce qu’à sa dernière nuit, sur son oreiller froissé et brûlant, il ait à regretter de n’avoir pas suffisamment joui de lui-même »…

J’y suis maintenant, et je connais enfin le vrai nom, que je cherchais depuis tant de jours, de ce Moi énigmatique appelé par lui, quelquefois, simplement l’Objet et, d’une manière plus précise, Petite Secousse, à la fin du troisième volume, comme si lui-même se lassait enfin de tant de rébus.

Voilà donc ce qu’il appelle : concilier les pratiques de la vie intérieure avec les nécessités de la vie active.

Comme c’est beau la lumière ! me suis-je écrié. Et comme tout se débrouille en un instant !

Alors, comme si je pouvais douter encore, de toutes parts sautent sur moi des phrases telles que celles-ci :

« Je m’impose de respirer avec sensualité ; — En vérité, je n’ai pas à me mépriser, personne n’a porté la main sur moi ; — Si je suis troublé, c’est moi seul qui me trouble ; — Ce serait d’un homme grossier de réfléchir sur les inconvénients des diverses attitudes que notre condition d’hommes nous contraint à prendre ; — C’est en m’embrassant que j’embrasserai les choses et que je les relèverai selon mon rêve ; — À chaque fois que nous renouvelons notre Moi, c’est une part de nous que nous sacrifions et nous pouvons nous écrier : Qualis artifex pereo ! »

Je pense qu’en voilà tout à fait assez. Je tiens à espérer que je me suis expliqué d’une façon chaste et que, néanmoins, je suis parvenu à me faire comprendre. Tous ceux qu’intéresse la philosophie, et particulièrement la race précieuse des psychologues, me sauront gré, je n’en puis douter, de ce rayon pur dont je viens d’éclairer un sombre problème, et je suis, moi-même, en ce moment tellement abruti par l’admiration que je demande la permission de ne pas ajouter un mot.


4 novembre 1892.


XIX

LES ÂMES PUBLIQUES


À FRÉDÉRIC BROU

Je déclarais, un jour, à propos d’un de nos plagiaires les plus estimés, qu’il serait à la fois utile et délicieux d’écrire, sous ce titre, une sorte de pamphlet qui consolât, en attendant mieux, les amateurs de justice et d’éternité.

J’avais même rêvé d’accomplir cette rude besogne qui serait assurément un énorme livre, tant la matière est copieuse !

Mais j’ai dû considérer, en gémissant, la brièveté de la vie et le sérieux de nos impénétrables destins.

Je commence à furieusement me lasser de la contemplation de tous ces fantoches dégoûtants ou bêtes dont s’enorgueillit l’animalité contemporaine et j’estime enfin que l’oiseuse divulgation de nos turpitudes est un contestable plaisir.

Il faudrait trouver décidément quelque autre aliment pour réconforter les récipiendaires expectants de la Joie des Cieux.

J’engage donc à récupérer leurs âmes ignobles ceux de mes concitoyens dont ma littérature aurait pu surmener la résignation. J’ai conçu le dessein de me livrer à de très-prochaines extases et par conséquent, de les laisser à peu près tranquilles[26].

Il se peut que, de loin en loin, le règlement de quelque vieux compte oublié s’impose tout à coup à moi. En ce cas, je reprendrai, pour quelques instants, mon petit négoce de lardoires et de scorpions. On ne se refait pas, comme disent Messieurs les Bourgeois. Mais, en principe, j’ai soif d’ignorer les horribles crapules de lettres le long desquelles je me soulage depuis tant d’années.

En attendant ce Léthé ou ce népenthès, j’offre ici une sorte de causerie familière sur ce même sujet dont j’abandonne volontiers la mise en œuvre à quelque génial cadet qui n’aura pas autant besoin que moi de célestes brises.

Tout le monde sait ou croit savoir ce que c’est qu’une femme publique. Il en fut, hélas ! beaucoup parlé dans toutes les littératures et je ne connais pas de matière élucubrative qui ait fait écrire d’aussi fangeuses stupidités.

Ce n’est pas ici l’occasion d’exprimer certaines idées passablement insolites qui me sont venues sur cet effarant Mystère de la Prostitution de la Femme, où se trouve symboliquement continuée, — pour moi seul, peut-être, — à travers les broussailles infinies de la Désobéissance, l’initiale et sempiternelle trajectoire de la Promesse de Conculcation.

L’objet de cet entretien est, par malheur, beaucoup moins sublime et nullement suggestif de pressentiments divins. C’est la pleine ordure simplement, c’est le bran tout pur sans aucun mélange et je convie mon gracieux lecteur à s’y vautrer avec moi quelques instants.

Les âmes publiques, — ai-je besoin de le notifier ? — sont tous ceux qui pratiquent, en quelque manière que ce soit, la vendition de la Parole au préjudice des agonisants de ce monde, incapables de soupçonner leurs homicides sophistications.

Or, il se trouve que cette Parole que l’orgueil veut croire humaine et qui n’est, après tout, que la très-fine poussière des sandales de quelques anciens prophètes, — un écho prodigieusement lointain de la Confabulation divine, — est, au demeurant, tout le capital de l’homme et que le comble du déshonneur est le trafic ou l’usure de cet héritage dilapidé.

Remarquez bien qu’il est inutile pour se livrer à cette industrie, de posséder une part supérieure, d’être un lumineux individu, d’avoir dans le cerveau les tisons d’Hécate ou les marécages phosphorescents des Océanides. Ce serait plutôt gênant et ruineux, car les douanes sont si sévères à l’entrée de la tête humaine que le commerce de la pensée ne peut enrichir que les colporteurs du néant.

Le prestige de la Parole est, d’ailleurs, si surnaturel que son simulacre paraît encore plus puissant qu’elle-même. Il est donc préférable d’être imbécile quand on entreprend de parler au monde.

Il faut être fièrement, loyalement idiot ; il est nécessaire de n’avoir pas une idée dans la cervelle et de se rengorger de ce privilège, pour lequel, vraisemblablement, des millions de martyrs sont morts, des générations de misérables furent étripées, brûlées, noyées, broyées, dépecées le long des siècles, — et pour lequel aussi, sans doute, se sont assis, dans les ténèbres de poix, des esprits sans nombre qui attendent horriblement la fin de l’Éternité !

C’est alors que s’impose inéluctablement la Prostitution. Non plus cette prostitution figurative du Sexe dont les seuls cafards ont une ostensible horreur et que je m’obstine à croire mystérieuse et inexpliquée, mais la prostitution mille fois plus basse de l’Intelligence.

Car enfin, si bêtes que soient les titulaires actuels de l’oraculaire trépied, on est tout de même forcé de la supposer, à un degré quelconque, cette misérable intelligence traînée dans les plus concaves ornières de l’abreuvoir démocratique !

Tous ces journalistes ou romanciers, tous ces gens qui braillent dans les assemblées ou qui font brûler leurs cornes dans les prostibules avachis de Thalie ou de Melpomène pour empuantir la littérature ; tous les squales au dos verdâtre, accompagnateurs acharnés du petit navire comblé de charognes où l’esprit humain sans boussole navigue lamentablement vers les tourbillons ; — toute cette abondante et plantureuse racaille a dû recevoir, dans son avril, je me plais du moins à l’imaginer, quelques prénotions infantiles et rudimentaires.

Un peu de grammaire, sans doute, à l’aurore de leur existence, quelques ablatifs et quelques supins, sans aller, toutefois, jusqu’aux déponents dont l’hermaphrodisme sourcilleux n’est accessible qu’aux phénomènes ; une impondérable raclure d’histoire dans la soixantième resucée d’un amer chiendent de philosophie universitaire ; probablement aussi quelque géographie, pour se garantir des cataractes et des volcans ; quelque gymnastique et surtout l’arcane sacré des tangentes et des divisions.

Plus tard, ils ont exploré la futaille humaine en de vétustes caboulots plus ou moins pommadés de traditions littéraires ; ils ont carambolé, comme des mercenaires, au mépris de tous les éléphants d’Hamilcar ; quelques-uns même se sont accroupis dans la pénombre du Panthéon pour barytonner l’hymne d’Éros à la barbe en poils de cochon du vieux Justinien.

Et voilà, c’est à peu près tout. Tels sont, au plus juste, nos intellectuels, et ce bagage leur suffit pour triompher dans Babylone.

D’idées générales, de perspectives au delà des monts, d’escalades célestes, il n’en faut absolument pas à ces Titans de la Servitude qui n’auront jamais trop de médiocrité pour s’entr’ouvrir comme il convient à l’obscène populace des adorateurs de la Mort !

Ne trouvez-vous pas qu’en effet, tout cela sent diablement la mort ?

J’entends la vraie mort, celle qu’en son langage plus que troublant, la Théologie nomme la peine du dam, par opposition à la peine du sens qui se borne à la plus effroyable souffrance du corps, tandis que son aînée, la trémébonde Porteuse de voiles, inflige la suffocation de l’esprit éternellement privé de la Face du Saint des saints !

Il me semble que les deux prostitutions ont ici leur partage bien délimité.

Voici, par exemple, Paul Bourget, — le Psychologue d’entre les castrats, — qui débuta, presque enfant, par d’exécrables poèmes dont la lecture, à voix distincte, eût été capable de constiper les bestiaux.

Cet adolescent élégiaque aussi peu doué que possible, mais adamantin par le cœur, n’ambitionna pas ouvertement les rôles fameux de Sporus et de Névolus. Nemo repente fuit turpissimus.

Avec sagesse, il s’est fait l’auscultateur et le charmeur des femmes du monde, heureusement incapables de s’assouvir des rassurantes pâmoisons qu’il leur procure.

Je crois avoir tout dit, un peu plus haut de cet icoglan littéraire, qu’il était, sans doute, fort inutile de désigner par son nom.

Combien d’autres, un peu plus complets, pourraient être cités encore. Mais ne semble-t-il pas équitable de discerner, avant tous, un triomphateur dont la studieuse impuissance a mérité le suffrage de tant de pécores, en attendant la très-prochaine apothéose des clamitations qui transformeront le « jeune maître » en un commensal crépitant des charnières de l’Académie ?

Divulgateur certifié de l’observation délicate et du sentiment exquis, il est devenu quelque chose comme le protonotaire apostolique de la Pollution.

Que servirait, après ça, de parler de ces deux ou trois pandours qui n’ont pas même inventé la brutalité poncive de leurs attitudes, marcassins fangeux et superbes, acharnés depuis vingt ans à stupéfier l’univers de leur virilité contestable et qui, chaque aurore, convient les impératrices au festin de leurs génitoires, — arracheurs de dents du blasphème ou de la luxure, dont le panache déteint par les mauvais souffles, s’affaisse lamentablement, aussitôt que décroît, parmi la canaille, le lubrique espoir qu’ils ont excité ?

À quoi bon mentionner encore ce bellâtre au sexe indécis, venu avant terme en des temps anciens et demeuré fœtus dans la vie morale aussi bien que dans la vie littéraire ; qui ayant passé l’âge d’allumer à son profit des passions dilapidatrices, est devenu la belle-maman des petits vieillards dans le pénombreux couloir du gros numéro ?

Quelle augmentation de clarté pourrions-nous espérer enfin de ce méridional démantibulé, besacier roublard des littérateurs autochtones et des romanciers anglais, dont il revernit de son mucus les vieux godillots pour accabler d’admiration les entrepreneurs de sa gloire ?

Celui-là dont j’ai trop parlé ne se pique point, à l’instar du Psychologue, de travailler exclusivement dans le cœur humain. Il opère volontiers dans n’importe quoi. C’est une fille courageusement agenouillée de l’Anadyomène Fellatrix et le fromage de nul client ne la fait vomir.

Mais ce troupeau de coryphées qu’un poète farouche et macaronique, tel que d’Aubigné, pourrait aisément caractériser en quatre-vingts vers léonins, tout au plus, sont encore la fine fleur, le dessus du panier de cette vendange de poisons et de pourriture.

Comment s’y prendre pour montrer le reste, l’indicible reste, la grouillante et nauséeuse fripouillerie du journalisme contemporain ?

Ici, je dépose la cithare et mon cœur succombe. Ils sont peut-être vingt mille, tous défoncés, tous tarés et contaminés à des profondeurs qui découragent, tous tripotés et pollués comme les godilles sébacées d’une grenouillère, toujours alertes et dispos pour la ventrouillade, au tournant de tout dissolu caissier que déchaîne la coprophagie de l’entre-filets !

Il existe encore, cependant, quelques esprits solitaires qui ne veulent pas se prostituer, qui répugnent invinciblement à l’ostentation callipyge de leur personnalité.

Les chiens et chiennes à puantes gueules qui décernent ici-bas ce qu’on est convenu d’appeler la gloire et qui leur lécheraient le dessous des pieds, si, par miracle, ils devenaient à leur tour des triomphateurs, ne les affligent pas, Dieu merci ! de leurs abominables caresses.

Ces isolés peuvent souffrir plus ou moins silencieusement, ils peuvent même endurer d’incompréhensibles douleurs ; les errabondes sentinelles de la vanité peuvent, à leur fantaisie, salir la pauvre cloison de probité fière qui les sépare de la considération publique aussi sûrement que quarante abîmes ; — ils ont, du moins, le soulagement de ne pas subir les frictions exanthémateuses de la camaraderie.

Ces nourrissons inquiétants de la tigresse enragée qui fut leur marâtre ont, pour narguer tout dispensaire, les verrous et les triples barres d’un Mépris inexorable et cadenassé comme la poterne des cieux.

Ce mépris est la patrie de leur adoption, c’est l’unique adresse qu’ils puissent offrir aux chers confrères qui seraient tentés d’accourir, en les informant avec bonté de la circonstance d’un périculeux escalier, au travers duquel dégringoleraient sans espoir les plus superbes archanges.

C’est pour ces volontaires captifs de l’Adoration perpétuelle et de l’Obscurité sainte, — pour ces rares Ugolins de l’Intelligence qui n’ont pas même la consolation de dévorer leur progéniture, — que j’ai tenté d’exprimer, en épiphonèmes inspirés du vieux Juvénal, mon inguérissable horreur.


1er novembre 1890.


XX

IL Y A QUELQU’UN


À AUGUSTE MARGUILLIER

On a beau être pressé, il y a toujours quelqu’un, toujours le même, toujours Francisque Sarcey ! Il n’en sort pas depuis trente ans. Il y mange, il y dort, il y fait l’amour, il y a vieilli et toutes les fois qu’un coupe-jarret de l’écritoire a voulu se délester d’une ordure, la place était déjà prise. C’est, je crois, l’unique exemple d’une aussi fabuleuse pertinacité de dévoiement.

Ah ! vous pouvez, aussi longtemps qu’il vous plaira, geindre et cogner à la porte et piaffer de rage en vous comprimant l’intestin, — si vous êtes un vrai critique défluent et que le besoin de vous répandre sur une belle chose vous torde avec cruauté, n’espérez pas qu’on vous laisse entrer et transportez-vous en diligence dans quelque autre lieu, à moins qu’il ne vous paraisse expédient de déposer votre paquet sur l’infranchissable seuil.

Il faudrait, je le sens bien, — pour ne pas déshonorer tout à fait la langue française, — pouvoir s’abstenir de prononcer le mot de littérature, quand on parle du copieux Sarcey. Malheureusement, ce n’est pas facile, — le public, façonné par un demi-siècle de journalisme abrutissant, ayant, depuis longtemps, adopté, comme une vérité de foi, la théologale compétence du personnage en littérature et même en n’importe quoi.

Le Sens Commun, dont il a la réputation d’être le plus odoriférant réservoir, s’élance perpétuellement de lui comme d’un globe pour tout éclairer et chacun sait que le sens commun est l’unique lumière dont ce public charmant veut qu’on l’inonde.

Il est trois fois juste, par conséquent, qu’un arbitre, de ce séant immuable et de cette rotondité, soit, — en outre des questions d’art, — infiniment pressenti, sur sa curule vespasienne, à l’occasion de tout litige social pouvant intéresser la curiosité des vieux bourgeois ou la dentition de leurs crocodiles, car il n’existe aucun autre magistrat qui soit si savant dans les coutumes de la Loge ou du Tablier parvenus.

Aussi, tout est dans sa main, tous les papiers et tous les cœurs. Les gens que le théâtre passionne et ceux que ronge l’amour pur des lettres, attendent, chaque jour, — comme les petits du pélican, — ce qui va sortir de lui, et les autres gens totalement étrangers à l’Art, mais obsédés d’arides problèmes sur la répartition de diverses joies, attendent également qu’il ait abouti. On m’a même assuré que l’administration des Beaux-Arts, dans sa clairvoyante sollicitude pour les mœurs françaises, lui soumettait tout d’abord les pièces de théâtre devant être représentées, pour qu’il en fût, à la fois, le censeur et le policier.

Mais fût-il de son école, nul polygraphe ne pourrait se lever d’assez bonne heure pour salir, avant lui, n’importe quelle œuvre généreuse ou belle qui s’aviserait de surgir. Il est, à peu près, sans exemple qu’un livre fort n’ait pas été sur-le-champ maculé par lui ou qu’il ait fait attendre le salaire de son suffrage à quelque bouquin cochonné.

Car le saint public est toujours devant ses yeux comme un Jéhovah redoutable, et le devoir du critique, tel qu’il l’envisage, est de se conformer aveuglément à ses adorables décrets.

Je connais un individu sans génie, mais employé dans une grande administration de l’État, qui collectionne avec soin les feuilletons de Sarcey en vue de les faire relier plus tard en quelque peau d’un luxe inouï. L’infortuné, absolument identique à dix millions d’autres, assiste volontiers aux premières représentations pour savoir, dit-il, si le prochain feuilleton du Maître sera d’accord avec ses pensées et ses impressions.

Or, cela cadre toujours. L’opinion du juge répercute servilement les cogitations obscures de cet idiot. Tel est tout le secret de sa gloire universelle et de sa puissance.

Ayant un jour à le caractériser dans un journal de néant, je le nommai « l’Oracle des mufles ». Cette trouvaille remonte à cinq ans et j’avoue n’avoir pas encore cessé d’en être fier. Je disais, à peu près, que Francisque Sarcey représente pour ses fidèles une incarnation divine de ce Sens Commun qui doit racheter tous les mufles, — ces derniers étant toujours assurés de rencontrer en leur prophète un exact speculum de leur muflerie radieuse, à l’occasion de toute réalité scrutable, puisque Sarcey est universel.

Ce sens commun personnifié s’ajuste et se colle comme un emplâtre à la littérature, à la grammaire, à l’art, à la politique, à la philosophie. Son infaillible triomphe consiste à glorifier l’atome par le rapetissement de l’immensité. Rien de plus irrésistible sur le mufle ambiant.

En effet, si l’on veut prendre la peine de considérer la nature humaine et le besoin continuel de réconfort du fragile spéculateur engagé dans les rudes chemins de la vie, on verra d’un œil équitable l’attendrissante situation de ce martyr, exténué de la quotidienne fatigue d’un sale négoce, et venant demander à son vieux derviche une conférencière parole qui lui rende un peu d’énergie pour les tripotages du lendemain.

Ah ! il peut être bien tranquille ! Ce n’est pas le sage Francisque qui le découragera jamais de refuser son secours à l’indigent ou de mener à bien une lucrative gredinerie ! Il ne cherchera, jamais, comme ce crétin de Pascal, à l’épouvanter du silence des étoiles. Il n’incitera jamais personne à un héroïsme quelconque.

« Rapetisse ton cœur, dit un proverbe chinois, tu l’auras toujours trop grand. » À cet égard, Sarcey n’a rien à craindre pour lui-même, mais il s’est imposé le devoir de préserver ses contemporains d’un si grand péril. Il est le nénuphar de l’enthousiasme et le bromure de potassium de la poésie.

Une seule fois, j’eus la curiosité d’entendre le célèbre conférencier. Il devait parler d’un livre considérable et je brûlais de savoir comment le cochon s’y prendrait pour pâturer là sa glandée.

Je n’aurais jamais imaginé une chose plus simple. Un borborygme de gâteux coupé du hoquet de trois citations. Voilà tout, absolument tout. Il est clair que ce critique ne lit plus aucune sorte de livres. Sa probité d’oracle s’y oppose. Il faut qu’il soit inspiré, rien qu’inspiré.

Quand le mufle expectant veut être édifié par lui sur telle ou telle production nouvelle de l’esprit humain, il charge probablement du gros ouvrage de la lecture quelqu’une des chastes pèlerines de la rue de Douai qui vont lui tailler ses plumes et lui bassiner ses précieux yeux et il bâtit sa conférence sur le pilotis de notules ou de citations fournies par ces discernantes intelligences.

Il ne lui reste plus qu’à synthétiser tout cela dans le sens de sa clientèle, et je vous donne ma parole d’honneur que ce n’est pas une besogne à lui débiliter la fressure.

Quelquefois l’ancien pion, bénisseur de charognes, s’élance au secours de la tradition classique menacée. Il devient alors, tout à coup, auguste et prosopopéen.

— Jeune homme, s’écrie-t-il, ne vois-tu pas le ridicule de ton parti pris et le blâme universel dont te flagelle le sens commun ? etc. Moments trop rares qui sont les plus beaux.

Hormis ces élans, rien, non, rien ne peut donner l’idée du gâtisme exaspéré, du sénile effort de gencives de ce pédagogue vénéneux, bavant une heure, sur un livre qu’il n’a pas lu ou s’efforçant de grincer d’une gueule vide contre un artiste dont la hauteur affole son impuissance et lèse la majestueuse imbécillité de son auditoire.

Qui se souvient d’une étonnante brochure devenue très-rare et que l’auteur a dû s’ingénier à faire disparaître ? C’est une espèce de pamphlet hebdomadaire, intitulé le Drapeau tricolore, rédigé par le seul Francisque Sarcey, et publié à Versailles, du 6 mai au 24 juin 1871, au moment même des incendies de la Commune.

À cette époque, tout le monde était quelque peu déséquilibré, chacun pouvant avoir l’illusion triste ou joyeuse de la fin de tout. Les grandes catastrophes produisent ordinairement cet heureux effet de faire jaillir le tréfonds des âmes en les détraquant. Elles sont ignorées à l’état normal. Si leurs caves profondes sont habitées par des monstres, nul n’en sait rien, et le titulaire de l’immeuble n’en est guère mieux informé que les étrangers.

Mais à l’heure affolante du péril suprême, les dragons désengourdis se déroulent et montent au niveau des cœurs. Quelquefois aussi, des héros insoupçonnés apparaissent inopinément dans le tourbillon des paniques. Il est vrai que cette dernière surprise est un peu plus rare et Sarcey ne la donna pas.

Le cuistre pacifique se manifesta soudain comme un massacreur et nous dévoila, du coup, les sales dessous d’un homme vertueux acceptant très-bien qu’on fusille les archevêques et qu’on incendie les palais, après avoir déboulonné la Colonne, — mais bavant de fureur, si l’on s’égare jusqu’à menacer le Grand-Livre et jusqu’à fricasser les propriétés.

« Il faut que Paris cède et soit vaincu, écrivait-il, dût-on noyer cette insurrection dans le sang, dût-on l’ensevelir sous les ruines de la ville en feu. »

« Si le prince Frédéric-Charles veut se porter roi de France, je lui donne ma voix. » !!!

Et, quand il a vu passer les prisonniers traînés à Versailles pour la fusillade ou l’exil, savez-vous ce que suggère à ce vieux pion tout conchié de peur, la vision dantesque de ce défilé des victimes de l’enthousiasme politique ou du désespoir ?

« L’âme avait-elle jamais éclairé de son rayon ces faces patibulaires et bestiales ? Avec quelle joie sereine, en revanche, l’œil se reposait, à côté, sur les loyales figures de ces braves gendarmes, qui, marchant d’un pas allègre aux flancs de la hideuse colonne, lui formaient un sévère et martial encadrement. Dire qu’il serait peut-être nécessaire de fusiller QUATRE-VINGT MILLE de ces gredins ! »

Je ne sais si mes souvenirs sont fidèles, mais il me semble que Marat n’en demandait pas tout à fait autant. L’homme capable de trépigner ainsi sur des vaincus et des enchaînés ne résume-t-il pas expressivement cette bourgeoisie féroce, adipeuse et lâche, qui nous apparaît comme la vomissure des siècles et qui l’a si justement choisi pour son précepteur ?

Mais cela ne fut qu’un éclair dans sa vie, une lueur très-furtive, tout juste ce qu’il en fallait pour qu’un horrible gueux se manifestât sous le grotesque pyramidal, qu’il est, sans contredit, plus divertissant de contempler.

Celui-là sort des cadres ordinaires de l’humanité pour devenir quelque chose comme une abstraction prototypique, une sorte d’entéléchie de la balourdise et du pédantisme précieux, tout un monde, enfin.

Villiers de l’Isle-Adam nous en a donné la synthèse et le périple dans l’anecdote supposée que voici :

Sarcey donne en Belgique une conférence sur Marivaux. Arrivé à l’endroit quelconque où le marquis baise la main de la marquise, il interrompt sa lecture, légèrement interdit, et s’excuse en ces termes fins : « Je vous demande pardon, mesdames, c’est Marivaux qui parle et non pas moi. Je dois, cependant, vous faire observer que, de son temps, le mot baiser n’avait pas le sens obscène qu’on lui a donné depuis. »

Cette fantaisie de l’auteur des Contes cruels donne Sarcey tout entier, de la base au faîte. Il faudrait vingt volumes pour raconter les cocasseries inconscientes et les ineffables gaffes de ce célèbre pataud, qui paraît être dans l’impossibilité absolue de proférer un seul petit mot sans accumuler cinquante sottises et qui a, sans doute, raison de compter sur l’inexpugnable stupidité de son public dont l’admiration ne défaille pas.

Tout le monde sait qu’il ne fut jamais capable d’écrire un semblant de livre. Il s’est rendu fameux, littérairement, par le nombre infini de ses feuilletons et de ses conférences.

Les feuilletons sont exactement indicibles. Chacun d’eux est un gouffre comblé de perles, où les plongeurs épargnés par le requin de la muflerie n’ont qu’à serrer les phalanges pour ramener d’inestimables trésors.

« Dans la diction de mademoiselle Ugalde, écrit-il, un jour, on reconnaît la main de sa mère. »

Et le mot sur Léonide Leblanc :

« L’âge avait empli toutes les fossettes de sa personne. »

Et celui, encore plus beau, sur Pauline Granger : « Il était temps qu’on lui rendît justice ; dix-huit sociétaires lui étaient déjà passés sur le corps, » — voulant exprimer cette chose difficile que dix-huit sociétaires avaient été nommés avant elle.

Je me souviens encore d’un feuilleton sur les Rois en exil, où l’on voyait de certaines parallèles qui se rencontraient et où l’on assistait à je ne sais quelle action « si serrée qu’elle avait l’air de deux épées qui entreraient l’une dans l’autre ».

C’est encore Sarcey qui a inventé les « étoiles en herbe », et la translation d’un accusé « de Ponce à Pilate ». On n’en finirait pas et la vie est vraiment trop courte.

Je demande seulement qu’il me soit permis de citer encore trois phrases puisées dans le pamphlet de 71 que je viens de lire.

« Paris brûle. Je suis frappé au cœur d’un glaive aigu. Voilà que les sociétaires de la Comédie française sont partis pour Londres ou New-York. C’est ainsi que les civilisations finissent. »

« Nous qui avons senti sur notre front, jeune alors, se poser, comme une langue de feu, la révolution de 48. »

« La vente des bestiaux tient une assez large place dans la préoccupation de tout homme. »

Ajoutons, pour finir, la divine histoire de sa femme de ménage le voyant absorbé dans la contemplation d’une « image intérieure ». L’effort de sa pensée est si intense qu’il a les yeux hors de la tête et paraît menacé d’apoplexie. « Il n’y a pas, dit-il, d’état plus délicieux et plus épuisant. Au bout de trois jours, ma ménagère, n’y tenant plus, le pied suspendu et retenant presque son haleine, me dit : — Vous allez vous rendre malade, ne travaillez donc pas comme ça. »

Car ce bouffon se croit écrivain et il se le dit à lui-même : — « Ce style dont tu es si fier, sais-tu ce qu’il a coûté de travail à ton père le professeur, à ton grand-père le paysan qui s’épuisèrent pour te mettre en état d’écrire ces lignes ? »

Il faudrait ne rien savoir du théâtre parisien pour ignorer le maquignonnage putanier de la jugerie dramatique, telle que la comprend ce sultan qui eut un jour l’invraisemblable toupet de se vanter, dans le plus inouï feuilleton, d’être le Minotaure de la critique et de percevoir d’exacts octrois sur les débutantes, forcées de lui passer par les mains sous peine d’insuccès fatal… Il est tellement arrivé, d’ailleurs, qu’il n’a plus rien à craindre pour sa considération personnelle, même des plus énormes démentis que de salopes nécessités peuvent le contraindre à s’infliger à lui-même tous les huit jours.

Si, par exemple, il a bavé son venin sur d’infortunés cabots dont la cabotine qu’il protège a besoin pour ne pas rater ses effets, il les proclamera, sans hésiter, comédiens illustres dans son plus prochain article. Cela lui est tout à fait égal et tout le monde est parfaitement satisfait.

Un beau spectacle, c’est Sarcey dans son fauteuil, un jour de première, avec son crâne blanchâtre et roséolé qu’on croirait atteint d’alopécie, avec ses petits yeux divergents et obombrés d’une broussaille sourcilière, avec son nez en bossage dans sa face de vieil éleveur boursouflé, avec toute sa personne gauche et massive d’éternel croquant.

Lorsque, par hasard, la pièce est bonne, on affirme qu’il s’endort toujours à partir du second acte et qu’il ronfle même. Je n’en sais rien, mais qu’il dorme ou veille, son vaste nez lui sert toujours d’attitude. Il y plonge sans relâche les énormes boudins de ses doigts et en retire d’inépuisables mucosités qu’il roule et pétrit en fines boulettes, assez nombreuses pour qu’il en pût offrir à tous ses voisins.

Dire que toute la littérature contemporaine a dû passer entre ces boulettes !

C’est égal, il faut vraiment que l’existence du théâtre ait un fameux ensorcellement pour que, même l’approche amoureuse de cet hippopotame neigeux, n’en dégoûte pas les infortunées qu’il faudrait, peut-être, lessiver dans la boue des rues quand le monstre s’est assouvi.


28 janvier 1889.


XXI

ROSSIGNOL DE CATACOMBES


À EUGÈNE GRASSET


I


Que fait Sennachérib, roi plus grand que le sort ?
Le roi Sennachérib fait ceci qu’il est mort.

C’est précisément ce que fait, depuis quelques jours, l’octogénaire critique de la Gazette de France, Armand de Pontmartin.

Ce radoteur malfaisant vient de crever enfin et de se dissoudre à jamais dans le prolixe fumier de ses Samedis Littéraires.

La disparition de son infertile carcasse n’a pas été sensiblement déplorée, la livide presse n’en est pas devenue plus pâle et n’a pas épuisé sa verve nécrologique en de trop lugubres oraisons. Il est parti, celui-là, pour de bon, vous pouvez en être certains, et nul fantoche, né de la femme, ne parlera de lui désormais. Il a décampé, le saliveux et ratatiné pandour des salons aristocratiques, d’un décampement infini. Il s’est envolé des rives terrestres vers on ne sait quels impénétrables néants et s’est soudainement effacé, aboli, d’une manière si définitive, si prodigieuse, qu’on peut mettre au défi n’importe quel virtuose de l’impudente sottise humaine de s’évanouir jamais dans un oubli plus irréparable et plus consolant.

Ce vieil eunuque, éreinteur de tout généreux effort, n’a pas même obtenu l’aumône fétide d’une pauvre tinette de pleurs vidée miséricordieusement par ses confrères sur sa minable charogne. Après un nombre presque infini de jours ignobles, il est mort sous lui, tout à coup, absolument comme il écrivait, et cette suprême déjection n’a produit aucun effet appréciable sur la république des lettres. Les journalistes se sont rués à l’indifférence et, en moins d’une semaine, le gâteux oracle de la vertu littéraire s’est dissipé, pour l’éternité, comme l’empyreumatique fumée d’un ténia dans l’incendie calamiteux d’un laboratoire.

La vie est trop courte, en vérité, pour qu’on ait le droit de se réjouir, un seul instant, du décès de ce patriarche venimeux des imbéciles. Mais cet événement de rien m’a rappelé, tout à coup, l’énorme deuil de l’an passé, lorsque le glorieux écrivain, Barbey d’Aurevilly, s’en alla vers son grand Père des cieux, pleuré par toutes les âmes artistes, étant mort si noble et si pauvre, en laissant à quelques esprits douloureux, le réconfort puissant de se souvenir de lui comme de la plus belle conscience littéraire qu’on ait jamais vue.

Oui, il y aura, dans quelques jours, toute une année que j’assistai, presque seul, à cette agonie et que je recueillis le dernier soupir de ce vaillant homme qui n’avait pas « péché par ses lèvres », en parlant contre sa pensée et qui, fastueux par nature, avait choisi d’être sans richesse pour garder la virginité de son témoignage.

Les journaux furent copieux et publièrent, à cette occasion, d’effroyables stupidités, d’antiques et inanes potins. Les fontaines de l’envie suppurèrent en de sales chroniques. Divers chacals accoururent au lion défunt. La presse fut, une fois de plus, l’odieuse cochonne et l’idiote incurable que nous savons bien, et les rares panégyriques entrepris parurent si aphones ou si bêtes qu’ils compliquèrent la dégoûtation.

N’importe ! la justice va toujours son train comme il lui plaît, et la haine malpropre n’apporta pas un moindre hommage, après tout, que l’admiration malavisée. Tous confessèrent, en leurs langages, la souveraine autorité de cet esprit fier, et les quelques livres d’immortalité qu’il a laissés continueront d’être admirés longtemps après la soixante-dix-septième génération qui doit hériter des suçoirs de la vermine par laquelle ses contemporains, hostiles ou favorables, seront dévorés à leur tour.

L’effondrement silencieux de cette vieille bâtisse prostituée, qui s’est nommée Pontmartin, devait naturellement rappeler, à moi seul peut-être, les efforts incessants, obstinés jusqu’à l’idée fixe, les entreprises presque audacieuses que lui suggéra, trente ans, sa haine d’insecte contre celui des contemporains qui assumait le plus visiblement la hauteur chevaleresque dans la pensée et la parfaite dignité dans l’art.

II

L’inextinguible ferveur de cette rage et l’étonnante inutilité de ses tentatives, n’est-ce pas là un sujet de méditation bienfaisante pour les infortunés que ronge encore aujourd’hui l’infernale passion des lettres ? Ces aimables jeunes à qui je veux supposer un iris désintéressé et très-pur, pourront être ainsi consolés de l’horreur des réprimandes séniles et dilater leurs âmes généreuses dans l’espoir d’une rétribution très-posthume qui fera crever, après eux, leurs détracteurs. Car les haïsseurs de l’Art ont la vie dure et ne s’exterminent pas le tempérament sur la croupe de la Chimère.

Il faut les admirer en sanglotant, les amoureux de cet animal divin plus implacable que la Chimère de Bellérophon qui n’avait pas l’excuse d’être belle et qu’on pouvait égorger en s’y prenant bien. C’est l’ondoyante et vagabonde chimère des cosmopolites du Rêve éternel.

— Je n’ai d’autre patrie que l’exil, dit Axel dans le fameux drame de Villiers de l’Isle-Adam, et cet insolite Axel est évidemment l’auteur lui-même chevauchant à pleins étriers sa fabuleuse monture. Qu’elle l’entraîne vers le Cap Nord ou le Cap de Bonne-Espérance, qu’elle s’élance, aggravée de lui, d’un unique bond, par dessus les constellations et les nébuleuses, elle ne peut le désarçonner, cet homme ayant préféré l’immaculée conception de ses songes aux dégoûtantes satiétés de la vie palpable.

Quand on est un tel migrateur, il faut renoncer ostensiblement aux discutables délices de tous lares et de tout foyer. Il faut abdiquer toute ambition de jamais appartenir à la troupe élue des usufruitiers de la considération publique. Il faut, surtout, déposer tout cupide espoir de sécurité matérielle, car la Chimère n’entend pas qu’on la leurre d’aucun partage, et son dos crénelé de flammes est un suffisant canton pour les téméraires qui s’y sont assis. Enfin, cette Bête sublime est décidément une chienne finie, sans fidélité ni douceur, qui ne sut jamais qu’aboyer à la mort des pauvres et des musiciens errants fascinés par elle.

Les Pontmartin, pédestres et sages, applaudissent aux dégringolades et, naufrageurs effrayants des précipités du ciel, tirent après eux les cadavres dans leurs cavernes pour en faire l’utile engrais du pédantisme impuissant. C’est une chance abominable qu’il faut accepter quand on entreprend d’escalader le tonnerre.

III

Barbey d’Aurevilly ne put jamais être démonté. Dès son arrivée dans le plus vermineux des siècles, il avait dû sentir l’impossibilité pour lui de s’acclimater et il commença de bonne heure à courir le guilledou de la Poésie. Il convoita du premier coup les cadastres et les inventaires de l’Infini et il fut presque l’unique exemple d’un poète que les échéances brutales de la vie n’aient jamais pu dégriser. C’était un vierge de l’enthousiasme et du trompe l’œil divin, inaccessible à tous les limons de l’expérience, improfanable à perpétuité. Mais voici le miracle. Ce vagabond obstiné des orients en flammes et des pâles banquises des cieux, ce célicole errant du dithyrambe et de l’extase était, par surcroît, un intuitif surprenant de la crasse humaine. Il connaissait le hideux péril de tomber sur de sales continents littéraires et se cramponna jusqu’à la fin avec une vigueur presque surhumaine.

Quand il eut épuisé son rêve, il congédia paisiblement l’hippogriffe et s’installa, pour y mourir, dans la sérénité lumineuse du pic le plus sourcilleux de la repentance et du détachement chrétiens.

Après cela, que voulez-vous que pût faire à un tel contemplateur l’idiote et besogneuse vanité de son ennemi Pontmartin ? Il ne put jamais l’entendre ni l’apercevoir. Inde iræ. L’auteur des Prophètes du Passé, critique lui-même, mais d’une autre race, avait l’œil conformé de telle sorte qu’il ne pouvait voir que les objets colorés ou qui tenaient beaucoup de place. Cet oiseau poussiéreux et sépulcral devait nécessairement lui échapper.

Une seule fois, il y a quelque trente ans, dans le Réveil, Barbey d’Aurevilly laissa miséricordieusement tomber sur cet impondérable quelques gouttelettes de mépris qui le tirèrent du néant pendant une heure. « M. de Pontmartin, disait-il, qui se croit, entre amis, un Sainte-Beuve chrétien, — qui est peut-être chrétien, mais qui n’est pas Sainte-Beuve, — aurait, lui, en qualité de chrétien, une doctrine… s’il était capable de s’en servir. Oui, M. de Pontmartin, lequel est un mixte négatif, qui n’est pas tout à fait Gustave Planche et qui n’est pas tout à fait M. Janin, composé de deux choses qui sont deux reflets, un peu de rose qui n’est qu’une nuance et beaucoup de gris qui est à peine une couleur, aurait cependant, dans l’appréciation des œuvres littéraires et de leur moralité, le bénéfice des idées chrétiennes et la facile supériorité qu’elles donnent à tous les genres d’esprit, si les partis et les relations, la politique, et la politesse n’infirmaient pas jusqu’à sa raison. M. de Pontmartin a résolu le problème de Jean Paul. Il fait tenir tout son esprit sur une carte de visite. C’est trop peu. La critique a besoin de plus de largeur. M. de Pontmartin est de son époque. Dans les journaux, ne sait-on pas que les relations de la vie l’emportent sur les intérêts de la vérité. Les poignées de main y étouffent la conscience. Hélas ! nous portons tous la chaîne de quelque indigne camaraderie, mais nous devons savoir la briser quand nous prétendons à l’honneur de rendre la justice littéraire. Malheureusement, nous ne la brisons pas toujours, et c’est ainsi que les défaillances du caractère s’ajoutant au scepticisme de l’esprit, la critique non seulement n’existe plus du fait même de ceux qui l’exercent, mais elle devient impossible. »

Et ce fut tout, pour jamais, mais jamais aussi ce jugement ne fut pardonné. Le pauvre Pontmartin, un instant porté dans la main et jusque sous les yeux de ce gigantesque entomologiste qui avait eu la curiosité de savoir quelle sorte d’acarus cela pouvait bien être, retomba dans l’inexistence. De loin en loin, il produisit d’extraordinaires efforts pour en sortir. Il sifflotait au talon du maître pour qu’il le ramassât encore une fois. « Rossez-moi, mais parlez de moi. » Telle était son humble prière. Barbey d’Aurevilly ne le rossa pas et continua sa route lumineuse sans même prendre garde à ces inoffensifs susurrements de reptile.

IV

Hâtons-nous d’expédier le vieux drôle.

Le 22 septembre dernier, cinq mois après la mort de Barbey d’Aurevilly, Pontmartin publiait un immense article sur ce glorieux mort. Il avait attendu que tous les articles imaginables eussent paru dans les journaux et que le sujet fût tellement épuisé qu’aucune réponse violente ne pût être à craindre. Alors, ce fut une fête, une ivresse, un dégorgement de sa vieille bile calcinée. On eut le spectacle inouï de ce tremblant moribond, oublieux de sa mort prochaine et dansant tout nu devant une tombe, en jouant d’une flûte juvénile retrouvée dans quelque table de nuit du dernier siècle. L’écœurement dépassa toute conjecture.

Que voulez-vous ? il n’y a pas de police pour imposer le respect des grands artistes, vivants ou morts, et il n’y en a pas non plus pour empêcher les vieillards en démence de se polluer comme des papions agonisants au rez-de-chaussée d’un journal vertueux et fossile. D’ailleurs, qu’importe ? Le nimbe lumineux de la vraie gloire est-il vraiment autre chose que la transsubstantiation mystérieuse des excrémentiels anathèmes de l’envie ou de l’impuissance ?

Je regrette, pourtant, moi le vomi de tous les journaux que j’ai déféqués, de n’avoir pas eu, à ce moment-là, quelque instrument de publicité pour m’élancer au secours de la voie publique, veuve de tout gardien et privée de désinfectants. Je n’avais pas, hélas ! les mains bien occupées ni bien pures et je n’aurais certes pas craint d’être foudroyé, comme le téméraire Oza des Paralipomènes, en portant la main sur l’un ou l’autre brancard de cette vieille arche politique et littéraire qui s’appelle, depuis tant de siècles, la Gazette de France et qui, pour moi, n’est le symbole d’aucune alliance ni le tabernacle d’aucun Dieu.


15 avril 1890.


XXII

LES CABOTINS SANGLANTS


À YVES BERTHOU


De tous les cabotins qui empoisonnèrent jamais Paris et le monde, je n’en connais pas de plus répugnants, de plus exaspérants, de plus trépanants que les cabotins provençaux. Qu’ils soient poètes, hommes politiques, négriers, marchands de contremarques ou toutes ces belles choses ensemble ; qu’ils aient encore le pied dans la noire crotte du début ou qu’ils aient depuis longtemps escaladé les frises, ils sont identiques par la plus enragée fringale de publicité et de tintamarre.

Ah ! il faut qu’ils aient de rudes qualités naturelles ou acquises, les méridionaux de Provence, pour qu’on arrive à les endurer ! Leur assurance indéconcertable d’être les premiers d’entre les mortels, leur sempiternelle vantardise, l’indégonflable vessie de leur bavardage et, surtout, l’exacerbante chaudronnerie de leur accent, les rendent à peu près abominables à tout le reste du genre humain.

Mais les sentiments de ce cadet de genre humain ne les troublent guère. Ils se persuadent qu’ils surabondent de vitalité et que leur esclaffante folie est assez riche pour faire l’aumône à la maussade sagesse des sceptiques hyperboréens.

Ils se disent qu’ils sont, après tout, les plus incontestables survivanciers du vieux monde latin par qui toutes les races sublunaires furent domptées, bâtées, éduquées, disciplinées et parquées, pour toute la durée des siècles, dans les intervalles des monts et des fleuves.

L’intempéré de leur nature leur paraît correspondre à la prodigieuse largitude de leurs destins, et cette espèce d’autonomie exclusive qu’on leur reproche est jugée par eux la suprême ressource de l’imprescriptible droit d’aînesse des races latines.

Eh bien ! passe encore. On est habitué depuis des siècles à l’invasion de ces bateleurs. La bonne humeur gauloise les supporte, et nous nous empilons volontiers pour faire place à leur encombrante superbe de dindons.

Que dis-je ? Notre stupidité les épouse quelquefois pour d’étonnantes ribotes de gloire. Témoin Mistral, imagier romantique et patoisant qui aurait pu être un si beau vacher troubadour dans son pays de cigales et d’oliviers, mais qui préféra le métier de ramasseur de crottin de journalistes sur le boulevard Montmartre.

Aujourd’hui, c’est M. Clovis Hugues et son invincible moitié. Le lion et la lionne. Ces vaillantes natures, dégoûtées de l’insuffisante auréole double du poète ridicule et du député bafouilleur, ont inventé de la faire triple en assassinant le pauvre monde. Il me semble que c’est pousser un peu loin l’abus du tréteau natal.

Et pourtant, notre abrutissement est si parfait qu’ils se trouvent avoir fort exactement calculé. Le monde est à leurs pieds et la Justice du journalisme sanctionne la justice des douze bourgeois épeurés qui ont rendu sous eux le monstrueux verdict de non culpabilité.

La circonstance inouïe de l’abstention d’un tiers du jury est étrangement significative. Il paraît que les diverses mitraillades de ces derniers jours ont agi avec puissance sur l’intime conviction de tous ceux qui étaient appelés, de manière ou d’autre, à prononcer sur cette affaire.

Je me suis imposé l’héroïque besogne de lire un assez grand nombre de journaux sans pouvoir dénicher un blâme viril, une vibrante et mâle parole d’indignation contre cette salauderie de tout un peuple muet d’effroi devant deux cabotins sinistres piaffant dans le sang que notre dyssenterie morale leur a permis de répandre sans danger.

« Si madame Clovis Hugues avait été condamnée, j’eusse été un des premiers à demander sa grâce. Elle a tant souffert ! »

C’est le tendre Albert Delpit qui filtre cette larme. On devine que cet homme a dû être furieusement aimé des femmes.

L’autre Albert du Figaro, Albert Wolff, — le Grand Albert du chantage ! — plus difficile à aimer et, par conséquent, plus austère, parle de l’éternelle Justice et repousse énergiquement la doctrine du revolver.

Mais il juge avec sa hauteur de vues qu’il « n’était pas possible d’envoyer cette honnête femme, égarée jusqu’à la sauvagerie, tenir compagnie à Gabrielle Fenayrou. »

Pourquoi donc pas ? J’avoue ne pas discerner très-clairement ce qu’il y aurait eu d’injuste dans un tel arrêt.

Au point de vue simplement humain, je serais même assez disposé à trouver madame Fenayrou beaucoup plus intéressante. C’était une vraie femme, celle-là, et madame Clovis Hugues est une dompteuse de foire.

Ses réponses au président sont renversantes de cynisme et de dureté. Elle ne parle que de « supprimer » et ne veut pas qu’on lui suppose des remords.

Elle est une honnête femme, elle n’a jamais fait l’amour qu’avec son bélître de mari, elle adore ses enfants, et ce qu’elle a souffert, ah ! Dieu ! qui pourrait le raconter ?

L’appareil de la Cour d’assises ne la trouble pas plus que le regard épouvanté de sa victime. Elle est sur les planches et se réjouit de voir le populo affluer dans la baraque.

Tout, dans sa conduite et dans son langage, donne lieu de supposer qu’elle n’a tué Morin que pour cela.

Comme femme de député populaire, elle savait bien ne pas risquer grand’chose. Comme prisonnière à Saint-Lazare, elle avait eu la précaution préalable d’emballer soigneusement sa poudre de riz, son cold-cream, sa brosse à dents et son faux-derrière, circonstance qui a rendu manifeste aux yeux pénétrants du Jury la non préméditation de l’attentat.

Enfin, comme accusée, elle avait ses raisons, sans doute, pour se croire à peu près certaine de l’acquittement, quelle que fût son insolence et peut-être même à cause de cette insolence, comme l’événement l’a surabondamment démontré à tous les peuples.

Et, alors, quel triomphe ! et quelle extase littéraire !

Être à jamais l’impassible statue de la Vengeance, ainsi que des journalistes jobards le lui ont affirmé sur leur honneur ; étaler glorieusement à Paris et à Marseille ses mains de belluaire teintes de sang, du vrai sang d’un homme tué par elle pour venger ses chastes flancs diffamés !

Du côté de l’inébranlable époux, sécurité plus énorme encore et espérance non moins certaine, quoique un peu moins littéraire.

Le sang de Morin ne rejaillirait-il pas sur cet imbécile déjà rouge, lui faisant une manière de pourpre politique à tirer l’œil de la France entière ?

Le député de Paris, M. Anatole de La Forge, ne viendrait-il pas déclarer en pleine audience que son estime, déjà presque sans bornes, pour madame Hugues, avait augmenté depuis le meurtre du pauvre diable ?

Certes, il était facile de conjecturer que cette forte femme porterait loin son heureux époux.

Et Marseille donc ! où on commençait, paraît-il, à le trouver ridicule ! Que dirait cette cité d’athlètes ? et que ne ferait-elle pas aux réélections prochaines ?

Quel goujat du port, quel bourgeois de la Cannebière s’aviserait maintenant de lui refuser son vote ? Et quelle femme de Marseille serait capable de l’endurer ?

Pour honorer le grand Clovis Hugues, toutes ensemble cocufieraient plutôt leurs maris quarante fois le même jour !

Donc, suppression d’un gêneur et gloire infinie de tous les côtés. Telle apparaît la combinaison. C’est le chef-d’œuvre du cabotinisme sanglant.

Le malheur, l’unique malheur, c’est qu’il n’y a pas en France universalité absolue de canaillerie et de lâcheté.

Nous sommes, il est vrai, bien sales, bien bas, bien dépenaillés de cœur et d’esprit, mais enfin, ce n’est pas un niveau rigide et inexorable. Il traîne encore çà et là quelques hommes et quelques femmes non encore submergés par l’histrionisme diluvien.

Aucun verdict ni aucun boniment de journal ou de trottoir n’empêchera ces débris abhorrés, mais subsistants, de l’ancienne société chrétienne de soupçonner, s’il leur plaît, la parfaite infamie sous cet abominable triomphe.

On appartient à qui l’on se donne, et voilà plus d’un an que ce ménage de saltimbanques s’offre à tout l’univers.

Quel besoin avions-nous d’être exactement informés des adorables vertus privées de madame Clovis Hugues ? Depuis des mois, on ne saurait lire quatre journaux sans rencontrer ce tableau de genre, sans lire que la femme du député de Marseille n’a pas embrassé tel ou tel monsieur dans tel escalier, et que la seule supposition d’une telle horreur appelle l’effusion de plusieurs cataractes de sang humain.

Et les enfants, avec cela ! car ces marsupiaux ont des enfants qu’ils trimballent avec eux dans toutes les cuisines de leur scandaleuse popularité.

Et les tendresses de la famille et les saintes indignations de l’époux adoré et les justes pleurs d’une Smala d’histrions !

Cela devient exaspérant à la fin, cette fureur d’occuper le monde de soi, et on serait heureux d’apprendre qu’une colère de la Méditerranée a soudainement englouti l’infernale patrie de ces enragés montreurs d’ours de la vanité provençale !

On pourrait fort bien leur dire, à ces enragés, qu’on ne refuse pas absolument de croire à la chasteté sans tache d’une femme qui parle tant de l’irréprochable pureté de ses mœurs ; mais que, pour le rassasiement quotidien de l’oreille, on aimerait mieux le récit des aventures d’une simple et rudimentaire catin, parce que ce serait plus drôle.

Je sais même des gens qui n’ont jamais tué personne et que l’impatience égare jusqu’à douter de la vertu si prodigieusement tambourinée d’une Clorinde qui ne se promène que le revolver au poing, qui assassine un homme sans défense avec la plus sereine tranquillité, et qui possède un mari et des enfants sans avoir jamais été mariée de sa vie.

Il est vrai que ces gens-là sont d’infects et séditieux catholiques qui ne croient pas que le mariage consiste dans l’exhibition d’une écharpe tricolore investissant un cocu probable qui profère ces simples mots : « Au nom de la loi, vous êtes unis. »

Ils appellent cela nettement le concubinage légal et, alors, que diable voulez-vous qu’ils pensent de madame Clovis Hugues qui se trouve précisément dans ce triste cas et qui se permet néanmoins de parler avec mépris des « rouleuses » ? que nous avons bien le droit d’aimer, peut-être ! d’abord, parce qu’elles savent jouer d’autre chose que du revolver, et, surtout, parce qu’elles se donnent bravement pour ce qu’elles sont, sans chercher à couvrir leur abjection de la révoltante vilenie d’une hypocrisie sociale.

Finissons-en. Cette odieuse affaire s’éloigne déjà de notre attention et va subir la loi commune de l’oubli où tant d’autres affaires du même genre ont sombré pour l’éternité.

Madame Clovis Hugues en a maintenant pour quelques jours ou pour quelques mois de ces applaudissements de marlous qu’elle s’imagine n’avoir pas payés trop cher. Après cela, plus rien, ce sera fini.

La plupart des acéphales qui la congratulent à l’heure présente, s’éloigneront d’elle, successivement, en essuyant leurs mains souillées au contact de cette égorgeuse dont le sale honneur a déjà coûté la vie à DEUX hommes.

Il ne restera de tout ce vacarme qu’une honte immense.

Honte sur toute une nation plus ou moins complice d’un assassinat resté sans châtiment et honte sur la criminelle qui sentira peut-être enfin l’angoisse du remords contre lequel, en ce moment, il lui paraît sublime de cuirasser orgueilleusement son cœur !

Sinon, qu’elle prenne garde ! S’il lui plaisait de s’acharner au rôle des Théroigne de Méricourt, malgré l’affreuse indigence du Desmoulins qui est son éditeur responsable, elle pourrait apprendre à ses dépens ce qu’il en coûte d’être par trop populaire, et les célèbres étrivières de l’Égérie du Vieux Cordelier pourraient bien lui être administrées un jour par de malpropres abatis — s’il faut tout lui dire, à la fin des fins !


15 janvier 1885.


XXIII

MASSACRE DES INNOCENTS


À HENRI BARBOT

J’attendais pour en parler que Rachel poussât des cris. Rachel est défunte, hélas ! ou si cette Mère douloureuse existe encore, c’est désormais une marâtre sourde et muette qui n’a plus pour ses enfants égorgés ni lamentations ni pleurs.

Le Conseil municipal de Paris vient d’ordonner le placement dans toutes les bibliothèques scolaires et la distribution gratuite à tous les instituteurs et institutrices du Manuel d’instruction laïque, œuvre d’un de ses membres, le citoyen Edgar Monteil.

Assurément, si quelque chose d’infiniment précieux et sacré n’était pas en péril, je rougirais d’écrire un seul mot sur cet affreux drôle déjà frappé, depuis quelques années, par la justice, pour un livre immonde et diffamatoire. Mais, telle est la misère humaine que l’énormité de l’attentat grandit toujours le coupable, fût-il d’ailleurs le plus lâche, le plus abject et le plus imbécile des profanateurs. Je pense que c’est ici le cas ou jamais d’être consterné de cette humiliante loi.

Jamais, en effet, un livre plus indigent par la forme autant que par le fond, plus scélératement bête, plus menteur, ne menaça une société aussi salope d’un plus effroyable danger ; et jamais, à coup sûr, un aussi terrifiant holocauste d’âmes ne fut ordonné par un Hérode plus goujat et plus chétif.

Je n’ai pas la prétention d’avoir fait une découverte. Je n’annonce aucune nouveauté. La décision du Conseil municipal est connue depuis plusieurs jours et la scandaleuse plaquette a déjà fait son triste bruit dans les journaux. Mais je me persuade qu’une clameur indignée n’est pas tout à fait inutile et qu’à certaines heures d’obscurité et de guet-apens, c’est un strict devoir pour le premier passant venu de s’ériger en accusateur public.

Voici réellement le crime le plus énorme, par ses effets immédiats aussi bien que par ses conséquences éloignées, qui puisse être commis par des hommes : le crime contre l’enfance, l’extermination sociale par l’empoisonnement des sources humaines de l’avenir. L’ignoble Paul Bert lui-même est tout à coup dépassé. Il ne s’agit plus d’évincer simplement Dieu de l’école, on veut le blasphème dans la bouche des enfants. On a ce goût diabolique et on ne s’en cache pas.

La semaine passée, Ignotus parlait à cette place[27] des affiches abominables par lesquelles les yeux et l’âme des enfants sont souillés à toute minute et dans toutes les rues de Paris, sans qu’aucune police ait le pouvoir de protéger efficacement ces êtres sans défense. Il proposait qu’on fît un procès au Ministre qui tolère de tels abus et qui les approuve même implicitement, puisqu’il ne met pas tout en œuvre pour les empêcher. Dans l’état actuel de nos mœurs et de nos cervelles, je doute fort qu’un procès de cette nature se terminât à la satisfaction de la pincée d’honnêtes gens, capables encore de sentir un degré quelconque d’horreur pour ces viols publics. Le Français de la décadence a des passions séniles qui lui font trouver un ragoût inexprimable à toute tentative de corruption sur les innocents et les impubères. Cette bête féroce se repaît par prédilection des jeunes cadavres et il n’y a pas lieu d’espérer qu’elle y renonce sur la vaine menace d’un scandale qui ne servirait qu’à exaspérer sa frénésie.

La décision du Conseil municipal est une réponse péremptoire et très-claire à la postulation indignée de mon généreux confrère. Il faut avoir la virilité de s’avouer à soi-même cette vérité peu consolante, mais fort certaine, que le Conseil municipal de Paris n’est nullement une faction, mais la représentation très-fidèle et le raccourci très-exact de la majorité des citoyens de la première ville du monde. Il en exprime très-assurément l’égoïsme, la lâcheté, l’hypocrite corruption et la radieuse bêtise. Son inqualifiable rage de persécution anticléricale n’est qu’une consigne exécutée par des fantoches infiniment dociles et à jamais incapables d’une libre détermination ou d’un mouvement personnel, — inanimés et stupides mannequins parlants que l’impresario populaire frotte ou repeint à sa fantaisie et sur lesquels le voyou qui passe peut cracher sans inconvénient. Cet exemplaire Conseil règne ainsi mécaniquement sur un groupe humain de deux millions d’âmes, jusqu’au plus prochain renouvellement électoral qui le replongera dans le néant.

En attendant, l’arrêté criminel qui donne lieu à ces réflexions et qui ne diffère de tous ceux qui l’ont précédé que par l’extraordinaire portée funeste de ses effets immédiats, se dresse devant nous comme le péril le plus pressant que l’odieuse cohue républicaine nous ait suscité jusqu’à ce jour. De simples hommes n’auraient pas mieux fait, de vrais hommes organisés et vivants, haineux comme on a du génie, au point de recevoir des inspirations.

Qu’on en juge par quelques exemples. Le Manuel du citoyen Monteil est par questions et réponses dans la forme du catéchisme qu’il va remplacer pour toutes les écoles primaires :

— Qu’est-ce que Dieu ?

— Nous n’en savons rien.

— Vous niez Dieu ?

— Nous ne le nions ni ne l’affirmons. Nous ne savons ce que c’est ; nous ignorons ce que le terme Dieu signifie.

— Dieu est celui qui a tout créé et qui régit tout.

— Qu’en savez-vous ?

— On le dit.

— Ceux qui le disent l’ont-ils vu ou entendu ?

— Non, ils ne l’ont ni vu ni entendu.

. . . . . . . . . . . . . . .

— Il ne faut donc pas croire en Dieu ?

— Il n’y a pas à s’en occuper autrement.

« Cette partie, dit l’auteur, conforme aux doctrines positives, a été corrigée par Littré. »

C’est ainsi que ce bas et venimeux sophiste s’abrite de l’autorité d’un nom trop célèbre. Le pauvre savant qui ne voulut pas emporter sa singerie dans la vie future et qui s’éteignit, désabusé des promesses du matérialisme, dans l’auguste paix chrétienne, est, en vérité, bien cruellement puni de ses erreurs. D’ailleurs, la plupart des philosophes connus, depuis Confucius jusqu’à Renan et bon nombre de Pères de l’Église, exploités ou frelatés par cet industriel, parlent sous sa plume un langage qui les étonnerait sans doute prodigieusement. C’est l’honorable procédé de l’éducateur des générations nouvelles.

Autre exemple :

— Qu’est-ce que Jésus-Christ ?

— Un homme.

— Où est-il né ?

— On croit qu’il naquit à Bethléem.

— Quelle était sa famille ?

— Son père était un artisan pauvre et chargé de famille ; la mère de Jésus, que les livres orientaux, qui seuls en parlent, représentent comme une femme de mœurs légères, ayant eu six enfants.

Cette dernière ordure doit faire pressentir ce que va devenir l’histoire dans les mains de l’horrible pédagogue. Il enseigne que les premiers chrétiens étaient d’infâmes hypocrites, des révoltés justement châtiés par la loi et que « leurs repas de corps ou agapes dégénérèrent vite en un honteux concubinage. » En suivant le cours des siècles, il fait remarquer que « toutes les violences, toutes les haines, toutes les vengeances, le meurtre, l’inceste joint à la cupidité (ce vice caractéristique du clergé), sont le propre de la société cléricale. En Italie, en Espagne, en France, le Moyen-Âge étonne le monde par les prodiges de débauche de ses couvents, de ses monastères, par sa corruption et ses crimes. Plaisirs, fortune, domination, voilà la moralité du clergé. »

Vous en avez assez, n’est-ce pas ? La nausée devient terrible. Que sera-ce si nous arrivons à la morale ? Je me bornerai aux deux traits suivants. Il ne faut pas oublier que toutes ces choses vont être enseignées à des enfants de huit à seize ans.

— Qu’est-ce que l’amour ?

— L’amour est une inclination réciproque de l’homme et de la femme dont tous les sens physiques réunis forment l’attache la plus puissante et dont les autres attaches se trouvent dans l’habitude de vivre ensemble et la communauté des intérêts matériels.

— Les lois ne doivent-elles pas permettre d’avoir plusieurs femmes ?

— Non. Les lois doivent seulement permettre que des individus qui se reconnaîtraient impropres à vivre ensemble, après en avoir fait L’ESSAI, et y avoir épuisé leurs efforts, puissent se séparer.

Mais le savant citoyen Monteil ne se contente pas de pétrir et d’orner des intelligences. Il prétend surtout former des citoyens semblables à lui, qui puissent, eux aussi, devenir un jour des conseillers municipaux ou même d’impeccables journalistes à la façon d’Aurélien Scholl, par exemple, ou de Francisque Sarcey.

Voici donc le sommet de son enseignement. Après avoir reconnu de bonne foi que l’Église hait la femme, qui est pourtant l’égale de l’homme, qu’elle favorise le concubinage, déteste le mariage, bénit les unions incestueuses, méprise le travail et maudit la société ; considérant en outre que « le chrétien est l’esclave abruti du Seigneur, » il prononce qu’ « on ne saurait empêcher l’action dissolvante et pernicieuse des prêtres sur les consciences, c’est-à-dire véritablement les anéantir, qu’en les frappant dans leur sacerdoce même, en frappant la religion, car c’est la religion qui est nuisible, funeste, qui permet l’exploitation éhontée de l’humanité.

» Il faut prendre le mal dans sa racine et couper la racine. Le clergé forme les branches et les feuilles chargées de répandre le poison contenu dans le tronc ; que le tronc s’abatte, et les branches et les feuilles se dessécheront…

» Il faut donc que d’une façon définitive, il soit rompu avec la foi chrétienne : c’est une chose faite, mais il faut la parfaire. »

Et maintenant, je dois poser la plume, car je n’en peux plus et j’ai le cœur triste à en mourir. Quelle que soit ma confiance en Dieu, comme chrétien, je ne peux ignorer que beaucoup de ses créatures, faites à son image, paraissent tout à fait sans défense et sont, en effet, foulées aux pieds des immondes oppresseurs du faible et de l’innocent. Cela, sans doute, par une sagesse très-profonde et des lois très-cachées, en vertu desquelles l’infaillible équité divine se dissimule parfois sous les apparences d’une insupportable injustice. En même temps, je suis enfermé, comme tous mes semblables, dans le fini et le contingent et alors, comment pourrais-je me défendre de l’indicible angoisse de subir le spectacle de tels attentats !

J’ai rappelé le massacre des Innocents, cette pluie de sang rose qui a transpercé dix-neuf siècles. Mais l’égorgeur était un roi d’Orient dans sa gloire et il ne fit mourir que les tendres corps. Les âmes, dit la Foi, montèrent vers le trône de Dieu. L’égorgeur actuel, qui est un simple cuistre, veut assassiner les âmes, lesquelles descendront indubitablement vers les ruisseaux infects de la crapule et de l’infamie. Quelques nobles cœurs saigneront peut-être dans les ténèbres, mais nulle puissante voix ne s’élèvera, je le crains, pour protéger ceux que le Dieu des pauvres semble avoir abandonnés.

Pour moi, je suis parmi les impuissants et je n’ai voulu que pousser ce cri lamentable. Puisse-t-il retentir comme un tocsin de détresse et de suprême épouvante aux dures oreilles de mes déplorables contemporains !


22 mars 1884.


XXIV

LES FANFARES DE LA CHARITÉ


À mon cher filleul
LOUIS-JOSEPH L’HUILLIER

Pourquoi ne l’avouerais-je pas ? Ma tentation était forte de manquer de respect à cette trépassée fameuse, dont tous les journaux de la terre ont publié, ces jours derniers, le panégyrique.

Je sentais un énervement terrible à toujours entendre la même jérémiade clichée sur la beauté d’âme de tous les défunts pourvus de millions, quel que soit l’usage qu’ils en aient pu faire pendant leur voyage de noces avec la terreuse humanité, honorée parfois de leurs complaisances. Le cynisme des lamentations prostituées m’incitait à d’irrespectueuses clameurs. À quoi bon ?

La duchesse de Galliera, rivale des impératrices, « est couchée à jamais », comme la Cléopâtre d’or d’un temps qui réprouve toute autre grandeur. Son corps attend la résurrection dans un caveau plus ou moins fastueux et son âme, — l’âme tragique de la potentate qui pouvait, à sa volonté, manger, chaque jour, le pain, la chair et le sang de dix mille pauvres, — où donc est-elle ?

Si le Christianisme n’est pas l’erreur tenace de la tête humaine, en même temps que le déshonneur immortel des balais philosophiques impuissants à le congédier, il faut avouer que c’est, tout de même, formidable de penser qu’au moment précis où la douleur des journaux éclate à propos du décès d’un grand, — quelque chose vient de commencer qui n’aura jamais de fin pour ce disparu.

Pendant que les chroniqueurs sonnent à leur manière l’hallali du pauvre corps revendiqué par toutes les horreurs sépulcrales, pendant que les chapelles ardentes s’allument dans les cryptes des palais et dans les souterraines imaginations des hoirs, pendant qu’on dénombre les écus et qu’on secoue dans l’oreille des indigents les glorieux coffres gavés de millions ; oh ! surtout à ce moment-là, sans doute, l’âme, — désemparée du sensible et tout à fait nue devant Quelqu’un dont le Nom est irrévélable, assiégée de toutes les flagrances des cieux, immergée dans le resplendissement de la Justice absolue, — se juge elle-même avec une rigueur dont l’esprit humain n’a pas la mesure et répercute en sa profondeur les litigieuses interrogations de la Lumière :

— Qu’as-tu fait de mes petits que j’avais suspendus à ton sein ? De quelle manière as-tu réparti la substance des lépreux, des prostituées, des désespérés, des maudits que j’aime et que je t’avais confiés en t’investissant d’une boue meilleure ? Quelle goutte de ton sang, quelle larme efficace as-tu répandue pour ce poète désolé dont vingt mille de mes séraphins ont contemplé l’agonie et qui n’attendait qu’un geste de toi pour subsister en me glorifiant ? Dans la splendeur de tes fêtes quasi royales, as-tu pensé, quelquefois, aux pauvres lampes humaines qui se consument en silence devant ma Face douloureuse ? Quand tu t’es baignée dans tes parfums, as-tu songé qu’ils pouvaient être sublimes, les pieds putrides des errants et des pourchassés ? L’enseignement de ma Parole et de mon Église a-t-il pu te faire comprendre que ces richesses enviées ne t’appartenaient que comme un dépôt et que tu avais seulement l’honneur de porter, entre tes deux mamelles, le viatique terrestre de Jésus souffrant dans ses membres ; qu’il te fallait, par conséquent, — avec une diligence infinie, avec une voix brisée de tendresse et des mains tremblantes d’amour, — vaquer, tous les jours de ta vie, aux plaies horribles, aux réprobations monstrueuses, aux dérélictions épouvantables et te rédimer ainsi de ton dangereux bonheur ? Enfin, as-tu pris, un jour, un seul jour de ta longue vie, tes propres entrailles dans ta main, pour les interroger avec anxiété sur tous ces points d’où dépendent tes destinées éternelles, — pauvre âme solitaire pour qui je saigne sur ma vieille croix depuis deux mille ans ?…

Les grands quotidiens ont publié avec fracas la liste des donations ou dépenses charitables faites par la duchesse de Galliera, liste d’une exactitude contestable, d’ailleurs, — les vingt-cinq millions, par exemple, donnés à la ville de Gênes pour le creusement de son port, devant être portés au compte du richissime et fastueux époux.

Enfin, cela monte à une centaine de millions. Aussitôt, la presse entière s’incline comme un champ d’avoine sous un vent d’orage. Cent millions ! L’énormité du chiffre ne permet pas autre chose que le balbutiement de l’extase.

Un journaliste, pourtant moins vautré que ses honorables confrères, a rappelé que le duc de Galliera, l’un des plus acharnés constructeurs de chemins de fer qu’on ait jamais vus, avait été mêlé, dans les dernières années de sa vie, à des opérations financières qui furent désastreuses pour l’épargne publique. Ce serait, dit-il, l’origine « touchante » des donations prodigieuses de la duchesse.

Le mot restitutions eût été, sans doute, plus exact, mais qui donc, parmi les eunuques de la chronique, aurait eu la virilité de l’écrire ?

Les spéculations du duc furent assez fructueuses, paraît-il, pour élever sa fortune au chiffre de deux cent vingt millions. Il est difficile de croire qu’une aussi rapide et fabuleuse opulence ait pu être acquise sans dommage certain pour un grand nombre de pauvres diables. Que la duchesse ait eu la main brûlée par cet argent et qu’elle ait désiré de le rendre aux nécessiteux, tant mieux pour ceux-ci et tant mieux pour elle. Mais tel n’est pas précisément le sens du vocable charité, dont on abuse étrangement, et il est vraiment ignoble de pousser de pareils cris d’admiration pour un acte de rudimentaire justice.

Si, du moins, cette avalanche d’or avait eu le discernement de tomber sur de grandes choses ! Il serait bas et puéril de contester l’utilité de certaines fondations de bienfaisance. Mais, bon Dieu ! que d’absurdes largesses et quelle dilapidation insensée du patrimoine des vrais indigents !

Le trait caractéristique de la duchesse de Galliera paraît avoir été l’inintelligence absolue de toute réalité supérieure, l’amour exclusif du médiocre qu’elle se plaisait à magnifier du faste grossier de ses écus. Elle aurait fait dorer la Tour Eiffel ! Ses relations avec le comte de Paris le démontrent surabondamment. Ce ladre prince des économistes et des statisticiens dut trouver exquis d’être défrayé de la dépense d’un hôtel somptueux. Il est vrai que le doux roman eut la fin misérable qu’on sait. La duchesse ne pardonna pas à son hôte de s’être fait expulser, fut même épouvantée des paladines audaces de ce prétendant et finalement, découvrit le secret de l’annuler un peu plus que nature en le rayant de ses dispositions testamentaires, — ce dont l’héritier de la couronne de France exprima le plus aigre mécontentement.

Et le choix de ses familiers littéraires ! Thiers, Mignet, Marmier, Caro, Barthélemy Saint-Hilaire, le duc de Broglie, enfin toute la Revue des Deux-Mondes et toute la rédaction des Débats ! Elle ne s’est jamais douté qu’il pût exister quelque chose en dehors de l’Académie et le nom seul d’un écrivain sans livrée lui eût fait horreur. Qu’espérer d’un pareil cerveau ?

Elle recueillit, un jour, dans son hôtel, à la recommandation de Marmier, un grimaud quelconque de l’École des Chartes, une sorte de fruit sec républicain que sa puissante protection n’a pu tirer du néant. Tel était son discernement et son Mécénat. Baudelaire, tué par la misère, et Flaubert, mort sans un sou, n’auraient obtenu que son mépris. Elle avait exactement les goûts littéraires d’une petite bourgeoise et aurait fait la compagne d’élection d’un parfait notaire ou d’un chef de bureau de l’Assistance publique. Il eût été beau pourtant, puisqu’on était une si grande dame, de fronder les préjugés imbéciles de son milieu et d’établir dans le sillage de sa traîne de quasi princesse, un courant nouveau qui rénovât l’intellectualité d’un monde déchu. Mais ce n’est, à coup sûr, ni le troglodyte Marmier, ni le blanchâtre professeur Caro qui eussent pu lui ouvrir l’entendement et l’incliner à ce genre de magnificence.

On sait que l’hôtel de la rue de Varenne, évalué à douze millions, a été légué à l’empereur d’Autriche pour y loger son ambassadeur. Que pensez-vous, sérieusement, d’une agonisante, « mère des pauvres », qui leur préfère un tel héritier ?

Mais voici une chose terrible et qui dément un peu la légende propagée par tous les journaux.

Le pauvre crevait très-bien à la porte de ce même hôtel où des galas si fameux furent octroyés au Bourbon lacustre qu’on y hébergeait et aux pédoncules académiques de ce lys flétri flottant sur les eaux impures.

Un huissier poli, mais inexpugnable, avait la consigne de refuser tout message, sans exception. Les lettres, même recommandées ou chargées, étaient exactement retournées à l’envoyeur par l’employé de la poste qui avait, sans doute, lui aussi, sa consigne. Certains déshérités lamentables, jobardement abusés par la réclame éhontée de quelques larbins du reportage et qui avaient mis en cette bienfaitrice leur suprême espoir, en sont morts de rage et j’en pourrais citer un exemple affreux.

J’imagine que cette muraille de la Chine aux assises bardées d’airain, dressée entre les pieds nus de l’indigent et l’hôtelière attentive des princes, n’a pas dû monter jusqu’au ciel pour y offusquer aussi le Dieu des pauvres, et je crains, s’il faut tout dire, que la seule clameur d’agonie d’une orpheline au désespoir ait été mieux entendue d’un certain Juge, que les fanfares d’apothéose de l’universelle domesticité.

Mais en voilà bien assez, n’est-ce pas ? sur cette duchesse dont Paris déjà se fatigue et que je n’ai nullement formé le dessein de déshonorer. Je voudrais finir par deux mots sur la charité, dont on bafouille depuis quelques jours.

Avez-vous remarqué l’imbécillité prodigieuse de l’argent, l’infaillible bêtise, l’éternelle gaffe de tous ceux qui le possèdent ? On a infiniment écrit sur ce métal. Les politiques, les économistes, les moralistes, les psychologues même et les mystagogues s’y sont épuisés. Mais je ne remarque pas qu’aucun d’eux ait jamais exprimé la sensation de mystère que dégage ce mot étonnant.

L’exégèse biblique a relevé cette particularité notable que, dans les saints Livres, le mot argent est synonyme et figuratif de la vivante Parole de Dieu. D’où découle cette conséquence, que les Juifs, dépositaires anciens de cette parole, qu’ils ont fini par crucifier quand elle est devenue la Chair de l’Homme, en ont retenu, postérieurement à leur déchéance, le simulacre, pour accomplir leur destin et ne pas errer sans vocation sur la terre. C’est donc en vertu d’un décret divin qu’ils posséderaient, n’importe comment, la plus large part des biens de ce monde. Grande joie pour eux ! Mais qu’en font-ils et qu’en font aussi les chrétiens qu’ils n’ont pas ruinés ? [28]

J’entends bien que cet argent coule et circule et qu’il est devenu le sang de nos veines incrédules, précisément comme la Parole du Seigneur dans les temps de foi. Comment alors se fait-il que cette matière substituée soit si inféconde, si maudite, si dépossédée de l’Esprit, que jamais on ne puisse contempler un riche ouvrant ses deux mains dans la lumière et dissipant sa richesse aux œuvres de haute justice et de véritable amour ?

Il est, je le répète, profondément mystérieux et décourageant de toujours voir ce puissant levier dans des mains indignes ou dans des mains imbéciles. Un mercanti sordide et brutal, un dissipateur crétin, une dévote obtuse, quelquefois un brave homme à l’esprit débile, hanté du démon des sales affaires, tels sont les élus, les sempiternels élus de l’argent. Quand ces êtres-là font les Mécènes, ne craignez pas qu’ils s’égarent, une seule fois, sur un artiste supérieur qui pourrait élever l’étiage de l’esprit humain et devenir ainsi le redoutable parangon du pouvoir dont ils disposent. Avec l’instinct pervers de leur insondable sottise, ils iront droit aux médiocres, comme les libellules aux flambeaux.

Quant à la Charité, ce mot chrétien et ce sentiment chrétien, — l’un des noms de Dieu, — il y a beau temps qu’on ne le distingue plus du mot aumône qui ne signifie rien du tout, sinon l’acte matériel inspiré par la charité qui veut dire Amour ; et il est écrit que les œuvres, même d’une duchesse ou d’un empereur, n’existent pas sans ce condiment.

Ce nom de la Troisième Personne divine appelle le nom du Pauvre, comme l’abîme invoque l’abîme. C’est vrai qu’on ne peut pas faire un pas dans la vie sans trouver un pauvre, parce qu’on ne peut pas faire un pas sans rencontrer Dieu qui est le vrai Pauvre en ce monde où ne se trouve pas son royaume, et l’oubli, l’omission du pauvre est, par conséquent, le plus énorme attentat dont notre vermine soit capable.

« La gloire de la charité, disait Hello, c’est de DEVINER. » Je n’ai trouvé dans aucun livre purement humain aucune parole qui s’enfonçât dans une comparable profondeur.

Pour ce qui est de la récompense, elle est racontée dans les Évangiles. C’est bien autre chose, en vérité, que l’absence de tout clairon glorieux et de tout applaudissement. C’est la haineuse vocifération d’un peuple entier, c’est l’averse des soufflets et des crachats, et cet ouragan de tortures qui éteignit le soleil et fit chanceler les constellations. C’est enfin, et surtout, le très-saint silence d’un sépulcre gardé par des sentinelles endormies.


17 décembre 1888.


XXV

PARABOLE DES MAUVAIS SEMEURS

À JACQUES DEBOUT

Décidément, il n’y a plus moyen de s’amuser. L’austérité de nos mœurs est devenue telle que c’est à peine si l’indignation publique a le temps de respirer.

On n’était pas débarrassé de mademoiselle Bompart et de son monsieur que déjà, l’aimable Fouroux et ses aventures amoureuses passionnaient le monde.

Voilà plusieurs jours que, d’un bout de la France à l’autre, on ne s’arrête pas de juger et de contrejuger ce maire folâtre à qui notre galanterie proverbiale ne pardonne pas d’avoir lâché sa maîtresse.

Aujourd’hui même que le verdict est rendu, cela continue et les cafés retentiront sans doute, quelque temps encore, des mugissements décisoires de notre vertu.

Tout à l’heure, à côté de moi, j’entendais vociférer un gros homme que les débordements de M. Fouroux ne devaient certes pas révolter beaucoup, et qui, néanmoins, demandait sa tête avec des clameurs sauvages, en dénonçant à tous les souffles des cieux l’iniquité scandaleuse de sa trop bénigne condamnation.

Pourquoi faut-il que d’aussi généreux élans soient inexplicables ? Et comment n’a-t-on pas encore signalé l’universelle anomalie d’un blâme aussi déchaîné ?

Car, enfin, la situation relativement intéressante de madame de Jonquières et le municipal goujatisme du Fouroux ne paraissent pas suffisants pour fomenter une pareille effervescence.

Ce n’est pas sans une lueur de bon sens que le pénible défenseur de ce dernier personnage a fait remarquer l’absurdité de mêler des questions de dignité d’homme à des questions de criminalité. « Crachez-lui au visage, s’est-il écrié, mais ne le condamnez pas ! »

La vindicte bourgeoise exigeait, au contraire, qu’on le condamnât et le galant maire n’aurait pas sauvé sa tête si la procédure criminelle avait pu être remplacée par un plébiscite…

Remarquez, s’il vous plaît, que le fond même de la cause, l’avortement, l’infanticide, est complètement négligé. On s’en souvient tout au plus et si la chose est rappelée, c’est uniquement pour qu’il soit bien entendu qu’on a suivi toute l’affaire jusqu’en ses détails les plus futiles, comme il convient à d’équitables et discernants justiciers.

On s’attendrit le plus facilement du monde sur la pauvre femme que personne n’accuse d’avoir été une affreuse mère et l’opinion ne vilipende que le seul amant, dont les procédés fangeux déconsidèrent la chevalerie traditionnelle de nos ruffians.

Il serait oiseux et probablement excessif de refaire, en s’accompagnant de lamentations bibliques, le méritoire plaidoyer de Me Masson. Le ci-devant édile de Toulon, d’ailleurs, ne m’enflamme pas. Mais il me semble que le rôle de bouc émissaire pour les surabondantes iniquités du Bourgeois est une punition bien excessive, décernée à un bambocheur très-rudimentaire en somme, qui a eu la maladresse de se laisser prendre.

Une centenaire pratique des hommes n’est pas nécessaire pour savoir que le zéro qui a nom Fouroux marque rigoureusement l’étiage de la moralité contemporaine. Sans trembler pour l’avenir de son âme, le premier pèlerin venu peut affirmer avec une énergie de tous les diables, que les neuf dixièmes, au moins, de nos citoyens altiers sont exactement au niveau d’âme de ce réprouvé.

On ne remarque pas, en effet, que l’adultère soit un événement des plus rares et on ne remarque pas davantage que la fureur des époux déçus produise des conflagrations homériques. On s’accommode même très-bien, parfois, des chassés-croisés de la fantaisie. Quant aux conséquences physiologiques et sociales qui peuvent résulter de ce rigodon général, les enfants eux-mêmes n’ignorent plus les prophylactiques expédients préconisés pour s’en garantir.

Quand les plus suaves précautions ne suffisent pas, il reste toujours, après tout, le médicament suprême, judicieusement administré par d’ambidextres sages-femmes ou des Esculapes subtils qui n’iront jamais au bagne.

Les pénitentiaires sont colonisés surtout par des poètes et des maladroits. Si la croûte bourgeoise était soulevée, on aurait peut-être enfin l’audace d’un paradoxe et l’on se dirait, en jetant autour de soi, de paniques, de longs regards, que personne n’est à sa vraie place et que tous les morts ne sont pas dans les cimetières !

Cela devrait crever les yeux, pourtant, cette indifférence extraordinaire « erga corpus delicti », dans une cause criminelle aussi passionnante. On devrait au moins demander ce que cela signifie.

Car, il n’y a pas à dire, le coupable a été condamné par l’opinion et les juges mêmes, non pas comme instigateur ou complice d’un infanticide, mais comme goujat, simplement, comme amant félon et discourtois, péché d’omission dont nul texte pénal ne s’était encore avisé. La chose est si certaine que tout l’effort des contradictoires plaidoiries a été poussé de ce côté-là.

Et le plus drôle, c’est qu’il est tout à fait inutile de présumer, en cette affaire, l’influence des femmes qu’on pourrait soupçonner d’avoir sentimentalement égaré la justice. La turbulente sensibilité des hommes a très-amplement suffi et l’inquiétude inavouée de ce sexe fort doit, tout de même, donner à penser.

Il est certain que le procès Fouroux a remué des vases profondes qui risquaient d’altérer l’azur d’une multitude prodigieuse d’hypocrisies inconscientes. Soudainement, on s’est senti très-canaille, très-malpropre, très-infanticide !…

Les joueurs de manille les plus idiots, les plus encloués, ont obscurément compris que le maire de Toulon les représentait aux assises, comme en un miroir concave, et l’épouvante les a rendus implacables.

C’est pour cette raison sans doute que, d’un tacite et universel accord, on a écarté le point essentiel dont l’indiscrète analyse aurait pu désengourdir d’anciens crotales ou de vieux vampires dans des cœurs absous par l’impunité.

Les manœuvres abortives sont implicitement ou explicitement assimilées partout à l’infanticide et punies comme telles par les lois écrites. L’émasculante psychologie dont on nous déprave n’a que faire ici. Soyez chastes ou soyez pères. C’est l’absolu de la raison et c’est l’absolu de la justice. Il n’y a pas d’autre issue que le crime et la redoutable question est précisément de savoir où la transgression commence et où elle finit.

L’Église Romaine qui a recueilli le miel de toutes les sagesses est, à cet égard, tout à fait inexpugnable dans sa ruche d’or. La « coulpe », à ses infaillibles Yeux, commence et finit juste au même instant que l’intentionnelle pensée du crime, car le Fait brutal dont le gros esprit des juges terrestres est forcé de se contenter, n’est jamais pour Elle que l’extérieure péripétie du drame invisible.

Il est vrai que cette Raison surnaturelle qui dompta les peuples est, aujourd’hui, passablement inécoutée, mais elle a laissé, fort heureusement, de tels préjugés que le plus bélître mécréant est forcé de se promulguer lui-même libre-penseur pour ne pas gémir trop amèrement sur sa propre canaillerie.

On fait ce qu’on peut, hélas ! mais la vérité persiste, rédivive comme un palimpseste dans le souterrain des cœurs, et cette force cachée suscite parfois des champignons vénéneux qu’on est convenu d’appeler remords, dont les délices même du billard sont empoisonnées.

Je concède cependant assez volontiers qu’il peut se trouver encore quelques bourgeois très-âgés qui n’ont pas chez eux de cadavres et dont les armoires ne recèlent point de bocaux suspects. Mais si la Grand’Mère Église dont le seul nom les affole ne s’est pas trompée et s’il y a vraiment autre chose que l’épisodique gesticulation du péché pour sabouler la conscience, — on est bien forcé de se demander, certains jours, quelle différence, quelle disparate essentielle, quels abîmes de démarcation peuvent exister entre les pratiques d’avortement que d’infamantes pénalités ont prévues, et la plus ordinaire de ces conjugales supercheries que les Théologiens ont cataloguées froidement sous la rubrique des Prévarications homicides ?

L’honnête langue française ne permet pas d’aller plus avant dans un sujet aussi délicat. J’ignore même si j’ai pu dire quelque chose. Mais, assurément, j’ai voulu dénoncer la présence d’un peu de mystère sous le bavardage imbécile de ces derniers jours.

Mystère, il est vrai, de lâcheté sociale, d’hypocrisie collective et d’ignominie profonde ! N’est-ce rien, toutefois, de surprendre et de retenir un instant la preuve de l’assiduité d’un Dieu de justice résidant quand même au plus bas des gouffres humains qui l’ont expulsé et récupérant, — par l’effroi de ses interrogations silencieuses, — l’aveu tel quel du pressentiment des cieux ?


13 janvier 1891.


ÉPILOGUE

ON DEMANDE DES PRÊTRES…


— Et après ? soupirait un vieux curé somnolent, exténué de confessions enfantines. C’était vers l’époque de ma première communion. Je me rappelle que cette question invariable me désolait. Plus tard, il me sembla que j’aurais bien pu lui répondre :

— Et après ? dites-vous. C’est très-simple. Je réclame votre cœur. Je désire que vous accomplissiez la parole du Maître, que vous donniez votre vie pour moi. Jusque-là, vous ne serez qu’un mercenaire, un mauvais pasteur qui ne connaît pas son troupeau et que son troupeau ne connaît pas. Quand viendra le voleur, il vous trouvera tout à fait dormant, si profondément dormant qu’il ne faudra pas moins pour vous réveiller que le cantique des Sept Clairons du Jugement.

Ainsi grondent aujourd’hui les dernières Âmes, les abandonnées et les désolées, vestiges suprêmes de la Ressemblance, rares exemplaires survivants et abhorrés que la balistique des lieux communs de l’Apostasie n’a pu démolir.

On demande des Prêtres. On en demande d’autres. On en veut qui soient fraternels aux Intelligences, qui aiment la Beauté et la Grandeur jusqu’à en mourir, qui n’acceptent pas d’abdications comme il s’en est tant vu depuis deux cents ans.

On vous demande, messieurs les successeurs des Apôtres, de ne pas dégoûter le Pauvre qui cherche Jésus, de ne pas détester les Artistes et les Poètes, de ne pas envoyer au camp ennemi — à force d’injustice, de déraison et d’ignominies, — celui qui ne chercherait pas mieux que de combattre à côté de vous et pour vous, si vous étiez assez humbles pour le commander.

Mais vous n’écoutez même pas, vous ne voulez rien savoir, vous somnolez pesamment sur des blessés qui saignent ou qui agonisent et, quand une clameur trop désespérée vous force d’entr’ouvrir les yeux, vous n’avez que cela à dire : — Et après, mon enfant ? Et vous vous rendormez aussitôt en vous étonnant de n’avoir plus l’empire du monde.

Quelle autre conclusion à ce livre où l’épouvantable stérilité des intelligences privées de culture supérieure est surtout montrée ?

ON DEMANDE DES PRÊTRES !


TABLE DES MATIÈRES


BELLUAIRES ET PORCHERS
II. 
 20
 37
 79
 93
 103
 118
II. 
 135
III. 
 158
XIII. 
 215
 243
XVI. 
 252
 263
XVIII. 
 272
 279
 289
 302
 312
 322
 331



  1. Propos d’un Entrepreneur de démolitions, publiés en 84, recueil de mes articles du Chat noir, précédé d’une inexpiable dédicace à Rodolphe Salis « gentilhomme cabaretier ».
  2. Léon Bloy. — Propos d’un Entrepreneur de démolitions. (Stock, éditeur.)
  3. Exact.
  4. La dépression graduelle et systématique d’Hello fut calculée si sûrement que jusqu’à son dernier jour, 14 juillet 1885, il conserva ou parut conserver son illusion, bénissant, avant de mourir, une providence carnassière qui le dévorait. Là est le chef-d’œuvre.

    — « Maman Zoé, murmura-t-il, vous m’avez fait vivre trente ans. Vous avez été une mère pour moi, une femme bonne, un ANGE, dans le vrai sens du mot. »

    On sait que le vrai sens du mot ange est messager, porteur de nouvelles. Que voulut dire ce moribond qui trempait à moitié dans l’ombre et à moitié dans la lumière ?…

    Trente ans ! Il eût mieux valu, madame, ne le laisser vivre que dix ans, et que ces dix ans eussent été d’un HOMME.

  5. L’une de ses plus grandes misères fut son impuissance à trouver des titres : L’Homme, Paroles de Dieu, Contes extraordinaires, Les Plateaux de la Balance, etc.
  6. Un Brelan d’Excommuniés.
  7. Pseudonyme de madame Hello.
  8. Pas même la publicité, la vile réclame. Il aurait, avec joie, lu son nom dans les pissotières.
  9. À rapprocher de la sottise mentionnée au commencement du § III. Aux yeux de son historien, Hello a été plus heureux que Jacob et n’aurait pas voulu être comme saint Jean !… On est prié de ne pas oublier que l’individu qui s’exprime ainsi est un bon chrétien.
  10. Toutes ces lettres, de 1876 à 1881, sont sans dates. L’un des signes caractéristiques d’Hello, c’est qu’il n’avait pas la notion du temps.
  11. Il n’est pas inutile de faire observer que cette lettre fut écrite après que Barbey d’Aurevilly, qui n’était pas un « cochon de plume », avait déjà, moitié par miséricorde et moitié par admiration véritable, publié une demi-douzaine d’articles éclatants sur les livres ou la personne d’Ernest Hello.
  12. Revue du Monde Catholique.
  13. Je voudrais un miracle naturaliste, me disait un jour Huysmans.
  14. Je m’en serais bien gardé. L’aspect seul de ces missionnaires est à crucifier l’Espérance.
  15. Ce magnifique travail était un incomestible dithyrambe de douze ou quatorze cents lignes dont quelques rognures à peine s’utilisèrent dans le second chapitre du Brelan d’Excommuniés, publié dix ans plus tard, quand j’étais devenu un Écrivain, pour la honte de ma patrie.
  16. Platitudes évidemment écrites par le pauvre grand homme sous la dictée de sa femme. La bonne madame Hello croyait qu’il y a de « petites choses. »
  17. Encore !
  18. Proverbes, chap. VIII. Office de l’Immaculée Conception, 8 décembre.
  19. Habacuc, chap. III. Laudes du Vendredi Saint.
  20. Genèse, chap. I, v. 2.
  21. Latin mystique, chap. xix.
  22. Latin mystique, chap. xix.
  23. 1 vol., Librairie du Mercure de France.
  24. Quinque lapides David : Comminatio, Promissio, Dilectio, Imitatio, Oratio. Sanctus Hieronymus, in Job.
  25. Le Désespéré, chap. II.
  26. Dessein précaire et fort imparfaitement réalisé, jusqu’ici, je le confesse.
  27. Figaro.
  28. J’ai développé cette idée, — combien vainement ! — dans le Salut par les Juifs, le seul de mes livres que j’oserais présenter à Dieu.