Le Talon de fer/Texte entier

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Traduction par Louis Postif ; Vincent de l’Épine.
Edito-Service (p. --).


Jack London


LE TALON DE FER



Traduction de
Louis Postif


Préface de
Hubert Juin


Illustrations originales de
Gilbert Koull




Avant-propos


On ne peut affirmer que le manuscrit Everhard soit un document historique important. Pour l’historien, il fourmille d’erreurs – non pas des erreurs concernant les faits, mais des erreurs d’interprétation. Si nous examinons les sept siècles qui se sont écoulés depuis qu’Avis Everhard a terminé son manuscrit, les événements aussi bien que leur signification, qui lui semblaient confus et obscurs, sont pour nous tout à fait clairs. Elle manquait de perspective. Elle était trop proche des événements qu’elle rapporte. Mieux, elle était plongée dans les événements qu’elle décrit.

Quoi qu’il en soit, en tant que document personnel, le manuscrit Everhard est d’une valeur inestimable. Mais là encore il recèle des erreurs de mise en perspective, et est entaché de biais sentimentaux. Toutefois nous ne pouvons qu’en sourire, et pardonner Avis Everhard pour la description héroïque qu’elle a donnée de son époux. Nous savons maintenant qu’il n’était pas un tel surhomme, et qu’il a beaucoup moins pesé sur les événements de son temps que ne voudrait nous le faire croire le manuscrit.

Nous savons qu’Ernest Everhard était un homme extrêmement fort, mais pas aussi fort que sa femme aurait voulu le croire. Il n’était, après tout, que l’un des nombreux héros qui, de par le monde, vouèrent leur vie à la révolution ; bien qu’il faille reconnaître qu’il a réalisé un travail très particulier, notamment dans son élaboration et son interprétation de la philosophie de la classe laborieuse. Les mots qu’il utilisait à ce sujet, la « science prolétaire » et la « philosophie prolétaire », montrent le provincialisme de son esprit – un défaut qui lui venait toutefois de son époque, et auquel personne en ces temps ne pouvait échapper.

Mais revenons au manuscrit. Sa grande valeur est de nous permettre de RESSENTIR cette terrible époque. Nulle part on ne peut trouver une peinture plus éclatante de la psychologie des personnes qui vivaient en cette période tumultueuse qui s’étend entre 1912 et 1932 – leurs erreurs et leur ignorance, leurs doutes, leurs peurs, leurs malentendus, leurs illusions éthiques, leurs violentes passions, leur esprit inconcevablement sordide et égoïste. C’est tout ceci qu’il est si difficile de comprendre, pour nous qui vivons en cet âge de lumière. L’histoire nous enseigne que ces choses ont existé, et la biologie et la psychologie nous disent pourquoi, mais l’histoire et la biologie et la psychologie ne les rendent pas vivantes. Nous les acceptons comme des faits, mais nous demeurons incapables d’en avoir une compréhension sensible.

Cette sensibilité, nous la trouvons toutefois quand nous lisons attentivement le Manuscrit Everhard. Nous entrons dans l’esprit des acteurs de ce drame mondial et ancien, et pendant un temps leurs processus mentaux sont nos propres processus mentaux. Ce n’est pas seulement que nous comprenons l’amour d’Avis Everhard pour son héros de mari, mais nous sentons, comme il l’a senti lui-même en ces temps anciens, le vague et terrible poids de l’oligarchie. Le Talon de Fer, le bien nommé, nous le sentons s’abattre sur l’humanité et l’écraser.

Et en passant, nous notons que cette expression historique, le Talon de Fer, naquit dans l’esprit d’Ernest Everhard. On pourrait dire que c’est la question la plus controversée qu’éclaircit ce document récemment retrouvé. Auparavant, la plus ancienne utilisation connue de cette expression se trouvait dans le pamphlet « Vous, Esclaves », écrit par George Milford et publié en décembre 1912. Ce George Milford était un obscur agitateur à propos duquel on ne sait rien, sinon les quelques fragments d’informations apportés par le manuscrit, qui mentionne qu’il a été abattu lors de la commune de Chicago. Il est évident qu’il a entendu Ernest Everhard utiliser ces mots lors de quelque discours public, très probablement lors de sa campagne pour le Congrès à l’automne 1912. Le manuscrit nous apprend qu’Everhard l’utilisa au cours d’un dîner privé au printemps 1912. Il s’agit, sans aucune discussion possible, de la plus ancienne mention de l’Oligarchie sous ce nom. La montée de l’Oligarchie restera toujours la cause d’un secret émerveillement pour l’historien et le philosophe. D’autres grands événements historiques ont leur place dans l’évolution sociale. Ils étaient inévitables. Leur venue aurait pu être prédite avec la même certitude que les astronomes, de nos jours, peuvent prédire le mouvement des étoiles. Sans ces autres grands événements historiques, l’évolution sociale n’aurait pas pu avoir lieu. Le communisme primitif, l’esclavage, le servage et l’exploitation économique, étaient des jalons nécessaires dans l’évolution de la société. Mais il serait ridicule d’affirmer que le Talon de Fer était un jalon nécessaire. De nos jours on le considère plutôt comme un pas de côté, ou en pas en arrière, vers ces tyrannies sociales qui firent du monde ancien un enfer, mais qui étaient aussi nécessaires que le Talon de Fer était inutile. Aussi sombre qu’ait été le féodalisme, sa venue était inévitable. Quoi d’autre que le féodalisme aurait pu succéder à l’écroulement de cette immense machine gouvernementale centralisée qu’était l’Empire Romain ? Il n’en est pas de même, pourtant, pour le Talon de Fer. Dans le déroulement normal de l’évolution sociale, il n’y avait pas de place pour lui. Il n’était ni nécessaire ni inévitable. Cela restera toujours une grande curiosité de l’histoire – une lubie, une fantaisie, une apparition, quelque chose qui n’était ni attendu ni rêvé, et cela devrait servir d’avertissement à ces théoriciens politiques irréfléchis qui de nos jours parlent avec certitude des processus sociaux. Le capitalisme était considéré par les sociologues de son temps comme étant l’apogée du règne de la bourgeoisie, le fruit parvenu à maturité de la révolution bourgeoise. Et nous, de nos jours, nous ne saurions souscrire à cette opinion. Il était entendu que le Socialisme viendrait après le capitalisme, et ceci même par des intelligences puissantes et pourtant peu favorables, comme Herbert Spencer. Des décombres du capitalisme égoïste, sortirait cette fleur de l’histoire, la Fraternité des Hommes. Au lieu de quoi, aussi consternant pour nous qui regardons en arrière que pour ceux qui vivaient à cette époque, le capitalisme, pourri jusqu’à l’os, accoucha de ce monstrueux rejeton, l’Oligarchie. Le mouvement socialiste du début du vingtième siècle devina trop tard la venue de l’Oligarchie. Et quand il la devina, l’Oligarchie était là – un fait, établi dans le sang, une stupéfiante et terrible réalité. Et même alors, comme le montre très bien le Manuscrit Everhard, on n’attribuait aucun caractère permanent au Talon de Fer. Son éviction ne serait l’affaire que de quelques années, pensaient les révolutionnaires. Il est vrai qu’ils se rendirent pas compte que la Révolte Paysanne n’était pas préparée, et que la Première Révolte était prématurée, mais ils ne réalisaient pas non plus que la Seconde révolte, planifiée et mature, était d’une égale futilité, et vouée à une répression plus terrible encore.

Il semble qu’Avis Everhard ait terminé le manuscrit dans les derniers jours de préparation de la Seconde Révolte ; de là vient qu’il ne mentionne aucunement le résultat désastreux de la Seconde Révolte. Il est très clair qu’elle destinait le Manuscrit à une publication immédiate, dès que le Talon de Fer serait renversé, afin que son époux, mort si récemment, reçoive tout le crédit de ce qu’il avait tenté et accompli. Ensuite est arrivé le terrible écrasement de la Seconde Révolte, et il est probable qu’en ce moment de danger, avant qu’elle ait fui ou ait été capturée par les Mercenaires, elle ait caché le Manuscrit dans le chêne creux de Wake Robin Lodge.

D’Avis Everhard il n’est ensuite plus fait mention nulle part. Sans aucun doute elle fut exécutée par les Mercenaires ; et comme on le sait bien, aucune trace de ces exécutions n’était conservée par le Talon de Fer. Mais elle ne réalisait pas vraiment, même alors, tandis qu’elle cachait le Manuscrit et se préparait à fuir, à quel point l’écrasement de la Seconde Révolte fut terrible. Elle ne se rendait pas compte que l’évolution tortueuse et faussée des trois siècles suivants amènerait une Troisième Révolte et une Quatrième Révolte, toutes noyées dans le sang, avant que le mouvement mondial du travail s’épanouisse. Et elle ne pensait pas que pendant sept longs siècles, le témoignage de son amour pour Ernest Everhard reposerait paisiblement au cœur du vieux chêne de Wake Robin Lodge.


Anthony Meredith


Ardis, 27 novembre de l’an 419 de la Fraternité des Hommes
(2600 après Jésus-Christ)


1. Mon aigle


La brise d’été agite les pins géants[1], et les rides de la Wild-Water clapotent en cadence sur ses pierres moussues. Des papillons dansent au soleil, et de toutes parts frémit le bourdonnement berceur des abeilles. Seule au sein d’une paix si profonde, je suis assise, pensive et inquiète. L’excès même de cette sérénité me trouble et la rend irréelle. Le vaste monde est calme, mais du calme qui précède les orages. J’écoute et guette de tous mes sens le moindre indice du cataclysme imminent. Pourvu qu’il ne soit pas prématuré ! Oh ! pourvu qu’il n’éclate pas trop tôt ![2]

Mon inquiétude s’explique. Je pense, je pense sans trêve et ne puis m’empêcher de penser. J’ai vécu si longtemps au cœur de la mêlée que la tranquillité m’oppresse, et mon imagination revient malgré moi à ce tourbillon de ravage et de mort qui va se déchaîner sous peu. Je crois entendre les cris des victimes, je crois voir, comme je l’ai vu dans le passé[3], toute cette tendre et précieuse chair meurtrie et mutilée, toutes ces âmes violemment arrachées de leurs nobles corps et jetées à la face de Dieu. Pauvres humains que nous sommes, obligés de recourir au carnage et à la destruction pour atteindre notre but, pour introduire sur terre une paix et un bonheur durables !

Et puis je suis toute seule ! Quand ce n’est pas de ce qui doit être, je rêve de ce qui a été, de ce qui n’est plus. Je songe à mon aigle, qui battait le vide de ses ailes infatigables et prit son essor vers son soleil à lui, vers l’idéal resplendissant de la liberté humaine. Je ne saurais rester les bras croisés pour attendre le grand événement qui est son œuvre, bien qu’il ne soit plus là pour en voir l’accomplissement. C’est le travail de ses mains, la création de son esprit[4]. Il y a dévoué ses plus belles années, il lui a donné sa vie elle-même.

Voilà pourquoi je veux consacrer cette période d’attente et d’anxiété au souvenir de mon mari. Il y a des clartés que, seule au monde, je puis projeter sur cette personnalité, si noble qu’elle ne saurait être trop vivement mise en relief. C’était une âme immense. Quand mon amour se purifie de tout égoïsme, je regrette surtout qu’il ne soit plus là pour voir l’aurore prochaine. Nous ne pouvons échouer ; il a construit trop solidement, trop sûrement. De la poitrine de l’humanité terrassée, nous arracherons le Talon de Fer maudit ! Au signal donné vont se soulever partout les légions des travailleurs, et jamais rien de pareil n’aura été vu dans l’histoire. La solidarité des masses laborieuses est assurée, et pour la première fois éclatera une révolution internationale aussi vaste que le monde[5].

Vous le voyez, je suis obsédée de cette éventualité, que depuis si longtemps j’ai vécue jour et nuit dans ses moindres détails. Je ne puis en séparer le souvenir de celui qui en était l’âme. Tout le monde sait qu’il a travaillé dur et souffert cruellement pour la liberté ; mais personne ne le sait mieux que moi, qui pendant ces vingt années de trouble où j’ai partagé sa vie, ai pu apprécier sa patience, son effort incessant, son dévouement absolu à la cause pour laquelle il est mort, voilà deux mois seulement.

Je veux essayer de raconter simplement comment Ernest Everhard est entré dans ma vie, comment son influence sur moi a grandi jusqu’à ce que je sois devenue une partie de lui-même, et quels changements prodigieux il a opérés dans ma destinée ; de cette façon vous pourrez le voir par mes yeux et le connaître comme je l’ai connu moi-même, à part certains secrets trop doux pour être révélés.

Ce fut en février 1912 que je le vis pour la première fois, lorsque invité à dîner par mon père[6], il entra dans notre maison à Berkeley[7] ; et je ne puis pas dire que ma première impression lui ait été bien favorable. Nous avions beaucoup de monde, et au salon, où nous attendions que tous nos hôtes fussent arrivés, il fit une entrée assez piteuse. C’était le soir des prédicants, comme père disait entre nous, et certainement Ernest ne paraissait guère à sa place au milieu de ces gens d’église.

D’abord ses habits étaient mal ajustés. Il portait un complet de drap sombre, et, de fait, il n’a jamais pu trouver un vêtement de confection qui lui allât bien. Ce soir-là comme toujours, ses muscles soulevaient l’étoffe, et, par suite de sa carrure de poitrine, le paletot faisait des quantités de plis entre les épaules. Il avait le cou d’un champion de boxe[8], épais et solide. Voilà donc, me disais-je, ce philosophe social, ancien maréchal-ferrant, que père a découvert : et certainement avec ces biceps et cette gorge, il avait le physique du rôle. Je le classai immédiatement comme une sorte de prodige, un Blind Tom[9] de la classe ouvrière.

Ensuite il me donna une poignée de main. L’étreinte était ferme et forte, mais surtout il me regardait hardiment de ses yeux noirs… trop hardiment, à mon avis. Vous comprenez, j’étais une créature de l’ambiance, et, à cette époque-là, mes instincts de classe étaient puissants. Cette hardiesse m’eût paru presque impardonnable chez un homme de mon propre monde. Je sais que je ne pus m’empêcher de baisser les yeux, et quand il m’eut dépassée, ce fut avec un soulagement réel que je me détournai pour saluer l’évêque Morehouse, un de mes favoris ; homme d’âge moyen, doux et sérieux, avec l’aspect et la bonté d’un Christ, et un savant par dessus le marché.

Mais cette hardiesse que je prenais pour de la présomption était en réalité le fil conducteur qui devrait me permettre de démêler le caractère d’Ernest Everhard. Il était simple et droit, il n’avait peur de rien, il se refusait à perdre son temps en manières conventionnelles. — Vous m’aviez plu tout de suite, m’expliqua-t-il longtemps après, et pourquoi n’aurais-je pas rempli mes yeux de ce qui me plaisait ? — Je viens de dire que rien ne lui faisait peur. C’était un aristocrate de nature, malgré qu’il fût dans un camp ennemi de l’aristocratie. C’était un surhomme. C’était la bête blonde décrite par Nietzsche[10], et en dépit de tout cela, c’était un ardent démocrate.

Occupée que j’étais à recevoir les autres invités, et peut-être par suite de ma mauvaise impression, j’oubliai presque complètement le philosophe ouvrier. Il attira mon attention une fois ou deux au cours du repas. Il écoutait la conversation de divers pasteurs, et je vis briller dans ses yeux une lueur d’amusement. J’en conclus qu’il avait l’humeur plaisante, et lui pardonnai presque son accoutrement. Cependant le temps passait, le dîner s’avançait, et pas une fois il n’avait ouvert la bouche, tandis que les révérends discouraient à perte de vue sur la classe ouvrière, ses rapports avec le clergé et tout ce que l’Église avait fait et faisait encore pour elle. Je remarquai que mon père était contrarié de ce mutisme. Il profita d’une accalmie pour l’engager à donner son opinion. Ernest se contenta de hausser les épaules, et, après un bref « Je n’ai rien à dire », se remit à croquer des amandes salées.

Mais mon père ne se tenait pas facilement pour battu ; au bout de quelques instants il déclara :

— Nous avons parmi nous un membre de la classe ouvrière. Je suis certain qu’il pourrait nous présenter les faits à un point de vue nouveau, intéressant et rafraîchissant. Je veux parler de M. Everhard.

Les autres manifestèrent un intérêt poli et pressèrent Ernest d’exposer ses idées. Leur attitude envers lui était si large, si tolérante et bénigne qu’elle équivalait à de la condescendance pure et simple. Je vis qu’Ernest le remarquait et s’en amusait. Il promena lentement les yeux autour de la table, et j’y surpris une étincelle de malice.

— Je ne suis pas versé dans la courtoisie des controverses ecclésiastiques, commença-t-il d’un air modeste ; puis il sembla hésiter.

Des encouragements se firent entendre : Continuez ! Continuez ! Et le Dr Hammerfield ajouta :

— Nous ne craignons pas la vérité qu’il y a chez n’importe quel homme… pourvu qu’elle soit sincère.

— Vous séparez donc la sincérité de la vérité ? demanda vivement Ernest, en riant.

Le Dr Hammerfield resta un moment bouche bée et finit par balbutier :

— Le meilleur d’entre nous peut se tromper, jeune homme, le meilleur d’entre nous.

Un changement prodigieux s’opéra chez Ernest. En un instant il devint un autre homme.

— Et bien, alors, laissez-moi commencer par vous dire que vous vous trompez tous. Vous ne savez rien, et moins que rien, de la classe ouvrière. Votre sociologie est aussi erronée et dénuée de valeur que votre méthode de raisonnement.

Ce n’est pas tant ce qu’il disait que le ton dont il le disait, et je fus secouée au premier son de sa voix. C’était un appel de clairon qui me fit vibrer toute entière. Et toute la tablée en fut remuée, éveillée de son ronronnement monotone et engourdissant.

— Qu’y a-t-il donc de si terriblement erroné et dénué de valeur dans notre méthode de raisonnement, jeune homme ? demanda le Dr Hammerfield ; et déjà son intonation trahissait un timbre déplaisant.

— Vous êtes des métaphysiciens. Vous pouvez prouver n’importe quoi par la métaphysique, et, cela fait, n’importe quel autre métaphysicien peut prouver, à sa propre satisfaction, que vous avez tort. Vous êtes des anarchistes dans le domaine de la pensée. Et vous avez la folle passion des constructions cosmiques. Chacun de vous habite un univers à sa façon, créé avec ses propres fantaisies et ses propres désirs. Vous ne connaissez rien du vrai monde dans lequel vous vivez, et votre pensée n’a aucune place dans la réalité, sauf comme phénomène d’aberration mentale.

« Savez-vous à quoi je pensais tout à l’heure en vous écoutant parler à tort et à travers ? Vous me rappeliez ces scolastiques du moyen âge qui discutaient gravement et savamment combien d’anges pourraient danser sur une pointe d’aiguille. Messieurs, vous êtes aussi loin de la vie intellectuelle du XXe siècle que pouvait l’être, voilà une dizaine de mille ans, quelque sorcier peau-rouge faisant des incantations dans une forêt vierge. »

En lançant cette apostrophe, Ernest paraissait vraiment en colère. Sa figure empourprée, ses sourcils froncés, les éclairs de ses yeux, les mouvements du menton et de la mâchoire, tout dénonçait une humeur agressive. Pourtant c’était là simplement une de ses manières de faire. Elle excitait toujours les gens : son attaque foudroyante les mettait hors d’eux-mêmes. Déjà nos convives s’oubliaient dans leur maintien. L’évêque Morehouse, penché en avant, écoutait attentivement. Le visage du Dr Hammerfield était rouge d’indignation et de dépit. Les autres aussi étaient exaspérés, et certains souriaient d’un air de supériorité amusée. Quant à moi, je trouvais la scène très réjouissante. Je regardai père et crus qu’il allait éclater de rire en constatant l’effet de cette bombe humaine qu’il avait eu l’audace d’introduire dans notre milieu.

— Vos termes sont un peu vagues, interrompit le Dr Hammerfield. Que voulez-vous dire au juste en nous appelant métaphysiciens ?

— Je vous appelle métaphysiciens, reprit Ernest, parce que vous raisonnez métaphysiquement. Votre méthode est l’opposé de celle de la science, et vos conclusions n’ont aucune validité. Vous prouvez tout et vous ne prouvez rien, et il n’y a pas deux d’entre vous qui puissent se mettre d’accord sur un point quelconque. Chacun de vous rentre dans sa propre conscience pour s’expliquer l’univers et lui-même. Entreprendre d’expliquer la conscience par elle-même, c’est comme si vous vouliez vous soulever en tirant sur vos propres tiges de bottes.

— Je ne comprends pas, intervint l’évêque Morehouse. Il me semble que toutes les choses de l’esprit sont métaphysiques. Les mathématiques, les plus exactes et les plus profondes de toutes les sciences, sont purement métaphysiques. Le moindre processus mental du savant qui raisonne est une opération métaphysique. Sûrement, vous m’accorderez ce point ?

— Comme vous le dites vous-mêmes, vous ne comprenez pas, répliqua Ernest. Le métaphysicien raisonne par déduction en prenant pour point de départ sa propre subjectivité ; le savant raisonne par induction en se basant sur les faits fournis par l’expérience. Le métaphysicien procède de la théorie aux faits, le savant va des faits à la théorie. Le métaphysicien explique l’univers d’après lui-même, le savant s’explique lui-même d’après l’univers.

— Dieu soit loué de ce que nous ne sommes pas des savants, murmura le Dr Hammerfield avec un air de satisfaction béate.

— Qu’êtes-vous donc alors ?

— Nous sommes des philosophes.

— Vous voilà partis, dit Ernest en riant. Vous avez quitté le terrain réel et solide, et vous vous lancez en l’air avec un mot en guise de machine volante. De grâce, redescendez ici-bas et veuillez me dire à votre tour ce que vous entendez exactement par philosophie.

— La philosophie est… (le Dr Hammerfield s’éclaircit la gorge), quelque chose qu’on ne peut définir d’une façon compréhensive que pour les esprits et les tempéraments philosophiques. Le savant qui se borne à fourrer le nez dans ses éprouvettes ne saurait comprendre la philosophie.

Ernest parut insensible à ce coup de pointe. Mais il avait l’habitude de retourner l’attaque contre l’adversaire, et c’est ce qu’il fit tout de suite, le visage et la voix débordants de fraternité bénigne.

— En ce cas vous comprendrez certainement la définition que je vais vous proposer de la philosophie. Toutefois, avant de commencer, je vous somme, ou d’en relever les erreurs, ou bien d’observer un silence métaphysique. La philosophie est simplement la plus vaste de toutes les sciences. Sa méthode de raisonnement est la même que celle d’une science particulière quelconque ou de toutes. Et c’est par cette même méthode de raisonnement, la méthode inductive, que la philosophie fusionne toutes les sciences particulières en une seule et grande science. Comme dit Spencer, les données de toute science particulière ne sont que des connaissances partiellement unifiées ; tandis que la philosophie synthétise les connaissances fournies par toutes les sciences. La philosophie est la science des sciences, la science maîtresse, si vous voulez. Que pensez-vous de cette définition ?

— Très honorable…, très digne de crédit, murmura gauchement le Dr Hammerfield.

Mais Ernest était sans pitié.

— Prenez-y bien garde, dit-il. Ma définition est fatale à la métaphysique. Si dès maintenant vous ne pouvez pas indiquer une fêlure dans ma définition, tout à l’heure vous serez disqualifié pour avancer des arguments métaphysiques. Vous devrez passer votre vie à chercher cette paille et rester muet jusqu’à ce que vous l’ayez trouvée.

Ernest attendit. Le silence se prolongeait et devenait pénible. Le Dr Hammerfield était aussi mortifié qu’embarrassé. Cette attaque à coups de marteau de forgeron le démontait complètement. Son regard implorant fit le tour de la table, mais personne ne répondait pour lui. Je surpris père en train de pouffer derrière sa serviette.

— Il y a une autre manière de disqualifier les métaphysiciens, reprit Ernest quand la déconfiture du docteur fut bien avérée, c’est de les juger d’après leurs œuvres. Qu’ont-ils fait pour l’humanité, sinon tisser des fantaisies aériennes et prendre pour dieux leurs propres ombres ? J’accorde qu’ils ont ajouté quelque chose aux gaîtés du genre humain, mais quel bien tangible ont-ils forgé pour lui ? Ils ont philosophé — pardonnez-moi ce mot de mauvais aloi — sur le cœur comme siège des émotions, et pendant ce temps-là des savants formulaient la circulation du sang. Ils ont déclamé sur la famine et la peste comme fléaux de Dieu, tandis que des savants construisaient des dépôts d’approvisionnement et assainissaient les agglomérations urbaines. Ils décrivaient la terre comme centre de l’univers, cependant que des savants découvraient l’Amérique et sondaient l’espace pour y trouver les étoiles et les lois des astres. En résumé, les métaphysiciens n’ont rien fait, absolument rien fait pour l’humanité. Ils ont dû reculer pas à pas devant les conquêtes de la science. Et à peine les faits scientifiquement constatés avaient-ils renversé leurs explications subjectives qu’ils en fabriquaient de nouvelles sur une échelle plus vaste, pour y faire rentrer l’explication des derniers faits constatés. Voilà, je n’en doute pas, tout ce qu’ils continueront à faire jusqu’à la consommation des siècles. Messieurs, les métaphysiciens sont des sorciers. Entre vous et l’Esquimau qui imaginait un dieu mangeur de graisse et vêtu de fourrure, il n’y a d’autre distance que quelques milliers d’années de constatations de faits.

— Cependant la pensée d’Aristote a gouverné l’Europe pendant douze siècles, énonça pompeusement le Dr Ballingford, et Aristote était un métaphysicien.

Le Dr Ballingford fit des yeux le tour de la table et fut récompensé par des signes et des sourires d’approbation.

— Votre exemple n’est pas heureux, répondit Ernest. Vous évoquez précisément une des périodes les plus sombres de l’histoire humaine, ce que nous appelons les siècles d’obscurantisme : une époque où la science était captive de la métaphysique, où la physique était réduite à la recherche de la pierre philosophale, où la chimie était remplacée par l’alchimie, et l’astronomie par l’astrologie. Triste domination que celle de la pensée d’Aristote !

Le Dr Ballingford eut l’air vexé, mais bientôt son visage s’éclaira et il reprit :

— Même si nous admettons le noir tableau que vous venez de peindre, vous n’en êtes pas moins obligé de reconnaître à la métaphysique une valeur intrinsèque, puisqu’elle a pu faire sortir l’humanité de cette sombre phase et la faire entrer dans la clarté des siècles postérieurs.

— La métaphysique n’eut rien à voir là-dedans, répliqua Ernest.

— Quoi ! s’écria le Dr Hammerfield, ce n’est pas la pensée spéculative qui a conduit aux voyages de découverte ?

— Ah ! cher Monsieur, dit Ernest en souriant, je vous croyais disqualifié. Vous n’avez pas encore trouvé la moindre paille dans ma définition de la philosophie, et vous demeurez en suspens dans le vide. Toutefois c’est une habitude chez les métaphysiciens, et je vous pardonne. Non, je le répète, la métaphysique n’a rien eu à faire là-dedans. Des questions de pain et de beurre, de soie et de bijoux, de monnaie d’or et de billon et, incidemment, la fermeture des voies de terre commerciales vers l’Hindoustan, voilà ce qui a provoqué les voyages de découverte. À la chute de Constantinople, en 1453, les Turcs ont bloqué le chemin des caravanes de l’Indus, et les trafiquants de l’Europe ont dû en chercher un autre. Telle fut la cause originelle de ces explorations. Christophe Colomb naviguait pour trouver une nouvelle route des Indes ; tous les manuels d’histoire vous le diront. On découvrit incidemment de nouveaux faits sur la nature, la grandeur et la forme de la terre, et le système de Ptolémée jeta ses dernières lueurs.

Le Dr Hammerfield émit une sorte de grognement.

— Vous n’êtes pas d’accord avec moi ? demanda Ernest. Alors dites-moi en quoi je fais erreur.

— Je ne puis que maintenir mon point de vue, répliqua aigrement le Dr Hammerfield. C’est une trop longue histoire pour que nous l’entreprenions ici.

— Ici n’y a pas d’histoire trop longue pour le savant, dit Ernest avec douceur. C’est pourquoi le savant arrive quelque part ; c’est pourquoi il est arrivé en Amérique.

Je n’ai pas l’intention de décrire la soirée toute entière, bien que ce me soit une joie de me rappeler chaque détail de cette première rencontre, de ces premières heures passées avec Ernest Everhard.

La mêlée était ardente et les ministres devenaient cramoisis, surtout quand Ernest leur lançait les épithètes de philosophes romantiques, projecteurs de lanterne magique et autres du même genre. À tout instant il les arrêtait pour les ramener aux faits. – C’est un fait, camarade, un fait irréfragable, proclamait-il en triomphe chaque fois qu’il venait d’assener un coup décisif. Il était hérissé de faits. Il leur lançait des faits dans les jambes pour les faire trébucher, il leur dressait des faits en embuscades, il les bombardait de faits à la volée.

— Toute votre dévotion se réserve à l’autel du fait, lança le Dr Hammerfield.

— Le fait seul est dieu, et M. Everhard est son prophète, paraphrasa le Dr Ballingford.

Ernest, souriant, fit un signe d’acquiescement.

— Je suis comme l’habitant du Texas, dit-il. Et comme on le pressait de s’expliquer, il ajouta : — Oui, l’homme du Missouri dit toujours « Il faut me montrer ça » ; mais l’homme du Texas dit « Il faut me le mettre dans la main ». D’où il appert qu’il n’est pas métaphysicien.

À un autre moment, comme Ernest venait d’affirmer que les philosophes métaphysiciens ne pourraient jamais supporter l’épreuve de la vérité, le Dr Hammerfield tonna soudain :

— Quelle est l’épreuve de la vérité, jeune homme ? Voulez-vous avoir la bonté de nous expliquer ce qui a si longtemps embarrassé des têtes plus sages que la vôtre ?

— Certainement, répondit Ernest avec cette assurance qui les mettait en colère. — Les têtes sages ont été longtemps et pitoyablement embarrassées pour trouver la vérité parce qu’elles allaient la chercher en l’air, là-haut. Si elles étaient restées en terre ferme, elles l’auraient facilement trouvée. Oui, ces sages auraient découvert qu’eux-mêmes éprouvaient précisément la vérité dans chacune des actions et pensées pratiques de leur vie.

— L’épreuve ! Le critérium ! répéta impatiemment le Dr Hammerfield. Laissez de côté les préambules. Donnez-le-nous et nous deviendrons comme des dieux.

Il y avait dans ces paroles et dans la manière dont elles étaient dites un scepticisme agressif et ironique que goûtaient en secret la plupart des convives, bien que l’évêque Morehouse en parût peiné.

— Le Dr Jordan[11] l’a établi très clairement, répondit Ernest. Voici son moyen de contrôler une vérité : « Fonctionne-t-elle ? Y confierez-vous votre vie ? »

— Bah ! ricana le Dr Hammerfield. Vous oubliez dans vos calculs l’évêque Berkeley[12]. En somme, on ne lui a jamais répondu.

— Le plus noble métaphysicien de la confrérie, dit Ernest en riant, mais assez mal choisi comme exemple. On peut prendre Berkeley lui-même à témoin que sa métaphysique ne fonctionnait pas.

Du coup le Dr Hammerfield se mit tout à fait en colère, comme s’il eût surpris Ernest en train de voler ou de mentir.

— Jeune homme, s’écria-t-il d’une voix claironnante, cette déclaration va de pair avec tout ce que vous avez dit ce soir. C’est une assertion indigne et dénuée de tout fondement.

— Me voilà aplati, murmura Ernest avec componction. Malheureusement j’ignore ce qui m’a frappé. Il faut me le mettre dans la main, Docteur.

— Parfaitement, parfaitement, balbutia le Dr Hammerfield. Vous ne pouvez pas dire que l’évêque Berkeley a témoigné que sa métaphysique n’était pas pratique. Vous n’en avez pas de preuves, jeune homme, vous n’en savez rien. Elle a toujours fonctionné.

— La meilleure preuve, à mes yeux, que la métaphysique de Berkeley ne fonctionnait pas, c’est que Berkeley lui-même — Ernest reprit tranquillement haleine — avait l’habitude invétérée de passer par les portes et non par les murs : c’est qu’il confiait sa vie à du pain et du beurre et du rôti solides : c’est qu’il se faisait la barbe avec un rasoir qui fonctionnait bien.

— Mais ce sont là des choses d’actualité, cria le Docteur, et la métaphysique est une chose de l’esprit.

— Et c’est en esprit qu’elle fonctionne, demanda doucement Ernest.

L’autre fit un signe d’assentiment.

— Et, en esprit, une multitude d’anges peuvent danser sur la pointe d’une aiguille, continua Ernest d’un air pensif. Et il peut exister un dieu poilu et buveur d’huile, en esprit ; car il n’y a pas de preuves du contraire, en esprit. Et je suppose, Docteur, que vous vivez en esprit ?

— Oui, mon esprit, c’est mon royaume, répondit l’interpellé.

— Ce qui est une autre façon d’avouer que vous vivez dans le vide. Mais vous revenez sur terre, j’en suis sûr, à l’heure des repas, ou quand il survient un tremblement de terre. Me direz-vous que vous n’auriez aucune appréhension pendant un cataclysme de ce genre, convaincu que votre corps insubstantiel ne peut être atteint par une brique immatérielle ?

Instantanément et d’une façon tout à fait inconsciente, le Dr Hammerfield porta la main à sa tête, où une cicatrice était cachée sous ses cheveux. Ernest était tombé par hasard sur un exemple de circonstance. Pendant le grand tremblement de terre[13] le Docteur avait failli être tué par la chute d’une cheminée. Tout le monde éclata de rire.

— Eh bien ! demanda Ernest quand la gaieté se fut calmée, j’attends toujours les preuves du contraire. — Et dans le silence universel, il ajouta : — Pas mal, ce dernier de vos arguments, mais ce n’est pas encore cela.

Le Dr Hammerfield était temporairement hors de combat, mais la bataille continua dans d’autres directions. De point en point, Ernest défiait les ministres. Lorsqu’ils prétendaient connaître la classe ouvrière, il leur exposait à son sujet des vérités fondamentales qu’ils ne connaissaient pas et les mettait au défi de le contredire. Il leur servait des faits, toujours des faits, réprimait leurs élans vers la lune et les ramenait en terrain solide.

Comme toute cette scène me revient ! Je crois l’entendre, avec son intonation de guerre, les fouailler d’un faisceau de faits dont chacun était une verge cinglante. Et il était impitoyable. Il ne demandait pas quartier et n’en accordait pas. Je n’oublierai jamais la raclée finale qu’il leur infligea.

— Vous avez reconnu ce soir, à plusieurs reprises, par vos aveux spontanés ou vos déclarations ignorantes, que vous ne connaissiez pas la classe ouvrière. Je ne vous en blâme pas, car comment pourriez-vous la connaître ? Vous ne vivez pas dans les mêmes localités, vous pâturez dans d’autres prairies avec la classe capitaliste. Et pourquoi agiriez-vous autrement ? C’est la classe capitaliste qui vous paie, qui vous nourrit, qui vous met sur le dos les habits que vous portez ce soir. En retour vous prêchez à vos patrons les bribes de métaphysique qui leur sont particulièrement agréables, et qu’ils trouvent acceptables parce qu’elles ne menacent pas l’ordre social établi.

À ces mots il y eut une rumeur de protestation autour de la table.

— Oh ! je ne mets pas en doute votre sincérité, poursuivit Ernest. Vous êtes sincères. Ce que vous prêchez, vous le croyez. C’est en cela que consiste votre force et votre valeur aux yeux de la classe capitaliste. Si vous songiez à modifier l’ordre établi, votre prédication deviendrait inacceptable pour vos patrons et vous vous feriez mettre à la porte. De temps en temps, quelques-uns d’entre vous sont ainsi congédiés. N’ai-je pas raison ?[14]

Cette fois, il n’y eut pas de dissentiment. Tous gardèrent un mutisme significatif, à l’exception du Dr Hammerfield qui déclara :

— C’est quand leur manière de penser est erronée qu’on leur demande leur démission.

— Ce qui revient à dire, quand leur manière de penser est inacceptable. Aussi, je vous le dis en toute sincérité, continuez à prêcher et à gagner votre argent, mais, pour l’amour du ciel, laissez la classe ouvrière tranquille. Vous n’avez rien de commun avec elle, vous appartenez au camp ennemi. Vos mains sont blanches parce que d’autres travaillent pour vous. Vos estomacs sont gavés et vos ventres ronds. (Ici le Dr Ballingford fit une légère grimace et tout le monde regarda sa corpulence prodigieuse. On disait que depuis des années il n’avait pas vu ses pieds.) Et vos esprits sont bourrés d’un mortier de doctrines qui sert à cimenter les arcs-boutants de l’ordre établi. Vous êtes des mercenaires, sincères, je vous l’accorde, mais au même titre que l’étaient les hommes de la Garde suisse sous l’ancienne monarchie française. Soyez fidèles à ceux qui vous donnent le pain et le sel, et la solde : soutenez de vos prédications les intérêts de vos employeurs. Mais ne descendez pas vers la classe ouvrière pour vous offrir en qualité de faux guides. Vous ne sauriez vivre honnêtement dans les deux camps à la fois. La classe ouvrière s’est passée de vous. Croyez-moi, elle continuera à s’en passer. Et, en outre, elle s’en tirera mieux sans vous qu’avec vous.


2. Les défis


À peine les invités partis, mon père se laissa tomber dans un fauteuil et s’abandonna aux éclats d’une gaîté pantagruélique. Jamais, depuis la mort de ma mère, je ne l’avais entendu rire de si bon cœur.

— Je parierais bien que le Dr Hammerfield n’avait encore rien affronté de pareil de sa vie — dit-il entre deux accès. — La courtoisie des controverses ecclésiastiques ! As-tu remarqué qu’il a commencé comme un agneau — c’est d’Everhard que je parle — pour se muer tout à coup en un lion rugissant ? C’est un esprit magnifiquement discipliné. Il aurait fait un savant de premier ordre si son énergie eût été orientée dans ce sens.

Ai-je besoin d’avouer qu’Ernest Everhard m’intéressait profondément, non seulement par ce qu’il avait pu dire ou par sa façon de le dire, mais par lui-même, comme homme ? Je n’en avais jamais rencontré de semblable, et c’est pourquoi, je suppose, malgré mes vingt-quatre ans sonnés, je n’étais pas encore mariée. En tout cas, je dus m’avouer qu’il me plaisait, et que ma sympathie reposait sur autre chose que son intelligence dans la discussion. En dépit de ses biceps, de sa poitrine de boxeur, il me faisait l’effet d’un garçon candide. Sous son déguisement de fanfaron intellectuel je devinais un esprit délicat et sensitif. Ses impressions m’étaient transmises par des voies que je ne puis définir autrement que comme mes intuitions féminines.

Il y avait dans son appel de clairon quelque chose qui m’était allé au cœur. Je croyais encore l’entendre et je désirais l’entendre de nouveau. J’aurais eu plaisir à revoir dans ses yeux cet éclair de gaîté qui démentait le sérieux impassible de son visage. D’autres sentiments vagues mais plus profonds remuaient en moi. Déjà je l’aimais presque. Pourtant, si je ne l’avais jamais revu, je suppose que ces sentiments imprécis se seraient effacés et que je l’aurais oublié assez facilement.

Mais ce n’était pas ma destinée de ne jamais le revoir. L’intérêt que mon père éprouvait depuis peu pour la sociologie et les dîners qu’il donnait régulièrement, excluaient cette éventualité. Père n’était pas un sociologue : sa spécialité scientifique était la physique, et ses recherches dans cette branche avaient été fructueuses. Son mariage l’avait rendu parfaitement heureux. Mais, après la mort de ma mère, ses travaux ne purent combler le vide. Il s’occupa de philosophie avec un intérêt d’abord mitigé, puis grandissant de jour en jour : il fut entraîné vers l’économie politique et la science sociale, et comme il possédait un vif sentiment de justice, il ne tarda pas à se passionner pour le redressement des torts. Je notai avec gratitude ces indices d’un intérêt renaissant à la vie, sans me douter où la nôtre allait être menée. Lui, avec l’enthousiasme d’un adolescent, plongea tête baissée dans ses nouvelles recherches, sans s’inquiéter le moins du monde où elles aboutiraient.

Habitué de longue date au laboratoire, il fit de sa salle à manger un laboratoire social. Des gens de toutes sortes et de toutes conditions s’y trouvèrent réunis, savants, politiciens, banquiers, commerçants, professeurs, chefs travaillistes, socialistes et anarchistes. Il les poussait à discuter entre eux, puis analysait leurs idées sur la vie et sur la société.

Il avait fait la connaissance d’Ernest peu de temps avant « le soir des prédicants ». Après le départ des convives, il me raconta comment il l’avait rencontré. Un soir, dans une rue, il s’était arrêté pour écouter un homme qui, juché sur une caisse à savon, discourait devant un groupe d’ouvriers. C’était Ernest. Hautement prisé dans les conseils du parti socialiste, il était considéré comme un de ses chefs, et reconnu pour tel dans la philosophie du socialisme. Possédant le don de présenter en langage simple et clair les questions les plus abstraites, cet éducateur de naissance ne croyait pas déchoir en montant sur la caisse à savon pour expliquer l’économie politique aux travailleurs.

Mon père s’arrêta pour l’écouter, s’intéressa au discours, prit rendez-vous avec l’orateur, et, la connaissance faite, l’invita au dîner des révérends. Il me révéla ensuite quelques renseignements qu’il avait pu recueillir sur son compte. Ernest était fils d’ouvriers, bien qu’il descendît d’une vieille famille, établie depuis plus de deux cents ans en Amérique[15]. À l’âge de dix ans il était allé travailler en manufacture, et, plus tard, il avait fait son apprentissage de maréchal ferrant. C’était un autodidacte : il avait étudié seul le français et l’allemand, et à cette époque il gagnait médiocrement sa vie en traduisant des œuvres scientifiques et philosophiques pour une maison précaire d’éditions socialistes de Chicago. À ce salaire s’ajoutaient quelques droits provenant de la vente restreinte de ses propres œuvres.

Voilà ce que j’appris de lui avant d’aller me coucher, et je restai longtemps éveillée, écoutant de mémoire le son de sa voix. Je m’effrayai de mes propres pensées. Il ressemblait si peu aux hommes de ma classe, il me paraissait si étranger, et si fort ! Sa maîtrise me charmait et me terrifiait à la fois, et ma fantaisie vagabondait si bien que je me surpris à l’envisager comme amoureux et comme mari. J’avais toujours entendu dire que la force chez l’homme est une attraction irrésistible pour les femmes ; mais celui-là était trop fort. — Non, non ! m’écriai-je, c’est impossible ; absurde. — Et le lendemain, en m’éveillant, je découvris en moi le désir de le revoir, d’assister à sa victoire dans une nouvelle discussion, de vibrer encore à son intonation de combat, de l’admirer dans toute sa certitude et sa force, mettant en pièces leur suffisance et secouant leur pensée hors de l’ornière. Qu’importait sa fanfaronnade ? Selon ses propres termes, elle fonctionnait, elle produisait des effets. En outre, elle était belle à voir, excitante comme un début de bataille.

Plusieurs jours se passèrent, employés à lire les livres d’Ernest, que père m’avait prêtés. Sa parole écrite était comme sa pensée parlée, claire et convaincante. Sa simplicité absolue vous persuadait lors même que vous doutiez encore. Il avait le don de la lucidité. Son exposition du sujet était parfaite. Pourtant, en dépit de son style, bien des choses me déplaisaient. Il attachait trop d’importance à ce qu’il appelait la lutte des classes, à l’antagonisme entre le travail et le capital, au conflit des intérêts.

Père me raconta joyeusement l’appréciation du Dr Hammerfield sur Ernest, « un insolent roquet, gonflé de suffisance par un savoir insuffisant » et qu’il se refusait à rencontrer de nouveau. Par contre, l’évêque Morehouse s’était pris d’intérêt pour Ernest, et désirait vivement une nouvelle entrevue. « Un jeune homme fort » avait-il déclaré, «et vivant, bien vivant ; mais il est trop sûr, trop sûr. »

Ernest revint un après-midi avec père. L’évêque Morehouse était déjà arrivé, et nous prenions le thé sous la véranda. Je dois dire que la présence prolongée d’Ernest à Berkeley s’expliquait par le fait qu’il suivait des cours spéciaux de biologie à l’Université, et aussi parce qu’il travaillait beaucoup à un nouvel ouvrage intitulé « Philosophie et Révolution »[16].

Quand Ernest entra, la véranda sembla soudain rapetissée. Ce n’est pas qu’il fût extraordinairement grand — il n’avait que cinq pieds neuf pouces — mais il semblait rayonner une atmosphère de grandeur. En s’arrêtant pour me saluer, il manifesta une légère hésitation en étrange désaccord avec ses yeux hardis et sa poignée de main ; celle-ci était ferme et sûre : ses yeux ne l’étaient pas moins, mais, cette fois, ils semblaient contenir une question tandis qu’il me regardait, comme le premier jour, un peu trop longtemps.

— J’ai lu votre « Philosophie des classes laborieuses », lui dis-je, et je vis ses yeux briller de contentement.

— Naturellement, répondit-il, vous aurez tenu compte de l’auditoire auquel la conférence était adressée.

— Oui, et c’est là-dessus que je veux vous chercher querelle.

— Moi aussi, dit l’évêque Morehouse, j’ai une querelle à vider avec vous.

À ce double défi, Ernest leva les épaules d’un air de bonne humeur et accepta une tasse de thé. L’évêque s’inclina pour me céder la préséance.

— Vous fomentez la haine des classes, dis-je à Ernest. Je trouve que c’est une erreur et un crime de faire appel à tout ce qu’il y a d’étroit et de brutal dans la classe ouvrière. La haine de classe est anti-sociale, et, il me semble, anti-socialiste.

— Je plaide non coupable, répondit-il. Il n’y a de haine de classes ni dans la lettre ni dans l’esprit d’aucune de mes œuvres.

— Oh ! m’écriai-je d’un air de reproche.

Je saisis mon livre et l’ouvris.

Il buvait son thé, tranquille et souriant, pendant que je le feuilletais.

— Page 132 — je lus à haute voix : « Ainsi la lutte des classes se produit, au stage actuel du développement social, entre la classe qui paie des salaires et les classes qui en reçoivent. »

Je le regardai d’un air triomphant.

— Il n’est pas question de haine de classes là-dedans, me dit-il en souriant.

— Mais vous dites « Lutte de classes ».

— Ce n’est pas du tout la même chose. Et, croyez-moi, nous ne fomentons pas la haine. Nous disons que la lutte des classes est une loi du développement social. Nous n’en sommes pas responsables. Ce n’est pas nous qui la faisons. Nous nous contentons de l’expliquer, comme Newton expliquait la gravitation. Nous analysons la nature du conflit d’intérêts qui produit la lutte de classes.

— Mais il ne devrait pas y avoir conflit d’intérêts, m’écriai-je.

— Je suis tout à fait de votre avis, répondit-il. Et c’est précisément l’abolition de ce conflit d’intérêts que nous essayons de provoquer, nous autres socialistes. Pardon, laissez-moi vous lire un autre passage. — Il prit le livre et tourna quelques feuillets. — Page 126. « Le cycle des luttes de classes, qui a commencé avec la dissolution du communisme primitif de la tribu et la naissance de la propriété individuelle, se terminera avec la suppression de l’appropriation individuelle des moyens d’existence sociale. »

— Mais je ne suis pas d’accord avec vous, intervint l’évêque, sa figure pâle d’ascète légèrement teintée par l’intensité de ses sentiments. Vos prémisses sont fausses. Il n’existe pas de conflits d’intérêts entre le travail et le capital, ou du moins il ne devrait pas en exister.

— Je vous remercie, dit gravement Ernest, de m’avoir rendu mes prémisses par votre dernière proposition.

— Mais pourquoi y aurait-il conflit ? demanda l’évêque avec chaleur.

Ernest haussa les épaules : — Parce que nous sommes ainsi faits, je suppose.

— Mais nous ne sommes pas ainsi faits !

— Est-ce de l’homme idéal, divin et dépourvu d’égoïsme, que vous discutez ? demanda Ernest. Mais il y en a si peu qu’on est en droit de les considérer pratiquement comme inexistants. Ou parlez-vous de l’homme commun et ordinaire ?

— Je parle de l’homme ordinaire.

— Faible, et faillible, et sujet à erreur ?

L’évêque fit un signe d’assentiment.

— Et mesquin et égoïste ?

Le pasteur renouvela son geste.

— Faites attention, déclara Ernest. J’ai dit égoïste.

— L’homme ordinaire est égoïste, affirma vaillamment l’évêque.

— Il veut avoir tout ce qu’il peut avoir ?

— Il veut avoir le plus possible ; c’est déplorable, mais vrai.

— Alors je vous tiens. — Et la mâchoire d’Ernest claqua comme le ressort d’un piège. — Prenons un homme qui travaille dans les tramways.

— Il ne pourrait pas travailler s’il n’y avait pas de capital, interrompit l’évêque.

— C’est vrai, et vous m’accorderez que le capital périrait s’il n’y avait pas la main-d’œuvre pour gagner les dividendes ?

L’évêque ne répondit pas.

— N’êtes-vous pas de mon avis ? insista Ernest.

Le prélat acquiesça de la tête.

— Alors nos deux propositions s’annulent réciproquement et nous nous retrouvons à notre point de départ. Recommençons. Les travailleurs des tramways fournissent la main-d’œuvre. Les actionnaires fournissent le capital. Par l’effort combiné du travail et du capital, de l’argent est gagné[17]. Ils se partagent ce gain. La part du capital s’appelle des dividendes. La part du travail s’appelle des salaires.

— Très bien, interrompit l’évêque. Et il n’y a pas de raison pour que ce partage ne s’opère pas à l’amiable.

— Vous avez déjà oublié nos conventions, répliqua Ernest. Nous sommes tombés d’accord que l’homme est égoïste, l’homme ordinaire, tel qu’il est. Vous vous lancez en l’air pour établir une distinction entre cet homme-là et les hommes tels qu’ils devraient être, mais qu’ils ne sont pas. Revenons sur terre ; le travailleur étant égoïste, veut avoir le plus possible dans le partage. Le capitaliste, étant égoïste, veut avoir tout ce qu’il peut prendre. Lorsqu’une chose existe en quantité limitée et que deux hommes veulent en avoir chacun le maximum, il y a conflit d’intérêts. C’est celui qui existe entre le travail et le capital, et c’est un conflit irréconciliable. Tant qu’il existera des ouvriers et des capitalistes, ils continueront à se quereller au sujet du partage. Si vous étiez à San-Francisco cet après-midi, vous seriez obligé d’aller à pied. Pas un train ne circule dans les rues.

— Encore une grève ?[18] demanda l’évêque d’un ton alarmé.

— Oui, on se chicane sur le partage des bénéfices des chemins de fer urbains.

L’évêque s’emporta.

— On a tort, cria-t-il. Les ouvriers n’y voient pas plus loin que le bout de leur nez. Comment peuvent-ils espérer qu’ils conserveront notre sympathie…

— Quand nous sommes forcés d’aller à pied, acheva malicieusement Ernest.

Mais l’évêque ne prit pas garde à cette proposition complétive.

— Leur point de vue est trop borné, continua-t-il. Les hommes devraient se conduire en hommes et non en brutes. Il va encore y avoir des violences et des meurtres, et des veuves et des orphelins affligés. Le capital et le travail devraient être unis. Ils devraient marcher la main dans la main et pour leur mutuel bénéfice.

— Vous voilà reparti en l’air, remarqua froidement Ernest. Voyons, redescendez sur terre et ne perdez pas de vue notre admission que l’homme est égoïste.

— Mais il ne devrait pas l’être ! s’écria l’évêque.

— Sur ce point je suis d’accord avec vous. Il ne devrait pas être égoïste, mais il continuera de l’être tant qu’il vivra dans un système social basé sur une morale à cochons.

Le dignitaire de l’Église fut effaré, et père se tordit.

— Oui, une morale à cochons, reprit Ernest sans remords. Voilà le dernier mot de votre système capitaliste. Et voilà ce que soutient votre Église, ce que vous prêchez chaque fois que vous montez en chaire. Une éthique à porcs, il n’y a pas d’autre nom à lui donner.

L’évêque se tourna comme pour en appeler à mon père, mais celui-ci hocha la tête en riant.

— Je crois bien que notre ami a raison, dit-il. C’est la politique du laisser-faire, du chacun pour soi et que le diable emporte le dernier. Comme le disait l’autre soir M. Everhard, la fonction que vous remplissez, vous autres gens d’Église, c’est de maintenir l’ordre établi, et la société repose sur cette base-là.

— Mais ce n’est pas la doctrine du Christ, s’écria l’évêque.

— Aujourd’hui l’Église n’enseigne pas la doctrine du Christ, répondit Ernest. C’est pourquoi les ouvriers ne veulent rien avoir à faire avec elle. L’Église approuve la terrible brutalité, la sauvagerie avec laquelle le capitaliste traite les masses laborieuses.

— Elle ne l’approuve pas, objecta l’évêque.

— Elle ne proteste pas, répliqua Ernest, et dès lors elle approuve, car il ne faut pas oublier que l’Église est entretenue par la classe capitaliste.

— Je n’avais pas envisagé les choses sous ce jour-là, dit naïvement l’évêque. Vous devez vous tromper. Je sais qu’il y a beaucoup de tristesses et de vilenies en ce monde. Je sais que l’Église a perdu le… ce que vous appelez le prolétariat[19].

— Vous n’avez jamais eu le prolétariat, cria Ernest. Il a grandi en dehors de l’Église et sans elle.

— Je ne saisis pas, dit faiblement l’évêque.

— Je vais vous expliquer. Par suite de l’introduction des machines et du système usinier vers la fin du XVIIIe siècle, la grande masse des laboureurs fut arrachée à la terre et le mode ancien du travail fut brisé. Les travailleurs, chassés de leurs villages, se trouvèrent parqués dans les villes manufacturières. Les mères et les enfants furent mis à l’œuvre sur les nouvelles machines. La vie de famille cessa. Les conditions devinrent atroces. C’est une page d’histoire écrite avec des larmes et du sang.

— Je sais, je sais, interrompit l’évêque avec une expression d’angoisse. Ce fut terrible ; mais cela se passait en Angleterre, il y a un siècle et demi.

— Et c’est ainsi que, voilà un siècle et demi, naquit le prolétariat moderne, continua Ernest. Et l’Église l’ignora. Pendant que les capitalistes construisaient ces abattoirs du peuple, l’Église restait muette, et aujourd’hui elle observe le même mutisme. Comme dit Austin Lewis[20] en parlant de cette époque, ceux qui avaient reçu le commandement « Paissez mes brebis » virent, sans la moindre protestation, ces brebis vendues et harassées à mort[21]… Avant d’aller plus loin je vous prie de me dire carrément si nous sommes d’accord ou non. L’Église a-t-elle protesté à ce moment-là ?

L’évêque Morehouse hésita. Pas plus que le Dr Hammerfield, il n’était habitué à ce genre d’offensive à domicile, selon l’expression d’Ernest.

— L’histoire du XVIIIe siècle est écrite, suggéra celui-ci. Si l’Église n’était pas muette, on doit trouver trace de sa protestation quelque part dans les livres.

— Malheureusement, je crois bien qu’elle est restée muette, avoua le dignitaire de l’Église.

— Et elle reste muette encore aujourd’hui.

— Ici nous ne sommes plus d’accord.

Ernest fit une pause, regarda attentivement son interlocuteur, et accepta le défi.

— Très bien, dit-il, nous allons voir. Il y a à Chicago des femmes qui travaillent toute la semaine pour quatre-vingt-dix cents. L’Église proteste-t-elle ?

— C’est une nouvelle pour moi, fut la réponse. Quatre-vingt-dix cents ! C’est épouvantable.

— L’Église a-t-elle protesté ? insista Ernest.

— L’Église l’ignore. Le prélat se débattait ferme.

— Cependant l’Église a reçu ce commandement « Paissez mes brebis », dit Ernest avec une amère ironie. Puis, se reprenant tout de suite : Pardonnez-moi ce mouvement d’aigreur ; mais pouvez-vous être surpris que nous perdions patience avec vous ? Avez-vous protesté devant vos congrégations capitalistes contre l’emploi d’enfants dans les filatures de coton du sud[22] ? Des enfants de six ou sept ans travaillant toutes les nuits en équipes de douze heures. Ils ne voient jamais la sainte lumière du jour. Ils meurent comme des mouches. Les dividendes sont payés avec leur sang. Et avec cet argent on construit de magnifiques églises dans la Nouvelle-Angleterre, et vos pareils y prêchent d’agréables platitudes devant les ventres replets et luisants des tirelires à dividendes.

— Je ne savais pas, murmura l’évêque dans un souffle défaillant. Son visage était pâle, comme s’il eût éprouvé des nausées.

— Ainsi vous n’avez pas protesté ?

Le pasteur eut un faible mouvement de dénégation.

— Ainsi l’Église est muette aujourd’hui, comme elle l’était au XVIII e siècle ?

L’évêque ne répondit rien, et pour une fois Ernest s’abstint d’insister.

— Et, ne l’oubliez pas, toutes les fois qu’un membre du clergé proteste, on le congédie.

— Je trouve que ce n’est guère juste.

— Protesterez-vous ? demanda Ernest.

— Montrez-moi, dans notre propre communauté, des maux comme ceux dont vous avez parlés, et j’élèverai la voix.

— Je me mets à votre disposition pour vous les montrer, dit tranquillement Ernest, et je vous ferai faire un voyage à travers l’enfer.

— Et moi je désavouerai tout !… Le pasteur s’était redressé dans son fauteuil, et sur son doux visage se répandait une expression de dureté guerrière.

— L’Église ne restera pas muette !

— Vous serez congédié, avertit Ernest.

— Je vous fournirai la preuve du contraire, fut la réplique. Vous verrez, si tout ce que vous dites est vrai, que l’Église s’est trompée par ignorance. Et je crois même que tout ce qu’il y a d’horrible dans la société industrielle est dû à l’ignorance de la classe capitaliste. Elle remédiera au mal dès qu’elle recevra le message que le devoir de l’Église est de lui communiquer.

Ernest se mit à rire. Son rire était brutal, et je me sentis poussée à prendre la défense de l’évêque.

— Souvenez-vous, lui dis-je, que vous ne voyez qu’une face de la médaille. Bien que vous ne nous fassiez crédit d’aucune bonté, il y a beaucoup de bon chez nous. L’évêque Morehouse a raison. Les maux de l’industrie, si terribles qu’ils soient, sont dus à l’ignorance. Les divisions sociales sont trop accentuées.

— L’Indien sauvage est moins cruel et moins implacable que la classe capitaliste, répondit-il, et en ce moment je fus tenté de le prendre en grippe.

— Vous ne nous connaissez pas. Nous ne sommes ni cruels ni implacables.

— Prouvez-le, lança-t-il d’un ton de défi.

— Comment puis-je vous le prouver, à vous ?

Je commençais à être en colère. Il secoua la tête.

— Je ne vous demande pas de me le prouver à moi ; je vous demande de vous le prouver à vous-même.

— Je sais à quoi m’en tenir.

— Vous ne savez rien du tout, répondit-il brutalement.

— Allons, allons, mes enfants ! dit père d’un ton conciliant.

— Je m’en moque, commençai-je avec indignation. Mais Ernest m’interrompit.

— Je crois que vous avez de l’argent placé dans les filatures de la Sierra, ou que votre père en a, ce qui revient au même.

— Qu’est-ce que ceci a de commun avec la question qui nous occupe ? m’écriai-je.

— Peu de chose, énonça-t-il lentement, sauf que la robe que vous portez est tachée de sang. Vos aliments ont le goût du sang. Des poutres du toit qui vous abrite dégoutte du sang de jeunes enfants et d’hommes valides. Je n’ai qu’à fermer les yeux pour l’entendre couler goutte à goutte autour de moi.

Joignant le geste à la parole, il se renversa dans son fauteuil et ferma les yeux. J’éclatai en larmes de mortification et de vanité froissée. Je n’avais jamais été si cruellement traitée de ma vie. L’évêque et mon père étaient aussi embarrassés et bouleversés l’un que l’autre. Ils essayèrent de détourner la conversation sur un terrain moins brûlant. Mais Ernest ouvrit les yeux, me regarda et les écarta du geste. Sa bouche était sévère, ses regards aussi, et il n’y avait pas dans ses yeux la moindre étincelle de gaîté. Qu’allait-il dire, quelle nouvelle cruauté allait-il m’infliger ? Je ne le sus jamais, car, à ce moment-là, un homme, passant sur le trottoir, s’arrêta pour nous regarder. C’était un gaillard solide et pauvrement vêtu qui portait sur le dos une lourde charge de chevalets, de chaises et d’écrans faits de bambou et de ratine. Il regardait la maison comme s’il hésitait à entrer pour essayer de vendre quelques uns de ces articles.

— Cet homme s’appelle Jackson, dit Ernest.

— Bâti comme il l’est, remarquai-je sèchement, il devrait travailler au lieu de faire le marchand ambulant[23].

— Remarquez sa manche gauche, m’avertit doucement Ernest.

Je jetai un coup d’œil et vis que la manche était vide.

— De ce bras vient un peu du sang que j’entendais couler de votre toit, continua-t-il du même ton doux et triste. Il a perdu son bras aux filatures de la Sierra, et, comme un cheval mutilé, vous l’avez jeté à la rue pour y mourir. Quand je dis « vous », je veux dire le sous-directeur et les personnages employés par vous et autres actionnaires pour faire marcher les filatures en votre nom. L’accident fut causé par le souci qu’avait cet ouvrier d’épargner quelques dollars à la compagnie. Son bras fut accroché par le cylindre dentelé de la cardeuse. Il aurait pu laisser passer le petit caillou qu’il avait aperçu entre les dents de la machine, et qui aurait brisé une double rangée de pointes. C’est en voulant le retirer qu’il eut le bras saisi et mis en pièces du bout des doigts à l’épaule. C’était la nuit. À la filature, on faisait des heures supplémentaires. Un gros dividende fut payé ce trimestre-là. Cette nuit-là, Jackson travaillait depuis bien des heures, et ses muscles avaient perdu leur ressort et leur vivacité. Voilà pourquoi il fut happé par la machine. Il avait une femme et trois enfants.

— Et qu’est-ce que la compagnie a fait pour lui ? demandai-je.

— Absolument rien. Oh ! pardon, elle a fait quelque chose. Elle a réussi à le faire débouter de l’action en dommages et intérêts qu’il lui avait intentée en sortant de l’hôpital. La compagnie emploie des avocats très habiles.

— Vous n’avez pas tout raconté, dis-je avec conviction, ou peut-être vous ne connaissez pas toute l’histoire. Il se peut que cet homme ait été insolent.

— Insolent ! ah ! ah ! — son rire était méphistophélique. — Grands dieux ! insolent, avec son bras déchiqueté ! Néanmoins, c’était un serviteur doux et humble, et jamais personne n’a dit qu’il ait été insolent.

— Mais au tribunal, insistai-je. Le jugement n’aurait pas été rendu contre lui s’il n’y avait pas eu dans cette affaire autre chose que ce que vous nous en avez dit.

— Le principal avocat-conseil de la Compagnie est le colonel Ingram, et c’est un homme de loi très capable. — Ernest me regarda sérieusement pendant un moment, puis continua :

— Je vais vous donner un avis, Mademoiselle Cunnigham : vous pourriez faire votre enquête privée sur le cas Jackson.

— J’avais déjà pris cette résolution, répondis-je froidement.

— C’est parfait, dit-il, rayonnant de bonne humeur. Et je vais vous dire où trouver l’homme. Mais je frémis à la pensée de tout ce que vous allez éprouver avec le bras de Jackson.

Et voilà comment l’évêque et moi nous acceptâmes les défis d’Ernest. Mes deux visiteurs s’en allèrent ensemble, me laissant toute froissée de l’injustice infligée à ma caste et à moi-même. Ce garçon-là était une brute. Je le haïssais à cet instant, et je me consolai à la pensée que sa conduite était tout ce qu’on pouvait attendre d’un homme de la classe ouvrière.


3. Le bras de Jackson


Je ne me doutais guère du rôle fatal que le bras de Jackson allait jouer dans ma vie. L’homme lui-même, quand je parvins à le trouver, ne me fit pas grande impression. Il habitait, dans le voisinage de la baie, au nord des marais, une masure indescriptible[24], entourée de flaques d’eau croupie et verdâtre qui répandaient une odeur fétide.

C’était bien le personnage humble et débonnaire que l’on m’avait décrit. Il s’occupait à un ouvrage de ratine et travaillait sans relâche pendant que je causais avec lui. Mais en dépit de sa résignation, je saisis dans sa voix une sorte d’amertume naissante quand il me dit :

— Ils auraient tout de même bien pu me donner du boulot comme gardien de nuit[25].

Je ne pus en tirer grand’chose. Il avait un air hébété que démentait son adresse au travail. Ceci me suggéra une question.

— Comment votre bras s’est-il trouvé pris dans la machine ?

Il me regarda d’une manière absente en réfléchissant, puis secoua la tête.

— J’en sais rien : c’est arrivé comme ça.

— Un peu de négligence peut-être ?

— Non, j’appellerais pas ça comme ça. Je faisais des heures supplémentaires, et je crois bien que j’étais fatigué un peu. J’ai travaillé dix-sept ans dans cette usine-là, et j’ai remarqué que la plupart des accidents arrivent juste avant le coup de sifflet[26]. Je parierais bien qu’il en arrive plus dans l’heure avant la sortie que dans tout le reste de la journée. Un homme n’est plus si vif quand il a trimé des heures sans arrêter. J’en ai assez vu pour savoir, des bonshommes entaillés, ou rabotés, ou déchiquetés.

— Vous en avez vu tant que cela ?

— Des cents et des cents, et des enfants dans le tas.

À part certains détails horribles, son récit de l’accident était bien conforme à celui que j’avais déjà entendu. Comme je lui demandais s’il avait enfreint quelque règlement sur la conduite de la machine, il hocha la tête.

— J’ai fait sauter la courroie de la main droite, et j’ai voulu ôter le caillou avec ma gauche. Je n’ai pas regardé si la courroie était bien dégagée. Je croyais que ma main droite avait fait le nécessaire, j’allongeai vivement le bras gauche… et pas du tout, la courroie n’était qu’à moitié dégagée… et alors mon bras fut broyé.

— Vous avez dû souffrir atrocement, dis-je avec sympathie.

— Dame, l’écrasement des os, ça n’était pas drôle.

Ses idées semblaient un peu confuses au sujet de l’action en dommages-intérêts. La seule chose claire pour lui, c’est qu’on ne lui avait pas accordé la moindre compensation. D’après son impression, cette décision adverse du tribunal reposait sur le témoignage des contremaîtres et du sous-directeur, qui, selon sa propre expression, n’avaient point dit ce qu’ils auraient dû dire. — Et je résolus d’aller les trouver.

Le plus net de tout cela, c’est que Jackson se trouvait réduit à une situation lamentable. Sa femme était en mauvaise santé, et ce métier de fabricant ambulant ne lui permettait pas de gagner de quoi nourrir sa famille. Il était en retard pour son loyer, et son aîné, un garçon de onze ans, travaillait déjà à la filature.

— Ils auraient tout de même bien pu me donner ce boulot-là comme veilleur de nuit, — furent ses dernières paroles quand je le quittai.

Après une entrevue avec l’avocat qui avait plaidé pour Jackson, ainsi qu’avec le sous-directeur et les deux contremaîtres entendus comme témoins dans l’affaire, je commençai à me rendre compte que les affirmations d’Ernest étaient bien fondées.

Du premier coup d’œil je jugeai l’homme de loi comme un être faible et insuffisant, et je ne m’étonnai plus que Jackson eût perdu son procès. Ma première pensée fut qu’il n’avait que ce qu’il méritait pour avoir choisi un pareil défenseur. Puis deux déclarations d’Ernest me revinrent à l’esprit : « La compagnie emploie des avocats très habiles » et « Le colonel Ingram est un homme de loi très capable ». Je me pris à penser que naturellement la compagnie était à même de se payer des talents de meilleur aloi que ne pouvait le faire un pauvre diable d’ouvrier comme Jackson. Mais ce détail me semblait secondaire, et, à mon idée, il devait sûrement y avoir quelque bonne raison pour que Jackson eût perdu la partie.

— Comment se fait-il que vous n’ayez pas gagné ce procès ? — demandai-je.

L’avocat, un moment, parut embarrassé et ennuyé, et je me sentis prise de pitié pour cette pauvre créature. Puis il commença à geindre. Je crois qu’il était né pleurnicheur, et appartenait à la race des vaincus dès le berceau. Il se plaignit des témoins, qui n’avaient fait que des dépositions favorables à la partie adverse : il n’avait pu leur arracher un mot en faveur de Jackson. Ils savaient de quel côté leur tartine était beurrée. Quant à Jackson, ce n’était qu’un sot. Il s’était laissé intimider et confondre par le colonel Ingram. Celui-ci excellait dans les contre-interrogatoires. Il avait retourné Jackson avec ses questions et lui avait arraché des réponses compromettantes.

— Comment ses réponses pouvaient-elles être compromettantes s’il avait la justice de son côté ? demandai-je.

— Qu’est-ce que la justice a à voir là-dedans ? demanda-t-il en retour. Et me montrant les nombreux volumes rangés sur les étagères de son pauvre bureau : — Vous voyez tous ces livres : c’est en les lisant que j’ai appris à distinguer entre le droit et la loi. Demandez à n’importe quel basochien. Il faut aller à l’école du dimanche pour savoir ce qui est juste, mais il faut s’adresser à ces livres pour apprendre ce qui est légal.

— Voulez-vous me faire entendre que Jackson avait le bon droit de son côté et que pourtant il a été battu ? lui demandai-je avec hésitation. Voulez-vous insinuer qu’il n’y a pas de justice à la cour du juge Caldwell ?

Le petit avocat écarquilla les yeux un instant, puis toute trace de combativité s’effaça de son visage.

Il recommença à se plaindre.

— La partie n’était pas égale pour moi. Ils ont berné Jackson et moi avec. Quelle chance avais-je de réussir ? Le colonel Ingram est un grand avocat. S’il n’était un juriste de premier ordre, croyez-vous qu’il aurait entre les mains les affaires des Filatures de la Sierra, du Syndicat Foncier d’Erston, de la Berkeley Consolidée, de l’Oakland, de la San Léandro et de Compagnie Électrique de Pleasanton ? C’est un avocat de corporations, et ces gens-là ne sont pas payés pour être des sots[27]. Pourquoi les Filatures de la Sierra, à elles seules, lui donnent-elles vingt mille dollars par an ? Vous pensez bien que c’est parce qu’aux yeux des actionnaires il vaut cette somme-là. Je ne vaux pas ça, moi. Si je le valais, je ne serais pas un raté, un crève-la-faim, obligé de me charger d’affaires comme celle de Jackson. Que pensez-vous que j’aurais touché si j’avais gagné son procès ?

— Je pense que vous l’auriez écorché.

— Naturellement, cria-t-il d’un ton irrité. Il faut bien que je vive[28].

— Il a une femme et des enfants.

— Moi aussi j’ai une femme et des enfants. Et il n’y a pas une âme au monde excepté moi pour s’inquiéter s’ils meurent de faim ou pas.

Son visage s’adoucit soudain. Il ouvrit le boîtier de sa montre et me montra la photographie en miniature d’une femme et de deux fillettes.

— Regardez, les voilà. Nous en avons vu de dures, on peut le dire. J’avais l’intention de les envoyer à la campagne si j’avais gagné ce procès-là. Elles ne se portent pas bien ici, mais je n’ai pas les moyens de les faire vivre ailleurs.

Quand je me levai pour prendre congé, il recommença ses gémissements.

— Je n’avais pas l’ombre d’une chance. Le colonel Ingram et le juge Caldwell sont une paire d’amis. Je ne dis pas que cette amitié aurait fait décider le cas contre nous si j’avais obtenu une déposition comme il faut au contre-examen de leurs témoins, mais je dois ajouter pourtant que le juge Caldwell et le colonel Ingram fréquentent la même loge, le même club. Ils demeurent dans le même quartier, où je ne puis pas vivre, moi. Leurs femmes sont toujours fourrées l’une chez l’autre. Et ce n’est entre eux que parties de whist et autres traintrains de ce genre.

— Et vous croyez pourtant que Jackson avait le bon droit pour lui ?

— Je ne le crois pas, j’en suis sûr. Et même au premier abord j’ai cru qu’il avait quelques chances pour lui. Mais je ne l’ai pas dit à ma femme, pour ne pas lui donner de faux espoirs. Elle s’était emballée pour un séjour à la campagne. Elle a été assez désappointée comme cela.

À Pierre Donnelly, l’un des contremaîtres qui avaient déposé au procès, je posai la question suivante :

— Pourquoi n’avez-vous pas appelé l’attention sur le fait que Jackson avait été blessé en essayant d’éviter une détérioration à la machine ?

Il réfléchit longtemps avant de me répondre. Puis il regarda d’un air inquiet autour de lui et déclara :

— Parce que j’ai une brave femme et les trois gosses les plus gentils qu’on puisse voir.

— Je ne comprends pas.

— En d’autres termes, parce qu’il eût été malsain de parler ainsi.

— Voulez-vous dire…

Il m’interrompit avec passion.

— Je veux dire ce que je dis. Il y a de longues années que je travaille à la filature. J’ai commencé tout gamin sur les broches, et depuis je n’ai cessé de trimer. C’est à force de travail que je suis arrivé à ma situation actuelle, qui est un emploi privilégié. Je suis contremaître, s’il vous plaît. Et je me demande s’il y a un seul homme à l’usine qui me tendrait la main pour m’empêcher de me noyer. Jadis, je faisais partie de l’Union. Mais je suis resté en service pour la compagnie pendant deux grèves. On m’a traité de « jaune ». Regardez les cicatrices sur ma tête : j’ai été lapidé à coups de briques. Aujourd’hui pas un homme ne voudrait prendre un verre avec moi si je l’invitais, et il n’y a pas un apprenti aux broches qui ne maudisse mon nom. Mon seul ami, c’est la compagnie. Ce n’est pas mon devoir de la soutenir, mais c’est mon pain et mon beurre et la vie de mes enfants. Voilà pourquoi je n’ai rien dit.

— Jackson était-il à blâmer ? lui demandai-je.

— Il aurait dû obtenir des dommages. C’était un bon travailleur qui n’avait jamais causé d’ennuis à personne.

— N’étiez-vous donc pas libre de dire toute la vérité, comme vous aviez juré de le faire ?

Il secoua la tête.

— La vérité, toute la vérité, et rien que la vérité, ajoutai-je d’un ton solennel.

Son visage se passionna de nouveau. Il l’éleva, non pas vers moi, mais vers le ciel.

— Je me laisserais brûler âme et corps à petit feu dans l’enfer éternel pour l’amour de mes mêmes, répondit-il.

Henry Dallas, le sous-directeur, était un individu à face de renard qui me toisa avec insolence et refusa de parler. Je ne pus en tirer un mot concernant le procès et sa propre déposition.

J’obtins plus de succès près de l’autre contremaître. James Smith était un homme aux traits durs et j’éprouvai un serrement de cœur en l’abordant. Lui aussi me fit entendre qu’il n’était pas libre, et au cours de la conversation je m’aperçus qu’il dépassait mentalement la moyenne des hommes de son espèce. D’accord avec Pierre Donnelly, il estimait que Jackson aurait dû obtenir des dommages. Il alla même plus loin et qualifia de cruauté froide le fait d’avoir jeté ce travailleur à la rue après un accident qui le privait de toute capacité. Il raconta, lui aussi, qu’il se produisait de fréquents accidents à la filature et que c’était une politique adoptée par la compagnie de lutter à outrance contre les actions intentées en pareil cas.

— Cela représente des centaines de mille dollars par an pour les actionnaires, fit-il.

Alors je me souvins du dernier dividende touché par père, qui avait servi à payer une jolie robe pour moi et des livres pour lui. Je me rappelai l’accusation d’Ernest disant que ma jupe était tachée de sang, et je sentis ma chair frissonner sous mes vêtements.

— Dans votre déposition, vous n’avez pas fait ressortir que Jackson fut victime de l’accident en essayant de préserver la machine d’une détérioration ?

— Non, répondit-il, et ses lèvres se pincèrent amèrement. J’ai témoigné que Jackson avait été blessé par suite de négligence et d’insouciance et que la Compagnie n’était aucunement à blâmer ni responsable.

— Y avait-il eu négligence de la part de Jackson ?

— On peut appeler cela de la négligence si l’on veut, ou employer tout autre terme. Le fait est qu’un homme est fatigué quand il a travaillé plusieurs heures consécutives.

L’individu commençait à m’intéresser. Il était certainement d’un type moins ordinaire.

— Vous êtes plus instruit que la généralité des ouvriers, lui dis-je.

— J’ai passé par l’École Secondaire, répondit-il. J’ai pu suivre les cours en remplissant les fonctions de portier. Mon rêve était de me faire inscrire à l’Université, mais mon père est mort, et je suis venu travailler à la filature. J’aurais voulu devenir naturaliste, ajouta-t-il avec timidité, comme s’il avouait une faiblesse. J’adore les animaux. Au lieu de cela, je suis entré en usine. Une fois promu contremaître, je me mariai, puis la famille est venue, et… je n’étais plus mon maître.

— Qu’entendez-vous par là ?

— J’entends expliquer pourquoi j’ai témoigné comme je l’ai fait au procès, pourquoi j’ai suivi les instructions données.

— Données par qui ?

— Par le colonel Ingram. C’est lui qui esquissa pour moi la déposition que je devais faire.

— Et qui a fait perdre son procès à Jackson.

Il fit un signe affirmatif, et la rougeur lui monta au visage.

— Et Jackson avait une femme et deux enfants qui dépendaient de lui.

— Je sais, dit-il tranquillement, mais sa figure s’assombrit davantage.

— Dites-moi, continuai-je. A-t-il été facile à l’être que vous étiez, quand vous suiviez les cours de l’École Secondaire, de se transformer en l’homme capable de faire une chose pareille ?

La soudaineté de son accès de colère me surprit et m’effraya. Il cracha[29] un juron formidable et serra le poing comme pour me frapper.

— Je vous demande pardon, dit-il au bout d’un moment. Non, cela n’a pas été facile… Et maintenant, je crois que vous feriez mieux de vous en aller… Vous avez tiré de moi tout ce que vous vouliez. Mais laissez-moi vous avertir d’une chose avant votre départ. Il ne vous servira à rien de répéter ce que je vous ai dit. Je le nierai, et il n’y a pas de témoins. Je nierai jusqu’au moindre mot : et, s’il le faut, je le nierai sous serment à la barre des témoins.

Après cette entrevue, j’allai retrouver père à son bureau dans le bâtiment de la Chimie, et j’y rencontrai Ernest. C’était une surprise inattendue, mais il vint au-devant de moi avec ses yeux hardis et sa ferme poignée de main et ce curieux mélange d’aise et de gaucherie qui lui était familier. Il semblait avoir oublié notre dernière réunion et son atmosphère un peu orageuse ; mais aujourd’hui je n’étais pas d’humeur à lui en laisser perdre le souvenir.

— J’ai approfondi l’affaire Jackson, lui dis-je brusquement.

À l’instant, son attention et son intérêt se concentrèrent sur ce que j’allais dire, et pourtant je devinais dans ses yeux la certitude que mes convictions antérieures étaient ébranlées.

— Il me paraît avoir été bien mal traité, je l’avoue, et je crois qu’un peu de son sang rougit effectivement le plancher de ma demeure.

— Naturellement, répondit-il. Si Jackson et tous ses camarades étaient traités avec pitié, les dividendes seraient moins considérables.

— Je ne pourrai plus jamais prendre plaisir à mettre une jolie robe, ajoutai-je.

Je me sentais humble et contrite, mais je trouvais très doux de me représenter Ernest comme une sorte de confesseur. En ce moment, comme toujours, sa force me séduisait. Elle semblait rayonner comme un gage de paix et de protection.

— Vous n’en prendrez pas davantage à mettre une robe en toile à sac, dit-il gravement. Il y a des filatures de jute, vous savez, et il s’y passe exactement la même chose. C’est partout pareil. Notre civilisation tant vantée est fondée dans le sang, imbibée de sang et ni vous ni moi, ni personne ne pouvons échapper à la tache écarlate. Quels sont les hommes avec qui vous avez causé ?

Je lui racontai tout ce qui s’était passé.

— Pas un d’entre eux n’est libre de ses actes, dit-il. Tous sont enchaînés à l’impitoyable machine industrielle. Et le plus pathétique dans cette tragédie, c’est qu’ils y sont tous attachés par les liens du cœur : leurs enfants, toujours cette jeune vie que leur instinct est de protéger ; et cet instinct est plus fort que toute la morale dont ils disposent. Mon propre père a menti, a volé, a fait toutes sortes de choses déshonorantes pour nous mettre du pain dans la bouche, à moi et à mes frères et sœurs. C’était un esclave de la machine ; elle a broyé sa vie, elle l’a usé à mort.

— Mais vous, du moins, interrompis-je, vous êtes un homme libre.

— Pas entièrement, répliqua-t-il. Je ne suis pas attaché par les liens du cœur. Je rends grâce au ciel de n’avoir pas d’enfants, bien que je les aime à la folie. Si pourtant je me mariais, je n’oserais pas en avoir.

— C’est certainement là une mauvaise doctrine, m’écriai-je.

— Je le sais bien, dit-il tristement. Mais c’est une doctrine d’opportunisme. Je suis révolutionnaire, et c’est une vocation périlleuse.

Je me mis à rire d’un air incrédule.

— Si j’essayais d’entrer la nuit dans la maison de votre père pour lui voler ses dividendes de la Sierra, que ferait-il ?

— Il dort avec un revolver sur la tablette à la tête de son lit. Il est très probable qu’il vous tirerait dessus.

— Et si moi et quelques autres conduisions un million et demi d’hommes[30], dans les maisons de tous les riches, il y aurait bien des coups de feu échangés, n’est-ce pas.

— Oui, mais vous ne le faites pas.

— C’est précisément ce que nous sommes en train de faire. Et notre intention est de prendre non seulement les richesses qui sont dans les maisons, mais toutes les sources de cette richesse, toutes les mines, les chemins de fer, les usines, les banques et les magasins. La révolution, c’est cela. C’est une chose éminemment dangereuse. Et je crains que le massacre ne soit plus grand encore que nous ne l’imaginons. Mais comme je le disais, personne aujourd’hui n’est tout à fait libre. Nous sommes tous pris dans les engrenages de la machine industrielle. Vous avez découvert que vous y étiez prise vous-même, et que les hommes à qui vous parliez y étaient pris aussi. Interrogez-en d’autres : allez voir le colonel Ingram ; traquez les reporters qui ont empêché le cas Jackson de paraître dans les journaux, et les directeurs de ces journaux eux-mêmes. Vous découvrirez que tous sont esclaves de la machine.

Un peu plus tard, au cours de notre conversation, je lui posai une simple question au sujet des risques d’accident encourus par les ouvriers, et il me gratifia d’une véritable conférence bourrée de statistiques.

— Cela se trouve dans tous les livres, dit-il. On a comparé les chiffres et il est formellement prouvé que les accidents, relativement rares aux premières heures de la matinée, se multiplient selon une progression croissante à mesure que les travailleurs se fatiguent et perdent leur activité musculaire et mentale. Peut-être ignorez-vous que votre père a trois fois plus de chances qu’un ouvrier de conserver sa vie et ses membres intacts. Mais les compagnies d’assurance[31] le savent. Elles lui prendront quatre dollars et quelque chose de prime annuelle pour une police de mille dollars, pour laquelle elles demandent quinze dollars à un homme de peine.

— Et vous ? demandai-je. Et au moment même où je posais cette question je me rendis compte que j’éprouvais pour lui une inquiétude plus qu’ordinaire.

— Oh moi, répondit-il négligemment, en tant que révolutionnaire, j’ai environ huit chances contre une, pour un ouvrier, d’être tué ou blessé. Aux chimistes experts qui manipulent des explosifs, les compagnies d’assurance demandent huit fois ce qu’elles prennent aux ouvriers. Je crois bien qu’elles ne voudraient pas m’assurer du tout. Pourquoi me demandez-vous cela ?

Mes paupières battirent, et je sentis la rougeur me monter au visage, non parce qu’il m’avait surprise dans mon inquiétude, mais parce que je m’y étais surprise moi-même.

Juste à ce moment père entra et se prépara à partir avec moi. Ernest lui rendit des livres empruntés et sortit le premier. Sur le seuil, il se retourna et me dit :

— Oh ! à propos, puisque vous êtes en train de ruiner votre propre tranquillité d’esprit pendant que j’en fais autant à l’évêque, vous pourriez aller voir mesdames Wickson et Pertonwaithe. Vous savez que leurs maris sont les deux principaux actionnaires de la filature. Comme tout le reste de l’humanité, ces deux femmes sont attachées à la machine, mais attachées de telle façon qu’elles siègent tout à fait au sommet.


4. Les esclaves de la machine


Plus je pensais au bras de Jackson, plus j’étais bouleversée. Je me trouvais face à face ici avec quelque chose de concret ; pour la première fois, je voyais la vie. Ma jeunesse passée à l’Université, l’instruction et l’éducation que j’y avais reçues, restaient en dehors de la vie réelle. Je n’avais rien appris que des théories sur l’existence et la société, des choses qui font très bon effet sur le papier ; maintenant seulement, je venais de voir la vie telle qu’elle est. Le bras de Jackson était un fait pris sur le vif, et dans ma conscience résonnait l’apostrophe d’Ernest : « C’est un fait, camarade, un fait irréfragable ! »

Que toute notre société fût fondée dans le sang, cela me semblait monstrueux, impossible. Pourtant Jackson se dressait là, et je ne pouvais y échapper. Ma pensée y revenait constamment, comme l’aiguille aimantée vers le pôle. Il avait été traité d’une façon abominable. On ne lui avait pas payé sa chair, afin de répartir de plus gros dividendes. Je connaissais une vingtaine de familles prospères et satisfaites qui, ayant touché ces dividendes, profitaient pour leur quote-part du sang de Jackson. Mais si la société pouvait poursuivre son cours sans prendre garde à cet horrible traitement subi par un seul homme, ne devenait-il pas vraisemblable que beaucoup d’autres eussent été traités de même ? Je me rappelais ce qu’Ernest avait dit des femmes de Chicago qui travaillent pour quatre-vingt-dix cents par semaine, et des enfants en esclavage dans les filatures de coton du midi. Et je croyais voir leurs pauvres mains, amaigries et vampirisées, tissant l’étoffe dont était faite ma robe ; puis ma pensée revenant aux filatures de la Sierra et aux dividendes partagés, faisait ressortir sur ma manche le sang de Jackson. Je ne pouvais fuir ce personnage ; toutes mes méditations me ramenaient vers lui…

Tout au fond de moi, j’avais l’impression d’être au bord d’un précipice ; je m’attendais à quelque nouvelle et terrible révélation de la vie. Et je n’étais pas seule : tout mon entourage était en train de se retourner sens dessus-dessous. D’abord mon père : l’effet qu’Ernest commençait à produire sur lui m’était déjà visible. Ensuite l’évêque Morehouse : la dernière fois que je l’avais rencontré, il m’avait fait l’effet d’un homme malade. Il était dans un état de haute tension nerveuse, et ses yeux trahissaient une horreur inexprimable. Ses quelques mots me firent comprendre qu’Ernest avait tenu sa promesse de lui faire faire un voyage à travers l’enfer ; mais je ne pus savoir quelles scènes diaboliques avaient défilé devant lui, car il était trop interdit pour en parler.

À un moment donné, pénétrée que j’étais de ce bouleversement de mon petit monde à moi et de l’univers entier, je me pris à penser qu’Ernest en était cause. Nous étions si heureux et si paisibles avant sa venue ! L’instant d’après, je compris que cette idée était une trahison contre la réalité. Ernest m’apparut transfiguré en un messager de vérité, avec les yeux étincelants et le front intrépide d’un archange livrant bataille pour le triomphe de la lumière et de la justice, pour la défense des pauvres, des délaissés et des déshérités. Et devant moi se dressa une autre figure, celle du Christ. Lui aussi avait pris le parti de l’humble et de l’opprimé à la face de tous les pouvoirs établis des prêtres et des pharisiens. Je me souvins de sa mort sur la croix, et mon cœur se serra d’angoisse à la pensée d’Ernest. Était-il aussi destiné au supplice, lui, avec son intonation de combat et toute sa belle virilité ?

Et soudain, je reconnus que je l’aimais. Mon être se fondait dans un désir de le consoler. Je songeai à ce que devait être sa vie sordide, mesquine et dure. Je pensai à son père qui, pour lui, avait menti et volé, s’était éreinté jusqu’à la mort. Et lui-même était entré à la filature à l’âge de dix ans ! Mon cœur se gonflait du désir de le prendre dans mes bras, de poser sa tête sur ma poitrine, — sa tête fatiguée de tant de pensées — et de lui procurer un instant de repos, un peu de soulagement et d’oubli, une minute de tendresse.

Je rencontrai le colonel Ingram à une réception de gens d’église. Je connaissais bien le colonel, et depuis des années. Je m’arrangeai pour l’attirer derrière des caisses de palmiers et de caoutchoucs, dans un coin où, sans qu’il s’en doutât, il se trouvait pris comme au piège. Notre tête-à-tête débuta par les plaisanteries et galanteries d’usage. C’était en tout temps un homme de façons aimables, plein de diplomatie, de tact et d’égards, et au point de vue extérieur, l’homme le plus distingué de notre société. Même le vénérable doyen de l’Université paraissait chétif et artificiel à côté de lui.

En dépit de ces avantages, je découvris que le colonel Ingram se trouvait dans la même situation que les mécaniciens illettrés à qui j’avais eu affaire. Ce n’était pas un homme libre de ses actes. Lui aussi était lié sur la roue. Je n’oublierai jamais la transformation qui s’opéra chez lui quand j’abordai le cas Jackson.

Son sourire de bonne humeur s’évanouit comme un rêve, et une expression effrayante défigura instantanément ses traits d’homme bien élevé. Je ressentis la même alarme que devant l’accès de rage de James Smith. Le colonel ne jura point, et c’est la seule différence qui restât entre l’ouvrier et lui. Il jouissait d’une réputation d’homme spirituel, mais pour le moment son esprit était en déroute. Sans en avoir conscience, il cherchait à droite et à gauche une issue pour s’échapper ; mais je le tenais comme dans une trappe.

Oh ! ce nom de Jackson le rendait malade. Pourquoi avais-je abordé un pareil sujet ? La plaisanterie lui semblait dépourvue de sel. C’était mauvais goût et manque de considération de ma part. Ne savais-je pas que dans sa profession les sentiments personnels ne comptent pour rien ? Il les laissait chez lui en allant à son bureau, et, une fois là, il n’admettait plus que des sentiments professionnels.

— Jackson aurait-il dû recevoir des dommages ? lui demandai-je.

— Certainement !… Du moins mon avis personnel est qu’il y avait droit. Mais cela n’a rien à voir avec le point de vue légal de l’affaire.

Il commençait à reprendre en mains ses esprits dispersés.

— Dites-moi, colonel, la loi a-t-elle quelque chose à voir avec le droit, avec la justice, avec le devoir ?

— Le devoir… le devoir… Il faudrait changer la première syllabe du mot.

— J’entends : c’est avec le pouvoir que vous avez affaire ?

Il fit un signe d’approbation.

— Et cependant la loi est soi-disant faite pour nous rendre justice ?

— Ce qu’il y a de plus paradoxal, c’est qu’elle nous la rend.

— En ce moment, vous exprimez une opinion professionnelle, sans doute ?

Le colonel Ingram devint cramoisi : il rougit, positivement, comme un écolier ; et de nouveau il chercha des yeux un moyen d’évasion ; mais je bloquais la seule issue praticable et je ne faisais pas mine de bouger.

— Dites-moi, continuai-je, quand on abandonne ses sentiments personnels pour ses sentiments professionnels, cet acte ne pourrait-il pas être défini comme une sorte de mutilation spirituelle volontaire ?

Je ne reçus pas de réponse. Le colonel s’était dérobé sans gloire, renversant un palmier dans sa fuite.

Ensuite, j’essayai les journaux. Sans passion, avec calme et modération, j’écrivis un simple compte rendu de l’affaire Jackson. Je m’abstins de mettre en cause les personnages avec qui j’avais causé, et même de mentionner leurs noms. Je retraçais les faits tels qu’ils s’étaient passés, je rappelais les longues années pendant lesquelles Jackson avait travaillé à l’usine, son effort pour épargner une détérioration à la machine, l’accident qui en était résulté, et sa misérable condition actuelle. Avec un ensemble parfait, les trois quotidiens et les deux hebdomadaires de la localité refusèrent mon article.

Je m’arrangeai pour mettre la main sur Percy Layton. C’était un gradué de l’Université qui voulait se lancer dans le journalisme et qui faisait actuellement son apprentissage de reporter au plus influent des trois quotidiens. Il sourit quand je lui demandai pourquoi les journaux avaient supprimé toute mention de Jackson et de son procès.

— Politique éditoriale, dit-il. Nous n’avons rien à voir là-dedans. C’est l’affaire des directeurs.

— Mais pourquoi cette politique ?

— Nous faisons bloc avec les corporations. Même en payant au prix d’annonces, même en payant dix fois le tarif ordinaire, vous ne pourrez faire insérer cette information dans aucun journal ; et l’employé qui essayerait de la faire passer en fraude perdrait sa place.

— Et si nous parlions de votre politique à vous ? Il me semble bien que votre fonction est de déformer la vérité d’après les ordres de vos patrons, qui, à leur tour, obéissent au bon plaisir des corporations.

— Je n’ai rien à voir là-dedans…

Il parut mal à l’aise pour un instant ; puis sa figure s’éclaira : il venait de trouver un faux-fuyant.

— Personnellement, je n’écris rien qui ne soit vrai. Je suis en règle avec ma propre conscience. Naturellement, il se présente un tas de choses répugnantes au cours d’une journée de travail ; mais, vous comprenez, tout cela fait partie du traintrain quotidien, conclut-il avec une logique enfantine.

— Cependant, plus tard, vous comptez vous asseoir dans un fauteuil directorial et suivre une politique ?

— D’ici là je serai endurci.

— Puisque vous n’êtes pas encore endurci, dites-moi ce que vous pensez dès maintenant de la politique éditoriale en général.

— Je ne pense rien du tout, répondit-il vivement. Il ne faut pas donner des coups de pied dans les bas-flancs si l’on veut réussir dans le journalisme. J’ai toujours appris cela si je ne sais pas autre chose.

Et il hocha d’un air de sagesse sa tête juvénile.

— Mais que faites-vous de la droiture ?

— Vous ne comprenez pas les trucs du métier. Ils sont corrects naturellement, puisque tout se termine toujours bien, n’est-ce pas ?

— C’est délicieusement vague, murmurai-je.

Mais mon cœur saignait pour cette jeunesse, et je me sentais envie de crier à l’aide ou de fondre en larmes. Je commençais à percer les apparences superficielles de cette société où j’avais toujours vécu, et à en découvrir les réalités effrayantes et cachées. Une conspiration tacite semblait montée contre Jackson, et je sentais un frisson de sympathie même pour l’avocat larmoyant qui avait soutenu si piteusement sa cause. Cependant, cette organisation tacite devenait singulièrement vaste. Elle ne visait pas Jackson seulement. Elle était dirigée contre tous les ouvriers qui avaient été mutilés dans la filature, et, dès lors, pourquoi pas contre tous les ouvriers de toutes les usines et des industries de tout genre ?

S’il en était ainsi, la société était un mensonge. Je reculais d’effroi devant mes propres conclusions. C’était trop abominable, trop terrible pour être vrai. Pourtant, il y avait ce Jackson, et son bras, et ce sang qui coulait de mon toit et tachait ma robe. Et il y avait beaucoup de Jacksons ; il y en avait des centaines à la filature, il l’avait dit lui-même. Le bras fantôme ne me lâchait pas.

J’allai voir M. Wickson et M. Pertonwaithe, les deux hommes qui détenaient la plus grosse part des actions. Mais je ne réussis pas à les émouvoir comme les mécaniciens à leur service. Je m’aperçus qu’ils professaient une éthique supérieure à celle du reste des hommes, ce qu’on pourrait appeler la morale aristocratique, la morale des maîtres[32]. Ils parlaient en termes larges de leur politique, de leur savoir-faire, qu’ils identifiaient avec la probité. Ils s’adressaient à moi d’un ton paternel, avec des airs protecteurs vis-à-vis de ma jeunesse et de mon inexpérience. De tous ceux que j’avais rencontrés au cours de mon enquête, ceux-ci étaient bien les plus immoraux et les plus incurables. Et ils restaient absolument persuadés que leur conduite était juste : il n’y avait ni doute ni discussion possible à ce sujet. Ils se croyaient les sauveurs de la société, convaincus de faire le bonheur du grand nombre : ils traçaient un tableau pathétique des souffrances que subirait la classe laborieuse sans les emplois qu’eux-mêmes, et seuls, pouvaient lui procurer.

En quittant ces deux maîtres, je rencontrai Ernest et lui racontai mon expérience. Il me regarda avec une expression satisfaite.

— C’est parfait, dit-il. Vous commencez à déterrer la vérité par vous-même. Vos conclusions, déduites d’une généralisation de vos propres expériences, sont correctes. Dans le mécanisme industriel, nul n’est libre de ses actes, excepté le gros capitaliste, et encore il ne l’est pas, si j’ose employer cette tournure de phrase irlandaise[33].

« Les maîtres, vous le voyez, sont parfaitement sûrs d’avoir raison en agissant comme ils le font. Telle est l’absurdité qui couronne tout l’édifice. Ils sont liés par leur nature humaine de telle façon qu’ils ne peuvent faire une chose à moins de la croire bonne. Il leur faut une sanction pour leurs actes. Quand ils veulent entreprendre quoi que ce soit, en affaires bien entendu, ils doivent attendre qu’il naisse dans leur cervelle une sorte de conception religieuse, morale, ou philosophique du bien-fondé de cette chose. Alors ils vont de l’avant et la réalisent, sans s’apercevoir que le désir est père de la pensée. À n’importe quel projet ils finissent toujours par trouver une sanction. Ce sont des casuistes superficiels, des jésuites. Ils se sentent même justifiés à faire le mal pour qu’il en résulte du bien. L’un des plus plaisants de leurs axiomes fictifs, c’est qu’ils se proclament supérieurs au reste de l’humanité en sagesse et en efficacité. De par cette sanction, ils s’arrogent le droit de répartir le pain et le beurre pour tout le genre humain. Ils ont même ressuscité la théorie du droit divin des rois, des rois du commerce, en l’espèce[34].

« Le point faible de leur position consiste en ce qu’ils sont simplement des hommes d’affaires. Ils ne sont pas des philosophes : Ils ne sont ni biologistes ni sociologues. S’ils l’étaient, tout irait mieux, naturellement. Un homme d’affaires qui serait en même temps versé dans ces deux sciences saurait approximativement ce qu’il faut à l’humanité. Mais, en dehors du domaine commercial, ces gens-là sont stupides. Ils ne connaissent que les affaires. Ils ne comprennent ni le genre humain ni le monde, et néanmoins ils se posent en arbitres du sort de millions d’affamés et de toutes les multitudes en bloc. L’histoire, un jour, se paiera à leurs dépens un rire homérique. »

J’étais maintenant préparée à aborder Mme Wickson et Mme Pertonwaithe, et l’entretien que j’eus avec elles ne me réservait plus de surprises. C’étaient des dames de la meilleure société[35], habitant de véritables palais. Elles possédaient beaucoup d’autres résidences un peu partout à la campagne, à la montagne, au bord des lacs ou de la mer. Une armée de serviteurs s’empressait autour d’elles, et leur activité sociale était étourdissante. Elles patronnaient les universités et les églises, et les pasteurs tout particulièrement étaient prêts à plier les genoux devant elles[36]. Ces deux femmes constituaient de véritables puissances, avec tout l’argent à leur disposition. Elles détenaient à un remarquable degré le pouvoir de subventionner la pensée, comme je devais bientôt l’apprendre grâce aux avertissements d’Ernest.

Elles singeaient leurs maris et discouraient dans les mêmes termes généraux de la politique à suivre, des devoirs et des responsabilités incombant aux gens riches. Elles se laissaient gouverner par la même éthique que leurs époux, par leur morale de classe : et elles débitaient des phrases filantes que leurs propres oreilles ne comprenaient pas.

De plus, elles s’irritèrent lorsque je leur dépeignis la déplorable condition de la famille Jackson ; et comme je m’étonnais qu’elles n’eussent pas établi un fonds de réserve en sa faveur, elles déclarèrent n’avoir besoin de personne pour leur enseigner leurs devoirs sociaux ; quand je leur demandai carrément de le secourir, elles refusèrent non moins carrément. Le plus étonnant est qu’elles exprimèrent leur refus en termes presque identiques, bien que je fusse allé les voir séparément et que chacune ignorât que j’avais vu ou devais voir l’autre. Leur réponse commune fut qu’elles étaient heureuses de saisir cette occasion de bien montrer une fois pour toutes qu’elles n’accorderaient pas de primes à la négligence, et qu’elles ne voulaient pas, en payant les accidents, tenter les pauvres de se blesser volontairement[37].

Et elles étaient sincères, ces deux femmes ! La double conviction de leur supériorité de classe et de leur éminence personnelle leur montait à la tête et les enivrait. Elles trouvaient dans leur morale de caste des sanctions pour tous les actes qu’elles accomplissaient. Une fois remontée en voiture à la porte du splendide hôtel de Mme Pertonwaithe, je me retournai pour le contempler, et je me souvins de l’expression d’Ernest disant que ces femmes aussi étaient attachées à la machine, mais de telle façon qu’elles siégeaient tout à fait au sommet.


5. Les Philomathes[38]


Ernest venait souvent à la maison et ce n’était pas seulement mon père, ni les dîners de controverse, qui l’attiraient. Dès cette époque je me flattais d’y être pour quelque chose, et je ne tardai guère à être fixée. Car jamais il n’y eut au monde soupirant pareil à celui-là. De jour en jour son regard et sa poignée de main se firent plus fermes, s’il est possible, et la question que j’avais vu poindre dans ses yeux devint de plus en plus impérative.

Ma première impression lui avait été défavorable, puis je m’étais sentie attirée. Vint ensuite un accès de répulsion, le jour où il attaqua ma classe et moi-même avec si peu de ménagements ; mais bientôt je me rendis compte qu’il n’avait nullement calomnié le monde où je vivais, que tout ce qu’il avait dit de dur et d’amer était justifié ; et plus que jamais je me rapprochai de lui. Il devenait mon oracle. Pour moi, il arrachait le masque à la société, et me laissait entrevoir des vérités aussi incontestables que déplaisantes.

Non, jamais il n’y eut pareil amoureux. Une jeune fille ne peut vivre jusqu’à vingt-quatre ans dans une ville universitaire sans qu’on lui fasse la cour. J’avais été courtisée par d’imberbes sophomores[39] et par des professeurs chenus, sans compter les athlètes de la boxe et les géants du ballon. Mais aucun n’avait mené l’assaut comme le faisait Ernest. Il m’avait enfermée dans ses bras avant que je m’en aperçoive, et ses lèvres s’étaient posées sur les miennes avant que j’aie le temps de protester ou de résister. Devant la sincérité de son ardeur, la dignité conventionnelle et la réserve virginale paraissaient ridicules. Je perdais pied sous une attaque superbe et irrésistible. Il ne me fit aucune déclaration ni demande d’engagement. Il me prit dans ses bras, m’embrassa, et considéra désormais comme un fait acquis que je serais sa femme. Il n’y eut pas de débat à ce sujet : la seule discussion, qui naquit plus tard, devait porter sur la date du mariage.

C’était inouï, invraisemblable, et pourtant, comme son critérium de vérité, ça fonctionnait ; j’y confiai ma vie, et je n’eus pas à m’en repentir. Cependant, durant ces premiers jours de notre amour, je m’inquiétais un peu de la violence et de l’impétuosité de sa galanterie. Mais ces craintes n’étaient pas fondées ; aucune femme n’eut la chance de posséder un époux plus doux et plus tendre. La douceur et la violence se mêlaient curieusement dans sa passion, comme l’aise et la maladresse dans son maintien. Cette légère gaucherie dans son attitude ! Il ne s’en débarrassa jamais, et c’était charmant. Sa conduite dans notre salon me suggérait la promenade prudente d’un taureau dans une boutique de porcelaine[40].

S’il me restait un dernier doute sur la profondeur réelle de mes propres sentiments à son égard, c’était tout au plus une hésitation subconsciente, et elle s’évanouit précisément à cette époque. C’est au club des Philomathes, en une nuit de bataille magnifique où Ernest affronta les maîtres du jour dans leur propre repaire, que mon amour me fut révélé dans toute sa plénitude. Le club des Philomathes était bien le plus choisi qui existât sur la côte du Pacifique. C’était une fondation de Miss Brentwood, vieille demoiselle fabuleusement riche, à qui il tenait lieu de mari, de famille et de joujou. Ses membres étaient les plus riches de la société et les plus forts esprits parmi les riches, avec, naturellement, un petit nombre d’hommes de science pour donner à l’ensemble une teinture intellectuelle.

Le club des Philomathes ne possédait pas de local particulier ; c’était un club d’un genre spécial, dont les membres se réunissaient une fois par mois au domicile privé de l’un d’entre eux, pour y entendre une conférence. Les orateurs étaient généralement payés, mais pas toujours. Lorsqu’un chimiste de New York avait fait une découverte au sujet du radium par exemple, on lui remboursait toutes les dépenses de son voyage à travers le continent et on lui remettait en outre une somme princière pour le dédommager de son temps. Il en était de même pour l’explorateur qui revenait des régions polaires et pour les nouvelles étoiles de la littérature et de l’art. Nul visiteur étranger n’était admis à ces réunions, et les Philomathes s’étaient fait une règle de ne rien laisser transpirer de leurs discussions dans la presse ; de sorte que, même les hommes d’État — il en était venu, et des plus grands — pouvaient dire toute leur pensée.

Je viens de déplier devant moi la lettre un peu fripée qu’Ernest m’écrivit voilà vingt ans, et où je copie le passage suivant :

« Votre père étant membre du Club Philomathique, vous avez vos entrées. Venez à la séance de mardi soir. Je vous promets que vous y passerez un des bons moments de votre vie. Dans vos récentes rencontres avec les maîtres du jour, vous n’avez pas réussi à les émouvoir. Je les secouerai pour vous. Je les ferai grogner comme des loups. Vous vous êtes contentée de mettre en question leur moralité. Tant que leur honnêteté seule est contestée, ils n’en deviennent que plus vaniteux et vous prennent des airs satisfaits et supérieurs. Moi, je menacerai leur sac à monnaie. Cela les ébranlera jusqu’aux racines de leurs natures primitives. Si vous pouvez venir, vous verrez l’homme des cavernes en habit de soirée, grondant et jouant des dents pour défendre son os. Je vous promets un beau charivari et un aperçu édifiant sur la nature de la bête.

« Ils m’ont invité pour me mettre en pièces. L’idée vient de Mlle Brentwood. Elle a eu la maladresse de me le laisser entrevoir en m’invitant. Elle leur a déjà offert ce genre de divertissement. Leur grand plaisir est de tenir devant eux quelque réformateur à l’âme douce et confiante. La vieille demoiselle croit que je réunis l’innocence d’un petit chat avec le bon naturel et la stupidité d’une bête à cornes. Je dois avouer que je l’ai encouragée dans cette impression. Après avoir soigneusement tâté le terrain, elle a fini par deviner mon caractère inoffensif. Je recevrai de beaux honoraires, deux cent cinquante dollars, ce qu’ils donneraient pour un radical qui aurait posé sa candidature au poste de gouverneur. En outre, l’habit est de rigueur. De ma vie je ne me suis affublé de la sorte. Il faudra que j’en loue un quelque part. Mais je ferais pire pour m’assurer une chance d’avoir les Philomathes. »

De tous les endroits possibles, c’est précisément la maison Pertonwaithe qui fut choisie pour cette réunion. On avait apporté un supplément de chaises dans le grand salon, et il y avait bien deux cents Philomathes assis là pour entendre Ernest. C’étaient vraiment les princes de la bonne société. Je m’amusai à calculer mentalement le total des fortunes qu’ils représentaient : il se chiffrait par centaines de millions. Et leurs propriétaires étaient, non pas de ces riches qui vivent dans l’oisiveté, mais des hommes d’affaires jouant un rôle très actif dans la vie industrielle et politique.

Nous étions tous assis quand Mlle Brentwood introduisit Ernest. Ils gagnèrent tout de suite l’extrémité de la salle, d’où il devait parler. Il était en habit de soirée et avait une allure magnifique, avec ses larges épaules et sa tête royale : et toujours cette inimitable teinte de gaucherie dans ses mouvements. Je crois que j’aurais pu l’aimer uniquement pour cela. Rien qu’à le regarder, j’éprouvais une grande joie. Je croyais sentir à nouveau le pouls de sa main serrant la mienne, l’attouchement de ses lèvres sur mes lèvres. Et j’étais si fière de lui que j’eus envie de me lever et de crier à toute l’Assemblée : « Il est à moi. Il m’a tenue dans ses bras, et j’ai rempli cet esprit hanté de si hautes pensées ! »

Mlle Brentwood, parvenue au haut bout de la salle, le présenta au colonel Van Gilbert, à qui je savais que la présidence de la réunion était réservée. Le colonel était un grand avocat de groupements. En outre, il était immensément riche. Les plus faibles honoraires qu’il daignât accepter étaient de cent mille dollars. C’était un maître en matière juridique. La loi était une marionnette dont il tenait tous les fils. Il la moulait comme de l’argile, la tordait et la déformait comme un jeu de patience chinois, selon son propre dessein. Ses manières et son élocution étaient un peu vieux jeu, mais son imagination, ses connaissances et ses ressources étaient à la hauteur des statuts les plus récents. Sa célébrité datait du jour où il fit annuler le testament Shadwell[41]. Rien que pour cette affaire il avait reçu cinq cent mille dollars d’honoraires, et à partir de ce moment, son ascension avait été rapide comme celle d’une fusée. On le désignait souvent comme le premier avocat du pays, avocat de consortiums, bien entendu, et personne n’aurait manqué de le classer parmi les trois plus grands hommes de loi des États-Unis.

Il se leva et commença à présenter Ernest en phrases choisies qui comportaient une légère teinte d’ironie sous-entendue. Positivement il y avait une facétie subtile dans la présentation par le colonel Gilbert de ce réformateur social, membre de la classe ouvrière. Je surpris des sourires dans l’auditoire et j’en fus vexée. Je regardai Ernest et je sentis croître son irritation. Il semblait n’éprouver aucun ressentiment de ces fines pointes ; qui pis est, il ne me paraissait pas s’en apercevoir. Il était assis, tranquille, massif et somnolent. Il avait vraiment l’air bête. Une idée fugitive me traversa l’esprit : se laisserait-il intimider par cet étalage imposant de puissance monétaire et cérébrale ? Puis je me pris à sourire. Il ne pouvait pas me tromper, moi : mais il trompait les autres, comme il avait trompé Mlle Brentwood. Celle-ci occupait un fauteuil au premier rang et plusieurs fois elle tourna la tête vers l’une ou l’autre de ses connaissances pour appuyer d’un sourire les allusions de l’orateur.

Le colonel ayant terminé, Ernest se leva et commença à parler. Il débuta à voix basse, en phrases modestes et entrecoupées de pauses, avec un embarras évident. Il raconta sa naissance dans le monde ouvrier, son enfance passée dans une ambiance sordide et misérable, où l’esprit et la chair se trouvaient également affamés et torturés. Il décrivit les ambitions et l’idéal de sa jeunesse, et sa conception du paradis où vivaient les gens des classes supérieures.

« Je savais, dit-il, qu’au-dessus de moi régnait un esprit d’altruisme, une pensée pure et noble, une vie hautement intellectuelle. Je savais tout cela parce que j’avais lu les romans de la Bibliothèque des Bains de mer[42], où tous les hommes et toutes les femmes, à l’exception du traître et de l’aventurière, pensaient de belles pensées, parlaient un beau langage et accomplissaient des actes glorieux. Avec autant de foi que je croyais au lever du soleil, j’étais certain qu’au-dessus de moi se trouvait tout ce qu’il y a de beau, de noble et de généreux dans le monde, tout ce qui donnait à la vie de la décence et de l’honneur, tout ce qui la rendait digne d’être vécue, tout ce qui récompensait les gens de leur travail et de leur misère. »

Il dépeignait ensuite sa vie à la filature, son apprentissage de maréchal-ferrant et sa rencontre avec les socialistes. Il avait découvert dans leurs rangs de vives intelligences et des esprits remarquables, des ministres de l’Évangile destitués parce que leur christianisme était trop large pour aucune congrégation d’adorateurs du veau d’or, des professeurs brisés sur la roue de la domesticité universitaire envers les classes dominantes. Il définissait les socialistes comme des révolutionnaires qui luttent pour renverser la société rationnelle d’aujourd’hui, afin de construire avec ses matériaux la société rationnelle de l’avenir. Il disait beaucoup d’autres choses qu’il serait trop long d’écrire, mais je n’oublierai jamais comment il décrivait sa vie parmi les révolutionnaires. Toute hésitation avait disparu de son élocution, sa voix s’enflait forte et confiante, s’affirmait éclatante comme lui-même et comme les pensées qu’il versait à flots.

« Parmi ces révoltés je trouvai aussi une foi fervente en l’humanité, un idéalisme ardent, les voluptés de l’altruisme, de la renonciation et du martyre, toutes les réalités splendides et pénétrantes de l’esprit. Ici, la vie était propre, noble et vivante. J’étais en contact avec de grandes âmes qui exaltaient la chair et l’esprit au-dessus des dollars et des cents, et pour qui le faible gémissement de l’enfant souffreteux des bouges a plus d’importance que toute la pompe et l’appareil de l’expansion commerciale et de l’empire du monde. Je voyais partout autour de moi la noblesse du but et l’héroïsme de l’effort, et mes jours étaient ensoleillés et mes nuits étoilées. Je vivais dans le feu et dans la rosée, et devant mes yeux flamboyait sans cesse le saint Graal, le sang brûlant et humain du Christ, gage de secours et de salut après la longue souffrance et les mauvais traitements. »

Je l’avais déjà vu transfiguré devant moi, et cette fois encore il m’apparut tel. Son front resplendissait de sa divinité intérieure, et ses yeux brillaient davantage au milieu du rayonnement dont il semblait drapé. Mais les autres ne voyaient pas cette auréole, et j’attribuai ma vision aux larmes de joie et d’amour dont mes yeux étaient obscurcis. En tous cas, M. Wickson qui était derrière moi, n’en était pas affecté, car je l’entendis lancer d’un ton ironique l’épithète d’ « Utopiste ! »[43].

Cependant Ernest racontait comment il s’était élevé dans la société au point d’entrer en contact avec les classes supérieures et de se frotter à des hommes intronisés dans les hautes situations. Alors était venue pour lui la désillusion, et il la dépeignit en termes peu flatteurs pour cet auditoire. La nature grossière de leur argile l’avait surpris. Ici la vie ne lui apparaissait plus noble et généreuse. Il était épouvanté de l’égoïsme qu’il rencontrait. Ce qui l’avait étonné encore davantage, c’était l’absence de vitalité intellectuelle. Lui qui venait de quitter ses amis révolutionnaires, il se sentait choqué par la stupidité de la classe dominante. Puis, en dépit de leurs magnifiques églises et de leurs prédicateurs grassement payés, il avait découvert que ces maîtres, hommes et femmes, étaient des êtres grossièrement matériels. Ils babillaient bien sur leur cher petit idéal et leur chère petite morale, mais en dépit de ce verbiage, la tonique de leur vie était une note matérialiste. Ils étaient dépourvus de toute moralité réelle, comme celle que le Christ avait prêchée, mais qu’on n’enseignait plus aujourd’hui.

« J’ai rencontré des hommes qui, dans leurs diatribes contre la guerre, invoquaient le nom du Dieu de paix, et qui distribuaient des fusils entre les mains des Pinkertons[44] pour abattre les grévistes dans leurs propres usines. J’ai connu des gens que la brutalité des assauts de boxe mettait hors d’eux-mêmes, mais qui se faisaient complices des fraudes alimentaires par lesquelles périssent chaque année plus d’innocents que n’en massacra l’Hérode aux mains rouges. J’ai vu des piliers d’église qui souscrivaient de grosses sommes aux Missions étrangères, mais qui faisaient travailler des jeunes filles dix heures par jour dans leurs ateliers pour des salaires de famine, et par le fait encourageaient directement la prostitution.

« Tel monsieur respectable, aux traits affinés d’aristocrate, n’était qu’un homme de paille prêtant son nom à des sociétés dont le but secret était de dépouiller la veuve et l’orphelin. Tel autre qui parlait posément et sérieusement des beautés de l’idéalisme et de la bonté de Dieu, venait de rouler et de trahir ses associés dans une grosse affaire. Tel autre encore qui dotait de chaires les universités et contribuait à l’érection de magnifiques chapelles, n’hésitait pas à se parjurer devant les tribunaux pour des questions de dollars et de gros sous. Tel magnat des chemins de fer reniait sans vergogne sa parole donnée comme citoyen, comme homme d’honneur et comme chrétien, en accordant des ristournes secrètes, et il en accordait souvent.

« Ce directeur de journal qui publiait des annonces de remèdes brevetés me traita de sale démagogue parce que je le mettais au défi de publier un article disant la vérité au sujet de ces drogues[45]. Ce collectionneur de belles éditions qui patronnait la littérature, payait des pots de vin au patron brutal et illettré d’une mécanique municipale[46]. Tel sénateur était l’outil, l’esclave, la marionnette d’un patron de mécanique politique aux sourcils épais et à la lourde mâchoire ; il en était de même de tel gouverneur et de tel juge à la cour suprême. Tous trois voyageaient gratis en chemin de fer ; et, en outre, tel capitaliste à la peau luisante était le véritable propriétaire de la mécanique politique, du patron de la mécanique et des chemins de fer qui délivraient des laissez-passer.

« Et c’est ainsi qu’au lieu d’un paradis, je découvris l’aride désert du commercialisme. Je n’y aperçus que de la bêtise, sauf en ce qui concerne les affaires. Je ne rencontrai personne de propre, de noble et de vivant, si ce n’est de la vie dont grouille la pourriture. Tout ce que j’y trouvai fut un égoïsme monstrueux et sans cœur et un matérialisme grossier et glouton, aussi pratiqué que pratique. »

Ernest leur débita beaucoup d’autres vérités sur eux-mêmes et sur ses propres désillusions. Intellectuellement, ils l’avaient ennuyé ; moralement et spirituellement, ils l’avaient dégoûté ; si bien qu’il revint avec bonheur à ses révolutionnaires, qui du moins se montraient propres, nobles, vivants, qui étaient tout ce que les capitalistes ne sont pas.

Mais je dois dire que cette terrible diatribe les avait laissés froids. J’examinai leurs visages et je vis qu’ils conservaient un air de supériorité satisfaite. Je me souvins qu’Ernest m’avait prévenue : aucune accusation contre leur moralité ne pouvait les émouvoir. Je pus voir cependant que la hardiesse de son langage avait affecté Mlle Brentwood. Elle avait l’air ennuyée et inquiète.

— Et maintenant, déclara Ernest, je vais vous parler de cette révolution.

Il commença par en décrire l’armée, et lorsqu’il donna le chiffre de ses forces, d’après les résultats officiels du scrutin dans les divers pays, l’assemblée commença à s’agiter. Une expression d’attention fixa leurs visages, et je vis leurs lèvres se serrer. Enfin le gant de combat avait été jeté.

Il décrivit l’organisation internationale qui unissait le million et demi de socialistes des États-Unis aux vingt-trois millions et demi de socialistes répandus dans le reste du monde.

« Une telle armée de la révolution, forte de vingt-cinq millions d’hommes, peut arrêter et retenir l’attention des classes dominantes. Le cri de cette armée, c’est — Pas de quartier ! — Il nous faut tout ce que vous possédez. Nous ne nous contenterons de rien de moins. Nous voulons prendre entre nos mains les rênes du pouvoir et la destinée du genre humain. Voici nos mains, nos fortes mains ! Elles vous enlèveront votre gouvernement, vos palais et toute votre aisance dorée, et le jour viendra où vous devrez travailler de vos mains à vous pour gagner du pain, comme fait le paysan dans les champs ou le commis étiolé dans vos métropoles. Voici nos mains : regardez-les ; ce sont des poignes solides ! »

En disant cela il avançait ses puissantes épaules et allongeait ses deux grands bras, et ses poings de forgeron pétrissaient l’air comme des serres d’aigle. Il apparaissait comme le symbole du travail triomphant, les mains étendues pour écraser et déchirer ses exploiteurs. Je saisis dans l’auditoire un mouvement de recul presque imperceptible devant cette figure de la révolution, concrète, puissante et menaçante. Du moins les femmes se contractèrent et la crainte parut sur leurs visages. Il n’en fut pas de même chez les hommes. Ceux-ci appartenaient à l’ordre, non pas des riches désœuvrés, mais des actifs, des batailleurs. Un grondement profond roula dans leurs gorges, fit vibrer l’air un instant, puis s’apaisa. C’était le prodrome de la hurle, et je devais l’entendre plusieurs fois ce soir-là, — la manifestation de la brute s’éveillant dans l’homme, ou de l’homme dans toute la sincérité de ses passions primitives. Et ce bruit, ils n’avaient pas conscience de l’avoir produit. C’était le grondement de la horde, expression de son instinct et sa démonstration réflexe. Dans ce moment, en voyant leurs faces se durcir et l’éclair de la lutte briller dans leurs yeux, je compris que ces gens-là ne se laisseraient pas facilement arracher la maîtrise du monde.

Ernest poursuivit son attaque. Il expliqua l’existence de quinze cent mille révolutionnaires aux États-Unis, en accusant la classe capitaliste d’avoir mal gouverné la société. Après avoir esquissé la situation économique des hommes des cavernes et des peuples sauvages de nos jours, qui n’avaient ni outils ni machines et ne possédaient que leurs moyens naturels pour produire l’unité de force individuelle, il traça le développement de l’outillage et de l’organisation jusqu’au point actuel, où le pouvoir producteur de l’individu civilisé est mille fois plus grand que celui du sauvage.

« Cinq hommes suffisent présentement à produire du pain pour un millier de leurs semblables. Un seul homme peut produire des cotonnades pour deux cent cinquante personnes, des tricots pour trois cents, des chaussures pour mille. On serait tenté d’en conclure qu’avec une bonne administration de la société le civilisé moderne devrait être beaucoup plus à l’aise que l’homme préhistorique. En est-il ainsi ? Examinons la question. Il y a aujourd’hui aux États-Unis quinze millions d’hommes[47] vivant dans la pauvreté : et par pauvreté j’entends cette condition où, faute de nourriture et d’abri convenables, le niveau de capacité de travail ne peut être maintenu. Aujourd’hui, aux États-Unis, en dépit de toute votre prétendue législation du travail, il y a trois millions d’enfants employés comme travailleurs[48]. Leur nombre a doublé en douze ans. Incidemment je vous demande pourquoi, vous les gérants de la société, vous n’avez pas publié les chiffres du recensement de 1910. Et je réponds pour vous, parce qu’ils vous ont effrayés. Les statistiques de la misère auraient pu hâter la révolution qui se prépare.

« J’en reviens à mon accusation. Si le pouvoir de production de l’homme moderne est mille fois supérieur à celui de l’homme des cavernes, pourquoi donc y a-t-il actuellement aux États-Unis quinze millions de gens qui ne sont pas nourris ni logés convenablement, et trois millions d’enfants qui travaillent ? C’est une accusation sérieuse. La classe capitaliste s’est rendue coupable de mauvaise administration. En présence de ce fait, de ce double fait, que l’homme moderne vit plus misérablement que son ancêtre sauvage alors que son pouvoir producteur est mille fois plus grand, aucune autre conclusion n’est possible sinon que la classe capitaliste a mal gouverné, que vous êtes de mauvais administrateurs, de mauvais maîtres, et que votre mauvaise gestion est un crime imputable à votre égoïsme. Et sur ce point, ici, ce soir, face à face, vous ne pouvez pas me répondre à moi, pas plus que votre classe entière ne peut répondre aux quinze cent mille révolutionnaires des États-Unis. Vous ne pouvez pas répondre, je vous en défie. Et j’ose dire dès maintenant que, quand j’aurai fini, vous ne répondrez pas. Sur ce point-là, votre langue est liée, si agile qu’elle puisse être sur d’autres sujets.

« Vous avez échoué dans votre gérance. Vous avez fait de la civilisation un étal de boucher. Vous vous êtes montrés avides et aveugles. Vous avez eu, et vous avez encore aujourd’hui, l’audace de vous lever dans nos chambres législatives et de déclarer qu’il serait impossible de faire des bénéfices sans le travail des enfants, des bébés ! Oh ! ne m’en croyez pas sur parole : tout cela est écrit, enregistré contre vous. Vous avez endormi votre conscience avec des bavardages sur votre bel idéal et votre chère morale. Vous voilà engraissés de puissance et de richesse, enivrés de succès. Eh bien ! contre nous, vous n’avez pas plus de chance que les frelons réunis autour des ruches, quand les abeilles travailleuses s’élancent pour mettre fin à leur existence repue. Vous avez échoué dans votre direction de la société, et votre direction va vous être enlevée. Quinze cent mille hommes de la classe ouvrière se font fort de gagner à leur cause le reste de la masse laborieuse et de vous ravir la domination du monde. C’est cela la révolution, mes maîtres. Arrêtez-la si vous en êtes capables ! »

Pendant un laps de temps appréciable, l’écho de sa voix résonna dans la grande salle. Puis s’enfla le profond grondement déjà entendu et une douzaine d’hommes se levèrent en hurlant et gesticulant pour attirer l’attention du président. Je remarquai que les épaules de Mlle Brentwood s’agitaient d’une façon convulsive, et j’en éprouvai un instant d’irritation, croyant qu’elle riait d’Ernest. Puis je reconnus qu’il s’agissait, non pas d’un accès de rire, mais d’une attaque de nerfs. Elle était terrifiée de ce qu’elle avait fait en lançant cette torche ardente au milieu de son cher club des Philomathes.

Le colonel Van Gilbert ne prenait pas garde à la douzaine d’hommes qui, défigurés par la colère, voulaient qu’il leur accordât la parole. Lui-même se tordait de rage. Il se dressa d’un bond en agitant les bras, et pendant un moment, il ne put proférer que des sons inarticulés. Puis un flux verbeux s’échappa de sa bouche. Mais ce n’était pas le langage de l’avocat à cent mille dollars, ni sa rhétorique un peu surannée.

« Erreur sur erreur ! s’écria-t-il. Jamais de ma vie je n’ai entendu tant d’erreurs proférées en si peu de temps ! En outre, jeune homme, vous n’avez rien dit de neuf. J’ai appris tout cela au collège avant votre naissance. Voilà bientôt deux siècles que Jean-Jacques Rousseau a énoncé votre théorie socialiste. Le retour à la terre ? Peuh ! une réversion. Notre biologie en démontre l’absurdité. On a bien raison de dire qu’une petite science est dangereuse, et vous en avez donné ce soir un exemple édifiant avec vos théories écervelées. Erreur sur erreur ! Non, jamais de ma vie je n’ai été si dégoûté par un débordement d’erreurs. Tenez, voilà le cas que je fais de vos généralisations hâtives et de vos raisonnements enfantins ! »

Il fit claquer son pouce d’un air de mépris et se disposa à s’asseoir. L’approbation des femmes se manifesta par des exclamations aiguës, et celle des hommes par des sons rauques. La moitié des candidats à la tribune se mirent à parler sur place et tous à la fois. C’était une confusion indescriptible, une tour de Babel. Jamais le vaste appartement de Mme Pertonwaithe n’avait servi de scène à pareil spectacle. Quoi ! les froides têtes du monde industriel, l’élite de la belle société, c’était cette bande de sauvages grondant et grognant ? En vérité, Ernest les avait ébranlés en étendant ses mains vers leurs sacs à monnaie, ces mains qui, à leurs yeux, représentaient celles de quinze cent mille révolutionnaires.

Mais lui ne perdait la tête dans aucune situation. Avant que le colonel eût réussi à s’asseoir, Ernest fut debout et fit un pas en avant.

— Un seul à la fois ! cria-t-il de toutes ses forces.

Le rugissement de ses vastes poumons domina la tempête humaine, et la pure force de sa personnalité leur imposa silence.

— Un seul à la fois, répéta-t-il d’un ton calme. Laissez-moi répondre au colonel Van Gilbert. Après cela, les autres pourront m’attaquer, mais un seul à la fois, souvenez-vous-en. Nous ne sommes pas ici sur un terrain de football.

— Quant à vous, continua-t-il en se tournant vers le colonel, vous n’avez répondu à rien de ce que j’ai dit. Vous avez simplement émis quelques appréciations excitées et dogmatiques sur mon calibre mental. Ces manières-là peuvent vous servir en affaires, mais ce n’est pas à moi qu’il faut parler sur ce ton. Je ne suis pas un ouvrier venu, la casquette à la main, vous demander d’augmenter mon salaire ou de me protéger contre la machine dont je me sers. Tant que vous aurez affaire à moi, vous ne pourrez pas prendre vos façons dogmatiques avec la vérité. Réservez-les pour vos rapports avec vos esclaves salariés, qui n’osent pas vous répondre parce que vous tenez entre vos mains leur pain et leur vie.

« Quant à ce retour à la nature, que vous prétendez avoir appris au collège avant ma naissance, permettez-moi de vous faire observer que vous semblez ne rien avoir appris depuis. Le socialisme n’a rien de commun avec l’état de nature, pas plus que le calcul différentiel avec le catéchisme. J’avais dénoncé le manque d’intelligence de votre classe en dehors des affaires : vous venez de fournir, Monsieur, un exemple édifiant à l’appui de ma thèse. »

Cette terrible correction infligée à son cher avocat (de cent mille dollars) fut plus que n’en pouvait supporter Mlle Brentwood. Son attaque d’hystérie redoubla de violence, et on dut l’emmener hors de la salle, pleurant et riant à la fois. Et c’était ce qu’il y avait de mieux pour elle, car le pis restait à venir.

« Ne me croyez pas sur parole, reprit Ernest après cette interruption. Vos propres autorités, d’une voix unanime, vous prouveront votre manque d’intelligence. Vos propres fournisseurs de science vous diront que vous êtes dans l’erreur. Consultez le plus humble de vos sociologues en sous-ordre et demandez-lui la différence entre la théorie de Rousseau et celle du socialisme : interrogez vos meilleurs économistes orthodoxes et bourgeois ; cherchez dans n’importe quel manuel dormant sur les étagères de vos bibliothèques subventionnées ; et de toutes parts il vous sera répondu qu’il n’y a aucune concordance entre le retour à la nature et le socialisme, mais qu’au contraire les deux théories sont diamétralement opposées. Je vous le répète, ne m’en croyez pas sur parole. La preuve de votre manque d’intelligence est là dans les livres, dans ces livres que vous ne lisez jamais. Et en ce qui concerne ce défaut d’intelligence, vous n’êtes qu’un échantillon de votre classe.

« Vous êtes très fort en droit et en affaires, monsieur le colonel Van Gilbert. Mieux que personne, vous savez vous y prendre pour servir les cartels et augmenter les dividendes en tournant la loi. Très bien, tenez-vous-en à ce rôle remarquable. Vous êtes un excellent avocat, mais un piètre historien. Vous ne connaissez pas le premier mot de la sociologie, et en fait de biologie, vous semblez contemporain de Pline l’Ancien. »

Le colonel se démenait sur son siège. Un silence absolu régnait dans le salon. Tous les assistants étaient fascinés, médusés. Ce traitement du fameux colonel Van Gilbert était une chose inouïe, incroyable, inimaginable, — le personnage devant qui les juges tremblaient lorsqu’il se levait pour parler au tribunal. Mais Ernest ne faisait jamais quartier à un ennemi.

« Cela, naturellement, ne comporte aucun blâme contre vous, ajouta-t-il. Chacun son métier. Tenez-vous-en au vôtre, et je m’en tiendrai au mien. Vous vous êtes spécialisé. Tant qu’il s’agit de connaître les lois, de trouver le meilleur moyen de leur échapper ou d’en faire de nouvelles à l’avantage des corporations spoliatrices, je suis dans la poussière à vos pieds. Mais quand il s’agit de sociologie, mon métier à moi, c’est votre tour d’être à mes pieds dans la poussière. Souvenez-vous de cela. Rappelez-vous aussi que votre loi est une matière éphémère, et que vous n’êtes pas versé dans les matières qui durent plus d’un jour. En conséquence, vos affirmations dogmatiques et vos généralisations imprudentes sur des sujets historiques ou sociologiques ne valent pas le souffle que vous dépensez à les énoncer. »

Ernest fit une pause et observa d’un air pensif ce visage assombri et déformé par la colère, cette poitrine haletante, ce corps qui s’agitait, ces mains qui s’ouvraient et se fermaient convulsivement. Puis il continua :

« Mais vous semblez avoir du souffle à perdre, et je vous offre une occasion de le dépenser. J’ai incriminé votre classe. Montrez-moi que mon accusation est fausse. Je vous ai fait remarquer la condition désespérée de l’homme moderne, — trois millions d’enfants esclaves aux États-Unis, sans le travail desquels tout bénéfice serait impossible, et quinze millions de gens mal nourris, mal vêtus et encore plus mal logés. — Je vous ai fait observer que, grâce à l’organisation sociale et à l’emploi des machines, le pouvoir producteur du civilisé actuel est mille fois plus grand que celui du sauvage habitant des cavernes. Et j’ai affirmé que de ce double fait on ne pouvait tirer d’autre conclusion que la mauvaise gestion de la classe capitaliste. Telle a été mon imputation, et nettement et à plusieurs reprises, je vous ai défié d’y répondre. Je suis allé plus loin, je vous ai prédit que vous ne répondriez pas. Vous auriez pu employer votre souffle à démentir ma prophétie. Vous avez traité mon discours d’erreur. Montrez-m’en la fausseté, colonel Van Gilbert. Répondez à l’inculpation que moi et mes quinze cent mille camarades avons lancée contre votre classe et vous. »

Le colonel oublia complètement que son rôle de président lui commandait de laisser courtoisement la parole à ceux qui la réclamaient. Il se dressa d’un bond, jetant à tous les vents ses bras, sa rhétorique et son sang-froid ; tour à tour il malmenait Ernest pour sa jeunesse et sa démagogie, puis attaquait sauvagement la classe ouvrière, qu’il essayait de présenter comme dénuée de toute capacité et de toute valeur.

Quand cette tirade fut terminée, Ernest répliqua en ces termes :

— En fait d’hommes de loi, vous êtes certainement le plus difficile à maintenir au point que j’aie jamais rencontré. Ma jeunesse n’a rien à faire avec ce que j’ai dit, ni le manque de valeur de la classe ouvrière. J’ai accusé la classe capitaliste d’avoir mal régi la société. Vous n’avez pas répondu. Vous n’avez même pas essayé de répondre. Est-ce donc que vous n’ayez pas de réponse ? Vous êtes le champion de cet auditoire. Tout le monde ici, excepté moi, est suspendu à vos lèvres : ils attendent de vous cette réponse qu’ils ne peuvent pas donner eux-mêmes. Quant à moi, je vous l’ai déjà dit, je sais que non seulement vous ne pouvez pas répondre, mais que vous n’essaierez même pas de le faire.

— Ceci est intolérable, s’écria le colonel. C’est une insulte !

— Ce qui est intolérable, c’est que vous ne répondiez pas, répliqua gravement Ernest. Nul homme ne peut être insulté intellectuellement. L’insulte, de par sa nature, est une chose émotionnelle. Reprenez vos esprits. Donnez une réponse intellectuelle à mon accusation intellectuelle que la classe capitaliste a mal gouverné la société.

Le colonel garda le silence et se renferma dans une expression de supériorité renfrognée, comme quelqu’un qui ne veut pas se compromettre à discuter avec un vaurien.

— Ne soyez pas abattu, lui décocha Ernest. Consolez-vous en songeant qu’aucun membre de votre classe n’a jamais pu répondre à cette imputation.

Il se tourna vers les autres, impatients de prendre la parole.

— Et maintenant, voici l’occasion pour vous. Allez-y, et n’oubliez pas que je vous ai défiés tous ici de donner la réponse que le colonel Van Gilbert n’a pu fournir.

Il me serait impossible de rapporter tout ce qui fut dit au cours de cette discussion. Jamais je ne me serais imaginé la quantité de paroles qui peuvent être prononcées dans le bref espace de trois heures. En tous cas, ce fut superbe. Plus ses adversaires s’enflammaient, plus Ernest jetait de l’huile sur le feu. Il connaissait à fond un terrain encyclopédique, et d’un mot ou d’une phrase, comme d’une pointe finement maniée, il les piquait. Il soulignait et dénommait leurs fautes de raisonnement. Tel syllogisme était faux, telle conclusion n’avait aucun rapport avec les prémisses, telle prémisse était une imposture parce qu’elle avait été adroitement enveloppée dans la conclusion en vue. Ceci était une inexactitude, cela une présomption, et telle autre chose une assertion contraire à la vérité expérimentale imprimée dans tous les livres.

Parfois, il abandonnait l’épée pour la massue et assommait leur pensée à droite et à gauche. Toujours il réclamait des faits, et refusait de discuter des théories. Et les faits qu’il citait lui-même étaient désastreux pour eux. Dès qu’ils attaquaient la classe ouvrière, il répliquait :

— C’est le pot-au-feu reprochant sa noirceur à la bouilloire, mais cela ne vous lave pas de la saleté imputée à votre propre visage.

Et, à chacun et à tous, il disait :

— Pourquoi n’avez-vous pas réfuté mon accusation de mauvaise administration portée contre votre classe ? Vous avez parlé d’autres choses, et d’autres choses encore à propos de celles-là, mais vous ne m’avez pas répondu. Est-ce donc que vous ne pouvez pas trouver de réplique ?

Ce fut à la fin de la discussion que M. Wickson prit la parole. Il était le seul qui fût resté calme, et Ernest le traita avec une considération qu’il n’avait pas accordée aux autres.

« Aucune réponse n’est nécessaire, — dit M. Wickson avec une lenteur voulue. J’ai suivi toute cette discussion avec étonnement et répugnance. Oui, Messieurs, vous, Membres de ma propre classe, vous m’avez dégoûté. Vous vous êtes conduits comme des nigauds d’écoliers. Cette idée d’introduire dans une pareille discussion vos lieux-communs de morale et le tonnerre démodé du politicien vulgaire ! Vous ne vous êtes conduits ni comme des gens du monde, ni même comme des êtres humains, vous vous êtes laissés entraîner hors de votre classe, voire de votre espèce. Vous avez été bruyants et prolixes, mais vous n’avez fait que bourdonner comme des moustiques autour d’un ours. Messieurs, l’ours est là (montrant Ernest) dressé devant vous, et votre bourdonnement n’a fait que lui chatouiller les oreilles.

« Croyez-moi, la situation est sérieuse. L’ours a sorti ses pattes ce soir pour nous écraser. Il a dit qu’il y a quinze cent mille révolutionnaires aux États-Unis : c’est un fait. Il a dit que leur intention est de nous enlever notre gouvernement, nos palais, et toute notre aisance dorée : c’est encore un fait. Il est vrai aussi qu’un changement, un grand changement se prépare dans la société ; mais, heureusement, ce pourrait bien ne pas être le changement prévu par l’ours. L’ours a dit qu’il nous écraserait. Eh bien, Messieurs, si nous écrasions l’ours ? »

Le grognement guttural s’enfla dans le vaste salon. D’homme à homme s’échangeaient des signes d’approbation et d’assurance. Les figures avaient pris une expression décidée. C’étaient bien des combatifs.

De son air froid et sans passion, M. Wickson continua :

« Mais ce n’est pas avec des bourdonnements que nous écraserons l’ours. À l’ours, il faut donner la chasse. À l’ours on ne répond pas avec des paroles. Nous lui répondrons avec du plomb. Nous sommes au pouvoir : personne ne peut le nier. En vertu de ce pouvoir même, nous y resterons. »

Il fit soudain face à Ernest. L’instant était dramatique.

« Voici donc notre réponse. Nous n’avons pas de mots à perdre avec vous. Quand vous allongerez ces mains dont vous vantez la force pour saisir nos palais et notre aisance dorée, nous vous montrerons ce que c’est que la force. Notre réponse sera formulée en sifflements d’obus, en éclatements de shrapnells et en crépitements de mitrailleuses[49]. Nous broierons vos révolutionnaires sous notre talon et nous vous marcherons sur la face. Le monde est à nous, nous en sommes les maîtres, et il restera à nous. Quant à l’armée du travail, elle a été dans la boue depuis le commencement de l’histoire, et j’interprète l’histoire comme il faut. Dans la boue elle restera tant que moi et les miens et ceux qui viendront après nous demeureront au pouvoir. Voilà le grand mot, le roi des mots, le Pouvoir ! Ni Dieu, ni Mammon, mais le Pouvoir ! Ce mot-là, retournez-le sur votre langue jusqu’à ce qu’elle vous cuise. Le Pouvoir ! »

— Vous seul m’avez répondu, — dit tranquillement Ernest, et c’est la seule réponse qui pouvait être donnée. Le Pouvoir ! C’est ce que nous prêchons, nous autres de la classe ouvrière. Nous savons, et nous le savons au prix d’une amère expérience, qu’aucun appel au droit, à la justice, à l’humanité, ne pourra jamais vous émouvoir. Vos cœurs sont aussi durs que les talons avec lesquels vous marchez sur la figure des pauvres. Aussi nous avons entrepris la conquête du pouvoir. Et par le pouvoir de nos votes au jour des élections nous vous enlèverons votre gouvernement.

— Et quand même vous obtiendriez la majorité, une majorité écrasante, aux élections, interrompit M. Wickson, supposez que nous refusions de vous remettre ce pouvoir capturé dans les urnes ?

« Cela aussi, nous l’avons prévu, répliqua Ernest, et nous vous répondrons avec du plomb. Le pouvoir, c’est vous qui l’avez proclamé roi des mots. Très bien ! ce sera donc une affaire de force. Et le jour où nous aurons remporté la victoire au scrutin, si vous refusez de nous remettre le gouvernement dont nous nous serons emparés constitutionnellement et paisiblement, eh bien, nous vous riposterons du tac au tac, et notre réponse sera formulée en sifflements d’obus, en éclatements de shrapnells et en crépitements de mitrailleuses.

« D’une façon ou d’une autre, vous ne pouvez nous échapper. Il est vrai que vous avez clairement interprété l’histoire. Il est vrai que depuis le début de l’histoire le travail a été dans la boue. Il est également vrai qu’il restera toujours dans la boue tant que vous demeurerez au pouvoir, vous et les vôtres et ceux qui viendront après vous. Je souscris à tout ce que vous avez dit. Nous sommes d’accord. Le pouvoir sera l’arbitre. Il a toujours été l’arbitre. La lutte des classes est une question de force. Or de même que votre classe a renversé la vieille noblesse féodale, elle sera abattue par ma classe, par la classe des travailleurs. Et si vous voulez bien lire la biologie et la sociologie aussi correctement que vous avez lu l’histoire, vous vous convaincrez que cette fin est inévitable. Peu importe que ce soit dans un an, dans dix ou dans mille, — votre classe sera renversée. Et elle sera renversée par le pouvoir, par la force. Nous autres de l’armée du travail, nous avons ruminé ce mot au point que l’esprit nous en cuit. Le Pouvoir ! C’est vraiment le roi des mots, le dernier mot. »

Et ainsi se termina la soirée des Philomathes.


6. Ébauches futuristes


Vers cette époque commencèrent à pleuvoir autour de nous, drus et rapides, les prodromes d’événements à venir.

Ernest avait déjà exprimé certains doutes sur le degré de prudence dont mon père faisait preuve en recevant chez lui des socialistes et travaillistes notoires, ou en assistant ouvertement à leurs réunions : mais père n’avait fait que rire du souci qu’il se donnait. Quant à moi, j’apprenais bien des choses à ce contact avec les chefs et les penseurs de la classe ouvrière. Je voyais le revers de la médaille. J’étais séduite par l’altruisme et le noble idéalisme que je rencontrais chez eux, en même temps qu’effrayée par l’immensité du nouveau domaine littéraire, philosophique, scientifique et social qui s’ouvrait devant moi. Je m’instruisais rapidement, mais pas assez vite pour comprendre dès lors le péril de notre situation.

Les avertissements ne me manquèrent pas, mais je n’y prenais point garde. Ainsi j’appris que Mme Pertonwaithe et Mme Wickson, dont l’influence était formidable dans notre ville universitaire, avaient émis l’opinion que pour une jeune personne, je me montrais trop empressée et trop décidée, avec une fâcheuse tendance à me mêler des affaires d’autrui. Je trouvai leur sentiment assez naturel, étant donné le rôle que j’avais joué près d’elles dans mon enquête sur l’affaire Jackson. Mais j’étais loin de comprendre l’importance réelle d’un avis de ce genre, énoncé par des arbitres d’une telle puissance sociale.

Je remarquai bien une certaine réserve dans mon cercle ordinaire de connaissances, mais je l’attribuai à la désapprobation que soulevait mon projet de mariage avec Ernest. C’est plus tard qu’Ernest me démontra comment cette attitude de mon entourage, loin d’être spontanée, était concertée et dirigée par des ressorts occultes.

— Vous avez abrité chez vous un ennemi de votre classe, me dit-il. Non seulement vous lui avez prêté asile, mais vous lui avez donné votre amour et confié votre personne. C’est une trahison envers le clan auquel vous appartenez ; n’espérez pas en esquiver la punition.

Mais, avant cela, un après-midi qu’Ernest était avec moi, Père revint tard à la maison, et nous nous aperçûmes qu’il était en colère, ou du moins dans un accès d’irritation philosophique. Il était rare qu’il sortît de ses gonds, mais il se permettait de temps à autre un certain degré de courroux mesuré. Il appelait cela un tonique. Nous vîmes donc, dès son entrée dans la chambre, qu’il avait sa dose de colère tonique.

— Que pensez-vous de cela ? demanda-t-il. Je viens de luncher avec Wilcox !

Wilcox était le président en retraite de l’Université. Son esprit desséché était un magasin de lieux-communs qui avaient eu cours vers 1870 et qu’il n’avait jamais songé à mettre au point depuis cette époque.

— Il m’a invité. Il m’a envoyé chercher.

Père fit une pause. Nous attendions.

— Oh ! ça s’est passé très gentiment, je le reconnais ; mais j’ai été réprimandé. Moi ! Et par ce vieux fossile !

— Je parie savoir pourquoi vous avez été réprimandé, dit Ernest.

— Je vous le donne à deviner en trois coups, dit Père en riant.

— Je vais vous le dire du premier coup, répliqua Ernest. Et ce n’est pas une conjecture, mais une déduction. Vous avez été réprimandé pour votre vie privée.

— C’est cela même ! s’écria Père. Comment diable l’avez-vous deviné ?

— Je sais que cela devait arriver. Je vous en avais déjà averti.

— C’est pourtant vrai, dit Père en réfléchissant. Mais je ne pouvais pas le croire. En tout cas ce ne sera qu’un témoignage de plus, et des plus convaincants, à insérer dans mon livre.

— Ce n’est rien en comparaison de ce qui vous attend si vous persistez à recevoir chez vous tous ces socialistes et radicaux, y compris moi-même.

— C’est précisément ce que m’a reproché le vieux Wilcox, avec un tas de commentaires absurdes. Il m’a dit que je faisais preuve d’un goût douteux, que j’allais contre les traditions et les manières de l’Université, et qu’en tous cas je dépensais mon temps en pure perte. Il a ajouté bien d’autres choses non moins vagues. Je n’ai jamais pu l’acculer à rien de défini, mais je l’ai mis en posture bien embarrassante : il ne savait que se répéter et me dire combien il avait de considération pour moi et comment tout le monde me respectait en tant que savant. La tâche n’était guère agréable pour lui ; je vis bien qu’elle ne lui plaisait pas du tout.

— Il n’est pas libre de ses actes. On ne peut pas toujours traîner son boulet[50] avec grâce.

— Je le lui ai fait dire. Il m’a déclaré que cette année l’Université a besoin de beaucoup plus d’argent que l’État n’est disposé à lui en donner. Le déficit ne peut être couvert que par les libéralités de gens riches qui prendraient certainement ombrage en voyant l’Université se départir de son idéal élevé et de sa poursuite impassible des vérités purement intellectuelles. Quand j’essayai de le mettre au pied du mur en lui demandant en quoi ma vie domestique pouvait détourner l’Université de cet idéal, il m’offrit un congé de deux ans avec solde entière pour un voyage d’agrément et d’étude en Europe. Naturellement, je ne pouvais accepter dans ces circonstances.

— C’était pourtant, et de beaucoup, ce que vous aviez de mieux à faire, dit gravement Ernest.

— Mais c’était un appât, une tentative de corruption, protesta Père, et Ernest l’approuva d’un signe. — Le bougre m’a dit aussi qu’on bavardait autour des tables à thé, que l’on critiquait ma fille de s’afficher avec un personnage aussi notoire que vous, et que cette conduite n’était pas en harmonie avec le bon ton et la dignité de l’Université. Non pas que personnellement il y trouvât, le moins du monde à redire, mais enfin on causait et je devais sûrement comprendre.

Cette révélation donna à réfléchir à Ernest. Sa figure s’était assombrie : il était grave et courroucé. Il déclara au bout de quelques instants :

— Il y a bien autre chose là-dessous que l’idéal universitaire. Quelqu’un a fait pression sur le Président Wilcox.

— Croyez-vous ? demanda Père avec une expression qui trahissait plus de curiosité que de frayeur.

— Je voudrais vous faire partager une impression qui se forme lentement dans mon esprit, — dit Ernest. Jamais, dans l’histoire du monde, la société ne s’est trouvée emportée dans un flux aussi terrible qu’à l’heure actuelle. Les rapides modifications de notre système industriel en entraînent de non moins promptes dans toute la structure religieuse, politique et sociale. Une révolution invisible et formidable est en train de s’accomplir dans les fibres intimes de notre société. On ne peut sentir que vaguement ces choses-là : mais elles sont dans l’air, en ce moment même. On pressent l’apparition de quelque chose de vaste, de vague et d’effrayant. Mon esprit se refuse à prévoir sous quelle forme cette menace va se cristalliser. Vous avez entendu Wickson l’autre soir : derrière ce qu’il disait se dressaient ces mêmes entités sans nom et sans forme ; et c’était leur conception surconsciente qui inspirait ses paroles.

— Vous voulez dire…, commença Père, qui s’arrêta, hésitant.

— Je veux dire qu’une ombre colossale et menaçante commence dès maintenant à se projeter sur le pays. Appelez cela l’ombre d’une oligarchie, si vous voulez : c’est la définition la plus approximative que j’ose en donner. Je me récuse à imaginer quelle en est au juste la nature[51]. Mais voici ce que je tiens surtout à vous dire. Vous êtes dans une situation dangereuse, dans un péril que ma crainte exagère peut-être parce que je ne puis le mesurer. Suivez mon avis et acceptez les vacances que l’on vous offre.

— Mais ce serait une lâcheté ! se récria Père.

— Pas le moins du monde. Vous êtes un homme d’âge. Vous avez accompli votre œuvre, et une belle œuvre, dans le monde. Laissez la bataille actuelle à ceux qui sont jeunes et forts. Notre tâche à nous autres de la nouvelle génération reste à accomplir. Notre bien-aimée « Avis » se tiendra à mes côtés quoiqu’il arrive ; elle vous représentera sur le front de bataille.

— Mais ils ne peuvent me nuire, objecta Père. Dieu merci ! Je suis indépendant. Oh ! je vous prie de croire que je me rends compte des terribles persécutions qu’ils pourraient infliger à un professeur dont la vie dépendrait de l’Université. Mais la mienne n’en dépend pas. Ce n’est pas pour le traitement que je suis entré dans l’enseignement. Je puis vivre à l’aise avec mes propres revenus, et mon traitement est tout ce qu’ils peuvent m’ôter.

— Vous ne voyez pas les choses d’assez loin, répondit Ernest. — Si tout ce que je crains se réalise, vos revenus privés et même votre capital peuvent vous être enlevés aussi facilement que votre traitement.

Pendant quelques minutes, Père garda le silence. Il réfléchissait profondément, et je vis une ride de décision se creuser sur son front. Enfin il reprit d’un ton ferme :

— Je n’accepterai pas ce congé. — Il fit une nouvelle pause. — Je continuerai à écrire mon livre[52]. Il se peut que vous vous trompiez. Mais, que vous ayez tort ou raison, je resterai à mon poste.

— Très bien ! dit Ernest. Vous prenez la même route que l’évêque Morehouse, et vous marchez vers une catastrophe analogue. Vous serez tous deux réduits à l’état de prolétaires avant d’arriver au but.

La conversation dériva sur le compte du prélat, et nous demandâmes à Ernest de nous raconter ce qu’il avait fait de lui.

— Il est malade jusqu’à l’âme du voyage où je l’ai entraîné à travers les régions infernales. Je lui ai fait visiter les taudis de quelques-uns de nos ouvriers d’usine. Je lui ai montré les déchets humains que rejette la machine industrielle, et il les a entendus raconter leur existence. Je l’ai conduit dans les bas-fonds de San-Francisco, et il a pu voir que l’ivrognerie, la prostitution et la criminalité ont une cause plus profonde que la dépravation naturelle. Il en est resté sérieusement atteint dans sa santé, et, ce qui est pire, il est emballé. Le choc a été trop rude pour ce fanatique de morale. Et, comme toujours, il n’a le moindre esprit pratique. Il s’agite à vide parmi toutes sortes d’illusions humanitaires et de projets de missions chez les classes cultivées. Il sent que c’est pour lui un devoir inéluctable de ressusciter l’ancien esprit de l’église et de communiquer son message aux maîtres du jour. Il est surchauffé : tôt ou tard il va éclater, et je ne puis prédire quelle forme prendra la catastrophe. C’est une âme pure et enthousiaste, mais si peu pratique ! Il me dépasse : je ne puis retenir ses pieds au sol. Il vole vers son jardin des oliviers, et ensuite vers son calvaire. Car des âmes si nobles sont faites pour la crucifixion.

— Et vous ? demandai-je avec un sourire qui cachait la sérieuse anxiété de mon amour.

— Moi pas ! répondit-il en riant aussi. Je puis être exécuté ou assassiné, mais je ne serai jamais crucifié. Je suis planté trop solidement et trop obstinément sur terre.

— Mais pourquoi préparer la mise en croix de l’évêque ? Car vous ne nierez pas que vous en êtes cause.

— Pourquoi laisserais-je une âme à l’aise dans le luxe tandis qu’il y en a des millions dans le travail et dans la misère ?

— Alors pourquoi conseillez-vous à Père d’accepter son congé ?

— Parce que je ne suis pas une âme pure et enthousiaste. Parce que je suis solide et obstiné et égoïste. Parce que je vous aime et dis comme jadis Ruth : « Ton peuple est mon peuple. » Quant à l’évêque, il n’a pas de fille. En outre, si minime que soit le résultat, si faible et insuffisant que se manifeste son vagissement, il produira quelque bien pour la révolution, et tous les petits morceaux comptent.

Il m’était impossible d’être de cet avis. Je connaissais bien la noble nature de l’évêque Morehouse, et je ne pouvais m’imaginer que sa voix, s’élevant en faveur de la justice, ne serait qu’un vagissement débile et impuissant. Je ne possédais pas encore sur le bout du doigt, comme Ernest, les dures réalités de l’existence. Il voyait clairement la futilité de cette grande âme, et les événements prochains allaient me la révéler avec non moins de clarté.

Ce fut peu de jours après qu’Ernest me raconta, comme une histoire très drôle, l’offre qu’il avait reçue du Gouvernement : on lui proposait le poste de secrétaire d’État au ministère du Travail. Je fus remplie de joie. Les appointements étaient relativement élevés, et c’était un appoint solide pour notre mariage. Ce genre d’occupation convenait certainement à Ernest, et la jalouse fierté qu’il m’inspirait me faisait considérer cette avance comme une juste reconnaissance de ses capacités.

Tout à coup je remarquai l’étincelle de gaieté dans ses yeux : il se moquait de moi.

— Vous n’allez pas… refuser ? dis-je d’une voix tremblante.

— C’est tout simplement une tentative de corruption, dit-il. Il y a là-dedans la fine main de Wickson, et, derrière la sienne, celle de gens encore plus haut placés. C’est un truc aussi ancien que la lutte de classes elle-même, qui consiste à chiper ses capitaines à l’armée du travail. Pauvre travail éternellement trahi ! Si vous saviez combien de ses chefs dans le passé ont été achetés de façon analogue ! Cela revient moins cher, bien moins cher, de soudoyer un général, que de le combattre avec toute son armée. Il y a eu… mais je ne veux nommer personne. Je me sens déjà suffisamment indigné. Chère et tendre amie, je suis un capitaine du travail : je ne pourrais pas me vendre. À défaut de mille autres raisons, la mémoire de mon pauvre vieux père, exténué jusqu’à la mort, suffirait à m’en empêcher.

Il avait les larmes aux yeux, ce héros, mon grand héros à moi ! Jamais il ne pourrait pardonner la manière dont la conscience de son père avait été déformée, les mensonges sordides et les vols mesquins auxquels il avait été réduit pour mettre du pain dans la bouche de ses enfants.

— Mon père était un brave homme, me disait un jour Ernest. — C’était une âme excellente, qui fut tordue, mutilée, émoussée par la sauvagerie de sa vie. Ses maîtres, les archi-brutes, en firent une bête accablée. Il devrait être encore vivant aujourd’hui, comme votre père. Il était puissamment bâti. Mais il fut pris dans la machine et usé à mort pour produire des bénéfices. Réfléchissez à cela. Pour produire des bénéfices — le sang de ses veines fut transmué en un souper arrosé de vins fins, une marotte de clinquant, ou quelque autre orgie sensuelle pour les riches oisifs et parasites, ses maîtres, les archi-brutes !


7. La vision de l’évêque


— L’évêque a pris le mors aux dents, — m’écrivait Ernest. Il chevauche en plein vide. C’est aujourd’hui qu’il va commencer à remettre d’aplomb notre misérable monde, en lui communiquant son message. Il m’en a prévenu et je ne peux pas l’en dissuader. C’est lui qui préside ce soir à l’I. P. H.[53] et il doit incorporer son message dans son allocution de début.

Puis-je passer vous prendre pour aller l’entendre ? Naturellement, son effort est condamné d’avance à l’avortement. Votre cœur en sera brisé, le sien aussi ; mais ce sera pour vous une excellente leçon de choses. Vous savez, chère et tendre amie, combien je suis fier de votre amour, combien je voudrais mériter votre plus haute appréciation et racheter à vos yeux, dans une certaine mesure ma propre indignité de cet honneur. Mon orgueil désire donc vous persuader que ma pensée est correcte et juste. Mes points de vue sont âpres, la futilité de la noblesse d’une telle âme vous démontrera que cette âpreté s’impose. Venez à cette soirée. Si tristes qu’en puissent être les incidents je sens qu’ils vous attireront plus étroitement vers moi. »

L’I. P. H. tenait ce soir-là, à San-Francisco, une assemblée convoquée pour envisager le développement de l’immoralité publique et les moyens d’y porter remède. L’évêque Morehouse occupait sur l’estrade le fauteuil présidentiel, et je remarquai tout de suite son état de surexcitation nerveuse. À ses côtés étaient assis l’évêque Dickinson, le Dr Jones, chef de la section d’éthique à l’Université de Californie ; Mme W. W. Hurd, grande organisatrice d’œuvres de charité ; M. Philip Ward, autre philanthrope notoire, et plusieurs astres de moindre grandeur dans le ciel de la morale et de la charité. L’évêque Morehouse se leva et débuta par cet exorde abrupt :

« Je passais en voiture dans les rues. Il faisait nuit. De temps à autre, je regardais par les portières. Soudain mes yeux parurent s’ouvrir et je vis les choses telles qu’elles sont. Mon premier geste fut de porter la main à mon front pour me cacher l’effrayante réalité, et dans l’obscurité je me posai cette question : Qu’y a-t-il à faire ? Un instant après la question se représenta sous cette forme : Qu’aurait fait mon divin maître ? Alors une lumière sembla remplir l’espace, et mon devoir m’apparut avec la clarté du soleil, comme Saül avait vu le sien sur le chemin de Damas.

« Je fis arrêter, je descendis, et après quelques minutes de conversation avec deux femmes publiques, je les persuadai de monter dans ma voiture avec moi. Si Jésus a dit vrai, ces deux malheureuses étaient mes sœurs, et leur seule chance de purification résidait dans mon affection et ma tendresse.

« Je vis dans un des quartiers les plus agréables de San-Francisco. La maison que j’habite a coûté cent mille dollars ; l’ameublement, les livres et les œuvres d’art reviennent à une somme égale. Ma maison est un château où s’agitent de nombreux serviteurs. J’ignorais jusqu’ici à quoi peuvent servir les manoirs : je croyais qu’ils étaient faits pour qu’on y vive. Maintenant je sais. J’ai emmené les deux filles des rues dans mon palais, et elles y resteront avec moi. Et de mes sœurs de cette espèce j’espère remplir toutes les chambres de ma résidence. »

L’auditoire devenait de plus en plus agité, et les figures des gens assis sur l’estrade trahissaient une frayeur et une consternation croissantes. Soudain l’évêque Dickinson se leva, et avec une expression de dégoût, quitta la plateforme et la salle. Mais l’évêque Morehouse, les yeux remplis de sa vision, oubliait tout le reste et continuait :

« Ô mes sœurs et mes frères, dans cette manière d’agir je trouve la solution de toutes mes difficultés. Je ne me rendais pas compte à quoi pouvaient servir les voitures, mais je le sais maintenant. Elles sont faites pour transporter les faibles, les malades et les vieillards ; elles sont faites pour rendre honneur à ceux qui ont perdu jusqu’au sens de la honte.

« Je ne savais pas pourquoi les palais étaient bâtis, mais aujourd’hui j’ai découvert leur usage. Les résidences ecclésiastiques devraient être converties en hôpitaux et asiles pour ceux qui sont tombés sur le bord du chemin et qui vont périr. »

Il fit une longue pause, évidemment dominé par l’intensité de sa pensée, et hésitant sur la meilleure manière de l’exprimer.

« Je suis indigne, mes chers frères, de vous dire quoi que ce soit au sujet de la moralité. J’ai vécu trop longtemps dans une hypocrisie honteuse pour pouvoir aider les autres : mais mon acte envers ces femmes, envers ces sœurs, me montre que la meilleure voie est facile à trouver. Pour ceux qui croient en Jésus et en son évangile, il ne peut y avoir entre humains d’autres rapports qu’un lien d’affection. L’amour seul est plus fort que le péché, plus fort que la mort.

« Je déclare donc aux riches parmi vous que leur devoir est de faire ce que j’ai fait, ce que je fais. Que chacun de ceux qui sont dans l’opulence prenne dans sa maison un voleur et le traite comme un frère ; qu’il y prenne une malheureuse et la traite comme une sœur ; et San-Francisco n’aura plus besoin de police ni de magistrats ; les prisons seront remplacées par des hôpitaux, et le criminel disparaîtra avec son crime.

« Nous ne devons pas seulement donner notre argent, nous devons nous donner nous-mêmes, comme a fait le Christ ; tel est aujourd’hui le message de l’Église. Nous nous sommes égarés loin de l’enseignement du Maître. Nous nous sommes consumés dans notre propre gloutonnerie. Nous avons dressé le veau d’or sur l’autel. J’ai ici une poésie qui résume toute cette histoire en quelques vers ; je vais vous la lire. Elle fut écrite par une âme égarée qui, cependant, voyait les choses clairement[54]. Il ne faut pas la prendre pour une attaque contre l’Église catholique. C’est une attaque contre toutes les Églises, contre la splendeur et la pompe de tous les clergés qui se sont éloignés du sentier tracé par le Maître et qui se sont parqués à l’écart de ses brebis. La voici :

Les trompettes d’argent sonnèrent sous le dôme ;
Tout un peuple à genoux restait silencieux ;
Et, porté sur des dos humains, devant mes yeux
Passa comme un grand dieu le grand maître de Rome.
Comme un prêtre, il portait la robe immaculée,
Comme un roi, du manteau de pourpre il était ceint,
Et la triple couronne étagée au front saint

Rayonnait aux flambeaux sur sa voie étoilée.
Alors mon cœur franchit les déserts du passé
Vers ce rivage amer où Jésus délaissé
Pour reposer son front n’avait pas une pierre.
— « Les oiseaux ont leur nid, les renards leur tanière :
« Seul, je meurtris mes pieds sur la voie aux douleurs
« Et je bois le vin tiède et salé de mes pleurs ! »

L’auditoire était agité, mais non ému. L’évêque Morehouse ne s’en apercevait pas. Il suivait sa voie d’un cœur ferme.

« C’est pourquoi je le dis aux riches d’entre vous, et à vous tous les riches : Vous avez cruellement opprimé les brebis du Maître. Vous avez endurci vos cœurs. Vous avez fermé vos oreilles aux voix qui crient dans la contrée, voix de souffrance et de douleur que vous ne voulez pas entendre, qui cependant seront exaucées quelque jour. C’est pourquoi je le prédis… »

Mais, à cet instant, MM. Jones et Ward, qui depuis un instant s’étaient levés de leurs sièges, prirent le bras de l’évêque et l’entraînèrent hors de l’estrade, tandis que l’auditoire demeurait suffoqué de scandale.

À peine dans la rue, Ernest éclata d’un rire âpre et sauvage, qui me porta sur les nerfs. Mon cœur semblait près d’éclater sous l’effort de mes larmes contenues.

— Il leur a communiqué son message, — s’écria mon compagnon. — La force de caractère et la tendresse profondément cachées dans la nature de leur évêque ont débordé devant les yeux de ses auditeurs chrétiens, qui l’aimaient, et ceux-ci en ont conclu qu’il avait l’esprit dérangé. Avez-vous vu avec quelle sollicitude ils lui ont fait quitter l’estrade ? En vérité, l’enfer a dû rire à ce spectacle.

— Néanmoins ce que l’évêque a dit et fait ce soir causera une forte impression, remarquai-je.

— Pensez-vous ? demanda Ernest d’un ton railleur.

— Ce sera une véritable sensation, affirmai-je. J’ai vu les reporters griffonner comme des fous pendant qu’il parlait.

— Pas une ligne de ce qu’il a dit ne paraîtra demain dans les journaux.

— Je ne puis le croire, m’écriai-je.

— Attendez et vous verrez. Pas une ligne, pas une pensée de lui ! La presse quotidienne ? C’est l’escamotage quotidien.

— Mais les reporters ? Je les ai vus.

— Pas un mot de ce qu’il a dit ne sera imprimé. Vous comptez sans les directeurs de journaux. Leur salaire dépend de leur ligne de conduite, et leur ligne de conduite est de ne rien publier qui soit une menace sérieuse pour l’ordre établi. La déclaration de l’évêque constituait un assaut violent contre la morale courante. C’était une hérésie. On lui a fait quitter la tribune pour l’empêcher d’en dire davantage. Les journaux le purgeront de son schisme par le silence de l’oubli. La presse des États-Unis ? C’est une excroissance parasite qui pousse et s’engraisse sur la classe capitaliste. Sa fonction est de servir l’état de choses en modelant l’opinion publique, et elle s’en acquitte à merveille.

Laissez-moi vous prédire ce qui va arriver. Les journaux de demain raconteront simplement que la santé du prélat laissait à désirer, qu’il s’était surmené, et que ce soir il a été pris de faiblesse. Dans quelques jours, un autre paragraphe annoncera qu’il est dans un état de prostration nerveuse, et que ses ouailles reconnaissantes ont souscrit pour qu’il lui soit accordé un congé. Après cela, il arrivera de deux choses l’une : ou bien l’évêque reconnaîtra l’erreur qu’il a commise en prenant la mauvaise route, et reviendra de vacances en homme bien portant qui n’a plus de visions ; ou bien il persistera dans son délire, et dans ce cas vous pouvez vous attendre à voir les journaux nous informer en termes pathétiques et sympathiques, qu’il est devenu fou ; en fin de compte, on lui laissera conter ses visions à des murs capitonnés.

— Oh ! vous allez trop loin, m’écriai-je.

— Aux yeux de la société, ce sera vraiment de la folie, reprit Ernest. Quel honnête homme, s’il était sain d’esprit, prendrait dans sa maison des voleurs et des prostituées pour y vivre avec eux comme frères et sœurs ? Il est vrai que le Christ est mort entre deux larrons, mais ceci est une autre histoire. Folie ? Mais le raisonnement d’un homme avec qui l’on n’est pas d’accord vous paraît toujours faux ; dès lors, l’esprit de cet homme est dévié. Où est la ligne de démarcation entre un esprit faux et un esprit fou ? Il est inconcevable qu’un individu de bon sens puisse être en désaccord radical avec vos plus saines conclusions.

« Vous en trouverez un bon exemple dans les journaux de ce soir. Mary M’Kenna habite au sud de Market Street. Bien que pauvre, elle est parfaitement honnête. Elle est même patriote. Seulement elle se fait des idées fausses au sujet du drapeau américain et de la protection dont il est censément le symbole. Et voici ce qui lui est arrivé. Son mari, victime d’un accident, est resté trois mois à l’hôpital. Elle a cherché du blanchissage à faire, mais, en dépit de son travail, elle s’est trouvée en retard pour son loyer. Hier, on l’a mise dehors. Auparavant, elle avait hissé le drapeau national sur sa porte, et, s’abritant sous ses plis, elle avait acclamé qu’en vertu de cette protection, on n’avait pas le droit de la jeter à la rue. Qu’a-t-on fait ? On l’a arrêtée et fait comparaître comme insensée. Aujourd’hui, elle a subi l’examen médical des experts officiels, qui l’ont reconnue folle, et elle a été enfermée, à la Maison de Santé de Napa. »

— Votre exemple est tiré de trop loin. Supposez que je sois en désaccord avec tout le monde sur le style d’une œuvre littéraire : on ne m’enverrait pas dans un asile pour cela.

— Parbleu, répliqua-t-il. Cette divergence d’avis ne constituerait pas une menace pour la société. C’est là que gît la différence. Les opinions anormales de Mary M’Kenna et de l’évêque sont un péril pour l’ordre établi. Qu’arriverait-il si tous les pauvres refusaient de payer leur loyer en s’abritant sous le drapeau américain ? La propriété tomberait en miettes. Les convictions de l’évêque ne sont pas moins dangereuses pour la société actuelle. Donc, c’est l’asile qui l’attend.

Mais je me refusais à le croire.

— Patientez et vous verrez, dit Ernest. Et j’attendis.

Le lendemain matin j’envoyai chercher tous les journaux. Pas un mot n’était imprimé de ce qu’avait dit l’évêque Morehouse. Une ou deux feuilles rapportaient qu’il s’était laissé dominer par son émotion. Pourtant les platitudes des orateurs qui lui avaient succédé étaient reproduites tout au long.

Plusieurs jours après, un bref paragraphe annonça que le prélat était parti en congé pour se remettre d’un excès de travail. Jusqu’ici, Ernest avait raison. Pourtant il n’était question ni de fatigue cérébrale, ni même de prostration nerveuse. Je ne soupçonnais guère la voie douloureuse que le dignitaire de l’Église était destiné à parcourir, cette route du jardin des Oliviers au Calvaire, qu’Ernest avait entrevue pour lui.


8. Les briseurs de machines


Peu de temps avant qu’Ernest se présentât comme candidat au Congrès sur la liste socialiste, Père donna ce qu’il appelait à huis-clos la soirée des profits et pertes, et mon fiancé, le soir des briseurs de machines. Ce n’était, en réalité, qu’un dîner d’hommes d’affaires, — le menu fretin, naturellement. Je ne crois pas qu’aucun d’entre eux fût intéressé dans une entreprise dont le capital dépassât deux cent mille dollars. Ils représentaient parfaitement la classe moyenne du négoce.

Il y avait là M. Owen, de la maison Silverberg, Owen et C°, une grosse firme d’épicerie avec de nombreuses succursales, dont nous étions les clients. Il y avait les associés du grand dépôt de produits pharmaceutiques Kowalt et Washburn, ainsi que M. Asmunsen, possesseur d’une importante carrière de granit dans le Comté de Contra Costa, et beaucoup d’autres du même genre, propriétaires ou co-propriétaires de petites manufactures, de petits commerces et de petites entreprises, en un mot, des petits capitalistes.

C’étaient des gens assez intéressants avec leurs figures rusées et leur langage simple et clair. Ils se plaignaient à l’unanimité des consortiums, et leur mot d’ordre était : « Crevons les trusts ! » Ceux-ci, pour eux, représentaient la source de toute oppression, et tous, sans exception, récitaient la même complainte. Ils auraient voulu que le Gouvernement prît possession d’exploitations comme les Chemins de Fer, ou les Postes et Télégraphes, et ils préconisaient l’établissement d’impôts énormes et férocement progressifs sur le revenu, afin de détruire les vastes accumulations de capital. Ils prônaient aussi, en guise de remède à des misères locales, la propriété municipale d’entreprises d’utilité publique, telles que l’eau, le gaz, les téléphones et les tramways.

M. Asmunsen fit un récit particulièrement curieux de ses tribulations en tant que propriétaire d’une carrière. Il avoua que celle-ci ne lui avait jamais rapporté aucun profit, malgré l’énorme masse de commandes que lui avait procurées la destruction de San-Francisco par le grand tremblement de terre. La reconstruction de cette ville avait duré six années, pendant lesquelles le chiffre de ses affaires s’était trouvé quadruplé et octuplé, mais lui ne s’en trouvait pas plus riche.

— La Compagnie du Chemin de Fer est un peu mieux que moi au courant de mes affaires, expliqua-t-il. Elle connaît à un centime près mes dépenses d’exploitation, et elle sait par cœur les termes de mes contrats. Comment est-elle si bien renseignée ? Je ne puis que le conjecturer. Elle doit payer des espions parmi mes employés, et semble avoir accès près de tous mes partenaires. Car, écoutez bien ceci, à peine ai-je signé un gros traité dont les termes me sont favorables et m’assurent un coquet bénéfice, que les prix de transport à pied d’œuvre sont augmentés comme par enchantement. On ne me donne pas d’explications. C’est le Chemin de Fer qui prend mon profit. En pareil cas je n’ai jamais pu décider la Compagnie à réviser ses tarifs. Par contre, à la suite d’accidents, ou d’une augmentation de frais d’exploitation, ou après la signature de contrats moins avantageux pour moi, j’ai toujours réussi à obtenir un rabais. En somme, gros ou petits, le Chemin de Fer m’enlève tous mes gains.

Ernest l’interrompit pour demander :

— Ce qui vous en reste, au bout du compte, équivaut à peu près, sans doute, au salaire que la Compagnie vous accorderait comme directeur si elle était propriétaire de votre carrière ?

— C’est cela même, répondit M. Asmunsen. Il n’y a pas longtemps, j’ai fait faire un relevé de mes comptes pour ces dix dernières années, et j’ai constaté que mes gains revenaient précisément aux appointements d’un directeur. Il n’y aurait eu rien de changé si la Compagnie avait possédé ma carrière et m’avait payé pour la faire marcher.

— Avec cette différence, toutefois, dit Ernest en riant, qu’elle aurait dû se charger de tous les risques que vous avez eu l’obligeance d’assumer pour elle.

— C’est très vrai, reconnut M. Asmunsen avec mélancolie.

Ayant laissé chacun exprimer ce qu’il avait à dire, Ernest se mit à poser des questions aux uns et aux autres. Il entreprit d’abord M. Owen.

— Voilà environ six mois que vous avez ouvert une succursale ici à Berkeley ?

— Oui, répondit M. Owen.

— Et depuis lors j’ai remarqué que trois petits épiciers de quartier avaient fermé boutique. C’est sans doute votre succursale qui en a été cause ?

— Ils n’avaient aucune chance de lutter contre nous, affirma M. Owen avec un sourire satisfait.

— Pourquoi pas ?

— Nous avions plus de capital. Dans un gros commerce la perte est toujours moindre et l’efficacité plus grande.

— De sorte que votre magasin absorbait les profits des trois petites boutiques. Je comprends. Mais, dites-moi, que sont devenus les propriétaires de celles-ci ?

— Il y en a un qui conduit nos camions de livraison. J’ignore ce que sont devenus les deux autres.

Ernest se tourna soudain vers M. Kowalt.

— Vous vendez souvent à prix de revient, parfois même à perte[55]. Que sont devenus les propriétaires des petites pharmacies que vous avez mis au pied du mur ?

— L’un d’eux, M. Haasfurther, est actuellement à la tête de notre service des ordonnances.

— Et vous avez absorbé les bénéfices qu’ils étaient en train de réaliser.

— Bien sûr ! c’est pour cela que nous sommes dans les affaires.

— Et vous ? dit brusquement Ernest à M. Asmunsen. Vous êtes dégoûté de ce que le Chemin de Fer ait soutiré vos gains ?

M. Asmunsen fit oui de la tête.

— Ce que vous voudriez, c’est réaliser des gains vous-même ?

Nouveau signe d’assentiment.

— Aux dépens d’autrui ?

Pas de réponse. Ernest insista :

— Aux dépens d’autrui ?

— C’est comme cela qu’on gagne de l’argent, répliqua sèchement M. Asmunsen.

— Ainsi, le jeu des affaires consiste à gagner de l’argent au détriment des autres et à empêcher les autres d’en gagner à vos propres dépens. C’est bien cela, n’est-ce pas ?

Ernest dut répéter sa question, et M. Asmunsen finit par répondre :

— Oui, c’est cela, sauf que nous ne faisons pas d’objection à ce que les autres fassent des profits, tant qu’ils ne sont pas exorbitants.

— Par exorbitants, vous entendez gros, sans doute. Pourtant vous ne voyez pas d’inconvénient à faire de gros bénéfices vous-même… sûrement non ?

M. Asmunsen avoua de bonne grâce sa faiblesse sur ce point. Alors Ernest s’en prit à un autre, un certain M. Calvin, jadis gros propriétaire de crémeries.

— Il y a quelque temps, vous combattiez le Trust du Lait, lui dit Ernest, et maintenant vous êtes dans la politique agricole[56], dans le Parti des Granges. Comment cela se fait-il ?

— Oh ! je n’ai pas abandonné la bataille, répondit le personnage, qui, en effet, avait l’air assez agressif. Je combats le trust sur le seul terrain où il soit possible de le combattre, sur le terrain politique. Je vais vous expliquer. Voilà quelques années, nous autres crémiers menions tout comme nous l’entendions.

— Cependant vous vous faisiez concurrence les uns aux autres ? interrompit Ernest.

— Oui, et c’est ce qui maintenait les bénéfices à un faible niveau. Nous essayâmes de nous organiser, mais il y avait toujours des crémiers indépendants qui perçaient à travers nos lignes. Puis vint le Trust du Lait.

— Financé par le capital en excédent de la Standard Oil[57], dit Ernest.

— C’est juste, reconnut M. Calvin. Mais nous l’ignorions à cette époque. Ses agents nous abordèrent la massue à la main. Ils nous posèrent ce dilemme : entrer et nous engraisser, ou rester dehors et dépérir. La plupart d’entre nous entrèrent dans le Trust, et les autres crevèrent de faim. Oh ! ça paya… d’abord. Le lait fut augmenté d’un cent par litre et un quart de ce cent nous revenait : les autres trois quarts allaient au Trust. Puis le lait fut augmenté d’un autre cent, mais sur celui-ci il ne nous revint rien du tout. Nos plaintes furent inutiles. Le Trust s’était établi en maître. Nous nous aperçûmes que nous étions de simples pions sur l’échiquier. Et finalement le quart de cent additionnel nous fut retiré. Puis le Trust commença à nous serrer la vis. Que pouvions-nous faire ? Nous fûmes pressurés. Il n’y avait pas de crémiers, il ne restait qu’un Trust du Lait.

— Mais avec le lait augmenté de deux cents, il me semble que vous auriez pu soutenir la concurrence, suggéra Ernest avec malice.

— Nous le croyions aussi. Nous avons essayé. — M. Calvin fit une pause. — Et ce fut notre ruine. Le Trust pouvait mettre le lait sur le marché à plus bas prix que nous. Il pouvait encore réaliser un léger bénéfice alors que nous vendions purement à perte. J’ai perdu cinquante mille dollars dans cette aventure. La plupart d’entre nous ont fait faillite[58]. Les crémiers ont été balayés.

— De sorte que le Trust ayant pris vos bénéfices, dit Ernest, vous vous êtes jeté dans la politique pour qu’une législation nouvelle balaye le Trust à son tour et vous permette de les reprendre ?

La figure de M. Calvin s’éclaira.

— C’est précisément ce que je dis dans mes conférences aux fermiers. Vous venez de concentrer tout notre programme dans une coque de noix.

— Et pourtant, le Trust produit du lait à meilleur marché que les crémiers indépendants ?

— Parbleu, il peut bien le faire, avec l’organisation splendide et l’outillage dernier modèle que lui permettent ses gros capitaux.

— Ceci est hors de discussion. Il peut certainement le faire, et, qui plus est, il le fait, conclut Ernest.

M. Calvin se lança alors dans une vraie harangue politique pour exposer sa manière de voir. Plusieurs autres le suivirent avec chaleur, et leur cri à tous était qu’il fallait détruire les trusts.

— Pauvres simples d’esprit, me chuchota Ernest. Ce qu’ils voient, ils le voient bien ; seulement ils ne voient pas plus loin que le bout de leur nez.

Un peu plus tard il reprit la conduite de la discussion, et, selon son habitude caractéristique, la garda pour tout le restant de la soirée.

« Je vous ai tous écoutés avec attention, commença-t-il, et je vois parfaitement que vous menez le jeu des affaires de façon orthodoxe. Pour vous la vie se résume en profits. Vous avez la conviction ferme et tenace d’avoir été créés et mis au monde dans l’unique but de gagner de l’argent. Seulement il y a un accroc. Au plus beau de votre profitable activité survient le trust qui vous enlève vos bénéfices. Vous voilà dans un dilemme apparemment contraire au but de la création, et vous ne voyez d’autre moyen d’en sortir que l’anéantissement de cette intervention désastreuse.

« J’ai soigneusement noté vos paroles, et la seule épithète qui puisse vous résumer, je vais vous l’appliquer. Vous êtes des briseurs de machines. Savez-vous ce que ce mot-là veut dire ? Permettez-moi de vous l’expliquer. En Angleterre, au XVIIIe siècle, hommes et femmes, tissaient le drap sur des métiers à main dans leurs propres maisonnettes. C’était un procédé lent, maladroit et dispendieux, ce système de manufacture à domicile. Puis vint la machine à vapeur avec son cortège d’engins à économiser le temps. Un millier de métiers assemblés dans une grande usine et actionnés par une machine centrale tissaient le drap à bien meilleur compte que ne pouvaient le faire chez eux les tisserands sur leurs métiers à main. À l’usine, s’affirmait la combinaison, devant laquelle s’efface la concurrence. Les hommes et les femmes qui avaient travaillé pour eux-mêmes sur des métiers à main venaient maintenant dans les fabriques et trimaient sur les métiers à vapeur, non plus pour eux-mêmes mais pour les propriétaires capitalistes. Bientôt de jeunes enfants peinèrent aux métiers mécaniques, pour des salaires réduits, et y remplacèrent les hommes. Les temps devinrent durs pour ceux-ci. Leur niveau de bien-être baissa rapidement. Ils mouraient de faim. Ils disaient que tout le mal venait des machines. Alors ils entreprirent de briser les machines. Ils n’y réussirent pas, et ils étaient de pauvres naïfs.

« Vous n’avez pas encore compris cette leçon, et vous voici, au bout d’un siècle et demi, essayant à votre tour de briser les machines. De votre propre aveu, les machines du trust font un travail plus efficace et à meilleur marché que vous. C’est pour cela que vous ne pouvez lutter contre elles, et néanmoins vous voudriez les briser. Vous êtes encore plus naïfs que les simples ouvriers d’Angleterre. Et pendant que vous ronchonnez qu’il faut rétablir la concurrence, les trusts continuent à vous détruire.

« Du premier au dernier, vous racontez la même histoire, la disparition de la rivalité et l’avènement de la combinaison. Vous-même, M. Owen, avez détruit la concurrence ici à Berkeley quand votre succursale a fait fermer boutique à trois petits épiciers, parce que votre association était plus avantageuse. Mais dès que vous sentez sur votre dos la pression d’autres combinaisons encore plus fortes, celles des trusts, vous vous mettez à pousser les hauts cris. C’est parce que vous n’êtes pas une grosse compagnie, tout simplement. Si vous étiez un trust de produits alimentaires pour tous les États-Unis, vous chanteriez une autre chanson, et votre antienne serait : — Bénis soient les trusts ! Et pourtant encore, non seulement votre petite combinaison n’est pas un consortium, mais vous-même avez conscience de son manque de force. Vous commencez à pressentir votre propre fin. Vous vous apercevez qu’avec toutes vos succursales, vous n’êtes qu’un pion sur le jeu. Vous voyez les intérêts puissants se dresser et croître de jour en jour ; vous sentez leurs mains gantées de fer s’abattre sur vos profits et en saisir une pincée de-ci, une pincée de-là, le trust des chemins de fer, le trust du pétrole, le trust de l’acier, le trust du charbon ; et vous savez qu’en fin de compte ils vous détruiront, qu’ils vous prendront jusqu’au dernier pourcentage de vos médiocres bénéfices.

« Cela prouve, Monsieur, que vous êtes mauvais joueur. Quand vous avez étranglé les trois épiciers d’ici, vous avez gonflé votre poitrine, vous avez vanté l’efficacité et l’esprit d’entreprise, vous avez envoyé votre épouse en Europe sur les profits que vous aviez réalisés en dévorant ces gagne-petit. C’est la doctrine de chien contre chien, et vous n’avez fait qu’une bouchée de vos rivaux. Mais voici qu’à votre tour vous êtes mordu par des molosses, et vous criez comme des putois. Et ce que je dis de vous est vrai pour tous ceux qui sont à cette table. Vous hurlez tous. Vous êtes en train de jouer une partie perdante, et c’est ce qui vous fait brailler.

« Seulement, en vous lamentant, vous n’êtes pas de franc jeu. Vous n’avouez pas que vous aimez vous-mêmes à tirer des profits des autres en les pressurant, et que si vous faites tout ce tintamarre, c’est parce que d’autres sont en train de vivre sur votre dos. Non, vous êtes trop malins pour cela. Vous dites tout autre chose. Vous faites des discours politiques de petits bourgeois comme tout à l’heure M. Calvin. Que disait-il ? Voici quelques-unes de ses phrases que j’ai retenues : — Nos principes originels sont solides. Ce qu’il faut à ce pays, c’est un retour aux méthodes américaines fondamentales, et que chacun soit libre de profiter des occasions avec des chances égales… L’esprit de liberté dans lequel est né cette nation… Revenons aux principes de nos aïeux…

« Quand il parlait de l’égalité de chances pour tous, il voulait dire la faculté de pressurer des bénéfices, cette licence qui lui est maintenant enlevée par les grands trusts. Et ce qu’il y a d’absurde là-dedans, c’est qu’à force de répéter ces phrases, vous avez fini par y ajouter foi. Vous désirez l’occasion de piller vos semblables à petites doses, et vous vous hypnotisez au point de croire que vous voulez la liberté. Vous êtes gloutons et insatiables, mais la magie de vos phrases vous persuade que vous faites preuve de patriotisme. Votre désir de gagner de l’argent, qui est de l’égoïsme pur et simple, vous le métamorphosez en sollicitude altruiste pour l’humanité souffrante. Voyons, ici, entre nous, soyez honnêtes pour une fois. Regardez la chose en face et énoncez-la en termes justes. »

On voyait autour de la table des faces congestionnées, exprimant une irritation mêlée d’une certaine inquiétude. Ils étaient un peu effrayés de ce jeune homme au visage glabre, de sa manière de balancer et d’assener les mots, et de sa terrible façon d’appeler les choses par leurs noms. M. Calvin s’empressa de riposter :

— Et pourquoi pas ? demanda-t-il. Pourquoi ne pourrions-nous pas retourner aux usages de nos pères qui ont fondé cette république ? Vous avez dit beaucoup de choses vraies, M. Everhard, si pénibles qu’elles aient pu nous paraître à avaler. Mais ici, entre nous, nous pouvons parler net. Rejetons les masques et acceptons la vérité telle que M. Everhard l’a carrément posée. C’est vrai que nous autres petits capitalistes, faisons la chasse aux profits, et que les trusts nous les enlèvent. C’est vrai que nous voulons détruire les trusts afin de pouvoir garder nos gains. Et pourquoi ne le ferions-nous pas ? Pourquoi pas, encore une fois, pourquoi pas ?

« Ah ! maintenant nous arrivons au fin mot de la question, — dit Ernest d’un air satisfait. — Pourquoi pas ? Je vais essayer de vous le dire, bien que ce ne soit guère facile. Vous autres, voyez-vous, vous avez étudié les affaires, dans votre cercle restreint, mais vous n’avez pas du tout approfondi l’évolution sociale. Vous êtes en pleine période de transition dans l’évolution économique, mais vous n’y comprenez rien, et de là vient tout le chaos. Vous me demandez pourquoi vous ne pouvez pas revenir en arrière ? Tout simplement parce que c’est impossible. Vous ne pouvez pas faire remonter un fleuve vers sa source. Josué arrêta le soleil sur Gibéon, mais vous voudriez surpasser Josué. Vous rêvez de ramener le soleil en arrière. Vous aspirez à faire marcher le temps à reculons, de midi à l’aurore.

« En présence des machines qui épargnent le travail, de la production organisée, de l’efficacité croissante des combinaisons, vous voudriez retarder le soleil économique d’une ou plusieurs générations et le faire revenir à une époque où il n’y avait ni grandes fortunes, ni gros outillages, ni voies ferrées ; où une légion de petits capitalistes luttaient l’un contre l’autre dans l’anarchie industrielle, où la production était primitive, gaspilleuse, coûteuse et inorganisée. Croyez-moi, la tâche de Josué était plus facile, et il avait Jéhovah pour l’aider. Mais vous autres, petits bourgeois, vous êtes abandonnés de Dieu. Votre soleil décline : il ne se relèvera jamais ; et il n’est pas même en votre pouvoir de l’arrêter sur place. Vous êtes en perdition, condamnés à disparaître entièrement de la face du monde.

« C’est le Fiat ! de l’évolution, c’est le commandement divin. L’association est plus forte que la rivalité. Les hommes primitifs étaient de chétives créatures qui se cachaient dans les fentes de rochers, mais ils se coalisèrent pour lutter contre leurs ennemis carnivores. Les fauves n’avaient que l’instinct de rivalité, tandis que l’homme était doué d’un instinct de coopération, et c’est pourquoi il établit sa suprématie sur tous les animaux. Et, depuis, il n’a fait qu’instituer des combinaisons de plus en plus vastes. La lutte de l’organisation contre la concurrence date d’un millier de siècles, et c’est toujours l’organisation qui a triomphé. Ceux qui s’enrôlent dans le camp de la concurrence sont destinés à périr. »

— Pourtant les trusts eux-mêmes sont nés de la concurrence, interrompit M. Calvin.

— Parfaitement, répondit Ernest. Et ce sont les trusts eux-mêmes qui l’ont détruite. C’est précisément pourquoi, de votre propre aveu, vous n’êtes plus dans la crème.

Des rires coururent autour de la table, pour la première fois de la soirée, et M. Calvin ne fut pas le dernier à partager l’hilarité qu’il avait lui-même provoquée.

— Et maintenant, puisque nous en sommes au chapitre des trusts, éclaircissons un certain nombre de points, reprit Ernest. Je vais vous exposer quelques axiomes, et, s’ils ne vous agréent pas, vous n’aurez qu’à le dire. Votre silence impliquera votre consentement. Est-il vrai qu’un métier mécanique tisse le drap en plus grande quantité et à meilleur marché qu’un métier à main ?

Il fit une pause, mais personne ne prit la parole.

— Par conséquent, n’est-il pas profondément déraisonnable de briser les métiers mécaniques pour en revenir au procédé grossier et dispendieux du tissage à la main ?

Les têtes s’agitèrent en signe d’acquiescement.

— Est-il vrai que la combinaison connue sous le nom de trust produit d’une façon plus pratique et plus économique qu’un millier de petites entreprises rivales ?

Aucune objection ne s’éleva.

— Donc, n’est-il pas déraisonnable de détruire cette combinaison économique et pratique ?

Nouveau silence, qui dura un bon moment. Puis M. Kowalt demanda :

— Que faire alors ? Détruire les trusts est notre seule issue pour échapper à leur domination.

À l’instant, Ernest parut s’animer d’une flamme ardente.

— Je vais vous en indiquer une autre, s’écria-t-il. Au lieu de détruire ces merveilleuses machines, prenons-en la direction. Profitons de leur bon rendement et de leur bon marché. Évinçons leurs propriétaires actuels et faisons-les marcher nous-mêmes. Cela, Messieurs, c’est le socialisme, une combinaison, plus vaste que les trusts, une organisation sociale plus économique que toutes celles qui ont existé jusqu’ici sur notre planète. Elle continue l’évolution en droite ligne. Nous affrontons les associations par une association supérieure. Nous avons les atouts en mains. Venez à nous et soyez nos partenaires du côté gagnant.

Tout de suite se manifestèrent des signes et des murmures de protestation.

— Vous préférez être des anachronismes, dit Ernest en riant, — c’est votre affaire. Vous préférez jouer les pères nobles. Vous êtes condamnés à disparaître comme tous les reliquats d’atavisme. Vous êtes-vous jamais demandé ce qui vous arrivera lorsque naîtront des combinaisons encore plus formidables que les sociétés actuelles ? Vous êtes-vous jamais préoccupés de ce que vous deviendrez lorsque les consortiums eux-mêmes se fusionneront dans le trust des trusts, dans une organisation à la fois sociale, économique et politique ?

Il se tourna inopinément vers M. Calvin :

— Dites-moi si je n’ai pas raison. Vous êtes forcé de former un nouveau parti politique parce que les vieux partis sont entre les mains des trusts. Ceux-ci constituent le principal obstacle à votre propagande agricole, à votre parti des Granges. Derrière chaque embarras que vous rencontrez, chaque coup qui vous frappe, chaque défaite que vous essuyez, il y a la main des Compagnies. N’est-ce pas vrai ?

M. Calvin se taisait, mal à l’aise.

— Si ce n’est pas vrai, dites-le moi, insista Ernest d’un ton encourageant.

— C’est vrai, avoua M. Calvin. Nous nous étions emparés de la législature d’État de l’Oregon et nous avions fait passer de superbes lois de protection ; mais le gouverneur, qui est une créature des trusts, y a opposé son veto. Par contre, au Colorado, nous avions élu un gouverneur, et c’est le pouvoir législatif qui l’a empêché d’entrer en fonctions. Deux fois nous avons fait passer un impôt national sur le revenu, et deux fois la Cour suprême l’a rejeté comme contraire à la Constitution. Les Cours sont entre les mains des associations ; nous, le peuple, nous ne payons pas nos juges assez cher. Mais un temps viendra…

— Où la combinaison des cartels dirigera toute la législation, interrompit Ernest, — où l’association des trusts sera elle-même le Gouvernement.

— Jamais, jamais ! s’écrièrent les assistants, tout de suite excités et combatifs.

— Voulez-vous me dire ce que vous ferez quand ce temps sera venu ? demanda Ernest.

— Nous nous soulèverons dans toute notre force, cria M. Asmunsen, et sa décision fut saluée d’approbations nourries.

— Ce sera la guerre civile, fit observer Ernest.

— Guerre civile, soit ! répondit M. Asmunsen, approuvé par de nouvelles acclamations. Nous n’avons pas oublié les hauts faits de nos ancêtres. Pour nos libertés nous sommes prêts à combattre et mourir !

Ernest dit en souriant :

— Ne l’oubliez pas, Messieurs, tout à l’heure nous sommes tombés tacitement d’accord que le mot liberté, dans votre cas, signifie la licence de pressurer autrui pour en tirer des bénéfices.

Tous les convives étaient maintenant en colère, animés de dispositions belliqueuses. Mais la voix d’Ernest domina le tumulte.

— Encore une question : vous dites que vous vous soulèverez dans toute votre puissance quand le Gouvernement sera entre les mains des trusts ; par conséquent le Gouvernement emploiera contre votre force l’armée régulière, la marine, la milice, la police, en un mot, toute la machine de guerre organisée des États-Unis. Où sera donc alors votre force à vous ?

La consternation parut sur les visages. Sans leur laisser le temps de se reconnaître, Ernest porta un nouveau coup droit.

— Il n’y a pas très longtemps, souvenez-vous-en, notre armée régulière n’était que de cinquante mille hommes. Mais ses effectifs ont été augmentés d’année en année, et elle en compte maintenant trois cents mille.

Il réitéra son attaque.

— Ce n’est pas tout. Pendant que vous vous livriez à une poursuite diligente de votre fantôme favori, le profit, et que vous improvisiez des homélies sur votre chère mascotte, la concurrence, des réalités encore plus puissantes et cruelles ont été dressées par la combinaison. Il y a la milice.

— C’est notre force ! s’écria M. Kowalt. Avec elle nous repousserions l’attaque de l’armée régulière.

— C’est-à-dire que vous entreriez dans la milice vous-mêmes, répliqua Ernest, et que vous seriez envoyés dans le Maine ou en Floride, aux Philippines ou partout ailleurs, pour écraser vos camarades révoltés au nom de la liberté. Pendant ce temps-là, vos camarades du Kansas, du Wisconsin ou de tout autre État entreraient dans la milice et viendraient en Californie pour noyer dans le sang votre propre guerre civile.

Cette fois ils furent réellement scandalisés et demeurèrent muets. Enfin, M. Owen murmura :

— Nous ne nous enrôlerions pas dans la milice. C’est tout simple. Nous ne serions pas si naïfs.

Ernest éclata franchement de rire.

— Vous ne comprenez pas du tout la combinaison qui a été effectuée. Vous ne pourriez pas vous en défendre. Vous seriez incorporés de force dans la milice.

— Il existe une chose qu’on appelle le droit civil, insista M. Owen.

— Pas quand le Gouvernement proclame l’état de siège. Au jour où vous parlez de vous lever en masse, votre masse se retournerait contre vous. Vous seriez pris dans la milice de gré ou de force. Je viens d’entendre quelqu’un prononcer le mot d’habeas corpus. En guise d’habeas corpus vous auriez des post mortem, en fait de garanties, celle de l’autopsie. Si vous refusiez d’entrer dans la milice, ou d’obéir une fois incorporés, vous passeriez devant un conseil de guerre improvisé et vous seriez fusillés comme des chiens. C’est la loi.

— Ce n’est pas la loi ! — affirma avec autorité M. Calvin. Il n’existe pas de loi pareille. Tout cela, jeune homme, vous l’avez rêvé. Comment ! Vous parliez d’expédier la milice aux Philippines. Ce serait inconstitutionnel. La Constitution spécifie expressément que la milice ne pourra pas être envoyée hors du pays.

— Qu’est-ce que la Constitution vient faire là-dedans ? demanda Ernest. La Constitution est interprétée par les Cours, et celles-ci, comme M. Asmunsen l’a reconnu, sont les créatures des Trusts. En outre, je l’ai affirmé, c’est la loi. C’est la loi depuis des années, depuis neuf ans, Messieurs.

— C’est la loi, demanda M. Calvin d’un air incrédule, — que nous puissions être traînés de force dans la milice… — et fusillés par un Conseil de guerre improvisé si nous refusons de marcher ?

— Parfaitement, répondit Ernest.

— Comment se fait-il que nous n’ayons jamais entendu parler de cette loi ? demanda mon père, et je vis bien que pour lui aussi c’était une nouvelle.

— Pour deux raisons, dit Ernest. D’abord parce que l’occasion ne s’est pas présentée de l’appliquer ; s’il y avait eu lieu, vous en auriez entendu parler assez tôt. Ensuite parce que cette loi a passé en vitesse au Congrès et en secret au Sénat, et, pour ainsi dire, sans discussion. Naturellement, les journaux n’en ont pas soufflé mot. Nous autres socialistes, nous le savions, et nous l’avons publié dans notre presse. Mais vous ne lisez jamais nos journaux.

— Et moi je soutiens que vous rêvez, dit M. Calvin avec entêtement. Le pays n’aurait jamais permis chose pareille.

— Cependant le pays l’a permise en fait, répliqua Ernest. Et pour ce qui est de rêver, dites-moi si ceci est de l’étoffe dont sont faits les rêves.

Il tira de sa poche une brochure, l’ouvrit et se mit à lire :

« Section I, etc., etc. Il est décrété, etc., etc. que la milice se compose de tous les citoyens mâles et valides âgés de plus de dix-huit ans et de moins de quarante-cinq, habitant les divers États ou territoires ainsi que le district de Colombie…

« Section VII… Que tout officier ou homme enrôlé dans la milice — rappelez-vous, Messieurs, que d’après la section I vous êtes tous enrôlés, — qui refusera ou négligera de se présenter devant l’officier de recrutement après y avoir été appelé comme il est prescrit ci-contre, sera traduit devant un Conseil de guerre et passible des peines prononcées par ce conseil…

« Section IX… Que la milice, lorsqu’elle sera convoquée en service actuel pour les États-Unis, sera soumise aux mêmes règlements et articles de guerre que les troupes régulières des États-Unis. »

— Voilà où vous en êtes, Messieurs, chers concitoyens américains et camarades miliciens. Il y a neuf ans, nous autres socialistes, nous pensions que cette loi était dirigée contre le Travail ; mais il semble bien qu’elle était dirigée aussi contre vous. Le congressiste Wiley, dans la brève discussion qui fut permise, déclara que le projet de loi « procurerait une force en réserve pour prendre la populace à la gorge — la populace, c’est vous, Messieurs, — et pour protéger à tout hasard la vie, la liberté et la propriété ». À l’avenir, quand vous vous soulèverez dans votre force, rappelez-vous que vous vous révolterez contre la propriété des trusts et contre la liberté légalement accordée aux trusts de vous pressurer. Messieurs, on vous a arraché les crocs, on vous a rogné les griffes. Le jour où vous vous dresserez dans votre virilité, dépourvus d’ongles et de dents, vous serez aussi inoffensifs qu’une légion de mollusques.

— Je n’en crois pas le premier mot ! s’écria M. Kowalt. Une telle loi n’existe pas. C’est un canard inventé par vos socialistes.

— Le projet de loi a été présenté à la Chambre le 30 juillet 1902 par le représentant de l’Ohio. Il a été discuté au galop. Il a été adopté au Sénat le 14 janvier 1903. Et juste sept jours après, la loi a été approuvée par le Président des États-Unis[59]


9. Un rêve mathématique


Au milieu de la consternation que sa révélation avait causée, Ernest reprit la parole :

« Une douzaine d’entre vous ont affirmé ce soir l’impossibilité du socialisme. Puisque vous avez déclaré ce qui est impraticable, permettez-moi maintenant de vous démontrer ce qui est inévitable : c’est la disparition non seulement de vous autres petits capitalistes, mais aussi des gros capitalistes, et des trusts eux-mêmes à un moment donné. Souvenez-vous que la vague de l’évolution ne revient jamais en arrière. Sans reflux, elle progresse de la rivalité à l’association, de la petite coopération à la grande, des vastes combinaisons aux organisations colossales, et de là au socialisme, la plus gigantesque de toutes.

« Vous me dites que je rêve. Très bien ! je vais vous exposer les mathématiques de mon rêve. Et, d’avance, je vous défie de démontrer la fausseté de mes calculs. Je vais développer le caractère fatal de l’écroulement du système capitaliste et déduire mathématiquement la cause de sa rupture. Allons-y ! et soyez patients si je cherche mon début un peu en dehors du sujet.

« Examinons d’abord les procédés d’une industrie particulière, et n’hésitez pas à m’interrompre si je dis quelque chose que vous ne puissiez admettre. Prenons par exemple une manufacture de chaussures. Cette fabrique achète du cuir et le transforme en souliers. Voici du cuir pour cent dollars. Il passe à l’usine et en sort sous forme de chaussures d’une valeur de deux cents dollars, mettons. Que s’est-il passé ? Une valeur de cent dollars a été ajoutée à celle du cuir. Comment cela ?

« C’est le capital et le travail qui ont augmenté cette valeur. Le capital a procuré l’usine, les machines, et payé les dépenses. La main-d’œuvre a fourni le travail. Par l’effort combiné du capital et du travail, une valeur de cent dollars a été incorporée à la marchandise. Sommes-nous d’accord ?

Les têtes s’inclinèrent affirmativement.

« Le travail et le capital, ayant produit ces cent dollars, se mettent en devoir d’en opérer la répartition. Les statistiques des partages de ce genre contiennent toujours de nombreuses fractions : mais ici, pour plus de commodité, nous nous contenterons d’une approximation peu rigoureuse, en admettant que le capital prenne pour sa part cinquante dollars et que le travail reçoive comme salaire une somme égale. Nous ne nous chamaillerons pas sur cette division[60] : quels que soient les marchandages, elle finit toujours par s’arranger à un taux ou à un autre. Et, ne l’oubliez pas, ce que je dis d’une industrie s’applique à toutes. Me suivez-vous ?

Les convives manifestèrent leur accord.

« Or, supposons que le travail, ayant reçu ses cinquante dollars, veuille racheter des souliers. Il ne pourrait en racheter que pour cinquante dollars. C’est clair, n’est-ce pas ?

« Passons maintenant de cette opération particulière à la totalité de celles qui s’accomplissent aux États-Unis, non seulement à propos du cuir, mais des matières brutes, des transports et du commerce en général. Disons, en chiffres ronds, que la production totale annuelle de la richesse aux États-Unis est de quatre milliards de dollars. Le travail reçoit donc en salaires une somme de deux milliards par an. Des quatre milliards produits, le travail peut en racheter deux. Aucune discussion là-dessus, j’en suis certain. Et encore, mon évaluation est très large ; car, grâce à toutes sortes de manigances capitalistes, le travail ne peut même pas racheter la moitié du produit total.

« Mais passons là-dessus et admettons que le travail rachète deux milliards. Il est évident dès lors que le travail ne peut consommer que deux milliards. Il reste à rendre compte de deux autres que le travail ne peut racheter ni consommer. »

— Le travail ne consomme même pas ses deux milliards, déclara M. Kowalt. S’il les épuisait, il n’aurait pas de dépôts dans les Caisses d’épargne.

« Les dépôts aux Caisses d’épargne ne sont qu’une sorte de fonds de réserve, dépensé aussi vite qu’amassé. Ce sont des économies mises de côté pour la vieillesse, les maladies, les accidents et les frais d’enterrement. C’est la bouchée de pain gardée sur l’étagère pour la nourriture du lendemain. Non, le travail absorbe la totalité du produit qu’il peut racheter par ses salaires.

« Deux milliards sont laissés au capital. Celui-ci, après avoir remboursé ses frais, consomme-t-il le reste ? Le capital dévore-t-il ses deux milliards ? »

Ernest s’arrêta et posa nettement la question à plusieurs individus qui se mirent à hocher la tête.

— Je n’en sais rien, dit franchement l’un d’entre eux.

« Mais si, vous le savez, reprit Ernest. Réfléchissez un instant. Si le capital épuisait sa part, la somme totale du capital ne pourrait s’accroître : elle resterait constante. Or, examinez l’histoire économique des États-Unis, vous verrez que le total du capital n’a cessé de grandir. Donc le capital n’engloutit point sa part. Souvenez-vous de l’époque où l’Angleterre possédait tant de nos obligations de chemins de fer. Au cours des années, nous les avons rachetées. Que conclure de là, sinon que la part inemployée du capital a permis ce rachat ? Aujourd’hui, les capitalistes des États-Unis possèdent des centaines et des centaines de millions de dollars d’obligations mexicaines, russes, italiennes ou grecques ; que représentent-elles, sinon un peu de cette part que le capital n’a pas ingurgitée ? Dès le début même du système capitaliste, le capital n’a jamais pu avaler toute sa part.

« Et maintenant nous arrivons au point. Quatre milliards de richesse sont produits annuellement aux États-Unis. Le travail en rachète et en consomme pour deux milliards. Le capital ne consomme pas les deux autres milliards. Il reste un gros excédent qui n’est pas détruit. Que peut-on bien en faire ? Le travail n’en peut rien distraire puisqu’il a déjà dépensé tous ses salaires. Le capital n’épuise pas cette balance, puisque déjà, d’après sa nature, il a absorbé tout ce qu’il pouvait. Et l’excédent reste là. Qu’en peut-on faire ? Qu’en fait-on ? »

— On le vend à l’étranger, déclara spontanément M. Kowalt.

— C’est cela même, acquiesça Ernest. C’est de ce surplus que naît notre besoin d’un débouché extérieur. On le vend à l’étranger. On est obligé de le vendre à l’étranger. Il n’y a pas d’autre moyen de s’en débarrasser. Et cet excédent vendu à l’étranger constitue ce que nous appelons la balance commerciale en notre faveur. Sommes-nous toujours d’accord ?

— Sûrement, c’est perdre notre temps que d’élaborer cet ABCD du commerce, dit M. Calvin avec humeur. Nous le connaissons tous par cœur.

« Si j’ai mis tant de soin à exposer cet alphabet, c’est que grâce à lui je vais vous confondre, répliqua Ernest. C’est là le piquant de l’affaire. Et je vais vous confondre en cinq sec.

« Les États-Unis sont un pays capitaliste qui a développé ses ressources. En vertu de son système d’industrie, il possède un trop-plein dont il doit se défaire à l’étranger[61]. Ce qui est vrai des États-Unis l’est également de tous les pays capitalistes dont les ressources sont développées. Chacun de ces pays dispose d’un excédent encore intact. N’oubliez pas qu’ils ont déjà commercé les uns avec les autres, et que néanmoins ces surplus restent disponibles. Dans tous ces pays le travail a dépensé ses gages et ne peut rien en acheter ; dans tous, le capital a déjà consommé tout ce que lui permet sa nature. Et ces surcharges leur restent sur les bras. Ils ne peuvent les échanger entre eux. Comment vont-ils s’en débarrasser ?

— En les vendant aux pays dont les ressources ne sont pas développées, suggéra M. Kowalt.

— Parfaitement : vous le voyez, mon raisonnement est si clair et si simple qu’il se déroule tout seul dans vos esprits. Faisons maintenant un pas en avant. Supposons que les États-Unis disposent de leur surplus dans un pays dont les ressources ne sont pas développées, au Brésil par exemple. Souvenez-vous que cette balance est en dehors et en sus du commerce, les articles de commerce ayant déjà été consommés. Qu’est-ce donc que le Brésil donnera en retour aux États-Unis ?

— De l’or, dit M. Kowalt.

— Mais il n’y a dans le monde qu’une quantité d’or limitée, objecta Ernest.

— De l’or sous forme de nantissements, obligations et autres gages de ce genre, rectifia M. Kowalt.

— Cette fois vous y êtes. Les États-Unis recevront du Brésil, en retour de leur excédent, des obligations et des garanties. Qu’est-ce que cela veut dire, sinon que les États-Unis entreront en possession de voies ferrées, d’usines, de mines et de terrains au Brésil ? Et qu’en résultera-t-il encore ?

M. Kowalt réfléchit et secoua la tête.

« Je vais vous le dire, continua Ernest. Il en résultera ceci, que les ressources du Brésil vont être développées. Bien : faisons un pas de plus. Quand le Brésil, sous l’impulsion du système capitaliste, aura développé ses propres ressources, il possédera lui-même un surplus non consommé. Pourra-t-il s’en débarrasser aux États-Unis ? Non, puisqu’ils ont leur propre excédent. Les États-Unis pourront-ils faire comme précédemment et disposer de leur trop-plein au Brésil ? Non, puisque ce pays a maintenant le sien propre.

« Qu’arrive-t-il ? Désormais les États-Unis et le Brésil doivent tous deux chercher leurs débouchés dans des contrées dont les ressources sont encore inexploitées. Mais, par le fait même qu’ils y déchargent leur surcroît, ces nouvelles régions voient s’accroître leurs ressources. Elles ne tardent pas à posséder des excédents à leur tour et se mettent à chercher d’autres contrées pour s’y soulager. Or, suivez-moi bien, Messieurs, notre planète n’est pas si grande. Il n’y a qu’un nombre limité de régions sur la terre. Quand tous les pays du monde, jusqu’au minime et dernier, auront une surcharge sur les bras et seront là à regarder tous les autres pays également surchargés, que se passera-t-il ? »

Il fit une pause et observa ses auditeurs. Leurs airs embarrassés étaient amusants à voir. Mais il y avait aussi de l’inquiétude sur leurs visages. Parmi des abstractions, Ernest avait évoqué une vision nette. Aussi là, en ce moment, ils la voyaient distinctement et ils en avaient peur.

— Nous avons commencé par l’ABCD, monsieur Calvin, dit malicieusement Ernest, mais maintenant je vous ai donné le reste de l’alphabet. Il est tout à fait simple : c’est ce qui en fait la beauté. Sûrement, vous avez une réponse toute prête. Eh bien, qu’adviendra-t-il quand tous les pays du monde auront un surplus non consommé ? Où sera alors votre système capitaliste ?

M. Calvin branlait une tête préoccupée. Évidemment, il cherchait une faute de raisonnement dans ce qu’Ernest avait dit antérieurement.

— Repassons rapidement ensemble le terrain déjà parcouru, résuma Ernest. Nous avons commencé par une opération industrielle quelconque, celle d’une fabrique de chaussures, et nous avons établi que la division du produit conjointement élaboré qui se pratiquait là était similaire à la division qui s’accomplit dans la somme totale de toutes les opérations industrielles. Nous avons découvert que le travail ne peut racheter avec ses salaires qu’une partie du produit et que le capital n’en consomme pas tout le reste. Nous avons trouvé qu’une fois que le travail avait consommé tout ce que lui permettent ses salaires, et le capital tout ce dont il a besoin, il restait encore un surplus disponible. Nous avons reconnu qu’on ne pouvait disposer de cette balance qu’à l’étranger. Nous avons convenu que l’écoulement de ce trop-plein dans un pays neuf avait pour effet d’en développer les ressources, de sorte qu’en peu de temps ce pays, à son tour, se trouvait surchargé d’un trop-plein. Nous avons étendu ce procédé à toutes les régions de la planète, jusqu’à ce que chacune s’encombre, d’année en année et de jour en jour, d’un surplus dont elle ne peut se débarrasser sur aucune autre contrée. Et maintenant, encore une fois, je vous le demande, qu’allons-nous faire de ces excédents ?

Cette fois encore personne ne répondait.

— Voyons, monsieur Calvin ? provoqua Ernest.

— Cela me dépasse, avoua l’interpellé.

— Je n’avais jamais rêvé chose pareille, déclara M. Asmunsen. Et pourtant, c’est aussi clair que si c’était imprimé.

C’était la première fois que j’entendais exposer la doctrine de Karl Marx[62] sur la plus-value, et Ernest l’avait fait si simplement que, moi aussi, je restais en panne et me sentais incapable de répondre.

— Je vais vous proposer un moyen de vous débarrasser du surplus, dit Ernest. Jetez-le à la mer. Jetez-y chaque année les centaines de millions de dollars que valent les chaussures, les vêtements, le blé et toutes les richesses commerciales. L’affaire ne serait-elle pas réglée ?

— Elle le serait certainement, répondit M. Calvin. Mais il est absurde à vous de parler de la sorte.

Ernest riposta avec la rapidité de l’éclair.

— Êtes-vous moins absurde, monsieur le briseur de machines, quand vous conseillez le retour aux procédés antédiluviens de vos grands-pères ? Que nous proposez-vous pour nous débarrasser de la plus-value ? D’esquiver le problème en cessant de produire : de revenir à une méthode de production si primitive et imprécise, si désordonnée et déraisonnable, qu’il devienne impossible de produire le moindre excédent.

M. Calvin avala sa salive. Le coup de pointe avait porté. Il eut un nouveau mouvement de déglutition, puis toussa pour s’éclaircir la gorge.

— Vous avez raison, dit-il. Je suis convaincu. C’est absurde. Mais il faut bien que nous fassions quelque chose. C’est une affaire de vie ou de mort pour nous autres de la classe moyenne. Nous refusons de périr. Nous préférons être absurdes et revenir aux méthodes de nos pères, si grossières et dispendieuses qu’elles soient. Nous ramènerons l’industrie à l’état antérieur des trusts. Nous briserons les machines. Et qu’y voulez-vous faire vous-mêmes ?

« Mais vous ne pouvez pas briser les machines, répliqua Ernest. Vous ne pouvez pas faire refluer la vague de l’évolution. Deux grandes forces s’opposent à vous, dont chacune est plus puissante que la classe moyenne. Les gros capitalistes, les trusts, en un mot, ne vous laisseront pas opérer la retraite. Ils ne veulent pas que les machines soient détruites. Et, plus grande encore que celle des trusts, il y a la puissance du travail. Il ne vous permettra pas de briser les machines. La propriété du monde, y compris les machines, gît sur le champ de bataille entre les lignes ennemies des trusts et du travail. Aucune des deux armées ne veut la destruction des machines, mais chacune veut leur possession. Dans cette lutte, il n’y a pas de place pour la classe moyenne, pygmée entre deux titans. Ne le sentez-vous pas, pauvre classe moyenne, que vous êtes prise entre deux meules, et qu’elles ont déjà commencé à moudre ?

« Je vous ai démontré mathématiquement l’inévitable rupture du système capitaliste. Quand chaque pays se trouvera excédé d’une surcharge inconsommable et invendable, l’échafaudage ploutocratique cédera sous l’effroyable amoncellement de bénéfices érigé par lui-même. Mais, ce jour-là, il n’y aura pas de machines brisées. Leur possession sera l’enjeu du combat. Si le travail est victorieux, la route vous sera aisée. Les États-Unis, et sans doute le monde entier, entreront dans une ère nouvelle et prodigieuse. Les machines, au lieu d’écraser la vie, la rendront plus belle, plus heureuse et plus noble. Membres de la classe moyenne abolie, de concert avec la classe des travailleurs — la seule qui subsistera — vous participerez à l’équitable répartition des produits de ces merveilleuses machines. Et nous, nous tous ensemble, nous en construirons de plus merveilleuses encore. Et il n’y aura plus d’excédent non consommé, parce qu’il n’existera plus de profits. »

— Mais si ce sont les trusts qui gagnent cette bataille pour la possession des machines et du monde ? demanda M. Kowalt.

— En ce cas, répondit Ernest, vous-mêmes, et le travail, et nous tous, nous serons écrasés sous le talon de fer d’un despotisme aussi implacable et terrible qu’aucun de ceux dont furent souillés les pages de l’histoire humaine. Le Talon de Fer ![63] Tel est bien le nom qui conviendra à cette horrible tyrannie.

Il y eut un silence prolongé. Les méditations de chacun se perdaient dans des avenues profondes et peu fréquentées.

— Mais votre socialisme est un rêve, dit enfin M. Calvin ; et il répéta : — Un rêve !

« Alors, je vais vous montrer quelque chose qui n’est pas un rêve, répondit Ernest. — Et ce quelque chose, je l’appellerai l’Oligarchie. Vous l’appelez la Ploutocratie. Nous entendons par là les grands capitalistes et les trusts. Examinons où est le pouvoir aujourd’hui.

« Il y a trois classes dans la société. D’abord vient la ploutocratie, composée des riches banquiers, magnats des chemins de fer, directeurs de grandes compagnies et rois des trusts. Puis vient la classe moyenne, la vôtre, Messieurs, qui comprend les fermiers, les marchands, les petits industriels et les professions libérales. Enfin, troisième et dernière, vient ma classe à moi, le prolétariat, formée des travailleurs salariés[64].

« Vous ne pouvez nier que la possession de la richesse est ce qui constitue actuellement le pouvoir essentiel aux États-Unis. Dans quelle proportion cette richesse est-elle possédée par ces trois classes ? Voici les chiffres. La ploutocratie est propriétaire de soixante-sept milliards. Sur le nombre total des personnes exerçant une profession aux États-Unis, seulement 0,9 % appartiennent à la ploutocratie, et cependant la ploutocratie possède 70 % de la richesse totale. La classe moyenne détient vingt-quatre milliards. 29 % des personnes exerçant une profession appartiennent à la classe moyenne, et jouissent de 25 % de la richesse totale. Reste le prolétariat. Il dispose de quatre milliards. De toutes les personnes exerçant une profession, 70 % viennent du prolétariat ; et le prolétariat possède 4 % de la richesse totale. De quel côté est le pouvoir, Messieurs ? »

— D’après vos propres chiffres, nous, les gens de la classe moyenne, nous sommes plus puissants que le travail, remarqua M. Asmunsen.

« Ce n’est pas en nous rappelant notre faiblesse que vous améliorerez la vôtre devant la force de la ploutocratie, riposta Ernest. D’ailleurs, je n’en ai pas fini avec vous. Il y a une force plus grande que la richesse, plus grande en ce sens qu’elle ne peut pas nous être arrachée. Notre force, la force du prolétariat, réside dans nos muscles pour travailler, dans nos mains pour voter, dans nos doigts pour presser une détente. Cette force, on ne peut pas nous en dépouiller. C’est la force primitive, alliée à la vie, supérieure à la richesse, et insaisissable par elle.

« Mais votre force, à vous, est amovible. Elle peut vous être retirée. En ce moment même la ploutocratie est en train de vous la ravir. Elle finira par vous l’enlever toute entière. Et alors, vous cesserez d’être la classe moyenne. Vous descendrez à nous. Vous deviendrez des prolétaires. Et ce qu’il y a de plus fort, c’est que vous ajouterez à notre force. Nous vous accueillerons en frères, et nous combattrons coude à coude pour la cause de l’humanité.

« Le travail lui, n’a rien de concret qu’on puisse lui prendre. Sa part de la richesse nationale consiste en vêtements et meubles, avec, par-ci par-là, dans des cas très rares, une maison pas trop garnie. Mais vous, vous avez la richesse concrète, vous en avez pour vingt-quatre milliards, et la ploutocratie vous les prendra. Naturellement, il est beaucoup plus vraisemblable que ce soit le prolétariat qui vous les prenne auparavant. Ne voyez-vous pas votre situation, Messieurs ? Votre classe moyenne, c’est l’agnelet tremblotant entre le lion et le tigre. Si l’un ne vous a pas, l’autre vous aura. Et si la ploutocratie vous a la première, le prolétariat aura la ploutocratie ensuite ; ce n’est qu’une affaire de temps.

« Et même, votre richesse actuelle ne donne pas la vraie mesure de votre pouvoir. En ce moment, la force de votre richesse n’est qu’une coquille vide. C’est pourquoi vous poussez votre piteux cri de guerre : « Revenons aux méthodes de nos pères. » Vous sentez votre impuissance et le vide de votre coquille. Et je vais vous en montrer la vacuité.

« Quel pouvoir possèdent les fermiers ? Plus de cinquante pour cent sont en servage par leur simple qualité de tenanciers ou parce qu’ils sont hypothéqués : et tous sont en tutelle par le fait que déjà les trusts possèdent ou gouvernent (ce qui est la même chose, en mieux) tous les moyens de mettre les produits sur le marché, tels qu’appareils frigorifiques ou élévateurs, voies ferrées et lignes de vapeurs. En outre, les trusts gouvernent les marchés. Quant au pouvoir politique et gouvernemental des fermiers, je m’en occuperai tout à l’heure en parlant de celui de toute la classe moyenne.

« De jour en jour les trusts pressurent les fermiers comme ils ont étranglé M. Calvin et tous les autres crémiers. Et de jour en jour les marchands sont écrasés de la même façon. Vous souvenez-vous comment, en six mois de temps, le trust du tabac a balayé plus de quatre cents débits de cigares rien que dans la cité de New York ? Où sont les anciens propriétaires de charbonnages ? Vous savez, sans que j’aie besoin de vous le dire, qu’aujourd’hui le trust des chemins de fer détient ou gouverne la totalité des terrains miniers à anthracite ou à bitume. Le Standard Oil Trust[65] ne possède-t-il pas une vingtaine de lignes maritimes ? Ne gouverne-t-il pas aussi le cuivre, sans parler du trust des hauts fourneaux qu’il a mis sur pied comme petite entreprise secondaire ? Il y a dix mille villes aux États-Unis qui sont éclairées ce soir par des Compagnies dépendant du Standard Oil, et il y en a encore autant où tous les transports électriques, urbains, suburbains ou interurbains sont entre ses mains. Les petits capitalistes jadis intéressés dans ces milliers d’entreprises ont disparu. Vous le savez. C’est la même route que vous êtes en train de prendre.

« Il en est des petits fabricants comme des fermiers ; à tout prendre, les uns et les autres en sont aujourd’hui réduits à la tenure féodale. Et l’on peut en dire autant des professionnels et des artistes : à l’époque actuelle, en tout sauf le nom, ils sont des vilains, tandis que les politiciens sont des valets. Pourquoi vous, M. Calvin, passez-vous vos jours et vos nuits à organiser les fermiers, ainsi que le reste de la classe moyenne en un nouveau parti politique ? Parce que les politiciens des vieux partis ne veulent rien avoir à faire avec vos idées ataviques ; et ils ne le veulent pas parce qu’ils sont ce que j’ai dit, les valets, les serviteurs de la ploutocratie.

« J’ai dit aussi que les professionnels et les artistes étaient les roturiers du régime actuel. Que sont-ils autre chose ? Du premier au dernier, professeurs, prédicateurs, éditeurs, ils se maintiennent dans leurs emplois en servant la ploutocratie, et leur service consiste à ne propager que les idées inoffensives ou élogieuses pour les riches. Toutes les fois qu’ils se mettent à répandre des idées menaçantes pour ceux-ci, ils perdent leur place ; en ce cas, s’ils n’ont rien mis de côté pour les mauvais jours, ils descendent dans le prolétariat, et végètent dans la misère ou deviennent des agitateurs populaires. Et n’oubliez pas que c’est la presse, la chaire et l’Université qui modèlent l’opinion publique, qui donnent la cadence à la marche mentale de la nation. Quant aux artistes, ils servent simplement d’entremetteurs aux goûts plus ou moins ignobles de la ploutocratie.

« Mais, après tout, la richesse ne constitue pas le vrai pouvoir par elle-même ; elle est le moyen d’obtenir le pouvoir, qui est gouvernemental par essence. Qui dirige le Gouvernement aujourd’hui ? Est-ce le prolétariat avec ses vingt millions d’êtres engagés dans des occupations multiples ? Vous-même riez à cette idée. Est-ce la classe moyenne, avec ses huit millions de membres exerçant diverses professions ? Pas davantage. Qui donc dirige le Gouvernement ? C’est la ploutocratie, avec son chétif quart de million de personnes occupées. Cependant, ce n’est pas même ce quart de million d’hommes qui le dirige réellement, bien qu’il rende des services de garde volontaire. Le cerveau de la ploutocratie, qui dirige le Gouvernement, se compose de sept petits et puissants groupes. Et n’oubliez pas qu’aujourd’hui ces groupes agissent à peu près à l’unisson[66].

« Permettez-moi de vous esquisser la puissance d’un seul de ces groupes, celui des Chemins de Fer. Il emploie quarante mille avocats pour débouter le public devant les tribunaux. Il distribue d’innombrables cartes de circulation gratuite aux juges, aux banquiers, aux directeurs de journaux, aux ministres du culte, aux membres des universités, des législatures d’État et du Congrès. Il entretient de luxueux foyers d’intrigue, des lobbies[67] au chef-lieu de chaque État et dans la capitale ; et dans toutes les grandes et petites villes du pays, il emploie une immense armée d’avocassiers et de politicailleurs dont la tâche est d’assister aux comités électoraux et assemblées de partis, de circonvenir les jurys, de suborner les juges et de travailler de toutes façons pour ses intérêts[68].

« Messieurs, je n’ai fait qu’ébaucher la puissance de l’un des sept groupes qui constituent le cerveau de la Ploutocratie[69]. Vos vingt-quatre milliards de richesse ne vous donnent pas pour vingt-cinq cents de pouvoir gouvernemental. C’est une coquille vide, et bientôt cette coquille même vous sera enlevée. Aujourd’hui la ploutocratie a tout le pouvoir entre les mains. C’est elle qui fabrique les lois, car elle possède le Sénat, le Congrès, les Cours et les Législatures d’États. Et ce n’est pas tout. Derrière la loi, il faut une force pour l’exécuter. Aujourd’hui, la ploutocratie fait la loi, et pour l’imposer elle a à sa disposition la police, l’armée, la marine et enfin la milice, c’est-à-dire vous, et moi, et nous tous. »

La discussion ne dura guère après cela, et bientôt les convives se levèrent de table. Calmés et domptés, ils baissaient la voix en prenant congé. On aurait pu les croire encore épouvantés de la vision d’avenir qu’ils avaient contemplée.

— La situation est certainement sérieuse, dit M. Calvin à Ernest. Je ne vois pas grand’chose à redire à la manière dont vous l’avez dépeinte. Je ne suis en désaccord avec vous que sur la condamnation de la classe moyenne. Nous survivrons, et nous renverserons les trusts…

— Et vous reviendrez aux méthodes de vos pères, acheva pour lui Ernest.

— Parfaitement. Je sais bien que nous sommes en quelque sorte des briseurs de machines, et que c’est là une absurdité. Mais toute la vie semble absurde aujourd’hui, par suite des machinations de la ploutocratie. En tous cas, notre façon de briser les machines est du moins pratique et possible, tandis que votre rêve ne l’est pas. Votre rêve socialiste n’est qu’un songe. Nous ne pouvons pas vous suivre.

— Je voudrais bien vous voir, vous et les vôtres, quelques notions d’évolution sociologique, répondit Ernest d’un ton soucieux en lui serrant la main. Cela nous épargnerait bien des difficultés.


10. Le tourbillon


À la suite du dîner des hommes d’affaires, des événements terriblement importants se succédèrent comme des coups de foudre ; et ma pauvre petite vie, passée toute entière dans le calme de notre ville universitaire, fut entraînée avec toutes mes aventures personnelles dans le vaste tourbillon des aventures mondiales. Est-ce mon amour pour Ernest qui fit de moi une révolutionnaire, ou le clair point de vue sous lequel il m’avait fait envisager la société dans laquelle je vivais, je ne le sais pas au juste : mais révolutionnaire je devins, et je me trouvai plongée dans un chaos d’incidents qui m’eût semblé inconcevable trois mois plus tôt. Les troubles de ma destinée coïncidèrent avec de grandes crises sociales.

Tout d’abord, mon père fut congédié de l’Université. Oh ! il n’en fut pas exclu au sens propre du mot : on lui demanda de donner sa démission, voilà tout. La chose, en soi, n’avait pas grande importance. À vrai dire, Père en fut enchanté. Son renvoi, accéléré par la publication de son livre « Économie et Éducation », ne faisait, disait-il, que river sa thèse. Pouvait-on fournir une meilleure preuve du fait que l’instruction publique était dominée par la classe capitaliste ?

Mais cette confirmation ne vit jamais le jour ; personne ne sut qu’il avait été obligé de se retirer de l’Université. C’était un savant si éminent qu’une pareille nouvelle, publiée avec le motif de sa démission forcée, eût fait sensation dans le monde entier. Les journaux déversèrent sur sa tête la louange et l’honneur, le félicitant d’avoir renoncé à la corvée des conférences pour consacrer tout son temps aux recherches scientifiques.

Père commença par rire ; puis il se fâcha, — à dose tonique. Alors il advint que son livre fut supprimé. Cette suppression s’opéra dans un tel secret que, tout d’abord, nous n’y comprîmes rien. La publication de l’ouvrage avait immédiatement causé quelque émotion dans le pays. Père avait été poliment malmené par la presse capitaliste : la note générale exprimait le regret qu’un si grand savant eût quitté son domaine pour s’aventurer dans celui de la sociologie, qui lui était parfaitement inconnu et où il n’avait pas tardé à s’égarer. Cela dura une semaine, pendant laquelle Père badinait en disant qu’il avait touché un point sensible du capitalisme. Puis, tout à coup, un silence complet se fit dans les journaux et revues critiques, et, d’une façon non moins soudaine, le livre disparut de la circulation. Impossible d’en trouver le moindre exemplaire chez aucun libraire. Père écrivit aux éditeurs, et il lui fut répondu que les planches avaient été abîmées par accident. Une correspondance embrouillée s’ensuivit. Mis au pied du mur, les éditeurs finirent par déclarer qu’ils ne voyaient pas la possibilité de réimprimer l’œuvre, mais qu’ils étaient tout disposés à abandonner leurs droits sur elle.

— Dans tout le pays vous ne trouverez pas une autre maison d’édition qui consente à y toucher, dit Ernest. — Et, à votre place, je me mettrais tout de suite à l’abri. Car ceci n’est qu’un avant-goût de ce que vous réserve le Talon de Fer.

Mais Père était avant tout un savant, et ne se croyait jamais autorisé à sauter tout de suite aux conclusions. Pour lui, une expérience de laboratoire ne méritait pas ce nom tant qu’elle n’avait pas été poursuivie jusque dans ses moindres détails. Aussi entreprit-il patiemment une tournée chez les éditeurs. Ils lui fournirent une multitude de prétextes, mais aucun ne voulut se charger du livre.

Lorsqu’il fut bien convaincu que son œuvre avait été abolie, Père essaya d’en informer le public, mais ses communiqués à la presse ne reçurent pas de réponse. À une réunion politique socialiste où assistaient de nombreux reporters, il crut avoir trouvé l’occasion de rompre le silence. Il se leva et raconta l’histoire de cet escamotage. En lisant les journaux du lendemain il se mit d’abord à rire, puis entra dans une colère d’où toute qualité tonique était éliminée. Les comptes rendus ne soufflaient pas mot de son livre, mais travestissaient sa conduite d’une façon délectable. On avait déformé ses mots et ses phrases, et transformé ses remarques sobres et mesurées en un discours d’anarchiste braillard. C’était fait très habilement. Je me souviens en particulier d’un exemple. Père avait employé le terme de « révolution sociale », et le reporter avait simplement omis le qualificatif. Cette charge fut transmise dans tout le pays comme information de la Presse Associée, et de toutes parts s’élevèrent des cris de réprobation. Père fut noté désormais comme anarchiste ou nihiliste, et une caricature largement répandue le représenta brandissant un drapeau rouge à la tête d’une bande hirsute et sauvage armée de torches, de couteaux et de bombes de dynamite.

Sa prétendue anarchie fut assaillie par une terrible campagne de presse, en longs articles de tête semés d’insultes et d’allusions à sa décadence mentale. Ernest nous apprit que cette tactique de la presse capitaliste n’était pas chose nouvelle : elle avait l’habitude d’envoyer des reporters à toutes les réunions socialistes avec la consigne d’altérer et de dénaturer ce qui y serait dit, afin d’effrayer la classe moyenne et de la détourner de toute affiliation possible au prolétariat. Ernest insista fortement pour que Père abandonnât la lutte et se mît à l’abri.

Cependant la presse socialiste releva le gant, et toute la partie de la classe ouvrière qui lit les journaux sut que le livre avait été supprimé ; mais cette information ne dépassa pas le monde du travail. Ensuite une grosse maison d’éditions socialistes, « L’Appel à la Raison », s’arrangea avec Père pour publier son œuvre. Il en fut enthousiasmé, mais Ernest s’en émut.

— Je vous dis que nous sommes au seuil de l’inconnu, répétait-il. Il se passe autour de nous des choses énormes et secrètes. Nous pouvons les sentir. Leur nature nous est inconnue, mais leur présence est certaine. Toute la texture de la société en frémit. Ne me demandez pas de quoi il s’agit au juste, je n’en sais rien moi-même. Mais dans cette liquéfaction, quelque chose va prendre forme, est en train de se cristalliser. La suppression de votre livre est un précipité. Combien d’autres ont été supprimés ? Nous l’ignorons et ne pouvons l’apprendre ! Nous sommes dans le noir. Vous pouvez maintenant vous attendre à la suppression de la presse et des maisons d’éditions socialistes. Je crains qu’elle ne soit imminente. Nous allons être étranglés.

Ernest sentait mieux que le reste des socialistes le pouls des événements, car, moins de deux jours après, le premier assaut fut déclenché. L’Appel à la Raison était un journal hebdomadaire répandu dans le prolétariat, et qui tirait ordinairement à sept cent cinquante mille. En outre, il publiait fréquemment des éditions spéciales de deux à cinq millions d’exemplaires ; payées et distribuées par la petite armée de travailleurs volontaires qui s’étaient groupés autour de l’Appel. Le premier coup fut dirigé contre ces éditions, et ce fut un coup de massue. L’administration des Postes décida, par un règlement arbitraire, qu’elles ne faisaient pas partie de la circulation ordinaire du journal, et, sous ce prétexte, refusa de les recevoir dans ses trains-postes.

Une semaine après, le ministère des Postes décréta que le journal lui-même était séditieux et le raya définitivement de ses transports. C’était une attaque terrible pour la propagande socialiste. L’Appel se trouvait dans une situation désespérée. Il imagina un plan pour atteindre ses abonnés par les Compagnies de trains express, mais celles-ci refusèrent d’y prêter la main. C’était le coup de grâce ; pas tout à fait pourtant : l’Appel comptait continuer son entreprise d’éditions. Vingt-mille exemplaires du livre de Père étaient à la reliure et d’autres sous presse. Un soir, sans que rien pût le faire prévoir, une bande de canailles surgit on ne sait d’où ; agitant un drapeau américain et chantant des airs patriotiques, ils mirent le feu aux vastes ateliers d’imprimerie de l’Appel, qui furent détruits de fond en comble.

Or, la petite ville de Girard, Kansas, était une localité absolument tranquille, où il ne s’était jamais produit de troubles ouvriers. L’Appel payait ses salariés aux tarifs de syndicats. En fait, il constituait l’ossature de la ville, car il employait des centaines d’hommes et de femmes. L’attroupement n’était pas composé de citoyens de Girard. Les émeutiers semblaient être sortis de terre et y être rentrés leur besogne accomplie. Ernest voyait toute l’affaire sous un jour des plus sinistres.

— Les Cent-Noirs[70] sont en voie d’organisation aux États-Unis, disait-il. Ceci n’est que le commencement. Nous en verrons bien d’autres. Le Talon de Fer s’enhardit.

Ainsi fut anéanti le livre de père. Nous devions entendre beaucoup parler des Cent-Noirs dans les jours à suivre. D’une semaine à l’autre, d’autres feuilles socialistes furent privées des moyens de transport, et, en plusieurs cas, les Cent-Noirs détruisirent leur outillage. Naturellement, les journaux du pays soutenaient la politique des classes dominantes, et la presse assassinée fut calomniée et vilipendée, tandis que les Cent-Noirs étaient représentés comme de vrais patriotes et les sauveurs de la société. Ces faux rapports étaient si convaincants que certains ministres du culte, même sincères, firent en chaire l’éloge des Cent-Noirs, tout en déplorant la nécessité de la violence.

L’Histoire s’écrivait rapidement. Les élections d’automne approchaient, et Ernest fut désigné par le parti socialiste comme candidat au Congrès. Ses chances étaient des plus favorables. La grève des tramways de San-Francisco avait été brisée, ainsi qu’une grève subséquente des conducteurs d’attelages. Ces deux défaites avaient été désastreuses pour le travail organisé. La Fédération du Front de Mer, avec ses alliés du Bâtiment, avaient soutenu les charretiers, et tout l’échafaudage ainsi étayé s’était écroulé sans profit ni gloire. La grève fut sanglante. La police assomma à coups de casse-têtes un grand nombre de travailleurs, et la liste des morts s’allongea par suite de l’emploi d’une mitrailleuse.

En conséquence, les hommes étaient sombres, altérés de sang et de revanche. Battus sur le terrain choisi par eux-mêmes, ils étaient prêts à chercher la riposte sur le terrain politique. Ils maintenaient leur organisation syndicale, ce qui leur donnait de la force pour la lutte ainsi engagée. Les chances d’Ernest devenaient de plus en plus sérieuses. De jour en jour, de nouvelles Unions décidaient de soutenir les socialistes, et lui-même ne put s’empêcher de rire lorsqu’il apprit l’entrée en ligne des Auxiliaires des Pompes Funèbres et des Plumeurs de Volaille. Les travailleurs devenaient rétifs. Tandis qu’ils se pressaient avec un fol enthousiasme aux réunions socialistes, ils restaient imperméables aux ruses des politiciens du vieux-parti. Les orateurs de celui-ci se démenaient habituellement devant des salles vides, mais de temps à autre ils devaient affronter des salles combles où ils étaient malmenés à tel point que plus d’une fois il fallut l’intervention des réserves de police.

L’Histoire s’écrivait de plus en plus vite. L’air était vibrant d’événements actuels ou imminents. Le pays entrait dans une période de crise[71], occasionnée par une série d’années prospères, au cours desquelles il était devenu de jour en jour plus difficile de disposer à l’étranger du surplus non consommé. Les industries travaillaient à heures réduites : beaucoup de grandes usines chômaient en attendant l’écoulement de leurs réserves : et de tous côtés s’opéraient des réductions de salaires.

Une autre grande grève venait d’être brisée. Deux cent mille mécaniciens, avec leurs cinq cent mille alliés de la métallurgie, avaient été vaincus dans le conflit le plus sanglant qui eût encore troublé les États-Unis. À la suite de batailles rangées contre les contingents de briseurs de grèves[72] armés par les associations de patrons, les Cent-Noirs, surgissant dans les localités les plus éloignées les unes des autres, s’étaient livrés à une intense destruction de propriétés ; en conséquence, cent mille hommes de l’armée régulière des États-Unis furent envoyés pour en finir à la manière forte. Un grand nombre de chefs travaillistes furent exécutés, beaucoup d’autres condamnés à l’emprisonnement, et des milliers de grévistes ordinaires enfermés dans des parcs à bétail[73] et abominablement traités par la soldatesque.

Les années de prospérité devaient maintenant se payer. Tous les marchés, encombrés, s’affaissaient, et dans l’effondrement général des prix, celui du travail tombait plus vite que tous les autres. Le pays était convulsé de discordes industrielles. De-ci, de-là, partout les travailleurs faisaient grève ; et quand ils ne se mettaient pas en grève, les patrons les jetaient dehors. Les journaux étaient remplis de récits de violence et de sang. Et dans tout cela, les Cent-Noirs jouaient leur rôle. L’émeute, l’incendie, la destruction à tort et à travers, telles étaient leurs fonctions, qu’ils accomplissaient de gaîté de cœur. Toute l’armée régulière était en campagne, appelée par les actes des Cent-Noirs[74].

Toutes les villes et cités ressemblaient à des camps militaires, et les travailleurs étaient fusillés comme des chiens. Les briseurs de grèves se recrutaient dans la multitude des gens sans emploi, et quand ils avaient le dessous dans leurs bagarres avec les syndiqués, les troupes régulières apparaissaient toujours à point pour écraser ces derniers. En outre, il y avait la milice. Jusqu’ici il n’était pas nécessaire de recourir à la loi secrète sur la milice : sa partie régulièrement organisée entrait seule en action, et elle opérait partout. Enfin, en cette période de terreur, l’armée régulière fut augmentée de cent mille hommes par le gouvernement.

Jamais le monde du travail n’avait subi une correction si sévère. Cette fois, les grands capitaines industriels, les oligarques, avaient jeté toutes leurs forces dans la brèche pratiquée par les associations de patrons batailleurs. Ceux-ci appartenaient en réalité à la classe moyenne. Stimulés par la dureté des temps et l’écroulement des marchés, et soutenus par les chefs de la Haute Finance, ils infligèrent à l’organisation du travail une terrible et décisive défaite. Cette ligue était toute puissante, mais c’était l’alliance du lion avec l’agneau, et la classe moyenne ne devait pas tarder à s’en apercevoir.

La classe laborieuse manifestait une humeur revêche et sanguinaire, mais elle était terrassée. Cependant sa débâcle ne mit pas terme à la crise. Les banques, qui constituaient par elles-mêmes une des forces importantes de l’oligarchie, continuaient à faire rentrer leurs avances. Le groupe de Wall-Street[75] transforma le marché des stocks en un tourbillon où toutes les valeurs du pays s’écoulèrent presque à zéro. Et sur les désastres et les ruines se dressa la forme de l’Oligarchie naissante, imperturbable, indifférente et sûre d’elle-même. Cette sérénité et cette assurance étaient quelque chose de terrifiant. Pour atteindre son but, elle employait non seulement sa propre et vaste puissance, mais encore toute celle du Trésor des États-Unis.

Les capitaines de l’industrie s’étaient retournés contre la classe intermédiaire. Les associations de patrons, qui les avaient aidés à lacérer l’organisation du travail, étaient déchirées à leur tour par leurs anciens alliés. Au milieu de cet écroulement des petits financiers et industriels, les trusts tenaient bon. Non seulement ils étaient solides, mais encore actifs. Ils semaient le vent sans crainte ni relâche, car eux seuls savaient comment récolter la tempête et en tirer profit. Et quel profit, quels bénéfices énormes ! Assez forts pour tenir tête à l’ouragan qu’ils avaient largement contribué à déchaîner, ils se déchaînaient eux-mêmes et pillaient les épaves qui flottaient autour d’eux. Les valeurs étaient pitoyablement et incroyablement ratatinées, les trusts élargissaient leurs possessions dans des proportions non moins invraisemblables ; leurs entreprises s’étendaient à de nombreux champs nouveaux, — et toujours aux dépens de la classe moyenne.

Ainsi l’été de 1912 vit l’assassinat virtuel de la classe intermédiaire. Ernest lui-même fut étonné de la rapidité avec laquelle le coup de grâce lui avait été porté. Il hocha la tête d’un air de mauvais augure et vit venir sans illusion les élections d’automne.

— C’est inutile, disait-il, nous sommes battus d’avance. Le Talon de Fer est là. J’avais mis mon espoir en une victoire paisible, remportée grâce aux urnes. J’avais tort, et c’est Wickson qui avait raison. Nous allons être dépouillés des quelques libertés qui nous restent ; le Talon de Fer nous marchera sur la face ; il n’y a plus rien à attendre qu’une révolution sanglante de la classe laborieuse. Naturellement, nous aurons la victoire, mais je frémis de penser à ce qu’elle nous coûtera.

Dès lors Ernest épingla sa foi au drapeau de la révolution. Sur ce point il se trouvait en avant de son parti. Ses camarades socialistes ne pouvaient le suivre. Ils persistaient à croire que la victoire pouvait être gagnée aux élections. Ce n’est pas qu’ils fussent étourdis par les coups déjà reçus. Ils ne manquaient ni de sang-froid ni de courage. Ils étaient incrédules, voilà tout. Ernest ne parvenait pas à leur inspirer une crainte sérieuse de l’avènement de l’Oligarchie. Il réussissait à les émouvoir, mais ils étaient trop sûrs de leur propre force. Il n’y avait pas de place pour l’oligarchie dans leur théorie de l’évolution sociale, par conséquent l’oligarchie ne pouvait pas exister.

— Nous vous enverrons au Congrès et tout ira bien, — lui dirent-ils à l’une de nos réunions secrètes.

— Et quand ils m’auront enlevé du Congrès, collé au mur et fait sauter la cervelle, — demanda froidement Ernest, — que ferez-vous ?

— Alors nous nous soulèverons dans notre puissance, — répondirent sur le champ une douzaine de voix.

— Alors vous pataugerez dans votre propre sang, — fut la réplique. — Je connais cette antienne : je l’ai entendue chanter par la classe moyenne ; et où est maintenant celle-ci avec sa puissance ?


11. La grande aventure


M. Wickson n’avait pas cherché à voir mon père. Ils se rencontrèrent accidentellement sur le bac qui mène à San-Francisco, de sorte que l’avis qu’il lui donna n’était pas prémédité. Si le hasard ne les avait réunis, il n’y aurait pas eu d’avertissement. Il ne s’ensuit aucunement, d’ailleurs, que l’issue eût été différente. Père descendait de la vieille et solide souche du Mayflower[76], et bon sang ne peut mentir.

— Ernest avait raison, me dit-il en rentrant. Ernest est un garçon remarquable, et j’aimerais mieux te voir sa femme que celle du roi d’Angleterre ou de Rockefeller lui-même.

— Qu’est-il arrivé ? — demandai-je avec appréhension.

— L’Oligarchie va nous marcher sur la figure, Wickson me l’a donné clairement à entendre. Il a été très aimable, pour un oligarque. Il m’a offert de me rétablir à l’Université. Comment trouves-tu cela ? Lui, Wickson, ce sordide grippe-sou, a le pouvoir de décider si j’enseignerai ou non à l’Université d’État ? Mais il m’a offert encore mieux : il m’a proposé de me faire nommer président d’un grand collège de sciences physiques qui est en projet, — il faut bien que l’oligarchie se débarrasse de son surplus d’une façon ou d’une autre, n’est-ce pas ?  — Et il a ajouté :

« Vous rappelez-vous ce que j’ai dit à ce socialiste amoureux de votre fille ? Je lui ai dit que nous foulerions aux pieds la classe ouvrière. Or, nous allons le faire. En ce qui vous concerne, j’ai pour vous, comme savant, un profond respect ; mais si vous fusionnez votre destinée avec celle du prolétariat, eh bien, faites attention à votre figure ! C’est tout ce que je puis vous dire. — Puis, me tournant le dos, il est parti.

— Cela veut dire qu’il faudra nous marier plus tôt que vous ne l’aviez projeté.

Tel fut le commentaire d’Ernest quand nous lui racontâmes l’incident.

Je ne pus tout d’abord saisir la logique de ce raisonnement, mais je ne devais guère tarder à la comprendre. C’est à cette époque que le dividende trimestriel des Filatures de la Sierra fut payé,… ou du moins qu’il aurait dû l’être, car Père ne reçut pas le sien. Après plusieurs jours d’attente il écrivit au secrétaire. La réponse vint immédiatement, disant qu’aucune entrée dans les livres de la Compagnie n’indiquait que Père y possédât des fonds, et requérant poliment des renseignements plus explicites.

— Je vais lui en donner, moi, des renseignements explicites, à ce bougre-là ! — déclara Père en partant pour la banque afin de retirer ses titres de son coffre-fort.

— Ernest est un homme très remarquable, — dit-il une fois revenu, tandis que je l’aidais à ôter son pardessus. — Je le répète, ma fille, ton jeune amoureux est un garçon très remarquable.

Je savais, en l’entendant ainsi parler d’Ernest, que je devais m’attendre à quelque désastre.

— Ils m’ont déjà marché sur la figure. Il n’y avait pas de titres : mon coffre-fort était vide. Ernest et toi, il va falloir vous marier au plus vite.

Père, toujours fidèle à la méthode scientifique, porta plainte et réussit à faire comparaître la Compagnie devant les tribunaux, mais il ne réussit pas à y faire comparaître ses livres de compte. La Sierra gouvernait les tribunaux, lui pas : cela expliquait tout. Non seulement il fut débouté, mais la loi sanctionna cette impudente escroquerie.

Maintenant que tout cela est si loin, je suis tentée de rire au souvenir de la façon dont Père fut battu. Ayant rencontré Wickson par hasard dans la rue à San-Francisco, il le traita de vil coquin. De ce fait il fut arrêté pour provocations, condamné à une amende devant le tribunal de simple police, et dut s’engager sous caution à se tenir tranquille. C’était si ridicule qu’il ne put s’empêcher d’en rire lui-même. Mais quel scandale dans la presse régionale ! On y parlait gravement du bacille de la violence infestant tous ceux qui embrassent le socialisme, et Père était cité comme un exemple frappant de la virulence de ce microbe. Plus d’une feuille insinuait que son esprit avait été affaibli par le surmenage des études scientifiques, et laissait entendre qu’on devrait l’enfermer dans un asile. Et ce n’étaient pas des paroles en l’air : elles dénonçaient un péril imminent. Heureusement Père était assez sage pour s’en apercevoir. L’expérience de l’évêque Morehouse était une bonne leçon, et il l’avait bien comprise. Il ne broncha pas sous ce déluge d’injustices, et je crois que sa patience surprit ses ennemis mêmes.

Vint ensuite l’affaire de notre maison, celle que nous habitions. On nous déclara une hypothèque forclose, et nous dûmes en abandonner la possession. Naturellement, il n’y avait pas la moindre hypothèque, et il n’y en avait jamais eu : le terrain avait été acheté entièrement, la maison payée sitôt construite ; et maison et terrain étaient toujours restés libres de toute charge. Néanmoins, une hypothèque fut produite, régulièrement et légalement rédigée et signée, avec les reçus d’intérêts versés pendant un certain nombre d’années. Père n’éleva pas de protestation : comme on lui avait volé son revenu, on lui volait sa maison, et il n’avait pas de recours possible. Le mécanisme de la société était entre les mains de ceux qui s’étaient juré de le perdre. Comme au fond c’était un philosophe, il ne se mettait même plus en colère.

— Je suis condamné à être brisé, me disait-il. Mais ce n’est pas une raison pour que je n’essaie pas d’être fracassé le moins possible. Mes vieux os sont fragiles, et la leçon a porté ses fruits. Dieu sait que je ne tiens pas à passer mes derniers jours dans un asile d’aliénés.

Cela me rappelle que je n’ai pas encore raconté l’aventure de l’évêque. Mais je dois parler d’abord de mon mariage. Comme son importance s’efface dans une série de pareils événements, je n’en dirai que quelques mots.

— Maintenant, nous allons devenir de vrais prolétaires, dit Père quand nous fûmes chassés de chez nous. J’ai souvent envié à ton futur mari sa parfaite connaissance du prolétariat. Je vais pouvoir observer et me rendre compte par moi-même.

Père devait avoir le goût de l’aventure dans le sang, car c’est sous ce jour qu’il envisageait notre catastrophe. Ni la colère ni l’amertume n’avaient prise sur lui. Il était trop philosophe et trop simple pour être vindicatif, et il vivait trop dans le monde de l’esprit pour regretter les aises matérielles que nous abandonnions. Quand nous allâmes à San-Francisco nous établir dans quatre misérables chambres du bas quartier au sud de Market Street, il s’embarqua dans cette nouvelle vie avec la joie et l’enthousiasme d’un enfant, équilibrés par la vision claire et la vaste compréhension d’un cerveau de premier ordre. Il était à l’abri de toute cristallisation mentale et de toute fausse appréciation des valeurs : celles de convention ou d’usage n’avaient aucun sens pour lui ; les seules qu’il reconnût étaient les faits mathématiques et scientifiques. Mon père était un être exceptionnel : il avait un esprit et une âme comme en possèdent seuls les grands hommes. Par certains côtés, il était supérieur même à Ernest, le plus grand cependant que j’aie jamais rencontré.

J’éprouvai moi-même quelque soulagement de ce changement d’existence, ne fût-ce que la joie d’échapper à l’ostracisme méthodique et progressif que nous avions encouru dans notre ville universitaire avec l’inimitié de l’oligarchie naissante. À moi aussi cette vie nouvelle apparut comme une aventure, et la plus grande de toutes, puisque c’était une aventure d’amour. Notre crise de fortune avait hâté mon mariage, et c’est en qualité d’épouse que je vins habiter le petit appartement de Pell Steet, dans le bas quartier de San-Francisco.

Et de tout cela voici ce qui subsiste : j’ai rendu Ernest heureux. Je suis entrée dans sa vie orageuse, non pas comme un élément de trouble, mais comme une potentialité de paix et de repos. Je lui apportai le calme : ce fut mon don d’amour pour lui, et pour moi le signe infaillible que je n’avais point failli à ma tâche. Provoquer l’oubli des misères ou la lumière de la joie dans ces pauvres yeux fatigués, — quelle plus grande joie pouvait m’être réservée à moi-même ?

Ces chers yeux lassés ! Il se prodigua comme peu d’hommes l’ont fait, et toute sa vie ce fut pour les autres. Telle fut la mesure de sa virilité. C’était un humanitaire, un être d’amour. Avec son esprit de bataille, son corps de gladiateur, et son génie d’aigle, il était doux et tendre pour moi comme un poète. C’en était un, qui mettait ses chants en action. Jusqu’à sa mort il chanta la chanson humaine ; il la chanta par pur amour de cette humanité pour laquelle il donna sa vie et fut crucifié.

Et tout cela sans le moindre espoir d’une récompense future. Dans sa conception des choses, il n’y avait pas de vie à venir. Lui, en qui flamboyait l’immortalité, il se la refusait à lui-même, et c’était là le paradoxe de sa nature. Cet esprit brûlant était dominé par la philosophie glacée et sombre du monisme matérialiste. J’essayais de le réfuter en lui disant que je mesurais son immortalité d’après les ailes de son âme, et qu’il me faudrait des siècles sans fin pour apprécier exactement leur envergure. À ces moments-là il riait, et ses bras s’élançaient vers moi, et il m’appelait sa douce métaphysicienne ; la fatigue s’effaçait de ses yeux, et j’y voyais poindre cette heureuse lueur d’amour qui, par elle-même, était une nouvelle et suffisante affirmation de son immortalité.

D’autres fois, il m’appelait sa chère dualiste, et m’expliquait comment Kant, au moyen de la raison pure, avait aboli la raison pour adorer Dieu. Il établissait un parallèle et m’accusait d’un tour analogue. Et quand, plaidant coupable, je défendais cette manière de penser comme profondément rationnelle, il ne faisait que me serrer plus fort et rire comme seul pourrait le faire un amant élu de Dieu.

Je me refusais à admettre que son originalité et son génie fussent explicables par l’hérédité et le milieu, ou que les froids tâtonnements de la science réussissent jamais à saisir, analyser et classer la fuyante essence qui se dissimule dans la constitution même de la vie.

Je soutenais que l’espace est une apparence objective de Dieu, et l’âme une projection de sa nature subjective. Et quand Ernest m’appelait sa douce métaphysicienne, je l’appelais mon immortel matérialiste. Et nous nous aimions et nous étions parfaitement heureux ; je lui pardonnais son matérialisme en faveur de cette œuvre immense accomplie dans le monde sans souci de progrès personnel, en faveur aussi de cette excessive modestie spirituelle qui l’empêchait de s’enorgueillir et même d’avoir conscience de son âme princière.

Cependant, il avait sa fierté à lui. Comment un aigle n’en aurait-il pas ? Se sentir divin, raisonnait-il, ce serait beau chez un dieu, sans doute : mais n’est-ce pas encore plus superbe chez l’homme, molécule infime et périssable de la vie ? C’est ainsi qu’il s’exaltait lui-même en proclamant sa propre mortalité. Il se plaisait à réciter certain fragment d’un poème qu’il n’avait jamais lu tout entier et dont il n’avait jamais pu connaître l’auteur. Je transcris ce fragment non seulement parce qu’il l’aimait, mais parce que c’est un résumé du paradoxe qu’il était par lui-même et dans sa conception de sa propre spiritualité. L’homme capable de réciter les vers suivants en frémissant d’un brûlant enthousiasme, pouvait-il n’être qu’un peu de limon inconsistant, d’énergie fugitive et de forme éphémère ?

Des joies et des joies et des mieux en mieux
Me sont destinés par droit de naissance,
Et je veux clamer à pleine puissance
De mes nombreux jours l’hymne élogieux.
Jusqu’à l’âge extrême où meurent les dieux
Dussé-je souffrir toute mort humaine,
Du moins j’aurai bu jusqu’à perdre haleine
Et j’aurai vidé ma coupe bien pleine
Du vin de mes bonheurs en tous temps et tous lieux.
J’aurai tout savouré, la féminité douce,
Et le sel du pouvoir, et l’orgueil et sa mousse.
J’en boirais bien la lie à genoux ; car l’émoi
Du breuvage est bon, et me donne envie
De boire à la mort, de boire à la vie.
Quand ma vie un jour me sera ravie,
Je passerai ma coupe aux mains d’un autre moi.

L’être que tu chassas du jardin de délices,
C’était moi Seigneur ! J’étais là, banni.
Et quand s’écrouleront les vastes édifices
De la terre et du ciel, je serai là, béni,
Dans un monde à moi de beauté profonde,
Dans le monde où sont nos chères douleurs,
Depuis nos premiers cris d’enfants venant au monde
Jusqu’à nos soirs d’amour et nos nuits de désirs.

Mon sang généreux et tiède est une onde
Où bat le pouls d’un peuple incréé, mais réel ;
Toujours agité du désir d’un monde,
Il éteindrait les feux de ton enfer cruel.
Je suis l’homme ! humain par ma chair entière
Et par ma splendeur d’âme nue et fière,
Et depuis ma nuit tiède au giron maternel
Jusqu’au retour fécond de mon corps en poussière.
Ce monde, os de nos os et chair de notre chair,
Bondit à la cadence où nous jouons notre air,
Et de l’Éden maudit la soif inassouvie
Jusqu’en ses profondeurs bouleverse la vie.
Quand j’aurai vidé ma coupe de miel
De tous les rayons de son arc-en-ciel,
L’éternel repos d’une nuit sans trêve
Ne suffira pas à tarir mon rêve.

L’homme que tu chassas du jardin de délices,
C’était moi, Seigneur ! J’étais là, banni.
Et quand s’écrouleront les vastes édifices
De la terre et du ciel, je serai là, béni,
Dans un monde à moi, de forme idéale,
Dans le monde où sont nos plus chers plaisirs,
Depuis nos purs levers d’aurore boréale
Jusqu’à nos soirs d’amour et nos nuits de désirs[77].

Ernest se surmena toute sa vie. Il n’était soutenu que par sa constitution robuste, qui pourtant n’abolissait pas la lassitude de son regard. Ses chers yeux fatigués ! Il ne dormait pas plus de quatre heures et demi par nuit ; et malgré cela il ne trouvait jamais le temps d’accomplir tout ce qu’il avait à faire. Pas un instant il n’interrompit son œuvre de propagande, et il était retenu longtemps à l’avance pour des conférences aux organisations ouvrières. Puis vint la campagne électorale où il se dépensa autant qu’il est humainement possible. La suppression des maisons d’éditions socialistes le priva de ses maigres droits d’auteur, et il eut beaucoup de peine à trouver de quoi vivre ; car, en sus de tous ses autres travaux, il devait gagner sa vie. Il faisait beaucoup de traductions, pour des revues scientifiques et philosophiques. Il rentrait tard la nuit, déjà épuisé par ses efforts dans la lutte électorale, pour s’absorber en ce travail, qu’il n’abandonnait guère avant le petit jour. Et, par-dessus tout, il y avait ses études. Il les poursuivit jusqu’à sa mort, et il étudiait prodigieusement.

Malgré tout cela, il trouvait le temps de m’aimer et de me rendre heureuse. Je m’y prêtai en fusionnant complètement ma vie avec la sienne. J’appris la sténographie et la dactylographie, et devins sa secrétaire. Il me disait souvent que j’avais réussi à l’alléger de la moitié de sa besogne, et je me remis volontairement à l’école pour arriver à bien comprendre ses travaux. Nous nous intéressions l’un à l’autre, nous travaillions de concert et nous jouions ensemble.

Et puis nous avions nos instants de tendresse dérobés au travail, — un simple mot, une rapide caresse, un regard d’amour ; et ces instants étaient d’autant plus doux qu’ils étaient plus furtifs. Nous vivions sur les cimes où l’air est vif et pétillant, où l’œuvre s’accomplit pour l’humanité, où ne saurait respirer le sordide égoïsme. Nous aimions l’amour, et pour nous il ne se fardait que des couleurs les plus belles. Et il reste acquis, en définitive, que je n’ai pas failli à ma tâche. J’ai apporté quelque repos à cet être qui peinait tant pour les autres, j’ai donné quelque joie à mon cher mortel aux yeux las !


12. L’évêque


Peu de temps après mon mariage, j’eus la surprise de rencontrer l’évêque Morehouse. Mais je dois narrer les événements dans l’ordre. Après son éclat à la Convention de l’I. P. H., le vénérable et doux prélat, cédant aux instances de ses amis, était parti en congé. Il en était revenu plus décidé que jamais à prêcher le message de l’Église. À la grande consternation des fidèles, son premier sermon fut en tous points semblable au discours qu’il avait prononcé devant la Convention. Il répéta, avec maints développements et inquiétants détails, que l’Église s’était égarée loin des enseignements du Maître, et que le veau d’or avait été instauré à la place du Christ.

Il en résulta que, de gré ou de force, il fut conduit dans une maison de santé privée, pendant que les journaux publiaient des notes pathétiques sur sa crise mentale et la sainteté de son caractère. Une fois entré dans le sanatorium, il y fut retenu prisonnier. Je m’y présentai à plusieurs reprises, mais on refusa de me laisser pénétrer près de lui. Je fus tragiquement impressionnée par le destin de ce saint homme, absolument sain de corps et d’esprit, écrasé sous la volonté brutale de la société. Car l’évêque était un être normal autant que pur et noble. Comme le disait Ernest, sa seule faiblesse consistait dans ses notions erronées de biologie et de sociologie, par suite desquelles il s’y était mal pris pour remettre les choses en place.

Ce qui me terrifiait était l’impuissance de ce dignitaire de l’Église. S’il persistait à proclamer la vérité telle qu’il la voyait, il se trouvait condamné à l’internement perpétuel ; et cela sans recours. Ni sa fortune, ni sa situation, ni sa culture ne pouvaient le sauver. Ses vues constituaient un péril pour la société, et celle-ci ne pouvait concevoir que des conclusions si dangereuses pussent émaner d’un esprit sain. Du moins, telle me semblait l’attitude générale.

Mais l’évêque, en dépit de sa mansuétude et de sa pureté d’esprit, ne manquait pas de finesse. Il perçut clairement les dangers de sa situation. Il se vit pris dans une toile d’araignée, et essaya d’y échapper. Ne pouvant compter sur l’aide de ses amis, comme celle que Père, Ernest ou moi-même lui aurions volontiers prodiguée, il était réduit à mener la lutte avec ses propres ressources. Dans la solitude forcée de l’asile, il reprit possession de lui-même. Il recouvra la santé. Ses yeux cessèrent de contempler des visions ; sa cervelle se purgea de cette idée fantaisiste que le devoir de la société était de nourrir les brebis du Maître.

Je l’ai déjà dit, il devint sain, tout à fait sain, et les journaux et gens d’église saluèrent son retour avec joie. J’assistai à l’un de ses offices. Le sermon était de même ordre que ceux qu’il avait prêchés jadis, avant son accès visionnaire. J’en fus désappointée et choquée. La correction infligée l’avait-elle réduit à la soumission ? Était-il donc lâche ? Avait-il abjuré par intimidation ? Ou bien la pression avait-elle été trop forte et s’était-il laissé écraser humblement par le char de Djaggernat de l’ordre établi ?

J’allai le voir dans sa magnifique demeure. Je le trouvai tristement changé, amaigri, le visage strié de rides que je n’y avais jamais vues. Il fut manifestement déconcerté par ma visite. Tout en parlant, il tirait nerveusement sur ses manches. Ses yeux inquiets se portaient de tous côtés pour éviter de rencontrer les miens. Son esprit semblait préoccupé ; sa conversation, coupée de pauses étranges, de brusques changements de sujets, manquait de suite au point d’être embarrassante. Était-ce bien l’homme ferme et calme que j’avais jadis comparé au Christ, avec ses yeux purs et limpides, son regard droit et exempt de défaillance comme son âme ? Il avait été manipulé par les hommes et maté par eux ; son esprit était trop doux. Il n’était pas assez fort pour tenir tête à la hurle organisée.

Je me sentais envahie d’une tristesse indicible. Ses explications étaient équivoques, et il appréhendait si visiblement ce que je pourrais dire que je n’eus pas le cœur de lui faire la moindre représentation. Il me parla de sa maladie d’un ton détaché ; nous causâmes à bâtons rompus de l’église, des réparations de l’orgue et de mesquines œuvres de charité. Enfin il me vit partir avec un soulagement tel que j’en aurais ri si mon cœur n’eût été gonflé de larmes.

Pauvre frêle héros ! Si seulement j’avais su ! Il luttait comme un géant, et je ne m’en doutais pas. Seul, tout seul parmi les millions de ses semblables, il menait le combat à sa manière. Déchiré entre son horreur de la maison de fous et sa fidélité envers la vérité et la justice, c’est à celles-ci qu’il s’accrochait désespérément ; mais il était si isolé qu’il n’osait même pas se fier à moi. Il avait bien, trop bien appris sa leçon.

Je n’allais pas tarder à être édifiée. Un beau jour l’évêque disparut. Il n’avait prévenu personne de son départ. Les semaines s’écoulaient sans qu’il revînt : il y eut des bavardages ; la rumeur courut qu’il s’était suicidé dans un accès de dérangement mental. Mais ces bruits se dissipèrent lorsqu’on apprit qu’il avait vendu tout ce qu’il possédait, — sa résidence dans la cité, sa maison de campagne à Menlo Park, ses tableaux et collections artistiques, et même sa chère bibliothèque. Il avait évidemment réalisé tous ses biens, et en secret, avant de disparaître.

Cela arriva au moment où nous étions nous-mêmes en proie aux infortunes, et c’est seulement lorsque nous fûmes établis dans notre nouvelle demeure que nous eûmes le loisir de nous demander ce qu’il était devenu. Puis, soudain, tout s’éclaircit.

Un soir, à la brune, au moment où il faisait encore un peu jour, je traversai la rue afin d’acheter des côtelettes pour le souper d’Ernest. Car, dans notre nouvelle ambiance, nous appelions souper le dernier repas du jour.

Juste au moment où je sortais de chez le boucher, un homme émergea de l’épicerie voisine qui formait le coin de la rue. Un étrange sentiment de familiarité me poussa à le mieux regarder. Mais l’homme tournait déjà le coin et marchait vite. Il y avait, dans la chute des épaules et dans la frange de chevelure argentée entrevue entre le col et le chapeau à bords rabattus, un je ne sais quoi qui éveillait chez moi de vagues souvenirs. Au lieu de retraverser la rue, je suivis cet homme. Je pressai le pas, essayant de réprimer les idées qui se formaient malgré moi dans ma cervelle. Non, — c’était chose impossible. Ce ne pouvait être lui, ainsi vêtu d’une combinaison de toile usagée, trop longue de jambes et éraillée au fond.

Je m’arrêtai, riant de moi-même, et sur le point d’abandonner cette folle poursuite. Mais la familiarité de ce dos et de ces mèches d’argent me hantait positivement. Je le rattrapai et, en le dépassant, je jetai un coup d’œil de côté sur son visage ; puis je fis brusquement demi-tour et me trouvai face à face avec — l’évêque.

Il s’arrêta brusquement aussi et demeura bouche bée. Un gros sac en papier qu’il tenait à la main tomba sur le trottoir, creva, et une pluie de pommes de terre rebondit sur ses pieds et les miens. Il me regarda avec surprise et effroi, puis sembla se recroqueviller ; ses épaules s’affaissèrent et il poussa un profond soupir.

Je lui tendis la main. Il la prit, mais la sienne était moite. Il toussotait d’un air embarrassé et je voyais des gouttes de sueur se former sur son front. Il était évidemment très alarmé.

— Les pommes de terre ! murmura-t-il d’une voix éteinte. Elles sont précieuses.

Nous les ramassâmes à nous deux et les remîmes dans le sac déchiré qu’il tenait soigneusement à présent dans le creux de son coude. J’essayai de lui faire comprendre combien j’étais heureuse de le revoir, et l’invitai à venir tout droit à la maison avec moi.

— Père se réjouira de vous voir, lui dis-je. Nous habitons à deux pas d’ici.

— Impossible, répondit-il. Je dois m’en aller. Au revoir.

Il regarda autour de lui d’un air inquiet, comme s’il craignait d’être reconnu, et esquissa un mouvement de départ.

Puis, me voyant préparée à marcher à ses côtés et décidée à ne pas le lâcher, il ajouta :

— Donnez-moi votre adresse et j’irai vous voir, plus tard.

— Non, répondis-je avec fermeté. Il faut venir maintenant.

Il regarda les patates qui s’émancipaient sur son bras et les petits paquets qu’il portait de l’autre main.

— Sincèrement, je ne peux pas, dit-il. Pardonnez-moi mon impolitesse ; si vous saviez !

Je crus qu’il allait céder à son émotion, mais l’instant d’après il était redevenu maître de lui-même.

— Et puis, il y a ces victuailles, continua-t-il. Un cas bien touchant, c’est terrible. C’est une vieille femme. Je dois les lui porter tout de suite. Elle a faim. Il faut que j’y coure. Vous comprenez ? Je reviendrai après. Je vous le promets.

— Laissez-moi y aller avec vous, offris-je. Est-ce loin ?

Il poussa un soupir, et capitula.

— Seulement deux pâtés de maisons plus loin, dit-il. Pressons-nous.

Sous la conduite de l’évêque je fis connaissance avec le quartier que j’habitais. Jamais je n’aurais soupçonné qu’il contînt des misères si pitoyables. Naturellement, mon ignorance venait de ce que je ne m’occupais pas de charités. J’étais convaincue qu’Ernest avait raison quand il comparait la bienfaisance à un cautère sur une jambe de bois, et la misère à un ulcère qu’il fallait enlever, au lieu d’y coller un emplâtre. Son remède était simple. Donner à l’ouvrier le produit de son labeur, et une pension à ceux qui ont vieilli honorablement en travaillant, et il n’y aura plus besoin d’aumônes. Persuadée de la justesse de ce raisonnement, je travaillais avec lui à la révolution, et je ne gaspillais pas mon énergie à soulager les misères sociales qui renaissent constamment de l’injustice du système.

Je suivis l’évêque dans une petite chambre de derrière, longue de douze pieds sur dix de large. Nous y trouvâmes une pauvre petite vieille Allemande, âgée de soixante-quatre ans, d’après ce qu’il me dit. Elle fut surprise de me voir, mais fit un signe de cordiale bienvenue sans s’interrompre de coudre dans un pantalon d’homme qu’elle tenait sur les genoux. Par terre, à côté d’elle, il y en avait une pile de semblables. L’évêque découvrit qu’il ne restait ni bois ni charbon, et sortit pour en acheter.

Je ramassai un pantalon et j’examinai son travail.

— Six cents, madame, dit-elle en branlant doucement la tête tout en continuant de coudre. Elle cousait lentement, mais sans s’arrêter une seconde. Son mot d’ordre semblait être : « coudre, encore coudre, et coudre toujours ».

— Pour tout ce travail-là, c’est tout ce qu’ils paient ? demandai-je avec étonnement. Combien de temps cela vous prend-il ?

— Oui, c’est tout ce qu’ils donnent, répondit-elle. Six cents pièce pour la finition : et chacune représente deux heures de travail… Mais le patron ne sait pas cela, — ajouta-t-elle vivement, laissant percer sa crainte d’avoir des ennuis. — Je ne vais pas vite. J’ai du rhumatisme dans les mains. Les jeunes femmes sont bien plus habiles que moi. Elles mettent moitié moins de temps à finir la pièce. L’entrepreneur est un brave homme. Il me laisse emporter le travail chez moi, maintenant que je suis vieille et que le bruit de la machine m’étourdit. S’il n’était pas si gentil, je mourrais de faim…

« Oui, celles qui travaillent en atelier ont huit cents. Mais que voulez-vous ? Il n’y a pas assez d’ouvrage pour les jeunes, on n’a pas besoin des vieilles… Souvent je n’ai qu’un pantalon à finir. Quelquefois, comme aujourd’hui, j’en ai huit à livrer avant la nuit. »

Je lui demandai combien d’heures elle travaillait, et elle me dit que cela dépendait de la saison.

— En été, quand les commandes affluent, je travaille depuis cinq heures du matin jusqu’à neuf heures du soir. Mais, en hiver, il fait trop froid. Je n’arrive pas à me dégourdir les mains. Alors il faut travailler plus tard, quelquefois jusqu’après minuit.

« Oui, la saison d’été a été mauvaise. Les temps sont durs. Le bon Dieu doit être fâché. C’est le premier ouvrage que le patron m’ait donné de la semaine… C’est vrai qu’on ne peut pas manger beaucoup quand il n’y a pas de travail. J’y suis habituée. J’ai cousu toute ma vie, dans mon vieux pays autrefois, puis ici à San-Francisco, — depuis trente-trois ans…

« Quand on peut tirer son loyer tout va bien. Le propriétaire est très bon, mais il faut qu’il touche son terme. C’est bien juste, n’est-ce pas ? Il ne prend que trois dollars pour cette chambre. Ce n’est pas cher. Néanmoins, on a bien de la peine à trouver ces trois dollars tous les mois. »

Elle cessa de parler, sans cesser de coudre en remuant la tête.

— Vous devez faire joliment attention pour vos dépenses avec ce que vous gagnez.

Elle fit un signe de vive approbation.

— Une fois le loyer payé ça ne va pas trop mal. Naturellement on ne peut acheter de viande, ni de lait pour le café. Mais on fait toujours un repas par jour, et quelquefois deux.

Elle avait prononcé ces derniers mots avec un soupçon de fierté, un vague sentiment de succès. Mais, comme elle continuait à coudre en silence, je vis de la tristesse s’amasser dans ses bons yeux et les coins de sa bouche s’abaisser. Son regard était devenu distant. Elle frotta vivement la buée qui l’empêchait de coudre.

« Non, ce n’est pas la faim qui vous brise le cœur, expliqua-t-elle. On s’y habitue. C’est pour mon enfant que je pleure. C’est la machine qui l’a tuée. C’est vrai qu’elle travaillait dur, mais je ne peux pas comprendre. Elle était forte. Elle était jeune, elle n’avait que quarante ans ; et il n’y avait que trente ans qu’elle travaillait. Elle avait commencé jeune, c’est vrai, mais mon homme était mort. La chaudière de son usine avait fait explosion. Et que pouvions-nous faire ? Elle avait dix ans, mais elle était très forte pour son âge. C’est la machine à coudre qui l’a tuée. Oui, elle me l’a tuée : et c’est elle qui travaillait le plus vite dans tout l’atelier. J’ai souvent pensé à cela, et je sais. C’est pourquoi je ne peux plus aller à l’atelier. La machine à coudre me tourne la tête, je l’entends toujours dire : « Je l’ai tuée, je l’ai tuée ! » Elle chante cela tout le long du jour. Alors je pense à ma fille, et je suis incapable de travailler. »

Ses yeux vieillis s’étaient voilés de nouveau, et elle dut les essuyer avant de reprendre sa couture.

J’entendis l’évêque trébucher dans l’escalier, et j’ouvris la porte. Dans quel état il apparut ! Il portait sur le dos un demi-sac de charbon surmonté de fagotins. Sa figure était couverte de poussière, et la sueur provoquée par son effort y traçait des ruisseaux. Il laissa tomber son fardeau dans le coin près du poêle et s’épongea la face avec un mouchoir d’indienne grossière. Je pouvais à peine en croire le témoignage de mes sens. L’évêque noir comme un charbonnier avec une chemise de coton bon marché à laquelle manquait le premier bouton, et une combinaison comme en portent les hommes de peine ! C’était ce qu’il y avait de plus incongru dans son costume, ce sarrau usé au fond, traînant sur les talons et retenu aux hanches par une étroite ceinture de cuir.

Cependant, si l’évêque avait chaud, les mains gonflées de la pauvre vieille étaient déjà engourdies de froid. Avant de la quitter, l’évêque fit du feu, tandis que je pelais les pommes de terre et les mettais à bouillir. Je devais apprendre avec le temps qu’il y avait beaucoup de cas semblables au sien, et beaucoup de pires, dissimulés dans les horribles profondeurs des habitations du quartier.

En rentrant, nous trouvâmes Ernest alarmé de mon absence. Lorsque fut calmée la première surprise de la rencontre, l’évêque se renversa dans sa chaise, allongea ses jambes culottées de toile bleue, et poussa positivement un soupir d’aise. Nous étions, dit-il, les premiers de ses anciens amis qu’il eût revus depuis sa disparition ; et durant ces dernières semaines, la solitude lui pesait lourdement. Il nous raconta une foule de choses, mais surtout il exprima la joie qu’il éprouvait à accomplir les commandements de son divin maître.

— Car maintenant, en vérité, dit-il, je nourris ses brebis. Et j’ai appris une grande leçon. On ne peut pas soigner l’âme, tant que l’estomac n’est pas satisfait. Les brebis doivent être alimentées avec du pain et du beurre, des pommes de terre et de la viande ; c’est après cela seulement que leurs esprits sont prêts à recevoir une nourriture plus raffinée.

Il mangea de bon cœur le dîner que j’avais fait cuire. Jamais il n’avait manifesté un tel appétit à notre table. Nous parlâmes de ces jours anciens, et il nous déclara que de sa vie il n’avait été en aussi bonne santé qu’à l’heure actuelle.

— Je vais toujours à pied maintenant, dit-il, et il rougit au souvenir du temps où il roulait en carrosse, comme si c’était un péché difficile à se faire pardonner.

— Ma santé n’en est que meilleure — ajouta-t-il vivement. — Et je me sens très heureux, en vérité, tout à fait heureux. À présent, enfin, j’ai conscience d’être un des oints du Seigneur.

Cependant, son visage conservait une empreinte permanente de tristesse, parce qu’actuellement il se chargeait de la douleur du monde. Il voyait la vie sous un jour cru, bien différente de celle qu’il avait entrevue dans les livres de sa bibliothèque.

— Et c’est vous qui êtes responsable de tout cela, jeune homme, dit-il en s’adressant à Ernest.

Celui-ci parut embarrassé et mal à l’aise.

— Je… je vous avais averti, balbutia-t-il.

— Vous n’y êtes pas, répondit l’évêque. Ce n’est pas un reproche, mais un remerciement que je vous adresse. Je vous dois de la gratitude pour m’avoir montré ma voie. Des théories sur la vie vous m’avez mené à la vie elle-même. Vous avez écarté les voiles et arraché les masques. Vous avez apporté des lueurs dans ma nuit, et maintenant moi aussi je vois la lumière du jour. Et je me trouve très heureux, à part… — il hésita douloureusement, et une vive appréhension assombrit son regard — à part cette persécution. Je ne fais de mal à personne. Pourquoi ne me laisse-t-on pas tranquille ? Mais ce n’est pas encore cela, c’est surtout la nature de cette persécution. Il me serait égal d’être écorché sous le fouet, brûlé sur un bûcher ou crucifié la tête en bas. Mais c’est l’asile qui m’épouvante. Pensez-y : moi, dans une maison d’aliénés ! C’est révoltant. J’ai vu quelques cas au sanatorium, des fous furieux. Mon sang se glace rien que d’y penser. Être emprisonné pour le reste de mes jours parmi des hurlements et des scènes de violence ! Non, non ! pas cela ! c’est trop !

C’était pitoyable. Ses mains tremblaient ; tout son corps frissonnait et se contractait devant la vision évoquée. Mais, en un instant, il recouvra son calme.

— Pardonnez-moi, dit-il simplement. Ce sont mes malheureux nerfs. Et si c’est là que doit me mener le service du Maître, que sa volonté soit faite ! Qui suis-je pour me plaindre ?

Je me sentais prête à crier en le regardant : — Ô grand et bon pasteur ! héros ! héros de Dieu !

Au cours de la soirée, il nous donna de nouveaux renseignements sur ses faits et gestes.

— J’ai vendu ma maison, ou plutôt mes maisons, et toutes mes autres possessions. Je savais que je devais le faire en secret, sinon on m’aurait tout pris. C’eût été terrible. Je suis souvent émerveillé de l’immense quantité de pommes de terre, de pain, de viande, de charbon ou de bois qu’on peut acheter avec deux ou trois cent mille dollars. — Il se tourna vers Ernest. — Vous avez raison, jeune homme, le travail est payé terriblement au-dessous de sa valeur. Je n’ai jamais accompli le moindre labeur dans ma vie, sinon pour adresser des exhortations esthétiques aux Pharisiens. — Je croyais leur prêcher le message, — et je valais un demi million de dollars. Je ne savais pas ce que signifiait cette somme avant d’avoir vu combien de victuailles on peut acheter avec. Et alors j’ai compris quelque chose de plus. J’ai compris que tous ces produits m’appartenaient, et que je n’avais rien fait pour les produire. Il me parut clair dès lors que d’autres avaient travaillé à les produire et en avaient été dépouillés. Et quand je descendis parmi les pauvres, je découvris ceux qui avaient été volés ; ceux qui étaient affamés et misérables par suite de ce vol.

Nous le ramenâmes à son histoire.

— L’argent ? Je l’ai déposé dans beaucoup de banques diverses et sous différents noms. On ne pourra jamais me l’enlever, car on ne le découvrira jamais. Et c’est si bon, l’argent, ça sert à acheter tant de nourriture ! J’ignorais complètement jadis à quoi servait l’argent.

— Je voudrais bien en avoir un peu pour la propagande, dit Ernest d’un air soucieux. — Cela ferait un bien immense.

— Croyez-vous ? dit l’évêque. Je n’ai pas grande foi dans la politique. J’ai bien peur de n’y rien comprendre.

Ernest était très délicat en pareille matière. Il ne réitéra pas sa suggestion, bien qu’il n’eût que trop conscience de la situation difficile où se débattait le Parti socialiste par suite du manque de fonds.

— Je vis dans des garnis à bon marché, — continua l’évêque, — mais j’ai peur, et je ne reste jamais longtemps au même endroit. J’ai aussi loué deux chambres dans des maisons ouvrières en différents quartiers de la ville. C’est une grosse extravagance, je le sais, mais elle est nécessaire. Je la compense partiellement en faisant ma cuisine moi-même, mais quelquefois je trouve à manger à bon compte dans des cafés populaires. Et j’ai fait une découverte : c’est que les « Tamales »[78] sont excellents quand l’air se refroidit le soir. Seulement ils coûtent cher : j’ai découvert une maison où l’on en donne trois pour dix sous : ils ne sont pas aussi bons qu’ailleurs, mais ça réchauffe.

Et voilà comment j’ai enfin trouvé ma tâche en ce monde, grâce à vous, jeune homme. Cette tâche est celle de mon divin Maître. — Il me regarda, et ses yeux brillèrent — Vous m’avez surpris en train de nourrir ses brebis, vous savez. Et naturellement vous me garderez le secret tous les deux.

Il disait cela d’un ton dégagé, mais on devinait une crainte réelle derrière ses paroles. Il promit de revenir nous voir.

Hélas ! dès la semaine suivante, les journaux nous informèrent du triste cas de l’évêque Morehouse, qui venait d’être interné à l’asile de Napa, bien que son état laissât encore quelque espoir. C’est en vain que nous cherchâmes à le voir, et à faire des démarches pour qu’il subît un nouvel examen ou que son cas fît l’objet d’une enquête. Nous ne pûmes rien apprendre de plus à son sujet, en dehors de déclarations réitérées qu’il ne fallait pas absolument désespérer de sa guérison.

— Le Christ avait ordonné au jeune homme riche de vendre tout ce qu’il possédait, — dit Ernest avec amertume. — L’évêque a obéi au commandement et — a été enfermé dans la maison des fous. Les temps sont changés depuis l’époque du Christ. Aujourd’hui, le riche qui donne tout au pauvre est un insensé. Il n’y a pas à discuter là-dessus. C’est le verdict de la société.


13. La grève générale


Ernest fut élu à la fin de 1912. C’était immanquable, par suite de l’énorme glissement vers le socialisme que venait de déterminer dans une large mesure la suppression de Hearst[79]. L’élimination de ce colosse aux pieds d’argile ne fut qu’un jeu d’enfant pour la ploutocratie. Hearst dépensait annuellement dix-huit millions de dollars pour soutenir ses nombreux journaux, mais cette somme lui était remboursée, et au-delà, sous forme d’annonces, par la classe moyenne. Toute sa force financière s’alimentait à cette source unique, les trusts n’ayant que faire de la réclame[80]. Pour démolir Hearst, il leur suffisait donc de lui enlever sa publicité.

La classe moyenne n’était pas encore totalement exterminée ; elle conservait un squelette massif mais inerte. Les petits industriels et hommes d’affaires qui s’obstinaient à survivre, dénués de pouvoir, dépourvus d’âme économique ou politique, étaient à la merci des ploutocrates. Dès que la haute finance leur en signifia l’ordre, ils retirèrent leur publicité à la presse de Hearst.

Celui-ci se débattit, vaillamment. Il fit paraître ses journaux à perte, comblant de sa poche un déficit mensuel d’un million et demi de dollars. Il continua à publier des annonces qui ne lui étaient plus payées. Alors, sur un nouveau mot d’ordre de la ploutocratie, sa mesquine clientèle le submergea d’avertissements lui enjoignant de cesser sa réclame gratuite. Hearst s’entêta. Des sommations lui furent signifiées, et comme il persistait dans son refus d’obéir, il fut puni de six mois de prison pour offense envers la Cour, en même temps qu’il était acculé à la banqueroute par un déluge d’actions en dommages et intérêts. Il n’avait aucune chance de s’en tirer. La haute banque l’avait condamné, et elle avait les tribunaux en mains pour faire exécuter la sentence. Avec lui s’écroula le Parti Démocrate qu’il avait si récemment capturé.

Cette double exécution ne laissait à ses adhérents que deux voies à suivre : l’une aboutissait au Parti Socialiste, l’autre au Parti Républicain. C’est ainsi que nous recueillîmes les fruits de la propagande soi-disant socialiste de Hearst ; car la grande majorité de ses fidèles vinrent grossir nos rangs.

L’expropriation des fermiers qui eut lieu à cette époque nous aurait procuré un autre renfort sérieux sans la brève et futile poussée du Parti des Granges. Ernest et les chefs socialistes firent des efforts désespérés pour se concilier les fermiers. Mais la destruction des journaux et maisons d’éditions socialistes constituait contre eux un atout formidable, et la propagande de bouche en bouche n’était pas encore suffisamment organisée. Il arriva donc que des politiciens du genre de M. Calvin, qui n’étaient eux-mêmes que des fermiers depuis longtemps expropriés, s’emparèrent des paysans et gaspillèrent leur force politique dans une campagne absolument vaine.

— Pauvres fermiers ! — s’écriait Ernest avec un rire sardonique. — Les trusts les tiennent à l’entrée et à la sortie.

Ce mot dépeignait bien la situation. Les sept consortiums, agissant de concert, avaient fusionné leurs énormes surplus et constitué un cartel des fermes. Les chemins de fer, qui gouvernaient les tarifs de transport, et les banquiers et spéculateurs de Bourse, qui gouvernaient les prix, avaient depuis longtemps saigné les fermiers, et les avaient poussés à s’endetter jusqu’au cou. D’autre part, les banquiers et les trusts eux-mêmes avaient prêté de grosses sommes aux campagnards. Ceux-ci étaient dans le filet. Il ne restait qu’à le hisser par-dessus bord, et la combinaison des fermes s’y activa.

La crise de 1912 avait déjà produit un effroyable enlisement dans le marché des produits agricoles. Ils furent maintenant réduits de propos délibéré à des prix de faillite, tandis que les chemins de fer, à coups de tarifs prohibitifs, brisaient la colonne vertébrale au chameau du paysan. Ainsi l’on obligeait les fermiers à emprunter de plus en plus, tout en les empêchant de rembourser leurs vieux emprunts. Alors survinrent une forclusion générale des hypothèques et un recouvrement obligatoire des effets souscrits. Les fermiers furent tout simplement forcés d’abandonner leurs terres au trust. Après quoi ils furent réduits à travailler pour son compte, en qualité de gérants, surintendants, contremaîtres ou simples manœuvres, tous employés à gages. En un mot, ils devinrent des vilains, des serfs, attachés au sol pour un salaire de simple subsistance. Ils ne pouvaient quitter leurs maîtres, qui appartenaient tous à la ploutocratie, ni aller s’établir dans les villes, où elle était également souveraine. S’ils abandonnaient la terre, ils n’avaient d’autre alternative que de se faire vagabonds, c’est-à-dire de mourir de faim. Et cet expédient même leur fut interdit par des lois draconiennes votées contre le vagabondage et rigoureusement appliquées.

Naturellement, de-ci de-là, il y eut des fermiers, et même des communautés entières, qui échappèrent à l’expropriation par suite de circonstances exceptionnelles. Mais c’étaient, après tout, des isolés qui ne comptaient guère, et qui, dès l’année suivante, furent repris dans la masse de façon ou d’autre[81].

Ainsi s’explique l’état d’esprit des socialistes de marque à l’automne de 1912. Tous, à l’exception d’Ernest, étaient convaincus que le régime capitaliste touchait à sa fin. L’intensité de la crise et la multitude des gens sans emploi, la disparition des fermiers et de la classe moyenne, la défaite décisive infligée sur toute la ligne aux syndicats, justifiaient amplement leur croyance à la ruine imminente de la ploutocratie et leur attitude de défi vis-à-vis d’elle.

Hélas, que nous nous méprenions sur la force de nos ennemis ! Partout les socialistes, après un exposé exact de la situation, proclamaient leur prochaine victoire aux urnes. La ploutocratie releva le gant, et c’est elle qui, toutes choses pesées et équilibrées, nous infligea une défaite en divisant nos forces. C’est elle qui, par ses agents secrets, fit crier partout que le socialisme était une doctrine sacrilège et athée : poussant en ligne les divers clergés, et spécialement l’Église Catholique, elle nous déroba les votes d’un certain nombre de travailleurs. C’est elle qui, toujours par l’entremise de ses agents secrets, encouragea le Parti des Granges et le propagea jusque dans les villes et dans les rangs de la classe moyenne en perdition.

Le glissement vers le socialisme se produisit néanmoins. Mais, au lieu du triomphe qui nous aurait donné des postes officiels et des majorités dans tous les corps législatifs, nous n’avions obtenu qu’une minorité. Cinquante de nos candidats étaient bien élus au Congrès : mais quand ils prirent possession de leurs sièges, au printemps de 1913, ils se trouvèrent sans pouvoir d’aucune sorte. Encore étaient-ils plus fortunés que les Grangers, qui avaient conquis une douzaine de Gouvernements d’États, et à qui on ne permit même pas de prendre possession de leurs fonctions ; les titulaires en charge refusèrent de leur céder la place, et les Cours étaient entre les mains de l’Oligarchie. Mais il ne faut pas anticiper sur les événements, et je dois raconter les troubles de l’hiver de 1912.

La crise nationale avait provoqué une énorme réduction de la consommation. Les travailleurs, sans emploi, sans argent, ne faisaient pas d’achats. Par suite, la ploutocratie se trouvait plus que jamais encombrée d’un excédent de marchandises. Elle était forcée de s’en débarrasser à l’étranger, et elle avait besoin de fonds pour réaliser ses plans gigantesques. Ses efforts ardents pour disposer de ce surplus sur le marché mondial la mirent en compétition d’intérêts avec l’Allemagne. Les conflits économiques dégénéraient habituellement en conflits armés, et celui-ci ne fit pas exception à la règle. Le grand Seigneur de Guerre allemand se tint prêt ; et les États-Unis se préparèrent de leur côté.

Cette menace belliqueuse était suspendue comme un sombre nuage, et toute la scène était disposée pour une catastrophe mondiale ; car le monde entier était le théâtre de crises, de troubles travaillistes, de rivalités d’intérêts ; partout périssaient les classes moyennes, partout défilaient des armées de chômeurs, partout grondaient des rumeurs de révolution sociale[82].

L’oligarchie voulait la guerre avec l’Allemagne pour une douzaine de raisons. Elle avait beaucoup à gagner à la jonglerie d’événements que susciterait une mêlée pareille, au rebattage des cartes internationales et à la conclusion de nouveaux traités et alliances. En outre, la période d’hostilités devait consommer une masse d’excédents nationaux, réduire les armées de chômeurs qui menaçaient tous les pays, et donner à l’oligarchie le temps de respirer, de mûrir ses plans et de les réaliser. Un conflit de ce genre la mettrait virtuellement en possession d’un marché mondial. Elle lui fournirait une vaste armée permanente qu’il ne serait plus nécessaire de licencier désormais. Enfin, dans l’esprit du peuple, la devise « Amérique contre Allemagne » remplacerait celle de « Socialisme contre Oligarchie ».

Et, en vérité, la guerre aurait produit tous ces résultats, s’il n’y avait pas eu les socialistes. Une réunion secrète des meneurs de l’Ouest fut convoquée dans nos quatre petites chambres de Peel Street. On y envisagea d’abord l’attitude que le Parti devait prendre. Ce n’était pas la première fois qu’il mettait le pied sur une mèche belliqueuse[83], mais c’était la première fois que nous le faisions aux États-Unis. Après notre réunion secrète nous entrâmes en contact avec l’organisation nationale, et bientôt nos câblogrammes de convention allaient et venaient à travers l’Atlantique, entre nous et le Bureau international.

Les socialistes allemands étaient disposés à agir de concert avec nous. Ils étaient au nombre de plus de cinq millions, dont beaucoup appartenaient à l’armée permanente, et en termes amicaux avec les syndicats. Dans les deux pays, les socialistes lancèrent une protestation hardie contre la guerre et une menace de grève générale, et, en même temps, ils se préparèrent à cette dernière éventualité. En outre, les partis révolutionnaires de tous les pays proclamaient hautement ce principe socialiste que la paix internationale devait être maintenue par tous les moyens, fût-ce au prix de révoltes locales et révolutions nationales.

La grève générale fut notre grande et unique victoire à nous autres Américains. Le 4 décembre notre ambassadeur fut rappelé de Berlin. Cette nuit-là même, une flotte allemande attaqua Honolulu, coula trois croiseurs américains et un cotre douanier, et bombarda la capitale. Le lendemain, la guerre était déclarée entre l’Allemagne et les États-Unis, et, en moins d’une heure, les socialistes avaient proclamé la grève générale dans les deux pays.

Pour la première fois le Seigneur de Guerre allemand affronta les hommes de sa nation, ceux qui faisaient marcher son empire et sans lesquels lui-même ne pouvait pas le faire marcher. La nouveauté de la situation résidait dans la passivité de leur révolte. Ils ne combattaient pas : ils ne faisaient rien ; et leur inertie liait les mains de leur Kaiser. Il n’eût pas demandé mieux qu’un prétexte pour lâcher ses chiens de guerre sur son prolétariat rebelle ; mais cette occasion lui fut refusée. Il ne put ni mobiliser son armée pour la guerre étrangère, ni déclencher la guerre civile pour punir ses sujets récalcitrants. Aucun rouage ne fonctionnait plus dans son empire : aucun train ne marchait, aucun message ne courait sur les fils, car les télégraphistes et cheminots avaient cessé le travail comme tout le reste de la population.

Et les choses se passèrent aux États-Unis comme en Allemagne. Le travail organisé avait enfin compris sa leçon. Battus définitivement sur le terrain choisi par eux-mêmes, les travailleurs l’abandonnèrent et passèrent sur le terrain politique des socialistes ; car la grève générale était une grève politique. Mais les ouvriers avaient été si cruellement malmenés que désormais l’étiquette ne leur importait guère. Ils se joignirent à la grève en pur désespoir de cause. Ils jetèrent leurs outils et quittèrent le travail par millions. Les mécaniciens se distinguèrent tout particulièrement. Leurs têtes étaient encore ensanglantées, leur organisation apparemment détruite, et néanmoins ils marchèrent en bloc, avec leurs alliés de la métallurgie.

Même les simples manœuvres et tous les travailleurs libres interrompirent leur tâche. Tout était combiné dans la grève générale de façon que personne ne pût travailler. En outre, les femmes se manifestèrent comme les plus actives propagandistes du mouvement. Elles firent front contre la guerre. Elles ne voulaient pas laisser partir leurs hommes à la tuerie. Bientôt l’idée de grève générale s’empara de l’âme populaire et y réveilla la corde humoristique : dès lors elle se propagea avec une rapidité contagieuse. Les enfants se mirent en grève dans toutes les écoles, et les professeurs venus pour faire leurs cours trouvèrent les classes désertes. Le chômage universel prit l’allure d’un grand pique-nique national. L’idée de solidarité du travail, mise en relief sous cette forme, frappa l’imagination de tous. En définitive, il n’y avait aucun danger à courir dans cette colossale espièglerie. Qui pouvait-on punir quand tout le monde était coupable ?

Les États-Unis étaient paralysés. Personne ne savait ce qui se passait ailleurs. Il n’y avait plus ni journaux, ni lettres, ni dépêches. Chaque communauté était aussi complètement isolée que si des millions de lieues désertiques l’eussent séparée du reste du monde. Pratiquement, le monde avait cessé d’exister : et il resta toute une semaine en cet étrange suspens.

À San-Francisco nous ignorions même ce qui se passait de l’autre côté de la baie, à Oakland ou à Berkeley. L’effet produit sur les natures sensibles était fantastique, oppressif. Il semblait que quelque chose de grand était mort, qu’une force cosmique venait de disparaître. Le pouls du pays avait cessé de battre, la nation gisait inanimée. On n’entendait plus le roulement des tramways et des camions dans les rues, ni les sifflets d’usines, ni les murmures électriques dans l’air, ni les cris des vendeurs de journaux, — rien que les pas furtifs de gens isolés qui, par instants, glissaient comme des fantômes, et dont la démarche même était rendue indécise et irréelle par le silence.

Or, pendant cette grande semaine silencieuse, l’oligarchie apprit sa leçon, et l’apprit bien. La grève était un avertissement. Elle ne devait jamais recommencer. L’oligarchie y tiendrait la main.

Au bout de huit jours, comme il était convenu d’avance, les télégraphistes de l’Allemagne et des États-Unis reprirent leurs postes. Par leur intermédiaire, les chefs socialistes des deux pays présentèrent leur ultimatum aux dirigeants. La guerre devait être déclarée nulle et non avenue, sinon la grève continuerait. On ne fut pas longtemps à trouver un arrangement. La déclaration de guerre fut révoquée, et les populations des deux pays se remirent au travail.

Ce rétablissement de l’état de paix détermina la signature d’une alliance entre l’Allemagne et les États-Unis. En réalité, ce dernier traité fut conclu entre l’Empereur et l’Oligarchie en vue de tenir tête à leur ennemi commun, le prolétariat révolutionnaire des deux pays. Et c’est cette alliance que l’Oligarchie brisa si traîtreusement par la suite, lorsque les socialistes allemands se soulevèrent et chassèrent leur empereur du trône. Or, précisément, le but que s’était proposé l’Oligarchie en jouant toute cette partie, était de détruire sa grande rivale sur le marché mondial. Une fois l’empereur mis au rancart, l’Allemagne n’aurait plus d’excédent à vendre à l’étranger. De par la nature même d’un état socialiste, la population allemande consommerait tout ce qu’elle fabriquerait. Naturellement, elle échangerait à l’étranger certains de ses produits contre les objets qu’elle ne produirait pas elle-même ; mais cette réserve n’avait pas de rapport avec un surplus non consommé.

— Je parie que l’Oligarchie trouvera une justification, — dit Ernest en apprenant sa trahison envers l’empereur d’Allemagne. — Comme d’habitude, elle sera persuadée qu’elle a bien agi.

Et, de fait, l’Oligarchie plaida qu’elle avait agi dans l’intérêt du peuple américain, en chassant du marché mondial une rivale abhorrée pour nous permettre d’y disposer de notre surplus national.

— Et le comble de l’absurde, — disait Ernest à ce propos, — c’est que nous sommes réduits à une telle impuissance que ces idiots-là prennent en mains nos intérêts. Ils nous ont mis en mesure de vendre davantage à l’étranger, ce qui revient à dire que nous serons obligés de moins consommer chez nous.


14. Le commencement de la fin


Dès le mois de janvier 1913, Ernest se rendait parfaitement compte de la tournure que prenaient les choses ; mais il lui fut impossible de faire partager aux autres chefs socialistes son propre point de vue sur l’avènement imminent du Talon de Fer. Ils étaient trop confiants, et les événements se précipitaient trop rapidement vers leur paroxysme. L’heure avait sonné d’une crise universelle. Virtuellement maîtresse du marché mondial, l’Oligarchie américaine en fermait la porte à une vingtaine de nations encombrées d’un surplus de marchandises qu’elles ne pouvaient ni consommer ni vendre ; il ne leur restait d’autre alternative qu’une réorganisation radicale. La méthode de production excessive devenant impraticable pour elles, le système capitaliste, en ce qui les concerne, était irrémédiablement brisé.

La réorganisation de ces pays prit la forme révolutionnaire. Ce fut une époque de confusion et de violence. Institutions et gouvernements craquaient de toutes parts. Partout, sauf en deux ou trois pays, les ci-devant maîtres, les capitalistes, luttèrent avec acharnement pour conserver leurs possessions. Mais le gouvernement leur fut enlevé par le prolétariat militant. Enfin se réalisait la prophétie classique de Karl Marx : « Voici que sonne le glas de la propriété privée capitaliste, et les expropriateurs sont expropriés à leur tour. » Et à peine les gouvernements capitalistes s’étaient-ils effondrés que des républiques coopératives surgissaient à leur place.

— « Pourquoi les États-Unis restent-ils en arrière ? — Révolutionnaires américains, réveillez-vous ! — Qu’arrive-t-il donc à l’Amérique ? » Tels étaient les messages que nous envoyaient les camarades victorieux des autres pays. Mais nous ne pouvions pas suivre le mouvement. L’Oligarchie, de sa masse monstrueuse, nous barrait la route.

— Attendez que nous entrions en fonctions au printemps, répondions-nous ; vous verrez alors !

Notre réponse cachait un secret. Nous avions fini par gagner les Grangers à notre cause, et, au printemps, une douzaine d’États passeraient entre leurs mains en vertu des élections de l’automne précédent. Tout de suite après, ces États devaient être érigés en républiques coopératives. Le reste serait facile.

— Mais supposez que les Grangers soient empêchés de prendre possession de leurs fonctions ? demandait Ernest.

Et ses camarades l’appelaient prophète de malheur.

Or, cette impossibilité d’entrer en fonctions n’était pas le plus grand des dangers qui hantaient son esprit. Ce qu’il prévoyait et appréhendait surtout était la défection de certains grands syndicats ouvriers et l’établissement de nouvelles castes.

— Ghent a indiqué aux oligarques la manière de s’y prendre, disait-il. Je gagerais bien qu’ils ont fait leur livre de chevet de son Féodalisme Bénévole[84].

Jamais je n’oublierai la soirée où, à la suite d’une chaude discussion avec une demi-douzaine de chefs travaillistes, Ernest se tourna vers moi et me dit tranquillement :

— Tout est consommé ! Le Talon de Fer a gagné la partie. La fin est en vue.

Cette petite conférence, tenue chez nous, n’avait pas de caractère officiel ; mais Ernest, de concert avec ses autres camarades, essayait d’obtenir des chefs travaillistes l’assurance qu’ils feraient sortir leurs hommes à la prochaine grève générale. Des six chefs présents, O’Connor, président de l’Association des Mécaniciens, s’était montré le plus obstiné à refuser cette promesse.

— Vous savez pourtant quelle raclée formidable vous a valu votre vieille méthode de grève et de boycottage, avait dit Ernest.

O’Connor et les autres hochaient la tête.

— Et vous avez appris ce qu’on pouvait faire avec une grève générale, continuait Ernest. Nous avons arrêté la guerre avec l’Allemagne. Jamais on n’avait vu si belle manifestation de la solidarité et de la puissance du travail. Le travail peut et doit régir le monde. Si vous continuez à marcher avec nous, nous mettrons fin au règne du capitalisme. C’est votre seul espoir ; et, qui plus est, vous le savez, il n’y a pas d’autre issue. Quoi que vous fassiez d’après votre vieille tactique, vous êtes condamnés à la défaite, ne fut-ce que pour cette simple raison que les tribunaux sont régis par vos maîtres[85].

— Vous vous emballez trop vite, répondit O’Connor. Vous ne connaissez pas toutes les issues. Il y en a une autre. Nous savons ce que nous faisons. Nous en avons plein le dos des grèves. C’est comme cela qu’ils nous ont battus à plate couture. Mais je ne crois pas que nous ayons jamais besoin désormais de faire sortir nos hommes.

— Quelle est donc votre façon de vous en tirer ? demanda brusquement Ernest.

O’Connor se mit à rire en secouant la tête.

— Tout ce que je puis vous dire, c’est ceci : nous n’avons pas dormi, et nous ne rêvons pas à présent.

— J’espère qu’il n’y a rien à craindre ou dont on puisse rougir, demanda Ernest d’un air défiant.

— Je pense que nous connaissons notre affaire mieux que personne, fut la réplique.

— Ce doit être une affaire qui redoute la lumière, à en juger d’après vos cachotteries, — dit Ernest, dont la colère montait.

— Nous avons payé notre expérience avec la sueur et du sang, et nous avons bien gagné tout ce qui nous reviendra, répondit l’autre. — Charité bien ordonnée commence par soi-même.

— Si vous avez peur de me dire votre façon de vous en tirer, je vais vous la dire moi-même. — Le courroux d’Ernest était excité. — Vous allez prendre part à la curée. Vous vous êtes entendus avec l’ennemi, voilà ce que vous avez fait. Vous avez vendu la cause du travail, de tout le travail. Vous désertez le champ de bataille comme des lâches.

— Je ne dis rien, répondit O’Connor d’un air bourru. Seulement il me semble que nous savons un peu mieux que vous ce qu’il nous faut.

— Et vous vous moquez absolument de ce qu’il faut au reste des travailleurs. D’un coup de pied, vous envoyez la solidarité dans le fossé.

— Je n’ai rien à dire, répliqua O’Connor, sinon que je suis président de l’Association des Mécaniciens et que c’est mon affaire à moi d’envisager les intérêts des hommes que je représente, voilà tout.

Après le départ des chefs travaillistes, comme dans l’accalmie qui suit les désastres, Ernest ébaucha pour moi la série des événements qui allaient se dérouler.

— Les socialistes prédisaient avec joie l’avènement du jour où le travail organisé, battu sur le terrain industriel, se joindrait à eux sur le terrain politique. Or, le Talon de Fer a écrasé les syndicats sur leur terrain et les a poussés vers le nôtre ; mais pour nous, au lieu d’une joie ce sera une source d’ennuis. Le Talon de Fer a appris sa leçon. Nous lui avons montré notre puissance dans la grève générale. Il a pris ses mesures pour empêcher qu’il y en ait une seconde.

— Mais comment peut-il l’empêcher ? demandai-je.

— Tout simplement en subventionnant les grands syndicats. Ceux-ci ne se joindront pas à nous pour la prochaine grève générale. Par conséquent, elle n’aura pas lieu.

— Mais le Talon de Fer ne pourra soutenir indéfiniment une politique si dispendieuse.

— Oh ! il n’a pas soudoyé tous les syndicats. Ce n’était pas nécessaire. Voici ce qui va arriver : Les salaires vont être augmentés et les heures de travail diminuées dans les syndicats des chemins de fer, des travailleurs du fer et de l’acier, des machinistes et constructeurs-mécaniciens. Ces syndicats continueront à prospérer dans les meilleures conditions, et l’affiliation y sera recherchée comme s’il s’agissait de sièges à retenir en paradis.

— Mais je ne comprends pas bien encore. Que deviendront les autres syndicats ? Il y en a beaucoup plus en dehors de la combinaison que dedans.

— Tous les autres syndicats seront usés et disparaîtront peu à peu, car, remarque-le bien, les cheminots, les mécaniciens et les métallurgistes font toute la besogne absolument essentielle dans notre civilisation mécanique. Une fois assuré de leur fidélité, le Talon de Fer peut faire claquer ses doigts au nez de tous les autres travailleurs. Le fer, l’acier, le charbon, les machines et les transports constituent l’ossature de l’organisme industriel.

— Mais le charbon ? demandai-je. Il y a près d’un million de mineurs.

— Ce sont des travailleurs à peu près sans habileté professionnelle. Ils ne compteront pas. Leurs salaires seront réduits et leurs heures de travail accrues. Ils seront esclaves comme tout le reste d’entre nous, et deviendront peut-être les plus abrutis. Ils seront forcés de travailler tout comme les fermiers le font maintenant pour les maîtres qui leur ont volé leurs terres. Et il en sera de même pour les autres syndicats en dehors de la combinaison. Il faut s’attendre à les voir vaciller et s’émietter. Leurs membres seront condamnés au travail forcé par leur ventre vide et par la loi nationale.

« Sais-tu ce qu’il adviendra de Farley[86] et de ses briseurs de grève ? Je vais te le dire. Leur métier disparaîtra en tant que tel. Car il n’y aura plus de grèves. Il n’y aura que les révoltes d’esclaves. Farley et sa bande seront promus gardes-chiourme. Oh ! l’on n’emploiera pas ces termes-là : On dira qu’ils sont chargés de faire exécuter la loi qui prescrit le travail obligatoire… Cette trahison des grands syndicats ne fera que prolonger la lutte, mais Dieu sait où et quand la révolution triomphera.

— Avec une puissante combinaison comme celle de l’Oligarchie et des grands syndicats, comment espérer que la révolution vienne jamais à triompher ? demandai-je. Cette combinaison-là peut durer éternellement.

Il hocha la tête négativement.

« C’est une de nos conclusions générales, que tout système basé sur les classes et les castes contient en soi les germes de sa propre décadence. Quand une société est fondée sur les classes, comment peut-on empêcher le développement des castes ? Le Talon de Fer ne pourra s’y opposer, et finalement il sera détruit par elles. Les oligarques ont déjà formé une caste entre eux-mêmes ; mais attends que les syndicats favorisés développent la leur ! Cela ne tardera guère. Le Talon de Fer fera tout son possible pour les empêcher, mais il n’y réussira pas.

« Les syndicats privilégiés contiennent la fleur des travailleurs américains. Ce sont des hommes forts et capables. Ils sont entrés dans ces syndicats par émulation pour obtenir des emplois. Tous les bons ouvriers des États-Unis ambitionneront de devenir membres des Unions privilégiées. L’Oligarchie encouragera ces ambitions et les rivalités qui en résulteront. Ainsi ces hommes forts, qui sans cela auraient pu devenir des révolutionnaires, seront acquis à l’Oligarchie et emploieront leur force à la soutenir.

« D’autre part, les membres de ces castes ouvrières, de ces syndicats privilégiés, s’efforceront de transformer leurs organisations en corporations fermées ; et ils y réussiront. La qualité de membre y deviendra héréditaire. Les fils y succéderont à leurs pères, et le sang nouveau cessera d’y affluer de ce réservoir de force inépuisable qu’est le commun du peuple. Il en résultera une dégradation des castes ouvrières, qui deviendront de plus en plus faibles. En même temps, comme institution, elles acquerront une toute-puissance temporaire, analogue à celle des gardes du palais dans la Rome antique ; il y aura des révolutions de palais, de sorte que la domination passera tour à tour aux mains des uns et des autres. Ces conflits accéléreront l’inévitable affaiblissement des castes, si bien qu’en fin de compte le jour du peuple surviendra. »

Il ne faut pas oublier que cette esquisse d’une lente évolution sociale était tracée par Ernest dans le premier mouvement d’abattement provoqué par la défection des grands syndicats. C’est un point de vue que je n’ai jamais partagé, et dont je diffère plus cordialement que jamais en écrivant ces lignes ; car en ce moment même, bien qu’Ernest ait disparu, nous sommes à la veille d’une révolte qui balayera toutes les oligarchies. J’ai rapporté ici la prophétie d’Ernest parce que c’est lui qui l’a faite. Bien qu’il y ajoutât foi, cela ne l’a pas empêché de lutter comme un géant contre son accomplissement ; et plus que nul homme au monde, c’est lui qui a rendu possible le soulèvement dont nous attendons le signal[87].

— Mais si l’Oligarchie subsiste, lui demandai-je, que deviendront les énormes surplus dont elle s’enrichira d’année en année ?

« Elle devra les dépenser d’une façon ou d’autre, et tu peux être certaine qu’elle en trouvera le moyen. De magnifiques routes seront construites. La science, et surtout l’art, atteindront un développement prodigieux. Quand les oligarques auront complètement maté le peuple, ils auront du temps à perdre pour autre chose. Ils deviendront les adorateurs du Beau, les amants des arts. Sous leur direction, et généreusement payés, les artistes se mettront à l’œuvre. Il en résultera une apothéose de génie, les hommes de talent n’étant plus obligés comme jusqu’ici de sacrifier au mauvais goût bourgeois des classes moyennes. Ce sera une époque de grand art, je le prédis, et il surgira des villes de rêve près desquelles les anciennes cités paraîtront mesquines et vulgaires. Et dans ces villes merveilleuses, les oligarques résideront et adoreront la Beauté[88].

« Ainsi l’excès de revenu sera constamment dépensé à mesure que le travail accomplira sa tâche. La construction de ces ouvrages d’art et de ces grandes cités fournira une ration de famine aux millions de travailleurs ordinaires, car l’énormité du surplus entraînera l’énormité de la dépense. Les oligarques construiront pendant mille ans, pendant dix mille ans peut-être. Ils bâtiront comme n’ont jamais rêvé de bâtir les Égyptiens et les Babyloniens. Et quand ils auront passé, leurs villes prodigieuses demeureront et la Fraternité du Travail foulera les routes et habitera les monuments construits par eux.

« Ces œuvres, les oligarques les accompliront parce qu’ils ne pourront faire autrement. C’est sous forme de grands travaux qu’ils devront dépenser leur excès de richesse, comme les classes dominantes de l’Égypte ancienne érigeaient des temples et des pyramides avec le trop plein de ce qu’elles avaient volé au peuple. Sous le règne des oligarques florira, non pas une caste sacerdotale, mais une caste d’artistes, tandis que les castes ouvrières prendront la place de notre bourgeoisie mercantile. Et, en dessous, il y aura l’abîme, où, dans la famine et la vermine, pourrira et se reproduira constamment le peuple ordinaire, la grosse masse de la population. Et quelque jour, mais nul ne sait quand, le peuple finira par sortir de l’abîme ; les castes ouvrières et l’oligarchie tomberont en ruines ; et alors enfin, après le travail des siècles, adviendra le jour de l’homme ordinaire. Ce jour, j’avais espéré le voir ; mais je sais maintenant que je ne le verrai jamais. »

Il fit une pause et me regarda longuement ; puis il ajouta :

— L’évolution sociale est désespérément lente, n’est-ce pas, ma chérie ?

Mes bras se fermèrent autour de lui et sa tête se posa sur ma poitrine.

— Chante pour m’endormir — murmura-t-il comme un enfant câlin — j’ai eu une vision, et je voudrais oublier.


15. Les derniers jours


Ce fut vers la fin de janvier 1913 que se manifesta publiquement le changement d’attitude de l’Oligarchie envers les syndicats privilégiés. Les journaux annoncèrent une augmentation de salaires sans précédent en même temps qu’une réduction des heures de travail pour les employés des chemins de fer, les travailleurs du fer et de l’acier, les mécaniciens et les machinistes. Mais les oligarques n’osèrent pas permettre que toute la vérité fût divulguée tout de suite. En réalité, les salaires avaient été élevés beaucoup plus haut, et les privilèges accordés étaient beaucoup plus grands qu’on ne le disait. Cependant les secrets finissent toujours par transpirer. Les ouvriers favorisés firent des confidences à leurs femmes, celles-ci bavardèrent, et bientôt tout le monde du travail sut ce qui était arrivé.

C’était le développement logique et simple de ce qu’au XIXe siècle on appelait les « parts de rabiot ». Dans la mêlée industrielle de cette époque, on avait tâté de la participation ouvrière. C’est-à-dire que des capitalistes avaient essayé d’apaiser les travailleurs en les intéressant financièrement à leur tâche. Mais la participation aux bénéfices, en tant que système, était absurde et impossible. Elle ne pouvait réussir que dans certains cas isolés au sein du conflit général ; car si tout le travail et tout le capital se partageaient les bénéfices, les choses en reviendraient au même point qu’avant.

Ainsi, de l’idée impraticable de participation aux bénéfices, naquit l’idée pratique de participation à la gratte. « Payez-nous plus cher et rattrapez-vous sur le public » devint le cri de guerre des syndicats prospères. Et cette politique égoïste réussit de-ci de-là. En faisant payer le client, on faisait payer la grande masse du travail non organisé ou faiblement organisé. C’étaient, en réalité, ces travailleurs qui fournissaient l’augmentation de salaire de leurs camarades plus forts, membres de syndicats devenus des monopoles. Cette idée, je le répète, fut simplement poussée à la conclusion logique, sur une vaste échelle, par la combinaison des oligarques et des unions privilégiées[89].

Dès que fut connu le secret de la défection des syndicats favorisés, il se produisit dans le monde du travail des murmures et grondements. Puis les unions privilégiées se retirèrent des organisations internationales et rompirent toutes leurs affiliations. Alors survinrent des troubles et des violences. Leurs membres furent mis à l’index comme des traîtres ; dans les bars et les maisons publiques, dans les rues et dans les ateliers partout ils furent assaillis par les camarades qu’ils avaient si perfidement désertés.

Nombre de têtes furent endommagées, et il y eut beaucoup de tués. Aucun des privilégiés n’était en sûreté. Ils se réunissaient en bandes pour aller au travail et en revenir. Sur les trottoirs, ils étaient exposés à avoir le crâne défoncé par des briques ou des pavés jetés des fenêtres ou des toits. On leur donna l’autorisation de s’armer et les autorités les aidèrent de toutes les manières. Leurs persécuteurs furent condamnés à de longues années de prison, où ils furent cruellement traités. Cependant, nul homme étranger aux syndicats privilégiés n’avait le droit de porter des armes, et tout manquement à l’observation de cette loi était considéré comme un grave délit et puni en conséquence.

Le monde du travail, outragé, continua à tirer vengeance des renégats. Des castes se dessinèrent automatiquement. Les enfants des traîtres étaient poursuivis par ceux des travailleurs trahis, au point de ne pouvoir jouer dans les rues ni se rendre aux écoles. Leurs femmes et leurs familles étaient en butte à un véritable ostracisme, et l’épicier du coin était boycotté s’il leur vendait des provisions.

Le résultat fut que, rejetés de tous côtés sur eux-mêmes, les traîtres et leurs familles formèrent des clans. Trouvant impossible de demeurer en sûreté au milieu d’un prolétariat hostile, ils s’établirent dans de nouvelles localités habitées exclusivement par leurs pareils. Ce mouvement fut favorisé par les oligarques. À leur usage furent construites des maisons hygiéniques et modernes, entourées de vastes espaces, de jardins et de terrains de jeu. Leurs enfants fréquentèrent des écoles créées pour eux avec des cours spéciaux d’apprentissage manuel et de sciences appliquées. Ainsi, dès le début, et d’une façon fatale, une caste naquit de cet isolement. Les membres des syndicats privilégiés devinrent l’aristocratie du travail et furent séparés des autres ouvriers. Mieux logés, mieux vêtus, mieux nourris, mieux traités, ils participèrent au rabiot avec frénésie.

Pendant ce temps, le reste de la classe ouvrière était traité plus durement que jamais. Beaucoup de ses minces privilèges lui furent enlevés. Ses salaires et son niveau économique baissèrent rapidement. Ses écoles publiques ne tardèrent pas à tomber en décadence, et peu à peu l’éducation cessa d’y être obligatoire. Le nombre des illettrés s’accrut dangereusement dans la jeune génération.

La mainmise des États-Unis sur le marché mondial avait ébranlé l’ensemble du monde. Les institutions et les gouvernements s’écroulaient ou se transformaient partout. L’Allemagne, l’Italie, la France, l’Australie et la Nouvelle-Zélande étaient en train de s’organiser en républiques coopératives. L’Empire britannique s’en allait par morceaux. L’Angleterre avait les bras surchargés. L’Inde était en pleine révolte. Le cri de tout l’Orient était : « L’Asie aux Asiatiques ! » Et du fond de l’Extrême-Orient, le Japon poussait et soutenait les races jaunes et brunes contre la race blanche. Tout en rêvant d’un empire continental et en s’efforçant de réaliser son rêve, il anéantissait sa propre révolution prolétarienne. Ce fut une simple guerre de castes, Coolies contre Samouraïs, et les travailleurs socialistes furent exécutés en masse. Quarante mille furent tués dans la bataille de rues à Tokyo et dans le futile assaut contre le palais du Mikado. À Kobé ce fut une boucherie : le massacre des filateurs de coton à coups de mitrailleuses est devenu classique comme le plus terrible exemple d’extermination accomplie par les machines de guerre modernes. Et l’oligarchie japonaise sortie de là fut la plus sauvage de toutes. Le Japon domina l’Orient et prit pour sa part toute la portion asiatique du marché mondial, à l’exception de l’Inde.

L’Angleterre parvint à écraser la révolution de ses propres prolétaires et à maintenir l’Inde, mais au prix d’un effort qui l’épuisa presque. Elle fut obligée de lâcher ses grandes colonies. C’est ainsi que les socialistes réussirent à ériger l’Australie et la Nouvelle-Zélande en républiques coopératives. Et c’est ainsi que le Canada fut perdu pour la mère-patrie. Mais le Canada étouffa sa propre révolution socialiste, avec le concours du Talon de Fer. Celui-ci aidait en même temps le Mexique et Cuba à réprimer leurs révoltes. Le Talon de Fer se trouva donc solidement établi dans le Nouveau-Monde, après avoir soudé en un seul bloc politique toute l’Amérique du Nord depuis le canal de Panama jusqu’à l’Océan Arctique.

L’Angleterre, en sacrifiant ses grandes colonies avait tout juste réussi à garder l’Inde : encore ce succès n’était-il que temporaire ; sa lutte pour l’Inde avec le Japon et le reste de l’Asie se trouvait simplement retardée. Elle était destinée sous peu à perdre cette péninsule, et cet événement à son tour devait présager une lutte entre l’Asie unifiée et le reste du monde.

Tandis que la terre entière était déchirée par ses conflits, la paix était loin de régner aux États-Unis. La défection des grands syndicats avait empêché la révolte de nos prolétaires, mais la violence était partout déchaînée. Outre les troubles travaillistes, outre le mécontentement des fermiers et de ce qui subsistait des classes moyennes, une renaissance religieuse s’allumait et se propageait. Une branche de la secte des Adventistes du Septième Jour venait de surgir et d’atteindre un développement remarquable. Ses fidèles proclamaient la fin du monde.

— Il ne manquait plus que cela dans la confusion universelle, — s’écriait Ernest. — Comment espérer que la solidarité s’établisse au sein de toutes ces tendances divergentes et contraires ?

Et, en vérité, ce mouvement religieux prenait des proportions formidables. Le peuple, par suite de sa misère et de sa désillusion de toutes les choses terrestres, était mûr et enflammé de désirs pour un ciel où ses tyrans industriels entreraient plus difficilement qu’un chameau ne peut passer par le trou d’une aiguille. Des prédicateurs à l’œil torve vagabondaient dans tout le pays ; en dépit de toutes les défenses des autorités civiles et de toutes les poursuites engagées contre les délinquants, les flammes de ce fanatisme religieux étaient attisées par d’innombrables réunions de campement.

Les derniers jours étaient venus, criaient-ils : la fin du monde était commencée. Les quatre vents avaient été déchaînés. Dieu avait agité les nations pour la lutte. Ce fut une époque d’apparitions et de miracles. Les voyants et les prophètes étaient légion. Les gens, par centaines de mille, quittaient le travail et s’enfuyaient vers les montagnes, pour y attendre la descente imminente de Dieu et l’ascension des cent quarante quatre mille élus. Mais Dieu n’apparaissait pas, et ils mouraient de faim en grand nombre. Dans leur désespoir, ils ravageaient les fermes pour trouver des victuailles ; le tumulte et l’anarchie, envahissant les districts campagnards, ne faisaient qu’exaspérer le malheur des pauvres fermiers dépossédés.

Mais les fermes et les granges étaient la propriété du Talon de Fer. De nombreuses troupes furent envoyées aux champs, et, à la pointe des baïonnettes, les fanatiques furent ramenées à leur tâche dans les villes. Ils s’y livrèrent à des émeutes et soulèvements sans cesse renouvelés. Leurs chefs furent exécutés pour sédition ou enfermés dans des maisons de fous. Les condamnés marchaient au supplice avec toute la joie des martyrs. Le pays traversait une période de contagion mentale. Jusque dans les déserts, les fourrés et les marécages, de la Floride à l’Alaska, les petits groupes d’Indiens survivants dansaient à pas de fantômes et attendaient l’avènement d’un Messie de leur cru.

Et au sein de ce chaos, avec une sérénité et une assurance qui avaient quelque chose de formidable, continuait à surgir la forme de ce monstre des âges, l’Oligarchie. De sa main de fer et de son talon de fer, pesant sur ce grouillement de millions d’êtres, elle faisait sortir l’ordre de la confusion et établissait ses fondations et ses assises sur la pourriture même.

— Attendez que nous soyons installés, — répétaient les Grangers ; M. Calvin nous le disait à nous dans notre appartement de Pell Street. — Voyez les États que nous avons capturés. Avec vous autres socialistes pour nous soutenir, nous leur ferons chanter une autre chanson dès que nous entrerons en fonctions.

— Nous avons pour nous, — disaient les socialistes, — les millions de mécontents et de pauvres. À nos rangs se sont joints les Grangers, les fermiers, la classe moyenne et les journaliers. Le système capitaliste va tomber en morceaux. Dans un mois nous enverrons cinquante hommes au Congrès. Dans deux ans tous les postes officiels seront à nous, depuis la Présidence nationale jusqu’à l’emploi municipal d’attrapeur de chiens.

Sur quoi Ernest répliquait en hochant la tête :

— Combien avez-vous de fusils ? Savez-vous où trouver du plomb en quantité ? Pour ce qui est de la poudre, croyez-moi, les combinaisons chimiques valent mieux que les mélanges mécaniques.


16. La fin


Quand le moment fut venu pour Ernest et moi de nous rendre à Washington, Père ne voulut pas nous y accompagner. Il s’était épris de la vie prolétarienne. Il considérait notre quartier misérable comme un vaste laboratoire sociologique, et semblait lancé dans une interminable orgie d’investigations. Il fraternisait avec les journaliers et était admis sur un pied d’intimité dans nombre de leurs familles. En outre, il s’occupait à des bricoles, et le travail était pour lui une distraction en même temps qu’une observation scientifique ; il y prenait plaisir, et rentrait les poches bourrées de notes, toujours prêt à raconter quelque aventure nouvelle. C’était le type parfait du savant.

Rien ne l’obligeait à travailler, dès lors qu’Ernest gagnait, avec ses traductions, de quoi nous entretenir tous les trois. Mais Père s’obstinait à la poursuite de son fantôme favori, qui devait être un Protée, à en juger par la variété de ses déguisements professionnels. Jamais je n’oublierai le soir où il nous apporta son éventaire de colporteur de lacets et bretelles, ni le jour où, étant entrée pour acheter quelque chose à la petite épicerie du coin, je fus servie par lui. Après cela j’appris sans trop de surprise qu’il avait été garçon toute une semaine dans le café d’en face. Il fut successivement veilleur de nuit, revendeur ambulant de pommes de terre, colleur d’étiquettes dans un magasin d’emballage, homme de peine dans une fabrique de boîtes en carton, porteur d’eau dans une équipe employée à la construction d’une ligne de tramways, et se fit même recevoir au syndicat des laveurs de vaisselle peu de temps avant sa dissolution.

Je crois qu’il avait été fasciné par l’exemple de l’évêque, ou du moins par son costume de travail, car lui aussi adopta la chemise de coton bon marché et la combinaison de toile avec l’étroite courroie sur les hanches. Mais de son ancienne vie il conserva une habitude, celle de toujours s’habiller pour le dîner, ou plutôt, le souper.

Je pouvais être heureuse n’importe où avec Ernest ; le bonheur de mon père, dans ces nouvelles conditions, mettait le comble au mien propre.

— Étant petit, disait-il, j’étais très curieux. Je voulais savoir tous les pourquoi et les comment ; c’est ainsi du reste que je suis devenu physicien. Aujourd’hui, la vie me semble aussi curieuse que dans mon enfance ; et après tout c’est notre curiosité qui la rend digne d’être vécue.

Il s’aventurait parfois au nord de Market Street dans le quartier des magasins et des théâtres ; il y vendait des journaux, faisait des commissions, ouvrait les portières. Un jour, en fermant celle d’un cab, il se trouva nez à nez avec Wickson. C’est en grande allégresse qu’il nous raconta l’incident le soir même.

— « Wickson m’a regardé attentivement au moment où je fermais la portière et a murmuré : « Oh ! le diable m’emporte ! » Oui, c’est ainsi qu’il s’est exprimé : « Oh ! le diable m’emporte ! » Il a rougi et il était si confus qu’il a oublié de me donner un pourboire. Mais il dut recouvrer ses esprits promptement, car après quelques tours de roue la voiture revint au bord du trottoir. Il se pencha à la portière et s’adressa à moi :

— Comment, vous, Professeur ! Oh, c’est trop fort ! Que pourrais-je bien faire pour vous ?

— J’ai fermé votre portière, répondis-je. D’après la coutume, vous pourriez me donner un petit pourboire.

— Il s’agit bien de ça ! grogna-t-il. Je veux dire quelque chose qui en vaille la peine.

— Il était certainement sérieux ; il éprouvait sans doute quelque chose comme un élancement de sa conscience pétrifiée. Aussi je fus un bon moment à réfléchir avant de lui répondre. Quand j’ouvris la bouche, il avait l’air profondément attentif ; mais il fallait le voir quand j’eus fini !

— Eh bien, dis-je, vous pourriez peut-être me rendre ma maison et mes actions dans les Filatures de la Sierra.

Père fit une pause.

— Qu’a-t-il répondu ? demandai-je avec impatience.

— Rien. Que pouvait-il répondre ? C’est moi qui repris la parole : « J’espère que vous êtes heureux. — Il me regardait d’un air curieux et surpris. J’insistai : — Dites, êtes-vous heureux ?

« Soudain, il donna l’ordre au cocher de partir, et je l’entendis jurer profusément. Le bougre ne m’avait pas donné de pourboire, encore moins rendu ma maison et mes fonds. Tu vois, chérie, que la carrière de ton paternel comme coureur de rues est semée de désillusions. »

Et c’est ainsi que Père resta à notre quartier général de Pell Street pendant qu’Ernest et moi allions à Washington. Virtuellement, l’ancien ordre de chose était mort, et le coup de grâce allait venir plus vite que je ne l’imaginais. Contrairement à notre attente, aucune obstruction ne fut soulevée pour empêcher les élus socialistes de prendre possession de leurs sièges au Congrès. Tout semblait marcher sur des roulettes, et je riais d’Ernest qui voyait dans cette facilité même un sinistre présage.

Nous trouvâmes nos camarades socialistes pleins de confiance dans leurs forces et d’optimisme dans leurs projets. Quelques Grangers élus au Congrès avaient accru notre puissance et nous élaborâmes conjointement un programme détaillé de ce qu’il y avait à faire. Ernest participait loyalement et énergiquement à tous ces travaux, bien qu’il ne pût s’empêcher de répéter de temps à autre et apparemment hors de propos : « Pour ce qui est de la poudre, les combinaisons chimiques valent mieux que les mélanges mécaniques, croyez-moi. »

Les choses commencèrent à se gâter pour les Grangers dans la douzaine d’États dont ils s’étaient emparés aux élections. On ne permit pas aux nouveaux élus de prendre possession de leurs fonctions. Les titulaires refusèrent de leur céder la place, et sous le simple prétexte d’irrégularités électorales, ils embrouillèrent toute la situation dans l’inextricable procédure des ronds de cuir. Les Grangers se trouvèrent réduits à l’impuissance. Les tribunaux, leur dernier recours, étaient entre les mains de leurs ennemis.

La minute était dangereuse entre toutes. Tout était perdu si les Campagnards, ainsi joués, faisaient appel à la violence. Nous autres socialistes employions tous nos efforts à les retenir. Ernest passa des jours et des nuits sans fermer l’œil. Les grands chefs des Grangers voyaient le danger et s’activaient en parfait accord avec nous. Mais tout cela ne servit à rien. L’Oligarchie voulait la violence et mit en œuvre ses agents provocateurs. Ce sont eux, le fait est indiscutable, qui causèrent la révolte des paysans.

Elle s’alluma dans les douze États. Les fermiers expropriés s’emparèrent par force de leurs gouvernements. Naturellement, ce procédé étant inconstitutionnel, les États-Unis mirent leur armée en campagne. Partout les émissaires du Talon de Fer excitaient la population, déguisés en artisans, fermiers ou travailleurs agricoles. À Sacramento, capitale de la Californie, les Grangers avaient réussi à maintenir l’ordre. Une nuée de police secrète se rua sur la cité condamnée. Des rassemblements composés exclusivement de mouchards incendièrent et pillèrent divers bâtiments et usines, et enflammèrent l’esprit du peuple jusqu’à ce qu’il se joignît à eux dans le pillage. Pour alimenter cette conflagration, l’alcool fut distribué à flots dans les quartiers pauvres. Puis, dès que tout fut à point, entrèrent en scène les troupes des États-Unis, qui étaient en réalité les soldats du Talon de Fer. Onze mille hommes, femmes et enfants furent fusillés dans les rues de Sacramento ou assassinés à domicile. Le Gouvernement national prit possession du gouvernement d’État, et tout fut fini pour la Californie.

Ailleurs, les choses se passèrent de façon analogue. Chacun des États Grangers fut nettoyé par la violence et lavé dans le sang. Tout d’abord le désordre était précipité par les agents secrets et les Cent-Noirs, puis immédiatement les troupes régulières étaient appelées à la rescousse. L’émeute et la terreur régnaient dans tous les districts ruraux. Jour et nuit fumaient les incendies de fermes et magasins, de villages et de villes. La dynamite fit son apparition. On fit sauter les ponts et tunnels et dérailler les trains. Les pauvres fermiers furent fusillés et pendus par bandes. Les représailles furent cruelles : nombre de ploutocrates et d’officiers furent massacrés. Les cœurs étaient altérés de sang et de vengeance. L’armée régulière combattait les fermiers avec autant de sauvagerie que s’ils eussent été des Peaux-Rouges, et elle ne manquait pas d’excuse. Deux mille huit cents soldats venaient d’être annihilés dans l’Oregon par une effroyable série d’explosions de dynamite, et nombre de trains militaires avaient été anéantis de la même façon, si bien que les troupiers défendaient leur peau tout comme les fermiers.

En ce qui concerne la milice, la loi de 1903 fut mise en application, et les travailleurs de chaque État se virent obligés sous peine de mort, de fusiller leurs camarades des autres États. Naturellement les choses n’allèrent pas sans accrocs au premier abord. Beaucoup d’officiers furent tués, et beaucoup d’hommes exécutés par les conseils de guerre. La prophétie d’Ernest se réalisa avec une effrayante précision dans le cas de M. Kowalt et de M. Asmunsen. Tous deux étaient qualifiés pour la milice et furent enrôlés en Californie pour l’expédition de répression contre les fermiers du Missouri. Tous deux refusèrent le service. On ne leur donna guère le temps de se confesser. Ils passèrent devant un conseil de guerre improvisé, et l’affaire ne traîna pas. Tous deux moururent le dos tourné au peloton d’exécution.

Beaucoup de jeunes hommes, pour éviter de servir dans la milice, se réfugièrent dans les hautes régions. Ils y devinrent des hors-la-loi, et ne furent punis qu’en des temps plus paisibles. Mais ils n’avaient rien perdu pour attendre. Car alors le Gouvernement lança une proclamation invitant tous les citoyens paisibles à quitter les montagnes pendant une période de trois mois. À la date prescrite, un demi-million de soldats furent envoyés partout dans les régions montagneuses. Il n’y eut ni instructions ni jugements. Tout homme rencontré était abattu sur place. Les troupes opéraient d’après ce principe que, seuls, les proscrits étaient restés dans la montagne. Quelques bandes, retranchées dans de fortes positions, résistèrent vaillamment, mais, en fin de compte, tous les déserteurs de la milice furent exterminés.

Cependant, une leçon plus immédiate était imprimée dans l’esprit du peuple par le châtiment infligé à la milice séditieuse du Kansas. Cette importante révolte se produisit au début même des opérations militaires contre les Grangers. Six mille hommes de la milice se soulevèrent. Depuis plusieurs semaines, ils se montraient turbulents et maussades, et on les retenait au camp pour cette raison. Mais il est hors de doute que la révolte ouverte fut précipitée par des agents provocateurs.

Dans la nuit du 22 avril les hommes se mutinèrent et tuèrent leurs officiers, dont un petit nombre seulement échappèrent au massacre. Ceci dépassait le programme du Talon de Fer, et ses agents avaient trop bien travaillé. Mais tout était blé à moudre pour ces gens-là. Ils étaient préparés pour l’explosion, et le meurtre de tant d’officiers fournissait une justification de ce qui allait suivre. Comme par magie, quarante mille hommes de l’armée régulière enveloppèrent le camp, ou plutôt le piège. Les malheureux miliciens s’aperçurent que les cartouches prises dans les dépôts n’étaient pas du calibre de leurs fusils. Ils hissèrent le drapeau blanc pour se rendre, mais il ne fut pas tenu compte de ce geste. Aucun mutin ne survécut. Les six mille furent annihilés jusqu’au dernier. Ils furent d’abord bombardés de loin à coups d’obus et de shrapnels, puis, dans leur charge désespérée contre les lignes enveloppantes, fauchés à coups de mitrailleuses. J’ai causé avec un témoin oculaire : il m’a dit que pas un milicien n’approcha à moins de cent cinquante mètres de ces engins meurtriers. Le sol était jonché de cadavres. Dans une charge finale de cavalerie, les blessés furent abattus à coups de sabre et de revolver et écrasés dans la terre sous les sabots des chevaux.

En même temps que la destruction des Grangers eut lieu la révolte des mineurs, dernier spasme de l’agonie du travail organisé. Au nombre de sept cent cinquante mille, ils se mirent en grève. Mais ils étaient trop dispersés dans tout le pays pour tirer parti de cette force numérique. Ils furent isolés dans leurs districts respectifs, battus par paquets et obligés de se soumettre : ce fut la première opération de recrutement d’esclaves en masse. Pocock[90] y gagna ses éperons de garde-chiourme en chef, en même temps qu’une haine impérissable de la part du prolétariat. De nombreux attentats furent perpétrés contre sa vie, mais il semblait porter un charme contre la mort. C’est à lui que les mineurs doivent l’introduction d’un système de passeport à la russe, qui leur enleva la liberté de se transporter d’une partie du pays dans un autre.

Cependant, les socialistes tenaient bon. Pendant que les Campagnards expiraient dans la flamme et le sang, pendant que le syndicalisme était démantelé, nous restions cois et perfectionnions notre organisation secrète. En vain les Grangers nous faisaient des remontrances. Nous répondions avec raison que toute révolte de notre part équivaudrait au suicide définitif de la Révolution. Le Talon de Fer, d’abord hésitant sur la manière de s’y prendre avec l’ensemble du prolétariat, avait trouvé la tâche plus simple qu’il ne s’y attendait, et n’aurait pas demandé mieux, pour en finir d’un seul coup, qu’un soulèvement de notre part. Mais nous esquivâmes cette conclusion malgré les agents provocateurs qui fourmillaient dans nos rangs. Leurs méthodes étaient grossières dans ces premiers temps ; ils avaient beaucoup à apprendre, et nos Groupes de Combat les évincèrent peu à peu. Ce fut une tâche âpre et sanglante, mais nous luttions pour notre vie et pour la Révolution, et nous étions obligés de combattre l’ennemi avec ses propres armes. Encore y mettions-nous de la loyauté. Aucun agent du Talon de Fer ne fut exécuté sans jugement. Il se peut que nous ayons commis des erreurs, mais s’il y en a eu, elles ont été très rares. Nos Groupes de Combat se recrutaient parmi les plus braves de nos camarades, parmi les plus combatifs et les plus disposés au sacrifice d’eux-mêmes. Un jour, au bout de dix ans, Ernest calcula, d’après les chiffres fournis par les chefs de ces groupes, que la durée moyenne de la vie ne dépassait pas cinq ans pour les hommes et les femmes qui s’y étaient fait inscrire. Tous les camarades des Groupes de Combat étaient des héros, et ce qu’il y a de plus singulier, c’est qu’il leur répugnait d’attenter à la vie. Ces amants de la liberté faisaient violence à leur propre nature, jugeant qu’aucun sacrifice n’est trop grand pour une si noble cause[91].

La tâche que nous nous étions imposée était triple. Nous voulions d’abord sarcler nos propres rangs des agents provocateurs : ensuite, organiser les Groupes de Combat, en dehors de l’organisation secrète et générale de la Révolution ; en troisième lieu, introduire nos propres agents occultes dans toutes les branches de l’Oligarchie, — dans les castes ouvrières, spécialement parmi les télégraphistes, secrétaires et commis, dans l’armée, parmi les mouchards et les gardes-chiourme. C’était une œuvre lente et périlleuse, et souvent nos efforts n’aboutissaient qu’à de coûteux échecs.

Le Talon de Fer avait triomphé dans la guerre à découvert : mais nous gardions nos positions dans cette autre guerre souterraine, déconcertante et terrible que nous avions instituée. Là, tout était invisible, presque tout imprévu ; pourtant dans cette lutte entre aveugles, il y avait de l’ordre, un but, une direction. Nos. agents pénétraient à travers toute l’organisation du Talon de Fer, tandis que la nôtre était pénétrée par les siens. Tactique sombre et tortueuse, pleine d’intrigues et de conspirations, de mines et de contre-mines. Et derrière tout cela, la mort toujours menaçante, la mort violente et terrible. Des hommes et des femmes disparaissaient, nos meilleurs et nos plus chers camarades. On les voyait aujourd’hui : demain ils s’étaient évanouis : on ne les revoyait jamais plus et nous savions qu’ils étaient morts.

Il ne régnait plus nulle part ni sûreté, ni confiance. L’homme qui complotait avec nous pouvait être un agent du Talon de Fer. Mais il en était de même des deux côtés ; et nous étions néanmoins obligés de tabler tous nos efforts sur la confiance et la certitude. Nous fûmes souvent trahis : la nature humaine est faible. Le Talon de Fer pouvait offrir de l’argent et des loisirs à dépenser dans ses merveilleuses cités de plaisirs et de repos. Nous n’avions d’autres attraits que la satisfaction d’être fidèles à un noble idéal, et cette loyauté n’attendait d’autre salaire que le danger perpétuel, la torture et la mort.

La mort constituait aussi l’unique moyen dont nous disposions pour punir cette faiblesse humaine, et c’était une nécessité pour nous de châtier les traîtres. Chaque fois que l’un des nôtres nous trahissait, un ou plusieurs fidèles vengeurs étaient lancés à ses trousses. Il pouvait nous arriver d’échouer dans l’exécution de nos décrets contre nos ennemis, comme ce fut le cas pour les Pococks ; mais tout échec devenait inadmissible quand il s’agissait de punir les faux frères. Certains camarades se laissaient acheter avec notre permission pour avoir accès aux cités merveilleuses et y exécuter nos sentences contre les véritables vendus. De fait, nous exercions une telle terreur qu’il devenait plus dangereux de nous trahir que de nous rester fidèles.

La Révolution prenait un caractère profondément religieux. Nous adorions à son autel, qui était celui de la Liberté. Son divin esprit nous éclairait. Hommes et femmes se consacraient à la Cause et y vouaient leurs nouveaux-nés comme jadis au service de Dieu. Nous étions les serviteurs de l’Humanité.


17. La livrée écarlate


Pendant la dévastation des États acquis aux Grangers, les élus de ce parti disparurent du Congrès. On instruisait leur procès pour haute trahison, et leurs places furent prises par des créatures du Talon de Fer. Les socialistes formaient une piteuse minorité et sentaient approcher leur fin. Le Congrès et le Sénat n’étaient plus que de vains fantoches. Les questions publiques y étaient gravement débattues et votées selon les formes de tradition, mais ils ne servaient en réalité qu’à timbrer d’une procédure constitutionnelle les mandats de l’oligarchie…

Ernest se trouvait au plus fort de la mêlée lorsqu’arriva la fin. Ce fut pendant la discussion d’un projet d’assistance aux chômeurs. La crise de l’année précédente avait plongé de grandes masses du prolétariat au-dessous du niveau de famine, et l’extension et la prolongation des désordres n’avaient fait que les enfoncer davantage. Des millions de gens mouraient de faim, tandis que les oligarques et leurs souteneurs se gorgeaient du trop-plein de richesses[92].

Nous appelions ces miséreux le peuple de l’abîme[93], et c’était en vue d’alléger leurs terribles souffrances que les socialistes avaient présenté ce projet de loi. Mais le Talon de Fer ne le trouvait pas à son goût. Il projetait, selon sa manière à lui, de procurer du travail à des millions d’êtres ; et, cette façon de voir n’étant pas du tout la nôtre, il avait donné ses ordres pour faire repousser notre projet. Ernest et ses camarades savaient que leur effort n’aboutirait pas, mais, las d’être tenus en suspens, ils désiraient une solution quelconque. Ne pouvant réaliser quoi que ce soit, ils n’espéraient rien de mieux que de mettre fin à cette farce législative où on leur faisait jouer un rôle involontaire. Nous ignorions quelle forme prendrait cette scène finale, mais nous n’en pouvions prévoir de plus dramatique que celle qui se produisit.

Ce jour-là je me trouvais dans une galerie réservée au public. Nous savions tous qu’il allait se passer quelque chose de terrible. Un danger planait dans l’air, et sa présence était rendue visible par les troupes alignées dans les corridors et les officiers groupés aux portes mêmes de la salle. L’Oligarchie était évidemment sur le point de frapper un grand coup. Ernest avait pris la parole. Il décrivait les souffrances des gens sans emploi, comme s’il avait caressé le fol espoir de toucher ces cœurs et ces consciences ; mais les membres républicains et démocrates ricanaient et se moquaient de lui, l’interrompant par des exclamations et du bruit. Ernest changea brusquement de tactique.

— Je sais bien que rien de ce que je pourrai dire ne saura vous influencer, — déclara-t-il. Vous n’avez pas d’âme à toucher. Vous êtes des invertébrés, des êtres flasques. Vous vous intitulez pompeusement Républicains ou Démocrates. Il n’y a pas de parti de ce nom, il n’y a ni républicains ni démocrates dans cette Chambre. Vous n’êtes que des flagorneurs et des entremetteurs, des créatures de la ploutocratie. Vous discourez à la manière antique de votre amour de la liberté, vous qui portez sur le dos la livrée écarlate du Talon de Fer !

Sa voix fut couverte par les cris : — À l’ordre, à l’ordre !  — et il attendit d’un air dédaigneux que le tapage fût un peu apaisé. Alors, étendant le bras comme pour les ramasser tous, et se tournant vers ses camarades, il leur cria :

— Écoutez ces mugissements de bêtes bien repues.

Le vacarme reprit de plus belle. Le président frappait sur la table pour obtenir le silence, et glissait des regards d’expectative vers les officiers massés aux portes. Il y eut des cris de — Sédition ! — et un membre de New York, remarquable par sa rotondité, lança l’épithète — l’Anarchiste ! — L’expression d’Ernest n’était pas des plus rassurantes. Toutes ses fibres combatives semblaient vibrer, et sa physionomie était celle d’un animal agressif ; et cependant il restait froid et maître de lui-même.

— Souvenez-vous, — cria-t-il d’une voix qui domina le tumulte, — vous qui ne montrez aucune pitié pour le Prolétariat, qu’un jour celui-ci ne vous en montrera pas davantage.

Les cris de : Séditieux ! Anarchiste ! redoublèrent.

— Je sais que vous ne voterez pas ce projet, continua Ernest. Vous avez reçu de vos maîtres l’ordre de voter contre. Et vous osez me traiter d’anarchiste, vous qui avez détruit le gouvernement du peuple, vous qui paradez en public sous votre livrée de honte écarlate ! Je ne crois pas au feu d’enfer, mais parfois je le regrette, et je suis tenté d’y croire en ce moment, car le soufre et la poix ne seraient pas de trop pour punir vos crimes comme ils le méritent. Tant qu’existent vos pareils, l’enfer est une nécessité cosmique.

Il se produisit un mouvement aux portes. Ernest, le président et tous les députés regardèrent dans cette direction.

— Pourquoi ne commandez-vous pas à vos soldats d’entrer et d’accomplir leur besogne, monsieur le président ? demanda Ernest. Ils exécuteraient votre plan avec promptitude.

— Il y a d’autres plans sur pied, fut la réplique. C’est pour cela que les soldats sont ici.

— Des plans à nous, je suppose, railla Ernest. L’assassinat ou quelque chose de ce genre.

Au mot d’assassinat le tumulte recommença. Ernest ne pouvait plus se faire entendre, mais restait debout, attendant une accalmie. C’est alors que la chose se passa. De ma place dans la galerie, je n’aperçus rien que l’éclair de l’explosion. Son fracas m’assourdit, et je vis Ernest chanceler et tomber dans un tourbillon de fumée, tandis que les soldats se précipitaient dans toutes les travées. Ses camarades étaient debout, fous de colère, prêts à toutes les violences. Mais Ernest se raffermit un instant et agita les bras pour leur imposer silence.

— C’est un complot, prenez garde ! leur cria-t-il avec anxiété. Ne bougez pas, ou vous allez être anéantis.

Alors il s’affaissa lentement, au moment où les soldats arrivaient à lui. Un instant après ils firent évacuer les galeries et je ne vis plus rien.

Bien qu’il fût mon mari, on ne me permit pas de l’approcher. Dès que je déclinai ma qualité, je fus mise en état d’arrestation. En même temps étaient arrêtés tous les membres socialistes du Congrès présents à Washington, y compris le malheureux Simpson, qu’une fièvre typhoïde clouait au lit, à son hôtel.

Le procès fut prompt et bref. Tous étaient condamnés d’avance. Le miracle est qu’Ernest ne fut pas exécuté. Ce fut une bévue de la part de l’Oligarchie, et elle lui coûta cher. À cette époque, elle était trop sûre d’elle-même. Enivrée de succès, elle ne croyait guère que cette poignée de héros possédât le pouvoir de l’ébranler sur sa base. Demain, quand la grande révolte éclatera et que le monde entier résonnera du pas des multitudes en marche, l’Oligarchie comprendra, mais trop tard, à quel point a pu grandir cette bande héroïque[94].

En tant que révolutionnaire moi-même, et confidente intime des espérances, des craintes et des plans secrets des révolutionnaires, je suis mieux qualifiée que personne pour répondre à l’accusation portée contre eux d’avoir fait exploser cette bombe au Congrès. Et je puis affirmer carrément, sans aucune sorte de réserve ni de doute, que les socialistes étaient complètement étrangers à cette affaire, tant ceux du Congrès que ceux du dehors. Nous ignorons qui jeta l’engin, mais nous sommes absolument certains que ce n’est personne d’entre nous.

D’autre part, divers indices tendent à démontrer que le Talon de Fer fut responsable de cet acte. Naturellement, nous ne pouvons pas le prouver, et notre conclusion n’est basée que sur des présomptions. Mais voici les quelques faits que nous connaissons. Un rapport avait été adressé au président de la Chambre par les agents du service secret du Gouvernement, pour le prévenir que les membres socialistes du Congrès étaient sur le point de recourir à une tactique terroriste, et qu’ils avaient décidé le jour où elle serait mise en action. Ce jour était précisément celui où l’explosion eut lieu. En prévoyance, le Capitole avait été bondé de troupes. Étant donné que nous ne savions rien de cette bombe, qu’une bombe éclata en effet, et que les autorités avaient pris des dispositions en vue de son explosion, il est tout naturel de conclure que le Talon de Fer en savait quelque chose. Nous affirmons en outre que le Talon de Fer fut coupable de cet attentat qu’il prépara et exécuta dans le but de nous en faire porter la responsabilité et de causer notre ruine.

Du président l’avertissement transpira à tous les membres de la Chambre qui portaient la livrée écarlate. Pendant le discours d’Ernest, ils savaient qu’un acte de violence était sur le point d’être commis. Et, il faut leur rendre cette justice, ils croyaient sincèrement qu’il allait être commis par les socialistes. Au procès, et toujours de bonne foi, plusieurs témoignèrent qu’ils avaient vu Ernest s’apprêter à lancer la bombe, et que celle-ci avait éclaté prématurément. Naturellement ils n’avaient rien vu de tout cela, mais dans leur imagination enfiévrée par la peur, ils croyaient avoir vu.

Au tribunal, Ernest fit la déclaration suivante :

— Est-il raisonnable d’admettre, si j’avais l’intention de jeter une bombe, que j’aurais choisi une inoffensive petite pièce d’artifice comme celle-là ? Il n’y avait pas même assez de poudre dedans. Elle a fait beaucoup de fumée, mais elle n’a blessé personne autre que moi. Elle a éclaté juste à mes pieds, et elle ne m’a pas tué. Croyez-moi, quand je me mêlerai de placer des machines infernales, je ferai du dégât. Il y aura autre chose que de la fumée dans mes pétards.

Le ministère public répliqua que la faiblesse de l’engin était une bévue de la part des socialistes, de même que son explosion prématurée, Ernest l’ayant laissé tomber par nervosité. Et cette argumentation était corroborée par le témoignage de ceux qui prétendaient avoir vu Ernest tripoter la bombe et la laisser choir.

De notre côté, personne ne savait comment elle avait été lancée ; Ernest me dit qu’une fraction de seconde avant son explosion, il l’avait entendue et vue frapper le sol à ses pieds. Il l’affirma au procès, mais personne ne le crut. D’ailleurs l’affaire était « cuisinée » selon l’expression populaire. Le Talon de Fer avait pris la résolution de nous détruire, et il n’y avait pas à aller contre.

D’après certain dicton, la vérité finit toujours par transpirer[95]. Je commence à en douter. Dix-neuf ans se sont écoulés, et en dépit d’efforts incessants nous n’avons pas réussi à découvrir l’homme qui a jeté la bombe. Évidemment, c’était un émissaire du Talon de Fer, mais nous n’avons jamais recueilli le moindre indice sur son identité ; et aujourd’hui il ne reste qu’à classer l’affaire parmi les énigmes historiques.


18. À l’ombre de la Sonoma


Je n’ai pas grand’chose à dire de ce qui m’arriva personnellement durant cette période. Je fus gardée six mois en prison, sans être accusée d’aucun crime. J’étais simplement classée parmi les suspects, mot terrible qui devait bientôt être connu de tous les révolutionnaires.

Cependant, notre propre service secret, encore en voie de formation, commençait à fonctionner. Vers la fin de mon second mois d’emprisonnement, un de mes geôliers se révéla à moi comme révolutionnaire en rapport avec lui. Plusieurs semaines après, Joseph Parkhurst, qui venait d’être nommé médecin de la prison, se fit connaître comme membre de l’un de nos groupes de combat.

Ainsi, à travers toute l’organisation de l’Oligarchie, la nôtre tissait insidieusement sa toile d’araignée. J’étais tenue au courant de tout ce qui se passait dans le monde extérieur, et chacun de nos chefs emprisonnés restait en contact avec nos braves camarades déguisés sous la livrée du Talon de Fer. Bien qu’Ernest fût enfermé à trois milles de là, sur la côte du Pacifique, je ne cessai pas un instant d’être en communication avec lui, et nous pûmes échanger nos lettres avec une parfaite régularité.

Nos chefs, prisonniers ou libres, se trouvaient donc en mesure de discuter et de diriger la campagne. Il eût été facile, au bout de quelques mois, d’en faire évader plusieurs ; mais dès lors que l’emprisonnement n’entravait point notre activité, nous résolûmes d’éviter toute entreprise prématurée. Il y avait dans les prisons cinquante-deux représentants et plus de trois cents autres meneurs révolutionnaires. Nous décidâmes qu’ils seraient délivrés simultanément. L’évasion d’un petit nombre eût éveillé la vigilance des oligarques, et peut-être empêché la libération du reste. D’autre part, nous estimions que cette rupture de geôles, organisée dans tout le pays à la fois, aurait sur le prolétariat une énorme répercussion psychologique, et que cette démonstration de notre force inspirerait confiance à tous.

Il fut convenu, en conséquence, quand je fus relâchée au bout de six mois, que je devais disparaître et préparer un refuge sûr pour Ernest. Ma disparition même n’était pas chose facile. À peine étais-je en liberté que les espions du Talon de Fer s’attachèrent à mes pas. Il s’agissait de leur faire perdre la piste et de gagner la Californie. Nous y réussîmes d’une façon assez comique.

Déjà se développait le système des passeports à la russe. Je n’osais traverser le continent sous mon propre nom. Si je voulais revoir Ernest, je devais faire perdre ma trace complètement ; car si j’étais suivie, il serait repris. Je ne pouvais pas non plus voyager sous un costume de prolétaire. Il ne me restait qu’à me déguiser en membre de l’Oligarchie. Les Oligarques suprêmes n’étaient guère qu’une poignée, mais il y avait des milliers de personnages de moindre éclat, du genre de M. Wickson, par exemple, qui possédaient quelques millions et formaient comme les satellites de ces astres majeurs. Les femmes et les filles de ces Oligarques mineurs étaient légion, et il fut décidé que je me ferais passer pour l’une d’entre elles. Quelques années plus tard, la chose eût été impossible, car le système de passeports devait se perfectionner à tel point que tout homme, femme ou enfant, dans toute l’étendue du territoire, serait inscrit et signalé dans ses moindres déplacements.

L’instant venu, mes espions furent détournés sur une fausse piste. Une heure après, Avis Everhard avait cessé d’exister ; tandis qu’une certaine dame Felice Van Verdighan, accompagnée de deux bonnes et d’un chien bichon qui avait lui-même une servante[96], entra dans le salon d’un wagon Pulman[97], qui, quelques minutes plus tard, roulait vers l’ouest.

Les trois filles qui m’accompagnaient étaient des révolutionnaires, dont deux faisaient partie des Groupes de Combat : la troisième entra dans un groupe l’année suivante, et fut exécutée six mois après par le Talon de Fer ; c’est celle-là qui servait le chien. Des deux femmes de chambre, l’une, Bertha Stole, disparut douze ans plus tard, tandis que l’autre, Anna Roylston, vit encore et joue un rôle de plus en plus important dans la Révolution[98].

Sans la moindre aventure nous traversâmes les États-Unis jusqu’en Californie. Quand le train s’arrêta à Oakland, à la gare de la XVIe rue, nous descendîmes, et Felice Van Verdighan disparut à jamais avec ses deux servantes, son chien et la bonne de son chien. Les filles furent emmenées par des camarades sûrs. D’autres se chargèrent de moi. Une demi-heure après avoir quitté le train j’étais à bord d’un petit bateau de pêche dans les eaux de la baie de San-Francisco.

Il y avait des sautes de vent, et nous errâmes en dérive pendant la majeure partie de la nuit.

Mais je voyais les lumières d’Alcatraz où Ernest était enfermé, et ce voisinage me réconfortait. À l’aurore, à force de rames, nous atteignions les îles Marin. Nous y restâmes cachés toute la journée ; la nuit suivante, portés par la marée et poussés par une fraîche brise, nous traversions en deux heures la baie de San-Pablo et remontions le Petaluma Creek.

Un autre camarade m’y attendait avec des chevaux, et sans délai nous nous mîmes en route à la clarté des étoiles. Au nord je pouvais voir la masse indistincte de la Sonoma, vers laquelle nous nous dirigions. Nous laissâmes à notre droite la vieille ville du même nom et remontâmes un canyon qui s’enfonçait entre les premiers contreforts de la montagne. La route charretière devint une route forestière, qui se rétrécit en une sente à bestiaux et finit par s’effacer dans les pâturages de la région haute. Nous franchîmes à cheval le sommet de la Sonoma. C’était la voie la plus sûre. Il n’y avait personne par là pour remarquer notre passage.

L’aurore nous surprit sur la crête du versant nord, et l’aube grise nous vit débouler à travers les taillis de chênes rabougris[99] dans les gorges profondes, encore tièdes des souffles de cette fin d’été, où se dressent les majestueux séquoias. C’était pour moi une contrée familière et chère, et c’est moi qui maintenant servais de guide. C’était ma cachette, c’est moi qui l’avais choisie. Nous abaissâmes une barrière et traversâmes une haute prairie ; puis, ayant franchi une faible crête couverte de chênes, nous descendîmes dans une prairie plus petite. Nous remontâmes une autre crête, cette fois sous l’abri des arbousiers cuivrés[100] et des manzanitas[101] pourprés. Les premiers rayons du soleil nous frappèrent dans le dos pendant que nous grimpions. Une volée de cailles s’éleva à grand bruit des taillis. Un gros lapin traversa notre route en bonds rapides et silencieux. Puis un daim à plusieurs cors, le cou et les épaules empourprées par le soleil, franchit la pente devant nous et disparut derrière la crête.

Après un temps de galop à sa poursuite, nous descendîmes à pic, par une piste en zig-zag qu’il avait dédaignée, vers un magnifique groupe de séquoias entourant un étang aux eaux assombries par les minéraux apportés du flanc de la montagne. Je connaissais le chemin dans ses moindres détails. Naguère, un écrivain de mes amis avait possédé la ferme ; lui aussi était devenu révolutionnaire, mais avec moins de chance que moi, car il avait déjà disparu, et jamais personne ne sut où ni comment il était mort. Lui seul connaissait le secret de la cachette vers laquelle je me dirigeais. Il avait acheté le ranch pour sa beauté pittoresque et l’avait payé cher, au grand scandale des fermiers de la localité. Il prenait plaisir à me raconter comment, lorsqu’il en mentionnait le prix, ceux-ci hochaient la tête d’un air consterné, et, après une sérieuse opération d’arithmétique mentale, finissaient par déclarer : — Vous ne pourrez pas même en tirer du six pour cent.

Mais il était mort, et ses enfants n’avaient pas hérité de la ferme. Fait étrange, elle appartenait à M. Wickson, qui possédait actuellement toutes les pentes est et nord de la Sonoma, depuis le domaine des Spreckels jusqu’à la ligne de faîte de la vallée Bennett. Il en avait fait un magnifique parc à daims, s’étendant sur des milliers d’acres de prairies en pente douce, de taillis et de canyons, où les animaux s’ébattaient avec presque autant de liberté qu’à l’état sauvage. Les anciens propriétaires du terrain avaient été chassés, et un asile d’État pour les faibles d’esprit avait été démoli afin de faire place aux daims.

Pour couronner le tout, le pavillon de chasse du sieur Wickson était situé à un quart de mille de mon refuge. Mais loin d’être un danger, c’était un gage de sécurité. Nous nous abritions sous l’égide même de l’un des oligarques secondaires. Tout soupçon était détourné par cette situation. Le dernier endroit du monde où les espions du Talon de Fer songeraient à nous chercher, Ernest et moi, c’était le parc à daims de Wickson.

Nous attachâmes nos chevaux sous les séquoias près de l’étang. D’une cachette pratiquée dans le creux d’un tronc pourri, mon compagnon tira tout un attirail d’objets divers : un sac de farine de cinquante livres, des boîtes de conserves de toutes sortes, des ustensiles de cuisine, des couvertures, une toile goudronnée, des livres et de quoi écrire, un gros paquet de lettres, un bidon de cinq gallons de pétrole et un gros rouleau de forte corde. Cet approvisionnement était si considérable qu’il faudrait de nombreux voyages pour le transporter à notre asile.

Heureusement, le refuge n’était pas loin. Je me chargeai du paquet de cordes et, prenant les devants, je m’engageai dans un taillis d’arbrisseaux et de vignes entrelacées qui s’enfonçait comme une allée de verdure entre deux monticules boisés, et se terminait brusquement à la rive escarpée d’un cours d’eau. C’était un petit ruisseau, alimenté par des sources, que les plus fortes chaleurs de l’été ne tarissaient pas. De toutes parts s’élevaient des monticules boisés : il y en avait tout un groupe ; ils semblaient jetés là par le geste négligent de quelque Titan. Dépourvus d’ossature rocheuse, ils se dressaient à des centaines de pieds sur leur base, mais ils n’étaient composés que de terre volcanique rouge, le fameux sol à vignes de la Sonoma. Parmi ces monticules, le petit ruisseau s’était taillé un lit très en pente et profondément encaissé.

Il fallut jouer des pieds et des mains pour descendre jusqu’au lit du ruisseau et, une fois là, pour en suivre le cours sur une centaine de mètres. Alors nous arrivâmes au grand trou. Rien n’avertissait de l’existence de ce gouffre, qui n’était pas un trou au sens ordinaire du mot. On rampait dans un inextricable fouillis de broussailles et d’arbustes, et l’on se trouvait tout au bord d’un abîme de verdure. À travers cet écran, on pouvait estimer qu’il avait cent pieds de long, autant de large, et la moitié à peu près en profondeur. Peut-être à cause de quelque faille qui s’était produite quand les monticules furent jetés là, et certainement par l’effet d’une érosion capricieuse, l’excavation avait été creusée au cours des siècles par l’écoulement des eaux. La terre nue n’apparaissait nulle part. On ne voyait qu’un tapis de verdure, depuis les menus capillaires appelés cheveux-de-vierge et fougères à revers d’or jusqu’aux imposants séquoias et sapins de Douglas. Ces grands arbres poussaient même sur la muraille du gouffre. Quelques-uns étaient inclinés à quarante-cinq degrés, mais la plupart s’élançaient tout droit du sol mou et presque perpendiculaire.

C’était une cachette idéale. Personne ne venait jamais là, pas même les gamins du village de Glen Ellen. Si le trou avait été situé dans le lit d’un canyon d’un ou plusieurs milles de long, il eût été bien connu. Mais ce n’était pas un canyon. D’un bout à l’autre, le cours d’eau n’avait pas plus de cinq cents mètres de long. À trois cents mètres en amont du trou, il naissait d’une source au bas d’une prairie plate ; à cent mètres en aval, il débouchait en pays découvert, et rejoignait la rivière à travers un terrain herbeux et ondulé.

Mon compagnon fit un tour de corde autour d’un arbre et, m’ayant attachée, me fit descendre. En un instant, je fus au fond, et, en un temps relativement court, il m’envoya par le même chemin toutes les provisions de la cachette. Il hissa la corde, la dissimula, et, avant de partir, me lança un cordial au revoir.

Avant d’aller plus loin, je dois dire un mot de ce camarade, John Carlson, humble figurant de la Révolution, l’un des innombrables fidèles qui constituaient les rangs de son armée. Il travaillait chez Wickson, dans les étables du pavillon de chasse. De fait, c’est sur des chevaux de Wickson que nous avions franchi la Sonoma. Depuis près de vingt ans déjà, au moment où j’écris, John Carlson a été le gardien du refuge, et durant tout ce temps, je suis certaine que pas une pensée déloyale n’a effleuré son esprit, même en rêve. C’était un caractère flegmatique et lourd, à tel point qu’on ne pouvait s’empêcher de se demander ce que la Révolution représentait pour lui. Et pourtant, l’amour de la liberté projetait une lueur tranquille dans cette âme obscure. À certains égards, il valait mieux qu’il ne fût pas doué d’une imagination mobile. Il ne perdait jamais la tête. Il savait obéir aux ordres, et il n’était ni curieux ni bavard. Je lui demandai un jour comment il se faisait qu’il fût révolutionnaire.

— J’ai été soldat dans ma jeunesse, répondit-il. C’était en Allemagne. Là, tous les jeunes gens doivent faire partie de l’armée. Et dans le régiment auquel j’appartenais, j’avais un camarade de mon âge. Son père était ce que vous appelez un agitateur, et avait été mis en prison pour crime de lèse-majesté, c’est-à-dire pour avoir clamé la vérité au sujet de l’empereur. Le jeune homme, son fils, m’entretenait souvent du peuple, du travail, et de la façon dont il est volé par les capitalistes. Il me fit voir les choses sous un nouveau jour, et je devins socialiste. Ce qu’il disait était juste et bien, et je ne l’ai jamais oublié. Quand je suis venu aux États-Unis, je me suis mis en rapport avec les socialistes, je me suis fait recevoir membre d’une section, — c’était au temps du S. L. P[102]. Puis, plus tard, quand est venue la scission, je suis entré dans le S. P. local. Je travaillais alors chez un loueur de chevaux à San-Francisco. C’était avant le tremblement de terre. J’ai payé mes cotisations pendant vingt-deux ans. Je suis toujours membre, et je verse toujours ma part, bien que tout cela se fasse en grand secret maintenant. Je continuerai à remplir ce devoir, et quand adviendra la République coopérative, je serai content.

Livrée à moi-même, je fis cuire mon déjeuner sur le fourneau à pétrole et mis en ordre ma nouvelle demeure. Plusieurs fois, par la suite, de grand matin ou après la tombée de la nuit, Carlson devait se glisser vers le refuge et venir travailler pendant une heure ou deux. Je m’abritai d’abord sous la toile goudronnée ; puis nous dressâmes une petite tente ; plus tard, quand nous fûmes assurés de la parfaite sécurité de notre retraite, une petite maison y fut bâtie. Elle était complètement cachée à tout regard qui pourrait plonger du bord du gouffre. La luxuriante végétation de ce coin abrité formait un écran naturel. D’ailleurs, la maison fut appliquée à la paroi verticale ; et, dans ce mur même, nous creusâmes deux petites chambres, étayées de forts madriers, bien asséchées et aérées. Je vous prie de croire que nous y avions nos aises. Lorsque, par la suite, le terroriste allemand Biedenbach vint se cacher avec nous, il installa un appareil fumivore qui nous permit de nous asseoir pendant les soirées d’hiver devant un feu de bois crépitant.

Ici encore, je dois dire un mot en faveur de ce terroriste à l’âme tendre, qui fut certainement le plus méconnu de tous nos camarades révolutionnaires. Biedenbach n’a jamais trahi la Cause. Il n’a pas été exécuté par ses compagnons, comme on le suppose généralement. C’est un canard lancé par les créatures de l’Oligarchie. Le camarade Biedenbach était très distrait et de mémoire courte. Il fut tué d’un coup de feu par une de nos sentinelles au refuge souterrain de Carmel, parce qu’il avait oublié les signaux secrets. Ce fut une erreur déplorable, et rien de plus. Et il est absolument faux de dire qu’il avait trahi son Groupe de Combat. Jamais homme plus sincère et loyal n’a travaillé pour la Cause[103].

Voilà dix-neuf ans maintenant que le refuge choisi par moi a été presque constamment occupé, et dans tout ce temps-là, à part une seule exception, il n’a jamais été découvert par un étranger[104]. Pourtant, il n’était qu’à un quart de mille du pavillon de chasse de Wickson, et à un mille à peine du village de Glen Ellen. Tous les matins et tous les soirs, j’entendais le train arriver et partir, et je réglais ma montre d’après le sifflet de la briqueterie.


19. Transformation


— Il faut te transformer de fond en comble, m’écrivait Ernest. Il faut cesser d’exister et devenir une autre femme, non seulement en changeant ta façon de t’habiller, mais en faisant peau neuve sous l’habit. Il faut te refaire complètement et si bien que moi-même je ne puisse te reconnaître, en modifiant ta voix, tes gestes, tes manières, ton maintien, ta démarche et toute ta personne.

J’obéis à cet ordre. Je m’exerçai, plusieurs heures par jour, à enterrer définitivement l’Avis Everhard de jadis sous la peau d’une nouvelle femme que je pourrais appeler mon autre moi-même. Ce n’est qu’à force de travail qu’on peut obtenir de pareils résultats. Rien qu’aux détails de mon intonation, je m’appliquai presque sans relâche jusqu’à ce que la voix de mon nouveau personnage fût fixée et devenue automatique. Cet automatisme acquis était la condition essentielle pour bien jouer mon rôle. Je devais parvenir à me faire illusion à moi-même. On éprouve quelque chose d’analogue quand on apprend une nouvelle langue, le français, par exemple. Tout d’abord, on le parle d’une façon consciente, par un effort de volonté. On pense en anglais, et l’on traduit en français, ou bien on lit en français, mais il faut traduire en anglais avant de comprendre. Plus tard, l’effort devient automatique, l’étudiant se sent en terrain solide, il lit, écrit et pense en français, sans recourir du tout à l’anglais.

De même, pour nos déguisements, il était nécessaire de nous exercer jusqu’à ce que nos rôles artificiels fussent devenus réels, jusqu’à ce que, pour redevenir nous-mêmes, il nous fallût un effort d’attention et de volonté. Au début, naturellement, nous tâtonnions un peu à l’aveugle et nous nous égarions souvent. Nous étions en train de créer un art nouveau, et nous avions beaucoup à découvrir. Mais le travail progressait partout : de nouveaux maîtres se développaient dans cet art, et tout un fonds de trucs et d’expédients s’accumulaient peu à peu. Ce fonds devint une sorte de manuel qui passait de mains en mains et faisait partie, pour ainsi dire, du programme d’études de l’école de la Révolution[105].

C’est à ce moment que mon père disparut. Ses lettres, qui m’étaient parvenues régulièrement, cessèrent d’arriver. On ne le revit plus à notre quartier central de Pell Street. Nos camarades le cherchèrent partout. Toutes les prisons du pays furent fouillées par notre service secret. Mais il était perdu aussi complètement que si la terre l’avait englouti, et jusqu’à ce jour on n’a pu découvrir le moindre indice de la manière dont il périt[106].

Je passai six mois de solitude dans le refuge, mais ils ne furent pas perdus. Notre organisation marchait à grands pas, et des montagnes de travail s’amoncelaient toujours devant nous. De leurs prisons, Ernest et les autres chefs décidaient ce qu’il y avait à faire, et c’était à nous autres du dehors de l’accomplir. Le programme comportait, par exemple, la propagande de bouche en bouche ; l’organisation de notre système d’espionnage avec toutes ses ramifications ; l’établissement de nos imprimeries clandestines : et ce que nous appelions notre chemin de fer souterrain, c’est-à-dire la mise en communication de nos milliers de refuges nouveaux lorsqu’il manquait des anneaux dans la chaîne établie à travers tout le pays.

Aussi, comme je le disais, le travail n’était jamais fini. Au bout de six mois, mon isolement fut rompu par la venue de deux camarades. C’étaient des jeunes filles, de braves âmes, des amantes passionnées de la liberté : Laura Petersen, qui disparut en 1922 et Kate Bierce, qui plus tard épousa Du Bois[107], et qui demeure encore avec nous, attendant la prochaine aurore de l’ère nouvelle.

Elles arrivèrent dans l’état de fièvre où peuvent se trouver des jeunes filles qui viennent d’échapper à un danger de mort soudaine. Dans l’équipage du bateau de pêche qui les transportait à travers la baie de San-Pablo, il y avait un espion, une créature du Talon de Fer, qui avait réussi à se faire passer pour révolutionnaire et à pénétrer profondément dans les secrets de notre organisation. Sans doute, il était sur ma trace, car nous savions depuis longtemps que ma disparition avait sérieusement préoccupé le service secret de l’Oligarchie. Heureusement, comme le prouva la suite des événements, il n’avait révélé ses découvertes à personne. Il avait évidemment remis son rapport à plus tard, dans l’espoir de mener tout à bonne fin en trouvant mon asile et en s’emparant de ma personne. Ses renseignements périrent avec lui. Sous un prétexte quelconque, lorsque les jeunes filles débarquèrent à Pétaluna Creek et montèrent à cheval, il s’arrangea pour quitter son bateau.

En cours de route vers la Sonoma, John Carlston laissa les jeunes filles aller devant avec son cheval, et revint à pied sur ses pas. Ses soupçons avaient été éveillés. Il s’empara de l’espion, et d’après son récit, nous pûmes nous faire une idée de ce qui s’était passé, si peu doué d’imagination que fût le narrateur.

— Je lui ai fait son affaire, dit-il simplement. Je lui ai fait son affaire, répéta-t-il, et une sombre lueur brillait dans ses yeux, et ses mains déformées par le travail s’ouvraient et se fermaient éloquemment. Il n’a pas fait de bruit. Je l’ai caché, et cette nuit je retournerai l’enterrer profondément.

Durant cette période, je m’étonnais souvent de ma propre métamorphose. Tour à tour il me semblait invraisemblable, soit que j’eusse jamais vécu dans le calme d’une ville universitaire soit que je fusse devenue une révolutionnaire aguerrie à des scènes de violence et de mort. L’une ou l’autre de ces deux choses paraissait impossible : si l’une était une réalité, l’autre devait être un songe, mais laquelle ? Ma vie actuelle de révolutionnaire cachée dans un trou représentait-elle un cauchemar ? Ou bien pouvais-je me croire une révoltée rêvant d’une existence antérieure où elle n’avait connu rien de plus excitant que le thé et la danse, les réunions contradictoires et les salles de conférence ? Mais, après tout, je suppose que c’était là une expérience commune à tous les camarades ralliés sous la rouge bannière de la société humaine.

Je me rappelais souvent des personnages de cette autre existence, et, assez curieusement, ils apparaissaient et disparaissaient de temps à autre dans ma vie nouvelle. Tel était le cas de l’évêque Morehouse. En vain nous l’avions cherché, après le développement de notre organisation. Il avait été transféré d’asile en asile. Nous avions suivi sa trace de la maison de santé de Napa à celle de Stockton, puis à l’hôpital d’Agnews, dans la vallée de Santa Clara. Mais là se terminait la piste. Son acte de décès n’existait pas. Il avait dû s’échapper de façon ou d’autre. Je ne me doutais guère des terribles circonstances où je devais le revoir, ou plutôt l’entrevoir, dans le tourbillon de mort de la Commune de Chicago.

Je ne revis jamais Jackson, l’homme qui avait perdu un bras aux filatures de la Sierra, et déterminé ma conversion à la Révolution ; mais nous savions tous ce qu’il avait accompli avant de mourir. Il ne s’était jamais joint aux révolutionnaires. Aigri par son destin, couvant dans son esprit le souvenir du mal qu’on lui avait fait, il devint anarchiste, non pas au sens philosophique, mais comme un pur animal affolé par la haine et le désir de la vengeance. Et il se vengea bien. Une nuit que tout le monde dormait au palais Pertonwaithe, trompant la vigilance des gardiens, il le fit sauter en miettes. Pas une âme n’échappa, pas même les gardiens. Et dans la prison où il attendait son jugement, l’auteur du désastre s’étouffa sous ses couvertures.

Bien différentes de celle-là furent les destinées du Dr Hammerfield et du Dr Ballingford. Ils restèrent fidèles à leur râtelier et en furent récompensés par des palais épiscopaux où ils vivent en paix avec le monde. Tous deux sont des apologistes de l’Oligarchie. Tous deux sont devenus très gras. — « Le Dr Hammerfield, expliquait un jour Ernest, est parvenu à modifier sa métaphysique de façon à assurer au Talon de Fer la sanction divine, puis aussi à y faire entrer largement l’adoration de la Beauté, et enfin à réduire à l’état de spectre invisible le vertébré gazeux dont parle Haekel, — la différence entre le Dr Hammerfield et le Dr Ballingford consiste en ce que ce dernier conçoit le Dieu des Oligarques comme un peu plus gazeux et un peu moins vertébré. »

Peter Donelly, le contremaître jaune des filatures de la Sierra, que j’avais rencontré au cours de mon enquête sur le cas Jackson, nous ménageait à tous une surprise. En 1918, j’assistais à une réunion des rouges de Frisco[108]. De tous nos Groupes de Combat c’était le plus formidable, le plus féroce et sans pitié. Il ne faisait pas précisément partie de notre organisation. Ses membres étaient des fanatiques, des fous. Nous n’osions pas encourager un pareil état d’esprit. Cependant, bien qu’ils ne fussent pas des nôtres, nous restions en termes amicaux avec eux. C’était une affaire d’importance capitale qui m’avait amenée parmi eux ce soir-là. J’étais, au milieu d’une vingtaine d’hommes, la seule personne non masquée. Mon affaire terminée, je fus reconduite par l’un d’eux. En passant dans un corridor sombre, mon guide enflamma une allumette, l’approcha de son visage et se démasqua. J’entrevis les traits passionnés de Peter Donelly, puis l’allumette s’éteignit.

— Je voulais seulement vous montrer que c’était moi, dit-il dans l’obscurité. Vous rappelez-vous Dallas, le surintendant ?

Je me souvins de la face de renard de ce personnage.

— Eh bien, je lui ai fait son affaire d’abord, dit Donnelly avec orgueil. Puis je me suis fait recevoir parmi les Rouges.

— Mais, comment se fait-il que vous soyez ici, demandai-je. Votre femme ? Vos enfants ?

— Morts, répondit-il. C’est pour cela… Non, poursuivit-il vivement, ce n’est pas pour les venger. Ils sont morts tranquillement dans leurs lits… la maladie, vous savez, un jour ou l’autre. Tant que je les avais, ils me liaient les bras ; et maintenant qu’ils sont partis, c’est la revanche de ma virilité flétrie que je cherche. Naguère j’étais Peter Donelly, le contremaître jaune. Mais aujourd’hui, je suis le numéro 27 des Rouges de Frisco. Venez, maintenant, je vais vous faire sortir.

J’entendis de nouveau parler de lui plus tard. Il m’avait dit la vérité à sa manière en déclarant que tous les siens étaient morts. Il lui restait un de ses fils, Timothy, mais le père le considérait comme mort parce qu’il s’était enrôlé parmi les Mercenaires[109] de l’Oligarchie. Chaque membre des Rouges de Frisco s’engageait par serment à accomplir douze exécutions par an, et à se suicider s’il ne réussissait pas à atteindre ce nombre. Les exécutions n’avaient pas lieu au hasard. Ce groupe d’exaltés se réunissait fréquemment et prononçait des sentences en série contre les membres et serviteurs de l’Oligarchie qui s’étaient signalés à sa vindicte. Les exécutions étaient ensuite distribuées au sort.

L’affaire qui m’avait amenée ce soir-là était précisément un jugement de ce genre. Un de nos camarades qui, depuis plusieurs années, réussissait à se maintenir comme commis dans le bureau local du service secret du Talon de Fer, avait éveillé la vigilance des Rouges de Frisco, et son jugement se poursuivait ce jour même. Naturellement il n’était pas présent, et ses juges ignoraient qu’il fût un des nôtres. J’avais pour mission de témoigner de son identité et de sa loyauté. On se demandera comment je pouvais être au courant de cette affaire. L’explication est très simple. L’un de nos agents secrets faisait partie des Rouges de Frisco. Il nous était nécessaire d’avoir un œil ouvert sur les amis comme sur les ennemis, et ce groupe de fanatiques était trop important pour échapper à notre surveillance.

Mais revenons à Peter Donnelly et à son fils. Tout alla bien pour le père jusqu’au jour où, dans le lot d’exécutions que le sort lui avait attribuées, il trouva le nom de son propre enfant. C’est alors que se réveilla l’esprit de famille qu’il possédait jadis à un si haut degré. Pour sauver son fils il trahit ses camarades. Ses plans furent en partie contrecarrés, mais néanmoins une douzaine des Rouges de Frisco furent exécutés, et le Groupe presque anéanti. En représailles, les survivants donnèrent à Donnelly la fin que méritait sa trahison.

Son fils ne lui survécut pas longtemps. Les Rouges de Frisco s’engagèrent par serment à l’exécuter. L’Oligarchie fit tous ses efforts pour le sauver. Il fut transféré d’une partie du pays à une autre. Trois des Rouges perdirent la vie en vains efforts pour l’avoir. Le groupe ne se composait que d’hommes. À la fin, ils eurent recours à une femme, à une de nos camarades, qui n’était autre qu’Anna Roylston. Notre cercle intime lui défendit d’accepter cette mission, mais elle avait toujours eu une volonté à elle et dédaignait toute discipline. En outre, elle avait du génie et attirait l’affection, si bien que l’on ne pouvait en venir à bout d’aucune manière. Elle formait une classe par elle-même et ne répondait à aucun type de révolutionnaire.

Malgré notre refus de lui permettre cet acte, elle persista à vouloir l’accomplir. Or, Anna Roylston était une créature tout à fait séduisante, à qui il suffisait d’un signe pour fasciner un homme. Elle avait brisé par douzaines les cœurs de nos jeunes camarades, et en avait capturé d’autres par vingtaines pour les amener à notre organisation. Cependant, elle refusait obstinément de se marier. Elle aimait tendrement les enfants, mais elle pensait qu’un bébé à elle la détournerait de la Cause, et c’est à la Cause qu’elle avait voué sa vie.

Ce fut un jeu d’enfant pour Anna Roylston de gagner le cœur de Timothey Donnelly. Elle n’éprouva aucun remords de conscience, car juste à ce moment eut lieu le massacre de Nashville, où les Mercenaires, sous les ordres de Donnelly, assassinèrent littéralement huit cents tisserands de cette cité. Cependant, elle ne tua pas Donnelly de ses propres mains. Elle le remit, prisonnier, à celles des Rouges de Frisco. Cela se passait l’an dernier seulement, et maintenant elle a été rebaptisée. Les révolutionnaires de partout l’appellent « la Vierge Rouge »[110].

Le colonel Ingram et le colonel Van Gilbert sont deux personnages plus connus que je devais rencontrer plus tard. Le colonel Ingram s’éleva très haut dans l’Oligarchie et devint ambassadeur d’Allemagne. Il fut cordialement détesté par le prolétariat des deux pays. C’est à Berlin que je le retrouvai, lorsqu’en qualité d’espionne internationale accréditée par le Talon de Fer, il me reçut chez lui et m’accorda une aide précieuse. Je puis déclarer ici que mon double rôle me permit d’accomplir certaines choses de grande importance pour la Révolution. Le colonel Van Gilbert devint célèbre sous le nom de « Van Gilbert le rageur ». Il joua son rôle le plus important dans l’élaboration du nouveau code après la Commune de Chicago. Mais avant cela, comme juge criminel, il s’était attiré une condamnation à mort par sa méchanceté démoniaque. Je fus l’une des personnes qui le jugèrent et le condamnèrent, Anna Roylston mit la sentence à exécution.

Encore un revenant de mon ancienne existence, — l’avocat de Jackson. C’était bien le dernier personnage que j’aurais cru revoir, ce Joseph Hurd, et ce fut une étrange rencontre que la nôtre. Deux ans après la Commune de Chicago, un soir, très tard, Ernest et moi arrivâmes ensemble au Refuge de Benton Harbour[111], dans le Michigan, sur la rive du lac opposée à Chicago, juste au moment où venait de se terminer le jugement d’un espion. La sentence de mort avait été prononcée, et l’on emmenait le condamné. À peine nous avait-il aperçus que le malheureux s’arracha aux mains de ses gardiens et se précipita à mes pieds, embrassant mes genoux comme dans un étau et implorant ma pitié dans un accès de délire. Quand il leva vers moi sa figure épouvantée, je reconnus Joseph Hurd. De toutes les choses terribles que j’ai vues, aucune ne m’a éprouvée comme le spectacle de cette créature affolée demandant grâce. Follement attachée à la vie, il se cramponnait pitoyablement à moi malgré les efforts d’une douzaine de camarades. Et lorsqu’enfin on l’entraîna après lui avoir fait lâcher prise, je glissai à terre évanouie. Il est moins pénible de voir mourir des hommes braves que d’entendre un lâche implorer la vie.


20. Un Oligarque perdu


Mais les souvenirs de mon ancienne vie m’ont entraînée trop en avant dans l’histoire de ma vie nouvelle. La délivrance en masse de nos amis prisonniers ne s’effectua qu’assez tard dans le courant de 1915. Si compliquée que fut l’entreprise, elle s’accomplit sans accrocs et son succès fut pour nous un honneur et un encouragement. D’une foule de geôles, de prisons militaires et de forteresses disséminées depuis Cuba jusqu’en Californie, nous libérâmes en une seule nuit cinquante et un de nos Congressistes sur cinquante-deux, et plus de trois cents autres meneurs. Il n’y eut pas le moindre échec. Non seulement tous échappèrent, mais tous gagnèrent des refuges préparés. Le seul de nos représentants que nous ne fîmes pas évader fut Arthur Simpson, déjà mort à Cabanyas après de cruelles tortures.

Les dix-huit mois qui suivirent marquent peut-être l’époque la plus heureuse de ma vie avec Ernest ; pendant tout ce temps-là, nous ne nous sommes pas quittés un instant, tandis que plus tard, rentrés dans le monde, nous avons dû vivre souvent à part.

L’impatience avec laquelle j’attendais l’arrivée d’Ernest, ce soir-là, était aussi grande que celle que j’éprouve aujourd’hui devant la révolte imminente. J’étais restée si longtemps sans le voir que je devenais presque folle à l’idée que la moindre anicroche à nos plans pourrait le retenir prisonnier dans son île. Les heures semblaient des siècles. J’étais seule. Biedenbach et trois jeunes hommes cachés dans notre asile étaient allés se poster de l’autre côté de la montagne, armés et prêts à tout. Je crois bien que cette nuit-là, dans toute l’étendue du pays, tous les camarades étaient hors de leurs refuges.

Au moment où le ciel pâlissait à l’approche de l’aurore, j’entendis le signal donné d’en haut et m’empressai d’y répondre. Dans l’obscurité je faillis embrasser Biedenbach qui descendait le premier ; l’instant d’après, j’étais dans les bras d’Ernest. Et je m’aperçus en ce moment, tant ma transformation était complète, qu’il me fallait un effort de volonté pour redevenir l’Avis Everhard de jadis, avec ses manières, ses sourires, ses phrases et ses intonations. C’est seulement à force d’attention que je réussissais à maintenir mon ancienne identité. Je ne pouvais plus me permettre de m’oublier une minute, si l’impératif était devenu l’automatisme de ma personnalité acquise.

Une fois rentrés dans notre petite cabane, la lumière me permit d’examiner le visage d’Ernest. À part la pâleur résultant de son séjour en prison, il n’y avait pas de changement chez lui, ou du moins on n’en voyait guère. Il était toujours le même, mon amant, mon mari, mon héros. Cependant, une sorte d’ascétisme allongeait un peu les lignes de son visage. Cette expression de noblesse ne faisait d’ailleurs qu’affiner l’excès de vitalité tumultueuse qui avait toujours accentué ses traits. Peut-être était-il un peu plus grave que naguère, mais une lueur rieuse scintillait toujours dans ses yeux. Bien qu’il eût maigri d’une vingtaine de livres, il restait magnifiquement en forme. Il avait continué à exercer ses muscles pendant toute sa détention, et ils étaient de fer. En réalité, il était en meilleure condition qu’à son entrée en captivité. Des heures passèrent avant que sa tête se posât sur l’oreiller et qu’il s’endormit sous mes caresses. Pour moi, je ne pus fermer l’œil. J’étais trop heureuse, et je n’avais pas partagé les fatigues de son évasion et de sa course à cheval.

Pendant qu’Ernest dormait, je changeai de vêtements, j’arrangeai ma coiffure autrement, je repris ma personnalité nouvelle et automatique. Quand Biedenbach et les autres camarades s’éveillèrent, ils m’aidèrent à organiser un petit complot. Tout était prêt, et nous étions dans la petite chambre souterraine qui servait de cuisine et de salle à manger, lorsque Ernest ouvrit la porte et entra. À ce moment, Biedenbach m’interpella du nom de Marie, et je me tournai pour lui répondre. Je regardai Ernest avec l’intérêt curieux qu’une jeune camarade manifesterait en voyant pour la première fois un héros si connu de la Révolution. Mais le regard d’Ernest se posa à peine sur moi, cherchant quelqu’un d’autre et faisant impatiemment le tour de la chambre. Je lui fus alors présentée sous le nom de Marie Holmes.

Pour compléter la déception, nous avions préparé un couvert de plus, et en nous mettant à table, nous laissâmes une chaise inoccupée. J’avais envie de crier de joie en remarquant l’anxiété croissante d’Ernest. Il ne put y tenir longtemps.

— Où est ma femme ? demanda-t-il brusquement.

— Elle dort encore, répondis-je.

C’était l’instant critique. Mais ma voix lui était étrangère, et il n’y reconnut rien de familier. Le repas continua. Je parlais beaucoup, et avec exaltation, comme aurait pu faire l’admiratrice d’un héros, et il était manifeste que mon héros, c’était lui. Mon admiration enthousiaste s’emporte rapidement au paroxysme, et avant qu’il puisse deviner mon intention, je lui jette les bras autour du cou et je l’embrasse sur les lèvres. Il m’écarte à bout de bras et promène de tous côtés des regards contrariés et perplexes… Les quatre hommes se mirent à rire aux éclats, et des explications s’en suivirent. Ernest resta d’abord sceptique. Il m’examinait minutieusement et paraissait à demi convaincu, puis il hochait la tête et ne voulait plus croire. C’est seulement quand, redevenant l’Avis Everhard de jadis, je lui murmurai à l’oreille des secrets connus exclusivement d’elle et de lui, qu’il finit par m’accepter pour sa vraie femme.

Plus tard dans la journée, il me prit dans ses bras, affectant un grand embarras et s’accusant d’émotions polygames.

— Tu es ma chère Avis, dit-il, mais aussi quelqu’un d’autre. Étant deux femmes en une, tu constitues mon harem. En tout cas, nous sommes en sûreté pour le moment. Mais si jamais les États-Unis deviennent trop chauds pour nous je serai qualifié pour devenir citoyen en Turquie[112].

Je connus alors le parfait bonheur dans notre refuge. Nous consacrions de longues heures à des travaux sérieux, mais nous travaillions ensemble. Nous appartenions l’un à l’autre pour une période prolongée, et le temps nous paraissait précieux. Nous ne nous sentions pas isolés, car des camarades venaient et s’en allaient, apportant les échos souterrains d’un monde d’intrigues révolutionnaires et le récit des luttes engagées sur tout le front de bataille. La gaîté ne nous faisait pas défaut au milieu de ces sombres conspirations. Nous endurions beaucoup de labeur et de souffrances, mais les vides de nos rangs étaient aussitôt comblés et nous allions toujours de l’avant, et parmi les coups et les contrecoups de la vie et de la mort nous trouvions le temps de rire et d’aimer. Il y avait parmi nous des artistes, des savants et des étudiants, des musiciens et des poètes ; dans ce terrier florissait une culture plus noble et plus raffinée que dans palais ou cités merveilleuses des oligarques. D’ailleurs, beaucoup de nos camarades s’employaient précisément à embellir ces palais et cités de rêve[113].

Nous n’étions pas non plus confinés dans notre refuge. Souvent, la nuit, pour prendre de l’exercice, nous parcourions la montagne à cheval, et nous nous servions pour cela des montures de Wickson. S’il savait combien de révolutionnaires ses bêtes ont transportés ! Nous organisions même des pique-niques dans des coins isolés que nous connaissions, où, arrivés avant l’aurore, nous restions tout le jour, pour ne repartir qu’à la tombée de la nuit. Nous nous servions aussi de la crème et du beurre de Wickson[114] ; et Ernest ne se faisait aucun scrupule d’abattre ses cailles et ses lapins, ou même, à l’occasion, quelque jeune daim.

En vérité, c’était un refuge de tout repos. Je crois avoir dit cependant qu’il fut découvert une fois, et cela m’amène à éclaircir le mystère de la disparition du jeune Wickson. Maintenant qu’il est mort, je puis parler librement. Il y avait au fond de notre grand trou un coin invisible d’en haut, où le soleil donnait pendant plusieurs heures. Nous y avions transporté quelques charges de sable de rivière, de sorte qu’il y faisait sec et chaud, et qu’on aimait à s’y rôtir au soleil. C’est là qu’un après-midi je m’étais à moitié assoupie, tenant en main un volume de Mendenhall[115]. Je me trouvais tellement à l’aise et en sécurité que même son lyrisme enflammé ne réussissait pas à m’émouvoir.

Je fus rappelé à mes sens par une motte de terre tombant à mes pieds. Puis j’entendis là-haut le bruit d’une dégringolade, et l’instant d’après, un jeune homme, après une dernière glissade sur la paroi effritée, atterrit devant moi. C’était Philip Wickson, que je ne connaissais pas alors. Il me regarda tranquillement et siffla doucement de surprise.

— Par exemple ! — s’écria-t-il ; et presque aussitôt, se découvrant, il ajouta : — Je vous demande pardon. Je ne m’attendais pas à trouver quelqu’un ici.

J’eus moins de sang-froid que lui. J’étais encore novice quant à la conduite à tenir dans les circonstances graves. Plus tard, lorsque je devins une espionne internationale, j’aurais été moins embarrassée, j’en suis sûre. En l’occurrence, je me levai d’un bond et lançai l’appel de danger.

— Qu’est-ce qui vous prend ? demanda-t-il en me regardant d’un air curieux. Pourquoi criez-vous ?

Il était évident qu’il n’avait eu aucun soupçon de notre présence en opérant sa descente ; je le constatai avec un réel soulagement.

— Pourquoi croyez-vous que j’ai crié ? répliquai-je. J’étais décidément maladroite en ce temps-là.

— Je n’en sais rien, répondit-il en hochant la tête, à moins que vous n’ayez des amis par là. En tout cas, ceci demande des explications. Il y a quelque chose de louche. Vous empiétez sur une propriété privée. Ce terrain appartient à mon père, et…

Mais à ce moment Biedenbach, toujours poli et doux, lui dit de derrière à voix basse :

— Haut les mains, mon jeune monsieur.

Le jeune Wickson leva d’abord les mains, puis se retourna pour voir en face Biedenbach, qui dirigeait vers lui un pistolet automatique de 30.30. Wickson était imperturbable.

— Oh, oh ! remarqua-t-il, — un nid de révolutionnaires, un vrai guêpier, même, ce me semble ! Eh bien, vous ne demeurerez pas longtemps ici, je puis vous l’assurer.

— Peut-être y demeurerez-vous vous-même assez longtemps pour changer d’avis, — répondit tranquillement Biendenbach. En attendant, je dois vous prier de venir à l’intérieur avec moi.

— À l’intérieur ? — Le jeune homme était abasourdi. Vous avez donc une catacombe ici ? J’ai entendu parler de choses de ce genre.

— Entrez et vous verrez, répondit Biedenbach de son ton le plus exquis.

— Mais c’est illégal, protesta l’autre.

— Oui, d’après votre loi, — répondit le terroriste d’une façon significative. Mais suivant notre loi à nous, croyez-moi, c’est parfaitement permis. Il faut bien vous mettre dans la tête que vous êtes entré dans un monde tout différent du monde d’oppression et de brutalité où vous avez vécu.

— C’est matière à discussion, murmura Wickson.

— Eh bien ! restez avec nous pour discuter la chose.

Le jeune homme se mit à rire et suivit son ravisseur dans la maison. Il fut conduit dans la chambre la plus enfoncée sous terre, et un des camarades fut préposé à sa garde, tandis que nous débattions la situation dans la cuisine.

Biedenbach, les larmes aux yeux, était d’avis que nous devions le tuer, et parut tout soulagé quand la majorité eut voté contre son horrible proposition. D’autre part, nous ne pouvions songer à laisser partir le jeune oligarque.

— Gardons-le et faisons son éducation.

— Il y a moyen de tout arranger, déclara Ernest.

— Dans ce cas, je demande le privilège de l’éclairer sur la jurisprudence, cria Biedenbach.

Tout le monde se rallia en riant à cette proposition. Nous garderions donc Philip Wickson prisonnier et nous lui enseignerions notre morale et notre sociologie. Mais, en attendant, il y avait quelque chose à faire : il fallait effacer toutes les traces du jeune oligarque, en commençant par celles qu’il avait laissées sur la pente friable du trou. Ce soin échut à Biedenbach, qui, suspendu d’en haut par une corde, travailla adroitement tout le reste du jour et fit disparaître jusqu’au moindre signe. On effaça de même toutes les marques depuis le bord du trou en remontant le canyon. Puis, au crépuscule, arriva John Carlson, qui demanda les souliers du jeune Wickson.

Celui-ci ne voulait pas donner sa chaussure, et se montrait disposé à la défendre en combat singulier… Mais Ernest lui fit sentir le poids d’une main de forgeron. Plus tard, Carlson devait se plaindre des nombreuses ampoules et écorchures que lui avait values l’étroitesse des souliers ; il s’en était servi pour une adroite besogne. Partant du point où l’on avait cessé d’effacer les traces du jeune homme, Carlson, après avoir chaussé les souliers en question, se dirigea vers la gauche. Il marcha pendant plusieurs milles, contourna des monticules, franchit des crêtes, suivit des canyons, et finalement noya la piste dans l’eau courante d’un ruisseau. Là, il se déchaussa, parcourut encore le lit du ruisseau sur une certaine distance, puis remit ses propres chaussures. Une semaine après, le jeune Wickson rentra en possession des siennes.

Cette nuit-là, la meute de chasse fut lâchée, et l’on ne dormit guère dans le refuge. Plusieurs fois, pendant la journée du lendemain, les chiens descendirent le canyon en donnant de la voix, mais se lancèrent à gauche sur la fausse piste que Carlson avait préparée pour eux, et leurs abois se perdirent au loin dans les gorges de la montagne. Pendant tout ce temps, nos hommes attendaient dans le refuge, les armes à la main ; ils avaient des revolvers automatiques et des fusils, sans parler d’une demi-douzaine de machines infernales fabriquées par Biedenbach. On peut imaginer la surprise des chercheurs, s’ils s’étaient aventurés dans notre cachette.

J’ai maintenant révélé la vérité sur la disparition de Philip Wickson, jadis oligarque, et, plus tard, serviteur fidèle de la Révolution. Car nous finîmes par le convertir. Son esprit était neuf et plastique, et la Nature l’avait doué d’une saine moralité. Plusieurs mois après, nous lui fîmes franchir la Sonoma sur un des chevaux de son père, jusqu’au Petaluma Creek, où il s’embarqua sur une petite chaloupe de pêche. Par étapes faciles, grâce à notre chemin de fer occulte, nous l’envoyâmes au refuge de Carmel.

Il y demeura huit mois, au bout desquels il ne voulait plus nous quitter, pour deux raisons. La première est qu’il était tombé amoureux d’Anna Roylston, et la seconde, qu’il était devenu l’un des nôtres. Ce ne fut qu’après s’être bien convaincu de l’inutilité de son amour qu’il se soumit à nos désirs et consentit à retourner chez son père. Bien qu’il ait joué jusqu’à sa mort le rôle d’oligarque, il fut en réalité l’un de nos agents les plus précieux. Mainte et mainte fois, le Talon de Fer fut confondu par l’insuccès de ses plans et de ses opérations contre nous. S’il avait su le nombre de ses membres qui travaillaient pour notre compte, il se serait expliqué ces échecs. Le jeune Wickson ne fléchit jamais dans sa loyauté à la Cause[116]. Sa mort même fut déterminée par cette fidélité au devoir. Pendant la grande tempête de 1927, c’est en assistant à une réunion de nos chefs qu’il contracta la pneumonie dont il mourut.


21. Le rugissement de la bête


Durant notre séjour prolongé dans le refuge, nous restâmes parfaitement au courant de tout ce qui se passait dans le monde extérieur, ce qui nous permit d’apprécier exactement la force de l’Oligarchie contre laquelle nous étions en guerre. Des flottements de cette époque transitoire, les nouvelles institutions se dégageaient sous des formes plus nettes, avec les caractères et attributs de la permanence. Les Oligarques avaient réussi à inventer une machine gouvernementale aussi compliquée que vaste, mais qui fonctionnait, en dépit de tous nos efforts pour l’entraver et la saboter.

Ce fut une surprise pour beaucoup de révolutionnaires. Ils n’avaient pas conçu une pareille possibilité. Néanmoins, l’activité du pays continuait. Des hommes trimaient aux champs et dans les mines, — naturellement, ce n’étaient que des esclaves. Quant aux industries essentielles, elles prospéraient sur toute la ligne. Les membres des grandes castes ouvrières étaient satisfaits et travaillaient de bon cœur. Pour la première fois de leur vie, ils connaissaient la paix industrielle. Ils ne se tracassaient plus des heures réduites, des grèves, des fermetures d’ateliers, ni des timbres de syndicats. Ils vivaient dans des maisons plus confortables, dans de jolies villes à eux, délicieuses en comparaison des bouges et des ghettos habités jadis. Ils avaient une meilleure nourriture, moins d’heures de travail quotidien, plus de vacances, un choix plus varié de plaisirs et de distractions intellectuelles. Quant à leurs frères et sœurs moins fortunés, les travailleurs non favorisés, le peuple surmené de l’Abîme, ils ne s’en souciaient pas le moins du monde. Une ère d’égoïsme s’annonçait dans l’humanité. Encore ceci n’est-il pas tout à fait juste : car les castes ouvrières fourmillaient d’agents à nous, d’hommes qui percevaient, par delà les besoins du ventre, les radieuses figures de la Liberté et de la Fraternité.

Une autre grande institution qui avait pris forme et fonctionnait parfaitement était celle des Mercenaires. Ce corps de troupes était issu de l’ancienne armée régulière et ses effectifs avaient été portés à un million d’hommes, sans parler des forces coloniales. Les Mercenaires constituaient une race à part. Ils habitaient des villes à eux, administrées par un gouvernement virtuellement autonome, et jouissaient de nombreux privilèges. C’est eux qui consommaient une grosse part de l’encombrant surplus de richesse. Ils perdirent tout contact sympathique avec le reste du peuple, et développèrent une conscience et une moralité de classe à part. Et, pourtant, nous avions des milliers d’agents parmi eux[117].

L’Oligarchie elle-même se développa d’une façon remarquable et, il faut l’avouer, inattendue. En tant que classe, elle se disciplina. Chacun de ses membres eut sa tâche assignée dans le monde et fut obligé de l’accomplir. Il n’y eut plus de jeunes gens riches et oisifs. Leur force était employée pour consolider celle de l’Oligarchie. Ils servaient soit comme officiers supérieurs dans l’armée, soit comme capitaines ou lieutenants dans l’industrie. Ils se faisaient des carrières dans les sciences appliquées, et beaucoup d’entre eux devinrent des ingénieurs renommés. Ils entraient dans les nombreuses administrations du gouvernement, prenaient des emplois dans les possessions coloniales et étaient reçus par milliers dans les divers services secrets. Ils faisaient leur apprentissage, si je puis dire, dans l’enseignement, les arts, l’Église, la science et la littérature ; et dans ces différentes branches, ils remplissaient une fonction importante en modelant la mentalité nationale de façon à assurer la perpétuité de l’Oligarchie.

On leur enseignait, et plus tard ils enseignaient à leur tour, que leur façon d’agir était la bonne. Ils s’assimilaient l’idée aristocratique dès le moment où, tout enfants, ils commençaient à recevoir les impressions du monde extérieur : elle avait été tissée dans leurs fibres jusqu’à ce qu’elle fît partie de leurs os et de leur chair. Ils se regardaient comme des dompteurs d’animaux, des meneurs de fauves. Sous leurs pieds s’élevaient toujours des grondements souterrains de révolte. Au milieu d’eux, à pas furtifs, rôdait sans cesse la mort violente ; les bombes, les balles et les couteaux représentaient les crocs de cette bête rugissante de l’Abîme qu’ils devaient dominer pour que l’humanité subsistât. Ils se croyaient les sauveurs du genre humain, et se considéraient comme des travailleurs héroïques se sacrifiant pour son plus grand bien.

Ils étaient convaincus que leur classe était l’unique soutien de la civilisation, et persuadés que s’ils faiblissaient une minute, le monstre les engloutirait dans sa panse caverneuse et gluante avec tout ce qu’il y a de beauté et de bonté, de joies et de merveilles au monde. Sans eux, l’anarchie régnerait et l’humanité retomberait dans la nuit primordiale d’où elle eut tant de peine à émerger. L’horrible image de l’anarchie était constamment mise sous les yeux de leurs enfants, jusqu’à ce qu’obsédés par cette crainte entretenue, ils fussent prêts à en obséder leurs propres descendants. Telle était la bête qu’il fallait fouler aux pieds, et son écrasement constituait le suprême devoir de l’aristocrate. En résumé, eux seuls, par leurs efforts et sacrifices incessants, se tenaient entre la faible humanité et le monstre dévorant ; ils le croyaient fermement, ils en étaient sûrs.

Je ne saurais trop insister sur cette conviction de rectitude morale commune à toute la classe des oligarques. Elle a fait la force du Talon de Fer, et beaucoup de camarades ont mis trop de temps ou de répugnance à la comprendre. La plupart ont attribué la force du Talon de Fer à son système de récompenses et de punitions. C’est une erreur. Le ciel et l’enfer peuvent entrer comme facteurs premiers dans le zèle religieux d’un fanatique ; mais, pour la grande majorité, ils sont accessoires par rapport au bien et au mal. L’amour du bien, le désir du bien, le mécontentement de ce qui n’est pas tout à fait bien, en un mot, la bonne conduite, voilà le facteur primordial de la religion. Et l’on peut en dire autant de l’Oligarchie. L’emprisonnement, le bannissement, la dégradation d’une part, de l’autre, les honneurs, les palais, les cités de merveille, ce sont là des contingences. La grande force motrice des oligarques est leur conviction de bien faire. Ne nous arrêtons pas aux exceptions : ne tenons pas compte de l’oppression et de l’injustice au milieu desquelles le Talon de Fer a pris naissance. Tout cela est connu, admis, entendu. Le point en question est que la force de l’Oligarchie gît actuellement dans sa conception satisfaite de sa propre rectitude[118].

À tout prendre, la force de la révolution aussi, durant ces vingt dernières et terribles années, a résidé exclusivement dans sa conscience d’être honnête. On ne peut expliquer autrement nos sacrifices, ni l’héroïsme de nos martyrs. C’est pour cette seule raison que l’âme d’un Mendenhall s’est enflammée pour la Cause et qu’il a écrit son admirable Chant du Cygne dans la nuit qui précéda son supplice. C’est pour cette seule raison qu’Hubert est mort dans les tortures, refusant jusqu’au bout de trahir ses camarades. C’est pour le même motif qu’Anna Roylston a refusé le bonheur de la maternité et que John Carlson est resté, sans rétribution, le fidèle gardien du refuge de Glen Ellen. Qu’on interroge tous les camarades révolutionnaires, hommes ou femmes, jeunes ou vieux, éminents ou humbles, géniaux ou simples, on trouvera toujours qu’ils ont eu pour mobile puissant et persistant leur soif de droiture.

Mais revenons à notre histoire. Ernest et moi, avant de quitter notre refuge, nous avions parfaitement compris à quel point s’était développée la puissance du Talon de Fer. Les castes ouvrières, les Mercenaires, les innombrables agents et policiers de tout ordre étaient complètement gagnés à l’Oligarchie. Tout considéré, et abstraction faite de la perte de leur liberté, ils vivaient plus à l’aise que jamais auparavant. D’autre part, la grande masse désespérée du peuple de l’Abîme s’enfonçait dans un abrutissement apathique et satisfait de sa misère. Toutes les fois que des prolétaires de force exceptionnelle se distinguaient du troupeau, les Oligarques s’emparaient d’eux en améliorant leur condition et en les admettant dans les castes ouvrières ou parmi les Mercenaires. Ainsi, tout mécontentement s’apaisait et le prolétariat se trouvait frustré de ses chefs naturels.

La condition du peuple de l’Abîme était pitoyable. L’école communale avait cessé d’exister pour eux. Ils vivaient comme des bêtes dans des ghettos grouillants et sordides, ils pourrissaient dans la misère et la dégradation. Toutes leurs anciennes libertés avaient été supprimées. À ces esclaves du travail, le choix même de ce travail était dénié. On leur refusait également le droit de changer de résidence, et celui de porter ou de posséder des armes. Ils étaient serfs, non pas de la terre comme les fermiers, mais de la machine et du labeur. Quand le besoin d’eux se faisait sentir pour une tâche extraordinaire, comme la construction de grandes routes, lignes aériennes, canaux, tunnels, passages souterrains ou fortifications, des levées étaient opérées dans les ghettos des travailleurs, et par dizaines de milliers, de bonne volonté, ou de force, ils étaient transportés à pied d’œuvre. De véritables armées de serfs travaillent actuellement à la construction d’Ardis, parqués dans de misérables cabanes où la vie de famille est impossible, d’où la décence est bannie par une bestiale promiscuité. En vérité, elle est bien là dans les ghettos, la bête rugissante de l’Abîme tant redoutée des Oligarques : mais c’est eux-mêmes qui l’ont créée et l’entretiennent, c’est eux qui empêchent la disparition du singe et du tigre dans l’homme.

En ce moment même, le bruit court que de nouvelles levées sont projetées pour la construction d’Asgard, la cité-merveille qui doit dépasser toutes les splendeurs d’Ardis après l’achèvement de celle-ci[119]. C’est nous autres révolutionnaires qui nous chargerons de continuer cette grande œuvre, mais elle ne sera pas accomplie par de misérables serfs. Les murs, les tours et les flèches de cette ville féerique s’élèveront au rythme des chansons, et dans sa beauté incomparable seront amalgamés, au lieu de soupirs et de gémissements, de l’harmonie et de la joie.

Ernest était follement impatient de se retrouver dans le monde et en pleine activité, car les temps semblaient mûrs pour notre première révolte, celle qui échoua si lamentablement dans la commune de Chicago. Cependant il savait discipliner son âme à la patience, et pendant tout le temps que dura son tourment, pendant qu’Hadly, qu’on avait fait venir dans ce but de l’Illinois, le transformait en autre homme[120], il roulait dans sa tête de grands projets d’organisation du prolétariat instruit, et préparait des plans pour maintenir au moins un rudiment d’éducation chez le peuple de l’Abîme, dans l’éventualité, bien entendu, d’un échec de la première révolte.

Ce n’est qu’en janvier 1917 que nous quittâmes le refuge. Tout était prévu. Nous prîmes place immédiatement comme agents provocateurs dans le jeu du Talon de Fer. Je passais pour la sœur d’Ernest. Cette place nous avait été ménagée par les oligarques et les camarades en autorité dans leur cercle intime ; nous étions en possession de tous les papiers nécessaires, et notre passé même se trouvait en règle. Avec l’aide du cercle intime, cela n’était pas si difficile qu’on pourrait croire, car, dans ce monde d’ombres qu’était le service secret, l’identité restait toujours plus ou moins nébuleuse. Pareils à des fantômes, les agents allaient et venaient, obéissaient à des ordres, accomplissaient des devoirs, suivaient les pistes, faisaient des rapports à des officiers souvent inconnus, ou coopéraient avec d’autres agents qu’ils n’avaient jamais vus et ne devaient jamais revoir.


22. La Commune de Chicago


Non seulement notre qualité d’agents provocateurs nous permettait de voyager librement, mais elle nous mettait en contact avec le prolétariat et avec nos camarades révolutionnaires. Nous avions pied dans les deux camps à la fois, servant ostensiblement le Talon de Fer, mais travaillant en secret et de tout cœur pour la Cause. Les nôtres étaient nombreux dans les divers services secrets de l’Oligarchie, et en dépit de criblages et remaniements incessants, on n’a jamais pu nous en éliminer tout à fait.

Ernest avait contribué pour une large part au plan de la première révolte, dont la date avait été fixée pour le début du printemps de 1918. À l’automne de 1917, nous n’étions pas prêts, il s’en faut de beaucoup ; et la révolte, en éclatant prématurément, était vouée à l’échec. Naturellement, dans un complot à ce point compliqué, toute précipitation devient fatale. Le Talon de Fer l’avait bien prévu, et avait dressé ses plans en conséquence.

Nous avions projeté de diriger notre premier coup contre le système nerveux de l’oligarchie. Celle-ci n’avait pas oublié la leçon de la grève générale, et s’était prémunie contre la défection des télégraphistes en installant des postes sans fil, sous le contrôle des Mercenaires. De notre côté, nous avions pris nos mesures pour parer ce contrecoup. Au signal donné, de tous les refuges du pays, des villes, des agglomérations et des baraquements, devaient sortir des camarades dévoués qui feraient sauter les stations de T. S. F. Ainsi, dès le premier choc, le Talon de Fer serait mis à terre et virtuellement privé de l’usage de ses membres.

En même temps, d’autres camarades devaient dynamiter les ponts et tunnels et disloquer tout le réseau des voies ferrées. Des groupes étaient désignés pour s’emparer de l’état-major des Mercenaires et de la police, ainsi que de certains oligarques particulièrement habiles ou remplissant d’importantes fonctions exécutives. De cette façon, les chefs de l’ennemi seraient écartés du champ des batailles qui ne pouvaient manquer de s’engager un peu partout.

Beaucoup de choses s’accompliraient simultanément dès que le mot d’ordre serait lancé. Les patriotes canadiens et mexicains, dont le Talon de Fer était loin de soupçonner la force réelle, s’étaient engagés à seconder notre tactique. Puis il y avait les camarades (les femmes, car les hommes seraient employés ailleurs) chargées d’afficher les proclamations sortant de nos presses secrètes. Ceux d’entre nous qui occupaient de hauts emplois dans le Talon de Fer s’arrangeraient pour jeter immédiatement le désordre et l’anarchie dans tous leurs services. Nous avions des milliers de camarades parmi les Mercenaires. Leur tâche consisterait à faire sauter les magasins et à saboter les mécanismes délicats de toutes les machines de guerre. Des opérations analogues devraient être perpétrées dans les cités spéciales des Mercenaires et des castes ouvrières.

En un mot, nous voulions asséner un coup soudain, magistral et étourdissant. Avant que l’oligarchie pût s’en remettre, elle serait détruite. L’opération comportait des heures terribles et le sacrifice de nombreuses existences, mais nul révolutionnaire ne se laisse arrêter par de pareilles considérations. Et même, bien des choses, dans notre plan, dépendaient du peuple inorganisé de l’Abîme, qui devait être lâché sur les palais et les cités de ses maîtres. Qu’importait la perte des vies et la destruction des propriétés ? La bête de l’Abîme rugirait, la police et les Mercenaires tueraient ; c’est entendu. Mais la bête de l’Abîme rugissait à tous propos, et les massacreurs patentés tueraient de toute façon. Cela revient à dire que les divers dangers qui nous menaçaient se neutralisaient réciproquement. Pendant ce temps-là nous accomplirions notre besogne avec une sécurité relative, et nous prendrions la direction de tout le mécanisme social.

Tel était notre plan ; chaque détail avait d’abord été élaboré en secret, puis, à mesure que l’époque approchait, communiqué à un nombre croissant de camarades. Cet élargissement progressif du complot en était le point dangereux : mais ce point ne fut même pas atteint. Grâce à son système d’espionnage, le Talon de Fer eut vent de la révolte projetée, et se prépara à nous infliger une nouvelle et sanglante leçon. Chicago fut le lieu choisi pour la démonstration, et elle fut exemplaire.

De toutes les villes, Chicago était la plus mûre pour la révolution[121] — Chicago jadis appelée la cité de sang, et qui allait de nouveau mériter ce surnom. Trop de grèves y avaient été écrasées à l’époque du capitalisme, et trop de têtes brisées dans la dernière, pour que les travailleurs fussent disposés à oublier ou pardonner. La révolte y couvait même parmi les castes ouvrières. Malgré leur changement de condition et toutes les faveurs accordées, leur haine de la classe dominatrice ne s’était pas éteinte. Cet état d’esprit avait contaminé les Mercenaires, dont trois régiments étaient même disposés à se joindre à nous en masse.

Chicago avait toujours été le centre des orages qui éclataient entre le travail et le capital ; ville des combats de rues et des morts violentes, où la conscience de classe et l’organisation étaient aussi développées chez les travailleurs que chez les capitalistes, où jadis les maîtres d’école eux-mêmes formaient des syndicats affiliés dans la Confédération Américaine du Travail avec ceux des aides-maçons et plâtriers. Chicago devait donc devenir le centre de dépression de cet orage prématuré que fut la première révolte.

Le déchaînement du cyclone fut précipité par le Talon de Fer. Ce fut habilement fait. Toute la population, y compris les castes des travailleurs privilégiés, fut soumise à une série de traitements outrageants. Des engagements et des accords furent violés, et les punitions les plus rigoureuses prodiguées pour des fautes insignifiantes. Le peuple de l’Abîme fut éveillé de son apathie à coups de fouet. Le Talon de Fer se mit en devoir de faire rugir la bête. En même temps, il faisait montre d’une incroyable insouciance en ce qui concernait les mesures de précaution les plus élémentaires. La discipline était relâchée parmi les Mercenaires restés en garnison, tandis que plusieurs régiments avaient été retirés de la ville et envoyés en diverses parties du pays.

Il ne fallut pas bien longtemps pour faire aboutir ce programme : ce fut l’affaire de quelques semaines. Nous autres révolutionnaires perçûmes quelques rumeurs sur l’état des esprits, mais elles étaient trop vagues pour nous faire comprendre la vérité. Nous pensions que ces dispositions à la révolte étaient spontanées et nous donneraient du fil à retordre, mais nous ne nous doutions pas que le mouvement était préparé de propos délibéré, et préparé si discrètement, dans le cercle du Talon de Fer, que rien n’en avait transpiré chez nous. L’organisation de ce complot en contre-partie fut une merveille, et son exécution en fut une autre.

J’étais à New York quand je reçus l’ordre de me rendre immédiatement à Chicago. L’homme qui me le remit était un des oligarques ; j’en fus certaine en l’entendant parler, bien que je ne connusse pas son nom et que je n’aie pas vu sa figure. Ses instructions n’étaient que trop claires : je lus tout de suite entre les lignes que notre conspiration était découverte ; la contre-mine n’attendait que l’étincelle pour éclater. Les innombrables agents du Talon de Fer, y compris moi-même, allaient faire jaillir cette étincelle, à distance ou en se rendant sur place. Je me flatte d’avoir conservé mon sang-froid sous le regard perçant de l’oligarque, mais mon cœur battait follement. Avant qu’il eût fini de donner ses ordres implacables, je me sentais prête à hurler et à lui serrer la gorge de mes dix doigts.

À peine hors de sa présence, je me mis à calculer l’emploi de mon temps. Si la chance me favorisait, je pouvais disposer de brèves minutes pour entrer en contact avec quelque chef local avant de sauter dans le train. Prenant mes précautions pour n’être pas suivie, je courus comme une folle à l’Hôpital d’Urgence et j’eus la chance d’être admise immédiatement près du médecin-chef, le camarade Galvin. Je commençais, hors d’haleine, à lui communiquer la nouvelle, mais il m’arrêta :

— Je suis au courant, dit-il d’un ton calme, en contraste avec l’éclair de ses yeux d’Irlandais. Je devinais le but de votre visite. J’ai reçu la communication voilà un quart d’heure et je l’ai déjà transmise. On fera tout le possible ici pour que les camarades se tiennent tranquilles. Chicago, mais Chicago seul, doit être sacrifié.

— Avez-vous essayé de vous mettre en rapport avec Chicago ? demandai-je.

Il secoua la tête. — Pas de communications télégraphiques. Chicago est isolé du monde, et l’enfer va s’y déchaîner.

Il s’arrêta un instant, et je le vis serrer le poing. Puis il éclata :

— Par Dieu ! Je voudrais bien y aller !

— Il y a encore une chance d’arrêter bien des choses, dis-je, si mon train n’a pas d’accident et si je puis arriver à temps ; ou si d’autres camarades du service secret, sachant la vérité, pouvaient y être assez tôt.

— Vous autres du cercle intime, vous vous êtes laissés surprendre cette fois, dit-il.

Je hochai la tête en toute humilité.

— Le secret était bien gardé, répondis-je. Seuls les chefs ont dû le connaître avant ce jour. N’ayant pu encore pénétrer jusque-là, nous étions forcément tenus dans l’ignorance. Si seulement Ernest était ici ! Peut-être est-il maintenant à Chicago, et alors tout va bien.

Le Dr Galvin fit un signe négatif : — D’après les dernières nouvelles, il venait d’être envoyé à Boston ou à New-Haven. Ce service secret pour l’ennemi doit le gêner énormément, mais cela vaut mieux que de rester terré dans un refuge.

Je me levai pour partir, et Galvin me serra vigoureusement la main.

— Ne perdez pas courage, me recommanda-t-il en guise d’adieu. Si la première révolte est perdue, nous en ferons une seconde, et cette fois-là nous serons plus sages. Au revoir et bonne chance. Je ne sais pas si je vous reverrai jamais. Ça va être terrible là-bas, mais je donnerais bien dix années de ma vie pour avoir la chance d’y être.

Le Vingtième-Siècle[122] quittait New York à six heures du soir et était censé arriver à Chicago à sept heures du matin. Mais il perdit du temps cette nuit-là. Nous suivions un autre convoi. Parmi les voyageurs de mon wagon Pulman se trouvait le camarade Hartman, qui appartenait comme moi au service secret du Talon de Fer. C’est lui qui me parla de ce train précédant immédiatement le nôtre. C’en était une parfaite reproduction, mais il ne contenait pas de voyageurs. Il était destiné, si l’on essayait de faire sauter le Vingtième-Siècle, à sauter à sa place. Même dans notre train il n’y avait pas grand monde, et je comptai à peine douze ou treize voyageurs dans notre voiture.

— Il doit y avoir de gros personnages dans ce train-ci, dit Hartman en conclusion. J’ai remarqué un wagon privé à l’arrière.

La nuit était tombée quand nous effectuâmes notre premier changement de locomotive, et je descendis sur le quai pour respirer un peu d’air pur et tâcher d’observer ce que je pourrais. Par les portières du wagon réservé, j’entrevis trois hommes que je connaissais. Hartman avait raison. L’un d’eux était le général Altendorff ; les deux autres, Masson et Vanderbold, représentaient le cerveau du service de l’Oligarchie.

C’était une belle nuit de clair de lune, mais j’étais agitée et ne pouvais dormir. À cinq heures du matin, je m’habillai et me levai.

Je demandai à la servante du cabinet de toilette combien le train avait de retard, et elle me répondit deux heures. C’était une mulâtresse. Je remarquai qu’elle avait les traits hagards, avec de grands cernes sous les yeux, qui semblaient dilatés par une angoisse persistante.

— Qu’avez-vous ? lui demandai-je.

— Rien, Mademoiselle ; seulement je n’ai pas bien dormi, répondit-elle.

Je la regardai avec plus d’attention et risquai un de nos signes. Elle y répondit, et je m’assurai qu’elle était des nôtres.

— Il va se passer à Chicago quelque chose de terrible, dit-elle. Il y a ce faux train devant nous. C’est lui, et les convois de troupes, qui nous retardent.

— Des trains militaires ? demandai-je.

Elle fit un signe affirmatif. — La ligne en est bondée. Nous en avons dépassé toute la nuit. Et tous se dirigent vers Chicago. On les branche sur la ligne aérienne. Cela en dit long… J’ai un bon ami à Chicago, ajouta-t-elle en manière d’excuse. C’est un des nôtres. Il est dans les Mercenaires, et j’ai peur pour lui.

Pauvre fille ! son amoureux appartenait à l’un des trois régiments infidèles.

Hartman et moi déjeunâmes ensemble dans le wagon-restaurant, et je me forçai à manger. Le ciel s’était couvert, et le train filait comme un tonnerre monotone à travers les grisâtres draperies de cette journée qui s’avançait. Les nègres mêmes qui nous servaient savaient qu’un événement tragique se préparait. Ils avaient perdu leur légèreté habituelle de caractère et semblaient oppressés : ils se montraient lents dans leur service, leur esprit était ailleurs, et ils échangeaient des murmures attristés à l’extrémité du wagon, près de la cuisine. Hartman voyait la situation sous un jour désespéré.

— Que pouvons-nous faire ? demanda-t-il pour la vingtième fois en haussant les épaules. Puis, indiquant la fenêtre :

— Voyez ! tout est prêt ! Vous pouvez être sûre qu’ils en tiennent comme cela jusqu’à une distance de trente ou quarante milles en dehors de la ville, sur toutes les voies ferrées.

Il faisait allusion aux trains militaires rangés sur les voies de garage. Les soldats faisaient leur popote sur des feux allumés près des rails, et regardaient curieusement notre train qui filait sans ralentir son allure foudroyante.

Quand nous entrâmes dans Chicago, tout était tranquille. Il était évident que rien d’anormal ne s’y passait encore. Dans les faubourgs on nous distribua les journaux du matin. Ils n’annonçaient rien, et pourtant les gens habitués à lire entre les lignes y pouvaient trouver bien des choses qui échapperaient au lecteur ordinaire. La fine main du Talon de Fer apparaissait dans chaque colonne. On laissait entrevoir certains points faibles dans l’armure de l’Oligarchie, mais bien entendu, il n’y avait rien de défini : on voulait que le lecteur trouvât son chemin à travers ces allusions. C’était adroitement fait. Comme romans d’intrigue, ces journaux du matin du 27 octobre étaient des chefs-d’œuvre.

Les dépêches locales manquaient, et rien que cette absence était un coup de maître. Elle enveloppait Chicago de mystère, et suggérait au lecteur ordinaire de cette ville l’idée que l’Oligarchie n’osait pas donner les nouvelles locales. Une rubrique rapportait des rumeurs, fausses, naturellement, d’actes d’insubordination commis un peu partout dans le pays, mensonges grossièrement déguisés sous des allusions complaisantes aux mesures de répression à prendre. Une autre énumérait toute une série d’attentats à la dynamite contre des stations de télégraphie sans fil, et les grosses récompenses promises à ceux qui en dénonceraient les auteurs. On annonçait beaucoup de forfaits analogues, non moins imaginaires, mais cadrant avec les plans des révolutionnaires. Tout cela avait pour but de créer, dans l’esprit des camarades de Chicago, l’impression qu’une révolte générale débutait, tout en y jetant la confusion par les détails d’échecs partiels. Pour quelqu’un qui n’était pas au courant il était impossible d’échapper à la sensation vague mais certaine que tout le pays était mûr pour un soulèvement qui avait déjà commencé à éclater.

Un télégramme disait que la défection des Mercenaires en Californie était devenue si sérieuse qu’une demi-douzaine de régiments avaient été débandés et démantelés, et que les soldats avec leurs familles avaient été expulsés de leurs cités spéciales et rejetés dans les ghettos de travailleurs. Or, les Mercenaires de Californie étaient, en réalité, les plus fidèles de tous à leurs employeurs. Mais comment pouvait-on le savoir à Chicago, isolée du reste du monde ? Il y avait aussi une dépêche mutilée dans la transmission, décrivant un soulèvement de la populace de New York, avec laquelle les castes ouvrières auraient fait cause commune, et se terminant par l’affirmation (destinée à être prise pour du bluff) que les troupes étaient maîtresses de la situation.

Et ce n’est pas seulement par la presse que les oligarques avaient cherché à répandre de trompeuses informations. Nous apprîmes plus tard qu’à diverses reprises, au commencement de la nuit, étaient venus des messages télégraphiques destinés uniquement à être surpris par les révolutionnaires.

— Je crois que le Talon de Fer n’aura pas besoin de nos services, remarqua Hartman en posant le journal qu’il venait de lire, quand le train entra au dépôt central. Ils ont perdu leur temps en nous envoyant ici. Leurs plans ont évidemment réussi mieux qu’ils ne s’y attendaient. L’enfer va se déchaîner d’une minute à l’autre.

Il se retourna pour regarder le train que nous venions de quitter.

— Je le pensais bien, dit-il. Ils ont décroché le wagon réservé au moment où les journaux ont été apportés dans le train.

Hartman était complètement abattu. J’essayai de le réconforter, mais il paraissait ignorer mes efforts. Tout à coup, il se mit à parler très vite et à voix basse pendant que nous traversions la gare. Je ne compris pas tout d’abord.

— Je n’en étais pas sûr, disait-il, et je n’en ai parlé à personne. Voilà des semaines que je tente l’impossible, et je n’ai pas pu arriver à une certitude. Faites attention à Knowlton. Je le soupçonne. Il connaît le secret d’un grand nombre de nos refuges. Il tient dans la main la vie de centaines des nôtres, et je crois que c’est un traître. C’est une impression plutôt qu’autre chose. Mais j’ai cru remarquer un changement chez lui depuis quelque temps. Il est possible qu’il nous ait vendus, ou en tous cas il va nous vendre. J’en suis presque sûr. Je ne voulais pas souffler mot de mes soupçons à âme qui vive, mais, je ne sais pourquoi, je m’imagine que je ne quitterai pas Chicago vivant. Ayez l’œil sur Knowlton. Tâchez de l’attirer dans un piège. Démasquez-le. Je ne sais rien de plus. Ce n’est qu’une intuition, et jusqu’à présent, je n’ai pas réussi à trouver le fil conducteur.

À ce moment, nous sortions sur le trottoir.

— Souvenez-vous, conclut Hartman d’un ton pressant. Ayez l’œil sur Knowlton.

Et il avait raison. Un mois ne s’était pas écoulé que Knowlton payait sa trahison de sa vie. Il fut formellement exécuté par les camarades du Milwaukee.

Tout était calme dans les rues, trop calme. Chicago semblait mort. On n’entendait pas le mouvement des affaires, il n’y avait même pas de voitures dehors. Les tramways à terre et les aériens ne marchaient pas. À intervalles seulement, sur les trottoirs, on rencontrait de rares passants, qui ne s’attardaient guère. Ils filaient très vite et avec un but évidemment bien défini, et cependant on devinait dans leur démarche une curieuse indécision, ils semblaient appréhender que les maisons ne leur tombent sur la tête ou que le trottoir ne s’enfonce sous leurs pieds. Pourtant, quelques gamins flânaient, et dans leurs yeux se lisait une attention contenue comme s’ils s’attendaient à des événements merveilleux et émouvants.

De quelque part, à une grande distance dans le sud, nous parvint le bruit sourd d’une explosion. Ce fut tout. Le calme reprit, bien que les gamins, mis en éveil, tendissent l’oreille, comme de jeunes daims, dans la direction du son. Les portes de tous les bâtiments étaient fermées, les devantures des magasins abaissées. Mais on voyait en évidence beaucoup de policiers et de gardes, et, de temps à autre, passait rapidement une patrouille de Mercenaires en automobiles.

Hartman et moi décidâmes d’un commun accord qu’il était inutile de nous présenter aux chefs locaux du service secret. Cette omission serait excusée, nous le savions, à la faveur des événements subséquents. Nous nous dirigeâmes donc vers le grand ghetto de travailleurs du quartier sud, dans l’espoir d’entrer en contact avec quelques-uns de nos camarades. Il était trop tard. Nous le savions. Mais nous ne pouvions rester à rien faire dans ces rues horriblement silencieuses. Où était Ernest ? Je me le demandais. Que se passait-il dans les cités des castes ouvrières et celles des Mercenaires ? Et à la forteresse ?

Comme en réponse à cette question, un rugissement prolongé s’éleva dans l’air, un grondement un peu assourdi par la distance, mais ponctué d’une série de détonations précipitées.

— C’est la forteresse ! s’écria Hartman. Le ciel ait pitié de ces trois régiments !

À un croisement de rues nous remarquâmes, dans la direction des magasins d’approvisionnement, une gigantesque fumée. Au carrefour suivant, nous en vîmes plusieurs autres qui montaient vers le ciel du quartier de l’ouest. Au-dessus de la cité des Mercenaires planait un gros ballon captif ; il éclata au moment même où nous le regardions, et ses débris enflammés retombèrent de toutes parts. Cette tragédie aérienne ne nous apprenait rien, car nous ne pouvions savoir si le ballon était monté par des amis ou des ennemis. Un bruit vague bourdonnait dans nos oreilles, quelque chose comme le bouillonnement lointain d’un chaudron gigantesque, et Hartman me dit que c’était le crépitement des mitrailleuses et des fusils automatiques.

Cependant, nous avancions toujours dans un voisinage tranquille, où n’arrivait rien d’extraordinaire. Il passa des agents de police et des patrouilles en automobile, puis une demi-douzaine de pompes qui revenaient évidemment d’un incendie quelconque. Un officier en automobile héla les pompiers, dont l’un répondit en criant : « Il n’y a pas d’eau ! Ils ont fait sauter les conduites principales. »

— Nous avons détruit l’approvisionnement d’eau, remarqua Hartman enthousiasmé. Si nous pouvons faire une chose pareille dans une tentative prématurée, isolée et avortée d’avance, que ne ferions-nous pas si l’effort avait mûri et concerté dans tout le pays ?

L’automobile de l’officier qui avait posé la question démarra en vitesse. Soudain éclata un fracas assourdissant. La voiture, avec son chargement humain, fut soulevée dans un tourbillon de fumée, puis s’affaissa en un tas de débris et de cadavres.

Hartman exultait.

— Bravo, bravo ! répétait-il à demi-voix. Aujourd’hui le prolétariat reçoit une leçon, mais il en donne une aussi.

La police accourait vers le lieu du sinistre. Une autre automobile de patrouille s’était arrêtée. Quant à moi, j’étais comme abasourdie par la soudaineté de l’événement. Je ne comprenais pas ce qui venait de se passer sous mes yeux, et je m’étais à peine aperçue que nous avions été saisis par la police. Brusquement, je vis un agent qui se préparait à abattre Hartman. Mais celui-ci, toujours de sang-froid, lui donna les mots de passe ; je vis le revolver braqué vaciller, puis s’abaisser, et j’entendis le policier grommeler d’un air déçu. Il était en colère et maudissait tout le service secret. Il déclarait qu’on avait toujours ces gens-là dans les jambes. Hartman lui répondait avec la suffisance caractéristique des agents du service de renseignements et lui dénonçait en détail les bévues de la police.

Comme au sortir d’un songe, je me rendis compte de ce qui était arrivé. Tout un groupe s’était formé autour de l’épave, et deux hommes étaient en train de soulever l’officier blessé pour le porter dans l’autre voiture. Une panique soudaine les saisit, et la bande affolée se dispersa dans toutes les directions. Les deux hommes avaient laissé retomber rudement le blessé et couraient comme les autres. L’agent grognon se mit à courir aussi, et Hartman et moi en fîmes autant, sans savoir pourquoi, poussés par une terreur aveugle à nous éloigner au plus vite de cet endroit fatal.

Il ne s’y passait rien de particulier à ce moment, et cependant je m’expliquai tout. Les fuyards revenaient timidement, mais à chaque instant ils levaient les yeux avec appréhension vers les fenêtres hautes des grandes maisons qui dominaient la rue de chaque côté comme les parois d’une gorge abrupte. De l’une de ces innombrables fenêtres, la bombe avait été lancée, mais de laquelle ? Il n’y avait pas eu de seconde bombe, mais on en avait eu la crainte.

Désormais, nous regardâmes les fenêtres d’une manière avertie. Derrière n’importe laquelle, la mort pouvait être braquée. Tout bâtiment était une embuscade possible. C’était la guerre dans cette jungle moderne qu’est une grande ville. Chaque rue représentant un canyon, chaque construction une montagne. Rien n’était changé depuis les temps de l’homme primordial, en dépit des automobiles de guerre qui filaient autour de nous.

Au détour d’une rue, nous trouvâmes une femme gisant sur le pavé dans une mare de sang.

Hartman se pencha sur elle. Quant à moi, je me sentais défaillir. Je devais voir bien des morts, ce jour-là, mais ce carnage en masse m’affecterait moins que ce premier cadavre abandonné là, à mes pieds, sur le pavé.

— Elle a reçu un coup de revolver dans la poitrine, déclara Hartman.

Elle serrait sous le bras, comme un enfant, un paquet d’imprimés. Même en mourant, elle n’avait pas voulu se séparer de ce qui avait causé sa mort. Car lorsque Hartman eut réussi à retirer le paquet, nous vîmes qu’il se composait de grandes feuilles imprimées, les proclamations des révolutionnaires.

— Une camarade ! m’écriai-je.

Hartman se contenta de maudire le Talon de Fer, et nous passâmes notre chemin. Nous fûmes plusieurs fois arrêtés par des agents ou des patrouilles, mais les mots de passe nous permirent d’avancer. Il ne tombait plus de bombes des fenêtres, les derniers passants semblaient s’être évanouis, et la tranquillité de notre voisinage immédiat était redevenue plus profonde que jamais. Cependant, le gigantesque chaudron continuait à bouillonner dans le lointain, le bruit de sourdes explosions nous arrivait de tous côtés, et des colonnes de fumée plus nombreuses dressaient plus haut leurs panaches sinistres.


23. La ruée de l’Abîme


Soudain les choses changèrent d’aspect : un frisson d’animation sembla vibrer dans l’air. Des automobiles passèrent d’un vol rapide, deux, trois, une douzaine, dont les occupants nous criaient des avertissements. Au prochain croisement de rues, une des voitures fit une terrible embardée sans ralentir, et l’instant d’après, à l’endroit qu’elle venait de quitter et dont elle était déjà loin, un grand trou fut creusé dans le pavé par l’explosion d’une bombe. Nous vîmes la police disparaître en courant dans les rues transversales, et nous savions que quelque chose d’effroyable approchait, dont nous entendions le grondement croissant.

— Nos braves camarades arrivent, dit Hartman.

Déjà nous pouvions voir leur tête de colonne barrant la rue d’un mur à l’autre, au moment où fuyait la dernière automobile de guerre : celle-ci s’arrêta un instant à notre hauteur. Un soldat en descendit en toute hâte, portant quelque chose qu’il déposa avec précaution dans le ruisseau ; puis il reprit sa place d’un bond. L’auto s’élança, vira au coin et disparut. Hartman courut au bord du trottoir et se pencha sur l’objet.

— N’approchez pas, me cria-t-il.

Je le vis travailler fébrilement de ses mains. Quand il me rejoignit, la sueur perlait sur son front.

— Je l’ai désamorcée, dit-il, et au bon moment. Ce soldat est un maladroit. Il la destinait à nos camarades, mais il ne lui avait pas donné assez de temps. Elle aurait éclaté prématurément : maintenant elle ne sautera plus.

Les événements se précipitaient. De l’autre côté de la rue, à un demi-pâté de maisons plus loin, aux fenêtres supérieures d’un bâtiment, je distinguai des gens qui regardaient. Je venais à peine de les signaler à Hartman qu’une nappe de flammes et de fumée se déployait sur cette partie de la façade, et l’air fut ébranlé par l’explosion. Le mur de pierres, en partie démoli, laissait voir la charpente de fer à l’intérieur. Un instant après, la façade de la maison d’en face était déchirée par des explosions analogues. Dans l’intervalle, on entendait crépiter les pistolets et fusils automatiques. Ce duel aérien dura plusieurs minutes, et finit par s’apaiser. Évidemment, nos camarades occupaient l’un des bâtiments, les Mercenaires celui d’en face, et ils se battaient à travers la rue ; mais il nous était impossible de savoir de quel côté étaient les nôtres.

À ce moment, la colonne qui avançait dans la rue arrivait presque à notre hauteur. Dès que les premiers rangs passèrent sous les fenêtres des bâtiments rivaux, l’action y reprit de plus belle. D’un côté on jetait des bombes dans la rue, de l’autre on en lançait sur la maison d’en face, qui ripostait. Du moins nous savions, cette fois, quelle était la maison occupée par nos amis. Ils faisaient du bon travail, défendant les gens de la rue contre les bombes de l’ennemi.

Hartman me saisit le bras et m’entraîna dans une impasse assez large qui servait d’entrée quelque part.

— Ce ne sont pas nos camarades ! me cria-t-il à l’oreille.

Les portes intérieures de ce cul-de-sac étaient fermées et verrouillées. Nous n’avions pas d’issue, car, à ce moment, la tête de colonne nous dépassait. Ce n’était pas une colonne, mais une cohue, un torrent déchaîné qui remplissait la rue ; c’était le peuple de l’Abîme affolé par la boisson et la souffrance, rugissant et se ruant enfin pour boire le sang de ses maîtres. Je l’avais déjà vu, ce peuple de l’Abîme : j’avais traversé ses ghettos, et croyais le connaître ; mais il me semblait aujourd’hui que je le voyais pour la première fois. Sa muette apathie s’était évanouie : il représentait à cette heure une force fascinatrice et redoutable, un flot qui s’enflait en lames de colère visible, en vagues grondantes et hurlantes, un troupeau de carnivores humains ivres de l’alcool pillé dans les magasins, ivres de haine, ivres de la soif du sang ; hommes en haillons, femmes en guenilles, enfants en loques ; êtres d’une intelligence obscure et féroce, sur les traits desquels s’était effacé tout ce qu’il y a de divin et imprimé tout ce qu’il y a de démoniaque dans l’homme ; des singes et des tigres ; des poitrinaires émaciés et d’énormes bêtes poilues ; des visages anémiés dont tout le suc avait été pompé par une société vampire, et des figures bouffies de bestialité et de vice : des mégères flétries et des patriarches barbus à têtes de morts : une jeunesse corrompue et une vieillesse pourrie ; faces de démons, asymétriques et torves, corps déformés par les ravages de la maladie et les affres d’une éternelle famine ; rebut et écume de la vie, hordes vociférantes, épileptiques, enragées, diaboliques !

Et pouvait-il en être autrement ? Le peuple de l’Abîme n’avait rien à perdre que sa misère et la douleur de vivre. Et qu’avait-il à gagner ? Rien autre chose qu’une orgie finale et terrible de vengeance. La pensée me vint que dans ce torrent de lave humaine, il y avait des hommes, des camarades, des héros, dont la mission avait consisté à soulever la bête de l’Abîme pour que l’ennemi fût occupé à la mater.

Alors, il m’arriva une chose surprenante : une transformation s’opéra en moi. La peur de la mort, pour moi-même ou pour les autres, m’avait quittée. Dans une étrange exaltation, je me sentais comme un être nouveau dans une nouvelle vie. Rien n’avait d’importance. La Cause était perdue pour cette fois, mais elle revivrait demain, toujours la même, toujours jeune et ardente. Et, aux horreurs déchaînées pendant les heures suivantes, je pus désormais prendre un calme intérêt. La mort ne signifiait rien, la vie ne signifiait pas davantage. Tantôt j’observais les événements en spectatrice, attentive, tantôt, entraînée dans leurs remous, j’y participais avec une égale curiosité. Mon esprit avait bondi à la froide altitude des étoiles et saisi, impassible, une nouvelle échelle d’appréciation des valeurs. Si je ne m’étais accrochée à cette planche de salut, je crois que je serais morte.

La foule s’était écoulée sur une longueur d’un demi-mille lorsque nous fûmes découverts. Une femme affublée de haillons invraisemblables, avec des joues caverneuses et des yeux noirs percés en trous de vrille, nous aperçut, Hartman et moi. Elle poussa un glapissement aigu et se précipita contre nous, entraînant une partie de la cohue. Je crois encore la voir, bondissant à un pas devant les autres, ses cheveux gris voltigeant en cordelettes emmêlées ; du sang lui coulait sur le front, provenant d’une blessure au cuir chevelu. Elle brandissait une hachette ; l’autre main, sèche et ridée, pétrissait convulsivement le vide comme une serre d’oiseau de proie. Hartman s’élança devant moi. L’instant ne se prêtait pas aux explications. Nous étions convenablement vêtus, cela suffisait. Son coup de poing atteignit la femme entre les yeux : la force du coup la rejeta en arrière, mais elle rencontra le mur mouvant et rebondit en avant, étourdie et désemparée, tandis que la hachette s’abattait sans force sur l’épaule d’Hartman.

L’instant d’après, je perdis la notion de ce qui arrivait. J’étais submergée par la foule. L’étroit espace où nous étions était rempli de cris, de hurlements et de blasphèmes. Les coups pleuvaient sur moi. Des mains déchiraient et arrachaient mes habits et ma chair. J’eus la sensation d’être mise en pièces. J’étais sur le point d’être renversée, étouffée. Au plus fort de la presse, une poigne solide me saisit à l’épaule et me tira violemment. Vaincue par la souffrance et l’écrasement, je m’évanouis.

Hartman ne devait pas sortir vivant de cette allée. Pour me défendre, il avait affronté le premier choc. C’est ce qui m’avait sauvée, car, tout de suite après, l’encombrement était devenu trop dense pour permettre autre chose que d’aveugles étreintes et tiraillements.

Je repris connaissance au sein d’une agitation effrénée ; autour de moi, tout était entraîné dans le même mouvement. J’étais balayée par une monstrueuse inondation qui me portait je ne sais où. L’air frais me caressait la joue et me râpait un peu les poumons. Languissante et étourdie, je sentais vaguement qu’un bras solide m’entourait la taille, me soulevait à demi et m’attirait en avant. Je m’aidais faiblement de mes propres jambes. Je voyais s’agiter devant moi le dos d’un paletot d’homme. Fendu de haut en bas le long de la couture médiane, il battait comme un pouls régulier, la fente s’ouvrant et se fermant au rythme du marcheur. Ce phénomène me fascina un bon moment, pendant que je recouvrais mes sens. Puis je ressentis mille piqûres d’aiguilles dans les joues et dans le nez, et je m’aperçus que du sang me coulait sur la figure. Mon chapeau avait disparu, ma chevelure défaite flottait au vent. Une douleur cuisante à la tête me rappela une main qui m’avait arraché les cheveux dans la cohue. Ma poitrine et mes bras étaient couverts de meurtrissures et tout endoloris.

Mon cerveau s’éclaircissait : sans arrêter ma course, je me retournai pour regarder l’homme qui me soutenait, celui qui m’avait arrachée à la foule et sauvée. Il perçut mon mouvement.

— Tout va bien, cria-t-il d’une voix rauque. Je vous ai reconnue tout de suite.

Moi, je ne me le remettais pas. Mais, avant d’avoir pu dire un mot, je marchai sur quelque chose de vivant qui se contracta sous mon pied. Poussée par ceux qui suivaient, je ne pus me baisser pour voir, mais je savais que c’était une femme tombée que des milliers de pieds écrasaient sans relâche sur le pavé.

— Tout va bien, répéta l’homme. Je suis Garthwaite.

Il était barbu, décharné et sale, mais je pus reconnaître en lui le robuste gaillard qui, trois ans auparavant, avait passé quelques mois dans notre refuge de Glen Ellen. Il me donna les mots de passe du service secret du Talon de Fer, pour me faire comprendre qu’il y était employé lui aussi.

— Je vous tirerai d’ici dès que j’en trouverai l’occasion, me dit-il ; mais marchez avec précaution, et, sur votre vie, prenez garde de faire un faux pas et de tomber !

Tout arrivait brusquement ce jour-là, et c’est avec une écœurante brusquerie que la foule s’arrêta. Je me heurtai violemment contre une grosse femme qui me précédait (l’homme au paletot fendu avait disparu), et ceux qui me suivaient furent projetés sur moi. L’enfer était déchaîné dans une cacophonie de hurlements, de malédictions et de cris d’agonie que dominaient le barattage des mitrailleuses et le crépitement de la fusillade. D’abord, je n’y compris rien. Des gens tombaient à droite, à gauche, tout autour de moi. La femme qui était devant moi se plia en deux et s’abattit, se serrant le ventre d’une étreinte affolée. Contre mes jambes un homme se débattait dans le spasme de la mort.

Je me rendis compte que nous étions en tête de la colonne. Je n’ai jamais su comment avait disparu le demi-mille d’humanité qui nous précédait, et je me demande encore s’il a été anéanti par quelque effroyable engin de guerre, disloqué et détruit par morceaux, ou s’il a pu s’échapper en se dispersant. Mais le fait certain est que nous nous trouvions là en tête de la colonne et non au milieu, et qu’en ce moment nous étions balayés par une stridente averse de plomb.

Dès que la mort eut un peu éclairci le tassement, Garthwaite, qui ne m’avait pas lâché le bras, se précipita à la tête d’une poussée de survivants vers le large porche d’un bâtiment d’affaires. Nous fûmes pressés contre les portes par une masse de créature pantelantes, haletantes, et demeurâmes un certain temps dans cette horrible situation.

— J’ai fait du propre, se lamentait Garthwaite. Je vous ai entraînée dans une belle souricière. Dans la rue, nous conservions une chance de jeu, ici nous n’en avons aucune. Il ne nous reste plus qu’à crier : « Vive la Révolution[123] ! »

Alors commença ce à quoi nous nous attendions. Les Mercenaires tuaient sans faire quartier. L’effroyable pression, d’abord exercée sur nous, diminuait au fur et à mesure de la tuerie. Les morts et les mourants, en tombant, faisaient de la place. Garthwaite mit sa bouche contre mon oreille et me cria des mots que je ne pus saisir dans l’effrayant vacarme. Sans attendre davantage, il me saisit, me jeta à terre et me recouvrit du corps d’une femme agonisante. Puis, à force de serrer et de pousser, il se glissa contre moi, me cachant en partie de son propre corps. Une montagne de morts et de mourants commença à s’empiler sur nous, et sur ce tas, des blessés se traînaient en geignant. Mais ces mouvements cessèrent bientôt, et un demi-silence régna, entrecoupé de plaintes, de soupirs et de râles.

J’aurais été écrasée sans l’aide de Garthwaite, et, malgré ses efforts, il semble inconcevable que j’aie pu survivre à une pareille compression. Pourtant, souffrance à part, j’étais possédée d’un unique sentiment de curiosité. Comment cela allait-il finir ? Qu’est-ce que je ressentirais en mourant ? C’est ainsi que je reçus mon baptême de sang, mon baptême rouge, dans la boucherie de Chicago. Jusqu’ici, j’envisageais la mort comme une théorie ; mais depuis, elle représente pour moi un fait sans importance, tant elle est facile.

Cependant, les Mercenaires n’étaient pas encore satisfaits. Ils envahirent le porche pour achever les blessés et rechercher les indemnes qui, comme nous, faisaient les morts. J’entendis un homme, arraché d’un monceau, les implorer d’une façon abjecte, jusqu’à ce qu’un coup de revolver lui coupât la parole. Une femme s’élança d’un autre tas en grondant et en tirant des coups de feu. Avant de succomber, elle déchargea six fois son arme, mais je ne pus savoir avec quel résultat, car nous ne suivions ces tragédies que par l’ouïe. À chaque instant nous parvenaient, par bouffées, des scènes du même genre, dont chacune se dénouait par un coup de revolver. Dans les intervalles, nous entendions les soldats parler et jurer en fouillant parmi les cadavres, tandis que leurs officiers les pressaient.

Enfin, ils s’attaquèrent à notre tas, et nous sentîmes la pression diminuer à mesure qu’ils enlevaient les morts et les blessés. Garthwaite se mit à prononcer les mots de passe. D’abord on ne l’entendait pas. Il éleva la voix.

— Écoute ça, dit un soldat. Et, aussitôt, s’éleva l’ordre bref d’un officier :

— Attention là ! Allez-y doucement !

Oh ! Cette première gorgée d’air pendant qu’on nous retirait ! Garthwaite dit le nécessaire tout de suite, mais je dus subir un bref interrogatoire pour prouver que j’étais au service du Talon de Fer.

— Ce sont bien des agents provocateurs, conclut l’officier.

C’était un jeune homme imberbe, un cadet de quelque grande famille d’oligarques.

— Sale métier ! grogna Garthwaite. Je vais donner ma démission et essayer d’entrer dans l’armée. Vous tenez le bon bout, vous autres.

— Vous le méritez bien, — répondit le jeune officier ; — je peux vous donner un coup d’épaule et tâcher d’arranger cela. Je n’aurai qu’à dire comment je vous ai trouvé.

Il prit le nom et le numéro de Garthwaite et se tourna de mon côté :

— Et vous ?

— Oh ! moi, je vais me marier, répondis-je d’un ton dégagé, et j’enverrai tout promener.

Ainsi, nous nous mîmes à causer tranquillement, pendant qu’on achevait les blessés autour de nous. Tout cela me fait aujourd’hui l’effet d’un rêve, mais, sur le moment, ce semblait la chose la plus naturelle du monde. Garthwaite et le jeune officier se perdirent dans une conversation animée sur la différence entre les méthodes de guerre moderne et cette bataille de rues et de gratte-ciels engagée dans toute une ville. Je les écoutais attentivement, tout en me recoiffant et épinglant les déchirures de mes jupes. Et, pourtant, tout ce temps, le massacre des blessés continuait. Parfois, les coups de revolver couvraient la voix de Garthwaite et de l’officier, et les obligeaient à se répéter.

J’ai passé trois jours de ma vie dans cette tuerie de la Commune de Chicago, et je puis donner une idée de son immensité en disant que, pendant tout ce temps, je n’ai guère vu autre chose que le massacre du peuple de l’Abîme et les batailles en plein air d’un gratte-ciel à l’autre. En réalité, je n’ai rien aperçu de l’œuvre héroïque accomplie par les nôtres. J’ai entendu les explosions de leurs mines et de leurs bombes, j’ai vu la fumée des incendies allumés par eux, et c’est tout. Cependant, j’ai suivi les épisodes aériens d’une grande action, l’attaque des forteresses, en ballon, par nos camarades. Elle eut lieu le second jour. Les trois régiments déloyaux avaient été détruits jusqu’au dernier homme. Les forteresses étaient bondées de Mercenaires, le vent soufflait dans la bonne direction ; et nos aérostats partaient d’un bâtiment d’affaires dans la Cité.

Notre ami Biedenbach, depuis son départ de Glen Ellen, avait inventé un explosif très puissant, qu’il avait baptisé du nom d’expédite, et les ballons étaient munis de ses engins. C’étaient de simples montgolfières, gonflées d’air chaud, grossièrement et hâtivement construites, mais qui suffirent à accomplir leur mission. Je vis toute la scène d’un toit voisin. Le premier ballon manqua complètement les forteresses et disparut dans la campagne ; mais nous devions entendre de ses nouvelles par la suite. Il avait pour pilotes Burton et O’Sullivan. Ils descendirent à la dérive au-dessus d’une voie ferrée, juste au moment où passait un train militaire lancé à toute vitesse vers Chicago. Ils laissèrent tomber toute leur charge d’expédite sur la locomotive, et les débris obstruèrent la voie pendant plusieurs jours. Le plus beau est que le ballon, délesté de sa charge d’explosifs, fit un bond dans l’air et ne retomba qu’à une douzaine de milles plus loin, de sorte que nos deux héros échappèrent sains et saufs.

La seconde nef échoua désastreusement. Volant mal et flottant trop bas, elle fut percée de coups de fusil comme une écumoire avant d’atteindre les forteresses. Elle était montée par Hertford et Guinness, qui furent déchiquetés en même temps que le champ où ils s’abattirent. Biedenbach était au désespoir — tout cela nous fut conté plus tard — aussi s’embarqua-t-il tout seul dans le troisième ballon. Lui aussi volait bas, mais la chance le favorisait, car les soldats ne réussirent pas à le trouer sérieusement. Je crois revoir toute la scène comme je la suivis alors du toit du gratte-ciel, — le sac gonflé en dérive et l’homme suspendu dessous comme un point noir. Je ne pouvais apercevoir la forteresse, mais les gens sur le toit disaient qu’il était juste au-dessus. Je ne vis pas tomber la charge d’expédite ; mais je vis le ballon faire un bond dans le ciel. Au bout d’un instant appréciable une grande colonne de fumée se dressa dans l’air, et c’est seulement après que j’entendis le tonnerre de l’explosion. Le tendre Biedenbach venait de détruire une forteresse. Après cela, deux autres sphériques s’élevèrent en même temps. L’un fut mis en morceaux par l’explosion prématurée de l’expédite ; l’autre, déchiré par le contre-coup, tomba juste dans la forteresse qui restait et la fit sauter. La chose n’eût pas mieux réussi si elle avait été concertée, bien que deux camarades y aient perdu la vie.

Je reviens aux gens de l’Abîme, puisqu’en réalité c’est à eux seuls que j’eus affaire. Ils massacrèrent avec rage et détruisirent tout dans la ville proprement dite, mais ils ne réussirent pas un instant à atteindre dans l’ouest la cité des oligarques. Ceux-ci avaient bien pris leurs mesures de protection. Quelque effroyable que pût être la dévastation au cœur de la ville, eux-mêmes, avec leurs femmes et leurs enfants, devaient s’en tirer sans le moindre mal. On dit que, pendant ces terribles journées, leurs enfants s’amusaient dans les parcs, et que le thème favori de leurs jeux était une imitation de leurs aînés foulant aux pieds le prolétariat.

Cependant, les Mercenaires ne trouvèrent pas la tâche facile quand ils eurent non seulement à compter avec le peuple de l’abîme, mais encore à se battre avec les nôtres. Chicago resta fidèle à ses traditions, et si toute une génération de révolutionnaires fut balayée, elle entraîna avec elle bien près d’une génération d’ennemis. Il va de soi que le Talon de Fer garda secret le chiffre de ses pertes, mais tout en restant au-dessous de la vérité, on peut estimer à cent trente mille le nombre des Mercenaires tués. Malheureusement, les camarades n’avaient aucune chance de succès. Au lieu d’être soutenus par une révolte de tout le pays, ils étaient seuls, et l’oligarchie pouvait disposer contre eux de la totalité de ses forces. En cette occurrence, heure par heure, jour par jour, train sur train, par centaines de mille, les troupiers furent déversés sur Chicago.

Mais le peuple de l’Abîme aussi était innombrable. Fatigués de tuer, les militaires entreprirent un vaste mouvement enveloppant qui devait aboutir à refouler la populace, comme du bétail, dans le lac Michigan. C’est au début de ce mouvement que Garthwaite et moi avions rencontré le jeune officier. Si cette tactique échoua, ce fut grâce à l’effort splendide des camarades. Les Mercenaires, qui espéraient réunir toute la masse en un troupeau, ne réussirent pas à précipiter dans le lac plus de quarante mille de ces misérables. À maintes reprises, au moment où quelque groupe bien en main était ramené vers les quais, nos amis créaient une diversion, et la foule s’échappait par quelque ouverture pratiquée dans le filet.

Nous en vîmes un exemple peu de temps après notre rencontre avec le jeune officier. L’attroupement dont nous avions fait partie, et qui avait été repoussé, trouva la retraite coupée vers le sud et vers l’est par de forts contingents. Les troupes que nous avions rencontrées les contenaient du côté ouest. Le nord, seul, lui restait ouvert, et c’est vers le nord qu’il marcha, c’est-à-dire vers le lac, harcelé des trois autres côtés par le tir des mitrailleuses et des fusils automatiques. J’ignore s’il pressentit sa destination ou si ce fut un sursaut aveugle du monstre ; mais, en tous cas, la foule s’engouffra soudain dans une rue transversale vers l’ouest, puis tourna au prochain carrefour, et, revenue sur ses pas, se dirigea au sud vers le grand ghetto.

À ce moment précis, Garthwaite et moi nous essayions de gagner vers l’ouest pour sortir de la région des combats de rues, et nous retombâmes en plein dans la mêlée. En tournant un coin, nous vîmes la multitude hurlante qui se précipitait sur nous. Garthwaite me saisit par le bras et nous allions nous mettre à courir, lorsqu’il me retint juste à temps pour m’empêcher de me jeter sous les roues d’une demi-douzaine d’automobiles blindées et munies de mitrailleuses qui accouraient à toute vitesse ; derrière, se trouvaient des soldats armés de fusils automatiques. Tandis qu’ils prenaient position, la foule arrivait sur eux et il semblait bien qu’ils allaient être submergés avant d’avoir pu entrer en action.

De ci de là, des soldats déchargeaient leurs fusils, mais ces feux individuels étaient absolument sans effet sur la tourbe qui continuait à avancer en mugissant de rage. Il y avait évidemment des difficultés à manœuvrer les mitrailleuses. Les automobiles sur lesquelles elles étaient montées barraient la rue, de sorte que les tirailleurs devaient prendre position dessus, ou entre elles, et sur les trottoirs. Il venait de plus en plus de soldats, et nous ne pouvions pas sortir de l’encombrement. Garthwaite me tenait par le bras, et nous nous aplatissions contre la façade d’une maison.

La foule n’était pas à dix mètres quand les mitrailleuses entrèrent en action. Devant ce mortel rideau de feu, rien ne pouvait survivre. La cohue arrivait toujours, mais n’avançait plus. Elle s’empilait en un énorme tas, en une vague grossissante de morts et de mourants. Ceux qui étaient derrière poussaient les autres en avant, et la colonne, d’un ruisseau à l’autre, rentrait en elle-même comme un télescope. Des blessés, hommes et femmes, rejetés par dessus la crête de cet horrible mascaret dévalaient en se débattant jusque sous les roues des automobiles et les pieds des soldats, qui les perçaient de leurs baïonnettes. Je vis pourtant un de ces malheureux se remettre sur pieds et sauter sur un soldat qu’il mordit à la gorge. Tous deux, le militaire et l’esclave, roulèrent étroitement enlacés dans la fange.

Le feu cessa. La besogne était accomplie. La populace avait été arrêtée dans sa folle tentative de percée. L’ordre fut donné de dégager les roues des autos blindées. Elles ne pouvaient avancer sur ce monceau de cadavres, et on voulait les détourner sur la rue transversale. Les soldats étaient en train de retirer les corps d’entre les roues lorsque la chose se passa. Nous sûmes, plus tard, comment elle s’était produite. Au bout du pâté de maisons, il y en avait une occupée par une centaine de nos camarades. Ils s’étaient frayés un chemin à travers les toits et les murs, d’une maison à l’autre, et avaient fini par arriver droit au-dessus des mercenaires massés dans la rue. Alors eut lieu le contre-massacre.

Sans le moindre signe prémonitoire, une averse de bombes tomba du sommet du bâtiment. Les automobiles furent réduites en miettes, ainsi qu’un grand nombre de soldats. Nous nous précipitâmes avec les survivants dans une course affolée. À l’extrémité opposée du pâté de maisons, le feu fut ouvert sur nous d’un autre bâtiment. Les soldats avaient tapissé la rue de cadavres, ce fut leur tour de servir de tapis. Quant à Garthwaite et moi, notre vie semblait protégée par un charme. Comme auparavant, nous nous réfugiâmes sous un porche. Mais, cette fois, il n’était pas disposé à s’y laisser prendre. Quand l’éclatement des bombes s’apaisa, il risqua un œil de droite et de gauche.

— La populace revient, — me cria-t-il. Il faut nous tirer d’ici.

Nous courûmes en nous tenant par la main sur le pavé ensanglanté, et nous glissions et piétinions en nous hâtant vers le coin le plus proche. Dans la rue transversale, nous aperçûmes quelques soldats qui fuyaient encore. Il ne leur arrivait rien. La voie était libre. Nous nous arrêtâmes un instant pour regarder en arrière. La foule déferlait lentement. Elle était occupée à s’armer des fusils des morts et à achever les blessés. Nous vîmes la fin du jeune officier qui nous avait porté secours. Il se souleva péniblement sur un coude et se mit à décharger au hasard son pistolet automatique.

— Voilà ma chance de promotion dans le lac ! — dit Garthwaite en riant, au moment où une femme s’élançait sur le blessé en brandissant un couperet de boucherie. — Allons-nous-en ! Nous sommes dans la mauvaise direction, mais nous nous en tirerons de façon ou d’autre.

Nous fuyions vers l’est à travers des rues tranquilles, et à chaque tournant, nous nous tenions prêts à toute éventualité. Vers le sud, un immense incendie remplissait le ciel ; c’était le grand ghetto qui brûlait. À la fin, je m’affaissai au bord du trottoir, épuisée, incapable de faire un pas de plus. J’étais meurtrie, brisée et endolorie dans tous mes membres ; pourtant, je ne pus m’empêcher de sourire quand Garthwaite me dit, en roulant une cigarette :

— Je sais que j’ai fait du gâchis en essayant de vous tirer du pétrin, mais je ne vois ni queue ni tête à la situation. C’est un brouillamini à n’y rien comprendre. Chaque fois que nous essayons d’en sortir, il arrive quelque chose qui nous rejette dedans. Nous ne sommes qu’à un ou deux pâtés de maisons de l’endroit où je vous ai tirée de cette impasse. Amis et ennemis, tout est confondu. C’est le chaos. On ne peut pas dire par qui sont occupés ces maudits bâtiments. Quand on essaye de le savoir, il vous tombe une bombe sur la tête. Si l’on passe son chemin tranquillement, on se bute dans la populace et l’on est fauché par les mitrailleuses, ou bien on donne du nez dans les Mercenaires et l’on est canardé par ses propres camarades postés sur un toit. Et, par dessus le marché, la populace arrive et vous tue aussi.

Il secoua mélancoliquement la tête, alluma sa cigarette et s’assit à côté de moi.

— Et avec ça, j’ai une de ces faims ! ajouta-t-il. Je pourrais manger des pavés.

L’instant d’après, il était sur pied pour chercher effectivement un pavé au milieu de la rue. Il le rapporta et s’en servit pour attaquer la fenêtre d’un magasin.

— C’est un rez-de-chaussée et ça ne vaut rien, expliqua-t-il en m’aidant à franchir l’ouverture qu’il avait pratiquée. Mais nous ne pouvons pas chercher mieux. Vous allez faire un somme et j’irai en reconnaissance. Je finirai bien par vous tirer de là, mais il faut du temps, du temps, un temps infini… et quelque chose à manger.

Nous nous trouvions dans une boutique de harnais, et il m’improvisa un lit avec des couvertures de cheval dans un bureau privé tout au fond du bâtiment. Pour ajouter à ma misère, je sentais venir une épouvantable migraine, et je ne fus que trop heureuse de fermer les yeux pour essayer de dormir.

— Je vais revenir, dit-il en me quittant. Je ne promets pas de trouver une auto, mais sûrement je rapporterai de la boustifaille.

Et je ne devais pas revoir Garthwaite avant trois ans ! Au lieu de revenir, il fut transporté dans un hôpital avec une balle dans les poumons et une autre dans la partie charnue du cou.


24. Cauchemar


J’étais d’autant plus éreintée que, la nuit précédente, dans le train, je n’avais pas fermé l’œil. Je m’endormis profondément. La première fois que je me réveillai, il faisait nuit. Garthwaite n’était pas revenu. J’avais perdu ma montre et j’ignorais absolument l’heure qu’il pouvait être. Je restai quelque temps couchée, les yeux fermés, et j’entendis encore ce même bruit sourd d’explosions lointaines : l’enfer était toujours déchaîné. Je me glissai vers le devant du magasin. D’immenses incendies se reflétaient dans le ciel, et dans la rue on y voyait presque aussi clair qu’en plein jour : on aurait pu lire facilement les plus petits caractères. De quelques îlots de maisons plus loin venait la pétarade des grenades et des mitrailleuses, et d’une grande distance m’arriva l’écho d’une série de grosses explosions. Je regagnai mon lit de couvertures et me rendormis.

Lorsque je m’éveillai de nouveau, une lumière jaune et maladive s’infiltrait jusqu’à moi. C’était l’aurore du second jour. Je revins vers la façade du magasin. Le ciel était rempli d’un nuage de fumée zébré d’éclairs livides. De l’autre côté de la rue titubait un misérable esclave. D’une main, il se comprimait fortement le flanc, et il laissait derrière lui une trace sanglante. Ses yeux remplis d’effroi rôdaient de tous côtés et se fixèrent un instant sur moi. Son visage portait l’expression pathétique et muette d’un animal blessé et traqué. Il me voyait, mais aucun lien d’entente n’existait entre nous, ni, de son côté du moins, la moindre sympathie. Il se replia sensiblement sur lui-même et se traîna plus loin. Il ne pouvait attendre aucune aide en ce monde. Il était une des proies poursuivie dans cette grande chasse aux ilotes à laquelle se livraient les maîtres. Tout ce qu’il pouvait espérer, tout ce qu’il cherchait, c’était un trou où ramper et se cacher comme une bête sauvage. Le tintamarre d’une ambulance qui passait au coin le fit sursauter. Les ambulances n’étaient pas faites pour ses pareils. Avec un grognement plaintif, il se jeta sous un porche. Une minute après, il en ressortait et reprenait son clochement désespéré.

Je retournai à mes couvertures et j’attendis pendant une heure encore le retour de Garthwaite. Mon mal de tête ne s’était pas dissipé ; au contraire, il augmentait. Il me fallait un effort de volonté pour ouvrir les yeux, et quand je voulais les fixer sur quelque chose, j’éprouvais une intolérable torture. Je sentais dans ma cervelle un battement formidable. Faible et chancelante, je sortis par la vitrine brisée et descendis la rue, cherchant d’instinct et au hasard à m’échapper de cette affreuse boucherie. Et, à partir de ce moment, je vécus dans un cauchemar. Mon souvenir des heures suivantes est comme celui qu’on garde d’un mauvais rêve. Beaucoup d’événements sont nettement au point dans mon cerveau, images indélébiles séparées par des intervalles d’inconscience pendant lesquels ont dû se passer des choses que j’ignore et ne saurai jamais.

Je me souviens d’avoir butté au tournant contre les jambes d’un homme. C’était le pauvre diable de tout à l’heure qui s’était traîné jusque-là et s’était étendu sur le pavé. Je revois distinctement ses pauvres mains noueuses ; elles ressemblaient plus à des pattes cornées et griffues qu’à des mains, toutes tordues et déformées par son labeur quotidien, avec leurs paumes couvertes d’énormes durillons. En reprenant mon équilibre pour me remettre en route, je regardai la figure du misérable et je constatai qu’il vivait encore : ses yeux, vaguement conscients, étaient fixés sur moi et me voyaient.

Après cela, survient une de mes bienfaisantes absences. Je ne savais plus rien, je ne voyais plus rien, je me traînais simplement en quête d’un asile. Puis mon cauchemar se continue par la vision d’une rue jonchée de cadavres. J’arrivai là brusquement, comme un touriste rencontrant inopinément un cours d’eau rapide. Mais cette rivière-là ne coulait pas. Figée dans la mort, étale et unie, elle s’étendait d’un bord à l’autre et recouvrait même les trottoirs : de distance en distance, tels des glaçons entassés, des monceaux de corps en brisaient la surface. Pauvres gens de l’Abîme, pauvres serfs traqués, ils gisaient là comme des lapins de Californie après une battue[124]. J’observai cette voie funèbre dans les deux sens : il ne s’y produisait pas un mouvement, pas un bruit. Les bâtiments muets regardaient la scène de leurs nombreuses fenêtres. Une fois, pourtant, et une fois seulement, je vis un bras remuer dans ce fleuve léthargique. Je jurerais que ce bras se convulsa en un geste d’agonie, en même temps que se soulevait une tête ensanglantée, spectre d’horreur indicible, qui me baragouina quelque chose d’inarticulé, puis retomba et ne bougea plus.

Je vois encore une autre rue bordée de maisons tranquilles, et je me souviens de la panique qui me rappela violemment à mes sens lorsque je me retrouvai devant le peuple de l’Abîme ; mais cette fois c’était bien un courant, et il se déversait dans ma direction. Puis je m’aperçus que je n’avais rien à craindre. Le flot coulait lentement, et de ses profondeurs s’élevaient des gémissements, des lamentations, des malédictions, des radotages séniles, des insanités hystériques. Il roulait les tout jeunes et les très vieux, les faibles et les malades, les impuissants et les désespérés, toutes les épaves de l’Abîme. L’incendie du grand ghetto du quartier sud les avait vomis dans l’enfer des combats de rue, et je n’ai jamais su où ils allaient ni ce qu’ils étaient devenus [125].

J’ai le vague souvenir d’avoir brisé une devanture et de m’être cachée dans une boutique, pour éviter un attroupement poursuivi par des soldats. À un autre moment, une bombe a éclaté près de moi dans une rue paisible où, bien que j’aie regardé dans tous les sens, je n’ai pu entrevoir aucun être humain. Ma prochaine réminiscence distincte débute par un coup de fusil : je m’aperçois soudain que je sers de cible à un soldat en automobile. Il m’a manquée, et instantanément je me mets à faire les signes et crier les mots de passe. Mon transport dans cette automobile demeure enveloppé d’un nuage, interrompu cependant par une nouvelle éclaircie. Un coup de fusil tiré par le soldat assis près de moi m’a fait ouvrir les yeux, et j’ai vu George Milford, que j’avais connu dans le temps à Pell Street, s’affaisser sur le trottoir. À l’instant même, le soldat tirait de nouveau, et Milford se pliait en deux, puis plongeait de l’avant, et s’abattait les membres écartés. Le soldat ricanait et l’automobile filait en vitesse.

Tout ce que je sais ensuite, c’est que je fus tirée d’un profond sommeil par un homme qui se promenait de long en large auprès de moi. Ses traits étaient tirés, et la sueur lui roulait du front sur le nez. Il appuyait convulsivement ses deux mains l’une sur l’autre contre sa poitrine, et du sang coulait par terre à chacun de ses pas. Il portait l’uniforme des Mercenaires. À travers un mur, nous parvenait le bruit assourdi d’éclatements de bombes. La maison où je me trouvais était évidemment engagée dans un duel avec un autre bâtiment.

Un médecin vint panser le soldat blessé, et j’appris qu’il était deux heures de l’après-midi. Mon mal de tête n’allait pas mieux, et le médecin suspendit son travail pour me donner un remède énergique qui devait me calmer le cœur et me soulager. Je m’endormis de nouveau, et quand je m’éveillai, j’étais sur le toit du bâtiment. La bataille avait cessé dans le voisinage, et je regardais l’attaque des ballons contre les forteresses. Quelqu’un avait un bras passé autour de moi et je m’étais blottie contre lui. Il me paraissait tout naturel que ce fût Ernest, et je me demandais pourquoi il avait les sourcils et les cheveux roussis.

C’est par le plus pur des hasards que nous nous étions retrouvés dans cette horrible ville. Il ne se doutait même pas que j’avais quitté New York et, en passant dans la chambre où je reposais, il ne pouvait pas en croire ses yeux. À dater de cette heure, je ne vis plus grand’chose de la Commune de Chicago. Après avoir observé l’attaque des ballons, Ernest me ramena dans l’intérieur du bâtiment, où je dormis tout l’après-midi et toute la nuit suivante. Nous y passâmes la troisième journée, et le quatrième jour nous quittâmes Chicago, Ernest ayant obtenu la permission des autorités et une automobile.

Ma migraine avait passé, mais j’étais très fatiguée de corps et d’âme. Dans l’automobile, adossée contre Ernest, j’observais d’un œil indolent les soldats qui essayaient de faire sortir la voiture de la ville. La bataille se prolongeait seulement dans des localités isolées. Par ci par là, des districts entiers, encore en possession des nôtres, étaient enveloppés et gardés par de forts contingents de troupes. Ainsi les camarades se trouvaient cernés dans une centaine de trappes isolées pendant qu’on travaillait à les réduire à merci : c’est-à-dire à les mettre à mort, car on ne leur faisait pas de quartier, et ils combattirent héroïquement jusqu’au dernier homme [126].

Toutes les fois que nous approchions d’une localité de ce genre, les gardes nous arrêtaient et nous obligeaient à un vaste détour. Il arriva, une fois, que le seul moyen de dépasser deux fortes positions des camarades était de franchir une région ravagée qui se trouvait entre les deux. De chaque côté, nous entendions le cliquetis et les rugissements de la bataille, tandis que l’automobile cherchait sa voie entre des ruines fumantes et des murs branlants. Souvent, les routes étaient bloquées par des montagnes de débris dont nous étions forcés de faire le tour. Nous nous égarions dans un labyrinthe de décombres, et notre avance était lente.

Des chantiers (ghetto, ateliers et tout le reste), il ne restait que des ruines où le feu couvait encore. Au loin, sur la droite, un grand voile de fumée obscurcissait le ciel. Le chauffeur nous apprit que c’était la ville de Pullman, ou du moins ce qui en subsistait après une destruction de fond en comble. Il était allé avec sa voiture y porter des dépêches dans l’après-midi du troisième jour. C’était, disait-il, l’un des endroits où la bataille avait sévi avec le plus de rage ; des rues entières y étaient devenues impraticables par suite de l’amoncellement des cadavres.

Au tournant d’une maison démantelée dans le quartier des chantiers, l’auto se trouva arrêtée par un barrage de corps : on aurait juré une grosse vague prête à déferler. Nous devinâmes facilement ce qui s’était passé. Au moment où la foule lancée à l’attaque tournait le coin, elle avait été balayée à angle droit et à courte distance par des mitrailleuses qui barraient la route latérale. Mais les soldats n’échappèrent pas au désastre. Une bombe sans doute éclata parmi eux ; car la foule, un instant contenue par l’entassement des morts et des mourants, avait couronné la crête et précipité son écume vivante et bouillonnante. Mercenaires et esclaves gisaient pêle-mêle, déchirés et mutilés, couchés sur les débris des automobiles et des mitrailleuses.

Ernest sauta de la voiture. Son regard venait d’être attiré par une frange de cheveux blancs surmontant des épaules couvertes seulement d’une chemise de coton. Je ne le regardais pas à ce moment, et c’est seulement quand il fut remonté près de moi et que la voiture eut démarré qu’il me dit :

— C’était l’évêque Morehouse.

Nous fûmes bientôt en pleine campagne, et je jetai un dernier regard vers le ciel rempli de fumée. Le bruit à peine perceptible d’une explosion nous arriva de très loin. Alors j’enfouis mon visage dans la poitrine d’Ernest et je pleurai doucement la Cause perdue. Son bras me serrait avec amour, plus éloquent que toute parole.

— Perdue, pour cette fois, chérie, murmura-t-il, mais pas pour toujours. Nous avons appris bien des choses. Demain, la Cause se relèvera, plus forte en sagesse et en discipline.

L’automobile s’arrêta à une gare du chemin de fer où nous devions prendre le train pour New York. Pendant que nous attendions sur le quai, trois rapides lancés vers Chicago passèrent dans un bruit de tonnerre. Ils étaient bondés de manœuvres en haillons, de gens de l’Abîme.

— Des levées d’esclaves pour la reconstruction de la ville, dit Ernest. Tous ceux de Chicago ont été tués.


25. Les terroristes


C’est seulement plusieurs semaines après notre retour à New York qu’Ernest et moi pûmes apprécier toute l’étendue du désastre qui venait de frapper la Cause. La situation était amère et sanglante. En divers endroits, dispersés dans tout le pays, il y avait eu des révoltés et des massacres d’esclaves. La liste des martyrs s’accroissait rapidement. D’innombrables exécutions avaient lieu un peu partout. Les montagnes et les contrées désertes regorgeaient de proscrits et de réfugiés traqués sans merci. Nos propres refuges étaient bondés de camarades dont la tête était mise à prix. Grâce aux renseignements fournis par les espions, plusieurs de nos asiles furent envahis par les soldats du Talon de Fer.

Un grand nombre de nos amis, découragés et désespérés par le recul de leurs espérances, ripostaient par une tactique terroriste. Il surgissait aussi des organisations de combat qui n’étaient pas affiliées aux nôtres et qui nous donnèrent beaucoup de mal [127]. Ces égarés, tout en prodiguant follement leurs propres vies, faisaient souvent avorter nos plans et retardaient notre reconstitution.

Et sur toute cette agitation piétinait le Talon de Fer, marchant impassible vers son but, secouant tout le tissu social, émondant les Mercenaires, les castes ouvrières et les services secrets pour en chasser les camarades, punissant, sans haine et sans pitié, acceptant toutes les représailles et remplissant les vides aussi vite qu’ils se produisaient dans sa ligne de combat. Parallèlement, Ernest et les autres chefs travaillaient ferme à réorganiser les forces de la Révolution. On comprendra l’ampleur de cette tâche en tenant compte de… [128]


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  1. Redwoods (Sequoia ou Wellingtonia, sempervirens ou gigantea). Ces majestueux conifères sont une des curiosités de la Californie, où ils atteignent une hauteur de plus de cent mètres. Leurs troncs sont tellement vastes que l’on a pu pratiquer à travers l’un d’eux une route carrossable. Leur bois est estimé en ébénisterie. (Note du traducteur.)
  2. La seconde révolte fut, dans une large mesure, l’œuvre d’Ernest Everhard, bien qu’il ait naturellement coopéré avec les meneurs européens. L’arrestation et l’exécution d’Everhard constituèrent l’événement marquant du printemps de 1932. Mais il avait si minutieusement préparé ce soulèvement que ses complices purent réaliser ses plans sans trop de confusion ni de délai. C’est après l’exécution d’Everhard que sa veuve se retira à Wake Robin Lodge, petite habitation dans les montagnes de la Sonoma, en Californie.
  3. Allusion évidente à la première révolte, celle de la Commune de Chicago.
  4. Sans contredire Avis Everhard, on peut remarquer qu’Everhard fut simplement l’un des chefs nombreux et habiles qui projetèrent la seconde révolte. Aujourd’hui, avec le recul des siècles, nous sommes en mesure d’affirmer que, même s’il eût survécu, le mouvement n’en aurait pas moins désastreusement échoué.
  5. La seconde révolte fut véritablement internationale. C’était un plan trop colossal pour être élaboré par le génie d’un seul homme. Dans toutes les oligarchies du monde, les travailleurs étaient prêts à se soulever au signal donné. L’Allemagne, l’Italie, la France et toute l’Australie étaient des pays de travailleurs, des États socialistes, prêts à aider la révolution des autres pays. Ils le firent vaillamment ; et c’est pourquoi, lorsque la seconde révolte fut écrasée, ils furent écrasés eux aussi par l’alliance mondiale des oligarchies ; et leurs gouvernements socialistes furent remplacés par des gouvernements oligarchiques.
  6. John Cunningham, père d’Avis Everhard, était professeur à l’Université d’État de Berkeley, en Californie. Il avait pour spécialité les sciences physiques, mais se livrait à beaucoup d’autres recherches originales et était réputé comme un savant très distingué. Ses principales contributions à la science furent ses Études sur l’Électron et surtout son œuvre monumentale intitulée « Identité de la Matière et de l’Énergie », où il a établi sans contestation possible que l’unité ultime de matière et l’unité ultime de force sont une seule et même chose. Avant lui, cette idée avait été entrevue, mais non démontrée, par Sir Oliver Lodge et autres explorateurs du nouveau champ de la radioactivité.
  7. Les villes de Berkeley, d’Oakland et quelques autres, situées dans la baie de San Francisco, sont reliées à cette dernière capitale par des bacs qui font la traversée en quelques minutes ; elles forment virtuellement une agglomération unique.
  8. En ce temps-là les hommes avaient coutume de se battre à coups de poings pour remporter des prix. Quand l’un d’eux tombait sans connaissance ou était tué, l’autre prenait l’argent.
  9. Musicien nègre aveugle qui eut un instant de vogue aux États-Unis.
  10. Friedrich Nietzsche, le philosophe fou du XIXe siècle de l’ère chrétienne, qui entrevit de fantastiques éclairs de vérité, mais dont la raison, à force de tourner dans le grand cercle de la pensée humaine, s’enfuit par la tangente.
  11. Professeur célèbre, président de l’Université de Standford, fondée par dotation.
  12. Moniste idéaliste qui embarrassa longtemps les philosophes de son temps en niant l’existence de la matière, mais dont les raisonnements subtils finirent par s’écrouler quand les nouvelles données empiriques de la science furent généralisées en philosophie.
  13. Le grand tremblement de terre qui détruisit San Francisco en 1906.
  14. Durant cette période plusieurs ministres furent renvoyés de l’Église pour avoir prêché des doctrines inacceptables, surtout quand leur prédication se teintait de socialisme.
  15. À cette époque, la distinction entre gens nés dans le pays ou venus du dehors était nettement et jalousement tranchée.
  16. Ce livre a continué à être imprimé secrètement pendant les trois siècles du Talon de Fer. Il existe plusieurs copies de ses diverses éditions à la Bibliothèque nationale d’Ardis.
  17. En ce temps-là des groupes d’hommes de proie possédaient tous les moyens de transport et le public devait leur payer des taxes pour s’en servir.
  18. De pareilles querelles étaient fréquentes en ces temps de déraison et d’anarchie. Parfois les ouvriers refusaient de travailler, d’autres fois leurs employeurs refusaient de les laisser travailler. Les violences et les troubles résultant de ces désaccords occasionnaient la destruction de beaucoup de biens et de pas mal de vies. Tout cela nous paraît aujourd’hui inconcevable ; il en est de même d’une autre habitude de l’époque, celle qu’avaient les hommes des classes inférieures de casser les meubles quand ils se chamaillaient avec leurs femmes.
  19. Prolétariat, mot dérivé du latin Proletarii. Dans le système du Cens de Servus Tullius, c’était le nom donné à ceux qui ne rendaient d’autre service à l’État que d’élever des enfants (proles), autrement dit ceux qui n’avaient d’importance ni par la richesse, ni par la situation, ni par des capacités spéciales.
  20. Auteur de nombreux ouvrages économiques et philosophiques, Anglais de naissance, et candidat au poste de Gouverneur de Californie aux élections de 1906 sur la liste du Parti socialiste, dont il était l’un des chefs.
  21. Il n’y a pas dans l’histoire de page plus horrible que le traitement des enfants et des femmes réduits en esclavage dans les usines anglaises pendant la seconde moitié du XVIIIe siècle de l’ère chrétienne. C’est dans ces enfers industriels que naquirent quelques-unes des plus insolentes fortunes de l’époque.
  22. Everhard aurait pu trouver un exemple encore plus probant dans l’attitude adoptée par l’Église du Sud avant la guerre de Sécession, lorsqu’elle prenait ouvertement la défense de l’esclavage, comme il appert des quelques documents suivants. En 1835, l’Assemblée Générale de l’Église Presbytérienne déclara que « l’esclavage est reconnu dans l’Ancien et le Nouveau Testaments, et n’est pas condamné par l’autorité divine ». L’Association des Baptistes de Charleston disait, dans son adresse de la même année : « Le droit qu’ont les maîtres de disposer du temps de leurs esclaves a été nettement reconnu par le Créateur de toutes choses, qui est assurément libre d’investir qui bon lui semble de la propriété de quelque objet qui lui plaise. » Le révérend E.-D. Simon, docteur en Divinité et professeur du Collège Méthodiste Randolph-Macon en Virginie, écrivait : « Les extraits des Écritures Saintes affirment d’une façon non équivoque le droit de propriété sur les esclaves, avec tous les corollaires qui en découlent. Le droit de les acheter et de les vendre est clairement exposé. À tout prendre, soit que nous consultions la politique juive instituée par Dieu lui-même, ou l’opinion et la pratique unanimes du genre humain dans tous les âges, ou enfin les injonctions du Nouveau Testament et la loi morale, nous sommes amenés à conclure que l’esclavage n’est pas immoral. Une fois établi ce point, que les premiers Africains ont été légalement réduits en servitude, le droit d’y retenir leurs enfants en découle comme conséquence indispensable. Nous voyons donc que l’esclavage existant en Amérique est fondé en droit. »

    Rien d’étonnant que la même idée ait été reprise par l’Église, une ou deux générations plus tard, concernant la défense de la propriété capitaliste. Dans le grand Muséum d’Asgard se trouve un livre intitulé Essays in Application, écrit par Henry Van Dyke et publié en 1905. Autant que nous avons pu le conjecturer, l’auteur était un homme d’église. L’ouvrage est un bon exemple de ce qu’Everhard aurait appelé la mentalité bourgeoise. Il faut remarquer la similitude entre la déclaration de l’Association des Baptistes citée plus haut et celle qu’écrivit Van Dyke soixante-dix ans plus tard : « La Bible enseigne que Dieu possède le monde. Il le distribue à chaque homme selon son bon plaisir, conformément aux lois générales. »

  23. Il existait à cette époque des milliers de ces pauvres marchands appelés ambulants. Ils transportaient de porte en porte tout leur approvisionnement de marchandises. C’était un véritable gaspillage d’énergie. Les procédés de distribution étaient aussi confus et déraisonnables que tout l’ensemble du système social.
  24. A crazy ramshackle house, expression destinée à peindre l’état de ruine et de délabrement des maisons où gîtaient à cette époque un grand nombre de travailleurs. Ils payaient toujours un loyer au propriétaire, et un loyer énorme, étant donné le peu de valeur de ces taudis.
  25. En ce temps-là, le vol était très courant. Tout le monde se volait réciproquement. Les princes de la société volaient légalement ou faisaient légaliser leurs vols, tandis que les pauvres diables volaient illégalement. Rien n’était en sécurité à moins d’être gardé. Un grand nombre d’hommes étaient employés comme gardiens pour protéger les propriétés. Les maisons des riches étaient des combinaisons de forteresses, de caveaux voûtés et de coffres-forts. La tendance que nous remarquons encore chez nos jeunes enfants à s’approprier le bien d’autrui est considérée comme une survivance rudimentaire de cette disposition spoliatrice alors universellement répandue.
  26. Les travailleurs étaient appelés à leur tâche et en étaient congédiés par des coups de sifflets à vapeur horriblement perçants qui déchiraient les oreilles.
  27. La fonction des avocats de corporations était de servir par des méthodes déloyales les instincts rapaces de ces associations. En 1905, M. Théodore Roosevelt, alors Président des États-Unis, disait dans son discours pour la rentrée d’Harward : « Nous savons tous qu’en l’état de choses actuel, un grand nombre des membres les plus influents et les mieux rétribués du barreau, dans toutes les agglomérations riches, se font une spécialité d’élaborer des plans hardis et ingénieux en vue de permettre à leurs clients fortunés, individus ou corporations, d’éluder les lois faites, dans l’intérêt du public, pour régir l’usage des grosses fortunes. »
  28. Cet exemple donne une idée de la lutte à mort qui sévissait dans toute la société. Les hommes se déchiraient mutuellement comme des loups affamés. Les gros loups mangeaient les petits, et Jackson était un des plus faibles de cette horde humaine.
  29. Disons pour expliquer, non pas le juron de Smith, mais le verbe énergique employé par Avis, que ces virilités de langage, communes à l’époque, exprimaient parfaitement la bestialité de la vie qu’on menait alors, vie de félins plutôt que d’êtres humains.
  30. Allusion au total des voix obtenues par la liste socialiste aux élections de 1910. L’augmentation progressive de ce total indique la rapide croissance du parti de la Révolution aux États-Unis. Il était de 2068 voix en 1888, de 127 713 en 1902, de 435 040 en 1904, de 1 108 427 en 1908 ; et, en 1910 de 1 688 211.
  31. Dans cette lutte perpétuelle entre fauves, nul, si riche qu’il pût être, n’était jamais sûr de l’avenir. C’est par souci du bien-être de leur famille que les hommes inventèrent les assurances. Ce système qui, à notre âge éclairé, semble absurde et comique, représentait alors une chose très sérieuse. Le plus drôle est que les fonds des compagnies d’assurances étaient fréquemment pillés et dissipés par les personnages chargés de les administrer.
  32. Avant la naissance d’Avis Everhard, John Stuart Mill écrivit, dans son Essai sur la Liberté : « Partout où existe une classe dominante, c’est de ses intérêts de classe et de ses sentiments de supériorité de classe qu’émane une large part de la moralité publique. »
  33. Les contradictions verbales, appelées Irish bulls, ont été longtemps un charmant défaut des anciens Irlandais.
  34. Les journaux de 1902 attribuaient à M. George F. Baer, président de l’Anthracite Coal Trust, l’énonciation du principe suivant : « Les droits et intérêts des classes laborieuses seront protégés par les hommes chrétiens à qui Dieu, dans sa sagesse infinie, a confié les intérêts de la propriété dans ce pays.
  35. Le mot société est employé ici dans un sens restreint, selon l’usage courant de l’époque, pour désigner les frelons dorés qui, sans travailler, se gorgeaient aux rayons de miel de la ruche. Ni les hommes d’affaires, ni les travailleurs manuels, n’avaient le temps ni l’occasion de jouer à ce jeu de société.
  36. Le sentiment de l’Église à cette époque s’exprimait par la formule : « Apportez votre argent souillé. »
  37. Dans les colonnes de l’Outlook, revue critique hebdomadaire de l’époque (18 août 1906), est rapportée l’histoire d’un ouvrier qui perdit un bras dans des circonstances absolument semblables à celles du cas Jackson.
  38. Mot tiré du grec, signifiant « Les amis de l’étude ». (N. D. T.)
  39. Mot tiré du grec, signifiant « Les sages fous » et qui sert à désigner les étudiants de seconde année dans les universités américaines. (N. D. T.)
  40. On n’avait pas encore découvert la vie simple, et la coutume subsistait de remplir les appartements de bric-à-brac. Les chambres étaient des musées dont l’entretien exigeait un travail continuel. Le démon de la poussière était maître de la maison : il y avait mille moyens d’attirer la poussière, et quelques-uns seulement de s’en débarrasser.
  41. Cette invalidation de testaments était un des traits particuliers de l’époque. Pour ceux qui avaient accumulé de vastes fortunes, c’était un problème angoissant que la façon d’en disposer après leur mort. La rédaction et l’invalidation des testaments devinrent des spécialités complémentaires, comme la fabrication des cuirasses et celle des obus. On avait recours aux hommes de loi les plus subtils pour rédiger des testaments qu’il fut impossible d’invalider. Mais ils étaient invalidés quand même, souvent par les avocats mêmes qui les avaient rédigés. Néanmoins, l’illusion persistait chez les gens riches qu’il était possible de faire un testament absolument inattaquable, et pendant des générations cette illusion fut entretenue par les hommes de loi chez leurs clients. Ce fut une recherche analogue à celle du dissolvant universel par les alchimistes du moyen âge.
  42. Curieuse série de littérature d’un genre à part, destinée à répandre chez les travailleurs des idées fausses sur la nature des classes oisives.
  43. Les hommes de ce temps étaient esclaves de certaines formules, et l’abjection de cette servitude nous est difficile à comprendre. Il y avait dans les mots une magie plus forte que celle des escamoteurs. Les esprits étaient si confus qu’un simple mot avait le pouvoir de neutraliser les conclusions de toute une vie de pensées et de recherches sérieuses. Le mot Utopiste était un terme de ce genre, dont la simple prononciation suffisait à condamner les plans les mieux conçus d’amélioration ou de régénération économique. Des populations entières étaient frappées d’une sorte de folie au simple énoncé de certaines expressions comme « un honnête dollar » ou « un plein seau de mangeaille », dont l’invention était considérée comme un trait de génie.
  44. Nom donné d’abord aux détectives privés, puis aux gardiens de banques et autres domestiques armés du capitalisme, qui devinrent ensuite les Mercenaires organisés de l’Oligarchie.
  45. Les remèdes brevetés étaient des escroqueries patentées, mais le peuple s’y laissait prendre comme aux charmes et aux indulgences du moyen âge. La seule différence est que les remèdes brevetés étaient plus nuisibles et coûtaient plus cher.
  46. Jusque vers 1912, la grande masse du peuple conserva l’illusion qu’elle gouvernait le pays par ses votes. Il était gouverné en réalité par ce que l’on appelait les mécanismes politiques (political machines). Au début, les patrons ou entrepreneurs (bosses) de ces mécanismes extorquaient de grosses sommes aux capitalistes pour influencer la législature. Mais les gros capitalistes ne tardèrent pas à découvrir qu’il serait plus économique pour eux de posséder ces mécanismes et d’en salarier eux-mêmes les patrons.
  47. Robert Hunter, dans un livre intitulé Poverty, et publié en 1906, indiquait qu’à cette date il y avait aux États-Unis dix millions d’individus vivant dans le paupérisme.
  48. D’après le recensement de 1900 aux États-Unis (le dernier dont les chiffres aient été publiés) le nombre des enfants travaillant était de 1 752 187.
  49. La tendance de cette pensée est montrée par la définition suivante empruntée à un ouvrage intitulé The Cynic’s Word Book, publié en 1906 et écrit par un certain Ambrose Bierce, misanthrope avéré et notoire : « Grape-shot (Shrapnell) ». Argument que l’avenir prépare en réponse aux demandes du socialisme américain. »
  50. Les esclaves africains et les criminels étaient attachés par la jambe à un boulet ou une barre de fer qu’ils traînaient avec eux. Ce n’est qu’après l’avènement de la Fraternité de l’Homme que de pareilles pratiques tombèrent en désuétude.
  51. Il y avait eu, avant Everhard, des hommes qui avaient pressenti cette ombre, bien que comme lui, ils fussent incapables d’en préciser la nature. Voici ce que disait John O. Calhoun : « Un pouvoir supérieur à celui du peuple lui-même a surgi dans le Gouvernement. C’est un faisceau d’intérêts nombreux, divers et puissants, combinés en une masse unique et maintenus par la force de cohésion de l’énorme surplus qui existe dans les banques. » Et le grand humaniste Abraham Lincoln déclarait, quelques jours avant son assassinat : « Je prévois dans un avenir prochain une crise qui m’énerve et me fait trembler pour la sécurité de mon pays… Les corporations ont été intronisées ; il s’en suivra une ère de corruption en haut lieu, et le pouvoir capitaliste du pays s’efforcera de prolonger son règne en s’appuyant sur les préjugés du peuple, jusqu’à ce que la richesse soit agglomérée en quelques mains et que la République soit détruite. » (Note de l’auteur.)
  52. Ce livre, Économie et Éducation, fut publié dans le courant de l’année. Il en subsiste trois exemplaires, deux à Ardis et un à Asgard. Il traitait en détail de l’un des facteurs de conservation de l’ordre établi, à savoir le biais capitaliste pris par les universités et les écoles ordinaires. C’était un acte d’accusation logique et écrasant porté contre tout un système d’éducation qui ne développait dans l’esprit des étudiants que les idées favorables au régime, à l’exclusion de toute idée adverse et subversive. Le livre fit sensation, et fut promptement supprimé par l’oligarchie.
  53. Il n’existe aucun indice qui puisse nous faire connaître le nom de l’organisation que représentaient ces initiales.
  54. C’est un sonnet d’Oscar Wilde, un des maîtres du langage du XIXe siècle.
  55. at cut-rates. Une grosse compagnie pouvait vendre à perte plus longtemps qu’une petite, et c’était un moyen fréquemment employé pour la concurrence.
  56. Grange politics. De nombreux efforts furent tentés à cette période pour organiser la classe décadente des fermiers en un parti politique, dans le but de détruire les trusts et cartels par de sévères mesures législatives. Tous ces efforts échouèrent finalement.
  57. Le premier grand trust qui ait réussi, près d’une génération en avance des autres.
  58. Faillite ou banqueroute, institution spéciale qui permettait à l’industriel qui n’avait pas réussi de ne pas payer ses dettes, et qui avait pour effet d’adoucir les conditions par trop sauvages de cette lutte à coups de griffes et de dents.
  59. Everhard disait vrai, bien qu’il ait fait erreur sur la date de présentation du projet, qui eut lieu le 30 juin et non le 30 juillet. Nous possédons à Ardis le Congressional Record (Annales du Congrès), où il est fait mention de cette loi aux dates suivantes : 30 juin, 9, 15, 16 et 17 décembre 1902, 7 et 14 janvier 1903. L’ignorance manifestée à ce dîner par les hommes d’affaires n’avait rien d’exceptionnel. Très peu de gens connaissaient l’existence de cette loi. En juillet 1903, un révolutionnaire, E. Unterman, publia à Girard, Kansas, une brochure traitant de cette loi sur la milice. Elle se vendit un peu parmi les travailleurs, mais déjà la séparation des classes était assez tranchée, si bien que les gens de la classe moyenne n’entendirent jamais parler de cette brochure et demeurèrent dans l’ignorance de la loi.
  60. Ici Everhard montre clairement la cause de tous les troubles du travail de ce temps-là. Dans le partage du produit commun, le capital et le travail, chacun de son côté, voulaient avoir le plus possible, et la querelle était insoluble. Tant qu’exista le système de production capitaliste, travail et capital continuèrent à se chicaner sur le partage. La chose nous paraît aujourd’hui risible, mais il ne faut pas oublier que nous sommes en avance de sept siècles sur ceux qui vivaient alors.
  61. Théodore Roosevelt, Président des États-Unis, quelques années avant l’époque en question, fit en public la déclaration suivante : « Il faut une réciprocité plus libérale et plus étendue dans l’achat et la vente des marchandises, de façon que nous puissions disposer, d’une façon satisfaisante, dans les pays étrangers, du surplus de production des États-Unis. » Naturellement, le surplus de production dont il parlait, c’était le bénéfice des capitalistes en excédent de leur pouvoir de consommation. C’est à la même époque que le sénateur Mark Hanna disait : « La production de richesse aux États-Unis est annuellement supérieure d’un tiers à sa consommation. » Un autre sénateur, Chauncey Kepew, déclarait : « Le peuple américain produit annuellement deux milliards de richesse de plus qu’il n’en consomme. »
  62. Karl Marx, le grand héros intellectuel du socialisme, était un juif allemand du XIXe siècle, contemporain de John Stuart Mill. Nous avons peine à croire aujourd’hui, qu’après renonciation des découvertes économiques de Marx, plusieurs générations se soient écoulées au cours desquelles il fut tourné en dérision par les penseurs et les savants estimés dans le monde. Par suite de ses découvertes, il fut banni de son pays natal et mourut dans l’exil en Angleterre.
  63. C’est, à notre connaissance, la première fois que ce terme fut employé pour désigner l’Oligarchie.
  64. Cette division d’Everhard concorde avec celle de Lucien Sanial, une des autorités de l’époque en fait de statistiques. Voici, d’après le recensement de 1900 aux États-Unis, le nombre d’individus répartis dans ces trois classes d’après leurs professions : Classe des ploutocrates, 250 251 ; classe moyenne, 8 429 845 ; classe du prolétariat, 20 393 137.
  65. Standard Oil et Rockefeller — voir la dernière note du chapitre.
  66. Jusqu’en 1907 on considérait le pays comme dominé par onze groupes, mais leur nombre fut réduit par l’amalgamation des cinq groupes de voies ferrées en un cartel de tous les chemins de fer. Les cinq groupes ainsi amalgamés en même temps que leurs alliés financiers et politiques, étaient les suivants : 1° James J. Hill, avec sa direction du Nord-Ouest ; 2° le groupe des chemins de fer de Pennsylvanie, avec Schiff comme directeur financier, et de grosses maisons de banque de Philadelphie et de New York ; 3° Harriman, avec Frick comme avocat-conseil et Odell comme lieutenant politique, dirigeant les lignes de transport du Central continental et de la côte du Pacifique Sud-Ouest et Sud ; 4° les intérêts ferroviaires de la famille Gould ; et 5° Morse, Reid et Leeds, connus sous le nom de Rock-Island Crowd. Ces puissants oligarques, issus du conflit des rivalités, devaient suivre inévitablement la voie qui aboutit à la combinaison.
  67. Lobby, institution particulière ayant pour but d’intimider et de corrompre les législateurs qui étaient censés représenter les intérêts du peuple.
  68. Une dizaine d’années avant ce discours d’Everhard, la Chambre de Commerce de New York avait publié un rapport dont nous extrayons ces lignes : « Les chemins de fer gouvernent absolument les législatures de la majorité des États de l’Union ; ils font et défont à leur gré les sénateurs, députés et gouverneurs et sont les véritables dictateurs de la politique gouvernementale des États-Unis. »
  69. Rockefeller débuta comme membre du prolétariat, et, à force d’épargne et de ruse, réussit à organiser le premier trust parfait, celui qui est connu sous le nom de Standard Oil. Nous ne pouvons nous empêcher de citer une page remarquable de l’histoire de ce temps, pour montrer comment la nécessité, pour la Standard Oil, de replacer ses fonds en excédent, écrasa les petits capitalistes et hâta l’écroulement du système capitaliste. David Graham Phillips était un écrivain radical de cette époque, et cette citation d’un article de lui est empruntée à un numéro du Saturday Evening Post daté du 4 octobre 1902. C’est le seul exemplaire de ce journal qui soit parvenu jusqu’à nous ; mais, d’après sa forme et son contenu, nous devons conclure que c’était un des périodiques populaires à grand tirage :

    « Voilà dix ans environ, le revenu de Rockefeller était évalué à trente millions de dollars par une autorité très compétente. Il avait atteint la limite des placements profitables dans l’industrie du pétrole. Désormais d’énormes sommes en espèces, plus de deux millions de dollars par mois, se déversaient dans la caisse du seul John Davidson Rockfeller. Le problème du remploi devenait très sérieux. Il tourna au cauchemar. Le revenu du pétrole grossissait, s’enflait toujours, et le nombre des placements sûrs était limité, encore plus limité qu’à l’heure actuelle. Ce n’est pas précisément l’avidité de nouveaux profits qui poussa les Rockefeller vers d’autres branches d’affaires que le pétrole. Ils furent entraînés de force par ce flux de richesses qu’attirait irrésistiblement l’aimant de leur monopole. Ils durent organiser un personnel spécial pour faire des recherches et enquêtes de nouveaux placements. On dit que le chef de ce personnel reçoit un salaire annuel de 125 000 dollars.

    « La première excursion ou incursion remarquable des Rockefeller s’exerça dans le domaine des Chemins de fer. En 1895, ils gouvernaient un cinquième de la longueur des voies ferrées du pays. Que possèdent-ils aujourd’hui, ou que dirigent-ils comme propriétaires principaux. Ils sont puissants dans tous les grands chemins de fer de New York, nord, est et ouest, sauf un seul, où ils n’ont qu’une part de quelques millions. Ils sont dans la plupart des grandes lignes qui rayonnent de Chicago. Ils dominent dans plusieurs des réseaux qui s’étendent jusqu’au Pacifique. Ce sont leurs votes qui font la puissance de M. Morgan en ce moment, — il faut ajouter cependant qu’ils ont plus besoin de son cerveau qu’il n’a besoin de leurs votes, — et la combinaison des deux constitue dans une large mesure la « communauté d’intérêts ».

    « Mais les chemins de fer seuls ne suffisaient pas à absorber assez rapidement ces énormes vagues d’or. Les 2 500 000 dollars de J.-D. Rockefeller ne tardèrent pas à croître jusqu’à quatre, cinq, six millions par mois, jusqu’à 75 millions de dollars par an. Les pétroles devenaient tout bénéfice. Les remplois des revenus déversaient déjà leur mince tribut de plusieurs millions.

    « Les Rockefeller entrèrent dans le gaz et l’électricité dès que ces industries furent assez développées pour constituer un placement sûr. Et maintenant une grande partie du peuple américain, quel que soit le genre d’éclairage qu’ils emploient, doivent commencer à enrichir les Rockefeller dès que le soleil se couche. Puis ils se lancèrent dans les hypothèques de fermes. On raconte que, voilà quelques années, quand la prospérité permit aux fermiers de purger leurs hypothèques, J.-D. Rockefeller en fut affecté presque jusqu’aux larmes ; huit millions de dollars qu’il croyait placés en sûreté à de bons intérêts pour des années à venir furent soudainement accumulés sur le seuil de sa porte, réclamant à grands cris un nouvel emploi. Cette aggravation inattendue à son perpétuel souci de trouver des placements pour les enfants et les petits-enfants et les arrière-petits enfants de son pétrole, était plus que n’en pouvait supporter d’un cœur égal un homme affecté de mauvaise digestion…

    « Les Rockefeller se mirent dans les mines, — fer et charbon, cuivre et plomb ; — puis dans d’autres compagnies industrielles ; dans les tramways ; dans les obligations nationales, d’États ou municipales ; dans les grandes lignes maritimes, les bateaux à vapeur et les télégraphes ; dans les bien-fonds et les gratte-ciels, et les maisons d’habitation, et les hôtels et les pâtés de bâtiments d’affaires ; dans les assurances sur la vie et dans la banque. Il n’y eut bientôt plus un seul champ d’industrie où leurs millions ne fussent à l’œuvre…

    « La banque Rockefeller — la National City Bank — est de beaucoup la plus importante des États-Unis. Elle ne le cède dans le monde entier qu’à la Banque d’Angleterre et à la Banque de France. Les dépôts dépassent en moyenne cent millions de dollars par jour, et elle domine le marché des valeurs à la criée de Wall Street ainsi que la bourse des fonds publics. Mais elle n’est pas la seule : elle constitue le premier anneau d’une chaîne de banques Rockefeller, comprenant quatorze banques et consortiums dans la cité de New York, outre des banques très fortes et très influentes dans tous les grands centres monétaires du pays.

    « John D. Rockefeller possède des fonds de la Standard Oil pour une valeur de quatre à cinq millions de dollars à la cote du marché. Il a cent millions de dollars dans le Trust de l’acier, presque autant dans un seul réseau des chemins de fer de l’ouest, la moitié autant dans un autre, et ainsi de suite jusqu’à ce que l’esprit se fatigue à cataloguer ses richesses. Son revenu s’élevait l’an dernier à cent millions de dollars environ, — il est douteux que les revenus de tous les Rothschilds pris ensemble atteignent une somme supérieure, — et son revenu continue à progresser par sauts et par bonds. »

  70. Les Cent-Noirs étaient des bandes réactionnaires organisées par l’autocratie décadente dans la Révolution Russe. Ces groupes réactionnaires attaquaient les groupes révolutionnaires ; en outre, au moment voulu, ils soulevaient l’émeute et détruisaient les propriétés pour fournir à l’autocratie un prétexte de faire appel aux Cosaques.
  71. Sous le régime capitaliste, ces périodes de crise étaient aussi inévitables qu’absurdes. La propriété engendrait toujours des calamités. Le fait était dû, naturellement, à l’excès des bénéfices non consommés.
  72. En dessein et en pratique, en tout, excepté le nom, les briseurs de grèves étaient les soldats privés des capitalistes. Parfaitement organisés et armés, ils étaient toujours prêts à être précipités par trains spéciaux sur toute partie du pays où les travailleurs se mettaient en grève ou étaient mis en chômage par leurs employeurs. Une époque si extraordinaire pouvait seule donner le spectacle étonnant d’un certain Farley, chef notoire de briseurs de grèves, qui, en 1906, traversa les États-Unis par trains spéciaux, de New York à San-Francisco, à la tête d’une armée de 2 500 hommes armés et équipés pour briser une grève des charretiers de cette dernière ville. Cet acte était une infraction pure et simple aux lois du pays. Le fait qu’il demeura impuni, comme des milliers d’actes du même genre, montre à quel point l’autorité judiciaire était sous la dépendance de la ploutocratie.
  73. Pendant une grève de mineurs de l’Idaho, dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle, il arriva que beaucoup de grévistes furent enfermés par la troupe dans un parc à bestiaux. La chose et le nom se perpétuèrent au vingtième siècle.
  74. Le nom seul, et non l’idée, est d’importation russe. Les Cent-Noirs furent un développement des agents secrets du capitalisme, et leur usage débuta dans les luttes travaillistes du dix-neuvième siècle. Cela est hors de discussion, et a été avoué par une autorité non moindre que le Commissaire du Travail des États-Unis, à cette époque, M. Carroil D. Wright. Dans son livre intitulé Les Batailles du Travail, est citée cette déclaration que « dans quelques-unes des grandes grèves historiques, ce sont les employeurs eux-mêmes qui ont incité les actes de violence » ; que des industriels ont volontairement provoqué des grèves pour se débarrasser de leur surplus de marchandises ; et que des wagons ont été brûlés par les agents des patrons pendant les grèves des chemins de fer pour accroître le désordre. C’est d’agents secrets de ce genre que naquirent les Cent-Noirs ; et ceux-ci, à leur tour, devinrent plus tard l’arme terrible de l’oligarchie, les agents provocateurs.
  75. Nom d’une rue de l’ancien New York, où était située la Bourse, et où l’absurde organisation de la société permettait la manipulation en sous-main de toutes les industries du pays.
  76. Un des premiers navires qui transportèrent des colons en Amérique après la découverte du Nouveau-Monde. Pendant assez longtemps leurs descendants furent extraordinairement fiers de leur origine ; mais au cours des siècles, ce sang précieux s’est diffusé à tel point qu’actuellement il circule sans doute dans les veines de tous les Américains.
  77. L’auteur de ce poème doit rester à jamais inconnu. Ce fragment est tout ce qui nous en est parvenu
  78. Mets mexicain, dont il est souvent question dans la littérature de l’époque. On suppose qu’il était fortement épicé. La recette n’en est pas parvenue jusqu’à nous.
  79. « William Randolph Hearst », jeune Californien millionnaire, qui devint le plus puissant propriétaire de journaux de la région. Ses feuilles, publiées dans toutes les villes de quelque importance, s’adressaient à la classe moyenne décadente en même temps qu’au prolétariat. Sa clientèle était si vaste qu’il réussit à prendre possession de la coquille vide du vieux parti démocratique. Il occupait une position anormale et prêchait un socialisme émasculé, mitigé de je ne sais quel capitalisme petit-bourgeois, sorte de pétrole mélangé d’eau claire. Il n’avait aucune chance d’aboutir à quoi que ce soit, mais pendant une brève période il inspira de sérieuses appréhensions aux ploutocrates.
  80. La publicité était extraordinairement onéreuse en cette époque de gâchis. La concurrence n’existait qu’entre les petits capitalistes, et c’étaient eux qui faisaient de la publicité. Dès qu’un trust se formait il n’y avait plus de rivalité possible, et par conséquent les trusts n’avaient pas besoin d’annonces.
  81. La destruction des comices romains fut bien moins rapide que celle des fermiers et petits capitalistes américains, car le mouvement du XXe siècle procédait d’une force acquise qui n’existait guère dans la Rome antique.

    Un grand nombre de fermiers, poussés par leur attachement déraisonnable à la terre, et désireux de montrer jusqu’où ils pouvaient aller dans le retour à la sauvagerie, essayèrent d’échapper à l’expropriation en se désistant de toutes transactions commerciales. Ils ne vendaient ni n’achetaient plus rien. Entre eux commença à renaître un système primitif d’échanges en nature. Leurs privations et leurs souffrances étaient horribles, mais ils tenaient bon, et le mouvement acquit une certaine ampleur. La tactique de leurs adversaires fut aussi originale que logique et simple. La ploutocratie, forte de sa possession du gouvernement, éleva les impôts. C’était le point faible de leur armure. Ayant cessé d’acheter et de vendre, ils n’avaient pas d’argent et, en fin de compte, leurs terres furent vendues pour payer leurs contributions.

  82. Il y avait longtemps que ces murmures et grondements se faisaient entendre. Dès 1906, Lord Avebury prononçait à la Chambre des Lords les paroles suivantes : « L’inquiétude de l’Europe, la propagation du socialisme et la sinistre apparition de l’anarchie sont des avertissements donnés aux gouvernements et aux classes dirigeantes que la condition des classes laborieuses devient intolérable, et que si l’on veut éviter une révolution, il faut prendre des mesures pour augmenter les salaires, réduire les heures de travail et abaisser le prix des objets nécessaires à la vie. »

    Le Wall Street Journal, organe de spéculateurs, commentait en ces termes le discours de Lord Avebury : « Ces paroles ont été prononcées par un aristocrate, par un membre de l’organisme le plus conservateur de toute l’Europe. Elles n’en prennent que plus de sens. La politique économique qu’il recommande a plus de valeur que celle enseignée dans la plupart des livres. C’est un signal avertisseur. Prenez-y garde, Messieurs du Ministère de la Guerre et de la Marine ! »

    À la même époque Sydney Brooks écrivait en Amérique, dans le Harper’s Weekly : « Vous ne voulez pas entendre parler des socialistes à Washington. Pourquoi ? Les politiciens sont toujours les derniers du pays à voir ce qui se passe sous leur nez. Ils se moqueront de ma prédiction, mais j’annonce en toute assurance qu’à la prochaine élection présidentielle les socialistes réuniront plus d’un million de voix. »

  83. C’est à l’aurore du XXe siècle que l’organisation socialiste internationale formula définitivement la politique à suivre en cas de guerre, qu’elle avait longtemps mûrie et qui peut se résumer en ces termes : « Pourquoi les travailleurs d’un pays se battraient-ils avec les travailleurs d’un autre pays au bénéfice de leurs maîtres capitalistes ? »

    Le 21 mai 1905, au moment où il était question d’une guerre entre l’Autriche et l’Italie, les socialistes d’Italie, d’Autriche et de Hongrie tinrent une conférence à Trieste et lancèrent la menace d’une grève générale des travailleurs des deux pays au cas où la guerre serait déclarée. Cet avertissement fut renouvelé l’année suivante, lorsque l’affaire du Maroc faillit entraîner à la guerre la France, l’Allemagne et l’Angleterre.

  84. Our Benevolent Feudalism, paru en 1902. On a toujours affirmé que c’est Ghent qui fit naître l’idée de l’Oligarchie dans les esprits capitalistes. Cette croyance persiste dans toute la littérature des trois siècles du Talon de Fer, et jusque dans le premier siècle de la Fraternité de l’Homme. Nous savons aujourd’hui à quoi nous en tenir ; mais cela n’empêche pas que Ghent ait été l’un des innocents les plus calomniés de toute l’histoire.
  85. Voici, à titre d’échantillons, quelques décisions de tribunaux manifestant leur hostilité contre la classe ouvrière. L’emploi des enfants était chose courante dans les régions minières. En Pennsylvanie, en 1905, les travaillistes réussirent à faire passer une loi ordonnant que la déclaration sous serment des parents quant à l’âge de l’enfant et son degré d’instruction relative devrait désormais être confirmée par des documents. Cette loi fut aussitôt dénoncée comme inconstitutionnelle par la Cour du Comté de Luzerne, sous prétexte qu’elle violait le XIVe amendement en établissant une distinction entre individus de la même classe, c’est-à-dire entre les enfants de plus ou moins de quatorze ans ; et la Cour d’État confirma cette décision. La Cour de New York, à la session spéciale de 1905, dénonça comme inconstitutionnelle la loi qui défendait aux mineurs et aux femmes de travailler dans les usines après neuf heures du soir, alléguant que c’était là une « législation de classe ». Vers la même époque, les ouvriers boulangers étaient terriblement surmenés. La Législature de New York fit passer une loi restreignant leur travail à dix heures par jour. En 1906, la Cour suprême des États-Unis déclara cette loi inconstitutionnelle ; l’exposé de motifs disait entre autres choses : « Il n’y a aucune raison valable d’intervenir dans la liberté des personnes ou des contrats en déterminant les heures de travail dans la profession de boulanger. »
  86. James Farley, briseur de grèves célèbre à cette époque. C’était un homme doué de capacités indéniables, mais de plus de courage que de moralité. Il s’éleva très haut sous la domination du Talon de Fer, et finit par se faire admettre dans la caste des oligarques. Il fut assassiné en 1932 par Sarah Jenkins, dont le mari avait été tué trente ans auparavant par les briseurs de grèves.
  87. Les prédictions sociales d’Everhard étaient remarquables. Avec la même clarté que s’il lisait ces événements dans le passé, il prévoyait la défection des syndicats privilégiés, la naissance et la lente décadence des castes ouvrières, ainsi que la lutte entre celles-ci et l’Oligarchie mourante pour la direction de la machine gouvernementale.
  88. Nous ne pouvons qu’admirer l’intuition d’Everhard. Longtemps avant que l’idée même de cités merveilleuses comme celles d’Ardis et d’Asgard fût née dans l’esprit des oligarques, il entrevoyait ces villes splendides et la nécessité de leur création. Depuis ce jour de prophétie ont passé les trois siècles du Talon de Fer et les quatre siècles de la Fraternité de l’Homme, et aujourd’hui nous foulons les routes et habitons les cités édifiées par les oligarques. Il est vrai que nous avons continué à construire, que nous bâtissons des villes encore plus merveilleuses, mais celles des oligarques subsistent, et j’écris ces lignes à Ardis, l’une des plus merveilleuses entre toutes.
  89. Tous les syndicats des chemins de fer entrèrent dans cette combinaison. Il est intéressant de remarquer que la première application définie de la politique des parts de rabiot avait été faite au XIXe siècle par un syndicat de chemin de fer, l’Union fraternelle des Mécaniciens de locomotives. Un certain P. M. Arthur en était depuis vingt ans le grand chef. Après la grève du Pensylvania Railroad en 1877, il soumit aux mécaniciens de locomotives un plan d’après lequel ils devaient s’arranger avec la direction et faire bande à part vis-à-vis de tous les autres syndicats. Ce plan égoïste réussit parfaitement, et c’est de là que fut forgé le mot « arthurisation » pour désigner la participation des syndicats à la gratte. Ce mot a longtemps embarrassé les étymologistes, mais j’espère que sa dérivation est désormais bien claire.
  90. Albert Pocock, autre briseur de grèves qui jouissait dans ces temps reculés d’une notoriété de même aloi que celle de James Farley, et qui jusqu’à sa mort réussit à maintenir à leur tâche tous les mineurs du pays. Son fils Lewis Pocock lui succéda, et pendant cinq générations cette remarquable lignée de gardes-chiourme eut la haute main sur les mines de charbon. Pocock l’ancien, connu sous le nom de Pocock Ier, a été dépeint de la manière suivante : « Une tête longue et mince, à demi-encerclée d’une frange de cheveux bruns et gris, avec des pommettes saillantes et un menton lourd… Un teint pâle, des yeux gris sans lustre, une voix métallique et une attitude languissante. » Il était né de parents pauvres et avait commencé sa carrière comme garçon de café. Il devint ensuite détective privé au service d’une corporation de tramways et se transforma peu à peu en briseur de grèves professionnel. Pocock V, dernier du nom, périt dans une chambre de pompe qu’une bombe fit sauter durant une petite révolte des mineurs sur le territoire indien. Cet événement eut lieu en 2073 après J.-C.
  91. Ces groupes d’action furent modelés plus ou moins sur les organisations de combat de la Révolution russe, et, en dépit des efforts incessants du Talon de Fer, ils subsistèrent pendant les trois siècles qu’il dura lui-même. Composés d’hommes et de femmes inspirés d’intentions sublimes, et impavides devant la mort, les Groupes de Combat exercèrent une prodigieuse influence et modérèrent la sauvage brutalité des gouvernants. Leur œuvre ne se borna pas à une guerre invisible contre les agents de l’Oligarchie. Les Oligarques eux-mêmes furent obligés de prendre garde aux décrets des Groupes, et, plusieurs fois, ceux d’entre eux qui leur avaient désobéi furent punis de mort ; il en fut de même pour les sous-ordres des Oligarques, les officiers de l’armée et les chefs des castes ouvrières.

    Les sentences rendues par ces vengeurs organisés étaient conformes à la plus stricte justice, mais le plus remarquable était leur procédure sans passion et parfaitement juridique. Il n’y avait pas de jugements improvisés. Quand un homme était pris, on lui accordait un jugement loyal et la possibilité de se défendre. Nécessairement beaucoup de gens furent jugés et condamnés par procuration, comme dans le cas du général Lampton, en 2138 après J.-C. Des mercenaires de l’Oligarchie, celui-ci était peut-être le plus sanguinaire et le plus cruel. Il fut informé par les Groupes de Combat qu’il avait été jugé, reconnu coupable et condamné à mort ; et cet avertissement lui était donné après trois sommations d’avoir à cesser son traitement féroce des prolétaires. Après cette condamnation, il s’entoura d’une multitude de moyens de protection. Pendant des années, les Groupes de Combat s’efforcèrent en vain d’exécuter leur sentence. Des camarades nombreux, hommes et femmes, échouèrent successivement dans leurs tentatives et furent cruellement exécutés par l’Oligarchie. C’est à propos de cette affaire que la crucifixion fut remise en vigueur comme moyen d’exécution légale. Mais au bout du compte le condamné trouva son bourreau en la personne d’une frêle jeune fille de dix-sept ans, Madeleine Provence, qui, pour atteindre son but, servait depuis deux ans dans le palais en qualité de lingère du personnel. Elle mourut en cellule après des tortures horribles et prolongées. Mais aujourd’hui sa statue de bronze se dresse au Panthéon de la Fraternité dans la merveilleuse cité de Serles.

    Nous autres qui, par expérience personnelle, ne savons pas ce que c’est qu’un meurtre, nous ne devons pas juger trop sévèrement les héros des Groupes de Combat. Ils ont prodigué leurs vies pour l’humanité : aucun sacrifice ne leur semblait trop grand pour elle ; et, d’autre part, l’inexorable nécessité les obligeait à donner à leurs sentiments une expression sanglante dans un âge sanguinaire. Aux flancs du Talon de Fer, les Groupes de Combat constituaient l’unique épine qu’il n’ait jamais pu extirper. C’est à Everhard qu’il faut attribuer la paternité de cette curieuse armée. Ses succès et sa persistance pendant trois cents ans prouvent la sagesse avec laquelle il l’avait organisée et la solidité de la fondation léguée par lui aux constructeurs de l’avenir. À certains points de vue, cette organisation peut être considérée comme son œuvre principale, en dépit de la haute valeur de ses travaux économiques et sociologiques, et de ses hauts faits comme chef général de la Révolution.

  92. Des conditions analogues prévalaient dans l’Inde au XIXe siècle sous la domination britannique. Les indigènes mouraient de faim par millions tandis que leurs maîtres les frustraient du fruit de leur travail et le dépensaient en cérémonies pompeuses et cortèges fétichistes. Nous ne pouvons guère nous empêcher, en ce siècle éclairé, de rougir de la conduite de nos ancêtres ; et nous devons nous contenter d’une consolation philosophique, en admettant que dans l’évolution sociale la phase capitaliste est à peu près au même niveau que l’âge simiesque dans l’évolution animale. L’humanité devait franchir ces étapes pour sortir de la vase des organismes inférieurs, et il lui était naturellement difficile de se débarrasser tout à fait de cette boue gluante.
  93. Cette expression est une trouvaille due au génie de H. G. Wells, qui vivait à la fin du XIXe siècle. C’était un clairvoyant en sociologie, un esprit sain et normal en même temps qu’un cœur chaudement humain. Plusieurs fragments de ses ouvrages sont venus jusqu’à nous, et deux de ses meilleures œuvres, Anticipations et Mankind in the Making, nous ont été conservées intactes. Avant les Oligarques et avant Everhard, Wells avait prévu la construction des cités merveilleuses dont il est question dans ses livres sous le nom de pleasure cities.
  94. Persuadée que ses Mémoires seraient lues de son temps, Avis Everhard a omis de mentionner le résultat du procès pour haute trahison. On trouvera dans le manuscrit bien d’autres négligences de ce genre. Cinquante-deux membres socialistes du Congrès furent jugés et tous reconnus coupables. Chose étrange, aucun ne fut condamné à mort. Everhard et onze autres, parmi lesquels Théodore Donnelson et Matthew Kent, furent condamnés à l’emprisonnement à vie. Les quarante autres furent condamnés à des termes variant de trente à quarante-cinq ans ; et Arthur Simpson, que le manuscrit signale comme malade de la fièvre typhoïde au moment de l’explosion, n’eut que quinze ans de prison. D’après la tradition, on le laissa mourir de faim en cellule pour le punir de son intransigeance obstinée et de sa haine ardente et sans distinction contre tous les serviteurs du despotisme. Il mourut à Cabanas, dans l’île de Cuba, où trois autres de ses camarades étaient détenus. Les cinquante-deux socialistes du Congrès furent enfermés dans des forteresses militaires dispersées sur tout le territoire des États-Unis : ainsi Dubois et Woods furent mis à Porto-Rico, Everhard et Merryweather consignés à l’île d’Alcatras, dans la baie de San-Francisco, qui servait depuis longtemps de prison militaire.
  95. Avis Everhard aurait dû attendre bien des générations pour obtenir l’élucidation du mystère. Il y a un peu moins de cent ans, et c’est par conséquent un peu plus de six cents ans après sa mort, que la confession de Pervaise fut découverte dans les archives secrètes du Vatican. Il n’est peut-être pas hors de propos de dire quelques mots de cet obscur document, bien qu’il n’ait plus guère d’intérêt que pour les historiens.

    Pervaise était un Américain d’origine française qui, en 1913, était en prison à New York en attendant son jugement pour meurtre. Nous apprenons, d’après sa confession, que sans être un criminel endurci, il possédait un caractère vif, émotionnable et passionné. Dans un accès de jalousie folle, il avait tué sa femme — le fait était assez fréquent à l’époque. La terreur de la mort s’empara de lui, comme il le raconte tout au long, et pour y échapper, il se sentit disposé à faire n’importe quoi. Les agents secrets, pour le préparer, lui affirmèrent qu’il ne pouvait manquer d’être convaincu de meurtre au premier degré, crime qui entraînait la peine capitale. Le condamné était ligoté dans un fauteuil spécialement construit, et, sous la surveillance de médecins compétents, mis à mort par un courant électrique. Ce mode d’exécution, appelé électrocution, était très populaire en ce temps-là ; ce n’est que plus tard qu’il fut remplacé par l’anesthésie.

    Cet homme, dont le cœur n’était pas mauvais mais dont la nature superficielle était imprégnée d’une animalité violente, et qui attendait en cellule une mort inévitable, se laissa facilement persuader de jeter une bombe à la Chambre. Il déclare expressément dans sa confession que les agents du Talon de Fer lui affirmèrent que l’engin serait inoffensif et ne tuerait personne. Il fut introduit secrètement dans une galerie ostensiblement fermée sous prétexte de réparations. Il devait choisir son moment pour jeter la bombe, et il avoue naïvement qu’intéressé par la tirade d’Ernest et le tumulte qu’elle suscitait, il faillit oublier sa mission.

    Non seulement Pervaise fut libéré de prison, mais on lui accorda une pension pour le restant de ses jours. Il n’en jouit pas longtemps. En septembre 1914, il fut atteint d’un rhumatisme au cœur et ne survécut que trois jours. C’est alors qu’il envoya chercher un prêtre catholique et lui fit sa confession. Le Père Durban la jugea si grave qu’il la recueillit par écrit et la signa comme témoin assermenté. Nous ne pouvons que conjecturer ce qui se passa ensuite. Le document était certainement assez important pour trouver le chemin de Rome. De puissantes influences durent être mises en jeu pour en éviter la divulgation pendant plusieurs centaines d’années. C’est seulement au siècle dernier que Lorbia, le célèbre savant italien, mit la main dessus par hasard au cours de ses recherches.

    Aujourd’hui donc, il ne reste pas le moindre doute que le Talon de Fer fut responsable de l’explosion de 1913 à la Chambre des Représentants. Et même si la confession de Pervaise n’avait jamais vu le jour, il ne pouvait y avoir aucun doute raisonnable : cet acte, qui envoya en prison cinquante-deux Représentants, allait de pair avec les autres crimes innombrables commis par les Oligarques, et, avant eux, par les capitalistes.

    Comme exemple classique de massacre d’innocents, commis avec férocité et de gaîté de cœur, il faut citer celui des soi-disant anarchistes de Haymarket, à Chicago, dans l’avant-dernière décade du XIXe siècle. Il faut mettre dans une catégorie à part l’incendie volontaire et la destruction de propriétés capitalistes par les capitalistes eux-mêmes. Pour des crimes de ce genre de nombreux innocents ont été punis, — mis en chemin de fer (railroaded),  — selon l’expression usitée alors, c’est-à-dire que les juges s’étaient concertés à l’avance pour liquider leur compte.

    Durant les troubles du travail qui éclatèrent dans la première décade du XXe siècle entre les capitalistes et la Fédération Occidentale des Mineurs, une tactique analogue mais plus sanglante fut employée. Les agents des capitalistes firent sauter la gare du chemin de fer à Independence. Treize hommes furent tués et beaucoup d’autres blessés. Les capitalistes, qui dirigeaient le mécanisme législatif et judiciaire de l’État du Colorado, accusèrent les mineurs de ce crime et faillirent les faire condamner. Romaines, un des instruments employés dans l’affaire, était en prison dans un autre État, au Kansas, quand les agents des capitalistes lui proposèrent le coup. Mais les aveux de Romaines furent publiés de son vivant, à la différence de ceux de Pervaise.

    À la même époque, il y eut encore le cas de Moyer et Haywood, deux chefs travaillistes forts et résolus. L’un était président et l’autre secrétaire de la Fédération Occidentale des Mineurs. L’ex-gouverneur de l’Idaho venait d’être assassiné d’une façon mystérieuse. Les socialistes et les mineurs avaient ouvertement attribué ce crime aux propriétaires de mines. Néanmoins, en violation des constitutions nationale et étatiste, et par suite d’une conspiration entre les gouverneurs de l’Idaho et du Colorado, Moyer et Haywood furent enlevés, jetés en prison et accusés de ce meurtre. C’est ce qui provoqua la protestation suivante d’Eugène V. Debs, chef national du socialisme américain : « Les chefs travaillistes qu’on ne peut soudoyer ni intimider, on veut les surprendre et les assassiner. Le seul crime de Moyer et de Haywood, c’est leur fidélité inébranlable à la classe ouvrière. Les capitalistes ont dépouillé notre pays, débauché notre politique, déshonoré notre justice ; ils nous ont foulé aux pieds sous leurs souliers ferrés, et maintenant ils se proposent d’assassiner ceux qui n’ont pas l’abjection de se soumettre à leur brutale domination. Les gouverneurs du Colorado et de l’Idaho ne font qu’exécuter les ordres de leurs maîtres, les ploutocrates. La lutte est engagée entre les travailleurs et la ploutocratie. Celle-ci peut frapper le premier coup violent, mais c’est nous qui frapperons le dernier. »

  96. Cette scène ridicule constitue un document typique sur l’époque et peint bien la conduite de ces maîtres sans cœur : pendant que les gens mouraient de faim, les chiens avaient des bonnes. Cette mascarade était pour Avis Everhard une affaire de vie ou de mort, qui intéressait la Cause toute entière : il faut donc en accepter la fidèle vraisemblance.
  97. Pullman, nom de l’inventeur des plus beaux wagons de luxe sur les chemins de fer de ce temps-là.
  98. En dépit des dangers continuels et presque inconcevables, Anna Roylston atteignit le bel âge de quatre-vingt-onze ans. De même que les Pococks éludèrent les exécuteurs des groupes de combat, elle défia ceux du Talon de Fer. Prospère au milieu des périls, sa vie semblait protégée par un charme. Elle-même s’était faite exécutrice pour le compte des Groupes de Combat : on l’appelait la Vierge Rouge, et elle devint l’une des figures inspirées de la Révolution. À l’âge de soixante-neuf ans, elle tua Halcliffe « le sanglant » au milieu de son escorte et échappa sans une égratignure. Elle mourut de vieillesse dans son lit, en un asile secret des révolutionnaires, sur les montagnes d’Oxark.
  99. Dans le texte, Chaparral. Un certain nombre de termes mexicains se sont acclimatés en Californie. (N. d. T.)
  100. Madronyos (Arbutus Menziesii). (N. d. T.)
  101. Manzanitas (Nom donné à divers arbres du genre Arctostaphylos). (N. d. T.)
  102. Socialist Labor Party.
  103. Malgré toutes nos recherches parmi les documents de l’époque, nous n’avons pu trouver aucune allusion au personnage en question. Il n’en est fait mention nulle part ailleurs que dans le manuscrit Everhard.
  104. Le voyageur curieux qui se dirigerait vers le sud en partant de Glen Ellen, se trouverait sur un boulevard qui suit exactement l’ancienne route d’il y a sept siècles. Un quart de mille plus loin, après avoir passé le second pont, il remarquerait à droite une fondrière qui court comme une balafre à travers le terrain moutonneux vers un groupe de monticules boisés. Cette fondrière représente l’emplacement de l’ancien droit de passage qui existait en ce temps de propriété individuelle à travers les terrains d’un certain M. Chauvet, pionnier français venu en Californie à l’époque de l’or. Les monticules boisés sont ceux dont parle Avis Everhard.

    Le grand tremblement de terre de 2368 détacha le flanc d’un de ces monticules, qui combla le trou où les Everhard avaient établi leur refuge. Mais, depuis la découverte du Manuscrit, on a pratiqué des fouilles et retrouvé la maison et les deux chambres intérieures, ainsi que les débris accumulés au cours d’une longue résidence. Entre autres reliques curieuses, on a découvert l’appareil fumivore dont il est question dans le récit. Les étudiants intéressés pourront lire la brochure d’Arnold Bentham qui doit prochainement paraître sur ce sujet.

    À un mille au nord-ouest des monticules, se trouve l’emplacement de la Wake Robin Lodge, au confluent de la Wild Water et de la rivière Sonoma. On peut remarquer, en passant, que la Wild Water s’appelait autrefois Graham Creek, comme l’indiquent les vieilles cartes. Mais le nouveau nom tient bon. C’est à Wake Robin Lodge qu’Avis Everhard demeura plus tard à diverses reprises, lorsque, déguisée en agent provocateur du Talon de Fer, elle put jouer impunément son rôle parmi les hommes et les événements. La permission officielle qui lui fut accordée d’habiter cette maison existe encore dans les archives, signée d’un non moins grand personnage que le sieur Wickson, l’oligarque secondaire du Manuscrit.

  105. Durant cette période, le déguisement devint un art véritable. Les révolutionnaires entretenaient des écoles d’acteurs dans tous leurs refuges. Ils dédaignaient les accessoires des comédiens ordinaires, tels que perruques, fausses barbes et faux sourcils. Le jeu de la révolution était un jeu de vie ou de mort, et ce camouflage serait devenu un piège. Le déguisement devait être fondamental, intrinsèque, devait faire partie de l’être, comme une seconde nature. On raconte que la Vierge Rouge était devenue une adepte de cet art, et c’est à cela qu’il faut attribuer le succès de sa longue carrière.
  106. Ces disparitions étaient une des horreurs de l’époque. Elles reviennent constamment, comme un motif, dans les chansons et les histoires. C’était un résultat inévitable de la guerre souterraine qui fit rage pendant ces trois siècles. Le phénomène était presque aussi fréquent parmi les oligarques et les castes ouvrières que dans les rangs des révolutionnaires. Sans avertissement et sans traces, des hommes, des femmes et même des enfants disparaissaient ; on ne les revoyait plus, et leur fin restait enveloppée de mystère.
  107. Du Bois, le bibliothécaire actuel d’Ardis, descend en droite ligne de ce couple révolutionnaire.
  108. Abréviation de San Francisco. (Note du Traducteur.)
  109. Outre les castes ouvrières, il s’en était formé une autre, la caste militaire, une armée régulière de soldats de profession, dont les officiers étaient membres de l’Oligarchie, et qui étaient connus sous le nom de Mercenaires. Cette institution remplaçait la milice, devenue impossible sous le nouveau régime. En dehors du service secret ordinaire du Talon de Fer, on avait institué un service secret des Mercenaires, qui formait la transition entre l’armée et la police.
  110. Ce ne fut qu’après l’écrasement de la seconde révolte que le groupe des Rouges de Frisco recommença à prospérer. Et, pendant deux générations, il fut florissant. Alors un agent du Talon de Fer réussit à s’y faire admettre, en pénétra tous les secrets et amena sa destruction totale. Cela se passa en l’an 2002. Les membres du groupe furent exécutés un par un, à trois semaines d’intervalle, et leurs cadavres furent exposés dans le Ghetto du travail de San Francisco.
  111. Le refuge de Benton Harbour était une catacombe, dont l’entrée était habilement dissimulée dans un puits. Elle a été conservée en bon état, et les visiteurs peuvent actuellement parcourir son labyrinthe de corridors jusqu’à la salle de réunion, où sans doute se passa la scène décrite par Avis Everhard. Plus loin se trouvent les cellules où étaient enfermés les prisonniers et la chambre de mort où avaient lieu les exécutions ; plus loin encore est le cimetière, ensemble de longues et tortueuses galeries creusées en plein roc ; de chaque côté s’étagent des alvéoles où reposent les révolutionnaires déposés là par leurs camarades depuis tant d’années.
  112. À cette époque la polygamie était encore pratiquée en Turquie.
  113. Ce n’est pas une vantardise de la part d’Avis Everhard. La fine fleur du monde artistique et intellectuel était composée de révolutionnaires. À l’exception d’un petit nombre de musiciens et de chanteurs et de quelques oligarques, tous les grands créateurs de l’époque, tous ceux dont les noms sont parvenus jusqu’à nous, appartenaient à la Révolution.
  114. Même à cette époque, la crème et le beurre s’extrayaient encore du lait de vache par des procédés grossiers. On n’avait pas commencé à préparer les aliments dans les laboratoires.
  115. Dans les documents littéraires datant de cette époque, il est constamment question des poèmes de Rudolph Mendenhall. Ses camarades l’avaient surnommé « La Flamme ». C’était incontestablement un grand génie ; cependant, à part quelques fragments fantastiques et obsédants de ses poésies, cités par d’autres auteurs, il ne nous est rien parvenu de ses œuvres. Il fut exécuté par le Talon de Fer en 1928.
  116. Le cas de ce jeune homme n’était pas extraordinaire. Beaucoup d’enfants de l’oligarchie, moralement ou romanesquement, dévouèrent leur vie à l’idéal révolutionnaire, soit qu’ils fussent poussés par un sentiment d’honnêteté, soit que leur imagination ait été séduite par l’aspect glorieux de la Révolution. Antérieurement, de nombreux fils de la noblesse russe avaient joué un rôle analogue dans la révolution prolongée de leur pays.
  117. Les Mercenaires jouèrent un rôle important dans les derniers jours du Talon de Fer. Ils déterminaient l’équilibre du pouvoir dans les conflits entre les Oligarques et les castes ouvrières, jetant le poids de leurs forces dans l’un ou l’autre des plateaux selon le jeu des intrigues et des conspirations.
  118. De l’inconsistance et de l’incohérence morales du capitalisme, les Oligarques émergèrent avec une nouvelle éthique, cohérente et définie, tranchante et rigide comme l’acier, la plus absurde et la moins scientifique en même temps que la plus puissante qu’ait jamais possédée une classe de tyrans. Les Oligarques avaient foi en leur morale, malgré qu’elle fût démentie par la biologie et l’évolution ; et c’est grâce à cette foi que pendant trois siècles, ils ont pu contenir la vague puissante du progrès humain ; — exemple profond, terrible, déconcertant pour le moraliste métaphysicien, et qui au matérialiste doit inspirer beaucoup de doutes et de retours sur lui-même.
  119. Ardis fut achevée en 1942, et Asgard en 1984, La construction de cette dernière ville dura cinquante-deux ans, et employa une armée permanente d’un demi-million de serfs. À certaines périodes leur nombre dépassa le million, sans tenir compte des centaines de milliers de travailleurs privilégiés et d’artistes.
  120. Parmi les révolutionnaires, se trouvaient de nombreux chirurgiens qui avaient acquis une habileté merveilleuse dans la vivisection. Selon les termes d’Avis Everhard, ils pouvaient littéralement transformer un homme en un autre. Pour eux l’élimination des cicatrices et difformités n’était qu’un jeu d’enfants. Ils vous changeaient les traits avec une telle minutie microscopique qu’il ne subsistait pas la moindre trace de leur travail. Le nez était un des organes favoris de leurs opérations. La greffe de la peau et la transplantation des cheveux comptaient parmi leurs artifices les plus ordinaires. Ils réussissaient les changements d’expression avec une habileté touchant à la sorcellerie. Ils modifiaient radicalement les yeux et les sourcils, les lèvres, les bouches et les oreilles. Par d’adroites opérations à la langue, à la gorge, au larynx ou aux fosses nasales, la prononciation et toute la manière de parler pouvaient être transformées. Cette époque de désespoir suscitait des remèdes désespérés, et les médecins révolutionnaires s’élevaient à la hauteur des besoins de leur temps. Entre autres prodiges, ils pouvaient accroître la taille d’un adulte de quatre ou cinq pouces et la diminuer de un ou de deux. Leur art est aujourd’hui perdu. Nous n’en avons plus besoin.
  121. Chicago était le pandémonium industriel du XIXe siècle. Une curieuse anecdote nous vient de John Burns, grand chef travailliste anglais, qui fut un instant membre du Cabinet. Il visitait les États-Unis lorsque, à Chicago, un journaliste lui demanda ce qu’il pensait de cette ville : « Chicago ! répondit-il, c’est une édition de poche de l’enfer. » Quelques temps après, au moment où il prenait le bateau pour retourner en Angleterre, un autre reporter l’aborda pour lui demander s’il avait modifié son opinion de Chicago : « Oui, certes ! répondit John Burns. Mon opinion actuelle est que l’enfer est une édition de poche de Chicago. »
  122. C’était le nom d’un train réputé comme le plus rapide du monde à l’époque.
  123. En français dans le texte.
  124. À cette époque, la population était si clairsemée que la pullulation des bêtes sauvages devenait fréquemment un fléau. En Californie s’établit la coutume des battues de lapins. À un jour fixé, tous les fermiers d’une localité se réunissaient et balayaient la contrée en lignes convergentes, poussant les lapins par vingtaine de mille vers un enclos préparé d’avance, où des hommes et des gamins les assommaient à coups de trique.
  125. On s’est longtemps demandé si le ghetto du sud avait été incendié accidentellement, ou volontairement par les Mercenaires ; aujourd’hui, il est définitivement établi que le feu y fut mis par les Mercenaires d’après les ordres formels de leurs chefs.
  126. Un grand nombre de bâtiments résistèrent plus d’une semaine, et l’un d’eux tint pendant onze jours. Chaque bâtiment dut être pris d’assaut comme un fort, et les Mercenaires furent obligés de l’attaquer étage par étage. Ce fut une lutte meurtrière. On ne demandait ni n’accordait de trêve ; et dans ce genre de combat, les révolutionnaires avaient l’avantage d’être au-dessus. Ils furent anéantis, mais au prix de lourdes pertes. Le fier prolétariat de Chicago se montra à la hauteur de son ancienne réputation. Autant il eut de tués, autant il tua d’ennemis.
  127. Les annales de cet intermède de désespoir sont écrites avec du sang. La vengeance était le motif dominant ; les membres des organisations terroristes ne se souciaient guère de leur vie et n’espéraient rien de l’avenir. Les Danites, dont le nom était emprunté aux anges vengeurs de la mythologie des Mormons, prirent naissance dans les montagnes du Great West et se répandirent sur toute la côte du Pacifique, du Panama à l’Alaska. Les Walkyries étaient une organisation de femmes, et la plus terrible de toutes. Nulle n’y était admise si elle n’avait pas eu de proches parents assassinés par l’Oligarchie. Elles avaient la cruauté de torturer leurs prisonniers jusqu’à la mort. Une autre fameuse organisation féminine était celle des Veuves de Guerre. Les Berserkers (guerriers invulnérables de la mythologie scandinave) formaient un groupe frère de celui des Walkyries. Il était composé d’hommes qui n’attachaient aucune valeur à leur vie. C’est eux qui détruisirent complètement la grande cité des Mercenaires appelée Bellona, avec sa population de plus de cent mille âmes. Les Bedlamites et les Helldamites étaient des associations jumelles d’esclaves. Une nouvelle secte religieuse, qui d’ailleurs ne prospéra pas longtemps, s’appelait le Courroux de Dieu. Ces groupes de gens terriblement sérieux prenaient les noms les plus fantaisistes, entre autres : Les Cœurs saignants, les Fils de l’Aube, les Étoiles matutinales, les Flamants, les Triples Triangles, les Trois Barres, les Ruboniques, les Vengeurs, les Apaches et les Érébusites.
  128. Ici finit le manuscrit Everhard. Il s’arrête brusquement au milieu d’une phrase. Avis dut être informée de l’arrivée des Mercenaires, puisqu’elle eut le temps de mettre le manuscrit en sûreté avant sa fuite ou sa capture. Il est regrettable qu’elle n’ait pas survécu pour l’achever, sans quoi elle aurait certainement éclairci le mystère qui, depuis sept cents ans, enveloppe l’exécution d’Ernest Everhard.