Tandis que la terre tourne/Texte entier

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Tandis que la terre tourne
Tandis que la terre tourneMercure de France (p. Titre--).

CÉCILE SAUVAGE


Tandis que la terre tourne

POÈMES



Marque éditeur Mercure de France 1925.png




PARIS
MERCVRE DE FRANCE
XXVI, RVE DE CONDÉ, XXVI

MCMX



IL A ÉTÉ TIRE DE CET OUVRAGE :

Sept exemplaies sur papier de Hollande
numérotés de 1 à 7.

JUSTIFICATION DU TIRAGE :
392



Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays



Mes chers parents, que ce petit livre ait pour vous l’agrément et la mélancolie de l’heure où vous prenez le frais entre le jujubier et le platane.

C. S.


I

PLEINE LUNE OU CROISSANT


DONNONS, MA DOUBLE FLÛTE…


Donnons, ma double flûte, un concert inouï,
Juin tend ses bras d’ambre au soleil ébloui,
La guêpe fait vibrer ses blondes castagnettes,
Les pollens odorants parsèment leurs miettes,
Les jardins sont pétris de roses et de miel
Et l’eau dans son écharpe à la couleur du ciel.
L’étable est en rumeur, car la brebis agnelle,
La fermière a rempli la brûlante écuelle
Où palpite le lait. L’étable est en rumeur.
Le bœuf massif rumine un énorme labeur

En un coin et son œil surveille l’agnelage.
Tout un pré desséché compose le fourrage
Des chevaux hennissants aux naseaux onctueux
Qui piaffent, rêveurs des grands horizons bleus.
La lucarne arrondit l’azur de sa prunelle
Annonçant que le jour sur la terre ruisselle,
Qu’il fera bon fouler des mottes sous son pied
Et que le chat se lave assis sur l’escalier.
Au dehors, c’est le temps que le blé roux épie,
Avec un soin nouveau la faucille est fourbie,
L’abeille a deviné ce massacre des blés
Et les frôle en passant de baisers envolés.

Suspendons la rosée au fil de l’araignée,
À la branche nombreuse et de rayons baignée,
Marions l’alouette au matin et chantons
Tandis que va craquer le corset des boutons,
Tandis que sur son nid pour l’hymne qu’il déferle
Dans sa gorge un oiseau fait trépigner des perles
Et qu’un lourd papillon par l’amour affalé
Rebondit sur le sol en semant son duvet.

Qu’on surprenne le pas d’un frelon qui piétine
Sur la mamelle longue et mauve des glycines
Et le doux froissement de l’arbre qui s’endort.
La nuit somnolera dans un silence d’or ;
On entendra les chars s’engluer dans l’ornière,
Le soleil ébranler son moulin de lumière,
Bruiner les bouleaux, chuchoter les ajoncs
Et sous les marronniers tomber mat les marrons
Quand, pareille au verdier, la touffe de prairie
S’ébouriffe et s’égoutte après un temps de pluie.
La terre qui regarde aux fleurs de ses jardins
Jouer la lune blanche et le petit matin
Nous conduira dans l’air où sa valse s’élance.
Les bras arrondiront, vivants, leurs fermes anses,
Les baisers de la chair se mouilleront d’amour,
La pêche aura son eau, sa courbe, son velours
Et le frémissement qui la berce en sa feuille :
On palpera le vers comme un raisin qu’on cueille.

*

Ainsi je me réveille avec l’herbe et l’oiseau
Pour que mon chant d’été soit celui des rameaux ;
La rose va crever sa coque de feuillage,
Je veux surprendre au jour l’éclat de son jeune âge
Et savoir ce qui gîte au creux des bons terriers.
Le temps peut s’effriter au choc des sabliers,
D’une quêteuse main je recueille sa cendre
Et j’en fais sous les pleurs que mon œil sait répandre
Quelque utile mortier que sèche le soleil.


Je chante et les bourgeons sortent de leur sommeil.


LE JOUR


Levons-nous, le jour bleu colle son front aux vitres,
La note du coucou réveille le printemps,
Les rameaux folichons ont des gestes de pitres,
Les cloches de l’aurore agitent leurs battants.
La nuit laisse en fuyant sa pantoufle lunaire
Traîner dans l’air mouillé plein de sommeil encor
Et derrière les monts cachant sa face claire
Le soleil indécis darde trois flèches d’or.

Il monte. Notre ferme en est tout éblouie,
Les volets sont plus verts et le toit plus vermeil,
La crète des sapins dans la brume enfouie
S’avive de clarté. Voilà le plein soleil
Avec son blanc collier de franges barbelées,
Avec ses poudroiements de cristal dans les prés,
Avec ses flots nacrés, ses cascades brûlées,
Ses flûtes, ses oiseaux et ses chemins pourprés.
L’abeille tôt levée attendant sa venue,
Essayait d’animer les boutons engourdis,
Dérangeait l’ordre neuf de la rose ingénue,
Pressait de toutes parts les lilas interdits.
Dès qu’elle vit au ciel fuser la bonne gerbe,
Son gorgerin blondit, son aile miroita,
Et, tandis que les fleurs se découpaient dans l’herbe,
Sur un lis qui s’ouvrait son ivresse pointa.
Quel massacre badin de vierges cachetées !
La nonnain-violette en conserve un frisson,
Les corbeilles d’argent aux blancheurs dépitées
S’inquiètent du vent rural et sans façon.
Sur l’églantine fraîche aux saveurs paysannes
Voici que les frelons éthiopiens vont choir,

Les bambous en rumeurs entre-choquent leurs cannes,
Sur un brin d’amandier sifflote un merle noir.
Levons-nous. Notre chien lappe son écuelle,
Les chevaux affamés piaffent après le foin,
On entend barboter un refrain de vaisselle
Et des appels de coqs s’égosiller au loin.
Déjeûnons sur le seuil de tartines miellées,
Dans nos verres en feu le soleil boit sa part,
Les arbres font danser leurs feuilles déroulées
Et teignent leurs bourgeons d’un petit point de fard.
C’est l’heure puérile où la margelle est rose,
Où la jeune campagne éclose au jour nouveau
Dans ses terrains bêchés brille comme une alose,
Où l’araignée étend son lumineux réseau.
C’est l’heure où les lapins se grisent de rosée,
Où l’enfant matinal aux gestes potelés,
Agitant le soleil de sa tête frisée,
Rit tenant à deux mains un pesant bol de lait.
La montagne se vêt de légères buées
Et semble perdre un peu de son austérité,
Les cyprès accusant leurs grâces fuselées
Dressent des cierges verts sur l’autel de l’été.

Ô rajeunissement du réveil, ô lumière
Qui laves les noirceurs, les fanges, les chagrins,
Qui donnes des splendeurs au bourbier de l’ornière
Et mets une ombre d’or sur nos charniers humains.


ANGOISSE


Lorsqu’une angoisse amère, au soir, étreint mon cœur,
Je m’enfuis suffoquant à travers le silence
Des champs, et, s’aveuglant, mon œil gros de démence
Regarde dans sa tige étouffer chaque fleur.

L’arbre, cherchant de l’air, du tronc crispé s’élance ;
En son étroit bassin la source halète et meurt ;
L’ombre, dans les recoins, bâillonne la lueur ;
Sous la glèbe enfouie avorte la semence.


Mon sein pour respirer doit soulever un mur ;
La lune, en haut, blêmit dans son carcan d’azur ;
En surgissant le vent s’étrangle sous la porte ;

La nuit jette au soleil son ténébreux lasso,
Le ciel serre le monde en son énorme étau,
Et le sol est glacé comme de la peau morte.


LA CORBEILLE


Choisis-moi, dans les joncs tressés de ta corbeille,
Une poire d’automne ayant un goût d’abeille,
Et dont le flanc doré, creusé jusqu’à moitié,
Offre une voûte blanche et d’un grain régulier.
Choisis-moi le raisin qu’une poussière voile
Et qui semble un insecte enroulé dans sa toile.
Garde-toi d’oublier le cassis desséché,
La pêche qui balance un velours ébréché
Et cette prune bleue allongeant sous l’ombrage
Son œil d’âne troublé par la brume de l’âge.

Jette, si tu m’en crois, ces ramures de buis
Et ces feuilles de chou, mais laisse sur tes fruits
S’entre-croiser la mauve et les pieds-d’alouette
Qu’un liseron retient dans son fil de clochettes,


À LA LUNE


Lune, je veux fixer le charme de tes heures,
Je veux dire comment ton cœur changeant paraît,
Soit que ton croissant net fauche sur nos demeures
La fumée exhalant son écheveau cendré,
Soit qu’éclose, fragile, au seuil du crépuscule,
Tandis que le soleil rame vers son déclin,
Tu passes peu à peu d’un transparent de tulle
Au tissage serré d’une étoffe de lin.
Lune, qui m’as toujours d’un œil tendre suivie,
Lorsque petite fille au mutisme rêveur

Je poussais vers le ciel un soupir sur la vie,
Ta face me parlait dans sa grave lueur ;
Tu disais : « Je te vois, marche plus loin encore,
Les étoiles et moi nous t’écoutons des cieux,
Nous voulons que pour toi la nuit ait son aurore,
C’est pour veiller sur toi que s’ouvrent tous ces yeux. »
Que de secrets brûlants confessés sur tes lèvres !
Te souviens-tu, chagrins, terreurs, premiers émois,
Alors que le printemps aux gracieuses fièvres
T’entraînait comme un elfe aux rondes de ses mois.
Légère, tu venais sur les amandiers roses
Comme un bel oiseau d’or en boule pour dormir,
Le vent jouait avec des pétales de roses,
L’écume des ruisseaux avait l’air de fleurir.
Parfois, s’éternisant en un couchant d’opale,
Ton visage absorbé se regardait dans l’eau
Et ma main, pour palper ton lumineux ovale,
Plongeait dans la rivière et sentait fuir le flot.
Tu venais avec ton cortège de silence,
Avec l’ombre assoupie, avec les vers luisants ;
Ta forme s’accusait si fraîche d’innocence,
De paisible pensée et de jour reposant,

Que le doux rossignol, débordant d’harmonie,
Te saluait d’un cri limpide de cristal
Et que, dans le recueillement de la prairie
Les grenouilles grinçaient leur appel nuptial.
Tu venais quand les bœufs retournent au village
Marchant à la lenteur sereine de ton pas ;
Des vols de papillons traversaient ton image
Et tu faisais l’instant secret, sensible et las,
Ta plénitude d’or propageait du suave,
Les feuillages vernis par ton flux ruisselant
Miroitaient comme après une averse qui lave
Et met sur la verdure un lustre neuf et blanc.
Parfois tu t’élevais sur l’eau comme une bulle,
Mouillant le flot obscur d’une onde de clartés,
Autour de toi naissait un essaim de globules
Que la brise poussait des roseaux écartés.
Parfois, le front griffé par des fleurs d’aubépines,
Tu tombais aux taillis qui clôturent un pré,
Ou bien, te dilatant sur des roches en ruines,
Tu jetais dans le noir un regard effaré.
Ces soirs-là, tu peuplais les recoins d’épouvantes,
Tes rayons promenaient leurs fantômes falots,

La voix du vent avait des paroles sifflantes,
De sinistres hochets agitaient leurs grelots,
Les portes des maisons ouvraient des gueules d’ombre :

Mais je t’aimais surtout, l’air ingénu, marchant
Sans bruit sur le tapis ondoyant d’un ciel sombre,
Nonne blanche attentive au chevet du couchant ;
Je t’aimais, conduisant l’étoile moutonnière,
Bergère bénévole aux pâtis de l’azur
Où çà et là paraît ainsi qu’une clairière
Dans sa virginité solitaire un coin pur.
Je t’aimais, frais soleil qui fais fleurir les astres,
Les cœurs silencieux et les belles de nuit.
J’aimais ton chaton roux qu’une auréole encastre
Et le sourire aigu de ton croissant réduit.
Ô toi dont je connais chaque métamorphose,
Cétoine de la nuit, cabochon diapré,
Bonbonnière d’émail, coffret de laque rose,
Gâteau doré, médaille, étang du parc ombré,
Pomme offrant ton symbole aux étreintes nocturnes,
Toi qui viens t’accouder aux courbes des coteaux

Et mener le convoi des heures taciturnes,
Céleste nénuphar ouvert aux eaux d’en haut,
Belle dont chaque pas sème des pierreries,
La mer comme un sanglot du monde va vers toi,
Les brumes des soupirs sont par toi recueillies,
Les lèvres de l’amour s’entr’ouvrent sous ton poids.
Ah ! comme une toiture en paille, les chouettes
Qui s’appellent le soir dans les arbres fleuris,
Les crapauds des fossés, les grillons, les rainettes,
Les clapotis muets de la chauve-souris,
Les troupeaux reposant dans leurs tièdes nuitées,
Le lac dont le miroir offre un calme niveau,
Un murmure d’oiseaux au secret des futaies,
Une chute de feuille, un glougloutement d’eau,
Une haleine de rose assoupie à sa branche
Ont avec ta rondeur d’intimes parentés !
Comme le paysage épouse ta chair blanche,
Ta molle quiétude aux contours veloutés ;
Les lignes des lointains répondent à tes pauses,
La campagne se fond sous ton revêtement ;
Ainsi le peuplier prend lorsque tu t’y poses
Plus d’élégance sobre et de fusèlement.

Tu viens à l’heure mauve, avec ton vermeil pâle,
Te mirer dans le seau, dans la bêche et le puits,
Tu glaces de lueur l’aurore d’un pétale,
La rigole te traîne en son petit conduit.
Dans l’assiette qu’on met par terre pour la chatte,
Ton baiser nonchalant laisse une empreinte d’or ;
Tu coules sur le lait onctueux de la jatte,
Une mouche te prend un rayon à l’essor.
Les moustiques te font un hymne de leur danse
Qui monte et qui descend nombreuse sur le ciel,
Une abeille peut-être apercevant ta panse
Convoite en s’éloignant ce doux trésor de miel.
Au calme de l’enclos, où la fille tricote
Et sent bondir son cœur comme un brusque animal,
Les brebis font tinter leurs cloches dans la note
Que rendrait en chantant ton limpide métal.
Assis sous un poirier dont la neige s’envole
Le paysan jouit de l’instant sans savoir
Et les enfants joyeux qui rentrent de l’école,
Pris d’un étrange émoi, se taisent de te voir.


Lune, ton nom est doux comme la mer dormeuse,
Comme une motte de nuage à l’horizon,
Comme un calice ouvrant sa gloire paresseuse,
Comme une essence d’huile aux fleurs de la saison.
Tu montes dans le ciel comme un vol sans secousse,
Comme le glissement d’un cygne sur l’étang,
Comme ce duvet rond que l’air mobile pousse,
Lune, tête naïve et rose du printemps,
Tête de clown du rouge et des poudres fardée,
Tête de ménagère aux luisantes moiteurs
Dont la bajoue étend sa largeur potelée,
Tête de vierge jaune et couverte de pleurs,
Tête de chérubin avec de courtes ailes,
Tête de sphinx, narquoise au bord de l’infini,
Pleine du haut savoir des choses éternelles,
Et crâne ballottant son univers fini.
Lune, gorge polie et lourde de l’espace
D’où coule un lait d’argent sur le monde enfantin,
Baume d’apaisement sur l’humanité lasse,
Toi qui te vêts de blanc pour l’aube du matin,

Toi qui te promenant dans les jeunes allées
Où notre amour secret se rejoignait, le soir,
Connus le gazouillis de nos deux voix mêlées,
Quand les astres mouillés sur nous semblaient pleuvoir
Et que tu te cachais derrière la ramure
Pour faire peu de jour sur nos baisers peureux.
Jamais comme en ce temps je ne te vis si pure,
Le vallon retenait ton souffle dans son creux,
Nos lèvres, le buisson, l’ombre, la violette,
Se remplissaient d’émois, de murmures, d’odeurs
Sous le balancement qu’avait ta cassolette.

Et maintenant encor tu répands tes lueurs
Dans mon jardin d’été qui t’effeuille des roses,
Plus recueilli mon front se pose sur le tien ;
J’épie avec tes yeux les nombres grandioses
Et nous avons la nuit de sages entretiens.
J’ai pris plus de beautés à boire ton haleine
Qu’à fondre dans mes doigts les perles du matin,
Tu m’appris le néant des hommes et des plaines
Et le petit chemin que fait notre destin.

C’est pourquoi, mon désir conforme à ton image,
Avec toi je me suis assise sur l’éther
Dans la sérénité que n’atteindra pas l’âge
Pour regarder rouler les planètes de l’air.
Et lorsque je descends, rêveuse, sur la terre
Où le grillon endort les prés dans sa rumeur,
C’est de toi que je fais ma lampe solitaire,
Topaze aérien, esprit révélateur
Qui s’abreuve et se baigne au lac de ma fenêtre.
Ah ! qu’un soir, quand naîtra l’heure du rossignol
Et que se détachant de sa tige, mon être
Dans un définitif élan prendra son vol,
Qu’à cette heure ce soit ta figure inspirée
Que mire mon dernier regard et que ce soit
Ton viatique clair de lumière nacrée
Que le bleu crépuscule élève devant moi.


AU ROUET DU SOLEIL…


Au rouet du soleil file l’heure économe,
Le chanvre des rayons s’ordonne sous ses doigts
Pour animer d’un feu l’ivoire de la pomme
Et pour nimber de blond les frondaisons des bois.
Les cétoines d’émail broutent au creux des roses,
Le bassin joue avec les cressons défrisés
Tandis que sur son eau boivent à fines doses,
Vibrants comme des fleurs, les agrions posés.
Les maisons ont vingt ans, vermeilles de lumière,
Un tuilage onduleux coiffe leur front serein

Et les chemins passants rient de leurs ornières
Aux moineaux bedonnants qui pillent le crottin.
Les feuilles ont au vent l’air de lustrer leur face,
La rivière s’active à polir ses cailloux.
Pour mon cœur du moment que nul poids n’embarrasse,
L’heure est laborieuse et le travail est doux.
Je songe au jour cruel que donnerait cette heure,
Si quelque désespoir ennuageait mes yeux :
L’été ferait saigner la brique des demeures,
Un insipide ennui croupirait dans les cieux.


LA NONNE


Vertu de la cellule oblongue au parfum d’ambre !
La fenêtre est ouverte aux rayons affaiblis,
Les murs sont nus et gris comme un ciel de novembre
Et jettent leurs reflets sur les moëllons polis.
Nul bruit que les soupirs de l’heure qui s’écoule
Et de la nonne assise et que le calme endort,
D’une colombe en bas la plainte qui roucoule
Monte, mais ce murmure est du silence encor.
Au bord de la fenêtre, en un verre d’eau pure,
Une dernière rose a le naïf dessin
Des fleurs droites qu’on voit dans les vieilles peintures.
Au-delà c’est la plaine et son morne terrain.

Dans les champs la lumière étend une dentelle
Où l’automne a dressé ses branchages dorés
Comme pour un autel férié de chapelle.
Sur une planche où des volumes sont serrés,
La nonne a pris un livre et médite un passage.
Qu’importe sous le ciel la ronde des saisons !
Ici le lit étroit évoque un sarcophage
Et tous les gestes ont des couleurs d’oraisons.
Que madame Marie entre en robe de nue,
Ici s’épanouit la candeur qui lui plaît
Et s’acharne à mourir une âme morfondue
De l’égrenage sourd du pesant chapelet.
Le front a conservé la rondeur puérile
Et brille comme un fruit sous la bande de lin,
Le regard enfoncé luit d’un feu peu tranquille,
La bouche a pris un pli que donnent les mots saints
Et les baisers ardents aux médailles bénites.
La robe noire met une ombre dans le clair
Et ses déplacements gardent le poids d’un rite
En dépit du nez amusant qui perce l’air.
Or, devant le prie-dieu qui meuble l’oratoire,
Entre deux tibias une tête de mort

Est assise et des dents manquent à la mâchoire.
Là, chaque soir, songeant au néant de son corps,
La vierge vient meurtrir ses petits seins timides
Pour étouffer son cœur et la tentation
Et sur sa chair d’enfant produire en vain des rides ;
Car dans la nuit, souvent, dressé comme un lion,
Le désir de la vie irrésistible grince,
Sa fleur de sang éclate à l’appel du printemps
Et des galops fougueux que sa voix faible évince
L’incitent à céder, venus du fond des temps.
Ses jours se faneront, sa chair étiolée
Sera comme une fleur prise dans un missel.
Sa forme ira dormir, aux cendres ravalée,
Laide d’avoir vécu pour l’épine et le sel.
Les colombes en bas roucoulent, monotones,
Un air d’éternité immuable et fatal.
Un vain soleil tiédit sur l’ennui des automnes,
Le devoir est la mort, le plaisir est le mal.
L’éternité sourit de la minute humaine,
Un champ de croix s’arrête à l’horizon voilé ;
Rien n’est vrai que le deuil où l’âme se surmène
Et que le jet gothique au zénith envolé.


LE JARDIN


Si tu venais, jeune Virgile,
Que dirais-tu de mon jardin ?
Voici la sauterelle agile
Qui s’élance dans le matin ;
Voici le banc rustique où monte
Le houblon aux limbes rugueux
Et l’hirondelle qui raconte
Son voyage au prunier gommeux.
Entre deux plantes d’ancolie
Le fil-de-la-Vierge est tendu

Et dans sa calotte sertie
La fraise enfle un museau dodu.
Sur l’herbe humide le passage
Du soleil émet des vapeurs
Qui sont parfums de repassage ;
Une eau monte aux lèvres des fleurs
Ici des guêpes chamailleuses
Dépècent un ver en tronçons,
Les fèves ont des pucerons,
Mais dans leurs gousses pelucheuses
Le grain qui dort est potelé.
Vois, Ronsard, la rose est déclose,
La pêche a déjà pommelé,
Le miel poisse, l’ombre se pose
Et bougeotte sous l’aubépin.
Les sureaux ouvrent leurs ombrelles
De guipure et le beau tétin
Des cerises, prudes pucelles,
Rougit, brille et tremble de vent.
Sur la tête de la pervenche,
La feuille est un petit auvent,
Un petit toit d’été qui penche.

Vers le fond les fusains fournis
Dans la netteté de leur bande
Semblent arrosés et vernis
Par une averse de Hollande ;
Le chat pelu fait le gros dos,
Effaré d’une branche basse ;
Du foin est aux dents du rateau,
Le coucou chante, un faucheux passe.

Chacun a dans son souvenir
Un jardin où vont ses tendresses,
Où les arbres l’ont vu grandir.
Celui-là, quand j’avais des tresses,
A connu mes premiers émois ;
J’allais dans le chemin des vignes
Pleurer sur les jours et sur moi :
Les plantes me faisaient des signes,
Les bêtes savaient mes douleurs.
J’ai grandi, l’allée est pareille,
Mais n’a plus tant de profondeur.
Que manque-t-il à chaque treille ?

Le jardinier disait : Voyez
Ces chenilles en longue file
Qui vont tortuant du poirier
Jusqu’au bassin comme un reptile.
Que j’aimais, les beaux mois venus,
Passer vos fruits, vos molles verges,
Au travers de mes doigts menus,
Forêt mignonne des asperges ;
Ces gouttes de tièdes rubis
Vous les portiez comme aux oreilles
Et vous étiez les tamaris
Des agrions et perce-oreilles.
De leurs volcans secs et brûlés
Les fourmis coulaient, brunes laves,
Les limaces se faufilaient
En laissant l’argent de leurs baves ;
L’escargot qui porte son toit
Comme l’éléphant turrigère
Rentrait sa corne quand mon doigt
En poussait la trompe filaire.
Nous attrapions un cerf-volant
Avec sa ramure de tôle

Et sur son noir un reflet blanc.
Notre fleuve était la rigole.
Hélas ! que ne puis-je, jardin,
Avec le moineau qu’on enterre
Me reposer du temps humain
Un jour sur toi comme un parterre.


MUSIQUE


Je veux une musique étrange et reculée,
Comme un adieu du jour à l’horizon des nuits,
Où la face lunaire en son plein dévoilée
Laisse errer son halo comme un brouillard d’ennui ;

Qu’une lueur d’étoile y neige atténuée,
Que le silence y dorme ainsi qu’un songe amer,
Qu’on distingue pourtant le pas d’une nuée,
Qui verse en écumant sa bave dans l’éther.


Je veux une musique impalpable et ténue
Où des spectres de fleurs à flots éparpillés
Tournoieront sur une eau phosphorescente et nue
Entre des rayons bleus droits comme des piliers ;

Où des ailes sans corps apparent dans l’espace
Marieront à l’essor leur miroitement blond,
Pendant que pleurera au bord d’une terrasse,
Sans qu’une main l’effleure, un discret violon.

Cela se passera dans un pays gothique,
Dont les palais flanqués de jets lancéolés,
Dressant vers l’infini leur geste fatidique,
Légers, s’ajoureront de signes dentelés.

Les plaines fumeront comme aux lointains de brumes,
Sous le clair incessant des astres nébuleux ;
Tous les contours auront des mollesses de plumes
Et seront indécis de pénombre autour d’eux.


Les couleurs vibreront assez pour que l’on songe
Au reflet vacillant des nénufars dans l’eau,
Et les arbres seront comme un saule qui plonge
Sa chevelure triste au soir dans un ruisseau.

Le sable qui s’effrite aux cieux de crépuscule
Ouatera les chemins bordés de noirs iris
Aux pas aériens de sylphes somnambules,
Qui marcheront suivis d’une file d’ibis.

Alors, sa tête d’or reposant sur les ailes
D’une chauve-souris, la lune descendra
Vers l’étang de moiteur aussi lumineux qu’elle
Pour tracer de sa griffe un pli sur ce front ras,

Tandis que déroulant son écharpe sonore
Qui se dégagera d’un clocheton déclos,
La dolente chanson d’un bonheur qui s’ignore
S’étendra lentement sur le sommeil de l’eau.


LA NUIT DU PÂTRE


Tout le jour les troupeaux clocheteux ont goûté
Le serpolet, la ronce et l’herbe de l’été,
Sur la montagne vierge où l’olivier ramage
Pour endormir l’olive appendue au feuillage.
L’agneau de courte laine épuisant la brebis,
Sans dépasser d’un pied l’espace du pâtis
Dans la crainte du chien dont le croc étincelle,
Musard, a fait jaillir le jeu des sauterelles
Des bouquets argileux du thym ensoleillé.
Le pâtre d’un couteau de hêtre s’est taillé

Une langue de pain gris comme les cigales
Pour prendre son repas d’ail et de noix frugales.
Après, les doigts placés sur la flûte en fer-blanc,
Il a dit la journée et le bouc reniflant
Le sol, le roc poreux que le torrent irrigue,
Les chèvres dont les pis sont bleus comme des figues,
La châtaigne encor verte en sa touffe de crins,
Le chêne avec son gland, l’aube avec ses écrins,
L’âne au mufle graisseux, le nombre des sonnailles
Et le soleil coiffé d’un chapelet de pailles.
Il a dit le nid sec où glisse le lézard
Qui cloute de cristal son fourreau de brocard ;
Il a dit le silence et son âme exilée
Avec le bélier cher dont la corne est bouclée.
Puis, lentement, le soir lunaire est descendu ;
Les moutons ont bêlé d’effroi, le col tendu ;
L’essaim des feuilles s’est resserré sur les branches,
Et le ciel a pleuré des flots d’étoiles blanches.
Alors, plein de langueur, le bétail s’est couché,
Chaque agneau dans le sein de sa mère niché ;
Et dans l’air, se mêlant aux effluves acides,
Montèrent à doux bruit les haleines placides.

Tout dort, l’arbre, le chien, la houlette, le mont,
Et tout rêve, la lune aussi bien que l’ânon.
Seul veille, enveloppé de bure puritaine,
Comme un petit neveu de Jean de La Fontaine,
Le pâtre enluminé devant le fou qui luit
Pour éloigner le loup et réchauffer la nuit.
Et l’homme songe : un mois qu’il est sur la montagne,
Loin de son toit de brique et loin de sa compagne
Qui garde un fils enfant que l’on verra berger.
Les bêtes dès juin n’ont plus de quoi manger
Dans la plaine et voilà ce qui fait qu’on transhume…
Ce soir, l’ombre est glacée et l’herbe humide fume
Autour du feu qui danse et dont le rythme a pris
La phalène éblouie et la chauve-souris.
Nulle vitre ne brille à la ferme isolée
Qui fournit le pain bis et la viande salée.
En bas, la ville est morte. Une pomme de pin
Tombe sur la rocaille et vibrante se plaint.
On voit sur le sentier qui surplombe l’abîme
Quatre chênes bronzés s’épouser de la cime.
Un corps long et pelu se glisse en un terrier
Et le calme retombe. À peine un vieux noyer

Qui grelotte et paraît réunir dans sa veine
Tout ce qui vit encor du faîte et de la plaine.
Il serait gai de voir le songe puéril
Du troupeau prendre forme et dérouler son fil ;
De voir l’âme du chien et celle de l’agnelle
Aligner sur le sol leur rêve d’écuelle,
De prés luisants, de menthe et de parfums musqués
Ou de ruisseaux qu’on va franchir les reins arqués.
Ces rêves innocents et ceux de tous les êtres,
Ceux des lièvres, des taons, des figuiers ou des hêtres,
Avec ceux des humains, vers la lune d’argent
Montent, ascension du désir indigent
Auquel rien ne répond de l’espace économe
Sauf l’illusion d’or qui déverse son baume ;
Car les dieux savent bien les bonheurs qu’il nous faut
Et que le fruit qu’on touche en est déjà moins beau.
Or le pâtre par devers soi retient ces choses
Et balance l’apport des chardons et des roses.
Il sait qu’il faut peiner sans haine et sans regrets
Pour s’en aller un jour pourrir sous les cyprès
Comme une pomme flasque aux vergers de novembre.
Mais il aura chéri pourtant les sources d’ambre,

Les matins bourdonnant aux métiers des rayons ;
Il aura bien senti vivre sous ses haillons
Le sang brûlant de fièvre et l’honnête endurance.
Même il aura joui de son insuffisance ;
Il aura vu le soir de tendres pâmoisons
Resserrer sur son cœur amer les horizons.
Il aura d’un amour unique aimé sa femme
Et vu pousser le thym et l’hysope en son âme,
D’autres s’agiteront pour la gloire et l’orgueil
Qui ne seront pas mieux couchés dans le cercueil.
Il sait que l’existence offre des retours brusques,
Que dès qu’octobre aura carminé les lambrusques,
On reviendra, semeurs de cloches, au logis
Où brillent alignés les instruments fourbis,
Où le linge rugueux embaume de lessive,
Où les raisins d’hiver se bercent aux solives
Avec les chapelets de raves et d’oignons,
Les bottes de tilleul, les chairs de champignons…
Le logis et le lit célé par les courtines,
L’enfant aux doigts poisseux du sucre des tartines,
La ménagère fraîche en son fichu de lin,
La fenêtre, le puits, la vigne, le jardin.

Ce rêve est recueilli par la lune sereine
Et le pâtre s’endort sur un ventre de laine.
Pour lui, pour la houlette et le troupeau, répit.
Seul, frère de la lune, au pied d’un éboulis,
Les contemplant de l’or de son œil extatique
Un grand-duc est assis comme un chat domestique.


SOIR RÉTROSPECTIF


Je me souviens : l’instant étreint l’âme des plantes,
Des flottes d’or s’en vont sur le lac de l’éther,
Des cloches de moutons versent leurs eaux dolentes,
La corne du bélier lunaire perce l’air.
Je suis seule. Les monts se colorent d’extase,
Les fleurs et les maisons se ferment. C’est le soir.
Un ver luisant béat qui gîte dans un vase
S’argente comme un pleur au velours d’un œil noir ;
Le fenouil écrasé jette une odeur farouche,
Comme la sauterelle au contact de nos doigts

Salive une liqueur sur sa petite bouche.
J’écoute dans le calme un murmure de voix ;
Peut-être que j’entends bruisser les planètes
Dans la brise qui vient du large des moissons,
Peut-être qu’en rentrant les abeilles proprettes
Ont laissé leur musique errer dans les buissons.
Les branches d’un tilleul disent des messes basses
À quelque Pansylvain, impalpable et muet,
Les courtilières font ronfler leurs notes grasses,
La grande Ourse paraît danser un menuet.
Quelle étrange fraîcheur glace mon front de rêve
Et tombe sur mes mains ? Je n’ai pas froid. J’attends.
Un malaise confus dans ma poitrine crève.
N’est-ce pas le moment espéré si longtemps
D’un bonheur incertain, si fort qu’on en succombe ?
Une brume s’étend. Nul dieu trouant l’azur
Ne descend vers mon cœur sous forme de colombe
Et mon pied indécis dans l’ombre heurte un mur.


FIN D’ÉTÉ


Adieu, plaisirs d’été, tintamarre des foins,
Allègre mouvement des gaillardes feuillées,
Mousses qui présentiez, verdâtres, dans les coins
Un gluant de têtards et de terres mouillées.
Adieu, fruits de soleil dodus de miel et d’eau.
Duvetés à poils fins comme un corset d’abeilles ;
Branches qui nous passiez l’azur sous vos réseaux
Et qui pesiez au tronc comme autant de corbeilles.
Adieu, ruisseaux nacrés environnés de joncs,
Et dans le voluté des algues, frais espace

Où les flots barbotaient et s’élevaient en bonds
Pareils à des poissons prisonniers d’une nasse.
Adieu, vol de cétoine oblique et lumineux
Tombant sur les massifs comme un caillou d’aurore
Non loin du mol herbage aplati par vos nœuds,
Couleuvre en robe bleue aux dessous de phosphore.
Adieu, miroitement assoupissant des lacs,
Lorsque la terre brûle et que midi brasille,
Lorsque l’épeire grasse ainsi qu’en un hamac
Se berce sur l’air blond au creux de sa résille,
Lorsque sur le chemin s’écrasent des rayons,
Lorsque du soleil sue aux fentes des fenêtres
Et que les nudités sans souci de sayons
Étalent l’impudeur naïve des bien-êtres.
Adieu, brocards de juin, fournaises de juillet,
Floraisons de parfums, essors de bigarrures,
Gommes qui découliez des abricots rouillés,
Éclairs des cuivres roux poissés de confitures,
Fécondité des mois, branches multi-tétons
Ainsi qu’une statue antique d’Aphrodite,
Lys corollés de soufre au bout de leurs bâtons,
Volupté des rosiers dont le pollen s’effrite.

Adieu, temps que la ronce emperruque les murs,
Force adulte de joie élevant haut sa houle,
Été cambré d’orgueil en sève sous l’azur
Comme un mont fastueux où l’or du genêt croule.


II

L’ARC-EN-CIEL


LE CERISIER D’AVRIL


Ouvre tes bras fleuris au printemps butineur,
Cerisier, blanc harem, longs couloirs de senteur
Où l’indolent soleil s’étire comme à l’aube
Devant le jeu goulu du frelon qui dérobe
Le miel encor laiteux dans les boutons éclos.
Des lucarnes d’azur où chantent les oiseaux
Percent de leur fraîcheur ce palais de pétales
Dont les fleurs en bouquets pressent leurs têtes pâles,
Frémissent de soleil, d’abeilles et d’amour
Et versent un pleur rose avec le petit jour.

À midi, c’est une rumeur sourde et sûrette,
L’antenne et le pistil se croisent et se guettent,
Les gorges de parfum ont un souffle attiédi ;
Les hannetons lourdauds au désir engourdi
Y laissent choir leur vol qui titube et qui grince,
La libellule joue avec la guêpe mince
Et les papillons mous dans leur désordre ailé
Frôlent négligemment le festin corollé,
À peine plus vivants que les fleurs dans la brise.
L’écorce a le luisant d’une brune cerise
Et monte serpentine entre les floraisons.
Un rameau s’inclinant, pâmé dans sa toison,
Touche l’herbe et surprend le secret de la terre ;
Les rayons au travers passent leur flamme claire
Comme ceux que l’on voit percer la nue au ciel.
Ô bouquet de candeur, léger gâteau de miel !
L’abeille court, s’affole aux houpettes sucrées,
Trousse le jupon court des danseuses poudrées,
Vibre et semble un battant au cœur d’un clocheton,
Muse comme un amant sur un petit téton,
Puis vole chantonnante à sa ruche de paille.
Toute l’ardeur du jour ici glane et travaille ;

C’est un monde enfantin avec un remuement
De pétales, d’oiseaux, d’insectes et de vent.
Le silence, le soir, s’avance à pas d’eunuque
Et fait tomber sans bruit quelque étoile caduque
Sur cet arbre nocturne où l’allégresse dort.
La lune amarre là son petit bateau d’or
Et son esprit errant en une vapeur blonde
Soupire sur les fleurs que sa lumière inonde.
La chouette miauleuse et qui n’a pas sommeil
Croit que le cerisier a rêvé du soleil
Quand la lune s’en va sereine et que les branches
Replongent dans la nuit leurs masses d’ombres blanches.


L’ENCHANTEMENT LUNAIRE…


L’enchantement lunaire endormant la vallée
Et le jour s’éloignant sur la mer nivelée
Comme une barque d’or nombreuse d’avirons,
J’ai rassemblé, d’un mot hâtif, mes agneaux ronds
Mes brebis et mes boucs devenus taciturnes
Et j’ai pris le chemin des chaumières nocturnes.
Que l’instant était doux dans le tranquille soir !
Sur l’eau des rayons bleus étant venus s’asseoir
Paraissaient des sentiers tracés pour une fée
Et parfois se plissaient d’une ablette apeurée.

Le troupeau me suivait, clocheteur et bêlant.
Je tenais dans mes bras un petit agneau blanc
Qui, n’ayant que trois jours, tremblait sur ses pieds roses
Et restait en arrière à s’étonner des choses.
Le silence était plein d’incertaines rumeurs,
Des guêpes agrafaient encor le sein des fleurs,
Le ciel était lilas comme un velours de pêche.
Des paysans rentraient portant au dos leur bêche
D’argent qui miroitait sous un dernier rayon,
Et des paniers d’osier sentant l’herbe et l’oignon.
Les champs vibraient encor du jeu des sauterelles.
Je marchais. L’agneau gras pesait à mes bras frêles.
Je ne sais quel regret me mit les yeux en pleurs
Ni quel émoi me vint de ce cœur sur mon cœur,
Mais soudain j’ai senti que mon âme était seule.
La lune sur les blés roulait sa belle meule ;
Par un même destin leurs jours étant liés,
Mes brebis cheminaient auprès de leurs béliers ;
Les roses défaillant répandaient leur ceinture
Et l’ombre peu à peu devenait plus obscure.


VŒUX SIMPLES


Vivre du vert des prés et du bleu des collines,
Des arbres racineux qui grimpent aux ravines,
Des ruisseaux éblouis de l’argent des poissons ;
Vivre du cliquetis allègre des moissons,
Du clair halètement des sources remuées,
Des matins de printemps qui soufflent leurs buées,
Des octobres semeurs de feuilles et de fruits
Et de l’enchantement lunaire au long des nuits
Que disent les crapauds sonores dans les trèfles.
Vivre naïvement de sorbes et de nèfles,

Gratter de la spatule une écuelle en bois,
Avoir les doigts amers ayant gaulé des noix
Et voir, ronds et crémeux, sur l’émail des assiettes,
Des fromages caillés couverts de sariettes.
Ne rien savoir du monde où l’amour est cruel,
Prodiguer des baisers sagement sensuels
Ayant le goût du miel et des roses ouvertes
Ou d’une aigre douceur comme les prunes vertes
À l’ami que bien seule on possède en secret.
Ensemble recueillir le nombre des forêts,
Caresser dans son or brumeux l’horizon courbe,
Courir dans l’infini sans entendre la tourbe
Bruire étrangement sous la vie et la mort,
Ignorer le désir qui ronge en vain son mors,
La stérile pudeur et le tourment des gloses ;
Se tenir embrassés sur le néant des choses
Sans souci d’être grands ni de se définir,
Ne prendre de soleil que ce qu’on peut tenir
Et toujours conservant le rythme et la mesure
Vers l’accomplissement marcher d’une âme sûre.
Voir sans l’interroger s’écouler son destin,
Accepter les chardons s’il en pousse en chemin,

Croire que le fatal a décidé la pente
Et faire simplement son devoir d’eau courante.
Ah ! vivre ainsi, donner seulement ce qu’on a,
Repousser le rayon que l’orgueil butina,
N’avoir que robe en lin et chapelet de feuilles,
Mais jouir en son plein de la figue qu’on cueille,
Avoir comme une nonne un sentiment d’oiseau
Croire que tout est bon parce que tout est beau,
Semer l’hysope franche et n’aimer que sa joie
Parmi l’agneau de laine et la chèvre de soie.


CHAQUE JOUR, JE VIENDRAI…


Chaque jour je viendrai d’un cœur qui se recueille
T’apporter mon amour en branche d’aubépin
Et, dévote d’avril au rosaire de feuilles,
Je te ferai, veux-tu, l’offrande de ma main
Où l’ongle a le poli d’un mauve scarabée,
De mes bras effilés comme des roseaux grecs,
De ma robe secrète en calice étalée,
De mes dents d’animal et de mon petit bec.
Tu souriras m’ouvrant comme un bouddha fétiche
Trente bras amoureux pour toute m’y blottir

Et tu me choisiras des miels dans la potiche
Chinoise où les gazons sont divins de bleuir.
J’aurai l’air de jeter des roses sur tes livres
Et d’avoir habité le bouquet des pommiers
Depuis mon premier jour en m’amusant de vivre.
Pourtant, mes yeux auront les regards inquiets
Des lézards argentés rencontrés dans les plaines
Et somnolents encor de rayons imbibés.
Les brins du peuplier qui découlent de laine
Et les raisins oblongs de poussière nimbés
Prendront entre mes doigts des grâces si troublantes
Que pensant caresser la moiteur de ma main
Ta lèvre pressera la grappe encor brûlante
Et ces duvets fleuris pour l’oiseau du chemin.
Je serai pour ta joie avec mon pas qui glisse,
Mes chants légers, mon goût des sucres englués,
L’avette de Ronsard friande de mélisse
Qui voltige en semant des ronrons aigrelets.
Puis, de mes longs cheveux la moisson répandue,
Je pleurerai l’instant vécu loin de tes yeux,
La minute d’oubli pour ton âme perdue,
L’inconstance d’avoir humé le vent joyeux,

D’avoir en regardant une abeille quêteuse
Ri sans me souvenir que tu n’étais pas là,
D’avoir été d’aurore et de fleurs presque heureuse
Tandis que le pollen mariait les lilas ;
Je me reprocherai l’écart d’une pensée,
Un regard trop hardi jeté sur un passant ;
Car pour toi je me veux aussi pure et fermée
Qu’une étoile de lait qui sur la nuit descend.


JE T’APPORTE CE SOIR…


Je t’apporte ce soir ma natte plus lustrée
Que l’herbe qui miroite aux collines de juin ;
Mon âme d’aujourd’hui fidèle à toi rentrée
Odore de tilleul, de verveine et de foin ;
Je t’apporte cette âme à robe campagnarde.
Tout le jour j’ai couru dans la fleur des moissons
Comme une chevrière innocente qui garde
Ses troupeaux clochetant des refrains aux buissons.
Je fis tout bas ta part de pain et de fromage ;
J’ai bu dans mes doigts joints l’eau rose du ruisseau

Et dans le frais miroir j’ai cru voir ton image.
Je t’apporte un glaïeul couché sur des roseaux.
Comme un cabri de lait je suis alerte et gaie ;
Mes sonores sabots de hêtre sont ailés
Et mon visage a la rondeur pourpre des baies
Que donne l’aubépin quand les mois sont voilés.

Lorsque je m’en revins, dans les ombres pressées
Le soc bleu du croissant ouvrait un sillon d’or ;
Les étoiles dansaient cornues et lactées,
Des flûtes de bergers essayaient un accord.
Je t’offre la fraîcheur dont ma bouche était pleine,
Le duvet mauve encor suspendu dans les cieux,
L’émoi qui fit monter ma gorge sous la laine
Et la douceur lunaire empreinte dans mes yeux.


TES BRAS SONT PLUS PROFONDS…


Tes bras sont plus profonds que les arbres berceurs,
Que les blés où le vent se prolonge et s’enfonce
Et tes sanglots d’amour ont ce cri de chaleur
Du grillon qui suffoque à midi sous la ronce.
Je ne distingue plus quand tu ris dans mon cou
Si c’est en moi ton souffle ou la brise qui filtre.
Quand tu passes, mon cœur dans mon sein à grands coups
Bat ainsi qu’un frelon heurtant contre la vitre ;

Mais surtout on dirait que la route, c’est moi,
Que tu viens en foulant mon herbe et ma poussière
Et qu’à tes yeux j’étends la ramure des bois
Où tu vas pénétrer mon âme de clairière.


ÉCOUTE, TOUT MON CŒUR SE DÉCHAÎNE


Écoute, tout mon cœur se déchaîne et t’appelle,
C’est fini des pâleurs timides et des cris
Qui restent dans la gorge en pleurs de tourterelles.
C’est fini des mots bleus et des gestes fleuris.
C’est fini de t’aimer en nouant des guirlandes
D’avril sur tes cheveux, en me pendant à toi
Comme un panier de joncs où meurent des lavandes
Quand la lune le soir nous conduit dans les bois.


LA MAISON SUR LA MONTAGNE


Notre maison est seule au creux de la montagne
Où le chant d’une source appelle des roseaux,
Où le bout de jardin plein de légumes gagne
La roche qui nous tient dans son âpre berceau.
Septembre laisse choir sur les molles argiles
La pomme abandonnée aux pourceaux grassouillets,
Nous avons dû poser des cailloux sur les tuiles ;
Car la bise souvent s’aiguise aux peupliers,
Le volet bat la nuit, le crochet de la porte
Danse dans son anneau. Nous avons peur et froid.

La mare des moutons réveille son eau morte
Et soudain un caillou branlant tombe du toit.
J’aime, sous mon poirier rongé de moisissures,
Des champignons serrés voir surgir le hameau,
Un petit dalhia me plaît par ses gaufrures,
Mes brebis ont le nez et les yeux du chameau.
Notre univers s’étend au gré de notre rêve,
Le silence est mouillé par la voix du torrent,
La lune de rondeur sort quand elle se lève
D’un nid de thym perché sur les monts déclinants.
Assise dans le jour de la porte qui pose
Son reflet sur la cruche verte et le chaudron,
Pour la pomme de terre au ventre dur et rose
Je couds des sacs. Je vois blondir le potiron.
Les pruneaux violets se rident sur leurs claies,
La salade du soir est dans le seau de bois
Et des corbeaux goulus qui frôlent les futaies
Font en se querellant tomber de vieilles noix.
C’est le temps où la feuille aux ramures déborde,
La montagne nourrit des herbes de senteur,
Notre chèvre s’ennuie et tire sur sa corde
Pour atteindre aux lavandes fines des hauteurs.

Le maître près d’ici laboure un champ de pierres ;
Je vais pour son retour tremper le pain durci,
Préparer à sa faim une assiette fruitière
Et le verre où le vin palpite et s’assoupit.
Nous nous plaisons de vivre à côté de l’espace ;
Un vol d’abeilles tourne avec des cris de fleurs,
La neige qui l’été reste dans les crevasses
Semble se détacher des nuages bougeurs.
Des guêpes au long corps tettent les sorbes mûres,
La maison qui se hâle a des mousses au dos,
La cloche des béliers sonne nos heures pures.
Pour nous chauffer, sitôt que la lune a l’œil clos,
Le soleil comme un bœuf fume dans l’aube nue ;
Car sur nos pics le ciel de lin tiède est tendu
Et notre front obscur est touché par la nue
Lorsqu’elle vient dormir dans les chênes tordus.

III

LA MORT EN CROUPE


ARRÊTE, MÉLITTA


Arrête, Mélitta, qui cours dans ton matin
Et dont le pied nerveux foule l’herbe et le thym
Plus prompt qu’aux jours de l’août la rouge sauterelle.
Crois-tu que dans sa fleur la rose est éternelle
Et que le bras poli dont l’anse sur ton front
Maintient par fantaisie un brin de liseron
Conservera sa nacre où vit l’ardeur des veines ?
Que fais-tu dès l’aurore à couper des verveines,

À guetter dans les champs les bergers affolants,
Au temps que le vieux chêne est riche de ses glands,
Au temps que tes brebis encore au premier âge
Préparent pour janvier le travail d’agnelage ?
Que fais-tu d’éperler des chansons jusqu’au soir
Sans que la rousse lune éclose dans le noir
Ni l’augural corbeau ni la fauve chouette
Éveillent dans ton âme une angoisse muette ?
Ne m’as-tu jamais vue au détour d’un chemin
Compter les osselets clapotants de mes mains
Dans un rire infini qui monte jusqu’aux tempes ?
M’as-tu vue entraînant sur les sombres estampes
Les évêques mitrés, les nonnes et les rois ?
Touche mon grand squelette et sens comme il est froid,
Sonde mes yeux de nuit dans le trou des orbites,
Vois mon crâne évidé que râpent les termites,
Mon livide thorax où l’horreur se fait jour ;
Vois ce bassin osseux qui balança l’amour.
J’eus des chairs comme toi, des seins, un cœur avide,
Et je branle sur pied ainsi qu’un chaume vide.
Folâtre Mélitta qui cours dans ton matin,
Ni les baisers du sang âpres comme le thym,

Ni l’extase de l’âme où la tendresse pleure,
Ni l’été ni l’espoir ne retardent mon heure.
Je viens te rappeler la dette du tombeau,
Arrête : ton squelette est sculpté sous ta peau.


NON, VOUS NE FEREZ PAS…


Non, vous ne ferez pas qu’avec ses grappes d’hommes
Qu’elle gorge du miel odorant des vergers
Lorsque l’amour se grise à mordiller des pommes
Sous le dôme de l’air accablant comme un faix ;
Non, vous ne ferez pas qu’avec l’art de la rose
Et le néant lunaire assis au fond des puits,
La terre pour mon cœur amer soit autre chose
Qu’un fruit qui se balance à l’espalier des nuits.

Dès mon matin, juché sur la tour la plus haute,
J’ai mesuré ma taille et sondé l’infini,
Je fus l’arbre captif agriffé sur la côte
Et l’oisillon perclus dans l’étouffoir du nid.
Pris du vertige fou de la profondeur bleue,
J’ai laissé ma raison tituber dans l’éther ;
J’ai rêvé de saisir la comète à la queue
Et d’approcher Vénus où clignote un feu vert.
Je fuirai sans avoir sur les monts de la lune
Cherché parmi les rocs des coquillages morts
Et, poursuivant son vol pesant et sa fortune,
L’astre s’éloignera jaloux de ses trésors.
Je ne m’asseoirai pas au clos de la Grande Ourse
Dont le lopin d’azur hante mes soirs d’été ;
Comme un cheval lancé dans l’arène à la course,
Je tournerai toujours dans mon humanité.
Il faudra n’avoir vu de l’univers immense
Que sa miniature en larmes sur la nuit,
N’avoir eu qu’un soleil pour nourrir l’abondance,
Puis rentrer dans la mort comme dans un étui.
Il faudra n’avoir vu que ces pâles fontaines,
Que ces prés, que ces bois, que ces hommes pareils

Qui brouettent, Gallus bouffis, leurs panses naines
Et tombent sans émoi dans les bras du sommeil.
Il faudra, mol fantôme au demi-jour d’un rêve,
Se glisser comme aux flancs des monts une vapeur,
Avec l’illusion qu’on flotte, qu’on s’élève,
Qu’on reçoit un baiser, qu’on respire une fleur.
Il faudra ne sentir que cette somnolence
Du végétal placide à sa bourbe attaché
Et n’avoir dans les yeux pas d’autre clairvoyance
Que n’a la rose aveugle où l’insecte est couché.


J’IRAI QUAND LE MATIN…


J’irai quand le matin a pleuré sur les roses
Dans la campagne verte où flûtent les oiseaux ;
Le printemps larmoyeur aura, ses mains décloses
Laissé choir le muguet aux rives des ruisseaux ;

La lumière aura mis sur les feuilles dansantes
Cet émail argentin qui rit dans un bel œil
Et je verrai tourner sur les plaines en pente
La meule du soleil dans ses gerbes d’orgueil.


Le jour comme une force ingénue et contente
Fera son chemin d’or sur les champs ondulés,
La couleuvre luira dans sa fuite glissante,
Les ailes mêleront leurs plaisirs envolés.



*



J’irai, quand le soir tombe au-dessus des fontaines
Et verse les rayons de l’espace aux poissons,
M’asseoir pleine de nuit sous les ombres hautaines,
Attentive au parler silencieux des sons ;

Une étoile, quittant son siège de lumière,
Traversera le ciel d’un vol rapide et droit ;
J’entendrai le crapaud clapper dans la rivière
Et le croissant pincé fera son rire étroit.




*



J’irai devant la mer qui plisse sa surface
Et qui cabre ses flots au coup de fouet du vent ;
L’azur rose de l’heure enchantera sa face,
L’horreur se cachera sous le miroir mouvant.

J’irai sur les sommets grésillants de cigales ;
Sous mon pied comme un cri naîtra l’odeur du thym ;
Le chêne dans la feuille aura tourné la galle,
L’abeille attachera ses pattes au butin.

En bas je pourrai voir les villes et les plaines
Où les fleuves, couchant leurs bandes de clarté,
Unissent aux lointains leurs humides haleines :
L’infini croupira sur ce pays d’été.




*



Je marcherai longtemps, l’âme aveugle et penchée,
Toujours plus âprement éprise de savoir ;
Du beau flanc de l’azur la lumière arrachée
D’un geste régulier sur moi fera le soir.

Tenant entre mes mains le cœur chaud de la vie,
Je sentirai ce cœur palpiter et bondir
Et mon esprit cherchant l’empreinte du génie
Ne verra qu’un moignon contracté de désir.

Sur le cadavre froid de la mort violette,
Je laisserai mes doigt se raidir de terreur ;
Mais je n’entendrai rien que l’heure et la rainette
Qui rafraîchit sa voix dans un fossé de fleurs.


FUITE D’AUTOMNE


Sors de ta chrysalide, ô mon âme, voici
L’Automne. Un long baiser du soleil a roussi
Les étangs ; les lointains sont vermeils de feuillage,
Le flexible arc-en-ciel a retenu l’orage
Sur sa voûte où se fond la clarté d’un vitrail ;
La brume des terrains rôde autour du bétail
Et parfois le soleil que le brouillard efface
Est rond comme la lune aux marges de l’espace.
Mon âme, sors de l’ombre épaisse de ta chair :
C’est le temps dans les prés où le silence est clair,

Où le vent, suspendant son aile de froidure,
Berce dans les rameaux un rêve d’aventure
Et fait choir en jouant avec ses doigts bourrus
La feuille jaune autour des peupliers pointus.
La libellule vole avec un cri d’automne
Dans ses réseaux cassants ; la brebis monotone
A l’enrouement fêlé des branches dans la voix ;
La lumière en faisceaux bruine sur les bois.
Mon âme en robe d’or faite de feuilles mortes
Se donne au tourbillon que la rafale apporte
Et chavire au soleil sur la pointe du pied
Plus vive qu’en avril le sauvage églantier ;
Cependant que de loin elle voit sur la porte,
Écoutant jusqu’au seuil rouler des feuilles mortes,
Mon pauvre corps courbé dans son châle d’hiver.
Et mon âme se sent étrangère à ma chair.
Pourtant, docilement, lorsque les vitres closes
Reflèteront au soir la fleur des lampes roses,
Elle regagnera le masque familier,
Et, servante modeste avec un tablier,
Elle trottinera dans les chambres amères
En retenant des mains le sanglot des chimères.


CYBÈLE


Le matin réveillé pose sur la lumière
Le baiser puéril de la rose trémière ;
Les bouquetins hardis piétinent sur les foins

Et l’énorme Cybèle, aux seins gorgés de sève,
Attentive au bourgeon qui s’accroît et s’élève,
Allaite les petits des bêtes dans les coins.

Par elle, les grillons sont joyeux sous les mottes,
L’abeille de pollen empoussière ses bottes,
La campanule blanche ouvre son gosier d’or ;


Le concombre lourdaud rampe sur son feuillage
Et l’escargot mouvant son toit de coquillage
Allonge un œil cornu, bave une mousse et sort.

Déjà vers le poirier la vigne qui s’élance
Porte sur ses rameaux la grappe dont l’enfance
Laisse un espace au jour entre les petits grains ;

Les poissons du ruisseau nagent, lavés d’eau claire,
Et Cybèle sourit de voir danser sur l’aire
L’Amour qui fait jouer le ressort de ses reins.

Avec la capucine, avec la sauterelle,
Tu me tiens sur ton flanc, bonne mère Cybèle,
Tu verses dans mes yeux le feu du ver luisant ;

Tu fis comme le fruit ma gorge ronde et mûre,
Tu lustras mes cheveux pareils à ma ramure,
Dans tes bras j’ai fleuri la ronde de mes ans.


J’ai goûté le baiser au creux de ton aisselle ;
Sur ta bouche j’ai pris la pêche et la prunelle ;
J’ai pressé ta mamelle et ta sève de lait.

Et c’est toi qui cloras ma lèvre violette
Et, maternelle encor, qui prendras mon squelette
Dans ta robe de terre avec l’herbe et le blé.


DEVANT LA SAISON MORTE


Maintenant que l’été comme un couchant se dore
Que le jardin mourant laisse choir ses beautés,
Que la cigale a mis dans l’étui sa mandore
Et que l’abeille dort sur ses pots cachetés,

Recueille-toi. La vigne a déversé ses outres
Dans la cuve odorante au bois mauve imbibé ;
Les papillons de nuit engourdis sur les poutres
Rêvent des soirs de lune et du miel dérobé ;


Le rustre avec du lard a graissé sa faucille
Qui miroite pendue à l’ombre du grenier
Et la plaine aux pieds nus est une pauvre fille
Haillonneuse et quêtant le don du fruit dernier.

Oh ! maintenant, mon cœur, arrête ta fanfare,
Rentre en toi-même et vois l’état de ta maison.
Le regret des jours morts noue en toi son amarre ;
Ô mon cœur, qu’as-tu fait de la bonne saison ?

Tu reviens des moissons n’ayant dans la mémoire
Qu’un tambourin d’insecte accrochant les épis ;
Nulle poudre de fleurs n’embaume ton armoire ;
As-tu bien vécu l’heure et pressé chaque pis ?

Voici que les volets battent au vent d’automne
Qui mène le convoi de la bonne saison.
Tu tenais le temps chaud par sa tresse luronne :
Considère, ô mon cœur, l’état de ta maison.


L’abeille a sagement pétri ses confitures
Et parfait ses ragoûts de pollens préférés ;
Les troupeaux ont rasé jusqu’au sol les pâtures ;
Les lavandes, les foins, les orges sont rentrés.

Mais toi dont l’appétit couvrait toute la terre
En suivant le rondeau goulu des martinets,
Tu foulas sous tes jeux la rose passagère
Sans surprendre au jardin ses plis déboutonnés ;

Et voilà que le vent qui jette sur ta porte
Les parfums effacés que tu n’as pas connus
Entraîne la saison au creux des branches mortes
Avec la feuille sèche et les oiseaux perclus.


QUAND LE SOIR RAMENANT LA LUNE


Quand le soir ramenant la lune par la corne
Me verse sa clarté laiteuse d’argent blond,
Mon âme se répand sur la campagne morne
Et pleure le jour mort dont se glace le front.
Près de moi, mon cheval ayant ployé son aile
Goûte un plaisir terrestre aux finesses du foin ;
L’étoile en clignotant jette son étincelle,
Mais l’heure est étrangère et partout je suis loin.
Que je suis loin, soleil, de ton foyer de flèches,
Beau mage à barbe d’or ignorant mon destin

Et dans ma gorge en feu le flot des larmes sèches.
J’ai pourtant comme toi déroulé mon matin ;
Je connais que ma force est égale à la tienne,
Que mon amour d’aurore embrasse l’horizon
Et que du plus lointain passé qu’il me souvienne
J’ai parcouru la sphère où tournent tes saisons.
Mais parce que je suis sur un chemin de glèbe
Et que tu vas ramant ta barque sur l’azur,
Je dois manger le pain besogneux de la plèbe
Et sentir que le front sur l’esprit est un mur.
Alors, je me retourne et regarde Pégase,
Ce bon cheval humain que je baise sur l’œil,
Et je lui dis : Pourquoi le matin tant d’emphase,
Pourquoi le vol hautain, la pensée et l’orgueil ?
Comme Titania près de sa tête d’âne,
Ne dois-je pas plutôt t’enguirlander de fleurs,
Tandis que le criquet que la chaleur basane
Craquètera dans l’herbe où brûlent des odeurs ;
Tandis que dégageant son urne de la tige,
La campanule mauve et débordante d’eau
Dans le vent bercera son délicat vertige ;
Tandis que le berger qui longe le coteau,

Soufflant un air discret et tendre sur sa flûte
Fera danser l’abeille et le sylphe léger
Et que mon corps plongé dans l’allégresse brute
Aura l’esprit de rire à l’instant passager.


L’ÉTÉ DANSE AU JARDIN


La nuit ouvre son vaste et morne papillon
Cloué d’épingles d’or sur le mur du silence ;
Dans le calme on n’entend que la pulsation
De la terre qui roule et nous prend dans sa danse ;
Mais l’aube de rosée, un oiseau sur son cœur,
Va revenir demain, choquant ses castagnettes,
La lune effacera sa courbe de lueur :
Glissons d’un pas léger sur les herbes secrètes.

La vieillesse est si loin, tant de coquelicots
Ont encore à fleurir en défripant leurs langes.
Il faut que les vergers crottent les abricots,
Que la tonte du blé précède les vendanges ;
Puis, l’hiver passera courbé sous un fagot,
La bûche flambera comme un soleil en chambre ;
On n’aura pas le temps d’accrocher ses sabots
Que Mars blond et mouillé groupera sa fleur d’ambre.

Tournons dans le rondeau gracieux des saisons
Tandis que nos moutons paissent le foin qui pousse ;
Peut-être que les loups préfèrent le gazon
Aux agneaux et le manger tendre de la mousse.
Ignorons la rafale et ses vols de corbeaux,
La vigne qui paraît au mur crucifiée,
La rose larmoyante au-dessus des tombeaux,
La clé du cimetière avec sa voix rouillée.
Pourquoi nourrir un cœur creusé par les frelons ?
Heureux ceux dont la tête est vide de pensées,
Heureux le roi biblique entre ses étalons
Caparaçonnés d’or et de franges pressées ;

Heureux ses lourds colliers dans leur morte clarté,
Heureux qui met sa chair au soleil et l’y gonfle
D’un puéril orgueil et d’un sucre d’été
Comme l’insecte noir qui butine et qui ronfle.

Ah ! tandis que s’en vont les vagues de la mer
Vers un horizon bleu qui sans cesse recule,
Restée à m’attendrir sous les rayons amers,
Je tombe dans la nuit de tout animalcule.
Avec le bruit feuillu d’un arbre balancé,
L’été danse en ployant son ombrelle de lierre
Et je piétine au creux du trèfle rebroussé
Dans la cloche d’azur qui prend toute la terre.


LES ÉTREINTES DU SANG…


Les étreintes du sang ont une pauvre flamme,
Les regards de l’amour s’arrêtent à nos yeux
Et le parfum intime et profond de notre âme
Doit en elle à jamais rester mystérieux.
Il faut que sur la lèvre à jamais étrangère
La coupe du baiser brise son frêle orgueil
Et répande sur nous le froid d’un cimetière :
Mon âme est dans ma chair comme dans un cercueil.


SOLITUDE

À Gaston Beïnet.


Les planètes du soir roulent leur poudre d’or,
Le petit univers que je suis fait sa route
Dans cette sphère bleue où s’absorbe la mort.
Je suis un monde obscur que nul autre n’écoute.
L’étoile que j’effleure en passant ne sait point
Combien d’âme et d’orgueil me pèse dans la tête ;
Car l’astre est solitaire et muet dans son coin.
Ce n’est pas pour mes sens que l’avril est en fête,
Mes frères n’entrent pas davantage en mon cœur ;
Je me heurte à leurs fronts comme aux fruits de l’espace.

Jamais ils ne sauront de quel sel ma douleur
S’irrite, de quels nœuds mon amour les enlace,
Ni comment j’ai senti que j’étais dans l’éther
Un esprit tournoyant comme une feuille morte ;
Car je ne sais rien d’eux ni de leur rêve amer.

Je suis comme un palais dont est close la porte :
Les soupirs, les clameurs viennent battre mes murs,
Les cils gardant mes yeux comme des jalousies
Laissent filtrer en moi la couleur des azurs,
Mais en atténuant si bien leurs frénésies
Que je ne vois des jours que les pâles reflets.
Je sais que mes émois me viennent de mirages ;
Le vent n’a de rumeur qu’autant que les volets
Cliquettent sur les gonds et mènent leur tapage.
Parfois, des mendiants s’asseyent sur mon seuil
Sans voir dans quel porphyre on a creusé les marches,
Ils frappent. Je n’ai pas pour eux un mot d’accueil,
Leur murmure se perd comme l’eau sous les arches.
Nul prince n’a la clef éblouissante. En toi
Je vacille comme un fantôme, ô palais morne !

Que disent le tilleul qui penche sur ton toit,
Le croissant qui te pique un instant de sa corne,
La terre dont ta base obscure sent le froid ?

C’est le même infini qui dort au creux des roses,
Sous les crânes osseux et dans l’immensité ;
Je ne lirai pas mieux sur la face des choses
Que dans le livre d’or d’une étoile d’été.
L’abeille qui chuchote au-dessus des calices
En sait autant que moi sur le mystère épars ;
Son âme ne prend pas aux fleurs plus de délices
Que mon œil de rayons dans les autres regards.
Mon désespoir n’a pas une plainte plus grande
Que celle d’un grillon qui grince dans le foin
Ou que celle qu’exhale en tombant une amande.
J’ai beau monter toujours, je n’irai pas plus loin
Qu’une fourmi tournant au désert d’une orange.
Je vais sans un ami dans la nuit de la nuit,
Mangeant de cet azur que toute étoile mange,
Passant avec mon cri qui se perd dans le bruit.

Ah ! pauvre âme plus seule et plus impénétrable
Que l’étang du soleil dans son clos de rayons,
Tourne dans ton lambeau d’espace misérable
Et ne demande rien aux constellations.
Passe, valse isolée et ronde de planète
Lourde d’un univers inviolable et vain :
Lorsque le rossignol sur la terre muette
Emplit d’un cri d’argent l’horizon qui s’éteint,
Il ne révèle pas quelle harmonie il chante,
Si c’est la lune rose ou l’odeur du sureau,
Ou le bonheur feuillu de la vigne grimpante,
Ou son amie assise en mal des œufs nouveaux.


LE CAVEAU


Parfois, d’un pas qui s’est détourné de la terre,
Je descends au caveau environné de lierre
Dans mon âme où s’étend le chemin du passé ;
Je retrouve, à côté des pleurs que j’ai versés,
Les pâles souvenirs dont le ruban s’efface,
Ces jouets éclopés, cette petite glace
Où mon fantôme en natte est encor contenu ;
J’égrène le collier de cabochons grenus
Dont j’entourais mon cou de fauvette sans plumes
Et je vois sous un jour qu’un rayon vague allume

Mon enfance défunte ayant autour des doigts
Le chapelet luisant de mes yeux d’autrefois.
Les champs en frais troupeaux groupaient leurs primevères,
Les fenêtres s’ouvraient sur des campagnes claires
Comme de doux tableaux de branches sur du ciel ;
Les abeilles venaient avec un cri de miel
Mettre un baume de rose au plus vif des blessures…
Mon pied a-t-il tenu dans de telles chaussures ?
Je m’étonne d’avoir en mon cœur d’à présent
Conservé ces bouquets fanés, ces souliers blancs,
Comme si ma nature avec le plomb de l’âge
Avait de ses émois banni l’enfantillage ;
Comme si je marchais d’un geste audacieux
Sous les nuages noirs que me versent les cieux,
Moi qui vais au travers des larmoyantes brumes
Le front appesanti d’un chapeau d’amertume.
Coquilles d’escargots où j’entrai si souvent,
Le dos rond, l’œil farouche et la tête en avant,
Voiles où j’ai tremblé tous mes frissons de gêne,
Je vous revêts encore, humble défroque humaine ;
Et, n’est-ce pas surtout pour vos pleurs inconnus,
Subtils déchirements, chagrins mièvres et nus,

Que je chéris d’un cœur si tendre ma misère
Et que pour m’apaiser prenant la voix des mères,
Je me dis à moi-même aux détours douloureux :
« Pauvre petite fille » — en lissant mes cheveux.


LE PREMIER SOLEIL SE COUCHE


Où vont les flots des mers, où vont toutes mes âmes ?
Que ne suis-je restée à l’aube de mon temps
Quand les pigeons soyeux ployaient leurs molles rames,
Au-dessus des maisons, dans un ciel de printemps,
Quand les roses gonflaient la fraîcheur de leurs joues
Pour souffler des parfums aux lézards éblouis
Et que le crépuscule avec un bruit de roues
Entraînait le jour pâle au tombeau de la nuit.

Eh quoi, j’étais l’enfant qui courait dans les pentes
Où les sentiers poussaient des touffes de soleil.
Alors sur les anneaux de mes tresses luisantes
Un rayon de lumière enroulait son sommeil.
Les rêves du matin comme des libellules
Froissaient autour de moi leurs réseaux de clartés ;
Mon désir trépignait dans ses petites mules
Et des vaisseaux chargés d’aurore m’invitaient.
Des amours querelleurs ricanaient dans les vignes,
Pressant la grappe tiède et lourde entre leurs doigts.
J’hésitais à partir sur le dos blanc des cygnes
Ou nichée au creux d’or d’une feuille des bois.
Les papillons disaient : Viens, l’heure est éternelle,
Nous sommes les amants poudrés des Pompadours,
Les mouches de leurs seins s’attachent à notre aile,
Notre aile est un baiser de soie et de velours.

Ah ! mon cœur, souviens-toi ; la montagne était blonde,
Une telle lueur colorée et profonde
Éclairait le gosier des clochetons d’azur
Que mon sang s’arrêtait dans son torrent obscur…

La terre me tendait dans ses doigts de feuillage
Un œuf où l’oiseau bleu duvetait son plumage ;
Le matin titubait de jeunesse à mes pieds
Tandis que le sifflet des merles écoliers
S’élevait, insolent, dans le secret des branches
Et que mon sein blotti sous les dentelles blanches
Était un pigeonneau palpitant dans son nid
Qui va voler et tremble au bord de l’infini.

Ah ! mon cœur, souviens-toi des violettes pâles
Donnant au foin nouveau leur douceur de languir ;
L’herbe pleurait encor ses larmes matinales
Et les criquets heureux commençaient à bondir.
Assise à l’ombre grêle et mauve du genièvre
J’attendais que l’Amour vînt me baiser le cou ;
Il arrivait subtil, musardeur, un peu mièvre…
Et l’argent du ruisseau chantait sur les cailloux.
Ô matins revêtus de moiteurs printanières.
L’arbre ne paraît plus d’aussi verte couleur
Qu’au temps où nous marchions entre les taupinières
Dans un trèfle berçant ses pelotons de fleurs.

Quel charme avaient alors mes frisures châtaines
Que tu les mâchonnais comme on fait d’un rameau ?
L’averse nous tendait l’arc-en-ciel dans ses graines
Et nous restions nichés sous l’amandier déclos.

Ces jours sont abolis. Je suis autre. Ma route
Se rembrunit parfois sous des rayons couchants,
La candeur est blessée et le frisson du doute
Soulève la rumeur de mes arbres penchants.
L’allégresse s’en va. Adieu, jeunes folies,
Roses que j’effeuillais au-dessus du torrent ;
Et vous, rondeau païen de mes mélancolies,
Nymphes qui dévoiliez vos jambes en courant ;
Adieu, chauves-souris qui portiez sur vos ailes
Mon rêve inassouvi, comme un petit dieu mort,
Adieu, blé du soleil, lumières jouvencelles…
Mon passé du matin, je le vois bien, s’endort.
Étendu sur la mousse ainsi qu’un beau jeune homme,
Il sourit vaguement au songe évanoui.
Le prunier va pleurer son odorante gomme,
Les herbes vont monter et s’enlacer sur lui.


IV

L’ÂME EN BOURGEON


NATURE, LAISSE-MOI…


Nature, laisse-moi me mêler à ta fange,
M’enfoncer dans la terre où la racine mange,
Où la sève montante est pareille à mon sang.
Je suis comme ton monde où fauche le croissant
Et sous le baiser dru du soleil qui ruisselle,
J’ai le frisson luisant de ton herbe nouvelle.
Tes oiseaux sont éclos dans le nid de mon cœur,
J’ai dans la chair le goût précis de ta saveur,
Je marche à ton pas rond qui tourne dans la sphère,
Je suis lourde de glèbe, et la branche légère

Me prête sur l’azur son geste aérien.
Mon flanc s’appesantit de germes sur le tien.
Oh ! laisse que tes fleurs s’élevant des ravines
Attachent à mon sein leurs lèvres enfantines
Pour prendre part au lait de mes fils nourrissons ;
Laisse qu’en regardant la prune des buissons
Je sente qu’elle est bleue entre les feuilles blondes
D’avoir sucé la vie à ma veine profonde.
Personne ne saura comme un fils né de moi
M’aura donné le sens de la terre et des bois,
Comment ce fruit de chair qui s’enfle de ma sève
Met en moi la lueur d’une aube qui se lève
Avec tous ses émois de rosée et d’oiseaux,
Avec l’étonnement des bourgeons, les réseaux
Qui percent sur la feuille ainsi qu’un doux squelette,
La corolle qui lisse au jour sa collerette,
Et la gousse laineuse où le grain ramassé
Ressemble à l’embryon dans la nuit caressé.
Enfant, abeille humaine au creux de l’alvéole,
Papillon au maillot de chrysalide molle,
Astre neuf incrusté sur un mortel azur !
Je suis comme le Dieu au geste bref et dur

Qui pour le premier jour façonna les étoiles
Et leur donna l’éclair et l’ardeur de ses moëlles.
Je porte dans mon sein un monde en mouvement
Dont ma force a couvé les jeunes pépiements,
Qui sentira la mer battre dans ses artères,
Qui lèvera son front dans les ombres sévères
Et qui, fait du limon du jour et de la nuit,
Valsera dans l’éther comme un astre réduit.


*


Je suis grande, je suis la plaine fourragère,
La grappe et le froment pendent à mon côté,
Je marche et me répands ainsi que la lumière,
Ma main verse aux labours les rayons de l’été.
Je suis l’arbre fécond dont le bras fructifie
Et je regarde avec un œil gros d’infini
Grouiller dans mon giron les graines de la vie
Et des chapelets d’œufs ceindre mon flanc béni.
Soleil, j’ai comme toi des tresses de semence,

Mes pas font jaillir l’herbe et s’écarter le sol,
J’ai le croissant d’argent pour corne d’abondance
Quand je jette la nuit les étoiles au vol.
La fleur et le grillon dorment dans mes mamelles,
Le faon des biches tremble et me lèche les pieds
Tandis que mon fils nu qui se joue avec elles
Rit comme Jupiter sous les pis nourriciers.


VOILÀ QUE JE ME SENS…


Voilà que je me sens plus proche encor des choses,
Je sais quel long travail tient l’ovaire des roses,
Comment la sauterelle au creux des rochers bleus
Appelle le soleil pour caresser ses œufs
Et pourquoi l’araignée, en exprimant sa moëlle,
Protège ses petits d’un boursicot de toile.
Je sais quels yeux la biche arrête sur son faon,
Tellement notre esprit s’éclaire avec l’enfant ;
Je sais quels orgueils fous se cramponnent aux ventres,
Dans les nids, les sillons, les océans, les antres,

Quels sourds enfantements déchirent les terrains,
Quelles clameurs de sang s’élèvent des ravins.
Nous avons le regard des chattes en gésine
Quand le flux maternel nous gonfle la poitrine,
Quand l’embryon mutin bouge dans son étui
Comme un nouveau soleil sur qui pèse la nuit.
Nos seins lourds et féconds comme la grappe mûre
Offrent leur doux breuvage à toute la nature
Et notre obscur penchant voudrait verser son lait
À l’abeille, à la fleur, au ver, à l’agnelet.
Plaine grosse de sève et d’ardeurs printanières,
Écume salivant le désir des rivières,
Prunier croulant de miel, pesantes fenaisons,
Geste courbe et puissant des vertes frondaisons,
J’épouse la santé de votre âme charnelle
À présent que je vais forte comme Cybèle,
Que je suis le figuier qui pousse ses figons,
Qu’ayant connu l’essor hésitant du bourgeon
Et déployé la fleur où la guêpe vient boire,
Je m’achemine au fruit dans l’ampleur de sa gloire.
Le monde n’a plus rien de trop profond pour moi,
J’ai démêlé le sens des heures et des mois,

Et ma main qui s’arrête aux fentes des murailles
Sent dans le flanc du roc palpiter des entrailles.
Je n’aurais pas voulu, desséchant sur mon pied,
Être l’arbre stérile au tronc atrophié
Où l’abeille maçonne aurait creusé sa chambre,
Où quelque cep noueux gonflant sa grappe d’ambre
Aurait mis sur ma branche un air pâlot d’été
Sans que je participe à sa divinité.
Comme la riche nuit entre ses légers voiles
Voit dans son tablier affluer les étoiles,
Comme le long ruisseau abondant de poissons,
Je brasse en épis drus les humaines moissons.
Hommes, vous êtes tous mes fils, hommes, vous êtes
La chair que j’ai pétrie autour de vos squelettes.
Je sais les plis secrets de vos cœurs, votre front
Cherche pour y dormir mon auguste giron,
Et ma main pour flatter vos douleurs éternelles
Contient tous les nectars des sources maternelles.


AI-JE PU T’APPELER DE L’OMBRE…


Ai-je pu t’appeler de l’ombre vers le jour,
Sachant qu’il est si peu d’allégresse et d’amour,
Que le soleil qui luit sur l’azur n’a pas d’âme
Et que sous son regard dévoré par la flamme
Dort l’éternelle nuit ?

Ai-je pu désirer pétrir une chair frêle
Et lui communiquer la fureur de mon aile
Quand je me tords les bras dans l’horizon réduit
Et quand la mort est là cachant derrière l’huis
Ses nudités amères ?


Tu devras tout apprendre, et tes yeux étonnés,
Pleins d’ivresse d’abord de voir et d’être nés
Comme des fleurs de mars aux doigts de la lumière,
Tes yeux s’émerveillant de la douceur première,
Riront à l’infini.

Tu croiras que l’oiseau qui pille les cerises
Poursuit pour ton bonheur le pas glissant des brises
Dans le ciel glacé d’or où l’astre pend son nid,
Tu croiras que la lune est un galet poli
Pour servir d’amusette.

Mais de l’ordre apparent bientôt tu comprendras
Le triste agencement, les vernis, les plâtras.
En son lustre la fleur te paraîtra moins nette,
Tu connaîtras que l’être est pris par la tempête
Comme un grain dans le vent.


Alors tu me diras : — Qu’avez-vous fait, ma mère ?
J’inclinais au repos, l’obscurité légère
Recueillait sans savoir mon germe inconscient
Et pour moi vous avez éclairé le néant…
— Qu’ai-je fait, mon enfant ?


LA TÊTE


Ô mon fils, je tiendrai ta tête dans ma main,
Je dirai : j’ai pétri ce petit monde humain ;
Sous ce front dont la courbe est une aurore étroite
J’ai logé l’univers rajeuni qui miroite
Et qui lave d’azur les chagrins pluvieux.
Je dirai : j’ai donné cette flamme à ces yeux,
J’ai tiré du sourire ambigu de la lune,
Des reflets de la mer, du velours de la prune
Ces deux astres naïfs ouverts sur l’infini.
Je dirai : j’ai formé cette joue et ce nid

De la bouche où l’oiseau de la voix se démène ;
C’est mon œuvre, ce monde avec sa face humaine.


Ô mon fils, je tiendrai ta tête dans ma main
Et, songeant que le jour monte, brille et s’éteint,
Je verrai sous tes chairs soyeuses et vermeilles
Couvertes d’un pétale à tromper les abeilles,
Je verrai s’enfoncer les orbites en creux,
L’ossature du nez offrir ses trous ombreux,
Les dents rire sur la mâchoire dévastée

Et ta tête de mort, c’est moi qui l’ai sculptée.


ENFANT, PÂLE EMBRYON


Enfant, pâle embryon, toi qui dors dans les eaux
Comme un petit dieu mort dans un cercueil de verre,
Tu goûtes maintenant l’existence légère
Du poisson qui somnole au-dessous des roseaux.

Tu vis comme la plante, et ton inconscience
Est un lis entrʼouvert qui n’a que sa candeur
Et qui ne sait pas même à quelle profondeur
Dans le sein de la terre il puise sa substance.


Douce fleur sans abeille et sans rosée au front,
Ma sève te parcourt et te prête son âme ;
Cependant l’étendue avare te réclame
Et te fait tressaillir dans mon petit giron.

Tu ne sais pas combien ta chair a mis de fibres
Dans le sol maternel et jeune de ma chair
Et jamais ton regard que je pressens si clair
N’apprendra ce mystère innocent dans les livres.

Qui peut dire comment je te serre de près ?
Tu m’appartiens ainsi que l’aurore à la plaine,
Autour de toi ma vie est une chaude laine
Où tes membres frileux poussent dans le secret.

Je suis autour de toi comme l’amande verte
Qui ferme son écrin sur l’amandon laiteux,
Comme la cosse molle aux replis cotonneux
Dont la graine enfantine et soyeuse est couverte.


La larme qui me monte aux yeux, tu la connais,
Elle a le goût profond de mon sang sur tes lèvres,
Tu sais quelles ferveurs, quelles brûlantes fièvres
Déchaînent dans ma veine un torrent acharné.

Je vois tes bras monter jusqu’à ma nuit obscure
Comme pour caresser ce que j’ai d’ignoré,
Ce point si douloureux où l’être resserré
Sent qu’il est étranger à toute la nature.

Écoute, maintenant que tu m’entends encor,
Imprime dans mon sein ta bouche puérile,
Réponds à mon amour avec ta chair docile :
Quel autre enlacement me paraîtra plus fort ?

Les jours que je vivrai isolée et sans flamme,
Quand tu seras un homme et moins vivant pour moi,
Je reverrai les temps où j’étais avec toi,
Lorsque nous étions deux à jouer dans mon âme.


Car nous jouons parfois. Je te donne mon cœur
Comme un joyau vibrant qui contient des chimères,
Je te donne mes yeux où des images claires
Rament languissamment sur un lac de fraîcheur.

Ce sont des cygnes d’or qui semblent des navires,
Des nymphes de la nuit qui se posent sur l’eau,
La lune sur leur front incline son chapeau
Et ce n’est que pour toi qu’elles ont des sourires.

Aussi, quand tu feras plus tard tes premiers pas,
La rose, le soleil, l’arbre, la tourterelle,
Auront pour le regard de ta grâce nouvelle
Des gestes familiers que tu reconnaîtras.

Mais tu ne sauras plus sur quelles blondes rives
De gros poissons d’argent t’apportaient des anneaux
Ni sur quelle prairie intime des agneaux
Faisaient bondir l’ardeur de leurs pattes naïves.


Car jamais plus mon cœur qui parle avec le tien
Cette langue muette et chaude des pensées
Ne pourra renouer l’étreinte délacée :
L’aurore ne sait pas de quelle ombre elle vient.

Non, tu ne sauras pas quelle Vénus candide
Déposa dans ton sang la flamme du baiser,
L’angoisse du mystère où l’art va se briser,
Et ce goût de nourrir un désespoir timide.

Tu ne sauras plus rien de moi, le jour fatal
Où tu t’élanceras dans l’existence rude,
Ô mon petit miroir qui vois ma solitude
Se pencher anxieuse au bord de ton cristal.


TU TETTES LE LAIT PUR…


Tu tettes le lait pur de mon âme sereine,
Mon petit nourrisson qui n’as pas vu le jour,
Et sur ses genoux blancs elle, berce la tienne
En lui parlant tout bas de la vie au front lourd.

Voici le lait d’esprit et le lait de tendresse,
Voici le regard d’or qu’on jette sur les cieux ;
Goûte près de mon cœur l’aube de la sagesse ;
Car sur terre jamais tu ne comprendras mieux.


Vois, mon âme sur toi s’inclinant plus encore,
Dans le temps que tu dors au berceau de mon flanc,
Brode des oiseaux blonds avec des fils d’aurore
Pour draper sur ton être un voile étincelant ;

Elle forme en rêvant ton âme nébuleuse
Dont le jeune noyau est encore amolli
Et t’annonce le jour, prudente et soucieuse,
En le laissant filtrer entre ses doigts polis.

Ouvre d’abord tes yeux à mon doux crépuscule,
Prépare-les longtemps à l’éclat du soleil ;
Vole dans mes jardins, léger comme une bulle,
Afin de ne pas trop t’étonner au réveil.

Cours après les frelons, joue avec les abeilles
Que pour toi ma pensée amène du dehors,
Soupèse entre tes mains la mamelle des treilles,
Souffle sur cette eau mauve où la campagne dort.


Entre dans ma maison intérieure et nette
Où de beaux lévriers s’allongent près du mur,
Vois des huiles brûler dans une cassolette
Et le cristal limpide ainsi qu’un désir pur.

Ce carré de clarté là-bas, c’est la fenêtre
Où le soleil assied son globe de rayons.
Voici tout l’Orient qui chante dans mon être
Avec ses oiseaux bleus, avec ses papillons ;

Sur la vitre d’azur une rose s’appuie.
En dégageant son front du feuillage élancé ;
Ma colombe privée y somnole, meurtrie
De parfum, oubliant le grain que j’ai versé.

Entr’ouvre l’huis muet, petit mage candide.
Toi seul peux pénétrer avec tes légers pas
Dans la salle secrète où, lasse et le cœur vide,
Sur des maux indécis j’ai sangloté tout bas.


Ou bien, si tu le veux, descends par la croisée
Sur le chemin poudreux du rayon de midi,
Ainsi qu’un dieu poucet à la chair irisée
Qui serait de la rose et du soleil sorti.

Je suis là, je souris, donne-moi ta main frêle,
Plus douce à caresser que le duvet des fleurs ;
Je veux te raconter la légende éternelle
Du monde qui comprend le rire et les douleurs.

Écoute et souviens-toi d’avoir touché mon âme ;
Quelque jour je pourrai peut-être dans tes yeux
La retrouver avec son silence et sa flamme
Et peut-être qu’alors je la comprendrai mieux.

Ô toi que je cajole avec crainte dans l’ouate,
Petite âme en bourgeon attachée à ma fleur,
D’un morceau de mon cœur je façonne ton cœur,
Ô mon fruit cotonneux, petite bouche moite.


N’ES-TU PAS DANS MON SEIN…


N’es-tu pas dans mon sein le jeune enfant Amour
Qui, le dernier printemps, me parlait sous les roses,
Toi qui nous mens parfois dans ton œil de velours
Et qui tiens un carquois dans tes menottes closes !

Tu me disais : je veux connaître les jardins
Où votre âme se mire à de tristes fontaines,
Je veux descendre en vous par les rayons câlins
Que jettent sous les cils vos prunelles châtaines.


Laissez ; n’ayez pas peur de mes flèches d’argent,
Des capricornes noirs et des abeilles folles,
Lorsque vous vous plaisez aux flots du lac changeant
Et que les taons velus sont douillets aux corolles.

C’est depuis ce jour-là que je te porte en moi,
Dieu frêle, et ma pensée observe ton image,
Les ongles sont si mous aux pointes de tes doigts
Que je me flatte encor que tu n’es pas volage.

Ah ! que te voilà doux, candide et somnolent,
Tu dors comme un oiseau couvé par ma tendresse,
Jamais, quand tu dansais dans le jour ruisselant,
Tu ne m’as enchantée avec tant de jeunesse.

Je chasse de ton front les abeilles, j ai mis
Des baisers cotonneux sur l’épine des flèches
Et quand tu surviendras, après avoir dormi,
Mes rires ondoiront dans tes paupières fraîches.


Alors tu resteras pour jouer à mes pieds,
Tu mettras au travers des rayons ta main grasse
Afin d’y voir fuser le sang des groseilliers
Lorsque la grappe boit la lumière qui passe.

Et tu ne seras plus cet amour voltigeur
Qui piétine le lis et blesse la bergère,
Car pour avoir logé ton être dans mon cœur
Tu seras mon enfant et je serai ta mère.


MON CŒUR REVIENT À SON PRINTEMPS


Mon cœur revient à son printemps,
L’herbe jeune sort de la terre,
Le muguet aux grelots battants
Carillonne l’heure légère.

Sur le ciel d’aurore amolli,
Le gros soleil dans sa bavette
Gigotte comme sur un lit
Un nourrisson à chair replète ;


Dans les prés de gauches rayons
Titubent en cherchant des sources,
La mouche flâne, les boutons
Crèvent l’œuf tendre de leurs bourses.

On entend les bergers roués
Flûter en sonores rosées
Les perles des roseaux troués
Où leurs lèvres se sont posées ;

On entend la feuille lapper
L’air rose de sa langue fine
Tandis qu’aux vitres vient frapper
Une guêpe encore enfantine.

Un poussin se lisse le bec
Sur la jatte de vernis jaune
Et pas une herbe n’est à sec
Sous les vapeurs que le jour donne.


Ainsi, mon cœur, ton renouveau
Jette dans l’ombre son cri grêle
Et te voilà comme un oiseau
Qui tape sur sa coque frêle

Parce que je tiens dans mon flanc,
Sur un coussin de primevères,
Le bourgeon d’homme somnolent
Qu’ont nourri mes forces premières

Et que son petit poing frondeur
Mène les candides vendanges
Des fleurs de lait, du jour baveur
Et des insectes dans leurs langes.

Il est là. L’abeille lui dit :
J’ai du nouveau miel pour tes lèvres,
Pour tes jeux sur l’herbe bondit
Un chevreau blanc entre les chèvres.


L’ardente alouette a pondu,
Les fourmis promènent leur graine
Et nos petits se sont vêtus
Du duvet dont ta tête est pleine.


VIENS, JE VEUX T’EXPLIQUER…


Viens, je veux t’expliquer le scarabée aurore
Qui se chauffe au soleil dans le berceau des fleurs ;
Le matin ruisselant d’humidité se dore
Et tombe goutte à goutte en fondant ses vapeurs.
Les nids qui sont pleins d’œufs tachetés et fragiles
Suspendent aux rameaux leurs petits paniers ronds
Et l’abeille en chantant laboure les argiles
Du pollen qui s’attache à ses cuissots larrons.
Je suis une ménade ayant encor des tresses
Sur le dos ; toi, petit chèvre-pied nouveau-né,

Le sein est l’outre où vont encore tes tendresses,
Tu laisses au frelon notre miel tartiné ;
Mais bientôt plus vaillant sur tes jambes tremblantes
Tu sauteras dans l’herbe avec les criquets verts
Et tu voudras saisir dans les griffes des plantes
La mûre granuleuse et les bourgeons amers.
Comme je me ferai petite pour te plaire ;
Nous jouerons, nous verrons avec des yeux naïfs
La libellule boire au courant de l’eau claire
Et la guêpe effarer les agneaux attentifs.
La courtillère en ses couloirs de terre fraîche
Ronflera de plaisir ; tu passeras tes bras
Au cou de la brebis, nous mordrons dans la pêche,
Comme le limaçon cornu tu baveras.
La mante paraîtra monstrueuse et sournoise
Dans l’agenouillement de ses bras anguleux.
Nous ferons des gâteaux charmants où la framboise
Mettra son mufle pourpre au cœur des graviers bleus.
Nous construirons avec des boulettes de terre
Des châteaux olympiens pour loger un grillon.
Au sommet flottera la brindille légère
D’un rameau de fenouil servant de pavillon.

La lune au soir ainsi qu’une servante honnête
Nous dira : Couchez-vous, c’est l’heure, il faut dormir,—
Mais parfois comme une grandʼmère rondelette
Elle se laissera dans un rire attendrir.
Nous la verrons rôder autour de la fenêtre
Agitant le hochet de l’astre au feu changeant
Et peut-être qu’alors le brouillard viendra mettre
Un bonnet vaporeux sur ses cheveux d’argent.
Ton âme sera si candide que mon âme
Près d’elle redeviendra blanche et quand nos fronts
Se toucheront sur l’herbe où la chaleur se pâme,
Je croirai que nous devenons deux liserons
Fleur contre fleur mêlant leurs bouches de rosée.
Car nous serons très près de la terre. Le jour
Indulgent de nous voir plus jeunes que la haie
D’aubépine dira : — qu’ils aient beaucoup d’amour,
Que la simplicité rustique les enchante,
Qu’un lait coule pour eux de l’avoine et du foin
Et que tous mes rayons tiennent dans chaque plante
Pour que mon cœur trop grand ne semble pas si loin.—

J’aurai l’insouciance agreste de la chèvre,
Parfois je t’offrirai des fraises sur ma lèvre,
Parfois comme la prêle et les fins peupliers
Dans l’eau pleine d’azur nous tremperons nos pieds.
Tu prendras le bouc mâle et roux par la barbiche,
Nous trouverons le tertre où la taupe se niche ;
Nous verrons la belette au corsage élancé
Disparaître élégante aux ronces d’un fossé.
L’automne ayant jeté des feuilles sur la porte,
Nous y découvrirons la sauterelle morte ;
Nous jouerons au ressort de ses pattes longtemps.
Mais nous serons surtout les frères du printemps.
J’aurai des parentés avec la mère-poule,
Avec la mère-biche, avec la guêpe soûle
Qui fait glisser son vol sur un fil de soleil
Et qui baise sur l’œil l’alicante vermeil.
Les bourgeons paraîtront des tétines de chatte
Que bleuit le chaton sous sa morsure ingrate ;
Je verrai fluer du lait dans les eaux
Où nage l’aurore ;
Nos mains chercheront entre les roseaux
La conque sonore.

Ton pied frappera le monde indulgent
Comme un bœuf paisible,
Le lac plissera des cerceaux d’argent
Dans son jeu flexible.
J’oublierai que j’eus parfois dans le cœur
Un goût d’amertume,
Tu verras flotter mon nouveau bonheur
Ainsi que la plume.
Je te dirai : Viens, amour-nourrisson,
Ta grâce est si belle
Que c’est le soleil avec sa toison
Contre ma mamelle.
Ne découvre pas ton ventre doré,
Car l’abeille folle
Pourrait s’y blottir comme au flanc sucré
De quelque corolle.
Ne taquine pas avec ton pied nu
L’herbe à peine haute
Car le noir frelon jetterait dessus
Un coup de sa botte ;
Ne regarde pas autour de la fleur
Errer cette mouche,

Car mon jeune sein verrait sa liqueur
Couler de ta bouche.
Ainsi je m’amuse, ainsi tu t’endors,
La terre gazouille,
Pour nous écouter l’heure en robe d’or
Suspend sa quenouille.


L’AGNEAU


Dors dans le nid douillet de ma chair maternelle
Dors sans émoi, sans rêve et sans larmes encor ;
Demain tu connaîtras ce que pèse ton aile
Et ton cœur tremblera de pressentir la mort.

Sous le baiser mordant et glacé de la vie
Demain tu raidiras tes membres potelés,
Tu goûteras le vent, ta candeur éblouie
Rira de voir le jour traverser les volets,


Une mouche qui vole, un merle qui sifflotte
Étonneront longtemps tes jeux contemplatifs
Et moi je chercherai dans mon âme plus haute
Ce qui rend ton jeune âge et tes regards pensifs.





Un soir, le vent soufflait sur la montagne triste,
Le soleil s’éloignait hâtant sa barque d’or
Et du ciel descendait une ombre d’améthyste
Où des clartés de feu se diluaient encor.

Un troupeau clochetait autour d’une herbe avare ;
Le berger promenait sa bure et son ennui,
Oubliant un instant la bête qui s’égare
Et se courbant deux fois sous l’âge et sous la nuit.


À l’écart du troupeau, près d’un buisson d’épine,
Une brebis sanglante et morne avait mis bas.
Debout et grelottant de frissons sur l’échine
Le petit mal léché titubait sur ses pas

Sur le fond lumineux son mufle et son oreille
Brillaient d’un rose ardent avivé par le froid
Et le cordon, lambeau naïf de chair groseille,
Tenait encore au ventre et pendait flasque et droit.

Or, ce nouvel agneau humait le vent rapide,
Il ne s’étonnait pas de l’ombre autour de lui,
Bravement il fouillait du naseau l’herbe aride,
Paraissant fait à l’heure, à la détresse, au bruit.

La lune l’ignorait, assise sur un chêne,
Ronde, grasse, joufflue, enveloppant le soir,
Lui si frêle, vêtu d’un court duvet de laine
Et plein de confiance entre les ajoncs noirs.


Parfois d’un front tenace il fouillait la mamelle,
Mais la mère, souffrante et brusque, l’écartait ;
Il sautillait alors gauchement devant elle
Pour dérouiller ses pieds de bois blanc mal sculpté.

Déjà se blottissant contre la solitude
Que traîneraient ses jours au milieu du troupeau,
Il acceptait le vent comme une langue rude
Qui ferait vaciller, l’hiver, son corps d’agneau.

Il était là, tragique et petit sous l’espace,
Un bélier qui venait s’enfuit en l’effleurant ;
Et ce mauvais baiser sans tendresse ni grâce
Lui mit au cœur l’effroi d’un monde indifférent.

Puis le berger siffla, la halte étant finie,
Un chien hargneux tenait les moutons en éveil.
Il fallut bien se joindre au courant de la vie…
Ô mon petit enfant à cet agneau pareil !


TE VOILÀ HORS DE L’ALVÉOLE


Te voilà hors de l’alvéole,
Petite abeille de ma chair,
Je suis la ruche sans parole
Dont l’essaim est parti dans l’air.

Je n’apporte plus la becquée
De mon sang à ton frêle corps ;
Mon être est la maison fermée
Dont on vient d’enlever un mort.


J’eus beau te donner sur ma bouche,
Butineuse dès le matin,
Le pollen où pétrit la mouche
Et l’odeur piquante du thym ;

J’eus beau cueillir pour ta retraite
Des rameaux avec leur azur,
Des nids où la ponte était faite,
Des lézards sur leur pan de mur.

Du monde où passe la lumière
Je ne t’offrais que les reflets ;
Et ton œil ouvrit sa paupière
Et ta main poussa les volets.

Te voilà hors de l’alvéole,
Petite abeille de ma chair ;
Je suis la ruche sans parole
Dont l’essaim est parti dans l’air.


Vois-tu, je suis vide et suis soûle
Comme une jonque sans rameur ;
J’ai l’âme de la mère-poule
Dont fuit le caneton nageur.

Fallait-il que je sois la plante
Qui voit le vent ravir son grain
Et qui reste sèche et craquante,
Les pieds enchaînés au terrain ?

Tu n’es plus tout à moi. Ta tête
Réfléchit déjà d’autres cieux
Et c’est l’ombre de la tempête
Qui déjà monte dans tes yeux.


ON TE MIT À CÔTÉ DE MOI…


On te mit à côté de moi dans le grand lit,
La veilleuse jetait son rayon affaibli,
La garde s’endormait devant le feu de chêne.
Entre mon être et toi tremblait encor la chaîne
De notre intimité farouche des longs mois ;
Je te sentais encor bouger du pied en moi
Et je craignais de voir cette petite chose
Dont le souffle était bas comme un soupir de rose.
Mais l’instinct fut plus fort que le rêve. Je vis
Ta forme de momie-enfant au creux du lit.

Tes yeux de couleur trouble étaient dans la pénombre
Grands ouverts, tes deux yeux encor pleins de mon ombre.
Ton air était sévère et triste. Suivais-tu
Dans l’espace l’essor de ton destin têtu ?
Peut-être ton esprit tâtonnant sur la vie
Voulait-il retrouver mon étreinte ravie ;
Peut-être éprouvais-tu dans ce premier éveil
L’étonnement d’un dieu qui sort de son sommeil,
Ou bien simple animal éclos pour l’aventure
Contemplais-tu l’orgueil muet de la nature.
Si frêle, si menu, tout l’humain rabougri
Se ridait sur ta face où songeaient tes yeux gris ;
Ta bouche avait ces plis amers d’expérience
Et ce dédain railleur qu’offre la connaissance.
Petit vieux insensible au feu de mon regard,
Tu ressemblais à ceux qui sentent le départ
Très proche, ceux qui vont penchés et solitaires
Avec l’air de rentrer déjà dans le mystère.
Je te voyais sorti de l’antre nébuleux
Et pour toi j’avais froid, ô mon secret frileux,
Toi sur qui mes regards intérieurs pleurèrent,
Toi qui courbais mon ciel sur ta petite sphère ;

Les bras évanouis, qui t’avaient caressé
Dans mon sein, renaissaient en moi pour t’enlacer,
Puis ces bras lentement dans l’ombre retombèrent
Sentant que tu venais d’éclore pour la terre.


IL EST NÉ…


Il est né, j’ai perdu mon jeune bien-aimé,
Je le tenais si bien dans mon âme enfermé,
Il habitait mon sein, il buvait mes tendresses,
Je le laissais jouer et tirailler mes tresses.
À qui vais-je parler dans mon cœur à présent ?
Il écoutait mes pleurs tomber en s’écrasant,
Il était le printemps qui voit notre délire
Gambader sur son herbe et qui ne peut en rire.
Il me donnait la main pour sauter les ruisseaux,
Nous avions des bonheurs et des peines d’oiseaux ;

Son sommeil s’étendait comme un aveu candide.
Mon œil grave flottait sur son âme limpide,
Je couvais dans son cœur les œufs de la bonté,
J’effeuillais sur son front des roses de clarté.
Le silence des fleurs reposait sur sa bouche,
Son doux flanc se gonflait de mon orgueil farouche ;
Son souffle était le mien, il voyait par mes yeux,
Son petit crâne avait la courbure des cieux.
Je le tenais des dieux que j’ai conçus moi-même ;
C’était le jardin clos où la vérité sème,
C’était le petit livre où des contes naïfs
Me reposaient de l’ombre et des rayons pensifs.
Ses doigts tendres savaient caresser ma misère.
Devant ce front de lait, devant cette âme claire
Mon cœur n’éprouvait point de honte d’être nu,
Mon être était l’instinct dans son geste ingénu,
J’étais bonne d’avril nouveau comme la terre,
Je donnais mes ruisseaux, mes feuilles, ma lumière ;
La mort cachait ses os sous les duvets herbeux,
Nous étions le mystère et la vie à nous deux.
Notre âme, au ras du sol mollement étendue,
Était un blé qui berce une vague pelue.




*



Maintenant il est né. Je suis seule, je sens
S’épouvanter en moi le vide de mon sang ;
Mon flair intérieur furète dans son ombre
Avec le grognement des femelles. Je sombre
D’un bonheur plus puissant que l’appel d’un printemps
Qui ferait refleurir tous les mondes des temps.
Ah ! que je suis petite et l’âme retombée,
Comme lorsque la graine ayant pris sa volée
La capsule rejoint ses tissus aplanis.
Ô cœur abandonné dans le vent, pauvre nid !


JE SAVAIS QUE CE SERAIT TOI…


Je savais que ce serait toi
Avec cette petite bouche,
Avec ce front et cette voix,
Ce regard indécis qui louche.

Je savais que ta jeune chair
Aurait ces nacres veloutées,
Que tes mains tapoteraient l’air
Pour saisir la robe des fées.


Je savais la suave odeur
De lait pur qu’aurait ton haleine
Et quel choc effrayant ton cœur
Battrait sous la guimpe de laine.

Je sentais si bien tes pieds nus
Marcher dans mon douillet mystère
Que mon sang les a reconnus
Quand tu les posas sur la terre.

Comment ne t’aurais-je pas vu
Avec les yeux de ma pensée ?
Rien de toi ne m’est imprévu,
Petite âme que j’ai tissée.

Quand tu poussas ton premier cri,
Ce cri me sortait des entrailles ;
Mon souffle s’étire attiédi
Sur tes lèvres lorsque tu bâilles.


Jusqu’au bout de tes menus doigts,
Je me prolonge et me sens vivre ;
Comme au vent la feuille des bois,
Mon penchant incline à te suivre.

De l’ombre où je la retenais
Dans l’effroi de la clarté nue,
N’es-tu pas, enfant nouveau-né,
Une de mes formes venue

Afin que d’un rêve jaloux
Je goûte l’intime caresse
Et que je berce la tristesse
De mon âme sur mes genoux.


Ô FRUIT SAUVAGE ET VERT…


Ô fruit sauvage et vert éclos de ma saison,
Quand ta jeunesse était chaude encor de mon âme,
Ma pudeur s’est émue en voyant d’autres femmes
Serrer tes membres nus dans un moëlleux coton
Et fixer leur regard sur tes chairs dénichées
Comme dans le ruisseau de mes larmes cachées.


TE VOILÀ, MON PETIT AMANT


Te voilà, mon petit amant,
Sur le grand lit de ta maman.
Tu gambades, tu te trémousses,
Tu jettes des ruades douces ;
Tu pétris mon cou dans ta main,
Tu baves ton lait du matin,
Jeune allégresse de la terre.
Tu me trouves belle et légère,
Tu m’aimes, nous nous caressons,
Nous avons les mêmes façons

De rire aux poudres de lumière
Qui dansent dans la chambre claire.
Je peux t’embrasser, te tenir,
Soupeser ton bel avenir.
Bonjour, ma petite statue
De sang, de joie et de chair nue.
Mon petit double, mon émoi,
Je me touche en pressant tes doigts.
Laisse que j’effleure ta joue,
Je bois les bulles de ta moue,
Je te palpe avec mes baisers.
Ne bouge plus. Viens reposer
Sur moi ta fatigue endormie ;
Sois comme ma main engourdie
Qui me paraît, restant à moi,
La main d’un autre. Je suis toi.


LA TASSE


Dans cette tasse claire où luit un cercle d’or
J’ai versé du lait blanc pour ta lèvre vermeille.
Comme un enfant dolent le long du corridor
Un rayon de soleil s’étant couché sommeille.

Vois, la mouche gourmande est plus sage que toi,
Perchée au bord du vase où son aile se mouille
Avec sa trompe fine et subtile elle boit
Tandis que le jour bleu dévide sa quenouille.


Ah ! si la nuit venait, comme nous aurions peur ;
La nuit fait les gros yeux avec la lune ronde
Et tous les astres blonds qui pressent leur lueur
Sur le front noir de l’ombre où l’angoisse est profonde.

Vite ! bois cette tasse avant que soit le soir ;
Le moineau de la cage aime l’eau que je verse,
La fleur du pot d’argile accueille l’arrosoir,
Comme les champs nouveaux se plaisent à l’averse.

Et surtout ne va pas avec tes doigts fripons
Déranger le niveau de la crème dormante ;
On apporte la lampe et son nimbe au plafond
Bouge comme au matin une source mouvante.

Dieu ! c’est l’ombre déjà ! Déjà le ver luisant
Répand sa goutte d’or sur la verdure moite…
Vite ! l’étoile fait les cornes en passant
Et la lune a caché le soleil dans sa boîte.


L’ABEILLE


Vois, j’ai trouvé dans l’herbe une abeille engourdie,
Son aile ne luit plus à travers les rayons,
Son ventre duveteux où ne bat plus la vie
Laisse sortir le jet dolent de l’aiguillon

Pose-la sur ta main ; elle n’est plus méchante,
Elle est molle à toucher comme un coton de fleur ;
Ni le chant de l’oiseau ni l’odeur de la menthe,
Ne la réveilleront de sa longue torpeur.


Elle est morte. Le jour ne se souvient pas d’elle ;
D’autres s’éjouiront du miel qu’elle a pillé ;
La rose qui la tint sur sa jeune mamelle
Offre aux frelons goulus son corset déplié.

De tout son beau désir qui lui faisait une âme
Elle est dépossédée et paraît maintenant
Comme le ver luisant qui n’aurait plus sa flamme :
La nuit s’est faite en elle et rôde sur son flanc.

Elle est comme les gens qu’on cache dans des caisses
Et qui semblent n’avoir rien aimé ni rien su.
Parce qu’elle n’a plus d’essor ni d’allégresse
La campagne l’ignore et nous marchons dessus.

Elle-même sans voix s’abandonne au silence,
Il faut courber le front quand les temps sont venus.
Regarde, l’aiguillon dans sa molle indécence
Est pareil à l’instinct qui ne résiste plus.


On voit ainsi les morts tirer leurs langues vertes
Comme pour faire encor plus de vide en leur sein,
Et descendre au néant, les paupières ouvertes,
Frôlant d’un œil aveugle une ombre sans matin.

Cette abeille n’est plus, cette étincelle est morte ;
Comprends-tu bien la nuit et l’immobilité ?
La chatte saute après les mouches de la porte ;
Viens jouer, c’est la joie au jardin, c’est l’été.


SI LA LUNE ROSE VENAIT…


Si la lune rose venait
En robe de petite-fille
Danser sur le foin nouveau-né
Devant la source qui frétille,
Elle aurait tes deux mollets ronds
Et tes yeux argentés d’eau brune,
Mon fils, poupée en court jupon,
Au visage de clair de lune.


LA SAUTERELLE


Mes premières aubes sont mortes,
Leur cadavre est encore chaud,
Mais mon enfance a clos ses portes
Et je pleure sur son tombeau.

Adieu, jeunesse ensevelie,
Plus jamais tu ne graviras
Avec tant d’alerte génie
Les monts où mon pas s’égara.




*



Te voilà, sauterelle grise
Qui cachais des ailerons bleus
Et qui montais avec la brise
La pente des rayons de feu.

Quelle rafale t’a broyée ?
Hélas ! le soleil a tourné,
Sa grande roue irradiée
A terrassé ton front borné.

Sauterelle, fourreau de nonne
Petite vierge du thym gris,
Sœur de la glèbe qui bourgeonne,
De la belette et des cri-cris ;


Élan, finesse de corsage,
Verdeur puérile du cœur,
Vive aigrette de badinage
Tremblant sur le chapeau des fleurs.

Adieu, petite morte aimée
Qui tournoyais sur le sablon
Comme une nymphe de l’orée
Dans sa jupe en accordéon.



*



Il faut que mon cœur se rehausse
D’un orgueil moins âpre et plus fort,
Que je laisse aller à la fosse
Ce qui jette une odeur de mort ;


Que je promène sur la plaine
Des regards moins intransigeants,
Que je diffuse mon haleine
Dans l’haleine et l’âme des gens.

Ainsi le veut l’heure éblouie
De mon nouvel enfant de lait.
À lui l’audace, la folie,
La montagne, le serpolet ;

À moi l’ivresse retenue
Comme l’écume qui montait
Retombe lentement fondue,
À moi la sobre vérité.

TABLE


 13
 17
 32
 35
 40
 91
 104
 108
 127
 151
 161
 170


ACHEVÉ D’IMPRIMER
le vint-huit juin mil neuf cent dix
par
BLAIS ET ROY
À POITIERS
pour le
MERCVRE
DE
FRANCE