Histoire des Juifs/Troisième période, deuxième époque, chapitre IV

From Wikisource
Jump to navigation Jump to search
Histoire des Juifs
Introduction
I. Les temps bibliques : § 1er
II. — Après l’exil : § 1er
III. 3e période — La dispersion
1re époque — Le recueillement après la chute
I. Le relèvement ; l’école de Jabné
II. L’activité à l’intérieur
III. Soulèvement des judéens
IV. Suite de la guerre de Barcokeba
V. Patriarcat de Judale Saint
VI. Le patriarche Juda II ; Les Amoraïm
VII. Les Judéens dans le pays parthes
VIII. Le patriarcat de Galamiel IV et de Juda II
IX. Le triomphe du christianisme et les Judéens
X. Les derniers Amoraïm
XI. Les Juifs dans la Babylonie et en Europe
XII. Les Juifs en Arabie
XIII. Organisation du judaïsme babylonien
XIV. Le caraïsme et ses sectes
XV. Situation des Juifs dans l’empire franc et déclin de l’exilarcat en Orient
2e époque — La science et la poésie juive
I. Saadia, Hasdaï et leurs contemporains
II. Fin du gaonat en Babylonie. Aurore de la civilisation juive en Espagne
III. Les cinq Isaac et Yitshaki
IV. La première croisade. Juda Allévi
V. La deuxième croisade - Accusation de meurtre rituel
VI. Situation des Juifs à l’époque de Maïmonide
VII. Époque de Maïmonide
VIII. Dissensions dans le judaïsme. - La rouelle
IX. Controverses religieuses du talmud. Autodafé du Talmud
X. Progrès de la bigoterie et de la Cabbale
XI. La peste noire. Massacres des Juifs
XII. Conséquences de la persécution de 1391. Marranes et apostats.
XIII. Une légère accalmie dans la tourmente.
XIV. Recrudescence de violences
XV. Établissement de tribunaux d’inquisition
XVI. Expulsion des Juifs d’Espagne et de Portugal
XVII. Pérégrinations des Juifs et des Marrannes d’Espagne et de Portugal
3e époque — La décadence
I. Reuchlin et le obscurants. Martin Luther
II. L’inquisition et les Marranes. Extravagances cabbalistiques te messianiques
III. Les Marranes et les papes
IV. Les juifs en Turquie et Don Joseph de Naxos
V. Situation des Juifs de Pologne et d’Italie jusqu’à la fin du XVIe siècle
VI. Formation de communautés marranes à Amsterdam, à Hambourg et à Bordeaux
VII. La guerre de Trente Ans et le soulèvement des Cosaques.
VIII. L’Établissement des Juifs en Angleterre et la révolution anglaise
IX. Baruch Spinoza et Sabbataï Cevi
X. Tritesses et joies
XI. Profonde décadence des Juifs
4e époque — Le relèvement
XII. Moïse Mendelssohn et son temps
XIII. Excès de l’orthodoxie et de la réforme
XIV. La révolution française et l’émancipation des Juifs
XV. Le Sanhédrin de Paris et la Réaction
XVI. Les réformes religieuses et la science juive
XVII. Une Accusation de meurtre rituel à Damas
XVIII. Orthodoxes et réformateurs en Allemagne


CHAPITRE IV


LA PREMIÈRE CROISADE
(1096-1148)


La grande lutte entre le christianisme et l’islamisme, qui eut des conséquences si funestes pour les Juifs, commença dans les, dernières années du XIe siècle. À la suite des doléances qu’un ermite, Pierre d’Amiens, fit entendre au concile de Clermont sur)É les misères que les pèlerins chrétiens avaient à supporter à Jérusalem, nobles, bourgeois et serfs prirent la croix pour aller délivrer le Saint-Sépulcre. Les passions les plus nobles, comme les plus viles. furent mises en branle par cette entreprise, des désordres signalaient partout le passage des croisés, qui répandirent surtout la terreur parmi les Juifs d’Allemagne.

Avant les croisades, les Juifs vivaient en Allemagne dans une sécurité complète. Quand l’évêque Rudiger Huozmann, de Spire, éleva le bourg de Vieux-Spire à la dignité de ville (1084), il résolut de faciliter le développement de la nouvelle cité, en permettant aux Juifs de s’y établir et en leur accordant certains privilèges. Non seulement leur commerce était libre de toute entrave, mais ils pouvaient posséder à Neuf-Spire des fermes, des maisons, des jardins et des vignobles. Leur chef religieux ou rabbin (archisynagogus) était autorisé, comme le bourgmestre, à rendre la justice. Malgré la défense de la loi canonique et la volonté expresse du pape Grégoire VII, ils pouvaient acheter des esclaves et engager des nourrices et des domestiques chrétiens. Pour les protéger contre les attaques et les outrages de la population, l’évêque Rudiger leur assigna pour séjour un quartier spécial de la ville, qu’ils avaient le droit de fortifier et de défendre. En compensation de ces privilèges, qui leur étaient garantis pour toujours, ils payaient un impôt annuel de 3 livres et demie en or. L’empereur Henri IV avait ratifié les diverses décisions de Rudiger relatives aux Juifs.

Ce souverain, d’un caractère indécis et léger, avait à un haut degré le sentiment de la justice. Le 6 février 1095, il promulgua un édit qui défendait de baptiser de force les Juifs ou leurs esclaves, ou de les soumettre à l’épreuve du feu ou de l’eau, et qui ordonnait que les procès entre Juifs et chrétiens fussent jugés d’après le droit juif. C’est à ce moment, où leur tranquillité paraissait le plus assurée, que fondirent sur eux avec une férocité sauvage les combattants armés pour la guerre sainte. Un illuminé avait même réveillé, à cette époque, les espérances messianiques dans le cœur des Juifs de l’Allemagne et du nord de la France, il avait calculé que, vers la fin du 256e cycle lunaire, entre 1096 et 1104, le Messie viendrait réunir les fils dispersés d’Israël et les ramener à Jérusalem. Au lieu de l’heureuse annonce de la délivrance, ils entendaient partout les clameurs sauvages des croisés : Les Juifs ont tué notre Sauveur : qu’ils se convertissent ou qu’ils meurent !

Les deux premières bandes de croisés, dirigées par Pierre l’Ermite et Gautier Sans-Avoir, ne maltraitèrent pas spécialement les Juifs, elles pillèrent tout le monde, chrétiens et juifs. Mais les autres bandes, formées du rebut de la France, de l’Angleterre, de la Lorraine et des Flandres, se préparèrent à la guerre sainte contre les musulmans en massacrant partout les Juifs. Ce fut un moine qui leur inspira cette pieuse pensée ; il leur fit accroire qu’on avait découvert, sur la tombe de Jésus, un écrit imposant aux pèlerins l’obligation de contraindre, avant tout, les Juifs à embrasser le christianisme. Les croisés adoptèrent cette idée avec enthousiasme. Les Juifs n’étaient-ils pas, comme les musulmans, des ennemis du christianisme ? Cependant, en France même, d’où la croisade était partie, les massacres furent très rares, parce que l’énergie des princes et des prélats put réprimer la fureur de leurs soldats. À Rouen seulement, ville qui appartenait alors à l’Angleterre, les croisés poussèrent par force des Juifs à l’église, et, le poignard sur la gorge, les obligèrent à choisir entre le baptême et la mort.

C’est surtout en Allemagne que les persécutions des croisés prirent un caractère de bestiale férocité. Les bandes qui pénétrèrent dans ce pays avaient pour chef un chevalier français, Guillaume le Charpentier, qui, déjà avant son départ, avait volé aux paysans les ressources nécessaires pour équiper ses troupes. On peut juger de l’intelligence de ces bandes par le trait suivant. Pour trouver le chemin de Jérusalem, ils se faisaient précéder d’une oie et d’une chèvre, qu’ils croyaient animées de l’esprit saint. Tels étaient les hommes qui allaient se ruer sur les Juifs d’Allemagne, dont le seul protecteur qui eût pu leur venir en aide, l’empereur Henri IV, était alors en Italie, occupé à se défendre lui-même.

À la seule annonce de l’approche de ces hordes. les Juifs de Trèves furent pris d’une telle frayeur que plusieurs d’entre eux égorgèrent leurs enfants et se tuèrent ensuite eux-mêmes. Des femmes et des jeunes filles se jetèrent dans la Moselle, pour échapper à leurs violences. Il y en eut qui implorèrent la protection de l’évêque Égilbert. Convertissez-vous, leur dit ce prélat, et je vous laisserai jouir en paix de votre liberté et de vos biens. Si, au contraire, vous persistez dans votre erreur, vous perdrez votre âme avec votre corps. Réunis pour délibérer, ils décidèrent, sur la proposition d’un de leurs chefs nommé Michée, d’adopter en apparence le christianisme : Fais-nous connaître rapidement, dit Michée à l’évêque, ce que nous devons croire, et protège-nous contre ceux qui nous guettent à la porte pour nous exterminer. Égilbert lut alors à haute voix le Credo chrétien, les Juifs le répétèrent et se firent ensuite baptiser. Triomphe bien peu glorieux pour le christianisme !

De Trèves les croisés se rendirent à Spire. Les Juifs de cette ville avaient Été déclarés inviolables par l’évêque et l’empereur, mais les croisés n’en tinrent nul compte. Ils commencèrent par traîner dix Juifs à l’église. Ceux-ci préférèrent la mort à l’apostasie ; ils furent tués (3 mai= 10 iyyar 1096). Le reste de la population juive chercha un refuge dans le palais de l’évêque Johansen et dans le château fort impérial. Plus humain que son collègue de Trèves, Johansen accorda sa protection aux Juifs. Il fit saisir et pendre quelques-uns des croisés. Cet acte d’énergie suffit pour arrêter les désordres.

Les bandes qui avaient attaqué Spire ne paraissent pas avoir été considérables. Avant de poursuivre leur chemin, elles attendirent de nouveaux pèlerins, et quand elles eurent été renforcées, elles marchèrent sur Worms. L’évêque Allebrand ne put ou ne voulut pas défendre les Juifs de cette ville, il offrit cependant un asile dans son palais à un certain nombre d’entre eux. La plus grande partie de la population juive resta exposée aux attaques des croisés. Elle se défendit arec vaillance, mais succomba sous le nombre. Beaucoup d’entre eux se tuèrent eux-mêmes et expirèrent au cri si souvent répété par les martyrs juifs : L’Éternel notre Dieu est Un. Des mères tuèrent leurs enfants de leurs propres mains. Après avoir pillé et détruit les demeures des Juifs, les croisés tournèrent leur fureur contre les rouleaux de la Loi, déchirant et brûlant tous ceux qu’ils trouvaient (dimanche, 23 iyyar=16 mai).

Les Juifs réfugiés au palais épiscopal y étaient depuis une semaine, quand l’évêque les menaça d’y laisser pénétrer les croisés s’ils n’acceptaient pas le baptême. Ils demandèrent un délai pour délibérer sur le parti à prendre. Le délai expiré, l’évêque ouvrit les portes. Presque tous les Juifs étaient morts ; ils s’étaient tués les uns les autres. Déçus dans leur espoir de carnage, les croisés s’acharnèrent sur les cadavres, qu’ils traînèrent à travers les rues. Un petit nombre seul avait embrassé le christianisme pour échapper à la mort (dimanche, 1er siwan = 25 mai). Un jeune homme, Simha Kohen, qui avait vu égorger sous ses yeux son père et ses sept frères, voulut se venger avant de mourir. Feignant de consentir à accepter le baptême, il se laissa conduire à l’église, et là, au moment de recevoir le sacrement, il saisit un couteau qu’il avait tenu caché et tua un neveu de l’évêque.

Ce ne fut qu’après le départ des croisés qu’on put enterrer tous ces martyrs ; ils étaient au nombre de huit cents.

À Mayence, les croisés eurent à leur tête un certain comte Emmerich ou Emicho, homme sanguinaire et proche parent de l’archevêque Ruthard. Pour s’emparer plus facilement des richesses des Juifs, dont il était plus avide encore que de leur sang, il semble avoir conçu, d’accord avec l’archevêque, un pion vraiment infernal. Sous prétexte de les protéger, Ruthard offrit aux Juifs un asile dans son palais et leur demanda de lui confier leurs richesses jusqu’après le départ des croisés ; c’est ce qu’ils firent. Plus de mille trois cents Juifs étaient campés dans la cour de la demeure archiépiscopale, en proie à la plus poignante angoisse et adressant au ciel de ferventes prières. Le mardi 3 siwan (27 mai), dès l’aube, Emmerich arriva avec ses bandes et envahit la résidence de l’archevêque. Les horribles scènes de Worms se renouvelèrent alors à Mayence. Des vieillards, des femmes, des enfants s’entr’égorgèrent ou furent massacrés par leurs persécuteurs. Tous les mille trois cents Juifs qui s’étaient enfermés dans le palais de l’archevêque périrent ; Ruthard partagea avec Emmerich les trésors qui lui avaient été confiés. Ici, comme à Worms, très peu de Juifs consentirent à recevoir le baptême. Dans un moment de trouble, un certain Isaac et ses deux filles, ainsi que son ami Uria, avaient embrassé le christianisme ; mais ils se repentirent bientôt de leur apostasie. L’avant-veille de la Pentecôte, Isaac égorgea lui-même ses deux filles, mit le feu à sa maison, puis se rendit avec Uria à la synagogue, qu’il incendia. Tous deux périrent dans l’incendie. Le feu se propagea rapidement et réduisit en cendres une grande partie de la ville.

Après Mayence, ce fut le tour de Cologne. Les croisés, sous la conduite de Guillaume le Charpentier, se réunirent autour de cette ville à la veille de la Pentecôte. Émus de pitié sur le sort qui menaçait les malheureux Juifs, les bourgeois de Cologne les accueillirent dans leurs maisons. Le lendemain, quand les croisés envahirent les maisons des Juifs, ils les trouvèrent vides. Dans leur fureur, ils brisèrent tout, portes, fenêtres, meubles ; ils s’en prenaient surtout aux rouleaux de la Loi, qu’ils déchiraient et foulaient aux pieds. C’était au matin de la Pentecôte. Un tremblement de terre qui survint ce même jour, au lieu d’effrayer les croisés et de calmer leur soif de destruction, surexcita encore leur rage, ils disaient que le ciel lui-même les aidait dans leur œuvre d’extermination. Dans la crainte que les Juifs ne pussent pas échapper plus longtemps aux coups des croisés, s’ils restaient dans la ville même, le généreux évêque de Cologne, Hermann III, dont le nom mérite d’être recommandé à la vénération de la postérité, les fit partir secrètement pour les cacher dans des villages voisins qui lui appartenaient. Ils y passèrent trois semaines, s’attendant chaque jour à être massacrés, priant et jeûnant. Le ciel resta sourd à leurs supplications. À la Saint-Jean, les croisés envahirent Neus, un des villages où les Juifs s’étaient cachés, et les y massacrèrent. De là, ils se rendirent dans les autres villages, recherchant les Juifs qui s’y étaient réfugiés et tuant tous ceux qu’ils découvraient. Un grand nombre des fugitifs cherchèrent la mort dans les étangs et les marais. Un vieillard très savant, Samuel ben Yehiel, égorgea son fils, beau et vigoureux jeune homme, au milieu d’un étang, récitant à voix haute la formule de bénédiction qu’on prononce pour un sacrifice ; la victime répondit : Amen, et tous les assistants, entonnant la profession de foi : Écoute, Israël, se précipitèrent dans l’eau.

On évalue à douze mille le nombre des Juifs tombés dans les communautés du Rhin, depuis le mois de mai jusqu’en juillet, sous les coups des croisés. Les autres avaient momentanément embrassé le christianisme ; ils espéraient qu’à son retour d’Italie, l’empereur Henri IV les reprendrait sous sa protection et leur permettrait de revenir à leur ancienne foi.

En Bohème également, se produisirent des scènes de carnage partout où les croisés rencontraient des Juifs. Dans ce pays, où le christianisme était encore moins puissant que dans d’autres contrées, les Juifs avaient joui jusqu’alors d’une entière sécurité. Leurs souffrances commencèrent avec l’arrivée des bandes de croisés. Le puissant duc de Bohème Wratislaw II, qui seul aurait pu réprimer les excès de ces forcenés, guerroyait alors loin de son pays ; les croisés avaient ainsi toute liberté pour accomplir leurs massacres. À Prague, de nombreux Juifs furent tués ; d’autres se laissèrent baptiser. L’évêque Cosmas s’éleva en vain contre ces violences. Les croisés connaissaient sans doute mieux que le prélat les devoirs imposés par le christianisme.

Pour le bonheur des Juifs de l’Europe occidentale et l’honneur de l’humanité, la populace seule prenait part à ces massacres. Les princes, les bourgeois et, à l’exception de l’archevêque Ruthard, de Mayence, et de l’évêque Egilbert, de Spire, les prélats eux-mêmes témoignaient leur horreur pour ces crimes. Le temps n’était pas encore veau où princes, peuple et ecclésiastiques s’entendraient pour persécuter les Juifs.

Quand on apprit que les deux cent mille croisés conduits par Emmerich et Hermann avaient été honteusement battus par les Hongrois et avaient péri en grande partie, Juifs et chrétiens regardèrent cet échec comme un juste châtiment de Dieu. Un autre événement favorable pour les Juifs, fut le retour de l’empereur Henri IV, qui revenait d’Italie. Il manifesta publiquement sa compassion pour les Juifs, et, à la demande du chef de la communauté de Spire, Moïse ben Gouthiel, il autorisa tous les Juifs qui avaient reçu le baptême par contrainte à revenir au judaïsme. Ce fut une joie générale parmi les Juifs d’Allemagne. Tous les Juifs baptisés s’empressèrent de rejeter leur masque chrétien (1097).

Cette large tolérance de Henri IV irrita les représentants de l’Église, et le pape Clément III lui-même, qui devait cependant sa tiare à l’empereur d’Allemagne, lui adressa des reproches amers. Nous avons appris, lui écrivit-il, que les Juifs baptisés ont été autorisés à sortir du giron de l’Église. Pareil fait est inouï ; c’est un grand péché, et nous t’invitons ainsi que nos frères à prendre des mesures pour que la sainteté de l’Église ne soit pas souillée. Henri IV ne se préoccupa nullement de ces reproches et il continua à traiter les Juifs avec équité. Il ordonna même une enquête sur la conduite de l’archevêque Ruthard, qui s’était approprié les biens des Juifs de Mayence, et il dédommagea en partie ces derniers au détriment de l’archevêque (1098).

À la nouvelle que les Juifs baptisés d’Allemagne pouvaient revenir au judaïsme, ceux de Bohème reprirent également leur ancienne religion. Mais, dans la crainte de nouvelles persécutions, ils résolurent d’émigrer avec leurs richesses, soit en Pologne, soit dans la Pannonie (Autriche et Hongrie). En apprenant la décision des Juifs, le duc Wratislaw, qui venait de rentrer dans son pays, fit occuper leurs maisons par des soldats, réunit leurs chefs et leur déclara que tous les biens des Juifs de Bohème lui appartenaient. Quand vous êtes venus ici, leur dit-il, vous n’avez rien rapporté des trésors de Jérusalem. Vaincus par Vespasien et vendus pour un prix dérisoire, vous avez été dispersés dans le monde entier. Vous êtes arrivés nus dans ce pays, et nus vous en sortirez. Que répondre à un tel discours ? Il fallait se soumettre à la force. Les Juifs de Bohème furent ainsi dérouillés de tout ce qu’ils possédaient ; on leur laissait à peine de quoi se nourrir pendant quelques jours.

Les Juifs de Jérusalem furent maltraités, comme leurs frères de l’Europe, par les croisés. Quand Godefroy de Bouillon fut parvenu, après de longs efforts, à prendre d’assaut la ville sainte, il fit enfermer tous les Juifs, caraïtes et rabbanites, dans une synagogue et y mit le feu (15 juillet 1099). On voit que, pour Israël, le XIe siècle s’acheva dans le sang.

Pour protéger les Juifs d’Allemagne contre de nouvelles persécutions, Henri IV fit jurer, en 1103, aux princes et aux bourgeois qu’ils ne maltraiteraient pas la population juive et qu’ils la laisseraient vivre en paix. La protection impériale, très utile à l’origine, amena plus tard des conséquences fâcheuses ; elle rendit les Juifs dépendants des seigneurs, qui allaient les considérer bientôt comme leur propriété.

On a vu plus haut avec quel empressement les Juifs baptisés revinrent au judaïsme dès que les circonstances le leur permirent. Leur réadmission dans la Synagogue rencontra une vive opposition de la part des Juifs qui étaient restés fidèles, malgré tout, à leur religion et qui ne voulaient pas reconnaître les anciens apostats comme leurs frères ni s’apparenter avec eux. Ces idées étroites affligèrent Raschi, qui les combattit de toutes ses forces : Gardons-nous bien, leur dit-il, de nous éloigner de ceux qui reviennent à nous et de les humilier. Ils ne se sont faits chrétiens que par la crainte de la mort ; dès que le danger a disparu, ils se sont hâtés de retourner au judaïsme.

Une autre conséquence funeste des persécutions, fut le développement de l’esprit de mortification et de la dévotion excessive parmi les Juifs d’Allemagne. Malgré leur aversion pour le culte de leurs persécuteurs, ils lui empruntèrent néanmoins l’usage de visiter les tombeaux de leurs martyrs, qu’ils appelaient également des saints (Kedoschim), d’y faire des prières et de demander à ces saints leur intercession auprès de Dieu. À partir de ce moment, les Juifs allemands se plongèrent dans une sombre et farouche piété.

Il existait cependant un remède bien efficace contre cette tendance de s’enfermer dans des pratiques de contrition et des habitudes monacales, c’était l’étude du Talmud. Quiconque voulait se retrouver dans les dédales du Talmud, suivre sa dialectique serrée et ses raisonnements subtils, avait besoin d’une intelligence claire et d’une attention soutenue ; les talmudistes ne pouvaient pas s’endormir dans un doux mysticisme. Aussi voyait-on régner dans les écoles talmudiques une activité saine et joyeuse, on n’y connaissait ni les préoccupations affligeantes, ni les gémissements stériles, on y étudiait avec ardeur et on y oubliait les malheurs du passé et les menaces de l’avenir.

Les deux savants qui avaient donné un essor considérable à l’enseignement du Talmud moururent tous deux au commencement du XIIe siècle : Isaac Alfasi en 1103 et Raschi en 1105. Tous les deux laissèrent de nombreux disciples, qui continuèrent l’œuvre de leurs maîtres, et tous les deux furent profondément vénérés par leurs contemporains comme par la postérité. L’admiration des Juifs espagnols pour Alfasi se manifesta par des poésies élégantes et touchantes, et celle des Juifs d’Allemagne et du nord de la France pour Raschi se fit jour dans de nombreuses légendes.

Les Juifs d’Espagne pouvaient encore considérer ce beau pays comme une patrie. Même sous la domination des Almoravides, ces princes barbares qui s’étaient emparés de l’Espagne méridionale, ils vivaient dans une parfaite sécurité. Sous le règne d’Ali (1106-1143), le deuxième souverain de la dynastie des Almoravides, quelques Juifs furent même chargés par la population juive et chrétienne de percevoir les impôts, d’autres furent nommés, à la cour, à des emplois élevés. Ainsi Abou Ayyoub Salomon ibn Almouallem, de Séville, poète très distingué, fut attaché comme médecin à la personne d’Ali et reçut le titre de prince et de vizir. Un autre médecin, Abou-I-Hassan Abraham ben Meïr ibn Kamnial, de Saragosse, vivait également à la cour d’Ali avec le titre de vizir. À en croire les poètes contemporains, Ibn Kamnial avait des sentiments élevés, était généreux et s’intéressait beaucoup au sort de ses coreligionnaires. Ce prince, disent-ils, marche sur terre, mais ses regards sont dirigés vers le ciel. Il se précipite avec la rapidité de la foudre au secours de ses semblables, ses largesses s’adressent aux étrangers comme à ses concitoyens, il consacre sa fortune à sauver ceux que le malheur a voués à la mort… Sa protection s’étend sur tous ses coreligionnaires ; il réside en Espagne, mais il vient en aide à ses frères d’Égypte et de Babylonie. Enfin, un autre Juif d’Espagne, célébré par ses contemporains, était le prince Salomon ibn Faroussal, qui se trouvait sans doute au service d’un roi chrétien. Chargé d’une mission auprès de la cour de Murcie, il fut assassiné en 1108, peu de temps avant la victoire que les musulmans remportèrent près d’Uctès sur les chrétiens. Parmi les Juifs qui occupaient, à cette époque, une situation politique, il faut encore mentionner Abraham ben Hiyya Albargueloni (né en 1065 et mort en 1136). Astronome habile, il était en quelque sorte le ministre de la police (zahib as schorta) d’un prince musulman et jouissait d’une grande autorité.

De tous les Juifs influents par leur science, leur fortune ou leur situation, qui rivaient dans ce temps en Espagne, aucun n’exerça sur ses contemporains sine action analogue à celle que Hasdaï ibn Schaprout et Samuel ibn Nagrela avaient eue autrefois, quand ils réveillèrent les intelligences assoupies et imprimèrent une puissante impulsion à l’activité littéraire de leurs coreligionnaires. Il est vrai qu’à cette époque point n’était besoin d’un chef pour maintenir et diriger le mouvement ; l’émulation qui régnait entre les savants juifs, dans toutes les sphères des connaissances, était un stimulant suffisant. Pendant la première moitié du XIe siècle, le judaïsme espagnol produisit un grand nombre d’hommes supérieurs dans tous les genres, des poètes, des philosophes et des talmudistes, dont les œuvres étaient presque toutes parfaites. En ce temps, on ne connaissait plus parmi les savants juifs cette envie mesquine dont Menahem ben Sarouk et Ibn Gabirol eurent tant à souffrir ; cette rivalité malveillante et cette hostilité haineuse qui divisèrent Ibn Djanah et Samuel ibn Nagrela, Alfasi et Ibn Albalia. Poètes et savants se considéraient comme les membres d’une seule famille et étaient unis entre eux par les liens d’une estime et d’une amitié réciproques.

Parmi les rabbins espagnols de l’époque, presque tous disciples d’Alfasi, le plus remarquable fut, sans contredit, Joseph ibn Migasch (né en 1077 et mort en 1141). Petit-fils d’un homme qui avait joui d’une très grande considération à la cour des Abbadides à Séville, et fils d’un savant distingué, Ibn Migasch méritait certainement les éloges que le poète Juda Hallévi lui décernait pour son intelligence et son caractère. Quoiqu’il descendit d’une famille illustre et fût placé à la tête de la communauté importante de Lucéna, il resta toujours modeste, affable, plein d’indulgence. Une seule fois, cependant, il se montra très sévère, mais il s’agissait de l’intérêt supérieur d’une communauté entière.

L’Espagne était à ce moment très divisée. En Andalousie, les Arabes, anciens maîtres du pays, haïssaient leurs vainqueurs berbères et leur faisaient une guerre incessante, tantôt sourde, tantôt ouverte. Dans le royaume de Grenade, les chrétiens qui étaient venus s’établir dans le pays conspirèrent contre leurs seigneurs musulmans, appelèrent à leur aide Alphonse d’Aragon, le conquérant de Saragosse, et lui promirent de lui livrer Grenade. Mêmes luttes intestines dans l’Espagne chrétienne. Malgré l’union contractée par Alphonse d’Aragon avec Urraca, reine de Castille, ou peut-être à cause de cette union, les Aragonais et les Castillans tenaient les uns pour le roi, les autres pour la reine, et se livraient des combats continuels. Il y avait même un troisième parti, qui soutenait le jeune infant Alphonse VII contre sa mère et son beau-père. Parfois on voyait chrétiens et musulmans combattre sous un même drapeau, tantôt contre un prince chrétien, tantôt contre un émir arabe. Les alliances se concluaient et se rompaient avec une rapidité singulière, les conspirations et les trahisons étaient très fréquentes. Les juifs ne restaient naturellement pas neutres au milieu de cette anarchie. Volontairement ou par contrainte, ils se déclaraient pour tel ou tel parti. Mais ils couraient de plus grands risques que leurs autres concitoyens. En cas d’insuccès ou de trahison, les conspirateurs chrétiens et musulmans trouvaient un refuge auprès de leurs puissants coreligionnaires. Il n’en citait pas de même pour les Juifs. Pour être forts, ils avaient besoin d’être unis. Chez eux, la discorde pouvait avoir les plus funestes conséquences, parce qu’en cas de dénonciation, ce n’est pas seulement le coupable qui aurait été puni, mais la communauté entière à laquelle il appartenait, et peut-être les Juifs de tout le pays. Aussi, quand Ibn Migasch apprit qu’un membre de la communauté de Lucéna se proposait de dénoncer un de ses coreligionnaires, le fit-il condamner à mort et lapider. L’exécution eut lieu à la fête de l’Expiation, au coucher du soleil.

À sa mort (1141), Joseph ibn Migasch laissa un fils très savant, nommé Meïr, et de nombreux disciples, entre autres Maïmoun, de Cordoue, dont le fils devait occuper un rang si brillant dans l’histoire du judaïsme.

À mesure que l’enseignement du Talmud se développait en Espagne, on s’occupait moins d’exégèse biblique et de science grammaticale. Par, contre, cette époque fut riche en poètes. Depuis que, deux siècles auparavant, Dounasch ben Labrat avait commencé à assouplir la langue hébraïque, celle-ci avait acquis une flexibilité singulière et était devenue, pour les poètes, un instrument très facile à manier. Stimulés par le succès d’Ibn Gabirol et l’exemple des Arabes, qui écrivaient même leurs lettres en vers, les Juifs espagnols voulaient presque tous devenir poètes. Quiconque ne voulait pas être réputé ignorant, devait connaître l’art de versifier. Aussi rimait-on beaucoup à cette époque. Mais toutes ces productions sont rarement animées d’un souffle poétique. Parmi les poètes de ce temps qui n’ont pas encore été nommes et qui méritent une mention, on peut citer Moïse ibn Ezra, Juda ibn Giat, Juda ibn Abbas, Salomon ibn Sakbel, et surtout le premier de tous, Juda Hallévi.

Contrairement aux habitudes de la plupart des poètes juifs de cette époque, qui ne traitaient que des sujets sérieux, Salomon ben Sakbel, parent du rabbin Joseph ibn Sahal de Cordoue, se servit de la langue hébraïque pour peindre l’amour frivole et badin. Il composa son ouvrage, intitulé Tachkemoni, sur le modèle des Makàmât (Séances) que le poète arabe Hariri, de Bassora, venait de publier et dont la réputation avait pénétré jusqu’en Espagne. C’était une espèce de roman satirique, écrit en prose rimée, entrecoupée de vers. Le héros de ce roman raconte comme il est sans cesse victime de ses illusions. Après avoir vécu longtemps dans la solitude des bois avec sa bien-aimée, il s’est fatigué de cette existence monotone et désire faire ripaille en nombreuse et joyeuse compagnie. Son repos est troublé par un billet mystérieux que lui remet une belle inconnue. Toujours à la poursuite de cette enchanteresse, qui lui échappe constamment, il arrive dans un harem dont le maître, avec une mine de berbère, le menace de mort. Ô bonheur ! sous ce masque terrible se cachait une femme d’une beauté éblouissante, l’esclave de celle qui était la reine de ses pensées et qui lui promet que tous ses désirs seront réalisés. Il retrouve enfin l’objet de sa passion, et déjà il se croit au comble de ses vœux quand il s’aperçoit que du commencement à la fin il a été mystifié par ses amis. Telle est l’œuvre de Ben Sakbel. En elle-même, elle n’a aucune valeur poétique ; c’est une simple imitation de l’arabe. Mais il est intéressant de voir avec quelle habileté Ben Sakbel manie l’hébreu et expose dans cette langue si grave de simples futilités.

À cette époque vivaient également à Grenade les quatre frères Ibn Ezra : c’étaient Abou-Ibrakim Isaac, l’aîné ; Abou-Haroun Moïse, Abou-l-Hassan Juda et Abou Hadjadj Joseph, le plus jeune, savants distingués et d’illustre naissance. On reconnaît, dit un contemporain, à la noblesse de leurs sentiments, qu’ils descendent de la famille royale de David. Leur père, nommé Jacob, avait occupé un emploi sous le roi Habous ou plutôt sous Samuel ibn Nagrela. Le plus remarquable des quatre fut Abou-Haroun Moïse (né vers 1070 et mort vers 1139). Il fut le poète le plus fécond de son temps. C’est le chagrin qui semble avoir éveillé en lui l’inspiration poétique. Amoureux de sa nièce, dont il était également aimé, il se vit refuser sa main. Dans sa douleur, il abandonna la maison paternelle, errant à travers le Portugal et la Castille. Comme le temps était impuissant à adoucir sa souffrance, il demanda des consolations à la science et surtout à la poésie. Il rencontra des amis dévoués et des admirateurs sincères, et Ibn Kamnial, le noble bienfaiteur de ses coreligionnaires, lui voua une vive affection.

Moïse ibn Ezra avait de nombreux traits de ressemblance avec Salomon ibn Gabirol. Comme ce dernier, il se plaignait amèrement de l’envie et de la trahison de ses contemporains, et s’occupait principalement, dans ses œuvres, de sa propre personnalité, de son moi. Mais il était moins sensible, moins susceptible et aussi moins sombre que le poète de Malaga ; sa nature plus énergique lui permettait de sortir parfois de sa tristesse pour faire entendre des accents plus gais. Sa Muse aimait quelquefois le badinage. Néanmoins, comme poète, il est bien inférieur à Ibn Gabirol ; il est maniéré et guindé, ses images sont exagérées, ses vers manquent de mesure et d’harmonie. Il faut cependant admirer son habileté dans le maniement de l’hébreu, la fertilité de son imagination, l’abondance de ses productions et les nombreuses variétés de vers dont il a enrichi la littérature hébraïque. Sous le titre de Collier de perles, il publia un recueil de chants de douze cent dix vers, divisé en dix chapitres. Il y célèbre son protecteur Ibn Kamnial, chante tour à tour le vin, l’amour, les plaisirs, la vie voluptueuse sous les voûtes de feuillage et au milieu des chants des oiseaux, déplore l’éloignement de ses amis, se plaint de trahison, gémit sur l’approche de la vieillesse, conseille la confiance en Dieu et exalte enfin l’art de la poésie. À côté de ce recueil, Ibn Ezra produisit encore trois cents poésies de circonstance, réunies en un diwan de plus de dix mille vers, et près de deux cents compositions liturgiques pour les fêtes du Nouvel an et de l’Expiation, qui ont été admises dans le Rituel de plusieurs communautés. Ses prières manquent d’élévation et de sincérité, elles sont écrites selon toutes les règles de l’art, mais on n’y sent ni chaleur ai sentiment.

Moïse ibn Ezra composa également deux ouvrages didactiques, l’un, écrit en arabe et intitulé Dialogues et Souvenirs, où il traite des principes de l’art oratoire et de la poésie et énumère les travaux des poètes hispano-juifs depuis les premiers temps ; l’autre, en hébreu, à tendances philosophiques, où il expose sèchement, d’après des modèles arabes, la philosophie aride du temps.

Quoiqu’il fût poète à peine suffisant et philosophe médiocre, Moise, grâce à son étonnante facilité, jouissait cependant de la considération générale. Il entretenait des relations amicales avec toutes les personnalités éminentes de son époque, qui le louèrent en prose et en vers.

Mais la gloire la plus pure et la plus lumineuse de ce temps fut Adbou-l-Hassan Juda ben Samuel Hallévi, né vers 1086 dans la Vieille Castille. Comme poète il surpassa ses prédécesseurs et ses contemporains, et comme penseur il fait partie du petit, nombre d’élus qui ont mis au monde des conceptions nouvelles et exprimé des idées suggestives. Pour le célébrer dignement, l’histoire devrait emprunter à la poésie ses plus brillantes images et ses accents les plus doux. C’était une intelligence d’élite qui passa sur la terre comme un être divin, entouré d’une radieuse auréole et illuminant le judaïsme de l’éclat de sa splendeur. Quand l’Espagne aura triomphé de ses préjugés et ne fera plus passer ses grands hommes d’autrefois sous la toise de l’Église avant de les adopter comme des illustrations nationales, elle accordera certainement à Juda Hallévi une place d’honneur dans son panthéon. Les Juifs ont déposé depuis longtemps la couronne de la poésie sur le front de ce chantre admirable, d’une piété si profonde et d’une moralité si élevée.

Sans tache, pure et sincère
Fut sa poésie comme son âme.
Après l’avoir créée,
Dieu, content de son œuvre,
Embrassa cette belle âme.
Et l’écho de ce baiser divin
Résonne dans les chants du poète.

Cet homme extraordinaire réunissait en lui les qualités les plus opposées. Esprit sérieux et méditatif, il savait être gai et enjoué ; entouré d’admirateurs passionnés, il resta modeste ; profondément attaché à ses amis, il ne leur sacrifia jamais ses idées et ses conceptions ; poète dans toute la force du terme, il sut toujours maîtriser son imagination et diriger ses sentiments, ses pensées et ses actions, avec la plus parfaite clairvoyance. Il s’imposa des règles de conduite dont il ne se départit jamais.

Né dans l’Espagne chrétienne, Juda Hallévi se rendit à Lucéna pour étudier le Talmud auprès d’Alfasi, parce que la Castille et, en général, l’Espagne septentrionale ne possédaient pas de savants talmudistes. Comme Ibn Gabirol, il était encore jeune quand il sentit en lui l’inspiration poétique. Hais loin d’être triste comme celle du chantre de la mélancolie et de la souffrance, sa Muse ne faisait entendre, au contraire, que des notes joyeuses, célébrant, par exemple, le mariage d’Ibn Migasch, la naissance du premier-né dans la famille de Baruch ibn Albalia (vers 1100), et d’autres événements heureux. C’est que le bonheur sourit constamment à ce favori du sort. À Grenade, il se lia avec la famille des Ibn Ezra, et quand il apprit qu’à la suite d’un chagrin d’amour Moïse ibn Ezra s’était condamné volontairement à l’exil, il lui adressa des consolations dans des vers remarquables d’émotion et de bon sens.

Malgré son humeur toujours sereine, il ressentit aussi les joies et les douleurs de l’amour. Il chante les yeux de sa gazelle, de sa bien-aimée, ses lèvres de pourpre, ses cheveux noirs comme le corbeau, et il reproche à l’infidèle sa trahison. Ses chants d’amour respirent le feu de la jeunesse et de la passion et sont animés d’un souffle vraiment éloquent, ils témoignent d’une richesse d’imagination et d’une connaissance de l’art poétique qu’on est étonné de rencontrer à un si haut degré chez un jeune homme.

Outre son talent poétique, Juda Hallévi avait des connaissances philosophiques et était versé dans les sciences naturelles ; il écrivait l’arabe avec élégance et était très familiarisé avec la poésie castillane. Il demandait ses moyens de subsistance à la pratique de la médecine, qu’il exerçait avec succès. Quoiqu’il fût appelé par sa profession à vivre souvent au milieu des malades et des mourants, son âme sut toujours planer au-dessus des misères de la vie, dans les régions de l’idéal. Il écrivit à un ami la lettre suivante au sujet de ses occupations. Même aux heures qui n’appartiennent ni au jour ni à la nuit, je me consacre au vain art de la médecine, bien que je sois incapable de guérir. La ville où je demeure est grande, les habitants en sont des géants, mais des gens très durs. Je ne puis leur donner satisfaction qu’en gaspillant mes jours à guérir leurs infirmités. J’essaie de rendre la santé à Babel, mais elle reste malade. Puisse Dieu m’envoyer bientôt la délivrance et m’accorder le repos, alla que je puisse aller dans une ville où fleurit la science et m’y désaltérer à la source de la sagesse.

Juda Hallévi avait une idée plus juste de la poésie que ses contemporains arabes et juifs, il la considérait comme un présent du ciel, un don divin, et non comme un résultat de l’art. Aussi raille-t-il ceux qui établissent des règles de prosodie. Selon lui, le vrai poète devine instinctivement les lois de la poésie. Dans sa jeunesse, il prodigua les trésors de son imagination féconde en productions légères, en badinages, il écrivit, selon l’usage du temps, des kassides pleines d’éloges exagérés pour ses nombreux amis. Il chanta le vin et les plaisirs et composa des énigmes en vers. À ceux qui lui reprochaient de consacrer son talent à de telles fut ! lités, il répondit avec la présomption de la jeunesse : Ma vingt-quatrième année n’est pas encore évanouie, et je fuirais avec chagrin le vin joyeux !

Dans ses poésies légères, il se plaisait à surmonter les plus grandes difficultés de rime et de mètre ; parfois il les terminait par un vers castillan ou arabe. À la tournure comme à l’expression, on reconnaît tout de suite le maître, qui, en quelques traits hardis, dessine un tableau achevé. Ses descriptions de la nature sont aussi brillantes et aussi pittoresques que tout ce qui a été écrit de plus parfait en ce genre dans toutes les langues, les fleurs y resplendissent de mille couleurs et répandent au loin leurs parfums embaumés, les branches y plient sous le poids de leurs fruits d’or, les oiseaux y font entendre leurs doux gazouillements. Quand il montre les bouillonnements impétueux de la mer sous l’action de la tempête, ses lecteurs se sentent émus jusqu’au fond de l’âme devant ce spectacle si grand et si terrible. Mais pas plus dans ces tableaux que dans les compositions liturgiques, qu’il écrivit au nombre de plus de trois cents, Juda Hallévi ne déploya tout son talent. Ses chefs-d’œuvre sont ses poèmes religieux et nationaux ; il y met toute son âme de poète, tout son enthousiasme de croyant, il y chante tour à tour les misères présentes de Sion et ses splendeurs futures. De toutes les poésies néo-hébraïques, les Sionides se rapprochent le plus des Psaumes. Quand Juda Hallévi exhale ses douloureux soupirs sur l’abandon de Sion, ou lorsqu’il rêve de son magnifique avenir, de son union future avec son Dieu et son peuple, on croirait entendre le Psalmiste ! Ibn Gabirol ne déplore que son propre isolement, Moïse ibn Ezra ses propres souffrances, mais Juda Hallévi gémit sur les malheurs de son peuple, sur les ruines du sanctuaire national, sur l’asservissement d’Israël. Voilà pourquoi ses plaintes nous émeuvent si profondément, voilà pourquoi ses accents pénétrants remuent les plus intimes de nos fibres.

Après avoir exprimé, dans les Sionides, les sentiments nationaux d’Israël, Juda Hallévi fait connaître en quelque sorte les conceptions nationales du judaïsme. Il émet des idées originales sur les rapports de Dieu avec la création et sur la valeur comparative des religions juive, chrétienne et musulmane. Si, comme poète, il ressemble au Psalmiste, dans l’exposition de ses idées philosophiques il se rapproche de l’auteur de Job ; seulement il est plus complet. À l’exemple de cet auteur et de Picton, il développe ses idées sous forme de dialogues et rattache son exposé à un fait historique. Son ouvrage théologique, écrit en arabe, fut composé à la suite de la demande que lui adressèrent quelques-uns de ses disciples de faire connaître ses vues sur le judaïsme rabbanite et de le défendre contre les objections soulevées contre cette religion par la philosophie, le christianisme, l’islamisme et le caraïsme.

Un païen, aussi ignorant de la philosophie scolastique que des trois religions existantes, éprouve un jour le désir de se rattacher plus étroitement à son Créateur. Après un examen attentif, il est convaincu de la vérité du judaïsme. Ce païen est Boulan, le roi des Khazars, qui se convertit, en effet, à la foi juive. Tel est le point de départ historique choisi par Juda Hallévi pour l’exposé de ses doctrines. De là aussi le nom de Khozari donné à cet exposé.

L’auteur suppose que le roi des Khazars, sincèrement attaché au culte des idoles et animé des meilleurs sentiments, vit plusieurs fois en rêve un ange qui lui dit : Tes intentions sont, excellentes mais ta conduite est détestable. Pour connaître alors la manière dont Dieu veut être adoré, il s’adresse d’abord à un philosophe. Celui-ci, imbu en partie des idées d’Aristote et en partie des doctrines platoniciennes, enseigne au roi que la divinité est trop élevée pour se mettre en rapport avec l’homme ou pour lui demander de l’adorer. Peu satisfait de cette doctrine, le roi des Khazars sollicite les représentants du christianisme et de l’islamisme de lui faire connaître enfin la vraie foi. Il ne daigne pas consulter les Juifs parce qu’à ses yeux, l’état d’abaissement où ils se trouvent prouve avec évidence l’infériorité de leur religion.

Il apprend par un prêtre chrétien que le christianisme accepte toutes les prescriptions de la Thora et des autres écrits sacrés du judaïsme, et qu’il admet comme dogme fondamental l’incarnation de Dieu dans le sein d’une vierge descendant de la famille royale des Juifs. Les chrétiens croient aussi que le Fils de Dieu ne fait qu’un avec le Père et le Saint-Esprit, et ils adorent cette trinité comme le Dieu-Un ; ils prétendent qu’ils sont les vrais israélites et que leurs douze apures ont pris la place des douze tribus. Certaines croyances des chrétiens paraissent au prince en contradiction trop flagrante avec la raison pour qu’il les adopte ; il ne se fait donc pas chrétien.

Un théologien musulman lui expose alors les principes de l’islamisme. Cette religion croit avec le judaïsme à l’unité et à l’éternité de Dieu et à la création ex nihilo, elle admet, en outre, que Mahomet est le plus grand des prophètes, qu’il a convié tous les peuples à embrasser la vraie foi, promettant aux croyants le paradis avec ses jouissances toutes matérielles, et menaçant les mécréants du feu de l’enfer. Au dire du théologien musulman, la vérité de l’islamisme serait prouvée par ce fait que nul homme ne pourrait écrire un livre parfait comme le Coran. Mais cette circonstance ne suffit pas pour porter la conviction dans l’esprit du roi des Khazars.

En voyant que pour démontrer la vérité de leurs croyances le chrétien comme le musulman ont besoin de s’appuyer sur la Bible, le roi des Khazars se décide, malgré ses préjugés, à consulter un savant juif. Il apprend ainsi que les Juifs adorent le Dieu de leurs ancêtres, Celui qui a fait sortir leurs aïeux de l’Égypte, a accompli des miracles en leur faveur, les a conduits dans la Terre promise et leur a envoyé des prophètes pour les diriger dans la bonne voie. J’avais bien raison, dit alors le roi, d’hésiter à m’adresser aux Juifs. À en juger par le mépris dont ils sont l’objet, je devais prévoir qu’ils ont perdu toute intelligence. Au lieu de m’exposer sèchement une profession de foi qui ne peut avoir de valeur que pour vous, tu aurais du commencer par me dire que vous croyez à un Dieu qui a créé et dirige le monde. — Mais, réplique le juif, des croyances de ce genre ont besoin d’être démontrées par une argumentation longue et difficile, les philosophes ont émis des hypothèses différentes sur la création et la direction de l’univers, tandis que mes assertions n’exigent aucune preuve ; l’authenticité des miracles opérés en notre faveur est affirmée par des témoins oculaires. Après avoir établi et fait admettre ce dernier point, Juda Hallévi pouvait prouver facilement la vérité du judaïsme. Ne sachant que faire de Dieu et de la religion, la philosophie les chasse du monde. Le christianisme et l’islamisme sont en contradiction avec le bon sens, tandis que le judaïsme prend comme point de départ des faits matériels, avérés, que nul raisonnement ne saurait faire disparaître ; il est donc complètement d’accord avec la raison, tout en lui imposant certaines limites. La raison perd, en effet, ses droits quand elle a contre elle la certitude du fait.

En restreignant ainsi les limites de la spéculation philosophique, Juda Hallévi ne se montrait pas seulement supérieur à ses contemporains, mais il était encore de plusieurs siècles en avance sur son époque. Pendant que les penseurs de son temps, juifs, chrétiens ou musulmans, suivaient servilement les idées d’Aristote, admettant sans discussion ses conceptions sur Dieu et le monde et s’évertuant à les trouver dans la Bible, le philosophe de Castille eut le courage d’assigner à l’esprit humain ses limites naturelles et de lui dire : Jusqu’ici et pas plus loin ! Selon lui, la philosophie ne peut rien contre le fait réel, elle doit l’accepter tel quel et tenir compte de son existence dans ses raisonnements. C’est ainsi que dans le domaine de la nature, l’observateur n’a pas le droit de rejeter les phénomènes, quelque singuliers et absurdes qu’ils paraissent, mais il est tenu de les comprendre et de les expliquer. Ce principe, admis aujourd’hui, Juda Hallévi l’a établi le premier. En opposition avec les nombreux savants qui acceptaient aveuglément toutes les conceptions de la philosophie grecque, il jugeait sévèrement cette philosophie dans la strophe suivante :

Ne te laisse pas séduire par la sagesse grecque,
Qui a seulement de belles fleurs, sans produire aucun fruit.
Que dit-elle ? Que le monde n’a pas été créé par Dieu,
Mais a existé de tout temps.
Elle raconte encore des mythes.
Si tu l’écoutes, tu reviendras abasourdi
Par beaucoup de bavardage, mais le cœur vide et mécontent.

D’après la théorie de Juda Hallévi, le judaïsme ne peut donc pas être attaqué par la philosophie, car il s’appuie sur des faits certains. Il a été créé tout d’une pièce et révélé devant une foule immense, qui a pu se rendre compte qu’elle n’était victime d’aucune mystification. Les miracles qui ont précédé et suivi la Révélation ont été opérés également devant des milliers de témoins. Du reste, l’intervention divine ne s’est pas produite seulement à l’origine de la formation du peuple juif, elle s’est manifestée pendant plusieurs siècles par l’inspiration prophétique. Ces faits ont donné à la religion juive un caractère de certitude que ne possède aucune philosophie, et l’existence de Dieu est prouvée bien mieux par la Révélation que par tous les raisonnements.

Après avoir établi ainsi la vérité du judaïsme, Juda Hallévi en montre la sagesse et la haute valeur. Voici sa théorie, à coup sûr très originale. Il admet naturellement la création du monde telle qu’elle est rapportée dans le Pentateuque. En sortant de la main du Créateur, pur, sans tache, exempt de tout défaut héréditaire, le premier homme était parfait au physique comme au moral, possédant l’inspiration prophétique et appelé pour cette raison fils de Dieu. Il transmit cette perfection à ceux de ses descendants qui étaient d’une organisation supérieure. C’est ainsi qu’à travers la longue suite des générations, cette vertu innée devint le partage des patriarches et des chefs des douze tribus et fit du peuple juif le cœur et le noyau de l’humanité, la race exclusivement douée de la grâce divine, c’est-à-dire du don de la prophétie. Pour que ce caractère spécial pût se maintenir chez les israélites, il était nécessaire de les placer dans une région dont les conditions climatériques fussent favorables au développement de la vie intellectuelle. Voilà pourquoi Dieu leur a donné le pais de Canaan. À un peuple élu il fallait un pays élu. Les lois religieuses avaient pour but de conserver la faculté prophétique dans la nation juive. Tel était le but poursuivi par l’institution du sacerdoce, la construction du temple de Jérusalem, le culte des sacrifices et toutes les autres prescriptions. Dieu seul sait dans quelle proportion chacune de ces lois nous aide à atteindre notre but. les hommes ne doivent donc rien y chantier. Car la moindre modification apportée à ces lois peut en changer les conséquences, de même que la moindre altération du sol ou du climat influe sur les produits de la terre. À l’opposé de certaines opinions, il admet que ce ne sont pas les lois morales ou rationnelles, mais les prescriptions purement religieuses, qui donnent au judaïsme son caractère vraiment original et perpétuent dans le peuple juif l’esprit prophétique.

Juda Hallévi montre, ensuite, que les lois religieuses du judaïsme donnent satisfaction aux besoins du corps comme à ceux de l’âme. Le judaïsme, dit-il, ne prêche ni l’ascétisme ni la retraite du cloître ; il est l’ennemi des sombres méditations et prescrit plutôt une vie active et gaie. Il recommande la modération dans l’étude et les passions, et veut qu’il règne un heureux équilibre dans la vie individuelle comme dans la vie nationale. D’après lui, le vrai juste ne fuit pas le monde, ne hait pas l’existence et ne désire pas la mort sous prétexte de vouloir jouir plus tôt de la béatitude éternelle ; il ne s’interdit même pas les jouissances de la vie, mais reste toujours maître de son corps comme de son âme et évite l’exagération en tout.

Puis Juda Hallévi prouve la supériorité du judaïsme talmudique, non seulement sur le caraïsme, mais aussi sur l’islamisme et le christianisme. L’état d’abaissement dans lequel vivent les Juifs n’est nullement à ses yeux un signe d’infériorité, pas plus que la puissance des chrétiens et des musulmans n’est une preuve en faveur de leur culte. Ce que les hommes considèrent comme méprisable, Dieu l’estime, au contraire, à très haut prix. Du reste, les chrétiens eux-mêmes font valoir, non pas leur pouvoir, mais les humiliations de Jésus, les souffrances et la pauvreté des apôtres et des martyrs. Les mahométans aussi exaltent es compagnons de leur prophète, parce qu’ils ont souffert beaucoup pour lui. Mais, parmi tous les peuples, Israël a souffert le plus, parce qu’il occupe dans l’humanité la place que le cœur occupe dans l’organisme humain. De même que le cœur ressent le plus vivement toutes les douleurs du corps, de même Israël est atteint le plus cruellement par toutes les calamités. Mais, en dépit de ses misères, la nation juive est toujours vivante ; elle ressemble à un malade abandonné par les médecins et qui attend sa guérison d’un miracle. Comme les ossements disséminés dont parle le prophète, Israël sera animé d’un nouveau souffle de vie et reprendra sa vigueur d’autrefois. Dieu a dispersé les descendants de Jacob pour leur faciliter l’accomplissement de la mission dont ils sont chargés ; ils répandent ainsi plus rapidement leurs doctrines parmi les peuples. Quand le grain de blé est déposé dans la terre, il reste caché pendant quelque temps à tous les yeux, se désorganise, est absorbé en apparence par les éléments qui l’entourent, et semble disparaître pour jamais ; mais peu à peu il germe et fleurit, reprend sa nature originelle et reparaît grandi et développé. Le peuple juif ressemble à ce grain. L’humanité, modifiée par le christianisme et l’islamisme, reconnaîtra un jour la vraie valeur de la nation juive, elle honorera le tronc qui a produit de si fortes branches et se confondra, en quelque sorte, avec le judaïsme le jour où commencera le règne du Messie et où l’arbre produira enfin des fruits.

Personne, avant Juda Hallévi, n’avait encore parlé avec une éloquence si vigoureuse d’Israël et de sa foi. La raison et le sentiment, la philosophie et la poésie se sont prêté un appui mutuel, dans le système de l’écrivain castillan, pour créer un idéal où se concilient dans un harmonieux ensemble les exigences des appétits avec les aspirations supérieures.

Juda Hallévi n’était pas homme à mettre en contradiction ses actes et ses paroles. Une fois convaincu que la langue hébraïque avait un caractère divin et ne devait servir, par conséquent, qu’à exprimer des pensées religieuses, il cessa, de crainte de la profaner, d’écrire des vers hébreux d’après la métrique arabe. Une autre de ses convictions le portait à croire que la Palestine était spécialement favorisé, de la grâce divine et que, même dans sa décadence, elle conservait encore des traces de son ancienne splendeur. Son âme était attirée avec une force invincible vers les ruines sacrées du temple. Il était persuadé que les portes du ciel s’ouvraient à Jérusalem et que c’est dans cette ville seulement qu’il trouverait le vrai repos. Il résolut donc de se rendre en pèlerinage dans la Terre Sainte et d’y terminer ses jours.

Ce désir passionné de voir la Palestine lui inspira une série de chants, appelés Sionides, où l’élévation du sentiment le dispute à la beauté de l’expression, et qui forment la plus magnifique partie de la poésie néo-hébraïque :

Ô cité du monde, si belle dans tes brillants atours,
Du fond de l’Occident j’aspire vers toi de toute mon âme.
Que n’ai-je la rapidité de l’aigle pour voler vers toi
Et mouiller de mes pleurs ta poussière sacrée !

Tel est le thème principal qu’il développe dans ses Sionides, avec des variations infinies. Il y représente le peuple juif tantôt portant une couronne d’épines qui lui inflige mille souffrances, tantôt entouré d’une auréole qui le fait briller d’un éclat divin. En lisant ces chants magiques, on partage malgré soi l’amère douleur et les joyeuses espérances de l’auteur, et on est profondément impressionné par ces accents éloquents, où la conviction se môle à la plus vive exaltation.

Pour réaliser son désir de se rendre en Palestine, Juda Hallévi ne craignit pas de transformer son existence calme et tranquille en une vie d’aventures et de dangers. Il abandonna son école de Tolède ; qu’il avait fondée, ses nombreux disciples, auxquels il était très attaché, ses amis, sa fille unique et son petit-fils, qu’il chérissait tendrement, il sacrifia tout à son amour pour Dieu, à sa passion pour la Terre Sainte.

Son voyage à travers l’Espagne ressembla à une marche triomphale. Dans toutes les villes où il passait, ses nombreux admirateurs lui prodiguaient les témoignages de leur respect et de leur sympathie. Accompagné de quelques amis, il s’embarqua (vers 1141) sur un navire se dirigeant vers l’Égypte. Exposé aux railleries de matelots grossiers, brisé par la fatigue, malade, il avait l’énergie d’oublier ses souffrances pour s’élever jusqu’aux régions du rêve et de la poésie. Au milieu d’effroyables tempêtes, qui imprimèrent au navire les plus terribles secousses et le mirent à deux doigts de sa perte, il composa d’admirables chants de mer.

Retardé par des vents contraires, le navire n’entra dans le port d’Alexandrie (Égypte) que vers la fête des Cabanes, en septembre. Juda Hallévi avait la ferme résolution de ne s’arrêter en Égypte que très peu de temps et de reprendre au plus tôt son pieux pèlerinage. Dès que son arrivée fut connue, de nombreux Juifs vinrent lui apporter le témoignage de leur admiration. L’homme le plus considérable d’Alexandrie, Aron ben Zion ibn Alamàni, rabbin et médecin, l’accueillit avec ses compagnons, et, grâce à ses prévenances, sa large hospitalité et son affectueuse insistance, il parvint à le retenir pendant trois mois, jusqu’à la fête de Hanouca. S’arrachant avec peine à l’affection de si bons amis, Juda se décida enfin à partir pour Damiette, où il voulait rendre visite à Abou Saïd ben Halfon Hallévi, qu’il avait déjà connu en Espagne. Mais il modifia son itinéraire, et, sur la pressante invitation du prince juif Abou Mansour Samuel ben Hanania, qui occupait une situation élevée à la cour du khalife d’Égypte, il se rendit au Caire.

Le Nil, sur lequel il voyageait, réveilla dans son esprit les souvenirs de l’histoire du peuple d’Israël, et il les rappela dans deux remarquables poèmes. Mais ces souvenirs mêmes ramenèrent sa pensée vers le vœu qu’il avait formé de se rendre le plus tôt possible dans la Terre Sainte. Aussi, malgré les instances d’Abou Mansour pour le retenir en Égypte, ne fit-il qu’un court séjour au Caire pour continuer ensuite son voyage.

À cette époque, la Palestine était gouvernée par des rois et des princes chrétiens, parents de Godefroy de Bouillon et descendants des premiers croisés. Sous la domination de ces petits souverains, les Juifs vivaient en complète sécurité ; ils avaient même acquis une certaine influence dans les diverses cours. On voit, en effet, un évêque du temps se plaindre que, sur l’instigation de leurs. femmes, les princes chrétiens préfèrent les médecins juifs, samaritains et sarrasins à leurs confrères chrétiens.

Juda Hallévi parait avoir pu réaliser son plus cher désir et entrer dans Jérusalem, mais il ne séjourna que peu de temps dans la ville sainte. Il y fut maltraité, selon toute apparence, par les chrétiens et en partit assez promptement. Les derniers événements de sa vie sont restés inconnus. On sait seulement qu’il alla à Tyr et y reçut un accueil respectueux. Dans un poème adressé à un de ses amis de Tyr, il montre un profond découragement, déplorant sa jeunesse perdue, ses espérances déçues, tous ses beaux rêves évanouis. Il séjourna également à Damas. C’est dans cette ville qu’il fit entendre son chant du cygne, cette admirable Sionide qui réveille notre amour pour Jérusalem avec la même force que les plus beaux psaumes d’Assaf.

On ignore la date de sa mort ainsi que le lieu de sa sépulture. Une légende raconte qu’il mourut, écrasé par un cavalier musulman, aux portes de Jérusalem, au moment où il chantait son émouvante Sionide. Un inconnu grava sur sa tombe cette inscription, si éloquente dans sa concision :

La Piété, la Douceur et la Générosité
Disent : nous avons disparu avec Juda.

Et pourtant, cette inscription ne célèbre qu’une partie des mérites du poète castillan. Juda Hallévi était l’image radieuse de la nation juive ayant conscience d’elle-même et proclamant, par la poésie et la philosophie, l’histoire de son passé et ses rêves d’avenir.