Histoire des Juifs/Troisième période, troisième époque, chapitre VIII

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Histoire des Juifs
Introduction
I. Les temps bibliques : § 1er
II. — Après l’exil : § 1er
III. 3e période — La dispersion
1re époque — Le recueillement après la chute
I. Le relèvement ; l’école de Jabné
II. L’activité à l’intérieur
III. Soulèvement des judéens
IV. Suite de la guerre de Barcokeba
V. Patriarcat de Judale Saint
VI. Le patriarche Juda II ; Les Amoraïm
VII. Les Judéens dans le pays parthes
VIII. Le patriarcat de Galamiel IV et de Juda II
IX. Le triomphe du christianisme et les Judéens
X. Les derniers Amoraïm
XI. Les Juifs dans la Babylonie et en Europe
XII. Les Juifs en Arabie
XIII. Organisation du judaïsme babylonien
XIV. Le caraïsme et ses sectes
XV. Situation des Juifs dans l’empire franc et déclin de l’exilarcat en Orient
2e époque — La science et la poésie juive
I. Saadia, Hasdaï et leurs contemporains
II. Fin du gaonat en Babylonie. Aurore de la civilisation juive en Espagne
III. Les cinq Isaac et Yitshaki
IV. La première croisade. Juda Allévi
V. La deuxième croisade - Accusation de meurtre rituel
VI. Situation des Juifs à l’époque de Maïmonide
VII. Époque de Maïmonide
VIII. Dissensions dans le judaïsme. - La rouelle
IX. Controverses religieuses du talmud. Autodafé du Talmud
X. Progrès de la bigoterie et de la Cabbale
XI. La peste noire. Massacres des Juifs
XII. Conséquences de la persécution de 1391. Marranes et apostats.
XIII. Une légère accalmie dans la tourmente.
XIV. Recrudescence de violences
XV. Établissement de tribunaux d’inquisition
XVI. Expulsion des Juifs d’Espagne et de Portugal
XVII. Pérégrinations des Juifs et des Marrannes d’Espagne et de Portugal
3e époque — La décadence
I. Reuchlin et le obscurants. Martin Luther
II. L’inquisition et les Marranes. Extravagances cabbalistiques te messianiques
III. Les Marranes et les papes
IV. Les juifs en Turquie et Don Joseph de Naxos
V. Situation des Juifs de Pologne et d’Italie jusqu’à la fin du XVIe siècle
VI. Formation de communautés marranes à Amsterdam, à Hambourg et à Bordeaux
VII. La guerre de Trente Ans et le soulèvement des Cosaques.
VIII. L’Établissement des Juifs en Angleterre et la révolution anglaise
IX. Baruch Spinoza et Sabbataï Cevi
X. Tritesses et joies
XI. Profonde décadence des Juifs
4e époque — Le relèvement
XII. Moïse Mendelssohn et son temps
XIII. Excès de l’orthodoxie et de la réforme
XIV. La révolution française et l’émancipation des Juifs
XV. Le Sanhédrin de Paris et la Réaction
XVI. Les réformes religieuses et la science juive
XVII. Une Accusation de meurtre rituel à Damas
XVIII. Orthodoxes et réformateurs en Allemagne


CHAPITRE VIII


L’établissement des Juifs en Angleterre et la révolution anglaise
(1655-1660)


À l’époque même où, en Pologne, les Juifs étaient pourchassés et massacrés, ils virent s’ouvrir pour eux un pays qui leur était resté fermé pendant deux siècles et demi. Ce pays était l’Angleterre. Les Juifs d’Amsterdam et de Hambourg, qui étaient en rapports avec les marchands, les armateurs et les savants de cette île, désiraient ardemment pouvoir y établir une colonie, mais l’exécution de ce projet semblait se heurter à des obstacles insurmontables. Le haut clergé anglais était peut-être encore plus intolérant que les papistes qu’il persécutait, et le peuple anglais, qui n’avait pas vu de Juifs depuis des siècles, partageait, en grande partie, l’aversion du clergé.

Un homme courageux entreprit alors la tâche difficile de dissiper les préjugés des Anglais contre les Juifs. Manassé ben Israël, deuxième ou troisième rabbin d’Amsterdam, qui ne jouait qu’un rôle secondaire dans sa patrie et trouvait si peu de ressources dans ses fonctions de prédicateur qu’il était résolu, pour nourrir sa famille, à aller s’établir comme commerçant au Brésil, ce savant à la fois prudent et hardi, énergique et souple, vaniteux et désintéressé, réussit à faire admettre ses coreligionnaires en Angleterre. Il n’était pas d’une intelligence supérieure, mais il inspirait la sympathie et recevait un excellent accueil dans tous les milieux. Il possédait aussi une rare facilité d’élocution, beaucoup de chaleur, et il savait porter la conviction dans les esprits. C’était surtout un grand cœur.

Au point de vue littéraire, il prit pour modèle Isaac Abrabanel, dont il avait épousé l’arrière-petite-fille, Rahel Soeira. À l’exemple d’Abrabanel, il composa un ouvrage, le Conciliador, où il essayait de concilier les apparentes contradictions des livres saints, mais avec moins de prolixité et d’ennuyeux développements que son modèle. Manassé était un lecteur un peu crédule, il acceptait tout sans critique, le vrai comme le faux, ajoutant la même foi aux inventions des mystiques qu’aux récits de la Bible. Il était convaincu de la vérité de la Cabale et de la théorie de la métempsycose. Pourtant, aux yeux des contemporains, les ouvrages de Manassé eurent une très grande autorité. lis plaisaient par l’élégance du style et inspiraient confiance par l’étendue de l’érudition qui s’y manifestait. Savants juifs et savants chrétiens l’admiraient et le respectaient.

À ce moment, sous l’influence des circonstances et l’impulsion de l’illustre philologue Joseph Scaliger, la Hollande était devenue un centre de remarquables recherches scientifiques. On s’appliquait surtout à étudier à fond les langues et les littératures grecques, latines et hébraïques. À côté de l’hébreu, Joseph Scaliger, l’oracle des théologiens protestants, avait également appelé l’attention des savants sur la littérature rabbinique et témoignait même de la considération pour le Talmud. Ses disciples suivirent son exemple et se consacrèrent avec un grand zèle à cette branche de la science, pour laquelle on n’avait manifesté que dédain un siècle auparavant. À Bâle, Jean Buxtorf l’ancien se distingua par sa profonde science de l’hébreu et de la littérature rabbinique, qu’il fit connaître dans les milieux chrétiens. Il entretint une correspondance suivie, en langue hébraïque, avec des savants juifs d’Amsterdam, de l’Allemagne et de Constantinople. Des femmes même s’occupaient d’hébreu, Anne-Marie Schurmann d’Utrecht, Dorothée Moore et l’excentrique reine Christine de Suède. Enfin, l’hébreu était étudié par des hommes d’État tels que le Hollandais Hugo Grotius et l’Anglais Jean Selden, qui avaient besoin de le savoir pour leurs recherches historiques ou théologiques.

Mais, malgré leur zèle pour ces études, les savants chrétiens ne pouvaient se diriger dans la littérature rabbinique qu’avec l’aide d’un guide juif. lis accueillirent donc avec une vive satisfaction les ouvrages de Manassé ben Israël, où se rencontraient de nombreux documents rabbiniques et qui exposaient des points de vue tout nouveaux. Parmi les chrétiens qui recherchèrent son amitié, on trouve des érudits que l’Église persécuta ou déclara hérétiques à cause de la hardiesse de leurs opinions, et aussi des mystiques qui attendaient l’avènement du cinquième empire, ou, selon le langage de Daniel, le règne des saints. Les excès sanglants de la guerre de Trente ans et les souffrances qui en résultèrent avaient fait croire à bien des rêveurs que l’époque messianique du règne millénaire, annoncée par le livre de Daniel et les Apocalypses, était proche, et que les maux présents étaient les précurseurs des félicités attendues. Ces illuminés ne comprenaient pas la réalisation de leurs rêves sans la participation des Juifs, qui, les premiers, avaient reçu l’annonce de cet important événement. Mais dans leur pensée, rien ne pouvait se produire tant que les Juifs eussent repris possession de la Terre sainte. Or, cette entreprise présentait de grandes difficultés. Pour se conformer aux paroles des Prophètes, il fallait, avant tout, retrouver et réunir les dix tribus disparues. Ensuite, Israël ne pouvait reconquérir la Palestine qu’avec le concours d’un Messie issu de la famille de David. Ces chrétiens mystiques s’en remettaient aux circonstances pour aplanir les difficultés qui pourraient s’élever entre leur propre Rédempteur, c’est-à-dire Jésus-Christ, et celui qu’ils attendaient pour le compte des Juif.

De telles extravagances trouvaient créance auprès de Manassé ben Israël, car lui aussi attendait, sinon l’arrivée du règne millénaire des saints, du moins la venue prochaine du Messie, selon la promesse des cabalistes. D’après le Zohar, en effet, l’heure de la délivrance devait sonner en 1648. Manassé fut donc très heureux de recevoir d’un mystique chrétien, Mochinger de Dantzig, une lettre où il lisait les mots suivants : Sache que j’approuve et respecte vos doctrines religieuses et que je forme le souhait, avec certains de mes coreligionnaires, qu’Israël soit enfin éclairé de la vraie lumière et retrouve son ancienne gloire et son ancien salut. Un autre mystique de Dantzig, Abraham de Erankenberg, gentilhomme des environs d’Oels (Silésie) et disciple de Jacob Böhm, lui écrivait : La vraie lumière émanera des Juifs ; leur temps est proche. Chaque jour, on apprendra de différentes régions les miracles opérés en leur faveur, et toutes les îles se réjouiront avec eux. Dans son entourage immédiat, Manassé avait deux amis chrétiens qui exaltaient la future gloire d’Israël, Henri Jessé et Pierre Serrarius. En France aussi, vivait à cette époque un rêveur d’une nature particulière, le huguenot Isaac La Peyrère, de Bordeaux, au service du duc de Condé. Dans un écrit intitulé Rappel des Juifs, La Peyrère expose que les Juifs devront être rappelés de tous les coins du monde où ils sont disséminés, pour retourner bientôt en Palestine. En sa qualité de fils aîné de l’Église, le roi de France a pour mission de ramener dans la Terre sainte le peuple d’Israël, qui est le fils aîné de Dieu.

C’était surtout en Angleterre qu’on professait alors un profond respect pour le peuple de Dieu, principalement parmi ceux qui avaient toute action sur la direction des affaires de l’État. À côté des épiscopaux, des presbytériens et des catholiques, il s’était, en effet, formé dans ce pays un quatrième parti, lui avait inscrit sur son drapeau : liberté religieuse pour tous. Ce parti énergique et intelligent, appelé les Puritains, arriva au pouvoir grâce au despotisme aveugle de Charles Ier et à l’égoïsme du Long Parlement.

Le chef de ce parti était Olivier Cromwell, qui conquit la liberté religieuse non seulement pour lui et les siens, mais aussi pour les autres. Cromwell et ses officiers étaient de vrais soldats de Dieu, qui avaient tiré l’épée pour une cause juste et élevée, et qui rêvaient d’organiser un État fondé sur la religion et la morale. Comme autrefois les Macchabées, les guerriers puritains avaient le glaive en main et les louanges de Dieu dans la bouche. Avant et après le combat, ils lisaient la Bible. C’est, en effet, dans l’Ancien Testament que ces vaillants soldats puisaient leur foi et leur énergie, c’est là qu’ils trouvaient des modèles qui les encourageaient à lutter contre un roi parjure, une aristocratie hypocrite et un clergé indigne : les Juges, délivrant le peuple du joug étranger ; Saül, David, Joab, chassant l’ennemi de leur pays, Jéhu, exterminant une famille royale qui était idolâtre et débauchée. Dans chaque verset des livres de Josué, des Juges, de Samuel et des Rois, ils trouvaient des allusions à leur propre situation, chaque psaume répondait à leurs propres pensées. Cromwell se comparait à Gédéon qui, au début, n’obéit à la voix divine qu’en tremblant et qui dispersa ensuite vigoureusement les légions païennes.

Ainsi familiarisés avec l’histoire, les prophéties et la poésie de l’Ancien Testament et pénétrés de l’esprit de la Bible, les Puritains reportaient le respect que leur inspiraient les livres saints sur le peuple qui en est le héros. Pour eux, c’était un vrai miracle que ce peuple, comblé de faveurs si extraordinaires et châtié avec une si rigoureuse sévérité, n’eût pas encore complètement disparu. Ils conçurent donc le désir de voir de leurs propres yeux cette antique race, de l’attirer dans la communauté de Dieu qu’ils voulaient créer en Angleterre. Ceux qui, dans l’armée de Cromwell ou le Parlement, rêvaient du prochain avènement du règne millénaire réservaient aux Juifs un rôle particulièrement brillant dans l’empire des saints. Prenant à la lettre certaines expressions des Prophètes, un prédicateur puritain, Nathanel Holmès (Homesius), exprima le désir de devenir le serviteur d’Israël et de servir ce peuple à genoux. La vie publique, comme les sermons, reçut en quelque sorte une empreinte israélite. Si les membres du Parlement avaient parlé hébreu, on aurait pu se croire revenu en Judée. Un écrivain émit même le vœu de célébrer le samedi, et non pas le dimanche, comme jour de repos. D’autres formulèrent le souhait que l’Angleterre adoptât les lois politiques de la Tora.

Manassé ben Israël suivait avec émotion ce qui se passait en Angleterre, il y voyait l’annonce de l’arrivée prochaine du Messie et il déploya une activité fiévreuse pour hâter la réalisation de ses espérances. À sa profonde joie, un chrétien anglais, Édouard Nicolas, publia un plaidoyer chaleureux en faveur de la noble nation juive et des enfants d’Israël. Dans cet écrit, dédié au Long Parlement, les Juifs, qualifiés de peuple élu, étaient traités avec une bienveillance à laquelle ils n’étaient pas accoutumés. À la fin, l’auteur y déclarait qu’il n’avait pas composé ce mémoire à l’instigation des Juifs, mais par amour pour Dieu et pour son pays. Selon lui, lei maux amenés par les guerres civiles et religieuses étaient un châtiment divin, parce que les Anglais avaient persécuté les Juifs, ces favoris de Dieu ; on devait donc tenir compte de cet avertissement, traiter les Juifs avec bonté et les accueillir en Angleterre. Après avoir démontré par de nombreux versets bibliques la prédilection de Dieu pour Israël, il rappelait les paroles d’un prédicateur qui avait cité dans le Parlement ce passage des Psaumes : Ne touchez pas à mes oints et ne maltraitez pas mes prophètes, et qui avait affirmé que les nations étaient heureuses ou malheureuses selon qu’elles se montraient justes ou malveillantes à l’égard des Juifs. Il est donc de votre devoir, continuait-il, de favoriser les Juifs, de les consoler, de nous faire pardonner le sang innocent répandu dans notre pays et de les unir à nous par des relations amicales. Sans doute, les papes qui humilient et oppriment les Juifs verraient avec déplaisir que l’Angleterre les traite équitablement ; ce serait là un motif de plus de leur témoigner des égards.

Ce livre apologétique produisit une très vive sensation en Angleterre et en Hollande. Manassé en éprouva une joie très grande, et il se mit immédiatement à l’œuvre, de son côté, pour obtenir pour les Juifs le droit de séjourner en Angleterre. Son esprit était pourtant hanté d’une grave préoccupation : il se demandait, avec beaucoup d’illuminés chrétiens, ce qu’étaient devenues les dix tribus que Salmanasar, roi d’Assyrie, avait exilées. Restaurer le royaume juif sans ces dix tribus lui paraissait impossible, car t’eût été s’écarter des paroles des Prophètes, qui affirment qu’Israël sera de nouveau réuni à Juda. Il importait donc de démontrer l’existence de ces tribus. Manassé fut servi à souhait par le hasard. Un voyageur juif, Montezinos, avait, en effet, affirmé par serment quelques années auparavant que, dans une région de l’Amérique du Sud, il avait rencontré des Juifs indigènes descendant de la tribu de Reüben. Fermement convaincu de la vérité de cette affirmation, Manassé l’exposa dans son Espérance d’Israël, qu’il écrivit pour préparer les esprits à la venue du Messie.

Pour Manassé, en effet, l’époque de la délivrance était proche bien des indices en faisaient foi. Puisque les menaces des Prophètes contre Israël se sont réalisées avec une si douloureuse précision, on peut légitimement espérer que leurs promesses aussi s’accompliront. Manassé énumère, dans son livre, une série de martyrs brûlés en Espagne et en Portugal parce qu’ils avaient refusé d’abjurer leur foi. Il signale surtout avec admiration le cas d’un jeune noble chrétien, Don Lope de Fera y Alarcon, qui s’était converti au judaïsme, avait pris le nom de Juda a le croyant D et confessé avec courage ses nouvelles convictions. Incarcéré pendant plusieurs années, il était monté ensuite sur le bûcher (25 juillet 1644).

C’est sous l’impression de ces atrocités de l’Inquisition que Manassé écrivit son Espérance d’Israël, où il affirme l’existence des dix tribus à laquelle il rattache l’espoir de la prochaine délivrance. Il remit ensuite ce traité, en langue latine, à un haut personnage de l’Angleterre pour le communiquer au Parlement et au conseil d’État. Il y ajouta un mémoire où il essayait de prouver qu’avant de pouvoir retourner dans leur pays d’origine, les Juifs devaient être disséminés d’un bout de la terre à l’autre. Or, comme l’Angleterre se trouvait, à ses yeux, sur les confins septentrionaux du monde habité, il lui paraissait indispensable de les ramener dans cette contrée. Il sollicita donc le conseil d’État et le Parlement d’autoriser les Juifs à se rendre en Angleterre, d’où ils étaient exclus depuis trois siècles, à y pratiquer librement leur religion et à y élever des synagogues (1650). Manassé ne cachait nullement ses espérances messianiques, car il savait que les saints ou puritains formaient des vœux pour le retour élu peuple de Dieu dans son ancienne patrie et étaient tout disposés à l’y aider.

Les prévisions de Manassé semblèrent se réaliser, car sa requête fut accueillie favorablement par le Parlement. Lord Middlesex lui envoya même une lettre de remerciements avec cette suscription : À mon cher frère, au philosophe hébreu Manassé ben Israël. Sur ces entrefaites, la guerre éclata entre l’Angleterre et la Hollande, et Manassé vit de nouveau s’éloigner comme un mirage le but qu’il poursuivait. Mais, quand Cromwell eut dissous le Long Parlement, pour s’emparer du pouvoir (avril 1653), et qu’il eut manifesté la volonté de conclure la pais avec les États généraux des Pays-Bas, Manassé se remit à l’œuvre. Du reste, le nouveau Parlement convoqué par Cromwell était composé de prédicateurs puritains, d’officiers imprégnés de l’esprit biblique, d’illuminés qui attendaient le règne millénaire du Messie, et tous professaient le plus grand respect pour les antiques institutions du judaïsme. Ainsi, ils proposèrent très sérieusement de composer le conseil d’État de soixante-dix membres, sur le modèle du Sanhédrin de Jérusalem, et le général Thomas Harrison, un anabaptiste, voulut faire adopter pour l’Angleterre les lois mosaïques. Le Parlement accueillit donc avec la plus grande bienveillance la requête de Manassé ben Israël, à qui il envoya un passeport pour venir discuter à Londres la question du retour des Juifs en Angleterre.

Craignait-on, parmi les Juifs, que Manassé ne fût pas assez habité pour triompher de toutes les difficultés ou qu’il nuisit à la cause de ses coreligionnaires en s’inspirant trop, dans ces négociations, de ses rêveries messianiques ? Ce qui est certain, c’est qu’un Marrane, Manuel Martinez Dormido, s’empressa de se rendre à Londres pour remettre une supplique en faveur de l’établissement des Juifs dans la Grande-Bretagne. Dormido, qui avait occupé une situation importante en Espagne et que l’Inquisition avait tenu emprisonné assez longtemps avec sa femme et sa sœur, avait réussi à s’enfuir à Amsterdam, où il était revenu au judaïsme. Dans sa requête, il se déclarait ouvertement Juif et faisait ressortir les avantages considérables que les Marranes de l’Espagne et du Portugal, par leurs capitaux et leur expérience des affaires, assureraient à l’Angleterre. Quoique Cromwell recommandât cette requête au conseil d’État, elle fut rejetée (novembre 1634). Après cet échec, les Marranes mirent de nouveau tout leur espoir en Manassé.

Celui-ci marchait alors en plein rêve. D’avance il se sentait ébloui par les splendeurs de la glorieuse période messianique qui allait s’ouvrir pour Israël. Ses idées étaient, d’ailleurs, partagées par des illuminés chrétiens. Peu de temps auparavant, le Hollandais Henri Jessé avait publié un ouvrage intitulé Prochaine gloire de Juda et d’Israël. Le médecin Paul Felgenhauer, de Bohème, mystique et alchimiste, alla plus loin. Persécuté à la fois, en Allemagne, par les catholiques et les protestants, il s’était réfugié à Amsterdam. et s’y était lié avec Manassé. Il publia le livre suivant (décembre 1654) : Heureux message du Messie à Israël : elle est proche l’époque où Israël sera délivré de tous ses maux et ramené de la captivité et où le Messie viendra. Pour la consolation d’Israël, d’après les livres saints de l’Ancien et du Nouveau Testament, écrit par un chrétien qui attend le Messie avec les Juifs. Felgenhauer déclare que les vrais croyants des autres religions sont également les descendants d’Abraham par l’esprit, et il en conclut que Juifs et chrétiens doivent s’aimer et s’unir en Dieu comme Juda et Israël. D’après lui, cette réconciliation des diverses confessions n’est plus éloignée, comme le prouvent les innombrables maux causés par la sanglante guerre de Trente ans.

Dans l’automne de l’année 1655, Manassé se décida à se rendre à Londres, où Cromwell lui fit le plus cordial accueil. Il était accompagné de Jacob Sasportas, qui avait exercé les Ponctions de rabbin dans diverses villes africaines, et de plusieurs autres coreligionnaires. Londres était alors déjà habité par des Juifs, mais ils y vivaient sous le masque chrétien, comme à Bordeaux. Sous le règne d’Élisabeth, un médecin juif ou marrane, Lopez, avait joué un certain rôle dans cette ville comme protecteur et interprète d’un bâtard portugais, le prince Antonio, qui sollicitait l’aide de l’Angleterre pour disputer au roi d’Espagne le trône du Portugal. Victime d’intrigues, Lopez avait été accusé de trahison et condamné à mort par la reine. À la suite de cette condamnation, les parents et les amis marranes de Lopez avaient dissimulé encore plus soigneusement leur qualité de Juif.

Sous les Stuart aussi, un petit nombre de Marranes étaient venus s’établir en Angleterre, où ils vivaient déguisés en chrétiens espagnols et portugais. Le plus considérable d’entre eux était Antonio Fernandez Carvajal, très riche armateur. Il fut accusé un jour d’avoir déserte le christianisme, mais, sur les instances des principaux marchands de Londres, le Parlement imposa silence à ses accusateurs. Tous ces Marranes célébraient en apparence les offices du culte catholique dans la chapelle de l’ambassadeur portugais, Antonio de Sousa, beau-père de Carvajal ; en réalité, cette chapelle était une synagogue. Cromwell savait fort bien ce qui se passait, mais fermait les yeux. Les Marranes se contentaient de cette situation équivoque et ne se décidèrent que difficilement à joindre leurs efforts à ceux de Manassé pour pouvoir observer ouvertement le judaïsme.

Pour donner plus de poids à sa démarche, Manassé se fit envoyer des procurations par les Juifs des divers pays européens et se présenta en Angleterre comme délégué de tous ses coreligionnaires. Il remit ensuite une Adresse à Cromwell, et en même temps il fit imprimer et répandre une Déclaration où il exposait les motifs qui plaidaient en faveur du rappel des Juifs et où il réfutait les objections qu’on pourrait y opposer. Les raisons invoquées peuvent se résumer en deux principales, une raison mystique et une raison économique. Actuellement, dit-il, notre nation est dispersée partout et réside dans tous les pays florissants de la terre, en Amérique comme dans les trois autres parties du monde ; seule l’importante et puissante Grande-Bretagne ne possède pas de Juifs. Pour que le Messie puisse venir et nous apporter la délivrance, il est nécessaire que nous soyons également établis dans ce pays. En deuxième lieu, il faisait valoir l’essor que les Juifs donneraient au commerce de l’Angleterre.

Cromwell était favorable au projet de Manassé. Il savait quels avantages l’Angleterre, dont le commerce était bien moins prospère que celui de la Hollande, retirerait de la présence des riches et habiles marchands juifs ou marranes d’Espagne et de Portugal. En outre, il était animé d’un réel sentiment de tolérance à l’égard de toutes les confessions. Mais, ce qui le prédisposait surtout en faveur du retour des Juifs en Angleterre, c’était l’espoir de les voir se convertir à la religion presbytérienne, qui, par son austérité et sa simplicité, se rapprochait bien plus du judaïsme que du culte catholique. Pour amener le peuple à ses idées, il les fit exposer et propager par deux des plus zélés indépendants, Hugh Peters, son secrétaire, et Harry Martens, membre du conseil d’État.

Le 4 décembre 1655, Cromwell convoqua à Whitehall une commission pour examiner la requête de Manassé. Les délibérations portèrent sur deux points principaux : les Juifs peuvent-ils légalement s’établir en Angleterre, et, en cas d’affirmative, sous quelles conditions seront-ils autorisés à revenir dans ce pays ? Ces débats soulevèrent dans le peuple les plus diverses passions. Haine aveugle contre les déicides et amour mystique pour le peuple de Dieu, crainte de la concurrence et désir de conquérir, grâce aux Juifs portugais et espagnols, la supériorité commerciale sur la Hollande, préjugés de toute sorte, tels étaient les sentiments qui divisaient alors les Anglais en amis et en adversaires des Juifs. Les partis aussi s’en mêlèrent. Les adhérents de Cromwell et, en général, les républicains demandaient l’établissement des Juifs en Angleterre, les papistes et les royalistes le combattaient.

Dès le début de la discussion, les représentants des droits de l’État déclarèrent que nulle loi ne s’opposait au retour des Juifs, attendu que l’édit de proscription promulgué autrefois contre eux n’avait pas été sanctionné par le Parlement. Les délégués de Londres réservèrent leur opinion, mais le clergé se prononça énergiquement contre les Juifs. Pour obtenir un résultat favorable, Cromwell fit adjoindre au clergé trois ecclésiastiques de ses amis, mais à la séance de clôture (18 décembre 1655), qu’il présida lui-même, il vit quand même la majorité du clergé repousser sa proposition. Après avoir de nouveau exposé avec chaleur les raisons qui lui paraissaient plaider en faveur du séjour des Juifs en Angleterre, Cromwell déclara les délibérations closes en se réservant la faculté de résoudre lui-même la question.

À la suite des délibérations de la commission de Whitehall, le conseil d’État décida d’autoriser les Juifs à séjourner en Angleterre, mais en les soumettant. à de pénibles restrictions ; il leur était même interdit de se réunir pour célébrer les offices. Cromwell trouva celte défense trop dure et leur permit de célébrer leur culte dans une maison privée. Il ne pouvait pas se montrer plus libéral à ce moment, parce que le fanatisme du clergé et les préjugés de la foule étaient alors coalisés pour s’opposer à l’admission des Juifs. Un des adversaires les plus fanatiques des Juifs était l’agitateur et pamphlétaire William Prynne, qui, dans un libelle violent, renouvela contre eux toutes les anciennes calomnies, y compris l’accusation du meurtre rituel, et réunit tous les décrets promulgués contre eux au XIIIe siècle. D’autres pamphlétaires suivirent l’exemple de Prynne. Probablement à l’instigation de Cromwell, Thomas Collier réfuta les assertions de Prynne dans un opuscule qu’il dédia au Protecteur.

Pendant qu’on discutait avec vivacité cette question en Angleterre, le gouvernement hollandais témoigna son mécontentement au sujet de l’entreprise poursuivie par Manassé ben Israël. Il craignait que ce dernier ne cherchât à faire partir les Juifs d’Amsterdam, avec leurs capitaux, pour Londres. Hais Manassé put prouver sans peine que ses efforts tendaient à ouvrir l’Angleterre, non pas à ses coreligionnaires de Hollande, qui jouissaient d’une grande liberté, mais aux malheureux Marranes d’Espagne et de Portugal.

Cet asile s’ouvrait pourtant moins facilement que ne l’avait espéré Manassé. Les préoccupations intérieures et extérieures ne laissaient pas à Cromwell assez de loisirs pour prêter un concours efficace au rabbin d’Amsterdam, et les adversaires des Juifs déployaient beaucoup d’activité. Les compagnons de Manassé, découragés, repartirent pour la Hollande, et des Marranes, qui s’étaient enfuis du Portugal pour l’Angleterre, s’arrêtèrent en route pour se fixer ensuite en Italie et à Genève.

Sur le conseil d’une haute personnalité, Manassé se décida alors à publier une nouvelle défense des Juifs, où il exposa, pour les réfuter, diverses accusations dirigées contre ses coreligionnaires. Cet écrit, sous forme de lettre, répond aux points suivants : usage du sang chrétien à la fête de Pâque ; blasphèmes contre le Christ dans les prières ; injures contre les chrétiens ; culte idolâtre rendu aux rouleaux de la Tora. Ce plaidoyer est peut-être la meilleure œuvre de Manassé, qui y déploie une chaleur entraînante et une profonde conviction. Le ton en est d’une touchante tristesse. Je verse des larmes amères et j’éprouve une douloureuse angoisse quand j’entends les chrétiens lancer une aussi épouvantable accusation contre les pauvres et malheureux Juifs, auxquels ils reprochent d’assassiner des chrétiens pour faire usage, à la fête de Pâque, de leur sang, qu’ils mêleraient aux pains azymes. Manassé consacre la plus grande partie de son plaidoyer à la réfutation de cette odieuse calomnie, reproduite aussi par Prynne. Je jure, dit-il, que je n’ai jamais vu pratiquer un tel usage en Israël et que jamais les Juifs n’ont perpétré ni essayé de perpétrer un pareil forfait. Après avoir montré l’inanité de toutes les autres accusations, il achève son opuscule par une belle prière et par cette requête adressée à l’Angleterre : Je supplie humblement l’honorable nation anglaise de lire mon exposé avec impartialité, sans préjugé et sans passion, et de faciliter l’avènement des temps annoncés par les Prophètes, pour que nous puissions nous réunir dans l’adoration de Dieu et assister aux consolations de Sion.

Le plaidoyer de Manassé produisit une impression favorable, et, à la suite d’un incident qui se produisit, Cromwell se décida à sortir de la réserve qu’il s’était imposée jusque-là et à autoriser le séjour des Juifs en Angleterre. Un riche marchand portugais, Roblès, fut cité devant la justice sous l’inculpation d’être papiste (1656), et, comme l’Angleterre était alors en guerre avec le Portugal, sa fortune fut confisquée. Mais, sur l’initiative de Cromwell, le conseil d’État leva le séquestre, parce que l’inculpé était juif et non pas catholique. C’était reconnaître implicitement aux Juifs le droit d’habiter l’Angleterre. Les Marranes établis à Londres ne se trompèrent pas sur la portée de cette sentence ; ils s’empressèrent de jeter le masque du christianisme. Grâce aux démarches de Carvajal et de Simon de Cacérès, ils purent même acquérir un cimetière spécial pour les membres de leur communauté (février 1657) ; ils furent également autorisés à observer publiquement leurs fêtes et à célébrer leur culte. On continua seulement de les considérer comme étrangers et de leur imposer, par conséquent, des taxes plus élevées. La campagne de Manassé ne fut donc pas infructueuse.

Quand Manassé manifesta le désir de retourner en Hollande, Cromwell le combla d’honneurs et lui accorda une pension annuelle de cent livres (20 février 1657). Manassé n’en jouit pas longtemps, car il mourut en chemin, à Middelburg (novembre 1657), avant d’être revenu dans sa famille. Son corps fut transporté plus tard à Amsterdam, où une inscription funéraire rappelle son grand mérite.

L’année suivante, Cromwell mourut. Deux ans après sa mort, le général Monk ramenait le prétendant Charles II en Angleterre et le rétablissait sur le trône. Pendant qu’il était encore simple prétendant, ce prince, qui avait toujours besoin d’argent, s’était déjà anis en rapport avec les Juifs d’Amsterdam et leur avait promis, dans le cas où la monarchie serait restaurée, d’autoriser l’établissement de leurs coreligionnaires en Angleterre s’ils lui fournissaient des armes et des capitaux. Il tint parole. Dés qu’il fut devenu roi, il permit à de nombreux Juifs de se fixer dans la Grande-Bretagne, sans que leur situation fût pourtant formellement réglée par une loi.

Au moment où se produisit cette amélioration dans la situation des Juifs, quel était l’état du judaïsme ? La religion juive avait alors subi tant de modifications, s’était accrue de tant d’additions et d’emprunts étrangers qu’elle était devenue presque méconnaissable. Déjà les Soferim et les docteurs du Talmud avaient élevé de si nombreuses barrières et multiplié tellement leurs interprétations qu’on ne reconnaissait presque plus rien de la doctrine des Prophètes. Puis étaient venus les gaonim, les écoles des rabbins espagnols, français, allemands et polonais, les adeptes de la Cabale, qui, successivement, avaient ajouté au judaïsme primitif leurs aggravations, leurs conceptions particulières, leurs erreurs. On ne se préoccupait plus des principes établis par la Tora et les Prophètes, à peine tenait-on compte des enseignements du Talmud ; on s’attachait surtout aux opinions des autorités rabbiniques, et, en dernière instance, à celles de Joseph Karo et de Moïse Isserlès. La Cabale aussi s’était glissée comme un poison dans le sein du judaïsme et avait agi sur presque tous les rabbins, que ce fût dans les communautés polonaises, à Amsterdam (Isaac Aboab da Fongeca), ou en Palestine (Isaïe Horwitz). Les rêveries extravagantes d’Isaac Louria, ses idées concernant l’origine des âmes, la métempsycose, l’association des âmes, la thaumaturgie, troublaient les esprits et égaraient les cœurs. Les jeunes lionceaux — c’est ainsi que s’appelaient les disciples de Louria — s’appliquaient avec un zèle ardent à enseigner ces absurdités et à répandre les plus extraordinaires légendes sur le pouvoir magique de leur maître. Pendant près de cinquante ans (1572-1620), jusqu’à sa mort, Hayyim Vital de Calabre exerça un empire absolu sur les âmes crédules de la Palestine et des régions voisines. Israël Sarouk propagea les doctrines de Louria en Italie et en Hollande. Alfonso ou Abraham de Herrera (mort en 1639), descendant, par sa mère, du capitaine-général espagnol et vice-roi de Naples, se laissa gagner également aux excentricités de la Cabale et publia un ouvrage de vulgarisation sur le mysticisme. Enfin, Manassé ben Israël et ses contemporains hollandais se montrèrent absolument convaincus du caractère divin des élucubrations du Zohar.

Il y eut pourtant alors quelques hommes qui élevèrent des doutes sur la vérité du judaïsme rabbinique et cabalistique, et hésitèrent même à accepter les enseignements du Talmud. D’autres allèrent plus loin ; ils combattirent plus ou moins ouvertement le judaïsme de ce temps. Ce ne fut ni en Allemagne, ni en Pologne, ni même en Asie que se rencontrèrent ces esprits hardis, mais dans des communautés italiennes et portugaises, dont les membres avaient des relations avec les milieux cultivés des autres confessions. Uriel Acosta aux Pays-Bas, Juda Léon Modena, Joseph Delmedigo, Simon Luzzato, en Italie, furent les premiers à élever la voir, contre la religion juive, telle qu’elle était alors pratiquée. Mais ils se contentèrent de protester, sans préconiser aucune réforme.

Uriel da Costa (Gabriel Acosta), né vers 1590 et mort en 1640, descendait d’une famille marrane d’Oporto dont les divers. membres, terrorisés par l’Inquisition, étaient devenus de fervents catholiques. À l’exemple de la plupart des jeunes gens de la bourgeoisie portugaise de cette époque, il avait étudié le droit ; il était ainsi préparé à remplir, le cas échéant, des fonctions ecclésiastiques. À l’époque de sa jeunesse, les jésuites avaient déjà conquis une grande influence sur les consciences et réussi à asservir les âmes en présentant sous d’épouvantables images, les éternels supplices de l’enfer. Selon eux, on n’échappait à ces terribles tortures qu’en accomplissant toutes les pratiques religieuses et en se confessant avec une ponctuelle régularité. Tout en suivant fidèlement toutes les prescriptions, Gabriel da Costa ne se sentait pourtant pas tranquille. Malgré lui, des doutes s’élevèrent dans son esprit sur les dogmes du christianisme. Dans l’espoir de retrouver le calme, il se mit alors à étudier l’Ancien Testament. Peu à peu il se pénétra de la conviction que la vérité se trouvait dans le judaïsme, dont tes dogmes ont été adoptés, du reste, par l’Église. Da Costa résolut alors d’abandonner le catholicisme et de revenir à la foi de ses aïeux. Ayant réussi, avec sa famille, à échapper à la surveillance de l’Inquisition, il s’embarqua pour Amsterdam, où lui et ses frères embrassèrent le judaïsme. Il prit le nom d’Uriel.

D’une imagination ardente et d’un caractère enthousiaste, Da Costa avait conçu un judaïsme particulier qu’il espérait voir pratiquer à Amsterdam. Sa déception fut grande quand il s’aperçut que la réalité ne répondait pas à son idéal et que les usages religieux suivis par les Juifs hollandais ne concordaient même pas avec la législation mosaïque. Comme il avait fait de sérieux sacrifices à ses convictions, il se crut en droit d’exprimer publiquement ses déceptions et de signaler l’abîme qui séparait le judaïsme rabbinique de la religion de Moïse. De là des attaques très vives contre les ordonnances des rabbins ou, comme il les appelait, des Pharisiens. Après avoir tant souffert pour leur foi, les Juifs d’Amsterdam furent irrités qu’un des leurs l’attaquât et s’en moquât. Da Costa fut donc menacé d’excommunication s’il continuait de transgresser les lois cérémonielles, mais il n’en persista pas moins dans ses opinions. Le collige rabbinique l’exclut alors de la communauté, et ses plus proches parents s’éloignèrent de lui. Isolé de ses coreligionnaires, de ses amis et de sa famille, ne pouvant pas se mettre en relations avec ses concitoyens chrétiens, dont il ne savait pas encore la langue, Da Costa s’aigrit de plus en plus et publia un ouvrage violent intitulé : Examen des traditions pharisiennes, où il proclama sa rupture définitive avec le judaïsme.

À la suite de cette publication, les représentants officiels de la communauté d’Amsterdam accusèrent Da Costa auprès des magistrats de nier l’immortalité de filme et de repousser ainsi, non seulement les doctrines juives, mais aussi les enseignements du christianisme. Il fut alors emprisonné pendant quelques jours et condamné finalement à une amende. Supportant mal son isolement, il céda aux instances d’un de ses parents, et, au bout de quinze ans, il se réconcilia avec la Synagogue.

Cette réconciliation ne fut pas de longue durée, car Da Costa était de caractère trop emporté pour imposer longtemps silence à ses convictions. De nouveau il déclara la guerre au judaïsme traditionnel, et de nouveau il fut appelé à comparaître devant le collège rabbinique. Ses juges décidèrent qu’il n’échapperait à une deuxième excommunication, bien plus pénible que la première, qu’en se soumettant à une pénitence solennelle. Par amour-propre il refusa de céder, et il fut mis une seconde fois en interdit.

Las de ces luttes incessantes, attristé de vivre séparé de tous les siens, il se décida à la fin à accepter la sentence des rabbins. On le mena dans une synagogue remplie d’hommes et de femmes, où il dut proclamer publiquement son repentir. Debout sur une estrade, il lut une confession détaillée de tous ses péchés, s’accusant d’avoir transgressé le repos sabbatique et les lois alimentaires, nié plusieurs articles de foi et dissuadé quelques personnes de se convertir au judaïsme. Après avoir promis solennellement de ne plus retomber dans ses erreurs, il jura de vivre désormais en bon israélite. Puis il se retira dans un coin de la synagogue, se dénuda jusqu’à la ceinture et reçut trente-neuf coups de lanière. Il s’assit alors par terre, et la sentence d’excommunication fut levée. Enfin, il dut s’étendre sur le seuil du temple, et tous les assistants enjambèrent son corps. C’était là un excès de sévérité, que les Marranes avaient emprunté à l’Inquisition.

La colère qu’il ressentit de ces traitements humiliants lui inspira la pensée de se tuer, mais, en même temps, il voulait se venger de celui qu’il considérait comme le principal instigateur de ces persécutions, son frère ou son cousin. Pour émouvoir ses contemporains et la postérité sur son sort, il mit par écrit le récit de ses souffrances, y ajoutant de vives attaques et même d’odieuses accusations contre les Juifs. Après avoir achevé son testament, il prépara deux pistolets, en déchargea un sur son parent, qu’il manqua, et se tua avec l’autre (avril 1640). Quand on pénétra dans sa demeure, on découvrit l’autobiographie qu’il avait écrite sous le titre de Spécimen d’une vie humaine, et qui était une violente diatribe contre les Juifs et leur religion.

Un autre novateur hardi de ce temps fut Juda ou Léon Modena (1571-1649). Il descendait d’une famille qui, lors de l’expulsion des Juifs de France, avait émigré en Italie, et dont les membres furent à la fois très cultivés et très superstitieux. On retrouve ce trait de caractère chez Léon Modena. Dans son enfance, il fut considéré comme un petit prodige. À trois ans, il savait réciter un chapitre des Prophètes. À dix ans, il lui arriva un jour de prononcer une sorte de sermon, et, à treize ans, il écrivit un dialogue sur les avantages et les inconvénients du jeu de cartes et des dés, et composa une élégie en vers hébreux et italiens sur la mort du maire de sa jeunesse, Moïse Basoula. Mais l’homme fait ne tint pas les promesses de l’enfant ; il devint un simple polygraphe, qui ne se distingua par aucune qualité éminente. Il exerça aussi les métiers les plus variés pour gagner sa vie, se faisant tour à tour prédicateur, instituteur, officiant, interprète, copiste, correcteur, libraire, courtier, marchand, rabbin, musicien et fabricant d’amulettes. Doué d’une mémoire remarquable, il connaissait toute la littérature biblique, talmudique et rabbinique, et se rappelait aussi tout ce qu’il avait lu en latin, en hébreu et en italien. Mais la science pas plus que la poésie ne lui donnaient de véritable joie. Joueur effréné, il se trouvait toujours dans le besoin, mécontent de lui et des autres. Ce n’étaient pas ses convictions religieuses qui pouvaient lui imprimer une direction et lui donner de la force morale, car elles étaient peu solides. Foi, incrédulité, superstitions, ces sentiments opposés étaient sans cesse en collision chez lui. Ce qu’il croyait un jour, le lendemain il le combattait, et chaque fois il était sincère.

Léon Modena eut des élèves chrétiens, entre autres l’évêque français Jean Plantavit et le cabaliste excentrique Jacob Gafarelli. Des savants et des gentilshommes correspondirent avec lui et l’autorisèrent en termes flatteurs à leur dédier ses ouvrages. Il occupait en Italie une situation presque analogue à celle de Manassé ben Israël en Hollande. Dans les milieux chrétiens qu’il fréquentait comme savant et comme joueur, il entendait souvent traiter les rites juifs d’enfantillages. Au commencement, il défendait ses croyances, puis, peu à peu, il reconnut lui-même l’absurdité et l’étrangeté de certaines pratiques. Sur les instances de ses amis chrétiens et principalement d’un lord anglais, et aussi par suite de besoins d’argent, il se décida à publier en langue italienne un recueil des lois cérémonielles juives, Rites hébreux, qu’il dédia à l’ambassadeur de France à Venise. Il rendit ainsi un très mauvais service à sa religion auprès des chrétiens, car pour des personnes étrangères au judaïsme, bien des usages devaient forcément paraître singuliers et parfois absurdes. Dans son ouvrage, il fait connaître aux lecteurs chrétiens les prescriptions observées par les Juifs dans leurs maisons, à leur lever et leur coucher, relativement à leurs vêtements et à leur vaisselle, dans les synagogues et les écoles. Inconsciemment, dans son exposé, il s’associe aux contempteurs du judaïsme, lui qui, en sa qualité de rabbin, enseignait et pratiquait cette religion. Il s’en rendit compte, car il dit dans son introduction : Pendant que j’écrivais ce livre, j’avais oublié que j’étais moi-même Juif ; j’ai parlé en témoin impartial et sincère. Pourtant, je me suis efforcé d’éloigner de ma religion le ridicule qui pourrait s’attacher à elle à cause de ses nombreuses lois cérémonielles, mais j’avoue que je n’ai pas cherché à défendre ces lois ; mon but était de raconter et non pas de convaincre.

Léon Modena ne rompit pourtant pas avec le judaïsme rabbinique. Au moment même où il exposait les rites juifs aux railleries des chrétiens, il écrivit une défense de la loi orale. Il composa enfin un autre ouvrage, le meilleur qui fût sorti de sa plume, où il se livre, d’un côté, aux plus violentes attaques contre le judaïsme rabbinique, et, de l’autre, réfute éloquemment ces attaques. Pour ne pas proférer lui-même des accusations contre le Talmud, il les met dans la bouche d’un personnage imaginaire, qu’il fait parler avec la plus grande hardiesse et auquel il prête certaines propositions, téméraires pour le temps et ayant pour but de purifier le vieux judaïsme biblique de toutes les scories dont il s’était couvert à travers les siècles. C’était la première tentative de réforme. II s’agissait de simplifier les prières et les autres parties du culte, d’abolir le’ deuxième jour de fête, de rendre plus facile l’observance du sabbat, de Pâque et des autres jours fériés, même de la fête de l’Expiation, de supprimer ou de modifier les lois alimentaires.

Si Léon Modena avait été un homme de caractère énergique et de solides convictions, il aurait peut-être pu créer une agitation sérieuse parmi ses coreligionnaires et provoquer des réformes. Mais, après avoir vilipendé le Talmud, il en fit l’éloge, par pur jeu d’esprit, réquisitoire et plaidoyer restèrent enfouis au milieu de ses paperasses. II laissa également inédit un ouvrage, Ari Noham ou le Lion rugissant, qu’il écrivit contre la Cabale. Jusqu’à sa vieillesse, il persista dans ses incohérences et dans sa conduite déréglée, s’adressant d’amers reproches dans son autobiographie, mais n’ayant pas le courage de se corriger. Il mourut dans un complet dénuement.

Joseph Salomon Delmedigo (1591-1655) ressemblait en apparence à Léon Modena, mais restait au fond bien différent de lui. Il ne ressemblait pas plus à la famille à laquelle il appartenait, qui avait toujours cultivé la science et le Talmud, et dont un des membres les plus connus était Elia Delmedigo, son bisaïeul. À l’Université de Padoue où il étudiait, il manifestait une prédilection marquée pour les mathématiques et l’astronomie. Du reste, Il eut pour maître, dans cette ville, l’illustre Galilée, qui lui fit connaître le système planétaire de Copernic. Ni Delmedigo ni aucun Juif croyant n’eurent jamais l’idée de considérer comme hérétique l’opinion qui admettait le mouvement de la terre et l’immobilité du soleil. Il étudia également la médecine, mais seulement pour gagner sa vie ; sa préférence demeura acquise aux mathématiques. Disciple de Léon Modena, il entassa dans sa mémoire, comme son maître, les connaissances les plus variées. Dans le mi-lieu juif où il vécut et où l’on s’exprimait librement sur la religion, Delmedigo commença à douter de l’authenticité des traditions juives, mais il ne se décida ni à essayer de triompher de ses doutes ni à y conformer sa conduite.

Ainsi ébranlé dans ses croyances, il retourna à Candie, dans sa famille, où ses opinions causèrent du scandale. Il fut contraint de repartir de la maison paternelle et, à l’exemple d’Abraham ibn Ezra, il commença alors à mener une vie errante. Partout où il rencontrait des Caraïtes, il se liait avec eux, et eux, de leur côté, s’attachaient à lui. Au Caire, ses connaissances mathématiques lui valurent un vrai triomphe, dans un tournoi scientifique auquel l’avait convié un vieux savant musulman. De là, il se rendit à Constantinople, où il fréquenta également des Caraïtes, et partit ensuite pour la Pologne. Comme les mathématiques ne lui procuraient aucune ressource, il dut exercer la médecine. Estimé bientôt comme un habile praticien, il fut appelé auprès du prince Radziwill, près de Vilna.

Nais en Pologne non plus il ne resta pas fixé longtemps. Par crainte de ses coreligionnaires, il n’osa pas se lier trop intimement avec la noblesse, et, d’autre part, le pays était trop pauvre pour qu’il pût nourrir l’espoir de gagner beaucoup d’argent. Il partit donc pour Hambourg, où venait de s’organiser une communauté portugaise. Peu consulté comme médecin, il accepta des fonctions rabbiniques, peut-être à titre de prédicateur. Il consentit ainsi, par nécessité, à agir en hypocrite et à prêcher le judaïsme rabbinique, auquel il ne croyait pas. Il alla plus loin. Pour donner un démenti à des bruits venus de Pologne, qui le représentaient presque comme un hérétique, il n’hésita pas à faire l’éloge de la Cabale et à la qualifier de suprême sagesse. Il publia en faveur de cette fausse science un plaidoyer où il combattit l’argumentation de son aïeul Elia Delmedigo.

De Hambourg il alla à Amsterdam. Il arriva dans cette ville au moment où la communauté était encore sous l’impression de la lutte engagée contre Uriel da Costa. Delmedigo crut donc prudent de s’en tenir à une stricte orthodoxie, afin d’écarter de lui tout soupçon d’irréligion. Il fut nommé prédicateur à Amsterdam ou dans une localité voisine. Mais, sans fortune et poussé par la passion du mouvement, il quitta bientôt les Pays-Bas pour Francfort-sur-le-Mein. Dans cette ville, habitée par de savants talmudistes, Delmedigo n’était pas de force à occuper des fonctions rabbiniques ; il demanda sa subsistance à sa profession de médecin. Sa situation n’y était sans doute pas brillante, car, après un séjour assez court, il partit de Francfort pour Prague (vers 1648-1650). II demeura dans cette dernière ville jusqu’à sa mort. Son influence resta circonscrite dans un cercle très restreint. Aussi ne réalisa-t-il qu’une bien minime partie des espérances fondées sur lui.

Simon ou Simha Luzzato (né vers 1590 et mort en 1663) peut aussi être rangé parmi les esprits novateurs de cette époque. Il était d’une trempe plus vigoureuse que Léon Modena et Delmedigo. Excellent mathématicien d’après le témoignage de Delmedigo, il était également familiarisé avec les littératures ancienne et moderne. Mais il se distinguait surtout par sa sincérité et sa grande probité. Dans sa jeunesse, il écrivit en italien une Parabole, où il expose ses idées sur les rapports de la science et de la foi, et où il fait preuve d’une précoce maturité d’esprit. II fait interpréter sa pensée par le philosophe grec Socrate. La Raison adresse une requête à l’Académie pour pouvoir sortir de la prison où l’autorité religieuse la tient enfermée. Sa demande est accueillie et son ennemie est destituée. Mais la Raison, jouissant d’une liberté absolue, cause de grands dommages, et l’académie ne sait à quel parti s’arrêter. C’est alors que Socrate prend la parole pour démontrer que la Raison et l’Autorité ne produisent que maux et erreurs si on laisse à l’une ou à l’autre le pouvoir absolu, et qu’on obtient, au contraire, une parfaite harmonie en limitant la Raison par la Révélation, et réciproquement.

Tout en restant fermement attaché à ses croyances, Simon Luzzato ne se laissa jamais égarer par la Cabale. Il publia une remarquable défense des Juifs et du judaïsme, sous le titre de Traité sur la situation des Hébreux. Il y conjure les amis de la justice et de la vérité de ne pas témoigner moins d’estime pour les Juifs parce qu’ils ont beaucoup souffert et ont été décimés par les persécutions, car, dit-il, vous admirez un chef-d’œuvre de Phidias et de Lysippe, même quand il est mutilé. Or, de l’aveu de tous, le peuple d’Israël a été créé et guidé avec une prédilection particulière par l’Artiste suprême.

Par ce plaidoyer, Luzzato cherchait surtout à protéger ses coreligionnaires contre la malveillance de quelques patriciens de Venise, où il exerçait les fonctions de rabbin avec Léon Modena. Le peuple vénitien, qui vivait en partie des Juifs, avait moins d’antipathie pour eux. Mais, parmi les personnes au pouvoir, des fanatiques ou simplement des concurrents jaloux réclamaient de nouvelles restrictions contre les Juifs, et même leur expulsion. Venise avait été surpassés par d’autres puissances maritimes, les Pays-Bas et l’Angleterre, et écartée du marché du Levant. De là, une diminution sensible dans ses affaires et la ruine d’importantes maisons de commerce. D’orgueilleux marchands virent ainsi prendre leur place par des capitalistes juifs, qui avaient des relations étendues et étaient mieux armés pour lutter contre leurs rivaux anglais et hollandais. Au lieu de s’en prendre à eux-mêmes ou aux circonstances, ces marchands se tournèrent contre les Juifs. Avec d’habiles précautions et par des allusions ingénieuses, Luzzato indiqua aux autorités de Venise les raisons du déclin. de certains marchands vénitiens et leur fit comprendre les avantages considérables que les commerçants juifs fixés à Venise assuraient à la ville. Il établit par la statistique que les Juifs procuraient à la république un revenu annuel de plus de 250.000 ducats, faisaient vivre quatre mille ouvriers, livraient au public à un prix peu élevé les produits du pays et importaient les marchandises étrangères. Luzzato rappela aussi les services considérables que les capitaux juifs avaient rendus récemment à la république, lors d’une épidémie.

Si Luzzato signala les mérites de ses contemporains juifs, il eut aussi le courage de montrer leurs défauts. Sans doute, dit-il, les Juifs vénitiens différent de leurs coreligionnaires turcs, allemands ou polonais ; mais ils présentent aussi des traits communs. Ils sont pusillanimes, sans énergie, absorbés par leurs intérêts particuliers et peu préoccupés de l’intérêt général. À force d’être économes, ils sont presque avares ; ils admirent l’antiquité et ne comprennent pas les temps présents. Beaucoup d’entre eux manquent de culture, ne cherchent pas à connaître les langues. Leur obéissance aux lois religieuses va jusqu’à la mortification. Par contre, ils ont de remarquables qualités : ils sont fermes dans leurs croyances, et, s’ils manquent de vaillance pour aller au-devant du danger, ils endurent les souffrances avec un grand courage. Ils connaissent fort bien la Bible et ses commentaires, sont hospitaliers et charitables envers leurs coreligionnaires, très soucieux de l’honneur de leur famille, habiles à traiter les affaires les plus délicates, pleins d’égards et de déférence envers tous, excepté envers leurs propres coreligionnaires. » Luzzato n’indique que d’une façon confuse ce qu’il pense du judaïsme rabbinique, mais il se déclare franchement l’adversaire de la Cabbale.