Histoire des Juifs/Troisième période, première époque, chapitre IX

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Histoire des Juifs
Introduction
I. Les temps bibliques : § 1er
II. — Après l’exil : § 1er
III. 3e période — La dispersion
1re époque — Le recueillement après la chute
I. Le relèvement ; l’école de Jabné
II. L’activité à l’intérieur
III. Soulèvement des judéens
IV. Suite de la guerre de Barcokeba
V. Patriarcat de Judale Saint
VI. Le patriarche Juda II ; Les Amoraïm
VII. Les Judéens dans le pays parthes
VIII. Le patriarcat de Galamiel IV et de Juda II
IX. Le triomphe du christianisme et les Judéens
X. Les derniers Amoraïm
XI. Les Juifs dans la Babylonie et en Europe
XII. Les Juifs en Arabie
XIII. Organisation du judaïsme babylonien
XIV. Le caraïsme et ses sectes
XV. Situation des Juifs dans l’empire franc et déclin de l’exilarcat en Orient
2e époque — La science et la poésie juive
I. Saadia, Hasdaï et leurs contemporains
II. Fin du gaonat en Babylonie. Aurore de la civilisation juive en Espagne
III. Les cinq Isaac et Yitshaki
IV. La première croisade. Juda Allévi
V. La deuxième croisade - Accusation de meurtre rituel
VI. Situation des Juifs à l’époque de Maïmonide
VII. Époque de Maïmonide
VIII. Dissensions dans le judaïsme. - La rouelle
IX. Controverses religieuses du talmud. Autodafé du Talmud
X. Progrès de la bigoterie et de la Cabbale
XI. La peste noire. Massacres des Juifs
XII. Conséquences de la persécution de 1391. Marranes et apostats.
XIII. Une légère accalmie dans la tourmente.
XIV. Recrudescence de violences
XV. Établissement de tribunaux d’inquisition
XVI. Expulsion des Juifs d’Espagne et de Portugal
XVII. Pérégrinations des Juifs et des Marrannes d’Espagne et de Portugal
3e époque — La décadence
I. Reuchlin et le obscurants. Martin Luther
II. L’inquisition et les Marranes. Extravagances cabbalistiques te messianiques
III. Les Marranes et les papes
IV. Les juifs en Turquie et Don Joseph de Naxos
V. Situation des Juifs de Pologne et d’Italie jusqu’à la fin du XVIe siècle
VI. Formation de communautés marranes à Amsterdam, à Hambourg et à Bordeaux
VII. La guerre de Trente Ans et le soulèvement des Cosaques.
VIII. L’Établissement des Juifs en Angleterre et la révolution anglaise
IX. Baruch Spinoza et Sabbataï Cevi
X. Tritesses et joies
XI. Profonde décadence des Juifs
4e époque — Le relèvement
XII. Moïse Mendelssohn et son temps
XIII. Excès de l’orthodoxie et de la réforme
XIV. La révolution française et l’émancipation des Juifs
XV. Le Sanhédrin de Paris et la Réaction
XVI. Les réformes religieuses et la science juive
XVII. Une Accusation de meurtre rituel à Damas
XVIII. Orthodoxes et réformateurs en Allemagne


CHAPITRE IX


le triomphe du christianisme et les judéens
(320-375)


L’époque qui, dans l’histoire des peuples, fut marquée par le triomphe du christianisme, vit aussi la ruine de la religion païenne et la décadence du judaïsme en Palestine. Secte longtemps haïe et persécutée, mais opiniâtre et envahissante, les chrétiens désarmaient leurs ennemis en les convertissant à leurs croyances. Le paganisme, fondé sur le mensonge et l’immoralité, céda peu à peu la place à la nouvelle doctrine, qui avait dû faire, il est vrai, des concessions considérables aux idées païennes, mais qui avait une conception plus élevée de la Divinité et était, au moins en théorie, plus pure et plus morale que toutes les religions que les Romains avaient connues jusque-là. Ce fut le temps de la décadence de l’Italie et de Rome, sa capitale, et aussi, par une coïncidence singulière, de la Judée et de Tibériade, ville qui occupait alors, dans la Terre Sainte, la place de Jérusalem. Les exploits glorieux qui avaient illustré ces deux pays n’étaient plus que de pâles souvenirs, le temps commençait à les envelopper de son ombre ; ils étaient cependant encore assez présents à la mémoire des Judéens et des Romains pour leur inspirer un ardent enthousiasme et une vigoureuse énergie. Le triomphe du christianisme eut pour la Judée comme pour l’Italie les plus funestes conséquences ; en devenant la religion officielle de l’empire romain, il eut à son service la hache des licteurs et l’épée des légionnaires, et il usa de son pouvoir pour étouffer toute activité intellectuelle parmi les Judéens. L’école de Tibériade perdit son prestige, les élèves cessèrent d’y venir.

Pendant que le judaïsme babylonien florissait sous la direction de trois docteurs éminents, les amoraïm palestiniens ne montraient plus ni originalité, ni profondeur d’esprit ; ceux qui sont mentionnés dans les documents de cette époque, Haggaï Jona II et José, disciples et successeurs d’Ami et d’Assi, étaient bien inférieurs à ceux qui les précédèrent. La seule autorité religieuse de la Judée fut Jérémie ; encore ce docteur était-il originaire de la Babylonie et si peu estimé dans son pays qu’il fut expulsé des écoles. Le patriarcat était alors occupé par Hillel II. Le père de Hillel, Juda III, qu’un vil apostat accusa d’avoir reçu le baptême sur son lit de mort, avait délaissé son enfant dès sa plus tendre jeunesse (vers 320) et confié le soin de son éducation ainsi que l’administration du patriarcat à deux membres du collège, dont l’un était Joseph de Tibériade. Le patriarche n’avait plus à cette époque qu’un pouvoir très limité, il était chargé principalement de fixer la date des fêtes et de nommer les fonctionnaires religieux des communautés du dehors, il ne dirigeait même plus l’école de Tibériade. Par un contraste singulier, les autorités civiles rendaient au patriarche des honneurs plus éclatants à mesure que son influence diminuait, les patriarches étaient qualifiés, à l’instar des plus hauts dignitaires de l’État, des titres pompeux de illustres, très distingués (spectabiles), très glorieux (clarissimi). « Quiconque injurie publiquement les illustres patriarches est passible d’une peine sévère, » proclame un édit, qui, il est vrai, fut promulgué plus tard, mais qui s’appuie sur des lois antérieures, relatives aux patriarches.

Au commencement du règne de Constantin, les Judéens de l’empire romain pouvaient pratiquer leur religion en toute liberté. Cet empereur avait, en effet, pris les mesures nécessaires, avant qu’il ne fût chrétien, pour mettre fin aux persécutions religieuses dans son État, et il avait promulgué une sorte d’édit de tolérance par lequel il reconnaissait à chacun le droit d’observer le culte qui lui plairait. Les Judéens profitèrent naturellement de cette tolérance, leurs patriarches, leurs anciens, les chefs des écoles et des synagogues jouissaient des mêmes droits que les ecclésiastiques chrétiens et les prêtres païens. Il fut établi que les Judéens qui se consacrent à l’étude de la Loi ou à l’enseignement, les patriarches, les anciens et tous les fonctionnaires religieux seraient exemptés de la charge des fonctions municipales et autres emplois de ce genre. On appliqua aux Judéens des lois analogues à celles qui régissaient les prêtres romains et les évêques chrétiens, et on reconnut en Judée le patriarche comme chef de toutes les communautés juives de l’empire romain.

Constantin ne persista pas longtemps dans ces sentiments de justice. À mesure que l’influence chrétienne s’emparait plus complètement de son esprit, il se montrait plus hostile envers les Juifs, pour lesquels le christianisme éprouvait une aversion violente. Hosius, évêque d’Espagne, Sylvestre, évêque de Rome, Paul, devenu plus tard évêque de Constantinople, la nouvelle capitale des Romains, et Eusèbe, l’historien ecclésiastique, ne cessaient d’attiser la haine contre les Juifs, ils les appelaient une secte dangereuse, perverse et sacrilège (feratis, nefaria secta), qu’on devrait exterminer. Défense fût de nouveau faite, à cette époque, aux Juifs d’accueillir des prosélytes ; convertisseurs et convertis furent menacés de châtiments rigoureux (315). Pour les chrétiens, au contraire, l’État encouragea de son appui le développement de l’esprit de prosélytisme, il interdit sévèrement aux Juifs de punir ceux d’entre eux qui manifesteraient le désir d’embrasser la religion chrétienne. « Ceux qui se permettront de maltraiter les renégats à coups de pierre ou de toute autre façon seront livrés aux flammes, eux et leurs complices. » L’Église s’efforça d’attirer les Juifs à sa doctrine en imposant de lourdes charges à ceux qui restaient fermes dans leurs croyances et en assurant aux apostats des avantages considérables. « Pourquoi vous faites-vous tuer pour votre Dieu ? Voyez de combien de malheurs et de douloureuses épreuves il vous accable ! Venez à nous, nous vous nommerons ducs, gouverneurs et généraux. » Des Juifs sans honneur et sans conscience se laissaient séduire par ces promesses, et acceptaient le baptême. « L’impie Rome » ou « le fils de ta mère cherche à faire trébucher les fidèles, » tel était le texte que les prédicateurs développaient fréquemment à cette époque dans les synagogues. Sur l’ordre de Constantin, les Juifs perdirent leurs privilèges ; cet empereur décréta qu’à l’exception de deux on trois dignitaires, ils seraient tous soumis aux charges municipales.

Ce fut à cette époque qu’on vit, pour la première fois, ce spectacle de plusieurs centaines d’évêques et d’anciens réunis à Nicée sous la présidence de l’empereur. Cette assemblée, qui devait être, en quelque sorte, la constatation matérielle du triomphe des chrétiens, ne servit qu’à faire ressortir leur faiblesse et leurs dissensions intestines. Car, au moment où le christianisme se présentait pour la première fois dans l’éclat de sa puissance temporelle et spirituelle, toute trace de son essence primitive avait disparu, il ne connaissait plus ni la doctrine essénienne de l’humilité, de la fraternité et du communisme, ni la moralité austère et les sentiments élevés des pauliniens, ni l’amour de l’étude et des recherches critiques des écoles alexandrines. Des controverses stériles, telles que la discussion sur l’identité de Christ le fils avec Dieu le père, allaient occuper dès lors une place prépondérante dans l’histoire de l’Église. Le concile de Nicée rompit le dernier lien qui rattachait encore la nouvelle religion au judaïsme en adoptant pour la célébration de la Pâque chrétienne, observée le plus souvent à la même époque que la fête de Péssah, c’est-à-dire au jour fixé par le Synhédrin, une date absolument indépendante du calendrier juif. « Il n’est pas convenable que pour la célébration de cette fête sacrée nous suivions l’usage des Juifs. — Maintenant, nous n’avons plus rien de commun avec la nation détestée des Juifs, notre Sauveur nous a tracé une autre voie. — Il serait cependant bien pénible que les Juifs pussent se vanter que sans leur enseignement (leur calendrier) nous ne serions pas en état de célébrer la Pâque. » Ces dernières paroles sont mises dans la bouche de l’empereur Constantin, et si lui-même ne les a pas proférées, elles n’en reflètent pas moins le sentiment qui inspirera dorénavant la conduite de l’Église envers les Juifs.

Constantin, conseillé sans doute par les évêques qui vivaient à sa cour, renouvela contre les Juifs le décret d’Adrien qui leur interdisait l’entrée de Jérusalem ; c’est seulement le jour anniversaire de la destruction du temple et contre le payement d’une somme d’argent qu’ils pouvaient dorénavant aller pleurer, au milieu des ruines du sanctuaire, sur la chute de la ville sainte. Il est très difficile d’admettre, comme l’affirme une légende chrétienne, que cette défense fut promulguée à la suite d’une tentative que firent les Juifs pour reconquérir Jérusalem. Constantin remit également en vigueur une ancienne loi qui défendait aux Juifs de circoncire leurs esclaves. Mais, d’un autre côté, il les protégea par un édit contre les injures et les mauvais traitements des renégats juifs qui s’arrogeaient le droit d’outrager leurs anciens coreligionnaires. Un de ces apostats, Joseph, semble avoir fait beaucoup de mal aux Juifs de la Palestine. Assesseur du patriarche au synhédrin de Tibériade, il fut délégué dans les communautés de la Cilicie. Là, il se lia avec un évêque, qui lui fit lire le Nouveau Testament. Les Judéens de la Cilicie conçurent des soupçons sur son orthodoxie, et comme ses manières autoritaires et sa sévérité excessive envers les instituteurs et les chefs religieux lui avaient aliéné beaucoup d’esprits, quelques-uns de ses ennemis pénétrèrent un jour à l’improviste dans sa demeure et le surprirent lisant les évangiles. On raconte que, dans leur colère, ils le jetèrent dans le Cydnus, d’où il aurait été sauvé par miracle. Quand il se vit démasqué, il se convertit au christianisme, et, sur les instances de quelques évêques influents, Constantin l’éleva à la dignité de comes et le plaça ainsi au-dessus de la juridiction des tribunaux. Il paraît avoir profité de ce privilège pour faire endurer aux Juifs toutes sortes de vexations. L’empereur l’autorisa également à construire des églises en Galilée, et notamment à Tibériade, à Sépphoris, à Nazareth, et à Capharnaüm. Joseph affirme qu’il a réellement élevé des églises dans ces diverses villes ; c’est une pure fanfaronnade. À quoi auraient-elles servi ? Lui-même raconte qu’il n’y avait pas de chrétiens dans cette région, parce que les Judéens ne les y toléraient pas. En réalité, il essaya seulement d’organiser à Tibériade une sorte de chapelle dans un édifice qui datait de l’empereur Adrien et qui faisait partie du domaine impérial, mais sa tentative rencontra, paraît-il, tant de difficultés de la part des Judéens, qu’il fut obligé de quitter la région et de s’établir à Scythopolis (Betsan).

Le règne de l’orthodoxe et fratricide Constance (337-362) fut le signal d’une propagande énergique en faveur du christianisme, et en même temps d’une nouvelle ère de persécution contre les Judéens. Si les évêques de cette époque n’avaient pas été aveuglés par un ardent désir de domination et par la soif de la vengeance, ils auraient prévu qu’en faisant appel au bras séculier de la puissance romaine, ils se donnaient un maître et exposaient le christianisme à un très grave danger. L’empereur Constance pouvait dire à bon droit : « Que ma volonté soit la loi de l’Église et tienne lieu de religion. » Sous son règne, les questions religieuses étaient résolues en dernier ressort, non par les docteurs de l’Église, mais par les eunuques et les dames de la cour. Aussi bien, un esprit de sombre fanatisme animait tous les chrétiens, depuis l’empereur jusqu’au plus infime de ses sujets, au point que de simples querelles de mots amenaient quelquefois des persécutions sanglantes. Les Judéens eurent naturellement à souffrir de cette intolérance ; dès le commencement du régner de Constance, plusieurs de leurs docteurs furent exilés, entre autres, Dimé et Isaac ben Joseph. Plus tard, la situation des Judéens devint encore plus douloureuse, les docteurs furent sans cesse menacés de mort ; il se produisit alors parmi eux un mouvement important d’émigration. Parmi les émigrés, on remarquait Abin et Samuel bar Juda (337-338). Peu à peu, l’école de Tibériade fut complètement délaissée, et toute activité intellectuelle cessa parmi les Judéens de la Palestine. Jusqu’alors, il y avait encore une espèce de synhédrin qui délibérait sur les questions importantes ; cette institution disparut à son tour. Les derniers membres connus de cette assemblée furent Haggaï, Jona et Josi. Les sentiments malveillants de l’empereur Constance envers les Judéens se firent jour par un certain nombre de mesures très rigoureuses qu’il édicta contre eux. Il leur fut interdit, sous peine de mort (339), de se marier avec des femmes chrétiennes, de circoncire un esclave (339), et même de convertir des esclaves païens. Ces mesures restrictives étaient illégales, car les Judéens étaient citoyens romains et, comme tels, ne devaient être soumis à aucune loi d’exception. Mais qu’importait le droit et la justice à cet empereur faible et déloyal, dominé complètement par quelques eunuques et quelques prélats de cour, et qui soumettait l’Église elle-même à ses caprices ! Constance ou ses courtisans ecclésiastiques furent, en réalité, les fondateurs de l’État chrétien.

Au commencement de son règne, Constance soutint de nombreux combats contre le roi des Perses, Schabur II, qui n’avait attendu que la mort de Constantin pour attaquer l’empire romain. Les légions de Constance furent défaites dans plusieurs rencontres, les Perses passèrent l’Euphrate et répandirent la terreur jusqu’à Antioche. Un autre ennemi menaçait l’empire, c’étaient les Sarrasins, tribu barbare, établie sur les frontières de l’Europe et de l’Asie, qui faisait de fréquentes incursions sur le territoire romain. Comme la possession de la Terre Sainte avait une importance considérable pour Constance, qui était le premier empereur réellement chrétien, il y fit stationner des légions, sous le commandement du général Ursicinus. Ces soldats, cantonnés dans les villes de la Judée, logeaient chez les habitants juifs, contraints par un ordre spécial d’Ursicinus à se soumettre à toutes les exigences de leurs hôtes et, par conséquent, à enfreindre très souvent les prescriptions de leur religion. Ainsi, ils étaient obligés de cuire du pain pour les soldats les jours de sabbat et pendant la fête de Pâque. Pour tranquilliser la conscience de ceux qui éprouvaient des scrupules à observer cet ordre, les deux principaux docteurs de Tibériade, Jona et José, enseignèrent qu’il était permis de cuire du pain le jour du sabbat pour l’armée, et les docteurs de Nevé, ville de la Gaulanite, autorisèrent également les communautés juives à cuire du pain pendant Pâque pour les soldats romains. Outre les vexations que le général Ursicinus et ses légions faisaient supporter aux Judéens de la Palestine, ces derniers, pour la plupart très pauvres, étaient soumis à des impôts fort lourds : ils devaient fournir du blé et du bétail, payer la capitation ou taxe judaïque, la patente et des amendes de toute sorte. Les prédicateurs se firent l’écho des plaintes que ces charges arrachaient aux Judéens. « Nous ressemblons, dirent-ils, sous la domination d’Édom, à un vêtement accroché à un buisson ; le détache-t-on d’un côté, les épines le retiennent de l’autre. Avant que nous ayons fini de payer les impôts en nature, on vient réclamer la capitation ; cette taxe est-elle payée, on exige le tribut. » — « L’Impie Ésaü a recours aux plus méchants artifices pour maltraiter Israël. » — « Tu as tué et volé. » — « C’est faux ! » — « Désigne-nous ton complice, livre-nous ce que tu as à fournir pour l’armée, paye ta capitation et les autres impôts que tu dois. »

L’empereur Constance prit encore une autre mesure vexatoire contre les Judéens. Malgré la défense que le concile de Nicée leur en avait faite, un grand nombre de communautés chrétiennes de l’Asie Mineure, de la Syrie et de la Mésopotamie continuaient à célébrer la Pâque en même temps que les Judéens. Dans les années embolismiques, où le patriarche et le collège intercalaient un mois, les chrétiens de ces contrées célébraient la fête de Pâque quelques semaines plus tard que les chrétiens de l’empire romain. Ces hérétiques étaient appelés quartidecimanes, c’est-à-dire des croyants observant la Pâque, comme les Juifs, le quatorzième jour de Nissan au soir. Constance et ses évêques étaient vivement irrités contre ces hérétiques, mais ces derniers étant trop nombreux pour pouvoir être convertis par le fer et le feu, les autorités romaines s’en prirent aux Juifs. Elles défendirent une fois sévèrement au patriarche de déclarer une année embolismique et, par conséquent, de retarder la célébration de la Pâque ; le patriarche dut se soumettre à cet ordre. Les communautés de la Palestine purent sans doute être avisées secrètement que l’année était embolismique. Mais comment en informer les communautés du dehors ? Il aurait été dangereux de les en prévenir par des circulaires hébraïques ; des apostats juifs, tels que Joseph de Tibériade, auraient pu facilement les lire et en faire connaître le contenu aux autorités romaines. Le patriarche se servit d’un stratagème, il rédigea une épître qui ne pouvait être comprise que par les docteurs de Babylonie. Voici ce qu’il écrivit au chef des communautés de cette contrée : « Des hommes sont venus de Rékét (Tibériade), ils ont été attaqués par l’aigle (les légions romaines) parce qu’ils avaient sur eux ce qui se fait à Luz (de la couleur d’azur pour les Tzitzit). Par la grâce de Dieu et leur propre mérite, ils sont arrivés sains et saufs. Les descendants de Nahschon (le patriarche) ont voulu intercaler un pourvoyeur de mois (mois supplémentaire), l’araméen (le romain) le leur a interdit, néanmoins les membres de l’assemblée (synhédrin) ont intercalé le mois pendant lequel Aron est mort (mois d’ab). » Une autre fois, il fut interdit aux Judéens, sous le règne de Constance, d’observer la fête de l’Expiation en son temps, et ils durent en remettre la célébration au sabbat suivant. Ces diverses mesures provoquèrent un nouveau soulèvement de la population juive. Les circonstances paraissaient, du reste, favorables pour une émeute. Après la mort des frères de Constance, qui avaient partagé le pouvoir avec lui, plusieurs généraux se firent proclamer empereurs ; de là, des luttes sanglantes entre les différents partis. Constance fut contraint de nommer son neveu Gallus, encore jeune et inexpérimenté, gouverneur des provinces orientales, et de lui confier le soin de repousser les attaques des Perses. Les victoires que ces derniers remportèrent sur les légions romaines et la situation troublée de l’empire encouragèrent les Judéens à essayer de se soustraire à l’autorité despotique de Constance. lis furent affermis dans leur résolution par un homme actif et énergique que les Romains appelaient Patricius et les Judéens Natrona ; les Judéens voyaient même en lui le Messie. Pour surexciter la colère de la population juive et la pousser à la révolte, un prédicateur, Isaac, prononça à Sépphoris ou à Tibériade un discours enflammé contre les Romains. Cette diatribe est un curieux spécimen de l’éloquence du temps, elle contient un dialogue entre Dieu et le peuple juif, et elle évoque les quatre royaumes dont parle Daniel. L’orateur montre que Dieu a déjà abaissé trois de ces royaumes, la Babylonie, la Médie et la Grèce, qui avaient assujetti Israël ; il affirme que le quatrième, celui des Romains (Ésaü, Édom) sera détruit à son tour. « Nous délivreras-tu, dit Israël à Dieu, pour nous rejeter dans le malheur ? — Non, répond Dieu, Mardochée et Esther vous ont délivrés des Mèdes, les Hasmonéens des Grecs, Natrona vous vengera d’Édom, ce Natrona dont il est dit dans l’Écriture sainte qu’il sera votre appui et votre refuge. Ils ne seront pas défaits à moitié, ils seront totalement exterminés, tous ces ducs, ces gouverneurs et ces généraux qui vous oppriment, et aussi tous ceux qui ont abandonné ma communauté pour se joindre à mes ennemis (les apostats) périront au jour du malheur. » Le mouvement paraît avoir pris naissance dans la ville de Sépphoris, puis s’être étendu jusqu’à Tibériade et à Lydda. Gallus, ou plutôt son lieutenant Ursicinus dompta la révolte. La répression fut impitoyable, plusieurs milliers de Judéens furent égorgés, les enfants même ne furent pas épargnés. Tibériade, Lydda et les autres villes qui s’étaient révoltées furent détruites en partie ; Sépphoris fut rasée jusqu’au sol (352). Même après que le soulèvement eut été étouffé dans le sang, Ursicinus continua à faire rechercher et à châtier ceux qui y avaient participé ; il se montra particulièrement cruel pour les habitants de Sépphoris. Ceux-ci, pour échapper à leur ennemi, cherchaient à se rendre méconnaissables en s’appliquant un emplâtre sur le nez. Cette ruse leur réussit pendant quelque temps, mais elle fut bientôt divulguée aux autorités romaines. Ceux qu’on arrêtait étaient impitoyablement tués. Un grand nombre de rebelles se cachèrent dans les souterrains de Tibériade. « Dans les souterrains de Tibériade, dit Huna II, où nous avions cherché un refuge, nous étions munis de torches ; quand leur lumière pâlissait, nous reconnaissions qu’il faisait jour, et quand elle était brillante nous savions que la nuit était arrivée. » Ces paroles prouvent que les fugitifs se tinrent assez longtemps enfermés dans leur cachette.

Peu de temps après sa victoire sur les Judéens, Ursicinus tomba en disgrâce (354) et Gallus fut tué par ordre de l’empereur Constance. Ces événements ne modifièrent pas la situation des Juifs, qui continuèrent à être persécutés comme hérétiques. On les accusa même d’être athées, parce qu’ils ne reconnaissaient pas la divinité de Jésus, et on promulgua cette loi (357) : que tout chrétien qui entre dans la communauté des blasphémateurs juifs encourt la confiscation de tous ses biens. Les impôts, qui pesaient déjà d’un poids très lourd sur les Judéens, furent considérablement augmentés, sous prétexte que des athées et des blasphémateurs ne méritaient ni protection, ni pitié. D’un autre côté, la collecte des impôts payés par les Juifs pour subvenir aux frais du patriarche fut ou allait être interdite.

Les épreuves douloureuses que traversèrent les Judéens engagèrent le patriarche de cette époque, Hillel, à faire adopter une mesure qui montre qu’il plaçait l’intérêt public bien au-dessus de son propre intérêt. Jusqu’alors, les calculs relatifs à la fixation des néoménies et des années embolismiques étaient tenus secrets, et la date des fêtes était annoncée aux diverses communautés par des messagers que le synhédrin envoyait dans les villes voisines de la Judée. Ce système ne pouvait plus être appliqué sous Constance, les communautés du dehors étaient donc incertaines sur les dates des fêtes. Pour remédier à cet état de choses, Hillel II fit connaître les règles que le synhédrin suivait dans la détermination des néoménies et des fêtes, afin que chacun pût fixer lui-même le calendrier. Ce patriarche rompit ainsi de ses propres mains le dernier lien qui rattachait encore au patriarcat les communautés juives de l’empire romain et de la Perse, il n’hésita pas à renoncer en faveur de l’affermissement du judaïsme à un privilège dont les patriarches Gamaliel à et son fils Simon avaient exigé le maintien avec une obstination passionnée. Le synhédrin approuva la mesure prise par Hillel, il demanda seulement qu’on continuât à célébrer, comme auparavant, dans les communautés extra-palestiniennes le deuxième jour de fête. José adressa à la communauté d’Alexandrie une lettre contenant ces mots : « Quoique nous vous ayons mis à même de déterminer exactement la date des fêtes, ne modifiez pas l’usage de vos ancêtres (d’observer le deuxième jour de fête). » — « N’abandonnez pas l’usage de vos pères, dirent les docteurs aux Juifs babyloniens. » Ce conseil fut suivi, et aujourd’hui encore toutes les communautés juives en dehors de la Palestine célèbrent le deuxième jour de fête.

Hillel a établi son calendrier d’après des règles si simples et si justes qu’elles ont été reconnues exactes par tous les hommes compétents, juifs et non juifs, et que ce calendrier est encore en usage de nos jours. L’année solaire (calculée à 365 jours) et l’année lunaire (la lunaison comprenant 29 jours, 12 heures et une fraction), qui entrent toutes les deux en ligne de compte pour la fixation des fêtes, sont combinées de telle sorte que, sauf une différence insignifiante, elles concordent parfaitement entre elles. La durée des mois est calculée dans ce calendrier d’après le mouvement de la lune, et Hillel y a tenu compte en même temps pour la fixation des fêtes de certaines prescriptions spéciales relatives à ces fêtes. Les calculs sont fondés sur le cycle d’or de dix-neuf ans (mahzor halebana), dans lequel entrent sept années embolismiques. Chaque année comprend dix mois qui ont une durée invariable, ils ont alternativement 29 et 30 jours, et deux mois de l’automne, ceux qui suivent le mois de Tischri, qui ont une durée variable, dépendant de certains faits astronomiques et de certains usages religieux. On ne sait pas au juste quelle part, dans ce système, appartient en propre à Hillel et quelle part en revient à la tradition ; il existait, en effet, dans la famille du patriarche, quelques traditions relatives aux calculs astronomiques. Hillel paraît, en tout cas, avoir utilisé le calendrier de Samuel.

L’oppression qui pesait sur les Juifs palestiniens contribua au développement du judaïsme en Babylonie. L’enseignement religieux prit dans ce pays un tel essor, qu’il effaça presque, par son éclat, le souvenir des anciennes écoles. Jusque-là, les docteurs de la Loi avaient suivi dans leur enseignement deux méthodes bien différentes, dont l’une consistait à transmettre les traditions religieuses telles qu’elles avaient été reçues, et l’autre, à déduire de ces traditions des lois nouvelles. Chacune de ces deux méthodes était représentée en Babylonie par une école spéciale : la première, par l’académie de Sora, et la seconde, par l’académie de Pumbadita. L’école de Sora ne faisait, en réalité, que continuer l’enseignement des écoles palestiniennes, et, tout en se distinguant des docteurs de la Judée par cette sagacité toute particulière aux Juifs babyloniens, elle ne contribua en rien au développement de la Loi religieuse. Il en fut tout autrement de l’école de Pumbadita : les dialecticiens pénétrants et subtils de cette ville exercèrent à cette époque une autorité incontestée dans la Babylonie et ses dépendances. Les trois principaux représentants de Pumbadita étaient Rabba et ses jeunes collègues Abaï et Râba.

Rabba bar Nahmani (né vers 270, mort en 330) était originaire de Mamal ou Mamala, ville de Galilée dont presque tous les habitants descendaient de la famille sacerdotale d’Héli ; ils prétendaient même que la malédiction prononcée par Dieu contre la postérité de ce grand-prêtre continuait à peser sur eux et qu’ils mouraient tous avant d’avoir atteint la vieillesse. Il paraît, en effet, que les vieillards étaient excessivement rares à Mamala. — Rabba avait trois frères, Kaïlil, Uschaïa et Hanania, tous pauvres. Les deux derniers, qui étaient retournés en Judée, vivaient misérablement de leur métier de cordonnier ; ils étaient mêmes obligés, faute d’autres clients, de confectionner des chaussures pour des prostituées. Tout en étant en relations fréquentes avec ces femmes, ils conservèrent des mœurs si pures et si austères qu’ils furent vénérés comme « des saints du pays d’Israël ». Uschaïa et Hanania se laissèrent séduire par les charmes de l’Aggada ; leur frère Rabba, esprit plus calme et plus réfléchi, se consacra à l’étude plus aride et plus difficile des questions de casuistique. Rabba étant resté en Babylonie, ses frères, toujours inquiets de son sort, le supplièrent de venir en Judée. « Il n’est pas indifférent, lui firent-ils dire, qu’on meure en Judée ou hors de la Judée, le patriarche Jacob a demandé, lui aussi, à se faire enterrer dans la Terre Sainte. Quoique tu sois sage et intelligent, tu ferais des progrès bien plus rapides sous la direction d’un maître instruit qu’en restant livré à tes propres ressources. Tu ne peux pas nous objecter qu’il n’y a en Judée aucun docteur remarquable, nous en connaissons un qui a une grande valeur. » Rabba accéda au désir de ses frères et se rendit en Palestine ; mais, au bout de quelque temps, il retourna en Babylonie.

Après la mort de Juda, son maître (299), Rabba fut désigné comme chef de l’académie de Pumbadita ; par modestie, il déclina cet honneur. On nomma alors Huna bar Siyya à cette dignité. Ce docteur était tellement riche qu’il fournissait des sièges dorés pour tous les élèves de son école, lesquels étaient encore à cette époque au nombre de 400. Huna avait la ferme des douanes. Lorsque le Conseil de l’école en fut informé, il lui fit comprendre qu’il devait renoncer à une occupation, jugée alors comme méprisable, ou abandonner la direction de l’école. Huna préféra rester à la tête de l’académie ; seul, Joseph continua à ne pas reconnaître son autorité.

L’école de Pumbadita ayant décliné sous la direction de Huna, on chercha, à la mort de ce dernier, un docteur qui pût rendre à cette académie son ancien éclat. Deux hommes paraissaient capables de la relever et d’y attirer de nombreux disciples : Rabba et Joseph ben Hiyya, l’un par sa dialectique et l’autre par son érudition. Le choix était très embarrassant ; on demanda conseil aux savants de la Judée : « Lequel des deux a le plus grand mérite ? est-ce le Sinaï (l’homme érudit) ou le souleveur de montagnes (le dialecticien subtil) ? » L’école de Tibériade se prononça pour le premier. Joseph, qui était ainsi désigné pour la dignité de chef d’académie, hésita à l’accepter, parce qu’un Chaldéen, qui avait tiré son horoscope, lui avait prédit qu’il occuperait un jour une fonction élevée et qu’au bout de deux ans et demi il mourrait. On nomma alors, à sa place, Rabba (309).

Sous la direction de Rabba, l’école de Pumbadita prit un remarquable essor ; plus de 1 200 élèves la fréquentèrent. C’est que Rabba ne limitait pas son enseignement, comme son prédécesseur Juda, à la partie pratique de la loi orale, il expliquait tous les traités de la Mischna, s’efforçant de concilier les opinions divergentes des Tannaïm et des Amoraïm et de rendre compréhensibles les passages difficiles. Il mettait de la vie et du mouvement dans son enseignement en parsemant d’anecdotes, d’aperçus ingénieux et de sentences l’exposition aride de la casuistique ; car, il établit comme principe qu’il était nécessaire de tenir l’attention des auditeurs en éveil par des récits intéressants, pour qu’il leur fût possible de suivre et de comprendre la discussion de questions sérieuses et souvent très ardues.

Rabba était, comme Akiba, un esprit synthétique, groupant les faits isolés sous un certain nombre de rubriques générales. Son mérite était hautement reconnu par tous ses collègues, qui lui témoignaient une profonde vénération. Par contre, la population de Pumbadita lui marquait une très grande hostilité ; elle était irritée des reproches violents qu’il lui adressait sur sa conduite coupable et ses mœurs corrompues. Ayant une fois ordonné, pendant une période de sécheresse, un jeûne et des prières publiques, sans que la pluie demandée tombât, il dit au peuple : « Ne croyez pas que le ciel nous refuse la pluie parce que les chefs religieux d’aujourd’hui sont moins pieux et étudient moins la Tora que les contemporains de mon maître Juda ; Dieu n’accueille pas notre prière parce que la génération actuelle est méchante et perverse. »

Du temps de Rabba, les Juifs babyloniens eurent à subir une persécution qui, sans être grave, troubla néanmoins la quiétude dont ils avaient joui jusqu’alors. Cette persécution se produisit sous le nouveau roi sassanide, Schabur II, qui régna 69 ans (310-379) sur les Perses. Grâce à l’intervention de la mère de Schabur, Ifra-Ormuzd, amie des Juifs, ces derniers souffrirent bien moins que les chrétiens, qui furent traités très durement à cette époque. Voici, en résumé, ce qu’on raconte sur cet événement. Rabba fut accusé auprès du roi ou de ses conseillers d’avoir engagé les 1 200 auditeurs qui suivaient ses conférences pendant les mois de Kalla à ne pas payer la capitation ou taxe personnelle. Des ordres ayant été donnés pour s’emparer de lui, Rabba, averti du danger qui le menaçait, s’enfuit et erra dans la campagne, aux environs de Pumbadita. Un jour, il prit le bruissement du vent dans le feuillage pour le bruit d’une troupe en marche ; il crut qu’on venait pour l’arrêter et il en éprouva une telle frayeur qu’il mourut. Ses deux principaux élèves, Abaï et Râba, aidés par leurs condisciples, se mirent à la recherche de son corps ; ils le trouvèrent entouré d’oiseaux qui le protégeaient de leurs ailes. Ils observèrent en son honneur un deuil de sept jours (330). L’accusation qui avait amené la mort de Rabba ne paraît pas avoir eu d’autre suite. La reine mère Ifra envoya même une bourse pleine de denars au successeur de Rabba pour une bonne œuvre, à son choix ; il remploya au rachat de prisonniers juifs.

Le successeur et ami de Rabba, Joseph bar Hiyya (né vers 270 et mort en 333), était d’une constitution débile et d’une sensibilité maladive. Très susceptible et très irritable, il souffrait vivement de ses défauts, et il avouait lui-même que son caractère serait toujours un obstacle à son bonheur. Il possédait, paraît-il, des champs, des plantations de palmiers et des vignes qu’il cultivait avec beaucoup de soin et qui produisaient un vin d’une excellente qualité. Devenu aveugle, il s’affligeait surtout de ce que son infirmité l’empêchait d’accomplir un certain nombre de pratiques religieuses. Joseph fut une exception parmi les divers chefs de l’académie de Pumbadita, il préféra l’érudition à une dialectique subtile et raffinée. Sa profonde connaissance de la Mischna et de la Boraïta lui valut le surnom de « Sinaï » et de « possesseur de réserves de blé. » Outre l’étude de la Loi, Joseph se consacra à une traduction chaldéenne de la Bible. On avait traduit depuis longtemps en araméen et en syriaque le Pentateuque et les chapitres des prophètes récités au temple (Haftarot) ; il existait même plusieurs traductions chaldéennes du Pentateuque, dont l’une, faite probablement d’après la version grecque d’Akylas, porte le nom de Targum Onkelos. Les Juifs de la Syrie et de la Mésopotamie avaient à leur usage une version syriaque de la Tora, nommée Pschitô, mais il n’existait aucune traduction chaldéenne de la plus grande partie des prophètes. Ce fut Joseph qui entreprit ce travail. — Joseph tenait la main à l’observance stricte des prescriptions religieuses, et il fit flageller un de ses élèves, Nathan bar Assa, qui, contrairement à la loi, était allé un deuxième jour de fête depuis l’école jusqu’à la ville de Pumbadita.

L’existence de Joseph fut troublée par diverses épreuves ; une des plus douloureuses pour lui fut la perte de la mémoire. Cet accident lui survint à la suite d’une maladie. Il arrivait parfois que des élèves lui objectaient, dans une controverse, qu’il avait émis autrefois une opinion contraire à celle qu’il venait d’exprimer. Quoique ces observations ne lui fussent faites qu’avec les plus délicats ménagements, sa susceptibilité n’en souffrait pas moins, et il disait tristement à ses disciples : « Montrez-vous indulgents pour un vieillard, et rappelez-vous que les fragments des tables de la Loi brisées par Moïse ont été respectueusement conservés dans l’arche avec les tables entières. » — L’exemple de Joseph montre l’infériorité du système d’enseignement qui repose sur la mémoire. On entasse dans sa mémoire des lois et des traditions, on veille avec un soin jaloux sur la moindre parcelle de son trésor, on écarte impitoyablement, comme ennemis, le raisonnement et la réflexion, un accident survient, la mémoire s’affaiblit, on perd tout ce qu’on avait amassé avec tant de peine, et l’on n’a plus les moyens de remplacer ce qu’on a perdu. C’est ce qui arriva à Joseph. L’école de Sora déclina, elle aussi, parce que, dans son enseignement, elle n’avait pas fait la part assez large au raisonnement et qu’elle s’était abstenue de développer la Loi par de nouvelles déductions. Après la mort de Hasda, elle fut dirigée pendant douze ans (309-320) par Rabba ou Rab Abba, fils de Huna ; mais la jeunesse studieuse la délaissa peu à peu pour se rendre à l’académie de Pumbadita. Rabba n’a laissé d’autre souvenir que celui d’un homme très modeste. Après la mort de ce docteur, l’école de Sora resta sans chef pendant près d’un demi-siècle, puis elle se releva encore une fois.

Le collège de Pumbadita était très embarrassé pour designer un successeur à Joseph ben Hiyya. Quatre docteurs, Abaï, Râba, Zeïra II et Rabba bar Matana, étaient dignes à titre égal d’être élevés à la fonction de chef d’académie. Il fut alors décidé qu’on soumettrait une question de casuistique aux quatre candidats et qu’on choisirait celui qui en proposerait la meilleure solution. Abaï remporta la victoire dans ce tournoi et fut placé à la tête de l’école de Pumbadita. Ce docteur (né vers 280 et mort en 338), surnommé Nahmani, ne connut jamais ses parents. Son père, Kaïlil, mourut avant sa naissance, et il perdit sa mère peu de temps après qu’il fut venu au monde. Abaï conserva un souvenir reconnaissant de la femme qui l’avait élevé, il la désigna toujours sous le nom de « mère » et cita en son nom un grand nombre de recettes médicales. Son oncle Rabba lui tint lieu de père, s’occupa de son instruction, lui enseigna la Loi et l’initia à la dialectique talmudique. Abaï, comme son collègue Râba, faisait pressentir, dès sa jeunesse, qu’il serait un jour un savant distingué. On disait de lui que « l’on voit déjà par la fleur ce que sera le fruit. » — Abaï semble avoir été peu fortuné ; il possédait cependant, comme la plupart des docteurs babyloniens, un petit champ, qu’il faisait cultiver par un métayer. D’un caractère doux et conciliant, il se montrait très affable avec tout le monde : « Que l’homme, dit-il, parle avec douceur et bienveillance, vive en paix avec ses frères, ses parents et, en général, avec tous les hommes, même avec les païens, alors il sera aimé, estimé et écouté de tous. » Conformant sa conduite à ses paroles, il était respecté même des Samaritains de la Babylonie pour sa droiture et sa parfaite loyauté. Un jour qu’un de ses ânes s’était enfui, les Samaritains le lui ramenèrent, quoiqu’il ne pût leur prouver par aucun signe particulier que cet âne lui appartenait. « Si tu n’étais pas Nahmani, lui dirent-ils, nous ne t’aurions pas rendu cet âne, eusses-tu même pu nous prouver qu’il était à toi. »

Pendant qu’Abaï dirigeait l’école de Pumbadita, le nombre des élèves alla en décroissant et tomba jusqu’à 200 ; ce qui lui fit dire, pour indiquer ce déclin, qu’il était doublement orphelin. Non pas que l’ardeur pour l’étude se fût refroidie, mais à côté de l’école d’Abaï, Râba avait fondé à Mahuza, près du Tigre, une école rivale qui attirait de nombreux disciples. Sous l’impulsion que lui imprimèrent ces deux docteurs, l’enseignement babylonien atteignit son apogée ; la sagacité et la souplesse de leur esprit leur firent découvrir la solution de questions que leurs prédécesseurs Rabba et Joseph n’avaient pas pu résoudre.

Après la mort d’Abaï, la direction de l’école fut confiée d’un commun accord à Râba bar Joseph bar Hama (né en 299 et mort en 352), de Mahuza. Râba possédait une grande fortune, il était doué d’une vaste intelligence et d’une rare pénétration, mais son caractère avait des côtés faibles qui le plaçaient au-dessous de plusieurs des docteurs de son époque. Il connaissait bien ses qualités et ses défauts ; il les décrivit, un jour, en ces termes : « Des trois vœux que j’ai formés, deux seulement se sont réalisés : je me suis souhaité le savoir de Huna et la richesse de Hasda, et je les ai obtenus ; mais je n’ai pas pu acquérir la réserve et la modestie de Rabba bar Huna. » Râba ressemblait, en effet, à ses compatriotes de Mahuza : il aimait le luxe et se montrait en toute circonstance orgueilleux et hautain, excepté, peut-être, envers les gens de Mahuza, qu’il flattait beaucoup et dont il désirait vivement gagner et conserver les bonnes grâces. «Quand je fus nommé juge, dit-il, je craignis de perdre l’affection que me témoignaient les habitants de Mahuza, mon impartialité devant me faire forcément aimer ou haïr de tous. » Abaï semble avoir blâmé chez son collègue cet ambitieux désir de se rendre populaire au détriment de sa dignité. « Si un docteur est aimé de ses concitoyens, dit-il, il en est très souvent redevable, non à son mérite, mais à son indulgence pour leurs défauts. » — Les habitants de Mahuza, comme on l’a vu plus haut, descendaient pour la plupart de prosélytes, et les familles babyloniennes, très fières de leur origine, refusaient de s’allier à eux. Zeïra II les autorisa alors, dans une conférence publique, à contracter mariage avec des bâtardes. Froissés profondément, par cette autorisation, dans leur orgueil, ils se vengèrent de Zeïra en lançant contre lui — c’était la fête des cabanes — leurs cédrats. Râba blâma vivement la franchise de Zeïra : « Quelle imprudence, dit-il, de faire une telle déclaration dans une communauté dont la plupart des membres descendent de prosélytes ! » Pour gagner la faveur populaire, il combattit l’opinion de Zeïra et enseigna que des prosélytes pouvaient même épouser des filles de prêtres. Flattés de cette décision, les Mahuzéens en témoignèrent leur satisfaction à Râba en lui faisant don d’étoffes de soie. Râba reconnut un peu plus tard qu’il était allé trop loin, et pour diminuer en partie la considération qu’il avait paru accorder à ses compatriotes, il leur permit de s’allier à des bâtards. Les Mahuzéens lui en ayant exprimé leur mécontentement, il les apaisa par ces mots : « Je ne fais qu’étendre vos droits, je vous laisse libres de vous unir à des familles sacerdotales ou à des bâtards. »

Râba avait encore un autre défaut, il aimait beaucoup l’argent. Un prosélyte de Mahuza, nommé Issor, lui avait confié une somme de 12 000 zuz (7 500 francs) pour la remettre, après sa mort, à son fils. Quand Issor tomba malade, Râba espéra pouvoir garder le dépôt qui lui avait été confié, parce que, d’après la loi juive, les enfants d’un prosélyte nés avant sa conversion n’avaient pas le droit d’hériter de leur père. Un autre docteur, informé du chagrin qu’éprouvait Issor de ne pouvoir laisser par testament ses biens à son fils, lui suggéra l’idée de déclarer devant témoins que toute sa fortune appartenait à ce fils. Râba en voulut à son collègue du conseil qu’il avait donné à Issor, comme s’il lui avait fait perdre une fortune sur laquelle il avait des droits légitimes. Et cependant, une loi talmudique, tout en admettant que, d’après la légalité stricte, on n’est pas tenu de rendre aux enfants prosélytes un dépôt confié par leur père païen, condamne toutefois comme ayant agi contre l’équité et la morale tout homme qui garderait un pareil dépôt. Râba donna une autre preuve de sa cupidité en exigeant de ses métayers un fermage plus élevé que celui qu’on payait d’habitude en Babylonie. Sa conduite envers les indigents était parfois absolument contraire aux prescriptions de la loi écrite et de la tradition qui enseignent la douceur, la commisération et la charité. Son frère Saurien était encore plus dur que Râba. S’érigeant en censeur des mœurs, il châtiait les pauvres dont la piété ne lui paraissait pas suffisamment rigoureuse en leur imposant de durs travaux, comme à des esclaves, et en les obligeant à le porter dans sa litière dorée. Non seulement Râba ne blâma pas ces actes arbitraires, il les justifia même en déclarant qu’ils étaient conformes à une ancienne loi qui permet de traiter en esclaves les Juifs qui n’observent pas les prescriptions religieuses.

Il faut dire que la simplicité et l’austérité des mœurs d’autrefois avaient fait place, chez un grand nombre de Juifs babyloniens, à la vanité, à l’orgueil et à l’amour du luxe. Certains docteurs de la Loi se pavanaient, couverts de vêtements somptueux, dans des litières dorées. Ils s’éloignaient de plus en plus, par leurs idées et leurs manières, du peuple, dont ils étaient sortis, et formaient une caste à part, la classe des patriciens, s’appliquant surtout à sauvegarder leurs propres intérêts et traitant le peuple avec une hautaine arrogance.

Râba avoua un jour que toutes les fois qu’il avait à juger une cause dans laquelle était impliqué un docteur, il ne pouvait pas goûter de repos avant qu’il n’eût découvert quelque argument en faveur de son collègue. Les docteurs jouissaient du privilège de vendre, les premiers, les produits qu’ils apportaient au marché, afin de pouvoir en tirer un pris plus élevé ; au tribunal, leurs causes étaient jugées les premières ; ils n’avaient pas à contribuer aux impôts collectifs payés par les communautés ; dans les villes où l’on ignorait qu’ils étaient docteurs, ils avaient le droit de se faire connaître, afin de jouir des privilèges attachés à leur titre. Râba alla encore plus loin dans cette voie, il les autorisa même à se déclarer adorateurs du feu pour se faire exempter de l’impôt du charage. Quel contraste entre ces hommes égoïstes et ambitieux et les Tannaïtes qui avaient toujours refusé, quelquefois au risque de leur vie, de tirer profit de leur science religieuse ! Quoi d’étonnant que le peuple ressentît pour la classe des savants une profonde antipathie ! « Ces savants-là, disait-il d’eux avec un profond mépris, ne nous sont d’aucune utilité ; ils font servir leur science à leurs propres intérêts. » À la tête des adversaires des Rabbanan, se trouvait la famille du médecin Minjamin, de Mahuza, qui raillait impitoyablement les docteurs. « Ces interprètes de la Loi, dit Minjamin, sont absolument incapables de nous rendre aucun service, ils ne peuvent ni nous permettre de manger des corbeaux, ni nous défendre de manger des pigeons, en d’autres termes, ils sont obligés, malgré toutes les subtilités de leur dialectique, à s’en tenir purement à la tradition. » Ce médecin jouissait sans doute d’une influence assez considérable, car Râba, tout en déclarant que ses propos étaient entachés d’hérésie, ne paraît pas l’avoir excommunié ; il était probablement attaché à la maison de l’exilarque.

Malgré l’hostilité que le peuple témoignait aux savants, on continuait à se livrer avec ardeur à l’enseignement. Les jeunes gens affluaient de plus en plus à l’école de Râba, à Mahuza, et pour se consacrer tout entiers à l’étude, ils négligeaient toutes leurs affaires. Râba essayait de modérer leur zèle. « Ne venez pas à mon école, leur disait-il, au printemps et à l’automne, afin que vous puissiez vous occuper de la récolte de votre blé, de votre vin et de votre huile, et vous assurer ainsi des moyens d’existence pour le restant de l’année. » L’enseignement de Râba se distinguait par la clarté de l’exposition, la profondeur de l’argumentation et l’indépendance d’esprit avec laquelle il expliquait la tradition. Le vrai Talmud, c’est-à-dire cette partie de l’œuvre où les docteurs se plaisent à déployer de prodigieuses ressources de sagacité et de finesse pour soulever des difficultés et les résoudre, pour découvrir des différences ou des ressemblances dans les opinions de leurs prédécesseurs, où, partant d’un point quelconque, leur pensée parcourt avec la rapidité de l’éclair toute une série de raisonnements, cette partie où éclate l’amour de la discussion et de l’argumentation est le produit de cette époque. Rabba, Abaï et Râba étaient, non pas des amoraïm, des interprètes de la Mischna, mais des talmudistes dans le sens réel du mot, c’est-à-dire des dialecticiens. Ainsi entendu, le Talmud est principalement l’œuvre des écoles de Pumbadita et de Mahuza ; ce système de dialectique était absolument étranger aux écoles palestiniennes.

Grâce à son vaste savoir, à sa pénétration et peut-être aussi à ses richesses, Râba, pendant qu’il était chef d’école, était considéré comme la seule autorité religieuse de la Babylonie. La Palestine elle-même avait recours à ses conseils, à cette époque malheureuse où elle était cruellement persécutée par Constance et Gallus.

Les Juifs qui vivaient en Perse étaient également malheureux en ce temps, ils souffraient de la guerre acharnée qui mettait aux prises les Perses et les Romains. Les habitants juifs de Mahuza, où un corps d’armée perse tenait alors garnison, étaient l’objet de vexations et de mauvais traitements de la part des soldats. Du reste, Schabur II n’aimait pas les Juifs ; il ramena un nombre élevé de prisonniers juifs (prés de 71 000) de l’Arménie, où ils demeuraient de temps immémorial, pour les établir dans la Susiane et à Ispahan. Cette dernière ville, ancienne capitale de la Perse, comprenait, par suite de cette immigration forcée, une population juive si considérable qu’on lui donna le nom de Jehudia. En Babylonie, Schabur ne se montrait pas moins dur pour les Juifs, et Râba dut, sans doute, donner maintes fois de l’argent pour assurer sa sécurité et celle de ses coreligionnaires. Félicité par ses amis de la tranquillité dont il jouissait au milieu des épreuves qui affligeaient les autres Judéens, il leur répondit : « Vous ne savez pas tout ce que je suis obligé de faire en secret pour la cour du roi Schabur ! » Un jour, cependant, il courut un sérieux danger. Un juif ayant eu des relations avec une femme perse, il le fit flageller ; le condamné en mourut. Schabur en fut informé, et il ordonna de punir sévèrement Râba d’avoir fait appliquer, de son propre chef, une peine corporelle. Ce docteur paraît avoir échappé au châtiment par la fuite, mais sa maison fut mise au pillage. Cette affaire ne semble pas avoir eu d’autre suite pour Râba, grâce à l’intervention de la reine-mère Ifra-Ormuzd, qui aurait dit à son fils Schabur : « N’irrite pas les Juifs, tout ce qu’ils demandent à Dieu, il le leur accorde. » On sait déjà qu’Ifra ressentait une vive sympathie pour les Juifs, et particulièrement pour les docteurs, auxquels elle confiait parfois ses plus secrètes pensées, et qu’elle envoya au chef d’école Joseph une bourse pleine d’or, qu’il accepta, malgré l’opposition très vive de Rami. Ifra eut aussi la singulière idée d’envoyer un animal au chef de l’académie de Mahuza, avec ordre de l’offrir en sacrifice comme témoignage de sa vénération pour le Dieu-Un.

Râba mort, l’école de Mahuza perdit toute son importance, et l’académie de Pumbadita reprit son ancien rang. Mais une sorte de lassitude s’empara dès ce moment de cette école, sa sève parut épuisée. Aucun des successeurs de Râba ne fut en état de le remplacer. Nahman ben Isaac, Papa et Hama de Nehardéa, chefs des écoles babyloniennes, purent bien maintenir pendant quelque temps les traditions de fine analyse et de dialectique pénétrante de l’académie de Pumbadita, mais ils furent incapables de former quelque élève remarquable.

Nahman ben Isaac (né vers 280, mort en 356) dut sa nomination comme chef d’école à son âge avancé, à sa profonde piété, et peut-être aussi à sa fermeté de caractère. Son enseignement, qui dura quatre ans, n’a laissé aucune trace. C’est à ce moment que s’éleva une nouvelle école dans le voisinage de Sora, à Narès, près du canal de ce nom.

Le fondateur et le chef de l’école de Narès était Papa bar Hanan (né vers 300 et mort en 375), homme riche, et orphelin dès son enfance ; son ami Huna ben Josua, également riche, était Resch Kalla (professeur) de cette école. Malgré leurs efforts réunis, ils ne purent pas combler le vide laissé par la mort de Râba, et les membres de l’école de Mahuza, qui s’étaient rendus à Narès, eurent souvent l’occasion de constater cette infériorité. Un jour que Papa ne parvenait pas à élucider une question qu’il exposait, ils se communiquèrent, par des regards furtifs, l’impression pénible qu’ils en ressentaient. Papa, l’ayant remarqué, en fut très peiné et leur dit : « Puissiez-vous partir d’ici en paix ! » Un autre auditeur, Simaï bar Aschi, dont le fils fut plus tard le célèbre Aschi, adressa un jour plusieurs questions à Papa ; celui-ci sentait qu’il ne pourrait y répondre. Craignant d’être humilié devant les assistants, il pria Dieu à voix basse de le préserver d’un tel chagrin. Simaï, témoin involontaire de cette prière, prit la résolution de garder dorénavant le silence pour ne plus mettre Papa dans un aussi cruel embarras. — Papa était un esprit flottant et irrésolu, qui ne savait même pas avoir un avis sur l’opinion des autres. « Une question avait-elle reçu deux ou plusieurs solutions différentes, il n’osait s’arrêter à aucune d’entre elles : Nous adoptons les diverses solutions proposées, » disait-il. Il resta pendant dix-neuf ans à la tête de l’école de Narès.

L’académie de Pumbadita n’était pas mieux dirigée que l’école de Narès ; le trait suivant suffira pour caractériser son chef, Hama, de Nehardéa. Comme les Perses n’enterraient ni ne brûlaient leurs morts, le roi Schabur demanda un jour à Hama si les Juifs, en inhumant les cadavres, suivaient une prescription de la Tora ou se conformaient simplement à un ancien usage ; Hama ne sut que répondre. Cela fit dire à Aba ben Jacob : « Le monde est gouverné par des sots. » Hama n’aurait-il pas pu citer ce verset : « Tu l’enterreras le même jour. » Hama conserva ses fonctions pendant vingt et un ans (356-377). Dans cette période de temps se produisit, dans la politique intérieure de l’empire romain, un changement amené par l’avènement au pouvoir de Julien, neveu de l’empereur Constance, changement dont les conséquences furent considérables pour le judaïsme de la Palestine et de la Babylonie.

Julien était un de ces caractères énergiques qui s’imposent aux hommes et dont le souvenir se grave dans les mémoires en traits ineffaçables. Sans sa mort prématurée et la haine dont le poursuivait l’Église, il aurait certainement reçu le titre de « grand. » Quoiqu’il appartînt à la famille de Constantin, sa vie était sans cesse menacée par les membres de cette famille, et la crainte d’être assassiné le contraignit à pratiquer, au moins en apparence, la religion chrétienne, qui lui était odieuse. Par un hasard des plus singuliers, il fut appelé par son ennemi implacable, l’empereur Constance, à partager le pouvoir avec lui. Devenu bientôt, grâce à un soulèvement militaire et à la mort de son collègue, le seul maître de l’empire romain, Julien, que l’Église a surnommé « l’apostat, » résolut de mettre en pratique les conceptions élevées qu’il avait puisées dans l’enseignement de ses maîtres Libanius et Maxime. Protéger les opprimés de toute nation et de toute religion établis dans son empire, alléger les charges qui pesaient sur ses sujets, relever l’enseignement de la philosophie condamné par ses prédécesseurs, rétablir le culte païen dépouillé de toutes les pratiques qui pouvaient le rendre méprisable ou ridicule, et limiter la puissance toujours croissante du christianisme, telles étaient les préoccupations de Julien. Il avait trop souffert lui-même de la persécution pour vouloir persécuter les chrétiens, il chercha seulement à arrêter leurs empiétements, à leur enlever toute influence dans les conseils de l’État et la direction de l’enseignement, et à les rabaisser par ses mordantes railleries aux yeux des classes éclairées. Pour les Judéens, au contraire, Julien éprouvait une très vive sympathie ; il est le seul empereur romain, après Alexandre Sévère, qui se soit intéressé au judaïsme. D’après son propre aveu, les violences exercées contre les Juifs et les accusations dirigées contre leur religion par les chrétiens, sous le règne de Constance, l’avaient profondément indigné. Cette religion, que des adversaires sans scrupule qualifiaient de blasphématoire, il la connaissait et la respectait, il vénérait le Dieu de la Bible, et, tout en admettant qu’il y avait d’autres dieux à côté de lui, il le déclarait un « grand Dieu ; » la générosité des Juifs pour leurs pauvres excitait surtout son admiration. Éprouvant une prédilection particulière pour les cérémonies solennelles des sacrifices, le culte juif avec sa pompe grandiose, tel qu’il était pratiqué autrefois à Jérusalem, avait pour lui un attrait puissant, et il en faisait un grief au christianisme d’avoir répudié le Dieu, les pratiques, et surtout le culte des sacrifices des Juifs. Peut-être aussi ne témoignait-il tant de bienveillance au judaïsme que pour rendre les Juifs babyloniens favorables à sa cause, dans le cas où il réaliserait le projet, qui hantait son esprit, de faire la guerre aux Perses. Quoi qu’il en soit, le règne de Julien, qui dura à peine deux ans (novembre 361 à juin 363), amena une amélioration sensible dans la situation des Juifs ; ils ne furent plus soumis à une législation exceptionnelle, on ne les accusa plus d’être des blasphémateurs, et Julien appela le patriarche Hillel son « vénérable ami, » il lui envoya même une lettre autographe pour l’assurer de sa sympathie et lui promettre d’abolir toutes les lois humiliantes dirigées contre les Juifs. Une lettre, signée de l’empereur, fut également adressée à toutes les communautés juives de l’empire romain pour leur faire part des dispositions prises en faveur de la restauration du temple de Jérusalem. Ce document, daté d’Antioche, de l’automne 362, présente un intérêt très grand ; le voici :

Aux communautés juives,

La perte de votre indépendance vous a causé dans le passé une profonde affliction, mais vous avez certainement souffert plus vivement encore des nouvelles taxes que mes prédécesseurs vous imposaient sans cesse, à votre insu, et des amendes considérables que vous étiez contraints de verser dans le trésor impérial. J’ai vu bien des faits de ce genre de mes propres yeux, j’en ai connu un plus grand nombre par la lecture du rôle des contributions qui, à votre grand détriment, a été scrupuleusement conservé. Vous étiez menacés d’un nouvel impôt, je l’ai supprimé et vous ai ainsi protégés contre une nouvelle iniquité ; de mes propres mains j’ai jeté au feu une liste trouvée dans les archives et contenant les contributions extraordinaires qui pesaient sur vous, afin que personne ne pût à l’avenir vous flétrir du nom de blasphémateurs. Il ne faut pas tant accuser de ces injustices mon frère, le glorieux Constance, que les hommes injustes et cruels qui ont inventé ces impôts. De la situation élevée qu’ils occupaient, j’ai précipité ces misérables dans un profond abîme, afin d’effacer jusqu’au souvenir de leur disparition. — Vous accordant au nouveau témoignage de bienveillance, j’ai encouragé mon frère, le vénérable patriarche Iulos (Hillel), à empêcher la perception de la taxe que vous appelez « apostolè, » et j’ai pris soin de vous préserver de nouvelles charges et d’assurer votre tranquillité dans tout mon empire. Grâce à la sécurité dont vous jouissez, c’est d’un cœur sincère que vous pourrez appeler sur mon règne la protection du Créateur tout-puissant dont la main droite m’a soutenu. Ceux qui vivent dans la souffrance ont l’esprit affaissé et n’invoquent pas l’appui de Dieu. Mais les hommes exempts de tout souci, à l’âme joyeuse, sont mieux disposés à prier avec ferveur pour le salut de l’empire et à demander à Dieu de bénir mon règne et de me soutenir dans la voie que je veux suivre. Recommandez-moi donc à la bienveillance divine, et quand j’aurai mené à bonne fin ma campagne contre les Perses, je me rendrai à Jérusalem, la ville sainte, et, selon le désir que vous nourrissez depuis de nombreuses années, je la restaurerai à mes propres frais et je m’y joindrai à vous pour glorifier le Tout-Puissant.


Aucun document ne rend compte de l’impression que cette épître, si affectueuse et si habile, a produite sur les Juifs. On sait seulement, par une tradition, qu’ils appliquèrent à l’empereur Julien ce verset, de Daniel (11,34) : « Même quand ils (les Israélites) auront péché, ils ne resteront pas dépourvus de secours. » D’après cette même tradition, Daniel aurait prophétisé que la nation juive, opprimée d’abord par Gallus, serait protégée par Julien, qui les traiterait avec bienveillance et leur promettrait de reconstruire le temple.

Julien n’en resta pas à la simple promesse. Malgré les graves préoccupations que lui donnaient ses préparatifs de guerre contre les Perses, il se mit à l’œuvre pour relever le temple de Jérusalem de ses ruines ; il chargea un de ses meilleurs amis, le savant et vertueux Alype, d’Antioche, de surveiller les travaux, lui fit comprendre l’importance qu’il attachait à la réussite de cette entreprise, et l’engagea à ne reculer devant aucune dépense. Ordre fut donné aux gouverneurs de Syrie et de Palestine de soutenir Alype de leur appui. De nombreux ouvriers furent envoyés à Jérusalem pour déblayer l’emplacement du sanctuaire des ruines qui y étaient amoncelées depuis trois siècles, des matériaux de construction y furent transportés en quantité considérable. Le silence gardé par les documents juifs sur cette entreprise prouve que les Judéens n’y portèrent qu’un intérêt très modéré. D’après certains auteurs chrétiens, les communautés juives auraient envoyé des sommes considérables pour la reconstruction du temple, les femmes auraient vendu leurs bijoux pour contribuer à cette œuvre, elles auraient même porté elles-mêmes des pierres pour hâter le travail. Ces informations sont fausses. Julien avait fourni des matériaux et des ouvriers en quantité suffisante, et les Juifs n’avaient nullement besoin de recueillir de l’argent ou de prendre part au travail. Les chrétiens répandirent aussi le bruit que Julien ne témoignait une telle bienveillance aux Juifs que pour les attirer au paganisme, ils ajoutèrent que les Juifs détruisirent de nombreuses églises en Judée et dans les pays voisins et qu’ils menacèrent les chrétiens de se venger sur eux des mauvais traitements que les empereurs chrétiens leur avaient infligés. Ces assertions ne reposent sur aucun fait, il paraît avéré, au contraire, qu’à cette époque, les chrétiens d’Édesse massacrèrent tous les Juifs de cette ville. Quoi qu’il en soit, il paraît certain que les Judéens, qui avaient cependant accompli deux ou trois révolutions et s’étaient imposé les plus douloureux sacrifices pour reconstituer leur État, assistèrent avec indifférence aux tentatives de Julien pour relever le temple. C’est qu’ils croyaient que Sion ne brillerait réellement de son ancienne splendeur qu’avec la venue du Messie, et ils ne pouvaient pas admettre que le Messie se présentât sous les traits d’un empereur romain. Il était, du reste, généralement admis à cette époque, parmi les Judéens, que le peuple juif avait promis à Dieu, par serment, « de ne pas passer par-dessus le mur (reconquérir leur indépendance par la force), ni se soulever contre ses maîtres, ni secouer le joug de la tyrannie avant la venue du Messie, ni chercher, par la rébellion, à avancer l’heure de la délivrance. »

La reconstruction du temple de Jérusalem, entreprise par Julien, excita l’envie des chrétiens, mais elle fut interrompue dès l’origine. Au moment où les ouvriers creusèrent le soi pour mettre à nu les anciennes fondations du temple, des jets de flammes sortirent de terre et en tuèrent un certain nombre. Ce phénomène était dû, sans doute, à l’air, qui, fortement comprimé pendant des siècles dans les galeries souterraines, se détendit violemment, à la suite des travaux de terrassement, et s’alluma au contact de l’air extérieur ; les ouvriers en furent effrayés et cessèrent les travaux. Si les Judéens avaient montré plus d’ardeur pour la restauration de leur sanctuaire, il leur eût été facile de stimuler le zèle des ouvriers et de faire continuer l’œuvre commencée. Mais leur indifférence paralysa l’activité d’Alype, qui ne fit aucun effort pour mettre fin à l’interruption des travaux. On raconte que Julien accusa les chrétiens d’avoir allumé ces feux souterrains et les menaça de les enfermer, au retour de sa campagne contre les Perses, dans une prison construite avec les matériaux du temple. Cette information est puisée à une source chrétienne et ne mérite, par conséquent, aucune créance. Les chrétiens rapportent, en effet, un grand nombre de miracles imaginaires qui auraient eu lieu, à l’occasion des tentatives de restauration du temple, pour ouvrir les yeux aux Judéens sur leurs erreurs et leur faire reconnaître la divinité du Christ.

Malheureusement pour les Judéens, Julien échoua dans son expédition contre les Perses. Après avoir réuni toutes les forces dont disposait l’empire romain pour marcher contre Schabur II, il crut pouvoir enfin réaliser le rêve, qui avait hanté l’esprit de plusieurs généraux romains, de faire flotter l’aigle romaine sur l’autre rive du Tigre. Les deux armées se portèrent les principaux coups dans la Babylonie juive ; aucun document n’indique sous quel drapeau se rangèrent le Juifs. Après un siège de trois jours, la ville de Firuz-Schabur, où demeurait une nombreuse population juive, dut capituler ; elle fut brûlée. On ne sait pas comment les habitants juifs de Firuz-Schabur se comportèrent à l’égard de Julien et de son armée, la population s’étant réfugiée en très grande partie, après la prise de la ville, sur des barques, dans les canaux de l’Euphrate. La forteresse de Mahuza, qui était sans doute le faubourg de Ctésiphon, opposa aux forces romaines une longue et vigoureuse résistance, elle tomba enfin sous les coups du bélier romain (363), dix ans après la mort de Râba, qui y avait établi une école. Après la guerre, Mahuza fut rebâtie. — Malgré ces succès, Julien ne put pas atteindre Ctésiphon. Bientôt, sa trop grande témérité lui fit perdre le fruit de ses victoires et même la vie ; il fut tué par une flèche qu’un chrétien de son armée, dit-on, lança contre lui. Julien mourut avec la sérénité d’un sage ; on raconte qu’il s’écria avant de mourir : « Galiléen, tu m’as vaincu ! » Avec Julien disparut la sécurité des Juifs. Ces derniers ressentirent néanmoins pendant longtemps encore les effets heureux de son règne. Ainsi, les mesures restrictives édictées contre les Juifs par Constantin et Constance, et que Julien avait abolies, ne leur furent plus appliquées ; on continua, au contraire, à mettre en vigueur les lois qu’il avait promulguées en leur faveur. Jovien, le successeur de Julien, qui fut contraint de conclure une paix honteuse avec le roi des Perses, Schabur, conserva le pouvoir trop peu de temps pour introduire des modifications dans la politique intérieure de l’empire ; pendant son règne si court, chacun fut libre de professer la religion qui lui convenait. Après lui, l’empire romain eut de nouveau deux chefs, Valentinien Ier (364-375), et Valens (364-378). Ce dernier, qui régnait en Orient, appartenait à la secte arienne et était en butte aux attaques du parti catholique. Aussi protégea-t-il les Juifs et leur accorda-t-il de nombreuses preuves de son estime. Son frère, Valentinien Ier, empereur d’Occident, resta neutre dans la lutte entre ariens et catholiques, il permit à chacun de pratiquer selon sa conscience ; les Juifs profitèrent naturellement de cette tolérance.