Histoire des Juifs/Troisième période, deuxième époque, chapitre XIII

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Histoire des Juifs
Introduction
I. Les temps bibliques : § 1er
II. — Après l’exil : § 1er
III. 3e période — La dispersion
1re époque — Le recueillement après la chute
I. Le relèvement ; l’école de Jabné
II. L’activité à l’intérieur
III. Soulèvement des judéens
IV. Suite de la guerre de Barcokeba
V. Patriarcat de Judale Saint
VI. Le patriarche Juda II ; Les Amoraïm
VII. Les Judéens dans le pays parthes
VIII. Le patriarcat de Galamiel IV et de Juda II
IX. Le triomphe du christianisme et les Judéens
X. Les derniers Amoraïm
XI. Les Juifs dans la Babylonie et en Europe
XII. Les Juifs en Arabie
XIII. Organisation du judaïsme babylonien
XIV. Le caraïsme et ses sectes
XV. Situation des Juifs dans l’empire franc et déclin de l’exilarcat en Orient
2e époque — La science et la poésie juive
I. Saadia, Hasdaï et leurs contemporains
II. Fin du gaonat en Babylonie. Aurore de la civilisation juive en Espagne
III. Les cinq Isaac et Yitshaki
IV. La première croisade. Juda Allévi
V. La deuxième croisade - Accusation de meurtre rituel
VI. Situation des Juifs à l’époque de Maïmonide
VII. Époque de Maïmonide
VIII. Dissensions dans le judaïsme. - La rouelle
IX. Controverses religieuses du talmud. Autodafé du Talmud
X. Progrès de la bigoterie et de la Cabbale
XI. La peste noire. Massacres des Juifs
XII. Conséquences de la persécution de 1391. Marranes et apostats.
XIII. Une légère accalmie dans la tourmente.
XIV. Recrudescence de violences
XV. Établissement de tribunaux d’inquisition
XVI. Expulsion des Juifs d’Espagne et de Portugal
XVII. Pérégrinations des Juifs et des Marrannes d’Espagne et de Portugal
3e époque — La décadence
I. Reuchlin et le obscurants. Martin Luther
II. L’inquisition et les Marranes. Extravagances cabbalistiques te messianiques
III. Les Marranes et les papes
IV. Les juifs en Turquie et Don Joseph de Naxos
V. Situation des Juifs de Pologne et d’Italie jusqu’à la fin du XVIe siècle
VI. Formation de communautés marranes à Amsterdam, à Hambourg et à Bordeaux
VII. La guerre de Trente Ans et le soulèvement des Cosaques.
VIII. L’Établissement des Juifs en Angleterre et la révolution anglaise
IX. Baruch Spinoza et Sabbataï Cevi
X. Tritesses et joies
XI. Profonde décadence des Juifs
4e époque — Le relèvement
XII. Moïse Mendelssohn et son temps
XIII. Excès de l’orthodoxie et de la réforme
XIV. La révolution française et l’émancipation des Juifs
XV. Le Sanhédrin de Paris et la Réaction
XVI. Les réformes religieuses et la science juive
XVII. Une Accusation de meurtre rituel à Damas
XVIII. Orthodoxes et réformateurs en Allemagne


CHAPITRE XIII


Une légère accalmie dans la tourmente
(1420-1472)


Sous le pontificat de Martin V, l’Église fut secouée par une assez forte commotion. Bien des chrétiens sincères et honnêtes étaient révoltés de l’orgueil démesuré des papes, des mœurs corrompues du clergé séculier et des moines, et leur foi en était profondément atteinte. On sentait bien, parmi les catholiques, qu’il était nécessaire d’introduire des modifications dans l’Église, et le concile de Constance, composé de prélats, de juristes et de diplomates, s’était réuni dans ce but. Mais au lieu d’appliquer des remèdes énergiques, ils proposèrent un simple palliatif. Ils décidèrent que les pouvoirs étendus que possédaient les papes seraient, congés à.une assemblée de hauts dignitaires ecclésiastiques. C’est alors.qu’à l’exemple de l’Anglais Wiclef, un prêtre tchèque, Jean Huss, de Prague, attaqua hardiment l’institution même de la papauté et toute la constitution de l’Église catholique. Le concile de Constance le condamna à être brûlé vif. Mais il laissa en Bohême de nombreux partisans, qui déclarèrent une guerre à mort au catholicisme.

Il est à remarquer que toutes les fois qu’un parti s’est constitué dans la chrétienté pour combattre l’Église régnante, il a pris une couleur biblique, c’est-à-dire juive. Pour les hussites, les catholiques étaient des païens, tandis qu’eux se considéraient comme le peuple d’Israël, chargé par Dieu de lutter contre les Philistins, les moabites et les Ammonites, et ils détruisaient les églises et les couvents comme étant des lieux souillés par le culte des idoles.

On aurait pu espérer que la lutte entre catholiques et hussites écarterait des Juifs, pour un peu de temps, les souffrances qu’on ne cessait de leur infliger ; elle les augmenta, au contraire. Les sauvages hussites ne manifestèrent pourtant aucune haine pour les Juifs. Il leur arriva une seule fois, quand ils pillèrent des maisons catholiques, de piller en même temps des maisons juives, et ils se montrèrent sévères pour quelques usuriers juifs. Mais ce fut de la part des catholiques que les Juifs eurent à subir de nouvelles violences. Accusés d’avoir fourni des armes et de l’argent aux hussites et de se montrer favorables à leurs hérésies, les Juifs des villes bavaroises voisines des forêts de la Bohème furent cruellement maltraités. Dans leurs prédications contre les hussites, les dominicains excitaient en même temps les peuples et les princes contre les Juifs, et, comme à l’époque des croisades et de la lutte contre les Albigeois, ce furent les Juifs qu’on massacra les premiers.

Les désordres commencèrent en Autriche. Dans sa conduite à l’égard des Juifs, ce pays a un trait de ressemblance avec l’Espagne, avec laquelle il avait, du reste, assez d’affinité politique pour s’allier arec elle plus tard. Comme l’Espagne, l’Autriche traita d’abord la population juive avec une généreuse tolérance, pour lui faire endurer ensuite les plus sanglantes persécutions. On poussa littéralement à bout l’honnête et digne archiduc Albert pour qu’il se déclarât contre les ennemis de Dieu. On répandit contre les Juifs toute sorte de calomnies, qui n’avaient même pas le mérite de la nouveauté, mais avaient toujours produit leur effet et étaient bien faites pour impressionner un prince juste, incapable de soupçonner chez des ecclésiastiques le mensonge et la duplicité. Un accident arriva à trois enfants chrétiens de Vienne qui, en patinant, tombèrent dans l’eau et se noyèrent. Quand les parents, qui ignoraient cet accident, firent part de la disparition de leurs enfants, on raconta immédiatement que les Juifs les avaient assassinés pour se servir de leur sang pendant Pâque. À cette première accusation vint s’en joindre bientôt une autre. Le bruit se répandit que la femme du sacristain d’Enns avait dérobé une hostie pour la vendre à un riche Juif du nom d’Israël, qui l’aurait fait présenter, pour la profaner, aux communautés juives de l’Autriche et d’autres pays. Au XVe siècle, ces accusations de meurtre d’enfants chrétiens et de profanation d’hostie étaient encore acceptées en toute confiance. Sur l’ordre de l’archiduc, la femme du sacristain et ses deux prétendus complices ou instigateurs du crime, Israël et sa femme, furent amenés à Vienne, emprisonnés et contraints de faire des aveux. On ne dit pas quels moyens furent employés pour faire avouer les coupables. Mais on connaît les procédés dont usaient les tribunaux chrétiens du moyen âge dans des affaires de ce genre.

À la suite de ce prétendu crime, l’archiduc Albert fit arrêter, un matin, et incarcérer tous les Juifs de son royaume (1420). Les biens des riches furent confisqués, et les pauvres expulsés du pays. Dans les prisons, on avait séparé les femmes de leurs maris et les enfants de leurs parents. Quand on supposa que le découragement et le désespoir avaient fait leur œuvre, les prêtres chrétiens se rendirent auprès des malheureux prisonniers pour les engager à se convertir. Les âmes faibles cédèrent naturellement, mais beaucoup d’autres, inébranlables dans leurs convictions religieuses, se tuèrent et donnèrent la mort à leurs proches en s’ouvrant les veines, en s’étranglant, en utilisant tous les moyens qu’ils pouvaient avoir à leur disposition. Les enfants furent enfermés dans des cloîtres. Parmi les survivants,, ceux qui restèrent fidèles à leur Dieu en dépit des supplices et de l’emprisonnement, furent livrés aux flammes. Plus de cent victimes périrent ainsi à Vienne même (mars 1421), brûlées dans une prairie, au bord du Danube. Un édit de l’archiduc Albert interdit à l’avenir le séjour de l’Autriche à tous les Juifs.

Quoique baptisés, las nouveaux convertis étaient restés attachés, au fond du cœur, aux croyances de leurs ancêtres, et, dès que les circonstances la leur permirent, ils quittèrent t’Autriche pour se réfugier soit en Pologne, au nord, soit en Italie, au sud, ou bien en Bohême. Hais ce dernier pays devint de moins en moins sûr pour eux. La lutte religieuse entre catholiques et hussites était devenue une lutte nationale entre Allemands et Tchèques. Des deux côtés on chercha et l’on trouva des alliés. L’empereur Sigismond réunit des forces considérables, prenant à sa solde lansquenets, Brabançons et Hollandais. Des bandes armées accoururent de toutes parts pour pénétrer dans les vallées de la Bohème et marcher sur Prague, où, malgré sa cécité, l’héroïque Ziska organisait avec une ardente activité la défense de son pays. Partout où ils passaient, les soldats allemands déployaient leur valeur contre les malheureux Juifs. Nous allons au loin, disaient-ils comme autrefois les croisés, pour venger notre Dieu qu’on outrage, nous ne devons donc pas épargner ceux qui l’ont tué. Dans les provinces rhénanes, en Thuringe, dans la Bavière, ils tuaient tous les Juifs qu’ils rencontraient et qui refusaient d’abjurer, menaçant d’exterminer toutes les communautés quand ils reviendraient en triomphateurs. Bien des pères de famille prenaient déjà leurs dispositions pour faire égorger leurs enfants à la moindre alerte et les empêcher de tomber vivants entre les mains de ces meurtriers.

Devant l’imminence du danger, de nombreuses communautés demandèrent conseil au rabbin le plus considéré de l’époque, Jacob ben Moïse Moellin Hallévi, de Mayence, plus connu sous le nom de Maharil (né vers 1365 et mort en 1427), et auteur de mélodies liturgiques et de règlements synagogaux qui sont encore en usage aujourd’hui en Allemagne, en Pologne et en Hongrie. Maharil envoya des messagers dans les communautés voisines pour leur ordonner d’organiser des jeûnes publics ; cet ordre devait être transmis de proche en proche par toutes les communautés. Après s’être réunis dans les synagogues pour prier et faire pénitence, et après avoir jeûné plusieurs jours (1421), on clôtura cette période de deuil par un jeûne d’une durée de trois jours consécutifs, qui fut observé avec la même rigueur que le jeûne du jour de l’Expiation. Dans l’intérêt de leur salut, ils demandèrent à Dieu de faire triompher les hussites.

Leurs vœux semblèrent se réaliser, car. à l’annonce de l’approche de Ziska, l’armée impériale et les hordes de mercenaires rassemblés près de Saaz furent pris d’une telle terreur, qu’ils s’enfuirent en débandade et retournèrent dans leurs pays. Épuisés de fatigue et affamés, plusieurs de ceux qui avaient juré la mort des Juifs venaient leur demander un morceau de pain.

Mais les dominicains, qui prêchaient dans les églises contre les hussites, continuaient en même temps leurs excitations contre les Juifs. Ceux-ci, menacés encore une fois dans leur sécurité, implorèrent l’aide de Martin V, qui émit une nouvelle bulle en leur faveur (23 février 1422). Dans cette bulle, il rappelle que la religion chrétienne est issue du judaïsme, déclare l’existence des Juifs indispensable au christianisme et interdit aux moines prêcheurs de chercher à isoler les Juifs des chrétiens. Il recommande à ces derniers d’entretenir des relations amicales avec les Juifs. Malheureusement, pas plus le pape que l’empereur Sigismond n’étaient obéis, quand ils plaidaient la cause des Juifs. Les moines continuaient d’accabler de leurs imprécations la maudite nation juive, et le peuple continuait de les maltraiter et les tuer ; les successeurs de Martin V eux-mêmes ne tenaient souvent pas compte de sa bulle. Ainsi, malgré les objurgations du pape et de l’empereur, la communauté juive de Cologne, probablement la plus ancienne de l’Allemagne, fut expulsée tout entière ; elle alla s’établir à Deutz (1426). Dans d’autres villes, à Ravensbourg, Ueberlingen et Lindau, les Juifs, accusés d’un meurtre rituel, furent brûlés (1430).

Cette succession de violences et de persécutions amena forcément l’abaissement intellectuel des Juifs d’Allemagne. Même dans le domaine des études talmudiques, où ils brillaient autrefois, les rabbins allemands de cette époque se montraient assez médiocres. Un autre inconvénient, c’est que les princes se mêlaient parfois de la nomination des rabbins. L’empereur Sigismond chargea l’un de ses agents juifs, Hayyim de Landshut, de nommer trois rabbins en Allemagne. C’est ainsi qu’en Espagne les grands-rabbins étaient nommés par les rois. Il est à supposer que l’empereur se laissa guider dans son choix par l’argent qu’il recevait plus que par le mérite des élus, car il ne perdait aucune occasion de se créer de nouvelles ressources. Quand une école eut été instituée pour y former des chefs religieux, chaque rabbin dut payer une taxe spéciale pour son entretien, quoique l’enseignement y fût gratuit. Souvent aussi les rabbins proposés n’étaient pas acceptés ou avaient des attributions très limitées. Après Jacob Moellin, dont il a été question plus haut, le seul rabbin du temps qui ait laissé un nom fut Menahem de Mersebourg, considéré comme une autorité religieuse par ses coreligionnaires.

En Espagne aussi, les Juifs d’alors brillaient peu par leur savoir. Leur situation matérielle s’était cependant améliorée sous le règne du faible, mais généreux, roi Juan II, grâce à la bienveillance que leur témoignait le chancelier Alvaro de Luna, favori ou plutôt protecteur du souverain. Alvaro comptait beaucoup sur la prudence, l’activité et l’habileté financière des Juifs pour l’aider à mettre fin aux dissensions intestines de la Castille, à réprimer la révolte de la haute noblesse contre le roi et à faire renaître le bien-être dans le pays. Parmi ses conseillers, un des plus écoutés était certainement Abraham Benveniste. Dès que le roi fut devenu majeur et se sentit délivré des intrigues du conseil de régence (1432), Alvaro l’engagea à laisser tomber en désuétude toutes les lois restrictives édictées contre les Juifs. Abraham Benveniste, aussi remarquable par sa fortune que par son intelligence et l’élévation de ses sentiments, fut placé par Juan II à la tête de ses coreligionnaires castillans en qualité de grand-rabbin et juge suprême ; il fut également autorisé à exercer la juridiction pénale à l’égard des membres indignes et des délateurs qui pourraient se rencontrer dans les communautés. On sait que cette juridiction avait été enlevée aux tribunaux juifs, cinquante ans auparavant, par Juan Ier.

Appuyé par la faveur royale, Benveniste se mit immédiatement à l’œuvre pour mettre fin au désordre qui régnait dans les communautés, entièrement désorganisées à la suite des massacres et des conversions forcées. Avec l’autorisation du souverain, il convoqua à Valladolid des rabbins et des laïques notables, et rédigea avec leur concours, dans le palais du prince, un règlement (1432) qui fut ratifié par Juan II et acquit ainsi force de loi pour tous les Juifs de Castille. Dans ce règlement, il introduisit des articles relatifs à la restauration des écoles talmudiques ruinées par les persécutions, à la création d’écoles primaires et à la nomination de juges et de rabbins pour les diverses communautés. Il y énonce aussi les mesures à prendre contre l’immoralité et surtout la délation, y indique la façon de recueillir et de répartir les impôts dus par les communautés, et y interdit à ses coreligionnaires, surtout aux femmes, de porter des vêtements luxueux et de nombreux bijoux, pour ne plus attirer sur eux, comme cela est arrivé maintes fois auparavant, l’envie et la colère de la population chrétienne.

Abraham Benveniste réussit à relever les courages abattus, mais dans le domaine intellectuel, ses efforts demeurèrent en grande partie infructueux. Malgré tout son zèle, il ne parvint pas à revivifier les études talmudiques. La poésie néo-hébraïque également, qui avait fleuri avec tant d’éclat en Espagne, resta fade et incolore. Elle n’eut, du reste, à cette époque que peu de représentants, dont on tonnait Salomon Dafiera, Don Vidal Benveniste, le principal orateur juif du colloque de Tortose, et Salomon Bonfed. Ce dernier qui, comme poète, était le mieux doué des trois, avait pris pour modèle Ibn Gabirol. Mais s’il était susceptible et se croyait victime de la destinée comme Ibn Gabirol, il ne possédait qu’une bien petite partie de son admirable talent poétique.

En ce temps, l’activité littéraire des Juifs se concentrait presque tout entière sur un seul point, la défense du judaïsme contre les attaques de l’Église. Pour raffermir la foi des faibles parmi les Juifs d’Espagne et d’autres pays, et pour les prémunir contre les arguments spécieux des convertisseurs, les penseurs juifs estimaient de leur devoir de proclamer publiquement l’inébranlable fermeté de leurs convictions. Plus l’Église multipliait ses pièges et faisait d’efforts pour prendre les Juifs dans ses filets, plus on s’armait d’énergie et de sage prudence dans le camp juif pour ne pas se laisser dérober par ruse l’ancien patrimoine des aïeux. Il fallait avant tout faire connaître aux ignorants et aux esprits peu clairvoyants les différences existant entre les dogmes juifs et les dogmes chrétiens. Aussi les prédicateurs juifs développaient-ils bien plus souvent qu’auparavant, dans leurs sermons, le dogme de l’unité de Dieu, montrant que l’Église n’entendait nullement ce dogme de la même façon que la Synagogue. De là, la naissance de toute une littérature polémique ayant pour but de plaider la cause du judaïsme, d’appeler l’attention des Juifs sur les agissements des agents de prosélytisme, peut-être aussi de réveiller et de maintenir le remords dans la conscience des nouveaux convertis qui ne s’étaient faits chrétiens que pour échapper à la mort.

Ces écrits étaient consacrés, pour la plupart, à la réfutation de certaines attaques, venant surtout d’apostats, qui avaient l’odieux courage d’outrager leurs anciennes croyances et leurs anciens coreligionnaires. C’est ainsi qu’autrefois le parti juif hellénisant avait travaillé à détacher ses coreligionnaires de leur culte et s’était fait aider par le bras séculier dans son œuvre de trahison. Le renégat Paul de Santa-Maria qui, de degré en degré, s’était élevé jusqu’à la dignité d’évêque de sa ville natale, avait quatre-vingt-deux ans (1434) quand, un an avant sa mort, il composa encore un libelle haineux contre les Juifs et le judaïsme, Examen de l’Écriture sainte, sous la forme d’un dialogue entre le mécréant Saül et le converti Paul. S’il est vrai, comme l’affirmaient ses admirateurs chrétiens et juifs, que Paul de Santa-Maria avait de l’esprit, il n’en laisse rien paraître dans ce pamphlet, qui est très orthodoxe au point de vue catholique, mais manque absolument d’intérêt. Un autre rabbin que les prédications de Vincent Ferrer avaient attiré au catholicisme dans sa vieillesse, Juan de Espanya, connu encore sous le nom de Juan l’ancien, de Tolède, publia également de violentes attaques contre le judaïsme. Il écrivit un mémoire sur sa conversion et un commentaire sur le 72e psaume. Dans ces deus travaux, il essaie de justifier son abjuration et engage ses coreligionnaires à l’imiter. Le réquisitoire dressé contre le Talmud par le renégat Jérôme de Santa-Fé, spécialement pour le colloque de Tortose, fut aussi répandu par son auteur comme ouvrage de propagande catholique. Trompés par le zèle, sincère ou hypocrite, d’apostats de ce genre, qui étaient familiarisés avec la littérature rabbinique, bien des esprits faibles se laissèrent entraîner à accepter le baptême.

Il faut d’autant plus admirer le mérite des savants courageux qui, sans crainte du danger, se placèrent devant la brèche pour repousser les assaillants et raffermir la foi ébranlée de leurs frères. Parmi ces vaillants défenseurs, on trouve au premier rang deux des champions énergiques du colloque de Tortose, Don Vidal (Ferrer) ibn Labi et Joseph Albo. Le premier réfuta, dans un ouvrage hébreu, les accusations de Jérôme, et Joseph Albo publia en espagnol, à l’usage de ses coreligionnaires, une controverse religieuse qu’il avait soutenue contre un haut dignitaire de l’Église. Un autre savant juif, Isaac Nathan ben Kalonymos, de Provence, dont le père était originaire d’Espagne, et qui, par suite de ses nombreuses relations avec les chrétiens, était souvent amené à discuter avec eux sur des questions religieuses, publia également une réplique aux assertions de Jérôme, sous le titre de : Réfutation du trompeur. De plus, il écrivit un ouvrage considérable pour permettre à chaque Juif de répondre aux objections dirigées contre sa religion. Dans ses rapports avec les chrétiens, Isaac Nathan eut, en effet, l’occasion de remarquer que plus d’une objection faite au judaïsme et plus d’une preuve mise en avant en faveur du christianisme reposaient sur une expression hébraïque mal comprise. Il espérait empêcher à l’avenir ces raisonnements erronés et aider les Juifs à défendre leurs croyances en composant une sorte de vocabulaire de la Bible qui indiquât le sens exact et précis des mots et des versets. Dans sa pensée, un simple coup d’œil jeté sur cet ouvrage suffirait pour faire savoir non seulement combien de fois chaque mot se trouve dans la Bible, mais aussi quelle est sa vraie signification dans tel ou tel passage. C’était là un travail de longue haleine, auquel il consacra plusieurs années de sa vie (septembre 1437-1445). Cette Concordance de la Bible range ensemble tous les versets par ordre alphabétique, en tenant compte, pour établir cet ordre, de la racine du mot principal qui se trouve dans chaque verset. Bien que son travail fût en quelque sorte de nature purement mécanique, Isaac Nathan n’en a pas moins rendu un service important à l’étude de la Bible. Composée pour un besoin momentané, sa Concordance a été non seulement très utile à l’époque de ces polémiques, mais peut encore être considérée aujourd’hui comme une œuvre d’une réelle valeur.

Un autre écrivain juif, Joseph ibn Schem Tob (né vers 1400 et mort martyr vers 1460), qui possédait des connaissances philosophiques, était un prédicateur aimé et avait des relations à la cour de Juan II, crut aussi de son devoir, pour défendre sa religion, de mettre en évidence les points faibles du christianisme. Par suite de ses rapports fréquents avec de hauts fonctionnaires chrétiens, ecclésiastiques et laïques, qui l’engageaient à abjurer, il s’était vu dans la nécessité d’étudier la théologie chrétienne pour se mettre en état de repousser victorieusement les tentatives de prosélytisme et combattre l’affirmation de la prétendue supériorité du christianisme sur le judaïsme. Il consigna les résultats de ses études dans un opuscule intitulé : Objections contre la religion de Jésus, où il critique les dogmes chrétiens dans un style mordant. Dans l’intérêt de la foi juive et de ses adeptes, il commenta également la satire de Profiat Duran contre le christianisme, et il mit à la portée de ses coreligionnaires l’écrit polémique de Hasdaï Crescas contre le christianisme, en le traduisant de l’espagnol en hébreu.

Parmi les polémistes juifs d’Espagne dont le nom mérite de passer à la postérité, il reste encore à mentionner un contemporain de Joseph ibn Schem Tob, Hayyin ibn Mousa (né vers 1390 et mort vers 1460), qui est resté jusqu’à présent dans l’oubli. Originaire de Bejar, dans la région de Salamanque, il était médecin, écrivain et versificateur. Comme sa réputation de médecin habile lui donnait accès à la cour et auprès des grands d’Espagne, il avait souvent l’occasion de s’entretenir de questions religieuses avec des prélats et des savants laïques. Une conversation qu’il rapporte dans un de ses ouvrages est très caractéristique, parce qu’elle fait connaître le ton qui régnait alors, en Espagne, dans ces controverses, avant que l’Inquisition eût rendu impossible toute libre discussion. Si les Juifs possèdent réellement la vraie religion, comme ils le prétendent, dit un jour un savant ecclésiastique à Hayyim ibn Mousa, pourquoi ne réussissent-ils pas à reconquérir la cité sainte et la Palestine ? — Ils ont perdu ce pays, répliqua Ibn Mousa, parce que leurs aïeux ont péché envers Dieu, et ils ne pourront en reprendre possession qu’après avoir fait sincèrement pénitence. Mais, ajouta-t-il, pourquoi les chrétiens ne possèdent-ils plus le Saint-Sépulcre, ni les autres lieux où se sont passés les divers actes de la Passion, qui se trouvent tous entre les mains des musulmans ? Pourtant, les chrétiens peuvent se confesser et se faire donner à toute heure l’absolution de leurs péchés. Comme l’ecclésiastique tardait un peu à répondre, un chevalier qui avait visité la Palestine et qui assistait à cette conversation, dit : Les musulmans seuls méritent d’être les maîtres de l’emplacement du temple et des lieux saints, parce qu’ils témoignent pour leurs maisons de prières un respect bien plus grand que les chrétiens et les Juifs. Dans les nuits qui précèdent Pâques, les chrétiens tenaient une conduite scandaleuse dans les églises de Jérusalem, y hébergeaient des voleurs et des assassins, s’y battaient jusqu’au sang et y commettaient des actes obscènes. Les Juifs aussi avaient déshonoré autrefois leur temple. C’est pourquoi Dieu, dans sa sagesse, a enlevé la ville sainte aux Juifs et aux chrétiens pour la placer sous la domination des musulmans ; car ces derniers la préserveront sûrement de toute profanation. Le prêtre chrétien et le médecin juif, confus, restèrent silencieux devant ces observations.

Pour mettre fin aux attaques dirigées par les chrétiens contre le judaïsme, Hayyim ibn Mousa essaya de leur fermer l’arsenal où ils puisaient leurs armes, c’est-à-dire les ouvrages du franciscain Nicolas de Lyre, en réfutant toutes les assertions émises dans ces écrits. Il avait aussi remarqué que les plus laborieuses discussions ne donnaient aucun résultat certain et que chacun des deux adversaires s’attribuait sincèrement la victoire, parce qu’on ergotait, d’habitude, sur des points secondaires et qu’on ne prenait jamais la précaution de s’entendre sur les prémisses qui devaient servir de fondement à l’argumentation. Il pensa donc qu’il serait utile pour ses coreligionnaires de se conformer, dans leurs controverses, à des lois données et de savoir défendre le judaïsme d’après des principes fixes, et, dans ce but, il réunit un certain nombre de règles dans un ouvrage qu’il intitula : Bouclier et glaive.

À Alger aussi, où pourtant l’Église ne faisait aucune propagande, la polémique antichrétienne eut deux représentants, Simon ben Cémah Duran et son fils Salomon Duran. Il est vrai que par leur origine, comme par leur éducation, ils appartenaient à l’Espagne. Dans son examen philosophique du judaïsme, Simon Duran (né en 1361 et mort en 1439) consacre à la religion chrétienne un chapitre spécial intitulé : Arc et Bouclier. On voit par ce chapitre que Simon Duran connaissait parfaitement le Nouveau Testament et les dogmes chrétiens, et grâce à cette érudition spéciale, il lui fut possible d’emprunter à ses adversaires mêmes les éléments de la critique acérée qu’il dirigea contre le christianisme.

Salomon Duran Ier (né vers 1400 et mort en 1467) avait succédé à son père comme rabbin d’Alger. Tout en étant un talmudiste remarquable, il désirait voir prédominer l’influence de la raison dans le domaine du judaïsme, et, fort différent en cela de son aïeul Nahmani et de son père, il était ennemi déclaré de la Cabale. Sous le titre de : Lettre de combat, il publia un traité assez étende contre les accusations de Jérôme de Santa-Fé.

La philosophie religieuse, à laquelle des penseurs juifs d’Espagne avaient seuls imprimé un caractère scientifique, jeta pendant cette période ses dernières lueurs dans ce pays. Les mêmes hommes qui défendaient leur religion contre les attaques des chrétiens la protégeaient également contre les obscurantistes juifs que toute lumière gênait et qui, à l’exemple des dominicains, exigeaient une foi aveugle. Pour des zélateurs comme Sehem Tob ibn Schem Tob, qui ne connaissaient que le Talmud et dont l’esprit était troublé par les élucubrations de la Cabale, les études scientifiques menaient à l’hérésie. Frappés de ce fait que la plupart des Juifs qui avaient abjuré sous l’influence des prédications de Vincent Ferrer et de la propagande du pape Benoît XIII étaient des gens cultivés, ces mystiques se sentaient affermis dans leur conviction que toute instruction profane, toute réflexion en matière religieuse était dangereuse pour la foi. Leur dédain pour la science et les spéculations philosophiques les conduisit tout naturellement à condamner Maïmonide et tous les penseurs juifs. Mais ils rencontrèrent un adversaire redoutable dans Joseph Albo, qui, sous le titre de Ikkarim, Principes, composa un traité de théologie, où il essaie de déterminer les vérités fondamentales du judaïsme et de fixer les frontières indiquant où finit la foi et où commence l’hérésie.

Joseph Albo (né vers 1380 et mort vers 1444), de Monreal, un des principaux représentants du judaïsme au colloque de Tortose, se vit probablement contraint, par l’intolérance du pape Benoît, d’émigrer à Soria. Comme il était médecin, À avait étudié les sciences naturelles, telles qu’elles étaient connues de son temps, et, en sa qualité de disciple de Hasdaï Crescas, il était familiarisé avec la philosophie contemporaine. Quoique sincèrement attaché au judaïsme talmudique, il aimait, comme son maître, les spéculations philosophiques. Mais il n’avait pas la pénétration d’esprit de Hasdaï Crescas et ne savait pas toujours conduire son argumentation avec une rigoureuse logique. Désireux de rechercher jusqu’à quel point le judaïsme admet le libre examen dans les questions religieuses et si cette liberté de penser est limitée par des articles de foi, il fut amené à se demander si l’on ne peut rejeter aucun des treize articles de foi énumérés par Maimonide sans être taxé d’hérésie. C’est ainsi qu’il se décida à composer un traité de théologie, le dernier qui ait été écrit en Espagne.

Dans sa façon d’exposer son système, Albo diffère sensiblement de ses prédécesseurs. Prédicateur habile et séduisant, il déploie dans son ouvrage les qualités qui distinguaient ses sermons, présentant ses idées sous une forme claire, attrayante et accessible à la foule. Il sait faire comprendre ses conceptions philosophiques par des images saisissantes ; il les illustre par des versets bibliques et des sentences de l’Aggada. Mais il a le défaut de ses qualités. À force de vouloir être clair, il devient prolixe.

Par une contradiction singulière et qui montre avec quelle puissance agit l’influence du milieu, Albo, qui tenait à créer son système de philosophie religieuse avec des éléments purement juifs, place en tête de ce système un principe d’origine chrétienne. Il admet, en effet, que le but assigné par le judaïsme à ses adeptes est le salut de l’âme. Pour Albo, le bonheur suprême de l’homme ne consiste pas dans l’élévation de l’âme, mais dans son salut, et ce bonheur ne peut être atteint que dans l’autre monde, ce monde-ci étant simplement une préparation à cette vie supérieure. Il existe, d’après Albo, trois sortes d’institutions qui font passer l’homme de l’état de barbarie à l’état civilisé : c’est d’abord le droit naturel, base de la société ; ensuite, les lois de l’État, chargées de maintenir l’ordre et les bonnes mœurs, et enfin les lois philosophiques, faites pour assurer à l’homme une félicité durable ou, du moins, pour lui en faciliter l’acquisition. Mais toutes ces institutions ne peuvent pas procurer à l’homme le bien suprême, c’est-à-dire le salut de l’âme ou la béatitude éternelle, parce qu’elles s’occupent seulement des actes, et non pas du motif qui a inspiré les actes.

Si donc le but suprême de l’homme doit être de mériter la félicité éternelle, il ne lui suffit plus d’obéir à des lois politiques ou philosophiques, mais il a besoin d’être dirigé par une législation divine, qui l’empêche d’errer dans les ténèbres et de s’écarter sans cesse de son but. Cette législation ne peut reposer que sur les trois vérités fondamentales suivantes : l’existence d’un Dieu, la révélation de sa volonté, et la rémunération après la mort.

Dans la pensée d’Albo, le judaïsme a été constitué par Dieu tel qu’il existe pour que ses adeptes puissent se rendre dignes de la béatitude future. Comme il contient une grande quantité de prescriptions religieuses — elles sont au nombre de 613 d’après I’énumération usuelle — chaque Juif peut faire son salut, car il suffit d’accomplir une seule prescription arec sincérité et désintéressement pour mériter la félicité éternelle. Par conséquent, c’est dans l’intérêt des Juifs, et pour leur faciliter l’acquisition du bonheur suprême, que la Tora leur a imposé tant de pratiques, et non pas, comme le prétendent les docteurs chrétiens, pour les accabler sous la charge de ces pratiques et leur faire encourir un châtiment dans le cas oit ils ne les observeraient pas toutes.

Albo se demande aussi, dans son ouvrage, si la révélation du Sinaï ou le judaïsme peut jamais être changé. L’examen de cette question exigeait une prudence toute particulière, parce que les ecclésiastiques chrétiens objectaient souvent aux Juifs que la doctrine du Christ est aussi une révélation, et que cette nouvelle alliance a remplacé l’ancienne, la Tora ayant fait place à l’Évangile. Pour ne pas fournir d’armes contre lui par sa propre argumentation, Albo établit une distinction entra les commandements révélés directement par Dieu lui-même et ceux qu’un prophète a ordonnés. Ce que Dieu a promulgué de sa propre bouche, comme le Décalogue, est immuable, et c’est dans le Décalogue que sont contenus les trois principes fondamentaux de la Révélation. Mais les autres lois du judaïsme, prescrites au peuple d’Israël par l’intermédiaire de Moïse, peuvent être modifiées ou même abolies. En réalité, cette faculté de modifier une partie et même la majeure partie des prescriptions religieuses n’a qu’une valeur théorique ; Albo veut simplement dire que ce changement est possible. Mais, dans la pratique, les Juifs sont obligés d’observer toutes les lois de la Tora, jusqu’à ce qu’il plaise à Dieu d’en donner d’autres par l’intermédiaire d’un prophète aussi grand que Moïse, et d’une façon aussi solennelle et aussi authentique que la Révélation du Sinaï.

Au point de vue juif, la théologie d’Albo ne satisfait pas l’esprit. Après avoir accepté comme point de départ la doctrine chrétienne du salut, elle est amenée à exiger la foi, dans le sens chrétien du mot, comme condition principale de ce salut, et à faire jouer aux prescriptions du judaïsme le même rôle que les sacrements, tels que le baptême, la communion, etc., jouent dans le christianisme.

Quoique prédicateur comme Albo, son jeune contemporain Joseph ibn Schem Tob mettait plus de méthode dans son argumentation. Au grand regret, sans doute, de son père fanatique et partisan résolu de la Cabale, qui regardait la philosophie comme une science pernicieuse, Joseph étudia avec ardeur la doctrine aristotélicienne telle que l’avait comprise Maïmonide. D’après lui, les connaissances philosophiques aident l’homme, et surtout l’Israélite, à accomplir sa vraie destinée ; car, à son avis, le Juif qui, après s’être familiarisé avec la philosophie, pratique sincèrement sa religion, est plus apte à atteindre le but supérieur qui lui est assigné que celui qui accomplit machinalement les préceptes de son culte. Pour Joseph ibn Schem Tob, la doctrine du Sinaï est venue combler une lacune de la philosophie, à laquelle elle est, du reste, supérieure, parce qu’elle enseigne que la béatitude de l’homme consiste dans la faculté que possède l’âme de survivre au corps. Cette béatitude, le judaïsme dit que ses adeptes s’en rendent dignes en accomplissant strictement les pratiques de leur religion. Pour ce point particulier, Joseph ibn Schem Tob est, en partie, d’accord avec Albo. Lui aussi prétend que les lois religieuses ont un caractère sacramentel, tout en insistant moins sur la doctrine du salut. Il affirme même que ces lois n’ont pas de but connu, et il leur attribue jusqu’à un certain point une signification mystique.

Les auteurs de tous ces ouvrages polémiques et philosophiques de la première moitié du XVe siècle ne les écrivirent point parce qu’ils avaient des loisirs ou qu’ils y étaient poussés par leur caprice ; ils y furent contraints par la plus dure des nécessités, pour défendre leur patrimoine moral et religieux. Si le judaïsme ne s’était point fortifié en dedans et n’avait énergiquement repoussé les attaques injustes du dehors, il aurait risqué de périr.

À ce moment surtout, il était impérieusement commandé aux Juifs de s’armer de fermeté, car une nouvelle ère de luttes et de dangers allait s’ouvrir pour eux dans la péninsule ibérique, amenée par des calomniateurs sortis d’Israël même. De misérables renégats, parvenus aux plus hautes dignités, qui ressentaient pour les Juifs et le judaïsme une haine plus violente encore que les chrétiens, voyaient avec colère leurs anciens coreligionnaires de Castille jouir de la faveur du roi et surtout du chancelier Alvaro de Luna. Des Juifs notables, tels que Joseph ibn Schem Tob, Abraham Benveniste, Joseph Naci, étaient accueillis avec bienveillance à la cour et chargés, comme au beau temps de leur splendeur, d’administrer les finances de l’État ; des médecins juifs étaient consultés par des chrétiens, en dépit des défenses répétées des papes, des conciles et des princes, et Juifs et chrétiens entretenaient de nouveau entre eux de bonnes relations. Cette situation déplaisait aux apostats, et principalement aux fils de Paul de Santa-Maria, qui avaient hérité de leur père son ambition, son astuce, son esprit d’intrigue et sa haine des Juifs. Grince à leur intelligence remarquable et aux emplois élevés qu’ils occupaient, ils formaient une vraie puissance avec leurs oncles et leurs cousins ; la famille était ordinairement désignée sous le nom de Cartagena. L’aîné des fils, Gonzalo de Cartagena, avait succédé à son père comme évêque de Burgos et fut envoyé comme délégué castillan au concile de Bâle. Le deuxième, Alfonso de Cartagena, était doyen de Santiago et Ségovie ; le troisième, Pedro, était chevalier de la garde royale et honoré de plusieurs distinctions militaires, et le plus jeune, Alvar Sanchez, c’était un magistrat influent. Leurs oncles, Pedro Suarez et Alvar Garcia, qui avaient abjuré en même temps que leur père, occupaient également des postes importants.

Cette coterie détestait cordialement le chancelier Alvaro de Luna, non seulement parce qu’il se montrait équitable pour les ; Juifs, mais aussi parce qu’il avait toujours réprimé avec la plus grande énergie les intrigues qu’elle n’avait cessé de fomenter contre le roi Don Juan en faveur des infants, du roi d’Aragon et de ses frères. Plus d’une fois, ils avaient essayé de faire tomber Alvaro du pouvoir. Comme ils ne réussirent pas dans leur propre pays à nuire aux Juifs, ils tentèrent d’intéresser le concile de Bâle à leurs mauvais desseins.

Pendant les treize ans qu’il resta réuni (juin 1431 - mai 1443), ce concile délibéra sur toutes les grandes affaires européennes, s’efforçant de faire rentrer les hussites dans le giron de l’Église, de corriger les mœurs du clergé et des moines et de convertir les Juifs. Ces derniers surtout étaient l’objet des préoccupations du concile. Comme il lui paraissait nécessaire de les humilier peur raffermir le christianisme, il renouvela contre eux toutes les anciennes mesures restrictives et en promulgua de nouvelles. C’est ainsi qu’il remit en vigueur les dispositions canoniques qui défendaient aux Juifs d’avoir des relations avec les chrétiens, de les employer comme domestiques, d’être leurs médecins, d’occuper des emplois publics, et qui leur prescrivaient de porter des vêtements distincts et de demeurer dans des quartiers spéciaux. À ces anciennes prohibitions, il ajouta un certain nombre de défenses qui étaient nouvelles ou qui, du moins, n’avaient pas été ratifiées jusqu’alors par l’autorité supérieure ecclésiastique. Les Juifs ne pouvaient obtenir aucun grade universitaire et devaient être contraints, même par la violence, d’aller écouter les prédications des convertisseurs ; on résolut également d’enseigner dans les écoles supérieures l’hébreu, le chaldéen (et l’arabe), pour faciliter la conversion des Juifs. On voit par là que le concile de Bâle accepta tous les articles de la bulle de Benoît XIII, quoique ce pape fût mort en état d’hérésie. Ce concile s’occupa également des Juifs convertis. Il prescrivit de se montrer bienveillant à leur égard, mais aussi de les surveiller pour qu’ils ne pussent pas se marier entre eux.

Il est probable que, dans ses délibérations, le concile de Bâle n’eût pas abordé la question juive, complètement étrangère à son. ordre du jour, s’il n’y avait été incité par les apostats Gonzalo et Alfonso de Cartagena, que le roi Don Juan II avait délégués à cette assemblée, où Alfonso était très considéré comme théologien et jurisconsulte. On reconnaît, du reste, l’influence des deux frères dans plusieurs des résolutions votées par le concile, et qui n’avaient de raison d’être qu’autant qu’elles étaient dirigées contre les Juifs d’Espagne. Ainsi, on ne pensait certes pas à l’Allemagne quand on défendit aux Juifs d’occuper une chaire dans une école ; les Juifs allemands n’osaient pas aspirer, à cette époque, à enseigner dans une université.

À la suite des résolutions prises par le concile contre les Juifs, les sentiments de malveillance que les masses leur manifestaient devinrent encore plus intenses, et prirent un caractère particulier de violence à la fin du XVe siècle. Dans les contrées mêmes où la population juive n’avait pas trop souffert jusqu’alors de la haine de l’Église, elle allait bientôt subir les plus douloureuses persécutions. Du reste, le destin paraissait réellement s’acharner contre les malheureux Juifs. À l’heure où les membres du concile de Bâle forgeaient contre eux de nouvelles armes, survint en Allemagne la mort de l’empereur Sigismond (1437). Non pas que ce prince fût pour eux un défenseur bien zélé ; comme il avait de grands besoins d’argent, il les accablait d’impôts de toute sorte. Mais, du moins, ne permettait-il pas qu’on les maltraiter. Son successeur, le duc Albert d’Autriche, était un ennemi implacable des Juifs et des hérétiques, et il les aurait volontiers exterminés tous ensemble si les hussites n’avaient eu de bonnes armes pour se défendre et si les Juifs n’avaient été une source inépuisable de revenus. Mais, sous son règne, on pouvait impunément infliger aux Juifs les avanies les plus humiliantes, et quand le conseil d’Augsbourg décida d’expulser la communauté juive (1439), il s’empressa de ratifier cette résolution inique. On leur accorda un délai de deux ans pour vendre leurs maisons et leurs biens-fonds. Ils furent ensuite tous chassés, et on employa les pierres tumulaires de leur cimetière comme matériaux de construction. Heureusement, Albert II ne régna que deux ans, laissant la couronne à Frédéric III. Ce souverain était bon et équitable, mais faible, et, quoique disposé à protéger les Juifs, il manquait de l’énergie nécessaire pour les défendre efficacement. Ils auraient pourtant eu besoin d’un protecteur puissant à cette époque. Car, à côté de leurs nombreux adversaires, un nouvel ennemi se levait contre eux, plus cruel et plus acharné que tous les autres, le moine franciscain Jean de Capistrano.

Au début de son pontificat, Eugène IV, qui était parvenu à se maintenir pape en dépit de l’hostilité du concile de Bâle, montra des dispositions bienveillantes pour les Juifs. Ainsi, il confirma les privilèges que leur avait accordés son prédécesseur, Martin V, et défendit de les baptiser par contrainte ou de les maltraiter. Mais brusquement il changea à leur égard. Cette volte-face subite était certainement due à l’influence d’Alfonso de Cartagena, évêque de Burgos, qui, au concile de Bâle, avait plaidé avec chaleur la cause du pape Eugène. Seul ce prélat d’origine juive, surnommé par le pape la joie de l’Espagne et l’honneur du clergé, était capable d’accuser les Juifs de Castille d’arrogance et de présomption. À la suite de cette intervention, Eugène IV adressa un bref aux évêques de Castille et de Léon (10 août 1442) pour leur dire que les Juifs abusaient, au détriment des croyants, des prérogatives octroyées par les papes, commettaient des actes coupables et contribuaient ainsi à nuire au christianisme. Il prétendait, par conséquent, se trouver dans l’obligation de déclarer nuls et non avenus tous les privilèges qu’ils avaient obtenus de lui, de Martin V et d’autres papes. À cette occasion, Eugène IV remit en vigueur toutes les mesures restrictives promulguées contre les Juifs par le pape Benoît, et qui n’avaient jamais été prises en considération sous le règne de Juan Il. Ce bref fut publié dans plusieurs villes de la Castille, à l’insu du roi. C’était là un coup droit porté à Alvaro de Luna, le protecteur des Juifs.

Mais Alvaro était homme à riposter. Il publia, au nom du roi, une pragmatique (du 6 avril 1443) datée d’Arevalo, qui annulait le bref papal. Dans ce document, il déclare que, d’après le droit canon et la législation royale, les Juifs sont autorisés à vivre parmi les chrétiens, et que le roi est vivement irrité des tentatives faites par des audacieux, dans plusieurs villes, pour leur causer du mal, sous prétexte qu’ils forment une classe inférieure. Il est vrai que certaines dispositions canoniques leur interdisent l’accès des dignités et défendent aux chrétiens d’entretenir avec eux des relations amicales, mais on va beaucoup trop loin en cherchant à les isoler complètement et à les éloigner même des emplois subalternes. Il est permis aux chrétiens de garder les troupeaux des Juifs, de labourer leurs champs et d’avoir avec eux des relations commerciales. À la fin de sa déclaration, le roi défend à tous ses sujets, sous les peines les plus sévères, d’édicter à son insu une mesure quelconque contre les Juifs, et il exprime l’espoir que le pape fera connaître d’une façon claire et précise la conduite que les chrétiens peuvent et doivent tenir à leur égard.

Cette intervention habile d’Alvaro de Luna pour faire échouer leurs desseins irrita vivement le groupe des nouveaux chrétiens qui haïssaient les Juifs, et, dans leur colère, ils complotèrent la mort du ministre castillan. Les événements allaient leur prouver que, malgré leur conversion, eux aussi, comme leurs anciens coreligionnaires, étaient sans cesse en danger. Grisés par leur situation brillante ou leurs richesses, beaucoup d’entre eux montraient un orgueil de parvenu, s’attirant par leur arrogance présomptueuse l’envie et la haine des anciens chrétiens. Ce sentiment de malveillance se fit jour ; pour la première fois, à Tolède, où, à la. faveur de troubles, plusieurs nouveaux chrétiens des plus considérables furent tués et attachés à une potence (1449). Alvaro fit semblant de marcher sur Tolède avec le roi pour punir les promoteurs de l’émeute, mais, en réalité, il ne châtia pas les coupables et ne prit aucune mesure pour mieux protéger les nouveaux chrétiens.

Encouragés par la molle attitude d’Alvaro devant ces désordres, les notables chrétiens de Tolède formèrent une ligue pour exclure les nouveaux chrétiens de tout emploi laïque ou ecclésiastique. Son content de ce premier succès, remporté sur ceux qui n’avaient cessé de méditer sa chute, Alvaro dressa contre eux un réquisitoire qui servit à porter des coups terribles, non pas à ceux qui étaient personnellement visés dans cet acte d’accusation, mais à leurs descendants. À son instigation, le roi écrivit, en effet, au pape Nicolas V (1451) que bien des nouveaux chrétiens, laïques et ecclésiastiques, moines et religieuses, pratiquaient en cachette les rites juifs et se moquaient de la religion chrétienne. Ému de ces dénonciations, le pape ordonna, par un bref (1451), à l’évêque d’Osma et aux professeurs dominicains de l’Université de Salamanque, de faire comparaître devant un tribunal spécial les Marranes soupçonnés de judaïser. Les inculpés, quelque haute que fût leur situation, fussent-ils même évêques, devaient comparaître devant ce tribunal, se justifier, et, s’ils étaient reconnus coupables, être dépouillés de leurs biens et de leurs dignités et livrés au bras séculier pour être mis à mort.

Grâce à ce bref. Alvaro de Luna était absolument maître de la fortune et de la vie des nouveaux chrétiens. Il suffisait, pour les perdre, d’une apparence de preuve qu’ils avaient observé secrètement des pratiques juives. Le tribunal institué par Nicolas V pour juger les nouveaux chrétiens pouvait déjà faire prévoir l’Inquisition, qui allait soumettre, en Espagne, toute une génération de Marranes à des épreuves telles que jamais peuple ai race n’en avaient subies. Sous l’impulsion de l’effroyable danger qu’Alvaro avait suspendu sur leur tête, les plus influents des Marranes firent un nouvel effort pour amener sa perte. Cette fois, ils réussirent. Le roi Don Juan fit comparaître Alvaro devant un conseil dont plusieurs membres étaient des Marranes. L’un de ceux-ci, Fernando Diaz de Toledo, prononça la sentence de mort contre le chancelier ; ses biens furent confisqués et il fut pendu (1453). C’est ainsi que succomba, sous les efforts réitérés des nouveaux chrétiens, un des protecteurs les plus zélés des Juifs de Castille, au moment où ceux-ci allaient être assaillis de nouveaux orages.

À Eugène IV succéda, en effet, Nicolas V, qui haïssait profondément les Juifs. Il commença par enlever aux Juifs italiens leurs anciens privilèges, confirmés peu auparavant par Martin V, et auxquels le pape Eugène même n’avait pas touché, puis il les soumit, par une nouvelle bulle, à toutes les lois restrictives que son prédécesseur avait édictées contre les Juifs de Castille. Cette bulle, qui remettait en vigueur toutes les dispositions iniques d’Eugène IV, eut pour les Juifs des conséquences particulièrement funestes, parce qu’elle chargea Jean de Capistrano, ennemi implacable des Juifs, ou, à son défaut, les moines franciscains, d’en surveiller la stricte exécution, et que Capistrano s’acquitta de sa tâche avec une férocité inouïe.

La malveillance manifestée par les papes et le concile de Bâle à l’égard des Juifs servait naturellement d’encouragement à tous les ennemis du judaïsme. C’est ainsi que le duc bavarois de Landshut, Louis le Riche, fit arrêter en un seul jour (1450) tous les Juifs de son royaume, enfermant les hommes dans les prisons et les femmes dans les synagogues, et s’emparant de leur argent et de leurs bijoux. Il autorisa les débiteurs chrétiens à ne payer à leurs créanciers juifs que le capital même qu’ils avaient emprunté, déduction faite des intérêts déjà versés. Après une détention d’un mois, les Juifs durent racheter leur vie au prix de 30.000 florins et prendre le chemin de l’exil dans le plus grand dénuement. Le duc Louis aurait infligé volontiers le même traitement à la riche et importante communauté de Ratisbonne, placée sous sa domination. Mais comme il n’avait qu’une autorité limitée sur les Juifs de cette ville, qui, en qualité de bourgeois de Ratisbonne, avaient droit à la protection du conseil de la cité, il dut se contenter de leur imposer une contribution. Il parait qu’à cette époque, bien des Juifs, par crainte ou par nécessité, embrassèrent le christianisme.

Quand on va au fond des choses, il semble qu’on peut expliquer jusqu’à un certain point l’excessive sévérité du droit canon à l’égard des Juifs par la crainte que l’Église éprouvait de voir l’esprit juif agir sur les populations chrétiennes. Ce sentiment, soigneusement dissimulé dans les bulles papales, apparaît clairement dans l’ouvrage d’un cardinal du temps. Ce dignitaire, appelé Nicolas de Cusa (originaire de Cuez, sur la Moselle), poursuivait la chimère de réunir toutes les religions sous la bannière de l’Église et d’en former une religion unique. Il était disposé à sacrifier, dans ce but, les cérémonies du culte chrétien et même à accepter la circoncision ; par contre, il voulait que l’on acceptât le dogme de la Trinité. Mais il craignait, comme il le dit explicitement, que l’attachement obstiné des Juifs au dogme de l’unité de Dieu ne fût un obstacle très grand à la réalisation de son plan. Il exprimait pourtant l’espoir qu’il réussirait à briser l’opposition de cette poignée de récalcitrants, et, au concile provincial de Bamberg (1450-1451), où il assistait comme légat du pape, il proposa un certain nombre de mesures pour triompher de leur résistance. Quoiqu’il eût été déjà prescrit aux Juifs, à plusieurs reprises, de porter des signes distinctifs, il fit décréter une nouvelle fois, par le concile de Bamberg, que les hommes fussent contraints d’attacher un morceau de drap rouge sur leur poitrine et les femmes une bande bleue à leur coiffure (mai 1451). Précaution indispensable, à son sens, pour empêcher tout commerce entre Juifs et chrétiens et soustraire ainsi ces derniers à t’influence des idées juives.

Mais, par une singulière contradiction, l’Église, qui paraissait redouter les divulgations que les Juifs pourraient faire aux chrétiens sur ses points faibles, ne se contentait pas d’avoir augmenté le nombre de ses adeptes de milliers de Marranes, qui avaient dû accepter le baptême en Espagne et pouvaient devenir pour elle un danger, elle ambitionnait de conquérir sans cesse de nouvelles recrues. Aussi encourageait-elle tant qu’elle pouvait l’activité dévorante déployée par Capistrano dans sa campagne de prosélytisme. Ce moine, à la figure émaciée, aux manières grossières, possédait une voix séduisante et une volonté énergique, qui l’aidaient à émouvoir, à passionner, à enrayer, non seulement les masses, mais encore les classes élevées de la population. Comme, un peu auparavant, le dominicain espagnol Vincent Ferrer, de même Capistrano ne trouvait pas sa force de persuasion dans son éloquence, mais dans le timbre mélodieux de sa voix et dans son ardent fanatisme. Il était profondément convaincu qu’avec le sang qu’il avait recueilli du nez de son maître Bernardin de Sienne et avec son capuchon, il pouvait guérir les malades, ressusciter les morts et opérer toute sorte de miracles. Cette conviction, il la faisait pénétrer partout facilement dans l’esprit de la foule, qui racontait partout ses exploits miraculeux. Sa vie austère, sa haine du luxe et de toutes les commodités de l’existence offraient un contraste frappant avec les mœurs molles et relâchées des laïques et des moines du temps et lui valaient l’admiration et le respect du peuple. À sa voix, des milliers d’auditeurs se réunissaient autour de lui, et, à écouter ses prédications latines, ils tressaillaient d’enthousiasme, tout en n’en comprenant pas un mot.

Les papes Eugène IV et Nicolas V songèrent successivement à se servir de l’influence considérable de Capistrano pour consolider le trône pontifical. Sur leur ordre, il prêchait sur l’infaillibilité des papes et recommandait l’extermination des hérétiques et des Turcs ; parfois aussi, il s’élevait contre les jeux les plus innocents et contre les plaisirs mondains. Les papes le laissaient faire, parce que ses diatribes ne les troublaient nullement dans leurs jouissances. Un autre sujet qu’il développait fréquemment, c’était l’incrédulité et l’usure des Juifs. Déjà, quelque temps auparavant, il avait été nommé juge d’inquisition par la reine Jeanne de Naples et autorisé à châtier avec la dernière rigueur les Juifs qui transgresseraient les prescriptions canoniques ou ne porteraient pas le signe distinctif qui leur était imposé.

Partout où Capistrano se rendait en Allemagne, il inspirait aux Juifs la plus grande terreur. Son nom seul les faisait trembler. En Bavière, dans la Silésie, en Moravie et en Autriche, où la lutte contre les hussites avait déjà échauffé les esprits, Capistrano les surexcita encore plus, et comme les hérétiques de la Bohème savaient se défendre avec vaillance, la foule tournait sa fureur contre les Juifs. L’action de ce terrible convertisseur s’étendit avec une grande rapidité, elle rendit plus intense encore le fanatisme des ducs bavarois Louis et Albert, qui, déjà auparavant, avaient expulsé les Juifs de leurs domaines, elle égara même ceux qui, jusqu’alors, s’étaient montrés justes et tolérants. Ainsi, les bourgeois de Ratisbonne, qui avaient eu le courage de protéger leurs concitoyens juifs contre l’iniquité du duc Louis, insérèrent dans le règlement relatif aux sages-femmes, sous l’influence de Capistrano, cet article odieux qu’une sage-femme chrétienne n’avait pas le droit de prêter son concours à une accouchée juive, même pour lui sauver la vie.

Eden ne montre mieux l’action néfaste exercée par Capistrano que la conduite tenue à l’égard des Juifs par un prélat de ce temps avant et après les prédications de ce moine. À son avènement, l’évêque Godefroi, de Wurzbourg, qui était en même temps duc de Franconie, avait accordé par lettres patentes, en son nom et au nom de ses successeurs, un certain nombre de privilèges aux Juifs de sou territoire. Aucun d’entre eux ne pouvait être appelé à comparaître devant un tribunal chrétien, laïque ou ecclésiastique ; tous devaient être jugés par leurs tribunaux spéciaux. Il leur était permis d’émigrer librement, et les partants étaient appuyés par les autorités pour obtenir le payement de leurs créances. Les rabbins (grands-maîtres) de Wurzbourg étaient exempts de tout impôt et avaient le droit de former des élèves à volonté. Le doyen et le chapitre avaient pris l’engagement, en leur nom et au nom de leurs successeurs au chapitre, de faire respecter ces privilèges. À tout Juif nouvellement immigré, l’évêque donnait un sauf-conduit particulier.

Quelques années plus tard, après les prédications de Capistran, changement de ton complet ! Ému des plaintes de ses ouailles, dit cet évêque, il se voit contraint de prendre des mesures contre les Juifs (1453). Il leur prescrit de vendre tous leurs biens-fonds avant le mois de janvier de l’année suivante et d’émigrer quinze jours après, de façon qu’il n’y ait plus un seul Juif dans son évêché. Ordre était donné en même temps aux villes, aux comtes, aux seigneurs et aux juges de faire partir les Juifs.

Ce fut surtout en Silésie que Capistrano se montra digne du titre de fléau des Hébreux dont le qualifiaient ses admirateurs. Cette province, dont la moitié appartenait à la Pologne et l’autre moitié à la Bohème, renfermait alors deux communautés importantes, celles de Breslau et de Schweidnitz. Invité par l’évêque Pierre Nowak, de Breslau, à venir reprocher à son clergé sa conduite scandaleuse. Capistrano se rendit dans cette ville, réunit les ecclésiastiques dans l’église, et là, toutes portes closes, il leur fit honte de leurs mœurs déréglées. Ce devoir accompli, il s’éleva avec sa violence habituelle contre les hussites et les Juifs. Sa guerre contre les Juifs qui fut rendue facile, grâce à un bruit qui se répandit à Breslau pendant qu’il y séjournait.

Un des plus riches Juifs de cette ville, nommé Meyer, qui avait de nombreux débiteurs dans la bourgeoisie et la noblesse, fut accusé d’avoir acheté à un paysan une hostie, qu’il aurait ensuite percée et profanée et dont il aurait envoyé une partie aux communautés de Schweidnitz et de Liegnitz. Naturellement, le sang coula de l’hostie ainsi perforée. Cette fable absurde trouva créance auprès des conseillers de Breslau, qui firent incarcérer tous les Juifs de la ville, confisquèrent leurs biens et, ce qui importait surtout aux yeux des meneurs, mirent la main sur leurs titres de créance, d’une valeur d’environ 25.000 florins or de Hongrie (1453). Comme plusieurs de ces malheureux avaient essayé de prendre la fuite, le peuple crut avec plus de conviction encore à cette accusation. Sur l’ordre de Capistrano, qui dirigeait le procès, plusieurs des inculpés furent mis à la question, et, pour échapper à de nouvelles tortures, avouèrent tout ce qu’on voulait.

À cette accusation vint bientôt s’en ajouter une autre. Par haine contre ses anciens coreligionnaires, une Juive convertie déclara que les Juifs de Breslau avaient brûlé une fois une hostie, et qu’une autre fois ils avaient volé un garçon chrétien, l’avaient engraissé, enfermé et roulé dans un tonneau rempli de pointes acérées, jusqu’à ce qu’il eût rendu l’âme. Les meurtriers avaient alors pris de son sang pour en envoyer aux autres Juifs de la Silésie. Les autorités, encore qu’ils n’eussent fait aucune enquête, crurent à la réalité de ce crime. Trois cent dix-huit Juifs furent arrêtés dans diverses communautés de la Silésie, conduits à Breslau et jugés par Capistrano. De ces inculpés, quarante et un furent brûlés (2 juin 1453) sur le Salzring, aujourd’hui le Blücherplatz, où demeurait Capistrano. Le rabbin de la communauté conseilla à ses codétenus de se tuer ; lui-même se pendit. Toute la population juive fut expulsée de Breslau ; les enfants âgés de moins de sept ans avaient été arrachés à leurs parents, baptisés et confiés à des chrétiens pour être élevés dans la religion chrétienne.

Toutes ces violences avaient été ordonnées par Capistrano, qui prouva, dans un mémoire savant, au roi Ladislas qu’elles étaient conformes à l’esprit du christianisme. Telle ne paraissait pas être l’opinion de l’honnête greffier municipal Eschenlœr, qui, trop timoré pour se prononcer publiquement sur ces cruautés, consigne cette remarque dans son journal : De pareils excès sont-ils vraiment prescrits par Dieu ? Je dois m’en rapporter au jugement des docteurs de l’Église. Mais à ce moment, ces docteurs s’étaient changés en bourreaux. Les biens des Juifs brûlés et chassés turent consacrés à l’érection de l’église des Bernardins. Dans les autres villes de la Silésie, les Juifs subirent le munie sort qu’à Breslau ; les uns furent livrés aux flammes, les autres pillés et chassies.

Sollicité par le conseil de la bourgeoisie de Breslau d’interdire, à l’avenir, l’établissement des Juifs dans jette ville, le jeune roi Ladislas ne se contenta pas de ratifier cette demande, à la gloire de Dieu et de la foi chrétienne, mais, en digne fils du cruel Albert II, qui avait chassé les Juifs d’Autriche, il approuva le supplice infligé aux Juifs de Silésie par ces paroles iniques qu’ils avaient été traités selon leur mérite. À l’instigation, sans doute, de Capistrano, qui séjourna quelque temps à Olmutz, Ladislas expulsa les Juifs de cette ville ainsi que de Brünn.

Les excitations de Capistrano firent sentir leur action malfaisante jusqu’en Pologne, où elles troublèrent la tranquillité dont les Juifs jouissaient dans ce pays depuis des siècles. La Pologne était devenue, en effet, depuis longtemps, un asile pour les Juifs persécutés d’Allemagne, d’Autriche et de Hongrie, qui y vivaient en sécurité sous la protection des privilèges accordés par le duc Boleslas et ratifiés par le roi Casimir le Grand et ses successeurs. La présence des Juifs était, du reste, très utile à la Pologne, où ils fermaient la classe intermédiaire entre la noblesse et les serfs, s’occupant de commerce, contribuant à la circulation du numéraire et faisant valoir les ressources du pays.

Pendant que Casimir IV, peu de temps après son avènement au trône, résida à Posen, cette ville fut entièrement détruite par un incendie, sauf quelques maisons construites en pierre, et avec aile disparut la charte où se trouvaient énumérés les privilèges accordés aux Juifs un siècle auparavant par Casimir le Grand. Inquiets de la perte d’un document aussi important, des délégués de nombreuses communautés polonaises vinrent demander à Casimir IV de faire établir une nouvelle charte d’après les copies existantes, et, en général, de leur confirmer leurs anciennes prérogatives. Le roi, accédant à leur vœu, leur octroya les privilèges qu’ils sollicitaient de lui (Cracovie, 14 août 1447).

Grâce à ce nouveau statut, dont les dispositions étaient même plus favorables que celles de l’ancien et abolissaient plusieurs lois canoniques, les Juifs de Pologne avaient une situation bien plus satisfaisante que leurs coreligionnaires des autres pays d’Europe. Ainsi, ce statut défend de les citer devant un tribunal ecclésiastique, et, s’ils sont cités, ils peuvent ne pas en tenir compte. Les palatins sont invités à les protéger efficacement contre le clergé et contre Lotit autre agresseur. Défense est faite de porter contre eux une accusation de meurtre rituel ou de profanation d’hostie, parce que les Juifs ne commettent pas de tels crimes, qui sont interdits par leur religion. Un chrétien les accuse-t-il d’un pareil acte, il n’est cru que s’il est appuyé par d’honnêtes témoins juifs du pays et quatre témoins chrétiens, également honnêtes et indigènes. En tout cas, on ne pourra punir que le coupable, mais nul autre de ses coreligionnaires. Si l’accusateur ne peut pas prouver son dire par le témoignage de personnes véridiques, c’est lui qui sera condamné à mort. Casimir espérait ainsi mettre fin à ces odieuses calomnies de meurtre rituel, qui avaient déjà fait tant de victimes parmi les Juifs. Le roi laissait aussi aux Juifs leur juridiction spéciale. Les procès criminels entre Juifs seuls ou entre Juifs et chrétiens devaient être soumis, non pas aux tribunaux ordinaires, mais à un tribunal, composé du palatin, ou de son suppléant, et de Juifs. Pour les affaires de peu d’importance, les anciens (rabbins) de la communauté seuls avaient à en connaître. Ils avaient également le droit de punir d’une amende le refus de comparaître. Ce fut avec l’assentiment des magnats polonais que Casimir accorda ces importants privilèges aux Juifs. Il confirma aussi (1446) les prérogatives que les Caraïtes de Troki, Luzk et autres cilles avaient obtenues, au XIIIe siècle, de Witold, duc de Lithuanie.

Le clergé voyait d’un mauvais œil les Juifs jouir en Pologne d’une existence calme et heureuse, et il résolut d’y faire mettre fin par le roi Casimir. Il y avait alors à la tête du clergé polonais le puissant évêque de Cracovie, le cardinal Zbigniew Olesnizki. Invité par ce prélat à venir prêcher en Pologne contre les hussites, Capistrano se rendit à Cracovie, où il reçut un accueil triomphal du roi et des ecclésiastiques. Pendant toute la durée de son séjour dans cette ville (1453-1454), il ne cessa, avec le concours de l’évêque Zbigniew, d’exciter le roi contre les hussites et les Juifs. Il faisait des remontrances publiques à Casimir, le menaçant de tous les supplices de l’enfer et lui prédisant finalement qu’il serait défait dans sa guerre contre l’ordre des chevaliers de Prusse, s’il ne se décidait à abolir les privilèges des Juifs et à abandonner les hérétiques hussites à la colère des ecclésiastiques.

Dès que les chevaliers prussiens, aidés de leurs collègues d’Allemagne, eurent, en effet, battu l’armée polonaise et obligé Casimir à s’enfuir honteusement du champ de bataille (septembre 1454), le clergé fut maître de la situation. Il répandit le bruit, en Pologne, que cette défaite était un châtiment envoyé par Dieu, pour punir Casimir de sa bienveillance à l’égard des Juifs et des hérétiques. Furieux de son échec, le roi était résolu à recommencer une vigoureuse campagne contre les Prussiens, mais il ne pouvait rien faire sans l’appui de l’évêque Zbigniew. Force lui fut donc de sacrifier les Juifs. Dans tout le pays, des crieurs publics annoncèrent que tous les privilèges des Juifs étaient abolis, parce que les mécréants ne devaient pas être mieux traités que les adorateurs du Christ, ni les serviteurs plus honorés que les fils de la maison. Capistrano avait enfin triomphé même en Pologne, où jusqu’alors les Juifs avaient pu vivre tranquilles. Ceux-ci informèrent leurs coreligionnaires d’Allemagne de cette calamité, se lamentant de ce que sur eux aussi le moine eût réussi à faire fondre le malheur, et cela dans cette Pologne qui, auparavant, offrait un refuge assuré aux persécutés des autres contrées. Les Juifs d Allemagne ne pouvaient rien en leur faveur, mais il survint alors un événement qui eut pour eux des conséquences favorables.

Cet événement, qui fit trembler toute la chrétienté, fut la prise de Constantinople (29 mai 1453) par le conquérant turc Mahomet II, et la destruction de l’empire byzantin. Le vainqueur infligea aux vaincus toute sorte d’humiliations, de tourments et de supplices. Mais si l’on songe que depuis Constantin, fondateur de l’empire byzantin, jusqu’au dernier monarque, Constantin Dragossès Paléologue, tous les souverains de Byzance, sauf l’apostat Julien, avaient manifesté un orgueil démesuré, des sentiments de dissimulation et d’hypocrisie, et une ardeur excessive de persécution ; que le peuple et les dignitaires de l’Église et de l’État s’étaient montrés dignes de leurs maîtres ; que c’est dans la législation byzantine que les peuples germains, romans et slaves et les représentants de l’Église avaient puisé ce principe odieux qu’il fallait avilir et même exterminer les Juifs ; si l’on songe à toutes les iniquités accomplies dans cet empire pendant son existence de dix siècles, les souffrances qu’il eut à subir après la défaite peuvent être considérées comme un châtiment mérité.

Après s’être emparé de Constantinople, Mahomet II se disposa à marcher contre d’autres pays européens. La chrétienté courait un grand danger. Le pape Nicolas V, comprenant bien la gravité de la situation, aurait voulu réunir tous les peuples et les princes chrétiens dans une action commune et énergique contre les Turcs. Mais, à ce moment, la papauté n’avait plus son prestige d’autrefois, et quand les légats du pontife parlèrent de croisade à la diète de Ratisbonne, on leur répliqua par ces dures paroles que le pape pas plus que l’empereur ne songeaient sérieusement à organiser une campagne contre les Turcs, mais qu’ils voulaient faire recueillir de l’argent pour le conserver. Capistrano lui-même échoua, quand il prêcha une croisade contre les Turcs ; il ne vit accourir à sa voix que des étudiants, des paysans, des moines mendiants et des gueux.

Il semble vraiment que ce fut par une intervention spéciale de la Providence que se fonda l’empire turc, pour servir d’asile aux malheureux Juifs, au moment même où les persécutions sévissaient contre eux en Europe avec une intensité croissante. Car Mahomet II se montra équitable et bienveillant pour les Juifs, les autorisant à s’établir librement à Constantinople et dans les autres vides, mettant à leur disposition des emplacements particuliers pour y demeurer, et leur permettant d’élever des synagogues et des écoles.

À la tête des communautés juives de Turquie, Mahomet II plaça un grand-rabbin. Ces fonctions furent confiées à un homme pieux, instruit et énergique, Moïse Capsali, que le souverain appela à faire partie du divan et honora de son estime, le faisant asseoir à côté du mufti et lui donnant la préséance sur le patriarche grec. Moïse Capsali (né vers 1420 et mort vers 1495) était autorisé par le sultan à exercer une sorte de souveraineté politique sur les Juifs de Turquie. Il faisait la répartition des impôts que les Juifs turcs devaient verser individuellement ou par groupes, dirigeait les encaissements et transmettait les sommes recueillies au Trésor impérial. Il possédait aussi le pouvoir d’infliger des punitions aux membres des communautés et de ratifier la nomination des rabbins. En un mot, il était le chef et représentant officiel du judaïsme turc.

Même le caraïsme se réveilla un instant de sa torpeur, dans l’empire turc, au contact des rabbanites. Les communautés caraïtes de Constantinople et d’Andrinople reçurent de nouvelles recrues, venues de la Crimée, de l’Asie et de la Pologne méridionale. Mais l’ignorance des caraïtes de ce temps était déplorable. Eux à qui leur religion ordonnait d’observer seulement les prescriptions que leur interprétation personnelle leur faisait découvrir dans la Bible, ils accomplissaient maintenant des pratiques qui, à leurs yeux, ne pouvaient avoir d’autre valeur que celle d’avoir été établies par des autorités religieuses du temps passé. Bien plus que les rabbanites, ils s’appuyaient sur la tradition. Les descendants des fiers maîtres des études bibliques n’étaient plus que des élèves médiocres, obligés de recourir au savoir des rabbanites pour comprendre l’Écriture Sainte.

Un autre fait, survenu à cette époque dans la Turquie, montre également combien le caraïsme était resté immobile dans son engourdissement. Un collège caraïte avait déclaré qu’il est permis d’allumer dans la journée du vendredi des lumières pour le vendredi soir, pour que l’on ne soit pas obligé de passer cette soirée de fête dans l’obscurité. Bien que, d’après le principe caraïte, tout particulier puisse s’autoriser de l’interprétation individuelle d’un verset pour abolir un ancien usage ou une ancienne pratique, cette réforme rencontra quand même (vers 1460) une sérieuse opposition. De là, des discussions et des anathèmes. Les caraïtes étaient également encore en désaccord, à cette époque, sur le moment précis où commencent les fêtes. Ces dissentiments étaient un mal héréditaire, pour lequel il n’existait aucun remède. Conscients de leur faiblesse et de leur ignorance, les caraïtes de Turquie eurent, du moins, le mérite de reconnaître la supériorité des rabbanites et de ne plus se déclarer adversaires irréconciliables du judaïsme talmudique.

Un phénomène qui est vraiment surprenant, c’est qu’en dépit de la situation précaire des Juifs d’Allemagne, en dépit des angoisses, des tourments et des persécutions qui ne leur laissaient pas un instant de répit, les études talmudiques reprirent dans ce pays un tel essor qu’elles attirèrent des disciples des plus lointaines communautés dans les écoles d’Erfurt, de Nuremberg, de Ratisbonne et de Prague, et que les rabbins formés dans ces établissements étaient partout estimés pour leur savoir. Capsali, chef religieux de la Turquie, avait également reçu son instruction en Allemagne. On retrouvait chez les talmudistes de ce pays la pénétrante perspicacité des tossafistes, jointe à l’érudition solide et étendue des écoles de Ramerupt, de Sens et de Paris. Parmi les représentants les plus éminents de la science talmudique de ce temps, se distinguaient surtout Jacob Weil (vers 1375-1455) et Israël Isserlein (vers 1400-1460), qui, tous deux, jouirent d’une autorité incontestée auprès de leurs contemporains, et plus tard encore. Tous deux aussi combattirent avec énergie les prétentions exorbitantes de certains rabbins qui, à l’exemple des prêtres chrétiens, voulaient exercer une sorte de domination spirituelle, au détriment de la liberté des communautés.

Mais à côté de ce relèvement intellectuel, que de souffrances et de misères ! Aussi les Juifs d’Allemagne émigrés en Turquie pour échapper aux persécutions éprouvaient-ils un véritable enchantement à la vue de la situation si heureuse de leurs coreligionnaires turcs. Dans ce pays, ni denier d’or à payer, ni taxes de la couronne, absorbant parfois le tiers de la fortune, mais liberté de circulation et liberté commerciale. Chacun pouvait disposer de ses biens à sa guise, s’habiller comme il l’entendait, se couvrir de vêtements de soie et d’or. La Turquie où, selon l’expression d’un enthousiaste, rien ne manquait, offrait un vaste champ à l’activité des Juifs. Si nos frères d’Allemagne connaissaient seulement la dixième partie de la prospérité de ce pays, disaient deux jeunes gens juifs, Kalmann et David, émigrés en Turquie, ils surmonteraient toutes les difficultés pour venir ici en masse. Un autre émigré, Isaac Çarfati, envoie aux Juifs de Souabe, des provinces rhénanes, de la Styrie, de la Moravie et de la Hongrie une circulaire où il oppose la sécurité dont la population juive jouit sous la protection du croissant au joug pesant dont elle est accablée dans les pays chrétiens, et il les engage à émigrer en Turquie. Cette description, où l’ombre et la lumière ressortent avec un relief puissant, est faite (vers 1454) dans un style pittoresque et si pétillant de verve qu’il est parfois intraduisible : On m’a raconté, dit-il dans ce document, que nos frères d’Allemagne ont à subir des souffrances plus amères que la mort, sont soumis à des lois iniques, baptisés par contrainte et expulsés. Quittent-ils un endroit pour échapper à leurs maux, ils sont atteints ailleurs par des maux encore pires. J’entends les clameurs poussées par un peuple arrogant contre mes frères, je le vois lever la main sur eux. Ils souffrent au dedans et au dehors. Chaque jour, on invente autre chose pour leur extorquer de l’argent. Le clergé et les moines, tous ces faux prêtres lancent des imprécations contre ma malheureuse nation et disent : Nous la persécuterons jusqu’à complète extermination ; que le nom d’Israël disparaisse à jamais ! Leur foi leur paraissait en danger, parce que les Juifs de Jérusalem pouvaient à la rigueur acheter l’église du Saint-Sépulcre. Voilà pourquoi ils ont donné ordre de jeter dans les flots tout Juif embarqué sur un navire chrétien qui fait voile vers l’Orient. Que les saintes communautés d’Allemagne sont maltraitées ! qu’elles sont déchues ! — Mes frères et mes maîtres, et vous tous, mes amis, moi, Isaac Çarfati, originaire de France et né en Allemagne, dont j’ai fréquenté les écoles, je vous annonce que la Turquie est un pays où l’on ne manque de rien. Chacun peut y vivre en sécurité, à l’ombre de son figuier et de sa vigne. Dans les pays chrétiens, si vous habillez vos enfants en bleu ou en rouge, vous exposez leurs corps à être rendus bleus ou rouges par les coups. On vous oblige à vous couvrir de misérables haillons. Pour vous, les jours de la semaine aussi bien que les jours de sabbat et de fête sont tous sombres. Des étrangers seuls jouissent de votre fortune. Quelle satisfaction le Juif fiche a-t-il de ses trésors ? Il ne les conserve que pour son malheur. Un beau jour, ses ennemis inventent une calomnie contre lui et les lui enlèvent. Vous les appelez vôtres ; en réalité, c’est à eux qu’ils appartiennent. Ils n’épargnent ni les savants ni les vieillards. Eussent-ils scellé leurs promesses de soixante sceaux, ils n’hésitent pas à les violer. Toujours prêts à vous infliger des amendes et des tortures, et à vous piller, ils ferment vos temples et vos écoles. Israël, pourquoi dors-tu ? Lève-toi et abandonne ce pays maudit.

À la suite de l’appel de Çarfati, bien des Juifs se préparèrent à se rendre en Palestine et en Turquie. Mais les chrétiens ne leur laissèrent même pas la liberté d’échapper à leurs maux ; il leur fut défendu d’émigrer.

L’interdiction qui leur fut faite de se rendre en Palestine avait été inspirée par un motif tout spécial. Un pacha avait autorisé les habitants juifs de Jérusalem à construire une synagogue sur une certaine partie de la montagne de Sion. Comme cet emplacement touchait une propriété des franciscains, ou que ceux-ci possédaient sur cet emplacement une chapelle en ruine appelée « chapelle de David », ils s’en plaignirent au pape, lui disant qu’à la fin les Juifs s’empareraient encore de l’église du Saint-Sépulcre. Immédiatement, le pape publia une bulle pour défendre à tout capitaine de navire chrétien de recevoir des Juifs sur un vaisseau à destination de la Terre Sainte. Et comme c’étaient surtout des vaisseaux vénitiens qui se rendaient alors aux échelles du Levant, il insista auprès du doge pour qu’il recommandât, de son côté, aux navigateurs de Venise de tenir compte de cette bulle. Mais, quand les souverains chrétiens crurent avoir enfin fermé toute issue aux Juifs, comme à un fauve qu’on traque de toutes parts, la Turquie, ainsi qu’on l’a vu plus haut, leur offrit un asile. Avant qu’un demi-siècle fût passé, cet asile dut s’ouvrir pour recevoir une partie des malheureux expulsés de la péninsule ibérique.