Histoire des Juifs/Troisième période, première époque, chapitre V

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Histoire des Juifs
Introduction
I. Les temps bibliques : § 1er
II. — Après l’exil : § 1er
III. 3e période — La dispersion
1re époque — Le recueillement après la chute
I. Le relèvement ; l’école de Jabné
II. L’activité à l’intérieur
III. Soulèvement des judéens
IV. Suite de la guerre de Barcokeba
V. Patriarcat de Judale Saint
VI. Le patriarche Juda II ; Les Amoraïm
VII. Les Judéens dans le pays parthes
VIII. Le patriarcat de Galamiel IV et de Juda II
IX. Le triomphe du christianisme et les Judéens
X. Les derniers Amoraïm
XI. Les Juifs dans la Babylonie et en Europe
XII. Les Juifs en Arabie
XIII. Organisation du judaïsme babylonien
XIV. Le caraïsme et ses sectes
XV. Situation des Juifs dans l’empire franc et déclin de l’exilarcat en Orient
2e époque — La science et la poésie juive
I. Saadia, Hasdaï et leurs contemporains
II. Fin du gaonat en Babylonie. Aurore de la civilisation juive en Espagne
III. Les cinq Isaac et Yitshaki
IV. La première croisade. Juda Allévi
V. La deuxième croisade - Accusation de meurtre rituel
VI. Situation des Juifs à l’époque de Maïmonide
VII. Époque de Maïmonide
VIII. Dissensions dans le judaïsme. - La rouelle
IX. Controverses religieuses du talmud. Autodafé du Talmud
X. Progrès de la bigoterie et de la Cabbale
XI. La peste noire. Massacres des Juifs
XII. Conséquences de la persécution de 1391. Marranes et apostats.
XIII. Une légère accalmie dans la tourmente.
XIV. Recrudescence de violences
XV. Établissement de tribunaux d’inquisition
XVI. Expulsion des Juifs d’Espagne et de Portugal
XVII. Pérégrinations des Juifs et des Marrannes d’Espagne et de Portugal
3e époque — La décadence
I. Reuchlin et le obscurants. Martin Luther
II. L’inquisition et les Marranes. Extravagances cabbalistiques te messianiques
III. Les Marranes et les papes
IV. Les juifs en Turquie et Don Joseph de Naxos
V. Situation des Juifs de Pologne et d’Italie jusqu’à la fin du XVIe siècle
VI. Formation de communautés marranes à Amsterdam, à Hambourg et à Bordeaux
VII. La guerre de Trente Ans et le soulèvement des Cosaques.
VIII. L’Établissement des Juifs en Angleterre et la révolution anglaise
IX. Baruch Spinoza et Sabbataï Cevi
X. Tritesses et joies
XI. Profonde décadence des Juifs
4e époque — Le relèvement
XII. Moïse Mendelssohn et son temps
XIII. Excès de l’orthodoxie et de la réforme
XIV. La révolution française et l’émancipation des Juifs
XV. Le Sanhédrin de Paris et la Réaction
XVI. Les réformes religieuses et la science juive
XVII. Une Accusation de meurtre rituel à Damas
XVIII. Orthodoxes et réformateurs en Allemagne


CHAPITRE V


patriarcat de juda le saint ; dernière génération des tannaïtes
(170-220)


La dernière génération des Tannaïtes eut un remarquable trait de ressemblance avec la première. De même que celle-ci s’était incarnée tout entière dans Johanan ben Zaccaï, de même la dernière génération fut personnifiée par un des docteurs de cette époque, Juda. Johanan avait formé de nombreux disciples qui, à leur tour, avaient fondé des écoles dont chacune suivait une direction spéciale et une méthode particulière. La tradition avait été ainsi soumise à des interprétations diverses. Le patriarche Juda Ier, fils de Simon II, fondit de nouveau les différentes doctrines en une seule et mit ainsi fin à l’activité des Tannaïtes. Juda était sans conteste le docteur le plus illustre de son temps, il occupe une place considérable dans l’histoire du judaïsme. Vivant à une époque néfaste pour les Judéens (il est né vers 135 et mort vers 210), il se distingua, dès sa jeunesse, par son intelligence remarquable, sa maturité d’esprit et sa pénétration, et il occupa de bonne heure le premier rang parmi ses condisciples. Il ne se contenta pas de suivre les leçons d’un seul maître, il fréquenta plusieurs écoles, comme s’il avait pressenti qu’il devrait recueillir un jour les opinions les plus divergentes et clore les débats juridiques des Tannaïtes.

Juda fut élevé à la dignité de patriarche après la mort de son père et à l’époque où la mort de l’empereur Verus mit fin aux persécutions dont souffraient les Judéens (vers 170). Il possédait des richesses immenses ; on disait que ses étables seules avaient plus de valeur que tous les trésors du roi de Perse. Il vivait néanmoins très simplement, et il consacrait sa fortune à subvenir aux besoins des nombreux disciples qui affluaient de la Palestine et du dehors pour suivre ses leçons. Pendant l’effroyable famine qui sévit, en même temps que la peste, sous le règne de Marc-Aurèle, dans tout l’empire romain, le prince juif distribua des vivres parmi les nécessiteux. Il résolut d’abord de n’accorder aucun secours aux hommes ignorants et grossiers et de ne venir en aide qu’à ceux qui s’occupaient de l’étude de la Loi. Mais quand son disciple Jonathan ben Amram, qui craignait de tirer le moindre profit matériel de ses connaissances religieuses, lui eut dit ces paroles : « Nourris-moi non pas pour me récompenser de ce que j’étudie la Tora, mais comme on nourrit un corbeau affamé, » Juda reconnut qu’il avait tort d’imposer des limites à sa bienfaisance, et il répartit immédiatement des secours entre tous ceux qui en avaient besoin. Dans une autre occasion encore, Juda obéit d’abord à un premier mouvement de mauvaise humeur et revint après réflexion à des sentiments plus généreux. Les filles de l’apostat Ahèr, qui étaient dans le besoin, lui demandèrent de les secourir ; il les repoussa d’abord en leur disant que « les orphelins d’un apostat ne méritent aucune pitié. » Sur leur observation que leur père s’était consacré pendant de nombreuses années à l’étude de la Loi, Juda se repentit de ses paroles blessantes et accueillit leur demande.

Supérieur à tous ses collègues par sa fortune et ses connaissances juridiques, Juda réussit facilement à faire conférer au patriarche une autorité sans contrôle et à lui faire octroyer tous les privilèges que possédait auparavant le seul Collège. Après qu’Uscha eut perdu son importance, le siège de l’académie et du Synhédrin fut d’abord transféré, du temps de Juda, à Bet-Schearim, au nord-est de Sepphoris, et plus tard à Sepphoris même. Le patriarche choisit cette dernière ville pour son air pur et son climat salubre ; il espérait pouvoir s’y guérir d’un mal dont il souffrit très longtemps. Il semble qu’à Sepphoris était également établi un grand Conseil de soixante-dix membres, chargé de se prononcer sur les questions religieuses. Mais le Collège professait un tel respect pour Juda qu’il lui accorda plein pouvoir pour prendre à lui seul telle décision qui lui paraîtrait convenable. On lui accorda même ou il se fit accorder l’importante prérogative d’élever les disciples au grade de juge et de docteur ; il pouvait conférer ces titres sans en délibérer préalablement avec le Collège, tandis que ce dernier était obligé d’en référer à Juda. La nomination des chefs religieux des communautés, des juges et des membres du Collège dépendait donc de la volonté du patriarche. Du temps de Juda, il n’y eut plus au Collège ni vice-président (Ab-Bet-Din), ni orateur public (Haham). Juda, le prince (Hanassi), était tout ; il avait presque le pouvoir d’un pape. Le Synhédrin s’était affaibli lui-même, il n’avait plus qu’une apparence de vie ; le patriarche seul faisait tout. Le respect dont jouissait Juda lui valut le surnom de rabbi, comme s’il eût été le représentant par excellence de la Loi.

Juda étendit encore son autorité en décrétant que nul docteur, quelque savant qu’il fût, n’avait le droit de statuer sur des questions religieuses à moins qu’il n’y fût autorisé par le patriarcat. Cette mesure obligea les communautés juives, palestiniennes ou autres, à s’adresser au patriarche quand elles avaient besoin de fonctionnaires religieux, de juges on d’instituteurs. Ainsi, les habitants de Simonias, ville située au sud de Sepphoris, demandèrent à Juda de leur envoyer un homme qui pût à la fois prêcher, remplir la fonction de juge, surveiller la synagogue, rédiger les contrats civils et religieux, instruire la jeunesse, en un mot, soigner toutes les affaires de la communauté. Le patriarche leur recommanda son meilleur disciple, Lévi ben Sissi. Deux autres disciples de Juda, Raba Bar Hana, de Kafri, et Abba Areka, tous deux Babyloniens, durent également demander préalablement l’autorisation du patriarche pour avoir le droit de statuer sur des questions religieuses ou juridiques dans leur pays. Un seul dignitaire juif occupait une situation aussi élevée que le patriarche, c’était l’exilarque, en Babylonie. Ce dernier avait même une supériorité considérable sur Juda, il était nommé et soutenu par les autorités Parthes, tandis que les Romains toléraient à peine l’existence du patriarcat.

Juda était d’une susceptibilité excessive, il traitait avec la plus grande rigueur les élèves à qui il arrivait, ne fût-ce qu’en plaisantant et sans intention coupable, de le froisser dans son amour-propre. Il recommanda, sur son lit de mort, à son fils de se montrer très sévère pour les disciples, c’est, ce qu’il fit, du reste, lui-même pendant qu’il occupait le patriarcat. Parmi les nombreux Babyloniens qui fréquentaient l’académie de Sepphoris, se trouvait un savant nommé Hiyya (abréviation d’Ahiyya), dont les contemporains louaient la rare intelligence, les mœurs austères et le zèle infatigable à instruire le peuple. Juda lui-même avait pour Hiyya la plus grande estime ; il disait de lui : L’homme aux conseils sages est venu me voir des région lointaines. Et cependant, il ne lui pardonna pas une légère plaisanterie que Hiyya se permit à son égard dans les circonstances suivantes. Juda dit un jour : « Si l’exilarque Huna venait en Judée, je ne pousserais certes pas l’abnégation au point de me dépouiller en sa faveur de la dignité dont je suis revêtu, mais je lui rendrais de grands honneurs parce qu’il descend, par la lignée masculine, de la maison de David. » Quand Huna fut transporté, après sa mort, en Judée, Hiyya dit au patriarche : « Huna arrive. » À ces mots, Juda pâlit ; quand il eut appris qu’il s’agissait du cadavre de Huna, il punit son disciple de sa plaisanterie en lui défendant de se présenter devant lui pendant trente jours. Il infligea également une punition à un autre de ses disciples, Simon Bar-Kappara, qui avait froissé sa susceptibilité. Bar-Kappara joignait à des connaissances juridiques très étendues un esprit pétillant et caustique et un certain talent poétique. Ce qui reste des poésies de Bar-Kappara montre que ce savant maniait la langue hébraïque, rajeunie par de nombreux néologismes, avec élégance et habileté. Il avait également composé des fables, elles sont toutes perdues. Un jour, en joyeuse compagnie, le malicieux Bar-Kappara se permit de faire rire de Bar-Eleasa, le gendre riche, mais vaniteux et ignorant, du patriarche Juda. Tous les assistants ayant adressé des questions à Juda, excepté Bar-Eleasa, Bar-Kappara poussa ce dernier à faire comme les autres ; il l’engagea à soumettre à la sagacité de son beau-père une énigme, qu’il lui indiqua. Cette énigme, dont la vraie solution n’est pas encore connue aujourd’hui, contient, selon toute apparence, des allusions ironiques à des membres de la famille du patriarche ; en voici à peu près le texte :

« Elle regarde du haut du ciel, se montre bruyante dans la maison et effraie tous les êtres ailés ; les jeunes la voient et se cachent, les vieillards se lèvent et restent debout, les fuyards s’écrient oh ! oh ! et ceux qui tombent dans le piège sont pris par leur propre faute. »

Bar-Eleasa proposa naïvement cette énigme à Juda. Celui-ci s’aperçut probablement au sourire de Bar-Kappara qu’il s’agissait d’une plaisanterie qu’on voulait faire à son gendre, et il dit d’une voix courroucée à Bar-Kappara : Je ne te reconnaîtrai pas comme docteur. En effet, Bar-Kappara n’obtint jamais l’ordination. Un autre disciple, Mar-Samuel, qui était un des savants les plus célèbres de la Babylonie, et dont les soins et l’habileté guérirent Juda de sa longue et douloureuse maladie, ne put non plus être ordonné docteur. Juda voulut un jour s’excuser auprès de Samuel de ne lui avoir pas accordé l’ordination. Samuel répondit en riant que cela avait été arrêté ainsi dans le livre d’Adam. « Il y est écrit, dit-il, que j’aurai le titre de savant, mais non celui de rabbi, et que je guérirai ta maladie. » — Un autre Babylonien, Hanina, qui fut compté plus tard parmi les autorités religieuses de son temps, fit remarquer un jour à Juda qu’il n’avait pas bien prononcé un mot des Prophètes. « Qui t’a dit que ce mot doit être prononcé autrement ? demanda le patriarche. — Hamonuna de Babylonie, répliqua Hanina. — Quand tu le reverras, lui dit Juda, tu lui annonceras que je t’ai donné le titre de savant. » Le patriarche indiqua par là qu’il n’élèverait jamais Hanina au grade de docteur. Cette susceptibilité formait le côté faible de Juda, elle avait peut-être son origine dans la santé débile du patriarche ; néanmoins, elle irritait parfois les disciples, mais ceux-ci vénéraient trop Juda pour manifester tout haut leur mécontentement. Le vin délia cependant un jour les langues, et, à un banquet, les fils jumeaux de Hiyya, Juda et Hiskiyya, exprimèrent ouvertement ce que leurs camarades pensaient tout bas : « Le Messie ne pourra venir, dirent-ils, que lorsque les deux maisons princières d’Israël, le patriarcat en Palestine et l’exilarcat en Babylonie, auront disparu. »

Juda mit à profit le pouvoir presque absolu dont il jouissait pour supprimer certaines pratiques que le temps avait consacrées, mais que la nouvelle situation des Judéens rendait très difficiles à observer. Il semble avoir aboli, entre autres, l’usage d’allumer des feus sur les montagnes de la Palestine pour annoncer la néoménie. Il décida que les communautés seraient dorénavant informées de cette date par des messagers. Cette mesure fut prise probablement à la suite de l’hostilité qui avait éclaté entre les Judéens et les Samaritains. Ces derniers allumaient, en effet, des torches sur les montagnes avant le temps voulu afin d’induire les Judéens en erreur. En général, sous le patriarcat de Juda, les rapports des témoins concernant l’apparition de la nouvelle lune avaient bien moins d’importance qu’auparavant pour la fixation des fêtes. On tenait surtout compte des calculs astronomiques pour en déterminer la date, l’audition des témoins n’avait plus qu’un intérêt secondaire. Aussi Juda recevait-il la déposition de personnes qui auparavant étaient jugées indignes de témoigner. Ce n’était plus le patriarche lui-même qui proclamait la néoménie, mais son suppléant. À cette époque, cette proclamation avait lieu à Eïn-Tab, qui se trouvait dans la province de Judée, probablement tout près de Lydda.

Juda facilita également au peuple l’accomplissement des pratiques relatives à l’année sabbatique et aux dîmes. Malgré la chute de l’État juif, ces lois étaient restées en pleine vigueur, mais elles pesaient très lourdement sur les Judéens, appauvris par la guerre, les épidémies et les impôts de tout genre. Juda ne les abolit pas entièrement, mais il en allégea les charges. Le patriarche déclara, d’un autre côté, que le territoire de certaines villes frontières, qui avait été considéré jusque-là comme appartenant à la Judée, n’en faisait plus partie, il exempta ainsi les récoltes de ce territoire des impôts qui frappaient les produits du sol de la Palestine. Ces villes n’avaient pas toujours appartenu à la Judée, elles étaient peuplées en grande partie de Grecs et de Romains. Juda fut blâmé de cette réforme par sa propre famille ; il répondit simplement : « Mes aïeux m’ont légué le soin d’accomplir cet acte. » Il était même disposé à abolir totalement les lois concernant l’année sabbatique, mais il ne voulut pas prendre une mesure d’une telle gravité sans avoir consulté préalablement l’opinion de ceux qui lui paraissaient y être opposés. Il en parla à Pinhas ben Jaïr, gendre de Simon ben Yohaï et homme d’une piété sévère et méticuleuse, qui observait surtout très strictement les lois relatives au prélèvement des dîmes. C’était probablement une année où la récolte s’annonçait comme devant être mauvaise. Le patriarche dit à Pinhas : « Il y aura manque de blé. — L’endive a parfaitement réussi, » répliqua Pinhas, il voulut dire par là que s’il y a insuffisance de blé, on peut se nourrir de légumes, et qu’il n’y a aucune raison de transgresser une loi religieuse. Juda comprit et renonça à son projet.

L’œuvre qui a fait briller le nom de Juda d’un très vif éclat et lui a assuré l’immortalité est la rédaction de la Mischna (vers 184). Depuis qu’on avait mis par écrit, sous le nom d’Adoyot, un certain nombre de décisions juridiques, la loi orale avait pris un développement considérable, on avait établi de nouvelles pratiques déduites soit de prescriptions déjà existantes soit de versets de la Tora. Dans les controverses des diverses écoles, de nombreux points de doctrine n’avaient pas été élucidés, de nombreuses questions étaient restées sans solution. Juda prit pour base de son travail la compilation d’Akiba complétée et mise en ordre par Meïr. Il examinait soigneusement le pour et le contre de chaque opinion, et il fixait définitivement les lois d’après certains principes. Il essaya de grouper méthodiquement les diverses halakot relatives aux prières et formules eulologiques, aux prélèvements à faire sur les produits du sol, au sabbat, aux fêtes et aux jeûnes, au mariage, aux vœux et au naziréat, au droit civil et pénal, aux sacrifices, à la pureté lévitique et à maint autre objet. Mais il ne réussit pas à suivre dans son recueil un ordre rigoureux, parce que la matière elle-même ne comportait pas cet ordre, et aussi parce qu’il voulait s’en tenir aux divisions adoptées par ses prédécesseurs.

La Mischna de Juda est écrite dans un style concis, l’expression est ingénieuse, pittoresque, et elle se grave facilement dans la mémoire. La langue de ce recueil est un hébreu abâtardi, mélangé de nombreuses expressions araméennes, grecques et latines. Juda avait une prédilection marquée pour la langue hébraïque, par contre il montrait une vive antipathie pour la langue syrienne, qui était parlée par les habitants de Galilée, cette langue n’étant pas soumise, à ses yeux, à des règles suffisamment précises. L’hébreu était encore en usage en Judée, principalement dans les villes. La servante de Juda connaissait si bien cette langue que souvent des disciples du dehors lui demandaient le sens de mots hébreux qui leur étaient inconnus. On maniait l’hébreu avec une grande facilité, et certaines idées, notions ou définitions, empruntées au domaine général des connaissances de cette époque, étaient rendues très fidèlement dans cette langue.

La Mischna n’était nullement destinée dans la pensée de son auteur à devenir le code définitif de la loi orale, Juda ne l’avait composée que pour son usage personnel ; il voulait s’en servir en quelque sorte comme d’un fil conducteur pour ne pas s’égarer dans son enseignement au milieu de ce dédale de milliers de halakot. Mais l’estime et le respect dont Juda jouissait auprès de ses contemporains et de ses disciples se reportaient sur son œuvre, elle éclipsa toutes les autres compilations de ce genre et les fit tomber dans un complet oubli. Elle porta également l’ancien titre de Mischna, mais avec cette mention additionnelle : di rabbi Juda. Peu à peu cette addition disparut, et le recueil de Juda fut considéré comme la Mischna par excellence. Les disciples du patriarche propagèrent son œuvre dans les régions lointaines, ils l’utilisèrent comme texte pour leurs conférences et comme code religieux et juridique. La Mischna de Juda ne fut pas plus mise par écrit que ne l’avaient été les mischnot précédentes, elle se transmit pendant plusieurs siècles par la seule force de la tradition orale. Il était en effet défendu de mettre la tradition par écrit. Quelques docteurs mirent bien par écrit quelques lois rares ou singulières, mais ils le firent avec tant de mystère que les rouleaux où ces lois furent transcrites eurent le nom de rouleaux des secrets. — Dans sa vieillesse, Juda soumit son travail à un nouvel examen et y introduisit les modifications qui s’étaient produites dans quelques-unes de ses opinions. Le fils de Juda, Simon, ajouta de son côté, après la mort de son père, de nouvelles halakot à la Mischna.

La tradition religieuse trouva dans le recueil de Juda son expression définitive. S’étant présentée pour la première fois à l’époque des Maccabées comme un élément sérieux de l’histoire du judaïsme, elle était restée pendant quatre siècles vague et indécise. Affirmée par les Pharisiens, niée par les Sadducéens, resserrée dans des limites très étroites par l’école de Schammaï, élargie et développée par l’école de Hillel, elle fut définitivement fixée par Juda, et pendant une longue série de siècles elle exerça une influence prépondérante sur le judaïsme. La Mischna devint, à côté de l’Écriture sainte, la source principale qui alimentait les écoles religieuses ; souvent même, elle supplantait la Tora et la reléguait au second plan. Elle devint le lien moral qui maintenait l’unité parmi les membres disséminés de la nation juive. La Mischna, œuvre du patriarcat, qui lui assura l’existence et l’autorité religieuse, tua en quelque sorte le pouvoir qui l’avait produite. À mesure que l’influence de la Mischna grandissait et se développait, l’autorité du patriarcat déclinait et disparaissait.

L’apparition de la Mischna mit un terme à l’activité créatrice des Tannaïtes et marqua la fin de la période de ces docteurs. « Nathan et Juda sont les derniers des Tannaïtes, » a dit une chronique sibylline (le livre apocryphe d’Adam). Il devenait nécessaire, dès lors, d’inaugurer un nouveau genre de recherches et d’études qui n’eût pas de ressemblance avec la méthode des Tannaïtes.

Des historiens ont prétendu que les Judéens vivaient tranquilles et heureux à l’époque où parut la Mischna. Cette assertion n’est pas juste. Marc-Aurèle lui-même, le philosophe couronné, le meilleur et le plus honnête des empereurs romains, n’éleva aucune protestation contre les persécutions auxquelles les soumit celui qui partageait avec lui le pouvoir impérial, Lucius Verus. Et cependant, au moment où ces persécutions eurent lieu, Juda occupait déjà la dignité de patriarche. Lorsque, plus tard, Marc-Aurèle, qui traversait la Palestine pour combattre un prétendant au trône, Avidus Cassius (175), fut entouré par des Judéens qui lui demandèrent tumultueusement d’alléger le joug que son collègue faisait peser sur eux, il s’écria : Ô Marcomans, ô Quades et Sarmates, j’ai enfin vu une nation plus remuante que vous ! [1] Malgré son éducation philosophique, ou, pour mieux dire, ses connaissances en philosophie, cet empereur était trop imbu des préjugés romains, il vénérait trop les dieux de l’ancienne Rome pour comprendre la grandeur du judaïsme. Pendant que la peste dévastait l’empire, il exigea que les pratiques du culte païen fussent très rigoureusement observées, et il alla jusqu’à élever son collègue, qui venait de mourir, au rang de dieu et à lui consacrer un autel et des prêtres. Et l’on prétend que cet empereur, que toute sa philosophie n’a pu guérir des superstitions romaines, fut l’ami du patriarche Juda !

La situation des Judéens, si précaire sous Marc-Aurèle, devint bien plus douloureuse sous le règne de son fils, le voluptueux et sanguinaire Commode. Le gouverneur que cet empereur avait placé à la tête de la Syrie, le rude Pescennius Niger, les traita avec une dureté excessive. Ils lui demandèrent un jour de diminuer les impôts, qui étaient devenus écrasants pour eux, il leur répondit, avec cette brutalité toute particulière aux proconsuls romains : « Comment ! vous voulez que j’exempte vos terres d’impôts ! Mais je voudrais pouvoir imposer l’air même que vous respirez ! » Cette situation s’assombrit encore pendant les années agitées qui suivirent le meurtre de Commode et celui, qui eut lieu trois mois plus tard, de l’empereur Pertinax (décembre 192 — mars 193). Il se présenta à la fois quatre candidats à l’empire, partout s’alluma la guerre civile, et la Rome corrompue et chargée de crimes fut affaiblie et ruinée par les déchirements intérieurs. La pourpre impériale était tellement avilie qu’elle fut mise à l’encan par la garde prétorienne, et l’heureux acquéreur, Didius Julianus, paya de sa vie le court bonheur de l’avoir possédée (juin 193). Mais il restait encore trois rivaux qui se disputaient l’empire : Pescennius Niger, en Syrie ; Sévère, du Danube, et Albinus, de la Bretagne. La lutte des deux premiers eut son contrecoup en Palestine. Les Samaritains de Néapolis (Sichem) se déclarèrent pour Pescennius ; les Judéens, que ce dernier avait persécutés, s’attachèrent à la cause de Sévère. Il y eut de fréquentes collisions entre les deux partis, qui se haïssaient, du reste, depuis fort longtemps, et des deux côtés tombèrent de nombreuses victimes. Septime Sévère l’emporta enfin sur son rival (fin 194). Comme tous les chefs de parti, il châtia cruellement les vaincus et récompensa ses propres partisans. Les Samaritains de Néapolis perdirent tous leurs droits de cité ; les Judéens, au contraire, obtinrent le droit d’être nommés aux fonctions municipales et judiciaires, ce qui leur avait été défendu par Adrien, et les trois successeurs de cet empereur qui, par adoption, étaient devenus membres de sa famille, avaient maintenu sa défense. Mais les Judéens ne conservèrent pas longtemps la faveur de Septime Sévère ; ils s’aliénèrent ses bonnes grâces à la suite d’une tentative de soulèvement de quelques écervelés (vers 198-199). On se demande quelle nécessité poussa les Judéens vers une si folle et si dangereuse entreprise. Il paraît certain qu’ils voulurent profiter de la guerre que les Parthes faisaient alors aux Romains et qui avait pris un tel caractère de gravité que Sévère se rendit avec toute sa famille sur le théâtre de la lutte. Il est, en effet, à remarquer qu’à chaque levée de boucliers des Parthes contre Rome, la Judée tout entière tressaillait du désir de prendre part au mouvement et d’aider à anéantir la ville maudite. Sévère fut obligé de lever honteusement le siège de Hertel, en Mésopotamie, à la défense de laquelle aidèrent certainement des Judéens ; mais, en définitif, les Romains restèrent vainqueurs. Aucun document n’indique clairement si la lutte eut lieu en même temps ou successivement dans les pays Parthes et en Judée. On sait seulement que le soulèvement des Judéens fut très sérieux, puisque le Sénat décerna au vainqueur les honneurs du triomphe (triumphus judaicus). Sévère, irrité de cette révolte, se montra, très dur envers les Judéens, et, lors de son passage en Palestine (202), il promulgua contre eux plusieurs lois d’exception ; il leur défendit, entre autres, sous les peines les plus rigoureuses, d’accueillir des prosélytes romains. Comme les chrétiens étaient encore confondus à cette époque avec les Judéens, il va sans dire qu’il était également défendu de se convertir au christianisme. Les Samaritains, châtiés autrefois par Sévère parce qu’ils avaient pris parti pour Pescennius, conquirent ses bonnes grâces. L’empereur sembla vouloir humilier plus profondément les Judéens en relevant leurs plus acharnés ennemis.

Le patriarche Juda était déjà parvenu à une haute vieillesse lorsque cette révolte éclata en Palestine. Ni lui ni les autres docteurs ne voulurent soutenir l’insurrection ; ils en désapprouvèrent formellement les auteurs. Deux docteurs secondèrent même les Romains dans leur lutte contre quelques petites troupes de Judéens, réfugiés dans la montagne, qui faisaient la guerre des partisans et que les vainqueurs traitaient en brigands. Ce furent Éléazar, dont le père, Simon ben Yohaï, fut un adversaire irréconciliable de Rome, et Ismaël, fils de José. Ces deux docteurs furent sévèrement blâmés d’avoir servi d’instruments au despotisme romain. Josua ben Korha en fit des reproches très vifs à Éléazar : « Toi, vinaigre, produit d’un excellent vin (fils indigne d’un père respecté), continueras-tu encore longtemps à livrer le peuple de Dieu à la mort ? » Éléazar répondit, pour se justifier, qu’il arrachait seulement les mauvaises herbes de la vigne ; mais Josua lui répliqua : « Laisse le maître lui-même accomplir une telle tâche. » Éléazar se repentit plus tard d’avoir aidé les Romains à arrêter des Judéens ; il expia cette faute, dit-on, en s’imposant de douloureuses macérations.

L’autorité d’Éléazar était considérable dans les questions de casuistique, et quelquefois le patriarche lui-même s’y soumettait. Mais la fonction qu’il avait remplie sous les Romains lui avait aliéné les esprits, et comme il craignait qu’après sa mort les docteurs ne voulussent pas lui rendre les derniers honneurs, il recommanda instamment à sa femme de laisser son corps pendant quelques jours dans une chambre avant de le faire enterrer. Ismaël ben José, qui avait partagé les fonctions d’Éléazar, partagea également son discrédit. Il essaya un jour de se justifier en disant qu’il n’avait accepté cet emploi que contre sa volonté et par contrainte. « Ton père ne s’est-il pas enfui, autrefois ? lui répliqua-t-on, tu devais agir comme lui ! »

Juda, qui occupa le patriarcat pendant plus de trente ans, fut encore témoin de tous ces douloureux événements. À l’approche de la mort, qu’il vit venir avec le calme et la sérénité du sage, il réunit autour de lui ses fils et ses disciples et leur donna ses derniers conseils. Il désigna Gamaliel, son fils aîné, comme patriarche, et Simon, le cadet, quoique plus instruit que Gamaliel, comme hakam, et il recommanda à tous deux de se montrer respectueux et soumis envers sa veuve, qui était sans doute leur belle-mère, et de lui permettre de rester dans la maison qu’elle habitait, quoique cette maison ne lui appartînt pas et fût spécialement destinée au patriarche. Il exhorta son successeur à se montrer sévère pour les disciples et, bien que lui-même eût établi le principe de n’en jamais ordonner que deux à la fois, à accorder l’ordination à tous ceux qui lui en paraîtraient dignes. Il pria le Synhédrin de ne pas lui faire des obsèques exceptionnelles, d’empêcher les villes de célébrer en son honneur des cérémonies funèbres et de ne laisser fermée l’école que pendant un mois. Il mourut dans un âge très avancé (vers 210). À la douloureuse nouvelle de la mort prochaine du patriarche, une foule considérable accourut anxieuse des villes voisines à Sepphoris ; elle ne crut pas possible que ce fatal dénouement pût se produire, et elle menaça de tuer le messager qui annoncerait le triste dénouement. Bar-Kappara informa le peuple, d’une façon détournée, que Juda avait cessé de vivre. Il se présenta la tête voilée, les habits déchirés, et dit : « Anges et hommes se sont disputé la possession de l’arche sainte ; les anges ont triomphé, et l’arche a disparu. — Il est mort ! s’écria la foule avec une douleur poignante. — C’est vous qui le déclarez, » répliqua Bar-Kappara. Un convoi immense accompagna le corps de Juda de Sepphoris à Bet-Schearim ; l’éloge du patriarche fut prononcé dans dix-huit synagogues. L’autorité de Juda avait été considérable ; prêtres et docteurs avaient accepté la suprématie de celui qui personnifiait, en quelque sorte, l’enseignement religieux. Après sa mort, il fut surnommé le saint (hakadosch).

La vénération que les contemporains de Juda professaient pour ce docteur rejaillit sur son recueil de la Mischna. Cet ouvrage jouit d’une très grande considération dans les écoles et particulièrement auprès de ses disciples de Babylonie. Les anciens recueils de lois, qui n’avaient été conservés que par la mémoire, tombèrent dans l’oubli. Quelques disciples n’admirent cependant pas sans réserve l’autorité de la Mischna, où ils reconnurent des erreurs, des contradictions et des lacunes considérables. Le désir de compléter et de corriger la Mischna engagea quelques docteurs à composer de nouveaux recueils. Parmi ces docteurs, il faut citer Hiyya, de Babylonie, homme modeste, vertueux et savant, doué d’une mémoire prodigieuse, qui se rappelait fidèlement toutes les anciennes halakot, et qui avait collaboré à l’œuvre de Juda, Lévi ben Sissi, docteur d’une excessive timidité, et le poète caustique et spirituel Bar-Kappara. Ces recueils étaient souvent plus clairs et plus conformes à la tradition que le code de Juda, mais ils ne purent pas lutter contre l’influence qu’avait acquise l’œuvre du patriarche. Cette dernière devint la Mischna principale, la Mischna par excellence, et les autres recueils ne furent considérés que comme des apocryphes, des ouvrages extérieurs (kiçonot, appelés improprement Boraïtot)[2], absolument comme certains ouvrages sont déclarés apocryphes par rapport au canon biblique.

Le trait distinctif de la Mischna, qui a été acceptée comme code religieux par les Judéens, c’est d’avoir imprimé au judaïsme un caractère juridique, de le présenter comme une collection d’ordonnances. Les commandements et les défenses, les prescriptions inscrites dans le Pentateuque aussi bien que celles qui en ont été déduites par les docteurs sont, d’après elle, des ordres divins, placés au-dessus de toute attaque et de toute critique. Ce sont assurément les coups incessants portés au judaïsme, les attaques violentes dirigées contre lui par les Hellénisants sous le règne d’Antiochus Épiphane, l’opposition implacable des Sadducéens, le système des allégoristes d’Alexandrie, le dédain professé par le christianisme paulinien et les gnostiques pour les pratiques juives qui ont amené les docteurs à insister particulièrement sur la partie juridique du judaïsme. Ainsi, lorsque les Alexandrins et les gnostiques ne semblent tenir compte dans le judaïsme que de la conception d’un Dieu d’amour, enveloppant toute la création d’une profonde affection, la Mischna cherche à combattre cette tendance, elle ordonne d’imposer silence à l’officiant qui dirait dans sa prière : « Éternel, ta bonté s’étend jusque sur les petits des oiseaux. » La Mischna n’abandonne presque rien au libre jugement des hommes, elle soumet toutes les actions à des lois rigoureuses, elle détermine la part que le pauvre a le droit de recevoir de la charité publique, elle va jusqu’à indiquer le nombre d’enfants que chaque père de famille doit avoir pour satisfaire à l’obligation de contribuer pour une part suffisante à peupler la terre. Elle admet que toutes les prescriptions de la Tora, y compris celles que le Pentateuque ne mentionne pas d’une façon explicite, ont été révélées à Moïse sur le Sinaï et transmises par lui à Josué, qui les a transmises aux anciens, ces derniers les ont transmises aux prophètes qui, à leur tour, les ont transmises à la Grande Synagogue. Toutes les lois qui ne se trouvent pas dans le Pentateuque sont désignées par la Mischna, sans distinction d’origine, sous le nom de paroles des scribes (dibré Soferim). On rencontre, il est vrai, dans la Mischna l’aveu que plusieurs pratiques établies par certains Tannaïtes, ne reposent que sur des raisonnements d’une extrême subtilité, qu’elles ressemblent à des montagnes suspendues à un cheveu ; elle n’en considère pas moins toutes les halakot comme des règles inviolables.

La Mischna déclare, à plusieurs reprises, que toutes les prescriptions religieuses ont une valeur égale. On pourrait placer en tête de ce recueil la sentence de Rabbi : « Dans quelle voie l’homme doit-il marcher ? Dans celle qui lui fait acquérir sa propre estime et l’estime des autres. Observe les prescriptions les moins importantes aussi strictement que les lois les plus graves, car tu ignores la récompense attachée à leur accomplissement. Compare la perte (matérielle) que t’impose l’observation d’un précepte à la récompense (morale) qui t’attend, et aux jouissances que peut te procurer un péché, oppose le dommage qu’il te fera subir. Préoccupe-toi sans cesse de ces trois points et tu ne pécheras jamais : sache qu’il y a un œil qui voit tout, une oreille qui entend tout, et que toutes tes actions sont inscrites dans un livre. » La Mischna établit, en effet, comme principe, que tout israélite observant les pratiques religieuses aura part à la vie future, hormis ceux qui nient le dogme de la résurrection ou celui de la révélation, ou qui vivent et pensent en épicuriens. Elle admet également que la piété est récompensée ici-bas, qu’il suffit d’observer strictement une seule loi pour être heureux, vivre longtemps et participer à la possession de la Terre sainte. On voit que la Mischna a essayé de concilier la doctrine des récompenses terrestres enseignée par la Bible avec un dogme qui ne s’est établi qu’après l’exil, le dogme d’une récompense future. D’après elle, l’accomplissement de certains devoirs religieux est récompensé à la fois sur cette terre et dans la vie future ; ces devoirs sont : la piété filiale, la charité, la fréquentation assidue des écoles, l’hospitalité, la sollicitude pour les malades, la dotation des fiancées (indigentes), les honneurs rendus aux morts, le recueillement dans la prière, l’établissement de la paix parmi les hommes et, tout particulièrement, l’étude de la Loi. La Mischna ne connaît ni châtiment futur, ni enfer. Les pécheurs ne subissent que des châtiments judiciaires ; selon la gravité de la faute qu’ils ont commise, ils sont flagellés, tués par le glaive, étranglés, brûlés, ou lapidés, ou bien Dieu les fait mourir avant l’heure (Kérét). La mort rachète les péchés même les plus graves. Les fautes peu importantes sont effacées par le repentir et le jeûne de Kippour ; les délits commis par inadvertance sont expiés par les sacrifices ; les torts envers le prochain ne sont pardonnés que lorsque l’offensé a été dédommagé et apaisé, et que lui-même a pardonné.

Comme on l’a vu plus haut, l’étude de la Loi, selon la Mischna, est le devoir le plus important, elle est récompensée d’une façon toute spéciale, elle assure à celui qui s’en occupe le bonheur terrestre et la béatitude future. Quiconque étudie la loi écrite et la loi orale et se conduit d’une manière bienséante s’éloigne du péché. La préoccupation constante, l’idée fixe des hommes de cette époque était de s’approprier, de conserver et d’augmenter l’héritage religieux de leurs prédécesseurs ; ils s’efforçaient de consolider et développer le judaïsme. Aussi les docteurs de la Loi étaient-ils profondément respectés. « Un savant, fût-il bâtard, dit le Talmud, doit avoir le pas sur un grand prêtre ignorant. » Les disciples étaient tenus de témoigner une plus grande vénération aux maîtres qu’aux parents, et, en cas de conflit, ils devaient obéissance aux premiers, parce que le maître leur faisait acquérir la vie future. Le père avait l’obligation de donner ou de faire donner l’enseignement religieux à son fils. La Mischna ne déclare pas explicitement l’enseignement religieux obligatoire pour la femme ; elle mentionne sur cette question deux opinions différentes : celle de Ben-Azaï, qui prescrit ou plutôt permet d’enseigner la Tora aux femmes, et celle d’Éliézer ben Hyrkanos, qui, au contraire, le défend très sévèrement. « Enseigner la Tora à sa fille, dit-il, c’est l’initier à l’immoralité. » Cette doctrine fut généralement adoptée ; elle eut les plus funestes conséquences. Les communautés juives s’imposaient de très grands sacrifices pour créer des écoles élémentaires et supérieures pour les garçons, tandis qu’elles refusaient systématiquement aux jeunes filles tout moyen de s’instruire.

À côté de l’étude de la Loi et de la rigoureuse observance des prescriptions religieuses, la Mischna place l’obéissance aux lois de la morale. « La probité, dit-elle, exige que nous soyons fidèles à notre parole, même si la stricte légalité ne nous y oblige point. » « Ceux qui s’acquittent de leurs dettes, dit-elle encore, dans l’année sabbatique, où légalement ils seraient dispensés de les payer, qui remettent aux héritiers d’un prosélyte ce qu’ils doivent au défunt, bien qu’ils ne soient point tenus de le faire, et, en général, qui exécutent toutes leurs promesses, ceux-là sont aimés des sages. » Elle permet de réciter les prières dans quelque langue que cela soit ; elle n’exige que la ferveur et le recueillement. Elle ordonne de remercier Dieu pour les épreuves qu’il nous envoie, aussi bien que pour le bonheur qu’il nous accorde. En général, la Mischna s’efforce d’associer l’âme à la pratique de la religion. « On n’a pas rempli véritablement son devoir religieux, dit-elle, en prêtant une oreille distraite aux sons du Schofar, qu’on est tenu d’écouter au Nouvel an, aux fêtes et pendant le jour de l’Expiation de l’année du jubilé ; il faut que ces sons réveillent en nous la piété et nous rapprochent de notre Créateur. Les Israélites, ajoute-t-elle, n’ont pas triomphé des Amalécites parce que Moïse a élevé les mains vers le ciel ; ils n’ont pas été guéris dans le désert des morsures des serpents parce qu’ils ont porté leurs regards vers le serpent d’airain, mais parce qu’ils ont élevé leur cœur vers l’Éternel. » La Mischna n’entre cependant pas bien avant dans cette voie, elle attache toujours une plus grande importance aux obligations imposées par les docteurs qu’aux devoirs prescrits par la conscience.

Un autre trait caractéristique de la Mischna est une tendance marquée à supposer et à réunir les cas les plus invraisemblables, pourvu qu’ils fussent possibles, et à indiquer les prescriptions qui pourraient leur être appliquées. Cette tendance eut, dans la suite, des effets heureux, mais elle produisit également des conséquences fâcheuses ; elle aiguisa, d’un côté, l’intelligence des docteurs, et, d’autre part, elle les habitua aux subtilités et aux sophismes. Elle prit naissance et se développa dans les écoles publiques de Jabné et d’Uscha, ainsi que dans un grand nombre d’écoles privées. Cette méthode de raisonner à outrance eut pour principaux partisans Meïr et ses disciples. Il ne suffisait pas à ces docteurs de se prononcer simplement sur des faits réels d’après les prescriptions du Pentateuque ou de la tradition, ils se plaisaient à imaginer des situations compliquées pour démontrer, par exemple, qu’il pouvait se présenter des circonstances où une seule faute appelait plusieurs châtiments ou exigeait plusieurs expiations.

Un fait remarquable, c’est que la Mischna n’a accueilli aucune loi faite contre les judéo-chrétiens, elle n’indique même pas s’il est permis ou défendu de goûter au vin ou à la viande des Minéens. Il est probable que les dangers qui avaient menacé le judaïsme de la part des judéo-chrétiens, depuis la destruction du temple jusqu’à la guerre de Barcokeba, avaient totalement disparu. Par contre, la législation de la Mischna contient de nombreuses dispositions prises contre la gentilité et ayant pour objet d’éloigner les Judéens des païens et de leur culte. Les docteurs chrétiens sentaient aussi combien des lois de ce genre seraient nécessaires pour protéger le christianisme, et un Père de l’Église, Tertullien, un des plus jeunes contemporains du patriarche Juda et le premier auteur chrétien qui ait écrit en latin, prit des mesures aussi sévères que la Mishna pour établir une séparation entre les chrétiens et les gentils. Ces derniers s’étaient multipliés en Palestine, après la guerre de Barcokeba ; ils n’occupaient pas seulement les villes maritimes, ils résidaient également dans l’intérieur, et il devenait urgent de les tenir à l’écart. La Mischna réunit dans un traité spécial, dans Aboda Zara, les lois établies pour séparer les Judéens des païens. Toute relation est interdite avec ces derniers pendant les trois jours qui précédent leurs principales fêtes, telles que les calendes de janvier, les saturnales, l’anniversaire de l’avènement ou de la mort de l’empereur ; il est défendu aux juifs de visiter les échoppes des païens ornées de laurier, de leur vendre des objets destinés aux idoles, de leur louer des maisons en Palestine. Le Judéen de Palestine, qui était profondément haï par le païen, ne doit pas lui permettre de le soigner pendant sa maladie, ou de lui couper les cheveux ; il doit surtout éviter de se trouver seul avec lui pour ne pas être assassiné. Les païens de Rome avaient adopté l’usage barbare de faire lutter dans le cirque des hommes contre des animaux ; de là, la défense de leur procurer des lions ou des ours, de leur vendre un objet quelconque qui puisse devenir un instrument de mal, de construire pour eux des basiliques, des places destinées aux exécutions, des stades et, en général, tout bâtiment où ils pourraient verser du sang innocent ; il est même interdit de leur confier des animaux, de crainte qu’ils n’assouvissent sur eux leurs passions criminelles. Il est défendu de se servir de ce qui pourrait avoir été consacré au culte païen, de s’asseoir à l’ombre d’une idole, de boire du vin qui a été ou aurait pu être consacré aux dieux. Toutes les mesures qui avaient été prises peu de temps avant la destruction du temple pour élever des barrières entre le judaïsme et la gentilité, la Mischna les conserva et les aggrava. Et cependant, malgré son hostilité contre le paganisme, elle adopta cette loi établie probablement par Gamaliel Ier, que les indigents païens avaient le même droit que les Judéens à recevoir des secours.

La Mischna consacre aux prescriptions de pure morale un traité spécial, intitulé : les Maximes des Pères (Pirké Abot). Ce traité contient les aphorismes et les sentences énoncés par les plus anciens des Soferim. On y lit, entre autres, cette maxime de Schemaya, du temps d’Hérode : « Aime le travail et hais les dignités ; » celle de Hillel l’Ancien : « Suis la doctrine d’Aron, aime et recherche la paix, aime les hommes et amène-les à l’étude de la Loi, » et celle de son descendant, Simon III, fils de Gamaliel : « Le monde se maintient par trois vertus : la vérité, la justice et la paix ; » les paroles sages et élevées de Hanina, un des témoins de l’incendie du temple, que le traité des Maximes a accueillies malgré les souffrances que Rome a fait endurer aux Judéens : « Prie pour le salut de l’État (romain), car la crainte seule qu’il inspire empêche les hommes de se dévorer entre eux. » Voici encore quelques autres sentences remarquables de ce traité : « Celui qui est aimé des hommes, dit Hanina ben Dossa, est aussi aimé de Dieu, et celui qui ne plaît pas aux hommes ne plaît pas à Dieu. » — « Qui est véritablement sage ? dit Ben-Zoma, celui qui ne dédaigne l’enseignement de personne. Qui est vraiment fort ? celui qui triomphe de ses passions. Qui est respectable ? celui qui respecte ses semblables. » — « Ne méprise personne, dit Ben-Azaï, et ne dédaigne aucun objet ; tout homme à son heure et tout objet son emploi. » — « L’homme ne saurait être trop humble, dit Lévitas, de Jabné, car sa destinée est de devenir la proie des vers. » — « Sois humble devant tout le monde, » dit Meïr.

Ces maximes d’une morale pure et élevée, les Tannaïtes les inculquaient à leurs disciples et ils les mettaient en pratique dans la vie. Ils étaient d’une piété fervente et sincère et d’une rare modestie ; ils haïssaient par-dessus tout l’orgueil, l’égoïsme et l’hypocrisie, et ils aimaient leurs semblables d’une affection profonde. L’ardeur de la lutte peut seule expliquer et justifier les dénominations injurieuses d’imposteurs, serpents, langues de vipère, que les Minéens ou judéo-chrétiens, exclus de la communauté judaïque, appliquèrent aux docteurs. Il était souverainement injuste de les accuser de ne rien faire que pour attirer sur eux l’attention des hommes, de s’approprier les maisons des veuves, sous prétexte qu’ils adressent au ciel de longues prières, de n’être pieux qu’à l’extérieur, tandis qu’à l’intérieur ils étaient remplis d’hypocrisie et de méchanceté. C’était les outrager et les calomnier que de mettre contre eux, dans la bouche de Jésus, comme l’a fait l’auteur judéo-chrétien de l’Évangile de Mathieu, les paroles suivantes : « Tout ce qu’ils vous disent de faire, observez-le et faites-le ; mais n’imitez pas leurs actions, ils sont pieux en paroles, mais agissent mal ; » c’était les calomnier que de leur reprocher de se laisser ou de se faire appeler par orgueil de titre de Rabbi, Abba (père), Môré (maître). Certes, rien, dans ces qualifications, n’indiquait la présomption ou l’orgueil. Un seul reproche, très grave, pouvait être adressé aux Tannaïtes : c’était d’avoir attaché une importance bien plus considérable à la casuistique qu’aux prescriptions de la morale, d’avoir laissé ces dernières trop dans l’ombre et d’avoir ainsi fait supposer que les lois rituelles forment la base et la partie essentielle du judaïsme. Par suite de cette prépondérance accordée à ces lois, au détriment de la morale, et par suite de cette tendance à considérer la religion comme un ensemble d’actes purement extérieurs dont l’accomplissement nous est imposé par contrainte, la rédaction de la Mischna a nui au judaïsme, dont elle a fait méconnaître le vrai caractère. Cette fausse conception de la religion juive a prévalu chez les Judéens pendant de nombreux siècles, et aujourd’hui encore elle n’a pas disparu.

S’il est vrai, comme semblent l’affirmer certaines traditions historiques, qu’à la mort du patriarche Juda les souffrances des Judéens s’aggravèrent, elles ne durèrent, en tout cas, que jusqu’après la mort de l’empereur Sévère. Celui-ci, qui avait pris également le nom de son prédécesseur Pertinax, et dont on disait qu’il méritait bien de s’appeler Severus et Pertinax (cruel et entêté), en voulut aux Judéens jusqu’à la fin de sa vie (219) de l’émeute que quelques écervelés avaient fomentée parmi eux. Lui mort, la situation des Judéens s’améliora, et ils furent relativement tranquilles jusqu’à l’époque où le christianisme arriva au pouvoir. Sous le règne des trois premiers successeurs de Sévère, Rome subit l’influence des mœurs syriennes. Les mères de ces empereurs, qui dirigeaient la politique romaine, Julie Donna, femme de Sévère, sa sœur, Julie Maesa, et les filles de cette dernière, Julie Soemia, mère d’Héliogabale, et Julie Mammée, mère d’Alexandre Sévère, étaient toutes originaires de la Syrie (Emesa), et leurs enfants introduisirent à Rome des dieux et des pratiques empruntés à leur pays. En Syrie, les Judéens entretenaient des relations cordiales avec les autres habitants ; il y avait particulièrement à Emesa, lieu d’origine des successeurs de Sévère, des prosélytes juifs très riches ; l’entourage de ces empereurs était donc habitué à traiter les Judéens avec justice et bienveillance. Caracalla accorda les droits de citoyen à tous les habitants de l’empire romain, et s’il ne parvint pas à la faire disparaître complètement, du moins il effaça en grande partie la distinction qui existait entre latins et non-latins. Il avait un compagnon d’enfance juif auquel à témoignait une profonde sympathie. Son neveu ou son fils, l’empereur Héliogabale, qui souilla pendant quatre ans la pourpre impériale (218-222), et qui résolut, dans sa folie criminelle, de destituer les dieux romains et les Césars, voulut introduire publiquement dans Rome, en les subordonnant naturellement à Baal, son dieu du soleil, les cultes juif, samaritain et chrétien. Désireux de suivre fidèlement les pratiques de Baal, dont il se déclarait le prêtre, il se fit circoncire et s’abstint de manger de la viande de porc. C’est ce qui donna naissance au bruit répandu dans toute la Palestine qu’un empereur romain, un Antonin, s’était converti au judaïsme.

Tous ces empereurs ne favorisaient pas ouvertement les Judéens, mais ils adoucissaient dans la pratique les mesures rigoureuses que Sévère avait édictées contre le judaïsme. Janaï, un disciple du patriarche Juda Ier, caractérisa la situation politique des Judéens de cette époque par ces paroles : « Nous ne sommes ni heureux comme des méchants, ni malheureux comme des justes, c’est-à-dire le gouvernement romain ne nous favorise ni ne nous persécute. » Ce fut cependant à cette époque que les agriculteurs juifs furent privés du privilège que leur avait accordé Jules César de ne pas payer d’impôt sur la récolte (annona) pendant l’année sabbatique. Mais l’abolition de ce privilège n’avait aucune cause religieuse, elle faisait partie d’un ensemble de mesures fiscales que Caracalla fut obligé de prendre pour améliorer la situation financière de l’État ; elle eut probablement lieu pendant la guerre que cet empereur fit aux Parthes en l’année 216-217, qui était précisément une année sabbatique. Les Judéens souffraient vivement de cette nouvelle loi, qui les obligeait à payer des impôts même pendant les années où leurs champs devaient rester eu friche. Janaï, qui dirigeait une école à Sepphoris, décida alors qu’il était permis de se livrer aux travaux d’agriculture pendant l’année sabbatique, et il justifia sa décision par cette raison que Caracalla n’avait pas l’intention de faire transgresser aux Judéens une loi religieuse, mais cherchait à augmenter le rendement des impôts.

Pendant qu’il fit la guerre aux Parthes, Caracalla ou son meurtrier Macrin, qui régna pendant un an (avril 217 - juin 218), traita les Judéens avec une grande bienveillance ; il espérait ainsi gagner à la cause romaine les nombreux Judéens établis entre le Tigre et l’Euphrate. Le fils et successeur du patriarche Juda, Gamaliel II (205-220), avertit les Judéens de la Palestine de se tenir sur leur garde : « Montrez-vous circonspects, leur dit-il, envers la puissance (romaine) ; elle ne vous flatte que dans son propre intérêt, et elle vous abandonnera quand vous aurez besoin de sa protection. » — Ce patriarche était peu familier avec les questions de casuistique ; mais, quoique ses connaissances juridiques fussent inférieures à celles de son frère Simon, son père le nomma cependant son successeur. C’est qu’il paraissait se rendre un compte exact de la situation politique de l’époque, et être doué d’un esprit très pratique. Il s’occupa spécialement de l’administration, exerçant le droit de contrôle sur les fonctionnaires et les communautés, mais il confia la direction des études religieuses aux principaux disciples de son père. Des écoles s’établirent à Sepphoris, Tibériade, Akhara, Lydda et même à Césarée, où résidait le procurateur romain. Ces diverses écoles se soumettaient toutes à une autorité commune, celle de la Mischna. Ce fut la rédaction de la Mischna qui contribua principalement à maintenir l’unité dans l’enseignement religieux.


  1. Ammien Marcellin XXII, 3, raconte de Marc-Aurèle : Ille enim (Marcus Aurelius) quum Palaestinam transiret Ægyptum petens, petentium judæortun et tumultuantium sæpe percitus dolentes dicitur exclamasse : O Marcommani, o Quadi, o Sarmatæ, tandem alios vobis inquietiores inveni ! Un moine, ennemi des juifs, a remplacé le mot petentium (suppliants) par fœtentium (puants). De là ce préjugé qui a existé pendant des siècles que les Juifs ont une mauvaise odeur de naissance.
  2. Il faut ajouter aux Boraïtot les écrits mischnaïtiques suivants que nous possédons : 1° la Tosefta ; 2° la Mekilta, commentaire juridique sur l’Exode ; 3° le Sifra, commentaire sur le Lévitique ; 4° les Sifré, commentaires sur les Nombres et le Deutéronome. Ces ouvrages sont des annexes à la Mischna.