Histoire des Juifs/Troisième période, première époque, chapitre VII

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Histoire des Juifs
Introduction
I. Les temps bibliques : § 1er
II. — Après l’exil : § 1er
III. 3e période — La dispersion
1re époque — Le recueillement après la chute
I. Le relèvement ; l’école de Jabné
II. L’activité à l’intérieur
III. Soulèvement des judéens
IV. Suite de la guerre de Barcokeba
V. Patriarcat de Judale Saint
VI. Le patriarche Juda II ; Les Amoraïm
VII. Les Judéens dans le pays parthes
VIII. Le patriarcat de Galamiel IV et de Juda II
IX. Le triomphe du christianisme et les Judéens
X. Les derniers Amoraïm
XI. Les Juifs dans la Babylonie et en Europe
XII. Les Juifs en Arabie
XIII. Organisation du judaïsme babylonien
XIV. Le caraïsme et ses sectes
XV. Situation des Juifs dans l’empire franc et déclin de l’exilarcat en Orient
2e époque — La science et la poésie juive
I. Saadia, Hasdaï et leurs contemporains
II. Fin du gaonat en Babylonie. Aurore de la civilisation juive en Espagne
III. Les cinq Isaac et Yitshaki
IV. La première croisade. Juda Allévi
V. La deuxième croisade - Accusation de meurtre rituel
VI. Situation des Juifs à l’époque de Maïmonide
VII. Époque de Maïmonide
VIII. Dissensions dans le judaïsme. - La rouelle
IX. Controverses religieuses du talmud. Autodafé du Talmud
X. Progrès de la bigoterie et de la Cabbale
XI. La peste noire. Massacres des Juifs
XII. Conséquences de la persécution de 1391. Marranes et apostats.
XIII. Une légère accalmie dans la tourmente.
XIV. Recrudescence de violences
XV. Établissement de tribunaux d’inquisition
XVI. Expulsion des Juifs d’Espagne et de Portugal
XVII. Pérégrinations des Juifs et des Marrannes d’Espagne et de Portugal
3e époque — La décadence
I. Reuchlin et le obscurants. Martin Luther
II. L’inquisition et les Marranes. Extravagances cabbalistiques te messianiques
III. Les Marranes et les papes
IV. Les juifs en Turquie et Don Joseph de Naxos
V. Situation des Juifs de Pologne et d’Italie jusqu’à la fin du XVIe siècle
VI. Formation de communautés marranes à Amsterdam, à Hambourg et à Bordeaux
VII. La guerre de Trente Ans et le soulèvement des Cosaques.
VIII. L’Établissement des Juifs en Angleterre et la révolution anglaise
IX. Baruch Spinoza et Sabbataï Cevi
X. Tritesses et joies
XI. Profonde décadence des Juifs
4e époque — Le relèvement
XII. Moïse Mendelssohn et son temps
XIII. Excès de l’orthodoxie et de la réforme
XIV. La révolution française et l’émancipation des Juifs
XV. Le Sanhédrin de Paris et la Réaction
XVI. Les réformes religieuses et la science juive
XVII. Une Accusation de meurtre rituel à Damas
XVIII. Orthodoxes et réformateurs en Allemagne


CHAPITRE VII


les judéens dans les pays parthes
(219-257)


À l’époque où Juda II occupait le patriarcat en Palestine, les communautés juives de la Babylonie prirent un développement considérable et commencèrent à jouer le premier rôle dans l’histoire du judaïsme de ce temps. La Babylonie, cette Italie de l’orient, dont la capitale avait d’abord été, comme Rome, la maîtresse du monde et avait succombé ensuite sous les flots des envahisseurs, et dont le nom avait brillé au loin, même après sa décadence, d’un prestige magique, ce pays admirable, où s’étaient établies une première fois les tribus expulsées de la Palestine, devint le centre de la pensée juive. Cette région fertile, qui s’étendait entre le Tigre et l’Euphrate, éclipsa totalement la Judée. L’accueil bienveillant qu’elle fit aux Judéens adoucit pour eux l’amertume de l’exil, elle les traita comme ses propres enfants, et les docteurs s’y livrèrent à l’étude de la Loi avec une ardeur nouvelle. C’est que les Judéens, sous la domination des souverains Parthes et persans, jouissaient presque d’une complète autonomie, ils avaient à leur tête un chef indépendant. La sécurité que leur assurait cette situation politique, jointe à une étonnante vitalité que n’avaient pu affaiblir ni les vexations ni les persécutions, stimula vivement leur activité intellectuelle et lui imprima une puissante impulsion. Sous l’influence babylonienne, l’esprit juif s’aiguisa, il devint plus pénétrant et plus subtil, cherchant et scrutant jusqu’à ce qu’il eût trouvé une réponse à toute question, une solution à tout problème. Les chefs des écoles de ce pays apprirent au peuple à réfléchir et à raisonner.

Dans les documents juifs, le terme de « Babylonie » ne désigne pas toujours le même territoire. Tantôt, il s’entend de la contrée qui va de l’endroit où le Tigre et l’Euphrate prennent leur source, jusqu’au golfe Persique ; tantôt, il indique le pays compris entre les deux fleuves jumeaux depuis le point où leurs bras commencent à se rapprocher jusqu’à l’endroit où ils s’unissent et où de nombreux canaux traversaient autrefois la région et mettaient les deux fleuves en communication : c’est la partie la plus méridionale de la Mésopotamie, l’ancien royaume de Babel et une partie de l’ancienne Chaldée, c’est aussi la région qui était habitée en grande partie par des Judéens, et qui, pour cette raison, était quelquefois appelée pays d’Israël ; enfin, dans sa plus étroite acception, ce terme ne représente plus qu’un petit territoire situé à l’est de l’Euphrate et se développant depuis Nehardea, au nord, jusqu’à Sora, au sud, sur une longueur d’environ 22 parasanges (124 kilomètres). Il était très important pour les Judéens de connaître d’une façon exacte les frontières de ce qu’on appelait la Babylonie, car les Judéens nés en Babylonie étaient considérés comme issus d’une origine essentiellement juive dont la pureté primitive n’avait jamais été altérée par le mélange d’un élément étranger. Sous le rapport de la pureté de race, la Judée elle-même reconnaissait la supériorité de la Babylonie. Un ancien proverbe disait : « Pour la pureté de la race, la différence entre les Juifs des provinces romaines et ceux de la Judée est aussi sensible que la différence entre une pâte de médiocre qualité et une pâte faite de fleur de farine, mais la Judée elle-même est comme une pâte médiocre par rapport à la Babylonie. »

La région judéo-babylonienne était divisée en une quantité de petits districts qui étaient appelés du nom de leur ville principale. Il y avait les districts de Narès, Sora, Pumbadita, Nehardea, Nehar-Pakod, Mahuza, etc. Chacun de ces districts avait sa physionomie propre, son originalité, il avait ses mœurs et sa manière de vivre particulières, il avait même ses poids et ses mesures spéciaux. Dans cette région, quatre villes surtout avaient une importance capitale et occupèrent successivement le premier rang. C’était d’abord Nehardea, forteresse construite près de l’Euphrate et du canal Naraga, et habitée exclusivement par des Judéens ; elle protégeait la Babylonie juive. Pendant quelque temps, Nehardea fut la Jérusalem de la Babylonie ; au moment où le temple subsistait encore, cette ville centralisait les dons offerts pour le service du temple par toutes les communautés babyloniennes, et, de là, les sommes recueillies étaient envoyées, sous bonne escorte, à Jérusalem.

À quelques milles de Nehardea, au sud, était située la ville de Firuz-Schabur (plus tard, Anbar), fortifiée et très populeuse, la plus importante cité après la capitale, Ctésiphon. Non loin de là, près d’un des nombreux canaux de l’Euphrate, se trouvait la ville de Pumbadita, où s’élevaient de superbes palais. Elle était également habitée exclusivement par des juifs, qui y étaient établis depuis de longs siècles ; les Judéens de la Babylonie la considéraient comme leur capitale. Autour d’elle et dans son voisinage étaient plusieurs petites villes et quelques châteaux forts. Les gens de Pumbadita passaient pour être ingénieux et retors ; on les disait même rusés et voleurs. « Si tu te trouves avec un habitant de Pumbadita, dit un proverbe, change d’hôtel. » Au sud de Pumbadita, à 124 kilomètres (22 parasanges) de là, était Mata-Mehassia, qui était bâtie près d’un immense lac, Sora. Ce lac n’était autre que l’Euphrate, qui se développait dans cette région profonde sur une très large étendue. Mata-Mehassia s’appelait aussi Sora, du nom de ce lac ; sa population était composée de païens et de Judéens. La campagne qui entourait Sora était très fertile ; tous les ans, les nombreux canaux et les embranchements de l’Euphrate l’inondaient et la fertilisaient. Cette ville formait un contraste absolu avec Pumbadita ; tandis que celle-ci se distinguait par la magnificence de ses édifices et le caractère sournois de ses habitants, les gens de Sora, au contraire, étaient pauvres, modestes et honnêtes. « Il vaut mieux, disait un proverbe, demeurer sur un fumier à Mehassia que dans un palais à Pumbadita. » À ces trois villes, Nehardea, Pumbadita et Mata-Mehassia, situées près de l’Euphrate, il faut ajouter Mahuza, voisine du Tigre et à 3 milles de Ctésiphon, la capitale des Parthes. Mahuza, qui s’appelait aussi Mahuza-Malka, du nom de Nehar-Malka (canal royal), qui se trouve dans le voisinage du Tigre, s’élevait sur une hauteur et était protégée par deux solides murailles et un fossé profond.

Mahuza, avec son fort, avait une grande importance pour la sécurité des souverains parthes ou perses ; néanmoins, elle était exclusivement habitée par des Judéens. Les principaux habitants de cette ville descendaient de prosélytes, aussi leur caractère différait-il de celui des autres Judéens de la Babylonie, ils étaient légers, recherchant le plaisir et montrant plus de goût pour les occupations frivoles et mondaines que pour les choses religieuses ; on disait d’eux qu’ils étaient voués à l’enfer. Les femmes de Mahuza aimaient les divertissements et les longs loisirs. Lorsqu’un docteur palestinien, venu de Judée à Nehardea, déclara qu’il était permis aux femmes de sortir le sabbat avec des tiares en or garnies de pierres précieuses, il ne se trouva dans cette ville que vingt-quatre femmes qui profitèrent de cette permission, tandis que dans un seul quartier de Mahuza dix-huit femmes usèrent de cette autorisation. Le voisinage de la capitale parthe, Ctésiphon, dont les habitants jouissaient d’une large aisance, influait certainement sur les mœurs des gens de Mahuza. Cette capitale ainsi que la ville d’Ardechir, nouvellement créée, contenaient une population juive considérable.

Les nombreux canaux qui traversaient la Babylonie faisaient ressembler cette région à une île verdoyante ; la campagne babylonienne, fertile et bien cultivée, avait l’aspect d’un magnifique jardin. Les dattiers abondaient dans le pays, ce qui donna lieu à ce proverbe. « Les Babyloniens achètent un panier de dattes à un denar, et ils ne se consacreraient pas à l’étude de la Loi ! » Les Judéens de la Babylonie étaient adonnés à l’agriculture et à toutes sortes de métiers ; ils creusaient et nettoyaient des canaux, élevaient du bétail, s’occupaient de commerce, faisaient le cabotage et pratiquaient un certain nombre d’arts. Par suite de leur importance numérique, ils vivaient en Babylonie presque aussi indépendants que dans leur propre État. Leur vassalité envers les seigneurs du pays consistait à payer certains impôts, la taxe personnelle (Charage) et l’impôt foncier (Taska). Il y avait encore à ce moment dans la région de l’Euphrate de nombreuses terres sans maîtres ; ceux qui s’engageaient à en payer l’impôt foncier pouvaient se les approprier.

Les Judéens avaient leur chef politique, le prince de l’exil (Resch Galuta), qui était un des hauts fonctionnaires de l’empire perse et occupait, dans la hiérarchie des dignitaires, le quatrième rang après le souverain. Le Resch Galuta était, en quelque sorte, un vassal de la couronne de Perse ; le monarque ne le nommait pas lui-même, il confirmait seulement son élection. Les marques de sa dignité consistaient en une tunique de soie et une ceinture en or. Plus tard, les exilarques déployèrent un luxe princier ; ils sortaient dans des voitures richement ornées, escortés d’une garde du corps et précédés d’un héraut chargé d’annoncer leur passage. Chaque fois que le roi leur accordait une audience solennelle, ils étaient reçus avec le plus profond respect par les serviteurs royaux, et ils parlaient librement au souverain des questions dont ils avaient à l’entretenir. Selon la coutume des princes orientaux, ils faisaient exécuter de la musique à leur lever et à leur coucher, ce que certains docteurs blâmèrent comme un oubli de la destruction de Jérusalem.

Les exilarques descendaient de la maison de David, le peuple supportait volontiers leur domination parce qu’il se sentait honoré en leur personne. Ces dignitaires faisaient remonter leur origine à Zérubabel, le petit-fils du roi Joïakin, qui serait, d’après certains documents, revenu à Babel et devenu le chef d’un grand nombre de familles. C’est au (iie siècle que nous voyons pour la première fois l’exilarcat occupé par un homme d’une origine obscure, Mar-Huna ; celui-ci ordonna qu’après sa mort on l’enterrât en Palestine. À partir de cette époque, les exilarques se succédèrent sans interruption jusqu’au (xie siècle ; leur influence fut considérable sur la marche de l’histoire juive en Babylonie.

Les anciens documents fournissent peu de renseignements sur les rapports des exilarques avec le peuple, ils nous apprennent que le Resch Galuta était le juge supérieur des communautés non seulement pour les affaires civiles, mais encore pour les questions pénales ; il rendait la justice lui-même ou en confiait l’administration à un suppléant. Comme moyen de coercition envers les indociles, il employait la bastonnade. Il avait aussi dans ses attributions la police des villes, l’inspection des poids et mesures, la surveillance des canaux et le soin de veiller à la sûreté générale ; il nommait des fonctionnaires spéciaux à ces divers emplois.

Au commencement, les exilarques ne paraissent pas avoir été payés par le peuple, il est probable que, selon l’ancien usage de l’Asie, on leur offrait des présents ; plus tard, seulement, il est question de ressources régulières que certaines villes mettaient annuellement à leur disposition. En public, on leur accordait des honneurs qui n’étaient rendus qu’aux souverains de la maison de David. Ainsi, dans la synagogue, ils se tenaient dans une tribune élevée qui leur était spécialement destinée, et, quand ils étaient appelés à lire un chapitre de la Tora, le rouleau de la Loi était apporté à leur place. Les revenus de leurs immenses domaine étaient très élevés ; ils avaient à leur service de nombreux esclaves et d’autres serviteurs, même des hommes libres invoquaient leur patronage, et, pour indiquer qu’ils appartenaient à l’exilarque, ils portaient sur leurs vêtements les armes de leur maître. Les exilarques exigeaient de leurs clients qu’ils portassent ces insignes, ils ne permettaient même pas aux savants pauvres qu’ils entretenaient de les déposer ou de les cacher. Le pouvoir du Resch Galuta était considérable, et, comme il n’était pas suffisamment réglé ni limité par des lois ou des usages, il dégénérait quelquefois en despotisme. Aussi se plaignait-on souvent de l’arbitraire, des abus et des violences des exilarques ou de leurs serviteurs ; ils dépossédaient, par exemple, des chefs d’école et en nommaient d’autres, moins dignes, à leur place. Mais quel pouvoir s’est jamais tenu dans les limites de la modération et de la justice ?

À l’époque où l’enseignement de la Loi n’était pas encore organisé dans la Babylonie, l’ignorance des exilarques en matière religieuse était telle qu’on transgressait dans leur maison, en toute innocence, les plus graves prescriptions alimentaires. Il y eut cependant des exilarques qui eurent une connaissance très approfondie de la Loi, possédèrent les plus solides vertus et furent comptés parmi les gloires les plus pures du judaïsme. L’importance numérique des Judéens de Babylonie, l’indépendance dont ils jouissaient dans ce pays, le pouvoir presque absolu de l’exilarque, imprimèrent à l’histoire juive de cette région un cachet tout particulier. Il se créa en Babylonie une situation nouvelle que la Judée n’avait pas connue, qui nécessita l’établissement de nouvelles lois et poussa la doctrine religieuse vers une nouvelle évolution.

Sous le patriarcat de Juda Ier les jeunes gens de Babylonie affluaient en nombre considérable dans les écoles de la Galilée. On aurait dit qu’ils se hâtaient de se réchauffer, dans la patrie juive, avant son extinction complète, à la flamme expirante du foyer de l’enseignement religieux, afin de pouvoir répandre ensuite la chaleur vivifiante de l’étude de la Loi dans le pays où ils étaient nés. La jeunesse juive des pays parthes était entraînée par une attraction irrésistible vers la Palestine ; c’était là un témoignage de l’amour profond que les Judéens dispersés ressentaient pour le pays de leurs aïeux. Beaucoup de ceux qui ne pouvaient pas se rendre en Palestine s’y faisaient porter après leur mort, pour y dormir du dernier sommeil. On voyait arriver, chargés sur de petites barques ou transportés à dos de chameau, de longues rangées de petits cercueils contenant les ossements de ceux que la pensée seule de reposer un jour dans la Terre sainte avait soutenus et consolés à l’heure suprême. Quelques-uns de ces cercueils, provenant d’Alexandrie et de Syrie, ont été retrouvés ; ils portent à l’extérieur, à côté du nom du défunt, de très beaux ornements. Ce désir passionné d’être enseveli dans le pays des ancêtres était encore augmenté par la croyance que la résurrection des morts aura lieu en Palestine. Les chrétiens eux-mêmes partageaient cette espérance, ou, pour mieux dire, cette superstition. Mais si les morts de la Babylonie, enterrés en Palestine, ne se sont pas réveillés de leur sommeil, les jeunes gens babyloniens qui venaient s’asseoir aux pieds du patriarche Juda Ier s’imprégnaient en quelque sorte de la Terre sainte et en revenaient animés d’une nouvelle ardeur pour l’étude. Deux d’entre eux, Rab et Mar-Samuel, transplantèrent l’enseignement de la Loi dans leur pays d’origine, et y organisèrent des écoles. Ces écoles subsistèrent avec des fortunes diverses pendant plus de huit siècles, et c’est encore l’influence de l’enseignement de ces docteurs qui ranima plus tard l’activité intellectuelle dans l’Espagne juive.

Rab, ou plutôt Abba Areka, avait suivi son oncle Hiyya à Sépphoris ; là, il fréquenta son école et profita si bien de son enseignement que le patriarche Juda Ier, qui, certes, ne prodiguait pas les dignités, lui accorda le titre de docteur. Dès que l’annonce de son retour de Palestine se fut répandue en Babylonie, son condisciple Mar-Samuel, qui était revenu avant lui, et son ami Karna allèrent à sa rencontre ; Karna surtout l’accabla de questions. Le roi Parthe Artaban, le dernier des Arsacides, qu’une nouvelle dynastie allait précipiter du trône et priver de la vie, traita Rab avec une grande bienveillance ; il espérait probablement qu’à la suite de l’établissement d’une école importante en Babylonie, les Judéens n’émigreraient plus, ou, au moins, émigreraient en moins grand nombre dans l’empire romain. Même le docteur qui était alors à la tête de l’école de Nehardea, Schèla, reconnut la supériorité de Rab. Ce dernier, à la mort de Schèla, fut nommé son successeur, mais il se retira devant son jeune collègue, Mar-Samuel, qui était originaire de Nehardea.

L’exilarque qui détenait alors le pouvoir paraît avoir appelé principalement des savants babyloniens aux fonctions dont il disposait. Il éleva à la dignité de juge du tribunal de Kafri un de ses parents, Mar-Ukba, qui était riche, habile jurisconsulte, très modeste et digne à tous égards de la fonction qu’il occupait. Karna fut également nommé juge ; comme il était peu fortuné, il se faisait dédommager par les diverses parties du temps qu’elles lui faisaient perdre. Abba Areka devint surveillant du marché (Agoranomos) ; il fut chargé d’inspecter les poids et mesures. L’exilarque voulut qu’Abba Areka fixât également le prix des denrées, afin d’empêcher le renchérissement des vivres. Sur son refus, il fut mis en prison et n’en sortit qu’à la suite des démarches pressantes de Karna auprès de l’exilarque. Son emploi d’inspecteur du marché obligeait Abba Areka à se rendre souvent dans les divers districts de la Babylonie juive ; il apprit ainsi dans quelle profonde ignorance vivaient les communautés éloignées du centre. Il arriva un jour dans un endroit où l’on ne connaissait même pas la défense de manger de la viande avec du lait. Pour remédier en partie aux inconvénients qui résultaient d’une telle situation, Rab défendit souvent ce qui était permis, et comme son autorité était très grande, les aggravations qu’il introduisit dans le judaïsme furent acceptées et acquirent force de loi. L’abandon dans lequel se trouvait la région de Sora lui inspira la pensée d’y fonder une école. Son entreprise réussit admirablement ; l’académie de Sora resta, presque sans interruption, pendant huit siècles, le siège de la science juive.

La nouvelle école, appelée du nom consacré de Sidra, fut ouverte (vers 219) par Abba Areka. Attirés par la réputation de ce docteur, douze cents disciples accoururent de tous les coins de la Babylonie et des pays parthes. L’école ne pouvait plus contenir tous les auditeurs, et Abba Areka fut obligé de l’agrandir par l’adjonction d’un jardin. Ses disciples lui témoignaient une profonde vénération, ils l’appelaient Rab, le maître, comme on avait nommé autrefois le patriarche Juda Rabbi ou Rabbenou ; ce titre de Rab est devenu son nom. Son école était désignée par le terme de Bé-Rab (maison du Rab) ; cette appellation s’appliqua plus tard à toute école. Son autorité religieuse dépassait la Babylonie. Le plus illustre docteur de la Judée, Johanan, lui écrivait : « À notre maître en Babylonie » ; il se fâchait contre ceux qui parlaient de son collègue avec dédain, et il avoua que Rab était le seul docteur auquel il se fût subordonné. Rab possédait des champs qu’il faisait cultiver et dont il consacrait les revenus à l’entretien de ses disciples pauvres. Du reste, il avait organisé son enseignement de telle sorte que ses auditeurs pouvaient se consacrer à l’étude de la Loi tout en pratiquant un métier pour s’assurer des moyens d’existence. Les élèves se réunissaient à Sora pendant deux mois de l’année (Ader et Ellul), au commencement de l’automne et au commencement du printemps. Durant ces deux mois, appelés mois de réunion (Yarhè Kalla), il y avait chaque jour, dès le matin, des conférences ; les auditeurs prenaient à peine le temps de déjeuner. Ces conférences publiques s’appelaient Kalla. Outre ces deux mois, pendant lesquels il s’occupait de ses disciples, Rab consacrait à l’instruction du peuple la semaine qui précédait chacune des principales fêtes. L’exilarque se rendait d’habitude à Sora et assistait à ces réunions pour recevoir les hommages de la foule ; les maisons étaient insuffisantes pour loger tous ceux qui affluaient dans la ville, ils étaient obligés de camper en plein air, sur les bords du lac de Sora. Les conférences faites à l’approche des fêtes portaient le nom de Riglè. Pendant les mois de Kalla et la semaine de Riglè, les tribunaux chômaient et les créanciers n’avaient pas le droit de citer leurs débiteurs devant la justice.

On ne sait pas si Rab employa un système d’enseignement particulier. Sa méthode consistait à exposer tout au long la Mischna, qu’il avait rapportée absolument complète de Palestine, et à expliquer les mots et la signification de chaque prescription. Ces explications et ces développements portent le nom de Memra ; Rab en a laissé un nombre considérable ; ils forment, avec ceux des chefs d’école Johanan et Mar-Samuel, ses contemporains, une partie importante du Talmud. Comme les habitants juifs de la Babylonie connaissaient, en général, très vaguement les pratiques religieuses et ne savaient pas toujours distinguer entre ce qui était défendu et ce qui était permis, Rab avait résolu d’ajouter, comme on l’a vu plus haut, de nombreuses aggravations aux lois existantes. La plupart de ses décisions furent acceptées ; on ne fit exception que pour celles qui se rapportaient au droit civil, parce que son autorité était bien moins grande dans les affaires civiles que dans les questions rituelles.

Après avoir organisé l’enseignement religieux, Rab se préoccupa de corriger les mœurs des juifs babyloniens. La simplicité de la vie conjugale d’autrefois avait dégénéré en brutalité. Si un jeune homme et une jeune fille qui se rencontraient étaient d’accord pour se marier, ils appelaient les premiers venus comme témoins, et l’union se concluait. Des pères mariaient leurs filles mineures ; le fiancé ne pouvait voir sa fiancée qu’au moment où il ne lui était plus possible de revenir sur sa décision, ou bien il demeurait dans la maison de son futur beau-père, où ses relations étaient absolument libres avec sa fiancée. La loi, loin de condamner ces mœurs grossières, les protégeait, au contraire, de son autorité. C’est contre un tel état de choses que Rab lutta de toute son énergie. Il interdit ces unions immorales qui se contractaient sans aucune démarche préliminaire, prescrivit rigoureusement aux pères de ne pas marier leurs filles sans leur consentement, surtout avant leur majorité, avertit les jeunes gens de ne pas choisir inconsidérément leur compagne, sans même la connaître, afin de ne pas s’exposer à être amenés à haïr celles qu’ils devraient aimer, et il défendit aux fiancés de demeurer sous le même toit avant leur mariage. Un époux condamné à accorder le divorce à sa femme avait quelquefois recours à certains artifices que lui permettait la loi pour ne pas se soumettre à la sentence prononcée contre lui ; Rab rendait ces ruses inutiles en ne tenant, dans ces cas, aucun compte de la loi. Ce docteur releva également le prestige de la magistrature ; les huissiers des tribunaux eurent rang de fonctionnaires ; chacun devait comparaître sur invitation devant la justice ; ceux qui ne se soumettaient pas aux décisions des juges étaient frappés d’excommunication. C’était là, en Babylonie, une punition rigoureuse qui produisait une impression profonde. On proclamait en public les délits commis par l’excommunié, et tout commerce avec lui était sévèrement interdit jusqu’à ce qu’il eût fait pénitence. Il résulte de ce qui précède que Rab poursuivait un double but, le relèvement moral et intellectuel de la population juive. Ses efforts furent couronnés de succès ; il parvint à amender les mœurs et à répandre l’instruction dans une région qui était auparavant, selon l’expression du Talmud, un champ en friche ouvert à tout venant. Rab plaça autour de ce champ une double barrière, des mœurs austères et une solide instruction ; il fit pour la Babylonie ce que Hillel Ier avait fait pour la Judée.

Rab ressemblait encore sous d’autres rapports à Hillel ; il était, comme lui, patient, indulgent et modeste. Il avait une femme qui était méchante, acariâtre, et le contrariait en toute circonstance ; il supportait ses vexations avec une inaltérable douceur. Ayant offensé, dans sa jeunesse, Hanina, le chef de l’école de Sépphoris, il supplia plusieurs fois ce docteur de lui accorder son pardon. Croyait-il avoir fait du tort à un homme du peuple, il se rendait auprès de lui la veille de Kippour afin de se réconcilier avec lui. Pour écarter de son esprit toute pensée d’orgueil aux jours où les Judéens accouraient par milliers autour de sa chaire, il répétait ces paroles de Job : « L’homme, fut-il assez grand pour toucher au ciel, est abaissé en un clin d’œil, » et avant de se rendre au tribunal, il disait : « Je me livre volontairement à la mort ; je ne viens pas ici pour soigner mes intérêts, je retourne chez moi sans que j’aie obtenu aucun avantage. Plaise au ciel que je puisse revenir dans ma maison aussi innocent que j’en suis parti. » Il eut la joie de laisser un fils, Hiyya, très versé dans les questions dogmatiques, et de marier sa fille dans la famille de l’exilarque ; les enfants de cette fille furent plus tard des princes savants et respectés. Son deuxième fils, Aïbu, ne montrait aucune disposition pour l’étude ; entre autres conseils qu’il lui donna, il lui recommanda instamment de s’occuper d’agriculture : « Mieux vaut une petite quantité récoltée dans son champ qu’une grande quantité gagnée dans les affaires. » Rab resta pendant vingt-huit ans, jusqu’à sa vieillesse, à la tête de l’académie de Sora (219-247). Tous ses disciples accompagnèrent son corps jusqu’à sa dernière demeure, et, sur la proposition de l’un d’eux, la Babylonie prit le deuil pour une année entière ; pendant cette année, il n’y eut ni fleurs, ni guirlandes de myrte aux mariages. Tous les Judéens de la Babylonie, à l’exception d’un seul, Bar-Kascha, de Pumbedita, pleurèrent la mort de l’illustre Amora.

Rab eut comme ami et collaborateur Samuel ou Mar-Samuel, appelé également Aïoc et Yarhinaï. Ce docteur, qui contribua pour une part importante au relèvement du judaïsme babylonien, avait des idées plus originales et des connaissances plus variées que Rab. Dans sa jeunesse, il suivit le courant qui entraînait tous ceux qui avaient soif de science vers la Palestine ; il fréquenta l’école de Juda Ier. On raconte qu’il guérit une maladie d’yeux dont souffrait le patriarche, et que ce dernier ne lui accorda pas l’ordination. Il retourna en Babylonie avant Rab et, à la mort de Schèla, il fut élevé à la dignité de chef d’académie.

Mar-Samuel était un homme calme, sensé, ennemi de toute exagération. À la croyance de ses contemporains, qui pensaient que la venue du Messie serait précédée de nombreux miracles, il opposa cette conception qu’à ce moment-là aussi tout suivra son cours normal, et que l’époque messianique ne se distinguera des temps antérieurs que par l’indépendance absolue dont jouira la nation juive. Mar-Samuel ne se consacra pas uniquement à l’enseignement de la Loi, il s’occupa également d’astronomie et de médecine. Son autorité dans les questions rituelles était moins grande que celle de Rab, mais il était un jurisconsulte éminent et toutes ses décisions dans les affaires civiles acquirent force de loi. Il formula cette règle, d’une importance capitale, que les juifs doivent obéissance aux lois du pays où ils demeurent aussi bien qu’à leur propre législation, ce qu’il exprima par ces mots : Dina demalkuta dina. Les Judéens de la Babylonie et des pays parthes, vivant sous un régime de liberté et de tolérance, acceptèrent facilement cette prescription, qui était au fond une innovation très hardie. Le principe de l’inviolabilité des lois du pays établi par Mar-Samuel était, en effet, en contradiction formelle avec les anciens usages, qui permettaient et souvent recommandaient la transgression de certaines lois étrangères. Ce principe eut dans la suite les plus heureuses conséquences pour les Judéens, il contribua, d’un côté, à les réconcilier avec le gouvernement des pays où les jetait la destinée ; d’autre part, aux ennemis des israélites qui auraient pris prétexte de l’apparent esprit d’exclusivisme du judaïsme pour conseiller des mesures de persécution contre la nation juive, on pouvait opposer ce commandement de Samuel, qui réduisait à néant tous leurs raisonnements. Déjà le prophète Jérémie avait adressé ce conseil salutaire aux tribus dispersées en Babylonie : « Travaillez au salut de la ville où vous êtes établis. » Mar-Samuel transforma ce conseil en une prescription religieuse : « On est tenu de se soumettre à la loi de l’État. » C’est à Jérémie et à Mar-Samuel que le judaïsme est redevable d’avoir pu subsister dans les pays étrangers.

Mar-Samuel fut une des figures les plus originales de cette époque. Profondément pénétré de l’esprit du judaïsme, dont il connaissait admirablement les doctrines et les traditions, il sut néanmoins voir au delà des limites étroites de sa patrie et de sa religion, et il se préoccupa aussi des autres nations et de leurs croyances. Il s’instruisit particulièrement chez les savants de Perse, et il étudia l’astronomie avec son ami Ablaat. L’immense plaine qui se développe entre le Tigre et l’Euphrate et dont le vaste horizon n’est borné par la moindre colline était le berceau de l’astronomie ; cette science dégénéra bientôt, dans cette région, en astrologie. Samuel était trop pénétré des idées juives pour accorder quelque crédit à l’astrologie ; il ne s’occupa que de l’observation et de l’étude sérieuse des corps célestes. « Les voies du ciel, dit-il, me sont aussi familières que les rues de Nehardea, » mais il ajouta qu’il ne savait pas calculer la marche des comètes. Il utilisa ses connaissances astronomiques pour établir un calendrier qui permettait aux juifs babyloniens de fixer les fêtes sans attendre que la Palestine les informât chaque fois de l’apparition de la nouvelle lune. Samuel ne publia pas ce calendrier, probablement par respect pour le patriarche et pour ne pas rompre l’unité du judaïsme, et on continua à considérer les calculs du calendrier comme une science secrète (Sod ha-ibbut). On sait que Samuel exerçait la médecine, mais aucun document ne donne d’indication précise sur ses connaissances médicales ; il prétendait pouvoir guérir toutes les maladies, à l’exception de trois.

L’éclat dont brillait l’académie de Sora, organisée par Rab, faisait pâlir la renommée de l’école de Mar-Samuel. Mais la plus cordiale entente ne cessa de régner entre les deux docteurs, et Samuel, qui était d’une rare modestie, céda en toute circonstance le pas à Rab et se soumit à son autorité. Après la mort de ce dernier, Mar-Samuel fut reconnu comme le seul chef religieux de la Babylonie ; il conserva cette dignité pendant dix ans. Johanan, qui était en Judée, hésita d’abord à le traiter en supérieur. Dans les lettres qu’il envoyait en Babylonie au nom de l’école de Tibériade, il appelait Rab : Notre maître en Babylonie, et Mar-Samuel : Notre collègue. Mar-Samuel lui fit alors parvenir un tableau où il avait indiqué les dates des fêtes pour une durée de soixante ans : « C’est un très habile mathématicien, » se contenta de dire Johanan. Mais lorsqu’il eut soumis à Johanan ses recherches sur un nombre considérable de cas douteux de maladies qui pouvaient se présenter chez les animaux et les rendre, d’après les prescriptions talmudiques, impropres à la consommation, son autorité fut reconnue même en Judée.

À l’époque dont il s’agit, c’est-à-dire vers le milieu du (iiie siècle, se produisirent dans l’empire romain et les pays parthes des événements politiques d’une extrême gravité, qui changèrent complètement la situation de ces deux États et exercèrent une profonde influence sur l’histoire des Judéens. Pendant que l’empereur Alexandre Sévère dirigeait les destinées de Rome, la famille des Arsacides, qui régnait depuis quatre siècles sur les Parthes, fut renversée du trône ; une nouvelle dynastie s’empara du pouvoir et introduisit d’importantes modifications dans l’administration intérieure comme dans la politique extérieure. L’auteur de cette révolution fut Ardechir, d’origine persane. Soutenu par le parti national persan, qui haïssait les Arsacides parce qu’ils témoignaient une prédilection marquée pour la civilisation grecque, dédaignaient le culte de Zoroastre et s’étaient toujours montrés impuissants à repousser les attaques des Romains, Ardechir marcha contre Artaban, le dernier descendant des Arsacides et l’ami de Rab, le battit, le détrôna et fonda la nouvelle dynastie royale des Sassanides. Rab s’affligea vivement de cet événement. À la nouvelle de la mort d’Artaban, il s’écria amèrement : « Le pacte est rompu ! » Il craignait que le changement de dynastie n’amenât une guerre civile, que le pays, déchiré par les luttes intestines, ne devînt facilement la proie des Romains et que les Judéens ne perdissent la semi-indépendance dont ils jouissaient. Le parti qui vint au pouvoir avec Ardechir porte dans l’histoire le nom de néo-Perses et dans les documents juifs celui de Hèbrim (Hèbré) ; il en reste encore aujourd’hui quelques débris sous le nom de Guèbres. Les Arsacides s’étaient montrés assez indifférents pour le culte du feu ; Ardechir, au contraire, témoigna pour cette religion un zèle fanatique ; il s’intitula orgueilleusement : Adorateur de Hormuz, divin Ardechir, roi des rois d’Iran, d’origine céleste. Il réunit les fragments qui subsistaient encore du Zend-Avesta, le recueil des lois persanes, et les fit adopter comme lois religieuses. — On enseigna partout la doctrine de Zoroastre sur le double principe de la lumière et des ténèbres (Ahura-Mazda et Angrimainyus) ; les mages, qui formaient la caste sacerdotale de ce culte, redevinrent tout-puissants, ils sévirent contre les hellénisants par le fer et le feu. Leur intolérance se manifesta également envers les chrétiens établis dans la partie supérieure de la Mésopotamie, dans les districts de Nisibis et d’Édesse, où ils avaient fondé des écoles. Les Judéens n’échappèrent pas aux mesures vexatoires des mages, et seules leur importance numérique, leur centralisation et leur énergie les préservèrent d’une persécution plus grave. Dans l’ivresse de leur triomphe, les néo-Perses enlevèrent aux tribunaux juifs le droit de se prononcer dans les affaires criminelles, qu’ils avaient jugées jusque-là, ils fermèrent aux Judéens l’accès de toutes les fonctions, même de celle d’inspecteur des fleuves et des canaux, et ils exercèrent une certaine contrainte sur les consciences. Ainsi, pendant les fêtes où, dans les temples consacrés au culte du feu, les mages adoraient la lumière comme image visible du dieu Ahura-Mazda, ils ne permettaient pas aux Judéens d’entretenir dans leur demeure du feu dans l’âtre ou d’allumer une lumière ; ils faisaient irruption dans leurs maisons, éteignaient tout feu et toute lumière, et enlevaient des tisons enflammés pour les offrir à leur dieu. Ils ouvraient les tombes pour exhumer les cadavres, parce qu’ils croyaient qu’un corps mort souillait la Spenta-Armaita (la terre divine). Aussi la plupart des docteurs se montrèrent-ils hostiles aux néo-Perses. Johanan craignit vivement que ce peuple ne maltraitât les Judéens de la Babylonie. Le patriarche Juda II s’enquit avec inquiétude du caractère des néo-Perses auprès de Lévi ben Sissi, qui faisait souvent le voyage de Judée en Babylonie. « Les Parthes, lui dit ce docteur, ressemblent aux armées du roi David, les néo-Perses, au contraire, sont de vrais démons. » La tolérance prévalut cependant peu à peu, les Juifs se réconcilièrent avec les néo-Perses, entretinrent avec eux des relations amicales, se départirent même en leur faveur de la stricte observance de certaines lois religieuses et prirent part dans diverses circonstances à leurs repas. Les docteurs autorisèrent les Judéens à fournir aux mages, pendant leurs fêtes, les charbons dont ils avaient besoin, s’écartant ainsi de l’ancienne loi qui considérait un tel acte comme une participation au culte du feu. Rab lui-même, malgré sa sévérité, permettait de transporter le soir de sabbat, sur la demande des mages, les lumières de Hanuka de la cour dans l’intérieur de la maison. Ces rapports amicaux entre Perses et Judéens s’établirent sans doute sous le règne de Schabur Ier (242-271). Ce souverain était l’ami de Mar-Samuel. II affirma à ce docteur que dans les divers combats qu’il avait livrés aux Romains dans des provinces habitées par une nombreuse population juive, il n’avait jamais versé le sang d’aucun Judéen, excepté à Césarée (Mazaca), la capitale de la Cappadoce, où il en avait fait passer plusieurs milliers au fil de l’épée, parce qu’ils avaient défendu avec trop de ténacité la cause des Romains contre les Perses.

Pendant que ces faits se passaient en Babylonie, éclata dans l’empire romain une révolution qui influa, de son côté, sur les destinées du judaïsme. Après la mort d’Alexandre Sévère, Rome devint la proie d’une effroyable anarchie. Dans un demi-siècle (235-284), près de vingt Césars et autant d’usurpateurs avaient occupé le trône et risqué leur vie pour réaliser, ne fut-ce que pendant un jour, leur rêve de revêtir la pourpre impériale et décréter librement des exécutions en masse. L’heure de la revanche avait sonné. De tous les pays que Rome avait autrefois soumis se présentaient des candidats au trône pour dompter à leur tour la Babylone italienne. C’étaient des oiseaux de proie qui se jetaient sur l’État romain comme sur un corps en décomposition. Au temps de Mar-Samuel (248), le criminel empereur Philippe, Arabe de naissance et brigand de race, put encore célébrer le millième anniversaire de la fondation de Rome ; mais, déjà, Rome était partout, dans tous les camps, dans toutes les stations militaires, excepté dans Rome même. Le Sénat acceptait avec une singulière résignation tous les empereurs qui plaisait aux caprices des légions de lui envoyer, et il sanctionnait servilement leur nomination. Les Parthes, d’un côté, et les Goths, de l’autre, envahissaient en foule l’empire romain, comme s’ils étaient chargés de lui infliger le châtiment dont l’avaient menacé les Sibylles.

Rome subit encore la honte de voir son empereur, Valérien, enchaîné comme esclave au char de triomphe de Schabur. La captivité de Valérien et la faiblesse de son fils et successeur Gallien relâchèrent partout les derniers liens de la discipline ; il n’y eut plus ni autorité, ni obéissance ; pendant dix ans, l’État romain ressembla à une immense arène, ensanglantée par les luttes de ses propres sujets. Sur tous les points de l’empire se levaient des usurpateurs. Le désarroi et la désorganisation étaient encore bien plus accentués dans les provinces orientales qui touchaient au puissant royaume des Perses. Odénat, un riche et vaillant guerrier de Palmyre, avait groupé autour de lui une bande de sauvages Sarrasins, et, à la tête de cette horde de pillards, il faisait de nombreuses incursions en Syrie et en Palestine et, d’autre part, jusque dans la région de l’Euphrate. Il s’était arrogé le titre de sénateur. N’avait-il pas le droit d’espérer être revêtu un jour, aussi bien que son compatriote Philippe, de la pourpre impériale ? Les Judéens l’appelèrent Papa Bar Naçar, chef de brigands, ils lui appliquèrent ce passage de la vision de Daniel : « Une petite corne sortit de la grande, elle avait des yeux humains et une bouche qui proférait des paroles hautaines. » Cet aventurier ruina totalement plusieurs communautés juives de la Palestine et de la Babylonie, il détruisit l’antique Nehardea (261), qui, depuis l’exil, de Babylone, était devenue le centre du judaïsme. Lors de cette destruction, les filles de Samuel furent faites prisonnières et emmenées à Sépphoris, elles furent rachetées et remises en liberté avant même qu’on sût de quelle famille elles étaient. Odénat étendit peu à peu son pouvoir, il devint le chef de l’oasis de Palmyre ou Tadmor, que le roi Salomon avait transformée en une belle cité. La décadence de l’empire romain était telle que ce petit prince asiatique fut obligé de défendre le territoire romain contre les invasions des Perses. L’empereur Gallien récompensa Odénat de ses services en l’appelant à partager le trône avec lui (264). Odénat n’occupa cette haute situation que pendant un temps très court, il fut assassiné en 267. La rumeur publique accusa Zénobie, sa femme, d’avoir été l’instigatrice de ce crime.

Après la mort d’Odénat, sa veuve Zénobie, dont les deux enfants étaient mineurs, fut nommée régente de la Palmyrène. Sous son règne, la ville de Palmyre devint le centre du luxe, de la civilisation et du bon goût. D’après une source chrétienne, Zénobie aurait été juive, mais aucun document juif ne signale cette particularité. Les historiens romains dépeignent sous les plus brillantescouleurs la magnificence de cette reine. Dans son superbe palais, dont les ruines montrent encore aujourd’hui la valeur artistique, elle offrait l’hospitalité à des savants remarquables, avec lesquels elle se plaisait à s’entretenir sur les sujets les plus variés. À sa cour, vivait l’illustre philosophe et critique Longin, qui fait ressortir, dans son traité sur le Sublime, la vigoureuse concision et la beauté de ces paroles du récit de la Création : « Que la lumière soit ; » Zénobie y avait aussi accueilli Paul de Samosate, évêque d’Antioche. Elle paraît s’être également éprise des principes du judaïsme ; néanmoins, les docteurs juifs parlent en termes peu bienveillants de la principauté de Palmyre. « Heureux celui qui assistera à la chute de Tadmor, » dit Johanan. C’est un fait certain que de nombreux juifs avaient pris les armes contre Zénobie, dont la domination s’étendait probablement sur la Judée.

Le Talmud raconte que cette reine ayant condamné à mort, sans doute pour un motif politique, un certain Zeïra bar Hinena, deux disciples de Johanan, Ami et Samuel, se rendirent auprès d’elle pour implorer la grâce du coupable. Elle rejeta leur demande, en leur disant : « Croyez-vous donc que Dieu, parce qu’il a déjà fait de nombreux miracles en votre faveur, continuera toujours à vous couvrir d’une protection particulière ? » Un autre événement rapporté par le Talmud paraît s’être passé également sous le règne de Zénobie. Un certain Ulla ben Koscher, accusé d’un crime politique, avait trouvé un asile à Lydda, dans la maison de Josua ben Lévi. Des soldats cernèrent la ville et menacèrent de la détruire si on ne leur livrait pas Ulla. Josua, placé dans la douloureuse alternative de causer la mort d’un homme ou la destruction d’une communauté, engagea l’accusé à se livrer lui-même aux autorités. Il s’appuya, pour en agir ainsi, sur une loi qui permettait d’abandonner à son sort un accusé poursuivi pour crime politique, dans le cas où sa délivrance mettrait l’existence de nombreuses personnes en danger. Néanmoins, la pensée d’avoir contribué, quoique indirectement, à faire mourir un homme troubla la conscience d’un grand nombre de Judéens. La légende raconte que le prophète Élie apparut à Josua ben Lévi et lui reprocha de s’être conformé dans cette circonstance à une loi quelconque, au lieu de s’être inspiré de la « Mischna des justes, » qui s’élève au-dessus de l’horizon étroit et borné de la législation écrite.

Aurélien triompha de la résistance acharnée de Zénobie et mit fin au règne brillant (267-273) de cette vaillante impératrice ; elle fut emmenée à Rome, attachée au char de triomphe du vainqueur. Johanan vit encore la réalisation du vœu qu’il avait exprimé contre Tadmor, il mourut quelques années après (279).