Histoire des Juifs/Troisième période, deuxième époque, chapitre XVI

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Histoire des Juifs
Introduction
I. Les temps bibliques : § 1er
II. — Après l’exil : § 1er
III. 3e période — La dispersion
1re époque — Le recueillement après la chute
I. Le relèvement ; l’école de Jabné
II. L’activité à l’intérieur
III. Soulèvement des judéens
IV. Suite de la guerre de Barcokeba
V. Patriarcat de Judale Saint
VI. Le patriarche Juda II ; Les Amoraïm
VII. Les Judéens dans le pays parthes
VIII. Le patriarcat de Galamiel IV et de Juda II
IX. Le triomphe du christianisme et les Judéens
X. Les derniers Amoraïm
XI. Les Juifs dans la Babylonie et en Europe
XII. Les Juifs en Arabie
XIII. Organisation du judaïsme babylonien
XIV. Le caraïsme et ses sectes
XV. Situation des Juifs dans l’empire franc et déclin de l’exilarcat en Orient
2e époque — La science et la poésie juive
I. Saadia, Hasdaï et leurs contemporains
II. Fin du gaonat en Babylonie. Aurore de la civilisation juive en Espagne
III. Les cinq Isaac et Yitshaki
IV. La première croisade. Juda Allévi
V. La deuxième croisade - Accusation de meurtre rituel
VI. Situation des Juifs à l’époque de Maïmonide
VII. Époque de Maïmonide
VIII. Dissensions dans le judaïsme. - La rouelle
IX. Controverses religieuses du talmud. Autodafé du Talmud
X. Progrès de la bigoterie et de la Cabbale
XI. La peste noire. Massacres des Juifs
XII. Conséquences de la persécution de 1391. Marranes et apostats.
XIII. Une légère accalmie dans la tourmente.
XIV. Recrudescence de violences
XV. Établissement de tribunaux d’inquisition
XVI. Expulsion des Juifs d’Espagne et de Portugal
XVII. Pérégrinations des Juifs et des Marrannes d’Espagne et de Portugal
3e époque — La décadence
I. Reuchlin et le obscurants. Martin Luther
II. L’inquisition et les Marranes. Extravagances cabbalistiques te messianiques
III. Les Marranes et les papes
IV. Les juifs en Turquie et Don Joseph de Naxos
V. Situation des Juifs de Pologne et d’Italie jusqu’à la fin du XVIe siècle
VI. Formation de communautés marranes à Amsterdam, à Hambourg et à Bordeaux
VII. La guerre de Trente Ans et le soulèvement des Cosaques.
VIII. L’Établissement des Juifs en Angleterre et la révolution anglaise
IX. Baruch Spinoza et Sabbataï Cevi
X. Tritesses et joies
XI. Profonde décadence des Juifs
4e époque — Le relèvement
XII. Moïse Mendelssohn et son temps
XIII. Excès de l’orthodoxie et de la réforme
XIV. La révolution française et l’émancipation des Juifs
XV. Le Sanhédrin de Paris et la Réaction
XVI. Les réformes religieuses et la science juive
XVII. Une Accusation de meurtre rituel à Damas
XVIII. Orthodoxes et réformateurs en Allemagne


CHAPITRE XVI


Expulsion des Juifs d’Espagne et du Portugal.
(1485-1497)


Après s’être attaquée aux Marranes, l’Inquisition devait forcément étendre ses persécutions jusqu’aux Juifs. Ceux-ci vivaient, en effet, en rapports trop étroits avec les Marranes pour ne pas être atteints également par lei coups qui frappaient leurs anciens coreligionnaires. Leur sympathie était profonde pour ces convertis qui n’étaient chrétiens que de nom, et ils s’efforçaient d’entretenir dans leur cœur l’amour du judaïsme. Même les Marranes nés dans le christianisme étaient instruits dans les rites de leurs pères par les Juifs, qui les convoquaient secrètement aux offices divins, leur remettaient des livres religieux, leur indiquaient les dates des fêtes et des jeûnes, pratiquaient la circoncision sur leurs enfants, leur fournissaient du pain azyme pour Pâque et, pendant toute l’année, de la viande préparée selon la toi juive.

Pour triompher de l’aversion obstinée des Marranes pour te christianisme, Ferdinand et Isabelle prirent le parti de leur interdire rigoureusement tout commerce avec les Juifs, d’abord à Séville, et ensuite dans toute l’Andalousie, où les nouveaux chrétiens se trouvaient en très grand nombre. Mais cette défense n’eut aucun résultat. Au contraire, Juifs et Marranes se sentirent stimulés, par la certitude même du danger qu’ils couraient, à resserrer encore les liens qui les unissaient ; leurs relations étaient seulement devenues plus secrètes et entourées de plus de précautions. Pourtant Torquemada ne recula devant aucun moyen pour rompre ces liens si étroits. Ainsi, il ne craignit pas d’exiger des rabbins de l’aider à tenir éloignés du judaïsme les Marranes qui tenaient absolument à pratiquer cette religion, et de les livrer par leurs délations aux prêtres catholiques, c’est-à-dire au bûcher. Il est bien improbable que les rabbins aient prêté leur concours au grand inquisiteur dans cette circonstance. Une fois que l’Inquisition fut bien convaincue que non seulement les Juifs ne dénonceraient pas les Marranes, mais continueraient à entretenir secrètement des relations avec eux, elle sollicita des rois catholiques l’expulsion de tous les Juifs d’Espagne.

Bien des symptômes faisaient prévoir depuis quelque temps cette expulsion aux Juifs de Castille et d’Aragon. Mais ils éprouvaient pour l’Espagne un amour trop profond pour se décider à s’en séparer sans y être absolument contraints. Du reste, ils ne croyaient pas que la catastrophe fait si proche, car, à plusieurs reprises, Ferdinand et Isabelle les avaient protégés contre des émeutes. Ils pensaient aussi que jamais les chrétiens ne pourraient se passer de leurs services, et enfin ils avaient une confiance sans bornes dans l’influence des favoris juifs sur la cour. Outre Abraham Senior, qui avait aidé efficacement au mariage de Ferdinand et d’Isabelle et jouissait auprès d’eux d’une grande considération, une autre personnalité juive occupait, précisément à cette époque, une haute situation à la cour de Castille : c’était le célèbre Don Isaac Abrabanel.

Avec Isaac Abrabanel (né à Lisbonne en 1437 et mort à Venise en 1509) se clôt en Espagne la série des hommes d’État juifs qui usèrent de leur crédit pour le bien de leurs coreligionnaires. Cette série avait commencé avec Hasdaï ibn Schaprout. Don Isaac Abrabanel, qui prétendait descendre de la famille royale de David, se distinguait par la noblesse de ses sentiments, la précocité et la clarté de son intelligence, mais son esprit n’avait ni profondeur, ni ampleur. Sachant juger avec une grande justesse et infiniment de bon sens les événements présents, il n’était pas assez perspicace pour se rendre suffisamment compte de certaines éventualités. Dès sa jeunesse, Abrabanel étudia avec passion le judaïsme, son passé brillant, sa conception de la divinité, et, arrivé à peine à l’âge d’homme, il écrivit un ouvrage pour mettre en lumière la protection spéciale accordée par Dieu à Israël. Mais ses notions philosophiques, il les devait plus à ses lectures qu’à ses méditations.

Ce qu’il possédait surtout à un degré éminent, c’était la connaissance et l’expérience des affaires ; il était financier habile et politique avisé. Alphonse V, roi de Portugal, qui savait apprécier son grand mérite, l’appela auprès de lui pour lui confier la direction des finances et lui demander conseil dans les circonstances graves. Par son caractère élevé, sa piété sincère, sa modestie et son désintéressement, Abrabanel conquit l’estime et la sympathie des plus grands seigneurs du royaume. Il entretenait des relations amicales avec le puissant et gracieux duc Fernando de Bragance, qui commandait à une agglomération de plus de cinquante villes, hameaux, forts et châteaux, et disposait de 10.000 fantassins et de 3.000 cavaliers, ainsi qu’avec ses frères, le marquis de 11outemar, connétable de Portugal, et le comte de Faro. Il était aussi très lié avec le savant João Sezira, pour qui la cour avait une grande considération, et qui aimait les Juifs.

Abrabanel décrit lui-même l’existence heureuse qu’il menait en Portugal. Je vivais tranquille, dit-il, dans la maison que j’avais eue eu héritage, dans la belle ville de Lisbonne, où Dieu me combla de ses bénédictions en me rendant riche et honoré. Je disposais de vastes bâtiments et avais arrangé des salles spacieuses. Ma maison était devenue le rendez-vous de sages et de savants. On m’aimait à la cour d’Alphonse, souverain puissant et juste, sous le règne duquel les Juifs étaient libres et heureux. Il m’honorait de son estime, faisait souvent appel à mes services, et, tant qu’il vécut, je fus un des familiers du palais.

Ce furent les derniers beaux jours des Juifs du Portugal. On codifia bien, sous Alphonse V, pour les appliquer plus facilement, les diverses lois portugaises, qui comprenaient aussi des ordonnances hostiles aux Juifs, d’origine byzantine et wisigothe. Mais le roi, encore mineur au moment où ce recueil fut achevé, n’avait pris aucune part à ce travail, et, de plus, il ne mit en vigueur aucun de ces édits restrictifs. Sous son règne, les Juifs ne portaient aucun signe distinctif en Portugal. Comme les chrétiens, ils sortaient en pourpoint de soie, la dague dorée au côté, montés sur des chevaux ou des mulets magnifiquement harnachés. La plupart des fermiers d’impôts étaient Juifs. Même des dignitaires de l’Église, à en croire les plaintes formulées à ce sujet par les cortès de Lisbonne, chargeaient des Juifs de recueillir les taxes ecclésiastiques. L’organisation autonome des communautés juives, sous la direction d’un grand-rabbin et de sept rabbins provinciaux, fut maintenue par Alphonse V et décrite dans le recueil des lois. On inscrivit également dans ce code que les Juifs ne seraient plus’ obligés d’écrire leurs documents spéciaux exclusivement en portugais, comme ils devaient le faire jusqu’alors, mais pourraient aussi les rédiger en hébreu.

À la cour d’Alphonse V, il y eut encore, à côté d’Abrabanel, deux autres favoris juifs, les frères ibn Yahya Negro, fils d’un certain Don David. On rapporte qu’avant de mourir, ce Don David aurait recommandé à ses enfants de transformer la succession qu’il leur laissait en valeurs mobilières, parce que les Juifs du Portugal étaient menacés d’une expulsion prochaine.

À ce moment, un tel événement paraissait encore lointain. Comblé d’honneurs par Alphonse V, Isaac Abrabanel, Selon les termes de son fils Juda Léon, servait à ses coreligionnaires de bouclier et de rempart, protégeant les faibles contre les violences de leurs adversaires, réparant les brèches et détournant la fureur des féroces lions. Plein de pitié pour toutes les souffrances, il se montrait surtout compatissant pour ses malheureux coreligionnaires. Quand, après la prise de la ville africaine d’Arzilla, les soldats d’Alphonse V amenèrent en Espagne, parmi leurs nombreux captifs maures, deux cent cinquante Juifs qui furent vendus et dispersés à travers le pays, Abrabanel organisa à Lisbonne un comité de douze membres pour recueillir l’argent nécessaire au rachat de ces prisonniers. Accompagné d’un de ses collègues, il parcourut alors tout le Portugal pour faire affranchir, parfois contre des sommes élevées, tous les esclaves juifs. Une fois libres, ces Juifs et ces Juives de tout âge furent habillés, logés et entretenus jusqu’à ce qu’ils connussent la langue du pays et fussent en état de gagner leur vie.

Dans une autre circonstance encore, Abrabanel montra combien il s’intéressait au sort de ses coreligionnaires. Parmi les délégués envoyés par Alphonse V auprès de Sixte IV pour le féliciter de son élévation au trône pontificat et l’informer de la victoire que le souverain portugais venait de remporter sur les Maures d’Afrique, se trouvait le médecin João Sezira, ami intime d’Abrabanel. Celui-ci fit promettre à Sezira de parler au pape en faveur des Juifs. En même temps il recommanda à son ami italien Yehiel, de Pise, de faire un accueil cordial à João Sezira ainsi qu’à Lopo de Almeida, chef de l’ambassade, et de leur dire que les Juifs italiens étaient reconnaissants à Alphonse V de sa bienveillance pour leurs coreligionnaires du Portugal. Il pensait que de telles paroles flatteraient Alphonse et ses ministres et les engageraient à persister dans leurs sentiments d’équité envers les Juifs portugais.

Abrabanel vivait ainsi heureux avec sa pieuse et vertueuse compagne et ses trois fils bien-aimés, Juda Léon, Isaac et Samuel, quand survinrent des événements politiques qui détruisirent complètement ce bonheur. Alphonse V, son protecteur, mourut et eut pour successeur son fils João II (1481-1495). Celui-ci, plus énergique que son père, était dur et dissimulé. Séduit par la politique de son contemporain Louis XI, roi de France, il essaya, lui aussi, de créer une monarchie absolue en abattant les grands du Portugal. Il commença par le duc Fernando de Bragance, qui, issu de sans royal, était peut-être aussi puissant et certainement plus aimé que le roi.

Pendant qu’il accablait le duc de Bragance de protestations d’amitié, il faisait dresser en secret un réquisitoire où il l’accusait d’avoir conspiré contre lui avec le couple royal d’Espagne, accusation dont aujourd’hui encore on n’a pas pu prouver la réalité. Le duc de Bragance fut emprisonné, jugé comme traître et exécuté (juin 1483), et ses possessions furent ajoutées au domaine royal. Ses frères prirent la fuite. En sa qualité d’ami du duc de Bragance et de ses frères, Isaac Abrabanel fut également impliqué dans l’accusation de trahison, et un jour le roi João lui fit dire de venir se présenter devant lui. Sans rien soupçonner, Abrabanel se rendait à la cour quand un ami inconnu l’accosta, l’informa du danger qu’il courait et lui conseilla de s’enfuir.

Abrabanel suivit ce conseil et, quoique poursuivi par de nombreux cavaliers, arriva sain et sauf en Espagne. De là il écrivit au roi João II en termes très respectueux, mais très fermes, pour protester de son innocence et repousser en même temps les accusations dirigées contre le duc de Bragance. Mais le souverain portugais ne tint nul compte des protestations d’Abrabanel et fit confisquer ses biens ainsi que ceux de son fils Juda Léon, quoique ce dernier, qui était médecin, possédât une fortune toute personnelle. Il permit pourtant à sa femme et à ses enfants d’aller le rejoindre en Castille.

Accueilli par ses coreligionnaires d’Espagne avec des démonstrations de respectueuse estime, Abrabanel eut bientôt réuni autour de lui un grand nombre de savants et de disciples. Il se lia surtout avec le rabbin Isaac Aboab et le fermier général des impôts, Abraham Senior, qui parait même l’avoir associé à ses fonctions dès son arrivée en Espagne. Dans ce pays, il fut pris de scrupule d’avoir délaissé l’étude de la Loi pour les affaires politiques, et, à ses yeux, son malheur était un juste châtiment que lui envoyait la Providence. Aussi s’empressa-t-il, sur les instances de ses nouveaux amis, de se consacrer à l’explication des prophètes historiques, que les commentateurs avaient négligés jusqu’alors sous prétexte qu’ils étaient clairs et faciles à comprendre. Comme il s’en était déjà occupé auparavant, il acheva assez rapidement ce travail.

Personne mieux qu’Abrabanel n’était préparé pour expliquer ces parties historiques de la Bible. Outre qu’il était familiarisé avec la langue hébraïque, il avait l’expérience des affaires et savait l’art compliqué de la politique, connaissances qui sont nécessaires pour bien se rendre compte de la fondation, du développement et de la décadence du royaume d’Israël. Une autre supériorité qu’il avait, c’est qu’il était en état de pouvoir utiliser également les ouvrages des commentateurs chrétiens et qu’il sut en tirer la quintessence. Aussi réussit-il, dans ses commentaires, à éclairer plus d’un point obscur des prophètes historiques. Il sut, en général, donner à son travail un caractère scientifique, mettant de l’ordre dans ces récits et faisant précéder chaque livre d’une introduction lumineuse et d’un sommaire, comme il l’avait vu faire par des auteurs chrétiens. Ses commentaires seraient certainement devenus populaires ou auraient, du moins, mérité de l’être, s’il s’était montré moins prolixe et s’il n’avait pas traité avant chaque chapitre une série de questions souvent inutiles. Il a également le tort de disserter à perte de vue sur des problèmes philosophiques, qu’il expose d’autant plus longuement qu’il les comprend moins.

Dans le domaine de la foi, Abrabanel marcha sur les traces des Nahmanide et des Hasdaï. Jugeant avec sévérité tous ceux qui s’étaient permis de parler librement du judaïsme et de ses dogmes. il déclare hérétiques les recherches d’Albalag et de Narboni et fait l’injure à ces savants de les placer sur le même rang que le peu scrupuleux apostat Alphonse de Valladolid. Il en veut aussi à Lévi ben Gerson, parce que celui-ci n’accepte pas tous les miracles sans examen. À l’exemple de Joseph Yaabéç et des obscurantistes de son temps, il est convaincu que c’est en punition des tendances rationalistes de certains penseurs juifs que ses coreligionnaires d’Espagne sont si durement frappés. Il oublie que les Juifs d’Allemagne, d’une piété presque outrée, et qui ignoraient les spéculations philosophiques, n’ont pas moins souffert que leurs coreligionnaires d’Espagne.

Abrabanel ne put s’adonner que pendant un temps très court à ses travaux littéraires, car bien vite l’écrivain dut de nouveau céder la place à l’homme d’État. Il allait commencer à mettre en lumière le rôle joué par les divers rois de Juda et d’Israël, quand Ferdinand et Isabelle lui confièrent l’administration des finances espagnoles. Pendant les huit ans qu’il occupa ces fonctions (mars 1484-1492), il sut justifier la confiance royale, car pas une seule fois il ne s’attira un reproche. Il est vrai qu’il s’acquitta de sa lourde tâche avec prudence et habileté. Lui-même raconte que ses services lui rapportèrent richesses et honneurs, et qu’il était très estimé à la cour et auprès de la haute noblesse castillane.

Il fallait que le concours d’Abrabanel fût bien nécessaire à l’État pour que les souverains catholiques pussent le garder si longtemps comme trésorier sous les yeux du terrible Torquemada, en dépit des prohibitions canoniques et malgré la défense, fréquemment renouvelée par les cortès, de confier un emploi quelconque à un Juif. Comme à Lisbonne, il fit profiter ses coreligionnaires de sa haute situation, leur servant de rempart et les protégeant contre les violences des dominicains. Ce fut certainement à Abrabanel que les Juifs de Castille furent redevables d’avoir été préservés, à ce moment, du châtiment que les inquisiteurs voulurent leur infliger pour l’appui qu’ils avaient prêté aux Marranes.

Mais bientôt un événement survint qui rendit inévitable pour les Juifs d’Espagne la catastrophe finale : ce fut la conquête de Grenade. Pendant dix ans, arec des interruptions plus ou moins longues, les Castillans avaient tenu la campagne contre les Maures de Grenade. Ce pays était habité par un assez grand nombre de Juifs, auxquels étaient venus se joindre beaucoup de Marranes quand l’Inquisition avait commencé d’allumer les bûchers en Espagne. Non pas que leur sort fût bien enviable dans le royaume de Grenade, car là aussi sévissait la haine des Juifs. Mais ils pouvaient, du moins, pratiquer librement leur religion et ne couraient pas continuellement le risque de se voir arrêter et condamner à mort. Un des derniers rois de Grenade eut pour médecin le Juif Isaac Hamon, qui fut influent à la cour et que le peuple estimait beaucoup, comme le prouve le fait suivant. Un jour qu’une querelle s’était élevée entre Maures dans les rues de Grenade, des assistants adjurèrent les combattants, au nom de Mahomet, de se séparer, mais sans succès. Par contre, ils furent écoutés quand ils les prièrent au nom d’Isaac Hamon. Irrités de ce que le nom du médecin juif eût produit plus d’effet sur la foule que celui de Mahomet, des musulmans fanatiques se ruèrent sur les Juifs de Grenade. Ceux-là seuls échappèrent au massacre qui purent se réfugier dans le château fort royal. Pour ne plus exciter la jalousie de la population musulmane, les médecins juifs de Grenade résolurent, après cet événement, de ne plus porter de vêtements de soie et de ne plus sortir à cheval.

Enfin, après une guerre longue et sanglante, le beau royaume de Grenade tomba au pouvoir des Espagnols. Par une convention secrète, signée le 25 novembre 1491, le dernier roi maure, l’insouciant Muley Abou Abdallah (Boabdil) s’engagea envers Ferdinand et Isabelle à leur livrer, dans un délai de deux mois, la ville et le district de Grenade. Abstraction faite de la perte de leur indépendance, les Maures n’eurent pas à subir des conditions, bien dures. Ils pouvaient continuer à pratiquer leur religion, à se faire juger par leurs tribunaux spéciaux et à conserver leurs us et coutumes, avaient le droit d’émigrer et n’étaient assujettis qu’aux impôts qu’ils avaient payés jusqu’alors aux princes maures. On garantissait toute sécurité aux relaps, c’est-à-dire aux Maures convertis (Modejares) qui, par crainte de l’Inquisition, s’étaient enfuis d’Espagne dans le royaume de Grenade et y étaient retournés à l’islamisme. Mêmes garanties pour les Juifs de la villa de Grenade, du quartier Albaicin, des faubourgs et des environs ; l’Inquisition ne devait avoir aucun pouvoir sur eux. Les Marranes étaient libres d’émigrer pendant le premier mois qui suivrait la reddition de la ville ; passé ce délai, ceux qui resteraient pourraient être arrêtés par les inquisiteurs.

Le 2 janvier 1492, Ferdinand et Isabelle, entourés de leurs troupes, firent leur entrée solennelle dans la ville de Grenade, au son des cloches, et la puissance musulmane disparut ainsi à jamais de la péninsule ibérique. Après avoir jeté un triste regard d’adieu, avec son dernier soupir, sur son beau royaume, qu’il venait de perdre, Muley Abou Abdallah se retira dans le domaine qu’on lui avait abandonné dans les monts Alpuxarres. Mais, ne pouvant surmonter sa douleur, il partit pour l’Afrique.

Après un laps de temps d’environ huit siècles, l’Espagne tout entière était donc redevenue chrétienne, comme du temps des Visigoths. Ce triomphe du christianisme ne servit en rien l’humanité, mais fut, au contraire, le signal d’atrocités inouïes. Les Juifs furent les premières victimes de la victoire des Espagnols sur les Maures.

C’est que la lutte contre les musulmans de Grenade avait pris peu à peu le caractère d’une vraie guerre sainte, entreprise pour la propagation du christianisme. Aussi la défaite des Maures surexcita-t-elle à un degré élevé le fanatisme des Espagnols, qui ne pouvaient pas comprendre qu’après avoir vaincu les mécréants musulmans, on permit aux Juifs, encore beaucoup plus coupables, de circuler librement en Espagne. Torquemada et ses acolytes s’empressèrent naturellement de profiter de ces dispositions, si propices à leurs desseins, pour multiplier leurs attaques contre les Juifs. Cette fois, leurs accusations furent accueillies avec plus de faveur. Du reste, l’énorme butin que les Espagnols avaient ramassé dans les riches cités du royaume conquis semblait rendre la présence des habiles capitalistes juifs moins indispensable à la prospérité de l’État.

Avant même d’avoir pris complètement possession de Grenade, Ferdinand et Isabelle songèrent déjà à expulser les Juifs d’Espagne. Ils envoyèrent une délégation au pape Innocent VIII pour lui faire connaître leur résolution et lui demander de les appuyer de son exemple en commençant par chasser les Juifs de ses États. Le pape se refusa à donner un tel exemple, et Meschoullam, de Rome, informé de la décision d’Innocent VIII, se hâta d’annoncer cette joyeuse nouvelle aux communautés d’Italie et de Naples. Mais les souverains d’Espagne persistèrent quand même dans leur détermination.

Ce fut par un édit daté du palais de l’Alhambra, du 31 mars 1492, que les rois catholiques, Ferdinand et Isabelle, ordonnèrent l’exil de tous les Juifs d’Espagne. Il fut prescrit à ces derniers, sous peine de mort, de quitter dans un délai de quatre mois les territoires de Castille, d’Aragon, de Sicile et de Sardaigne. On leur permettait d’emporter leur avoir, sauf les métaux précieux, le numéraire et certaines marchandises dont l’exportation. était prohibée. Dans les considérants de leur édit, Ferdinand et Isabelle ne reprochaient nullement aux Juifs d’avoir fait de l’usure, ou acquis leurs richesses par des moyens illicites, ou causé des dommages aux chrétiens ; ils invoquaient seulement les efforts incessants des Juifs pour faire revenir les Marranes au judaïsme. Les souverains ajoutaient qu’ils auraient dû proscrire plus tôt les Juifs pour leurs menées insidieuses, mais qu’ils espéraient d’abord pouvoir les amener à résipiscence par la douceur, en n’expulsant que les Juifs d’Andalousie et en ne châtiant que les plus coupables d’entre eux. Ils ne s’étaient décidés à les bannir tous d’Espagne qu’après s’être convaincus que, malgré toutes les remontrances, ils continuaient à détourner les Marranes du christianisme et à les entretenir dans les hérésies juives. C’était donc pour couper le mal dans sa racine que, d’accord avec les dignitaires de l’Église, les grands et les savants, ils avaient décrété le bannissement de tous les Juifs de leurs États. Le délai de quatre mois écoulé, on confisquerait les biens de tout chrétien qui protégerait ou accueillerait un Juif.

Elle avait donc enfin éclaté, cette effroyable catastrophe, que des esprits clairvoyants avaient prévue depuis longtemps ! Les Juifs d’Espagne étaient donc définitivement condamnés à fuir le pays auquel ils étaient attachés par toutes les fibres de leur cœur, où reposaient leurs aïeux depuis quinze siècles, et dont ils avaient tant contribué à rehausser la grandeur, à augmenter les richesses et à relever la civilisation ! Ils étaient tout étourdis du coup qui les frappait. Abrabanel espérait encore pouvoir détourner ce malheur de ses coreligionnaires. Il se rendit auprès de Ferdinand et d’Isabelle et leur offrit des sommes considérables pour obtenir la révocation de l’arrêt d’exil. Sa demande fut appuyée par des grands d’Espagne, ses amis.

Peut-être Ferdinand, qui avait plus à cœur les intérêts de son trésor que ceux de sa foi, aurait-il accepté la proposition d’Abrabanel. Mais, dès que Torquemada eut appris au palais la démarche du ministre juif, il accourut, à ce qu’on raconte, auprès des rois catholiques, un crucifix à la main, et leur adressa ces paroles véhémentes : Judas Iscariote vendit le Christ pour trente pièces d’argent. Vos Majestés veulent le vendre pour trois cent mille ducats. Eh bien, le voici, vendez-le. Impressionnée par ces paroles, peut-être aussi influencée par les conseils de prêtres fanatiques, Isabelle résolut de maintenir l’édit d’expulsion, et, comme elle avait beaucoup d’énergie et de ténacité, elle réussit à faire partager son opinion à son époux. Don Abraham Senior, grand favori de la reine, essaya, après Abrabanel, de s’entremettre auprès d’elle en faveur de ses coreligionnaires, mais en vain. Un membre du conseil royal d’Aragon, Juan de Lucena, dont la dignité équivalait à celle de ministre, insista sur la nécessité de faire exécuter l’arrêt d’exil.

À la fin d’avril (1492), on proclama dans tout le pays, à son de trompe, que les Juifs n’étaient plus autorisés à rester en Espagne que jusqu’à la fin du mois de juillet, pour liquider leurs affaires, et que ceux qui y prolongeraient leur séjour au delà de ce délai seraient passibles de la peine de mort. Malgré leur désespoir de quitter leur chère patrie et les tombes de leurs aïeux, pour aller au-devant d’un avenir incertain, dans des pays dont ils ne comprenaient pas la langue et dont les habitants se montreraient peut-être à leur égard plus malveillants encore que les Espagnols, les malheureux Juifs étaient bien obligés de s’habituer à la douloureuse pensée de leur prochain exil et de faire leurs préparatifs de départ.

Ils s’aperçurent alors de plus en plus combien était terrible la calamité qui les atteignait. S’ils avaient pu partir avec leurs richesses, comme les Juifs anglais vers la fin du XIIIe siècle et les Juifs français un siècle plus tard, il leur eût été possible de triompher en partie des difficultés qui les attendaient à l’étranger. Mais obligés de transformer leur numéraire en lettres de change, puisqu’il leur était défendu de l’emporter, ils ne purent pas se procurer assez de traites en Espagne, où prédominaient la noblesse et le clergé, et qui, par conséquent, n’avait pas, comme l’Italie, des relations commerciales étendues. Le commerce avait été surtout entre les mains des Juifs et des Marranes, et ceux-ci craignaient, en obligeant leurs anciens coreligionnaires, de s’exposer à la colère de l’Inquisition.

Faute d’acheteurs, les biens-fonds des proscrits se vendaient à des prix dérisoires. À en croire le témoignage d’un contemporain, André Bernaldez, curé de Los Palacios, une maison s’échangeait contre un âne, et un vignoble contre une pièce de drap ou de toile. Pour rendre encore plus difficile aux Juifs la vente de leurs immeubles, Torquemada interdit aux chrétiens tout commerce avec eux. De plus, le roi Ferdinand lit mettre sous séquestre, dans ses États, une partie des propriétés des expulsés pour couvrir leurs dettes et aussi pour donner satisfaction, le cas échéant, aux réclamations des couvents qui prétendraient avoir des droits sur ces biens. C’est ainsi que s’évanouirent en quelque sorte en fumée les richesses considérables des Juifs d’Espagne, qui auraient pu leur être si utiles dans leur détresse.

Quand il vit les Juifs réduits au désespoir, Torquemada ordonna aux dominicains de leur prêcher le christianisme en faisant miroiter devant eux la promesse qu’après leur conversion ils pourraient rester en Espagne. Mais, grâce aux exhortations des rabbins et à la fermeté de leurs propres convictions, les Juifs demeurèrent inébranlables dans leur foi, acceptant leurs souffrances comme une épreuve et se confiant tout entiers en ce Dieu qui, si fréquemment, avait secouru leurs ancêtres. En face de nos ennemis et de ceux qui nous outragent, disaient-ils l’un à l’autre, supportons tout avec courage pour notre religion et la doctrine de nos aïeux. Sachons accepter notre sort avec une vaillante résignation, qu’on nous laisse la vie ou qu’on nous l’ôte, et ne profanons pas l’alliance de notre Dieu. Ne nous laissons pas effrayer, mais marchons sans cesse dans la voie tracée par l’Éternel.

D’ailleurs, ils savaient bien que le baptême non plus ne les aurait pas protégés contre la fureur sanguinaire des inquisiteurs. Les plus tièdes d’entre les Juifs ne songeaient plus à embrasser le christianisme depuis qu’ils avaient vu pour quels motifs futiles les convertis étaient condamnés au bûcher. Ainsi, une année avant la promulgation de l’édit d’expulsion, dans la seule ville de Séville, trente-deux nouveaux chrétiens avaient été brûlés vivants et seize en effigie, et six cent vingt-cinq avaient été condamnés à une humiliante pénitence. Les Juifs avaient aussi remarqué avec quelle habileté Torquemada dressait ses pièges pour capturer ses victimes. De nombreux Marranes de Séville, de Cordoue et de Jaën s’étaient enfuis dans le royaume de Grenade et y étaient retournés au judaïsme. Après la prise de Grenade, Torquemada leur adressa un appel pressant pour les engager à revenir à l’Église, toujours indulgente et toujours prête à recevoir dans son giron ceux qui s’adressaient à elle contrits et repentants, et il leur promit qu’ils seraient traités avec douceur et qu’ils recevraient secrètement l’absolution. Se fiant aux paroles de Torquemada, plusieurs de ces Marranes se rendirent à Tolède, où on leur fit la grâce de les livrer aux flammes.

Aussi, malgré les incitations fallacieuses des dominicains, malgré la grandeur de la calamité qui les atteignait, les Juifs d’Espagne restèrent presque tous fidèles à leur religion. II n’y eut que quelques rares conversions, principalement dans les familles riches et cultivées, entre autres celles du fermier d’impôts et grand rabbin Abraham Senior, de ses fils et de sou gendre. On raconte qu’Abraham Senior ne se décida à accepter le baptisme que le désespoir au cœur et devant la menace faite par la reine, très attachée à son trésorier, qu’elle infligerait encore de plus grands maux aux proscrits s’il ne se faisait pas chrétien. De fait, la joie fut grande à la cour quand on apprit la résolution d’Abraham Senior et de sa famille, et le couple royal lui-même ainsi qu’un cardinal leur servirent de parrains et de marraine. Les convertis prirent le nom de Coronel, et leurs descendants furent élevés plus tard aux plus hautes fonctions de l’État.

Frappés par le même malheur et soumis aux mêmes souffrances, les Juifs d’Espagne manifestèrent les uns pour les autres, au moment de leur expulsion, les plus admirables sentiments de solidarité. Quoique leur fortune fût considérablement diminuée, les plus riches partagèrent fraternellement avec les pauvres, qu’ils empêchèrent ainsi de se laisser séduire par les promesses des convertisseurs, et subvinrent à leurs frais de départ. Accompagné de trente notables, le vieux rabbin Isaac Aboab, ami d’Abrabanel, prit les devants pour aller engager des pourparlers avec João II, roi de Portugal, afin qu’il autorisât l’établissement des exilés espagnols dans son pays ou leur permit de le traverser ; il réussit en partie dans ses négociations.

À mesure que s’approchait la date fatale, les Juifs ressentaient plus profondément la douleur d’être contraints de quitter un pays qu’ils aimaient d’un si ardent amour. Ils déploraient surtout amèrement la nécessité de se séparer à tout jamais des chères tombes de leurs parents. À Ségovie, la communauté juive tout entière passa les trois derniers jours de son séjour en Espagne dans le cimetière, émouvant les chrétiens mêmes par leurs navrantes lamentations. À la fin, ils enlevèrent les pierres tombales, les emportant comme des reliques sacrées ou les confiant à la garde des Marranes.

Au lieu de faire partir les Juifs le 31 juillet, comme ils l’avaient décidé à l’origine, Ferdinand et Isabelle les autorisèrent à rester jusqu’au surlendemain. Par une coïncidence saisissante, leur exode définitif de l’Espagne eut lieu le 9 du mois d’Ab, date douloureuse entre toutes dans l’histoire juive, puisqu’elle rappelait déjà à Israël, entre autres tristes événements, la destruction du temple de Jérusalem. On évalue à trois cent mille le nombre des exilés, qui se dirigèrent, les uns du côté du nord, vers le royaume voisin de Navarre, les autres au sud, pour se rendre en Italie, en Turquie ou en Afrique ; la plus grande partie gagna le Portugal. De crainte que l’un ou l’autre des proscrits, au moment de partir, fût trop épouvanté à l’idée de quitter pour toujours sa patrie et résolût d’acheter au prix d’une apostasie l’autorisation de demeurer en Espagne, plusieurs rabbins, dans l’intention d’étourdir le chagrin des expulsés, prirent avec eux le chemin de l’exil au son du fifre et du tambourin.

Par suite du départ des Juifs, l’Espagne perdit la vingtième partie de ses habitants, et certes la partie la plus industrieuse, la plus laborieuse et la plus cultivée, qui formait la classe moyenne de la population. Grâce à leur activité, les richesses qu’ils créaient circulaient sans cesse à travers le pays, comme le sang dans le corps, pour lui donner la vie. On ne trouvait pas seulement, parmi eux, des capitalistes, des marchands, des laboureurs, des médecins et des savants, mais aussi des ouvriers de tout genre, armuriers, métallurgistes, etc. Ils auraient certainement fait de l’Espagne, après la découverte de l’Amérique, l’État le plus riche, le plus florissant et le plus solide, qui, par suite de son unité, aurait facilement rivalisé avec l’Italie. Torquemada préféra en faire un centre d’atroces cruautés et d’exécutions sanglantes.

Du reste, les chrétiens espagnols ne tardèrent pas à s’apercevoir des effets désastreux de l’expulsion des Juifs. Les petites villes, auxquelles la présence des Juifs donnait auparavant quelque animation, déclinèrent rapidement, au point de devenir de simples hameaux, n’ayant plus le sens de la liberté et subissant sans résistance le joug de plus en plus lourd du despotisme royal et de la tyrannie ecclésiastique. Les nobles, de leur côté, se plaignaient que leurs villes et leurs domaines eussent perdu toute importance, et déclaraient bien haut qu’ils se seraient opposés de toutes leurs forces à l’exécution de l’arrêt d’exil s’ils en avaient pu prévoir les conséquences. Immédiatement après le départ des Juifs, on souffrit surtout du manque de médecins. Pour empêcher les habitants de Vitoria et des environs de devenir la proie des charlatans, des rebouteurs et des exorcistes, les autorités de la ville durent faire venir un médecin de loin et lui assurer un traitement annuel considérable. La proscription des Juifs eut encore bien d’autres inconvénients pour l’Espagne, et tout l’or qu’elle tirait de ses nouvelles possessions américaines ne pouvait pas remplacer l’activité commerciale et industrielle de ceux qu’elle venait de chasser. La foule oublia peu à peu le nom même de ces Juifs qui avaient tant contribué à la grandeur de leur patrie d’adoption, mais ce nom devait forcément se présenter pendant longtemps encore à l’esprit des savants, à cause des nombreux éléments juifs contenus dans la littérature espagnole.

En vertu d’un ordre royal, les écoles, les hôpitaux, et, en général, tous les biens que les Juifs étaient obligés de laisser en Espagne devinrent la propriété du fisc ; les synagogues furent changées en églises ou en couvents. Ainsi, la magnifique synagogue de Tolède, construite aux frais de l’homme d’État juif Don Samuel Allavi, devint une église (de nuestra Señora de san Benito) et forme aujourd’hui encore, avec son style mauresque et ses admirables colonnes, un des ornements de la ville.

Il restait pourtant des Juifs en Espagne, mais couverts du masque du christianisme et cachés sous le nom de nouveaux chrétiens. Ils prêtèrent leur aide, dans la mesure de leurs moyens, à leurs frères bannis, acceptant d’eux en dépôt de l’or et de l’argent et leur envoyant, à l’occasion, ces métaux précieux par des personnes de confiance, ou leur donnant en compensation des lettres de change sur des places étrangères. Quand le roi en fut informé, il fit rechercher et confisquer ces richesses en dépôt ; il empêchait aussi par tous les moyens le payement des lettres de change. Mais, malgré les difficultés et les dangers, bien des Marranes persistaient dans leur sympathie pour les Juifs et poursuivaient de leur rancune, avec une impitoyable rigueur, ceux qui s’étaient montrés durs pour les malheureux proscrits ; ils les accusaient d’hérésie et les livraient aux inquisiteurs, les frappant ainsi de leurs propres armes. Par contre, ils étaient obligés, eux, pour ne pas trahir leur attachement secret au judaïsme, de manifester extérieurement un zèle plus vif pour la religion chrétienne, prodiguer en toute circonstance les signes de croix, égrener force chapelets et marmotter force patenôtres.

Parfois, devant cette nécessité constante de dissimuler, les sentiments secrets des Marranes faisaient explosion malgré eux, triomphant de leur volonté et se manifestant par des paroles imprudentes. C’est ainsi qu’à Séville, à la vue d’une statue qui devait représenter Jésus et qu’on offrait à l’adoration des fidèles, un Marrane s’écria : Qu’ils sont malheureux ceux qui se voient condamnés à voir de pareilles choses et à y croire ! De telles manifestations fournissaient à l’Inquisition d’excellents prétextes pour arrêter et juger non seulement le coupable, mais aussi ses proches, ses amis et tous les Marranes qui possédaient quelque fortune. Par la même occasion, on donnait également satisfaction à la foule, dont le spectacle fréquent des exécutions avait émoussé la sensibilité, et qui tenait à assister de temps à autre à ces solennels autodafés. Il n’est donc pas étonnant que dans l’espace de quatorze ans, sous la direction de l’inquisiteur général Thomas de Torquemada (1485-1498), les tribunaux d’inquisition aient livré au moins deux mille Juifs aux flammes.

Torquemada n’ignorait pas que sa cruauté lui avait attiré de nombreuses haines, et il craignait sans cesse pour sa vie. Sur sa table se trouvait une licorne, qui, d’après les croyances superstitieuses du temps, avait le pouvoir d’annuler l’effet des poisons. Quand il sortait, il était escorté d’une garde (familares) composée de cinquante cavaliers et de deux cents fantassins.

Il eut pour successeur Deza. Cet inquisiteur général renchérit sur Torquemada, car sous lui, les bûchers s’élevèrent encore en plus grand nombre. Aux exécutions des Marranes vinrent s’ajouter celles des Morisques restés en Espagne, et, un peu plus tard, celles des partisans du réformateur allemand Luther. Grâce à la férocité sanguinaire du Saint-Office, l’Espagne prit l’aspect d’une grande boucherie humaine. Il arriva alors, ce qui était inévitable, qu’à force de voir partout des suspects, les bourreaux se méfiaient les uns des autres. Deza lui-même fut accusé, à la fin, de pratiquer secrètement les rites juifs.

L’expulsion des Juifs d’Espagne produisit une impression pénible sur presque tous les princes d’Europe, et le Parlement de Paris blâma sévèrement Ferdinand et Isabelle d’avoir proscrit de leur pays une classe de citoyens aussi utiles. Le sultan Bajazet fit cette remarque : Vous appelez Ferdinand un monarque avisé, lui qui a appauvri son empire et enrichi le mien !

Parmi les exilés, ceux qui avaient habité la Catalogne et l’Aragon furent relativement plus heureux que leurs compagnons de souffrance, parce qu’ils purent s’établir, au moins pour quelque temps, dans un État voisin, la Navarre. Ils eurent ainsi le temps d’examiner dans quelle contrée ils se rendraient définitivement. C’est que, jusqu’alors, le prince et le peuple de Navarre s’étaient opposés à l’établissement de l’Inquisition dans leur pays. Quand, après le meurtre de l’inquisiteur Arbues, plusieurs Marranes, complices de ce crime, se furent réfugiés en Navarre et furent réclamés parle tribunal d’inquisition, la ville de Tudèle déclara aux émissaires chargés d’arrêter les coupables qu’elle ne permettrait pas à l’Inquisition de s’emparer de personnes à qui elle avait donné asile ; elle ne céda même pas aux menaces de Ferdinand. Il est vrai que d’autres villes de la Navarre se refusèrent à recevoir des proscrits juifs d’Espagne. Le nombre des exilés qui s’établirent en Navarre peut être évalué à douze mille, dont le comte de Lérin accueillit probablement la plus grande partie. Mais ils ne séjournèrent que peu d’années dans ce pays, où ils furent relancés par la haine de Ferdinand. Sur les instances de ce dernier, le roi de Navarre les contraignit à choisir entre l’émigration et le baptême. La plupart se convertirent, parce qu’on ne leur laissa qu’un délai très court pour se décider. Même dans la communauté de Tudèle, si connue pour sa piété, cent quatre-vingts familles acceptèrent le baptême.

D’autres proscrits encore n’eurent pas trop à souffrir de l’arrêt d’expulsion : ce furent ceux qui, considérant dès l’abord la décision du couple royal comme irrévocable, partirent avant l’expiration du délai qu’on leur avait accordé, pour se rendre en Italie, en Afrique ou en Turquie. À ce moment, l’émigration était encore facile, car les Juifs d’Espagne avaient une renommée si grande et la sentence de bannissement avait produit dans l’Europe une telle sensation que les navires affluèrent dans les ports d’Espagne, venus du pays même ou de l’Italie, surtout de Gênes et de Venise, pour se mettre à la disposition des exilés.

Avant leur départ, de nombreux Juifs d’Aragon, de Catalogne et de Valence avaient envoyé des délégués auprès de Ferdinand lei, roi de Naples, pour lui demander l’autorisation de s’établir dans son pays. Libre de préjugés à l’égard des Juifs et ému de compassion devant la catastrophe qui les frappait, ce souverain leur ouvrit toutes larges les portes de son État. Peut-être aussi espérait-il que leur présence servirait les intérêts matériels et intellectuels de son royaume. Plusieurs milliers de Juifs espagnols débarquèrent donc à Naples et y reçurent un excellent accueil. Leurs coreligionnaires italiens les reçurent en frères, secourant les pauvres qui ne pouvaient pas s’acquitter de leurs frais de voyage et subvenant provisoirement à tous leurs besoins.

Parmi les proscrits espagnols réfugiés à Naples se trouvait également Abrabanel avec sa famille. Dans les premiers temps de son séjour, il vécut retiré, uniquement occupé à commenter les livres historiques de la Bible, travail qu’il avait dû interrompre en Espagne pour se mettre au service de l’État. Mais quand Ferdinand Ier eut appris sa présence à Naples, il le fit appeler pour lui confier un emploi élevé, probablement la direction des finances.

Qu’il le fit de sa propre initiative ou sur les instances d’Abrabanel, le roi de Naples se montra très humain envers les pauvres réfugiés. Ces malheureux étaient frappés sans relâche par la destinée, car ils étaient à peine dans le royaume de Naples depuis six mois, quand la peste éclata parmi eux. Craignant que la foule, affolée, ne les attaquât, le roi les engagea à enterrer leurs morts secrètement, pendant la nuit. Mais lorsque l’épidémie eut redoublé de violence et qu’il ne fut plus possible de tenir la chose cachée, le peuple et la noblesse sollicitèrent de Ferdinand l’expulsion des Juifs. Le roi s’y refusa. On raconte même qu’il menaça d’abdiquer dans le cas où on leur ferait le moindre mal. II fit établir des baraquements, en dehors de la ville, pour les malades, leur envoya des médecins, et, pendant une année entière, leur prodigua libéralement des secours.

À Pise aussi, les réfugiés espagnols furent accueillis par leurs coreligionnaires avec une grande cordialité. Les fils de Yehiel, de Pise, le vieil ami d’Abrabanel, s’étaient installés au port pour recevoir les émigrants, aider à leur établissement dans la ville même ou les envoyer dans d’autres localités.

Mais tous les autres proscrits, d’après le témoignage même des contemporains, eurent à subir des épreuves inouïes. Ceux qui furent épargnés par la famine et la peste périrent par la main des hommes. Comme le bruit s’était répandu que les proscrits, pour emporter de l’or et de l’argent en dépit de la défense qui leur en était faite, en avaient avalé de grandes quantités, des cannibales les éventraient pour chercher dans leurs entrailles ces trésors cachés. Les capitaines des navires génois, surtout, traitèrent avec une férocité sauvage les malheureux exilés qui s’étaient confiés à leur loyauté. Par cupidité, ou par simple caprice, pour se repaître des souffrances et des cris désespérés des Juifs, ils en précipitèrent un grand nombre dans les flots. Sur les estes de l’Afrique, ils furent torturés et tués par les Berbères, ou persécutés par les convertisseurs chrétiens.

Dans le port de Gènes aussi, ils furent assaillis de maux sans nombre. Il existait alors une loi qui défendait aux Juifs de séjourner dans cette ville pendant plus de trois jours. Or, il arriva que des navires sur lesquels étaient embarqués des exilés espagnols furent contraints de faire escale dans le port de Gènes, pour des réparations urgentes. Les autorités permirent aux Juifs de descendre à terre et de séjourner, non pas dans la ville même, mais près du môle, jusqu’à ce que les navires pussent reprendre la mer. On vit alors débarquer les malheureux Juifs d’Espagne, hâves, décharnés, les yeux profondément enfoncés dans les orbites, plus semblables à des cadavres qu’à des êtres vivants. Poussés par la faim, les enfants se rendaient dans les églises et se faisaient baptiser pour un morceau de pain, et des chrétiens étaient assez durs, non seulement pour accepter de pareilles conversions, mais encore pour se promener parmi les Juifs, la croix dans une main et du pain dans l’autre, et amener, par ce moyen, de nouvelles recrues au christianisme ! Par suite de la difficulté des réparations, le séjour des Juifs se prolongea à Gènes jusque dans le cœur de l’hiver ; les conversions et les souffrances de toute sorte éclaircirent alors de plus en plus leurs rangs. Dans d’autres ports italiens, les exilés ne furent même pas autorisés à descendre quelques heures à terre, soit parce que cette année était précisément une année de disette, soit parce que la peste sévissait parmi eux.

Quand ceux des exilés qui s’étaient arrêtés à Gènes en purent repartir, leur nombre était fortement réduit. Ils se rendirent à Rome. Là, une nouvelle déception, plus amère encore, les attendait. Leurs propres coreligionnaires, par crainte de la concurrence, essayèrent de s’opposer à leur établissement à Rome ; ils offrirent 1.000 ducats au pape Alexandre VI, pour qu’il refusât de recevoir les nouveaux arrivants. Bien qu’en général ce pontife ne péchât pas par excès de scrupules, il fut quand même tellement outré de la dureté des Juifs de Rome pour leurs malheureux coreligionnaires d’Espagne qu’il ordonna de les chasser. La communauté de Rome fut obligée de verser 2.000 ducats pour faire annuler le décret d’expulsion et de laisser les fugitifs espagnols s’établir librement à Rome.

Corfou, Candie, et d’autres îles grecques encore reçurent également un fort contingent de proscrits juifs d’Espagne. Les uns y vinrent de leur plein gré, les autres y furent amenés comme esclaves. Dans la plupart des communautés de ces îles, on fit les plus louables efforts pour secourir les nécessiteux et racheter les esclaves. Pour se procurer les ressources nécessaires, on alla jusqu’à vendre les ornements des synagogues. Elkana Capsali, chef de la communauté de Candie, recueillit avec un zèle infatigable des subsides en faveur de ces malheureux. Des Persans, qui se trouvaient à Corfou lors de l’arrivée des proscrits espagnols, en achetèrent un certain nombre, dans l’espoir que les Juifs de leur pays leur payeraient une forte rançon.

De tous les exilés juifs d’Espagne, les plus heureux furent sans contredit ceux qui purent arriver en Turquie. Le sultan Bajazet II se montra à l’égard des Juifs bien plus humain et plus avisé que tous les princes chrétiens ; il comprenait de quelle utilité seraient pour son pays l’intelligence et l’activité des proscrits espagnols. Aussi invita-t-il les fonctionnaires des provinces européennes de son empire à faire bon accueil aux émigrants juifs, leur défendant, sous peine de mort, de les persécuter ou de les molester. Comme la plupart des expulsés arrivaient en Turquie dans un lamentable dénuement, Moise Capsali, le grand-rabbin de Constantinople, parcourut les communautés pour recueillir des secours ; il imposa à tous les membres aisés une taxe pour le rachat des captifs espagnols. Il faut ajouter que les Juifs turcs entrèrent avec empressement dans la voie indiquée par leur chef religieux, et vinrent tous, dans la mesure de leurs ressources, au secours de leurs frères d’Espagne. Ceux-ci s’établirent par milliers dans la Turquie, et, avant qu’une génération eût disparu, ils eurent conquis la direction du judaïsme turc et purent faire prévaloir leurs idées, leurs usages et leurs traditions.

En Portugal aussi, les bannis trouvèrent, au début, le calme et la sécurité. Un grand nombre d’entre eux s’étaient décidés à se diriger vers ce pays, voisin de l’Espagne, parce qu’ils espéraient qu’après leur départ la population espagnole apprécierait mieux lei services qu’ils avaient rendus et qu’ils pourraient encore rendre à leur patrie, et que Ferdinand et Isabelle ne tarderaient pas à les rappeler. Au pis aller, se disaient-ils, ils pourraient toujours s’embarquer en Portugal, pour gagner soit l’Afrique, soit l’Italie. On sait qu’Isaac Aboab et d’autres délégués étaient allés demander au roi João II l’autorisation pour leurs coreligionnaires de s’établir dans ses États. Tout en étant d’avis de les recevoir contre de l’argent, le souverain consulta quand même les membres de son Conseil. Les uns, par pitié pour les Juifs ou par flatterie pour le roi, se montrèrent favorables aux exilés espagnols, mais d’autres protestèrent énergiquement contre leur venue en Portugal. Comme le roi comptait sur les sommes que lui verseraient les émigrants pour pousser avec vigueur la guerre en Afrique, il ne tint nul compte des objections.

Dans leurs pourparlers avec João II, les délégués des exilés espagnols s’étaient d’abord proposé de demander la permission de s’établir définitivement en Portugal. Mais les Juifs portugais eux-mêmes jugèrent que si pareille faveur était accordée à leurs coreligionnaires d’Espagne, elle aurait très probablement des conséquences funestes. Car il y aurait alors en Portugal trop de Juifs, en proportion du nombre d’habitants du pays, et il faudrait craindre que le roi, qui n’était pas bon et n’aimait pas les Juifs, s’avisât un jour d’expulser de son royaume la population juive tout entière. Dans la réunion des notables juifs portugais qui délibérèrent sur cette question, un généreux vieillard, Joseph, de la famille Ibn Yahya, plaida avec une éloquence chaleureuse la cause des exilés espagnols. Mais la majorité était d’avis que ces exilés mettraient en danger tous les Juifs du royaume en restant définitivement dans le pays. Il ne fut donc question, dans l’entrevue des délégués espagnols avec le souverain portugais, que d’un séjour provisoire ; au bout d’un certain temps, les proscrits devaient de nouveau quitter le Portugal pour se rendre dans une autre contrée.

On s’arrêta de part et d’autre aux stipulations suivantes. Tout juif espagnol, riche ou pauvre, à l’exception des nourrissons, payera, comme droit d’entrée en Portugal, une capitation de 8 cruzados or (environ 25 francs), en quatre termes, pour un séjour de huit mois. Les ouvriers seuls, tels que métallurgistes et armuriers, étaient autorisés à s’établir définitivement dans le pays et ne payaient, dans ce cas, que la moitié de la somme imposée aux autres réfugiés. Le roi s’engageait, le délai expiré, à mettre à la disposition des proscrits des navires qui les transporteraient, pour un prix modéré, dans le pays où ils voudraient se rendre. Ceux qui ne pourraient pas prouver qu’ils ont acquitté la taxe de capitation ou seraient trouvés en Portugal, les huit mois écoulés, seraient réduits en esclavage.

Ces conditions arrêtées, un groupe considérable de Juifs espagnols, au nombre d’environ 95.000, passèrent les frontières portugaises et gagnèrent les villes que le souverain leur avait désignées pour leur séjour provisoire. Outre la taxe qu’ils versaient au trésor royal, ils avaient encore à payer un impôt aux bourgeois de ces villes.

Quoique les Juifs fussent relativement peu nombreux dans le petit pays du Portugal avant l’arrivée de leurs coreligionnaires d’Espagne, plusieurs d’entre eux s’y distinguèrent pourtant par leur savoir. João II eut à son service plusieurs médecins juifs. D’autres Juifs étaient d’habiles mathématiciens et d’excellents astronomes. À cette époque, où le Portugal brûlait d’une sorte de fièvre pour aller à la découverte de nouvelles contrées et nouer avec elles des relations commerciales, les mathématiques et l’astronomie, considérées jusqu’alors presque comme des sciences d’amateur, avaient une grande valeur pratique. Pour trouver le chemin des Indes, ce pays de l’or et des épices dont les Portugais rêvaient sans cesse, il fallait, en effet, renoncer au simple cabotage et gagner la haute mer. Mais il n’était pas possible de se lancer en plein Océan, à moins de risquer de s’égarer, si l’on n’avait pas des points de repère sur l’immensité des eaux, et si l’on ne pouvait pas se rendre compte, par la hauteur du soleil et des étoiles, de la direction qu’on suivait. Les hardis navigateurs qui partaient pour la découverte de nouveaux mondes avaient donc besoin de tables astronomiques. On sait que précisément l’astronomie avait été cultivée avec succès par quelques Juifs d’Espagne, et qu’au XIIIe siècle un chantre de Tolède, Isaac (Zag) ibn Sid, avait établi des tables astronomiques, connues sous le non de Tables alphonsines, et adoptées, avec des modifications peu importantes, par les savants compétents de l’Allemagne, de la France, de l’Angleterre et de l’Italie.

Quand le roi João II eut résolu de faire partir du Portugal des navires pour aller à la découverte des Indes par l’océan Atlantique, il convoqua une sorte de congrès astronomique pour rédiger des tables pour les navigateurs. À côté du célèbre astronome allemand Martin de Behaim et du médecin chrétien Rodrigo, siégeaient également à ce congrès deux Juifs, un certain Moise et Joseph (José) Vecinho ou de Viseu, médecin du roi. Celui-ci utilisa, comme base de ses travaux astronomiques, le calendrier perpétuel ou les Tables des sept planètes, ouvrage qu’Abraham Zacuto avait composé pour un évêque de Salamanque. Joseph Vecinho perfectionna également, en collaboration avec deux spécialises chrétiens, l’instrument servant à mesurer la hauteur des astres (l’astrolabe), et si nécessaire à la navigation. Ce fut cet instrument ainsi perfectionné qui aida Vasco de Gama à découvrir la route maritime des Indes par le cap de Bonne-Espérance.

João II prit encore à son service deux autres Juifs, Rabbi Abraham de Béja et Joseph Çapateiro de Lamégo, dont il mit à profit les connaissances géographiques et l’esprit délié pour les envoyer en Asie, où ils devaient transmettre ses communications aux explorateurs qu’il avait chargés de rechercher le pays fabuleux du prêtre Jean. Mais, au fond, il n’avait aucune sympathie pour les Juifs, car dans l’année même où il envoya Joseph Çapateiro et Abraham de Béja en Asie, il nomma une commission d’inquisition, à l’instigation du pape Innocent VIII, pour arrêter les Marranes relaps venus d’Espagne et les condamner au feu ou à la prison perpétuelle. Le sort de ces milliers de Juifs espagnols réfugiés en Portugal était donc bien incertain, puisqu’il dépendait de la bonne volonté d’un monarque, qui était plutôt, pour eux, un ennemi qu’un protecteur.

Mais ces malheureux n’avaient pas seulement les hommes contre eux, la nature aussi leur était contraire. Dès leur arrivée en Portugal, la peste éclata parmi eux et les décima. Comme elle exerça également des ravages parmi les Portugais, ceux-ci accusèrent les Juifs espagnols de l’avoir introduite dans le pays et, par conséquent, reprochèrent au roi d’avoir fait accueil à ces exilés. João II se vit donc obligé d’exiger rigoureusement que tous les réfugiés eussent quitté le Portugal dans le délai fixé.

Conformément aux stipulations, le souverain mit des navires à leur disposition, à des prix modérés, et recommanda aux capitaines de les traiter avec douceur et de les conduire dans les ports qu’eux-mêmes leur désigneraient. Mais une fois en mer, les capitaines des vaisseaux ne se préoccupèrent plus des ordres du roi, et, soit par haine, soit par cupidité, ils réclamèrent des sommes bien supérieures aux prix de transport convenu. En cas de refus, ils promenaient ces malheureux à travers l’Océan jusqu’à ce qu’ils eussent épuisé leurs provisions et fussent obligés d’en acheter auprès des capitaines, qui, naturellement, ne leur en livraient que contre de fortes sommes d’argent. Il y en eut qui furent réduits à donner leurs vêtements en échange d’un morceau de pain. Des femmes et des jeunes filles furent violées par ces bandits sous les yeux dé leurs maris et de leurs parents. Plusieurs capitaines jetèrent les pauvres Juifs sur des côtes désertes ou inhospitalières, où ils devinrent la proie de la faim et du désespoir, ou furent emmenés comme esclaves par des Maures.

Un témoin oculaire, le cabaliste Juda ben Jacob Hayyat, rapporte les souffrances que lui et ses compagnons eurent à endurer sur un de ces vaisseaux portugais. Embarqué avec sa femme et deux cent cinquante autres proscrits de tout âge, ils partirent de Lisbonne en hiver (au commencement de 1493) et errèrent pendant quatre mois sur les flots, parce que la peste sévissait parmi eux et qu’aucun port ne voulait les recevoir. Naturellement, les vivres devinrent de plus en plus rares. Par surcroît de malheur, le navire fut capturé par des corsaires de la Biscaye, pillé et conduit dans le port espagnol de Malaga. Là, on ne permit aux Juifs ni de descendre à terre, ai de repartir, ni de se procurer des vivres. Le clergé et les autorités espéraient que la faim les forcerait à accepter le baptême. Et de fait, une centaine d’entre eux, à demi morts d’épuisement, se convertirent. De ceux qui restèrent inébranlables dans leurs croyances, cinquante environ, vieillards, femmes et enfants, périrent de faim, et, parmi eux, la femme de Hayyat. À la fin, émus de pitié devant tant de souffrances, les habitants de Malaga apportèrent aux Juifs du pain et de l’eau.

Lorsque, au bout de deux mois, les survivants furent enfin autorisés à se diriger vers la coite d’Afrique, de nouveaux maux les atteignirent. Accompagnés partout de la peste, ils ne purent entrer dans aucune ville et durent camper en plein champ. Hayyat fut jeté par un musulman dans un cachot plein de serpents et de salamandres, et menacé d’être lapidé s’il ne se convertissait pas à l’islamisme. Resté ferme dans ses convictions en dépit de toutes les souffrances, il fut enfin racheté par les Juifs d’une petite ville et conduit à Fez. Là régnait une telle famine que, pour un morceau d’un mauvais pain, il tournait tous les jours une meule.

En apprenant les mauvais traitements infligés par les capitaines de vaisseau aux émigrants, les autres proscrits qui étaient encore en Portugal eurent peur de s’embarquer. Du reste, beaucoup d’entre eux étaient trop pauvres pour payer le prix de transport. Us remettaient donc leur départ de jour en jour, espérant que le roi leur permettrait peut-être de se fixer dans ses États. Vaine illusion. João II exigea la stricte exécution de la convention. Le délai de huit mois expiré, les retardataires furent donnés ou vendus comme esclaves aux membres de la noblesse (1493).

Ce qu’il y eut de particulièrement cruel dans la conduite du roi, c’est qu’il fit arracher aux parents réduits ainsi en esclavage les enfants de trois à dix ans, pour les envoyer dans les contrées nouvellement découvertes, à l’île de Saint-Thomas, aux îles Perdues ou à l’île des Serpents, et les élever dans le christianisme. En vain les mères éplorées supplièrent le roi de ne pas les séparer de leurs enfants. João resta insensible à leurs cris de désespoir. Une mère, à qui on avait pris sept enfants, se jeta aux pieds du roi, à sa sortie de l’église, implorant de lui la faveur de garder au moins le plus jeune. Mais, selon l’expression d’un chroniqueur, le souverain la laissa gémir et se lamenter comme une chienne à laquelle on a enlevé ses petits. Aussi, bien des mères, pour ne pas se séparer de leurs enfants, se jetèrent-elles avec eux dans les flots. Dans l’île de Saint-Thomas, où furent envoyés ces enfants, pullulaient les serpents venimeux et d’autres bêtes malfaisantes ; on y reléguait également les criminels. La plupart des enfants juifs y succombèrent donc bien vite ; beaucoup d’entre eux n’avaient même pas pu supporter les fatigues du voyage et étaient morts en chemin. Peut-être faut-il attribuer ces actes inhumains du roi à la douleur qu’il ressentait d’avoir perdu son unique fils légitime.

Après la mort de João II (fin octobre 1495), Manoël, son cousin, qui lui succéda, sembla vouloir mettre fin aux souffrances des Juifs établis dans son royaume. Informé qu’une partie des exilés espagnols n’étaient restés en Portugal, après le délai convenu, que forcés par les circonstances, il remit en liberté ceux qui avaient été réduits en esclavage. Il refusa même l’argent que, par reconnaissance, les affranchis lui offrirent. Il est vrai qu’en les traitant ainsi avec douceur, il nourrissait l’espoir, d’après son biographe, qu’ils se décideraient plus facilement à se convertir. Il défendit également aux prédicateurs de continuer leurs excitations contre les Juifs.

À sa cour vivait, honoré et respecté, le mathématicien et astronome juif Abraham Zacuto, venu à Lisbonne du nord de l’Espagne ; Manoël l’attacha à sa personne comme astrologue. Mais Zacuto, tout en ayant des idées assez étroites et en ne sachant pas se préserver des superstitions de son temps, ne se contentait pourtant pas de prédire au roi les événements futurs d’après l’inspection des constellations ; il lui rendit d’importants services par ses connaissances astronomiques. Outre ses tables, il composa encore un autre ouvrage astronomique, et, au lieu de l’instrument en bois dont on se servait jusqu’alors pour mesurer les hauteurs.des astres, il en fabriqua un en métal qui fournissait à la navigation des données plus précises.

Malheureusement, le répit accordé aux Juifs par Manoël ne fut que de très courte durée. Dès que le jeune souverain fut monté sur le trône de Portugal, les rois catholiques d’Espagne songèrent à faire de lui un allié en se l’attachant par un mariage. Ils lui firent donc proposer pour femme leur plus jeune fille, Jeanne, que sa jalousie excessive et ses manières de folle devaient rendre.plus tard si célèbre. Manoël était tout disposé à s’apparenter à la famille royale d’Espagne, mais désirait se marier avec une sœur plus âgée de Jeanne, Isabelle II, qui avait épousé peu auparavant l’infant de Portugal et était devenue veuve peu de temps après son mariage.

Fermement décidée, d’abord, à ne pas se remarier, Isabelle modifia sa résolution sur les instances de son confesseur, qui lui fit comprendre de quelle utilité serait pour le christianisme son union avec le roi de Portugal. On espérait, en effet, à la cour d’Espagne, qu’elle interviendrait auprès de son époux pour faire expulser du Portugal les proscrits juifs et musulmans qui s’y étaient réfugiés. Les souverains d’Espagne accordèrent donc à Manoël la main de leur fille Isabelle, à condition qu’il contractât une alliance avec l’Espagne contre Charles VIII, roi de France, et qu’il chassât de son pays tous les Juifs sans exception, indigènes et immigrés.

Manoël hésita d’abord à souscrire à ces deux conditions, car il entretenait les meilleurs rapports avec la France, et il n’ignorait pas quel profit considérable le Portugal tirait des richesses et de l’activité industrieuse des Juifs. Il soumit donc la question des Juifs à ses conseillers les plus prudents parmi les grands. Les avis se partagèrent. Ce fut Isabelle qui triompha des scrupules du roi, dont la probité avait reculé jusqu’alors devant l’acte cruel et déloyal qu’on réclamait de lui.

Sous l’influence du clergé, ou peut-être par haine personnelle contre le judaïsme, cette princesse en était arrivée à cette conviction que le chagrin qui avait assombri les derniers jours de João II lui avait été infligé en punition du bon accueil qu’il avait fait aux exilés juifs d’Espagne, et elle craignait que son union avec Manoël fût également malheureuse si les Juifs continuaient de demeurer en Portugal. Manoël ne céda pourtant pas tout de suite. Dans son cœur se livra un violent combat. Chasser les Juifs, c’était trahir les promesses qu’il leur avait faites, fouler aux pieds tout sentiment d’humanité et sacrifier les intérêts de l’État ; mais les laisser dans son royaume, c’était renoncer à l’infante espagnole et, par conséquent, à l’espoir de porter un jour la couronne d’Espagne. À la fin, quand sa fiancée, qu’il était allé attendre à la frontière, lui écrivit une lettre pour lui déclarer qu’elle n’entrerait pas en Portugal tant qu’elle risquerait d’y rencontrer les maudits Juifs, il se conforma à son désir.

La première conséquence du mariage de Don Manoël avec l’infante Isabelle fut donc le bannissement des Juifs du Portugal. En effet, le contrat de mariage fut signé le 30 novembre 1496, et, dés le 24 du mois suivant, le roi promulgua une loi ordonnant aux Juifs et aux musulmans, sous peine de mort, de se faire chrétiens ou de quitter le Portugal dans un délai donné. Pour apaiser en partie ses scrupules, il se montra d’abord assez bienveillant pour les malheureux que son édit frappait si durement ; il leur laissait presque une année, jusqu’en octobre, pour faire leurs préparatifs, et leur désignait trois ports (Lisbonne, Oporto et Setubal) où ils pourraient s’embarquer librement.

Il eût peut-être mieux valu pour les Juifs portugais que le roi n’y mit pas, au commencement, tant de ménagements, car, trompés par cette douceur, ils se disaient que, grâce aux amis qu’ils avaient à la cour, le roi reviendrait sur sa détermination et les laisserait en Portugal. Et comme ils avaient encore devant eus un délai assez long, ils ne hâtèrent pas suffisamment leurs préparatifs de départ, d’autant plus qu’ils étaient autorisés à emporter de l’or et de l’argent. D’ailleurs, l’hiver était une saison peu favorable pour s’embarquer, et beaucoup trouvaient qu’il était préférable d’attendre le printemps. Mais, dans l’intervalle, les sentiments de Manoël se modifièrent à leur égard. D’une part, il était irrité qu’une très faible partie des proscrits se fût seulement décidée à se convertir, et, de l’autre, il voyait avec déplaisir tant de richesses sortir de son royaume avec les Juifs. Il chercha alors le moyen de les garder en Portugal comme chrétiens.

Ayant donc réuni le Conseil d’État, il lui demanda s’il ne serait pas possible de contraindre les Juifs par la violence à accepter le baptême. Le clergé portugais, il faut le dire à son honneur, s’opposa énergiquement à une mesure aussi inique. L’évêque d’Algarve, Fernando Coutinho, invoqua des autorités ecclésiastiques et des bulles papales pour démontrer que l’Église défend d’obliger les Juifs par la force à se faire chrétiens. Devant ces résistances, Manoël, qui tenait beaucoup à empêcher tous ces laborieux Juifs de partir, déclara qu’il ne se préoccupait ni des bulles ni de l’avis des prélats, et qu’il se dirigerait d’après ses propres inspirations.

Sur le conseil d’un apostat juif, Lévi ben Schem Tob, qui portait probablement le nom chrétien d’Antonio et avait publié un factum haineux contre ses anciens coreligionnaires, Manoël fit fermer toutes les synagogues et toutes les écoles et défendit aux Juifs de se réunir les jours de sabbat pour faire leurs prières en commun. Comme ces mesures ne produisirent pas le résultat désiré et que des Juifs courageux, au risque d’encourir les plus rigoureux châtiments, établirent des oratoires dans leurs demeures, le roi, à l’instigation du même renégat, ordonna secrètement (au commencement d’avril 1497) que le dimanche de Pâques on arrachât à leurs parents tous les enfants juifs âgés de moins de quatorze ans, et qu’on les traînât de force aux fonts baptismaux.

Malgré toutes les précautions prises, quelques Juifs furent informés de ce que tramait le roi et prirent leurs mesures pour échapper par la fuite à la flétrissure du baptême. Quand Manoël apprit ce fait, il prescrivit qu’on procédât immédiatement au baptême des enfants. Alors se produisirent des scènes déchirantes dans toutes les localités habitées par des Juifs. Les parents s’attachaient désespérément à leurs enfants, qui, de leur côté, se cramponnaient à eux de toutes leurs forces ; on les séparait à coups de lanière. Plutôt que de se laisser enlever leurs enfants, bien des parents les étranglaient dans leurs derniers embrassements ou les précipitaient dans des puits ou des fleuves, et se tuaient ensuite. J’ai vu de mes propres yeux, raconte l’évêque Coutinho, des enfants traînés par les cheveux aux fonts baptismaux, et les pères les accompagner, la tête voilée de deuil, poussant des cris lamentables et protestant jusqu’au pied de l’autel contre ce baptême forcé. J’ai vu bien d’autres cruautés encore. Les contemporains gardèrent surtout un souvenir douloureux de l’horrible genre de mort choisi, pour lui et ses enfants, par un Juif cultivé et très considéré, Isaac ibn Cahin, pour échapper aux convertisseurs.

Des chrétiens même se prirent de compassion pour ces malheureux, et, sans tenir compte du châtiment auquel ils s’exposaient, cachèrent des enfants juifs dans leurs maisons pour les sauver momentanément. Mais Manoël et sa jeune épouse restèrent sourds aux supplications comme aux gémissements. Après le baptême, les enfants juifs recevaient un nom chrétien et étaient ensuite disséminés dans diverses villes, où on les élevait dans la foi chrétienne. Sur un ordre secret, ou par excès de zèle, les émissaires royaux arrêtaient même des jeunes gens de vingt ans pour les baptiser.

Il est probable que, dans ces tristes circonstances, de nombreux Juifs apostasièrent pour ne pas s’éloigner de leurs enfants. Mais le roi, guidé par l’intérêt bien plus que par la foi, ne se contenta pas de ces conversions, il voulait que, convaincue ou non, toute la population juive de Portugal se fit chrétienne et restât dans le pays. Pour entraver leur émigration, il revint sur l’autorisation qu’il leur avait donnée de s’embarquer dans trois ports, et ne leur permit plus de partir que par Lisbonne. Tous les émigrants durent donc se réunir dans cette dernière ville ; ils y vinrent au nombre d’environ 20.000.

Une fois rassemblés à Lisbonne, ils se heurtèrent contre d’autres difficultés. Le roi, il est vrai, fit mettre des maisons à leur disposition pour y loger, mais, sur son ordre, ils rencontrèrent, pour leur embarquement, tant d’obstacles que le délai passa et que le mois d’octobre arriva sans que la plupart d’entre eux eussent pu partir. Devenu ainsi, par les termes mêmes de la convention, maître absolu de leur liberté et de leur vie, il les fit entasser comme du bétail dans un hangar et leur déclara qu’ils étaient maintenant ses esclaves et que leur sort dépendait de sa seule volonté. Il leur laissait le choix de se faire chrétiens de leur propre gré, avec la perspective de recevoir honneurs et richesses, ou de n’accepter le baptême que par la violence. Comme presque tous s’obstinèrent à rester juifs, il les priva de nourriture pendant trois jours. Mais ni la faim ni la soif ne purent triompher de leur résistance. Pour avoir raison de leur aversion pour le christianisme, Manoël les fit traîner de force à l’église, à l’aide de corde. ou tout simplement par les cheveux ou la barbe. Mais beaucoup de Juifs préférèrent la mort au baptême ; il y en eut qui se tuèrent dans l’église même. Un père couvrit ses enfants de son talit, les égorgea et se tua ensuite.

Les Maures aussi furent expulsés, à ce moment, du Portugal, mais on les laissa partir tranquillement, sans les maltraiter, non pas par égard pour eux, mais parce que Manoël craignit que l’un ou l’autre des princes musulmans en Afrique ou en Turquie usât de représailles envers les chrétiens de son pays. Manoël, que quelques historiens ont surnommé le Grand, ne se montra si cruel envers les Juifs que parce qu’il savait qu’ils n’avaient pas de défenseur.

Imposée par la contrainte, la conversion au christianisme des Juifs portugais et des réfugiés espagnols n’était pour eux qu’une sorte de masque dont on les obligeait à s’affubler, mais qu’ils se hâtaient de jeter au loin dès que les circonstances le leur permettaient. De ces convertis, plusieurs devinrent plus tard des rabbins considérés, notamment Lévi ben Habib, nommé rabbin de Jérusalem. Réussir, à cette époque, à sauver sa vie sans apostasier, était considéré par les Juifs comme un vrai miracle, un bienfait tout spécial de la Providence. Isaac ben Joseph Caro, de Tolède, qui avait cherché un refuge en Portugal et y avait vu périr tous ses enfants, petits et grands, remercia Dieu de l’avoir protégé sur mer et conduit sain et sauf en Turquie. Abraham Zacuto aussi, quoique étant ou peut-être parce qu’il était favori, astrologue et chronographe du roi Manoël, vit pendant quelque temps son existence menacée avec celle de son fils Samuel. Après avoir heureusement résisté aux plus dures épreuves, ils parvinrent à sortir du Portugal, furent faits deux fois prisonniers et arrivèrent enfin à Tunis.

Les Juifs restés en Portugal, qui s’étaient soumis au baptême pour ne pas se séparer de leurs enfants ou pour échapper aux tortures, ne se résignèrent pas non plus à demeurer chrétiens. Comme le siège pontifical était alors occupé à Rome par un pape, Alexandre VI, qui, selon un mot très répandu dans la chrétienté, était capable de vendre les clés du ciel, l’autel et le Christ, ils envoyèrent auprès de lui, avec une forte somme d’argent, une délégation de sept membres pour lui demander de déclarer nul le baptême qu’on leur avait imposé. Ce pape et le sacré-collège firent aux délégués juifs un accueil encourageant ; le cardinal de Sainte Anastasie leur accorda même sa puissante protection. Mais sur l’ordre du couple royal d’Espagne, l’ambassadeur espagnol Garcilaso mit tout en œuvre pour faire échouer leurs démarches. Ils semblent pourtant avoir obtenu un résultat, car le roi Manoël promulgua (30 mai 1497) un édit de tolérance pour protéger pendant vingt ans tous les Juifs baptisés de force contre toute accusation fondée sur la prétendue observance des rites juifs. On voulait leur laisser le temps de se corriger de leurs anciennes habitudes et de s’accoutumer aux pratiques chrétiennes. Ce délai de vingt ans expiré, les procès d’hérésie, d’après le nouvel édit, seraient jugés dans les formes ordinaires, et les biens des condamnés ne seraient pas confisqués, comme en Espagne, mais reviendraient à leurs héritiers. Les médecins et les chirurgiens convertis qui ne comprenaient pas le latin étaient autorisés à étudier leur art dans des livres hébreux. Grâce à ce décret, les nouveaux chrétiens pouvaient observer secrètement, en toute sécurité, les pratiques du judaïsme et s’adonner à l’étude de la littérature talmudique. Nul chrétien portugais n’était, en effet, capable, en ce temps, de distinguer, parmi les ouvrages hébreux, un livre de médecine de tout autre livre.

L’édit de tolérance ne s’appliquait qu’aux Marranes portugais. Par égard pour la cour d’Espagne ou plutôt pour l’infante Isabelle, sa femme, le roi Manoël ordonna l’expulsion de tous les Marranes espagnols. Cette mesure inhumaine lui était, du reste, imposée par une clause de son contrat de mariage (août 1497), en vertu de laquelle toutes les personnes d’origine juive condamnées par l’Inquisition en Espagne, et qui s’étaient réfugiées en Portugal, devaient être chassées dans le délai d’un mois.

Parmi les milliers de Juifs portugais qui s’étaient résignés au sacrifice de leur foi, la plupart n’attendaient qu’une occasion favorable pour émigrer dans un pays où ils seraient libres de retourner au judaïsme. Comme le dit le poète Samuel Usque, les eaux du baptême n’avaient modifié ni leurs croyances ni leurs sentiments. Il y eut même quelques Juifs héroïques, comme Simon Maïmi, probablement le dernier grand rabbin (Arrabi mor) du Portugal, sa femme, ses gendres, et d’autres encore, qui s’obstinèrent à rester ouvertement fidèles à leur religion, en dépit des horribles tortures qu’on leur infligea. Jetés dans un cachot, ils furent emmurés jusqu’au cou et restèrent dans cette position pendant trois jours. Comme ils persistèrent dans leurs croyances, on fit tomber la maçonnerie qui les enveloppait ; trois des suppliciés, et parmi eux Maïmi, avaient succombé. Quoiqu’il fût sévèrement défendu d’ensevelir les victimes de ces tortures, que les bourreaux seuls avaient le droit de mettre en terre, deux Marranes risquèrent leur vie pour inhumer le pieux Maïmi dans le cimetière juif, où un certain nombre de Marranes vinrent en cachette célébrer en son honneur une cérémonie funèbre.

Isabelle II, reine de Portugal, qui avait été l’instigatrice de toutes les mesures iniques prises contre les Juifs, mourut le 24 août 1498 en mettant au monde l’héritier du trône d’Espagne et de Portugal. Ce fut probablement après la mort de sa femme que Manoël permit aux rares Juifs restés fermes dans leurs croyances de sortir du pays. Outre Abraham Saba, prédicateur et auteur d’ouvrages cabalistiques, dont les deux enfants furent baptisés de force et retenus en Portugal, il y avait encore, parmi les émigrants, comme personnages connus, Schem Tob Lerma et Jacob Lual. Mais les compagnons de détention de Simon Maïmi ainsi que ses gendres restèrent encore longtemps incarcérés. Sortis de prison, ils furent envoyés à Arzilla, en Afrique, obligés de travailler les jours de sabbat à des ouvrages de retranchement, et, à la fin, subirent le martyre.

Quatre-vingts ans plus tard, l’arrière-petit-fils de Manoël, l’aventureux roi Sébastien, qui conduisit la fleur de la noblesse portugaise en Afrique, à la conquête de nouveaux territoires, perdit son armée dans une seule bataille ; tous les nobles furent tués ou réduits en captivité. Amenés sur les marchés de Fez, les prisonniers, offerts comme esclaves aux descendants des malheureux Juifs si cruellement expulsés du Portugal, s’estimaient heureux s’ils étaient achetés par des Juifs, parce qu’ils connaissaient leurs sentiments de bienveillance et leur cœur compatissant. Ils savaient qu’ils seraient traités par eux avec humanité, quoique leurs aïeux eussent infligé autrefois, en Portugal, tant de souffrances aux pères de leurs nouveaux maîtres.