Histoire des Juifs/Troisième période, troisième époque, chapitre VII

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Histoire des Juifs
Introduction
I. Les temps bibliques : § 1er
II. — Après l’exil : § 1er
III. 3e période — La dispersion
1re époque — Le recueillement après la chute
I. Le relèvement ; l’école de Jabné
II. L’activité à l’intérieur
III. Soulèvement des judéens
IV. Suite de la guerre de Barcokeba
V. Patriarcat de Judale Saint
VI. Le patriarche Juda II ; Les Amoraïm
VII. Les Judéens dans le pays parthes
VIII. Le patriarcat de Galamiel IV et de Juda II
IX. Le triomphe du christianisme et les Judéens
X. Les derniers Amoraïm
XI. Les Juifs dans la Babylonie et en Europe
XII. Les Juifs en Arabie
XIII. Organisation du judaïsme babylonien
XIV. Le caraïsme et ses sectes
XV. Situation des Juifs dans l’empire franc et déclin de l’exilarcat en Orient
2e époque — La science et la poésie juive
I. Saadia, Hasdaï et leurs contemporains
II. Fin du gaonat en Babylonie. Aurore de la civilisation juive en Espagne
III. Les cinq Isaac et Yitshaki
IV. La première croisade. Juda Allévi
V. La deuxième croisade - Accusation de meurtre rituel
VI. Situation des Juifs à l’époque de Maïmonide
VII. Époque de Maïmonide
VIII. Dissensions dans le judaïsme. - La rouelle
IX. Controverses religieuses du talmud. Autodafé du Talmud
X. Progrès de la bigoterie et de la Cabbale
XI. La peste noire. Massacres des Juifs
XII. Conséquences de la persécution de 1391. Marranes et apostats.
XIII. Une légère accalmie dans la tourmente.
XIV. Recrudescence de violences
XV. Établissement de tribunaux d’inquisition
XVI. Expulsion des Juifs d’Espagne et de Portugal
XVII. Pérégrinations des Juifs et des Marrannes d’Espagne et de Portugal
3e époque — La décadence
I. Reuchlin et le obscurants. Martin Luther
II. L’inquisition et les Marranes. Extravagances cabbalistiques te messianiques
III. Les Marranes et les papes
IV. Les juifs en Turquie et Don Joseph de Naxos
V. Situation des Juifs de Pologne et d’Italie jusqu’à la fin du XVIe siècle
VI. Formation de communautés marranes à Amsterdam, à Hambourg et à Bordeaux
VII. La guerre de Trente Ans et le soulèvement des Cosaques.
VIII. L’Établissement des Juifs en Angleterre et la révolution anglaise
IX. Baruch Spinoza et Sabbataï Cevi
X. Tritesses et joies
XI. Profonde décadence des Juifs
4e époque — Le relèvement
XII. Moïse Mendelssohn et son temps
XIII. Excès de l’orthodoxie et de la réforme
XIV. La révolution française et l’émancipation des Juifs
XV. Le Sanhédrin de Paris et la Réaction
XVI. Les réformes religieuses et la science juive
XVII. Une Accusation de meurtre rituel à Damas
XVIII. Orthodoxes et réformateurs en Allemagne

La Guerre de Trente ans et le soulèvement des Cosaques


(1618-1655)


Pendant qu’en Hollande les Juifs jouissaient presque des mêmes droits que les autres habitants, leur situation était peu satisfaisante dans tout le reste de l’Europe. En Allemagne surtout, le Juif du XVIIe siècle était encore un paria, qu’on outrageait, qu’on méprisait, et dont les souffrances n’inspiraient aucune pitié. À cette époque, on ne trouve plus en Allemagne que trois ou quatre communautés importantes : celles de Francfort-sur-le-Mein, avec 4.000 à 5.000 âmes, de Worms avec 1.400, de Prague avec 10.000, et de Vienne avec 3.000. La communauté de Hambourg était encore toute jeune.

Dans les villes libres de Francfort et de Worms, la haine du Juif prenait sa source dans l’étroitesse d’esprit de la petite bourgeoisie et la jalousie des corporations, plutôt que dans la différence de confession. Ces deux villes considéraient les Juifs comme leurs serfs, et elles invoquaient très sérieusement un document de l’empereur Charles IV pour affirmer que ce souverain les leur avait vendus corps et biens. Quand des Juifs portugais, venus des Pays-Bas à Francfort pour y créer des établissements commerciaux, sollicitèrent l’autorisation d’organiser un lieu de prières, les magistrats repoussèrent leur demande. Devant ce refus, ils s’adressèrent au seigneur de Hanau, qui comprit combien leur présence serait avantageuse à son État, et il leur accorda plusieurs privilèges.

La malveillance de la ville de Francfort pour les Juifs a trouvé son expression dans une législation spéciale appelée Judenstältigkeit, qui indique à quelles conditions humiliantes étaient soumis ces malheureux pour pouvoir respirer l’air empesté du quartier juif. Cette charte confirmait d’abord les anciennes prescriptions canoniques des papes relatives aux nourrices et aux domestiques chrétiens et au port d’un signe distinctif. Elle leur défendait ensuite de sortir de leur quartier, sinon pour affaires, de se montrer aux environs du palais dit Rœmer, surtout aux jours de fêtes chrétiennes ou de mariage, ou lorsque des princes séjourneraient dans la ville. Dans le ghetto même, ils étaient tenus de s’abstenir de toute démonstration bruyante et d’inviter leurs hôtes à se coucher de bonne heure. Pour recevoir un étranger et même un malade à l’hôpital, ils devaient avertir au préalable le Magistrat, et ils ne pouvaient pas acheter des vivres au marché en même temps que les chrétiens. Leur commerce était soumis à toute sorte de restrictions, quoiqu’on leur fit payer des taxes plus élevées qu’aux chrétiens. Ils étaient obligés d’attacher à leurs maisons des enseignes où étaient peintes les plus singulières images et qui portaient des noms baroques : à l’ail, à l’âne, à l’écu vert, blanc, rouge ou noir. Ces enseignes servaient ensuite à désigner les propriétaires, et les sobriquets qui en résultaient devenaient même parfois des noms de famille, comme Rothschild (à l’écu rouge) ou Schwartschild (à l’écu noir). Pour être admis dans la ville, chaque Juif devait jurer en termes humiliants d’observer ponctuellement ces ordonnances. Et encore pouvait-il être expulsé, même après avoir rempli toutes les formalités prescrites, si tel était le bon plaisir du sénat.

Encouragées sans doute par les dispositions hostiles que le sénat manifestait pour les Juifs, les corporations d’artisans lui demandèrent de les expulser. Elles avaient à leur tête le pâtissier Vincent Fettmilch, homme d’une très grande audace, qui se qualifiait ouvertement de nouvel Haman des Juifs. Un jour, pendant que les Juifs étaient réunis dans leurs maisons de prières (1er septembre 1614), ils entendirent d’épouvantables clameurs et des coups qui ébranlaient la porte de leur quartier. Les plus courageux d’entre eux prirent les armes pour repousser les assaillants. Il y eut des morts et des blessés des deux côtés. Mais les bandes de Fettmilch, plus nombreuses et mieux armées que les Juifs, triomphèrent. Pendant toute une nuit, elles saccagèrent le quartier juif, détruisirent les synagogues et pillèrent avec une révoltante brutalité. Bien des Juifs trouvèrent un refuge chez des chrétiens. Ceux qui n’avaient pas pu se cacher s’étaient enfuis au cimetière, s’attendant à tout instant à être massacrés. De propos délibéré, les émeutiers les laissèrent toute une journée dans l’incertitude sur leur sort. Aussi les Juifs acceptèrent-ils comme une grâce l’ordre qu’ils reçurent l’après-midi de partir de Francfort par la porte des Pêcheurs, dépouillés de tous leurs biens, au nombre de treize cent quatre-vingts.

Il se passa un temps assez long avant qu’on accueillit les réclamations des Juifs de Francfort expulsés par les rebelles. Le sénat n’avait pas de pouvoir suffisant, et l’autorité de l’empereur Mathias lui-même était méconnue. Ce ne fut qu’à la suite de troubles analogues survenus à Worms que les Juifs de Francfort reçurent satisfaction. À Worms, en effet, il se produisit également des désordres contre les Juifs, à l’instigation d’un avocat du nom de Chemnitz. Malgré les protestations du Magistrat, les corporations de la ville, conseillées et dirigées par Chemnitz, intimèrent aux Juifs l’ordre de partir de Worms. Ceux-ci furent donc contraints de quitter la ville l’avant-dernier jour de Pâque (avril 1615). L’archevêque de Mayence et le landgrave Louis de Darmstadt les autorisèrent à s’établir provisoirement dans les petites villes et les villages de leurs domaines.

À la nouvelle des événements de Worms, le prince-électeur Frédéric, ami du médecin juif, Zaccuto Lusitano, envoya de l’infanterie, de la cavalerie et des canons pour réprimer les désordres. Chemnitz, avec plusieurs de ses complices, fut jeté en prison, mais au bout de plusieurs mois seulement, sur l’ordre de l’empereur, les Juifs de Worms purent reprendre possession de leurs demeures (19 janvier 1616). Deux mois plus tard, les Juifs de Francfort furent réintégrés également dans leurs maisons. Ils revinrent presque comme des triomphateurs, précédés de commissaires impériaux, au son de la musique. Comme il y avait eu à Francfort des scènes de pillage, de destruction et de meurtre, les auteurs de ces désordres furent punis plus sévèrement que les agitateurs de Worms. Vincent Fettmilch fut pendu, sa maison rasée et sa famille bannie. Pour indemniser les Juifs de leurs pertes, la ville dut leur payer 175.919 florins. En mémoire de leur heureuse rentrée à Francfort, les Juifs déclarèrent jour férié le jour de leur retour (20 adar).

L’empereur Mathias abolit aussi à Francfort comme à Worms la législation promulguée par ces villes relativement aux Juifs (Judenställigkeit), et la remplaça par une nouvelle charte. Ce règlement maintint pourtant une grande partie des restrictions imposées aux Juifs, mais, comme l’empereur leur avait accordé certains privilèges, les magistrats municipaux leur devaient appui et protection et ne pouvaient plus expulser ceux qui avaient une fois acquis le droit de séjour. Les Juifs réintégrés à Francfort n’étaient donc plus obligés de faire renouveler tous les trois ans leur permis de séjour ; ce permis était même valable pour leurs enfants. On fixa à cinq cents le nombre des Juifs autorisés à habiter Francfort, et à six le nombre de permis de séjour nouveaux qu’on pouvait leur accorder annuellement. On limita aussi à douze le chiffre annuel des mariages juifs. Outre les taxes existantes, les Juifs en devaient payer de nouvelles, l’impôt du mariage et l’impôt de succession.

À Worms, les restrictions édictées par la nouvelle charte étaient encore plus dures. Les Juifs perdirent, entre autres, le droit de pâture ; par contre, on daigna les autoriser à acheter le lait nécessaire à leur usage et à celui de leur famille.

Il n’est pas moins vrai que l’intervention énergique de l’empereur Mathias en faveur des Juifs eut les plus heureuses conséquences pour toutes les communautés de l’Allemagne. Ferdinand II, quoique élève des Jésuites et ennemi des protestants, continua la politique de son prédécesseur à l’égard des Juifs. Aussi ces derniers ne souffrirent-ils pas particulièrement de la guerre de Trente ans. Comme tous les Allemands, ils furent éprouvés par les dévastations des soldats de Mannsfeld, de Tilly et de Wallenstein ; plusieurs communautés juives disparurent même complètement par suite des maux de la guerre. Du moins n’eurent-ils pas à subir de persécutions de la part de leurs concitoyens. L’empereur avait formellement ordonné aux généraux catholiques de protéger la vie et les biens des Juifs et de ne pas cantonner de soldats dans leurs quartiers. Ses instructions furent suivies presque partout, à tel point que maint protestant cacha ses richesses dans le quartier juif. C’est qu’on avait besoin de l’argent des Juifs pour subvenir aux frais de la guerre ; il était donc indispensable de les ménager.

La cour de Vienne eut même recours à un nouveau procéda pour tirer de l’argent des Juifs, elle donna à certains d’entre eux le titre de Juif de cour, Hofjud, leur accordant les plus grandes facilités pour leur commerce, les exemptant du port du morceau d’étoffe jaune et leur assurant d’autres privilèges. Il semble presque qu’à cette époque les Juifs fussent traités moins rigoureusement que les chrétiens. Ainsi, à Mayence, les Suédois, qui séjournèrent dans cette ville pendant plus de quatre ans (fin de 1631 jusqu’au commencement de 1635), se montrèrent moins bienveillants envers tes catholiques qu’envers les Juifs. Ces derniers étaient également moins appauvris que les chrétiens, car trois ans après le départ des Suédois, ils purent construire une synagogue à Mayence, et plus tard, immédiatement après la guerre de Trente ans, quand de nombreux Juifs se réfugièrent de Pologne en Allemagne, ils purent venir en aide aux fugitifs.

À cette époque, en effet, la Pologne, qui avait offert pendant longtemps un asile aux Juifs, se mit également à les persécuter. Ce revirement était dû aux Jésuites, que les rois de Pologne avaient appelés dans le pays pour leur confier l’éducation des jeunes nobles et la direction du clergé et arriver avec leur aide à briser la résistance des dissidents. Comme les Juifs, par leurs capitaux, leur activité et leur esprit d’ordre, exerçaient une sérieuse influence sur la noblesse, les Jésuites s’efforcèrent de détruire cette influence et de faire restreindre leur liberté en s’alliant à leurs ennemis, les corporations d’artisans et de marchands allemands.

Pourtant, pendant la guerre de Trente ans, leur situation fut encore plus satisfaisante que celle de leurs coreligionnaires d’Allemagne, et bien des Juifs, chassés par la guerre, vinrent se réfugier de ce pays en Pologne. Le roi Ladislas VII (1632-1648) les traita avec bienveillance, et la noblesse polonaise, imprévoyante, dépensière, amie du faste, avait besoin d’eux, parce qu’ils étaient industrieux, actifs, économes. Elle les employait surtout pour l’administration des colonies nouvellement fondées près du bas Dniéper et sur la rive septentrionale de la mer Noire, dans le voisinage des Tartares de la Crimée. Les membres de ces colonies, serfs échappés, forçats, paysans, aventuriers de toute sorte, formèrent les premiers éléments de la tribu des Cosaques appelés Zaporogues. Obligés, au commencement, de vivre de pillage et de rapines, ils devinrent d’excellents guerriers. Comme les rois les employaient souvent contre les incursions des Tartares et des Turcs, ils leur accordèrent une certaine autonomie dans l’Ukraine et la Petite Russie et placèrent à leur tête un attaman (hetman).

La plupart de ces Cosaques étaient sectateurs du rite grec. Entraînés par leur ardeur de prosélytisme, les Jésuites résolurent de les rattacher à l’Église romaine ou de les exterminer. Pour atteindre leur but, ils eurent recours à tout un système de vexations et d’oppression. Presque toutes les colonies de l’Ukraine et de la Petite Russie appartenaient alors à trois familles nobles : les Koniecpolski, les Wischniowiecki et les Potocki. Ces familles avaient confié à des fermiers juifs la charge de faire rentrer les impôts. Pour chaque nouveau-né, pour chaque mariage, les Cosaques étaient tenus de payer une taxe. Afin d’empêcher toute fraude, les fermiers juifs détenaient les clefs des églises grecques, de sorte que le prêtre ne pouvait procéder ni à un baptême ni à un mariage sans leur autorisation. Celle-ci n’était naturellement accordée qu’après le paiement de la taxe. Tout l’odieux de ces vexations, imposées par les propriétaires polonais, retombait sur les Juifs, qui s’attirèrent ainsi la haine des Cosaques.

Mais leur propre conduite, les procédés qu’ils employaient contribuèrent aussi à les faire détester des Cosaques. Les études talmudiques fondées en Pologne par les célèbres rabbins Schachna, Louria et Isserlès, et développées jusqu’à l’exagération par leurs disciples Josua Falk Kohen, Meïr Lublin, Samuel Edlès et Sabbataï Gohen, n’étaient pas réservées aux seuls rabbins, elles absorbaient toutes les intelligences. Il en résulta que les défauts de la méthode d’enseignement talmudique, déjà mentionnés plus haut, la subtilité, l’habitude d’ergoter, la finasserie, pénétrèrent dans la vie pratique et dégénérèrent en duplicité, en esprit retors, en déloyauté. Il était difficile aux Juifs de se tromper entre eux, parce qu’ils avaient reçu tous une éducation à peu près identique et que, par conséquent, ils pouvaient se servir des mêmes armes. Mais ils usaient souvent de ruse et de moyens déloyaux à l’égard des non juifs, oubliant que le Talmud et les plus illustres docteurs du judaïsme flétrissent le tort fait aux adeptes d’autres croyances au moins aussi énergiquement que celui dont on se rend coupable envers des coreligionnaires. Du reste, leur piété même était entachée de cet esprit d’exagération et de raffinement ; ils rivalisaient entre eux d’étroit rigorisme, mais ignoraient, pour la plupart, la foi sincère, simple, amie de la droiture et de la vérité.

Ils expièrent cruellement cet affaiblissement de leur sens moral. Dans leur aveuglement, ils s’étaient faits les complices de la noblesse et des Jésuites pour opprimer les Cosaques de l’Ukraine et de la Petite Russie. Les magnats voulaient réduire ces Cosaques en serfs, les Jésuites désiraient les transformer en catholiques romains, et les Juifs établis dans ces régions cherchaient à s’enrichir à leurs dépens et s’érigeaient en juges sur eux. Étant en rapports plus fréquents avec les Juifs, les Cosaques les haïssaient plus que leurs autres oppresseurs. La population juive eût pu reconnaître à des signes manifestes qu’ils seraient les premières victimes dans le cas où les Cosaques se révolteraient. Lors d’un très court soulèvement des Zaporogues, sous la conduite de leur hetman Pawliuk (vers 1638), deux cents Juifs furent tués et plusieurs synagogues détruites. Ils n’en persistèrent pas moins dans leur conduite imprudente. D’ailleurs, en 1648 ils attendaient le Messie, selon la promesse contenue dans le Zohar, et l’espoir de la prochaine délivrance les rendait encore plus sévères pour les Cosaques.

Ils apprirent tout à coup avec effroi la rébellion des Cosaques, soulevés à la voix de l’hetman Bogdan Chmielnicki. Vaillant guerrier et habile stratégiste, Chmielnicki était en même temps cruel et perfide. Les Juifs l’avaient profondément blessé quand il occupait encore une situation subalterne. Aussi disait-il aux Cosaques, dès le début de la révolte : Le peuple polonais nous a livrés comme esclaves à ces maudits Juifs, et ces mots suffirent pour exciter les rebelles à tous les crimes. Les Zaporogues, alliés aux Tartares, battirent une première fois l’armée polonaise (1648). Après cette victoire, ils envahirent les villes situées à l’est du Dniéper, entre Kiew et Pultava, pillant et massacrant les Juifs qui n’avaient pas cherché leur salut dans la fuite. Plusieurs milliers périrent ainsi. Le sort de ceux que les Tartares firent prisonniers fut plus heureux ; ils furent transportés en Crimée et rachetés par leurs coreligionnaires turcs. Pour échapper à la mort, quatre communautés juives, comptant environ trois mille âmes, se livrèrent aux Tartares avec tous leurs biens. Ces Juifs aussi turent envoyés en Turquie et rachetés. Afin de réunir les sommes nécessaires au rachat de tous ces prisonniers, la communauté de Constantinople envoya un délégué en Hollande, pour y recueillir des subsides.

Pendant le règne de Ladislas, Chmielnicki, après ses premiers succès, parut disposé à traiter avec ce souverain. Malheureusement, Ladislas mourut, et, comme toujours, durant l’interrègne (mai-octobre 1648), la Pologne resta livrée à l’anarchie. Chmielnicki en profita pour faire dévaster les provinces polonaises par ses lieutenants. Il se forma de vraies bandes d’assassins, nommés haidamaks (partisans), qui accomplirent d’épouvantables tueries parmi les Polonais et les Juifs. Morosenko, l’un des chefs, qui faisait étrangler les femmes catholiques et juives avec des tanières de cuir, disait en raillant qu’il les ornait de colliers rouges. Un autre chef, Ganja, quelques semaines après la victoire des Cosaques, marcha contre la forteresse de Nemirov, où se trouvaient 6.000 Juifs. Ceux-ci, attaqués par les Cosaques du dehors et par les catholiques grecs de la ville, furent presque tous égorgés. À Toulezyn, il y avait 6.000 chrétiens et environ 2.100 Juifs. Parmi ces derniers, la plupart étaient décidés à vendre chèrement leur vie. Ils s’entendirent donc avec la noblesse, sous la foi du serment, pour défendre la ville jusqu’au dernier homme. Pour se rendre maîtres de la forteresse, les Cosaques usèrent d’un stratagème. Ils affirmèrent à la noblesse qu’ils n’en voulaient qu’aux Juifs et qu’ils se retireraient dès que leurs ennemis leur auraient été livrés. Oubliant leur serment, les nobles ouvrirent aux rebelles les portes de la ville. Les Juifs, placés dans l’alternative de se convertir ou de mourir, choisirent la mort ; près de 1.500 furent tués sous les yeux de la noblesse. Celle-ci ne tarda pas à subir le châtiment de son parjure. Privée du concours des Juifs, elle fut attaquée, à son tour, par les Cosaques et massacrée. Cet événement eut au moins pour résultat de resserrer les liens entre les Polonais et les Juifs, et, pendant toute la durée de cette longue lutte, les deux alliés ne cessèrent de se prêter un appui réciproque. Dans le même temps, des haidamaks, conduits par Hodki, pénétrèrent dans la Petite-Russie et tuèrent de nombreux Juifs à Homel, à Starodoub, à Czernigov et dans d’autres villes situées à l’ouest et au nord de Kiew.

Le prince Jérémie Wischniowiecki, le seul personnage polonais qui se signala vraiment comme un héros dans toutes ces luttes, accueillit les Juifs au milieu de sa petite, mais vaillante armée, avec laquelle il poursuivait sans relâche les bandes cosaques. Mais, réduit à ses propres forces et écarté du commandement suprême par la jalousie, il dut se retirer devant le trop grand nombre d’ennemis. Sa retraite eut pour les Juifs les plus terribles conséquences. Ou rapporte que dans la forteresse de Polonnoïé, située entre Zaslav et Zytomir, les haidamaks, auxquels s’étaient joints les catholiques grecs de la ville, massacrèrent 10.000 Juifs.

Par suite de la malheureuse issue de la deuxième guerre entre les Polonais et les Cosaques, il n’y eut plus de sécurité même pour les Juifs éloignés des premiers champs de bataille. Ils ne pouvaient échapper à la fureur des Zaporogues qu’en passant la frontière de la Valachie. L’immense espace qui s’étend depuis la sud de l’Ukraine jusqu’à Lemberg, en passant par Dubno et Brody, était semé de cadavres juifs. Dans la ville de Bar, on en tua de 2.000 à 3.000. Pas plus les Cosaques réguliers que les sauvages haidamaks ne faisaient de différence entre les rabbanites et les caraïtes ; ils massacraient tout, sans distinction. Aussi ne resta-t-il que de rares débris des quelques communautés caraïtes de Pologne. À Lemberg, beaucoup de rabbanites succombèrent à la faim et à la maladie, et la communauté dut remettre tous ses biens aux Cosaques pour prix de sa rançon. De Lemberg, Chmielnicki se rendit avec ses troupes à Zamose pour se rapprocher de Varsovie et faire valoir son avis dans l’élection du roi.

À Narol, qu’ils rencontrèrent sur leur chemin, les Zaporogues accomplirent un épouvantable carnage (au commencement de novembre). On évalue le nombre des victimes à 45.000, dont 12.000 Juifs. Les haidamaks se répandirent ensuite dans la Volhynie, la Podolie et la Russie occidentale, semant partout la ruine et la mort. Dans plusieurs villes, Juifs et catholiques prirent les armes et réussirent à chasser ces bandes sanguinaires.

À la suite de l’élection du rai de Pologne, la lutte cessa quelque temps. Après avoir fait nommer son candidat, Jean-Casimir, primat de Gnesen, Chmielnicki se décida à abandonner la région où il avait accumulé tant de ruines ; il retourna dans l’Ukraine. Les commissaires polonais le rejoignirent dans sa résidence pour traiter avec lui de la paix. Comme il exigeait qu’il n’y eût plus dans les provinces cosaques ai église catholique ni Juifs et que les délégués polonais ne voulaient pas y souscrire, les pourparlers furent rompus (16 février 1649). Une troisième fois, la guerre recommença. Dans la rencontre qui eut lieu près de Sbaraz, l’armée polonaise était menacée d’une complète destruction quand le roi eut l’idée de s’adresser, pour la conclusion de la paix, au chef des Tartares (août 1649). Les conditions imposées ne différèrent pas beaucoup de celles qu’avait proposées Chmielnicki ; les Juifs ne pouvaient plus habiter aucune localité importante du pays des Cosaques.

La paix signée, les fugitifs juifs retournèrent dans leurs demeures, là où il leur était permis de s’établir. Ceux qui s’étaient convertis par crainte de la mort furent autorisés par le roi Jean-Casimir à revenir publiquement au judaïsme. Plusieurs centaines d’enfants juifs, devenus orphelins et élevés dans le christianisme, furent également réintégrés dans leur ancienne religion. On essaya de déterminer à quelle famille ils appartenaient et on leur attacha au cou un petit rouleau indiquant leur généalogie, pour qu’ils pussent éviter plus tard de contracter des mariages prohibés. Un synode de rabbins et de chefs de communauté se réunit à Lublin, dans l’hiver de l’année 1650, pour examiner par quelles mesures ils pourraient relever le judaïsme polonais et atténuer les effets désastreux de ces temps troublés. Des centaines de femmes juives ne savaient pas si leurs maris étaient morts ou s’ils erraient quelque part, dans l’est ou l’ouest, en Turquie ou en Allemagne, et, par conséquent, si elles pouvaient se remarier ou non. D’autres difficultés religieuses étaient encore à résoudre. On dit que le synode prit sur les différents points de très sages décisions. Sur la proposition de Schabbataï Kohen ou, par abréviation, Schakh, les communautés polonaises établirent un jour de jeûne à la date où se produisit le premier massacre des Juifs de Nemirov (20 sivan).

La paix durait depuis un an et demi quand Chmielnicki reprit les armes et envahit de nouveau la Pologne avec les Zaporogues. Les premières victimes de la guerre furent encore une fois les Juifs. Mais, comme leur nombre était alors bien diminué en Pologne et que, d’un autre côté, ces longues luttes les avaient habitués à se défendre vaillamment, les massacres furent bien moins considérables que dans les guerres précédentes. Du reste, la victoire ne resta pas fidèle aux Cosaques. Ceux-ci, après avoir appelé les Tartares à leur aide, furent abandonnés brusquement par leurs alliés, qui emmenèrent Chmielnicki prisonnier. Les Cosaques furent obligés de traiter. Jean-Casimir et ses ministres stipulèrent que les Juifs pourraient s’établir librement dans toute l’Ukraine et prendre des terres à ferme.

La paix conclue, Chmielnicki n’attendit qu’une occasion pour recommencer la lutte. Dès que son autorité, ébranlée par ses derniers échecs, fut de nouveau consolidée et qu’il eut comblé les vides faits dans son armée, il reprit les hostilités. Ne pouvant plus compter sur le concours des Tartares, il entraîna les Russes dans sa guerre contre la Pologne. Par suite de l’entrée en campagne des Russes (1654-1655), les communautés juives établies dans l’ouest de la Pologne et dans la Lithuanie, que les Cosaques avaient ménagées jusque-là, furent également atteintes par le fléau. Les Juifs de Vilna disparurent tous, par les massacres ou la fuite. Quand, l’année suivante (1656), les Suédois, sous la conduite du roi Charles X, se joignirent aux autres ennemis de la Pologne, de nouvelles régions furent envahies et, par conséquent, de nouvelles communautés juives, de Posen à Cracovie, eurent à endurer les plus grandes souffrances. Pillés, maltraités, tués par les diverses armées ennemies, Cosaques, Russes, Suédois, les Juifs ne furent même pas toujours épargnés par les Polonais. Le général Czarnicki les laissa massacrer par ses soldats, sous prétexte qu’ils avaient des accointances avec les Suédois. Seul le prince-électeur de Brandebourg les traita avec équité. En ces dix années de guerre (1648-1658), plus de trois cents communautés furent détruites en Pologne et plus de 250.000 Juifs tués. Ceux qui restaient étaient appauvris et découragés, accomplissant les travaux les plus durs et les plus humiliants pour ne pas mourir de faim.

On revit à cette époque le lamentable spectacle qu’avaient présenté les Juifs expulsés de l’Espagne et du Portugal. Partout on rencontrait des Juifs polonais, à l’aspect hâve et décharné, qui erraient à la recherche d’un asile. À l’ouest, à travers la région de la Vistule, beaucoup de ces fugitifs arrivèrent à Hambourg, émigrèrent à Amsterdam ou furent expédiés à Francfort-sur-le-Mein et dans d’autres villes rhénanes. Du côté du sud, ils allèrent se réfugier dans la Moravie, la Bohème, l’Autriche, la Hongrie et jusqu’en Italie. Ceux que les Tartares avaient faits prisonniers furent emmenés dans les provinces turques et envoyés en partie dans les États barbaresques. Dans toutes les villes, ils trouvèrent un accueil cordial auprès de leurs coreligionnaires, qui s’empressaient de subvenir à tous leurs besoins. En Italie, les communautés s’imposèrent de lourds sacrifices pour les racheter et les secourir ; les membres aisés de la communauté de Livourne consacrèrent à cette œuvre de charité le quart de leurs revenus. Les Juifs d’Allemagne et d’Autriche, presque ruinés par la guerre de Trente ans, réunirent également tous leurs efforts pour leur venir en aide.

Pour le judaïsme aussi, les excès des Cosaques eurent de malheureuses conséquences. Jusque-là, la méthode polonaise de l’enseignement talmudique n’avait exercé qu’une faible influence en Allemagne et en Italie. Mais quand, à la suite des massacres, les Juifs polonais se furent répandus dans les divers pays européens, leur érudition talmudique les fit appeler aux postes rabbiniques les plus importants et, par conséquent, leur action devint prépondérante. En Moravie, il y eut Efraïm Kohen et Schabbataï Kohen, à Amsterdam Moïse Ribkès, à Fürth et plus tard à Francfort-sur-le-Mein Samuel Aron Kaïdanover, à Metz Moïse Kohen de Vilna. Fiers de leur supériorité, tous ces talmudistes polonais dédaignaient les rabbins allemands, portugais ou italiens, et, loin de se corriger de leurs défauts, imposaient leurs habitudes à leurs autres coreligionnaires. On se moquait des Polacks, mais on acceptait leur autorité. Quiconque voulait étudier sérieusement le Talmud, devait suivre l’enseignement d’un maître polonais. Dans toutes les communautés où ils fonctionnaient, les rabbins polonais faisaient prévaloir un rigorisme étroit et mesquin, le dédain pour l’étude de la Bible et l’horreur des sciences profanes. Dans le siècle de Descartes et de Spinoza, quand, en Europe, le moyen âge avait disparu définitivement devant l’esprit des temps modernes, ces réfugiés introduisirent dans le judaïsme européen des manières de penser et d’agir qui constituèrent pour lui un véritable moyen âge et dont l’influence se fit sentir pendant plus d’un siècle.