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Histoire des Juifs/Troisième période, première époque, chapitre III

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Histoire des Juifs
Introduction
I. Les temps bibliques : § 1er
II. — Après l’exil : § 1er
III. 3e période — La dispersion
1re époque — Le recueillement après la chute
I. Le relèvement ; l’école de Jabné
II. L’activité à l’intérieur
III. Soulèvement des judéens
IV. Suite de la guerre de Barcokeba
V. Patriarcat de Judale Saint
VI. Le patriarche Juda II ; Les Amoraïm
VII. Les Judéens dans le pays parthes
VIII. Le patriarcat de Galamiel IV et de Juda II
IX. Le triomphe du christianisme et les Judéens
X. Les derniers Amoraïm
XI. Les Juifs dans la Babylonie et en Europe
XII. Les Juifs en Arabie
XIII. Organisation du judaïsme babylonien
XIV. Le caraïsme et ses sectes
XV. Situation des Juifs dans l’empire franc et déclin de l’exilarcat en Orient
2e époque — La science et la poésie juive
I. Saadia, Hasdaï et leurs contemporains
II. Fin du gaonat en Babylonie. Aurore de la civilisation juive en Espagne
III. Les cinq Isaac et Yitshaki
IV. La première croisade. Juda Allévi
V. La deuxième croisade - Accusation de meurtre rituel
VI. Situation des Juifs à l’époque de Maïmonide
VII. Époque de Maïmonide
VIII. Dissensions dans le judaïsme. - La rouelle
IX. Controverses religieuses du talmud. Autodafé du Talmud
X. Progrès de la bigoterie et de la Cabbale
XI. La peste noire. Massacres des Juifs
XII. Conséquences de la persécution de 1391. Marranes et apostats.
XIII. Une légère accalmie dans la tourmente.
XIV. Recrudescence de violences
XV. Établissement de tribunaux d’inquisition
XVI. Expulsion des Juifs d’Espagne et de Portugal
XVII. Pérégrinations des Juifs et des Marrannes d’Espagne et de Portugal
3e époque — La décadence
I. Reuchlin et le obscurants. Martin Luther
II. L’inquisition et les Marranes. Extravagances cabbalistiques te messianiques
III. Les Marranes et les papes
IV. Les juifs en Turquie et Don Joseph de Naxos
V. Situation des Juifs de Pologne et d’Italie jusqu’à la fin du XVIe siècle
VI. Formation de communautés marranes à Amsterdam, à Hambourg et à Bordeaux
VII. La guerre de Trente Ans et le soulèvement des Cosaques.
VIII. L’Établissement des Juifs en Angleterre et la révolution anglaise
IX. Baruch Spinoza et Sabbataï Cevi
X. Tritesses et joies
XI. Profonde décadence des Juifs
4e époque — Le relèvement
XII. Moïse Mendelssohn et son temps
XIII. Excès de l’orthodoxie et de la réforme
XIV. La révolution française et l’émancipation des Juifs
XV. Le Sanhédrin de Paris et la Réaction
XVI. Les réformes religieuses et la science juive
XVII. Une Accusation de meurtre rituel à Damas
XVIII. Orthodoxes et réformateurs en Allemagne


CHAPITRE III


soulèvement des judéens sous trajan et adrien
(98-135)


Nerva avait choisi pour successeur l’espagnol Ulpianus Trajan, le vainqueur des Daces, près du Danube. Trajan, âgé de près de soixante ans, se prépara à réaliser son rêve de placer sous la domination romaine les pays asiatiques situés entre l’Euphrate et le Tigre, l’Indus et le Gange, et à ceindre son front des lauriers d’Alexandre le Grand (114). Les pays Parthes n’opposèrent qu’une faible résistance à Trajan, parce que ce vieil empire mi-grec et mi-persan était déchiré par les compétitions de divers prétendants. Seuls les Judéens, qui habitaient ces régions en très grand nombre, qui occupaient des villes et des territoires tout entiers et jouissaient d’une certaine autonomie politique sous l’autorité de leur prince de l’exil ou exilarque (Rèsch Golah), soutinrent la lutte par haine religieuse contre le conquérant romain. Quant aux Judéens de Babylone, ils voyaient en Trajan le successeur de ceux qui avaient détruit le temple et condamné leurs frères à une servitude avilissante, et ils se préparèrent eux aussi à la guerre sainte. La ville de Nisibe, habitée en tout temps par une nombreuse population judaïque, se défendit avec une opiniâtreté héroïque et ne put être prise qu’après un siège fort long ; sa résistance fut cruellement châtiée. La province d’Adiabène, sur le cours moyen du Tigre, était gouvernée par un souverain dont les ancêtres s’étaient convertis un siècle auparavant à la religion judaïque ; le roi d’Adiabène, Mebarsapès, appartenait peut-être lui-même à cette religion. Il lutta vaillamment contre Trajan, mais il fut obligé à la fin de se soumettre également à la domination romaine.

La Rome républicaine, pas plus que la Rome impériale, n’avait jamais connu des victoires aussi éclatantes que celles que remporta Trajan. Les campagnes de cet empereur furent une suite de triomphes. Lorsqu’il prit ses quartiers d’hiver à Antioche (hiver 115-116) pour y recevoir les hommages des vaincus, Trajan put considérer la guerre comme terminée. Au printemps suivant, il se remit en campagne pour briser les dernières résistances de l’ennemi et faire de ces contrées le boulevard de l’Inde, dont il rêvait la conquête. Mais le triomphateur fut troublé dans sa joie par la défection des peuples qu’il avait soumis entre le Tigre et l’Euphrate. Cette défection avait été préparée par les Judéens, qui organisèrent la révolte dans une grande partie de l’empire romain. Les Judéens de la Babylonie, comme ceux de l’Égypte, de la Cyrénaïque, de la Libye et de l’île de Chypre, conçurent le projet hardi de secouer le joug romain. Poussés comme par une force irrésistible, que les auteurs romains qualifient d’esprit de folie, les Judéens de ces vastes territoires, si éloignés l’un de l’autre, prirent les armes ; ils montrèrent au vainqueur que la défaite n’avait ni brisé leur énergie, ni abattu leur courage, et qu’ils étaient supérieurs à tous ces peuples en décadence qui acceptaient avec une lâche résignation la domination de Rome. Cette unanimité entre tous les Judéens fait supposer qu’ils obéissaient à un plan prémédité et étaient dirigés par des chefs vaillants et actifs. La Judée elle-même se prépara à se soulever, et elle organisa l’insurrection dans les régions voisines, sur l’Euphrate et en Égypte (automne 116 et hiver 117). Depuis la chute de l’État judaïque, une nouvelle génération avait grandi ; elle avait hérité de l’esprit ardent des zélateurs et conservé un souvenir très vif de l’indépendante de ses pères. L’espérance des Tannaïtes, exprimée en toute circonstance sous cette formule : Le temple sera bientôt reconstruit, avait entretenu dans l’âme de la jeunesse l’amour de la liberté. Les élèves n’avaient pas désappris dans les écoles le maniement des armes, ni oublié les vertus guerrières de leurs ancêtres. L’arrogance des autorités romaines contribua probablement à faire éclater la révolte. D’après une légende, la femme de Trajan, Plotine, aurait mis au monde un enfant le 9 du mois d’Ab, qui était un jour de deuil pour les Judéens en mémoire de la destruction du temple, et l’aurait perdu pendant la fête des Illuminations, célébrée en souvenir des victoires des Asmonéens. Elle aurait interprété le deuil des Judéens comme un acte d’hostilité et de malveillance et leur joie comme une cruelle raillerie, et elle aurait écrit à Trajan qu’au lieu de faire la guerre aux Barbares il devrait plutôt châtier les Judéens rebelles.

Les chefs de l’insurrection paraissent avoir été Julien Alexandre et Pappos. Le premier était ou alabarque d’Alexandrie ou parent de l’alabarque, il descendait du célèbre Alexandre Lysimaque. Son compagnon et lui jouissaient auprès des Judéens d’une très grande considération. Les insurgés paraissent s’être réunis en Judée, dans la plaine de Rimmon ou dans la grande plaine de Jezréel. Il n’existe aucune donnée certaine sur les préparatifs et les diverses péripéties de cette lutte, l’issue seule en est connue. Ce furent les Judéens de la Cyrénaïque, ces patriotes indomptables qui s’étaient déjà soulevés une première fois, immédiatement après la destruction du temple, sur les instigations des zélateurs, contre la domination romaine, qui se battirent avec le plus d’acharnement. Leur chef s’appelait, d’après les uns, Andreias, d’après les autres, Lucuas. Il est probable que l’un de ces noms était allégorique. Les Judéens d’Égypte, qui jadis avaient été dévoués aux intérêts romains, s’étaient également associés au soulèvement. Cette insurrection suivit au début le cours régulier de ces sortes de mouvements. Les rebelles attaquèrent d’abord les voisins de leur ville, massacrèrent les Grecs et les Romains et vengèrent sur leurs ennemis les plus proches l’effondrement de leur État. Enhardis par le succès, ils se réunirent en bandes et attaquèrent les légions romaines conduites par le général Lupus. Dans la première rencontre, l’ardeur et la farouche énergie des Judéens eurent raison de l’habileté stratégique et de la discipline des Romains. Lupus fut obligé de battre en retraite. Ce premier combat fut accompagné de massacres épouvantables ; vainqueurs et vaincus se livrèrent à des actes de barbarie et de sauvage cruauté qu’expliquait seul chez les insurgés une implacable haine de race, longtemps contenue, qui ne pouvait s’assouvir que dans le sang. Les païens qui s’étaient enfuis après la défaite pénétrèrent dans Alexandrie, dont tous les habitants juifs capables de porter les armes s’étaient joints à l’armée des rebelles, s’emparèrent des Judéens qui s’y trouvaient et les firent mourir au milieu des plus atroces tortures. L’armée juive usa de représailles ; elle envahit l’Égypte, s’empara du château fort d’Alexandrie, fit prisonniers les habitants et leur infligea tortures pour tortures. La population païenne de la ville chercha son salut dans la fuite en essayant d’atteindre le port. Les Judéens s’élancèrent à leur poursuite et les atteignirent près des navires. Il y eut là une lutte terrible. Appius, alors procurateur en Égypte, raconte qu’il n’échappa au massacre que grâce au hasard, et il ajoute que les Judéens dévorèrent la chair des prisonniers grecs et romains, se teignirent de leur sang et leur arrachèrent la peau pour s’en couvrir. Ce sont certainement de pures calomnies.

Ce qui est avéré, c’est que les Judéens contraignirent les vaincus à descendre dans l’arène pour lutter contre les bêtes fauves ou s’entretuer. Ce furent là les tristes représailles des jeux sanglants auxquels avaient dû prendre part, sur l’ordre de Vespasien et de Titus, les prisonniers juifs. On rapporte que dans la Cyrénaïque les Judéens tuèrent 200 000 Grecs et Romains et dépeuplèrent tellement la Libye, c’est-à-dire la région qui s’étend le long de la côte à l’est de l’Égypte, que quelques années plus tard il fallut y envoyer de nouveaux colons. Dans l’île de Chypre, où demeurait de tout temps une nombreuse population juive qui y avait élevé des synagogues, la révolte fut organisée et dirigée par un certain Artémion. Le nombre des rebelles était très grand, il se grossit probablement de tous les mécontents païens de l’île. Les insurgés détruisirent Salamis, capitale de l’île de Chypre, et tuèrent 240 000 Grecs. Trajan, qui était alors en Babylonie, craignit vivement que ce soulèvement ne prit un plus grand développement, il envoya contre les Judéens une puissante armée. Il plaça l’un de ses principaux généraux, Martius Turbo, à la tête de forces importantes sur terre et sur mer, et le chargea d’étouffer la révolte en Égypte, dans la Cyrénaïque et dans l’île de Chypre. Dans la région de l’Euphrate, où les Judéens avaient pris une attitude menaçante, malgré le voisinage de l’empereur avec une armée considérable, Trajan confia le commandement des groupes à son général favori, Lusius Quietus, prince mauresque d’un caractère cruel qu’il avait désigné pour son successeur. On ne connaît pas le chef des Judéens en Babylonie. Un général romain, Maxime, perdit la vie dans la bataille. Trajan était animé d’un tel désir de vengeance contre cette nation judaïque qui lui avait paru si faible et si abattue, qu’il donna l’ordre à Quietus d’exterminer jusqu’au dernier Judéen de son district. Les légions romaines eurent à combattre les rebelles de trois côtés à la fois. Si les trois foyers de l’insurrection avaient pu se réunir en un seul, ou si les insurgés avaient pu se prêter un appui mutuel, le colosse romain aurait reçu dès ce moment le coup mortel qui l’abattit plus tard.

Martius Turbo, qui était chargé de se rendre maître de la révolte en Égypte et dans la Cyrénaïque, cingla à pleines voiles vers les points menacés, qu’il atteignit en très peu de temps. Il calcula sagement que toute précipitation de sa part servirait la cause des insurgés, qui pourraient se jeter en grandes masses sur ses troupes et triompher dans un combat où l’enthousiasme l’emporterait sur la discipline. Il conçut le plan de les harceler sans relâche par de petites escarmouches pour les fatiguer et jeter la confusion dans leurs rangs. Les Judéens se défendirent avec vaillance, et ce ne fut qu’après une lutte longue et acharnée qu’ils déposèrent les armes. Cette issue était fatale ; des bandes indisciplinées et mal armées devaient nécessairement succomber sous les attaques répétées d’un ennemi supérieur en nombre et en science militaire et qui possédait une excellente cavalerie. Turbo fut inexorable pour les vaincus. Les légions entourèrent les prisonniers et les taillèrent en pièces, les femmes furent violées, celles qui résistèrent furent tuées. La ville d’Alexandrie fut dévastée, la synagogue de cette ville, qui remontait à la plus haute antiquité et qui était une merveille de l’architecture égypto-grecque, fut saccagée. « Avec cette synagogue, dit une source judaïque, a disparu la gloire d’Israël. » La même source rapporte que le nombre des Judéens tués en Afrique fut si considérable que leur sang teignit les eaux de la mer jusqu’à Chypre. C’est là une allusion au massacre des Judéens cypriotes. En effet, Turbo, après avoir étouffé l’insurrection judaïque, marcha contre l’île de Chypre. L’histoire ne donne aucun détail sur cette guerre ; un seul fait est certain, c’est l’extermination totale des Judéens. Ceux-ci se sont sans doute défendus avec l’énergie du désespoir ; car, depuis, la haine contre la race judaïque est restée héréditaire dans l’île, à tel point que les Cypriotes firent une loi par laquelle ils défendaient aux Judéens l’accès de l’île, même en cas de naufrage.

La guerre d’extermination que Lusius Quietus avait reçu l’ordre de faire aux Judéens de la Babylonie et de la Mésopotamie n’est pas connue dans ses détails. On sait seulement que des milliers de Judéens furent égorgés et les villes de Nisibe et d’Édessa complètement ruinées ; les maisons, les rues et les routes étaient jonchées de cadavres. Trajan, pour récompenser Quietus de la part considérable qu’il avait prise à la guerre contre les Judéens, le nomma gouverneur de la Palestine et l’investit de pouvoirs très étendus afin qu’il pût étouffer tout germe de révolte dans l’ancienne patrie judaïque.

Trajan fut moins heureux dans son expédition contre les Parthes que ses généraux ne l’avaient été dans leurs campagnes contre les Judéens. Il dut abandonner la Babylonie, lever le siège d’Atra et renoncer à son projet de réduire ces pays en provinces romaines. Découragé par son insuccès, déçu dans ses plus chères espérances, il tomba malade ; il fut transporté dans cet état à Antioche et mourut quelques mois après en Cilicie (117). Sa dernière volonté d’avoir pour successeur son fidèle compagnon d’armes, Quietus, ne fut même pas exaucée. Sa femme, la rusée Plotine, persuada à l’armée que, avant sa mort, Trajan avait adopté comme fils et désigné comme successeur son parent Ælius Adrien.

Au moment où Adrien devint empereur, plusieurs peuples étaient déjà en révolte et d’autres se préparaient à briser le joug de Rome. À la nouvelle de la mort de Trajan, dont on redoutait vivement l’énergie et l’implacable sévérité, l’insurrection se propagea comme un feu dévorant au levant et au couchant ; les peuples parurent s’être concertés pour témoigner tous à la fois de leur volonté de vivre libres et indépendants. Le pays des Parthes, où Trajan avait essayé récemment d’établir la domination romaine, quelques contrées de l’Asie Mineure ruinées par la cupidité des fonctionnaires impériaux, la sauvage Mauritanie, la Sarmatie, la Bretagne, qui supportait avec impatience le joug romain, voulurent mettre à profit ce moment propice pour reconquérir leur indépendance. Les Judéens de la Palestine, qui haïssaient les Romains avec une sorte de fureur, avaient déjà organisé auparavant l’insurrection que Quietus, sur l’ordre de Trajan, était allé combattre après avoir accompli sa sanglante mission dans les régions de l’Euphrate. Mais à l’avènement d’Adrien la révolte en Judée n’était pas encore domptée.

Il n’existe aucune donnée précise sur cette guerre des Judéens, que les sources judaïques appellent guerre de Quietus (Polemos schel Quitos). D’après certains indices, cette lutte paraît avoir été funeste aux Judéens, car aux signes de deuil public qui avaient été adoptés depuis la destruction du temple, les docteurs de la Loi en ajoutèrent de nouveaux. C’est à cette époque qu’il fut défendu aux fiancées de porter des couronnes le jour du mariage.

Quietus paraît avoir détruit la ville de Jabné, qui était le siège du Synhédrin. Mais la Judée fut bientôt délivrée de ce soldat sanguinaire. Ce fut le nouvel empereur lui-même qui arrêta sa marche victorieuse. Adrien, plus ambitieux que vaillant, aimait mieux jouir d’une vie paisible au milieu des splendeurs impériales que s’exposer aux fatigues et aux dangers d’une existence guerrière. La perspective d’avoir à lutter contre des insurrections sans cesse renaissantes et à soutenir une guerre longue et pénible lui inspira une grande frayeur. Jaloux de la gloire de son prédécesseur, auquel le Sénat avait décerné des honneurs éclatants, mais trop faible pour essayer de l’égaler ou de le surpasser, Adrien abandonna, pour la première fois, les traditions de la politique romaine, qui osait tout pour tout dominer, et il entra dans la voie de la conciliation. Il renonça à toute prétention sur les pays Parthes, il en abandonna le gouvernement à des princes indigènes, et il fit des concessions importantes aux provinces en révolte. Il paraît s’être inspiré de la même politique de modération dans son attitude envers la nation judaïque, et avoir accédé en partie à ses demandes. Les Judéens désiraient surtout qu’il rappelât Quietus et qu’il leur permît de rebâtir le temple. Le tout-puissant général fut destitué. La jalousie d’Adrien fut certainement une des principales causes de la révocation de Quietus, qui était supérieur à l’empereur en mérite et en gloire, mais cette révocation paraît également avoir eu pour but de donner satisfaction aux réclamations des Judéens. Au moment où il reçut la nouvelle de sa disgrâce, Quietus faisait juger et condamner à mort les deux chefs de l’insurrection judaïque, Julien et Pappos ; l’exécution devait avoir lieu à Laodicée. Quietus leur dit en raillant : « Si votre Dieu est aussi puissant que vous le dites, que ne vous sauve-t-il de mes mains ? — Tu n’es pas digne, lui répondirent-ils, que Dieu fasse un miracle à cause de toi, tu n’es pas le maître, tu n’es qu’un subordonné. » Les deux condamnés allaient être conduits au supplice, lorsque arriva l’ordre d’Adrien qui révoquait Quietus de ses fonctions de gouverneur de la Judée. Le général disgracié quitta la Palestine et, peu de temps après, Adrien le fit exécuter. Le jour de la délivrance de Julien et de Pappos, qui était le 12 adar (février 118 ?), fut célébré par une fête commémorative qui devait perpétuer le souvenir de cet heureux événement ; le Collège l’ajouta aux autres jours fériés qui rappelaient des faits analogues et l’institua comme demi fête sous le nom de jour de Trajan (Iom Tirianus).

Avant de déposer les armes, les Judéens avaient exigé et obtenu qu’Adrien les autorisât à reconstruire le temple sur son ancien emplacement et à relever Jérusalem de ses ruines. L’empereur confia, paraît-il, la surveillance des travaux de reconstruction de la ville au prosélyte Aquilas. Il régnait une grande allégresse parmi les Judéens, qui aspiraient depuis cinquante ans au moment bienheureux où ils posséderaient de nouveau un centre religieux. Un poète judéo-alexandrin exprima en vers grecs les sentiments qui animaient alors ses coreligionnaires. À l’exemple de ses prédécesseurs, le poète inconnu parla par la bouche d’une prophétesse païenne, la Sibylle, sœur d’Isis. La sibylle énumère d’abord toute la série des Césars romains, qu’elle ne désigne que par des allusions, et elle continue ainsi :

………………………………………………………………… Et après lui
Règnera un souverain au casque d’argent ; une mer[1]
Lui a donné son nom[2]. C’est un homme généreux et perspicace.

Sous ton règne, ô prince grand et noble, prince à la sombre chevelure,
Et sous le règne de ta race s’accompliront ces évènements surprenants.
La trompette ne fera plus retentir le signal de la guerre et du massacre,
L’ennemi n’accomplira plus, dans sa fureur, son œuvre de destruction,
De magnifiques trophées attesteront la victoire remportée sur le mal.
Oublie tes chagrins, ne tourne pas ton glaive contre ta poitrine,
Ô le plus puissant des rejetons divins, la plus désirable des fleurs.
Astre brillant, idéal noble et sacré,
Beau pays de Judée, cité merveilleuse, chantée par des poètes,
Les Hellènes, animés d’une même pensée et d’un même sentiment,
Ne viendront plus fouler ton sol de leur pied impur ;
De grands honneurs te seront rendus par de respectueux serviteurs
Qui orneront la table de nombreux sacrifices,
Prononceront des paroles sacrées et adresseront à Dieu leurs prières.
Des justes, qui ont supporté avec résignation la souffrance et l’affliction,
Accompliront des choses grandes, belles et glorieuses,
Et les méchants qui ont lancé leurs blasphèmes contre le ciel
Cesseront de semer entre frères la discorde et la haine,
Et se tiendront cachés, jusqu’après la conversion du monde.
………………………………………
Cette transformation heureuse se produira dans le pays des Hébreux,
Où le miel sort des rochers, où jaillissent les sources limpides,
Où coule pour les justes un lait doux comme l’ambroisie.
Car, ils espèrent, dans la droiture et la sincérité de leur cœur,
En Dieu seul, le créateur unique, l’Être suprême.
………………………………………
De la patrie céleste descendit un homme bienheureux ;
Dans ses mains il tenait un sceptre reçu de Dieu,
Il régna avec gloire, et à tous les hommes de bien
Il rendit les richesses qu’avaient dérobées ses prédécesseurs ;
Il détruisit par le feu jusqu’aux fondements des cités entières,
Et brûla les demeures des méchants qui avaient fait le mal

Au temps passé, mais la cité que Dieu aime devint
Plus radieuse qu’une étoile, plus brillante que le soleil et la lune.
Il la para de toutes les pompes et y éleva un sanctuaire
Visible à tous les regards, superbe, et surmonté d’une tour.
Les justes et les pieux purent alors contempler
L’éternelle splendeur et la gloire éblouissante du Créateur.
Le levant et le couchant ont célébré la magnificence de Dieu,
Car aucun malheur n’affligera plus la pauvre humanité.
Il n’y aura plus ni adultère, ni amours honteuses d’adolescents,
Ni meurtre, ni bruit de guerre ; partout règnera la justice.
Il apparaît enfin ce temps bienheureux où accomplira ces choses
Le Seigneur qui commande au tonnerre, qui a fondé le temple superbe.

Ainsi chantait et prophétisait la sibylle judaïque ; elle rêvait la chute prochaine du paganisme. Au commencement de son règne, Adrien fut, en effet, un prince aimé des Judéens. Mais, si ceux-ci furent profondément heureux de posséder bientôt, comme ils l’espéraient, un nouveau sanctuaire, les judéo-chrétiens qui demeuraient en Judée suivaient avec une colère haineuse les progrès de cette restauration. Ils s’étaient attachés de toute la puissance de leurs nouvelles convictions à cette doctrine que Jésus, en sa qualité de Messie, de grand prêtre et de victime, avait rendu inutile le temple de Jérusalem. Ils ne furent pas les seuls à mettre obstacle à la reconstruction du sanctuaire, ils trouvèrent des complices dans les Samaritains. Ces derniers, comme les judéo-chrétiens, cherchèrent à entraver par tous les moyens la reconstruction du temple.

Adrien ne se montra si favorable aux Judéens que pour éviter à tout prix la guerre. En leur accordant ce qu’ils désiraient avec une ardeur passionnée, il ne désarma pas seulement ceux d’entre eux qui avaient déjà préparé un nouveau soulèvement, mais il s’en fit des alliés fidèles qui, dans sa pensée, combattraient à ses côtés dans le cas où les Parthes envahiraient le territoire romain. Les travaux de reconstruction du temple avancèrent rapidement. Julien et Pappos, les deux chefs que l’intervention d’Adrien avaient sauvés de la mort, les poussaient avec vigueur. Ils établirent des comptoirs de change dans la Galilée et la Syrie, depuis Acco jusqu’à Antioche, pour changer contre des monnaies du pays les monnaies étrangères que les Judéens du dehors envoyaient comme contribution à la restauration du sanctuaire. Il ressort de ce fait que les communautés juives de tous les pays participèrent à cette œuvre nationale. On entreprit en même temps, selon toute apparence, le relèvement de la ville de Jérusalem. Lorsque les ouvriers commencèrent à enlever les décombres qui couvraient l’emplacement du temple, ils mirent naturellement à découvert une grande quantité d’ossements humains, ce qui fit naître une certaine hésitation dans l’esprit des docteurs. Josua ben Hanania, ennemi de toutes les exagérations, leur dit : « N’avez-vous pas honte de déclarer impur le lieu où s’élevait jadis le sanctuaire ? »

Ce beau rêve de rétablir à Jérusalem le centre de la religion ne tarda pas à s’évanouir devant la triste réalité. Dès qu’Adrien eut affermi son autorité et apaisé l’agitation des peuples prêts à se soulever, il chercha, à l’exemple de tous les princes de caractère faible, à éluder une partie de ses promesses et à revenir sur sa parole. On raconte que les Samaritains, irrités de voir le temple de Jérusalem, objet de leur éternelle haine, se relever de ses ruines, usèrent de tous les moyens auprès de l’empereur Adrien pour éveiller sa crainte au sujet des conséquences de cette restauration ; c’est ainsi que leurs ancêtres avaient déjà agi auprès des souverains de la Perse. Ils firent croire, paraît-il, à Adrien que le rétablissement du temple qu’il avait autorisé pour rattacher plus étroitement les Judéens à l’empire romain leur servirait, au contraire, de prétexte à une insurrection contre Rome. Il se peut, cependant, qu’Adrien et ses lieutenants en Judée aient eu cette crainte en dehors de toute instigation des Samaritains. Quoi qu’il en soit, l’empereur, qui n’osa pas revenir complètement sur ses promesses, essaya d’en restreindre la portée. D’après certains documents, il aurait prescrit aux Judéens de construire la ville et le sanctuaire sur un nouvel emplacement, ou sur l’ancien emplacement, mais dans des dimensions moins considérables. Les Judéens, comprenant que l’empereur cherchait à les tromper, prirent les armes en grand nombre et se réunirent dans la vallée de Rimmon, dans la plaine de Jezréel. À la lecture de la lettre impériale, la foule fondit en larmes. Dès ce moment, la lutte parut imminente ; on pouvait déjà prévoir qu’elle serait implacable. Il y avait cependant dans le peuple des hommes perspicaces, amis de la paix, qui paraissent avoir eu conscience des dangers que présentait alors un soulèvement. À la tête de ce parti se trouvait Josua. On le fit venir en toute hâte afin qu’il apaisât, par son autorité et son éloquence, les passions surexcitées de la foule. Josua s’adressa au peuple dans un langage qui agit toujours profondément sur l’esprit des masses ; il leur raconta un apologue dont il put appliquer la moralité à leur propre situation. « Un jour, dit-il, un lion dévora une proie ; un os lui demeura dans le gosier. Saisi de frayeur, il promit une forte récompense à celui qui lui retirerait cet os. Une cigogne, au long cou, se présenta, guérit le lion et demanda son salaire. Le lion lui répondit en raillant : « Estime-toi heureuse d’avoir retiré ta tête de la gueule du lion. » Nous aussi, continua Josua, nous devons remercier le ciel d’avoir échappé sains et saufs aux mains du Romain, et ne pas exiger de lui l’accomplissement de sa promesse. » Ce fut par ces sages paroles et par des discours analogues qu’il calma momentanément les assistants. Mais le peuple se sépara avec l’intention de s’insurger plus tard, et il se prépara à la révolte avec une ténacité digne d’un plus heureux résultat.

Josua était, à l’époque d’Adrien, le principal chef des Judéens, il paraît même avoir occupé la dignité de patriarche, car Gamaliel mourut probablement dans les premières années du règne d’Adrien. On fit au Nassi des funérailles pompeuses qui attestèrent la haute considération dont il jouissait auprès du peuple. Josua et Éliézer avec leurs disciples prirent le deuil. Aquilas, le prosélyte, se conforma à l’antique usage observé aux obsèques des rois, et brûla des vêtements et des meubles d’une valeur de 70 mines (environ 600 francs). Aux reproches qu’on lui adressa sur sa prodigalité, il répondit : « Gamaliel vaut mieux que cent rois qui n’ont rien fait pour l’humanité. » Toute cette pompe contrastait singulièrement avec la simplicité des vêtements mortuaires que Gamaliel lui même s’était fait préparer avant sa mort. En ce temps-là, les morts étaient habillés de vêtements précieux, et les dépenses qui en résultaient pesaient si lourdement sur les gens peu fortunés que souvent les parents abandonnaient le mort, sans lui rendre les derniers devoirs, afin de se soustraire à des charges trop onéreuses. Pour remédier à d’aussi graves inconvénients, Gamaliel avait ordonné qu’on le revêtît après sa mort de simples habits de lin blanc. Depuis cette époque, les apprêts mortuaires eurent un caractère d’extrême simplicité, et la postérité reconnaissante adopta l’usage de vider une coupe de plus, en l’honneur de Gamaliel, au repas des funérailles.

Gamaliel laissa plusieurs fils. L’aîné, Simon, paraît avoir été trop jeune, à la mort de son père, pour remplir les fonctions de patriarche, et ce fut sans doute Josua que le Synhédrin éleva à cette dignité comme patriarche intérimaire. Ce docteur voulut, après la mort de Gamaliel, abolir plusieurs dispositions législatives que le Nassi avait établies, mais Johanan ben Nuri s’y opposa, et son opinion fut appuyée par la plupart des Tannaïtes. Deux autres docteurs considérables, Éléazar ben Azaria et Éliézer, paraissent également ne plus avoir vécu à l’époque d’Adrien. — C’est un fait presque certain que, après la mort de Gamaliel, le Synhédrin abandonna la ville de Jabné pour s’établir dans la haute Galilée, à Uscha, ville située tout près de Schefaram, d’Acco et de Sepphoris. Ismaël se trouvait parmi ceux qui émigrèrent à Uscha. Le Synhédrin prit dans sa nouvelle résidence plusieurs mesures d’une haute importance morale et historique, qui furent définitivement adoptées sous le nom d’Ordonnances d’Uscha (Tekanot Uscha). Une de ces mesures devait empêcher les donations trop importantes de propriétés qu’on faisait alors aux œuvres de bienfaisance, donations qui étaient devenues très fréquentes à cette époque. Il fut défendu de distraire plus d’un cinquième de ses biens pour des œuvres de charité. Isèbab, qui plus tard mourut martyr, voulut distribuer toute sa fortune parmi les pauvres ; Akiba s’appuya sur cette mesure pour s’y opposer. Une autre ordonnance d’Uscha paraît avoir eu pour but de réagir contre la sévérité excessive avec laquelle Gamaliel avait appliqué la peine d’excommunication. Il fut décidé qu’aucun membre du Synhédrin ne pourrait être frappé d’excommunication à moins d’avoir violé ou aboli la Loi tout entière, comme l’avait fait le roi Jéroboam. On voit par là que l’unité de la Loi était solidement établie et que des divergences d’opinions ou de doctrines ne pouvaient plus, comme jadis, produire de schisme dans le judaïsme. On n’était plus frappé que de la dureté de cette disposition qui permettait d’excommunier des collègues et de leur interdire l’accès de l’école. Josua contribua sans doute pour une grande part à l’établissement de cette mesure.

Les bons rapports entre Adrien et la nation judaïque ne subsistèrent pas pendant plus de dix ans ; ils n’avaient eu, du reste, aucune chance de durée. L’empereur ne pouvait oublier qu’il avait été obligé de faire des concessions à ces Judéens méprisés, et ceux-ci ne pouvaient pardonner à Adrien d’avoir violé sa promesse et trahi leurs plus chères espérances. Cette aversion mutuelle se manifesta lorsque Adrien visita ou traversa la Judée. Le vaniteux empereur, pour acquérir le droit d’être appelé le père de la patrie, et peut-être aussi par désœuvrement et sous l’impulsion d’une sorte d’agitation intérieure qui l’obligeait à être sans cesse en mouvement, avait visité presque toutes les provinces de l’immense empire romain. Il avait voulu tout voir de ses yeux, s’était informé de tout avec une curiosité puérile, et s’était entretenu avec des sages et des hommes intelligents de tous les pays. C’était un bel esprit qui avait la prétention de se croire profond philosophe et plus instruit en toutes choses que les autres hommes. Il est douteux qu’Adrien se soit rendu un compte exact des dispositions des provinces ; en tout cas, il se méprit entièrement sur les sentiments des Judéens. Lors de son voyage en Judée (été 130), il reçut les hommages obséquieux de tous ceux qui haïssaient le peuple autochtone, les vrais Judéens. Il vit venir au devant de lui, bas et rampants, pour le saluer, comme un demi-dieu et même comme un dieu, les Romains, les Grecs abâtardis, peut-être aussi les Samaritains et les chrétiens. Un dialogue mimique qui eut lieu en sa présence entre un chrétien et Josua ben Hanania jette un certain jour sur l’attitude que les deux religions tenaient l’une vis à vis de l’autre. Le chrétien montra par ses mouvements que Dieu avait détourné sa face d’Israël ; Josua répondit par un geste que l’Éternel continuait à couvrir son peuple de son bras protecteur. Adrien se fit expliquer cette pantomime. L’empereur paraît, du reste, s’être entretenu à plusieurs reprises avec Josua ; la tradition rapporte quelques-uns de ces entretiens, dont le suivant présente un certain caractère d’authenticité. Adrien dit un jour au Tannaïte : « Si tu es aussi savant que tu le prétends, dis-moi ce que je rêverai cette nuit. — Tu rêveras, lui répondit Josua, que les Perses (Parthes) te réduiront en esclavage et te forceront à garder de vils animaux avec un sceptre d’or. » La réponse dut produire une profonde impression sur le superstitieux César, qui redoutait vivement les Parthes et ne reculait devant aucun sacrifice pour vivre en paix avec eux.

Adrien était convaincu qu’il n’avait à craindre aucune hostilité de la part des Judéens, et il informa le sénat que la Judée avait manifesté, lors de son voyage dans ce pays, les dispositions les plus pacifiques. Le sénat décida de perpétuer le souvenir de cette heureuse communication, et il fit frapper, dans ce but, diverses médailles. Les unes représentaient l’empereur en toge, ayant devant lui la Judée à genoux, qu’il cherche à relever de cette humble posture : trois enfants (probablement la Judée, la Samarie et la Galilée) lui présentent des branches de palmier. Sur d’autres médailles, on voyait la Judée et l’empereur offrant ensemble des sacrifices. Ainsi Adrien espérait que dans un avenir très prochain toute distinction de race et de religion s’évanouirait, et que la fusion serait complète entre les Judéens et les Romains. Pour aider à cette fusion, il conçut un projet d’une extravagance inouïe. Il voulut que la ville de Jérusalem, qu’il s’agissait alors de rebâtir, fut transformée en cité païenne. Pendant son séjour en Égypte, où il commit toutes sortes de folies, la profanation de la ville sainte fut définitivement résolue. Naturellement, les Judéens n’étaient pas disposés à accepter avec résignation un acte qui devait faire disparaître le judaïsme comme race et comme religion. Il se produisit dans les esprits une dangereuse fermentation. Josua reprit, selon toute probabilité, sa tâche de conciliateur ; il essaya de ramener l’empereur à un sentiment plus juste de la situation et à apaiser la colère naissante des Judéens. Malgré son grand âge, il se rendit en Égypte auprès d’Adrien. Celui-ci resta sourd à tout conseil et à tout avertissement, et il accabla de railleries les religions judaïque, samaritaine et chrétienne, qu’il se flattait de connaître et qu’il déclarait proches parentes des croyances égyptiennes. Il écrivit à cette époque à son beau-frère : « Les archisynagogues, les Samaritains et les prêtres chrétiens n’adorent d’autre divinité que Sérapis. Même le patriarche qui est venu en Égypte, — il voulait dire Josua — a été contraint par les uns à adorer Sérapis, et par les autres à adorer le Christ. » Josua paraît avoir échoué dans sa généreuse tentative. Il revint en Judée, où il mourut bientôt après dans un âge assez avancé ; le chagrin contribua sans doute à hâter sa fin. On dit, à son grand éloge, qu’avec lui disparurent la sagesse, la prudence et la modération. Après sa mort, la Judée fut secouée par de violentes convulsions ; elle se prépara à une insurrection formidable, et aucun de ses enfants ne fut alors assez puissant pour en arrêter l’explosion. Cette époque fut une des périodes les plus remarquables de l’histoire judaïque.

Les agitateurs ne voulurent pas que le mouvement éclatât pendant le séjour d’Adrien en Égypte et en Syrie (130-131) ; mais dès ce moment on se prépara à la révolte. Les forgerons juifs, dans la prévision que les armes qu’ils fabriquaient pour les Romains serviraient contre les Judéens, ne firent plus que des armes de mauvaise qualité et impropres à tout usage. Dans les montagnes de la Judée, si riches en cavernes, les conjurés établirent secrètement des allées souterraines et des cachettes, qui servirent, avant la lutte, d’arsenaux, et devinrent pendant la guerre d’excellents postes pour s’y embusquer et tomber à l’improviste sur l’ennemi. Akiba prit part à ces préparatifs avec une vaillante activité. Ce docteur avait été reconnu, après la mort de Josua, comme chef de la nation. Adrien croyait avec tant de conviction à la soumission absolue de la Judée qu’il ne s’aperçut de l’insurrection, qui se préparait presque sous ses yeux sur différents points de son empire, qu’au moment où elle sévit dans toute sa violence ; l’habileté des Judéens avait triomphé de la vigilance des espions romains. Quand le mouvement éclata, tout était prêt : les armes, les voies de communication, les soldats et même un chef énergique dont la situation particulière inspirait à l’armée l’enthousiasme religieux et la valeur guerrière. Ce qui encouragea aussi les Judéens dans leur audacieuse entreprise et leur fit espérer de reconquérir leur nationalité, ce fut la chute de Césarée, ruinée quelques années auparavant par un tremblement de terre. Une croyance assez singulière s’était répandue parmi les Judéens au sujet de cette ville, qui était la capitale de la Judée, où des légions tenaient garnison, où résidait le gouverneur romain et qui était aussi odieuse à la nation judaïque que Rome même. Comme la splendeur de Césarée datait de la chute de Jérusalem, les Judéens croyaient que sa destruction marquerait le relèvement de la ville sainte.

Le principal héros de l’insurrection fut Barcokeba. Cet agitateur inspira une terreur profonde à Rome, qui trembla devant lui comme elle avait tremblé jadis devant Brennus et Hannibal. On ne sait absolument rien de la famille et de la jeunesse de ce personnage, si vilipendé et si méconnu. Comme tous les héros de révolution, il surgit subitement comme la personnification la plus éclatante des aspirations et des haines du peuple, répandit la terreur autour de lui et se dressa de toute sa hauteur au milieu du mouvement insurrectionnel. Son véritable nom était Bar-Koziba. Ce nom lui venait d’une ville de Koziba, et n’était nullement un sobriquet déshonorant, signifiant le fils du mensonge. Ce fut Akiba qui l’appela Barcokeba. Plein d’enthousiasme pour ce vaillant et infatigable champion de l’indépendance nationale, il s’écria : « Voici le roi Messie », et il lui appliqua le verset : « Koziba s’est levé radieux comme un astre (kokab) dans la maison de Jacob. » La valeur immense de Barcokeba affermit ce docteur dans son espérance de voir l’orgueil de Rome brisé, Israël briller d’un nouvel éclat, et le Messie régner dans son éblouissante splendeur. Il cita, à ce sujet, le verset du prophète Haggée ((ii, 21) : « Encore un peu de temps, et j’ébranlerai le ciel et la terre, je renverserai le trône des riches et je détruirai la puissance des païens. » Mais tous ne partageaient pas ses rêveries religieuses. Un docteur, Johanan ben Torta, lui dit : « Akiba, l’herbe aura poussé de tes mâchoires avant que ne vienne le Messie. » Toutefois, le respect et l’admiration d’Akiba pour Barcokeba suffirent pour faire briller le chef de l’insurrection d’une auréole divine et lui assurer une autorité indiscutable sur tous les Judéens.

Un auteur chrétien raconte que Barcokeba, pour tromper la foule, faisait semblant de cracher du feu en soufflant de sa bouche de l’étoupe enflammée. Mais les sources juives ne mentionnent rien des prétendus miracles que le roi Messie aurait opérés ; elles parlent seulement de son étonnante force corporelle, et elles rapportent qu’il pouvait rejeter avec les genoux les pierres que les balistes romaines lançaient sur l’armée judaïque. Nulle part il n’est accusé de s’être fait passer pour Messie par ambition personnelle, il ne poursuivait que le but glorieux de reconquérir la liberté de son peuple, rendre à sa race son ancienne splendeur, et expulser définitivement l’étranger de son pays. Un homme d’une audace aussi généreuse et doué des plus hautes qualités militaires, aurait mérité, malgré son insuccès, d’être jugé avec plus d’équité. La postérité s’est laissé égarer sur son compte par les relations ennemies et n’a trouvé pour lui que des paroles de blâme et de mépris.

Les Judéens de tous les pays accoururent en foule pour se grouper autour de Barcokeba et prendre part au soulèvement, les Samaritains eux-mêmes vinrent se joindre à leurs anciens adversaires. Il y eut même des païens qui se rangèrent sous le drapeau du roi Messie dans l’espoir d’abattre le despotisme de Rome. Une source judaïque évalue le nombre des insurgés à 400 000, et l’historien païen Dion Cassius à 580 000, et certes ces chiffres ne paraissent pas exagérés. Le colosse romain tout entier semblait être secoué par une commotion puissante et menacé d’une complète destruction. Barcokeba, confiant dans sa valeur et son immense armée, se crut invincible, et il proféra ces paroles orgueilleuses : « Seigneur, si tu ne veux pas nous secourir, abstiens-toi, du moins, de protéger nos ennemis, et nous serons sûrs de la victoire. »

À un déploiement de forces aussi considérable, Tinnius Rufus, qui était alors gouverneur de la Judée, ne put opposer que des troupes peu nombreuses. Les légions romaines durent reculer devant ce Messie intrépide, qui n’avait qu’à frapper le sol du pied pour en faire sortir des soldats. Rufus battit en retraite, abandonnant aux insurgés une forteresse après l’autre. Au bout d’une année (132-133), 50 places fortes et 985 villes ouvertes et villages étaient entre les mains des Judéens, qui eurent bientôt conquis sur les Romains la Judée tout entière, la Samarie et la Galilée.

Adrien considéra d’abord ce soulèvement comme un mouvement sans importance. Lorsqu’il apprit les défaites répétées de ses troupes, il envoya en Judée des légions de la Phénicie, de l’Arabie et de l’Égypte. Ces renforts étaient commandés par ses meilleurs généraux, par Marcellus, gouverneur de la Syrie, Lollius Urbicus, lieutenant de l’empereur, et Sextus Cornelius Dexter, commandant de la flotte syrienne. Ceux-ci ne furent pas plus heureux que Rufus. Les Judéens, fiers de ce succès inespéré, crurent que leur triomphe était définitif et que le joug romain était brisé pour toujours. Ceux qui avaient rendu méconnaissable sur leur corps le signe de l’alliance pour se soustraire à la taxe judaïque, se firent circoncire une seconde fois afin de ne pas être exclus du royaume messianique. La ville de Jérusalem était également retombée au pouvoir des Judéens, qui songèrent sans doute à relever le temple. Mais le tumulte des armes et les attaques incessantes des Romains ne leur permirent pas d’entreprendre cette œuvre de restauration. Pour affirmer avec éclat l’indépendance de la Judée, Barcokeba fit frapper des monnaies judaïques, qui furent appelées monnaies de Koziba. Elles portaient comme légende les mots : Liberté de Jérusalem ou Liberté d’Israël ; sur aucune d’elles n’était inscrit le nom de Barcokeba. Malgré leur haine profonde pour les Romains, les vainqueurs ne firent subir aucun mauvais traitement aux prisonniers de guerre. Seuls les judéo-chrétiens de la Judée furent traités avec rigueur ; ils étaient exécrés par les Judéens, qui les considéraient comme des blasphémateurs et surtout comme des espions et des délateurs. Depuis qu’ils avaient refusé de prendre part à la guerre nationale, ils étaient devenus plus odieux encore à ceux qui luttaient avec une passion farouche pour leur liberté. Un auteur chrétien, très ancien, raconte que Barcokeba somma les chrétiens de renier Jésus et de se joindre aux insurgés, et que ceux qui refusèrent de se soumettre à cet ordre furent sévèrement punis.

Lorsque l’État fut reconstitué, les autorités appliquèrent de nouveau la législation judaïque et citèrent devant leur tribunal leurs concitoyens qui violaient ou outrageaient la loi. Les chrétiens restèrent libres de suivre leurs pratiques religieuses, et aucun historien ne rapporte qu’ils aient été obligés de reconnaître Barcokeba comme un nouveau Messie. Le nouvel État juif ne paraît avoir exercé aucune contrainte sur les consciences. Les chroniqueurs chrétiens qui ont vécu plus tard ont présenté, avec leur exagération habituelle, le châtiment de la flagellation infligé à certains chrétiens comme une persécution accompagnée de tortures et d’exécutions capitales ; l’histoire ne mentionne aucun fait qui confirme de telles assertions. Seuls les Évangiles, qui parlent en termes voilés de Barcokeba et des luttes de cette époque, font connaître en partie l’attitude des autorités judaïques vis-à-vis des chrétiens. Ils semblent indiquer que la discorde régnait parmi les chrétiens, dont une grande partie aimait passionnément la liberté et dénonçait aux tribunaux juifs ceux dont le zèle pour les insurgés leur paraissait trop modéré. D’après ces Évangiles, Jésus aurait prédit qu’il reviendrait sous sa forme corporelle pour assister au jugement dernier pendant cette époque orageuse qui serait une des plus importantes périodes de l’histoire. Cette prétendue prophétie de Jésus montre quels sentiments d’inquiétude, de malaise et de sombre tristesse agitaient en ce moment les esprits. « Prenez garde, aurait dit le Christ, de ne pas vous laisser égarer ; car plusieurs personnes viendront sous mon nom, se présenteront comme le Messie et tromperont la foule. Si vous entendez des cris de guerre et le cliquetis des armes, ne vous effrayez point, il faut que ces événements arrivent. Mais cela ne sera pas la fin. Une nation se révoltera contre l’autre et un royaume se soulèvera contre l’autre. Il y aura des tremblements de terre, des temps de disette et de terreur. C’est le commencement des souffrances. Soyez sur vos gardes, vous serez dénoncés aux tribunaux (Synhédrin) et aux écoles (Synagogues), et vous serez flagellés. — Un frère trahira son frère, un père son fils, les enfants se révolteront contre leurs parents. Vous serez haïs de tous à cause de mon nom ; bienheureux ceux qui auront confiance en moi jusqu’à la fin. » Telles étaient les consolations qu’un docteur de l’Église adressa aux chrétiens de la Judée. — Il semble qu’à l’époque de Barcokeba, le Sanhédrin ait pris une mesure pour arrêter le développement de cette doctrine, si répandue alors parmi les judéo-chrétiens, que Jésus était un dieu, et pour imposer un signe permettant de distinguer les chrétiens de ceux qui appartenaient au parti national juif. L’usage s’était établi depuis plusieurs siècles de ne pas prononcer le tétragramme Iahveh tel qu’il est écrit dans la Bible, mais de le remplacer par le mot Adonaï (seigneur). Comme les chrétiens s’étaient habitués peu à peu à appeler Jésus du nom de Seigneur, le Sanhédrin ordonna de prononcer de nouveau le tétragramme comme dans les temps les plus anciens, et de l’intercaler dans la formule de salut qu’on s’adressait en s’abordant.

Le nouvel État réorganisé par Barcokeba avait déjà près de deux années d’existence (été 132-134). Adrien suivait avec anxiété les progrès de la révolution en Judée, et il craignait qu’elle n’eût des effets désastreux pour l’empire romain. Tous les renforts qu’il avait envoyés contre elle avaient été battus, ses meilleurs généraux avaient perdu leur gloire sur les champs de bataille de la Judée. Il dut rappeler de la Bretagne, qui s’était également révoltée contre Rome, le plus habile général de son époque pour l’envoyer contre les Judéens. Jules Sévère lui parut être le seul guerrier qui pût se mesurer avec Barcokeba. En arrivant sur le théâtre de la guerre, Sévère trouva les Judéens établis dans des positions si habilement choisies et si fortes qu’il n’osa pas leur livrer immédiatement bataille. Pendant toute cette guerre, les Judéens s’appuyèrent surtout contre le pays qui s’étendait le long de la Méditerranée et dont la ville de Betar occupait le centre. Le circuit de cette place forte devait être immense, si l’on songe à la population considérable qui y était enfermée pendant le dernier acte de ce drame terrible. On raconte que Betar avait déjà une certaine importance même avant la destruction du temple.

En dehors de Betar, Barcokeba avait encore mis plusieurs autres points en état de défense, et il en avait probablement confié la garde à des gouverneurs spéciaux. Au nord, près de la haute Galilée, à l’entrée de la grande plaine de Jezréel (Esdrelome), se dressaient trois forteresses qui formaient presque un triangle depuis la Méditerranée jusqu’au lac de Tibériade. À l’ouest, tout près d’Acco, se trouvait Kabul, ou Chabulon, à trois milles de là, au sud-est, s’élevait la forteresse de Sichin, et à la même distance, du côté de l’est, prés de Tibériade, était Magdala. Ces trois villes, Kabul, Sichin et Magdala, étaient très peuplées et elles formaient des postes avancés qui devaient empêcher les Romains d’envahir la Judée par la Syrie et la haute Galilée. Une autre place que Barcokeba avait mise en état de défense fut la ville de Tur-Simon, ainsi nommée de Simon l’Hasmonéen.

Jules Sévère jugea d’un coup d’œil la situation. Après s’être rendu compte des formidables travaux de retranchements, des excellentes positions des Judéens et du nombre considérable de soldats dont le fanatisme décuplait l’ardeur guerrière et la vaillance, il reconnut qu’il lui serait impossible de remporter une victoire dans ces conditions, et il évita de livrer une bataille décisive. Comme l’avait fait Vespasien, il traîna la guerre en longueur par des marches et des contremarches. Il comptait surtout sur le manque de vivres qui devait forcément se produire dans un petit pays fermé de toutes parts, où la charrue avait partout été délaissée pour l’épée. Il se borna donc à couper les vivres aux Judéens, à attaquer un par un les différents corps ennemis et à les écraser peu à peu avec sa cavalerie. Cette tactique lui réussit à merveille. Pour frapper les Judéens de terreur, il faisait mettre tous les prisonniers à mort. Les péripéties de cette lutte sont certainement aussi mémorables et présentent un intérêt aussi puissant que la guerre des zélateurs ; mais il n’existe aucun document qui ait conservé aux générations futures un récit détaillé de ce duel à mort entre Rome et la Judée. Les faits d’armes des chefs des zélateurs, Bar-Giora et Jean de Giscala, ont été racontés, il est vrai, par un ennemi implacable du parti zélote, mais ils sont venus à la postérité, tandis que la lutte suprême de la nation judaïque et la gloire militaire du dernier héros de la Judée n’ont pas trouvé un seul historien. Même les relations de la guerre judaïque sous Adrien, que l’orateur romain Antonius Julianus et le Grec Ariston de Pella écrivirent dans l’intérêt des Romains, ont disparu ; il n’en reste plus aucun fragment important. On ne connaît de cette guerre que quelques faits très rares qui sont tous un éclatant témoignage de la vaillance des Judéens et de leur ardent patriotisme.

Dans leur plan d’invasion, les Romains, tenant compte, sans aucun doute, de la situation géographique de la Judée, pénétrèrent dans ce pays par le nord, du côté de la Syrie et de la Phénicie, où ils se heurtèrent, probablement, dès le début de la campagne contre les trois forteresses Kabul, Sichin et Magdala. Les, sources judaïques racontent la chute de ces villes d’après des dépositions de témoins oculaires, et indiquent les motifs qui amenèrent ces diverses catastrophes. Kabul succomba par suite des divisions intestines qui y éclatèrent ; Sichin tomba par la magie, et par là il faut probablement entendre une attaque imprévue, et Magdala, le lieu de naissance de la célèbre pécheresse Marie-Madeleine, par la débauche. La chute de ces trois places fortes, qui formaient la ligne de défense de la frontière judaïque, marqua la fin prochaine de la guerre ; c’est ainsi que, pendant la première révolution des Judéens, la prise des forteresses de Jotapata et de Gadara avait été le prélude de la conquête de la Judée par Rome. Un deuxième point où la lutte paraît avoir été très vive fut la plaine de Rimmon, qui avait été le berceau de l’insurrection. Les légions romaines durent passer par cette plaine pour pénétrer dans le cœur du pays, et ils y livrèrent une bataille sanglante dont la légende a exagéré, selon son habitude, l’importance et les funestes effets. De Rimmon, l’armée romaine marcha probablement sur les villes de la montagne royale. D’après une tradition, 100 000 Romains auraient pénétré, l’épée au clair, dans la forteresse de Tur-Simon et y auraient commis un carnage épouvantable pendant trois jours et trois nuits. Toutes les cinquante places fortes qui avaient été entre les mains des Judéens étaient tombées sous les coups du bélier romain. Les généraux envoyés par Adrien contre les insurgés avaient livré, d’après les uns, cinquante-deux, et d’après les autres, cinquante-quatre batailles. Le cercle de fer dont l’armée romaine enveloppait Betar se rétrécit de plus en plus autour de cette forteresse, dans laquelle Barcokeba s’était jeté avec l’élite de ses troupes et où s’étaient réfugiés les fuyards de toute la Judée. La lutte présenta en ce moment un intérêt palpitant ; les deux plus grands généraux de leur temps, Barcokeba et Jules Sévère, se trouvèrent l’un en face de l’autre ; et des coups qu’ils allaient se porter dépendaient les destinées d’un peuple tout entier. L’histoire n’a pas encore fait ressortir avec une vigueur suffisante la grandeur de ce spectacle, où l’on voyait une nation soutenue par la passion religieuse, l’amour de l’indépendance et la haine de race, lutter avec l’énergie du désespoir contre des légions fortement disciplinées et des conquérants cruels et rapaces.

Les Judéens enfermés dans Betar durent être excessivement nombreux, car la tradition multiplie les hyperboles à ce sujet afin de bien indiquer que la population de cette forteresse était particulièrement considérable. Elle rapporte, entre autres, qu’il y avait à Betar plusieurs centaines d’écoles qui contenaient des élèves en si grande quantité que ceux-ci se vantaient de pouvoir exterminer l’ennemi avec leurs tuyaux de plume.

Le siège de Betar dura près d’un an et fut l’acte final de cette guerre, qui s’était prolongée pendant trois ans et demi. On ne sait absolument rien sur les incidents de ce siège et les causes qui amenèrent la chute de la forteresse. Ce qui est certain, c’est que le manque de vivres et d’eau potable contribua à précipiter le dénouement. Un document judaïque rapporte que « le fleuve Iorédét-haçamon refusa traîtreusement ses eaux pendant la guerre, » ce qui veut dire que les chaleurs de l’été l’avaient mis à sec. Une relation samaritaine fort obscure raconte que l’envoi des vivres amenés dans Betar, pendant le siège, par une voie secrète fut subitement arrêté. Il paraît hors de doute que cette ville si vaillamment défendue tomba par suite d’une trahison des Samaritains. Voici ce qu’on se racontait à ce sujet parmi les Judéens. Éléazar, de Modin, revêtu d’un cilice et couvert de cendres, priait et jeûnait pour que la ville de Betar ne fut pas prise ; sa piété inspirait aux assiégés la confiance, cette âme de la guerre, et les encourageait à la résistance. Adrien (ou son général), découragé de cette lutte opiniâtre, se disposait à lever le siège, lorsqu’un Samaritain lui promit de lui faire prendre la ville en rendant suspect aux yeux des Judéens le pieux Éléazar, qui était comme le génie tutélaire de la cité. « Tant que cette poule piaillera dans les cendres, ajouta-t-il, Betar sera imprenable. » Là-dessus, ce Samaritain pénétra dans la ville par une allée souterraine, s’approcha d’Éléazar pendant qu’il était en prières et lui murmura mystérieusement quelques mots à l’oreille. Cette action parut suspecte aux assistants, qui arrêtèrent le Samaritain et le conduisirent devant Barcokeba. Interrogé sur ses intentions, il répondit par les pleurnicheries habituelles aux espions : « Si je t’avoue la vérité, dit-il, je serai tué par mon maître, et si je te la dissimule, je mourrai par toi ; mais j’aime mieux être tué que trahir mon maître. » Barcokeba soupçonna Éléazar d’avoir des intelligences avec l’ennemi ; il cita le docteur devant lui et l’invita à lui faire connaître le sujet de son entretien avec le Samaritain. Éléazar, qui avait à peine remarqué, dans son profond recueillement, la présence du Samaritain, répondit qu’il ne savait absolument rien. Barcokeba, croyant que cette prétendue ignorance n’était qu’une habile dissimulation, se mit dans une telle colère qu’il poussa violemment Éléazar du pied. Éléazar tomba mort. Une voix retentit alors et dit : « Tu as paralysé le bras d’Israël et aveuglé ses yeux, aussi ton bras sera sans force et ton œil sans lumière. » Peu de temps après, Betar succomba. Une autre légende raconte qu’Adrien ayant perdu tout espoir de s’emparer de Betar voulut s’éloigner de cette ville. Mais deux frères samaritains, Manassé et Éphraïm, retenus prisonniers chez les Judéens pour une escapade, lancèrent dans le camp romain une lettre enveloppée dans de l’argile par laquelle ils faisaient savoir à l’empereur qu’il suffisait de faire garder les issues de deux souterrains, par lesquels les assiégés recevaient des vivres du dehors pour prendre la ville par la famine. Adrien suivit ce conseil et il s’empara de Betar un jour de sabbat. Il semble ressortir de ces récits légendaires que, grâce aux indications d’un traître, les assiégeants purent s’introduire dans la forteresse par des voies souterraines. Les vainqueurs accomplirent dans Betar d’horribles massacres. On raconte que les chevaux avaient du sang jusqu’aux naseaux, et qu’un fleuve de sang s’étendit depuis la ville jusqu’à la mer, distante de 4 milles, et fut assez puissant pour charrier de grandes roches. Trois cents crânes d’enfant furent trouvés brisés contre un rocher, et de toute la jeunesse de Betar le seul fils du patriarche Gamaliel échappa à la mort. Le chiffre des victimes qui seraient tombées pendant la guerre de Barcokeba est tellement élevé qu’il est à peine possible de croire qu’il soit exact, et cependant il est unanimement confirmé par les historiens juifs et grecs. Dion Cassius raconte qu’outre ceux qui moururent de faim ou furent brûlés dans des incendies, plus d’un demi million de Judéens périrent. La tradition judaïque rapporte que l’ennemi entassa les cadavres par rangées et les abandonna sans leur donner la sépulture. Les Romains n’avouèrent pas leurs pertes, qui furent très importantes. Adrien se réjouit profondément de ce succès inespéré, mais en transmettant la nouvelle au Sénat, il n’osa pas ajouter la formule habituelle : Moi et l’armée nous nous portons bien. Le Sénat ne lui accorda pas les honneurs du triomphe pour la guerre judaïque, parce qu’il s’était tenu éloigné du champ de bataille ; ces honneurs furent décernés à Jules Sévère. Adrien se borna à faire frapper une médaille commémorative, qui fut distribuée aux soldats comme témoignage de reconnaissance pour les services qu’ils avaient rendus pendant cette campagne. Cette médaille portait comme légende : Exercitus judaicus « Honneur aux vainqueurs des Judéens. »

Suivant une tradition, Betar tomba le 9 du mois d’ab (135) ; c’est également le 9 ab que le temple avait été dévoré deux fois par les flammes. On ne sait rien de la fin de Barcokeba, ce vaillant héros de l’insurrection judaïque. Un document, qui n’est pas entièrement digne de foi, raconte qu’un soldat rapporta la tête de Barcokeba au général romain et se vanta de l’avoir tué. Mais, plus tard, on retrouva son corps enveloppé dans les plis tortueux d’un énorme serpent, ce qui fit dire aux vainqueurs : « Un être divin a tué Barcokeba, les hommes n’auraient jamais rien pu contre lui. » Le dernier héros des Judéens a, du moins, échappé à la honte d’être enchaîné au char de triomphe du vainqueur et d’être exposé, comme ses prédécesseurs Jean de Giscala et Simon Bar-Giora, à la curiosité et aux railleries de la foule.


  1. La mer Adriatique.
  2. Adrien.