Une vieille maîtresse/Texte entier

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ŒUVRES


DE


BARBEY D’AUREVILLY




UNE VIEILLE MAÎTRESSE


Perseverare diabolicum


TOME PREMIER





PARIS
ALPHONE LEMERRE ÉDITEUR
23-31, PASSAGE CHOISEUL, 23-31

ŒUVRES


DE


J. BARBEY D’AUREVILLY

ŒUVRES


DE


J. BARBEY D’AUREVILLY




UNE VIEILLE MAÎTRESSE


Perseverare diabolicum


TOME PREMIER





PARIS
ALPHONE LEMERRE ÉDITEUR
23-31, PASSAGE CHOISEUL, 23-31


À M. le Vicomte Joseph d’Izarn-Fréissinet


Voici, Vicomte, cette Vieille Maîtresse que je vous ai dédiée quand elle n’était encore, comme l’opéra de Gluck, dans Hoffmann, qu’un cahier de papier blanc. Elle est restée longtemps inachevée sous votre regard bienveillant et curieux. Hélas ! en tout les premiers moments sont si beaux qu’on a peut-être tort d’achever les livres qu’on commence. Le mien, qui s’est trouvé fini par je ne sais quelle inexplicable persévérance, prend votre nom pour son étoile. Qu’il vous plaise, à vous, esprit difficile, éprouvé, sybarite de l’intelligence, et pour moi tout sera dit ; mais vous plaira-t-il ? J’ai l’inquiétude des ambitieux et des coquettes. Vous qui êtes profond — sans y tenir — comme si vous n’étiez pas brillant, et brillant comme si vous n’étiez pas profond, — sans avoir l’air d’y tenir davantage, — trouverez-vous un peu de peinture vraie et d’observation réelle dans ce livre que je vous dédie ? Trouverez-vous que ce sont là des portraits qui marchent et que j’ai un peu éclairé, à ma manière, ces obscurs replis entortillés et redoublés de l’âme humaine, que tous les penseurs du monde déroulent et détirent, chacun de son côté, et qui se rétractent tant sous leurs efforts ?… Jugez-en. Mon succès sera surtout la faveur de votre opinion. Je ne rêve plus grand’chose maintenant, même la gloire. J’ai trop perdu de plomb à tirer les hirondelles sur les rivières pour bien viser ce bel Oiseau bleu moqueur, couleur du temps, qui ne vient à nous promptement que dans les contes. Je l’y ai laissé. Je troquerais toutes les plumes de ses ailes pour votre seule approbation. Je la choisirais entre toutes les autres, en me rappelant l’épigramme de Gœthe : « Que le sable reste le sable, mais la pierre précieuse est à moi ! »

Jules A. Barbey d’Aurevilly

PRÉFACE
DE LA NOUVELLE ÉDITION


Le Roman que voici fut publié en 1851, pour la première fois.

À cette époque, l’auteur n’était pas entré dans cette voie de convictions et d’idées auxquelles il a donné sa vie. Il n’avait jamais été un ennemi de l’Église. Il l’avait, au contraire, toujours admirée et réputée comme la plus belle et la plus grande chose qu’il y ait, même humainement, sur la terre. Mais chrétien par le baptême et par le respect, il ne l’était pas de foi et de pratique, comme il l’est devenu, grâce à Dieu.

Et comme il n’a pas simplement ôté son esprit des systèmes auxquels il l’avait, en passant, accroché, mais que, dans la mesure de son action et de sa force, il a combattu la philosophie et qu’il la combattra tant qu’il aura souffle, les Libres Penseurs, avec cette loyauté et cette largeur de tête qu’on leur connaît, n’ont pas manqué d’opposer à son catholicisme d’une date récente un Roman d’ancienne date, qui ose bien s’appeler UNE VIEILLE MAÎTRESSE, et dont le but a été de montrer non seulement les ivresses de la passion, mais ses esclavages.

Eh bien ! c’est cette opposition entre un livre pareil et sa foi que l’auteur d’UNE VIEILLE MAÎTRESSE entend repousser aujourd’hui. Il n’admet nullement, quoiqu’il plaise aux Libres Penseurs de le dire, que son livre, dont il accepte la responsabilité puisqu’il le réédite, soit véritablement une inconséquence aux doctrines qui sont à ses yeux la vérité même. À l’exception d’un détail libertin dont il se reconnaît coupable, détail de trois lignes, et qu’il a supprimé dans l’édition qu’il offre aujourd’hui au public, UNE VIEILLE MAÎTRESSE, quand il l’écrivit, méritait d’être rangée dans la catégorie de toutes les compositions de littérature et d’art qui ont pour objet de représenter la passion sans laquelle il n’y aurait ni art, ni littérature, ni vie morale, car l’excès de la passion, c’est l’abus de notre liberté.

L’auteur d’UNE VIEILLE MAÎTRESSE n’était donc alors, comme il n’est encore aujourd’hui, qu’un romancier qui a peint la passion telle qu’elle est et telle qu’il l’a vue, mais qui, en la peignant, à toute page de son livre l’a condamnée. Il n’a prêché ni avec elle ni pour elle. Comme les romanciers de la Libre Pensée, il n’a pas fait de la passion et de ses jouissances le droit de l’homme et de la femme et la religion de l’avenir. Il l’a exprimée, il est vrai, le plus énergiquement qu’il a pu, mais est-ce de cela qu’on lui fait un reproche ?… Est-ce de l’ardeur de sa couleur comme peintre qu’il doit catholiquement s’accuser ?… En d’autres termes, la question posée contre lui à propos d’UNE VIEILLE MAÎTRESSE n’est-elle pas beaucoup plus haute et plus générale que l’intérêt d’un livre dont on ne parlait pas tout le temps qu’on manquait de motif pour le jeter à la tête de son auteur ? Et cette question n’est-elle pas, en effet, celle du roman lui-même, auquel les ennemis du Catholicisme nous défendent, à nous, Catholiques, de toucher ?

Oui, voilà la question ! Posée ainsi, elle est impertinente et comique. Voyez plutôt ! Dans la morale des Libres Penseurs, les Catholiques n’ont pas le droit de toucher au roman et à la passion, sous le prétexte qu’ils doivent avoir les mains trop pures, comme si toutes les blessures qui jettent du sang ou du poison n’appartenaient pas aux mains pures ! Ils ne peuvent pas toucher au drame non plus, car c’est de la passion encore. Ils ne doivent toucher ni à l’art, ni à la littérature, ni à rien, mais s’agenouiller dans un coin, prier et laisser le monde et la Libre Pensée tranquilles. Certes, je le crois bien que les Libres Penseurs voudraient cela ! Si c’est bouffon par un côté, par l’autre une telle idée a sa profondeur. Je crois bien qu’ils aimeraient à se débarrasser de nous par un tel ostracisme, à pouvoir dire, nous ayant barré toutes les avenues, toutes les spécialités de la pensée : « Ces misérables Catholiques ! sont-ils en dehors de toutes les voies de l’esprit humain ! » Mais franchement, il nous faut une autre raison que celle-là, pour accepter, d’un cœur humble et docile, la leçon que les ennemis du Catholicisme ont la bonté de nous faire sur la conséquence catholique de nos actes et l’accomplissement de nos devoirs.

Et pour en parler, d’ailleurs, d’où le connaissent-ils, le Catholicisme ?… Ils n’en savent pas le premier mot. Ils le méprisent trop pour l’avoir jamais étudié. Est-ce leur haine qui en a deviné l’esprit sous la lettre ? Ce qu’il y a moralement et intellectuellement de magnifique dans le Catholicisme, c’est qu’il est large, compréhensif, immense ; c’est qu’il embrasse la Nature humaine tout entière et ses diverses sphères d’activité et que, par-dessus ce qu’il embrasse, il déploie encore la grande maxime : « Malheur à celui qui se scandalise ! » Le Catholicisme n’a rien de prude, de bégueule, de pédant, d’inquiet. Il laisse cela aux vertus fausses, aux puritanismes tondus. Le Catholicisme aime les arts et accepte, sans trembler, leurs audaces. Il admet leurs passions et leurs peintures, parce qu’il sait qu’on en peut tirer des enseignements, même quand l’artiste lui-même ne les tire pas.

Il y a pour les esprits impurs de terribles indécences dans le tableau de Michel-Ange (le Jugement dernier) et on trouve dans plus d’une cathédrale de ces choses qui auraient fait couvrir les yeux d’un protestant avec le mouchoir de Tartuffe. Est-ce que le Catholicisme les condamne, les repousse et les a effacées ?… Est-ce que les plus grands Papes et les plus saints n’ont pas protégé les Artistes qui faisaient de ces choses, dont l’austérité des protestants aurait eu et a eu horreur comme de sacrilèges ?… Quand le Catholicisme a-t-il interdit de raconter un fait de passion, si affreux, si criminel qu’il fût, d’en tirer des effets pathétiques, d’éclairer un gouffre dans le cœur de l’homme, quand même il y aurait au fond du sang et de la fange ; enfin d’écrire du roman, c’est-à-dire de l’histoire possible quand elle n’est pas réelle, c’est-à-dire, en d’autres termes, de l’histoire humaine ?… Nulle part ! Il a tout permis, au contraire, mais sous cette réserve absolue que le roman ne serait jamais une propagande de vices ou une prédication d’erreur ; que jamais il ne se permettrait de dire que le bien est le mal et que le mal est le bien, et qu’il ne sophistiquerait point au profit de doctrines abjectes ou perverses comme les romans de Madame Sand et de Jean-Jacques Rousseau. Sous cette réserve, le Catholicisme a même permis de peindre le vice et l’erreur dans leurs faits et gestes et de les peindre ressemblants. Il ne coupe point les ailes au génie, quand génie il y a…

Il n’eût point empêché Shakespeare, si Shakespeare lui eût appartenu, d’écrire cette sublime scène qui ouvre Richard III, dans laquelle la femme désolée qui suit le cercueil de son mari, empoisonné par son frère, après avoir vomi des imprécations épouvantables contre l’assassin, finit par lui donner sa bague d’épouse et par s’abandonner à son faux et incestueux amour. C’est abominable, c’est affreux, les niais disent même improbable, parce que ce hideux changement du cœur d’une femme a lieu dans la courte durée d’une scène, ce qui est, selon moi, une vérité de plus ; oui, c’est abominable et affreux, mais c’est beau de vérité humaine, profondément, cruellement, effroyablement beau, et la vérité et la beauté, en quelque genre qu’elles soient, ne sont point retranchées ni abolies par le Catholicisme, qui est la vérité absolue. Et, remarquez bien ! Shakespeare ne dogmatise pas. Il expose. Il ne dit pas ou ne fait pas dire au spectateur : « Richard III a raison. Cette femme qu’il séduit sur le corps chaud de son mari assassiné a raison de se laisser séduire par le beau-frère assassin que voilà roi. — Non ! il dit : « Cela est, » et avec la superbe impassibilité de l’artiste, qui est quelquefois impassible, il le fait voir, et d’une façon si puissante que le cœur s’en tord dans la poitrine, et que le cerveau en est frappé comme d’une décharge d’électricité foudroyante.

Eh bien ! descendez de Shakespeare à tous les artistes, et vous avez le procédé de l’art que le Catholicisme absout et qui consiste à ne rien diminuer du péché ou du crime qu’on avait pour but d’exprimer.

Mais il y a plus, et le Catholicisme va plus loin encore. Quelquefois le vice est aimable. Quelquefois la passion a des éloquences, quand elle se raconte ou se parle, qui sont presque des fascinations. L’artiste catholique reculera-t-il devant les séductions du vice ? Étouffera-t-il ces éloquences de la passion ? Devra-t-il s’abstenir de peindre l’un et l’autre, parce qu’ils sont puissants tous deux ? Dieu, qui les a permis à la liberté de l’homme, ne permettra-t-il pas à l’artiste de les mettre dans son œuvre à son tour ?… Non, Dieu, le créateur de toutes les réalités, n’en défend aucune à l’artiste, pourvu, je le répète, que l’artiste n’en fasse pas un instrument de perdition. Le Catholicisme n’éclope pas l’art par peur du scandale. Il est bon même parfois que le scandale soit.

Il y a quelque chose {qu’on me passe le mot) de plus catholique qu’on ne croit dans l’inspiration de tous ces peintres qui se sont plu à retracer la beauté splendide comme l’or, la pourpre et la neige, de cette bouchère, de cette bourrèle d’Hérodiade, l’assassine de saint Jean. Ils ne l’ont privée d’aucun de ses charmes. Ils l’ont faite divine de beauté, en regardant la tête coupée qu’on lui offre, et elle n’en est que plus infernale d’être si divine ! Voilà, en tout, comme l’art doit s’y prendre. Peindre ce qui est, saisir la réalité humaine, crime ou vertu, et la faire vivre par la toute-puissance de l’inspiration et de la forme, montrer la réalité, vivifier jusqu’à l’idéal, voilà la mission de l’artiste. Les artistes sont catholiquement au-dessous des Ascètes, mais ils ne sont point des Ascètes : ils sont des artistes. Le Catholicisme hiérarchise les mérites, mais ne mutile pas l’homme. Chacun de nous a sa vocation dans ses facultés. L’artiste n’est pas non plus un préfet de police d’idées. Quand il a créé une réalité, en la peignant, il a accompli son œuvre. Ne lui demandez rien de plus !

Mais j’entends l’objection et je la connais… Mais la moralité de son œuvre ! mais l’influence de son œuvre sur la moralité publique déjà ébranlée ! etc., etc., etc.

À tout cela, je réponds en sécurité : la moralité de l’artiste est dans la force et la vérité de sa peinture. En peignant la réalité, en lui infiltrant, en lui insufflant la vie, il a été assez moral : il a été vrai. Vérité ne peut jamais être péché ou crime. Si on abuse d’une vérité, tant pis pour ceux qui en abusent ! Si on conclut d’une œuvre d’art vivante et vraie, si on en conclut des choses mauvaises, tant pis pour les coupables raisonneurs ! L’artiste n’est pour rien dans la conclusion. « Il y a prêté, » direz-vous. Est-ce que Dieu a prêté aux crimes et aux péchés des hommes en créant l’âme libre de l’homme ? Est-ce qu’il a prêté au mal que les hommes peuvent faire, en leur donnant tout ce dont ils abusent, en leur mettant sa magnifique et calme et bonne création sous leurs mains, sous leurs pieds, dans leurs bras ?… Allez, j’ai connu des imaginations si déréglées et si charnelles qu’elles sentaient le fouet de feu du désir en regardant les cils baissés des Vierges de Raphaël. Fallait-il que Raphaël s’arrêtât pour éviter ce danger et qu’il jetât au feu sa Vierge d’Albe, sa Vierge à la Chaise, et tous ses chefs-d’œuvre de pureté, apothéoses vingt fois recommencées de la Virginité humaine ? À certaines gens, tout n’est-il pas achoppement, occasion de chute ?… L’Art doit-il expirer vaincu par des considérations à hauteur d’appui pour toutes les défaillances ? Doit-on le remplacer par un système préventif de haute prudence qui ne permette rien de tout ce qui peut être dangereux, c’est-à-dire, en définitive, rien de rien ?

L’artiste crée, en reproduisant les choses que Dieu a faites et que l’homme fausse et bouleverse. Quand il les a reproduites exactement, lumineusement, il a, cela est certain, comme artiste, toute la moralité qu’il doit avoir. Si on a l’esprit juste et pénétrant, on peut toujours tirer de son œuvre, désintéressée de tout ce qui n’est pas la vérité, l’enseignement, parfois contenu, qu’elle enveloppe. Je sais bien qu’on sera quelquefois obligé de creuser avant, mais les artistes écrivent pour leurs pairs, ou du moins pour ceux qui les comprennent. Et d’ailleurs, est-ce un crime que la profondeur ?… Assurément la sagesse catholique est plus vaste, plus ronde, plus franche et plus robuste que ne l’imaginent Messieurs les Moralistes de la Libre Pensée. Qu’ils demandent aux Jésuites, à ces étonnants politiques du cœur humain, qui entendaient si grandement la morale, qui la voyaient de si haut, quand au contraire les Jansénistes la rapetissaient et la voyaient de si bas, la rendaient si étroite, si bête et si dure ! Qu’ils interrogent un de ces Casuistes à l’esprit de discernement et de soulagement, comme l’Église en a tant produit, surtout en Italie, et ils apprendront, puisqu’ils l’ignorent, qu’aucune prescription ne nous arrache des mains la passion dont le roman écrit l’histoire et que le Catholicisme étroit, chagrin et scrupuleux, qu’ils inventent contre nous, n’est pas celui-là qui fut toujours la Civilisation du monde, aussi bien dans l’ordre de la pensée que dans l’ordre de la moralité !

Et ceci n’est point une théorie inventée à plaisir pour les besoins d’une cause, c’est l’esprit même du Catholicisme. L’auteur d’UNE VIEILLE MAÎTRESSE demande à être jugé à cette lumière. Le Catholicisme est la science du Bien et du Mal. Il sonde les reins et les cœurs, deux cloaques, remplis, comme tous les cloaques, d’un phosphore incendiaire ; il regarde dans l’âme : c’est ce que l’auteur d’UNE VIEILLE MAÎTRESSE a fait. Ce qu’il a montré s’y trouve-t-il ?… Il a dit la passion et ses fautes, mais en a-t-il fait l’apothéose ?… Il a dit sa puissance, ses encharmements, l’espèce de barre qu’elle met dans notre libre arbitre, comme dans un écusson faussé. Il n’a étriqué ni la passion, ni le Catholicisme, tout en les peignant. Ou UNE VIEILLE MAÎTRESSE doit être absoute de ce qu’elle est, quoi qu’elle soit, ou il faut renoncer à cette chose qui s’appelle le roman. Ou il faut renoncer à peindre le cœur humain, ou il faut le peindre tel qu’il est.

Il n’y a que Messieurs de la Libre Pensée, si dévoués aux intérêts sociaux comme on sait, qui aient pu trouver une VIEILLE MAÎTRESSE subversive. Elle ! Mais l’auteur, en racontant cette triste histoire, aurait pu être impassible et il ne l’a pas été ! Il a condamné Marigny, le mari coupable ! il lui a donné des remords et même des hontes ! il l’a fait se confesser à sa grand’mère et se condamner lui-même. Mais sa femme, à qui Marigny finit par demander pardon, ne lui pardonne pas ! Aucun romancier n’a été plus que l’auteur d’UNE VIEILLE MAÎTRESSE le Torquemada de ses héros. Subversif, son livre ! mais n’y a-t-il plus à peindre, sous peine de mettre tout en péril, que des Grandissons ?… Oui, la passion est révolutionnaire, mais c’est parce qu’elle l’est, qu’il importe de la montrer dans toute son étrange et abominable gloire. C’est, au point de vue de l’Ordre, une bonne histoire à écrire que l’histoire des Révolutions.

Voilà ce que nous avions à dire à Messieurs de la Libre Pensée ! Finissons par un mot de leur Maître. Il est de viles décences, disait Rousseau.

Le Catholicisme ne les connaît pas.


Ier octobre 1865.


J. B. d’A


PREMIÈRE PARTIE




I

UN THÉ DE DOUAIRIÈRES.


Une nuit de février 183., le vent sifflait et jetait la pluie contre les vitres d’un appartement, situé rue de Varennes, et meublé avec toutes les mignardes élégances de ce temps d’égoïsme sans grandeur. Cet appartement — boudoir dessiné en forme de tente — était gris de lin et rose pâle, et il était aussi chaud, aussi odorant, aussi ouaté que l’intérieur d’un manchon.

C’était le boudoir d’une femme qui n’avait jamais boudé infiniment, mais qui ne boudait plus du tout, — de la vieille marquise de Flers.

Une petite table en laque de Chine, couverte de porcelaines du Japon, était placée devant un large feu qui achevait de se consumer en braise ardente. La théière ouverte attendait l’infusion parfumée. La bouilloire d’argent bruissait… rêveur murmure qu’a chanté Wordsworth, le lakiste, quoique ce ne fût pas le bruit d’un lac.

Aux deux angles de la cheminée, dans de grands fauteuils de velours violet, deux femmes, vieilles toutes deux, au front carré, encadré de cheveux gris lissés, l’air patricien, — physionomie de plus en plus rare, — causaient peut-être depuis longtemps. Elles ne travaillaient pas ; elles étaient oisives ; mais le rien-faire sied à la vieillesse, surtout quand elle a cette dignité. Entre ces deux nobles et antiques cariatides, entre ces vieilles aux mains luisantes et polies comme la porcelaine dans laquelle elles allaient boire leur thé, il y avait, capricieusement assise sur un coussin de divan, à leurs pieds, une jeune fille dont le profil, éclairé par l’écarlate reflet de la braise, ressemblait à la belle médaille grecque qui représente Syracuse, non sur du bronze alors, mais sur un fond d’or enflammé. Elle avait travaillé tout le soir en silence. Mais la soirée s’avançant toujours, fatiguée de son éternelle tapisserie, elle l’avait laissée rouler de ses mains avec une nonchalance douloureuse. Puis elle s’était levée, avait pris la bouilloire au foyer, et s’était mise à verser l’eau fumante sur les feuilles qui devaient l’ambrer doucement de leurs parfums.

Cette belle tête pâle, les cils baissés, le front grossi par l’attente, les sourcils froncés, la bouche sérieuse, aperçue à travers la vapeur qui s’élevait de la théière, était d’une beauté presque aussi grandiose et aussi tragique que celle d’une magicienne composant un philtre.

Hélas ! de philtre, elle n’en composait pas… mais elle en avait bu un qui lui semblait amer à cette heure, et qui donnait à son visage la cruelle expression qui l’animait.

« Il ne viendra pas, mon enfant, — dit une des vieilles, la marquise de Flers, — voici qu’il est minuit, et il avait promis d’être ici à dix heures. Il aura été retenu à son cercle par ses amis.

— Peut-être va-t-il venir encore, — répondit la jeune fille d’un ton désespéré, mais au fond duquel il y avait comme une prière que sa grand’mère entendit.

— Non, il ne viendra pas, — reprit la marquise d’un ton absolu, mais sans dureté. — Et quand il viendrait, ma chère Hermangarde, je ne veux pas qu’il te trouve ici maintenant. Il sait qu’à minuit tu rentres chez toi quand je ne reçois pas. En te voyant, il s’imaginerait que tu l’as attendu. Il croirait qu’il bouleverse tes habitudes. Vraiment ce serait trop tôt déjà ! L’amour le plus sincère n’est pas exempt de fatuité. Souhaite le bonsoir à madame d’Artelles, et va fermer ces grands yeux bleus auxquels je défends de pleurer.

— Votre grand’mère a raison, ma chère Hermangarde », dit la comtesse d’Artelles à son tour, avec une gravité froide qui tranchait sur le ton aimable de Mme de Flers.

Écrasée sous la double opinion de ces deux vénérables Sagesses, Hermangarde obéit sans répondre. Quelque Parisienne que l’on soit, quand on est très bien élevée, on a une petite obéissance dont le silence est presque romain. C’est l’avantage des filles comme il faut sur les filles qui ne le sont pas. Les enfants trop aimés des bourgeois murmurent toujours. D’ailleurs, Hermangarde était digne de son nom carlovingien. Elle était fière ; fière et tendre, combinaison funeste ! Les grandes choses manquant à leur vie, les jeunes filles ne peuvent marquer leur fierté que dans les détails. Hermangarde ne demanda donc point qu’on eût pitié d’une attente trompée en lui permettant de la prolonger. Si sa grand’mère avait été seule, peut-être aurait-elle insisté ; mais Mme d’Artelles était là. Elle ramassa lentement sa tapisserie, la plia plus lentement encore, sonna sa femme de chambre d’un bras paresseux. Elle gagnait du temps à être lente, mais le temps inexorable devait passer… passer en vain. Elle embrassa Mme d’Artelles, puis sa grand’mère, qui lui prit les tempes par-dessus ses bandeaux dorés, en lui disant avec une gaieté qui était aussi une mélancolie :

« Repose en paix, ma pauvre fille ; tu as pour toute ressource de le bien bouder demain.

— C’est une ressource dont elle n’usera pas, — dit la comtesse quand la jeune fille fut partie. — Elle l’aime, hélas ! bien trop pour cela. Réellement, je suis effrayée de cet amour, ma chère marquise. Il est trop violent.

— C’est de l’effroi de trop, comtesse, — répliqua la marquise. — Quel danger y a-t-il à aimer bien fort l’homme qu’on doit épouser dans un mois ?

— Eh ! eh ! — dit la comtesse, — il y a toujours du danger à aimer un homme. Nous ne sommes pas vieilles pour rien, ma chère, et vous devriez savoir cela. L’amour, n’importe pour qui, est un jeu terrible, mais c’est presque une partie perdue quand l’homme qui l’inspire ne présente pas plus de garanties de caractère que votre futur petit-fils.

— Vous lui en voulez donc beaucoup ? — répondit la marquise avec un reproche moqueur.

— À lui, ma chère ? — dit la comtesse. Non, certes, ce n’est pas à lui que j’en veux ! Mais lui, il fait son métier d’homme. Il joue sa comédie de sentiment ; il flatte, il rampe, il éblouit, il fascine. On s’y prend ; les jeunes filles et même les mères. Seulement, les grand’mères ne devraient-elles pas un peu se sauver de la séduction universelle ?

— Il paraît donc que je suis plus jeune que mon âge, — dit Mme de Flers avec son imperturbable bonne humeur, — car j’ai été prise comme les autres, et tellement prise, ma très chère belle, que toutes vos prétentions sinistres n’ont pas pouvoir de m’effrayer.

— Quoi ! — répondit Mme d’Artelles, en montant sa voix d’une octave, — à la veille de marier cette chère enfant, vous n’éprouvez pas la moindre anxiété, le moindre trouble ?

— Je n’ai jamais été plus calme, — répondit Mme de Flers, majestueuse d’ironie.

— Alors, ma chère, — s’écria Mme d’Artelles confondue, — vous avez la tête encore plus perdue qu’Hermangarde ?

— N’est-ce pas ? — dit en riant doucement la marquise. — Tenez ! prenez une tasse de thé, ma chère. — Et l’aimable femme allongea sa main restée belle au bout d’un bras qui avait été beau, inclina la théière, et versa le breuvage musqué dans la tasse de son amie, comme pour lui faire digérer ce qu’évidemment elle ne digérait pas, — le mariage de la petite-fille et le calme de la grand’mère.

— Oui, vous avez la tête encore plus perdue qu’Hermangarde, — reprit la comtesse, tenant à justifier jusqu’au bout ses étonnements et ses craintes, — car vous êtes du monde, et d’ordinaire vous en écoutez mieux la voix. Or, le monde a sur le mari de votre fille les opinions les plus tranchées, les plus répandues et malheureusement les moins flatteuses. On dit que c’est un joueur qui a jeté aux quatre vents du ciel et des tapis verts tout ce qu’il avait, si jamais il a eu quelque chose. C’est un homme qui a toujours vécu comme un aventurier, et qui s’en vante ! C’est enfin un libertin effréné, qui a compromis une foule de femmes dont vous savez les noms aussi bien que moi, ma chère. Ai-je besoin de vous défiler ce chapelet ?

— Oui, défilez ! défilez ! — interrompit la marquise. — Ce sera plus gai que toutes vos moralités. On irait plus souvent au sermon si on y disait les noms propres.

— Je ne sermonne point, ma chère. Pourquoi cette légèreté et cette injustice ? — dit Mme d’Artelles sans fâcherie, mais tenant sa gravité et ne voulant pas s’en départir. — Pourquoi sermonnerais-je ? Je ne suis pas dévote. Jeune, je n’étais pas prude ; vieille, je ne me soucie pas d’être pédante. J’ai vécu à peu près comme vous, moins le bonheur dans le mariage que vous avez eu et que j’ai manqué. À cela près, nous avons appris la vie des mêmes maîtres. Nous avons vu le même monde. Nous avions les mêmes goûts et presque les mêmes sentiments. Cette fabuleuse chimère d’une amitié entre femmes et d’une amitié qui dure quarante ans en se voyant tous les jours, n’est-elle pas la preuve que nous différons de bien peu et que nos jugements sur toutes choses doivent infiniment se ressembler ? Ne puis-je donc m’étonner, chère amie, si, dans une grande occasion comme celle du mariage d’Hermangarde, nos manières de voir sur l’homme qu’elle épouse sont diamétralement opposées ; et au nom de notre amitié, au nom de l’intérêt de la petite, ne puis-je m’en affliger ? Ne puis-je en parler sans avoir l’air de faire un sermon ?…

— Ma chère comtesse, me voici sérieuse, — dit la marquise de Flers émue, en tendant la main à son amie. — N’imputez jamais à mon cœur les péchés de mon esprit.

— Ils ne sont pas mortels, — reprit gracieusement son amie en pressant cette main, tendue vers elle, avec le mouvement d’une sensibilité charmante et sauvée du temps. — Laissez-moi donc vous dire mes craintes, dussent-elles ne pas avoir le sens commun. Tout le temps que je les aurai, je penserai qu’un mariage qui n’est pas encore fait peut se défaire, et je vous tourmenterai un peu. »

Il y eut un moment de silence.

« Si vous n’avez, — dit gravement la marquise, en replaçant sa soucoupe sur le plateau, — que les bruits du monde à opposer à l’amour d’Hermangarde et à son mariage, permettez-moi de vous dire que ces bruits malveillants ont peu d’influence sur une femme qui a passé toute sa vie à voir des choses parfaitement opposées à ce qu’elles étaient en réalité, et qui a connu Mirabeau, lequel disait, du haut de la tribune de son égoïsme, que les grandes réputations sont fondées sur de grandes calomnies, car il aurait pu ajouter que les petites l’étaient aussi.

— Je n’ai pas que cela, — fit Mme d’Artelles.

— Eh bien ! qu’avez-vous de plus, chère amie ? des faits positifs ?… Voyons-les ! Quoi ! mon petit-fils de choix est un affreux monsieur Lovelace parce qu’il a eu quelques femmes qui vont à la messe à Saint-Thomas d’Aquin, avec un paroissien de velours, fermé d’or ! Mais nous sommes du temps de Laclos, ma chère belle, et nous appartenons à une époque où ces choses-là se pardonnaient très-bien ! Soyons justes, si nous ne sommes pas indulgentes. La jeunesse que nous avons connue et… aimée faisait bien pis que les jeunes gens d’à présent. Et cependant nous ne sommes pas restées vieilles filles. Nos mères ont eu la bravoure de nous marier à ces abominables mauvais sujets, et nous avons eu le hasard effronté de n’être pas trop malheureuses  !

— Ne parlez que de vous, — dit Mme d’Artelles. — Vous avez eu l’extrême bonheur d’aimer et d’être aimée. Vous aviez asservi complètement le marquis de Flers  ; il vous aurait sacrifié ses maîtresses, s’il n’avait pas fallu… les reprendre pour vous les sacrifier. Quand il se souvenait d’elles, c’était pour se féliciter de n’appartenir qu’à vous. Vous l’aviez ensorcelé.

— Eh bien  ! — dit la marquise, s’épanouissant à cet éloge et à ce souvenir, et souriant avec un double orgueil, l’orgueil de la femme et l’orgueil de la mère, — Hermangarde est encore plus belle que je ne l’étais, et elle ensorcellera son mari !

— Croyez-vous ? — fit Mme d’Artelles avec une tristesse douce et profonde, la tristesse d’un scepticisme sans espoir. — Est-ce qu’il est, votre futur beau-fils, de ces têtes-là qu’on ensorcelle ? Je l’ai beaucoup vu chez vous et dans le monde. Je l’ai beaucoup étudié. Vous m’avez parfois trouvée pénétrante, mais je ne crois pas qu’un pareil homme puisse porter le poids d’une domination quelconque, si allégé qu’il soit par l’amour. Il a des facultés d’esprit fort étendues, c’est incontestable ; mais, né pour le commandement, il porte dans toutes les relations de la vie une ambition d’influence qui le rend peu propre à en subir une. Ses passions sont des passions de maître. Voyez comme, malgré son amabilité, trop charmante pour n’être pas jouée, il opprime déjà Hermangarde  ! comme, avec un froncement de sourcils, il la fait obéir et trembler ! Et pourtant Hermangarde est un caractère fier et résolu ! Cela m’a bien souvent révoltée. Ses manèges ne m’en imposent point. Il passe pour très éloquent auprès des femmes. Il les magnétise avec des flatteries adorables ou des impertinences qu’il a l’art de doubler de tendresses. Il a des paroles obscures et chatoyantes qui font rêver. Mais toute cette éloquence, tous ces entortillements de serpent câlin aux pieds des femmes ne sont que l’expression de son orgueil et de son mépris pour nous. Il veut dominer, despotiser les âmes, et trouver dans les relations de l’amour une influence que les hommes qu’il blesse lui contestent, et que les circonstances ne lui ont pas donnée sur eux. Avec les hommes, il n’a pas toutes ces coquetteries. Il ne cache pas la conscience qu’il a de lui-même, et par là il les offense, même sans y penser. Mais avec nous son orgueil est bien plus à l’aise, car il est reçu par la vanité des hommes qu’on ne s’abaisse jamais devant nous. Il fait donc avec nous ce qu’il est trop fier pour faire avec ses semblables, et tout cela, marquise, bien moins pour trouver ce que nous pouvons donner, le bonheur dans la tendresse, que pour conquérir un pouvoir. »

Mme d’Artelles était d’un temps où les gens du monde aimaient à tracer des portraits. Elle venait d’en faire un. Mme de Flers, qui allait porter sa tasse de thé à ses lèvres, la replaça sur le plateau.

« Vertu de femme ! comme vous y allez ! — dit-elle. — Mais c’est là un portrait de sombre fantaisie, et vous m’aviez promis des faits positifs.

— Des faits positifs ! — dit l’intrépide comtesse que rien n’embarrassait, que rien ne désarmait. — Je ne demande pas mieux que de vous en donner, des faits positifs, pour vous convaincre du danger qu’il y a de marier Hermangarde à cet homme faux et détestable ! Je ne les sais que d’hier, et je vais vous les dire aujourd’hui. Malheureusement les choses sont bien avancées, mais on a vu casser des mariages encore plus près de la conclusion. Quand je dis qu’il est faux, votre beau fiancé, je ne crois pas que son amour pour Hermangarde soit précisément une tartufferie. Non ! Je le crois fort amoureux, au contraire, de ses radieux dix-neuf ans. Mais je dis qu’il est comme tous les êtres vulgaires de cœur et grossiers de sens, qui prennent la passion pour de l’amour. Au moment où il joue à Hermangarde de ces airs de dévouement et de tendresse dont nous sommes toutes dupes, de mère en fille, il a une maîtresse, ma chère marquise, une maîtresse chez laquelle il va passer tous ses soirs, non pas mystérieusement, mais au su de toute la ville et sans manteau couleur de muraille. Il ne prend même pas la peine de se cacher ! Probablement il y est ce soir encore, au lieu d’être ici où il avait promis de venir et où Hermangarde l’attendait.  »

La marquise de Flers avait repris sa tasse de thé pendant que Mme d’Artelles faisait sa Catilinaire. Elle la but, et avec un demi-sourire où l’indulgence et la malice se fondaient  :

« Ah ! — dit-elle en se ravisant, — c’est madame de Mendoze.

— Eh non, ma chère, non, ce n’est pas madame de Mendoze  ! — dit à son tour et très vivement Mme d’Artelles.

— Alors, c’est madame de Solcy, — reprit la pétulante marquise.

— Ni l’une ni l’autre, — fit Mme d’Artelles. — Est-ce que vous m’allez nommer tout le faubourg Saint-Germain  ? Vous êtes plus mauvaise langue que moi, ma chère. Je sais que les haïssables succès de M. de Marigny ont été nombreux. Madame de Solcy, madame de Mendoze et malheureusement beaucoup d’autres ont fait mille folies pour lui, et ce n’est pas une raison pour qu’il ne les voie plus dans les salons de Paris ou même chez elles. L’amour, dans une société de gens bien élevés, ne doit pas emporter toutes les relations de la vie. Mais la maîtresse actuelle de M. de Marigny n’est pas une femme comme il faut. C’est une créature qu’il a depuis dix ans  ; qu’il a peut-être toujours eue. Quand la société de Paris parlait de ses liaisons avec mesdames de Mendoze et de Solcy, quand les dévotes criaient au scandale, M. de Marigny mentait impudemment à ces femmes qui ne craignaient pas de se compromettre pour ses beaux yeux. Elles étaient, ma chère belle, dans la position où Hermangarde va se trouver, mais avec le mariage en sus.

— Comment savez-vous cela  ? — dit la vieille marquise, entassant les rides sur son front devenu songeur.

— Je l’ai su, — reprit la comtesse, — par le vieux vicomte de Prosny. C’est un vieux lynx. Il est très fin et très madré. Il est un peu de ces vieillards qui eussent regardé Suzanne au bain par le trou de la serrure  ; mais s’il menait la vie d’un sage, nous ne saurions rien de tout ce qu’il nous faut savoir. Le vicomte connaît la donzelle. Il va chez elle, ou il y allait autrefois. Il vous donnera, si vous voulez, les détails les plus circonstanciés sur cette liaison qui me paraît assez ignoble.

— Dix ans  ! — répondit Mme de Flers. — Les mariages persans n’en durent que sept  ; et en Italie, les sigisbées — qui fêtent parfois des cinquantaines — sont d’assez minces possesseurs. Ils sont la petite monnaie de cet imbécile de Pétrarque. Mais dix ans de possession intégrale à laquelle la loi n’oblige pas, — ajouta-t-elle avec un reflet tiède du XVIIIe siècle dans les idées, — voilà quelque chose de singulier en plein Paris  ! Malepeste  ! il faut que cette femme soit bien belle ou terriblement habile, pour ramener des bras de toutes les autres femmes un homme comme M. de Marigny.

— Eh bien, pas du tout  ! — fit Mme d’Artelles, qui tenait à verser sa goutte d’acide prussique dans toutes les pensées de son amie. — Le vicomte la dit assez laide, d’un caractère fort extravagant, et plus âgée que M. de Marigny, qui a trente ans.

— Hein  ! ce ne sont pas là des séductions bien omnipotentes, — dit la marquise. — Mais votre vieux scélérat de vicomte n’a vu cette femme que dans son salon… a-t-elle un salon  ? et Marigny l’a vue ailleurs. Cela change la thèse. Les meilleures actrices ne sont bonnes que dans certaines pièces. Moi, je fais ce raisonnement-ci, ma chère  : ou c’est une ancienne relation craquant de toutes parts, depuis le temps qu’elle dure, et alors Hermangarde rompra ce nœud tiraillé et usé en se jouant  ; ou la créature est à craindre, et alors, si elle l’est, elle l’est beaucoup  ! car Marigny a trop expérimenté les femmes pour ne pas les savoir à fond, et, laide ou non, ce serait donc le résumé de toutes les séductions des autres, puisqu’on les quitte pour revenir à elle  ; enfin, une espèce de maîtresse-sérail.  »

Le mot était hardi, et le geste qui l’accompagna ne le fut pas moins. La marquise, née en 1760 et qui avait traversé toutes les corruptions de Trianon, de l’Émigration et de l’Empire, savait, quand il le fallait, sauter le bâton d’un mot vif. Elle avait eu la jambe leste, il lui restait l’esprit leste, — un esprit avec lequel, dans sa jeunesse, le prince de Ligne avait peloté. Il eût dit d’elle, avec ces consonances qu’il recherchait comme une audace négligée  : Elle avait l’esprit brillant et coupant comme le diamant, et attirant comme l’aimant, et rien n’était si provocant ni si charmant, et ni, au fond, si bon enfant  ! Très spirituelle donc, comme on l’était encore en 1783 et comme on allait cesser de l’être, elle avait plus duré que son époque. Sa grâce était de si bonne trempe qu’elle avait résisté au mauvais ton de l’Empire. La société de la Restauration — cette société digne d’être anglaise, tant elle fut hypocrite, — dut avoir horreur du haut goût de l’esprit de Mme la marquise de Flers. À l’heure qu’il est, au faubourg Saint-Germain, ne prend-on pas pour du bon ton l’extrême pruderie en toutes choses  ? et ne réalise-t-on pas un idéal de société à faire mourir d’ennui dans leurs cadres les portraits de famille qui, heureusement, n’entendent plus  ? L’abâtardissement des races s’est surtout marqué en France dans l’esprit de conversation. Ce volatil parfum s’est évaporé. Au moment où s’ouvre cette histoire, il fallait la souveraine aisance de la marquise de Flers pour sauver de l’outrageante condamnation des prudes un reste de cet esprit fringant, élancé et vraiment français, la plus jolie gloire de nos ancêtres.

« Dans le premier cas, — reprit la marquise, — ça regarderait Hermangarde. Ce serait l’affaire d’une lune de miel. Nulle femme n’épouse d’ange. Les plus sots même — quand ils se marient — ont la vanité de planter là quelque Ariane dont ils offrent l’abandon à leur femme comme un cadeau qui complète bien la corbeille. Marigny n’a pas besoin, lui, d’offrir une femme sacrifiée à l’amour d’Hermangarde pour le faire flamber mieux. Et, d’ailleurs, il est trop distingué (vous diriez orgueilleux, vous !) pour employer cette petite rouerie. Seulement, si, comme une foule d’hommes restés longtemps garçons, il a des habitudes d’intimité déjà anciennes, il les perdra très aisément au sein d’un bonheur plus neuf et plus enivrant. Mais dans le second cas…  »

Elle s’arrêta, se mirant dans le saphir de son petit doigt et réfléchissant.

«  Eh bien ! dans le second cas ?… — interrogea Mme d’Artelles.

— Ah ! ce serait tout autre chose, — reprit la marquise. — Je partagerais vos inquiétudes. J’aurais là du fil à retordre. Mais, Dieu aidant, et vous aussi, ma chère belle, je le retordrais ! »

II

I PROMESSI SPOSI


Les deux douairières veillèrent longtemps cette nuit-là. Le coupé de la comtesse d’Artelles ne la remporta que fort tard, M. de Marigny ne vint pas troubler par sa présence un tête-à-tête si plein de lui. Quelquefois il revenait après le spectacle à l’hôtel de Flers où, quand il n’y avait personne, il était toujours sûr de trouver la marquise debout, éveillée et prenant du thé ; car, malgré son grand âge, la marquise aimait à veiller comme une femme du XVIIIe siècle. Elle avait lu Montaigne. Elle disait que veiller allongeait les offices de la vie. Pour elle, comme pour toutes les femmes de sa génération, — corps de fer forgés au feu du plaisir et qui ne connaissaient ni gastrites, ni inflammations d’entrailles, maux consacrés d’une époque à prétentions intellectuelles, — les lits n’étaient pas faits pour les vieillards. En ne gagnant le sien qu’à la dernière extrémité, elle honorait avec une touchante superstition les souvenirs de sa jeunesse.

Après le départ de son amie, elle resta longtemps dans le boudoir solitaire, assise au coin du feu assoupi, tournant dans ses doigts effilés sa tabatière d’écaille ; mouvement inquiet et trahissant en elle les plus grandes préoccupations. Ce que venait de lui confier Mme d’Artelles s’étendait sur sa pensée et l’assombrissait. Elle avait pour Hermangarde une vraie passion de grand’mère, et voilà que s’il fallait ajouter foi aux paroles de son amie, le bonheur de sa chère enfant était menacé. Elle estimait beaucoup Mme d’Artelles, presque aussi âgée qu’elle, plus froide, plus raisonnable dans le sens du monde, non dans le sens de la vérité. De ces deux femmes, en effet, la marquise était, au fond, la plus distinguée, mais le meilleur de sa supériorité empêchait qu’on ne la reconnût. Pour beaucoup de gens, pour la comtesse elle-même, la marquise était victime de sa grâce riante. Parce qu’on lui voyait l’esprit léger, on lui croyait toute la tête légère ; mais, sous les frivoles surfaces, — comme sous les grains du rouge qu’elle mettait à vingt ans, circulait la vie, — il y avait la réflexion qui voit juste et la sagacité qui voit clair. C’était une femme de sens qui avait eu des sens, mais qui n’avait jamais eu plus d’imagination qu’une Française, c’est-à-dire que la femme de l’Europe et du globe qui entend le mieux les adorables calculs de l’amour et le ménage de son bonheur. Cette poésie des sens, dans une créature divinement jolie et riche, qui pouvait, quand il lui plaisait, comme une des princesses de Brantôme, recevoir son amant dans des draps de satin noir, avait suppléé, dès sa jeunesse, à cette imagination absente et qui eût peut-être compromis sa vie. Sa renommée était restée saine et sauve. Malgré de nombreuses fantaisies dont personne ne sut le chiffre exact, elle avait marché avec une précaution et une habileté si félines sur l’extrémité de ces choses qui tachent les pattes veloutées des femmes, qu’elle passa pour Hermine de fait et de nom. Elle s’appelait Hermine d’Ast, marquise de Flers. Pour obtenir ce résultat, elle n’avait ni dit de faussetés ni fait de bassesses. Elle n’avait point joué le rôle odieux d’une madame Tartuffa qui met le crucifix dans son alcôve. Non ! Elle usa d’un tact merveilleux qu’une femme dans Paris a seule égalé, mais non surpassé. Ce fut là son unique hypocrisie. Aussi l’histoire de sa jeunesse est-elle un magnifique fragment d’une Imitation qu’il serait bon de donner, dans l’état actuel de nos mœurs, à méditer aux jeunes personnes. Tout le monde y gagnerait, même les maris.

Le sien, le marquis de Flers, écuyer cavalcadour de Marie-Antoinette et très lancé dans la coterie des Polignac, l’avait épousée à sa sortie du couvent. Lui qui par l’âge eût été son père et qui semblait devoir être invulnérable à tous les enchantements possibles, puisqu’il avait bu à la coupe de la Circé du temps, la comtesse Jules, cette reine de la Reine, aima, jusqu’à l’adoration, une enfant élevée aux Ursulines. Sortie de son parloir à quatorze ans, traînant sa poupée par la manche et regrettant sa récréation, pour aller à l’autel et à la Cour, cette folle fillette s’improvisa femme du matin au soir, ou peut-être du soir au matin, et tout le temps qu’il vécut elle asservit le marquis à ses caprices. Elle qui sentait sa force, la voila. L’aima-t-elle ? Il le crut et jamais illusion plus savante ne fut plus complète. Elle le traita comme ce féroce enfant athénien traita son moineau. Elle lui creva les yeux… mais sans lui faire le moindre mal, afin qu’il ne la vît pas se servir des siens. Elle trompa son mari comme on trompe un amant, en se donnant une peine du diable. Aussi l’écuyer cavalcadour — homme d’esprit pourtant — mourut-il dans son bonheur conjugal, comme le roi de Bohême, aveugle, à la bataille de Crécy.

La Révolution éclatant la trouva déjà partie. Son mari fut massacré au 10 août. Mais comme elle avait sauvé sa réputation de la langue des bourreaux de salon, elle déroba une tête charmante à laquelle elle tenait davantage encore, à la faucille qui scia plus tard les cous les plus ronds et les cheveux les plus dorés de la monarchie. Elle avait une fille, d’ailleurs, qu’elle allait élever dans l’exil. Du moins, aux rigueurs de la condition des proscrits ne s’ajouta point la misère. Elle avait emporté dans un petit portefeuille semé de perles fines, et sur lequel elle écrivait le nombre de polonaises qu’elle avait à danser dans les bals, une fortune mobilière considérable. Elle vécut à Trieste, à Venise, à Vienne, de manière à rappeler sa maison du faubourg Saint-Germain. Ce fameux abbé de Percy, Normand comme elle, l’avant-dernier descendant mâle des Percy en France, dont la laideur et l’esprit furent si célèbres à Londres dans le high life pendant l’émigration, cet admirable abbé qui avait dans l’esprit l’éperon brûlant de son parent Hotspur et sur sa face la lampe allumée de Falstaff, racontait, dans ses derniers jours, l’avoir rencontrée, en 94, chez son cousin, le duc de Northumberland, et si charmante, même pour ces Anglais, qu’ils la préféraient à la chasse au renard. Assez habile pour n’avoir point besoin d’être heureuse, elle fut heureuse comme si elle n’avait point besoin d’être habile. Les intendants d’alors étaient des fripons (voir toutes les comédies du temps) ; par hasard, le sien fut un honnête homme. Il acheta, avec les assignats, toutes les propriétés des de Flers, et les rendit très noblement à la marquise quand elle revint de l’émigration. À dater de ce retour, elle ne quitta jamais Paris que pour aller aux eaux ou dans ses terres de Normandie, prétendant « qu’elle avait assez voyagé comme cela. » Sa fille, qu’elle aimait sans doute, mais qui ne lui plaisait pas, — cette chose importante pour que les affections soient profondes ! — avait épousé un des descendants des Polastron. Comme les Larochejaquelein et les Grillon, Armand de Polastron avait d’abord refusé, par honneur monarchique, de servir Bonaparte. Il y fut bientôt forcé par cet Italien du XVIe siècle, dont la politique et le dépit retournaient contre les mères outragées le noble refus des enfants. Armand se fit tuer, au premier feu, en vrai gentilhomme, qui oublie tout devant l’ennemi. Il laissa sa jeune femme enceinte. Marie-Antoinette de Flers, vicomtesse de Polastron, blonde et jolie comme sa mère, — moins la vie, moins cette flamme allumée aux candélabres de la Cour de France et qui ne brilla plus après 1800, — brisée de la mort de son mari, mourut en accouchant d’Hermangarde. C’était la première peine qui entrât dans le cœur de la marquise. Mais, comme ces dards qui fixent aux flancs entr’ouverts du taureau une banderole de pourpre, en y entrant, elle y mit un amour superbe, — l’amour de la grand’mère pour l’enfant resté orphelin.

Sa première communion faite, au Sacré-Cœur, sa petite-fille ne la quitta plus. Elle fut élevée à côté d’elle, en héritière de quatre-vingt mille livres de rentes. Éducation qui consista surtout à vivre dans le rayonnement de cette marquise demeurée si grande dame, quand il n’y a plus que des naines comme il faut dans notre société nivelée et décapitée de toute grandeur. Hermangarde apprit plus en voyant les dernières années de sa grand’mère qu’en passant par toutes les filières des éducations fortes, comme on dit si plaisamment maintenant, et qui ne sont que les infirmeries de la médiocrité. Femme de haute origine, Mme de Flers avait l’instinct des mystérieux privilèges des races. Elle savait que tout ce qui est supérieur s’élève de soi vers le grand et le beau, en vertu d’une force latente, d’une gravitation secrète, comme les plantes qui n’ont pas besoin qu’on casse leurs tiges pour se retourner vers le soleil. Aussi, la religion exceptée, qui s’excepte de toutes les choses humaines, la marquise avait-elle appliqué un système hardi de laisser faire, laisser passer, à toutes les impulsions d’Hermangarde, et ces impulsions s’étaient produites comme les feuillages, les fruits et les fleurs, dans un oranger d’Albenga poussé en pleine liberté de terre et de ciel. Belle à rendre amoureux tous les peintres. Mlle de Polastron avait une âme à rendre tous les moralistes fous. Sa grand’mère put la gâter impunément, et elle n’y manqua pas. Mais en regardant comme des lois éternelles les instincts délicats et fiers de sa petite-fille, la vieille marquise de Flers montra encore plus d’intelligence que de tendresse.

C’était une nature sérieuse et contenue que Mlle Hermangarde de Polastron. Elle n’avait pas, elle n’aurait jamais eu l’ardeur d’enjouement, le charme osé et vainqueur qui avait fait de son aïeule l’étoile la plus étincelante des Nocturnales de Versailles. Hermangarde, la chaste Hermangarde, avait une puissance bien moins conquérante et généralement bien moins sentie que celle de la marquise de Flers, de cette éclatante blonde, piquante comme une brune, qui pouvait porter des deltas de ruban ponceau à ses corsets, sans tuer son teint et ses yeux, et qui se coiffait en Érigone aux soupers de la comtesse de Polignac. Seulement, pour ceux qui la comprenaient, cette puissance, Hermangarde, elle ! était bien autrement souveraine. C’était le charme qui rend le plus esclave et que la nature attacha à toutes les choses profondes qu’il faudrait déchirer pour voir. Sa beauté était plus royale encore que n’avait été celle de sa grand’mère. Mais l’idéalité de ses mouvements, de son sourire, de ses yeux baissés, aurait été méconnue au XVIIIe siècle. Blonde aussi, comme toutes les de Flers, mais d’un blond d’or fluide, elle avait un teint pétri de lait et de lumière, pour lequel toutes les boîtes de rouge inventées à cette époque de mensonge auraient été d’affreuses souillures. Dieu seul était assez grand coloriste pour étendre un vermillon sur cette blancheur, pour y broyer la rougeur sainte de la pudeur et de l’amour ! Ce n’était pas là le teint de brugnon mûr de la marquise qui n’avait jamais eu besoin de mouches pour en relever l’éclat sans fadeur… ni ses lèvres qui avaient la forme de l’arc enflammé de l’Amour (disaient les madrigaux du temps) et qui lançaient si bien la flèche empennée des moqueuses plaisanteries, ni son ivre sourire d’Érigone qui se baignait avec tant de volupté rieuse dans la mousse d’un verre de Champagne à souper, ni son regard assassin et fripon qui sautait par-dessus l’éventail et faisait faire à la décence toutes les voltiges de la curiosité, ni sa prunelle bleue comme la flamme du punch et brûlante du triple feu grégeois de l’esprit, des sens, de la coquetterie ; car elle avait été une coquette ! Elle l’avait été jusqu’à la fin, toujours, sans repos ni trêve, même avec sa femme de chambre, comme Fénelon qui l’était avec ses valets ; toujours armée, toujours implacable, comme la République Romaine, ne désarmant que quand on s’était humilié et soumis et qu’elle pouvait danser sur le cœur des rebelles la danse du triomphe, une pyrrhique à elle, avec ses mignonnettes mules de satin blanc, aux talons pourpres ! Hermangarde n’avait rien de toute cette beauté inspirée et résonnante comme un instrument de fête, de cette douce fureur invincible, de toutes ces bacchanales d’esprit, de reparties, d’agaceries tentatrices, malheureusement ses seules débauches, disait Chamfort, avec le satyriasis d’un regret de libertin, quand on parlait de cette cruelle et charmante Hermine de Flers, aux orgies du duc d’Orléans. Il y avait en Hermangarde des lueurs bien plus divines que tous ces scintillements lutins, des silences bien plus éloquents que tous ces pétillements de paroles, des reploiements sous la nue d’une virginité troublée, bien plus expressifs que toutes ces fusées d’étincelles… L’opale, avec ses teintes fondues, l’emportait sur le diamant malgré l’insolence de ses feux, l’âme sur l’esprit, la poésie du voile sur le charme enivrant de la nudité. Mlle de Polastron avait en toute sa personne quelque chose d’entr’ouvert et de caché, d’enroulé, de mi-clos, dont l’effet était irrésistible et qui la faisait ressembler à une de ces créations de l’imagination indienne, à une de ces belles jeunes filles qui sortent du calice d’une fleur, sans qu’on sache bien où la fleur finit, où la femme commence ! Le contour visible plongeait dans l’infini du rêve. Accumulation de mystères ! c’était par le mystère qu’elle prenait le cœur et la pensée. Espèce de sphinx sans raillerie, — à force de beauté pure, de calme, de pudique attitude, — et à qui la passion, en lui fendant sa muette poitrine, arracherait, un jour, son secret.

Un peu de l’énigme s’était déjà révélé. On savait l’amour d’Hermangarde pour M. de Marigny ; mais on ne savait pas l’âme d’Hermangarde. Nul n’en connaissait l’étendue, ni sa grand’mère qui avait approuvé son amour, ni Mme d’Artelles qui en redoutait la violence, ni Marigny lui-même, qui en savourait les félicités et qui passait une partie de ses jours les regards suspendus aux yeux bleu de roi d’Hermangarde — comme Charlemagne, la vue attachée sur son lac de Constance, amoureux de l’abîme caché.

Comment si jeune avait-elle aimé Marigny ? Prématurée en tout, fleur et fruit en même temps, elle était allée de bonne heure dans le monde, conduite par la marquise de Flers. Les jeunes gens qu’elle y vit passèrent sous ses yeux et ne les fixèrent pas. Au milieu de ces hommes sans beauté vraie et sans élégance qui forment le fond commun des salons, la personnalité fortement accusée de M. de Marigny devait nécessairement la frapper et la captiver. Et, d’ailleurs, elle l’aimait même avant de l’avoir vu, tant il y a des affections qui ont tous les caractères de la destinée ! Par un hasard de circonstances assez peu remarquable en soi, elle ne le rencontra que tard chez les personnes où elle allait. Mais elle avait vécu, pour ainsi dire, dans l’air contagieux d’une réputation qui fera toujours sur les jeunes filles l’effet enivrant du mancenillier. M. de Marigny, contre qui l’effrayée Mme d’Artelles avait lancé des choses si vives, était le scandale vivant du faubourg Saint-Germain. Comment ne l’eût-il pas été ? Il possédait la puissance de l’esprit contre laquelle on se révolte derrière le dos de ceux qui l’ont. Il n’avait pas de position ; on ignorait sa fortune : ces deux seules distinctions qu’on respecte. Tout en lui reconnaissant une amabilité de premier ordre quand il voulait causer, on maudissait ses vices, si toutefois une société aussi énervée que celle de Paris peut maudire. Jamais (comme l’avait dit Mme d’Artelles) personne n’avait été l’objet de plus de commérages que M. de Marigny. Les mères avaient beau prendre les airs pincés quand on en parlait devant mesdemoiselles leurs filles ; elles avaient beau s’ingénier à mettre les guimpes les plus montantes aux expressions dont elles se servaient quand la conversation roulait sur M. de Marigny ; bien d’étranges idées s’étaient éveillées dans la tête d’Hermangarde, — cette fière Diane, calme en apparence, mais agitée au fond sans savoir pourquoi, — lorsqu’elle avait recueilli d’une oreille curieuse et discrète quelques bruits épars de tous ces a-parte, étouffés à demi sous les éventails. Ah ! occuper de soi, en bien ou en mal, c’est déjà une force ; et les femmes aiment la force comme tout ce qu’on n’a pas et ce qu’on désire d’un désir vain. Mais si on ajoute à cela de grands torts de conduite, — comme on disait de M. de Marigny, — le dérèglement de la vie, l’épouvante des âmes timorées, on s’expliquera très bien la disposition où ce qu’elle avait entendu jeta Hermangarde. Loi formidable et éternelle, que toutes les poésies du cœur de la femme la fassent incliner à sa chute !

Il y avait alors, dans la société de Paris, une jeune mariée que M. de Marigny avait compromise. C’était cette comtesse de Mendoze à laquelle, on l’a vu, la vieille marquise avait décoché une allusion si directe. Passionnée et faible, élevée en Italie, où la société n’apprend pas, comme en France, à se défier des mouvements les plus généreux de son cœur, Mme de Mendoze avait aimé M. de Marigny avec une bonne foi qui l’avait perdue. En quelques instants, la passion fit une horrible razzia de tous les dons qui ornaient sa vie. Elle n’était plus belle et elle avait été divine. Les femmes du faubourg Saint-Germain, qui savent glisser dans l’éloge le plus caressant de ces subtils poisons d’ironie auprès desquels les poisons de l’Italie des Borgia, qui enfermaient la mort dans les plis d’un gant parfumé, auraient été de grossières compositions, l’appelaient sérieusement la Diva. On pensait d’elle à cette époque ce que Louise de Lorraine, princesse de Conti, disait d’une des trois grandes maîtresses d’Henri IV, la duchesse de Beaufort : « Celles qui ne voulaient pas l’aimer ne pouvaient la haïr. » Avant que l’amour ne l’eût saisie dans sa griffe de flamme, elle avait été le type d’un de ces genres de beauté évidemment prédestinés au malheur, en raison même de la sublime délicatesse de leur essence et de leur forme. Cette délicatesse exceptionnelle, qui n’est pas la beauté, — car la beauté a la force d’une harmonie et, au contraire, cette délicatesse exquise, incomparable, vient peut-être d’un trouble, d’un élément céleste de trop dans la composition de l’être humain, — s’élevait en Mme de Mendoze jusqu’au phénomène. Elle ravissait le regard comme un miracle accompli, et elle l’effrayait comme une catastrophe qui menace. Pour l’observateur philosophe, il était certain que le premier malheur de la vie déchirerait cette organisation ténue et diaphane, comme le cuivre auquel on l’accroche en passant, déchire une dentelle. En effet, les plus transparentes ladies que l’Angleterre présente à l’admiration du monde comme les plus purs échantillons d’une aristocratie bien conservée, n’eussent pas approché de cette femme chez qui les lignes et les couleurs avaient une légèreté, un fondu, un flottant de lueurs qu’on ne saurait rendre que par un mot intraduisible, le mot Anglais ethereal. Quand on suivait, comme un fil de la Vierge dans l’air rose du matin, l’espèce de nitescence qui courait au profil de ses cheveux d’ambre pâle jusqu’à la nacre de ses épaules, on aurait cru à une fantaisie de Raphaël, tracée avec quelque merveilleux fusain d’argent sur du papier de soie couleur de chair. Ses yeux — elle était un peu myope — étaient de ce tendre bleu de la turquoise, qui n’a pas de rayons et qui semble dormir, et ils avaient l’expression singulière et vague de ces sortes d’yeux qui n’étreignent pas le contour des choses. Ils paraissaient mats de rêverie. Ainsi Dieu ne l’avait faite qu’avec des nuances. Mélange unique de clartés sans fulgurances et d’ombres lactées, elle berçait le regard en l’attirant et très certainement elle eût produit l’engourdissement magnétique des choses vues en rêve, sans l’ardeur sanguine de ses lèvres, qui réveillait tout à coup le regard, énervé par tant de mollesses, et montrait, par une forte brusquerie de contraste, que le cœur de feu de la femme brûlait dans le corps vaporeusement opalisé du séraphin. Mme de Mendoze avait la lèvre roulée que la maison de Bourgogne apporta en dot, comme une grappe de rubis, à la maison d’Autriche. Issue d’une antique famille du Beaujolais dans laquelle un des nombreux bâtards de Philippe-le-Bon était entré, on reconnaissait au liquide cinabre de sa bouche les ramifications lointaines de ce sang flamand qui moula pour la volupté la lèvre impérieuse de la lymphatique race allemande, et qui depuis coula sur la palette de Rubens. Ce bouillonnement d’un sang qui arrosait si mystérieusement ce corps flave, et qui trahissait tout à coup sa rutilance sous le tissu pénétré des lèvres ; ce trait héréditaire et dépaysé dans ce suave et calme visage, était le sceau de pourpre d’une destinée.

Il disait bien que cette femme frêle à qui les poètes eussent attaché par la pensée sur le front de mystiques bijoux, comme le béryl ou la cyanée, et aux épaules la tunique d’hyacinthe, appartenait dans son corps autant que dans son âme au double amour qui n’en est qu’un seul. Un tel signe n’avait pas menti. La passion de Mme de Mendoze pour M. de Marigny et dont cette Italienne manquée n’avait pas su faire une relazione de plus d’un an, eut toute l’insouciance d’un malheur suprême après avoir eu toutes les imprudences d’une félicité sans bornes. La comtesse s’était doublement affichée. On la recevait toujours, à cause du rang qu’elle tenait par sa famille en France et par celle de son mari en Espagne (elle était alliée aux Médina-Cœli), mais l’opinion ne lui marchandait pas les cruautés. Elle les brava comme une plus fière, non par hauteur de courage, mais par entraînement aveugle et fatal ; parce qu’elle ne pouvait rencontrer son ancien amant que dans ce monde qui la flétrissait tout en restant poli pour elle. Elle y allait donc, poussée par l’espérance. Attelée au joug d’une idée fixe, elle y traînait un cœur désolé, une santé dévastée. Rien ne l’arrêtait. Ni la fièvre, ni la toux convulsive d’une poitrine atteinte de consomption. Elle avait bien toujours le courage de sa toilette, et brisée, mourante, anéantie, elle venait la première et s’en allait la dernière partout, l’attendant, voulant le voir encore, même de loin, et dût-elle expirer en rentrant du souvenir des jours passés ! Âme acharnée qui n’arrachait pas le trait, mais l’enfonçait chaque jour davantage ! Hermangarde savait, confusément, il est vrai, l’histoire de Mme de Mendoze, mais assez pour suspendre toutes sortes de rêveries à cette femme qui aimait sa faute jusque dans son supplice, à ce front d’Éloa tombée qui n’eût pas voulu se relever, à ce maigre et pâle visage fondu au feu d’un mal intérieur où il n’y avait plus que deux grands yeux flétris, cernés, dévorés, sanglants d’insomnie et de pleurs… Malgré la réserve d’une éducation vraiment patricienne, Mlle de Polastron ne pouvait s’empêcher de regarder Mme de Mendoze avec étonnement, avec épouvante, avec jalousie, avec pitié. C’était, dans ce sein jeune et pur, une confusion de tous les sentiments qui s’ignorent. Pour elle, la comtesse était une curiosité funeste. Elle contemplait trop Marigny à travers cette femme qu’il tuait… Chaque fois qu’elle la rencontrait, elle épiait avec un intérêt aussi dissimulé que s’il avait été coupable, le progrès du mal qui la minait, mettant le sentiment partout où il y avait la maladie. Elle ne se doutait pas qu’elle aimait déjà… qu’elle caressait déjà les ailes d’épervier de la terrible Chimère. « Quand donc le verrait-elle aussi, cet homme qui tuait si bien les femmes ? » Elle n’avait pas peur de lui, mais elle éprouvait cette émotion chère aux intrépides qui inspirait les paroles de César, allant se faire tuer au Capitole, au moment où sa femme cherche à le retenir : « César et le danger sont deux lions mis bas le même jour, mais César est l’aîné et César sortira[1]. »

Ces troubles d’une âme romanesque durèrent tout le temps qu’il fallut pour que, s’il n’était pas complètement vulgaire, Marigny dût être un dieu pour elle au premier coup d’œil. Aussi le fut-il. Un soir, chez la duchesse de Valbreuse, il y avait beaucoup de monde et l’on dansait. La musique, le mouvement du bal, les conversations, couvraient la voix des domestiques qui annonçaient. La soirée était très avancée. Hermangarde, après plusieurs valses, s’était rassise près de sa grand’mère, et comme d’ordinaire, elle observait son drame vivant, Mme de Mendoze, plus souffrante que jamais, affaissée sur un divan, et dont l’œil rougi, fatigué d’attendre, avait l’hébétement d’une rêverie folle. Tout à coup, elle la vit devenir plus pâle encore, et ses yeux lourds s’agrandir et projeter des rayons comme deux soleils. Un mouvement insensé qui n’était pas un sourire, agita ses lèvres flétries qu’un jet de sang — envoyé par le cœur sans doute — colora :

« Voyez-vous — dit une voix derrière Hermangarde — cette pauvre madame de Mendoze et l’effet que produit sur elle l’arrivée de M. de Marigny ? »

La jeune fille n’en entendit pas davantage. Elle ne vit plus Mme de Mendoze. Elle vit Marigny debout contre la portière de velours pourpre qui retombait en plis nombreux derrière sa tête, et sur laquelle il se détachait avec une sombre netteté. Il était tout en noir. Elle ne l’analysa pas. Elle ne le jugea pas. Sa première pensée fut le Lara de lord Byron ; la seconde, qu’elle aimait.

Alors, involontairement et par un mouvement de rivale heureuse, puisqu’il ne l’aimait plus, elle se reprit à regarder Mme de Mendoze. L’émotion n’avait pas lâché la malheureuse comtesse. D’inépuisables éclairs jaillissaient de son regard incendié. Mais les lèvres payaient cher la vie qui leur était revenue. Elles en déposaient le secret dans le mouchoir dont elles rougissaient les dentelles.

« C’est beau, malgré tout, qu’une passion pareille ! — dit près d’Hermangarde la même voix qui avait parlé. — Elle est mourante, cette petite femme-là. Tenez ! voilà que le sang l’étouffé. Regardez son mouchoir, Thadée ; mais, bah ! elle n’y prend seulement pas garde, et tout le temps que Marigny sera là, elle n’est pas femme à s’évanouir. »

Cette, scène rapide, d’un tragique simple comme nos mœurs, auxquelles les convenances dessinent un cadre si étroit, donna à la belle Hermangarde le frisson d’une émotion inexprimable. La marquise de Flers, qui le vit passer sur ses épaules, la gloire et l’orgueil de sa vieillesse maternelle, craignit que sa petite-fille n’eût froid et lui jeta, en souriant, l’écharpe oubliée au dos du fauteuil. Quant à M. de Marigny, c’était à son tour de regarder. Parmi tous ces fronts chargés de diadèmes ou de fleurs, il avait aperçu le front nu et pur d’Hermangarde. Ses cheveux blonds relevés droit sous le peigne découvraient des tempes divines de transparence et de fraîcheur. Marigny, malgré l’expérience de sa vie et les musées de sa mémoire, n’avait rien vu d’aussi saintement beau que Mlle de Polastron. Une pulsation de dix-huit ans rajeunit son cœur blasé. Il s’avança vers elle, et, tournant le dos à Mme de Mendoze, il vint saluer Mme de Flers pour voir de plus près cette idéale jeune fille, — attirante, invincible et belle comme une illusion.

« C’est mademoiselle de Polastron ? » — dit-il, en s’inclinant devant Hermangarde, mais il n’ajouta rien de plus. Lui qui savait si bien parler le langage de la flatterie, lui (disait-on) le plus éloquent des corrupteurs, il ne risqua pas avec Mme de Flers un seul de ces éloges que la beauté d’Hermangarde arrachait également aux hommes et aux femmes. Un respect qu’il n’avait jamais senti en présence d’une créature humaine lui inspira de se taire. Sa parole lui semblait trop prostituée pour qu’il osât s’en servir… Peut-être aussi craignait-il de se trahir ; car, depuis cinq minutes, il aimait, et, pour la première fois, — sensation étrange et maudite ! — il tremblait de ne pas être aimé.

Mais, quelques jours après cette soirée, il avait repris, une par une, toutes les sécurités de son infernal orgueil. Il était allé chez la marquise, et l’âme naturelle d’Hermangarde s’était ouverte comme un livre, sur toutes les pages duquel il put lire son nom. Certain d’être aimé et assez épris pour vouloir le bonheur suprême au prix des liens qu’il avait jusque-là redoutés, il s’efforça de plaire à la marquise. Avec Hermangarde il n’avait besoin d’aucune séduction, d’aucune coquetterie. Elle était soumise à ce magnétisme de l’amour, si absurde et si divin ; car bien souvent, rien dans la personne qui l’exerce ne le justifie. Un homme de cet esprit, de ce jet de conversation si tari maintenant en France, de cet éclat de manières qui rappelait à la douairière de Flers les plus beaux jeunes gens de sa jeunesse, dut l’émerveiller et l’entraîner. Elle raffola bientôt de Marigny. Pendant une année, il alla chez elle tous les soirs. C’était se poser en prétendant à la main de Mlle de Polastron. Les vicomtesses du noble faubourg crièrent de toute la force de leurs voix de tête contre une telle audace. Mais la marquise, hardie comme une femme du XVIIIe siècle, et qui savait les vrais revenant-bons de la vie, souriait et ne pensait pas qu’un mauvais sujet comme Marigny fût un si mauvais mari pour Hermangarde. Se trompait-elle ? l’avenir le prouvera. À coup sûr, il y avait en Marigny des replis d’âme qu’elle ne voyait pas… de ces profondeurs creusées par un siècle de plus dans l’esprit des générations ; mais la société myope du faubourg Saint-Germain les voyait-elle davantage ? Le bon sens de la marquise, qui n’avait rien de bourgeois, lui disait qu’après tout, dans cette loterie du mariage, les qualités de M. de Marigny étaient encore la meilleure mise. « Les passions — pensait-elle — font moins de mal que l’ennui, car les passions tendent toujours à diminuer, tandis que l’ennui tend toujours à s’accroître. » Enfin, elle se connaissait à l’amour, et celui de Marigny était sincère et loyal. Il avait des dettes, « mais Hermangarde — disait-elle avec une élévation très spirituelle — a quatre-vingt mille raisons pour se passer de la fortune d’un mari. » Un soir, troublée comme une fille noble et une chaste fille, Hermangarde avait avoué son amour et caché dans les plis de la douillette de sa grand’mère des rougeurs à rendre jalouse la blancheur des marbres. La vieille douairière l’avait absoute et bénie. Elle avait hâte d’assurer le bonheur de sa chère enfant, avant de mourir. Elle avait donc approuvé le mariage dont ils avaient, ces heureux enfants, célébré les fiançailles dans leurs cœurs. Au lever du rideau de cette histoire, il ne leur restait plus qu’un mois à attendre ; le plus long de tous, puisqu’il est le dernier ! Depuis un an, la comtesse d’Artelles ne s’était pas démentie. Elle n’avait pas cessé d’envisager avec mécontentement et avec défiance l’amour d’Hermangarde, qui grandissait de plus en plus dans cette intimité, couverte des ailes de la marquise. L’amabilité de Marigny avait échoué contre elle. Tout avait glissé sur cette âme, lisse de préjugés et qui avait la force de retenir ses préventions. Elle s’était ouvertement déclarée hostile au mariage. Elle aimait Mlle de Polastron comme une nièce. Moins sensible par l’esprit que son amie, restée plus jeune sous ses cheveux blancs, elle se préoccupait davantage des idées communes. Il y avait en Marigny quelque chose qui l’épouvantait. N’ayant d’abord contre cet homme, d’une influence si prodigieuse sur la marquise, que des impressions personnelles et des bruits de salon, elle s’était trouvée presque heureuse d’avoir mis la main sur des faits positifs. Le vicomte de Prosny, le cavalier servant de sa jeunesse, à qui jadis elle avait fait porter chez son bijoutier tant de bracelets dont elle changeait les médaillons, allait avoir de bien autres emplois à présent ! Elle avait projeté de l’envoyer à la découverte des relations qui existaient entre Marigny et une ancienne maîtresse, que lui, Prosny, — avec ces airs de gourmet qu’ont les vieux libertins comme les vieux gourmands, — disait être digne de figurer au premier rang des impures de monseigneur le comte d’Artois.

III

UN ANCIEN CAVALIER SERVANT


Plusieurs jours après la révélation qui avait rembruni le front ouvert de la marquise, le vicomte de Prosny buvait son dernier verre de liqueur des Îles chez son ancienne reine, la comtesse d’Artelles, qui lui avait donné à dîner.

Elle l’avait traité en vieille qui veut séduire un vieillard, et qui le prend par la seule anse qui reste, — la passion suprême, celle qui ferme la porte à toutes les autres, — le péché capital qui est, hélas ! aussi le péché final !

Elle lui avait donné un dîner des dieux : un petit repas, substantiel, savoureux et fin, calculé de manière à ce qu’il excitât sans irriter et communiquât une activité suffisante… Dire comment elle savait le degré juste d’animation qu’il fallait au sang transi du vieux pécheur, ce serait répéter les mauvais propos d’un autre âge, et d’ailleurs, règle générale, les femmes savent toujours à merveille ce qu’il leur importe de savoir.

« Ce sont les délices de Capoue que votre dîner, ma chère comtesse, » dit le vicomte avec la tendre reconnaissance d’un estomac heureux depuis une heure et demie.

Car le bonheur avait commencé à la première cuillerée d’un excellent potage, et le vicomte, qui n’avait plus de dents et qui avait des principes, mangeait fort lentement.

« N’est-ce pas… — fit la comtesse comme une femme qui sait sa force, — mais il ne faut pas qu’Annibal s’endorme dans ces délices-là. »

Le trait était doublement historique : le vieux Prosny s’endormait presque toujours après son dîner.

« Non, je vais à Rome à l’instant même, — reprit le vicomte. — C’est-à-dire, — ajouta-t-il, — rue de Provence, 46, chez la señora Vellini.

— C’est donc ainsi que cette espèce s’appelle ? — dit Mme d’Artelles avec un mépris de grande dame, — le plus insolent des mépris.

— Oui, c’est comme cela, — répondit le vicomte ; — elle est Espagnole, née à Malaga en 1799, de manière que… de manière que…

— De manière que… elle a trente-six ans ! » dit vivement la comtesse, fort impertinemment pour la señora en question et pour le vicomte, qui, très souvent, l’impatientait avec la forme habituelle sous laquelle il cachait, assez mal, l’absence du mot qui le fuyait.

Ici, une parenthèse. Le vicomte Éloy de Bourlande, Chastenay de Prosny, avait été destiné à la magistrature dès sa jeunesse. Il appartenait à une ancienne famille de Parlement. Sa vie de jurisconsulte avait été fort courte. Avant la Révolution, il était ce qu’on appelait alors avocat de sep heures, avec M. Roy, depuis ministre, et beaucoup d’autres devenus fameux. Les avocats de sept heures étaient, comme on le sait, les jeunes avocats au début qui plaidaient aux audiences du matin, quand les illustres de l’Ordre, les chanoines de la grand’manche, les hommes à position et à réputation, dormaient encore aux pieds de leurs sacs. Né pour être conseiller de grand’chambre, la Révolution tua son avenir, mais, du moins, respecta sa personne. Et pourtant il n’avait pas émigré. Il s’était caché pendant la Terreur comme beaucoup de nobles dans certaines provinces. Sa famille était du Nivernais. Il avait été très beau, comme on pouvait en juger par un portrait fort ressemblant accroché à la glace de son entresol, rue Louis-le-Grand, et qui le représentait coiffé en cadenettes, avec le collet de velours vert, tel qu’il était quand il se maria. Cette belle tête, aux yeux d’outremer, à la bouche fine, si romanesque et si féodale en même temps, on n’en reconnaissait guères le galbe dans le vicomte de Prosny actuel. Le nez busqué s’était allongé, la bouche dégarnie de ses dents était rentrée et avait un faux air de celle de Voltaire sur son déclin. Le menton impérieux avait suivi le nez dans son mouvement en avant, et le menaçait. La peau du visage était jaune comme un parchemin d’antique noblesse ; les yeux gonflés comme ceux de tous les hommes sensuels et qui ont pratiqué la vie, mais ils dardaient toujours leur flamme verte avec cette énergie de curiosité insatiable qui ressemble à de la pénétration, mais qui n’en est pas. Le front, on n’en pouvait juger, caché qu’il était par une perruque châtain clair, très frisée et posée perpendiculairement sur les yeux. On ne compte plus maintenant que deux perruques de ce style-là dans tout le faubourg Saint-Germain. Tel était devenu le beau Prosny, le plus agile danseur et la plus forte lame d’épée d’après Thermidor. Il s’était battu pour le petit Capet et les dix-huit boutons à l’habit[2], autant que s’il avait été élevé, avant les désastres de la monarchie, pour entrer dans la Maison Rouge au lieu d’entrer dans les Enquêtes. Il avait été le poing le plus sur la hanche de cette époque de bretteurs, et la fleur des pois des muscadins. À cette époque, il avait tourné la tête à une héritière avec le muscle de son mollet. Il s’était marié richement et avait vécu sur ses terres. Très poli pour les autres, mais très pointilleux, très despote chez lui, très colère, il avait été dans sa campagne le plus violent des juges de paix. Libertin, mais galant et discret ; égoïste comme Fontenelle lui-même, sans cet esprit qui excuse tout, mais avec l’excellent ton qui le vaut presque, il avait fait mourir sa femme de chagrin, planté une magnifique croix sur sa tombe, et sur sa mémoire une phrase convenablement mélancolique qu’il répétait toujours quand on lui en parlait, et… tout avait été dit. Difficile à satisfaire, quinteux en diable, parlant toujours de dégainer quand on le contrariait, et l’ayant fait très volontiers tout vieux qu’il fût (il s’était battu juvénilement, lorsque les alliés étaient venus en France, avec un colonel de Cosaques qui logeait chez lui et qui avait trouvé que les infusions de marjolaine qu’on lui servait le matin n’étaient pas du thé hyson et souchong, et il l’avait blessé), très mécontent de son gendre, qui était encore plus mécontent de lui, il était revenu vivre à Paris, en garçon, touchant ses fermages chez son banquier, et se moquant de l’opinion publique de sa province, qui l’appelait un vieux dénaturé, parce que, disait-il, il voulait la paix dans ses derniers jours.

Il était de haute taille, droit et sec comme un bambou, dont il avait les nœuds dans l’humeur. Il aimait autant le trictrac que la liqueur des Îles. Né pour être juge, il ne bégayait pas comme Bridoison, mais souvent il cherchait ses mots. Et comme dans la conversation il n’y a point de dictionnaire, pour se donner le temps de les trouver il avait pris, en vieillissant, la risible et déplorable habitude de répéter à chaque bout de phrase la locution de manière que… Quand on lui parlait, il avait toujours l’air attentif et très étonné, quoiqu’il fût bien loin d’être naïf, et il poussait avec sa langue sa joue creuse, en vous regardant.

« Allez donc, vicomte ! — fit Mme d’Artelles. — Tâchez de m’avoir des détails ; tâchez de savoir par quel diabolique talisman cette femme, qui n’est ni jeune, ni belle, dites-vous, a pris sur M. de Marigny un ascendant qu’elle n’a jamais perdu, tandis que cette pauvre madame de Mendoze, par exemple, tue sa jeunesse et sa jolie figure dans les larmes, pour un homme qui a la monstrueuse ingratitude de ne pas même s’en apercevoir.

— C’est difficile, c’est difficile, — répondit le vicomte. — La drôlesse est insaisissable. Elle ne répond à aucune question et elle échappe à l’observation la plus aiguisée. C’est du feu grégeois ou du vif-argent incarné… de manière que… de manière que…

— … Vous ne voyez rien à travers vos lunettes, mon cher contemporain ? — interrompit la comtesse, jouant l’incrédulité avec une câlinerie perverse. — Dois-je croire cela de votre ancienne sagacité ?

— Oui, ma chère, croyez-le, — fit le vicomte, obligé, acculé à être vrai. — J’ai su les femmes autrefois. J’ai connu leurs mille diableries pour nous faire, quand ça leur convient, marcher à quatre pattes comme feu Nabuchodonosor. Mais, voyez-vous ! la Vellini n’a pas d’analogue dans mon répertoire de souvenirs. On ne comprend rien à celle-là ! C’est un logogriphe, c’est un hiéroglyphe, c’est un casse-tête chinois, et peut-être est-ce tout cela qui fait sa puissance ! Depuis quelque temps, j’ai cessé de la voir, mais je l’ai vue beaucoup autrefois, de manière que je puis bien la revoir encore. Seulement, je ne crois pas avoir à vous donner les détails dont vous êtes friande et que vous avez promis à madame la marquise de Flers.

— Hypocrite ! — fit encore l’astucieuse comtesse, en lui lançant deux regards d’une date reculée, presque tendres, et qui prenaient en écharpe la fatuité de l’ancien cavalier servant. — Est-ce que vous ne découvririez pas la pierre philosophale, si vous le vouliez ?

— Enfin, j’essaierai ! — dit le vicomte, divinisé par l’idée que la comtesse avait de lui. — Dans tous les cas, du reste, j’apprendrai à la señora le mariage prochain de mademoiselle de Polastron et de M. de Marigny, et je compte sur un fier tapage.

— Si le tapage — reprit la comtesse — peut empêcher le mariage, vous m’aurez donné mon dernier plaisir. » — Et elle lui tendit la main, en appuyant sur ce mot, que la discrète délicatesse du vicomte n’osa relever, mais qu’il comprit. Il baisa cette main avec la douceur du souvenir, prit sa canne et s’en alla chez la señora Vellini.

Il faisait un clair de lune perçant et glacé. Le vieux vicomte, qui aimait à marcher après son repas, arriva, tout en chantonnant, rue de Provence. Il monta les quatre étages, qu’il connaissait bien, avec une jambe rajeunie à la fontaine de Jouvence de l’excellent dîner de la comtesse, et sonna à la double porte en tapisserie, qu’une jeune fille splendidement belle vint ouvrir.

« Ah ! c’est monsieur de Prosny ! — dit la jeune fille, un peu étonnée de revoir un ancien visage probablement oublié.

— Lui-même ! — repartit le vicomte. — Comment te portes-tu, mon enfant ? — ajouta-t-il, en passant la main sous le menton royal qui n’appartenait qu’à une soubrette, mais qui n’en était pas honteux. Comme toutes les personnes de son temps, M. de Prosny tutoyait les domestiques. — La señora est-elle visible, ce soir ?…

— Oui, monsieur, » — dit Oliva en débarrassant le vicomte de son manteau. Cette belle soubrette, à la taille de déesse, étalait une beauté étrange et une mise plus étrange encore. Elle avait les cheveux d’un rouge flamboyant, largement tordus sous un peigne d’écaille blonde, les bras nus et une robe de soie. C’était mauvais ton peut-être que cette mise, pour une fille de service chez qui rien n’indiquait la femme de chambre, si ce n’est le tablier blanc consacré. Elle éclaira, de son bougeoir de cristal, M. de Prosny et lui fit traverser plusieurs pièces. Elle marchait d’un pas résolu et voluptueux tout ensemble, et l’on entendait craquer sur les tapis le satin turc de sa bottine. Son ondoyante taille profilait d’alliciantes ombres sur les draperies qu’elle éclairait en passant. Il fallait que la señora Vellini eût une grande idée de sa beauté pour garder chez elle une camériste de cet air-là. Il fallait qu’elle eût l’orgueil immense qui naît de la force éprouvée. La plus altière du faubourg Saint-Germain aurait renvoyé haut la main une femme de chambre au port si princesse, et qui, en tendant un plateau ou une lettre, prenait tout naturellement des attitudes à exposer ses amies et soi-même aux plus écrasantes comparaisons.

Quand on voyait Oliva, l’idée venait : si c’est là la soubrette, qu’est donc la maîtresse ? Mais le vicomte de Prosny ne pouvait se prendre à une telle préface. Il connaissait la señora Vellini, et il devait la retrouver avec quelques années de plus.

IV

UNE MAÎTRESSE-SÉRAIL


L’appartement dans lequel Oliva-la-Rousse fit pénétrer M. de Prosny ne ressemblait guères à un appartement de femme. Si on en croyait les récits du vicomte à madame d’Artelles, la señora était peut-être d’un ordre un peu plus élevé que toutes celles qui font tomber des sequins en agitant leurs jupes ; mais, après tout, disons le mot, le monde, qui ne veut que des situations expliquées, l’appelait une courtisane. Eh bien, l’aurait-on dit en entrant dans cet appartement si fier et si sombre et qui ressemblait plus à un cabinet qu’à un boudoir ?… Là, nulle mollesse, nul mystère dans le jeu des glaces, nulle combinaison scélérate dans le jeté des draperies, nul parfum provocant ou révélateur. Les lambris, sans aucun ornement, étaient revêtus de cuir de Russie doré. D’immenses rideaux à l’Italienne en velours froc-de-capucin étaient retenus par des torsades, or bruni et aurore. Sur la cheminée, tout bronze. Une assez belle glace de Venise s’y penchait. Des fauteuils en chêne sculpté étaient couverts d’un velours semblable au velours des rideaux, et le tapis, d’une épaisseur inaccoutumée, n’avait non plus que les deux sérieuses couleurs, brun et aurore. Du reste, pas de meubles attestant la présence d’une femme. Point de chiffonnière, point de corbeille. On eût pu se croire chez un homme, mais quel homme ? Un homme d’action ou un penseur ? Il n’y avait ni pipes ni armes contre les lambris, ni table à écrire, ni bibliothèque. Le seul meuble qui fût remarquable au milieu de cette nudité simple et ferme, c’était une espèce de lit de repos en satin vert, soutenu par deux images d’hippogriffes, aux ailes reployées, et que l’artiste avait sculptés avec la plus ivre fantaisie.

Un tel appartement avec ses couleurs sévères n’était pas trop éclairé par le feu de la cheminée et deux lampes, dont les globes de cristal colorié répandaient un jour à reflets changeants et incertains.

« C’est M. le vicomte de Prosny, señora, — fit Oliva à sa maîtresse, couchée à terre, en face du feu, sur une magnifique peau de tigre, et qui se souleva sur le coude pour dire bonjour au vieux vicomte.

— Eh quoi ! c’est vous ! C’est vous ! » — dit-elle avec un peu d’étonnement, comme Oliva. Et elle lui tendit la main avec une cordialité vive. Le vieux galant, qui venait de baiser celle de ses anciennes amours et qui avait la lèvre humide encore de la liqueur des Îles de Mme d’Artelles, serra cette main, mais n’osa l’embrasser.

L’historien de Mme d’Artelles, M. de Prosny, n’avait rien exagéré. La señora Vellini n’était plus jeune et n’avait jamais été jolie. Oliva n’était donc point comme un degré de lumière, placé là par l’Orgueil enivré, pour monter d’une femme belle à une femme plus belle. Au contraire, on descendait à une femme soudainement laide quand on regardait Vellini, l’œil ébloui par Oliva. La comparaison avait alors toute la surprise du contraste. Vellini était petite et maigre. Sa peau, qui manquait ordinairement de transparence, était d’un ton presque aussi foncé que le vin extrait du raisin brûlé de son pays. Son front, projeté durement en avant, paraissait d’autant plus bombé que le nez se creusait un peu à la racine ; une bouche trop grande, estompée d’un duvet noir bleu, qui, avec la poitrine extrêmement plate de la señora, lui donnait fort un air de jeune garçon déguisé ; oui, voilà ce qui paraissait, aveuglait d’abord, ce qui choquait au premier coup d’œil, ce qui faisait dire aux yeux épris des lignes de la tête caucasienne, qu’elle était laide, la señora Vellini ; surtout quand on la voyait — comme ce soir-là la voyait le vicomte — hâve d’ennui, indolemment couchée sur sa peau de bête, réveillée de sa pesante rêverie comme un enfant fiévreux qui interrompt une sieste morbide dans la Maremme. Sa tête, trop penchée sur son cou flexible et qui semblait emporter le poids de son corps, lui donnait quelque chose d’oblique et de torve. Elle se repliait sur elle-même avec une espèce de pudeur farouche, défiante et orgueilleuse, et qui jetait des redoublements d’ombre sur sa laideur. Telle elle apparaissait… mais, disons tout : pour peu qu’une passion ou un caprice la fît sauter debout ; pour peu qu’un invisible coup de trompette, un accent réveillé des sentiments engourdis, lançât le frisson dans sa maigreur nerveuse et l’arrachât au sommeil de sa pensée… elle n’était pas belle, non, jamais ! mais elle était vivante, et la vie, chez elle, valait la beauté dans les autres ! L’Expression — ce dieu caché au fond de nos âmes — la créait par une foudroyante métamorphose. Alors, ce front envahi par une chevelure mal plantée, ce front d’esclave, étroit, entêté, ténébreux, grossissait, grandissait et commandait au visage. Ce nez, commencé par un peintre Kalmouk, finissait en narines entr’ouvertes, fines, palpitantes, comme le ciseau grec en eût prêté à la statue du Désir. Les coins de la bouche allaient mourir dans des fossettes voluptueuses. Les yeux, emplis par des prunelles d’une largeur extraordinaire, noirs, durs, faux, espionnants, tisons ardents d’un vrai brasero sans flammes, s’avivaient d’une clarté qui brûlait le jour. C’étaient des yeux infernaux ou célestes, car l’homme n’a guères que ces mots-là qui cachent l’Infini, pour en exprimer la puissance. À coup sûr, c’étaient des yeux pareils qui avaient inspiré le distique klephte : « Un de tes cheveux ! que je m’en couse les paupières pour ne plus regarder d’autres yeux que les tiens ! » Ah ! dans ces moments-là, quelle revanche la señora prenait sur les femmes toujours belles ! Mais l’émotion ne durait pas. Tout s’éteignait quand elle était envolée ; et la nuit de sa laideur ressaisissait, redévorait Vellini en silence, et restait sourdement sur elle, — comme un froid basilic se couche à la place où il a tout englouti…

Pour aimer cet être changeant, beau et laid tout ensemble, il fallait être un poète ou un homme corrompu. Le vieux vicomte n’avait pas en lui un grain de poésie. Aussi ne comprenait-il rien aux éclairs de passion qui passaient sur Vellini ; mais, comme il était corrompu, blasé et vieux de civilisation et de sens, il s’expliquait très bien qu’on pût s’arranger de toute cette laideur.

« Eh bien ? comment allons-nous, déesse du caprice ? — fit-il, avec une aisance familière, en s’asseyant dans un grand fauteuil pendant qu’Oliva disparaissait.

— Vous êtes aussi capricieux que moi, monsieur le vicomte, — dit la señora, comme un enfant gâté qui s’éveille. — Vous veniez me voir autrefois. Vous veniez souvent. Vous aviez l’air de tenir à moi, mais baste ! un beau jour, vous disparaissez on ne sait pourquoi, et on ne vous revoit… qu’aujourd’hui.

— J’ai été aux Eaux, ma petite, — reprit le vicomte, — de manière que… — Aux Eaux, sans bouger, pendant deux ans ! — interrompit la señora en éclatant de rire. — Vous vous moquez de moi, vicomte ; ou c’est une excuse d’après dîner !

— D’après dîner ! Comment cela ? — dit le vicomte, rondissant ses yeux verts, l’air étonné, poussant sa joue avec sa langue. Voulez-vous dire que je suis gris ?

— Non, vicomte, je vous sais prudent, si ce n’est sage. Vous avez une jambe malade qui vous interdit de vous griser, — dit-elle férocement, car elle s’ennuyait, et, pour passer le temps, elle eût jeté Prosny au tigre sur lequel elle était couchée, si l’animal avait vécu.

— Attends, drôlesse, — pensa le vicomte, — je vais te payer tout à l’heure tes réflexions sur ma jambe ! »

Mais la señora continuait :

« Non, mon cher vicomte, vous êtes en état de lucidité parfaite ; mais vous avez dîné, bien dîné, peut-être chez quelque ancienne maîtresse, et, après avoir eu toutes les jubilations de la table, l’ennui de l’intimité vous prenant, vous vous êtes dit qu’il serait drôle et nouveau de monter chez moi, et vous êtes venu. Le vin stimulant les réponses et donnant de l’esprit, quand il n’en ôte pas : Je lui dirai que je suis allé aux Eaux — avez-vous pensé — si elle me fait quelque reproche de mon absence ; et — autre illusion produite toujours par les influences du dessert ! — elle le croira. »

La Vellini serrait de près la vérité, mais elle ne la tenait pas. Elle ne se doutait point de la mission dont s’était chargé le vieux renard qu’elle venait de blesser, et qui, impatient de lui rendre dans sa vanité le coup qu’elle avait porté à son amour-propre en lui parlant de sa jambe, se tut une minute… puis entra résolument en matière par la question directe :

« Est-ce que vous voyez toujours M. de Marigny ?

— Certainement, — fit la señora avec nonchalance.

— Mais y a-t-il longtemps qu’il n’est venu chez vous, señora ? » reprit M. de Prosny, en plongeant sur elle des yeux avidement cruels.

Il la dominait puisqu’il était assis sur le fauteuil et elle à terre. Elle était changée depuis deux ans. Elle avait vieilli. L’égoïste, blessé par elle dans le sentiment de ses infirmités physiques, vit que la raie des cheveux s’était élargie, que quelques fils d’argent apparaissaient dans le miroir noir des bandeaux. Elle avait une espèce de blouse de soie sans corset, fixée par une ceinture. Ses pieds nus, aussi bruns que sa joue, étaient au large dans des pantoufles de velours brodées de perles. Traître costume qui montrait bien qu’elle n’avait plus ses vingt-cinq ans ! La seule chose immortelle était la grâce indolente et jeune avec laquelle elle posait sa petite main sous la griffe d’or de sa peau de tigre, en écoutant M. de Prosny.

« Mais il y a une huitaine, — répondit-elle ; — il vient quand il veut ; il est libre. Qui se voit tous les jours après dix ans ?…

— Et dix ans qui n’ont pas été — dit le vicomte — d’une fidélité parfaite. » C’était le premier coup de dent de sa rancune ; il allait passer au second.

Cela ne l’irrita point. Elle ne répondit pas comme une prude : « Qu’en savez-vous ? » mais placidement, et avec cette mélancolie qu’ont les femmes qui ont cherché le bonheur et qui n’ont trouvé que l’amour :

« Lui ni moi, n’avons été fidèles. Notre liaison a été singulière, — ajouta-t-elle en rêvant tout haut ; car pourquoi aurait-elle dit ces choses au vieux Prosny ? — Nous nous sommes plus haïs qu’aimés !

— Alors, tant mieux ! — dit le vicomte, — car voici le dénoûment qui arrive, et je ne voudrais pas vous voir malheureuse. Vous savez sans doute le mariage de M. de Marigny ?

— Je le sais, vicomte, — fit-elle gravement, — mais pas par lui. »

Le vicomte étudiait cette tête de bronze. Un sillon de la foudre de beauté qui partait de l’émotion du cœur, y passa. Mais ce fut trop rapide pour être aperçu d’un observateur sans portée comme l’était M. de Prosny.

« Oui, je le sais, — reprit-elle, en portant vivement à sa bouche la main qu’elle avait mise sous la griffe d’or de la peau de tigre. La griffe acérée, trop durement appuyée par elle, avait trouvé le sang, qui coulait et qu’elle suça tranquillement. — Ils sont venus de partout me dire que Marigny allait se marier. À chaque femme qu’il a eue dans votre monde ou dans le mien, ils sont venus m’en avertir ! Ne l’ai-je pas toujours su d’avance, la veille même du jour où ces femmes se donnaient à lui ? Moi-même, ne l’ai-je pas souvent renvoyé vers elles lorsqu’il s’en revenait vers moi ? Aujourd’hui, au lieu d’un amour, c’est un mariage…

— C’est un amour et un mariage, — fit l’implacable vicomte.

— Eh bien ! c’est un amour et un mariage, si vous voulez, — répondit-elle ; — mais ce n’est pas un dénoûment. De dénoûment à la liaison qui existe entre Marigny et moi, il n’y en a pas, monsieur de Prosny !

— Ma foi, señora, — dit M. de Prosny d’un ton de plaisanterie, mais dépité, au fond, de trouver cette femme invulnérable, — l’orgueil est une superbe chose et vous savez mieux que moi pourquoi vous en avez… mais votre Oliva est moins belle que mademoiselle Hermangarde de Polastron, la fiancée de M. de Marigny, et, le diable m’emporte, il en est fou… de manière que

— … De manière que Vellini, qui est vieille et laide, — interrompit-elle avec ironie, — n’a plus qu’à se jeter par la fenêtre si elle aime encore M. de Marigny ? »

Il y avait de l’amertume dans sa voix en parlant ainsi au vicomte, mais nulle colère n’enflammait ses yeux noirs, profonds comme le velours qui absorbe la lumière sans la renvoyer. Ils étaient ternes, las, ennuyés, mais calmes, comme ils étaient quand le vicomte était entré. Et le pauvre homme était si ébahi de ce calme imprévu, qu’il n’avait jamais poussé plus laborieusement contre sa joue une langue réduite à manquer de réplique. Il s’attendait à une colère cramoisie, et il en aurait joui en amateur et en connaisseur véritable. Au lieu de cela, il se trouvait que la señora avait le caprice du plus beau sang-froid… C’était désappointant !

« La conclusion serait un peu dure… — dit de Prosny qui ne savait que dire.

— Si ! — fit-elle, en changeant de ton et de posture. — Mais, heureusement ou malheureusement, — reprit-elle d’une note moins sonore, — il n’y a point de conclusion. »

Elle fit un petit mouvement d’une impertinence adorable et jeta en l’air du bout de son pied sa pantoufle, qui, après deux tours vers le plafond, alla retomber sur le lit. Son mouvement découvrit une délicieuse jambe de promesse et de perdition qui donna comme un soufflet du diable dans les yeux alléchés du vicomte de Prosny. C’était une de ces jambes tournées pour faire vibrer, dans les plus folles danses de l’amour, le carillon de tous les grelots de la Fantaisie, et autour desquelles l’imagination émoustillée s’enroule, frétille et se tord en montant plus haut, comme un pampre de flammes monte autour d’un thyrse. L’Espagne avait autrefois failli d’être perdue pour une jambe pareille, lorsque la voluptueuse Cava mesurait la sienne avec des rubans jaunes aux yeux fascinés du roi Rodrigues, embusqué derrière sa jalousie.

« Pécayère ! — fit le vieux Prosny, en flûtant sa voix libertine.

— Eh bien, après ? — dit-elle d’un ton sec, en roulant d’un revers de sa main les plis de sa robe autour de ses chevilles, et avec une expression d’yeux à rappeler au vicomte Chastenay de Prosny qu’il n’était pas le roi Rodrigues, mais un diplomate en fonctions.

— Vous voilà maintenant le pied nu, — reprit le vicomte rentré dans le sentiment de son rôle, mais resté sous l’empire de la grâce physique qu’elle avait ; — vous voilà le pied nu comme une magicienne qui va faire son charme… — il se souvenait du mot de talisman employé par Mme d’Artelles, — et vraiment il faut que vous en ayez un bien puissant et bien subtil pour n’avoir pas peur de la belle Hermangarde de Polastron.

— J’en ai un ! » dit-elle d’un air mystérieux et fin, en mettant son doigt sur sa bouche, comme une des sorcières de Macbeth.

Se moquait-elle de lui ? ou, comme les femmes de son pays méridional, avait-elle quelque superstition à laquelle elle rattachait son union avec Marigny, et qui, pour elle, en sauvegardait la durée ? Elle avait, avec son front ténébreux, je ne sais quoi de sauvage, de bohémien, d’étrange. Elle chantait souvent une espèce de ballade en prose, qu’étant grosse d’elle sa mère avait entendue, un jour qu’elle avait donné l’aumône, sous le porche d’une église, à une Gitana accroupie qui la fixa de ses longs yeux de feu, tout en lui tendant sa main sèche. Elle ressemblait beaucoup à cette femme, lui avait répété sa mère. La ressemblance était-elle aussi à l’âme ? Et, comme la peuplade vagabonde à laquelle appartenait cette mendiante, l’amour des croyances merveilleuses asservissait-il sa pensée ?

Mais le vieux débauché du xviiie siècle ne vit rien de cette poésie muette, qui, par hasard, se rencontrait rue de Provence, numéro 46, au sein de la plus spirituelle et de la plus prosaïque des villes de la terre. Il ne vit dans tout cela que des réalités piquantes, l’esclavage des plaisirs dépravés. Il interpréta avec son imagination corrompue le mot et l’air de la señora :

« Vous êtes deux grands scélérats ! — dit-il, avec une gaieté qui n’excluait pas la convoitise, en pensant à Marigny et à elle. — Pour tenir si bien l’un à l’autre, il faut qu’il y ait des crimes entre vous ! »

V

LES ADIEUX


Le vicomte de Prosny resta jusqu’à onze heures et demie chez la señora, mais en vain eut-il la finesse de l’ambre dont il était parfumé, il ne put pénétrer la secrète pensée de Vellini. Il n’était pas bien sûr qu’elle ne fût pas désespérée, et il n’était pas sûr non plus qu’elle n’affectât pas la sécurité. S’il ne lui avait pas appris le mariage de Marigny, si vraiment elle le savait, la pensée de Mme d’Artelles ne se réaliserait donc jamais. Comment expliquer que la señora restât tranquillement sur sa peau de tigre, au lieu de devenir tigresse elle-même, au lieu de se répandre en de tels éclats que Mme de Flers fût bien parfaitement convaincue du danger et du ridicule qu’une femme de ce genre jetterait sur Hermangarde, si elle épousait Marigny ?… Dans tous les cas, c’était une déception complète. Elle n’avait pas même bougé ; elle n’avait pas crié ; elle n’avait rien cassé ; elle n’avait pas enfin eu l’ombre d’une seule de ces belles colères à la Charles le Téméraire, après Granson, qu’il lui avait vues autrefois, — car la Vellini était effroyablement violente, — pour des sujets, selon lui, de bien moindre importance. Les résultats de sa première visite n’étaient pas brillants ; il le sentait bien. Aussi eût-il été d’une humeur massacrante, s’il n’avait pas admirablement digéré.

En s’en allant, il rencontra M. de Marigny sur l’escalier. Ils se voyaient souvent dans le monde. Ils se saluèrent en s’abordant.

« Eh ! eh ! — dit M. de Prosny en ricanant de sa bouche vide, — vous êtes donc un infidèle ce soir à votre belle fiancée, monsieur de Marigny ? Vous n’êtes donc pas chez madame de Flers ?

— Ni vous, monsieur, — répondit Marigny d’un ton froid et caustique, — chez madame d’Artelles ?

— J’y ai dîné, — reprit le vicomte, — mais après le café et pour prendre un peu l’air que j’aime à prendre quand j’ai dîné, je suis venu faire une petite visite à la señora. Il y avait longtemps que je ne l’avais vue et je l’ai trouvée bien vieillie, bien changée, cette chère señora, — et il poussa sa joue avec sa langue, comme s’il eût été réellement stupéfait du changement de Vellini. — Avec votre mariage auquel elle ne devait guères s’attendre, ni vous non plus, vous allez lui donner le coup de grâce, à la pauvre diablesse, de manière que… de manière que… j’ai pensé qu’une visite de condoléance…

— … Faite à l’avance… — interrompit Marigny.

— … Serait une attention de la part d’un ancien ami, — reprit le vicomte, sans avoir eu l’air d’entendre ce que M. de Marigny avait ajouté ; — car, après tout, j’ai toujours aimé la señora, une bonne fille au fond, quoique vive comme le salpêtre, mais une bonne fille, comme je le disais. D’ailleurs, laquelle, même la plus douce de ces pauvres brebiettes du bon Dieu, se verrait tranquillement planter là après une emphytéose de dix ans ? Dix ans ! par le ciel ! c’est une prescription, cela, c’est presque un droit de propriété incommutable, de manière que… je parierais un bon coup d’épée — (l’ancien bretteur se retrouvait toujours chez le vieux Prosny) — que vous ne serez pas quitte de si tôt du chat enragé qu’elle va vous jeter aux jambes, mon pauvre Marigny !

— Vous croyez ? — dit Marigny avec une légèreté assez méprisante. — Eh bien, c’est ce que nous verrons, monsieur de Prosny. » Et il le salua, continuant de monter l’escalier, pendant que le vicomte le descendait, grommelant dans les plis de son manteau sous lequel il avait coulé son nez comme un héron fourre son bec aigu dans ses plumes :

« Si elle s’est tue, cette infernale señora, qu’il faudrait soumettre aux tortures de l’inquisition si on voulait la faire aller à confesse, j’en ai dit assez, moi, pour qu’elle reçoive ce Marigny, qui a l’air de ne douter de rien, sur un fier épieu ! Allons, allons, il y aura ce soir de la discorde dans Agramant !

« Vieille et taquine espèce ! » pensa Marigny, montant toujours. Il n’aimait pas cette visite, faite à sa maîtresse par le vicomte après un éloignement si prolongé. Il connaissait l’antipathie, si voilée qu’elle fût, de Mme d’Artelles. Il se douta de quelque manigance dont l’ancien cavalier servant de la comtesse était l’instrument. Quand il entra chez la señora et qu’il surprit l’attitude et la physionomie de cette dernière, il n’eut plus de doutes, il vit clair.

La Vellini était retombée sur sa peau de tigre après le départ du vicomte. Elle n’y était plus à moitié soulevée, mais couchée à plat sur le dos comme une morte ou comme une mourante. Elle avait mis un mouchoir sur sa figure pour cacher sans doute ses impressions à Oliva. Elle était tellement accablée, ou tellement refoulée sur elle-même, qu’elle n’entendit peut-être point le pas si connu de Marigny quand il souleva la portière et qu’elle resta gisante, immobile et voilée.

Il y avait dans ce torse ainsi jeté, si délié et si souple, une contraction qui n’échappa point à Marigny, et qui accusait l’effort intérieur ou l’angoisse.

Il s’approcha, la prit subitement et doucement par-dessous les reins et l’enleva ainsi avec sa peau de tigre, comme une mère enlève son enfant dans la mante où elle l’a couché. « Tu souffres ? Qu’as-tu ? — lui demanda-t-il en lui arrachant son mouchoir.

— Je n’ai rien, » dit-elle, prête à l’imposture, cachée, pensait-elle, par sa volonté sous son frêle masque de batiste.

Mais lui, la portant devant une glace : « Regarde comme tu mens ! » dit-il, en opposant le visage livide à la parole indifférente.

Groupe fier et beau, après tout, que cette femme aux pieds bruns et nus, au visage tourmenté, aux larmes dévorées, dans les bras de cet homme sympathique à sa douleur cachée, debout, la tête nue, enveloppé encore du manteau qu’il n’avait pas pris le temps de détacher et sur les pieds duquel pendait avec ampleur la peau de tigre aux griffes d’or.

« Laisse-moi, Ryno ! » fit-elle avec un soubresaut violent, comme honteuse de la trahison de son visage.

Ryno, c’était le nom de M. de Marigny. Né dans les dernières années de l’Empire, époque où les poésies d’Ossian avaient un succès impérial, on l’appela comme un des héros de Macpherson. Ridicule pour tout autre que lui, ce nom idéal allait bien à la taille et à la figure d’un homme d’une distinction presque grandiose, et dont la vie, les ressources et les aventures étaient entourées d’un nuage.

Il était probablement accoutumé aux façons sauvages de la señora, car il la contint sur sa poitrine, — avec effort, il est vrai, mais il la contint.

« Non, non ! — dit-il, — pourquoi veux-tu m’échapper ? Qu’est-ce que cette commère de vicomte est venu te conter pour bouleverser ainsi ce méchant front-là ? — ajouta-t-il avec une gaieté sans accent sincère, en s’asseyant sur le divan et en la prenant sur ses genoux.

— Il ne m’a dit — répondit-elle gravement — que ce que je sais, que ce que tu m’as dit toi-même. Il a cru m’apprendre quelque chose en m’apprenant ton mariage avec mademoiselle de Polastron.

— Âme fière, il t’aura blessée ! — fit Marigny.

— Moi ! — dit-elle avec des yeux d’éclairs et une voix digne de Médée. — Est-ce que les âmes fières sont à la disposition du premier venu qui veut les faire souffrir ? » Et le dédain se gonflant en elle lui donna cette beauté sublime qui, sans cesse, communiquait soudainement à cet être laid et chétif une incroyable toute-puissance.

M. de Marigny fut-il dominé par l’impression de cette beauté qui s’allumait comme un flambeau, ou par un de ces souvenirs qui renouvellent le passé même ? Toujours est-il que l’amoureux de la belle Hermangarde fit à sa fiancée l’infidélité d’un baiser.

Il lui fut rendu avec fureur, mais comme si l’amour et la haine étaient en Vellini autant que la laideur et la beauté :

« Laisse-moi ! — répéta-t-elle encore, cette fille de tous les contrastes, — je ne veux pas de tes baisers ; tu m’es odieux, je te déteste. »

Disait-elle vrai ?… Quelquefois les femmes ont de ces mots contradictoires qui donnent aux caresses quelque chose de plus involontaire. L’orgueil de l’amant y gagne ; la volupté aussi ; mais elle ignorait ces calculs.

« Oui, je te déteste ! — reprit-elle, toute pâle de ce baiser convulsif. — Je te hais comme tout être fier, fait pour être libre, doit haïr la destinée qui l’opprime. Tu es la mienne depuis si longtemps ! Le seras-tu toujours ? N’y aura-t-il pas un moment dans la vie où tombera la chaîne que je porte ?

— Crois-moi, Vellini, il y en aura un ! » reprit Marigny sans étonnement, sans colère.

Couple étrange qui parlait ainsi, avec des lèvres qui venaient de se joindre, — plus fabuleux, à ce qu’il semblait, que les monstres sur le dos desquels il était assis !

« Ah ! je ne te crois pas, — fit-elle ; — n’ai-je pas essayé cent fois de m’affranchir entièrement de toi ? Toi aussi, n’as-tu pas essayé de mettre en pièces ce lien funeste ? Avons-nous pu jamais, Ryno ? N’est-il pas resté sur nous, autour de nous, en nous, comme les nœuds redoublés d’un serpent ? Rien n’y a fait. Ni la douleur venue par toi, ni le bonheur venu par les autres. J’ai bien souffert de ton abandon, quand tu m’as quittée pour des femmes plus jeunes et plus belles ; mais enfin je me suis consolée. J’ai aimé aussi, ou du moins j’ai tâché d’aimer aussi de mon côté comme tu aimais. Eh bien, cette liaison brisée s’est toujours renouée pour se briser et se renouer encore ! Était-ce caprice ? Était-ce habitude ? C’était quelque chose de plus ou de moins que l’amour. Tu me revenais quand je t’attendais, comme si nous avions deviné, moi, ton retour ; toi, mon attente ! Aujourd’hui, tu te maries à une jeune fille aimée. Moi, je suis bien sûre de ne plus t’aimer. Et pourtant nous voici tous deux à la même place que depuis dix ans ! Avant que tu ne fusses entré, j’avais bien raison de dire au vicomte, qui croyait me percer le cœur en m’apprenant ton mariage, qu’il n’y avait point de dénoûment possible à cette fatale et triste liaison !

— Il faut pourtant qu’il y en ait un, Vellini, — dit Marigny avec le ton résolu d’un homme qui se reprocherait une faiblesse. — Si nous avons cessé de nous aimer, du moins nous sommes restés sincères. On ne trompe pas quand on a l’âme un peu haute et quand d’ailleurs on ne s’aime plus. Ce soir, Vellini, j’étais venu pour faire ce que je n’ai pas fait avec toi chaque fois que je t’ai quittée, pour te dire un suprême et dernier adieu.

— La force de ton âme t’abuse, Ryno, — fit-elle avec une foi désespérée, — si tu crois à des adieux éternels. Tu me reviendras ! Je te le dis sans frémissement de joie, sans orgueil, sans triomphante jalousie : tu passeras sur le cœur de la jeune fille que tu épouses pour me revenir.

— Non, — dit-il, — non ! Je sais ta puissance, Vellini ; mais j’aime cette enfant chaste et charmante, fille d’un monde défiant et qui cependant s’est confiée. Je ne saurais l’exposer à souffrir des douleurs immenses pour prix de m’avoir aimé et choisi.

— C’est bien, — dit-elle ; — c’est noble et loyal à toi, que de penser cela. Mais combien as-tu aimé de femmes depuis dix ans pour te donner le droit de croire à la durée des mouvements les plus généreux de ton cœur ?

— Ah ! — répondit Marigny avec une profondeur exaltée, — je n’ai jamais aimé personne comme elle, pas même toi, Vellini, pas même toi ! Les sentiments que tu faisais bouillonner dans mon cœur à vingt ans, elle les a fait renaître dans un cœur de trente, vieux et usé. Elle a ressuscité en moi la faculté d’aimer et elle l’a rendue aussi fraîche, aussi abondante, aussi pleine que dans les premiers moments de la jeunesse et de la vie. Non ! je n’ai jamais aimé personne d’un pareil amour. Les sens, l’imagination, le caprice, les besoins du cœur qui ne meurent pas tous le même jour, m’ont entraîné de bien des côtés différents. Mais je gardais toujours une partie de moi-même. C’était cette moitié qui te revenait, Vellini ! Aujourd’hui, tout retour devient impossible. Hermangarde m’a tout entier.

— Jurerais-tu de cela ? — dit-elle avec un sourire incisif dont il comprit la raillerie.

— Ah ! le baiser de tout à l’heure ! — fit-il. — Mais n’ai-je pas dit que je sais ta puissance, ta puissance inouïe par moments, invincible, étrange, inexplicable, qui n’est pas l’amour, qui n’est même pas le souvenir de l’amour ? C’est cela même que je veux fuir, Vellini. Je ferai mieux que ce sultan qui mettait un sabre entre lui et sa maîtresse. Je mettrai entre nous l’absence, — le meilleur glaive qu’il y ait pour couper tous les liens du cœur.

— Eh bien, puisses-tu dire vrai, après tout ! — s’écria-t-elle. — Puissions-nous vivre éloignés, toi heureux, et moi du moins libre ! Nous ne devions pas nous aimer, tu le sais ; tant qu’il a duré, notre amour n’a produit qu’orages, — des ivresses folles et des angoisses infinies. Quand il a cessé, il nous est resté les angoisses ; et si d’anciennes et d’incompréhensibles ivresses les ont parfois traversées, ah ! que nous les avons maudites ! Quelle vie, mon Dieu, nous avons menée ! rien entre nous n’a été paisible. Tout a été trouble, querelle, insomnie. Pourquoi, Ryno, nous aimions-nous ? Nos âmes se choquaient à travers les embrassements de nos corps. Elles se ressemblaient trop. Je suis aussi fière que toi, aussi impérieuse que toi. C’est peut-être ce qui explique cette trop longue intimité agitée et cruelle ; mais si c’était là, Ryno, ce qui devrait l’éterniser ? Peut-être me revenais-tu parce que ton âme orgueilleuse n’avait pu abaisser la mienne, et t’en retournais-tu de fatigue de n’avoir pu la plier et la surmonter ? Ah ! ce qu’il te faut, mon ami, c’est une femme douce et tendre qui aime avec abnégation ; c’est une âme sur qui tu règnes et avec qui tu puisses te montrer généreux.

— Je l’ai trouvée, — dit Marigny. — Je l’épouserai dans quelques jours et je partirai avec elle.

— Adieu donc, Ryno ! — fit Vellini ; — va-t’en, laisse-moi pour toujours. Tu vois, je ne suis plus jalouse. Cette Hermangarde de Polastron dont tu parles avec l’enthousiasme de tes jeunes années, m’inspire moins de jalousie que cette comtesse de Mendoze que peut-être tu n’aimais pas. J’ai le calme des choses éteintes. Florinda perdio su flor. Oui, adieu, Ryno, tu peux partir. Tu as raison, s’il est un moyen humain de clore une relation qui a trop duré, c’est de s’éloigner l’un de l’autre. Si tu restais, serait-il sûr que l’ennui de ton âme ne te repoussât pas un soir chez la triste Vellini ? Nous reprendrions le joug exécré. Hélas ! il m’est impossible de ne pas croire que nous le reprendrons un jour. Tu sais pourquoi ? — ajouta-t-elle, mêlant à son regard profond un sourire.

— Eh quoi ! toujours cette folie ? — dit Ryno.

— Oui, toujours ! mais, va ! ce n’est pas une folie ! » fit-elle avec un accent bas comme celui de la destinée quand elle nous parle au fond du cœur.

Elle n’avait plus le ton hautain qu’elle avait pris avec le vicomte de Prosny. Elle exprimait les mêmes sentiments, mais ce n’était plus l’accent si ferme, la tête si droite. Elle était revenue à la vérité de sa tristesse. Cœur fier, elle n’avait point à cacher sa blessure à Marigny. Elle pouvait montrer sa fatigue. Ne la partageait-il pas ? Ne souffrait-il pas du même esclavage ? N’était-ce pas de sa part, comme de la sienne, la même ardente envie de s’en affranchir ?…

Ce furent de longs et de froids adieux. Il n’y eut ni larmes, ni étreintes, ni sanglots étouffés, ni dernières caresses. Marigny était redevenu l’amant d’Hermangarde. La beauté instantanée de Vellini s’était perdue dans l’accablement de son âme. Elle n’avait plus aucun prestige. Elle était désarmée jusque de cette haine dont elle parlait, il n’y avait qu’un moment encore, tout en se cabrant sous un baiser de feu. Elle était morne comme le dégoût. Ramassée sur elle-même, sans pâleur éloquente, sans vermillon à la joue, froncée, crispée, jaune comme une feuille flétrie qui prend chaque jour plus de poussière dans ses plis, la tempe creuse, les lèvres rigides, les sourcils entassés sur ses yeux sinistres, elle ressemblait à la Maugrabine qui avait tant frappé l’imagination de sa mère. L’impression qu’elle causait à son ancien amant était glacée ; il ne la tenait plus sur ses genoux, leurs bras s’étaient dénoués, et ils étaient placés assez loin l’un de l’autre sur le divan verdâtre, — sur ces hippogriffes, symbole d’un caprice qui ne les enlevait plus sur ses ailes !

Combien de temps demeurèrent-ils dans ce silence, gros de pensées ? ils ne le surent pas. Mais la nuit s’avançant, Oliva, étonnée de ne rien entendre venir de l’appartement de sa maîtresse, entra et les vit debout, tous les deux, auprès du feu qui s’éteignait. M. de Marigny ramenait à ses épaules le manteau tombé sur le divan. Il allait sortir. Quant à la señora, elle était impassible.

« Éclairez M. de Marigny, — fit-elle à Oliva, — et en revenant apportez-moi une cassette de bois de santal, posée sur l’étagère de ma chambre.

« Buenas tardès ! — ajouta-t-elle dans sa langue, comme elle disait à Marigny depuis des années, chaque soir qu’il allait la quitter.

Conquè vamos ! » — répondit-il avec un accent qu’il tenait d’elle. Et, sans lui prendre une main qu’elle ne lui tendit pas, il suivit Oliva, dans une disposition singulière et entremêlée que connaissent seuls les hommes qui ont rompu avec ce qui fut longtemps la vie et qui ne peuvent plus s’attendrir.

Oliva revint avec sa cassette.

« Rallumez le feu, » dit la señora, et elle ouvrit le précieux coffret.

Elle en tira un médaillon enchâssé dans de l’or. C’était un riche portrait de Marigny, porté autrefois, mais qu’elle ne portait plus.

Le feu reflambait, grâce à Oliva.

Alors, avec un mouvement de panthère, la Vellini précipita dans la flamme le médaillon, portrait, or et tout. L’or fondit, mais comme si la frêle image déjà dévorée n’eût pas brûlé assez vite au gré de son brutal caprice, elle saisit la barre de fer au foyer et frappa avec furie la place où elle avait disparu, brisant, écrasant, broyant les charbons enflammés. Chose inouïe ! elle redevenait belle. Dans l’emportement de son action, la tresse de ses cheveux s’était détachée et pendait sur sa maigre épaule. Le brasier dévorant était pâle en comparaison du feu qui lui sortait par les yeux.

Elle broyait… broyait. Pour un fait à peu près pareil, lord Byron avait été jugé fou par la sagace et raisonnable Angleterre ; mais Oliva, malgré ses cheveux d’or brûlant, n’était pas Anglaise. Elle servait la señora depuis quatre années, et elle lui laissa passer sa fantaisie sans stupéfaction et en silence… Elle en avait vu bien d’autres, sans doute…

« Señora, — dit-elle, quand la barbare eut fini sa destruction, — M. de Cérisy vous attend dans le salon.

— Que m’importe ! — fit l’impérieuse Espagnole. — Qu’il attende ou bien qu’il s’en aille, je veux passer la nuit ici. — Et elle prit dans l’écrin resté ouvert un petit flacon taillé à facettes. Elle en souleva le bouchon et but d’un trait ce qu’il contenait.

— Mais, señora, — dit la suivante, — il s’impatiente depuis deux heures. Il vous a demandée dix fois.

— Tant pis ! — dit-elle avec la fierté de la délivrance ; — je suis libre, je n’obéis plus à personne. » Et elle se coucha sur le divan.

L’orgueil trompait l’orgueil en elle, car à qui — si ce n’est à elle-même — avait-elle jamais obéi ?

VI

LA CURIOSITÉ D’UNE GRAND’MÈRE


De tous les bonheurs qui se payent, le plus joli, le plus gracieux et le plus pur, — mais aussi l’un des plus chers, — c’est le bonheur qui précède le mariage, — qui le précède seulement de quelques jours. C’est vraiment délicieux ; rien n’y manque, — pas même cette ombre de mélancolie qui veloute le bonheur, comme certain duvet veloute les pêches, quand on se retourne vers sa vie de garçon, du milieu des bijoux et des bracelets qu’on achète, anneaux symboliques, emprises pour deux ! Chaque matin, on envoie pour soixante francs — ou davantage, selon la saison — des plus belles fleurs à sa promise, qui les effeuille en rêvant tendrement aux dentelles de sa corbeille ; dernier rayon de chevalerie, mourant sur des fleurs qui vont mourir ! dernier hommage que les hommes égoïstes offrent encore à la femme qu’ils aiment, — ou qu’ils n’aiment pas, — mais qu’ils épousent !

Ce culte pieux rendu à la jeune vierge qui va devenir une madone, M. de Marigny, l’un des beaux de ce temps, le pratiquait avec une ferveur d’amabilité d’autant plus grande qu’elle prenait sa source dans un amour vrai. Ce que tant d’hommes froids font par bon goût, par orgueil ou par un sentiment supérieur d’élégance, il le faisait, lui, pour toutes ces raisons et pour une autre qui est la meilleure, la raison des cœurs bien épris. En dehors de l’amour, il eût encore été, au point de vue du monde et de ses appréciations, le plus charmant des fiancés, mais il aimait… et cet amour donnait aux moindres détails une valeur infinie, et transfigurait les bagatelles. Son sentiment, frémissant et contenu par ces barrières de cheveux que l’on appelle les convenances, jetait sur toutes choses l’écume brillante de ses ardeurs dévorées, de ses docilités douloureuses. Il attestait sa force par la souplesse de son obéissance, et ne pouvant se parler dans les bras, il se parlait aux pieds et il s’inventait des langages pour remplacer cette grande langue qui lui manquait encore et dont il ne devait prononcer les mots trop brûlants que dans quelques jours. Aussi, à tout moment, Ryno de Marigny entourait-il Hermangarde de ces mille délicates attentions qui traduisent l’idée fixe autour d’une femme en ravissantes et légères arabesques, qui la chiffrent sous chaque regard et sous chaque pas, et il mêlait tellement son âme à ces soins officiels et obligés pour tout homme du monde, et qui sont si souvent les truchements d’un cœur qu’on n’a pas, qu’on y sentait comme un avant-goût des caresses. Les petits soins sont les grands pour les femmes. Sachant mieux que les hommes jouer avec leurs sentiments les plus sérieux sans les diminuer, elles sont en général très sensibles à l’expression d’un sentiment plein de vigueur et de fougue qui ajoute à sa magie celle de la légèreté et de la grâce. Cela était vrai surtout pour la marquise de Flers. Née sous Louis XV, le Bien-Aimé, elle était plus femme qu’une autre femme, et elle admirait bien plus qu’Hermangarde, trop enivrée pour rien discerner, les ressources de cet amour toujours éloquent dans ses façons multiples de s’exprimer et qui, Protée changeant et présent, avait l’art des métamorphoses.

Et cependant, quoique sous le coup de ces impressions sans cesse renouvelées, madame de Flers gardait dans son cœur le souvenir alarmé des paroles de madame d’Artelles ! Elle n’avait point agi encore vis-à-vis de son futur petit-fils. Pourquoi avait-elle attendu ? L’espoir qu’elle avait eu d’abord de tout éclaircir et de tout savoir était-il détruit ? Y avait-elle renoncé ? Quand elle aurait voulu oublier les confidences de son amie, elle ne l’aurait pas pu, avec une femme aussi prévenue que la comtesse, qui perpétuellement la harcelait, qui perpétuellement venait tendre sa toile d’araignée autour d’elle avec la persistance de l’habitude, qui lui promettait des renseignements certains sur cette liaison toujours subsistante entre Vellini et Ryno, qui ne les lui donnait pas, mais qui allait toujours les lui donner. D’ailleurs, madame de Flers ne se dissimulait point qu’une telle liaison, si elle existait, exposerait Hermangarde à l’un de ces malheurs pour lesquels le monde n’a que des plaisanteries cruelles ou une fausse pitié. Madame d’Artelles, de son côté, ne voyant pas venir ces renseignements qu’elle annonçait à grands sons de trompe, cornés journellement aux oreilles de son amie, devait craindre que l’indulgente marquise ne fût retombée tout doucettement sur le duvet de sa première sécurité. Comme on l’a vu, le furet de la comtesse d’Artelles, M. de Prosny, avait fait une chasse malheureuse. Vellini n’avait donné aucune prise sur elle. Elle n’avait montré ni amour blessé, ni ressentiment en apprenant le mariage qui, selon les prévisions de la comtesse et du vicomte, lui devait faire pousser des cris d’aigle abandonnée ! Depuis sa première visite, M. de Prosny était retourné chez la créature, comme disaient ces aristocrates de naissance et d’hypocrite moralité ; mais avec sa taquine finesse, le tact animal de la femme, qu’elle possédait à un degré très éminent, la créature avait dépisté le très noble et le très rusé vicomte. Il ne savait pas la rupture consommée de gré à gré entre les deux amants. « Marigny — disait-il à madame d’Artelles et à madame de Flers qui lui laissaient son franc parler — aura donc une jeune femme et une vieille maîtresse. J’ai connu de ces palais blasés qui revenaient au piment, après avoir mangé des ananas. » Ces dames se récriaient à ces horribles paroles, mais elles étaient une raison de plus pour que la marquise de Flers prît enfin une résolution.

Elle la prit en femme d’esprit et de cœur qu’elle était. Elle abandonna ce système de ruses, d’espionnage, de fausse finesse, qui avait tenté madame d’Artelles, et elle pensa qu’il valait mieux aller droit à la difficulté et vivement. Elle s’arrêta à ce qu’il y avait de plus simple, et abandonna sans efforts toutes les petites complications ; agissant, en cela, comme les plus grands diplomates, qui, contrairement à la réputation qu’on leur fait, ne rusent presque jamais, mais l’emportent, dans toute affaire, par la netteté de leur décision. Au fond, elle estimait beaucoup M. de Marigny, sans raison tirée des faits extérieurs, mais d’intuition, de pressentiment, à la manière des femmes qui ont du tact. Sur des organisations d’un ordre élevé, Marigny ne manquait jamais d’agir avec une énorme puissance. Il n’avait d’ennemis que les gens vulgaires. Même physiquement, il les choquait. Oh ! mon Dieu, oui ! il les choquait, ces délicats ! Il fallait les entendre. On le critiquait dans sa mise, dans sa physionomie, dans sa personne extérieure, — la pire critique pour les gens du monde. Quoi d’étonnant ? Avec les mœurs égalitaires et jalouses de notre temps, il y a des physionomies qu’on voudrait briser comme une couronne. C’est de la royauté de droit si divin pour cette plèbe qui n’y croit plus ! M. de Marigny avait l’éclatant malheur et le danger d’une de ces physionomies réparties non seulement dans les traits de la face, mais dans le corps, les attitudes, l’être tout entier. Aussi, qu’on écoutât les commères, mâles et femelles, qui imposent leur jargon aux opinions des salons de Paris, que ne disait-on pas de lui ? Le voile diaphane et brun délicatement lamé d’or de la moustache orientale qui lui retombait sur la bouche, cachait mal le dédain de ses lèvres ! Ses cheveux, qu’il portait longs et qu’il soignait avec un culte indigne d’un homme d’esprit, répétaient gravement les caillettes, donnaient une expression trop théâtrale à cette figure où les clartés de l’intelligence se jouaient dans l’ombre creusée des méplats ! Enfin, ses yeux, — la seule chose qu’il eût vraiment belle, — ses yeux qui avaient soif de la pensée des autres comme les yeux du tigre ont soif de sang, étaient par trop insolemment immobiles ! Tout cela n’était pas gentleman-like, sifflaient les linottes du dandysme, du haut de la cravate où perche leur insignifiance. Mais les femmes savaient une réponse… une réponse qu’elles ne faisaient pas. Comme la fille de la Fable, elles aimaient cet amoureux à longue crinière. Elles avaient vu tant de fois se tourner vers elles, humbles et caressantes, ces dures prunelles fauves qui, dans leurs paupières sillonnées et lasses, avaient la lumière rigide et infinie du désert dont le vent a ridé les sables. Pour peu qu’elles sortissent de la ligne commune, elles subissaient l’influence de la force aimantée qu’il y avait en Marigny. Il avait vécu ici et là. Brouillé, on ne savait trop pourquoi, avec sa famille, il avait disparu de Paris à plusieurs reprises, puis il y avait reparu. Sa vie était donc comme un gouffre. On n’y voyait pas très clair. Le fond de ses sentiments était un autre abîme ; mais à travers ces obscurités, on reconnaissait en lui cette puissance qui vaut mieux que l’emploi qu’on en fait. Semblable à tous les ambitieux trompés par la vie, à toutes les âmes fortes dépaysées par les circonstances, il s’était rejeté à des dédommagements qui n’en sont plus, l’ivresse passée ; mais sous les mollesses oisives du libertin, un observateur aurait vu un de ces hommes, comme l’a dit Shakespeare, dans lequel chaque pouce est un homme. Madame d’Artelles, qui se piquait de jugement, avait montré assez de coup d’œil lorsqu’elle avait dit qu’avec les femmes il n’était qu’un ambitieux déplacé, un conquérant plus pour l’exercice du pouvoir que pour les jouissances de l’amour. Mais ce qu’elle n’avait pas vu avec la même pénétration, c’est que dans cet ambitieux de la race de César, il y avait aussi des entrailles. Comme Macbeth, il avait sucé le lait de toutes les tendresses humaines. C’était un homme grand, mais après tout un homme, et non pas un de ces dieux d’airain comme en forge la poésie moderne et qui ne sont pas plus vrais, selon nous, que les magots de la Chine ou les pagodes en porcelaine du Japon.

La marquise de Flers ne confia point à son amie le projet qu’elle avait formé de s’ouvrir franchement à M. de Marigny, au nom du bonheur d’Hermangarde. Seulement, un jour, elle annonça qu’elle irait à l’Opéra la première fois qu’on jouerait Guillaume Tell, et elle dit à Marigny : « Vous nous conduirez. » Pour les habitués de l’hôtel de Flers, ce projet d’Opéra fut presque un événement. Depuis longtemps, en effet, la marquise avait renoncé à tous les spectacles. Elle aimait mieux veiller et causer chez elle. Les spectacles ne peuvent plaire qu’à deux sortes de femmes : les très belles qui s’y montrent, et les très indolentes qui n’y vont que pour écouter et rêver. Or, la marquise n’était plus dans la première catégorie de ces femmes-là, et elle n’avait jamais été dans la seconde. « Mes enfants, — dit-elle à Marigny et à Hermangarde — je veux, avant votre mariage, montrer votre bonheur à tout Paris. » Ce prétexte aimable avait pour motif le désir et l’espoir de rencontrer à l’Opéra la señora Vellini, dont le vicomte de Prosny disait des choses si étranges. La fille d’Ève que la vieillesse ne tue pas, mais concentre, la fille d’Ève, curieuse jusqu’au bout, se posait intérieurement cette question qui a un sexe : « Comment a-t-elle régné ? Par quels moyens règne-t-elle encore ? » Une femme comme la marquise, à l’analyse microscopique et foudroyante, voit bien des choses où les hommes ne voient rien du tout. Elle tenait à les voir. De plus, elle observerait Marigny auprès d’Hermangarde dans le hasard de ce vis-à-vis et de cette rencontre avec une ancienne maîtresse. Enfin, dans tous les cas, après l’Opéra, elle ramènerait M. de Marigny à l’hôtel de Flers, et quand mademoiselle de Polastron serait rentrée chez elle, une explication commencerait.

Il n’y eut de tout le projet que l’explication qui fut réalisée. Le soir où Paris admirait la belle Hermangarde de Polastron à côté de son amoureux fiancé, dans la loge de madame de Flers, Vellini n’était point à l’Opéra. Le vicomte de Prosny tourna en vain ses jumelles dans tous les sens, et mieux, appliqua, pendant les entr’actes, son œil vert et son long bec jaune à la vitre de toutes les loges, il n’aperçut pas la señora et ne put montrer à la curieuse marquise cette petite femme, qu’avec le rire du vice il appelait le flacon de poivre rouge de M. de Marigny. Plus heureux qu’il ne méritait, — comme l’aurait dit madame d’Artelles, — M. de Marigny n’eut pas à redouter l’observation la plus aiguë et put savourer à son aise la beauté de cette femme qui s’épanouissait à ses côtés, pudique et heureuse. Il sentait alors quel triomphe c’est pour un homme fier que d’épouser une jeune fille objet des vœux de tous, et d’incliner vers soi la balance où sont versées la beauté, la jeunesse, la fortune et l’éclat d’un nom, avec le simple don du ciel qui fait qu’on vous aime. Un sentiment d’un autre ordre s’ajoutait encore à celui-là. Sous la compression de ces mille regards d’une salle entière qui montaient ou descendaient vers lui de toutes parts, son amour contenu fermentait dans sa poitrine et la gonflait de ses bouillonnements captivés. Ah ! ne craignons pas de l’avouer ! nous avons tant besoin de témoins dans la vie, que le monde est souvent un miroir concentrique qui renvoie l’amour dans nos cœurs avec des feux de plus. Hermangarde l’éprouva aussi, ce soir-là. Elle aussi se couronna des sensations dont elle vivait. Il ne fut parlé que de sa beauté dans toutes les loges. Elle avait une robe de satin bleu pâle dans les profils miroitants de laquelle le jeu des lumières frémissait, et du sein de tout cet azur, — la vraie parure des blondes, — elle étalait le candide éclat, la souple et douce majesté d’un cygne vierge. La rêverie de ses yeux limpides, la netteté de son profil de bas-relief antique auraient pu l’exposer au reproche de froideur qu’encourt la trop grande perfection ; mais le vermillon de ses joues, aussi éclatant que la bande écarlate de ses lèvres, montrait assez que, sous le marbre éblouissant de blancheur, il y avait un sang vivant qui ne demandait qu’à couler pour la gloire de l’amour. Sa physionomie n’exprimait pas la gaieté, pleine d’éclairs, de certaines femmes heureuses, mais une ivresse profonde, accablée, qui ployait ce front taillé, à ce qu’il semblait, d’un seul coup de ciseau ! Influence des sentiments les plus vainqueurs ! Cette svelte fille, cette belle guerrière, comme dit Shakespeare, de Desdémone, avait les mouvements appesantis des êtres qui succombent sous la plénitude de leur propre cœur… Il y eut certainement, dans cette salle de l’Opéra, qui n’a cependant pas été bâtie pour que les prudes y chantassent leurs vêpres, des mots animés et piquants contre le bonheur trop voyant de mademoiselle de Polastron. En effet, il avait, ce soir-là, une expression si sublime qu’on dut le trouver indécent.

Marigny, plus fort, — moins aimant peut-être, — portait plus légèrement le sien. En présence de cette salle qui l’enviait et le haïssait, il ne se posa ni en Juan, ni en sultan, ni en Titan. Il ne voyait que sa fiancée et il ne s’occupait que de la vieille marquise. Il fut parfait de tenue simple et mâle. Amoureux qui résolvait le problème de l’impossible : il restait convenable, comme dit le Monde, quand il était fou de bonheur, comme dit l’Amour.

Cette soirée ne fut bonne que pour lui et pour elle. Madame de Flers, un peu fatiguée, avait attendu vainement à chaque acte l’arrivée de Vellini. M. de Prosny lui avait indiqué la loge où elle se montrait d’ordinaire. La marquise vit avec plaisir que les yeux de Marigny ne se tournèrent pas une seule fois vers cette place vide. Mais un si faible détail ne calmait pas son inquiétude. Elle était préoccupée de cette explication qu’elle allait provoquer ; elle tremblait pour Hermangarde, pour Marigny, pour elle-même ; car elle avait mis sur ce mariage sa dernière pensée, le bonheur de ses derniers jours.

Le spectacle fini, ils retournèrent tous, excepté le vicomte, à l’hôtel de Flers. Quand la marquise eut retrouvé son grand fauteuil dans le boudoir et qu’ils eurent parlé quelque temps encore de leur soirée, elle dit tout à coup à Hermangarde :

« Il faut te retirer, ma chère enfant, j’ai à causer avec M. de Marigny.

— Vous me cachez donc tous deux quelque chose ? — fit Hermangarde, avec le demi-sourire d’une femme qui se sent aimée et qui devine qu’on va parler d’elle et s’occuper de son bonheur.

— Peut-être bien, — reprit la marquise avec sa gracieuse finesse. — Viens donc m’embrasser, ma chère enfant, et laisse-nous. »

Alors, tout à la fois avec un geste plein de noblesse et d’enfantillage, Hermangarde plia le genou sur le coussin, brodé par elle, qui soutenait les pieds de sa grand’mère, et elle tendit le front à la marquise qui l’embrassa avec une tendre effusion.

« Ne va pas être jalouse, petite, — dit madame de Flers, — et vous, — continua-t-elle, en se tournant vers Marigny qui admirait silencieusement la pose charmante de mademoiselle de Polastron, offrant sa tête dorée à la lèvre maternelle, et dont le col incliné luttait de suave éclat avec le mantelet d’hermine qu’elle n’avait pas détaché, — et vous, je vous permets de l’embrasser, là, sur le front. »

Et elle toucha l’entre-deux des longs sourcils de sa petite-fille, si ouverts par la confiance de la vie.

Marigny se pencha et obéit avec transport. Il sentit le beau front de marbre qu’il touchait pour la première fois, résister d’abord, puis s’affaisser en arrière sous ce baiser. Quand il se releva, le marbre blanc était devenu rose, et la jeune fille troublée cachait son émotion dans ses mains.

« Bonsoir donc, maman, — dit-elle bien vite après un silence, en quittant les pieds de sa grand’mère. Elle n’hésitait plus à partir ! Après la plus innocente caresse, les jeunes filles aiment tant à se plonger dans la rêverie ! La pudeur et l’amour l’entraînaient du même côté et lui créaient un besoin de solitude. Elle emportait assez de bonheur pour son insomnie, dans le souvenir de ce premier baiser !…

« Et vous aussi, bonsoir ! » — dit-elle lentement à Marigny, en veloutant ce vous de toutes les tendresses de son âme, et elle lui tendit avec mélancolie le bouquet de violettes de Parme qu’elle avait respiré tout le soir.

Puis elle disparut dans la pénombre mystérieuse de la lampe, sous les draperies de la portière, blanche et bleue et toute vaporeuse, malgré le mantelet de fourrure qui rappelait le Nord, et qu’elle portait avec tant de légèreté sur son corsage de Walkyrie.

« Merci, ma mère ! » — dit alors Marigny, oppressé de bonheur et de reconnaissance, en prenant la main de madame de Flers.

Mais elle, changeant subitement de ton et de physionomie et le regardant de ses beaux yeux frais encore et animés d’une pénétration lumineuse :

« Si c’était le baiser d’adieu ? — dit-elle, réfléchie, presque sévère, à Marigny qui ne comprit pas.

« Oui, si c’était le dernier baiser, — reprit-elle ; — si vous ne deviez plus revoir Hermangarde ; si maintenant tout était fini entre vous ?… »

Ryno de Marigny était debout. Il tenait à la main le bouquet de la belle Hermangarde. Il eut la faiblesse de devenir pâle en entendant parler ainsi la marquise de Flers.

« Vous qui avez accepté d’être ma mère, — dit-il gravement, — pourquoi cette supposition cruelle ? Ne m’avez-vous pas donné Hermangarde ? et ce que vous avez lié, qui peut le délier, excepté vous ? »

Ce peu de paroles rappela la marquise au sentiment de la position qu’elle avait créée.

« Vous avez raison, — répondit-elle, — pas même moi !… il est trop tard ! Mais écoutez-moi, Marigny. Je suis votre vieille amie. Je vous ai choisi pour mon petit-fils, malgré les préventions de tous. Dernièrement, ces préventions ont pris un si effrayant caractère ! On m’a raconté de ces choses qui mettent en un péril si certain le bonheur de ma pauvre Hermangarde, que j’ai résolu de tout vous dire pour que vous puissiez me rassurer.

— Parlez, — dit-il avec un calme qui parut de bon augure à la marquise, en croisant ses bras par-dessus le bouquet de violettes de Parme qu’il mit sur son cœur.

— Répondez-moi donc franchement, — reprit-elle. — Vous avez été ce que le monde appelle un libertin ; mais vous avez le cœur plus élevé que les mœurs. J’ai toujours eu confiance en vous, Marigny. Est-il vrai que vous connaissiez intimement une fille nommée Vellini, une espèce de femme entretenue, que sais-je, moi ? et que vous viviez avec elle depuis dix ans ?

— Oui, — dit Marigny, — cela est vrai. Cette femme a été longtemps ma maîtresse, mais elle ne l’est plus.

— Mais vous la voyez toujours ! — dit la marquise. — Mais on m’a dit que quand vous n’êtes pas ici, vous êtes chez elle ! Mais je connais trop la nature humaine — ajouta-t-elle finement — pour ne pas savoir que se voir toujours, c’est encore s’aimer ! Y a-t-il longtemps que vous n’êtes allé chez cette Vellini ?

— J’y suis allé il y a trois jours, — dit Marigny, — et même j’ai rencontré M. de Prosny qui en sortait. Comme j’ai pénétré l’opposition très acharnée à mon mariage de madame la comtesse d’Artelles, je me suis bien douté que le vicomte, qui ne voyait plus Vellini depuis longtemps, était revenu chez elle dans de certains desseins contre moi. Je n’ai pas eu peur, pour deux raisons : — ajouta-t-il avec une confiance dont il eut l’art de ne pas faire une fatuité, — la première, parce que vous êtes la meilleure comme la plus spirituelle des femmes ; la seconde… parce que mademoiselle de Polastron a la bonté de m’aimer.

— Comme il sent sa force ! — pensa la marquise. — Mais, — dit-elle avec le ton léger que les femmes de la bonne compagnie mêlent sans inconvénient aux choses les plus graves, — si la meilleure et la plus spirituelle des femmes, à qui vous venez d’avouer une liaison de dix ans, ne croyait pas que cette liaison est finie puisque vous et cette fille n’avez pas cessé de vous voir, que pensez-vous que ferait cette meilleure et cette plus spirituelle des femmes, monsieur de Marigny ?

— Elle me ferait injure, voilà tout ! — répondit-il avec une expression superbe. — Quand je donne ma parole d’honneur à madame la marquise de Flers, à la grand’mère de mademoiselle de Polastron, que Vellini n’est plus ma maîtresse, je dois être cru ou je suis donc soupçonné de lâcheté ?

— Eh bien, je le crois ! — dit la marquise ; — mais depuis quand ne l’est-elle plus ?

— Depuis longtemps ! — répondit-il. — Mais pourtant, il faut nous entendre… »

Et il roula un fauteuil près de la marquise, et s’assit.

« Je veux être d’une entière bonne foi, — reprit-il. — Vous êtes trop au-dessus des autres femmes pour blâmer une sincérité que vous avez invoquée. Je dis bien. Depuis longtemps Vellini n’est plus ma maîtresse. Nous avons rompu loyalement, d’un commun accord, entraînés l’un et l’autre par des sentiments nouveaux. Cela eut lieu bien avant que j’eusse rencontré mademoiselle de Polastron dans le monde ; mais si je disais que parfois l’habitude me repoussant chez une femme, autrefois aimée, je ne sois pas retombé pour une heure sous les brûlantes impressions du passé… oh ! alors, oui… je mentirais !

— Je comprends cette distinction et je l’admets, — dit la marquise, — mais ni pour Hermangarde ni pour le monde, elle n’est admissible. Avec ou sans amour, cette fille, mon ami, est toujours votre maîtresse. »

Et elle ajouta, avec un bon sens exquis et mûri à la pratique de la vie :

« Le mal, le danger sont bien moins ici dans les sentiments que dans la position.

— Vous avez raison, — dit Marigny, — mais la position est détruite. Le jour où M. de Prosny m’a rencontré dans l’escalier de Vellini, j’allais lui faire d’éternels adieux et lui dire que je ne la reverrais jamais.

— Et pourquoi n’avez-vous pas commencé par là, mon enfant ? — s’écria la marquise en lui tendant la main avec une vivacité rajeunie. — Combien vous m’auriez soulagée ! Vous avez noblement agi, de votre chef, sans autre inspiration que la vôtre, et dans des circonstances où cette seule manière d’agir a une signification et une valeur. Par exemple, je vous aurais dit, moi : « Il faut ne plus revoir cette fille », et vous me l’eussiez promis, que je n’aurais pas été sûre de vous. Les passions que l’on croit mortes, ne sont parfois qu’assoupies ! Il y a des retours si singuliers ! Enfin j’aurais pu croire à une condescendance. Au lieu de cela, vous avez agi seul et je n’aurais même rien su de votre loyale conduite, si je ne vous avais parlé la première de cette Vellini.

« Me voilà donc tranquille pour ma pauvre enfant, — reprit-elle après un court silence. — Je suis maintenant bien assurée de votre amour pour elle ; mais vous, Marigny, êtes-vous certain que cette fille ne fera pas quelque éclat en apprenant votre mariage ? La comtesse d’Artelles et M. de Prosny m’ont effrayée de toutes manières… Ils ont combiné, pour me faire peur, le ridicule et le chagrin.

— Ils ne connaissent pas Vellini — répondit-il — s’ils pensent réellement à quelque éclat. Vellini est la plus fière des femmes. Quoiqu’on puisse reprocher à l’ensemble de sa vie, quoique le monde la condamne et la flétrisse, c’est une créature estimable à bien des égards. Et d’ailleurs, ne puis-je même vous donner toutes les garanties contre elle en m’éloignant de Paris ? Je lui ai dit que j’allais partir. Notre projet, comme le vôtre, marquise, est de passer les premiers mois de notre mariage à la campagne, dans une de vos terres. Eh bien ! nous n’en reviendrons que quand vous l’aurez ordonné.

— Ah ! vous me comblez de joie, Marigny, — dit Mme de Flers, — mais vous me faites riche de trop de sécurités. Ce que vous me dites du caractère de cette Vellini est bien assez pour moi. Je n’aurai point la barbarie de grand’mère — devenue la geôlière de la fidélité que l’on doit à sa petite-fille — de vous retenir loin de ce Paris que vous aimez.

— Je n’aime qu’Hermangarde, — fit Marigny, — mais je sens la nécessité de m’éloigner quelque temps. Quoique tout soit bien fini entre Vellini et moi, le voisinage d’une telle femme n’est bon pour personne ; mais moi plus qu’un autre, marquise, je dois le craindre et l’éviter. »

Ryno de Marigny prononça ces derniers mots avec une expression si profonde, il était si pâle dans la lumière verte de la lampe, abritée sous son abat-jour, que les curiosités féminines de la marquise de Flers, excitées par les propos du vieux Prosny, se remirent à siffler en elle comme des couleuvres réveillées. Elle ne put s’empêcher de voir dans les paroles de Marigny la plainte d’une âme dominée par une espèce de fatalité. « Que fut donc — pensa-t-elle — cet amour étrange dont les souvenirs épouvantent et attirent un homme aussi fort que Marigny, femme par les nerfs et la mobilité, homme par les muscles et le caractère, et d’ailleurs distrait par une passion nouvelle et grande ? » Comme tous les êtres qui ont beaucoup vécu, elle avait vu les empires de l’amour s’écrouler en poussière bientôt évanouie. Femme charmante et habile, avec les ambitions les plus légitimes de la vanité et du cœur, elle avait régné aussi, et non seulement elle savait la difficulté des longs règnes, mais combien peu dure, dans la mémoire des hommes, le respect des pouvoirs détruits. Vellini lui revenait à la pensée, cette Vellini qu’elle avait attendue vainement un soir à l’Opéra, et que, liée par les convenances du monde, elle ne verrait peut-être jamais.

« Dieu ! qu’il faut que vous l’ayez aimée pour la craindre encore ! — lui dit-elle avec une portée insidieuse, pleine de mille questions. — Qu’ils disent ce qu’ils voudront, madame d’Artelles et le vicomte, cette fille m’intéresse, maintenant que je ne la crains plus. J’aurais désiré la rencontrer à l’Opéra. Savez-vous que j’y suis allée un peu pour elle ?… C’est tout simple. Les femmes n’existent que par l’amour. Celle qui s’est fait aimer dix ans, a fait preuve d’une puissance dont on espère saisir le mot sur son front.

— Vous auriez peut-être été bien surprise, — fit Marigny en souriant. — Vous êtes plus spirituelle que les autres, et par cela seul auriez-vous vu davantage ; mais ce qui est certain, c’est que Vellini ne justifie pas, aux yeux de la plupart, l’immense empire qu’elle exerce sur quelques-uns.

— Vous qui avez été de ces derniers, — dit la marquise, — vous avez donc été furieusement victime ! Vous victime, monsieur de Marigny ! c’est incroyable après tout ce qu’on dit de vous !

— Mon Dieu ! — dit Marigny, — c’est comme cela. Seulement, nous l’avons été tous deux, à tour de rôle. Elle ne l’a pas été plus que moi, moi plus qu’elle. Ce serait une triste histoire à raconter.

— Racontez-la-moi, — fit-elle avec les deux yeux allumés de la convoitise intellectuelle.

— À quoi bon ? — répondit-il.

— Si ! — dit-elle, — ce sera de la confiance ; tout ce qu’on peut avoir pour une vieille femme comme moi, tout ce qui reste à donner à une amie qui sera votre grand’mère dans quelques jours. Faites-moi connaître votre passé et cette Vellini. Je n’en jugerai que mieux le mari choisi pour Hermangarde. J’aime à veiller. Racontez-moi cela.

— Puisque vous l’exigez, je le veux bien, » dit Marigny.

La pendule marquait près d’une heure. La marquise mit le coude sur le bras de son fauteuil et prit son menton dans sa main droite. L’attention respirait dans toute sa personne. Heureuse vieille, curieuse comme si elle avait été jeune ! et pour qui l’amour avait l’intérêt qu’a pour les grands artistes le genre d’art qu’ils ne cultivent plus et qui dans leur temps les fit maîtres.

VII

UNE VARIÉTÉ DANS L’AMOUR.


Vous connaissez ma famille, — dit Marigny ; — vous savez quelle place elle a tenue dans l’ancienne aristocratie. Lorsqu’à vingt ans je la quittai brusquement pour aller vivre à ma fantaisie, vous savez quel éclat ce fut dans ma province et dans votre faubourg Saint-Germain, où mon père avait conservé beaucoup de relations. Vous n’avez pas essayé d’en savoir davantage. Vous avez eu la distinction rare de ne jamais me faire sur ce point la moindre question. Cent femmes qui m’eussent donné leur fille, comme vous m’avez donné la vôtre, m’auraient demandé le détail d’une rupture et d’un éloignement que je crois maintenant éternels. Grâce à une intelligence qui juge les choses et les personnes en elles-mêmes, vous ne vous êtes jamais inquiétée de ce qui a toujours prévenu contre moi les esprits les plus bienveillants. Dans tout ce que vous avez fait pour moi, c’est ce qui m’a le plus touché. Comme vous l’avez rappelé toute l’heure, vous avez eu foi en Ryno de Marigny, malgré les circonstances, malgré sa réputation, malgré les dissipations et les torts réels de sa vie ; car j’en ai eu, sans doute : je ne m’épargne pas de sévères jugements. Vous avez donc, ma véritable mère, créé en moi un sentiment analogue à celui que Mahomet exprimait quand il disait de Khadidja : « J’ai aimé des femmes plus jeunes et plus belles, mais personne comme elle, car elle croyait en moi alors que personne n’y croyait. »

Ryno de Marigny avait l’accentuation fort éloquente. Les plus simples paroles prenaient en passant dans sa bouche des vibrations extraordinaires. Ce commencement de son récit toucha jusqu’aux larmes la marquise, qui lui donna sa main à baiser. Elle éprouvait le meilleur plaisir des belles âmes, — la conscience d’avoir été généreuse et d’avoir créé une affection dans un noble cœur, avec une générosité.

Marigny poursuivit après un silence :

« Rien de plus simple d’ailleurs que mon éloignement d’une famille qui ne comprenait rien à ce que j’étais et à ce que je pouvais devenir. Elle m’avait blessé dans mes ambitions, dans mon orgueil, dans tout ce qui fait la force de la vie plus tard. Je la quittai respectueux, mais ferme, mais décidé à ne plus m’appuyer que sur moi. J’étais bien jeune alors. Une éducation compressive avait pesé sur moi sans me briser. Quand j’ôtai mon âme de cette camisole de forçat, le bien-être des fers tombés me saisit comme une ivresse. Cela suffirait à expliquer la vie dissipée dont j’ai vécu. Un oncle, le chevalier de Marsse, que vous avez connu et qui, ancien cadet de famille, n’avait pas grand’chose, me donna pourtant tout ce qu’il avait, parce qu’il était mon parrain. Si peu que ce fût, ce peu garantissait mon indépendance pendant quelques années. Du reste, les chances de la vie ne m’effrayaient pas. Je suis naturellement aventurier. Ce mot-là révoltait l’autre jour la comtesse d’Artelles, lorsque je me l’appliquais. Il n’en est pas moins vrai. Je l’ai été dans ma vie. Je le suis dans mes facultés. J’aime les périls et les anxiétés cachés au fond des choses inconnues et des événements incertains. Toutes les difficultés m’attirent, et c’est peut-être cette disposition qui m’a fait aimer Vellini.

« C’est à elle que je veux arriver. Je n’ai point à entrer avec vous dans tous les détails de cette portion de ma jeunesse écoulée avant de la connaître. Si jamais vous en étiez curieuse, je vous les dirais, mais à quoi cela servirait-il ? J’ai été ce que sont la plupart des caractères passionnés dans un temps comme le nôtre. J’ai dépensé une grande activité dans de grands désordres… Ne m’avez-vous point d’ailleurs absous de tout cela en me prenant pour votre fils ?… »

Il s’arrêta, comme ne voulant pas pousser plus loin cette analyse personnelle que d’ordinaire on aime tant à prolonger. Était-ce bon goût chez lui ou raison plus grave qui le faisait être si sobre tout en se peignant ? Il reprit :

« C’est au plus épais de cette vie excessive que je rencontrai Vellini. Je revenais de Bade en 18.. à la fin de l’été. J’y avais passé le temps comme on l’y passe, quand on a le goût des femmes et du jeu. J’y avais été très heureux de toutes les manières. Rien ne manquait à ma gloire de jeune homme, et vous savez, marquise, de quels éléments cette gloire est faite. J’étais alors dans la disposition lassée qui est la suite des plaisirs violents. J’éprouvais les mortes langueurs du dégoût. Je ne pensais pas qu’une passion viendrait me tirer du gouffre où j’avais roulé d’excès en excès. D’ailleurs, j’avais déjà aimé. Je n’avais pas cette virginité de cœur que l’on garde parfois au milieu des désordres de la jeunesse. Des circonstances inutiles à rappeler avaient fait de mon premier amour une cruelle et longue souffrance, guérie à la fin, mais dont l’expression toujours présente affermissait la réflexion de mon esprit contre le danger des affections passionnées. Je pensais n’avoir plus rien de pareil à redouter. Dans toutes les liaisons que j’avais eues depuis, les sens, l’imagination, le caprice, la vanité m’avaient dominé, ensemble ou tour à tour, mais jamais l’amour n’était revenu effleurer mon âme. Au sein des intimités les plus ardentes et les plus tendres, elle était restée froide, inébranlable, presque calculatrice. C’est probablement cela, marquise, qui m’a valu cette réputation de roué que vous font les femmes dont on n’est pas assez épris. Je pensais qu’il en serait toujours ainsi. Je ne doutais pas que ma vie de cœur ne fût finie, lorsque la circonstance la plus inattendue et la plus simple vint me donner le plus éclatant démenti.

« Un soir, en sortant de l’Opéra, je rencontrai un de mes nombreux amis de cette époque qui m’invita à souper pour le lendemain. C’était le comte Alfred de Mareuil, que vous avez connu et qui est mort en duel, il y a cinq ans. De Mareuil était très riche, comme vous savez, et c’était l’un des plus aimables et des plus spirituels vicieux de Paris. Il revenait d’Espagne, et je ne l’avais pas vu depuis son retour. Il me dit qu’il avait rapporté de son voyage une foule de curiosités qu’il désirait me faire admirer. « L’une des plus rares, — ajouta-t-il en riant, — est une Malagaise ; la plus capricieuse Muchacha qui ait jamais renvoyé au soleil son regard de feu.

« — Vous l’avez enlevée ?… lui répondis-je.

« — Non ! — dit-il ; — ce n’est pas ma maîtresse encore, mais j’espère, pardieu ! bien qu’elle le deviendra. Elle est mariée, et son mari — un Anglais qu’elle mène comme lady Hamilton menait le sien — ne la quitte pas. Moi, je ne quitte pas le mari. Je l’ai courtisé pour avoir la dame. C’est un joueur et un original. Nous avons parcouru ensemble l’Estramadure, l’Andalousie et la Galice, jouant presque toujours, même en chaise de poste, et moi perdant, par galanterie perfide, pour me lier de plus en plus avec le possesseur légal de ma señora. Ma foi ! cette femme m’aura coûté cher ! Mais aussi, c’est la plus extraordinaire créature. Je n’avais pas l’idée de cela. J’ai envie d’avoir votre opinion, mon maître, sur cette femme qui, malgré notre moquerie de Français, m’eût fait consommer probablement, si elle n’avait pas été mariée, la même folie qu’elle a fait faire à l’imposant sir Reginald Annesley.

« — Vous l’auriez épousée ? — lui dis-je, riant d’étonnement incrédule.

« — C’est, je vous assure, fort probable, — reprit-il du plus grand sérieux. — Elle m’a tant monté la tête que je me crois capable de tout.

« — Mon Dieu ! — lui dis-je, — est-ce bien au comte Alfred de Mareuil que j’ai l’honneur de parler ?…

« Mais il n’entendit pas mon ironique question. Une voiture qu’il avait reconnue venait de passer sur le boulevard et s’arrêtait en tournant devant Tortoni, à l’entrée de la rue Taitbout.

« — Vous allez la voir, — me dit-il. — car la voilà ! mais vous ne pourrez pas la juger.

« La voiture était une calèche anglaise, découverte, attelée de deux chevaux alezan brûlé. Dans sa gondole noire, doublée de soie orange, on voyait deux personnes, un homme et une femme. L’homme, d’environ quarante-cinq ans, à la forte chevelure aux reflets d’acier, avait un profil régulier et des tempes puissantes, largement ciselées, à ce qu’il semblait, dans du marbre rouge, tant la couperose, produite par l’incendiaire usage du piment et des alcools, avait envahi et violemment saisi ce visage. C’était sir Reginald Annesley. La femme assise à côté de lui était la sienne, cette Malagaise dont le comte de Mareuil venait, à l’instant même, de me parler, avec l’enthousiasme des hommes blasés, — le plus grand des enthousiasmes, quand on se ravise d’en avoir !

« Nous avions fait quelques pas en avant et nous nous trouvions assez près de la calèche. Il y avait alors beaucoup de monde sur le boulevard. D’élégantes voitures, revenant de la promenade du soir, stationnaient depuis le café de Paris jusqu’à la rue Le Pelletier ; incessamment des femmes en descendaient pour venir, selon l’usage des nuits d’été, prendre des glaces à Tortoni. On les voyait passer, en étincelant, dans ce flot noir d’hommes qui aimait à se grossir et à s’arrêter sur les marches de ce café, hanté par toute l’Europe, on ne sait trop pourquoi. La nuit était superbe, — une belle nuit de juillet, — inondée de tous les genres de clarté, depuis la flamme implacable des becs de gaz jusqu’aux molles lueurs de la lune. On y voyait autant qu’en plein jour.

« — Pourquoi ne pourrais-je pas la juger ?… dis-je en lorgnant la Malagaise, que le comte de Mareuil salua.

« — Vous saurez pourquoi demain, — fit Mareuil assez mystérieusement.

« Je ne relevai pas le mot. Je regardais avec beaucoup d’attention. Ce que je voyais ne m’émerveillait pas. Figurez-vous, marquise, une petite femme, jaune comme une cigarette, l’air malsain, n’ayant de vie que dans les yeux, et dont tout le mérite aperçu par moi était dans un bras rond et fin tout ensemble, qu’elle venait d’ôter de sa mitaine et qu’elle avait étendu avec plus de langueur que de coquetterie sur le rebord de la calèche. Elle était vêtue de noir et si enveloppée dans une mantille qu’elle avait ramenée par-dessus sa tête, que je ne pus me faire une idée de sa tournure. L’un des domestiques abattit le marchepied et je crus qu’elle allait se lever et descendre, mais, nonchalance ou fatigue, elle fit signe à son mari qu’elle voulait rester et le domestique alla chercher des sorbets.

« Marquise, j’étais dans les premiers moments d’une jeunesse pleine de force. J’aimais les arts. Je lisais les poètes. J’étais fanatique de la beauté des femmes. Tous les choix que j’avais faits dans ma vie respiraient la fierté d’un homme qui ne s’enivre que de choses relevées, que des nectars les plus purs et les plus divins. Cette femme que me montrait de Mareuil me parut indigne d’arrêter seulement le regard, et je le traitai d’extravagant.

« — C’est possible, — répondit-il avec plus de tristesse que je n’en attendais d’un homme comme lui, — mais vous pourriez bien extravaguer comme moi demain.

« Je me mis à rire assez haut, et, je dois le dire, à la distance où nous étions d’elle, assez impertinemment pour madame Annesley, qui avalait son sorbet avec l’impassibilité d’un vieux Turc, sourd et aveugle.

« — Mon cher, — dis-je à de Mareuil, — vous n’êtes pas assez âgé ou assez Anglais pour vous permettre de tels caprices. C’est vraiment un goût dépravé que vous avez là.

« — Prenez garde, — me répondit-il, — vous avez la voix très sonore, surtout dans l’air de cette belle nuit. Elle peut vous entendre, et Dieu me damne ! je crois qu’elle vous a entendu.

« Le fait est que la Malagaise avait tourné les yeux sur moi, — des yeux fixes, aux cils immobiles, dardant le mépris, le courroux froid, l’offense. Entre hommes, un tel regard valait un coup d’épée ; entre homme et femme, il valait un regard pareil. Je le lui jetai. Mais en vain. L’œil fauve de la Malagaise resta, sous le mien, ferme et altier. Elle avait fini son sorbet. Sir Reginald donna un ordre au domestique. La voiture partit, prit la rue de Grammont au grand trot, et disparut.

« — Oui, elle vous paraît laide, — dit le comte de Mareuil en s’appuyant sur mon bras et en m’entraînant. — J’étais comme vous ; je l’ai trouvée laide ; mais vous verrez quels sont les incroyables prestiges de cette laideur !

« — Elle est donc bien spirituelle ? — repris-je, cherchant à m’expliquer la profondeur d’impression que me découvrait tout à coup un homme aussi dandy que de Mareuil.

« — Non, — dit-il, — ce n’est pas de l’esprit qu’elle a, du moins comme on l’entend en France. Je connais des femmes qui ont plus de reparties qu’elle, plus de montant, plus de feu de conversation ; mais ce qu’elle a et ce que je n’ai vu qu’à elle, c’est une fascination de l’être entier qui n’est précisément ni dans l’esprit, ni dans le corps ; qui est partout et qui n’est nulle part.

« — O strange ! very strange ! — dis-je alors, parodiant Hamlet, emporté par une impitoyable raillerie. — Mon cher de Mareuil, votre poème est touchant sans doute, mais l’amour est un rapsode aveugle. On ne chante pas comme vous quand on y voit clair.

« Nous restâmes longtemps sur le boulevard, lui me parlant toujours de la Malagaise avec une intarissable admiration ; moi lui opposant la plaisanterie comme un homme sûr de son fait ou qui croit l’être. Je me piquais beaucoup de juger les femmes, à la première vue, et l’impression que m’avait causée Mme Annesley était loin d’être favorable. Il me donna infiniment de détails sur elle. Pour tout ce qui précédait son mariage, il n’avait rien de très précis. Jusque-là, un nuage d’or — car elle semblait fort riche par les dépenses qu’elle se permettait — la couvrait comme Junon sur le mont Ida. Quel était le Jupiter de ce nuage ?… On ne savait. Les uns disaient le Capitaine général de la province ; les autres, un opulent hidalgo qui mettait un chevaleresque orgueil à se ruiner pour elle. Ce n’était rien de plus, assurait-on, qu’une muger di partido. On sait que la traduction la plus française de ce mot-là se trouve, en beaucoup d’éditions, rue Notre-Dame de Lorette. On racontait aussi, et de Mareuil prenait les airs les plus byroniens pour me répéter cette histoire, qu’elle était la fille adultérine d’une duchesse portugaise réfugiée en Espagne et d’un toréador. On nommait même la duchesse. C’était une Cadaval-Aveïro. La duchesse, qui avait des enfants de son mari, l’avait élevée en secret avec l’imprévoyance cruelle du plus égoïste et extravagant amour maternel. Comment n’en eût-elle pas été folle et folle à lier ? L’homme dont elle l’avait eue, son amant (et dans la période croissante d’un amour sans frein), avait été tué à dix pas d’elle, éventré par le taureau, et le sang adoré l’avait couverte tout entière. Comme ces femmes du Midi, habiles aux dissimulations les plus profondes et pour les maris de qui Machiavel écrivait, la duchesse de Cadaval-Aveïro ne s’évanouit pas ; elle resta droite et impassible sous ce fumant manteau de pourpre qui cacha sa honte par la manière dont elle le porta. On la vit attendre la fin du spectacle ; mais quand elle fut retournée à son palais et qu’elle eut envoyé chercher sa fille, — la petite Vellini, — qu’elle teignit du sang de son père mal séché encore à ses vêtements et à ses bras, elle s’évanouit et l’évanouissement dura deux jours. Après cela, on comprend que veuve de son toréador au fond de son âme, elle dut se venger par toutes les furies de l’amour maternel de la monstrueuse et sublime hypocrisie à laquelle son rang de duchesse et de femme mariée l’avait contrainte aux yeux de tout un cirque espagnol. Elle n’eut plus de bonheur que par cette enfant dont elle devint l’esclave et qu’elle aima de cet amour terrible qui abolit la vie et divinise l’être aimé. La petite Vellini fut élevée comme si elle avait eu pour dot le revenu de trois provinces. On ne lui apprit rien. Elle grandit comme il plut à Dieu. On ne lui dit pas que souvent la vie est plus forte que la volonté, plus impérieuse que le désir. Elle fut obéie, servie, caressée, dans une inaction encore plus énervante que le luxe royal qui l’entourait. « Vous l’entendrez vous dire avec une originalité charmante, — ajoutait de Mareuil, — qu’à quinze ans elle ne savait ni lire, ni écrire, et qu’elle passait une partie de ses journées, couchée par terre aux pieds de sa mère, à tracer sur le marbre des appartements les plus gracieuses figures avec son doigt humecté à ses lèvres. » Paresse, liberté, accomplissement des plus soudaines fantaisies, tout devait la rendre indomptable. Heureuse et dangereuse enfance, finie tout à coup par une catastrophe, la mort de la duchesse de Cadaval-Aveïro, étouffée dans une de ces palpitations qu’elle avait gardées depuis la perte horrible de son amant. Vellini resta sans ressources, exposée à la haine d’une famille puissante, n’ayant que des bijoux et quelques valeurs mobilières, car sa mère, aveugle de tendresse, n’avait pris pour elle aucune disposition d’avenir. C’était là tomber de bien haut sur le pavé de Malaga. Aussi ne voulut-elle pas y rester. Elle en disparut. Ceux qui l’y avaient connue la retrouvèrent plus tard à Séville, menant une vie de dissipation et d’éclat que le monde expliquait comme tout ce qu’il ne comprend pas. Sir Reginald Annesley, ennuyé comme un nabab, l’y avait vue et s’en était épris avec une passion que les jouissances de l’Orient n’avaient point éteinte, et il l’avait épousée avec le mépris d’un grand seigneur pour l’opinion bégueule de son pays. Il y avait deux ans qu’ils étaient mariés, quand de Mareuil les avait connus. Comme il s’en était vanté à moi, il était devenu un tel partner du mari qu’ils avaient voyagé ensemble et qu’il leur avait proposé, pour tout le temps qu’ils seraient à Paris, d’habiter l’aile droite de son hôtel des Champs-Élysées, et ils avaient accepté.

« Voilà toute l’histoire qu’il me fit. — « Cela ne manque pas de couleur, ce que vous me racontez là, — lui dis-je, — mon cher de Mareuil.

« Mais l’ironie ne pénétrait plus chez cet homme que j’avais connu si railleur et une des plus froides vipères du siècle. Non ! Il était amoureux. Il était devenu brave contre la plaisanterie, indifférent à tout ce qui n’était pas son amour.

« — Et croyez-vous être aimé ? — lui dis-je, avec l’intérêt d’un homme qui soupe chez un autre le lendemain.

« — Ah ! — dit-il avec un joli mouvement de naturel, — je n’en sais rien encore. Vous qui êtes de sang-froid et bon observateur, tâchez de le savoir. Étudiez-la. Quant à moi, je suis complètement dérouté.

« — Mon cher, — repris-je, — si elle a un peu de l’aimable tempérament de madame sa mère, ce n’est pas très aisé à savoir.

« Telle fut, marquise, ma conversation avec de Mareuil. Telle aussi, et sans y rien changer, l’impression produite en moi, au premier coup d’œil, par cette femme qui devait avoir sur ma vie une influence si profonde. En face d’elle et en parlant d’elle, j’étais resté aussi dédaigneux que s’il s’était agi d’un être complètement inférieur. Quand j’eus quitté le comte de Mareuil, je ne pensai plus ni à lui, ni à elle… si ce n’est le lendemain, à l’heure où il fallut aller à ce souper auquel elle était invitée et où je devais la juger mieux.

« J’y arrivai assez tard. Il s’y trouvait une vingtaine de personnes rassemblées, qui se connaissaient presque toutes. À l’exception de quelques journalistes, champignons exquis, quand ils ne sont pas empoisonnés, levés du soir au matin sur le fumier de ce siècle, et de plusieurs actrices qui étaient là du droit anti-dynastique de l’esprit et de la beauté, il est bien probable, chère marquise, que vous avez soupé avec les pères de tous les convives de l’hôtel de Mareuil. C’était l’élite des plus brillants mauvais sujets de Paris. Quand on m’annonça, Mareuil vint au-devant de moi, me prit par la main et me présenta à Mme Annesley, assise auprès de la cheminée avec une inexprimable indolence. Elle me lança le même regard, du milieu de ses cils d’airain, qu’une première fois je n’avais pu lui faire baisser. Du reste, elle ne dit pas un mot, ne fit pas un geste. Elle écouta avec la plus humiliante indifférence pour mon amour-propre la phrase très aimable qu’improvisa le comte de Mareuil en lui apprenant qui j’étais.

« Pardon, marquise, si j’entre dans tous ces détails. Mais je crois qu’ils sont nécessaires pour faire comprendre ce qui va suivre.

— Vous avez raison, — dit la marquise, — n’omettez rien. Tout ce qui caractérise la femme aimée caractérise aussi le genre d’amour qu’on eut pour elle.

— J’eus beau la regarder avec toute l’impartialité qui était en moi, — reprit Marigny, — pour m’expliquer un peu davantage l’asservissement de mon pauvre ami de Mareuil, je restai dans mon opinion de la veille. C’était un visage irrégulier. Elle était vêtue d’une robe de coupe étrangère, de satin sombre à reflets verts, qui découvrait des épaules très fines d’attache, il est vrai, mais sans grasse plénitude et sans mollesse. On eût dit les épaules bronzées d’une enfant qui n’est pas formée encore. Ses cheveux, tordus sur sa tête, étaient retenus par des velours verts. Deux émeraudes brillaient à ses oreilles, et des bracelets — faits de cette pierre mystérieuse — s’enroulaient comme des aspics autour de ses bras olivâtres. Elle tenait à la main l’éventail de son pays, de satin noir et sans paillettes, ne montrant au-dessus que deux yeux noirs, à la paupière lourde et aux rayons engourdis. Comme la conversation n’était pas très animée et qu’elle n’y prenait aucune part, j’eus le temps de l’examiner et de la détailler comme un tableau ou une statue. Le souper, qu’on annonça, interrompit mon examen. De Mareuil se précipita pour donner le bras à sa Malagaise, et je m’arrangeai de manière à marcher derrière lui pour juger d’une tournure que j’avais à peine entrevue. Mme Annesley était petite, les hanches plus élégantes que fortes, mais la chute audacieuse des reins accusait l’origine Mauresque. Le mouvement qu’elle fit pour passer dans la salle à manger au bras de Mareuil, révolutionna mes idées, bouleversa mes résolutions. C’était ce meneo des femmes d’Espagne dont j’avais tant entendu parler aux hommes qui avaient vécu dans ce pays. Une autre femme sortit de cette femme. Deux éclairs, je crois, partirent de cette épine dorsale qui vibrait en marchant comme celle d’une nerveuse et souple panthère, et je compris, par un frisson singulier, la puissance électrique de l’être qui marchait ainsi devant moi.

« Deux heures après, marquise, je la comprenais bien davantage, ou plutôt, moi, je ne me comprenais plus ! Ah ! c’était vraiment par le mouvement que cette femme était reine et reine absolue, Reina netta, comme on dit dans la langue de son pays ! À ce souper étincelant et brûlant, donné pour elle, il fallut la voir et l’entendre !!! D’autres sensations, d’autres sentiments, le bonheur, la possession, et les mille désenchantements qui suivent l’enchantement épuisé, n’ont pu éteindre ce souvenir. D’où cette vie subite lui venait-elle ? Était-ce de la coupe où elle trempait sa lèvre avec une sensualité pleine de flamme ? Était-ce de l’esprit que répandaient alors, par torrents, ces spirituels et effrénés viveurs, excités par la présence de cette Sabran Espagnole ? Qui le savait ? Qui pouvait le dire ? Même moi, qui ai pressé depuis toute cette vie sur mon cœur, je l’ai ignoré, je n’ai jamais su d’où venait cette transfiguration impétueuse, cette ouverture d’ailes, poussées en un clin d’œil, qui la ravissaient, nous emportant tous. Les prestiges de la laideur que M. de Mareuil m’avait promis, apparurent en Mme Annesley. Son regard épais qui ne tombait plus pesamment sur moi, mais qui m’échappait en brillant, fascinait d’impatience par la mobilité de ses feux. Le sang de son père, le toréador, bouillonnait dans ses joues d’ambre devenues écarlates. On eût juré qu’il allait faire éclater les veines et couler dans ce souper, sous la force même de la vie, comme autrefois il avait coulé dans le cirque, sous la tête armée du taureau. Elle se renversait, tout en causant, sur le dossier de son fauteuil avec des torsions enivrantes, et il n’y avait pas jusqu’à sa voix de contralto — d’un sexe un peu indécis, tant elle était mâle ! — qui ne donnât aux imaginations des curiosités plus embrasées que des désirs et ne réveillât dans les âmes l’instinct des voluptés coupables — le rêve endormi des plaisirs fabuleux !

« Ce qu’on éprouvait, ce que j’éprouvais était nouveau, inconnu, inattendu comme elle. Eh bien ! elle n’avait pas même l’air de s’en apercevoir. Plus d’une fois, pendant le souper, je lui adressai la parole, mais elle s’arrangea toujours de manière à ne pas me répondre directement, et cela sans aucune affectation. Était-ce taquinerie coquette ? ressentiment ? antipathie ? Quoi que ce pût être, cela me jetait dans une irritation secrète qui produisait les transes de l’amour mêlées aux frémissements de la colère. Avec des riens, elle me soulevait. Je devenais insensé à côté d’elle. Tiré à deux sentiments contraires, ivre de rage contre cette femme qui parlait à tous, excepté à moi ; qui s’occupait de tous, excepté de moi ; sachant qu’après tout ce n’était pas là beaucoup plus qu’une courtisane, entraîné par une violence de Sensation que je ne connaissais pas et par une conversation qui stimulait et justifiait bien des audaces, j’osai prendre son verre pour le mien.

« — Vous vous trompez, monsieur ! — dit-elle, en me jetant un regard fixe et cruel ; et elle m’arracha le verre avec une action si fougueuse qu’elle le brisa en le saisissant.

« Ses lèvres entr’ouvertes exprimaient une horreur inexplicable, mais très piquante pour un homme qui, comme moi, marquise, ne manquait pas alors d’une certaine dose de vanité.

« — Ah ! madame, vous vous êtes blessée ? — lui dis-je.

« — Oui, — répondit-elle, tortillant sa serviette autour de sa main, — mais j’aime mieux cela ! — Et elle se prit à sourire avec une ironie méprisante.

« Ma foi ! je n’y tins pas !

« — Et moi aussi, — lui dis-je, — j’aime mieux cela !

« Je mentais. J’avais soif de la trace de ses lèvres que j’eusse retrouvée aux bords du verre dans lequel elle avait bu. Elle m’allumait des sens jusque dans le cœur ! Mais son insolente préférence fit jaillir de mon âme une intensité de haine égale à l’intensité de mon amour, et j’éprouvais une douloureuse et violente jouissance à lui rendre coup pour coup de mépris.

« Cette petite scène, toute entre nous, s’était perdue pour les autres dans les mille distractions bruyantes d’un souper comme celui que nous faisions. De Mareuil, qui était attentif aux moindres mouvements de son idole, vit seul ce qui s’était passé entre elle et moi, et il en souriait de l’autre bout de la table. Ses observations lui étaient doublement agréables. D’une part, il reconnaissait depuis une heure que j’étais l’esclave idolâtre de cette femme dont il m’avait prophétisé l’empire ; et d’une autre, que je ne serais jamais pour lui un rival bien dangereux.

« Quand on se leva pour passer dans le salon, il se pencha à mon oreille et me dit : « Eh bien ? » d’un ton de victoire.

« — Eh bien, — lui répondis-je, — je pense comme vous, je sens comme vous ; et peut-être j’aime déjà comme vous. Il ne fallait pas m’inviter à ce souper, mon cher comte, si vous tenez à la possession exclusive de cette femme, car je suis bien résolu à vous la disputer opiniâtrement.

« — Ah ! ah ! — dit-il avec la voix d’un homme qui chante dans la nuit pour se faire brave ; — je le veux bien ; je n’ai pas peur. J’accepte la partie ! mais je vous préviens a l’avance que vous ne jouerez pas sur du velours. Elle vous a en exécration. Je crois toujours qu’elle vous a entendu, au boulevard, me dire votre opinion sur elle, car il serait singulier que sans une cause quelconque de ressentiment, elle eût contre vous l’instinct répulsif dont elle est armée. Ce matin encore, je lui ai parlé de vous. Je lui ai demandé si elle avait remarqué hier la personne avec qui j’étais. Je lui ai dit quel rang vous teniez dans la fashion parisienne. J’ai fait de vous un magnifique portrait moral… ou immoral, comme vous voudrez. J’ai été votre Van Dyck et celui de vos maîtresses, dont j’ai eu grand soin de ciseler les noms dans tous mes récits. Mais rien n’a pu l’amener à modifier le gracieux refrain qu’elle a mis à toutes mes chroniques ; « C’est possible, — me disait-elle, — mais que voulez-vous ? il me déplaît. »

« Ce matin, — ajouta le comte de Mareuil, — elle m’a annoncé qu’elle ne souperait pas avec nous. À ce propos, il y a eu une scène affreuse entre elle et sir Reginald, qui, d’ordinaire, est fort soumis à ses bizarreries, mais qui, hospitalier comme un Anglais, n’entendait pas qu’on manquât chez moi, son hôte, aux lois de l’hospitalité. Elle a même brisé de colère un beau vase antique, rapporté de Pœstum, auquel sir Annesley tenait beaucoup, et elle eût probablement résisté à la volonté maritale, en digne fille de ces Espagnols qui mirent cinq siècles à chasser les Maures de l’Espagne, quand je me suis avisé de lui dire tout bas :

« — Si vous ne voulez pas souper avec M. de Marigny, señora, c’est donc que vous le craignez beaucoup, et la Crainte, c’est souvent la sœur aînée de l’Amour.

« Mon cher, elle en a pâli, de la supposition de vous aimer, et elle m’a dit, avec un rire forcé : « Si c’est comme cela, j’accepte. » Remerciez-moi donc, Marigny, du biais que j’ai pris pour la faire souper avec nous. »

« En vérité, marquise, il faut que l’amour offusque les vues les plus perçantes. Le comte Alfred de Mareuil était certainement trop spirituel et trop au courant des choses de la vanité et du cœur, pour ignorer que ce qu’il me confiait allait redoubler mon désir de plaire à la Malagaise et de la lui enlever. Il crut cependant que je reculerais devant le mur d’airain qu’il élevait entre elle et moi. Il oublia que j’étais, comme lui, l’enfant d’une société vieillie, fort épris des plus impatientantes résistances, et très friand de tout ce qui semblait impossible.

« Aussi, à peine de Mareuil eut-il fini de parler, que j’allai me placer à côté de Mme Annesley et que je ne m’occupai plus que d’elle. Une table de jeu fut placée auprès de la table de marbre où le punch flambait dans un vaste bol d’or sculpté. Sir Reginald Annesley et le comte de Mareuil risquèrent des sommes considérables, mais pour la première fois de ma vie, les chances du jeu ne me tentèrent pas. À mes yeux, la fortune n’était plus qu’une femme, une femme qui me haïssait ! L’orgueil était aussi intéressé que le désir à sa défaite. Cela doit rendre un homme éloquent. Je crois l’avoir été, cette nuit-là. Je parlai à Mme Annesley un langage qui sortit sans effort de mon âme combattue, et qui aurait donné à toutes les femmes le double frisson de la fièvre du cœur. Ce fut comme un mélange d’adoration idolâtre et de détestation inouïe, de flatterie caressante et d’impertinence hautaine, d’assurance et de doute, de glace et de feu ; une espèce de bain russe intellectuel et dans lequel je plongeai, pour les assouplir, les nerfs de cette femme, qui ne faiblirent pas une seule fois. Par un changement soudain, comme il s’en produisait très souvent en sa personne, elle était retombée dans ses paresseuses attitudes ; aussi morte qu’elle avait été vivante pendant le souper. Elle m’écouta d’un front impénétrable. Elle avait allumé un cigare et elle le fumait tout en m’écoutant, avec la silencieuse gravité de son pays. Du fond de la fumée, qui rendait son front plus obscur encore, elle entendit pendant deux heures de ces choses contradictoires et folles qui attestent le plus grand des amours, l’amour tout à la fois dominateur et esclave.

« — Mais, — me dit-elle, en m’interrompant et en soufflant légèrement sur une charmante spirale bleue sortie de ses lèvres, — vous n’êtes pas assez âgé ni assez Anglais pour vous permettre de tels caprices. C’est vraiment un goût dépravé que vous avez là.

« — Ah ! — repartis-je comme un homme frappé d’une lueur subite, — les Espagnoles ont donc de la vanité comme les Françaises ?

« — Non ! — répondit-elle, — mais elles ont le sentiment de l’injure, et elles savent haïr comme elles savent aimer.

« — Señora, — lui dis-je avec une assurance qui eût imposé à une autre femme, — le ressentiment n’est pas de la haine, et vous avez l’âme assez grande pour pardonner un jugement absurde, basé sur une illusion incompréhensible et d’ailleurs expié suffisamment ce soir.

« Elle me fixa avec ses yeux fascinateurs, qui m’entrèrent dans le cœur comme deux épées torses.

« — Je n’ai rien à vous pardonner, — fit-elle, — les sympathies sont involontaires et les antipathies aussi.

« Et, comme ne voulant en dire ni en entendre davantage, elle se leva d’un mouvement rapide et alla se placer près de son mari, qui buvait et jouait. Absorbé dans la double sensation que révélait l’âpre couleur de son visage, sir Reginald Annesley ne sentit ni le bras nu et velouté qui lui effleura la joue en se posant sur sa large épaule, ni la vapeur deux fois brûlante du cigare en feu qui passa dans ses cheveux avec l’haleine de cette femme, restée debout près de lui. Sir Reginald perdait immensément. Mais quand le comte de Mareuil, son adversaire, eut aperçu la Malagaise dans cette pose familière, qui peut-être le rendait jaloux, les distractions le prirent et la fortune commença de l’abandonner. L’Anglais retrouva son bonheur ordinaire. Il semblait que sa femme le lui rapportait. On eût dit le Génie du Jeu en personne, revenant protéger un de ses favoris. Au fait, il y avait en elle les redoutables séductions qu’on peut supposer à un démon. Elle en avait le buste svelte et sans sexe, le visage ténébreux et ardent, et cette laideur impressive, audacieuse et sombre, — la seule chose digne de remplacer la beauté perdue sur la face d’un Archange tombé.

« Du divan où il m’avait laissé, je le contemplais, ce démon, et je sentais sa force invincible se saisir de moi de plus en plus. J’essayais de reconnaître en lui l’être éblouissant de mouvement et d’entrain qui avait éclaté au souper, mais il avait comme éteint le cercle qui avait flamboyé autour de sa tête tout le soir, et je le comparais à cet autre être froid, indifférent et muet qui lui avait succédé. Elle avait repris sa pose rigide d’avant souper, auprès de la cheminée. Elle n’inclinait pas le front sous sa rêverie fixe et vide de pensée… et elle me rappelait ces lions chimériques accroupis dans les cours de marbre de l’Alhambra, qui portent, sur leurs têtes de tigre, la vasque froide d’une fontaine sans eau. Eh bien ! le croirez-vous, marquise ? de ces deux femmes, c’était la dernière que maintenant je préférais. Oui, c’était l’être sans rayons, la petite femme jaune et maigre de la calèche, que j’avais, la veille, au boulevard, presque écrasée de mon dédain ! Il est des amours qui corrompent tout dans les âmes. Le mien commençait de jeter en moi de ces aveuglements qui endurcissent à la lumière… qui nous la font nier et insulter. Je comprenais alors cet homme qui préférait à tout, dans la maîtresse de sa vie, la raie élargie des cheveux tombés, ce pauvre sillon qu’il eût voulu ensemencer de ses baisers et de ses larmes ! J’arrivais, comme cet homme, et en combien de temps ? à ne plus aimer que ce qu’il y avait de moins beau dans l’être aimé. J’aurais aimé ce qu’il y aurait eu de malade ! J’allais savourer le défaut avec délices ; j’allais le regarder comme une perfection, et laisser là la tête d’or pour les pieds d’argile. Ce n’était pas là un amour comme celui qu’inspire votre Hermangarde. Au lieu d’élever l’âme, il la courbait révoltée… C’était un amour mauvais et orageux. »

Il s’arrêta. Quoique la marquise eût la science d’une femme qui a mordu dans les plus puissantes sensations de la vie, et qui se lèche encore les lèvres de tout ce qu’elle y a trouvé, elle aimait tellement Hermangarde qu’elle fut heureuse d’entendre Marigny flétrir sa passion pour la Malagaise, et se prendre lui-même aux poésies morales que l’amour lui flûtait au cœur.

Elle ne l’interrompit point et il continua :

« Le comte de Mareuil perdait toujours. L’idée me vint de le venger. J’obtins qu’il me céderait sa place. Il me plaisait de battre au jeu, dans la personne de son mari, cette femme qui semblait, en les regardant, fasciner les pièces d’or comme elle m’avait fasciné. Jouer contre son mari, c’était jouer contre elle. Sir Reginald, superstitieux comme la plupart des joueurs, comparait sa Malagaise à Joséphine, qui fut, dit-on, la cause mystérieuse de la fortune de Bonaparte. Toujours est-il que ce soir-là, en se tenant auprès de lui, elle lui avait ramené le sort infidèle. De tous les mouvements désordonnés qu’elle soulevait en moi, le plus fongueux, le plus irrésistible était de répondre, n’importe comment, à cet air de défi qui respirait en toute sa personne et qui mêlait dans mon cœur — exécrable mélange ! — le sang de l’orgueil blessé aux flammes avivées des plus inextinguibles désirs.

« Je jouai donc, — mais ce fut à croire que sir Reginald Annesley avait raison dans ses stupides superstitions. Je m’efforçai ; je combinai mes coups comme si ma vie avait été au bout de mes combinaisons ; je redoublai d’attention, de sang-froid, de patience ; je perdis autant qu’Alfred de Mareuil. Je n’étais pas riche comme lui. Il s’en fallait ! Les pertes que je faisais m’atteignaient bien davantage ; mais ce n’était pas l’effet de la perte, ce n’aurait point été le sentiment de la ruine qui m’aurait donné les épouvantables colères que je dévorais. Non ! c’était uniquement le sentiment de mon impuissance contre cette infernale Malagaise, contre ce démon, immobile et nonchalant, qui, le cigare allumé, semblait sucer du feu avec des lèvres incombustibles, et se rire de mon faible génie se débattant devant le sien ! Une effrayante influence continuait de me poursuivre et de m’asservir. Je jouai et je perdis à peu près tout ce que je possédais, en quelques heures. Le lendemain j’étais réduit à vivre d’emprunts.

« Mais que m’importait ! la vraie détresse pour moi, le vrai malheur, c’était d’aimer comme je le faisais et de ne pouvoir rien — absolument rien ! — sur l’être qui prenait ma vie, sans même en vouloir, comme en respirant il prenait l’air qui lui tombait dans son indifférente poitrine ! Après cette funeste nuit à l’hôtel de Mareuil, j’étais rentré chez moi dans un état inexprimable d’âme et de corps. Je m’y renfermai pendant deux jours à m’indigner de ce que j’éprouvais, mais il est des ivresses qu’on ne cuve pas… et je me roulai un peu davantage dans le filet qui m’avait lié. Quand j’eus bien sondé ma blessure, quand je fus bien certain que mon mal était incurable, je me créai des plans et des résolutions. Je résolus d’agir dans le sens de cette passion que je reconnaissais pour indomptable. Je me dis que je forcerais bien d’aimer cette femme, qui m’avait d’abord montré une haine si bizarre. J’étudierais les replis de ce caractère. Je verrais par quels côtés on pouvait pénétrer dans ce cœur. Je me le disais… et cependant j’étais travaillé d’une âpre inquiétude, car il semblait y avoir dans cette Espagnole, en cette altière sourde-muette de cœur et d’esprit, des fermetures d’intelligence et de sensibilité si complètes, qu’elle devait peut-être rester inaccessible autant à la séduction qu’à l’amour. Ah ! marquise, quelle atroce souffrance quand on sent retomber sur son âme toutes les facultés qui servent à nous faire aimer et que voilà désormais inutiles et même insultées, parce que la femme qui est notre malheur et notre destin échappe bêtement à leur prestige ; parce qu’à ses yeux aimés, quoique stupides, les choses de la pensée, les grâces souveraines de la parole, tout ce qui nous fait les rois des âmes, ne sont pas plus que les chefs-d’œuvre des arts dans les mains barbares d’un Esquimau ou d’un Lapon !… Je retournai à l’hôtel de Mareuil et je me présentai chez sir Reginald Annesley. Je ne fus point reçu. Sir Reginald vint le lendemain jeter une carte chez moi, mais ni ce jour-là, ni les suivants, je ne pus parvenir jusqu’à madame Annesley. Le comte de Mareuil m’avertit que c’était un parti pris par elle ; qu’elle ne me recevrait jamais, que son antipathie pour moi n’avait qu’augmenté à ce souper où elle avait si bien changé mes impressions.

« Elle aura probablement parlé de l’amour que vous lui avez si soudainement montré. Elle aura fait ce qu’elles savent si bien faire, quand elles le font, — ajouta de Mareuil, enchanté, le digne ami, de m’exaspérer ; — elle aura excité la jalousie de son mari, tout en se montrant vertueuse, et elle aura probablement décidé le très correct sir Reginald Annesley, le plus gentleman des baronnets, à n’agir plus avec vous comme un homme du monde, mais comme un mari renseigné.

« Un tel langage m’était intolérable, mais je ne pouvais faire un tort à Alfred de Mareuil de me le tenir. Il était amoureux comme moi de madame Annesley. Pour cette raison, j’aurais eu mauvaise grâce aussi de lui demander à favoriser des entrevues devenues à peu près impossibles. Excepté au Bois et à l’Opéra, je ne pouvais guères espérer rencontrer la Malagaise quelque part. On était au milieu de l’été. Il n’y avait plus personne à Paris. Et d’ailleurs, cet Anglais de tripot plus que de salon et cette femme épousée par amour, mais enfin d’un passé suspect, seraient-ils allés dans le monde si le monde avait été là ?… Le Bois et l’Opéra étaient deux bien faibles ressources. Jamais la voiture de madame Annesley ne s’arrêtait pour moi quand je la saluais. Et puisque sa maison m’était fermée, sa loge à l’Opéra m’était naturellement interdite… Comme elle n’y posait pas à la manière des femmes de France, je ne voyais guères, — quand elle y était, — de l’orchestre où je la lorgnais, que ses deux yeux de tigre, faux et froids (ils me semblaient tout cela), par-dessus son grand éventail de satin noir déplié, et au Bois, j’attrapais encore moins de sa personne, car elle s’entourait de la tête aux pieds de sa mantille, à la façon des Péruviennes, et elle ne me laissait apercevoir qu’un seul de ses terribles yeux d’un charme fatal… Depuis le souper d’Alfred de Mareuil, j’avais mille fois essayé de la joindre et de lui parler, mais sa volonté et le sort avaient toujours fait avorter mes desseins et rendu la chose impossible. Un soir, entre autres, je la vis à Saint-Philippe du Roule, car, soit habitude d’enfance ou dévotion réelle (qui peut discerner rien de bien clair dans cette âme ardente et profonde ?), elle hantait les églises, en vraie Espagnole qu’elle était, comme peut-être sous l’influence de son père, le Mauresque toréador, elle aurait hanté les mosquées. Je revenais justement des Champs-Élysées, où j’avais passé vingt fois sous ses fenêtres pour l’apercevoir. En passant, mes yeux tombèrent sur une voiture que j’eusse reconnue entre mille et qui stationnait devant les marches de l’église. C’était cette voiture aux chevaux alezan et à la conque doublée d’orange, où son corps avait marqué sa place. Un énorme bouquet de genêts et de jasmins jonchait, avec la mantille de dentelle noire, les coussins affaissés sur lesquels elle étalait d’ordinaire, avec des mouvements si félins, ses mollesses énervantes et provocatrices. — « Ah ! — me dis-je en voyant cette voiture vide qui me jeta au cœur le désir que m’eût donné son lit défait, — elle sera entrée dans l’église ; » et je jetai la bride de mon cheval à un enfant qui se trouvait là. Je montai alors ces marches qu’elle avait montées, curieux de voir le Dieu méchant de ma vie demander quelque chose aux pieds du sien. Il était près de huit heures du soir. J’ai tant souffert à cette époque, marquise, que les moindres détails de mes journées sont marqués dans ma mémoire d’un inextinguible trait de feu. On chantait le Salut. Je cherchai l’Espagnole… Qu’allais-je lui dire ? et qu’allais-je faire ? Je n’en savais rien. Je ne réfléchissais pas, j’allais vers elle. J’obéissais à je ne sais quoi d’aveugle, d’ignorant, de spontané, de fougueux qui me poussait d’une force irrésistible. Je la découvris dans une chapelle, les coudes nus sur le prie-Dieu de la chaise où elle était agenouillée, et son menton dans la paume de ses mains couvertes de longs gants de filet, montant à mi-bras. Priait-elle ? Avec quelle ardeur je le cherchai dans ses regards et sur ses lèvres ! Si elle priait, elle n’avait donc pas l’âme inerte, répulsive, inaccessible ! Un jour elle pourrait m’aimer !… Mais elle ne priait pas. Sa lèvre rouge et presque féroce était immobile. Son œil, qu’aucune sensation n’animait, noir et épais comme du bitume, était fixé, dans une espèce de stupeur qui était, à elle, sa rêverie, sur les cierges qui brûlaient et se fondaient vite à la chaleur de leur propre flamme et à celle d’un soleil d’été qui avait longtemps frappé la fenêtre incendiée de cette chapelle, placée au couchant. Les derniers feux du soir, passant à travers les vitraux coloriés, en allumaient encore le vermillon et l’azur et semblaient embraser l’air autour de sa robe noire, comme si elle eût été le centre de quelque invisible foyer. Ah ! je la regardai longtemps ! Je me plaçai à quelques pas d’elle. Il n’y avait entre nous que la grille de la chapelle contre laquelle j’appuyais mon front en la regardant. Marquise, ce que j’éprouvai est inexprimable pendant ce touchant office du soir, sous les sons de l’orgue, que depuis je n’ai jamais pu entendre sans trouble, aux dernières clartés d’un beau jour et à trois pas de cette femme que je n’avais pas revue de si près et si longtemps depuis le souper du comte de Mareuil… J’avais entendu dire qu’il est des fluides qu’avec une volonté passionnée on peut lancer par les yeux et dont on peut pénétrer l’être le plus rebelle… J’essayai de la couvrir de ces magnétiques et fulminants regards. Il me semblait que toute mon âme s’en allait de moi par les yeux pour imbiber de toute ma vie ce corps adoré et maudit. Eh bien, la science mentait, marquise ; la passion mentait ; tout mentait. Elle ne se retourna pas vers moi une seule fois. J’ai laissé la trace de mes ongles sur cette grille qui me séparait d’elle… Un jour, avec elle, je suis retourné à Saint-Philippe et je lui ai montré ces vestiges de fureurs soulevées en moi et laissées par moi dans du fer. Au sein des désordres de ma jeunesse je n’avais jamais été impie, et pourtant, ce soir-là, à cette religieuse cérémonie qui aurait dû me pénétrer d’un saint respect, je ne vis que cette femme, devant laquelle je me serais prosterné sur un signe, comme les fidèles se prosternaient devant l’autel. Mais ce signe, elle ne le fit pas. Quand le Salut fut terminé, elle passa près de moi sans un regard à me donner, baissant le front avec un air tout à la fois dédaigneux et farouche… Je la suivis dans la foule, me sentant défaillir à l’idée que peut-être, en sortant, je pourrais, dans les flots compacts de cette foule, la prendre et la serrer sur mon cœur. Dieu ne permit pas ce sacrilège. Elle semblait lire dans mes desseins pour les tromper. Elle alla au bénitier, y plongea la main et sortit rapide. Elle s’était déjà élancée en voiture, quand à mon tour je sortis de l’église… Je n’avais même pu effleurer sa robe ; et lorsque je m’avançai vers la calèche où elle s’était recouchée, elle partait, la figure à moitié cachée par le bouquet de genêts et de jasmins d’Espagne dans les parfums duquel — comme dans cet Office du soir auquel elle venait d’assister — elle cherchait peut-être des sensations et des souvenirs de son pays… Vous avouerez, marquise, que si elle avait l’intention d’aiguillonner l’amour par la contradiction et par le mystère, elle s’y prenait avec la science de la plus admirable coquette. Mais ce n’était pas une coquette ! c’était une femme vraie ; vous allez voir.

« Ai-je besoin de vous dire qu’amoureux comme j’étais, outré comme j’étais d’être rejeté loin de cette femme incompréhensible qui m’avait excommunié de sa vie, je lui avais écrit, ne pouvant lui parler, tentant encore, au risque de la compromettre vis-à-vis de son mari, cette dernière chance de l’intéresser à la passion que j’avais pour elle ? J’avais hasardé une vingtaine de lettres, avec l’espérance insensée de ces Italiennes qui mettent à la poste des Jésuites à Rome celles qu’elles écrivent au bon Dieu. Mais Dieu eût plus répondu qu’elle. Et toutes mes lettres m’avaient été renvoyées avec la plus insolente ponctualité.

« Cependant un parti si bien pris de m’éviter et de repousser tout ce qui pourrait venir de moi, commença à me désespérer. Si elle avait toujours été une vertu farouche, j’aurais cru l’apprivoiser à la fin. Mais c’était une fille du Midi, aux veines noires et pleines, née d’un amour coupable dans le pays de la vie, et qui n’avait jamais — disait-on — économisé, par principe, sur ses fantaisies. Ces êtres-là sont invincibles quand ils s’avisent de résister. Mon amour-propre ne pouvait se donner de consolation d’aucune sorte. Il était bien avéré que si elle me fuyait, c’est que je lui déplaisais aussi réellement qu’elle me l’avait dit. Je n’étais pas aimé. Quel coup de foudre à mon orgueil ! Mais aussi quel coup de foudre à toute mon âme ! car je l’aimais, moi !… Ce que je sentais n’était pas un désir mordant qui prend le cœur et puis le laisse, accablé devant l’impossible. C’était un amour qui me brûlait le sang et la pensée ; c’était le faisceau de tous les désirs en un seul. Et quant à l’impossible, j’aurais bravé, Dieu me damne ! jusqu’à la volonté de Dieu. Ma chère marquise, si je vous racontais mes sentiments plus que les événements de cette histoire, je ne pourrais vous dire fidèlement ceux de cette époque de ma vie, tant ils furent affreux ! Il me semblait que j’avais un cancer au cœur… Ah ! n’être pas aimé c’est toujours un effroyable supplice, — un non-sens humain, car l’amour devrait appeler l’amour ; — mais ne pas l’être pour la première fois, quand les femmes vous ont appris l’orgueil de la fortune qui s’ajoute à votre autre orgueil ; mais n’être pas aimé par une créature laide et chétive qu’on juge bien inférieure à soi, qu’on écrase de son intelligence, qu’on méprise presque dans son corps et dans son esprit, et qu’on ne peut s’empêcher d’adorer et de placer dans tous ses songes, c’est là une de ces catastrophes de cœur à laquelle, dans les plus cruelles douleurs de la destinée, il n’y a rien à comparer. Si parfois j’avais dans ma vie traité trop légèrement des âmes qui s’étaient trop livrées à moi, elles étaient bien vengées maintenant. J’expiais ce que j’avais fait souffrir. Elle ne m’aimait pas ! J’en arrivais, de dépit, de fatigue, de rage, aux projets les plus ridicules et les plus fous. Que je comprenais bien alors le monstrueux amour que Caligula avait pour cette statue de Diane, qu’il emportait avec lui partout. Il en était au moins le maître ! le maître absolu ! Le marbre ne pouvait pas aimer, et, substance inerte, se laissait dévorer sans résistance. Mais elle ! ah ! les idées d’oppression sauvage, d’abus terrible de la force me montaient à la tête. Comme vous disiez, vous autres du xviiie siècle, avec une expression qu’on trouverait bien brutale à présent : Je voulais l’avoir à tout prix. Tantôt je pensais à m’introduire chez elle la nuit, comme un voleur, et à lui mettre le pistolet sur la gorge, ainsi que l’avait fait le colonel de Naldy à la belle marquise de Valmore, qui s’était exécutée avec une grâce de lâcheté bien digne de nos jours corrompus. Tantôt je projetais de l’enlever de vive force, comme si c’était chose facile que d’enlever malgré elle une femme qui était toujours accompagnée et ne sortait jamais à pied. Évidemment, j’extravaguais.

« Un matin, j’étais sorti d’assez bonne heure à cheval, pour rompre un peu par le mouvement avec l’insupportable idée fixe qui me dévorait. J’étais, d’instinct ou d’habitude, allé du côté où la Malagaise promenait chaque jour ses loisirs nonchalants, dont, au nom de l’amour comme de la vengeance, j’eusse tant désiré faire de cruels ennuis. Je m’étais avancé assez loin dans Passy, comptant bien me rabattre sur le Bois de Boulogne, où circulent les promeneurs élégants de l’après-midi et où j’avais chance de voir filer la calèche noire et bleue qui me passait tous les jours, régulièrement à la même heure, ses moqueuses roues sur le cœur. J’étais arrivé dans cette partie de Passy qui se creuse comme un ravin et dont la courbe expire avant de devenir un vallon, — un petit vallon, grand comme la main, frais, ombragé, mystérieux, espèce de coquille de verdure. Des maisons de campagne commençaient de s’y élever. On appelle, je crois, cette partie cachée de Passy le hameau de Boulainvilliers. Je venais de terminer une course forcée, et je mettais au pas, dans un chemin bordé de peupliers, mon cheval fatigué. Tout à coup, une femme à cheval aussi, en amazone grenat et en casquette de velours noir, parut à l’extrémité du chemin où j’étais.

« Les amoureux sont comme les somnambules ; ils ne voient pas seulement avec les yeux, mais avec le corps tout entier. Je reconnus madame Annesley à une distance qui m’eût caché toute autre femme qu’elle. Elle était seule. Ah ! c’était le ciel qui me l’envoyait ainsi ! Je réprimai un cri de sauvage.

« Comme elle n’avait pas les mêmes raisons que moi pour voir de loin, elle s’avança sans défiance, et quand elle me reconnut, il n’était plus temps de m’éviter. Désagréablement surprise sans doute :

« — Caramba ! » — fit-elle ; espèce de juron dans sa langue svelte et sonore, et qu’elle disait souvent avec une expression mutine et colère que, comme tout en elle, j’avais le tort de trouver charmante ou détestable tour à tour.

« Je la saluai en l’abordant :

« — Madame, — lui dis-je, — le hasard m’est meilleur que vous. Il s’est chargé de me donner un rendez-vous que je n’aurais pas osé demander.

« Nos chevaux se trouvaient alors tête à tête. Elle s’était arrêtée, me voyant m’arrêter, mais elle ne me rendit pas mon salut. Elle resta droite sur sa selle, et me montrant du bout de sa cravache le chemin devant moi et le chemin derrière elle :

« — Le hasard est un sot, — reprit-elle. — Il n’y a point ici de rendez-vous, mais une rencontre. Voilà votre chemin, monsieur, voici le mien ; passez !

« Elle avait, du haut de son cheval qui piaffait, avec sa cravache étendue, un ton de commandement si absolu qu’il provoquait la résistance comme un outrage. Et je lui répondis avec une fermeté de résolution que ses airs les plus superbes ne devaient point entamer :

« — Je ne passerai point, señora. C’est moi qui serais le sot si je laissais échapper l’occasion inespérée de vous voir et de vous parler. Ici vous ne m’éviterez plus… Si vous fuyez, je vous suivrai. Avez-vous envie de faire avec moi une course au clocher jusqu’à Paris ? Je ne suis pas bien sûr que vous ayez lu toutes les lettres que je vous ai écrites. Ici, du moins, vous m’entendrez, si vous ne me répondez pas. Vous êtes seule…

« — Pas pour longtemps, — dit-elle. — Sir Reginald est arrêté dans un de ces chalets, qu’il veut louer pour la saison. Il sera ici tout à l’heure.

« Je trouvai d’assez mauvais goût qu’elle me parlât de son mari.

« — Eh bien ! — répondis-je, — alors comme alors ! Mais en attendant qu’il arrive, je vous demanderai, señora, une explication sur l’étrange conduite que vous avez avec moi. Si c’était de l’indifférence que vous m’eussiez montrée, je ne vous dirais rien, je ne vous demanderais rien ; je souffrirais en silence. Mais c’est de la haine ; j’ai le droit de vous demander la raison de cette haine. Que vous ai-je fait pour me haïr ?…

« Mon sentiment pour elle s’attestait dans la pâleur ravagée de mon visage depuis quelques jours et par les intonations de ma voix en lui disant ce peu de paroles. Était-ce cela qui la rendait muette ?… Comme il fallait qu’elle massacrât toujours quelque chose, elle hachait rêveusement à coups de cravache les jeunes pousses d’un arbre qui se penchait aux bords du chemin.

« — Oui, — dis-je, augurant bien de cette rêverie, ne me souvenant que de mon amour, — pourquoi me haïssez-vous, vous que j’aime d’un amour qui désarmerait de la haine la plus légitime et la plus profonde ? Que vous ai-je fait ? Vous ai-je offensée ? Ne vous ai-je pas demandé pardon de ce mot de l’autre jour si cruellement rappelé par vous au souper du comte de Mareuil ? Je vous en demande pardon encore. Je vous en demanderai pardon toujours. C’était le blasphème de l’ignorance ; je ne vous connaissais pas. C’était un blasphème contre le Dieu inconnu que j’allais adorer.

« Tout cela, marquise, n’était pas très éloquent, mais c’était sincère ! et la vérité de mon âme passant à travers mon langage, lui donnait peut-être quelque puissance. Toujours est-il qu’elle m’écoutait.

« Nos chevaux se touchaient… nos coudes aussi. Je n’avais qu’à allonger le bras et j’enlaçais cette taille fine et voluptueuse qui produisait le désir par la souplesse comme d’autres le produisent par le contour. En deux temps, si je le voulais, moi qui ne rêvais, depuis quelques jours, que d’entreprises extravagantes, je pouvais l’enlever de la selle, la coucher sur le cou de mon cheval et l’emporter dans la campagne, avant qu’on pût même venir à son secours.

« Cette idée me passait dans le cerveau et me donnait des vertiges. J’y résistais cependant. la voyant presque émue de mes paroles, souhaitant chevaleresquement d’être aimé, d’être aimé avant tout ; aimant mieux être aimé que d’être heureux !

« — Dites-moi, señora, — lui dis-je, — que vous croirez à mon repentir et à mon amour. Dites-moi que vous n’en repousserez pas l’expression ; que vous me permettrez de vous voir parfois, moi qui vous chercherai toujours.

« Mais, relevant ses yeux, — ces yeux frangés d’airain qu’avait baissés une rêverie mensongère, — l’inexorable créature étendit de nouveau sa cravache sur le chemin que j’avais devant moi.

« — Je n’ai à vous dire que ceci, monsieur de Marigny, — répondit-elle : — pour la seconde fois, voilà votre chemin ; passez !

« C’était trop. Ce froid mépris, retrouvé là au moment même où je croyais avoir fait naître l’intérêt ému d’une femme qui se voit aimée ; ce mépris glacé, implacable, laconique et têtu, souleva en moi une immense colère, qui emporta les dernières délicatesses de mon cœur. L’idée que j’avais combattue — de l’enlever de son cheval et de l’emporter comme une proie — s’empara de moi avec la domination d’un désir de feu.

« L’amour et la fureur avaient tout tué, tout foudroyé en moi, excepté l’homme. Je la saisis au-dessus des hanches et je m’efforçai de l’arracher de la selle, mais c’était une écuyère consommée, et d’ailleurs mon mouvement l’avait avertie sans l’effrayer. Elle imprima une forte secousse à la bouche de son cheval et se couvrit du poitrail de la noble bête, en la faisant cabrer.

« Sa colère montait jusqu’à la mienne. J’ai, un soir, au coucher du soleil, dans les bois de la Corse, blessé une aigle d’un coup de carabine. Elle me la rappelait.

« — Vous êtes un insolent ! — me dit-elle. — Faites-moi place, ou je vous charge avec cette cravache à l’instant !

« Elle était superbement pâle, superbement courroucée, superbement posée, la cravache haute, sur son cheval cabré. Elle m’avait irrité d’abord, mais, contradiction de l’amour ! elle me plaisait maintenant ; elle ne faisait plus que me plaire. Je la trouvais adorable. J’aimais cette fureur qui lui allait bien… et je me mis à la contempler avec ravissement au lieu de lui obéir.

« Ma contemplation fut fort troublée. Un aveuglant coup de cravache qui me fit voir mille éclairs, me tomba à travers la figure et me la marqua d’un sanglant sillon.

« Malgré la douleur que je ressentis, je précipitai mon cheval sur le sien qu’elle avait rabattu, et j’eus le sang-froid et l’adresse de recevoir dans ma main ouverte et d’arrêter à moitié chemin le poignet délié qui s’était relevé comme la foudre pour retomber et frapper une seconde fois.

« De main de femme, tout soufflet est un avantage pour qui comprend sa position.

« — Ah ! c’est assez comme cela, ma belle Clorinde, — lui dis-je, en souriant sous ma balafre, n’ayant plus que la plaisanterie française à opposer à cette furie espagnole. — Vous marquez trop fort à la première fois les choses qui vous appartiennent, pour qu’elles ne puissent pas très bien se passer d’une seconde empreinte.

« Je lui tenais son petit poignet qui se tordait, qui se crispait dans ma main fermée. Elle aurait voulu l’arracher. Impossible ! Elle aurait voulu me voir furieux de ma blessure, et je plaisantais. J’étais le plus fort. J’étais son vainqueur ; j’étais son maître. Ses sensations étaient inexprimables. Ce que j’avais manqué d’abord, je pouvais le recommencer. En lui tenant la main dans la mienne, je la repris à la taille du bras que j’avais libre. Je l’étreignais. Elle se débattait. Nos chevaux se choquaient, se mordaient. On eût dit le combat corps à corps de deux ennemis acharnés. Au fait, elle était mon ennemie !

« — Reginald ! Reginald ! — se prit-elle à crier de toutes ses forces.

« — Señora, — lui dis-je, — c’est pis qu’un coup de cravache, un pareil nom ! je vais l’étouffer sur vos lèvres.

« Et quoiqu’elle se renversât jusque sur la croupe de son cheval pour éviter mon baiser de vengeance, elle allait pourtant le recevoir, quand un poing fermé et lourd comme s’il avait été couvert d’un gantelet, me frappa si violemment sur l’épaule qu’il me fit chanceler sur ma selle.

« Je me retournai. C’était sir Reginald Annesley que je n’avais point entendu venir dans ma lutte avec la Malagaise. Sa violente intervention était une injure et une attaque. Et d’ailleurs, elle l’avait appelé, appelé à sa défense contre moi ! Il paya pour deux, pour lui et pour elle, et je lui rendis sur la figure le coup de cravache qu’elle m’avait donné.

« Alors, avec ce flegme britannique qui est aussi une éloquence, le baronnet tira de sa poche deux petits pistolets et m’en tendit un :

« — À quatre pas ! — dit-il, — et feu !

« — Non, monsieur, — lui dis-je, repoussant son arme et pénétré de son sang-froid. — Pas en cet instant, pas devant Madame, mais demain et à l’heure qui vous conviendra.

« — Eh bien, — répondit-il, — demain, à dix heures, et dans ce chemin qui a vu l’injure et qui verra la punition !

« — Va donc pour dix heures ! — repris-je, en regardant cette femme inouïe, cause de ce duel que j’étais heureux d’avoir pour elle.

« — Pourquoi pas tout à l’heure ? — dit-elle en fronçant les sourcils comme une enfant contrariée et despote. Et, s’adressant à moi avec un regret d’une cruauté révoltante :

« — J’aurais cependant bien aimé — dit-elle — à vous voir tué aujourd’hui. »

VIII

SANG POUR SANG

(Suite d’une variété dans l’amour)


Arrivé à cette partie de son récit, M. de Marigny se tut un instant comme s’il eût voulu laisser place à quelque observation de la marquise ; mais trop vivement intéressée pour ne pas désirer connaître ce qui allait suivre :

« Continuez, continuez, — dit-elle à son futur petit-fils.

— Nous revînmes à Paris — dit Marigny — par des côtés différents. J’allai trouver Alfred de Mareuil et je lui contai mon aventure. Il s’étonna d’abord ; puis s’amusa beaucoup de ma balafre restituée au visage du mari. Il consentit à me servir de témoin. « Il est fort probable — ajouta-t-il — que sir Reginald va venir me demander le service que vous réclamez de mon amitié. Vous avez bien fait de venir le premier. » Nous parlâmes longtemps de la Malagaise. J’épiais un peu, je l’avoue, ses sensations sur sa physionomie. Mais rien dans sa personne, ni dans ses paroles, ne trahit la discrétion d’un homme heureux.

« Le lendemain, à neuf heures, nous étions au hameau de Boulainvilliers, le comte de Mareuil, le comte de Cérisy qu’il s’était adjoint et moi. En allant, Mareuil m’avait raconté que ses prévisions s’étaient justifiées, et que sir Annesley l’avait prié la veille au soir de l’assister dans son duel. « Il se sera probablement — dit le comte — adressé, sur mon refus, à quelque compatriote en voyage, car il ne connaît personne à Paris. »

« Au moment où nous entrions par une extrémité dans le chemin bordé de peupliers que nous avions choisi pour notre rendez-vous, nous vîmes arriver, à l’autre extrémité de ce chemin, la calèche anglaise de sir Reginald Annesley. Elle vint à nous du trot léger des deux magnifiques chevaux alezan qui la traînaient. C’était un véritable gentleman que sir Reginald Annesley. Quand il s’agissait d’un duel, il se piquait d’exactitude. Il descendit de sa calèche aussi lestement qu’il eût fait devant Tortoni. Deux jeunes gens l’accompagnaient.

« — Ce sont mes témoins que je vous présente, messieurs, — dit-il en nous saluant avec politesse et dignité et en donnant la main au comte de Mareuil.

« — Et voici les miens, monsieur, — répondis-je, en désignant du geste MM. de Mareuil et de Cérisy.

« Il n’y avait plus qu’à faire les préparatifs d’un combat dont personne de nous ne contestait la nécessité. C’était au pistolet que nous devions nous battre. On nous plaçait à la distance de quarante pas ; nous devions marcher l’un sur l’autre et nous pouvions tirer quand il nous plairait, même à bout portant.

« Pendant que l’on comptait les pas, le croiriez-vous, marquise ?… j’avais reconnu la Malagaise dans le second témoin de sir Reginald !!! Je pris par le bras le comte de Mareuil, et l’entraînant à l’écart :

« — Vous rappelez-vous — lui dis-je — le fameux duel du duc de Buckingham et du duc de Shrewsbury, dans lequel la duchesse, déguisée en page, tint le cheval de son amant et décampa avec lui quand le pauvre diable de mari eut été couché sur le carreau ? Tenez ! voici le pendant et le contraste de cette célèbre aventure. Voici une demoiselle d’Espagne qui va donner à la grande dame Anglaise une leçon de moralité ! Regardez !

« — Par la mort, c’est la Malagaise ! — s’écria Alfred de Mareuil stupéfait. — Voilà qui est de plus en plus incompréhensible ! Quelle diable de haine enragée avez-vous allumée dans cette femme-là ? Cela passe toute proportion connue ; mais, je l’avoue, cela commence à me révolter. Oui, d’honneur, j’ai beau être amoureux d’elle, un pareil acharnement ne l’embellit pas. C’est odieux ! Et sir Reginald — dit-il encore — qui consent à prendre sa femme pour témoin dans une affaire aussi sérieuse ! Ces Anglais ! Poussent-ils loin l’excentricité ?… J’ai envie de déclarer à ces messieurs ce qu’il en est, et de protester contre l’inconvenance de la présence d’une femme ici.

« — Gardez-vous-en bien, — répondis-je. — J’ai eu la même pensée que vous hier, quand sir Reginald m’a proposé le combat, place tenante ; mais aujourd’hui, non ! Jugeons cette femme. Allons jusqu’au bout. Sachons le mot de l’énigme, s’il y en a un. Et puisque la fille du toréador a soif de sang, qu’elle le voie couler !

« Je la regardais en parlant ainsi. Je n’en pouvais ôter ma vue. Était-ce une illusion dernière ? mais jamais elle ne m’avait paru plus charmante. Ce qu’en elle la femme avait d’irrégulier, de dur, de trop maigre, disparaissait quand elle était habillée en homme. Sa redingote de velours noir, serrée à la taille, dessinait gracieusement son torse nerveux et agile qui provoquait si bien les frémissantes étreintes de l’amour, en les défiant. Voluptueuse par la tournure, cruelle par la physionomie, de nous tous qui étions là pour tuer ou pour voir mourir, elle était certainement la moins émue. La haine tranquille couvrait son visage, armé d’audace, d’un masque de lave éteinte. Elle tenait dans ses petites mains, fines et calmes, l’un des pistolets qui devaient nous servir et qu’elle-même venait de charger.

« Le duel ne fut pas long, marquise ! À un signal donné par le comte de Mareuil, sir Reginald et moi nous marchâmes l’un sur l’autre. Je tirai le premier au dixième pas. Et comme je regardais bien plus ma fascinatrice que mon adversaire, ma balle se perdit et s’enfonça dans un des arbres du chemin. Je dois lui rendre cette justice : les instincts généreux vivaient en sir Reginald Annesley. Le sang, brûlé par les alcools et le jeu, roulait encore de nobles gouttes. Il s’était avancé vers moi, la main pendante, et la bouche de son pistolet tournée vers la terre. Il s’arrêta quand j’eus tiré, comme s’il avait méprisé l’avantage de tirer sur moi sans danger pour lui. Il hésitait, tenant toujours son arme baissée.

« — Tire ! et tue-le donc, — fit l’implacable Malagaise. — Qu’attends-tu ?

« Et moi, ne voulant pas être en reste devant cet homme qui hésitait avec grandeur, je marchai carrément vers lui, en lui présentant toute la largeur de ma poitrine, et, par là, je le forçai à lever son arme, car il eût répugné à me tuer à bout portant. Le fils des premiers flibustiers du monde n’avait jamais manqué son coup. Il cligna de l’œil, fit feu d’une main ferme et m’étendit à ses pieds.

« La balle m’avait traversé de part en part.

« Je ne sais combien de temps je demeurai sans connaissance, mais quand je repris mes sens, je me trouvai dans mon appartement, en proie à une fièvre intense et à d’intolérables douleurs. Mes témoins m’avaient transporté chez moi. Ils me montraient un zèle affectueux qui s’élevait jusqu’au dévouement ; le comte de Mareuil surtout. Je le connaissais bien plus que le comte de Cérisy. Le temps que je passai sur mon lit de tortures, il vint me voir presque tous les jours. Fatalement, je lui parlai de la Malagaise. Son image, sa pensée ne me quittaient plus. Pendant la nuit, si ce que je souffrais ne m’empêchait pas de dormir, je la voyais incessamment sous ses vêtements d’homme. J’entendais sa voix acharnée s’écrier comme le jour du duel : « Tue-le, Reginald ! » et, faut-il le dire ! l’amour fait-il de nos plus grands orgueils des lâchetés ? Tant de haine n’appelait pas ma haine ! J’aimais mon bourreau. Oh ! quel supplice d’aimer son bourreau ! « Mon cher, — me disait de Mareuil, — nous nous perdons dans cet abîme. Avec mon amour pour elle, elle m’a fait positivement horreur, jusqu’au moment où vous avez été frappé. Mais à peine êtes-vous tombé, qu’un peu de la femme s’est retrouvé. Elle est devenue pâle comme on le devient quand on va mourir. Trop occupé de vous donner les premiers secours et de vous rapporter à Paris, je n’ai guères pu étudier ou deviner le genre d’émotion qui l’a saisie. Était-ce de la haine satisfaite ? de la pitié ou simplement des nerfs montés qui se détendaient ?… Je ne sais, mais, du moins, elle avait perdu le caractère de férocité sombre et froide qui m’avait tant révolté pendant le détail du combat. » Alfred de Mareuil ajoutait une infinité d’autres choses. Par exemple, après le duel, il avait été plusieurs jours sans la voir, quoique sir Reginald eût envoyé assez délicatement prendre de mes nouvelles chez le comte et qu’ils se maintinssent tous les deux sur le pied de familiarité intime où ils vivaient depuis longtemps. Quand il la revit, il l’avait trouvée la même femme. Il semblait qu’elle eût oublié la part extraordinaire qu’elle avait eue à ce duel dont elle avait été la cause. Il osa l’interroger, mais elle lui dit simplement comme si cela expliquait les plus étranges conduites : « Je le haïssais, voilà tout. » Et elle ne répondit plus à ses questions. — « J’espère qu’il vous le rend bien, señora, — lui avait répondu de Mareuil ; — il vous doit un coup de pistolet qui pouvait l’enlever aux plus jolies femmes de son époque. L’amoureux n’en mourra pas. Dieu merci, mais l’amour pourrait bien en mourir. » En disant cela, le comte de Mareuil était-il sincère ? Ne savait-il pas que le mal qui vient de la personne aimée est une raison pour l’aimer davantage, et que les grandes passions savent vivre de ce qui tuerait de médiocres sentiments ?

« J’en faisais alors l’expérience. Déchiré par les plus atroces souffrances de corps et d’esprit, j’idolâtrais la Malagaise qui m’avait infligé toutes ces douleurs. Ma blessure était si dangereuse que je fus pendant plus de deux mois entre la vie et la mort. Cependant, je me soumettais aux prescriptions du médecin avec l’obéissance aveugle d’un homme qui a la passion de guérir. Je voulais guérir pour la revoir. Ce que me disait de Mareuil n’étanchait pas mes soifs de cette femme. L’amour, même violent, même convulsif comme je l’éprouvais, n’empêche pas l’exercice de la pensée ; il en double le jeu, au contraire. La haine de cette Espagnole était un double problème qui aiguillonnait autant les curiosités de l’esprit qu’elle exaspérait les désirs du cœur. De plus, je remarquai bientôt que mon tendre ami de Mareuil ne répondait plus à mes questions qu’avec contrainte, et je m’inquiétai fort de cela. Je commençais d’être jaloux. Je me persuadai que de Mareuil était fort embarrassé, dans la position où nous étions l’un vis-à-vis de l’autre, de me parler d’une femme qui peut-être avait fini par l’aimer et qui le rendait heureux. Cette idée ajouta à tout ce que je souffrais. Ce fut là une autre blessure plus incurable que celle de ma poitrine, qui allait chaque jour se cicatrisant. J’aspirais au moment où je pourrais sortir. Je me levais et marchais dans mes appartements, mais le médecin n’en permettait pas davantage. Une fièvre nerveuse, qui tenait plus à l’état de mon âme qu’à une cause physique, me reprenait le soir et me forçait à me jeter au lit. Un de ces soirs-là, je m’y étais mis de bonne heure ; fatigué, n’en pouvant plus, je n’avais pas même détaché ma robe de chambre, tant je m’étais précipité à ce sommeil que j’aimais pour les rêves qu’il m’apportait toujours. On était au commencement de septembre. La chaleur, qui rendait ma guérison plus difficile, était étouffante. Le soleil était couché, mais la nuit était loin encore. Je ne dormis pas longtemps. Quelque chose de plus brûlant que la chaleur qui m’oppressait, passa sur mes yeux et me réveilla. Quand je les rouvris… Ah ! je crus à une hallucination de ma tête affaiblie ! Je vis nettement la Malagaise, assise sur le pied de mon lit, mais le buste penché vers moi, ayant pour point d’appui sa main posée près de mon épaule. Son visage effleurait tellement mon visage, que c’était sans doute l’haleine de sa bouche entr’ouverte qui était passée sur mes paupières. Elle était immobile, silencieuse et pâlie, maigrie, changée, méconnaissable, mais les yeux toujours vivants, — ces yeux vampires qui vous suçaient le cœur en vous regardant, et qui, pour la première fois, cherchaient les miens avec une douceur inconnue.

« — Ah ! mon Dieu, toujours ce rêve ! — m’écriai-je, effrayé et heureux en même temps de ce qu’il ressemblait si fort à la vie.

« — Ce n’est pas un rêve ! — dit-elle de sa belle voix de contralto, qui m’attesta, par une sensation de plus, que je ne dormais pas. — C’est la réalité, c’est Vellini.

« Et en effet, marquise, c’était elle, chez moi ! assise sur le bord de mon lit ! Comment y était-elle venue ? Elle ! Vellini, mon ennemie ! cette femme cruelle qui avait voulu me voir mourir.

« Je crus à quelque épouvantable ruse, à quelque lâche ironie de cette femme vindicative et haineuse, qui comptait peut-être, sur ma blessure pour braver sans péril la passion dont elle venait attiser et tromper les ardeurs.

« — Ah ! — pensais-je, — tu te risques dans l’antre du lion, imprudente !

« Je me soulevai sur mon séant. Mon visage disait trop ma pensée. Elle me devina.

« — Restez ! — reprit-elle. — J’ai fait ce que vous allez faire. La porte est fermée à double tour. Voici la clef.

« Et elle me la tendit comme on offre les clefs d’une ville à un vainqueur.

« — Je n’ai pas peur, Ryno, — dit-elle en croisant les bras avec résolution sur sa poitrine ; — j’ai assez lutté, mais je suis vaincue. Je ne me donne pas : vous m’avez prise ; faites de moi ce que vous voudrez.

« C’était clair et hardi dans sa soumission même. Cependant ce n’était pas assez… Il est des bonheurs tellement grands, tellement inespérés, que, quand ils tombent à vos pieds un jour, vous ne savez comment vous y prendre pour les ramasser.

« — Eh quoi, vous m’aimeriez ! — lui dis-je.

« — Comme une folle, — interrompit-elle avec une passion qui fit sur moi l’effet d’une bouffée de flammes. — J’ai commencé par vous haïr. Mais ma haine, c’était de l’amour encore. Quand je vous ai vu pour la première fois devant Tortoni, cette femme qui vous paraissait si froide était foudroyée. Je ne sais quoi m’avertissait que vous pourriez me devenir fatal et courber un jour cette altière Vellini qui, toute sa vie, se joua de l’amour des hommes ! D’effroi, je me mis à vous haïr avec frénésie. Le mépris que vous fîtes de moi, cette mine hautaine qui me déplaisait par sa hauteur même, mais, malgré moi, imposait à ma pensée et captivait mon souvenir ; ce que le comte de Mareuil me dit de vous et de votre empire sur les femmes ; tout augmenta mon épouvante et ma haine, — car ces deux sentiments étaient en moi. Je suis une orgueilleuse. Votre orgueil blessait et irritait le mien. Quand, à souper chez de Mareuil, vous me parlâtes de votre amour, je crus que c’était la fantaisie blasée d’un homme gâté par les femmes qui vous repoussait vers moi. Vous m’aviez trouvée laide, mais je résistais ! Je ne vis là que sûreté de vous-même, sentiment de votre force et caprice. Plus tard, je crus à votre amour. Mais quand je ne doutai plus de votre passion pour une femme qui, après tout, en avait inspiré plus d’une… je fus heureuse… oui, heureuse ! de vous faire souffrir. « Souffre donc, orgueilleux ! » me disais-je ; « souffre donc par moi et pour moi ! » Cette pensée ne me quittait pas. J’en jouissais au fond de mon âme. Je ne vous fuyais que pour vous faire souffrir davantage, tout en me préservant de vous. Ah ! je voulais rester moi-même ! Je réchauffais ma haine dans mon sein quand ce serpent voulait s’endormir. Je l’exagérais, je la grandissais, pour échapper à l’amour dont j’étais menacée, — que je sentais dans ma haine ! dans ma haine qui ne l’étouffait pas ! qui ne pouvait pas l’étouffer ! Je m’indignais jusqu’à la fureur de cette impuissance. J’agissais toujours de manière à m’attester qu’elle n’existait pas. Voilà pourquoi je suis venue à ce duel dont vous avez été victime. Voilà pourquoi j’ai chargé l’arme qui devait vous blesser ; que j’ai crié : Tue-le, Reginald !… » Il me semblait que cette puissance que vous aviez, et contre laquelle je combattais, je la noierais dans votre sang répandu ; que vous mort, je n’aurais plus personne à craindre. Me suis-je trompée ? J’étais stupide. Quand vous êtes tombé sous la balle, j’ai senti que j’étais perdue… Si vous étiez mort, je me serais poignardée… »

« Je la pris dans mes bras avec délire et je la couvris de caresses.

« — Oui, serre-moi contre cette poitrine que j’ai fait blesser, — dit-elle. — À la force de tes étreintes, montre-moi que la vie t’est revenue, mon Ryno ! Une autre que moi te dirait tout ce qu’elle aurait souffert depuis quarante jours. Mais moi, non ! Je ne me vante que de t’aimer. Regarde et devine ! Tiens ! — ajouta-t-elle en soulevant ses bandeaux, torrents de cheveux noirs vigoureusement ondes à ses tempes, — les cheveux m’ont blanchi. » — C’était vrai, marquise ! —

— « Ah ! j’ai vieilli, — reprit-elle, — dans les remords et les inquiétudes tant de nuits ! Je suis venue ici secrètement, en versant de l’argent à pleines mains. J’ai obtenu de ceux qui te soignaient de passer les nuits près de toi. Quand tu te réveillais, je me cachais pour ne pas te causer d’impression funeste. Tu ne te plaignais pas, tu souffrais comme un homme. Mais tu n’avais pas besoin de te plaindre pour que je sentisse dans mon sein les morsures de l’acier qui avait déchiré ta poitrine. Enfer pour qui a le sang que j’ai dans les veines ! Il fallait respecter ton repos ; il fallait ne pas baiser cette bouche qui disait mon nom dans le sommeil ! ce front que j’avais balafré ! Moi qui n’ai jamais résisté au moindre désir de mon âme, j’étais enfin domptée par la terreur de faire mal à l’homme que j’aimais…

« Enivré par ces ardentes paroles, je hachais de baisers ce qu’elle me disait. Tout à coup, je rencontrai sous ma main quelque chose de dur qui roulait entre le corset et la poitrine de la Malagaise.

« — Qu’est-ce que cela ? — lui dis-je.

« — C’est le plus précieux de mes bijoux, — répondit-elle en écartant les bords de sa robe échancrée en cœur, et elle me montra la balle extraite de ma blessure qui meurtrissait sa peau brune et fine.

« — Vois-tu, — reprit-elle, — quand on a sondé ta blessure, j’étais là. Tu ne me voyais pas. Je me dérobais derrière les rideaux, mais j’étais là. Je n’approchai de toi que quand tu fus entièrement évanoui sous la douleur qu’on te fit endurer. Le médecin me prit pour ta maîtresse ; il se trompait : je n’étais encore que ton esclave. Je me jetai sur cette plaie saignante ; il m’en écarta ; mais je saisis son scalpel et je menaçai de l’en frapper s’il résistait à ma volonté. J’avais entendu dire que sucer les blessures les empêchait d’être mortelles, et je voulus sucer la tienne.

« — J’ai donc bu de ton sang ! — ajouta-t-elle avec une inexprimable fierté de sensuelle tendresse. — Ils disent, dans mon pays, que c’est un charme… que quand on a bu du sang l’un de l’autre, rien ne peut plus séparer la vie, rompre la chaîne de l’amour. Aussi veux-je, Ryno, que tu boives de mon sang comme j’ai bu du tien. Tu en boiras, n’est-ce pas, mon amour ?…

« Et rapidement, car elle avait la rapidité au même degré que l’indolence, elle prit un petit poignard caché dans sa ceinture, et elle en fit briller l’acier avec une coquetterie sauvage.

« Je lui saisis le bras de vive force.

« Mais le courroux traversa ses sombres prunelles d’un éclair plus incisif et plus bleu que celui de la lame qui resplendissait dans sa main. Elle frappa du pied avec violence. Les veines de son cou se gonflèrent et noircirent.

« — Cela sera ! — dit-elle avec un de ces emportements familiers à son caractère et sous lesquels tout, dans sa vie, avait plié comme sous l’ouragan. Du fond de sa colère, elle se prit à sourire.

« — Tu ne me tiendras pas la main toujours, — dit-elle, avec la tranquillité du défi.

« Je la savais aussi opiniâtre que violente. Ce n’était pas pour rien qu’elle avait ce front bombé, sur lequel le rayon de lumière se brisait, vaincu. Je renonçai à exalter sa folie en la combattant : j’abandonnai la main que je tenais.

« Alors elle écarta avec un geste d’une lenteur triomphante la dentelle qui recouvrait la ferme tablette de la poitrine.

« — Écoutez ! — lui dis-je de toute l’autorité de ma parole, — vous m’avez dit que vous m’apparteniez ; vous m’avez dit que j’étais votre maître. Ceci est à moi ! Je vous défends de vous frapper là.

« — Eh bien, au bras ! — répondit-elle.

« Elle l’avait nu. J’essayai de diriger sa main et de retenir le stylet sur la peau effleurée ; ce fut en vain. Elle l’enfonça avec une résolution souveraine. Un flot d’un pourpre profond inonda son bras bistré.

« — Tiens ! bois ! — me dit-elle.

« Et je bus à cette coupe vivante qui frémissait sous mes lèvres. Il me semblait que c’était du feu liquide, ce que je buvais !

« Tout cela, marquise, était bien absurde, bien superstitieux, bien insensé, presque barbare ; mais si ce n’avait pas été tout cela, aurais-je aimé cette femme comme je l’ai aimée ? Je puisai sans doute dans sa veine ouverte l’avant-goût des voluptés cruelles, la soif du bonheur agité, brûlant, orageux, qui pendant longtemps fut ma vie. À partir de ce soir-là, Vellini devint ma maîtresse, et elle justifia par des largesses de reine et l’empire des plus inexprimables sensations le titre dont elle était si fière. »

— Sur ce simple échantillon, — dit la marquise, — je comprends déjà vos dix ans. »

— Vous comprenez, n’est-ce pas ? — reprit Marigny, — qu’ils ressemblèrent toujours un peu à ces premiers moments que je viens de décrire. L’amour, dans ses intimités les plus voulues, dans l’abandon de ses habitudes les plus chères, porte éternellement la marque de son origine. On continue de s’aimer comme on commença. L’amour de Vellini s’était nié à lui-même qu’il existât ; il avait combattu avec acharnement contre sa propre violence. Au nom de l’orgueil inquiet et blessé, au nom de l’indépendance de la vie menacée, il avait réagi avec une opiniâtreté furieuse contre l’être qui l’inspirait. Puis il s’était déclaré vaincu et mis aux pieds de son vainqueur, lui offrant la dépouille opime de ses résistances désavouées, altéré du double bonheur de la confiance et des caresses. Mais cet amour ne changeait pas le caractère de Vellini. L’asservissement de cette âme impérieuse, qui s’était rejetée à la haine pour ne pas se livrer à l’amour, ne fut pas si grand, si complet que parfois elle ne se relevât, comme l’acier d’une épée qu’on plie sur le pavé, de toute sa hauteur, sous ma main. Il avait beau m’être attaché par des liens de feu, ce cœur s’insurgeait souvent contre moi. De mon côté (mystérieuse et naturelle sympathie !), moi, qui n’avais pas cherché comme elle à étouffer dans mon âme la passion qu’elle y avait allumée, je sentais la haine et la colère passer quelquefois à travers l’amour ! Jusque dans l’intimité la plus profonde, ces chocs soudains de nos deux âmes nous refaisaient ennemis armés l’un contre l’autre, et communiquaient quelque chose d’horriblement fauve aux caresses dont nous nous repaissions.

« Mais ce ne fut point les jours qui suivirent le soir où la Malagaise avoua sa défaite que ces choses survinrent ; ce fut plus tard. Tout d’abord nous ne fûmes qu’heureux ; et si le bonheur nous dévora, du moins, nous, nous nous épargnâmes. Je fus bientôt entièrement guéri de ma blessure ; mais je n’avais pas de raison pour sortir d’un appartement où Vellini venait tous les jours. Elle arrivait, furtive et voilée. Quand elle entrait, elle bondissait dans mes bras, et c’était avec les mouvements des tigresses amoureuses qu’elle se roulait sur mes tapis en m’y entraînant avec elle. Marquise, je puis dire ces choses à une femme comme vous. Bien des cœurs, plus ou moins épris, avaient battu sous ma main, mais jamais je n’avais vu ni éprouvé de tels transports. Il y avait en Vellini un magnétisme secret dont elle me faisait partager l’empire, et qui, pénétrant invinciblement au plus profond de mon être, en partait pour retourner au centre du sien. Je n’aurai point de fausse honte avec vous, marquise, qui vous moquez des hypocrisies de ce siècle. Oui, notre amour, — cet amour qui avait commencé par la haine, et qui avait bu du sang pour s’éterniser, — était surtout physique et sauvage. Seulement la possession, ordinairement si meurtrière, le vivifiait, l’accroissait, au lieu de l’anéantir. Il n’avait pas les langueurs rêveuses ni les contemplations muettes qui prennent les amants rassasiés et les rejettent à la vie de l’âme, entre deux bouchées de caresses. Mais c’est que les sens fatigués n’étaient jamais assouvis ! Vellini, d’entre toutes les femmes peut-être, était la seule qui savait en éterniser les voluptés délirantes.

« Nous passâmes à peu près quinze jours dans cet entrelacement brûlant qui fait si bien oublier le monde à deux êtres, accablés de bonheur… Mon appartement était situé rue de la Ville-l’Évêque, dans le pavillon d’un mystérieux jardin, où les bruits venaient mourir comme la lumière. C’est là que nous nous créâmes cette solitude nécessaire à l’amour. Je ne recevais personne. À tous ceux qui se présentaient pour me voir, on répondait que j’étais à la campagne. Je voulais par là éviter le comte de Mareuil, dont la conduite, à mon égard, avait été parfaite, et lui épargner le soupçon d’une félicité qu’il aurait peut-être devinée dans mes paroles ou dans mes regards. Et puis, je voulais être libre ! Maîtresse de son temps et de ses démarches, Vellini venait tôt et s’en allait tard. Je l’attendais quand elle n’était pas venue, et quand elle était partie, je recommençais de l’attendre ; cercle de sensations intenses dans lequel je roulais et dépensais les forces haletantes de mon âme ! La vie pour moi n’existait pas hors de Vellini. Je la passais tête-à-tête avec mes souvenirs des jours précédents, de la veille, d’il y avait une heure ! m’enivrant des traces laissées sur les meubles que son corps souple avait pressés, qu’il avait tiédis et où je la cherchais encore… On n’analyse point de telles folies. C’en est même une autre que de les rappeler. Pendant ces premiers quinze jours, consacrés par les bouleversantes surprises d’une volupté torréfiante, par des découvertes dans les jouissances d’un amour qui peut tout et veut tout, je vécus, moi, le Marigny que vous connaissez, marquise, soumis à tous les despotismes de cette femme qui avait tremblé de m’aimer. Je lui donnai une clef de mon appartement ; je m’y laissai enfermer par elle. J’eus la coquetterie de l’esclavage. Je fus l’odalisque de notre liaison et elle en fut le sultan. Cela lui plaisait ; cela flattait la fierté de son âme autant que cela rassurait l’inquiétude jalouse attachée à tout grand amour ; et moi, cela me plaisait aussi. Cela me plaisait de la voir vraiment souveraine et maîtresse ; volontaire, impérieuse jusque dans mes bras ; lionne frémissante dont le courroux était si près de la caresse !

« Je vous ai dit, marquise, qu’elle s’en allait tard. Son mari, sir Reginald Annesley, livré à son goût effréné pour le jeu, passait ses nuits dans les tripots et ne rentrait guères à l’hôtel que vers le matin. C’était à cette heure aussi que les bras enlacés se dénouaient, et qu’un dernier baiser scellait tristement nos adieux. Je l’enveloppais alors, pâle de plaisir et les artères encore palpitantes, dans un long châle qui lui cachait la taille, et je la reconduisais souvent en voiture, quelquefois à pied. Une fois, l’heure était plus avancée que de coutume. Le temps avait vainement marqué son passage. Plongés, perdus dans l’abîme de nos sensations, nous n’avions rien entendu. Le ciel commençait à blanchir, et je le lui dis.

« Mais elle écouta, sans sourciller, la petite diane d’épouvante que je lui sonnais :

« — Bah ! — répondit-elle, avec l’enfantillage audacieux des passions fortes et l’imagination des filles du Midi. — Je veux, Ryno, que le soleil me voie dans tes bras ce matin.

« Rien ne m’avait annoncé ce nouveau et brusque caprice, qui était de l’amour encore, mais pouvait être une dangereuse imprudence. Son front, que léchaient en passant les flammes de la passion satisfaite, mais qui, même quand la bouche criait de plaisir, restait toujours impénétrable ; ce front, hélas ! de femme aimée, qui souvent m’avait fait comprendre que Caligula tranchât la tête à sa maîtresse pour voir ce que cette tête cachait, n’avait point trahi sa pensée depuis cinq heures qu’il reposait sur mon épaule et que je le couvrais de baisers. Maintenant, il s’entr’ouvrait un peu.

« — Carino, — reprit-elle, — ne parle pas d’imprudence. Je veux rester et je le puis. Tiens ! vois ma main, je n’ai plus mon alliance. Je l’ai brisée tantôt sous le talon de ma bottine, en annonçant à sir Reginald que je t’aimais.

« — Vraiment ! — repartis-je, encore plus heureux qu’étonné de son action ; car je savais dans quel fier moule Dieu l’avait jetée, et combien son énergique nature avait besoin de sincérité.

« — Oui, — dit-elle, — je n’ai pas voulu le tromper. J’avais voulu l’aimer quand il m’épousa à Séville, mais ce que tu m’as mis dans le cœur, Ryno, m’a bien fait voir que je ne connaissais pas l’amour.

« — Et qu’a-t-il répondu ? — lui demandai-je.

« — Il est terriblement jaloux, — répondit-elle, — et après le jeu et le Porto gingembré, je suis encore ce qu’il aime le mieux. Il est donc entré en fureur. Je m’y attendais. Si je ne l’avais pas évité, il m’aurait porté dans la poitrine un coup de poing de son pays. Pour ne pas le frapper comme on frappe dans le mien, j’ai jeté mon cuchillo à l’autre bout de la chambre. Mon calme a glacé sa sanguine colère. Il est tombé dans une apathie brutale. Et moi, je me suis tranquillement enveloppée de ma mantille, et je suis sortie de l’hôtel qu’il habite, pour ne jamais, vois-tu, y remettre ce pied-là !

« Et elle souleva son pied légèrement, — un pied busqué qui attestait la race de sa mère. Je le pris dans mes mains et je le baisai.

« — Tu m’appartiens donc toute ! — lui dis-je avec l’orgueil de la possession complète, non plus de celle qui triomphe derrière les rideaux d’une alcôve et les faussetés du monde, mais de celle qui foule avec dédain tous les masques et se montre hardiment à ce monde sans cœur.

« — Oui ! — répondit-elle, en levant la tête avec un orgueil plus rayonnant encore que le mien. — Je n’étais ta maîtresse qu’ici ; à présent, je la serai partout. J’étais la femme légitime d’un baronnet anglais, sir Reginald Annesley. Je ne suis plus que Vellini la Malagaise, la maîtresse publique de Ryno de Marigny. »

IX

L’ÉGOÏSME À DEUX

(Suite d’une variété dans l’amour)


Le lendemain, — continua M. de Marigny après une nouvelle pause, — tout Paris, le Paris des jeunes gens de la rampe de Tortoni et du balcon de l’Opéra, sut que Mme Annesley avait quitté son mari pour me suivre. Mon ami, le comte de Mareuil, reçut cette nouvelle comme un coup de tonnerre ; mais sa passion, très réelle au fond, l’emportant sur son ancienne vanité et le dandysme tenant toujours, de sa main gantée, les rênes blanches de sa conduite, comme il tenait celles de son tilbury, il ne fit pas d’éclat et resta de bon goût avec moi. J’avais gagné cette fameuse partie que nous avions engagée un certain soir, et dont l’amour de la Malagaise était l’enjeu. Nous avions joué à visage et à jeu découverts. Il avait même souri, me croyant perdu. C’était lui qui l’était, au contraire ! Que pouvait-il me reprocher ?… Je comprenais maintenant le silence dans lequel, lors de ses dernières visites, il s’était réfugié quand je lui parlais de la Malagaise. Avec le flair de l’homme amoureux, il avait senti que j’étais aimé au moment où, défiant comme tout cœur qui désire, je n’eusse osé croire à un tel bonheur. Son chagrin n’eut point de rancune. Il vint plusieurs fois me voir et me parla avec grâce de ce qu’il souffrait.

« — Après tout, — me dit-il un jour, — vous l’avez bien achetée. C’est le prix de votre sang. Elle a failli vous faire tuer. Mais comme je ne veux pas qu’elle me tue, moi ! et à petit feu, je vais voyager de nouveau et tâcher de l’oublier, à force d’éloignement et de distractions.

« Et peu de jours après cet entretien, il partit. Je l’ai revu deux fois depuis, l’une à Hambourg, l’autre à Stuttgard. Il était devenu aussi joueur que sir Reginald Annesley lui-même. Quand il me rencontra ces deux fois, il me fit la même question : « L’avez-vous toujours ? » me dit-il. Je savais de qui il parlait, et je répondis affirmativement. « Et moi aussi, — ajouta-t-il avec une tristesse qui me toucha, — je l’ai toujours… dans le cœur. » En était-elle sortie quand, plus tard, il mourut tué d’un coup d’épée, à propos d’une sotte question de lansquenet ? Quoi qu’il en soit, marquise, ce n’est pas une des moindres preuves de la puissance de Vellini, que d’avoir inspiré une passion si profonde pour rien à un dandy spirituel, opulent et qui avait passé toute sa vie à rire des passions malheureuses, comme le comte Alfred de Mareuil.

« Je restai, tout cet hiver-là, à Paris. Je prévoyais quelque nouveau duel avec sir Reginald Annesley ; mais, à mon grand étonnement, je n’entendis point parler de lui. Dans ma position à son égard, il ne me convenait pas plus de l’éviter que de le chercher. Je devais l’attendre ; il ne vint pas. J’appris qu’il se plongeait avec un redoublement de furie dans le jeu et dans les alcools. Il s’efforçait, sans doute, d’oublier cette femme qu’il avait épousée par folie de tête et de sens, et qui l’abandonnait pour un autre, à la première occasion. Vous l’avez vu, marquise, c’était un homme d’un tempérament énergique ; un fort mélange de Normand et de Saxon. Comment son orgueil, sinon sa douleur, ne le poussa-t-il pas vers moi pour tirer vengeance de l’injure que je lui faisais ?… Qui le retint ?… Toute âme d’homme est bizarre, mais l’âme d’un Anglais l’est deux fois !… Oui, peut-être pensa-t-il que s’il s’acharnait à reprendre cette femme qui était la sienne, au nom de son droit légal ou de sa force individuelle, il n’était pas près d’en avoir fini avec nous ; que nous étions deux contre lui, — deux dont il en connaissait un ; car il devait savoir par expérience s’il était aisé de subjuguer Vellini. Oui, peut-être pensa-t-il que s’il s’engageait dans cette voie il s’arracherait lui-même tout vivant à ce jeu, qui le tenait par les entrailles plus encore que cette Malagaise, — aimée comme les Anglais savent aimer, par orgueil, par ennui ; épousée d’ailleurs, connue, possédée ! Joueur avant tout, accoutumé de croire au sort, les battements incoercibles du cœur de Vellini pour moi étaient l’arrêt de son destin, à lui. Puis, il n’avait pas d’enfant d’elle. Elle cessait de porter son nom. Elle ne lui demandait pas une livre sterling de sa fortune. De toutes les richesses qu’il pouvait jeter dans le gouffre qu’un joueur ne comble qu’avec son corps, elle n’avait emporté que quelques bijoux donnés par sa mère et sa mantille. Il ne vint donc pas : il me la laissa.

« Elle voulut habiter avec moi, dans mon appartement, rue Ville-l’Évêque. Je ne m’en souciais qu’à moitié : non par un motif élevé de convenance ; j’étais si jeune et si fou ! mais pour une raison plus frivole, tirée de la seule élégance des mœurs. Je ne trouvais pas digne de moi de n’avoir qu’une maison avec ma maîtresse comme avec une femme légitime ; mais elle l’exigea violemment, et elle m’étreignait dans les liens d’une félicité si puissante que je cédai. Vous pouvez penser, chère marquise, quel éclat fit cette habitation publique, officielle, qui bravait la honte, d’une femme mariée avec son amant, et d’une femme qui avait quitté son mari en lui disant où elle allait. On en parla partout. Le scandale fut complet. Moi qui tenais à la haute société de Paris par ma naissance et mes relations, j’inspirai toutes sortes d’horreurs à des femmes que vous connaissez, et qui pourtant ne me fermèrent pas leurs salons. Vellini, n’appartenant pas à cette société où l’opinion trône sur toutes les lèvres, ne put pas souffrir de ces jugements qu’elle ignorait. Elle les aurait connus, du reste, qu’elle eut aimé à les braver. C’était presque autant pour tenir tête au monde que pour vivre d’une vie plus intimement fondue, qu’elle avait voulu habiter avec moi. D’une audace de cœur impassible, ne trouvant jamais dans son âme ces préjugés qui engendrent toutes les lâchetés de la vie des femmes, extérieure comme une fille du Midi, elle éprouvait de mâles jouissances de fierté à projeter son amour au dehors d’elle. Où les autres femmes auraient placé leur abaissement, elle plaçait sa gloire. Elle eût volontiers écrit sur ses cartes de visite qu’elle était ma maîtresse. Combinaison singulière de soumission orgueilleuse et de caprice obstiné et despote ! Avec le monde, elle eût fait briller fastueusement à tous les yeux le collier de force sur lequel elle aurait aimé à graver mon nom ; et avec moi, tête-à-tête, au sein de l’amour le mieux partagé, elle l’aurait détaché de son cou, pour le mettre au mien !

« Nous passâmes à Paris toute cette première année d’une liaison qui devait durer dix ans. Comme tout homme ayant près de lui les mille satisfactions d’une passion qui a pris sa vie, je n’allais dans le monde que poussé, entraîné par mes amis. Je revenais vite auprès de Vellini. J’y revenais avide de tout son être, plus affamé que jamais de cette intimité, dans laquelle, l’un et l’autre, nous avions concentré nos désirs. Je la retrouvais, m’attendant toujours, à la place où je l’avais laissée, la ceinture détachée comme elle l’avait quand j’étais parti, les cheveux dénoués, plongée dans la torpeur de cette paresse sous laquelle couve l’électricité des natures sensuelles. Quoiqu’elle fût jalouse à rappeler, par ses furies, cette Margarita aimée de lord Byron pendant son séjour à Venise, elle était bien sûre, à l’expression que j’avais en la revoyant, de n’avoir point de rivales. Qu’étaient alors pour moi les femmes que j’avais le plus admirées, celles qui parmi les patriciennes du faubourg Saint-Germain réunissaient à la beauté la plus imposante la grâce suprême des manières et l’aiguillon scintillant de l’esprit ?… Folie des passions ! ensorcellement des choses nouvelles ! allez ! marquise, je leur préférais mon indolente Malagaise, dont la vie, comme celle des lionnes du désert, s’écoulait entre les engourdissements du sommeil et les voluptueuses fureurs de l’amour ; entre la sieste accablée et le réveil animé sur mon cœur ! Tout était contraste en cette nature nerveuse et puissante. Elle continuait d’être, dans le détail de chaque jour, ce qu’elle s’était montrée dans le souper du comte de Mareuil. Tantôt d’un mouvement irrésistible, tantôt d’une inertie lourde et froide. Inconstante comme la mer, aussi vite soulevée, du moins elle n’était pas perfide. Au contraire. Elle avait la loyauté des êtres forts, l’insouciance hardie d’un enfant gâté ou d’une courtisane, la profondeur de sentiment de la duchesse sa mère et, sous ses formes déliées, le sang et les muscles de son père, le toréador ! Le comte de Mareuil n’avait rien exagéré en me racontant son enfance. Elle avait été élevée de manière à ce que tous ses instincts, bons ou mauvais, pussent se développer dans toute leur incompressible vigueur ; et pour moi, qui n’avais jusque-là connu et désiré que des femmes du monde, je respirais, avec dilatation, l’âpre saveur de cette énergique indépendance.

« À la fin de cette année, marquise, nous partîmes pour l’Italie et pour le Tyrol. Pendant quatre ans, à dater de cette époque, soit que nous ayons voyagé, soit que nous soyons revenus séjourner à Paris, Vellini et moi nous ne nous sommes pas séparés. Jamais Lara ne fut suivi plus fidèlement par son page que je ne l’ai été par cette femme, associée à ma vie errante, et qui, en toutes choses, voulait partager mon destin. Il n’est pas un danger que j’aie couru auquel elle ne se soit témérairement exposée. L’amour seul — comme elle le ressentait — l’eût entraînée partout sur mes pas, mais l’espèce d’âme qu’elle avait lui rendit cette existence plus facile. Orgueil, imagination, besoin d’aventures, tout cela fermentait en elle autant qu’en moi. Elle me disait souvent : « Mon âme est jumelle de la tienne, » — et c’était trop vrai ; car c’était l’occasion de ces luttes longues et cruelles dont je vous ai parlé déjà, et qui s’élevaient entre nous du sein même de la volupté. Elle avait l’art de soulever mes passions avec les bizarreries ou les résistances de son orgueil, et elle m’exaspérait tellement avec ses incroyables caprices, quand j’avais le plus besoin de la langueur d’une femme et de son délicieux abandon, que je me surprenais à lever sur elle une main irritée ; transport dont je lui demandais pardon, à travers mille baisers, une minute après. Elle, de son côté, n’était pas plus douce. Je l’ai bien des fois désarmée de son cuchillo au moment où elle allait s’en servir contre moi, pour qui elle eût donné sa vie. Vous sentez, marquise, que pour résister à ces violences, il fallait un lien forgé dans l’enfer d’une passion implacable. Aussi ne le traînions-nous pas comme une chaîne, ce lien d’âme et de corps éprouvé aux flammes du plaisir ! Nous l’emportions comme une emprise brûlante dont nous étions fiers. Attachés ainsi l’un à l’autre, nous traversâmes une partie de l’Europe sans la voir. Aveugles pour tout ce qui n’était pas nous-mêmes, ni les monuments de la nature et des arts, ni les originalités des peuples, ne purent nous tirer de la stupidité abjecte ou sublime d’une passion qui anéantissait l’univers. Peu d’événements étaient de nature à modifier une telle vie, une telle absorption de deux êtres dans une même pensée. Le seul pourtant qui pût ajouter à la profondeur de nos sentiments arriva. Nous eûmes un enfant.

« Il était dit par la Destinée que rien de ce qui devait intéresser Vellini ou l’amour que j’avais pour elle, ne ressemblerait aux choses ordinaires de la vie, à ces circonstances plus ou moins vulgaires qui sont à peu près les mêmes pour tous. L’enfant de Vellini vint avant terme. Elle le mit au monde au pied des Alpes, sur le bord d’un torrent où nous allions nous promener presque tous les jours dans l’été de 18.. et qui se trouvait à une assez forte distance du chalet que nous habitions. C’est là que les douleurs la surprirent. J’avais la tête sur ses genoux. Je la vis pâlir tout à coup, et je ne sais quel effarement d’angoisse passer dans ses profonds yeux noirs, qui pleuvaient leur feu dans les miens et qui m’interceptaient le ciel. Nous étions trop loin de tout secours humain pour que j’osasse la quitter. Elle accoucha comme une des créatures du désert, comme une fille de la nature, d’un enfant qui semblait devoir vivre, tant il était sain, fort et beau ! Si, trente mois plus tard, nous le perdîmes, ce fut d’une maladie violente. Vellini, dont tous les sentiments se teignaient de sensations, montra à cette enfant — c’était une fille — une passion qui ressemblait presque à l’amour des femelles pour leurs petits. « Ah ! je l’aimerai — disait-elle — comme m’aima ma mère. » Je savais comment la duchesse, sa mère, l’avait aimée. De Mareuil me l’avait raconté ; elle-même m’avait confirmé cette histoire. Elle me ressuscita donc ces éperduments d’amour maternel qui étaient tombés convulsivement sur son berceau et qui avaient embrasé son enfance, libre et adorée. Elle, pourtant, comme la duchesse sa mère, n’avait point à prendre ce change sublime et cruel d’un amour contre un autre amour ; à reporter d’un être mort tous les sentiments de son cœur sur un enfant qui le rappelle. J’étais vivant, j’étais près d’elle, je l’aimais avec un délire plus fort que tous les orages qui passaient parfois entre nous. Mais, pour une âme comme la sienne, la passion maternelle se serait dégradée si elle avait pu tomber jusqu’à n’être qu’un dédommagement de l’amour. Non ! son sentiment pour sa fille ne relevait que de lui-même, comme celui qu’elle avait pour moi ; car elle n’était pas de ces femmes chez qui la mère tue tout ou diminue tout, quand elles sont mères. Elle avait le cœur assez grand pour deux.

« Ma chère marquise, les trente mois de l’existence de notre enfant passèrent avec la rapidité d’un beau rêve, mêlé, sans l’interrompre, à cette âpre réalité de l’amour qui nous étreignait. Au berceau de sa fille comme partout, Vellini était toujours, comme elle l’avait dit, la maîtresse de Ryno de Marigny. Que de fois entrecroisâmes-nous nos baisers au-dessus de notre fillette endormie et lui fîmes-nous, dans son sommeil, comme un dôme de mystérieuses caresses ! Mais ces moments de douce et rêveuse tendresse ne duraient pas. Il y avait dans cette brune fille de Malaga, dernière palpitation peut-être de ce sang Mauresque qui, en coulant, pendant des siècles, sur tous les bûchers de l’Espagne, les avait mieux allumés que les torches des bourreaux, une sensuelle ardeur incorrigible qui se retrouvait encore dans les plus chastes instincts de son être. Plus tard, si sa fille eût vécu, les transports dont elle était l’objet auraient eu certainement leur danger. Ils auraient troublé son repos. Ils auraient pu éveiller de trop bonne heure cette volupté qui dort si bien dans l’innocence, mais Vellini ne se doutait pas qu’on pût aimer sa fille autrement qu’elle aimait la sienne. Elle obéissait à sa nature. Elle agissait, à son insu, avec la spontanéité irrésistible des plus magnifiques sensations. Je savais cela ; je me le répétais ; mais la passion que j’avais pour elle souffrait cependant de la voir si esclave et si idolâtre ! Les folies qu’elle faisait avec sa fille avaient je ne sais quelle ressemblance avec d’autres folies que je connaissais… C’étaient des cris, des frénésies, presque des lèchements de bête fauve… Elle suçait ces grands yeux qui la regardaient, sans rien comprendre à toutes ces furies maternelles. Elle mordait amoureusement toute cette jeune et délicate chair où filtraient les premières fraîcheurs de la vie. Spectacle agitant pour mon âme ! Le père était moins fort que l’amant jaloux ! — « Qu’as-tu, Ryno ?… » me disait-elle, en relevant une tête ivre du visage de sa fille, qu’elle emportait dans ses bras. — « Ah ! — reprenait-elle, lisant dans ma pensée et s’enivrant encore davantage du bonheur de me voir si misérablement jaloux, — n’es-tu pas mon enfant aussi ?… » Et jetant là sa fille, au risque de la briser, elle s’élançait à moi, m’entourait de ses bras fragiles comme s’ils eussent été faits de fer, me soulevait et me portait, en riant, jusqu’à l’extrémité de la chambre. Alors elle apportait et roulait sa tête sous la mienne. Ah ! oui, c’étaient là des démences ! Mais n’avez-vous pas voulu les savoir, marquise ? C’étaient des démences dont une grande douleur ne put pas même nous guérir. Nous perdîmes notre enfant. Nous étions à Trieste. Elle expira après cinq jours et cinq nuits de souffrances aiguës et une agonie dont nous partageâmes les tortures. Le désespoir de Vellini fut d’abord muet et terrible ; car pour cette femme qui criait de bonheur quand elle était heureuse, ce silence dans lequel elle resta plongée avait quelque chose de plus tragique que les pleurs et que les sanglots. Je craignis un instant pour sa raison… Elle ne voulait pas abandonner le cadavre de son enfant. La bouche entr’ouverte, hérissée, rigide, vous l’auriez prise pour une statue de l’Horreur. Ce ne fut que quand un voile bleuâtre, plus épais et plus affreux que celui de la mort, fut descendu sur le front pur de la pauvre petite trépassée, qu’elle comprit la nécessité de s’en séparer. Seulement, l’idée que l’être à qui elle s’était unie par tant de caresses allait être la proie d’une hideuse destruction, renversa cette âme primitive, cette imagination qui donnait à tout une forme tangible et qui aurait vu toute sa vie — comme la Zahuri des superstitions de son pays — la dissolution du corps bien-aimé à travers la terre et les fleurs qui l’auraient couverte. « Brûlons-la plutôt, Ryno, » me dit-elle un soir. C’était bien une idée digne d’elle, d’une femme qui, sans effort et en restant ce que Dieu l’avait faite, foulait la vie ordinaire sous ses pieds ; mais son angoisse avait un si auguste caractère et je m’associais si bien à toutes ses sensations, que je résolus de lui obéir.

« Il y a quelque part de l’autre côté de Trieste, sur les bords de l’Adriatique, une place déserte, indifférente à ceux qui passent, mais qui me sera éternellement sacrée. C’est là que nous brûlâmes notre enfant, cet enfant né de l’amour, élevé par l’amour, et mort dans l’amour de ceux qui lui avaient donné la vie. J’avais avec de l’argent et d’instantes prières obtenu toutes les permissions de qui aurait pu s’opposer à une cérémonie si nouvelle. Elle eut lieu la nuit, obscurément, et n’eut d’autres témoins que quelques serviteurs fidèles, Vellini et moi. J’avais fait construire un bûcher de pins sur le rivage. C’est là que Vellini déposa de ses propres mains le corps de sa Niña tant aimée, de notre petite Juanita. Elle l’avait apportée dans sa voiture, la tenant sur elle, comme si elle vivait. Elle l’avait revêtue d’un de ces costumes imaginés par elle et qui seyaient le plus à la beauté de cette enfant, déjà fière et sombre. Vellini, plus pâle et plus sombre encore que ce cadavre qu’elle portait entre ses bras passionnés, la coucha sur le lit funèbre. Je la vis, à la lueur de nos torches, embrasser une dernière fois cette bouche violette et glacée dans laquelle elle eût coulé des torrents de vie si la mort n’était plus forte que l’amour, — puis, prenant un flambeau des mains de nos domestiques, allumer stoïquement le bûcher. Marquise, je n’oublierai jamais ce moment suprême ! La nuit était froide et noire. La mer, aussi froide que la nuit, avait un sourd et triste murmure en nous renvoyant les feux du bûcher dans le miroir uni de ses flots. Vellini, qui, jusque-là, avait eu les mouvements de la fièvre et l’éclat d’une résolution désespérée dans les yeux, commençait de pleurer des larmes silencieuses qui ruisselaient sur ses joues meurtries, pendant que la flamme s’élevait, en tournoyant, vers le ciel chargé. J’étais navré, mais la douleur que je ressentais était plus grande parce qu’elle m’atteignait à travers la sienne. Je ne voyais qu’elle à cette flamme. C’était à elle que je pensais plus encore qu’à cette pâle forme qui allait disparaître pour toujours. Tout à coup, ses pleurs se séchèrent. Un cri rauque sortit de son cœur. Le visage de sa fille était enveloppé… c’en était fait ! Un désir — le désir forcené des âmes fortes qui croient maîtriser l’impossible — s’était emparé de son être. Elle ne l’avait pas assez embrassée et elle se précipita dans le feu pour la reprendre à la flamme, grandie sous le vent, palpitante ! Elle aussi sembla disparaître, mais d’un bond, je la rejoignis ! Je la repêchai dans le brasier qui l’eût dévorée, et je la rapportai, les yeux brûlés, à moitié morte… »

— Brave et courageuse créature ! — fit la marquise émue, ne pouvant s’empêcher d’interrompre Marigny, tant son émotion était sincère !

— Dans mes bras, — reprit Marigny, — elle s’était toujours ranimée. Elle s’y ranima encore une fois. Mais en vain je voulus la tirer de ce cruel spectacle. En vain essayai-je de la déposer dans la voiture qui attendait. Elle s’obstina à rester là jusqu’au matin. Le jour la vit, sur les débris éteints et fumants du bûcher, ramasser pieusement les cendres qui naguères avaient été sa fille. Un souvenir de l’Espagne, une impression de son passé, les lui fit porter le lendemain au couvent des Carmélites de Trieste, qui les déposèrent en terre sainte. Après la femme, reparaissait l’Espagnole. Seulement, si elle céda à l’empire de quelque croyance retrouvée, au jour du malheur, à un des replis de son âme, elle n’en éprouva point d’adoucissement à ce qu’elle souffrait. Elle demeura bien longtemps dans une douleur cruelle et farouche. Quand elle fut épuisée de hurlements et de sanglots, elle tomba dans une stupeur morne. Moi qui l’aimais d’un amour attisé par elle, j’avoue que l’égoïsme de ma passion s’épouvanta de la profondeur de sa peine. Je tremblais qu’elle ne tuât l’amour dont j’étais altéré encore. Marquise, j’avais tort de trembler. Cet amour résista autant que le mien. La mère oublia dans mes bras l’enfant arraché à sa mamelle. Vellini était plus maîtresse que mère. Elle était si complètement organisée pour la volupté, qu’il la lui fallait toujours, même le cœur brisé par l’angoisse. Elle s’y rejetait avec une avidité vorace et sombre, et comme toujours depuis que nous vivions ensemble, elle me la faisait partager,

« Nous voyageâmes quelque temps après la mort de notre fille, mais le mouvement extérieur des voyages ne pouvait guères distraire Vellini, devenue sinistre de tristesse. Ne vous l’ai-je pas assez dit, marquise ? le monde extérieur n’existait pas pour elle. Il n’y avait que moi seul qui l’arrachât à l’idée dévorante de la perte de notre chère enfant. Pour l’oublier, elle se replongeait un peu plus avant dans cet amour, du fond duquel elle eût méprisé la colère de Dieu. Seulement, quand elle sortait de ses enivrements appelés sans cesse, dussent-ils faire mourir, c’était pour rentrer pâle, épuisée, dégoûtée, languissante, dans la pensée qui la déchirait. Moi qui souffrais de toutes ses souffrances, moi qui épousais toute son âme, j’essayais souvent de lui parler le langage bon aux cœurs brisés ; mais le sien, plus fier, n’était ouvert à aucune consolation. Son chagrin la rendait hautaine, plus capricieuse, plus despotique. Elle me repoussait et me blessait en me repoussant. La colère, si prête à jaillir de toute passion sincère, me prenait et appelait la sienne. L’injustice des êtres aimés fait tant de mal ! Des scènes cruelles avaient lieu alors… Ah ! si je l’avais moins aimée, j’aurais pu me dompter peut-être ; mais je l’aimais tant que c’était impossible ! Je la retrouvais tout ce qu’elle avait été au début de notre amour. Elle me paraissait dure, entêtée, folle, tout ce que j’avais exécré déjà, et l’idée qu’elle était tout cela, et que pourtant elle était la maîtresse absolue de mon âme, qu’elle avait la puissance de soulever mon âme, me rendait insensé à mon tour et presque féroce. Je lui disais de ces mots amers, aiguisés, empoisonnés par la haine ; car en ces moments-là je la haïssais !… J’apprenais à quel point, dans les malheureuses âmes humaines, la haine est voisine de l’amour ! J’allais jusqu’à souhaiter sa mort, affreux délire ! et certainement je l’aurais tuée, si j’avais eu une arme aux mains. Une autre femme, sûre de son empire, qui aurait vu, comme elle, à quel degré elle pouvait m’égarer, en eût peut-être été touchée et m’eût désarmé par un mot, par un geste, par un de ces défis qui ont tant de grâce, parce que la certitude d’être aimée y brille et les dicte ! Mais elle, non ! Elle semblait au contraire se replier davantage sur soi-même, tendre davantage en avant son front proéminent, noir, abruti, ténébreux, fermé à tout, à l’amour, à la pitié, à la raison, à tout ce qui régit les créatures sensibles et intelligentes ! Pour ne pas me porter à quelque excès funeste, je m’éloignais, je la quittais, épuisé de rage, abattu, démoralisé ! Je me promettais une longue rancune… et, quand je rentrais, la voyant la même, froncée, silencieuse, vindicative, froide pour rallumer ma colère, mettant dans la cruauté de sa bouderie la profondeur d’une vendette corse ; quand je me disais qu’après tout, j’étais l’homme, c’est-à-dire le plus fort des deux, celui qui devait revenir de plus loin et pardonner le plus vite, je lui prenais ses tempes muettes dans mes deux mains, il fallait que je la rejetasse dans l’abîme sans fond des caresses, pour qu’elle y perdît ses ressentiments !

« Et elle les y perdait, marquise ! Toute cette haine se fondait dans ce feu… Mais un jour ou l’autre, l’amour vient à mourir dans ces jeux terribles. Il tombe mutilé dans ces batailles de deux cœurs ; il se relève quelque temps pour tomber plus mutilé encore, mais, un jour, il ne se relève plus. Marquise, on n’analyse pas près de sept années, heure par heure, et d’ailleurs j’ai hâte d’abréger ce récit que vous m’avez demandé. Fut-ce uniquement la bizarre amertume que la mort de notre enfant versa dans l’âme de Vellini qui fut fatale à notre amour, ou le temps fit-il seulement son travail ordinaire dans nos cœurs ? Toujours est-il que la passion d’abord éprouvée, la passion exclusive, absorbante, commença bientôt de faiblir. Nos caractères, après s’être touchés si rudement, s’envenimèrent. Nous vîmes en dehors de nous, au delà de cette intimité qui allait ne plus nous suffire, une vie, un intérêt, des jouissances auxquelles nous n’avions pas pensé jusque-là. Depuis deux ans, surtout, et pendant la grossesse de Vellini, cette disposition de fatigue et d’aspiration ennuyée vers un changement quelconque s’était marquée davantage. Aujourd’hui, elle éclatait autant en Vellini qu’en moi. Mais femme, elle n’en convenait pas vis-à-vis d’elle-même ; car les femmes ont peur et le cœur leur défaille quand il faut jeter la dernière pelletée de terre sur un amour expiré et dire comme Pascal : « En voilà pour jamais ! » On n’aime plus qu’on s’embrasse encore, qu’on n’ose avouer qu’on ne s’aime plus. Nous étions revenus à Paris, plus lassés de nous, l’un et l’autre, que d’avoir si longtemps voyagé. Quant à moi, surtout, je ne rapportais pas une illusion sur le compte de cette femme qui en avait empli mon âme. L’avais-je admirée autrefois ! Maintenant, je voyais ses défauts sans compensation. Je ne les admirais plus et j’en souffrais. Vous le savez, marquise, dans les commencements de notre amour, j’avais parfois trouvé charmant tout ce qu’elle avait d’intraitable. Elle me donnait les plaisirs d’imagination que recherchent les poètes et les anxiétés aimées des joueurs. Avec elle et subjugué comme je l’étais, je me sentais bondir au cœur un peu de l’émotion avec laquelle joutait l’âme de Jean Bart quand il allumait fièrement sa pipe sur un tonneau de poudre défoncé. À chaque minute qui passait, à chaque baiser, j’avais à craindre une brouillerie éternelle, car je ne dominais pas assez cette capricieuse tête de fer pour qu’elle ne s’arrachât pas à ce qu’elle appelait quelquefois mon joug. J’avais entendu parler à des officiers français du genre de bonheur qu’ils goûtèrent, lors de la guerre de 1809, en Espagne, dans les bras de ces Espagnoles acharnées qui, la veille, leur envoyaient des balles, et qui devaient leur en envoyer le lendemain… À présent, j’étais blasé sur ce genre d’émotion. Je n’y étais plus accessible. D’un autre côté, pendant longtemps aussi elle avait été jalouse, et son extravagante jalousie avait produit les luttes les plus vives entre nous. J’avais contemplé bien souvent avec un plaisir orgueilleux et tendre ces absurdes illusions d’un être adoré à qui je pouvais, sans mentir, jurer et répéter, que j’étais fidèle. Maintenant, ces jalousies m’irritaient sans m’intéresser. Ah ! c’était la fin de notre amour, marquise ! Mais le croiriez-vous ? de cet amour expirant, il restait quelque chose de vivant encore. Ce qui périt le premier chez les autres, devait en nous ne pas mourir. Par une prodigieuse exception à la règle commune, ce qui subsistait autant qu’à l’origine de notre liaison, c’était l’influence embrasée qui nous enveloppait toujours, malgré le détachement de nos âmes. Ni la lutte de deux volontés qui s’exaltaient en se résistant, ni les blessures faites l’un à l’autre, ni l’imagination déprise de tout ce qui l’avait charmée, ni la possession incontestée qui tue plus d’amours que le désespoir, rien n’avait détruit cet inexplicable empire dont le secret n’était pas dans nos cœurs. Éternellement, nous sentions sur nous les mailles de flamme de l’invisible réseau. Il y avait là plus que les impressions du passé, ces souvenirs et ces habitudes, merveilleux anneaux de toutes les chaînes de la vie. Il y avait là… que sais-je ? J’ai parfois pensé à un phénomène que la science seule devait expliquer. La fierté d’un homme essuie comme elle peut les âpres rougeurs de la honte. Marquise, j’étais honteux de cela. Quand j’étais loin de Vellini, je me reprochais cette faiblesse. Je me promettais de résister davantage à des désirs que l’amour ne consacrait plus. Mais sa présence emportait mes résolutions dans ce torrent de brûlantes effluves qui s’échappaient de ce corps tant de fois étreint, source de voluptés inépuisables ! Je l’ai vu souvent… même alors, quand l’amour blessé ne sauvait plus l’indignité de nos violences, au sortir d’une scène acharnée (et pour les motifs les plus frivoles), elle s’en venait tourner autour de moi avec son regard luisant et étrange et ses mouvements de jeune jaguar, et nous recommencions d’oublier dans une impérissable ivresse que nous avions depuis longtemps, hélas ! cessé de nous aimer !

« C’est à cette toute-puissante présence que je résolus d’échapper. Dans le monde, au club, avec mes amis, je me retrouvais tout entier. Je me reconquérais homme ; je jugeais nettement ma situation ; je la dominais. Elle m’impatientait et m’humiliait également. Ce n’était plus à mes yeux qu’un mauvais ménage, avec la faculté de divorcer. Je me serais moqué de moi-même, si je n’avais pas usé de cette faculté.

« — Écoutez, Vellini, — lui dis-je un soir, le soir d’une journée qui avait été assez douce, car je ne voulais pas qu’elle se méprît et qu’elle pût croire à une décision irréfléchie et colère, — voilà plus de six ans que nous vivons ensemble comme mari et femme. Partout où je suis allé, je vous ai emmenée avec moi. Vous avez été autant mon compagnon que ma maîtresse. À ces six ans d’une pareille vie, dans ce tête-à-tête incessant, notre amour a dû mourir sous l’excès même de son bonheur. Vous le savez bien, vous qui, avant de m’aimer, connaissiez déjà les passions, et qui, élevée librement au soleil d’Espagne, avec du sang Mauresque plein les veines, n’avez eu jamais dans la tête ces idées d’un amour éternel qui créent, malgré la nature, de faux devoirs de cœur aux femmes… Notre amour était mortel comme tous les amours, et nous avions pris le moyen de le tuer plus vite par ces accablantes jouissances, toujours cherchées et toujours mises à la portée de notre main. La passion qui nous transportait a fait de nous de vrais sauvages. L’intimité a été la hache avec laquelle nous avons abattu l’arbre pour manger le fruit. C’est maintenant contre nous que nous l’avons tournée. Pourquoi ne pas nous épargner ces cruelles et fréquentes blessures, et puisque nous ne sommes plus heureux ensemble, pourquoi ne pas nous séparer ?

« Elle m’écoutait avec cette impassibilité qui rend toute pitié inutile. Elle était assise — je me le rappelle comme si c’était hier — contre le piédestal d’un vase de marbre rose que j’avais rapporté de Venise. Elle fumait languissamment son cigare, la bouche muette, les yeux nonchalants, les bras entre-croisés sur sa poitrine de jeune Dieu antique, la tête penchée sur son épaule couverte du flot de chenille écarlate qui ruisselait d’un bonnet grec, posé avec crânerie sur son front bombé et qui lui donnait l’air d’un Icoglan encore plus que d’une Odalisque. Je m’efforçais de plonger et de voir en son âme, mais ni pâleur ni rougeur ne traversa sa peau orange. J’eus peur cependant d’être trop dur pour elle et j’ajoutai :

« — Si notre enfant avait vécu, Vellini, c’eût été un lien indissoluble. Je ne parlerais pas de nous quitter. Mais Dieu lui-même semble avoir pris soin de nous rendre libres. Rien ne nous fait plus un devoir de rester les mains unies, lorsque nos cœurs se sont détachés.

« — Quand vous voudrez, je partirai, — dit-elle.

« Sa fierté contenait sa violence.

« — Non, — repris-je, — pas ainsi, pas quand je voudrai. Je vous prends pour juge de ce qu’il faut faire. Est-ce que cette vie agitée, tourmentée, tour à tour opprimée et oppressive, peut remplacer la vie que nous avons savourée six ans ?… Vous êtes une âme trop passionnée et trop grande pour accepter cela, Vellini. Avec les exigences de votre caractère, la fougue de cœur que je vous connais, vous ne pouvez vous ravaler jusqu’à ce mariage au petit pied, sans dignité et sans amour.

« Je cessai de parler. Ce que j’avais dit ne pinçait pas la fibre cachée qui, d’ordinaire, tressaillait en elle, comme la poudre éclate.

« Elle garda sa pose molle et son regard plein de morbidezze.

« — Quelle est la femme du monde, Ryno, — dit-elle, — qui demande que vous ne viviez plus avec Vellini ?

« — Ah ! il n’y en a pas ! — répondis-je avec une émotion qui lui donna un beau sourire, car elle venait de m’insulter presque autant qu’elle-même par ce soupçon que je dissipais. — J’aimerais une femme comme je vous ai aimée, Vellini, que je ne vous sacrifierais pas à sa vanité ou à sa haine. Ces six ans ont laissé un sillon d’or dans ma pensée, et jamais personne ne m’en flétrira le souvenir.

« — Je ne le croyais pas non plus, — dit-elle en me tendant la main. — Pardonnez-moi ce mot que je ne me repens pas d’avoir dit pourtant, puisqu’il vous a fait me donner une telle assurance.

« Je lui pris la main et je m’assis près d’elle sur l’espèce de causeuse qu’elle occupait.

« — Nous ne nous aimons donc plus ? — dit-elle d’une voix et d’un air sombres.

« — Ma pauvre enfant, — lui répondis-je, — vous le savez aussi bien que moi que nous ne nous aimons plus ! C’est écrit jusque sur votre front. L’ennui vous accable. Rien ne vous tire de dessous… Moi, je sors (autrefois je ne sortais pas ainsi), je dépense mon activité dans les mille soins de la vie d’un homme. Mais vous qui restez seule à la maison, je vous retrouve un peu plus accablée, un peu plus morne à mon retour qu’à mon départ. Quand je rentre, vous ne m’interrogez pas sur mon absence. Autrefois, vous étiez inquiète, défiante, jalouse. Maintenant, non. S’il y a entre nous des violences, ce n’est plus que pour des motifs en dehors de l’amour. Contradictions qui se rencontrent dans toutes les existences partagées ! C’est douloureux et c’est vulgaire, comme tout ce que la passion n’anime et ne consacre plus !

« — Es verdadero ! — répondit-elle avec une triste effusion.

« — Eh bien, — repris-je, — séparons-nous ! C’est le seul moyen d’en finir noblement avec ces misères. Vous avez toujours été sincère. Vous ne ressemblez pas à votre sexe. Vous n’êtes point une créature faible qui ment. Séparons-nous ! nous resterons amis. Si nous aimons d’amour encore, cela ne nous empêchera point de nous donner la main comme maintenant, sans crainte et sans honte. Nous ne nous serons jamais trompés.

« Marquise, j’avais enfin trouvé la fibre, la fibre immortelle ! Cette façon ouverte, hardie, presque chevaleresque de se séparer, tenta cette âme vaillante et vraie. Un généreux éclair sortit de ses yeux indolents.

« — Vous dites bien ; quittons-nous, — s’écria-t-elle. — Je partirai demain, Ryno.

« Le singulier enthousiasme qui la fit se redresser près de moi, vibrante et vivante, lui attachait comme un bandeau d’étoiles autour de son bonnet grec écarlate. Elle retrouva un de ces moments d’éclat subit et fascinateur qui la font ce qu’elle est, marquise : une femme d’un prestige incompréhensible à qui ne l’a pas vue ainsi, à qui, comme vous, ne la connaît pas. Elle rejeta son cigare avec un geste d’une résolution presque sublime, et elle l’éteignit sous son pied, comme si c’eût été la dernière torche de l’amour qu’elle eût éteinte.

« J’eus un tort, marquise, mais je l’admirais ; l’admiration pétillait encore sur les ruines et les cendres de l’amour et allait en faire ressortir un jet de flamme étouffée et morte. J’eus tort, je m’en confesse à vous, mais je ne pus m’empêcher de lui dire :

« — Je voudrais te sculpter comme te voilà, Vellini !

« Certainement, je le lui disais comme le lui eût dit un artiste, mais que faut-il pour réveiller l’instinct tentateur qui dort si peu au cœur des femmes ?… Avec Vellini plus qu’avec personne, avec ce naturel ardent, ignorant et presque sauvage, tout accent idolâtre appelait la caresse. Le vertige nous reprit, nous roula aux bras l’un de l’autre, et le cœur plein de la ferme résolution de nous quitter, nous ressuscitâmes encore, sans l’amour, la plus folle des heures de notre amour, les éperduments devant lesquels les plus beaux sentiments de la vie peuvent se tenir vaincus par des sensations. Comme la veuve du Malabar qui se brûle avec ses trésors sur le bûcher de son mari, nous nous engloutîmes dans cette dernière et flamboyante heure de plaisir ! Au moment de nous séparer, nous jetâmes au Passé cet adieu brûlant ; nous bûmes à son honneur cette dernière coupe. »

— C’était le coup de l’étrier ; — interrompit la marquise avec l’audace d’une vieille d’esprit qui marcha sur un talon rouge. — Quand Bassompierre quitta la Suisse, il but dans sa botte à l’écuyère à la santé des Treize Cantons. »

X

LES NŒUDS INCESSAMMENT REFAITS

(Suite d’une variété dans l’amour)


Ryno de Marigny ne put s’empêcher de sourire à la réflexion de madame la marquise de Flers. Le jour commençait à introduire ses blancheurs dans l’appartement et à lutter autour de la lampe qui éclairait le boudoir.

« — Voici le jour ! — dit-il en le lui montrant. — Je crains que vous ne soyez fatiguée, marquise.

— Non ! — répondit-elle. Et réellement son visage était aussi ferme, son œil aussi lucide, sa physionomie d’une attention aussi animée qu’au commencement du récit de M. de Marigny. En s’accoudant au bras du fauteuil, en se ployant pour mieux écouter, elle n’avait pas même affaissé les plis gracieux d’une robe qu’elle faisait bouffer avec la supériorité des grandes dames d’autrefois, et son rouge n’était pas tombé.

« Dites encore, mon ami, — ajouta-t-elle. — On ne dort plus à mon âge, et j’ai passé bien d’autres nuits à une époque où je dormais. De longues histoires au coin du feu, ce sont les bals de la vieillesse.

— Le lendemain, — continua donc M. de Marigny, — nous étions séparés. Vellini prit un appartement rue de Provence, qu’elle a toujours gardé depuis. Je lui avais dit que nous resterions amis. Je lui prouvai que j’étais le sien en me chargeant de ces soins matériels qui répugnaient tant à sa paresse méridionale. Je m’estimais heureux de lui être utile, et je me promis bien d’étendre sur elle, tout le temps qu’une nouvelle liaison ne lui offrirait pas un appui, une protection habilement cachée qui n’alarmerait pas son orgueil. Dans les premiers instants de cette vie nouvelle que nous avions adoptée, je la vis chaque jour et même plusieurs fois par journée. Je cherchais à lui épargner l’ennui de la solitude. J’avais les mille délicatesses d’un homme qui n’aime plus, mais au cœur duquel il est resté une profonde reconnaissance pour un bonheur longtemps goûté. Nous fûmes plus ensemble, Vellini et moi, que nous n’y avions été depuis des années. Je la conduisais au spectacle. Je me promenais à cheval avec elle. Mes élégants amis, qui jetaient toujours un peu leurs maîtresses par les fenêtres quand ils en étaient dégoûtés, se moquèrent de moi et de cette séparation sentimentale. Je les laissai railler et je continuai d’accomplir, vis-à-vis de cette femme qui avait quitté son mari pour me suivre, ce que je croyais des devoirs.

« — Mon cher, — me disaient-ils parfois, — tu ne te dépêtreras jamais de cette femme. Tu ne crois plus l’aimer : tu l’aimes toujours. » — Moi, marquise, j’étais parfaitement sûr du contraire. J’étais revenu à ma vie de garçon avec un sentiment de joie trop complet pour douter une minute de l’entière reprise de moi-même. Un captif à qui on ôte ses chaînes n’est pas plus soulagé que je ne l’étais. La sensation de la délivrance me rafraîchissait divinement la pensée, quand je pensais que je n’avais pas refait avec une maîtresse ce triste roman d’Adolphe qui est une si fréquente histoire. Vellini convenait elle-même, sans en souffrir, que nous ne nous aimions plus. Elle était calme comme moi, comme une âme qui a pris son parti et qui ne veut plus s’abuser. Elle ne demandait pas follement à son cœur ce que son cœur lui eût refusé. Mais, fille d’une terre superstitieuse, âme frappée d’une sombre manie, l’amour pour elle avait beau mourir, le bonheur qu’il avait donné devenir impossible, l’existence se scinder et aller par des côtés différents, elle croyait que toujours nous reviendrions, fût-ce du bout du monde, des quatre points cardinaux de la vie, échouer fatalement dans les bras l’un de l’autre, comme sur un double écueil : « J’ai bu de ton sang, — disait-elle ; — tu as bu du mien. C’est là un charme auquel croyait ma mère. De l’influence terrible et sacrée de cette communion sanglante, nous en avons pour jusqu’à la mort… » Je l’écoutais me dire ces choses avec un sourire incrédule. Mais tout, avant et même depuis la séparation consommée, ne semblait-il pas donner raison à ces superstitions que je méprisais ? Nous vivions comme un frère et une sœur ; mais certains troubles passaient encore, comme une ventilation de feu, à travers cette fraternité qui eût dû être si chaste et si forte, puisqu’elle venait après les expériences de l’amour. Elle n’était jamais pour moi comme une autre femme. Quand nous causions avec le plus d’indifférence, la fumée de son cigare ne passait point de ses lèvres distraites près des miennes sans y ramener les vieilles soifs connues. Et quand, au Bois, descendue un moment de son cheval, elle appuyait son pied sur ma main pour remonter en selle, ce pied possédé, aimé, dévoré de baisers pendant six ans, laissait pour toute la journée une empreinte chaude là où il s’était posé, et alors, en ces instants-là, il semblait que les quelques gouttes de son sang mêlées à mon sang se soulevassent au fond de mes veines et y roulassent, comme si elles eussent voulu retourner impétueusement à leur source !

« Lorsque j’eus bien établi la señora Vellini dans la rue de Provence, et que je la crus suffisamment accoutumée à sa vie nouvelle, je m’en occupai beaucoup moins. Quelques-uns de mes amis, devenus les siens, la virent davantage et l’entourèrent d’un cercle plus étroit qu’il ne l’avait été jusque-là. Ce devait être. Quand elle vivait chez moi, quand elle était si publiquement, si officiellement ma maîtresse, c’était avec moi qu’il fallait compter. Elle m’appartenait trop pour qu’on ne mesurât pas la portée des hommages qu’on lui offrait. Je n’avais pas été jaloux, il est vrai. Sûr de son cœur, dans lequel je lisais, sachant comme elle était sincère, je n’avais jamais montré à mes amis ces revêches défiances de possesseur qui avilissent l’homme et ne sauvent pas la fidélité de la femme. Mais la convenance avait tout naturellement posé entre elle et eux une noble réserve. À présent, cette réserve n’avait plus besoin d’exister, au même degré du moins. Vellini reprenait une position indépendante. Vis-à-vis des autres, elle ne devait plus son affection à personne. Elle pouvait disposer entièrement d’elle-même. Parmi les jeunes gens qui lui avaient toujours fait une cour assidue, ceux qui l’aimaient réellement étaient plus libres dans l’expression de leurs sentiments. Je voyais tout cela avec plaisir. Je me disais que c’était là des intérêts pour elle ; et, soulagé de son avenir, je me replongeais dans le monde, dans le jeu, dans les excès qu’elle avait interrompus et remplacés, elle, mon seul excès, ma seule folie pendant six ans !!! Comme on pouvait supposer qu’elle tenait encore à moi, car la vanité d’un amour qui a duré longtemps est le dernier lien qui en reste, je ne doutais pas que les hommes qui la désiraient ne la missent au courant de toutes mes démarches, espérant profiter d’un dépit qu’ils auraient fait naître dans cette âme violente ; mais si cela fut (et Vellini me l’a dit depuis), je ne pus vers cette époque m’en apercevoir à son humeur ou à sa façon avec moi. Elle me recevait toujours avec la même familiarité tranquille et hardie qui attestait éloquemment notre passé. Quand mes amis me lançaient quelque nom de femme dans une plaisanterie, elle écoutait ces allusions comme si elle n’eût pas dû en être atteinte.

« — Pourquoi donc me dites-vous qu’il aime madame de Solcy ? — répondit-elle un jour à l’un d’eux devant moi. — N’est-il pas libre ?… Croyez-vous que je sois jalouse ? Nous ne sommes plus que des amis, Ryno et moi. Il a le droit d’aimer qui bon lui semble, comme moi de vous aimer vous-même, — ajouta-t-elle avec une cruelle impertinence, — si je le pouvais.

« Je quittai Paris pour quelque temps. J’allai aux îles Hébrides avec cet Écossais qui eut tant de succès dans le monde cette année-là, ce Douglas de Kilmarnock, si célèbre par l’originalité de son esprit et de sa danse, et dont vous devez vous souvenir. Pendant mon absence qui dura près de six mois, on m’écrivit de Paris. On me mandait que la señora Vellini avait pris un amant et on m’en racontait l’histoire. Très certainement, le sentiment qui dictait cette nouvelle à messieurs mes amis était une de ces amabilités que La Rochefoucauld a classées dans son chapitre de l’Amitié, mais dans la position que je m’étais choisie, une telle nouvelle ne devait-elle pas être ce que je désirais le plus ?…

« Nous ne nous étions point écrit, Vellini et moi ; moi, par calcul, car mon dessein était de rompre entièrement avec un passé qui n’était fort que quand nous étions réunis ; elle, parce que paresseuse comme toutes les femmes de son pays méridional, et, d’ailleurs, emportée par les sensations de la minute actuelle, elle n’avait jamais aimé d’écrire, cette froide manière de phraser l’amour des femmes de France, dont elle se moquait. Excepté ce qu’on me mandait sur son compte, c’est-à-dire le choix extérieur d’un amant (c’était ce comte de Cérisy qui m’avait assisté dans mon duel avec sir Reginald Annesley), j’ignorais la vie qu’elle avait menée pendant que j’étais en Écosse. Seulement, et toujours d’après quelques lettres d’observateurs médisants, ce devait beaucoup ressembler à celle dont elle avait vécu à Séville avant son mariage avec le baronnet anglais. Vous le voyez, ma chère marquise, je ne vous la fais pas meilleure qu’elle n’est. Je vous dis hardiment les choses. Toute autre que vous pousserait les hauts cris et nierait qu’on pût s’intéresser à une pareille créature…

— À qui le dites-vous ! — répondit la marquise. — Nous en sommes à la pureté quand même. Les ultra-politiques ont passé dans les mœurs. N’ai-je pas entendu l’autre jour une de nos plus belles duchesses traiter de fille mademoiselle de Lespinasse parce qu’elle avait eu deux amours ? « Une femme comme il faut, » nous dit-elle en regardant mélancoliquement la corniche de son salon, « n’en a qu’un seul et elle en meurt. »

Mme la marquise de Flers, l’Érigone des soupers mythologiques de la comtesse de Polignac, répéta cela avec un comique si naturel, que M. de Marigny, par ses mœurs un peu du dix-huitième siècle, se mit à rire de la parodie des hautes prétentions du dix-neuvième qu’il avait souvent vues se gendarmer contre lui dans la personne de ses duchesses.

Mais comme le commérage n’est jamais très loin dans une femme d’autant de monde que Mme la marquise de Flers :

« C’est donc votre Malagaise — reprit-elle — qui a ruiné ce pauvre diable de Cérisy ? »

— Peut-être bien, — répondit Marigny, — car c’est une femme à qui, lorsqu’on la possède, on voudrait, comme ce lord célèbre du siècle dernier : donner les étoiles, si elle s’avisait de les regarder avec plaisir. Or, les étoiles coûtent un peu cher. Mais ce que j’affirmerai sur mon honneur et sur ma vie, c’est que si elle a ruiné Cérisy, ça a été sans rien lui demander, pas même un éventail.

« Quand je revins d’Écosse, — continua Marigny, — j’étais, à ce qu’il me semblait, si bien détaché d’elle que je restai à Paris quelques jours sans la revoir. Je me demandais même si je ne ferais pas mieux de ne point retourner rue de Provence. Mais je me dis que si je n’allais pas chez elle, elle viendrait immanquablement chez moi ; que je connaissais trop du monde qu’elle voyait pour ne pas la rencontrer un jour ou l’autre ; qu’enfin c’était une noble fille qui comptait sur mon amitié ; et, décidé par tous ces motifs, j’allai un soir lui apprendre mon retour.

« Je la trouvai sur son balcon en pierre, sculpté à la Mauresque, au-dessus duquel elle avait arrangé avec beaucoup de goût une mystérieuse tendetta de coutil rose. Ce balcon était pour elle comme une patrie. Des jasmins d’Espagne s’y épanouissaient avec d’autres fleurs des pays chauds, et le bruit des voitures, diminué par la distance et dispersé dans les airs à la hauteur de cet étage, la faisait peut-être rêver, du fond de sa tendetta embrasée et dorée par les feux du soir, au murmure de la Méditerranée, sur le rivage de Malaga !

« Elle ne m’entendit point venir. Les tapis épais du salon, dont la porte vitrée était restée ouverte, avaient assoupi le bruit de mes pas. J’allais la surprendre. Cachée par l’étroit dossier d’une chaise très basse, je ne vis d’elle tout d’abord que sa coiffure, — une de ces coiffures qui m’avaient le plus affolé, quand je l’aimais. C’était ce qu’on appelle une Grecque, du nom des femmes qui l’ont inventée. Seulement, au lieu de l’aiguille d’or des filles de Zanthe, elle avait passé à travers la torsade lustrée de ses cheveux noirs un poignard nu, sans autre ornement que l’éclat de son pur acier. Tout à coup, ses petites mains saisirent ce poignard et le détachèrent. L’ancien battement de cœur que cette Circé de l’imprévu m’avait donné pendant sept ans, me reprit. Je m’approchai, ignorant ce qu’elle allait faire. Mais elle se mit tranquillement à tracer avec la pointe du poignard je ne sais quels indéchiffrables caractères sur la rampe en pierre du balcon.

« Je prononçai un mot espagnol.

« — Ah ! — dit-elle, en se retournant avec un bond et un cri, — c’est toi, Ryno !

« Et elle se jeta à moi comme autrefois. Elle se suspendit à mon cou ; et comme elle tenait à la main le poignard de sa chevelure, la lame nue, par la pose de son bras ramené, se trouva naturellement couchée sur mon cœur.

« — Tu ne m’attendais pas ? — lui dis-je en l’embrassant.

« Elle était plus jaune et plus maigre que jamais. Ses yeux brûlaient dans leur orbite cernée. Ses bras nus me pénétrèrent d’une chaleur mate à travers mes vêtements.

« — Ô Dieu ! tu brûles, tu as la fièvre, tu es malade ! — lui dis-je.

« — Je ne sais pas, — répondit-elle, — mais je m’ennuie.

« — C’est peut-être ce balcon et ce jasmin d’Espagne — repartis-je — qui te donnent le mal du pays ?

« — Tiens ! — reprit-elle avec explosion, — si c’était cela ! — Et tombant de mon cou sur la pointe de ses pieds chaussés de satin, elle se précipita sur les jasmins, les hacha de cent coups de poignard, en fit voler les fragments au-dessus de sa tête, renversa les jardinières et jeta deux superbes vases d’héliotrope, en porcelaine de Chine, par-dessus la rampe du balcon.

« — Tu es donc toujours la Vellini d’autrefois ? — lui dis-je en souriant de ces sensations impétueuses, — toujours la folle fille à qui rien ne doit résister ?

« — Ah ! c’est la vie qui me résiste ! — répondit-elle avec l’accent d’une tristesse tragique, frappant du pied et poignardant le vide autour d’elle. — Je ne sais pas ce que j’ai, mais je souffre… J’étais plus heureuse avec toi, Ryno.

« — Est-ce que Cérisy te contrarie, ma pauvre fille ?

« — Lui !!! — dit-elle. — Tu sais donc cela ?… Ils te l’ont écrit ? Oh ! non, il ne me contrarie pas, le pauvre garçon. Il m’aime avec une adoration d’esclave. Seulement son adoration m’ennuie. J’aimais mieux quand tu me détestais.

« — Tu ne te soucies donc pas de lui, ma chère enfant ?… — ajoutai-je.

« — Je l’ai aimé quinze jours, — dit-elle, — à m’imaginer que tu avais un successeur, Ryno. J’ai fait avec lui toutes les folies de passion ; puis, au bout de quinze jours, je me suis réveillée, froide, dégoûtée. C’était fini. Un rêve de plus à mettre à la pile de mes rêves !

« — Et tu ne l’as pas jeté — repartis-je — par-dessus la rampe de ton balcon, comme un de ces vases auxquels tu viens si prestement de faire prendre ce chemin ?

« — J’en avais presque envie, — dit-elle en riant, — mais, vois-tu ? il est si bon, si dévoué que la pitié m’a prise. Je n’ai pas eu le cœur de lui faire de la peine en le renvoyant. Je me suis laissé aimer par lui. La Pitié, — ajouta-t-elle avec une expression réfléchie, — voilà un sentiment que je ne connaissais pas ! Tu ne me l’avais pas appris, Ryno.

« Elle avait en me disant cela comme un si vif regret du passé, que j’en fus étonné et touché en même temps, dans un être d’ordinaire si peu rêveur. Elle était appuyée à la rampe du balcon, jonglant presque avec le poignard qu’elle jetait en l’air par la pointe et qu’elle recevait par la garde. Je m’étais assis sur la chaise basse qu’elle avait quittée et je cherchais à pénétrer le mystère de ses sentiments secrets dans son extraordinaire physionomie. Ses yeux d’aigle blessée tombaient d’aplomb sur moi.

« — Et toi, — dit-elle avec une profondeur presque envieuse, — es-tu heureux ?…

« — Et si je ne l’étais pas ? — répondis-je.

« — Ne trompe pas Vellini, — dit-elle. — Je sais tout aussi. Tu ne fais rien que je ne le sache, Ryno ! Ils croient toujours que je t’aime. Ils ont toujours peur que notre passé ne recommence, et pour l’empêcher, quand ils peuvent me blesser le cœur avec toi, ils n’y manquent jamais. On t’a écrit, n’est-ce pas ? que j’aimais Cérisy. Eh bien, on m’a dit, à moi, que tu avais suivi une femme en Écosse et que vous êtes revenus ensemble à Paris. Il y a dix jours que vous êtes revenus !

« — Cette femme dont tu parles, — répondis-je, — est une femme du faubourg Saint-Germain. Je l’ai rencontrée sur les bords du lac Lhomond. Elle voyageait avec son mari. Comme on se lie plus vite à l’étranger quand on s’y rencontre, nous avons échangé mille affectueuses politesses de compatriotes et nous sommes revenus ensemble à Paris. Ceci est très vrai… et très simple aussi, comme tu vois.

« Elle cessa de jongler avec le poignard.

« — Et tu n’es pas amoureux de cette femme ! — s’écria-t-elle. — Tu n’étais pas hier à l’Opéra avec elle ! Tu y étais, Ryno. C’est Vellini qui t’y a vu. Mais toi, dans la préoccupation de ta nouvelle maîtresse, tu n’as pas aperçu Vellini.

« Et déjà la violence de sa nature grondait en elle comme un tonnerre lointain à laquelle la mienne allait faire écho. Je le pressentais. Je trouvais injuste et bizarre que cette femme qui n’était plus aimée, qui avait pris un amant, me parlât comme une maîtresse régnante qui avait droit de s’irriter et de questionner. Il me semblait que cette Ellénore revenait d’un peu trop loin et un peu trop tard dans nos relations.

« — Et quand cela serait, après ? — repris-je. — Serait-ce la première femme que j’aurais aimée depuis que nous sommes séparés ? Pourquoi prends-tu donc ce ton-là, Vellini ?… Il faut que tu sois bien malade, ma pauvre enfant, pour devenir nerveuse comme une Parisienne.

« — J’ai tort, — dit-elle. Et elle se mit à pleurer. Mais les pleurs de Vellini ne tombaient point comme ceux d’une autre femme. C’étaient des larmes fières qui roulaient longtemps dans les cils, puis s’en allaient mourir silencieusement, avec une majesté désolée, vers les coins abaissés des lèvres tremblantes.

« La pitié dont elle me parlait il n’y avait qu’un instant, se saisit de moi à mon tour, et je l’attirai sur mes genoux pour essuyer ses yeux avec mes lèvres.

« Elle ne résista pas plus qu’une morte. Elle avait dans mes bras l’immobilité attentive du sauvage, et ses yeux plongeaient dans mon cœur.

« — C’est du sang aussi que des larmes ! — dit-elle avec une passion surhumaine, forte comme Dieu même, car elle me fit reculer jusque dans ce passé qui ne nous appartient plus et qu’elle ralluma. — Bois donc, Ryno ; bois donc ! bois toujours ! — répéta-t-elle en m’offrant avidement ses yeux et sa bouche. Elle avait raison, la superstitieuse femme qu’elle était ! Les larmes avaient le goût du sang déjà bu… Le charme opérait… Je la pris et je me sauvai dans le salon, l’emportant liée et tordue en spirale autour de moi, comme une couleuvre.

« Une heure après, elle me disait avec la conscience d’une force invincible :

« — Aime-la, si tu veux, Ryno ; aime-les toutes ; renie-moi pour ta maîtresse ; mais le sang, confondu dans nos veines, est plus fort que toi !

— C’était une explication de Zingari, — dit la marquise. — La vraie, c’est que malgré tout, vous vous aimiez toujours.

— Non, marquise, non ! — reprit Marigny, — au contraire ! J’en aimais une autre. Son coup d’œil ne l’avait point trompée, quand elle m’avait vu à l’Opéra. La femme rencontrée en Écosse m’avait entraîné par des qualités opposées à celles qui m’avaient captivé si longtemps. Elle avait toutes les saveurs exquises de la femme du monde, une aristocratie de beauté et de manières digne du grand nom qu’elle portait. Après Vellini, la fille basanée du toréador, cette patricienne blanche, blonde et languissante était d’un attrait singulier. C’était la fraîcheur bleuâtre des lacs purs, aux bords desquels je l’avais rencontrée, après les dévorements brûlants du désert. Elle ne m’appartenait pas alors, cette femme ; mais depuis, elle a été jugée compromise et avec un tel éclat, qu’il y aurait peut-être mauvais goût à moi de la nommer, si nous n’étions pas en tête-à-tête et si je n’étais pas dans quelques jours votre petit-fils…

— D’ailleurs, ce ne peut plus être — répondit la marquise de Flers — ni une fatuité, ni une indiscrétion. L’écusson des Marigny et celui des Mendoze sont écartelés à jamais par les Hérauts d’armes de la Médisance parisienne. On ne l’a guères ménagée, cette pauvre comtesse, cette héroïne de l’amour vrai. On lui a fait payer assez cher le noble tort d’avoir trop de cœur pour être habile.

— Oui, — dit Marigny avec tristesse, — elle a beaucoup souffert par moi ; et telle est la rigueur des sentiments involontaires, qu’il n’y a point de dédommagements à offrir pour les maux dont on fut la cause. On peut écraser une destinée sans avoir un tort à se reprocher, car ne plus aimer, c’est un malheur. Pourquoi cesse-t-on d’aimer une femme ? On attend encore l’homme de génie qui doit répondre à cette question.

« Je n’ai — ajouta le futur gendre de Mme la marquise de Flers — à vous parler de mon sentiment pour madame de Mendoze qu’en tant qu’il influa (car il y influa) sur mes relations avec Vellini. Autant qu’on pouvait voir dans cette âme qui désorientait le coup d’œil par le mouvement et par la profondeur, il me sembla que Vellini, qui convenait de ne plus m’aimer et qui avait un amant, redevenait jalouse comme au temps où nous nous appartenions aux yeux de tous. Il y avait d’autres femmes pourtant dont on lui avait dit ce qu’elle savait de madame de Mendoze. Mais, jusque-là, je n’avais pas observé que la pensée d’une femme, depuis notre séparation, eût assombri ou froncé son front soupçonneux. Cela pouvait être un de ces revirements soudains comme il y en a tant dans l’âme humaine ! Elle ne me faisait plus, il est vrai, des scènes furibondes comme autrefois, mais elle me montrait la rigidité amère et muette des caractères absolus. Elle était plus capricieuse encore qu’on ne l’avait jamais vue. Elle foulait aux pieds Cérisy. C’est sur lui que retombaient tous les éclats de son humeur. Témoin de ces injustices et d’ailleurs très préoccupé de ma belle comtesse, avec qui je perdais seulement pour la voir le temps qu’il est d’usage de dépenser avec les femmes du monde, je dis à Vellini que je m’abstiendrais de revenir rue de Provence.

« — Orgueilleux ! — s’écria-t-elle, avec un orgueil révolté du mien. — Tu t’imagines donc que je t’aime toujours et que je suis bien malheureuse ? Tu crois m’épargner en t’éloignant ? Tu te sauves de moi comme d’une maîtresse dont tu craindrais les persécutions ? Mais ne t’ai-je pas dit de l’aimer, ta comtesse de Mendoze ! Aime-la, Ryno. Qu’est-ce que cela me fait !…

« Et elle me disait cela, pâle, hâve, les joues marbrées de deux taches rouges, la voix faussée par la colère qui entr’ouvrait tout ce mépris. C’était encore une de ses puissances que cette dissonance entre ses passions et sa volonté, que cette indomptable vérité de son âme passant à travers toute cette force de dissimulation qu’elle m’avait si souvent montrée et qu’elle tenait du chef de sa mère, la fière duchesse de Cadaval-Aveïro.

« — Tu ne me crois pas, — reprit-elle, — tes yeux sont impies en me regardant ! Eh bien, mets ta main sur mon cœur et raconte-moi tes bonheurs avec ta nouvelle maîtresse, et s’il bat d’une pulsation plus vive, méprise-moi, Ryno.

« Elle avait dans les sourcils et dans les plis du sourire l’audace d’une femme qui eût jouté avec la foudre. Ce gant qu’elle me jetait, je le ramassai. Je ne l’aurais pas dû peut-être. Je n’aurais pas dû ouvrir à une ancienne maîtresse comme Vellini les secrets d’une intimité nouvelle ; mais quelque chose sans doute de plus fort que ma raison même retentit et flambe aux défis ! J’étais toujours le Marigny qui, défié dans un de ses voyages par cette Vellini qui me défiait encore, avais un jour valsé avec elle sur l’étroite et rase plate-forme d’une tour de trois cents pieds de hauteur. Je fis ce qu’elle me demandait. J’osai comme elle. Je lui mis la main sur le cœur, à travers le lacis du corsage ouvert par devant, et je lui racontai mon amour et mes bonheurs avec madame de Mendoze, dans cette langue enthousiaste et sensuelle qui allait si bien à ce que je savais de sa nature, enflammant mon récit davantage par le désir de voir clair dans son âme et de terrasser tout cet orgueil de Lucifer ; mais, sous mon récit et sous ma main, ce cœur altier resta immobile, comme s’il eût valsé encore au bord de la tour de trois cents pieds !

« — Tu peux donc revenir ! » — me dit-elle avec la joie d’une telle épreuve et le plus superbe de ses regards. — Et je revins. Oui, je revins, marquise ! L’espèce de pitié qu’elle avait excitée en moi qui la croyais jalouse, périt dans mon cœur et n’y reparut plus. Je revins attiré par la force de cette âme, qui ressemblait si peu à la coquetterie taquine et menteuse des antres femmes. L’amour était éteint, mais l’intérêt reparaissait sous une autre forme que l’amour. Elle m’avait aimé. Ne m’aimait-elle plus ? Tous les souvenirs de l’esclavage et de la curiosité m’obsédaient, me repoussaient chez elle. J’y allais en sortant de chez la comtesse. J’avais beau être amoureux, — et je l’étais vraiment ! je passais plus d’heures chez Vellini qu’à l’hôtel de Mendoze. Je ne sais pas comment elle s’y était prise pour ensorceler Cérisy ; mais je ne remarquai jamais qu’il fût jaloux de mes visites. Elle me parlait beaucoup de la comtesse. Elle ne comprenait pas une foule de choses dans cet amour de patricienne qui combat pour sa dignité, même en se livrant, ou qui la pleure après s’être livrée. Il y avait en madame de Mendoze mille nuances fines qui lui échappaient. Elle ne disait pas comme le monde, qui me trouvait trop aimé de cette femme ; elle disait, elle, que cette froide comtesse ne m’aimait pas assez et qu’elle ne savait pas aimer. Hélas ! elle m’a aimé au contraire au point de se perdre ; mais la fille du toréador appréciait mieux les transports de l’amour que ses dévouements. Quand, interrogé avidement par elle, je lui disais les chastes et sublimes abandons avec lesquels cette tendre femme, qui me sera toujours sacrée et qu’elle accusait de froideur, tombait sur mon cœur et dans mes bras, un pli de mépris crispait ses lèvres : « Tiens ! cela vaut mieux, » disait-elle avec un emportement de vanité étrange et d’ardeur désordonnée, et elle collait cette lèvre méprisante à mes lèvres, avec une passion toujours prête et si souveraine, que je m’indignais pour la femme aimée de l’empire de celle que je n’aimais plus.

« Marquise, ce merveilleux empire qu’elle croyait le talisman du sang bu ensemble et qui n’était pas seulement le talisman des souvenirs, dura plus que mes liens avec madame de Mendoze. Quand ces liens furent brisés, il continua de subsister. Les quelques années écoulées entre ma rupture avec la comtesse et la rencontre dans le monde de votre Hermangarde, ont été remplies par ces succès faciles qui ont à peine un lendemain. Aucun ne devait, ne pouvait affaiblir ce que l’amour n’avait pu détruire, et Vellini resta pour moi ce qu’elle était. Elle aussi, elle eut des caprices, de ces brusques révolutions d’imagination et de cœur, dont le monde dit un mal si cruellement superficiel, car elles sont la conséquence de certaines natures passionnées et puissantes. Elle se brouilla avec Cérisy ; mais l’expérience justifia pour elle l’idée qui l’avait tant saisie : que nous devions toujours nous revenir. Elle a maintenant le fanatisme de cette croyance. Seulement, ne pensez pas, chère marquise, que cette conviction la rende heureuse. Son âme fière s’en soulève parfois indignée. Pendant mon amour pour la comtesse de Mendoze et depuis, elle a essayé, à plusieurs reprises, de rompre cette chaîne qu’elle avait d’abord dite infrangible. Elle voulait être toute à ses nouveaux amours ; mais l’ennui, le vide, le passé, — que sais-je ? — me la rejetaient désolée, accablée, niant qu’elle m’aimât, mais recommençant d’étaler avec un sombre orgueil la chaîne qui avait résisté aux efforts de son désespoir ! Quand, plus fort qu’elle, parce que je suis homme, je l’avais quittée après quelque nouveau déchirement, me promettant de ne plus revenir, un soir je la trouvais chez moi qui m’attendait. Elle ne se tordait pas à mes pieds, elle ne me suppliait pas ; elle ne me demandait pardon ni de ses violences, ni de ses inégalités, ni de ses tristesses, ni de tout ce qui m’avait blessé et fait fuir. Mais, avec la conscience tranquille d’un être qui se croit l’instrument du destin, elle avait une façon de me prendre par la main et cette façon était si pleine de la brûlante domination du passé, qu’elle me remmenait !

« Marquise, il faut en finir. Telle a été notre vie pendant dix ans. Le monde n’a vu que la surface d’une intimité qu’il ne s’expliquait pas. J’ai cherché à vous en faire voir le fond. Quoique j’aie passé sur bien des scènes, sur bien des détails que j’ai tus par respect pour vous, — et pour nous aussi, — et qui sont, hélas ! le dessous de cartes de presque toutes les intimités, j’en ai dit, j’en ai montré assez à votre experte sagacité pour que vous compreniez à quel point notre liaison fut agitée. Le monde l’a mesurée à toutes celles que l’habitude consacre, après que l’amour qui les forma n’existe plus. Vellini recevait beaucoup d’hommes de votre faubourg Saint-Germain. C’est rue de Provence que j’ai rencontré le vicomte de Prosny pour la première fois. La Malagaise voyait des artistes et plusieurs femmes comme elle. On jouait dans son salon un jeu d’enfer, et on m’y voyait tous les soirs. Comme avec un certain maintien on fait respecter les positions les plus fausses, les hommes qui auraient eu le droit peut-être de trouver mauvaise l’espèce d’autorité dont la señora Vellini m’investissait chez elle, finirent par prendre leur parti de… ce qu’ils ne pouvaient empêcher. Pour expliquer l’éternité de ma présence chez cette femme, autrefois ma maîtresse, le jeu, le sans-gêne de la vie intime étaient les raisons que l’on ajoutait tout haut à celles que l’on disait tout bas. Quant à ces dernières, — ajouta M. de Marigny avec un fin sourire, — on les chuchotait à l’oreille ; je les devinais bien un peu, mais je ne me charge pas de vous les répéter. »

M. de Marigny avait fini son récit. Il s’arrêta naturellement et regarda la marquise qui rêvait, en tournant dans ses mains sa tabatière d’écaille.

« — Le vieux Prosny n’est pas si bête ! — dit-elle avec une gaieté que le regret teignait de tristesse, — et j’aimerais bien mieux qu’il le fût ! »

XI

LE MARIAGE


Quand M. de Marigny eut achevé sa grande confidence à Mme la marquise de Flers, ne voilà-t-il pas qu’il eut peur. Il avait tout dit avec la sincérité d’une âme qui se confie dans l’âme qui écoute ; il avait ouvert son passé, dans les replis les plus secrets, à ces yeux de lynx qu’il ne redoutait pas. Il avait mis une espèce de grandeur à ne rien omettre. Mais c’était fini ! Désormais il ne reprendrait plus le récit tombé généreusement de ses lèvres : et cet homme intrépide jusque-là, s’effraya de ce qu’il avait fait. Il eut un doute. Si la douairière de Flers n’était pas la femme qu’il avait jugée ; si l’histoire de cet amour, trop raconté peut-être, avait réveillé en elle ces instincts de prudence qu’il n’avait pas cherché à endormir, il était perdu. La main de la belle Hermangarde lui serait peut-être refusée. À cette idée, la sueur froide coula sur son front. Il se repentit presque, tant il aimait Mlle de Polastron ! d’avoir été franc avec la marquise. Tout homme qu’il fût, l’amour avait créé en lui les exquises faiblesses de la femme, et la peur le prit comme elle prend les femmes, fussent-elles Jeanne d’Arc elle-même, l’action héroïque accomplie, le coup porté.

La marquise, cette fée devineresse, devina cette pusillanimité d’un grand amour. Les yeux de lynx que M. de Marigny avait eu raison de ne pas craindre, le regardèrent avec une finesse aimable et tendre ; épithètes bien jeunes pour des yeux de soixante-quinze ans, mais justes pour cette femme, éternellement adorable d’esprit et de cœur, que les matérialistes de son temps, qui niaient l’immortalité de l’âme, auraient considérée comme une très forte objection, s’ils avaient vécu autant qu’elle.

« — Qu’avez-vous, mon enfant ? — dit-elle, en le voyant presque consterné de ce qu’il avait osé dire. — Vous repentiriez-vous d’avoir été vrai ? Rassurez-vous. Je ne démarierai point Hermangarde. Vous avez été confiant, eh bien ! ce sera confiance pour confiance. Ah ! monsieur de Marigny, il faut que vous aimiez beaucoup ma chère petite-fille, pour vous donner les airs de douter de moi !

— Ainsi, ce que je vous ai dit n’a pas changé vos résolutions ! — s’écria Marigny transporté.

— Non, — répondit-elle. — Pendant que vous me parliez de cette Vellini, j’ai senti, il est vrai, à plusieurs reprises, quelque chose qui s’effrayait en moi ; mais je me suis dit que tout considéré, il n’y a pas de mariage possible, si on exige un bonheur démontré certain. C’est assez triste, cela ; mais il ne s’agit pas de gémir sur la nature humaine : il s’agit de marier ma petite-fille, à moi, qui ai soixante-quinze ans. En brisant votre mariage aujourd’hui, je pourrais la laisser dans les larmes que ma vieille main n’essuierait pas… J’ai d’ailleurs pour garantie de bonheur, qui est toujours une question, quoi qu’on fasse, votre amour et votre loyauté, Marigny, la beauté sans égale d’Hermangarde et cet éloignement dont vous avouez vous-même la nécessité. On s’est embarqué souvent avec moins de lest sur la mer où vous allez naviguer. »

Enchanté de ces assurances, M. de Marigny laissa la marquise dormir un peu dans son grand fauteuil sur les excellentes dispositions qu’il ne craignait plus de voir compromises. Il reprit l’aplomb de son bonheur. Il sourit un peu en pensant à Mme d’Artelles et à la mine qu’elle ferait quand elle apprendrait que l’histoire de cette relation à la piste de laquelle elle avait lancé le Prosny, il l’avait lui-même racontée et impunément à la grand’mère d’Hermangarde. M. de Marigny connaissait parfaitement sa comtesse d’Artelles. La franchise aventureuse, imprudente, qui lui avait réussi en disant tout à la marquise, en n’énervant rien de la puissance d’une ancienne maîtresse, en la peignant avec la force de ses souvenirs, devait, bien loin de la ramener, choquer et aliéner davantage l’opiniâtre amie de Mme de Flers. Et en effet, quand la marquise conta ce qui s’était passé entre elle et son futur petit-fils à Mme d’Artelles :

« Eh quoi, ma chère ! — répondit celle-ci, ne montrant qu’un étonnement qui, comme on voit, n’était pas à la gloire de Marigny, — il a eu l’audace de vous raconter cette histoire ?…

— Oui, ma chère, il en a eu l’audace, — repartit la marquise avec la petite taquinerie qui est la grâce des plus solides amitiés, — et comme toujours, avec nous autres femmes, jeunes ou vieilles, l’audace a réussi. Elle m’a attachée à lui davantage. Car en parlant comme il a fait, il devait savoir qu’il exposait son bonheur. C’est plus que sa vie. J’ai trouvé cela très noble à lui… presque chevaleresque. Vous, l’arrière-petite-fille des plus anciens bannerets de France, osez me dire que cela ne l’est pas ! »

Et fine comme elle l’était, l’éloquente vieille enterra sous cette espèce d’argument héraldique les derniers murmures de l’antipathie de Mme d’Artelles contre M. de Marigny. À partir de ce moment, la comtesse ne parla plus du mariage qui la désolait. Elle vit que le génie de Marigny l’emportait sur le sien.

« — Vicomte, — dit-elle, outrée, à M. de Prosny, — comprenez-vous une pareille chose ? Elle aime mieux ce Marigny que sa petite-fille, je n’en doute pas. »

Il importait peu que le Prosny comprît cela ou non. Mais ce qu’on ne saurait trop admirer, c’est la jeunesse de cœur de Mme de Flers, attestée par le sentiment que lui reprochait son amie. Oui, la marquise aimait Marigny, non pas mieux que son Hermangarde, mais elle l’aimait, et son affection n’était pas le reflet de l’amour qu’il avait allumé dans sa petite-fille. Elle aurait été sans enfants qu’elle l’eût appelé son fils d’élection. Si, dans toute âme, l’amitié est, sans comparaison, le plus beau des sentiments de ce monde, elle devient sublime dans une femme placée aux confins de la vie, qui semble avoir tout épuisé et être devenue inséductible. Le jeune homme qui l’inspire, doit en être plus fier que de toutes les turbulentes passions qu’il a semées dans des cœurs par l’âge plus rapprochés du sien. Hermangarde aussi — comme Mme d’Artelles — savait bien que sa grand’mère aimait Marigny pour lui-même, et la tendre et généreuse jeune fille en était heureuse pour son fiancé.

« Avouez que vous l’aimez autant que moi, maman ! » disait-elle avec l’accent du triomphe, la veille du jour fixé pour ce mariage, l’objet de leurs plus vifs désirs à toutes les deux.

Ils étaient restés avec la marquise, après les visites et les félicitations d’un pareil jour, Hermangarde seule n’était pas fatiguée. Reine que son diadème ne blessait pas, elle avait radieusement montré son bonheur, en âme franche et naïve, en vraie jeune fille qu’elle était. Elle avait écouté avec un ravissement qu’une divine réserve entrecoupait sans pouvoir le cacher, ces compliments dictés par l’usage à des bouches envieuses ou indifférentes. L’amour heureux chantait si bien dans son âme qu’elle en aimait tous les échos. Elle jouissait profondément de tout ce qui eût causé un peu d’embarras à toute femme moins fortement éprise. Ryno de Marigny, en entendant ces douces paroles vivifiées des plus célestes inflexions de l’amour, serra la belle main qu’il tenait dans les siennes et qui déjà était à lui.

« Et quand cela serait ? — répondit en riant la marquise, — je ne dépenserais pas ton bien pour longtemps, petite, car dans vingt-quatre heures, lui et toi, vous ne ferez plus qu’un. »

Le lendemain, à midi, tout le faubourg Saint-Germain assista au mariage de Mlle de Polastron et de M. de Marigny. La marquise douairière de Flers avait voulu donner à cette cérémonie la solennité qu’on y donnait dans sa jeunesse. À présent, une fausse pudeur, une pudeur anglaise qui met sur tout son voile indécent, a fait du mariage une espèce de huis clos mystérieux. On cache son bonheur comme s’il était coupable. On ne sait plus, en donnant la main à une belle fille qu’on prend pour femme, sous l’œil de Dieu et à son autel, porter légèrement sur son front levé le regard des hommes. On aime mieux recevoir furtivement la bénédiction d’un prêtre et s’enfuir dans une chaise de poste, comme une bête qui emporterait sa proie, que de donner à l’acte qui fonde une famille nouvelle la lente et majestueuse observance des convenances extérieures qui l’accompagnaient autrefois. La marquise de Flers n’était pas dévote, mais elle tenait aux traditions d’un autre âge. Elle voulut couronner la félicité qui était l’œuvre de ses mains, des pompes du monde, unies aux pompes de la religion. On se souvint longtemps, à Saint-Thomas d’Aquin, — cette aristocratique église où l’orgueil des races aime à se mettre à genoux devant Dieu, — de la messe de mariage de Mlle de Polastron. La musique en avait été composée par une de ses amies, célèbre depuis, et l’âme de la femme, dans ce morceau dont tout Paris parla et qui n’a pas été recueilli, s’entremêla, pour le rendre plus touchant encore, aux mâles inspirations de l’artiste. La marquise douairière de Flers, qui avait des relations de parenté et de monde avec toute la haute société de Paris et de l’Europe, en avait convoqué le ban et l’arrière-ban à ce mariage. La petite église de Saint-Thomas d’Aquin offrait un spectacle digne des plus beaux jours de la Restauration. On aurait pu se croire à cette époque de dévotion mondaine, en regardant la foule incessante que des voitures chargées d’armoiries déposaient à chaque instant sur les marches du parvis et qui allait s’entasser un peu confusément dans la nef et jusque dans le chœur. Partout ce n’étaient que de nobles visages, profils délicats ou fiers, mises recherchées et simples sur lesquelles brillait, de temps en temps, l’étoile en diamants de quelque ordre. Chose qu’on remarqua dans cette foule imposante, les femmes étaient en majorité. Un mariage d’amour, c’est une fête pour elles ! et elles y vinrent comme à une fête, élégantes, parées, dans leurs plus charmantes toilettes du matin, souriantes, rêveuses, intéressées, curieuses surtout ! curieuses de voir l’une des plus riches héritières de France prendre pour époux et pour maître un simple gentilhomme sans titre, pauvre comme Job, joueur comme les cartes, et libertin, disait-on, comme le Valmont des Liaisons dangereuses. Pour des Françaises, chez qui les folies de cœur sont si rares, cela méritait d’être vu !

On avait placé deux fauteuils en velours cramoisi, à crépines d’or, avec des coussins de même couleur, sur la marche supérieure du maître-autel. C’est là que les mariés devaient s’asseoir pour entendre la messe. Quand M. de Marigny monta jusque-là, en donnant la main à Mlle de Polastron, il y eut, dans ce monde qui les connaissait pourtant tous les deux, parmi les hommes, un murmure d’admiration pour elle, et parmi les femmes, un silence pour lui.

Sans doute, on les jugeait dignes l’un de l’autre. On comprenait que leur amour bût été une prédestination.

Mlle de Polastron était en blanc, chargée de dentelles, mise comme toutes les mariées du monde. Elle baissait ses longues paupières sur ses joues où l’émotion versait de la pâleur, mais de la pâleur lumineuse. À ces flots de mousseline des Indes, qui enveloppaient sa beauté sainte comme d’un nuage et dans lesquels les souffles de la démarche trahissaient la précision des plus purs contours, à sa virginité d’attitude, à cette fusion divinement tempérée de la chasteté et de l’amour, on pensait, malgré soi, à l’Étoile du Matin, invoquée dans les Litanies. Son voile de Malines — ce manteau impérial de toutes les mariées, fragile, hélas ! comme leur empire, — descendait jusqu’à ses pieds, et elle le portait de manière à justifier ce grand nom de la fille de Charlemagne qu’on avait osé lui donner. Près d’elle se tenait Marigny. Il était mis avec la simplicité qui sied aux hommes sûrs de leur puissance. Sans doute il était heureux, puisqu’il épousait celle qu’il aimait depuis longtemps ; mais pourquoi la pensée que, dans quelques heures, il pourrait presser librement sur son cœur cette adorable jeune fille, ne lui attachait-elle pas aux tempes un plus splendide éclair ? Quelle était la rêverie inconnue dont le voile se dépliait mollement sur son front pensif ?… Qui sut — si ce n’est lui — l’émotion intérieure qui l’accompagnait à l’autel ?… Comme le jeune homme du rêve de lord Byron, pensait-il alors, sous la coupole étincelante de cette église, qui versait une lumière rosée au col penché de son Hermangarde, à quelque appartement lointain et obscur où jadis il eût serré une main qui n’était pas celle qu’il avait alors dans la sienne ?… Enfin, était-ce l’avenir, était-ce le passé qui assombrissait son visage au moment où il aurait dû rayonner ? Ou, tout simplement encore, était-ce l’oppression d’une félicité trop grande, la mélancolie du bonheur ? Car ils disent, les gens qui ont été heureux, que le bonheur a aussi sa mélancolie.

À côté des mariés, dans un fauteuil semblable aux leurs, mais placé plus bas, la marquise douairière de Flers, en robe de poult de soie carmélite, en mante noire et en mitaines, couvrait de ses yeux maternels, dans lesquels brillaient cent ans de vie, sa petite-fille et Marigny. La joie de son cœur dorait ses rides.

« Regardez-la, vicomte ! — dit Mme d’Artelles à son ancien Sigisbée en mettant son paroissien ouvert devant sa bouche, pour que la réflexion n’allât qu’à son adresse, — perd-elle la tête, ma pauvre amie ? Elle a l’air plus heureuse qu’Hermangarde. Si elle ne faisait pas épouser son Marigny à sa petite-fille, je crois, en vérité, qu’elle l’épouserait.

— Ce serait donc sa première folie, — répondit le vicomte, en ricanant silencieusement, — car elle n’en a jamais fait pour personne. C’est une fine mouche. Mais enfin, il est temps pour tout, et, tôt ou tard, il faut bien que jeunesse se passe. »

Et, tout enchanté de se trouver tant d’esprit, le vicomte de Prosny tourna orgueilleusement son binocle sur l’assemblée qui emplissait la nef. Il distribuait des signes de tête à toutes les personnes de sa connaissance. À force de regarder autour de lui, son attention lassée se porta sur l’orgue qui répandait alors ses fleuves d’harmonie sous les arceaux de l’église ébranlée, et il ajusta, dans l’espèce de tribune qui s’ouvre des deux côtés du majestueux instrument, une personne qu’il ne croyait pas là, sans doute, car il prit le plus surpris de ses airs étonnés, et, poussant sa joue avec sa langue et de son coude le coude de la comtesse d’Artelles :

« Que le diable m’emporte, — dit-il, sans avoir égard à la sainteté du lieu, — si ce n’est pas là la señora Vellini ! »

On touchait au moment le plus solennel de la messe, mais le mot prononcé à voix basse par M. de Prosny produisit son effet sur la comtesse d’Artelles et lui fit tourner fort irrévérencieusement le dos à l’autel. Elle aurait oublié Dieu le père lui-même, en personne, pour voir la señora Vellini. Dix curiosités en une seule braquèrent ses yeux, armés de lunettes, vers l’endroit que lui désigna le vicomte. Elle voulait juger Vellini, cette terrible maîtresse de dix ans ! C’était la curiosité de la femme, qu’avait eue aussi Mme de Flers. Puis, c’était la curiosité de l’ennemie ! Pourquoi la señora était-elle venue à ce mariage ? Était-ce l’amour désolé qui entr’ouvrait et faisait saigner sa blessure ? Était-ce le projet de quelque scène, de quelque scandale, peut-être de quelque vengeance ? Quel sentiment enfin l’avait poussée à Saint-Thomas d’Aquin pour s’y repaître les yeux et l’âme de l’outrageant bonheur de M. de Marigny ? Questions qui faisaient palpiter tout ce qu’il y avait de vivant dans Mme d’Artelles. Elle resta un moment à considérer la señora comme si l’église avait été un théâtre et qu’elle eût fixé une actrice.

« C’est donc cela, cette Vellini dont vous parlez tant ! » dit-elle, du même ton que M. de Prosny avait pris pour lui parler, mais avec l’expression du dédain le plus aigu.

L’Espagnole était assise du côté droit de la tribune. Par la pose qu’elle avait alors, on ne voyait que son buste. Elle portait la robe de son pays, toute recouverte de dentelle noire par-dessus le satin luisant, et, sur sa tête, elle avait sa mantille. Mise singulière, en France, où tout ce qui n’est pas la tenue de tout le monde paraît trop hardi. Elle était accoudée, la main contre sa joue, à la balustrade en pierres de la tribune. L’opposition de ses vêtements noirs et de son teint bistré la faisait paraître plus jaune que jamais. Elle avait les yeux tournés vers Mlle de Polastron, qui devenait alors Mme Ryno de Marigny.

Son regard, fixe et profond, était si chargé du magnétisme inexplicable qui n’a pas même besoin d’un autre regard pour fasciner, qu’Hermangarde en sentit la lourdeur oppressive sur ses candides et suaves épaules, voilées de la brume des dentelles. Malgré elle, malgré les ineffables délices dans lesquelles nageait son âme, la mariée distraite se retourna, cherchant vaguement d’où venait cette impression qui l’atteignait et qu’elle dut attribuer à l’orage, car on était au mois de juin et la chaleur accablait.

Quant à la comtesse d’Artelles, elle n’était pas de force à lire dans cet impénétrable regard.

« Ma foi ! — dit-elle, chuchotant toujours avec son vieux vicomte, — vous disiez très bien. Elle est fort laide et l’air effronté de ses pareilles ne lui manque pas. Sa mise est celle d’une baladine. Mort de ma vie ! ils sont jolis, les goûts des hommes de ce temps en général, et de M. de Marigny en particulier ! »

M. de Prosny ne répondit pas. Il était allé souvent chez la señora Vellini, et peut-être avait-il plus d’indulgence que Mme d’Artelles pour les goûts de la jeunesse de ce temps.

« Elle a l’air bien tranquille pour faire une scène, — ajouta la comtesse. — Et pourtant dans quelle autre intention une femme comme elle serait-elle venue à ce mariage ? Qu’en dites-vous, monsieur de Prosny ? »

M. de Prosny n’en disait rien du tout. Il était occupé à lorgner le côté gauche de la tribune, dans laquelle se trouvait une autre femme, en noir aussi, comme la señora, mais dont la pose était moins fière et moins mondaine. Cette femme était à genoux sur un prie-Dieu placé au bord de la balustrade, affaissée, le visage caché et soutenu par des mains amaigries. On eût dit qu’elle était la proie de sa propre prière, si elle en adressait une au ciel, ou de sa propre pensée, si elle ne priait pas.

« Comtesse, — s’exclama presque M. de Prosny, — voici un hasard des plus étranges ! Qui croyez-vous qu’est cette femme de l’autre coté de la tribune et qui fait pendant à la señora Vellini ?… Tenez… là !… qui semble avoir peur d’être remarquée et pour cela cache son visage dans ses mains ?…

— Je ne vois pas très bien… — répondit Mme d’Artelles, se penchant en avant à cause d’un pilier qui lui cachait la personne dont parlait M. de Prosny.

— Eh bien, c’est la comtesse de Mendoze !

— Par exemple !!!

— Oui, c’est elle ! — reprit M. de Prosny. — C’est cette pauvre comtesse, victime du monstre heureux qui se cambre si bien à l’autel dans ce moment. Admirez-vous une telle rencontre ?… Le cœur romanesque a eu la même idée que la femme perdue, et le plus grand des romanciers, le Hasard, a voulu que toutes les deux assistassent au mariage de leur ancien amant, à quatre pas l’une de l’autre, de manière que… de manière que… en reconduisant sa femme à sa voiture, ce Marigny du diable pourra voir ses vieilles conquêtes orner de leur présence son triomphe d’aujourd’hui. »

Il y avait dans l’accent de M. de Prosny le sentiment d’envie d’un vieux vaniteux oxydé, qui aurait savouré dans sa jeunesse, avec la férocité d’un cœur sec, la jouissance égoïste qu’il attribuait à Marigny, et qui, ne l’ayant point goûtée, se vengeait alors à en médire.

Mme d’Artelles reconnut Mme de Mendoze.

« Il ne manquerait plus — dit-elle — que toutes les femmes qu’il a compromises fussent ici. Ce serait vraiment drôle. Vous avez un binocle à qui rien n’échappe, vicomte. Cherchez et avertissez-moi, quand vous en verrez. »

Peut-être y étaient-elles, en effet ; parmi ces femmes du monde qui baissaient alors leurs longues paupières hypocrites sur leurs missels, peut-être s’en trouvait-il plusieurs que M. de Marigny avait eues, — comme l’aurait dit M. de Prosny, avec un sans-façon très convenable au moins dans ce cas. Elles ont parfois, les femmes du monde, une merveilleuse facilité d’oublier. Elles vous ont appartenu tout entières, et s’il advient qu’elles vous rencontrent, elles ne vous font pas même l’honneur de vous reconnaître. Elles restent froides, souriantes de ce froid sourire stéréotypé à leurs lèvres, monnaie banale qu’elles donnent à tous. Elles n’ont pas assez de sang dans les veines pour être trahies par une rougeur. Marigny, de l’autel où il se mariait, aurait pu apercevoir un cercle de ces femmes, oublieuses et naïvement impudentes, l’entourer comme les spectres de ses victimes entourent Richard III dans Shakespeare ; mais pour lui, pour Marigny, pour ce Richard III de la séduction, il n’y aurait eu ni remords, ni horreur, ni épouvante dans un tel spectacle ; car les cœurs qu’il avait tués se portaient fort bien.

Excepté un seul, pourtant, — qui n’avait pas profané l’amour, renié le passé, en l’oubliant, — celui de Mme de Mendoze, mourant d’un sentiment trop fort, déchirée par les limiers du monde, et venue, dans sa dernière heure de détresse, s’abattre aux pieds de l’autel où son Marigny s’enchaînait à la vie d’une femme qui n’était pas elle, comme une biche blessée au bord des eaux.

Et elle, l’âme douce et bonne, la comtesse Martyre de Mendoze (car elle s’appelait Martyre ; sortie du sein de sa mère par le fer, elle en avait été meurtrie et on l’avait appelée Martyre. Y a-t-il donc toute une destinée dans un nom ?…) n’était point venue là poussée par une passion égoïste et mauvaise, une curiosité haineuse ou jalouse. Lys broyé qui ne donnait plus de parfums depuis que la douleur avait macéré ses feuilles blanches, elle ne haïssait pas Hermangarde et elle pardonnait à Marigny. Héroïque d’humilité tendre, elle comprenait qu’il ne l’aimât plus et elle en mourait. L’idée l’avait prise d’assister à la navrante cérémonie qui achevait le malheur de son âme ; d’en savourer, un à un, tous les détails… Cruelle fantaisie que les cœurs brisés connaissent ! On agace la plaie qui saigne ; on égoutte sur ses lèvres la coupe de poison.

Ah ! ce jour-là, elle souffrit plus qu’elle n’avait souffert depuis que M. de Marigny l’avait abandonnée, mais une force surhumaine lui fit presser et tordre sa douleur autour de son cœur déchiré et courir à Saint-Thomas d’Aquin. Nulle invitation ne lui avait été envoyée… Le noble Marigny, qui n’avait avec elle que les torts involontaires de la nature humaine, aurait regardé comme la plus implacable ironie d’adresser une lettre de faire part à cette femme pour laquelle il ressentait une pitié respectueuse. Il avait eu la délicate pensée de se rappeler à elle en affectant de l’oublier. Il montrait combien le passé tenait de place dans son âme, par l’exception qu’il faisait d’elle parmi tous ces indifférents qu’il conviait au spectacle de son bonheur.

Mais cette généreuse sollicitude fut inutile. Mme de Mendoze avait résolu d’aller secrètement, en voiture sans livrée et sans armoirie, à ce mariage dont les Arsinoé du monde n’avaient pas manqué de lui indiquer le jour et l’heure, et elle accomplit son projet. C’était insensé… car à quoi bon s’attester une fois de plus qu’on est perdue ; que la destinée qui vous tue depuis si longtemps va vous donner son dernier coup ?… Mais qui n’aime pas jusqu’à la folie, n’a jamais aimé comme cette femme aimait.

Elle croyait qu’elle ne serait pas aperçue… qu’elle pourrait se livrer à la fiévreuse ivresse de ces larmes qui, en coulant, emportaient sa vie. Pleurer là… à dix pas de lui qui l’ignorait… sentir son pied lui marcher sur le cœur, sentir le pied d’une rivale préférée (et pardonnée !) y joindre un poids plus insupportable encore, et prier pour tous deux ; demander à Dieu, les mains jointes, de les bénir et d’éterniser leur amour : voilà la sublime folie qu’elle voulait réaliser avant de mourir tout à fait. Elle était déjà plus d’à moitié morte, et elle ne tenait plus à la vie que par l’enthousiasme du désespoir.

Dieu la soutint, — car Dieu aime les folies des âmes qu’il a créées immortelles. Pendant cette messe qui dura longtemps, les nerfs de cette frêle blonde, minée jusqu’à la transparence par une passion plus forte que la vie, ne furent point au-dessous de la passion du cœur. Nul sanglot ne trahit de son rauque éclat le silence dans lequel cette femme priait enveloppée. Nulle convulsion ne la renversa sur la terre. Elle se tint à genoux sans faiblir. Elle vit tout, elle entendit tout : le prêtre qui les bénissait, la foule qui les admirait, le double anneau, le double oui prononcé avec tant d’amour par les deux voix qui le disaient ; et elle endura cette torture, immobile, voilée, buvant ses larmes qui dévoraient ses joues en y ruisselant et sans que personne auprès d’elle pût se douter de son supplice. M. de Prosny et la comtesse d’Artelles l’avaient bien reconnue, mais ce qu’elle éprouvait, Dieu seul le vit et en eut pitié. Elle réalisait pour Marigny le mot de sainte Thérèse qui défiait Dieu de l’empêcher de l’aimer, même en la damnant, même en la plongeant dans son enfer. Ce ne fut qu’après que tout fut fini, quand le consummatum est de la félicité pour eux et du malheur pour elle eut été écrit dans le livre du destin, qu’elle sentit l’espèce de fièvre qui l’avait animée tomber et s’éteindre. Tout le temps qu’il y eut quelque chose à voir de la poignante cérémonie pour laquelle elle était venue, elle fut forte de résignation, haletante de curiosité, assoiffée d’un martyre qu’elle voulait souffrir pour le Dieu de sa vie, qui, comme, le Dieu du ciel, ne le verrait pas et jamais ne l’en récompenserait… Mais quand les mariés, la messe dite, eurent descendu la nef, suivis d’un flot de parents et d’amis, à travers la brillante assemblée qui se pressait sur leur passage ; lorsque les derniers bruits des voitures se furent perdus au loin et que l’église, peu à peu redevenue déserte, eut repris son silence accoutumé, la faiblesse revint au cœur de l’infortunée comtesse, et elle crut qu’elle allait mourir. Le sol lui parut tourner autour d’elle. Elle eut peur de s’évanouir dans cette tribune vide et solitaire où elle était restée. Elle en redescendit l’escalier, chancelante et n’ayant plus qu’une pensée : le désir d’aller mourir plus loin ; touchante pudeur de femme malheureuse, dernier soin de la fierté d’une Mendoze qui voulait sauver sa mémoire de l’insulte prodiguée à sa vie.

Quand elle arriva au bénitier où sa main défaillante s’appuya, elle vit, de l’autre côté de cette conque de marbre qui contient l’eau sainte, une femme qui y trempait sa main.

« Ah !!! » — dirent-elles toutes deux en se reconnaissant. Cri réciproque et involontaire auquel le sentiment d’une vieille haine donna une étrange profondeur. L’église retentit de ce double cri, si bref et si sombre. Mais personne, excepté ces deux femmes, ne s’y trouvait alors et ne fut scandalisé d’entendre la voix des passions troubler la paix du sanctuaire.

Elles s’étaient vues déjà. Vellini, pendant la liaison de M. de Marigny et de Mme de Mendoze, avait, curieuse et peut-être jalouse (qui lisait dans cet inscrutable cœur ?), poursuivi d’une recherche acharnée la femme qui lui avait succédé dans le cœur de son amant. Elle s’était multipliée et repliée autour de la comtesse, partout où elle avait pu la rencontrer. Souvent Mme de Mendoze avait involontairement frémi en apercevant dans la foule — soit au théâtre, sur le devant d’une loge placée en face de la sienne, soit sur les marches des escaliers des Italiens, lorsqu’avec mille autres elle y attendait son tour de voiture, — une femme mince et fièrement cambrée, qui, comme une vipère dressée sur sa queue, comme la guivre du blason des Sforza, lui lançait deux yeux d’escarboucles, opiniâtrement dévorants. On a déjà vu combien l’amour si ardent de cœur et si pur de sens de la comtesse de Mendoze, paraissait faible et misérable à la fougueuse et sensuelle Vellini. Et cela qu’elle ne comprenait pas (quand elle rencontrait Mme de Mendoze), lui affilait encore le regard et le rendait insupportable.

Aujourd’hui, elle ne se contenta pas de la regarder, elle lui parla.

« C’est donc vous, comtesse de Mendoze ! — lui dit-elle familièrement, en digne fille adultérine d’une duchesse, qui croyait, sans doute, que toutes les femmes étaient égales devant l’amour. — Il y avait longtemps que nous ne nous étions vues. Nous nous rencontrons donc encore une fois.

— Vous savez mon nom, madame, — répondit la comtesse, avec une dignité triste qui trancha sur le ton hardi de la señora ; — moi, je ne sais pas le vôtre. Mais depuis longtemps, je vous connais. Jamais vous ne m’aviez parlé jusqu’ici, mais les sentiments vrais se devinent. J’ai cru autrefois que vous aviez sur moi de méchants desseins. Je sentais en vous une rivale. Je sentais que vous deviez aimer comme moi Ryno de Marigny.

— Non, je ne l’aimais plus, — reprit Vellini ; — je l’avais aimé ! Si je vous suivais dans la foule, si je cherchais à lire dans votre âme à travers votre blanc visage, c’est que je ne pouvais comprendre que le Ryno qui avait été à moi pût être à vous !

— Ah ! si j’en avais été trop fière, — dit Mme de Mendoze, qui ne plia pas plus qu’elle ne se révolta sous cet arrogant mépris, — j’en aurais été bien punie. Une plus belle que moi m’a vaincue,

— Une plus belle que nous deux, madame ! — repartit Vellini, touchée de cette grandeur modeste et cherchant à s’y associer en se faisant justice. — Vous étiez déjà plus belle que moi ; mais si je ne comprenais pas qu’il pût vous aimer, lui, c’est que je connaissais, c’est qu’il me racontait votre amour.

— Hélas ! madame, — reprit la pauvre comtesse à qui son tendre cœur ne reprochait rien, — comment donc était-il, votre amour, puisque le mien vous faisait pitié ?

— Oh ! le mien !… — reprit Vellini, en rejetant sa tête en arrière, avec un éclat dans la voix auquel un tressaillement des échos de l’orgue répondit. Puis elle ajouta d’un ton plus bas, avec la superstition retrouvée d’une Espagnole : — mais cela ne peut pas se dire dans l’église… »

Et comme pour écarter les deux démons de la Volupté et de l’Orgueil qui la poussaient à faire curée devant sa rivale des souvenirs de son amour, elle — qui pensait si peu à Dieu d’ordinaire — se couvrit d’un grand signe de croix.

La comtesse eut une rougeur sous sa pâleur de larmes. L’accent de la Malagaise lui révélait d’épouvantables bonheurs dont l’idée n’avait jusque-là jamais approché de son âme, chaste comme la neige des glaciers, mais comme la neige des glaciers quand elle commence de devenir fumante sous les forts rayons du soleil.

« Je ne veux pas le savoir non plus, — dit Mme de Mendoze avec le sentiment d’un affreux regret. — Mais l’amour, c’est le dévouement, et si vous l’aimiez encore, madame, comme moi je l’aime toujours, dites, qu’auriez-vous fait aujourd’hui ?

— Si je l’aimais encore !!! Voyez-vous ce cuchillo, comtesse ? — reprit la señora, en tendant une espèce de couteau grossier par-dessus le bénitier à Mme de Mendoze, qui eut horreur de l’instrument et du geste. — Je serais venue ici même, au pied de cet autel, l’enfoncer dans le cœur de celle qu’il épouse, pour qu’il n’en eût jamais d’enfant. »

Et l’idée qu’elle exprimait lui fit monter le sang aux tempes et à ses yeux cruels qui s’injectèrent. Son visage noircit. On voyait qu’elle ne se vantait pas et qu’elle était très capable de ce qu’elle disait.

« Et moi, madame, — dit la comtesse, — j’ai fait mieux que cela. J’ai prié pour lui, j’ai prié pour elle. J’ai demandé à Dieu de les bénir et de bénir leurs enfants. Méprisez-moi de tant de faiblesse, mais je crois l’aimer mieux que vous. »

Évidemment, la fille du toréador ne comprit rien à cet héroïsme de l’amour dévoué. Un poing à la hanche, le front contracté, elle écoutait avec un mépris aveugle les paroles de Mme de Mendoze… Et comme si elle lui eut jeté la foudre :

« Priez donc, — dit-elle avec triomphe, — et aimez-le ; ce sera en vain !… Vous ne le reverrez pas à vos pieds. Moi, je ne l’aime plus ; je ne prierai pas ; et pourtant il me reviendra ! »

Ce fut au tour de la comtesse de ne pas comprendre.

« Elle est folle, — pensa-t-elle ; — l’amour l’a égarée. Serait-ce vrai ? L’aimerait-elle mieux que moi ?

— Oui, il me reviendra ! — reprit cette étrange prophétesse des passions éteintes ; — la chaîne du sang est entre nous. Vous ne me croyez pas, madame, mais écoutez-moi… »

Et, lui prenant la main, elle l’entraîna vers la porte, comme si ce qu’elle avait à lui dire n’avait pu être prononcé dans le lieu saint ; — et elles sortirent de l’église toutes les deux.

TABLE



PREMIÈRE PARTIE


Pages.
 84
XI. 
 254






Paris. — Imp. A. Lemerre, 6, rue des Bergers.






2. — 4010.




ŒUVRES


DE


J. BARBEY D’AUREVILLY




UNE VIEILLE MAÎTRESSE


Perseverare diabolicum


TOME SECOND





PARIS
ALPHONE LEMERRE ÉDITEUR
23-31, PASSAGE CHOISEUL, 23-31

ŒUVRES


DE


J. BARBEY D’AUREVILLY

ŒUVRES


DE


J. BARBEY D’AUREVILLY




UNE VIEILLE MAÎTRESSE


Perseverare diabolicum


TOME SECOND





PARIS
ALPHONE LEMERRE ÉDITEUR
23-31, PASSAGE CHOISEUL, 23-31


DEUXIÈME PARTIE




I

LA COMTESSE D’ARTELLES
AU VICOMTE DE PROSNY


Carteret… Octobre 183…


Comment ! cher vicomte, quatre mois passés sans m’écrire ! Je serai donc obligée de vous prévenir ? Certes ! je suis restée assez longtemps dans la majestueuse dignité du silence, attendant votre hommage qui n’est pas venu. Mais cette dignité m’ennuie, à la fin, et d’ailleurs, à nos âges, les avances ne compromettent plus. Rengorgez-vous donc, car en voici une très positive que je vous fais. Pourquoi ne m’écrivez-vous pas ? Me croyez-vous donc si occupée à contempler les huit béatitudes de la lune de miel de notre chère Hermangarde, que je n’aie plus d’attention et d’intérêt à vous donner ? La marquise de Flers vous a fait ainsi qu’à moi la politesse de vous inviter à sa campagne. Vous avez refusé, Dieu sait pourquoi ! mais du moins vous m’aviez promis de m’écrire, et cependant depuis que je suis ici je n’ai reçu nulle nouvelle de vous. Autrefois (ce mot que nous disons si souvent maintenant !), autrefois, vous étiez plus exact et plus empressé, vicomte. Il me semble que sans beaucoup fureter, je pourrais trouver dans un coin de mon petit secrétaire de Sainte-Lucie deux paquets noués d’une faveur rose, dont toutes les lettres mirent moins de temps à m’arriver qu’une seule que j’attends encore aujourd’hui. Je sais bien que nous n’avons pas tout à fait les mêmes choses à nous dire qu’alors. Le temps, en passant sur nous deux, a pris soin de vous ménager des excuses et de justifier votre paresse. S’il n’a pas mis l’oubli dans votre cœur, il a étendu la goutte sur vos doigts. Seulement, monsieur, a-t-il respecté les miens davantage ? Cette coquine de Sophie Arnould, qui, dans toute sa vie, n’a jamais connu d’honnête femme, disait que cette vilaine goutte, qui empêche de garder ses bagues, était la croix de Saint-Louis… de je ne sais plus quoi. Cette croix-là, vous l’avez probablement bien gagnée, monsieur de Prosny, mais moi, qui n’ai pas, Dieu merci ! vécu comme vous, mon cher vicomte, je la porte aussi sur l’épaule, comme les chanoinesses portent la leur. Au moment même où je vous écris, l’épaule n’est pas seule agressée. Ces mains que vous avez trouvées jolies, sont ornées d’une petite enflure qui est fort loin de les embellir. Cependant, je n’emmitoufle pas mes sentiments dans mes petites souffrances et je vous griffonne mes bonjours du fond de mes mitaines pour vous prouver, une fois de plus, que nous autres femmes nous valons mieux que vous autres hommes, aussi bien en amitié qu’en amour.

« Encore si c’est là ce qui vous empêche de m’écrire ! Mais peut-être êtes-vous, dans votre silence, bien moins intéressant que je ne le crois. Je vous rêve souffrant et je m’inquiète, et peut-être vous portez-vous comme un charme, la main agile (cette main qui n’écrit pas !), la jambe leste, courant partout, dînant en ville, jouant au tric-trac jusqu’à minuit et ne pensant guères à votre vieille amie, si ce n’est le soir, par hasard, en rentrant chez vous et en piquant votre épinglette sur la pelote que je vous ai brodée : inutile et muet souvenir ! Oui ! peut-être vous serez-vous consolé peu à peu de mon absence. Les premiers jours auront été durs. Je vous aurai beaucoup manqué, sans nul doute, moi chez qui vous veniez assez habituellement tous les soirs. Mais vous vous en serez allé chez la douairière de Vandœuvre (ma rivale d’un autre âge), et vous aurez fini par trouver ses bergères aussi moelleuses que mon grand fauteuil à la Voltaire, et ses commérages aussi amusants que les miens. Voilà la vie ! On n’oublie pas, mais on remplace. Vous voyez que le scepticisme, cet enfant posthume de l’expérience, est là tout prêt à me corriger de mes illusions, si je m’en faisais, même sur vous. Ne vous récriez pas ! ne vous révoltez pas ! je ne récrimine pas. Je peux absoudre un ami comme vous de ses petits torts et de ses petits défauts, et l’aimer encore par-dessus le marché. Cela n’enlève rien, je vous assure, à l’affection que je vous conserve. Jeunes, on s’aime, sinon les yeux fermés, au moins aveuglés de flammes ou de larmes. On ne se voit guères comme on est. Mais quand on est vieux, on peut s’aimer les yeux ouverts et même à travers les lunettes qu’on porte pour y voir plus clair. Triste sentiment ! diront les cœurs difficiles, à qui le temps rabattra un jour le caquet, mais en somme le plus méritoire, car lorsqu’on s’aime ainsi, l’égoïsme n’a rien à y prétendre, et c’est qu’il est véritablement impossible de s’empêcher de s’aimer.

Me reconnaissez-vous à ce langage, mon cher vicomte ? Vous le voyez, ces quatre mois passés loin de vous ne m’ont pas changée. Ils n’ont point emporté cette manie que j’ai depuis trente ans de moraliser sur le cœur. Vous souvenez-vous quand vous m’appeliez votre belle métaphysicienne ?… Ah ! mon vieil ami, j’ai pu l’exercer, ma métaphysique, depuis que je suis dans ce pays. Les sentiments d’Hermangarde pour son mari, de M. de Marigny pour Hermangarde, sont un merveilleux thème offert par un hasard bienfaisant à l’observation et à l’analyse. J’assiste, vous en doutez-vous ?… à un de ces spectacles comme on n’en voit pas beaucoup dans la vie : au spectacle de l’amour sanctifié par le mariage, de l’amour légitime et heureux ! J’en jouis profondément comme d’un rayon qui vient réchauffer ma vieillesse avec mélancolie, car il éclaire davantage les indigences de mon passé. À cette lueur si pure et si douce, en présence de ce bonheur si grand, si tranquille, je vois mieux tout ce qui a manqué à ma jeunesse ; mais je le vois sans en souffrir. Le regret, qui fait le fond de la vie de tant de femmes, jette son ombre sur mes pensées, mais il ne fait point naître dans mon âme des sentiments envieux ou amers. Quand mes facultés étaient plus vives, mes soifs de vivre plus exigeantes, je n’aurais pu supporter le spectacle que je vois encore une fois avant de mourir, et qui est si beau, mon pauvre vicomte, que tout ce qu’on nous conte du Paradis ne peut pas être mieux que cela !

« Vous étonnez-vous de ce que je vous mande ? Oui, n’est-ce pas ? Eh ! mon Dieu ! moi aussi, j’ai été étonnée, et même confondue d’étonnement ! J’ai commencé par là. Mais il a bien fallu convenir que ce mariage imprudent était, en définitive, de toutes les témérités la plus heureuse. Il a bien fallu s’humilier et faire réparation à ma vieille amie, la marquise de Flers, laquelle s’est trouvée, par l’événement, avoir mieux que moi et le monde compris M. de Marigny et son amour. Vous vous rappelez de quelles défiances j’étais armée contre cet homme, trop supérieur, s’il était faux, pour n’être pas excessivement dangereux. Je l’envisageais à travers la plus détestable des réputations. Cette hécatombe de femmes sacrifiées dont le monde parlait, la maladie et le chagrin de madame de Mendoze, et surtout cette liaison de dix ans avec cette horreur d’Espagnole que je ne connaissais pas et que vous m’avez montrée à son mariage, tout cela nous faisait conspirer contre la résolution prise par notre amie de donner sa petite-fille à M. de Marigny. Vous vous rappelez si nous y sommes allés de main morte ! si nous n’avons pas tout tenté pour arracher Hermangarde à l’affreux malheur qui la menaçait, du chef têtu de sa grand’mère ! Eh bien, qui l’aurait cru ? Cette tête-là avait raison contre nos deux fortes judiciaires, mon digne ami. Le roué, le don Juan, le Lovelace était sincère et profondément épris. Le Diable, sans être vieux, devenait ermite, mais aux pieds d’une si divine Madone que toutes les voluptés de la vie devaient avoir moins de charmes que cette douce pénitence d’amour. Ah ! vous ne le croirez pas tout de suite. On ne croit guères pareille chose qu’à la dernière extrémité. Mais je l’ai vu, de mes propres yeux vu, ce qui s’appelle vu !… Voilà quatre mois que j’observe ce Marigny, qui m’était si suspect, et sa femme, et vraiment je n’oserais pas dire lequel des deux aime davantage. S’il fallait parier pour l’un ou pour l’autre, je crois, d’honneur, que c’est pour lui que je parierais.

« Et n’allez pas, pour vous expliquer ma palinodie, vous imaginer qu’il m’a séduite aussi, ce grand vainqueur ; qu’il se soit emparé de moi comme il l’avait fait de la marquise avant son mariage, et qu’à force d’amabilités respectueuses, avec le tact prodigieux qu’il a et l’esprit de tout un enfer sous les grâces impérieuses d’un de ces archanges qu’on appelle les Dominations (car il a tout cela à son service, quand il veut réussir), il m’ait aveuglée après m’avoir conquise. Non ! Je n’ai pas l’imagination éternellement jeune de la marquise. J’ai toujours constaté la force d’influence qu’il y avait en M. de Marigny, mais je ne l’ai jamais subie. Je ne me pique que d’être raisonnable, et je me tiens ferme bien longtemps appuyée sur mes préventions, quand j’en ai. Dans ces conditions, et pour une femme qui aima jadis, l’erreur ou l’illusion était-elle possible ? N’est-il pas aisé de distinguer l’amour de ce qui n’est pas l’amour, fût-ce le désir le plus inextinguible, allumé par la plus adorable beauté ? Certes ! Hermangarde est bien belle. Elle peut ressusciter dans la poitrine du libertin le plus prostitué les plus brûlantes palpitations de la jeunesse. Mais ce n’est pas là la vie profonde, sereine, permanente de l’amour heureux et possesseur. Je ne m’y trompe pas. Je suis sûre de ne pas m’y tromper. Ce qu’éprouve Marigny en ce moment est mieux qu’une passagère et grossière ivresse. Je n’ai pas besoin des sourires noyés d’Hermangarde, de cette bonne pâleur que le bonheur étend sur les joues des femmes dont le cœur est plein, de ces rêveries qui penchent son front tout rayonnant des félicités de son âme, pour m’attester qu’elle est admirablement aimée. Je n’ai besoin que de regarder Marigny. Sa voix, son geste, toute sa personne, ce qu’il dit, ce qu’il ne dit pas, respire l’amour et l’exprime avec la plus irrésistible éloquence. Pour toutes les choses de la vie, il étend sous les pieds d’Hermangarde le manteau de velours que Raleigh étendait sous les pieds de sa souveraine, et c’est lui, lui qui est le souverain et le maître depuis quatre mois. Ah ! je ne doutais pas d’Hermangarde ! Elle l’aimait à m’effrayer moi-même. Je ne doutais que de lui, indigne à mes yeux de cette ardeur profonde et contenue qu’il inspirait à cette trop sensible enfant. Mon amour-propre d’observatrice me dit que je n’avais pas tort peut-être, mais le mariage a transfiguré Marigny. Vous ne le reconnaîtriez pas. Ce que je haïssais en lui a disparu : c’était cet orgueil de Tout-puissant qui flambait sur son front, même alors qu’il l’inclinait devant vous ; c’était ce sentiment de familiarité audacieuse qu’il avait avec toutes les femmes et qui perçait jusque sous les formes polies de son respect ; c’était enfin cette attitude d’aventurier qu’il affectait dans le monde, comme si, ne relevant que de lui-même, il aimât à trancher sur le fond des hommes, nés comme lui, qui se réclament de leur naissance et de leurs relations. À présent, avec ses quatre-vingt mille livres de rente que la plus belle fille de France lui a apportées dans la queue de sa robe, ce n’est plus qu’un magnifique gentilhomme, d’un très grand aplomb et de très grandes manières, mais tempérées par l’amabilité d’un sentiment délicieux qui crée au dedans et au dehors de soi une inexprimable harmonie. Quelle magie que celle du bonheur ! Quel velouté il met sur toutes choses ! Et comme l’homme, pour peu qu’il soit de noble origine, s’accomplit quand il aime et qu’il est heureux !

« Inutile de vous dire, mon cher vicomte, le ravissement de la marquise. Elle est aux anges. Sa joie de sentir Hermangarde l’objet de soins qui ressemblent plutôt à un culte qu’à une suite d’attentions passionnées, est doublée par la surprise que j’ai éprouvée en voyant les choses tourner d’une façon si opposée à mes prévisions et à mes craintes. Elle triomphe deux fois. Quoiqu’elle ait toujours été plus heureuse que moi, et que ce pauvre marquis de Flers l’ait aimée avec un dévouement et une adoration sans bornes, elle avoue pourtant que le bonheur de sa fille est plus grand que le sien n’a jamais été. « J’étais — dit-elle avec une distinction fort juste — l’idole de M. de Flers, et c’était tout ou à peu près ; mais ma petite-fille et Marigny sont leur idole à l’un et à l’autre. En fait de jouissances, c’est la moitié de plus que moi. » Elle a raison. Assurément, M. de Marigny ne rappelle guères cette grasseyante miniature de marquis de Flers, que vous avez connu, lequel disait si joliment : mon cœur ! à sa femme, et qui portait de la poudre de la couleur des cheveux de la Reine. Le mari d’Hermangarde n’a rien de cette fraîche et tendre élégance de pastel. Sa grâce, à lui, est le souple mouvement de sa force. Il a quelque chose de si mâle, de si léonin, diraient les écrivains de ce temps-ci, dans l’esprit et dans la physionomie, que l’amour qu’il inspire doit être de l’émotion en permanence, et celui qu’il ressent, la plus enivrante attestation qu’on est bien puissante, puisqu’on a pu le subjuguer. Cela est divin, cela. De tels sentiments, de telles sensations ont été inconnus à la marquise, qui menait son mari avec les genoux — comme les bons écuyers mènent leurs bêtes — et une facilité si grande, que pour la gloire de son empire elle mettait beaucoup d’habileté à le cacher. Elle n’avait pas, il est vrai, les exigences d’imagination d’Hermangarde, — cette idéale Malvina à qui tous les Flers de la terre, avec leurs figures d’Adonis et leur ton musqué, n’auraient jamais arraché un regard seulement de profil, — mais elle est restée assez femme pour reconnaître que l’amour d’une femme pour un homme doit être mêlé de beaucoup de respect et d’un peu de crainte, comme l’amour de Dieu,

« Elle et moi, mon cher vicomte, savez-vous à quoi nous passons notre temps à Carteret ? À supputer sur nos dix doigts tous les motifs qu’a cette chère Hermangarde d’être la plus heureuse des épousées. Chaque jour nous en découvrons de nouveaux, c’est ceci ou cela que nous ajoutons à la somme de tous ses bonheurs. Jamais dévotes n’ont tourné dans leurs doigts les grains bénits de leurs rosaires plus que nous ne roulons et ne déroulons ce long chapelet de jouissances qui compose la vie de notre belle et charmante enfant. Nous voyez-vous bien, d’où vous êtes, recueillies dans cette fervente et perpétuelle occupation ? Le théâtre de ce pieux exercice est un grand diable de château que je n’aimerais pas, si on ne s’y aimait pas tant… De toutes les propriétés de la marquise, c’est la seule que je ne connaissais pas. Ce château, d’un aspect sévère, est bâti sur le bord de la mer, au pied d’une falaise qui le domine. La mer est si proche, qu’à certaines époques de l’année elle vient battre le mur de la grande cour, construit en talus pour mieux résister à l’effort des vagues. Des fenêtres de la chambre où je vous écris, je vois une longue étendue de grèves assez monotone, et qui ne charme pas beaucoup des yeux usés et fatigués comme les miens. Tout d’abord, vous ne discernerez pas mieux que moi, mon cher vicomte, ce qui a décidé la marquise à choisir sa terre de Carteret pour y venir passer les premiers mois du mariage de sa petite-fille, de préférence à son beau et très commode château de Flers, situé aussi en Normandie ?… Eh bien, la raison de ce choix est la curiosité d’Hermangarde, qui ne connaissait pas la mer et dont la jeune tête est autrement conformée que la nôtre, car elle raffole de cet endroit qu’elle trouve superbe et ravissant. La marquise et moi, nous avons donc sacrifié nos rhumatismes et nos goûts à ce désir de notre fille, et nous avons bravement exposée l’air salé de ces rivages nos délicatesses de grandes dames élevées par un siècle qui se souciait assez peu des beautés de la nature, quoiqu’il en parlât beaucoup. Hermangarde, qui n’a point passé sa jeunesse au fond des boîtes, doublées de satin, où nous avons passé la nôtre sans descendre jamais des talons rouges sur lesquels on nous faisait percher ; Hermangarde préfère à Paris les côtes de la Manche. Extasiez-vous de cette fantaisie, mon cher contemporain ! Elle y veut rester tout l’hiver. Elle nous a, l’autre jour, déclaré cette résolution d’une âme enchantée, qui n’a pas encore apaisé son besoin d’intimité et de solitude. En l’entendant, nous avons frissonné, sa grand’mère et moi, par anticipation et par sympathie, car le froid est terrible dans ce château inhabité depuis longtemps et dont les murailles sont verdies par l’humide souffle qui vient de la mer. M. de Marigny exprima le même vœu que sa femme. Il tient extrêmement à ne pas rentrer de sitôt à Paris où il pourrait rencontrer de nouveau cette Malagaise avec laquelle il a vécu si scandaleusement pendant dix ans. La marquise, fort renseignée sur son histoire, est très touchée de cette précaution qu’il prend contre lui-même et contre d’anciens souvenirs. Mais moi, qui ai vu l’espèce de femme dont il s’agit et qui, à dater du moment où je l’ai aperçue, n’ai pu croire un mot des Mille et une Nuits que vous m’avez contées sur elle, j’estime la précaution de Marigny parfaitement inutile, et son mérite à peu près nul.

« Ainsi, tenez-vous-le pour dit, mon cher vicomte : ils passeront probablement l’hiver ici, puisqu’ils le désirent. Ils sont jeunes, ils sont forts, ils se portent bien, ils s’adorent, ils veulent être seuls. C’est au mieux. Mais il est convenu que les deux douairières retourneront à Paris. Nous les laisserons aux bras l’un de l’autre, et nous causerons d’eux avec vous, cet hiver, dans le boudoir rose et gris de la rue de Varennes. Nous n’avons pas envie de nous priver encore de la vue d’une félicité conjugale qui fait la nôtre, en mourant mal à propos d’une goutte rentrée ou d’un catarrhe. À nos âges, le froid est mortel. Il faut beaucoup d’ouate aux choses fragiles. Le froid nous chassera d’ici comme les hirondelles, seul rapport que des vieilles comme nous aient avec les oiseaux du printemps ! Nous filerons aux premières bises. Mais quand sera-ce ? Je n’en sais rien. L’automne n’est pas beaucoup avancé, cette année. C’est la plus belle saison en Normandie. Vous avez certainement le temps de me répondre et de me raconter votre vie de là-bas comme je vous ai raconté la mienne. Que faites-vous ? Que devenez-vous ? Avez-vous revu cette Vellini que je ne crains plus ? Et cette pauvre madame de Mendoze, se console-t-elle enfin ou s’obstine-t-elle à mourir ?… Écrivez, vicomte. Je l’exige. La marquise vous envoie par moi les plus gracieux compliments qu’on puisse adresser à un indifférent comme vous. Moi, toujours indulgente, je vous aime malgré vos forfaits, et je vous enveloppe mille reproches dans mille tendresses : ce qui fait, monsieur, deux mille choses aimables que vous ne méritez pas.

« Y. de Bigorre, comtesse d’Artelles »

II

ON GUÉRIT DE LA PEUR


Quand madame d’Artelles, retirée dans son appartement, eut cacheté la lettre qui précède, à son ami et un peu vassal M. de Prosny, elle quitta l’embrasure de la fenêtre à la lumière de laquelle elle avait tracé sa missive, et elle descendit dans le salon.

C’était le moment où d’ordinaire il s’y trouvait toujours quelqu’un. Cinq heures du soir venaient de sonner. À cette heure-là, madame de Flers, qui déjeunait seule et qui avait reçu chez elle tout le jour soit M. de Marigny, soit Hermangarde, soit madame d’Artelles, avait terminé sa toilette et pouvait vaquer, si besoin était, à tous ses devoirs de châtelaine. N’oublions pas, pour faire mieux comprendre cette douairière incomparable, comme le monde n’en reverra jamais plus, que sa toilette était d’autant plus longue qu’elle la mesurait sur son âge. Elle pensait, comme ce jeune et aimable sage dont elle aurait été digne d’être la mère et à qui de précoces infirmités avaient appris la vieillesse[3] : que plus on vieillit, plus on doit se parer. Aux différentes phases de sa vie, elle s’était mise avec le goût d’une femme qui a dans l’esprit toutes les nuances. Elle prouvait, à son déclin, qu’elle savait son métier de vieille, comme elle avait su tous les autres à chaque marche de cet escalier du temps, qu’elle avait descendu comme elle descendait dans sa jeunesse le grand escalier de Versailles. « Les femmes comme nous — disait-elle souvent — se doivent de mourir dans leurs dentelles. » C’était, à ses yeux, la pourpre qu’il ne fallait jamais dévêtir, quand on avait été une des reines de l’aristocratie française qui avaient porté le sceptre d’éventail à Trianon.

L’exactitude de grande dame que madame la marquise de Flers admettait dans toute son existence d’intérieur, ne s’était point démentie. On la voyait assise à la place consacrée, dans une vaste bergère, posée contre le trumeau entre la cheminée et la fenêtre. Cette bergère de satin clair broché, et que le temps avait un peu jaunie, était, avec une autre entièrement semblable et probablement destinée à madame d’Artelles, les deux seuls meubles d’une époque moderne qu’il y eût dans ce vaste salon, décoré à la Louis XIII, et dont l’ameublement de velours ponceau et de chêne sculpté étalait gravement un luxe royal. Elles faisaient là, du reste, comme un contraste singulier. Elles avertissaient suffisamment l’observateur de la différence des temps et de l’amollissement des races. Ces femmes, nées sous les courtines des lits Pompadour, et qui, sans la Révolution française, n’eussent jamais pris la peine de marcher à pied, n’auraient pu soutenir la fatigue de rester longtemps dans un de ces grands fauteuils où la reine Marie de Médicis se tenait, toute droite sous son busc. Leurs corps affaiblis avaient besoin de retrouver les molles sensations d’une jeunesse à laquelle il avait fallu, pour apprendre le pli de la rose, l’écroulement d’une monarchie.

Lorsque madame d’Artelles souleva la portière du salon, la marquise de Flers était seule, les mains nues et oisives, comme toujours ; posée sur un guéridon chargé de journaux, de quelques livres, d’une tabatière d’écaille, et de lunettes revêtues de leur étui de chagrin. Elle semblait si préoccupée que tout d’abord elle n’aperçut pas son amie. De la main appuyée sur le guéridon, elle tenait par un de ses angles une lettre pliée qu’elle regardait à rapides intervalles. Son front clair, sous ses rides longues et droites, s’obscurcissait des soucis de la réflexion. Elle relevait parfois son regard, de la lettre qu’elle tenait sur la mer, qu’on apercevait de la fenêtre et dont les flots montants, devenus plus verts à l’approche du soir, emplissaient démesurément ce petit havre, creusé par la nature, qu’on appelle le port de Carteret.

Sa rêverie inaccoutumée frappa madame d’Artelles. Mais une telle distraction n’était pas si profonde dans un être d’un esprit aussi alerte que l’était madame de Flers, qu’elle n’entendît pas le frou-frou de la robe de soie de la comtesse. Elle tourna vers cette commensale de toute sa vie, encore plus que de sa maison, une tête fine, si bien portée encore, et lui faisant un petit salut familier et gracieux :

— « Où donc étiez-vous, ma très chère belle ? — lui dit-elle d’une voix libre et d’une attention déjà revenue.

— Moi ! — répondit madame d’Artelle. — J’étais à écrire et je m’y suis oubliée. Pardonnez-moi, ma chère amie ; j’aurais dû savoir que vous étiez descendue et seule, car il est trop bonne heure pour qu’Hermangarde et M. de Marigny soient rentrés.

— Ah ! ma chère, liberté complète, — reprit la marquise. — J’ai toujours eu le respect de l’indépendance de ceux que j’aime. Je serais un fléau d’amitié si je ne pouvais vous céder, même pour une heure, à notre cher vicomte de Prosny.

— Oui, c’est à lui que j’écrivais, — dit madame d’Artelles. — Croyez-vous qu’il ne m’a pas écrit une seule fois depuis notre départ de Paris ? Il est bien de la plus insupportable lenteur !

— C’est une tortue épistolaire, — répliqua la marquise, — et vous aurez beau faire, ma chère comtesse, vos reproches les plus acérés ne traverseront pas son écaille. S’il éprouve la même difficulté de commencer ses lettres que de finir ses phrases, ce doit être un aimable correspondant.

— Dites tout ce que vous voudrez de lui ! — fit madame d’Artelles, en roulant sa bergère auprès de son amie. — Je suis trop mécontente de sa paresse pour le défendre contre vous. »

Elle ne s’assit pas… mais, avec cette curiosité que les femmes qui ont de l’usage cachent très bien sous un air très simple :

— « Comme la mer monte ! — dit-elle, en allant jusqu’à la croisée et en y restant quelques secondes, le front collé à la vitre.

— Oui, — répondit madame de Flers, — c’est grande marée. M. de Marigny n’aura pas pensé à cela. Où est-il allé avec sa femme ? S’ils tardent beaucoup, le pont de là-bas sera couvert et ils seront obligés de revenir par eau.

— Vous n’êtes pas inquiète toujours ?… » fit la comtesse en se retournant. Et son œil de faucon tomba sur la lettre que tenait la marquise, mais le cachet et l’adresse n’étaient pas distincts dans le mouvement qu’imprimait à la missive la main qui l’agitait, et elle ne vit rien… de ce qu’elle voulait voir.

Un autre jour, elle n’eût pas eu cette curiosité, indigne des habitudes élevées d’une femme comme elle, mais elle avait remarqué, en entrant, le visage altéré de son amie, sur lequel la placidité intelligente d’un esprit apaisé depuis longtemps et la réverbération du bonheur d’Hermangarde versaient habituellement une sérénité infinie.

Madame d’Artelles supposait sans doute qu’il y avait un rapport secret entre la lettre de la marquise et la préoccupation dont elle paraissait obsédée.

— « Non, — dit madame de Flers, — je ne suis pas inquiète. Seulement je crains qu’Hermangarde ne prenne froid. Voici le soir. Nous sommes en octobre, et le froid est bien pénétrant sur la mer, quand le soleil est couché. »

La comtesse regagna lentement sa bergère et s’assit.

— « Est-ce que vous avez fait comme moi, marquise ? — dit-elle du ton naturel le plus dégagé, en rangeant les plis de sa robe, du bout de ses quatre doigts, avec une légèreté charmante. — Est-ce que vous avez écrit à quelqu’un, que je vois une lettre entre vos mains ? »

Madame de Flers se prit à sourire, et eut la petite malice d’être très naturelle aussi, en répondant :

— « À qui donc voulez-vous que j’écrive, ma chère belle ? Je n’ai pas comme vous de vicomte de Prosny à admonester. Cette lettre que vous voyez là — (madame d’Artelles ne la voyait pas du tout) — n’est ni de moi, ni même à moi. Elle est adressée à M. de Marigny, et on vient de me la remettre à l’instant. »

La comtesse ouvrit son sac à ouvrage, et chercha ses lunettes.

— « Est-ce de Paris ? — fit-elle, comme par suite de conversation et sans attacher, semblait-il, la moindre importance à la réponse, en passant les branches d’or de ses lunettes dans les belles grappes de ses cheveux blancs.

— Oui, c’est de Paris, » — répliqua la malicieuse marquise, avec une brièveté qui accusait plus de taquinerie que de réserve. On l’a vu, la marquise était un peu taquine. C’était là une des formes de cet esprit bienveillant auquel sa bonté, toujours présente, envoyait parfois d’adorables reflets de cœur.

Arrivée à ce point, madame d’Artelles ne pouvait faire un pas de plus. Elle avait trop de goût pour oser risquer d’être indiscrète, même avec une aussi intime amie que madame de Flers. Elle prit courageusement son parti, et se mit à travailler à son filet.

Il y eut un petit silence. Mais la douairière, qui aimait la comtesse et qui avait besoin de confiance en ce moment, car une idée inquiète la poursuivait, s’abandonna à cet instinct d’une âme alarmée. Elle ne craignait pas de récrimination de la part de son amie. N’avait-elle pas vu M. de Marigny détruire un à un tous les préjugés que la comtesse nourrissait contre lui depuis longtemps ?…

— « Connaissez-vous cette écriture ? » fit-elle en lui tendant la lettre.

Madame d’Artelles prit la lettre, la regarda, l’approcha de ses yeux, la regarda encore, hocha la tête :

— « C’est un abominable griffonnage, — s’écria-t-elle. — Ma foi ! marquise, je ne connais personne qui écrive comme cela.

— C’est — reprit la marquise — une écriture de femme…

— … De chambre, — interrompit madame d’Artelles.

— Non, — dit la marquise. — Les femmes de chambre ne plient pas ainsi leurs missives, et n’ont pas de cachet comme celui-ci. Voyez plutôt ! »

Elles avaient presque raison toutes les deux. C’était bien une écriture de femme, irrégulière, peu lisible, mais non tremblée. Elle indiquait plutôt une main nerveuse et hardie. C’était une de ces écritures qu’on appelle extravagantes, avec de grandes lettres au milieu des mots ; l’opposé, comme l’avait bien vu madame d’Artelles, de ces traits élégants, imperceptibles et penchés dont le caractère est de n’avoir point de caractère, dignes par conséquent de servir d’expression aux femmes comme il faut, qui n’en ont pas davantage.

Mais ainsi que l’avait observé madame de Flers, la lettre était pliée d’une manière aristocratique et irréprochable, parfumée d’une odeur suave et distinguée. Le cachet, au lieu d’armoiries, avait à son centre une mystérieuse devise arabe que ces dames, qui n’étaient point orientalistes, ne purent jamais, bien entendu, déchiffrer.

— « Je ne sais pas pourquoi — dit la marquise — cette lettre me trouble. Je lui trouve une physionomie suspecte. M, de Marigny, depuis qu’il est marié, n’en a point reçu de pareille. Je suis superstitieuse quand il s’agit du bonheur d’Hermangarde. Il me semble que cette lettre porte une menace dans ses plis.

— Mon Dieu ! — fit lentement madame d’Artelles, — est-ce que cette vieille maîtresse qui n’a pas bougé jusqu’ici, se raviserait ?… »

Elle avait mis la main sur le doute, terrible. Les quatre yeux de ces deux femmes brillèrent de la même pensée en se regardant.

— « C’est bien possible, — reprit la comtesse. — Elle a fait la morte pendant quatre mois, et puis tout à coup elle ressuscite. Elle écrit à son ancien amant. C’est assez cela. Elle a pensé qu’au bout de quatre mois, le bonheur d’avoir une femme jeune et belle serait déjà bien vieux, bien usé, et que Marigny devrait être furieusement blasé sur ce bonheur-là. Elle lui a donné juste le temps de se dégoûter, et voici que la persécution commence. Eh bien, ma petite ! — ajouta gaiement madame d’Artelles, — tu te trompes, si tu crois réussir. M. de Marigny est encore fort amoureux de sa femme, et tu en seras pour les frais de style et de charmante écriture de tes poulets ! »

Madame de Flers ne put s’empêcher de sourire, en voyant la joyeuse sécurité de madame d’Artelles. Elle se demandait si cette femme qui plaisantait était bien la même qui s’était opposée avec une si extrême obstination à l’union de Marigny et d’Hermangarde. Celle qui avait toutes les terreurs avait maintenant toutes les confiances. Madame de Flers connaissait trop la nature humaine pour s’en émerveiller. Une véritable réaction s’était opérée en madame d’Artelles. Le propre de toute réaction n’est-il pas de jeter l’esprit dans l’extrémité opposée à celle où il s’était d’abord précipité ? Comme la confiance de la marquise avait été plus fondée que les défiances de madame d’Artelles, son inquiétude était plus raisonnable que la sécurité actuelle de son amie. Sa raison, ou pour mieux parler, ses sensations la trompaient moins. On l’a dit déjà, mais ce n’est pas trop que de le répéter, la marquise était supérieure à madame d’Artelles, malgré l’opinion des jugeurs du faubourg Saint-Germain, qui croyaient avoir saigné à blanc leur bienveillance pour elle, quand ils avaient avoué qu’elle était la plus aimable des deux. D’ailleurs, si elle tremblait, elle avait ses raisons. Elle était renseignée. Elle savait l’histoire de Vellini. Elle gardait dans sa pensée le récit que lui avait fait Marigny, un certain soir, à sa prière. C’était comme un poème flamboyant à la lueur duquel elle entrevoyait l’influence, possible encore, de cette femme singulière et inconnue. Elle ne l’avait pas aperçue le jour du mariage d’Hermangarde. À ses yeux expérimentés, Vellini n’était pas seulement, comme aux regards plus superficiels de la comtesse, une femme sans jeunesse et sans beauté, n’offrant le danger d’aucun charme. Elle la rêvait toujours comme Marigny l’avait peinte. « S’il l’a peinte comme elle est, quelle puissance ! — pensait-elle ; — s’il ne l’a pas peinte comme elle est, quelle puissance encore pour avoir fait de Marigny un peintre pareil ! »

Mais quoi que fussent ses craintes intérieures :

— « Votre confiance me rassure, ma chère amie, — dit madame de Flers en tendant la main à la comtesse. Et ces deux femmes émues s’embrassèrent comme on s’embrasse en face d’un péril qu’on doit attendre, avec le sentiment fort et toujours jeune d’une immortelle amitié.

— Oui, rassurez-vous, rassurons-nous ! — reprit madame d’Artelles. — Est-ce de cette Vellini, cette lettre ? Ensuite, fût-ce d’elle : je l’ai vue ; nous lui faisons trop d’honneur de trembler ainsi au premier signe de sa très maigre main. Qu’est-ce qu’une lettre, après tout ? M. de Marigny, qui a vaincu, à force d’amour, ma longue incrédulité à son amour, a bien vite et bien profondément oublié ici, dans les quatre murs de ce château où nous n’avons vu personne depuis bientôt cinq mois, et le monde de Paris, dont il semblait l’esclave, et ses amis de club, et ses mauvaises habitudes de libertin, et sa passion du jeu, plus forte et plus asservissante que le reste. En vérité, nous ne pouvons décemment perdre la tête à la première lettre qu’une femme quittée lui écrit ! Si c’était à Paris, encore ! En train de craindre une fois, on pourrait s’effrayer d’une recherche ou d’une rencontre ; mais ici, à cent lieues de distance ! Ici, dans ce pays perdu, où Marigny est déterminé à passer l’hiver ! Enfin, ne le savez-vous pas, ma chère ? Pour un homme, qu’est-ce qu’une lettre ? Les meilleurs, en amour, ont besoin de la présence réelle. Avec cela que je ne crois pas — ajouta-t-elle — qu’une femme de l’espèce de cette Vellini écrive jamais comme la Religieuse Portugaise ! »

La marquise disait bien oui à toutes ces choses, mais, elle ne l’avouait pas à son amie, il y avait en elle un murmure, sous le calme revenu et retenu à l’ivoire sillonné de son front. Elle avait posé la lettre en question sur le guéridon, à côté d’elle, mais elle ne pouvait s’empêcher de la reprendre parfois et de la regarder encore. Ses yeux affaiblis n’en pouvaient plus voir l’écriture. Le soleil tombe vite en cette saison. Il venait de disparaître sous un banc de brumes. L’ombre prit soudainement le salon, dont les meubles et les tentures se foncèrent. La comtesse d’Artelles laissa son ouvrage et vint à la vitre une seconde fois. La mer montait toujours, et le havre, submergé, se confondait dans la nappe d’eau verte qui gagnait au loin, frangée d’écume, le long des grèves.

— « Je vous annonce — dit-elle — M. de Marigny et sa femme. Les voilà qui descendent de barque au pied du mur de la grande cour. Vous avez eu raison, ma chère amie ; ils auront trouvé le pont couvert. »

Cinq minutes après, ils entraient dans le salon où les attendaient madame d’Artelles et la marquise, ne se doutant pas qu’il venait d’être question d’eux et qu’ils étaient l’objet d’une nouvelle inquiétude de la part de ces deux femmes, providents témoins de leur vie, qu’à une vigilance si vite alarmée ils auraient pu appeler les sentinelles de leur bonheur.

Madame de Marigny embrassa sa grand’mère, pendant que son mari baisait respectueusement la mitaine de madame d’Artelles.

— « Chère enfant, vous rentrez trop tard par ces grandes marées, — dit la marquise, en sentant la fraîche humidité qui pénétrait les cheveux et les vêtements de sa petite-fille. — Si vous vous rendez malade, vous me ferez mourir. Sonnez donc, Marigny, pour qu’on apporte du feu bien vite et qu’elle puisse sécher ses vêtements.

— Ah ! bonne maman, ne craignez rien, — dit-elle ; — ce n’est qu’un peu de vapeur et d’écume tombée sur ma robe pendant que nous passions, en barque, à la place du pont. Il est tout couvert ce soir, et l’on n’en aperçoit plus même la rampe. Je n’ai pas eu froid et je ne suis pas délicate. Je m’endurcis pour notre hiver si nous le passons à Carteret. Il faut bien que je m’accoutume à la vague et à la brise, puisque je suis la femme d’un amoureux de la mer ! »

On avait apporté du feu et des bougies pendant qu’elle parlait, et on put voir le regard de rivale heureuse, coquette et tranquille, qu’elle jeta, en disant ces paroles, sur cet amoureux de la mer, qui était le sien bien davantage !

Elle était debout à la cheminée, offrant à un feu de sarment qui pétillait, ses bottines grises, mouillées d’eau marine. Elle avait emporté dans sa promenade, contre les soudaines fraîcheurs du soir, une pelisse de satin bleuâtre, et après avoir ôté son chapeau, elle en avait ramené le capuchon sur son front. Empressée de revoir sa grand’mère, elle n’avait pas rabattu ce capuchon, et dans cette espèce d’auréole de satin bouffant, elle était, malgré son imposante beauté, aussi jolie que le Caprice. Les beaux serpents d’or de ses cheveux blonds dégouttaient de perles d’écume sur ses joues transparentes, un peu pâlies par le mariage, mais auxquelles la brise de la mer avait ramené, pour une heure, l’éclat de leur virginité. Les cils humides, les lèvres humides, les yeux humides, plus humides encore, à ce qu’il semblait, du sein de cette rosée des nuits et des mers qui la diaprait tout entière, elle était d’une beauté si délicatement étincelante qu’on eût pu trembler de la voir se sécher à cette flamme grossière de la terre et s’évanouir comme un arc-en-ciel.

— « Monsieur de Marigny, — dit la marquise, en la lui donnant, — on m’a remis pour vous une lettre venant de Paris. »

Marigny remercia, prit la lettre, en brisa le cachet et lut, à la clarté des bougies posées sur la cheminée. Dans l’admirable confiance de son âme, Hermangarde n’exprima pas la curiosité étourdie de ces jeunes femmes qui veulent tout savoir et s’embusquent, avec un empressement de mauvais goût, derrière le cachet de toutes les lettres adressées à leurs maris. Non ! c’était un être à part dans la vie ; elle n’eût pas aimé assez pour être tranquille, qu’elle eût été trop fière pour ne pas être réservée. Pendant que Marigny lisait, elle avait ôté son gant, et du dos de sa belle main rêveuse, elle écartait ses cheveux mouillés qui se collaient aux fossettes de sa bouche souriante.

Mais si elle ne regardait pas Marigny, les deux douairières le regardaient pour elle. Leurs yeux scrutateurs ne le quittaient pas.

Lui qui ne se croyait pas alors l’objet d’une double et scrupuleuse observation, acheva la lecture de la lettre, les sourcils immobiles, le visage calme, l’œil attentif, mais inaltérable. Arrivé à la fin, il la tordit dans ses mains tranquilles et la jeta au feu.

Puis, comme sa femme était toujours debout, en face de lui, à la cheminée, il la prit tout à coup à la taille par-dessus la pelisse bleuâtre qu’elle n’avait point détachée, et il l’embrassa entre les deux yeux avec une chaste idolâtrie, à la place où — si on se le rappelle — il l’avait embrassée pour la première fois.

Il y avait un amour si vrai dans cette pure et simple caresse, que les deux douairières se firent un signe d’intelligence et de triomphe.

Elles n’avaient plus peur.

III

UN NID D’ALCYON


Si tout dans le monde a son théâtre, le bord de la mer est bien réellement celui que Dieu créa pour l’amour heureux. Au point de vue supérieur des analogies, la plus belle chose qu’il y ait dans l’âme humaine devait nécessairement avoir pour se montrer et s’épanouir à l’aise, la plus belle chose qui existe dans la nature. Là seulement, — pour qui a le sentiment des harmonies, — le cadre est digne du tableau. Partout ailleurs, c’est la nature belle et puissante encore, mais ce n’est pas cet éclatant et triple hyménée de la terre, du ciel et de l’océan, si bien fait pour réfléchir, comme un nouveau miroir d’Armide, l’hymen plus mystérieux de deux cœurs. Les poètes l’ont bien compris, du reste. Le plus grand de tous peut-être, n’a-t-il pas suspendu le frais tableau d’un amour sublime de passion vraie et d’innocence, aux côtes sinueuses d’une des Cyclades ? Dans tout amoureux, il y a du grand poète. Hermangarde et Marigny avaient cédé à l’instinct juste de l’amour, en choisissant le bord de la mer pour y passer cette lune de miel qui — comme la lune du ciel visible — paraît plus douce au bord des flots.

Hermangarde ne connaissait pas la mer. Cette grande idée manquait à son esprit. Elle avait voulu l’acquérir en même temps que son âme atteignait l’apogée de toutes ses puissances et se complétait par tous les partages de l’amour. Marigny, l’aventurier Marigny, qui avait vécu tant d’existences, n’éprouvait plus cette suave et première ivresse des facultés à leur aurore, ce vertige délicieux du cœur qui fait croire à la créature qu’elle est une divinité par cela seulement qu’elle est aimée ; mais il était né près de la mer, il avait été, comme il le disait : élevé les pieds dans son écume, et de tous les souvenirs de son enfance, l’idée du temps passé en face de l’Océan était le seul qui ne le faisait pas souffrir. Régénéré par le sentiment que lui inspirait Hermangarde, hasard inouï, coup de fortune qui aurait dû le faire trembler, — car tant de bonheur doit avoir son revers sans doute, — il s’abandonnait, avec l’impie sécurité du joueur, à vivre de la vie que lui envoyait la Destinée, sur cette vaste côte dont les brisants ne parlaient même pas de naufrage à l’esprit de cet homme heureux !

Ainsi, tous deux, Marigny et Hermangarde, avaient leurs raisons pour se trouver bien où ils étaient ; pour préférer à toutes les campagnes ce petit village de Carteret, que n’aimait pas madame d’Artelles et qui valait mieux que ses mépris. La comtesse avait dit le motif de son peu de goût pour le manoir de Carteret, moins commode et moins orné que le château de Flers, construit dans les terres et préservé par ses forêts des rafales du vent de l’automne. Comme une grande partie des femmes de son temps, madame d’Artelles, hors l’amour, n’avait dans l’esprit aucun genre de romanesque. Les fortes beautés de la nature, ses aspects variés, sa simple nudité, parfois sublime, n’affectaient pas cette personne du xviiie siècle, qui n’avait rapporté des expériences de sa vie que beaucoup d’esprit de société et cette bonté qui reste toujours, quand on a eu l’âme tendre dans sa jeunesse. Elle ne voyait donc pas, elle ne pouvait pas voir ce qui plaisait tant dans ce paysage maritime à Hermangarde et à Marigny. Elle était injuste et aveugle ; car sans être amoureux comme ils l’étaient, sans avoir dans ses fécondantes sensations ce réseau d’illusions divines que l’amour jette à tous les objets, il est cependant permis de trouver Carteret un des points les plus pittoresques et les plus originaux de la côte de Normandie. On en jugera par ce plan fidèle, pris dans la perspective d’une longue absence et colorié par le souvenir.

C’est un village d’un double aspect, riant par un côté, sévère par l’autre, bâti au pied d’une énorme falaise : espèce de forteresse naturelle, dressée sur la pointe de la presqu’île du Cotentin. Jersey est en face, — Jersey, cette île hermaphrodite, qui n’est pas française, qui n’est pas anglaise non plus, quoiqu’elle appartienne à l’Angleterre. La tradition de ces rivages raconte qu’à une époque bien reculée, sur ce détroit qui s’est agrandi par la rupture de la falaise, un pont de planches y conduisait. Quoi qu’il en soit de ces souvenirs que les générations se lèguent, Carteret et Jersey se regardent, et de si près qu’on pourrait dire qu’ils se regardent dans le blanc des yeux. D’une rive à l’autre, ils s’apparaissent, vagues ou distincts à l’horizon ; — taches d’un bleu foncé dans la brume, profils de maisons blanches quand le temps est clair. Assurément, quand on observe le pied de cette roche dumeuse, chaque jour minée davantage par l’irruption du flot qui monte, et dont beaucoup de fragments détachés forment assez loin, dans la mer, une ceinture de brisants redoutables, on est presque tenté d’adopter ces idées d’un voisinage séculaire. Le havre qui s’ouvre devant ces brisants et qui se creuse jusque sous les premières maisons de Carteret, est signalé aux matelots par deux espèces de phares grossiers, — poteaux de bois plantés dans l’eau, semblables, à quelque distance, aux mâts d’un vaisseau submergé. Autrefois, l’entrée de ce petit port naturel était défendue, en temps de guerre, par une large tour à créneaux adossée au roc de la falaise, solidement attachée à son flanc. Cette tour s’appelait la Vigie. Sur sa plate-forme solitaire, on trouvait encore, il y a plusieurs années, une pièce de canon de gros calibre abandonnée, sans son affût, aux pluies du ciel et à la rouille. De ce point élevé, on domine la mer et la grève dont la jaune arène, découpée par les irrégularités du flux et du reflux, offre à l’œil les sinuosités d’une ligne, dentelée d’écume brillante, qui passe sous les Rivières, — village au nom charmant et moqueur, car il n’a de rivières que ses fossés, où l’eau de mer filtre à travers les sables et se ride au pied des ajoncs, — puis sous Saint-Georges, — paroisse au patron moitié Anglais, moitié Normand, — et enfin va se perdre à plus d’une lieue de là, jusque sous Portbail. C’est, à proprement parler, le côté fier et beau de Carteret, le côté cher aux organisations poétiques. Cette mer qui se prolonge à votre droite devant vous, cette immensité de sable que le vent roule, par places, en dunes assez épaisses et assez hautes pour que le douanier — la vedette de la côte — puisse y creuser une hutte contre la nuit et le mauvais temps, à votre gauche, — fermant l’horizon, à l’Est, comme la mer le clôt au couchant, — les toits bruns de Barneville et la tour carrée de son clocher singulier, qui a peut-être soutenu des sièges : tout cet ensemble un peu austère, mais grandiose, doit captiver les imaginations rêveuses. Par un soir brumeux de l’automne, quand la mouette mêle, en criant, son aile frissonnante à la vague, quand la mer est rauque et houleuse, la pâle Minna de Walter Scott pourrait venir attendre son Cleveland sur l’âpre sommet de cette falaise, aux cavernes visitées des flots, et se croire encore aux Hébrides.

Mais en suivant la ligne du havre et on tournant le dos à la mer, la scène change et prend un autre caractère. On ne va pas bien loin sans trouver le village, bâti dans des sables tantôt fermes et tantôt mouvants. Là, chaque maison qui a sa vigne et son figuier a aussi son petit jardin d’une végétation un peu maigre, sous le souffle salé de la côte, mais dont la fraîcheur repose pourtant agréablement l’œil lassé de l’éclat des grèves. Les premières maisons de ce village — le manoir de madame de Flers en est une — sont presque toutes enceintes d’un mur de cour ou de jardin, avec un escalier extérieur et intérieur qui conduit sur le galet du rivage et dont la mer — dans ses grands pleins — gravit et bat les marches comme celle des escaliers de Venise. Au second plan de cette ligne d’habitations blanches et propres, la flèche de l’église s’élance du sein d’un bouquet d’arbres, qui rappellent la plantureuse Normandie au voyageur tenté peut-être de l’oublier. À soixante pas de ces maisons groupées harmonieusement sur ce coin de grève, un bras de mer, comme il en reste si souvent aux replis de ces plages, est traversé d’un pont construit grossièrement avec des planches et de grosses pierres, jetées dans l’eau, à la file les unes des autres. C’est la frontière de Carteret que ce pont, qui disparaît aux grandes marées sous le lent amoncellement des vagues, et que M. et madame de Marigny avaient trouvé couvert, en rentrant de leur promenade, un soir. Après ce pont, il y a encore quelques places d’herbe, semées de crystes marines et de joncs ; puis on entre dans les terres labourées, dans des champs de blé, de chanvre et d’orge, qui mènent au bourg de Barneville et aux villages environnants.

Tel était, plutôt indiqué que décrit, le lieu pour lequel mademoiselle de Polastron quitta Paris, après son mariage, avec son mari et son aïeule, la marquise de Flers. Pour une jeune fille qui n’avait jamais vu que Vichy et Plombières où sa grand’mère allait parfois, ce pays retiré, sauvage, original surtout, cette pointe hérissée des côtes de la Manche, dut lui causer une impression d’une âpre saveur. Tout y attira son regard et rien ne la choqua. La population avec laquelle elle vécut est intelligente et n’est point grossière, quoique rude. La misère ne l’a point dégradée. La mer la nourrit, car cette côte qui paraît aride, est au contraire très opulente en toutes sortes de poissons. On y trouve, en des quantités inépuisables, des turbots, des plies, des raies déployées comme des éventails, des soles dont la chair tassée est ondée comme la mer elle-même, le lançon qu’on pêche dans le sable, le rouget, aux nageoires pâlement vermillonnées et qui est peut-être le dauphin dont les Anciens nous ont tant parlé ; enfin, l’honneur exquis des tables normandes, le surmulet, cette bécassine de la mer, pour la délicatesse, et dont le foie écrasé donne l’éclat de la pourpre tyrienne. Il y a aussi de grandes abondances de coquillages : le crabe, qu’ils appellent le clopoint ; le homard, aux écailles d’un bleu profond ; les crevettes, de la couleur et de la transparence des perles ; les vrelins, spirales vivantes dans leur carapace mystérieuse, et qu’on mange avec des épingles ; enfin toutes les variétés de ces gibiers de la mer. Telle est la fortune incessamment renouvelée, la richesse naturelle des habitants de ces rivages. Ils pêchent tous, les uns pour vivre, les autres pour vendre leur poisson aux marchés voisins. Du reste, c’était bien moins les mœurs de ce pays qu’Hermangarde avait voulu connaître, que la mer elle-même. Elle avait traversé une partie de la France, curieuse de juger la grande merveille qu’elle n’avait entrevue que sur la toile inerte des peintres, ou dans ses pensées. Jusque-là, un autre rêve — le rêve exterminateur de tous — avait offusqué de sa flamme le beau songe qu’elle se faisait de l’Océan. Mais puisque le premier était devenu sa vie, elle voulait que le second eût aussi sa réalité. Il l’eut, et ce fut un bonheur dans le bonheur pour elle, une joie de l’âme qui lui entra par les yeux. Elle aimait. Elle admira. Est-ce que l’Admiration et l’Adoration ne sont pas sœurs ? Jamais elle n’oublia l’heure où la première sensation de la mer s’éleva en elle. Ce fut le soir… un soir d’été, aride et brûlant. Elle avait roulé en berline toute la journée, quand tout à coup, à un certain moment de leur course, les pieds des chevaux firent jaillir autour de la voiture l’écume d’une eau qu’ils crevaient avec bruit, en y entrant. Ils plongeaient alors dans ce bras de mer, uni comme une rivière, qui est la limite de Carteret. Le soleil avait disparu, il y avait une heure. Mais ce n’était pas le couchant qui était de pourpre, c’était le crépuscule tout entier. Des vapeurs d’un incarnat mourant noyaient l’horizon sur lequel ressortaient les lignes altières de la noire falaise ; et la mer qui montait alors, — qui semblait venir majestueusement vers Hermangarde comme Hermangarde venait vers elle, — semblait rouler un varech de roses dans l’albâtre de ses écumes, sous cet air empourpré qui pénétrait tout de sa nuance victorieuse, qui circulait autour de tout, comme le sang ému de la nature immortelle. C’était un spectacle élyséen. Hermangarde l’apercevait, la tête appuyée sur l’épaule de son Ryno bien-aimé. Cette première impression, cette mer enflammée comme son âme, cette soirée, aux ardentes mélancolies, qui répondait si bien à tout ce qui brûlait en elle, lui sacrèrent ce petit village de Carteret où elle venait cacher sa vie. Elle sentit qu’elle y serait heureuse. Nul pressentiment ne vint l’avertir qu’un jour la souffrance pourrait l’y atteindre. Ravie d’enthousiasme, elle ne vit pas ce vieux manoir (un peu triste, il faut en convenir), devant la grande porte duquel la fit descendre sa grand’mère. Elle en traversa, toute joyeuse, la cour pavée avec des galets et la longue galerie dont le vent agitait les panneaux à travers les fentes des fenêtres mal jointes. Une fois que la marquise eut gagné son lit, elle entraîna Marigny sur l’escalier du mur en talus qui conduisait à la plage. Elle s’assit sur les marches de granit comme si elle eût été l’humble femme d’un des pêcheurs de ce pays. La mer était retirée. Le ciel pur mirait ses étoiles dans la surface à peine ridée du havre et dans les fosses circulaires où l’eau séjourne entre les rochers découverts. Marigny, qui aimait à voir ces expansions de jeunesse dans un être qui lui appartenait si bien, ne s’opposa point à ses volontés. Il l’entourait seulement, pour qu’elle n’eût pas froid à la brise, de ses bras et de son manteau. « Quel charmant paysage ! — dit-elle, en levant sur lui ses grands yeux qui brillaient du bleu mystérieux des étoiles, — ce sera notre nid d’Alcyon. » Et depuis, dans toutes leurs causeries, Carteret, le maritime village qui semble nager sur la mer quand la mer est haute, ne porta plus que ce nom-là.

À partir de cette soirée, de cette première impression, ils aimèrent ce village qu’Hermangarde venait de nommer d’un nom si sauvage et si doux, non pas uniquement parce qu’ils s’y aimèrent, comme l’aurait dit madame d’Artelles, mais aussi parce qu’ils étaient dignes, l’un et l’autre, de comprendre tous les langages de la nature sur cette côte écartée, ouverte seulement à quelques pêcheurs, hommes primitifs, et à un petit nombre de matelots, revenus vieillis du bout du monde. La vie qu’ils y réalisèrent ne fut donc point l’existence close et énervée de Paris, que l’on emporte si souvent à la campagne. Le havre, la falaise, les longues grèves, les dunes lointaines, les rochers vêtus de varech, qui apparaissent aux eaux basses, ne furent point pour eux une marine de plus suspendue dans le grand salon de madame de Flers, entre les deux rideaux de la fenêtre à travers laquelle ils auraient pu les contempler et en jouir. Ce n’est pas de cette molle et nonchalante manière qu’ils passèrent leur temps à Carteret. Ils n’y firent point de l’admiration à distance. Courageux parce qu’ils étaient jeunes de sensations et que le bonheur d’être ensemble enlève la fatigue du corps (la seule lassitude qui soit possible), ils abordèrent comme elle le mérite cette rude poésie du bord de la mer, si grande qu’il n’y en a plus d’autre peut-être quand on l’a goûtée. Tout le temps qu’ils ne donnaient pas à l’excellente marquise, ils le passaient — au travail près, dont ils n’avaient pas besoin pour vivre, — comme les habitants de ce pays. Ils le parcouraient en tant de sens qu’ils en eurent bientôt une parfaite connaissance. Ils s’enfonçaient parfois dans les terres, mais ce qu’ils préféraient à tout, c’était d’aller devant eux, en suivant les sinuosités de la côte. Heureusement, ils avaient appris les heures du flux ; car la promenade ne laisse pas que d’être dangereuse, quand on s’attarde sur ces grèves, si vite envahies. La falaise aussi les voyait quelquefois sur sa cime d’un vert foncé ou dans ses anfractuosités profondes. Au bout de quelques mois, il n’y eut pas une de ces anses, creusées dans le rocher, pas une pointe de ces caps, où ils ne se fussent reposés. La pêcheuse de crevettes qui revenait, pieds nus, avec sa hotte au dos et son hagnet[4] sur l’épaule, le douanier qui fumait, assis à trois pas de sa hutte de sable, les apercevaient de loin, regardant la mer, tranquillement assis, les pieds pendants sur le vaste abîme, comme s’ils avaient été deux amoureux du pays, accoutumés, dès leur enfance, à gravir cet effrayant promontoire, Quelquefois M. de Marigny abattait des mouettes ou des goélands, à coups de carabine, tandis que la belle Hermangarde ramassait des crystes marines, insoucieuse de son teint que l’air de la mer et le soleil hâlaient déjà. Longues promenades, entrecoupées de causeries divines, toutes pleines des mille grâces de l’intimité ! Ah ! comme ils oubliaient Paris, et le monde, et tout ce qui n’était pas eux-mêmes et cette solitude ! Si une rafale, si une ondée ou un orage les surprenait et les forçait à chercher un abri dans le cœur fendu d’un de ces rocs, Hermangarde, à couvert dans sa niche de pierres, ressemblait à une apparition surnaturelle. Elle était bien fière et bien imposante pour une Madone, pour une de ces simples et blanches images aimées du matelot ; mais avec sa taille majestueuse et sa robe fouettée par les vents, une imagination exaltée l’aurait prise pour le Génie Dominateur de la tempête. Ainsi vivaient-ils, s’appropriant autant qu’ils le pouvaient ce pays retiré et ses mœurs sauvages. Hermangarde ne craignait même pas de monter avec son mari sur ces bateaux pêcheurs qui rasaient les côtes, entre deux marées. La marquise de Flers s’était bien un peu opposée à ces petites expéditions. « Que craignez-vous, maman ? — lui avait-elle dit avec sa confiance enthousiaste, en lui montrant son mari ; — n’ai-je pas mon étoile ?… « Et la marquise, qui avait l’âme ferme comme une femme de race, avait cédé. D’ailleurs, pour ne rien exagérer, le danger auquel s’exposait sa petite-fille n’était pas très menaçant. Les riverains de cette contrée, habitués à la mer dès leur bas âge, manœuvrent ces bateaux à voile, nommés vulgairement coquilles de noix, et qu’ils montent pour la pêche ou la contrebande, avec une rassurante intrépidité. Ils ont l’audace et l’adresse du marin breton, leur voisin de côte et leur rival sur la mer. Ils sont Normands. Ils sont descendus des Pirates qui faisaient pleurer Charlemagne, et qui vinrent conquérir, sur de légères barques d’osier, le sol dans lequel ils ont mordu comme une ancre qui ne doit plus jamais se lever.

IV

COURRIER PAR COURRIER


La comtesse d’Artelles avait intéressé au jeu M. le vicomte de Prosny. Si elle ne l’avait pris que par les sentiments, l’excellente dame ! ce qu’il en restait au vicomte n’était pas assez pour le soulever de son égoïste paresse. Mais elle lui avait mandé des choses si extraordinaires, entre autres, et surtout sa volte-face d’opinion en faveur de Marigny, que l’étonnement qui le prenait si souvent à la gorge, l’y saisit plus dru que jamais. Il eut besoin de se soulager de ses stupéfactions dans une lettre. Quoiqu’il fût dévoué à la comtesse et qu’il l’aimât à sa façon, très peu exaltée, il est vrai, mais fidèle, il trouvait pourtant agréable de se moquer parfois de sa bonne amie, quand elle lui paraissait inconséquente ou entraînée. Ces petites révoltes lui faisaient du bien. Elles l’arrachaient de temps à autre au double ilotisme de la soumission et de l’habitude. C’était un regain de caractère. Un peu de l’homme repoussait sous le sigisbée. Dans l’occurrence actuelle, ce fut une raison de plus pour écrire. Il répondit courrier par courrier. Il y sacrifia même une soirée, car il n’écrivait pas beaucoup plus facilement qu’il ne parlait. Il avait peine à se dépêtrer de ses pensées, et l’abondance pas plus que la netteté n’était le signe caractéristique de son génie. La douairière de Vandœuvre, sa d’Artelles II, se passa de lui, pour ce soir-là, et l’attendit vainement, Ariane nouvelle, en face de son tric-trac solitaire.

Sa lettre, moins interrompue, moins hachée que sa parole, fut aussi moins confuse que sa conversation, ce modèle d’illogisme, d’incohérences et de difficultés toujours victorieuses. Malgré l’agréable semis de manière que… qui l’ornait d’ordinaire, le trait n’y manquait pas, mais il était noyé dans les flots troubles d’une albumineuse verbosité. Les jours qu’elle était bienveillante, et pour ne pas sortir d’un ordre de faits cher au vicomte, la marquise de Flers comparait sa conversation à des œufs brouillés aux pointes d’asperges. Les pointes d’asperges étaient les épigrammes, quelquefois assez salées, dont il assaisonnait ses discours.

Voici la lettre du vicomte Chastenay de Prosny à la comtesse :


Paris, 17 Octobre 18… rue Louis-le-Grand, 5.

« Je n’ai jamais douté, ma chère comtesse, de l’excellence de tous vos mérites. J’ai toujours humblement pensé, comme il convenait, qu’ils étaient de beaucoup supérieurs aux miens. En ai-je d’autres que les bonnes grâces de votre amitié ? C’est fort douteux, ou plutôt, non ! ce ne l’est pas. Je connais mes vices. Autrefois, je ne les trouvais pas assez nombreux, et maintenant, si peu qu’ils me soient restés, c’est toujours trop. La paresse en est un, c’est vrai. Quant à la goutte, c’est bien pis qu’un vice : c’est une maladie. Vous avez deviné et pardonné les deux causes de mon long silence ; vous m’avez accordé, avec votre bonté infaillible, ces indulgences plénières qu’on obtient d’autant mieux qu’on en est plus indigne, car pour qui sont-elles faites, sinon pour les pécheurs ?

« Je baise donc, en signe de pardon et de reconnaissance, cette main enflée dont j’adore l’enflure qui n’empêche pas d’écrire. Je baiserais même votre mule, comme celle du Pape, si vous en aviez une encore, mais on n’en porte plus. C’était bon pour les pieds de notre jeunesse, ces pauvres pieds qui ont passé, comme s’ils avaient été des ailes ! Hélas ! comtesse, je me demandais, l’autre soir, où ils étaient allés en regardant ceux de la douairière de Vandœuvre, décidément cul-de-jatte, si cela peut vous être agréable, et dont par conséquent les articulations ont de bien autres afflictions que les nôtres. J’avais reçu votre lettre dans la matinée. Je pensais à vous. « Que votre jolie petite goutte à la main soit bénie, madame la comtesse ! » disais-je, à part moi, en apercevant les tibias d’une des femmes de Versailles qui dansaient le mieux le menuet, engloutis dans d’épouvantables babouches, bonnes pour des jambes attaquées d’éléphantiasis.

« Cette pauvre Vandœuvre ! Savez-vous que c’est bien mal à vous, comtesse, malgré toute votre amitié, toute votre bonté (mais les meilleures d’entre vous sont encore cruelles), de me dire qu’elle vous a remplacée dans ma vie, et qu’elle fait l’interim de notre intimité pendant votre absence ? Est-ce possible, cela ? Est-ce qu’on vous remplace ? On pourrait, tout au plus, vous succéder. Mais elle ne vous succède même pas. J’ai conservé avec elle à peu près le même train d’habitude qu’avant votre départ. Je ne vais chez elle ni plus ni moins parce que vous êtes partie. J’y fais mon tric-trac deux fois la semaine et j’y dîne tous les mercredis. Elle n’a jamais causé comme vous. Elle n’est pas restée du monde comme vous, qui n’avez pas vieilli, tout en prenant des années. Excepté deux ou trois sempiternels commandeurs de Saint-Louis et votre serviteur, elle ne voit personne. Elle ne rajeunit guères, par conséquent, son magasin d’anciennes histoires. D’ailleurs, entre nous soit dit, depuis que sa grande podagrerie augmente, sa bonne humeur diminue. Je crois qu’elle baisse… Elle devient mauvaise joueuse. Au tric-trac, au piquet, elle discute tous les coups. Vous voyez s’il y a, dans tout cela, madame, quelque chose qui puisse dédommager de votre absence, et la faire oublier au plus fidèle de vos sujets.

« Non ! rien n’en saurait dédommager. Songez donc que je vais chez vous tous les jours du bon Dieu, quand vous êtes à Paris ; que je n’ai pas mis une seule fois ma perruque, depuis vingt ans, sans aller vous offrir d’abord, comme à la reine de toute ma vie, les prémices de ses boucles renouvelées ! Permettez-moi de vous le dire, madame la comtesse, ce n’est pas que de l’amitié, c’est de la piété, cela. Je me serais reproché d’offrir à qui que ce soit, parmi vos connaissances ou vos amies, le temps que je passais chez vous. Il faut bien que je vous le déclare, puisque vous me forcez à vous montrer toutes les délicatesses de mon âme ; puisque vos soupçons violent ma pudeur. Savez-vous bien ce que j’ai fait pour ne le donner à personne, ce temps qui vous était consacré ? Je l’ai offert à tout le monde, c’est-à-dire que je l’ai passé régulièrement à mon cercle de la rue de Grammont. On y joue mieux et plus cher le tric-trac que chez la douairière de Vandœuvre, et on y sait mieux la chronique des salons de Paris que partout ailleurs.

« C’est là, ma chère comtesse, que j’en ai entendu dire de belles et de toutes les couleurs, sur le mariage qui fait votre édification maintenant, après avoir fait si longtemps votre scandale. Comment ! comment ! comment !!! C’est bien vous, vous ! comtesse d’Artelles, qui m’écrivez ce que je lis là ? C’est bien vous qui croyez si fort au céladonisme conjugal de M. de Marigny ? C’est bien vous qui vous attendrissez sur l’immense bonheur de mademoiselle de Polastron, devenue madame de Marigny, sans titre, et qui m’en écrivez en prose comme on en pourrait écrire en vers ? Eh ! mon Dieu ! quelle bise a soufflé tout à coup sur votre falaise de Carteret, pour faire tourner ainsi, comme un moulin à vent, une opinion qui paraissait inébranlable ?… Oui, l’étonnement m’a pris ! Il prendrait à moins. J’ai cru, d’honneur ! que je rêvais. J’ai frotté les verres de mes besicles pour mieux voir. Mais je voyais toujours la même chose, une étonnante chose, une incroyable chose ! C’est que vous étiez convertie à la chevalerie de M. de Marigny et au bonheur de sa femme. C’est que vous pensiez sur ce point comme la marquise de Flers, votre amie. Ah ! par exemple, elle doit — je lui demande bien pardon de l’expression — rire joliment dans sa barbe, la marquise de Flers !

« Certes ! je le regrette infiniment, comtesse : pourquoi n’a-t-on pas envoyé l’opinion publique de Paris par le coche, en votre pays de Carteret ? Elle se serait réformée peut-être à ce tableau parlant de l’amour conjugal qui vous enchante. Pourquoi moi-même n’y ai-je pu accompagner l’opinion publique ?… Cela ayant manqué, on continuera, je le crains bien, d’appeler ici le mariage de mademoiselle de Polastron et de M. de Marigny, la première folie d’une femme qui n’en a jamais fait. Cette chère marquise de Flers ! l’a-t-on assez tympanisée ! C’était le premier mal qu’on disait d’elle, mais aussi, comme on se vengeait d’avoir attendu si longtemps ! A-t-on assez tiré à boulets rouges sur sa personne ! S’est-on même assez appuyé de votre opinion pour mieux pointer ses pièces ! car rien de plus agréable que de battre une amie avec une autre amie, comme on casse un verre avec un autre verre ; tout coup fait double, à ce jeu-là ! Assurément, on ne se doutait guères que vous reviendriez à résipiscence ! Si on le savait, ce serait bien vraiment une autre histoire, — un nouvel hurra d’exclamations et de surprises ! La Moquerie Parisienne sonnerait l’hallali de toutes ses trompes, et j’aurais la douleur de vous voir dépecée par les charmants couteaux de l’Ironie et de l’Épigramme qui tuent et scalpent, et vous écorchent quand ils vous ont tué et scalpé. Ah ! ma pauvre comtesse, ce n’est pas moi qui vous ferai courir un danger pareil ! Je suis trop votre ami pour donner cette joie à madame de Lally, à madame d’Outremont, à madame de Vanvres, et surtout à votre charitable cousine, madame de Bigorre, qui, en digne parente, ne manque jamais une occasion de tomber sur vous. Mort de ma vie ! quel sabbat feraient-elles sur votre enthousiasme de fraîche date pour ce vaurien de Marigny ! Allez ! comtesse, ses amis, à lui, ses meilleurs amis ne partagent pas votre confiance. Ils viennent presque tous à mon cercle de la rue de Grammont. Je les ai entendus causer, et ce qu’ils disent confirme terriblement mes humbles observations personnelles, qui étaient plus orgueilleuses quand vous les preniez en considération autrefois. « Avec beaucoup de caractère, — disent-ils (ils lui accordent cela), — Marigny est dominé depuis dix ans par une maîtresse qui sait son empire et qui le gardera, puisqu’elle l’a gardé. Un si long passé est une hypothèque sur l’avenir. » Je crois qu’ils ont raison. Que de fois Marigny a rompu pour renouer avec cette femme, que vous avez tort de mépriser parce qu’elle n’est pas jolie comme vous entendez qu’on doive l’être dans vos salons, mesdames du faubourg Saint-Germain, mais qui n’en est que plus redoutable à l’esprit et aux sens — permettez-moi le mot — d’un homme blasé, dit la Chronique, sur ces tartelettes à la crème de duchesses et de comtesses, qu’il a eues toujours devant lui, en piles, à sa très facile disposition !

« Du reste, pendant qu’il se prépare à passer tout l’hiver là-bas, dans le vieux manoir de sa belle-grand’mère, anachorète improvisé de l’amour et de la fidélité conjugale, je vous donne en quatre à deviner, ma chère comtesse, ce que ses amis font à Paris ! Qui se ressemble, s’assemble, disent les vieux sages. Ils se sont donc assemblés, et dans un sanhédrin d’après souper, ces docteurs de corruption élégante, qui ne portent l’hermine ni sur l’épaule ni nulle part, ont majestueusement ouvert un concours sur l’intéressante question de savoir si, dans les éventualités du mariage de M. de Marigny, la femme légitime culbutera la maîtresse, ou si la maîtresse culbutera la femme légitime. Là-dessus, des paris se sont engagés de toutes parts avec furie, comme s’il s’agissait de deux chevaux ou de deux jockeys. C’est épouvantable, n’est-ce pas ?… J’ignore le terme assigné à ces insolentes gageures. Mais ce que je sais, c’est que la Vellini, qui fait toujours le contraire de ce qu’on croit d’elle, n’autorise ni par sa conduite, ni par son attitude, les impertinences aléatoires de ces messieurs. « Il faut avouer que cette Espagnole a la dissimulation d’une Italienne, — me disait l’autre jour le comte Rupert, l’un des parieurs ; — on ne croirait jamais qu’elle songe à reprendre Marigny à sa femme. Elle affecte, sur ce point, une espèce d’incompréhensible indifférence ; car la question la regarde bien un peu. L’amour-propre n’est-il pas le dernier de tous nos amours ?… Comme, pour mon compte, je ne tiens pas infiniment à perdre mes trois cents louis, j’ai voulu l’intéresser à mon pari autrement que par la vanité ; mais ouitche ! elle m’a envoyé promener, avec une hauteur, qu’on lui passe, je ne sais pourquoi, comme si elle était la favorite du roi Boabdil… »

« Rupert avait raison. Je suis retourné chez la señora depuis le mariage de M. de Marigny, et elle m’a paru très calme, très au-dessus, en apparence, de l’événement accompli : mais qui sait ? peut-être, au fond, le diable n’y perdait-il pas. Elle n’était point agitée, mais était-elle indifférente ? Elle avait cette tranquillité que je lui ai toujours vue, quand il s’est agi du mariage de son ancien amant : la sécurité d’un être parfaitement sûr de son fait, et qui aurait foi dans une étoile. Il faut que je vous raconte cette visite, ma chère comtesse. J’avais toutes sortes de motifs pour la lui faire : motifs de curiosité, motifs de rancune ; car j’ai toujours sur le cœur la manière dont elle m’a traité un certain soir que j’allais chez elle par votre ordre. Vous en souvenez-vous ?… Elle fut impertinente ; je ne pus l’entamer ; et je jouirais profondément de l’occasion qui me permettrait de lui payer cette vieille dette. De plus, j’avais entendu dire… une chose inouïe, aussi étonnante que votre opinion d’à présent sur M. de Marigny ! que le jour du fameux mariage, on avait vu, après la cérémonie, la señora Vellini descendre du perron de Saint-Thomas d’Aquin avec la comtesse de Mendoze. On assurait qu’elles étaient montées dans la même voiture toutes les deux. Qui disait cela ? Qui avait vu cela ? On ne nommait personne, mais cela se racontait tout bas, quoique chacun dît tout haut que c’était ridicule, absurde, impossible. Un pareil bruit me trottait perpétuellement dans la tête. Je voulais savoir ce qu’il en était, et pour cela, quelques jours après que vous fûtes partie, je m’en allai chez la señora.

« Je la trouvai dans son appartement de la rue de Provence, qu’elle n’a pas cessé d’habiter. On me dit qu’elle était à sa toilette, car il était trois heures et elle se préparait à sortir. Je fis comme l’ancien chancelier de France à la porte du Roi, je frappai trois petits coups et j’entrai par privilège. Elle était assise devant un grand miroir, enveloppée dans un vaporeux peignoir de couleur de soufre, jeté sur ses épaules de mécréante, en attendant l’autre qui sera de soufre tout de bon, et que le Diable lui passera un jour dans le boudoir de son enfer. Une grande fille qu’elle nomme Oliva, et qui est bien le plus bel animal femelle que j’aie jamais vu tisonner du regard les sens d’un chrétien, était debout derrière elle, tordant dans ses fortes mains, roses de santé et de jeunesse, la chevelure noire de la señora qu’elle coiffait. Je n’ai connu, par parenthèse, que la Duthé et la señora Vellini qui eussent le fastueux courage d’avoir chez elles des filles de cette beauté éclipsante. Il est vrai que la Duthé, avec son profil égyptien, ne craignait pas grand’chose, tandis que la Vellini, avec son visage irrégulier et olivâtre, paraît tout naturellement éclipsée.

« — Entrez, — me dit-elle assez gracieusement, en me montrant dans un sourire ses blanches dents que vous appelleriez des palettes, car elles sont un peu larges ; — entrez, monsieur de Prosny. On me coiffe, mais qu’importe ! Est-ce que les dames d’autrefois ne recevaient pas à leur toilette ? En faisant aujourd’hui comme elles, je vous rappellerai votre jeune temps »

« Je m’assis en la regardant, espérant assez peu, comtesse, trouver sur son visage les traces qu’avaient dû — je le supposais — y laisser les jours précédents. On ne lit guères dans sa physionomie, à moins qu’une émotion instantanée ne la saisisse. Ces sombres tempes gardent bien leur secret.

« Il s’agissait de la faire naître, cette émotion, et une fois déjà, j’avais éprouvé que c’était assez difficile. Après quelques menus propos de politesse et de conversation oiseuse :

« — Eh bien, — lui dis-je avec éclat. — voilà donc la chose faite ! Marigny est marié et je vous ai vue à son mariage. Vous avez eu là une drôle d’idée, señora, d’assister à une pareille cérémonie.

« — Porque no ?… — répondit-elle, en piquant une épingle d’or bruni à tête de topaze dans une natte. — Quel miracle est-ce donc que j’aie voulu voir de mes yeux celle qui allait devenir la femme légitime, comme vous dites, vous autres, de Ryno de Marigny ?… Si on me tuait jamais, vicomte, avant de mourir je regarderais mon bourreau. »

« Elle dit cela, je ne sais comment. Elle a la voix très grave. Fut-ce une erreur ? mais je crus qu’elle s’estimait parfaitement tuée depuis qu’elle avait vu Hermangarde.

« — Et comment la trouvez-vous ? — ajoutai-je, voulant au moins la galvaniser.

« — Elle ! — répondit-elle avec un accent de justice et de vérité qui me renversa. — Ah ! très belle ! Oui, très belle ; plus belle encore que ne l’était ma mère, qui était bien pourtant tout ce que j’aie jamais connu de plus beau. »

« Vous m’avez quelquefois reproché mon air ébahi, ma chère comtesse, et probablement il me revint, car elle me regarda. Comme je me taisais :

« — Cela vous étonne donc beaucoup, ce que je vous dis là ? » ajouta-t-elle. En effet, cette absence de toute ombre de jalousie ou de dépit me confondait encore plus que la première fois, quand je lui avais parlé du mariage arrêté de Marigny. Alors ce pouvait être une ruse ; rien n’était irrévocable encore. Mais à présent, que l’affaire conclue, qu’après avoir vu Hermangarde, elle eût toujours cet incroyable sang-froid et, en parlant d’une rivale victorieuse, cette espèce de bienveillante équité, voilà ce qui me renvoyait à ces vieilles idées auxquelles vous avez tant fait la guerre et que vous appelez mes horreurs. Elle était coiffée. Elle avait secoué de son épaule le peignoir soufre, qui était tombé à ses pieds. Elle n’avait qu’un jupon brodé et son corset. Je me confesse à vous, chère comtesse : je regardais cette épaule couverte d’un duvet brun et pressé, ces bras souples aux mouvements fluides, et je me demandais quelles ressources de gymnastique inconnue il y avait cachées dans ce petit corps, en apparence si chétif, et qui forçait — sa camériste venait de le lui dire, moi présent, — les meilleurs buscs d’acier. « Sirène du diable, — pensai-je, — de quels œufs d’esturgeon salés as-tu donc nourri ton Marigny, pendant tant d’années, pour que tu croies qu’il va revenir te demander tes caresses, à ton premier coup de sifflet ?… »

« On lui apporta sa robe. Elle la mit. Cela me fit sortir de mes contemplations songeuses.

« — À propos de ce mariage, — repris-je, — on m’a dit une chose que je n’ai pas voulu croire, señora ?

« — Quoi donc ? — fit-elle.

« — Que vous étiez sortie de Saint-Thomas d’Aquin, bras dessus, bras dessous avec la comtesse de Mendoze, — une plantée là comme vous, ma pauvre señora, — et que vous étiez montée dans sa voiture, comme si vous étiez des amies de tous les temps.

« — Porque no ? » — fit-elle encore.

« Ah ! par ma foi ! elle m’impatientait avec ses porque no ? porque no ? Elle devait bien savoir, morbleu ! pourquoi la comtesse de Mendoze ne pouvait s’appareiller publiquement d’une fille de sa sorte, et j’allais peut-être le lui rappeler, puisqu’elle l’oubliait, mais la curiosité m’inspira la prudence et je me contins :

« — Diable ! — dis-je, — tant pis pour moi alors ! car j’ai parié que c’était un conte. J’ai juré que c’était impossible.

« — Vous avez eu tort, monsieur le vicomte, — répondit-elle en fermant son bracelet, qui rendit un bruit sec ; — cela est vrai et vous avez perdu.

« — Bah ! — fis-je bruyamment. — Et quel motif a pu déterminer cette liaison soudaine ? Est-ce la sympathie, née des mêmes malheurs ? car avant ce damné mariage, vous ne vous connaissiez guères, je présume, de manière que… »

« Mais elle m’interrompit par le mot de Talleyrand : « Vous êtes bien curieux ! » et elle le prononça avec une superbe qu’une princesse de Bénévent n’aurait, certes, pas désavouée. On dit qu’elle est de grande race par sa mère, et il y a des moments où, parole d’honneur ! on le croirait.

« Je pris une pastille de cachou dans cette bonbonnière que vous m’avez donnée et me mis à siffloter un air, en l’observant de l’angle de l’œil. Elle était habillée… Elle avait une robe de drap noir, que vous eussiez trouvée indécemment courte, car les chevilles, qu’elle a remarquablement bien, étaient à découvert sous la soie collante de ses brodequins. Cette robe était fermée par devant avec des topazes comme celles qu’elle avait piquées dans ses cheveux. Certes ! un tel accoutrement était bizarre. Mais le bizarre est ce qui lui va le mieux ! Elle se fourrerait un anneau dans le nez comme un bison ou une Bayadère, qu’elle nous entraînerait tous par ce diable d’anneau ! Elle posa, tout en chantonnant, un chapeau d’homme sur sa tête, avec une plume tombant à l’épaule, comme si elle allait monter à cheval et commander une compagnie de mousquetaires noirs.

« — Voilà M. de Cérisy, — s’écria-t-elle ; — j’entends la voiture. Nous dînons à Ville-d’Avray, vicomte. Voulez-vous dîner avec nous ? »

« Je refusai. C’était mon mercredi chez la douairière de Vandœuvre. Comme je la remerciais, Cérisy entra, l’air heureux de cette grâce d’accepter à dîner qu’elle ne lui octroie pas tous les jours. Malgré son air de grand flandrin, Cérisy est un homme de qualité et d’esprit. Il jette sa gourme dans quelques folies, mais après tout, il ne faut pas que les jeunes gens nous détroussent trop tôt de notre sagesse. Qu’est-ce qui nous resterait pour nous faire respecter de ces gaillards-là ?… Il joignit ses instances à celles de la señora, mais je suis fidèle à mes amis et à mes habitudes, et je persistai dans mon refus.

« — Que je ne vous retienne pas, » — leur dis-je, et je me levai. Oliva prit sur une encoignure un magnifique flambeau de bronze sculpté, à trois branches, appuyé sur trois monstrueuses griffes de lion, et elle en présenta la triple flamme ondoyante au cigarro de sa maîtresse. Il y a bien dix ans que je vais chez la Vellini, et de nuit ou de jour, quelle que soit la saison ou l’heure, j’ai toujours vu ce flambeau allumé et brûlant. Les uns affirment que c’est un emblème, une des superstitions de cette tête étrange ; les autres disent simplement que la señora, qui fume, comme toutes les femmes de son pays, veut avoir du feu toujours prêt sous sa main.

« Nous descendîmes tous les trois. Une calèche à quatre chevaux nous attendait.

« — Peste ! mon cher Cérisy, voilà qui est princier ! — lui dis-je, en voyant le luxe de son attelage.

« — Ils ne sont pas très faciles à mener, — répondit-il avec un ton de galanterie digne de son père, que j’ai fort connu et que nous appelions le beau Muguet ; — mais sous la petite main de la señora, ils sont presque aussi dociles que nous.

« — Comment ! la señora ?… » — repris-je. Mais elle s’était déjà enlevée et campée sur le siège, avec la légèreté d’un page. Le cocher était passé derrière la voiture. Elle avait pris les rênes dans cette petite main dont venait de parler Cérisy, et du fouet, qu’elle agita, elle frappa la crinière des deux chevaux de tête, qui, sous le vent de flamme de cette caresse mordante, bondirent, se cabrèrent, et s’encapuchonnant dans les rênes tendues, frémirent d’être si bien contenus.

« Cérisy était monté : « — Quand vous voudrez, señora, » dit-il. L’audacieuse Espagnole sembla frapper à la fois les quatre croupes de ses chevaux. Ils s’élancèrent… Mais au second tour de roue, la voiture revint sur elle-même : tout ce puissant attelage avait reculé. Elle le ramenait en arrière vers moi :

« — Monsieur de Prosny, — me dit-elle avec sa voix grave et ses yeux impassibles, — si vous voyez madame de Mendoze avant moi, offrez-lui mes affectueux compliments. »

« Et la voiture partit comme une flèche de foudre. Les chevaux montèrent la rue de Provence à un galop fait pour tout briser. À l’angle de la rue de la Chaussée d’Antin, je vis tourner de court et disparaître cette légère voiture qui battait presque les jambes des nobles bêtes qui la traînaient, et qui s’impatientaient et se forcenaient de n’avoir que cela à emporter !

« Eh ! eh ! grondez-moi, si l’envie vous en prend, comtesse ! Ce qui venait de passer devant mes yeux, comme un météore, ne ressemblait guères à tout ce que j’avais adoré dans ma jeunesse. Mais, quoique je ne sois qu’un vieux bonhomme, je sentis cependant quelque chose qui se rajeunissait en moi et qui absolvait presque tous les Marigny et les Cérisy de la terre, de leurs folies pour un être comme celui-là !

« Mais ce ne fut là qu’un instant ; un diable de mouvement ou un mouvement du diable qui ne dura pas, madame la comtesse. « Ta, ta, ta, — me dis-je in petto, — elle se moque de moi, après tout, cette commère-là, avec ses compliments à la comtesse de Mendoze. Eh bien, tête-bleu ! je les lui porterai, et aujourd’hui même. Nous allons voir ! Peut-être que madame de Mendoze, qui montre ses chagrins à tout Paris, ne sera pas si discrète que cette señora de l’enfer. Je saurai quel lien il peut y avoir entre ces deux femmes, placées si loin l’une de l’autre dans la vie et dans la société. » Et du même pas, en disant cela, je me dirigeai vers l’hôtel de Mendoze. Mon mauvais génie m’y fit arriver trop tard. La comtesse n’y était plus ; elle avait quitté Paris depuis plusieurs jours pour une de ses terres. Ce fut même longtemps après être allé à l’hôtel de Mendoze, que j’appris — je crois chez madame d’Outremont — que la malheureuse comtesse (c’est son titre officiel) s’était retirée à son château de la Haie d’Hectot, en Normandie, c’est-à-dire qu’elle habitait à une lieue et demie de madame de Flers. Saviez-vous cela, ma chère amie ? La société de Paris, qui sait tout, elle, même la topographie du Cotentin, quand il s’agit de faire du scandale, a fort bien remarqué que de toutes ses terres madame de Mendoze avait justement choisi celle dont la situation la rapprochait le plus de M. de Marigny.

« Telle a été, en toute exactitude, ma chère comtesse, la visite qui a suivi votre départ à la señora Vellini. Comme vous voyez, je ne suis pas heureux avec cette femme-là ; car voilà bien la seconde fois que j’échoue, quand il s’agit de connaître ses impressions ou ses desseins. Elle renverse tous les préjugés sur les femmes. Ajoutez que je ne sais pas un mot de la vérité ou de la fausseté de ses relations avec la comtesse de Mendoze, qui était bien réellement et assez ridiculement à Saint-Thomas d’Aquin, le jour du mariage, si vous vous le rappelez. On n’est donc pas moins renseigné que moi. On n’est donc pas dans une anxiété plus grande. Comptez cela aussi pour les trois quarts de ma paresse à vous écrire. Je m’attendais presque à vous décocher le fameux billet historique : Prenez garde à vous, le diable est déchaîné ! mais le diable ne se déchaîne point. Je suis retourné plusieurs fois chez la Malagaise. Je l’ai toujours vue, son cigarro aux lèvres, fumant tranquillement comme un volcan qui n’éclate jamais, se berçant dans son hamac pendu au plafond, enveloppée dans un calme impénétrable et railleur ; mais le tigre est calme aussi et même somnolent jusqu’à ce qu’il bondisse, et son premier bond tombe si juste qu’il n’a pas besoin de le recommencer. La señora imitera-t-elle cette aimable bête avec laquelle elle a peut-être plus d’un rapport de ressemblance ? Ne fera-t-elle qu’un coup de dent du friand bonheur d’Hermangarde ? Moi, je tiens pour les parieurs qui le croient. N’allez pas vous moquer de mon astrologie judiciaire ! C’est de l’expérience. Je ne suis pas un moraliste bien foncé, mais il y a cinquante ans que je repasse l’alphabet de la nature humaine, et je m’imagine qu’une femme comme cette Vellini est très menaçante pour la délicate chose, plus rare encore que belle et plus fragile que tout, que vous appelez le bonheur permis du mariage. Est-ce son petit corps qui est sorcier ou bien son âme ? Si vous la connaissiez comme moi, vous croiriez aussi qu’elle a quelque secret, je ne sais où, dans sa personne, pour faire revenir à elle un homme. Je vous entends vous écrier que c’est fort laid, ce que j’ose vous écrire là. Mais que voulez-vous, madame la comtesse ? ce n’est pas ma faute, à moi, si on n’élève pas ses filles pour lutter avec de vieilles maîtresses qui ont toute honte bue, mais qui, à ce prix, font boire aux hommes toutes sortes de choses dont le goût ne se perd jamais. La belle madame de Marigny, avec sa beauté surhumaine, donnera à son mari, le même bonheur que vous avez donné au vôtre ; que cette charmante rose-thé, maintenant flétrie, madame de Mendoze, a donnée Marigny, — qui l’a quittée, et pour revenir à cette Vellini dont il est question. Ce sera toujours la même antienne. Vous appelez cela le bonheur des Anges. Très bien ! Mais les amoureux s’en fatiguent comme un musicien qui serait condamné à jouer toute une partition sur une corde unique. Vous avouerez que cela finirait par être ennuyeux pour le musicien. Aussi, qu’arrive-t-il ? On trouve bientôt parfaitement gauche ce qu’on avait trouvé si pur. Et la Fidélité après la possession (je ne parle point de l’autre, dont j’ai été l’exemple à vos pieds) continue d’être, parmi les femmes comme il faut, un fabuleux prodige qu’on n’a jamais vu, tandis qu’ailleurs il existe, à l’état de monstruosité, il est vrai, mais enfin de monstruosité réelle et vivante, avec une alcôve pour bocal !

« Et maintenant, pardon, mille fois pardon, chère amie, pour mes prophéties contre un bonheur qui vous intéresse. Dieu est certainement Dieu, malgré les philosophes qui le niaient dans ma jeunesse, et je ne suis pas son prophète. Je puis donc fort bien me tromper et souper à merveille après, comme je l’ai fait hier, par parenthèse, chez le chevalier de Falnat, un ami de ce pauvre Daigrefeuille. Quant à mes opinions sur les vieilles maîtresses et les jeunes mariées, pendant que je les écrivais je vous voyais d’ici, à Carteret, prendre ce grand air qui vous a toujours réussi quand j’ai eu le malheur de vous déplaire, et je vous entendais me dire : « Taisez-vous, monsieur de Prosny ! » Je me tais donc tout court, ma chère comtesse, et je n’allonge cette lettre, déjà trop longue, que de mes respects les plus tendres. Vous savez s’ils le sont !

« Éloi de Bourlande-Chastenay,
vicomte de Prosny »

V

DANS L’EMBRASURE D’UNE FENÊTRE


La réponse que M. de Prosny avait faite à madame d’Artelles avec une maligne exactitude, n’effraya point la comtesse, mais l’impatienta. Elle y retrouvait tous les préjugés qu’elle avait perdus, mais elle ne respectait pas assez la tête de M. de Prosny pour les reprendre. En sus, il y avait un peu de moquerie, — innocente, car la moquerie du vicomte, petit acte d’émancipation à ses propres yeux, n’était jamais un acte d’insurrection positive. Non seulement il n’aurait pas osé, mais il n’eût pas même songé à oser. Elle était sa monarchie de cœur depuis trente ans, et cette monarchie absolue, il la tempérait par de petites ironies, comme l’autre, dans l’ancien régime de France, se tempérait par des chansons. La comtesse, adroite comme les gouvernements devraient l’être, et n’étant pas pour rien l’intime amie de madame de Flers, à qui elle avait vu pratiquer sur feu le marquis une domination modèle, ne se blessait pas des plaisanteries de son esclave. Elle avait la longanimité de cette rusée commère italienne que l’Histoire, qui se mêle peu du sexe des âmes, appelle, sur son rabat et sur sa moustache, le cardinal Mazarin. Elle pardonnait l’illusion d’une petite résistance dans l’intérêt de son pouvoir.

Seulement, comme il faut que la femme se retrouve un peu partout, elle eut un dépit impatient en lisant la lettre où le vicomte, qui n’avait jamais été si brave, maintenait son opinion sur Vellini. « — Voyez ! — dit-elle à la marquise, — voilà que M. de Prosny me raille maintenant parce que je crois comme vous à la sincérité du cœur de M. de Marigny. C’est un vrai tocsin qu’il nous sonne avec les clochettes de son chapeau de fou. Ne le dirait-on pas épris à son tour de cette odieuse femme qui fait rêver jusqu’aux vieillards, et sur laquelle il nous écrit six énormes pages, lui qui, d’ordinaire, se contente de quelques mots écourtés ! Et tout cela, vertu de ma vie ! parce qu’il l’a vue à sa toilette, dans un corset débraillé, ou remplissant le noble rôle de cocher de M. de Cérisy ! »

Assurément, avec ses habitudes du monde, madame d’Artelles avait le droit de s’étonner. Mais la marquise, qui connaissait mieux la vie et combien peu le code des convenances pèse dans la balance des passions ; la marquise ne partageait pas le dédain de la comtesse pour cette femme, qui — comme le disait son amie — faisait rêver jusqu’aux vieillards.

En effet, cette femme, cette Vellini, était pour elle une énigme, dont elle ne parlait jamais, il est vrai, qu’à madame d’Artelles, et encore ne lui en parlait-elle que bien sobrement, en quelques mots, mais qui préoccupait et tantalisait son esprit. Comme M. de Prosny, mais d’une autre manière, incessamment elle en rêvait. Quand, dans sa bergère, au coin du foyer ou à la fenêtre de son salon, elle fermait les yeux et baissait la tête, ses enfants, qui la regardaient, croyaient qu’elle était endormie, et elle pensait à Vellini. Eux, qui l’aimaient presque autant qu’elle était aimable, se parlaient plus bas de leur tendresse pour ne pas troubler son sommeil. Ils surveillaient, en souriant entre eux, — douce chose, mon Dieu ! que la piété filiale ainsi partagée ! — ce sommeil qu’ils appréhendaient comme un affaiblissement des organes. Ils la contemplaient avec mélancolie, elle qui les avait bénis envers et contre tous. Puis, quand Hermangarde s’attendrissait en la voyant tombée dans ce sommeil facile aux vieillards, parce qu’ils vont peut-être bientôt mourir, et que François de Sales, à son heure dernière, appelait : le frère en attendant la sœur, l’épouse qui soutenait la fille rapportait à son mari, en se détournant, une larme qu’il buvait en silence, — la seule espèce de larmes que connussent les yeux purs de cette femme heureuse ! Ingénieux à se tourmenter, ils s’effrayaient à tort pourtant ; elle n’était point assoupie. Cet esprit vif et attrayant ne reployait pas ses ailes ; cette vieille que Dieu avait tant douée ne s’affaiblissait pas comme eût fait une matière moins subtile et moins mêlée aux célestes étincelles. Elle était seulement retirée en elle-même, abritant sa méditation sous le voile trompeur du sommeil qui les inquiétait. Mais la vie intérieure couvait au sein de ce repos. Vellini, Vellini passait, en l’enflammant, au fond de cette pensée, cachée, mais attentive. Elle la voyait comme Marigny la lui avait montrée ; comme M. de Prosny, devenu (par miracle !) peintre en parlant d’elle, la lui avait représentée à son tour ; et elle cherchait le mot de l’énigme, illisible et non pas indistinct. « Il y a plus difficile que de conquérir, — pensait-elle, — c’est de garder sa conquête. Pour les femmes, c’est le grand problème ! » Et elle, qui avait cherché peut-être cette quadrature du cercle du cœur, sans la trouver jamais, se demandait si Vellini n’avait pas, à son insu, le génie qu’il fallait pour la découvrir sans chercher ; pour dompter l’indomptable chimère dont le dos ailé tenta toute femme dans sa jeunesse… Alors la peur la prenait pour Hermangarde et elle rouvrait les yeux en sursaut. Mais ce qu’elle retrouvait devant elle chassait sa terreur comme un mauvais songe. N’y étaient-ils pas tous les deux ? Ils y étaient, l’un à côté de l’autre, tantôt ici et tantôt là, mais exprimant l’amour de leurs âmes dans leurs gestes et dans leurs regards. Parfois oisifs, ils se contentaient d’une main prise, d’un échange de pensées et d’accablantes délices par les yeux. D’autres fois, Marigny (l’auraient-ils cru, ses amis de Paris, qui l’appelaient le fier Sicambre ?) ce Marigny dont l’intimité avec Vellini — madame de Flers le savait — avait été une longue bataille, renouvelant la fable si vraie d’Hercule filant aux pieds d’Omphale, tendait ses poignets à l’écheveau de soie d’Hermangarde, qui le dévidait en le brouillant à dessein, pour sentir plus longtemps l’haleine du dieu de sa vie sur son front tiède et ses longs cils. Détails vulgaires, mais idéalisés par le cœur, par cet amour, beauté et mystère, qui jette des torrents de volupté et de poésie sur toutes les poussières de l’existence ! C’était sans effort et sans combat que la marquise se rassurait à ces spectacles, où l’homme gagne tant en grâce et la femme en puissance, fusion divine de deux âmes qui mêlent leurs facultés en les partageant ! Ah ! quelle femme, fût-elle centenaire, ne s’est pas toujours retournée avec une passion de souvenir vers le bonheur évanoui de l’amour, quand elle a rencontré de ces félicités si bien gravées et si visibles dans la vie, qu’on dirait une eau-forte dont les yeux les plus affaiblis peuvent saisir aisément la perfection et l’empreinte ?… Tels étaient les sentiments de la marquise. Elle jouissait du bonheur de ses enfants, moitié pour eux, moitié pour elle. Elle passait de longues heures, les mains jointes sur sa ceinture, à contempler ce chef-d’œuvre du destin auquel elle avait contribué, et qui condensait tous les bonheurs épars et moins grands de sa vie, en un seul, pour son Hermangarde. On aurait juré qu’elle priait. Et qui sait ? peut-être priait-elle. Elle n’avait jamais été pieuse, mais elle n’avait jamais non plus été incrédule. Ce qu’elle n’avait pas demandé à Dieu pour elle, peut-être le demandait-elle pour sa petite-fille. Tous les grands sentiments sont de grandes croyances, et toutes les grandes croyances ne s’appellent-elles pas ? Oui, elle aimait tant Hermangarde qu’elle eût fait volontiers, cette femme du xviiie siècle, des neuvaines à la Vierge Marie, la Protectrice des amours saintes, la Mère de toutes les pitiés, pour qu’elle protégeât la fragilité sublime d’un amour semblable ; pour qu’elle eût pitié d’un si saint amour.

Mais que cela fût ou non, elle n’était pas femme pourtant à s’en remettre uniquement au ciel du bonheur qu’elle lui demandait. Elle pensait à le couvrir de ses propres mains, à l’assurer par des voies humaines. C’était là sa pensée de toutes les heures, comme le prouvera une des dernières conversations qu’elle eut avec sa petite-fille, quelques jours avant de quitter son ancien manoir de Carteret et de retourner à Paris.

Ils n’étaient pas sortis ce jour-là. La pluie tombait depuis le matin, une pluie des derniers jours d’octobre, fine, pressée, filtrant d’un ciel gris et qui semblait ternir la mer en y tombant ; Car la mer aussi était grise et son écume roulait du gravier au rivage. Des fumées cernaient l’horizon. Jersey était noir, — mauvais signe, disent les marins de cette côte. Le vent qui poussait de longues plaintes, en soufflant de la falaise, annonçait de l’eau pour le reste de la journée et rendait toute promenade impossible. Ils n’avaient pas quitté le salon. À une certaine heure, selon son usage, madame d’Artelles s’était retirée dans sa chambre et ils étaient restés seuls avec la marquise. Hermangarde brodait. Marigny, le bras passé derrière elle, sur le dos de son fauteuil, regardait le mouvement languissant de ces belles mains qui travaillaient. Ils avaient d’abord causé tous les trois. Puis la marquise avait paru s’assoupir. Elle s’était isolée d’eux par les cils baissés, mais non par la pensée. Discrétion délicate qui ménageait les plus sensitives pudeurs de sa fille, en ne voulant pas voir tomber quelque baiser, difficile à retenir, sur ce cou dont la ligne inclinée passait si près de la bouche de Ryno.

Après un temps qui ne leur parut guères, un domestique souleva la portière du salon. Un fermier demandait M. de Marigny. À ce moment, madame de Flers avait rouvert les yeux.

— « Ryno vous a-t-il réveillée, ma mère ? » — dit Hermangarde. Malgré les précautions qu’il avait prises, Marigny pouvait avoir fait quelque bruit, tout en traversant le salon.

— « Non, mon enfant, — répondit la marquise, — ton mari ne m’a point éveillée ; je ne dormais pas.

— Méchante bonne maman, — dit Hermangarde, — qui reste près d’une heure sans rien dire à ses deux enfants ! Que faisiez-vous donc, alors, les yeux fermés et dans le silence ?…

— Ah ! — fit la marquise, avec sa finesse accoutumée, — je vous écoutais vous aimer. »

Une nuance d’un rose pâle traversa les joues pâles de la chaste femme, qui plus d’une fois avait été obligée de mettre sa main sur les lèvres de son mari, pour y étouffer de ces ardents soupirs qui implorent mieux que la voix quelque caresse.

— « Mère, — dit-elle après une légère pause, — est-ce que vous êtes jamais de trop entre nous ? Est-ce que nous ne serons pas assez longtemps sans vous entendre, puisque vous voulez nous quitter, pour nous priver, pendant que vous êtes ici encore, de votre esprit et de votre voix ? »

Et elle jeta un triste coup d’œil vers la fenêtre, d’où l’on voyait la pluie tomber lentement sur les grèves.

— « C’est vrai, — répondit la marquise, suivant le regard d’Hermangarde, — voici l’hiver : il va falloir bientôt partir. Madame d’Artelles est pressée de revoir Paris et se plaint de ses rhumatismes. Vous allez rester seuls, mes chers enfants, mais la plus seule des trois sera encore votre vieille grand’mère, lorsqu’elle sera loin de vous.

— Chère maman, — dit madame de Marigny, touchée du ton de la marquise, en laissant là sa broderie pour venir prendre la pose qu’elle prenait quand elle était jeune fille, et en s’agenouillant sur le tabouret aux pieds de sa grand’mère, — j’aime ce pays ; j’y suis heureuse, l’été m’y a été si bon ; mais je vous préfère à tous les pays du monde ! Si je le veux, Ryno retournera à Paris !…

— Non ! non ! — repartit vivement la marquise, retrouvant sa fermeté sous l’attendrissement qui la pénétrait. — Non ! ma chère enfant, je ne veux point de ton sacrifice. Restez ici, puisque vous vous y plaisez ; je vous aime presque mieux ici qu’à Paris, où vous iriez dans le monde sans moi, et où je ne vous verrais pas beaucoup davantage. »

Elle ne disait pas la vraie raison qui la faisait les aimer mieux à Carteret qu’à Paris, tout l’hiver. Mais si elle parlait du monde, des distractions du monde, elle ne pensait qu’à Vellini.

Elle se mit à passer les mains sur le pur ovale du visage de sa petite-fille, qui avait couché câlinement la tête sur les genoux maternels, et caressant la joue de Briséis, tournée vers elle :

— « Tu ne sais donc pas, mon beau cœur, — lui dit-elle avec une douce mélancolie, — combien le bonheur d’une femme est fragile. Tu ne sais qu’une chose, toi, c’est ton bonheur. Garde-le bien, en restant ici. Tous ceux qui tiennent à leurs trésors les cachent dans la solitude. Ryno t’aime avec idolâtrie. C’est un noble caractère, mais l’amour qu’il a pour toi n’est pas d’une autre espèce que l’amour des hommes. Ici, qu’aimerait-il s’il ne t’aimait pas ? Tandis qu’à Paris, il est des distractions de toutes sortes ; et pour une femme aimée, toute distraction est une ennemie. »

La belle joue que la marquise flattait de la main changea de couleur.

— « Voulez-vous bien, folle enfant, ne pas pâlir comme cela ! — reprit la marquise. — Qu’est-ce que j’ai dit pour t’émouvoir ainsi, grand Dieu ?… Ma chère enfant, je te donne un conseil dans l’intérêt de ton bonheur qui est le mien. — Et elle embrassa la joue pâlie, mais qui resta pâle. — L’amour t’aurait-il égarée au point de te faire croire qu’aimer et se laisser aimer, c’est assez pour retenir l’amour qu’on inspire ? T’imaginerais-tu que ton mari, qui n’est plus un enfant comme toi, n’a pas aimé avant de te connaître ? Le cœur d’un homme ! ah ! quelle femme peut se vanter d’avoir bien fermé cet abîme, et d’en avoir toujours la clef ?

— Oh ! vous avez raison, grand’mère, — dit à son tour Hermangarde, en relevant son visage ému, — nulle femme ne peut se vanter d’une telle puissance, s’envelopper l’âme dans une si douce sécurité. Si j’ai pâli tout à l’heure, c’est à cela que je songeais… Je pensais à cette infortunée madame de Mendoze, dont la pensée m’a toujours suivie, depuis un soir…

— Quel soir ? Et qui vous a dit — fit la marquise — que Marigny ait aimé madame de Mendoze ?

— Oh ! mère, — répondit Hermangarde, — ce n’est personne, et c’est tout le monde. Les oreilles des jeunes filles voient et leurs yeux entendent. Dans ces quelques soirées où vous m’avez conduite avant d’être mariée, j’ai surpris, sans avoir besoin de faire une question, tout ce qu’on reprochait à madame de Mendoze, tout ce qu’on disait d’elle et de Ryno. Je ne savais pas ce que c’était qu’aimer alors… Je trouvais bien extraordinaire ce que j’entendais chuchoter sur M. de Marigny, dont les femmes parlaient comme d’un démon ; je n’avais pas l’air de comprendre, mais je me demandais de quels moyens usaient les hommes pour se faire aimer, comme on disait qu’il était aimé de madame de Mendoze, malgré l’éclat de l’abandon qu’il en avait fait ? J’observais profondément cette femme partout où je la rencontrais. Mon Dieu ! que j’avais pitié d’elle ! Elle qui avait été si jolie était méconnaissable. On la disait mourante. Je ne pouvais lui montrer l’intérêt que je lui portais au fond de mon âme. Il y avait des moments où l’envie me prenait, la voyant si malheureuse, de traverser le salon où j’étais et d’aller l’embrasser, devant tout le monde, comme on embrasse une sœur. Quand on l’accusait, j’étais toujours tentée de la défendre ; je ne savais comment l’avertir de la sympathie que j’avais pour elle. Ne vivant que dans une pensée et dans une souffrance, elle ne se doutait pas de ce qui s’élevait pour elle dans mon cœur. Un jour, comme nous sortions de chez madame de Bruck, je lui mis sa pelisse sur les épaules, et je ne pus m’empêcher de lui baiser la main. Heureusement le vestibule était sombre ; vous ne me vîtes pas et personne ne me vit, mais moi, je vis bien, dans les ombres, les yeux qu’elle fixa sur les miens, étonnés, attendris, confondus ! Quelque temps après, je la rencontrai chez madame de Valbreuse ; elle fut sur le point de s’évanouir et le sang faillit l’étouffer et monta à ses lèvres quand on annonça M. de Marigny. Lui, je ne l’avais pas vu encore, mais alors je compris… »

Elle s’arrêta.

— « Que compris-tu, ma pauvre enfant ? — reprit la marquise.

— Je compris alors — répondit-elle, rougissant comme si elle avait été une jeune fille encore, — qu’il n’y avait plus qu’à mourir quand il ne vous aimait plus.

— Tu ne m’avais pas dit cela, petite ? — dit madame de Flers, avec moins de reproche que de réflexion.

— Non, bonne maman, — fit Hermangarde, — je n’ai pas osé ; je l’aimais. Si je vous avais parlé de madame de Mendoze, j’aurais craint de me nuire à moi-même, en nuisant à Ryno dans votre esprit. Vous n’ignoriez pas ce que le monde disait, mais à quoi bon rappeler à votre pensée des faits qui vous auraient indisposée contre lui ? Il venait tous les soirs, et d’ailleurs ce que j’éprouvais me fit bientôt oublier madame de Mendoze. Mes pensées étaient toutes à lui ; je n’en eus plus une seule pour elle.

— Malheureuse femme, — dit la marquise, — et singulière destinée ! Toi qui lui avais montré un intérêt dont elle était privée, c’était toi qui devais épouser l’homme qu’elle aimait avec une passion si profonde.

— Savez-vous ce qu’elle est devenue, maman ? — dit Hermangarde. — Je n’en ai jamais parlé à Ryno.

— Madame d’Artelles et M. de Prosny disent tous deux qu’ils l’ont aperçue dans une des tribunes de Saint-Thomas d’Aquin, à ta messe de mariage. Elle aura voulu voir la consommation de son malheur de ses propres yeux. Elle a, ce jour-là, cruellement expié ses fautes… Les femmes seules peuvent comprendre ce qu’elle a déployé de courage. Te doutais-tu, ma pauvre fille, de tout ce que tu faisais souffrir ?

— Ah ! si je l’avais su, ma mère, je n’aurais pas été si heureuse !

— Depuis, — reprit madame de Flers, — nous sommes arrivés ici, et il paraîtrait qu’elle serait devenue notre voisine. M. de Prosny, qui est bien le meilleur timbalier de nouvelles qui soit dans Paris, a écrit dernièrement à madame d’Artelles que madame de Mendoze était retirée à son château de la Haie d’Hectot. Si elle y est, elle y vit furieusement solitaire, car il n’y a que nous dans les environs. »

Hermangarde demeura toute pensive. C’était une âme généreuse. La pitié autrefois ressentie la surprenait et la pénétrait avec une force nouvelle. Si ce n’avait pas été une sorte d’impiété envers Ryno lui-même, elle aurait eu regret de son bonheur à ce prix.

Madame de Flers, qui était la raison vivante de cette tête, adorablement romanesque comme tout ce qui est grand dans la vie, mit le doigt sur le front d’Hermangarde :

— « À quelles choses impossibles rêve cette tête-là ? » — lui dit-elle, comme si le même sang qui passait dans leurs cœurs l’eût avertie des sentiments de sa fille aimée, et comme si l’expérience de toute sa vie dût s’opposer à ces sentiments trop sublimes, — inutiles toujours, quand ils ne sont pas dangereux.

— « Oui, — répondit Hermangarde, — ce sont des choses impossibles. Je pensais à aller au-devant de cette femme qui a aimé Ryno, et qui en a été aimée. Je pensais à lui demander pardon de mon bonheur… Et si j’y allais cependant, il est bien probable que je la blesserais davantage.

— Vous êtes une noble et bonne femme, ma chère fille, — dit la marquise, — mais c’est une nécessité de la vie de ne pouvoir se livrer à ses meilleurs sentiments. Non seulement le monde, qui met d’indignes motifs sous toutes choses, expliquerait de travers la moindre démarche que tu ferais vis-à-vis de madame de Mendoze, mais peut-être elle-même n’y comprendrait-elle rien non plus. Tu n’es plus pour elle qu’une rivale heureuse et ta pitié l’injurierait. Entre elle et toi, il y a un mur plus haut que la muraille de la Chine. C’est ton mariage. Vous pouvez vous rencontrer dans le monde, puisque vous appartenez toutes deux à la même société, mais cette société vous fera un devoir l’une et à l’autre, de par l’autorité de ses convenances, de vous envelopper dans cette indifférence polie sur laquelle l’observation la plus aiguë glisse comme sur une armure sans défaut.

— J’aurai bien de la peine, grand’mére, — reprit naïvement Hermangarde, — à regarder jamais comme une autre femme la femme qui aura été aimée de Ryno.

— Mais elle ne l’est plus, — fit la marquise. — Hélas ! on dit qu’elle a été bien imprudente ; qu’elle a malmené son bonheur. Il ne faut pas toujours, mon enfant, — ajouta cette doctoresse de l’amour, se dodelinant dans sa cape noire comme un docteur dans ses hermines, et qui profitait de tout hasard pour professer à sa petite-fille une science qu’elle possédait à fond ; — il ne faut pas rejeter tous les torts sur les hommes, s’il vient un jour où ils se détachent. La faute en est aussi aux femmes qui abusent de leur puissance ou ne savent pas s’en servir. Je te le disais, il n’y a qu’un moment, mon beau cœur. Ce n’est pas tout que d’aimer et d’être aimée. Il y a l’amour ; puis il y a la politique de l’amour. C’est une politique obligée. Les femmes qui n’entendent pas le gouvernement du cœur qui les aime, perdent bientôt leur empire. On dit que c’est l’histoire de madame de Mendoze. C’est une âme charmante, mais les âmes charmantes doivent être doublées d’habileté, si elles veulent tenir au mauvais vent de la vie. Je ne la condamne point, la pauvre femme ; je la plains. On raconte qu’elle a aimé Marigny avec une imprévoyance du lendemain et un esclavage de tout son être qui expliquent un peu l’abandon où elle est tombée. Nous ne sommes point à Constantinople, ma chère enfant. Quelque tendre qu’on soit, il faut rester personnelle. Il ne faut pas être uniquement une chose ornée de dentelles, comme l’oreiller sur lequel on est heureuse. »

Hermangarde écoutait sa grand’mère avec l’attention qu’elle eût prêtée à un oracle, et comme l’oracle est toujours un peu obscur, elle ne comprenait qu’à moitié cette politique de l’amour, nécessaire à toutes celles qui veulent être aimées. Il y avait dans les éléments de son être une fierté, disons mieux, une pureté de fierté, qui la rendait bien différente de cette faible madame de Mendoze, perméable à un seul sentiment, l’amour. Mais elle lui ressemblait en ceci, pourtant, que la comtesse n’avait pas une plus généreuse, une plus entière manière de se livrer toute au bonheur de l’homme qu’elle aimait, et d’y sacrifier jusqu’à l’amour même. C’était là ce qui inquiétait la marquise. Au moment de quitter son manoir de Carteret, elle était plus triste de cela que de son départ. Elle qui avait fait porter si longtemps son doux joug, comme dit l’Imitation, au marquis de Flers, elle qui avait toujours été, en amour, une Princesse des Ursins, sans disgrâce, désespérait de voir naître dans cette poitrine, tabernacle des choses les plus saintes, mais fermée par la Fierté et par la Pudeur, ce Génie de l’intrigue du cœur qui n’empêche pas d’être bien éprise, mais qui empêche parfois d’être trop sincère. Elle sentait amèrement le danger que l’âme qu’elle avait créait à sa fille. Elle ne pouvait croire que la femme à qui appartenait un tel visage, se pliât jamais aux roueries innocentes qui sont à l’amour ce que sont à la dentelle les épingles avec lesquelles on la fait. N’y a-t-il pas des âmes qui par leur grandeur, leur simplicité et les plus adorables réserves, sont fatalement, en bonheur, des maladroites sublimes ? « Pourquoi es-tu toi ? et pourquoi vaux-tu mieux que moi ? » pensait-elle, en regardant Hermangarde dans l’ombre du jour qui tombait. La rafale langoureuse se mêlait à la pluie. La mer, désolée et méchante, y répondait des brisants. Il est des jours où tout est présage. De la fenêtre que la nuit commençait d’emplir, on voyait vaciller les feux des phares, penchés sous le vent. Madame de Flers comprenait mieux, devant ce spectacle, l’inflexibilité des choses créées, contre lesquelles le cœur se brise et ne peut rien. Elle embrassait vainement le front dans lequel elle eût voulu faire entrer toute l’expérience de sa vie, et l’expérience de toute sa vie lui rappelait tout bas quelle est, quand il s’agit de l’âme, la stérilité des conseils !

Heureusement, Marigny, en rentrant au salon, les tira du silence et de la tristesse dans lesquels elles allaient chavirer. Il rentra, un flambeau à la main. La lumière de sa présence pénétra dans leurs âmes, mieux que dans leurs yeux la lumière de son flambeau. Ô puissance de la vie intime, magie d’être ensemble, influence du rapprochement des cœurs qui s’aiment, dans les quatre pas d’un salon ! Elles redevinrent gaies et légères. L’une oublia madame de Mendoze et l’autre ses pressentiments. Leur bonheur menacé, ce soir-là, par le je ne sais quoi qui est peut-être le commencement du malheur, resta inaltérable ; — ce bonheur qu’il n’est pas donné à l’homme de décrire autrement qu’en répétant mille fois son nom !

VI

LA PROVIDENCE QUI S’EN VA


Peu de jours après cette soirée, la marquise de Flers, accompagnée de son inséparable madame d’Artelles, quitta Carteret et regagna Paris. Elles partirent toutes deux dans une bonne berline, par un temps vif, mais qui n’annonçait pas encore ces cruautés de la saison devant lesquelles elles fuyaient les engourdissantes frigidités de l’hiver. Les deux époux qu’elles laissaient dans leur nid d’alcyon, ainsi qu’ils aimaient à nommer le château presque marin qu’ils habitaient, les conduisirent jusqu’à la lande de la Haie d’Hectot, au delà de Barneville, cette bourgade normande si remarquable par la tour carrée et crénelée de son clocher. Un domestique conduisait derrière la voiture deux fringants chevaux de main, qui devaient ramener M. et madame de Marigny à Carteret.

La peine de quitter sa grand’mère, pour la première fois de sa vie, jetait un touchant reflet de mélancolie sur le visage sérieux d’Hermangarde. Cette grande personne avait, pour ce jour-là, revêtu une amazone de velours noir et placé sur ses bandeaux blonds et lisses comme de l’or en fusion coulant vers ses tempes, un chapeau de feutre à la Louis XIII, avec sa plume sombre qui, à chaque mouvement, frissonnait. On eût dit qu’elle était sculptée dans cette mise équestre et sévère qui touche au costume de l’homme, mais qui ne l’est pas. Il fallait la voir, le corsage emprisonné sous les boutons de jais de cette amazone qui prenait le ferme contour de la poitrine comme une armure noire, et dont la jupe ne pouvait cacher, dans le nombre bouffant de ses plis, ces formes opulentes qui alanguissent la démarche d’une femme d’un poids si divin. Par l’expression, l’attitude, le port, le calme répandu en elle, comme elle dépassait les femmes de ce siècle et leurs morbidezzes ! Elle avait la grave et romanesque grandeur de son nom et d’une figure d’histoire ; elle ressemblait à un portrait d’un autre âge, détaché des lambris de quelque palais. Majestueuse comme une reine, idéale comme une héroïne, elle ne rappelait pourtant à la mémoire charmée aucune reine connue, aucune héroïne illustrée par sa beauté, son courage ou sa destinée… Elle n’était qu’elle ; mais elle, c’était l’esprit de toute une race ; c’était mieux encore : c’était l’Aristocratie elle-même, ce génie du commandement par le sang, — renié comme Dieu, dans ces temps misérables, mais aussi visible que lui !

Placé près de sa femme, sur le devant de la voiture, M. de Marigny tenait la main droite de madame de Flers, qui abandonnait la gauche à Hermangarde. Ils causaient dans le bruit des roues, comme on cause quand on va se quitter pour être longtemps sans se voir. L’impression du départ enveloppait comme d’une atmosphère chargée de pressentiments sinistres ces quatre personnes dont les genoux se touchaient par les balancements de la voiture, mais dont les âmes se touchaient bien davantage. Ne formaient-elles pas une famille ? une famille qui se rompait, dans le cœur même de son faisceau vivant, par la séparation aujourd’hui, — demain et les autres jours par l’absence ?… Le déchirement sourd dont ils étaient victimes, ils le voilaient mal sous des sourires, sous des plaisanteries ou des observations, dues aux hasards et aux accidents de la route ; mais ils le sentaient, ils en souffraient, Hermangarde surtout, l’Antigone de sa grand’mère, dont l’épaule avait toujours été là, moins pour appuyer que pour sentir la main maternelle ; et Marigny comme Hermangarde, l’aventurier Marigny, qui n’avait jamais su, avant son mariage, ce que c’était que le refuge de la famille, que ces entrelacements d’affections, redoublées les unes dans les autres, qui lient un homme à son foyer. Ils allaient être seuls, maintenant, dans le désert de leur bonheur… L’âge avancé de la marquise donnait à son départ la signification d’un autre, qui ne tarderait pas non plus… Y pensait-elle, comme eux ? Mais si elle y pensait, stoïque par bonté, elle étouffait ses attendrissements et venait au secours de l’impression dont ils étaient pénétrés, pour en diminuer la tristesse. Elle animait de son esprit l’esprit moins abattu de madame d’Artelles, qui allait reprendre avec joie ses habitudes de Paris. L’âme payait cher ces efforts suprêmes d’un esprit qui régnait sur elle. Mais ce modèle des grand’mères folles aimait mieux se sevrer de ses larmes que d’en coûter à sa petite-fille ; même de celles-là qui, pures, chaudes et sans amertume, tombent si naturellement des yeux remplis, quand une fille quitte pour la première fois une mère que bientôt elle doit retrouver. Oui, même ces larmes-là, elle ne voulait pas les sentir rouler sur son vieux cœur, qui ne les valait pas, disait-elle. Ainsi, plus que toujours, elle essayait de chasser jusqu’au moindre nuage errant sur la superficie d’un bonheur qu’elle avait creusé si profond ; semblable au lapidaire, idolâtre d’un diamant taillé avec génie, qui passerait son temps à souffler les grains de poussière tombés, par hasard, aux facettes de la pierre resplendissante. Femme inouïe, plus sybarite du bonheur de ses enfants qu’eux-mêmes ! Dans le trajet de Carteret à la Haie d’Hectot, elle exprima, en les variant, les plus suaves nuances du sentiment qui fait consoler ceux qui vous aiment, quand on s’en va à l’échafaud. La plus triste, au fond, c’était elle. Eux, ils étaient jeunes, heureux par l’amour. Ils avaient, pour oublier son absence, le lotus enivrant des caresses. Et elle, — qui n’avait qu’eux et qui les laissait l’un à l’autre, portant aux derniers confins de la vie sa vieillesse à la dévorante solitude, — parce qu’elle voyait à leurs fronts une légitime tristesse, hommage d’affection qui, certes ! lui était bien dû, elle ne pensait qu’à la dissiper, à force de sérénité apparente, de mots fins et de sourires gais ! On reconnaissait bien la femme qui avait inventé le mot que voici, pour justifier ses préoccupations habituelles : Une grand’mère, c’est deux mères l’une sur l’autre. Ce que l’une oublierait, si c’était possible, pour le bonheur de sa fillette, l’autre ne pourrait pas l’oublier.

Mais, disons-le à l’honneur de Marigny et d’Hennangarde, cette généreuse amabilité échoua dans l’abnégation de ses tentatives. Pour la première fois, ils restèrent inertes et sans écho aux vibrations de cet esprit qui cachait des sanglots dans ses harmonieuses résonances. Tout le temps qu’ils passèrent avec la marquise, ils n’entendirent en l’écoutant que cette voix de l’adieu qui fait saigner le cœur quand la bouche rit. Arrivés à l’endroit marqué pour la séparation, la voiture s’arrêta un moment. Les chevaux fumaient. Ils respirèrent. On était à peu près au centre de la lande de la Haie d’Hectot, point élevé et nu, d’où l’on découvrait à droite et à gauche un paysage accidenté. Le ciel était gris ; l’horizon bleuâtre. La vapeur des chevaux roulant mollement autour de la berline, fondait la fraîcheur de l’air et permettait de lever les glaces de la voiture. Hermangarde tint madame de Flers embrassée longtemps.

— « Adieu, bonne maman ! — lui répétait-elle. — Vous partez et nous restons, mais quand vous voudrez de nous, faites un signe et nous retournerons à Paris. »

Il fallut mettre un terme aux tendresses. La marquise de Flers, qui lisait dans l’âme de sa petite-fille à travers les grosses larmes qui perlaient dans ses fiers et modestes cils d’or, désirait qu’elle montât à cheval sous ses yeux. Elle savait combien le mouvement physique soulage l’âme à certains moments ; et puis, ayant l’enfantillage des mères comme elle en avait la sublimité, elle voulait réjouir ses yeux de la grâce hardie de sa Bradamante. Hermangarde descendit donc de voiture avec son mari. Ryno plaça lui-même le cheval qu’il amena à sa femme, et, prenant dans sa main le pied chaussé de daim qu’elle souleva, il la mit vivement en selle. L’impatient et bel animal dansa bientôt sous ce léger poids qui faisait plier ses reins frémissants. Il semblait orgueilleux de porter Hermangarde, comme si Dieu lui avait donné l’intuition de la beauté humaine, et il jetait autour de lui, des coups de sa tête hennissante, les écumes blanches qui noyaient son mors. En un clin d’œil, Marigny fut à côté de sa femme sur le cheval qui lui était destiné,

— « Trouvez-moi un plus beau couple, dans tout le faubourg Saint-Germain ! » dit tout bas, mais ravie, la marquise à madame d’Artelles.

Ils approchèrent et maintinrent leurs ardentes montures contre la portière de la berline, et ils recueillirent, en baisant les mains que les douairières leur tendirent, leurs dernières recommandations. Comme le cheval d’Hermangarde, prêt à bondir, s’électrisait sous le genou doux et rond qui le pressait, la marquise, un peu alarmée, se rassura pourtant en voyant la pose olympique de force et de calme qu’avait Ryno de Marigny.

— « Garde du corps et du cœur, — lui dit-elle, tendrement et gaiement tout à la fois, — gardez la reine de nos deux âmes ! C’est la mienne et la vôtre, veillez bien pour nous deux. »

Et la voiture partit rapide, les laissant immobiles et tournés vers le côté qu’elle avait pris. Elle mit assez de temps à disparaître dans ces landages où nul arbre ne borne l’essor du regard. Les deux amies se penchaient aux portières et agitaient leurs mouchoirs. Enfin, mouchoirs, chevaux, voiture et jusqu’au bruit des roues, tout s’engloutit derrière un repli de terrain.

— « Nous voilà seuls, » — dit Hermangarde, essuyant avec le manche de sa cravache deux larmes retenues longtemps. Et elle regarda son mari comme pour faire équilibre à cette perte d’une mère ; comme si, avec son Ryno, elle eût pu conjurer la vie et défendre à toutes les douleurs de l’approcher !

— « Crois-tu — lui répondit son mari — qu’elle ne sera pas avec nous, quoique absente, et crois-tu qu’elle ne le sait pas ?… » Ils retournèrent leurs chevaux du côté de Barneville. Mais l’heure était peu avancée. La lande était si déserte, les airs si muets, le paysage si touchant, qu’Hermangarde dit :

— « Ne revenons pas encore ; faisons le tour de la lande plutôt. » Et comme des enfants qu’ils étaient, — car l’Amour est une sainte enfance, — ils mirent au galop leurs chevaux, en se tenant par la main. Si les gens du monde, les amis railleurs de Marigny, avaient pu le rencontrer alors, donnant ainsi la main à sa femme, ils auraient fait pleuvoir sur eux les dix mille flèches de la moquerie ; mais le monde était loin et ses impitoyables sagittaires, qui trempent peut-être, hélas ! l’acier de leurs flèches dans le sang de leur propre cœur, et qui n’insultent souvent le bonheur que parce qu’il leur est impossible ! Ils étaient seuls. Il n’y avait autour d’eux que la nature et le silence. À peine le pas de leurs chevaux retentissait-il sur cette lande, couverte de thym, d’ajoncs et de serpolet. Ils ne rencontrèrent personne, si ce n’est, au bout de la lande, en s’avançant dans les terres, — à l’orée d’un chemin effondré, — une petite fille, une petite pauvresse (comme on dit dans le pays), au teint d’argile, aux cheveux emmêlés, assise auprès d’une eau verdâtre, presque nue, morne, à peine vivante. Elle les laissa passer et ne leur demanda rien. Mais eux revinrent et l’interrogèrent. Elle leur montra une de ces maisons au toit bas, qu’on appelle bijudes en dialecte normand, et elle dit d’une voix traînante qu’elle habitait là avec sa grand’mère. Le mot de grand’mère, prononcé par cette bouche d’enfant, misérable et douloureuse, remua toutes les fibres d’Hermangarde. L’aimes-tu bien ? Aime-la bien, ta grand’mère ! se pressèrent sur ses lèvres émues. Et elle lui donna tout ce qu’elle avait pour le lui porter. L’enfant s’éloigna, étonnée, fixant tour à tour la soie brillante de cette bourse pleine qu’elle tenait dans sa main chétive et salie, et cette belle dame, si belle, qui la lui donnait. Ils la virent regagnant lentement la bijude solitaire, et se retournant à chaque butte de chemin pour leur envoyer de loin le farouche et profond regard de la détresse, de la curiosité et de l’ignorance. Ils reprirent leur course quand ils ne la virent plus, s’enivrant ainsi de grand air, de bonté, de mélancolie ! Après avoir parcouru, en plusieurs sens, ce steppe de bruyères qui se courbait à son centre comme une colline, ils revinrent au point d’où ils étaient partis et où ils avaient quitté madame de Flers. Ils contemplèrent avec une volupté de regard qui venait peut-être de l’état brûlant de leurs cœurs, le paysage ouvert devant eux. Au bas de la lande, le terrain se creusait comme un ravin étroit, mais pour se relever aussitôt de l’autre côté d’un pont en pierres, bâti sur des eaux peu profondes, aliment des fossés voisins. Ces eaux, qui roulaient claires et dispersées sur des cailloux ferrugineux, allaient abreuver une prairie sise auprès des bois de la Taille, ancien Prieuré aux riches dépendances, vendu pendant la Révolution, et dont les fermiers avaient fait un établissement d’eaux thermales. Hermangarde et Marigny apercevaient à leur gauche les cimes dépouillées de ces bois éclaircis, et, au travers de leurs branches brunes, la maison et les tourelles du Prieuré. En face du pont, une grande route, incrustée dans la pente, s’élevait en se tordant vers Barneville, dont la tour couronnait l’horizon, dentelé par les noires cheminées du bourg. À droite, une haie épaisse bordait la route, et le sol s’affaissait tout à coup, autant qu’il surplombait de l’autre côté. Il était divisé en plusieurs cultures fermées par des haies, et comme par son brusque abaissement il formait une vaste brèche, il offrait, dans une échappée inattendue, — à l’extrémité de Barneville et sur un plan plus reculé, — la perspective de la mer et de ses grèves. Quand le temps était lumineux, on discernait l’anse de Carteret et Jersey lui-même, cette Cyclade vaporeuse de la Manche. Ce jour-là, on ne les voyait pas. Le ciel, tout nuage, ressemblait à de la nacre ternie. La mer n’était point bleue, comme dans l’été, ni verte du vert pâli de l’aigue marine, couleur plus ordinaire à ces plages. Elle n’était pas semée non plus de ces mille lames étincelantes que le soleil attache parfois à ses ondes et qu’elle lui rejette, diamant liquide, sur les angles de tous ses flots. Éteinte, mais pure, elle s’harmonisait avec ce ciel aux nuances voilées et rêveuses, et s’étendait en large bande, molle comme une huile, glacée d’argent. Hermangarde et Marigny, du haut de leurs chevaux en sueur, jouirent longtemps de ce spectacle, si bien fait pour un jour d’adieux ! Rien n’y manquait en mélancolie : ni les sons éloignés de la cloche de Barneville qui sonnait les premières vêpres du samedi, ni le mugissement, à courts intervalles, de quelque vache cachée dans la ramure au pied de la lande, ni l’heure qui, dans ces courtes journées de novembre, passe si vite, emportant le jour ! Ils étaient silencieux et comme pris de charme. Le charme était en eux et autour d’eux. Jamais ce pays qu’ils aimaient de leur amour même, ne leur avait paru plus digne d’être aimé.

Ils descendirent au pas — car les pieds des chevaux glissaient sur les pentes lisses de la lande — l’espèce d’escarpement qu’elle avait dans cet endroit, et ils prirent le pont, toujours rêveurs, l’un près de l’autre ; la main de Ryno sur la crinière du cheval d’Hermangarde, ne se disant rien, mais âme dans âme, et, du sein de leur fécond silence, se parlant plus qu’avec la voix.

Tout à coup un coupé noir, élégant et simple, qu’ils entendirent et virent en même temps, déboucha d’une route couverte qui menait au Prieuré et longeait la rivière aux mille filets d’eau minérale, et s’en vint tourner brusquement la tête du pont sur lequel ils faisaient souffler leurs chevaux. Ils se rangèrent pour laisser passer l’impétueux attelage. Le cheval de Marigny, qui se cabra, faillit être atteint par une des roues. Ils reconnurent madame de Mendoze, et ils la saluèrent. Ni elle, ni eux, ne se croyaient si près… Cette apparition, imprévue pour tous les trois, fut un coup de foudre partagé. Madame de Mendoze n’était plus que le spectre d’elle-même. On eût juré que les os manquaient comme la chair à ce corps diaphane, qu’une pelisse de satin cramoisi, trop pesante encore pour sa faiblesse, écrasait sur les coussins du coupé. Elle passa vite. Ils ne purent juger les détails horribles d’un changement qui datait de loin, mais qui se précipitait vers son terme. Quand les yeux éteints et vidés de cette tête de morte que madame de Mendoze portait sur ses épaules voûtées, tombèrent sur M. et madame de Marigny, il s’y montra une espèce de tremblement nerveux, comme on en a parfois aux lèvres. Ce fut tout. Elle n’avait plus assez de sang pour qu’il en montât de son cœur une seule goutte à sa joue creusée, et sa pâleur était si profonde qu’elle ne pouvait plus augmenter. Hermangarde, qui avait eu pour cette malheureuse femme une si orageuse pitié, plongea sur elle des yeux avides qu’elle en retira épouvantés. Quant à M. de Marigny, il eut au cœur une de ces morsures que le mal qu’on a fait y met parfois. Il essaya de cacher son trouble, comme un homme qui avait un autre bonheur à ménager. L’écart formidable de son cheval empêcha peut-être Hermangarde de remarquer une émotion qui l’eût brisée, — car voilà l’Amour et ses transes ! Il ne permet pas à la bonté d’être trop expressive. Il dit, avec sa soupçonneuse tyrannie : « Je veux bien avoir pitié d’elle et des maux dont tu es la cause, mais je ne veux pas que tu aies trop de pitié, toi ! »

Au reste, Hermangarde se serait trompée. Son heureux époux n’avait pas d’émotion au service de madame de Mendoze. S’il était ému, c’est qu’il avait vu une autre femme dans le coupé de la comtesse. Il avait reconnu Vellini.

VII

LE CRIARD


Monsieur et madame de Marigny remontèrent lentement la côte escarpée. L’impression qu’ils venaient de recevoir de cette vue rapide, mais distincte, leur ferma la bouche pendant quelque temps. Par une délicatesse facile à comprendre, ils ne s’étaient jamais entretenus de la comtesse de Mendoze, mais jamais, non plus, depuis leur mariage, ils n’avaient eu une occasion extérieure d’en parler. C’était la première fois que cette occasion se présentait à eux de manière à ne pouvoir pas, sans affectation, l’éviter.

— « M. de Prosny avait raison, — dit Hermangarde ; — il avait mandé à madame d’Artelles que madame de Mendoze était à son château de la Haie d’Hectot. »

Elle dit cela, simplement pour ne pas se taire ; car se taire, après cette rencontre, eût été plus que de parler. Elle ne voulait point faire croire à son mari qu’elle devinait ses pensées secrètes et qu’elle pouvait en souffrir. Elle craignait d’ajouter, par une réflexion sur l’état affreux de l’agonisante comtesse, à l’espèce de remords qu’elle soupçonnait à Ryno. Elle l’aimait assez et elle était assez bonne pour les partager, ses remords, elle qui n’était pas coupable et qui entendait crier dans son cœur : « Voilà pourtant avec quoi le bonheur dont tu jouis a été fait ! »

Ryno ne répondit pas. Il ne pensait pas à madame de Mendoze. Il pensait à l’autre… à Vellini. Comment se trouvait-elle dans le coupé de la comtesse ? Pourquoi cette femme, quittée volontairement et de son plein gré à elle-même, venait-elle se placer à quelques pas de lui dans la vie ? Dans quel dessein et dans quel but ? Marié, il avait prouvé, par le plus dur silence, qu’il ne l’aimait plus et qu’il n’aimait réellement qu’Hermangarde ; mais alors, pour quoi ce coup de lancette au cœur, quand il avait vu auprès de madame de Mendoze la tête si connue, — laide, obscure et indifférente !

— « Quelle femme était donc avec madame de Mendoze ? — reprit Hermangarde, essayant de distraire l’attention de son mari du spectacle douloureux qu’elle croyait resté dans son esprit. — Nous nous connaissons toutes, à peu près, au faubourg Saint-Germain, mais je n’y connais pas cette figure-là.

— C’est peut-être une femme des châteaux voisins, — dit Marigny, insincère avec Hermangarde pour la première fois de sa vie.

— Elle a l’air étranger, — fit la jeune femme. — La comtesse a été élevée en Italie. Ce sera peut-être une de ses amies d’enfance qui sera venue la voir et la soigner. »

La conversation tomba encore. Le froid qui venait à cause du soir, et aussi à cause de la brise, plus vive à mesure qu’ils se rapprochaient de la mer, leur fit hâter le pas de leurs chevaux. Ces beaux amoureux, qui galopaient, il n’y avait qu’un instant, le cœur léger, les mains nouées, le sourire aux lèvres, dans les landes de la Haie d’Hectot, trottaient maintenant sombres, dans les chemins pierreux, cinglant le cou de leurs montures avec ces mouvements de la main qui trahissent plus l’agitation intérieure que l’impatience d’arriver. Le jour s’évaporait peu à peu dans les airs. Ce fut à la nuit close qu’ils descendirent la rue mal pavée de Barneville. On commençait d’allumer dans les maisons les lampes fumeuses, dont la lueur passait à travers les fenêtres à petits carreaux. Hermangarde souffrait évidemment du silence prolongé de son mari. La vue de madame de Mendoze, pensait-elle, lui avait rappelé trop vivement un passé détruit ; mais est-ce que les remords seraient des regrets ?… La jalousie commençait donc de lui appuyer sur le cœur sa griffe cruelle, comme si elle eût tâté la place où bientôt elle l’enfoncerait. Marigny ne se doutait guères des douleurs qu’il infligeait déjà à cette belle enfant, qui lui avait donné son cœur et sa vie. Il l’aimait avec une passion si sincère que c’était surtout à cause d’elle qu’il repoussait dans sa pensée l’obsédante vision de Vellini. Comme tous les hommes qui secouent une image jetée, comme un joug, sur leur souvenir, il éprouvait la soif du mouvement physique, de ce mouvement stérile qui remue pour rien nos angoisses dans nos poitrines et ne nous lance pas l’âme dont nous souffrons hors du sein ! Au sortir de Barneville, il donna de l’éperon à son cheval, comme s’il avait été seul, ne se rendant pas bien compte de ce qu’il faisait, et il se précipita sur les grèves avec une impétuosité folle. Hermangarde le suivit de la même vitesse. Intrépide, aimant l’émotion du danger et la palpitation qu’il engendre, elle aurait, quelques heures plus tôt, joui de cette course furieuse, imprudente, à perte de vue et d’haleine. Mais alors, elle en souffrit comme de ses pensées. Cette course lui paraissait sinistre. Ryno, qui la devançait, avait l’air de la fuir. Elle le suivait et ses larmes coulaient. La ventilation de la course et l’air salin du rivage les séchaient sur son visage bouleversé. Lui, ne les voyait pas ; il galopait toujours… « Qu’as-tu, Ryno ! Pourquoi vas-tu si vite ?… » Elle le lui cria plus d’une fois. Mais il n’entendit point. Le vent qui leur fouettait la face et qu’ils fendaient de leurs deux têtes, comme les têtes des nageurs coupent l’eau, emportait en arrière le cri déchiré d’Hermangarde. Sa voix lui revenait sans puissance. Son amour allait-il lui revenir aussi ? Ils passèrent le bras de mer qui coulait à l’entrée de Carteret, sous le pont de planches. La mer était montée, l’eau profonde. Les chevaux lancés en eurent jusqu’au poitrail. L’ondoyante amazone, — qui traînait, enflée par la course, comme l’aile d’un cygne noir, — les pieds chaussés de daim, ces pieds de Diane chasseresse, mais délicats comme des pieds de Parisienne, les genoux d’Hermangarde, trempèrent dans cette eau, froide et meurtrière comme l’acier. De ce bras de mer jusqu’au manoir, on aurait pu la suivre à la trace de sa robe et de ses pieds ruisselants. À elle, il semblait que c’était le sang de son cœur qui ruisselait ainsi et tombait dans le sable. Une telle illusion épuisait ses forces. L’imagination des êtres nerveux ajoute tant de dangers à la douleur ! Il était temps qu’elle arrivât : elle ne tenait plus sur sa selle. Elle s’évanouissait. Quand son cheval, devancé toujours par celui de Ryno, arriva devant le perron du manoir et s’arrêta court, Ryno était descendu du sien et alla vers elle. Il la prit à son cou, humide, pâle et froide, comme une naufragée, pour la mettre à terre ; mais il la sentit s’affaisser sur son épaule, comme un lys cassé dans les mains qui le portent, et il monta vite les marches du perron, chargé de son précieux fardeau, réchauffant de toute sa personne ces genoux mouillés qu’il appuyait contre le foyer de sa poitrine et qu’il encerclait de ses bras, comme de deux bandelettes tièdes de vie. Il l’emporta et la déposa dans leur chambre, sur ce lit où ils avaient moins dormi que veillé, en face d’un feu qu’on avait allumé d’avance pour leur retour. La figure de Ryno, arraché à sa préoccupation par l’angoisse de sa femme, cette figure qui rayonnait d’amour et d’anxiété tendre, sa voix émue, son sein soulevé, ramenèrent Hermangarde à la vie, au sourire, au bonheur, et d’un trait effacèrent les impressions qu’elle avait si violemment ressenties. « C’est fini ! ne t’inquiète plus, je suis bien, — dit-elle. — Ah ! je suis bien maintenant ! » reprenait-elle, respirant longuement, délivrée. Elle était assise sur le lit ; son chapeau, à la plume flottante, détaché, ses pieds dans les mains de sa fille de chambre qui lui délaçait ses bottines, et qui, à genoux devant elle et penchée sur ce qu’elle faisait, ne les voyait pas qui se regardaient, comme s’ils avaient été seuls. Hermangarde, redevenue heureuse, ferma les yeux pour leur faire boire, sans qu’on les vît à ses paupières, deux larmes qui y étaient restées, et roula ainsi sa tête sous les lèvres de son mari, qui baisa ces deux longues paupières et y trouva ce qu’elle voulait y cacher.

— « C’est de l’eau de la mer qui m’a sauté dans les yeux, » dit-elle toute rieuse, en les rouvrant, ces yeux divins, saphirs mouillés dont la couleur était moins douce que la tendresse !

Le reste de la soirée vengea bien Hermangarde de la première douleur qui avait traversé son âme. Il s’écoula dans les molles et vives délices d’une intimité sans témoins. On aurait dit que madame de Flers — à travers laquelle ils s’aimaient, tant ils l’aimaient elle-même ! tant elle était une douce interposition entre leurs cœurs ! — les avait rapprochés l’un contre l’autre, en se retirant d’entre eux deux. Et si ce n’était pas vrai pour leur amour, car leurs cœurs pouvaient-ils adhérer davantage ? c’était au moins vrai pour leur vie intime, qui allait se redoubler de solitude. Il n’y a qu’une atmosphère où l’amour n’étouffe pas, c’est la solitude. Comme les aigles auxquels il faut les immensités d’un désert d’azur, l’amour n’a sa largeur et la naïveté puissante de ses mouvements que dans une solitude, immense, profonde, complète ; une empyrée de solitude ! Qui ne le sait pas ? À chaque instant dans les plus douces relations de famille, sous le même toit, ceux qui s’aiment de l’amour le plus légitime et le mieux montré s’aperçoivent qu’ils ne sont pas seuls et c’est une contrainte dont ils souffrent… Sensitives de félicité partagée, ils se crispent sous le regard, même le plus indulgent, et ils retiennent l’épanouissement de leur âme qui tend à s’ouvrir, comme une fleur gonflée que ses parfums vont faire éclater. Les abandons dont on ne saurait se défendre, ces langueurs qui prennent tout à coup, ces irrésistibles envies de laisser tomber son front sur l’épaule aimée, prie-Dieu vivant où les têtes qui aiment s’appuient pour cacher l’extase de l’ivresse ou faire la méditation du souvenir, il faut y résister et les suspendre. Il faut faire avec une faible âme ce que Dieu ne fait pas dans sa magnifique nature, — car Dieu, qui lance le torrent de la cime du mont dans l’abîme, n’en rompt pas à moitié la courbe étincelante, ne fige pas subitement l’écharpe d’écumes, tout à coup déchirée sous les rayons de son soleil. Ces cruels supplices d’abandon réprimé, le départ des deux douairières en avait délivré les Mariés-Amants. Ils allaient enfin jouir pleinement d’eux-mêmes et cacher tous les mouvements de leur vie dans ces deux profondeurs du neuvième ciel de l’amour : la liberté et le mystère. Pour eux, il ne devait plus y avoir de moments impunis, stériles pour le bonheur, défendus à la caresse. Le collier emperlé des heures fortunées ne se romprait plus ! L’amour qui se révèle parce qu’il n’est pas regardé, infusé dans tous les actes de leur existence, les teindrait de sa pourpre, mouchetée d’or, et les tremperait dans le nard de ses essences les plus parfumées. Ils commencèrent, ce soir-là, de l’éprouver. Ils eurent les aises de leur bonheur. Ils n’étaient point ingrats envers leur mère absente… ils n’étaient qu’épris. Moins épris, ils auraient vu le vide de cette maison où ils étaient rentrés seuls. Ils auraient senti, en face de ce fauteuil où n’était plus madame de Flers, la tristesse de sa départie. Marigny s’y assit, et, prenant sa femme sur ses genoux, il ne pensa point à celle dont il tenait la place. Hermangarde avait changé son amazone contre une charmante robe en foulard, d’une forme négligée et coquette. Les manches de cette robe étaient ouvertes jusqu’au coude et montraient, dans leurs fentes tombantes, les beaux bras ondoyants de madame de Marigny, cerclés de leurs bracelets d’opale. Ryno aimait les bracelets aux bras des femmes. Vellini qui couchait avec les siens, Vellini, cette bohémienne aux goûts barbares, la dépravatrice de sa vie, lui avait donné sa passion sauvage pour toutes ces pierres qui lancent la flamme et dont elle se plaisait à tatouer sa peau cuivrée. Hermangarde, simple dans sa mise comme toutes les femmes d’un caractère élevé, s’était bien vite aperçue du goût de son mari pour les bijoux, et elle avait emprisonné ses bras de statue antique, si fiers de leur sévère nudité, dans ces anneaux de pierres précieuses auxquels elle aurait préféré les velours noirs qu’elle portait naguères, roulés et fermés à ses poignets de jeune fille par une simple boucle d’acier. Elle aimait son mari avec une passion si entière qu’elle aimait tout ce qu’il aimait. Quand il s’agissait le plus d’elle, c’était encore de lui qu’il s’agissait. Elle n’existait plus. Sa personnalité anéantie ressuscitait dans Ryno. Si, comme Louis XIV pour mademoiselle de la Vallière, Ryno eût aimé les traces de la petite-vérole sur le visage adoré, elle l’aurait gagnée en s’y exposant avec joie, pour lui paraître plus charmante… seulement pour lui plaire un peu plus.

Ils avaient dîné loin du regard des domestiques, qu’ils avaient renvoyés, la table servie, et ils avaient pu dans ce dîner tête-à-tête, ou pour mieux parler, cœur contre cœur, se rapprocher, mêler leurs mains, mêler leurs pieds, mêler les moiteurs de leurs fronts et se laisser aller à la dérive de tous les caprices des imaginations énamourées. Ah ! quel beau moment dans l’amour, lorsque la pudeur ne voile plus ses troubles et qu’elle sent son plumage de cygne s’embraser ! « Bois dans mon verre, — avait dit Hermangarde à Ryno, avec un sourire ardent et languide, — tu sauras ma pensée. Cette pensée que je ne puis exprimer comme je la sens, — continuait-elle oppressée, — tu sauras si elle est assez à toi ! » Et exprès, elle laissait au bord du verre quelque chose qui n’était pas sa pensée. Cette trace nectaréenne d’une lèvre jeune et liquide, ce haschisch de la bouche qu’on aime, qui donne plus d’ivresses et de rêves que tous les opiums de l’Orient, Ryno l’avait savourée bien des fois avec d’inépuisables sensualités ; mais ces sensualités brûlantes se purifiaient, sans se froidir, dans l’éther des plus saintes tendresses. Il n’y avait là rien des fiévreuses turbulences, des frissons de flammes empoisonnées et morbides que Vellini coulait jusque dans la moelle de ses os. C’étaient des voluptés de plus haute origine, dans lesquelles l’âme tenait encore plus de place que le corps. Avec ses bandeaux qui ressemblaient à un nimbe d’or, son profil céleste, le bleu velouté de ses yeux et ses manches flottantes, Hermangarde eût apparu à un poète comme un bel Archange qui n’était pas tombé, qui ne tomberait jamais, et à qui Dieu avait permis d’entourer Ryno de ses ailes. Elle épurait tous les désirs, en les inspirant. Revenus dans le salon, qu’éclairait une lampe voilée d’une gaze rose, ils s’étaient placés sur le lit de repos qui en occupait le fond, dans l’attitude voluptueuse et mystique que le peintre a donnée au groupe de Francesca de Rimini et de Paolo, quand ils passèrent devant l’œil du Dante, dans une vapeur mélancolique. Il se fit tard. Leur causerie — cette causerie sur des riens qui sont tout dans la vie du cœur — s’était éteinte dans des baisers qui eux-mêmes s’étaient éteints sur leurs lèvres en s’y prolongeant. Ils n’entendaient plus que le battement de leurs artères et la mer, — cette Veilleuse éternelle, comme Dieu, son maître, — qui brisait mollement contre le talus des murs du manoir ses flots assoupis.

Un cri perçant vibra dans le vaste silence.

— « Quel est ce cri ? » dit Hermangarde surprise et troublée. Ryno lui-même avait tressailli en l’entendant.

— « Ah ! mon Dieu ! serait-ce le Criard, — fit-elle, — dont ils nous parlaient, il y a quelques jours, aux Rivières, chez le pêcheur Bas-Hamet ? Écoutons, » ajouta-t-elle, curieuse.

Le Criard est une superstition de ces rivages. Ils racontent que la veille de quelque tempête, — d’un grand malheur inévitable, — un homme dont jamais personne n’a vu le visage, enveloppé dans un manteau brun et monté sur le dos nu d’un cheval noir, à tous crins, parcourt les mielles[5] et les rochers, en les emplissant de cris sinistres. Ni sable mouvant, ni varech glissant, ni fosse d’eau, ni pics de rochers n’arrêtent le vagabondage rapide de cet homme et de son cheval noir, dont les fers, rouges comme s’ils sortaient d’une forge infernale, ne s’éteignent pas dans l’eau qui grésille et qui fume, noircie, longtemps encore après qu’ils l’ont traversée. Hermangarde, à la fibre poétique, surprise de trouver vivantes, sur une côte écartée de la Normandie, de ces légendes semblables à celles que Walter Scott nous a rapportées de l’Écosse ; Hermangarde, qui parlait à tout le monde avec cette bienveillance de châtelaine qui reconquiert, par le charme de sa personne, les vassaux perdus de ses ancêtres, s’était fait plus d’une fois raconter l’histoire du Criard.

Mais le cri recommença, plus perçant et plus net. On eût dit qu’il était poussé du pied des murs de la cour.

— « Non ! ce n’est pas le Criard, — dit Hermangarde ; — c’est une voix humaine, c’est le cri d’une femme, cela ! »

Et tous les deux, la femme et le mari, se levèrent pour tirer le rideau de la fenêtre et regarder qui criait ainsi dans l’obscurité.

L’Océan, monté au plus haut point de son flux, avait un peu de houle, mais rien ne présageait de tempête. Le ciel était noir et constellé, sans aucun nuage ; et quoique la nuit fût profonde, on voyait sur la mer. C’est ce que les marins appellent faire clair d’étoiles. Une petite barque, sous voiles, qui semblait partir du pied du mur de la cour, se dirigeait vers les deux phares allumés du havre, comme si elle avait voulu prendre le large.

— « Leur Criard, — dit Marigny, — ce sont les fraudeurs de la côte, qui profitent de la crédulité de ces gens-ci pour les éloigner par la terreur du point où ils projettent de débarquer leur contrebande. Je parierais que cette embarcation est pleine de fraudeurs.

— Mais ce n’est pas un cri d’homme, que nous avons entendu ! — fit Hermangarde, sur qui le cri avait produit un effet de terreur inexplicable ; car elle était naturellement brave de cœur et forte de nerfs, comme une femme de roi.

— Tu te seras trompée, ma belle vie, » dit Ryno. Et il l’entraîna avec une impétuosité de mouvement qu’elle prit pour la douce furie d’une amour interrompue dans ses plus ineffables jouissances.

Mais il savait bien qu’elle ne s’était pas trompée, et même il savait de quelle poitrine ce cri étrange était sorti.

VIII

LE DIABLE EST DÉCHAÎNÉ !


Le lendemain de cette douce soirée, passée dans cette chère solitude où tout son hiver devait s’écouler, madame de Marigny, un peu lasse de sa course et de ses impressions de la veille, resta dans son appartement. Elle écrivit à sa grand’mère : elle voulait qu’une lettre qui lui parlât de ses enfants arrivât à Paris presque en même temps qu’elle. Ryno, voyant sa femme occupée, alla errer seul du côté de la falaise. Il était midi. Le temps était sorti clair du sein d’une brume évanouie dont le vent avait poussé les déchirures jusqu’aux bords de l’horizon. Un banc de nuages, unis et tendres, retenait le soleil captif, mais sa lumière irisée commençait d’en franger les contours d’un ruban d’or incendié. Ryno longea le havre désert, en rêvant. L’incroyable bonheur dont il jouissait, depuis plus de cinq mois, n’avait pas mis dans cette âme, que nous avons vue si orageuse, un seul de ces ennuis inévitables par lesquels tout finit dans la vie, même, hélas ! la félicité. C’était une plénitude de jouissance qui donnait un beau démenti à la nature humaine, comme son bonheur en donnait un à la destinée. Mais, disons-le, la sécurité de ce bonheur venait de recevoir deux atteintes. Deux flèches, imperceptibles pour tout autre que pour l’âme frappée, étaient parties d’un arc invisible, toujours tendu de son côté. Vellini, forte d’un passé qu’elle évoquait par sa présence, était dans les environs. C’était elle qui, hier soir, l’insensée ! avait poussé deux fois ce cri, qu’il avait reconnu, malgré la nuit et la distance, venir de cette voix qu’il avait portée dans son âme pendant dix ans. Ainsi, la voir le matin dans la voiture de madame de Mendoze, cette première émotion qu’il n’avait perdue que sur le cœur d’Hermangarde, n’était pas assez. Il fallait qu’une autre s’ajoutât à celle-là, et vînt le troubler jusque sur ce cœur, son empire et sa forteresse, où il oubliait tout et ne craignait rien. Ah ! si les femmes qu’on a aimées savaient ce qu’il leur reste de puissance, même après qu’on ne les aime plus, elles n’auraient ni de si cruelles désespérances ni de si lâches résignations !

Marigny, en proie à ses pensées, monta le chemin de sable de la falaise. Selon son usage, il avait pris son fusil pour tirer aux mouettes et aux hirondelles de mer. Deux chiens danois magnifiques, Titan et Titania, marchaient devant lui. C’était un cadeau de Vellini que ces deux chiens, d’une vigueur de lignes et d’un éclat de robe qui les faisait ressembler à deux fabuleux tigres blancs apprivoisés. Elle les lui avait donnés un jour, bien avant qu’il se mariât… Vingt fois, avec Hermangarde, qui aimait à poser sa main d’ivoire ciselé sur leur crâne carré et leur mufle noir, il les avait regardés sans penser à celle dont la main brune s’était posée à la même place. Bien des fois, il les avait vus se coucher et étaler leurs larges pattes dans le bas de la robe d’Hermangarde, traînant sur le tapis lorsqu’elle était assise, et jamais ils ne l’avaient distrait de cette femme dont ils froissaient le vêtement précieux et fragile avec la hardiesse de leur beauté. Aujourd’hui que cette femme aimée n’était pas là pour effacer tout de son charme, Titan et Titania lui rappelaient, avec une énergie dont le secret était dans les émotions de la veille, la main qui les lui avait offerts. En courant, ivres de grand air, sur le revers de la falaise, ces nobles bêtes semblaient tracer autour de lui, avec leurs dos blancs et mouchetés, les lettres du nom de Vellini, comme une fatidique arabesque. Il était donc écrit que nulle part il n’échapperait à cette pensée, qu’il avait tenue sous lui, comme le cadavre d’un vaincu, mais qui se relevait. « Hermangarde ! Hermangarde ! » disait-il en marchant, comme le dévot qui invoque Dieu quand les pensées du démon lui viennent. Eh ! qui n’a pas répété parfois le nom fortifiant de la femme aimée ? Qui ne s’en est pas couvert aux jours de défaillance, comme d’un bouclier enchanté ? Quand Marigny, en répétant ce nom, regardait dans son âme, il était sûr que son amour n’avait pas baissé ; qu’il y battait son plein comme cette mer qu’il voyait à ses pieds battre le sien sur la grève sonore, dans la force calme de sa toute-puissance. Elle était alors admirable et au point le plus élevé de son niveau. Les brises, chargées de nitre, creusaient en petites et molles ondes sa surface, labourée par de longs zigzags écumeux. Le ciel reflétait à l’horizon les nuances pâles d’émeraude de cette mer solitaire, qui comme une femme fière, dont le sein ne porte l’image d’aucun homme, ne sentait alors le poids d’aucun vaisseau sur ses flots hautains et paisibles. Pour jouir mieux de ce grand spectacle, Marigny se dirigea vers la plate-forme de la Vigie, attachée au flanc de la falaise ; suivant ses chiens qui avaient pris cette direction avec des aboiements joyeux. Quand il entra sur cette plate-forme ruinée, il les vit se rouler de plaisir aux pieds d’une femme qu’avec le flair d’une fidélité immortelle, cachée, comme une leçon pour l’homme, dans l’instinct de ces généreux animaux, ils avaient de loin reconnue. C’était Vellini.

Elle était assise sur le vieux canon rouillé et détaché de son affût qui jonchait le sol et que les enfants de la côte avaient rempli de sable jusqu’à la gueule, en se jouant. Elle était seule. Les chiens, en se jetant sur elle, l’avaient surprise de leur choc et elle les repoussait doucement de la main, tout en leur rendant leurs caresses. Sa taille mince avait une grâce infinie de souplesse en se détournant pour éviter le saut des chiens qui voulaient lécher son visage, et comme elle cherchait des yeux celui qui devait les suivre, elle se détournait un peu plus encore, fine, brisée, tordue sur la base de ses hanches… Ryno revoyait sa couleuvre, — la liane de sa vie, — dont il avait si longtemps senti, autour de lui, les replis.

Elle était vêtue comme une femme qui descendrait de vaisseau, après une traversée. Elle avait une robe de voyage, en étoffe écossaise, à grands carreaux écarlates avec un pantalon de la même couleur. Si elle eût porté la capote écrue et l’éternel voile vert britannique, on l’eût prise pour une femme de ces îles, — une Jerseyaise ou une Guernéseyaise, récemment débarquée. Mais sa tête était coiffée de cette gracieuse casquette de cuir verni que les officiers de marine portent à bord, et qui, attachée sous son menton par une jugulaire de soie tressée, seyait bien à son teint hâve et basané. Autour d’elle, tombé sans doute de ses épaules dans la fougue ou l’insouciance de son mouvement, on voyait un manteau goudronné, humide encore de l’eau de mer.

— « Ils m’ont reconnue avant toi, — dit-elle à Marigny, — mais je suis sûre que tu ne m’as pas plus oubliée qu’eux, Ryno ! »

Ainsi, sa première parole était une parole de ferme confiance. Il la retrouvait telle qu’il l’avait laissée, certaine de l’éternité des sentiments qui étaient entre eux.

— « Non ! je ne t’ai pas oubliée, — dit Marigny d’un ton qu’il s’efforça de rendre sévère. — Mais pourquoi es-tu venue ici, Vellini ? »

Ses sourcils, presque barrés, dansèrent sur ses yeux une danse formidable :

— Parce que cela m’a plu, — répondit-elle. — Est-ce que le grand air ne m’appartient pas ?… »

Mais Ryno, qui n’avait pas désappris le sens de cet être emporté et volontaire, lui prit la main avec une douceur désarmée. Sa colère, déjà venue, tomba. Ses yeux, noirs comme la mort, brillèrent comme la vie, et un sourire, rejetant ses lèvres boudeuses dans les fossettes de ses joues, découvrit ses blanches palettes, comme disait M. de Prosny, d’où il sembla partir un rayon qui lui éclaira tout le visage et lui remonta jusqu’au front.

— « Je suis ici — reprit-elle — parce que je m’ennuyais de ne plus te voir, parce que tu n’as pas répondu à mes lettres, parce que ton mariage n’est qu’un mensonge. Ta vraie femme, c’est Vellini !

— Tu ne te rappelles donc pas nos adieux ? — dit M. de Marigny. — Tu as donc oublié cette lassitude qui te fit accueillir mon mariage comme une délivrance ?

— Non ! — répondit-elle, — mais c’est toi qui oublies. Est-ce qu’en nous quittant ce jour-là, je n’avais pas le pressentiment que nous retournerions l’un à l’autre ? Seulement, je croyais que tu reviendrais avant moi. En cela, je me suis abusée. Mon âme est moins robuste que la tienne. C’est moi qui reviens la première, Ryno.

— Et inutilement, ma pauvre amie, — dit-il avec une douceur qui devait lui faire pardonner le sens cruel de ses paroles.

— Tu le disais aussi, — répondit-elle, — quand tu aimais madame de Mendoze. Elle était belle comme Hermangarde, et pourtant ce fut pour revenir à ta vieille maîtresse, Vellini, que tu l’abandonnas ! »

Marigny courba la tête sous cette âpre démonstration tirée de l’expérience de son passé.

— « Pauvre femme, — dit-il, attendri par ce nom, — que cette comtesse de Mendoze ! — Et se rappelant ce qu’il avait vu la veille : — Comment se fait-il, Vellini, que tu l’aies connue ? Quelles inexplicables relations y a-t-il maintenant entre vous ?

— Nos relations ! — répondit-elle ; — c’est toi encore. Je la rencontrai à ton mariage. Comme moi, elle avait eu l’amère fantaisie d’y aller. Tu le sais, nous nous étions vues ; nous nous reconnûmes. Au pied de l’autel où tu venais d’épouser Hermangarde, il n’y avait plus de rivales. Il y avait deux femmes égales devant l’abandon ! Nous nous parlâmes. Nous nous prîmes de confiance. Elle me dit sa peine ; je lui racontai quels avaient été mes bonheurs. Tout en larmes, elle s’étonna de mes yeux secs. « C’est qu’il me reviendra, » lui dis-je. Mais elle me traita d’orgueilleuse. Je lui parus une insensée. Elle partit à quelques jours de là pour cette Normandie où tu étais. Moi, restée derrière toi et qui n’écris jamais, je t’écrivis. Tu ne répondis pas. Paris me devint insupportable. J’y mourais… asphyxiée. Cérisy se ruinait pour me distraire et n’y parvenait pas. Je pris mon parti, laissai Oliva rue de Provence, et je tombai un matin chez madame de Mendoze. « Il faut que je revoie Ryno, — lui dis-je. — Si vous ne me voulez pas chez vous, j’irai ailleurs. » Malheureuse, mourante, n’ayant personne : « Vous assisterez à mes derniers moments, » me dit-elle, et elle m’accepta. Cela m’a touchée. Au fond, Vellini n’est pas une mauvaise fille. Je devins sa garde-malade. Turbulente, maladroite, mauvaise garde-malade qui lui casse tout, mais qui du moins sait la porter de son lit à son canapé, sans lui faire mal ! »

Marigny, appuyé sur son fusil, écoutait en silence, ému deux fois, et pour celle qui mourait et pour celle qui était là, vivante, et qui reprenait son prestige en lui racontant, de ce tour naturel et rapide qui n’était qu’à elle, comment elle connaissait madame de Mendoze. Nature libre des convenances comme nos mœurs les ont faites, et sautant toujours pardessus… sans même les toucher !

— « Hier, comme elle était un peu mieux et que le temps était beau, — reprit Vellini, — nous allions promener dans la lande quand nous t’avons rencontré sur le pont, toi et ton Hermangarde. Ah ! comme vous aviez l’air heureux ! Dans cette voiture, où nous étions, nos flancs en ont tressailli l’un contre l’autre. « Vous n’êtes pas guérie non plus, » m’a-t-elle dit, Martyre de Mendoze, avec un sourire que j’ai compris, car on voudrait parfois que l’univers tout entier mourût de la plaie qu’on a au cœur. Il semble que cela soulagerait. Nous nous sommes tues longtemps. Notre promenade a été morne. « Vous vouliez revoir Ryno, — a-t-elle ajouté. — Vous l’avez revu, êtes-vous contente ?… » Je n’ai pas répondu. Tu avais l’air si heureux ! Pendant nos dix ans, tu n’as jamais eu cet air-là, même dans mes bras. Oh ! je ne pensais point à Hermangarde, je ne la haïssais pas. Pourquoi la haïrais-je ? Je ne t’aime plus, quoi qu’elle dise, madame de Mendoze. Je puis juger l’amour, puisque j’en ai eu pour toi un si profond et si violent. Non ! ce n’était pas de l’amour blessé que je sentais saigner dans mon cœur. Mais ce bonheur que je voyais, après cinq mois, aussi splendide, aussi radieux que le jour de ton mariage, au pied de l’autel, insultait à tous les bonheurs de notre passé. Le soir, je quittai la comtesse pendant qu’elle dormait. Je m’en vins à ce village qui est là-bas, — et du doigt, elle indiqua les Rivières à l’horizon. Je voulais te revoir, te parler, rôder, s’il le fallait, autour de ta demeure. Ils te connaissent tous sur cette côte. Je dis aux pêcheurs de là-bas de me conduire à Carteret, au manoir de Flers. La mer était trop haute, dirent-ils, on ne pouvait passer le pont. Mais qu’est-ce que la mer, Ryno ? — continua-t-elle avec l’orgueil de ces volontés qu’il connaissait. — Qu’est-ce que la mer, qu’est-ce que l’obstacle devant les désirs de Vellini ? Je commandai, je payai ; ils prirent une chaloupe et nous allâmes heurter, de cette chaloupe, les murs entre lesquels tu étais heureux ! Deux fenêtres brillaient dans l’obscurité, « C’est là qu’ils sont maintenant, » pensai-je, et je me mis à pousser un cri qui devait aller jusqu’à toi. — « Il me reconnaîtra, — disais-je ; — ce cri interrompra peut-être une de ses caresses à sa femme. Il se dira : Vellini est là ! » Et je recommençai ce cri que j’aurais voulu plonger dans ton cœur à travers ces murs. J’avais deviné. Tu avais entendu. Vous vîntes à la fenêtre. Je vis vos deux ombres se mouvoir sur la lumière placée derrière vous. Que vous disiez-vous ? Vos fronts rapprochés, ces murs silencieux qui vous gardaient, me donnaient la fièvre. La brise froide, les gouttes d’écume que me jetait la vague me faisaient du bien. Je leur dis de pêcher, s’ils voulaient, et que je resterais avec eux. Ils prirent le large. J’ai passé la nuit sur cette mer glacée, enveloppée là-dedans, » — ajouta-t-elle, en foulant du pied le manteau de toile cirée tombé sur le sol.

Elle parlait avec l’émotion qu’elle mettait à tout, quand elle n’était pas indolente. Chaque mot prononcé par elle, avec son accent étranger, son regard, son geste, mille choses secrètes, invisibles, qui s’échappent des femmes que nous avons aimées, comme des parfums qu’on respira longtemps et qu’on recommence de respirer, tout reprenait Ryno, — comme la mer reprend, pli par pli, atome par atome, avec ses petites vagues, fines comme des hachures, la dune de sable qu’elle finit bientôt par couvrir. Il le sentait bien ; il n’y consentait pas ! Cet homme d’un grand cœur se débattait contre les influences qui le cernaient. Il se roulait comme le lion dans un filet de soie, et comme le lion, il voulait en finir d’un seul coup.

— « Vellini, — dit-il à son ancienne maîtresse, avec un accent solennel, — m’as-tu vraiment aimé ?…

— Et il le demande ! — fit-elle avec un regard ébloui d’étonnement, comme s’il avait nié le soleil lui-même, le soleil qui se leva enfin de son banc de nuages et dont les rayons coururent sur la mer, en y semant des plaques de lumière.

— Eh bien, si tu m’as jamais aimé, Vellini, tu ne veux pas que Ryno de Marigny se méprise, et il se mépriserait s’il pouvait cesser un instant d’être le mari fidèle d’Hermangarde. Ta venue dans ce pays ; cette nuit, ces cris ; cette confiance aveugle qu’il y a un lien entre nous que rien ne peut rompre, qui n’est pas l’amour, quand l’amour existe dans mon cœur pour une autre femme que toi, Vellini, ce sont des folies, de grandes et vaines folies dont il ne m’est plus permis de partager le délire. Ah ! mon enfant, tu t’es trompée ! Retourne chez la comtesse de Mendoze. Ne cherche plus à te mêler à une vie où tu n’as plus ta place, si tu l’as toujours dans mon cœur. Quand nous nous sommes vus la dernière fois chez toi, ma Ninette, c’est toi qui me dis : « Laisse-moi ! » C’est moi quitte le dis, maintenant. Donne-moi ta main, comme une courageuse amie. Je ne veux pas que nous nous quittions sans l’expression d’une mâle tendresse, car j’ai aussi la religion des souvenirs ; mais il faut nous quitter et ne plus essayer de nous revoir.

— Ah ! nos religions sont différentes ! » fit-elle amèrement, sans lui donner cette main qu’il demandait. Elle avait pâli (était-ce de douleur ?…) en l’entendant. Les roses d’automne que la brise — très vive sur cette plate-forme — avait épanouies au sommet de ses joues bistrées, avaient disparu. Sa tête, ses yeux, son âme avaient repris leur bronze accoutumé, et, de tout ce métal, il sortit un son de colère, éclatant et dur.

— « Et si je ne vaux pas partir ! — s’écria-t-elle, en se levant du canon sur lequel elle était assise, image de la Guerre réveillée ! — Si je ne veux pas partir ! s’il me plaît de vivre sur ces rivages, de passer mes jours sur cette falaise, d’aller m’asseoir à la porte de ta maison, me feras-tu chasser par les pêcheurs de la côte, parce que tu as peur, âme timide ! de revenir à Vellini ? Est-ce que tout cela, — dit-elle en traçant un arc de cercle avec sa main dans les airs, pour désigner les vastes espaces qu’ils embrassaient de la plate-forme, — est-ce que tout cela ne m’appartient pas comme à toi ? J’aime ce pays et j’y veux vivre. Si j’y suis de trop, va t’en toi-même ! Quant à moi, — et ses bras s’étendirent comme pour étreindre sa conquête, — j’en prends possession aujourd’hui. »

— « Ne dirait-on pas — reprit-elle, après une pause pendant laquelle il la contemplait de cet ancien regard, plein d’admiration, de douleur, d’impatience, qu’elle lui rallumait aux yeux… peut-être sans qu’il s’en doutât, — que je suis venue ici, comme une mendiante, chercher un regard du souverain qui m’a proscrite ? » Et sa tête, rejetée en arrière, avait la puissance que les passions collaient toujours à son front méduséen. Ses narines étaient dilatées et ses petits pieds battaient la terre, de manière à réveiller, jusqu’au plus profond de sa tombe, l’orgueil de sa mère, la duchesse de Cadaval Aveïro.

Ainsi Ryno n’échappait à aucune des variétés et des précisions du souvenir. Il la reconnaissait tout entière. Le temps la lui rejetait comme il la lui avait prise. Il n’y avait qu’un instant, c’était Vellini ennuyée et ardente, ce n’était qu’une fibre de Vellini. Maintenant, c’était l’autre ! C’était la Vellini si longtemps appelée son ouragan, sa violente, et dont les absurdes colères lui plaisaient, tout en l’atteignant de leur contagion impétueuse. Ah ! la vie passée, la vie passée ne s’en revient jamais écumer vainement autour de nous !

Elle vit bien avec ce coup d’œil de la femme qui a tordu un cœur dans ses mains et qui en connaît toutes les faiblesses, qu’elle troublait le cœur de Ryno, et sa colère mourut dans sa joie.

— « Ah ! te revoilà, Ryno, — cria-t-elle, — te revoilà ! Je t’ai retrouvé ! Voilà ton air d’autrefois, quand ta Vellini s’emportait et que tu la prenais dans tes bras pour l’apaiser. Prends-la donc ! Apaise-la ! Tiens ! — ajoutait-elle avec un sourire adorable, — je suis déjà tout apaisée. Ton regard a suffi ; je n’ai pas eu besoin de tes bras.

« Mais donne-les moi tout de même, Ryno ! » Et d’un geste à tout dompter dans la douce fureur de sa grâce, elle lui saisit les bras qu’il avait appuyés sur son fusil, au risque de se blesser… de se crever le front avec l’arme chargée qui pouvait partir.

— « Ah ! Vellini, terrible enfant, — dit-il, en les lui abandonnant d’abord et en les lui retirant, quand elle les eut passés autour de son cou, — tu as ta magie, mais moi, j’ai mon amour !

— Tu as de mon sang dans le tien ! — lui répondit-elle, revenante l’idée fixe qui régnait sur sa tête, incoercible à la raison, — voilà ma magie ! Voilà ce que tu ne pourras jamais ôter de tes veines, quand tu les verserais, quand tu les épuiserais dans le cœur de ton Hermangarde ! Ah ! Ryno, que me fait ton amour ? Nous sommes unis, nous, comme l’enfant l’est à la mère pour avoir partagé le sang de ses entrailles. Est-ce que je veux t’arracher à ta femme ? Non ! Tu ne m’as pas crue, ou tu ne me connais pas. Je suis venue parce que je ne te voyais plus, parce que (je l’ai éprouvé tant de fois !) j’ai, quand tu n’es pas là, comme un trou dans mon âme par lequel s’écoule toute ma vie. Mon uni de sang ! pense à cela… C’est plus que l’amour. Te rappelles-tu ta Juanita, notre enfant que nous avons brûlée ? Quand je tins dans mes mains ses pauvres cendres, je sentis que cela était encore de mon sang. Et toi aussi, si j’étais morte, tu sentirais que Vellini, c’est toi encore, que c’est une part de toi qui n’est plus ! »

Et l’angoisse et la fauve tendresse de ses paroles brisaient sa voix pleine et en arrachèrent des accents qui déchirèrent l’âme de Ryno.

— « Mais jusqu’à ce que je meure, — reprit-elle, — il ne faut pas espérer, vois-tu ? que Vellini reste tranquille loin de toi, et toi, vivre perdu dans le bonheur, loin d’elle ! Non ! cela ne saurait être. Le sang mêlé ne le veut pas ! Seulement, — ajouta-t-elle avec une mélancolie affreusement profonde, car il l’avait doucement repoussée quand elle avait essayé de se courber sous le joug de ses bras, — si ta femme a des philtres plus puissants que les miens, Ryno, il faut me tuer pour te débarrasser de Vellini, qui n’a rien trouvé, elle, de plus puissant que ce qu’elle a bu par ta blessure.

« Écoute, — dit-elle après une pause encore, car Ryno subissait l’empire de ce paroxysme d’une âme outrée, — la vie me pèse. Je m’ennuie plus que quand tu me revins d’Écosse. Si tu refuses de mettre tes bras, pour une minute, au cou de ta Malagaise, tu peux me tuer, je souffre trop et je ne souffrirai plus. Oui, nous sommes seuls sur cette plate-forme, prends ton fusil. Ces chiens qui m’aiment ne le diront pas. Ils sont muets. Je vais me placer dans cette embrasure. Fais feu ! Si on t’entend, tu auras manqué une mouette et je serai tombée dans la mer. »

Et elle alla résolument se poser entre deux créneaux de la plate-forme. Le rebord de la maçonnerie, ébranlé par le temps, avait la largeur de la main. La moitié d’un pas : elle sombrait dans l’abîme et se broyait sur les brisants. Elle tourna le dos au précipice avec une insouciance du danger qui la rendit sublime. Elle ne voulait mourir que de la main de Ryno.

Ryno la connaissait. Il eut peur pour elle. Il la vit pencher en arrière… aussi se jeta-t-il en avant et, la saisissant par le corsage, l’enleva-t-il d’entre les créneaux et la rapporta-t-il au centre de la plate-forme, comme un enfant que sa mère palpitante arrache à la margelle d’un puits. Elle était heureuse du danger qu’elle venait de courir, car elle avait voulu les bras de Ryno autour d’elle, et maintenant elle les avait.

IX

LA ROBE ROUGE


Quand M. de Marigny arracha Vellini à une mort certaine si elle fût restée quelques secondes de plus sur le rebord où elle s’était placée, — car pour bien comprendre le danger qu’elle avait couru, il faut se représenter la Vigie ayant pour base une anfractuosité de falaise qui continue, sous le pied de cette tour élevée, de surplomber la mer d’une grande hauteur, — il était deux heures d’après-midi, et le temps, brumeux le matin, avait contracté, sous une fraîche brise nord est, la pureté et la clarté du cristal. Le soleil levé derrière Barneville, — maintenant sur Saint-Georges, — frappait obliquement la plate-forme où venait de se passer une scène bien étrangère aux mœurs calmes de ces rivages. Cette scène passionnée, dont le théâtre s’était trouvé entre le ciel, la terre et l’eau, devait n’avoir, à ce qu’il semblait, d’autres témoins que Dieu et les goélands qui étaient passés sur la tête de Ryno et de Vellini, et qui, effrayés de leurs voix, étaient montés plus haut de quelques coups d’aile. Par un hasard inaccoutumé sur ces plages, longées toujours par quelque brick tirant vers Cherbourg ou par les bateaux côtiers occupés à la pêche, il n’y avait pas le triangle d’une seule voile en mer. Aucun être vivant ne se montrait non plus dans les mielles, pas même le douanier, que le froid de la saison (déjà avancée) avait fait rentrer dans son trou de sable. Tout était désert. Ce n’était pas l’heure des jambes nues, des pêcheurs de crevettes et de homards, qui ne vont à la mer que quand elle est basse et quand les rochers sont découverts. Personne n’avait donc aperçu, de près ou de loin, ce groupe étrange qui s’agitait sur la plate-forme : personne, — excepté le seul être qui pût y prendre garde et en souffrir.

Hermangarde, après avoir écrit une longue lettre à sa grand’mère, avait sonné et demandé où était M. de Mrigny. Pouvait-elle être jamais longtemps sans son Ryno ? Sa femme de chambre lui ayant dit que monsieur était sorti depuis une heure : « C’est bien, — répondit Hermangarde, — je le retrouverai, » et elle prit la résolution de sortir.

— « Madame aura froid et madame est souffrante, — lui objecta sa femme de chambre, tout en lui passant sa pelisse bleuâtre.

— Je m’envelopperai bien, — répondit gaiement Hermangarde. Et elle ramena sur sa tête son capuchon ouaté, par-dessus lequel elle noua son mouchoir brodé, de peur du vent.

— C’est une imprudence, — fit encore la femme de chambre. — Madame veut-elle au moins que je l’accompagne ?

— Non ! — répondit Hermangarde, — restez. » Et elle sortit seule, comme elle le faisait souvent sur cette côte où tout le monde la connaissait et l’aimait, et où le respect qu’on avait pour elle protégeait suffisamment sa solitude.

« Par où prendrai-je pour le trouver ? » se dit-elle quand elle eut refermé la grande porte de la cour, brunie par les pluies. Elle alla d’abord vers le petit pont, du côté de Barneville. Puis en s’avançant et ne voyant personne, elle revint sur son chemin, et, passant au pied des escaliers adossés au mur de sa demeure, elle se dirigea vers la falaise, que Marigny, ainsi qu’elle, préférait à toutes les promenades d’alentour. Il y avait à peu près sept cents pas du manoir de Flers à la falaise, et on les faisait sur les galets qui bordaient le havre. Comme ce jour-là n’était pas grande marée, elle put poser ses pieds, sans les mouiller, sur ces galets couverts de coquillages. Ayant dépassé la ligne des dernières maisons de Carteret qui regardent ce havre tranquille, elle trouva sous les dunes, qui se prolongent en chaîne jusqu’à la falaise, un vieux matelot qui raccommodait des filets, assis dans la carcasse pourrie d’une barque hors de service et tirée à la grève. Il travaillait par la force de l’habitude, car il était plus d’à moitié aveugle, et de plus il avait la face tournée vers la mer, dont ses narines de bronze aspiraient le vent mordant.

— « Bonjour, père Griffon, » lui dit-elle. Elle possédait cette mémoire qui fait aimer les reines. Il n’y avait pas un mendiant, pas un pêcheur, pas un ramasseur de varech sur cette plage, qu’elle n’eût pu appeler par son nom.

— « Est-ce que vous n’auriez pas vu passer mon mari ? — ajouta-t-elle.

— Les coups de vent, la poudre et l’âge — répondit le vieux matelot — ne m’ont pas laissé beaucoup d’yeux. Mais j’crais que j’ai vu filer M. de Marigny du côté de la falaise, il y a une heure, avec ses chiens.

— Comme la mer se relire, — pensa-t-elle, — il sera probablement du côté de notre niche bien-aimée. »

Elle désignait par là un creux de rocher dans le bas de la montagne, où ils avaient ensemble passé bien des heures. Ils y venaient voir la mer quand elle se retire après le plein, comme un grand filet qu’on reploie. Ils y étaient à l’abri du vent et de la pluie. La roche y formait des sièges grossiers, sculptures naturelles où ils s’asseyaient pour causer et lire ; Hermangarde pour travailler à quelque ouvrage de broderie, tandis que Marigny abattait à coups de fusil les goélands et les mouettes, que ses chiens allaient chercher au loin dans le flot. Cet angle profond, leur niche, était précisément placé au coude que formait la falaise, au-dessous de la Vigie. Au moment où Hermangarde arrivait de ce côté, son regard errant fut attiré par le rouge, au soleil, de la robe d’une femme qui parut toute droite, dans l’embrasure de deux créneaux, le dos tourné à l’abîme, comme si elle eût eu peur, tout en l’affrontant. Presque au même instant, les bras d’un homme entourèrent cette femme et deux têtes disparurent derrière les créneaux. De si loin, elle ne pouvait juger quelle était cette robe rouge, mais de quelle distance n’eût-elle pas reconnu Ryno ?

Un frisson lui passa dans la racine des cheveux. Le même, lui sembla-t-il, qui y était passé la nuit précédente, quand elle avait ouï ce cri de femme que Ryno avait pris pour une ruse de fraudeur, « Ah ! la ruse, la fraude ! » pensa-t-elle, en faisant tout à coup dans sa tête des associations d’idées foudroyantes, terribles ! Elle se retint sur cette pente d’éclairs, car elle sentait qu’elle devenait folle. Elle prit sa tête à deux mains pour se la rasseoir ; puis elle sourit comme réveillée d’un rêve et se dit avec une pensée qui tuait l’égarement : « Pardonne-moi, Ryno ! »

Mais elle n’en courut pas moins vers la falaise et commença de la gravir. Quoiqu’elle fût une robuste femme, mieux découplée que pas une de ces filles de Normandie qui scient le blé et vont traire, le soir, la cruche de cuivre sur l’épaule, elle ne pouvait monter vite cette pente raide et longue et courir contre cet escarpement qui la défiait et résistait à ses efforts. Il fallait du temps pour arriver à la Vigie. Elle s’arrêtait, puis reprenait d’un pas rapide son dur chemin. Elle vit un pâtre qui descendait quand elle montait, poussant devant lui deux brebis maigres. Elle lui demanda, comme au vieux matelot, s’il avait vu M. de Marigny.

« Il est là-bas avec une belle dame, — répondit l’enfant. Il l’appelait belle parce qu’elle était en rouge, ce sauvage enfant !

— Où, là-bas ? — fit-elle. — Sur la Vigie ?…

— Non, là-bas, » dit l’enfant ; et il lui montra le côté de la roche opposé à la tour.

Cela était possible. La falaise est si vaste ! On la monte si lentement ! Elle savait avec quelle peine elle la montait… Cependant, l’enfant pouvait se tromper. Il avait l’air idiot d’ailleurs… Elle continua son ascension vers la Vigie. Quand elle y arriva, épuisée, l’enfant avait dit vrai : ils n’y étaient plus. Ah ! qui comprendra cette souffrance ? Elle appela Ryno. Elle attendit, elle écouta, elle regarda cette embrasure où elle avait vu cette femme que les bras de son mari en avaient arrachée devant elle. « Eh bien, — dit-elle, pâle de crainte, d’inquiétude, de douleur pressentie, — qu’y a-t-il là qui doive me troubler ? Elle allait se tuer, il l’aura sauvée. Qu’y a-t-il là qui doive me faire l’horrible mal que je ressens ?… » Et tout en raisonnant, elle pleurait sans savoir qu’elle pleurait. Cette femme inconnue, quelque chose lui soufflait que, pour Ryno, ce n’était pas une inconnue, rencontrée là au moment où elle allait se jeter à l’eau. L’instinct du malheur défaisait tous ses raisonnements. Il opposait à la raison son épouvantable évidence. Ah ! quand le malheur met sur nos cous sa main longtemps suspendue, nous avons beau passer les mains de nos corps sur nos nuques d’esclaves afin de nous attester qu’il n’y a rien, l’âme, qu’on ne trompe point, a entendu le bruit de la ferrure, et l’atroce carcan est crocheté !

Elle resta longtemps sur la falaise, cherchant Ryno et ne voyant rien. Elle erra sur ce rocher où l’herbe était si courte et si glissante, et comme elle était déjà dans une disposition souffreteuse, elle augmenta sa souffrance. Mais qu’étaient les peines de son corps en comparaison de celles de son esprit ?… L’idée qu’elle avait écartée, par un généreux effort de sa volonté et de sa foi en Ryno, lui revenait à pas lents dans la pensée. Elle avait, on l’a vu, appris par le monde que M. de Marigny avait été un libertin. Madame de Mendoze n’était pas la seule femme qu’il eût entraînée. Ainsi le passé de son mari, qu’elle avait toujours grandi et poétisé, lui apparut sous un aspect menaçant. Elle attisa avec ce passé mille jalousies dans son sein : « Quand un homme a été libertin, — pensait-elle avec la sainte horreur de l’innocence, — guérit-il jamais de ce vice, — qu’elle regardait comme une maladie, — et quelque accès de cette fureur dégradante aurait-il repris Ryno ? Qu’était cette femme rouge ?… Si lorsque je vais le voir il n’est plus avec elle et s’il se tait, je ne le saurai jamais !… » Et cette idée la plongeait dans une perspective d’inquiétudes éternelles, car elle connaissait sa noble nature. Elle savait qu’il y avait dans son cœur une fierté de réserve que la douleur la plus cruelle ne vaincrait pas. Elle devait, comme tout ce qui est grand sur la terre, périr par ses qualités mêmes. La pensée d’une question ou d’une plainte révoltait cette âme choisie. « Si ton mari te trompait jamais, — lui avait demandé un jour de son adolescence une de ses amies de pension, — que ferais-tu ? — Je souffrirais en silence, — avait-elle répondu, — jusqu’à la mort. Ma douleur serait mon secret. — Tu te sens donc bien forte ? — lui dit son amie. — Non, — fit-elle ; — je suis peut-être plus faible que toi, et peut-être serait-ce par faiblesse que je me tairais. » Elle se trompait alors, la généreuse fille, en prenant pour de la faiblesse la délicatesse d’une âme fière à la manière des anges, sans égoïsme et sans hauteur, et la plus divine des choses divines : la pudeur d’un sentiment profond, qui, quand il souffre, se cache sous des larmes héroïquement essuyées, comme, quand il était heureux, il se cachait sous des rougeurs.

Cependant, lasse d’errer en vain, d’appeler en vain, de souffrir en vain, succombant sous les incertitudes, le corps affaissé, les yeux brûlés de larmes et de vent, elle se mit à descendre la falaise, croyant que Ryno pourrait être rentré ; car les heures avaient marché comme elle. Le soleil s’inclinait ; les brumes dispersées le matin se reformaient çà et là ; on ne voyait plus qu’un pan du manteau bleu de la mer partie, traîner là-bas, à l’horizon, du côté de Jersey. Sur toute une vaste surface, les rochers verdâtres montraient leurs pointes dressées entre les fosses d’eau qui les séparent, comme une foule de petits lacs de toute forme et de toute grandeur. Le froid cinglait. Elle marcha vite, moins pour fuir cette atmosphère cruelle d’un soir de novembre, que pour retrouver celui qu’elle avait cherché depuis si longtemps. Elle repassa près du vieux matelot, qui était levé dans sa barque à sec, et qui, sur le point de regagner Carteret, pliait son filet en sifflant.

— « Vous n’avez donc pas rencontré M. de Marigny ? — lui dit-il avec une familiarité respectueuse. — Il vient de dévaler des dunes à l’instant même et a pris le chemin du manoir.

— Était-il seul ? — fit-elle vivement. Question qu’elle ne put retenir et dont elle rougit comme d’une bassesse. Le beau sang des Polastron monta presque aussi vite à son noble front que la question jaillit de ses lèvres.

Vere !  » dit le vieux Griffon, qui avait plus d’une fois emporté son patois normand au bout du monde, mais qui l’en avait toujours rapporté.

Elle courut plutôt qu’elle ne marcha le long du havre, mais elle vit bientôt Ryno revenir à elle aussi vite qu’elle allait à lui. Le premier soin de M. de Marigny rentré avait été de demander sa femme. On lui avait répondu qu’elle était sortie pour le chercher depuis plus de deux heures. L’inquiétude le saisit. Il savait sa femme indisposée ; il craignit qu’elle n’eût froid sur la côte si tard. Il prit vite pour elle un grand manteau de martre zibeline et se précipita à sa recherche. Quand il la vit qui revenait, il s’élança vers elle avec la rapidité de la flèche. Mécontent de lui-même, irrité presque contre sa faiblesse pour avoir partagé les émotions de la scène de la Vigie, il avait besoin de revoir l’ovale de ce calme visage, l’astre sans nuage de sa vie, et de plonger son âme dans l’eau bleue de ces yeux charmants d’où elle devait sortir rafraîchie et purifiée, comme d’une céleste fontaine.

Que ne devint-il pas quand il vit le ravage de deux heures d’angoisse sur les traits d’Hermangarde ?… Pour la première fois, ces traits placides étaient frappés de la mate meurtrissure des larmes. Avec son mouchoir noué sous son menton et qui lui encadrait le visage comme la bandelette d’une coiffure juive, elle avait la beauté touchante des femmes belles qui ont beaucoup pleuré ; car la beauté vraie de la femme est peut-être d’être victime. Ryno, en la regardant, eut comme un éblouissement aux yeux et une contraction dans le cœur.

— « Mon Dieu ! qu’avez-vous, — lui dit-il, — et pourquoi êtes-vous sortie ?

— Je suis lasse et je souffre un peu, — répondit-elle avec un sourire. Elle avait la douceur de ne pas mentir en disant qu’elle souffrait, — Je suis sortie et j’ai trop marché, — ajouta-t-elle en prenant le bras qu’il lui offrit.

« Comme vous avez été longtemps ! — lui dit-elle. — J’ai cru vous voir sur la Vigie et j’y suis montée, mais vous n’y étiez déjà plus. »

Son bras tremblait sur le bras de son mari. Sa voix tremblait ; elle était allée aussi loin qu’elle pouvait aller sans lui adresser une question défiante ou jalouse. Ryno, à son : j’ai cru vous voir, — parole qui tomba doucement de ses lèvres, comme une goutte de sang d’une plaie qui commence à saigner, — Ryno comprit qu’elle l’avait vu, et si elle l’avait vu, elle avait vu Vellini. Il resta muet, comme un homme pris entre deux dangers. Mentir eût été inutile. Dire vrai, dire tout, c’eût été jeter dans l’âme d’Hermangarde des appréhensions bien plus cruelles, bien plus redoutables que celles qui y germaient déjà. D’ailleurs, il est, dans le passé des hommes, de ces confidences qu’un mari qui a l’âme élevée ne peut jamais faire à sa femme. Il baissa le front et se tut, navré de ce silence forcé, navré de ce qu’il devinait dans l’âme d’Hermangarde. Elle se tut aussi, la malheureuse, accablée par le silence de son mari, qui ne lui racontait pas sa journée et qui attachait par là dans son cœur une éternelle inquiétude. Ils regagnèrent leur manoir, leur doux nid d’alcyon dans lequel entrait avec eux le grain noir de la tempête, — de la cruelle tempête du cœur. Ils souffraient. Ryno souffrait pour Hermangarde. Il avait la connaissance de ce cœur retenu jusque dans la caresse. Ce Sphinx de félicité muette qui jamais ne disait son dernier mot et se cachait dans l’abîme de lui-même, sous l’étreinte de la volupté, il savait qu’il serait un Sphinx de douleur dévorée, quand il se mettrait à souffrir. On a vu de ces chastes créatures, plus hautes que la vie, qui aimaient mieux mourir que de livrer, pour guérir, un mystère de leur corps à la Science, Hermangarde était de cette race d’âmes ; marbres purs qui ne se raient pas, car se rayer, c’est commencer de s’entr’ouvrir : et elles restent fermées. L’Amour, le Mariage, la Douleur, la Vieillesse, tout en les pénétrant, tout en les cueillant, tout en les foulant aux pieds, ne déclosent pas entièrement ces âmes divines, qui gardent jusqu’à la mort, dans un coin de leur âme, comme une silencieuse et inaccessible virginité.

X

DEUX ESPÈCES DE COINS DU FEU


Cependant la vie de ces deux heureux qui allaient cesser de l’être, dut, à partir de cette journée, se modifier, sinon dans les surfaces, au moins dans les profondeurs. La première peine, quelque légère qu’elle soit, a toujours plus de poids que le bonheur n’a de résistance, et elle va d’un seul trait jusqu’au fond de notre félicité, comme un plomb qui tombe dans de l’eau. Ryno et Hermangarde s’aimaient encore avec la même toute-puissante plénitude, mais il y avait entre eux quelque chose qu’ils ne se disaient pas. Pour des cœurs délicats et qui ont bu dans la coupe enchantée de la Confiance, rien n’est affreux comme ce supplice. Hermangarde voyait d’un œil fixe toujours suspendue sur son cœur la pointe d’une épée qui n’était peut-être qu’une illusion d’épée… mais aurait-elle jamais le moyen de s’assurer de la réalité d’une vision qui la terrifiait ?… L’anxiété s’ajoutait aux tourments de l’apparence. Quant à Ryno, il pénétrait la pensée qui bourrelait l’âme de sa femme, et il ne pouvait rien sur cette pensée ; il la lui laissait. Il essaya néanmoins de l’endormir et de la perdre dans les nombreuses expressions d’un amour qui n’avait besoin de nul effort pour être éloquent et bien sincère. Il est vrai qu’il n’inventait pas. Il continuait d’être le Ryno amoureux, prosterné, charmant de grâce ardente et de passion souveraine qu’il était, depuis six mois, sans que les couleurs de cet amour eussent seulement pâli ! Mais continuer d’être tout cela, — ne pas pouvoir monter davantage, mais planer dans cet éther de feu, — n’était-ce pas assez pour verser l’oubli dans l’ivresse, au cœur de la femme qu’il aimait ? Hélas ! non, ce n’était pas assez.

L’idée qu’elle gardait dans les expansions les plus involontaires, une douleur aux replis de son âme nitide, au fond de ce calice fumant de parfums qu’il vidait sans cesse de la rosée dont il était plein, jetait jusque sur les plus vives caresses de Ryno une mélancolie dont pour Hermangarde le charme triste au moins fut nouveau. Elle en jouit comme d’une volupté macérée. Elle respira avec les langueurs enflammées des Mystiques, cette fleur laissée au rameau d’épines qui lui ensanglantait le sein. Mais esclave des pensées jalouses que la scène de la Vigie entrevue avait fait lever et s’entremêler, vagues et confuses, dans son cœur troublé, elle s’expliqua cette mélancolie, et les explications qu’elle se donna furent de nouvelles tortures pour elle. Avait-elle tort ? N’y avait-il qu’elle dans cette tristesse de Ryno, qui pouvait être le sentiment de la limite dans l’amour heureux et qui donne à ses jouissances trop tôt finies l’ardeur profonde et altérée de je ne sais quel désespoir ? Le passé, une autre femme, la Robe rouge, ce sanglant météore qui avait surgi tout à coup dans le ciel de son bonheur, tout cela n’était-il pour rien dans cette mélancolie, faite peut-être de désirs nouveaux, de remords, de regrets, et, oui ! d’un peu d’amour encore, mais d’amour qui s’en va mourir ? Voilà ce qu’elle se disait avec amertume, en s’enveloppant dans de consumantes rêveries. Le tact prodigieux des femmes qui aiment l’avertissait-il ? Ou Ryno, resté vraiment digne d’elle, n’était-il triste que parce qu’il ne pouvait lui rendre le repos qu’elle avait perdu ?

Toujours est-il qu’il n’avait pas revu Vellini. Quand il l’avait quittée sur la falaise, où était-elle ? Quelles avaient été leurs dernières paroles ? S’étaient-ils promis de se revoir ? Les adieux, les anciens adieux auxquels Ryno en avait tant appelé, avaient-ils été de nouveau prononcés entre eux, élevés entre eux comme une barrière ?… Qu’étaient-ils devenus, lorsque madame de Marigny eut atteint la plate-forme de la tour ruinée ? Ryno le savait sans doute, et ce qu’il savait dicta sa conduite. Il affecta pendant quelques jours de ne plus sortir ou de sortir avec sa femme. Il répondait à ses jalousies muettes en ne la quittant plus.

Du reste, chaque jour l’hiver, qui s’avançait d’un pas, rendait plus rares leurs promenades. Ils ne voyaient presque plus que des fenêtres de leur grand salon le paysage maritime qu’ils avaient si souvent parcouru. Éclairé par un ciel habituellement gris et bas, qui en pressait de toutes parts l’étendue monotone, il s’harmonisait bien avec l’état de leurs âmes. C’était l’infini nuageux de leur amour ! Il en avait l’immensité et la teinte déjà soucieuse. Bientôt, le vent qui s’engouffrait dans cette anse devint si piquant qu’il fallut renoncer à la niche et à la falaise. Ils se contentaient alors de descendre, quand il ne pleuvait pas, les escaliers des murs de la cour et de faire quelques tours rapides au bord du havre et sur la grève, où rien ne semblait vivre que les éléments. Ils entraient alors dans cette période de la vie de campagne que madame d’Artelles et la marquise avaient redoutée et qu’eux, au contraire, avaient désirée et voulue avec la confiante témérité de l’amour. On le conçoit. Quand on s’aime comme ils s’aimaient, lorsqu’ils arrivèrent sur cette côte, on voudrait habiter un point indivisible de l’espace afin d’être plus rapprochés. L’hiver, dont les rigueurs sont plus âpres à Carteret que partout ailleurs, rongeait, pour ainsi dire, le sol autour d’eux. Ils ne pouvaient plus s’y étendre. La Nature les refoulait l’un vers l’autre et leur disait : « Suffisez-vous ! » Ah ! la nature est une bonne mère. La vraie place de l’amour n’est réellement qu’à la campagne, en hiver, quand on ne peut plus mettre un pied dehors, et qu’endormie et crispée dans son lit de frimas, la terre n’a plus à offrir de ces distractions et de ces spectacles qui, pour la conscience timorée d’un amour exquis, sont presque des infidélités. C’est alors, — qu’au fond, tout au fond de la maison isolée où l’on aime, on se crée des recueillements merveilleux et des tranquillités inépuisables, à l’abri de tous les importuns du monde et sous la garde bénie des mauvais temps et des mauvais chemins. Le foyer domestique se concentre. Le coin du feu devient toute la maison. On y vit et on s’y réchauffe, assis tous deux sur la même causeuse, — ce meuble inventé par l’amour, — entre les feuilles rapprochées de quelque paravent de laque qui double la chaleur en la retenant, et jette une ombre de plus sur le corps, un mystère de plus sur la pensée ! On y alimente ses rêveries en entendant le grillon, — cette cigale de l’âtre de l’homme, — qui chante dans la cendre chaude, comme la cigale de l’été chante dans les blés brûlés de soleil, — et plus loin, au dehors, derrière les remparts transparents des fenêtres, les hurlements du vent du Nord dans les brisants de la falaise, le flagellement de la vitre sous la pluie qui fume, et le silence (car le silence s’entend) de la neige perpendiculaire, qui tombe en paix des sommets du ciel, comme les duvets d’un cygne, plumé par une main cachée dans les nues. Toutes ces musiques éoliennes de la Nature soupirante ou gémissante bercent l’âme et l’endorment comme dans un hamac d’harmonies. Et ce n’est là pourtant encore qu’une partie de nos sensations ! Dans cet ovale, dessiné par le paravent, dans ce coin du feu toujours allumé, toujours irradiant, la femme aimée prend des expressions et des reflets qui communiquent à sa beauté des caractères qu’on ne lui avait jamais connus. Le jour, sous les triples draperies des rideaux, filtre à peine dans l’appartement. Des clartés voilées luttent et succombent aux angles du salon, dont les bustes blancs trempent dans l’ombre. Toute la lumière part de la cheminée comme de son sanctuaire. Tantôt éclatante et joyeuse avec la flamme sonore du sarment qui pétille et meurt et qu’on appelle joie de mariage, pour en marquer la chaleur et la gaieté éphémère ; tantôt sombre et pourtant ardente avec l’embrasement pénible du chêne, elle colore de teintes, si différentes dans leur couleur unique, la tête chérie, qu’on dirait les touches diverses de plusieurs pinceaux. Au sein de cette pénombre, vermillonnée par la flamme, les yeux charmeurs ont des étincellements de caméléon et de rubis, comme la tradition antique en prêtait au dauphin expirant. Les cheveux d’or — la chaîne de notre vie — se bronzent ou rougissent… La joue pénétrée monte par des transitions successives toute la gamme de la couleur de l’amour, depuis le rose vaporeux et tendre jusqu’au pourpre le plus profond ; et elle rit ou sourit, la reine de notre cœur, la flamme perle encore sa goutte incarnadine sur l’émail humide de ses dents érubescentes. Ah ! pour des êtres épris l’un de l’autre, que les jours d’hiver, ces moitiés de nuit si touchantes, passent suavement en ces contemplations oisives, songeuses, idolâtres, dans le rayonnement du foyer ! Non ! rien ne vaut cette tendresse, tapie dans un salon bien clos et chargé des souffles de deux créatures qui se pénètrent par le regard et par tous les effluves de l’haleine, — car la peau respire comme la poitrine, — et qui atteignent le soir, dans ce bain moite d’air humain sorti d’elles-mêmes, et qui les noie dans les langueurs écrasantes d’une asphyxie de volupté !

Marigny et Hermangarde s’absorbèrent en cette vie intérieure, mais ces jours condensés par le silence et la solitude furent bientôt comme les restes épanchés d’une essence qu’on cherche au bord d’un flacon tari. L’atome d’un poison invisible s’imbibait déjà dans ces gouttes huileuses et diamantées du pur nectar cristallisé qu’ils épuisaient sur leurs lèvres. La pensée qu’on ne dit pas, cette petite tache noire dont les plus saines et les plus fortes intimités peuvent mourir, commençait à marbrer de teintes putrides ce bonheur, zeste amer et brûlant du fruit qu’ils avaient dévoré. Cette pensée fixe et pourtant mobile, la présence éternelle de Ryno ne la bannissait pas. Près de lui, Hermangarde la sentait circuler dans ses veines, briller dans ses yeux, mourir sur ses lèvres, faire plusieurs fois le tour de son être, comme le sang chassé par le cœur qui revient au cœur. Ryno le voyait bien. Il pouvait dire, à chaque minute de la vie, dans quel organe de cette femme, si secrètement atteinte, passait ou s’arrêtait le poison subtil qui était tombé de sa main, à lui ! Cette souffrance cachée qui résistait à tout, lui jetait parfois au cœur d’âpres et de courts ressentiments. Alors, lui qui savait sa puissance, l’évoquait, prêt à s’en servir, prêt à en abuser. Dieu de cette femme et par cette femme, il faisait lever et monter et passer l’océan de feu des caresses sur cette petite tache qu’il n’emportait pas, qu’il ne balayait pas, et qui restait comme le sang sur la main de lady Macbeth. Dans ces moments (les femmes pures s’en étonneront-elles ?), Hermangarde ne tendait pas, comme autrefois, sa poitrine à la foudre. Une inexprimable alarme de tous les sentiments de son être la retenait contre le cœur de son mari, semblable à un oiseau craintif qui mettrait sa tête sous son aile. Si elle ne s’en arrachait pas, c’est que peut-être il était toujours le Ryno de ses rêves et de son mariage, mais, mon Dieu ! où en est le bonheur de l’amour, lorsque le doute nous vient faire trembler sous la loyauté des caresses ?

Ce doute rendait tout impossible. Elle avait bien eu la pensée d’écrire à sa grand’mère ce qui lui pesait sur le cœur. « Mais à quoi bon — s’était-elle dit — troubler de mes incertitudes les derniers jours d’une femme excellente dont le bonheur est fait du mien ?… » Cette pieuse pitié l’avait arrêtée. Cependant, tout ce qu’elle avait de jeunesse dans l’âme et de mortelles anxiétés lui donnait des soifs de confiance qu’elle ne devait pas étancher. La perspective morne d’une compression sans bornes l’accablait.

Elle en souffrait plus que jamais, un jour qu’elle était restée seule au manoir. M. de Marigny, qui n’était pas sorti depuis plusieurs semaines, avait fait seller un cheval et était allé à Barneville chercher les lettres qu’ils attendaient de Paris. Dans la disposition de son âme, une chose si simple — le départ et l’absence de son mari, pendant deux heures, — avait causé à Hermangarde un incroyable serrement de cœur. Et pourtant elle n’avait pas voulu s’y opposer ! À une autre époque (elle disait déjà : à une autre époque !), elle eût murmuré câlinement le mot « Reste ! » et il serait resté. Quand il l’embrassa au moment de partir, elle ne lui fit rien entendre, et il partit disant que bientôt il serait de retour, car Barneville est si près ! Il ne pouvait l’emmener. Elle était malade des commencements d’une grossesse dont elle doutait encore, il est vrai, et le médecin lui avait défendu toute espèce de fatigue. D’ailleurs, il tombait un peu de brouillard.

Elle était donc restée seule sur la causeuse, veuve de lui, au coin du feu, sa place accoutumée, le théâtre d’une intimité si tendre et de ce drame muet si triste qui incessamment s’y mêlait. Courageuse, elle prit son aiguille et sa broderie et elle essaya de vaincre, par l’application au travail, les attendrissements qui la surmontaient. Elle baissa son front, gros de rêves, sur ses mains royales de beauté qui soutenaient son frêle ouvrage… Mais bien loin de distraire la pensée, les travaux des femmes la concentrent. À qui les a parfois observées quand elles semblent le plus perdues au sein des patientes et fragiles difficultés d’une reprise à faire ou d’une fleur de feston à achever, il est aisé de lire à pleines pages, dans leurs mouvements et dans leurs poses, bien des poèmes de douleur cachée, de riant espoir, de secret désir. Le visage incliné échappe, mais les mains parlent. Elles ont des façons si rapides ou si languissantes de tirer l’aiguille, ou vers leur sein ou de côté ; elles ont des manières de couper leur fil, étourdies, rêveuses, abandonnées, résolues, péremptoires, impérieuses, cruelles, encolérées, hésitantes, tremblantes, adroites comme la finesse, maladroites comme l’émotion ! Pour qui a le sens de ces révélations infaillibles, il est évident que ce n’est pas dans ces délicats chiffons qu’elles cousent ou coupent, mais dans leur âme. Hermangarde ne trouva donc point dans son ouvrage ce qu’elle y cherchait. Elle aurait dû le savoir. N’y avait-il pas dans le boudoir gris et rose de la rue de Varennes un tapis dont toutes les fleurs, brodées pendant ses derniers jours de jeune fille, avaient été autant de préoccupations d’amour ?.. La marquise appelait, en riant, ces fleurs, dans le cœur ouvert ou fermé desquelles sa petite-fille avait versé tant de pensées : les acrostiches de M. de Marigny. Le même fait, mais aujourd’hui douloureux, se produisait avec l’exactitude d’une loi. Hermangarde fuyait ses pensées, et elle les fixait devant ses yeux, sous chaque point d’aiguille. Aussi les attendrissements augmentèrent. De grosses larmes qui ne passaient point sur les tremblantes rondeurs des joues, à cause de l’inclinaison de la tête, tombèrent de ses cils sur ses mains et sur son feston. Elle oublia de les essuyer. D’autres revinrent, puis d’autres encore… Enfin n’y voyant plus, entraînée, vaincue par le flot montant de ce déluge de larmes, elle laissa choir ses mains mouillées sur ses genoux, renversa sa tête sur le dossier de la causeuse et s’abandonna à cette crise de pleurs, — comme certains oiseaux se mettent à boire quand ils ne sont pas observés.

Voilà donc comme les bonheurs finissent ! Elle resta longtemps dans cette nerveuse pâmoison de larmes, mais la nuit venant plus vite à cause du brouillard qui s’épaississait au dehors, sa femme de chambre étant entrée préparer une lampe, elle voulut lui cacher l’état affreux de son visage et elle alla appuyer son front brûlant sur les vitres de la fenêtre. Elle trouva que la moiteur glacée de la vitre lui faisait du bien. Elle regarda s’il revenait, mais elle ne put en juger. Le brouillard s’élevait sur la grève au delà du havre. Il couvrait Barneville et les Rivières et s’interposait comme un mur d’albâtre gris, inscrutable à l’œil. Seulement, entre le havre et le manoir, on pouvait encore discerner les objets et apprécier les distances. On voyait plusieurs bateaux à sec, à différents points de la grève. Les gros temps des jours précédents les avaient forcés à relâcher dans l’anse de Carteret, et ils attendaient le retour de la marée qui devait les remporter. Parmi ces bateaux qui tigraient le sable jaune de la noire couleur de leurs carènes, il y en avait un plus beau et plus fort que les autres, et qu’Hermangarde prit de loin pour un brick. Il n’était pas couché à moitié sur le flanc, attendant la lame qui le redresserait, mais il se tenait debout et droit, comme s’il eût été sur ses ancres, dans le havre plein. Plusieurs personnes l’entouraient et on avait allumé un grand feu, à trois pas de son tillac. Quel était ce vaisseau ? Que faisaient ces personnes entrevues confusément dans le brouillard et les premières ombrées de la nuit ? Hermangarde voulut aller jusque-là au-devant de Ryno. Le vaisseau en question n’était pas très loin de la porte de la grande cour. Le froid, d’ailleurs, dont elle éprouvait la bonne influence à son front qu’elle appuyait contre la vitre, enlèverait à ses yeux la cuisante inflammation des larmes et empêcherait Ryno de voir qu’elle avait trop pleuré. Elle prit sa pelisse et sortit avec Titania, car Marigny avait emmené Titan.

Le spectacle qui l’avait attirée était impressif et presque étrange, quoique la côte dût en voir souvent de pareils. Elle ne s’était point méprise : le vaisseau qu’elle avait devant elle était bien un brick d’une structure élégante et robuste. Deux matelots, en jaquette grise et en camisole rayée, étaient alors occupés à enduire de goudron sa forte carcasse, qui avait souffert de la pointe aiguë des brisants. Le goudron bouillait, épais, visqueux, dans un chaudron posé sur un trépied que léchaient et couronnaient les flammes d’un feu de planches pourries et de douvelles de vieux tonneaux. Un mousse, assis par terre, entretenait ce feu qui rayonnait dans le brouillard embrasé et rougeâtre et y jetait comme des éclaboussures de lumière. Autour de ce foyer en plein vent, il y avait plusieurs personnes, dans des attitudes diverses, assises ou debout, — badauds de la côte, pour qui l’apparition d’un brick étranger était un événement. Elles devisaient librement entre elles, pendant que les matelots et le mousse, ignorant la langue qu’on parlait autour d’eux, remplissaient leur tâche en silence, avec une gravité digne du pavillon qui les couvrait. C’était le pavillon espagnol.

Madame de Marigny resta un instant en arrière, pour regarder et écouter le groupe circulaire, si fantastiquement éclairé.

XI

LA BLANCHE CAROLINE


Par sainte Barbe ! Capelin, mon ami, — disait le père Griffon, notre connaissance, — y avait-il longtemps que nous n’avions eu dans notre havre un voilier aussi crâne que ce gaillard-là ? — Eh ! père Griffon, ça vous émoustille ?… — répondit le pêcheur de crabes auquel il parlait ; vieux Triton à la veste graisseuse comme s’il l’eût trempée dans de l’huile de poisson, et qui était assis sur sa hotte, couverte de varech humide. — Que diriez-vous donc si vous l’aviez vu filer ses nœuds sous un bon vent, comme j’l’avons vu c’tte nuit, Pierre le Caneillier et mai[6], à la mer montante ? J’pêchions le lançon sous les dunes. J’l’avons aperçeu d’vant Jersey qui venait vers Carteret, serrant ses voiles. Il allait l’enfer ! Je crayons qu’il se briserait, comme une faïence, contre les récifs de la falaise, mais il a passé net entre les phares et gagné le haut bout du havre, comme un bruman[7] qui monte la nef de l’église, le jour de ses noces, et pourtant il s’était caressé les côtes sur les brisants et il avait des avaries dans ses agrès.

— Bah ! — répondit l’ancien matelot. — Qu’est-ce que deux ou trois écorchures, par-ci, par-là, sur une pareille quille ? — Et il y posa sa large main, comme s’il eût caressé le poitrail d’un animal vivant. — Ah ! — fit-il avec enthousiasme, — que Notre-Dame de la Délivrance soit bénie pour avoir permis au vieux Griffon de voir encore, avant d’être aveugle tout à fait, un navire qui lui rappelât son ancien temps, quand il manœuvrait à bord de l’Espérance, sous le grand Bailly de Suffren !

— Eh ! eh ! père Griffon, il n’y faisait pas noble ? — reprit d’un ton gouailleur le pêcheur de crabes, en se servant d’une expression familière au vieux marin quand il racontait ses longues histoires à la veillée.

— Non ! — répondit le matelot, — il n’y faisait pas noble ! C’étaient de rudes temps. Mais on était jeune. On avait des yeux qui voyaient comme la lunette d’un capitaine, et la main sûre. Faire la guerre, trimer sur les mers avec cet enragé de Bailly, valait mieux encore que d’être échoué sur le sable comme une vieille loutre qui crèvera un de ces matins.

— J’crais — dit alors un mendiant, tout courbé par l’âge et allongé sous sa besace, lequel poussait de temps en temps les douvelles enflammées sous le chaudron, du bout de son bâton ferré, — que depuis la blanche Caroline, on n’avait pas vu de vaissiau des mers de par delà, dans le pays.

— Ne parlez pas de la blanche Caroline, vieux rôdeur ! — répondit, avec un sentiment de terreur très sincère, le pêcheur à la hotte que Griffon avait appelé Capelin. — Il faut que je pêche c’tte nuit à la mer basse, et je ne m’soucie pas de la voir se lever dans cet infernal buhan[8]. Ça porterait malheur à ma pêche, et je ne prendrais pas une étrille[9] qui fût tant seulement bonne pour le déjeuner des servantes d’un cabaret.

— Elle hante donc toujours la côte ? — fit le porte-besace, qui habitait dans les terres.

— Tiens ! c’tte question ! — dit le pêcheur de crabes. Puis, se ravisant : — Mais que j’sis bête ! — reprit-il. — C’est vrai, mon bonhoûmme. Vous n’êtes pas d’ici, que je pense. Vous v’nez jusque de Saint-Maurice.

— Nenni da ! — répliqua le pauvre. — J’sis de Sortôville-en-Baumont, du Hamet[10] aux Lubées, tout contre la terre de Carbonnel.

— Eh ben ! tout d’même, — dit le pêcheur aux crabes, — Sortôville-en-Baumont ou Saint-Maurice ! Quand vous êtes couché dans vot’masure, vous n’pouvez guère savair ce qui se passe dans les mielles de Portbail à Carteret.

— Ah ! j’y ons passé ben tard et en toute saison, — fit le mendiant, se redressant sous sa sacoche, avec l’orgueil de son ubiquité de vagabond sur tous ces rivages. — J’y ons passé ben tard, dans vos gueuses de mielles, si mal commodes pour mes pauvres sabots, avec leurs sables mouvants. Mais jamais je ne l’avons rencontrée qu’une seule fois, la Caroline ! et ma finguette ! il y a bien de ça quinze ans… Vère ! il y a bien quinze ans, — répéta-t-il en cherchant dans sa vieille mémoire, comme un antiquaire dans quelque parchemin jauni. — Dans ce temps-là, i gn’y avait pas une seule maison sur toute la côte où l’on n’en glosât, de la Caroline ! C’était un samedi. Je m’en souviens comme si c’était hier. Je m’en allais à Portbail chercher mes croûtes de la semaine et y coucher pour la foire du lendemain. J’m’étions un peu attardé chez Bonnetard, le boulanger, qui était cabaretier itou[11] et vendait du cidre, sans passe-avant, à Barneville. Un royal cidre, — insista-t-il avec mélancolie, — comme je n’crais pas en avoir beu une chopine depuis ! Ah ! ce soir-là, le temps n’était pas à la brume comme aujourd’hui. Y faisait clair dans les mielles comme dans un miroir. La lune était aussi jaune et aussi reluisante que les plats à barbe de cuivre qui dansent à la porte de la boutique d’un barbier. J’avais le cœur joyeux. J’n’pensais à rien : car c’était le bon temps. On n’avait pas chance de mourir de faim au fond d’un fossé, comme aujourd’hui, un jour ou l’autre. V’là qu’tout à coup, entre les Rivières et les moulins des buttes Saint-Georges, j’vis queuque chose de blanc qui remuait comme un linge dans une haie, et je m’dis à part mai : « Serait-ce la Caroline ?… » Eh ben ! vrai comme j’sis un chrétian baptisé et que j’ai nom Loquet, c’était elle ! Elle était haute et blanche comme une Mille-Lorraine[12] des lavoirs de Fierville. Elle fit pique par-dessus feuille[13] dans la haie et vint à mai, draire comme v’là mon bâton, — ajouta-t-il en plantant sa gaule ferrée dans le sable, avec un geste d’un pittoresque saisissant. — E’n’me dit mot. Mai, je marchais la tête basse sous mon grand capet. J’avais ouï dans ma jeunesse à une vieille fileuse, la grande Jeanne, qui passait pour avoir bien du savait[14] dans tout Sortôville, qu’y n’faut jamais parler le premier aux revenants, si on ne veut pas mourir dans l’année. J’marchais, j’marchais, mais elle allait aussi vite que mai. E’n’me quitta qu’aux premières maisons, sous Portbail. V’là toute l’affaire ! — ajouta-t-il, en jetant par manière de conclusion un regard sur son auditoire. — D’aucuns disent qu’elle n’d’vise jamais et ne fait de mal à personne. Pourtant, quand on l’a au bout du coude, on n’est pas à noce, ma finguette ! Un vieux cherche-son-pain comme mai n’est pas bien facile à épeurer, mais que le diable me laboure un champ de navets dans le ventre, si, tout le temps qu’elle a été là, j’n’ai pas senti une manière de sueur fraide qui mouillait, sur mon dos, jusqu’à mon bissac !

— Qu’est-ce donc que cette Caroline, père Griffon ? — dit soudainement Hermangarde, en sortant de l’épaisseur de la brume pour entrer au bord du cercle éclairé et en posant sa main gantée sur la lourde épaule du vieux matelot.

— C’est la dame du manoir, la fille à la marquise, — firent à voix basse et en se clignant les yeux le mendiant et le pêcheur. Et ils la saluèrent avec le respect sans bassesse d’hommes hardis et vrais.

— Ah ! la Caroline ! ma gentille dame, — dit l’ancien matelot de Suffren, mettant magistralement les mains dans les poches de son paletot de molleton bleu usé et se balançant sur ses jambes, arquées en pinces de homard, comme s’il avait senti le roulis de la mer sous ses pieds. — La Caroline ! c’était un brick de guerre, comme celui-ci, qui relâcha, il y a bien longtemps, dans notre havre. Vous dites quinze ans, vous, l’homme à la besace, et je vous dis, moi, qu’il y en a plus de dix-sept ; car c’était à l’époque de mon troisième retour de Goa, et quoique je ne fusse plus alors ce qu’on appelle un jeune poulet, il s’en fallait de bien des plumes ! Ma bonne femme de mère vivait encore. Oui, par Dieu ! il y a plus de dix-sept ans. Ce brick sortait des mers du Nord et était Danois. Il y avait à bord une fillette que j’ai vue deux fois avec les officiers à l’auberge du Marsouin qui fume, au haut de la rue de Carteret, où ils venaient faire leurs sabbats de rhum et d’eau-de vie et de cartes à jouer, pendant qu’on réparait les avaries de ce pauvre brick, à la même place que celui-ci. Je n’étais alors comme aujourd’hui qu’un vieux loup de mer dont le maroquin tanné résistait à l’œil des jeunes filles, qu’un endurci du péché qui avait roulé sur toutes les mers et dans tous les ports du monde, mais, sur le salut éternel de mon âme ! je n’avais rien vu comme cette jeunesse, et jamais je ne l’oublierai. Je la vois toujours ! Figurez-vous, ma belle dame, une enfant de seize ans, délicate comme une perle fine, et blanche comme un albatros : un chef-d’œuvre du bon Dieu, quoi ! une mince quenouille d’ivoire comme en font les marins à Dieppe, frêle et fragile à casser dans la main qui l’aurait touchée un peu fort. Ce n’était pas fait, voyez-vous ! pour aller avec des marins, gens d’acier et de corde, qui, hors la discipline, crient, blasphèment, se saoulent, se battent et, sauf votre respect, font l’amour comme les bêtes les plus indomptées de ce monde déchu ! Pauvre Caroline !… les officiers et tout l’équipage l’appelaient du nom de leur bâtiment. Qui sait ? c’était peut-être leur bâtiment qu’ils avaient appelé comme elle. Toujours est-il, pour en finir, qu’ils avaient sculpté à leur gaillard d’avant une blanche figure qui ressemblait à la sienne… qui avait l’air de s’ennuyer à labourer éternellement les vagues, de la pointe de son sein, autant qu’elle à écouter leurs propos ivres, dans la fumée des pipes et la flamme du punch ! Non, elle n’était pas faite pour aller avec des marins, et cependant elle y était ! À bord, ils étaient presque tous fous d’elle… Ils étaient comme ensorcelés de cette pauvre tombée de neige qu’ils emportaient sous toutes les latitudes, comme un échantillon de leur pays. Elle ! elle n’aimait personne, pas même le capitaine. On disait qu’elle avait le mal du pays. Un soir, c’était le jour de la Vierge, un vent chargé de pluie avait soufflé toute la journée ; le brick radoubé et sur ses ancres, nous entendîmes de loin des cris terribles. On s’égorgeait à bord pour la pâle enfant. Le capitaine, forcené de jalousie contre un officier de son bâtiment, l’avait provoqué à un duel à mort. Ils se battirent dans l’entre-pont, aux flambeaux, et avec des haches d’abordage. « L’officier — me dit un matelot hollandais qui servait sur le brick et que j’avais connu dans les temps à Java — fut haché comme un arbre dont on abat, branche par branche, toute la membrure, et quand il ne resta plus de lui qu’un tronc pour tout cadavre, cet enragé de capitaine mit le pied dessus et se mit à le doler avec sa hache d’abordage, comme un charpentier dole une poutre. » Par l’âme du diable ! ce capitaine avait tous les démons de l’enfer dans le ventre, car deux jours après il fit porter nuitamment, par des nègres qu’il avait ramenés de Virginie, la blanche Caroline à la côte, et, malédiction sur eux et sur lui ! ils eurent le cœur de l’y ensabler toute vivante.

— Ah ! quelle horreur ! — fit madame de Marigny révoltée. — Et à quel endroit de la côte ont-ils, les monstres ! enterré cette malheureuse jeune fille ?

— C’est ce qu’on ignore, — dit le père Griffon. — Cette nuit-là, les douaniers dirent qu’ils n’avaient rien entendu ni rien vu dans les grèves, mais si de pauvres gens y avaient caché un ballot de contrebande, les sacrés gabelous seraient bien sortis de leurs maudits trous de blaireau ! Moi et bien d’autres que moi, nous avons longtemps cherché la place où ils l’avaient ensablée. Nous n’avons jamais pu rien découvrir. Voilà pourquoi, dit monsieur le curé, elle revient, à certaines époques de l’année, demander une tombe en terre sainte. Pour ce qui est du brick qui s’appelait comme elle, il mit à la voile et partit par la marée du lendemain. On n’en a jamais entendu parler… »

Mais Hermangarde n’écoutait plus le père Griffon. Son attention était saisie par quelque chose de supérieur au récit pathétique du vieux marin. Elle avait, en s’approchant du groupe rangé autour du feu, aperçu, au pied même du brick, une personne qui la regardait avec une expression singulière et qui était assise sur un paquet de cordes enroulées. Cette personne, elle l’avait prise d’abord pour quelque officier de l’équipage, chargé de surveiller le travail des matelots. Son corps délicat, à ce qu’il semblait, comme le corps mince et juvénile d’un aspirant, était enveloppé, du col aux pieds, dans une espèce de cape grise, aux plis froncés, et sa tête était recouverte de la casquette de toile cirée, nouée sous le menton, que portent les officiers de marine à bord. Cette coiffure un peu sur l’oreille, cette mine grave, indolente et soucieuse, entrevue dans l’ombre et dans la vapeur du cigare ; ce teint où un sang noir, largement empâté de bile, écrivait à grands traits qu’il appartenait à la même race que ces matelots, fils hâlés du soleil, qui goudronnaient leur bâtiment ; ces vagues moustaches, fumée de plus dans la fumée, reflets de velours aux bords de la lèvre, et ce regard d’un noir profond qui décochait parfois un éclair du fond de ses ténèbres, tout cet ensemble fit, pendant un instant, illusion à madame de Marigny. Elle se rappelait pourtant confusément ce tragique visage. Où l’avait-elle vu ? Elle l’avait aperçu, il est vrai, dans la voiture de madame de Mendoze, le temps de passer sur le pont de la Haie d’Hectot. Elle le rencontrait ici sous une coiffure d’homme, caché à moitié, et à moitié éclairé. Comment pouvait-elle le reconnaître ? Elle ne le reconnaissait pas. C’était un souvenir vague et voilà tout. Il traversait comme un rayon pâle l’attention qu’elle prêtait au père Griffon et à ses récits. Malheureusement, lorsque le matelot finissait son histoire de la Caroline, Titania, qui avait tracé de longs circuits dans le brouillard, comme tous les chiens, captifs longtemps, puis lâchés tout à coup au grand air, revenue auprès du feu devant lequel se tenait Hermangarde, alla se jeter avec une joie convulsive sur la cape grise, qui, impatientée de ses folles caresses, fit un geste impérieux et cria à la chienne, d’une voix pleine de colère, ces mots espagnols que Titania sembla comprendre, mais qu’Hermangarde n’entendit pas :

« Afuera, perro del diable, afuera ! »

Et sa main s’était levée. La cape, dérangée par ce mouvement, s’entr’ouvrit, et madame de Marigny put apercevoir cette robe à carreaux écarlates qu’elle avait vue flotter sur la Vigie, « Titania ! — fit-elle avec une joie surprise et déjà pleine d’angoisse, — Titania ! » Mais Titania s’était couchée aux pieds de son ancienne maîtresse, sourde à la voix qui l’appelait, immobile, presque révoltée. Croira-t-on ce détail, madame de Marigny, qui ne savait pas d’où venait Titania, eut le cœur percé de cette désobéissance. Elle crut que ce qui était de la fidélité encore dans ce noble animal, toujours fidèle, se tournait pour elle en trahison.

— « Père Griffon, — dit-elle émue, foudroyée, mais encore assez maîtresse d’elle-même pour baisser la voix et entraîner le matelot à l’écart, — savez-vous quelle est cette femme qui est assise sur un paquet de cordes là-bas ?

— Cela ! — dit Griffon avec l’étonnement que lui causait la demande de madame de Marigny. — Vous ne la connaissez donc pas ? et pourtant tout le monde la connaît déjà dans les environs. Ah ! ce n’est pas la blanche Caroline ! c’est la Mauricaude des Rivières, comme l’appellent les enfants de là-bas. On la connaît pour Espagnole depuis que ce bâtiment est arrivé, car elle a parlé espagnol aux matelots ; et moi, qui ai ramassé un peu de la langue de tous les pays sur toutes les côtes, j’ai entendu qu’elle leur a dit qu’ils étaient compatriotes. Avant l’arrivée du brick, je ne savais pas ce qu’elle était plus que les autres, quoique je visse bien qu’elle était de loin et des pays chauds ; car le soleil lui a écrit sur la face un diable d’acte de naissance plus aisé à lire qu’à effacer.

— Et que fait-elle aux Rivières, — dit Hermangarde dont la curiosité haletait, — et comment y est-elle venue ?…

— C’est ce qu’on ignore, — dit tranquillement le père Griffon. — Il faut qu’elle soit venue par les terres, car il y a déjà du temps qu’elle se retire chez les Bas-Hamet de la Butte, et à l’exception du brick que voici, nul bâtiment que les côtiers n’est entré au havre depuis l’équinoxe de septembre. Quant à ce qu’elle fait, c’est tout de même. Nul n’en sait rien. D’aucuns assurent qu’elle a l’esprit un peu dérangé. Souvent on la rencontre esseulée sur les grèves. Quelquefois elle va à la pêche avec les poissonniers des environs. Ils la prennent sur leurs coquilles de noix, et elle leur campe pour leur peine de royales rations d’eau-de-vie et de tabac. Je vous laisse à penser s’il leur en faut davantage ! Du reste, elle n’est pas gênante en mer. Ils m’ont dit souvent qu’elle était assise des heures au roulis comme la v’là sur ces câbles plies, ne parlant jamais à personne et fumant toujours. »

Madame de Marigny se rapprocha du cercle que sa présence avait rendu silencieux. Les renseignements du vieux Griffon n’avaient fait qu’enfoncer un peu plus cette pointe de curiosité aiguë comme un stylet de verre qui s’est rompu dans la blessure, et que, depuis la scène de la Vigie, elle n’avait jamais pu arracher de son âme sans arracher de son âme avec. Par un de ces âpres mouvements naturels aux êtres qui souffrent et dont les condamnés à mort ont quelquefois donné l’exemple en s’absorbant dans la contemplation désespérée de l’instrument de leur supplice, elle vint regarder avec une horrible avidité cette femme sombre comme une menace, cette nuée pleine de foudre, qui devait lui éclater sur le cœur. Elle se rappela alors nettement qu’elle l’avait vue, qu’elle était passée un jour, rapide, mais distincte, dans le coupé de madame de Mendoze, auprès de cette femme expirante qui mourait des coups de Ryno. Elle se souvint du trouble qui l’avait saisi, lui… à cet aspect ; de ce galop, aiguillonné par des préoccupations terribles, qu’il avait fait prendre à son cheval en sortant de Barneville… Exaspérée par ces souvenirs, elle s’insulta intérieurement avec une ironie cruelle d’avoir cru bêtement à l’influence d’un fantôme, quand, à côté de ce fantôme près de s’engloutir dans la tombe, il y avait une femme qui vivait. Son beau visage traduisait bien tous les dévorements de son âme. Elle était pâle, contractée, frémissante. Ses yeux bleus, éclairés d’une expression qu’ils n’avaient jamais eue, — cette espèce d’yeux qui sont si terribles, quand il s’allume dans leur azur le phosphore des cruelles colères, — tombaient par-dessus le feu qui flambait entre elles, sur cette femme mystérieuse qu’elle haïssait d’une haine inexplicable, et qui, pour toute réplique, lui renvoyait un de ces longs regards indolents, tranquilles, endormis dans leur lumière noire, comme les tigres parfois nous en jettent de leur oblique prunelle d’or. C’était un effroyable duel que ces deux regards !

Tout à coup, le hennissement d’un cheval retentit et un homme sortit de la brume.

— « V’là M. de Marigny qui arrive ! » dit le père Griffon.

C’était lui, en effet. Il avait reconnu sa femme. Il arrêta son cheval tout court derrière elle, et il eut bientôt embrassé, d’un tour de regard, les matelots travaillant autour du navire, à la lueur du feu allumé sous la chaudière de goudron, le mousse, le pêcheur, le mendiant, le vieux marin de Suffren, — et, à l’ombre du bâtiment dressé sur sa quille, Vellini, assise, qui fumait. Marigny, de son cheval sur lequel il avait la pose du soldat romain qui regarde le martyre de saint Symphorien, dans le magnifique tableau d’Ingres, avait tout vu et tout craint, car il s’agissait aussi d’un martyre.

— « Quelle folie ! — dit-il à sa femme ; — pourquoi êtes-vous sortie et venue jusqu’ici par un pareil temps ?

— Je m’ennuyais tant d’être seule, et je suis venue vers vous, — répondit-elle en levant vers lui sa belle tête marbrée de larmes versées tout le jour, en lui montrant ces joues d’opale, où il y avait comme un sillon noir qui partait des yeux, et qui tremblaient de mille sentiments réprimés. — Vous avez raison, — ajouta-t-elle profondément, — j’ai eu tort de sortir et j’en suis punie.

— Vous êtes donc plus souffrante ? — reprit Marigny avec une émotion dont il ne montra que la moitié. — Il faut rentrer vite, mon amie. Montez ici, ce sera plus tôt fait que d’aller à pied. »

Et il se pencha vers elle en lui tendant la main. Elle la prit, et appuyant son pied sur le pied de son mari, elle s’enleva vers lui avec la légèreté d’un oiseau et s’assit sur le devant de la selle, entourée de ces bras qu’elle aimait tant à sentir autour de sa taille, enfant encore par ses sensations de jeunesse, quoiqu’elle fût femme par ses douleurs ! Sa tête s’appuya à cette poitrine dont elle aurait voulu ausculter le cœur et dont elle espionna les battements. Avec son teint inanimé, dans les plis gonflés de sa pelisse bleue, elle avait si bien l’air d’une sainte Vierge tombée de son autel, que cette vue toucha les matelots.

— « Ah ! — dit le père Griffon, — j’avons p’t’être eu tort de raconter à madame de Marigny l’histoire de la Caroline. Une jeune dame comme elle, c’est plus sensible que de vieux requins comme nous.

— Non, mon brave père Griffon, ce sera le froid qui l’aura atteinte et indisposée, » dit Ryno qui l’enveloppait avec amour, redoublant les plis de la soie autour d’elle, la veillant, comme son plus cher trésor.

Le cheval partit.

— « Eh ! eh ! monsieur de Marigny, sifflez donc vos chiens ! » cria le père Griffon.

Hermangarde avait bien remarqué qu’ils ne suivaient pas. Titan culbutait Titania et se roulait à son tour, avec des transports d’allégresse, sur les pieds de l’impassible Vellini.

Le sort lui devait encore ce coup-là, et elle le reçut d’une âme déjà pleine qu’une dernière goutte d’amertume doit faire déborder. « Les chiens mentent donc moins qu’un homme ? » pensa-t-elle, hérissée de fierté sur ce sein agité, sans doute, mais qui n’était pas celui d’un traître.

Marigny siffla de colère. Les chiens suivirent le cheval lancé et tout disparut dans le brouillard.

XII

LE FETFA D’UNE SULTANE LONGTEMPS FAVORITE


À quelques jours de là, — le temps était à la neige, — M. et Madame de Marigny se trouvaient assis en face l’un de l’autre, dans un des appartements de leur manoir de Carteret. C’était une salle à manger, vaste et sonore, dans laquelle ils achevaient silencieusement de déjeuner, Hermangarde, en robe de soie grise, buvait du thé dans de la porcelaine de Saxe avec autant d’indifférence qu’elle eût avalé du poison. Elle était décidément malheureuse. Elle ne croyait plus à Ryno, et quoiqu’elle eût la discrétion de ses douleurs, cette incrédulité, née de tant de doutes, avait pourtant transi ce qui leur restait d’intimité tiède encore. Ils s’aimaient et ils étaient froids. Marigny, dont l’âme agitée retombait aussi sur elle-même, avait ouvert devant lui une de ces cassettes en racine de buis, qu’on appelle caves, toute pleine de flacons de cristal de roche tailladé, à bouchons d’or. Depuis une heure, il se versait, avec cette âpre avidité que comprendront ceux qui souffrent, de ces essences parfumées dont un alcool meurtrier est la base, et que tous les êtres tourmentés par leur pensée adorent, parce qu’elles enivrent et qu’elles tuent, — deux bonheurs toujours à la portée de notre main !

Cette salle à manger, pavée de marbre ardoise, avec ses deux fontaines, aux vasques profondes, eût été glaciale par le temps qu’il faisait, si un grand poêle de porcelaine blanche n’eût été allumé et n’eût répandu à l’entour la chaleur mate et alourdissante du charbon dans la tôle rougie. Rien de plus triste que cette salle bâtie pour cinquante convives, et dans le désert de laquelle, ce matin-là, on en comptait deux. Les murs, blancs comme ceux d’un sépulcre, étaient verdis aux angles par la bise marine qui avait soufflé dans les jointures des fenêtres de ce manoir, si longtemps inhabité. Ils étaient couverts de quelques cartes de géographie et de portraits de famille, noirs, austères, enfumés de vétusté ; restes d’une magnifique galerie, détruite par la Révolution. Cette bourrèle, qui ne se contenta pas de couper le cou à des milliers d’hommes, le coupa aussi à des portraits et à des statues. Elle avait donc déchiré ces archives peintes de la famille, et faussé d’une barre homicide le blason fait homme des de Flers. Il n’existait plus à Carteret que quelques vieilles images de ces générations de plusieurs siècles. La marquise, en revenant de l’émigration, avait fait transporter les portraits de la galerie dans la salle à manger du manoir. Revenants majestueux du passé, ils étaient là, plusieurs encore, avec leurs mines hautaines, les uns vêtus de daim, les autres d’acier, la poitrine ornée de ces ordres qui représentaient de si grandes choses, la main à l’épée ou sur le bâton fleurdelisé du commandement. Par un hasard singulier, les deux extrémités de cette ligne d’ancêtres, brisée par la Révolution, s’y rencontraient face à face. On y voyait, le casque à moitié fermé, cet Almaury de Flers, banneret sous Louis IX, et qui sauta le premier de sa galère cypriote dans la mer, au rivage de Ptolémaïs ; et aussi Hector-Sylvain, marquis de Flers (le dernier et le mari de notre marquise), peint à douze ans, dans un cadre ovale et sur un fond bleu de ciel, en habit blanc, poudré de rose, les cheveux épars, joli comme un cœur, et déchirant à beaux ongles les pages de son catéchisme, — faute digne du fouet et qu’on peignait alors parce qu’on la trouvait charmante, et qu’elle était bien plus la faute du siècle que de l’écolier. Elle n’a, depuis, rencontré son égale dans les étourderies humaines, que la stupidité généreuse qui fit sacrifier, en 1789, à Mathieu de Montmorency, ses descendants et ses ancêtres, et placer, par un imbécile et criminel stellionnat, ce qui ne lui appartenait pas, — ses titres de noblesse, — sur l’autel de la Patrie. Ils étaient donc là, nos deux époux, dans cette large salle, imposante de tristesse, avec ses hautes poutres et ses murs verdis. Ils y étaient, sous l’œil fixe de ces sombres portraits, moins sombres qu’eux. Qui les eût vus ainsi, — séparés par la table ronde, — préoccupés, sérieux et mornes ; l’une buvant son thé d’une lèvre inerte, l’autre engloutissant la flamme du rhum d’une lèvre fébrile, aurait bien aisément compris que leur lune de miel était finie. Les domestiques s’étaient retirés, leur service achevé, sur un signe de leurs maîtres. Des deux fenêtres de la salle, on pouvait prolonger son regard sur la neige qui couvrait les dunes, et dont les flocons obstinés pleuvaient dans la mer, où ils disparaissaient fondus. Cette mer, toujours un peu verdâtre, agitée, houleuse, semblait plus glauque par le contraste de toutes ces blancheurs sur lesquelles déferlaient les vagues en silence, comme sur un mol édredon fait par quelque fée du duvet de ses goélands. La salle du manoir, ainsi que le visage de M. et de madame de Marigny, était frappée de cette espèce de clarté blafarde qui ne vient pas du ciel, mais des neiges tombées, et qui éclaire les objets comme par en dessous. Ils n’entendaient — et même l’entendaient-ils ? — que le bruit du feu comprimé dans le poêle, et de temps en temps, — quand le vent les leur apportait, — les sons douloureux d’une cloche lointaine, qui sonnait pour les morts.

— « Ah ! — dit Marigny, rompant le premier le silence, après avoir vidé son verre, — il avait bien raison d’aimer ces alcools qui nous réchauffent et qui nous soulèvent, sir Reginald Annesley ! »

Ce mot prononcé disait assez de quel côté penchait sa pensée. Il lui jaillit des lèvres comme s’il se fût parlé à lui-même et qu’il eût été seul.

— « Qu’est-ce que sir Reginald Annesley, mon ami ? — fit Hermangarde. — Je ne vous en ai jamais entendu parler. »

Il la regarda, surpris, comme s’il eût oublié qu’elle était là.

— « Ah ! — dit-il avec ce faux sourire qui veut être gai quand on souffre, — c’était un baronnet anglais que j’ai connu dans ma jeunesse, et qui buvait, tous les matins, un baril de cet excellent rhum pour relever ses nerfs.

— J’espère — répondit-elle avec un vague sourire qui renfermait et montrait aussi de tristes pensées — que les vôtres ne sont pas assez abattus, mon ami, pour trouver bon et imiter un pareil exemple. Il fallait qu’il eût beaucoup souffert, votre baronnet, pour se dégrader dans de pareils excès.

— Peut-être, — dit Ryno, — oui ! peut-être avait-il souffert. Qui connaît le fond de la vie ? Qui peut dire : « Ce qu’on voit dans cet homme, ce qu’il y a dans cet homme, c’est tout son destin ? » Ah ! celui-là, c’était une puissante créature, un de ces lutteurs qui étoufferaient le mauvais sort dans leurs bras terribles, un de ces êtres que Dieu pétrit avec ses deux mains, quand il lui plaît de les tirer de son chaos. Je l’ai vu et bien vu en face, — reprit-il, en faisant avec son couteau de dessert le geste d’ajuster un pistolet, — il avait de la vie jusque dans les ongles, et pourtant il lui fallait tous les jours de ces breuvages enflammés pour empêcher son sang de bitume de croupir dans ses larges veines. Mais oui ! oui… qui peut dire qu’il n’avait pas souffert, qu’il ne souffrait pas ? et que cette force de lion n’eût pas quelque part sa blessure ?… »

Et il retomba dans sa lourde rêverie. Mais Hermangarde avait bien compris cette clameur d’une âme qui étouffe et qui saigne, et qu’il venait de lancer. Ce qu’il avait bu embrasait sans doute sa pensée, mais il n’y avait pas en lui que les misérables ferments des breuvages matériels… Il y en avait d’autres, qu’il puisait silencieusement, depuis une heure, à la source vive du passé. Oh ! qui a touché à ces nectars terribles a bu la soif elle-même, comme les damnés en buvant leur feu liquide dans leur coupe de feu solidifié !

Pauvre Hermangarde ! Elle voyait bien qu’il souffrait et elle n’y pouvait rien. De tous les rois qui perdent leur couronne, celui qui doit en souffrir le plus, c’est l’Amour !

— « Eh bien, Ryno, — lui dit-elle après un silence, — pensez-vous toujours à sir Reginald Annesley ?… »

Affondé dans les abîmes du souvenir, il baissa la tête et ne répondit pas. Il se versa un verre encore de cette liqueur forte et pourtant perfide qui, pour l’oubli qu’on y cherche, teint de son or toutes les perspectives de la vie qui n’est plus, afin que nous les aimions et les regrettions davantage. Elle fut frappée au cœur de ce geste muet. Il lui disait trop qu’il y avait dans l’âme de son mari des espaces parcourus par d’autres qu’elle, — avant même qu’elle sût qu’il y avait un Ryno ! Une douleur, vaguement ressentie jusque-là, se précisa cruellement dans ses sensations. C’était la douleur d’avoir épousé et d’aimer un homme plus avancé que soi dans la vie ; un homme qui, comme le Dante, est déjà revenu du Paradis et de l’Enfer ; qui a senti, vécu, aimé, alors qu’on n’était qu’une enfant, roulée dans les langes d’une nourrice, ou une adolescente, somnolente dans les limbes de l’impuberté.

Elle ne répéta point sa question, restée sans réponse, et le silence se replaça entre eux. Une bouffée de vent apporta plus nettement contre la fenêtre les sons de cette cloche lointaine, qui sonnait, dans un coin de l’horizon, pour les morts. — « Comme on sonne ! — dit-elle avec mélancolie. — Est-ce aux Rivières ou à Saint-Georges ?…

— Non, madame, — répondit un domestique qui apportait une lettre à M. de Marigny. — C’est à la Haie d’Hectot, nous a dit le pêcheur Capelin qui vient d’arriver à la cuisine. Madame la comtesse de Mendoze est morte hier.

— Morte ! la comtesse de Mendoze ! » s’écria Hermangarde, devenant pâle et regardant son mari, qui aussi pâlissait.

Par un mouvement céleste de délicatesse féminine, madame de Marigny se leva et gagna le salon, les yeux en larmes. « Qu’il la pleure, — se dit-elle, — car elle meurt pour lui. Mais je ne veux pas qu’à cause de moi il dévore ses larmes, s’il en a encore à lui donner. Ah ! je l’ai bercé sur mon cœur et je sais qu’il a une nature généreuse. Ce qu’il me cache, ce qu’il éprouve, tous les silences, toutes les dissimulations de sa vie actuelle ne le prouvent-ils pas ?… Ce n’est pas sa faute si je vois à travers ses efforts inutiles. Hélas ! je ne suis pas plus aimée que vous, maintenant, madame de Mendoze. Si je vous ai fait souffrir, vous êtes bien vengée. »

Et elle s’assit sur la causeuse, sa tête défaite dans ses mains, et pleurant comme toutes les femmes pleurent, car les plus beaux yeux de la terre ont été créés, à ce qu’il semble, bien moins pour voir que pour pleurer.

Elle y resta longtemps, — mais comme il ne venait pas la rejoindre, moitié crainte et moitié pitié, elle retourna dans la salle où elle l’avait laissé, et elle le trouva à la même place, ne buvant plus, le front dans sa main et blanc comme la nappe qui couvrait la table. Une mortelle angoisse se moulait dans la contraction de ses lèvres et de ses sourcils. — Il ne l’aperçut pas dans la porte entr’ouverte, car alors il ne regardait plus qu’en lui, et ce qu’il contemplait fascinait sans doute son rayon visuel. Quoiqu’il s’attendît depuis longtemps à cette mort de madame de Mendoze, il n’en était pas moins accablé. Les désordres de sa vie n’avaient jamais desséché son âme. Il n’était point de ces hommes qui passent follement leurs bras épris autour d’une créature vivante pour les en détacher un jour et n’y penser jamais après. Il n’oubliait pas. Quelque chose de triste comme le regret, d’exalté et de religieux comme la reconnaissance, consacrait dans son cœur d’invisibles mausolées aux amours qui n’existaient plus. C’était cette disposition d’une âme profonde que le monde n’avait jamais entrevue (car le monde prend souvent le genre d’esprit qu’on a pour le caractère qu’on n’a pas) ; c’était cette disposition tenue secrète qui créait à Vellini sa fatalité. La physionomie de Marigny, d’ordinaire si calme dans sa poétique fierté, semblait terrassée, tant elle était assombrie. On ne reconnaissait pas, sous cette main crispée, ce front auquel le Bonheur et l’Amour avaient attaché un diadème plus beau que le cercle de lin, étoile d’émeraudes, qu’y portait avec ivresse Sardanapale, ce type royal des hommes heureux quelques jours ! La physionomie de Ryno rappelait la grande et saisissante expression écossaise : on voyait qu’il avait été foulé aux pieds par le taureau noir. Être foulé aux pieds par le taureau noir, c’est souffrir de la mort d’un autre qui vous touchait, c’est avoir senti sur soi le poids du Destin. Hermangarde, qui l’aimait comme les martyrs aiment le Dieu pour lequel ils souffrent, ne put voir l’isolement de son Ryno sans éprouver ce généreux sentiment des belles âmes qui l’emporte sur toutes les situations. Elle vint à lui près de la table où il était assis, et lui prenant la tête entre ses deux bras et contre son sein :

— « Tu souffres, Ryno, — lui dit-elle, — et tu n’appelles pas Hermangarde ! Est-ce que de tous les chagrins de ta vie, quels qu’ils soient, tu ne lui dois pas la moitié ?

— Hermangarde, — répondit-il, attendri par la divine pitié de sa femme, — tu es aussi noble que belle et aussi bonne que tu es aimée ! »

Et d’assis, il lui prit la taille, à elle, debout, avec la passion qu’une âme troublée mettrait à embrasser un autel.

— « Aimée ! — dit-elle, — suis-je vraiment aimée ? » Et elle lui darda un de ces regards d’aiglonne de tendresse qui voudraient lire jusque dans les derniers replis, dans les dernières poussières du cœur.

— « Pourquoi en douterais-tu, — répondit-il, — ô ma vie ? Ah ! oui, tu es vraiment, sincèrement, saintement aimée. Jamais, depuis ton premier regard jusqu’à cette heure, je n’ai cessé de t’adorer. Si j’ai souvent regretté les jours passés avant de te connaître, si j’ai jamais souffert d’avoir été dans la vie une seule minute sans t’aimer et sans vivre de toi au fond de mon cœur, que les ombres du passé sans toi ne t’atteignent pas, ma bien-aimée, quand tu les vois projetées sur mon front et pesant sur ce cœur à toi ; car, vois-tu ? parfois elles y pèsent ! »

Il était vrai en lui tenant ce langage. N’était-ce pas contre le rêve du passé que se débattait la réalité de son bonheur ?… Seulement, quand il en parlait ainsi à sa femme, ce n’était pas à madame de Mendoze qu’il pensait, mais à Vellini.

Et comment n’y eût-il pas pensé alors ? Elle venait de lui écrire et sa lettre était sur son cœur. C’était cette lettre que le pêcheur Capelin avait apportée et que le domestique venait de lui remettre, il n’y avait qu’un instant. La nouvelle soudaine de la mort de madame de Mendoze avait empêché Hermangarde de remarquer ce détail. Mais lui, aucune émotion n’était assez forte pour l’empêcher de reconnaître ces caractères jetés sur le papier par la Malagaise, et qui ressemblaient aux zigzags d’un éclair fixé. Ni sentiment, ni événement n’auraient pu l’empêcher de distinguer dans les plis de cette lettre, apportée par un poissonnier et maculée par sa main squammeuse, l’odeur si longtemps familière à ses sens, le parfum autrefois respiré dans les vêtements, dans les draps du lit, dans les cheveux, dans la peau d’une femme et qu’elle y avait laissé tomber de sa main brûlante, en écrivant : arôme d’elle, tant il avait été mêlé à elle ! senteur humaine où la substance de la femme tenait plus de place que l’autre substance !

Pendant qu’Hermangarde était restée dans le salon, il l’avait lue, cette lettre, ou plutôt il l’avait bue par les yeux, à force de la lire vite, avant que sa femme ne rentrât. Ces lignes, tracées avec du sang, — car Vellini n’avait point trouvé d’encre dans la cabane des pêcheurs où elle s’était retirée, et, pour en faire, elle s’était piqué une veine avec l’épingle de ses cheveux, — la voix qui s’en élevait était si puissante qu’elle fit taire tout à coup, pour Ryno, ces cloches lointaines qui sonnaient sur son cœur la mort de madame de Mendoze.

« Ryno, Ryno, — disait la lettre, — voilà plusieurs jours que tu es tranquille ! Voilà plusieurs jours que la Vellini, ta louve amaigrie, n’a rôdé dans les environs du manoir ! Elle était à la Haie d’Hectot. La comtesse, plus mal, l’y avait mandée, et cette comtesse y est morte avant-hier soir, à la nuit. Elle a passé en lisant une millième fois une de tes vieilles lettres, tandis que le prêtre récitait dans un coin de la chambre les prières des agonisants. Le dernier mouvement de sa main convulsée a fait tomber cette lettre à mes pieds. Je l’ai ramassée et détruite à la flamme de la chandelle des morts qui continuait de brûler… Pobre muger ! L’auras-tu damnée comme tu l’as tuée ? Fatal Ryno ! fatal à nous toutes ! prends-tu aussi la vie éternelle ?… J’ai détruit aussi toutes les autres lettres qu’elle avait de toi, ce poison dont elle prenait tous les jours… Ah ! que je voudrais brûler de même toutes les paroles que tu dis maintenant à ton Hermangarde ! Que je voudrais, de tout ce que tu as jamais aimé, ne faire qu’une seule cendre où, plus tard, on retrouverait, vivants et entrelacés, les deux anciens amants, Ryno et Vellini ! Cela sera, cariño. Tu ne le crois pas, mais moi j’en suis sûre. Seulement, ta femme est si belle, que d’ici là peut-être le temps qui passera sera bien long !

« Et c’est cette attente qui me tue, Ryno ! Tu sais, toi, ô mes ardentes années, si ta muchucha a été créée pour attendre. Ma mère idolâtrée, cette femme de feu qui a fait mon corps et mon âme, n’a pas dressé son faucon pour rester sur le poing d’une inerte destinée à se dévorer de désirs. Je ne veux pas de ce supplice. Je l’ai abrégé en venant vers toi. À Paris, je t’attendais trop ! Ici, du moins, s’il faut attendre la fin d’un amour périssable (il l’est, puisque le nôtre a bien péri !), je te verrai, je t’entendrai, je ne serai pas entièrement rejetée de ta vie. Je resserrerai chaque jour davantage le cercle au fond duquel nous serons plus tard réunis. Ne fronce pas tes sourcils, Ryno ! Qu’est-ce que Vellini te demande ? rien que te voir ! rien que te voir, comme à Paris, où tu venais tous les soirs, rue de Provence, pendant ton amour pour cette comtesse que voilà morte, et aussi pendant ton autre amour pour ta femme, alors ta fiancée,

« Ne me résiste pas, Ryno ! Que crains-tu ? Ne suis-je pas restée muette et calme, l’autre jour, — le jour du brouillard, — en face de la femme que tu aimes ? Ai-je cillé, même en la voyant dans tes bras, sur ce cheval qui vous emporta tous les deux ?… Et pourtant tu m’as ainsi portée, comme lu la portais, bien des fois dans notre jeunesse. Tu n’y pensais pas. Tu lui mettais toute ta pensée autour du corps, dans les plis étreints de sa pelisse. Il n’en restait ni pour Vellini, ni pour nos souvenirs. Moi seule, j’y pensais en vous regardant, et l’image des jours passés, levée tout à coup dans mon âme, n’a pas fait trembler mon cigarro dans mes lèvres. Je suis demeurée impassible. L’âme de ma mère m’aura soutenue. Que crains-tu donc de ta muchacha ? Je ne suis pas une de tes femmes de France, Ryno. Je ne déchirerai pas le cœur d’Hermangarde. Non ! je ne frapperais pas son bonheur du bout de mon abannico[15]. Je suis si sûre qu’il doit mourir ! Jamais, de moi à toi, hombre, il ne m’échappera un mot amer ou moqueur sur cette femme qui porte ton nom et qui t’aime. Si je t’aimais avec la furie d’autrefois, je serais capable d’un coup de couteau, mais toi qui as couché si longtemps sur ma poitrine, tu sais si je voudrais d’une perfide insinuation ou d’une ironie. Ces lâches façons d’assassiner ne sont pas dignes de la fille de ma mère. Ainsi, Ryno, ni profanations, ni imprudences, tu n’as rien à craindre de Vellini !

« Pourquoi donc ne me verrais-tu pas ? Pourquoi m’éviterais-tu, comme tu l’as fait toujours, depuis le jour de la Vigie ?… Pourquoi me laisserais-tu mourir, toi qui es bon, malgré ton orgueil, sur cette plage où je me traîne à toute heure, croyant vainement t’y rencontrer ?… Ah ! Ryno, toi, tu as dans les bras une femme que tu aimes comme tu m’as aimée. Tu es bien heureux ! Mais moi, ta vieille maîtresse, ta vieille aigle plumée par la vie, qui a fermé l’empan de ses ailes, j’ai croisé mes bras sur mon sein abandonné où nulle tête ne se mettra plus. Eh bien, cette idée que je suis seule, — seule là où vous êtes deux, affolés comme nous l’avons été l’un de l’autre, ne te remuera donc pas une seule fois le cœur, Ryno ? Ah ! je te l’ai souvent entendu dire avec une générosité qui me semblait belle : « Est-ce que tout est fini, quand l’amour n’est plus ? » Sur cette falaise où je t’ai revu, même en me repoussant, ne m’appelais tu pas ton amie ? et qu’est-ce que je te demande aujourd’hui, Ryno, qui soit plus que de l’amitié ?

« Oui, je veux te voir, en attendant que tu me reviennes, et je jure que je te verrai ! N’exaspère donc pas ta violente ! Ne me fuis plus ! Tu serais cause de quelque folie qui mettrait peut-être en péril le bonheur de ton Hermangarde. Songe à cela, carino ! Tu connais la volonté de Vellini. Tu connais ce front, méchant et bombé, comme tu disais, qui se baisse et heurte l’obstacle, dût-il se briser en éclats tout en le heurtant ! Prends-y garde ! Ne le défie pas ! Ils m’ont dit, aux Rivières, que ta femme avait besoin d’une fille de chambre. Si j’allais prendre les habits de Bonine Bas-Hamet (une pêcheuse d’ici qui est de ma taille), et si j’allais m’offrir à ta femme, qu’en dirais-tu ? Vellini, la fière Vellini, devenue la servante de madame de Marigny, seulement pour te voir ! uniquement pour te voir ! Que ferais-tu, Ryno ? Lui dirais-tu qui je suis ? Ah ! peut-être le devinerait-elle !… L’autre soir, auprès de ce feu allumé par les matelots de mon pays, elle m’a couverte de ces regards chargés et brillants de soupçon, comme nous en avons entre nous quand nous devinons nos rivales. Mais qu’importe ! je jouerais ce jeu pour te voir. Ma mère m’a dit souvent, dans mon enfance, l’histoire de cette jeune fille que la comtesse de Policastro avait fait murer vive dans son alcôve, parce qu’elle l’avait surprise dans sa glace, souriant à son mari pendant qu’elle la déshabillait. Je ne crains pas le sort de cette jeune fille. Vellini n’est pas une de ces faibles créatures qu’on puisse enterrer dans un mur comme un oiseau auquel on a coupé le bec, les griffes et les ailes, ou ensabler comme cette blanche Caroline dont ils nous parlaient l’autre soir. Mais elle le serait, Ryno, qu’elle s’exposerait à cette destinée pour voir de loin, sans y toucher et en silence, ce front qui a tant dormi contre son sein. « Voir, c’est avoir », dit la chanson bohémienne. Quand je te verrai, je t’aurai, Ryno !

« Hélas ! je ne sais point écrire pour te persuader ces choses, vraies comme moi, cariño. Je ne sais point envoyer, à la manière de tes Françaises, dans les plis d’un papier léger, de petits morceaux de ma pensée, enfilés les uns au bout des autres, comme les grains de mon collier de corail. Je suis Espagnole et presque Maure. Ma pensée, c’est tout moi, c’est tout mon être, et je te l’ai longtemps écrite sur le cœur avec une encre ineffaçable. Ô Rynetto ! que je l’y lise encore ! Si le temps en a fait pâlir les caractères, que j’y repasse de cette encre rouge qui est ma vie et avec laquelle je t’écris ! Vois-tu ! c’est un sort. Le sang qui a scellé notre union se retrouve partout, et doit teindre tout entre nous. Ici, dans cette cabane de pécheurs, ils n’avaient rien qui servît à écrire. Je me suis piqué la veine où tu as bu, et je trace ces mots à peine lisibles, avec l’épingle de mes cheveux, sur cette feuille détachée d’un vieux missel. Reconnaîtras-tu ce sang qui t’appelle, qui crie vers toi sur ce papier, comme il crie au fond de mes veines, brûlantes, lassées, infiltrées de la bile d’un mortel ennui ? C’est comme le mal du pays, ce que j’éprouve. Dix ans avec toi, n’était-ce pas une patrie que j’avais dans ton cœur ?… Tu m’en as chassée. Je suis partout une étrangère, et j’ai le marasme de l’exil, Ryno, je t’attends ce soir au Bas-Hamet des Rivières. Viens pour une heure, mais viens ! Rafraîchis-moi les yeux de toi. Étanche-moi le cœur d’un peu de toi ! Je te le demande par nos dix ans, et par notre Ninette, ce lien d’amour et de mort, par ce doux enfant perdu et qui dort là-bas si tranquille, au bord de la mer italienne, quand celle qui l’eut de toi, délaissée par toi, se tord d’angoisse, aux âpres bords d’une autre mer ! Ryno, tu n’es pas encore père par Hermangarde. Tu l’as été par Vellini. C’est au nom de ce dernier avantage que j’ai sur elle, et qui va passer comme tous les autres, que je te demande de venir ! »

Telle était cette lettre bizarre, digne de l’être qui l’avait écrite. Çà et là, elle était semée sur les marges d’emblèmes de passion tourmentée, d’hiéroglyphes de fidélité fauve et voluptueuse, comme les prisonniers, dépravés par l’ennui et la solitude, en tracent parfois sur les murs de leur prison. On a trouvé, à ce qu’il paraît, des lettres d’Henri VIII à sa maîtresse Anne de Boleyn, au bas desquelles il y avait de ces folles fantaisies d’une plume éperdue de passion et d’ennui, dans l’absence. Par un caprice de cette tête heurtée qui rencontrait naturellement la poésie à force de sensations, Vellini avait brûlé les coins de sa lettre, comme les Klephtes brûlaient le bout de leurs fiers billets aux Pachas, quand ils voulaient les menacer d’incendie. Dans la lettre de Vellini, cette trace noire d’une flamme éteinte était-elle aussi une menace, ou l’expression symbolique d’une âme à moitié consumée ?… Chaque mot, du reste, qu’elle avait tracé d’une main ivre d’ardeur solitaire, Marigny l’entendait dans son souvenir, animé des irrésistibles intonations de la voix connue ; et la voix réveillait en lui ces échos de sa vie qui ne dormaient jamais et qui grossissaient toujours. Épouvanté de la pensée que l’œil soupçonneux d’Hermangarde pouvait s’arrêter sur l’ardente supplique de Vellini, il l’avait cachée dans sa poitrine ; mais son front qui disait les tortures du souvenir, il n’avait pas pu le cacher. Hermangarde l’avait vu. On sait si elle en fut touchée.

Elle était toujours devant lui dans le désordre du matin, de l’insomnie, des larmes et d’une grossesse dont les symptômes s’étaient précisés et qui menaçait d’être orageuse. Elle n’était lacée qu’à moitié. Sa robe grise, chiffonnée par toutes les poses de l’inquiétude et désagrafée des épaules comme si elle n’eût pu résister à toutes les palpitations qui venaient gonfler son corsage ; le chignon d’or de ses cheveux mêlés qui tombaient richement sur sa nuque aux reflets d’orange ; ses grands yeux cernés d’outre-mer ; ses bandeaux crevés sur ses joues d’une pâleur épaisse, tachées çà et là de plaques ardentes, révélaient en elle des souffrances d’âme et de corps qui l’avaient déjà trop mûrie. À travers ce fard terrible et meurtri que lui attachait la douleur, on devinait la fermentation d’organes malades et l’échauffement fiévreux des tenaces pensées. Elle écoutait Ryno d’un air plus ivre que confiant, et le cœur enflammé de son sourire s’éteignait dans une espèce d’égarement sombre, — comme un œillet rouge qu’on tremperait dans quelque âcre poison noir pour le faire mourir. Elle entendait la voix de son mari lui dire si tristement qu’elle était aimée, lui répéter (mais avec des accents si étranges et qu’elle n’avait jamais entendus) des paroles qu’elle eût mieux aimées seules, car seules, elles l’avaient persuadée. Maintenant, elles ne la persuadaient plus. Elles n’avaient plus que la force de l’avoir naguères persuadée, mais c’était un talisman encore… Il la tenait toujours dans ses bras comme il l’y avait prise, et faisait ainsi à ses reins puissants une ceinture fermée qu’elle ne cherchait pas d’ailleurs à briser. Il avait le visage à la hauteur de ces flancs si purs, tendus déjà sous les influences de la grossesse, comme la voile qui se tend à la brise avant de complètement s’arrondir, et nulle pensée de volupté ne s’élevait en lui quand il sentait respirer contre son front et sa bouche ce beau corps, abri douloureux de tant de mystère, cet être doublé et palpitant d’un autre être qui commençait à se mouvoir dans le doux et chaud chaos du sein maternel. Ce n’était alors pour lui qu’un tiède berceau où dormait la vie dans la vie ! Tout à coup, un vague tressaillement surgit du fond de cet abîme humain où l’homme a jeté la vie que Dieu fait lever. Ils en eurent tous les deux conscience, et elle qui doutait de tout, qui souffrait de tout, croyant qu’elle rattacherait, qu’elle relierait l’amour de Ryno autour de son cœur avec ses entrailles maternelles :

— « Jure-moi, par lui ou par elle, — dit-elle avec une intention qu’il comprit, — que tu m’aimes toujours autant que le jour de notre mariage ?

— Je te le jure ! » répondit-il, en déposant sur la ceinture de sa femme un long baiser qu’elle sentit couler jusque dans les entrailles ou dormait ce fruit de leur amour, par lequel elle lui demandait de jurer.

Et ce ne fut point un parjure ! l’amour ne manquait pas à Ryno de Marigny. C’était le passé dont il avait trop… et qui, dans son cœur, revenait, haut comme la mer sur la plage qu’elle a quittée. Ce serment prêté sur son sein, et plus à la mère qu’à la femme aimée, donna pour quelques instants à Hermangarde encore une sensation de bonheur. Mais, hélas ! ce fut la dernière.

XIII

L’INFIDÉLITÉ DE LA FIDÉLITÉ


Le village des Rivières, dont il a été si souvent question dans ce récit, est placé à une très courte distance de Barneville, entre cette bourgade, un peu plus enfoncée dans les terres, et les sables de ces vastes grèves. De la côte, on remonte aux Rivières par des petits chemins de sable mouvant, creusés au milieu de champs d’orge, de chanvre ou de froment, ou bien en suivant la lisière de ces champs fermés d’échaliers. Digne d’être chanté par un poète comme Burns, ce village ne ressemble pas plus à Carteret, la blanche marine, qu’une coquille de moule ne ressemble à une coquille de nacre. Il consiste en une rue mal pavée, à maisons basses, couvertes d’un chaume bruni par le temps ou verdi par la pluie, éclairées d’une fenêtre en petit plomb, ou par une ouverture pratiquée dans le haut des portes cintrées. Si, parmi ces chaumières d’une si humble égalité entre elles, vous en trouvez une ou deux qui se haussent jusqu’au luxe d’un premier étage et dont les vitres renvoient les feux du soleil couchant à travers les bras tordus et le feuillage jauni d’une maigre vigne, soyez sûr qu’elles appartiennent à quelque capitaine au long cours qui a réussi dans ses pacotilles. Ce sont les suzeraines de l’endroit. Du reste, comme tous les villages dont l’agglomération est difficile et lente, les Rivières ne tiennent pas toutes dans ces deux lignes de maisons basses. Elles ont des dépendances éparses, groupées çà et là sur différents points, et l’une de ces dépendances est le hameau appelé Bas-Hamet par les riverains (parce qu’il est situé plus bas que les Rivières vers la côte), où s’était retirée Vellini.

À l’époque où se produisaient les événements de cette histoire, l’apparence de ce hameau était bien triste et bien chétive ; qui sait ce qu’il sera devenu depuis ? On y comptait, au plus, cinq ou six cabanes, formant équerre dans un coin de haie ou de grève, abritées contre le vent de la mer par une butte revêtue d’herbe courte et semée de joncs. C’était dans ces chaumières et derrière cette butte, — au sommet de laquelle on avait planté un bâton d’où pendait un bouquet de houx, pour dire aux promeneurs du dimanche et aux matelots en relâche sous Carteret, qu’on vendait du cidre aussi bien au Bas-Hamet qu’à Barneville, — que vivaient pêle-mêle plusieurs familles de poissonniers. Et comme ces familles ne frayaient guères qu’entre elles, il y en avait deux du même nom, dont l’une, pour se distinguer de l’autre, avait pris le nom de ce hameau solitaire, et n’était plus connue à la ronde que sous la dénomination de Bas-Hamet. Ces Bas-Hamet étaient les hôtes de Vellini. Ils lui avaient cédé pour une faible somme sa part de cabane, séparée par un mur, sous le même toit qu’eux, et porte à porte avec la leur. C’était là qu’elle vivait, la Vellini. Singulière dérive de la destinée ! La fille des balcons voilés de Malaga n’avait plus, pour distraire la rêverie engourdie de ses longs yeux noirs, que la vue éternelle du varech accumulé devant les portes de ces chaumines, et qui, mêlé et trituré avec le sable, produit un engrais excellent, disent les laboureurs de ce pays. Quand le temps était beau, elle y voyait jouer de petits enfants aux jambes nues, pendant que leurs pères écaillaient et lavaient leur poisson sur la pierre du seuil, et que les mères ou les sœurs aînées étendaient leur lessive à la haie du fossé voisin. L’hiver, elle n’y voyait personne. Qui hante ce pays oublié ? La mer le connaît mieux que les hommes. Deux fois par an, aux grandes marées, elle y vient, jetant ses écumes par-dessus la butte, comme une femme en colère qui jetterait ses coiffes autour d’elle, battant aux volets, se coulant sous les portes, et — comme le racontait cette langue de métal, la maigre Charline, la femme du vieux pilote Bas-Hamet, — dépendant sa marmite de la crémaillère, et montant jusque dans le lit où dormait son homme, aussi tranquille que dans son hamac. Certainement, des populations moins rudes auraient reculé devant ces invasions périodiques, et eussent abandonné un lieu exposé à des visites humides d’un caractère si dangereux, mais eux, non ! Dès leur bas âge, ils s’étaient accoutumés à ces trains de la marée aux équinoxes. Leur berceau, comme celui de Moïse sur le fleuve, avait été mis en branle par la lame, qui avait joué avec et qui l’avait respecté. Dès qu’ils avaient pu se tenir debout, on les avait poussés à la mer. C’était dans la mer qu’avaient grandi les cheveux ondés de leurs jeunes filles. C’était dans la mer que s’étaient lubréfiés les muscles durcis de leurs jeunes garçons. Leurs yeux perçants en avaient retenu l’éclat verdâtre, et leurs dents cette blancheur d’écume dont elles éblouissent, mais qui ne dure guères plus que le temps mis par le flot à déferler. Comme les phoques, ils vivaient encore plus dans le flot que sur la terre. La mer, c’était l’âme de leur vie. Ils étaient hardis avec elle, et ils en souffraient avec sourire — comme on souffre tout quand on aime — les terribles familiarités.

Le jour où Marigny avait reçu la lettre apportée par Capelin au manoir, Vellini, revenue de bonne heure de la Haie d’Hectot, n’était pas ressortie. La neige qui tomba abondamment une grande partie de la journée, l’avait traquée dans sa cabane. Elle y était restée, l’œil fixé sur une horloge grossière à poulie qui sonnait les heures avec un bruit éclatant, et dont le balancier de cuivre, large et rond comme un disque antique, oscillait contre le mur, blanchi à la chaux. Les dandys du cercle de la rue de Grammont ne se doutaient guères que la Vellini — cette fameuse muger del partido de la rue de Provence — comptait alors misérablement les heures dans une chaumine de pêcheur, au bord le plus ignoré de l’Océan. Elle se demandait si Ryno céderait aux implorations de sa lettre. Viendrait-il le soir comme elle l’en priait ? Avait-elle encore la voix qui persuade ? Cette incertitude et la mort de madame de Mendoze dont elle avait été témoin, et qui influait aussi sur elle, étendaient à son front une couche de pensées plus noires que la nuit. « Qu’est-il donc arrivé à la Mauricaude ? » avait dit à sa mère Charline cette rieuse jeune fille aux joues arrondies, Bonine, dont Vellini avait parlé dans sa lettre. « Elle est rentrée ce matin, la figure renversée et l’air sournois comme la mer quand elle va grincer aux brisants. » Cette mystérieuse étrangère, dont le teint et les yeux annonçaient une origine lointaine, saisissait l’imagination naïve des filles de ce rivage. Bonine, qui remplaçait un peu Oliva auprès de Vellini, était en perpétuelle curiosité et observation quand il s’agissait de cette maigre Espagnole, dont la vie oisive différait tant de tout ce qu’elle avait pu voir et observer jusque-là.

Elle alluma un grand feu de fagots pour la señora, dans la grande cheminée de sa chaumière. Avec ses poutres mal taillées et ses murs blanchis, c’était une espèce de grange que cet appartement pauvre et nu. Pour tous meubles, il y avait la grosse horloge à poulie, et un bahut en chêne que le temps et la mer avaient poli comme un miroir. Vellini y avait renfermé toutes ses attiferies de femme, ses robes, son linge, d’inséparables bijoux qu’un jour on lui avait apportés de la Haie d’Hectot. On y voyait encore deux chaises grossières, un escabeau à trois pieds et un lit propre, mais dur, déployé à bas, sur l’aire, et c’était tout. Les hôtes attentifs de Vellini avaient voulu lui donner leur grand lit carré, à courtines de serge bleue, mais elle l’avait refusé, et le vieux pilote lui avait arrangé des rideaux avec d’anciennes voiles de vaisseau qui ne servaient plus. Du reste, elle avait suspendu dans un coin son hamac rose, aux câbles de soie, dans lequel M. de Prosny l’avait si souvent trouvée (comme il l’avait écrit à madame d’Artelles), se balançant au nez des gens, avec les impertinentes langueurs d’une sultane. Elle avait fait entasser, au coin du foyer, plusieurs gerbes de paille de froment et de colza qu’on lui renouvelait tous les jours, et elle aimait à s’y tenir couchée sous les réchauffantes influences de l’âtre embrasé ou flamboyant. Ainsi, des tuyaux luisants de blé égrené et des tiges de colza défleuries, voilà comme cette Capouanne de la vie parisienne avait remplacé le lit en satin et la peau de tigre aux griffes d’or.

Ce jour-là, elle avait renvoyé Bonine, qu’elle traitait doucement d’ordinaire, et à laquelle elle donnait toutes sortes de chiffons qui comblaient de joie la pauvre fille. La Sirène joufflue de ces mers avait raison. La Mauricaude n’était pas dans son état habituel. « Quels pois lui a-t-on vendus qui n’ont pas cuit ?… » dit la Charline, en se servant d’une expression proverbiale dans ces contrées. Ces simples femmes ne connaissaient rien de la vie de l’étrangère. Elles ne savaient pas qu’elle attendait un homme qu’elle appelait son destin et qui pourrait bien ne pas venir, tant il s’était attaché, agrafé, rivé à la ceinture d’une autre femme, et tant il y avait d’honneur exalté dans son magnanime amour pour elle ! C’est une si cruelle chose que d’attendre, que Bonine, qui avait eu son fiancé Richard, matelot au long cours, séparé d’elle par des milliers de lieues sur les vagues, Bonine blessée et mécontente de l’air dur de la señora, en aurait été touchée de compatissance, si elle l’avait su, et le lui aurait pardonné !

Étonnées, curieuses, la mère et la fille vinrent plus d’une fois regarder, à la nuit tombante, à travers une fente de volet, ce que faisait la Mauricaude. Elles la virent qui s’était habillée, et restèrent aussi ébahies que ce fils du roi, dans les contes, qui regarda par la serrure de la chambre de Peau-d’Âne et qui la vit s’illuminant des reflets changeants de sa robe, couleur de la lune. La señora avait allumé dans la cheminée une de ces petites lampes qui ont un bec et qu’on suspend à la muraille avec un crochet, et elle lissait ses noirs bandeaux avec un petit peigne qui brillait dans sa main comme de l’or. Elle avait mis une robe singulière, comme jamais Bonine et Charline n’en avaient vu aux baigneuses de l’été et aux belles dames qui viennent prendre les eaux de la Taille au Prieuré. Cette robe était de satin chamois, avec des nœuds flottants de ruban noir. Les bras étaient nus avec trois ou quatre sortes de bracelets les uns sur les autres, mais ce qui frappa plus que le reste les deux curieuses, ce furent les pieds de la Mauricaude. Ils étaient chaussés de mules moresque d’écarlate, chaussure malagaise que la Vellini aimait à traîner en souvenance de son pays. Par la position qu’elle avait prise, renversée sur son banc d’épis vides, sa jupe était un peu soulevée, et on apercevait, par-dessus la soie du bas souple qui les couvrait, ses chevilles si fines et si rondes, emprisonnées dans les mêmes cercles, guillochés d’or, que ses poignets. Telle elle était, peignant sa tempe soucieuse, et regardant de temps en temps dans une petite glace pendue à son cou. Hélas ! ce n’était pas la coquetterie qui la faisait regarder, d’un œil si grand ouvert, au fond de ce miroir presque grossier, encadré dans un étain vulgaire. On eût dit qu’elle y regardait une autre qu’elle. Elle ne s’y souriait pas. Elle avait entre les sourcils la même nuée que le matin, les mêmes plis aux lèvres, les mêmes lourdeurs dans le regard. Sa joue de jonquille semblait peinte, tant le rouge de l’attente l’enflammait ! Malgré sa parure et ses bijoux, elle avait sa laideur boudeuse, triste, rechignée ; cette laideur de lionne qui se fronce et donne un coup de dent au serpent qui la mord au cœur. « Quel dommage qu’elle ne soit pas jolie avec de si beaux ajustements ! » dit tout bas Bonine à sa mère. Elle ignorait, la pauvre fille, qu’il y avait, en cette femme laide, une autre femme, belle entre les belles, qui allait tout à l’heure en jaillir !

Les deux pêcheuses se retirèrent du volet, ennuyées de regarder l’Espagnole immobile, à laquelle leur sens borné ne comprenait rien. D’ailleurs, la nuit était glacée. Il ne neigeait plus, mais il gelait par-dessus la neige, qui se durcissait et que les pieds crevaient avec bruit. Le ciel se montrait par places bleues, entre des nuages fendus que le vent du nord dispersait. Ils passaient tour à tour sur le croissant de la lune, qui semblait courir avec eux dans les airs, comme si, transis par ce temps d’hiver implacable, ils eussent jouté à qui courrait le mieux, dans l’espace immense, pour se réchauffer ! Dix heures sonnèrent. Dans ce pays sauvage, c’est la fin de la veillée. Quand elles sonnent, on éteint la lampe, et chacun de gagner son lit. Au timbre de plusieurs horloges qui se suivirent en retentissant, toutes les cabanes du Bas-Hamet perdirent les lueurs qui filtraient aux jointures des portes et des contrevents, et qui les bordaient de lumière. Le sommeil commença pour ces gens de peine. Seul, le volet de Vellini resta éclairé à sa fente. Qu’étaient dix heures, sinon l’aurore de la nuit pour cette habitante des grandes villes ? Elle avait les yeux toujours fixés sur le miroir d’étain. Tout à coup, ce qu’elle y vit déplissa ses sourcils et mit un suave rayon d’espoir et de joie dans ses lèvres. « Il part ! » dit-elle. Et après le silence d’un instant : « Le voilà au bout du pont ! » reprit-elle, en essuyant du revers de sa main sa tempe, où perlait une sueur légère, « Muy bien ! » reprit-elle encore, les yeux pleins des flammes du triomphe. « Ah ! il vient à moi de toute la vitesse de son cheval. Pauvre Ryno ! comme il est pâle ! Est-ce à moi qu’il pense ou bien à elle ?… » Elle fit une pause : « Où est-il maintenant ? » se demanda-t-elle ; et son regard aiguisé, avivé, entrait dans le miroir comme une sonde. « Sous le chemin qui conduite Barneville, — se répondit-elle. — Ah ! dans dix minutes il sera ici ! » s’écria-t-elle d’une voix timbrée comme un cuivre, sonné par les lèvres gonflées de la Victoire. Et elle se leva radieuse, prit au bahut un plateau de cristal d’une forme orientale, et alluma des pastilles de rose et d’ambre dont l’enivrante vapeur se répandit dans cette chaumière, qui s’en serait étonnée si elle avait respiré. Un cheval qui tournait entre la haie et la butte s’entendit sur la neige qui criait. Impétueuse, elle ouvrit la porte, et siffla entre ses doigts chargés de bagues le nom de Ryno. Il l’avait vue ; il l’avait entendue ; il avait déjà vidé les étriers et attaché à l’anneau de fer, incrusté à côté de toutes les portes normandes, son cheval en sueur, sur le dos duquel il eut soin de jeter son manteau. Il vint à elle, et l’arrachant du seuil glacé où elle se tenait les bras nus, la tête nue : « Allons ! encore une imprudence ! » dit-il, et il entra.

La porte s’était refermée, et ils s’assirent sur les gerbes vides. Ryno, qui tremblait d’une émotion sainte, — car il savait bien qu’il avait tort d’être venu nuitamment à cette entrevue, pendant le sommeil confiant de sa femme, — montrait une majesté de tristesse qui contrastait avec le feu de physionomie de la señora. Il portait contre le froid un bonnet de martre, — poétique fantaisie d’Hermangarde, — et une redingote d’un vert sombre, serrée à la taille et bordée de martre comme le bonnet. La jupe de cette redingote, ondoyant comme la fustanelle d’un Grec, tombait au genou sur ses bottes à moitié plissées, où reluisaient des éperons d’acier. Ainsi vêtu, il avait l’air de quelque mystérieux chasseur des Alpes ou d’un chevalier des temps anciens, étreint aux reins dans le tricot de sa flottante cotte de mailles. Il avait la beauté mûrie d’un homme qui touche au plus intense de sa force, de sa passion, de sa pensée, et qui monte lentement vers le midi de sa vie, dans un char de feu, comme le soleil. Vellini le parcourut tout entier d’un regard retrempé de jeunesse :

— « Le temps ment comme ton mariage, — dit-elle, — comme l’amour qui meurt et qui dit : « C’en est fait pour jamais ! » parce qu’il meurt. Tu es venu, Ryno ! Ce soir, nous n’avons pas dix ans entassés sur nos têtes. Tu es plus beau que quand je te vis pour la première fois, et l’amour mort n’empêche pas que nous ne soyons ici les mains unies, tout prêts peut-être à recommencer le passé et notre amour !

— Tais-toi ! — dit-il, — tais-toi ! » Et son œil et son geste avaient un tel empire, qu’elle se tut, la capricieuse et fière Vellini !

Mais après un silence :

— « Parle, si tu veux, — reprit-il comme un homme lassé de lutter depuis longtemps. — Dis ce que tu voudras. Il n’est que trop vrai : je suis venu. Je n’ai pu résister à ta lettre. Je n’ai pu résister à ce sentiment du passé, réveillé par toi dans mon cœur, depuis le jour de la Vigie. J’ai cherché à l’y étouffer. Je ne l’ai pu. Jamais dévot ne s’est jeté à l’autel comme je me suis jeté à Hermangarde. J’ai embrassé cette adorable femme, belle comme le jour et noble comme une fille de roi ; je l’ai embrassée comme un homme qui sombre, qui sent qu’il s’enfonce dans la mer, embrasse sa planche de salut. Dieu m’est témoin que toi, près de qui je suis maintenant, tu as été cause de plus de baisers, de plus d’étreintes, de plus de tendresses pour Hermangarde que je ne lui en donnai jamais dans l’indépendance de mon amour ! Je me disais qu’elle était assez belle, je sentais que je l’aimais assez pour engloutir dans toutes les ivresses qu’elle verse au cœur, l’inexorable sentiment du passé, cette magie à contre-sens de la vie, cet atroce mirage auquel la pensée fascinée s’en revient toujours ! Je me suis plongé dans son sein. Je me suis caché dans son âme, comme les damnés se plongent le front dans leurs mains, au fond de leur enfer, pour ne pas voir Dieu. C’est insensé, c’est inutile ! Il faut qu’ils le voient. Il faut qu’ils sentent sa main de braise sur leur cœur. De même, moi ! Le passé, ce dieu de ma vie, m’a pris à poignées les entrailles de mon être et ne les lâche plus ! Voilà pourquoi je suis venu, Vellini. J’ai ouï dire que, dans les batailles, quand les chevaux de noble race sont légèrement blessés au poitrail par les baïonnettes, un incompréhensible attrait de douleur les pousse à se précipiter plus avant sur les dards coupants où leur sang coule, et à s’enferrer jusqu’au cœur. Un mouvement pareil me pousse à toi, Vellini, depuis le jour où je t’ai revue. Tous nos souvenirs dormaient en moi sous les souffles placides et tout-puissants d’Hermangarde. Je t’ai vue. Tu as remué toutes ces couches de choses mortes qui se seraient dissoutes peu à peu dans ma mémoire, et, comme un enfant qui fait lever la peste pour toute une contrée, en remuant les boues d’un marais avec son pied, toi, avec un appel sans amour à la vie passée, tu as semé la contagion de ton âme dans mon me, et empoisonné mon bonheur !

— Je sais tout cela ! — fit-elle, tranquille. Elle avait posé sa tête sur la poitrine qui venait de rugir cette violente douleur, et après que tout ce tonnerre eut grondé et éclaté sur ses cheveux : — Je sais tout cela ! — répéta-t-elle. — C’était écrit. Nous avions partagé la vie comme une pièce d’or qu’on coupe en deux pour en emporter chacun la moitié, mais la vie n’est pas comme ce métal inerte, — ajouta-t-elle en rompant le peigne d’or qu’elle tenait à la main et dont elle envoya les deux bouts sur l’aire, comme s’ils avaient été les débris d’une baguette de coudrier. — Il faut que tôt ou tard les deux bouts se rejoignent ; il faut que les tronçons des cœurs se rapprochent, ne fût-ce que pour mourir ensemble dans une impuissante crispation ! Tu as souffert de cette nécessité fatale, parce que tu croyais que le bonheur donné par Hermangarde t’enlèverait de terre et abolirait ta mémoire. Mais encore, Ryno, rappelle-toi ! N’as-tu pas vu un jour, avec moi, dans les Cévennes, un aigle blessé qui emportait sa blessure dans le ciel et marquait de sang dans les airs le sillon tortueux de son vol ? Ryno, Ryno, voilà ton histoire ! Dans les bras d’Hermangarde, en montant au plus pur, au plus bleu de vos rêves, tu emportais les dix ans élargis de Vellini dans ta poitrine, et ni la félicité donnée par ta femme, ni l’éther, — si l’aigle que je me rappelle a pu monter jusqu’à l’éther, — ne devaient guérir, toi, ta blessure, ni lui la sienne ! Ah ! Ryno, c’est en vain que tu ps combattu… Je sais que tu as combattu, — reprit-elle avec un accent de mystère dans le regard et dans la voix, — mon miroir me l’a dit ; je l’ai vu. — Et elle lui montra la petite glace d’étain, pendue à son collier de corail. C’était une glace enchantée, un talisman que la Bohémienne du porche de l’église de Malaga avait donné à sa mère, en reconnaissance de son aumône. — Tu as combattu contre moi, contre toi, contre le sort, contre le sang ! La glace s’est longtemps voilée. Tout y oscillait. Tout y était tourbillon, obscurité, fumées. Mais enfin elle s’est éclaircie. Ce soir, je t’y ai vu, sortant de la grande porte de ton manoir de Carteret, et venant à moi comme si tu avais eu les deux ailes d’un archange aux épaules, et ton cheval, deux ailes d’hippogriffe ! »

Il sourit en entendant ces folles paroles, mais il la connaissait. Si elle était folle, elle était sincère, et la sincérité, c’est la force de Dieu, confiée un instant à des mains humaines. Tout en souriant d’incrédulité, mais d’incrédulité émue, il se pencha pour regarder dans cette glace qu’elle lui tendait, du bout de ses cinq doigts effilés. Il n’y vit rien que la lueur opaque et verdâtre du métal, mais en se penchant, sa joue toucha la joue veloutée de la Malagaise. Ah ! cette chair connaissait cette chair ! Le corps, comme l’âme, a ses ressouvenances. Si les lettres tracées avec du sang et figées sur un froid papier étaient entrées chaudes par les yeux de Ryno pour tomber tièdes sur son cœur, ici, le sang n’était plus séché. Il coulait, il circulait, carmin brûlant, derrière sa cloison transparente. Ce choc électrique de deux joues, ce fut l’étincelle à la poudre !

— « Ah ! je sais bien, — reprit Ryno qui se débattait, — je sais bien que j’aurai des remords demain, que j’emporterai tout à l’heure de tes côtés le morne dégoût de moi-même, mais pourquoi es-tu Vellini ?… » — Et déjà il la regardait, il se perdait dans ces yeux agrandis, dont l’iris, dilaté parla passion rallumée, semblait avoir envahi, absorbé la cornée bleuâtre, — comme un feu violent qui lécherait le lait d’une coupe pleine et en montrerait le fond calciné et noirci.

— « Ce n’est pas moi, Ryno ; c’est le sort, c’est le sang ! » reprit-elle lentement, obstinée, aveugle, et avec des intonations si pleines de sa belle voix de contralto, qu’elle réapparut à Ryno — comme aux premiers jours de leur jeunesse — une créature mystérieuse, surnaturelle, ayant de l’ombre dans la voix comme elle en avait dans le regard et sur la lèvre ; provocante par ces ombres mêmes, agaçante comme l’Androgyne d’une volupté qui n’a pas de nom.

On l’a vu déjà, c’était là une de ses toutes-puissances, et Ryno y avait toujours succombé. D’ailleurs, il espérait sans doute, tout en cédant à cet attrait irrésistible qui la vengeait de sa laideur, qu’en s’y livrant sans nulle réserve, il parviendrait à le faire mourir. Le malheureux ! il se disait que tout cela n’était qu’illusions décevantes de perspective, sensations du passé, avivées par la distance, feux follets d’égarants souvenirs… Et il la pressait sur son cœur avec une véritable furie, croyant ne tenir qu’un spectre, croyant qu’à force de l’étreindre ce spectre s’évanouirait dans ses bras, et que le charme dont il était victime serait enfin… enfin rompu ! Ainsi, ses transports s’accroissaient du désir de les épuiser. À ses propres yeux, il était le Spartiate et l’Ilote. L’Ilote s’enivrait pour dégoûter le Spartiate d’une telle ivresse ; mais, cruauté du sort ! au sein de ces bonheurs maudits, le charme ne se rompait pas. Le fantôme était une réalité vivante qui résistait à la fureur de l’étreinte, et qui y répondait, en la rendant, avec d’inextinguibles pâmoisons. L’ivresse croissait, mais la satiété ne se dressait pas du fond de l’ivresse, et l’Ilote ne dégoûtait pas le Spartiate. En vain, à chaque baiser, à chaque morsure, il s’attendait à voir tomber morts ses désirs, le long de ses veines dégonflées ; son front froidir ; sa poitrine s’apaiser ; mais le Sort — comme disait la superstitieuse Vellini — trompait amèrement son espérance. Plus il se plongeait dans le lac enchanté des caresses d’autrefois, plus il descendait dans cette mer de douloureuses délices, moins il en touchait le fond, — ce fond de sable auquel il aspirait comme à la fin de cette coupable volupté ! Il ressemblait au prêtre égyptien qui voulait voir le néant de l’Isis, longtemps adorée, et qui lui déchirait, d’une main forcenée, ses voiles de lin et ses bandelettes. Hélas ! à chaque bandelette rompue, il trouvait un voile miraculeux, et sous chaque voile déchiré qui tombait, il reparaissait une bandelette ; et la déesse, toujours invisible, défiait et écrasait l’impie de sa mystérieuse divinité.

Veilini, du reste, apprenait au sein de ces désordres combien l’image d’Hermangarde était profondément gravée dans l’âme de Marigny ; car c’était Hermangarde qui se retrouvait au fond de cette expiatrice horreur que Ryno montrait, dans ces plaisirs qu’il voulait tarir pour que jamais il n’y en eût plus pour lui de pareils ! Seulement, ses remords, qui ne diminuaient pas son délire, ce sacrifice d’une fidélité qu’il regrettait tout en la perdant, devaient attacher au front de l’Espagnole la couronne de l’orgueil triomphant par-dessus l’autre couronne des désirs heureux. Il n’en était rien néanmoins. Une autre femme que Vellini aurait exprimé, comme un citron piquant, tous les sucs de la vanité satisfaite dans cette coupe où la Volupté leur versait la poussière d’émeraude de ses plus brûlantes cantharides. Mais elle, cette fille d’un jet si franc, ne se repliait pas dans son orgueil vers Hermangarde, et ne se repaissait point, dans sa pensée, des humiliations de sa rivale. L’entraînement de Ryno, elle ne s’en parait point avec le faste de la victoire. Elle l’expliquait par les superstitions de toute sa vie, comme le sauvage explique l’univers par le Manitou qu’il emporte roulé dans son pagne. Elle croyait au philtre qu’ils avaient bu dans les veines l’un de l’autre, comme si on avait besoin d’un philtre pour expliquer les anciens abandons revenus, les vieux enivrements retrouvés ; comme si le souvenir de tous ces fruits, mangés dans la jeunesse, n’était pas assez pour tenter les lèvres assoiffées, malgré les meurtrissures du temps !

Mais si peu orgueilleuse qu’elle fût, elle savourait les transports de Ryno avec des dilatations infinies, et elle eût voulu les garder comme un trésor perdu qu’on retrouve. — « Ah ! — lui disait-elle, — mon Rynetto, pourquoi donc as-tu l’air si triste en me regardant à présent ? Ce n’est pas ta faute si tu es là. Ce n’est pas la mienne. Mais, dis ! n’y as-tu pas été heureux ?… Ah ! vois-tu ? ce bonheur reviendra sans cesse ; tu le retrouveras ici toujours. Le plus difficile est fait maintenant : c’était le premier pas vers moi qui t’attendais dans des anxiétés cruelles. Est-ce que je ne t’ai pas réappris le chemin qui conduit à moi ? Ne te révolte pas, — ajouta-t-elle, car il fit un mouvement à cette parole comme un cheval qui se cabrerait devant une barrière et refuserait de la franchir ; — ne te révolte pas, cariño ! — Et elle lui jeta un de ces regards qui contiendraient un lion. — Ne crois pas que je m’enivre de ma puissance ! Si j’ai fait quelquefois des rêves, je les ai toujours brisés sur mon cœur. Tiens ! — ajouta-t-elle en baissant sa voix pleine, — veux-tu que je te conte le rêve détruit de ces derniers jours, pauvre chose précieuse que j’ai écrasée comme j’écrasais, toute petite, entre deux cailloux, les perles que ma folle et bien-aimée mère détachait de ses oreilles pour me les donner ? »

Et il la laissa dire, dans cette longue contemplation muette dont elle le frappait toujours. Naturelle et bizarre tout ensemble ; enfant, femme, animal, Chimère, un composé de tant de choses divinement pétries ; une statuette humaine, faite — comme la foudre des Anciens — de trois rayons, tordus par la main de Dieu !

Le feu s’éteignit dans l’âtre. La flamme de la lampe s’en allait, maigrissant, contre le mur. La chaumière trempait toute dans l’ombre. Il n’y avait plus d’éclairé par les charbons du foyer et la flamme vacillante, que le groupe qu’ils formaient sur les gerbes. Groupe difficile à saisir dans l’ensemble de son contour, sous ces lueurs errantes, coupées d’obscurités, lignes brisées qu’on ne suivait pas d’un seul regard. Ce n’étaient plus les chastes poses de l’Amour conjugal, que le séraphique Swedenborg a appelé le roi des Amours, et qu’il a symbolisé ans les cygnes, les oiseaux de Paradis et les tourterelles. C’étaient des attitudes lassées, déchevelées ; des reploiements de corps alourdis. Vellini, dont le pied crispé dans quelque pâmoison avait rejeté une de ses mules moresques, était plus que jamais, avec son miroir constellé, la sorcière au pied nu, qui vient de faire son charme, comme l’avait dit le vieux Prosny au commencement de cette histoire. Dans le désordre de la robe, étalée là, relevée ici, l’autre pied se retrouvait un peu plus loin sur les gerbes, chaussé de sa pantoufle écarlate, et l’autre pantoufle avait roulé presque au bord du brasier dans la cendre, brillant là, vide et solitaire, comme le soulier de verre perdu jadis par Cendrillon.

— « Écoute donc mon rêve, — reprit-elle après un silence. — Tu as vu ce bâtiment Espagnol qui est encore sur la plage et qui va mettre à la voile dans quelques jours. J’ai parlé au capitaine, aux matelots. Ils me connaissent tous. Ils sont de Malaga et ils y retournent. Ils m’ont proposé bien des fois de m’emmener avec eux au pays. Ils ne savent pas, Ryno, que je tiens par des racines à cette terre que tu foules, que je suis ton ombre sur cette terre, que la Vellini a la chaîne d’un homme autour du cou. Ils l’ignorent, mais moi, je le sais… et je me disais que puisque tu dois me revenir comme je te suis revenue, puisque ton mariage est la noble imposture d’un cœur épris, mais qui se trompe encore une fois, nous pourrions bien partir ensemble et nous en aller de ce pays glacé, où les femmes ne croient pas aux sortilèges d’amour mais à la puissance de leur beauté toujours trahie, pour vivre, libres et unis, comme nous avons vécu autrefois. Ah ! quel bonheur alors ! quelle jeunesse ressuscitée ! La présence de Ryno sur mes yeux, le soleil de Malaga sur mes bras, ce soleil qui m’a doré la peau toute petite, et me l’a faite comme tu la vois ! Ah ! cariño, voilà l’idée qui m’est venue et que j’ai caressée dans mon sein comme un oiseau qu’il faut tuer ! Car je me disais que c’était fou, — ajoutait-elle, s’apercevant qu’il avait tressailli sous sa parole, comme si elle l’avait galvanisé, — je me répétais, pour m’apaiser, que tu ne voudrais jamais quitter Hermangarde ; que tu ne consentirais jamais à lui briser le cœur… et alors, moi… je brisais mon rêve sur le mien. »

Éloquence singulière, farouche et tendre, hypocrite et vraie, dont les mots pressés sur ses lèvres, comme les gouttes d’un orageux fluide, pénétraient Marigny et se coulaient, dans son être ému, par torrents.

— « Mais si nous ne partons pas, — reprit-elle, incertaine, n’osant croire que le lazo invisible qu’elle lui jetait autour du cœur y fût bien noué, — si le brick Malagais va laisser la Vellini sur ce rivage, dis-moi au moins, Ryno, que nous pourrons toujours nous y rejoindre et nous y revoir, de temps en temps, pour quelques heures, comme nous l’avons fait aujourd’hui. Ah ! cela, Ryno, n’est pas un rêve ! En est-ce un ? — fit-elle avec des modulations d’amour soumis dans la voix, douces comme les sons renflés d’une flûte. — et faut-il encore le briser ? Va ! ta Vellini n’est point méchante. Elle ne veut point t’arracher l’amour d’Hermangarde. Elle ne veut que toi, par moments, toi ici, dans l’obscurité, sans qu’aucun être vivant le sache, ni Hermangarde, ni le monde, ni personne ! Que ta femme, Ryno, puisqu’elle est ta femme, ait ton amour et garde son bonheur, mais moi, que je t’aie ! que le passé revienne se poser entre nous, chaque nuit ou chaque jour, pour une heure ! Cela sera assez pour Vellini. Eh bien, tu prendras toutes les précautions de la tendresse. Tu surveilleras la confiante sécurité de ta femme ; moi-même, je deviendrai prudente. Oui ! moi, Ryno, ton impétueuse Vellini ! Rien ne me coûtera. Je changerai mon caractère. Ah ! je voudrais bien qu’il me résistât ! Nous nous cacherons. Pour la première fois de sa vie, Vellini se cachera, dût-elle en étouffer ! Elle se cachera comme si elle avait peur. Elle deviendra lâche pour sauver le bonheur d’Hermangarde. On est si bien sur cette côte écartée ! J’en sais tous les coins depuis que je la parcours. L’hiver est dur, ta femme est délicate. Elle ne peut plus t’accompagner dans tes promenades. Tu pourras donc sans danger y rencontrer Vellini. La fille du Toréador — reprit-elle d’un accent plus haut et avec une fierté sauvage qui lui fit secouer ses bras au-dessus de sa tête — a les muscles de son père le toréador et peut défier les éléments ! Il n’y a point une dune, pas une anse, pas une grotte des falaises que je ne connaisse à présent, et où je ne puisse t’attendre, quand tu m’auras dit que tu y viendras. Peut-être — ajouta-t-elle avec rêverie — les femmes des contrebandiers sont-elles venues souvent aux mêmes lieux attendre ceux qu’elles aimaient et qui voguaient sur la mer. Je ferai voir à ces rochers une autre femme aussi intrépide, aussi patiente… Pendant qu’Hermangarde dormira en t’attendant sur la soie, moi, qui t’attendrai comme elle, je ne dormirai pas sur mon écueil. »

Elle s’arrêta. Ryno l’admirait, le visage tourné vers elle, esclavé par son charme qui eût fait croire à la magie. Il la regardait et l’écoutait, source de vie qui rejaillissait tout à coup quand on la croyait engloutie, et qui recommençait, flots et écumes, ses bouillonnements éternels. Il buvait au son de sa voix et aux regards de ses yeux. Il s’y désaltérait de cette longue soif le l’absence qu’il avait trompée avec Hermangarde, comme on trompe sa soif, quand on n’a pas de breuvage, avec la chair fondante d’un fruit délicieux. Bientôt, comme une ramure qui tombe sur une source, les ténèbres tombèrent entre eux. La lampe s’était éteinte. Le vent du nord siffla sur la chaumière, et le cheval, attaché à la porte, hennit et fit un écart de terreur qui sembla ébranler le mur.

— « Qu’a mon cheval ? — dit Ryno, troublé comme une mauvaise conscience ; et ils se levèrent de leur divan agreste, dans la nuit profonde.

— Ce sont les Bas-Hamet qui se lèvent, — dit Vellini. — Ils nous auront entendus à travers le mur, ou peut-être le père va-t-il, cette nuit, pêcher au lançon. »

Ils restèrent quelque temps encore dans l’obscurité. Elle chercha à rallumer la lampe, mais n’y parvenant pas, elle prit une poignée de pailles sèches aux gerbes et la jeta sur les charbons du foyer. La flamme se dressa tout à coup, et, alimentée par le bois de fagot qu’ils y poussèrent, fit rayonner dans tous les coins de la chaumière sa vive clarté.

Marigny continuait d’écouter le faible bruit qu’ils avaient entendu et qui avait effrayé son cheval. Ils allèrent tous les deux à la porte, l’ouvrirent et regardèrent, du seuil. Ils ne virent personne. Le bruit ne s’était pas renouvelé. Le cheval avait encore l’oreille frémissante et l’œil inquiet, et cependant tout était calme, silencieux, solitaire. La lune qui s’enveloppait dans des linceuls de nuages, retirait ses lueurs blafardes et mourantes. La gelée faisait étinceler les neiges tombées. Tout était blanc dans l’étendue, excepté le bouquet de houx pendu au bâton de la butte, dont les feuilles luisantes et foncées n’avaient pas gardé les glissants flocons. La chaumine des Bas-Hamet était plongée dans une paix infinie. Le sommeil l’avait visitée ; et à travers ses murs peu épais et ses portes mal jointes, on discernait, dans le vaste silence de la nuit, jusqu’aux respirations de ceux qui s’y étaient endormis.

Ils revinrent s’asseoir sur les gerbes. Ryno, qui n’avait encore vu que Vellini, depuis qu’il était avec elle, jeta un coup d’œil sur cette espèce de grange qui était alors tout l’appartement de cette fille du luxe et des villes.

— « C’est donc ici que tu demeures ? — fit-il, étonné de la nudité pauvre des choses qu’il avait autour de lui.

— C’est ici ! — répondit-elle avec fierté. — Tu vois, Rynetto, j’ai déjà commencé la vie des femmes de ce rivage. Je me suis déjà endurcie. La señora de la rue de Provence, l’Espagnole qui ruinait Cérisy n’est plus. Quand je te dis que tu me trouveras partout sur cette côte, la nuit, le jour, à toute heure, t’y attendant quand tu m’auras dit de t’attendre, je ne me vante pas, Ryno ; je l’ai déjà fait bien des fois depuis le jour de la Vigie. J’ai passé bien des heures à l’air du temps, assise ou errante dans les grèves, t’attendant toujours ; mais tu n’es pas venu.

« À présent, ce sera moins dur, — ajouta-t-elle, — car tu viendras, n’est-ce pas, cariño ? » Et elle lui en arracha la promesse. Il était attendri de cette rude vie qu’elle menait pour lui, sur ce rivage d’un froid si mortel aux délicatesses d’une fille du Midi. Et surtout, il était touché, jusqu’au fond de l’âme, de cette noblesse de cœur qui ne se démentait pas et qu’elle avait toujours en parlant d’Hermangarde. Il se répétait qu’après tout, c’était du bonheur de cette adorable Hermangarde qu’il s’agissait, et qu’il était encore possible de le sauver !

D’inexprimables langueurs les reprirent sur ces gerbes où ils s’étaient replacés. Ah ! qui ne connaît pas, après les convulsions du bonheur nerveux des caresses, cette détente de tous les organes, cette lassitude brûlante, engourdie, qui a aussi sa volupté ?… On dirait le sommeil de l’opium, se coulant entre nous, membre par membre, et faisant sommeiller le corps avant que la pensée ait clos sa mystérieuse paupière. Ils l’éprouvèrent alors. Ils se bercèrent dans ce dormir, les yeux ouverts ; dans ce somnambulisme transparent des sens, apaisés de jouissances ! S’ils se suspendaient encore l’un à l’autre, c’était d’une caresse pleine de lenteur, mourante, inachevée, une de ces caresses où la rêverie tient plus de place que les hâtes frémissantes du désir. Jamais le souvenir de l’amour n’avait plus ressemblé à l’amour même. Jamais ils n’avaient mieux compris, ces deux êtres, que la mémoire des temps écoulés, cœur contre cœur, avait repoussé, cœur contre cœur ; que de toutes les réalités de l’existence, la plus puissante, c’est la chimère du passé !

Minuit qui sonna au clocher de Barneville, et la grossière horloge à poulie « qui jura que le fait était vrai[16] », les tira de leur contemplation rêveuse. Ryno se leva. « Il faut partir, — dit-il avec regret, — il faut retourner au manoir. » C’était ainsi qu’il la quittait, rue de Provence. Et ce soir, comme dans ce temps-là, il lui dit adieu en espagnol, dans cette langue qu’elle lui avait apprise et qu’il n’avait jamais parlée qu’avec elle, car il eût craint, sans doute, l’impression de ces mots, vidés, comme la coupe du roi de Thulé, de l’amour dont ils s’étaient remplis pour lui, et sonnant, comme une ironie de son bonheur, sur des lèvres indifférentes.

Il monta à cheval devant elle. « Je serai ton page, — lui dit-elle avec sa grâce osée, sa grâce de jeune garçon mutin et hardi ; — laisse-moi te tenir l’étrier ! » et elle le lui tint. Il la laissa faire comme une mère, ivre de maternité, laisse faire son souverain d’enfant qu’elle admire. De son cheval, il l’embrassa sur la tête, comme s’il y déposait sa pensée. Puis il partit, et elle le regardant du seuil, il eut bientôt tourné la haie qui était en face de la hutte.

C’était une nuit d’hiver rigoureuse, d’un calme morne, d’un silence profond. L’air était fin et le vent piquait. Levée de bonne heure, la lune se couchait de bonne heure. Les premières ombres de son déclin, qui s’en allaient croissant, commençaient à traîner sur les neiges tombées dont elles ne pouvaient amortir le mat éclat. La mer, à la gauche de Ryno, n’élevait pas, comme à l’ordinaire, sa grande voix vague et monotone. Et quoique le froid ne soit jamais, dans nos contrées, assez intense pour saisir la mer, on eût dit pourtant ce soir-là, à son silence, que les glaces l’avaient emprisonnée. Cette nature attristée et muette ; ces steppes de grèves auxquels la neige donnait un caractère qui n’est pas le caractère habituel de ce pays ; le froid, cette chasteté des airs ; tout précipita Ryno du monde de sensations dans lequel il venait de vivre auprès de Vellini, et le replaça cruellement en face de lui-même. Il était maîtrisé par tous ces aspects. Il sentait jusque dans son cœur la main de glace de la Nature. Parti du Bas-Hamet le front ardent, les artères palpitantes, l’âme embrasée, il s’éteignait peu à peu en s’avançant sur ces grèves neigeuses, vers la demeure où dormait Hermangarde trahie. Oui ! il s’éteignait sous le souffle de ce vent du nord, moins âpre que sa pensée, — comme une de ces torches élevées parfois par le douanier au sommet des dunes, pour avertir les navigateurs en détresse. Son cheval, qui marchait d’un trot allongé, troublait seul le silence nocturne par les hennissements du retour. Ces hennissements rappelaient à Ryno celui que le noble animal avait poussé à la porte de la cabane, et ramenaient dans son esprit une pensée qui l’avait traversé comme une flèche, et qu’il avait chassée comme la vision de l’impossible… Il la chassait encore, cette folle pensée, mais il en blêmissait tout en la chassant. Du train qu’il allait sur la lisière de de la grève, il arriva bientôt au bras de mer et au Petit-Pont. Un homme le passait. Il s’arrêta court au milieu de la planche étroite, la main sur la gaule qui servait de parapet, en entendant les pas du cheval qui entrait dans l’eau.

— « Tiens ! c’est M. de Marigny, et bien attardé ! » dit une voix étonnée.

Marigny reconnut le pêcheur Capelin qui s’en revenait de la falaise.

— « Oui, c’est moi, — répondit-il, ne voulant pas avoir l’air de se cacher. — Avez-vous fait une bonne pêche, mon brave Capelin ?

— Nenny ! — repartit le pêcheur. — J’nons vu brin d’crabes. La mer n’y est pas, ni le vent non plus. Mauvais temps pour les pauvres gens, monsieur de Marigny ! La Caroline a rôdaillé toute la nuit sous les dunes. J’l’ai vue deux fois du côté de votre manoir.

— Je ne l’ai pas rencontrée, » dit Ryno d’un ton moitié incrédule et moitié sérieux ; car il trouvait inutile de blesser ces simples gens dans leurs illusions ou dans leurs croyances. Et il remit son cheval au trot.

Il arriva bientôt à la porte du manoir de madame de Flers. Il descendit pour ouvrir la grande porte rouge. Mais quel ne fut pas son étonnement, quand, en la poussant, il sentit qu’elle était ouverte et qu’elle tournait sans résistance sur son gond rouillé. Il apaisa avec un mot les hurlements des chiens qui le reconnurent, et il entra par le perron et la porte vitrée, qu’on ne fermait jamais, après avoir conduit son cheval à l’écurie et l’avoir lui-même débridé.

Le mot de Capelin sur la Caroline lui revenait à la pensée. Est-ce que les certitudes de l’homme ne se font pas avec des riens ?… Il alluma un flambeau dans la salle à manger ; et, réellement, il était plus pâle que les vieux portraits qui le regardaient du fond de leurs cadres, avec des yeux qui lui firent baisser les siens. En proie à des pensées inexprimables, à des soupçons plus forts que sa raison, il pénétra sur la pointe du pied dans la chambre de femme, afin de savoir si elle était endormie comme il l’avait laissée et si son sommeil n’avait pas été troublé.

Quand il était parti, elle dormait dans le lit nuptial, sous le mol abri de ses couvertures, le visage pâli, mais calmé, ombragé de ses longues paupières. Quand il revint, il la trouva désordonnément vêtue, la pelisse aux épaules, évanouie au bord de la couche, les mains dégantées, bleuies par le froid, et les pieds ayant encore autour de leurs bottines à moitié lacées, des plaques de neige qui croulaient en eau sur le tapis. Alors il comprit tout… et le hennissement du cheval au Bas-Hamet, et la porte du manoir ouverte, et la blanche Caroline errante sous les dunes, dont lui avait parlé Capelin.

XIV

DÉNOUEMENT POUR L’UNE


C’était un être fort que Ryno de Marigny. Ses passions étaient grandes et le secouaient à tout faire craquer dans sa robuste nature, comme le vent fait tout craquer dans la ramure d’un chêne, mais son esprit les dominait. Il avait un de ces tempéraments mélangés de sang froid et de sang brûlant, privilège de naissance des grands joueurs et des hommes politiques : terrible duplicité qu’on expie ; car la Nature semble jalouse des dons qu’elle accorde à ses favoris. — Dans les transes de l’émotion qui le foudroyait, Marigny était encore capable de réflexion et de calcul. Quand il vit sa femme évanouie, certes ! il ressentit une atroce douleur. Il embrassait, d’une seule vue, l’effroyable série de tortures qu’elle avait traversées depuis dix heures du soir, pour revenir là, — à ce lit quitté dans l’angoisse et retrouvé dans l’agonie. Et pourtant, en présence de cette malheureuse, asphyxiée de froid, brisée par sa chute sur le bord de sa couche, il s’arrêta un moment et se demanda ce qu’il allait faire. Sonnerait-il, et se sauverait-il dans son appartement comme si c’eût été Hermangarde elle-même qui eût sonné avant de s’évanouir ? Laisserait-il seule la femme de chambre, étonnée de voir sa maîtresse habillée à cette heure, les pieds trempés de neige, le front glacé ? Et s’il se chargeait de rappeler lui-même Hermangarde à la vie, s’exposerait-il à la scène qui allait jaillir de cet affreux tête-à-tête ?… De quelque côté qu’il se retournât, la situation lui répondait toujours par le même mot : tragédie domestique, destinée perdue ! Le bonheur d’Hermangarde était irrévocablement détruit. Menacé depuis quelque temps par tout un ensemble de circonstances, ce bonheur dont il se préoccupait, il n’y avait qu’un instant, chez Vellini, il était impossible de le sauver. Alors il pensa à sa femme, à la personne même de sa femme, si c’était fait de son bonheur.

Il se mit à genoux devant elle, et lui arracha ses bottines imbibées de neige et ses bas humides. Il réchauffa ses pieds de son haleine. Ainsi qu’une mère déshabille un enfant qui dort, il lui ôta sa pelisse et sa robe ; puis, écartant les couvertures et soulevant ce corps immobile qu’il n’avait vu jamais inanimé dans ses bras, il la coucha, et lui répandit sur les tempes de ces eaux pénétrantes et fortes qui dardent au cerveau engourdi la sensation de l’existence. Tout cela fut long, mais ce fut inutile. Hermangarde restait sans mouvement. La vie était suspendue en elle à une profondeur qui commença d’effrayer Ryno. Il était penché sur elle, étudiant à sa poitrine, à son front, à ses bras, toutes les pulsations de son être. Spectacle étrange que cet homme, dans cette chambre solitaire, au fond d’un château plein de domestiques endormis, qui veillait, botté, éperonné, et dans des anxiétés terribles, au bord du lit d’une femme évanouie ! Il attendit encore quelque temps avec des spasmes d’impatience, mais voyant que cette léthargie d’Hermangarde résistait à ses soins et à ses efforts, il eut l’idée d’appeler du secours. Seulement il entra dans son appartement pour rejeter ses bottes, accusatrices d’une course nocturne. Ses nerfs étaient si ébranlés, il était sous l’empire de si funèbres sensations, qu’en marchant jusque-là le bruit de ses éperons sur les parquets le faisait, malgré lui, tressaillir ! Il avait les yeux pleins de la tête pâle de sa femme, qui lui rappelait une autre pâleur, étendue par lui sur un autre visage, — celui de madame de Mendoze, oubliée dans les caresses de Vellini, mais dont le fantôme, évoqué par une imagination vengeresse, lui disait, le doigt tendu vers Hermangarde : « Hier, tu en as tué une ; demain, feras-tu mourir l’autre ?… » Et il frémissait. En revêtant sa robe de chambre, il lui sembla qu’il mettait un mensonge par dessus ses remords. Ne fallait-il pas se préparer à une hypocrite comédie pour tromper l’œil espionnant des valets ? Il rentra donc dans la chambre de sa femme et sonna. Il ordonna qu’on allât chercher le médecin de Barneville. Le délire venait de s’emparer d’Hermangarde, et ce délire, dès les premiers mots, prit un tel caractère, que le malheureux Marigny fut obligé de chasser la femme de chambre, venue au coup de sonnette, pour qu’elle n’en entendît pas les révélations. Il voulait qu’elles mourussent en lui seul. Il voulait être le seul témoin de ces transports effrayants et de ces cris involontaires, sortis, comme des feux d’un souterrain, du silence de cette femme qui, d’ordinaire, concentrait tout dans les pures et fières profondeurs de son âme. Inintelligibles pour elle, mais clairs pour lui, ils montraient sous un jour accablant et cruel ce qu’il n’avait jusque-là qu’entrevu… « Ah ! — disait-elle, les joues pourprées, les yeux rouverts, mais égarés, et de cette voix entrecoupée, séchée par la fièvre, brève et rauque ; cette voix qui fait devenir les ongles bleus de terreur, quand elle vient d’une personne aimée, — Ryno ! Ryno ! c’est toujours la femme rouge… la femme de la Vigie ! Dieu ! Elle ! Toujours ! Chasse-la, Ryno, chasse-la ! Ne la prends pas comme cela dans tes bras, car c’est moi que tu tuerais… Chasse-la ! Je ne la connais pas, cette horrible femme… Comme elle me regardait à travers le brouillard ! son regard brûlait le brouillard et mon cœur… Ah ! mon Dieu ! » Et après un silence d’épouvante, elle reprenait avec plus d’épouvante encore : « Eh quoi ! elle ne s’en ira pas, cette femme ?… Elle est là, maintenant, assise sur de la paille… avec mon mari… avec Ryno. Là ! — criait-elle, — là ! » Et son doigt aveugle, comme son regard aveugle, malgré la dilatation de ses prunelles, indiquaient un point de la chambre. Elle se dressait sur son séant, les cheveux défaits : « Mais je ne veux pas qu’elle t’embrasse ainsi devant moi, Ryno ! Chasse-la !… Il ne la chasse pas ! — reprenait-elle en se tordant les mains avec angoisse. — Oh ! c’est lui qui l’embrasse maintenant. Ah ! malheureuse Hermangarde, regarde par le trou du volet, regarde ! regarde ! » Et elle retombait pantelante sur son lit. Ryno, déchiré, souffrait d’une inconsolable pitié. Les larmes le gagnaient comme un enfant. « Ah ! ne pleure pas, — disait-elle, comme si elle avait vu ses larmes par une intuition supérieure à la raison et aux sens ; — ne pleure pas ! Est-ce que tu pleures parce que je te dis de la chasser ? Garde-la dans tes bras si tu l’aimes, mais bouche le trou de ce volet… que je ne vous voie plus et que je m’en aille ! que je m’en aille… J’ai eu bien froid en venant, mon pauvre Ryno, » reprenait-elle du ton d’une chose simplement racontée. Et elle se prenait à grelotter. Ses dents claquaient. Ryno souffrait de telles angoisses, qu’il aurait désiré que le délire le prît aussi et frappât de mort sa raison. « Ah ! si ma grand’mère le savait ! — ajoutait-elle rêveusement avec une atroce innocence de cruauté. — Mais n’aie pas peur, Ryno, je ne le dirai pas… Il ne faut pas le lui dire, n’est-ce pas, mon amour ? C’est si facile de mourir sans parler !… « Et elle se taisait alors pour prouver qu’elle pouvait se taire, mais c’était Ryno qui mourait. Oui ! il mourait puni, châtié, supplicié par ce délire dans lequel sa conscience épouvantée entendait comme la voix de Dieu.

Hermangarde resta toute une longue et horrible journée dans ce paroxysme violent. Le médecin craignit quelque temps une congestion mortelle. Mais des accidents d’une autre nature vinrent dégager le cerveau. Ryno, qui ne l’avait pas quittée un instant, épiait le moment où elle recouvrerait la connaissance. Quand elle lui revint, ce fut vers le minuit du lendemain, — à l’heure où, la veille, elle l’avait probablement perdue. Ses yeux, qui s’étaient fermés dans un lourd accablement, se rouvrirent doucement avec leur intelligent rayon. « Où suis-je ? » fit-elle d’une voix faible. Mais elle s’arrêta, — se souvint, — et regardant son mari qui lui avait pris la main, elle la retira, comme si un serpent l’eût piquée. Mouvement de rancune instinctive et jalouse, qu’elle corrigea en la lui rendant. Hélas ! il ne dit rien de ce mouvement qu’il avait compris. Il avait seulement baissé les yeux. Quand il les releva, il la vit qui le regardait avec deux gros sillons de larmes silencieuses… Ce fut tout, et tout pour jamais ! En reprenant sa raison, cette femme, d’une trempe trop divine pour cette terre de perdition, avait repris la virginale nature qui mettait la main sur le mystère de son âme, comme la pudeur surprise la met sur le mystère de son corps. Jusque-là, elle n’avait eu que des soupçons qui la dévoraient. À présent (son délire avait appris à Ryno), elle avait une certitude morne comme le malheur accompli. Elle allait recommencer de vivre sans se plaindre, les lèvres fermées par un sourire résigné, et une épée enfoncée jusqu’à la garde dans le sein, comme la Mater dolorosa du Stabat.

Pour une âme élevée, comme l’était Ryno, cette magnanimité du silence, cette grandeur de réserve touchante fut un genre de torture, inexorable, méritée, et qui devait durer longtemps. Pourquoi cesserait-il, en effet ? Les torts qu’il avait étaient irréparables. Hermangarde pouvait les pardonner ; mais il connaissait cette âme aux sentiments reployés et qui ne rendait rien de ce qui y entrait, comme la tombe. En pardonnant, elle se souviendrait. Elle n’oublierait pas. Or, si le pardon n’est pas l’oubli, il n’honore que celui qui pardonne ; mais c’est une humiliation qui s’ajoute, comme l’assaisonnement d’un poison, à la douleur du repentir. Ah ! l’avenir de ce mariage était bien brisé ! Il le fut deux fois. Hermangarde ne put résister aux fatigues morales et physiques de la terrible nuit où elle était allée secrètement au Bas-Hamet. Elle accoucha, avant terme, d’un enfant mort, et elle ne lui survécut que par le miracle de jeunesse et de force qui était en elle. « Ah ! pourquoi — pensa-t-elle alors — n’ai-je pas imité ma mère, morte en me donnant la naissance ? Cela n’eût-il pas mieux valu pour mon pauvre enfant et pour moi ? » Ce qui augmentait encore sa peine, c’était une pensée qu’elle ne disait pas. En pleurant son enfant perdu, elle pleurait toutes ses espérances maternelles. Elle savait qu’elle n’aurait jamais plus d’autre enfant… Plus digne de s’appeler du nom d’Hermine que sa grand’mère, madame de Flers, elle sentait bien qu’une seule tache avait fait mourir dans sa personne, non la femme qui aimait Ryno, mais celle qu’il avait épousée… Pendant les trois semaines qu’elle garda le lit, elle adressa mentalement tous les jours à cette petite statue de la Vierge, sa relique de jeune fille, que l’Amour conjugal n’avait point exilée de ses rideaux, un de ces vœux qu’on aurait pu croire téméraire, si on n’eût pensé qu’à sa jeunesse. Elle attendait impatiemment l’heure où, dans de tristes relevailles, elle irait le renouveler à l’hôtel bleu de mer de cette Étoile du matelot, qui est aussi la consolation des femmes malheureuses, dans la pauvre église de Carteret.

Ce moment arriva enfin. Ryno, qui ne l’avait pas quittée une seule fois et qui avait reçu dans la poitrine le contre-coup de toutes ses douleurs, avait prolongé, le plus possible, toutes les précautions de la convalescence. Il n’avait as voulu qu’elle sortît trop tôt. Doux avec elle, comme elle était douce avec lui ; se surprenant parfois à être tendres, mais tristes tous deux, comme si tous deux ils avaient eu la conscience de l’irréparable, ils eussent offert à l’observateur un touchant problème de sentiment, mais insoluble. Tout le temps qu’elle avait été malade, Ryno l’avait soignée avec un dévouement sous lequel battait le désir d’une réparation impossible. Le dictame qui guérit tout, il ne l’avait plus. Lui, cet homme taillé pour les succès extérieurs, ce satrape de salon, d’un esprit si retentissant quand il en sonnait les fanfares, avait eu la coquetterie des soins imperceptibles, des mille grâces voilées de chambre à coucher qu’ont les femmes, quand elles soignent ceux qu’elles aiment. Le jour où elle parla d’aller à l’église, il consulta le temps, le degré de température, ordonna qu’on chauffât la voiture et voulut l’accompagner. Ce fut elle qui s’y opposa. Elle désirait être seule pour faire ses dévotions, dit-elle. Il n’insista pas et elle partit.

C’était un jour de la fin de février, — journée d’hiver presque douce comme un jour d’automne, et baignée dans quelques heures d’un pâle soleil. Énervé par la vie close et douloureuse qu’il avait menée depuis trois semaines, Marigny descendit prendre l’air sur les marches de l’escalier qui conduisait des murs du manoir à la grève. Il n’était pas fâché d’être seul. Mille pensées contraires l’assiégeaient. Il songeait à Hermangarde, à madame de Flers, à laquelle il n’avait écrit que pour lui donner des nouvelles de la fausse couche de sa femme. Il pensait aussi à Vellini, cette fatalité de sa vie, la cause du mal qui était arrivé. Pendant la souffrance d’Hermangarde, il avait reçu plusieurs lettres de la Malagaise ; puis il l’avait vue, de la fenêtre, passer bien des fois sur la grève, les yeux tournés toujours du côté du manoir, ou en canot, avec les pêcheurs, descendant la ligne bleue du havre et gagnant le large, sous un bon vent. « Quelle patience elle a eue pendant ces trois semaines ! » se disait-il en se rappelant l’impétueux caractère de cette femme qu’il n’avait jamais pu dompter. Ce jour-là, — par cette pure et fraîche matinée, — quelque chose lui soufflait qu’elle ne pouvait pas être loin. Il est des êtres qu’on respire sans les voir et dont les vents imprégnés nous apportent, de loin, les émanations ! L’histoire des palmiers, c’est l’histoire des hommes. Une chaloupe à voiles remontait le havre avec lenteur. Quoiqu’il ne discernât rien sous ces voiles brunes qui couvraient, en se renflant, la légère coquille de bois noir d’un bonnet mystérieux et bizarre, il pensait qu’elle devait être là. Aussi descendit-il sur le galet qui bordait le havre et s’avança-t-il tout contre l’eau. Son mouvement fit arrêter la chaloupe, qui tourna sur elle-même comme si elle eût tenté d’aborder sous ses pieds. Alors il s’assura qu’il l’avait devinée. Elle était là, à moitié cachée sous les voiles, plus cachée encore (ne lui avait-elle pas promis d’être prudente ?) par le genre de costume qu’elle avait choisi. Avec son mantelet de ratine blanche, à la cape doublée de ponceau, et son foulard à la tête, tordu avec une négligence de créole, on l’aurait prise pour Bonine Bas-Hamet ou quelque autre fille de la côte ; car elles ôtent leur haute coiffe quand elles vont en mer, de peur du vent. Marigny, malgré les préoccupations de sa tristesse, ne put s’empêcher de sourire en la voyant ainsi vêtue, la señora Vellini.

— « Viens ici, Ryno ! — lui dit-elle, mais en espagnol, — nous ferons un tour sous la falaise et je te débarquerai sous les dunes. Hermangarde est maintenant guérie, et il y a trois semaines que je vis sans toi ! »

Il hésitait. « Caramba !  » fit-elle avec impatience. Mais il pensait qu’il serait rentré au manoir avant Hermangarde, qui avait une messe à entendre, et alors il n’hésita plus. La barque redescendit le havre, passa, leste, entre les deux fanaux et cingla en mer.

XV

LE TOMBEAU DU DIABLE


Vellini, — dit Ryno, aussi en espagnol, pour ne pas être entendu des deux pêcheurs qui menaient la chaloupe, filant entre deux vagues comme un poisson entre deux flots, — Vellini, je m’attendais presque à des reproches. En sortant de tes bras retrouvés, je suis resté trois semaines sans te revoir, sans même répondre aux lettres que tu m’as envoyées ; mais mon excuse, ma pauvre amie, est dans des choses que tu ne sais pas. Tu ignores ce qui s’est passé au manoir.

— Ton excuse est là ! » lui répondit-elle, en lui touchant légèrement le visage. En effet, elle y était, et bien éloquente ! Il était changé comme un homme récemment échappé à la mort. Cette vie sans air dans laquelle il avait vécu, les douleurs et le danger d’Hermangarde, l’amour mêlé de pitié qu’il avait pour elle, ses remords, et enfin l’ennui de tout cela, car l’homme s’ennuie de ses douleurs comme de ses joies, — l’ennui est le par-delà de toutes ses activités ! — lui avaient posé sur les traits un masque dévasté qui faisait frémir.

— « Oui ! — reprit-il, — mais l’accusation est ici. » Et comme elle l’avait touché au front, il lui toucha sa joue brune. Elle était presque aussi changée que lui. Ces trois semaines avaient pesé sur elle. Dans ce jour cru de l’atmosphère d’une mer sans brume, dans cette âpre lumière d’un ciel bleu qui semblait fouiller les moindres rides sur les visages comme sur les flots, il vit la dure empreinte, laissée partout, des passions qui l’avaient encore plus jaunie et qu’elle avait été obligée de refouler dans son cœur.

— « Ce n’est point une accusation, — fit-elle, grave et douce comme il ne l’avait jamais vue. — Je savais tout, Ryno.

— Non ! tu ne savais pas tout, — reprit-il. — Le malheur s’était abattu sur ma maison. Ma pauvre Hermangarde était en péril de mourir. Tu savais cela comme tous les autres, comme les domestiques qui m’entouraient, comme le village, comme le pêcheur qui m’apportait tes lettres et qui ne voyait que visages désolés au manoir. Mais il y avait quelque chose que tu ne savais pas, Vellini, car personne ne le savait que moi seul et elle… C’est que si elle souffrait des tortures d’âme et de corps, à la briser, malgré la force de sa jeunesse, c’était nous qui en étions cause. C’est que si elle fût venue à mourir, comme je l’ai craint à la fin de bien des journées, c’est nous, Vellini, qui aurions été ses assassins ! »

Elle le regarda avec un étonnement fixe. Ils étaient assis au pied de la voile, le dos tourné aux pêcheurs qui ramaient à l’extrémité de la barque. La brise soufflait ses plus favorables haleines et ils allaient, frisant les brisants, comme s’ils eussent voulu arriver en sept quarts d’heure à Jersey, qu’on voyait nettement dans les clartés du temps, blanc comme un linge étendu par des lavandières au soleil.

— « Oui, — reprit-il, comprenant son regard, — nous aurions été ses assassins ! Quand, au Bas-Hamet, je t’ai quittée, il y a trois semaines, toi, mon passé, rallumé avec des voluptés cruelles, et que je fus revenu à Carteret, je retrouvai Hermangarde au bord de son lit, habillée et sans connaissance. Elle ! cette femme élevée dans toutes les délicatesses de la vie, était venue seule, la nuit, à pied, en se cachant, au Bas-Hamet, par la neige et le froid sur ces grèves, exposée aux insultes des contrebandiers ou des matelots. Elle avait tout bravé, mais elle y était venue, poussée par une jalousie couvée longtemps. Elle nous avait vus par la fente du volet de ta cabane, et elle n’avait pas crié ; elle avait eu la force de rester là et de s’en retourner comme elle était venue, mais avec des certitudes, avec des spectacles pires que la mort, dans le cœur. Dieu, qui avait eu pitié d’elle, lui avait mesuré ses forces et elle ne s’était évanouie qu’au pied de son lit, en rentrant. C’est là que je l’ai retrouvée… Ah ! Vellini, je n’oublierai jamais le moment où je la pris dans mes bras chauds de toi et où je la retiédis de la vie que tu y avais laissée. Elle fut longtemps dans un état désespéré. Son délire m’apprit ce qu’elle avait fait, — car depuis, le croiras-tu ? elle ne m’a rien dit qui fût une plainte ou un reproche. Elle a une fierté douce que tu admirerais.

— Pauvre Hermangarde ! » fit Vellini attendrie, et une larme se montra dans les cils de ces yeux que les hommes trouvaient féroces. Ryno fut touché de cette larme. Il la but aux yeux qui la contenaient avec une triple soif d’amour, de générosité, de justice. Ah ! la séduction par la générosité est la plus puissante sur les âmes sincères ! Quand nos vieilles maîtresses pleurent sur nos jeunes femmes, elles ajoutent à la magie du passé un prestige plus irrésistible encore. Est-ce qu’on ne s’amnistie pas des fautes qu’on a faites, quand celles pour qui on les a commises sont de magnanimes créatures ? Pour régner sur des âmes qui ont de la noblesse, il n’est rien tel que de se montrer bon.

Il s’était tu, et elle ne parlait pas. Qu’eût-elle dit, cette femme sauvage, qui ne comprenait que l’amour et toutes ses furies, et qui le voyait pour la première fois, muet et désarmé, à force de fierté pure ? Cependant, la coquille de noix qui les berçait, dans sa concavité mobile, comme un nid d’oiseau balancé dans les rameaux par lèvent, fendait toujours les vagues amoncelées. Le flot, scindé par la proue, moutonnait, comme disent ces gens de mer qui composent leur langage d’Océan avec leurs souvenirs de pasteurs et rêvent ainsi à leur enfance. Ils avaient doublé la falaise, et là, ils avaient reviré de bord, creusant un sillage nouveau dans le sillage qu’ils avaient tracé. Arrêtés sur le plateau liquide d’une mer qui ressemblait à un bassin de vif-argent, tant elle était étincelante, ils avaient jeté le filet sous la barque immobile, en attendant le moment de débarquer Ryno sous les dunes, au commandement de Vellini.

— « Oui, pauvre Hermangarde ! — fit Ryno, comme un écho mélancolique. — Elle a souffert cruellement par nous. Elle a été frappée dans sa maternité même : son enfant est mort comme le nôtre, Vellini. — Et il ajouta avec un accent amer qui résumait toute son âme : — Je ne suis pas heureux en enfants ! »

La Vellini baissa la tête pour cacher à son ancien amant l’éclair fauve qui traversa ses prunelles. Une joie involontaire, plus forte que sa nature généreuse, lui était entrée dans le cœur, aux dernières paroles de Ryno. Elles lui rappelaient, il est vrai, une époque funeste de sa vie : l’arrachement, par la mort, d’un être aimé, de sa mamelle, la perte toujours saignante de sa Juanita ; mais l’idée que la femme de Ryno n’aurait pas sur elle la supériorité du don d’un enfant, offert à la mâle affection d’un père, lui coula dans les veines du cœur une immense dilatation.

Ils se turent encore. Est-ce que leurs paroles auraient pu contenir leurs pensées ?… Appuyés, épaule contre épaule, ils se laissaient aller au branle voluptueux de la lame bleuâtre, sous cette voile que le soleil chauffait d’un faible rayon. À cet air nitré d’une atmosphère marine, Ryno éprouvait dans le poumon, comme dans le cœur, un élargissement de tout son être, captivé, comprimé si longtemps. Malgré sa pitié et son amour pour Hermangarde, il se trouvait mieux auprès de la femme qu’il n’aimait plus qu’à côté de celle qu’il aimait. Quoi d’étonnant ? Toutes ses relations avec Vellini étaient droites et vraies ; avec Hermangarde, elles ne l’étaient plus. L’air vital du cœur, n’est-ce pas la confiance ? Le bonheur entre ceux qui s’aiment, c’est de parler haut. Il le reconnaissait, il l’appréciait, et il n’était pas une de ces sensations sous lesquelles s’entr’ouvrait son âme, qui ne fût un anneau de plus à la chaîne qui l’attachait à Vellini.

Cependant, ils donnèrent bientôt le signal de toucher la rive, et la chaloupe, manœuvrée par des hommes qui connaissaient tous les écueils de la falaise comme les plombs de leurs filets, les déposa dans une petite anse, étroite, hérissée comme une passe, — espèce de croissant entre deux brisants. Les pêcheurs retournèrent à leur pêche. Mais eux — comme il était de bonne heure encore — se mirent à remonter la falaise par un sentier détourné, de sable fin. Ils parvinrent bientôt à sa cime. Vellini voulait montrer à Ryno, lui dit-elle, une espèce de caverne qui pourrait servir d’abri à de mystérieux rendez-vous. Elle l’avait découverte dans ses promenades solitaires. Cette caverne, du reste, était très célèbre dans le pays et gardée par de singulières superstitions. On l’appelait le Tombeau du Diable, et l’on disait qu’il y revenait. Là, un jour lointain du temps passé, le diable s’était battu avec saint Georges, racontaient les vieilles du rivage. Le grand Saint l’avait terrassé sous son cheval de guerre et l’avait atteint d’une blessure immortelle, contre un de ces rocs entr’ouverts. Après le combat, saint Georges était allé, avant de remonter au ciel, planter sa lance sur le tertre où l’on a bâti l’église qui porte son nom. Les antiques légendaires qui racontaient ces choses, montraient à leurs enfants des marbrures rougeâtres qui sillonnaient la pierre bleue du rocher, comme une incrustation du sang du démon, indélébile aux pluies du ciel et à la main des siècles. Vellini était venue plusieurs fois s’asseoir sur une des tables de ces rocs, qui avaient l’air d’un tombeau, et elle avait pénétré par une crevasse, à moitié cachée par les blocs dressés alentour, dans une espèce de souterrain où l’on n’arrivait qu’en rampant, mais où, une fois entré, on pouvait se tenir debout et largement circuler. Il est probable que bien des contrebandiers des environs avaient empilé là plus d’un baril de rhum et plus d’une caisse de foulards anglais. Des gouttes de jour y tombaient par des meurtrières naturelles, trouées dans la pierre, et les bruits du dehors, réduits comme la lumière, y filtraient, diminués comme elle. Jamais antre ne fut mieux destiné, par le jeu des terrains, à cacher des desseins coupables ou des bonheurs persécutés que ne l’était ce Tombeau du Diable (comme on l’appelait), et que Satan, dont il était le sarcophage, offrait, comme un refuge, à ses favoris parmi les vivants. Vellini y conduisit Ryno. On voyait dans ce souterrain un vieux banc vermoulu qui indiquait, par sa présence, que ce lieu solitaire et abandonné avait été hanté et presque habité autrefois. Indépendamment des contrebandiers, familiers à cette côte, peut-être avait il servi à cacher entre deux marées, lorsque tout l’Ouest s’insurgea, quelques-uns de ces agents des Princes qui correspondaient avec les Chouans, comme ce Quintal, par exemple, cet homme héroïque de Saint-Sauveur-le-Vicomte, qui menait seul une barque de Port-Bail à Jersey et courait la poste avec une rame et un fusil, à travers les écueils d’une mer féconde en naufrages, pour le service du roi de France : Quintal de nom, disaient ses compatriotes, mais aussi Quintal de fer, sous la peau d’un homme[17]. Ryno et Vellini s’assirent sur ce banc oublié, qui avait vu sans doute, à quelque soir, sur ces planches tremblantes et verdies, plus d’une belle fille de douanier, entraînée par un fraudeur amoureux, qui, ce soir-là, faisait deux fois la fraude, en faisant l’amour avec elle. Aujourd’hui, il s’y asseyait un couple encore mieux approprié au caractère de cette grotte presque inaccessible, retirée, noire, profonde, si bien créée pour jeter son ombre dans l’abîme de deux cœurs, vides des jeunes sensations de l’amour, mais pleins du ferment des souvenirs et de leur redoutable ivresse.

— « Ryno, — dit Vellini avec un sourire qui cachait dans sa gaieté une tristesse, — voilà notre boudoir à présent ! C’est ici qu’il faudra nous voir désormais. Tu ne peux plus revenir au Bas-Hamet. Tu éveillerais les soupçons jaloux d’Hermangarde. Or, plus que jamais, puisque nous l’avons rendue malheureuse, nous devons lui épargner des douleurs. Cariño, c’est ici que je viendrai l’attendre, tous les jours, à cette heure. Tu viendras ou tu ne viendras pas, mais moi, je viendrai sans manquer jamais. Je suis libre comme l’air et la vague ; je suis libre de tout… excepté de toi. Tu n’as pas, toi, cette indépendance. Tu as la main liée à une autre main que celle de Vellini. Tu ne pourrais venir ici tous les jours, comme moi, Ryno, et aux mêmes heures, sans bourreler d’inquiétudes le cœur de ta femme. Tu l’aimes encore ; moi, tu ne m’aimes plus ! Elle doit m’être souvent préférée. Mais quand les indestructibles souvenirs de notre vie et la clameur du sang mêlé dans nos poitrines te pousseront vers la Vellini, monte ici, Ryno, tu l’y trouveras dans l’attente, avec ta pensée fixe au cœur, cachant dans les entrailles de la terre ce qu’on voit trop quand on ne le cache que dans des entrailles de chair et de sang ! »

Elle dit cela avec une énergie si vibrante, et en lançant de tels regards aux stalactites de ces murs de roche, que Ryno, qui l’avait vue si douce sur la mer, toujours emporté par ces éternels contrastes, l’attira vers lui avec un sentiment indompté : « Ô escarboucle de ma caverne, — s’écria-t-il avec poésie, — oui, je viendrai ici m’asseoir près de toi ! Tu me consoleras d’avoir blessé l’amour d’Hermangarde. Les jours qui vont couler maintenant entre elle et moi seront bien tristes. Je la connais. Elle m’aimerait encore davantage, qu’elle ne s’abandonnerait plus à moi. L’amour blessé se traînera longtemps sur les débris d’une intimité détruite. Ce ne sera pas comme nous, Vellini, chez qui l’intimité n’a pu mourir, même après l’amour ! Ah ! oui, je viendrai. Mon beau diamant noir, rentré dans sa gangue, je t’en ferai sortir, pour contempler nos dix ans de vie entrelacée, dans le sombre miroir de tes feux ! »

Ils se levèrent après ces promesses et regagnèrent l’entrée de cette grotte circulaire ; car Ryno ne voulait pas être longtemps absent du manoir. Quand ils sortirent de ces obscurités souterraines et qu’ils sentirent le grand air autour de leurs têtes, il était une heure après midi. Le temps se maintenait tranquille, frais et clair. La mer roulait ses nappes d’écume sous la falaise, mais brillait, au loin, d’un éclat doux, semblable à de l’acier damasquiné. La chaloupe qui les avait déposés derrière les brisants, pêchait toujours, en tirant vers Portbail. On l’apercevait comme un point mobile, frissonnant dans ses voiles gracieuses, comme une mouette dans ses plumes, hérissées par le vent. Ils parlaient entre eux, se croyant toujours seuls, quand ils surprirent, assise sur le Tombeau du Diable, une personne qui était venue là pendant qu’ils étaient descendus dans le souterrain. C’était ce vieux mendiant de Sortôville-en-Beaumont, qui, un soir, au bord du feu allumé dans les mielles, pour radouber le brick Espagnol, avait raconté devant Vellini l’histoire de la blanche Caroline. Il revenait de sa tournée dans les communes voisines, et, fatigué, il reprenait haleine un instant. Sa gaule ferrée, qu’il portait contre les chiens — car les hommes n’attaquent pas les pauvres — et pour sauter les fossés pleins d’eau, était près de lui. Il avait dénoué les cordes qui tenaient son bissac et il dînait avec des croûtes données par les fermiers des environs. Courbé sous son chapeau rougi par les intempéries et dont les larges bords ressemblaient à la couverture d’un four à chaux, il se livrait au plaisir animal de manger, avec le recueillement d’une créature solitaire. Espèce de Saturne, vieux, aveugle et sourd à ce monde extérieur étalé devant lui, il dévorait un pain aussi dur que les pierres, en face de cette magnifique nature qui ne disait rien à son âme. Il était un des habitués du samedi au manoir. Ryno, qui craignait peut-être quelque commérage de cuisine de la part de ce mendiant, vida sa bourse dans le chapeau qu’il lui tendit.

— « Que le bon Dieu et la sainte Vierge et tous les saints du Paradis vous bénissent, monsieur de Marigny ! — lui dit-il de sa voix traînante. — Vous êtes le père des pauvres gens. »

Il jeta à Vellini un regard oblique et rusé, — un regard de paysan Bas-Normand, qui comprend tout et qui n’a l’air de se douter de rien.

— « V’là biau temps pour les biens de la terre ! — fit-il avec cette familiarité des hommes primitifs qui parlent sans qu’on les interroge, — et biau temps pour la pêche itou ! J’gagerais que les pêcheurs de d’là — ajouta-t-il en montrant la voile qui labourait cette mer, écaillée d’argent comme un dos de poisson au soleil, — auront pris ben des douzaines de raitons[18] avant que l’Angelus n’ait sonné à la cloche de Barneville.

— Est-ce que vous y retournez aujourd’hui, bonhomme ? — lui dit Marigny, pour ne pas laisser son observation sans réponse ; car ne rien dire paraît à ces hommes simples le dernier mépris de la fierté.

— Vère ! — répondit le porte-besace. — Et j’vas même pus loin. J’vas jusqu’au Prieuré de la Taille, chez les Hallot. Faut qu’j’me dépêche, car ils ferment la grange à bonne heure et si j’n’arrive pas à la tombée de la brune, i’ faudra qu’j’aille jusqu’au moulin. — Et en disant cela, il chargea son bissac, enflé comme une outre, sur son dos encore robuste. — M’est avis — reprit-il — qu’il est temps de tirer ses grègues, ma finguette ! car la mer sera haute, c’te relevée, et le pont de Carteret avant deux heures sera sous l’iau. »

Ryno regarda Vellini. — « Je te comprends, — dit-elle, dans cette harmonieuse langue de sa patrie qui mettait entre eux et les autres un voile sonore. — Il faut retourner aux Rivières et la route me manquerait si je tardais. À demain donc ! à après-demain ! à tous les jours, mon pauvre Ryno ! Ce ne sera jamais Vellini qui sera la dernière à nos mystérieux rendez-vous.

« Je m’en vais avec vous, bonhomme, — dit-elle au traîne-sacoche, avec cette simplicité hardie, le plus beau joyau de sa nature sincère. — J’ai affaire au Bas-Hamet et j’irai jusque sous le chemin de Barneville avec vous.

— Alors, si c’est comm’cha, partons, ma p’tite dame ! — fit le vagabond, qui n’avait jamais eu un pareil camarade de route depuis qu’il rôdait, de porte en porte, dans ces parages. — D’ici le Bas-Hamet, il y a un bon bout pour vos petits pieds, et l’on ne d’vale pas dans les sables mouvants des mielles aussi aisément que sur le pavé de la grande allée d’une église. Il se fait temps de filer notre nœud. »

Et ils partirent, l’un avec l’autre, comme s’ils s’étaient toujours connus. Ryno les vit descendre la falaise, et suivit de l’œil jusque sous les maisons de Carteret la longue vareuse[19] de toile du mendiant et le mantelet de ratine de Vellini. Ils s’en allaient lentement en causant, tous les deux. Ryno ne pouvait s’empêcher d’admirer la souplesse de cette Vellini, qui frayait si vite avec un mendiant Bas-Normand, comme elle l’eût fait avec la plus brillante société de France ou d’Espagne. Lui qui avait eu l’expérience des charmes divers de tant de femmes, il sentait que même l’âme la plus assouvie ne pouvait se blaser de celle-là. À chaque instant, elle trahissait des saveurs inconnues, des arômes qu’on n’avait pas encore respires. C’était bien vraiment la maîtresse qui résumait — comme l’avait dit, un certain soir, madame de Flers, — tout un sérail dans sa personne. Sang mêlé de Goth et de Sarrasin, née dans les Alcazars, mais vivant sans effort avec les poissonniers et les mendiants, tant elle avait été marquée du regard de la Bohémienne, que sa mère avait assistée un dimanche, en sortant des vêpres, sous le porche sombre de la vieille église de Malaga !

XVI

POUR L’AUTRE IL N’Y A PAS DE DÉNOUEMENT


Quand Marigny rentra au manoir, Hermangarde était, depuis quelque temps, revenue de l’église. Les heures qu’elle y avait passées avaient eu pour elle un caractère de solennité imposant et triste. N’y avait-elle pas célébré, à elle seule, les funérailles de son bonheur ? Elle avait écouté la messe ; puis elle était allée s’agenouiller devant ce simple autel de la Vierge, à la quenouille ornée de rubans par les jeunes filles de la contrée, et là, sous les légers vaisseaux d’ivoire ou de bois peint, ex-voto des matelots sauvés du naufrage et suspendus à la voûte de cette église de la côte, elle avait offert à la Mère de Dieu les débris du sien, — ses souffrances d’épouse et la perte d’un enfant qui ne serait jamais remplacé. C’était la première fois depuis son mariage qu’elle priait avec cette ferveur, car, son bonheur, dont elle était bien punie, avait dévoré dans son âme la place qu’elle y devait à Dieu. Malgré la peine qui l’accablait, elle éprouva pourtant les influences de cette prière que le cœur lance vers Dieu comme une flamme, et qu’il fait retomber sur le cœur comme un apaisement. Elle ne fut pas consolée, mais elle devint un peu plus forte. Elle supporta mieux l’aspect de cette maison, théâtre de la félicité domestique la plus grande qui ait jamais existe, et dont tous les objets lui rappelaient, avec une éloquence désolée et muette, le bonheur qu’elle avait perdu.

Après sa mère dans le ciel, elle pensa à sa mère sur la terre, et elle se mit, en attendant Ryno, à écrire à la marquise de Flers. Pendant tout le temps qu’elle avait été si malade, c’était Ryno qui avait envoyé des nouvelles de Carteret à Paris. Ses lettres n’étaient que de simples bulletins de la santé de sa femme, tracés à la hâte au bord de son lit, et nuancés de tendresses et d’inquiétudes. Hermangarde pensa qu’une lettre d’elle, après toutes celles-là, paraîtrait bien douce à la marquise, et lui attesterait, par sa longueur même, que son enfant était guérie. « Pauvre grand’mère, — murmurait-elle, les yeux baignés de ces éternelles larmes que l’on croit toujours les dernières et qui ne le sont jamais, — vous ne vous doutez point de là-bas que le bonheur, créé par vous à votre fille, n’existe plus ! » Et elle prit le portrait en médaillon qu’elle portait de cette reine des grand’mères, et elle le baisa avec une sainte ardeur de respect et de désespoir. Allait-elle lui écrire les événements qui l’avaient frappée ? Ressentait-elle, avec une puissance augmentée de la certitude de son malheur, le besoin de confiance qui l’avait tant de fois poussée à tout révéler à sa grand’mère et à se faire essuyer ses larmes par cette vieille main qui l’avait bercée et qui l’avait bénie ? Ah ! le besoin de se confier, le besoin de mettre sa tête sur une autre poitrine, quand on souffre, elle le sentait avec une énergie qui augmentait son malheur, car elle avait résolu d’y résister jusqu’à la fin. « Ô ma mère, — disait-elle intérieurement, en regardant un buste de cette jeune Antoinette de Flers, comtesse de Polastron, posé sur une encoignure de salon, et couvert d’un crêpe noir que la marquise n’avait pas soulevé depuis la mort prématurée de sa fille, — ô ma mère, je vous ai coûté la vie par ma naissance, mais je ne la coûterai pas à celle qui vous a remplacée, en lui apprenant que le bonheur de son enfant est détruit. Priez Dieu de me donner la force de me taire avec mon unique amie, ici-bas ! » Et dans l’exaltation de sa pensée de sacrifice, elle alla soulever le voile noir qui couvrait le buste impassible, et elle embrassa l’argile inerte, comme elle avait embrassé déjà l’ivoire de son médaillon. Elle s’appuyait sur ses affections pour résister à ses affections ! Les cris du cœur étouffés, elle revint à sa table à écrire, comme une Trappistine revient de l’autel, après avoir prêté son vœu de silence, et son noble cœur gouverna tellement sa main dans cette lettre, imbibée de tendresse, que la marquise put croire encore que son chef-d’œuvre de bonheur durait toujours.

Elle n’avait pas fini sa lettre lorsque son mari rentra. D’ordinaire, quand il rentrait au logis, cet homme aimé, elle allait à lui avec l’élan de son âme ravie et elle présentait à ses lèvres ce beau front, soumis au superbe, comme si ç’avait été la coupe de l’hospitalité de l’Amour ! Quand il parut, elle se leva d’un mouvement alangui et lui offrit, avec une grâce chaste et triste, ses longs bandeaux d’or à baiser. Il y avait, dans cet abandon, un parti pris si résigné et si fier ! Avec sa robe de couleur violette, cette pourpre éteinte dans laquelle les reines portent leur deuil (n’était-elle pas une reine en deuil et la pourpre de l’amour meurtri n’expirait-elle pas dans le noir des douleurs cachées ?…), elle avait une expression de souffrance discrète et d’amour dompté si auguste, que Ryno l’embrassa comme il eût embrassé une sainte Image. « J’écris à notre mère, — lui dit-elle, — et j’ai laissé une page blanche pour vous. » Avait-elle saisi en Ryno une inquiétude sur les confidences qu’elle pouvait faire à la marquise, et voulait-elle le rassurer en lui livrant la lettre ouverte, sous prétexte d’y écrire la sienne ? Mais son exquise délicatesse fut trompée ; Ryno fut aussi délicat qu’elle. Il ne lut pas un mot de cette lettre dépliée sous son regard. Avait-il besoin de lire une syllabe pour être certain qu’elle savait se taire ? « C’est si facile de mourir sans parler ! » avait dit son délire. Son délire n’avait pas menti.

Mais ce magnifique silence, gardé avec la providence de toute sa vie, ce refoulement de toutes ses douleurs dans son âme, non seulement mêlait une admiration attendrie à l’amour que Marigny avait pour elle, mais soulevait en lui les nobles scrupules du devoir. « S’il est beau à elle — pensait-il — d’épargner la tranquillité des derniers jours de sa grand’mère et, en se privant de l’amère douceur de la plainte, de ne pas accuser un mari coupable, est-il grand à moi, qui ai les torts, d’imiter son silence et de rester, après l’avoir trompée, trompant la marquise qui a été pour moi d’une affection si confiante ? Je l’aime toujours, elle, Hermangarde ; mais après ce qu’elle a surpris, peut-elle vraiment se croire aimée ? Elle qui touche à peine à la jeunesse, comprendrait-elle que je pusse l’aimer et cependant garder dans mon âme ces foudroyantes influences de dix ans passés avec Vellini ?… Absolue comme on est quand on est très jeune ; fière, pure et jalouse, elle ne comprendrait rien à ce mal enflammé du souvenir dont je suis la victime. Si je lui parlais de mes sentiments, elle attribuerait peut-être mes paroles les plus sincères à quelque égarement indigne d’elle, et dont elle se détournerait, en baissant les yeux. Non ! avec elle, son silence doit dicter mon silence. Mais avec la marquise, cette femme unique, qui comprend tout et qui connaît déjà ma vie, dois-je rester lâchement silencieux ?… Ne lui dois-je pas ma confession tout entière, moi qui lui en ai dit déjà la moitié ?… » Et il roulait incessamment dans son esprit de telles pensées. Ce qui le faisait hésiter encore, c’était de causer à une femme d’un si grand âge un chagrin tel qu’elle pourrait bien en mourir. Mais il se rassurait en pensant à la souple force de cet esprit, brisé par toutes les expériences de la vie ; à cette sagesse des vieillards qui empêche les blessures morales d’être mortelles, comme la sagesse des jeunes gens empêche les blessures physiques de les faire périr.

Les jours qui s’écoulèrent irritèrent davantage ce désir de dire tout à la marquise. Ils furent muets, renfermés, contraints. Ils traçaient entre Hermangarde et lui à peu près leur sillon accoutumé ; mais sous ce pli, visible seulement aux surfaces, il y avait des changements profonds : toute une dévastation d’intimité. Ils en souffraient cruellement tous deux. Épris comme ils l’étaient, mais comprimant en eux les sentiments qu’ils s’inspiraient, ils épuisèrent leurs forces dans ce tête-à-tête contenu et embrasé. Parfois, quand Ryno avait passé plusieurs heures auprès de cette femme si belle et si douce, si grave et si contenue, sur cette causeuse où ils avaient vécu dans l’abandon des plus tendres familiarités, le désir de rompre cette glace, l’amour, la pitié, le repentir, tout le poussait à la prendre dans ses bras et à lui dévoiler le fond de son cœur… mais la pensée qu’elle ne le croirait pas l’arrêtait. Jamais pourtant, c’était bien vrai, il ne l’avait autant aimée. Jamais il ne l’avait vue aussi touchante que sous la calme et pâle acceptation du malheur… Cet amour sans confiance, cette vie qui ne demandait qu’à se répandre et qu’il fallait comprimer, engendraient, pour lui encore plus que pour elle, des amertumes sans cesse dévorées et sans cesse renaissantes… Il s’en plaignait un soir à Vellini. Avec celle-là, du moins, il pouvait montrer la pensée dont il étouffait ! Elle le soulageait en l’écoutant. Ainsi, lien sur lien dans leur destinée ! Vellini n’était pas seulement la femme de son passé ; la vieille maîtresse, régnant, comme les rois de droit divin, en vertu des traditions et du souvenir ; le génie des ruines de sa jeunesse ; elle était aussi la femme avec laquelle il pouvait être franc, à laquelle il pouvait tout dire, près de qui il se dilatait dans la confiance quand il n’en pouvait plus… quand la main qui étreignait son cœur était lasse et qu’il avait besoin de respirer !

— « Oui, Vellini, — lui disait-il un soir, dans cette caverne qui abritait leurs entrevues ; — oui, Vellini, cette vie sans abandon, sans vérité, m’est insupportable. Mon courage est à bout… j’étouffe. Le front de ton Ryno n’a pas été fait pour tenir sous un masque. Un de ces jours, je le sens, le masque ou le front éclatera. »

Le jour expirait dans le crépuscule. Elle avait allumé sous la voûte du noir souterrain une de ces torches de résine semblables à celles que les pêcheurs penchent la nuit au bord de leurs barques, pour tromper le poisson qu’ils pêchent. Elle le regardait à cette lueur rougeâtre… La pitié ne respirsait pas en elle, à l’aspect de son ancien amant malheureux, mais l’attention froide, profonde, inflexible. Elle étudiait le visage altéré de Ryno, comme le chirurgien étudie les dernières crispations des fibres, avant qu’elles cessent de tressaillir.

On le sait, elle avait sa conviction exaltée que l’amour de Marigny pour Hermangarde n’aurait qu’un temps, et elle se demandait si ces douleurs en étaient, alors, les dernières phase.

— « Tu l’aimes donc toujours, puisque tu souffres ainsi ? — lui dit-elle de sa voix basse et étendue.

— Je ne l’ai jamais plus aimée ! — dit Ryno, avec une mélancolie passionnée. — Ni sa froideur, ni le sentiment de mes torts, ni l’ivresse puisée sur ton sein, Vellini, ni cette intimité de dix ans, refaite par nous en secret, sur cette côte perdue, et qui devrait être, n’est-ce pas ? une diversion puissante à cet amour que je sens pour elle, n’ont pu l’affaiblir dans mon cœur. Je l’aime autant que si elle était la jeune fille d’il y a quinze mois ! Que dis-je ? je l’aime davantage. Ce que j’éprouve auprès de toi, Vellini, ne ressemble en rien à ce que je sens près d’elle. Vous n’êtes rivales que de nom. Toi, tu es un de ces êtres qu’on ne sait comment nommer, un inexplicable pouvoir fait avec les débris d’un amour détruit, qui, à certains jours, se mettent à reflamber comme des laves mal éteintes. Mais elle, Vellini, c’est l’amour même, avec ses voluptés et ses souffrances. Le bonheur qu’elle m’a donné, j’en ai soif toujours. Je n’en ai pas perdu le goût, même sur tes lèvres rouges, quand je les ai retouchées des miennes, ô mon brasier ! Tu ne m’as rien fait oublier d’elle. Le sentiment de son amour blessé m’interdit le bonheur dans ses bras, mais cette fierté la rend plus noble à mes yeux, comme elle la rend plus belle. Elle augmente tous les désirs de mon amour. Vivre près d’elle, comme j’y vis maintenant, dans tous les détails de la vie domestique, et ne pas oser lui montrer, à cette femme qui est à moi pourtant, qui est ma femme aux yeux de Dieu et des hommes, au nom de tout ce qu’il y a de plus sacré dans les sentiments et dans les lois ; ne pas oser lui montrer ce qu’elle est pour moi, rester avec le poids de mon âme, lié de respect à ses pieds et mourir à chaque instant de ce supplice, ah ! voilà ce que tu ne comprendras pas, Vellini, toi qui fais toujours ce que tu veux ; toi qui n’as jamais résisté bien longtemps à ton impétueuse nature. Mais sache-le de moi, c’est bien cruel ! »

Son angoisse était si sincère, qu’ils restèrent tous deux en silence, lui ne parlant plus, elle écoutant toujours… On n’entendait que le vent qui sifflait par les meurtrières de la roche et le pétillement de la résine qui brûlait… Ryno, à moitié affaissé sur le banc où elle était assise, avait, avec les nonchalances d’une âme lassée, posé sa tête sur les genoux de cette ancienne maîtresse, qui le consolait en l’écoutant. Singulière confidence d’un amour qui n’était pas pour elle ! Elle lui coulait l’extrémité de ses doigts fins le long des tempes, comme si elle eût voulu magnétiser sa douleur. Elle comprenait bien qu’il souffrît, mais elle ne comprenait pas ces deux délicatesses de fierté invincible, qui se plaçaient entre Marigny et sa femme comme un mur de cristal, imperceptible mais résistant. Femme exclusive, qui avait les yeux de l’âme brûlés par l’amour, comme il y a des yeux de chair brûlés par la flamme ; créature obtuse qui n’admettait pas qu’il y eût dans l’âme humaine quelque chose qui dût l’emporter sur l’amour.

Aussi se tenait-elle muette, étonnée, regardant la tête de Ryno sur ses genoux ; les yeux couverts par les franges noires de ses paupières ; cachant dans l’ombre descendante de son front projeté en avant le sourire de je ne sais quel mépris errant à ses lèvres, à ses lèvres labourées par tant de baisers, et sur lesquelles rien n’avait jamais étincelé que l’amour et que la colère. Penchée comme elle l’était sur Ryno, elle le couvrait tout entier de son corps incliné, en le regardant. Lui, la voyait de bas en haut, à la lueur fumeuse de la torche qui donnait aux lignes de son buste les tremblements incertains d’une apparition. La vue attachée à la sienne, comme deux courants qui plongent l’un dans l’autre ; magnétisé par ces doigts qui promenaient leur toucher à la racine de ses cheveux, Marigny sentit bientôt ses nerfs agacés se détendre, et tout son être s’en aller dans une torpeur indicible. Des lueurs bleues comme les vibrations de la lumière des étoiles, jouèrent devant ses yeux alanguis, comme si elles fussent tombées des regards fascinants de Vellini. Des sons vagues tintèrent dans sa tête et dans ses oreilles, comme s’il eût perçu à travers le silence les oscillations de l’éther. Malgré le froid de la grotte, une chaleur moite, subtile, énervante, l’enveloppa en le pénétrant. Venait-elle des genoux qui servaient d’oreiller à sa tête accablée ? Il ne le savait pas ; il ne se le demandait pas ; mais il souffrait moins, le corps sur les genoux de cette femme dont l’âme ne ressemblait pas à une autre âme. Il lui sembla qu’elle ralentissait les palpitations de son cœur. Elle endormait peu à peu la douleur morale sous de profonds aiguillons de volupté, semblables aux frissons de la fièvre, quand elle commence à nous venir. S’étonnait-il de cela ?… Impuissante à consoler autrement que comme les parfums et les breuvages, cette femme, ce souffle plutôt qu’une âme, enivrait la souffrance avec les ondulations de son haleine, l’aimant constellé de ses yeux, la peau titillante de ses mains. Ce qu’on raconte de la baguette des fées, qui épanchent des rayons enchantés sur ceux qu’elles touchent ou qu’elles douent ; ce qu’on dit des philtres des magiciennes, elle le justifiait, elle aurait pu le faire croire ; et lui qui le sentait, lui dont elle fomentait les blessures au cœur avec les attouchements ailés de ses mains éparses, et transfondant à tous les réseaux de ses veines des flots de vivante électricité, il ne put s’empêcher, dans les hallucinations de son être, de penser à ces créatures surnaturelles dont les incantations étaient autrefois si puissantes, à ces philtres dont elle lui avait sans cesse parlé depuis dix ans, avec d’incorrigibles superstitions qu’il n’avait pu vaincre, et il lui dit avec la fièvre qu’elle allumait en lui par la fièvre :

— « Ô Vellini, magicienne de ma vie, je crois parfois, quand je suis avec toi, qu’il y a des philtres pour endormir ce que le cœur souffre. Ah ! s’il y en avait, ma charmeresse, comme je te dirais de m’en verser !

— Oui ! il y en a, » répondit elle, heureuse de voir Ryno partager pour un instant les folles croyances dont il avait toujours souri.

Mon Dieu ! le philtre, c’était elle-même. Et comme elle lui en avait versé les arômes dans ses intangibles caresses, elle lui en versa bientôt l’essence dans ces étreintes qui fondent deux corps comme deux liquides qui se pénètrent. Ils restèrent longtemps à l’épuiser. La torche s’était consumée… Ryno, presque évanoui sous des sensations qui semblaient lui avoir enlevé son âme sans le faire souffrir, reprit le sentiment de l’existence au contact de quelque chose d’humide et de chaud, qui coula sur son front et sur ses lèvres, et que l’air de la grotte froidit et sécha… Ils étaient comme perdus dans cette obscurité profonde. Quand ils en sortirent, la nuit s’avançait, noire, mais belle comme la fille du Cantique des cantiques. La mer s’entendait sans qu’on la vît, et les dunes des grèves dessinaient à peine dans les airs assombris une ligne sinueuse entre le sable et le ciel à l’horizon.

C’était une de ces bonnes nuits que bénissent (s’ils bénissent quelque chose !) les contrebandiers de ces rivages. Protégés par d’épaisses ténèbres, Ryno et Vellini descendirent ensemble cette falaise que d’ordinaire ils redescendaient séparés. Marigny conduisit la Magalaise jusqu’au petit pont ; et la prenant dans ses bras, cette femme intrépide qui traversait pour lui une lieue de grève sous la garde de son poignard et de son intrépidité, il l’embrassa une fois encore avec le sentiment d’un homme qui s’est interrompu de souffrir et qui va reprendre sa douleur. Il s’en revint au manoir, à pas lents, écoutant de loin la Vellini, qui chantait, en gagnant les Rivières, la vieille romance Espagnole :


Yo me era Mora Morayma
Morilla d’un bel catar
, etc.


La voix s’éloignait et se veloutait, tout en s’éloignant. Mais elle était si vibrante et d’une si mâle gravité, qu’elle résonnait dans l’étendue, comme si les sables mous des mielles avaient été des pavés de marbre retentissants. Paroles, air, voix, expression, tout était nouveau pour ces rivages qui n’avaient jamais entendu de chant pareil. Ryno l’écoutait encore en montant le perron du manoir, et les derniers accents en frémissaient à ses oreilles lorsqu’il entra dans le salon où se tenait sa femme. Trop convalescente pour sortir chaque fois que son mari sortait ; craignant d’ailleurs d’être importune ; soupçonnant qu’il retournait de temps en temps au Bas-Hamet revoir cette femme, sortie elle ne savait d’où, et que le vieux Griffon appelait la Mauricaude des Rivières, Hermangarde était restée au coin du feu à terminer la tapisserie d’un fauteuil qu’elle destinait à sa grand’mère. Ryno entra doucement dans le salon où elle était seule, endormant le bruit de ses pas sur l’épaisseur des tapis, mais elle n’avait pas besoin de lever la tête pour bien savoir qu’il était là.

— « Enfin, vous voilà ! — lui dit-elle, et ne voulant pas faire de cet enfin un reproche, elle ajouta, de ce ton simple qu’elle mettait par-dessus ses peines ; — je vous attendais pour le thé. »

Deux tasses de porcelaine rose diaphane étaient en effet sur la table. En disant ces mots, elle leva les yeux vers lui avec un suave mais triste sourire, mais ce sourire ne s’acheva pas… Une inexprimable épouvante la frappa d’une pâleur verte.

— « Ô mon Dieu ! — s’écria-t-elle, — qu’y a-t-il ? Quel sang avez-vous au visage ?… Qui vous a blessé ?… » Et elle se jeta à lui, mais elle chancela.

Ce fut lui qui se jeta à elle. Il s’était vu dans la glace de la cheminée. Son visage, teint de sang séché, avait un aspect affreux.

C’était cela qu’il avait senti couler sur lui dans la grotte. Dernière folie de sa folle sauvage, qui croyait au charme du sang pour expliquer la fidélité du cœur ! Lorsque, la tête sur ses genoux et dans des égarements qu’il se reprochait, il lui avait demandé des philtres, elle s’était coupé avec les dents quelque veine, pour lui en donner un qu’il connaissait, et dont la mystérieuse influence faisait tout oublier — excepté elle — à celui qui en avait bu.

XVII

LA SINCÉRITÉ INUTILE


L’incident qu’on vient de rapporter n’eut d’autre résultat que d’avoir ému violemment Hermangarde et donné à Marigny la douceur de la rassurer. « Je me serai déchiré, sans m’en apercevoir, à quelque branche de haie, — lui dit-il, — et le sang de cette égratignure se sera figé au souffle du soir. Le sang essuyé, — et il l’essuya, — il n’y paraît plus. » Non ! il n’y paraissait plus à son visage, mais essuya-t-il l’impression qu’il avait causée à cette femme, pour qui toute sa vie actuelle devenait de plus en plus un mystère et chez qui il rentrait la nuit, marqué de sang, comme un blessé ou comme un assassin ?… En vain voulut-elle regarder dans ses cheveux et s’attester que la blessure dont il parlait était fermée, il ne le permit point. Il en plaisanta avec légèreté, et elle, pour qui les moindres circonstances avaient des significations cruelles et qui craignait surtout de faire une indiscrétion de sa pitié, n’insista pas, et se calma comme elle put en le regardant. Rentrée dans la solitude de son âme, elle ne connaissait plus, depuis quelque temps, que les excentricités de la vie de son mari, naguères encore si partagée. Elle savait qu’à côté de cette vie écoulée près d’elle, il y en avait une autre pour lui par delà ces murs qui les abritaient, sur cette côte trompeuse qu’elle avait cru longtemps une terre amie, où elle avait planté six mois d’un bonheur incomparable, mais qui était mort là, sur pied, comme il serait mort à Paris. Tout ce qu’elle avait entrevu, tout ce qu’elle avait surpris de cette existence à part d’elle, et du jour où le premier doute sur la fidélité de Ryno lui avait mordu le cœur, avait un vague, un inconnu qui asservissait son imagination terrifiée à l’affreuse idée que Ryno était infidèle.

Hélas ! chaque jour, il l’était davantage. Et, chose horrible, mais vraie, et qui doit peut-être éclairer par un côté les contradictions dont est bâti le cœur de l’homme ! il l’était en aimant Hermangarde, d’un amour attisé par le sentiment de ses torts. Ah ! quand on n’est que malheureux, une morne paix peut encore régner sur les charbons éteints de nos félicités fumantes ; mais quand on est coupable, il n’y a plus de paix possible, et le cœur se frappe comme un scorpion, recourbé sur lui-même, qui ne saurait, en se frappant, se faire mourir ! Ryno connaissait cette concentration furieuse et vaine. Il comprenait, par les déchirements de son être, ce que les Livres saints racontent des âmes possédées. N’était-il pas la possession disputée de deux sentiments contraires, qui luttaient en lui et se terrassaient tour à tour ? Auprès d’Hermangarde, en effet, ce lys royal au cœur d’or dans son suave calice de neige, il avait des aspirations d’amour jeune et vrai, redoublé par le souvenir des plus exquises jouissances ; mais ces aspirations ressemblaient à celles de l’oiseau dans le vide, — car la fierté de l’amour trahi d’Hermangarde avait créé le vide autour d’eux, — et auprès de Vellini, ce pavot sombre au cœur brûlé, qui lui versait le lourd sommeil après l’ivresse, comme un néant libérateur, il trouvait un brûlant apaisement à ses désirs d’une intimité perdue, à ces soifs des lèvres d’une femme, à cette convoitise d’étreintes qui le saisissait devant ce beau corsage fermé d’Hermangarde, tant de fois ouvert et pressé sur son cœur, et qu’il fallait regarder maintenant avec le sentiment d’un homme à qui on a coupé les bras et dont le tronc mutilé bouillonnerait de passion et de volonté impuissantes ! C’est pour cela qu’il allait incessamment à ces deux femmes, affamé d’intimité, de confiance, de tendresse, quand il se rejetait à l’une qui n’était, hélas ! que le Souvenir, et qui le renvoyait, gorgé de caresses, engourdi de sensations, vers l’autre qui était l’Amour et dont la simple vue renouvelait son être et ravivait tous ses sentiments douloureux. Martyr et sybarite tout ensemble, il avait la conscience que les meilleures choses de sa vie, dignité, caractère, intelligence, facultés de bonheur, puissances du devoir, étaient broyées sous la double meule de pressoir de cette volupté insuffisante et nécessaire et de cette torture retrouvée toujours au sein de cette épaisse volupté. Il était mécontent de lui comme toutes les âmes qui se jugent et ne se domptent pas. Sa raison se forcenait dans le harnais de ces passions terribles qui nous sanglent le cœur et qu’il ne rompt qu’au risque même de s’éclater. Ah ! l’âme de l’homme n’est pas achevée ; c’est l’ébauche d’une tête de Dieu, sortie de la gaine monstrueuse de quelque bloc abandonné ! Elle traîne toujours après elle, comme la croupe musclée du lion de Milton se détirant dans sa fange, les empêtrements du chaos. Ryno le sentait. Il admettait de plus en plus que sa conduite de cœur avec sa femme était déshonorante, et pourtant il s’arrêtait court quand les instincts de sincérité le poussaient aux pieds d’Hermangarde. L’idée qui émergeait de ses préoccupations : que cette sainte créature allait se cabrer devant lui, comme devant un traître, comme devant une foi mentie en amour, quand il serait vrai comme Dieu même en lui disant qu’il n’aimait qu’elle, faisait alors cabrer aussi toutes ses fiertés… Et semblable au cheval hérissé qui a flairé le précipice, il s’écartait et se renfonçait dans les grèves, du côté de la Vellini !… La conviction qu’il avait de n’être pas compris le reprenait, le reployait, le retordait, lui et ses pensées, comme un inextricable nœud de serpents. Dernière ressource de ceux qui souffrent ! il leva une empreinte de son âme ; il moula sa douleur dans un plâtre tourmenté comme elle, dans cette lettre qu’il avait tant hésité d’écrire à la marquise de Flers, et qu’il écrivit à la fin, sous l’impulsion de ce besoin de confession, plus impérieux dans l’homme que le besoin de respirer. Écrite, cette lettre, avec des bonds et des rebondissements de plume et de cœur, pareils à ceux d’une chute d’eau qui tombe de pic en pic au Fond d’un gouffre, il n’osa pas la relire. Il n’osa pas s’exposer une fois de plus à la vertigineuse vapeur qui s’élevait de toute cette écume de son cœur, précipitée et furibonde, et il se demanda encore s’il y devait exposer la vieille tête affaiblie de l’héroïque amie qui lui avait donné sa fille, — quand un de ces événements imperceptibles à l’œil nu de l’observation extérieure répondit à ces hésitations et détermina l’envoi de cette lettre, comme le tact du doigt d’un enfant détermine la chute d’un fruit mûr.

Il y avait quelques jours que Vellini, un peu souffrante, était restée au Bas-Hamet, et que Ryno, ce malheureux à qui il fallait de l’opium, n’avait senti les engourdissements de sa Torpille, comme il l’appelait. Il était allé la voir cependant. Mais il l’avait trouvée, fumant son cigarro dans son hamac, en proie à ce morne dégoût de toutes choses qui la prenait quelquefois ; jaune, ridée et affaissée, comme si un affreux sirocco avait pesé sur elle. Revenu auprès d’Hermangarde, l’Yseult aux blanches mains, toujours sereine comme la Résignation et d’une beauté inaltérée comme l’eau des sources, il avait mieux apprécié la différence qu’il y avait entre ces deux femmes. Ce soir-là, entraîné par l’amour qu’il avait pour la plus belle et la plus adorable des deux ; aimable, car il voulait lui plaire ; il s’assit à ses côtés, comme si elle n’eût pas été sa femme, mais la jeune fille d’il y avait quinze mois, dont il eût attendu tout son destin. Inspiré par ces yeux d’azur qui lui étendaient tout un firmament dans son âme, il fut éloquent comme la passion vraie, séduisant comme la plus habile coquetterie. Il eut de ces mots charmants et profonds qui, comme le diamant, magnétisent et retiennent l’âme attirée dans les agrafes de leurs feux. Elle l’éprouva, elle le sentit trop fort ; elle vit qu’elle était fascinée. Elle eut peur, sans doute, du trouble qui se fit en elle ; car elle lui mit sa main tremblante sur la bouche et lui dit, d’une voix qui n’avait plus de timbre :

— « Taisez-vous ! »

Il avait plongé ses lèvres dans la conque moite de cette main, posée sur sa bouche altérée. Mais les titillations de ces muqueuses idolâtres dans les nerfs les plus subtils de la main, donnèrent des sensations trop vives à cette femme qui vibrait tout entière, comme une harpe éolienne, au moindre souffle de Ryno. Elle retourna vite cette main dont elle avait d’abord donné la paume et dont elle n’offrit plus que le dos aux lèvres de son mari, voulant se soustraire à cette émotion qu’elle connaissait, à la toute-puissance d’un attouchement pratiqué dans leurs quarts d’heure de délire ! Ryno comprit ce simple mouvement, cette précaution contre elle-même, ce mur épais d’une main retournée qu’elle élevait entre elle et lui, et cela, oui ! cela seul, lui fit mieux sentir qu’il était isolé, rejeté dans l’immense isolement de son amour pour elle, — et la lettre à la marquise de Flers partit le même soir.

« Que j’ai longtemps balancé avant de vous écrire ! » — disait cette lettre. — « Que j’ai eu de peine à accoutumer mon cœur à la pensée du chagrin que j’allais vous causer ! Mais il le faut, l’honneur de mon sentiment pour vous l’exige. Vous saurez tout. Seulement, ma noble mère, tout n’est pas irréparable. Soyez calme ; vous pouvez l’être. Lisez la ligne qui suit, pour avoir la force de continuer. J’aime toujours votre Hermangarde. Je l’aime plus peut-être que le jour où vous me l’avez donnée. Après cela, continuez ! Le reste est étrange, prodigieux, maudit ! mais je l’aime. Le bonheur pour vous, pour elle, pour moi, peut renaître. Il y a encore de l’espoir.

« Oui, laissez-moi vous répéter cette parole comme je me la répète à moi-même : j’aime Hermangarde ! Mais j’ai aimé aussi une autre femme, et cette femme, vous la connaissez ; je vous ai raconté ma vie avec elle. Je vous ai dit ses puissances, ses fascinations, ses ensorcellements. Je vous l’ai peinte, mais sans pouvoir vous la faire ressemblante, cette insaisissable chimère qu’il faudrait avoir vue, dans la vie de laquelle il faut avoir plongé le flot de sa vie pour en refléter éternellement les teintes érubescentes, pour en rapporter, contractés à jamais, l’éclat igné et le goût brûlant ! Vous, ma mère, qui savez la force des femmes, vous avez peut-être tremblé à ce que je vous ai dit de celle-là ! En vous parlant de Vellini, j’ai cru parfois que vous l’aviez admirée. Les hommes admirent bien ceux qui les foulent aux pieds ; pourquoi les femmes n’admireraient-elles pas encore davantage celles d’entre elles qui foulent aux pieds le cœur des hommes ? Eh bien, marquise, ce qu’on pouvait craindre est arrivé ! Ce que je voulais fuir en m’éloignant de Paris, m’a atteint. La vieille maîtresse de dix ans, la Vellini, quittée solennellement pour les pures et légitimes jouissances d’un mariage d’amour, s’est ennuyée de la solitude, de son abandon accepté comme une délivrance, et m’a relancé jusqu’à Carteret.

« Ah ! c’est là une histoire bien simple ! une histoire que toutes les femmes savent par cœur. Revenir à celui qui vous a laissée, tenter de renouer des liens rompus, poursuivre l’être qui mourait de toutes les lassitudes de l’âme sur un cœur épuisé d’amour ; le poursuivre parce qu’il ose aller vivre ailleurs ; se régénérer, se rallumer par l’absence ; sentir les cendres qu’on croyait froides se soulever sous les pétillements d’un feu qui semblait éteint pour toujours ; éprouver en mille chocs électriques, reçus à la fois, la galvanisation d’un amour nouveau pour une autre, qui est une injure au passé, un outrage à la beauté perdue, une perpétuelle et impuissante jalousie ; vouloir tout ravoir dans un effort suprême ; croire reconquérir, reprendre, ressusciter ; jeter encore ce gant à la destinée avant de mourir ; oui ! c’est là une histoire connue et que vous avez vue, sans doute, plus d’une fois se répéter dans la longue expérience de votre vie ? Mais écoutez-moi, ô ma mère ! et dites-moi si vous l’avez vue se produire comme je vais vous la raconter ?

« C’était le jour même de votre départ. Vous vous en alliez. Il semblait qu’avec vous s’en allait notre bon génie, le gardien fidèle d’un bonheur comme six mois de vie humaine n’en ont jamais donné à deux êtres qui se sont aimés… Non ! il n’y avait pas trois heures que vous étiez partie, que, dans ces campagnes où vous nous laissiez l’un à l’autre, au sein d’une félicité créée et protégée par vous, je vis tout à coup Vellini passer comme un souvenir, muet et obscur. J’avais votre Hermangarde près de moi. J’avais les yeux et le cœur pleins de cette tête sculptée à même la lumière et idéalisée par toutes les adorations de l’amour heureux. Et pourtant la vue de cet autre et sombre visage, de cette tête d’argile de Vellini, rongée par le temps, pétrie et déformée par mes mains, pendant dix ans de passion folle, me frappa au cœur d’une incroyable commotion ! Elle entra comme un trait vengeur dans l’immense oubli que j’avais fait d’elle, et semblable à l’éclair qui coupe un ciel tranquille, elle traversa d’un bord à l’autre toute mon âme et tout mon bonheur. Pourquoi vous cacherais-je quelque chose, marquise ? J’avais plusieurs fois reçu de ses lettres depuis mon mariage, et jamais je n’y avais répondu. Blessée peut-être de ce silence, — ou plutôt, non ! pas même blessée, mais cédant à des pensées et à des souvenirs plus forts que les distractions de sa vie et les résistances de sa volonté, elle était venue voir si sa présence ne pourrait pas plus sur mon âme que les caractères tracés par sa main. Vous vous rappelez quelle était son indomptable foi en elle ? Vous vous rappelez cette veine ouverte, un soir, et dans quelle source matérielle et sanglante elle avait pris la fanatique pensée que jamais nous ne serions désunis. Elle venait voir si tout cela n’était pas réellement la Destinée et si je pouvais l’éviter, moi, sur le cœur d’Hermangarde, quand elle, au milieu de sa vie dissipée, elle sentait qu’elle ne l’évitait pas ! Nulle mesquine jalousie, du reste, nul sentiment haineux ou bas, nul désir, nul projet de troubler une union qui eût irrité les féroces Vanités d’une autre femme qu’elle, ne la poussaient aux lieux où je menais une vie heureuse. Elle y venait sans plan arrêté, violentée par une attraction souveraine, ayant seulement la rage de voir Ryno, comme elle disait dans son langage familier et énergique… Mais qui l’aurait cru ? L’aurais-je cru moi-même ? En venant vers moi, l’attraction qui l’entraînait, elle me l’apportait ! Elle me la soufflait de loin. Elle me l’envoya par le regard, comme on envoie la mort, disent les pasteurs de la Calabre, en parlant de certains yeux qui ont, racontent-ils, ce funeste et terrible don. Rencontrée à peine, tant nous nous croisâmes vite sur cette route où vous veniez de disparaître ! j’emportai dans notre manoir de Carteret, dans ce nid d’Alcyon d’un amour sans orages, une impression du passé, vivant dans cette femme, et qui soudainement en éveilla une myriade d’autres au fond de mon cœur ! Je crus que toute cette poussière de nos débris, qui brille comme des étincelles d’or quand un rayon de souvenir les frappe de côté et les colore, tomberait et s’apaiserait sous toutes les limpides tendresses qu’y épanchait incessamment Hermangarde. Je me trompais. Aucun de ces atomes enflammés de la vie qui n’est plus ne se recoucha après s’être levé. Ils s’attachèrent à mon cœur, comme des abeilles furieuses s’attachent à un visage. Ni les baisers, ni les caresses d’Hermangarde, ni les abandons de la plus moelleuse intimité, rien n’abattit ces tourbillons de souvenirs qui se mirent à rouler en moi, comme une trombe d’eau qui tourne dans un gouffre. En vain je me retrempai dans les flots de cette sainte intimité du mariage, comme on noie et on neutralise dans les flots d’un vinaigre pur le germe morbide de la peste, enfermé sous les plis d’un papier ou d’un tissu. Ce fut inutile ! Le passé, cette nostalgie du temps, comme le mal du pays est la nostalgie de l’espace, ne me lâcha plus, et vint profaner, par des rêveries insensées, un amour plein, magnifique, infini, et qui jusque-là n’avait réfléchi que lui-même. Ah ! comme je me soulevai contre cela, marquise ! Comme la chevalerie de mon amour pour votre fille se révolta fièrement contre ces aiguillons invisibles, qui faisaient écumer le lion ! Semblable aux mystiques de l’Amour divin, j’avais tous les scrupules des âmes timorées par un sentiment exalté, et ces rêveries qui me revenaient, me semblaient des infidélités latentes et d’involontaires trahisons. Je les combattais comme des remords. Je luttais contre elles comme le guerrier du Tasse lutte contre les fantômes dans la forêt enchantée. Je savais bien (j’en aurais juré !) que mon amour pour Hermangarde ne serait point la proie de ces illusions perdues dont les spectres, en vous regardant, ont de si tristes et si charmants sourires, de ces remembrances, comme disent les Anglais dans leur langue profonde, qui chantent mieux que la fleur du Rhin d’irrésistibles ne m’oubliez pas. Je savais bien que la réalité de mon amour pour elle ne tomberait pas devant cette fantasmagorie de la mémoire du cœur, plus impitoyablement fidèle que l’autre mémoire ; devant ces perspectives de la vie passée, revues tout à coup, sur un seul signe, dans notre âme, et vers lesquelles, effrayés et épris, nous nous penchons comme des enfants se penchent sur un miroir renversé. Mais je ne voulais pas que ces impressions passassent même sur l’extrémité des fleurs de mon amour pour elle, et en ternissent, ne fût-ce qu’une heure, l’incomparable pureté !

« Je ne voulais pas… Ah ! marquise, je ris encore d’un rire bien farouche de cette pensée, que je ne voulais pas ! Comme si la volonté la plus énergique avait quelque prise sur une chose qui fait autant partie de notre être que d’avoir vécu déjà, d’avoir déjà senti, d’avoir déjà aimé ! On peut empêcher l’amour de naître. Mais ce qui fut, peut-on l’empêcher d’avoir été ? Non ! Dieu lui-même, tout Dieu qu’il est, n’y pourrait rien ! Je ne voulais pas !… Et Vellini n’eut qu’à se montrer, une seconde fois, sur cette plage où je m’étais sauvé d’elle, pour me rejeter dans l’esclavage de cet asservissant passé, immortel comme la pensée, indestructible en nous quand on l’a vécu. Ah ! le passé, le tout-puissant passé ! Il semblait seul, réduit à sa seule force ; car Vellini n’y ajoutait pas la sienne. Excepté ce charme amer et consacrant des souvenirs, il n’y avait rien en elle qui pût balancer les dons de jeunesse, de beauté et d’amour qui fleurissaient dans Hermangarde, comme un merveilleux bouquet du ciel ! Elle, Vellini, n’était plus jeune. Chaque année, en passant sur elle, avait laissé son sillon. Il n’y avait pas un pli de ses traits, un repli de son âme, un duvet de son corps à la peau de bronze, que je ne connusse, qui ne fût gravé sur mes lèvres ou incrusté dans ma pensée… Pour moi, elle n’était plus qu’un être parcouru, possédé, fini, sans découverte et sans mystère. Et cependant, quand je la revis, quand je la trouvai, un matin, sur cette falaise où elle m’apprit qu’elle venait m’attendre ; quand je l’entendis me redire les choses mille fois entendues, les vieux refrains de toute sa vie, les auld songs de notre longue intimité, je me sentis réenveloppé dans je ne sais quel filet invisible qui se renouait à mesure que je le déchirais, roulé sous son pied, inextricablement lié, perdu ! Je vous raconterai quelque jour les détails, de cette entrevue. Elle s’y montra, non comme une femme nouvelle, mais comme la femme des anciens jours. Je lui résistai. Je la repoussai. Je fus dur pour elle. Je m’entourai de mon amour pour Hermangarde ; je le fis briller, cet amour, comme un talisman et comme une arme dont je lui labourai le cœur. Elle ne m’opposa aucun de ces moyens suprêmes, aucune de ces magnifiques outrances qu’emploient d’ordinaire les femmes qui luttent pour l’empire, qui combattent pour leur dernier autel. Elle n’eut point une seule de ces coquetteries de génie, comme les femmes qui jouent leur va-tout de cœur en rencontrent. Elle ne fut pas, non plus, une de ces jalouses qui hachent une rivale aux pieds de leur amant, avec des mots que nous ne pouvons nous empêcher d’admirer, tant ils respirent d’intelligence dans la haine et de passion dans leur cruauté ! Non ! elle ne fut ni plus ni moins que ce qu’elle avait toujours été avec moi, — l’enfant colère, franc et indompté ; la superstitieuse du sang bu ensemble ; le front ténébreux, noir, obtus, qui, pour toute séduction, se tendait toujours vers moi, avec la même volonté, le même désir, la même pensée ! Mais tout cela, marquise, c’était la vie ; c’était dix ans noués dans le fond de nos deux âmes ; c’était bien plus qu’il ne fallait pour que je sentisse, même auprès de notre Hermangarde, comme des bouillonnements de regrets et les âpres chaleurs d’un sang fouetté jusqu’à l’écume par la présence de cette Vellini retrouvée ! Et pourquoi ne l’avouerais-je pas, marquise, à vous qui comprenez toutes choses ? Les souvenirs dont j’étais esclave n’étaient en Vellini que la moitié de son empire. Fantôme vivant des jours passés, elle n’avait pas seulement le prestige alliciant et cruel des mélancolies ; mais elle avait aussi, elle avait toujours le despotisme des plus troublantes sensations. Elle vous coulait dans le corps aussi bien que dans l’âme, toute une jeunesse ressuscitée ! En la revoyant, on éprouvait toutes les vieilles soifs étanchées, toutes les vieilles flammes qu’on croyait éteintes… Par une combinaison fatale et qui expliquait bien, du reste, la durée des passions qu’elle avait inspirées et cette impossibilité de se détacher qui marquait tous les sentiments dont elle avait été l’objet, même dans les âmes les plus frivoles, elle refaisait de chaque regret un désir et rallumait le feu épais des voluptés jusque dans les profondeurs de la tristesse, semblable au volcan qui recommencerait ses éruptions éternelles dans un cratère pulvérisé ! Y avait-il entre mon âme et son terrible regard de ces influences mystérieuses qu’on dit exister entre les éléments et les astres ?… Je ne sais… mais quand je ressentis peser lourdement sur mes yeux cet étrange œil noir si profond que, comme celui de certaines sorcières de la Thrace, il semble doublé de deux prunelles, il se remua pesamment aussi au fond de moi le bitume d’une mer morte de passions, de ferments, de rêves que le temps y avait engloutis, et qui dormaient là, comme les débris des villes coupables, sous leurs eaux torpides et croupies. Alors, contre ces impressions ressorties du gouffre de l’être, l’amour d’Hermangarde était un talisman qui ne savait plus me défendre ! Sa beauté non plus ! J’y venais, chaque jour, avec ardeur, essuyer mes yeux infidèles traînés trop longtemps sur cette Vellini dont ils s’étaient imprégnés comme d’un sable brûlant qui les dévorait ; mais ni mes yeux, ni même mon âme, ne perdaient, dans la contemplation des perfections adorées d’Hermangarde, l’impression prise à regarder cette vieille maîtresse qui résumait dix ans de ma vie, ce succube de mes jeunes nuits, cette jonquille flétrie des Huertas de Malaga ! Ainsi, la beauté la plus admirée était vaincue, une fois de plus, par cette incompréhensible laideur, préférée longtemps à toutes choses et dont la possession avait, sans doute, créé en moi une de ces dépravations que ma raison n’avait jamais acceptée, mais que je n’avais pu arracher, — dirai-je de mon cœur ?… Cette maigre forme de Vellini, réapparue dans mon existence, hantait incessamment ma pensée. La tête appuyée sur l’épaule d’Hermangarde, le front enseveli dans cette touffe de lys qui n’avait que de bons parfums à me prodiguer, je ne rêvais qu’à Vellini ; je n’aspirais d’une narine altérée que l’odeur souvenue de la peau cuivrée dont j’avais bu la sueur, tant de nuits ! Je cherchais vainement aux surfaces marmoréennes de ce corps d’ange dans lequel vivait ma pensée, et qui m’appartenait comme la paix du ciel appartient à ceux qui l’habitent, ces sensuelles émanations respirées sur le sein de Vellini, ce fumet irritant de la bête humaine qui réveille ce qu’il y a de plus fauve dans nos appétits de plaisir et nous plonge en ces enivrements qui, malheureusement, ne tuent pas comme l’ivresse du mancenillier, mais qui font malade pour toute la vie, une fois qu’on les a éprouvés ! Vous le voyez, marquise, je cherche encore à m’expliquer ma folie, à me justifier cette incroyable préférence qui me ramenait à la Malagaise ! Souvent je ne pouvais m’empêcher de croire que ce qui me donnait, en pensant à elle, la troublante cuisson de tels désirs, était un de ces faits pathologiques et monstrueux qui dominent également la science de l’homme et sa volonté. Je me demandais si, dans dix ans de vie commune, j’avais développé, à me repaître d’elle, un de ces goûts, fils de l’accoutumance, qui, contractés, ne se perdent plus et vont au contraire s’exaltant et s’envenimant davantage ? Était-elle pour moi, dans un autre ordre de sensations, un de ces condiments enflammés après lesquels tout paraît fade et sans saveur ? Comme ces femmes de Java, qui mâchent le bétel et donnent aux hommes de l’Europe un mordant plaisir qu’ils n’oublient plus quand ils l’ont goûté, Vellini, ce sangre azul d’une Espagne Africaine, avait-elle, avec le caviar aiguisé et incendiaire de ses caresses, allumé dans les sources de ma vie cette soif du feu qu’on n’étanche pas avec du feu, même en enfer ?… Ah ! toutes ces questions que je m’adressais vous diront assez l’état de mon âme ! Il était affreux. Je combattais et je sentais que j’étais vaincu. J’avais horreur de mon désir même, et mon désir s’accroissait de mon horreur. J’étais emporté vers la Malagaise par quelque chose d’anormal, de dépravé, de fou, comme serait la frénétique envie d’une femme grosse pour un citron vert ou pourri. Ah ! je résolus de m’affranchir de ces obsessions continuelles qui m’aigrissaient et m’enflammaient le sang dans les veines ; de rompre ces charmes inouïs qui étaient dans l’âme et dans les sens tour à tour ; de reprendre encore ce limon que je croyais épuisé, et de le sucer, une dernière fois, pour qu’il ne restât rien de ces sucs qui m’avaient empoisonné. Enfin, de faire naître de tout cela un dégoût suprême, qui me rejetterait purifié aux pieds d’Hermangarde et tout entier à mon bonheur !

« Hélas ! je ne sais pas, marquise, s’il y avait un autre moyen d’en finir ; mais arrivé au point où j’en étais avec Vellini, je crus vraiment qu’il ne me restait plus que celui-là. Vous qui n’avez jamais craint d’être sincère avec l’homme que vous avez choisi pour fils ; vous dont l’esprit s’est toujours élevé, par le fait seul de son niveau, au-dessus des préjugés, des hypocrisies et de la fausse sagesse du monde, auriez-vous pensé que je me trompais ?… N’eussiez-vous pas trouvé ma résolution téméraire ?… Une lettre que je reçus de Vellini fixa un projet que je roulais depuis longtemps dans ma pensée, grosse d’agitations et de doutes. La Malagaise habitait le Bas-Hamet des Rivières. Elle s’était retirée chez des pêcheurs, où elle vivait avec cette souplesse de nature qui se plie à tout, et qu’elle tient peut-être de la double race dont elle est issue. Une nuit, je laissai Hermangarde endormie et je courus au Bas-Hamet. Les passions qui m’emportaient étaient formidables ; mais je me répétais que c’était un coup de partie à jouer avec ce maudit cœur auquel je ne comprenais plus rien ! Je me disais que je rentrerais calme sous mon toit domestique ; que j’allais égorger une bonne fois tous ces souvenirs frappés, mais qui palpitaient encore ; que je noierais cette folle soif des caresses d’autrefois sous les derniers baisers de deux lèvres flétries. Je me prophétisais que le lendemain nul spectre du passé ne s’interposerait entre mon cœur et Hermangarde. Je le croyais, marquise… et cela eût été vrai peut-être, si la femme vers qui je courais n’avait pas été Vellini. Je la trouvai dans sa cabane, m’espérant, quoique je ne lui eusse pas répondu ; sûre que je viendrais, armée de cette foi qui est sa force ; fanatique et vêtue comme une Bégum de l’Inde, sensuelle et languissante comme une Cadine qui attend son maître, mettant son orgueil à n’avoir plus d’orgueil et à bien ramper sur ses souples reins à ses pieds. Impossible de vous dire, marquise, les détails de cette nuit, tour à tour heureuse et funeste, dans laquelle je ne sais quel plaisir haletant et terrible brûla mes remords et fit taire la voix éplorée de l’amour ! Je m’en suis réveillé comme d’un rêve dont on garde longtemps les troubles, mais dont la mémoire n’est pas distincte, tant il bouleverse les facultés ! Pendant quatre heures d’une nuitée d’hiver, dans cette cabane, jonchée de paille comme une grange, la plus voluptueuse des filles de la terre, la plus accoutumée à toutes les opulences de la vie, l’enfant gâtée de la somptueuse duchesse de Cadaval-Aveïro, la femme aimée et épousée de cette espèce de Nabab anglais, sir Reginald Annesley, cette capricieuse, qui posait en riant ses pieds bruns sur le sein nu de sa superbe Oliva comme eût fait une sultane favorite avec son esclave, resta sur des gerbes sèches, entassées devant un feu de fagots, roulée dans la chaleur, la lumière et la cendre comme une salamandre, plus puissante et plus souveraine dans cette chaumière nue de poissonniers normands, que sur les divans de sa rue de Provence, dans les dentelles et les satins de ses alcôves ! Jamais je ne compris mieux que tout son charme ne relevait que d’elle seule ; jamais je ne compris mieux qu’elle métamorphosait la vie autour d’elle, comme elle la métamorphosait sur son visage rechigné, maussade, un peu dur, quand l’expression y circulait tout à coup, avec ses sourires et ses flammes, comme une ronde d’astres, éclos soudainement dans un ciel obscur, à quelque coup de tympan céleste ! Ah ! oui, la nuit vécue sur son cœur est indescriptible ! Dans ces moments qui passèrent en pétillant avec la rapidité de la flamme sur une ligne de poudre, je ne luttai plus, je m’abandonnai ! Je voulus concentrer et dévorer tout mon passé en ces quelques heures de délire. Remonté sur la croupe ailée de ma Chimère de dix ans, j’en aiguillonnai l’ardeur à tous crins, j’en précipitai la course furieuse, j’essayai de la briser sous mon étreinte, pour que, tombés tous deux du ciel, elle ne vînt plus jamais offrir son dos tentateur à ma force épuisée ! Hélas ! marquise, c’était là encore une erreur. Je devais échouer dans cette tentative désespérée. Après l’expérience, le dégoût — ce dégoût purificateur sur lequel j’avais compté — n’arriva pas. Vellini, la bohémienne Vellini parlait de sort, et vraiment elle y faisait croire ! En avait-elle jeté un sur moi ?… Quand on la voyait comme je la voyais alors, étendue par terre sur ces gerbes déliées, avec des torpeurs de couleuvre enivrée de soleil, je ne pouvais m’empêcher de penser à tous ces êtres merveilleux, rêvés par les poètes comme les symboles des passions humaines indomptables ; à ces Mélusines, moitié femme et moitié serpent, à ces doubles natures, belles et difformes, qu’on dit aimer d’un amour difforme et monstrueux comme elles ; et je me répétais que de pareilles fables avaient sans doute été inspirées aux hommes par des femmes comme cette Vellini.

« Ainsi, je sortis de chez elle non pas guéri, comme je l’avais espéré, mais les artères plus pleines du poison qu’elle m’avait versé ; mais la tête et le cœur où j’avais cru étouffer tant de souvenirs, débordant d’un souvenir de plus ! En m’en revenant par ces longues grèves dont vous connaissez l’imposant aspect, j’avais repris tous mes remords, mais il s’y était ajouté la rage d’une tentative qui s’était retournée contre moi. Vellini m’avait volé mon libre arbitre ! « Que ta femme soit heureuse et aimée, — m’avait-elle dit avec des expressions inouïes et des sentiments plus inouïs encore, — mais que des heures pareilles me vengent de ton amour et de son bonheur ! Elle toujours, mais moi parfois ! » Et moi, comprenant sa pensée, n’admettant plus la vie sans cette incroyable maîtresse, qui n’avait pas peur de la plus redoutable rivale, j’acceptais le partage qu’elle m’avait proposé. Je ne me préoccupais plus que de cacher à Hermangarde une liaison qu’il m’était impossible de briser ; que de sauver le bonheur de cette noble femme et la dignité de notre amour. Oui, marquise ! j’aimais Hermangarde comme je l’aime encore. Le croirez-vous après ce que je vous écris ?… Croirez-vous qu’à côté de cette chose sans nom (car je ne l’appellerai pas du nom d’amour) qui me liait à la Malagaise, je n’avais pas dans le cœur pour votre Hermangarde cet amour que vous aviez béni ? Chère mère, d’autres que vous me le nieraient. Des esprits moins perçants et moins éprouvés que le vôtre, des intelligences qui ne sauraient pas comme vous l’infinie variété de l’âme humaine et les singuliers problèmes qu’elle cache, ne croiraient pas à une si horrible collision dans un seul cœur. Et pourtant, rien n’est plus vrai ! J’aimais Hermangarde ! Ah ! j’ai besoin de vous le répéter sans cesse et surtout en arrivant au dénouement du récit que j’ai ose vous faire, et qui est encore plus douloureux pour moi que pour vous.

« Je rentrai au manoir, marquise, en proie à toutes les contradictions des âmes coupables qui se sentent perdues. Je me sentais prédestiné à Vellini… Des portes que j’avais fermées avec des précautions minutieuses et que je retrouvai entrebâillées, me donnèrent le frisson de pressentiments sinistres. J’entrai dans la chambre d’Hermangarde et j’eus l’affreuse certitude de la vérité. La malheureuse était évanouie sur le pied de son lit qu’elle avait eu peine à regagner. Elle était à moitié vêtue. Elle avait eu le courage insensé de se traîner jusqu’au Bas-Hamet, à travers les grèves couvertes de neige, et elle avait tout vu !… Je l’ai su, je l’appris par les révélations de son délire, alors que je veillais nuit et jour à son chevet et que le médecin tremblait pour sa vie. Elle m’apprit, malgré elle, dans ces effroyables insomnies de fièvre et de douleur où elle gisait sans connaissance, qu’elle avait surpris, par les fentes d’un volet mal joint, ce que je croyais avoir soustrait à tous les yeux. Esclave d’une jalousie trop forte, elle avait assisté, l’infortunée ! à cette scène d’une nuit passée dans les bras d’une autre. Combien y était-elle restée, sans crier, sans tomber d’angoisse sur cette neige, collée à regarder cette horrible scène qui dut lui déchirer toutes les fibres de son cœur ?… Son délire ne me le dit pas, et quand elle a été arrachée à cette mort qui paraissait certaine, et dont j’aurais été la cause, ô mon Dieu ! sa bouche a gardé un silence qui me fait plus de mal que les plaintes et qu’elle n’a jamais rompu par un seul mot. Oh ! qu’elle dut souffrir dans son amour, dans sa fierté, dans toutes les délicatesses de son âme, pour être ainsi venue épier dans la nuit l’homme qu’elle aimait et en qui elle n’avait plus foi ! Elle avait souvent rencontré Vellini dans les grèves, et sans doute elle avait deviné en cette femme, qu’il est impossible de ne pas remarquer quand on la rencontre, la rivale que lui cachait le destin. Depuis longtemps, d’effrayants soupçons étaient entrés dans son cœur. Elle les y ensevelissait, mais, malgré elle, ils en sortaient… Et moi, qui les voyais ravager intérieurement sa vie, je ne les détruisais pas ! Je n’osais pas même y toucher, tant Vellini régnait impétueusement sur moi ! Mentir, marquise ?… Ah ! c’était bien assez cruel pour moi, assez humiliant pour l’honneur de votre petit-fils que de me taire ! Ceux qui aiment sont les vrais voyants ; on ne leur impose pas par des mensonges. Mentir, c’eût été une indignité en pure perte qui m’eût dégradé aux yeux d’Hermangarde comme aux miens, sans lui rendre le repos qu’elle avait perdu. Après cette nuit fatale au Bas-Hamet, l’incontestable réalité avait confirmé l’intuition du cœur. C’était pour Hermangarde le dernier coup d’un malheur achevé ! Elle pouvait en mourir ; elle a bien failli en mourir. L’enfant qu’elle portait dans son sein en est mort ! Mais elle, échappée à cette mort d’angoisse qui l’a frappée à moitié, elle redevenait cette fière et pudique Hermangarde élevée par vous, dont le sang est le vôtre, et qui sait, comme vous l’auriez su, à sa place, dévorer ses larmes, — car les femmes des races comme la vôtre, marquise, souffrent des blessures de leur cœur en silence, avec la simplicité héroïque que leurs aïeux mettaient à mourir.

« Et elle ne s’est pas démentie ! Elle n’a pas faibli sous les tenailles de ce supplice qui recommence tous les jours ! Voilà trois semaines qu’elle est revenue à la santé et qu’elle couvre, d’un front calme et des sourires les plus sublimes, des douleurs que je devine trop pour ne pas les partager ! Elle est douce et belle comme une martyre, couchée sur des roses flamboyantes, dans un inextinguible bûcher… Mais la martyre n’a pas oublié la dignité de la femme offensée. Elle s’est reprise toute à moi, comme elle s’était donnée. Elle a mis entre nous des froideurs que je suis obligé de respecter et que j’admire, mais dont je souffre de toute la force de mon amour ! Ah ! chère mère, notre intimité est finie ! Le mariage n’a plus entre nous de signification divine ! Il n’est plus cette union profonde de deux cœurs transfondus, comme il l’a été pendant six mois ! Rien n’est changé, à ce qu’il semble, entre elle et moi, et cependant tout est changé ! Nous nous aimons toujours, mais dans cette vie que mes torts et ses sentiments outragés nous ont faite, l’amour n’est qu’un malheur de plus. Qu’est devenu ce vieux manoir de Carteret, ce nid d’Alcyon, que vous aviez placé dans la dot de votre fille pour en abriter le bonheur ? Il ne cache plus maintenant que des chagrins et des remords. Marquise, c’est moi qui suis le plus malheureux, puisque je suis le seul coupable. N’aurez-vous pas pitié de moi ?… Je vous dois tant, vous êtes si bonne ! vous m’avez montré, quand le monde était contre moi, une si intrépide confiance, que j’aurais rougi de ne pas vous tout avouer, de ne pas vous dire : « Voilà le mal que j’ai fait, pardonnez-moi, condamnez-moi, mais sachez-le ! Elle ne vous le dit pas, elle ! mais où elle est sublime, je serais infâme. Je ne veux pas courir l’horrible chance d’un mépris que je mériterais si je ne déchirais pas tous les voiles, si je ne versais pas tout mon cœur à vos pieds ! Je ne veux pas que vous puissiez mépriser le petit-fils que vous avez choisi, le Ryno à qui vous avez tendu la main et donné votre sang à pur don ! Votre estime m’est plus chère que votre vie, et Dieu sait pourtant si je donnerais volontiers la mienne pour vous ! Oh ! j’ai tremblé, je tremble encore que cette lettre ne soit une rude atteinte à votre vieillesse ! mais être trahie, mère, cela fait plus de mal que de mourir ! J’aimerais mieux vous avoir tuée que de vous avoir trahie, dussé-je en être inconsolable, dussé-je en mourir de désespoir, après vous ! Pardonnez-moi ces affreuses paroles qui m’échappent. Vous ne mourrez pas ! Vous êtes sous la sauvegarde d’un esprit immortel, qui domine en vous une sensibilité redoutable, il est vrai, mais que vous avez toujours gouvernée. Votre bonté vous soutiendra. Votre affection pour vos enfants vous inspirera du courage. Vous ne mourrez pas ; vous vivrez pour nous ! Nous avons besoin de vous, mère ! Il n’y a que vous qui puissiez ressusciter le bonheur que vous avez créé, il n’y a que vous qui puissiez replacer mes bras autour de la divine femme que vous m’avez donnée et nous marier une seconde fois. Avec votre imposante connaissance de la vie, avec cette sagesse indulgente et comprenante qu’on aime et qu’on respecte en vous, vous expliquerez à votre Hermangarde ces contradictions de l’âme d’un homme qui aime et qui a manqué de fidélité dans l’amour. Elle vous croira, vous ! Moi, elle ne me croirait pas. S’il y a un pardon et une amnistie pour de telles fautes, ce pardon et cette amnistie couleront de son cœur dans le mien à votre parole. Il est impossible que tout soit brisé entre nous ! entre deux êtres qui n’ont pas cessé un seul instant de s’aimer ! Ah ! si vous saviez comme le sentiment de mes torts envers elle a redoublé la force de mon amour ! Si vous saviez comme l’admiration pour cette femme, qui cache une affection blessée sous une froideur éloquente, s’est jointe à cette adoration que vous avez vue naître, et qui n’a jamais défailli dans mon cœur ! Si vous voyiez cela comme je le sens, vous auriez encore de l’espoir… La peine que je vous cause aujourd’hui serait diminuée. Vous vous diriez que le meilleur de Ryno est resté tout à votre fille, malgré l’entraînement des souvenirs, et vous dicteriez à Hermangarde un pardon qui rappellerait la félicité des jours passés et qui la rendrait plus touchante !

« Et maintenant, je vous ai tout dit, ma noble mère. Je me suis confessé à vous. J’ai agi avec vous comme l’Église catholique — cette source de toute vérité — ordonne qu’on agisse avec Dieu. N’avez-vous pas été le Dieu de ma vie par la bonté, par la confiance, qui est le beau rayon de la bonté parmi les hommes ? Je viens vous dire aussi comme à un confesseur : « Prenez la direction de ma vie ; c’est mon âme que je remets entre vos mains. Protégez-moi contre moi-même. Donnez-moi vos conseils, je les suivrai. Ce que vous exigerez, je le ferai, mon excellente mère ! Vous savez maintenant ce qu’est Vellini pour Ryno. Vous comprenez à présent ce que je vous ai dit, un soir, quelque temps avant mon mariage, lorsque je vous eus raconté mes dix ans de vie avec elle. Alors, je voulais m’éloigner et aller assez loin pour qu’elle ne pût pas me rejoindre. Je savais le charme inextricable de cet être exceptionnel qu’on aime et qu’on déteste, peut-être à force de trop l’aimer ! Je savais la pesanteur du passé sur mon âme. Oui, j’avais comme un pressentiment de ce qui devait suivre… Mais le bonheur d’être aimé d’Hermangarde l’étouffa dans mon cœur, réenvahi par toutes les crédulités de la jeunesse ! Eh bien, ce que je pensais à accomplir, je l’accomplirai. J’emporterai ma femme à l’autre bout du monde, pour n’être qu’à elle, pour ne plus revoir Vellini, cette dominatrice Vellini, toujours plus forte que cette âme que j’ai crue forte dans mes jours d’orgueil ! Marquise, en ce moment, je viens de la quitter encore, cette incompréhensible créature, dont vous seule peut-être nous auriez donné le mot, si vous l’aviez connue… Je viens de la laisser froide, lourde, meurtrie, avec un front couvert de vapeurs plus épaisses que tous les miasmes du lac de Camarina, remués par une foudre qui s’y serait éteinte ; se balançant, stupide et morne, dans son hamac. Je l’ai quittée souvent ainsi, croyant qu’enfin ce dégoût, cette laideur, cette stupidité, ces ténèbres, cet anéantissement seraient éternels, mais, hélas ! m’abusant toujours ! Le lendemain, une heure après, avec un mot de sa voix, avec un de ses regards qui s’en vont de côté tomber dans le mien, avec une inflexion de ses membres de mollusque, dont les articulations d’acier ont des mouvements de velours, elle faisait tout à coup relever les désirs, entortillés au fond de mon âme, comme le soleil fait retourner vers lui des convolvulus repliés !… Que ne puis-je dire, sûr que tout est fini de sa sorcellerie immortelle : « Je l’ai vue aujourd’hui pour la dernière fois ! » Mais pour cela, il faudrait s’enfuir, quitter ce pauvre Carteret où vous reveniez ce printemps et où nous avons coulé des jours si paisibles. Il faudrait, pour longtemps, s’éloigner de vous, qui êtes une part vivante de notre bonheur ! Ah ! ce serait dur pour tous les trois, je le sais. Mais si vous le décidiez, cet éloignement que j’ai toujours cru nécessaire, je vous obéirais sans murmure. Je ne serais pas moins courageux que vous. Dictez donc ma conduite, chère mère. Dois-je voyager avec ma femme plusieurs années ?… Dites ! Ne plus revoir cette Vellini, n’est-ce pas le plus sûr ?… Tant que je la verrai, tant que j’aurai chance de la rencontrer, je douterai de moi. Elle incarne trop le souvenir, et cette incarnation est si brûlante !… Ah ! je suis las et impatienté de ne pouvoir m’arracher à l’influence de cet être chétif que j’ai brisé un peu plus encore, à force de le presser sur mon cœur ! Je souffre par trop aussi d’être écartelé à deux sentiments contraires ! Pour en finir, j’imiterai plutôt ce prisonnier qui se trancha lui-même avec la hache, laissée à ses pieds par ses bourreaux, la main qu’ils lui avaient scellée dans la pierre. Je me couperai les jointures de ce misérable cœur traîné à deux femmes, et je dirai à Hermangarde : « Ce n’est pas ma faute, à moi, si j’ai aimé Vellini avant de te connaître ! Pourquoi Dieu ne nous a-t-il pas créés le même jour et placés l’un à côté de l’autre dès le commencement de la vie ? Seulement, si ce n’est pas un affreux polype que ce cœur que nous portons dans nos poitrines, et s’il ne repousse pas avec ses souvenirs, à chaque coup mortel dont on le frappe, console-toi, ma tendre amie, le mien t’appartient maintenant sans partage. Je l’ai mutilé, mais je l’ai fait libre pour qu’il ne fût plus qu’à toi seule, et que chaque atome de vie qui l’anime fût pur de tout ce qui ne serait pas toi. »

« Ryno. »


Qu’aurait produit une pareille lettre, si la marquise de Flers l’avait reçue ? Malheureusement, peu de jours après qu’elle eut été envoyée, des nouvelles de Paris arrivèrent au manoir et y jetèrent une noire inquiétude. Ryno put craindre d’avoir porté à sa bienfaitrice et à sa grand’mère un coup funeste, dont la pensée avait retenu sa confiance et différé ses aveux. C’était la comtesse d’Artelles qui écrivait à Hermangarde. Elle lui mandait qu’un mal subit avait saisi la vieille marquise, et elle pressait les jeunes mariés d’arriver à Paris en toute diligence ; car madame de Flers, pour qui tout danger, à son âge, était une menace, désirait les voir et les embrasser si elle devait mourir. Ryno lut sous les termes contraints et sombres de ce billet, tracé d’une main émue, que le mal était bien plus grand que la comtesse ne le disait. Il ne voulut point augmenter les anxiétés de sa femme en lui confiant ses pressentiments, mais il se demandait si sa lettre (et il la regrettait !) n’avait pas déterminé une catastrophe dont, au fond du cœur, il ne doutait plus.

Ils quittèrent Carteret en grande hâte, trop préoccupés de l’état alarmant de leur grand’mère pour se détourner et jeter un dernier regard de regret sur cette côte où ils avaient été heureux. En quelques heures, le nid d’Alcyon abandonné redevint le manoir vide et solitaire, sur le toit gris duquel les vents de la mer chantaient, depuis si longtemps, leur longue chanson indifférente ! Les pressentiments que le billet de madame d’Artelles avait inspirés à Marigny ne le trompaient pas. Quand ils arrivèrent, sa femme et lui, rue de Varennes, l’excellente marquise n’existait plus. Madame d’Artelles avait épargné à Hermangarde la soudaineté d’un malheur que personne n’avait eu le temps de prévoir. Elle leur raconta, toute brisée de la perte d’une ancienne amie, qu’elle était morte dans son boudoir gris et rose, assise dans son fauteuil comme à l’ordinaire, — qu’elle s’y était éteinte, paisiblement, presque suavement, comme une lampe, après sa dernière goutte d’huile parfumée. Elle n’avait point souffert : elle s’était affaiblie. Jamais le mot : « Elle s’en est allée », pour : « Elle est morte », n’avait été plus juste et mieux appliqué. La veille, le jour même, rien n’indiquait cette fin subite et douce. « Ma chère comtesse, — avait-elle dit à madame d’Artelles, — je crois que c’est mon dernier bonsoir que je vous souhaite. Pourquoi vivrais-je ? mon œuvre est achevée. Ils sont heureux. Je n’ai plus de raison pour durer. » Madame d’Artelles ne voulut point la quitter dans cette rêverie d’une mort prochaine, et elle expira au milieu d’une phrase gracieuse, dans la nuit, en causant avec cette amie, sa partenaire de conversation depuis quarante ans.

Ainsi Marigny avait eu tort de craindre. La marquise était morte dans l’illusion qu’ils étaient heureux. Dieu lui avait sauvé l’angoisse des confidences de Ryno. Quand cette lettre, dans laquelle il avait cherché l’apaisement d’une âme qui étouffe, comme d’une apoplexie de sentiments inexprimables, parvint à Paris, madame de Flers n’était plus, et la comtesse garda, sans en rompre le cachet, cette missive dont l’écriture lui était bien connue et qui ne s’adressait plus à personne. Par un de ces hasards dont se compose la trame mystérieuse du drame humain, peu de jours après l’arrivée de M. et de madame de Marigny, madame d’Artelles remit à Hermangarde cette lettre cachetée, comme si elle l’eût remise à la main même qui l’avait écrite. Elle avait été si longtemps témoin de cette communauté de toutes choses qui existait entre Hermangarde et Ryno, et croyant aussi, comme la marquise, que ce bonheur dans la tendresse n’avait pas encore rencontré d’écueil, elle n’imagina pas que la femme qui pensait par la pensée de son mari pût ignorer le contenu d’une lettre que ce dernier avait écrite. Elle la lui remit donc tout naturellement, et Hermangarde l’ouvrit sans trop songer à ce qu’elle faisait, la mort de sa grand’mère lui ayant causé un de ces chagrins qui distraient de tout ce qui n’est pas la pensée fixe, inconsolable… Une fois engagée dans cette lecture, pouvait-elle s’arrêter ?… Les sensations qui l’entraînaient, qui la suspendaient à ce récit, plein de remords, de regrets, de luttes de cœur si cruelles et de lumières si fulgurantes sur cette Mauricaude des Rivières, cette rivale inconnue, devinée, haïe au premier coup d’œil, étaient trop vives, trop maîtrisantes, pour qu’elle ne lût pas jusqu’à la fin ces poignants détails, Elle s’y précipita, elle s’y roula, poursuivie, poussée par ces cris, ces explications, ces analyses de Ryno, qui la mordaient au cœur, à la tête, partout, comme un cerf forcé par des limiers féroces. Puis, quand elle eut touché le terme de cette confession dans laquelle Ryno demandait à sa grand’mère de le rendre à la femme qu’il aimait et de l’ôter à celle qu’il n’aimait plus, elle remonta cette lettre page par page, ligne par ligne, presque mot par mot, comme on repasserait dans les halliers qu’on aurait teints de son sang, avec le plaisir douloureux de le voir ruisselant aux épines. Peut-être une âme moins royale que la sienne eût entendu la voix de cet amour qui se débattait sous les regrets et sous des impressions qu’il insultait, pour mieux les vaincre. Elle en aurait été touchée de pitié. Mais elle, non ! Elle ravivait seulement son désespoir en se retrempant dans ces eaux amères. Elle ne comprenait pas les empires partagés et que le cœur de l’homme ressemblât au globe qu’il foule et dont une moitié plonge dans la lumière quand l’autre s’abîme dans la nuit. Le fil de l’âme de son mari, elle ne l’avait plus. Elle se perdait dans ce labyrinthe du cœur d’un homme. Quand Marigny rentra, il la trouva, assise devant le guéridon de sa grand’mère, lisant encore cette énigme qui ne se résolvait pour elle qu’en la déchirant. Il s’approcha d’elle. Sa physionomie lui disait ses agitations.

— « Ah ! — s’écria-t-il, délivré du poids d’un silence qui était la moitié d’un mensonge, — vous savez tout maintenant. Si vous m’avez compris, ne me pardonnerez-vous pas ?… » Et il la prit dans ses bras, pour la première fois depuis qu’elle le savait infidèle.

Elle en frissonna de ce mystérieux frisson, fait de terreur, de volupté, de désir, et qu’ont les jeunes filles que nous pressons pour la première fois sur nos poitrines. N’était-elle pas redevenue jeune fille sous les froideurs de ce mariage, glacé tout à coup par la fierté de l’amour offensé, comme cette blanche fleur qui fleurit sous la neige et la perce au jour de l’hiver ?…

— « Hermangarde, — reprit Marigny, — tu le vois, je t’aime ! Ce n’est pas le hasard, c’est notre grand’mère qui a voulu que madame d’Artelles te remît cette lettre, et non à moi. C’est là encore une manière de nous protéger dans la mort ; de nous rapprocher du fond de sa tombe. Ce que je n’aurais pas osé te dire, elle te l’apprend, elle… Oui ! j’ai été bien coupable, bien entraîné, mais je n’oppose à cela qu’un mot vrai : Je t’aime ! Est-ce que ce mot-là, dit comme je le dis, — et il le disait avec la séduction d’un amour sincère, — ne peut donc pas tout effacer ?

— On n’aime pas deux femmes, — répliqua-t-elle avec l’expression que dut avoir Christine de Suède, quand elle prononça, en regardant sa couronne, le Non mi bisogna e non mi basta de son abdication.

— Mais, — répondit-il, la tenant toujours liée de ses deux bras, — je n’en aime pas deux. Je n’en aime qu’une. Vellini n’a que les souvenirs, mais toi, tu as l’amour !

— Tant pis ! alors, — dit-elle sans amertume, se levant toute droite dans les bras de Ryno, inexorable comme la Justice, triste comme le dernier mot du Destin. — Il vaudrait mieux qu’elle eût tout, elle… Vous seriez heureux, et vous pourriez m’oublier, moi qui n’ai pas de souvenirs de dix ans pour vous captiver ! Vous ne souffririez pas comme je souffre. Vous ne sauriez pas comme je souffre. Vous ne sauriez pas à votre tour ce que c’est que l’amour sans l’espoir et sans la confiance, car, Ryno, je ne vous crois plus !

XVIII

L’OPINION DE DEUX SOCIÉTÉS


Il y avait un peu plus d’un an que le manoir de Carteret n’avait revu ses hôtes, et tout y était redevenu triste, inanimé et muet, comme avant l’arrivée de madame de Flers et de ses enfants. Depuis cette époque, le logement des maîtres, comme disaient les fermiers du manoir, qui habitaient dans une des cours, était resté strictement fermé. Seulement quand il brillait un rayon de soleil sur cette plage, on ouvrait les persiennes et les fenêtres, et on donnait un peu d’air aux draperies des appartements. C’est ce qu’on avait fait ce soir-là. On sortait des derniers jours de juin et le temps était digne de cette saison, qui va être l’été et qui est le printemps encore.

Le ciel avait la beauté d’un ciel du Midi. Le soleil, qui se plongeait à mi-corps dans la mer unie, semblait s’y dissoudre, et lui donnait, tant elle était calme, la physionomie d’un lac d’or. Les blanches maisons de Carteret, qui n’ont qu’un étage, étaient teintées de rose, sous les rayons obliques de ce soleil couchant qui, croulant doucement à l’horizon, n’éclairait plus que les objets placés au niveau de la mer, au sein de laquelle, par degrés, il disparaissait. Tout ce qui dépassait ce niveau, la falaise, les pics des dunes, l’église et son clocher en aiguille, pointu et blanc comme les anciennes coiffures des paysannes du Cotentin, les peupliers à la cime frissonnante et verdâtre, plantés sur les fossés du cimetière et qu’on entr’apercevait de la grève, par le chemin qui mène à l’église, s’étaient comme essuyés des lueurs étincelantes qui les avaient noyés longtemps, et avaient repris, dans un ciel clair encore, mais sans prisme, la netteté pure de leur propre couleur. L’air était chaud comme la vapeur d’un four, malgré l’heure avancée et une brise qui commençait de s’élever. Le sable avait gardé l’impression du soleil brûlant qui l’avait frappé toute la journée. Ce soir-là, la grève était plus animée qu’à l’ordinaire. Les enfants du village, à peine vêtus, erraient en différents groupes sur les bords du havre. Les uns jouaient au palet avec le galet plat du rivage, et les autres barbotaient, les jambes nues, dans les trous creusés par eux dans le sable et que l’eau de la mer, qui filtrait partout sous ces arènes, allait bientôt remplir. Les garçons de ferme des terres voisines chassaient devant eux les pesants chevaux de labour, chargés de varech, et les douaniers, qui devaient faire une battue nocturne sur la côte, préparaient, dans l’anse du havre, leur patache, petit bâtiment à voile triangulaire, beaucoup plus poétique que son nom. Assis sur les marches de cet escalier qui conduisait de la cour du manoir à la grève, le vieux Griffon se chauffait à ces derniers rayons d’un beau soir, doré, long, splendide ! Il avait l’immobilité d’une statue, avec ses yeux blancs, sans regard, qui ne voyaient plus la mer, — cet amour ardent de toute sa vie, — la seule chose que, dans cet univers dont il avait vu le dessus et le dessous, il regrettât de ne plus apercevoir encore, du fond ténébreux de sa cécité.

C’était l’heure touchante et solennelle où, tant de fois, sur le pont chancelant du navire, dans les mers où il avait passé, il avait adressé à la Vierge Marie cet Ave Maria du crépuscule qui rappelle aux matelots en mer l’Angelus sonné aux cloches de la patrie. Barneville alors le sonnait d’un ton grave à sa tour carrée, et le clocher aigu de Carteret le répétait d’un timbre chevrotant et clair. L’ancien matelot, perdu dans ses souvenirs de jeunesse, que la vieillesse et la cécité rendent plus distincts par le repoussoir de leurs doubles ombres, écoutait ces bruits d’un jour mourant dont il ne voyait plus la lumière. Tout à coup, il fut tiré de sa rêverie par un pas lourd, qu’il reconnut sur les coquillages dont la grève était parsemée, et le bruit d’un bâton qui frappa contre les marches sur lesquelles il était assis.

— « Bonsoir, père Griffon, — dit la voix traînante du mendiant qu’on a vu errer dans cette histoire, — qué qu’donc que vous faites là, immobile comme un saint de pierre, à bayer aux mouettes par un si biau temps ?

— Eh ! — répondit le matelot, — je réchauffe ma vieille membrure à ce soleil que je ne vois plus et que j’aime à sentir sur mes os. Des mouettes ! ah ! que ne puis-je en voir la queue d’une, à ces pauvres bêtes ! Mais les yeux ont fini leur service ; il n’y a plus de lumière dans le bassinet : c’est fini, mon bonhoumme ! Qui m’aurait dit autrefois que moi, Griffon, le contre-maître de l’Espérance, j’en viendrais à me planter, des heures durant, comme un cul-de-jatte, sur ces chiennes de pierres, sans avoir tant seulement un bout de corde entre les doigts, j’en aurais levé les épaules de mépris, et pourtant, le diable m’emporte ! c’eût été la pure vérité ! — Oui ! c’eût été la pure vérité, — reprit-il après une pause, avec la singulière mélancolie des hommes d’action qui n’agissent plus. — Il était écrit que Jean-François-Nicolas Griffon verrait, de ses deux yeux qu’il n’a plus, périr bien des équipages, mais qu’il échapperait, lui, de tant de braves gens, à l’abordage, à la tempête, à la faim, aux rages du canon et de la vague, pour enfin venir misérablement mourir à terre, comme un saumon charrié par le filet à la rive, et qui n’a plus assez de reins pour ressauter dans les eaux !

— Bah ! — dit le pauvre, qui, comme tous ses pareils, avait son espèce de philosophie. — Qu’importe où l’on meurt ! Qu’importe la fosse où l’on nous pousse, quand le fond du bissac est usé ! Vers ou poissons, c’est tout un quand il s’agit de nos charognes… Mais v’sêtes encore diablement solide, père Griffon, et v’n’allez pas de sitôt lever l’ancre, comme vous dites, vous autres matelots. »

Tout en parlant ainsi, mains et menton appuyés sur sa gaule, il vit que les fenêtres, ordinairement fermées, du grand salon du manoir, étaient ouvertes et que les brises agitaient, par-dessus la rampe, les rideaux de velours ponceau, atteints d’un dernier rayon du soleil.

— « Tiens ! — dit-il avec ce regard de mendiant à qui rien n’échappe ; car qui a besoin d’être dans la vie meilleur observateur qu’un mendiant ? — Tiens ! les fenêtres du manoir sont toutes grandes ouvertes ! Est-ce que les maîtres seraient de retour ou qu’on les attendrait ces jours-ci ?…

— Nenni da ! — fit le père Griffon. — Ils ne sont pas venus et on ne parle pas qu’ils viennent, m’a dit le fermier, l’autre soir. La marquise est morte l’an passé, quand ils s’en allèrent ; c’était son bien, à elle, et qu’elle aimait, que sa terre de Carteret, qui est, après tout, un beau bien ! Mais les enfants n’ont pas toujours le goût des pères : les jeunes gens ne pensent pas comme les anciens. P’t-être qu’on ne verra pas de sitôt de maîtres au manoir.

— Que le bon Dieu nous protège ! — dit le mendiant. — Ils faisaient du bien, tout jeunes qu’ils fussent, autant que la vieille marquise. Quand elle s’en retourna, les laissant au manoir, on ne s’aperçut pas qu’elle y manquât, ma finguette !… L’ouvrage alla tout de même dans Carteret pour ceux qui travaillent, et l’aumône itou, pour tous ceux qui, comme mai, sont cassés par l’âge et ne peuvent plus tenir un manche de charrue ou un fouet.

— Vère ! — répondit Griffon. — Ils sont de bonne race ; ce sont de braves gens, des gens de vieille roche, bons et sains comme de l’eau de mer. Vous avez, père Loquet, perdu une bonne porte, quand ils sont partis !

— Ce n’est pas mentir, ma finguette ! Avec cha que j’en avais perdu une autre, pour le moins aussi bonne, à la mort de la défunte comtesse de Mendoze, qui s’en est venue tourner l’œil à sa terre de la Haie d’Hectot. Encore une digne dame, celle-là, et morte si jeunette… de la pérémonie[20], à ce qu’ils disent. Ah ! s’il faut que les grandes gens s’en aillent et qu’il n’y ait plus que les fermiers sur les bonnes terres, ce sera un fameux malheur pour le pays ! »

Et comme, malgré l’heure, il faisait chaud sur cette grève et à trois pas de ce mur qui avait répercuté le soleil tout le jour, il ôta son grand chapeau, le planta sur l’extrémité de son bâton, et, du revers de sa main calleuse, il essuya la sueur qui collait ses cheveux gris à son front, labouré de rides.

— « C’est étonnant ! — dit-il. — V’là la demie de sept heures qui sonne partout, à Barneville et à Carteret, et il fait chaud comme à midi. Je viens de loin et je m’en retourne loin ; je prendrais bien un verre de bon cidre pour sécher ma sueur. »

On voyait à son air gaillard et à son bissac posé en baudrier sur son corps et gonflé aux deux bouts par les charités qu’on lui avait faites, que sa journée avait été bonne.

« Si vous n’étiez pas paresseux comme im vieux liron, — reprit-il, — j’vous dirais b’en de v’nir quant et mai jusqu’au Bas-Hamet de la Butte. J’ai récolté quéque mauvais sous dans les presbytères aujourd’hui, et j’pourrions d’viser, en amis, des affaires du temps passé d’vant une chopine ou même un pot. Ça vous va-t-il, mon vieux sabord ?… ajouta-t-il gaiement, de sa voix mordante. — La bonne femme Charline a acheté dernièrement un tonneau fait avec le crû le mieux famé de Barneville. C’est le meilleur baire de la côte : amer à la bouche, doux au cœur !

— Merci !… — fit le contre-maître de l’Espérance, — c’ne serait pas de refus, si le Bas-Hamet n’était pas si loin et si j’avais mes yeux pour en r’venir ce soir, à la tombée. Mais à c’tte heure, aveugle comme je suis, il est bien tard pour naviguer tout seul, sans boussole, dans une lieue de sable, car j’ne suis pas de ces aveugles qui s’orientent d’eux-mêmes, comme j’en ai vu… Et du diable ! si le cidre de la Charline, tout bon qu’il est, serait capable de me faire retrouver mon chemin perdu.

— Si ce n’est que cha, — répliqua le mendiant, qui, ce soir-là, était bon compagnon, — bougez-vous de d’là et vous en venez ! C’est aujourd’hui la veille de la Saint-Jean, le plus long jour de toute l’année ; j’avons le temps de siffler un pot ou deux, et même un coup de gin par-dessus, avant la nuit close. Quoiqu’j’aie tout le chemin de Sortôville à faire, mes quilles ne sont pas tellement lasses qu’j’ne puisse b’en vous reconduire jusqu’au petit pont. Une vieille chouette comme mai ne craint guères de s’attarder en route et marche aussi b’en de nuit que de jour.

— Tope donc ! » dit Griffon, qui se leva de ses marches. Et ils prirent le chemin du Bas-Hamet, en coupant diagonalement la grève pour arriver plus vite au cabaret de la Butte. Le soleil avait disparu dans les flots. Leur miroir, lisse comme un bassin, changeait ses reflets d’or en couleurs violettes qui s’évanouissaient à leur tour dans la couleur accoutumée de cette mer, verte, le soir, comme une prairie. Le plein était superbe et silencieux. Le vent d’ouest n’apportait dans l’étendue que le chant monotone des vachères qui revenaient de traire ou qui y allaient, du côté des terres de Barneville. Arrivés à un petit bras de mer, oublié par le reflux, comme il y en avait tant sur ces grèves, ils ôtèrent leurs chaussures et passèrent à gué, les jambes nues, dans ces eaux tièdes de toutes les fermentations d’un beau soir d’été. Ils avaient tous deux l’habitude de marcher dans ces sables où l’on enfonce jusqu’aux chevilles. Aussi atteignirent-ils bientôt le but de leur course. Quand ils eurent dépassé le houx de la Butte, le jour était haut encore, quoiqu’un mince croissant montrât déjà sa corne pâle dans un ciel foncé, qui devenait de plus en plus gros-bleu… Le varech, étendu devant les quelques maisons qui composaient le Bas-Hamet, exhalait l’odeur marine et forte qu’il conserve, quand le soleil l’a desséché. Avant d’entrer dans la cabane de dame Charline, ils entendirent la voix aigre de cette vénérable commère faire un insupportable dessus à d’autres voix, et le joyeux frémissement d’une friture, alors que le beurre, étendu et bouillonnant sur la poêle, attend le poisson qu’il va pénétrer. Charline Bas-Hamet était, en effet, assise devant un feu vif sur un escabeau. Elle apprêtait un souper pour quelques personnes, parmi lesquelles ils reconnurent le pêcheur Capelin. Une longue table, couverte d’une nappe et de pots d’étain, ornait cette espèce de cuisine, noire, enfumée, mais propre, car l’aire en était lavée et balayée plusieurs fois par jour. Jamais sorcière n’aima tant son balai que la Charline. Quand elle en avait bien joué, d’ici et de là, sur la terre de sa maison, elle passait à d’autres exercices et frottait perpétuellement un petit buffet en noyer et la vaisselle et les tasses anglaises qui le chargeaient, afin, disait-elle, de leur donner un reluisant qui engageât les pratiques à boire et à manger chez elle. Aux deux angles de cette pièce, qui composait, avec la grange cédée, comme on l’a vu, à la señora Vellini, tout le logement des Bas-Hamet, il y avait deux alcôves, l’une en serge verte, pour les deux filles, qui couchaient sororalement ensemble ; l’autre, pour le père et la mère, en serge bleue, avec un galon jaune et des glands. C’était le lit de leur mariage. C’était sous son ciel un peu passé que cette lune de miel, dont l’humeur acariâtre de Charline avait fait souvent une lune rousse, s’était levée et couchée, il y avait bien vingt-huit ans. Une fenêtre étroite, au bout de la table, éclairait cet intérieur, avec une porte basse qui donnait sur un petit jardin potager, et une plus grande qui s’ouvrait sur la grève. Celle-ci — selon la coutume normande — ne se fermait jamais qu’à la nuit et encore au loquet, comme au bon temps du duc Rollon.

— « Bonjour, la compagnie ! — firent nos deux amis en entrant, et ils allèrent s’asseoir sur la bancelle[21] qui entourait la table et dans l’embrasure de la fenêtre ouverte. — La Charline ! apportez-nous une chopine de votre nouveau tonneau, — dit le mendiant, qui semblait être très au courant de toutes les futailles du Bas-Hamet, — et ma finguette ! — ajouta-t-il comme un homme qui se cave de grosses dépenses, — si vous avez un peu de sauticot[22] et un morceau de choine[23] pour mettre avec, baillez-les ! car la brise du soir et la marche nous ont affilé l’appétit, et ce n’est pas tous les jours la veille de la Saint-Jean.

— Va pour le sauticot et le cidre ! — fit Griffon, — mais je veux payer mon écot aussi, comme mon confrère de la besace. Vous avez là de la friture qui sent bon, mère Charline ! donnez-nous-en avec une brave bouteille de ce gin qui a fait la nique aux habits verts[24], et qu’il y en ait pour le camarade Capelin et pour votre homme, quand il va revenir de la marée ; car c’est un vieux matelot comme moi que le père Bas-Hamet, et j’nous sommes rencontrés aux Indes dans un temps où j’n’avions froid ni aux yeux, ni au bout des doigts, mille pavillons ! »

La seconde des infantes de ce cabaret de pêcheurs, petite fille de douze ans, maigre comme une cigale, aux manches retroussées et aux bras plats, dont le chignon, couleur de filasse, tombait sur un cou que le soleil avait plus hâlé que bruni, tant il était naturellement blafard, mit sur la table la friture demandée à sa mère, et Capelin, le preneur de crabes, s’attabla, sans plus de cérémonie, avec les deux amphitryons.

— « Merci pour mon homme, — fit Charline, — mais buvez sans lui, mes braves gens. Il est à Jersey et ne reviendra qu’à la fin de la semaine. Il est parti par la marée d’hier, — au soir.

— A-t-elle été bonne, la marée d’hier soir, camarade Capelin ? — fit le Griffon à son convive.

— Ah ! la mer est meilleure que les hommes, — répondit Capelin, en engloutissant une moque[25] de cidre qu’il avait fait chauffer dans les cendres. — Elle donne toujours, mais les hommes n’achètent plus. Nous mourrons de faim, cette année, ou il nous faudra aller vendre notre poisson jusqu’à Valognes ou à Cherbourg. C’est bon, ça, pour Pierre le Caneillier qui a un bidet, mais c’est enrageant pour mai qui porte à dos mon petit mannequin[26]. Les bonnes maisons de l’an passé n’existent plus. Gn’y a p’us personne aux Eaux de la Taille, si ce n’est de vieux ladres qui marchandent jusqu’à leurs œufs, et le manoir de Carteret est vide ainsi que le château de la Haie d’Hectot.

— Est-ce que les maîtres ne reviendront pas à Carteret ? — dit Charline.

— Gn’y a pas d’apparence, — répondit Griffon.

— Ah ! — reprit Capelin d’un air d’importance, — la belle jeune dame ne s’y plaisait plus. Elle s’y ennuyait. Elle en a fait une maladie. Depuis la mort de la marquise, il y avait de la brouille dans le jeune ménage. Ils ont beau avoir du poisson frais sur leurs tables, les grandes gens ne sont pas toujours heureux.

— Oh ! par exemple, vous vous trompez joliment, père Capelin, — fit de sa voix fraîche la brune Bonine, qui repassait des coiffes sur une table à part, au fond du cabaret, et qui approcha son fer à repasser, bleu et lisse comme l’acier, de sa joue ronde et écarlate. — J’ai vu souvent madame de Marigny à la messe à Carteret, et je puis assurer qu’elle avait l’air bien heureux.

— Oui, oui, — dit Capelin, comme un homme parfaitement sûr de ses informations, — dans les commencements, mais pas sur les fins ! Il paraît qu’il y a eu entre les mariés des affaires que personne ne sait et ne connaît… La fille de chambre, mademoiselle Nathalie, une fameuse délurée tout de même et qui a tourné la tête à plus d’un garçon dans Carteret, le disait assez haut à qui voulait l’entendre. Mai aussi, j’l’ai vue, madame de Marigny, et p’us souvent que vous, mademoiselle Bonine, quand j’allions porter de la crevette et du homard au manoir. Elle descendait parfois à la cuisine, et j’puis vous jurer sur ma part de paradis qu’elle avait l’air aussi triste… que vous, mademoiselle Bonine, quand il fait un gros temps et que Richard le Caneillier est en mer. »

À ce mot, les joues déjà rouges de la pauvre Bonine flambèrent aussi fort que le charbon allumé sous son trépied et qui servait à chauffer son fer.

— « C’est comme je vous le dis ! — reprit Capelin, dont l’importance croissait en raison de l’attention qu’on donnait à ses commérages. — Il y avait queu’que chose entre l’arbre et l’écorce, et la cause de toute cette discorde était chez vous, mère Bas-Hamet !

— Taisez-vous, mauvaise langue ! — s’écria Bonine indignée, en frappant de son fer sur le linon qu’elle repassait et qu’elle roussit dans son impétueuse distraction.

— Qui ? — fit Charline, en montant tout à coup sa voix à des octaves inconnues aux musiques humaines. — Ah ! la Mauricaude, l’Espagnole ? Est-ce que vous en avez entendu causer à Carteret ?

— Pardié ! — dit le pêcheur de crabes, — c’est une histoire assez connue. La jolie Marie Meslin, la Sansonnet et la Lampérière l’ont assez racontée à tous les lavoirs du pays. Il m’est avis, la mère Charline, que vous la savez aussi bien que mai. Elles disaient donc que cette amfreuse[27] petite Mauricaude qui se retirait chez vous, mère Charline, et que j’avons tant rencontrée sur les grèves, était une ancienne de M. de Marigny, qu’il avait laissée là pour épouser sa femme, et qui le persécutait, depuis quelque temps, comme une vraie vision de Bréhat ! Elles ajoutaient qu’elle était un brin sorcière et qu’elle l’avait ensorcelé si bien qu’il ne pouvait se démêler d’elle. C’était là p’t-être des mauvais propos, car j’n’crais pas qu’il y ait des femelles qui chevauchent les hommes, comme le loup-garou chevauche le diable. On a toujours bien un parement de fagot, pas vrai, mère Charline ? dont on peut les régaler, quand elles commencent de viper[28] trop fort. Mais enfin, faux ou vrais, c’étaient là les bruits ! On les crayait, quand on l’avait vue, car sur mon âme, elle avait la mine d’un mauvais Esprit. Sa diable de figure noire ne vous revenait pas. Le soir, quand je la rencontrais rôdant dans les grèves, j’aurais mieux aimé, Dieu me protège ! rencontrer la blanche Caroline. Vous la rappelez-vous, père Griffon ? Un soir, à la brune, elle vint se chauffer avec nous, sous le havre, à un feu de matelots qui goudronnaient leur bâtiment. Vous aviez encore des yeux qui y voyaient dans ce temps-là. La belle madame de Marigny y vint itou. Vous vous souvenez de quel air elle la regarda, tout le temps ! C’est depuis ce soir-là que madame de Marigny a toujours été malade, car on dit qu’il est des yeux dans lesquels il y a des sorts comme dans les herbes, et qui ont le pouvoir de faire mourir.

— J’l’ai ouï dire en Sicile et en Corse, — dit le vieux Griffon, — mais jamais j’n’en ai eu la preuve par devers moi, et l’aumônier de l’Espérance disait que c’était un péché mortel de croire à ces sornettes, répandues dans l’esprit des hommes par leur vieux ennemi, le démon.

— Péché ou bonne œuvre, — répondit Capelin, — c’était la dirie sur la côte[29]. À toutes les portes où j’allais vendre mon poisson, on en causait. Y a p’us, mère Charline. D’aucuns prétendaient que vous en saviez plus long que vous ne vouliez en conter, et que, bien des nuits, M. de Marigny était venu voir la Mauricaude au Bas-Hamet.

— Ceux qui disent cela en ont menti ! — s’écria l’innocente Bonine, dont la voix monta presque au niveau de celle de sa mère.

— Oh ! oh ! mademoiselle Bonine, — reprit le pêcheur de crabes avec une très remarquable intonation d’ironie, — il ne faut pas monter, comme un lait qui bout, au moindre mot qu’on dit en riant ! Parce que la Mauricaude vous a donné les deux bagues que vous avez aux doigts, et qu’elle vous faisait regarder queuque fois dans son miroir charmé où vous voyiez si votre amoureux contait fleurette à d’autres, quand il dansait à la foire de Portbail, ce ne sont pas des raisons, voyez-vous ! pour jurer si fort de sa vertu. »

Bonine baissa sur son fer, moins brûlant que sa tête, un front que l’obscurité qui venait peu à peu empêchait de bien distinguer. Il était vrai que Vellini lui avait donné les deux bagues qui ornaient ses mains potelées et roses, et qu’un jour Capelin, qui passait dans le sentier du champ, au bout du jardin, avait vu l’Espagnole montrer son petit miroir d’étain à l’ignorante jeune fille, et l’avait entendue lui souffler ses superstitions.

— « Eh bien, après ? — dit la Charline, qui mit ses deux poings sur ses flancs évidés et secs, et qui vola tout à coup au secours de sa pauvre fille confondue, — quéqu’ça vous regarde, vieux endurci, les bagues de Bonine et ses amoureux ? Votre abominable langue en veut donc à tout le monde, ce soir, vieux bottier du diable, dont les paroles malavisées feraient tourner et pourrir le poisson sur la paille de son panier ! Qué qu’ça vous regarde, je vous le demande, la conduite de la Mauricaude ? Vous devait-elle quelque chose qu’elle ne vous a pas payé, pour que vous en disiez les horreurs de la vie ? Et ne v’là-t-il pas une fameuse garantie des débordements d’une femme qui vaut mieux à l’ongle de son petit daigt[30] que vous à tout votre vilain corps, que la langue de pierre-à-couteau d’un bavard comme vous, et pour mettre le beconage à prix[31] à même la réputation de toutes les honnêtes femmes, depuis Carteret jusqu’à Portbail ! »

Tous nos soupeurs, qui sirotaient leur gin, se mirent à rire à l’explosion retentissante de la colère maternelle de Charline. Sans doute, ils étaient accoutumés aux cris perçants de cette glotte d’acier qui avait les vibrations d’un gong chinois, car ils continuèrent de rigoler et de boire, pendant que le dominateur de la situation, le pêcheur de crabes, répliquait avec une insouciante tranquillité :

— « V’là b’en du bruit pour rien, mère Bas-Hamet ! mais des paroles, comme on dit, ne sont pas des raisons ! Vous avez p’t-être les vôtres pour ne pas parler de c’tte coureuse de Mauricaude, qui est partie sans qu’on sût même d’où elle venait. Mais, t’nez ! demandez à votre voisine, la petite veuve Montmartin, si elle n’a pas vu, toutes les nuits, le cheval noir de M. de Marigny attaché à la porte à côté, pendant que vous dormiez, vous, votre homme et vos filles, sans vous douter du maudit sabbat que la Mauricaude faisait dans votre grange avec son ancien amoureux ! Les fers du cheval — qui s’amusait moins que le maître, et qui piaffait en l’attendant, — ne faisaient pas grand bruit sur la litière de varech étendue à votre porte. Mais la Montmartin, qui depuis la mort de feu son homme, pris sous sa charrette, ne dormait pas, et se relevait la nuit pour rallumer son grasset[32], a vu, elle, plus d’une fois, M. de Marigny, et elle en a été si saisie qu’elle me le dit dans le temps et qu’elle ne l’aura pas oublié ! »

La Charline se taisait. Au fond, elle était friande de commérages. Qu’on ne s’y trompe pas ! Elle n’avait défendu l’Espagnole que pour couvrir Bonine attaquée. Mais elle ne haïssait pas les détails donnés par Capelin, et elle les écoutait avec un plaisir d’autant plus profond qu’elle le cachait.

— « Enfin, — dit le pêcheur de crabes, comme un orateur qui garderait la meilleure de ses preuves pour la dernière, — me nierez-vous aussi ce que j’ai vu moi-même, la mère ! et mieux que je ne vous vois, car la nuit tombe et il ne fait pas mal noir cheuz vous ? Les mauvais propos sont les mauvais propos. Mais il ne s’agit plus de la langue des autres. C’est moi, Capelin, assis à cette table, aussi vrai que je s’is vivant et que Dieu est Dieu, qui ai rencontré cet hiver M. de Marigny revenant du Bas-Hamet. Certes ! il n’en r’venait pas, à cette heure-là et dans cette saison-là, comme on dit, pour des prunes ; car il faisait un temps terrible, qu’on n’eût pas mis un chien dehors, et la bise soufflait dans la grève à vous couper la figure en trente-six morceaux.

— Vous aviez p’t’être trop bu d’un coup ?… — dit l’hôtesse du cabaret de la Butte, comme un cavalier allonge un coup d’éperon, en serrant la bride à son cheval.

— Non ! foi d’homme ! — reprit le narrateur. — Il était plus de minuit et je m’en r’venais de la pêche aux crabes. J’n’avais rien pris. Ma hotte était vide. La nuit avait été mauvaise comme quand la Caroline ou le Criard sont sous les dunes. Justement, je l’avais aperçue, la Caroline, qui rôdait aux environs du manoir. J’aurais même juré en justice qu’elle était entrée dans les cours ; et je m’dis, l’ayant vue de loin et ne la trouvant plus lorsque je passai devant les portes : « Est-ce qu’il y a queuque malheur qui menace les gens du manoir, que la Caroline hante chez eux, la nuit ? » Et je passai sans me détourner, car j’n’aime pas à la rencontrer, c’est la vérité ! quand, au bout du petit pont dont je t’nais la rampe, v’là que j’entends, patraflas ! et que j’avisai le cheval de M. de Marigny, qui entrait dans l’eau des quatre pieds. « Bon ! — me dis-je encore, en pensant à tous les propos de la fille de chambre, — bien sûr qu’il revient de voir la Mauricaude au Bas-Hamet. » I’me r’connut comme j’l’reconnaissais, et j’nous parlâmes. Mais p’t-être b’en qu’au fond de son cœur il n’en était pas plus content qu’il ne fallait et qu’il eût souhaité que je fusse à cent lieues de là… I’ne s’arrêta pas, et quand j’fus passé je le regardai qui filait, comme s’il y avait eu un diable assis sur la croupe de son cheval. C’tte Mauricaude, c’tte Caroline, le temps, la male heure qu’il était, tout me faisait venir des idées étranges à la tête… Pour se promener dans les grèves par ce froid de loup, quand on était riche comme M. de Marigny et qu’on n’avait pas sa pitance à gagner comme mai, et, par-dessus tout, pour quitter, à une pareille heure, une femme comme la sienne, la perle des femmes, qu’on n’en a jamais vu une pareille dans tout le pays ! il fallait bien que le diable s’en mêlât, et toutes les histoires des lavoirs me revinrent. Il s’en est tellement mêlé, Dieu m’ait en aide ! que pas plus tard que le lendemain, — j’ai marqué ça dans ma mémoire et par une entaille sur le manche du couteau que v’là, — la pauvre madame de Marigny était à la mort et qu’elle n’a jamais repris, depuis c’tte époque, la joie de ses yeux et les couleurs de la santé ! »

Et il frappa de son couteau — ce couteau, monument dont il invoquait le témoignage, — sur la table devant laquelle il était assis. Quand il se tut, il y eut un moment de silence : la Charline et Bonine étaient domptées par cette histoire, racontée avec une impression sincère. La nuit était enfin venue. Par la fenêtre ouverte, on voyait des lueurs de lune qui se jouaient dans le houx de la Butte, mais le profil de la maison projetait son ombre sur le varech. L’intérieur du cabaret plongeait dans l’obscurité. Il n’y rayonnait plus qu’un peu de braise dans l’âtre, et le feu de charbon qui chauffait les fers de Bonine. Superstitieux comme ils l’étaient tous, sur cette côte d’où le merveilleux ne s’est pas envolé encore, ils restaient sous l’empire du récit passionné de Capelin. La pauvre Bonine était la plus troublée. Elle sentait ses bagues tortiller autour de ses doigts comme de petites et sibilantes vipères, à la langue de flamme, et elle tremblait de s’être trop attachée à quelque favorite de Satan.

— « Eh bien, — dit Charline, qui était au fond une virago de cœur et de courage, — que le diable y fût ou n’y fût pas pour quelque chose, ce n’était pas, après tout, une mauvaise créature que la Mauricaude ! Elle avait ses idées et ses nivelleries[33], mais toutes les grandes gens ont les leurs. Si elle a fait de la peine à madame de Marigny, c’est un malheur, oui ! et je ne l’excuse pas ; car il faut laisser les maris aux femmes. Mais pour nous qui l’avons hébergée, j’n’avons rien à lui reprocher. Bien loin de là ! J’l’ons vue b’en des fois donner aux pauvres qui venaient lamenter à la porte. Elle était généreuse plus que b’en des riches qui ont de belles terres dans le pays.

— Ah ! pour cha, ch’est la vérité, — dit le mendiant Loquet qui s’était tu jusque-là, s’occupant à manger et à boire, au moins pour deux jours. — Ch’est la vérité qu’elle était charitable et pas fière ! Je n’sais pas si elle avait signé queuq’mauvais pacte avec Grille-Pieds, mais c’que j’sais bien, c’est que l’argent qu’elle m’a bouté n’a pas brûlé ma pouquette[34] et qu’elle m’en a donné, à plusieurs reprises, plus que personne depuis que j’rôde dans les environs… Un jour, surtout, que je la rencontrai avec M. de Marigny, qui sortaient tous deux du Tombeau du Diable… Vère ! du Tombeau du Diable !… ce qu’ils y avaient fait, j’n’en sais rien ! mais ils en sortaient. M. de Marigny, qui est grand aussi avec les pauvres, me vida tout son boursicot dans mon grand capet, ma finguette ! ils parlaient grimoire entr’eux, mais elle, la Mauricaude, m’dit qu’elle s’en r’viendrait avec mai au Bas-Hamet, et ma finguette ! elle y revint de son pied mignon, légère comme une bergeronnette, parlant et riant avec un vieux homme comme mai, et quand j’fûmes sous le chemin de Barneville, elle me donna itou tout ce qu’elle avait sur elle, si bien que, ce jour-là, je fis une journée comme j’n’en ai pas fait depuis et comme le bon Dieu ne m’en renverra peut-être jamais ! »

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C’est ainsi que sur cette côte sauvage et retirée de la Manche, au fond de ce cabaret de bouviers, de pêcheurs, de mendiants, on s’entretenait, un soir, de Vellini. Elle n’avait vécu que bien peu de temps sur ce rivage, et déjà tous ces gens simples, qui l’avaient connue, étaient pleins d’elle, ne parlaient que d’elle. La Mauricaude, comme ils l’appelaient, défrayait leurs conversations et s’imposait à leurs souvenirs. Elle allait peut-être bientôt entrer dans les légendes de la veillée comme cette blanche Caroline qui revenait aussi dans leur vie et dans leurs discours. Elle avait saisi l’imagination de ces êtres spontanés et primitifs, comme elle saisissait l’imagination des hommes les plus développés dans leurs facultés, les plus exigeants et les plus blasés dans leur goût, les plus hautains en sensation, en appréciation les plus difficiles. Les uns et les autres concluaient de la même manière, quand ils parlaient de l’Espagnole. Les hommes ont presque tous les mêmes pensées quand il s’agit des mêmes mystères, et il y en avait un en Vellini dont on pouvait bien décrire l’effet et la puissance, mais que l’observation humaine dépaysée était impuissante à expliquer.

Or, précisément le même soir où nos Bas-Normands devisaient chez la Charline de la Butte, — car dans ce jeu de la vie, il est de singuliers carambolages de circonstances, — le vicomte de Prosny se trouvait à Paris chez madame d’Artelles, avec la ponctuelle exactitude d’une montre dont elle était le grand ressort depuis quarante ans. Il avait dîné au café Anglais, son restaurant ordinaire, seul, avec lui-même pour tout convive, comme Lucullus chez Lucullus. C’était sa coutume de dîner seul. Il avait observé que la conversation — ce charmant hors-d’œuvre pour les oisifs à table, qui goûtent dédaigneusement du bout des lèvres les ailes de faisan piquées de crêtes ou les coulis d’ortolans truffés, — était une distraction et une duperie pour ceux qui, réellement, savent manger. Aussi, comme les Ascètes, qui redoublent au désert leur tête-à-tête avec Dieu, — comme les amoureux, ces autres Ascètes, qui emportent leurs maîtresses dans la solitude pour que les rayons les plus indifférents de leurs yeux ne soient à personne, — il avait appliqué aux sensations de la table cette concentration solitaire qui multiplie l’intensité du plaisir par l’isolement de tout ce qui n’est pas la jouissance elle-même. Quand il eut achevé sa tasse de café à Tortoni, dans ce petit salon bleu qu’avait aimé le prince de Talleyrand, il avait traîné sa lambine personne à l’Opéra, car il était un des plus vieux anecdotiers à lorgnettes du Coin de la Reine, puis il en était sorti et s’en était allé chez madame d’Artelles, après avoir fait un grand coude par la rue de Provence, où il avait pris une petite voiture basse qui l’avait charrié au faubourg Saint-Germain. C’était bien toujours le même homme qu’Éloy de Bourlande-Chastenay, vicomte de Prosny. Son maigre et grand corps, que les plaisirs de sa jeunesse n’avaient pu dissoudre et qu’un égoïsme de premier ordre avait fini par durcir dans ses eaux pétrifiantes, avait la solidité d’une pyramide, sous sa jaune et sèche enveloppe de papyrus. Depuis sa première apparition dans cette histoire, il n’avait pris (comme on dit) ni un jour ni une heure. Si notre corps ne pensait plus, peut-être, qui sait ? serions-nous immortels ! À ce compte-là, ce vide ambulant d’idées, le vieux Prosny, devait momifier la vieillesse. Son œil de faucon pour l’éclat étonné toujours, quand il n’était pas implacablement curieux, — n’avait pas plus perdu sa flamme verte qu’une émeraude d’un siècle n’a perdu la sienne, pour être enchâssée dans une gothique monture et vue sur le fond d’un bras de vieille femme, ridé et grenu. Il avait presque assisté à la mort assoupie de la marquise de Flers, de cette femme qui, mieux que Mirabeau, avait emporté, en mourant, les lambeaux de la monarchie et une bonté digne de durer toujours. Quoiqu’elle fût sa contemporaine et son amie, sa mort ne lui avait coûté ni un coup de dent ni un quart d’heure de sommeil. De longue main, il se préparait à soutenir le choc redoublé d’une perte plus cruelle encore, dans la personne de madame la comtesse d’Artelles, cette sœur Siamoise de la marquise, qui traînait sa vie au lieu de vivre, depuis la mort de sa moitié. La comtesse d’Artelles, il est vrai, était liée à lui par des intimités que le temps avait soudées dans toutes les habitudes de leur existence ; mais c’était un homme à enterrer toute une race d’amis et d’anciennes maîtresses avec l’impassibilité d’un fossoyeur. Routinier, tous les jours le voyaient, vers la même heure, dans le salon de madame d’Artelles. Ce petit salon de forme ovale et très drapé où se tenait la dolente comtesse, dans une bergère devant laquelle il s’établissait en vis-à-vis, était comme un temple consacré à l’Amitié et au Souvenir. Le soir, il était baigné des lueurs nageantes d’une lampe d’argent, chef-d’œuvre de ciselure et d’art, donné à la comtesse par la marquise, dont le portrait se répétait sur les lambris en plusieurs éditions, à différentes époques de sa vie. Des profusions de scabieuses et de violettes des bois emplissaient les vases des consoles ; car madame d’Artelles ne voulait autour d’elle que des fleurs de deuil, versant aux imaginations par les sens des inspirations mélancoliques. D’ordinaire, quand M. de Prosny entrait dans cet asile crépusculaire des brunes pensées, comme disait madame de Sévigné, ce vieux et souple praticien des convenances, qui connaissait le chagrin de la reine douairière de ses sentiments, avait la courtisanerie d’une tristesse qu’il raccordait à la sienne. Il se mettait au diapason des soupirs. Pour les besoins de cette situation de tous les soirs, il stéréotypait sur son visage cette phrase qu’il avait répétée longtemps sur la mort de sa femme. Médaille frappée à l’honneur de sa mémoire, à elle, et commémorative de ses débarras, à lui ! usée à force de l’exhiber. La comtesse lui savait gré de cette tristesse, revêtue à son seuil, et qu’elle prenait pour une éternelle sympathie. Mais ce soir, il était entré chez elle, et elle l’avait remarqué, d’un air presque scandaleusement dégagé. Une expression d’ironie retenue circulait dans le rictus de ses lèvres.

— « Eh bien, ma chère comtesse, — lui avait-il dit sans lui demander de ses nouvelles, et en lui baisant la main avec autant de distraction que si c’eût été une bague d’évêque et non la main d’une femme qu’il avait aimée autrefois, — prendrez-vous maintenant de mes almanachs ?

— Que voulez-vous dire avec vos almanachs ? — répondit madame d’Artelles, qui travaillait à son éternel filet, — et quelle mouche vous a piqué, monsieur de Prosny ? Vous dansez comme si c’était une tarentule ! On dirait que vous allez vous envoler.

— Pour vous prouver que non, je m’assieds, » fit-il, en s’affaissant dans une bergère. Sa badine, cette canne de muscadin, qui survivait à tous les badinages de sa trop badine jeunesse, vibrait entre ses jambes qu’il croisa, mais avec un mouvement qui sentait la superbe d’un triomphateur.

— « Ce que je veux dire, comtesse, c’est que mes prédictions sont accomplies ! — reprit-il d’un air solennel, mettant des pauses entre chaque mot comme s’il eût acclamé sa gloire, et poussant sa joue avec sa langue, en étudiant l’effet qu’il produisait sur madame d’Artelles. — Après dix-huit grands mois d’incertitudes, je viens à l’instant même d’acquérir la preuve d’une chose que j’avais depuis bien longtemps prévue et calculée, comme on calcule une éclipse. Au fait, c’est une éclipse aussi ! Le parangon des maris, M. de Marigny…

— M. de Marigny ?… — fit la comtesse, la tête levée et avec un point d’interrogation dans le regard.

— A fait comme le chien de la Bible, comtesse ! — dit de Prosny. — Il est retourné… vous savez bien où.

— Mais c’est fort malpropre, ce que vous dites là, vicomte ! — répondit madame d’Artelles, qui savait sa Bible et qui allait parfois au sermon.

— Mais dire n’est pas faire ! — dit le vieux cynique ; — et moi je ne me charge que de vous apprendre une chose que vous caractériserez, quand vous la saurez, comme il vous plaira. Voyons ! — ajouta-t-il en tirant sa montre et en la comparant à la pendule, — il est juste dix heures trois quarts. Où croyez-vous qu’est à cette heure M. de Marigny, ce génie de l’amour conjugal, éclos, par miracle ! dans la peau sulfurique d’un libertin ?…

— Ah ! mon Dieu ! — fit madame d’Artelles, — ma pauvre amie, la marquise de Flers, aura donc bien fait de mourir ?…

— Il est — continua M. de Prosny, qui passa sur le mot touchant de la comtesse, sans plus l’entendre que la roue d’un char n’entend les cris de ceux qu’elle broie, — rue de Provence, n° 46, chez la señora Vellini.

— Est-ce bien sûr, cela ? — repartit la comtesse, qui voulait douter.

— Par Dieu ! si cela est sûr ! — fit le vicomte. — Je l’y ai vu entrer moi-même, et sa voiture, plantée à la porte, atteste le fait suffisamment à ceux qui passent. Américaine noire, attelage Isabelle, rosettes de rubans jaunes à la têtière des chevaux, avec l’écusson écartelé des Marigny et des Polastron aux portières, comme si nous n’étions pas en bonne fortune. Rien n’y manque, en fait d’étiquettes ! Marigny n’aime pas l’incognito. Ce que j’aime de lui, c’est que s’il devient ministre un jour, il mettra sa gloire à être impopulaire. Je ne connais pas d’être qui jette le gant à l’Opinion mieux que lui. »

La comtesse laissa tomber son filet sur ses genoux, muette, humiliée, consternée ; car, on l’a vu, elle avait cru à la conversion de M. de Marigny, par la vertu du grand orviétan de l’amour conjugal.

— « Il était à l’Opéra avec sa femme, — reprit M. de Prosny. — Il en est sorti presque avec moi, et je l’ai vu monter dans sa voiture sous le péristyle ; c’était après le deuxième acte. Il a laissé madame de Marigny dans une loge de face avec madame de Spaur et madame de Vanvres, et il s’en est allé, comme un prisonnier délivré, retrouver sa vieille maîtresse, comme s’il n’avait pas pour femme la plus belle et la plus intéressante personne de Paris !

— Voilà donc les hommes ! — dit madame d’Artelles ; — et pourtant, vous ne me croirez pas si vous voulez, monsieur de Prosny, mais je vous jure qu’il a aimé Hermangarde, que j’ai été témoin de cet amour et que je ne l’oublierai jamais !

— Et vous ferez bien, comtesse, — répliqua le Prosny, — pour que quelqu’un s’en souvienne ; car lui, probablement, ne s’en souvient plus ! »

Ici, il y eut une pause entre les deux septuagénaires. Mais Belzébuth et Belphégor, qui sont les diables du mariage, dansaient leurs danses dans les pensées du vieux Prosny ; car il reprit philosophiquement, avec un sourire comme doivent en avoir tous les genres de diables en gaieté :

— « Après tout, qu’y a-t-il d’étonnant à cette fin, qui est une reprise ? Est-ce que le Marigny dont nous avons jaugé les passions pouvait éternellement rester dans la solitude de Carteret, en vis-à-vis des perfections de madame sa femme, et passer ses jours à se mirer dans Son bonheur, — comme un fakir de l’Inde se mire dans le bout de son nez et passe quarante ans de sa vie à méditer sur la syllabe Boum ?…

— Si, monsieur de Prosny, c’est étonnant ! — dit mélancoliquement la comtesse. — De pareilles dépravations étonnent toujours. Voilà maintenant — reprit-elle après un silence — la tristesse d’Hermangarde expliquée ! Il n’y a donc pas que la mort de sa grand’mère qui ait jeté cette profonde pâleur sur son beau visage, et donné à son regard cette navrante expression qu’on comprend si peu et qui fait si mal ! La marquise de Cagny me le disait l’autre soir : « Pourquoi donc cette belle madame de Marigny, dont le mariage a tourné la tête à toutes les jeunes filles, qui ne veulent plus faire maintenant que des mariages d’inclination, a-t-elle dans le monde une si grande tristesse ?… On la dirait atteinte d’un chagrin qu’elle cache ou de quelque secrète et douloureuse maladie ? Est-ce la mort de sa grand’mère qui lui donne cet air-là ? Ou bien les suites de sa fausse-couche ?… Dans tous les cas, il n’est guères possible d’avoir moins que cette jeune femme, qui devrait être si heureuse, la physionomie de son bonheur. »

— Vous pourrez maintenant faire la réponse, — dit le vicomte, — et renseigner les curiosités de madame de Cagny. Hermangarde est sacrifiée à une ancienne maîtresse, et, quoiqu’elle s’en taise, elle le sait. Voilà toute l’histoire, et cette histoire n’est pas nouvelle. La Vellini ne se trompait guères quand elle me dit un soir, en gaminant avec sa pantoufle qu’elle faillit me jeter à la tête, que sa liaison avec M. de Marigny n’aurait jamais de dénouement. Elle savait la force de ses nœuds. Elle connaissait le pouvoir infaillible de ses amorces et comment on repêchait, toujours avec le même hameçon, dans le fond des bras d’une femme neuve et charmante, le poisson qu’on a fricassé, depuis dix ans, dans la poêle de tous les plaisirs ! Qu’on dise, après cela, que les hommes manquent de fidélité et de constance ! — ajouta M. de Prosny, en ouvrant somptueusement sa tabatière, comme si elle eût renfermé tous les arcanes de l’âme humaine.

— Taisez-vous, vicomte ! — fit madame d’Artelles impatientée. — Allez-vous appeler fidélité ou constance de pareilles abominations ?

— Ce sont des abominations, — dit M. de Prosny qui se dessina tout à coup en moraliste, — parce que cette Vellini n’est pas de votre faubourg, ma chère comtesse ; car vous avez fini par trouver très touchante, au faubourg Saint-Germain, la liaison, consacrée par des années de communauté, de madame d’Hénoës et de M. de Fargirens, dont le sentiment est définitivement et officiellement accepté… Ce sont des abominations, parce que c’est cette Vellini qui a cousu M. de Marigny à sa jupe. Mais supposez que ce fût madame de Marigny, par exemple, qui entraînât, au bout de dix ans, le señor Vellino, secrétaire de l’ambassadeur d’Espagne, marié et retournant, malgré son mariage, au pigeonnier de ses amours de dix ans, vous autres femmes, qui dirigez l’opinion dans ce pays, vous formeriez un bataillon carré d’amazones de moralité attendrie pour couvrir et défendre une si périlleuse situation, et vous êtes si spirituelles que probablement vous réussiriez !

— Et nous aurions raison ! — fit madame d’Artelles, qui, comme toutes les femmes, avait la grande solidarité de son sexe, et voyait la moralité des actions humaines moins dans le fond des choses que dans une certaine plastique de sentiments et d’attitudes. — Allez-vous comparer à une femme comme il faut, à un ange comme madame de Marigny, cette vieille macaque de Vellini, qui n’a pas dans sa personne l’ombre d’une excuse à offrir pour tous les torts dont Marigny se rend coupable envers une femme qui est vraiment une perfection ?…

— Ce n’est donc plus qu’une simple question de forme, — fit le Prosny, qui se retrouvait parfois avocat de sept heures, et qui avait des lucidités de logique ; — mais que savez-vous si la Vellini n’a pas, sous sa basquine d’Espagnole, des justifications à l’usage de M. de Marigny ?… Madame de Staël, qui avait la peau de nos bottes à revers, quand nous en portions, disait que ce n’était pas sur sa figure que Dieu avait mis son vrai visage. Et ne vous rappelez-vous pas la fameuse chute de cheval de la maîtresse du duc d’York, dans les mémoires de Grammont, laquelle retourna, bout pour bout, l’opinion d’une cour anglaise, délibérée et discutée comme un acte du parlement ? La Vellini, qu’on prendrait pour la femelle d’un Centaure, et qui monte à cheval comme la plus habile écuyère du Cirque, ne nous édifiera pas sur ce point de la question autant que l’est M. de Marigny. Mais, comtesse, quand je vous accorderais qu’elle est laide comme… tout ce qu’il y a de plus laid, n’êtes-vous pas des spiritualistes, dans votre faubourg Saint-Germain ? Et la constance de Marigny n’est-elle donc pas plus méritoire que si on l’expliquait avec des idées… avec des idées…

— Allons donc, vicomte ! — fit madame d’Artelles, interrompant les ricanements du vieux roué qui se permettait l’ironie. — Vous savez fort bien avec quoi on l’expliquerait, et vous, tout le premier ! sans qu’il en résultât beaucoup de gloire pour M. de Marigny, qui mourra, sans doute, dans l’impénitence finale d’un goût enragé.

— Un goût enragé et passé à l’état chronique, sans cesser, pour cela, d’être à l’état aigu, — repartit M. de Prosny, — c’est peut-être la meilleure définition qu’on puisse donner de l’amour. Ce qu’il y a de sûr, c’est que Marigny aurait dans le cœur un de ces sentiments dont vous autres femmes composez des religions, et qui contiennent les sept sacrements de l’amour, qu’il n’agirait pas autrement qu’il ne fait, à cette heure, avec sa señora Vellini.

— Elle lui a empoisonné l’âme ! — dit madame d’Artelles, échauffée par les indignations qu’elle couvait en écoutant le résumé du vieux Prosny.

— Je ne dis pas non, — reprit le vicomte, — mais avec quel poison, madame la comtesse ? Tout est là. Elle a créé en lui des besoins d’elle, infinis, éternels, que les plus ravissantes personnes avant Hermangarde, et Hermangarde par-dessus le marché, n’ont pu assoupir, ni faire oublier. En amour, même conjugal, comme en politique, y a-t-il autre chose que le résultat ? Et le résultat, comme pour les empires, n’est-il pas de briller et de durer ? Eh bien, voilà l’œuvre de cette Vellini que vous méprisez si fort, comtesse ! Nous serions au temps d’Éléonora Galigaï, dont elle a bien quelque chose, avec sa maigreur de brûlée et le feu cabalistique de ses yeux noirs, qu’on pourrait, ma foi ! très bien croire qu’elle a passé quelque pacte avec le Démon. Heureusement, nous sommes au xixe siècle ; et d’ailleurs, l’âme de Marigny ne ressemble guères à celle de la faible Marie de Médicis. Vous le dites vous-même : c’est avec les femmes un homme bien plus gouvernant que gouverné, de manière que… de manière que… on doit conclure que le Démon, c’est elle, en personne, avec tout son cortège de tentations ! »

Et il se tut, pensant à ces tentations dont il parlait, et que lui, le vieux épuisé des orgies du Directoire, avait parfois senties, comme des petites langues de feu, frétiller dans les veines de son sang croupi… Il poussait sa joue avec sa langue, ce tic qui lui était familier, et il rêvassait… Les idées, sans traduction possible, qui avaient souvent hanté son cervelet très corrompu, s’entrelacèrent dans sa pensée et y tournèrent, en se tenant par la main, comme les douze belles Heures du Guide, auxquelles elles ne ressemblaient pas. Ses distractions l’emportaient… on ne savait où ! Où se croyait-il ? Il ressemblait, dans son fauteuil, au duc de Brancas, le Ménalque de La Bruyère, étalé dans son fossé comme dans son carrosse, et s’y regardant trotter, sans bouger de la fondrière. Madame d’Artelles, la Validé de sa vie, qui n’avait pas perdu l’habitude de lire dans le parchemin de cette âme qui pouvait encore grésiller sur les réchauds du vice, pour peu qu’ils fussent bien allumés, fut piquée sans doute de voir son ancien cavalier-servant s’abandonner près d’elle à des distractions malséantes. Elle lui rendit piqûre pour piqûre. Avec cette malice de pensionnaire, originelle à la femme, et qu’on retrouve sous la peau de la plus majestueuse, quand on la gratte bien, elle prit son aiguille à filet et elle darda le genou de l’antique muscadin de toute sa force. Féroce plaisanterie, qui était tout ensemble une petite vengeance et une leçon.

— « Est-ce que vous dormez, monsieur de Prosny ? » fit-elle, hypocrite comme on ne l’est pas.

Il sauta comme une grenouille qu’on galvanise, malgré ses gouttes et le poids de sa digestion.

— « Diable ! — s’écria-t-il, — mais non, comtesse, je ne dormais pas. Vertu de femme ! vous avez là une atroce manière de réveiller les gens ! — ajouta-t-il, se frottant le genou de la main droite. — Vous piquez comme un picador !

— Cela vous rappellera le pays de cette Vellini ! » fit madame d’Artelles.

Et comme il redressait les vertèbres de son long buste et qu’il se levait :

— « Est-ce que vous me quittez ? — reprit-elle. — Mon aiguille à filet vous met-elle en fuite ?

— Non, — répondit-il, — mais il est onze heures ; l’heure du whist au Cercle de la rue de Grammont. Il doit y faire joli, ce soir, si quelque indiscret a vu stationner la voiture de M. de Marigny, rue de Provence, à la porte de la señora. Vous vous rappelez ces paris que les amis de Marigny ont engagés sur son mariage ? Les voilà perdus et gagnés ! Le tour est fait. C’est le jour des comptes. Rupert a solennellement promis que, s’il gagnait ses trois cents louis, il donnerait un souper sterling à tout le Cercle, et que j’en dicterais le menu. Ces jeunes gens se sont souvenus que j’avais été le convive des soupers de Cambacérès, et ils ont voulu honorer ma vieillesse de cette dernière marque de considération… de manière que…

— Elle est flatteuse ! — interrompit ironiquement madame d’Artelles. — Quelle horreur ! Souper ainsi du bonheur d’une femme !

— Ma foi ! ce n’est pas nous qui l’avons jetée aux murènes, — fit le vicomte. — Que Marigny s’arrange comme il pourra avec sa conscience ! Nous n’avons, nous, à nous occuper que de souper ! »

Et, sur ce mot, il salua la comtesse d’Artelles et s’en alla au Cercle de la rue de Grammont.



FIN



TABLE



DEUXIÈME PARTIE


VII. 
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