Tom Jones ou Histoire d’un enfant trouvé/Tome 1

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Henry Fielding

TOM JONES

OU L’HISTOIRE D’UN ENFANT TROUVÉ

Tome I

(1749)


AVIS DES ÉDITEURS.

Voulant donner un Tom Jones dans le goût actuel du public, pour accompagner notre édition de Walter Scott, nous croyons ne pouvoir mieux faire que de réimprimer textuellement, avec l’agrément de l’auteur, l’élégante et fidèle traduction qui a paru chez nous, il y a deux ans, et dont tous les journaux ont rendu le compte le plus avantageux. La nouvelle édition du chef-d’œuvre de Fielding que nous publions aujourd’hui en deux volumes à deux colonnes, sera le Tom Jones des classes ordinaires de lecteurs. L’autre édition, imprimée en quatre volumes in-8°sur papier fin des Vosges, et ornée de douze charmantes vignettes en taille-douce, sera le Tom Jones des amateurs de beaux livres. Ces deux éditions conçues sur un plan tout différent ne peuvent se nuire, et doivent se faire valoir réciproquement.

L’édition ordinaire coûte 4 fr.

Celle de luxe 20 fr.

Il en a été tiré quelques exemplaires en grand papier vélin avec les gravures avant la lettre sur papier de Chine, dont le prix est double.



À L’HONORABLE

GEORGES LYTTLETON, ÉCUYER,

un des lords commissaires de la trésorerie.

Quoique vous m’ayez toujours refusé la permission de vous dédier cet ouvrage, j’ose, monsieur, me croire quelque droit de le mettre sous votre protection. Je ne l’eusse point entrepris sans vous. Ce fut pour répondre à vos désirs que j’en conçus la première idée. Tant d’années écoulées depuis ce temps, vous ont peut-être fait perdre de vue cette circonstance ; mais vos désirs sont des ordres pour moi, et le souvenir ne saurait s’en effacer de mon esprit.

J’ajouterai, monsieur, que sans votre secours, je n’aurais jamais achevé mon entreprise. N’allez point prendre l’alarme à ce propos, et craindre que je ne veuille vous faire passer dans le monde pour un auteur de romans. À Dieu ne plaise que ce soit là mon dessein ! J’ai voulu dire simplement que votre généreuse assistance m’avait soutenu pendant toute la durée de mon travail, autre circonstance qu’il était également nécessaire de rappeler à la mémoire d’un protecteur si prompt à oublier ses bienfaits.

Enfin, monsieur, c’est grâce à vous que cette histoire paraît au jour telle qu’elle est présentement. Si l’on y trouve, au dire de quelques personnes, la peinture fidèle d’un caractère noble et bienfaisant, qui ne reconnaîtra aussitôt à ce portrait sir Georges Lyttleton et l’un de ses amis particuliers ? Le monde ne me fera sans doute pas l’injure de croire que j’aie voulu me peindre moi-même sous ces traits. Loin de moi une vanité si ridicule ! il saura seulement que les deux excellents personnages qui m’ont servi de modèles, m’honoraient de leur estime et de leur amitié. Je devrais me contenter d’un suffrage si flatteur. J’aurai pourtant la présomption d’en briguer un troisième, c’est celui d’un seigneur non moins distingué par ses vertus publiques et privées, que par le rang qu’il occupe dans le monde ; mais au moment où la reconnaissance fait sortir de mon cœur le nom du duc de Bedfort, comment oublierais-je que les bontés de cet illustre patron sont encore un de vos bienfaits ?

Et par quels motifs me refuseriez-vous la grâce que je sollicite de vous ? Après avoir donné tant d’éloges à mon livre, craindriez-vous de lire votre nom à la tête de l’épître dédicatoire ? Faut-il donc que pour prix de vos louanges, je renonce, à votre protection ? Ces louanges même, j’ose m’en flatter, ne vous sont point dictées par la seule amitié. Vit-on jamais ce sentiment égarer votre goût, ou corrompre votre intégrité ? Un ennemi est toujours sûr d’obtenir de vous la justice qu’il mérite ; et l’unique faveur qu’un ami coupable en puisse attendre, c’est le silence, ou tout au plus un mot d’excuse, si le jugement du monde à son égard vous paraît trop sévère.

Je suis tenté, monsieur d’attribuer à votre dégoût pour la louange la véritable cause de votre refus. J’ai remarqué que vous aviez cela de commun avec mes deux autres amis, de ne pouvoir souffrir que l’on rendît un hommage public à vos vertus : en sorte que ce qu’un grand poëte a dit de l’un de vous peut s’appliquer également à tous trois :

Bienfaisant en secret, honteux de le paraître[1].

Si des personnes de ce caractère sont aussi soigneuses d’éviter la louange, que d’autres d’échapper à la censure, vous devez craindre en effet de tomber entre mes mains ; car quel homme ne redouterait avec raison, la vengeance d’un auteur à qui il aurait fait autant de mal que vous m’avez fait de bien ?

Cette frayeur de la censure doit être en rapport avec la conscience de chacun. Ainsi, par exemple, celui dont la vie entière a servi d’aliment à la critique, ne pourra se défendre d’une juste terreur, s’il apprend qu’un auteur satirique prend la plume contre lui. Or, faisant l’application de cette vérité à l’excellence de votre mérite, et à votre aversion pour la louange, combien est naturelle et raisonnable la peur que je vous inspire !

Vous auriez pu toutefois m’accorder sans crainte la permission que je vous demandais, convaincu que je préfèrerai toujours l’accomplissement de vos désirs à ma satisfaction personnelle. Je vous en donne une preuve non équivoque dans cette épître, où, réprimant l’essor de ma reconnaissance, je me condamne à taire l’éloge de mon bienfaiteur, pour ne rien écrire de lui qui offense sa modestie.

En un mot, je vous présente ici l’ouvrage de plusieurs années de ma vie. Vous savez déjà, monsieur, le prix qu’il y faut mettre. Si, d’après le jugement avantageux que vous en avez porté, j’ai pensé que ce fruit de mes veilles n’était point indigne d’estime, on ne pourra me taxer de vanité, puisque j’aurais souscrit de même aux éloges que vous auriez donnés à toute production étrangère. Soyez aussi persuadé que si j’avais aperçu dans mon travail quelque grave imperfection, vous seriez la dernière personne à qui j’aurais osé en faire hommage.

Je me flatte encore que sur le nom d’un patron tel que vous, le lecteur sera convaincu d’avance qu’il ne trouvera rien ici de préjudiciable à la cause sacrée de la religion et de la vertu, rien qui blesse le moins du monde les bienséances, ni dont l’œil le plus chaste puisse être offensé. Rendre aimables l’innocence et la bonté, voilà quel a été mon but. Vous me faites l’honneur de croire que je l’ai atteint. C’est en effet dans des ouvrages du genre de celui-ci qu’on peut espérer d’en approcher de plus près. L’exemple est une sorte de tableau vivant où la vertu devient pour ainsi dire sensible, et se manifeste avec une partie des charmes que Platon avait entrevus dans sa pure essence.

Non content d’exposer au grand jour ses divins attraits, j’ai voulu attirer les hommes à son culte par un motif plus puissant que l’admiration, par la considération de leur véritable intérêt. Je me suis appliqué, dans ce dessein, à faire voir que toutes les jouissances du vice ne sauraient tenir lieu de cette paix solide de l’âme qui est la compagne fidèle de l’innocence et de la vertu, ni racheter le trouble et les remords qu’elles traînent toujours à leur suite. J’ai montré de plus que ces jouissances ne s’obtiennent pour l’ordinaire que par des moyens honteux, incertains, souvent même dangereux ; enfin j’ai tâché de prouver que l’innocence et la vertu n’ont pas d’ennemi plus nuisible que leur imprudence naturelle, qui les précipite trop souvent dans les pièges que la ruse et la méchanceté sont sans cesse occupées à leur tendre : vérité sur laquelle j’ai cru surtout devoir insister, comme plus susceptible qu’aucune autre d’être enseignée avec succès : car il est beaucoup plus facile de rendre l’honnête homme sage et prudent, que de convertir le méchant en homme de bien.

J’ai mis en œuvre, dans l’histoire suivante, tout ce que la nature a pu me donner d’esprit et de gaieté, pour corriger par le ridicule les travers et les vices favoris de l’espèce humaine. Ai-je réussi ? le lecteur impartial va bientôt en juger. Je ne lui demande que deux choses : la première, de ne pas chercher dans mon ouvrage une perfection chimérique ; la seconde, d’user d’indulgence, s’il juge que certaines parties ne répondent point au faible mérite qu’il lui aura plu de trouver dans d’autres.

Je finis, monsieur ; car je m’aperçois qu’au lieu d’une épître dédicatoire, j’ai fait une véritable préface. Cela pouvait-il être autrement ? Je crains de vous louer, et je ne saurais m’en défendre qu’en gardant le silence, ou en détournant ma pensée sur d’autres objets.

Excusez donc ce que j’ai pu écrire ici sans votre aveu, et même contre votre défense formelle, et permettez-moi de me dire publiquement, avec le plus profond respect et la plus vive reconnaissance,

Monsieur,

Votre très-humble, très-obéissant, et très-obligé serviteur,


HENRI FIELDING.

PREMIER.

CONTENANT, SUR LA NAISSANCE DE L’ ENFANT TROUVÉ, TOUS LES DÉTAILS DONT IL EST NÉCESSAIRE, OU CONVENABLE, QUE LE LECTEUR SOIT INSTRUIT, AU COMMENCEMENT DE CETTE HISTOIRE.


CHAPITRE PREMIER

Introduction, ou menu du festin.

Il faut qu’un auteur se considère, non comme un particulier qui réunit à sa table ses parents et ses amis, ou donne par charité un repas à des indigents, mais comme un homme qui tient une table d’hôte à laquelle tout le monde est bien reçu pour son argent. Dans le premier cas, l’amphitryon est maître de traiter ses convives à sa guise. Quelque médiocre ou détestable que soit la chère, ils n’y doivent trouver rien à redire ; la politesse les oblige même à faire l’éloge de tous les mets. Il n’en est pas ainsi dans le second cas. Celui qui paye veut qu’on satisfasse son goût, tout délicat ou bizarre qu’il puisse être ; et s’il n’est pas content de chaque plat, il se croit en droit de critiquer hautement le dîner, et de le donner au diable.

Aussi pour ne tromper l’attente de personne, un hôte honnête et loyal a coutume de présenter à tout venant la carte du repas : en sorte que chacun, après l’avoir parcourue, est libre de rester, si la chère lui plaît, ou d’aller chercher ailleurs un ordinaire qui lui convienne mieux.

Comme nous ne dédaignons point d’emprunter de l’esprit et du bon sens à quiconque est en état de nous en prêter, nous imiterons la franchise de l’hôte dont nous venons de parler ; et, non content d’offrir d’abord au lecteur la carte générale du festin que nous lui destinons, nous lui donnerons encore une carte particulière de tous les services qui doivent se succéder dans ce volume et dans les suivants. Quoique nous n’ayons pour toute provision que la nature humaine, nous ne craignons pas qu’un homme de sens, quelque ami qu’il soit de la diversité, s’étonne ou se plaigne de ne nous entendre nommer qu’un seul objet. La tortue, comme le sait par une longue expérience l’alderman de Bristol, grand connaisseur en bonne chère, la tortue fournit aux gourmands plus d’un mets délicieux ; et le lecteur instruit ne peut ignorer que la nature humaine, bien que prise ici dans une acception générale, offre à l’esprit une si prodigieuse variété, que le plus habile cuisinier aurait plus tôt épuisé les ressources du règne animal et végétal, qu’un auteur ingénieux, la richesse d’un sujet si étendu.

Des personnes d’un goût difficile nous feront peut-être une objection : la nature humaine, diront-elles, est une matière trop commune. N’est-ce pas le fond des romans, des nouvelles, des comédies, des poëmes, dont les boutiques des libraires sont tapissées ? Mais un épicurien serait privé d’une infinité de mets exquis, s’il suffisait, pour les proscrire comme trop vulgaires, qu’on vît un aliment du même nom sur la table du plus pauvre artisan. Au fait, il est presque aussi rare de rencontrer dans les écrivains la vraie nature, que de trouver chez les marchands de comestibles un véritable jambon de Mayence, ou un véritable saucisson de Bologne.

Pour continuer cette métaphore, tout le mérite d’un ouvrage dépend de l’assaisonnement que sait y mettre l’auteur ; car, comme le dit M. Pope[2] :

Le véritable esprit est la nature ornée,

C’est d’un tour délicat la grâce inopinée,

Ce qu’on pensa souvent, sans l’exprimer si bien.

Tel animal dont certaine partie a l’honneur d’être mangée par un prince, est dégradé dans une autre de ses parties pendue au plus vil étal. Le dîner du grand seigneur et celui de l’humble plébéien se composant du même bœuf et du même veau, leur nourriture ne diffère donc que par l’apprêt et l’assaisonnement. De là vient que l’une réveille et aiguise l’appétit le plus languissant, tandis que l’autre émousse et rebute le plus vif.

Ainsi l’excellence de la nourriture intellectuelle consiste moins dans la matière traitée par l’auteur, que dans son habileté à la manier et à l’embellir. Avec quelle satisfaction n’apprendra-t-on pas que nous avons suivi de point en point dans notre ouvrage, la méthode du meilleur cuisinier qu’ait vu naître le siècle actuel, et peut-être celui d’Héliogabale ! Ce grand homme, nul amateur ne l’ignore, commence par servir aux convives affamés, les mets les plus simples, et s’élève ensuite par degrés à mesure que leur appétit décroît, jusqu’à la quintessence des ragoûts et des épices. À son exemple, nous présenterons d’abord à l’avide lecteur la nature humaine dans sa simplicité, telle qu’on la voit au village ; nous la montrerons ensuite avec tous les raffinements d’affectation et de vice que produisent les cités et les cours ; et nous nous flattons d’obtenir, par ce moyen, autant de succès que l’illustre artiste qui nous a servi de modèle.

Finissons ce préambule ; il est temps de satisfaire l’impatience de ceux à qui notre menu est agréable, et de leur offrir le premier service de notre histoire.


CHAPITRE II.

Légère esquisse du caractère de l’écuyer Allworthy ; peinture plus achevée de celui de miss Bridget, sa sœur.

Dans la partie occidentale de l’Angleterre appelée comté de Somerset, vivait naguère, et peut-être vit encore, un gentilhomme nommé Allworthy, qui pouvait passer à bon droit pour le favori de la nature et de la fortune ; car toutes deux semblaient s’être disputé à qui le traiterait le mieux. Quelques personnes seront tentées de croire que la nature, prodigue envers lui de mille dons, était sortie victorieuse de la lutte ; mais la fortune, en lui accordant le seul qui fût à sa disposition, s’était montrée si libérale, que d’autres regarderont cet unique don comme supérieur à tous ceux de sa rivale. Il tenait de la nature une figure agréable, une constitution robuste, un esprit droit, une âme bienfaisante ; il devait à la fortune un des plus riches domaines du comté.

Ce gentilhomme avait épousé dans sa jeunesse une femme belle et vertueuse qu’il aimait éperdûment. Il en avait eu trois enfants qui étaient morts en bas âge ; et cinq ans avant le moment où commence notre histoire il perdit aussi cette épouse chérie. Il supporta une si cruelle épreuve en homme courageux et sensé, quoiqu’à dire vrai, il s’exprimât souvent sur ce sujet d’une manière assez bizarre. Il disait, par exemple, qu’il se croyait toujours marié, que sa femme était seulement partie un peu avant lui pour un voyage qu’il ne pouvait manquer de faire tôt ou tard après elle, et qu’il était sûr de la retrouver dans un lieu où il lui serait à jamais réuni : discours qui portaient beaucoup de ses voisins à douter de sa raison ; quelques-uns, de ses sentiments religieux ; d’autres enfin, de sa sincérité.

Il passait la plus grande partie de l’année à la campagne avec une sœur, objet de toute son affection. Cette dame approchait de la quarantaine, époque à laquelle, au dire des esprits malins, le titre de vieille fille est bien légitimement acquis. Elle était du nombre des femmes dont on loue plutôt les bonnes qualités que les appas ; de ces femmes qui, douées d’une heureuse médiocrité, ne causent point d’ombrage à leurs compagnes, et que vous aimez fort, mesdames, à rencontrer dans le monde. Loin d’envier les agréments de la figure, elle ne parlait de cet avantage (si c’en est un) qu’en termes de mépris, et remerciait Dieu souvent de n’être pas aussi belle que miss une telle qui, avec moins d’attraits, aurait peut-être été plus sage. Miss Bridget Allworthy (c’était le nom de cette dame) pensait fort sensément que la beauté, dans une femme, n’est qu’un piège tendu à elle-même, aussi bien qu’aux autres. Cependant elle veillait sur sa conduite avec autant de soin, avec autant de prudence, que si elle avait eu à craindre tous les pièges qui furent jamais dressés à son sexe. Nous avons maintes fois observé, quelque étrange que cela paraisse, que la prudence, cette gardienne de l’honneur des femmes, ressemble aux milices bourgeoises, toujours prêtes à faire bonne contenance là où il n’y a point de danger. Elle abandonne lâchement ces merveilleuses beautés pour qui les hommes se consument en désirs, en prières, en soupirs, en larmes, et s’attache assidûment aux pas de vénérables matrones que l’autre sexe n’approche qu’avec un profond respect et se garde bien d’attaquer, sans doute en désespoir du succès.

Ami lecteur, avant d’aller plus loin, nous croyons devoir te prévenir de l’intention où nous sommes de faire des digressions, dans le cours de cette histoire, aussi souvent que l’occasion s’en présentera ; et nous nous estimons meilleur juge de l’à-propos, qu’une foule de misérables critiques. Que ces prétendus aristarques s’occupent de ce qui les concerne, et ne se mêlent point d’affaires, ou d’ouvrages qui ne les regardent en rien. Tant qu’ils ne produiront pas les titres en vertu desquels ils voudraient nous citer à leur tribunal, nous déclinerons leur juridiction comme incompétente.

CHAPITRE III.

Grande aventure qui arrive à M. Allworthy à son retour de Londres. Conduite discrète de mistress Déborah Wilkins. Réflexions judicieuses sur les bâtards.

Nous avons dit, dans le précédent chapitre, que M. Allworthy avait une grande fortune, un bon cœur, et point d’enfants. Plusieurs de nos lecteurs en concluront qu’il vivait en honnête homme, ne devant pas une obole, et n’exigeant rien des autres que ce qui lui était dû ; qu’il était charitable pour les pauvres, c’est-à-dire pour cette espèce de gens qui, en général, aiment mieux mendier que de travailler ; qu’il tenait une bonne maison, recevait cordialement ses voisins à sa table, et en distribuait les reliefs aux indigents ; qu’il bâtit un hôpital, et mourut immensément riche.

Il fit à la vérité la plupart des choses que nous venons de dire ; mais s’il n’eût rien fait de plus, nous lui aurions laissé le soin d’immortaliser son nom par une inscription fastueuse gravée sur le frontispice de son hôpital. Cette histoire présentera des faits bien plus extraordinaires, ou nous aurions sottement perdu notre temps à écrire un si volumineux ouvrage ; et vous, spirituel lecteur, vous pourriez parcourir, avec autant de profit et de plaisir, certains recueils que de plats auteurs ont eu l’impertinence d’intituler Histoire d’Angleterre.

M. Allworthy avait passé trois mois entiers à Londres, pour une affaire particulière dont nous ignorons la nature. On peut juger toutefois qu’elle était très-importante, puisqu’elle l’avait retenu si longtemps éloigné de sa maison, d’où il ne s’était pas absenté un mois de suite, depuis un grand nombre d’années. Il arriva chez lui, le soir, très-tard, accablé de fatigue ; il soupa avec sa sœur, et ne tarda point à se retirer dans sa chambre. Après avoir donné quelques moments à la prière, pratique qu’il ne négligeait jamais, il se disposait à se mettre au lit, lorsqu’en levant sa couverture, il vit entre les draps un enfant enveloppé de linges grossiers, et plongé dans un profond sommeil. À cet aspect il demeura quelque temps immobile d’étonnement ; mais comme la bonté avait toujours sur son cœur un empire irrésistible, il se sentit bientôt ému de compassion pour le petit infortuné qui s’offrait à sa vue. Il sonna, et fit dire à une ancienne gouvernante de se lever sur-le-champ, et de venir le trouver. Cependant il contemplait d’un œil attendri la beauté de l’innocence, empreinte des vives couleurs que lui prêtent l’enfance et le sommeil. Absorbé dans ses pensées, il ne s’aperçut pas qu’il était en chemise quand la gouvernante entra. Elle lui avait pourtant laissé tout le temps de se rhabiller : car, autant par respect pour son maître que par amour de la décence, elle avait passé plusieurs minutes à arranger ses cheveux devant son miroir, quoiqu’on fût venu la chercher en toute hâte, et qu’elle ignorât si M. Allworthy n’était pas tombé en faiblesse, ou frappé d’apoplexie.

On conçoit qu’une personne aussi esclave de la décence pour elle-même, devait se choquer aisément du moindre oubli de cette vertu chez les autres. À peine eut-elle ouvert la porte, qu’à la vue de son maître debout, en chemise, une lumière à la main, elle recula saisie d’épouvante, et elle allait s’évanouir, si l’écuyer, se rappelant qu’il était déshabillé, n’eût calmé sa frayeur en la priant d’attendre pour entrer, qu’il eût passé quelques vêtements, et fût en état de paraître sans blesser les chastes regards de mistress Déborah Wilkins qui, bien qu’âgée de cinquante-deux ans, jurait qu’elle n’avait jamais vu un homme en chemise. Les esprits railleurs et profanes pourront rire de sa peur, mais les gens graves, en considérant l’heure de la nuit, l’ordre qu’elle avait reçu de se lever à la hâte, et l’état où elle trouva son maître, approuveront sa conduite, à moins que l’expérience qu’on doit toujours supposer aux filles de l’âge de mistress Déborah, ne diminue un peu de leur admiration.

Quand la gouvernante rentra dans la chambre, et qu’elle apprit de quoi il était question, sa surprise surpassa celle de M. Allworthy. « Mon cher maître, s’écria-t-elle avec l’air et l’accent de l’effroi, que faut-il faire ?

– Il faut, répondit M. Allworthy, que vous preniez soin cette nuit de l’enfant. Demain matin je m’occuperai de lui trouver une nourrice.

– Fort bien, monsieur ; et j’espère aussi que votre seigneurie donnera l’ordre d’arrêter sa coquine de mère, qui ne doit pas être loin d’ici. Je serais ravie de la voir enfermée à Bridewell et fouettée à la queue d’un tombereau. On ne saurait châtier avec trop de rigueur de si infâmes créatures. Je parierais que ce n’est pas son coup d’essai. Quelle impudence ! oser attribuer son enfant à votre seigneurie !

– À moi, Déborah ? je ne puis le croire ; je suppose seulement qu’elle a pris ce moyen de pourvoir aux besoins de son enfant ; et en vérité, je suis charmé qu’elle n’ait pas fait pis.

– Et que peuvent faire de pis ces infâmes prostituées, que de déposer le fruit de leur déshonneur à la porte des honnêtes gens ? Tenez, monsieur, vous avez beau être sûr de votre innocence, le monde aime à médire, et il est arrivé à plus d’un honnête homme, de passer pour le père d’enfants qui n’étaient pas les siens. Si monsieur se charge de celui-ci, que ne pensera-t-on pas ? D’ailleurs, pourquoi monsieur s’en chargerait-il, puisque ce soin regarde la paroisse. Encore si c’était un enfant légitime ? mais un petit monstre de bâtard ! J’ai horreur d’y toucher ; je ne puis voir en lui mon semblable. Fi ! comme il pue ! il n’a pas l’odeur d’un chrétien. Si j’osais donner un avis, ce serait de déposer ce marmot à la porte du marguillier. La nuit est belle, sauf un peu de pluie et de vent. En l’enveloppant comme il faut, et le plaçant bien chaudement dans une corbeille, il y a deux à parier contre un qu’on le trouvera en vie demain matin. Dans le cas contraire, nous aurons pris de lui le soin convenable et rempli notre devoir. Peut-être même est-il plus heureux pour de telles créatures de mourir dans l’état d’innocence, que de vivre pour imiter l’exemple de leurs mères ; car on n’en peut rien attendre de mieux. »

Quelques traits de ce discours étaient de nature à blesser M. Allworthy, s’il y eût prêté une oreille attentive ; mais il avait, en ce moment, un de ses doigts engagé dans la main de l’enfant, qui, par une douce pression, semblait implorer son secours ; et ce muet langage aurait prévalu sur l’éloquence de mistress Déborah, eût-elle été dix fois plus grande. M. Allworthy enjoignit à la gouvernante d’emporter l’enfant, de le mettre dans son propre lit, et de faire lever une servante pour lui préparer de la bouillie, et ce dont il aurait besoin en s’éveillant. Il commanda aussi qu’on le pourvût le lendemain matin, de bonne heure, des vêtements nécessaires, et qu’on le lui apportât à son lever.

Mistress Wilkins avait du discernement, et beaucoup de respect pour son maître ; elle occupait d’ailleurs dans la maison une excellente place. L’ordre positif qu’elle reçut fit taire à l’instant ses scrupules ; elle prit l’enfant entre ses bras, sans témoigner la moindre aversion pour l’illégitimité de sa naissance ; elle dit que c’était une charmante petite créature, et l’emporta dans sa chambre.

M. Allworthy se livra ensuite au doux repos que goûte un homme dévoré de la soif de faire du bien, quand son cœur est pleinement satisfait. Il n’y a peut-être point au monde de sommeil si agréable, et nous nous complairions davantage à en peindre les charmes, si nous savions comment prescrire un air propre à en exciter le besoin.


CHAPITRE IV.

Description pompeuse. Grande complaisance de miss Bridget Allworthy.

Le château de M. Allworthy était un des plus nobles monuments du genre gothique, et pouvait soutenir la comparaison avec les chefs-d’œuvre de l’architecture grecque et romaine. Il y régnait un air de grandeur qui frappait d’admiration ; l’agrément de l’intérieur répondait à la majesté du dehors.

Placé au sud-est, sur le penchant d’une colline, il était abrité des vents du nord-est par un petit bois de vieux chênes qui s’élevait au-dessus en amphithéâtre, dans l’espace d’un demi-mille. Sa position à mi-côte permettait d’y jouir de la charmante perspective qu’offrait la vallée située au-dessous.

Une belle pelouse descendait en pente douce, du milieu de ce bois vers le château. Dans sa partie supérieure, du creux d’un rocher couronné de sapins, jaillissait une source abondante qui formait en tout temps une cascade d’environ trente pieds de hauteur. Au lieu de parcourir une suite de gradins réguliers, l’eau tombait naturellement sur des quartiers de roc entassés au hasard, et couverts de mousse. Elle courait ensuite dans un lit de cailloux, où elle faisait de nombreux détours et plusieurs chutes moins considérables que la première, et elle finissait par se perdre au bas de la colline, du côté du sud, à un quart de mille du château, dans un lac qu’on apercevait de toutes les parties de la façade. Ce lac occupait le centre d’une superbe plaine ornée de bouquets d’ormes et de hêtres, et peuplée de troupeaux. Il en sortait une rivière que l’on voyait serpenter pendant plusieurs milles à travers des bois et des prés, puis se décharger dans un vaste bras de mer qui entourait une île et fermait la perspective.

Sur la droite s’ouvrait une autre vallée moins étendue, semée de villages, et terminée par le frontispice encore entier d’une abbaye en ruine, et par une de ses tours tapissée de lierre.

À gauche, la vue s’égarait sur un parc dessiné avec un goût exquis, mais moins redevable de sa beauté à l’art qu’à la nature. Le sol inégal présentait une agréable diversité de collines, de plaines, d’eaux et de bois. Au-delà s’élevait par degrés une chaîne de montagnes sauvages, dont les sommets se cachaient dans les nues.

On touchait à la moitié du mois de mai, la matinée était d’une sérénité parfaite : M. Allworthy se promenait sur la terrasse de son château, où l’aurore découvrait de moment en moment à ses yeux le riant paysage que nous venons de décrire. Bientôt le soleil, après avoir lancé au-dessus de l’horizon mille traits de lumière, comme pour annoncer son approche, parut dans tout l’éclat de sa gloire. Un seul objet sur la terre semblait plus digne d’admiration, c’était le bon, le généreux Allworthy, méditant de quelle manière il pourrait se rendre le plus agréable à son Créateur, en faisant le plus de bien possible à ses semblables.

Comment descendre, sans accident, de la hauteur sublime où nous venons de nous élever ? Il le faut pourtant, une autre scène appelle notre attention : miss Bridget a sonné, le déjeuner est servi : suivons l’écuyer Allworthy dans la salle à manger.

Après les compliments d’usage, quand le thé fut versé, il envoya chercher mistress Wilkins, et dit à sa sœur qu’il avait un présent à lui faire. Elle le remercia, s’imaginant sans doute qu’il s’agissait d’une robe, ou de quelque ajustement nouveau. M. Allworthy lui donnait souvent de ces bagatelles, et miss Bridget, par complaisance pour son frère, passait beaucoup de temps à sa toilette : nous disons par complaisance pour son frère, car elle affectait de mépriser la parure, et les femmes qui en font leur principale occupation.

Mais si elle s’était bercée d’un agréable espoir, quel fut son mécompte, lorsque mistress Wilkins, suivant l’ordre de son maître, apporta l’enfant ! On a observé que les grandes surprises sont muettes. Miss Bridget garda un profond silence, jusqu’à ce que M. Allworthy prît la parole, et lui racontât l’histoire que le lecteur sait déjà.

Miss Bridget avait toujours montré tant de respect pour ce qu’il plaît aux femmes de nommer vertu, elle affichait une si grande sévérité de principes, que chacun dans la maison, surtout mistress Wilkins, s’attendait qu’elle allait jeter les hauts cris, et demander que l’enfant fût expulsé à l’instant du château, comme une espèce d’animal venimeux. L’humanité parut, au contraire, agir sur son cœur ; elle manifesta un mouvement de compassion pour cette petite créature abandonnée, et applaudit à l’action charitable de son frère.

On ne sera pas surpris de la condescendance de cette dame, lorsqu’on saura que M. Allworthy, en finissant son récit, avait annoncé la résolution de garder l’enfant chez lui, et de l’élever comme son propre fils. Miss Bridget était toujours disposée à se conformer aux désirs de son frère, elle ne le contrariait presque jamais. Ce n’est pas qu’elle ne se permît de temps en temps quelques réflexions chagrines : elle disait, par exemple, que les hommes sont entêtés, violents, impérieux ; qu’elle s’estimerait heureuse d’avoir une fortune indépendante : mais ces réflexions, proférées à voix basse, n’excédaient pas le ton d’un léger murmure.

Toutefois l’indulgence qu’elle montra pour l’enfant, ne s’étendit pas jusqu’à la mère inconnue : elle la traita de misérable, de coquine, d’infâme ; elle lui prodigua tous les noms injurieux dont l’austère vertu ne manque pas de flétrir les femmes qui déshonorent leur sexe.

Après cette diatribe, on délibéra sur les moyens de découvrir la coupable ; et d’abord on scruta la conduite des servantes du château. Toutes furent acquittées par mistress Déborah, avec une apparence de justice. C’était elle-même qui les avait choisies, et il eût été difficile de trouver, à dix lieues à la ronde, une pareille collection d’épouvantails.

Il fut ensuite question d’examiner les filles de la paroisse. On en chargea mistress Wilkins : elle eut ordre de mettre dans cette enquête toute la diligence possible, et de faire son rapport avant la fin du jour.

Les choses ainsi arrêtées, M. Allworthy se retira dans son cabinet, selon sa coutume, et laissa l’enfant entre les mains de sa sœur, qui, sur sa demande, avait consenti à en prendre soin.


CHAPITRE V.

Contenant quelques faits très-ordinaires, et une réflexion peu commune.

Quand l’écuyer fut sorti, mistress Wilkins garda le silence, attendant pour le rompre que miss Bridget lui découvrît sa pensée. La fine gouvernante ne faisait nul fond sur ce qui venait de se passer devant son maître. Elle avait souvent observé que les sentiments de la sœur, en l’absence du frère, différaient beaucoup de ceux qu’elle avait exprimés en sa présence. Miss Bridget, au reste, ne la laissa pas dans une longue incertitude. Après avoir fixé un instant ses regards sur l’enfant, qui dormait dans les bras de mistress Déborah, elle ne put s’empêcher de lui donner un tendre baiser, et déclara en même temps qu’elle était charmée de ses grâces naïves et de sa beauté. La gouvernante n’eut pas plus tôt remarqué ces témoignages de bienveillance, qu’elle se mit à le presser contre son cœur, et à le baiser elle-même avec autant de passion qu’un agréable et jeune mari en inspire parfois à une sage épouse de quarante-cinq ans. « Ô le cher petit ange ! s’écria-t-elle d’une voix aigre ; ô la douce créature ! En vérité, c’est le plus bel enfant qu’on ait jamais vu ! »

Ces exclamations n’auraient pas fini là, si miss Bridget ne les eût interrompues, pour s’occuper de la commission son frère. Elle fit préparer tout ce qui était nécessaire à l’enfant, et désigna pour le logement de sa nourrice, une des meilleures chambres du château. Quand c’eût été son propre fils, elle n’eût pas poussé plus loin la sollicitude.

De peur que des personnes scrupuleuses ne la blâment de prendre trop d’intérêt à un enfant illégitime, envers qui les lois interdisent la charité, comme une injure à la religion, il est bon d’observer qu’elle termina ses instructions en disant, que puisqu’il plaisait à son frère d’adopter ce petit bambin, elle pensait qu’on ne pouvait se dispenser de le traiter avec beaucoup d’égards. Elle ajouta qu’elle ne se dissimulait pas combien une pareille conduite était propre à encourager le libertinage, mais qu’elle connaissait trop l’obstination des hommes, pour tenter de s’opposer à leurs ridicules fantaisies.

Elle avait coutume d’accompagner de semblables réflexions toutes les preuves de complaisance que sa position l’obligeait de donner à son frère, et rien, il faut l’avouer, n’était plus capable d’en relever le mérite. L’obéissance tacite ne suppose aucun sacrifice de la volonté, et peut en conséquence paraître facile ; mais quand une femme, un enfant, un parent, ou un ami, ne cèdent à nos désirs qu’en murmurant, et avec une expression de déplaisir et de mécontentement, la violence manifeste qu’ils se font, rehausse infiniment le prix de leur soumission.

Ceci étant une de ces observations profondes qui excèdent la portée du commun des lecteurs, nous avons bien voulu venir cette fois au secours de leur intelligence ; mais qu’ils ne s’accoutument point à une pareille faveur. Nous la leur accorderons rarement, et dans les seuls cas où il se présenterait des difficultés insurmontables, pour quiconque n’a pas reçu du ciel, comme nous autres écrivains supérieurs, le don divin de l’inspiration.


CHAPITRE VI.

Arrivée de mistress Déborah dans le village. Comparaison poétique. Courte histoire de Jenny Jones. Écueils que rencontrent les jeunes filles qui veulent devenir trop savantes.

Mistress Déborah ayant rempli, à l’égard de l’enfant, les ordres de son maître, se mit en devoir de visiter les maisons du village où l’on soupçonnait que la mère inconnue pouvait être cachée.

Quand l’amoureuse colombe, quand d’innocents et faibles oiseaux aperçoivent un milan dans les airs, ils fuient de toutes parts, ils cherchent un asile contre ses cruelles serres : cependant le milan, fier de sa puissance, plane orgueilleusement au haut des cieux, épiant le moment de fondre sur sa proie.

Semblable à ce terrible ennemi du peuple ailé, mistress Wilkins, à son arrivée dans le village, y répand l’épouvante. Toutes les femmes, effrayées, rentrent à la hâte dans leurs demeures. Chacune craint d’être l’objet de sa visite. L’altière gouvernante s’avance la tête haute et d’un pas mesuré ; pleine du sentiment de sa supériorité, elle rêve aux moyens d’assurer le succès de sa mission.

Avec un peu de perspicacité, on n’infèrera pas de notre comparaison que les pauvres villageoises eussent quelque soupçon du motif qui conduisait chez elles mistress Déborah. Toutefois, comme il pourrait fort bien s’écouler un siècle entier, avant qu’un habile commentateur s’avisât de faire sentir la beauté de cette comparaison, il nous semble à propos d’en expliquer tout de suite le sens mystérieux.

Notre intention a été de faire entendre, que s’il est dans la nature du milan de dévorer les petits oiseaux, il est aussi dans la nature des Déborah et de leurs semblables, d’insulter et de tyranniser le petit peuple. C’est ainsi que la classe domestique a coutume de se venger de son asservissement aux volontés d’un maître ; et doit-on s’étonner que d’humbles esclaves exigent de leurs inférieurs le tribut de bassesse qu’ils ne rougissent point de payer à leurs supérieurs ?

Toutes les fois que la patience de mistress Déborah avait été mise par sa maîtresse à une épreuve extraordinaire, et que la contrainte avait augmenté l’aigreur naturelle de son caractère, elle s’en allait décharger sa bile sur les habitants du village : aussi n’aimaient-ils guère ses visites. À dire vrai, Déborah était crainte et haïe de tout le monde.

Elle entra d’abord chez une femme du même âge qu’elle, que le ciel avait pourvue des mêmes agréments, et qu’elle honorait, pour cette raison, d’une faveur particulière. Elle l’informa de ce qui était arrivé, et du motif de sa démarche. Les deux sibylles se mirent aussitôt à scruter la conduite de chacune des jeunes filles du village. À la fin, leurs soupçons s’arrêtèrent sur une certaine Jenny Jones, qui leur parut plus capable qu’aucune autre du fait en question.

Cette Jenny Jones n’était rien moins que jolie ; mais la nature avait compensé en elle le défaut d’attraits, par une qualité généralement plus estimée des femmes dont les années ont mûri le jugement. Elle l’avait douée d’un esprit peu commun. Jenny s’était plu à perfectionner ce don par l’étude. Elle avait passé plusieurs années comme servante chez un maître d’école, où elle consacrait tous ses moments de loisir à la lecture. Le pédagogue, frappé de ses heureuses dispositions, et de sa passion de s’instruire, eut la bonté, ou si l’on veut la sottise, de lui donner de si bonnes leçons, qu’elle acquit une connaissance passable de la langue latine, et y devint peut-être aussi habile que la plupart des jeunes gens de qualité de nos jours. Cet avantage, comme presque tous ceux d’un genre singulier, ne fut pas pour elle sans quelques inconvénients. On conçoit qu’une fille si accomplie, devait se sentir peu de goût pour la société de celles que la fortune avait faites ses égales, et qui lui étaient si inférieures du côté de l’éducation. On comprend aussi que cette supériorité, et la conduite qui en était la conséquence presque inévitable, devaient exciter contre elle un peu de malveillance et de jalousie. Depuis sa sortie de chez le maître d’école, ces dispositions malignes croissaient en silence dans les cœurs. Elles ne s’étaient pas encore manifestées, lorsqu’à l’étonnement général, et au grand dépit de toutes les filles de la paroisse, Jenny parut un dimanche à l’église, avec une robe de soie neuve, un fichu de blonde, et un bonnet garni de dentelles.

Le feu qui couvait sous la cendre éclata en ce moment. La science de Jenny lui avait inspiré un excès d’orgueil qu’aucune de ses compagnes n’était disposée à nourrir de l’encens qu’elle se croyait en droit d’exiger : aussi au lieu de respects et d’hommages, sa riche parure ne lui attira que des marques de haine et de mépris. On s’écria, d’une commune voix, qu’il était impossible qu’elle possédât honnêtement de si beaux atours ; et les mères, loin d’en souhaiter de pareils à leurs filles, se félicitèrent de leur modeste simplicité.

Ce fut peut-être cette aventure qui engagea la commère à désigner d’abord Jenny à mistress Wilkins ; mais une autre circonstance confirma aux yeux de celle-ci, les soupçons de son accusatrice. Jenny, dans ces derniers temps, allait souvent chez M. Allworthy. Pendant une violente maladie de miss Bridget, elle avait passé plusieurs nuits auprès d’elle, en qualité de garde. Mistress Wilkins elle-même l’avait vue au château la veille du retour de M. Allworthy, sans concevoir, toute fine qu’elle était, le moindre doute sur sa vertu ; car elle avait toujours, disait-elle, regardé Jenny comme une honnête fille, quoiqu’elle la connût fort peu, et aurait plutôt soupçonné quelqu’une de ces petites coquettes du village, qui se donnaient des airs, parce qu’elles se croyaient jolies.

Jenny, sommée de comparaître devant mistress Wilkins, obéit sur-le-champ.

À sa vue, la gouvernante, prenant la gravité d’un juge, et en exagérant même un peu l’austérité, commença par lui adresser ces mots : « Effrontée coquine ! » c’était la condamner avant de l’entendre.

Les circonstances rapportées plus haut, avaient suffi pour convaincre mistress Wilkins de la faute de Jenny. Il est possible, cependant, que M. Allworthy en eût exigé des preuves plus positives. Mais Jenny épargna à ses accusatrices de nouvelles recherches, en avouant ingénument le fait qu’on lui imputait.

Cet aveu, quoiqu’il parût l’effet du repentir, n’attendrit point le cœur de Déborah. Elle y répondit par une seconde apostrophe plus injurieuse encore que la première. Les spectateurs, devenus très-nombreux, n’en furent pas plus touchés que la gouvernante. « Nous savions bien, dirent plusieurs d’entre eux, ce que produirait la robe de soie de mademoiselle. » D’autres se moquèrent de sa science. Il n’y eut pas une femme qui n’imaginât quelque genre d’insulte, pour lui témoigner son mépris. La pauvre Jenny supporta sans se plaindre tous ces outrages. À la fin pourtant, sa philosophie échoua contre la malice d’une vieille sorcière qui, la raillant sur sa figure, et lui passant la main sous le menton, s’écria : « Il faut qu’un homme ait le diable au corps, pour payer d’une robe de soie les faveurs d’une pareille laideron. » Jenny releva ce propos avec un ton d’aigreur d’autant plus surprenant, qu’elle avait opposé jusque-là un sang-froid imperturbable aux nombreuses attaques dirigées contre son honneur. Peut-être bien sa patience était-elle fatiguée, car c’est une vertu qui résiste difficilement à un long exercice.

Mistress Déborah ayant réussi dans sa mission au-delà de son espoir, s’en revint triomphante au château, et fit à l’heure dite son rapport à M. Allworthy. L’écuyer en fut fort surpris. Il avait entendu vanter l’esprit et les connaissances de Jenny, et se proposait de la marier à un jeune ministre du voisinage, auquel il destinait en dot un petit bénéfice. La peine que lui causa cette découverte égala pour le moins la satisfaction de Déborah, et paraîtra sûrement plus raisonnable à la plupart de nos lecteurs.

Miss Bridget se récria, et dit qu’elle ne croirait plus désormais à la vertu d’aucune femme ; car elle avait eu jusqu’alors la meilleure opinion de Jenny.

On renvoya la gouvernante au village, avec ordre d’amener la malheureuse fille devant M. Allworthy. L’écuyer avait dessein, non de la condamner, selon le désir de quelques-uns et l’attente de tous, à expier sa faute dans une maison de correction, mais de lui adresser les reproches et les conseils salutaires que liront dans le chapitre suivant, ceux qui font cas de ce genre d’instruction.


CHAPITRE VII.

Matières si sérieuses, que le lecteur ne rira pas une seule fois dans tout ce chapitre, à moins que par hasard il ne rit de l’auteur.

Dès que Jenny fut arrivée, M. Allworthy la fit entrer dans son cabinet et lui parla ainsi :

« Vous savez, mon enfant, que je puis, en ma qualité de magistrat, vous infliger une peine rigoureuse ; et peut-être redoutez-vous d’autant plus ma sévérité, que vous avez voulu, en quelque sorte, m’associer à votre honte : mais peut-être aussi l’artifice dont vous avez usé, me disposera-t-il à vous traiter avec plus de douceur. Un magistrat ne doit se laisser influencer dans l’exercice de ses fonctions, par aucun ressentiment personnel : ainsi, loin de vous reprocher, comme une circonstance aggravante de votre faute, d’en avoir déposé le fruit dans ma maison, je veux bien supposer, en votre faveur, que vous avez été guidée par un sentiment naturel d’affection pour votre enfant, espérant sans doute lui assurer de cette façon un sort que ni vous, ni son coupable père ne pouviez lui procurer. Si vous aviez abandonné le petit malheureux, à l’exemple de ces mères dénaturées, qui semblent s’être dépouillées de l’humanité, comme de la pudeur, vous trouveriez en moi un juge inexorable. Ce n’est donc point sur l’offense qui me concerne que je me propose de vous réprimander, mais sur la violation des lois de la chasteté, crime non moins odieux en lui-même, malgré les propos légers des libertins, que terrible dans ses conséquences.

« Ce crime est énorme aux yeux de tout chrétien, puisqu’il enfreint les préceptes de notre religion, et les commandements formels de son divin fondateur.

« Quant à ses conséquences, on peut bien les appeler terribles. Quoi de plus affreux, en effet, que d’encourir la colère de Dieu par une offense à laquelle il réserve le plus formidable châtiment !

« Ces principes, hélas ! Trop méconnus, sont d’une telle évidence, que si les hommes n’y conforment pas leurs actions, c’est plutôt par oubli que par ignorance. Il me suffira d’en réveiller le souvenir dans votre cœur ; car je voudrais y faire naître le repentir, et non le désespoir.

« Le dérèglement des mœurs produit encore d’autres effets, moins funestes à la vérité, mais bien propres cependant à effrayer votre sexe, et à le détourner des sentiers du vice.

« Il vous rend infâme ; il vous bannit, comme autrefois les lépreux, du sein de la société, et ne vous laisse de commercé qu’avec les méchants et les réprouvés, qui seuls recherchent votre compagnie.

« Avez-vous de la fortune, il vous ôte les moyens d’en jouir d’une manière honorable. En êtes-vous privé, il vous empêche d’en acquérir, de gagner même votre subsistance. Toutes les maisons honnêtes vous sont fermées, et la nécessité vous précipite souvent dans un excès d’opprobre et de misère, d’où résulte inévitablement la perte du corps et de l’âme.

« Quel plaisir est capable de compenser un tel malheur ? quelle tentation assez séduisante pour vous aveugler à ce point sur vos véritables intérêts ? La volupté peut-elle dominer, ou endormir si complètement votre raison, qu’elle vous ôte la force de fuir avec horreur un crime toujours suivi d’une effroyable punition !

« Il faut qu’une femme soit bien déhontée, bien méprisable ; il faut qu’elle manque entièrement de cette fierté d’âme, de ce juste orgueil, attribut distinctif des créatures humaines, pour consentir à descendre au niveau des animaux les plus vils, pour immoler tout ce qu’il y a en elle de grand, de noble, de céleste, à un désir brutal qu’elle partage avec les êtres les plus abjects ; car sans doute il n’en est pas une qui ose chercher son excuse dans la passion de l’amour : ce serait s’avouer le pur instrument des plaisirs de l’homme. L’amour, de quelque façon qu’on en corrompe et dénature le sens, s’il part d’un principe honnête, est une passion louable. Il n’arrive guère qu’il soit très-vif, sans être réciproque. Aussi l’Écriture, en nous ordonnant d’aimer nos ennemis, ne nous prescrit-elle pas d’avoir pour eux cette tendre affection que nous portons à nos amis, encore moins de leur sacrifier notre vie, et ce qui doit nous être beaucoup plus précieux, notre innocence. Or, une femme raisonnable n’a-t-elle pas le droit de regarder comme un ennemi, l’homme qui ne craint pas de l’exposer à tous les maux que je viens de décrire, et qui veut se procurer, aux dépens de sa victime, une jouissance aussi grossière que fugitive ? N’est-ce pas en effet sur la femme seule que l’opinion fait retomber tout le poids du malheur et de la honte ? Un amant, dont le devoir est de chercher sans cesse le bonheur de l’objet qu’il adore, peut-il engager sa maîtresse dans un commerce où elle a tant à perdre ? Si, brûlant d’un feu criminel, il a l’impudence d’affecter pour elle un attachement sincère, ne doit-elle point voir en lui, je ne dis pas seulement un ennemi, mais un faux, un lâche, un perfide ami, qui aspire en même temps à séduire ses sens et à égarer sa raison. »

Ici Jenny témoigna une vive douleur. M. Allworthy se tut un moment, puis il continua de la sorte.

« Mon intention n’a pas été, mon enfant, de vous faire rougir du passé, qui n’est plus en votre pouvoir, mais de vous armer de force et de prudence pour l’avenir. Je n’aurais pas pris cette peine, sans la confiance que m’inspire votre jugement, malgré l’excessive gravité de votre faute, et sans la ferme persuasion que la franchise de vos aveux annonce un repentir sincère et durable. Si vous répondez à mon attente, j’aurai soin de vous éloigner du théâtre de votre honte, et de vous placer en un lieu où, n’étant pas connue, vous éviterez la punition réservée dans ce monde au crime dont vous vous êtes rendue coupable. Puissent vos remords vous préserver dans l’autre d’un châtiment bien plus rigoureux ! Soyez désormais une honnête fille, Jenny, et le besoin ne sera pas pour vous un motif de désordre. Croyez-moi, la vertu procure, même ici-bas, plus de bonheur que le vice.

« Quant à votre enfant, n’ayez aucune inquiétude sur son sort ; j’y pourvoirai au-delà de vos espérances. Après l’aveu de votre faiblesse, il vous reste à me faire connaître le malheureux qui vous a séduite. Nommez-le-moi : je dois être, et je serai beaucoup plus sévère pour lui que pour vous. »

Jenny, qui avait tenu jusque-là les yeux baissés vers la terre, les releva en ce moment, et d’un ton aussi respectueux que son regard était modeste, « Vous connaître, monsieur, dit-elle, et ne vous pas chérir, serait se montrer également dépourvu d’âme et de raison. Il faudrait d’ailleurs que je fusse un monstre d’ingratitude, pour n’être pas touchée jusqu’au fond du cœur de votre extrême indulgence. Épargnez-moi, je vous en supplie, la douleur et l’humiliation de revenir sur le passé. Ma conduite future vous prouvera mieux la sincérité de mon repentir, que tous les serments que je pourrais faire. Permettez-moi aussi, monsieur, de vous assurer que je suis infiniment plus sensible encore à vos excellents conseils, qu’à l’offre généreuse par laquelle vous les avez terminés. Ils sont la preuve, comme vous voulez bien me le dire, de l’idée avantageuse que vous avez conservée de moi. »

Ici ses larmes coulèrent en abondance : elle s’arrêta quelques instants, puis continua ainsi :

« En vérité, monsieur, votre bonté m’accable. Je tâcherai de m’en rendre digne. Si j’ai en effet le jugement qu’il vous plaît de me supposer, vos sages avis ne seront pas perdus pour moi. L’intérêt que vous daignez prendre à mon pauvre enfant me pénètre de gratitude. Il est innocent ; il vivra, je l’espère, pour vous témoigner sa reconnaissance ; mais je vous en conjure à genoux, ne me forcez pas à vous révéler le nom de son père : vous le saurez plus tard, je vous le jure. Aujourd’hui un engagement inviolable, un serment solennel, m’obligent de le taire. Je connais, monsieur, votre délicatesse ; vous ne me demanderez pas le sacrifice de mon honneur et de ma religion. »

M. Allworthy qui n’entendait jamais sans émotion proférer ces mots sacrés, garda un moment le silence. « Vous avez eu tort, dit-il à Jenny, de prendre avec un misérable de pareils engagements : mais puisque vous les avez pris, vous devez les remplir. Ce n’est point, au reste, par une vaine curiosité que je voulais connaître votre séducteur, c’était pour le punir, ou du moins pour ne pas courir le risque de faire du bien, sans le savoir, à un mauvais sujet. »

Jenny l’assura de la manière la plus positive que l’homme dont elle lui taisait le nom était déjà loin ; qu’il ne dépendait en aucune façon de lui, et ne serait probablement jamais dans le cas d’éprouver les effets de sa bienfaisance.

Le respectable Allworthy, désarmé par la franchise de Jenny, ne fit nulle difficulté de la croire. Dans sa position critique, elle avait dédaigné de mentir pour s’excuser : elle avait bravé le danger d’attirer sur elle la colère de l’écuyer, plutôt que de manquer à l’honneur ou à la probité en trahissant ses serments. Comment, après cela, l’aurait-il soupçonnée de vouloir lui en imposer ?

Il la congédia donc, avec la promesse de la mettre dans peu de temps à l’abri des traits de la médisance ; et l’exhortant de nouveau au repentir, il lui adressa ces dernières paroles : « Songez, mon enfant, que vous avez encore à vous réconcilier avec un juge, dont la faveur est pour vous d’un plus grand prix que la mienne. »


CHAPITRE VIII.

Dialogue entre miss Bridget et Déborah, plus amusant, mais moins instructif que le précédent.

Aussitôt que M. Allworthy fut entré dans son cabinet avec Jenny Jones, miss Bridget et la gouvernante se glissèrent dans une pièce contiguë, d’où elles recueillirent, par le trou de la serrure, les sages instructions de l’écuyer, les réponses de la jeune fille, et les diverses particularités de la scène précédente.

Miss Bridget connaissait fort bien cette petite ouverture, et n’était pas moins soigneuse d’y appliquer l’œil, ou l’oreille, que jadis l’amoureuse Thisbé aux fentes du vieux mur qui la séparait de son amant. C’était pour elle une source de découvertes intéressantes. Par là, elle pénétrait souvent les dispositions, les projets de son frère, et lui épargnait la peine de l’en instruire lui-même. Mais ce canal mystérieux n’était pas sans inconvénients. Miss Bridget avait quelquefois sujet de s’écrier avec Thisbé, dans Shakespeare : Ô maudite, maudite muraille ! De temps en temps les fonctions de juge de paix qu’exerçait M. Allworthy, l’obligeaient de discuter des questions délicates, et propres à blesser les chastes oreilles des filles, surtout quand elles approchent de la quarantaine : ce qui était le cas de miss Bridget. Cependant elle avait, dans ces occasions, l’avantage de cacher sa rougeur aux yeux des hommes : or, de non apparentibus et non existentibus, eadem est ratio ; en français, femme qui rougit sans être vue, n’est pas censée rougir.

Les deux rusées femelles gardèrent un profond silence, durant toute la scène entre M. Allworthy et Jenny. Dès que l’écuyer fut sorti de son cabinet, et hors de la portée de la voix, l’austère Wilkins se récria contre l’indulgence de son maître, particulièrement contre la faiblesse qu’il avait eue de ne pas exiger de Jenny le nom de son séducteur ; et elle jura de lui arracher ce secret avant le coucher du soleil.

À ces mots un sourire changea tout-à-coup la physionomie habituellement sévère de miss Bridget. Qu’on ne s’imagine pas que ce fut ce sourire enchanteur qu’Homère place sur les lèvres de Vénus, lorsqu’il l’appelle la déesse des ris. Ce n’était pas non plus celui que lady Séraphine adresse dans un bal à l’heureux objet de sa tendresse, et dont Vénus paierait de son immortalité le charme inexprimable : non, c’était plutôt un sourire digne de Tysiphone, ou de sa sœur Alecton.

Miss Bridget accompagna ce sourire d’un son de voix aussi flatteur que le souffle de l’aquilon, dans une belle nuit d’hiver, et reprocha doucement à Déborah un excès de curiosité. Il paraît que la gouvernante y était assez sujette. Sa maîtresse s’exprima, sur ce chapitre, en termes pleins d’amertume, remerciant Dieu de ce que ses ennemis ne pouvaient mettre au nombre de ses défauts, celui de s’ingérer mal à propos dans les affaires d’autrui.

Elle loua ensuite le noble caractère qu’avait montré Jenny : elle ne pouvait s’empêcher, dit-elle, de trouver, comme son frère, qu’il y avait quelque mérite dans la sincérité de ses aveux, et dans sa courageuse fidélité à l’égard de son amant ; elle avait toujours estimé Jenny une excellente fille ; sans doute un misérable, beaucoup plus blâmable qu’elle, avait triomphé de son innocence par des serments trompeurs, et par une promesse de mariage.

Ce langage surprit fort Déborah. Elle n’ouvrait guère la bouche devant son maître, ou sa maîtresse, qu’elle n’eût d’abord sondé leurs sentiments, et ne manquait pas, pour l’ordinaire, d’y conformer les siens. Toutefois, en cette circonstance, elle crut pouvoir s’écarter, sans danger, de sa circonspection accoutumée ; et nous pensons que l’équitable lecteur l’accusera moins d’imprudence, qu’il n’admirera sa merveilleuse promptitude à revirer de bord, quand elle s’aperçut qu’elle avait fait fausse route.

« En effet, dit l’habile et souple gouvernante, je ne suis pas moins frappée que mademoiselle du courage de cette fille. Si, comme mademoiselle le suppose, elle a été abusée par quelque scélérat, la pauvre malheureuse est bien à plaindre. Assurément, comme le dit mademoiselle, elle a toujours passé pour une bonne et honnête personne qui ne tirait point vanité de sa figure, comme certaines péronnelles du voisinage. »

« Vous avez raison, Déborah, reprit miss Bridget ; si Jenny était une de ces dévergondées dont le nombre est malheureusement trop grand dans la paroisse, je blâmerais l’indulgence de mon frère à son égard. J’aperçus l’autre jour, à l’église, deux filles de fermiers, la gorge nue ; j’en fus indignée. Quand les filles tendent ainsi des pièges aux hommes, elles méritent bien ce qui leur arrive. Je déteste de pareilles créatures. Il vaudrait mieux pour elles que la petite vérole les eût défigurées dès le berceau. Quant à Jenny, je n’ai jamais remarqué en elle le moindre signe d’inconduite ; c’est une justice que je dois lui rendre. Quelque adroit scélérat, j’en suis convaincue, l’aura séduite, peut-être même indignement forcée, et je la plains de toute mon âme. »

Déborah applaudit aux sentiments de miss Bridget, et l’entretien finit par une violente satire de la beauté, entremêlée de grandes doléances sur le sort des filles assez simples, pour ajouter foi aux discours artificieux des hommes.


CHAPITRE IX.

Détails qui surprendront le lecteur.

Jenny s’en retourna chez elle, charmée de l’accueil de M. Allworthy, dont elle n’oublia pas de publier partout l’indulgence, soit par un sentiment d’orgueil, soit par le désir plus sage de se réconcilier avec ses voisins, et d’apaiser leurs clameurs.

Mais quoique ce dernier motif, supposé qu’il fût le vrai mobile de sa conduite, paraisse assez raisonnable, le succès ne répondit point à ses espérances. Lorsqu’on la conduisit devant le juge de paix, et qu’on crut généralement qu’elle serait condamnée à faire pénitence dans une maison de correction, quelques jeunes femmes trouvèrent la punition bien méritée, et se firent une joie maligne d’aller voir la prisonnière briser du chanvre en robe de soie ; les autres, au contraire, commencèrent à plaindre son sort ; mais quand on sut de quelle manière M. Allworthy l’avait traitée, il s’éleva contre elle un murmure universel. « Assurément, s’écria l’un, mademoiselle est née sous une heureuse étoile. » – « Voilà ce que c’est que d’être en faveur, » dit un autre. – C’est sa science qui est cause de son bonheur, » ajouta un troisième. Chacun fit à ce sujet son commentaire, et se permit des réflexions satiriques sur la partialité du juge.

On pourra s’étonner de tant d’ingratitude et d’audace, si l’on songe à l’autorité dont M. Allworthy était revêtu, et à son active bienfaisance ; mais il n’usait guère de la première, et il avait trouvé moyen de mécontenter, par la seconde, un grand nombre d’habitants du canton ; car les âmes généreuses savent par expérience, qu’un bienfait, loin de procurer toujours un ami, attire souvent beaucoup d’ennemis.

Cependant, grâce aux soins et à la bonté de son protecteur, Jenny se vit bientôt à l’abri de toute insulte. La méchanceté publique, perdant alors le moyen de s’exercer sur elle, chercha un autre aliment à sa rage : elle ne craignit point d’attaquer M. Allworthy lui-même. Un bruit sourd se répandit, qu’il était le père de l’enfant trouvé.

Cette supposition semblait expliquer si bien sa conduite, qu’elle obtint l’assentiment général. Aussitôt la censure qu’avait d’abord excitée sa faiblesse, se changea en cris d’indignation contre sa barbarie. De graves et charitables matrones anathématisèrent les hommes qui font des enfants aux filles et les désavouent ensuite. Plusieurs allèrent jusqu’à insinuer, que Jenny avait été enlevée dans une intention trop noire pour qu’on osât la divulguer, et donnèrent à entendre qu’il fallait éclaircir le fait par une enquête régulière, et forcer certaines personnes à représenter la victime.

Ces calomnies auraient pu compromettre, où du moins affliger un homme dont la vertu n’eût pas égalé celle de M. Allworthy. Elles ne firent sur lui aucune impression ; il les dédaigna, et laissa les commères du voisinage en amuser leurs loisirs.

Comme nous ne saurions deviner le caractère du lecteur, et que Jenny ne reparaîtra pas de longtemps sur la scène ; nous croyons devoir le prévenir, dès à présent, que M. Allworthy ne méritait pas le moindre reproche. Il ne commit réellement qu’une petite erreur en politique : ce fut de tempérer la justice par la compassion, et de tromper l’attente de l’honnête populace[3], qui, sensible à sa manière, aurait voulu voir la pauvre Jenny livrée dans Bridewell à l’opprobre et au désespoir, pour avoir ensuite le plaisir de la plaindre.

Loin de seconder cette louable intention, qui eût détruit pour Jenny tout espoir d’amendement, et lui eût fermé le retour à la vertu, si jamais son penchant devait l’y ramener, il aima mieux employer le seul moyen encore possible, de la faire rentrer dans la bonne voie. Combien de femmes se perdent tous les jours et se précipitent dans le dernier désordre, par l’impossibilité de réparer une première faiblesse ! c’est ce qui ne peut guère manquer d’arriver à celles qui continuent de vivre au milieu des témoins de leur déshonneur. M. Allworthy fit donc sagement, d’envoyer Jenny dans un lieu où elle pût jouir des avantages que donne une bonne réputation, après avoir connu le malheur qui en suit toujours la perte.

Maintenant en quelque endroit qu’elle aille, souhaitons-lui un heureux voyage, et prenons, pour l’instant, congé d’elle et de son enfant. Des objets d’une plus haute importance appellent ailleurs notre attention.


CHAPITRE X.

Hospitalité de M. Allworthy. Portrait en raccourci de deux frères, l’un médecin l’autre capitaine, établis dans la maison de l’écuyer.

M. Allworthy ne fermait à personne ni sa maison, ni son cœur ; mais il les ouvrait plus particulièrement aux gens de mérite. À dire vrai, sa table était la seule du royaume où l’on eût la certitude de trouver place, pourvu qu’on fût digne d’y être admis.

Il honorait surtout de sa faveur les hommes d’un savoir éminent, ou d’un esprit supérieur ; et il était doué d’un tact sûr pour les discerner. Quoiqu’il eût été privé, dans sa jeunesse, des secours d’une éducation soignée, les heureuses dispositions qu’il tenait de la nature, perfectionnées par l’étude tardive, mais passionnée des lettres, et par le commerce des gens instruits, l’avaient mis en état de juger pertinemment de presque tous les genres de littérature.

On ne s’étonnera pas que, dans un siècle qui estime si peu et récompense si mal les gens de mérite, ils se rendissent avec empressement dans une maison, où ils étaient sûrs de trouvée un accueil obligeant, et de participer à toutes les jouissances de la fortune, comme s’ils y avaient eu des droits personnels. M. Allworthy n’était pas de ces généreux patrons, toujours prêts à donner à de pauvres auteurs le vivre et le couvert, et qui n’exigent d’eux en retour, que de l’amusement, de l’instruction, des louanges, une entière soumission à leur volonté, en un mot, la complaisance de s’enrôler au nombre de leurs valets, en leur épargnant toutefois l’humiliation de la livrée et des gages.

Chez lui, chacun était maître absolu de son temps, et pouvait satisfaire tous ses goûts, pourvu qu’ils n’offensassent ni la religion, ni les mœurs, ni les lois. Éprouvait-on quelque légère indisposition, un besoin de sobriété, ou d’abstinence, on était dispensé d’assister aux repas, ou libre de sortir de table, dès qu’on le souhaitait, sans être gêné dans sa conduite par des sollicitations beaucoup moins flatteuses qu’importunes ; car, il faut l’avouer, les instances d’un supérieur en pareil cas, ressemblent trop à des ordres. Aucun des hôtes de M. Allworthy ne sentait la moindre dépendance, ni l’homme opulent dont on recherche partout la société, ni ces convives nécessiteux à qui leur indigence rend l’hospitalité si utile, et qu’on voit d’autant moins bien accueillis chez les grands, qu’ils ont un besoin plus pressant de leur assistance.

Au nombre des derniers, se trouvait le docteur Blifil. Il tenait de la nature les plus rares dispositions ; mais elles lui étaient devenues inutiles, par l’obstination de son père à lui faire embrasser une profession qu’il n’aimait pas. Il avait été forcé dans sa jeunesse d’étudier la médecine, ou plutôt de paraître l’étudier. Dans le vrai, les livres qui traitent de cet art, étaient presque les seuls qui lui fussent étrangers. Le pauvre docteur possédait à fond la plupart des sciences, hors celle qui devait lui donner de quoi vivre : aussi, à l’âge de quarante ans, n’avait-il pas de pain.

Un tel personnage pouvait se flatter d’être bien reçu chez M. Allworthy, près de qui l’infortune était un titre sacré, toutes les fois qu’elle provenait, non de fautes personnelles, mais de la folie, ou de la méchanceté d’autrui. À ce mérite négatif, le docteur joignait une recommandation positive, nous voulons dire une grande apparence de religion. Était-elle l’effet d’un sentiment réel, ou feint ? nous n’osons le décider, n’ayant pas de pierre de touche pour discerner la vraie piété de la fausse.

Sous ce point de vue il plaisait fort à M. Allworthy, et bien plus encore à miss Bridget. Cette demoiselle avait avec lui de fréquentes discussions théologiques, d’où elle sortait toujours transportée d’admiration pour les connaissances du docteur, et ravie de l’éloge qu’il faisait des siennes. Elle était en effet très-versée dans les matières de controverse, et avait souvent embarrassé, par la force de sa dialectique, les ministres du voisinage. Du reste, sa conversation était si pure ; son regard, si chaste ; son maintien, si grave, si solennel, qu’elle ne semblait pas moins digne de vénération que sa patronne, ou n’importe quelle autre sainte du calendrier romain.

Toute espèce de sympathie tend à faire naître l’amour, et l’expérience nous apprend qu’aucune n’y est plus propre que la sympathie religieuse, entre des personnes de sexe différent. Le docteur se voyant si bien traité par miss Bridget, commença à gémir d’un malheur qui lui était arrivé, environ dix ans auparavant. Il avait épousé une femme qui vivait encore, et ce qu’il y avait de pis, M. Allworthy n’ignorait pas son existence. C’était un fatal obstacle au bonheur dont il aurait pu se flatter de jouir avec cette vertueuse personne : car l’idée de la séduire ne s’offrait point à son esprit, soit qu’il fût retenu, selon toute vraisemblance, par ses principes de religion, soit que la pureté de sa passion, ennemie d’un coupable commerce, n’aspirât qu’aux plaisirs permis du mariage.

Le docteur n’eut pas besoin de rêver longtemps sur ce sujet, pour se souvenir qu’il avait un frère, libre des fâcheuses entraves qui l’enchaînaient. Il ne doutait point que ce frère ne réussît auprès de miss Bridget, chez laquelle il avait cru remarquer de l’inclination pour le mariage ; et peut-être ne trouvera-t-on pas la confiance du docteur mal fondée, quand on connaîtra les qualités du personnage en question.

C’était un officier retiré du service, âgé d’environ trente-cinq ans, de taille moyenne et bien proportionnée. Une blessure, dont il portait au front la cicatrice, déparait moins son visage qu’elle n’honorait sa valeur. Il avait de belles dents, un sourire gracieux lorsqu’il le voulait. Quoique sa physionomie fût naturellement rude, aussi bien que le son de sa voix, il savait adoucir à son gré l’une et l’autre, et prendre un air aimable et enjoué. Il ne manquait ni de politesse ni d’esprit. Dans sa jeunesse il avait été plein de feu, et il retrouvait encore au besoin sa première vivacité, malgré le tour sérieux qu’avait pris depuis peu son caractère.

Destiné malgré lui à l’église, il avait fait, comme le docteur, ses études à l’université ; mais son père étant mort avant qu’il fût entré dans les ordres, il embrassa le parti des armes, et quitta la robe noire pour l’uniforme.

Il acheta d’abord une lieutenance de dragons ; il devint ensuite capitaine. Une querelle qu’il eut avec son colonel, l’obligea de vendre sa compagnie : depuis lors, il vivait à la campagne en véritable rustre, s’appliquait à l’étude des écritures, et passait pour être assez enclin au méthodisme.

Un tel homme semblait devoir plaire à une femme distinguée par sa piété, et qui n’avait encore d’inclination bien prononcée que pour le mariage en général ; mais comment le docteur, qui aimait fort médiocrement son frère, put-il se résoudre, dans le dessein de le servir, à payer d’un si noir retour l’hospitalité de M. Allworthy ? c’est ce qu’il n’est pas facile d’expliquer.

Y a-t-il des esprits qui se complaisent dans le mal, comme d’autres, dans le bien ? Trouve-t-on du plaisir à se rendre complice d’un larcin qu’on ne peut commettre soi-même ? Ou enfin (ce que l’expérience paraît confirmer), est-on flatté de concourir à l’agrandissement de sa famille, quelque indifférence qu’on ait d’ailleurs pour elle ?

Quoi qu’il en soit, le docteur fit venir son frère, et tout en feignant de ne recevoir de lui qu’une courte visite, il trouva moyen de l’introduire chez M. Allworthy.

À peine une semaine s’était écoulée, que le docteur eut lieu de s’applaudir de son stratagème. Le capitaine égalait dans l’art d’aimer l’ingénieux Ovide ; il avait de plus reçu de son frère des instructions qu’il sut mettre habilement à profit.


CHAPITRE XI.

De l’amour, de la beauté. Projet de mariage fondé sur des motifs plus solides.

Des sages (nous avons oublié de quel sexe ils étaient) ont observé qu’il n’y a personne qui ne soit condamné à aimer une fois en sa vie. La nature, autant que nous le pouvons croire, n’a fixé pour cela aucun âge. En tout cas, celui auquel miss Bridget était parvenue, nous semble une époque aussi convenable que toute autre. Ce tribut, il est vrai, se paie généralement beaucoup plus tôt ; dans le cas contraire, on ne manque guère, ou jamais, de l’acquitter vers ce temps-là. Nous remarquerons en outre que, dans cette tardive saison, l’amour se montre plus constant et plus sérieux qu’au printemps de la vie ». Chez les jeunes filles, il paraît incertain, capricieux, et si irréfléchi, qu’il est souvent difficile de deviner ce qu’elles veulent, et permis de douter qu’elles le sachent elles-mêmes.

Mais rien de plus aisé que de lire dans le cœur des femmes qui approchent de la quarantaine. Éclairées par une longue expérience, elles ne se méprennent pas sur l’objet de leurs désirs, et l’homme le moins clairvoyant le pénètre aussi sans peine.

Miss Bridget nous offre une preuve de la justesse de ces observations. Elle ne vit pas longtemps le capitaine, sans connaître le pouvoir de l’amour : au lieu de se consumer en soupirs, de promener ses rêveries dans les bosquets du parc, comme eût fait une petite fille assez sotte pour ignorer son mal, elle discerna sur-le-champ la nature de l’émotion qu’elle éprouvait, elle en goûta le charme ; et, certaine que son penchant était non-seulement innocent, mais louable, elle n’en fut ni alarmée, ni honteuse.

Il existe à tous égards beaucoup de différence entre la passion raisonnable d’une femme sur le retour, pour un homme d’un âge mûr, et le goût frivole d’une jeune fille pour un adolescent : cette dernière s’attache, la plupart du temps, à des qualités purement extérieures, à des agréments de peu de durée, tels qu’une taille svelte, des joues vermeilles, des mains blanches, de grands yeux noirs, une chevelure ondoyante, un menton ombragé d’un léger duvet. Souvent même elle se laisse éblouir par quelque chose de moins estimable encore, et de plus étranger à la personne qu’elle aime. C’est l’élégance de sa parure, c’est l’ouvrage du tailleur, de la lingère, de la brodeuse, du coiffeur, du chapelier, qui la séduit, et non la nature. Faut-il s’étonner, après cela, qu’elle rougisse de s’avouer à elle-même, ou d’avouer aux autres une si folle passion ?

Celle de miss Bridget était d’un caractère très-opposé. La parure du capitaine ne devait rien aux arts de luxe, et sa personne, guère davantage à la nature. L’une et l’autre auraient excité le mépris et la risée de toutes les jolies femmes dans un bal, ou dans un cercle. Son habillement était propre, à la vérité, mais commun, de mauvais goût, et passé de mode. Quant à sa personne, nous en avons déjà fait plus haut une peinture fidèle. Loin que ses joues fussent vermeilles, on ne pouvait en distinguer la couleur, à travers la barbe noire qui les couvrait en entier, et lui montait jusqu’aux yeux. Sa taille et ses membres étaient bien proportionnés, mais épais, disgracieux, et n’annonçant que de la force. Il avait de larges épaules, des mollets aussi gros que ceux d’un portefaix ; en un mot, tout son grossier individu manquait de cette beauté, de cette grâce qui distinguent nos jeunes seigneurs : espèce de mérite qu’ils doivent à leur précoce introduction dans les brillantes assemblées de la capitale, et au sang illustre de leurs ancêtres, c’est-à-dire à un sang formé de mets exquis et de vins généreux.

Miss Bridget se piquait d’une grande délicatesse ; mais la conversation du capitaine avait pour elle un attrait qui la rendait insensible aux défauts de sa personne. Elle se persuada, peut-être fort sensément, qu’elle serait plus heureuse avec lui qu’avec un homme beaucoup mieux fait, et elle sacrifia le plaisir des yeux à des jouissances plus solides.

Sitôt que le capitaine s’aperçut de la passion de miss Bridget, et il eut l’œil prompt à la découvrir, il y répondit de tout son cœur. La figure de la maîtresse n’avait rien à reprocher à celle de l’amant. Nous essaierions de tracer ici son portrait, si nous n’avions été devancé par un plus grand maître que nous, M. Hogarth, chez qui elle se fit peindre il y a nombre d’années. Ce célèbre artiste vient de reproduire ses traits dans son tableau d’une Matinée d’hiver, où elle présente un assez juste emblème de la saison. On la voit marcher (car elle marche en effet dans le tableau) vers l’église de Covent-Garden, suivie d’un petit laquais étique, portant sous le bras son livre d’heures.

Le capitaine, non moins sage que miss Bridget, préférait aux agréments fugitifs de la figure, les avantages durables d’un riche mariage. Il était du nombre de ces philosophes qui regardent la beauté, dans l’autre sexe, comme une qualité superficielle et indigne d’attention, ou pour parler clairement, qui aiment mieux une femme laide avec toutes les commodités de la vie, qu’une belle femme sans aucune de ces commodités. Doué d’un excellent appétit, et d’un goût peu délicat, il croyait la beauté un assaisonnement inutile au banquet nuptial.

Ne dissimulons rien ; le capitaine, depuis son arrivée, ou du moins depuis que son frère lui avait communiqué ses vues, et longtemps avant qu’il eût découvert dans miss Bridget le moindre signe d’intérêt en sa faveur, était tombé amoureux (faut-il le dire ?) du château de M. Allworthy, de ses jardins, de ses terres, de ses métairies. Il en était si épris, que pour en obtenir la possession, il n’eût pas hésité à épouser, s’il l’eût fallu, la pythonisse d’Endor.

Instruit par M. Allworthy de l’intention où il était de ne se point remarier, et d’assurer sa fortune au premier enfant qui naîtrait de miss Bridget, sa plus proche parente (ce que la loi aurait très-bien fait sans lui), le docteur se persuada, ainsi que le capitaine, que ce serait une œuvre méritoire de donner le jour à une créature humaine qui devait être si abondamment pourvue des principaux moyens de bonheur. Les deux frères n’eurent donc plus qu’une pensée, ce fut de chercher à gagner le cœur de l’aimable miss Bridget.

La fortune, cette tendre mère, qui fait souvent pour ses enfants chéris plus qu’ils ne méritent, et même plus qu’ils ne désirent, se plut à seconder les vœux du capitaine. Tandis qu’il méditait l’exécution de son plan, miss Bridget, animée du même sentiment que lui, mais stricte observatrice des lois de la décence, rêvait de son côté à la manière de lui donner un encouragement convenable, sans laisser voir trop d’empressement. Elle n’eut pas de peine à réussir dans ce dessein. Le capitaine, toujours aux aguets, ne laissait échapper aucun mot, aucun geste, aucun regard de son obligeante maîtresse.

Cependant la joie que lui causait l’apparente bienveillance de miss Bridget, n’était pas peu troublée par la peur qu’il avait de M. Allworthy. Il s’imaginait que l’écuyer, malgré le désintéressement dont il faisait profession, suivrait l’exemple commun, lorsqu’il s’agirait de conclure, et refuserait son consentement à un mariage si désavantageux pour sa sœur, sous le rapport de la fortune. Nous laisserons à deviner au lecteur par quel oracle cette crainte lui fut inspirée ; mais elle le jetait dans un extrême embarras. Comment instruire la sœur de sa passion, et la cacher en même temps au frère ? Après bien des réflexions, il résolut de saisir toutes les occasions de marquer en particulier sa tendresse à miss Bridget, et de s’imposer en présence de M. Allworthy la réserve la plus sévère : espèce de tactique qu’approuva le docteur.

Le capitaine ne fut pas longtemps sans trouver le moyen de faire à sa maîtresse une déclaration expresse de ses sentiments ; il en reçut la réponse à laquelle il devait s’attendre, réponse qui fut faite pour la première fois, il y a quelque mille ans, et qui a toujours passé depuis, par tradition, des mères aux filles. On peut la traduire en latin par ces deux mots, nola episcopari[4], phrase d’un usage également immémorial, dans une autre circonstance.

Le capitaine comprit à merveille le langage de miss Bridget ; il renouvela bientôt ses instances avec plus de chaleur, et selon la coutume il essuya un nouveau refus ; mais à mesure que croissait l’ardeur de ses désirs, la rigueur de la dame diminuait dans la même proportion.

Nous ne fatiguerons pas le lecteur de tout le détail de ce manège amoureux. Si, dans l’opinion d’un auteur célèbre, il compose la scène la plus amusante de la vie pour l’acteur, le récit en est peut-être le plus insipide et le plus ennuyeux qu’on puisse imaginer pour le lecteur. Bornons-nous donc au point essentiel. Le capitaine conduisit son attaque dans les règles, la citadelle se défendit dans les règles, et, toujours dans les règles, elle finit par se rendre à discrétion.

Pendant ce temps, c’est-à-dire pendant un mois environ, le capitaine ne s’écarta pas un instant de la circonspection qu’il s’était prescrite. Plus il faisait de progrès auprès de sa maîtresse dans le tête-à-tête, plus il paraissait devant le monde discret et réservé. Quant à la demoiselle, dès qu’elle se fut assurée du cœur de son amant, elle le traita en public avec la dernière indifférence : de sorte qu’il aurait fallu que M. Allworthy eût la pénétration, ou si l’on veut, la malignité du diable, pour concevoir le moindre soupçon de ce qui se passait sous ses yeux.


CHAPITRE XII.

On s’attend peut-être à ce qu’on va lire.

Est-il question d’un duel, d’un mariage, ou de quelque autre affaire de cette conséquence, les préliminaires ne sont pas longs, quand les deux parties ont une égale impatience d’en finir. Tel était le cas présent : en moins d’un mois, le capitaine et miss Bridget furent mari et femme.

La grande difficulté était de découvrit le mystère à M. Allworthy. Le docteur s’en chargea.

Un jour que l’écuyer se promenait dans son parc, il alla le trouver, et de l’air le plus sérieux, le plus affligé qu’il pût prendre ; « Je viens, monsieur, lui dit-il, vous annoncer une étrange nouvelle… Mais comment exprimer ce dont la seule pensée me trouble et me confond ? » Il s’emporta alors en amères invectives contre les hommes et contre les femmes, accusant les premiers de n’aimer que leur intérêt, et les dernières d’être si esclaves de leurs inclinations vicieuses, qu’on ne pouvait les laisser un instant, sans danger, avec une personne de l’autre sexe. « Aurais-je pu soupçonner, monsieur, s’écria-t-il, qu’une demoiselle douée de tant de prudence, de jugement, d’esprit, s’abandonnerait à une passion si indiscrète ? aurais-je pu penser que mon frère… Mais pourquoi lui donné-je encore ce nom ? il n’est plus mon frère !

– Il n’a pas cessé de l’être, répondit ! M. Allworthy ; il est de plus devenu le mien.

– Eh quoi ! monsieur, sauriez-vous l’indigne conduite ?…

– Écoutez, monsieur Blifil, reprit l’excellent homme, j’ai toujours eu pour principe de tirer des événements humains le meilleur parti possible. Ma sœur, quoique beaucoup plus jeune que moi, est parvenue à l’âge de discrétion. Si votre frère eût trompé un enfant, j’aurais de la peine à lui pardonner ; mais une femme qui a passé trente ans, doit savoir ce qui peut contribuer le plus à son bonheur. Ma sœur a épousé un homme, à la vérité, moins riche qu’elle. Si

cependant elle trouve en lui des qualités suffisantes pour compenser l’inégalité de fortune, je ne vois nulle raison de blâmer son choix. À mon avis, comme au sien, le bonheur ne consiste pas uniquement dans la richesse. J’avouerai qu’après l’avoir souvent assurée, qu’en fait de mariage, je ne gênerais point son inclination, j’aurais pu m’attendre à être consulté par elle, dans cette circonstance ; mais la matière est délicate, et la modestie a des scrupules qu’il n’est pas facile de vaincre. Quant à votre frère, je n’ai aucun reproche à lui faire, il ne me doit rien ; je ne pense pas qu’il fût obligé de me demander mon consentement, ma sœur, je le répète, étant jouissante de ses droits, et en âge de ne répondre de ses actions qu’à elle-même. »

Le docteur renouvela ses déclamations contre le capitaine, accusa l’écuyer d’un excès d’indulgence pour lui, jura de ne plus le revoir, et de le renier pour son frère. Il fit ensuite un pompeux éloge de la bonté de M. Allworthy, éleva jusqu’au ciel le prix de son amitié, et finit par dire qu’il ne pardonnerait jamais au capitaine de l’avoir exposé à perdre un pareil trésor.

« Quand j’aurais à me plaindre de votre frère, répondit l’écuyer, je ne ferais pas retomber sur l’innocent les torts du coupable ; mais je vous assure que je ne suis nullement blessé de sa conduite. Votre frère me paraît un homme d’honneur et de sens. Je ne désapprouve point le goût de ma sœur pour lui, persuadé que je suis qu’elle est aussi l’objet de son affection. J’ai toujours regardé l’amour comme l’unique fondement du bonheur, dans le mariage. Lui seul produit cette vive et tendre amitié, qui doit être le ciment de l’union conjugale. Tout mariage contracté par d’autres motifs, me semble très criminel. C’est une profanation de la plus sainte des cérémonies, que suivent d’ordinaire les regrets et le malheur. N’est-ce pas, en effet, commettre une véritable profanation, que de convertir une institution divine en un coupable sacrifice à l’avarice, ou à la volupté ? et peut-on donner un autre nom à ces alliances, dans lesquelles on ne considère que la fortune ou la beauté ?

« Refuser à la beauté le privilège de plaire aux yeux, d’exciter même un sentiment d’admiration, ce serait une injustice et une absurdité. L’Écriture en parle souvent, et toujours avec estime. J’eus moi-même le bonheur d’épouser une femme que le monde trouvait belle, et, s’il faut dire la vérité, je ne l’en aimais que mieux. Mais n’envisager dans le mariage que la beauté, la rechercher avec une passion qui rende insensible à toutes les imperfections morales, ou l’exiger d’une manière si absolue, qu’on dédaigne une femme parée des charmes de la candeur, de la piété, de la raison, si elle ne joint à ces qualités essentielles le frêle avantage de la figure, c’est une conduite aussi indigne d’un homme sensé que d’un chrétien : et l’on peut, sans manquer de charité, supposer que ceux qui agissent ainsi, n’ont d’autre vue que le plaisir des sens, dont l’institution du mariage n’a pas été le but.

« Pour ce qui est de la fortune, la prudence humaine conseille, et avec raison, de la prendre en considération. Dans l’ordre social, l’état du mariage, le soin des enfants, obligent à une dépense proportionnée au rang et à la position qu’on occupe dans le monde. Cependant la vanité et la folie l’étendent fort au-delà des justes bornes. Elles créent infiniment plus de besoins que la nature. Un équipage pour la femme, de grands établissements pour les enfants, sont mis, par l’usage, au nombre des choses nécessaires ; et dans le dessein de se les procurer, on néglige, on méprise les biens les plus solides, les plus doux, la religion et la vertu.

« Cette soif des richesses approche quelquefois de la démence, comme lorsqu’un homme opulent épouse une femme sans esprit et sans mœurs, ou disgraciée de la nature, afin d’augmenter des biens déjà plus que suffisants pour satisfaire tous ses goûts. S’il ne veut pas qu’on le taxe d’extravagance, il doit avouer au moins qu’il est incapable de sentir les douceurs de l’amour, ou qu’il sacrifie le plus grand bonheur dont on puisse jouir, aux vaines lois d’une absurde opinion qui tire son origine et sa force de la folie. »

Ici finit le discours, ou plutôt le sermon de M. Allworthy. Le docteur y avait prêté une oreille attentive, quoiqu’il se fût fait de temps en temps quelque violence, pour prévenir une légère contraction dans les muscles de son visage. Dès que l’écuyer eut cessé de parler, il loua son éloquence, avec la chaleur d’un jeune ecclésiastique admis à la table de son évêque, le jour où monseigneur a daigné monter en chaire.


CHAPITRE XIII.

Trait d’ingratitude monstrueuse qui excitera, nous l’espérons, l’indignation du lecteur.

On doit juger, par ce qui précède, que la réconciliation entre les deux époux et M. Allworthy ne fut qu’une affaire de forme. Au lieu de nous y arrêter, nous nous hâterons d’arriver à un sujet plus important.

Le docteur, après avoir conté au capitaine ce qui s’était passé entre M. Allworthy et lui, ajouta en riant : « Oh ! par ma foi, je vous ai drapé d’une jolie façon. J’ai fait plus, j’ai prié, conjuré le bon écuyer de ne point vous pardonner. Les sentiments qu’il avait manifestés en votre faveur, me permettaient de hasarder de pareilles instances, auprès d’un homme de son caractère. Il importait d’ailleurs, autant pour vous que pour moi, de prévenir tout soupçon d’intelligence entre nous. »

Le capitaine Blifil ne fit, dans le moment, nulle attention à ce discours, mais il sut par la suite en tirer un grand parti.

Le diable, dans son dernier voyage sur la terre, laissa cette maxime à ses disciples : Une fois parvenu au but où tu aspires, aie soin de tirer l’échelle ; c’est-à-dire, quand tu as fait ta fortune par les bons offices d’un ami, hâte-toi de rompre au plus vite avec lui.

Nous n’assurerons pas que cette maxime infernale ait servi de règle au capitaine. Ce que nous pouvons dire hardiment, c’est qu’il est très-permis de la regarder comme le principe de sa conduite, et fort difficile de lui en assigner un autre. Dès qu’il se vit possesseur de miss Bridget, et réconcilié avec M. Allworthy, il témoigna à son frère une froideur qui augmenta de jour en jour, et dégénéra en une rudesse de manières dont tout le monde fut frappé. Le docteur lui en fit ses plaintes en particulier ; il n’obtint, pour toute satisfaction, que cette réponse : « Monsieur, si quelque chose vous déplaît dans la maison de mon frère, vous êtes le maître d’en sortir. »

Une ingratitude si noire et si étrange blessa le pauvre docteur jusqu’au fond de l’âme ; car l’ingratitude ne perce jamais plus douloureusement le cœur, que lorsqu’elle vient de ceux pour qui l’on a transgressé ses devoirs. Qu’un indigne retour soit le prix d’une grande et louable action, la réflexion en adoucit toujours l’amertume ; mais comment se consoler de l’ingratitude d’un ami, aux intérêts duquel on a eu la faiblesse de sacrifier sa conscience ?

M. Allworthy parla lui-même au capitaine en faveur de son frère, et voulut savoir de quels torts il l’accusait. Le misérable n’eut pas honte de répondre, qu’il ne pardonnerait jamais au docteur d’avoir cherché à le perdre, par un vil calcul d’intérêt : « J’ai tiré, dit-il, de sa propre bouche, l’aveu de sa perfidie ; et c’est une bassesse qu’il m’est impossible d’oublier. »

M. Allworthy se récria contre une disposition qui lui paraissait inhumaine. Il témoigna tant d’horreur pour les esprits implacables, que le capitaine feignit de céder à la raison, et de se réconcilier avec le docteur.

Quant à la nouvelle mariée, elle était encore, suivant le proverbe, dans la lune de miel. Idolâtre de son époux, il lui semblait qu’il n’avait jamais tort. Elle partageait tous ses sentiments. Haïssait-il quelqu’un, c’était pour elle un motif suffisant de le haïr aussi.

Le capitaine, ainsi qu’on vient de le dire, ne s’était réconcilié qu’en apparence avec son frère. Il lui gardait toujours rancune dans le fond de l’âme, et trouvait mille occasions de lui donner secrètement des marques de sa malveillance. Le pauvre docteur, à qui le séjour du château devint insupportable, aima mieux s’exposer à braver de nouveau dans le monde les inconvénients de la pauvreté, que de souffrir plus longtemps l’ingratitude et les outrages d’un frère qu’il avait si bien servi.

Il forma un jour le dessein d’ouvrir son cœur à M. Allworthy ; mais il n’eut pas la force de faire un aveu qui devait laisser à sa charge une si grande part du crime. Il sentit, en outre, qu’en peignant son frère de noires couleurs il aggraverait d’autant son propre tort, et n’aurait que plus de sujet de redouter la colère de l’écuyer.

Il prétexta donc une affaire qui l’obligeait de partir, et promit de revenir dans peu. Il prit congé du capitaine avec une cordialité si bien feinte ; celui-ci joua de même si parfaitement son rôle, que M. Allworthy demeura convaincu de la sincérité de leur réconciliation.

Le docteur se rendit en droiture à Londres, où il mourut bientôt de chagrin, maladie qui tue beaucoup plus de gens qu’on ne pense, et qui enrichirait bien davantage les registres mortuaires, si l’on appelait les médecins pour la guérir.

En faisant d’exactes recherches sur la vie des deux frères, avant leur liaison avec M. Allworthy, nous avons trouvé qu’on pouvait assigner encore à la conduite du capitaine, une autre cause que la maxime diabolique rapportée plus haut. Cet homme joignait aux défauts dont on a déjà parlé, une grande dureté de cœur, et un orgueil démesuré. En toute occasion, il traitait son frère, qui était doux et modeste, avec une extrême affectation de supériorité. Le docteur avait cependant beaucoup plus d’instruction, et bien des gens lui trouvaient aussi plus d’esprit. Le capitaine le savait et s’en indignait ; car la malignité naturelle de l’envie s’accroît par le mépris pour l’objet qui l’inspire ; et lorsqu’un bienfait vient ajouter une nouvelle force à ces deux sentiments, il est fort à craindre qu’il excite moins la reconnaissance que la haine.



II. 

PEINTURE DU BONHEUR CONJUGAL À DIFFÉRENTES ÉPOQUES DE LA VIE. ÉVÉNEMENTS ARRIVÉS PENDANT LES DEUX PREMIÈRES ANNÉES QUI SUIVIRENT LE MARIAGE DE MISS BRIDGET ALLWORTHY ET DU CAPITAINE BLIFIL.


CHAPITRE PREMIER

Caractère de cette histoire ; en quoi elle ressemble aux autres, ou en diffère.

En donnant à cet ouvrage le titre d’Histoire, préférablement à celui de Vie, ou d’Éloge, beaucoup plus à la mode aujourd’hui, nous avons eu l’intention de prendre pour modèle l’écrivain philosophe, attentif à peindre les révolutions des empires, et non le pesant et prolixe historien qui, pour conserver scrupuleusement l’ordre des faits, ne consacre pas moins de temps au détail de mois et d’années dépourvus d’intérêt, qu’au tableau des époques rendues fameuses par de grands et mémorables événements.

De pareilles histoires ressemblent fort aux gazettes, qui contiennent toujours le même nombre de lignes, qu’il y ait des nouvelles ou non. On peut encore les comparer aux voitures publiques qui, vides ou pleines, font constamment le même trajet. On dirait que l’écrivain se croit obligé de suivre le temps, pas à pas ; il parcourt avec une égale lenteur les siècles de stupidité monacale, où le monde semble sommeiller, et l’âge brillant et guerrier si bien décrit par un poëte latin, dans des vers dont nous hasardons une faible imitation :

Quand le terrible fils de l’altière Carthage

Jusqu’aux remparts de Rome eut porté le carnage ;

Quand du bruit des combats le monde épouvanté

En attendait l’issue avec anxiété,

Et qu’on doutait encor sous quelles lois la guerre

Rangerait à la fois les ondes et la terre[5].

Nous suivrons un système tout opposé. Lorsqu’il se présentera quelque situation extraordinaire (et nous en promettons beaucoup de ce genre), nous n’épargnerons ni temps, ni peine pour en tracer une fidèle peinture ; mais si des années s’écoulent sans rien amener d’important, nous ne craindrons pas de laisser un vide dans notre histoire ; et, nous hâtant d’arriver à des époques fécondes en événements, nous passerons sous silence ces intervalles de stérilité.

On doit les envisager comme les numéros perdants à la grande loterie du temps. Nous donc, qui tenons les registres de cette loterie, nous imiterons les judicieux receveurs de celle qu’on tire à l’hôtel-de-ville de Londres. Ils se gardent bien d’offrir aux yeux du public la longue et fâcheuse liste des numéros perdants qu’ils ont débités. Mais le gros lot vient-il à sortir ? toutes les gazettes s’empressent de l’annoncer, et de nommer le bureau où il a été pris. Plus d’un receveur en réclame ordinairement l’honneur pour le sien, sans doute afin de donner à entendre, que les chefs de certains bureaux sont initiés aux secrets de la fortune.

On doit s’attendre, par conséquent, à trouver dans cet ouvrage des chapitres tantôt fort courts, tantôt très-longs ; les uns ne contenant que l’espace d’un jour, les autres embrassant des années ; quelquefois l’histoire paraîtra s’arrêter dans sa marche, et quelquefois avoir des ailes. Qu’on ne s’avise point, pour cela, d’attaquer notre méthode.

Nous prétendons n’en être responsable à aucun tribunal de critique quelconque. Fondateur d’un nouvel empire littéraire, il nous est libre d’établir dans notre domaine telles lois qu’il nous plaît. C’est à vous, chers lecteurs, en qualité de nos sujets, de les recevoir avec confiance et soumission. Or, pour vous rendre l’obéissance facile et douce, nous vous prévenons que ces lois n’auront d’autre but que votre plaisir et votre avantage. Exempt du fol orgueil des tyrans de droit divin, nous ne pensons pas que vous soyez nos esclaves ; le ciel ne nous a placé au-dessus de vous que pour votre bien, si nous sommes destiné à votre usage, vous ne l’êtes pas au nôtre. En faisant ainsi de votre intérêt la grande règle de nos travaux, nous espérons que vous concourrez unanimement au maintien de notre dignité, et que vos hommages répondront à notre mérite et à nos souhaits.


CHAPITRE II

Homélie contre les Bâtards. Découverte importante de mistress Déborah Wilkins.

Huit mois après la célébration du mariage du capitaine Blifil avec la riche et charmante miss Bridget Allworthy, cette jeune dame, par suite d’une frayeur, accoucha d’un beau garçon. L’enfant semblait parfaitement conformé ; mais la sage-femme découvrit qu’il était venu au monde un mois avant terme.

La naissance d’un rejeton d’une sœur chérie, combla de joie M. Allworthy, sans diminuer toutefois son affection pour l’enfant trouvé, dont il était le parrain, à qui il avait donné son propre nom de Thomas, et qu’il visitait, au moins une fois par jour, dans la chambre de sa nourrice.

Il proposa à sa sœur de faire élever ensemble le nouveau-né et le petit Tom. Mistress Blifil y consentit, quoiqu’avec un peu de répugnance. Elle évitait, comme on l’a dit, de contrarier son frère, et montrait, pour cette raison, à l’enfant trouvé, plus de bienveillance que les femmes d’une vertu rigide n’en témoignent d’ordinaire à ces créatures infortunées, qu’on peut véritablement appeler, malgré leur innocence, des monuments vivants du libertinage.

Le capitaine avait plus de peine à souffrir dans M. Allworthy une conduite qu’il jugeait répréhensible. Il lui insinuait souvent, qu’adopter les fruits du vice, c’était l’encourager. Versé dans les saintes écritures, il en citait plusieurs passages, tels que ceux-ci : « Dieu recherche les fautes des pères sur les enfants. » « Les pères ont mangé des raisins surs, et les dents des enfants en ont été agacées. » D’où il concluait que les bâtards devaient porter la peine du crime de leurs parents. Il disait encore, que si la loi ne permettait pas textuellement de les faire périr, elle les considérait, du moins, comme des êtres étrangers à la société ; que l’Église les regardait du même œil, et qu’on ne pouvait rien faire de mieux pour eux, que de les vouer dès le berceau aux plus vils emplois de la société.

À ces arguments et à beaucoup d’autres semblables, M. Allworthy répondait, que les enfants, quel que fût le crime de leurs parents, étaient innocents ; que le premier des deux passages cités par le capitaine, exprimait une menace particulière faite au peuple juif, à cause de son idolâtrie, et de l’ingratitude dont il s’était rendu coupable envers son père céleste ; que le second, était moins une sentence formelle prononcée contre le péché, qu’une parabole destinée à en montrer les suites inévitables. Il ajoutait que ce serait une absurdité, et presque un blasphème, de représenter Dieu vengeant sur l’innocent les fautes du coupable, et détruisant ainsi les premiers principes du droit naturel, et les notions fondamentales du juste et de l’injuste, que lui-même a gravés dans nos âmes, et qui doivent nous servir de règle pour juger, non-seulement de ce qui ne nous a point été révélé, mais de la vérité même de la révélation. Il n’ignorait pas, disait-il, que bien des gens partageaient, sur ce sujet, le sentiment du capitaine. Quant à lui, il était d’une opinion contraire, et décidé à prendre autant de soin du pauvre orphelin, que d’un enfant légitime qui aurait eu le bonheur d’être trouvé en sa place.

Tandis que M. Blifil, à qui l’affection de l’écuyer pour le petit Tom commençait à inspirer de la jalousie, travaillait de tout son pouvoir à l’expulser de la maison de son bienfaiteur, mistress Déborah fit une découverte qui faillit devenir plus fatale à l’enfant trouvé que tous les arguments du capitaine.

Nous ne saurions dire si l’insatiable curiosité de la gouvernante dirigea, en cette occasion, ses démarches, ou si elle fut guidée par le désir de s’assurer les bonnes grâces de mistress Blifil qui, malgré les marques de bienveillance qu’elle donnait en public au petit Tom, le maltraitait souvent en particulier, et reprochait à son frère sa tendresse pour lui : quoi qu’il en soit, elle se croyait sûre d’avoir découvert le père de l’orphelin.

L’importance de cet événement va nous obliger de remonter à son origine, et d’exposer en détail les causes qui l’ont produit. Cette recherche nous forcera de pénétrer dans l’intérieur d’une petite famille inconnue jusqu’à présent à nos lecteurs, et dont le régime domestique était si bizarre, si extraordinaire, que les gens mariés les plus crédules pourront bien le regarder comme une fable.


CHAPITRE III.

Description d’un ménage gouverné d’après des règles diamétralement contraires à celles d’Aristote.

On se souvient que Jenny Jones avait demeuré plusieurs années chez un certain maître d’école qui, secondant sa passion de s’instruire, lui avait enseigné le latin ; et que l’écolière, grâce à ses heureuses dispositions, était devenue plus habile que son maître.

Le pauvre magister avait embrassé une profession qui semble exiger quelque savoir, et ce n’était pas par là qu’il brillait. Au demeurant le meilleur homme du monde, ami de la joie, fécond en saillies, il passait dans le canton pour un prodige d’esprit. Les gentilshommes des environs se l’arrachaient, et comme il ne savait ce que c’était que de refuser, il perdait à se divertir chez eux, un temps qu’il aurait employé plus utilement dans son école.

Un personnage de cette trempe était peu propre à exciter la jalousie des savants professeurs d’Eton et de Westminster. Ses écoliers se partageaient en deux classes. Dans la première figurait seul le fils aîné d’un écuyer du voisinage, qui, à l’âge de dix-sept ans, commençait le rudiment. La seconde se composait du fils cadet de ce même écuyer, et de sept enfants de la paroisse auxquels il apprenait à lire et à écrire.

Le bénéfice qu’il retirait de cette école, ne lui aurait pas fourni les moyens de faire grande chère, s’il n’avait point eu d’autres ressources. Il remplissait dans le village l’office d’écrivain et celui de barbier, et recevait en outre de M. Allworthy, tous les ans à Noël, une pension de dix livres sterling qui le mettait en état de passer gaîment ce jour de fête.

Le pédagogue possédait encore un trésor : c’était une femme qu’il avait épousée pour sa fortune, consistante en vingt livres sterling, amassées dans la cuisine de M. Allworthy. Son extérieur n’offrait rien d’attrayant. Nous ignorons si elle avait servi de modèle à notre ami Hogarth ; mais elle ressemblait trait pour trait à la jeune femme qui verse du thé à sa maîtresse dans le troisième tableau des Progrès du libertinage[6]. Elle était de plus prosélyte déclarée de la fameuse secte fondée jadis par Xantippe : ce qui la rendait plus redoutable dans l’école, que son mari même. À dire vrai, ni là, ni ailleurs, le pauvre homme n’était jamais le maître en sa présence.

Quoique la physionomie de cette femme annonçât peu de douceur naturelle, il était possible que son humeur fût aigrie par une circonstance, qui empoisonne d’ordinaire la félicité conjugale. On a dit avec raison des enfants, qu’ils sont les gages de l’amour : or, depuis neuf ans d’union, elle ignorait le bonheur d’être mère, sans qu’elle pût accuser de cette disgrâce, ni l’âge, ni la complexion de son mari, qui ne comptait pas encore trente ans, et avait la réputation d’être ce qu’on appelle un bon vivant.

De là naissait pour lui un nouveau sujet de trouble et d’affliction. Sa moitié se montrait si jalouse, qu’à peine osait-il parler à une femme du village. La moindre prévenance, la plus simple politesse envers une personne du sexe, attirait aussitôt sur elle et sur lui un violent orage.

Pour se préserver des infidélités de son mari, dans sa propre maison, notre moderne Xantippe avait toujours soin de choisir ses servantes parmi ces filles dont la figure semble garantir la vertu. Jenny Jones était de ce nombre.

Au précieux avantage que nous venons d’indiquer, cette jeune fille joignait une extrême modestie : ce qui, chez les femmes, est réputé une preuve certaine d’esprit. Elle avait passé plus de quatre ans chez M. Partridge (ainsi se nommait le maître d’école), sans causer aucun ombrage à sa maîtresse. Celle-ci, non contente de la traiter avec bonté, permettait à son mari de lui donner les leçons de latin dont nous avons parlé.

Mais il en est de la jalousie comme de la goutte. Quand ces maladies sont une fois dans le sang, il n’existe aucun moyen d’en prévenir les accès, et souvent une cause aussi légère qu’imprévue, suffit pour les déterminer.

Mistress Partridge en est la preuve. Pendant quatre ans, elle avait laissé son mari cultiver en paix l’esprit de Jenny. Elle souffrait même que cette fille négligeât, pour l’étude, les soins du ménage. Un jour que le hasard l’avait conduite dans la classe, elle y trouva Jenny occupée à lire avec Partridge, qui, en ce moment, était appuyé sur son épaule. À la vue de sa maîtresse, Jenny se leva brusquement, nous ignorons pour quelle raison. Mistress Partridge fut frappée de ce mouvement, et le soupçon pénétra pour la première fois dans son cœur.

Il y demeura d’abord renfermé, comme un ennemi trop faible qui attend un renfort pour se montrer et commencer l’attaque. Ce renfort ne se fit pas attendre longtemps. Quelques jours après, le mari et la femme étant à dîner ensemble, Partridge dit à sa servante : Da mihi aliquid potum[7]. La pauvre fille sourit, peut-être de ce mauvais latin : mistress Partridge l’ayant regardée, elle rougit, sans doute par honte d’avoir ri de son maître. Là-dessus mistress Partridge entra en fureur, et lui lança son assiette de bois à la tête, en s’écriant : « Impudente coquine ! quoi ! sous mes yeux, vous osez vous jouer de moi avec mon mari ! » Aussitôt elle se leva de table, armée de son couteau, dont elle eût fait un sanglant usage si Jenny, qui se trouvait heureusement plus près de la porte que sa maîtresse, ne se fût dérobée par la fuite à sa rage. Quant au mari, soit que la surprise l’eût rendu immobile, soit que la peur (ce qui est bien aussi probable) l’eut empêché de hasarder la moindre opposition, il demeura sur sa chaise, l’œil fixe, tremblant de tous ses membres, et n’osa ni faire un mouvement, ni proférer une parole jusqu’au moment où sa femme, revenant de la poursuite de Jenny, l’obligea de songer à son propre salut, et de se sauver comme sa servante.

La bonne mistress Partridge n’était pas plus qu’Othello, d’humeur

À consumer ses jours dans de jaloux tourments,

À suivre en ses soupçons les divers changements

Que présente à nos yeux le disque de la lune[8].

chez elle, ainsi que chez le Maure de Venise,

L’effet, en un instant, répondait à la cause :

Douter et se résoudre était la même chose[9].

déterminée à ne pas souffrir que Jenny passât la nuit dans sa maison, elle lui ordonna de faire son paquet, et de partir sur-le-champ.

M. Partridge avait trop d’expérience et de jugement, pour se mêler d’une affaire de cette nature. Il eut recours à sa recette ordinaire, la patience. Quoiqu’il ne fût pas grand latiniste, il se rappelait et comprenait à merveille cette maxime d’un ancien :

Un fardeau bien porté perd beaucoup de son poids[10] ;

il la citait sans cesse ; et pour ne point mentir, les occasions ne lui manquaient pas d’en éprouver la justesse.

Jenny voulut en vain protester de son innocence, sa voix se perdit au milieu de l’orage. Elle fit donc son paquet, qui tint aisément dans quelques feuilles de papier gris ; puis ayant reçu le peu de gages qu’on lui devait, elle retourna dans sa famille.

Le maître d’école et sa femme passèrent le reste de cette journée d’une manière assez désagréable ; mais dans l’intervalle du soir au matin, le mari trouva moyen d’apaiser un peu le courroux de sa moitié, qui daigna enfin recevoir ses excuses. Elle y ajouta foi d’autant plus volontiers, que Partridge, au lieu de chercher à retenir Jenny, parut fort aise de son départ. Il lui reprochait d’employer la plus grande partie de son temps à la lecture, et de prendre peu de soin du ménage ; il se plaignait encore de ce qu’elle était devenue entêtée et impertinente. La vérité est que Jenny avait avec son maître de fréquentes disputes sur des questions de grammaire, qu’elle entendait beaucoup mieux que lui. Partridge n’en voulait pas convenir ; il traitait sa résistance d’opiniâtreté, et commençait à se sentir pour elle une assez forte aversion.

CHAPITRE IV.

Combat, ou plutôt duel le plus sanglant dont il soit fait mention dans les annales domestiques.

Les raisons exposées dans le chapitre précédent, jointes à certaines pratiques du rit conjugal bien connues de la plupart des maris, et dont le secret, comme celui des francs-maçons, ne doit se confier qu’aux membres de l’honorable confrérie, produisirent dans l’esprit de mistress Partridge une révolution complète. Elle crut avoir condamné son mari sans sujet, et tâcha de réparer, par des témoignages de tendresse, l’injustice de ses soupçons. Toujours extrême dans ses sentiments, elle poussait l’amour aussi loin que la haine. Ces passions se succédaient rapidement chez elle, et il ne se passait presque jamais vingt-quatre heures, que le pédagogue ne fût l’objet de l’une et de l’autre. Cependant, quand la colère avait éclaté avec plus de violence que de coutume, le calme était, pour l’ordinaire, de plus longue durée. C’est ce qui arriva dans le cas présent. Après un effrayant accès de jalousie, mistress Partridge se maintint dans un état de douceur et de complaisance tout nouveau pour son mari ; et sans quelques petits exercices journaliers, dont les imitatrices de Xantippe ne peuvent se dispenser, il aurait joui pendant plusieurs mois d’une entière tranquillité.

Le calme parfait, en mer, est suspect aux matelots expérimentés, comme l’avant-coureur de la tempête ; et bien des gens exempts de superstition, sont disposés à voir dans une longue et profonde paix un pronostic de guerre. C’est pour cela que les anciens avaient coutume, en pareille circonstance, de sacrifier à Némésis, divinité qui, dans leurs idées religieuses, regardait d’un œil jaloux la félicité des humains, et se faisait un jeu cruel de la troubler.

Comme nous sommes fort éloigné de croire à cette déesse du paganisme, et d’encourager une vaine superstition, nous souhaiterions que M. Jean Fr… ou quelque philosophe non moins profond, prît la peine de nous expliquer la véritable cause de ces passages subits de la bonne à la mauvaise fortune, qu’on a si souvent observés, et dont nous allons donner un nouvel exemple. Notre tâche se borne à raconter les faits : celle de les interpréter appartient à de plus habiles que nous.

On a toujours aimé à savoir ce qui se passe hors de chez soi, et à s’en entretenir : aussi dans tous les siècles et chez tous les peuples, les gens oisifs se sont-ils réunis en certains endroits, pour satisfaire une mutuelle curiosité. Parmi ces lieux de rassemblement, il n’en est point de plus renommés que les boutiques de barbiers. En Grèce, les nouvelles de barbiers étaient une expression proverbiale ; et Horace, dans une de ses épîtres, fait, sous le même rapport, une mention honorable des barbiers romains.

Ceux d’Angleterre ont la réputation de ne le céder en rien à leurs prédécesseurs d’Athènes et de Rome. Les nouvelles étrangères se discutent dans leurs boutiques, presque aussi pertinemment que dans les cafés, et l’on y commente les événements domestiques avec plus d’étendue et de liberté ; mais ces deux espèces de clubs ne sont à l’usage que des hommes ; or, les Anglaises, surtout celles de la classe inférieure, étant plus habituées à se réunir entre elles que les femmes d’aucune contrée de l’Europe, et pour le moins aussi curieuses que l’autre moitié du genre humain, il y aurait un grand vice dans notre ordre social, si elles n’avaient pas également le moyen de satisfaire leur penchant naturel pour le caquetage.

Grâce à l’agrément que leur procure un point fixe de réunion, elles doivent s’estimer les plus heureuses femmes de l’univers. Nous ne nous souvenons pas, en effet, d’avoir lu dans l’histoire, ni vu dans nos voyages, que les personnes du sexe jouissent nulle part ailleurs d’un pareil avantage.

Le rendez-vous accoutumé n’est autre que la boutique de l’épicier, vrai bureau de nouvelles, ou, comme on dit vulgairement, de commérage, dans toutes les paroisses d’Angleterre.

Un jour que mistress Partridge se trouvait à l’assemblée, une de ses voisines lui demanda si elle avait ouï parler depuis peu de Jenny Jones ; elle répondit que non ; sur quoi l’autre sourit et répliqua, qu’en renvoyant cette fille, elle avait rendu un service essentiel à la paroisse.

Mistress Partridge, guérie depuis longtemps de sa jalousie, et qui n’avait point eu d’autre sujet de plaintes contre sa servante, répondit qu’elle ignorait quel si grand service elle avait pu rendre à la paroisse, en renvoyant Jenny ; car elle pensait qu’on aurait de la peine à y trouver sa pareille.

« Oui vraiment, dit la commère, quoiqu’il ne manque pas chez nous de filles dévergondées. À ce que je vois, vous ignorez qu’elle est accouchée de deux bâtards ; mais, attendu qu’ils ne sont pas nés sur la paroisse, mon mari et l’autre inspecteur de l’hospice assurent qu’ils ne seront pas à notre charge.

– Deux bâtards ! s’écria mistress Partridge, vous m’étonnez. Je ne sais s’ils doivent être ou non à notre charge ; ce qu’il y a de certain, c’est qu’ils ont été faits ici, car il n’y a pas un mois que la coquine en est partie. »

Rien de si prompt que l’opération de la pensée, quand la jalousie avec ses deux compagnes ordinaires, l’espérance ou la crainte, en est le mobile. Mistress Partridge se rappelle aussitôt que Jenny, pendant qu’elle demeurait chez elle, ne sortait presque point du logis. L’attitude du pédagogue, qu’elle avait surpris appuyé sur l’épaule de cette fille, la manière brusque dont celle-ci s’était levée à son approche, le latin, le sourire, mille circonstances effacées de sa mémoire, s’y retracent à la fois. La satisfaction que son mari avait témoignée du départ de Jenny, lui paraît presque au même instant feinte et sincère, et dans ce dernier cas, sert encore à confirmer sa jalousie. Elle l’attribue à la satiété, et à cent autres causes odieuses. En un mot, elle demeure convaincue du crime de son mari, et s’élance hors de l’assemblée, tout en désordre.

Qu’on se représente une jeune chatte, digne rejeton de la branche aînée de sa race, égale en cruauté, quoique inférieure en force au tigre royal lui-même. Vient-elle à laisser échapper de ses griffes une souris, qu’elle s’est plu longtemps à torturer, elle se fâche, s’irrite, gronde, et jure. Si l’on déplace le meuble derrière lequel s’est réfugiée la souris, elle fond comme l’éclair sur sa proie, et avec un redoublement de rage, elle mord, égratigne, déchire, et met en pièces le faible animal.

Telle et non moins furieuse, mistress Partridge se précipite sur le pédagogue, l’accable d’injures, l’attaque à coups de poing, à coups de dents. En un instant, sa perruque est arrachée, sa chemise vole en lambeaux, et de son visage déchiré coulent cinq ruisseaux de sang, indices visibles du nombre de griffes dont la nature a pourvu sa redoutable ennemie.

M. Partridge se borna d’abord à la défensive. Il tâcha de garantir sa figure avec ses mains ; mais voyant que la fureur de sa femme allait toujours croissant, il crut qu’il pouvait chercher à la désarmer, ou du moins à enchaîner ses bras. Dans cette lutte, mistress Partridge perdit son bonnet ; ses cheveux, trop courts pour atteindre ses épaules, se dressèrent sur sa tête ; son corset, qu’attachait un simple nœud, s’ouvrit, et sa gorge volumineuse, privée d’appui, prit une direction contraire à celle de ses cheveux. Son visage était teint du sang de son mari, elle grinçait des dents, le feu jaillissait de ses prunelles, comme les étincelles de la fournaise d’un forgeron : en sorte que cette moderne amazone aurait glacé d’effroi un homme beaucoup plus hardi que Partridge.

Le pédagogue, en s’emparant de ses bras, eut enfin le bonheur de rendre inutiles les armes qu’elle avait au bout des doigts. Mistress Partridge ne se vit pas plus tôt réduite à l’impuissance d’agir, que la douceur naturelle à son sexe l’emporta sur la colère ; elle fondit en larmes et s’évanouit.

Le peu de raison que M. Partridge avait conservée durant cette scène terrible, dont il ignorait encore la cause, l’abandonna entièrement à ce spectacle. Il descendit comme un fou dans la rue, criant à tue-tête que sa femme se mourait, et appelant ses voisins au secours. Quelques commères accoururent, et réussirent, par les moyens d’usage, à ranimer mistress Partridge, au grand contentement du pacifique époux.

Dès qu’elle eut repris ses sens et restauré ses forces, à l’aide d’un cordial, elle instruisit la compagnie des nombreux outrages de son mari, qui, non content, dit-elle, de souiller le lit conjugal, n’avait répondu à ses justes reproches que par les plus cruels traitements, lui avait arraché les cheveux, déchiré son corset, et donné des coups dont elle garderait la marque jusqu’au tombeau.

Le malheureux, qui portait sur sa figure des preuves sensibles et multipliées de la fureur de sa femme, resta muet d’étonnement à cette étrange accusation. Dans le fait, il ne l’avait pas frappée une seule fois. La troupe des commères interpréta son silence comme un aveu de son crime, et le chargeant à l’envi d’injures et d’imprécations, déclara qu’il n’y avait qu’un lâche qui fût capable de battre une femme.

Le pédagogue supporta patiemment l’orage ; mais quand mistress Partridge osa imputer à sa brutalité le sang dont elle était couverte, il ne put s’empêcher de le réclamer, car c’était bien réellement le sien. « N’est-ce pas, disait-il, le comble de l’injustice, d’invoquer contre moi mon propre sang, comme on invoque celui d’une personne assassinée contre le meurtrier ? »

Les commères lui répondirent, qu’il était fâcheux que ce sang ne provînt pas de son cœur, plutôt que de son visage, et jurèrent toutes d’arracher les yeux à leurs maris, s’ils s’avisaient de lever la main sur elles.

Après avoir adressé au pédagogue une multitude de reproches sur le passé, et de conseils pour l’avenir, elles se retirèrent, laissant le mari et la femme engagés dans un entretien, où Partridge apprit bientôt la cause de toutes ses souffrances.

CHAPITRE V.

Matières propres à exercer le jugement du lecteur.

On a observé très-justement, à notre avis, qu’il est peu de secrets confiés même à une seule personne, qui soient gardés fidèlement. C’eût donc été une espèce de miracle, que l’aventure en question fût connue de toute une paroisse, et que le bruit ne s’en répandit pas plus loin.

Peu de jours après, le maître d’école du petit Badington devint la fable du pays. On disait qu’il avait battu sa femme, de la manière la plus barbare. On publiait même en certains lieux, qu’il l’avait assassinée, ici qu’il lui avait cassé les bras, là, les jambes ; en un mot, on affirmait que de tous les outrages que peut essuyer une créature humaine, il n’en était pas un que mistress Partridge n’eût reçu de son mari.

On variait également sur le sujet de la querelle. Plusieurs prétendaient que mistress Partridge avait surpris le pédagogue couché avec sa servante ; d’autres, faisant une version contraire, accusaient la femme d’infidélité et le mari de jalousie.

Déborah était depuis longtemps instruite de la brouillerie des deux époux ; mais comme elle en ignorait le véritable motif, elle avait jugé convenable de se taire. Peut-être aussi son silence provenait-il de deux autres causes. On donnait généralement tort au mari, et elle avait eu à se plaindre de la femme, lorsque celle-ci était fille de cuisine chez M. Allworthy : or, l’altière gouvernante n’était pas d’humeur à pardonner aisément une offense.

Cependant mistress Wilkins, douée d’une vue perçante, et capable de lire de loin dans l’avenir, avait jugé qu’il était très-vraisemblable que le capitaine serait un jour son maître. D’un autre côté, le peu de bienveillance de M. Blifil pour l’enfant trouvé ne lui échappait point. Elle s’imagina qu’elle le servirait selon ses désirs, si elle parvenait à faire quelque découverte propre à diminuer l’affection que M. Allworthy témoignait à cet enfant. Le capitaine en éprouvait un extrême mécontentement qu’il ne pouvait cacher, même en présence de M. Allworthy. C’était en vain que sa femme, plus habile à jouer son rôle en public, lui recommandait souvent de fermer les yeux, à son exemple, sur une folie qu’elle voyait, disait-elle, aussi bien que lui, et qu’elle blâmait autant que personne.

Déborah ayant appris, par hasard, longtemps après, la vérité de l’histoire, s’en fit conter toutes les particularités, puis se hâta d’apprendre au capitaine qu’elle était enfin parvenue à découvrir le père du petit bâtard, pour l’amour duquel il lui fâchait, disait-elle, de voir que M. Allworthy se perdait de réputation dans le pays.

Le capitaine blâma sa réflexion, comme une censure indiscrète de la conduite de son maître. Quand l’honneur lui aurait permis de s’entendre avec Déborah, la prudence le lui eût défendu. Rien n’est en effet plus impolitique, que de se liguer avec des valets contre leurs maîtres ; on se met ainsi dans leur dépendance, et l’on a sans cesse à craindre leur trahison. Ce fut peut-être cette considération qui empêcha le capitaine Blifil de s’ouvrir à mistress Wilkins, et d’encourager la légèreté de ses propos.

Au reste, s’il ne montra pas de joie devant elle, il en éprouva intérieurement une très-vive, et se promit de tirer bon parti de cette confidence.

Il en garda longtemps le secret, dans l’espoir que M. Allworthy apprendrait le fait par quelque autre ; mais mistress Wilkins, soit qu’elle eût été blessée des reproches du capitaine, soit qu’elle fût dupe de sa finesse, et craignît de lui avoir déplu, n’ouvrit plus la bouche sur ce sujet.

Il doit paraître un peu étrange, en y réfléchissant, que Déborah n’eut point fait part de sa découverte à mistress Blifil. Cette réserve s’accorde mal avec l’habitude qu’ont les femmes, de se communiquer toutes les nouvelles scandaleuses qui parviennent à leurs oreilles. On ne saurait guère l’expliquer, que par la mésintelligence survenue entre elle et sa maîtresse, mésintelligence qui pouvait provenir du mécontentement que causaient à mistress Blifil les attentions trop marquées de Déborah pour l’enfant trouvé ; car tandis que la gouvernante travaillait à le perdre, dans le dessein de gagner les bonnes grâces du capitaine, elle l’accablait de caresses devant M. Allworthy, dont la tendresse pour cet enfant croissait de jour en jour. Mistress Blifil s’offensa peut-être d’une pareille conduite, malgré le soin que prenait Déborah, de lui exprimer dans d’autres moments, des sentiments tout opposés : ce qu’il y a de sûr, c’est qu’elle la haïssait ; et si elle n’eut point la volonté ou le pouvoir de la faire congédier, elle lui rendit la vie si dure, que Déborah, outrée de dépit, affecta, pour la contrarier, de donner ouvertement mille marques d’affection au petit Tom.

Le capitaine voyant donc que l’histoire courait risque de se perdre, chercha l’occasion de la raconter lui-même.

Un jour qu’il s’était engagé avec M. Allworthy dans une discussion sur la charité, il s’efforçait de lui prouver que l’Écriture n’emploie nulle part ce mot, comme synonyme de bienfaisance et de générosité.

« La religion chrétienne, disait-il, a été instituée dans un plus noble but, que celui de confirmer une doctrine qu’un grand nombre de philosophes païens avaient enseignée longtemps auparavant. Quoique la bienfaisance puisse, à la rigueur, s’appeler une vertu morale, il s’en faut de beaucoup qu’elle ressemble à cette sublime disposition chrétienne, à cette haute élévation de pensée qui tient par sa pureté de la perfection angélique, et qu’on ne saurait acquérir, exprimer, ni sentir qu’avec le secours de la grâce. On a plus approché du sens de l’Écriture, lorsqu’on a entendu par charité, la candeur, ou l’habitude de bien penser de ses frères, et de juger favorablement de leurs actions, vertu d’une nature plus éminente et plus étendue que celle de l’aumône. L’aumône, dût-elle aller jusqu’à l’entier sacrifice d’une fortune considérable, demeurerait toujours renfermée dans des bornes étroites, tandis que la charité bien interprétée, embrasse tout le genre humain.

« Pour peu qu’on songe à la pauvreté des premiers apôtres, on ne saurait s’imaginer, sans absurdité, que leur divin maître leur ait fait un devoir de l’aumône ; et s’il est impossible de croire qu’il l’ait prescrite à des hommes incapables de l’exercer, encore moins pouvons-nous penser qu’elle soit comprise comme synonyme de charité, par ceux qui ont les moyens de la pratiquer, et qui n’en usent pas.

« Au reste, bien qu’elle me semble fort peu méritoire de sa nature, j’avoue que les bons cœurs y trouveraient un grand plaisir, sans les fâcheuses méprises où elle expose trop souvent. Combien de fois n’arrive-t-il pas qu’on répand ses bienfaits sur des sujets qui en sont indignes ? Vous conviendrez que vous êtes tombé, vous-même, dans cette erreur, en comblant de biens ce vaurien de Partridge. Deux ou trois exemples pareils seraient bien capables de diminuer la satisfaction intérieure qu’un homme compatissant trouverait autrement dans la générosité. Ils pourraient même enchaîner son penchant à la bienfaisance, par la crainte d’encourir le reproche de soutenir et de favoriser le vice : imprudence que le motif le plus pur ne saurait excuser, s’il n’est accompagné d’une attention scrupuleuse dans le choix de ceux qu’on oblige : et je ne doute pas que cette considération n’ait fort contribué à restreindre la libéralité de plus d’un homme recommandable par sa vertu et par sa piété.

M. Allworthy répondit au capitaine que, ne sachant pas le grec, il ne pouvait apprécier la véritable signification du mot traduit par celui de charité ; mais qu’il avait toujours pensé que la charité consistait en action, et que l’aumône en faisait une partie essentielle.

« À l’égard du mérite, dit-il, je suis tout-à-fait de votre avis. Il y en a fort peu à s’acquitter d’une obligation qui, de quelque façon qu’on interprète le mot charité, paraît évidemment imposée par mille passages du Nouveau-Testament. Cette obligation sacrée que prescrit la loi naturelle, aussi bien que la loi divine, est si douce à remplir, que s’il en existe une dont l’accomplissement porte avec soi sa récompense, c’est bien assurément celle-là.

« Il faut pourtant convenir qu’il y a quelquefois dans la bienfaisance, je devrais dire dans la charité, une sorte de mérite incontestable : par exemple, quand, par un principe de bienveillance et d’affection chrétienne, on donne ce dont on a soi-même besoin, quand on se résout à prendre sur son nécessaire pour adoucir, en la partageant, l’indigence d’autrui. Mais ne secourir ses frères que de son superflu, être charitable, disons le mot, moins aux dépens de sa personne que de sa bourse ; sauver une famille de la misère, plutôt que de décorer son appartement d’un tableau rare, ou de satisfaire toute autre vanité aussi frivole : c’est se montrer uniquement homme ; je vais plus loin, c’est presque agir en épicurien. Est-il en effet une jouissance plus désirable pour un vrai épicurien, que celle de manger en même temps (s’il est permis de s’exprimer ainsi) par plusieurs bouches : ce qu’on peut dire de celui à qui beaucoup d’indigents doivent le pain dont ils se nourrissent ?

« Quant à la crainte, fondée sur une triste expérience, d’obliger des gens qui peuvent devenir par la suite indignes de nos bontés, elle ne doit point détourner de la bienfaisance l’homme sensible. Des traits plus ou moins multipliés d’ingratitude, ne sauraient justifier une cruelle indifférence au malheur de nos semblables, et jamais ils n’endurciront une âme vraiment généreuse. Pour fermer à la charité le cœur d’un homme compatissant, il ne lui faudrait rien moins que la conviction d’une perversité universelle, et cette conviction le conduirait nécessairement à l’athéisme ou au désespoir. Mais un petit nombre d’individus vicieux n’autorise point à conclure que l’espèce entière soit corrompue. C’est une conséquence que n’adoptera jamais l’homme qui, en sondant sa conscience, y trouve la preuve certaine du contraire. »

Après avoir ainsi répondu au capitaine, M. Allworthy lui demanda qui était ce Partridge, qu’il avait traité de vaurien.

« C’est, dit M. Blifil, Partridge le barbier, le maître d’école, (n’est-ce pas ainsi qu’on le nomme ?) Partridge enfin, le père de l’enfant que vous avez trouvé dans votre lit. »

À ces mots, M. Allworthy témoigna beaucoup de surprise. Le capitaine n’en montra pas moins de ce que l’écuyer ignorait la chose. Il la savait, dit-il, depuis plusieurs mois, et parut se rappeler avec un effort de mémoire, que c’était mistress Wilkins qui la lui avait apprise.

Là-dessus on fit venir la gouvernante, qui confirma ce que venait de dire le capitaine. L’écuyer la chargea d’aller sur-le-champ au petit Badington, s’informer de la vérité du fait. Ce fut le capitaine lui-même qui conseilla cette démarche. Ennemi de toute précipitation en matière criminelle, il déclara qu’il ne voudrait pas que son beau-frère prît une résolution préjudiciable à l’enfant, ou au père de l’enfant, avant d’être bien convaincu du crime de ce dernier. Le capitaine en avait déjà acquis en secret la certitude par un voisin de Partridge ; mais il était trop généreux pour se servir de ce témoignage auprès de M. Allworthy.


CHAPITRE VI.

Procès du maître d’école Partridge pour cause d’incontinence. Déposition de sa femme. Courte réflexion sur la sagesse de notre jurisprudence, et autres matières sérieuses que le lecteur goûtera d’autant plus qu’il les comprendra mieux.

On peut s’étonner qu’une aventure si connue, et dont on avait tant parlé, ne fût point parvenue aux oreilles de M. Allworthy. Il était peut-être le seul dans le canton qui l’ignorât.

Pour expliquer jusqu’à un certain point cette singularité, nous croyons devoir apprendre au lecteur, qu’il n’y avait pas en Angleterre un homme moins intéressé que l’écuyer Allworthy à combattre l’interprétation donnée au mot charité, dans le chapitre précédent. Il possédait la vertu de charité dans les deux acceptions. Nul n’était plus sensible au malheur des autres, ni plus prompt à le soulager ; nul aussi ne se montrait plus soigneux de ménager leur réputation, ni plus lent à prendre d’eux une opinion défavorable.

La médisance ne trouvait point d’accès à sa table. S’il est facile (suivant un ancien proverbe) de juger un homme par la société qu’il fréquente, nous osons dire de même, que par le genre de conversation qui règne à la table d’un grand seigneur, on peut connaître ses principes religieux et politiques, son caractère, et ses mœurs ; car, à l’exception d’un petit nombre d’hommes singuliers, qui ne craignent point de manifester en tous lieux leurs sentiments, le reste est assez souple pour conformer son langage aux goûts et à l’inclination de ses supérieurs.

Mais revenons à mistress Wilkins. Elle s’acquitta en peu de temps de sa mission, quoiqu’il y eût quinze milles de distance du château de l’écuyer au petit Badington. À son retour, elle apporta des preuves si positives du fait imputé au maître d’école, que M. Allworthy résolut de mander le coupable, et de l’interroger viva voce. Partridge fut donc sommé de venir exposer devant lui ses moyens de défense, s’il en avait à faire valoir.

À l’heure fixée, il se présenta dans la salle du Paradis, avec Anne sa femme, et mistress Wilkins son accusatrice.

Quand M. Allworthy fut assis sur son tribunal, on appela Partridge. La déposition que fit contre lui mistress Wilkins, excita son indignation. Il la repoussa comme une odieuse calomnie, et protesta hautement de son innocence. L’écuyer interrogea ensuite mistress Partridge. Elle commença par s’excuser, en termes modestes, de la nécessité où elle était réduite de déposer contre son mari ; puis elle raconta toutes les circonstances déjà connues du lecteur, et y ajouta, en finissant, l’aveu que le coupable lui-même avait fait de sa faute.

Nous n’oserions affirmer que mistress Partridge la lui eût réellement pardonnée. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’elle figurait malgré elle dans cette cause, et nous avons de fortes raisons de croire qu’elle n’aurait jamais consenti à y jouer un rôle, si mistress Wilkins n’était parvenue, à force d’adresse, à tirer d’elle une entière confidence de ses griefs, et ne lui avait promis, au nom de M. Allworthy, que la punition de son mari, ne s’étendrait en aucune façon sur elle.

Partridge persista à soutenir son innocence. Il convenait de l’aveu qu’on lui objectait ; mais il ne l’avait fait, disait-il, que pour se délivrer des importunités de sa femme, qui, se croyant sûre de son crime, jurait de ne lui point laisser de repos qu’il ne l’eût avoué, et s’engageait dans ce cas à ne jamais lui en reparler. C’était là le motif qui l’avait porté à se reconnaître coupable, malgré son innocence, et il se serait aussi bien accusé d’un meurtre, s’il avait plu à sa femme de l’y contraindre.

Mistress Partridge ne put entendre de sang-froid cette imputation. Dans la conjoncture présente, les larmes étaient son unique ressource. Elle y eut recours, et en répandit une grande abondance ; puis s’adressant à M. Allworthy : « Monsieur, s’écria-t-elle, daignez, je vous prie, m’écouter. Il n’y eut jamais une pauvre femme plus outragée que moi. Ce n’est pas le seul manque de foi que j’aie à reprocher à ce méchant homme : non, monsieur, il m’a donné cent autres preuves d’infidélité. J’aurais pu lui passer son ivrognerie et sa paresse, s’il n’avait pas violé l’un des principaux commandements de Dieu. Encore s’il avait commis le crime hors de chez moi, j’en aurais été moins offensée ; mais le commettre avec ma propre servante, dans ma propre maison, sous mon propre toit ! souiller mon chaste lit avec d’infâmes créatures !… Oui, vilain, vous l’avez souillé, et vous osez m’accuser de vous avoir arraché par force l’aveu de la vérité ! Peut-on croire, monsieur, je vous le demande, que je lui aie fait cette violence ? Je ne porte, hélas ! sur mon corps que trop de marques de sa brutalité. Si vous étiez un homme, misérable, vous auriez eu honte de maltraiter ainsi une femme ; mais vous n’êtes pas un homme, vous le savez bien… Vous n’avez jamais été non plus un mari pour moi… Vraiment, il vous sied bien de courir après des coquines, quand vous ne pouvez pas… Tenez, monsieur, puisqu’il me pousse à bout, je suis prête à jurer sur ma tête que je les ai surpris couchés ensemble. C’est ce que vous aviez sans doute oublié, traître, quand vous avez poussé la fureur jusqu’à me battre, quand vous m’avez mis le visage tout en sang, uniquement parce que je vous reprochais avec douceur votre adultère ; mais j’ai pour moi le témoignage de tous mes voisins. Ah ! vous m’avez brisé le cœur ; oui, oui, cruel, oui, vous m’avez brisé le cœur. »

M. Allworthy interrompit mistress Partridge, en cet endroit de son pathétique discours. Il la pria de se calmer, et promit de lui rendre bonne et prompte justice ; puis se tournant vers le pédagogue, que la surprise et la peur avaient comme métamorphosé en statue, il lui dit qu’il était fâché de voir qu’il existât dans le monde un homme aussi pervers que lui. Il l’assura que ses mensonges et ses contradictions manifestes, aggravaient beaucoup sa faute ; qu’un aveu et un repentir sincère pouvaient seuls lui en obtenir le pardon. Il l’exhorta donc à ne point persister dans ses dénégations, et à confesser un fait si évidemment prouvé par le témoignage de sa propre femme.

Arrêtons-nous ici un moment, pour rendre hommage à la sagesse de notre jurisprudence, qui refuse d’admettre le témoignage d’une femme pour ou contre son mari. Sans cette prudente disposition, dit un savant auteur qu’on n’a jamais cité jusqu’à présent, à notre connaissance, ailleurs que dans des livres de droit, que de dissensions dans les ménages ! que de parjures ! que d’époux condamnés à l’amende, au fouet, à la prison, au bannissement, à la potence !

Partridge gardait le silence. Interpellé de répondre, il déclara qu’il avait dit la vérité, et prit à témoin de son innocence le ciel et Jenny Jones elle-même, à laquelle il demanda d’être confronté sur-le-champ, ignorant ou feignant d’ignorer qu’elle avait quitté le canton.

M. Allworthy, que l’amour de la justice et un rare sang-froid disposaient toujours à écouter avec patience autant de témoins qu’un accusé voulait en faire entendre, consentit à différer son jugement jusqu’à l’arrivée de Jenny, qu’il envoya aussitôt chercher par un exprès. Il exhorta, en attendant, Partridge et sa femme à vivre en paix, adressant principalement cette recommandation à celui des deux qui en avait le moins besoin : après quoi il leur enjoignit de se représenter sous trois jours ; car il en fallait un entier pour se rendre à la nouvelle demeure de Jenny.

Au jour marqué, les parties étant en présence, l’exprès rapporta, qu’il n’avait pas trouvé Jenny dans son nouveau domicile, attendu qu’elle en était partie depuis peu de jours, pour suivre un officier recruteur.

M. Allworthy observa que le témoignage d’une créature, en apparence si méprisable, méritait peu de foi. Il ne doutait pas d’ailleurs, ajouta-t-il, que si elle était présente et qu’elle voulût dire la vérité, elle ne confirmât ce qui était suffisamment prouvé par le concours de tant de circonstances, par l’aveu de Partridge, et par la déposition de sa femme. Il pressa de nouveau le pédagogue de confesser son crime ; mais voyant qu’il persévérait dans ses dénégations, il le déclara coupable, et désormais indigne de sa protection et de ses bienfaits. En conséquence, il supprima la pension qu’il lui faisait, et le congédia, en lui recommandant le travail pour sa subsistance et celle de sa famille dans ce monde, et le repentir pour son bonheur dans l’autre.

Le pauvre Partridge devint ainsi un des hommes les plus malheureux qu’il y eût sur la terre. Il avait perdu la meilleure partie de son revenu par la faute de sa femme, et celle-ci lui reprochait chaque jour d’être la cause de sa ruine. Quelle que fût la rigueur de son sort, il fallut qu’il s’y résignât.

Quoique nous l’ayons appelé le pauvre Partridge, nous prions le lecteur d’attribuer cette épithète à notre naturel compatissant, et de n’en rien préjuger en faveur de son innocence. On saura peut-être un jour la vérité ; mais si la muse de l’histoire daigne nous confier son secret, nous nous garderons de le révéler avant qu’elle nous en ait donné la permission.

Suspends donc, ami lecteur, ta curiosité. Que le fait en question fût vrai ou faux, il est certain que M. Allworthy avait des preuves plus que suffisantes peur condamner Partridge. Une cour d’assises en eût même exigé moins, dans une cause semblable. Cependant, en dépit de l’assertion si formelle de mistress Partridge, assertion qu’elle n’eût pas craint de confirmer par serment, le maître d’école pourrait encore être innocent. Si l’on compare l’époque des couches de Jenny avec celle de son départ du petit Badington, il paraît évident qu’elle y était devenue grosse, mais il ne s’ensuit pas nécessairement que Partridge fût le père de son enfant. Sans s’arrêter à d’autres particularités, il y avait dans la maison qu’habitait le pédagogue un jeune homme de dix-huit ans, dont l’intimité avec Jenny aurait pu exciter des soupçons raisonnables ; mais tel est l’aveuglement de la jalousie, que cette circonstance ne s’offrit pas une seule fois à l’esprit de mistress Partridge.

Malgré les exhortations pressantes de M. Allworthy, nous ne voudrions pas jurer que le repentir eût pénétré dans le cœur de Partridge. Quant à sa femme, elle en conçut un très-vif de sa déposition contre lui, surtout lorsqu’elle vit que Déborah refusait, au mépris de sa promesse, de s’intéresser pour elle auprès de M. Allworthy. Elle recourut avec plus de succès à mistress Blifil. Cette dame, comme on a dû s’en apercevoir, était d’un bien meilleur naturel. Elle sollicita son frère de rendre au maître d’école sa petite pension. La pitié n’était pourtant pas le seul motif qui la faisait agir. Elle en avait un autre plus puissant, que nous exposerons tout à l’heure.

Mais toutes ses instances furent inutiles. Si M. Allworthy ne partageait pas l’opinion de quelques écrivains modernes, que la pitié bien entendue consiste à se montrer inflexible pour les coupables, il était loin aussi de penser que cette vertu pût se concilier avec une molle et aveugle indulgence. Toujours disposé à prendre en considération le plus léger doute, la moindre circonstance atténuante, jamais il ne se laissait fléchir par les prières d’un accusé, ni par l’intercession de ses parents et de ses amis. En un mot, la faiblesse et la prévention n’avaient aucune influence sur son esprit.

Partridge et sa femme se virent donc obligés de se soumettre à leur destinée, qui était véritablement des plus tristes. Le pédagogue l’aggrava encore par sa faute. Au lieu de redoubler d’efforts et d’industrie pour suppléer à la diminution de son revenu, il tomba dans le découragement, et s’abandonna de plus en plus à la paresse. Il perdit ainsi son école, sa seule et dernière ressource ; en sorte que, sans les secours d’une personne charitable qui pourvoyait sous main à ses besoins les plus pressants, il serait mort de faim, aussi bien que sa femme.

Comme ces secours lui venaient par une voie mystérieuse, il crut, et sûrement le lecteur croira de même, que son bienfaiteur inconnu n’était autre que M. Allworthy. Sans vouloir encourager ouvertement le vice, l’écuyer ne se faisait pas scrupule de soulager en secret la détresse des coupables, lorsqu’il la trouvait trop cruelle et hors de proportion avec leur faute. C’était bien le cas du pédagogue. La fortune elle-même l’envisagea sous ce point de vue ; elle eut à la fin pitié du misérable couple, et adoucit sensiblement le malheur du mari, en mettant un terme à celui de sa femme, qui mourut bientôt après de la petite vérole.

Tout le monde avait d’abord applaudi au jugement rendu par l’écuyer ; mais Partridge n’en eut pas plus tôt ressenti les effets rigoureux, que ses voisins commencèrent à s’attendrir et à plaindre son infortune. Ils taxèrent de cruauté ce qu’ils avaient appelé justice ; ils se récrièrent contre la froide et dure insensibilité du juge, et firent un pompeux éloge de l’indulgence et de la pitié.

Les cris redoublèrent encore à la mort de mistress Partridge. On ne rougit pas de l’imputer à la barbarie de M. Allworthy, quoiqu’elle eût été causée, non par la misère, mais par la maladie dont on vient de parler.

Partridge ayant perdu sa femme, son école, sa pension, et ne recevant plus rien de son bienfaiteur caché, résolut de quitter un pays où il courait risque de mourir de faim au milieu de la commisération publique.


CHAPITRE VII.

Aperçu du bonheur que la haine peut procurer à de sages époux. Éloge de l’indulgence en amitié.

Le capitaine, qui avait causé la ruine de Partridge, n’en recueillit pas le fruit qu’il espérait. M. Allworthy, loin de consentir à éloigner l’enfant trouvé, semblait s’attacher à lui de plus en plus, comme s’il eût voulu compenser sa sévérité envers le père, par un redoublement d’affection pour le fils.

Cette conduite chagrinait fort le capitaine ; les libéralités journalières de M. Allworthy ne lui déplaisaient pas moins ; il les regardait comme autant d’atteintes portées à sa propre fortune.

Sur ce point, et, à dire vrai, sur tout autre, il différait de sentiment avec sa femme. Des gens sages ont prétendu que l’esprit fait des passions plus durables que la beauté. On vit ici la preuve du contraire. L’esprit dont se piquaient les deux époux devint entre eux une véritable pomme de discorde, et la source d’une multitude de querelles qui finirent par inspirer à la femme un souverain mépris pour son mari, et au mari une profonde aversion pour sa femme.

Adonnés l’un et l’autre à l’étude de la théologie, ils en avaient fait, dès les premiers moments de leur connaissance, le principal sujet de leurs entretiens. Le capitaine, en homme qui savait vivre, ne manquait pas, avant son mariage, de déférer en toutes choses à l’opinion de miss Bridget ; et il ne lui rendait pas cet hommage avec la grossière maladresse d’un sot opiniâtre qui, même en cédant, conserve encore un air de triomphe. M. Blifil, quoiqu’un des plus vains personnages qu’il y eût au monde, s’avouait vaincu de si bonne grâce, que sa belle antagoniste, persuadée de sa sincérité, sortait toujours du combat enchantée d’elle et de lui.

Cette complaisance du capitaine pour une personne dont il méprisait les connaissances, lui coûtait moins que s’il eût été forcé, par un calcul d’intérêt, de se soumettre à l’autorité d’un Hoadley, ou de tout autre savant célèbre. Cependant, quelque légère que fût la contrainte qu’il s’imposait, il n’était pas homme à la prolonger sans motif. Aussi, dès que le mariage lui permit de s’en affranchir, il changea de ton, de manières, et se mit à régenter sa femme avec le despotisme et l’ insolence qui caractérisent une âme basse, et qu’une âme élevée peut seule pardonner.

Quand la première fièvre d’amour fut passée, dans les longs et paisibles intervalles qui s’écoulèrent entre les accès, mistress Blifil ouvrit les yeux. Elle remarqua l’étrange changement survenu dans la conduite du capitaine, qui ne répondait plus à ses arguments que par des marques de dédain. Elle se sentit peu disposée à souffrir patiemment un pareil outrage. Le ressentiment qu’il lui causa aurait pu produire quelque événement tragique, si, par une heureuse diversion, il ne se fût changé en un mépris qui modéra sa haine, mais lui en laissa encore une dose fort honnête.

Celle que lui portait le capitaine était d’une nature plus franche. Il ne lui savait pas plus mauvais gré de la médiocrité de son esprit et de ses connaissances, que de la petitesse de sa taille. L’injurieuse bizarrerie de son opinion sur le sexe féminin, surpassait l’aigreur du morose Aristote. À ses yeux, une femme était un simple animal domestique, un peu supérieur à un chat, parce que ses fonctions ont plus d’importance ; mais il trouvait la différence entre les deux si légère, qu’en épousant le château et les terres de M. Allworthy, il aurait pris indistinctement l’un ou l’autre par-dessus le marché. Néanmoins, son orgueil, facile à blesser, s’irrita du mépris que sa femme commençait à lui témoigner, et ce dépit, joint à la satiété d’un amour depuis longtemps importun, remplit son cœur du plus vif sentiment de dégoût et d’aversion.

Il n’y a réellement dans le mariage qu’une manière d’être qui en exclue tout-à-fait le plaisir, c’est l’état d’indifférence. Si, comme nous l’espérons, la plupart de nos lecteurs connaissent, par expérience, la douceur que l’on goûte à rendre heureux l’objet de sa tendresse, quelques-uns aussi, nous le craignons, ont éprouvé la satisfaction qu’on trouve à tourmenter l’objet de sa haine. C’est sans doute pour se procurer ce dernier genre de volupté, que tant d’époux se privent du repos dont ils pourraient jouir, malgré une fâcheuse opposition d’humeur et de caractère. De là dans une femme ces feints transports d’amour et de jalousie, ce refus constant de tous les plaisirs, pour mettre obstacle à ceux de son mari ; de là dans un mari cette contrainte habituelle qu’il s’impose, cette obstination à rester enfermé chez lui avec une compagne qu’il déteste, pour la réduire à l’unique société d’un compagnon qu’elle ne déteste pas moins ; de là encore ces torrents de larmes dont une veuve arrose les cendres d’un époux, qu’elle abreuva d’amertume pendant sa vie, et qu’elle regrette de ne pouvoir plus faire enrager après sa mort.

Jamais couple ne savoura mieux le charme de la contradiction que M. et Mme Blifil. L’un ouvrait-il un avis, l’autre embrassait aussitôt l’avis contraire. Si le mari proposait une partie de plaisir, la femme s’y refusait à l’instant. Il ne leur arrivait en aucune occasion d’aimer ou de haïr, de louer ou de blâmer la même personne. Le capitaine voyait de mauvais œil l’enfant trouvé, ce fut pour mistress Blifil une raison de le caresser presque autant que son propre fils.

On juge combien une pareille mésintelligence entre le mari et la femme devait affliger M. Allworthy, qui avait cru assurer, par cette union, leur bonheur et le sien. Néanmoins, quoique trompé dans ses espérances, il était loin de connaître toute la vérité. Le capitaine, pour des raisons faciles à comprendre, se tenait soigneusement sur ses gardes devant lui ; de son côté, mistress Blifil, de crainte de lui déplaire, observait en sa présence la même réserve. Dans le fait, il est possible qu’un tiers entretienne d’étroites relations avec des époux un peu discrets, qu’il habite même longtemps sous le même toit, et ne soupçonne en aucune façon leur mutuelle antipathie. Bien que le jour entier soit quelquefois trop court pour la haine, ainsi que pour l’amour, le grand nombre d’heures que les gens mariés ont coutume de passer ensemble loin de tous les regards, fournit à ceux qui sont capables de la moindre retenue, une ample liberté de satisfaire l’une ou l’autre de ces passions, et leur permet de paraître un certain temps dans le monde, sans se donner de marques de tendresse, s’ils s’aiment, sans s’arracher les yeux, s’ils se détestent.

Peut-être, cependant, l’écuyer était-il assez instruit de la conduite des deux époux, pour éprouver un secret sentiment de peine. Il ne faut pas toujours conclure qu’un homme sage n’a point le cœur blessé, parce qu’il s’abstient de pleurer et de gémir, comme une femme ou un enfant. On peut supposer encore que si M. Allworthy découvrait quelques défauts dans le capitaine, il en était faiblement choqué. Le propre de la vraie sagesse et de la vraie bonté, est de prendre les personnes et les choses telles qu’elles sont, sans rêver une perfection chimérique. On aperçoit des défauts dans un parent, dans un ami, on ne se croit obligé d’en avertir ni lui, ni les autres, on ne l’en aime pas moins pour cela. Si l’indulgence ne tempère la sévérité d’un esprit pénétrant, ce serait folie de vouloir contracter des liaisons d’amitié. N’en déplaise à nos amis, nous n’en connaissons point qui n’aient leurs imperfections, et nous serions fâché de penser qu’ils ne vissent pas les nôtres. Rien de plus juste que de montrer et de réclamer à son tour une indulgente bienveillance. C’est un exercice de l’amitié, c’est peut-être le plus doux de ses plaisirs ; et il ne faut y attacher aucune condition d’amendement. Quoi de plus extravagant, que de prétendre corriger les infirmités de ceux qu’on aime ? Il peut se trouver une tache dans le meilleur naturel, comme dans le plus beau vase. Quoique cette tache soit ineffaçable, l’un et autre ne perdent rien de leur prix.

Enfin M. Allworthy voyait certainement des imperfections dans le capitaine ; mais ce dernier les dissimulait avec tant d’adresse et une prudence si soutenue, qu’elles ne semblaient à l’écuyer que de légers défauts dans un caractère estimable. Sa bonté les excusait, et sa sagesse l’empêchait d’en parler au capitaine. Il aurait bien changé de sentiment, s’il était parvenu à découvrir l’exacte vérité ; ce qui serait sans doute arrivé, pour peu que les deux époux eussent continué à vivre ensemble de la même façon. La fortune secourable y mit bon ordre, en forçant le capitaine de prendre un parti qui lui rendit toute la tendresse de sa femme.


CHAPITRE VIII.

Recette efficace, dans les cas les plus désespérés, pour regagner l’affection d’une femme.

M. Blifil se dédommageait amplement des pénibles et courts instants qu’il passait avec sa femme, par les agréables spéculations auxquelles il se livrait quand il était seul.

Ces spéculations avaient pour unique objet la fortune de M. Allworthy. Il s’appliquait sans relâche à en calculer la valeur, et trouvait toujours des raisons de refaire ses calculs à son avantage. Il se plaisait à projeter des changements dans le château, dans les jardins, à former divers plans pour l’amélioration de la terre, et pour l’embellissement de l’habitation. Dans ce dessein, il étudiait avec ardeur l’art des jardins, la science de l’architecture, et dévorait tous les ouvrages qui traitent de l’un ou de l’autre. C’était là sa seule occupation, son seul amusement. Enfin, il dressa un plan admirable, que nous regrettons d’autant plus de ne pouvoir exposer aux yeux du lecteur, qu’à notre avis le luxe du siècle présent aurait peine à en égaler la magnificence. Ce plan avait, au suprême degré, le double mérite qui recommande les grandes entreprises de cette nature. Il fallait pour l’exécuter des sommes énormes, et un long espace de temps. Mais le capitaine pensait que l’immense fortune de M. Allworthy, qu’il regardait déjà comme la sienne, fournirait de reste à la dépense. Quant au temps, il trouvait dans son âge, qui n’était encore que le terme moyen de la vie, et dans la force de sa constitution, toutes les garanties désirables.

Rien ne lui manquait plus pour commencer l’exécution immédiate de son plan, que la mort de M. Allworthy. Il employa ce qu’il savait d’algèbre à en supputer l’époque approximative, il compulsa les tables de mortalité, médita sur les cas fortuits, sur les maladies imprévues, et demeura convaincu qu’en mettant les choses au pis, la chance qu’il souhaitait ne pouvait manquer d’arriver dans un petit nombre d’années.

Mais un soir qu’il était livré à ses réflexions accoutumées, un accident aussi funeste qu’inopiné en interrompit le cours. La malice du sort ne pouvait lui jouer un tour plus noir, plus cruel, plus fatal à ses desseins. Bref, pour ne pas tenir davantage le lecteur en suspens, au moment où le cœur du capitaine se dilatait de joie, en songeant à l’accroissement de bonheur que lui procurerait la mort de M. Allworthy… il mourut lui-même d’une attaque d’apoplexie.

Le malheur voulut qu’il fût frappé de ce coup de foudre, comme il se promenait seul dans la campagne, à l’entrée de la nuit : en sorte que personne ne se trouva à portée de le secourir, en supposant que son état eût offert quelque ressource. Il prit donc la mesure de l’espace désormais suffisant pour son ambition, et demeura étendu, sans vie, sur la terre. Exemple remarquable d’une vérité si bien exprimée par Horace :

La veille de tes funérailles,

Tu fais tailler le marbre et le jaspe à grands frais :

Oubliant le tombeau, tu bâtis des palais[11].

Ou en prose paraphrasée :

« Tu rassembles les plus précieux matériaux pour élever un superbe édifice, quand tu n’as besoin que d’un pic et d’une bêche. Tu te bâtis une demeure de cinq cents pieds de long, sur cent de large, et tu oublies celle de six sur deux. »

CHAPITRE IX.

Infaillibilité de la recette précédente, prouvée par le désespoir d’une veuve. Scène de mort, avec ses accessoires ordinaires. Modèle d’épitaphe.

Le souper était servi depuis longtemps. M. Allworthy, sa sœur, et une de leurs amies, attendaient pour se mettre à table l’arrivée du capitaine, qui était toujours très-exact à l’heure des repas. M. Allworthy, surpris de son absence, en témoigna le premier de l’inquiétude, et donna ordre qu’on allât le chercher aux environs du château, et dans les avenues du parc qu’il avait coutume de fréquenter.

On ne l’y trouva point. Le capitaine, par un fâcheux hasard, avait suivi ce soir-là, dans sa promenade, une direction nouvelle. Mistress Blifil parut sérieusement alarmée. Son amie, bien instruite de l’état de son cœur, tâcha de la rassurer. Elle lui dit que ses craintes étaient sans doute naturelle, mais qu’il ne fallait pas trop s’y livrer ; que la beauté de la soirée avait peut-être engagé le capitaine à prolonger sa promenade, ou qu’un voisin l’avait retenu à souper, Mistress Blifil répondit qu’elle n’en croyait rien ; que son mari avait certainement éprouvé quelque accident, qu’il savait combien elle était prompte à s’alarmer et ne s’arrêtait jamais chez personne sans lui en donner avis.

La dame ayant épuisé tous les arguments, eut recours aux prières ; elle conjura mistress Blifil de ne point s’abandonner à des terreurs qui pouvaient compromettre sa santé, et, remplissant un verre de vin, elle l’invita et finit par la décider à le boire.

M. Allworthy, qui avait été lui-même à la recherche du capitaine, rentra en ce moment, tout consterné, et presque privé de l’usage de la parole ; mais, comme la douleur affecte diversement les différents caractères, la même émotion qui comprimait sa voix, donna l’essor à celle de mistress Blifil. Elle proféra des plaintes amères qu’elle accompagna d’un torrent de larmes. L’ingénieuse amie, tout en approuvant son affliction, essaya d’en modérer l’excès, par des réflexions philosophiques sur les nombreuses traverses dont la vie humaine est semée, et sur la nécessité de s’armer de courage, pour supporter les coups du sort, quelque terribles et quelque soudains qu’ils fussent. Elle lui dit que son frère lui donnait l’exemple de la fermeté ; que, sans éprouver une douleur qu’on pût comparer à la sienne, il en ressentait pourtant une très-vive, mais qu’il savait la contenir dans de justes bornes, et se résigner à la volonté divine.

« Ne me parlez pas de mon frère, s’écria mistress Blifil, je suis la seule à plaindre. Peut-on comparer les alarmes d’un ami aux angoisses d’une femme, en pareille circonstance ? Ah, il est mort ! on l’a assassiné ! je ne le verrai plus ! » À ces mots un déluge de pleurs opérant sur elle le même effet que la consternation avait produit sur M. Allworthy, elle garda un morne silence.

Au même instant un domestique accourut, hors d’haleine, et annonça qu’on avait trouvé M. Blifil. Avant qu’il pût en dire davantage, il fut suivi de deux autres qui apportaient, sur un brancard, le corps du capitaine.

On peut observer ici un nouveau contraste dans les effets de la douleur. Nous avons vu M. Allworthy perdre la parole, par la même cause qui avait excité les bruyantes exclamations de mistress Blifil ; le spectacle actuel fit couler en abondance les larmes du frère, et tarit subitement celles de la sœur : elle poussa un grand cri et s’évanouit.

La salle se remplit bientôt de domestiques : les uns aidèrent la dame étrangère à secourir mistress Blifil ; les autres, secondés de M. Allworthy, transportèrent le capitaine dans un lit bien chaud, et l’on mit en œuvre tous les moyens connus pour le rappeler à la vie.

Nous serions heureux de pouvoir apprendre au lecteur, que ces soins divers furent couronnés d’un égal succès. Ceux que l’on prodigua à mistress Blifil réussirent si bien, qu’après un évanouissement d’une durée convenable, elle reprit ses sens, à la satisfaction générale. Il n’en alla pas de même du capitaine : aspersion d’eau froide, saignée, frictions, rien n’eut d’efficacité. La mort, ce juge inexorable, l’avait condamné, et refusa de lui accorder un sursis, malgré l’intervention de deux médecins qu’on avait appelés, et qui ne parurent que pour recevoir leurs honoraires.

Ces docteurs que, pour éviter toute allusion maligne, nous distinguerons par les lettres initiales Y et Z, après avoir tâté le pouls du capitaine, le premier au bras droit, et le second au bras gauche, convinrent qu’il était tout-à-fait mort ; mais ils différèrent de sentiment sur la cause qui avait terminé sa vie. Le docteur Y soutint qu’il était mort d’apoplexie, et le docteur Z, d’épilepsie.

De là naquit une vive dispute entre les deux savants. Ils exposèrent leur avis avec chaleur, et l’appuyèrent d’ arguments d’un poids si égal, qu’ils ne servirent qu’à les confirmer réciproquement dans leur opinion.

À dire vrai, la plupart des médecins adoptent une maladie d’affection, à laquelle ils attribuent toutes les victoires de la mort sur la nature humaine. La goutte, le rhumatisme, la pierre, la gravelle, la consomption, la fièvre nerveuse ou morale, ont chacune leur patron dans la docte faculté. Ainsi s’expliquent les fréquentes contestations qu’excite parmi les disciples d’Hippocrate le trépas de leurs patients ; et le fait que nous venons de rapporter apprend à ne point s’en étonner.

On demandera peut-être pourquoi nos esculapes, au lieu de chercher à ranimer le capitaine, s’engagèrent dans une discussion puérile sur la cause de sa mort. Mais toutes les ressources de l’art avaient été épuisées avant leur arrivée. On avait eu soin de mettre le capitaine dans un lit bien chaud, de le saigner, de lui frotter le front et les tempes, d’appliquer sur ses lèvres et à ses narines des eaux spiritueuses. Les docteurs se voyant prévenus dans leurs ordonnances, ne surent comment employer l’espace de temps que l’usage et la décence les obligent de consacrer à leurs visites, pour faire semblant d’en gagner le salaire. Ils se trouvèrent donc dans la nécessité d’imaginer un sujet quelconque de conversation ; et pouvait-il s’en présenter un plus naturel que celui qu’ils choisirent ?

Ils allaient se retirer, quand M. Allworthy, s’éloignant du défunt, avec un sentiment de résignation aux décrets de la Providence, les pria d’entrer chez sa sœur, avant leur départ.

Mistress Blifil avait recouvré ses esprits, et se trouvait alors, suivant une expression vulgaire, aussi bien que possible pour sa situation. Nos docteurs, après les politesses ordinaires, s’approchèrent de la malade et lui tâtèrent le pouls, chacun d’une main, comme ils avaient fait au capitaine.

L’état de la femme était tout l’opposé de celui du mari. Les secours de la médecine ne pouvaient rien pour l’un, et l’autre n’en avait nul besoin.

C’est bien à tort qu’on a coutume d’accuser les médecins d’être amis de la mort ; nous croyons, au contraire, que si l’on comptait les personnes guéries par leur art, et celles qui en sont les victimes, on trouverait que le premier nombre l’emporte sur le second. Quelques médecins portent même si loin la circonspection que, pour ne pas s’exposer à tuer leurs malades, ils s’abstiennent de leur prescrire aucun remède curatif, et n’ordonnent que ce qui ne peut leur faire ni bien ni mal. Nous en avons entendu plusieurs ériger gravement en maxime qu’il fallait laisser agir la nature, et que le médecin devait se borner à l’observer, sans doute pour l’applaudir lorsqu’elle a bien rempli son rôle.

Nos docteurs aimaient si peu la mort, qu’ils abandonnèrent le défunt après une courte visite. Ils ne se montrèrent pas si pressés de quitter leur malade vivante : tous deux furent bientôt d’accord sur son état, et se mirent à rédiger de concert une longue ordonnance.

Nous ignorons si mistress Blifil, qui avait d’abord trompé les médecins, finit par être leur dupe à son tour, et par se croire malade sur leur parole. Quoi qu’il en soit, elle se donna pour telle un mois entier. Pendant ce temps, elle reçut régulièrement les visites des docteurs, les soins d’une garde, et de fréquents messages de ses amies, qui envoyaient savoir de ses nouvelles.

Enfin, quand la décence lui permit de mettre un terme à son désespoir et à sa maladie, elle congédia les médecins et commença à recevoir du monde. On ne remarquait en elle d’autre changement que celui de ses habits, à la sombre couleur desquels notre veuve avait assorti sa physionomie et son maintien.

M. Blifil fut enterré, et il aurait couru grand risque de tomber bientôt dans l’oubli, si M. Allworthy n’avait pris soin d’en préserver sa mémoire, en faisant graver sur sa tombe l’épitaphe suivante, composée par un homme aussi ingénieux que véridique, et qui connaissait parfaitement le défunt :

CI GIT,

DANS L’ATTENTE

D’UNE HEUREUSE RÉSURRECTION

LE CORPS DU

CAPITAINE JEAN BLIFIL.

LONDRES

EUT LA GLOIRE DE LUI DONNER LE JOUR ;

OXFORD,

DE FORMER SON ESPRIT.

IL HONORA PAR SES TALENTS

SA PROFESSION ET SON PAYS ;

PAR SA VIE, LA RELIGION

ET LA NATURE HUMAINE.

IL FUT FILS RESPECTUEUX,

TENDRE ÉPOUX,

EXCELLENT FRÈRE,

SINCÈRE AMI,

ZÉLÉ CHRÉTIEN,

HOMME DE BIEN.

SA VEUVE INCONSOLABLE

LUI A ÉLEVÉ CE TOMBEAU,

COMME UN MONUMENT,

DE SES VERTUS,

ET DE L’AFFECTION

QU’ELLE AVAIT POUR LUI.


III.

PRINCIPAUX ÉVÉNEMENTS QUI ARRIVENT DANS LA FAMILLE DE M. ALLWORTHY, DEPUIS LA QUATORZIÈME JUSQU’À LA DIX-NEUVIÈME ANNÉE DE TOM JONES. DÉTAILS PROPRES À FAIRE NAÎTRE QUELQUES IDÉES SUR L’ÉDUCATION DES ENFANTS.


CHAPITRE PREMIER.

Quelque chose, ou rien.

On voudra bien se souvenir qu’au commencement du second livre de cette histoire, nous avons annoncé l’intention de sauter par-dessus des intervalles de temps considérables, toutes les fois qu’ils n’offriraient rien d’intéressant. En cela nous avons moins consulté la dignité de l’histoire et notre commodité personnelle, que le plaisir et l’avantage du lecteur ; car outre que nous lui sauvons ainsi l’ennui d’une lecture dépourvue d’agrément et d’instruction, nous lui fournissons l’occasion d’exercer sa sagacité, en remplissant ces lacunes par ses propres conjectures ; genre de travail auquel les chapitres précédents ont déjà dû le préparer.

Qui ne juge, par exemple, que la perte d’un ami causa d’abord à M. Allworthy ces émotions douloureuses, qu’éprouvent en pareille circonstance les hommes qui n’ont pas un cœur de marbre ? Qui ne juge encore que la philosophie et la religion modérèrent, avec le temps, et dissipèrent à la fin son affliction ? La première lui en montra l’inutilité et la folie, la seconde en condamna l’excès comme injurieux à la Providence, et adoucit en même temps l’amertume de sa peine, par cette consolante perspective qui donne à l’homme ferme et pieux la force de quitter un ami mourant, presque avec le même calme, avec la même confiance de le revoir, que s’il ne partait que pour un long voyage.

Il suffit aussi d’une médiocre pénétration pour deviner comment se comporta mistress Blifil. Pendant tout le temps que le chagrin doit se manifester par des signes extérieurs, on peut être sûr qu’elle observa scrupuleusement les règles que prescrivent l’usage et la décence, conformant le changement de son visage à celui de ses vêtements, passant tour à tour du grand deuil au petit, du noir au gris, du gris au blanc ; et, dans la même proportion, du désespoir à la douleur, de la douleur à la tristesse, de la tristesse aux regrets, jusqu’au jour où il lui fut permis de reprendre sa sérénité première.

Nous n’avons cité ces deux exemples que pour donner une idée de la tâche imposée au commun de nos lecteurs. On a lieu d’attendre des esprits supérieurs, un plus grand effort d’intelligence et de jugement. Nous ne doutons point que ces derniers ne découvrent beaucoup d’événements notables, arrivés dans la famille de notre respectable gentilhomme, durant l’espace de temps que nous avons cru devoir passer sous silence ; car cette époque, sans rien offrir qui nous ait paru digne d’entrer dans notre histoire, renferme cependant plusieurs faits aussi importants que ceux dont le détail remplit les feuilles quotidiennes ou hebdomadaires des gazetiers de nos jours, insipide et stérile nourriture d’une foule de gens désœuvrés. L’exercice que nous proposons au lecteur développera d’une manière aussi utile qu’agréable, quelques-unes des plus nobles facultés de son esprit. N’est-il pas en effet plus avantageux de savoir deviner, en toute occasion, les actions des hommes par leur caractère, que de juger leur caractère par leurs actions ? Il faut avoir, à la vérité, la vue bien perçante pour atteindre le but dans le premier cas ; mais avec une vraie sagacité, on peut y parvenir aussi sûrement que dans le dernier.

Persuadé que la plupart de nos lecteurs possèdent éminemment cette qualité précieuse, nous leur avons laissé un espace de douze années, comme un champ propre à l’exercer. Nous allons maintenant leur présenter notre héros à l’âge d’environ quatorze ans, ne doutant point qu’ils ne soient depuis longtemps impatients de le connaître.


CHAPITRE II.

Le héros de cette grande histoire paraît sous de très-fâcheux auspices. Petit conte d’un genre si commun, que quelques personnes le trouveront peut-être indigne d’attention. Un mot ou deux sur un écuyer. Détails moins succincts, concernant un garde-chasse et un précepteur.

Comme nous avons résolu, en écrivant cette histoire, de ne flatter personne, mais de prendre toujours la vérité pour guide, nous sommes obligés de montrer notre héros sous un jour beaucoup moins avantageux que nous ne l’aurions souhaité, et de déclarer avec franchise, dès sa première apparition sur la scène, qu’il n’y avait personne dans la maison de M. Allworthy, qui ne le crût destiné à être pendu.

Cette conjecture, nous le disons à regret, ne paraissait que trop bien fondée. Le petit fripon, presque au sortir du berceau, annonçait du penchant pour beaucoup de vices, et notamment pour celui qui mène en droite ligne à la fin tragique que chacun lui prophétisait. Déjà il avait été convaincu de trois graves délits : d’avoir volé des fruits dans un verger, dérobé un canard dans la cour d’une ferme, et pris la balle de M. Blifil dans sa poche.

Ses défauts étaient d’autant plus frappants, qu’ils contrastaient avec les vertus de son compagnon, jeune homme si accompli, que la maison de l’écuyer et tout le voisinage retentissaient de ses louanges. M. Blifil semblait né, en effet, de la manière la plus heureuse ; il était sobre, discret, religieux, plus qu’on ne l’est d’ordinaire à son âge. Ces qualités lui avaient gagné l’affection de tous ceux qui le connaissaient, tandis que Tom Jones était l’objet de l’aversion générale ; et bien des gens s’étonnaient que M. Allworthy eût l’imprudence d’exposer les mœurs de son neveu à la contagion du mauvais exemple, en le faisant élever avec un tel vaurien.

Une aventure arrivée à peu près vers ce temps, fera mieux connaître le caractère des deux enfants, que la plus longue dissertation.

Tom Jones qui, tout pervers qu’il est, sera pourtant le héros de cette histoire, ne comptait qu’un seul ami parmi les domestiques de la maison ; car mistress Wilkins, réconciliée avec sa maîtresse, l’avait depuis longtemps abandonné. C’était le garde-chasse, très-médiocre sujet, qui passait pour ne pas avoir des idées plus justes de la différence du tien et du mien, que l’enfant lui-même : aussi leur amitié fournissait-elle aux domestiques mille railleries piquantes qui étaient déjà, ou sont devenues depuis des proverbes, et se réduisaient toutes dans le fond à ce court adage latin : Noscitur a socio ; en français : « Dis-moi qui tu hantes, et je te dirai qui tu es. »

Peut-être cette horrible scélératesse de Jones, dont nous venons de rapporter deux ou trois traits, provenait-elle en partie des mauvais conseils du garde-chasse, qui, en plusieurs circonstances, avait été le receleur de ses larcins. C’était lui, par exemple, qui avait mangé, avec sa famille, le canard entier et plus de la moitié des pommes, quoique le pauvre Jones, découvert seul, eût supporté la honte de ces deux vols, et par-dessus le marché tous les coups. Il en fut encore de même à l’occasion suivante.

La terre de M. Allworthy était contiguë au domaine d’un de ces gentilshommes, connus en Angleterre sous le nom de conservateurs de gibier. À voir l’inflexible rigueur avec laquelle ces gens-là vengent la mort d’un lièvre, ou d’une perdrix, on les croirait enclins à la superstition des banians de l’Inde, dont un grand nombre, dit-on, consacrent leur vie à la conservation de certains animaux. Mais nos banians anglais ne peuvent être accusés d’une pareille idolâtrie. S’ils se montrent si jaloux de garantir leurs lièvres et leurs perdrix de toute insulte étrangère, c’est pour avoir le plaisir d’en faire eux-mêmes une plus ample boucherie.

Loin de partager le préjugé commun contre cette classe d’hommes, nous pensons au contraire qu’ils remplissent parfaitement le vœu de la nature, et leur noble destination. Si, comme le dit Horace, il y a dans l’espèce humaine des individus fruges consumere nati, nés pour consommer les fruits de la terre, nous ne doutons pas non plus qu’il n’y en ait d’autres feras consumere nati, nés pour manger les animaux des champs, ou, en termes vulgaires, le gibier ; et personne ne niera, ce nous semble, que ces gentilshommes ne soient très-fidèles à leur vocation.

Un jour que le petit Jones chassait avec le garde, une compagnie de perdrix se leva sur les limites du domaine où la fortune, pour seconder les sages vues de la nature, avait placé un de ces conservateurs de gibier dont il est question.

Nos chasseurs suivirent de l’œil les perdrix, qui s’abattirent dans des touffes de genêts, à deux ou trois cents pas des possessions de M. Allworthy.

L’écuyer avait défendu au garde, sous peine de perdre sa place, de jamais mettre le pied sur les terres de ses voisins, sans distinction des propriétaires peu jaloux de leur chasse, et du gentilhomme si amoureux de la sienne. Cette défense n’avait pas été respectée très-scrupuleusement, à l’égard des premiers. Quant au second, chez qui les perdrix avaient cherché un asile, le garde, bien instruit de son caractère, s’était toujours abstenu de violer sa propriété ; et peut-être eût-il encore observé la même resserve, s’il eût été seul ; mais cédant aux instances de son jeune compagnon, et entraîné par sa propre ardeur, il franchit la limite et tua une perdrix.

Dans ce moment, notre gentilhomme passait par hasard à cheval près de là, suivi de ses gens. Il accourut au bruit du coup, et ne vit que Tom, le garde s’étant caché dans une épaisse touffe de genêts, où il eut le bonheur d’échapper à ses regards. Transporté de fureur, il fouilla l’enfant : ayant trouvé sur lui la perdrix, il jeta feu et flamme, et jura qu’il allait se plaindre à M. Allworthy. Il tint parole, vola chez l’écuyer, et lui dénonça le délit avec autant d’emportement, que si l’on eût forcé son château, et pillé ses meubles les plus précieux. Il dit qu’il avait entendu partir deux coups de fusil, presque à la fois ; que Tom par conséquent n’était point seul, quoiqu’il n’eût pu découvrir son complice. « Nous n’avons trouvé, ajouta-t-il, que cette perdrix, mais Dieu sait le dégât qu’ils ont fait ! »

Tom, au retour de la chasse, fut conduit chez M. Allworthy. Questionné par lui sur ce qui s’était passé, il lui avoua le fait, sans alléguer d’autre excuse que la vérité ; c’est-à-dire, que la compagnie de perdrix était partie de ses terres.

L’écuyer demanda ensuite à Tom le nom de son complice, qu’il voulait absolument connaître. En même temps, il l’instruisit de la circonstance des deux coups de fusil, attestée par le gentilhomme et par ses domestiques. Tom soutint qu’il était seul. Il commença pourtant par hésiter un peu, ce qui aurait affermi M. Allworthy dans son opinion, s’il avait eu quelque doute sur le témoignage du gentilhomme et de ses gens.

Le garde, homme très-suspect, fut aussitôt mandé et interrogé. Le drôle, plein de confiance dans la promesse que Tom lui avait faite de prendre tout sur son compte, nia effrontément qu’il l’eût accompagné, ni même vu de toute l’après-midi.

M. Allworthy se tournant vers Tom, avec un air de sévérité qui ne lui était pas ordinaire, le pressa de nouveau de nommer son complice. L’enfant persista dans sa première réponse. L’écuyer, irrité de son obstination, le congédia en lui donnant jusqu’au lendemain matin pour réfléchir, et le prévenant qu’il serait alors interrogé par une autre personne et d’une autre manière.

Le pauvre Jones passa une nuit fort triste. L’absence de son camarade, que mistress Blifil avait mené avec elle chez un gentilhomme du voisinage, ajoutait encore à sa peine. La crainte du châtiment qu’il devait subir faisait son moindre tourment. Sa principale inquiétude venait de la peur de manquer de courage, et de laisser échapper le nom du garde, dont il savait que son indiscrétion causerait la ruine.

Le garde n’était guère plus tranquille. Il partageait l’appréhension de Jones, et s’intéressait beaucoup moins à la peau de son jeune ami, qu’il ne redoutait sa faiblesse.

Le lendemain matin, quand Tom entra chez le révérend M. Thwackum, à qui l’écuyer avait confié l’éducation des deux enfants, il eut à essuyer les mêmes questions que la veille ; il y fit les mêmes réponses, et ce nouvel interrogatoire fut suivi du fouet appliqué d’une manière si barbare, qu’il différa peu de la question qu’on donne aux criminels, en certains pays, pour leur arracher des aveux.

Tom endura ce supplice avec une fermeté héroïque. En vain son maître lui demandait, entre chaque coup, s’il persévérait à nier la vérité ; il aima mieux se laisser écorcher vif que de trahir son ami, et de violer sa promesse.

Le garde fut ainsi soulagé d’une cruelle anxiété. Quant à M. Allworthy, il éprouva un sentiment de pitié pour Tom ; car outre que le pédagogue, furieux de n’avoir pu obtenir de l’enfant l’aveu qu’il en exigeait, avait poussé la rigueur du châtiment fort au-delà de son intention, il commençait à soupçonner le gentilhomme de s’être trompé. Sa démarche précipitée, la violence de son emportement, rendaient cette conjecture assez vraisemblable. Le dire de ses gens lui paraissait d’ailleurs mériter peu de foi. Or comme M. Allworthy ne pouvait supporter un instant l’idée d’avoir commis une injustice, il envoya chercher Tom, et d’un ton aussi doux qu’amical : « Mon cher enfant, lui dit-il, je suis convaincu que mes soupçons étaient mal fondés ; je regrette qu’ils vous aient attiré une punition si sévère. » Après ces paroles affectueuses, il lui donna un petit cheval, pour le dédommager, et lui témoigna de nouveau son chagrin de ce qui s’était passé.

Tant de bonté fit sur Tom une impression que n’aurait pu produire l’excès de la rigueur. Les verges de Thwackum n’avaient point ébranlé sa constance, la douceur de M. Allworthy pensa en triompher. Il fondit en larmes, tomba à genoux, et s’écria : « Oh ! monsieur, vous êtes trop bon pour moi… oui, infiniment trop bon… En vérité, je ne mérite pas que vous me traitiez si bien… » Et le cœur plein d’émotion, il allait laisser échapper son secret, quand le bon génie du garde-chasse lui ferma la bouche, en lui montrant les suites funestes de son indiscrétion.

Thwackum s’efforça d’étouffer dans l’âme de M. Allworthy tout sentiment d’indulgence et de pitié. Il dit que Tom était un obstiné menteur, et insinua qu’une seconde correction pourrait éclaircir l’obscurité du fait.

L’écuyer refusa de consentir à cette nouvelle épreuve. « L’enfant, dit-il, même en le supposant coupable, n’est déjà que trop puni de son mensonge ; égaré sans doute par de fausses idées, il a cru prendre l’honneur pour guide.

– L’honneur ! s’écria Thwackum avec feu, pur entêtement ! pure obstination ! l’honneur enseigne-t-il à mentir ? l’honneur peut-il exister, indépendamment de la religion ? »

Ceci se passait à table, vers la fin du dîner, en présence d’un tiers qui se mêla alors à la conversation, et qu’avant d’aller plus loin, nous ferons connaître en peu de mots au lecteur.


CHAPITRE III.

Caractère du philosophe Square et du théologien Thwackum.

SINGULIÈRE DISPUTE.

Ce personnage, établi depuis quelque temps chez M. Allworthy, se nommait Square. Une éducation soignée avait fécondé en lui un fond naturellement ingrat. Il était très-versé dans la lecture des anciens, et savait par cœur Aristote et Platon. Il avait choisi de préférence ces deux grands hommes pour ses modèles, adoptant tantôt l’opinion de l’un, tantôt celle de l’autre ; en morale, platonicien déclaré, en religion, zélé péripatéticien.

Malgré sa prédilection pour la morale de Platon, il ne laissait pas de goûter aussi celle d’Aristote, qu’il considérait plutôt comme métaphysicien que comme politique. Il poussait ce sentiment au point de réduire la vertu à une simple théorie. Nous n’avons jamais ouï dire, à la vérité, qu’il en ait fait l’aveu à personne ; mais pour peu qu’on examine sa conduite, on se convaincra que c’était sa véritable opinion ; et nous ne voyons que ce moyen d’expliquer les contradictions, qu’on pourrait autrement remarquer dans son caractère.

M. Thwackum et lui ne se rencontraient guère, sans disputer ensemble ; car ils avaient des principes diamétralement opposés. Square prétendait que la nature humaine renferme en soi la perfection de toutes les vertus, et que les vices de l’âme, comme les difformités du corps, sont une exception à la loi générale. Thwackum soutenait que le cœur humain, depuis la chute du premier homme, n’est qu’une sentine d’iniquités, et que la grâce divine peut seule le régénérer et le purifier. Dans leurs fréquentes discussions sur la morale, nos deux antagonistes ne s’accordaient qu’en un point. Jamais il ne leur arrivait de proférer le mot de bonté. La beauté naturelle de la vertu, telle était l’expression favorite du premier ; le divin pouvoir de la grâce, celle du second. Square jugeait de toutes les actions, d’après la règle immuable de la justice et l’éternelle convenance des choses ; Thwackum décidait tout d’autorité, s’appuyant sur l’Écriture et sur ses commentateurs, comme l’avocat s’appuie sur Littleton et sur Coke, dont le commentaire est, dans les tribunaux, d’un poids égal à celui du texte.

Après ce court préambule, on voudra bien se reporter à la fin du dernier chapitre, où le théologien adresse à M. Allworthy cet argument qu’il croyait sans réplique : « L’honneur peut-il exister indépendamment de la religion ? »

Square prit la parole et dit, qu’il était impossible de raisonner philosophiquement sur des mots, avant d’en avoir bien déterminé la signification ; qu’à peine y en avait-il deux d’un sens plus vague et plus incertain, que ceux dont M. Thwackum s’était servi, puisque l’on comptait presque autant d’opinions différentes sur l’honneur, que sur la religion. « Si par honneur, ajouta-t-il, vous entendez la beauté naturelle de la vertu, je soutiens qu’il peut exister indépendamment de toute religion, oui, vous en conviendrez vous-même, indépendamment de toute religion, une seule exceptée ; et cet aveu, je l’obtiendrai pareillement du juif, du mahométan, de tous les sectaires du monde. »

Thwackum repartit, qu’on reconnaissait à cette manière d’argumenter, la malice ordinaire aux ennemis de la véritable Église ; qu’il ne doutait pas que tous les hérétiques, tous les infidèles ne voulussent, s’ils le pouvaient, renfermer l’honneur dans le cercle de leurs systèmes insensés, et de leurs damnables égarements. « Non, non, s’écria-t-il, l’honneur est un, malgré l’absurde diversité des idées qu’on y attache. La religion aussi est une, en dépit de la multitude des hérésies et des sectes qui partagent le monde. Par la religion, j’entends la religion chrétienne ; par la religion chrétienne, la religion protestante ; et par la religion protestante, la religion anglicane. Par l’honneur, j’entends ce don divin de la grâce dont notre sainte religion est la source, et la source unique : or, prétendre que l’honneur, tel que je l’entends ici, tel qu’on a dû croire que je l’entendais, puisse enseigner le mensonge, c’est avancer un paradoxe qui révolte la raison. »

« Je n’avais pas voulu, par politesse, répliqua Square, tirer de mes raisonnements la même conséquence. Si vous vous êtes aperçu de ma réserve, vous ne l’avez point imitée. Quoi qu’il en soit, laissant de côté la religion, je vois, d’après notre manière de concevoir l’honneur, que nous en avons une idée différente, sans quoi nous nous servirions des mêmes termes pour le définir. J’ai dit que le véritable honneur et la véritable vertu étaient presque synonymes, et fondés tous deux sur la règle immuable de la justice, et sur l’éternelle convenance des choses. Or, le mensonge répugnant à l’un et à l’autre, il est hors de doute que le véritable honneur ne peut conseiller un mensonge. Nous sommes, je pense, d’accord là-dessus. Mais en conclure que cet honneur a pour base la religion, à laquelle il est antérieur, si l’on entend par religion une loi positive…

– Moi ? s’écria Thwackum en furie, moi d’accord avec un homme qui ose dire que l’honneur est antérieur à la religion ? Monsieur Allworthy, je vous le demande, ai-je professé une pareille doctrine ? »

« Eh ! messieurs, messieurs, repartit l’écuyer, ne vous échauffez pas tant. Vous avez tous deux mal compris ma pensée. C’est du faux honneur, et non du véritable que j’ai parlé. » M. Allworthy aurait eu de la peine à calmer la violence toujours croissante de la dispute, sans un incident qui l’interrompit pour le moment.


CHAPITRE IV.

Apologie de l’Auteur. Scène puérile qui en a peut-être aussi besoin.

Qu’il nous soit permis, avant de passer outre, de prévenir certaines méprises, où un excès de zèle pourrait faire tomber quelques-uns de nos lecteurs. Nous serions au désespoir d’en offenser aucun, surtout ceux d’entre eux qui sont les amis sincères de la religion et de la vertu.

À Dieu ne plaise que, par une fausse ou maligne interprétation de notre pensée, on nous prête l’odieux dessein de tourner en ridicule ce qui élève l’homme au plus haut degré de perfection où il puisse atteindre, ce qui épure et ennoblit son âme, et le distingue essentiellement de la brute. Nous osons dire, et plus le lecteur sera vertueux lui-même, plus il aura de penchant à nous croire, nous osons dire que nous aimerions mieux ensevelir dans un éternel oubli les sentiments de Thwackum et de Square, que de porter la moindre atteinte à la religion et à la vertu.

C’est au contraire dans l’intérêt de l’une et de l’autre, que nous avons entrepris de peindre, d’après nature, deux de leurs faux et prétendus champions. Un ami perfide est le pire des ennemis. Les grimaces des hypocrites, nous ne craignons pas de l’affirmer, ont fait plus de tort à la religion et à la vertu, que les sophismes des incrédules et les sarcasmes des libertins. Nous disons plus, si la religion et la vertu, dans leur pureté primitive, sont réputées à juste titre les liens de la société civile et les bienfaitrices de l’humanité, du moment que le mensonge, la fraude, et l’hypocrisie, y mêlent leurs poisons, elles deviennent le plus redoutable fléau dont le ciel puisse châtier la terre, et inspirent aux hommes toutes les fureurs et tous les crimes.

Nous pensons donc qu’on approuvera le ridicule que nous avons versé sur nos deux personnages. Une seule chose nous inquiète et nous afflige : comme il leur arrivera de temps en temps de mêler à leurs erreurs des pensées vraies et justes, nous craignons qu’on ne confonde les unes avec les autres, et qu’on ne nous accuse de vouloir les tourner toutes indistinctement en dérision. Mais que le lecteur considère que ces deux hommes n’étant ni des imbéciles, ni des insensés, on ne peut supposer qu’ils n’aient émis que des opinions fausses ou absurdes. Quelle injustice n’aurions-nous pas commise à leur égard, en ne présentant que le mauvais côté de leurs caractères, et combien leurs raisonnements auraient paru misérables et monstrueux !

En un mot, ce n’est ni la religion, ni la vertu, mais le manque de toutes deux que nous attaquons ici. Si Thwackum et Square avaient moins négligé dans la composition de leurs systèmes opposés, le premier la vertu, le second la religion ; s’ils ne s’étaient pas accordés à en exclure totalement la bonté naturelle du cœur, jamais ils n’auraient été livrés à la risée publique, dans cette équitable et véridique histoire, dont nous allons reprendre le fil.

L’incident qui mit fin à la dispute rapportée dans le chapitre précédent, n’était autre qu’une querelle survenue entre M. Blifil et Tom Jones. Le premier en était sorti avec le nez tout en sang ; car s’il avait, quoique le plus jeune, l’avantage de la taille sur son camarade, il ne l’égalait pas, à beaucoup près, dans le noble art de boxer.

Tom, loin d’abuser de sa supériorité, évitait, autant qu’il le pouvait, les occasions d’en venir aux mains avec lui. Malgré toutes ses espiègleries, c’était un garçon sans méchanceté ; il aimait d’ailleurs Blifil ; et puis la crainte de M. Thwackum, qui servait toujours de second à son élève favori, aurait suffi pour le rendre circonspect.

Mais comme l’a très-bien observé un certain auteur, nul homme n’est sage à toute heure du jour ; comment un enfant le serait-il ? Une dispute s’étant élevée au jeu entre les deux condisciples, M. Blifil traita Tom de bâtard : sur quoi celui-ci, qui était peu endurant, lui appliqua au milieu du visage un coup de poing, qui produisit le fâcheux effet dont nous avons parlé.

M. Blifil, le nez en sang et les larmes aux yeux, alla trouver son oncle et le redoutable Thwackum. Il accusa Tom Jones de s’être jeté sur lui, et de l’avoir, battu et blessé. Tom allégua pour toute défense l’insulte qui lui avait été faite, seule circonstance que M. Blifil eût omise. Peut-être, au reste, cette circonstance était-elle effacée de sa mémoire ; car dans sa réplique, il nia formellement qu’il se fût servi du terme grossier qu’on lui reprochait : « À Dieu ne plaise, dit-il, qu’une si vilaine expression soit sortie de ma bouche ! »

Tom, au mépris de la politesse, lui riposta par un démenti. « Sa conduite ne m’étonne pas, dit Blifil. Quand on a menti une fois, on peut bien mentir deux. Si j’avais fait à mon maître un mensonge aussi impudent que le sien, je rougirais de me montrer.

– Quel mensonge, enfant ? demanda vivement Thwackum.

– Eh mais ! monsieur, reprit Blifil, ne vous a-t-il pas dit qu’il chassait seul, lorsqu’il tua la perdrix ? il sait pourtant bien, car il m’en a fait l’aveu, que Black Georges, le garde-chasse, était avec lui. Il m’a dit de plus, oui, vous m’avez dit, menteur, niez-le si vous l’osez, vous m’avez dit que vous n’auriez pas avoué la vérité, quand notre maître vous aurait écorché vif. »

À ces mots, le feu étincela dans les yeux de Thwackum. « Oh ! oh ! s’écria-t-il en triomphe, voilà donc votre notion de l’honneur ! voilà l’enfant qu’il ne fallait pas fouetter une seconde fois ! » M. Allworthy, d’un air plus doux, se tourna vers Tom, et lui dit : « Est-ce vrai, mon ami ? Comment avez-vous pu soutenir un mensonge avec tant d’obstination ?

– Monsieur, répondit Tom, personne ne hait plus que moi le mensonge. Mais je me suis cru obligé, par honneur, d’agir comme j’ai fait. J’avais promis à Georges de ne point le nommer ; je devais d’autant plus lui tenir parole, qu’il m’avait prié de ne pas mettre le pied sur la terre de votre voisin, et qu’il n’y était entré lui-même, qu’en cédant à mes instances. Voilà toute la vérité. Vous me voyez prêt à en faire le serment. Ayez pitié, je vous en conjure, de ce malheureux et de sa famille. Je suis le seul coupable. Ce n’est qu’avec beaucoup de peine, que je l’ai déterminé à enfreindre vos ordres. En conscience, monsieur, ce que j’ai dit peut à peine s’appeler un mensonge. Je courais seul après les perdrix ; il ne m’a suivi que pour empêcher un plus grand mal. Punissez-moi, monsieur, reprenez-moi mon petit cheval ; mais, au nom de Dieu, pardonnez à Black Georges. »

M. Allworthy hésita un moment, puis il renvoya les deux enfants, avec l’injonction d’être plus sages à l’avenir, et de vivre ensemble en meilleure intelligence.


CHAPITRE V.

Opinion du théologien et du philosophe sur les deux enfants. Motifs de cette opinion, et autres matières.

Il est probable que M. Blifil, en révélant un secret qui lui avait été confié dans l’épanchement de l’amitié, épargna à son camarade une sévère correction. Le seul fait du nez cassé aurait décidé Thwackum à y procéder sur l’heure ; mais l’importance de l’autre affaire, détourna l’attention de celle-ci. M. Allworthy déclara aux deux instituteurs que l’enfant méritait plutôt une récompense qu’un châtiment, et la main de Thwackum fut enchaînée par un pardon général.

Ce pédant, qui n’avait que les verges en tête, se récria contre une indulgence qu’il traita de faiblesse criminelle ; il dit, qu’en pareil cas, le pardon ne servait qu’à encourager le vice ; il insista sur la nécessité de châtier les enfants, et cita à ce sujet de nombreux passages de Salomon et des Pères que nous ne rapporterons point ici, parce qu’ils se trouvent dans beaucoup d’autres livres. Passant ensuite au vice du mensonge, il en démontra l’énormité, et prouva qu’il n’était pas moins fort sur ce nouveau texte que sur le précédent.

Square dit, qu’il avait en vain cherché à concilier l’action de Tom avec l’idée de la vertu parfaite ; il observa que cette action avait, au premier coup d’œil, l’apparence du courage ; mais que le courage étant une vertu, et le mensonge, un vice, on tenterait inutilement de les accorder ensemble. Il ajouta, que ce serait confondre le vice avec la vertu, et qu’il laissait, en conséquence, à M. Thwackum le soin de juger s’il ne convenait pas d’infliger à Jones une nouvelle correction.

Nos deux savants hommes, en blâmant Tom d’un commun accord, faisaient de concert l’éloge de Blifil. Dévoiler la vérité, c’était, selon le théologien, remplir le devoir de tout homme religieux ; selon le philosophe, c’était se conformer à la règle immuable de la justice, et à l’éternelle convenance des choses.

Tous ces beaux raisonnements produisirent peu d’effet sur M. Allworthy, et ne purent le décider à consentir au châtiment de Jones. Il y avait dans son cœur quelque chose à quoi l’inébranlable constance de cet enfant, répondait beaucoup mieux que la religion de Thwackum et la vertu de Square. Il défendit donc au premier de le punir pour ce qui s’était passé ; le pédagogue obéit à regret, et murmura entre ses dents que c’était un enfant perdu.

Le bon gentilhomme se montra plus rigoureux envers son garde. Il le fit venir, et, après une dure réprimande, il lui paya ses gages et le renvoya. M. Allworthy pensait avec raison, qu’il y a une grande différence entre le mensonge qu’on fait pour se justifier soi-même, et celui qu’on ne se permet que pour excuser autrui. Ce qui le rendait surtout inflexible, c’était la bassesse avec laquelle le garde avait souffert que Tom subît, pour l’amour de lui, une punition cruelle, dont il aurait dû le préserver par l’aveu de sa propre faute.

Quand cette histoire devint publique, bien des gens différèrent de Thwackum et de Square dans leur façon de juger les deux enfants. M. Blifil passa généralement pour un lâche, pour un perfide ; on ne lui épargna aucune épithète injurieuse, tandis que Tom fut partout honoré du titre de brave, de loyal garçon, d’ami généreux. Sa conduite avec Black Georges lui rendit l’affection des domestiques. Quoique le garde ne fût aimé d’aucun d’eux avant cette aventure, à peine eut-il été congédié, qu’il devint l’objet de leur pitié. Tous célébrèrent à l’envi la courageuse amitié de Tom Jones, et blâmèrent la lâcheté de M. Blifil, aussi ouvertement qu’ils le purent, sans courir le risque d’offenser sa mère. Le pauvre Tom ne gagna rien à cela. Pour une occasion perdue, Thwackum en retrouva mille, et le manque de verges aurait pu seul ralentir l’activité de son bras.

Si le pédagogue n’avait été excité à ce jeu que par le plaisir qu’il y prenait, il est probable que M. Blifil en aurait eu aussi sa part. Cependant, bien que M. Allworthy lui eût souvent recommandé de ne mettre aucune différence entre les deux enfants, il se montrait aussi doux, aussi indulgent pour l’un, que dur et même barbare pour l’autre. À la vérité, M. Blifil avait trouvé le secret de gagner son affection, par le profond respect qu’il témoignait pour sa personne, et par l’extrême attention qu’il prêtait à ses leçons. Il savait par cœur, il répétait sans cesse ses phrases favorites ; il soutenait ses principes religieux avec un zèle extraordinaire dans un si jeune homme, et bien propre à lui concilier les bonnes grâces de ce digne précepteur.

Tom Jones, au contraire, ne donnait à son maître aucune marque de respect. Souvent il passait à côté de lui sans le saluer, sans lui ôter son chapeau. Il ne se souciait pas plus de ses préceptes que de ses exemples. Inconsidéré, étourdi, léger dans ses propos comme dans sa conduite, il se permettait fréquemment les plaisanteries les plus libres et les plus indécentes, sur la gravité pédantesque de son camarade.

Les mêmes motifs portaient M. Square à préférer Blifil. Tom Jones écoutait les savants discours du philosophe, avec autant d’indifférence que ceux du théologien. Il osa un jour se moquer de la règle de la justice, et dit une autre fois qu’il ne connaissait point de règle qui put former un homme tel que son père. (M. Allworthy l’autorisait à l’appeler ainsi.)

À l’âge de seize ans, Blifil savait plaire à la fois aux deux rivaux. Avec l’un, il était tout à la religion ; avec l’autre, tout à la vertu. Les trouvait-il ensemble, il gardait un profond silence que tous deux interprétaient en leur faveur, et à son avantage.

Non content de flatter ses maîtres en face, il saisissait l’occasion de les louer en leur absence. Lorsque son oncle applaudissait aux sentiments de religion ou de vertu dont il avait soin de se parer, il ne manquait point d’en attribuer le mérite aux instructions de Thwackum et de Square. Il savait que M. Allworthy répétait ces éloges aux personnes intéressées, et l’expérience lui avait appris combien le théologien et le philosophe y étaient sensibles ; car de toutes les sortes de flatterie, la louange indirecte est la plus séduisante.

Blifil ne tarda pas non plus à s’apercevoir de la satisfaction que causait à M. Allworthy lui-même, le panégyrique de ses instituteurs. L’excellent homme y voyait une preuve manifeste de la sagesse de son plan d’éducation. Frappé des imperfections de l’enseignement dans nos collèges, et des dangers auxquels les mœurs de la jeunesse y sont trop souvent exposés, il avait pris le parti d’élever chez lui son neveu avec son fils adoptif, espérant les préserver ainsi tous deux de la corruption presque inévitable dans les écoles publiques.

Un ami plein de lumières et de probité, qu’il consulta sur le choix d’un précepteur, lui proposa Thwackum. Ce Thwackum était agrégé d’un collège où il avait presque toujours résidé, et jouissait d’une haute réputation de piété, de science, et de vertu. Il dut, selon toute apparence, à ces précieuses qualités la recommandation de l’ami de l’écuyer, qui avait d’ailleurs des obligations personnelles à sa famille, la plus considérable d’un bourg qu’il représentait au parlement.

Thwackum, au premier abord, plut extrêmement à M. Allworthy. Notre respectable gentilhomme trouva qu’il ressemblait de tout point, au portrait qu’on lui en avait fait. Ce n’est pas qu’après une connaissance plus approfondie, il ne remarquât en lui des défauts, dont il aurait souhaité qu’il fût exempt ; mais comme ces défauts paraissaient plus que balancés par ses bonnes qualités, il ne crut pas devoir le congédier : et, dans le fait, un pareil procédé n’aurait pas été suffisamment justifié ; car il ne faut pas s’imaginer que Thwackum se montrât à M. Allworthy, tel qu’on le voit dans cette histoire. Nos lecteurs se tromperaient aussi, s’ils pensaient que la plus intime liaison avec le théologien, les eût mis en état de découvrir ces faiblesses, qui n’ont pu échapper à notre profonde pénétration. Ceux qui, séduits par une vaine présomption, s’aviseraient de reprocher à M. Allworthy un manque de prudence ou de sagacité, commettraient une grande injustice, et payeraient d’ingratitude l’importante confidence que nous voulons bien leur faire.

Les erreurs palpables de Thwackum, servaient beaucoup à pallier les erreurs opposées de Square. L’écuyer ne voyait pas moins les secondes que les premières, et les condamnait également : toutefois, il se flattait que ce qui surabondait chez l’un des instituteurs, corrigerait ce qui manquait à l’autre, et que les enfants, aidés de ses secours particuliers, puiseraient dans leurs leçons de solides principes de religion et de vertu. Si le succès ne répondit pas à son attente, il faut s’en prendre sans doute à quelque vice de son plan d’éducation. Nous laissons au lecteur la liberté de deviner, s’il peut, en quoi il péchait. Loin d’avoir la prétention de peindre dans cette histoire des caractères parfaits, nous voulons qu’on n’y en trouve aucun dont la nature humaine n’offre le modèle.

Les détails que nous venons de donner expliquent assez, ce nous semble, la différence d’opinion et de conduite du philosophe et du pédagogue, à l’égard des deux enfants. Elle avait encore une autre cause qui mérite, par son extrême importance, d’être exposée dans un chapitre à part.

CHAPITRE VI.

Motif encore plus puissant de la conduite des deux instituteurs envers leurs élèves.

On saura donc que les deux savants qui jouent depuis peu un grand rôle dans notre histoire, s’étaient pris, dès leur arrivée chez M. Allworthy, d’une si belle passion, l’un pour sa vertu, l’autre pour sa religion, qu’ils méditaient de former avec lui l’alliance la plus étroite.

Dans ce dessein ils avaient jeté les yeux sur cette aimable veuve, qu’une assez longue absence n’a point effacée, nous l’espérons, du souvenir de nos lecteurs. La conquête de mistress Blifil était l’objet de leur commune ambition.

On pourra s’étonner, que de quatre personnages que nous avons introduits jusqu’ici dans le château de M. Allworthy, trois soient tombés amoureux d’une dame déjà sur le retour, et qui n’avait jamais eu une grande réputation de beauté. Mais il est de fait que les amis de cœur, les connaissances intimes, ont tous une sorte d’inclination naturelle pour les femmes qui composent la famille de leur hôte, ou de leur ami ; c’est-à-dire, pour sa grand’mère, sa mère, sa sœur, sa fille, sa tante, sa nièce, et sa cousine, si elles sont riches ; ou pour sa femme, sa sœur, sa fille, sa nièce, sa cousine, sa maîtresse, et sa servante, si elles sont jolies.

Nous ne voudrions pourtant pas insinuer, que des hommes du caractère de Thwackum et de Square, eussent conçu un projet peu conforme aux principes de certains moralistes sévères, avant d’avoir bien examiné si, comme dit Shakespeare, c’était un cas de conscience ou non. Le théologien se fondait sur ce que l’Écriture ne défend nulle part de convoiter la sœur de son prochain ; et il savait qu’en matière de jurisprudence, expressum facit cessare tacitum, la loi permet ce qu’elle n’interdit pas : or, comme l’Écriture, qui défend en plusieurs passages de convoiter la femme et les biens du prochain, ne fait nulle part mention de sa sœur, il en concluait qu’on pouvait aspirer légitimement à la posséder. Quant à Square, bien fait de sa personne, et avide de fortune, il conciliait sans peine son inclination avec l’éternelle convenance des choses.

Les deux rivaux, attentifs à chercher les moyens de plaire à leur veuve, n’en imaginèrent pas de meilleur que de donner, en toute circonstance, à son fils, la préférence sur Tom. Persuadés que l’affection de M. Allworthy pour l’enfant trouvé lui était fort désagréable, ils ne doutaient pas qu’elle ne leur sût gré des humiliations et des dégoûts, dont ils l’abreuvaient à l’envi l’un de l’autre. Sa haine apparente pour Tom, leur était un garant de sa reconnaissance pour ceux qui le maltraitaient. En cela Thwackum avait un avantage incontestable. Square ne faisait que déchirer la réputation du pauvre Tom. Thwackum avait le privilège d’entamer sa peau. Il regardait chaque coup de fouet qu’il lui appliquait, comme un compliment adressé à sa maîtresse ; en sorte qu’il pouvait répéter, avec justesse, ce vieil adage des correcteurs de collège, castigo te, non quod odio habeam, sed quod amem ; je te châtie, non par haine, mais par amour ; adage qu’il avait sans cesse à la bouche, ou, pour mieux dire, au bout des doigts.

Telle était la principale cause de la conformité d’opinion de ces deux hommes sur leurs élèves. Hors ce point, ils ne se montraient d’accord en rien. Outre qu’ils professaient des principes opposés, ils soupçonnaient depuis longtemps leurs mutuels desseins, et nourrissaient l’un pour l’autre une haine profonde. Les succès qu’ils obtenaient tour à tour l’augmentaient encore. Mistress Blifil avait, dès l’origine, pénétré leurs vues secrètes sans qu’ils s’en doutassent, et qu’ils eussent l’intention de les lui découvrir. La crainte qu’elle n’en fût blessée, et n’en instruisît M. Allworthy, les obligeait d’agir avec beaucoup de circonspection. Cette crainte n’avait aucun fondement. Mistress Blifil était loin de s’offenser d’une passion, dont elle comptait recueillir seule tout le fruit, c’est-à-dire, une ample moisson de louanges et d’hommages. En conséquence, elle caressait alternativement l’espoir de ses amants, et tenait entre eux la balance égale. Elle se sentait, il est vrai, plus d’inclination pour les principes du théologien ; mais la personne du philosophe lui plaisait davantage. Square était un homme agréable, au lieu que Thwackum ne ressemblait, pas mal à ce monsieur qui corrige les dames de Bridewell, dans les Progrès du libertinage.

Soit que mistress Blifil fût rassasiée des douceurs du mariage, soit plutôt qu’elle fût dégoûtée de son amertume, soit pour quelque autre motif que nous ignorons, elle ne put se résoudre à écouter la proposition d’un second hymen. Toutefois elle eut à la fin des entretiens si intimes avec Square, qu’il en courut des bruits sur son compte. Nous les croyons calomnieux, et nous nous abstiendrons d’en souiller notre histoire, autant par égard pour cette dame, que par respect pour la règle de la justice et l’éternelle convenance des choses. Un fait certain, c’est que Thwackum continua de fouetter, sans avancer d’un pas vers le terme de ses vœux.

Il était tombé, ainsi que Square, dans une erreur grossière dont il revint beaucoup plus tard que son rival. On a vu, par ce qui précède, que mistress Blifil n’avait pas eu fort à se louer des procédés de son mari. Elle l’abhorrait, et la mort seule avait pu adoucir un peu la violence de sa haine. Il ne faut donc point s’étonner, si elle ne prenait pas un intérêt bien vif à l’enfant qu’elle avait eu de lui. Loin de s’en occuper, elle le voyait rarement dans ses premières années, et ne lui donnait aucune marque de tendresse. De là vint qu’elle souffrit, sans trop de répugnance, les témoignages d’affection que M. Allworthy prodiguait à Tom Jones, qu’il appelait son fils, et traitait en toutes choses aussi bien que son neveu. La conduite de mistress Blifil passait aux yeux des uns pour l’effet d’une pure soumission aux volontés de son frère : les autres pensaient, avec Thwackum et Square, qu’elle n’en haïssait pas moins l’enfant trouvé. Ils croyaient même que plus elle lui montrait de bienveillance, plus elle le détestait au fond du cœur, et méditait sa ruine. Intéressée à le perdre, il lui était difficile de persuader qu’elle ne cherchât point à y réussir.

Ce qui confirmait encore Thwackum dans cette idée, c’est qu’elle l’avait adroitement engagé plus d’une fois à fouetter Tom, en l’absence de M. Allworthy, qui n’aimait pas ce genre de punition, et que jamais elle ne lui avait fait pareille recommandation à l’égard du jeune Blifil. Square s’était aussi laissé prendre à ce piège. Au reste quoique mistress Blifil eut pour son fils une haine véritable (sentiment qui n’est pas sans exemple, quelque monstrueux qu’il paraisse), on remarquait à travers sa complaisance pour M. Allworthy, un vif mécontentement des bontés dont il comblait l’enfant trouvé. Elle s’en plaignait souvent hors de sa présence, elle l’en blâmait devant Thwackum et Square, et se permettait même de lui reprocher en face sa faiblesse, à la plus légère contestation qui s’élevait entre eux.

Mais lorsque Tom, en grandissant, commença à donner des marques de ce caractère sensible et généreux qui plaît tant aux femmes, l’éloignement que mistress Blifil avait montré pour lui dans son enfance, diminua par degrés. Elle en vint au point de le préférer si ouvertement à son propre fils, qu’il fut impossible de se méprendre davantage sur ses sentiments. Elle le recherchait avec empressement ; elle ne se lassait pas du plaisir de le voir. À dix-huit ans, Tom était le rival de Thwackum et de Square. La médisance changea alors d’objet ; le nom de Tom remplaça dans toutes les bouches celui du philosophe, qui en conçut pour notre héros une haine implacable.


CHAPITRE VII

L’Auteur paraît sur la scène.

M. Allworthy n’était point porté par caractère à voir les choses du mauvais côté, et il ignorait ces propos malins qui parviennent rarement aux oreilles d’un frère, ou d’un époux, lors même que tout le voisinage en est étourdi. Cependant l’affection de sa sœur pour Tom, et la préférence trop visible qu’elle lui donnait sur Blifil, nuisirent beaucoup dans son esprit à notre jeune ami.

La nature avait doué le bon écuyer d’un cœur si compatissant, que le sentiment impérieux de la justice pouvait seul arrêter les effets de sa bienfaisance. L’infortune, quand l’intérêt qu’elle inspire n’était balancé par aucun tort, suffisait pour le disposer à la pitié, et pour donner des droits à sa protection.

Lorsqu’il fut convaincu que mistress Blifil détestait son fils, il commença, par cet unique motif, à le regarder d’un œil de compassion ; et vous connaissez, mon cher lecteur, l’empire de la compassion sur les belles âmes.

Dès ce moment il vit, comme à travers un prisme, la moindre apparence de vertu dans son neveu, et n’aperçut presque plus aucun de ses défauts. Si l’aimable sentiment de la pitié justifie à un certain point ce premier degré de prévention, le suivant n’a d’excuse que dans la faiblesse de la nature humaine. M. Allworthy n’eut pas plus tôt remarqué la prédilection de mistress Blifil pour Tom Jones, que le pauvre garçon, bien qu’innocent, perdit de jour en jour dans son affection tout ce qu’il gagnait dans celle de sa sœur. Ce refroidissement, sans éteindre tout-à-fait sa première tendresse, le disposa peu à peu à recevoir ces impressions qui produisirent les grands événements qu’on verra dans la suite, événements auxquels il faut convenir que l’infortuné Tom ne contribua que trop par sa légèreté, son imprudence, et ses égarements.

Les exemples que nous rapporterons, si l’on en saisit le véritable sens, fourniront d’utiles leçons aux jeunes gens bien nés qui nous liront un jour. Ils les convaincront que la bonté du cœur et la franchise du caractère, quoique dignes de mille éloges, et la source des plus douces jouissances, ne suffisent point pour réussir dans le monde. La prudence et la circonspection sont nécessaires aux hommes même les plus irréprochables ; elles forment en quelque sorte une sauvegarde, sans laquelle il n’y a point de sûreté pour la vertu. Ce n’est pas assez que les intentions, nous disons plus, que les actions soient essentiellement bonnes, il faut encore qu’elles le paraissent. Quelque beauté qu’ait l’intérieur, on ne doit pas négliger le dehors ; autrement la malice et l’envie noirciront si bien l’âme la plus pure, que la pénétration et la bonté d’un Allworthy ne sauront en découvrir l’excellence. Ô mes jeunes lecteurs, ayez toujours présent à l’esprit, qu’il n’existe aucun homme assez parfait, pour pouvoir manquer impunément aux règles de la prudence, et que la vertu elle-même ne paraît belle, qu’autant qu’elle se montre parée des ornements extérieurs de la bienséance et de l’honnêteté. La suite de notre histoire, si vous nous lisez avec attention, vous offrira des preuves suffisantes de la vérité de cette maxime.

Qu’on nous pardonne notre courte apparition sur la scène, où nous sommes venu jouer un moment le rôle que remplissait le chœur dans les pièces des anciens. En signalant à la jeunesse les écueils contre lesquels l’innocence et la bonté font trop souvent naufrage, nous avons craint qu’elle ne se méprît sur les moyens de salut que nous lui présentions ; et ne pouvant mettre nos conseils dans la bouche d’aucun de nos personnages, nous avons été forcé de prendre nous-mêmes la parole.


CHAPITRE VIII.

Incident puéril qui fait connaître le bon naturel de Tom Jones.

On se souvient que M. Allworthy avait donné à Tom un petit cheval, pour le consoler d’une punition qu’il avait crue injuste.

Tom garda ce cheval environ six mois, puis il le conduisit à une foire voisine, où il le vendit.

Interrogé à son retour par Thwackum sur l’emploi qu’il avait fait de l’argent, il refusa de le lui dire.

« Oh ! oh ! s’écria Thwackum, vous ne me le direz pas ? eh bien ! les verges vont me l’apprendre. » C’était le moyen dont il se servait, d’ordinaire, pour éclaircir les cas douteux.

Déjà Tom était placé sur le dos d’un domestique, et l’exécution allait commencer, quand l’arrivée de M. Allworthy procura au patient un sursis. L’écuyer l’emmena dans une pièce voisine, et lui fit en particulier la même question que Thwackum.

« Monsieur, dit Tom, il est de mon devoir de ne vous rien cacher. À l’égard de mon lâche tyran, c’est avec un bâton que je prétends lui répondre, et j’espère être bientôt en état de le payer de cette façon de toutes ses barbaries. »

M. Allworthy le réprimanda sévèrement sur la manière indécente dont il osait parler de son maître, et sur les projets de vengeance qu’il annonçait contre lui. Il le menaça de l’abandonner, s’il entendait jamais sortir de sa bouche de pareils propos, ne voulant être, lui dit-il, ni l’appui, ni le bienfaiteur d’un vaurien. Il arracha ainsi de Tom quelques marques de repentir peu sincères. Notre jeune homme brûlait de se venger des faveurs cuisantes qu’il avait reçues tant de fois de la main du pédagogue. M. Allworthy le détermina pourtant à témoigner du regret de son emportement, et après une salutaire remontrance, il lui permit de s’expliquer, ce qu’il fit de la sorte.

« En vérité, monsieur, il n’y a personne au monde que j’honore autant que vous ; je sais tout ce que je vous dois, et j’aurais horreur de moi-même, si je me sentais capable d’ingratitude. Oh ! que mon petit cheval ne peut-il parler ! il vous dirait combien il m’était cher. Je prenais, à le nourrir de ma main, plus de plaisir encore qu’à le monter. Ah ! monsieur, le cœur m’a saigné quand il a fallu m’en séparer. Jamais je n’aurais pu me résoudre à le vendre, pour tout autre motif. Vous-même, monsieur, j’en suis sûr, vous auriez fait comme moi, à ma place. Vous êtes si sensible au malheur d’autrui ! Que serait-ce, si vous aviez à vous reprocher d’en être cause ? En vérité, monsieur, il n’y eut jamais de misère comparable à la leur.

– De qui parlez-vous, mon enfant ? que voulez-vous dire ?

– Oh monsieur ! depuis sa disgrâce, votre pauvre garde et sa nombreuse famille sont exposés chaque jour à mourir de faim et de froid. Je n’ai pu supporter la vue de ces malheureux nus et sans pain, et surtout l’idée d’être l’auteur de leurs souffrances ; non, monsieur, je ne l’ai pu ! (Ici il versa un torrent de pleurs.) C’est, continua-t-il, pour les sauver d’une mort certaine, que je me suis défait du petit cheval que vous m’aviez donné, et que j’aimais tant. Je ne l’ai vendu que pour eux ; ils en ont eu tout l’argent, tout, jusqu’au dernier sou. »

M. Allworthy garda quelques moments le silence, et des larmes d’attendrissement s’échappèrent de ses yeux, avant qu’il fût en état de parler. Enfin, il congédia Tom avec une douce réprimande, en le priant de s’adresser à lui désormais dans des cas semblables, au lieu de recourir à des expédients extraordinaires, pour soulager par lui-même les malheureux.

La conduite de Tom devint le sujet d’un vif débat entre Thwackum et Square. Le premier soutint qu’elle faisait injure à M. Allworthy, qui avait voulu punir le garde de sa désobéissance. Il dit qu’il y avait des cas, où ce que le monde appelle charité, était en opposition formelle avec la rigueur dont il plaisait au ciel d’user envers quelques personnes ; que la prétendue bienfaisance de Tom contrariait de même la juste sévérité de M. Allworthy ; et il finit, selon sa coutume, par l’éloge du fouet.

Square embrassa avec chaleur l’avis, opposé, soit en haine de Thwackum, soit pour plaire à M. Allworthy, qui semblait approuver fort la conduite de Jones. Quant aux arguments dont il se servit pour la justifier, comme ils n’échapperont point à la sagacité de la plupart de nos lecteurs, nous nous dispenserons de les répéter ici. Il n’était sans doute pas difficile de concilier avec la règle de la justice, une action qu’il eût été impossible de rapporter à un autre principe.


CHAPITRE IX.

Incident d’un genre odieux, suivi des commentaires de Thwackum et de Square.

Des philosophes plus renommés que nous, ont observé qu’un malheur n’arrive guère seul. Nous n’en voulons pour preuve que ces hommes trop avides du bien d’autrui. A-t-on découvert une de leurs fourberies, il est rare qu’on ne parvienne pas successivement à les connaître toutes. À peine le pauvre Tom avait-il obtenu grâce pour la vente de son petit cheval, qu’on découvrit qu’il s’était défait quelque temps auparavant d’une belle bible que lui avait donnée M. Allworthy, et qu’il en avait employé le prix de la même manière que celui du cheval. M. Blifil, quoique déjà possesseur d’une bible pareille, l’avait achetée, tant par amitié pour Tom que par respect pour le livre, ne voulant point le laisser passer à vil prix dans des mains étrangères. Il profita donc lui-même du bon marché ; car c’était un garçon avisé, et si économe, qu’il entassait, sou sur sou, tout l’argent que lui donnait M. Allworthy.

Il y a, dit-on, des gens qui ne peuvent lire que dans leurs propres livres. M. Blifil ne leur ressemblait pas. Dès qu’il eut en sa possession la bible de Tom, il n’en ouvrit plus d’autre. Il affectait même de l’avoir sans cesse entre les mains. Or, comme il consultait souvent M. Thwackum sur les passages difficiles, le pédagogue aperçut par malheur le nom de Tom écrit en plusieurs endroits du livre. Cette découverte amena des questions qui obligèrent M. Blifil à révéler le mystère.

M. Thwackum jura qu’un tel sacrilège ne demeurerait pas impuni : en conséquence, il procéda sans délai à la fustigation, et courut après dénoncer à M. Allworthy ce crime monstrueux, comme il l’appelait ; fulminant contre Tom, et le comparant aux acheteurs et aux vendeurs que Jésus-Christ chassa du temple.

Square vit le fait sous un jour différent. Selon lui, il n’y avait pas plus de mal à vendre un livre, qu’à en vendre un autre ; aucune loi divine ni humaine n’interdisait la vente des bibles : partant, l’action de Tom ne blessait en rien la convenance des choses. Il dit à Thwackum que sa grande colère, en cette occasion, lui rappelait l’histoire d’une dévote qui, par un pur zèle de religion, vola un jour les sermons de Tillotson à une femme de sa connaissance.

Cette anecdote fit monter le rouge au visage du théologien, qui n’était pas naturellement des plus pâles, et il se préparait à une réplique vigoureuse, lorsque mistress Blifil, présente au débat, s’interposa entre les deux champions. Elle se rangea, de l’opinion de M. Square, qu’elle appuya de doctes arguments, et finit par dire que si Tom était coupable, la vérité l’obligeait de convenir que son fils ne l’était pas moins ; car elle ne voyait aucune différence entre les vendeurs et les acheteurs, qui avaient mérité également d’être chassés du temple.

L’avis de mistress Blifil termina la dispute. Le triomphe de Square lui causa un accès de joie qui le rendit incapable de proférer un seul mot. Thwackum se tut, étouffant presque de rage, et n’osant parler, de crainte de déplaire à la dame qu’il avait, comme on l’a vu, intérêt à ménager. M. Allworthy dit que la punition infligée à l’enfant le dispensait d’exprimer son sentiment ; mais nous pensons qu’on n’aura pas de peine à le deviner.

Peu de temps après, l’écuyer Western (ainsi se nommait le gentilhomme sur les terres duquel on avait tué la perdrix) rendit plainte contre Black Georges, pour un nouveau délit de chasse. Ce fut une circonstance funeste à ce malheureux. Outre qu’elle eût suffi pour opérer sa ruine, elle le perdit dans l’esprit de M. Allworthy, qui était sur le point de lui rendre ses bonnes grâces, et voici comment. Un soir que l’excellent homme se promenait avec Blifil et Tom Jones, ce dernier lui fit prendre adroitement le chemin qui menait à la demeure de Black Georges. Il y trouva la famille du garde, c’est-à-dire sa femme et ses enfants, en proie à tous les maux dont la faim, le froid, et la nudité, peuvent assaillir des créatures humaines ; car le payement d’anciennes dettes avait presque absorbé les libéralités de Jones.

Une pareille scène ne pouvait manquer d’émouvoir le cœur de M. Allworthy. Il donna sur-le-champ à la mère une couple de guinées, pour acheter de quoi vêtir ses enfants. La pauvre femme, pénétrée de reconnaissance, fondit en larmes ; et tout en remerciant l’écuyer, elle rendit à Jones mille actions de grâces. « C’est ce bon jeune homme, dit-elle, qui nous a préservés, moi et les miens, d’une mort certaine. Depuis longtemps nous ne mangeons pas un morceau de pain, ces pauvres enfants n’ont pas un haillon sur le corps, dont nous ne soyons redevables à sa générosité. » En effet, indépendamment du petit cheval et de la bible, il avait vendu à leur profit sa robe de chambre et quelques autres objets.

Tom, en revenant au château, fit à M. Allworthy une peinture si touchante du repentir et de la misère de Black Georges, que le bon écuyer se laissa désarmer. Il dit qu’il trouvait le garde assez puni ; qu’il consentait à lui pardonner, et songerait aux moyens de pourvoir à ses besoins et à ceux de sa famille.

Malgré l’obscurité de la nuit, malgré des torrents de pluie, Jones, transporté de joie, s’empressa de retourner sur ses pas, l’espace d’un mille, pour informer la femme du garde de l’heureux succès de sa démarche ; mais comme ceux qui se hâtent trop d’annoncer une bonne nouvelle, il ne recueillit d’autre fruit de sa précipitation, que le chagrin d’avoir bientôt à détruire l’espérance qu’il avait donnée. Le mauvais génie de Black Georges profita de l’absence de son ami, pour changer de nouveau la face des choses.

CHAPITRE X.

M. Blifil et Jones se montrent sous un jour différent.

M. Blifil était loin d’éprouver au même point que Jones l’aimable sentiment de la pitié ; mais, en revanche, il possédait à un plus haut degré que son camarade une qualité bien supérieure, l’amour de la justice. Il suivait en cela les préceptes et l’exemple de Thwackum et de Square. Ces deux personnages avaient beau parler souvent de la pitié, il était évident que Square la jugeait incompatible avec la règle de la justice, et que Thwackum avait pour principe d’exercer la justice, et de laisser au ciel la pitié. Ils différaient pourtant un peu d’opinion sur la manière de pratiquer cette sublime vertu, à l’aide de laquelle Thwackum eût été capable de détruire une moitié du genre humain, et Square, l’autre moitié.

M. Blifil avait gardé le silence, en présence de Jones ; mais après un mûr examen, il ne put souffrir que son oncle honorât de ses bontés un homme qui n’en était pas digne. Il résolut donc de l’instruire sur-le-champ du délit que nous n’avons qu’indiqué précédemment.

Environ un an après sa disgrâce, et avant que Tom eût vendu le petit cheval, le garde n’ayant pas une bouchée de pain pour apaiser sa faim et celle de sa famille, traversait un champ de blé appartenant à M. Western. Il aperçut un lièvre au gîte, et, sans respect pour le droit de propriété, ni pour les lois de la chasse, il tua l’animal d’un coup de bâton.

Le malheur voulut qu’au bout d’un certain temps, le revendeur qui avait acheté le lièvre fût pris, chargé d’une quantité de gibier considérable. Pour calmer la colère de l’écuyer, il se vit forcé de lui dénoncer quelque braconnier. Black Georges s’offrit d’abord à sa pensée ; il le nomma, comme un homme déjà suspect à M. Western, et mal famé dans le pays. C’était d’ailleurs le moindre sacrifice qu’il pût faire à sa sûreté, le garde ne lui ayant pas fourni depuis lors une seule pièce de gibier. Il trouva ainsi le moyen de mettre à couvert ses meilleures pratiques ; car l’écuyer, charmé de pouvoir punir Black Georges, que ce seul délit rendait assez coupable, n’étendit pas plus loin ses recherches.

Si l’aventure eût été fidèlement rapportée à M. Allworthy, il est probable qu’elle aurait fait peu de tort au garde-chasse dans son esprit ; mais il n’est pas de zèle plus aveugle que celui qu’inspire un amour excessif de la justice. M. Blifil avait oublié l’époque du délit ; il en exagéra aussi les circonstances : il dit que Georges avait tué des lièvres, et l’addition d’une simple lettre dénatura le fait. La vérité aurait pu se découvrir plus tard, si Blifil n’avait pris la précaution perfide d’exiger de son oncle le secret, avant de lui conter la chose. De cette façon le malheureux garde fut condamné, sans pouvoir se défendre. Il avait tué le lièvre, il existait une plainte contre lui.

C’étaient deux faits certains, M. Allworthy n’éleva point de doutes sur le reste.

La joie des pauvres gens fut de courte durée. Le lendemain matin, M. Allworthy annonça qu’il avait de nouveaux et graves sujets de mécontentement contre Black Georges ; et, sans s’expliquer davantage, il défendit à Tom de lui parler désormais en sa faveur. « J’aurai soin, ajouta-t-il, de donner du pain à sa famille. Quant à cet incorrigible vaurien, je l’abandonne à la rigueur des lois. »

Tom, qui n’avait pas le moindre soupçon de la perfidie de Blifil, ne put deviner ce qui excitait la colère de M. Allworthy. Toutefois, comme aucun obstacle n’était capable de rebuter son amitié pour Georges, il tenta un autre moyen de prévenir sa ruine.

Jones entretenait, depuis peu, des relations très-fréquentes avec M. Western. Il s’était acquis une haute estime dans l’esprit du vieux chasseur, par son adresse à franchir les fossés, les haies, les barrières, et par cent autres prouesses aussi brillantes. L’écuyer disait de lui, qu’avec des encouragements convenables, on pourrait en faire un grand homme ; il regrettait souvent de n’avoir pas un fils qui lui ressemblât, et un jour, dans une orgie, il paria mille guinées que Tom était en état de conduire une meute, aussi bien que le meilleur chasseur du canton.

Grâce à ces merveilleux talents, notre jeune homme avait si bien su plaire à M. Western, qu’il était le compagnon habituel de ses chasses, et le convive le plus fêté à sa table. Tout ce que l’écuyer aimait le mieux, ses fusils, ses chiens, ses chevaux, n’étaient pas moins à la disposition de Tom, que s’il les eût possédés en propre. Il conçut donc le dessein d’employer son crédit à servir son ami Black Georges, et de lui procurer chez M. Western une place pareille à celle qu’il occupait auparavant chez M. Allworthy.

Quand on songe aux anciens sujets de plaintes que cet homme avait donnés à M. Western et au courroux qu’inspirait au gentilhomme la gravité de son premier délit, on est tenté de taxer de témérité et de folie l’entreprise de Jones. Cependant, dût-on trouver sa confiance un peu présomptueuse, on ne pourra qu’applaudir à l’énergie de son zèle, dans une occasion si difficile.

Ce fut à la fille de M. Western qu’il adressa sa prière. Cette jeune personne, âgée d’environ dix-sept ans, était, après les chiens et les chevaux, l’objet de la tendre affection de son père. Elle avait quelque influence sur l’esprit de l’écuyer, Tom se flattait d’en avoir un peu sur le sien. Mais comme il s’agit ici de la future héroïne de notre histoire, d’une jeune beauté que nous aimons beaucoup, et que bientôt, selon toute apparence, la plupart de nos lecteurs aimeront beaucoup aussi, il ne serait pas convenable de la faire paraître, pour la première fois, à la fin d’un livre.


IV.

CONTENANT L’ESPACE D’UNE ANNÉE.


CHAPITRE PREMIER.

Contenant cinq pages.

Non content de donner à notre ouvrage un caractère de vérité qui le distingue de ces romans monstrueux enfantés par des cerveaux malades, et, au dire d’un habile critique, uniquement bons pour l’épicier, nous voulons encore qu’il ne ressemble en rien à ces insipides annales, qu’un poëte célèbre ne juge guère utiles qu’aux brasseurs, parce qu’on ne peut les lire sans avoir près de soi une bouteille d’excellente bière.

L’histoire, au doux aspect d’une bière mousseuse,

Se montre en ses récits un peu moins ennuyeuse.[12]

Or, la bière étant la liqueur favorite des historiens modernes, peut-être même leur muse, si l’on en croit Buttler, qui la regarde comme la source de l’inspiration, il convient que le lecteur n’oublie pas non plus d’en boire ; car, tout livre doit se lire avec le même esprit et de la même manière qu’il a été fait ! Aussi le fameux auteur d’Hurlothrumbo disait-il à un savant évêque, que si sa grandeur n’avait pas senti le mérite de sa pièce, c’est qu’elle ne l’avait pas lue un violon à la main, comme il en tenait un lui-même en la composant.

Afin d’éviter la sécheresse et la monotonie de nos modernes histoires, nous avons pris soin d’enrichir la nôtre de comparaisons, de métaphores, de descriptions, et d’autres ornements poétiques. Cette variété, destinée à remplacer la bière et à rafraîchir l’esprit, préviendra l’assoupissement dont le lecteur n’a pas moins de peine à se défendre que l’auteur, dans le cours d’un long ouvrage. Sans de certains repos ménagés avec art, la meilleure narration, si elle était toute simple, toute nue, lasserait l’attention la plus infatigable. Il faudrait avoir la faculté qu’Homère attribue à Jupiter d’être inaccessible au sommeil, pour soutenir la lecture d’une gazette en plusieurs volumes.

C’est au lecteur à juger si nous avons bien choisi les occasions d’orner notre récit. Il conviendra, sans doute, qu’il ne pouvait s’en présenter une plus favorable, que le moment où nous allons introduire sur la scène un personnage considérable, un personnage qui n’est rien moins que l’héroïne de ce poëme héroï-historico-prosaïque. Nous avons donc cru devoir prévenir les esprits en sa faveur, par la réunion des plus riantes images que la nature ait offertes à nos pinceaux. La méthode que nous suivons est fondée sur de nombreuses autorités ; d’abord, sur celle de nos poëtes tragiques, qui manquent rarement de préparer l’auditoire à l’entrée de leurs principaux acteurs.

Chez eux, le héros de la pièce s’annonce toujours au bruit des tambours et des fanfares, pour exciter dans l’assemblée une humeur belliqueuse, et disposer l’oreille à un cliquetis de mots, à un ronflement de périodes que l’aveugle de M. Locke pourrait fort bien confondre avec le son aigu d’une trompette. Les amoureux, au contraire, viennent-ils à paraître, une musique mélodieuse les accompagne sur le théâtre, soit pour pénétrer le spectateur des charmes de la volupté, soit pour le provoquer au doux sommeil où la scène suivante doit le plonger.

Et non – seulement les poëtes tragiques, mais leurs capricieux tyrans, les directeurs de spectacles, connaissent parfaitement le secret d’éveiller l’attention du public. Au tintamarre musical qui annonce l’approche du héros, ils ont coutume de joindre une troupe de gardes chargés de précéder sa marche : cortège indispensable, comme on le verra par l’anecdote suivante, tirée de l’histoire des coulisses.

Un jour, le roi Pyrrhus dînait dans une taverne voisine du théâtre, lorsqu’on vint le chercher pour remplir son rôle. Le héros, qui ne voulait point laisser là une excellente épaule de mouton, ni s’exposer par un retard à la colère du directeur, s’était avisé de gagner sous main son escorte, et de la disperser adroitement. Cette ruse eut un plein succès. Tandis que le directeur criait d’une voix de Stentor : « Où sont les gardes qui doivent marcher devant le roi Pyrrhus ? » le monarque acheva tranquillement son épaule de mouton, et l’auditoire impatient fut obligé de se contenter, en l’attendant, de l’insipide musique de l’orchestre.

Enfin les politiques, esprits déliés et subtils, semblent avoir aussi senti l’avantage de cette espèce de charlatanerie. Nous sommes convaincu que notre vénérable magistrat, le lord-maire, doit une bonne partie du respect qu’on lui témoigne pendant l’année de sa charge, à la solennité de son installation. Nous-mêmes, il faut l’avouer, quoique peu sujet à être dupe de l’apparence, nous nous sommes quelquefois laissé éblouir par l’éclat d’une magnificence extraordinaire. En voyant, dans une cérémonie publique, s’avancer d’un pas majestueux un homme précédé d’une foule de gens, dont l’unique fonction est de marcher devant lui, nous avons conçu une plus haute idée de sa dignité que nous n’avions fait, lorsqu’il s’était offert à nos yeux dans une situation commune. Et pour citer un exemple analogue à ce sujet, on sait qu’il est d’usage qu’une jeune bouquetière précède la pompe du couronnement, et jonche de fleurs les chemins par où doit passer le brillant cortège. Les anciens se seraient figuré que c’était Flore en personne. Abusés par la voix de leurs prêtres et de leurs magistrats, ils auraient cru voir, sous les traits d’une simple mortelle, la déesse elle-même. Pour nous, qui ne voulons surprendre la religion de personne, nous laisserons les esprits incrédules à qui répugne la théologie païenne, transformer, s’il leur plaît, notre déesse en bouquetière. Il nous suffit de l’annoncer avec la solennité, avec l’élévation de style, et toutes les circonstances propres à lui attirer l’admiration générale. À dire vrai, nous serions tenté, pour certaines raisons, d’engager ceux qui ont reçu du ciel un cœur sensible, à ne pas pousser plus loin la lecture de cet ouvrage. Mais comme le portrait de notre héroïne, quelque séduisant qu’il soit, est fait d’après nature, nous ne doutons pas que nos jeunes lecteurs ne trouvent dans notre heureuse patrie une foule de beautés, dont les charmes répondront à toutes les idées de perfection, à tous les tendres sentiments que notre pinceau pourra faire naître dans leur esprit.

Maintenant, sans autre préambule, nous passerons au chapitre suivant.


CHAPITRE II.

Faible idée de ce que nous sommes capable de faire dans le genre sublime. Portrait de miss Sophie Western.

Qu’aucun souffle ennemi ne trouble la paix des airs ! Roi des vents, Éole, retenez dans des chaînes d’airain le fougueux Borée et le piquant Eurus. Toi, doux Zéphire, quitte ta couche odorante, prends ton essor vers les régions du Midi, amène ces brises délicieuses qui engagent l’aimable Flore à sortir de sa retraite, et à se montrer parée de diamants liquides, lorsque le premier mai, jour de sa naissance, la déesse du printemps, vêtue d’une robe flottante, rase d’un pied léger la verdure des prairies, que les fleurs naissent en foule sous ses pas, pour lui rendre hommage, et que dans les champs embellis par elle, l’éclat des couleurs le dispute à la suavité des parfums.

Puisse notre héroïne paraître aussi charmante ! Chantres ailés, gentils oiseaux, vous dont tout l’art de Handel ne saurait égaler les accords, préparez-vous à célébrer sa présence par d’harmonieux concerts. Votre musique, née de l’amour, en allume aussi la flamme ; excitez dans tous les cœurs cette tendre passion : voici qu’ornée de mille dons que lui a prodigués la nature, parée de jeunesse, de beauté, d’innocence, et de candeur, exhalant de ses lèvres de rose une haleine embaumée, lançant de ses yeux un feu vif et doux, la divine Sophie s’avance.

Lecteur, peut-être as-tu vu la Vénus de Médicis, peut-être as-tu admiré les beautés qui décorent la galerie d’Hamptoncourt ; peut-être te souviens-tu des brillantes Churchill, et de leurs illustres rivales, honorées de tant de toasts, au club de Kit-Cate[13] ; ou si leur règne a précédé ta naissance, tu as vu du moins leurs filles, ces astres resplendissants de notre âge, astres si nombreux que leurs seuls noms rempliraient toutes les pages d’un volume.

En ce cas, tu ne crains pas la dure apostrophe de lord Rochester à un homme qui se vantait froidement d’avoir vu une foule de belles femmes. « Malheureux ! s’écria le lord, tu n’as point d’yeux si tu les a vues sans admirer l’excellence de la beauté ; tu n’as point d’âme, si tu les as vues sans éprouver sa puissance. »

Cependant, ami lecteur, quand tu aurais vu toutes ces beautés réunies, tu ne pourrais te faire une juste idée de Sophie ; car aucune n’en offrait la véritable image. Elle ressemblait beaucoup à lady Ranelagh, encore plus, dit-on, à la fameuse duchesse de Mazarin, et surtout à cette femme adorée dont les traits ne s’effaceront jamais de mon cœur. Ô mon ami ! si tu l’as connue, il est inutile de te peindre Sophie ; mais de peur que la fortune jalouse ne l’ait dérobée à tes regards, nous allons, malgré le sentiment de notre insuffisance, essayer d’ébaucher pour toi le portrait de notre jeune merveille.

Sophie, fille unique de M. Western, était plutôt grande que petite ; sa taille était élégante et fine ; la délicate proportion de ses bras annonçait dans le reste de sa personne une heureuse harmonie. Ses cheveux noirs tombaient jusqu’à sa ceinture, avant qu’elle les fît couper pour se conformer à la mode ; ils flottaient depuis sur son cou en anneaux si gracieux, qu’on doutait presque qu’ils fussent naturels. Si l’on se fût permis de trouver quelque partie de son visage moins digne d’éloges que les autres, peut-être eût-on pensé qu’un front un peu plus découvert n’aurait pas nui à sa beauté. Ses sourcils égaux et pleins formaient un arc inimitable ; ses yeux noirs jetaient un éclat que la douceur de sa physionomie avait peine à tempérer. Son nez était d’une régularité parfaite. Sa bouche, ornée de deux rangs de perles, rappelait les vers de sir John Suckling[14].

Ses deux lèvres brillaient du plus beau vermillon.

L’une était plus mince, plus fine

Que l’autre, du menton voisine,

Qui d’une abeille avait ressenti l’aiguillon.

Ses joues présentaient un ovale bien dessiné. Dans la droite était une fossette que découvrait le moindre sourire. L’agréable contour de son menton contribuait encore aux charmes de sa figure. Son teint tenait plus du lis que de la rose ; mais quand l’exercice ou la pudeur en augmentait la couleur naturelle, il effaçait le plus bel incarnat. Ces vers du célèbre docteur Donne semblaient faits pour elle[15] :

Un sang pur et vermeil animait son visage,

Et semblait lui prêter un éloquent langage.

On eût dit que ses yeux, que sa bouche pensaient.

Son cou long et poli s’arrondissait avec grâce. Si nous ne craignions de blesser sa modestie, nous dirions que les appas qui en étaient voisins, surpassaient ceux mêmes de la Vénus de Médicis. On ne pouvait leur comparer ni la neige, ni l’albâtre, et la gaze la plus fine semblait ne couvrir que par jalousie ce sein éblouissant dont elle n’égalait point la blancheur[16] :

Le marbre de Paros n’offrait rien de si pur.

Telle était l’aimable Sophie ; et ces belles formes avaient reçu du ciel une habitante digne de les animer. Son âme répondait à sa figure ; celle-ci empruntait même quelques charmes de la première. Quand elle souriait, son angélique douceur communiquait à sa physionomie une expression que la plus exacte régularité des traits ne saurait donner. Mais comme toutes les perfections morales de notre héroïne vont se découvrir au lecteur, dans l’intimité où nous nous proposons de l’admettre auprès d’elle, il est inutile de lui en tracer d’avance le tableau. Ce serait faire une sorte d’injure à son intelligence, et lui dérober le plaisir d’en juger par lui-même.

Nous croyons pourtant convenable de dire, qu’une éducation soignée avait encore ajouté aux heureux dons que Sophie tenait de la nature. Elle avait été élevée sous les yeux d’une tante, femme pleine de sagesse et d’expérience, qui, dégoûtée de la cour, où elle avait passé sa jeunesse, s’était retirée depuis quelques années à la campagne. Grâce à ses leçons, Sophie ne laissait rien à désirer, sous le rapport du goût et de l’instruction. Il ne lui manquait peut-être qu’un peu de cette aisance dans les manières, qui ne s’acquiert que par l’usage du grand monde ; mais ce léger mérite, si estimé de nos voisins les Français, s’achète souvent trop cher : l’innocence y supplée de reste, et nous pensons que le bon sens, joint aux grâces naturelles, n’en a pas besoin pour plaire.


CHAPITRE III.

L’histoire rétrograde. Incident assez frivole arrivé quelques années auparavant, et qui ne fut pourtant pas sans conséquences.

Sophie, à l’époque où nous l’introduisons sur la scène, entrait dans sa dix-huitième année. Son père, on l’a déjà dit, l’aimait avec idolâtrie. Ce fut à elle que Tom Jones s’adressa pour tirer de peine son ami le garde-chasse.

Avant de nous occuper de cette affaire, il faut jeter un coup d’œil rapide sur quelques événements antérieurs.

Quoique la différence de caractère de M. Allworthy et de M. Western ne leur permît pas d’entretenir des relations intimes, ils vivaient en bons voisins. De cette façon, les enfants des deux familles s’étaient connus dès le berceau ; et comme ils étaient à peu près du même âge, ils avaient souvent joué ensemble.

L’humeur gaie de Tom plaisait plus à Sophie que l’air sérieux de son camarade, et la préférence qu’elle donnait au premier était si visible, qu’un garçon moins phlegmatique que M. Blifil en aurait pu concevoir de la jalousie ; mais il n’en montrait aucune, et l’équité nous défend de chercher à pénétrer dans le fond de son cœur, à l’exemple de ces gens perfides qui s’étudient à découvrir les défauts secrets de leurs amis, pour se procurer le malin plaisir de les divulguer.

Cependant, comme il est naturel de croire au ressentiment de ceux qu’on craint d’avoir offensés, Sophie imputa à la vengeance une action de Blifil, que la sagacité supérieure de Thwackum et de Square interpréta d’une manière beaucoup plus favorable.

Tom Jones, très-jeune encore, avait fait présent à Sophie d’un oiseau qu’il avait déniché, élevé, et instruit à chanter.

Sophie, alors âgée d’environ treize ans, aimait passionnément cet oiseau. Sa plus douce occupation était d’en prendre soin ; son plus grand plaisir, de jouer avec lui. Comblé de faveurs, le petit Tommy (ainsi se nommait l’oiseau) s’était si bien apprivoisé, qu’il mangeait dans la main de sa maîtresse, se perchait sur son doigt, et aimait à se reposer sur son sein, où il semblait presque sentir son bonheur. Toutefois, dans la crainte de le perdre, elle tenait toujours un ruban attaché à sa patte, et ne lui laissait pas la liberté de s’envoler.

Un jour que M. Allworthy et sa famille avaient dîné chez M. Western, Blifil en se promenant dans le jardin avec Sophie, remarqua son extrême tendresse pour le petit Tommy ; il la pria de le lui confier un moment. Sophie y consentit, non sans difficulté. Blifil, à peine maître de l’oiseau, le débarrassa de son ruban, et lui donna la clef des champs.

L’ingrat Tommy ne se vit pas plus tôt en liberté, qu’oubliant toutes les caresses qu’il avait reçues de sa maîtresse, il prit son vol et s’alla percher sur la branche d’un arbre, à quelque distance de là.

Sophie jeta un cri aigu. Tom, qui n’était pas loin, accourut. Dès qu’il sut ce qui était arrivé, il accabla Blifil de reproches, ôta son habit et monta sur l’arbre où l’oiseau s’était posé. Il allait saisir son petit homonyme, quand la branche, qui s’étendait au-dessus d’un canal, se rompit, et le pauvre garçon tomba la tête la première au fond de l’eau.

Le désespoir de Sophie changea alors d’objet. Craignant pour la vie de Jones, elle cria dix fois plus fort qu’auparavant, et M. Blifil, il faut lui rendre justice, la seconda de toute la force de ses poumons.

Alarmée par ces cris, la compagnie, qui se trouvait réunie dans la salle à manger donnant sur le jardin, sortit en hâte ; mais à l’instant où elle arrivait au canal, Tom venait de gagner le bord, sain et sauf, car l’eau était heureusement peu profonde en cet endroit.

Thwackum tança vertement le petit misérable qui était debout devant lui, dégouttant d’eau et transi de froid. M. Allworthy pria le pédagogue de se calmer, et demanda à son neveu la cause de tout ce bruit.

« C’est moi, mon cher oncle, repartit Blifil, qui suis le coupable. Je vous jure que j’ai bien du regret de ce que j’ai fait. Je tenais dans ma main l’oiseau de miss Sophie ; persuadé que le pauvre animal soupirait après sa liberté, je n’ai pu m’empêcher, j’en conviens, de lui donner ce qu’il désirait. J’ai toujours regardé l’esclavage comme une grande cruauté ; il me paraît en opposition avec la loi naturelle, qui veut que tout ce qui respire soit libre ; il est de plus contraire à la religion chrétienne, qui nous ordonne de faire à autrui ce que nous voudrions qu’on nous fît. Je me serais pourtant bien gardé d’agir de la sorte, si j’avais cru causer tant de peine à miss Sophie, surtout si j’avais prévu ce qui arriverait à son oiseau, car au moment où M. Jones, qui avait grimpé sur l’arbre pour le rattraper, est tombé dans l’eau, l’oiseau s’est envolé une seconde fois, et un vilain faucon fondant sur lui, l’a emporté dans ses serres. »

À cette nouvelle, Sophie, que son inquiétude pour Jones avait empêchée de suivre des yeux son cher Tommy, répandit un torrent de larmes. En vain, M. Allworthy essaya de la consoler par la promesse d’un plus bel oiseau, elle déclara qu’elle n’en aurait jamais d’autre. M. Western la gronda de pleurer si fort pour une bagatelle ; mais il dit à Blifil que s’il était son père, il le fustigerait d’importance.

Sophie remonta dans sa chambre, on renvoya chez eux les deux enfants, et le reste de la compagnie se remit à table, où l’aventure de l’oiseau devint le sujet de la conversation curieuse qu’on lira au chapitre suivant.


CHAPITRE IV.

Matières trop graves et trop profondes pour plaire à tous les lecteurs.

Aussitôt que Square eut allumé sa pipe : « Monsieur, dit-il à M. Allworthy, il faut que je vous fasse mon compliment sur la rare intelligence de votre neveu. Dans un âge où la plupart des enfants n’ont d’idées que des objets sensibles, il se montre capable de discerner le juste d’avec l’injuste. L’esclavage est en opposition avec la loi naturelle, qui veut que tout ce qui respire soit libre : ce sont ses propres paroles, et l’impression qu’elles ont faite sur moi ne s’effacera jamais. Est-il possible d’avoir une notion plus sublime de la règle de la justice et de l’éternelle convenance des choses ? Ah, la brillante aurore de cet enfant me présage que dans son midi, il égalera les deux Brutus !

– Cet enfant, répondit le fougueux Thwackum, après avoir répandu une moitié de son verre et avalé le reste, cet enfant ressemblera, j’espère, à de plus honnêtes gens que vos Brutus. Le passage de l’Écriture qu’il a cité m’en inspire la confiance. Votre loi naturelle est une chimère, un mot vide de sens ; je ne connais point de loi semblable, ni de justice qui en dérive. Faire aux autres ce que nous voudrions qu’on nous fît, voilà le précepte de la religion chrétienne. L’enfant l’a dit, et je m’applaudis de voir que mes leçons aient produit en lui de si bons fruits.

– Si la vanité ne blessait pas les convenances, repartit Square, je pourrais m’en permettre un peu. On voit assez, je pense, à quelle source l’enfant a puisé ses notions du juste et de l’injuste. Ôtez la loi naturelle, il n’y a plus ni juste, ni injuste dans le monde.

– Comment ! répliqua le théologien, niez-vous la révélation ? parlé-je à un déiste, ou à un athée ?

– Hé buvez, Messieurs, buvez, s’écria Western, et au diable votre loi naturelle. Je ne sais ce que vous entendez par le juste et par l’injuste. Prendre l’oiseau de ma fille, me paraît une fort vilaine action ; mon voisin Allworthy fera ce qu’il lui plaira ; mais, à mon avis, encourager des enfants à de pareils jeux, c’est les élever pour la potence. »

M. Allworthy dit qu’il désapprouvait l’action de son neveu, sans pouvoir toutefois se résoudre à l’en punir, attendu qu’elle lui semblait provenir d’un motif louable, plutôt que répréhensible. Il ajouta, que si l’enfant avait voulu voler l’oiseau, personne ne serait plus disposé que lui à le châtier avec rigueur ; mais que selon toutes les vraisemblances, il n’avait pas eu ce dessein. Le bon gentilhomme ne pouvait croire, en effet, que Blifil eût agi par un autre motif, que celui qu’il avait allégué ; car la maligne intention que soupçonnait Sophie, n’était pas entrée dans son esprit. Il finit par blâmer de nouveau l’action de son neveu, comme une étourderie que la jeunesse seule rendait excusable.

Square s’était prononcé d’une façon si énergique, que son silence eût été l’aveu de sa défaite. Il répondit avec vivacité, que M. Allworthy montrait trop de respect pour le misérable intérêt de la propriété ; que quand il s’agissait de porter un jugement sur de grandes et belles actions, il fallait écarter toutes considérations particulières ; qu’en raisonnant d’après ces règles étroites, le dernier des Brutus serait un ingrat, et le premier, un parricide.

« Et s’ils avaient été tous deux pendus pour leurs crimes, s’écria Thwackum, ils n’auraient eu que ce qu’ils méritaient. Fi ! le vilain couple de païens. Grâce à Dieu, nous n’avons plus de Brutus aujourd’hui. Abstenez-vous désormais, je vous prie, monsieur Square, de remplir la tête de mes élèves de ce fatras anti-chrétien, sinon je ne pourrai me dispenser, tant qu’ils seront sous ma discipline, de l’en expulser à coups de verges. Peu s’en faut que vous n’ayez déjà perverti votre disciple Tom. Je l’entendais l’autre jour soutenir à M. Blifil, qu’il n’y a point de mérite dans la foi, sans les œuvres. Je sais que c’est un de vos principes : d’où je suppose qu’il le tient de vous.

– Ne m’accusez pas de l’avoir perverti, dit Square. De qui a-t-il appris à se moquer de la vertu, de la décence, de la justice, et de la convenance des choses, de qui, si ce n’est de vous ? Il est bien votre disciple et je le désavoue pour le mien. C’est M. Blifil qui est mon élève. Dans un âge si tendre, cet enfant a déjà des idées de rectitude morale, que je vous défie de déraciner de son esprit.

– Oui, oui, repartit Thwackum avec un sourire de dédain, je ne crains pas de le laisser entre vos mains. Il est trop affermi dans la bonne voie, pour que votre jargon philosophique puisse l’en détourner ; non, non, j’ai eu soin de lui inculquer de tels principes…

– Et moi aussi je lui ai inculqué des principes. N’est-ce pas à l’idée sublime de la vertu, qu’il faut rapporter son action généreuse ? Je vous le répète, si la vanité ne blessait pas les convenances, je pourrais m’en glorifier.

– Et moi, si l’orgueil était permis, je pourrais me vanter de lui avoir enseigné la maxime qu’il a lui-même assignée comme le motif de son action.

– Ainsi, messieurs, dit Western, vous vous disputez l’honneur d’avoir instruit cet enfant à voler l’oiseau de ma fille. Je vois bien qu’il faut qu’à l’avenir j’aie l’œil sur mes perdrix privées, autrement, quelque beau jour, on viendra, par principe de vertu et de religion, leur donner la clef des champs. » Puis frappant sur l’épaule d’un homme de loi assis à côté de lui : « Qu’en pensezvous, monsieur le jurisconsulte ? n’est-ce pas agir contre le droit ?

– S’il est question d’une perdrix, répondit gravement l’homme de loi, nul doute qu’il n’y ait matière à procès ; car quoique les perdrix soient dans la classe de ce que nous nommons feræ natoræ[17], on peut en réclamer la propriété ; mais s’il s’agit d’un petit oiseau, objet de nulle valeur, on aurait beau le réclamer, il serait réputé nullius in bonis[18]. En ce cas, je pense que la justice ne ferait pas droit à la plainte, et qu’on aurait tort d’intenter un procès.

– Eh bien ! si l’oiseau est nullius bonus, buvons, et parlons de politique, ou de quelque sujet que nous entendions tous ; car, Dieu me damne, messieurs, si j’ai rien compris à ce que vous venez de dire. Vos beaux raisonnements ne me touchent nullement. Eh quoi ! aucun de vous n’a dit un mot de ce pauvre garçon, dont la conduite mérite tant d’éloges. Risquer de se rompre le cou pour obliger ma fille, n’est-ce pas une action hardie et généreuse ? j’en sais assez pour voir cela. Allons, de par tous les diables, à la santé de Tom. J’aimerai ce garçon-là aussi longtemps que je vivrai. »

Cette brusque sortie termina la dispute, qui, selon toute apparence, n’aurait pas tardé à recommencer, si M. Allworthy n’eût demandé sa voiture, et emmené les deux champions.

Telle fut l’aventure de l’oiseau, et la discussion qu’elle occasionna. Nous avons cru devoir en entretenir le lecteur, quoique l’événement ait précédé de plusieurs années l’époque où notre histoire est maintenant parvenue.


CHAPITRE V.

Matière qui sera du goût de tout le monde.

Peu de chose suffit pour gagner un cœur tendre[19],

a dit un poëte, grand maître dans l’art d’aimer. Il est certain que, depuis ce jour, Sophie commença à prendre un peu d’inclination pour Tom, et beaucoup d’aversion pour Blifil.

Ces sentiments opposés se fortifièrent dans son cœur par mille petits incidents qu’il est inutile de rapporter. On pourra s’en former aisément une idée, d’après le portrait que nous avons fait de Tom et de Blifil, et juger combien le caractère du premier convenait mieux à Sophie que celui du second. À dire vrai, Sophie, quoique très-jeune, voyait fort bien que Tom, tout étourdi, tout inconsidéré, tout vaurien qu’il était, n’avait d’ennemi que lui-même ; tandis que le grave, le discret, le prudent Blifil, n’aimait qu’une seule personne ; et l’on devinera, sans que nous le disions, quelle était cette personne.

Ces deux caractères ne reçoivent pas toujours dans le monde la louange ou le blâme qu’ils méritent, et que chacun devrait, ce me semble, leur prodiguer, ne fût-ce que par intérêt personnel. Peut-être y a-t-il, pour cela, un motif politique. Lorsqu’on rencontre un homme d’une bonté parfaite, il est naturel de : penser qu’on a trouvé un trésor, et d’avoir envie de le garder, comme tout autre objet précieux, pour soi seul. On craint de s’exposer, par d’imprudents éloges, à partager le fruit d’une découverte qu’on veut se réserver. Si cette raison ne satisfait pas le lecteur, nous ne savons comment expliquer le peu d’égards que l’on témoigne d’ordinaire pour un caractère qui honore la nature humaine, et fait un bien infini à la société.

Sophie ne suivit pas le commun exemple : Tom eut son estime, et Blifil, son mépris, aussitôt qu’elle put comprendre le sens de ces deux mots. Élevée par sa tante, et depuis plus de trois ans absente de la maison paternelle, elle n’avait vu nos deux jeunes gens que de loin en loin, durant cet intervalle. Une seule fois, elle avait dîné avec sa tante chez M. Allworthy. C’était peu de jours après l’aventure de la perdrix. Sophie en entendit conter à table tous les détails, sans ouvrir la bouche, et sa tante, pendant le retour, ne put obtenir d’elle que quelques paroles ; mais sa femme de chambre s’étant avisée de lui dire, le soir, en la déshabillant : « Eh bien ! mademoiselle, vous avez vu aujourd’hui, je pense, le jeune monsieur Blifil ? – Monsieur Blifil ? répondit-elle en colère ; je hais ce nom comme la bassesse et la perfidie même, et je m’étonne que M. Allworthy ait pu souffrir qu’un pédant barbare maltraitât de la sorte un pauvre enfant, pour une action qui ne prouvait que son bon naturel. » Elle conta ensuite l’histoire à sa femme de chambre, et lui dit en finissant : « Ne trouvez-vous pas que cet enfant a l’âme noble ? »

Sophie, revenue chez son père, gouvernait la maison, et faisait les honneurs de sa table, où dînait souvent Tom Jones, que sa passion pour la chasse avait rendu le favori de l’écuyer. Les jeunes gens d’un caractère franc et généreux sont portés à la galanterie. S’ils ont de l’esprit, comme en avait Tom, ils manifestent leur aimable penchant par des manières obligeantes et gracieuses, envers le sexe en général. Celles de notre héros formaient un contraste frappant avec la bruyante rusticité des gentilshommes campagnards, et le ton froid et cérémonieux de M. Blifil : aussi, à l’âge de vingt ans, passait-il aux yeux des femmes du voisinage pour un jeune homme charmant.

La conduite de Tom avec Sophie n’était remarquable que par une expression particulière de déférence et de respect, distinction que méritaient la beauté, la bonne grâce, l’esprit, et la fortune de cette jeune personne. Quant à des vues sur elle, il n’en avait aucune. Qu’on l’accuse, à présent, si l’on veut, de sottise ; il est possible que nous soyons en état de le justifier plus tard de ce reproche.

Sophie joignait à l’innocence et à la candeur d’un ange, une extrême sensibilité. La présence de Tom augmentait singulièrement en elle cette disposition. Notre jeune homme, sans son inexpérience et son étourderie, n’aurait pas manqué de s’en apercevoir, et peut-être M. Western, s’il eût été capable de penser à autre chose qu’à ses chevaux et à ses chiens, en aurait conçu de l’ombrage ; mais le bon écuyer, loin de se défier de rien, laissait à Tom autant d’occasions de s’entretenir avec sa fille, qu’en aurait pu souhaiter l’amant le plus tendre ; et Tom, guidé par le seul désir de plaire, faisait, à son insu, plus de progrès dans le cœur de Sophie, que s’il avait eu des desseins sérieux sur sa personne.

Mais on doit peu s’étonner que cette passion naissante échappât à des yeux étrangers, puisque Sophie elle-même n’en avait nulle connaissance. Son cœur était perdu sans retour, avant qu’elle soupçonnât qu’il fût en danger.

Tel était l’état des choses, lorsqu’une après-midi Tom trouvant Sophie seule, lui dit d’un air grave, et après quelques excuses préliminaires, qu’il avait une grâce à lui demander, et qu’il espérait qu’elle daignerait la lui accorder.

Ni le début, ni les manières du jeune solliciteur n’étaient de nature à inspirer à Sophie le soupçon qu’il voulût lui parler d’amour. Cependant, soit par un secret avertissement de la nature, soit par toute autre raison que nous ignorons, il est certain que quelque idée de ce genre lui vint à l’esprit ; car son visage se couvrit d’une subite pâleur, ses genoux tremblèrent, et la parole eût expiré sur ses lèvres, si Jones se fût arrêté pour attendre sa réponse. Heureusement il la tira bientôt d’anxiété, en lui apprenant qu’il venait recommander à sa protection Black Georges le garde-chasse, dont la ruine et celle de sa nombreuse famille étaient inévitables, si M. Western donnait suite à la plainte qu’il avait formée contre lui.

Sophie respira : « Eh quoi, monsieur Jones, lui dit-elle avec un sourire plein de charme, est-ce là cette grande faveur que vous me demandiez d’un air si solennel ? je vous l’accorde bien volontiers. Je plains ces pauvres gens de tout mon cœur, je m’intéresse à eux ; pas plus tard qu’hier, j’ai envoyé à la femme de Black Georges une de mes robes, un peu de linge, et dix schellings. Jones le savait, et c’était ce qui lui avait donné l’idée de s’adresser à Sophie.

Notre jeune homme, enhardi par ce premier succès, résolut de hasarder une nouvelle tentative. Une place de garde était vacante chez M. Western ; il pria Sophie de la demander pour son protégé, l’assurant qu’il le croyait très-capable de la bien remplir, et qu’il le regardait comme un des plus honnêtes hommes du canton.

« Eh bien, dit Sophie, j’essaierai ; mais je ne vous promets pas de réussir. Quant à votre première requête, soyez sûr que je ne quitterai point mon père, qu’il n’y ait répondu favorablement. Enfin, je ferai tout ce qui dépendra de moi pour le malheureux Black Georges ; car j’ai grand’pitié de lui et de sa famille. Maintenant, monsieur Jones, il faut qu’à mon tour je vous demande une grâce.

– Une grâce, mademoiselle ! Ah, daignez commander. Un ordre de votre bouche sera pour moi la plus insigne faveur. Oui, j’en jure par cette belle main, je sacrifierais ma vie pour vous servir. »

En prononçant ces mots, il saisit sa main et la baisa avec transport. C’était là première fois qu’il osait en approcher ses lèvres ; le sang qui, un moment auparavant, s’était retiré des joues de Sophie, y reflua tout-à-coup avec violence ; son visage devint couleur de pourpre, elle éprouva une sensation qu’elle n’avait pas connue jusqu’alors, et la réflexion lui révéla des secrets que le lecteur saura plus tard, s’il ne les a déjà devinés.

Sophie, dès qu’elle put parler, ce qui ne fut pas sur-le-champ, dit à Jones, que la grâce qu’elle avait à lui demander, était de ménager un peu plus son père, dans les parties de chasse qu’ils faisaient ensemble. « Je tremble, ajouta-t-elle, toutes les fois que je le vois partir, qu’on ne le rapporte avec un bras ou une jambe cassés. Au nom du ciel, soyez plus prudent à l’avenir ; et comme vous savez que mon père se fait un point d’honneur de vous suivre partout, jurez-moi de renoncer aux courses téméraires et aux sauts périlleux. »

Tom promit d’exécuter fidèlement ses ordres, et après l’avoir remerciée de sa complaisance, il la quitta, charmé du succès qu’il avait obtenu.

La pauvre Sophie était charmée aussi, mais d’une façon bien différente. Ceux de nos lecteurs à qui la nature n’a pas refusé un cœur, se représenteront mieux l’état du sien, que nous ne pourrions le faire, eussions-nous toute l’éloquence d’un poëte ou d’un amant.

C’était l’usage de M. Western, chaque après-midi, quand il était à moitié ivre, de demander à sa fille de lui jouer un air sur son clavecin. Il aimait fort la musique, et aurait pu passer à Londres pour un connaisseur ; car il trouvait toujours quelque chose à critiquer dans les plus belles compositions de Handel. Il n’estimait que la cadence vive et légère de nos anciennes ballades, telles que le vieux sir Simon le Roi, Saint-Georges, patron de l’Angleterre, Bobbing Jean, et d’autres semblables.

Sophie, quoique excellente musicienne et admiratrice passionnée de Handel, aimait tant son père, qu’elle avait appris par cœur, pour lui plaire, toutes ces vieilles chansons. Elle essayait néanmoins, de temps en temps, de le ramener au goût moderne ; et lorsqu’il la priait de répéter ses ballades, elle répondait souvent par un doux refus, ou en lui demandant la permission d’exécuter quelque morceau de musique nouvelle.

Ce soir-là, lorsque M. Western eut fini de boire, Sophie joua d’elle-même, trois fois de suite, tous ses airs favoris. L’écuyer lui en sut si bon gré, qu’il se leva brusquement, courut l’embrasser, et jura qu’elle avait fait des progrès surprenants. Sophie saisit cette occasion de présenter à son père la requête de Tom. Elle réussit au gré de ses désirs : M. Western lui dit, que si elle voulait jouer encore une fois le vieux sir Simon, il donnerait le lendemain matin à Black Georges une commission de garde. Le vieux sir Simon fut joué tant et tant, que le bon écuyer finit par s’endormir. Le lendemain, Sophie eut soin de lui rappeler sa promesse. Il chargea aussitôt son procureur d’arrêter les poursuites commencées contre Black Georges, et de lui expédier sa commission.

L’issue de cette affaire fut bientôt connue dans le canton. On en parla diversement : les uns applaudirent au bon naturel de Tom ; les autres observèrent avec malignité, qu’il n’était pas étonnant qu’un mauvais sujet en protégeât un autre. Le jeune Blifil enrageait de tout son cœur. Il haïssait depuis longtemps Black Georges, autant que Tom l’aimait, non qu’il en eût jamais reçu la moindre offense, mais par une suite de son grand attachement à la religion et à la vertu ; car Black Georges passait pour un libertin. Blifil représenta la conduite de Tom comme une insulte faite à M. Allworthy, disant avec une douleur hypocrite, qu’on ne pouvait expliquer autrement l’intérêt qu’il prenait à un tel vaurien.

Thwackum et Square opinèrent dans le même sens, animés tous deux, surtout le dernier, d’un vif sentiment de jalousie. Tom approchait de sa vingtième année, il était beau, bien fait, et mistress Blifil, à en juger par les encouragements qu’elle lui donnait, semblait le voir de jour en jour d’un œil plus favorable.

M. Allworthy ferma l’oreille à leurs insinuations perfides, il approuva la conduite de Tom, il loua l’ardeur de son zèle, et regretta que de pareils traits d’amitié ne fussent pas plus communs.

Mais la fortune, qui ne favorise guère des étourdis tels que notre ami Tom, peut-être pour les punir du peu d’hommages qu’ils lui rendent, se plut à dénaturer toutes ses actions, et à les présenter à M. Allworthy dans un jour beaucoup moins avantageux, que celui sous lequel sa bonté les lui avait montrées jusqu’alors.

CHAPITRE VI.

Insensibilité de Jones aux charmes de Sophie, justifiée par des motifs qui le rabaisseront peut-être dans l’estime des beaux-esprits, passionnés pour les héros de nos comédies modernes.

Nous craignons que deux sortes de personnes n’aient déjà conçu du mépris pour notre héros. Les unes le trouveront bien sot, d’avoir négligé l’occasion de s’approprier la fortune de M. Western ; les autres ne lui pardonneront pas sa froideur pour une fille charmante, qui semblait prête à se jeter dans ses bras, s’il eût daigné les lui ouvrir.

Nous ne nous flattons pas de pouvoir le justifier sur ces deux points. Le premier n’admet pas d’excuse, le second en paraît peu susceptible. Cependant, comme un exposé fidèle des faits adoucit quelquefois la gravité d’une accusation, nous allons les rapporter dans toute leur simplicité. Le lecteur jugera ensuite si M. Jones mérite, ou non, de l’indulgence.

Il y avait en lui un certain sentiment, sur le nom duquel les philosophes ne sont pas d’accord, mais qui n’en existe pas moins dans le cœur humain, qui lui sert à distinguer le juste de l’injuste, qui le pousse vers l’un et le détourne de l’autre. La personne qui en est douée fait-elle bien, point d’ami plus empressé de lui applaudir ; fait-elle mal, point de censeur plus prompt à la blâmer.

On peut comparer ce sentiment au fameux Bahutier[20] de la comédie. En veut-on avoir une idée plus sensible ? C’est un juge placé dans le cœur, comme le grand-chancelier d’Angleterre sur son tribunal. Là, il préside, gouverne, dirige, prononce, acquitte, et condamne suivant le mérite et la justice, avec une intelligence à laquelle rien n’échappe, avec une pénétration que rien ne peut tromper, avec une intégrité que rien ne peut corrompre.

Ce principe actif constitue peut-être la barrière la plus essentielle, qui sépare l’homme des animaux rangés après lui dans l’ordre de la nature. Si quelque individu à figure humaine en méconnaît l’empire, il faut le considérer comme un déserteur de notre espèce, qui a passé chez les brutes, et qui, en qualité de transfuge, ne mérite pas même d’être placé parmi elles au premier rang.

Que notre héros tînt ce principe de Thwackum ou de Square, il en avait l’âme fortement pénétrée. S’il ne faisait pas toujours bien, jamais il ne faisait mal par ignorance, ou sans remords. Il savait, que payer d’un larcin la confiance d’un ami, et les bienfaits de l’hospitalité, c’était commettre la plus lâche, la plus odieuse des trahisons. Loin de se figurer que la grandeur de l’offense en diminuât la bassesse, il pensait que si l’on punit d’une mort infâme le vol d’un simple bijou, il n’existe pas de supplice assez rigoureux, pour châtier le scélérat qui ose ravir à un père sa fortune et son enfant.

Tels étaient les motifs qui l’empêchaient de songer à s’enrichir par des voies illicites. S’il eût été bien épris de Sophie, peut-être eût-il agi d’une autre façon ; et, dans ce cas, sa faute n’aurait pas été tout-à-fait sans excuse ; car, on nous permettra de le dire, il est très-différent d’enlever une fille comme amant, ou comme voleur. Tom n’était point insensible aux attraits de Sophie, il savait apprécier ses aimables qualités ; mais l’amour n’avait nulle part à l’estime qu’il faisait d’elle. Le moment est venu d’expliquer une bizarrerie pour laquelle on pourrait le taxer de stupidité, ou tout au moins d’un manque absolu de goût.

La vérité est qu’une autre femme possédait son cœur. On s’étonnera, sans doute, du long silence que nous avons gardé sur ce sujet, et l’on aura peine à deviner quel était l’objet de son affection, puisqu’il ne nous est rien échappé jusqu’ici, d’où l’on ait pu conclure que Sophie avait une rivale. Si notre devoir d’historien nous a forcé de dire un mot de la tendresse de mistress Blifil pour Tom, jamais nous n’avons laissé entendre qu’il en ressentît aucune pour elle : et, en effet, on ne peut nier que les jeunes gens des deux sexes ne soient trop enclins à payer d’ingratitude, les bontés dont les personnes d’un certain âge daignent quelquefois les honorer.

Pour ne pas prolonger l’incertitude du lecteur, nous le prions de se souvenir du garde-chasse Georges Seagrim, communément appelé Black Georges. Sa famille se composait d’une femme et de cinq enfants. Le second de ces enfants était une fille nommée Molly, qui passait pour la plus belle du canton.

Il y a, dit très-bien Congrève, dans la vraie beauté, un charme secret qui échappe aux âmes vulgaires. Nous ajouterons que ce charme se dévoile aux âmes délicates, sous les haillons mêmes de la misère.

Tom ne fut pourtant frappé des attraits de Molly, que quand elle eut atteint sa seizième année. Alors seulement, plus âgé qu’elle d’environ trois ans, il commença à en devenir épris. Encore l’aima-t-il longtemps, avant de pouvoir se résoudre à chercher les moyens de la posséder, tant ses principes de vertu combattaient puissamment la violence de ses désirs. Séduire une jeune fille, quelque obscure que fût sa condition, lui paraissait un crime impardonnable ; et son amitié pour le père, sa compassion pour une nombreuse famille, fortifiant dans son cœur les conseils de la sagesse, il résolut de triompher de sa passion, et laissa trois mois entiers s’écouler sans aller chez Georges Seagrim.

Molly passait, comme on l’a dit, pour une très-belle fille ; mais sa beauté, dépourvue de grâce, tenait fort peu de la délicatesse de son sexe, et aurait aussi bien convenu à un homme qu’à une femme. La fleur de la jeunesse et de la santé en faisait le principal mérite.

Chez elle, le moral ressemblait au physique. Autant elle était grande et robuste, autant elle était libre et hardie. Elle avait si peu de modestie, qu’on pouvait dire que son amant se montrait plus soigneux de sa vertu qu’elle-même. Comme sa passion égalait, selon toute apparence, celle de Tom, moins celui-ci témoignait d’empressement, plus elle redoublait de prévenances. Lorsqu’elle vit qu’il cessait de venir chez son père, elle chercha toutes les occasions de se trouver sur son chemin : elle en fit tant, qu’il eût fallu que Tom eût été le plus grand, ou le plus mince des héros, pour qu’elle n’atteignît pas le but où elle aspirait. En un mot, son triomphe fut complet ; nous disons son triomphe, car, malgré la résistance qu’elle crut devoir faire à la fin, il est juste de lui attribuer une victoire qu’elle dut tout entière à la constance de ses efforts.

Elle joua néanmoins si bien son rôle, que Jones crut être le vainqueur, et s’imagina que Molly n’avait fait que lui rendre les armes. Il aimait aussi à voir dans sa défaite la preuve d’un violent amour ; et cette dernière supposition paraîtra naturelle, si l’on se rappelle la peinture que nous avons faite plus d’une fois de la beauté singulière et de la bonne grâce de notre héros.

Il y a des gens, tels que M. Blifil, si idolâtres d’eux-mêmes, qu’ils n’envisagent jamais que leur intérêt et leur satisfaction personnelle, qui regardent d’un œil indifférent le bien et le mal d’autrui, à moins qu’ils n’y voient, pour eux, un plaisir ou un avantage. Il existe aussi des hommes d’un caractère opposé, qui puisent dans l’amour-propre un nouveau degré de vertu. Leur rend-on quelque service, on est payé de retour. Le bonheur de la personne qui les oblige, devient en quelque sorte nécessaire à leur félicité.

Tel était M. Jones. Il se regardait désormais comme l’unique arbitre de la destinée de Molly. Peut-être lui eût-il préféré une maîtresse nouvelle et plus séduisante ; mais il l’aimait toujours, et ce que la possession avait ôté d’ardeur à sa flamme, était bien compensé par l’idée de l’attachement qu’elle avait pour lui, et par la considération de l’état critique où il l’avait mise. Ainsi, la reconnaissance d’une part, la pitié de l’autre, jointes à un reste de goût assez vif, composaient dans son cœur un sentiment assez digne du nom d’amour, quoiqu’on puisse douter si, dans l’origine, c’eût été le mot propre.

De là venait son apparente insensibilité aux charmes de Sophie, et à des marques de bienveillance qu’il aurait pu interpréter, sans présomption, comme une sorte d’encouragement. Trop généreux pour laisser Molly dans la misère et sans appui, il était incapable de tromper, par une feinte tendresse, une personne telle que Sophie. Et il faut convenir que l’un ou l’autre de ces crimes, aurait suffi pour lui mériter la fin tragique à laquelle chacun, comme on l’a dit au commencement de cette histoire, l’avait cru destiné dès son enfance.


CHAPITRE VII

Le plus court de ce livre.

La mère de Molly s’aperçut la première du changement survenu dans la taille de sa fille. Pour le cacher à ses voisins, elle s’avisa de l’affubler de cette robe que Sophie lui avait envoyée, ne soupçonnant guère que la pauvre femme aurait la sottise de la faire porter à ses filles sans en changer la forme.

Molly fut enchantée d’avoir une occasion de montrer sa beauté dans tout son lustre. Si elle prenait plaisir, vêtue de haillons, à se regarder dans un miroir ; si elle avait, sous la livrée de la misère, gagné le cœur de Jones, et peut-être celui de plusieurs autres, il lui semblait que la richesse de son ajustement allait donner un nouvel éclat à ses charmes, et multiplier le nombre de ses conquêtes.

Parée de la robe de Sophie, d’un bonnet neuf garni de dentelles, et de quelques autres dons de son amant, Molly se rend à l’église, le dimanche suivant, un éventail à la main. Les grands se trompent, s’ils croient avoir le privilège exclusif de l’ambition et de la vanité.

Ces nobles passions ne se manifestent pas moins sous le porche et dans l’intérieur d’une église de village, que dans les salons et les boudoirs de la capitale. La sacristie d’une humble paroisse voit éclore des intrigues, dont s’honorerait un conclave. Ici est le parti du ministère, là, celui de l’opposition ; et des deux côtés se forment des complots, des intrigues, des factions comme dans les cours.

Les villageoises ne sont pas moins exercées aux ruses les plus subtiles de leur sexe, que les belles dames, leurs supérieures en rang et en fortune. À la porte du lieu saint, règnent la pruderie et la coquetterie : on aime à y étaler sa parure ; on s’y permet les œillades, la fausseté, l’envie, la malice, la médisance ; en un mot, tout ce qu’offrent d’ordinaire les cercles les plus polis et les plus brillantes assemblées. Que les grands cessent donc de mépriser l’ignorance du peuple, et le peuple, d’insulter aux vices des grands.

Molly était assise depuis quelque temps, sans que ses voisines l’eussent reconnue. Chacune se demandait à l’oreille : « Qui est cette demoiselle ? » Quand on sut que c’était la fille de Black Georges, il s’éleva du banc des femmes de telles risées et un tel bruit, que M. Allworthy fut obligé d’interposer son autorité, pour rétablir l’ordre et le silence.


CHAPITRE VIII.

Description d’un combat, en style homérique, qui ne plaira qu’aux amateurs du genre classique.

M. Western avait un domaine dans le lieu où se passait la scène qu’on vient de décrire ; et comme l’église n’en était pas beaucoup plus éloignée de son château, que celle de sa paroisse, il y venait souvent à l’office. Ce jour-là même, il s’y trouvait avec sa fille.

Sophie fut frappée de la beauté de Molly, mais ne put s’empêcher de plaindre sa sottise, en voyant sa ridicule parure et la jalousie qu’elle excitait parmi ses compagnes. De retour au château, elle fit venir Black Georges. « Amenez-moi votre fille, lui dit-elle, j’ai envie de la placer chez mon père. Peut-être même la prendrai-je auprès de moi, quand ma femme de chambre que je renvoie sera partie. »

À ces mots, le pauvre Seagrim, instruit de l’état de sa fille, demeura comme frappé de la foudre. Il répondit en balbutiant, qu’il craignait que Molly ne fût pas assez adroite pour servir mademoiselle Sophie, n’ayant jamais été en condition.

« N’importe, reprit Sophie, votre fille se formera ; elle me plaît, et je veux en essayer. »

Black Georges se hâta de retourner chez lui. Il comptait sur les bons conseils de sa femme pour se tirer d’affaire. À son arrivée, il trouva toute sa maison en rumeur. La fatale robe en était cause.

Après la retraite de l’écuyer Allworthy et de la noblesse du canton, l’orage que leur présence avait contenu, éclata avec furie. Aux risées, aux sifflets, aux injures, aux gestes menaçants, succédèrent les voies de fait ; et quoique les armes employées en cette circonstance ne fussent point, par leur mollesse, de nature à causer aux combattants la perte de la vie, ou celle d’un membre, elles n’en étaient pas moins redoutables pour une personne aussi élégamment vêtue que Molly. Son grand cœur ne put souffrir de sang-froid cette indignité. Ayant donc… Mais arrêtons-nous un moment, pour reprendre haleine. La faiblesse de notre génie nous inspire une juste défiance. Il nous faut implorer le secours d’une puissance supérieure.

Ô Muses ! qui que vous soyez, qui aimez à chanter les batailles, c’est vous que j’invoque. Toi surtout, qui célébras jadis le champ de carnage où combattirent Hudibras et Trulla, si tu n’es pas morte de faim, comme ton ami Buttler, daigne m’assister dans ma grande entreprise. Tous les talents ne sont pas donnés à tous.

Tel que dans la cour d’un riche fermier, beugle un nombreux troupeau de vaches, si tandis qu’on les trait, elles entendent à quelque distance, leurs veaux se plaindre amèrement d’un injuste larcin, telle la populace du comté de Somerset remplit au loin les airs d’une rumeur formée d’autant de cris, d’autant de sons différents, qu’il y a d’individus, ou plutôt de passions parmi eux. Les uns écument de rage, les autres tremblent de peur, la plupart n’ont qu’un désir, celui du scandale et du bruit. L’Envie, sœur de Satan et sa compagne assidue, se glisse dans la foule, et souffle sa noire fureur aux femmes, qui s’élancent sur Molly, et la couvrent d’ordures et de boue.

La jeune Seagrim, après avoir tenté en vain une retraite honorable, fait volte face. Elle saisit Bess la déguenillée, qui s’avance la première, et d’un seul coup l’étend à ses pieds. Effrayée du sort de son chef, l’armée ennemie, quoique forte d’environ cent combattants, recule quelques pas, et se retranche derrière une fosse qu’on venait d’ouvrir ; car le champ de bataille n’était autre que le cimetière de la paroisse, où l’on devait inhumer quelqu’un le soir même. Molly poursuit le cours de sa victoire ; elle ramasse un crâne sur le bord de la fosse, le lance avec vigueur, en atteint un tailleur à la tête. Les deux crânes, dans leur rencontre, rendent également un son lugubre et sourd : le tailleur prend mesure de la terre, les deux crânes demeurent à côté l’un de l’autre, et l’on aurait peine à décider quel est maintenant le meilleur. Molly s’arme ensuite d’un long ossement, tombe sur les fuyards, et distribuant libéralement ses coups à droite et à gauche, renverse une multitude de vaillants champions.

Ô Muse ! dis-nous les noms des héros et des héroïnes qui succombèrent dans cette journée funeste ! Jacques Tweddle sentit le premier, sur la nuque, le poids de l’arme terrible. Les rives sinueuses de la Stour le virent naître ; il apprit dans son enfance la musique vocale, et depuis artiste voyageur, promenant son talent de foire en foire, de fête en fête, il charmait des accents de sa voix et du son de sa guimbarde, les nymphes et les bergers qui formaient devant lui, sur le gazon, des danses champêtres. Hélas ! que lui sert d’avoir été un des favoris d’Apollon ? son corps gît sur l’herbe épaisse du cimetière. Le vieil Echepole, châtreur de cochons, renommé pour son énorme corpulence, est frappé au front par notre amazone ; il tombe, et sa chute fait presque autant de bruit que celle d’une maison. Sa tabatière s’échappe de sa poche ; Molly s’en empare, comme d’une dépouille légitime. La meunière Kate heurte par malheur, dans sa fuite, une pierre sépulcrale, dont l’angle accroche un de ses bas privé de jarretière, et intervertissant l’ordre naturel, donne un moment à ses talons la supériorité sur sa tête. Betty Pippin et le jeune Roger, son amant, tombent ensemble ; mais, ô sort contraire ! la belle regarde la terre, et le galant, le ciel. Tom Freckle, le fils du forgeron, augmente le nombre des victimes. C’était un ouvrier habile dans son art ; il excellait à faire des patins[21]. Celui qui fût l’instrument de sa perte, était son ouvrage. Que ne chantait-il alors les psaumes à l’église ! il aurait évité son malheureux sort. Miss Crowe, fille de fermier, John Giddish, fermier lui-même, Nan Slouch, Esther Coddling, Will Spray, Tom Bennet, les trois miss Potter, dont le père tenait l’auberge du Lion-Rouge, la femme de chambre Betty, Jacques Ostler, et plusieurs autres moins illustres, roulent au milieu des tombeaux. Ce n’est pas que l’infatigable bras de Molly les atteigne tous : beaucoup d’entre eux se renversent l’un l’autre en fuyant.

Mais la fortune craignant d’avoir, contre son caractère, favorisé trop longtemps le même parti, surtout le parti le plus juste, change soudain la face du combat. Elle suscite l’intrépide Brown, femme de Zékiel et de la moitié de la paroisse, pour le moins ; Brown, que son courage martial a rendu fameuse, autant que ses exploits amoureux : jamais femme n’orna plus richement, par ses galanteries, le front de son mari, et ne sut mieux, dans des querelles domestiques, lui déchirer le visage avec ses ongles.

Cette amazone ne peut voir sans indignation la honteuse déroute des siens. Elle s’arrête, et haussant la voix : « Hommes, ou plutôt femmes du comté de Somerset, s’écrie-t-elle, ne rougissez-vous pas de fuir ainsi devant une seule ennemie ? si aucun de vous n’ose lui tenir tête, Jean Lop et moi, nous aurons l’honneur de la victoire. » Elle dit, fond sur Molly Seagrim, lui arrache l’ossement fatal, déchire son bonnet, la saisit d’une main par la chevelure, et de l’autre la frappe si rudement au visage, que le sang jaillit de son nez à gros bouillons. Molly, de son côté, ne reste point oisive ; elle a bientôt décoiffé la Brown, elle la prend aux cheveux, et fait aussi couler un ruisseau de sang de ses narines.

Quand les deux antagonistes se sont enlevé réciproquement, de la tête, des dépouilles suffisantes, leur rage se tourne contre leurs vêtements, et avec une telle violence, qu’en quelques minutes, l’une et l’autre demeurent nues jusqu’à la ceinture.

Il est heureux que les femmes, dans leurs combats à coups de poing, ne suivent pas la même méthode que les hommes. Si elles paraissent sortir un peu, par ces actions viriles, de la délicatesse de leur sexe, elles en conservent du moins l’instinct, en évitant avec soin de se frapper au sein, où le moindre coup pourrait leur être funeste. Il plaît à de malins esprits, d’attribuer ce ménagement à une inclination plus sanguinaire chez elles, que chez nous. Ils prétendent qu’elles visent au nez, parce qu’il est plus facile d’en tirer du sang : nous ne voyons dans cette supposition qu’une méchante épigramme.

La Brown avait sur Molly un grand avantage. Sa gorge, si l’on pouvait dire qu’elle en eût une, ressemblait fort, pour la sécheresse et la couleur, à un vieux morceau de parchemin. On aurait pu frapper longtemps dessus, sans lui faire beaucoup de mal.

Molly, indépendamment de sa fâcheuse situation, présentait aux coups de son adversaire des formes toutes différentes ; et cette circonstance aurait peut-être inspiré à la Brown l’envie de lui porter une perfide atteinte, si l’arrivée imprévue de Tom Jones, n’eût mis fin à ce combat sanglant.

Elle fut l’effet d’un heureux hasard. Square, après le service divin, était monté à cheval avec Blifil et Jones, pour prendre l’air. Au bout d’environ un quart de mille, il proposa à ses élèves, non sans dessein, mais par un motif que nous expliquerons à notre premier moment de loisir, de changer le but de leur promenade. Ils y consentirent, ce qui les obligea de repasser devant le cimetière.

À la vue d’un nombreux attroupement, et de deux femmes dans l’attitude où nous avons laissé Molly et la Brown, M. Blifil, qui était en avant, s’arrêta pour s’informer du sujet de la bagarre.

« Ma fine, monsieur, lui répondit un paysan en se grattant la tête, je n’en sais rien ; mais on dit, sauf votre respect, qu’il y a eu une batterie entre la femme Brown et Molly Seagrim.

– Que dites-vous ? » s’écrie Tom ; et reconnaissant sa chère Molly, malgré le désordre de ses traits et de ses vêtements, sans attendre de réponse, il saute à terre, laisse aller son cheval à l’aventure, franchit le mur du cimetière, et vole au secours de sa maîtresse. Molly, qui n’avait pas versé jusque-là une larme, en répand alors un torrent : elle raconte à son amant avec quelle barbarie on l’a traitée. Tom indigné, oublie le sexe de la Brown, ou peut-être ne le distingue-t-il point ; car il n’en reste d’autre indice qu’un jupon en lambeaux. Dans sa rage, il lui applique un ou deux coups de fouet, puis s’élançant sur l’insolente populace, que Molly lui a dénoncée tout entière, il frappe indistinctement et de si grand cœur, qu’à moins de recourir encore une fois à notre Muse, ce qui serait inhumain, après la fatigue que nous lui avons déjà causée, il nous serait impossible de compter les innombrables coups qu’il distribua, dans cette journée mémorable.

Ayant balayé d’ennemis le champ de bataille, avec la vigueur d’un héros d’Homère, de don Quichotte, ou du plus brave des chevaliers errants, il retourne près de Molly, qu’il trouve dans un état dont la peinture ne serait pas moins pénible à nos lecteurs qu’à nous-mêmes. À cette vue, sa raison s’égare, il se frappe la poitrine, s’arrache les cheveux, bat du pied la terre, et jure de tirer la plus terrible vengeance des ennemis de son amante. Après ces premiers transports, il se dépouille de son habit, en enveloppe Molly, lui met son chapeau sur la tête, essuie avec son mouchoir le sang qui couvre sa figure, puis il appelle le domestique qui les accompagnait, lui ordonne de courir au plus vite au château, et d’en rapporter une selle de femme et un coussin, pour ramener Molly plus doucement chez elle.

M. Blifil voulait retenir le domestique, sous prétexte qu’ils pouvaient en avoir besoin ; mais Square lui ferma la bouche, en confirmant l’ordre de Jones.

Le domestique revint bientôt avec un coussin. Molly rassembla de son mieux les débris de ses vêtements, se plaça en croupe derrière lui, et, suivie de Square et des deux jeunes gens, regagna la demeure de son père. Là, elle rendit à Jones son habit ; Jones lui donna furtivement un baiser, lui dit tout bas qu’il reviendrait la voir dans la soirée, entrejoignit ses compagnons.


CHAPITRE IX.

Scène orageuse.

Molly eut à peine repris ses haillons accoutumés, que ses sœurs l’accablèrent d’injures. « Mademoiselle, dit l’aînée, n’a point à se plaindre de son sort. Quelle audace à elle, de porter une robe dont la jeune miss Western avait fait présent à ma mère ! Si l’une de nous avait droit de s’en parer, c’était bien moi, je pense ; mais mademoiselle s’imagine que sa beauté mérite, en toutes choses, la préférence ; car elle se croit plus belle qu’aucune de nous. – Donnez-lui le morceau de miroir qui est sur le buffet, dit une autre ; à sa place, j’essuierais le sang qui souille mon visage, avant de parler de ma beauté. – Vous auriez mieux fait, reprit l’aînée, de suivre les conseils de monsieur le curé, que de courir après les garçons.

– Tu as raison, mon enfant, dit la mère en sanglotant, voilà comme elle s’est perdue. Elle nous couvre toutes d’opprobre : c’est la première de la famille qui se soit déshonorée.

– Vous devriez, ma mère, s’écria Molly, vous montrer plus indulgente. Ma sœur, que voici, n’est-elle pas venue au monde huit jours après votre mariage ?

– Oui malheureuse, répondit la mère en furie, c’est vrai ; et qu’importe ! ma faute était alors réparée par le mariage. Si la vôtre pouvait l’être de même, je ne me fâcherais point : mais vous avez affaire à un beau monsieur : allez, votre honneur est perdu ; oui, perdu sans retour ; et je défie qui que ce soit d’en dire autant du mien. »

Ce fut au milieu de cette altercation, que Black Georges trouva sa famille. Comme sa femme et ses trois filles parlaient, ou plutôt criaient toutes à la fois, il eut de la peine à se faire entendre. Dès qu’il put y réussir, il les instruisit du message dont Sophie l’avait chargé.

La Seagrim s’emporta de nouveau contre sa fille. « Vous nous mettez là dans un bel embarras, s’écria-t-elle ; que dira mademoiselle Sophie de l’état où vous êtes ? Ô ciel ! faut-il que j’aie vécu jusqu’à ce jour pour être témoin d’une telle infamie !

– Eh ! quelle est donc, mon père, demanda Molly, cette excellente place que vous m’avez procurée ? (car Georges avait mal compris, ou mal rendu les paroles de Sophie.) On me destine, je suppose, à la cuisine ; mais je ne laverai les assiettes de personne, entendez-vous ? Mon amant me fera un meilleur sort. Voyez ce qu’il m’a donné cette après-midi ; il m’a promis que je ne manquerais jamais d’argent, et vous n’en manquerez pas non plus, ma mère, si vous voulez retenir votre langue et consentir à votre bonheur. » En disant ces mots, elle tira de sa poche plusieurs guinées, et en donna une à sa mère.

La bonne femme ne sentit pas plus tôt dans sa main la pièce d’or, que cette panacée merveilleuse éteignit comme par enchantement le feu de sa colère. « En effet, mon mari, dit-elle à Georges, il n’y a qu’un sot comme vous, qui soit capable d’accepter une place, sans savoir à quoi elle oblige. Peut-être, comme le dit Molly, veut-on la mettre à la cuisine ; et en vérité je ne me soucie pas qu’on fasse de ma fille une souillon. Quoique pauvre, je suis bien née, voyez-vous : mon père était homme d’église ; et si le dénûment absolu où il m’a laissée, à sa mort, m’a réduite à me mésallier, en épousant un homme de rien, sachez que j’ai des sentiments au-dessus de ma fortune. Eh ! morguienne, que miss Western ne fasse pas tant la renchérie, et se souvienne un peu mieux qui était son grand-père. Plusieurs de mes parents roulaient carrosse, quand les grands-pères de certaines gens allaient à pied. Croit-elle nous avoir fait un grand cadeau, en nous envoyant une de ses vieilles robes. Il y a tel de mes parents, qui n’aurait pas ramassé dans la rue cette guenille ; mais le pauvre monde est toujours méprisé. Les gens de la paroisse n’avaient que faire de crier si fort contre Molly ; vous pouviez leur dire, enfant, que votre grand’mère portait de plus belles robes, et toutes neuves encore, sortant de la boutique du marchand.

– À la bonne heure ! reprit Georges ; mais que répondrai-je à mademoiselle Sophie ?

– Ma foi, je n’en sais rien ; cherchez-le vous-même. Il faut toujours que vous attiriez sur votre famille quelque méchante affaire. Vous souvenez-vous du jour où vous tuâtes cette perdrix qui fut la cause de tous nos malheurs ? Ne vous avais-je pas conseillé de ne jamais mettre le pied sur les terres de M. Western ? Ne vous avais-je pas prédit, longtemps d’avance, quelles seraient les suites de votre témérité ? Mais vous n’écoutez que votre mauvaise tête ; allez, vous êtes un imbécile.

Black Georges n’était au fond ni colérique, ni brutal, cependant il avait dans le sang une certaine dose de cette humeur que les anciens appelaient irascible, et que sa femme, si elle avait eu un grain de jugement, aurait ménagée avec soin. Une longue expérience lui avait appris que quand la tempête était parvenue à un certain degré, les raisonnements, au lieu de la calmer, ne faisaient que l’accroître. Eu conséquence, maître Georges ne marchait guère sans une petite baguette, dont il avait éprouvé plusieurs fois la vertu magique. L’épithète d’imbécile, échappée à sa femme, lui parut un avertissement de s’en servir.

Il en fit usage à l’instant. Ce remède, comme les médecines d’une véritable efficacité, parut d’abord irriter le mal ; mais il produisit bientôt les plus heureux effets, et rendit à la malade une parfaite tranquillité.

On avouera pourtant que c’est une rude médecine ; il faut, pour la supporter, un tempérament robuste. Elle ne convient qu’aux gens du peuple, hors le seul cas, où l’orgueil d’une femme fait sentir trop vivement à son mari la supériorité de sa naissance. Nous pensons qu’alors, tout mari pourrait y recourir à bon droit, si l’application n’en était d’une telle bassesse, que, semblable à une certaine opération médicale qu’il est inutile de nommer, elle souille la main qui l’administre, et révolte la délicatesse d’un homme bien né.

La paix ne tarda pas à se rétablir dans toute la famille ; car la vertu de cette médecine ressemble souvent à celle de l’électricité, et se communique aux personnes qui n’ont pas de contact immédiat avec l’instrument. Comme l’une et l’autre agissent par le frottement, on peut trouver entre elles quelque analogie. C’est sur quoi M. Freke est prié de faire des recherches, avant de publier la nouvelle édition de son traité de physique.

L’orage une fois dissipé, on tint conseil. La proposition de Sophie fut le sujet d’un long débat. Molly ayant persisté dans son refus, on arrêta que la Seagrim irait trouver miss Western, et tâcherait d’obtenir la place pour sa fille aînée, qui ne fit nulle difficulté de l’accepter ; mais la fortune, toujours contraire aux vœux de cette petite famille, trompa encore une fois ses espérances.


CHAPITRE X.

Histoire racontée par le ministre Supple. Pénétration de l’écuyer Western. Sa tendresse pour sa fille. Manière dont elle y répond.

Le lendemain matin, Tom Jones fit une partie de chasse avec M. Western qui, au retour, l’invita à dîner.

Sophie montra ce jour-là plus d’enjouement, plus de vivacité que de coutume ; elle ne négligea aucun moyen de plaire, peut-être sans se rendre compte de son intention ; en tout cas, si elle eut celle de charmer Tom, elle y réussit à souhait.

M. Supple, ministre de la paroisse de M. Allworthy, se trouvait au nombre des convives. C’était un brave et digne homme, doué d’un appétit peu commun, et remarquable par sa taciturnité à table, quoiqu’il n’y eût jamais la bouche fermée. En revanche, la nappe ôtée, il dédommageait amplement la compagnie de son silence. Il avait l’humeur joviale, et sa conversation, souvent amusante, n’était jamais offensive.

On n’avait pas encore servi le roast-beef, quand il arriva. Il donna à entendre qu’il apportait des nouvelles, et se préparait à les raconter, quand l’apparition de son mets favori lui coupa la parole. Il se hâta de dire son benedicite et de rendre ses hommages au seigneur roast-beef, comme il l’appelait.

Après le dîner, Sophie lui demanda ses nouvelles.

« Hé bien ! mademoiselle, dit-il, vous avez pu remarquer, hier au soir, à l’église, une jeune fille vêtu d’une robe fort élégante. Je crois me souvenir de vous en avoir vu une pareille. De telles parures sont, dans nos campagnes,

Rara avis in terris, nigroque simillima cygno.

Ce qui veut dire, mademoiselle,

Un oiseau rare, autant qu’un cygne noir.

Le vers latin est de Juvénal. Pour revenir à mon sujet, je disais donc que de telles parures ne se voient guère dans nos campagnes. Peut-être y fit-on d’autant plus d’attention, que la personne ainsi vêtue n’était autre, à ce qu’on m’a dit depuis, que la fille de Black Georges, votre garde-chasse. Les malheurs de cet homme auraient dû, ce semble, le rendre plus sage, et l’empêcher d’habiller sa fille d’une façon si ridicule. Toute l’assemblée éclata en murmures contre elle, et sans l’intervention de l’écuyer Allworthy, le service divin courait risque d’être interrompu. Peu s’en fallut que je ne fusse obligé de m’arrêter au milieu du premier psaume. La prière finie, je rentrai chez moi. Il s’engagea alors dans le cimetière un combat, où plusieurs personnes furent grièvement blessées. Un musicien ambulant, entre autres, eut le crâne à moitié fracassé. Le pauvre diable est venu ce matin faire sa plainte à M. Allworthy. L’écuyer a mandé la fille de Black Georges ; il avait envie d’accommoder l’affaire, quand tout-à-coup, je prie mademoiselle de m’excuser, il s’est aperçu que la créature était, comme qui dirait, à la veille d’accoucher. Il lui a demandé quel était le père du petit bâtard, elle a refusé de le dire, et il allait l’envoyer à Bridewell, lorsque je suis parti.

– Eh ! mon cher, s’écria Western, n’avez-vous pas d’autres nouvelles à nous apprendre, que l’aventure d’une fille grosse ? Je m’attendais, à votre début, que vous alliez nous entretenir des affaires publiques, des intérêts de l’état.

– Je conviens que mon histoire n’a rien de fort intéressant. J’ai cru, néanmoins, qu’elle méritait de vous être contée. Quant aux affaires publiques, votre seigneurie s’y entend mieux que moi ; je ne me mêle que de celles de ma paroisse.

– Oui vraiment, je crois, comme vous dites, que je m’y entends un peu ; mais allons, Tom, buvons, la bouteille est à côté de vous. »

Tom s’excusa, prétexta une affaire pressante, sortit de table et s’échappa brusquement, malgré les efforts de l’écuyer pour le retenir.

M. Western lâcha contre lui un gros juron. « Parbleu, dit-il au ministre, j’évente la mèche. Tom est le père du bâtard. Vous souvient-il avec quelle chaleur il me recommandait le garde-chasse ? Tudieu ! l’adroit compère : oui, oui, vrai comme deux et deux font quatre, le petit bâtard est du fait de Tom.

– J’en serais bien fâché, dit le ministre.

– Pourquoi, fâché ? quel grand mal y aurait-il à cela ? Voudrais-tu me persuader qu’il ne t’est jamais arrivé rien de semblable ? En ce cas, mon cher, tu aurais été plus heureux que sage, car je sais que tu as fait bien des fredaines en ta vie.

– Votre seigneurie aime à rire. Toutefois, sans parler de ce qu’une telle faute a de répréhensible aux yeux de la morale et de la religion, je craindrais qu’elle ne nuisît à M. Jones, auprès de l’écuyer Allworthy. Quoique M. Jones ait la réputation d’être, assez étourdi, je dois dire à sa louange, que je ne l’ai jamais vu faire une mauvaise action. Voici la première dont je l’entends accuser. Je souhaiterais, à la vérité, qu’il fût un peu plus attentif au service divin ; mais en somme, il me semble

Ingenui vultus puer, ingenuique pudoris.

Ce vers, mademoiselle, est d’un ancien auteur, et signifie en français :

Un garçon fort honnête, aussi franc que modeste.

Les Latins et les Grecs faisaient grand cas de la modestie. Ce jeune gentilhomme (je crois pouvoir l’appeler ainsi, malgré le malheur de sa naissance) me paraît, je le répète, très-honnête, très-modeste, et je serais fâché qu’il se fît tort dans l’esprit de M. Allworthy.

– Tort, dans l’esprit d’Allworthy ! bon ! à d’autres ! comme si Allworthy était un modèle de continence ? Tout le canton ne sait-il pas de qui Tom est fils ? J’ai connu Allworthy à l’université.

– À l’université ? je ne croyais pas qu’il y eût été.

– Si, si, il y a été, et nous y avons fait des nôtres ensemble. Je vous le donne pour le plus grand séducteur de filles qu’il y ait à cinq milles à la ronde. Non, non, ni Allworthy, ni personne au monde n’en voudra mal à Tom pour cette bagatelle, je vous en réponds. Demandez à Sophie ce qu’elle en pense. »

C’était faire à cette jeune personne une cruelle question. Elle avait remarqué le changement de couleur de Tom, pendant le récit du ministre, et cet indice, joint au brusque départ du jeune homme, lui donnait lieu de penser que les conjectures de M. Western n’étaient pas dénuées de fondement. Alors se dévoila tout-à-coup à ses yeux le secret de son cœur, ce grand secret qui, depuis si longtemps, ne se découvrait à elle que par degrés et d’une manière presque insensible. Elle ne put se dissimuler le vif intérêt qu’elle prenait à cette affaire. La question cynique de son père lui causa une émotion capable de la trahir ; mais l’écuyer était peu clairvoyant. Sophie se leva, en disant que la discrétion l’engageait à se retirer. Il la laissa sortir, et se contenta d’observer d’un ton magistral, qu’il aimait mieux voir une fille trop modeste, que trop hardie : remarque à laquelle le ministre applaudit.

Après la retraite de Sophie, l’écuyer et M. Supple eurent ensemble un docte entretien. Les gazettes et les pamphlets politiques leur en fournirent la matière. Tout en discourant, ils firent une libation de quatre bouteilles de vin, à la prospérité de l’Angleterre. M. Western ayant fini par s’endormir, le ministre alluma sa pipe, monta à cheval, et s’en retourna chez lui.

Quand l’écuyer eut achevé sa méridienne, il fit prier sa fille de venir lui jouer du clavecin. Elle s’en excusa sur un violent mal de tête ; il n’insista point. Sophie avait rarement besoin de solliciter deux fois sa complaisance. Il l’aimait si passionnément, qu’en contentant ses désirs, il se procurait à lui-même la plus vive satisfaction. Sophie était bien, comme il l’appelait souvent, sa petite mignonne, l’enfant de son cœur ; et elle méritait ces doux noms, par le retour dont elle payait sa tendresse. Toujours soumise aux moindres volontés de son père, l’amour filial lui rendait sa déférence aussi agréable que facile. Quelqu’une de ses compagnes la raillait-elle sur l’importance qu’elle semblait attacher à une obéissance si scrupuleuse : « Vous auriez tort, lui disait-elle, de croire que j’en tire vanité. Je ne fais que remplir mon devoir : je trouve d’ailleurs à m’en acquitter un vrai plaisir. Le plus doux pour moi est de contribuer au bonheur de mon père ; et si je puis m’applaudir de quelque chose, c’est d’en voir la faculté, et non d’en faire usage. »

Cependant Sophie fut hors d’état, ce soir-là, de suivre le penchant de son cœur. Elle fit demander à son père la permission de ne point paraître à souper. L’écuyer se priva, non sans peine, de sa présence ; il voulait toujours l’avoir à ses côtés, sauf le temps qu’il passait à chasser, ou à boire. Pour tromper son ennui, et pour s’éviter lui-même, le pauvre homme envoya prier un fermier voisin de venir lui tenir compagnie.


CHAPITRE XI.

Incident heureux pour Molly Seagrim. Observations puisées bien avant dans la nature.

Tom Jones avait monté le matin à la chasse un des chevaux de M. Western. Comme il n’en avait point amené de chez M. Allworthy. Il fut obligé de s’en retourner à pied ; il marcha si vite, qu’il fit plus de trois milles en une demi-heure.

Près de la grille du château, il rencontra Molly, qu’un constable, avec sa troupe, menait à cette maison où les gens du peuple reçoivent une salutaire leçon de déférence et de respect pour leurs supérieurs, en apprenant à connaître l’énorme différence établie par la fortune entre les coupables que la justice punit, et ceux qu’elle épargne. Si le séjour de Bridewell ne leur sert de rien à cet égard, nous doutons fort qu’il leur procure d’autre instruction utile, ou qu’il les amende beaucoup.

Un jurisconsulte trouvera peut-être que M. Allworthy excéda, dans cette circonstance, les bornes de son autorité. Et en effet, le défaut d’information légale pouvait rendre sa conduite un peu irrégulière. Cependant, la pureté de son intention doit l’excuser au tribunal de la conscience. Combien d’actes arbitraires commis tous les jours, par des magistrats qui n’ont pas la même excuse que lui.

Tom, instruit par le constable de la triste vérité, qu’il n’avait que trop bien devinée, courut à Molly, la pressa contre son cœur en présence de tout le monde, et jura de tuer le premier qui oserait l’arracher de ses bras. Il l’engagea ensuite à se calmer, à sécher ses larmes, il lui promit de ne point l’abandonner ; puis l’adressant au constable, qui était pâle de frayeur et le chapeau à la main, il le pria poliment de retourner avec lui au château, et l’assura qu’il n’avait qu’à dire un mot à son père (il appelait ainsi M. Allworthy), pour obtenir la liberté de cette jeune fille.

Le constable consentit sans difficulté à sa demande. Il n’en eût pas fait davantage de relâcher sa prisonnière, si Tom l’eût exigé. Il reprit donc avec sa troupe le chemin du château. Tom le fit entrer dans le vestibule, et se hâta d’aller chercher M. Allworthy. Dès qu’il l’eut trouvé, « Daignez, monsieur, s’écria-t-il, en se jetant à ses pieds, daignez m’écouter avec indulgence. C’est moi, je l’avoue, qui suis le père de l’enfant, que Molly porte dans son sein. Ayez compassion, je vous en conjure, de cette infortunée ; considérez que je suis le plus coupable des deux, s’il y a réellement du mal…

– S’il y a du mal ! répéta M. Allworthy : quoi, jeune homme ! êtes-vous assez perverti, assez abandonné, pour douter qu’il y ait du mal à séduire, à déshonorer une pauvre fille, au mépris de toutes les lois divines et humaines ? vous êtes, sans doute, le plus coupable des deux. Il n’existe pas de châtiment qui puisse expier l’énormité de votre crime.

– Monsieur, quel que soit le sort qui m’attende, ne rejetez pas ma prière en faveur de Molly. Je l’ai séduite, il est vrai ; mais de vous seul dépend aujourd’hui son salut ou sa perte. Au nom du ciel, révoquez votre arrêt, et ne l’envoyez pas dans un lieu où sa perte serait inévitable.

– Qu’on fasse venir un domestique, dit M. Allworthy.

– Il n’en est pas besoin, monsieur, reprit Jones. J’ai rencontré, par bonheur, le constable à la grille. Plein de confiance en votre bonté, j’ai obtenu de lui qu’il revînt avec moi au château. Il attend votre dernière décision. Qu’elle soit favorable à la pauvre Molly, je vous en supplie. Permettez-lui de retourner chez ses parents, et ne l’exposez pas à plus de mépris et de honte qu’elle n’en pourrait supporter. Elle n’est déjà que trop humiliée : c’est moi qui suis la cause de son malheur ; ma faute est bien grave, je le sais, mais je ferai tous mes efforts pour la réparer ; et si vous daignez me pardonner, j’espère vous prouver par la suite, que je n’étais pas indigne de votre indulgence.

– Eh bien, dit M. Allworthy, après quelques moments d’hésitation, je révoque ma sentence ; envoyez-moi le constable. » Le constable vint, fut aussitôt congédié, et Molly, remise en liberté.

On pense bien que M. Allworthy n’oublia pas de faire à Jones une sévère réprimande. Ceux qui regretteront de ne point la trouver ici, pourront relire, dans le premier livre de notre histoire, la mercuriale à peu près semblable, adressée par le respectable écuyer à Jenny Jones. Avec de légers changements, elle s’applique également bien aux deux sexes. Le jeune homme, dont le cœur n’était point endurci, fut profondément touché des reproches de son bienfaiteur, et se retira dans sa chambre, où il passa le reste de la soirée livré à de pénibles réflexions.

Son inconduite causait un chagrin sensible à M. Allworthy. Ce digne homme, malgré les assertions de M. Western, s’était toujours montré le partisan des bonnes mœurs, et l’ennemi du libertinage. Rien de plus faux que les couleurs sous lesquelles il avait plu à son voisin de le peindre. Il lui prêtait des aventures galantes à l’université, où il n’avait jamais été, et une légèreté de caractère démentie par une sagesse constante. Nous sommes obligé de convenir que M. Western ne se piquait pas d’une grande véracité. Narrateur peu scrupuleux sur l’exactitude des faits, il se permettait volontiers cette espèce de plaisanterie qui passe souvent dans le monde pour de l’esprit, et que la politesse seule nous empêche d’appeler du nom qu’elle mérite[22].

Quelle que fût l’aversion de M. Allworthy pour le vice que nous taisons, et pour tous les autres, elle n’allait pas au point de lui fermer les yeux sur les bonnes qualités qui pouvaient s’y trouver jointes, dans l’homme vicieux. Il les voyait, au contraire, d’une manière aussi distincte que si elles n’avaient été ternies par aucune tache. C’est pourquoi, en même temps qu’il s’indignait du libertinage de Tom, il admirait la noble franchise avec laquelle ce jeune homme était venu s’accuser lui-même ; il commença dès-lors, à prendre de lui l’opinion avantageuse que le lecteur en a sans doute déjà conçue ; et pesant ses bonnes et ses mauvaises qualités, il trouva que la balance penchait du côté des premières.

Ce fut donc en vain que Thwackum, à qui Blifil s’était empressé de raconter l’histoire, déploya contre Tom toute la violence d’une haine invétérée. M. Allworthy l’écouta froidement, et se contenta de lui répondre, que la plupart des jeunes gens d’un tempérament ardent, n’étaient que trop enclins au vice de l’incontinence ; mais qu’il croyait que Tom avait été touché de ses représentations, et se conduirait mieux à l’avenir. Le temps du fouet étant passé, le pédagogue ne put exhaler sa bile qu’en invectives, triste et ordinaire ressource de l’impuissance.

Square, moins emporté, était beaucoup plus perfide. Sa haine pour Jones surpassait peut-être celle de Thwackum. Il imagina un moyen plus sûr de le perdre dans l’esprit de M. Allworthy.

Le lecteur n’a point oublié les différentes scènes de la perdrix, du petit cheval, et de la bible, décrites au second livre de cette histoire. Elles avaient plutôt fortifié qu’affaibli l’affection de M. Allworthy pour Tom ; et l’on conviendra qu’elles auraient affecté de la même manière toute personne capable d’apprécier l’amitié, la générosité, la grandeur d’âme, ou douée enfin de quelque sentiment de bonté.

Square avait bien jugé l’impression favorable produite sur le digne écuyer par ces diverses preuves de l’excellent naturel de Tom. Le philosophe savait à merveille en quoi consiste la vertu, quoiqu’il ne se montrât pas toujours très-soigneux de la mettre en pratique. Quant à Thwackum, nous ne pourrions dire pourquoi la même idée n’entra point dans sa tête. Accoutumé à voir Tom sous un jour désavantageux, il se persuadait que M. Allworthy le voyait du même œil que lui, mais qu’un fol entêtement l’empêchait d’abandonner cet enfant, jadis l’objet de toute sa tendresse, et de reconnaître ainsi tacitement son erreur.

Square saisit l’occasion de porter à Jones le coup le plus cruel, en donnant aux incidents, que nous venons de rappeler, une interprétation maligne. « J’avoue avec peine, dit-il à M. Allworthy, que j’ai été trompé, aussi bien que vous. J’ai applaudi à certaines actions, qui me semblaient inspirées par l’amitié. Quoiqu’il y eût de l’excès dans ce sentiment, et que tout excès soit un mal, je le pardonnais en faveur de l’âge. Je ne soupçonnais guère que des mensonges, dont la cause nous paraissait à tous deux si honorable, n’avaient pour but que de couvrir un honteux libertinage. Vous voyez clairement aujourd’hui, le motif de la feinte amitié que ce jeune homme témoignait au garde-chasse. Il protégeait le père, pour séduire la fille ; il préservait une famille des horreurs de la faim, pour conspirer le déshonneur et la ruine d’un de ses membres. Est-ce là de l’amitié ? est-ce là de la générosité ? Je le demande avec sir Richard Steele, l’épicurien qui prodigue l’or pour satisfaire sa sensualité, mérite-t-il le titre de généreux ? C’en est fait, je n’accorderai plus rien désormais à la faiblesse humaine, et n’appellerai du nom de vertu, que ce qui cadrera avec la règle infaillible de la justice.

La bonté de M. Allworthy avait écarté jusque-là ces idées de son esprit ; mais, présentées par un autre, elles étaient trop spécieuses pour qu’il les rejetât sans examen. Les suggestions de Square le frappèrent vivement, et lui causèrent un trouble qui, malgré son attention à le dissimuler, n’échappa point à l’œil scrutateur du philosophe. M. Allworthy lui fit une réponse courte et évasive, et se hâta de changer de conversation. Jones fut heureux d’avoir obtenu sa grâce avant cet entretien, qui donna naissance aux premières impressions défavorables que son père adoptif conçut contre lui.


CHAPITRE XII.

Faits beaucoup plus clairs, mais venant de la même source.

Le lecteur ne sera sûrement pas fâché d’aller retrouver avec nous l’aimable Sophie. Il se rappelle l’état pénible où nous l’avons laissée. Elle passa une triste nuit. Le sommeil la favorisa peu, et les songes, encore moins. Le lendemain matin, Honora, sa femme de chambre, en entrant chez elle, la trouva déjà levée et habillée.

À la campagne, ceux qui vivent dans un rayon de deux ou trois milles, sont réputés proches voisins, et les nouvelles volent, d’une maison à l’autre, avec une incroyable célérité. Honora savait donc, de point en point, l’histoire scandaleuse de Molly. Comme elle était d’un naturel fort communicatif, à peine eut-elle mis le pied chez sa maîtresse, qu’elle s’exprima de la sorte :

« Mon Dieu, que va dire mademoiselle ? Cette fille qu’elle vit dimanche dernier à l’église, et qui lui parut si belle, quoiqu’elle en eût jugé autrement si elle l’avait vue de plus près ; eh bien, cette fille vient d’être conduite devant le juge de paix, pour cause de grossesse. Je n’en suis pas surprise ; je n’avais jamais eu grande opinion de sa vertu. Ce qu’il y a de curieux, c’est qu’elle a déclaré que son enfant était du jeune M. Jones, et toute la paroisse assure que M. Allworthy est si furieux contre M. Jones, qu’il ne veut plus le voir. On ne peut s’empêcher de plaindre le pauvre jeune homme, non qu’il mérite grand’pitié, pour s’être ravalé de la sorte ; mais il est si joli garçon ! En vérité, je serais fâchée qu’on le mît à la porte. Je jurerais que la fille n’était pas de moins bonne volonté que lui ; elle m’a toujours paru une insigne effrontée ; et quand les filles font les avances, faut-il s’étonner que les jeunes gens y répondent ? Rien n’est plus naturel. Je conviens qu’ils ont grand tort de hanter si mauvaise compagnie ; et lorsqu’il leur en arrive mal, ce n’est que justice. Il est sûr cependant que ces coquines-là sont les plus coupables. Oh, je voudrais de tout mon cœur les voir fouetter à la queue d’un tombereau. Quel dommage qu’elles soient cause de la perte d’un si joli jeune homme ! car on ne peut disconvenir que M. Jones ne soit le plus joli jeune homme qui… »

Elle allait continuer sur ce ton, quand Sophie l’interrompit avec un air d’humeur qui ne lui était pas ordinaire : « Pourquoi, je vous prie, lui dit-elle, m’étourdir de ces sots propos ? que m’importe ce que fait M. Jones ? Allez, vous vous ressemblez toutes ; et vous qui parlez, vous ne valez peut-être pas mieux qu’une autre…

– Moi, mademoiselle ! je suis fâchée que vous ayez de moi une telle opinion. Je suis sûre qu’il n’y a rien à reprendre dans ma conduite. Tous les jeunes gens du monde peuvent aller au diable, je ne m’en soucie guère. Quoi ! parce que j’ai dit que M. Jones était un joli jeune homme ? Eh mais, chacun le dit comme moi. En vérité, je ne croyais pas qu’il y eût du mal à dire d’un jeune homme qu’il était joli ; mais, assurément, je ne dirai plus cela de M. Jones ; car la beauté de la figure n’est rien, quand la conduite n’y répond pas. Une misérable créature…

– Cessez de m’étourdir de votre impertinent babil, s’écria Sophie, et allez voir si mon père ne m’attend pas pour le déjeuner ? »

Honora sortit, en marmottant entre ses dents quelques mots peu respectueux, qui n’arrivèrent pas aux oreilles de Sophie.

La conduite de cette fille justifiait-elle les soupçons de sa maîtresse ? C’est un point, cher lecteur, sur lequel il nous est impossible de satisfaire ta curiosité. En revanche, nous allons te peindre ce qui se passait dans le cœur de Sophie. Tu te souviens qu’une secrète affection pour Jones s’y était insinuée peu à peu, et y avait fait, à son insu, de grands progrès. Lorsqu’elle en aperçut les premiers symptômes, ce sentiment lui parut si doux, si délicieux, qu’elle n’eut pas la force de l’étouffer, ni même de le combattre ; et elle se plut à nourrir une passion dont elle n’envisageait point les conséquences.

L’aventure de Molly commença à lui ouvrir les yeux ; elle reconnut sa faiblesse. Cette découverte lui causa un trouble extrême, et, produisant l’effet d’un remède amer et violent, elle la guérit momentanément. La métamorphose fut si prompte, que tous les symptômes d’amour disparurent de son cœur, pendant la courte absence de sa femme de chambre. Au retour d’Honora, Sophie avait recouvré un calme parfait, et n’éprouvait plus pour M. Jones qu’une profonde indifférence.

Les maladies de l’âme ont tant d’analogie avec celles du corps, que nous avons cru ne pouvoir mieux nous faire comprendre, qu’en empruntant à la médecine quelques-uns des termes qui lui sont propres. Nous espérons que la docte faculté, pour laquelle nous professons un juste respect, nous pardonnera ce petit larcin.

La tendance aux rechutes est un des caractères les plus frappants de cette analogie ; elle se montre, surtout, dans les maladies chroniques de l’ambition et de l’avarice. Nous avons vu des ambitieux, dégoûtés de la cour par de nombreuses disgrâces, seul remède à la passion qui les dévore, rentrer avec ardeur dans la carrière de l’intrigue, pour obtenir la place de chef du grand jury, aux assises. Nous avons ouï parler d’un homme assez bien guéri de son avarice, pour distribuer aux pauvres, en un jour, quelques pièces de menue monnaie, qui, sur son lit de mort, se dédommagea d’une charité si onéreuse, en réglant au rabais les frais de son enterrement avec l’entrepreneur des convois funèbres, qui avait épousé sa fille unique.

L’amour, que nous traiterons ici de maladie, contre l’opinion des philosophes stoïciens, offre mille exemples de ces fâcheuses rechutes. Dès que Sophie revit Tom Jones, les premiers symptômes de son mal reparurent ; et, depuis ce moment, consumée d’une espèce de fièvre, elle sentit son cœur transir et brûler tour à tour.

Quel changement dans sa situation ! Cette passion, naguère si pleine de charmes, s’était transformée en un serpent cruel qui lui déchirait le sein. Elle combattit avec courage ce dangereux ennemi ; pour en triompher, elle employa toutes les ressources d’une raison supérieure à son âge. Ses efforts furent si heureux, qu’elle crut pouvoir se flatter que le temps et l’absence lui procureraient une entière guérison. Elle résolut donc d’éviter Tom Jones autant que possible. Dans cette vue, il lui vint à l’esprit de faire un voyage chez sa tante. Elle ne doutait pas que son père n’approuvât ce projet ; mais la fortune, qui avait d’autres desseins, y mit obstacle par un incident que nous raconterons dans le chapitre suivant.


CHAPITRE XIII.

Terrible accident arrivé à Sophie. Conséquences plus terribles encore, pour elle, du dévouement de Jones. Courte digression en faveur des femmes.

Chaque jour augmentait la tendresse de M. Western pour sa fille. Peu s’en fallut qu’elle ne prit dans son cœur la place de ses chiens et de ses chevaux. Le bon écuyer, qui ne pouvait se passer de leur compagnie, imagina un moyen ingénieux de se procurer, en même temps, une double jouissance : ce fut d’engager Sophie à le suivre dans ses chasses.

Elle y consentit de bonne grâce, quoiqu’elle ne se sentît nul goût pour un exercice, dont la rudesse convenait mal à sa complexion délicate. Mais le moindre désir de son père était une loi pour elle. Une autre raison détermina encore sa prompte complaisance : elle espéra que sa présence modérerait l’impétuosité de l’écuyer, et l’empêcherait de s’exposer, comme il faisait sans cesse, à se rompre le cou.

Le principal motif qui l’arrêtait, eût été jadis, pour elle, un puissant attrait ; c’était l’occasion fréquente de rencontrer Tom Jones, qu’elle voulait éviter. Mais la saison de la chasse touchait à sa fin. Sophie pensa qu’une courte absence achèverait de la guérir de sa malheureuse passion, et se persuada qu’elle serait en état, l’automne suivante, de revoir Tom Jones sans danger.

Dès la seconde chasse, comme elle revenait au château, et n’en était plus qu’à quelque distance, son cheval, dont l’ardeur fougueuse aurait exigé le talent d’un meilleur écuyer, se mit tout-à-coup à bondir et à se cabrer de telle sorte, qu’elle était en grand danger de tomber. Jones, qui la suivait de près, s’en aperçut ; il vola aussitôt à son secours, sauta lestement à terre, et saisit son cheval par la bride. Alors l’animal rétif, se dressant sur ses pieds de derrière, se débarrassa de son charmant fardeau, que Jones reçut dans ses bras.

Sophie, à demi morte d’effroi, ne put d’abord répondre aux questions empressées du jeune homme, qui lui demandait avec une tendre sollicitude, si elle n’était point blessée. Quand elle eut repris ses sens, elle l’assura qu’elle ne s’était fait aucun mal, et le remercia du service qu’il lui avait rendu.

« Si j’ai eu le bonheur de vous être utile, mademoiselle, dit Jones, j’en suis assez récompensé. J’aurais voulu, je vous jure, vous garantir du moindre mal, au prix d’un accident beaucoup plus grave que celui qui m’est arrivé.

– Quel accident ? répliqua vivement Sophie. Vous n’êtes pas blessé, j’espère ?

– Soyez sans inquiétude, mademoiselle, vous avez échappé, grâce au ciel, à un bien grand péril. Qu’est-ce qu’un bras cassé, en comparaison de ce que j’ai craint pour vous ?

– Un bras cassé ! à Dieu ne plaise !

– Je le crois, mademoiselle ; mais souffrez, je vous prie, que je commence par m’occuper de vous. Il me reste un bras pour vous aider à traverser le champ voisin, d’où il n’y a plus qu’un pas jusqu’au château de votre père. »

Sophie voyant le bras gauche de Jones qui pendait à son côté, tandis qu’il lui prêtait de l’autre un appui, ne douta plus de la triste vérité. Elle devint alors beaucoup plus pâle qu’elle ne l’était auparavant, quand elle ne craignait que pour elle seule. Tous ses membres furent saisis d’un tel tremblement, que Jones avait peine à la soutenir ; et son esprit n’étant guère moins agité que son corps, elle ne put s’empêcher de jeter sur son jeune guide un regard où se peignait une émotion si tendre, que la reconnaissance unie à la pitié, n’en saurait produire une semblable dans le cœur d’une femme sensible, sans le secours d’un troisième sentiment plus puissant encore.

L’écuyer, qui était devant avec ses piqueurs, revint en ce moment sur ses pas, Sophie lui apprit le malheur de Jones, et le pria de prendre soin du blessé. M. Western, à qui la rencontre du cheval échappé de sa fille avait inspiré de vives alarmes, eut une extrême joie de la retrouver saine et sauve. « Je suis enchanté, s’écria-t-il, qu’il n’y ait rien de pis. Si Tom a le bras cassé, nous ferons venir un chirurgien pour le lui remettre. »

L’écuyer descendit de cheval, et gagna à pied le château, avec sa fille et Jones. Quiconque les eût rencontrés en chemin, aurait jugé, sur la diverse expression de leurs physionomies, que Sophie seule était à plaindre. Jones triomphait d’avoir, selon toute apparence, sauvé la vie de cette jeune personne aux dépens de son bras ; et l’écuyer, quoique fâché de l’accident arrivé à Jones, ne paraissait guère sensible qu’au plaisir de voir sa fille délivrée d’un si affreux péril.

Sophie envisagea la conduite de Jones comme la marque d’un grand courage, et elle en fut vivement touchée ; car le courage est sans contredit le meilleur titre de recommandation pour les hommes, auprès des femmes. L’intérêt qu’il excite en elles provient, s’il faut en croire l’opinion commune, de la timidité naturelle au sexe. « La femme, remarque M. Osborne avec moins de justesse que de malignité, est la créature la plus craintive que le ciel ait formée. » Aristote, dans sa Politique, lui rend, ce nous semble, plus de justice, quand il dit : « Le courage et la modestie des hommes diffèrent de ces mêmes qualités chez les femmes. Le courage qui sied à une femme serait lâcheté dans un homme, et la modestie d’un homme passerait, dans une femme, pour de l’impudence. » Le sentiment de ceux qui attribuent à la peur la préférence accordée par les femmes aux gens courageux, ne nous paraît pas plus fondé. M. Bayle, dans son article Hélène, la rapporte, avec plus de vraisemblance, à leur passion pour la gloire ; et l’autorité d’Homère, celui de tous les poëtes qui a le mieux connu le cœur humain, vient à l’appui de son assertion. L’héroïne de l’Odyssée, cet illustre modèle de tendresse et de fidélité conjugales, Pénélope, déclare que la gloire d’Ulysse est l’unique source de son amour pour lui.

Quoi qu’il en soit, l’accident de Jones fit beaucoup d’impression sur Sophie ; et nous sommes porté à croire, d’après d’exactes recherches, que la beauté de Sophie n’en produisit pas moins sur notre héros, qui, pour dire la vérité, commençait depuis quelque temps à sentir le pouvoir irrésistible de ses charmes.

CHAPITRE XIV.

Arrivée d’un chirurgien. Double opération. Long dialogue entre Sophie et sa femme de chambre.

Sophie, en arrivant au château, où elle ne s’était traînée qu’avec peine, se laissa tomber sur une chaise. On la préserva d’un évanouissement complet, avec de l’eau fraîche et des sels, et elle était assez bien remise, quand le chirurgien qu’on avait envoyé chercher pour Jones entra. M. Western, qui attribuait l’indisposition de Sophie à sa chute, lui conseilla de se faire saigner, par précaution. Le chirurgien fut du même avis ; il allégua tant de raisons en faveur de la saignée, cita tant d’exemples de personnes qui s’étaient mal trouvées de n’y avoir pas eu recours, que l’écuyer redoubla d’instances, et finit par exiger que Sophie se soumît à l’opération.

Elle obéit à regret. Il est probable que les suites de sa frayeur lui paraissaient moins dangereuses qu’à son père. Elle étendit son joli bras, et l’homme de l’ art se mit en devoir de remplir ses fonctions. Pendant qu’on préparait ce qui était nécessaire, il entreprit de rassurer Sophie ; car il était convaincu que sa répugnance pour la saignée, ne venait que de la peur. Il lui protesta qu’elle pouvait être parfaitement tranquille ; qu’il n’arrivait jamais d’accidents que par l’ignorance de praticiens ineptes, et il eut soin d’insinuer, qu’avec lui, rien de semblable n’était à craindre. « Je n’ai aucune crainte, lui dit Sophie ; quand vous m’ouvririez une artère, je vous jure que je vous le pardonnerais.

– Oui ! bien toi, s’écria l’écuyer, mais non pas moi. Qu’il s’avise, morbleu ! de te faire le moindre mal, et je veux être damné, si je ne lui tire pas tout le sang qu’il a dans les veines. »

Le chirurgien consentit à saigner Sophie à cette condition, et mit dans l’exercice de son art autant de dextérité et de promptitude qu’il l’avait promis. Il ne lui tira que peu de sang, disant qu’il valait mieux renouveler la saignée, que d’en faire d’abord une trop forte.

Sophie se retira aussitôt que son bras fut bandé. Elle ne voulait point assister à l’opération que Jones allait subir, et l’exacte bienséance ne lui permettait peut-être pas d’en être témoin. Le principal motif de son éloignement pour la saignée, quoiqu’elle ne l’eût pas manifesté, avait été la crainte de retarder le soulagement de Jones ; car l’écuyer Western, dès qu’il s’agissait de sa fille, était incapable de s’occuper d’autre chose. Quant à notre ami Jones, il ressemblait à la Patience assise sur un monument et souriant à la douleur[23]. À la vue du sang qui jaillissait du bras de Sophie, il était devenu presque insensible à sa propre souffrance.

Le chirurgien le dépouilla de son habit, lui découvrit le bras, l’étendit et le mania d’une façon si rude, que la douleur arracha au patient quelques grimaces. Il s’en aperçut, et s’écria d’un air surpris. « Qu’avez-vous donc, monsieur ? je suis sûr de ne vous faire aucun mal. » Puis, sans se dessaisir du membre cassé, il entama une longue et savante dissertation anatomique, où il traita ex professo des fractures simples et complexes, passant en revue les différentes manières plus ou moins graves, dont Tom aurait pu se casser le bras.

L’auditoire ébahi l’écouta d’une manière attentive, mais profita peu de son discours scientifique, auquel il ne comprit pas un mot. Quand le docteur eut fini de parler, il procéda à l’opération, et la termina plus vite qu’il ne l’avait commencée ; après quoi il ordonna à Jones de ne boire que de l’eau de gruau et de garder le lit. M. Western l’obligea d’en accepter un chez lui.

Honora était du nombre des personnes présentes à l’opération. Aussitôt qu’elle fut achevée, sa maîtresse la fit appeler, et lui demanda comment allait M. Jones. La soubrette s’extasia sur le courage qu’il avait montré, qualité admirable, dit-elle, dans un si joli jeune homme. Elle loua avec plus de chaleur encore la beauté de sa personne, entra dans beaucoup de détails à ce sujet, et n’oublia pas de vanter la blancheur de sa peau.

Ce discours produisit sur la physionomie de Sophie un effet qui n’aurait pas échappé à la soubrette, si elle avait regardé une seule fois sa maîtresse en face pendant qu’elle parlait. Mais une glace placée vis-à-vis d’elle, lui offrit une figure qu’elle préférait à toute autre : en sorte qu’elle ne détourna pas un instant ses regards de cet aimable objet. Honora était si occupée du sujet qui exerçait sa langue, et de l’image qui captivait ses yeux, qu’elle laissa à Sophie le temps de se remettre de son trouble. « Honora, lui dit-elle en souriant, certainement vous êtes amoureuse de ce jeune homme.

– Amoureuse ! moi, mademoiselle ? Je vous jure, sur mon honneur, qu’il n’en est rien.

– Et quand vous le seriez, il n’y aurait pas de quoi en rougir, car c’est assurément un fort aimable jeune homme.

– Oui, mademoiselle, rien n’est plus vrai. C’est bien le plus joli jeune homme que j’aie vu de ma vie ; et comme le dit mademoiselle, je ne sais pas pourquoi je rougirais de l’aimer, quoiqu’il soit au-dessus de moi ; car enfin les gentilshommes sont de chair et d’os, aussi bien que nous autres domestiques. D’ailleurs, si M. Jones est gentilhomme, par la grâce de M. Allworthy, ma naissance vaut mieux que la sienne. Malgré ma pauvreté, je sors d’une honnête famille ; mon père et ma mère étaient mariés, et beaucoup de gens portent la tête bien haut, qui n’en pourraient pas dire autant de leurs parents. Pardi ! quoique M. Jones ait la peau blanche, oh oui ! la plus blanche qu’on ait jamais vue, je suis chrétienne comme lui, et personne ne peut dire que je sois mal née. Mon grand-père était homme d’église[24], et n’aurait pas trouvé bon, je pense, que quelqu’un de sa famille ramassât les restes d’une Molly Seagrim. »

Certains traits de ce discours durent être peu agréables à Sophie ; et il est à croire qu’ elle ne souffrit si longtemps le bavardage d’Honora, que faute de pouvoir mettre plus tôt un frein à sa langue : ce qui n’était pas, comme on sait, chose facile. À la fin pourtant, elle vint à bout d’arrêter ce torrent de paroles. « Honora, dit-elle, je m’étonne que vous osiez traiter de la sorte un ami de mon père. Ceux qui n’ont à lui reprocher que sa naissance, feraient mieux de se taire, et je vous invite à leur en donner l’exemple. Pour ce qui est de la fille en question, je vous défends de jamais prononcer son nom devant moi.

– Je suis désolée, reprit Honora, d’avoir offensé mademoiselle. Assurément je hais, autant que mademoiselle, Molly Seagrim. Quant à mal parler de M. Jones, tous les domestiques de la maison peuvent attester que j’ai toujours pris son parti, lorsqu’il était question de bâtards. Qui de vous, leur disais-je, ne voudrait être gentilhomme au même prix ? Oui vraiment, ajoutais-je, il est gentilhomme, et des mieux faits encore. Il a les mains les plus blanches, le meilleur cœur, et le caractère le plus aimable du monde. Aussi, chacun raffole de lui dans le canton… Tenez, mademoiselle, si je ne craignais de vous déplaire, je vous dirais quelque chose…

– Que me diriez-vous, Honora ?

– Oh ! mademoiselle, il n’avait sûrement pas de mauvaise intention… Je vous supplie donc de ne pas vous offenser de ce que je vais vous dire.

– Parle, parle, Honora, explique-toi sur-le-champ.

– Eh bien, mademoiselle, un jour de la semaine dernière, M. Jones vint me trouver dans la chambre où je travaillais. Le manchon de mademoiselle, ce manchon qu’elle me donna hier matin, était sur une chaise à côté de moi. Il le prit et passa ses mains dedans. « Finissez donc, monsieur Jones, lui dis-je, vous allez chiffonner le manchon de mademoiselle. » Mais il y laissa toujours ses mains, et puis il le baisa… Oh ! quel baiser ! jamais je n’en vis donner un pareil.

– Il ignorait sans doute que ce manchon fût à moi ?

– C’est ce que mademoiselle saura tout à l’heure. Il le baisa donc, le rebaisa, et s’écria que c’était le plus joli manchon du monde. « Eh ! monsieur, lui dis-je, vous l’avez vu cent fois au bras de ma maîtresse. – Oui, mistress Honora, reprit-il, mais en présence de votre charmante maîtresse, peut-on rien admirer qu’elle ? » Ce n’est pas tout encore… Je supplie mademoiselle de ne pas s’offenser ; car il n’avait sûrement pas de mauvaise intention. Un jour que mademoiselle jouait du clavecin devant mon maître, M. Jones était assis dans la pièce voisine. Il avait l’air triste et rêveur. « Mon Dieu, monsieur Jones, lui dis-je, à quoi pensez-vous ? je donnerais quelque chose pour le savoir. – Eh ! folle que vous êtes, me répondit-il comme s’il fût sorti d’un songe, à quoi puis-je penser, quand j’entends ces sons divins ? » Puis me serrant la main : « Ô mistress Honora ! s’écria-t-il, heureux celui… » et il soupira. Sur ma parole, son haleine a le parfum de la rose… Mais il n’avait pas de mauvaise intention : ainsi j’espère que mademoiselle ne répétera pas ce que je viens de lui dire ; car il m’a donné une couronne pour m’engager au silence. Il m’a fait de plus jurer le secret sur un livre. À la vérité, je crois que ce n’était pas la Bible. »

Jusqu’à ce qu’on ait trouvé un plus beau rouge que le vermillon, nous n’essayerons pas de peindre le teint de Sophie.

« Ho…no…ra, dit-elle, je… Si vous me promettez de ne plus parler de cela, ni à moi, ni à personne, je ne vous trahirai point… Je veux dire que je ne serai pas fâchée contre vous. Mais je crains votre langue. Puis-je compter, mon enfant, que vous serez plus discrète à l’avenir ?

– Ah ! mademoiselle, j’aimerais mieux me couper la langue que de vous offenser. Mademoiselle peut être sûre que je ne dirai jamais rien qui puisse lui déplaire.

– Eh bien ! je vous prie de ne plus parler de tout ceci : mon père pourrait en être instruit et il serait furieux contre M. Jones, quoique je pense bien, comme vous, qu’il n’avait pas de mauvaise intention… Je serais moi-même fort en colère, si je pouvais supposer…

– Sur mon honneur, mademoiselle, je suis persuadée qu’il n’avait pas de mauvaise intention. Il paraissait hors de lui ; il me dit même qu’il pensait être seul, lorsqu’il prononça ces paroles. « Je vous crois, monsieur, lui répondis-je. – Oui, Honora, reprit-il… mais je demande pardon à mademoiselle, je m’arracherais la langue plutôt que de l’offenser.

– Continue, Honora, ne me cache rien.

– Oui, mistress Honora, me dit-il (c’était quelques jours après m’avoir donné la couronne), ne croyez pas que je sois assez présomptueux, ou assez insensé pour oser regarder votre maîtresse autrement que comme une divinité. C’est à ce titre que je prétends la servir et l’adorer, jusqu’à mon dernier soupir. – Voilà, je vous jure, mademoiselle, tout ce dont je me souviens. J’étais d’abord fort irritée contre lui, et je ne me suis apaisée, que quand j’ai été convaincue qu’il n’avait pas de mauvaise intention.

– Honora, je vois que vous m’êtes sincèrement attachée ; j’avais de l’humeur l’autre jour, quand je vous donnai votre congé. Vous pouvez rester avec moi, si vous le souhaitez.

– Assurément, je n’ai nulle envie de quitter mademoiselle. J’ai failli perdre les yeux, à force de pleurer, lorsqu’elle m’a donné mon congé. Il y aurait bien de l’ingratitude de ma part, à vouloir quitter mademoiselle. Où retrouverais-je jamais une si bonne place ? Tout mon désir est de vivre et de mourir au service de mademoiselle ; car, comme disait M. Jones : Heureux celui… »

La cloche du dîner interrompit cet entretien, qui causa tant d’émotion à Sophie, qu’elle eut peut-être à la saignée du matin, plus d’obligation qu’elle ne l’avait prévu. Pour nous conformer au précepte d’Horace de ne point tenter l’impossible, nous n’entreprendrons pas de décrire l’état de son cœur. Il sera facile à la plupart de nos lecteurs de se le représenter ; et ceux qui en seraient incapables, ne comprendraient rien à la peinture que nous pourrions leur en faire, ou la jugeraient d’autant moins vraie, qu’elle serait plus fidèle.


V.

CONTENANT UN PEU PLUS DE SIX MOIS.


CHAPITRE PREMIER.

Du style sérieux dans les ouvrages d’esprit, et de son utilité.

Les parties de cette merveilleuse histoire qui nous ont coûté le plus de peine, seront peut-être aussi celles qui procureront au lecteur le moins de plaisir. Il est à craindre que ce ne soit le sort de ces essais placés à la tête de chaque livre, comme un ornement nécessaire au genre de composition dont nous sommes les inventeurs.

Nous ne nous croyons pas obligé, en conscience, de justifier notre méthode. Il suffit que nous en ayons fait une règle fondamentale de tout ouvrage prosaï-comi-épique. A-t-on jamais demandé le motif de la rigoureuse unité de temps et de lieu, réputée de nos jours si essentielle à la poésie dramatique ? Exige-t-on des critiques qu’ils disent pourquoi une comédie ne peut pas embrasser l’espace de deux jours, aussi bien que, celui d’un seul ? ou pourquoi les spectateurs, pourvu qu’on les fasse voyager sans frais, comme des électeurs[25], ne seraient pas transportés à cinquante milles, aussi bien qu’à cinq ? Quel commentateur a su rendre raison de l’étroite limite des cinq actes, qu’Aristote a fixée au drame ? Enfin, est-il quelqu’un qui ait tenté de définir ce que les juges modernes du théâtre entendent par le genre noble et le genre bas, distinction subtile, à l’aide de laquelle on a réussi à bannir toute gaîté de la scène, et à la rendre aussi soporifique que nos salons ? Dans ces diverses questions, le monde semble avoir adopté un axiome bien connu : Cuicumque in arte sua perito, credendum est, il faut en croire quiconque est habile dans son art ; et en effet, comment imaginer qu’il existe des gens assez impudents pour s’ériger en docteurs, et pour établir des règles dans un art ou dans une science dont ils ne posséderaient pas les premiers éléments ? N’est-il pas plus naturel de penser, que ces règles sont fondées sur de bonnes et solides raisons qui échappent à la faiblesse de nos lumières ?

La vérité est qu’on a fait trop d’honneur aux critiques, en les supposant des hommes beaucoup plus profonds qu’ils ne le sont réellement. Ils ont abusé d’une aveugle crédulité, pour s’arroger un pouvoir despotique ; et leur audace en est venue au point, qu’ils occupent aujourd’hui la place des maîtres, et régentent les auteurs dont les devanciers leur dictaient jadis des lois.

Les critiques ne sont, à proprement parler, que des scribes chargés de transcrire les règles et les lois établies par ceux que leur génie a élevés au rang de législateurs, dans les différentes sciences où ils ont excellé. Jadis ces messieurs ne sortaient point de leurs modestes attributions ; ils n’auraient pas osé prononcer un arrêt, sans l’appuyer de l’autorité du juge qui l’avait rendu.

Avec le temps, et dans les siècles d’ignorance, ils usurpèrent le pouvoir et la dignité de leurs maîtres. L’art d’écrire ne fut plus fondé sur la pratique des bons auteurs, mais sur les préceptes des critiques ; le scribe devint législateur, et ceux-là dictèrent des lois, qui n’avaient d’abord d’autre emploi que de les transcrire.

Il en résulta un inconvénient grave et presque inévitable. Ces critiques, doués d’une faible intelligence, prirent la forme pour le fond, semblables à des juges ineptes qui s’attacheraient servilement à la lettre de la loi, et en rejetteraient l’esprit. Des détails d’un intérêt secondaire dans un grand écrivain constituèrent, à leur avis, son principal mérite ; ils les proposèrent comme des modèles à l’imitation de ses successeurs. Le temps et l’ignorance, deux puissants soutiens de l’erreur consacrèrent leurs fausses doctrines. La république des lettres fut soumise à des lois que n’avouent ni la vérité, ni la nature, et qui ne servent d’ordinaire qu’à enchaîner l’essor du génie. C’est comme si d’excellents traités sur l’art de la danse prescrivaient, pour règle essentielle, de ne danser qu’avec les fers aux pieds et aux mains.

De peur qu’on ne nous accuse de vouloir imposer des lois à la postérité, sans autre titre que l’ancien axiome de l’école, Ipse dixit, le maître l’a dit, axiome fort peu respectable à notre gré, nous renonçons au privilège que nous avons d’abord invoqué, et nous allons exposer les motifs qui nous ont engagé à insérer ces divers essais dans le cours de notre histoire.

Ceci nous conduit à indiquer une source féconde d’intérêt et d’agrément dans les compositions littéraires, source que les auteurs anciens ou modernes ont peu connue ou qu’ils ont négligée : nous voulons parler des contrastes répandus dans tous les ouvrages de la création, et qui entrent pour beaucoup dans nos idées de beauté, soit naturelle, soit artificielle. N’est-ce pas, en effet, la difformité d’un objet, qui rehausse la beauté de l’objet contraire ? Ainsi l’obscurité de la nuit, l’âpreté de l’hiver, rendent plus sensibles l’éclat du jour et la douceur du printemps ; sans les ténèbres, on n’aurait qu’une idée très-imparfaite de la lumière.

Mais pour prendre un ton moins sérieux, qui doute que la plus jolie femme ne perdît une partie de ses charmes, aux yeux d’un homme qui n’en aurait jamais vu de laides ? Les petites-maîtresses sentent si bien cette vérité, qu’elles sont très-ingénieuses à imaginer des contrastes. Elles s’en servent quelquefois à elles-mêmes ; nous avons remarqué qu’à Bath, elles affectent de paraître le matin aussi négligées que possible, afin de donner plus de lustre aux attraits qu’elles se proposent de faire briller le soir.

La plupart des artistes mettent cette méthode en pratique, sans en avoir peut-être approfondi la théorie. Le joaillier n’ignore pas que le plus beau diamant a besoin du contraste d’une pierre moins fine, et le peintre obtient souvent des succès par la seule opposition de ses figures.

Un grand génie dont s’honore l’Angleterre, a pleinement éclairci la matière que nous traitons. Supérieur aux artistes vulgaires, il mérite une place parmi ceux

Dont les inventions ont embelli la vie[26].

C’est l’auteur d’un drame singulier, connu sous le nom de Pantomime anglaise.

Ce drame se divisait en deux parties, l’une sérieuse, l’autre comique. La première présentait un certain nombre de dieux et de héros païens, qui formaient certainement la plus ennuyeuse réunion qu’on eût jamais offerte sur la scène. Dans l’intention de l’auteur, elle devait, à l’insu de la plupart des spectateurs, contraster avec la partie comique, et rendre plus piquants les lazzi d’arlequin.

C’était, il faut l’avouer, montrer peu d’égards pour des personnages si dignes de respect. Toutefois l’idée parut assez ingénieuse, et produisit son effet. On n’en sera pas surpris si, aux termes de sérieux et de comique, on substitue ceux d’ennuyeux et de très-ennuyeux. Jamais on n’avait rien vu de si plat que le comique ; l’insipidité n’en pouvait être relevée que par celle du sérieux : or, tel était l’excès d’ennui qu’inspirait la présence des dieux et des héros, que notre arlequin, quoique beaucoup moins gai que l’arlequin français, avec lequel il n’a aucun lien de parenté, recevait toujours du public un accueil favorable, parce qu’il le débarrassait d’une compagnie encore plus ennuyeuse que la sienne.

Les écrivains judicieux ont pratiqué avec succès l’art des contrastes : aussi je m’étonne du reproche qu’Horace fait à Homère,

Je m’indigne, en voyant dormir le bon Homère[27].

À la vérité, le poëte latin se contredit dans le vers suivant :

Mais dans un long ouvrage, on peut bien sommeiller[28].

Qu’on n’aille pas s’imaginer qu’un auteur s’endorme réellement en écrivant. Les lecteurs, il est vrai, ne sont que trop disposés à se laisser surprendre par le sommeil ; mais un auteur, son ouvrage fût-il aussi long qu’aucun de ceux d’Oldmixon, y trouve tant de plaisir, qu’il n’a garde de s’assoupir un moment. Suivant la remarque de M. Pope,

Il ne dort point, afin d’endormir son lecteur[29].

À dire vrai, les parties soporifiques d’un livre sont celles où l’on sème adroitement des réflexions sérieuses, pour former un contraste agréable avec le reste : et voilà quelle était l’idée d’un auteur enlevé depuis peu aux lettres, lorsqu’il disait[30] : « Toutes les fois que je suis ennuyeux, on peut être sûr que j’ai de bonnes raisons pour l’être. »

C’est sous ce jour, ou si l’on veut à travers cette obscurité, que nous prions le lecteur de considérer nos introductions. S’il trouve cette histoire assez fastidieuse en elle-même, sans ces morceaux postiches où nous nous sommes efforcé de répandre l’ennui à pleines mains, il ne tiendra qu’à lui de passer outre, et de commencer chaque livre par le second chapitre.


CHAPITRE II.

M. Jones reçoit beaucoup de visites. Quelques traits de sentiment d’une délicatesse exquise.

Tom Jones, pendant son séjour chez l’écuyer Western, reçut un grand nombre de visites. Quelques-unes, peut-être, ne lui furent pas très-agréables. M. Allworthy venait le voir presque tous les jours. L’excellent homme compatissait à sa souffrance, il admirait son courage ; mais en même temps, il jugeait nécessaire de lui faire sentir l’imprudence habituelle de sa conduite, et croyait n’en pouvoir trouver une occasion plus favorable que celle où, affaibli par la douleur et frappé d’un danger récent, il était affranchi de ces passions turbulentes qui, dans l’état de santé, nous entraînent à la poursuite du plaisir.

Toutes les fois donc que M. Allworthy se trouvait seul avec Jones, surtout après son entière guérison, il lui rappelait ses anciennes fautes, mais du ton le plus affectueux, dans l’unique but d’amener des conseils propres à le garantir de nouveaux écarts : « Songez, lui disait-il, que de votre conduite future dépendent votre bonheur, et la tendresse que vous pouvez encore attendre de votre père adoptif, si vous ne vous rendez pas indigne de mon estime. Quant au passé, je le pardonne et je l’oublie. Croyez-moi, profitez de l’accident qui vous est arrivé, et montrez, par une vie plus réglée, que Dieu vous a envoyé cette affliction pour votre bien. »

Thwackum lui rendait des visites non moins fréquentes. La chambre d’un malade semblait aussi au théologien un lieu parfaitement convenable pour des sermons ; mais son langage était plus sévère que celui de M. Allworthy. « Vous devez, disait-il à son élève, regarder votre accident comme une juste punition de vos péchés, et remercier tous les jours le ciel à genoux, de ne vous être pas cassé la tête, aussi bien que le bras : ce qui ne tardera pas, je pense, à vous arriver. Pour moi, je me suis souvent étonné que Dieu ne vous ait pas puni plus tôt. On doit en conclure que la justice divine, quoique lente, est toujours infaillible. Comptez que des malheurs plus grands que le premier, et non moins certains, ne manqueront pas de vous surprendre dans votre état de réprobation. Il faudrait, pour les éviter, un sincère et profond repentir, tel qu’on ne peut l’espérer d’un jeune homme aussi abandonné, aussi corrompu que vous l’êtes. Toutefois, malgré le peu de succès que j’ose attendre de mes conseils, mon devoir m’oblige de vous exhorter à changer de vie. Quoi qu’il arrive, liberavi animam meam ; j’aurai sauvé mon âme, ma conscience ne me reprochera rien. Je n’en éprouve pas moins un extrême chagrin de vous voir courir à votre perte dans ce monde, et à une damnation inévitable dans l’autre. »

Square parlait d’un ton bien différent. Un bras cassé était, selon lui, un de ces accidents indignes de l’attention du sage. Pour les supporter sans murmure, il suffisait de considérer qu’ils pouvaient arriver aux meilleurs comme aux plus pervers des hommes, et qu’ils avaient sans contredit, pour fin, le bien général. C’était, à l’entendre, un pur abus de mots, de donner le nom de mal à ce qui ne blesse en rien la convenance morale. La souffrance physique, effet le plus fâcheux de ces sortes d’accidents, était la chose du monde la plus méprisable. Il citait à ce propos plusieurs belles sentences tirées du second livre des Tusculanes de Cicéron, et des écrits du célèbre lord Shaftesbury. Un jour qu’il les débitait avec une chaleur extraordinaire, il se mordit si rudement la langue, que la douleur le força de s’interrompre, et lui fit même proférer à voix basse un ou deux jurements. Le pis de l’aventure fut que Thwackum était présent. On sait qu’il traitait son adversaire de païen et d’athée. Il s’écria que la justice divine venait de s’exercer d’une manière visible sur M. Square, et accompagna cette exclamation d’un malin sourire qui mit hors des gonds le pauvre philosophe, auquel la morsure de sa langue avait déjà fait perdre un peu de son phlegme ordinaire. Incapable d’exhaler sa rage en paroles, Square se serait peut-être porté à quelque acte de violence, si le chirurgien, qui se trouvait par bonheur dans la chambre, n’eût, contre l’intérêt d’un homme de sa profession, séparé les deux champions et prévenu une rixe sérieuse.

M. Blifil ne visitait son camarade que rarement, et jamais seul. Ce vertueux jeune homme, malgré les marques d’attachement et de compassion qu’il affectait de donner à Jones, évitait toute intimité avec lui, de crainte, insinuait-il souvent, de s’exposer à la contagion. Il avait sans cesse à la bouche le proverbe de Salomon, sur le danger des mauvaises compagnies. Son zèle n’était pourtant pas aussi amer que celui de Thwackum. Il exprimait toujours quelque espoir, que l’incomparable bonté de son oncle finirait par amender un sujet qu’il croyait encore susceptible de retour à la vertu ; mais il ajoutait, que si M. Jones commettait de nouvelles fautes, il aurait le chagrin de ne pouvoir plus se permettre d’embrasser sa défense.

L’écuyer Western ne sortait guère de la chambre du malade, que pour chasser ou pour boire. Quelquefois même il s’y faisait apporter son pot de bière, et ce n’était pas sans peine qu’on l’empêchait de forcer Jones à en prendre sa part. Jamais charlatan n’attribua tant de vertu à son baume, que M. Western en attribuait à la bière ; il en parlait comme d’une panacée plus efficace que toutes les drogues des apothicaires. On obtint pourtant, à force d’instances, qu’il n’en fit pas l’essai sur Jones. Le bon écuyer avait encore une manie dont on ne put le guérir : c’était de sonner tous les matins des fanfares sous la fenêtre du malade, en partant pour la chasse, et d’entrer chez lui au retour, en poussant son cri ordinaire : Taïaut ! taïaut ! sans s’informer s’il dormait ou non.

Ces façons bruyantes, comme elles étaient exemptes de toute malice, ne produisirent non plus aucun effet fâcheux. La légère contrariété qu’elles causaient à Jones, fut d’ailleurs bien compensée par la visite de Sophie, que M. Western lui amena, dès qu’il put se lever. Bientôt il eut la force de descendre au salon, où elle le charmait durant des heures entières par une musique délicieuse, qu’elle n’interrompait que quand il plaisait à l’écuyer de lui demander le vieux sir Simon, ou quelque autre de ses airs favoris.

Sophie avait beau s’observer, elle ne pouvait se rendre toujours maîtresse des mouvements de son cœur : car l’amour est comme un feu secret qui tend à se faire jour ; si on lui ferme une issue, il s’en ouvre une autre. Ce que sa bouche cachait avec un soin extrême, ses yeux, sa rougeur, un geste involontaire, le décelaient malgré elle.

Un jour, elle jouait du clavecin, et Jones l’écoutait, assis auprès d’elle. L’écuyer entra dans le salon en s’écriant : « Morbleu ! Tom, je viens d’avoir une rude querelle à ton sujet, avec ce pédant de Thwackum. Figure-toi, mon garçon, qu’il a osé dire devant moi au voisin Allworthy, que ta blessure était une punition du ciel. Dieu me damne ! ai-je répondu, comment est-ce possible ? Ne s’est-il pas cassé le bras en secourant ma fille ? line punition du ciel ! Tudieu ! s’il ne fait jamais rien de pis, il ira plus droit en paradis que tous les curés du canton ; et il a, certes, plus lieu de se glorifier de sa conduite que d’en rougir.

– En vérité, monsieur, répondit Jones, je n’ai lieu ni d’en rougir, ni d’en tirer vanité ; mais si j’ai eu le bonheur d’être utile à miss Western, je mettrai toujours ma blessure au nombre des plus heureux événements de ma vie.

– Le misérable ! vouloir te brouiller pour cela avec Allworthy ! Dieu me damne ! si je n’avais respecté son habit, je l’aurais assommé sur la place ; car vois-tu, mon garçon, je t’aime de toute mon âme, et il n’y a rien au monde que je ne sois prêt à faire pour toi. Choisis, dès demain matin, parmi tous les chevaux de mon écurie celui qui te plaira davantage. Je n’en excepte que deux, le Chevalier et la Paysanne. »

Jones le remercia et n’accepta point son offre. « Demande même, si tu le veux, la jument alezane que montait Sophie le jour de sa chute. Elle me coûte cinquante guinées, et prendra six ans aux herbes.

– M’en eût-elle coûté mille, s’écria Jones avec chaleur, je la ferais tuer et jeter aux chiens !

– Bon ! bon ! parce qu’elle t’a cassé le bras ? Il faut oublier et pardonner. Je te croyais plus homme que cela. Garder rancune à un animal ! »

Sophie se hâta d’interrompre son père, en lui offrant de jouer quelqu’un de ses airs favoris : proposition qui était toujours bien reçue. Elle avait changé plusieurs fois de couleur pendant le dialogue précédent. Il est probable qu’elle interprétait autrement que n’avait fait l’écuyer, la colère de Jones contre la jument. Elle éprouvait une émotion visible, et joua si mal, que M. Western se serait certainement aperçu de son trouble, s’il ne se fût bientôt endormi. Jones, au contraire, n’était rien moins que disposé au sommeil ; il avait les oreilles et les yeux bien ouverts, et fit des observations qui, jointes aux circonstances déjà connues du lecteur, lui donnèrent la preuve qu’il se passait quelque chose d’extraordinaire dans le cœur de Sophie. Plus d’un jeune homme trouvera sans doute sa découverte bien tardive ; mais Jones avait une excessive défiance de lui-même, et sa timidité l’empêchait de s’apercevoir de la bienveillance dont il était l’objet. Ce défaut, si c’en est un, ne peut être corrigé que par l’éducation précoce des grandes villes, aujourd’hui si fort à la mode.

Une fois que des pensées nouvelles pour Jones se furent emparées de son esprit, elles lui causèrent une agitation qui, dans l’état de faiblesse où il était encore, aurait pu avoir des suites graves, sans la bonté de sa constitution. Il sentait le mérite de Sophie, il admirait ses attraits, ses talents, il adorait ses vertus. Comme il n’avait jamais conçu l’idée de la posséder, ni cherché à nourrir une douce et vaine illusion, sa passion pour elle était beaucoup plus forte qu’il ne le croyait. Frappé d’une lumière subite, il découvrit en même temps qu’il aimait, et qu’il était aimé.


CHAPITRE III

Beaucoup de mots et peu de chose, pour ceux à qui la nature a refusé un cœur.

On se figure peut-être que les émotions qui remplissaient le cœur de Jones avaient tant de charmes, qu’elles devaient, au lieu d’un pernicieux désordre, y exciter une ivresse délicieuse ; mais on se trompe. Quelque ravissantes que soient de pareilles émotions, quand on les éprouve pour la première fois, elles occasionnent un trouble dont on a peine à se défendre. Ici d’ailleurs, des réflexions chagrines mêlaient à leur douceur une secrète amertume. C’est ainsi qu’une substance qui, seule, eût flatté le goût, l’affecte désagréablement lorsqu’elle est jointe à d’autres d’une nature contraire.

D’abord, malgré la confiance qu’inspirait à Jones l’apparente sensibilité de Sophie, il craignait de s’abuser en confondant la compassion, ou tout au plus l’estime, avec un sentiment plus tendre. Il n’avait pas la folle présomption de croire, que l’affection de Sophie fût de nature à lui permettre d’obtenir jamais le prix auquel son amour, s’il était encouragé, oserait à la fin prétendre. Quand même elle ne lui opposerait aucun obstacle, n’était-il pas certain d’en rencontrer d’insurmontables, du côté de son père ? L’écuyer, gentilhomme campagnard dans ses goûts et dans ses mœurs, pensait en homme du monde sur ce qui avait rapport à la fortune. Il adorait sa fille, et il avait déclaré plusieurs fois à table, le verre en main, qu’il ne la donnerait en mariage qu’au plus riche seigneur du comté : or, Jones n’était ni assez vain, ni assez insensé pour croire que M. Western, quelques bontés qu’il eût pour lui, fût disposé à lui sacrifier ses vues ambitieuses. Il n’ignorait pas que la fortune est la première, sinon l’unique considération qui détermine, en pareil cas, le choix des meilleurs parents ; que si l’amitié nous fait épouser avec chaleur les intérêts de ceux qui nous sont chers, elle met peu de zèle à favoriser leurs passions ; qu’enfin, pour comprendre le bonheur que procure l’amour, il faudrait en sentir soi-même l’ardeur. Jones n’avait donc aucun espoir fondé d’obtenir le consentement de M. Western : et chercher à s’emparer, sans son aveu, du cœur de sa fille, le frustrer ainsi du brillant avenir, objet de ses vœux, c’était, selon lui, abuser lâchement de l’hospitalité, et payer d’une noire ingratitude les nombreuses marques de bienveillance que l’honnête et bizarre écuyer lui donnait, à sa manière. S’il n’envisageait une telle conduite qu’avec horreur et mépris, combien n’était-il pas retenu davantage par la crainte d’offenser M. Allworthy, à qui il devait plus qu’un fils ne doit souvent à son père, et qu’il honorait aussi d’une piété plus que filiale. Il savait que ce digne homme abhorrait jusqu’à l’apparence de la bassesse et de la perfidie, et que la moindre souillure de ce genre suffisait pour rendre la personne du coupable odieuse à ses yeux, et son nom insupportable à ses oreilles. Tant d’obstacles invincibles auraient triomphé de ses désirs, quelle qu’en eût été la violence ; mais ces désirs même étaient encore combattus par la pitié pour une autre femme. L’image de Molly revenait s’offrir à son imagination. Il avait juré mille fois, entre ses bras, de lui garder une fidélité éternelle. Molly, de son côté, lui avait fait autant de serments de ne pas survivre à son inconstance. Il se la représentait, tantôt accablée sous le poids d’une douleur mortelle, tantôt prête à tomber dans le dernier avilissement, malheur qu’il aurait doublement à se reprocher, pour l’avoir séduite, puis abandonnée ; car il savait la haine que lui portaient ses voisines et ses propres sœurs, et avec quel empressement elles saisiraient l’occasion de la déchirer. Dans le fait, il avait attiré sur elle plus d’envie encore que de honte, ou plutôt celle-ci n’était que la conséquence de l’autre. Beaucoup, de femmes la traitaient avec mépris, qui lui enviaient en secret le cœur et les dons de son amant, et auraient été charmées de les acquérir au même prix. Il regardait donc la perte de la pauvre fille, comme la suite inévitable de son manque de foi, et cette pensée le mettait au désespoir. Il se disait que l’indulgence de Molly ne lui donnait nul droit d’aggraver sa position, déjà trop malheureuse ; que l’obscurité de sa naissance ne rendait pas sa personne moins sacrée, et ne pouvait servir d’excuse à l’auteur de sa ruine. Mais à quoi bon parler d’excuse ? il était incapable d’enfoncer le poignard dans le sein d’une créature humaine dont il se croyait aimé, et qui lui avait fait le sacrifice de son innocence. Le noble cœur de Jones plaidait la cause de Molly, non avec la froide éloquence d’un orateur vénal, mais avec le zèle d’un défenseur intéressé lui-même au triomphe de son client.

Quand cet habile avocat eut suffisamment excité sa pitié, en lui peignant l’affreuse destinée de Molly, il emprunta le secours d’un plus puissant auxiliaire. Il lui montra cette jeune fille parée des charmes de la fraîcheur et de la beauté, digne objet d’amour par ses attraits, et beaucoup plus encore, du moins pour une âme sensible, par son infortune.

Jones, au milieu de cette fluctuation de sentiments contraires, passa la nuit dans une pénible insomnie, et le lendemain il s’arrêta à la résolution généreuse de demeurer fidèle à Molly, et d’oublier, s’il le pouvait, Sophie. Il y persévéra le jour suivant jusqu’au soir, caressant en idée l’image de la première, et repoussant celle de l’autre ; mais un incident de peu d’importance qui survint dans la soirée, renouvela ses perplexités, et changea entièrement la disposition de son âme.

CHAPITRE IV.

Petit chapitre, contenant un petit incident.

Honora était du nombre des personnes qui visitaient M. Jones pendant sa retraite. Peut-être, en se rappelant certains traits de sa conversation avec Sophie, la soupçonnera-t-on d’avoir du goût pour lui : on aurait tort. Quoique Jones fût un joli garçon, et qu’Honora aimât assez les jolis garçons, elle ne le distinguait pas des autres. Depuis que le valet de chambre d’un grand seigneur l’avait traîtreusement abandonnée, au mépris d’une promesse solennelle de mariage, elle veillait avec tant de soin sur son cœur, que personne ne pouvait se vanter de l’avoir entamé de nouveau. Elle regardait un bel homme avec ce sentiment d’intérêt général, qu’inspire à un esprit sage et honnête la vue de ce qui est beau ; on pouvait dire d’elle qu’elle aimait les hommes, de la même manière que Socrate aimait le genre humain. Elle en préférait quelques-uns pour leurs qualités physiques, comme le philosophe, pour leurs qualités morales ; mais cette préférence n’allait pas jusqu’au point d’altérer la tranquillité de son âme.

Le lendemain du jour où Jones soutint ce combat intérieur que nous avons décrit, Honora entra dans sa chambre, et le trouvant seul : « Monsieur, lui dit-elle, où croyez-vous que j’ai été ce matin ? vous ne le devineriez pas en cinquante ans ; et quand vous le devineriez, je vous avertis qu’il m’est défendu de vous le dire.

– Bon ! mistress Honora, si c’est quelque chose qu’il vous soit défendu de me dire, j’aurai la curiosité de vous le demander, et vous ne serez pas, je gage, assez barbare pour me refuser.

– En effet, je ne sais pas pourquoi je vous refuserais ; car enfin vous n’en direz rien à personne ; et puis, quand vous saurez où j’ai été, à moins de savoir ce que j’ai été faire, vous n’en serez guère plus avancé. Je ne vois pas, d’ailleurs, à quoi bon tant de mystère ; car, assurément, il n’existe pas dans le monde entier une meilleure maîtresse. »

Jones la pria avec instances de lui confier son secret, qu’il jura de garder fidèlement.

« Eh bien donc, monsieur, vous saurez que ma jeune maîtresse m’a chargée d’aller chez Molly Seagrim, et de m’informer si elle ne manquait de rien. La commission était assurément peu agréable, mais les domestiques sont faits pour obéir… Est-il possible, monsieur Jones, que tous vous soyez ravalé de la sorte ? Ma maîtresse m’a donc chargée de porter à Molly Seagrim du linge et un peu d’argent. Elle est en vérité trop bonne, ma maîtresse ; c’est à Bridewell qu’il faudrait envoyer de pareilles créatures. Mademoiselle, ai-je dit, encourage la fainéantise…

– Et ma Sophie a eu la bonté…

– Ma Sophie ! voyez-vous ? fort bien ! Ah, si vous saviez tout ! Tenez, monsieur Jones, à votre place je laisserais là cette coquine de Molly Seagrim, et je lèverais les yeux plus haut.

– Qu’entendez-vous par là, si je savais tout ?

– J’entends ce que j’entends. Vous souvenez-vous, monsieur, d’avoir mis une fois vos mains dans un certain manchon de ma maîtresse ?… Si j’étais sûre que mademoiselle n’en sût rien, j’aurais bien quelque chose à vous dire. »

Jones lui promit une discrétion à toute épreuve.

« Eh bien, ma maîtresse m’avait donné ce manchon. Quand elle a su ce que vous aviez fait…

– Quoi ! vous lui avez dit ce que j’avais fait ?

– Sans doute, monsieur, et ne m’en sachez pas mauvais gré. Mille autres m’auraient payée bien cher pour en instruire ma maîtresse, s’ils avaient pu deviner… car, assurément, le plus riche seigneur du comté serait fier avec raison… Mais j’ai grande envie de ne pas vous en dire davantage. »

Jones eut recours aux prières, et la détermina bientôt à continuer.

« Vous saurez donc, monsieur, que ma maîtresse m’avait donné ce manchon ; mais environ un jour ou deux après que je lui eus conté la chose, elle se dégoûta de son nouveau manchon, qui est pourtant le plus joli du monde. « Honora, me dit-elle, ce manchon me déplaît, je le trouve trop lourd, il me fatigue le bras ; en attendant que j’en aie un autre, rendez-moi l’ancien et prenez celui-ci ; » car c’est une excellente maîtresse, qui ne voudrait pas reprendre ce qu’elle a une fois donné. Je lui ai donc rendu son vieux manchon. Depuis ce temps, elle le porte presque toujours à son bras, et je gagerais qu’elle l’a souvent baisé, quand personne ne la voyait. »

Cette conversation fut interrompue par l’arrivée de l’écuyer Western, qui venait prendre Jones pour le mener au salon de musique. Le pauvre jeune homme le suivit, tout pâle et tout tremblant. M. Western s’aperçut de son trouble. La présence d’Honora lui inspira des soupçons ; il lâcha contre Jones un gros juron, et lui dit d’un ton moitié plaisant, moitié sérieux, d’aller chercher ailleurs du gibier, et de ne pas chasser sur ses terres.

Sophie parut ce soir-là plus belle que de coutume, et l’on peut croire que le manchon qu’elle avait à son bras droit, n’augmenta pas médiocrement ses charmes aux yeux de Jones.

Elle jouait un des airs favoris de son père, qui, debout derrière sa chaise, l’écoutait attentivement. Tout-à-coup le manchon glissa sur ses doigts et lui fit manquer la mesure. L’écuyer furieux le lui arracha, en jurant, et le jeta au feu, Sophie au désespoir se lève, court à la cheminée et se hâte de sauver des flammes son cher manchon.

Quelque puérile que cet incident puisse paraître à beaucoup de nos lecteurs, nous avons cru devoir le rapporter, à cause de la vive impression qu’il fit sur Jones. C’est à tort que des historiens sans jugement, retranchent de leurs récits une foule de petits détails, d’où naissent souvent des événements de la plus haute importance. Le monde peut se comparer à une vaste machine, dont les maîtresses roues sont mises en mouvement par d’autres moins grandes, et quelquefois si petites, qu’il faut un œil perçant pour les apercevoir.

Ainsi, ce que n’avaient pu faire tous les charmes de l’incomparable Sophie, l’éclat de sa beauté, la touchante langueur de ses yeux, l’harmonie de sa voix, la grâce de sa personne, l’agrément de son esprit, son aimable enjouement, la douceur de son caractère, l’élévation de son âme… un manchon en vint à bout !

Le poëte de Mantoue nous peint de même, en vers harmonieux, les défenseurs de Troye[31] :

Subjugués par la ruse et par de feintes larmes,

Eux dont, pendant dix ans, les invincibles armes

Avaient bravé des Grecs les plus fameux héros,

Achille, Diomède, et leurs mille vaisseaux.

Le cœur de Jones fut emporté par surprise, comme une autre Troye. Tous ces beaux sentiments d’honneur et de prudence, qu’il avait posés en sentinelle, pour en défendre les approches, désertèrent leur poste, et le dieu d’amour entra triomphant dans la place.

CHAPITRE V.

Très-long chapitre, contenant un très-grand événement.

Le triomphe du dieu de Cythère n’était pas encore complet, il lui restait à vaincre un dernier ennemi, retranché dans la citadelle. Pour quitter la métaphore, la destinée future de Molly tourmentait d’une vive inquiétude le cœur honnête de Jones. Les attraits de la pauvre fille étaient éclipsés, ou plutôt totalement effacés à ses yeux par le mérite supérieur de Sophie ; mais à l’amour avait succédé la pitié, et non le mépris. Jones se considérait comme l’objet unique des affections de Molly, comme le dépositaire de toutes ses espérances. Lui-même, il le savait trop bien, avait autorisé sa confiance par les assurances réitérées d’une tendresse éternelle. Molly devait compter sur la sincérité de ses promesses. Plusieurs fois, elle lui avait déclaré, de la manière la plus solennelle, que de sa conduite avec elle dépendait la félicité, ou le malheur de sa vie entière. Il repoussait avec horreur la pensée de plonger dans un abîme de maux, une créature qui lui avait sacrifié le peu qu’elle avait en son pouvoir, qui s’était immolée à ses plaisirs, qui maintenant encore soupirait et languissait, éloignée de sa vue. « Eh quoi ! se disait-il, mon rétablissement, qu’elle a tant souhaité ; ma présence, qui fait l’objet de tous ses vœux, au lieu de lui procurer le bonheur dont elle se flattait, seraient pour elle le signal de la ruine et du désespoir ? Pourrais-je pousser si loin la barbarie ? » Mais au moment où le bon génie de Molly semblait prêt à triompher, l’image de Sophie, de Sophie sensible à son amour (il n’en pouvait plus douter), revint s’offrir à sa pensée ; et tous les obstacles qui lui fermaient l’entrée de son cœur disparurent.

À la fin, il s’imagina qu’il pourrait dédommager Molly d’une autre façon ; par exemple, au moyen d’une somme d’argent. La difficulté était de la lui faire accepter. Il en désespérait presque, quand il se rappelait combien de fois, dans l’ivresse de la passion, elle lui avait assuré que l’univers entier ne saurait la consoler de sa perte. Mais elle était pauvre, et comme on l’a vu, d’une excessive vanité. Jones pensa, que malgré l’ardeur apparente de son amour, il serait possible de l’amener, avec le temps, à se contenter d’une fortune supérieure à ses espérances, et capable de satisfaire son ambition, en l’élevant au-dessus de ses égales. Il résolut, en conséquence, de saisir la première occasion de hasarder une proposition de ce genre.

Un jour que l’écuyer était à la chasse, Tom, qui commençait à sortir, le bras en écharpe, s’échappa du château, et courut chez Molly. Il trouva sa mère et ses sœurs qui prenaient le thé. Elles lui dirent d’abord que Molly n’était pas à la maison ; un instant après, la fille aînée lui apprit, avec un malin sourire, qu’elle était en haut dans son lit. Tom, instruit de l’état de sa maîtresse, monta en silence l’échelle qui conduisait à sa chambre. La porte en était fermée, ce qui lui causa quelque surprise ; il frappa, et attendit un peu de temps avant qu’on ouvrît ; car Molly, à ce qu’elle lui dit depuis, dormait alors profondément.

On a remarqué que l’extrême douleur et l’extrême joie produisent des effets à peu près semblables, et que quand l’une ou l’autre affecte notre âme à l’improviste, elle la remplit d’un tel désordre, que l’exercice de nos facultés en demeure souvent suspendu. La présence inopinée de Jones causa tant d’émotion à Molly, que pendant plusieurs minutes, elle ne put exprimer le ravissement dont il est naturel de supposer qu’elle fut saisie. Quant à Tom, il éprouva de si vifs transports, une telle ivresse à la vue de son amante, qu’il oublia un instant Sophie et le principal objet de sa visite.

Il en rappela bientôt le souvenir. Après de mutuelles effusions de tendresse, il fit tomber insensiblement la conversation sur les suites funestes qu’aurait leur liaison, si M. Allworthy apprenait, qu’au mépris de ses défenses, ils continuaient à se voir. Cette découverte, que la malice de leurs ennemis rendait, dit-il, inévitable, les perdrait tous deux. Puis donc qu’un destin rigoureux les condamnait à une cruelle séparation, il conjurait sa chère Molly de s’y résigner avec courage. Il jurait de ne laisser échapper, dans le cours de sa vie, aucune occasion de lui donner des preuves d’une affection sincère, et de surpasser, s’il en avait jamais le pouvoir, ses espérances et même ses vœux. Enfin, il lui fit espérer que, dans peu, une union sortable et légitime pourrait la rendre infiniment plus heureuse, qu’elle ne le serait jamais en prolongeant avec lui un coupable commerce.

Molly garda une minute ou deux le silence, puis fondant en larmes : « Est-ce donc là, s’écria-t-elle, l’amour que vous avez pour moi ? M’abandonner ainsi, après m’avoir perdue ! Ah ! quand je vous disais que tous les hommes sont faux et perfides, qu’ils ne tiennent plus aucun compte de nous, dès que leur passion brutale est assouvie, vous preniez le ciel à témoin de votre constance. Pouvez-vous être parjure à ce point ? Hé ! que me font sans vous toutes les richesses du monde, sans vous qui avez gagné mon cœur, et qui le possédez tout entier ? Osez-vous bien, cruel, me parler d’un autre, à moi qui ne puis aimer que vous, tant que je vivrai ? Oui, tous les hommes ne sont rien pour moi. Si demain, le plus riche seigneur du comté venait me demander en mariage, je le refuserais ; car je hais et je méprise tout votre sexe, à cause de vous. »

Elle allait continuer sur ce ton, lorsqu’un accident imprévu lui ferma la bouche, au milieu de son pathétique discours. Sa chambre, ou plutôt son galetas, situé au premier étage, c’est-à-dire sous le comble de la maison, était de biais dans tous les sens, et ressemblait au grand delta des Grecs D. Le lecteur en aura une juste idée, quand il saura qu’on ne pouvait s’y tenir debout qu’au milieu. Comme cette chambre n’avait point de cabinet, Molly s’en était fait un, au moyen d’une vieille couverture clouée contre les chevrons du toit. Elle suspendait dans ce recoin, et mettait à l’abri de la poussière, ses meilleures hardes, telles que les débris de sa fatale robe, quelques bonnets, et d’autres ajustements qu’elle avait achetés depuis peu.

Cette espèce de cabinet répondait au pied du lit, dont la vieille couverture était si proche, qu’elle lui servait en quelque sorte de rideau. Or, soit que Molly, dans l’emportement de la colère, l’eût poussée du pied, soit que Jones l’eût dérangée par mégarde, soit que les clous qui l’attachaient eussent manqué d’eux-mêmes, à l’instant où Molly prononçait les dernières paroles rapportées plus haut, la maudite couverture tomba, et laissa voir, parmi des habillements de femme, (oserons-nous l’écrire, et le lira-t-on sans douleur ?) le philosophe Square dans l’attitude la plus risible que l’on puisse imaginer ; car la forme du lieu l’obligeait de se tenir courbé, et pour ainsi dire replié sur lui-même.

Sa position ne ressemblait pas mal à celle d’un soldat, auquel on a lié ensemble le cou et les talons[32], et mieux encore à l’attitude accroupie où l’on voit souvent, dans les rues les plus fréquentées de Londres, des gens qu’on ne châtie pas, et qu’on devrait châtier de leur cynique impudence. Il était coiffé d’un bonnet de nuit de Molly ; ses deux grands yeux regardaient fixement du côté de Jones, quand la couverture se détacha : de sorte qu’en appliquant sur cette comique figure l’idée d’un philosophe, il eût été impossible au spectateur le plus phlegmatique, de ne pas éclater de rire.

Nous ne doutons point que la surprise du lecteur n’égale celle de Jones. Que penser de la présence de Square en pareil lieu, et comment concilier les soupçons qu’elle doit faire naître, avec l’opinion qu’on a, sans doute, conçue jusqu’ici de ce grave personnage ?

Avouons-le toutefois, cette contradiction est moins réelle qu’imaginaire. Les philosophes sont pétris du même limon que les autres créatures humaines. Quelque épurées, quelque admirables que soient leurs théories, un peu de fragilité dans la pratique leur est commun avec le reste des mortels. C’est en effet la théorie seule, et non la pratique, qui les en distingue. Si ces êtres sublimes pensent beaucoup mieux que les autres hommes, ils agissent toujours de la même manière. Ils connaissent très-bien le secret de dompter les passions, de réprimer les appétits déréglés des sens, de vaincre la douleur et la volupté. Cette science, facile à acquérir, est pour eux une source d’ingénieuses méditations : mais la pratique en serait pénible et importune ; aussi la même philosophie qui leur révèle ces grands principes de la morale, leur enseigne à s’en affranchir, dans l’habitude de la vie.

M. Square se trouvait à l’église, le dimanche où la robe de Molly causa le tumulte dont on a parlé. Il y remarqua, pour la première fois, cette paysanne, et fut si frappé de sa beauté, qu’il proposa le soir à ses élèves de changer le but de leur promenade, dans l’espérance de revoir Molly, en passant devant sa demeure. Comme il ne fit part alors de son dessein à personne, nous n’avions pas jugé à propos d’en instruire le lecteur.

Le péril et les obstacles constituaient, en bonne partie, ce qu’il plaisait à M. Square d’appeler l’inconvenance des choses. La difficulté qu’il prévoyait à séduire cette jeune fille, la crainte du ridicule qu’imprimerait à son caractère la découverte d’une coupable intrigue, étaient pour lui un frein puissant, et l’on peut croire qu’il n’eut d’abord d’autre intention, que de s’amuser des riantes idées qu’excite en nous la vue de la beauté. Les hommes les plus graves en apparence, se plaisent quelquefois à en récréer leur esprit, après de sérieuses études. C’est dans ce dessein qu’ils gardent au fond de leurs cabinets, loin de tous les regards, certains livres, certains tableaux, et qu’ils font souvent de certains mystères de la philosophie naturelle, le principal sujet de leurs entretiens.

Mais quand le philosophe apprit, un ou deux jours après, que cette vertu, qu’il croyait si rebelle, avait déjà subi le joug d’un vainqueur, il donna une plus libre carrière à ses désirs. Square n’était point de ces gens délicats qui rebutent un mets friand, parce qu’un autre en a goûté avant eux. Au contraire, il n’en aimait que mieux Molly, coupable d’une première faiblesse, sentant bien qu’avec son innocence, elle aurait été plus difficile à vaincre. Il tenta l’entreprise et réussit.

Ce serait une erreur de croire que Molly préférât le philosophe à son jeune amant. S’il lui avait fallu opter entre eux, nul doute que Jones n’eût été l’objet de son choix. Square ne dut pas seulement le succès qu’il obtint, à ce calcul des plus simples, que deux valent mieux qu’un (calcul qui eut pourtant son poids dans la balance). L’accident et l’absence de Jones, furent encore pour lui des circonstances favorables. Enfin, quelques présents qu’il sut faire à propos, amadouèrent si bien la jeune fille, qu’elle ne put résister à une occasion opportune, et Square triompha sans peine des faibles restes de sa vertu.

Ce fut environ quinze jours après que Jones, rendant visite à sa maîtresse, la trouva couchée avec Square. Cette circonstance explique assez pourquoi la vieille mère lui dit d’abord que Molly n’était pas à la maison. Comme elle tirait parti du désordre de sa fille, elle l’encourageait et le favorisait de tout son pouvoir. Il n’en était pas de même de la sœur aînée : elle portait à Molly tant d’envie et tant de haine, qu’elle aurait sacrifié de bon cœur sa part du profit, pour avoir le plaisir de la déshonorer et de nuire à son trafic. Elle apprit donc à Jones que sa sœur était au lit, dans l’espoir qu’il la surprendrait entre les bras de Square : ce qui n’aurait pas manqué d’arriver, si Molly n’avait pris la précaution de fermer sa porte aux verrous. Elle eut ainsi le temps de cacher son amant derrière le rideau, où il fut si malheureusement découvert.

À l’apparition soudaine de Square, Molly désespérée enfonça sa tête sous la couverture, et s’écria qu’elle était perdue. La pauvre fille, encore novice dans son métier, manquait de cette insigne effronterie qui sert si bien, en pareil cas, les femmes du grand monde, soit en leur fournissant à propos une adroite excuse, soit en les armant d’audace pour braver la colère d’un époux qui, de peur d’un éclat, par amour du repos, ou par crainte du galant, se contente ordinairement de fermer les yeux et de se taire. Molly, confondue par la présence de Square, n’essaya plus de soutenir une cause qu’elle avait défendue jusque-là avec tant de larmes, avec tant de protestations d’amour et de fidélité.

Le personnage découvert derrière la tapisserie n’était guère moins consterné qu’elle. Il demeura quelque temps immobile, incertain de ce qu’il devait dire, et n’osant lever la tête. Jones, qui était peut-être le plus interdit des trois, retrouva le premier la parole ; et, se remettant du désordre où l’avaient jeté les tendres reproches de Molly, il fit un grand éclat de rire, salua M. Square, et lui offrit la main pour l’aider à sortir de son trou.

Dès que le philosophe eut atteint la partie de la chambre où l’on pouvait se tenir debout, il regarda Jones d’un air plein de gravité. « Monsieur, lui dit-il, vous triomphez, je le vois, de cette grande découverte. Je jurerais que vous jouissez d’avance du plaisir de me couvrir de honte. Si pourtant vous voulez écarter la prévention, vous conviendrez que vous êtes le seul blâmable en tout ceci. Je n’ai point à me reprocher d’avoir corrompu l’innocence, je n’ai rien fait de répréhensible aux yeux de quiconque juge les actions d’après la règle de la justice. La convenance dépend de la nature des choses, non des mœurs, des usages, ni des lois. Rien ne blesse la convenance, que ce qui est contraire à la nature.

– Puissamment raisonné, vieux fou ; mais, de grâce, pourquoi penses-tu que j’aie envie de te livrer à la risée publique ? Je n’ai jamais été, je t’assure, plus content de toi de ma vie ; et l’aventure restera secrète, à moins que tu n’aies envie de la divulguer toi-même.

– Mais, M. Jones, je ne voudrais pas que vous me crussiez indifférent au soin de ma réputation. La bonne réputation est une sorte de χαλόγ[33] qu’on ne doit mépriser en aucune façon. Y porter soi-même atteinte, c’est commettre un crime odieux, un véritable suicide. Si donc vous consentez à taire mes faiblesses (j’en puis avoir comme un autre, puisque nul homme n’est absolument parfait), comptez aussi sur ma discrétion. Il y a des choses qu’il convient de faire, et dont il ne convient pas de se vanter ; car la malignité humaine envenime souvent les actions les plus innocentes, et même les plus louables.

– À merveille ! Quoi de plus innocent que de satisfaire un désir de la nature ? Quoi de plus louable que de travailler à la propagation de son espèce ?

– À ne vous point mentir, j’ai toujours été de cet avis.

– Vous tîntes pourtant un autre langage, lorsqu’on découvrit ma liaison avec cette jeune fille.

– Il est vrai ; mais la faute en fut au ministre Thwackum, qui me présenta le fait sous un faux jour. Il vous peignit comme un corrupteur de l’innocence ; je dus vous blâmer à ce titre. Ce fut cela, monsieur, rien que cela… Car vous savez, M. Jones, que les circonstances les plus légères, oui, monsieur, les plus légères, altèrent sensiblement la convenance morale et la nature des choses.

– À quoi bon tout ce verbiage ? je vous le répète, il ne tiendra qu’à vous qu’on n’entende point parler de ce que j’ai vu. Je n’en dirai jamais un mot à personne, si vous vous conduisez bien avec cette fille. Vous, Molly, soyez fidèle à votre ami, et non content d’oublier votre inconstance, je vous ferai encore tout le bien qui dépendra de moi. » À ces mots il prit congé d’eux, se laissa glisser le long de l’échelle, et disparut.

Square se félicita d’en être quitte, selon toute apparence, à si bon marché. Molly, dès qu’elle fut revenue de sa confusion, reprocha vivement au philosophe de lui avoir fait perdre Jones ; mais il trouva bientôt le moyen de dissiper son chagrin, moitié par des caresses, moitié par un petit lénitif qu’il tira de sa bourse, remède d’une efficacité merveilleuse pour chasser de l’esprit les sombres vapeurs, et y ramener la sérénité.

Molly prodigua mille témoignages de tendresse à son nouvel amant, se moqua avec lui de ce qu’elle avait dit à Jones, et de Jones lui-même, jurant que si le jeune homme avait autrefois possédé sa personne, nul autre que Square n’avait jamais possédé son cœur.


CHAPITRE VI

Moyen de corriger quelques erreurs commises précédemment, dans l’application du mot amour.

L’infidélité manifeste de Molly aurait justifié plus de ressentiment que Jones n’en fit paraître, et s’il eût abandonné sur-le-champ cette indigne maîtresse, peu de gens l’en auraient blâmé, sans doute ; mais au lieu de la traiter avec le mépris qu’elle méritait, il en eut pitié. Quoique l’amour qu’il conservait pour elle, ne fût point de nature à le rendre très-sensible à son manque de foi, il se reprochait amèrement de l’avoir séduite, et s’imputait tous les désordres où elle semblait prête à se plonger.

Cette idée lui causait une peine extrême. L’aînée des Seagrim, Betty, eut la bonté de l’en soulager. Elle lui fit entendre que ce n’était pas lui, mais un nommé Will Barnes, qui avait obtenu le premier, les bonnes grâces de sa sœur, et que l’enfant dont il se croyait le père ne lui appartenait qu’à un titre fort incertain.

Jones chercha sur-le-champ les moyens de s’assurer de la vérité du fait, et bientôt l’aveu de Will Barnes et celui de Molly elle-même, le convainquirent que Betty ne l’avait pas trompé.

Ce Will Barnes était un jeune drôle, aussi renommé pour ses bonnes fortunes, qu’aucun sous-lieutenant d’infanterie, ou clerc de procureur du royaume. Il avait séduit plusieurs femmes, il en avait désespéré d’autres, et comptait, parmi ses trophées, la mort tragique d’une pauvre fille, qui s’était noyée pour ne pas survivre à son inconstance.

Betty Seagrim figurait au nombre de ses conquêtes ; il l’aimait, longtemps avant que Molly fût d’âge à inspirer des désirs. Il la quitta ensuite pour sa sœur cadette, auprès de laquelle il réussit, sans beaucoup d’efforts. Dans la réalité, Will Barnes était seul maître du cœur de Molly. Elle ne s’était livrée à Jones et à Square, que par intérêt et par vanité.

De là venait la haine implacable de Betty pour sa sœur. Nous avions cru inutile d’en assigner plus tôt la véritable cause, l’envie nous ayant paru suffire de reste pour l’expliquer.

Cette découverte dissipa tous les scrupules et toutes les inquiétudes de Jones, par rapport à Molly. Mais s’il se sentait délivré d’un tourment, il en éprouvait un autre des plus cruels. Depuis que Molly était bannie de son cœur, Sophie en avait pris une entière possession. Il l’aimait avec idolâtrie, il voyait clairement qu’il en était aimé ; cependant une conviction si flatteuse n’adoucissait en rien ses mortelles angoisses. Obligé de renoncer à l’espoir de vaincre jamais la résistance du père, il ne pouvait se résoudre à tenter la conquête de la fille, par des moyens honteux ou perfides.

L’affront qu’il ferait ainsi à M. Western, le chagrin dont il accablerait M. Allworthy, s’offraient sans cesse à sa pensée, et ne lui laissaient de repos ni le jour, ni la nuit. Sa vie était un combat continuel entre l’amour et l’honneur, qui tour à tour triomphaient dans son âme. Souvent, en l’absence de Sophie, il projetait de ne plus la voir, de quitter la maison de son père adoptif ; puis, de retour auprès d’elle, il oubliait toutes ses résolutions, et n’en formait plus qu’une, celle de l’obtenir au péril de sa vie, et par le sacrifice même de son honneur, qui lui était cent fois plus cher.

Cette lutte intérieure produisit en lui un changement visible. Il perdit sa vivacité naturelle et son enjouement. Dévoré d’une sombre mélancolie lorsqu’il était seul, dans le monde il avait l’air distrait, abattu. Si, pour complaire M. Western, il essayait de sourire, sa contrainte décelait d’une manière sensible le chagrin qu’il s’efforçait en vain de dissimuler.

Il serait difficile de dire ce qui le trahissait le plus, de l’art ingénieux à cacher sa passion, ou de la nature toujours prête à en révéler le secret. Tandis que l’un lui imposait devant Sophie une sévère réserve, le condamnait au silence, le forçait même d’éviter ses regards, l’autre semblait se faire un jeu de détruire en un instant l’effet de toutes ses précautions. À l’approche de sa jeune maîtresse, il pâlissait, il tressaillait, s’il la voyait paraître inopinément. Quand par hasard ses yeux rencontraient les siens, le sang refluait avec violence vers ses joues, et son visage devenait brûlant. Si la politesse l’obligeait de lui parler, de porter à table sa santé, il ne faisait que balbutier ; s’il la touchait, sa main, tout son corps frémissait. Au moindre mot qui avait trait à l’amour, il soupirait involontairement ; et il ne se passait pas un jour, qu’il ne fût exposé à quelque épreuve de ce genre.

Tous ces symptômes échappaient à l’attention de l’écuyer, mais non à celle de sa fille. Elle remarqua bientôt l’agitation qui régnait dans le cœur de Jones, et elle ne fut pas en peine d’en découvrir la cause, elle la trouvait dans son propre sein. Cette conformité de sentiments, qui n’est autre chose que la sympathie, tant de fois observée chez les amants, fait assez connaître pourquoi Sophie était beaucoup plus clairvoyante que son père.

À dire vrai, il y a un moyen plus simple et plus clair, d’expliquer l’étonnante supériorité de pénétration qu’on remarque dans certaines personnes, et ce moyen n’est pas seulement applicable aux amants, mais à tous les hommes. D’où vient, par exemple, qu’un fripon se montre, pour l’ordinaire, si habile et si prompt à découvrir des fourberies dont un honnête homme, d’ailleurs beaucoup plus éclairé, est souvent la dupe ? Il n’existe point de sympathie générale entre les fripons ; ils ne font point usage, comme les francs-maçons, de signes particuliers pour s’entendre ; mais le même sujet les occupe tous ; toutes leurs pensées sont constamment tournées vers le même but. Il ne faut donc s’étonner ni de l’aveuglement de l’écuyer, ni de la pénétration de sa fille. L’idée de l’amour n’était jamais entrée dans la tête du premier, et la seconde, en ce moment, n’en avait point d’autre.

Quand Sophie fut bien convaincue de la passion de Jones, et qu’elle eut la certitude d’en être l’objet, elle comprit aisément les motifs de sa conduite. Tant de délicatesse le lui rendit plus cher encore, et fit naître dans son cœur les deux sentiments qu’un amant doit souhaiter davantage d’inspirer à sa maîtresse, l’estime et la pitié. Eh ! quelle femme serait assez rigide pour l’en blâmer ? qui oserait lui faire un crime de plaindre des maux qu’elle avait causés ; d’estimer l’infortuné qui, par un dévouement héroïque, s’efforçait d’étouffer la flamme dont il était consumé, semblable à ce généreux enfant de Sparte qui se laissait dévorer par sa proie, plutôt que d’avouer son larcin ? Ainsi, la réserve de Jones, son silence, sa froideur, le soin qu’il prenait de l’éviter, étaient aux yeux de Sophie les preuves les plus fortes, les plus touchantes qu’il pût lui donner de son amour. Bientôt elle éprouva pour lui tous les sentiments qui peuvent s’allier avec le devoir, dans l’âme d’une femme tendre et vertueuse, l’estime, la reconnaissance, la pitié, l’admiration… Enfin, bientôt elle aima Jones éperdûment.

Un jour, nos deux amants se rencontrèrent dans le parc, au détour de deux allées qui aboutissaient au canal où Jones avait failli autrefois de se noyer, pour rattraper l’oiseau chéri de Sophie. Elle dirigeait depuis peu ses promenades vers cet endroit ; elle y venait rêver, avec un mélange de plaisir et de peine, à un accident qui, tout léger qu’il était, avait peut-être jeté dans son sein le premier germe d’une passion devenue si profonde.

Tous deux avaient l’esprit tellement préoccupé, qu’ils se touchaient presque, avant de s’être aperçus. Leur confusion n’aurait pas échappé à un tiers ; mais ils étaient trop émus pour s’observer l’un l’autre. Dès que Jones fut un peu remis de sa première surprise, il salua miss Western ; elle lui rendit son salut avec timidité. La conversation commença par des lieux communs sur la fraîcheur délicieuse de la matinée ; elle tomba ensuite sur la beauté du paysage. Jones en vanta les charmes. À la vue de l’arbre d’où il était jadis tombé dans l’eau, Sophie ne put s’empêcher de lui rappeler cet accident. « Je suppose, monsieur Jones, lui dit-elle, que vous ne passez point au bord de ce canal sans ressentir un petit frisson ?

– En vérité, mademoiselle, répondit-il, je n’ai conservé d’autre souvenir de cette aventure, que celui du chagrin que vous causa la perte de votre oiseau. Pauvre Tommy ! voici la branche sur laquelle il s’était posé. Comment eut-il la folie de fuir l’heureuse condition où je l’avais placé ? sa triste fin fut la juste punition de son ingratitude.

– Peu s’en fallut, monsieur Jones, que votre courage ne vous fît éprouver un sort aussi funeste. Sans doute, vous n’avez pas oublié le danger que vous courûtes alors ?

– Non, mademoiselle ; et quand j’y pense, je n’éprouve qu’un regret, c’est que l’eau n’ait pas été plus profonde. J’aurais échappé à bien des tourments, que la fortune semble m’avoir réservés.

– Fi ! monsieur Jones, vous ne parlez pas sérieusement. Ce mépris affecté de la vie, part d’un excès de délicatesse. Vous voudriez diminuer ainsi la reconnaissance que je vous dois, d’avoir bravé deux fois la mort pour moi. Prenez garde à la troisième ! » Elle prononça ces dernières paroles avec un accent et un sourire d’une douceur inexprimable.

Jones repartit en soupirant, qu’il craignait que sa recommandation ne fût trop tardive, puis jetant sur Sophie un regard triste et passionné : « Ô miss Western, s’écria-t-il, pouvez-vous désirer que je vive ? me souhaitez-vous tant de mal ? »

Sophie baissa les yeux, et répondit avec un peu d’hésitation : « En vérité, monsieur Jones, je ne vous souhaite point de mal.

– Oh ! je reconnais bien là ce caractère adorable, cette angélique bonté qui surpasse encore vos charmes !

– Mais, monsieur Jones, je ne vous comprends pas…, laissez-moi, je ne puis rester ici davantage.

– Je ne veux point être compris… je ne puis l’être… Sophie, excusez mon délire… cette rencontre inattendue… ma surprise… mon émotion… au nom du ciel, pardonnez-moi si je vous ai offensée ; je n’en avais pas l’intention ; j’aimerais mieux mourir mille fois !

– Vous m’étonnez. Comment pouvez-vous croire que vous m’ayez offensée ?

– La crainte, mademoiselle, trouble aisément la raison, et je ne connais point de crainte égale à celle de vous déplaire… Comment puis-je, comment dois-je parler ? Ah ! de grâce, adoucissez ce front sévère ! le moindre signe de votre colère suffirait pour m’anéantir… je n’ai point eu l’intention… si je suis coupable, accusez-en mes yeux, ou plutôt accusez-en vos charmes… que dis-je ? Ah ! je m’égare, mon cœur ne peut contenir l’excès de mon amour… Sophie ! pardonnez-moi ; j’ai combattu jusqu’à la dernière extrémité ; je me suis efforcé longtemps de vous cacher la flamme qui me dévore, et qui me réduira bientôt, je l’espère, à l’impuissance de vous offenser jamais. »

Jones, en achevant ces mots, fut saisi d’un tremblement pareil au frisson de la fièvre. L’agitation de Sophie n’était guère moindre. « Monsieur Jones, lui dit-elle, je n’affecterai pas de ne vous point comprendre, je vous comprends trop bien ; mais, au nom du ciel, si vous avez pour moi quelque affection, souffrez que je retourne au château ; et puisséje avoir la force de me soutenir jusque-là ! »

Jones, qui lui-même ne se soutenait qu’avec peine, lui offrit son bras. Elle l’accepta, à condition qu’il n’ajouterait pas un mot sur ce sujet. Il le promit, insistant seulement pour obtenir le pardon de l’aveu involontaire que la passion lui avait arraché. Sophie lui répondit, que le pardon dépendrait de sa conduite future. Ce pacte fait, tous deux, d’un pas incertain et tremblant, s’acheminèrent vers le château, sans que l’amant osât une seule fois serrer la main de sa maîtresse, qu’il tenait dans la sienne.

Sophie se retira dans sa chambre. Les soins d’Honora et le secours des eaux spiritueuses parvinrent à calmer le trouble de ses sens. Quant à Jones, il reçut pour tout soulagement à ses maux une nouvelle si douloureuse, que nous croyons devoir en remettre le récit au chapitre suivant, pour ne pas confondre deux scènes d’une nature trop différente.


CHAPITRE VII.

Maladie de M. Allworthy.

M. Western avait pris tant d’amitié pour Jones, qu’il ne pouvait se séparer de lui ; et Jones, quoique son bras fût depuis longtemps guéri, se laissait facilement entraîner par l’amour de la chasse, ou par un autre motif, à prolonger son séjour chez l’écuyer. Loin d’être pressé de retourner auprès de son père adoptif. Il passait quelquefois quinze jours de suite sans lui faire une visite, sans même s’informer de ses nouvelles.

Pendant un de ces intervalles, M. Allworthy fut attaqué d’un gros rhume, accompagné de fièvre. Il négligea cette indisposition, comme il faisait de toutes celles qui ne le forçaient point de garder le lit, ou d’interrompre ses occupations accoutumées : conduite que nous n’avons garde d’approuver ; car la docte faculté a droit d’exiger qu’aussitôt que la maladie entre par une porte, on introduise le médecin par l’autre. C’est le sens du vieil adage : Venienti occurrite morbo,

Hâtez-vous d’attaquer le mal dans sa naissance.

De cette façon la maladie et le médecin se trouvent en présence, et peuvent combattre à armes égales. Si, au contraire, on laisse la maladie se fortifier et se retrancher dans la place, il devient très-difficile, et quelquefois impossible au plus habile praticien de l’en déloger. Souvent même, en gagnant adroitement du temps, elle parvient à mettre la nature de son côté, et à rendre impuissantes toutes les ressources de l’art. Telle était, autant qu’il nous en souvient, l’opinion du savant docteur Misaubin. Il avait coutume de se plaindre qu’on l’appelait toujours trop tard. « Je crois, Dieu me pardonne, disait-il, que mes malades me prennent pour un entrepreneur de convois. Ils ne m’envoient chercher que quand la maladie les a tués. »

Faute de soins, l’indisposition de M. Allworthy fit des progrès si rapides, que quand l’ardeur de la fièvre l’obligea d’appeler un médecin, le docteur, dès son arrivée, déclara en secouant la tête qu’on avait trop tardé à l’avertir, et que le malade était dans le plus grand péril. M. Allworthy, qui avait mis ordre à ses affaires dans ce monde, et qui était aussi bien préparé pour l’autre que le permet l’humaine nature, entendit cet arrêt avec calme et résignation. Il pouvait dire tous les soirs en se couchant, comme le Caton de la tragédie[34],

Que le crime ou l’effroi trouble la paix de l’homme,

Étranger à tous deux, tranquille sur son sort,

Caton voit du même œil le sommeil et la mort.

Et certes, il pouvait le dire avec plus de raison que Caton lui-même, ou tout autre personnage aussi vain des temps anciens et modernes. Sa conscience était pure, son âme, inaccessible à la crainte. Il était semblable au moissonneur laborieux et fidèle qui, à la fin de la moisson, s’en va recevoir son salaire des mains d’un bon maître.

L’excellent homme voulut rassembler autour de lui toutes les personnes de sa maison. Il ne manquait à cette réunion que mistress Blifil, partie depuis peu pour Londres, et M. Jones, que nous avons laissé chez l’écuyer Western, où on alla le chercher, un instant après qu’il eut quitté Sophie.

La nouvelle du danger de M. Allworthy, que le domestique exagéra encore, bannît de son esprit toute pensée d’amour. Il se précipita dans la voiture qu’on lui avait envoyée, et ordonna au cocher de faire le plus de diligence possible. Nous pouvons assurer que l’image de Sophie ne se présenta pas une seule fois à lui, pendant le trajet.

Tout le monde, c’est-à-dire, MM. Blifil, Jones, Thwackum, Square, et quelques domestiques, étant réunis autour du lit de M. Allworthy, le digne homme se leva sur son séant et se disposait à parler, quand il en fut empêché par les cris perçants et douloureux de Blifil. « Mon cher neveu, lui dit-il en lui tendant la main, ne vous désolez pas ainsi du plus ordinaire des événements humains. On s’afflige justement, lorsqu’on voit fondre sur un de ses amis quelque calamité qui, n’étant pas dans l’ordre nécessaire du destin, paraît rendre son sort plus malheureux que celui d’un autre ; mais la mort est inévitable : c’est le terme commun auquel viennent aboutir les diverses fortunes des hommes. Qu’importe le moment où elle se saisit de sa proie ? Si le sage par excellence, compare l’étendue de la vie à celle de la main, ne peut-on pas la regarder comme un jour ? Je vous quitte au déclin de ce jour. Ceux qui sont partis le matin n’ont perdu qu’un petit nombre d’heures peu dignes de regrets, et qui n’eussent été, pour la plupart, que des heures de fatigue, de peine, et de douleur. Je me souviens qu’un poëte latin[35] nous peint la sortie de la vie comme celle d’un banquet. Cette pensée m’est souvent revenue à l’esprit, quand j’ai vu des hommes se débattre contre la mort, pour prolonger de frivoles plaisirs, et pour jouir un instant de plus de la société de leurs amis. Mais, hélas ! combien est court le plus long délai que le ciel leur accorde ! qu’il est peu différent de partir le premier ou le dernier ! Voilà le vrai point de vue sous lequel il convient d’envisager la vie. Le regret de quitter nos amis colore d’un aimable prétexte l’horreur que la mort nous inspire ; et cependant, telle est la briève durée des plaisirs mêmes de l’amitié, qu’un homme sage n’y attache qu’un faible prix. Peu de gens, je l’avoue, pensent ainsi. La plupart ne songent à la mort que quand sa faux les menace. Quelque hideux, quelque terrible que leur paraisse de près ce fantôme, son effrayante laideur disparaît à leurs yeux dans le lointain. Abattus, consternés, s’ils se croient en danger de mourir, à peine leur crainte est-elle dissipée, que le souvenir s’en efface de leur esprit. Les insensés ! ils s’imaginent avoir reçu leur grâce. Ils n’ont obtenu qu’un sursis, et un court sursis.

« Cessez donc, mon cher enfant, de vous affliger de la sorte. Un événement qui peut arriver à toute heure, que chaque élément, chaque particule de matière qui nous environne, peut produire, et auquel nul mortel ne saurait échapper, ne doit nous causer ni surprise, ni regrets.

« Mon médecin m’ayant averti, et je l’en remercie, que je touchais au moment de vous quitter, j’ai désiré de m’entretenir un instant avec vous, avant que la maladie qui menace, je le sens, de m’accabler, m’en ait ôté la faculté.

« Quoique mes dernières volontés soient consignées, depuis longtemps, dans mon testament, je veux apprendre moi-même à chacun de vous ce qui le concerne, afin d’avoir la consolation de vous voir tous satisfaits.

« Mon neveu Blifil, je vous laisse toute ma fortune, à l’exception d’une rente viagère de cinq cents livres[36] que je vous charge de payer à votre-mère, d’une terre de cinq cents livres de revenu, et d’une somme de six mille livres, dont j’ai disposé ainsi qu’il suit :

« C’est à vous, monsieur Jones, que je donne la terre de cinq cents livres de revenu. Comme je connais les inconvénients qui résultent du défaut d’argent comptant, j’y ai ajouté mille livres en espèces. J’ignore si vos espérances seront remplies, ou trompées. Peut-être trouverez-vous que je vous donne trop peu, tandis que le monde pourra m’accuser d’avoir trop fait pour vous ; mais je méprise la censure du monde. Quant à vous, je me flatte que vous ne justifierez point, par vos sentiments, cette fâcheuse opinion, excuse ordinaire des âmes dures, que les actes de générosité excitent moins la reconnaissance qu’une cupidité insatiable… Pardonnez-moi cette réflexion ; je ne soupçonne de vous rien de semblable. »

Jones se jeta aux pieds de son bienfaiteur, saisit sa main qu’il couvrit de baisers, et l’assura que sa bonté pour lui surpassait, dans cette circonstance comme dans toutes les autres, son mérite et son attente. « Je manque de termes, s’écria-t-il, pour vous exprimer ma reconnaissance. Vos bienfaits me pénètrent le cœur. Mais je ne puis songer en ce moment qu’à la douloureuse situation… Ô mon protecteur ! ô mon père ! » Ici la parole expira sur ses lèvres, et il détourna la tête pour cacher les larmes qui coulaient de ses yeux.

M. Allworthy pressa doucement sa main dans la sienne, et continua ainsi : « Je connais, mon enfant, la noblesse et la bonté de votre caractère. Joignez-y la prudence et la piété, et vous serez heureux. Si les premières de ces qualités vous rendent digne du bonheur, les dernières seules peuvent vous en faire jouir.

« M. Thwackum, je vous ai laissé mille livres. Je ne doute point que cette somme n’excède de beaucoup vos désirs et vos besoins. Acceptez-la, comme un gage de mon amitié. S’il vous reste du superflu, cette rigide vertu dont vous faites profession, vous enseignera la manière d’en user.

« Monsieur Square, je vous ai légué une pareille somme. Elle vous mettra, je l’espère, en état de mieux réussir à l’avenir dans votre profession, que vous ne l’avez fait par le passé. J’ai souvent observé avec peine, que l’indigence excite plus de mépris que de pitié, surtout chez les gens riches, aux yeux de qui l’homme pauvre passe presque toujours pour un homme sans talent. Le peu que je vous laisse, aplanira les obstacles contre lesquels vous avez eu autrefois à lutter, et vous fournira les moyens d’acquérir le degré de fortune nécessaire à un philosophe tel que vous.

« Mais je sens que mes forces s’épuisent. Je vous renvoie à mon testament, pour ce qui concerne mes autres dispositions. Mes domestiques y trouveront un motif de se souvenir de moi. J’ai fait en outre un petit nombre de legs pieux, que mes exécuteurs testamentaires acquitteront, je pense, avec fidélité. Je vous donne à tous ma bénédiction. Adieu, je pars… quelques moments avant vous. »

En cet instant, un domestique entra précipitamment et annonça l’arrivée d’un procureur de Salisbury, chargé d’un message secret qu’il ne pouvait, disait-il, communiquer qu’à M. Allworthy en personne. Il ajouta que ce procureur paraissait très-pressé, et se plaignait d’avoir tant d’affaires sur les bras, qu’il ne viendrait jamais à bout de les expédier toutes, quand il se mettrait en quatre pour cela.

« Allez, mon enfant, dit M. Allworthy à Blifil, et voyez ce que me veut cet homme. Je suis hors d’état de m’occuper d’affaires ; je n’en ai point, d’ailleurs, qui ne vous intéresse maintenant plus que moi. Il m’est impossible de recevoir qui que ce soit ; mon esprit n’est plus capable d’attention. » À ces mots, il les congédia, en leur disant qu’il ne perdait pas l’espérance de les revoir encore ; mais qu’après une si grande fatigue, il avait besoin de repos.

Quelques-uns des spectateurs de cette triste scène, se retirèrent en versant des larmes. Le philosophe Square lui-même essuyait ses yeux, peu accoutumés à en répandre. Pour mistress Wilkins, les pleurs tombaient goutte à goutte de sa paupière, comme la gomme, des arbres de l’Arabie. C’était une simagrée que n’omettait jamais l’ habile gouvernante, dans les occasions convenables.

Quand tout le monde fut sorti, M. Allworthy remit la tête sur son oreiller, et tâcha de prendre un peu de repos.


CHAPITRE VIII.

Détails plus naturels qu’agréables.

La douleur de perdre son maître n’était pas l’unique source de l’amer ruisseau de larmes qui baignait les joues creuses de mistress Déborah Wilkins. Elle ne fut pas plus tôt remontée dans sa chambre, qu’elle murmura entre ses dents cette agréable complainte : « Assurément, mon maître aurait bien dû mettre quelque différence entre ses autres domestiques et moi. Il me laisse, je suppose, de quoi payer mon deuil ; mais, par ma foi, si c’est là tout, le diable le portera pour moi. Monsieur pouvait savoir que je ne suis point accoutumée à recevoir l’aumône. Je n’ai mis de côté, à son service, que cinq cents livres ; et voilà comme il me traite ! la belle manière d’encourager les domestiques à être honnêtes ! car enfin, si je me suis permis, de temps en temps, de prendre quelques bagatelles, d’autres ont pris dix fois davantage : et maintenant il nous confond tous ensemble. Oh ! s’il en est ainsi, que le legs s’en aille au diable avec le testateur… Mais non, je ne veux point y renoncer ; cela causerait trop de joie à certaines gens… Je ferai mieux, j’en achèterai une robe de la couleur la plus gaie que je pourrai trouver ; une vraie robe de bal, et j’irai danser avec sur la tombe de ce vieux ladre. Voilà donc ma récompense d’avoir pris si souvent son parti, quand tout le canton lui jetait la pierre, pour la façon scandaleuse dont il élevait son bâtard ! Mais patience, il va dans un lieu où tout cela lui sera compté. Assurément il aurait mieux fait de se repentir de ses péchés à l’article de la mort, que d’en tirer vanité, et de donner le bien de sa famille à un bâtard. Pense-t-il nous faire accroire qu’il l’a trouvé, par hasard, dans son lit ? la jolie histoire ! ah, ah ! ceux qui cachent une chose, ne sont point en peine de savoir où la retrouver. Dieu lui pardonne : mais si l’on parvenait à découvrir la vérité, ce ne serait pas, je gage, le seul bâtard dont il aurait à répondre. Ce qui me console, c’est qu’ils seront tous connus, là où il va. – Je vous renvoie à mon testament. Mes domestiques y trouveront un motif de se souvenir de moi. Ce sont ses propres paroles. Je ne les oublierai jamais, quand je vivrais mille ans. Oui, oui, je me souviendrai toujours de vous, pour m’avoir confondue avec vos domestiques. Je pouvais me flatter, je pense, sans trop de vanité, qu’il ferait une mention particulière de moi, aussi bien que de Square ; mais ce Square est un monsieur, oui vraiment, quoiqu’il n’eût pas d’habit sur le dos la première fois qu’il vint ici. Le beau monsieur, par ma foi ! Depuis nombre d’années qu’il vit dans la maison, je ne crois pas qu’un seul domestique ait vu la couleur de son argent. Au diable de tels messieurs ! » Mistress Wilkins ne borna point là ses murmures ; mais nous pensons que cet échantillon suffira au lecteur.

Thwackum et Square s’exprimaient avec moins d’aigreur, sans paraître plus satisfaits. À en juger par la tristesse de leurs physionomies, aussi bien que par le dialogue suivant, ils s’applaudissaient médiocrement de la libéralité du testateur.

Environ une heure après qu’on fut sorti de la chambre du malade, Square rencontra Thwackum au salon. « Eh bien ! monsieur, lui dit-il, avez-vous eu des nouvelles de votre ami, depuis que nous l’avons quitté ?

– Si vous voulez parler de M. Allworthy, repartit Thwackum, il vous convient mieux qu’à moi de lui donner ce titre ; car il l’a bien mérité de vous.

– Et de vous aussi, monsieur. Ne lui a-t-il pas plu, dans sa prétendue bonté, de nous traiter de même ?

– Je n’aurais pas abordé le premier ce sujet ; mais puisque vous commencez, je vous dirai sans détour que je suis d’un avis contraire au vôtre. Il y a une grande différence entre un bienfait et une récompense. La place que j’ai remplie dans la maison de M. Allworthy, les soins que j’ai donnés à l’éducation de ses deux enfants, sont des services dont j’aurais pu attendre plus de reconnaissance. Ne croyez pas pourtant que je me plaigne. Saint Paul m’a appris à être satisfait du peu que je possède. Ce peu, fût-il moindre encore, je saurais m’en contenter : mais l’Écriture sainte, en me faisant un devoir de mépriser les richesses, ne m’oblige point de fermer les yeux sur mon propre mérite, ni d’être insensible à l’affront d’une injuste comparaison.

– Puisque vous me provoquez, sachez que c’est à moi que l’affront s’adresse. Je n’aurais jamais cru que M. Allworthy fît assez peu de cas de mon amitié, pour me confondre avec un homme à ses gages ; mais je connais la cause de son injustice. Elle provient des étroits principes que vous avez travaillé sans relâche à lui inculquer, au mépris de tout sentiment noble et généreux. Les divins attraits de l’amitié ne sont point faits pour une vue faible et grossière comme la vôtre. Ils ne peuvent être aperçus qu’à l’aide de cette règle infaillible de la justice, que vous n’avez cessé de tourner en dérision, jusqu’à ce que vous soyez enfin parvenu à pervertir le jugement de votre ami.

– Je souhaiterais pour le salut de son âme, repartit Thwackum en furie, que votre damnable doctrine n’eût point perverti sa foi. C’est à vos principes qu’il faut attribuer sa conduite anti-chrétienne. Quel autre qu’un athée pourrait se résoudre à quitter ce monde, sans avoir mis ordre à sa conscience, sans avoir confessé ses péchés, sans en avoir reçu l’absolution ? et pourtant il n’ignorait pas qu’il y avait quelqu’un, dans sa maison, qui était dûment autorisé à la lui donner. Il reconnaîtra, mais trop tard, sa fatale erreur, lorsqu’il arrivera dans ce séjour de ténèbres, où il y a des pleurs et des grincements de dents. Alors il verra le triste sort que réserve à ses sectateurs cette divinité païenne, cette stérile vertu que vous adorez, vous, et tous les déistes du monde ; alors il appellera un prêtre à grands cris, et il gémira de n’en point trouver, et de n’avoir pas reçu l’absolution, sans laquelle nul ne peut être sauvé.

– Que ne la lui proposez-vous, si vous la jugez si nécessaire ?

– Elle ne sert qu’à ceux qui ont la grâce suffisante pour la demander… Mais de quoi parlé-je à un incrédule, à un païen ? C’est vous qui avez causé sa perdition. Vous en êtes amplement récompensé dans ce monde, et je ne doute pas que votre disciple ne le soit bientôt dans l’autre.

– J’ignore ce que vous entendez par récompense. Si vous appelez ainsi la misérable marque d’amitié qu’il a cru devoir me laisser, apprenez que je la méprise, et que le malheur de ma position peut seul me déterminer à l’accepter. »

Le médecin arriva sur ces entrefaites, et demanda comment allait le malade.

« Mal, répondit Thwackum.

– Je m’y attendais, reprit le docteur. Mais, je vous prie, qu’est-il survenu de nouveau, depuis mon départ ?

– Rien de bon, je le crains, repartit Thwackum. Au demeurant, dans l’état ou nous l’avons laissé, il restait, je pense, peu d’espoir. »

Le médecin du corps ne comprit peut-être pas bien celui de l’âme. Avant qu’ils pussent s’expliquer l’un à l’autre leur pensée, M. Blifil entra dans la chambre, la tristesse peinte sur le visage, et leur dit qu’il avait reçu des nouvelles douloureuses : que sa mère, en revenant de Londres, avait été prise d’une violente attaque de goutte dans la tête et dans l’estomac, et qu’elle était morte, au bout de quelques heures, à Salisbury.

« Fatalité ! s’écria le docteur. Que n’ai-je été à portée de la secourir ! On ne peut répondre des événements. La goutte est une des maladies les plus rebelles à la médecine ; et cependant il est bien rare qu’elle résiste à mes remèdes. »

Square et Thwackum firent à M. Blifil leurs compliments de condoléance, sur la perte de sa mère. Le premier lui conseilla de la supporter en homme ; le second, de s’y résigner en chrétien. M. Blifil leur répondit, qu’il savait très-bien que nous étions tous sujets à la mort ; qu’il tâcherait de ne pas se laisser accabler par son malheur ; mais qu’il ne pouvait s’empêcher d’accuser un peu l’étrange rigueur du sort, qui choisissait, pour le frapper d’un si rude coup, le moment où il craignait d’en recevoir un autre non moins sensible. Il ajouta, que la circonstance présente allait mettre à l’épreuve les excellents principes qu’il tenait de M. Thwackum et de M. Square, et que s’il survivait à tant d’infortunes, il en serait redevable aux leçons de ses maîtres.

On délibéra ensuite, si l’on apprendrait à M. Allworthy la mort de sa sœur. Le médecin s’y opposa fortement, et toute la faculté, sans doute, eût été de son avis ; mais M. Blifil observa, qu’il avait reçu de son oncle des ordres si formels et si réitérés de ne lui rien cacher, dans la crainte de ce qui en pourrait arriver, qu’il ne se déterminerait, par aucun motif, à y désobéir ; que d’ailleurs, le courage et la piété bien connus de M. Allworthy, l’empêchaient de partager les appréhensions du docteur. Il déclara, en conséquence, qu’il était décidé à lui communiquer sur-le-champ la fatale nouvelle, attendu que si le ciel accordait à ses ferventes prières le rétablissement de son oncle, il ne lui pardonnerait jamais de ne pas l’avoir instruit sur-le-champ d’un événement de cette nature.

Le médecin fut forcé de se soumettre à ces raisons, qu’approuvèrent les deux savants personnages. Il entra, suivi de Blifil, dans la chambre de M. Allworthy. À peine lui eut-il tâté le pouls, qu’il trouva une amélioration sensible dans son état. Il dit que le dernier remède avait produit un merveilleux effet, et rendu la fièvre intermittente, en sorte que la situation du malade était maintenant aussi rassurante, qu’elle paraissait auparavant désespérée.

À dire vrai, le danger n’avait jamais été aussi grand que le docteur s’était plu à le représenter ; mais comme un prudent général ne dédaigne point l’ennemi le plus inférieur en force, un sage médecin ne méprise pas non plus la maladie la moins grave en apparence. Le premier établit une sévère discipline, place avec soin ses sentinelles, ne relâche rien de sa vigilance, quelle que soit la faiblesse de son adversaire ; le second n’oublie pas de composer son maintien, de prendre une physionomie grave, de secouer la tête d’un air d’importance, quelque légère que soit la maladie ; et tous deux, parmi une foule de raisons propres à justifier leur conduite, peuvent en alléguer une excellente, c’est que par là le triomphe devient plus glorieux, et le manque de succès, moins humiliant.

M. Allworthy n’eut pas plus tôt remercié le ciel de l’heureux changement survenu dans sa position, que Blifil s’avança vers lui, l’air consterné, son mouchoir sur les yeux pour essuyer ses pleurs, ou pour en faire le semblant, comme Ovide[37] le conseille dans un autre cas,

Soit qu’il en coule, ou non, essuyez-les toujours,

et lui apprit ce que le lecteur sait déjà.

M. Allworthy reçut la nouvelle avec douleur et résignation ; il laissa échapper une larme, puis reprenant bientôt sa sérénité ordinaire, il s’écria : « Que la volonté de Dieu soit faite en toutes choses ! »

Il demanda à voir le procureur de Salisbury. M. Blifil lui dit qu’il n’avait pu le retenir un seul moment ; que cet homme paraissait si pressé et accablé de tant d’affaires, qu’il ne viendrait jamais à bout, disait-il, de les expédier toutes, quand il se mettrait en quatre pour cela.

M. Allworthy chargea Blifil du soin des funérailles. Il voulut que sa sœur fût inhumée dans la chapelle du château. Du reste, il laissa son neveu maître de régler, comme il l’entendrait, la cérémonie funèbre, se bornant à lui indiquer la personne qu’il devait employer dans cette occasion.


CHAPITRE IX.

Qui confirme la vérité de cette remarque d’Eschine, que l’ivresse montre le cœur de l’homme, comme un miroir réfléchit ses traits.

On s’étonnera peut-être de n’avoir point ouï parler de M. Jones dans la scène précédente. Sa conduite ressembla si peu à celle des autres personnages, que nous n’avons pas voulu le confondre avec eux.

Il quitta le dernier la chambre de son père adoptif, et se retira dans la sienne pour se livrer à sa douleur. L’agitation de son âme le força bientôt d’en sortir. Il s’approcha doucement de la porte de M. Allworthy, où il écouta longtemps sans entendre d’autre bruit qu’un ronflement violent, que son imagination frappée lui fit prendre pour le signe d’une pénible agonie. Alarmé de cette idée funeste, il ne put s’empêcher d’entrer dans la chambre. Il y trouva l’excellent homme plongé dans un doux sommeil ; sa garde, assise au pied du lit, dormait aussi, et ronflait de toutes ses forces. Jones se hâta d’imposer silence à cette basse continue, craignant qu’elle ne troublât le repos de M. Allworthy. Il s’assit ensuite à côté de la garde, et y demeura immobile jusqu’au moment où le docteur et Blifil entrèrent ensemble et réveillèrent le malade, le premier pour lui tâter le pouls, le second pour lui faire part d’une nouvelle que Jones, s’il avait connu son dessein, l’aurait bien forcé de remettre à un autre temps.

Aux premières paroles de l’imprudent Blifil, Jones eut peine à retenir son indignation, surtout lorsqu’il entendit le docteur déclarer, que c’était malgré lui qu’on apprenait au malade un si cruel événement. Mais comme la passion ne l’aveuglait pas au point de lui cacher l’impression dangereuse, que ferait sur M. Allworthy l’éclat d’une querelle, il se contint pour l’instant, et il fut ensuite si content de voir que cette indiscrétion n’avait pas eu de suites fâcheuses, qu’il étouffa sa colère, et ne fit aucun reproche à Blifil.

Le médecin dînait ce jour-là chez M. Allworthy. Au sortir de table, il l’alla voir, et revint bientôt après annoncer à la compagnie, avec un air d’assurance et de satisfaction, qu’on pouvait désormais être tranquille sur le compte de son malade ; que la fièvre l’avait quitté, et qu’il se faisait fort d’en prévenir le retour, par le moyen du quinquina.

Cette nouvelle causa tant de plaisir à Jones, elle le jeta dans un tel ravissement, qu’on pouvait dire de lui, avec vérité, qu’il était ivre de joie : disposition morale qui seconde puissamment les effets du vin ; et comme il but de nombreuses rasades à la santé du docteur et de plusieurs autres, il fut bientôt ivre à la lettre.

Le feu du vin redoublant la chaleur naturelle de ses esprits, il fit mille extravagances : il sauta au cou du docteur, le serra dans ses bras, l’assura qu’après M. Allworthy, il était la personne qu’il aimait le mieux au monde. « Oui, docteur, s’écria-t-il, vous méritez qu’on vous élève une statue aux frais du public, pour avoir sauvé l’ami des gens de bien, l’ornement de la société, la gloire de l’Angleterre, et l’honneur de la nature humaine. Dieu me damne, si je ne l’aime cent fois plus que mon âme !

– Tant pis pour vous, dit Thwackum, quoique vous ayez sans doute assez sujet de l’aimer, car il vous a très-bien traité. Peut-être, au reste, eût-il mieux valu, dans l’intérêt de certaines gens, qu’il ne vécût pas assez pour avoir, plus tard, un juste motif de révoquer ses dons.

– Âme vile ! s’écria Jones en lançant sur Thwackum un regard de dédain, penses-tu que de pareilles considérations aient quelque empire sur moi ? Ah ! quand je posséderais des monceaux d’or, j’aimerais mieux n’en pas conserver une parcelle, que de perdre mon illustre et cher bienfaiteur.

Comment rougir, comment cesser jamais

De regretter une tête si chère[38] !

Le docteur prévint, par son entremise, l’explosion de la colère qui enflammait Thwackum et Jones. Celui-ci donnant alors un libre essor à sa gaîté, se mit à danser, à chanter des chansons amoureuses, à faire enfin toutes les folies que peut inspirer le délire de la joie. Mais l’ivresse, loin de lui inspirer l’envie de quereller personne, augmentait, s’il est possible, l’enjouement accoutumé de son humeur.

C’est une erreur commune de croire que les gens querelleurs et méchants dans le vin, sont d’un caractère pacifique et doux avant d’avoir bu. Le vin ne change pas le naturel de l’homme, il ne crée point en lui de nouveaux penchants ; il le prive de la raison, sa sauvegarde habituelle, et le force à découvrir des vices qu’il a l’art de cacher, lorsque aucun nuage n’obscurcit son esprit. Il excite, il allume les passions, surtout celle qui domine dans le cœur. Ainsi la colère, l’amour, la gaîté, l’avarice la générosité, en un mot toutes les affections de l’âme, se manifestent dans l’ivresse avec un degré extraordinaire d’énergie.

Cependant, comme il n’y a point de pays où les liqueurs spiritueuses engendrent plus de rixes qu’en Angleterre, principalement parmi le bas peuple, pour qui boire et se battre sont des termes presque synonymes, nous serions fâché qu’on inférât de ce que nous venons de dire, que les Anglais sont la plus méchante de toutes les nations. Peut-être l’amour de la gloire est-il la source ordinaire de leurs querelles ; et, dans ce cas, il faudrait leur décerner la palme du courage. Rien n’est plus rare, en effet, que d’entendre citer, en pareille occasion, un trait de perfidie ou de lâcheté. Souvent, au contraire, on voit les combattants se témoigner, pendant l’action, des égards réciproques : en sorte que l’amitié termine, presque toujours, la dispute qu’une joyeuse ivresse avait fait naître.

Mais pour reprendre le fil de notre histoire, quoique Jones n’eût montré aucune intention hostile, M. Blifil ne se tint pas moins très-offensé d’une conduite qui s’accordait mal avec l’extrême réserve de son caractère. Il la jugea d’autant plus indécente et plus odieuse, que la mort d’une mère chérie venait, disait-il, de répandre le deuil dans la maison. S’il avait plu au ciel de leur donner quelque espoir du rétablissement de M. Allworthy, c’était par des actions de grâces qu’il convenait de faire éclater leur reconnaissance, et non par l’emportement de l’ivresse et par des chants dissolus, moyens plus capables d’allumer que d’éteindre le courroux céleste. Thwackum qui avait bu, sans qu’il y parût, plus que Tom, applaudit aux pieuses réflexions de Blifil. M. Square, pour des motifs que le lecteur saura deviner, garda le silence.

Le vin n’avait pas tellement troublé la raison de Jones, qu’un seul mot ne suffît pour lui rappeler le malheur de M. Blifil. Toujours prêt à reconnaître et à réparer ses torts, il tendit la main à son camarade, en signe d’amitié, le priant de l’excuser, si l’excès de joie que lui causait la convalescence de M. Allworthy, avait banni de son esprit toute autre pensée.

Blifil repoussa dédaigneusement sa main, et lui répondit avec indignation, qu’il n’était pas surprenant que les spectacles les plus tragiques fussent sans effet sur des aveugles ; que pour lui, ayant le malheur de connaître ses parents, il devait être sensible à leur perte.

Jones, malgré la bonté de son naturel, était tant soit peu irascible. Il se leva en colère, et saisissant Blifil au collet : « Misérable ! s’écria-t-il, oses-tu bien insulter au malheur de ma naissance ? » Il accompagna cette apostrophe de gestes si violents, que le phlegmatique Blifil perdit patience. Aussitôt commença entre eux un combat qui aurait pu devenir sérieux, sans l’intervention de Thwackum et du docteur. Square, que la philosophie rendait supérieur aux émotions de l’humanité, continua de fumer sa pipe, comme il avait coutume de faire dans toutes les disputes où il ne craignait rien pour lui-même.

Les deux champions, réduits à l’impuissance de recourir à une vengeance immédiate, se dédommagèrent de cette contrainte par un torrent d’injures et de menaces, nouvelle espèce de lutte dans laquelle la fortune se montra aussi favorable à Blifil, qu’elle lui avait été contraire dans la précédente.

À la fin pourtant, il se conclut une trêve, par la médiation des parties neutres : la compagnie se remit à table ; Jones consentit à demander pardon, Blifil l’accorda, la paix fut faite, et les choses semblèrent rétablies in statu quo.

Malgré cette réconciliation apparente, le plaisir, que la querelle avait banni, ne revint pas. Tout sentiment de joie était éteint ; on ne traita plus que de graves questions de politique et de morale, sorte d’entretien fort instructif sans doute, mais d’un très-médiocre intérêt. Comme nous n’avons en vue que l’amusement du lecteur, nous passerons sous silence ce qui se dit, jusqu’au moment où les convives s’étant peu à peu retirés, Square et le médecin restèrent seuls. La conversation se ranima un instant par des réflexions critiques sur la dispute des deux jeunes gens. Le médecin prononça, qu’à tout prendre, ils ne valaient pas mieux l’un que l’autre : décision que le philosophe approuva d’un mouvement de tête grave et significatif.


CHAPITRE X.

Qui démontre la justesse d’une observation faite par Ovide et d’autres auteurs plus profonds, que l’ivresse est souvent le prélude de l’incontinence.

Jones, avant d’entrer chez M. Allworthy, alla faire un tour dans la campagne, pour tâcher de calmer l’agitation de ses sens. L’image de sa chère Sophie, que la maladie dangereuse de son bienfaiteur avait écartée quelque temps de sa pensée, revint naturellement s’y offrir. Il se livrait à de douces rêveries, lorsqu’un incident qui affligera, comme nous, le lecteur, mais que notre devoir d’historien nous oblige de transmettre à la postérité, en interrompit le cours.

C’était pendant une belle soirée des derniers jours du mois de juin ; notre héros avait dirigé ses pas vers un petit bois, où le souffle du zéphyr qui se jouait dans le feuillage, le murmure d’une source d’eau vive, et le ramage de mille oiseaux, formaient une harmonie enchanteresse. Il songeait à sa Sophie dans ce lieu si propre à l’amour. Son imagination, dont rien ne gênait l’essor, parcourait en liberté tous ses charmes, se la représentait sous les formes les plus variées, les plus ravissantes ; son cœur brûlant ne respirait que la volupté. Il se jeta sur le gazon qui tapissait le bord du ruisseau, et d’une voix attendrie : « Ô Sophie ! s’écria-t-il, si le ciel me permettait de te serrer dans mes bras, quel serait mon bonheur ! Faut-il, hélas ! que la fortune ait mis entre nous tant de distance ? Ah ! si je te possédais, quand tu n’aurais pour tout bien que les trésors que t’a prodigués la nature, est-il sur la terre un mortel à qui je portasse envie ? De quel œil de dédain je verrais la plus belle Circassienne, parée des plus riches ornements de l’Inde ! que dis-je ! si je croyais que mes yeux pussent regarder avec tendresse une autre femme, je les arracherais à l’instant de ma propre main. Oui, ma Sophie, la fortune inhumaine peut nous séparer pour toujours ; mais tant que je vivrai, je n’aimerai que toi. Je voue à ton image une constance éternelle. Dussé-je renoncer à l’espoir de te posséder jamais, tu n’en seras pas moins la maîtresse absolue de mes pensées, de mon affection, de mon cœur. Ce cœur fidèle ne brûlera que pour toi. Vénus elle-même tenterait en vain de l’enflammer ; elle ne trouverait en moi qu’indifférence et froideur. Sophie, Sophie seule est mon idole. Quel enchantement dans ce nom ! je veux le graver sur tous ces arbres ! »

À ces mots, il se lève et aperçoit, non sa Sophie, non une jeune Circassienne, richement parée pour le sérail du grand-seigneur, mais une simple paysanne, vêtue d’une jupe de toile grossière, baignée de sueur, une fourche de fer à la main, enfin Molly Seagrim. Notre héros, armé de son couteau, s’apprêtait à graver sur l’écorce des arbres le nom chéri de Sophie, quand Molly s’approchant de lui : « Monsieur, lui dit-elle en souriant vous n’avez pas envie, j’espère, de me tuer ?

– Pouvez-vous, lui répondit Jones, me supposer un pareil dessein ?

– En effet, reprit Molly, après la manière barbare dont vous m’avez traitée la dernière fois que je vous ai vu, la mort est un bienfait que je ne dois pas attendre de vous. »

Ce reproche amena un dialogue que nous croyons pouvoir omettre. Il suffira de dire qu’il se prolongea l’espace d’un bon quart d’heure, au bout duquel les deux interlocuteurs s’enfoncèrent ensemble dans l’épaisseur du bois.

Quelque invraisemblable que paraisse le fait, il est certain, et de plus assez facile à expliquer. Jones fit sans doute réflexion qu’une femme valait mieux que rien, et Molly, de son côté, calcula que deux hommes valaient mieux qu’un.

N’oublions pas d’ailleurs, que notre ami jouissait alors très-imparfaitement de cette merveilleuse faculté de l’âme, qui donne aux gens sobres tant d’avantage pour maîtriser leurs passions, et pour résister à l’attrait des plaisirs défendus. Le vin lui en avait presque ôté l’usage, il était dans un tel état, que si la sagesse en personne se fût avisée de vouloir le gourmander, il aurait pu lui faire la réponse que fit jadis un certain Cléostrate à un sot, qui lui demandait s’il n’était pas honteux d’être ivre : « Et vous, n’êtes-vous pas honteux de donner des conseils à un homme ivre ? » Dans le fait, quoique l’ivresse ne soit pas une excuse valable au tribunal de la justice, elle en est une suffisante au tribunal de la conscience. Aussi Aristote, en faisant l’éloge de la loi de Pittacus qui punit d’une double peine les crimes commis par les gens ivres, convient qu’il entre dans cette loi plus de politique que de justice. Or, de toutes les fautes où peut entraîner l’ivresse, celle que commit M. Jones est une des plus graciables. Nous pourrions étaler à ce sujet une abondante érudition, si nous n’étions retenu par la crainte d’ennuyer le lecteur, sans lui rien apprendre. Cette considération nous engage à garder pour nous notre science, et à continuer, sans autre digression, le cours de cette histoire.

On a observé que la fortune fait rarement les choses à demi. Elle est extrême dans ses faveurs, comme dans ses disgrâces. Au moment où notre héros se retirait à l’écart avec sa Didon,

Speluncam Blifil dux et divinus eamdem

Deveniunt[39].

MM. Thwackum et Blifil, qui se promenaient en s’entretenant de choses sérieuses, arrivèrent à l’entrée du bois. Le dernier aperçut nos deux amants, lorsqu’ils allaient disparaître dans l’ombre. Il reconnut très-bien Jones, quoiqu’à plus de cent pas de distance. Il ne se méprit pas non plus sur le sexe de l’autre individu, sans pouvoir toutefois distinguer qui c’était. Il tressaillit, se signa, et poussa un grand cri.

Thwackum surpris de sa subite émotion, lui en demanda la cause. Blifil répondit, qu’il était sûr d’avoir vu entrer ensemble dans le bois un homme et une femme, qui ne pouvaient avoir que de mauvais desseins. Il jugea à propos de taire le nom de Jones. Dans quel but ? C’est au lecteur pénétrant à le deviner. Nous nous abstenons toujours avec soin d’assigner un motif aux actions des hommes, quand nous avons la plus légère crainte de commettre une erreur.

Le ministre, rigide observateur des lois de la continence, et grand ennemi du libertinage dans les autres, prit feu au rapport de Blifil, et le pria de le conduire sur-le-champ à l’endroit où les deux individus avaient disparu à ses yeux. Il ne respirait que vengeance, il mêlait aux accents de la colère de fréquentes lamentations, et censurait même indirectement la conduite de M. Allworthy, insinuant que la corruption du pays était, en grande partie, l’effet de l’encouragement qu’il donnait au vice, par sa faiblesse pour un bâtard, et par la coupable indulgence avec laquelle il dérobait des filles perdues aux salutaires rigueurs de la loi.

Nos chasseurs avaient pris, en poursuivant leur proie, un sentier embarrassé de ronces. Cet obstacle ralentit leur marche, et le bruit des épines qu’ils froissaient sous leurs pieds avertit Jones de leur approche. Thwackum d’ailleurs, incapable de contenir son indignation, l’exhalait en menaces si violentes, que le son de sa voix convainquit notre ami qu’il était, en termes de chasse, surpris au gîte.


CHAPITRE XI.

Comparaison homérique, servant d’introduction au combat le plus sanglant qui puisse se livrer, sans le secours du fer ou de l’acier.

Dans la saison où les feux de l’amour embrasent les hôtes des forêts, lorsqu’un cerf, au bois élevé, se prépare à jouir de sa belle compagne, si une meute cruelle s’approche assez du temple de la sauvage Vénus, pour réveiller en elle ce sentiment de crainte ou de pudeur dont la nature a doué toutes les femelles, dans la vue d’empêcher l’aveugle ardeur des mâles d’exposer les mystères sacrés aux regards des profanes ; si, dis-je, pendant que le cerf et son amante célèbrent ces mystères communs à tout ce qui respire[40], quelque animal téméraire ose les troubler, au premier mouvement de la biche effrayée, le cerf impétueux et fier s’élance sur le bord du hallier qui leur sert d’asile, s’y tient en sentinelle, frappe du pied la terre, brandit dans l’air son bois superbe, et provoque hardiment au combat l’audacieux qui interrompt ses plaisirs.

Tel, et plus terrible encore, se précipite notre héros, à l’approche de l’ennemi. Il fait quelques pas en avant, pour cacher sa maîtresse tremblante et pour assurer sa retraite. Thwackum lançant sur lui des regards furieux : « Fi ! fi ! monsieur Jones, s’écria-t-il d’une voix de tonnerre, est-il possible que ce soit vous ?

– Vous voyez bien que cela est possible.

– Et quelle est la malheureuse que vous avez avec vous ?

– Si j’ai quelque malheureuse avec moi, il est encore possible que je ne vous dise pas son nom.

– Je vous ordonne de me le dire à l’instant. Ne vous imaginez pas, jeune homme, que l’âge, en relâchant les liens de la discipline, vous ait entièrement affranchi de l’autorité de votre maître. Les relations entre le maître et l’élève ont un caractère indélébile, comme toute autre relation quelconque ; car il n’en est point qui ne dérive du ciel même. Sachez donc que vous ne me devez pas moins de respect et d’obéissance aujourd’hui, qu’au temps où je vous enseignais les premières règles de votre rudiment.

– Vous pouvez le penser ainsi, moi je n’en crois rien, et vous ne me ferez pas changer d’avis, à moins que vous n’ayez entre les mains, pour me convaincre, les mêmes arguments qu’autrefois.

– Eh bien ! je vous déclare net, que je veux savoir le nom de la malheureuse qui était avec vous.

– Et moi, je vous déclare aussi net, que vous ne le saurez pas. »

Thwackum fit mine d’avancer, Jones le saisit par le bras. Aussitôt Blifil accourut, et protesta qu’il ne souffrirait pas qu’on maltraitât son ancien maître.

Jones se voyant deux ennemis à la fois sur les bras, crut devoir se débarrasser de l’un d’eux. Il s’adressa de préférence au plus faible, et lâchant le ministre, d’un seul coup, il étendit à ses pieds le jeune écuyer.

Thwackum, tout occupé de l’objet de sa recherche, profita de la liberté qu’il avait recouvrée, pour pénétrer dans le bois, sans s’inquiéter de ce que deviendrait son compagnon. Mais Jones, vainqueur de Blifil, ne le laissa pas aller bien loin ; il courut après lui, et le tira rudement en arrière par le pan de son habit.

Le ministre avait été dans sa jeunesse un redoutable champion, et s’était illustré, tant à l’école qu’à l’université, par la rudesse de son poing. Il est vrai qu’il avait renoncé, depuis nombre d’années, au noble exercice du pugilat ; mais son courage était aussi ferme que sa foi, et sa force physique ne cédait ni à l’un, ni à l’autre. On a pu s’apercevoir, en outre, qu’il était d’une humeur colérique. Lorsqu’en se retournant, il vit son ami étendu sur la terre, et qu’il se sentit pressé lui-même par un adversaire, qui avait toujours été autrefois le patient dans leurs débats, la honte redoubla son dépit ; il prit l’offensive, et attaqua Jones, en face, avec autant de vigueur qu’il l’attaquait jadis par derrière.

Notre héros reçut le choc sans sourciller, sa poitrine en retentit ; il riposta avec une égale énergie ; il visait à la poitrine de Thwackum, mais son poing, adroitement rabattu, ne porta que sur le ventre du ministre, qui, garni de deux livres de bœuf et d’autant de pudding, ne rendit pas un son creux. Des deux côtés il se donna un grand nombre de coups plus faciles à imaginer qu’à décrire. À la fin Thwackum fit une lourde chute, Jones en profita pour lui appuyer les deux genoux sur l’estomac, et la victoire n’eût pas été plus longtemps douteuse, si Blifil, qui s’était relevé dans l’intervalle, ne fût revenu à la charge, et n’eût donné au ministre, par une utile diversion, le temps de se reconnaître et de reprendre haleine.

Tous deux alors assaillirent de concert notre héros, dont le bras était déjà fatigué par son combat avec Thwackum, car quoique le pédagogue, accoutumé à l’emploi du bouleau, préférât jouer des solo sur le dos de ses élèves, et ne se fût livré, dans ces derniers temps, qu’à ce seul exercice, il conservait assez de son ancien talent, pour faire très-bien sa partie dans un duo.

Le nombre, selon l’usage, allait décider de la victoire, quand une quatrième paire de poings entra en jeu, et tomba brusquement sur le ministre. On entendit en même temps une voix s’écrier : « Race d’enfer, n’êtes-vous pas honteux, de vous mettre deux contre un ? »

La mêlée en devint plus furieuse, pendant quelques minutes ; mais Blifil ayant été renversé une seconde fois par Jones, Thwackum se décida à demander quartier au nouvel assaillant, qui n’était autre que M. Western, qu’aucun des combattants n’avait reconnu, dans la chaleur de l’action.

L’honnête écuyer se promenait le soir avec quelques amis, quand le hasard le conduisit vers le lieu où se livrait cette sanglante bataille. À la vue de trois hommes aux prises, il jugea, sans un grand effort de génie, que la partie n’était pas égale. Il quitta aussitôt sa compagnie, et, ne prenant conseil que de son courage, il se rangea du côté le plus faible. Par ce procédé généreux, il empêcha, selon toute apparence, que M. Jones ne fût victime de la rage de Thwackum, et du pieux dévouement de Blifil pour son ancien maître ; car outre l’inégalité du nombre ; si défavorable à notre jeune héros, son bras cassé n’avait pas encore recouvré sa première force. L’arrivée imprévue de l’écuyer mit bientôt fin au combat, et Jones, grâce au secours de son allié, remporta une victoire complète.


CHAPITRE XII

Spectacle plus touchant que ne pourrait l’être l’entière effusion du sang d’un Thwackum, d’un Blifil, et de vingt autres de cette espèce.

La compagnie de M. Western arriva au moment où le combat finissait. Elle se composait du digne ecclésiastique que nous avons vu dernièrement à la table de l’écuyer, de mistress Western, tante de Sophie, et de Sophie elle-même.

Arrêtons-nous un instant, et jetons un coup d’œil sur le champ de bataille. D’un côté gisait dans la poussière, pâle et sans haleine, le triste Blifil ; debout, près de lui, triomphait l’heureux Tom Jones, tout couvert de son propre sang et de celui du révérend Thwackum ; de l’autre côté paraissait le pédagogue, tel que le roi Porus, subissant à regret le joug du vainqueur ; et Western-le-Grand, comme un nouvel Alexandre, épargnait généreusement son ennemi vaincu.

On s’empressa d’abord autour de Blifil, qui donnait à peine quelques signes de vie. Mistress Western tira de sa poche un flacon de sels qu’elle lui faisait respirer, quand tout-à-coup l’attention générale se détourna du pauvre jeune homme, qui demeura seul, en pleine liberté de faire, si bon lui semblait, le voyage de l’autre monde.

Un objet plus aimable et plus touchant avait attiré tous les regards. C’était la charmante Sophie étendue sans mouvement sur la terre. L’effusion du sang, le danger de son père, peut-être aussi sa crainte pour un autre, avaient glacé ses sens ; elle s’était trouvée mal, avant qu’on pût la secourir.

Mistress Western s’aperçut la première de son évanouissement. Elle jeta un cri d’alarme qui fut à l’instant répété par deux ou trois personnes. On entendit retentir ces mots : « Miss Western se meurt ! vite de l’eau fraîche ! des sels ! »

On peut se souvenir que dans la description du bois où se passaient ces grands événements, nous avons fait mention d’un ruisseau qui fuyait, en murmurant, sous le feuillage. Notre ruisseau ne ressemblait pas à ces sources insipides, qu’on voit figurer dans les romans vulgaires, sans autre effet que d’étourdir l’oreille du lecteur d’un vain bruit. Non, la fortune lui gardait plus d’honneurs qu’à aucun de ceux qui baignaient les riants vallons de l’Arcadie.

Jones frottait les tempes de Blifil, à qui il craignait d’avoir donné un trop rude coup, lorsque ce cri funeste : « Miss Western se meurt ! » vient le glacer d’effroi. Il se relève aussitôt, abandonne Blifil à son sort, vole au secours de Sophie, et tandis que les autres parcourent en vain d’arides sentiers, pour y chercher de l’eau, il la prend dans ses bras, la porte à la hâte au ruisseau, s’y plonge, et arrose abondamment d’une onde pure le visage, la tête, et le cou de son amante évanouie.

Par bonheur pour Sophie, le même désordre qui empêchait ses amis de la secourir, les empêcha aussi d’arrêter Jones dans sa course. Il était à moitié chemin, qu’ils ignoraient encore ce qu’il faisait, et il l’avait rappelée à la vie, avant qu’ils eussent atteint le bord du ruisseau. Sophie ouvrait les yeux, étendait les bras, et jetait un faible cri, au moment où son père, sa tante, et le ministre, arrivèrent.

Jones qui ne s’était point dessaisi jusque-là de son précieux fardeau, le remit alors entre leurs mains. Ce ne fut pas, toutefois, sans se permettre un tendre baiser : liberté dont Sophie se serait sûrement offensée, si elle avait eu l’entier usage de ses sens. Comme elle n’en témoigna aucun déplaisir, il faut croire qu’elle n’était pas tout-à-fait revenue à elle.

Cette scène tragique se changea en une scène de joie, où nôtre héros joua sans contredit le principal rôle. Plus sensible peut-être au bonheur d’avoir sauvé Sophie, qu’elle ne l’était à la conservation de sa propre vie, il fut aussi le premier objet des félicitations générales. L’écuyer, après avoir embrassé sa fille une ou deux fois, sauta au cou de Jones et faillit l’étouffer de tendresse. Il l’appela le sauveur de Sophie, et déclara que hors sa fille et sa terre, il n’y avait rien au monde qu’il ne fût prêt à lui donner. Cependant, après un moment de réflexion, il excepta encore ses chiens de chasse, et la Paysanne, sa jument favorite.

L’état de Sophie ne causant plus d’inquiétude, l’écuyer s’occupa de Jones. « Allons, mon garçon, lui dit-il, ôte ton habit et lave-toi le visage ; car, en vérité, tu fais peur. Allons, lave-toi, te dis-je, et suis-moi au château. Nous verrons à t’y trouver un autre habit. »

Jones obéit, ôta son habit, et lava dans le ruisseau son visage et sa poitrine, qui étaient tout souillés de sang. L’eau en effaça aisément les taches, mais elle ne put faire disparaître les marques noires et bleues que le poing de Thwackum y avait imprimées. Sophie les aperçut et en poussa un soupir, qu’elle accompagna du plus tendre regard.

Ce regard ne fut pas perdu pour Jones. Il fit sur lui une impression plus forte que ses blessures, mais une impression bien différente : celle-ci était si douce, si délicieuse, que tous les coups qu’il avait reçus dans le combat, eussent-ils été autant de coups de poignard, elle en aurait suspendu un instant la douleur.

La compagnie revint sur ses pas, et arriva bientôt à l’endroit où Thwackum venait de relever M. Blifil. Qu’il nous soit permis d’exprimer ici le vœu d’un ami de l’humanité. Plût au ciel que toutes les querelles se décidassent désormais avec les seules armes dont la sage nature nous a pourvus ! Le fer homicide ne serait plus employé qu’à déchirer les entrailles de la terre ; la guerre, ce noble passe-temps des rois, deviendrait un jeu presque innocent, et les combats entre deux grandes armées se livreraient à la satisfaction des belles dames, que rien n’empêcherait d’y assister, avec les monarques eux-mêmes. Si les champs de bataille étaient un moment jonchés de corps humains, un instant après les morts, ou du moins la plupart d’entre eux, se relèveraient comme les troupes de M. Bayes, et se remettraient en marche au son du tambour, ou du violon, selon qu’on en serait convenu d’avance.

Pour éviter de traiter cette matière sur un ton de plaisanterie qui pourrait offenser les politiques, ennemis jurés de tout badinage, nous demandons sérieusement si le succès d’une bataille, le sort d’une ville assiégée, ne se décideraient pas aussi bien par le plus ou le moins de têtes cassées, de nez sanglants, et d’yeux pochés, que par des monceaux de cadavres horriblement mutilés ? Cette nouvelle tactique serait, à la vérité, peu favorable aux Français ; elle leur ferait perdre l’avantage que leur donne sur les autres nations la supériorité de leur artillerie ; mais la valeur et la générosité bien connues de ce peuple, nous sont garants qu’il n’hésiterait pas à se mesurer de pair avec ses rivaux, et à rendre, comme on dit, la partie égale.

Il est, nous le savons, plus facile de souhaiter que d’obtenir une pareille réforme. Contentons-nous donc d’en avoir donné l’idée, et revenons à notre sujet.

M. Western ignorait encore ce qui s’était passé avant son arrivée. Curieux de connaître la cause de la querelle, il interrogea Blifil et Jones à ce sujet. Tous deux gardèrent le silence. « Parbleu, dit Thwackum avec impudence, la cause n’en est pas loin d’ici, je crois, et si vous battez bien les buissons, vous la trouverez.

– Bon ! est-ce que vous vous battiez pour une fille ?

– Demandez-le à ce monsieur en veste, reprit Thwackum. Il en sait là-dessus plus que personne.

– J’entends, c’est d’une fille qu’il s’agit. Ah, Tom, Tom ! tu es un libertin. Mais allons, messieurs, point de rancune, et venez tous chez moi faire la paix, le verre en main.

– Je vous demande pardon, monsieur, dit Thwackum, il n’est pas plaisant pour un homme de mon caractère, d’être traité de la sorte par un enfant ; et pourquoi ? pour avoir fait mon devoir, en tâchant de découvrir et de livrer à la justice une misérable prostituée. Au reste, la principale faute en est à M. Allworthy et à vous, monsieur. Si vous faisiez exécuter les lois, comme vous le devez, vous auriez bientôt purgé le canton de cette vermine.

– J’en aurais plus tôt exterminé tous les renards. Ne faut-il pas, d’ailleurs « encourager la population, pour réparer les pertes que nous faisons journellement à la guerre ? – Mais, où est-elle ? Je t’en prie, Tom, montre-la-moi. » À ces mots, il se mit à battre les buissons, de la même manière que s’il eût chassé un lièvre. À la fin il s’écria : « Oh ! oh ! l’animal n’est pas loin. Sur mon honneur, voici son gîte, mais il a pris la fuite. » L’écuyer disait vrai ; il se trouvait à la place même d’où la pauvre fille s’était enfuie, dès le commencement de la bagarre, sur autant de pieds qu’un lièvre en emploie pour courir.

Sophie, qui se sentait faible et craignait une rechute, pria son père de la ramener au château. L’écuyer se rendit sur-le-champ au désir de sa fille ; car c’était le plus, tendre des pères. Il pressa de nouveau la compagnie de venir souper chez lui. Blifil et Thwackum s’en excusèrent. Le premier dit, qu’il avait plus de motifs qu’il n’en pouvait alléguer, pour le moment, de ne point accepter cet honneur ; le second observa, peut-être avec raison, que la bienséance ne permettait pas à un homme de sa profession, de se montrer dans l’état où il était.

Jones, incapable de résister au plaisir de passer la soirée avec sa Sophie, suivit l’écuyer Western et les deux dames. Le ministre Supple fermait la marche. Il offrit à son confrère Thwackum de lui tenir compagnie ; ne voulant point, par respect pour l’habit qu’il portait, le laisser seul ; mais Thwackum, loin de répondre à sa politesse, le repoussa d’une façon assez incivile du côté de M. Western.

Ainsi finit cette sanglante querelle, et ainsi finira le cinquième livre de notre histoire.