La Femme en blanc/Texte entier

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Traduction par Paul-Émile Daurand-Forgues.
J. Hétzel (1 et 2p. --420).


W. WILKIE COLLINS


―――――


LA FEMME


EN BLANC


ROMAN ANGLAIS


TRADUIT SELON LE VŒU DE L’AUTEUR


PAR


E. D. FORGUES


―――


PREMIER VOLUME


―――


Nouvelle édition


PARIS


J. HÉTZEL, LIBRAIRE ÉDITEUR


18, RUE JACOB, 18



Droits de reproduction et de traduction réservés



PRÉFACE


ÉCRITE PAR L’AUTEUR DE LA WOMAN IN WHITE


(LA FEMME EN BLANC)


POUR LES LECTEURS DE LA TRADUCTION FRANÇAISE




Il y a quelques années, je me trouvai faire partie de l’auditoire assemblé pour assister aux débats d’une affaire criminelle qui se jugeait à Londres.

Pendant que j’écoutais la procédure, laquelle n’avait aucune importance en elle-même, et ne m’a fourni aucun des personnages ou des incidents qu’on trouvera dans les pages ci-après, je fus frappé de la manière dramatique dont se déroulait l’histoire du crime alors soumis aux investigations de la magistrature, grâce aux dépositions successives des témoins entendus tour à tour. À mesure que chacun d’eux se levait pour fournir son fragment de relation personnelle, à mesure que, d’un bout à l’autre de l’instruction, chaque anneau séparé venait former avec les autres une chaîne continue d’irréfragable évidence, je sentais que mon attention était de plus en plus captivée ; je voyais qu’il en était de même chez les personnes qui m’entouraient ; et ce phénomène prenait une intensité toujours croissante, à mesure que la chaîne s’allongeait, à mesure qu’elle se tendait, à mesure qu’elle se rapprochait de ce qui, dans tout récit, est le point culminant. — Certainement, pensai-je, une série d’événements romanesques se prêterait fort bien à une exposition comme celle-ci ; certainement, par les mêmes moyens que je vois employer ici, on ferait passer dans l’esprit du lecteur cette conviction, cette foi que je vois se produire grâce à la succession des témoignages individuels, si variés de forme, et pourtant si strictement « unifiés » par leur marche constante vers le même but. Plus j’y pensais, et plus un essai de ce genre m’apparaissait comme devant réussir. Aussi, quand le procès fut terminé, je rentrai chez moi bien déterminé à tenter l’aventure.

Mais quand il fallut donner une forme définie à la pensée qui m’avait préoccupé, je m’aperçus que la chose n’était point aussi facile que je l’avais crue. Elle offrait de sérieuses difficultés littéraires avec lesquelles, alors, mon expérience de romancier ne m’avait pas encore mis à même de lutter victorieusement. Je résolus d’attendre que j’eusse acquis, à un degré supérieur, la pratique de mon art ; d’attendre que le temps et le hasard vinssent m’offrir une chance nouvelle.

Voici comment cette chance m’arriva.

Dans le cours de l’année 1859, M. Charles Dickens lança le journal hebdomadaire qu’il a baptisé « All the year round[1] », et qu’il inaugura par un roman de lui (« A Tale of two Cities »). Lorsque la publication de cette œuvre (par livraisons hebdomadaires) eut été complétée, je fus invité à écrire le roman qui devait immédiatement lui succéder dans les colonnes du nouveau « périodique. »

Lorsque j’eus accepté la responsabilité de m’adresser à un des plus nombreux auditoires que l’Angleterre puisse offrir, après que le plus grand romancier de notre pays venait de le tenir sous le charme de son talent, je ressentis une anxiété assez naturelle en me demandant si je me montrerais digne d’une telle marque de confiance. Et, à ce moment critique, l’idée que j’avais ajournée quelques années auparavant m’étant revenue en tête, je résolus, cette fois, de m’en débarrasser en la réalisant. Toutes les facilités désirables m’étaient offertes ; on me laissait maître de la longueur à donner à mon œuvre ; on ne limitait en rien le choix du sujet à traiter : la plus entière indépendance, quant à la forme que je voudrais lui donner, m’était garantie contre toute intervention quelconque. Ce fut sous ces favorables auspices que, pour la seconde fois, je me mis à ce travail déjà tenté vainement. En d’autres termes, je me donnai pour tâche de faire raconter mon roman par les personnages du roman eux-mêmes (comme les témoins que j’avais entendus au tribunal), c’est-à-dire successivement par chacun d’eux, et en les plaçant dans les situations diverses que la suite des événements leur aurait faites, de manière à ce que tous prissent, tour à tour, la suite du récit, et progressivement le conduisissent à son terme.

Si le résultat de ce travail, ainsi modifié par les circonstances, ne m’avait fait aboutir à rien de plus qu’à une certaine nouveauté de pur agencement, je n’aurais pas imaginé d’en parler ici. Pour un si mince résultat, la moindre attention eût été de trop. Mais, à mesure que j’avançais dans mon travail, je découvris que la substance même du roman, aussi bien que sa forme littéraire, tirait profit des nécessités nouvelles auxquelles je m’étais astreint de gaieté de cœur. L’exécution de mon plan me forçait à faire progresser sans relâche, simultanément et constamment, le récit pris en bloc ; elle m’obligeait à établir dans mon esprit une conception parfaitement nette des personnages avant de me hasarder à les placer dans la situation que, d’avance, je leur avais assignée ; et quand ils entraient en scène, elle leur fournissait une nouvelle occasion de se manifester, par l’intermédiaire de ce témoignage écrit qu’ils étaient censés fournir à une sorte d’enquête, et qui, en même temps, constituait la progression naturelle du récit. Tels étaient les avantages réels de l’expérience que je tentais dans ce roman ; elle me plaçait sous le joug le plus rigoureux de la discipline littéraire. Mon livre et moi ne pouvions qu’y gagner.

Maintenant que j’ai brièvement indiqué les circonstances auxquelles la « Femme en blanc » doit d’avoir vu le jour, il serait, je pense, inutile d’arrêter le lecteur par des remarques préliminaires sur le but dramatique vers lequel je tendais en l’écrivant, ou sur les problèmes du caractère humain que, soit dans la conception primitive du livre, soit dans ses développements, je me suis proposé de résoudre. À ce double point de vue, le livre lui-même, — nonobstant ses défauts et ses lacunes — est assez intelligible pour n’avoir pas besoin de commentaires. Le peu de mots qui me restent à dire n’aura donc trait qu’à la manière dont ce roman a été reçu déjà, soit en Angleterre, soit en Amérique.

Avant que la publication périodique de la « Woman in White » (à Londres et à New-York, simultanément) se fût encore étendue à un grand nombre de semaines, la nouveauté du plan sur lequel je travaillais s’était fait reconnaître et avait fixé l’attention. Après l’apparition de chaque numéro du journal, il m’arrivait de tous côtés des témoignages écrits de la curiosité, de l’intérêt que mes lecteurs voulaient bien m’accorder, soit en Angleterre, soit au Canada, et jusque dans ces « Backwood-settlements, » ces germes de villages futurs, déposés sur l’extrême limite de la civilisation américaine ; à plus forte raison dans les grandes cités de ce qui était, hier encore, la République des « États-Unis… » Les personnages, — quels que soient les défauts que la critique leur puisse d’ailleurs reprocher, — avaient la bonne fortune de produire, sur le grand nombre des lecteurs, la même impression que de vivantes réalités. Les deux, « rôles de femmes, » par exemple « (Laura et miss Halcombe), » s’étaient fait de si chauds amis que, lorsqu’une crise du roman parut les menacer l’une et l’autre de quelque sinistre aventure, je reçus plusieurs lettres écrites sur le ton le plus sérieux, pour me supplier de « leur sauver la vie ! »

Miss Halcombe, en particulier, fut tellement prise en faveur qu’on me mit en demeure, — ceci plus d’une fois, — de déclarer si ce caractère était peint d’après nature ; le cas échéant, on voulait savoir si le modèle vivant d’après lequel j’avais travaillé, consentirait à écouter les sollicitations de différents célibataires qui, parfaitement convaincus d’avoir en elle une femme excellente, se proposaient de lui demander sa main !

Pour une autre catégorie de lecteurs, « le Secret » qui, dans ce récit, se rattache à l’existence de « sir Percival Glyde » devint, à la fin, l’objet d’une curiosité exaspérée, qui donna lieu à divers paris dont on me constituait l’arbitre. Mais pas un des parieurs — et en dehors d’eux, pas un de mes lecteurs — n’arriva, que je sache, à deviner ce que pouvait être ce secret, — avant que le moment fût arrivé où j’avais arrêté d’avance que la découverte pourrait en être pressentie.

En ce qui concerne le « comte Fosco », d’innocents gentlemen, par douzaines, qui avaient le malheur d’être gras à l’excès, furent dénoncés tout à coup comme m’ayant fourni les éléments de ce portrait ; et, dans les rares occasions où ma voix essaya de dominer le tumulte des hypothèses dont je parle, j’eus beau déclarer « qu’aucun romancier, se limitant à un seul modèle, ne saurait espérer de faire vivre un personnage de sa création » ; j’eus beau affirmer « que des centaines d’individus, dont pas un ne s’en doute, avaient tour à tour posé pour le comte Fosco, comme, au reste, pour les autres personnages du livre » ; personne ne m’en voulut croire. Les « scélérats maigres » (on me donnait ce renseignement) sont sans doute assez communs ; mais un « scélérat gras » était, dans le roman pris en général, une si frappante exception aux règles de la poétique établie, que je n’avais absolument pas pu rencontrer, dans la vie réelle, plus d’un type de cette espèce. Libre à moi sans doute, de nier le fait ; mais le comte avait été reconnu, bien vivant et bien portant, par des témoins dignes de foi, soit à Londres, soit à Paris, et il était inutile de pousser le débat plus loin.

En supposant réellement qu’il existe, je le prie d’accepter toutes mes excuses, avec la formelle assurance que si je l’ai fait ressemblant, c’est bien par hasard.

Vint un moment où le bruit courut que je m’étais perdu moi-même dans le labyrinthe de mon roman ; que je ne savais comment l’achever ; et que j’avais offert une récompense honnête à quiconque, pour ceci, voudrait me prêter assistance. L’achèvement du récit (dans le journal) fut le coup de grâce de ces agréables rumeurs. Sa seconde publication, sous forme de livre, lui procura, tant en Angleterre qu’en Amérique, un nouveau public, peut-être plus nombreux encore que le premier. Édition sur édition se suivirent rapidement. Une traduction allemande, imprimée à Leipzig, fut parfaitement accueillie des lecteurs d’Outre-Rhin. Et maintenant (grâce à la précieuse assistance de mon ami, M. Forgues) la « Woman in white » va reparaître sous une forme nouvelle. Elle va se faire écouter à Paris avec l’excellente recommandation de S. A. le duc d’Aumale, venue si à propos et donnée avec tant de libéralité[2]

Telle est, simplement esquissée, l’histoire de ce roman. Je l’ai contée sans aucune réserve, par pure reconnaissance pour le généreux accueil déjà fait à mon livre, et aussi parce que, tout naturellement, je désire prouver aux lecteurs français que je ne me présente pas témérairement à eux, auteur étranger d’un livre étranger, sans épreuve préalable pour le livre et pour l’auteur. J’ai écrit en toute franchise ce bout de préface ; et maintenant qu’elle est à peu près terminée, je ne veux pas dissimuler que je vais suivre d’un œil inquiet l’impression que la « Woman in White » pourra produire sur les compatriotes de Balzac, de Victor Hugo, de George Sand, de Soulié, d’Eugène Sue et de Dumas. Si on estimait que ce récit peut le moins du monde acquitter la dette que j’ai contractée, soit comme lecteur, soit comme écrivain, envers les romanciers français, il aurait rempli à mes yeux la plus récente, mais non la moindre des espérances que j’avais naguère fondées sur lui.

Harley-Street, London, juin, 1861.
WILKIE COLLINS.


LA


FEMME EN BLANC




PREMIÈRE ÉPOQUE


Ce récit est commencé par Walter Hartright, de Clement’s Inn,
professeur de dessin


I


Ce que peut supporter la patience d’une femme, ce que peuvent accomplir le courage et la constance d’un homme, cette histoire le dira.

Si tout événement qui prête aux soupçons pouvait être éclairci par les engins compliqués de la loi, et si ces instruments réguliers pouvaient être mis en jeu pour conduire l’enquête jusqu’à son terme, grâce à l’influence lubricante de l’huile d’or, employée avec modération, les incidents racontés dans les pages qui vont suivre auraient déjà été signalés à l’attention publique, volontiers éveillée par un débat devant les tribunaux.

Mais la loi, dans certaines situations inévitables, est d’avance et demeure au service des bourses bien garnies, et voilà comment c’est ici que, pour la première fois, sera contée cette histoire. Telle que le juge l’eût entendue, telle le lecteur l’apprendra. De l’exposition au dénoûment, aucune circonstance essentielle ne sera rapportée d’après un simple ouï-dire. Lorsque celui qui écrit cette espèce d’introduction (il se nomme Walter Hartright) sera plus intimement en jeu que tout autre personnage dans les événements qu’il s’agit de faire connaître, il les relatera en son nom. Dès qu’il cessera de pouvoir parler avec cette certitude, il abandonnera son rôle de narrateur, et sa tâche sera continuée (du point où il l’aura laissée à celui où il la pourra reprendre) par d’autres personnages aussi étroitement impliqués dans les faits à rapporter, et pouvant fournir sur ces faits un témoignage aussi précis, aussi positif que le sien l’avait été jusque-là.

Ainsi, et de même que toute offense aux lois est racontée en cours de justice par plusieurs témoins, le présent récit émanera de plusieurs plumes ; et cela, dans le même but, à savoir : que la vérité soit toujours présentée sous son aspect le plus clair, le plus intelligible, et qu’une série d’événements, formant un tout, soit éclairée du jour le plus vif, les personnes qui s’y sont trouvées le plus étroitement mêlées fournissant, l’une après l’autre, à mesure que chaque épisode successif se présente, le fidèle récit de la part qu’elles y ont eue.

Écoutez donc tout d’abord Walter Hartright, professeur de dessin, âgé de vingt-huit ans.


II


Nous voici au dernier jour de juillet. Les longues chaleurs de l’été tiraient à leur fin ; et fatigués de nos pèlerinages sur le pavé de Londres, nous commencions tous à rêver la nuée voyageuse qui passe sur les champs de blé, la brise d’automne courant sur le rivage marin.

En ce qui me concerne, moi, pauvre hère, l’été près de finir me laissait assez peu valide, médiocrement gai, puis, enfin, s’il faut tout dire, aussi dépourvu d’argent que de forces physiques et de ressort moral. Pendant l’année qui venait de s’écouler, je n’avais pas, avec autant de prudence qu’à l’ordinaire, ménagé les ressources que mon art m’avait procurées ; aussi, mon défaut d’ordre ne me laissait plus d’autre alternative que de partager économiquement mon automne entre le « cottage » de ma mère, à Hampstead, et mon pauvre logement en ville.

La soirée, je m’en souviens, était calme et couverte ; l’atmosphère de Londres était plus lourde et le commerce des rues moins bruyant que jamais. Le pouls imperceptible qui fait circuler la vie dans nos veines et celui qui court dans les puissantes artères de cette cité, vaste cœur de tout un monde, s’affaiblissaient à l’unisson, de plus en plus alanguis, à mesure que baissait le soleil. Je m’arrachai au livre sur lequel s’endormait mon attention distraite, et, quittant mon humble domicile, j’allai, dans les faubourgs, au-devant de l’air frais que la nuit amène. C’était justement une de ces soirées que, chaque semaine, je passais d’habitude avec ma mère et ma sœur. Aussi tournai-je mes pas vers le nord, dans la direction de Hampstead.

Il me faut mentionner ici, pour la clarté du récit où je m’engage, que mon père, à l’époque où je me reporte, était déjà mort depuis quelques années. Des cinq enfants qu’il avait laissés, ma sœur Sarah et moi restions seuls. Mon père avait exercé, avant moi, la profession de maître de dessin, et son travail assidu la lui avait rendue lucrative. La tendresse inquiète et scrupuleuse dont il entourait les êtres qui dépendaient de lui, lui avait inspiré, dès les premiers temps de son mariage, l’idée de consacrer à faire assurer sa vie une bien plus forte somme qu’il n’est ordinaire de mettre en réserve pour cet objet. Aussi, grâce à sa prudence et à son abnégation, également admirables, ma mère et ma sœur étaient restées, après sa mort, aussi indépendantes d’autrui qu’elles l’avaient été durant sa vie. J’héritai naturellement de ses relations et de sa clientèle, et j’avais tout lieu de me sentir reconnaissant envers lui pour l’avenir de bien-être qui, dès mon début, s’offrait à moi.

Les paisibles lueurs du crépuscule tremblaient encore à la cime des coteaux chargés de bruyères, et la perspective de Londres, que mon regard avait d’abord embrassée d’en haut, venait de s’engouffrer dans les profonds abîmes d’une obscurité nuageuse, lorsque je me trouvai debout devant la porte du « cottage » maternel. À peine avais-je tiré le cordon de la sonnette, que cette porte s’ouvrit brusquement. Un digne ami à moi, Italien d’origine, le professeur Pesca, m’apparut au lieu de la femme de ménage, et s’élança joyeusement au-devant de moi, psalmodiant, de sa voie aiguë et avec un accent étranger, notre « hurrah » britannique.

Pour son propre compte et, s’il m’est permis de l’ajouter, pour le mien, le professeur a droit à une présentation dans toutes les règles. Le hasard a fait de lui le point de départ de l’étrange chronique de famille qu’on verra se dérouler en ces pages.

C’était chez certains grands personnages, où il enseignait sa langue et où je professais le dessin, que nous avions fait connaissance, mon ami l’Italien et moi. Tout ce que je savais encore de sa vie passée, c’est qu’il avait exercé un emploi quelconque à l’université de Padoue ; qu’il avait quitté l’Italie pour des raisons politiques auxquelles il ne faisait jamais la moindre allusion ; et que, depuis bien des années, il était honorablement établi à Londres comme professeur de langues.

Sans qu’on pût précisément le regarder comme un nain, — car il était parfaitement bien fait de la tête aux pieds, — Pesca est, je crois, le plus petit être humain que j’aie jamais vu ailleurs que sur des tréteaux de foire. Remarquable, n’importe où, par l’étrangeté de ses dehors, il se distinguait encore du commun des hommes par l’inoffensive bizarrerie de son caractère. L’idée dominante de sa vie paraissait être l’obligation où il se croyait de témoigner sa reconnaissance au pays qui lui avait procuré un asile et des moyens de subsister, en faisant tout ce qui dépendait de lui pour devenir aussi Anglais que possible.

Outre l’hommage qu’il rendait à la nation, prise en bloc, par son invariable habitude de traîner avec lui un parapluie, d’avoir des guêtres aux pieds et un chapeau blanc sur la tête, le professeur aspirait à rendre ses habitudes et ses plaisirs britanniques comme son costume. Constatant que, comme nation, les Anglais se distinguent par un vif amour des exercices athlétiques, notre petit homme, dans l’innocence de son cœur, s’associait impromptu à tous nos « sports » et passe-temps britanniques, aussi souvent que l’occasion s’en présentait, fermement convaincu qu’il pouvait adopter notre goût national pour ces fatigants plaisirs, par un simple effort de sa volonté, tout comme il avait adopté nos guêtres et notre chapeau blanc, également nationaux.

Je l’avais vu risquer témérairement ses membres dans une chasse au renard et dans une partie de « cricket » ; bientôt après, sous mes yeux, il aventura sa vie, tout aussi aveuglément, au bord de la mer, près de Brighton.

Nous nous étions rencontrés là par hasard, et prenions ensemble notre bain. Si nous nous fussions livrés à un exercice plus spécial à mes compatriotes, j’aurais naturellement eu l’œil sur Pesca ; mais comme, généralement parlant, les étrangers sont aussi aptes que les Anglais à se tirer d’affaire dans l’eau, il ne me vint pas à l’idée que le talent de la natation comptait parmi ces mâles exercices que le professeur se croyait en état de pratiquer sans noviciat préalable. Peu après avoir quitté le rivage, m’apercevant que je n’étais pas devancé, je fis halte, et me retournai pour voir ce que devenait mon ami.

À mon grand étonnement et à ma grande épouvante je n’aperçus entre moi et la grève que deux petits bras blancs qui s’agitèrent un instant à la surface du flot pour disparaître ensuite tout à coup. Lorsque je plongeai après Pesca, le pauvre petit homme gisait paisiblement au fond de l’eau, replié sur lui-même, et beaucoup plus petit, en apparence, que jamais il ne m’avait semblé. Pendant les quelques minutes que j’employai à le ramener, le grand air lui rendit sa connaissance, et, avec mon secours, il put gravir les degrés du quai. À mesure que la vie lui revenait, ses merveilleuses illusions au sujet de l’art du nageur semblaient lui revenir aussi. Dès que le claquement de ses dents lui permit de reprendre la parole, il me dit, avec un vague sourire, « que sans doute une crampe lui avait joué ce tour-là. »

Tout à fait remis, et quand il fut revenu me trouver sur le rivage, sa nature méridionale, expansive et chaude, fit tout à coup irruption à travers les barrières de notre étiquette anglaise. Il m’accabla des témoignages de l’affection la plus désordonnée, — s’écria passionnément, avec toute l’exagération italienne, que dorénavant sa vie était à ma disposition, — et déclara qu’il ne connaîtrait jamais de bonheur que s’il trouvait une occasion de me prouver sa reconnaissance par quelque service dont, à mon tour, je serais tenu de me souvenir jusqu’à ma dernière pensée.

Je fis mon possible pour arrêter le débordement de ses larmes et de ses protestations, en m’obstinant à traiter toute cette aventure comme un bon sujet de plaisanterie ; et je réussis enfin (du moins me le figurais-je), à diminuer l’écrasant fardeau de reconnaissance que Pesca se voulait mettre sur les épaules. Je ne prévis guère alors, — je ne prévis guère ensuite, notre voyage de plaisir achevé, — que l’occasion de me servir, si ardemment désirée par mon reconnaissant compagnon, allait bientôt se présenter ; — qu’il la saisirait à l’instant même ; — et qu’en agissant de la sorte, il modifierait, du tout au tout, mon existence entière et moi-même.

Pourtant, rien de plus certain. Si je n’avais point plongé après le professeur Pesca, étendu sous l’eau parmi les cailloux et les coquillages, je ne me serais jamais trouvé, selon toute probabilité humaine, mêlé aux événements dont ces pages renferment le récit ; — jamais peut-être je n’aurais même entendu le nom de la femme qui a vécu dans toutes mes pensées, qui s’est emparée de toutes mes facultés, et sous la dominante influence de qui je marche maintenant vers l’unique but de ma vie.


III


La physionomie et l’attitude de Pesca, le soir où nous nous trouvâmes face à face devant la porte de ma mère, suffisait amplement à me faire savoir qu’il était arrivé quelque chose d’extraordinaire. Inutile, d’ailleurs, de lui demander des explications immédiates. Je pus simplement conjecturer, tandis qu’il m’entraînait par les deux mains à l’intérieur de la maison, que (fort au courant de mes habitudes) il était venu là pour s’assurer une rencontre avec moi, ce soir-là même, et qu’il avait à me communiquer quelques nouvelles particulièrement agréables.

Nous dévalâmes tous deux dans le salon d’une façon essentiellement contraire au cérémonial usité en pareil cas. Ma mère, assise près de la porte ouverte, s’éventait en riant. Pesca jouissait auprès d’elle d’une faveur toute particulière, et l’excellente femme lui passait les plus fantasques allures qu’il pût se permettre. Chère et bonne mère ! depuis le moment où elle s’était aperçue que le petit professeur m’était réellement attaché, elle lui avait, sans arrière-pensée, ouvert son cœur, et acceptait pour bonnes, sans même essayer de les comprendre, toutes ses étrangetés énigmatiques.

Ma sœur Sarah, qui avait pour elle sa jeunesse, se montrait pourtant, — phénomène singulier ! — beaucoup moins complaisante. Elle rendait pleine justice à l’excellent cœur de Pesca, mais elle ne l’acceptait pas en bloc, comme faisait ma mère pour l’amour de moi. Ses notions insulaires sur les convenances étaient en perpétuelle insurrection contre le mépris dans lequel, par tempérament, Pesca tenait certains dehors ; aussi se montrait-elle toujours plus ou moins surprise de voir sa maman si familière avec le bizarre petit étranger. Ce n’est pas seulement à ma sœur, mais à bien d’autres encore, que je dois de savoir que nos jeunes contemporains n’ont ni la cordialité ni l’élan de la génération qui les a précédés. Il m’arrive constamment de voir de vieilles gens excités, montés par la perspective de quelque plaisir prévu, que l’impassible sérénité de leurs petits-enfants laisse arriver sans s’en émouvoir le moins du monde. Sommes-nous bien sûrs d’être maintenant d’aussi « vrais » petits garçons, d’aussi « vraies » petites filles que nos aînés le furent à leur époque ? Les grands progrès de l’éducation moderne n’ont-ils pas pris une allure trop rapide ? et serions-nous, par hasard, en ces temps si fiers d’eux-mêmes, un tout petit brin trop bien élevés ?

Sans vouloir trancher ces questions, je puis au moins me rappeler que je ne vis jamais ma mère et ma sœur causant ensemble avec Pesca sans trouver que, de ces deux femmes, la première était incontestablement la plus jeune. En cette occasion, par exemple, tandis que ma mère riait de bon cœur en nous voyant tomber pêle-mêle, comme deux écoliers, dans son salon brusquement envahi, Sarah, mécontente et troublée, ramassait à terre les fragments brisés d’une tasse que le professeur avait fait tomber en se précipitant au-devant de moi.

— Je ne sais vraiment pas ce qui serait arrivé, Walter, dit ma mère, si vous aviez encore tardé longtemps. Pesca était presque fou d’impatience ; j’étais, moi, presque folle de curiosité. Le professeur nous apporte de merveilleuses nouvelles qui vous intéressent, à ce qu’il dit, et il a eu la cruauté de ne vouloir nous en rien laisser deviner jusqu’à ce que son ami Walter fût arrivé pour les entendre…

— Quel ennui !… une douzaine dépareillée ! grommelait Sarah, toujours tristement penchée sur les ruines de son petit bol.

Pendant ces discours, Pesca, que son agitation joyeuse avait empêché de constater les dégâts infligés par lui à la porcelaine du ménage maternel, attirait péniblement vers l’autre bout de la pièce un énorme fauteuil confortable qu’il comptait faire servir, maintenant qu’il avait un public, à ses manifestations oratoires. Quand il l’eut convenablement installé, le dossier tourné vers nous, il s’agenouilla dans cette chaire improvisée, et, non sans émotion, apostropha l’assistance, composée de trois personnes.

— Mes chers bons, commença Pesca (il disait toujours « chers bons » pour « dignes amis »), veuillez maintenant m’écouter. Le temps est venu… — je vais vous donner une bonne nouvelle ; — je parle enfin !

— « Hear ! hear ! » dit ma mère, entrant à pleines voiles dans la fiction parlementaire.

— Vous allez voir, maman, dit tout bas Sarah, qu’il va démembrer le meilleur de vos fauteuils.

— Je remonte dans le passé ; je m’adresse au plus noble des êtres créés, continua Pesca, qui, par-dessus la balustrade de sa chaire, dirigeait vers moi, sujet indigne, sa véhémente allocution. Quand j’étais étendu mort au fond de la mer (par suite d’une crampe), qui est venu me chercher ? qui m’a tiré en haut ? et qu’ai-je dit quand ma vie et mes habits me furent rendus ?…

— Beaucoup plus qu’il n’en fallait, à coup sûr, interrompis-je du ton le plus bourru que je sus prendre. En effet, pour peu qu’on encourageât le professeur à traiter ce sujet, il fallait s’attendre à le voir finir par un déluge de larmes.

— J’ai dit alors, continua Pesca, que ma vie appartenait pour jamais à mon cher ami Walter ; — je l’ai dit, et cela est. J’ai dit que désormais, pour être heureux, il me fallait trouver l’occasion de faire quelque chose d’utile à Walter ; — aussi n’ai-je jamais été en paix avec moi-même jusqu’à la présente journée, bénie entre toutes. Et maintenant, s’écria le petit enthousiaste de sa voix la plus aiguë, le bonheur me sort par tous les pores ; car, sur ma foi, sur mon âme, sur mon honneur, ce quelque chose, enfin, est trouvé ! Tout ce qui me reste à dire, maintenant, c’est : — « Right-all-right ! »

Peut-être est-il nécessaire d’expliquer ici que Pesca se piquait d’être parfaitement Anglais dans son langage tout comme dans sa toilette, ses manières et ses divertissements. Ayant accroché au passage quelques-unes de ces expressions qui reviennent sans cesse dans nos entretiens familiers, il en émaillait sa conversation à tout propos, de façon à prouver que, s’il en goûtait la sonorité spéciale, il en ignorait assez généralement la portée idiomatique. En effet, au moyen de répétitions qu’il inventait, il faisait, de ces expressions bien connues, autant de composés hybrides qui semblaient se résoudre en une syllabe unique, indéfiniment prolongée.

— Parmi les grandes maisons de Londres où j’enseigne ma langue natale, — dit le professeur, abordant, sans plus de préface, l’explication qu’il nous avait fait attendre si longtemps, — il en est une particulièrement grande, dans cette vaste place, appelée Portland… — Vous savez tous où elle est ?… Oui, oui ! « Course of course !… » — Cette belle maison, mes chers bons, sert de résidence à une belle famille. Une maman, blonde et grasse ; trois jeunes « misses, » grasses et blondes ; deux jeunes « misters, » blonds et gras ; enfin un papa, le plus gras et le plus blond de tous, lequel est un négociant de conséquence, qui a de l’or par-dessus la tête, — bel homme autrefois, mais qui, attendu son front dénudé, qu’un double menton accompagne, n’est plus, de nos jours, un homme tout à fait beau. Or, voyez un peu !… j’enseigne aux jeunes « misses » les sublimités de Dante, et, — « my-soul-bless-my-soul ! » — le langage humain ne saurait dire à quel point les sublimités de Dante embarrassent ces trois jolies têtes. Mais, peu importe, — « all in good time ! » — et plus j’ai de leçons, mieux vont les choses… Et, voyez maintenant !… Figurez-vous qu’aujourd’hui même je donne leur leçon, comme d’habitude, aux jeunes « misses. » Nous voilà, tous les quatre, descendus ensemble dans l’Enfer de Dante. Au septième cercle — mais n’importe ; tous les cercles se valent pour ces trois jeunes « misses, » blondes et grasses, — au septième cercle, néanmoins, mes élèves se trouvent rudement empêtrées ; et moi, pour les tirer de là, de réciter, de commenter, de chauffer jusqu’au rouge mon inutile enthousiasme, lorsque des bottes viennent à craquer dans le corridor, et apparaît le papa, cousu d’or, ce négociant de conséquence, à la tête nue, au menton double. — Ah ! mes chers bons, je serre notre affaire, à présent, de plus près que vous ne pensez ! N’ai-je point épuisé votre patience ? ou vous êtes-vous déjà dit à vous-mêmes : — « Deuce what-the-deuce ! » Pesca, ce soir, n’est pas à court d’haleine…

Nous déclarâmes son récit palpitant d’intérêt. Le professeur continua :

— Dans sa main, le papa cousu d’or tient une lettre ; et, après s’être excusé de nous déranger, dans nos régions infernales, en nous rappelant aux vulgarités domestiques, il s’adresse aux trois jeunes « misses. » Comme tous les exordes anglais de ma connaissance, le sien débute par un majuscule : — Oh ! ma chère… dit le négociant de conséquence, je viens de recevoir une lettre de mon ami M*** — (le nom ne me revient pas, mais peu importe, nous le retrouverons bien) : — right-all-right !… Ainsi dit le papa, et il ajoute : — Mon ami me demande de lui recommander un maître de dessin qu’il puisse faire venir chez lui, à la campagne… « My-soul-bless-my-soul !… » Lorsque j’entendis le papa cousu d’or prononcer ces paroles, si j’avais été de taille, je lui aurais jeté les bras autour du cou et je l’eusse étreint sur mon cœur !… Vu l’état des choses, je me contentai de bondir sur mon fauteuil. J’étais sur les épines, et mon âme brûlait de s’épancher ; mais je réfrénai ma langue, et laissai le papa continuer. — Peut-être connaissez-vous, dit cet excellent homme d’argent, qui pliait et fripait entre ses doigts dorés la lettre de son ami — peut-être connaissez-vous, chères, un maître de dessin digne d’être recommandé par moi ?… — Les trois jeunes misses commencent par se regarder l’une l’autre, et répondent ensuite (non sans débuter par l’O majuscule indispensable) : « Oh ! dear no, papa !… mais voici M. Pesca… » Dès qu’il est question de moi, je n’y tiens plus. Votre souvenir, chers bons, me monte à la tête comme un flot de sang ; je m’élance, comme si une broche, tout à coup sortie du sol, avait traversé le fond de mon fauteuil ; — je m’adresse au négociant de conséquence et je lui dis (c’est la phrase anglaise) : — Cher monsieur, « I have the man ! » le premier professeur du monde !… recommandez-le, dès ce soir, par la poste, et demain, par le chemin de fer, expédiez-le, « bag and, baggage ! » (encore une phrase anglaise — hé ?) — Doucement, dit le papa ; est-ce un étranger ou un Anglais ? — Anglais, répondis-je, Anglais jusqu’à la moelle des os. — Respectable ? dit le papa. — Monsieur, dis-je à mon tour (car cette dernière question me blesse, et je renonce à toute familiarité vis-à-vis de lui), monsieur !… l’immortelle flamme du génie brûle dans la poitrine de cet Anglais, et, qui plus est, elle brûlait déjà dans la poitrine de son père ! — Laissons cela ! reprend ce papa cousu d’or, mais barbare, — laissons de côté son génie, monsieur Pesca ; le génie n’est pas admis dans ce pays, s’il n’est accompagné d’une respectabilité suffisante ; — alors nous sommes très-charmés, très-charmés vraiment de lui faire accueil… Votre ami peut-il produire ses attestations ?… Se présenterait-il, au besoin, pourvu de lettres garantissant sa responsabilité morale ? — Avec un geste négligent : — Des lettres ? dis-je ; ha ! « my-soul-bless-my-soul ! » Je le crois bien !… Vous faut-il des volumes de lettres ? des portefeuilles d’attestations ?… — Une ou deux suffiront, réplique cet homme, bouffi de flegme et de monnaie. Qu’il me les envoie avec son nom et son adresse !… Puis… Doucement, doucement, monsieur Pesca !… avant de courir ainsi trouver votre ami, peut-être serait-il bon de prendre un billet. — Un billet… de banque ? m’écriai-je indigné. Pas de billet de banque, s’il vous plaît, que mon brave Anglais ne l’ait gagné d’abord. — Un billet de banque ? reprend le papa fort surpris. Qui a parlé de billets de banque ? Le billet que je veux dire est une note, un mémorandum de ce qu’il doit faire et de ce qu’il doit gagner. Continuez votre leçon, monsieur Pesca, et je vais extraire pour vous la lettre de mon ami… — Voilà mon homme d’argent et de négoce qui s’asseoit devant sa plume, son encre et son papier, tandis que, suivi de mes trois jeunes misses, je me replonge dans l’Enfer de Dante. En dix minutes, la note est rédigée, et les bottes du papa s’en vont, craquant par les corridors. À partir de ce moment, sur ma foi, sur mon âme, sur mon honneur, je ne me connais plus ! L’éblouissante pensée que j’ai enfin pris la balle au bond, et que ma dette envers le plus cher de mes amis peut être déjà considérée comme payée, me monte à la tête et m’enivre… — Comment je tire les jeunes misses et moi-même de nos régions infernale : comment je dépêche ensuite mes autres affaires ; comment j’avale, sans trop m’en douter, mon petit repas du soir, un habitant de la lune vous le dira aussi bien que moi. L’important, c’est que me voici, ayant en main la note du négociant de conséquence, le cœur plein de vie, chaud comme le feu, plus heureux qu’un roi !… Ah ! ah ! ah ! « Right-right-right-all-right ! »

Ici, le professeur brandit sur sa tête le mémorandum dont il venait de parler, et termina son long et rapide récit par un de ces « cheers » anglais que parodiait si plaisamment son « soprano » d’Italie.

Ma mère, dès qu’il eut fini, se leva, les joues animées et les yeux brillants, elle saisit chaleureusement les deux mains du petit homme.

— Cher et bon Pesca, lui dit-elle, je n’ai jamais douté de votre sincère affection pour Walter, mais j’en suis maintenant plus persuadée que jamais.

— Il est certain que, pour le compte de Walter, nous sommes très-obligés au professeur Pesca, crut devoir ajouter Sarah, et tout en parlant ainsi, elle se levait à demi, comme pour s’approcher à son tour du fauteuil qui avait servi de tribune ; mais remarquant que Pesca, dans son extase, baisait les mains de ma mère, elle prit un air sérieux et se rassit :

— Puisque ce petit homme si familier traite ainsi ma mère, que me fera-t-il donc « à moi ? »

La vérité se lit quelquefois sur les visages ; et sans nul doute, telle était la pensée de Sarah quand elle retomba sur son siège.

Bien que touché des sentiments qui avaient dicté la conduite de Pesca, je n’éprouvais pas, devant la perspective maintenant ouverte devant moi, le plaisir qu’elle eût dû me procurer. Aussi, quand le professeur en eut fini avec les mains de ma mère, et lorsque je l’eus chaudement remercié de son intervention en ma faveur, je demandai qu’on me permît de jeter un coup d’œil sur la note que son respectable patron avait dressée pour m’être soumise.

Pesca me tendit le papier, non sans un geste de main tout à fait triomphal.

— Lisez !… dit le petit homme avec majesté ; l’écrit du papa cousu d’or s’explique, je vous le garantis, avec la clarté de cent trompettes…

Les conditions, effectivement, étaient exposées d’une manière nette, précise, intelligible. La note m’informait :

« Premièrement. » — Que Frederick Fairlie, Esq. de Limmeridge-House, Cumberland, désirait s’assurer les services d’un professeur de dessin, versé dans son art, pour une période de quatre mois, garantie de part et d’autre.

« Secondement. » — Que ce professeur aurait à remplir une double mission. Il surveillerait les progrès de deux jeunes dames dans l’art de peindre à l’aquarelle ; il consacrerait ensuite les heures de loisir que lui laisserait le temps pris par les leçons, à réparer et classer une précieuse collection de dessins qu’on avait laissée, depuis longtemps, dans un complet abandon.

« Troisièmement. » — Que le salaire offert à la personne disposée à se charger de ces soins, et capable de les remplir convenablement, serait de quatre guinées par semaine ; qu’elle résiderait à Limmeridge-House ; et qu’elle y serait traitée sur le pied d’un « gentleman. »

« Quatrièmement, » et enfin. — Que personne ne devait songer à se proposer pour cet emploi sans pouvoir fournir les meilleurs et les plus sûrs témoignages, sous le double rapport du talent et de la moralité. Les preuves fournies seraient contrôlées par l’ami que M. Fairlie avait à Londres, et auquel tous pouvoirs étaient donnés pour conclure les arrangements nécessaires. Ces instructions étaient suivies du nom et de l’adresse de ce négociant de Portland-Place, chez lequel Pesca professait l’italien ; — et c’est ainsi que finissait la note ou « mémorandum. »

L’engagement qui m’était ainsi offert avait, certes, ses côtés attrayants. Selon toute apparence, mon emploi serait à la fois facile et agréable ; on me le proposait en automne, c’est-à-dire à ce moment de l’année où j’avais le moins d’occupations ; le salaire, si j’en jugeais par mon expérience personnelle, était d’une libéralité surprenante. Je me disais tout ceci, je sentais que je devais m’estimer heureux si je parvenais à m’assurer cette mission de confiance, — et pourtant, à peine avais-je lu le « mémorandum, » que je sentis en moi une inexplicable répugnance à faire un pas de plus dans cette voie. Jamais, à aucune époque de mon passé professionnel, je n’avais vu mon devoir et mes penchants se mettre en lutte d’une manière aussi pénible et aussi difficile à expliquer.

— Oh ! Walter, votre père n’a jamais eu pareille chance ! me dit ma mère en me rendant la note qu’elle venait de parcourir à son tour.

— Se lier avec des gens si distingués ! fit remarquer Sarah, se redressant sur sa chaise, et se trouver avec eux, tout d’abord, dans de telles conditions d’égalité !…

— Sans doute, sans doute ; les conditions, à tous égards, sont assez séduisantes, répliquai-je avec impatience. Mais, avant d’envoyer mes « attestations », comme ils disent, je voudrais un peu réfléchir.

— Réfléchir ! s’écria ma mère. Y pensez-vous, mon enfant ?

— Réfléchir ! répéta ma sœur, faisant écho en de telles circonstances, voilà quelque chose de bizarre !

— Réfléchir ! s’écria le professeur, comme s’il eût fait sa partie dans un « canon… » Réfléchir à quoi ? répondez ! Ne vous plaigniez-vous pas dernièrement de votre santé ?… Ne réclamiez-vous pas à grands cris l’air de la campagne ? Eh bien ! voici dans votre main un papier qui vous offre, à pleine poitrine et pour quatre mois, ces brises rafraîchissantes dont un souffle, disiez-vous, suffirait pour vous ranimer. Est-ce vrai, cela ? voyons, répondez ! Puis, — vous avez besoin d’argent. Eh bien ! quatre belles guinées par semaine, n’est-ce donc rien ? « My-soul-bless-my-soul ! » qu’on « me » les donne seulement, — et mes bottes craqueront comme celles du papa cousu d’or, toutes fières d’être chaussées par un homme si puissamment riche. Quatre guinées chaque semaine, et, par-dessus le marché, la jolie compagnie de deux jeunes « misses ; » mieux encore votre lit, votre déjeuner, votre dîner, vos thés, vos « lunches, » vos amples rasades de bière écumante, tout ce dont vous vous gorgez, vous autres Anglais, tout cela pour rien ! — Oh ! Walter, mon cher bon ! — « deuce-what-the-deuce ! » — pour la première fois de ma vie vous m’abasourdissez, sur ma parole !…

Ni la surprise que, bien évidemment, ma conduite causait à ma mère, ni la fervente énumération que Pesca venait de consacrer aux avantages de mon futur emploi, ne purent en rien ébranler la répugnance déraisonnable que me causait l’idée d’aller à Limmeridge-House. Quand j’eus mis en avant toutes les mesquines objections que je pus trouver contre le voyage du Cumberland, et quand, une à une, je les eus vu battre en brèche de la façon la plus victorieuse, j’essayai d’élever un dernier obstacle en demandant ce que deviendraient mes élèves de Londres, tandis que j’enseignerais aux jeunes pupilles de M. Fairlie le dessin d’après nature. On me répondit, avec raison, que le plus grand nombre d’entre eux allait me quitter pour les excursions d’automne ; ceux qui resteraient à Londres, en bien petit nombre, pourraient être confiés à un de mes confrères, auquel, en des circonstances identiques, j’avais rendu le même service que je réclamerais aujourd’hui de son obligeance. Ma sœur me rappela que ce jeune « gentleman » s’était mis expressément à ma disposition pour la saison actuelle, si j’avais fantaisie de quitter la ville. Ma mère me somma sérieusement de ne pas souffrir qu’un vain caprice se mît en travers de mes intérêts et des soins réclamés par mon état de santé ; Pesca, enfin, du ton le plus pathétique, me supplia de ne pas le blesser au cœur en repoussant le premier témoignage de reconnaissance qu’eût pu m’offrir l’ami dont j’avais sauvé la vie.

Ces remontrances, évidemment inspirées par l’affection la plus sincère, auraient influencé l’homme le moins facile à émouvoir. Aussi, sans pouvoir dompter tout à fait mes perverses antipathies, je me trouvai assez vertueux pour en rougir de bon cœur, et je cédai finalement à tout ce qu’on demandait de moi.

Le reste de la soirée fut assez gaiement consacré à mille plaisanteries sur la vie que j’allais mener avec les deux « ladies » du Cumberland. Pesca, que notre « grog » national mettait en verve, revendiqua ses lettres de grande naturalisation comme Anglais, en entassant rapidement une longue série de « speeches : » tantôt proposant la santé de ma mère, tantôt la santé de ma sœur, ma propre santé, les santés, en masse, de M. Fairlie et des deux jeunes « misses ; » puis, avec émotion, il se remercia lui-même, immédiatement, au nom de toutes les personnes qu’il avait honorées de ces « toasts ».

— Un secret, Walter, me dit à l’oreille mon petit ami, quand nous nous en retournions ensemble, bras dessus bras dessous. En songeant à quel point je me suis vu éloquent, je sens l’ambition déborder dans mon âme. Un de ces jours, vous me verrez faire partie de votre illustre Chambre des communes… « Honourable » Pesca, M. P !…[3]

Le lendemain matin, j’envoyai au patron du professeur, dans Portland-Place, les attestations écrites qu’il avait réclamées. Trois jours s’écoulèrent sans que j’entendisse parler de quoi que ce fût, et j’en conclus, avec une secrète satisfaction, que mes preuves n’avaient point semblé assez catégoriques. Le quatrième jour, cependant, une réponse arriva. Elle annonçait que mes services étaient acceptés par M. Fairlie, et me mettait en demeure de partir immédiatement pour le Cumberland. Le « post-scriptum » renfermait, dans le plus grand détail, les instructions nécessaires au voyage que j’allais entreprendre.

Je m’arrangeai, toujours un peu à contre-cœur, pour quitter Londres le lendemain de bonne heure. Dans l’après-midi, Pesca, se rendant à un dîner, passa chez moi pour me dire adieu.

— Ce qui, en votre absence, séchera mes pleurs, disait le professeur d’un ton gai, c’est la pensée que ma main, cette main providentielle, a donné la première impulsion à votre fortune en ce bas-monde… Allez, mon ami !… vous connaissez le proverbe anglais… « Dans le Cumberland, on profite du soleil pour faire ses foins… » Au nom du ciel, ne l’oubliez pas !… Épousez une des deux jeunes « misses ; » devenez « l’honourable » Hartright, M. P., et quand vous serez au sommet de l’échelle, souvenez-vous que Pesca, resté en bas, a réalisé pour vous ce beau rêve…

Je tâchai de rire avec mon petit ami de cette plaisanterie qui assaisonnait ses adieux ; mais, bien malgré moi, je ne pouvais m’égayer. Je ne sais quelle pénible émotion balançait chez moi l’effet discordant de ses légères paroles.

Lorsque je me retrouvai seul, il ne me restait plus qu’à partir pour le « cottage » de Hampstead, où je devais dire adieu à ma mère et à Sarah.


IV


La chaleur, tout le jour, avait été presque écrasante ; la soirée, maintenant, était encore lourde et sans air. Ma mère et ma sœur m’avaient tant de fois répété leurs derniers conseils, et tant de fois supplié « d’attendre encore cinq minutes, » qu’il était près de minuit quand la domestique ferma derrière moi la porte du jardin. Je fis quelques pas sur la route qui me ramenait à Londres ; puis, pris d’hésitation, je m’arrêtai.

La lune, pleine et large, brillait dans l’azur profond d’un ciel sans étoiles, et le sol inégal des bruyères prenait, sous ses lueurs mystérieuses, un aspect assez sauvage pour qu’on se pût croire bien loin de la grande ville couchée pourtant au pied de ces coteaux déserts. L’idée de me replonger, plus tôt qu’il ne le fallait absolument, au sein de l’étouffante obscurité que j’allais retrouver à Londres n’avait pour moi aucun attrait. M’aller mettre au lit dans ma petite chambre privée d’air, ou bien me soumettre à quelque procédé de suffocation graduelle, me semblait, agité comme je l’étais de corps et d’âme, une seule et même chose. Je résolus de retourner en flânant, et par le plus long chemin que je pourrais prendre, vers mon odieux domicile ; de suivre à loisir les sentiers sinueux que je voyais se dessiner en blanc parmi les bruyères désertes, et de rentrer à Londres par son faubourg le moins encombré, en prenant d’abord Finchley-Road, pour me retrouver ensuite, aux fraîcheurs matinales, dans le voisinage de Regent’s Park.

Je cheminai donc lentement, absorbé dans le calme divin du tableau qui m’était offert, et admirant les douces alternatives de lumière et d’ombre que, de tous côtés, les flexions du sol inégal multipliaient sous mes yeux. Aussi longtemps que dura ce charmant début de ma promenade nocturne, mon âme s’abandonna, presque passive, aux impressions que ces grands aspects produisaient en elle ; c’est à peine si je pensais à quoi que ce fût ; — mes pensées, du moins, semblaient s’effacer sous l’énergie de mes sensations.

Mais quand j’eus quitté les bruyères et pris le chemin de traverses où mes yeux trouvaient beaucoup moins de pâture, les idées que me suggérait naturellement la modification prochaine de mes habitudes et de mes travaux, reprirent de plus en plus leurs droits à mon attention exclusive. Lorsque j’arrivai à l’extrémité du chemin, j’étais de nouveau complètement perdu dans les fantasques évocations qui me montraient tour à tour Limmeridge-House, M. Fairlie, et les deux jeunes personnes dont j’allais former le talent d’aquarellistes.

Je me trouvais maintenant parvenu à ce point spécial de mon trajet où quatre chemins se rencontrent : — celui de Hampstead par lequel je m’en revenais ; celui qui mène à Finchley ; celui qui court dans la direction du West-End ; enfin, celui qui ramène à Londres. J’avais machinalement pris cette dernière direction, et marchais lentement le long du grand chemin solitaire, — perdu, je m’en souviens, dans de vaines conjectures sur le genre de beauté de ces jeunes « ladies » du Cumberland, — lorsque, en une seconde, tout le sang de mes veines s’arrêta brusquement au contact léger et soudain d’une main qui, par derrière, se posait sur mon épaule.

À l’instant même, je me retournai, les doigts crispés autour de la poignée de ma canne.

Là, au milieu de cette grande route, large et lumineuse, — là, comme si elle venait de jaillir de terre ou de tomber du ciel, — se tenait, debout, une femme, seule, et, de la tête aux pieds, vêtue de blanc ; sa figure, penchée de mon côté, semblait m’adresser une question solennelle, et, au moment où je me retournai, sa main s’étendit vers le nuage noir qui planait sur Londres.

J’étais trop saisi par la soudaineté de cette apparition extraordinaire, dans le silence de la nuit et en cet endroit isolé, pour lui adresser la moindre question. L’inconnue parla donc la première.

— Est-ce là le chemin de Londres ? dit-elle.

Je l’examinais avec attention pendant qu’elle me demandait cet étrange renseignement. Il était près d’une heure. Tout ce que je pouvais discerner au clair de lune était une figure jeune, sans fraîcheur, aux contours effilés ; de grands yeux sérieux, exprimant par leur fixité une attention extraordinaire ; des lèvres frémissantes, aux mouvements indécis ; et des cheveux blonds, d’une nuance vague, entre le fauve et le brun. Il n’y avait dans ses façons rien d’égaré, rien d’immodeste : elles étaient paisibles et contenues, un peu mélancoliques peut-être et légèrement soupçonneuses : ce n’étaient pas exactement celles d’une « lady ; » d’un autre côté, ce n’étaient pas celles d’une femme appartenant à la caste inférieure. La voix, si peu que je l’eusse entendue, m’avait frappé par ses accents singulièrement calmes, et, pour ainsi dire, mécaniques ; le débit était d’une rapidité remarquable. Cette femme tenait dans sa main un petit sac ; et son costume — chapeau blanc, châle blanc, robe blanche, — n’était certainement pas, pour autant que je pusse conjecturer, taillé dans des étoffes très-fines ou très-coûteuses. Sa taille était mince et un peu au-dessus de la moyenne ; sa tenue et ses gestes étaient exempts de tout ce qui eût pu la rendre suspecte. Voilà tout ce qu’il me fut donné de remarquer à la clarté douteuse qui nous entourait, et dans l’état de perplexité où m’avait jeté cette rencontre bizarre. Ce que pouvait être cette femme, et par quel hasard elle se trouvait sur la grande route à une heure après minuit, autant d’énigmes insolubles pour moi. La seule chose dont je me sentisse bien assuré, c’est que le mortel le plus grossier n’eût pu se méprendre sur les motifs qu’elle pouvait avoir de s’adresser à lui ; — même à cette heure suspecte, même dans cet endroit désert.

— M’avez-vous entendue ? reprit-elle avec son débit calme et rapide, et sans la moindre nuance de mécontentement ou d’inquiétude. Je vous ai demandé si c’était là le chemin de Londres.

— Oui, répondis-je, c’est là le chemin : il conduit à Saint-John’s Wood et à Regent’s Park. Veuillez m’excuser de ne vous avoir pas répondu plus tôt. J’étais un peu troublé de votre soudaine apparition sur la route, et, même à présent, je ne puis encore m’en rendre bien compte.

— Vous ne me soupçonnez d’aucun méfait, n’est-ce pas ?… Je n’ai rien fait de mal… Un accident m’est arrivé… Je suis fort à plaindre de me trouver ici, à pareille heure, et toute seule… Pourquoi me soupçonneriez-vous d’avoir fait le mal ?

Elle s’exprimait avec une ardeur, une agitation hors de propos, s’écartait de moi tout en parlant. Je fis, pour la rassurer, tout mon possible.

— Ne supposez pas, je vous prie, que j’incline le moins du monde à vous soupçonner, lui dis-je ; mon seul désir est de vous être utile, si je le puis ; je m’étonnais seulement de votre apparition sur la route, parce que, l’instant d’avant, il me semblait n’y avoir vu personne…

Se détournant, elle me montra, au point de jonction des deux chemins de Londres et de Hampstead, un endroit où la haie était rompue.

— Je vous ai entendu venir, me dit-elle, et je me suis cachée là pour savoir à quel homme j’avais affaire avant de me risquer à parler. Mes doutes et mes craintes duraient encore quand vous êtes passé, ce qui m’a réduite à me glisser sur vos traces et à vous toucher le bras…

Se glisser après moi et me toucher… Pourquoi ne m’appeler point ? Chose étrange, à tout le moins.

— Puis-je me fier à vous ? demanda-t-elle. Vous ne me jugerez point mal, parce qu’un accident m’est arrivé…

Confuse, elle s’arrêta ; d’une main, son sac passait dans l’autre ; elle poussait des soupirs pleins d’amertume.

L’isolement de cette femme, dénuée de tout appui, m’alla au cœur. L’élan naturel qui me poussait à la secourir, à la protéger, l’emporta bientôt sur les froids conseils de la prudence mondaine que, dans de si étranges circonstances, un homme plus âgé, plus sage, plus réfléchi aurait uniquement consultée.

— Pour tout dessein légitime, lui dis-je, vous pouvez vous fier à moi. S’il vous est pénible de m’expliquer votre singulière situation, ne revenons plus sur ce sujet. Je n’ai le droit de vous demander aucun éclaircissement. Dites-moi comment je puis vous aider ; ce qui dépendra de moi, je le ferai.

— Vous êtes bien bon, et je suis bien heureuse de vous avoir rencontré…

En prononçant ces paroles, sa voix tremblait légèrement, et j’y retrouvai, pour la première fois, quelques nuances de ces accents féminins qui trouvent si aisément un écho dans tous les cœurs, mais il n’y avait pas une larme dans ces grands yeux, fixement attentifs, qu’elle tenait arrêtés sur moi.

— C’est la seconde fois seulement que je viens à Londres, continua-t-elle, parlant de plus en plus vite, et ce côté de la ville m’est tout à fait inconnu. Puis-je me procurer un cabriolet, une voiture, n’importe laquelle ? Est-il trop tard ? Je ne sais. Si vous pouviez me conduire jusqu’à un cabriolet, — me promettre tout simplement de ne pas vous mêler de mes affaires, et me laisser vous quitter où et quand il me plaira ; — j’ai une amie à Londres qui sera charmée de me recevoir ; c’est là tout ce qu’il me faut. — Voudrez-vous me faire cette promesse ?…

Elle regardait avec inquiétude, parlant ainsi, le chemin qu’elle avait suivi et celui qu’elle allait parcourir ; son sac, de plus belle, passait d’une de ses mains dans l’autre : elle répétait ces mois : Promettez-vous ?… et me regardait en face, obstinément, avec une crainte suppliante et une confusion qui faisaient mal à voir.

Que faire ? J’avais là, complètement à ma merci, une personne inconnue, — cette inconnue était une femme sans ressources et sans protection. Pas une maison dans le voisinage, pas un passant à qui je pusse demander conseil ; d’autre part, je ne me connaissais pas au monde un seul droit qui m’investît sur elle d’un contrôle quelconque, alors même que j’aurais su comment exercer ce contrôle. Les événements survenus depuis projettent leur ombre sur le papier même où je trace ces lignes, et ils m’ont appris à me méfier de moi. Cependant, dirai-je encore, que faire en pareille passe ?

Je ne me charge pas de l’apprendre à ceux qui ne le savent point, mais voici ce que je fis. Je tâchai, par quelques questions, de gagner du temps.

— Êtes-vous bien sûre que votre amie de Londres voudra vous recueillir à cette heure indue ?

— Parfaitement sûre. Dites simplement que vous me laisserez vous quitter où et quand il me plaira ; dites que vous ne vous mêlerez pas, malgré moi, de ce qui me concerne !… Voulez-vous me promettre cela ?…

Et comme, pour la troisième fois, elle répétait ces paroles, elle se rapprocha de moi et posa sa main sur ma poitrine, tout à coup, avec un geste à la fois doux et furtif. — Main frêle, main glacée (je la sentis en l’écartant), même en cette nuit brûlante. N’oubliez pas que j’étais jeune ; n’oubliez pas que cette main, posée si près de mon cœur, était celle d’une femme.

— Promettez-vous ?

— Oui…

Une parole bien simple ! Ce mot familier qui passe, à chaque heure du jour, sur les lèvres de tout le monde. Et pourtant, mon Dieu ! je tremble maintenant, rien qu’à le voir écrit devant moi…

Nous nous dirigeâmes vers Londres, et, à cette heure paisible, la première du jour nouveau, — nous marchâmes côte à côte, moi et cette femme dont le nom, le passé, le caractère, les projets, dont la présence même à mes côtés, en ce moment, étaient pour moi autant de mystères impénétrables. Il me semblait rêver. Étais-je bien Walter Hartright ? Cette route, était-ce bien la même, si « passante », si vulgairement hantée, où, les dimanches, viennent bayer les bourgeois en fête ? Était-il bien vrai qu’une heure auparavant je venais de quitter la paisible et décente atmosphère du « cottage » maternel ? J’étais, en vérité, trop étonné de moi-même, — et trop dominé par un sentiment de vague remords, — pour oser, pendant les premières minutes, adresser la parole à mon étrange compagne. Ce fut elle encore qui, la première, rompit le silence.

— J’ai une question à vous faire, dit-elle tout à coup : connaissez-vous, à Londres, beaucoup de monde ?

— Oui, beaucoup.

— Beaucoup de nobles ?… beaucoup de gens titrés ?…

Cette question bizarre était évidemment dictée par je ne sais quel soupçon. J’hésitai avant d’y répondre.

— Quelques-uns, dis-je, après un instant de silence.

— Beaucoup ?… — Elle suspendit ici sa phrase et promena sur mon visage un regard scrutateur. — Beaucoup de gens ayant le rang de « baronet ?… »

Trop étonné pour répondre, je la questionnai à mon tour.

— Pourquoi me demandez-vous ceci ?

— Parce que, dans mon intérêt, j’espère qu’un certain « baronet » vous est inconnu.

— Voulez-vous me dire son nom ?

— Je ne puis… Je n’ose… Je ne m’appartiens plus, quand je le prononce.

En ce moment, elle parlait haut et presque sur le ton de la menace, levant vers le ciel sa main fermée et l’agitant par un geste passionné ; puis, subitement, elle sembla reprendre possession d’elle-même, et réfrénant les éclats de sa voix, elle ajouta presque bas :

— Nommez-moi tous ceux que vous connaissez !

Je ne pouvais guère me refuser à une curiosité si insignifiante, et je lui livrai trois noms. Les deux premiers étaient ceux de deux chefs de famille dont j’avais les filles pour élèves ; le troisième, celui d’un jeune célibataire qui naguère m’avait emmené à bord de son yacht pour me faire faire quelques esquisses.

— Ah ! dit-elle avec un soupir de soulagement, vous ne le connaissez pas… Vous même, êtes-vous noble ?… êtes-vous titré ?

— Il s’en faut… Je ne suis qu’un pauvre professeur de dessin.

Au moment où mes lèvres articulaient cette réponse, peut-être avec quelque amertume, elle prit mon bras, par une de ces brusques inspirations qui lui étaient propres.

— Il n’est pas noble !… pas titré ! se redisait-elle. Dieu soit loué ! je puis me fier à lui…

J’étais parvenu jusqu’ici, par considération pour ma compagne, à maîtriser ma curiosité ; mais, cette fois, je n’y tins plus.

— Je crains que vous n’ayez de graves motifs de plainte contre quelque personnage noble et titré, lui dis-je. Je crains que ce « baronet, » dont vous ne voulez pas me révéler le nom, n’ait eu envers vous quelques torts graves. Serait-ce lui, par hasard, qui vous oblige à vous trouver ici, la nuit, dans un si grand embarras ?

— Ne me faites pas de question ! ne me forcez point à parler de ceci ! répondit-elle. Je ne suis pas encore en état… J’ai été cruellement traitée, trompée cruellement… Vous mettrez le comble à vos bontés, si vous vouliez marcher un peu plus vite et ne plus m’adresser la parole… Ce qui m’importe, maintenant, c’est de me calmer, si toutefois je le puis…

Nous doublâmes donc le pas, et pendant une demi-heure, tout au moins, pas une parole ne fut échangée entre nous. De temps en temps, toute autre question m’étant interdite, j’interrogeais son visage par quelques regards jetés à la dérobée. Il n’avait pas changé d’expression : les lèvres étaient toujours serrées fortement l’une contre l’autre ; le front avait gardé ses plis attristés, le regard, à la fois ardent et vague, se portait toujours droit en avant. Nous avions gagné les premières maisons du faubourg et nous approchions du nouveau collège Wesleyen, quand ses traits rigides se détendirent un peu, et alors elle reprit d’elle-même la conversation interrompue.

— Habitez-vous Londres ? dit-elle.

— Oui, répondis-je, et au même moment, l’idée me vint qu’elle pouvait avoir formé le projet de recourir à moi pour quelque assistance ou quelques conseils ; il fallait, en ce cas, lui épargner un désappointement possible, en l’avertissant que j’allais sous peu m’absenter de chez moi. Aussi ajoutai-je immédiatement : — Demain, par exemple, je quitterai Londres pour quelque temps. Je vais à la campagne.

— Où ? demanda-t-elle : au nord ou au midi ?

— Au nord ; dans le Cumberland.

— Le Cumberland !… répéta-t-elle avec une sorte d’onction… Ah ! je voudrais bien y aller, moi aussi. J’ai passé dans le Cumberland de bien heureuses années…

J’essayai, une fois encore, de soulever le voile étendu entre cette femme et moi.

— Peut-être êtes-vous née, lui dis-je, dans la belle région des Lacs ?

— Non, répondit-elle, mon pays natal est le Hampshire ; mais autrefois, j’ai passé quelque temps dans une des écoles du Cumberland… Les Lacs, dites-vous ?… Je ne me souviens d’aucun lac. C’est le village de Limmeridge, c’est Limmeridge-House que j’aimerais à voir.

À mon tour, maintenant, de rester tout à coup sur place. Au moment où ma curiosité était poussée jusqu’au paroxysme, cette allusion fortuite au séjour habité par M. Fairlie, se rencontrant sur les lèvres de mon étrange compagne, venait me frapper comme un coup de massue.

— Est-ce que vous avez entendu crier après nous ? me demanda-t-elle, jetant ses regards dans toutes les directions, quand elle me vit faire halte.

— Non, non !… j’ai seulement été frappé par ce nom de Limmeridge-House. Il y a quelques jours à peine, certaines gens du Cumberland le mentionnaient devant moi.

— Ah ! ces gens-là n’étaient pas les « miens » mistress Fairlie est morte ; son mari est mort ; leur petite-fille doit être depuis longtemps mariée et partie. Je ne saurais dire qui habite maintenant Limmeridge. Je sais seulement que, s’il y reste encore quelques personnes de cette famille, je m’intéresse à elle pour l’amour de mistress Fairlie…

Elle semblait sur le point d’en dire plus long ; mais, tandis qu’elle parlait encore, nous arrivâmes en vue de la barrière qui forme l’extrémité de « l’Avenue-road. » Sa main se serra autour de mon bras, et elle jeta un regard inquiet sur l’obstacle qui se dressait devant nous.

— Est-ce que le garde-barrière nous guette ? demanda-t-elle.

Le garde-barrière songeait à tout autre chose ; personne, d’ailleurs n’était dans le voisinage, quand nous franchîmes la porte. La vue des maisons et des réverbères à gaz sembla tout aussitôt l’agiter et la rendre impatiente.

— Voici Londres !… dit-elle. Apercevez-vous quelque voiture dans laquelle je puisse monter ?… Je suis fatiguée… J’ai peur… J’ai besoin de m’enfermer quelque part et de me sentir entraînée…

Je lui expliquai que, pour arriver à une station de cabriolets, il faudrait encore marcher quelque temps à moins que nous n’eussions la bonne fortune de rencontrer une voiture vide. Puis j’essayai de lui parler du Cumberland, de reprendre la conversation interrompue… ce fut inutile. L’idée de « s’enfermer quelque part et d’être entraînée » s’était absolument emparée de son esprit. Elle ne pouvait plus penser qu’à cela, ni parler que de cela.

Nous n’avions guère parcouru plus d’un tiers de « l’Avenue-road » quand je vis un cabriolet s’arrêter devant une maison à quelques portes de nous. Un gentleman en descendit, qui rentrait chez lui, et devant lequel s’ouvrit la porte de son jardin. Je hélai le « cab » au moment où le cocher remontait sur son siège. L’impatience de ma compagne était devenue telle, qu’en traversant la route pour aller le rejoindre, elle me força presque à prendre la course.

— Il est si tard ! disait-elle ; je ne suis pressée que parce qu’il est tard.

— Je ne puis vous prendre, monsieur, à moins que vous n’alliez du côté de Tottenham-court-road, — me dit le cocher, fort poliment du reste, au moment où j’ouvrais la portière. — Mon cheval est sur les dents, et je ne saurais le mener plus loin que son écurie.

— Fort bien ! fort bien ! c’est justement mon affaire… Je vais de ce côté… Je vais de ce côté ! — Elle parlait ainsi d’une voix entrecoupée par l’émotion, et en me poussant de côté pour monter dans le cabriolet.

Avant de l’y laisser entrer, je m’étais assuré que le cocher, si poli d’ailleurs, avait bien sa tête à lui. Et maintenant, l’y voyant installée, je la suppliai de permettre que je pusse la conduire saine et sauve à destination.

— Non, non, non ! — dit-elle, avec une certaine véhémence. — Je suis parfaitement sauve, parfaitement heureuse, à présent. Si vous êtes un gentleman, souvenez-vous de votre promesse… dites-lui de marcher jusqu’à ce que je l’arrête !… Merci, maintenant, oh ! merci, merci, mille fois !…

Ma main était sur le tablier du cabriolet. Elle s’en saisit, la baisa, et la repoussa vivement. Le cabriolet, au même moment, partit. Je m’élançai dans la même direction, avec quelque velléité de l’arrêter ; et pourquoi, je ne savais. — J’hésitai, cependant, de peur d’effrayer ou de tourmenter cette femme : — je finis par appeler, mais pas assez haut pour que le cocher y prît garde. Le bruit des roues alla s’affaiblissant dans le lointain… Le cabriolet se perdit dans l’obscurité… La Femme en blanc était partie.

Dix minutes, peut-être plus, s’étaient écoulées… J’étais du même côté de la route, tantôt avançant machinalement de quelques pas, tantôt faisant halte sans trop m’en rendre compte. Par moments, je me surprenais doutant de la réalité de cette aventure ; par moments aussi, mal à mon aise avec moi-même, il me semblait que j’avais, sans savoir comment, un tort quelconque à me reprocher… Et pourtant, je n’aurais pu dire en quoi j’avais failli. Où j’allais, ce que j’entendais faire maintenant, c’est tout au plus si je le savais. Je n’avais nettement conscience que du désordre de mes idées, quand je fus tout à coup rappelé à moi-même, — l’expression de « réveillé » serait plus juste — par un bruit de voix qui se rapprochait derrière moi.

J’étais du côté de la route que la lune n’éclairait point, et à l’ombre de quelques arbres surplombant les murs d’un jardin, quand je fis halte pour regarder ce qui venait ainsi. À l’autre bout du chemin, et en pleine lumière, un « policeman » avançait, sans se presser, du côté de Regent’s Park.

La voiture me dépassa ; — une chaise découverte, que deux hommes conduisaient.

— Halte-là ! cria l’un d’eux. Voici un policeman. Questionnons-le ?

Le cheval s’arrêta tout au plus à quelques mètres de l’endroit obscur où je me tenais.

— Policeman ! cria le personnage qui, tout d’abord, avait parlé… N’avez-vous point vu, tout à l’heure, une femme passer par ici ?…

— Quelle espèce de femme, monsieur ?…

— Une femme avec une robe vert foncé…

— Non ! non ! interrompit l’autre voyageur… Les vêtements dont nous l’avons pourvue ont été retrouvés sur son lit… Elle a dû partir avec les habits qu’elle portait à son arrivée chez nous… En blanc, policeman… une femme en blanc !…

— Je ne l’ai point vue, monsieur.

— Si vous ou quelqu’un de vos camarades venez à la rencontrer, arrêtez-la… et sous bonne garde, faites-la ramener à l’adresse que voici ! Je payerai les frais, plus une bonne gratification par-dessus le marché…

Le policeman jeta les yeux sur la carte, que l’on venait de lui remettre :

— Mais, monsieur, reprit-il, en vertu de quoi la devons-nous arrêter ?… quel délit a-t-elle commis ?

— Quel délit ? Elle s’est échappée de mon hôpital d’aliénés… N’oubliez pas !… Une femme en blanc… Partons, maintenant !…


V


« Elle s’est échappée de mon hôpital ! »

J’aurais tort de dire que ces terribles paroles m’apportaient, comme un trait de lumière, une révélation inattendue. Quelques-unes des singulières questions que m’avait adressées la Femme en blanc, après m’avoir arraché la promesse inconsidérée de la laisser libre d’agir à sa guise, m’avaient fait penser qu’elle avait quelque chose de dérangé dans l’esprit, ou que quelque effroi récent avait momentanément troublé l’équilibre de ses facultés. Pourtant, l’idée de folie complète que réveillent les mots « d’hospice » et « d’aliénés » ne s’était jamais, pour dire vrai, offerte à mon esprit à propos de cette femme.

Rien, dans son langage et son attitude, ne m’avait paru justifier de prime abord une pareille supposition, et, même avec ce jour nouveau qui résultait des paroles de l’étranger au policeman, je ne la trouvais pas, pour le présent, très-acceptable.

Qu’avais-je fait, cependant ? Avais-je aidé à s’échapper la victime de la plus abominable captivité qui soit au monde ? Avais-je, au contraire, ouvert la vaste capitale à une malheureuse créature sur laquelle je devais, comme tout homme de cœur mis à ma place, exercer une surveillance légitime, par pitié pour elle comme pour les autres ? Quand cette question se posa pour ainsi dire devant moi, j’éprouvai un vif serrement de cœur, et je me reprochai de me l’être adressée trop tard.

Le trouble d’esprit où j’étais ne me permit pas de songer à dormir, quand je fus rentré dans mon petit appartement de Clement’s-Inn. Peu d’heures me restaient avant celle où il faudrait m’embarquer pour le Cumberland. Je m’assis donc devant ma table, essayant de dessiner d’abord, puis de lire, — mais la Femme en blanc venait toujours se placer entre moi et mon crayon, entre moi et mon livre. Était-il survenu quelque malheur à cette pauvre créature abandonnée ? Ce fut ma première pensée, que j’écartai avec un empressement égoïste. D’autres suivirent, moins poignantes, et auxquelles je me laissai aller. Où avait-elle arrêté le cabriolet ? Qu’était-elle devenue ? Les deux hommes de la chaise de poste l’avaient-ils rejointe et reprise ? ou bien était-elle encore libre, en état de se conduire ? et marchions-nous tous deux par deux routes pour le moment bien divergentes, sur quelque point du mystérieux avenir où nos existences se rencontreraient de nouveau ?…

Ce fut pour moi un soulagement de voir arriver l’heure où il fallait fermer mon appartement et dire adieu à mes affaires de Londres, à mes élèves de Londres, à mes amis de Londres, pour me porter à de nouvelles occupations, à une existence nouvelle. Le tumulte même et la confusion qui règnent à la gare du chemin de fer, — si ennuyeux et si fatigant d’ordinaire, — me ranimèrent et me firent du bien.

Les instructions qu’on m’avait adressées me prescrivaient d’aller d’abord à Carlisle, et de prendre là un embranchement vers la côte. Pour commencer le chapitre des accidents, notre locomotive cassa entre Lancastre et Carlisle. Le retard causé par cette mésaventure me fit manquer le train que je devais prendre, sans aucune perte de temps, à l’embranchement désigné. Il fallut attendre quelques heures, et lorsque, plus tard, un autre train me descendit à la station d’où on se rendait à Limmeridge-House, il était plus de dix heures. La nuit d’ailleurs était si épaisse, que c’est tout au plus si je sus démêler mon chemin jusqu’à la « pony-chaise » que M. Fairlie avait envoyée au-devant de moi.

Le cocher était évidemment décontenancé par mon arrivée si tardive. Je le trouvai en cet état de respectueuse bouderie, tout particulier aux domestiques de race anglaise. Nous cheminions dans un silence absolu, et fort lentement, à travers les ténèbres. Les chemins étaient mauvais, et l’obscurité de la nuit ajoutait à la difficulté d’y marcher un peu vite. À partir du moment où nous avions quitté la station, il s’était, d’après ma montre, écoulé à peu près une heure et demie, lorsque j’entendis dans l’éloignement bruire les flots de la mer, et, sous nos pas, craquer le sable des allées d’un parc. Nous venions alors de franchir une porte : nous passâmes encore sous une autre avant d’arriver devant la maison. Je fus accueilli par un solennel serviteur sans livrée, qui m’apprit que « la famille » était allée se coucher. Il me conduisit dans une haute et vaste pièce, où mon souper m’attendait, tristement servi à l’extrémité d’une immense table d’acajou, dont l’absence de tout convive faisait, en quelque sorte, un désert.

J’étais trop las et trop abattu pour boire ou manger beaucoup, surtout devant un grand diable de valet imposant qui me servait, moi tout seul, avec toute l’activité requise pour une demi-douzaine de dîneurs. Au bout d’un quart d’heure, j’étais en mesure de m’aller mettre au lit. Le solennel serviteur me conduisit dans une pièce meublée avec recherche.

— Monsieur, me dit-il, le déjeuner est pour neuf heures… Puis il s’assura que tout était en ordre, et disparut sans le moindre bruit.

Que vais-je voir, cette nuit, dans mes rêves ? pensais-je en soufflant ma bougie. La Femme en blanc ?… ou les habitants encore inconnus de ce château du Cumberland ?… — Étrange sensation que de s’endormir, comme ami de la famille, sous un toit hospitalier, et de n’y connaître personne, pas même de vue !


VI


Lorsque, le lendemain, j’ouvris les volets, la mer m’apparut joyeuse sous un beau soleil d’août, et, dans l’éloignement, les montagnes d’Écosse bordaient l’horizon de leurs bleuâtres contours, çà et là confondus avec l’azur du ciel.

Ce fut là une surprise délicieuse pour mes yeux habitués à ces étroits « paysages » de Londres, encadrés de briques et de mortiers. Aussi me sembla-t-il, à l’instant même, que j’abordais tout un monde de pensées et d’impressions nouvelles. Une sensation qui n’avait rien de très-net me montrait le passé comme définitivement accompli, définitivement oublié, sans que mes notions sur le présent et l’avenir s’en trouvassent le moins du monde éclaircies. Des incidents, qui avaient à peine quelques jours de date, s’effaçaient de ma mémoire comme si des mois et des années se fussent passés.

Par exemple, les excentriques récits de Pesca m’annonçant comment il m’avait procuré mon nouvel emploi, — la soirée d’adieux que j’avais passée avec ma mère et ma sœur, — et même la mystérieuse aventure qui m’était arrivée sur le chemin de Hampstead à Londres, — tout cela s’était transformé en autant d’incidents relégués parmi les souvenirs d’une autre époque. La Femme en blanc était encore présente à ma pensée ; mais son image s’offrait déjà moins distincte à mon souvenir.

Un peu avant neuf heures, je descendis au rez-de-chaussée de la maison. Le valet solennel me rencontra errant de corridors en corridors, et, mû par une compassion louable, me montra le chemin de la salle à manger.

Le premier regard que je jetai autour de moi, quand cet homme eut ouvert la porte, me fit découvrir une table élégamment servie, au milieu d’une espèce de galerie éclairée par beaucoup de fenêtres. De la table, mes yeux se portèrent vers la fenêtre la plus éloignée de moi, et j’y vis, debout, une dame qui me tournait le dos. Au premier coup d’œil je fus frappé de la rare beauté de sa taille, que faisait encore valoir une attitude parfaitement gracieuse et simple. Elle était grande, et point trop grande ; d’un embonpoint satisfaisant, mais non pas trop grasse ; sa tête, bien attachée à ses épaules, se mouvait avec de charmantes ondulations. Perfection spécialement appréciable pour un homme, la taille était la où elle devait être, et gardait ses dimensions naturelles ; — sa souplesse flexible n’était point déformée par un corset.

Comme elle ne m’avait pas entendu entrer, je pus me donner le plaisir de l’admirer tout à mon aise pendant une ou deux minutes, après lesquelles je jugeai que la manière la moins embarrassante d’annoncer ma présence serait de faire glisser sur le parquet une des chaises placées à portée de ma main. Immédiatement, en effet, elle se retourna. L’aisance élégante de ses mouvements et de son allure, tandis qu’elle traversait la pièce dans toute sa longueur, augmentait singulièrement la curiosité que j’éprouvais de voir son visage. Au moment ou elle quittait la croisée : « Elle est brune, » me disais-je. Quand elle eut fait quelques pas, je continuai : « Certainement, elle est jeune. » Elle approcha davantage, et alors à ma stupéfaction profonde : « Elle est laide, » me vis-je forcé d’ajouter.

Jamais ce vieux dicton que « la Nature ne saurait se tromper, » n’avait reçu de démenti plus complet. Jamais les séduisantes promesses d’une jolie tournure n’avaient été faussées d’une façon plus saisissante et plus désastreuse par un visage en désaccord avec elles. Le teint de cette jeune personne était presque basané ; le duvet qui ombrageait sa lèvre supérieure équivalait presque à une moustache. Sa bouche était largement dessinée, grande, virile ; les contours de son visage, massifs et sans harmonie. Ses yeux, bruns, perçants, hardis, étaient enchâssés dans des arcades trop proéminentes, et son épaisse chevelure, d’un noir brillant comme celui du charbon de terre, lui descendait trop sur le front. Sa physionomie, gaie, franche, intelligente, manquait de cette douceur, de cette flexibilité féminine, si attrayantes, sans lesquelles la femme la plus belle ne saurait l’être tout à fait. Voir la figure que je viens de décrire sur des épaules qu’un sculpteur eût modelées avec amour, — être charmé d’abord par les grâces modestes où se révélait la parfaite symétrie de ce beau corps, et presque repoussé, ensuite, par la virilité de ces traits, de cette physionomie si inconciliable avec le reste, — c’était éprouver, à peu de chose près, l’embarras presque risible dans lequel nous plongent certains rêves bizarres, dont nous ne savons comment concilier les contradictions et les anomalies.

— M. Hartright, sans doute ? me dit cette jeune personne, dont un bon sourire vint illuminer, adoucir aussi la physionomie, et qui devenait un peu plus femme en prenant la parole… Nous avions renoncé, hier soir, à l’espérance de vous voir arriver ; et nous nous sommes retirés à l’heure habituelle. Veuillez recevoir mes excuses pour cette apparente négligence… et permettez-moi de me présenter à vous comme une de vos futures élèves… Vous offrirai-je la main ?… Je suppose que, tôt ou tard, nous en viendrons là… Pourquoi pas tout de suite ?…

Cette bienvenue sans cérémonie fut articulée d’une voix vibrante, sonore et pleine de charme. La main offerte, — peut-être un peu forte, mais bien modelée — me fut abandonnée avec la calme aisance, l’aplomb vrai d’une femme bien élevée. Nous prîmes place à la table du déjeuner avec autant de cordialité, aussi peu d’embarras, que si nos relations dataient déjà de plusieurs années, et que nous nous fussions donné rendez-vous à Limmeridge pour causer amicalement du temps passé.

— Je compte bien, me disait cette aimable personne, que vous êtes venu ici tout à fait déterminé à tirer le meilleur parti possible de votre position. Dès ce matin, il faut vous faire à l’idée de n’avoir que moi pour vous tenir compagnie à déjeuner. Ma sœur est restée chez elle, où la retient cette indisposition essentiellement féminine qu’on appelle migraine ; sa bonne vieille gouvernante, mistress Vesey, est charitablement auprès de ma sœur, occupée à lui faire avaler le thé qui doit lui rendre la vie. Mon oncle, M. Fairlie, ne prend avec nous aucun de ses repas. Il est d’une santé fort précaire, et préfère trôner, en célibataire, au fond de son appartement. La maison n’a pas d’autres habitants si ce n’est moi. — Nous avons eu pendant quelque temps, en visite, deux de nos jeunes amies ; mais elles nous ont quittées hier désespérant de nous et d’elles. Il ne faut pas s’en étonner. Tout le temps qu’elles sont restées (M. Fairlie étant retenu chez lui par ses souffrances), nous n’avons eu à leur offrir de votre sexe aucun échantillon que l’on pût faire babiller, danser, coqueter. Aussi ne faisions-nous que nous quereller, surtout en dînant… Comment voulez-vous que quatre femmes dînent ensemble, tous les jours, toutes seules de leur espèce, sans se prendre aux cheveux ?… — Nous sommes à table si peu amusantes les unes pour les autres… Vous voyez, M. Hartright, que je n’ai pas grand esprit de corps. — Prenez-vous du thé ou du café ?… — Mais nous sommes presque toutes ainsi… Seulement, il n’est pas commun, chez nous, de l’avouer aussi librement que je viens de le faire… Bonté divine ! je vous embarrasse, il me semble ?… Pourquoi ? Est-ce la difficulté de choisir votre déjeuner, ou bien la liberté de mon langage qui vous décontenance à ce point ?… Dans le premier cas, je vous recommanderai, en amie, de ne pas songer à ce jambon froid posé à côté de vous, et d’attendre que l’omelette arrive… Si c’est l’autre supposition qui est la vraie, je vous offrirai du thé pour vous remettre un peu, et je ferai mon possible, — ce qui, dans la bouche d’une femme, n’engage pas à grand’chose, — pour tenir ma langue au repos…

La dessus elle me tendit, en riant, ma tasse de thé. Ce « papotage » facile, cette familiarité un peu vive à l’égard d’un étranger, étaient alliés, chez mon interlocutrice, à une si complète absence d’affectation, et devaient émaner d’une confiance si vraie dans sa dignité naturelle et les privilèges de son rang, que l’homme le plus téméraire se fût senti contraint au respect. S’il était impossible de garder vis-à-vis d’elle une réserve outrée, un formalisme de commande, il était plus impossible encore de se croire autorisé, même en pensée, à lui manquer en quoi que ce fût. Mon instinct m’en avertissait, tandis que je me laissais gagner malgré moi par la contagion de sa brillante gaieté, tâchant, avec plus ou moins de succès, de lui répondre sur le ton qu’elle avait pris elle-même.

— Oui ! oui ! me dit-elle en réponse à l’unique explication que je pusse lui donner de mon air d’embarras… je comprends à merveille. Vous êtes si parfaitement étranger dans notre maison, que mes familières allusions restent pour vous lettres closes… C’est bien naturel, et j’aurais dû m’en aviser plus tôt… Du reste, je puis remédier à cet inconvénient… Si je commençais par moi-même, quitte à me débarrasser de moi le plus tôt possible ?… J’ai nom Marian Halcombe, et quand j’appelle M. Fairlie « mon oncle », ou miss Fairlie « ma sœur, » je commets une de ces inexactitudes qui sont l’apanage des femmes. Ma mère a été mariée deux fois : la première, à M. Halcombe, mon père ; la seconde à M. Fairlie, le père de ma demi-sœur. À cela près que nous sommes orphelines toutes deux, nous n’avons point la moindre analogie, elle et moi. Mon père était pauvre, et le sien riche. Je n’ai rien, elle est classée parmi les héritières du pays. Je suis brune et laide, elle est blonde et jolie. Je passe généralement pour bizarre et difficile à vivre (à bon droit, je dois en convenir) ; on lui attribue généralement (et avec non moins de justice) tout ce que la douceur et la bonté peuvent avoir de charme… — Bref, c’est un ange et moi je suis… — Goûtez de cette marmelade, monsieur Hartright, et, au nom des convenances féminines, achevez pour votre usage la phrase commencée par moi… Que vous dire de M. Fairlie ?… Sur mon honneur, je n’en sais trop rien. Il vous enverra certainement chercher après le déjeuner, et vous serez à même de l’étudier. D’ici là, je vous apprendrai simplement qu’il était le frère cadet de M. Fairlie, mon beau-père en second lieu, qu’il ne s’est jamais marié ; enfin, que miss Fairlie est sous sa tutelle. Je ne puis vivre sans elle, elle ne peut vivre sans moi, voilà pourquoi j’habite Limmeridge-House. Ma sœur et moi sommes fort éprises l’une de l’autre, ce qui, direz-vous, ne s’explique guère d’après ce que vous savez… À cet égard, je suis de votre avis ; mais, n’importe : les choses vont ainsi. Il faudra, monsieur Hartright, ou plaire à toutes deux, ou ne plaire ni à l’une ni à l’autre ; et ce qui rend ce dilemme plus embarrassant, c’est que vous en serez réduit à nous pour toute société. Mistress Vesey est une excellente personne, investie de toutes les vertus cardinales, mais qui ne compte pour rien. — M. Fairlie est trop mal portant pour frayer avec qui que ce soit. Je ne sais au juste ce qu’il a ; les médecins ne savent pas ce qu’il a ; lui-même ne sait pas ce qu’il a. Nous disons tous qu’il souffre des nerfs, et quand nous avons dit cela, personne de nous ne sait ce que cela veut dire. Cependant, croyez-moi, flattez ses petites manies, quand vous le verrez ce matin. Admirez sa collection de médailles, sa collection de gravures, sa collection d’aquarelles, et vous gagnerez son cœur… Ma parole, si vous pouvez vous contenter du calme de la vie rustique, je ne vois pas pourquoi vous ne vous trouveriez pas fort bien ici… Entre le déjeuner et le « lunch » les dessins de M. Fairlie occuperont votre temps. — Après le « lunch », miss Fairlie et moi, l’album en sautoir, nous irons, sous votre direction, massacrer quelques portraits de dame Nature… C’est ma sœur, ce n’est pas moi, songez-y bien, que vous devez rendre responsable de cette fantaisie de dessin… Selon moi les femmes ne peuvent pas dessiner ; elles ont l’esprit trop mobile, le regard trop peu attentif. Après tout qu’est-ce que cela fait ?… Ma sœur aime à peindre. Je gâte donc, pour l’amour d’elle, autant de bonnes couleurs et de bon papier qu’aucune femme d’Angleterre. Quant aux soirées j’imagine que nous pourrons vous aider à les passer. Miss Fairlie joue délicieusement du piano. Pour moi, je ne distingue pas un « sol-dièse » d’un « ré-bémol » mais je suis en état de vous tenir tête soit aux échecs, soit aux dames, à l’écarté, ou même (déduction faite de mon incapacité comme femme), si vous y tenez, au billard… Que pensez-vous de mon petit programme ?… Peut-il vous réconcilier avec notre vie routinière et tranquille ? ou bien allez-vous prendre la fièvre et rêver les voyages, les aventures, dans cette atmosphère de Limmeridge, si calme et si peu renouvelée ?…

Elle discourait ainsi, à bride abattue, avec un gracieux abandon, et sans aucune interruption de ma part que les réponses voulues par la plus simple politesse. Sa dernière question, la tournure qu’elle lui avait donnée, ou plutôt ce mot « d’aventures » si légèrement tombé de ses lèvres, rappelèrent à ma pensée ma rencontre avec la Femme en blanc, et me poussèrent à chercher si je ne pourrais pas découvrir le lien qui avait pu exister autrefois — comme le témoignait la mention du nom de Fairlie dans les propos de ma mystérieuse inconnue — entre la fugitive anonyme de l’hospice d’aliénés et l’ancienne châtelaine de Limmeridge-House.

— Alors même que je serais le plus inquiet, le plus remuant des hommes, répondis-je, il est à croire que d’ici à quelque temps, je n’aurai plus grand soif d’aventures. Le soir même qui a précédé mon arrivée ici, j’ai fait une rencontre de nature à me satisfaire complètement sous ce rapport. Et je puis vous certifier, miss Halcombe, que la surprise, l’émotion produites en moi par cet incident dureront pour le moins autant que mon séjour dans le Cumberland.

— En vérité, monsieur Hartright ?… et puis-je savoir ?…

— Vous y avez toute sorte de droits. La personne qui, dans cette aventure, joue le rôle principal, m’est tout à fait étrangère et probablement ne vous est pas plus connue qu’à moi. Cependant, elle m’a parlé de feu mistress Fairlie dans les termes de l’affection et de la reconnaissance les plus vraies.

— Parlé de ma mère ?… Vous m’intéressez au delà de ce que je pourrais dire… Continuez, de grâce !…

Aussitôt je racontai, fort en détail, ma rencontre avec la Femme en blanc, sans rien y changer, et répétant mot pour mot ce qu’elle m’avait dit de mistress Fairlie et de Limmeridge-House.

Les yeux brillants et hardis de miss Halcombe restèrent fixés sur les miens, d’un bout à l’autre de ce long récit. Sa physionomie exprimait un vif intérêt, une surprise extrême, et rien de plus. Évidemment elle était aussi loin que moi de tout ce qui aurait pu nous aider à trouver le mot de l’énigme.

— Êtes-vous bien certain de rapporter fidèlement ces paroles relatives à ma mère ? me demanda-t-elle.

— Parfaitement certain, répondis-je. Cette femme, quoi qu’elle puisse être, s’est trouvée autrefois à l’école de Limmeridge ; elle y a été traitée avec une bonté toute particulière par mistress Fairlie, et, en souvenir de ces bienfaits passés, elle conserve un profond intérêt à tous les membres survivants de la famille. Elle savait que M. et mistress Fairlie avaient tous les deux cessé de vivre, et elle parlait de miss Fairlie comme si elles s’étaient connues dans leur enfance.

— Ne disiez-vous pas, je crois, qu’elle niait être née dans notre voisinage ?

— Oui ; elle m’a dit que son pays était le Hampshire.

— Et vous n’avez pu découvrir son nom ?

— Cela m’a été tout à fait impossible.

— Étrange incident, en vérité. À mon sens, M. Hartright, vous aviez toute raison de rendre la liberté à cette pauvre créature, puisque, en votre présence, elle n’a rien fait qui prouvât qu’elle méritait d’en être privée… Mais j’aurais voulu que vous missiez plus de persistance à savoir son nom… Il nous faudra, de manière ou d’autre, percer à jour ce mystère… Vous feriez mieux de n’en parler encore ni à M. Fairlie, ni à ma sœur. Ils sont, l’un et l’autre, je le garantirais, aussi peu au courant que moi de ce que peut être cette femme, et des rapports anciens qui ont mêlé sa destinée à celle de notre famille. En outre, ils sont aussi, chacun à sa manière, (qui diffère, d’ailleurs, du tout au tout) un peu susceptibles, un peu nerveux. Vous tourmenteriez l’un, vous effrayeriez l’autre, et cela sans aucune utilité… Pour moi, je suis incendiée de curiosité, et, à partir de ce moment, je me consacre énergiquement à la solution de ce problème. Lorsqu’après son mariage, ma mère vint ici, elle y a certainement établi l’école qui subsiste encore… Mais les anciens maîtres sont tous morts ou partis, et, de ce côté, il n’y a aucune lumière à espérer… La seule alternative dont, en ce moment, je me puisse aviser…

Ici, nous fûmes interrompus par l’entrée du valet de pied, apportant un message de M. Fairlie, lequel m’annonçait qu’aussitôt le déjeuner terminé, il serait enchanté de me voir.

— Allez attendre monsieur sous le vestibule, dit miss Halcombe, — vive, décidée comme toujours, et se chargeant de répondre pour moi. — M. Hartright va se rendre immédiatement à cette invitation… J’allais donc vous dire, reprit-elle, que ma sœur et moi nous possédons une collection assez nombreuse de lettres de ma mère, adressées soit à mon père, soit aux autres membres de la famille. À défaut de toute autre source de renseignements, je vais consacrer cette matinée à dépouiller la correspondance de ma mère avec M. Fairlie. — Il aimait Londres et s’absentait constamment de ses domaines. Sa femme, alors, ne manquait jamais de le tenir bien au courant de ce qui se passait à Limmeridge. Dans ses lettres il est fait mention, à chaque instant, de l’école à laquelle, tout naturellement, elle s’intéressait beaucoup ; j’espère donc que, d’ici à notre prochaine entrevue, j’aurai fait quelque découverte… C’est à deux heures, monsieur Hartright, qu’on se réunit ici pour le « luncheon… » J’aurai alors le plaisir de vous présenter à ma sœur, et nous emploierons l’après-midi à vous promener aux environs pour vous montrer nos paysages favoris… Jusqu’à deux heures, donc, portez-vous bien !…

Elle prit, à ces mots, congé de moi par un petit signe de tête, avec cette vivacité gracieuse, cette familiarité élégante, sans raffinements exagérés, dont étaient empreints ses propos et ses façons d’agir. Puis elle s’éclipsa par une porte ouvrant au bas de la galerie. Dès qu’elle m’eut quitté, je me dirigeai vers le vestibule, et sur les pas du valet de pied, je m’en allai faire connaissance avec mon nouveau patron, M. Fairlie.


VII


Nous montâmes, mon guide et moi, dans un couloir qui me ramena devant la chambre à coucher où j’avais passé la nuit. Ouvrant la porte immédiatement à côté, il me pria d’y jeter un coup d’œil.

— J’ai ordre, monsieur, de vous montrer ce salon, qui vous est destiné, et de savoir si l’exposition et le jour vous conviennent…

J’eusse fait preuve d’un goût difficile, en vérité, si cette pièce et ses arrangements intérieurs ne m’avaient pas satisfait. La fenêtre, en saillie sur la façade, avait pour perspective le charmant paysage qui, le matin, avait, dès mon réveil, enchanté mes yeux. L’ameublement était parfait de goût et de confort. La table, placée au centre, rayonnait de beaux livres aux tranches dorées, d’objets de bureau délicatement ouvrés, et de fleurs fraîchement épanouies. Une autre table, près de la croisée, était garnie de tout ce qu’il faut pour encarter les aquarelles, et supportait, en outre, un petit chevalet que je pouvais, à volonté, ouvrir ou replier. Les murs étaient tendus d’une jolie perse gaiement nuancée, et sur le parquet s’étendait une natte indienne, à dessins rouges sur un fond maïs. C’était, à coup sûr, l’atelier le plus coquet et le plus complet que j’eusse jamais vu. Je lui accordai les éloges les plus enthousiastes.

Le valet solennel était formé à trop haute école pour laisser percer la moindre satisfaction. Avec une déférence glaciale, il s’inclina quand j’eus épuisé la série de mes épithètes admiratives, et m’ouvrit silencieusement la porte du couloir.

Nous nous trouvâmes dans un autre long corridor, et montant quelques degrés auxquels il aboutissait, nous traversâmes une petite antichambre ronde pour faire halte devant une porte dont les battants étaient en flanelle brune. Le domestique ouvrit cette porte devant laquelle, à quelques mètres seulement, une seconde était fermée ; il ouvrit encore celle-ci, et nous eûmes devant nous deux portières de soie vert pâle ; il souleva l’une d’elles sans le moindre bruit, murmura doucement ces mots : « M. Hartright, » et me laissa là.

Je me trouvai dans une pièce haute et vaste, au plafond richement sculpté, et dont le parquet disparaissait sous un tapis si épais et si mou, que je croyais avoir des paquets de velours amoncelés sous mes pieds. Un des côtés de la chambre était occupé par une longue bibliothèque, en quelque bois incrusté dont l’aspect m’était tout à fait nouveau. Elle ne s’élevait pas à plus de six pieds, et servait de support à des statuettes de marbre, régulièrement espacées. Deux « cabinets » (ou meubles à tiroirs) évidemment anciens, lui faisaient face ; et entre eux, au-dessus d’eux, était accrochée une « madone » sous verre, qui portait le nom de Raphaël, sur une tablette dorée qu’on avait fixée au bas du cadre. Arrêté au seuil de la porte, j’avais, à ma droite et à ma gauche, des chiffonnières et des « petits Dunkerque, » de boule et marquetterie, surchargés de figurines en porcelaine de Saxe, de faïences rares, d’ivoires sculptés, de curiosités enfin, et de « bric-à-brac, » qui, de tous côtés, resplendissaient d’or, d’argent, de pierres précieuses. À l’autre extrémité de la pièce, en face de moi, les fenêtres étaient masquées et les clartés du jour amorties par de larges stores vert-de-mer, pareils aux portières dont j’ai déjà parlé. La lumière qu’ils tamisaient avait une douceur mystérieuse et voilée qui charmait le regard ; elle tombait, égale, sur tous les objets que renfermait l’appartement, et semblait faite pour rendre plus intenses le silence profond, la physionomie solitaire de cet endroit reculé ; elle entourait, enfin, comme une auréole de repos bien appropriée à ses instincts, le maître du château, négligemment étendu, la tête en arrière dans un vaste fauteuil confortable qui, sur un de ses bras, supportait un pupitre à livres, et sur l’autre, une toute petite table.

Si l’extérieur d’un homme, quand il est sorti de son cabinet de toilette, et quand il a passé quarante ans, peut servir sûrement à deviner son âge, — ce qui est au moins douteux, — M. Fairlie devait avoir, lorsque je le vis pour la première fois, un peu plus de cinquante, et un peu moins de soixante ans. Sa figure glabre, amincie, fatiguée, et d’une pâleur transparente, n’avait pourtant pas de rides ; son nez était proéminent et crochu ; ses yeux ternes, d’un gris bleuâtre, en relief sous des paupières tant soit peu bordées de rouge ; sa chevelure rare, d’un aspect soyeux, et de ce blond légèrement cendré qui est le plus lent à trahir l’invasion graduelle des cheveux gris. Il portait une veste du matin, taillée dans une étoffe brune bien autrement fine que le drap, un gilet et un pantalon de coutil d’une blancheur irréprochable. Ses petits pieds semblaient ceux d’une femme, emprisonnés qu’ils étaient dans des bas de soie nankin et dans des pantoufles qui, par leur nuance dorée, rappelaient le corselet de certains insectes. Deux anneaux, ornements de ses mains blanches et délicates, me parurent, à moi qui pourtant ne m’y connaissait guère, d’une valeur qui défiait le calcul.

En somme, l’aspect général de cet être fragile, alangui, plaintif et nerveux, recherché outre mesure, offrait je ne sais quelle discordance désagréable avec le titre d’homme, qu’il semblait usurper ; et en même temps il semblait impossible, en l’adaptant à une femme, de le rendre plus naturel et plus convenable. La matinée que je venais de passer avec miss Halcombe m’avait prédisposé à une grande bienveillance pour tous les habitants du château : toutefois, et dès le premier abord, mes sympathies se refusèrent énergiquement à prendre pour objet l’être équivoque qui avait nom M. Fairlie.

En me rapprochant de lui, je constatai que son oisiveté n’était pas si complète que je l’avais d’abord cru. Posé parmi d’autres objets rares et charmants, sur une grande table ronde qu’il avait à côté de lui, un « cabinet » nain, en ébène, décoré d’argent, étalait dans ses tiroirs ouverts, garnis de velours rouge foncé, plusieurs couches de médailles de toutes dimensions et de toutes formes. Un de ces tiroirs reposait sur la petite table fixée au bras du fauteuil ; tout auprès étaient quelques menues brosses de joaillier, un pinceau et un petit flacon de liquide tout prêts à être employés, selon leurs usages divers, à nettoyer les petites souillures accidentelles qui viendraient à être découvertes sur les précieuses médailles. Au moment où je m’avançais jusqu’à une distance respectueuse, et où je m’arrêtais pour saluer mon nouveau patron, ses doigts blancs et frêles jouaient négligemment autour d’un petit fragment de métal que j’aurais pu prendre, ignorant comme je l’étais, pour quelque sale monnaie d’étain, fort déchiquetée sur ses tranches.

— Charmé de vous posséder à Limmeridge, monsieur Hartright, me dit-il, d’une voix plaintive et coassante, qui combinait assez désagréablement, des notes aiguës et fausses avec un débit somnolent et paresseux. Asseyez-vous, je vous prie, et, s’il vous plaît, ne vous donnez pas la peine d’avancer ce fauteuil… Dans le déplorable état où sont mes nerfs, toute espèce de mouvement me cause une souffrance indicible… Vous a-t-on montré votre atelier ?… Cette pièce vous convient-elle ?

— J’en sors à l’instant, monsieur Fairlie, et je puis vous assurer…

Au milieu de la phrase commencée, il m’arrêta court en fermant les yeux et en levant, par un geste de supplication, l’une de ses petites mains blanches. Fort surpris, je n’ajoutai pas un mot, et la voix coassante m’honora de l’explication que voici :

— Veuillez m’excuser, de grâce !… mais, s’il vous était possible de modérer tant soit peu votre voix… Le misérable état de mes nerfs fait que tout bruit un peu fort me cause des tortures inimaginables… Vous excuserez un pauvre malade… Je ne vous dis là que ce qu’il me faut répéter à tout le monde, dans l’état lamentable de ma triste santé… Oui, n’est-ce pas ?… et maintenant, je vois que la pièce en question est à votre goût, n’est-il pas vrai ?

— Je ne pouvais rien souhaiter de plus agréable ou de plus commode, répondis-je, baissant le ton, et m’apercevant déjà que l’affectation égoïste de M. Fairlie ne faisait qu’un avec « l’état déplorable de ses nerfs. »

— Ravi, enchanté… Vous verrez, monsieur Hartright, que votre position ici sera convenablement appréciée, Vous n’y trouverez aucun de ces odieux préjugés qui, en Angleterre, déclassent l’artiste. J’ai passé à l’étranger assez d’années pour dépouiller à cet égard mon enveloppe insulaire. Je voudrais pouvoir en dire autant de la noblesse, — mot détestable, mais dont il faut bien se servir, — de la noblesse du voisinage. Véritables Goths en fait d’art, monsieur Hartright ! gens à ouvrir de grands yeux, je vous l’atteste, s’ils avaient vu Charles-Quint ramasser le pinceau de Titien. Seriez-vous assez bon pour replacer ce tiroir dans le « cabinet », et pour me passer le suivant ?… Mes malheureux nerfs me rendent excessivement désagréable toute espèce d’effort… C’est cela… Je vous rends grâce…

La tranquille exigence de M. Fairlie venant servir de commentaire pratique à ses théories de libéralisme social me divertit quelque peu. Avec toute la courtoisie possible, je replaçai l’un des tiroirs et lui donnai l’autre. Il se mit aussitôt à l’œuvre, tripotant ses médailles et ses petites brosses, puis, tandis qu’il me parlait, lorgnant et admirant l’une après l’autre, chaque pièce de son trésor numismatique :

— Mille remercîments et autant d’excuses !… Aimez-vous les médailles ?… Oui ?… Ravi de trouver indépendamment de la peinture, cette autre communauté entre vos goûts et les miens… Maintenant, quant à nos arrangements pécuniaires, — veuillez me le dire, — vous conviennent-ils ?

— Ils me conviennent à merveille, monsieur Fairlie.

— Enchanté… Puis, — quoi encore ?… Ah ! j’y pense… oui… mon intendant ira prendre vos ordres à la fin de la première semaine, pour régler avec vous tout ce qui sera relatif aux émoluments que vous avez la bonté d’accepter en échange des services éclairés que vous voulez bien mettre à ma disposition… Quoi encore ? — Voyons ?… n’est-ce pas curieux ?… j’avais encore beaucoup à vous dire, et tout cela, j’imagine, m’est sorti de la tête… Seriez-vous assez bon pour sonner ?… Là, dans ce coin !… oui… Mille grâces !…

Je tirai la sonnette, et un valet de chambre, que je n’avais pas encore vu, fit son entrée sans le moindre bruit, — un étranger, sans doute, les cheveux lisses, l’air souriant, — vrai valet de la tête aux pieds.

— Louis, dit M. Fairlie, qui, dans un accès de distraction, se frottait les ongles avec une de ces brosses microscopiques naguère au service de ses médailles, j’ai pris ce matin quelques notes sur mes tablettes… Trouvez mes tablettes !… Un million de pardons, monsieur Hartright, j’ai bien peur de vous ennuyer…

Comme avant que j’eusse pu répondre, il avait déjà refermé les yeux, — et attendu qu’en réalité il m’ennuyait fort, — je demeurai muet sur mon siège, contemplant à loisir la « Madone » de Raphaël. Cependant, le valet avait quitté la chambre, où il revint peu après, apportant un carnet relié en ivoire. M. Fairlie, qui s’accorda tout d’abord le soulagement d’un léger soupir, ouvrit d’une main le petit volume, tandis que de l’autre il tenait levée la brosse à médailles, indiquant par là au valet de chambre qu’il devait attendre de nouveaux ordres.

— Oui… c’est cela, poursuivit M. Fairlie, consultant ses tablettes… Louis, descendez ce portefeuille !… — Il montrait, ce disant, plusieurs portefeuilles placés près de la fenêtre sur des rayons d’acajou… — Non ! pas celui qui a le dos vert… Celui-là, monsieur Hartright, renferme mes « eaux fortes » de Rembrandt… Aimez-vous les « eaux fortes ?… » Oui ?… Charmé que nous ayons encore ce goût en commun… Le dos rouge !… Ne le laissez pas tomber !… Vous ne vous doutez pas, monsieur Hartright, du supplice que j’endurerais si Louis laissait tomber ce portefeuille. Est-il solidement installé sur le fauteuil ?… L’y croyez-vous solide, monsieur Hartright ?… Oui ?… Enchanté. Faites-moi le plaisir d’examiner les dessins, maintenant qu’à votre avis, il n’y a plus de risque… Laissez-nous, Louis !… Eh bien ! eh bien ! animal, ne voyez-vous pas que je tiens mes tablettes ?… Est-ce que vous croyez que j’ai encore affaire d’elles ?… Pourquoi ne pas m’en débarrasser sans que j’aie besoin de vous le dire ?… Mille pardons, monsieur Hartright ; ces domestiques sont si stupides, n’est-ce pas ? Dites-moi, que pensez-vous de ces dessins ?… Ils me sont venus de la vente dans un état déplorable ; — la dernière fois que je les ai examinés, il me semblait s’en exhaler je ne sais quelle horrible odeur de marchands et de courtiers… Est-ce que vous « pourriez » vous charger de les remettre en état ?…

Bien que mes nerfs ne fussent pas assez délicats pour découvrir cette odeur de doigts plébéiens qui avait offusqué les narines de M. Fairlie, mon éducation d’artiste était assez perfectionnée pour me mettre en état d’apprécier la valeur des dessins que j’examinai l’un après l’autre. C’étaient, pour la plupart, de magnifiques échantillons de l’aquarelle anglaise, et leur ancien possesseur ne leur avait certainement pas rendu justice en leur accordant si peu de soins.

— Ces dessins, répondis-je, demandent à être recollés et montés avec précaution ; et, selon moi, ils valent bien…

— Pardon, interrompit M. Fairlie, si je ferme les yeux pendant que vous parlez ; n’y faites pas attention !… Le jour, même adouci comme il l’est, me fatigue… Vous disiez ?…

— J’allais dire que ces dessins valent bien le temps et la peine…

M. Fairlie rouvrit tout à coup ses yeux, dont le regard, exprimant une alarme indicible, se dirigea du côté de la fenêtre.

— Veuillez m’excuser, monsieur Hartright, dit-il avec un trouble discrètement contenu…, bien certainement j’entends au jardin…, dans mon jardin particulier…, quelques-uns de ces affreux gamins.

— Je ne sais, monsieur Fairlie… Je n’ai, moi-même, rien entendu.

— Faites-moi le plaisir, — vous avez déjà été si bon pour mes pauvres nerfs, — faites-moi le plaisir de soulever un coin du store !… et ne laissez pas le soleil venir jusqu’à moi, monsieur Hartright !… Avez-vous levé le store ?… Oui ?… Voulez-vous alors être assez bon pour jeter un coup d’œil sur le jardin, et vous assurer du fait ?

Je me conformai à cette requête nouvelle. Le jardin était, de tous côtés, strictement entouré de murs. Pas une créature humaine, grande ou petite, ne se montrait sur un point quelconque de cette réserve sacrée. Je rendis compte à M. Fairlie du résultat favorable qu’avait eu mon examen.

— Mille fois merci ! Une imagination, je suppose… Dieu soit loué, nous n’avons point d’enfants dans la maison ; mais nos gens (ils n’ont pas de nerfs), ne sont que trop portés à laisser entrer les enfants du village !… et quelle marmaille, Dieu juste ! quelle marmaille !… Dois-je vous l’avouer, monsieur Hartright ? Je réclame une réforme dans la construction de ces petits êtres. La nature ne semble avoir en vue en les fabriquant, que de multiplier des machines à bruit continu. La manière dont les conçoit notre divin Raphaël ne vous semble-t-elle pas, comme à moi, infiniment préférable ?…

Et il me montrait son tableau de la « Madone » en haut duquel foisonnaient quelques-uns de ces beaux chérubins de convention, que l’art italien pose volontiers parmi des ballons de nuages roux, et auxquels il donne si complaisamment des cravates de vapeur dorée.

— Voilà ce que j’appelle une famille-modèle, reprit M. Fairlie qui les guignait avec complaisance. De si jolies faces rondes, de si jolies ailes soyeuses… et rien de plus. Pas de petits mollets crottés qui les portent çà et là ; pas de petits poumons bruyants d’où sortent des cris aigus… Quelle incomparable supériorité, en regard de ce que nous offre le système actuel ! Si vous me le permettez, je refermerai les yeux, maintenant… Vous pourrez donc vous tirer d’affaire avec ces dessins ?… Enchanté, ravi… Avons-nous encore quelque chose à régler ?… S’il en est ainsi, j’avoue que je ne m’en souviens plus… Faut-il derechef sonner Louis ?…

Tout autant que M. Fairlie le laissait voir, j’éprouvais, de mon côté, le désir de mettre un terme à notre premier entretien. Aussi, sans recourir à l’assistance du domestique, me permis-je, sous ma responsabilité propre, de fournir à mon nouveau patron la suggestion qu’il me semblait réclamer.

— Le seul point, monsieur Fairlie, qui nous reste à traiter serait, je crois, relatif aux leçons que vos jeunes dames attendent de moi.

— Ah ! c’est juste, dit M. Fairlie, je voudrais me sentir la force d’aborder ce sujet,… mais je n’y pourrais suffire en ce moment… Les dames qui vont profiter de vos bons conseils, monsieur Hartright, régleront, arrangeront, décideront tout à leur guise. Ma nièce adore l’art charmant que vous pratiquez si bien. Elle en sait assez pour avoir pleine conscience de ce qui lui manque… Aidez-la donc, et de votre mieux !… Entendu, ceci… Avons-nous encore autre chose !… Non ?… Nous sommes d’accord, n’est-ce pas ?… Il serait mal à moi de vous retenir loin de vos délicieux travaux, n’est-il pas vrai ?… Qu’il est bon d’avoir tout arrangé !… Quel soulagement, quand une affaire arrive à terme !… Voudriez-vous sonner Louis, pour qu’il porte ce carton dans votre chambre ?

— Je l’y porterai bien moi-même, monsieur Fairlie, si vous le permettez.

— En vérité !… Aurez-vous la force ?… Qu’on est heureux d’être si fort ! Mais vous êtes, au moins, sûr de ne pas le laisser tomber ?… Bien charmé, monsieur Hartright, de vous avoir à Limmeridge. Je suis si peu valide, que j’ose à peine espérer le plaisir fréquent de causer avec vous… Serez-vous assez bon pour prendre grand soin de refermer doucement les portes et de ne pas laisser tomber ce carton ?… Merci encore !… Prenez garde aux portières, je vous prie !… le plus léger bruissement de cette soie me fait l’effet d’un coup de couteau… Oui, c’est cela !… « Bieen » le « boon » jour !…

Lorsque les portières vert-de-mer furent retombées, lorsque les deux portes de flanelle eurent été refermées derrière moi, je fis halte un moment dans la petite antichambre ronde, et là, je poussai un long et délicieux soupir, le soupir d’un prisonnier qu’on délivre. Me trouver enfin hors de la chambre de M. Fairlie, c’était revenir à la surface de l’eau, après plusieurs minutes de submersion.

Dès que je fus confortablement établi, pour le reste de la matinée, dans mon joli petit atelier, la première résolution à laquelle je m’arrêtai fut de ne jamais plus diriger mes pas du côté des appartements habités par le maître de la maison, si ce n’est dans le cas, fort improbable, où il m’inviterait expressément à lui rendre une seconde visite. Ce point réglé avec moi-même, à ma satisfaction profonde, je recouvrai la sérénité d’humeur que la hautaine familiarité, l’impudente politesse de mon patron m’avaient un moment enlevée. Les heures suivantes s’écoulèrent agréablement à examiner les dessins, à les assortir, à régulariser leurs tranches fatiguées, bref, à tous les menus travaux indispensables pour les mettre en état d’être montés de nouveau. Peut-être aurais-je dû faire plus ; mais, à mesure qu’approchait l’heure du « luncheon », je me sentais inquiet, agité, et hors d’état de fixer mon attention.

À deux heures, je redescendis, légèrement anxieux, dans la salle à manger. Il était assez intéressant, et à plus d’un titre, de savoir ce qui m’y attendait. J’allais, en premier lieu, être présenté à miss Fairlie ; puis, si les recherches de miss Halcombe dans les lettres de sa mère avaient produit le résultat qu’elle en espérait, j’allais voir s’éclaircir le mystère de la Femme en blanc.


VIII


Au moment où j’entrais, miss Halcombe et une dame âgée étaient assises à la table du « lunch ».

Cette dame, qu’on me nomma en me présentant à elle, se trouva être l’ancienne institutrice de miss Fairlie, — Mistress Vesey, — la même que ma vive compagne du déjeuner m’avait sommairement décrite comme « très-bonne, possédant toutes les vertus cardinales, et ne comptant exactement pour rien ». Je ne puis que confirmer ici, par mon humble témoignage, l’exactitude de cette esquisse si lestement tracée par miss Halcombe. Mistress Vesey semblait personnifier à la fois le calme de la créature humaine et la complaisance particulière au sexe féminin. Sur sa figure potelée et placide, rayonnait, en sourires somnolents, la paisible jouissance d’une existence paisible. Certains d’entre nous traversent la vie au galop ; certains d’entre nous y cheminent à petits pas : mistress Vesey y voyageait constamment assise. Dans la maison, qu’il fût de bonne heure ou qu’il fût tard, elle était assise : assise dans le jardin, assise dans les couloirs, sur des bancs imprévus placés à l’intérieur des fenêtres ; assise (sur un tabouret pliant) quand ses jeunes amies l’entraînaient à la promenade ; assise avant de regarder quoi que ce soit, avant de parler de quoi que ce soit, avant de répondre, par Oui ou par Non, à la question la plus triviale — toujours avec le même sourire serein sur les lèvres, la même pose de tête, vaguement attentive, le même agencement des bras et des mains, combiné pour sa plus grande commodité, quelle que fût d’ailleurs l’évolution domestique à laquelle on la conviât. Une bonne vieille, douce, complaisante, tranquille, inoffensive au-delà de toute expression, dont on ne pouvait se figurer qu’elle eût vécu, tant seulement une heure, depuis le jour de sa naissance. La Nature a si fort à faire en ce bas monde, elle a sur le métier une si grande variété de productions coexistantes, qu’il ne faut pas s’étonner si, çà et là, elle s’embrouille dans ce grand nombre d’opérations simultanées. À ce point de vue, je resterai toujours convaincu en mon particulier que la Nature, lorsque naquit mistress Vesey, s’appliquait à créer des choux, et que la bonne dame eût à supporter les conséquences de la préoccupation végétale dans laquelle s’absorbaient en ce moment les pensées de la Mère universelle.

— Et maintenant, mistress Vesey, dit miss Halcombe, qui, par contraste avec l’immobile vieille dame assise près d’elle, semblait redoubler d’éclat, de vivacité, de prestesse, que vous servirai-je ?… une côtelette ?…

Mistress Vesey croisa sur le bord de la table ses petites mains à fossettes, sourit tranquillement, et dit :

— Oui, chère.

— Qu’y a-t-il donc là, en face de M. Hartright ?… un poulet bouilli, n’est-ce pas ?… Vous l’aimeriez peut-être mieux que la côtelette, mistress Vesey ?…

Mistress Vesey retira du bord de la table ses mains à fossettes, qui allèrent d’elles-mêmes s’installer dans son giron ; elle détourna la tête d’un air contemplatif vers le poulet bouilli, et alors, comme devant :

— Oui, chère, répondit-elle.

— À la bonne heure ; mais que choisissez-vous définitivement ?… M. Hartright vous servira-t-il du poulet ? ou vous donnerai-je, moi, une côtelette ?…

Mistress Vesey replaça une de ses mains à fossettes sur le bord de la table ; elle hésita, comme endormie, et dit ensuite :

— Ce que vous voudrez, chère.

— Miséricorde !… mais c’est à votre goût, ma bonne dame, ce n’est pas au mien que je m’adresse. Si vous preniez tour à tour de ces deux plats ?… et si vous commenciez par le poulet ?… car M. Hartright semble brûler du désir de découper pour vous…

Mistress Vesey ramena au bord de la table son autre main à fossettes ; sa physionomie, un moment, parut sur le point de s’animer ; l’instant d’après, elle s’amortit ; alors, s’inclinant d’un air docile :

— Si vous voulez bien, monsieur, reprit-elle.

N’est-ce pas là une brave dame, bien douce, bien complaisante, tranquille et inoffensive au delà de toute expression ? Mais peut-être en voilà-t-il assez, pour le moment, sur le compte de mistress Vesey.

Miss Fairlie, pourtant, ne se montrait guère. Notre « luncheon » s’acheva sans qu’elle eût paru. Miss Halcombe, dont l’œil alerte ne laissait rien échapper, prit note des regards que, de temps en temps, je jetais du côte de la porte.

— Je vous, comprends, monsieur Hartright, dit-elle ; vous vous demandez ce que peut être devenue votre élève « numéro deux ». Elle est descendue, et son mal de tête est guéri ; mais elle n’a pas assez regagné d’appétit pour venir s’asseoir au « luncheon ». Si vous voulez m’accepter pour guide, je crois pouvoir vous garantir que nous la retrouverons dans quelque coin du jardin…

Elle prit, à ces mots, une ombrelle, posée auprès d’elle sur un fauteuil, et, passant par une porte-fenêtre qui ouvrait du côté des pelouses, elle me montra le chemin. Il est presque inutile de dire que nous laissâmes mistress Vesey encore installée à table, ses mains à fossettes toujours croisées au bord de son assiette, et posée là, selon toute apparence, pour le reste de l’après-midi.

Comme nous traversions les pelouses, miss Halcombe me jeta un regard d’intelligence, et, avec un léger mouvement de tête :

— Votre mystérieuse aventure, me dit-elle, demeure encore enveloppée dans ces ténèbres de minuit qui lui vont si bien. J’ai passé toute la matinée à fureter parmi les lettres de ma mère ; et je n’ai encore rien découvert. Cependant, monsieur Hartright, ne perdez pas sitôt toute espérance. Ceci est une affaire de curiosité ; or, vous avez pour alliée une femme. Dans de telles circonstances, on doit, tôt ou tard, réussir. Ces lettres mêmes, je ne les ai pas toutes examinées. Il m’en reste encore trois paquets à ouvrir, et vous pouvez compter que je passerai la soirée entière à les dépouiller avec soin.

Ainsi, déjà, une de mes espérances du matin se trouvait déçue. Et je commençai à me demander alors si ma présentation à miss Fairlie ne tromperait pas les pressentiments qui, depuis le déjeuner, me faisaient l’attendre avec une si vive impatience.

— Et comment vous êtes-vous tiré d’affaire avec M. Fairlie ? me demanda miss Halcombe, au moment où nous quittions les pelouses pour entrer dans un jeune taillis. Était-il, ce matin, plus nerveux qu’à l’ordinaire ?… Oh ! monsieur Hartright, ne prenez pas tant de peine à méditer votre réponse !… Votre hésitation me suffit… Je lis sur votre visage qu’il était, en effet, plus nerveux que d’habitude ; et, comme je ne me soucie pas de vous mettre dans le même état, je ne vous en demanderai pas davantage…

Les détours du sentier que nous suivions, tandis qu’elle parlait ainsi, nous amenèrent insensiblement devant un joli pavillon, bâti en bois et affectant, en miniature, les formes d’un chalet suisse. L’unique chambre de ce pavillon, où nous arrivâmes en montant quelques marches, était occupée par une jeune dame. Elle se tenait debout près d’une table rustique, contemplant au dehors les perspectives étendues que lui offrait une trouée habilement pratiquée parmi les arbres, et d’un doigt distrait, tournant les feuilles d’un petit album posé à côté d’elle. — J’avais devant moi miss Fairlie.

Comment la décrire ? comment séparer son image des sensations qu’elle produisait en moi et du souvenir de tout ce qui est arrivé dans ces derniers temps ? comment la revoir telle qu’elle m’apparut d’abord, — telle que je la voudrais montrer à ceux qui vont la retrouver dans ces pages ?

Au moment où j’écris, le portrait à l’aquarelle où, un peu plus tard, je représentai Laura Fairlie dans le même lieu, dans la même attitude où je l’avais vue pour la première fois, ce portrait est là, sur mon bureau. Je le regarde, et sur le fond brun des boiseries du pavillon, une blonde jeune fille, vêtue d’une simple robe de mousseline aux larges raies bleues et blanches, se détache, rayonnante comme l’aurore. Une écharpe de la même étoffe enserre, dans ses plis brisés, ses épaules rondes ; un petit chapeau de paille, simplement garni d’étroits rubans qui assortissent la robe, couvre sa tête, et sur le haut de son visage projette je ne sais quelle douce teinte ambrée. Sa chevelure est d’un brun si atténué, si pâle, — ni tout à fait blonde comme le chanvre, ni tout à fait éclatante comme l’or, qu’elle se perd presque, çà et là fondue avec l’ombre du chapeau. Elle est simplement séparée et rejetée vers les oreilles, ses masses ondulent comme la moire des flots frissonnants. Les sourcils sont un peu plus foncés que les cheveux ; les yeux sont de ce bleu doux et limpide que la turquoise rappelle, que les poètes chantent si souvent, et qu’il est si rare de rencontrer dans la vie de chaque jour. Charmants de couleur, charmants de forme, — grands, tendres, calmes, pensifs, — ces yeux devaient leur plus grande beauté à la sincérité transparente de leur profond regard, et semblaient, à chaque changement d’expression, emprunter quelques rayons aux clartés d’un monde plus pur et meilleur. Dans leur charme tout-puissant, comme dans un flot d’éblouissante lumière s’effaçaient en même temps les beautés secondaires et les légères imperfections des autres traits. À peine s’aperçoit-on que peut-être les contours inférieurs du visage, trop mignons, trop atténués, ne sont pas rigoureusement d’accord avec les lignes de la partie supérieure, que le nez, échappant aux inconvénients de la forme aquiline (si parfaite qu’elle soit, elle donne au visage d’une femme quelque chose de dur et de cruel) s’est un peu trop infléchi dans l’autre sens, et a perdu quelque chose de sa rectitude classique ; que les lèvres enfin, doucement expressives, sont sujettes, quand elles sourient, à une légère contraction nerveuse qui les relève tant soit peu d’un côté. Chez une autre femme, ces défauts seraient faciles à noter. Ici, un lien subtil les rattache à la gracieuse individualité qu’ils caractérisent, et ils semblent indispensables au jeu vivant de tous ses traits, dont l’ensemble est soumis à l’impulsion de ces deux grands yeux mobiles et rayonnants.

Est-ce bien dans mon pauvre portrait, travail patient et caressé de longues heures joyeuses, que je vois vraiment toutes ces choses ? Ah ! combien peu sont, en réalité, dans ce dessin sans éclat et sans poésie ! combien, au contraire, dans la pensée avec laquelle je le contemple. Une jeune fille frêle et blonde, dans un joli ajustement de couleur claire, feuilletant un album sur lequel ses yeux bleus se posent avec une sérénité loyale, — voilà tout ce que le dessin peut dire ; voilà peut-être aussi jusqu’où peuvent pénétrer, dans leur langage cependant plus expressif, la pensée et la plume de l’écrivain. La femme qui, la première, donne à nos vagues conceptions de la beauté, la vie, la clarté, la forme arrêtée qui leur manquaient, comble dans notre nature intellectuelle une lacune que nous y avons ignorée jusqu’au moment où cette femme nous est apparue. Les sympathies qu’elle éveille en nous glissent à des profondeurs où la parole, la pensée même, arrive à peine ; elles dérivent de charmes plus subtils que ceux dont nos sens subissent l’empire et dont les sources bornées du langage humain peuvent donner l’idée. La mystérieuse beauté des femmes n’arrive à cette hauteur, où elle est inexprimable, que lorsqu’elle s’apparente, pour ainsi dire, avec le mystère plus profond encore caché au fond de nos âmes. Alors, et seulement alors, elle franchit les limites de cette région étroite, où le crayon et la plume peuvent, ici-bas, jeter quelques rayons de lumière.

En pensant à elle, songez à la première femme qui a fait battre plus vite dans votre poitrine un cœur jusque-là insensible aux attraits de ses rivales. Que ses yeux bleus, bons et candides, se lèvent sur les vôtres comme ils se levèrent sur les miens, avec cet irrésistible regard que nous nous rappelons si bien, vous et moi. Que sa voix soit pour vous la musique la plus aimée et caresse votre oreille comme elle caressait la mienne. Que son pas furtif, tandis que dans ces pages vous la verrez aller et venir, produise sur vous l’effet de cet autre pas aux mouvements cadencés, dont votre cœur jadis battit la mesure. Acceptez-la comme la création chimérique de votre fantaisie amoureuse ; c’est le meilleur moyen de faire prendre sur vous, par degrés, à votre gracieux fantôme, l’empire que cette femme vivante a sur moi.

Parmi les sensations que produisit en moi ce premier regard jeté sur elle, — sensations connues de tous, qui germent dans le plus grand nombre des cœurs, sont dans la plupart étouffées, et ne revivent, avec leur éclat primitif, que dans un bien petit nombre, — il en fut une qui me jeta dans le trouble et l’inquiétude, une dont je ne pouvais m’expliquer l’effet discordant, en présence de cette charmante jeune fille.

Se mêlant à la vive impression que produisaient sur moi ce blond et charmant visage, cette douce physionomie, cette attrayante simplicité de manières, je ne sais quelle idée confuse me suggérait vaguement qu’il manquait là « quelque chose. » Tantôt cette lacune me semblait être en « elle ; » tantôt c’était « à moi, » me disais-je, que quelque chose manquait pour la comprendre comme je l’aurais dû. Par une singulière contradiction, cette impression était toujours plus forte alors que miss Fairlie me regardait ; en d’autres termes, c’est quand j’avais le mieux conscience du charme et de l’harmonie de son visage, que je me sentais plus profondément troublé par cette idée qu’il manquait là quelque chose, quelque chose d’impossible à découvrir. — Incomplet, incomplet ! me répétais-je sans cesse, — et je n’aurais pu dire ce qui manquait, ni comment y remédier.

L’effet de ce singulier caprice d’imagination (c’est ainsi que j’en jugeais alors) n’était pas de nature à me mettre à mon aise, pendant une première entrevue avec miss Fairlie. Les quelques paroles de bienvenue qu’elle m’accorda me trouvèrent tout au plus assez maître de moi-même pour lui adresser les remercîments voulus. Remarquant mon hésitation, et l’attribuant sans doute, avec assez de vraisemblance, à quelque timidité passagère, miss Halcombe, toujours prête et de sang-froid, prit en main le dé de la conversation :

— Voyez donc, monsieur Hartright, dit-elle en me montrant l’album posé sur la table, et la délicate petite main qui déjà y cherchait une page blanche. Vous allez certainement reconnaître que vous avez enfin trouvé l’écolière modèle ? À peine a-t-elle appris que vous êtes des nôtres, elle saisit son précieux « sketch-book » et, contemplant la nature en face, elle brûle de commencer la lutte.

Miss Fairlie, en son humeur toujours sereine, poussa un léger éclat de rire, qui vint illuminer son joli visage, comme eût pu le faire un rayon de ce beau soleil alors brillant sur nos têtes.

— Je n’accepte pas un éloge qui ne me soit dû, dit-elle, tandis que ses yeux d’azur, limpides et sincères, erraient sur miss Halcombe et sur moi. Si grand plaisir que je prenne à peindre, la conscience que j’ai de mon peu de talent me donne plutôt la crainte que le désir de commencer. Maintenant que je vous sais ici, monsieur Hartright, me voilà passant en revue mes croquis, comme autrefois mes leçons, quand j’étais petite fille et que j’avais grand’peur de ne pas en savoir le premier mot…

Après m’avoir fait cette confession, avec une simplicité de bon goût, elle attira vers elle son album, et prit l’air sérieux d’un enfant qui se prépare à s’appliquer beaucoup. Miss Halcombe, avec ses façons toutes rondes et un peu brusques, coupa court aux embarras de la situation.

— Bonnes, mauvaises ou médiocres, dit-elle, les esquisses de l’élève doivent subir, il n’y a pas à dire, la terrible critique du professeur. Maintenant, Laura, si nous les emportions avec nous dans la voiture, M. Hartright les verrait, tout d’abord, avec les « circonstances atténuantes », résultant des cahots et des interruptions continuelles qu’il lui faudra subir. Que si, dans cette bien-heureuse calèche, nous pouvions l’amener à confondre la nature telle qu’elle est, et telle qu’il l’aura sous les yeux, avec la nature telle qu’elle n’est pas, et telle que nos albums la lui montreront, il n’aurait plus, dans son désespoir, qu’à nous accabler de compliments, et nous glisserions à travers ses doigts savants, sans y laisser une seule des plumes qu’étale notre vanité, toujours prête à faire la roue.

— Je compte bien que M. Hartright ne me fera pas de compliments, dit miss Fairlie, comme nous sortions ensemble du pavillon.

— Oserais-je vous demander ce qui vous rassure à cet égard ? lui dis-je à mon tour.

— C’est que je suis décidée à prendre au pied de la lettre tout ce que vous me direz, répliqua-t-elle simplement.

Dans ce peu de mots elle venait de me donner la clef de son caractère, le mot de cette généreuse confiance qu’elle puise dans le sentiment de sa propre loyauté. Je n’en eus, au moment dont je parle, que la simple intuition. Maintenant, j’en ai fait l’expérience complète.

Nous ne prîmes que le temps d’enlever la bonne mistress Vesey au siège qu’elle occupait dans la salle à manger déserte, et nous partîmes ensuite, en calèche découverte, pour la promenade annoncée. La vieille dame et miss Halcombe occupaient le siège du fond ; miss Fairlie et moi étions vis-à-vis, tenant ouvert entre nous l’album, enfin livré à mon examen. Toute critique sérieuse de ces dessins, alors même que j’eusse été enclin à me la permettre, eût avorté devant le parti bien pris par miss Halcombe de ne voir que le côté ridicule des beaux-arts, des beaux-arts au moins tels que les pratiquent les amateurs comme elle, comme sa sœur, et comme les dames en général. Je me rappelle bien mieux sa conversation avec nous que les esquisses sur lesquelles, de temps à autre, je laissais machinalement tomber quelques regards. Ce sont plus particulièrement les portions de cette causerie auxquelles miss Fairlie prenait quelque part, que, fortement empreintes dans ma mémoire, je pourrais redire comme si elles dataient d’hier.

Oui !… j’avouerai que, dès cette première journée, je laissai le charme de « sa » présence me distraire du souvenir de notre situation respective. Les plus frivoles questions qu’elle me posa touchant le maniement du crayon et l’amalgame des couleurs ; les plus légers changements d’expression dans ses beaux yeux, qui cherchaient à chaque instant les miens avec un ardent désir d’apprendre tout ce que j’étais chargé de lui enseigner, attiraient mon attention bien autrement que les paysages au milieu desquels on me promenait, ou que les grandioses variations de lumière et d’ombre se succédant à la surface inégale des vastes marécages, et sur les sables bien nivelés de la grève. En tout temps, et en quelque circonstance que les intérêts humains soient en jeu, n’est-il pas curieux de constater à quel point les objets extérieurs du monde où nous vivons prennent peu sur nos sentiments et nos pensées ? C’est seulement dans les livres que nous recourons à la nature, consolatrice de nos peines, complice sympathique de nos plaisirs. Même chez les meilleurs d’entre nous, l’admiration de ces beautés du monde sensible, que la poésie moderne décrit avec tant d’ampleur et d’éloquence, ne se rencontre pas comme un des instincts originels de notre organisme. Enfant, aucun de nous ne le possède. Personne, plus tard, homme ou femme, ne l’a sans le devoir à quelques études. Ceux-là dont la vie presque toute entière s’écoule au milieu des plus merveilleux aspects de la terre ou de la mer, sont aussi ceux que les spectacles de la nature trouvent le plus généralement insensibles, à moins qu’il ne s’y rattache quelque intérêt humain, quelque question de métier. Pour être capables d’apprécier les beautés du monde au sein duquel nous vivons, il nous faut y être préparés, comme à un art, par les enseignements de l’existence civilisée. Personne, de plus, n’exerce guère cette capacité, artificiellement développée, que dans les moments où l’âme est le plus inerte, où le loisir est le plus complet. Demandons-nous quelle part les charmes de la nature ont eue jamais dans les préoccupations et les émotions, joyeuses ou pénibles, soit de nous-mêmes, soit de nos amis ? Quelle place leur accorde-t-on dans ces mille petits récits d’incidents personnels qui passent chaque jour d’une bouche à l’autre ? Tout ce que notre intelligence peut embrasser, tout ce que nos cœurs peuvent acquérir, nous arrive avec autant de certitude, autant de profit, autant de satisfaction intime, au sein du plus humble ou du plus magnifique paysage que la terre ait à nous montrer. Il est assurément quelque raison pour ce manque de sympathies innées entre la Créature et la création qui l’entoure, raison qu’il faudrait peut-être chercher dans les destinées si différentes de l’homme et de sa sphère terrestre. La plus vaste chaîne de montagnes que puisse parcourir le regard est condamnée d’avance au néant. La moindre émotion produite dans le cœur de l’homme est prédestinée à une immortalité certaine.

Notre course avait à peu près duré trois heures, lorsque la calèche franchit de nouveau les portes de Limmeridge-House.

En revenant, j’avais laissé ces dames convenir entre elles du point de vue qu’elles devaient dessiner sous mes yeux dans l’après-midi du lendemain. Quand elles montèrent s’habiller pour le dîner, et lorsque je me retrouvai seul dans mon petit salon, je sentis ma gaieté m’abandonner tout à coup. J’étais mal à l’aise et mécontent de moi-même, sans savoir au juste pourquoi. Peut-être ma conscience me reprochait-elle, pour la première fois, d’avoir pris plaisir à notre promenade, plutôt comme un simple hôte que comme un professeur de dessin. Peut-être aussi étais-je hanté par ce sentiment dont j’ai parlé, qu’il manquait quelque chose, soit à miss Fairlie, soit à moi, pour nous donner la pleine intelligence l’un de l’autre. À tout prendre, j’éprouvai un grand soulagement lorsque l’heure du repas vint m’arracher à ma solitude, et me ramena au milieu des dames de « la famille ».

En entrant au salon, je fus frappé du contraste curieux qu’offraient leurs toilettes de soirée. Tandis que mistress Vesey et miss Halcombe étaient richement habillées (chacune selon les convenances de son âge) : la première, en satin gris à reflets d’argent ; la seconde, en soie de cette nuance délicate qui rappelle la primevère, et dont le jaune indécis se marie si heureusement aux teints bruns, aux cheveux noirs, — miss Fairlie, plus simple et presque trop simple, portait une robe de mousseline blanche, sans la moindre broderie ou le moindre agrément. Cette robe était, il est vrai, d’une blancheur irréprochable ; elle lui allait à merveille ; encore était-ce, pourtant, l’espèce de vêtement dont eût pu se parer la femme ou la fille d’un homme tout à fait sans fortune ; et, à ne la juger que sur ses dehors, on eût pu la croire plus pauvre que sa propre institutrice. Plus tard, apprenant à mieux connaître miss Fairlie, j’ai pu m’assurer que cette simplicité, peut-être excessive, tenait à la délicatesse naturelle de ses sentiments, et à l’extrême aversion que lui inspirait tout ce qui de près ou de loin, pouvait ressembler à un étalage de sa fortune. Ni mistress Vesey, ni miss Halcombe ne purent jamais obtenir qu’elle leur disputât la supériorité de mise où elles trouvaient, de manière ou d’autre, quelque compensation à leur infériorité de richesse.

Le dîner terminé, nous revînmes ensemble au salon. Bien que — digne émule de ce monarque assez intelligent pour daigner ramasser le pinceau du Titien, — M. Fairlie eût enjoint à son sommelier de me laisser choisir le vin qu’il pourrait me convenir de boire après le dîner, j’eus le courage de résister à la tentation qui m’était offerte ; et au lieu de trôner majestueusement, mais seul, parmi des bouteilles d’élite, je sollicitai de ces dames la permission de quitter la table avec elles, — ainsi que cela se pratique chez les étrangers civilisés, — pendant toute la durée de mon séjour à Limmeridge-House.

Le salon, où nous venions de rentrer pour le reste de la soirée, situé au rez-de-chaussée, était de la même dimension et de la même forme que la salle à manger. À son extrémité inférieure, de grandes portes vitrées ouvraient sur une terrasse ornée, dans toute sa longueur, par une profusion de fleurs rares, tirées des serres du château. Les lueurs du crépuscule, vaporeuses et douces, venaient justement de descendre sur ce magnifique parterre, dont elles harmoniaient, en les éteignant quelque peu, les couleurs vivement contrastées ; et par les portes ouvertes arrivaient jusqu’à nous les pénétrants parfums que les fleurs dégagent à l’approche de la nuit. La bonne mistress Vesey (toujours la première à s’asseoir) prit possession d’un grand fauteuil établi dans un angle, et s’y engourdit confortablement, par manière de préface à un sommeil plus complet. Miss Fairlie, sur ma demande, se mit au piano. Tandis que j’allais m’asseoir auprès d’elle, je vis miss Halcombe se retirer dans la baie profonde d’une des fenêtres, pour continuer, aux dernières clartés du jour, ses recherches dans les papiers de sa mère.

Comme cette scène domestique, comme ce salon paisible me réapparaissent nettement, tandis que je trace ces lignes ! De l’endroit où j’étais assis, je pouvais voir la taille gracieuse de miss Halcombe, à moitié en pleine lumière, à demi-perdue dans l’ombre, se pencher vers les lettres amoncelées sur ses genoux ; plus près de moi, cependant, le blond profil de la belle musicienne se découpait, de plus en plus vague, à mesure que baissait le jour, sur le fond graduellement obscurci des lambris intérieurs. Au dehors, sur la terrasse, les fleurs groupées, et leurs longues ramures repliées sur elles-mêmes, se balançaient si doucement, effleurées par la brise du soir, que nul bruit émané d’elles n’arrivait jusqu’à nous. Le ciel n’avait pas un nuage, et déjà, dans ses régions orientales, commençait à vibrer la mystérieuse aurore du clair de lune. Une sensation profonde de paix et d’isolement, calmant toute pensée et tout mouvement du cœur, plongeait l’être entier dans un extatique ravissement, qui l’emportait loin de la terre ; et le repos embaumé que le décroissement de la lumière semblait, de minute en minute, rendre plus profond, sembla planer sur nous, plus caressant encore, lorsque jaillirent du piano les tendres et célestes mélodies de Mozart. Je ne t’oublierai jamais, soirée charmante, où je vis, où j’entendis tout cela…

Nous demeurâmes, sans mot dire, chacun à la place qu’il avait choisie, — mistress Vesey sommeillant toujours, miss Fairlie jouant toujours, miss Halcombe lisant toujours ; — jusqu’à ce que le jour vînt à nous manquer. La lune furtive avait alors fait le tour de la terrasse, et ses lueurs mystérieuses éclairaient déjà obliquement le bas du salon. Succédant à l’obscurité du crépuscule, elles nous semblaient si belles que, d’un commun accord, nous renvoyâmes les lampes apportées par un serviteur trop exact ; et la vaste pièce demeura ainsi dans la pénombre où la laissaient les deux bougies allumées au-dessus du clavier.

Pendant une heure encore, la musique continua. Puis, la beauté du tableau qu’offrait la terrasse, vue au clair de lune, parut tenter miss Fairlie, que je m’empressai d’y accompagner. Miss Halcombe, qui avait changé de place pour continuer sa lecture quand les bougies du piano avaient été allumées, demeura auprès d’elles, sur une chaise basse, tellement absorbée en son travail mental, qu’elle ne sembla pas prendre garde à notre sortie.

Nous étions à peine depuis cinq minutes sur la terrasse, l’un près de l’autre, devant les portes vitrées, et miss Fairlie, par mon conseil, venait de nouer son mouchoir blanc autour de sa tête pour se garantir de l’humidité des nuits, — lorsque j’entendis la voix de miss Halcombe — plus grave, plus significative, ne ressemblant en rien à ce qu’elle était d’ordinaire, — articuler tout d’un coup mon nom.

— Monsieur Hartright ! disait-elle, voulez-vous venir une minute ? J’ai besoin de vous parler…

Je rentrai immédiatement dans le salon. Le piano était à peu près au milieu de la pièce, appuyé contre le mur intérieur. À l’extrémité de l’instrument la plus éloignée de la terrasse, miss Halcombe était assise, les lettres éparses sur ses genoux, sauf l’une d’elles, qu’elle venait de choisir, et que sa main tenait près des flambeaux. Du côté opposé, c’est-à-dire le plus voisin de la terrasse, était une ottomane sur laquelle je m’assis. Ainsi placé, je n’étais pas loin des portes vitrées, et je pouvais parfaitement voir miss Fairlie qui se promenait lentement d’un bout de la terrasse à l’autre, quand elle passait et repassait, au clair de lune, devant cette issue ouverte à mes regards.

— Veuillez écouter les passages qui terminent cette lettre, me dit miss Halcombe ; vous me direz ensuite s’ils peuvent jeter quelque lumière sur l’étrange rencontre que vous avez faite auprès de Londres. La lettre est adressée par ma mère à M. Fairlie, son second, mari ; la date remonte à onze ou douze ans. À cette époque, M. et mistress Fairlie avaient passé plusieurs années dans ce château, avec Laura qui est, vous le savez, ma demi-sœur ; moi, j’étais loin d’eux, achevant mon éducation dans un pensionnat parisien…

La physionomie, le langage de miss Halcombe, tandis qu’elle s’exprimait ainsi, trahissaient beaucoup d’animation et, à ce qu’il me sembla, quelque trouble intérieur. Au moment où, avant de commencer à lire, elle rapprochait la lettre des bougies qui l’éclairaient, miss Fairlie passa devant nous, sur la terrasse, jeta un regard dans le salon, et, nous voyant occupés, continua lentement sa promenade.

Voici ce qu’en commençant me lut miss Halcombe :

« Je dois vous ennuyer, mon cher Philip, en vous parlant sans cesse de mes écoles et de mes écoliers. Rejetez-en la faute, je vous prie, sur la monotonie un peu fastidieuse de la vie qu’on mène à Limmeridge. Cette fois, d’ailleurs, j’ai quelque chose à vous dire, au sujet d’une élève, tout récemment entrée chez nous.

» Vous connaissez la vieille mistress Kempe, notre marchande par excellence. Eh bien ! le docteur a fini par désespérer d’elle, et la voilà qui s’éteint de jour en jour. La seule parente qui lui reste au monde, une sœur, est arrivée la semaine dernière pour la soigner. Cette sœur nous vient tout droit du Hampshire ; — son nom est mistress Catherick. Il y a quatre jours, mistress Catherick est venue me voir, m’amenant son enfant unique, charmante petite fille, d’un an à peu près plus âgée que notre chère Laura. »

Au moment où cette fin de phrase passait sur les lèvres de la lectrice, miss Fairlie vint encore une fois à traverser la terrasse. Elle se fredonnait à elle-même une de ces mélodies que, peu d’instants avant, elle avait exécutées sur le piano. Miss Halcombe attendit que sa sœur eût disparu, puis elle reprit la lecture commencée.

« Mistress Catherick est une femme dont l’attitude est bonne, dont les dehors sont décents, et qui sait se faire respecter ; elle n’est ni jeune, ni vieille, et conserve les restes d’une beauté qui n’a jamais dû être de premier ordre. Dans ses façons et ses dehors, cependant, quelque chose me déroute et m’intrigue. Elle est sur son passé d’une réserve, d’une discrétion presque absolues, et, dans sa physionomie, il y a quelque chose — je ne saurais dire ce que c’est, — qui me fait penser qu’elle a sur la conscience un remords, un fardeau quelconque. Vous l’appelleriez « un mystère vivant. » Cependant, l’objet qui l’a conduite à Limmeridge-House n’avait rien que d’assez simple. Lorsqu’elle a quitté le Hampshire pour venir soigner sa sœur, mistress Kempe, pendant la dernière maladie de celle-ci, elle a dû, n’ayant personne au logis pour prendre soin de sa petite fille, amener cette enfant avec elle. Mistress Kempe peut mourir d’ici à huit jours, tout comme elle peut languir des mois entiers ; et mistress Catherick venait me demander que sa fille Anne pût profiter des leçons qu’on donne dans notre école, sous condition, bien entendu, qu’après la mort de mistress Kempe, l’enfant serait retirée et retournerait chez sa mère. J’y ai immédiatement consenti ; et lorsque nous sommes sorties, Laura et moi, pour notre promenade quotidienne, nous avons emmené à l’école, aujourd’hui même, cette petite fille, qui vient d’avoir onze ans… »

Une fois encore, miss Fairlie, fantôme éclatant et doux, sous les plis neigeux de son léger vêtement, — et dont la figure, gracieusement encadrée par le mouchoir blanc qu’elle avait noué sous son menton, évoquait le souvenir de quelque nonne du moyen âge, — passa devant nous au clair de lune. Une fois encore, miss Halcombe attendit qu’elle fût hors de vue ; et seulement alors elle continua :

« … J’ai pris, Philip, un goût très-vif pour ma nouvelle écolière, et cela par un motif dont je vous réserve la surprise jusqu’à la fin de cette lettre. Sa mère ne m’ayant guère donné sur l’enfant plus de renseignements que sur elle-même, il m’a fallu découvrir (et ce fait m’a été révélé dès le premier examen auquel on l’a soumise) que l’intelligence de ce pauvre petit être n’est pas développée en raison de son âge. Ceci constaté, je l’ai ramenée à la maison, et, sans faire semblant de rien, j’ai mandé le médecin pour l’examiner, la questionner, et me dire ce qu’il en pensait. Son opinion est qu’avec le progrès des années, son moral pourra se développer. Il dit, en revanche, qu’il est très-important de surveiller l’enseignement qu’on va lui donner, parce que l’extraordinaire lenteur qu’elle met à s’assimiler les idées implique une ténacité non moins exceptionnelle à les conserver, une fois qu’elles ont pris place dans son intelligence. Maintenant, cher et bon ami, ne vous figurez pas, dans votre expéditive façon de juger les choses, que je me suis éprise d’une idiote. Cette pauvre petite Anne Catherick est une douce enfant, toute affection et reconnaissance ; elle dit les choses du monde les plus inattendues et les plus piquantes (vous allez être à même d’en juger) avec une soudaineté, une physionomie surprise, effarouchée de l’effet le plus bizarre. Quoique proprement habillée, ses vêtements trahissent un déplorable manque de goût, aussi bien par leurs couleurs voyantes que par l’étrangeté de leur coupe. Aussi avais-je décidé, dès hier, que quelques-unes des vieilles blouses blanches de notre chère Laura, et quelques-unes de ses capelines blanches seraient arrangées à l’usage d’Anne Catherick ; j’expliquai en même temps à celle-ci qu’aux petites filles blondes comme elle, un costume tout blanc convenait mieux que n’importe quel autre. Il y eut chez elle une minute d’hésitation et d’embarras ; puis elle rougit et parut comprendre. Sa petite main, tout à coup, vint chercher la mienne. Elle y déposa un baiser, Philip, et (d’un ton si pénétré !) : — Toute ma vie, désormais, dit-elle, je m’habillerai de blanc. Cela, madame, me fera souvenir de vous, et loin de vous, ne vous voyant plus, j’aurai du moins la pensée que je vous complais en quelque chose. Voilà seulement un échantillon de ces propos singuliers qu’elle tient parfois si gentiment. Pauvre petit cœur ! elle ne me quittera pas sans avoir une provision de blouses blanches, avec de bons ourlets bien larges, qu’on pourra défaire, au fur et à mesure de sa croissance. »

Miss Halcombe s’arrêta, et, par-dessus le piano, m’interrogeant du regard :

— Est-ce que la pauvre femme par vous rencontrée sur le grand chemin vous a paru jeune ? me demanda-t-elle… Sa figure accusait-elle beaucoup plus que vingt-deux ou vingt trois ans ?

— Non, miss Halcombe ; elle ne paraissait pas plus âgée que cela.

— Et son costume, ce costume étrange, était blanc, m’avez-vous dit, de la tête aux pieds ?

— Elle était certainement tout en blanc…

Au moment où mes lèvres articulaient cette réponse, miss Fairlie, pour la troisième fois, réapparut sur la terrasse. Au lieu de continuer sa promenade, elle s’arrêta, nous tournant le dos ; et, appuyée sur la balustrade, elle se mit à contempler le jardin que la terrasse dominait. Mes yeux s’arrêtèrent sur la blancheur de sa robe de mousseline et du mouchoir qui lui couvrait la tête, blancheur que le clair de lune semblait rendre plus frappante ; alors une sensation à laquelle je ne saurais trouver de nom, — sensation presque fiévreuse qui faisait battre mon cœur, et hâtait dans mes artères la course du sang, — se mit à me gagner peu à peu.

— Tout en blanc ? répéta miss Halcombe… Ce qu’il y a de plus essentiel dans la lettre, M. Hartright, est renfermé dans les dernières lignes que je vais vous lire immédiatement. Mais je ne puis m’empêcher de m’arrêter à la coïncidence du costume blanc porté par la femme que vous avez rencontrée, avec les blouses blanches qui provoquèrent, jadis, l’étrange réponse faite à ma mère par sa petite protégée. En prédisant que cette enfant verrait disparaître avec l’âge ses infirmités intellectuelles, le docteur n’était pas un oracle infaillible. Peut-être n’en a-t-elle jamais guéri ; et la fantasque reconnaissance qui la poussait à se vouer au blanc, — sentiment sérieux chez la petite fille, — sera restée un sentiment sérieux chez la femme faite…

À ceci, je répondis quelques paroles, — je ne sais lesquelles. Toute mon attention se concentrait sur l’éclatante blancheur de la mousseline qui enveloppait miss Fairlie.

— Écoutez les dernières phrases de la lettre, dit miss Halcombe. Je me figure qu’elles vont vous étonner…

Comme elle levait la lettre pour la rapprocher des bougies, miss Fairlie, quittant la balustrade, promena ses regards à droite et à gauche sur la terrasse ; elle fit un pas vers les portes vitrées, et tournée vers nous, s’arrêta immobile.

Cependant, miss Halcombe me lisait ces dernières lignes, qu’elle venait de signaler à mon attention :

« … Et maintenant, cher ami, maintenant que je suis au bout de mon papier, je vous dirai le motif vrai, le motif merveilleux de mon affection pour la petite Anne Catherick. Bien qu’elle ne soit pas, il s’en faut, aussi jolie, elle a néanmoins, mon cher Philip, — par une de ces ressemblances capricieuses que l’on rencontre quelquefois, — les mêmes cheveux, le même teint, la même forme de visage et les yeux de la même couleur… »

Avant que miss Halcombe eût pu prononcer un mot de plus, j’étais debout. Sous ma chair venait de passer le même frisson glacé que j’avais éprouvé au contact de cette main qui, naguère, sur la route déserte, effleurait mon épaule.

Devant nous était miss Fairlie, blanche apparition seule, au clair de lune : son attitude, la pose de sa tête, son teint, le calme de son visage, faisaient d’elle, à cette distance et dans les circonstances où nous étions placés, l’image vivante de la Femme en blanc ! Cette anxiété qui fatiguait mon esprit depuis quelques heures disparut devant une certitude rapide comme l’éclair. Ce « quelque chose » qui me manquait, c’était d’avoir reconnu la ressemblance de fatal augure qui existait entre la fugitive de la maison d’aliénés et mon élève de Limmeridge-House…

— Vous le voyez ! dit miss Halcombe. Elle laissa tomber la lettre, désormais inutile, et son regard étincelait se mêlant au mien. Vous le voyez, comme ma mère le voyait, il y a onze ans !

— Je le vois, — plus à regret que je ne puis dire. — Assimiler (ne fût-ce qu’à cause de cette ressemblance fortuite), assimiler à miss Fairlie cette malheureuse femme, abandonnée, sans amis, perdue, n’est-ce pas, en quelque sorte, jeter un voile funèbre sur l’avenir de cette brillante créature qui est là, debout, devant nous ? Ah ! laissez-moi, le plus tôt possible, me soustraire à cette impression désolante ! Qu’elle rentre ici ! qu’elle quitte ce clair de lune lugubre !… Je vous en prie, faites-la rentrer !

— Vraiment, M. Hartright, vous m’étonnez ! Quelle que puisse être la faiblesse féminine, je croyais que les hommes, au XIXe siècle, étaient au-dessus de toute superstition.

— Je vous en supplie, faites-la rentrer !

— Chut ! chut !… Elle revient d’elle-même ! Ne dites rien devant elle !… Que la découverte de cette ressemblance demeure un secret entre vous et moi… Revenez, Laura ; venez réveiller mistress Vesey avec quelques bons accords plaqués !… M. Hartright réclame un peu plus de musique, et il la veut, cette fois, aussi légère, aussi gaie que possible…


IX


Ainsi finit, remplie d’incidents, ma première journée à Limmeridge-House.

Nous gardâmes notre secret, miss Halcombe et moi. À partir de la découverte que nous venions de faire, aucune lumière nouvelle ne semblait devoir nous aider à pénétrer le mystère de la Femme en blanc. À la première occasion qui s’offrit de traiter, sans inconvénients, ces sujets délicats, miss Halcombe, avec mille précautions, amena sa sœur à parler de leur mère, de ce qui s’était passé jadis, d’Anne Catherick. Les souvenirs que miss Fairlie avait gardés de la petite écolière de Limmeridge n’avaient rien, au reste, que de très-vague et de très-général. Elle se rappelait sa ressemblance avec la jeune protégée de sa mère, comme un phénomène que jadis on avait cru exister ; mais elle ne fit aucune allusion ni aux vêtements blancs dont Anne avait été gratifiée, ni au singulier serment par lequel l’innocente enfant avait essayé de témoigner sa reconnaissance.

Elle se souvenait qu’Anne était restée à Limmeridge seulement quelques mois, et qu’ensuite elle en était partie pour retourner chez elle, dans le Hampshire ; mais elle ne pouvait dire si la mère et la fille étaient jamais revenues, ni si jamais, par la suite, on avait entendu parler d’elles. Les recherches que miss Halcombe fit encore, dans le peu de lettres de mistress Fairlie qui lui restaient à examiner, n’aboutirent en aucune façon à fixer les incertitudes qui tourmentaient encore notre esprit. Nous avions constaté l’identité de la malheureuse femme que j’avais rencontrée, la nuit, avec Anne Catherick ; — nous avions rattaché à l’infirmité de son intelligence et à la persistance étonnante de sa gratitude envers mistress Fairlie l’excentrique habitude où elle était de se vêtir tout en blanc ; — là s’arrêtaient pour le moment nos découvertes.

Les jours s’écoulaient, les semaines s’achevaient, les vestiges dorés de l’automne se laissaient entrevoir çà et là sur les arbres, peu à peu dépouillés de leur verdure d’été. Temps de calme et de bonheur, au rapide courant ! mon récit, aujourd’hui, glissera sur vous aussi prompt qu’alors vous glissiez sur moi… De tous ces trésors de jouissances que vous prodiguiez à mon cœur, je ne vois rien qui survive, digne d’être ici retracé. Rien ne me reste de ces lointains souvenirs que la nécessité du plus triste aveu auquel un homme puisse être réduit : — l’aveu de sa propre folie.

Le secret que j’ai à révéler devait me coûter peu d’efforts, car déjà il m’est indirectement échappé. Les insuffisantes paroles que j’ai vainement employées à décrire miss Fairlie ont dû trahir les sentiments que sa présence éveillait en moi. Ainsi en est-il pour tous et chacun de nous. Quand ils nous portent préjudice, les mots émanés de nous sont des géants ; quand nous les employons à nous servir, ils se transforment en autant de nains.

J’aime cette jeune fille…

Ah ! je sais bien tout ce qu’il y a de tristesse et de ridicule contenus dans ces trois mots. Avec la femme qui, en me lisant, m’accorde la pitié la plus sympathique, je puis soupirer sur ce mélancolique aveu. Je puis en rire avec autant d’amertume que l’homme le plus disposé à l’accueillir par un dur mépris. Je l’aimai ! Pitié ou mépris, je proclame ceci avec la même immuable résolution de confesser hautement la vérité.

Étais-je donc sans excuses ? En les cherchant, on en trouverait, certes, dans les conditions où je me trouvais pendant le temps que je passai à Limmeridge-House comme employé aux gages de M. Fairlie.

Mes matinées s’écoulaient tranquillement, heure après heure, dans la muette solitude des pièces que j’habitais. J’avais justement assez à faire, en réparant et classant les dessins de mon patron, pour que mes yeux et mes mains fussent agréablement employés, tandis que ma pensée restait libre de s’adonner aux périlleux plaisirs de ses rêves effrénés. Isolement dangereux, car il durait assez pour m’énerver, pas assez pour me rendre des forces. Isolement dangereux, car il était suivi d’après-midi et de soirées que je passais, jour après jour, semaine après semaine, seul avec deux femmes, dont l’une possédait toute la grâce, tout l’esprit, toute la distinction, et l’autre tous les charmes, toute la douceur, toute la candeur naïves qui peuvent à la fois purifier et dompter le cœur de l’homme. Dans cette intimité pleine de périls qui s’établit inévitablement entre le maître et l’élève, il ne se passait pas un jour où ma main n’effleurât la main de miss Fairlie ; où, penchés ensemble sur son album, ma joue ne touchât presque sa joue. Plus attentivement elle guettait les moindres mouvements de mon pinceau, de plus près aspirais-je les parfums de sa chevelure et le baume tiède de son haleine. Il était de mon devoir, de mon emploi, que je vécusse dans la lumière de ses regards, — tantôt incliné vers elle, si près de sa poitrine, que je tremblais à l’idée de la frôler sans le vouloir, — tantôt, en d’autres moments, ému de la voir se pencher sur moi pour étudier mon travail, si proche qu’elle baissait la voix en me parlant, et que ses rubans, agités par la brise, venaient parfois frissonner contre ma joue avant qu’elle eût songé à les retenir.

Les soirées qui suivaient nos excursions de l’après-midi variaient, plutôt qu’elles n’y mettaient obstacle, ces innocentes, ces inévitables familiarités. Mon goût bien naturel pour la musique qu’elle exécutait avec tant d’émotion, tant de féminine délicatesse, et le plaisir bien naturel qu’elle prenait à me rendre, par l’exercice de son talent, le plaisir que l’exercice du mien lui avait procuré, créaient entre nous un nouveau lien, de plus en plus étroit. Les incidents de la conversation, les habitudes simples et constantes qui faisaient une routine de notre voisinage à table ; les railleries enjouées de miss Halcombe, toujours prête à battre en brèche les inquiétudes du professeur et l’enthousiasme de sa belle écolière ; la pauvre mistress Vesey elle-même, et l’approbation endormie qu’elle nous accordait, à miss Fairlie et à moi, comme à deux jeunes gens d’une tranquillité exemplaire : — chacune de ces circonstances futiles, et combien d’autres encore ! contribuaient à nous envelopper ensemble, pour ainsi dire, dans la même atmosphère domestique, et à nous entraîner tous deux, par degrés, dans la même voie sans issue.

J’aurais dû me rappeler ma position et me tenir discrètement sur mes gardes. Je le fis : mais je ne le fis que trop tard. Toute la réserve, toute l’expérience qui m’avaient servi dans mes rapports avec d’autres femmes, et qui m’avaient garanti d’autres tentations, me firent défaut vis-à-vis d’elle. Depuis des années, mon métier m’avait mis dans cette étroite intimité avec des jeunes filles de tout âge et différemment belles. Je l’avais acceptée comme inhérente à ma profession ; je m’étais dressé à laisser, sous le vestibule de mes patrons, toutes mes sympathies juvéniles, aussi froidement que, sur le point de franchir l’escalier, j’y laissais mon parapluie. J’avais été formé à comprendre, et depuis longtemps, sans m’en étonner, sans m’en affliger, qu’on envisageait ma position hiérarchique comme préservant mes belles élèves de m’accorder tout autre sentiment que ceux du plus vulgaire intérêt, et que j’étais admis au milieu des femmes les plus séduisantes, à peu près au même titre que l’animal domestique le plus inoffensif. Cette expérience salutaire, je l’avais faite de bonne heure : guide exact et sévère, elle m’avait montré mon étroit sentier, sans me laisser dévier une seule fois à droite ou à gauche. Et maintenant, mon fidèle talisman et moi nous étions séparés. Oui, cet empire sur moi-même, qu’il m’avait tant coûté d’acquérir, était aussi complétement perdu pour moi que si jamais je ne l’eusse possédé ; perdu pour moi, comme il l’est chaque jour pour d’autres hommes, en d’autres situations critiques où les femmes sont en jeu. Je sais bien, maintenant, que j’aurais dû m’interroger dès le principe. J’aurais dû me demander pourquoi n’importe quelle pièce du château me devenait, dès que cette jeune fille y mettait le pied, plus chère que le chez soi le plus aimé ; plus vide, au contraire, que le désert, dès qu’elle en était sortie ; — pourquoi sa vue, le son de sa voix, le contact de sa peau (quand nous échangions, matin et soir, la poignée de main traditionnelle), ébranlaient en moi des fibres que nulle autre femme n’avait émues ? J’aurais, me questionnant ainsi, sondé du regard mon propre cœur, et, y découvrant cette germination nouvelle, je l’aurais extirpée alors qu’elle n’avait pas encore pris racine. Pourquoi me trouvai-je toujours hors d’état de pratiquer cette opération si simple en apparence et si facile ? L’explication de ce problème se trouve dans ces trois mots que j’écrivais naguère et auxquels ma confession aurait dû se borner : je l’aimais.

Les jours s’écoulaient, les semaines s’achevaient, mon troisième mois de séjour dans le Cumberland allait commencer. L’existence délicieusement monotone que nous menions, au fond de notre paisible retraite, m’emportait, comme certaines rivières aux lentes allures emportent le nageur qui se laisse aller au courant de l’eau. Tout souvenir du passé, toute préoccupation de l’avenir, tout sentiment de cette position fausse et sans espoir où me plaçait ma faiblesse, étaient amortis en moi par ce repos décevant. Bercé de ces chants de sirène dont m’étourdissait mon cœur, les yeux fermés à tout signe de danger, les oreilles fermées à tout bruit précurseur, j’allais en dérive, me rapprochant toujours davantage de l’écueil fatal. La première alarme qui vint enfin me réveiller, me rendre tout à coup à la conscience vengeresse de moi-même et de mes torts, fut à la fois le plus clair, le plus loyal, le plus sympathique de tous les avertissements.

Ce fut « elle » qui, sans prononcer une parole, sut me le donner.

Un soir, nous nous étions séparés comme à l’ordinaire. Pas un mot n’était tombé de mes lèvres, ni ce jour-là, ni auparavant, qui pût trahir mon secret ou la mettre soudainement en face de la vérité. Mais, quand nous nous retrouvâmes le matin, un grand changement s’était fait en elle, un changement qui m’apprit tout.

Je me refusai alors, — je me refuse encore, — à pénétrer dans le sanctuaire voilé de son cœur, à l’ouvrir au regard des autres, comme je leur ai ouvert le mien. Il suffira de dire que le jour où, pour la première fois, elle surprit mon secret, fut, j’en suis convaincu, le jour où le sien lui fut révélé, et ce fut aussi ce jour-là que je la retrouvai, après un intervalle de quelques heures, complétement changée à mon égard. Trop loyale pour tromper les autres, la noblesse de sa nature ne lui permettait pas de se tromper elle-même. Lorsque ce soupçon que j’étais parvenu à tenir endormi chez moi, pesa, pour la première fois, sur son cœur, cette âme sincère ne voulut se rien déguiser, et dans ce simple langage qui lui était propre : — J’en suis fâchée pour lui, se dit-elle ; pour moi-même j’en suis fâchée.

Sa physionomie transparente disait ceci, et bien d’autres choses encore que je ne pouvais alors m’expliquer. Mais je compris trop bien le changement survenu, à sa bonté plus grande, au plus vif empressement qu’elle mettait devant les autres à deviner, à satisfaire mes moindres désirs ; — et toutes les fois que, par hasard, on nous laissait seuls, à sa gêne triste, à l’anxiété nerveuse qui la faisait s’absorber dans la première occupation venue. Je compris pourquoi ses douces lèvres expressives souriaient maintenant si peu et si mal, pourquoi ses yeux bleus, si limpides, tantôt me contemplaient avec la pitié d’un ange, tantôt avec l’innocente perplexité d’un enfant. Mais ce changement voulait dire encore autre chose. Dans la froideur de la main qu’elle me tendait, dans l’immobilité de ses traits, si contraire à sa nature, dans chacun de ses gestes, enfin, se retrouvait l’expression d’une crainte continuelle et d’un mécontentement intérieur qu’elle ne pouvait apaiser. Ce n’étaient pas là des sentiments que je pusse reconnaître comme relatifs à « elle « et à « moi » ; ce n’étaient pas là ces sentiments inavoués que nous avions maintenant en commun. Dans le changement qu’elle venait de subir, et que je m’étudiais à décomposer, certains éléments nous attiraient secrètement l’un vers l’autre ; il en était, au contraire, qui, tout aussi secrètement, commençaient à nous désunir.

Perdu en mille doutes, en mille perplexités, et soupçonnant vaguement quelque mystère qu’on me laissait à découvrir sans vouloir m’y aider, j’examinai de plus près, pour m’éclairer là-dessus, la physionomie et l’attitude de miss Halcombe. Dans une intimité comme la nôtre, aucune altération sérieuse ne pouvait se produire chez l’un de nous qui ne se reflétât sympathiquement sur les autres membres de la petite communauté. Le changement de miss Fairlie avait un équivalent dans celui de sa demi-sœur. Bien que miss Halcombe ne laissât pas échapper la moindre allusion qui me révélât une modification quelconque dans les sentiments affectueux dont elle m’honorait, son regard pénétrant me poursuivait avec une assiduité de fraîche date. Quelquefois, ce regard exprimait une colère contenue ; quelquefois, une crainte dissimulée ; quelquefois, rien qui ressemblât à l’une ou l’autre ; — rien en somme, dont je pusse me rendre compte. Une semaine s’écoula, nous laissant tous trois dans une position de gêne secrète les uns vis-à-vis des autres. Ma position, aggravée par la conscience que j’avais, trop tard, de m’être oublié, d’avoir été misérablement faible, me devenait intolérable. Je sentais l’impérieuse nécessité de secouer cette espèce d’oppression sous laquelle je vivais, — mais comment agir pour le mieux ? et que dire pour entrer en matière ? Là était la question qui, au premier abord, me semblait insoluble.

De cette situation affaissée, humiliée, ce fut miss Halcombe qui me tira ; ses lèvres me dirent la vérité, la vérité amère, indispensable, imprévue ; sa bonté cordiale en atténua pour moi le rude choc ; son bon sens courageux tira le parti qu’il fallait d’un événement qui pouvait avoir les plus terribles conséquences, à Limmeridge-House, pour moi et pour d’autres.


X


C’était un jeudi, presqu’à la fin du troisième mois que je venais de passer dans le Cumberland.

Le matin, quand je descendis à l’heure accoutumée pour le déjeuner, miss Halcombe, pour la première fois depuis que nous nous connaissions, n’occupait pas à table sa place accoutumée.

Miss Fairlie était sur la pelouse. Elle me salua, mais sans revenir au château. Ni mes lèvres ni les siennes n’avaient articulé un mot qui dût élever une barrière entre nous ; — pourtant, un même sentiment d’embarras inavoué nous rendait pénible de nous retrouver face à face. Elle attendit sur la pelouse, et j’attendis dans la salle à manger que mistress Vesey ou miss Halcombe fussent arrivées. Seulement, quinze jours plus tôt, avec quelle hâte j’eusse couru auprès d’elle ! comme nos mains se fussent jointes, et comme une libre causerie eût naturellement suivi cette cordiale étreinte !…

Quelques minutes plus tard, entra miss Halcombe. Elle avait l’air préoccupé, et s’excusa de son retard avec une évidente distraction.

— J’ai été retenue, me dit-elle, par une petite affaire de ménage que M. Fairlie a voulu traiter avec moi.

Miss Fairlie arriva du jardin ; nous échangeâmes les compliments d’usage. Plus glacée que jamais, sa main tomba dans la mienne. Elle ne me regardait pas ; elle était fort pâle. Mistress Vesey elle-même en fit la remarque, quand elle entra dans la salle un moment après.

— Ce doit être quelque changement de temps, dit la vieille dame. L’hiver nous arrive… Ah ! chère petite, l’hiver sera bientôt venu !…

L’hiver était déjà dans le cœur de Laura, comme dans le mien !

Notre repas du matin, — si bien rempli naguère de joyeux débats sur les plans de la journée, — fut bref, contraint, silencieux. Miss Fairlie semblait accablée par les longues lacunes de la conversation, et son regard suppliait sa sœur de les combler comme autrefois. Miss Halcombe, après une ou deux hésitations, et se reprenant presque à chaque mot, ce qui ne lui était guère naturel, se décida enfin à parler.

— Laura, dit-elle, j’ai vu votre oncle ce matin. C’est, à ce qu’il pense, la Chambre Rouge qu’il faut disposer. Il m’a, d’ailleurs, confirmé ce que je vous disais… C’est bien lundi, et non pas mardi, qu’il faut être prêts…

Pendant cette petite allocution, miss Fairlie tenait les yeux baissés vers la table ; ses doigts frémissants erraient parmi les miettes de pain éparses sur son assiette ; la pâleur de ses joues gagnait ses lèvres, qui, elles aussi, frémissaient visiblement. Je n’étais point seul à m’apercevoir de tout ceci. Miss Halcombe le voyait comme moi. Bientôt elle donna le signal de quitter la table.

Mistress Vesey et miss Fairlie sortirent ensemble. Pendant un instant, le bon regard de ses grands yeux bleus adorés s’arrêta sur moi, triste et comme chargé du pressentiment de la séparation prochaine, inévitable, éternelle. Mon cœur lui répondit par une angoisse poignante, une angoisse qui m’annonçait que j’allais la perdre, et que, perdue, je l’aimerais d’un amour plus vif encore.

Quand la porte se fut refermée sur elle, je m’acheminai vers le jardin. Près de la grande porte vitrée ouvrant sur les pelouses, miss Halcombe était debout, sa capeline à la main, son châle sur le bras, et, avec une attention profonde, me regardait.

— Avez-vous quelques minutes à me donner ? dit-elle, avant de vous retirer chez vous pour travailler.

— Certes, miss Halcombe… Mon temps est toujours à votre disposition.

— Je voudrais, monsieur Hartright, vous dire un mot en particulier : prenez votre chapeau, et accompagnez-moi au jardin. Il n’est pas probable qu’à cette heure matinale nous y soyons dérangés…

Au moment où nous descendions sur la pelouse, un des jardiniers en sous-ordre, — un tout jeune homme, — passa près de nous, une lettre à la main, se dirigeant vers le château. Miss Halcombe l’arrêta.

— Cette lettre est-elle pour moi ? demanda-t-elle.

— Non, miss. On m’a chargé de la remettre à miss Fairlie, répondit le jeune messager, lui tendant néanmoins la lettre dont il était porteur.

Miss Halcombe la prit et regarda l’adresse.

— Singulière écriture ! se dit-elle. Quel peut être ce correspondant de Laura ?… Qui vous a remis ceci ? continua-t-elle, s’adressant au jardinier.

— Ma foi, miss, dit le petit bonhomme, c’est une femme qui m’en a chargé.

— Quelle espèce de femme ?

— Une femme « ancienne… » et joliment cassée.

— Oh !… une vieille femme ? Est-ce qu’elle est de votre connaissance ?

— Je ne pense pas pouvoir dire que je l’eusse jamais vue.

— Par où s’en est-elle allée ?

— Par là, répondit le jeune jardinier, se tournant résolument du côté du midi, et, par un geste trop compréhensif, désignant toutes les provinces du sud de l’Angleterre.

— Voilà qui est curieux, dit miss Halcombe. Ce doit être quelque missive de mendiante. Allez, ajouta-t-elle en rendant la lettre au petit messager, portez au château, et remettez à quelque domestique !… À présent, monsieur Hartright, si vous le voulez bien, prenons de ce côté !…

Elle me fit traverser les pelouses par le même sentier que nous avions suivi le lendemain de mon arrivée à Limmeridge. Arrivés au petit pavillon d’été, où Laura Fairlie et moi nous nous étions vus pour la première fois, elle s’arrêta et rompit le silence qu’elle avait obstinément gardé pendant que nous marchions côte à côte.

— Ce que j’ai à vous dire peut se dire ici…

À ces mots, elle monta dans le pavillon, prit pour elle une des chaises placées à l’intérieur, près de la table ronde, et me fit signe de m’asseoir sur l’autre. Déjà, lorsqu’elle m’adressait la parole dans la salle à manger, j’avais pressenti ce qui allait suivre ; — maintenant, je ne conservai plus aucun doute.

— Monsieur Hartright, dit-elle, je vais débuter par un aveu sans détour. Je vais vous dire — sans phrases, je les déteste, — sans compliments, je les méprise, — que j’en suis venue, par suite de votre résidence auprès de nous, à éprouver pour vous un vif intérêt d’amitié. Je me sentis déjà favorablement disposée à votre égard, quand vous m’apprîtes comment vous vous étiez conduit envers l’infortunée que vous avez rencontrée dans de si remarquables circonstances. Peut-être, en cette affaire, n’aviez-vous pas déployé toute la prudence imaginable, mais elle vous montrait maître de vous-même, et doué de cette compatissante délicatesse qui est l’apanage du vrai gentleman. Elle m’avait fait beaucoup attendre de vous, et vous n’avez rien démenti de ce que j’attendais…

Elle s’arrêta, — mais, en même temps, leva la main, témoignant ainsi qu’elle n’attendait encore aucune réponse de moi. Lorsque j’étais entré dans le pavillon, je ne songeais nullement à la Femme en blanc. Mais, à présent, miss Halcombe elle-même, par ses paroles, m’avait remis en tête le souvenir de mon aventure. Il y demeura durant tout l’entretien : — il y demeura, et ce ne fut pas en vain.

— Comme votre ami, continua-t-elle, je viens vous dire tout de suite, et dans ce langage sincère, uni, peu ménagé dont je me sers, que j’ai découvert votre secret ; — ceci, remarquez-le bien, sans aucune aide, sans allusions ou confidences de qui que ce soit. Faute de réflexion suffisante, monsieur Hartright, vous vous êtes laissé aller à concevoir une vive affection, — sérieuse et dévouée, j’en ai peur, — dont ma sœur Laura est l’objet. Je ne vous condamne pas au chagrin de me l’avouer expressément, car je vous vois et vous sais trop franc pour renier ce sentiment. Je ne vous inflige même aucun blâme ; je vous plains d’avoir ouvert votre âme à un attachement sans espoir. Vous n’avez pas essayé de prendre à mon insu le moindre avantage, — jamais vous n’avez parlé secrètement à ma sœur. Vous avez manqué de force, vous n’avez pas veillé assez sur vos plus chers intérêts ; c’est là tout ce qu’on peut vous reprocher. Si je vous eusse vu, à aucun égard, moins de délicatesse et de discrétion, je vous aurais fait quitter le château sans la moindre hésitation, sans le plus petit retard, sans consulter personne. Comme vont les choses, je ne m’en prends qu’à votre jeunesse et à votre situation : je n’ai rien à blâmer en vous… Serrons-nous la main ! — je vous ai fait de la peine ; je vais vous en faire encore, et bien malgré moi, mais comment éviter ceci ?… Avant tout, pourtant, serrez la main de votre amie, la main de Marian Halcombe !…

Cette bonté soudaine, — cette chaleureuse sympathie d’une âme intrépide et haute, qui traitait avec moi, du premier coup, sur le pied de la plus parfaite égalité, qui faisait appel, avec cette généreuse brusquerie, à mes sentiments, à mon honneur, à mon courage, me domptèrent en un instant. Quand elle prit ma main, j’essayai de la regarder ; mais quelques pleurs voilaient mes yeux. J’essayai de la remercier ; mais je sentis la voix me manquer.

— Écoutez-moi ! me dit-elle, évitant avec un tact parfait la moindre allusion à cet accès de faiblesse, écoutez-moi et finissons-en ! C’est un vrai soulagement pour moi de n’avoir pas, dans ce qu’il me reste à dire, à traiter une question que je trouve pénible et cruelle, — la question de l’inégalité des rangs. Des circonstances qui vont être poignantes pour « vous » m’épargnent, à « moi » la disgracieuse nécessité d’infliger à un homme qui a vécu sous le même toit que moi, dans des rapports d’amicale intimité, la moindre humiliante allusion à des questions de castes et de hiérarchie sociale. Il faut, monsieur Hartright, quitter Limmeridge-House avant que le mal soit aggravé. C’est mon devoir de vous parler ainsi, et ce devoir serait le même, la nécessité de le remplir serait tout aussi impérieuse, quand bien même vous seriez le représentant de la plus antique et de la plus opulente famille d’Angleterre. Vous avez à vous séparer de nous, non parce que vous êtes un simple professeur de dessin… Ici, elle s’arrêta un moment, me regarda bien en face, et par-dessus la table, posant résolument sa main sur mon bras : — … Non parce que vous êtes un simple professeur de dessin, répéta-t-elle, mais parce que Laura Fairlie est déjà fiancée…

Ce dernier mot m’alla au cœur comme une balle de pistolet. Mon bras perdit tout sentiment de la ferme étreinte à laquelle il était soumis. Je ne bougeai ni ne parlai. Le vent aigu de l’automne qui dispersait à nos pieds les feuilles mortes, me sembla tout à coup aussi glacé que si mes folles espérances étaient, elles aussi, des feuilles tombées de l’arbre et balayées par le vent !… Des espérances !… Mais quoi ? fiancée ou non, elle était séparée de moi par des barrières également infranchissables. Un autre homme, cependant, se fût-il à ce moment rappelé ceci ? Non, certes, s’il l’avait aimée comme je l’aimais.

La première angoisse passée, il ne resta plus que l’engourdissement pénible dont est suivie la première douleur qu’un choc violent fait éprouver. De nouveau, je sentis la main de miss Halcombe de plus en plus serrée autour de mon bras ; je levai la tête et la regardai. Ces grands yeux noirs, rivés à moi, guettaient sur mon visage la mortelle pâleur que j’y sentais, sans l’y voir comme elle.

— Sous vos pieds !… disait-elle. En ce même lieu où vous la vîtes pour la première fois, écrasez, broyez sous vos pieds ce sentiment fatal ! Ne le laissez pas, comme font les femmes, vous tenir à sa merci ! Arrachez-le, foulez-le sous vos pieds, en homme que vous êtes !…

La véhémence contenue de son accent, sa ferme volonté, — concentrée dans les regards qu’elle fixait sur moi, et dans l’étreinte énergique où mon bras restait emprisonné, — avaient une vertu communicative et me raffermirent. Nous restâmes en silence, nous regardant l’un l’autre, une minute environ. Ce temps écoulé, j’avais justifié la généreuse confiance qu’elle semblait mettre dans ma force virile. À l’extérieur, du moins, j’étais redevenu maître de moi-même.

— Vous êtes-vous retrouvé ? me dit-elle.

— Assez, miss Halcombe, pour implorer votre pardon et le sien. Assez pour suivre, en tous points, vos conseils, vous donnant ainsi l’unique témoignage de reconnaissance qu’il me soit permis de vous offrir.

— Ces paroles suffisent déjà pour me la prouver, répondit-elle. Désormais, monsieur Hartright, nous n’aurons plus rien de caché l’un pour l’autre. Je ne saurais affecter de vous dissimuler ce que ma sœur m’a laissé deviner sans le vouloir. En nous quittant, vous lui rendrez service aussi bien qu’à vous-même. Votre présence ici, l’intimité forcée de nos rapports, — parfaitement innocente, Dieu le sait, à tous autres égards, — l’ont profondément troublée et rendue malheureuse. Moi qui l’aime mieux que ma vie, moi qui ai appris à croire en cette pureté, cette noblesse, cette innocence qui lui sont naturelles, comme je crois en ma religion, — je sais trop bien quelles tortures sa conscience lui a infligées, depuis qu’en dépit d’elle-même, a pénétré dans son cœur le premier sentiment contraire à l’engagement qu’elle avait loyalement contracté. Je ne dis pas, — pourquoi le dirais-je, après ce qui est arrivé ? — que cet engagement ait jamais eu sur ses affections une prise très-forte. L’honneur plus que l’amour le lui fera tenir ; son père mourant le sanctionnait, il y a deux ans ; elle-même ne l’a ni salué avec joie, ni repoussé avec horreur ; elle l’a contracté de son plein gré. Jusqu’à votre arrivée ici, elle était dans la position où se trouvent des centaines de femmes qui se marient sans grand attrait pour leur époux, — sans aversion, cependant, — et qui, seulement après le mariage, au lieu de s’éclairer à temps, apprennent à l’aimer (quand elles n’apprennent pas à le haïr !) Plus sérieusement que je ne saurais dire, j’espère, — et votre courageuse abnégation devrait vous le faire espérer aussi, — que les pensées nouvelles, les sentiments nouveaux qui sont venus troubler le calme et la sérénité d’autrefois, n’ont pas jeté des racines profondes à ce point qu’ils ne puissent être détruits. Votre absence (voyez jusqu’à quel point je me confie à votre honneur, à votre courage, à votre bon sens !), votre absence aidera mes efforts ; le temps, d’ailleurs, nous aidera tous les trois. C’est déjà quelque chose de savoir que ma première confiance en vous n’a pas été trompée. C’est quelque chose de savoir qu’envers cette élève dont vous avez eu le malheur de méconnaître la situation vis-à-vis de vous, vous ne serez ni moins probe, ni moins fort, ni moins pénétré de vos devoirs qu’envers cette inconnue abandonnée, dont naguère, vous n’avez pas déçu l’espérance…

Encore une allusion à la Femme en blanc ! Était-il dit qu’on ne parlerait jamais de miss Fairlie et de moi sans évoquer le souvenir d’Anne Catherick, et sans la dresser entre nous comme une fatalité inévitable ?

— Dites-moi de quelle excuse je puis colorer, aux yeux de M. Fairlie, la rupture de mon engagement, repris-je aussitôt. Dites-moi où je dois me rendre quand je la lui aurai fait accepter ? Je vous promets, et à vos conseils, l’obéissance la plus implicite.

— De toute façon, répondit-elle, le temps importe beaucoup. Vous m’avez, ce matin, entendu parler de lundi prochain, et dire qu’il fallait mettre en état la Chambre Rouge. Le visiteur que nous attendons lundi…

Je ne pus supporter qu’elle s’expliquât plus clairement. Après les révélations qui m’avaient été faites, le souvenir de l’attitude que miss Fairlie avait gardée au déjeuner me disait assez que le visiteur attendu à Limmeridge-House devait être son futur. J’essayai de repousser cette idée : mais, par un élan plus fort que ma volonté, je me vis contraint d’interrompre miss Halcombe.

— Laissez-moi partir aujourd’hui ! lui dis-je avec amertume. Le plus tôt sera le mieux.

— Non, pas aujourd’hui ! répondit-elle. L’unique motif que vous puissiez donner à M. Fairlie, pour quitter vos élèves avant l’expiration de votre engagement, doit être qu’une nécessité tout à fait imprévue vous force à lui demander la permission de retourner immédiatement à Londres. Il est misérable, il est révoltant de s’abaisser à la tromperie, même la plus innocente ; mais je connais M. Fairlie, et si une fois vous lui donnez à penser que vous le traitez avec trop de sans-gêne, il refusera de vous dégager. Voyez-le, dès vendredi matin, occupez-vous ensuite (dans l’intérêt de vos relations avec votre patron), à laisser aussi en ordre que possible les travaux que vous ne pouvez achever ; samedi, quittez cette maison ! Il sera bien temps alors, monsieur Hartright, et pour vous et pour nous tous…

Avant que j’eusse pu l’assurer qu’elle devait compter sur ma parfaite déférence à ses désirs, un bruit de pas, sous la futaie, nous fit tressaillir tous les deux. Quelqu’un venait du château à notre recherche ! Je sentis le sang me monter aux joues et redescendre ensuite à mon cœur. Cette tierce personne qui, à ce moment critique, accourait ainsi vers nous, n’était-ce point miss Fairlie.

Ce fut un soulagement, tant ma position vis-à-vis d’elle était maintenant attristante et désespérée ; — ce fut un véritable soulagement que de reconnaître, lorsqu’elle parut à l’entrée du pavillon, la femme de chambre de miss Fairlie. Dieu merci, ce n’était qu’elle !

— Pourrai-je vous parler un instant, miss ? demanda cette jeune fille, qui semblait un peu émue et mal à son aise.

Miss Halcombe descendit les marches du perron, et fit, à côté de la soubrette, quelques pas sous les arbres.

Laissé seul, je revins par la pensée, — avec un sentiment de misère et d’abandon qu’aucun mot ne saurait rendre, — dans ces chambres désertes, où j’allais, à Londres, traîner une vie solitaire et désespérée, le souvenir de ma bonne vieille mère, celui de ma sœur, les présages favorables qu’elles avaient tirés de mon séjour dans le Cumberland, — idées depuis longtemps bannies de mon cœur, je me le reprochais maintenant, honteux de moi-même, — me revinrent avec la tristesse attendrie de ces vieux amis qu’on a négligés, et qui nous pardonnent. Que penseraient-elles, ma mère et ma sœur, quand je leur reviendrais, ma mission à moitié remplie, avec la révélation de mon triste secret ? — Elles que j’avais quittées si gaies et si pleines d’espoir, dans cette bienheureuse soirée où le cottage de Hampstead avait été témoin de nos adieux.

Encore Anne Catherick !… le souvenir de cette soirée de famille ne pouvait renaître en moi sans y rappeler les incidents du retour à Londres, accompli au clair de lune. Que signifiait tout ceci ? Étions-nous donc destinés à nous rencontrer encore, cette femme et moi ? Après tout, c’était possible. Me savait-elle habitant de Londres ? Oui ; je lui avais parlé de ma résidence, soit avant, soit après cette bizarre question qu’elle m’avait adressée sous l’empire de je ne sais quelle méfiance, en me demandant « si je connaissais beaucoup d’hommes qui eussent le rang de baronnet ». Avant ou après, — mon esprit n’était pas assez calme, en ce moment, pour me rappeler au juste lequel des deux.

Il s’écoula quelques minutes, avant que miss Halcombe revînt vers moi, la femme de chambre une fois congédiée. Elle aussi, à présent, semblait éprouver quelque trouble, quelque malaise.

— Nous avons pris, monsieur Hartright, tous les arrangements nécessaires, me dit-elle alors. Nous nous sommes compris l’un l’autre, comme deux vrais amis, et nous pouvons immédiatement retourner au château. À vous parler franchement, je suis un peu inquiète de Laura. Elle me fait demander d’aller la trouver sans retard ; et je tiens de sa suivante qu’une lettre, reçue ce matin par sa maîtresse, paraît l’avoir singulièrement agitée ; — la même lettre, sans doute, que je lui ai renvoyée, sur le point de venir ici…

Nous nous hâtâmes de reprendre, tout le long du taillis, le sentier par lequel nous étions arrivés. Miss Halcombe, il est vrai, n’avait plus rien d’essentiel à me dire ; mais je n’avais pas épuisé, moi, l’entretien que je voulais avoir avec elle. Dès l’instant où j’avais découvert que le visiteur attendu à Limmeridge était le futur de miss Fairlie, une amère curiosité, une singulière ardeur de jalousie me poussaient à savoir qui cet homme pouvait être. L’avenir ne m’offrirait sans doute pas une occasion plus favorable de poser cette question ; aussi la risquai-je pendant notre retour au château.

— Puisque vous avez la bonté de dire que nous nous sommes compris, miss Halcombe, repris-je ; puisque vous êtes certaine que j’apprécie votre indulgence, et que j’entends régler ma conduite d’après vos désirs, puis-je me hasarder… — (J’hésitais, arrivé là ; j’avais pris sur moi de penser à lui, mais il me semblait bien autrement pénible de parler de lui, en cette qualité de fiancé) — qui est le gentleman engagé à miss Fairlie ?

Le message qu’elle avait reçu de sa sœur préoccupait évidemment son esprit ; elle répondit, à mots pressés, et comme distraite :

— C’est un riche propriétaire dont les biens sont dans le Hampshire…

Le Hampshire !… Anne Catherick y était née. Encore, et toujours, la Femme en blanc !… C’était une véritable fatalité.

— Et son nom ? ajoutai-je, avec autant de calme et d’indifférence que j’en pus affecter.

— Sir Percival Glyde.

« Sir » — Sir Percival[4] ! La question d’Anne Catherick, cette soupçonneuse question, concernant les « baronnets » que je pouvais compter parmi mes connaissances, — venait à peine de quitter ma pensée, par suite du retour de miss Halcombe, que la réponse même de cette dernière l’y ramenait subitement. Je m’arrêtai sur place et la regardai.

— Sir Percival Glyde, répéta-t-elle, se figurant que je n’avais pas bien entendu.

— Simple chevalier, ou baronnet ? lui demandai-je, avec une agitation que je ne pouvais plus dissimuler.

Elle suspendit un moment sa réponse, et ensuite, non sans quelque sécheresse :

— Baronnet, cela va sans dire.


XI


Pas un mot de plus ne fut prononcé, ni d’un côté ni de l’autre, jusqu’à notre retour au château. Miss Halcombe monta aussitôt, en toute hâte, dans l’appartement de sa sœur. Pour moi, je me retirai dans mon atelier, afin de mettre en ordre, avant de les abandonner aux mains d’un autre, tous ceux des dessins de M. Fairlie que je n’avais pas encore restaurés et montés à nouveau. Des pensées que j’avais jusqu’alors refoulées, des pensées qui rendaient ma position plus intolérable que jamais, vinrent m’assaillir en foule dans ma solitude.

Elle était donc fiancée, et son futur époux se nommait sir Percival Glyde. Il avait rang de baronnet, et ses domaines était situés dans le Hampshire.

Il existe en Angleterre des centaines de baronnets, et les grands propriétaires terriens se comptent par douzaines dans le Hampshire. À n’en juger que d’après les lois ordinaires de la probabilité, je n’avais pas l’ombre d’un motif, jusque-là, pour rattacher sir Percival Glyde aux soupçons exprimés par les questions de la Femme en blanc. Et pourtant, entre celle-ci et lui, le lien me semblait formé. Était-ce parce que je l’associais dans ma pensée avec miss Fairlie ? miss Fairlie que je ne pouvais plus désormais séparer d’Anne Catherick, depuis le soir où m’avait été révélée leur ressemblance de sinistre augure ; ou bien, les événements de la matinée m’avaient-ils déjà tellement énervé que j’étais à la merci de tous les prestiges, dont la moindre circonstance fortuite pouvait abuser mon imagination ? À ceci, je n’aurais su que répondre. Je sentais seulement que ce qui s’était passé entre miss Halcombe et moi, pendant que nous revenions du pavillon, m’avait très-singulièrement affecté. La prévision de quelque péril impossible à découvrir, caché qu’il était dans les insondables profondeurs d’un avenir inconnu, pesait fortement sur moi. Comme autant de nuages amoncelés sous un ciel obscur, mille doutes assiégeaient ma pensée ; je me croyais déjà lié, peut-être pour jamais, à une série d’événements funestes, chaîne solide que rien ne pourrait rompre, pas même mon prochain départ du Cumberland ; — aucun de nous en verrait-il l’issue, l’issue définitivement arrêtée ?… Si poignante que fût la souffrance produite en moi par le misérable avortement de mon fol amour, elle semblait émoussée, amortie, par l’appréhension dominante de cette obscure menace que le temps tenait suspendue sur nos têtes.

Je m’occupais de mes dessins depuis un peu plus d’une demi-heure, lorsque j’entendis heurter à ma porte. Sur ma réponse, elle s’ouvrit, et, à ma grande surprise, miss Halcombe entra chez moi.

Elle semblait irritée et troublée. Elle prit une chaise, sans me laisser le temps de la lui offrir, et s’assit à l’instant même fort près de moi.

— Monsieur Hartright, me dit-elle, j’espérais que nous en avions fini, pour aujourd’hui du moins, avec tous ces tristes sujets de notre entretien. Mais il n’en est pas ainsi. Quelques odieuses manœuvres sont mises en jeu pour effrayer ma sœur et la détourner de son prochain mariage. Vous m’avez vue envoyer le jardinier au château, avec une lettre dont l’adresse, d’une écriture singulière, portait le nom de miss Fairlie ?

— Certainement.

— Cette lettre est un écrit anonyme, une ignoble tentative pour faire tort à sir Percival Glyde dans l’esprit de ma sœur. Elle l’a tellement agitée, tellement alarmée, que j’ai eu toutes les peines du monde à lui rendre le calme nécessaire pour qu’elle me permît de quitter son appartement et de venir vous trouver. Je sais bien que ceci est une affaire de famille, pour laquelle je ne devrais pas vous consulter, car vous ne pouvez y prendre aucune part, aucun intérêt…

— Pardon, miss Halcombe !… Je prends la plus vive part, le plus profond intérêt à tout ce qui peut affecter le bonheur de miss Fairlie ou le vôtre.

— Je suis heureuse de vous entendre parler ainsi. Soit ici soit ailleurs, vous êtes la seule personne de qui je puisse attendre un bon avis. Pour M. Fairlie, dans son état de santé, avec l’horreur que lui inspirent les difficultés et les secrets, quels qu’ils puissent être, il est impossible même d’y songer. Notre ministre est un homme bon et faible qui, hors la routine de ses devoirs, n’entend rien à rien ; et nos voisins appartiennent justement à cet ordre de relations vulgairement commodes, qu’il n’est pas permis de déranger aux moments de trouble ou de péril. Ce que je voudrais savoir est ceci : dois-je immédiatement prendre toutes les mesures en mon pouvoir pour découvrir l’auteur de la lettre ? dois-je, au contraire suspendre mes démarches et aller trouver demain l’homme de loi chargé des intérêts de M. Fairlie ? Toute la question, — peut-être fort importante, — est de perdre ou de gagner vingt-quatre heures. Dites-moi, monsieur Hartright, ce que vous en pensez. Si je n’avais déjà été contrainte, dans des circonstances fort délicates, de vous admettre à ma plus intime confiance, peut-être mon isolement même ne m’excuserait-il pas d’avoir recours à vous. Mais les choses étant ce qu’elles sont, et après tout ce qui s’est passé entre nous, je ne dois certainement pas avoir tort d’oublier la date si récente de notre amitié…

Elle me passa la lettre qui, sans autre formule préliminaire, débutait brusquement comme suit :

« Croyez-vous aux rêves ? Je l’espère pour vous. Voyez ce que dit l’Écriture touchant les rêves et leur réalisation (Genèse XI, 8, XII, 25 ; Daniel IV, 18-25) ; profitez ensuite, avant qu’il ne soit trop tard, de l’avertissement que je vous envoie.

« La nuit dernière, miss Fairlie, j’ai rêvé de vous. J’ai rêvé que j’étais dans le chœur d’une église, à l’intérieur de la grille où s’agenouillent les communiants ; j’étais debout à un des côtés de l’autel ; le prêtre avec son surplis et son « prayer book » était debout à l’autre.

« Après un laps de temps, sont arrivés vers nous, pour remplir les cérémonies du mariage, et descendant de la sacristie, un homme et une femme. La femme, c’était vous. Dans votre belle robe de soie blanche, et sous votre long voile de dentelle blanche, vous sembliez si jolie et si parfaitement innocente, que mon cœur s’apitoyait sur vous, et que les larmes me vinrent aux yeux.

« Des larmes de compassion, ma jeune dame : or le ciel bénit celles-là ; et au lieu de tomber de mes yeux, comme celles que chacun de nous verse tous les jours, elles se changèrent en deux rayons de lumière qui, de proche en proche, vibrant toujours plus loin vers l’homme debout avec vous devant l’autel, finirent par toucher sa poitrine. Les deux rayons jaillirent alors en arceaux et formèrent entre lui et moi comme deux arcs-en-ciel lumineux. Mon regard les suivit, et pénétra jusqu’au fin fond de son cœur.

« L’extérieur de l’homme que vous épousiez n’avait rien que d’assez agréable. Il n’était ni grand ni petit, — mais peut-être un peu au-dessous de la taille moyenne. Un homme encore agile, actif, d’humeur altière, — on lui donnerait environ quarante-cinq ans. Il était pâle, et avait le front dégarni de cheveux, mais ceux qu’on voyait sur sa tête, noirs encore, n’étaient mêlés d’aucun fil d’argent. Son menton était rasé ; mais le long de ses joues et sur sa lèvre supérieure une belle barbe brune poussait librement. Ses yeux étaient bruns aussi, et doués d’un vif éclat ; son nez, parfaitement régulier, n’eût pas mal convenu à une femme. J’en dirai autant de ses mains. De temps en temps, une toux sèche et sifflante venait le déranger ; et quand alors il portait à sa bouche sa main droite, si fine et si blanche, il laissait entrevoir, sillonnant le dos de cette main, la cicatrice rouge d’une ancienne blessure. Mon rêve m’a-t-il bien montré l’homme en question ? C’est vous qui le savez, miss Fairlie, et vous pouvez dire si ce rêve m’a trompé ou non. Lisez, à présent, ce que je vis sous ces beaux dehors ; — je vous en supplie, lisez et comprenez !…

« Mon regard suivit les deux rayons de lumière, et pénétra jusqu’au fond de son cœur. Ce cœur était noir comme la nuit, et il y était écrit en lettres de flamme où se reconnaissait la main de l’Ange déchu : « Sans pitié, sans remords ! Il a jonché de misères les voies de bien d’autres créatures ; il jonchera de misère la voie de cette femme maintenant debout auprès de lui ! » Je lus cela ; les rayons de lumière haussèrent alors, et passèrent sur son épaule ; là, derrière lui, la tête d’un démon qui riait. Les rayons de lumière changèrent encore de direction et passèrent sur votre épaule ; là, derrière vous une douce figure d’ange ; elle pleurait. Pour la troisième fois, les rayons de lumière changèrent encore ; ils passaient alors, comme un glaive, entre cet homme et vous. Puis ils s’élargirent, vous séparant violemment l’un de l’autre. Et le prêtre chercha vainement dans son livre les prières du Mariage ; elles en avaient été arrachées ; et il referma le volume qu’il jeta loin de lui par un geste de désespoir. Moi, je m’éveillai les yeux pleins de larmes, et mon cœur battait, — car je crois aux rêves.

« Croyez-y aussi, miss Fairlie ! Dans votre propre intérêt, je vous en supplie, croyez-y comme j’y crois ! Joseph et Daniel, et bien d’autres encore, dans l’Écriture, ont interprété les songes. Fouillez le passé de cet homme à la cicatrice avant de prononcer les paroles qui feront de vous sa femme, sa femme à jamais malheureuse ! Ce n’est pas pour moi, c’est pour vous que je vous mets ainsi sur vos gardes. Aussi longtemps que le souffle vital passera dans ma poitrine, je m’intéresserai à votre bonheur. La fille de votre mère a dans mon cœur une place à part, — car votre mère fut ma première, ma meilleure, mon unique amie. »

Ainsi finissait cette missive extraordinaire qui ne portait d’ailleurs aucune sorte de signature.

Rien à conjecturer d’après l’écriture de la lettre. C’étaient, sur un papier rayé, de ces caractères tremblés, contrariés, qu’on trouve souvent sous le nom de « ronde », dans les cahiers d’écoliers. Ils étaient indécis, peu appuyés, çà et là effacés par des pâtés d’encre, mais, à cela près, n’avaient rien qui les pût faire reconnaître.

— Ceci n’est pas la lettre d’une personne illettrée, dit miss Halcombe, et il est en même temps bien certain, vu son incohérence, qu’elle n’a pas été écrite par quelqu’un appartenant aux rangs élevés de la société. La phrase relative au costume et au voile de la fiancée, quelques expressions encore, çà et là, me semblent devoir la faire attribuer à une femme. Qu’en pensez-vous, monsieur Hartright ?

— Je suis de cet avis. Et non-seulement ceci me semble la lettre d’une femme, mais en même temps d’une femme dont l’esprit doit être…

— Dérangé, n’est-ce pas ? dit aussitôt miss Halcombe, Eh bien ! moi aussi, j’ai été frappée de la même idée…

Je n’ajoutai rien. Tout à l’heure, tandis que je parlais, mes yeux s’étaient arrêtés sur la dernière phrase de la lettre : « La fille de votre mère a une place à part dans mon cœur, — car votre mère fut ma première, ma meilleure, mon unique amie ». Ces paroles et le doute que justement je venais d’émettre sur l’état mental de l’auteur de cette épître, agissant ensemble sur mon esprit, me suggérèrent une idée que j’avais littéralement peur d’exprimer nettement, ou même de nourrir en secret. Je commençais à me demander si mes propres facultés ne couraient pas risque de perdre leur équilibre. N’était-ce pas une sorte de monomanie que de ramener ainsi toute circonstance extraordinaire, toute parole imprévue à la même source cachée, à la même sinistre influence ?… Cette fois, je résolus, pour mettre à l’abri et mon bon sens et mon courage, de ne prendre aucun parti qui ne fût basé sur des faits précis, et d’écarter résolument toute tentation qui s’offrirait à moi sous forme de conjecture logique.

— S’il se présente une chance d’arriver à connaître la personne qui a écrit ceci, dis-je en replaçant la lettre dans les mains de miss Halcombe, nous ne ferons pas mal de la saisir sans perdre de temps. Nous devrions, j’imagine, questionner de nouveau le jardinier sur la vieille femme qui lui a donné ce message, et, partant de là, nous continuerions notre enquête aux environs. Mais, d’abord, une question : Vous venez de mettre en avant, comme alternative possible, une consultation que vous demanderiez demain au jurisconsulte chargé des intérêts de M. Fairlie. Ne pourrait-on recourir à lui un peu plus tôt ? Pourquoi pas dès aujourd’hui ?

— Pour vous expliquer ceci, dit miss Halcombe, il faut entrer, relativement au mariage projeté de ma sœur, dans certains détails que je n’ai pas jugé utile ou à propos de vous faire connaître ce matin. Un des motifs qui amènent ici, lundi prochain, sir Percival Glyde est le désir de faire fixer l’époque de son mariage, jusqu’à présent restée incertaine. Il paraît attacher quelque importance à terminer les choses avant la fin de l’année.

— Miss Fairlie a-t-elle connaissance de ce désir ? demandai-je avec émotion.

— Elle ne le soupçonne même pas et, après ce qui est arrivé, je ne prendrai pas sur moi la responsabilité de l’éclairer à cet égard. Sir Percival n’a parlé de ses intentions qu’à M. Fairlie, et celui-ci, comme tuteur de Laura, m’a dit lui-même qu’il était tout disposé à s’y prêter. Il a écrit à Londres à l’avocat de la famille, M. Gilmore. M. Gilmore se trouve en ce moment à Glascow pour quelques affaires, et, dans sa réponse, il propose de s’arrêter à Limmeridge-House, en retournant à Londres. Il arrivera demain et passera quelques jours avec nous, de façon à ce que sir Percival ait le temps de plaider sa cause. S’il la gagne, M. Gilmore rentrera dans la capitale, emportant avec lui toutes les instructions nécessaires pour la rédaction du contrat. Vous comprenez, maintenant, monsieur Hartright, pourquoi j’ai ajourné à demain la consultation légale. M. Gilmore est l’ancien ami, l’ami éprouvé des Fairlie, depuis deux générations ; plus qu’à tout autre, nous pouvons nous fier à lui…

Le contrat ! ce simple mot m’avait plongé dans un désespoir jaloux qui agissait comme un poison sur mes instincts les plus élevés et les meilleurs. Je commençais à penser, — pénible aveu que celui-ci, mais je ne dois rien supprimer dans les terribles révélations qui me sont aujourd’hui imposées, — je commençais à penser, dis-je, avec une fièvre d’espérance haineuse, aux vagues accusations que la lettre anonyme faisait peser sur la tête de sir Percival Glyde. Si ces charges insensées allaient se trouver par hasard étayées de quelque vérité, qu’arriverait-il ? Qu’arriverait-il, si cette vérité pouvait être établie avant que le fatal consentement eût été donné, avant que les conditions du mariage fussent arrêtées définitivement ? J’ai voulu, depuis, me faire cette conviction, que l’unique sentiment qui m’animât, en cette circonstance, était un pur dévouement aux intérêts de miss Fairlie. Mais je ne suis jamais parvenu à m’inoculer cette illusion, et je ne dois pas essayer maintenant de l’imposer à d’autres. Ce sentiment dont j’étais animé avait pour origine et pour but une haine effrénée, un désespoir vindicatif contre l’homme destiné à devenir « son » mari.

— Si nous voulons découvrir quelque chose, repris-je, obéissant à la nouvelle influence qui agissait sur moi, nous ferions bien de ne pas perdre une minute. Je ne puis donc que vous suggérer de nouveau l’opportunité de questionner encore une fois le petit jardinier, et de faire enquête, immédiatement après, dans tout le village.

— Pour l’un et l’autre objet, me dit, miss Halcombe en se levant, je crois que je puis vous venir en aide. Partons, monsieur Hartright, partons de suite, et voyons ensemble à faire pour le mieux !…

J’avais la main sur le bouton de la porte, — mais je m’arrêtai tout à coup pour lui adresser, avant de partir, une question essentielle.

— Dans un des paragraphes de la lettre anonyme, lui dis-je, se trouve une espèce de signalement très-détaillé. Sir Percival Glyde n’y est pas nommé, je le sais, — mais cette minutieuse description donne-t-elle de lui une idée approximative ?

— Elle est d’une exactitude parfaite ; même en ce qui touche à ses quarante-cinq ans…

Quarante-cinq ans et elle n’en avait pas encore vingt et un ! On voit tous les jours des mariages aussi disproportionnés sous ce rapport ; et l’expérience a démontré que ces sortes d’unions sont souvent les plus heureuses. Je le savais, — et cependant la simple mention de cette inégalité dans leurs âges vint ajouter à la méfiance, à la haine aveugle qu’il m’inspirait.

— Oui, parfaitement exact, continua miss Halcombe, même en ce qui touche cette cicatrice à la main droite, résultat d’une blessure qu’il reçut, il y a déjà bien des années, pendant un voyage en Italie. On ne saurait douter que les moindres détails relatifs à son extérieur ne soient parfaitement connus de l’auteur de la lettre.

— Si j’ai bonne mémoire, on parle même d’une sorte de toux qui, de temps en temps, le fatigue ?

— Oui, et ce qu’on en dit est parfaitement exact. Lui-même la traite fort légèrement, bien que ses amis parfois s’en inquiètent.

— Je suppose que nulle rumeur fâcheuse n’a jamais attaqué sa réputation.

— Monsieur Hartright ! j’espère que vous n’êtes pas assez injuste pour vous laisser influencer par cette lettre infâme ?…

Je me sentis rougir, car au fond j’avais conscience qu’il en était ainsi.

— J’espère bien que non, répondis-je, bégayant un peu. Peut-être, au reste, n’avais-je pas le droit de poser cette question ?

— Je n’ai pas de regret que vous l’ayez posée, me dit-elle, car elle me met à même de rendre justice à la bonne renommée de sir Percival. Ni moi, ni aucun membre de ma famille, monsieur Hartright, n’avons entendu murmurer contre lui la moindre insinuation. Il a été le candidat vainqueur dans deux élections parlementaires vivement contestées, et il est sorti intact de cette double épreuve. En Angleterre, un homme qui a pu faire cela est un homme dont la réputation est solidement établie…

Je lui ouvris la porte sans rien répliquer, et je la suivis au dehors. Elle ne m’avait point convaincu. L’ange lui-même qui tient les registres du greffe céleste serait descendu d’en haut pour ouvrir son livre devant mes faibles yeux, qu’il ne m’aurait pas convaincu davantage.

Nous trouvâmes le jardinier à son travail quotidien ; mais nous eûmes beau le questionner, aucune réponse de quelque valeur ne put être arrachée à l’impénétrable stupidité de ce gamin. La femme qui lui avait remis la lettre était vieille ; elle ne lui avait pas adressé une seule parole ; elle s’en était allée en grande hâte dans la direction du midi. Voilà tout ce que nous pûmes tirer du jardinier.

Le village était situé au midi du château. Par conséquent, ce fut vers le village que nous nous rendîmes ensuite.


XII


Notre enquête à Limmeridge fut patiemment suivie dans toutes les directions, et parmi des gens de toute espèce, de toute condition. Mais nous n’en obtînmes rien. Trois des habitants nous affirmèrent, à la vérité, qu’ils avaient vu la femme en question ; mais, comme ils ne purent ni en donner le signalement, ni s’accorder sur l’exacte direction qu’elle suivait au moment où, pour la dernière fois, ils l’avaient observée, ces trois brillantes exceptions à la règle d’ignorance ne nous fournirent, en réalité, aucune assistance particulière.

Le cours de nos inutiles investigations finit par nous conduire jusqu’à cette extrémité du village où étaient situées les écoles fondées autrefois par mistress Fairlie. En passant à côté du bâtiment destiné aux garçons, j’insinuai qu’il serait peut-être bon de questionner le maître d’école, auquel, en vertu de son office, nous devions supposer l’intelligence la moins obtuse de toutes celles de l’endroit.

— Je crains bien, dit miss Halcombe, que le maître d’école se soit trouvé occupé de sa classe justement à l’heure où cette femme a dû, en allant et en revenant, traverser le village. Cependant, il n’en coûte rien d’essayer…

Nous entrâmes dans l’enclos destiné aux jeux des écoliers, et, en faisant le tour afin de gagner la porte, située à l’autre extrémité du bâtiment, nous passâmes près de la fenêtre qui éclairait la salle d’étude. Je m’y arrêtai un moment, et je regardai.

Le maître d’école, assis dans sa haute chaire et me tournant le dos, paraissait en train de haranguer les élèves, tous groupés devant lui, à une exception près. C’était un petit entêté, à cheveux blonds et presque blancs, debout dans un coin, sur un tabouret, et mis à part comme une brebis galeuse, — une espèce de Crusoé en miniature, condamné, par voie pénale, à vivre seul dans cette manière d’île déserte.

La porte, quand nous y parvînmes, était ouverte à moitié, et arrêtés sous le porche, pendant à peu près une minute, nous entendions clairement la voix du maître d’école.

— Enfants, disait cette voix, prenez garde à mes paroles !… Si j’entends une seule fois encore, dans cette école, de pareilles balivernes à propos « d’esprits, » vous vous en trouverez mal, tous tant que vous êtes. Des esprits, il n’y en a pas en ce monde ; par conséquent, tout enfant qui croit aux esprits, croit en une chose qui ne saurait être ; or, un élève de l’école de Limmeridge, croyant à une chose qui ne saurait être, tourne le dos à toute raison, à toute discipline, et s’attire par là un châtiment bien naturel. Vous voyez tous là-bas, sur ce tabouret de punition, Jacob Postlethwaite. Il a été mis en pénitence, non pour avoir dit qu’un esprit lui était apparu hier soir, mais parce qu’il est trop effronté, trop obstiné pour ouvrir l’oreille à la raison, et parce qu’il persiste à dire qu’il a vu l’esprit, bien que je lui aie dit, moi, que pareille chose ne saurait être. Si je ne puis en venir à bout autrement, je prétends débarrasser Jacob Postlethwaite, à bons coups de canne, de cet esprit qui l’obsède ; que s’il se communiquait, cet esprit, au reste de l’école, eh bien ! je pousserais l’exorcisme un peu plus loin, et, toujours à coups de canne, je guérirais l’école entière de son obsession.

— Je crains que nous n’ayons mal pris le temps de notre visite, me dit miss Halcombe, au moment où, après la magnifique péroraison du maître d’école, elle poussait la porte, me montrant le chemin.

Notre apparition produisit sur les écoliers une sensation profonde. Ils paraissaient convaincus que nous étions venus tout exprès pour voir étriller Jacob Postlethwaite.

— Allez-vous-en tous dîner ! dit le maître d’école ; tous, excepté Jacob, naturellement. Jacob restera où il est, et l’esprit lui apportera son dîner, si tant est que l’esprit veuille s’en donner la peine.

En voyant disparaître à la fois ses camarades et la perspective de son dîner, Jacob perdit quelque chose de sa contenance. Il ôta les mains de ses poches, attacha un long regard sur ses poings fermés, les porta résolument à ses yeux, et, une fois là, les y fit tourner comme le pilon tourne dans le mortier, accompagnant ce geste de petits reniflements spasmodiques qui se suivaient à intervalles égaux, — signaux intermittents de sa détresse enfantine.

— Nous sommes venus ici, monsieur Demspter, dit miss Halcombe interpellant le maître d’école, pour vous demander un renseignement, et nous ne nous attendions guère à vous trouver conjurant un esprit. Que signifie tout ceci ? Qu’est-il arrivé ?

— C’est ce petit drôle, miss Halcombe, qui a mis toute l’école sens dessus dessous, en déclarant que, hier soir, il avait rencontré un esprit, répliqua le digne instituteur. Et il persiste encore dans cette histoire absurde, malgré tout ce que je peux lui dire.

— Voilà qui est extraordinaire, dit miss Halcombe ; je ne supposais à aucun de vos écoliers assez d’imagination pour voir un fantôme. Ceci ajoute quelque chose, véritablement, à la tâche, déjà bien assez dure, de former les jeunes intelligences que fournit Limmeridge : — je souhaite, monsieur Dempster, que vous vous en tiriez à votre honneur. D’ici là, je vous dirai, si vous le permettez, pourquoi je suis venue et ce que j’attends de vous…

Elle fit ensuite à l’instituteur la question que nous avions déjà posée à presque tous les autres habitants du village. Elle reçut la même décourageante réponse. M. Dempster n’avait pas aperçu l’inconnue sur la trace de qui nous marchions ensemble.

— Nous ferions aussi bien de rentrer, monsieur, me dit miss Halcombe ; nous ne trouverons pas, bien évidemment, les indices que nous cherchons…

Elle avait déjà salué M. Dempster, et allait quitter la salle d’études, lorsque l’attitude désolée de Jacob Postlethwaite, pleurnichant amèrement sur le tabouret de pénitence, attira son attention au moment où elle passait devant lui, et la fit s’arrêter un instant pour lui adresser quelques paroles de consolation.

— Pourquoi donc, petit nigaud, lui dit-elle, pourquoi ne pas demander pardon à M. Dempster, et ne plus parler du fantôme ?

— Heu ! — mais je l’ai vu, le fantôme ! s’obstinait à dire Jacob Postlethwaite, avec un éclat de larmes et des regards tout effarés.

— Sottises !… vous n’avez rien vu de pareil… Un fantôme !… et quel fantôme a jamais…

— Pardon, miss Halcombe, interrompit l’instituteur, tant soit peu déconcerté ; peut-être vaudrait-il mieux ne pas questionner cet enfant ; l’obstination avec laquelle il s’entête dans sa ridicule fable, passe vraiment toute croyance, et vous pourriez l’amener, sans qu’il le sût, à…

— À quoi ? interrompit miss Halcombe, avec une certaine vivacité.

— À blesser, sans le savoir, votre sensibilité, dit M. Dempster, qui semblait de plus en plus mal à l’aise.

— Sur ma parole, M. Dempster, vous faites grand honneur à ma sensibilité en la croyant susceptible d’être blessée par un marmot comme celui-ci !… Se tournant alors vers le petit Jacob, avec une expression de défi railleur, elle entreprit immédiatement de le catéchiser… — Allons ! disait-elle, je prétends approfondir toute cette affaire… Quand avez-vous vu l’esprit, méchant garçon ?

— Hier soir, à la brune, répondit Jacob.

— Ah ! c’était hier soir, et au crépuscule ? Eh bien ! de quelle couleur était-il ?

— Tout blanc, comme sont les esprits, répondit le voyeur de spectres, avec une confiance au-dessus de son âge.

— Et où était-il ?

— Tout là-bas, là-bas, dans le cimetière, — là où vont les esprits…

— « Là où vont les esprits » et « comme sont les esprits » ; — mais, petit imbécile, ne dirait-on pas que les mœurs et coutumes des esprits vous sont familièrement connues depuis votre plus jeune âge !… Vous savez, en tout cas, votre histoire sur le bout du doigt. Probablement, vous pourrez me dire, maintenant, de qui cet esprit était le fantôme ?

— Eh ! mais, oui, je le puis, répondit Jacob, secouant la tête, avec une expression de triomphe mélancolique.

M. Demspter avait déjà essayé, à plusieurs reprises, d’intervenir dans ce dialogue entre miss Halcombe et son élève ; il mit, cette fois, une certaine résolution à se faire, entendre.

— Veuillez m’excuser, miss Halcombe, dit-il, si je me permets de vous faire observer qu’en questionnant cet enfant, vous n’aboutissez qu’à l’encourager.

— L’interrogatoire touche à sa fin, monsieur Dempster, et une seule réponse me suffira désormais. Eh bien ! continua-elle, se tournant vers l’enfant, de qui avez-vous vu le fantôme ?

— C’était celui de mistress Fairlie, répondit Jacob à demi-voix.

L’effet que cette déclaration extraordinaire produisit sur miss Halcombe justifia pleinement l’insistance que l’instituteur avait mise à ne pas laisser aboutir l’interrogatoire commencé. Elle rougit d’indignation, — s’avança sur le petit Jacob, avec une soudaineté irritée qui l’effraya et le fit pleurer de plus belle, — ouvrit la bouche pour lui parler, — se contraignit, à l’instant même, — et, au lieu de l’élève, apostropha le maître.

— À quoi servirait, dit-elle, de rendre responsable de ce qu’il peut dire, un enfant comme celui-ci ? Je soupçonne fort que cette idée a dû lui être mise en tête par des gens plus âgés que lui. Si donc, monsieur Dempster, certains habitants du village ont oublié le respect et la reconnaissance dus à ma mère par tous et chacun d’entre eux, je m’appliquerai à les découvrir ; puis, si j’ai quelque influence sur M. Fairlie, ils expieront certainement leur méfait.

— J’espère bien, — que dis-je ? miss Halcombe, je suis sûr, que vous vous abusez en ceci, répliqua le maître d’école. Il n’y a, dans toute cette affaire, que la perversité et la folie de ce misérable enfant. Il a vu, ou il a cru voir, dans la soirée d’hier, en traversant le cimetière, une femme en blanc ; cette apparition, réelle ou chimérique, se tenait debout auprès de la croix de marbre qu’il sait, comme le savent tous les habitants de Limmeridge, avoir été placée à titre de monument sur la fosse repose mistress Fairlie. Ces deux circonstances suffisaient, et de reste, pour suggérer à l’enfant cette réponse qui, à bon droit, vous a semblé choquante.

Bien que miss Halcombe ne parût pas convaincue, elle sentait évidemment que l’interprétation du maître d’école était trop plausible pour qu’on la contredît ouvertement. Aussi se borna-t-elle à le remercier de l’attention qu’il lui avait prêtée, et à lui promettre de le revoir quand elle aurait tiré au clair les doutes dont elle l’avait entretenu. Ceci dit, elle prit congé de lui, et m’emmena hors de l’école.

Du commencement à la fin de cette étrange scène, je m’étais tenu à part, écoutant avec la plus scrupuleuse attention, et tirant, moi aussi, mes conclusions. Dès que nous nous retrouvâmes seuls, miss Halcombe me demanda si, de tout ce que je venais d’entendre, j’avais pu me former une opinion quelconque.

— Une opinion très-arrêtée, répondis-je ; l’histoire de l’enfant, autant que je puis croire, est basée sur un fait réel… J’avoue que je tiens beaucoup à voir le monument élevé sur la fosse de mistress Fairlie, et à examiner le terrain qui l’avoisine.

— Vous verrez cette tombe…

Après m’avoir ainsi répondu, et tout en marchant à côté de moi, elle garda un instant le silence, absorbée dans ses réflexions.

— Ce qui est arrivé dans cette école, reprit-elle, m’avait si bien fait oublier la lettre, que j’ai quelque peine à revenir là-dessus. Ne devons-nous pas renoncer à continuer notre enquête, et attendre tout simplement jusqu’à demain pour en confier la suite à M. Gilmore ?

— En aucune façon, miss Halcombe ; ce qui est arrivé à l’école m’encourage, au contraire, à persévérer dans nos investigations.

— D’où vient que cela vous encourage ?

— Parce que cela vient à l’appui d’un soupçon que j’ai conçu au moment où vous me donniez la lettre à lire.

— Vous avez eu probablement de bonnes raisons, monsieur Hartright, pour me dissimuler jusqu’ici ce soupçon ?

— Je craignais, je vous l’avoue, de m’y trop laisser aller : je le supposais complètement absurde, je m’en méfiais, comme résultant peut-être de quelque infirmité d’imagination. Il m’est impossible, maintenant, de l’envisager ainsi. Non-seulement les réponses de l’enfant lui-même à vos questions, mais, de plus, une expression tombée par hasard des lèvres de l’instituteur, tandis qu’il commentait cette histoire, ont imposé de nouveau cette idée à mon esprit. Les événements à venir peuvent bien encore, miss Halcombe, renvoyer cette idée dans le pays des chimères ; mais, en ce moment, j’ai la ferme conviction que le prétendu fantôme du cimetière ne fait, avec l’auteur de la lettre anonyme, qu’un seul et même personnage…

Elle s’arrêta, pâlit, et me regarda en face avec émotion.

— Quelle personne ?

— Sans le savoir, l’instituteur vous l’a dit. En vous parlant de la mystérieuse figure que l’enfant a vue dans le cimetière, il l’a désignée ainsi : — Une femme en blanc.

— Ce n’est pas Anne Catherick ?

— Si… c’est Anne Catherick…

Elle passa son bras sous le mien, et s’y appuya, comme près de se laisser tomber.

— Je ne sais pourquoi, dit-elle à voix basse, mais, dans ce soupçon qui vous est venu, quelque chose me trouble subitement et semble m’ôter toute énergie. Je ressens… Ici elle s’arrêta et tâcha d’écarter en riant l’idée qui s’offrait à elle. — Monsieur Hartright, continua-t-elle ensuite, je vais vous montrer le tombeau, et rentrer ensuite immédiatement. Je ne dois pas laisser trop longtemps Laura toute seule ; il vaut mieux que je revienne lui tenir compagnie…

Nous étions, quand elle parla ainsi, près du cimetière. L’église, triste édifice de pierre grisâtre, était située au fond d’un petit vallon, de manière à se trouver abritée contre les vents froids qui balaient, de tous côtés, cette contrée marécageuse. Se détachant du flanc de l’église, le champ du repos semblait gravir la pente de la colline. Il était entouré d’une muraille peu élevée, en pierres brutes, et découvert de tous côtés, si ce n’est à une de ses extrémités, où un petit ruisseau s’écoulait, pour ainsi dire, goutte à goutte, au penchant du coteau pierreux, et où un bouquet d’arbres nains projetaient leurs ombres étroites sur un gazon ras et clair semé. Au delà du ruisseau et des arbres, et non loin des trois barrières de pierre qui, d’espace en espace, marquaient les entrées du cimetière, s’élevait la croix de marbre blanc qui distinguait des humbles monuments dispersés autour d’elle, la tombe de mistress Fairlie.

— Je n’ai pas besoin de vous accompagner plus loin, me dit miss Halcombe en me désignant ce tombeau. Si vous découvrez quelque chose qui vous confirme dans l’idée dont vous m’avez parlé, ne me la laissez pas ignorer !… Nous nous reverrons au château…

Elle me quitta. Je descendis aussitôt vers le cimetière, et traversai la barrière par laquelle on arrivait en droite ligne au tombeau de mistress Fairlie.

L’herbe qui l’entourait était trop courte et le sol trop dur pour garder aucune trace de pas. Déçu de ce côté, j’examinai attentivement la croix et son piédestal cubique, sur le marbre duquel l’épitaphe était inscrite. La blancheur originelle de la croix était, çà et là, un peu ternie par les taches que la pluie dépose sur le monument ; le piédestal de même, du côté de l’inscription, sur une bonne moitié de cette face. L’autre moitié, en revanche, attira immédiatement mon attention par l’absence complète de toute souillure, de toute impureté quelconque. En y regardant de plus près, je constatai qu’elle avait été nettoyée, — récemment nettoyée, — du sommet à la base. Entre la portion ainsi lavée ou grattée et celle qui ne l’était pas encore, la limite se voyait clairement, partout où l’inscription laissait à nu quelque espace de marbre blanc ; — elle se voyait aussi nettement qu’une ligne artificiellement tracée. Qui donc avait commencé le nettoyage de ce marbre, et qui l’avait laissé inachevé ?

Je regardai autour de moi, cherchant avec surprise comment cette question pouvait être résolue. Du point où j’étais, on ne voyait pas trace d’une habitation quelconque ; le champ du repos était en son entier abandonné aux morts. Je revins à l’église, dont je fis le tour, et gagnai ainsi le chevet ; je traversai alors le mur de l’enclos par une autre barrière que celle qui m’avait donné accès, et me trouvai au sommet d’un sentier, lequel descendait au fond d’une carrière abandonnée. Un petit cottage, divisé en deux compartiments, s’adossait à une des parois de la carrière ; et, sur le seuil, une vieille femme était occupée à je ne sais quel blanchissage.

J’allai vers elle, et entamai une conversation au sujet du cimetière et de l’église. Cette bonne femme était assez bavarde, et, dès le début, m’informa que son mari cumulait les deux emplois de clerc de paroisse et de fossoyeur. Je vantai ensuite le monument de mistress Fairlie. La vieille femme, secouant la tête, me dit que je ne l’avais pas vu dans « son plus beau ».

Son mari était chargé d’en avoir soin ; mais il avait été si malade et si faible, depuis des mois et des mois, qu’à peine, les dimanches, se pouvait-il traîner à l’église pour y remplir ses fonctions. En conséquence, le monument avait été négligé. Maintenant, le digne homme allait un peu mieux, et probablement, dans huit ou dix jours, se trouverait assez rétabli pour reprendre son travail et nettoyer le tombeau.

Ces informations, — je les dégageai d’un bavardage assez incohérent et du plus mauvais patois qui se parle dans le Cumberland, — ces informations m’apprirent tout ce qu’il m’importait de savoir. Après avoir offert à la pauvre femme une insignifiante rémunération, je revins de suite à Limmeridge-House.

Le nettoyage partiel du monument était, sans nul doute, le fait d’une main étrangère. Combinant ce que je venais de découvrir ainsi, avec les soupçons que j’avais conçus en écoutant l’histoire de cet esprit aperçu à la tombée du jour, je n’avais plus besoin de rien pour me confirmer dans la résolution de faire sentinelle, ce soir même, auprès du tombeau de mistress Fairlie ; — d’y retourner, au coucher du soleil, et de ne pas le perdre de vue jusqu’à ce qu’il fît complètement nuit. Le nettoyage du monument étant resté incomplet, la personne qui l’avait commencé viendrait l’achever très-probablement.

En revenant au château, j’informai miss Halcombe du projet que j’avais conçu. Tandis que je le lui expliquais, elle semblait surprise et un peu troublée ; cependant, elle n’y fit aucune objection positive. — J’espère, me dit-elle seulement, que tout ceci n’aura pas mauvaise fin. — Au moment où elle me quittait de nouveau, je l’arrêtai pour lui demander, avec tout le sang-froid dont je pus m’armer, en quel état de santé se trouvait miss Fairlie. Un peu de calme était revenu ; et miss Halcombe espérait la décider à profiter du soleil de l’après-midi pour prendre au dehors quelque exercice.

Je revins dans mon atelier pour continuer à remettre en ordre les dessins confiés à mes soins. C’était là une besogne urgente, et bien nécessaire de plus pour m’aider à détourner mon attention de moi-même et de mon triste avenir. Je suspendais mon travail de temps à autre pour regarder par la croisée et suivre, dans le ciel, le lent abaissement du soleil vers l’horizon. Dans un de ces moments accordés au loisir, je vis une femme suivre le large sentier sablé qui passait sous ma fenêtre. — C’était miss Fairlie.

Je ne l’avais pas aperçue depuis le matin, et, même alors, je lui avais à peine parlé. Un autre jour à passer à Limmeridge était maintenant tout ce qui me restait ; et, après cette unique journée, mes yeux ne la reverraient plus jamais. Cette pensée suffisait bien pour me retenir à la fenêtre. Fidèle aux égards que je lui devais, je disposai la jalousie de manière que, levant les yeux, elle ne pût me voir ; mais je ne sus pas me priver du bonheur de laisser mes regards l’accompagner, pour la dernière fois, aussi longtemps que durerait sa promenade.

Un manteau brun, jeté sur une simple robe de soie noire, voilà toute sa toilette. Elle avait sur la tête le même chapeau de paille qu’elle portait le jour où nous nous étions vus pour la première fois. Un voile seulement y était aujourd’hui fixé, qui me cachait son charmant visage. À côté d’elle piaffait un petit lévrier d’Italie (le compagnon favori de ses excursions dans la campagne), sous l’élégante couverture de drap rouge qui abritait des morsures du vent la peau délicate de ce gracieux animal. Elle ne semblait pas faire attention à lui Elle marchait droit devant elle, la tête un peu inclinée, et les bras roulés sous son manteau. Ces feuilles mortes, qui, le matin même, alors qu’on m’avait parlé du mariage projeté pour elle, passaient tourbillonnant devant moi, chassées par le vent, tourbillonnaient aussi devant elle, et se dispersaient à ses pieds, tandis qu’elle marchait aux mourantes clartés d’un pâle soleil. Le chien frissonnait et tremblait, frottant ses flancs aux vêtements de sa maîtresse, comme pour réclamer avec impatience quelque signe d’attention, quelque encouragement amical. Mais elle ne songeait pas à lui ; elle marchait et marchait toujours, toujours s’éloignant de moi, toujours soulevant dans sa marche les feuilles mortes du sentier ; et mes yeux restèrent sur elle avec une fixité douloureuse, sur elle qui s’éloignait ainsi, jusqu’au moment où ils cessèrent de la voir, et où je demeurai seul avec mon cœur affaissé.

Une heure encore me suffit pour achever le travail que je venais de reprendre, et, au bout de cette heure, le soleil était couché. Je pris, dans le vestibule, mon chapeau et mon surtout ; puis, sans rencontrer personne, je me glissai hors du château.

Les nuages passaient, rapides et en désordre, du côté du couchant, et un vent glacé soufflait de la mer. Si éloignées que fussent les grèves, le bruit du ressac, passant par-dessus les marécages, arrivait lugubre à mes oreilles au moment où j’entrai dans le cimetière. Pas une créature vivante n’était en vue. L’endroit semblait plus désert que jamais, tandis que, choisissant mon poste, je demeurais au guet, les yeux fixés sur la croix blanche qui dominait la tombe de mistress Fairlie.


XIII


La situation du cimetière, de tous côtés exposé aux regards, m’avait obligé de choisir avec soin la place où je devais m’embusquer.

La principale entrée de l’église était du côté qui longeait le champ du repos, et cette porte était abritée par un porche muré sur ses deux faces latérales. Après un peu d’hésitation, naturelle chez un homme qui n’aime pas à se cacher alors même que la nécessité lui en est démontrée, j’avais pris le parti d’entrer sous ce porche. Dans chacun de ces murs latéraux était percée une espèce de meurtrière. Par l’une de ces issues ouvertes au regard, je pouvais voir le tombeau de mistress Fairlie. L’autre avait jour du côté de la carrière où était bâti le cottage du sacristain-fossoyeur. Devant moi, faisant face à l’entrée du porche, était un espace de sol dénudé, une ligne de murailles basses, et par-delà, la cime brune d’un coteau désert, au-dessus duquel roulaient, en masses mobiles, les nuages du couchant, poussés par une brise forte et continue. On ne voyait, on n’entendait aucune créature vivante ; pas un oiseau ne traversait l’air auprès de moi, aucun chien n’aboyait au seuil du cottage voisin. Les intermittences du bruit monotone que les brisants m’envoyaient étaient comblés par le frémissement triste des arbres nains plantés près de la tombe, et par le faible et froid murmure du ruisseau sur son lit de pierres. Heure lugubre, scène lugubre. Je me sentais de plus en plus abattu, sous mon ténébreux abri, comptant chaque minute de cette triste soirée.

Le crépuscule ne s’était pas encore fait, — les lueurs du soleil couchant s’attardaient encore dans le ciel, et la première demi-heure de mon immobile faction s’était à peine écoulée, — lorsque j’entendis un bruit de pas et une voix. Les pas venaient dans ma direction, du côté opposé de l’église ; la voix était celle d’une femme.

— Ne vous tourmentez pas de la lettre, mon enfant ! disait la voix. Je l’ai remise moi-même à ce jeune garçon qui s’en est chargé sans un mot d’observation. Il a pris d’un côté, moi de l’autre, et je n’ai été suivie ensuite par âme qui vive ; c’est moi qui vous en réponds…

Ces paroles forcèrent mon attention, et montèrent ma curiosité au point d’en faire une espèce de souffrance. Il y eut ensuite une pause où les voix se turent, mais les pas approchaient toujours. L’instant d’après, deux personnes, deux femmes, passèrent dans l’espace que l’une des fenêtres du porche livrait à mon regard. Elles allaient droit vers le tombeau, et me tournaient le dos, par conséquent.

L’une d’elles avait un chapeau et un châle : l’autre portait un long manteau de voyage en étoffe bleu foncé, dont le capuchon était ramené sur sa tête. Au bas du manteau, légèrement relevé, se voyaient quelques pouces de sa robe. Dès que j’en constatai la couleur, le cœur me battit ; — elle était blanche…

Presque à mi-chemin de l’église et du tombeau, elles s’arrêtèrent ; la femme au manteau tourna la tête du côté de sa compagne. Mais son profil, qu’un chapeau en ce moment m’eût permis de voir, était caché par l’étoffe épaisse du capuchon qui se projetait en avant.

— Prenez bien garde à ne quitter jamais ce manteau si commode et si chaud, dit la même voix que j’avais entendue déjà, — la voix de la femme au châle. Mistress Todd a raison ; vous aviez, hier, toute en blanc, une tournure trop remarquable. Je vais me promener dans les environs, pendant que vous resterez ici ; les cimetières ne me vont pas tant qu’à vous. D’ici à ce que je revienne, ayez fini votre affaire ; et tâchons d’être, avant la nuit, de retour chez nous…

Disant ces mots, elle se retourna et revint sur ses pas, le visage de mon côté. Ce visage était celui d’une femme assez âgée, brun, sillonné de rides, annonçant la santé, avec une physionomie qui n’avait rien de malhonnête ou de suspect. Elle s’arrêta près de l’église pour serrer son châle autour d’elle.

— Bizarre, se disait-elle, je me la rappelle toujours bizarre, avec ses inventions et ses caprices !… Mais sans malice, pourtant, — sans plus de malice, la pauvre âme, que l’enfant qui vient de naître…

Elle soupira, regarda les fosses, autour d’elle, avec une espèce de frisson, branla de la tête, comme si ce lugubre spectacle ne lui plaisait guère, et disparut en tournant le coin de l’église.

Je me demandai, un moment, s’il fallait ou non la suivre et lui adresser la parole. Mon vif désir de me trouver face à face avec sa compagne me fit opter pour la négative. J’étais certain de revoir la femme au châle, si bon me semblait, en attendant près du cimetière qu’elle revînt comme elle l’avait promis ; — il me semblait, d’ailleurs, plus que douteux qu’elle pût me donner le renseignement à la recherche duquel j’étais. Peu m’importait la personne qui avait transmis la lettre. La personne qui l’avait écrite concentrait sur elle tout l’intérêt et pouvait seule nous fournir les informations requises ; or, cette personne, j’en demeurais maintenant bien convaincu, était là devant moi, dans le cimetière.

Pendant que ces idées me traversaient l’esprit, je vis la femme au manteau se rapprocher de la tombe et la contempler, debout, pendant quelque temps. Ensuite elle jeta un regard autour d’elle, et, tirant de dessous son manteau un linge blanc, serviette ou mouchoir, elle s’achemina obliquement vers le ruisseau. Il pénétrait dans le cimetière par une petite baie en arceaux, pratiquée au bas du mur, et en sortait après un cours sinueux de quelques douzaines de mètres, par une issue toute pareille. Elle trempa le linge dans l’eau, et revint du côté de la tombe. Je la vis baiser la croix blanche, puis s’agenouiller devant l’inscription et passer, à plusieurs remises, l’étoffe humide sur le marbre souillé.

Après avoir réfléchi au meilleur moyen de l’aborder sans lui faire peur, je résolus de franchir la muraille que j’avais devant moi, de faire ensuite le tour par l’extérieur, et de pénétrer à nouveau dans le cimetière par la barrière la plus proche du tombeau, afin qu’elle me vît approcher. Elle était si absorbée dans son pieux travail qu’elle ne m’entendit pas venir jusqu’au moment où je franchis la barrière. Alors elle leva les yeux, se dressa sur ses pieds avec un faible cri, et demeura devant moi immobile et muette de terreur.

— Ne vous effrayez pas, lui dis-je. Bien certainement vous vous souvenez de moi ?

Je m’étais arrêté en prenant la parole, — je fis ensuite mais sans me presser, quelques pas en avant — puis, je m’arrêtai encore, — et m’approchai d’elle ainsi, petit à petit. Si quelques doutes m’étaient encore restés, ils se fussent dissipés à ce moment. Là, — se révélant par l’effroi même qu’elle exprimait, — là, devant moi, me regardant par dessus le tombeau de mistress Fairlie, j’avais bien la même figure qui m’était apparue pour la première fois sur la grande route, au clair de lune.

— Vous vous souvenez de moi ? repris-je. Nous nous sommes rencontrés, la nuit, et je vous aidai à retrouver le chemin de Londres ; sûrement, vous n’avez pas oublié cette circonstance ?

Ses traits se détendirent, et de sa poitrine oppressée sortit un soupir de soulagement. Sous l’immobilité de mort que la peur avait imposée à ses traits, je vis, à mesure qu’elle me reconnaissait mieux, reparaître comme une vie nouvelle.

— Ne vous forcez pas, continuai-je, à me parler dès à présent. Prenez le temps de vous assurer que vous avez affaire à un ami.

— Vous êtes bien bon pour moi, murmura-t-elle ; aussi bon maintenant que vous le fûtes naguère.

Elle se tut, et, de mon côté, je gardai le silence. Ce n’était pas seulement pour lui laisser le temps de se calmer, mais aussi pour me donner à moi-même celui de réfléchir. Sous les pâles clartés du soir, nous nous rencontrions encore, cette femme et moi, un tombeau entre nous, les morts autour de nous, dans cette enceinte close de toutes parts, au sein du vallon solitaire. L’heure, l’endroit, les circonstances qui nous mettaient ainsi face à face, parmi ces collines désertes, dans ce silence universel ; les graves intérêts encore en suspens, et sur lesquels allaient peut-être exercer une influence décisive les quelques paroles qui s’échangeraient entre nous ; le pressentiment que, selon toute apparence, l’avenir tout entier de Laura Fairlie dépendait, en bien ou en mal, de la confiance que je saurais ou non inspirer à cette infortunée créature, immobile et tremblante, auprès du tombeau de sa mère ; — tout cela devait contribuer à ébranler la fermeté, la pleine possession de moi-même, sans lesquelles je ne pouvais faire un pas dans la voie difficile et périlleuse où je m’étais engagé. Pénétré de cette idée, je fis d’énergiques efforts pour ne perdre aucune de mes ressources, et tirer parti des quelques instants accordés à mes rapides calculs.

— Êtes-vous plus calme, maintenant ? lui dis-je aussitôt que j’estimai venu le temps de reprendre la parole… Pouvez-vous me parler sans vous sentir effrayée, sans oublier que je suis un ami ?

— Comment vous trouvez-vous ici ? me demanda-t-elle, sans prendre garde à ce que je venais de lui dire.

— Ne vous rappelez-vous pas ce que je vous disais, à notre dernière rencontre, de mon prochain départ pour le Cumberland ? Depuis lors, j’ai toujours résidé dans ce pays ; je suis toujours resté à Limmeridge-House.

— À Limmeridge-House !… Tandis qu’elle répétait ces paroles, son pâle visage s’illumina ; son regard, errant et vague, s’arrêta sur moi, exprimant un intérêt soudain. — Ah ! dit-elle, que vous avez dû être heureux !… — Et, dans sa physionomie, je ne retrouvai plus la moindre ombre de son ancienne méfiance.

Je profitai de ce premier moment d’abandon pour observer sa figure, avec une attention et une curiosité que la prudence m’avait interdites jusque-là. Je la contemplai, l’esprit encore plein du souvenir de cet autre charmant visage qui, sur la terrasse du château, éclairé par la lune, me l’avait si vivement rappelée. En miss Fairlie, j’avais retrouvé Anne Catherick. Dans celle-ci, maintenant, je retrouvais miss Fairlie ; — et leur ressemblance m’apparaissait d’autant plus nette, que je voyais, du même coup d’œil, en quoi différaient ces deux femmes, en quoi elles étaient pareilles. Leur galbe, pris en général, la proportion relative de leurs traits, la couleur des cheveux, la petite indécision nerveuse dans le mouvement des lèvres, les dimensions de la taille, le port de la tête, l’allure du corps, m’offraient des analogies encore plus frappantes que je ne les avais crues jusque-là. Mais ici finissait la ressemblance, et se présentaient, dans le détail, les points par lesquels elles différaient. La fraîche finesse du teint de miss Fairlie, la limpidité de ses yeux, le satiné de sa peau, la nuance tendre de ses lèvres, qui faisait songer aux fleurs à peine épanouies, manquaient à cette figure usée, fatiguée, qui maintenant se tournait vers moi. Tout en me reprochant cette pensée, je ne pouvais m’empêcher de songer, en la regardant, que le triste changement gardé à toute beauté par le rigoureux avenir, manquait seul pour compléter la ressemblance, si imparfaite qu’elle fût à l’heure présente. Que jamais la souffrance et le chagrin vinssent imprimer sur le jeune et beau visage de miss Fairlie leurs stigmates profanateurs, alors, et seulement alors, Anne Catherick et elle seraient vraiment sœurs jumelles, de par cette ressemblance fortuite : alors seulement, elles seraient le portrait vivant l’une de l’autre.

Cette pensée me fit frissonner. Dans cette méfiance déraisonnable de l’avenir que, même passagère, elle impliquait, n’y avait-il pas quelque chose d’horrible ? Aussi fut-il heureux pour moi que la main d’Anne Catherick, en se posant sur mon épaule, vînt m’arracher à ce sombre rêve. Ce contact fut aussi furtif, aussi soudain que celui qui m’avait pétrifié de la tête aux pieds, la nuit de notre première rencontre.

— Vous me regardez et vous pensez à quelque chose, me dit-elle, avec ce débit rapide et haletant qui lui était familier. — À quoi pensez-vous ?

— À rien que de fort simple, lui répondis-je. Je me demandais seulement par quel hasard vous étiez ici.

— Je suis venue avec une amie qui me veut beaucoup de bien. Je suis arrivée il y a seulement deux jours.

— Et, dès hier, vous vous êtes fait conduire en cet endroit ?

— Comment le savez-vous ?

— Je l’ai simplement deviné…

Se détournant de moi, elle s’agenouilla, comme avant, devant l’inscription funéraire.

— Où irais-je donc, si ce n’est ici ? dit-elle. L’amie qui pour moi fut mieux qu’une mère est la seule que je dusse visiter à Limmeridge. Voir une tache sur sa tombe, oh ! cela me saigne le cœur !… On devrait, en souvenir d’elle, maintenir ce marbre plus blanc que neige. Je n’ai pu m’empêcher, hier, de commencer à le nettoyer, et il m’a bien fallu revenir aujourd’hui pour continuer mon ouvrage… Est-ce qu’il y a là, par hasard, quelque chose de mal ?… J’espère que non… Rien ne saurait être mal, bien certainement, de ce que je fais pour mistress Fairlie…

Cette reconnaissance de vieille date pour les bontés dont jadis elle avait été l’objet, était évidemment encore le principal mobile de cette intelligence étroite, où nulle impression durable n’avait effacé les souvenirs de sa première enfance, des jours les plus heureux qu’elle eût jamais connus. Je vis bien que le meilleur moyen de gagner sa confiance était de l’engager à continuer, sans se gêner pour moi, la simple et facile besogne qu’elle était venue parachever dans le cimetière. Elle la reprit aussitôt que je l’y eus invitée, passant sur le marbre dur des mains aussi caressantes que s’il eût été doué d’une sensibilité quelconque, et se répétant à voix basse les phrases de l’épitaphe, sur lesquelles elle revenait sans cesse, comme si, enfant de nouveau, elle apprenait patiemment sa leçon sur les genoux de mistress Fairlie.

— Est-ce que je vous étonnerais beaucoup, lui dis-je, frayant de mon mieux la voie aux questions que j’avais à lui faire, si je vous avouais que c’est un plaisir pour moi, aussi bien qu’une surprise, de vous retrouver ici ? Après vous avoir laissée partir dans le cabriolet, j’ai eu pour vous bien des inquiétudes…

Elle leva les yeux avec une vivacité soupçonneuse.

— Des inquiétudes ? répétait-elle. Pourquoi ?

— Après que nous nous fûmes séparés, cette nuit-là, il arriva une étrange chose. Deux hommes, en chaise de poste, me rejoignirent ; ils ne me voyaient pas ; mais ils s’arrêtèrent près de l’endroit où j’étais debout, et parlèrent à un policeman qui marchait de l’autre côté de la route…

À l’instant même elle suspendit son travail. Sa main qui tenait l’humide chiffon avec lequel, le moment d’avant, elle nettoyait l’épitaphe, retomba le long de son corps. De l’autre, elle saisit la croix de marbre placée à la tête du tombeau ; lentement, elle tourna la tête de mon côté ; sur son visage hagard, l’étreinte rigide de la peur était encore une fois visible. À tous risques, je continuai. Il était trop tard maintenant pour battre en retraite.

— Les deux hommes, repris-je, s’adressant à l’agent de police, lui demandèrent s’il vous avait vue. Il répondit que non. L’un deux alors reprit la parole, et dit que vous vous étiez échappée de son hôpital…

Elle bondit aussitôt, comme si mes dernières paroles avaient appelé sur sa trace les hommes acharnés à la poursuivre.

— Attendez ! écoutez la fin ! lui criai-je… Attendez ! et vous saurez quel service je vous ai rendu. Une parole de moi aurait suffi pour révéler à ces hommes le chemin que vous aviez pris, — et, cette parole, je ne l’ai pas dite… J’ai favorisé, j’ai assuré votre évasion. Réfléchissez ; tâchez de réfléchir !… tâchez de comprendre ce que je vous dis…

Mieux que mes paroles, leur accent et mon attitude semblaient agir sur elle. Elle fit un effort pour s’emparer de cette nouvelle idée. Le linge humide passait d’une de ses mains dans l’autre, exactement comme le petit sac de Voyage, cette nuit où je l’avais vue pour la première fois. Le sens de ce que je disais parut lentement se faire jour au milieu de ce trouble et de cette agitation qui s’étaient emparés de son esprit. La rigidité de ses traits s’adoucit par degrés, et, dans l’expression de ses traits, une curiosité naissante prit la place de la frayeur qui s’apaisait.

— Vous ne voulez pas, « vous », dit-elle, qu’on me ramène dans cet hospice ? vous ne le voulez pas, n’est-il pas vrai ?

— Certainement non. Je suis charmé que vous vous soyez échappée, charmé de vous être venu en aide.

— Oui, oui, vous m’avez certainement aidée ; vous m’avez aidée au moment difficile, continua-t-elle avec une certaine distraction. Il ne fallait pas se donner grand’peine pour s’échapper, ou je n’en serais pas venue à bout… Ils ne me surveillaient pas comme ils surveillaient les autres. J’étais si tranquille, si obéissante, si facile à effrayer… Trouver Londres, voilà le grand obstacle ; et, en ceci, vous m’avez aidée… Vous remerciai-je assez à cette époque ?… Je vous remercie, maintenant, et du fond du cœur.

— L’hospice était-il bien loin de l’endroit où vous me rencontrâtes ?… Voyons !… montrez, en répondant à cette question, que vous me croyez votre ami.

Elle me nomma l’établissement, — hospice particulier, sa situation le prouvait ; maison de santé, pour mieux dire, assez voisine de l’endroit où je l’avais vue, — puis, soupçonnant évidemment que je pourrais abuser de sa réponse, elle me répéta, non sans inquiétude, sa première question : — Vous ne croyez pas, « vous », qu’il faille m’y ramener, n’est-il pas vrai ?

— Encore une fois, je suis heureux que vous vous soyez échappée ; charmé qu’il ne vous soit rien arrivé après que vous m’eûtes quitté, répondis-je. Vous alliez, disiez-vous, rejoindre à Londres une de vos amies. L’y trouvâtes-vous ?

— Oui. Il était bien tard ; mais il y avait dans la maison une pauvre couturière encore à l’ouvrage ; elle me rendit le service d’éveiller mistress Clements… Mistress Clements, c’est mon amie… Une bonne, bien bonne femme ; mais mistress Fairlie valait encore mieux… Personne, voyez-vous, personne ne vaut mistress Fairlie.

— Mistress Clements est-elle pour vous une vieille amie ? La connaissez-vous depuis longtemps ?

— Oui, c’était une de nos voisines ; autrefois, chez nous, dans le Hampshire, elle m’aimait bien, elle prenait soin de moi quand j’étais toute petite. Il y a bien des années, quand elle nous quitta, elle écrivit pour moi, sur le premier feuillet de mon livre de prières, le nom de la rue où elle allait s’établir à Londres : puis elle me dit : « Si jamais vous êtes en peine, chère Annette, venez me trouver ! je n’ai pas au monde un mari qui me contredise, je n’ai pas d’enfants à faire vivre, et je prendrai soin de vous. » Voilà de bonnes paroles, n’est-ce pas ?… c’est parce qu’elles étaient bonnes, je suppose, que je me les rappelle si bien. Je n’ai pas eu grand’chose à me rappeler depuis, — pas grand’chose, en vérité, pas grand’chose…

— N’aviez-vous donc ni père ni mère pour prendre soin de vous ?

— Mon père ?… je ne l’ai jamais vu ; jamais ma mère ne m’a parlé de lui. Mon père ?… hélas ! je suppose qu’il est mort.

— Et votre mère ?

— Je ne m’accorde pas bien avec elle. Nous nous inquiétons… nous avons peur l’une de l’autre…

Peur l’une de l’autre !… À ces mots pour la première fois, le soupçon me traversa l’esprit que sa mère pourrait bien être la personne qui l’avait fait enfermer.

— Ne me questionnez pas sur ma mère, continua-telle… J’aimerais mieux parler de mistress Clements… Mistress Clements est comme vous, elle ne croit pas que je doive être ramenée à l’hospice ; elle est charmée, comme vous, que j’aie pu m’en échapper. Elle a pleuré sur mon malheur, et a dit qu’il fallait soigneusement le tenir caché à tout le monde…

Son « malheur ? » quel sens donnait-elle à ce mot ? Suffisamment expliqué, me livrerait-il le motif qui avait pu la pousser à écrire la lettre anonyme ? Et ce motif était-il le même qui trop souvent conduit une femme à mettre obstacle, par des communications anonymes, au mariage de l’homme qui l’a perdue ? Je résolus d’éclaircir, si cela était possible, ce doute important, avant de continuer à échanger avec elle de vaines paroles.

— Quel malheur ? lui demandai-je.

— Le malheur que j’ai eu d’être enfermée, répondit-elle, laissant voir la surprise que ma question lui causait. De quel autre grand malheur pourrais-je donc me plaindre ?…

Je voulus insister, avec autant de ménagements que possible. Il était d’importance majeure de n’avancer qu’à pas certains dans l’investigation que j’avais entreprise.

— Il est un autre malheur, lui dis-je, auquel une femme peut être exposée, et qui la condamne pour la vie à l’ignominie, au remords.

— Quel est-il ? me demanda-t-elle, attentive.

— Celui d’avoir cru trop innocemment à sa propre vertu et à la sincérité, à l’honneur de l’homme qu’elle aime, lui répondis-je.

Elle leva les yeux sur moi, et son étonnement naïf était celui d’un enfant. Pas la moindre confusion, nul changement de couleur, aucun vestige de pudique alarme, bien moins encore de honte cachée n’apparut sur ce visage, si prompt à révéler toute autre émotion. Aucunes paroles qu’elle eût pu prononcer ne m’eussent aussi parfaitement convaincu de mon erreur absolue, relativement à ses motifs d’écrire et d’envoyer à miss Fairlie la mystérieuse dénonciation. Voilà donc un doute écarté, mais, par cela même, s’ouvrait devant moi une nouvelle perspective d’incertitudes. La lettre, ainsi que cela m’était positivement attesté, désignait sans le nommer, sir Percival Glyde. Anne Catherick avait eu, nécessairement, pour le signaler secrètement, aux méfiances de miss Fairlie, quelque puissant motif, tiré d’une rancune profonde, — les termes mêmes dont elle s’était servie ne laissaient là-dessus aucun doute, — et ce motif n’était pas, ainsi que d’abord on l’avait supposé, qu’elle eût à venger sur lui son innocence perdue, son beau renom détruit à jamais. Le tort dont il s’était rendu coupable envers elle, — quel qu’il fût d’ailleurs, — n’était pas de cette espèce. De quelle nature, en ce cas, pouvaient être les griefs de cette infortunée ?

— Je ne vous comprends pas…, me dit-elle, après avoir fait effort, sans y réussir, pour pénétrer le sens de mes dernières paroles.

— Soit, répondis-je, et laissons cela… Revenons au sujet que nous traitions. Dites-moi combien de temps vous avez passé chez mistress Clements, et comment vous êtes venue ici.

— Combien de temps ? répéta-t-elle. Mais je n’ai jamais quitté mistress Clements, et c’est avec elle que je suis venue ici, il y a deux jours de cela.

— Alors vous habitez le village ? Il est singulier que, même depuis deux jours, je n’aie pas encore entendu parler de vous.

— Mais non… non… nous n’habitons pas le village !… Nous sommes établies dans une ferme, à trois milles d’ici… La connaissez-vous ? On l’appelle Todd’s-Corner…

Je me rappelais parfaitement et ce nom et l’endroit qu’il désignait. Nous y avions passé bien des fois dans nos promenades en voiture. C’était une des plus vieilles fermes du voisinage, située au point de rencontre de deux collines, dans un site abrité, solitaire, presque perdu.

— À Todd’s-Corner, continua-t-elle, sont établis des parents de mistress Clements, qui souvent lui avaient demandé de les venir voir. Elle répondait toujours qu’elle viendrait, et m’amènerait avec elle pour me faire prendre un peu l’air des champs… Quelle bonté, n’est-ce pas ?… Pour moi, je serais allée partout, à condition d’y être tranquille, en sûreté, loin du monde. Mais lorsqu’on me dit que Todd’s-Corner était dans le voisinage de Limmeridge, figurez-vous ma joie !… Je serais venue ici, pieds nus tout le temps, pour revoir les écoles, le village, surtout le château… Ce sont de bien bonnes gens, à Todd’s-Corner… J’espère y passer un bon bout de temps… Seulement, il y a une chose qui me déplaît chez eux, et aussi chez mistress Clements…

— Qu’est-ce donc ?

— C’est qu’ils me taquinent sans cesse, à propos de mes vêtements blancs… Ils les trouvent extraordinaires, et trop « marquants » à ce qu’ils disent… Qu’en savent-ils ?… Mistress Fairlie en jugeait mieux que ces gens-là… Mistress Fairlie ne m’aurait jamais fait porter ce vilain manteau bleu… Elle aimait tant le blanc !… Et voici une pierre blanche sur sa tombe !… — Et aussi, pour l’amour d’elle, je tâche de la rendre encore plus blanche… Elle portait, elle-même, bien souvent, des robes blanches, et mettait toujours en blanc sa petite fille… À propos, miss Fairlie est-elle bien portante ?… Est-elle heureuse ?… Porte-t-elle du blanc comme jadis ?…

Sa voix sembla baisser quand elle m’adressa toutes ces questions sur miss Fairlie, et, de plus, elle cessait de me regarder. Je crus découvrir dans ce changement de ses manières la conscience du danger qu’elle avait couru en faisant porter la lettre anonyme. Ce trouble pouvait me servir. Je résolus à l’instant même de formuler ma réponse de telle sorte que par surprise, l’aveu de cette démarche échappât à ses lèvres.

— Miss Fairlie, lui dis-je, n’est, ce matin, ni bien portante, ni heureuse…

Ici elle murmura quelques mots, mais si bas, et d’une façon si peu intelligible, que je ne pus pas en deviner le sens, même par à peu près.

— Ne me demandiez-vous pas, repris-je, pourquoi miss Fairlie n’était, ce matin, ni heureuse, ni bien portante ?

— Non, répliqua-t-elle vivement et avec émotion. Oh, non ! je n’ai pas fait cette question.

— Je vous le dirai donc sans vous laisser l’ennui de me questionner… Miss Fairlie a reçu votre lettre…

Elle était, depuis déjà quelque temps, à genoux et fort occupée, tout en causant, à effacer les dernières souillures qui défiguraient encore l’épitaphe. La première des deux phrases que je venais de lui décocher lui avait fait suspendre son travail, et, toujours à genoux, tourner lentement la tête de mon côté. La seconde, littéralement, la pétrifia. Le linge qu’elle tenait tomba de ses mains ; ses lèvres s’ouvrirent ; le peu de couleur qui restât à ses joues en disparut à l’instant.

— Comment savez-vous ?… dit-elle avec effort, qui vous l’a montrée ?… Ici le sang afflua sur son visage, — comme affluait dans son esprit la conviction qu’elle venait de se trahir par ses propres paroles. Elle frappa désespérément ses mains l’une contre l’autre : — Je n’ai pas écrit… jamais !… jamais !… disait-elle à mots entrecoupés, l’effroi lui ôtant la respiration… Je ne sais rien de tout cela, moi !…

— Si, repris-je… Vous avez écrit, et vous savez parfaitement ce qui en est… Il était mal d’envoyer une pareille lettre… mal d’effrayer miss Fairlie. Si vous aviez à lui dire quelque chose d’indispensable et qu’il lui fût utile d’entendre, il fallait vous rendre vous-même à Limmeridge-House… Vous auriez parlé en personne à la jeune…

Elle se réfugia, se ramassant sur elle-même, sous la pierre plate du tombeau, et lorsque sa tête eut disparu derrière cet abri, n’ajouta plus un mot.

— Si vous n’avez point de mauvaises intentions, miss Fairlie sera aussi bonne, aussi affectueuse pour vous que sa mère le fut autrefois. Elle vous gardera fidèlement le secret, et s’arrangera pour qu’il ne vous arrive aucun mal… Voulez-vous qu’elle aille vous voir demain à la ferme ? Préférez-vous la rencontrer à Limmeridge-House, dans le jardin ?

— Oh ! que ne puis-je mourir ici !… Que ne puis-je y rester cachée, en repos et avec « vous !… » Ses lèvres, presque collées au marbre du tombeau, murmurèrent cette adjuration passionnée à la morte gisant sous la pierre… « Vous » savez combien, en mémoire de vous, j’aime votre enfant !… Oh ! mistress Fairlie !… mistress Fairlie !… apprenez-moi comment je pourrais la sauver… Comme autrefois, soyez ma mère, ma mère aimée, et inspirez-moi ce qu’il y a de mieux !…

J’entendis ses lèvres baiser le marbre, je vis ses mains l’étreindre avec ardeur. Ce bruit, cette vue m’émurent profondément. Je me baissai, je pris dans mes mains, par un élan de cœur, les mains de la pauvre abandonnée ; j’essayai de la consoler.

Ce fut inutile ; elle me retira brusquement ses mains, et ne bougea pas sa tête, collée à la pierre funèbre. Obéissant à l’urgente nécessité de la calmer à tout risque et à tout prix, je fis appel à l’unique souci qu’elle parût prendre de moi et des jugements que je pouvais porter sur elle : au désir qu’elle avait toujours eu de me prouver que je devais la considérer comme en état de se conduire elle-même.

— Voyons ! voyons ! lui dis-je avec douceur… tâchez de vous calmer, ou bien vous allez changer la bonne opinion que j’ai de vous… Ne me donnez pas à croire que la personne qui vous a fait enfermer avait quelque motif excusable pour…

Mais la fin de la phrase expira sur mes lèvres. Au moment même où je hasardai cette allusion à l’auteur inconnu de sa captivité, je la vis se redresser soudain sur ses genoux. Un changement extraordinaire et saisissant se fit dans toute sa personne. Sa figure, ordinairement si touchante à voir, avec son expression de faiblesse, d’hésitation, de susceptibilité nerveuse, s’obscurcit tout à coup, et la haine intense qui vint s’y refléter sembla durcir, accuser chaque linéament en lui prêtant une force sauvage et presque surnaturelle. Ses yeux se dilatèrent comme ceux de l’animal aux abois. Elle saisit, comme elle eût fait d’une créature vivante, le linge que ses mains avaient laissé tomber, et, par un geste horriblement significatif, le tordit entre ses doigts crispés, avec une force telle que le peu d’humidité dont il était imbibé s’égouttait auprès d’elle sur la pierre.

— Parlez-moi d’autre chose, disait-elle entre ses dents serrées… Si vous me parlez encore de ceci, voyez-vous, je suis perdue !…

Jusqu’au dernier vestige des pensées plus douces qui, la minute d’avant, semblaient encore absorber son esprit, s’était subitement effacé. Il fut évident pour moi, désormais, que le souvenir des bontés de mistress Fairlie n’était pas, comme je l’avais cru, la seule impression forte que le passé lui eût léguée. À côté de la reconnaissance qu’elle gardait aux bons soins qu’elle avait reçus pendant son séjour à l’école de Limmeridge, existait un retour vindicatif sur le tort qu’on lui avait fait en la confinant au fond d’une maison d’aliénés. Ce tort, à qui le reprochait-elle ? Fallait-il réellement en accuser sa mère ?…

Certes, il était dur de renoncer à pousser l’interrogatoire jusqu’à ce que ce point final en sortît éclairci. Je me contraignis cependant à en rester là. Dans l’état où je la voyais, il eût été cruel de songer à autre chose qu’à lui rendre le calme d’où je l’avais tirée.

— Je ne parlerai de rien qui vous soit pénible, lui répondis-je du ton le plus conciliant.

— Vous voulez quelque chose !… répliqua-t-elle avec un vif accent de soupçon… Ne me regardez pas comme vous faites !… Parlez-moi !… Dites ce que vous voulez !…

— Je ne veux que vous tranquilliser, et vous prier, quand vous serez plus calme, de réfléchir à ce que je vous ai dit.

— Dit ?… Elle s’arrêta, tordit et détordit encore le linge que ses mains pressaient ; puis, se parlant tout bas à elle-même… Que disait-il donc ?… Puis, tournée vers moi et secouant la tête avec une sorte d’impatience… Pourquoi ne me venez-vous pas en aide, me demanda-t-elle brusquement.

— Soyez tranquille, lui dis-je. J’y suis tout disposé… Vous vous en apercevrez avant peu… Je vous demandais de voir demain miss Fairlie, et de lui dire toute la vérité concernant la lettre.

— Ah ! miss Fairlie… Fairlie… Fairlie !…

Articuler ce nom familier et chéri, on eût dit que cela suffisait pour apaiser son agitation. Sa physionomie se radoucit, et elle se ressembla de nouveau.

— Il ne faut pas avoir peur de miss Fairlie, continuai-je, ni peur d’être tourmentée au sujet de cette lettre. Elle en sait déjà si long à cet égard, que vous n’aurez aucune difficulté à lui tout apprendre. Là où presque tout est découvert, quel besoin de rien dissimuler ?… Vous ne nommez personne dans votre lettre, mais miss Fairlie sait parfaitement que celui dont vous l’entretenez est sir Percival Glyde…

Ce nom, à peine prononcé, la fit bondir de nouveau. Le cri qu’elle poussa, une fois debout, traversa le cimetière, et la terreur qu’il me causa me donna un battement de cœur à m’étouffer. L’expression terrible que son visage venait de perdre y reparut, plus sombre, avec une intensité double ou triple de ce qu’elle était naguère. Le cri que ce nom lui arrachait, la haine et la crainte qu’il réveillait en elle, m’apprirent tout. Ce n’était pas sa mère qui l’avait fait enfermer. Un homme restait, à ses yeux, responsable de cette énormité, — et cet homme était sir Percival Glyde.

D’autres oreilles que les miennes avaient recueilli la clameur aiguë. D’un côté, j’entendis ouvrir la porte du cottage occupé par le fossoyeur ; de l’autre, la voix de la compagne d’Anne Catherick, de la femme au châle, de celle qu’elle appelait mistress Clements.

— J’arrive ! j’arrive !… criait cette voix de derrière le bouquet d’arbres nains.

L’instant d’après, en effet, nous vîmes arriver en toute hâte mistress Clements.

— Qui êtes-vous ? cria-t-elle, m’interpellant résolument dès qu’elle eut le pied en dedans de la barrière. Comment vous permettez-vous de faire peur à une pauvre créature comme celle-ci ?…

Avant que j’eusse pu répondre, elle s’était élancée aux côtés d’Anne Catherick et la soutenait, le bras passé sous sa taille… Qu’y a-t-il, chère enfant ? Que vous a-t-on fait ?

— Rien au monde, répliqua la pauvre fille… Rien… J’ai eu peur, et voilà tout !…

Mistress Cléments se retourna vers moi avec une hardiesse indignée dont je lui sus gré.

— J’aurais honte de moi-même si je méritais le regard que vous me jetez, lui dis-je. Mais il n’en est rien. Sans le vouloir, et par un simple malentendu, j’ai effarouché votre protégée… Ce n’est point la première fois que nous nous voyons. Demandez-le-lui à elle-même !… Elle vous dira que je ne suis pas homme à offenser volontairement ni elle, ni aucune autre femme…

Je parlais nettement, appuyant sur chaque mot, de manière à me faire entendre et comprendre d’Anne Catherick. Je vis que j’y étais parvenu, et qu’elle saisissait le sens, la portée de mes paroles.

— Oui, dit-elle… oui, certainement… Il a été bon pour moi… Il m’a secourue jadis… — Elle acheva sa phrase à l’oreille de son amie.

— Étrange rencontre, véritablement, dit mistress Cléments, qui semblait assez perplexe… Après tout néanmoins, c’est bien différent. Je suis fâchée, monsieur, de vous avoir parlé si rudement, mais vous conviendrez que, pour une personne qui ne vous connaissait pas, les apparences étaient peu favorables… Du reste, c’est ma faute plus que la vôtre, puisque j’ai cédé à ses bizarres fantaisies… et j’ai eu tort de la laisser seule en un lieu comme celui-ci… Allons, ma petite, rentrons maintenant chez nous !…

Il me sembla que la perspective du chemin à faire effaroucherait quelque peu la brave femme, et je lui proposai de les reconduire toutes deux jusqu’à ce qu’elles fussent en vue de leur domicile actuel. Mistress Clements me remercia poliment, mais avec un refus. Elle m’assura qu’elle était sûre, une fois arrivée aux marais, de rencontrer quelqu’un des laboureurs de la ferme.

— Ne m’en veuillez pas ! dis-je au moment où Anne Catherick, sur le point de s’éloigner, prenait le bras de son amie. Tout innocent que j’étais d’avoir voulu l’effrayer ou lui faire mal, l’aspect de son pauvre visage, pâle et bouleversé, me fendait le cœur.

— Je tâcherai, répondit-elle ; mais vous en savez trop long… Je crains bien de ne plus pouvoir vous rencontrer sans quelque effroi.

Mistress Clements me jeta un regard d’intelligence, et secoua la tête en signe de pitié.

— Bonsoir, monsieur, me dit-elle… Vous n’y pouvez rien, je le sais… mais il vaudrait mieux que vous m’eussiez effrayée, moi, et non pas elle…

Elles s’éloignèrent de quelques pas. Je les croyais parties ; mais Anne s’arrêta tout à coup, et quitta le bras de son amie.

— Attendez un peu, lui dit-elle. Il faut que je fasse mes adieux.

Elle revint à ces mots vers la tombe, posa tendrement ses deux mains sur la croix de marbre et y laissa un long baiser.

— Je vais mieux maintenant, soupira-t-elle, en me regardant avec une expression plus recueillie… Je puis et veux vous pardonner…

Elle rejoignit sa compagne, et toutes deux quittèrent le champ du repos. Je les vis s’arrêter près de l’église, et parler à la femme du sacristain qui, sortie de son cottage, nous guettait de loin. Puis elles reprirent le sentier qui conduisait aux marais. Je suivis du regard Anne Catherick tandis qu’elle s’éloignait, jusqu’à ce qu’elle eût complètement disparu dans la pénombre crépusculaire. — Je la regardais avec autant d’inquiétude, autant de tristesse que si je ne devais plus ici-bas, retrouver la Femme en blanc.


XIV


Une demi-heure après, j’étais de retour au château, et j’informais miss Halcombe de tout ce qui venait d’arriver.

Elle écouta mon récit, d’un bout à l’autre, avec l’attention suivie et silencieuse qui, chez une femme douée comme elle, prouvait, mieux qu’aucun autre symptôme, combien il l’affectait sérieusement.

— J’ai de tristes pressentiments, me dit-elle simplement lorsque j’eus fini. L’avenir, à présent m’apparaît bien sombre.

— L’avenir, lui répondis-je, peut dépendre du présent, tel que nous saurons l’employer. Il n’est nullement improbable qu’Anne Catherick s’expliquera plus volontiers, et avec moins de réserve, vis-à-vis d’une femme que vis-à-vis de moi. Si miss Fairlie…

— Il ne faut pas y penser, pas une minute ! interrompit mise Halcombe avec son accent le plus péremptoire.

— Laissez-moi donc, continuai-je, vous conseiller de voir vous-même Anne Catherick, et de mettre tout en œuvre pour gagner sa confiance. Je recule, moi, devant l’idée de jeter l’alarme, une seconde fois, dans cette pauvre âme effarouchée, comme je l’ai fait aujourd’hui. Voyez-vous quelque inconvénient à venir demain avec moi jusqu’à la ferme ?

— Pas le moindre. J’irai partout, je ferai tout au monde pour sauvegarder les intérêts de Laura… Comment dites-vous que s’appelle cet endroit ?

— Vous le connaissez très-certainement. Il porte le nom de Todd’s-Corner.

— Sans doute, sans doute. Todd’s-Corner est une des fermes de M. Fairlie… Notre fille de laiterie est la seconde fille du fermier. Elle va et vient continuellement d’ici à la ferme occupée par son père ; peut-être a-t-elle vu, peut-être sait-elle par ouï-dire quelque chose qu’il serait bon de ne pas ignorer… Voulez-vous que je m’informe tout de suite si cette fille est en bas ?…

Sans attendre ma réponse, elle sonna, et dépêcha un domestique. Il revint annonçant que la fille de laiterie était, pour le moment, à la ferme. Elle n’y était pas allée depuis trois jours, et ce soir-là, la femme de charge lui avait accordé une sortie de faveur.

— Je lui parlerai demain, me dit miss Halcombe, quand le domestique nous eut laissés. D’ici là, expliquez-moi bien à quoi peut servir mon entrevue avec Anne Catherick… Ne voyez-vous aucun doute à ce que ce soit sir Percival Glyde, et non tout autre qui l’ait fait emprisonner dans cette maison de fous ?

— Pas l’ombre d’un doute. Tout ce qui reste à éclaircir, c’est le motif qu’il a pu avoir. Vu l’énorme distance sociale qui sépare ces deux êtres, et qui semble exclure jusqu’à l’idée d’un rapport quelconque entre eux, il est de la dernière importance, — dût-il être prouvé qu’on avait toute raison de l’enfermer, — de savoir pourquoi il a été, lui, l’agent principal de cette terrible détermination.

— Vous remarquerez, cependant, qu’il s’agit d’une maison de santé ; c’est bien là, je crois, ce que vous avez dit ?

— Certainement, une maison de santé ; un de ces asiles, par conséquent, où les riches seuls, d’ordinaire, peuvent se faire admettre ; et c’est là qu’il a fallu la retenir, comme malade, en payant pour cela, chaque année, une somme considérable.

— Je vois maintenant, monsieur Hartright, où est le nœud de la question, et je vous promets qu’elle sera résolue avec ou sans les renseignements que pourra nous donner demain Anne Catherick. Sir Percival Glyde ne passera pas de longs jours en cette maison sans avoir complétement édifié, là-dessus, et M. Gilmore et moi-même. L’avenir de ma sœur est mon principal souci dans ce monde, et j’ai sur elle assez d’influence pour me mettre à même d’y veiller en ce qui concerne son mariage…

Nous nous quittâmes là-dessus jusqu’au lendemain.

Le lendemain matin, après le déjeuner, un obstacle dont les incidents de la veille m’avaient fait perdre le souvenir, nous empêcha de nous rendre immédiatement à la ferme. C’était le dernier jour que je dusse passer à Limmeridge-House, et il fallut, aussitôt que le courrier fut arrivé, conformément aux avis de miss Halcombe, solliciter de M. Fairlie qu’il voulût bien abréger d’un mois la durée de mon engagement, en vue de certaines nécessités pressantes qui exigeaient mon retour à Londres.

Comme pour rendre plus probable ce prétexte vain, la poste m’apporta deux lettres portant le timbre de la capitale. Je les emportai chez moi, et fis demander tout aussitôt à M. Fairlie quand il lui serait loisible de me recevoir pour affaire urgente.

J’attendis le retour du domestique, sans la moindre inquiétude sur l’accueil qui serait fait par son maître à la demande que je lui adressais. Avec ou sans la permission de M. Fairlie, j’étais certain de partir. La certitude d’avoir mis définitivement le pied sur cette triste voie qui allait désormais séparer mon existence de celle de miss Fairlie, semblait avoir émoussé en moi toute pensée qui se rapportait à moi seul. J’en avais fini avec les susceptibilités de l’orgueil viril ; j’en avais fini avec mes petites vanités d’artiste. Aucune insolence de M. Fairlie, — s’il lui plaisait de se montrer insolent, — ne pouvait maintenant m’atteindre.

Son valet revint pourtant avec un message auquel je ne m’attendais pas. M. Fairlie regrettait que l’état de sa santé, particulièrement altérée ce matin-là, ne lui permît pas le plaisir de me recevoir. Il me priait donc d’agréer ses excuses, et de vouloir bien lui communiquer, par écrit, ce que je pouvais avoir à lui dire. Plusieurs fois, déjà, depuis trois mois, que je résidais chez lui, pareilles communications m’avaient été transmises ainsi. M. Fairlie se déclarait toujours « heureux de me posséder, » mais jamais il ne s’était trouvé assez bien portant pour me recevoir. À mesure que j’avais restauré, monté une série de dessins, le valet solennel les portait, avec mes « respects, » chez son maître, et revenait, les mains vides, chargé « des meilleurs compliments, des remercîments tout particuliers, des regrets sincères » de M. Fairlie, que sa condition valétudinaire obligeait de rester emprisonné dans la solitude de ses appartements. Il eût été difficile d’inventer un arrangement qui fût aussi agréable pour lui et pour moi. Je ne sais lequel des deux, en pareille circonstance, se sentait le plus obligé à cet ébranlement si commode du système nerveux de M. Fairlie.

Je m’assis immédiatement à mon bureau pour rédiger la lettre requise, que je tâchai de rendre aussi polie, aussi nette, aussi courte que possible. M. Fairlie ne se pressa point de répondre. Près d’une heure s’était écoulée, quand m’arriva un beau petit billet, tracé à l’encre violette sur un papier plus épais que le carton, plus lisse que l’ivoire, en caractères d’une netteté, d’une régularité parfaites. Il était conçu en ces termes :

« Compliments de M. Fairlie à M. Hartright. M. Fairlie est surpris et désappointé au delà de toute expression (dans l’état actuel de sa santé), par la communication que lui adresse M. Hartright. M. Fairlie est étranger aux affaires ; mais il a consulté son intendant, qui les connaît, et cet individu confirme M. Fairlie dans l’opinion déjà conçue qu’aucune nécessité quelconque (sauf, peut-être, un cas de vie ou de mort) ne saurait justifier la requête de M. Hartright, par laquelle il sollicite la rupture de son engagement. Si quelque chose pouvait ébranler ces sentiments de respectueux égards envers l’art et ses adeptes, qui sont la consolation et l’unique félicité de la misérable existence à laquelle M. Fairlie est condamné, le procédé actuel de M. Hartright aurait eu ce résultat. Il ne l’a pas eu, cependant, — sauf en ce qui concerne M. Hartright lui-même.

« Son opinion une fois exprimée, — aussi bien, du moins, que des souffrances nerveuses très-aiguës le lui ont permis, — M. Fairlie n’ajoutera rien que pour indiquer sa décision relativement à la demande tout à fait irrégulière qui lui a été transmise. Un repos complet de corps et d’esprit étant pour lui de la dernière importance, M. Fairlie ne souffrira pas que M. Hartright porte atteinte à ce repos, en demeurant chez lui dans des circonstances essentiellement irritantes pour tous les deux. C’est pourquoi M. Fairlie, mettant de côté l’incontestable droit qu’il aurait de se refuser à ce que lui demande M. Hartright, — et mettant ce droit de côté, uniquement pour garder la paix qui lui est nécessaire, fait savoir à M. Hartright que celui-ci est libre de partir. »

Je pliai tranquillement cette lettre, et la classai parmi mes autres papiers. À une autre époque, je l’aurais regardée comme une insulte et ressentie comme telle ; je n’y voyais, maintenant, que l’annulation par écrit du contrat qui me liait. Lorsque je descendis dans la salle à manger, je n’y songeais réellement plus, et c’est à peine si j’en avais gardé le souvenir lorsque j’informai miss Halcombe que j’étais prêt à l’accompagner à la ferme.

— M. Fairlie vous a répondu dans le sens que vous désiriez ? me demanda-t-elle au sortir du château.

— Il m’a permis de partir, lui dis-je.

Elle leva vivement les yeux sur moi ; et, alors, pour la première fois depuis l’origine de nos relations, elle prit mon bras sans que je lui offrisse. Il n’est pas de mots qui eussent exprimé, avec autant de délicatesse, qu’elle comprenait en quels termes j’avais dû être libéré de mes obligations, et qu’elle m’accordait sa sympathie, non pas comme on l’accorde à un inférieur, mais à titre d’égale et d’amie. Je n’avais pas ressenti l’insolente lettre de l’homme, mais l’expiatoire bonté de la femme m’alla au cœur.

En cheminant vers la ferme, nous combinâmes que miss Halcombe entrerait seule, et que je l’attendrais au dehors de la maison, mais à portée de la voix. Nous réglions ainsi les choses, craignant que ma présence, après ce qui s’était passé la veille au soir dans le cimetière, ne réveillât les terreurs nerveuses d’Anne Catherick, et n’ajoutât aux méfiances que devaient lui inspirer les prévenances d’une dame qu’elle allait voir pour la première fois de sa vie. Miss Halcombe me devança, dans l’intention de parler d’abord à la femme du fermier (sur le bon vouloir et l’assistance de qui elle savait d’avance pouvoir faire fond), tandis que je resterais à quelques pas de l’habitation.

Je m’étais attendu à y demeurer seul assez longtemps. Cinq minutes cependant s’étaient à peine écoulées, quand, à ma grande surprise, miss Halcombe reparut.

— Anne Catherick refuse-t-elle de vous voir ? lui demandai-je, étonné.

— Anne Catherick est partie, répondit miss Halcombe.

— Partie !

— Partie avec mistress Cléments. Toutes deux ont quitté la ferme, ce matin, à huit heures…

Je ne trouvai pas une parole, — je sentais seulement que notre dernière chance de découvertes s’était évanouie avec ces deux femmes.

— Tout ce que mistress Todd sait de ses hôtesses, je le sais aussi, continua miss Halcombe, mais je n’en suis pas plus éclairée qu’elle ne l’est elle-même. Elles sont revenues saines et sauves, hier soir, après vous avoir quitté, et, comme à l’ordinaire, ont passé avec la famille de M. Todd le commencement de la soirée. Mais, comme on allait servir le souper, Anne Catherick les a tous effrayés en se trouvant mal subitement. Une attaque du même genre, mais moins alarmante, l’avait saisie le jour même de son arrivée à la ferme ; et, ce jour-là, mistress Todd crut pouvoir l’attribuer à quelque nouvelle qu’Anne aurait lue par hasard dans notre journal de comté, posé accidentellement sur une table, et qu’elle venait de prendre depuis une ou deux minutes.

— Mistress Todd saurait-elle donc quel passage de ce journal a pu l’affecter à ce point ? demandai-je avec empressement.

— Non, répondit miss Halcombe ; elle l’avait déjà parcouru, et n’y avait rien trouvé qui pût causer une telle agitation. Je lui ai cependant demandé de l’examiner à mon tour, et, dès la première page, j’ai constaté que le rédacteur de cette feuille avait grossi, aux dépens de nos affaires de famille, sa petite provision de nouvelles, en publiant, entre autres annonces tirées des journaux de Londres, et sous la rubrique « Marriages in High Life », les projets d’union relatifs à ma sœur. J’en ai immédiatement conclu que ce paragraphe était la cause de la singulière commotion subie par Anne Catherick ; et j’ai cru y découvrir aussi l’origine de la lettre, que, le lendemain, elle a dépêchée au château.

— Ni l’une ni l’autre hypothèse ne saurait faire l’objet du moindre doute ; et maintenant, ne vous a-t-on rien appris sur les causes probables de cette seconde attaque, survenue hier au soir ?

— Absolument rien. Un mystère complet enveloppe cette partie de l’histoire. Aucune personne étrangère à la famille n’était, à ce moment, dans la chambre. Il n’y avait, arrivant du dehors, que notre fille de laiterie, laquelle, vous le savez, est une des filles de mistress Todd. La conversation roulait exclusivement, comme à l’ordinaire, sur les commérages de la localité. Tout à coup, et sans le moindre motif apparent, on entendit cette jeune fille pousser un cri, on la vit pâle comme la mort. Mistress Todd et mistress Clements l’emmenèrent dans les pièces du haut, et mistress Clements y resta près d’elle. On les entendit causer jusqu’à une heure très-avancée de la nuit, et ce matin, de bonne heure, mistress Clements, prenant à part mistress Todd, l’étonna au delà de toute expression, en lui déclarant qu’elles étaient obligées de partir. La seule explication que celle-ci put arracher à sa parente fut qu’il était survenu quelque chose, sans la faute d’aucun des gens de la ferme, qui forçait Anne Catherick à quitter immédiatement Limmeridge. Pousser de questions mistress Clements eût été parfaitement inutile. Elle se bornait, pour toute réponse, à secouer la tête et à supplier que, pour l’amour d’Anne, on cessât de l’interroger. Très-sérieusement agitée elle-même, à ce qu’il paraissait, elle se bornait à répéter qu’Anne partirait, qu’elle partirait avec Anne, et que l’endroit où elles étaient forcées d’aller chercher refuge resterait un secret pour qui que ce fût au monde. Je vous épargne le détail des remontrances hospitalières de mistress Todd, et des constants refus qu’elles provoquèrent. À la fin, elle a conduit ces deux femmes, en voiture, à la station la plus voisine, il y a maintenant plus de trois heures. Chemin faisant, la bonne femme a essayé plus d’une fois, mais sans succès, de les amener à des excuses plus explicites. Blessée de leur brusque départ et de leur déni de confiance, elle les a brusquement déposées à la station, sans même prendre le temps de leur dire adieu. Voilà très-exactement ce qui est arrivé. Fouillez dans votre mémoire, monsieur Hartright, et dites-moi si, dans ce qui s’est passé hier soir au cimetière, il y a quelque chose qui puisse, le moins du monde, expliquer le départ extraordinaire de ces deux femmes.

— Je voudrais d’abord m’expliquer, miss Halcombe, ce changement soudain d’Anne Catherick, qui a si fort alarmé les gens de la ferme, plusieurs heures après que nous nous étions quittés, et lorsqu’il s’était écoulé assez de temps pour calmer, si violente qu’elle fût, l’agitation dont j’avais pu avoir le malheur d’être la cause. Vous êtes-vous d’abord informée avec soin des propos qui se tenaient devant elle, au moment où elle s’est trouvée mal ?

— Sans doute, mais les soins du ménage me paraissent avoir distrait, ce soir-là, mistress Todd de la causerie qui se poursuivait dans le salon de la ferme. Tout ce dont elle se souvient c’est, — pour parler son langage, — qu’on « se disait les nouvelles… » Or, je suppose qu’il faut entendre par là les vains bavardages dont ces gens ont l’habitude.

— La fille de laiterie aura peut-être meilleure mémoire que sa mère, repris-je après un instant de réflexion… Vous pourriez, miss Halcombe, lui parler dès que nous serons rentrés…

Ce conseil fut suivi aussitôt notre arrivée au château. Miss Halcombe me conduisit du côté des communs où, dans la laiterie, nous trouvâmes la jeune fille, ses manches retroussées jusqu’à l’épaule, nettoyant une ample terrine, et accompagnant son travail d’une joyeuse chanson.

— Hannah, lui dit miss Halcombe, j’ai amené ce gentleman pour voir votre laiterie… C’est une des curiosités du château, et la manière dont vous la tenez vous fait honneur…

Cette fille, étonnée et rougissante, répondit, avec une révérence timide, qu’elle donnait tous ses soins à la propreté des objets qui lui étaient confiés.

— Nous arrivons de chez votre père, continua miss Halcombe ; vous y étiez hier soir, à ce que j’ai ouï-dire ; et vous y aviez des visites ?

— Oui miss.

— Une de ces personnes s’est trouvée mal, m’a-t-on dit ? Je suppose, pourtant, qu’on n’a rien conté ou rien fait qui pût l’effrayer. Vous ne parliez, sans doute, d’aucune circonstance bien terrible, n’est-il pas vrai ?

— Oh ! non, miss, dit la fillette en riant, on se disait, tout bonnement, les nouvelles.

— Vos sœurs, j’imagine, vous donnaient celles de Todds’s-Corner ?

— Oui, miss.

— Et vous leur disiez celles de Limmeridge-House ?

— Oui, miss, et je suis bien sûre que rien n’a été dit pour effrayer la pauvre créature, car c’est moi qui parlais au moment où son mal l’a prise. Ça m’a donné un coup de la voir, miss, n’ayant jamais, moi-même, perdu connaissance…

Avant qu’on eût pu lui adresser d’autres questions, elle fut appelée à la porte de la laiterie pour recevoir un panier d’œufs. Au moment où elle s’éloignait de nous, je dis, penché à l’oreille de miss Halcombe :

— Demandez-lui si, par hasard, elle a parlé, hier soir, des visiteurs attendus à Limmeridge-House…

Un regard de miss Halcombe me montra qu’elle comprenait ; et la question fut en effet posée, aussitôt que la petite laitière revint près de nous.

— Oh ! oui, miss, j’en ai parlé, dit cette fille le plus naturellement du monde. La société qui arrive, et l’accident survenu à la vache tavelée, voilà toutes les nouvelles que j’avais emportées à la ferme.

— Avez-vous nommé quelqu’un ? disiez-vous que sir Percival Glyde était attendu lundi ?

— Oui, miss ; je leur ai conté que sir Percival Glyde allait arriver. Il n’y a pas de mal à cela, j’espère… J’espère bien n’avoir pas été fautive.

— Du tout… pas le moindre mal. Allons, monsieur Hartright, Hannah va commencer à nous trouver de trop, si nous la dérangeons plus longtemps de son travail…

Notre premier mouvement, en nous retrouvant seuls, fut de nous arrêter et d’échanger un regard.

— Eh bien ! miss Halcombe, vous reste-t-il, « à présent, quelque doute ?

— Sir Percival Glyde le dissipera, ce doute, monsieur Hartright ; — sans cela, Laura Fairlie ne sera jamais sa femme.


XV


Comme nous tournions le coin du château, un cabriolet du chemin de fer remontait l’avenue. Miss Halcombe attendit, sur les marches du perron, l’arrivée du léger équipage ; alors elle s’avança pour serrer la main d’un vieux gentleman, qui sauta lestement à terre dès que le marchepied eut été abaissé. Tout ceci annonçait l’arrivée de M. Gilmore.

Je l’examinai, quand nous fûmes présentés l’un à l’autre, avec un intérêt et une curiosité que je pouvais à peine dissimuler. Ce vieillard allait, moi parti, demeurer à Limmeridge-House ; il allait écouter les explications de sir Percival Glyde ; c’était à son expérience que miss Halcombe aurait recours ; et, selon qu’il la conseillerait, elle trouverait, oui ou non, ces explications suffisantes, il devait rester jusqu’à ce que la question du mariage fût définitivement réglée ; et, si elle l’était dans un sens affirmatif, c’était sa main qui tracerait l’écrit en vertu duquel miss Fairlie se trouverait irrévocablement engagée. Même alors, — et je ne savais rien auprès de ce que j’ai su depuis, — le jurisconsulte de la famille m’inspirait un intérêt que je n’avais encore éprouvé pour aucun inconnu.

L’extérieur de M. Gilmore était exactement l’opposé de celui que la tradition attribue aux vieux avocats. Il avait le teint fleuri ; ses cheveux étaient un peu longs et soigneusement brossés ; ses habits, noirs de la tête aux pieds, lui allaient merveilleusement bien ; le nœud de sa cravate blanche était des plus réguliers ; ses gants de chevreau, couleur de bois, auraient pu se trouver, sans peur et sans reproche, sur les mains potelées et bien entretenues d’un ecclésiastique à la mode. Ses manières avaient toute la grâce formaliste, le raffinement courtois de la vieille école, avivés par la promptitude alerte et le sang-froid toujours présent d’un homme que sa profession oblige à tenir sans cesse prêt l’usage de toutes ses facultés. Un heureux tempérament, un optimisme servi par des circonstances favorables dès le début, une longue carrière, ensuite, d’honorable et confortable prospérité ; une vieillesse gaie, respectée de tous, — telles furent les impressions générales qui me restèrent de ma présentation à M. Gilmore : et je ne ferai que lui rendre justice, en ajoutant que nos relations ultérieures ne les ont modifiées en rien.

Je laissai le vieux gentleman et miss Halcombe entrer au château, et causer ensemble des affaires de la famille, sans être gênés par la présence d’un intrus. Ils traversèrent le vestibule pour se rendre dans le salon, tandis que, redescendant le perron, j’allai seul me perdre dans le jardin.

Les heures étaient comptées que je devais passer à Limmeridge-House : mon départ était irrévocablement fixé au lendemain matin ; je n’avais plus aucun rôle à jouer dans les investigations que la lettre anonyme avaient rendues nécessaires. En laissant mon cœur s’abandonner, pendant les courtes heures qui me restaient, à la triste douceur des adieux, je ne faisais donc de tort qu’à moi-même ; et, ces adieux, je les devais bien aux sites désormais inséparables, dans mes souvenirs, de ce rêve de bonheur et d’amour si rapide et si brusquement tranché.

Je tournai d’instinct dans cette allée tracée sous la fenêtre de mon atelier, où je l’avais vue, le soir d’avant, se promener avec son petit chien ; et je suivis le sentier que ses pieds chéris avaient si souvent foulé, jusqu’à la petite porte grillée de sa roseraie. L’hiver, maintenant, avait tristement dépouillé cette enceinte, naguère encore si riante. Les fleurs dont elle m’apprenait les noms, les fleurs que je lui apprenais à peindre, avaient toutes disparu, et les sentiers étroits qui se dessinaient en blanc à travers leurs massifs, — humides à présent et presque boueux — commençaient à verdir déjà.

Je poussai jusqu’à la charmille sous laquelle nous avions respiré ensemble la tiédeur parfumée des soirs d’août ; où nous avions admiré ensemble les innombrables combinaisons d’ombre et de lumière qui pommelaient la plaine étendue au-dessous de nous. Des branches gémissantes, les feuilles tombaient autour de moi, et l’atmosphère chargée d’émanations terreuses me gelait jusqu’à la moelle des os. En marchant toujours, je me trouvai hors de l’enclos, suivant cet étroit chemin entre deux haies, qui doucement montait vers les coteaux voisins. Le vieil arbre abattu au bord du sentier, et sur lequel nous nous étions si souvent assis pour nous reposer, était imbibé de pluie ; et la touffe de fougères et d’herbes que j’avais dessinée pour elle (s’abritant, devant nous, à l’ombre de cette vieille muraille rugueuse), s’était transformée en une flaque d’eau stagnante, au milieu de laquelle se dressait un îlot de plantes souillées de limon. J’arrivai au sommet de la colline, et contemplai de là le paysage que, dans des temps plus heureux, nous aimions tant à étudier. Le froid, la stérilité, l’avaient envahi ; — ce n’était plus le paysage dont j’avais gardé souvenance. « Sa » présence rayonnante ne l’éclairait plus ; à la brise passant sur la plaine immense ne se mêlaient plus les notes harmonieuses de sa voix. Justement en cet endroit où je contemplais le vaste horizon, elle m’avait parlé de son père, resté son dernier protecteur ; elle m’avait dit combien ils s’étaient aimés l’un l’autre, et avec quels regrets elle songeait encore à lui lorsqu’elle entrait dans certains appartements du château, ou lorsqu’elle reprenait telles occupations, tels passe-temps que, jadis, il partageait avec elle. La vue que j’avais eue sous les yeux en prêtant l’oreille à ses confidences intimes, et celle que, dans mon isolement, je contemplais aujourd’hui, était-ce réellement la même ? Sans regrets, je la quittai ; je revins, traversant les marécages et tournant les dunes jusqu’aux bords de la mer. Là blanchissait le ressac, écumant de colère, et bondissaient les vagues, multitude étincelante, — mais là aussi était l’endroit où je l’avais vue, du bout de son parasol, tracer sur le sable des lignes indécises ; l’endroit où nous étions restés assis l’un près de l’autre, où elle m’avait entretenu de moi et de mon pauvre intérieur, où elle m’avait adressé sur ma mère et ma sœur une foule de questions empreintes de cette délicatesse d’observation qui caractérise les femmes, où elle s’était demandé, avec un naïf étonnement, si jamais je renoncerais à mon célibat solitaire et libre, pour avoir à moi une épouse, une famille. Les flots et les vents avaient depuis longtemps effacé les traces d’elle que ces lignes auraient dû éterniser à mon gré. Je regardai dès lors, sans nul intérêt, la vaste monotonie des falaises, et ce lieu, consacré pour moi par le souvenir des heures radieuses que nous y avions perdues, me devint tout à coup inconnu, étranger, comme si j’étais déjà transporté dans une région qu’elle n’eût jamais habitée.

Le vide silence des grèves me glaçait le cœur. Je revins dans cette maison, dans ce jardin où, à chaque pas, quelque vestige me parlait d’elle.

Sur l’allée de la terrasse exposée au couchant, je rencontrai M. Gilmore. Il me cherchait, évidemment, car il hâta le pas dès que nous nous aperçûmes. Je n’étais pas dans une situation d’esprit qui me rendît particulièrement agréable de me rencontrer avec un inconnu. Mais cette conférence était à peu près inévitable, et je n’avais plus qu’à en tirer le meilleur parti possible.

— Vous arrivez fort à propos, me dit le vieux gentleman. J’ai, mon cher monsieur, deux mots à vous dire, et, si vous n’y voyez pas d’inconvénient, je profiterai de l’occasion qui s’offre. Pour abréger les préliminaires, je vous dirai que miss Halcombe et moi nous venons de traiter certaines affaires de famille, — les affaires qui m’ont amené ici, — et, dans le cours de notre conversation, elle en est tout naturellement venue à me parler, tant de ces détails désagréables auxquels se rattache la lettre anonyme, que de la part, très-honorable et très-convenable, prise par vous dans ce qui a été fait jusqu’ici. Cette coopération, je le comprends à merveille, doit vous faire prendre un intérêt très-vif, qu’en d’autres circonstances vous n’auriez pas ressenti, à savoir en bonnes mains la direction de l’enquête par vous commencée. Soyez parfaitement tranquille sur ce point, mon cher monsieur ; cette enquête est désormais mon affaire.

— Vous êtes, sous tous les rapports, monsieur Gilmore, bien plus capable que moi de conseiller et d’agir en une matière si délicate. Jugeriez-vous indiscret de ma part de vous demander si vous avez arrêté la marche que vous comptez suivre ?

— En tant qu’on puisse l’arrêter dès à présent, monsieur Hartright, elle est arrêtée. Je compte envoyer une copie de la lettre, avec un exposé détaillé des circonstances y relatives, à l’avocat de sir Percival Glyde, un de mes confrères de Londres, que je connais quelque peu. Je garderai ici la lettre elle-même en original, pour la montrer à sir Percival Glyde, aussitôt son arrivée. J’ai déjà pourvu aux moyens de retrouver les deux femmes, en envoyant un des serviteurs de M. Fairlie, — un homme de confiance, — chargé de prendre des renseignements à la station. Il a tout l’argent nécessaire, des instructions très-détaillées, et, pour peu qu’il retrouve leur piste, il doit les suivre en quelque lieu qu’elles soient allées. C’est tout ce qui se peut faire jusqu’à lundi, jour où arrive sir Percival. Quant à moi, je ne doute pas qu’il ne donne immédiatement toutes les explications que l’on doit attendre d’un gentleman et d’un homme d’honneur. Sir Percival est placé fort haut, monsieur ; — sa position est éminente, sa réputation au-dessus de tout soupçon ; — je suis donc, quant au résultat, parfaitement rassuré ; parfaitement rassuré, je me plais à vous le dire. Ma vieille expérience m’apprend que pareilles choses arrivent quasi tous les jours. Lettres anonymes, — femmes malheureuses, — c’est le fait de notre triste état social. Je reconnais qu’il y a, dans ce cas particulier, quelques complications extraordinaires ; mais, abstraction faites d’icelles, rien de plus commun, de plus déplorablement commun, que le cas en lui-même.

— Malheureusement pour moi, monsieur Gilmore, je crains bien de ne pas l’envisager du même point de vue que vous.

— Naturel, mon cher monsieur, très-naturel !… Je suis un vieillard, et les choses m’apparaissent sous leur aspect pratique. Vous êtes un jeune homme, et vous vous attachez à ce qu’elles ont de romanesque. Ne disputons pas sur nos manières de voir. Mon métier me condamne à vivre dans une atmosphère de disputes, monsieur Hartright ; et je ne suis que trop enclin à m’y soustraire, quand je le puis, comme à présent. Attendons les événements, — attendons-les, mon cher monsieur !… Voici un charmant séjour !… La chasse y est-elle bonne ?… Probablement non ; — M. Fairlie ne fait pas garder sa terre, à ce que je crois… C’est égal, charmant séjour !… Société fort agréable !… Vous dessinez, monsieur Hartright ?… vous êtes peintre, à ce qu’on dit ?… Un talent qu’on voudrait avoir !… Quel genre cultivez-vous ?…

Nous retombâmes ainsi dans la conversation banale, — c’est-à-dire, pour être plus vrai, M. Gilmore causa, et je fis semblant de l’écouter. Mon attention était bien loin de lui et des sujets qu’il traitait avec une faconde surabondante. Mes deux dernières heures de promenade solitaire m’avaient laissé sous une influence encore active. J’avais arrêté dans mon esprit le projet de hâter mon départ. Pourquoi prolonger inutilement, fût-ce d’une minute, la dure épreuve des adieux ? À qui désormais ma présence pouvait-elle servir ? En continuant à séjourner plus longtemps dans le Cumberland, je perdais mon temps purement et simplement ; et comme aucune limite n’était fixée dans le congé que j’avais obtenu de mon patron, pourquoi ne pas en finir, et ne pas en finir à l’heure même.

Je m’y décidai. Il restait encore quelques heures de jour, et nulle raison n’existait pour m’empêcher de reprendre, dès cette après-midi même, la route de Londres. Je saisis donc le premier prétexte qui s’offrit à moi pour me défaire poliment de M. Gilmore, et rentrer aussitôt à la maison.

En remontant dans mon appartement, je rencontrai sur l’escalier miss Halcombe. Elle vit, à la hâte de mon allure, au changement de mes manières, que j’avais en vue quelque nouvel objet, et me demanda ce qui était arrivé.

Je lui fis connaître exactement, dans les termes que je viens d’employer, les motifs qui m’avaient fait songer à précipiter mon départ.

— Non, non, dit-elle, avec une insistance presque tendre ; quittons-nous comme des amis se quittent ; rompez avec nous le pain, une fois encore. Restez à dîner, restez, et tâchons de rendre la dernière soirée que nous passons ensemble aussi joyeuse, aussi pareille aux premières que nous pourrons y parvenir. Je vous le demande ; mistress Vesey, vous le demande aussi… Puis elle ajouta, non sans avoir hésité : — Laura se joint également à cette invitation…

Je promis alors de ne pas partir. Dieu sait que je ne voulais laisser, à aucune d’elles, même l’ombre d’une impression pénible.

Nulle part mieux que dans mon atelier, je ne pouvais attendre le signal du repas. Je ne descendis que quand la cloche eut sonné le dîner.

De toute cette journée je n’avais pas adressé la parole à miss Fairlie, — je ne l’avais pas même aperçue. Notre première rencontre, au moment où j’entrai dans le salon, fut une rude épreuve pour son sang-froid et pour le mien. Elle, aussi, voulait faire de son mieux pour rappeler, en cette dernière soirée, le temps qui n’était plus, — et qui jamais ne devait renaître. Elle avait mis celle de ses toilettes que naguère j’admirais le plus, — une robe de soie bleu foncé, garnie avec un goût original, d’une dentelle ancienne ; elle vint au-devant de moi, tout aussi empressée que jamais ; elle me donna la main avec cette innocente et franche bonne volonté du temps où nous étions si heureux. Mais ses doigts, ces doigts glacés qui tremblaient, mêlés aux miens ; ces joues pâles, au centre desquelles brillait, comme plaquée, une espèce de tache rouge et brûlante ; ce faible sourire qui s’efforçait de naître sur ses lèvres, et peu à peu s’éteignait sous mon regard, me dirent assez au prix de quelle abnégation elle parvenait à conserver de calmes dehors. Si mon cœur eût pu l’envelopper d’une plus forte étreinte, je l’aurais aimée, à ce moment-là, mieux que jamais je ne l’avais aimée jusqu’alors.

M. Gilmore nous fut d’un grand secours. Il était d’une humeur charmante, et mena la conversation avec un entrain sans égal. Miss Halcombe le secondait résolument, et je suivais, de mon mieux, l’exemple qu’elle me donnait ainsi. Ces yeux si tendres, dont j’avais si bien appris à interpréter l’expression dans ses nuances variées et mobiles, s’étaient tournés vers moi, dès le début du dîner, m’apportant une prière muette, mais irrésistible. « Aidez ma sœur ! » semblait dire ce doux visage inquiet ; « aidez ma sœur, et vous m’aiderez aussi. »

Le dîner se passa fort bien ; du moins toutes les apparences furent sauvées. Quand les dames se furent levées de table, et que nous restâmes seuls, M. Gilmore et moi, dans la salle à manger, un nouvel incident s’offrit pour occuper notre attention, et me fournir l’occasion de garder pendant quelques minutes un silence dont j’avais besoin afin de me calmer. Le domestique envoyé à la recherche d’Anne Catherick et de mistress Clement, revint au rapport, et fut immédiatement introduit dans la salle à manger.

— Eh bien ! dit M. Gilmore, qu’avez-vous découvert ?

— J’ai découvert, monsieur, répondit cet homme, que les deux femmes ont pris ici, à notre station, des billets pour Carlisle.

— Naturellement vous êtes parti pour Carlisle, sachant une fois ceci ?

— En effet, monsieur ; mais je regrette de vous dire que je n’ai pu trouver, plus loin, aucune trace des deux voyageuses.

— Vous avez pris vos renseignements au chemin de fer ?

— Oui, monsieur.

— Aux différentes auberges ?

— Oui, monsieur.

— Et vous avez laissé au bureau de police un exposé de faits que j’avais rédigé pour vous ?

— Je l’ai remis, monsieur.

— Eh bien ! mon ami, vous avez fait tout ce que vous pouviez ; et j’ai fait, moi, tout ce que je pouvais. Jusqu’à nouvel ordre, par conséquent, les choses resteront où elles en sont… Nous avons joué nos atouts, monsieur Hartright, continua le vieux gentleman, quand le domestique se fut retiré. Du moins, pour l’instant, ces dames ont mieux manœuvré que nous, et nous n’avons plus maintenant qu’à espérer, pour lundi prochain, l’arrivée ici de sir Percival Glyde… Voyons !… ne remplirai-je plus votre verre ?… Voilà ce que j’appelle une bonne bouteille de Porto, — un vieux vin, robuste, qui réconforte… J’en ai pourtant de meilleur au fond de ma cave…

Nous rentrâmes au salon, dans ce salon où j’avais passé les plus heureuses soirées de ma vie ; dans ce salon où, lorsque celle-ci serait passée, je ne devais plus « la » revoir jamais !… Depuis que les jours avaient raccourci, depuis que le temps était devenu froid, l’aspect de cette pièce était changé. Les portes vitrées donnant sur la terrasse étaient closes maintenant et masquées d’épaisses portières. Au lieu de cette douce pénombre du crépuscule, dans laquelle, d’ordinaire, nous restions assis en causant, le brillant éclat des lampes éblouissait aujourd’hui mon regard. Tout était changé ; — au-dedans comme au-dehors, tout était changé.

Miss Halcombe et M. Gilmore étaient assis à la table de jeu ; mistress Vesey s’était retirée au fond de son fauteuil accoutumé. Dans l’emploi de « leur » soirée ; aucune gêne, aucune contrainte ; et la remarque même que j’en fis me rendait plus pénible l’emploi de la mienne. Je vis miss Fairlie arrêtée près du coffre à musique. Le temps avait été où je serais allé l’y joindre. J’attendais, irrésolu, ne sachant ni où aller ni que faire. Elle jeta de mon côté un prompt regard, prit tout à coup dans les rayons un morceau de musique, et, d’elle-même, vint à moi.

— Vous jouerai-je une de ces petites mélodies de Mozart que vous aimez tant ? me demanda-t-elle en ouvrant la musique avec une précipitation nerveuse, et parlant les yeux baissés.

Avant que j’eusse pu la remercier, elle alla d’un pas rapide s’asseoir au piano. Près de l’instrument, le fauteuil où j’avais l’habitude de m’établir restait vide. Elle frappa quelques accords, — puis, se retournant, jeta un regard vers moi, — puis ramena ses regards vers sa musique.

— Ne voulez-vous plus de votre ancienne place ? dit-elle, parlant avec un brusque effort et très-bas.

— Pour ce dernier soir, je puis donc la prendre ? répondis-je.

Elle ne répliqua point ; elle semblait vouloir donner toute son attention à la musique, — une musique qu’elle savait par cœur, et que cent fois, naguère, elle m’avait joué sans ouvrir le livre. Je ne pus me douter qu’elle m’avait entendu, je ne pus me douter qu’elle s’apercevait de ma présence auprès d’elle, qu’en voyant s’effacer les couleurs de la joue exposée à mes regards, et une pâleur livide s’épandre peu à peu sur tout ce beau visage.

— Votre départ me fait beaucoup de peine, dit-elle d’une voix à peine perceptible, et ses yeux demeuraient fixés sur la musique avec un redoublement d’attention, et ses doigts volaient sur les touches du piano avec une énergie fiévreuse, que jusque-là je n’avais jamais remarquée en elle.

— Je me rappellerai ces bonnes paroles, miss Fairlie, longtemps après que la journée de demain aura commencé,… aura fini.

Son pâle visage pâlit encore et sembla, se détournant, éviter mon regard.

— Ne parlons point de demain, dit-elle. Laissons la musique nous entretenir de cette soirée, et dans une langue plus expressive que la nôtre…

Ses lèvres tremblaient ; il s’en envola un faible soupir qu’elle essaya vainement d’arrêter au passage. Ses doigts hésitaient sur le piano ; une fausse note lui échappa, en voulant se reprendre, elle se troubla davantage, et finit par laisser tomber ses mains avec un mouvement de dépit. Miss Halcombe et M. Gilmore, de la table de jeu où ils étaient assis, lui jetèrent un regard étonné. Jusqu’à mistress Vesey, sommeillant au fond de sa bergère, que réveilla la brusque interruption de la musique, et qui s’informa de l’accident arrivé.

— Vous jouez le whist, monsieur Hartright me demanda miss Halcombe, jetant un regard significatif sur la place que j’occupais.

Je savais ce qu’elle voulait dire ; je savais qu’elle avait raison ; et je me levai tout aussitôt pour aller m’asseoir à la table de jeu. Au moment où je quittais le piano, miss Fairlie tourna une page de la musique, et, frappant les touches d’une main plus sûre :

— Je la jouerai, dit-elle (et son jeu s’accentua jusqu’à devenir presque passionné) pour ce dernier soir, je la jouerai !

— Allons ! mistress Vesey, dit miss Halcombe, M. Gilmore et moi sommes las de l’écarté… Faisons un whist !… M. Hartright sera votre partner.

Le vieil avocat sourit d’un air railleur. Il avait déjà l’avantage et venait de retourner un roi. Aussi attribuait-il évidemment le soudain changement de jeu organisé par miss Halcombe, à l’aversion que les dames professent toujours pour les parties où elles sont en perte.

Le reste de la soirée s’écoula, sans une parole, sans un regard « d’elle. » Elle resta au piano ; je restai à la table de whist. Elle jouait sans s’arrêter, — comme si elle cherchait dans la musique un refuge contre elle-même. Parfois, ses doigts appuyaient sur les notes avec un ralentissement doux, plaintif et tendre, d’une tristesse et d’un charme inexprimables ; ils faiblissaient aussi parfois et trompaient sa volonté, ou bien erraient machinalement sur le piano, comme si la tâche qu’ils accomplissaient leur était un ennui et une fatigue. Mais s’ils variaient, s’ils flottaient en quelque sorte, dans l’expression qu’ils donnaient à la musique, jamais ils ne fléchirent dans leur résolution de jouer jusqu’au bout. Elle ne se leva du piano qu’au moment où nous allions tous nous retirer.

Mistress Vesey était la plus près de la porte et fut la première à m’offrir la main.

— Je ne vous reverrai plus ! Monsieur Hartright, dit la vieille dame ; je suis vraiment fâchée que vous me quittiez. Vous avez été très-bon et très-attentif. Attentions et bontés ne sont jamais perdues quand elles s’adressent à une femme de mon âge. Je vous souhaite, monsieur, toute sorte de bonheurs. Recevez mes meilleurs adieux !

M. Gilmore venait ensuite.

— J’espère, monsieur Hartright, que l’avenir nous garde quelque occasion de faire plus amplement connaissance… Vous êtes parfaitement sûr, n’est-il pas vrai, que cette petite affaire n’est pas tombée en mauvaises mains ?… Oui, oui, cela va sans le dire… Bonté divine, comme il fait froid !… Ne restez pas ainsi devant cette porte… « Bon voyage ! » mon cher monsieur, « bon voyage ! » comme disent les Français.

Suivit miss Halcombe.

— Demain matin, à sept heures et demie, dit-elle ; puis, se penchant vers moi et parlant très-bas, elle ajouta : — J’ai su et j’ai vu plus que vous ne croyez… Votre conduite, ce soir, vous a valu mon amitié pour la vie.

Miss Fairlie venait la dernière. En prenant sa main, et en songeant à la matinée qui allait suivre, je n’osai me hasarder à lever les yeux sur elle.

— Il me faut partir de très-bonne heure, dis-je ; je serai donc bien loin, miss Fairlie, avant…

— Non, non ! interrompit-elle précipitamment ; pas avant que je sois sortie de chez moi. Je descendrai déjeuner avec Marian. Je ne suis pas assez ingrate, assez oublieuse de ces trois mois.

Ici, la voix lui manqua ; sa main étreignit doucement la mienne, — puis la laissa retomber soudain ; — avant que j’eusse pu dire : « Bonne nuit ! » elle avait disparu.

J’arrive rapidement à la fin de ces souvenirs ; — j’y arrive sans pouvoir l’éviter, comme j’arrivai à l’aurore de cette dernière matinée où j’allais quitter Limmeridge-House.

Il était tout au plus sept heures et demie quand je descendis ; — toutes deux, pourtant, m’avaient devancé à la table du déjeuner. Dans cet air glacé, à ces clartés voilées, dans ce morne silence matinal qui enveloppait encore le château, nous nous assîmes, nous trois, tâchant de manger, tâchant de causer. Mais ces efforts que nous faisions pour garder certains dehors d’étiquette, n’avaient rien que de pénible et de vain. Aussi me levai-je bientôt pour y mettre un terme.

Miss Halcombe, qui était la plus près de moi, saisit la main que je tendais à toutes deux ; Miss Fairlie, alors, se détournant tout à coup, quitta la salle à pas pressés.

— Cela vaut mieux, dit miss Halcombe, quand la porte se fut refermée, — cela vaut mieux pour vous et pour elle…

Il s’écoula un moment avant que je pusse parler ; — n’était-il pas dur de la perdre ainsi, sans un mot, sans un regard d’adieu ? Je me contraignis, pourtant ; j’essayai de prendre congé de miss Halcombe dans les termes les plus convenables ; mais toutes ces formules d’adieu, que je cherchais vainement, aboutirent à une seule phrase.

— Ai-je mérité que vous m’écriviez ?… Ce fut là tout ce que je pus dire.

— Vous avez mérité, noblement mérité tout ce que je pourrai faire pour vous, aussi longtemps que nous vivrons l’un et l’autre. Quelle que soit la fin de tout ceci, vous en serez certainement informé.

— Et si jamais je pouvais encore vous être utile, n’importe comment et n’importe quand… lorsque tout souvenir de ma présomption et de ma folie sera effacé…

Je ne pus rien ajouter. La voix me manqua, et mes yeux se mouillèrent en dépit de moi-même.

Elle me prit par les deux mains, — elle les pressa dans une forte et virile étreinte, — ses yeux noirs brillèrent, — son teint brun s’anima de teintes enflammées, — sa physionomie énergique s’embellissant des purs reflets de la générosité qui échauffait son âme.

— Oui, dit-elle, je me fierai à vous si jamais cette heure sonne ; je me fierai à vous comme à « mon » ami et à « son » ami, comme à « mon » frère et à « son » frère…

Elle s’arrêta, elle m’attira vers elle, l’intrépide et noble créature, et, comme ma sœur eût pu le faire, toucha mon front de ses lèvres… M’appelant ensuite par mon nom de baptême :

— Dieu vous protège, Walter, me dit-elle : demeurez ici, et calmez-vous ; j’aime mieux pour tous deux ne pas rester avec vous. C’est du balcon que je vous verrai partir…

Elle quitta la salle. Je me détournai vers la fenêtre, où je n’avais en face de moi qu’un paysage d’automne, triste et désert ; — j’y restai pour maîtriser mes sensations, avant de quitter, moi aussi, cette salle, et de « la » quitter à jamais.

Une minute s’était écoulée, — peut-être, mais j’en doute, un peu plus d’une minute, — lorsque j’entendis la porte se rouvrir doucement, et le frissonnement d’une robe de femme, traînant sur le tapis, se rapprocha de mon côté. Mon cœur battait violemment lorsque je me retournai. De l’autre extrémité de la galerie, miss Fairlie venait à moi.

Elle s’arrêta, hésitante, quand nos yeux se rencontrèrent et lorsqu’elle vit que nous étions seuls. Puis, avec ce courage que les femmes perdent si souvent dans les petites occasions et si rarement dans les grandes, elle continua de marcher vers moi, singulièrement pâle et tranquille, traînant après elle une de ses mains sur la table le long de laquelle elle avançait, et dans l’autre main, pendante à son côté, tenant un objet que me cachaient les plis de son vêtement.

— Je suis allée dans le salon, me dit-elle, pour chercher ceci. Ce sera un souvenir de votre visite ici, et des amis que vous y laissez… Vous aviez trouvé, quand je le fis, que mes progrès étaient très-marqués, — et j’ai pensé que vous aimeriez…

En détournant la tête, elle m’offrit, à ces mots, une petite esquisse, toute de sa main, représentant le pavillon d’été où nous nous étions vus pour la première fois. Le papier qu’elle me tendit tremblait dans sa main ; — il tremblait dans la mienne, lorsque je l’eus reçu d’elle.

Je craignais d’exprimer ce que je sentais ; — je répondis seulement : — Jamais ce souvenir ne me quittera ; il sera, toute ma vie, mon trésor le plus cher. J’en suis bien reconnaissant… et je vous sais bien bon gré de ne pas m’avoir laissé partir sans vous dire adieu.

— Oh ! dit-elle naïvement, comment cela se pouvait-il, après tant d’heureux jours passés ensemble !

— Ces jours ne reviendront jamais, miss Fairlie ; — ma route et la vôtre sont séparées par des abîmes. Mais si une occasion se présentait où mon dévouement de cœur et d’âme pût vous donner un instant de bonheur, vous épargner un instant de chagrin, voudrez-vous ne pas oublier le pauvre professeur de dessin dont vous avez reçu les leçons ? Miss Halcombe a promis de se fier à moi ; — voudrez-vous aussi me faire cette promesse ?…

Dans ces beaux yeux bleus, au bon regard, et derrière les larmes dont ils commençaient à se gonfler, brilla, légèrement voilée, la mélancolie des adieux.

— Je le promets, dit-elle d’une voix brisée. Oh ! ne me regardez pas ainsi !… Je vous le promets du fond du cœur…

Me risquant un peu plus près d’elle, je lui tendis la main.

— Bien des amis vous ont voué leur affection, miss Fairlie. Votre bonheur à venir est l’objet chéri de bien des espérances. Ne puis-je dire, au moment de nous quitter, qu’il est aussi l’objet le plus cher aux miennes ?…

D’abondantes larmes coulaient le long de ses joues. Elle appuya sur la table une main tremblante, pour se soutenir, tandis qu’elle me donnait l’autre. Je la pris dans les miennes, — je l’y tins captive. Ma tête s’inclina sur cette main, mes larmes la mouillèrent, mes lèvres allèrent s’y poser, — non par un élan d’amour (oh ! non ; à cet instant suprême ce n’était pas de l’amour !), mais dans cette agonie du désespoir qui s’abandonne lui-même.

— Pour l’amour de Dieu, laissez-moi ! dit-elle d’une voix affaiblie.

Ainsi s’échappa, dans ces quelques mots suppliants, la révélation du secret de son cœur. Ces mots, je n’avais pas le droit de les entendre, je n’avais pas le droit d’y répondre ; au nom de sa faiblesse sacrée, ces mots m’interdisaient de rester auprès d’elle. Tout était fini. Je laissai aller sa main ; je n’ajoutai pas une parole. Les pleurs qui m’aveuglaient la dérobaient à mes yeux, et, pour la voir une dernière fois, je dus les sécher à la hâte. Ce regard me la montra comme affaissée dans un fauteuil, posant ses deux bras sur la table, et sur eux abaissant sa belle tête avec un mouvement d’inexprimable fatigue. Ce regard fut le dernier ; la porte s’était refermée sur elle. — l’abîme de la séparation s’était ouvert entre nous, — l’image de Laura Fairlie n’était déjà plus qu’un souvenir du passé.

FIN DU RÉCIT DE HARTRIGHT.



Le récit est continué par Vincent Gilmore, de Chancery Lane, avocat


I


Je trace ces lignes à la requête de mon ami, M. Walter Hartright. Elles ont pour objet de faire connaître quelques événements qui portèrent un certain préjudice aux intérêts de miss Fairlie, et qui eurent lieu après que M. Hartright fut parti de Limmeridge-House.

Il ne m’est pas imposé de dire si mon opinion est ou non favorable à la publicité qu’on entend donner aux notables événements domestiques dont le récit que je vais faire relatera plusieurs circonstances importantes. M. Hartright a pris toute la responsabilité de cette décision ; et les circonstances qui restent à exposer montreront qu’il a surabondamment acquis le droit de prendre, à cet égard, le parti qui lui conviendra le mieux. Son plan, qui consiste à présenter l’histoire au public de la manière à la fois la plus vivante et la plus vraie, exige qu’elle soit racontée, à chaque période successive des événements, par les personnes qui, alors, y prenaient la part la plus directe. Une conséquence nécessaire de cet arrangement, c’est que je dois prendre, pour le présent, le rôle de narrateur. J’étais dans le Cumberland pendant le séjour qu’y vint faire sir Percival Glyde, et je pris une part personnelle au résultat le plus essentiel de sa courte résidence chez M. Fairlie. Il m’incombe, par conséquent, d’ajouter ces quelques anneaux à la chaîne des événements, et je vais la reprendre, pour cela, au point même où les mains de M. Hartright ont laissé retomber cette chaîne.

J’arrivai à Limmeridge-House, le vendredi 2 novembre.

J’avais formé le projet de rester chez M. Fairlie jusqu’à l’arrivée de sir Percival Glyde. Si la démarche qu’il faisait ainsi aboutissait à la fixation d’une date quelconque pour son union avec miss Fairlie, je devais remporter à Londres, avec moi, les instructions nécessaires pour la rédaction du contrat de mariage.

Le vendredi même, je n’eus pas l’honneur d’être reçu par M. Fairlie. Il était ou se figurait être, depuis des années, dans un déplorable état de santé, et ne se trouvait pas assez bien portant pour me donner audience. Ce fut, de toute la famille, miss Halcombe que je vis la première. Elle m’accueillit à la porte du château, et voulut bien me présenter à M. Hartright, qui séjournait à Limmeridge depuis quelque temps déjà.

Je ne vis miss Fairlie que plus tard, dans la journée, seulement à l’heure du dîner. Elle ne paraissait pas très-bien portante, et j’en fis la remarque avec peine. C’est une jeune fille aimable et douce, aussi charmante, aussi attentive pour tous ceux dont elle est entourée que le fut jadis son excellente mère, — bien que, par son extérieur, elle rappelle plutôt l’auteur de ses jours. Mistress Fairlie avait des yeux et des cheveux noirs ; sa fille aînée, miss Halcombe, me la rappelle d’une manière frappante. Miss Fairlie nous fit, le soir un peu de musique, — et ne joua pas, ce me semble, aussi bien qu’à son ordinaire. Nous eûmes un « rubler » au whist ; véritable profanation de ce noble jeu, du moins, quant à l’attention que semblaient y porter mon partner et mes adversaires. M. Hartright, dès le moment où nous fûmes présentés l’un à l’autre, m’avait favorablement impressionné ; mais je découvris bientôt qu’il n’était pas exempt de quelques-uns des défauts de savoir-vivre qui sont ceux de son âge et de son époque. Il y a trois choses qu’ignorent absolument les jeunes gens de la génération actuelle ; ils ne savent ni rester à boire après le dîner, ni jouer au whist, ni tourner un compliment aux dames. M. Hartright ne faisait pas exception à cette règle générale. Même alors, cependant, et après une connaissance bien sommaire, il me frappa comme un jeune homme d’attitude modeste et d’excellentes façons.

Le vendredi se passa ainsi. Je ne dis rien des objets plus sérieux qui préoccupèrent, ce jour-là, mon attention ; — la lettre anonyme à miss Fairlie ; les mesures que je jugeai convenable de prendre dès qu’on m’en parla : la ferme conviction où j’étais que sir Percival Glyde nous fournirait, relativement à ces circonstances obscures, toutes les explications que nous pouvions attendre. Je ne parle pas de tout ceci, puisque, si je le comprends bien, il en a été fait mention dans le récit qui précède.

Le samedi, M. Hartright était parti avant que je ne descendisse pour le déjeuner. Miss Fairlie resta chez elle toute la journée, et miss Halcombe me parut d’assez triste humeur. Le château n’était plus ce que je l’avais vu du temps de M. et mistress Philip Fairlie. Durant l’après-midi, je fis seul une promenade dans les environs, et visitai quelques-uns des endroits que j’avais appris à connaître, il y a plus de trente ans, en venant à Limmeridge pour y régler les affaires de la famille. Ces endroits, eux aussi, avaient bien changé.

Vers deux heures, M. Fairlie m’envoya dire qu’il se trouvait assez bien pour me recevoir. « Lui, » du moins, n’avait rien perdu, depuis notre première connaissance. Son entretien roulait toujours sur les mêmes sujets, — à savoir lui-même et ses maux innombrables, ses médailles merveilleuses et ses incomparables « eaux-fortes » de Rembrandt. Dès que je voulus aborder l’affaire qui m’amenait chez lui, mon homme ferma l’œil, prétendant que je le « bouleversais ». Je persistai à le « bouleverser » en revenant obstinément, à plusieurs reprises, sur le même sujet. Tout ce que je pus tirer au clair fut « qu’il regardait le mariage de sa nièce comme une affaire réglée, sanctionnée par le père de la jeune fille, sanctionnée par lui-même, union d’ailleurs très-désirable, et des tracas de laquelle il lui tardait fort, personnellement, d’être enfin débarrassé. Quant au clauses du contrat, si je voulais bien consulter sa nièce, et, profitant ensuite de ce que je connaissais à fond leurs affaires de famille, si je voulais tout préparer, et borner sa participation de tuteur, dans cette affaire, au simple « oui » qu’il faudrait prononcer à certains moments, — oh ! alors, il remplirait mes vues, et les vues de toute autre personne, avec un plaisir infini. D’ici là, je voyais ce qu’il était, un pauvre invalide, confiné dans sa chambre. Me semblait-il en état de supporter beaucoup de tourments ? Non, sans doute. Et, alors, pourquoi le tourmentait-on ? »

J’aurais pu m’étonner un peu de ce que M. Fairlie, dans son rôle de tuteur, réduisait ainsi sa part d’influence, si je n’avais assez connu les affaires de la famille pour savoir qu’étant célibataire, il n’avait, sur le domaine de Limmeridge, que des droits de simple usufruit. Informé, du reste, comme je l’étais, je ne fus ni surpris ni déçu par le résultat de notre entrevue. M. Fairlie avait, tout simplement, vérifié mes prévisions, — et c’est tout ce que j’en pouvais dire.

Le dimanche fut un jour ennuyeux, au dehors comme au dedans. Une lettre m’arriva du « solicitor » de sir Percival Glyde, m’accusant réception de la lettre anonyme dont je lui avais envoyé copie, et de l’exposé de faits qui accompagnait cette lettre. Miss Fairlie vint nous rejoindre dans l’après midi, fort abattue et, en somme, fort différente d’elle-même. Je causai quelques instants avec elle, et risquai une délicate allusion à sir Percival. Elle écouta sans mot dire. Sur tout autre sujet, elle semblait disposée à suivre la conversation ; sur celui-là, elle la laissait invariablement tomber. Je commençai à me demander si, par hasard, elle n’en était pas à se repentir de son engagement, — comme tant d’autres jeunes dames le font souvent, et souvent aussi trop tard.

Le lundi, sir Percival Glyde arriva.

Je vis en lui un homme des plus séduisants, comme extérieur du moins, et comme manières. Il avait l’air un peu plus âgé que je ne m’y attendais, ayant les cheveux assez rares sur le haut de la tête, les traits marqués, la figure fatiguée. Mais ses allures étaient aussi actives et son humeur aussi alerte que celle d’un jeune homme. La manière dont il répondit à l’accueil de miss Halcombe fut délicieusement simple et cordiale ; et lorsque je lui fus présenté, il se montra si bienveillant, il me mit si bien à mon aise, que nous nous trouvâmes ensemble sur le pied d’une vieille amitié. Miss Fairlie n’était point avec nous quand il arriva, mais elle entra dans l’appartement, environ dix minutes plus tard. Sir Percival se leva, et lui offrit ses hommages avec une grâce parfaite. L’inquiétude évidente que lui causait le changement fâcheux survenu dans l’aspect général de cette jeune personne, fut exprimée avec un mélange de tendresse et de respect, une délicatesse de ton, de voix, de gestes, qui faisaient autant d’honneur à son tact naturel qu’à sa bonne éducation. Je fus un peu étonné, dans de telles circonstances, de constater que miss Fairlie continuait à être gênée et mal à son aise devant lui, et de lui voir saisir le premier prétexte venu pour quitter de nouveau le salon. Sir Percival ne prit garde ni à la contrainte de son accueil, ni à cette brusque retraite qui nous l’enlevait. Présente, il ne l’avait pas fatiguée de ses attentions ; absente, il n’embarrassa miss Halcombe par aucune allusion gênante au départ de sa sœur. Son habitude du monde, son tact parfait ne se trouvèrent jamais en défaut, soit dans cette occasion, soit dans aucune autre, pendant tout le séjour que nous fîmes ensemble à Limmeridge-House.

Aussitôt que miss Fairlie eut quitté l’appartement, il alla au devant d’une question embarrassante pour nous, en nous parlant le premier de la lettre anonyme : « Parti du Hampshire, il s’était arrêté à Londres ; il y avait vu son avocat ; il avait lu les documents envoyés par moi, et il arrivait dans le Cumberland, pénétré du désir de donner toute satisfaction à nos inquiétudes en s’expliquant aussi nettement, aussi clairement que la parole humaine lui permettrait de le faire. » D’après cette déclaration formelle, je lui présentai la lettre originale que j’avais conservée pour la soumettre à son inspection. Il me remercia, et refusa d’y jeter les yeux, disant qu’il avait vu la copie, et qu’il était tout disposé à laisser la minute dans nos mains.

Le détail des faits qu’il aborda ensuite, immédiatement, répondit à mon attente par son caractère simple et tout à fait explicite.

« Mistress Catherick, nous apprit-il, lui avait fait contracter, à une époque antérieure, certaines obligations, résultant de services qu’elle avait rendus, tant à lui-même qu’à quelques membres de sa famille. Elle avait eu le double malheur, depuis lors, d’être abandonnée par l’homme qu’elle avait épousé, puis de rester avec une enfant dont les facultés mentales se montrèrent fort incomplètes dès son jeune âge. Bien que le mariage de mistress Catherick l’eût transportée dans une partie du Hampshire fort éloignée de celle où était situé le domaine de sir Percival, il avait eu soin de ne pas la perdre de vue ; son amitié pour cette pauvre femme et sa reconnaissance pour ses services passés, se trouvant très-fortifiées par l’admiration que lui inspiraient la patience et le courage avec lesquels elle supportait les coups du sort. Avec le temps, les symptômes d’infirmité mentale qui s’étaient manifestés chez sa malheureuse fille, prirent un tel caractère de gravité, qu’il devint indispensable de la soumettre à un traitement assidu. Mistress Catherick elle-même reconnut cette nécessité ; mais elle avait, en même temps, un préjugé commun à toutes les personnes d’une certaine condition, et qui l’empêchait de permettre que sa fille fût admise, par le bénéfice de la charité publique, dans un hôpital ordinaire. Sir Percival prit en considération ce préjugé, par suite du respect que lui inspirait, à tous les degrés de l’échelle sociale, un sentiment vrai d’honnête indépendance ; aussi avait-il résolu de reconnaître le long attachement de mistress Catherick aux intérêts de sa famille, en défrayant le séjour de sa fille dans un « asile » particulier, digne de toute confiance. Au grand regret de la mère, au grand regret de sir Percival lui-même, l’infortunée créature avait découvert la participation de ce dernier à cette espèce d’emprisonnement exigé par les circonstances, et, dès-lors, elle avait conçu à son égard une méfiance, une haine des plus violentes. Cette haine, cette méfiance, — qui, à plusieurs reprises, s’étaient manifestées dans la maison d’aliénés, — faisaient clairement comprendre l’origine de la lettre anonyme, écrite depuis son évasion. Si le souvenir que miss Halcombe et M. Gilmore avaient dû garder de ce document ne leur semblait point d’accord avec cette interprétation, ou s’ils désiraient quelques détails de plus sur « l’asile » en question (il en donnait l’adresse, en même temps que celles des deux médecins sur les certificats desquels la jeune malade y avait été admise), il était prêt à répondre à toute question, à dissiper toute incertitude. Il croyait avoir rempli ses devoirs envers la malheureuse jeune femme, en recommandant à son avoué de n’épargner aucune dépense pour la retrouver et la remettre ensuite entre les mains des hommes de l’art ; ainsi voulait-il remplir ses devoirs envers miss Fairlie et sa famille, avec la même droiture et la même sincérité. »

Ce fut moi qui, le premier, répondis à cette allocution. Je voyais clair dans ce que j’avais à faire. Le grand mérite de l’étude du droit, c’est qu’elle permet de contester n’importe quelles affirmations humaines, présentées sous n’importe quelles formes et dans n’importe quelles circonstances. Si je m’étais senti le besoin, comme avocat, de tirer, des explications même de sir Percival Glyde, la matière d’un bon procès à lui intenter, je l’aurais pu sans nul doute. Mais tel n’était pas mon devoir du moment : j’exerçais comme arbitre, et non comme partie. J’avais donc à peser l’explication que nous venions d’entendre ; je devais tenir tout le compte voulu de l’excellente réputation du gentleman qui nous la présentait ; je devais ensuite décider, en mon âme et conscience, si, d’après l’exposé même de sir Percival, les probabilités étaient claires en sa faveur, ou claires contre lui. Ma conviction privée fut qu’il les avait évidemment pour lui ; et je déclarai, en conséquence, que son explication était, à mon sens, incontestablement satisfaisante.

Miss Halcombe, qui me suivait du regard avec beaucoup d’attention, prononça, de son côté, quelques paroles analogues, — cependant, avec une certaine hésitation que les circonstances ne me semblaient pas justifier. Je ne saurais dire, d’une manière positive, si l’honorable sir Percival remarqua ou non ceci. Mon opinion, cependant, est qu’il y prit garde, attendu qu’il revint avec instance sur ce qu’il avait dit, bien qu’il pût, sans manquer à aucune convenance, regarder ce sujet comme épuisé.

— Si mon simple exposé des faits ne s’était adressé qu’à M. Gilmore, dit-il, je regarderais comme superflu d’insister sur un récit en lui-même assez triste. Je crois, en effet, pouvoir m’attendre à ce que M. Gilmore, comme gentleman, ne révoque point ma parole en doute ; et dès qu’il m’a rendu cette justice, toute discussion sur le sujet qui nous occupe se trouve naturellement close. Mais, vis-à-vis d’une dame, ma position n’est pas la même. Je lui dois, à elle, ce que je n’accorderais à aucun homme sur la terre ; — une preuve qui vérifie mon assertion. Vous ne pouvez me demander cette preuve, miss Halcombe ; il est, dès lors, de mon devoir envers vous, plus encore envers miss Fairlie, de vous l’offrir spontanément. Oserais-je vous prier de vouloir bien écrire immédiatement à la mère de cette malheureuse, — à mistress Catherick, — pour lui demander son témoignage à l’appui des explications que j’ai eu l’honneur de vous soumettre ?…

Je vis miss Halcombe changer de couleur, et sa physionomie trahir un certain malaise. Si poliment qu’elle fût exprimée, la suggestion de sir Percival lui paraissait sans doute, comme à moi, une très-délicate allusion à l’hésitation qu’elle avait laissé entrevoir un instant auparavant.

— J’espère bien, sir Percival, dit-elle avec vivacité, que vous ne me faites pas le tort de me supposer la moindre méfiance à votre égard ?

— Certainement non, miss Halcombe. Vous ne devez voir, dans ma proposition, qu’un simple acte de déférence pour « vous ». M’excuserez-vous si je m’entête encore à vous le faire accepter ?…

Tout en parlant, il allait vers le bureau ; il en approcha un fauteuil et ouvrit la boîte à papier.

— Laissez-moi vous supplier d’écrire ce billet, dit-il, à titre de service pour « moi ». Il ne vous prendra pas plus de quelques minutes. Vous n’avez qu’à poser deux questions à mistress Catherick. D’abord, si sa fille a été placée à « l’asile », elle le sachant et l’approuvant ? En second lieu, si ma participation, dans cette affaire, a été ce qu’il fallait pour me mériter l’expression de sa reconnaissance ? Aux yeux de M. Gilmore, ce sujet désagréable est éclairci ; il l’est également aux vôtres, à ce qu’il paraît, — veuillez donc aussi l’éclaircir aux miens en écrivant cette petite lettre.

— Vous me contraignez, sir Percival, à vous accorder une demande que j’eusse été bien plutôt disposée à écarter… — À ces mots, miss Halcombe se leva de sa place, et alla s’asseoir au bureau. Sir Percival la remercia, lui tendit une plume, et revint vers la cheminée. La petite levrette italienne de miss Fairlie était couchée sur le tapis. Il étendit la main vers elle, et l’appelant d’un ton de bonne humeur :

— Allons, Nina, disait-il, est-ce que nous ne nous connaissons plus, maintenant ?…

Le petit animal, craintif et farouche comme le sont d’ordinaire ces chiens de salon, le regarda d’un air mécontent, se déroba sous sa main caressante, et, gémissant, frissonnant, s’alla tapir sous un canapé. Il n’était guère probable qu’un homme de son espèce fût déconcerté par une bagatelle comme le mauvais accueil d’un roquet hargneux. Je remarquai pourtant qu’il s’en alla très-brusquement du côté de la fenêtre. Peut-être a-t-il ses moments d’irritation ? S’il en est ainsi, je puis le comprendre. J’ai mes moments d’irritation, moi aussi. Miss Halcombe ne mit pas longtemps à écrire le billet. Elle se leva quand il fut fini, et tendit à sir Percival la feuille encore ouverte. Il la prit en s’inclinant, la plia aussitôt, sans jeter les yeux sur ce qu’elle pouvait contenir, cacheta la lettre, écrivit l’adresse, et la lui remit en silence. Je n’ai jamais vu, de ma vie, plus de grâce et de bonnes façons qu’il ne venait d’en déployer sous mes yeux.

— Vous insistez, sir Percivai, dit miss Halcombe, pour que cette lettre soit mise à la poste ?

— Je vous le demande en grâce, répondit-il. Et, maintenant que ce point est réglé, permettez-moi une ou deux questions encore sur l’infortunée à laquelle se rapporte ce billet. J’ai lu la communication que M. Gilmore a bien voulu adresser à mon avoué, où il est rendu compte des circonstances qui on permis de constater l’identité de la personne à laquelle la lettre anonyme devait être attribuée. Il y a cependant certains points sur lesquels cet exposé de faits garde le silence. Anne Catherick a-t-elle vu miss Fairlie ?

— Certainement non, répondit miss Halcombe.

— Vous a-t-elle vue ?

— Pas davantage.

— Elle n’a donc vu personne du château, si ce n’est un certain M. Hartright, qui l’a rencontrée, par hasard, dans le cimetière du village ?

— Personne, si ce n’est lui.

— M. Hartright était, je crois, employé à Limmeridge, comme professeur de dessin ?… Est-il membre d’une de nos sociétés d’aquarellistes ?

— Je le crois, répondit miss Halcombe.

Il s’arrêta un instant, comme s’il méditait cette dernière réponse, et reprit ensuite :

— Avez-vous découvert où résidait Anne Catherick pendant son séjour dans ces environs ?

— Oui ; elle habitait une ferme des marais, qu’on appelle Todd’s-Corner.

— Nous sommes tous obligés, dans l’intérêt même de cette pauvre créature, à tâcher de la découvrir, continua sir Percival. Il peut lui être échappé, à Todd’s-Corner, quelque révélation indirecte qui nous mettrait sur ses traces. J’irai donc, à tout hasard, y faire enquête. D’ici là, comme je ne saurais prendre sur moi de débattre avec miss Fairlie un si pénible sujet, puis-je espérer, miss Halcombe, que vous voudrez bien lui donner les explications requises, en les ajournant, cela va sans le dire, jusqu’à ce que vous ayez reçu la réponse à ce billet ?…

Miss Halcombe promit de faire droit à sa demande. Il la remercia, sourit agréablement, et nous quitta pour aller s’installer dans son appartement. Au moment où il ouvrait la porte, la capricieuse petite levrette, passant hors du sopha la pointe effilée de son museau, lui jeta un ou deux aboiements hostiles.

— Nous n’avons pas perdu notre matinée, miss Halcombe, m’écriai-je, dès que nous fûmes seuls. Voici déjà finies les inquiétudes de ce jour redoutable !

— Oui, sans doute, répondit-elle. Je suis charmée que vos scrupules soient tous dissipés.

— Mes scrupules !… Avec le billet que vous avez en main, « vos » scrupules aussi, bien certainement, doivent être pacifiés.

— Oh ! oui ; comment pourrait-il en être autrement !… Je savais bien que la chose ne se vérifierait pas, continua-t-elle, se parlant à elle-même plutôt qu’à moi ; mais je souhaiterais presque que Walter Hartright eût assez prolongé son séjour ici pour assister à l’explication et entendre la proposition qui m’a été faite relativement à cette lettre…

Je fus un peu étonné, — peut-être aussi un peu piqué, — lorsque j’entendis ces derniers mots.

— Les circonstances, il est vrai, repartis-je, ont remarquablement impliqué M. Hartright dans cette affaire de lettre ; et me voici prêt à reconnaître qu’il s’est conduit, tout bien considéré, avec beaucoup de délicatesse et de discrétion. Mais je ne vois pas, je l’avoue, en quoi sa présence aurait pu modifier utilement l’effet que la déclaration de sir Percival devait produire ou sur vous ou sur moi.

— Ce n’était qu’une chimère, dit-elle, toujours distraite. Il n’y a pas à discuter là-dessus, monsieur Gilmore. Votre expérience doit être, — elle est, en effet, — le meilleur guide que je puisse souhaiter…

Je ne trouvai pas tout à fait de mon goût cette manière, bien marquée, de faire peser toute la responsabilité sur mes épaules. De la part de M. Fairlie, cela ne m’eût point étonné. Mais, avec sa résolution, sa netteté d’esprit, miss Halcombe était la dernière personne que je me fusse attendu à trouver reculant devant l’expression d’une opinion conçue par elle.

— Si quelques doutes vous tourmentent encore, lui dis-je, pourquoi ne pas m’en faire part immédiatement ? Dites-le moi tout net : avez-vous quelque raison pour vous méfier de sir Percival Glyde ?

— Aucune.

— Voyez-vous, dans ses explications, quelque chose d’improbable ou de contradictoire ?

— Comment pourrais-je le dire, après les preuves qu’il m’a offertes à l’appui de sa véracité ? Quel témoignage vaudrait en sa faveur, monsieur Gilmore, celui qu’il invoque, celui de la mère de cette femme ?

— Il n’en est pas de meilleur. Si la réponse à vos questions est de nature à vous satisfaire, on ne voit pas, moi du moins, ce qu’un ami de sir Percival pourrait lui demander de plus.

— Eh bien ! nous enverrons la lettre, dit-elle, se levant pour quitter le salon ; et nous ajournerons, à l’arrivée de la réponse, toute mention du même sujet. N’attachez aucune importance à mes hésitations ! Le seul motif que j’en puisse donner, c’est que Laura, dans ces derniers temps, m’a causé beaucoup d’inquiétude ; or, vous savez, monsieur Gilmore, que l’inquiétude vient à bout des gens les plus forts…

Elle me quitta brusquement ; et sa voix, naturellement bien posée, me parut faiblir en articulant ces derniers mots. C’est une nature sensible, véhémente, passionnée, — une femme comme on n’en trouverait pas une sur dix mille, à notre époque triviale et superficielle. Je la connaissais depuis ses plus jeunes ans ; je l’avais vue à l’épreuve, tandis qu’elle grandissait, dans plus d’une crise de famille, et ma longue expérience d’elle me faisait attacher à ses hésitations, dans les circonstances ci-dessus mentionnées, plus d’importance qu’à celles d’une femme ordinaire. Je ne voyais, quant à moi, aucune occasion de doute ou de scrupules ; et pourtant, grâce à elle, j’étais quelque peu troublé, quelque peu mal à mon aise. Dans mon jeune temps, je me serais révolté, je me serais irrité contre cette déraisonnable situation d’esprit. Ramené, par l’âge, à une philosophie plus sereine, je sortis paisiblement pour aller un peu prendre l’air.


II


Nous nous retrouvâmes tous à l’heure du dîner.

Sir Percival était d’une gaieté tellement bruyante, que j’avais peine à reconnaître en lui cet homme dont le tact et le sang-froid, le bon sens et la dignité aristocratiques m’avaient si vivement impressionné le matin même. Les seuls indices auxquels je pus le retrouver tel que je l’avais vu alors, étaient, çà et là, dans son attitude vis-à-vis de miss Fairlie. Un regard, un mot d’elle arrêtaient court ses plus tumultueux éclats de rire, suspendaient l’entrain de ses plus joyeux propos, et, en un instant, faisaient de lui pour elle, si ce n’est pour d’autres, un modèle d’attentions et d’égards. Sans jamais essayer de l’entraîner au courant de la causerie, jamais non plus il ne perdait la plus légère occasion qu’elle pût lui fournir de la laisser s’y engager comme par hasard, et de lui adresser, seulement alors, ainsi favorisé par les circonstances, ces paroles flatteuses qu’un homme, doué de moins de tact et de délicatesse, lui eût fait entendre, de but en blanc, à mesure qu’elles lui seraient venues. Miss Fairlie, — et j’en fus quelque peu surpris, — semblait lui savoir gré de ses attentions, sans qu’elles eussent le don de l’émouvoir. De temps en temps, lorsqu’il la regardait ou lui parlait, elle manifestait quelque confusion ; mais elle restait très-froide à son égard. Ainsi le rang, la fortune, la bonne éducation, la bonne mine, les respects d’un gentleman, joints à tout le dévouement d’un prétendu fort épris, étaient humblement déposés à ses pieds, et, selon toutes les apparences actuelles, sans espoir de les lui faire agréer.

Le lendemain, qui était un mardi, sir Percival (prenant un des domestiques pour guide), se rendit, dès le matin, à Todd’s-Corner. Ses investigations, à ce que j’appris depuis, n’amenèrent aucun résultat. À son retour il eut un entretien avec M. Fairlie, et, dans l’après-midi, sortit à cheval avec miss Halcombe. Rien autre chose n’arriva qui mérite une mention. La soirée se passa comme à l’ordinaire. Aucun changement chez sir Percival ; aucun changement chez miss Fairlie.

Le courrier du mercredi nous apporta un événement, — à savoir la réponse que nous attendions de mistress Catherick. Je pris de ce document une copie que j’ai conservée et que je crois pouvoir, sans inconvénient, placer ici. La rédaction textuelle était comme suit :

« Madame,

» Permettez-moi de vous accuser réception de la lettre par laquelle vous me demandez si ma fille, Anne, avait été placée entre les mains des médecins à ma connaissance et avec mon approbation ; en outre, si la participation de sir Percival Glyde à cette mesure a été de nature à lui mériter l’expression de ma reconnaissance. Veuillez accueillir ma réponse affirmative à ces deux questions, et me croire, madame, votre très-obéissante.

Janne-Anne Catherick. »

Style laconique, sec, allant au fait ; comme forme, c’était une lettre qui, pour être d’une femme, sentait terriblement son vieux procureur ; en substance, elle confirmait les dires de sir Percival aussi complètement qu’on le pût désirer. Ce fut, du moins, mon opinion, et, sauf quelques réserves peu importantes, ce fut aussi l’opinion de miss Halcombe. Sir Percival, quand la lettre lui fut montrée, ne parut pas être frappé par ce qu’elle avait de sommaire et de brusque. Il nous apprit que mistress Catherick était une femme avare de ses paroles, une personne d’esprit net, sans imagination, allant droit devant elle, et qui écrivait comme elle parlait, sans aucune fleur de rhétorique.

Maintenant que la réponse nous était parvenue, notre premier soin devait être de faire connaître à miss Fairlie l’explication de sir Percival. Miss Halcombe s’en était chargée, et avait déjà quitté le salon pour aller rejoindre sa sœur, lorsqu’elle y rentra tout à coup et vint s’asseoir auprès de la dormeuse dans laquelle je m’étais établi pour lire les journaux. La minute d’avant, sir Percival était parti pour aller faire un tour dans les écuries, et il n’y avait plus que nous dans le salon.

— Je suppose, me dit-elle, retournant et froissant dans sa main la lettre de mistress Catherick, je suppose que nous avons fait, bel et bien, tout ce qu’on pouvait attendre de nous ?

— Cela dépend, répondis-je, un peu chagriné de voir renaître son hésitation. Comme ami de sir Percival, le connaissant bien et se fiant à lui, nous avons fait, et au delà, tout le nécessaire. Mais, si nous voulons traiter avec lui en ennemis méfiants et qui se tiennent sur leurs gardes…

— Il ne faut pas même songer à cette alternative, interrompit-elle. Nous sommes les amis de sir Percival, et si son indulgente générosité peut ajouter à notre respect pour lui, nous devrions nous ranger, dès aujourd’hui, parmi ses admirateurs. Vous savez sans doute qu’il a vu, hier, M. Fairlie, et qu’ensuite il est sorti avec moi ?

— Oui. Je vous ai vus partir ensemble, à cheval.

— Nous débutâmes, à la promenade, par causer d’Anne Catherick et de son étrange rencontre avec M. Hartright. Mais, quittant bientôt ce sujet, sir Percival me parla ensuite, avec la plus parfaite abnégation, de son engagement vis-à-vis de Laura. « Il avait remarqué, me dit-il, qu’elle était dans un triste état de langueur, et, jusqu’à information contraire, il attribuerait uniquement à cette cause l’altération de son attitude envers lui. Si, pourtant, ce changement avait d’autres motifs plus sérieux, il nous suppliait, M. Fairlie et moi, de ne gêner en rien les inclinations de cette enfant. Tout ce qu’il demandait, en ce cas, c’était qu’elle voulût bien récapituler, une dernière fois, et les circonstances qui avaient d’abord présidé à leur mutuel engagement, et ce qu’avait été sa conduite, à lui, depuis cette époque jusqu’au moment actuel. Si, après avoir mûrement réfléchi sur ces deux sujets, elle souhaitait réellement qu’il abdiquât ses prétentions à l’honneur d’être son mari, — et si elle le lui disait nettement, elle-même, de sa propre bouche, — il n’hésiterait pas à se sacrifier en la laissant tout à fait libre de se regarder comme dégagée.

— C’était là, miss Halcombe, tout ce qu’un homme peut dire de plus. Et, tels que je les connais, il en est peu à sa place qui en eussent dit autant…

Elle se tut un moment, après que j’eus prononcé ces paroles, et leva les yeux sur moi avec une singulière expression de détresse et de perplexité.

— Je n’accuse personne… je ne soupçonne rien, s’écria-t-elle par un brusque effort. Mais je ne peux pas et je ne veux pas prendre la responsabilité de persuader ce mariage à Laura.

— C’est exactement, répliquai-je fort étonné, la ligne de conduite que sir Percival Glyde vous convie à suivre. Il vous a suppliée de ne pas contraindre les inclinations de votre sœur.

— Oui ; mais en me chargeant de transmettre son message, il m’oblige indirectement à ce qu’il me sollicite de ne point faire.

— Comment cela peut-il être ?

— Consultez, monsieur Gilmore, la connaissance que vous avez de Laura. Si je lui recommande de réfléchir sur les circonstances qui ont présidé à son engagement, je fais en même temps appel à deux des sentiments qui ont le plus d’action sur elle, — son culte pour la mémoire de son père, et cette autre religion que constitue en elle son respect pour la vérité. Vous savez que, de sa vie entière, elle n’a manqué à une seule de ses promesses ; vous savez qu’elle s’est laissée aller à cet engagement, au début de la fatale maladie qui allait emporter son père, et que, sur son lit d’agonie, le pauvre homme lui parlait sans cesse avec espérance, avec bonheur, du mariage qui allait donner sir Percival Glyde pour protecteur à sa fille…

J’avoue que cet aspect de la question m’ébranla quelque peu.

— Bien certainement, lui dis-je, vous ne prétendez pas inférer de tout ceci qu’en vous parlant hier comme il l’a fait, sir Percival spéculait intérieurement sur le résultat de la mission dont il vous dictait ainsi les termes…

Avant qu’elle n’eût parlé, sa physionomie franche et hardie m’avait déjà répondu.

— Pensez-vous donc, me demanda-t-elle avec une généreuse colère, que je consentirais à vivre, ne fût-ce qu’une minute, à côté d’un homme à qui j’attribuerais une pareille bassesse ?…

Cette apostrophe indignée, qui m’arrivait en pleine poitrine, me réjouit singulièrement le cœur. Par métier je vois tant de mauvais sentiments… et ils indignent si peu !

— En ce cas, repris-je, veuillez m’excuser si je vous dis, dans notre style un peu farouche, que vos plaidez en dehors de vos conclusions. Quelles que puissent être les conséquences, sir Percival a bien le droit d’espérer qu’avant de demander la rupture de leur engagement, votre sœur voudra bien l’examiner à tous les points de vue raisonnables. Si cette déplorable lettre lui a donné des préventions contre son fiancé, allez sur-le-champ lui déclarer qu’à vos yeux et aux miens, il s’est complètement justifié. Quelle objection, après cela, pourrait-elle faire valoir contre lui ? et comment s’excuserait-elle d’avoir changé d’avis sur le compte d’un homme qu’elle acceptait bel et bien pour époux, voici tantôt deux ans, et même un peu davantage ?

— Aux yeux de la loi et de la raison, monsieur Gilmore, elle n’aurait, j’ose le dire, aucune excuse. Si elle hésite encore, et si j’hésite comme elle, vous devrez attribuer notre conduite, que vous avez le droit de trouver étrange, à un simple caprice dont la responsabilité doit peser sur l’une comme sur l’autre. Nous la supporterons de notre mieux…

À ces mots, elle se leva tout à coup, et me planta là. Quand une femme de bon sens échappe, par une réponse d’écervelée, à la question sérieuse qu’on vient de lui adresser, c’est, quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, qu’elle a quelque chose à dissimuler. Je repris la lecture de mon journal, fortement enclin à soupçonner que miss Halcombe et miss Fairlie nourrissaient entre elles deux un beau petit secret auquel ni sir Percival ni moi n’étions initiés. Je trouvai le procédé un peu leste pour nous deux, — et particulièrement pour sir Percival.

Mes doutes, — ou pour parler plus vrai, mes convictions à cet égard, — furent confirmées par le langage et l’attitude de miss Halcombe, quand je la revis un peu plus tard, dans la même journée : elle fut étonnamment laconique et réservée en me parlant du résultat de l’entretien qu’elle avait eu avec sa sœur. Miss Fairlie, paraît-il, avait tranquillement prêté l’oreille à tout ce qu’on lui disait pour lui présenter l’affaire de la lettre sous son véritable jour ; mais lorsque miss Halcombe voulut ensuite ajouter que sir Percival se proposait, en venant à Limmeridge, d’obtenir d’elle la fixation de leur hymen à une date certaine, elle coupa court à toute insistance en suppliant qu’on lui donnât un peu de temps pour se décider. « Que sir Percival, présentement, voulût ne pas user de tous ses droits, et elle tâcherait de lui donner, avant la fin de l’année, une réponse définitive. » Elle sollicitait ce délai avec tant d’inquiétude et d’agitation, que miss Halcombe avait dû lui promettre d’user, s’il le fallait, de toute son influence pour obtenir qu’il lui fût accordé ; et là s’était terminée, à l’instante prière de miss Fairlie, toute discussion ultérieure du mariage projeté.

L’arrangement purement temporaire qu’elle proposait ainsi pouvait convenir assez à notre jeune fiancée. Mais, pour celui qui écrit ces lignes, cette combinaison était quelque peu gênante. Le courrier du matin m’avait apporté une lettre de mon associé, laquelle m’obligeait de revenir le lendemain à la ville, par le train de l’après-midi. Il était fort probable que, dans les derniers jours de l’année, je n’aurais pas une seconde fois l’occasion de me retrouver à Limmeridge-House. Alors, en supposant que miss Fairlie se décidât finalement à tenir sa promesse, il devenait impossible, et il était cependant nécessaire, que j’entrasse directement en communication avec elle avant de rédiger le contrat ; ainsi, nous serions réduits à traiter par lettres des objets auxquels, d’un côté comme de l’autre, une discussion verbale convient beaucoup mieux. Je me gardai bien de soulever cette difficulté avant que sir Percival eût été consulté au sujet du délai qu’on sollicitait de lui. C’était un gentleman trop pénétré des égards dus au beau sexe pour ne pas faire immédiatement droit à cette requête. Lorsque miss Halcombe m’informa de ceci, je lui dis qu’avant de quitter Limmeridge, il me fallait absolument parler à sa sœur. Miss Fairlie ne descendit point au dîner, et ne passa point la soirée avec nous. Une légère indisposition fut son excuse ; et il me sembla que la physionomie de sir Percival témoignait chez lui d’un certain mécontentement, bien légitime, à coup sûr.

Le lendemain matin, à l’issue du déjeuner, je montai dans le boudoir de miss Fairlie. La pauvre enfant était si pâle et si triste, elle vint au devant de moi si affectueusement et avec tant de grâce, que les beaux sermons, préparés par moi sur l’escalier, au sujet de ses indécisions et de ses caprices, me firent faute au moment décisif. Je la reconduisis au fauteuil d’où elle venait de se lever, et m’assis en face d’elle. Sa méchante petite levrette était dans cette pièce, et j’avais compté sur une réception accompagnée d’aboiements plus ou moins menaçants. Par un singulier phénomène, cette étrange petite bête sembla prendre plaisir à dérouter mes prévisions en sautant sur mes genoux, dès que je fus assis, et en fourrant familièrement son museau effilé dans mes mains qui la caressaient pour la première fois.

— C’était, ma chère, une de vos habitudes, quand vous étiez petite, de venir vous installer sur mes genoux, lui dis-je par voie d’entrée en matière, et on dirait que votre petite chienne veut aujourd’hui vous succéder sur le trône vacant… Est-ce qu’il est de vous, ce joli dessin ?…

Je lui montrais un album posé à côté d’elle sur la table, et qu’elle était évidemment occupée à parcourir au moment de mon entrée. Sur la page à laquelle il était ouvert, se trouvait un petit paysage à l’aquarelle, monté, décoré avec beaucoup de soin. C’était ce dessin qui avait suggéré ma question ; question passablement oiseuse, j’en conviens, — mais pouvais-je, la bouche à peine ouverte, me mettre à parler d’affaires ?

— Non, dit-elle, détournant les yeux avec un certain trouble du dessin que je lui montrais, ce n’est pas moi qui ai fait cela…

Une autre de ses habitudes d’enfance, que je me rappelais également bien, consistait à faire du premier objet venu, toutes les fois que quelqu’un lui adressait la parole, un jouet pour ses doigts distraits. À ce moment, elle se mit à les promener sur l’album, effleurant vaguement les marges de la petite aquarelle. Sa physionomie prenant une expression de plus en plus mélancolique, elle ne regardait plus ni le dessin ni moi. Ses yeux erraient par la chambre, d’un objet à l’autre ; on y lisait clairement qu’elle devinait à quelles fins je voulais l’entretenir. Voyant cela, je pensai qu’il valait mieux en venir au fait le plus tôt possible.

— Un des objets qui m’amènent ici, ma chère, c’est de vous dire adieu, commençai-je. Il me faut aujourd’hui retourner à Londres ; et, avant de partir, je voudrais causer un peu avec vous, touchant les affaires qui vous concernent.

— Je suis bien fâchée que vous vous en alliez, monsieur Gilmore, me dit-elle avec un affectueux regard. Vous avoir ici, cela me rappelle le bon vieux temps d’autrefois.

— J’espère, continuai-je, qu’il me sera donné de revenir encore quelquefois pour vous rappeler ces heureux souvenirs ; mais, comme quelque incertitude plane toujours sur les choses futures, je ne puis négliger l’occasion qui s’offre à moi et dois vous entretenir dès aujourd’hui. Je suis, depuis bien longtemps, votre avocat et votre ami ; et je puis, ce me semble, sans froisser vos sentiments, vous remettre en mémoire que votre mariage avec sir Percival Glyde est une des chances de votre avenir…

Elle écarta sa main du petit album aussi vivement que s’il eût pris feu et l’eût brûlée. Ses doigts, posés sur ses genoux, s’entrelacèrent par un mouvement nerveux ; ses yeux s’abaissèrent de nouveau vers le parquet, et la gêne dont témoignait sa physionomie sembla presque devenir une souffrance.

— Est-il donc absolument nécessaire qu’on me parle sans cesse de ces fiançailles ? demanda-t-elle d’une voix abattue.

— Il est nécessaire d’en toucher quelque chose, répondis-je, mais non d’y insister longuement. Disons tout bonnement que peut-être vous marierez-vous, peut-être non. Dans le premier cas, il faut que je sois par avance en mesure de rédiger votre contrat ; et je ne saurais le faire, la politesse le veut ainsi, sans vous consulter d’abord. Ma chance actuelle est peut-être la seule que j’aie jamais de savoir par vous-même ce que vous désirez. Supposons donc, — pure hypothèse, — que le mariage aura lieu, et permettez-moi de vous renseigner, en aussi peu de mots que possible, sur votre position actuelle, et sur les conditions que vous pouvez faire à votre avenir, si telle est votre volonté…

Je lui expliquai alors l’objet et la portée d’un contrat de mariage ; je lui dis ensuite, très-exactement, ce qu’elle avait à attendre, — d’abord à sa majorité, plus tard à la mort de son oncle, — en lui signalant la différence à faire entre les propriétés qu’elle posséderait simplement à titre viager, et celles dont elle aurait la pleine et libre disposition. Elle m’écoutait attentivement, du même air contraint, et les mains toujours unies sur ses genoux par une étreinte nerveuse.

— Maintenant, lui dis-je pour conclure, veuillez me dire si vous avez en vue quelque clause que vous souhaiteriez introduire dans l’acte, le cas prévu venant à se réaliser, — clause sujette, tout naturellement, à l’approbation de votre tuteur, puisque vous n’êtes pas majeure encore…

Elle s’agitait dans son fauteuil, où elle semblait mal à l’aise. Tout à coup, elle me regarda bien en face et d’un air très-sérieux.

— S’il en est ainsi, commença-t-elle d’une voix faible, si je dois…

— Si vous devez vous marier, ajoutai-je, l’aidant à sortir d’embarras.

— Et bien ! alors… qu’il ne me sépare pas de Marian ! s’écria-t-elle, avec un soudain élan d’énergie. Je vous en supplie, monsieur Gilmore, donnez force légale à cette clause (comme vous dites), que Marian devra vivre avec moi !…

En d’autres occasions, j’aurais peut-être souri devant cette interprétation toute féminine, et de ma question, et des longues explications qui l’avaient précédée. Mais sa physionomie et l’accent avec lequel elle avait parlé devaient me rendre plus que sérieux ; — en réalité, ils m’affligèrent. En bien peu de mots, elle venait de trahir un attachement désespéré au passé, qui ne présidait rien de bon à l’avenir.

— Faire vivre Marian Halcombe avec vous, lui dis-je cela pourra se régler sans peine, au moyen d’un arrangement particulier. Je ne sais pas si vous avez bien compris ma question. Elle avait rapport à vos droits de propriété, à la disposition de vos capitaux. Supposons qu’après votre majorité, vous eussiez à tester, quelle personne, à votre avis, devrait hériter de votre argent ?

— Marian a été pour moi, tout à la fois, une mère et une sœur, dit la bonne et affectueuse enfant, dont les jolis yeux bleus brillaient pendant qu’elle parlait ainsi. Puis-je laisser mes biens à Marian, monsieur Gilmore ?

— Certainement, ma belle petite, répondis-je. Mais souvenez-vous qu’il s’agit de sommes considérables. Souhaiteriez-vous que « tout » allât à miss Halcombe ?…

Elle hésita, rougissant et pâlissant tour à tour, et sa main revenait furtivement du côté du petit album.

— Pas tout absolument, dit-elle. Il y a quelqu’un, outre Marian…

Elle s’arrêta ; sa rougeur s’accrut ; et les doigts de la main qu’elle tenait posée sur l’album se mirent à battre doucement une espèce de mesure à la marge du dessin dont j’ai parlé ; on eût dit que le souvenir d’un air favori venait de les mettre machinalement en branle.

— Vous voulez sans doute parler de quelque autre membre de la famille ? insinuai-je, voyant qu’elle ne savait comment passer outre.

La rougeur de ses joues s’épandit sur son front et sur son cou, et ses doigts tremblants se crispèrent soudain autour de la tranche du livre.

— Il y a encore quelqu’un, dit-elle, ne prenant pas garde à mes dernières paroles, bien qu’évidemment elle les eût entendues ; il y a encore quelqu’un à qui un petit souvenir serait agréable si… — je pouvais le lui laisser… Et quel mal y aurait-il, si je mourais la première ?…

Elle s’arrêta de nouveau. La rougeur qui avait subitement envahi ses joues, les abandonna tout aussi subitement. La main posée sur l’album cessa de l’étreindre, trembla légèrement, et le poussa ensuite loin d’elle. Elle me regarda un instant, — puis détourna la tête, l’appuyant au dossier de son fauteuil. Pendant ce changement de position, son mouchoir venait de glisser à ses pieds, et, pour me dérober son visage, elle dut le cacher en toute hâte dans ses mains.

Triste ! triste ! — Se la rappeler, comme je faisais alors, l’enfant la plus vive et la plus heureuse qui jamais ait absorbé toute une journée dans un long éclat de rire, et la voir maintenant, à la fleur de l’âge, à la fleur de la beauté, brisée, affaissée comme elle l’était !

Le chagrin qu’elle me causait me fit oublier complètement les ans écoulés et le changement qu’ils avaient apporté dans nos situations relatives. Je rapprochai mon fauteuil du sien, je ramassai son mouchoir tombé sur le tapis, j’écartai doucement les mains qui me cachaient son visage : — Ne pleurez pas, chère petite, disais-je, et de ma main je séchai les larmes accumulées dans ses yeux, comme si elle eût été la petite Laura Fairlie, plus jeune de dix longues années.

C’était le meilleur moyen que je pusse prendre pour la calmer. Elle posa sa tête sur mon épaule, et, tout à travers ses larmes, sourit vaguement.

— Je suis bien fâchée de m’être oubliée ainsi, disait-elle avec une naïveté touchante. J’ai été indisposée, — j’ai eu, tous ces derniers temps, des tristesses, des faiblesses nerveuses ; seule, je pleure souvent sans motifs,… mais je vais mieux, maintenant ; je puis vous répondre raisonnablement, monsieur Gilmore,… je le puis, en vérité.

— Non, ma chère, non, répondis-je ; nous tiendrons ce sujet pour épuisé, provisoirement. Ce que vous m’avez dit m’autorise suffisamment à prendre de mon mieux la défense de vos intérêts ; nous pourrons, dans une autre occasion, régler les détails… Laissons-là les affaires, à présent, et causons de quelque autre chose…

J’obtins d’elle, immédiatement, qu’elle acceptât d’autres sujets d’entretien, et en dix minutes, elle était déjà un peu ranimée. Je me levai alors pour prendre congé.

— Revenez nous voir, disait-elle avec insistance. Si vous revenez, j’essaierai de mériter mieux vos bontés pour moi, votre zèle pour mes intérêts…

Ainsi donc elle s’attachait avec acharnement au passé, — à ce passé dont je lui représentais une partie, comme miss Halcombe lui en représentait une autre ! j’étais profondément troublé en voyant cette jeune fille jeter, sur ses débuts dans la vie, le même long regard plein de regrets que je jette, moi, sur le commencement de ma carrière.

— Si je reviens, j’espère vous trouver mieux, lui dis-je, — mieux et plus heureuse… Dieu, ma chère, vous vienne en aide !…

Elle ne me répondit qu’en m’offrant sa joue à baiser. Pour être avocat on n’en est pas moins homme, et j’avais le cœur un peu serré quand je dus prendre congé d’elle.

Toute notre entrevue n’avait guère duré plus d’une demi-heure ; Laura n’avait pas, devant moi, prononcé une parole qui m’expliquât le chagrin, la détresse mystérieuse où la jetait évidemment l’idée de son futur mariage, et néanmoins, je ne sais ni pourquoi ni comment elle avait fini par me gagner à ses idées. J’étais entré chez elle, pénétré des motifs que sir Percival Glyde avait, bel et bien, de trouver un peu froid l’accueil qu’elle lui faisait. J’en sortis espérant « in petto » qu’elle finirait par le prendre au mot, et lui redemander sa liberté. Un homme de mon âge et de mon expérience n’aurait pas dû se laisser aller à des inspirations si contradictoires et si déraisonnables. Je ne prétends donc pas m’excuser ; mais je ne puis m’empêcher de dire la vérité, la vérité comme elle est.

L’heure de mon départ approchait, maintenant. J’envoyai dire à M. Fairlie que j’irais, s’il le souhaitait, prendre ses ordres, mais que j’étais un peu pressé. Il me renvoya une réponse, tracée au crayon sur une bande de papier : « Bonne amitié, cher Gilmore, et vœux de toute sorte ! Je ne puis supporter aucune espèce de hâte ; il en résulte pour mes malheureux nerfs un préjudice inexprimable. Prenez bien soin de vous, et adieu ! »

Au moment même de partir, je vis miss Halcombe, un instant, seule à seul.

— Avez-vous dit à Laura tout ce que vous désiriez ? me demanda-t-elle.

— Oui, répondis-je. Elle est très-faible et très-nerveuse ; — je suis fort aise qu’elle vous ait pour prendre soin d’elle…

Les yeux pénétrants de miss Halcombe étudiaient attentivement mon visage.

— Vos opinions sur le compte de Laura sont quelque peu changées, me dit-elle. Vous êtes plus disposé que vous ne l’étiez hier à lui concéder quelque chose…

Un homme d’esprit ne s’engage jamais, sans préparation, dans une partie d’escrime verbale avec une femme. Aussi me bornai-je à répondre :

— Tenez-moi au courant de ce qui arrivera… Je ne ferai rien avant d’avoir entendu parler de vous…

Elle continuait à me regarder fixement.

— Je voudrais que tout cela fût fini ; et bien fini, monsieur Gilmore ; — vous le voudriez comme moi… À ces mots, elle me quitta.

Sir Percival insista fort poliment pour me reconduira jusqu’à la portière de la voiture.

— Si jamais vous venez dans mes environs, dit-il, n’oubliez pas, je vous prie, que je désire sincèrement cultiver votre connaissance. L’ami fidèle, l’ami éprouvé de cette famille sera toujours l’hôte bien venu de toute maison qui m’appartiendra…

Homme vraiment irrésistible, — courtois, plein d’égards, dépourvu de tout orgueilleux préjugé, — un vrai gentleman de la tête aux pieds. Tout en roulant vers la station, il me semblait que je ferais volontiers tout au monde pour servir les intérêts de sir Percival Glyde, — tout au monde… si ce n’est rédiger le contrat de mariage de sa femme.


III


Après mon retour à Londres, une semaine s’écoula sans qu’il m’arrivât aucune communication de miss Halcombe.

Le huitième jour, parmi les autres lettres déposées sur ma table, il s’en trouva une de sa main.

Elle m’annonçait que sir Percival Glyde avait été définitivement accepté, le mariage devant avoir lieu avant la fin de l’année, ainsi qu’il l’avait désiré dès le principe.

La cérémonie se ferait, selon toute probabilité, pendant la dernière quinzaine de décembre. Le vingt-et-unième anniversaire de miss Fairlie arrivait assez avant dans le mois de mars. Elle devait donc, en vertu de cet arrangement, devenir la femme de sir Percival, trois mois environ avant d’être majeure.

Tout cela n’aurait dû ni me surprendre ni me chagriner ; je n’en fus pas moins affligé et surpris. À ces sentiments se mêlait un peu de désappointement, résultant du laconisme de la lettre de miss Halcombe qui, véritablement, ne m’expliquait rien. Mon aimable correspondante consacrait six lignes à m’annoncer le projet de mariage ; en trois autres, elle me racontait que sir Percival avait quitté le Cumberland pour retourner dans son château du Hampshire ; deux phrases de péroraison m’informaient, en premier lieu, que la pauvre Laura avait grand besoin de changer d’air et de se distraire ; en second lieu, que miss Halcombe avait résolu de lui procurer ces deux éléments de retour à la santé, en l’emmenant avec elle visiter quelques vieux amis qu’elles avaient dans le Yorkshire. La lettre se terminait ainsi, sans un mot sur les circonstances qui avaient pu décider miss Fairlie à céder aux vœux de sir Percival Glyde, dans un si court espace de temps à partir du moment où je l’avais vue pour la dernière fois. La cause de cette détermination soudaine m’a été complètement expliquée à une époque ultérieure. Ce n’est point mon affaire de la relater ici imparfaitement, et sur de simples ouï-dires. Miss Halcombe s’est trouvée mêlée personnellement à ces circonstances ; et, lorsque son récit suivra le mien, elle les racontera dans leur détail, exactement comme elles arrivèrent. D’ici là, l’unique tâche que j’aie à remplir, — avant de poser à mon tour la plume et de céder à d’autres la suite du récit, — c’est de relater l’unique événement, ayant trait au mariage de miss Fairlie, dans lequel j’aie pris encore une part essentielle, à savoir la rédaction du contrat. Il est impossible de rendre intelligible ce qu’il faut dire de ce document, sans entrer, au préalable, dans certaines particularités relatives aux intérêts pécuniaires de la fiancée. Je tâcherai de rendre mes explications courtes et simples ; je les affranchirai, autant que possible, des obscurités techniques auxquelles tant de jurisconsultes semblent se complaire. L’objet est de la dernière importance. J’avertis tous les lecteurs de ces lignes que l’héritage de miss Fairlie joue un grand rôle dans l’histoire de miss Fairlie ; et que, s’ils aspirent à comprendre les récits qu’on doit encore faire passer sous leurs yeux, il faut que, sur ce point, l’expérience de M. Gilmore devienne la leur.

Miss Fairlie avait à espérer deux sortes de propriétés : d’une part, l’héritage éventuel de certains biens immobiliers, quand son oncle viendrait à mourir ; de l’autre, à l’époque de sa majorité, la succession certaine des biens meubles ou capitaux qui lui venaient de son père.

Commençons par les immeubles.

Au décès du grand père paternel de miss Fairlie (que, pour plus de clarté, nous appellerons Fairlie l’aîné), les droits de substitution successorale sur le domaine de Limmeridge s’établirent ainsi :

M. Fairlie l’aîné venant à mourir, laissa trois fils : Philip, Frederick et Arthur. Comme fils aîné, Philip succéda au domaine. S’il venait à mourir sans laisser d’héritier mâle, la propriété passait sur la tête de Frederick, le second frère. Et si Frederick venait aussi à mourir sans laisser un héritier mâle, la propriété allait sur la tête du troisième frère, Arthur.

Dans la suite des événements, M. Philip Fairlie mourut laissant une fille unique, la même que ces récits ont déjà mise en scène sous le nom de Laura ; et la terre substituée passa, selon la clause légale, au second des Fairlie, célibataire. Le troisième frère, Arthur, était mort, bien des années avant le décès de Philip, laissant un fils et une fille. Le fils, à dix-huit ans, se noya près d’Oxford. Sa mort fit de Laura, la fille de M. Philip Fairlie, l’héritière présomptive du domaine patrimonial ; dans le cours ordinaire et naturel des choses, toutes les chances étaient pour que cette succession lui échût à la mort de son oncle Frederick, si ledit Frederick venait à mourir sans laisser de descendants mâles.

Donc, à moins que M. Frederick Fairlie ne se mariât et ne laissât un héritier (les deux choses qui devaient le moins probablement lui arriver en ce monde), sa nièce Laura posséderait à sa mort ce domaine, sur lequel il n’avait, ne l’oublions pas, qu’un droit purement viager. Si elle mourait célibataire, ou même, mariée, si elle mourait sans enfants, le domaine retournerait à sa cousine Magdalen, fille de M. Arthur Fairlie. Si elle se mariait sous la protection d’un contrat bien fait, ou, en d’autres termes, du contrat que je prétendais dresser pour elle, le revenu des biens immobiliers (trois bonnes mille livres sterling par an), serait, sa vie durant, à sa disposition. Si elle venait à mourir avant son mari, « lui, » à son tour, sa vie durant, jouirait du même revenu. Si elle avait un fils, ce fils demeurerait héritier des biens, à l’exclusion de la cousine Magdalen. Il suit de là que les avantages sur lesquels sir Percival pouvait compter, en épousant miss Fairlie (pour autant qu’il s’agissait des droits éventuels de sa femme sur la propriété immobilière), consistaient en un double profit, réalisable à la mort de Frederick Fairlie : premièrement, la jouissance de trois mille livres sterling par an (sous réserve des droits de sa femme tant qu’elle vivrait, et sans aucune réserve à la mort d’icelle, s’il venait à lui survivre) ; puis, en second lieu, l’héritage du domaine de Limmeridge, assuré à son fils s’il en avait un.

Voilà, pour la propriété territoriale et pour la disposition du revenu en résultant, ce qu’il fallait établir à l’occasion du mariage de miss Fairlie. Jusque-là nulle difficulté, nulle divergence d’opinions ne devaient, selon toute apparence, s’élever entre l’avocat de sir Percival et moi sur la rédaction du contrat.

Nous avons maintenant à considérer le domaine personnel ou mobilier, — l’argent, si l’on veut, les capitaux — sur lesquels miss Fairlie allait avoir un droit de propriété complète, dès le jour où elle atteindrait sa vingt et unième année.

Cette portion de son héritage constituait, prise à part, une petite fortune très-confortable. Elle lui avait été assurée par le testament de son père, et montait à la somme de vingt mille livres sterling (500,000 francs). En sus, elle avait un droit d’usufruit viager sur dix mille autres livres sterling ; cette dernière fraction d’héritage devant passer, à sa mort, sur la tête de sa tante Éléanor, sœur unique de son père. Il sera d’un grand secours pour le lecteur, appelé à voir clair dans toutes ces affaires de famille, que je m’arrête ici un moment, afin d’expliquer pourquoi la tante se trouvait en passe d’attendre la mort de sa nièce avant de recueillir le bénéfice du legs qui lui avait été fait.

Aussi longtemps qu’elle était restée célibataire, M. Philip Fairlie avait vécu dans les meilleurs termes avec sa sœur Éléanor. Mais quand elle se fut mariée, un peu tard, et quand elle se trouva unie par son mariage à un gentleman italien, nommé Fosco, — je devrais dire un noble italien, vu qu’il se glorifiait du titre de comte, — M. Fairlie trouva si fort à dire dans sa conduite, qu’il cessa d’avoir aucune communication avec elle ; il alla même jusqu’à la rayer de son testament. Les autres membres de la famille jugèrent tous plus ou moins déraisonnable une rancune si durement manifestée. Sans pouvoir passer pour riche, le comte Fosco n’était pas non plus un aventurier sans le sou, il avait à lui un revenu médiocre, mais suffisant ; il vivait depuis des années en Angleterre, et s’était fait accepter dans la société sur un pied fort honorable. Ces diverses recommandations, cependant, ne lui servaient de rien auprès de M. Philip Fairlie. La plupart des opinions de ce dernier faisaient de lui un Anglais de la vieille école, et il détestait un étranger, purement et simplement comme étranger. Tout ce qu’on put obtenir de lui, dans les années qui suivirent, — et il céda principalement, en ceci, à l’intercession de miss Fairlie, — fut de replacer le nom de sa sœur, comme il l’était jadis, parmi ceux de ses légataires ; encore ajourna-t-il pour elle le bénéfice du legs, en attribuant à sa fille, pour aussi longtemps qu’elle vivrait, le revenu des sommes dont il se composait ; le capital lui-même, si la tante prédécédait la nièce, devant passer à la cousine Magdalen. Vu l’âge relatif des deux femmes, il était fort douteux que, — dans l’ordre naturel des choses, — la tante reçût jamais ses dix mille livres, et madame Fosco, aussi injuste qu’on l’est ordinairement en pareille circonstance, crut devoir se venger du procédé fraternel en refusant de voir sa nièce, dont elle niait obstinément, d’ailleurs, l’intervention bienveillante.

Telle était l’histoire des dix mille livres sterling. Là-dessus encore, je ne pouvais avoir aucune difficulté avec l’homme de loi chargé des intérêts de sir Percival. Le revenu appartiendrait à sa femme, et le capital, lorsqu’elle viendrait à mourir, passerait, suivant l’occurrence, soit à la tante Éléanor, soit à la cousine Magdalen. Après m’être débarrassé de toutes ces explications préliminaires, j’en viens enfin à ce qui est réellement le nœud de la question, — savoir : les vingt mille livres sterling.

Cette somme était, à partir de sa majorité, la propriété absolue de miss Fairlie, et la disposition qu’elle en pourrait faire à l’avenir dépendait entièrement des conditions que, rédigeant le contrat de mariage, je pourrais obtenir en sa faveur. Les autres clauses consignées en ce document étaient de pure forme, et n’ont pas besoin d’être relatées ici ; mais celle qui se rapporte au capital argent est trop importante pour qu’on l’omette. Quelques lignes, d’ailleurs, suffiront à la faire suffisamment connaître.

Ma stipulation, à l’égard des vingt mille livres, était simplement celle-ci : la somme entière devait être placée de façon que le revenu échût à la femme pendant sa vie ; ensuite à sir Percival, également pendant sa vie, le capital étant strictement réservé aux enfants à provenir du mariage. À défaut de postérité, la femme conservait le pouvoir d’en disposer par voie de volonté directe, et je stipulais pour elle, à cet effet, le droit de tester sans autorisation maritale. L’effet de ces conditions peut, en somme se résumer comme suit :

Lady Glyde venant à mourir sans enfants, sa demi-sœur, miss Halcombe et tous autres parents ou amis qu’elle voudrait avantager, se partageaient, à la mort du mari, et selon les instructions par elle laissées, l’argent dont elle aurait voulu les gratifier. Si, d’autre part, elle laissait, en mourant, une postérité quelconque, l’intérêt des enfants, alors, ainsi qu’il est naturel et nécessaire, primait tous les autres. Telle était la clause, et je ne crois pas que personne puisse nier, venant à la lire, qu’elle ne répartît les droits de chacun avec une justice égale pour tous.

Nous allons voir comment mes propositions furent accueillies du côté du mari.

Au moment où m’arriva la lettre de miss Halcombe, j’étais, plus que de coutume encore, surchargé de besogne. Cependant, je me ménageai le loisir de rédiger le contrat. J’en avais dressé le projet, et je l’avais soumis à l’approbation du solicitor de sir Percival, en moins d’une semaine à partir du jour où miss Halcombe m’avait informé de la décision prise quant au mariage.

Après un laps de deux jours, le document me fut retourné avec les notes et remarques de mon confrère, l’avocat du baronnet. Ses objections, en général, ne portaient que sur des bagatelles, de pures vétilles techniques, jusqu’à ce qu’il en fût venu à la clause réglant le sort des vingt mille livres. Celle-ci était soulignée de doubles lignes à l’encre rouge, et, en regard, à la marge, se lisait la note suivante.

« Inadmissible. — Le capital doit aller à sir Percival Glyde, s’il survit à lady Glyde, et s’il n’est pas survenu d’enfants. »

C’est-à-dire que pas un farthing des vingt mille livres sterling n’irait soit à miss Halcombe, soit à tout autre parent ou ami de lady Glyde. La somme entière, si elle mourait sans enfants, tomberait dans les poches de son mari.

La réponse que je fis à cette audacieuse proposition fut aussi laconique et aussi sèche que je pus la rendre.

« Cher monsieur, Contrat de miss Fairlie. Je maintiens dans toute sa teneur, et sans y changer un mot, la clause qui a soulevé votre objection. Sincèrement vôtre. »

La réplique arriva au bout d’un quart d’heure.

« Cher monsieur. Contrat de miss Fairlie. Je maintiens, dans sa teneur et sa forme, la clause à l’encre rouge qui ne vous parait pas acceptable. Sincèrement vôtre. »

Dans le détestable patois du jour, nous étions, mon confrère et moi, ce qu’on appelle « but à but, » et il ne nous restait plus qu’à demander les instructions de nos clients.

Or mon client, dans l’état actuel des choses, — miss Fairlie n’ayant point complété sa vingt et unième année, — était son tuteur, M. Frederick Fairlie. Je lui écrivis par le courrier du jour même, mettant sous ses yeux la difficulté comme elle était ; et non-seulement j’insistais sur tous les arguments auxquels je pus penser, afin de l’exciter à maintenir la clause telle que je l’avais rédigée, mais je lui exposais nettement les motifs mercenaires, qui, au fond, dictaient l’opposition faite à mes combinaisons, relativement aux vingt mille livres. Un examen approfondi des affaires de sir Percival, auquel j’avais dû me consacrer en étudiant les clauses du contrat relatives à lui, m’avait trop bien révélé l’existence d’énormes hypothèques sur sa terre ; et je savais que son revenu, considérable en apparence, était en réalité à peu près nul, pour un homme de sa position. Le besoin d’argent disponible se faisait sentir à chaque instant dans cette existence obérée, et l’annotation de son avocat à la clause que j’avais imaginée pour sauvegarder le capital de miss Fairlie, n’était autre chose que l’aveu égoïste et franc de cette urgente nécessité.

Ma réponse de M. Fairlie m’arriva courrier par courrier, et se trouva aussi peu précise et aussi peu concluante que possible. Traduite en bon anglais, voici à peu près ce qu’elle voulait dire :

« Le cher Gilmore ne serait-il pas assez obligeant pour ne pas tourmenter son client et ami, au sujet d’une éventualité si éloignée ? Était-il probable qu’une jeune femme de vingt et un ans vînt à mourir, et à mourir sans enfants, avant un homme de quarante-cinq ? D’un autre côté, en ce pauvre monde, tel qu’il est fait, saurait-on mettre à un trop haut prix le repos de l’esprit, le calme de la vie ? Et en supposant même que ces deux célestes bénédictions dussent être acquises moyennant le sacrifice possible, à une époque lointaine, d’une bagatelle comme vingt mille livres sterling, n’était-ce pas encore un bon marché à faire ? Oui, certainement. Pourquoi donc n’y pas donner les mains ? »

Je jetai la lettre avec un mouvement de dégoût. Juste au moment où le papier glissait en frissonnant sur le parquet, quelqu’un heurtait à ma porte, et le solicitor de sir Percival, M. Merriman, se faisait introduire dans mon cabinet. Il y a dans ce monde plusieurs variétés de l’homme de loi retors et rapace, mais les mieux cuirassés de tous, j’imagine, sont ceux qui vous arrivent, déguisant leur âpreté sous l’apparence d’une inaltérable bonne humeur. Un homme d’affaires bien nourri, aux joues pleines, au sourire bienveillant, est ordinairement celui qu’on trouve le plus dur à la détente. M. Merriman appartenait à cette variété de l’espèce.

— Et comment va ce bon monsieur Gilmore ? commença-t-il tout rayonnant d’amabilité ; enchanté, monsieur, de vous trouver en si bon état. Je passais devant chez vous, et j’ai pensé que, peut-être, aviez-vous quelque chose à me dire… Allons donc ! tâchons de régler ici, de bonne amitié, la petite difficulté qui nous a mis aux prises ! Avez-vous déjà reçu des nouvelles de votre client ?

— Oui… et le vôtre a-t-il répondu ?

— Ah ! cher confrère, je voudrais bien pouvoir tirer quelque chose de lui… et plût à Dieu qu’il voulût décharger mes épaules de la responsabilité qu’il y laisse !… Mais, là-dessus, son parti est bien pris, bien irrévocable : « Merriman, les détails vous regardent. Faites pour mes intérêts tout ce que vous jugerez convenable ; et, jusqu’à ce qu’elle soit terminée, ne me comptez personnellement pour rien dans toute cette affaire. » Voilà, mot pour mot, ce que sir Percival m’a dit, il y a quinze jours ; et tout ce que j’ai pu en tirer depuis, c’est l’exacte répétition de ces mêmes paroles. Je ne suis pas difficile à manier, monsieur Gilmore, ainsi que vous pouvez le savoir. Personnellement et privément, je ne demanderais pas mieux que de raturer, à l’instant même, cette note qui vous a offusqué. Mais sir Percival ne voulant se mêler de rien, sir Percival me remettant en aveugle tous ses intérêts, puis-je faire autre chose que de les défendre comme je l’entends ? J’ai les mains liées, ne le voyez-vous pas, cher monsieur ? — J’ai les mains liées.

— Ainsi donc, vous maintenez à la lettre votre note sur la clause des vingt mille livres ? lui dis-je.

— Ma foi, oui !… tout en l’envoyant au diable… Je n’ai pas d’autre parti à prendre. — Il se rapprocha de la cheminée et se chauffa le gras des jambes, tout en fredonnant d’une belle voix de basse-taille, faite pour briller au dessert, je ne sais quel refrain de chansonnette.

— Et que dit-on de votre côté ? reprit-il. Voyons donc un peu ; que disent vos gens ?…

J’avais honte de répondre. J’essayai de gagner du temps. Je fis même pire que cela. Mes instincts professionnels reprirent le dessus, et je tâchai de négocier.

— Vingt mille livres ne sont pas une petite affaire, dis-je, pour que les amis de la jeune dame les lâchent ainsi, à première réquisition.

— Incontestable, reprit M. Merriman, qui abaissait un regard pensif sur la pointe de ses bottes. Question bien posée, monsieur, très-bien posée !

— Un compromis, où les intérêts de la famille de ma cliente seraient pris en considération à l’égal des intérêts du mari, ne nous aurait peut-être pas effrayés à ce point… Allons ! allons ! continuai-je, tout ceci se résout, après tout, en un marché à conclure. Quel est le minimum dont vous vous contenterez ?

— Notre « minimum », dit M. Merriman, c’est dix-neuf mille neuf cent quatre-vingt-dix-neuf livres dix-neuf shilling onze pense et trois farthings… Ah ! ah ! ah !… veuillez m’excuser, monsieur Gilmore… il faut bien se passer, de temps en temps, une petite plaisanterie.

— Celle-ci est mince, en effet, remarquai-je ; elle vaut tout juste le farthing que vous voulez bien nous abandonner…

M. Merriman était aux anges ; il riait de ma réplique, à faire tomber les murs de mon cabinet. Quant à moi, je n’étais pas de moitié si réjoui ; je revins à l’affaire, voulant mettre fin à l’entrevue.

— Nous sommes aujourd’hui vendredi, lui dis-je ; donnez-nous jusqu’à mardi prochain pour notre réponse définitive.

— Certainement, répliqua M. Merriman. Et plus longtemps, cher monsieur, si vous le voulez. — Il prit son chapeau pour partir, et, alors, m’interpellant de nouveau :

— À propos, dit-il, vos clients du Cumberland n’ont-ils rien appris de plus au sujet de cette femme qui avait écrit la lettre anonyme ?

— Rien de plus, répondis-je. Et vous-même, n’avez-vous trouvé aucune trace d’elle ?

— Pas encore, dit mon confrère. Mais nous n’avons pas perdu tout espoir. Sir Percival soupçonne, à part lui, que quelqu’un la tient cachée, et nous faisons surveiller ce quelqu’un.

— Vous voulez dire, sans doute, la vieille femme qui était avec elle dans le Cumberland, demandai-je.

— Non, ni rien qui lui ressemble, répondit M. Merriman. Nous n’avons pas encore mis la main sur la vieille femme. Notre quelqu’un est un homme ; il est jeune ; il est ici, à Londres, où nous ne le perdons pas de vue, et nous avons toute raison de penser que, voulant du bien à miss Catherick, il a été pour quelque chose dans son évasion de l’asile. Sir Percival voulait immédiatement le prendre à partie, mais je m’y suis opposé : « Non, lui ai-je dit, ce serait le mettre sur ses gardes ; guettons-le, sachons attendre ! » Nous verrons ce qui arrivera. Cette femme en liberté, monsieur Gilmore, nous donnera peut-être du fil à retordre : qui sait ce qu’elle inventera, maintenant ?… Bien le bon jour, très-cher maître !… Je compte, pour mardi prochain, sur le bonheur d’entendre parler de vous. Là dessus, avec un sourire aimable, il s’éloigna.

Pendant cette dernière partie de la conversation avec mon confrère, mon esprit, je l’avoue, était quelque peu préoccupé. J’avais si fort à cœur l’affaire des vingt mille livres, que tout autre sujet me trouvait distrait ; aussi, quand on m’eut laissé seul, je me mis à chercher comment je pourrais me tirer de là.

S’il se fût agi de tout autre client, je m’en serais tenu à mes instructions, si déplaisantes qu’elles m’eussent paru, et, sans plus de luttes, j’aurais immédiatement abandonné les vingt mille livres. Mais, vis-à-vis de miss Fairlie, je ne pouvais agir avec cette indifférence d’homme d’affaires. Je me sentais pour elle toute l’affection et l’admiration que je lui devais ; je me souvenais avec reconnaissance que son père avait été pour moi le meilleur des patrons, l’ami le plus dévoué ; tout en dressant le contrat, j’éprouvais exactement les mêmes anxiétés pour elle que j’aurais pu ressentir si je n’eusse été un vieux célibataire, pour ma propre fille ; et j’étais bien décidé à n’épargner pour son service, alors que ses principaux intérêts étaient en jeu, aucun sacrifice personnel. Il ne fallait pas songer à écrire une seconde fois à M. Fairlie ; cela n’eût servi qu’à lui donner une seconde occasion de me glisser entre les doigts. Le voir, lui adresser personnellement mes remontrances pouvait être plus utile. Le lendemain était précisément un samedi. Je résolus de prendre un billet d’aller et retour, et de risquer mes vieux os sur le chemin de fer du Cumberland, le tout avec la chance de pousser ce tuteur si négligent à prendre le parti le plus juste, le plus digne, le plus honorable. Assez pauvre chance, sans nul doute, mais, une fois que je l’aurais tentée, ma conscience serait en repos. J’aurais fait, alors, tout ce que pouvait un homme dans ma position pour sauvegarder les intérêts de la fille unique d’un ami défunt.

Cette journée du samedi se leva fort belle : bon vent d’ouest, soleil brillant. Comme j’avais éprouvé, tout récemment, un retour de cette oppression du cerveau contre laquelle mon médecin, depuis plus de deux ans déjà, me recommandait de me précautionner très-sérieusement, je voulus saisir l’occasion de faire un peu plus d’exercice qu’à l’ordinaire, en dépêchant mes bagages avant moi, et en allant à pied jusqu’à l’embarcadère d’Eaton-Square. Au moment où j’entrais dans Holborn, un gentleman qui me contre-passait d’un pas rapide, s’arrêta tout à coup et m’adressa la parole. C’était M. Walter Hartright.

S’il n’eût été le premier à m’aborder, j’aurais certainement passé auprès de lui sans l’apercevoir, tant il était changé, méconnaissable. Sa figure était pâle, ses yeux étaient hagards, — il y avait dans ses gestes quelque chose de précipité, d’incertain ; — et sa toilette, dont j’avais remarqué, à Limmeridge, le soin parfait, me parut maintenant si négligée, qu’elle m’eût fait honte sur le dos d’un de mes clercs.

— Y a-t-il longtemps que vous êtes revenu du Cumberland ? me demanda-t-il. J’ai eu, tout récemment, des nouvelles de miss Halcombe. On ne m’a pas caché que les explications de sir Percival Glyde avaient été admises comme suffisantes… Le mariage aura-t-il lieu bientôt ?… En savez-vous quelque chose, monsieur Gilmore ?…

Il parlait si vite, et ses questions se succédaient, pêle-mêle, d’une manière si étrange et si confuse, que je pouvais à peine le suivre. L’intimité accidentelle qui, à Limmeridge, lui avait été accordée, ne me paraissait pas, d’ailleurs, lui donner le droit d’entrer ainsi dans les secrets de la famille ; en conséquence, je résolus de traiter aussi évasivement que possible, vis-à-vis de lui, la question du mariage de miss Fairlie.

— Nous verrons, monsieur Hartright, lui dis-je, — nous verrons. J’ose croire que si nous attendons, pour parler du mariage, sa publication dans les journaux, nous ne risquerons guère de nous tromper… Excusez cette remarque, mais je suis fâché de vous retrouver avec une mine moins bonne qu’à notre dernière rencontre…

Une contraction nerveuse, qui ne dura qu’un moment, passa sur ses lèvres et autour de ses yeux ; je me reprochai presque de lui avoir répondu avec une réserve si marquée.

— Vous avez raison, dit-il avec amertume. Quel droit ai-je donc de vous questionner sur son mariage ?… Je le verrai dans les journaux, comme tout le monde… Oui, continua-t-il avant que j’eusse pu lui faire accepter la moindre excuse… Oui, tous ces temps-ci, je n’ai pas été très-bien portant… Je vais essayer du changement d’air et de nouvelles occupations. Miss Halcombe a bien voulu me recommander, et les renseignements pris se sont trouvés au gré des personnes avec qui je m’engage. C’est un peu loin, à la vérité ; mais peu m’importe où je vais, sous quel climat, et combien de temps je passerai loin de mon pays…

Tout en parlant ainsi, je remarquai qu’il jetait de temps en temps sur la foule d’étrangers, dont le double courant nous enveloppait, un regard singulièrement soupçonneux, absolument comme s’il eût pensé découvrir parmi eux quelque espion.

— Je souhaite que votre voyage réussisse en tout point, lui dis-je, et qu’il soit suivi d’un heureux retour ;… — puis j’ajoutai, de manière à ne pas le tenir trop à l’écart de ce qui concernait les Fairlie : — Précisément aujourd’hui, je vais à Limmeridge pour affaires. Miss Halcombe et miss Fairlie viennent d’en partir pour visiter des amis dans le Yorkshire…

Ses yeux rayonnèrent, et il parut sur le point de me répondre ; mais le même spasme nerveux vint une seconde fois contracter momentanément son visage. Il prit ma main, la serra fortement, et se perdit dans la foule, sans ajouter un seul mot. Il n’était guère pour moi autre chose qu’un étranger, et pourtant je restai là, une ou deux minutes, le suivant de l’œil avec une sorte de regret. L’exercice de ma profession m’avait fait pratiquer les jeunes gens assez pour savoir à quels signes on reconnaît qu’ils commencent à mal tourner, et lorsque je repris ma route vers le chemin de fer, je dirai à regret que j’avais de grandes inquiétudes sur l’avenir de M. Hartright.


IV


Parti par un train du matin, j’arrivai à Limmeridge à temps pour le dîner. Le château était d’un vide et d’une monotonie qui m’accablèrent. J’avais espéré qu’en l’absence des jeunes ladies, la bonne mistress Vesey me tiendrait compagnie ; mais un rhume la confinait dans sa chambre. Les domestiques furent si surpris de me voir que, dans leur trouble et leur empressement extravagants, ils commirent toute espèce d’erreurs fâcheuses. Le sommelier lui-même, assez âgé pour en savoir plus long, m’apporta une bouteille de Porto qu’il avait omis de faire tiédir. Les nouvelles qu’on me donna de M. Fairlie, étaient exactement les mêmes qu’à l’ordinaire ; et lorsque je lui envoyai annoncer mon arrivée, il me fit dire qu’il serait charmé de me voir le lendemain matin, mais que la brusque nouvelle de mon apparition avait déterminé chez lui des palpitations de cœur, lesquelles l’avaient mis à bas pour le reste de la soirée. Le vent siffla toute la nuit d’une manière effrayante ; et, dans ce grand château vide, on n’entendait ici, là, de tous côtés, que craquements et gémissements sinistres. Je dormis aussi mal que possible, et me levai d’une humeur de dogue, pour me trouver seul le lendemain, au déjeuner.

À dix heures, on me conduisit dans l’appartement de M. Fairlie. Il occupait sa chambre habituelle, son fauteuil habituel, et l’accablement habituel de son intelligence et de son corps était exactement ce que je l’avais toujours connu. Lorsque j’entrai, son valet de chambre était debout devant lui, soutenant, pupitre animé, un énorme volume d’eaux fortes, aussi long et aussi large que mon bureau d’avocat. Le misérable étranger grimaçait de la manière la plus abjecte, et semblait prêt à s’évanouir de fatigue, tandis que son maître examinait tout à loisir chacune des gravures et, s’aidant d’une loupe, en étudiait les beautés cachées.

— Oh ! le meilleur des bons vieux amis, dit M. Fairlie, qui s’installa commodément et paresseusement avant de lever les yeux sur moi, êtes-vous bien portant ?… là, tout à fait bien portant ?… Savez-vous qu’il est méritoire de venir ainsi me chercher dans ma solitude. Ce cher Gilmore !…

J’avais compté que le domestique disparaîtrait quand je serais là, mais il n’en fut rien. Le pauvre diable restait debout, tremblant sous le poids des eaux fortes, en face du fauteuil de son maître, où celui-ci s’était presque recouché, faisant tourner avec sérénité le verre de la loupe entre ses doigts blancs et son pouce.

— Je suis venu vous parler d’un sujet fort important, lui dis-je sans autre exorde, et vous m’excuserez si je vous propose de le traiter seul à seul…

Le malheureux valet de chambre me jeta un regard reconnaissant. M. Fairlie, d’une voix faible, répéta mes trois derniers mots : « seul à seul », avec tous les dehors du plus excessif étonnement.

Je n’étais pas d’humeur à plaisanter, et me décidai à le lui faire comprendre.

— Veuillez permettre à cet homme de se retirer, lui dis-je en lui montrant le valet de chambre.

Les sourcils arqués de M. Fairlie, et ses lèvres projetées en avant, indiquèrent une surprise ironique.

— Cet « homme ? » répéta-t-il. Drôle de corps que vous êtes ! à quoi pensez-vous, d’appeler cela un homme ? Vous vous trompez d’espèce… Il y a une demi-heure, avant que je n’eusse besoin de mes eaux fortes, il pouvait être, à la rigueur, un homme ou quelque chose d’approchant ;… il le redeviendra quand je serai las de les regarder. Pour le moment, ce n’est qu’un chevalet… Que vous importe, Gilmore, la présence d’un chevalet ?

— Cela m’importe. Pour la troisième fois, monsieur Fairlie, je vous prierai de faire en sorte que nous soyons seuls…

Mon accent et mon attitude ne le laissaient pas libre de se refuser à ma demande. Il regarda le domestique, et, d’un air contrarié, lui montrant une chaise placée à côté de lui :

— Posez-là ces gravures, et allez-vous-en ! lui dit-il. Ne me bouleversez pas, en perdant la planche où j’en étais… L’avez-vous perdue, oui ou non ?… Êtes-vous bien sûr de ne pas l’avoir perdue ?… et avez-vous placé le timbre bien à ma portée ?… Oui ?… Eh bien ! pourquoi diable n’êtes-vous pas déjà parti ?…

Le valet de chambre s’en alla. M. Fairlie fit son nid dans le fauteuil de son fin mouchoir de batiste ; il se mit à nettoyer le verre de sa loupe, et, de temps en temps, se donnait le plaisir de jeter un coup d’œil oblique sur le volume d’eaux fortes, ouvert près de lui. Il ne m’était pas facile de conserver mon sang-froid en des circonstances pareilles ; — je le conservai, cependant.

— Je suis venu, lui dis-je, bien que personnellement cela me gênât fort, pour veiller aux intérêts de votre nièce et de votre famille, et j’imagine que j’ai acquis ainsi quelques légers droits à l’attention que vous m’accorderez en échange.

— Ne me brusquez pas ! s’écria M. Fairlie, se laissant aller dans son fauteuil comme un homme au désespoir, et fermant les yeux à la tête de Méduse que je lui présentais. De grâce, ne me brusquez pas !… je n’ai pas la force de le supporter…

J’étais bien décidé, pour l’amour de Laura Fairlie, à ne pas me laisser mettre en colère.

— Mon but, continuai-je, est d’obtenir que vous veuilliez revenir sur votre lettre, et ne pas me contraindre à déserter les droits légitimes de votre nièce ou de ses proches. Laissez-moi, une fois encore, vous bien expliquer la situation ; ce sera ma dernière tentative…

M. Fairlie secoua la tête, et poussa un soupir lamentable.

— Vous n’avez pas d’entrailles, Gilmore ; vraiment, vous n’en avez pas, dit-il ; mais, enfin, puisqu’il le faut, allez je suis à votre merci !…

Je lui signalai un à un, avec soin, tous les inconvénients de la mesure proposée ; je plaçai l’affaire devant lui, sous tous les aspects qui pouvaient la lui rendre intelligible. Aussi longtemps que je parlai, il demeura étendu dans son fauteuil, les yeux fermés. Il les rouvrit indolemment lorsque j’eus fini, prit sur la table sa cassolette d’argent, et se mit à la flairer avec un air de douce satisfaction.

— Ce bon Gilmore ! disait-il en reniflant de temps à autre… Comme il se montre bon et dévoué !… Cela réconcilierait, vraiment, avec les infirmités de la nature humaine !

— Accordez une simple réponse à une simple question, monsieur Fairlie. Je vous le répète, sir Percival Glyde n’a pas l’ombre d’un droit à réclamer autre chose que le revenu de cet argent. Le capital lui-même, si votre nièce n’a pas d’enfants, doit demeurer à sa libre disposition et faire retour à sa famille. Si vous restez ferme, il faudra que sir Percival fléchisse ; — il faudra qu’il fléchisse, vous dis-je, ou qu’il s’expose à la flétrissante imputation de n’avoir voulu épouser miss Fairlie que dans des vues mercenaires…

M. Fairlie me menaçait, en riant, de sa cassolette.

— Ah ! je vous y prends, mon vieux Gilmore !… vous avez horreur, n’est-il pas vrai, de tout ce qui touche à l’aristocratie ?… Comme vous détestez Glyde ! et cela tout bonnement parce qu’il est baronnet… Quel radical vous faites !… Oh ! quel affreux radical, mon bon ami !…

Un radical, moi !!! j’aurais pu supporter une forte dose de provocations, mais, après avoir professé toute ma vie les principes conservateurs les plus purs, cette épithète de radical me parut intolérable. Elle mit tout mon sang en ébullition ; je m’élançai de mon fauteuil, — l’indignation me coupait la parole.

— Ne faites pas ainsi trembler tout l’appartement ! cria M. Fairlie. Pour l’amour du ciel, restez en place ! vous ! le plus digne de tous les Gilmore, passés, présents et futurs, sachez bien que je n’ai jamais prétendu vous offenser !… Je pousse moi-même le libéralisme à de telles extrémités que je pourrais presque, j’imagine, m’intituler radical… Ma foi, oui… nous sommes une paire de radicaux… Pour Dieu, ne vous fâchez pas !… je n’ai pas en moi l’étoffe d’une dispute… Laisserons-nous là le sujet de la querelle ?… Oui, n’est-ce pas ?… Venez voir ces magnifiques eaux fortes… Souffrez que je vous enseigne à comprendre la suavité céleste de ces touches !… Allons, Gilmore, soyez gentil !…

Pendant qu’il déraisonnait ainsi, j’avais, — heureusement pour le respect que j’ai de ma personne, — repris mon plus beau sang-froid. Quand j’ouvris la bouche, j’étais assez calmé pour traiter son impertinence avec le mépris silencieux qui devait en être le salaire.

— Vous avez complètement tort, monsieur, lui dis-je, de croire mes paroles dictées par un préjugé quelconque à l’endroit de sir Percival Glyde. Je puis regretter qu’il se soit mis, pour toute cette affaire, à la remorque de son avocat, si complètement qu’on ne puisse en appeler à ses propres inspirations ; mais je n’ai contre lui aucun préjugé hostile. Ce que j’ai dit s’appliquerait tout aussi bien à n’importe quel autre homme, bien ou mal né, placé dans la même situation. Le principe dont je réclame l’application est un principe généralement admis. Si vous alliez trouver, dans la ville la plus voisine, n’importe quel avocat, de ceux qu’entoure la considération publique, il vous dirait, en sa qualité d’étranger, exactement ce que je vous dis en ma qualité d’ami. Il vous apprendrait qu’il est contre toute règle de livrer absolument les capitaux disponibles d’une jeune personne à l’homme qu’elle épouse. Il refuserait, se fondant sur les précautions d’usage en pareille matière, de faire en sorte que le mari ait un intérêt de vingt mille livres sterling à voir trépasser sa femme.

— Croyez-vous, réellement, Gilmore, qu’il se hasarderait à me tenir de pareils propos ? dit M. Fairlie. S’il osait se permettre la moitié des horreurs que je viens d’entendre, je vous certifie que je sonnerais Louis et que je le ferais reconduire à l’instant même hors du château.

— Vous ne me fâcherez pas, monsieur Fairlie ; pour votre nièce et en mémoire de son père, je ne vous laisserai pas m’irriter. Mais, avant que je sorte d’ici, vous aurez assumé toute la responsabilité de cette déshonorante concession !

— Non ! non, ne vous fâchez pas ! — n’insistez pas, dit M. Fairlie. Songez donc, Gilmore, combien votre temps est précieux. Si je le pouvais, je discuterais avec vous ; mais cela est impossible, — je n’ai pas de quoi suffire à une dispute… Vous voulez me bouleverser, vous bouleverser vous-même, bouleverser Glyde, bouleverser Laura ; et tout cela, — mon Dieu ! — tout cela pour la chose du monde qui a le moins de chance d’arriver jamais… Non, cher ami ; dans les intérêts sacrés de la paix et du calme, non, positivement non.

— Si je comprends bien, alors, vous vous en tenez à la détermination exprimée dans votre lettre ?

— Oui, si vous permettez… Charmé que nous ayons fini par nous entendre… Remettez-vous ; asseyez-vous là !…

Je me dirigeai immédiatement vers la porte, et M. Fairlie, avec une résignation parfaite, fit sonner son timbre : — avant de quitter la chambre, je me retournai, l’interpellant pour la dernière fois.

— Quoi qu’il puisse arriver à l’avenir, monsieur, lui dis-je, rappelez-vous qu’en vous avertissant, j’ai rempli mon devoir envers vous et les vôtres. Comme l’ami fidèle et l’agent dévoué de votre famille, je vous dis, en vous quittant, que jamais une fille à moi n’épouserait un homme, ici bas, avec un contrat comme celui que vous me forcez de dresser pour miss Fairlie.

La porte s’ouvrit devant moi, et le valet de chambre parut sur le seuil.

— Louis, dit M. Fairlie, reconduisez M. Gilmore, et revenez tenir mes eaux fortes !… Faites-vous servir un bon lunch, là-bas ; — allez Gilmore ! faites-vous donner un bon lunch, par ces paresseux imbéciles que j’ai pour valets…

J’étais trop révolté pour répondre ; je tournai sur mes talons, et le plantai là sans ajouter un mot. Il y avait, à deux heures de l’après-midi, un train montant ; et, par ce train-là, je revins à Londres.

Le lundi, j’envoyai le contrat modifié en vertu duquel se trouvaient déshéritées les personnes que miss Fairlie m’avait déclaré, elle-même, vouloir avantager de préférence à qui que ce fût. Je n’avais pas le choix. Si j’avais refusé la rédaction de cet acte, un autre avocat s’en serait chargé.

Ma tâche est remplie. Mon rôle personnel dans les événements de cette chronique de famille ne s’étend pas plus loin que l’endroit où me voici parvenu. D’autres plumes que la mienne raconteront les circonstances étranges qui allaient bientôt survenir. C’est sous le coup d’une impression grave et pénible que j’achève ce bref exposé. C’est sous le coup de cette impression, que je répète ici mes dernières paroles prononcées à Limmeridge-House : — « Jamais une fille à moi, n’aurait épousé un homme, ici-bas, avec un contrat pareil à celui qu’on me forçait à rédiger pour Laura Fairlie. »

FIN DU RÉCIT DE M. GILMORE.





Extraits du Journal de Marian Halcombe,
formant la suite du récit.


I


Limmeridge-House, 8 novembre.


. . . . . . . . . . . . . . . . . . .[5]

M. Gilmore nous a quittés ce matin.

Son entrevue avec Laura lui avait évidemment causé plus de surprise et de chagrin qu’il n’en voulait avouer. Sa physionomie et la manière dont il prit congé de nous me fit craindre que, sans le vouloir, elle lui eût révélé le secret « réel » de son abattement et de mon inquiétude. Cette anxiété prit tellement sur moi, lorsqu’il fut parti que je refusai de sortir à cheval avec sir Percival Glyde, et qu’au lieu de cela, je montai immédiatement dans la chambre de Laura.

Dans ces difficiles et tristes circonstances, j’ai dû concevoir de moi une méfiance mêlée de regrets, en découvrant à quel point j’avais méconnu la force de ce malheureux attachement conçu par ma sœur. J’aurais dû savoir que la délicatesse, la généreuse patience, les hauts sentiments d’honneur qui m’attiraient moi-même vers le pauvre Hartright, et qui m’avaient amené à l’admirer, à le respecter du fond du cœur, étaient justement les qualités qui devaient avoir l’empire le plus irrésistible sur la sensibilité naturelle de Laura, et la générosité dont la nature l’a douée. Et, cependant, jusqu’à ce que, par un élan spontané, cette chère enfant m’eût ouvert son cœur, je ne m’étais pas doutée que cet attachement nouveau eût pu y jeter de si profondes racines. Je crus d’abord que le temps et quelques soins suffiraient pour l’effacer. Je crains, à présent, qu’il ne demeure en elle et ne la change à tout jamais.

En découvrant que j’avais commis une si lourde erreur de jugement, je me suis sentie disposée à ne plus compter sur moi ; je n’ai plus ni certitude ni résolution. En face des preuves les plus claires, j’hésite sur le compte de sir Percival. J’hésite de même sur tout ce que j’ai à dire à Laura. Ce matin même, la main sur le bouton de sa porte, je ne savais pas encore si je ferais bien de lui poser, ou non, les questions pour lesquelles j’étais venue.

Lorsque j’entrai dans sa chambre, ma sœur y marchait à grands pas avec une allure impatiente. Elle paraissait surexcitée et nerveuse ; venant au-devant de moi, elle ne me laissa pas le temps de prendre la parole.

— J’avais besoin de vous, me dit-elle… Venez vous asseoir avec moi sur le sopha !… Marian, je ne puis plus longtemps supporter tout ceci ; — je dois, je veux en finir…

Ses joues étaient trop animées, ses gestes trop énergiques, sa voix trop ferme, trop assurée. Ce petit cahier d’esquisses qui lui vient d’Hartright, — ce fatal volume sur lequel, quand elle est seule, elle se complaît à rêver, — il était dans une de ses mains. Je commençai par le lui enlever, avec une fermeté mêlée de douceur, et par le déposer sur une table, hors de sa vue.

— Contez-moi tranquillement, chère petite, ce que vous entendez faire, lui dis-je alors. M. Gilmore vous a-t-il donné quelque bon conseil ?…

Elle secoua la tête. — Non, dit-elle, pas sur le sujet qui me préoccupe. Il a été très-affectueux et très-bon pour moi, Marian, — et j’ai honte de dire que je l’ai affligé par mes pleurs. Je suis d’une faiblesse misérable ; je n’ai plus la direction de moi-même. Dans mon propre intérêt, dans l’intérêt de tous, il faut que j’aie le courage d’en finir.

— Voulez-vous dire le courage de réclamer votre liberté ? lui demandai-je.

— Non, répondit-elle simplement. Le courage, ma chère, de dire toute la vérité…

Elle jeta ses bras autour de mon cou, et posa sa tête sur ma poitrine. Au mur qui lui faisait face, était accroché le portrait de son père, peint en miniature. M’inclinant vers elle, je m’aperçus qu’elle ne le perdait pas de vue.

— Je ne pourrai jamais demander à être dégagée, continua-t-elle. Quelle que soit la fin de tout ceci, il n’y a pour « moi » que malheurs à attendre. Tout ce que je puis, Marian, c’est de ne pas ajouter à ces malheurs, le souvenir d’une promesse violée, l’oubli des paroles suprêmes que mon père a prononcées sur ma tête.

— Que comptez-vous faire, alors ? lui demandai-je.

— Révéler moi-même à sir Percival Glyde la vérité comme elle est, me répondit-elle. Il me laissera libre alors, s’il le veut, non sur ma demande, mais parce qu’il saura tout.

— Qu’entendez-vous, Laura, parce mot « tout ? » il doit suffire à sir Perceval (ainsi me l’a-t-il dit lui-même) de savoir que l’engagement qui vous lie est contraire à vos désirs.

— Puis-je lui tenir ce langage, lorsque cet engagement a été pris pour moi par mon père, avec mon plein et libre consentement ? J’aurais tenu ma promesse, non pour mon bonheur, je le crains, mais avec une parfaite résignation… — Ici, elle s’arrêta, rapprocha son visage du mien, et posa sa joue contre la mienne, — j’aurais tenu ma promesse, Marian, si un autre amour n’avait germé dans mon cœur, amour qui n’y existait pas quand j’ai promis d’épouser sir Percival.

— Laura ! vous n’irez certes pas vous dégrader en lui faisant un tel aveu ?

— Je me dégraderais bien autrement si j’obtenais ma liberté en lui faisant un mystère de ce qu’il a droit de savoir.

— Il n’a pas l’ombre d’un droit à savoir cela !

— Vous avez tort, Marian, vous avez tort !… Je ne dois tromper personne, — et, moins que personne, l’homme à qui mon père m’a donnée, à qui je me suis donnée moi-même… — Un baiser, ici, rapprocha ses lèvres des miennes… — Ma bien chérie, dit-elle avec douceur, vous m’aimez tellement, vous êtes si fière de moi, que vous oubliez pour mon compte ce que vous n’oublieriez jamais pour le vôtre. Que sir Percival mette en doute les motifs qui me dirigent et, s’il le veut, porte sur moi un jugement défavorable, cela vaut mieux que si, après lui avoir été infidèle par la pensée, j’avais la bassesse de lui cacher cette infidélité, en vertu d’un calcul personnel…

Dans mon premier mouvement de surprise, je l’écartai de moi pour la contempler à l’aise. Nos rôles étaient changés, et c’était la première fois : toute la résolution était chez elle, toutes les hésitations étaient chez moi. J’examinais avec étonnement ce jeune visage, pâle, tranquille et résigné ; dans ces yeux levés tendrement vers moi, je voyais resplendir l’innocence et la pureté d’un cœur intact ; aussi les restrictions, les objections mondaines qui se pressaient sur mes lèvres s’effaçaient-elles peu à peu, absorbées dans leur propre néant. Je courbais la tête sans trouver un mot à dire. À sa place, — j’étais forcée de l’avouer, — j’aurais obéi au méprisable petit orgueil qui fait mentir tant de femmes, et j’aurais menti comme elles.

— Ne vous fâchez pas contre moi, Marian, dit-elle, se méprenant à mon silence.

Je ne répondis qu’en la pressant de nouveau sur ma poitrine. Je craignais d’éclater en pleurs si j’essayais de parler. Or, mes larmes ne coulent pas aussi facilement que je le voudrais ; — ce sont des larmes d’homme, accompagnées de sanglots convulsifs, sujet de terreur pour qui me voit pleurer.

— Voici bien des jours, ma bonne chérie, bien des jours que je pense à tout ceci, continua-t-elle, roulant et mêlant ma chevelure sous ces doigts dont toute la patience de mistress Vesey n’a pu calmer encore la mobilité nerveuse ; — j’y ai pensé très-sérieusement, et je puis compter sur mon courage, lorsque ma conscience me dit que j’ai raison. Laissez-moi m’expliquer avec lui dès demain, — en votre présence, Marian ! Je ne dirai rien de mal, rien dont vous ou moi nous ayons à rougir ; — mais quel soulagement pour mon cœur d’en finir avec cette dissimulation misérable ! Ce qu’il me faut, avant tout, c’est de savoir et de sentir que, de mon côté, je n’ai à me reprocher aucune tromperie ; et alors lorsqu’il saura ce que j’ai à lui dire, qu’il agisse vis-à-vis de moi comme il voudra ! — …

Avec un soupir profond elle replaça sa tête sur ma poitrine. De tristes pressentiments sur l’issue de ce qui allait se passer vinrent oppresser mon esprit, mais, continuant à me méfier de moi, je lui dis que je me conformerais à ses vœux. Elle me remercia ; et, peu à peu, nous en vînmes à parler d’autre chose.

Nous nous retrouvâmes au dîner, et je l’y vis plus elle-même, plus à son aise avec sir Percival que cela ne m’était jamais arrivé. Elle se mit au piano, dans la soirée, choisissant des morceaux de musique comme on les fait à présent, hérissés de difficultés, brillants, étourdissants et sans mélodie. Depuis le départ du pauvre Hartright, elle n’a pas exécuté une seule de ses charmantes cantilènes de Mozart, pour lesquelles il avait un goût si prononcé. Le cahier même qui les renferme n’est plus dans le pupitre à musique. Elle l’en a elle-même ôté pour que personne, venant à le feuilleter, ne lui demande un des morceaux qu’il contient.

Aucune occasion ne me fut donnée de constater si elle avait ou non changé d’avis depuis le matin, jusqu’au moment où elle souhaita le bonsoir à sir Percival, et j’appris alors, de sa bouche même, qu’elle persistait dans sa résolution. Elle lui dit, en effet, d’un ton fort calme, qu’elle désirait lui parler le lendemain après le déjeuner, et qu’il la trouverait, ainsi que moi, dans son boudoir, où elle comptait l’attendre. À ces mots il changea de couleur, et quand vint mon tour de lui prendre la main, je m’aperçus qu’il tremblait un peu. La matinée du lendemain allait décider de son avenir ; il s’en doutait, évidemment.

Par la petite porte qui fait communiquer nos deux chambres à coucher, j’allai, comme à l’ordinaire, souhaiter à Laura le bonsoir, avant qu’elle s’endormît. En me penchant sur elle pour l’embrasser, je vis le petit portefeuille d’Hartright à demi-caché sous son oreiller, juste à la même place où, toute enfant, elle mettait ses jouets favoris. Je ne pus trouver dans mon cœur aucune parole de blâme ; mais en secouant la tête, je lui montrai le cahier. Elle leva les deux mains jusqu’à mes joues, et, abaissant doucement mon visage au niveau du sien, posa ses lèvres au bord des miennes.

— Laissez-le moi ce soir ! murmurait-elle. Demain, peut-être, sera cruel, et me forcera de lui dire adieu pour jamais !…

« 9 octobre. » Le premier incident de la matinée n’a pas été de nature fort encourageante ; une lettre m’est arrivée du pauvre Walter Hartright. C’est une réponse à celle où je lui expliquais comment sir Percival s’était justifié des soupçons provoqués par la lettre d’Anne Catherick. Il parle très-brièvement, et non sans amertume, des explications fournies par sir Percival, se bornant à dire, qu’il « n’a aucun droit de juger la conduite de ses supérieurs ». Voilà qui est assez triste ; mais les quelques passages où il est question de lui me chagrinent plus encore. Il dit que l’effort par lequel il essaie de revenir à ses anciennes occupations, au lieu de lui être plus facile, lui semble plus pénible de jour en jour, et il me prie d’employer tout le crédit que je puis avoir, à lui obtenir un travail qui l’éloigne forcément de l’Angleterre, qui le transporte sur un autre théâtre, et lui donne d’autres relations. Je me suis vue d’autant plus disposée à lui complaire en ceci, que certain passage, à la fin de sa lettre, m’a presque effrayée.

Mention faite de ce qu’il n’a ni vu, ni entendu quoi que ce soit, au sujet d’Anne Catherick, il s’interrompt tout à coup, et, de la façon la plus brusque, la plus mystérieuse, il me laisse entendre que, depuis son retour à Londres, il a été constamment guetté, constamment suivi par des hommes dont la figure lui est inconnue. Il reconnaît qu’il lui serait impossible de justifier ce bizarre soupçon en désignant, en dénonçant telle ou telle personne en particulier ; mais il déclare que le soupçon lui-même ne le quitte ni jour ni nuit. Cela m’a effrayée, parce qu’il semblerait en résulter que sa préoccupation, au sujet de Laura, porte peu à peu le trouble dans son esprit. Je compte écrire immédiatement à quelques-uns des anciens amis de ma mère, fort influents à Londres, et le recommander chaleureusement à leur bienveillance. Changer de séjour et changer de travaux peut lui être indispensable ; — il faut peut-être cela pour le sauver, en effet, dans cette passe critique de son existence.

À mon grand soulagement, sir Percival s’est fait excuser de ne pas déjeuner avec nous. « Il avait pris chez lui, de bonne heure, une tasse de café ; sa correspondance l’y retenait encore. Sur les onze heures, si ce moment leur convenait, il aurait l’honneur de venir trouver miss Fairlie et miss Halcombe. »

Pendant qu’on nous rendait ce message, mes yeux étaient arrêtés sur le visage de Laura. En entrant chez elle, le matin, je l’avais trouvée d’un calme, d’une tranquillité inexplicables, et qui restèrent les mêmes pendant tout le déjeuner ; même une fois chez elle, et tandis qu’assises sur le sopha nous attendions sir Percival, elle conserva tout son sang-froid.

— N’ayez pas peur de moi, Marian, se borna-t-elle à me dire ; je puis bien faiblir avec un vieil ami comme M. Gilmore, ou avec une sœur chérie comme vous ; mais devant sir Percival soyez sûre que je tiendrai bon…

Je la regardais, et je l’écoutais avec une surprise muette. Depuis tant d’années que nous vivions dans l’intimité la plus étroite, cette force passive de son caractère m’avait été cachée, — et cachée aussi à elle-même jusqu’à ce que l’amour l’eût mise en relief, jusqu’à ce que l’amour l’eût développée.

Au moment où la pendule sonnait onze heures, sir Percival vint frapper à la porte, et fut admis. Pas un trait de son visage qui ne trahît une anxiété, une agitation contenues. La toux sèche et sifflante qui le tracasse la plupart du temps, semblait avoir redoublé. Il s’assit devant la table, en face de moi, et Laura demeura près de moi. Je les regardais attentivement l’un et l’autre ; il était le plus pâle des deux.

Les quelques mots insignifiants par lesquels il débuta montraient l’effort qu’il faisait pour garder l’aisance habituelle de ses manières. Mais il ne pouvait complètement assurer sa voix, ni dissimuler tout à fait l’inquiète mobilité de ses regards. Lui-même le sentit sans doute, car il s’arrêta au milieu d’une phrase commencée, et n’essaya même plus de nous cacher son embarras.

Il y eut donc entre nous un moment de silence absolu, avant que Laura lui adressât la parole.

— Sir Percival, lui dit-elle, j’ai voulu vous entretenir d’un sujet fort important pour tous deux. Ma sœur est ici, parce que sa présence me vient en aide et me rassure. Dans ce que je vais vous dire, pas un mot ne m’a été suggéré par elle : ce sont mes pensées, non les siennes, que j’exprime. Je compte, avant de passer outre, que vous serez assez bon pour vous pénétrer de ceci…

Sir Percival s’inclina. Jusque-là ma sœur n’avait rien perdu de sa tranquillité parfaite au dehors, rien de son altitude aussi convenable qu’elle pût l’être : elle le regardait, et il la regardait. Ils semblaient, du moins au début, déterminés à se comprendre l’un l’autre.

— Marian m’a fait savoir, continua-t-elle, que, pour obtenir de vous l’annulation de notre mutuel engagement, il me suffirait de la réclamer. En la chargeant pour moi d’un tel message, sir Percival, vous vous êtes montré généreux et plein d’égards. Je ne fais donc que vous rendre la plus stricte justice, en me déclarant très-reconnaissante de votre offre ; je veux espérer et croire que je me rends également justice, en vous déclarant que je refuse de l’accepter…

L’attention peinte sur le visage de sir Percival se détendit quelque peu. Pourtant je voyais un de ses pieds, qui, sous la table, battait le tapis d’un mouvement lent, imperceptible, mais incessant ; et je sentais, qu’au fond, son inquiétude n’avait guère diminué.

— Je n’ai point oublié, reprit-elle, qu’avant de m’honorer d’une proposition de mariage, vous avez demandé la permission de mon père. Peut-être, à votre tour, n’avez-vous pas oublié dans quels termes je consentis à nos fiançailles ? Je me permis de vous dire que l’influence et les conseils de mon père avaient eu la plus grande part dans ma décision. Je me laissais guider par mon père, l’ayant toujours trouvé le plus sûr des conseillers, le meilleur et le plus tendre des protecteurs et des amis. Maintenant je l’ai perdu ; je n’ai plus que sa mémoire à chérir ; mais ma foi dans cet ami qui n’est plus n’a jamais été ébranlée. Je crois, en ce moment, aussi fermement que jamais, qu’il savait mieux que moi ce qui me valait le mieux : je crois que ses espérances et ses désirs doivent être, encore aujourd’hui, mes désirs et mes espérances…

Pour la première fois, il y eut dans sa voix un léger tremblement. Ses doigts, sans cesse mobiles, vinrent se poser sur mes genoux, et s’emparèrent de mes mains. Le silence se fit encore pendant un instant ; et, ensuite, ce fut sir Percival qui parla.

— Pourrai-je demander, dit-il, si je me suis jamais montré indigne de cette confiance paternelle, que j’ai envisagée jusqu’ici comme l’honneur le plus insigne et le bonheur le plus grand de toute mon existence ?

— Je n’ai rien trouvé à blâmer dans votre conduite, répondit-elle. Vous m’avez toujours traitée avec la même délicatesse et les mêmes égards. Vous avez mérité ma confiance ; et, ce qui est bien plus important à mes yeux, vous êtes resté digne de la confiance de mon père, source de la mienne. Vous ne m’auriez fourni aucun motif, si j’en eusse cherché un, pour demander à être relevée de ma promesse. Tout ce que je viens de dire jusqu’à présent a eu pour objet de bien constater et reconnaître les obligations que je vous ai. Mon respect pour ces obligations, mon respect pour la mémoire paternelle, mon respect aussi pour ma parole, tout m’interdit d’être la première, de « mon » côté, à rien changer de ce qui existe entre nous. La rupture de notre engagement doit être votre volonté, votre fait, sir Percival, — et nullement mon fait et ma volonté…

Le battement de pied qui trahissait son malaise intérieur s’arrêta court à ces mots, et il se pencha sur la table, la tête en avant, avec un mouvement un peu vif.

— Mon fait, dit-il, quelle raison puis-je avoir, de « mon » côté, pour me dégager ?…

J’entendis ma sœur respirer plus vite ; je sentis sa main se refroidir. Malgré ce qu’elle m’avait dit quand nous étions seules, je commençais à « avoir peur d’elle ». — Je lui faisais tort.

— Une raison, répondit-elle, qu’il n’est vraiment pas facile de vous faire connaître. Il s’est fait en moi, sir Percival, un grand changement ; — un changement assez sérieux pour justifier complètement, aussi bien à mes yeux qu’aux vôtres, la rupture des promesses qui nous lient…

Le visage de sir Percival redevint si pâle, que ses lèvres elles-mêmes se décolorèrent. Il releva le bras qu’il avait posé sur la table, et, se détournant un peu dans son fauteuil, appuya sa tête dans ses mains, de sorte que son profil seul était visible.

— Quel, changement ? demanda-t-il.

Le ton sur lequel cette question fut faite me sembla particulièrement discordant ; — il y avait une émotion supprimée avec effort.

Ma sœur poussa un profond soupir, et se laissa un peu aller vers moi, étayant son épaule de la mienne. Je la sentais trembler, et voulus lui épargner, en prenant moi-même la parole, une explication qui semblait lui coûter trop. Elle m’arrêta par un serrement de main significatif, et, ensuite, s’adressant de nouveau à sir Percival, mais, cette fois, sans lever les yeux sur lui :

— On m’a dit, et je le crois, reprit-elle, que la plus tendre et la plus sincère de toutes les affections est celle qu’une femme doit porter à son mari. Lorsque, pour la première fois, nous avons été engagés l’un à l’autre, j’avais encore à donner cette affection si on la faisait naître ; vous aviez à la gagner si cela dépendait de vous. Me pardonnerez-vous, ne me blâmerez-vous point, sir Percival, si je vous avoue qu’il n’en est plus ainsi désormais ?…

Quelques larmes s’amassèrent dans ses yeux, et lentement coulèrent le long de ses joues, tandis que, cessant de parler, elle attendait sa réponse. Il n’articula pas une parole. Au début de sa dernière réplique, il avait avancé de manière à s’en faire une sorte de masque, la main qui servait d’appui à sa tête. Je ne voyais donc, par-dessus la table, que la partie supérieure de son buste.

Pas un de ses muscles ne bougeait. Les doigts écartés qui soutenaient son front étaient profondément enfouis dans sa chevelure. Ils auraient pu exprimer soit une colère, soit une douleur cachée, — laquelle des deux ? comment le savoir ? Mais il n’y avait en eux aucun frémissement qui pût m’éclairer là-dessus. Rien qui me laissât pénétrer le secret de ses pensées en ce moment, en ce moment décisif où une double crise balançait leur destin à venir.

J’étais résolue à le faire s’expliquer dans l’intérêt de Laura.

— Sir Percival ! m’écriai-je, intervenant avec une certaine brusquerie, n’avez-vous rien à dire, après que ma sœur, elle, en a tant dit ? — Et j’ajoutais, mon malheureux caractère prenant le dessus : — Après des aveux plus complets, à mon avis, qu’aucun homme ici-bas, dans votre position, n’avait le droit d’en attendre d’elle…

Cette dernière témérité lui frayait la voie par laquelle, s’il le voulait, il lui était loisible de m’échapper ; il en tira parti tout aussitôt.

— Pardon, miss Halcombe, dit-il, sans retirer la main qui nous cachait son visage, — veuillez m’excuser si je vous rappelle que je n’ai revendiqué, à cet égard, aucune espèce de droit…

Quelques simples paroles auraient suffi pour le ramener sur le terrain qu’il semblait vouloir éviter ; elles étaient déjà sur mes lèvres, quand Laura m’arrêta court en parlant elle-même.

— J’espère, continua-t-elle, que je ne me suis pas imposée en vain ce pénible aveu. J’espère qu’il me garantit votre confiance entière pour ce qui me reste à dire ?

— Je vous prie d’en être certaine…

Cette courte réponse fut faite avec une certaine chaleur ; tout en parlant, sir Percival avait laissé retomber sa main sur la table et s’était retourné vers nous. Tel changement involontaire qui eût pu se produire sur sa physionomie, il en était maintenant redevenu maître. Elle n’exprimait plus qu’une attente vive, une intense curiosité de ce que ma sœur allait dire.

— Je voudrais vous bien convaincre, poursuivit-elle, que nul motif égoïste n’a dicté mes paroles. Si vous renoncez à moi, sir Percival, après ce que vous venez d’entendre, ce ne sera point pour me voir épouser un autre homme ; — vous me donnerez seulement le droit d’achever ma vie dans un célibat auquel je suis résolue. La faute que j’ai pu commettre envers vous s’est tout entière accomplie dans le secret de mes pensées, elle ne franchira jamais ces limites. Pas un mot n’a été échangé… — Ici, elle hésita, ne sachant de quelle expression se servir ; elle hésita sous le coup d’un trouble passager qu’on ne pouvait voir sans une pénible émotion. — Pas un mot n’a été échangé, reprit-elle avec une patiente énergie, entre moi et la personne à laquelle, pour la première fois, je fais allusion devant vous, touchant les sentiments que je pouvais lui porter, ou ceux que, peut-être, elle m’avait voués ; — pas un mot ne sera échangé à ce sujet ; — aucune probabilité que nous nous retrouvions en ce monde, lui et moi. Je vous supplie de croire, sur ma parole, ce que je viens de vous dire. C’est la vérité, sir Percival ; — la vérité que j’ai cru devoir à mon futur mari, quoiqu’elle dût coûter à mes sentiments. De sa générosité, j’attends mon pardon, et je place mon secret sous la sauvegarde de son honneur.

— Double confiance qui m’est sacrée, dit-il, et que je jure ici de justifier…

Après avoir répondu en ces termes, il se tut et leva les yeux vers elle, ayant l’air d’attendre ce qu’elle avait encore à dire.

— J’ai fini, ajouta-t-elle avec calme. Vous avez maintenant plus de motifs qu’il n’en faut pour rendre parfaitement légitime et naturel le manquement à votre parole.

— J’ai, répondit-il, plus de motifs qu’il ne m’en faut pour consacrer ma vie à la tenir…

Il se leva, parlant ainsi, et fit quelques pas vers le sopha où elle était assise.

Elle se redressa brusquement, et la surprise lui arracha un faible cri. Chaque mot de ceux qu’elle avait prononcés révélait sa candeur, sa loyauté parfaite à un homme qui devait apprécier pleinement l’inestimable valeur d’une femme pure et loyale. Aussi, la noblesse même de sa conduite avait-elle secrètement anéanti, l’une après l’autre, toutes les espérances qu’elle avait fondées sur les révélations complètes auxquelles, en s’y résignant, elle confiait secrètement le soin de l’affranchir. Voilà ce que j’avais craint dès le début. Voilà ce que j’aurais empêché si elle m’avait laissé la moindre chance d’en venir à bout. Même à présent, le mal déjà fait, j’attendais, je guettais au passage un mot de sir Percival qui me donnât occasion de le mettre dans son tort.

— Vous me laissez le droit, miss Fairlie, continua-t-il, de renoncer à votre main ? Je ne suis pas assez dénué de cœur pour renoncer à une femme qui vient de se montrer l’honneur de son sexe…

Il parlait avec un accent si pénétré, une passion si enthousiaste, et pourtant une si parfaite délicatesse, qu’elle releva la tête, rougissant un peu, et le regarda en face, animée soudain d’un nouveau courage.

— Non, dit-elle avec fermeté. Le déshonneur de son sexe, au contraire, si elle peut se donner comme femme, sans donner en même temps son amour.

— Ne peut-elle donc, demanda-t-il, l’accorder, dans l’avenir, au mari qui consacrerait sa vie entière à le mériter ?

— Jamais ! répondit-elle. Si vous persistez à maintenir votre engagement, je puis être, sir Percival, votre femme loyale et fidèle ; — mais, si je connais bien mon cœur, vous n’aurez jamais l’amour de votre femme !…

En prononçant ces courageuses paroles, elle était d’une beauté si splendide, si victorieuse, que pas un homme ici-bas ne devait échapper à son empire. Je m’efforçais intérieurement de chercher des torts à sir Percival et de les lui reprocher tout haut ; mais, en dépit de moi-même, tous mes instincts de femme m’entraînaient à prendre pitié de lui.

— J’accepte avec reconnaissance, dit-il, la vérité que vous me dites, la foi que vous m’engagez. Le moins que vous puissiez offrir l’emporte à mes yeux sur tout ce que je pourrais espérer de n’importe quelle autre femme en ce monde…

De sa main gauche, Laura tenait encore une des miennes ; mais sa main droite pendait, abandonnée, le long de son corps. Sir Percival la porta doucement à ses lèvres, — il l’effleura d’un baiser qui méritait à peine ce nom, — s’inclina de mon côté, — puis, avec une retenue et une délicatesse parfaites, quitta silencieusement le boudoir.

Après son départ, elle demeura immobile et muette, — assise près de moi, froide et calme, les yeux fixés vers la terre. Je compris qu’il n’y avait rien à attendre de vaines paroles, et, passant simplement mon bras autour d’elle, je la tins silencieusement serrée contre moi. Nous restâmes ainsi pendant un intervalle de temps qui me parut long et pénible, — si long et si pénible que, pour échapper à ce malaise, et dans l’espoir d’amener un changement quelconque, je lui adressai doucement la parole.

Le son de ma voix parut la rappeler soudainement à elle-même. Se dégageant tout à coup de moi, elle se leva.

— Il faut se soumettre, Marian, dit-elle, aussi bien que l’on pourra. La vie que je commence aura ses pénibles devoirs ; l’un d’eux m’est imposé dès aujourd’hui…

Tout en parlant ainsi, elle alla du côté de la fenêtre, vers une table volante sur laquelle étaient placés ses instruments de dessin ; elle les réunit avec soin, les déposa dans un des tiroirs de son « cabinet, » puis elle ferma le tiroir et m’apporta la clef.

— Je dois me séparer de tout ce qui le rappelle à moi, dit-elle. Serrez cette clef où il vous plaira ; — je ne vous la redemanderai jamais.

Avant que j’eusse pu dire une parole, elle s’était dirigée vers sa bibliothèque, et en avait retiré l’album qui renfermait les dessins de Walter Hartright. Après un instant d’hésitation, pendant lequel le petit volume demeura dans ses mains qui semblaient le presser d’une étreinte caressante, elle le porta jusqu’à ses lèvres, et y déposa un ardent baiser.

— Oh ! Laura ! Laura !… m’écriai-je, non pour la gronder, et sans la moindre amertume, n’ayant au cœur qu’une vive peine dont ma voix se fit l’écho attendri.

— C’est la dernière fois, Marian, me dit-elle en s’excusant, je lui dis en ce moment adieu pour toujours…

Elle posa le livre sur la table, et retira le peigne qui fixait ses cheveux. Ils tombèrent par masses dorées derrière ses épaules, et se répandirent autour d’elle, dans leur opulence incomparable, bien plus bas que ses genoux. Elle sépara du reste une longue et frêle boucle, qu’après l’avoir coupée elle fixa soigneusement, à l’aide d’épingles, et en lui donnant la forme d’un anneau, sur la première page de l’album, restée vide et blanche.

Dès que ce petit travail fut achevé, ma sœur referma précipitamment le volume, et, le plaçant dans mes mains :

— Vous lui écrivez et il vous écrit, dit-elle ; tant que je vivrai, s’il s’informe de moi, donnez-lui invariablement de bonnes nouvelles, et jamais ne lui dites un mot de ce que je pourrai souffrir. Qu’aucun chagrin, Marian, qu’aucune inquiétude ne lui vienne de « moi. » Si je venais à mourir la première, promettez-moi de lui donner ce petit cahier, où ses dessins et mes cheveux sont réunis. Il ne peut y avoir aucun mal, quand je serai partie, à lui dire que je les ai placés là de mes propres mains. Et dites-lui, — oh ! Marian, dites-lui alors, en mon nom, ce que je ne pourrai jamais lui dire moi-même, — dites-lui que je l’ai bien aimé !…

Elle avait jeté ses bras autour de mon cou ; elle murmura ces derniers mots à mon oreille, prenant à les prononcer un plaisir passionné qui me déchira presque le cœur. La longue contrainte qu’elle s’était imposée disparut devant ce premier élan de tendresse qui devait être aussi le dernier. Elle s’arracha de mes bras avec une véhémence convulsive, et se jeta sur le canapé, dans un paroxysme de sanglots et de pleurs qui la secouait de la tête aux pieds.

Vainement essayai-je de la calmer, de la raisonner ; ni les consolations, ni le raisonnement n’avaient plus aucune prise sur elle. Ainsi s’acheva pour nous deux, tristement, soudainement, cette mémorable journée. Lorsque l’accès nerveux se fut usé de lui-même, ma sœur se trouva trop épuisée pour parler. Elle tomba dans une espèce de sommeil qui dura une partie de l’après-midi ; je pris l’album de dessins pour qu’à son réveil, elle ne le retrouvât plus sous ses yeux. Lorsqu’ils se rouvrirent, lorsqu’ils vinrent chercher les miens, quel que pût être l’état de mon cœur, ma figure demeura calme. Nous n’échangeâmes pas une parole qui eût trait à la pénible conférence du matin. Le nom de sir Percival ne fut pas prononcé. Ni l’une ni l’autre, pendant le reste du jour, ne fîmes la moindre allusion à Walter Hartright.

« 10 novembre. » — La trouvant, ce matin, tout à fait calme, tout à fait elle-même, je suis revenue sur les tristes incidents d’hier, uniquement pour la supplier de me laisser parler à sir Percival et à M. Fairlie, vis-à-vis desquels je pourrais m’expliquer plus clairement, plus fortement qu’elle-même au sujet de son lamentable mariage. Avec douceur, mais avec fermeté, ma sœur a coupé court à mes remontrances.

— C’est hier qui devait décider, m’a-t-elle dit, et hier, en effet, s’est prononcé. Il est trop tard pour revenir sur ses pas…

Sir Percival m’a parlé, cette après-midi, de ce qui s’était passé chez Laura. « La confiance inouïe qu’elle avait mise en lui, m’a-t-il assuré, l’a tellement convaincu de son innocence et de sa loyauté parfaites, qu’il n’a pas eu à se reprocher un seul moment de jalousie indigne d’elle, soit pendant qu’il était avec nous, soit après qu’il nous eût quittées. Tout en déplorant l’attachement malheureux qui a mis obstacle aux progrès qu’il eût pu faire, sans cela, dans l’estime et l’affection de sa fiancée, il avait la ferme confiance que cet attachement inconnu à celui qui en était l’objet, jamais ne lui serait révélé dans l’avenir, tel changement qu’on pût prévoir aux situations actuelles. Il en avait la conviction absolue, et la plus forte preuve qu’il en pût donner, c’est que, m’a-t-il assuré, il ne tient à connaître ni la date de cet attachement, ni la personne qui a pu en être l’objet. Sa confiance implicite dans miss Fairlie fait qu’il se contente de ce qu’elle a jugé convenable de lui dire, et il n’a réellement aucun souci qui demande à être écarté par des confidences plus complètes. »

Il s’est tu exprès cette déclaration et m’a regardée. J’avais conscience du préjugé déraisonnable que je nourris contre lui ; je le soupçonnais en outre (non sans me le reprocher) d’avoir compté que je répondrais spontanément à ces mêmes questions dont il déclarait vouloir s’abstenir ; aussi, quelque peu confuse du rôle que je jouais, me refusai-je à entrer dans la voie qu’il m’ouvrait. Mais, en même temps, j’étais bien résolue à ne perdre aucune occasion, si mince fût-elle, de plaider la cause de Laura ; et j’exprimai hardiment à sir Percival mon regret que sa générosité n’eût pas fait un pas de plus, en le poussant à rompre de lui-même l’engagement respecté par ma sœur.

Ici, de nouveau, il me désarma par sa tactique ordinaire, en n’essayant pas de se défendre. « Il se bornerait, me disait-il, à me prier de ne pas oublier la différence qu’il y avait entre la liberté qu’il avait laissée à miss Fairlie de renoncer à lui (acte de pure soumission), et la violence qu’il aurait dû se faire à lui-même pour renoncer à miss Fairlie, violence qu’il n’était pas raisonnable de lui demander, puisqu’elle était le suicide de toutes ses espérances. Par sa conduite du jour précédent, ma sœur avait tellement ajouté à l’amour immuable, à l’admiration qu’il ressentait pour elle, depuis deux longues années, que désormais, il ne saurait entreprendre, avec succès, de lutter contre des sentiments devenus si forts. Je pourrais l’accuser de faiblesse, d’égoïsme, d’insensibilité même à l’égard de la femme qu’il idolâtrait ainsi, et il n’aurait qu’à courber la tête, avec toute la résignation possible, sous le poids d’un jugement si sévère ; seulement il me demanderait d’examiner si l’avenir de ma sœur, restant seule au monde, aux prises avec un attachement malheureux qu’elle ne pourrait jamais avouer, lui offrait de beaucoup meilleures chances que si elle acceptait la main d’un homme disposé à vénérer le sol même que ses pieds auraient foulé ? Dans cette dernière hypothèse, si peu qu’on dût en attendre, le temps pourrait amener quelques changements heureux ; — dans la première, à l’envisager comme ma sœur l’envisageait elle-même, il ne restait aucune espérance. »

— Je lui répondis, — mais plutôt pour obéir à mes instincts de femme que pour m’être senti quelque chose de décisif à lui dire. Il était bien évident, hélas ! que l’alternative dans laquelle ma sœur s’était placée elle-même, mettait à la disposition de sir Percival le choix du parti à prendre, — et qu’il avait pris ce parti, profitant de l’avantage qu’on lui laissait. Tout en lui répondant, je comprenais ceci, et j’en suis maintenant tout aussi pénétrée, tandis que, seule avec moi-même, j’écris ces lignes. L’unique espoir qui nous reste, c’est qu’il obéisse en réalité, comme il l’affirme, à l’irrésistible force de son attachement pour Laura.

Avant de clore, ce soir, mon journal, j’y dois mentionner que j’ai écrit aujourd’hui, dans l’intérêt du pauvre Hartright, à deux des anciens amis de ma mère, — tous les deux influents, et bien placés à Londres pour le servir. Je suis sûre qu’ils feront pour lui tout ce qui dépendra d’eux. À l’exception de Laura, je ne me suis jamais préoccupée de personne plus que je ne me préoccupe maintenant de Walter. Tout ce qui s’est passé, depuis qu’il nous a quittées, n’a fait qu’augmenter ma sympathie et ma considération pour lui. J’espère que j’agis bien en l’aidant de mon mieux à trouver du travail à l’étranger ; j’espère, du plus profond de mon cœur, mais non sans anxiété, que tout ici tournera bien.

« 11 novembre. » Sir Percival a obtenu un entretien de M. Fairlie ; ils m’ont fait prier d’y assister.

J’ai trouvé M. Fairlie fort soulagé par l’idée de voir bientôt régler le grand « tracas de famille » (c’est ainsi qu’il appelle le mariage de sa nièce). Jusque-là, je n’avais rien à lui dire de mon opinion particulière sur le même sujet ; mais lorsque, avec son accent le plus langoureux et le plus assommant, il en vint à insinuer que, d’accord avec les vœux de sir Percival, on ferait bien de fixer immédiatement l’époque du mariage, j’eus le plaisir d’ébranler les nerfs de M. Fairlie par la protestation la plus vigoureuse que je pus formuler contre tout ce qui tendrait à précipiter la décision de Laura. Sir Percival m’assura tout aussitôt qu’il comprenait la force de mon objection, et me pria de croire que la proposition n’était le résultat d’aucune insistance de sa part. M. Fairlie, s’enfonçant dans son fauteuil, ferma les yeux, déclara « que nous faisions honneur à la nature humaine », et revint sur l’idée qu’il avait mise en avant avec une aussi froide obstination que si nous n’y avions rien objecté, sir Percival ou moi : le débat finit par mon refus, net et précis, de soumettre la question à Laura, tant qu’elle n’aborderait pas d’elle-même ce sujet si délicat. Cette déclaration faite, je me levai pour quitter immédiatement la chambre. Sir Percival avait l’air fort embarrassé, fort malheureux. M. Fairlie, étalant ses jambes oisives sur son tabouret de velours, me dit comme je partais : — Chère Marian ! que je porte envie à votre système nerveux, si robuste, si difficile à ébranler !… Ne tapez pas les portes au nom du ciel !…

En me rendant chez Laura, j’appris qu’elle m’avait demandée, et que mistress Vesey, à cette occasion, l’avait informée de ma visite à M. Fairlie. Ma sœur me questionna immédiatement sur ce qu’on avait eu à me dire : et je lui racontai tout ce qui s’était passé, sans essayer de lui cacher la contrariété, le chagrin que j’éprouvais réellement. Sa réponse me surprit et me peina au-delà de toute expression. C’était bien la dernière que j’eusse attendue de cette chère enfant.

— Mon oncle a raison, dit-elle. Je vous ai causé à vous, et à tous ceux qui me portent quelque intérêt, bien assez de troubles et d’anxiétés, il est temps que cela cesse, Marian ; — laissons sir Percival régler les choses à sa guise…

J’essayai quelques chaleureuses remontrances ; mais rien de ce que je pus dire ne fit impression sur elle.

— Je suis liée par ma promesse, répondait-elle ; j’ai rompu définitivement avec mon ancienne existence. À quoi servirait de reculer les mauvais jours puisqu’ils doivent arriver à coup sûr. Non, Marian ! encore une fois, mon oncle a raison. Assez de troubles, assez d’inquiétudes sont venus de moi ; je n’en veux pas occasionner davantage…

D’ordinaire, elle était la complaisance même ; mais je la trouvai inébranlable dans sa résignation passive, — je pourrais presque dire dans son désespoir. L’aimant comme je fais, j’aurais été moins peinée de la voir en proie à quelque agitation violente ; la froide insensibilité dont, pour la première fois, elle me rendait témoin, contrariait toutes les idées que je m’étais faites, toute l’expérience que j’avais de son impressionnable et douce nature.

« 12 novembre. » — Sir Percival, au déjeuner, m’a fait, relativement à Laura, certaines questions qui ne me permettaient pas de lui laisser ignorer ce qu’elle avait dit.

Pendant que nous causions, elle-même est descendue pour se joindre à nous. Son calme forcé ne s’est pas plus démenti en présence de sir Percival qu’il ne s’était démenti devant moi. À l’issue du déjeuner, il a saisi l’occasion de lui adresser quelques mots en particulier, dans le retrait d’une des croisées. Ils ne sont pas restés tête à tête plus de deux ou trois minutes ; et, arrivant à se séparer, elle est sortie de la salle avec mistress Vesey, tandis que sir Percival venait à moi. « Il l’avait suppliée, me dit-il, de se réserver le privilège de fixer, comme elle l’entendrait, l’époque de leur mariage. Elle l’avait remercié pour toute réponse, en le priant de faire connaître à miss Halcombe les vœux qu’il pouvait former sur ce point. »

Je n’ai pas la patience d’en écrire davantage. Cette fois, comme toujours, sir Percival l’a emporté sans se compromettre le moins du monde, et en dépit de tout ce que j’ai pu dire ou faire. Ses vœux sont naturellement, aujourd’hui, ce qu’ils étaient lors de sa première arrivée chez nous ; et Laura, complètement résignée à l’inévitable sacrifice de sa personne, montre maintenant la froide patience du désespoir. On pourrait croire qu’en disant adieu aux menus travaux, aux petites reliques qui lui rappelaient Hartright, elle a renoncé à tout mouvement de cœur, à toute son impressionnabilité naturelle. Au moment où j’écris ces lignes, il n’est encore que trois heures après midi, et sir Percival nous a déjà quittées, avec tout l’empressement d’un heureux fiancé, pour aller préparer, dans son château du Hampshire, les appartements destinés à sa future. À moins qu’il ne surgisse quelque obstacle imprévu, ils seront mariés exactement à l’époque fixée par lui dès le début, — c’est-à-dire avant la fin de l’année. En traçant ces mots, les doigts me brûlent !

« 13 novembre. » Nuit blanche que m’ont procurée mes inquiétudes au sujet de Laura. Vers le matin, je me suis arrêtée à l’idée de tenter ce que pourra un changement de lieux sur cet état de torpeur où elle demeure plongée. En lui faisant quitter Limmeridge, en l’entourant de vieux amis dont les figures lui réjouiront le cœur, je la tirerai peut-être de là. Après quelque réflexion, je me suis décidée à écrire aux Arnolds, dans le Yorkshire. Ce sont des gens simples, bons, hospitaliers, et qu’elle a connus dès l’enfance. La lettre une fois jetée dans la boîte, je lui ai conté ce que je venais de faire. C’eût été un soulagement pour moi que de la voir y trouver à dire, et y résister. Mais non, — elle s’est bornée à me répondre : — Je « vous » accompagnerai, Marian, partout où vous voudrez aller. Vous avez sans doute raison ; — je crois, comme vous, que le changement me fera du bien…

« 14 novembre. » — J’ai écrit à M. Gilmore, qu’il y a réellement chance de voir s’accomplir cette misérable union ; et aussi pour lui faire part de la tentative à laquelle je vais avoir recours, afin de changer, s’il se peut, l’état moral de ma pauvre sœur. Je n’ai pas eu le cœur d’entrer dans beaucoup de détails. Il sera bien temps de les lui donner quand nous approcherons de l’époque marquée.

« 15 novembre. » Trois lettres pour moi. La première des Arnolds, m’exprimant tout le plaisir qu’ils auront à nous revoir, Laura et moi. La seconde, d’un des personnages à qui je me suis adressée pour le compte de Walter Hartright, m’informant qu’il a été assez heureux pour trouver une occasion de faire ce que je lui demandais. La troisième de Walter lui-même ; il me remercie, le pauvre garçon, et dans les termes les plus chaleureux, pour l’avoir mis à même de quitter son chez lui, sa patrie, tous ceux dont il est aimé. Une expédition, organisée par des particuliers pour faire des fouilles dans les grandes ruines de l’Amérique centrale, va, paraît-il, s’embarquer à Liverpool. Le dessinateur déjà choisi pour en faire partie a perdu courage, et, au dernier moment, s’est démis de ses fonctions ; Walter est nommé à sa place. Il a un engagement garanti pour six mois, à partir du moment où l’on débarquera dans le Honduras, et pour un an de plus, si les excavations donnent de bons résultats, et si le capital n’est pas épuisé. Il termine sa lettre en me promettant de m’écrire quelques lignes d’adieu quand ils seront tous à bord ; il les fera mettre à la poste par le pilote qui aura conduit l’expédition hors de rade. Avons-nous, lui et moi, pris le bon parti dans toute cette affaire ? Je ne puis que l’espérer et demander au ciel qu’il en soit ainsi. La démarche qu’il a faite avec mon secours, peut avoir pour lui des conséquences si graves, que je n’y saurais songer sans une sorte de tressaillement intérieur. Et pourtant, malheureux comme il l’était, comment vouloir, comment souhaiter qu’il restât chez lui ?…

« 16 novembre. » — La voiture est à la porte. Nous partons aujourd’hui, Laura et moi, pour notre visite aux Arnolds.

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Polosdcan-Lodge, Yorkshire.

« 23 novembre. » — Une semaine entière au milieu de ce pays nouveau et parmi ces gens d’une bonté si parfaite, lui a procuré quelque soulagement, mais pas autant que j’en espérais. Je me résous à rester ici une semaine encore tout au moins. Il est inutile de retourner à Limmeridge avant que la nécessité ne nous y force.

« 24 novembre. » — Le courrier de ce matin m’apporte de tristes nouvelles. L’expédition pour l’Amérique centrale a mis à la voile le 21. Nous sommes maintenant séparées d’un brave et loyal garçon ; nous avons perdu un ami fidèle. Walter Hartright a quitté l’Angleterre.

« 25 novembre. » — Tristes hier, les nouvelles sont, aujourd’hui, de mauvais présage. Sir Percival Glyde a écrit à M. Fairlie ; M. Fairlie nous écrit à son tour, à Laura et à moi, pour nous rappeler immédiatement à Limmeridge.

Que peut signifier tout ceci ? Le jour du mariage aurait-il été fixé en notre absence ?


II


Limmeridge-House.

« 27 novembre. » — Mes pressentiments sont réalisés. Le mariage est fixé au 22 décembre.

Le lendemain du jour où nous étions parties pour Polesdean-Lodge, sir Percival manda, paraît-il, à M. Fairlie, que les réparations et les changements à faire dans son château du Hampshire exigeaient plus de temps qu’il ne l’avait d’abord prévu. Les devis devaient lui en être soumis dans le plus bref délai possible ; et il lui serait beaucoup plus facile de conclure avec ses ouvriers les arrangements définitifs, si on l’informait de l’époque exacte à laquelle pourrait avoir lieu la cérémonie des noces. Il serait alors à même de faire tous ses calculs, selon le temps qui lui serait laissé, sans parler des excuses qu’il avait à offrir à plusieurs de ses amis, invités par lui à venir le visiter pendant l’hiver, et qui ne pourraient être reçus aussi longtemps que le château resterait envahi par les ouvriers.

M. Fairlie avait répondu à cette lettre, en priant sir Percival de proposer lui-même une date fixe pour le mariage ; date naturellement subordonnée à l’approbation de miss Fairlie, que son tuteur était tout disposé à influencer en ce sens, autant qu’il lui serait donné de le faire. Sir Percival riposta, courrier par courrier, en proposant (conformément à ses vues et à ses désirs exprimés dès le début) la seconde quinzaine de décembre, — soit le vingt-deux ou le vingt-quatre, ou tout autre jour que « la jeune dame » et son tuteur arriveraient à préférer. La « jeune dame, » n’étant pas là pour s’expliquer sur ce point, son tuteur avait pris sur lui de choisir la date la plus rapprochée, — le vingt-deux décembre, — et nous avait écrit en conséquence, pour nous rappeler à Limmeridge.

Quand il m’eut, hier, dans un entretien particulier, fait connaître tous ces détails, M. Fairlie m’invita, — prenant pour cela ses formes les plus suaves, — à ouvrir, dès aujourd’hui, les négociations indispensables. Comprenant qu’il était inutile de résister, à moins d’y être d’abord autorisée par ma sœur, je consentis à lui transmettre le message dont on me chargeait pour elle, non sans déclarer en même temps que, pour rien au monde, je ne voudrais faire le moindre effort afin de déterminer son consentement aux désirs de sir Percival. M. Fairlie me fit compliment, à cette occasion, sur ma « bonne et solide conscience, », tout comme si, à la promenade, il m’avait félicitée d’avoir une « bonne et solide constitution ». Il semblait, du reste, parfaitement satisfait d’avoir fait glisser de ses épaules sur les miennes, une des responsabilités dont le fardeau était si lourd à cet étrange chef de famille.

Ce matin, ainsi que je l’avais promis, j’ai parlé à Laura. Le singulier sang-froid, — l’insensibilité, pourrais-je dire, — qu’elle a si résolument conservé, depuis le départ de sir Percival, ne s’est pas trouvé à l’épreuve des nouvelles que je devais lui transmettre. Devenue tout à coup fort pâle, et saisie d’un tremblement marqué : — Pas si tôt ! disait-elle, avec un accent suppliant… Oh ! Marian, pas si tôt !…

Le plus léger signal, venant d’elle, me suffisait et de reste. Je me levai pour quitter la chambre et aller, à sa place, vider sa querelle avec M. Fairlie.

Au moment où ma main poussait la porte, elle me saisit néanmoins par ma robe, et s’efforça de me retenir.

— Laissez-moi, disais-je. La langue me démange d’aller dire à votre oncle que sir Percival et lui ne nous feront pas subir toutes leurs fantaisies…

Soupirant amèrement, elle n’avait pas lâché ma robe.

— Non ! disait-elle, d’une voix affaiblie… il est trop tard !

— Pas trop tard d’une minute, répliquai-je. La question de date « nous » appartient, — et veuillez vous en rapporter à moi, Laura, pour en tirer tout le parti possible, ainsi que les femmes savent le faire…

Tout en parlant, j’avais débarrassé ma robe de son étreinte ; mais, dans ce moment-là même, elle glissa ses bras autour de ma taille, m’emprisonnant ainsi mieux que jamais.

— Cela ne servira, disait-elle, qu’à nous impliquer dans de nouveaux troubles et de nouveaux embarras. Vous vous mettrez en hostilité avec mon oncle, et sir Percival reviendra ici, pourvu de nouveaux griefs…

— Tant mieux ! m’écriai-je, oubliant toute réserve. Qui donc se soucie de ses griefs ? Faut-il que vous vous brisiez le cœur pour rendre le calme à sa vanité alarmée ? Il n’est pas d’homme, sur cette terre, à qui, nous autres femmes, nous devions de pareils sacrifices… Les hommes !… ce sont les ennemis de notre innocence et de notre repos ; — ils nous arrachent à l’amour de nos parents, à l’amitié de nos sœurs ; ils nous prennent pour eux corps et âme, et attachent à leur vie la nôtre qui n’en peut mais, comme ils attacheraient un chien à la loge qu’il doit habiter. Et, en échange, que nous donne le meilleur d’entre eux ? Laissez-moi, Laura ! — Je suis folle quand j’y pense…

Des larmes, — de misérables larmes, les seules ressources qu’une faible femme ait au service de son dépit et de sa colère, montèrent tout à coup à mes yeux. Elle sourit tristement et posa son mouchoir sur ma figure, comme pour m’épargner à moi-même cette manifestation de ma propre faiblesse, — de cette faiblesse pour laquelle, entre toutes, j’ai toujours professé le mépris le plus sincère.

— Oh ! Marian, disait-elle, « vous », pleurer !… Pensez donc à ce que vous me diriez, si nos rôles étaient changés, et si ces larmes coulaient de mes yeux !… Toute votre tendresse, tout votre courage, tout votre dévoûment ne changeront pas ce qui doit arriver, tôt où tard… Cédons à la volonté de mon oncle… Évitons les agitations, les ressentiments que je puis prévenir par un sacrifice de moi, n’importe lequel. Dites-moi, Marian, que quand je serai mariée, vous viendrez vivre auprès de moi, — et ne parlons plus de tout ceci…

Mais je voulus en parler encore. Je refoulai au-dedans de moi ces pleurs méprisables qui ne me soulageaient point, et n’aboutissaient qu’à la rendre malheureuse ; puis, j’argumentai, je plaidai contre elle avec tout le calme possible. Tout cela ne servit de rien. Elle me fit répéter par deux fois la promesse de passer ma vie auprès d’elle, quand elle serait mariée, et ensuite m’adressa, de but en blanc, une question qui mit à l’improviste sur une voie nouvelle la douloureuse sympathie qu’elle m’inspirait.

— Pendant notre séjour à Polesdean, me dit-elle, vous avez reçu, Marian, une lettre ?…

Sa voix altérée, la soudaineté avec laquelle son regard s’écarta de moi, tandis qu’elle me dérobait son visage en le posant sur mon épaule, l’hésitation qui lui coupa la parole avant que sa question fût achevée, tout cela m’apprit, et m’apprit trop clairement, à qui avait trait cette curiosité craintive, n’osant s’exprimer qu’à demi.

— Je croyais, Laura, que vous et moi ne devions plus jamais faire allusion à ce jeune homme, lui dis-je avec douceur.

— Vous avez reçu une lettre de lui ? reprit-elle, insistant.

— Oui, répondis-je, puisque vous voulez le savoir.

— Comptez-vous lui écrire encore ?

J’hésitai devant cette question. Je n’avais pas voulu lui parler de cet exil auquel il s’était condamné, ni de la part que j’avais eue dans l’exécution de ses projets, dans la réalisation de ses espérances nouvelles. Comment donc répondre à ma sœur ? Dans le pays où il était allé, aucune lettre ne pouvait lui parvenir, d’ici à plusieurs mois, d’ici peut-être à plusieurs années.

— Supposons que j’aie l’intention de lui écrire encore, dis-je enfin. Qu’en attendez-vous, Laura ?…

La joue appuyée à mon cou devint tout aussitôt brûlante ; les bras qui m’entouraient frémirent, et leur étreinte devint plus sensible.

— Ne lui parlez pas du « vingt-deux » murmura-t-elle à mon oreille. Promettez-moi, Marian, — promettez-moi, je vous le demande en grâce, que, dans votre prochaine lettre, vous ne mentionnerez pas mon nom…

Je promis, et nulle parole ne saurait exprimer avec quel sentiment de tristesse je contractai ce douloureux engagement. À l’instant même, elle retira le bras passé autour de ma taille, fit quelques pas vers la fenêtre, et y demeura debout, me tournant le dos et regardant au dehors. Le moment d’après, elle reprit la parole, mais sans se retourner, et sans qu’il me fût possible d’entrevoir, à la dérobée, le moindre jeu de sa physionomie.

— N’allez-vous pas remonter chez mon oncle ? me demanda-t-elle. Voulez-vous lui dire que je consens à tous les arrangements qu’il jugera les meilleurs ?… Ne vous faites pas scrupule de me quitter, Marian ; pour un peu de temps, je serai mieux toute seule…

Je sortis. Si, dès que je fus dans le couloir, j’avais pu, en levant un de mes doigts, déporter M. Fairlie et sir Percival Glyde à l’autre bout de la terre, ce doigt ne fût pas longtemps resté dans ma poche. Mon malheureux caractère l’emportait encore ; et j’aurais immédiatement cédé à mon envie de pleurer, si la chaleur de ma colère n’avait fait évaporer toutes mes larmes. Les choses dans cet état, je me précipitai dans la chambre de M. Fairlie, et, après l’avoir apostrophé, le plus durement possible, d’un : « Laura consent au vingt-deux » ! — je sortis tout aussi vite que j’étais entrée, sans lui laisser le temps de répondre un mot. J’ai, de plus, jeté les portes derrière moi, et compte bien avoir ébranlé le système nerveux de M. Fairlie pour tout le reste de la journée.

« 28 novembre. » — J’ai relu ce matin la lettre d’adieu du pauvre Hartright, un doute étant survenu dans mon esprit, depuis hier, sur le point de savoir si j’ai bien fait de cacher à Laura la nouvelle de son départ.

Toutes réflexions faites, je crois encore que je suis dans le vrai. Les allusions qu’il fait dans sa lettre aux préparatifs de cette expédition centro-américaine, tendent toutes à montrer que les chefs qui la conduisent la savent hérissée de périls. Si cette circonstance, tout à coup révélée m’a jetée dans un grand trouble, quel effet ne produirait-elle pas sur ma sœur ? Il est déjà bien assez triste de penser que le départ de Walter nous a ôté, de tous nos amis, le plus dévoué ; celui sur lequel nous pouvions le mieux compter à l’heure critique, si jamais cette heure sonne pour nous, et nous trouve sans appui. Mais ce qui est bien pis encore, c’est de songer qu’en nous quittant, il va s’exposer aux dangers d’un climat pernicieux, d’un pays encore sauvage, habité par des populations sans frein. Il y aurait cruauté, en même temps que franchise, à mettre Laura au courant de tout ceci, sans une évidente, une urgente nécessité.

Je me demande presque si je ne devrais pas faire un pas de plus, et brûler immédiatement cette lettre qui pourrait, un jour ou l’autre, tomber en mauvaises mains. Non-seulement il y est parlé de Laura dans des termes qui doivent à jamais rester un secret entre mon correspondant et moi, mais il y revient sur les soupçons qu’il a conçus, — soupçons obstinés, inexplicables, alarmants au suprême degré, sur l’espionnage secret auquel il est en butte depuis son départ de Limmeridge. Il déclare avoir reconnu, parmi la foule qui encombrait les quais de Liverpool, au moment où l’expédition s’embarquait, deux individus qui le suivaient constamment à la piste dans les rues de Londres ; et il affirme positivement, qu’au moment de descendre dans le bateau, il a entendu prononcer derrière lui le nom d’Anne Catherick. Il ajoute, en propres termes : « Ces incidents ont une portée ; ces incidents doivent amener un résultat. Le mystère d’Anne Catherick n’est pas encore dévoilé ; peut-être ne la retrouverai-je jamais sur ma route ; mais si vous la rencontrez, miss Halcombe, tirez meilleur parti que je n’ai fait de cette précieuse occasion !… Une forte conviction dicte mes paroles. Je vous supplie de les garder en votre mémoire. » Telles sont les expressions dont il se sert. Nul danger que je les oublie. Je ne suis que trop disposée à repasser en mon souvenir toutes les paroles d’Hartright qui me rappellent Anne Catherick. Mais, véritablement je courrais des risques en gardant cette lettre. Le moindre accident pourrait la faire tomber en des mains étrangères. Je puis être malade ; je puis mourir. — Mieux vaut la brûler de suite, et compter, parmi tant d’autres, une anxiété de moins.

La voilà brûlée !… Les cendres de sa lettre d’adieu, — de la dernière, peut-être, qu’il m’adressera jamais, — voltigent dans le foyer, fragments noircis et méconnaissables. Est-ce donc là le triste dénouement de cette histoire si triste ?… Oh ! non, — bien certainement, non, tout n’est pas déjà fini entre nous !

« 29 novembre. » — On a commencé les préparatifs du mariage. La couturière est venue prendre les ordres qu’on avait à lui donner. Laura est tout à fait impassible, tout à fait étrangère à cette grande question qui intéresse si fortement la vanité personnelle des autres femmes. Elle abandonne toute initiative à la couturière et à moi. Si notre pauvre Hartright eût été à la place du baronnet, et que le choix paternel fût tombé sur lui, quelle autre attitude aurait eue ma sœur ! que de menues inquiétudes ! que de charmants caprices ! et que les faiseuses de robes, même les meilleures auraient eu de peine à la contenter !

« 30 novembre. » — Nous avons chaque jour des nouvelles de sir Percival. Sa dernière lettre nous apprend que pour achever convenablement les embellissements de son château, il lui faut encore de quatre à six mois. Si les peintres, les tapissiers, les marchands de meubles, donnaient le bonheur, comme ils donnent les dehors de la richesse, je prendrais peut-être quelque intérêt aux soins qu’ils prennent pour le futur séjour de Laura. Comme vont les choses, il n’y a qu’un passage de la lettre de sir Percival qui ne me laisse pas complètement indifférente aux plans et projets dont il nous entretient : c’est celui où il traite du voyage que feront les deux époux immédiatement après la noce. Vu la constitution délicate de Laura et les rigueurs extraordinaires dont nous menace l’hiver prochain, il propose d’emmener sa femme à Rome, et de rester en Italie jusqu’aux premiers jours de l’été qui vient. Si ce plan ne convenait pas, il ne refuse pas, bien qu’il n’ait pas d’établissement à Londres, d’y passer toute la saison, et d’y louer pour cela, toute meublée, la maison la plus convenable qu’on y pourra trouver.

Abstraction faite de mes convenances et de mes sentiments personnels (je n’en dois pas tenir compte, et je les sacrifie volontiers), il m’est démontré que la meilleure de ces deux alternatives est certainement la première. Dans un cas comme dans l’autre, une séparation est inévitable entre Laura et moi. Sans doute, cette séparation sera plus longue, s’ils vont à l’étranger que s’ils demeuraient à Londres ; — mais, en regard de cet inconvénient, il faut tenir compte du bien que doit faire à Laura un hiver passé dans les pays chauds ; plus encore, de l’aide immense qui lui sera, pour relever son moral, pour lui faire accepter ses nouvelles conditions d’existence, l’éblouissement prestigieux de ce voyage, le premier qu’elle fasse de sa vie, dans la plus intéressante contrée qui soit au monde. Elle n’est point dans une disposition d’esprit qui lui permette de demander quelque soulagement aux excitations artificielles, aux semblants de plaisirs que lui offrirait la capitale. Elle les prendrait vite en horreur, et le premier accablement de ce désolant mariage en serait aggravé pour elle. Je crains, plus que je ne puis le dire, le début de cette vie nouvelle ; pourtant, j’entrevois quelque espérance pour ma sœur si elle s’éloigne de son pays, — aucune si elle y reste.

En relisant ce dernier paragraphe de mon « Journal », je m’aperçois, et non sans le trouver étranger, que je parle du mariage de Laura et de notre séparation, dans les termes qu’on emploie pour les choses définitivement arrêtées. Je me trouve bien froide, bien insensible, d’envisager déjà l’avenir avec ce calme cruel. Mais à quel autre moyen avoir recours, maintenant que l’époque fixée est si proche ? Avant que le mois prochain ait passé sur nos têtes, « ma » Laura sera devenue la « sienne » !… Sa Laura !… Je suis incapable d’envisager comme un fait l’idée que ces deux mots impliquent : — elle amortit, elle étourdit ma pensée à ce point, qu’en me parlant à moi-même du mariage de ma sœur, il me semble parler de sa mort.

« 1er décembre. » — Triste, triste journée ; journée sur laquelle je n’aurai pas le courage d’insister. Après avoir reculé hier soir, et par pure faiblesse, devant cette pénible nécessité, il a bien fallu, ce matin, soumettre à ma sœur les propositions de sir Percival relativement à leur voyage de noces.

Pleinement convaincue que partout où elle irait je devais l’accompagner, la pauvre enfant, — car elle est encore enfant à bien des égards, — se montrait presque heureuse à l’idée qu’elle allait voir les merveilles de Florence, de Rome et de Naples. Quand il a fallu dissiper son illusion et la mettre face à face avec l’âpre et dure vérité, cela m’a saigné le cœur. J’ai dû lui dire qu’aucun homme ne tolère une rivalité, — non pas même une rivalité féminine, — dans les affections de la femme qu’il vient d’épouser : cela du moins (et quoi qu’il puisse en advenir plus tard) dans les premiers temps de leur union. J’ai dû l’avertir que, pour arriver à me faire vivre constamment auprès d’elle, il fallait à tout prix éviter les sentiments de jalousie et de méfiance que sir Percival ne manquerait pas de concevoir contre moi, si je lui apparaissais, au début de leur mariage, comme la confidente élue des plus intimes secrets de sa femme. Il a fallu distiller, goutte à goutte, dans ce cœur pur, dans cet esprit immaculé, l’amertume profanatrice de la sagesse mondaine ; tandis que, contre cette misérable tâche, se révoltaient les plus hauts et les meilleurs sentiments que j’aie en moi. C’en est fait, maintenant : cette rude, mais inévitable leçon, elle l’a reçue. Les naïves illusions de son enfance s’en sont allées, et c’est ma main qui lui a retiré ce vêtement virginal. Mieux vaut la mienne que celle de cet homme, — voilà toute ma consolation. Moi plutôt que lui, cela vaut mieux.

Donc, des deux propositions, c’est la première qu’on accepte. Ils iront en Italie ; et, avec la permission de sir Percival, je dois me préparer, dès qu’ils reviendront en Angleterre, à les rejoindre pour résider ensuite constamment sous leur toit. En d’autres termes, il faudra, pour la première fois de ma vie, solliciter une faveur personnelle, et la solliciter de celui-là même à qui je voudrais le moins, ici-bas, avoir une obligation quelconque. Soit, cependant. Pour Laura, je ferais encore bien autre chose.

« 2 décembre. » — Quand je me relis, je m’aperçois que je parle toujours de sir Percival en termes assez peu flatteurs. Vu le tour que les affaires ont pris, je dois et je veux déraciner en moi les préventions défavorables que j’ai conçues contre lui. Je ne saurais dire comment elles s’y sont formées tout d’abord. Au début de nos relations, elles n’existaient certainement pas. Est-ce la répugnance que Laura témoigne à devenir sa femme qui me monte ainsi contre lui ? Ou bien, sans le savoir, me serais-je laissée gagner par les préjugés, bien aisés à comprendre, de notre pauvre Hartright ? Ou bien encore serait-ce qu’en dépit des explications de sir Percival, et malgré la preuve que j’ai acquise de leur sincérité, cette lettre d’Anne Catherick m’a laissé un arrière-fond de méfiance dont je ne puis me défaire ? Je ne sais, et ne pourrais rendre compte des sentiments qui m’agitent encore. Une seule chose est bien certaine à mes yeux, c’est qu’il est de mon devoir, — doublement de mon devoir, à présent, — de ne point faire tort à sir Percival en me méfiant de lui sans raison. Si j’ai contracté l’habitude de le maltraiter invariablement, dans ce que j’écris ici de lui, je dois et veux rompre avec cette tendance indigne de moi, dussé-je, pour en venir là, clore mon « Journal » jusqu’à ce que le mariage ait eu lieu ! Je suis sérieusement mécontente de moi-même, — je n’écrirai plus d’aujourd’hui.

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« 16 décembre. » — Toute une quinzaine s’est écoulée sans que je rouvrisse ces pages. Voici assez longtemps que j’ai quitté mon « Journal, » pour le reprendre maintenant, j’espère, dans des dispositions plus saines et plus bienveillantes à l’égard de sir Percival.

Pas grand’chose à noter dans les deux semaines que nous venons de traverser. Les ajustements sont presque tous terminés, et on nous a envoyé de Londres les malles neuves destinées au voyage. La pauvre Laura ne me quitte guère de tout le jour ; et, la nuit dernière, comme nous ne pouvions dormir ni l’une ni l’autre, elle est venue se glisser dans mon lit pour y causer plus à l’aise. — « Je vais sitôt vous perdre, Marian ! disait-elle ; il faut bien profiter de vous pendant que je vous ai encore. »

On doit les marier à l’église de Limmeridge ; et, grâces au ciel, pas un de nos voisins ne sera invité à la cérémonie. Nous n’aurons que notre vieil ami M. Arnold, lequel viendra de Polesdean pour servir de père à la mariée ; l’oncle de Laura est d’une santé beaucoup trop fragile pour se hasarder à mettre le nez dehors, dans une saison aussi rude qu’elle l’est actuellement. Si je n’étais pas bien déterminée à n’envisager désormais que les côtés brillants de notre avenir, l’absence de tout homme de la famille, en ce moment décisif de la vie de Laura, me semblerait de mauvais augure et réveillerait mes inquiétudes. Mais j’en ai fini avec ces méfiances, ces pressentiments sinistres, — c’est-à-dire que j’ai renoncé à les consigner, les unes ou les autres, dans les pages de ce « Journal. »

Sir Percival doit arriver demain. Il proposait, dans le cas où nous tiendrions aux rigueurs de l’étiquette, d’écrire pour demander à notre ministre qu’il voulût bien le loger au prieuré pendant la courte période durant laquelle, avant la noce, il habitera Limmeridge. Dans les circonstances présentes, ni M. Fairlie, ni moi, n’avons jugé le moins du monde nécessaires tant de vaines formes et de cérémonies gênantes. Au fond de nos marécages déserts, et dans cette grande maison isolée, nous pouvons bien nous croire hors du rayon où les gens civilisés surchargent leur vie de trivialités convenues. J’ai donc écrit à sir Percival pour lui rendre grâces de son offre courtoise, et pour le prier de vouloir bien reprendre possession, à Limmeridge-House, des appartements qu’il y a toujours occupés.

« 17 décembre. » — Il est arrivé aujourd’hui, et m’a paru avoir l’air un peu fatigué, un peu inquiet ; il cause et rit cependant, comme un homme à qui nul souci ne pèse. Il apportait avec lui quelques présents réellement beaux, bijoux du meilleur goût, que ma sœur a reçus en toute bonne grâce, et, du moins en apparence, avec un calme parfait. L’unique symptôme par lequel se révèle, à mes yeux, le combat qu’elle se livre à elle-même pour garder de tels dehors, en ce temps d’épreuves, est la répugnance soudaine, bien extraordinaire chez elle, qu’elle manifeste pour la solitude. Au lieu de rester ou de rentrer sans cesse dans son appartement, ainsi qu’elle faisait naguère, elle semble craindre d’y demeurer seule. Aujourd’hui, par exemple, lorsque, après le « lunch », je suis montée pour prendre mon chapeau (nous allions nous promener), elle m’a, sans nécessité, servi d’escorte. En outre, avant le dîner, pendant notre toilette, elle a laissé ouverte la porte qui sépare nos deux chambres, pour pouvoir continuer à s’entretenir avec moi : — « Occupez-moi toujours, disait-elle ; arrangez-vous pour que j’aie toujours quelqu’un près de moi. Ne me laissez pas le temps de penser : c’est maintenant, Marian, tout ce que je vous demande… Ne me laissez pas le temps de penser ! »

Ce triste changement qui s’est fait en elle semble vraiment la rendre plus attrayante aux yeux de sir Percival. Il l’interprète, si j’en juge bien, dans un sens favorable à ses vœux. Il salue, comme un retour de sa beauté, comme un signe de sa gaieté renaissante, la rougeur fiévreuse qui colore ses joues, l’éclat fiévreux qui anime son regard. Aujourd’hui, au dîner, elle causait avec une vivacité, une insouciance si évidemment de commande, et contrastant d’une manière si blessante avec ses instincts naturels, que je brûlais, dans mon for intérieur, de lui imposer silence et de l’emmener. Le plaisir et la surprise de sir Percival semblaient, en revanche, défier toute expression. L’inquiétude que sa physionomie m’avait paru trahir au moment de son retour, s’était complètement dissipée ; et, même à mes yeux, il paraissait de dix ans plus jeune qu’il ne l’est réellement.

On ne saurait douter, — bien que je ne sache pas le voir moi-même, aveuglée par je ne sais quelle étrange perversité de goût, — on ne saurait douter que le futur de Laura ne soit un très-joli homme. La régularité des traits constitue, pour commencer, un des plus rares avantages personnels, — et il a les traits réguliers. Des yeux bruns, éclatants et vifs, sont encore, chez l’homme ou la femme, un attrait fort prisé, — il a les yeux bruns et très-brillants. La calvitie elle-même, lorsqu’elle ne dépouille que le haut du front (et il en est ainsi pour lui), sied plutôt à un homme, car elle développe sa tête et ajoute à l’expression intelligente de sa physionomie. La grâce et l’aisance des allures, la continuelle animation du geste, l’art de la conversation, secondé par toutes les ressources d’un esprit souple et alerte, — voilà, certes, d’incontestables mérites, et il les possède tous. M. Gilmore, à coup sûr, étranger comme il l’est au secret de Laura, devait à bon droit s’étonner qu’elle regrettât de s’être engagée. Tout autre, à la place de notre vieil ami, aurait éprouvé la même surprise. Moi-même, si on me sommait en ce moment, de signaler nettement les défauts que j’ai pu découvrir chez sir Percival, j’en pourrais seulement indiquer deux. Le premier, c’est son instabilité incessante et son humeur trop aisément excitable, — qui se peuvent attribuer assez naturellement à l’énergie exceptionnelle de son caractère. L’autre est sa manière brève, un peu âpre, un peu rude même, de parler aux domestiques, — ce qui, après tout, pourrait bien n’être qu’une mauvaise habitude. Non, je ne puis raisonnablement le contester, et je ne le contesterai pas, — sir Percival est un très-joli homme, un homme fort agréable. Là ! voilà qui est écrit ! à la fin !… et je suis charmée que ce soit fait.

« 18 décembre. » — Comme je me sentais, ce matin, fort abattue et fort ennuyée, j’ai laissé Laura tête à tête avec mistress Vesey, et je suis sortie seule pour une de ces courses de jour, en pleine campagne, que j’ai trop négligées en ces derniers temps. J’ai pris, au-dessus des marais, la route, bien aérée et toujours sèche, qui conduit du côté de Todd’s-Corner. Après une demi-heure de marche, j’ai vu, à ma grande surprise, arriver vers moi sir Percival, qui semblait venir de la ferme. Il allait d’un bon pas, faisant siffler sa canne en l’air, la tête haute comme d’habitude, et sa veste de chasse ouverte au vent. Quand nous nous rencontrâmes, il n’attendit pas les questions que j’allais lui adresser ; il me dit immédiatement qu’il était allé à la ferme, s’informer auprès de master ou mistress Todd’s si, depuis sa dernière visite à Limmeridge, l’un ou l’autre n’avait reçu aucune nouvelle d’Anne Catherick.

— Naturellement, dis-je, vous avez appris qu’ils n’en ont pas entendu parler.

— En effet, répondit-il ; et je commence à craindre sérieusement que nous n’ayons perdu les traces de cette femme. Pourriez-vous savoir, continua-t-il, me regardant au visage avec une attention particulière, si cet artiste, — monsieur Hartright, — est en état de nous donner quelques autres renseignements ?

— Depuis qu’il a quitté le Cumberland, répondis-je, il ne l’a point vue ; il n’a rien su de ce qu’elle devenait.

— Voilà qui est triste, dit sir Percival, dont le langage exprimait le désappointement, et qui, en même temps, par un contraste assez bizarre, avait l’air d’un homme qu’on tire de peine… Il est impossible de dire à quels malheurs aura échappé cette infortunée créature. Je suis, pour ma part, contrarié au-delà de toute expression de n’avoir pu, quelques efforts que j’aie faits pour cela, lui rendre les soins et la protection dont elle a un si urgent besoin…

Cette fois, il avait l’air contrarié pour tout de bon. Je lui adressai quelques mots de sympathie, et nous traitâmes ensuite d’autres sujets, tout en revenant ensemble au château. À coup sûr, cette rencontre de hasard, en pleine campagne, m’a montré son caractère sous un jour très-favorable. À coup sûr, il faisait preuve d’une singulière bienveillance et de bien peu d’égoïsme, en s’occupant ainsi d’Anne Catherick, presque à la veille d’être marié, et en faisant ce voyage à Todd’s-Corner, afin de s’informer d’elle, quand il aurait pu, bien plus agréablement, passer le même temps en compagnie de Laura. Puisqu’il n’a dû obéir, en tout ceci, qu’à des mobiles de pure charité, sa conduite, en de pareilles circonstances, témoigne de sentiments exceptionnellement bons, et mérite des éloges extraordinaires… Eh bien, soit !… je les lui décerne, ces éloges, — et qu’il n’en soit plus question !

« 19 décembre. » — Nouvelles découvertes dans cette inépuisable mine des vertus pratiquées par sir Percival.

J’ai abordé de loin, aujourd’hui, la proposition que je comptais lui faire de m’établir auprès de ma sœur lorsqu’elle sera revenue en Angleterre. Dès ma première insinuation à cet égard, il a saisi ma main par un geste chaleureux, m’affirmant que je venais justement de lui offrir ce qu’il comptait, de son côté, me demander comme une faveur. — « De toutes les sociétés que pût avoir sa femme, la mienne était celle qu’il désirait le plus vivement pouvoir lui assurer à jamais ; aussi me priait-il de croire qu’en lui proposant de vivre avec ma sœur, après leur mariage, sur le même pied qu’auparavant, je lui rendais un service dont il me serait éternellement reconnaissant. »

Lorsque je l’eus remercié, au nom de Laura comme au mien, des bontés qu’il avait ainsi pour toutes deux, nous en vînmes à parler de son voyage de noces, et de la société anglaise dans laquelle, à Rome, ma sœur allait se trouver présentée. Il me nomma plusieurs des amis qu’il s’attendait à rencontrer, durant cet hiver passé sur le continent. À une seule exception près, si j’ai bonne mémoire, c’étaient tous des compatriotes. Et l’exception unique était le comte Fosco.

Le nom du comte, ainsi mentionné, et la nouvelle que lui et sa femme doivent entrer en relations suivies, à l’étranger, avec nos nouveaux mariés, me présente pour la première fois, sous un jour tout à fait favorable, le mariage de Laura. Il aura pour résultat, selon toute apparence, d’apaiser les animosités de famille. Jusqu’ici, madame Fosco a voulu mettre en oubli ses devoirs de tante envers Laura, par suite de la rancune que lui avait laissée la conduite de M. Philip Fairlie dans cette vieille affaire du legs des dix mille livres. Elle sera forcée, désormais, de renoncer à cette ligne de conduite.

Sir Percival et le comte Fosco sont liés depuis longtemps par la plus étroite amitié ; il faudra nécessairement que de bons rapports s’établissent entre leurs femmes. Madame Fosco, avant son mariage, était une des plus impertinentes pécores que j’aie rencontrées jamais, — capricieuse, exigeante, et vaine de sa personne jusqu’au ridicule le plus absurde. Si le mari qu’elle s’est donné a pu la rappeler à elle-même, il mérite la reconnaissance de tous les membres de la famille, — et, pour commencer, il peut compter sur la mienne.

Je me prends à désirer vivement de faire connaissance avec le comte. C’est l’ami le plus intime qu’ait le mari de Laura, et, à ce titre, il m’inspire un profond intérêt. Ni Laura ni moi ne l’avons jamais vu. Tout ce que je sais de lui, c’est qu’il y a bien des années, sa présence fortuite sur les degrés de la « Trinita del Monte, » à Rome, empêcha sir Percival d’être volé et assassiné, le jour même où il reçut cette blessure à la main qui, l’instant d’après, eût pu être suivie d’une « coltellata » en pleine poitrine. Je me souviens aussi, qu’à l’époque où feu M. Philip Fairlie opposait tant d’objections absurdes au mariage de sa sœur, le comte lui écrivit à ce sujet une lettre fort mesurée, fort spirituelle, et qui, j’ai honte de le dire, demeura sans réponse. Voilà tout ce que je sais de l’ami de sir Percival. Je demande si jamais nous le verrons en Angleterre ; je me demande si j’aurai du goût pour lui.

Ma plume divague volontiers dans ces champs obscurs de l’avenir. Revenons aux faits actuels, toujours un peu moins chimériques. Il est certain que l’accueil fait par sir Percival à ma hasardeuse proposition de m’établir auprès de sa femme, a été mieux que bon, il a été presque tendre. Je crois pouvoir affirmer que le mari de ma sœur n’aura point à se plaindre de moi, si je marche dans la voie où je suis. Je l’ai déjà reconnu beau garçon, agréable causeur, sympathique aux malheureux, affectueusement bon à mon égard. En vérité ! c’est tout au plus si je me reconnais, dans ce rôle, si nouveau pour moi, d’amie dévouée à sir Percival.

« 20 décembre. » — Je déteste sir Percival ! je donne un démenti formel à ses airs de bonté. Je le considère comme parfaitement désagréable et de méchante humeur, et complètement étranger aux bons sentiments, aux ménagements délicats. Hier soir, nous arrivèrent les cartes destinées aux nouveaux mariés. Laura ouvrit le paquet, et, pour la première fois, lut gravé le nom qui va devenir le sien. Sir Percival, par dessus l’épaule de ma sœur, jeta un coup d’œil sur cette carte nouvelle qui, de miss Fairlie, a déjà fait, par avance, « lady Glyde », — puis il sourit avec une satisfaction d’égoïsme, — et murmura quelques mots à l’oreille de sa fiancée. Ce qu’il lui disait ainsi, je l’ignore, — Laura s’est refusée à me le répéter, — mais je la vis devenir tout à coup tellement pâle, que je la crus sur le point de s’évanouir. Lui ne prit seulement pas garde à cette subite altération : il semblait ne pas se douter, le barbare, que ses paroles eussent pu la peiner. Toutes mes animosités passées revécurent à l’instant même ; et les heures écoulées depuis ce moment ne les ont dissipées en rien. Je suis plus déraisonnable et plus injuste que jamais. En trois mots, — et comme ils coulent naturellement de ma plume ! — en trois mots, « je le déteste !… »

« 21 décembre. » — Est-ce que les anxiétés de ces temps d’épreuves m’ont un peu ébranlée ? Depuis quelques jours, j’écris ces impressions sur un ton léger, qui, Dieu le sait, rend bien mal ce qui se passe au fond de mon cœur, et qui, lorsque je relis mon « Journal », me semble une nouveauté blessante.

Peut-être ai-je subi la contagion de cette fièvre d’esprit qui, toute la semaine dernière, a semblé agiter Laura. S’il en est ainsi, l’accès m’a déjà quittée, et m’a laissée dans un singulier état d’esprit. Une idée persistante s’est imposée à moi, et depuis hier ne me quitte plus : c’est qu’il doit encore arriver quelque chose qui mettra obstacle au mariage. D’où me vient cette fantaisie bizarre ? Est-ce le résultat indirect de mes craintes pour l’avenir de Laura ? ou bien m’a-t-elle été suggérée, à mon insu, par l’instabilité, l’irritabilité toujours croissantes que je suis certaine d’avoir remarquées chez sir Percival, à mesure que, de plus en plus, le jour du mariage se rapproche ? Impossible de répondre à ces questions. Je sais que j’ai cette idée, — à coup sûr la plus étrange, vu les circonstances, qui soit jamais entrée dans la tête d’une femme ; — mais, tels efforts que je fasse, je ne puis en découvrir l’origine.

Cette dernière journée n’a été que confusion et ennuis. Comment puis-je me résoudre à la raconter ? Et, cependant, encore faut-il que j’écrive. Toute occupation me sera meilleure que l’éternel ressassement de mes tristes pensées.

La bonne mistress Vesey, que nous avons tous beaucoup trop négligée, beaucoup trop oubliée, dans ces derniers temps, a déjà, sans le vouloir, attristé notre matinée. Depuis des mois, elle fabriquait secrètement un grand châle, bien chaud, en laine des Shetland, pour son élève chérie ; — ouvrage d’une beauté remarquable, qu’on n’aurait jamais pu attendre d’une femme aussi âgée, et d’habitudes aussi indolentes.

C’est ce matin qu’elle a offert son cadeau, et notre pauvre Laura, dont le cœur est si chaud, la reconnaissance si prompte et si vive, n’a pu résister à son émotion, lorsque avec un tendre orgueil, cette vieille amie, si fidèle gardienne de l’enfant qui n’avait plus de mère, est venue poser sur ses épaules ce châle merveilleux. À peine avais-je eu le temps de les calmer toutes deux, et de sécher moi même mes yeux humides, que M. Fairlie m’a fait chercher, pour me régaler du long récit de toutes les précautions qu’il avait prises, pour s’assurer un peu de tranquillité pendant la journée des noces.

« La chère Laura » devra recevoir le présent qu’il lui offre, — une pauvre bague ornée, en guise de pierre précieuse, de quelques cheveux de cet oncle modèle ; elle porte, gravée à l’intérieur, je ne sais quelle insipide devise française sur « l’éternelle amitié », « les affinités de sentiments », etc. Donc « la chère Laura » recevra immédiatement de mes mains ce tribut de tendresse, afin qu’elle ait tout le temps de se remettre, et ne soit plus sous le coup de l’agitation produite par ce beau présent, lorsqu’elle comparaîtra devant M. Fairlie. « La chère Laura » devra lui rendre, ce soir, une petite visite et voudra bien ne pas « lui faire de scène ». « La chère Laura » une fois dans son costume de mariée, devra, demain matin, lui rendre une autre petite visite, et toujours avec cette recommandation, qu’elle veuille bien ne pas « lui faire de scène ». « La chère Laura » montera encore chez lui, pour la troisième fois, avant de quitter la maison ; mais elle aura soin de ménager la sensibilité de son oncle, en lui laissant ignorer « l’heure exacte » de son départ : surtout, pas de larmes ! — « Au nom de la pitié, chère Marian, au nom de ce qu’il y a de plus tendre, de plus délicieux dans le calme de la vie domestique, pas de larmes, je vous en conjure ! » Toutes ces niaiseries égoïstes, dans un pareil moment, m’avaient si fort exaspérée que j’aurais certainement administré à M. Fairlie, si « froissé » qu’il en pût être, les plus dures vérités qu’il ait entendues de sa vie ; par bonheur pour lui, M. Arnold arrivant de Polesdean, j’ai dû descendre, appelée à de nouveaux devoirs.

Le reste du jour ne saurait se décrire. Je crois que pas un habitant du château n’a pu se rendre compte de ce qui s’y passait. Mille petits incidents confus, entassés l’un sur l’autre, nous étourdissaient tous. Tantôt les toilettes, expédiées de Londres, et qu’on avait oubliées à leur arrivée ; tantôt des caisses à faire, à défaire, à refaire ; tantôt des présents, venus de près ou de loin, d’en haut ou d’en bas ; car nous avons des amis partout. Nous étions tous en l’air sans motif ; tous agités et nerveux dans l’attente du lendemain. Sir Percival, en particulier, ne pouvait plus, avec cette mobilité qui lui est propre, tenir cinq minutes au même endroit. Sa petite toux, aiguë et sifflante, le harcelait plus que jamais. Il n’a fait, toute la journée, qu’entrer et sortir : et, pris tout à coup d’une curiosité que je ne lui connaissais pas, il questionnait tout le monde, jusqu’aux étrangers venus au château pour quelque petit message. Ajoutez à tout ceci, une pensée, toujours présente à l’esprit de Laura et au mien, celle de notre séparation dans quelques heures, et la crainte, — dont nous ne parlions ni l’une ni l’autre, bien qu’elle nous hantât toutes deux, — que ce déplorable mariage se trouve, en fin de compte, l’erreur fatale de sa vie, le chagrin désespéré de la mienne. Pour la première fois, depuis tant d’années d’étroite et heureuse intimité, nous évitions presque de nous regarder l’une l’autre au visage, et nous nous sommes abstenues, par un muet accord, d’échanger un seul mot en particulier, pendant toute la soirée. Je ne saurais insister plus longtemps sur tout ceci. Quelque chagrin que l’avenir me garde, je retrouverai toujours dans ma mémoire cette journée du 21 décembre, comme la plus désolée, la plus malheureuse de toute ma vie.

J’écris ces lignes, seule dans ma chambre, et longtemps après minuit ; je les écris au sortir de la chambre de Laura, où je suis allée furtivement jeter un coup d’œil sur le joli petit lit blanc où elle repose ; — ce lit, qui a toujours été le sien, depuis la fin de sa toute première enfance.

Elle était là, ne se doutant guère que mon regard planait sur elle ; — calme, plus calme que je n’aurais osé l’espérer, mais non endormie. La faible lueur de la veilleuse me laissait voir que ses yeux n’étaient qu’à demi-fermés ; quelques larmes brillaient encore entre ses paupières. Mon petit souvenir, — une simple broche, — était posé sur la table, à côté de son lit, avec son livre de prières et le portrait de son père, cette miniature dont elle ne se sépare jamais. Abritée par son oreiller, je suis restée à la contempler, tandis qu’immobile sous mon regard, un bras et une main étendus sur le blanc couvre-pied, elle bougeait si peu, elle respirait si doucement, que la légère mousseline dont ses vêtements de nuit sont garnis ne s’agitait même pas ; — je suis restée à la contempler telle que je l’ai vue mille fois, telle que je ne la reverrai plus jamais, et je suis rentrée ensuite, à la dérobée, dans ma chambre solitaire. Chère bien-aimée ! avec toute votre richesse et toute votre beauté, quel isolement est le vôtre ! que vous avez peu de vrais amis ! Le seul homme qui donnât volontiers pour vous le sang de son cœur, est bien loin, balloté pendant cette nuit d’orage sur ces vastes mers, si effrayantes pour la pensée. Lui parti, que vous reste-t-il ? Pas de père, pas de frère, — pas une créature vivante, si ce n’est cette femme, sans ressources, vainement dévouée, qui trace ces lignes plaintives et veille près de vous jusqu’au matin, plongée dans un chagrin qu’elle ne peut adoucir, dans des appréhensions qu’elle ne peut vaincre. Oh ! quel dépôt, demain, sera remis aux mains de cet homme ! Si jamais il l’oublie, si jamais il faisait tomber un cheveu de sa tête !…

« Le 22 décembre, sept heures. — Matinée d’émotions et de désordre. Elle vient de se lever, — mieux et plus calme, au moment décisif, qu’elle ne l’était hier.

« Dix heures. » — Elle est habillée. Nous nous sommes embrassées, nous nous sommes promis l’une à l’autre de ne pas perdre courage. J’ai pu m’échapper un moment, et rentrer chez moi. Dans le tourbillon confus de mes pensées, je retrouve encore cette bizarre chimère d’un obstacle quelconque venant tout à coup entraver le mariage. Et « lui », aurait-il, par hasard, quelque idée de ce genre ? je le vois, de ma fenêtre, rôdant çà et là, d’une allure agitée, parmi les équipages rangés devant la porte. — Comment puis-je écrire de telles folies ?… Le mariage est désormais certain. Nous partons pour l’église dans moins d’une demi-heure…

Onze heures. — Tout est fini. Les voilà mariés.

Trois heures. — Ils sont partis ! J’ai tant pleuré que je n’y vois plus. Impossible d’en écrire davantage…

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·
ICI FINIT LA PREMIÈRE ÉPOQUE DU RÉCIT.


SECONDE ÉPOQUE



Le récit est continué par Marian Halcombe


I


· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·
Blackwater-Park, Hampshire.

« 11 juin 1850. » — Six mois à se rappeler, — six longs mois de solitude depuis que Laura et moi nous nous sommes quittées.

Combien de jours ai-je encore à attendre ?… Un jour seulement ! Demain, 12, les voyageurs reviennent en Angleterre. C’est à peine si je puis regarder comme vrai le bonheur qui m’arrive ; à peine si je puis croire que les vingt-quatre heures qui vont s’écouler absorberont la dernière journée de séparation entre Laura et moi.

Elle et son mari ont passé l’hiver en Italie, et ensuite ils ont parcouru le Tyrol. Ils reviennent, en compagnie du comte Fosco et de sa femme, qui se proposent de s’établir dans les environs de Londres, et ont promis de passer l’été à Blackwater-Park, avant de choisir définitivement une résidence. Pourvu que Laura revienne, peu importe qui revient avec elle. Sir Percival peut bien, s’il lui plaît, remplir sa maison de la cave au grenier, à condition que sa femme et moi nous l’habiterons ensemble.

En attendant, me voici établie à Blackwater-Park, « l’antique et intéressante demeure » (c’est le « Guide » du comté qui s’exprime ainsi) de sir Percival Glyde, baronnet, — et le futur séjour (je me permets d’ajouter ceci) de la pauvre Marian Halcombe, fille à marier, mais non mariable, maintenant établie dans un commode petit boudoir, une tasse de thé à côté d’elle, et embrassant du même coup d’œil tous ses domaines terrestres, méthodiquement rangés à ses pieds ; — savoir, trois malles et un sac de nuit.

Je quittai hier Limmeridge, ayant reçu, la veille, la délicieuse lettre que Laura m’avait écrite de Paris. Jusque-là je ne savais encore si je les rejoindrais à Londres ou dans le Hampshire : mais cette dernière lettre m’a informée que sir Percival se proposait d’aborder à Southampton, et de revenir tout droit dans sa maison de campagne. Il a dépensé tant d’argent à l’étranger, qu’il n’en a plus assez pour défrayer les dépenses de sa vie à Londres, pendant le reste de la saison ; aussi a-t-il décidé, par économie, qu’il passerait tranquillement, à Blackwater, tout l’été et tout l’automne. Laura me paraît avoir bien assez de changement et de perpétuelle excitation ; elle se complaît dans la perspective de la vie calme et retirée que lui ménage la prudence de son mari. Quant à moi, je me sens toute disposée à être heureuse avec elle, n’importe où. Nous voilà donc, pour commencer, parfaitement satisfaits les uns des autres, chacun à sa façon particulière.

J’ai couché à Londres, la nuit dernière, et m’y suis trouvée retenue si longtemps, ce matin, par une foule de visites et de commissions, que je suis arrivée à Blackwater seulement après la tombée de la nuit.

À en juger d’après les vagues impressions que j’ai pu recevoir jusqu’ici, ce séjour est de tout point le contraire de Limmeridge.

Le château est situé sur un terrain absolument plat ; on le dirait emprisonné, — je dirai presque suffoqué, d’après mes idées, puisées dans le nord de l’Angleterre, — par les plantations qui l’entourent. Je n’ai vu personne encore, si ce n’est le domestique mâle qui m’a ouvert la porte et la femme de charge qui m’a très-poliment conduite jusqu’à ma chambre, et, plus tard, m’y a servi elle-même mon thé. J’ai un joli petit boudoir et une chambre à coucher, au fond d’un long corridor du premier étage. Les domestiques et quelques-unes des chambres d’amis sont au second ; le rez-de-chaussée comprend toutes les pièces servant à l’usage commun. Je n’en ai encore vu aucune, et ne sais rien du château, sauf qu’on donne cinq cents ans à l’une de ses ailes ; qu’il était jadis entouré de fossés ; et qu’il tire son nom, « Blackwater[6] » d’un lac situé dans le parc.

Onze heures viennent justement de sonner, solennelles et faisant songer aux apparitions, du haut d’un beffroi dominant le milieu du château, et que j’avais remarqué en arrivant. Un gros chien de garde, réveillé sans doute par le son de la cloche, aboie et gémit, en bâillant, dans quelque recoin invisible. J’entends le bruit des pas, répété par l’écho des corridors intérieurs, et le choc du fer produit par les verrous et les barreaux des portes que l’on ferme. Les domestiques vont évidemment se coucher. En ferai-je autant ?

Non : — je ne suis pas assez endormie. Que dis-je, endormie ? Il me semble que je ne pourrai plus jamais fermer les yeux. La simple pensée que je vais revoir demain ce cher visage, entendre cette voix bien connue, entretient constamment chez moi une sorte de fièvre. Si seulement j’avais les privilèges, dévolus au sexe masculin, je me ferais amener immédiatement le meilleur cheval que le maître de céans ait dans ses écuries, et j’essaierais d’un galop de nuit, dans la direction de l’est, à la rencontre du soleil levant, — un long galop, sans trêve, sans relâche, qui, pendant des heures et des heures, me forcerait à déployer tout ce que j’ai d’énergie ; — quelque chose comme la fameuse fuite de l’illustre Dick Turpin, ce héros de grande route[7]. Mais, n’étant rien qu’une femme condamnée pour la vie à la patience, à l’étiquette et aux cotillons, je dois respecter les préjugés de la femme de charge, et me calmer, si je puis, par quelque procédé moins efficace et plus convenable.

Je ne saurais songer à lire ; — un livre fixerait difficilement mon attention. Essayons d’appeler, à force d’écrire, la fatigue d’abord, le sommeil ensuite. Mon « Journal », dans ces derniers temps, a été fort négligé. Voyons ce que je pourrais me rappeler, — placée comme je le suis, au seuil d’une nouvelle existence, — des personnes et des événements, des chances diverses et des changements de situation, survenus pendant ces derniers six mois, — ce long, ce vide et ennuyeux intervalle qui me sépare du jour où Laura s’est mariée.

Walter Hartright est en première ligne dans mes souvenirs ; quand défile devant moi le cortège fantastique de mes amis absents, c’est lui qui marche en tête des autres. J’ai reçu de lui quelques lignes, écrites après le débarquement de l’expédition dans le Honduras ; elles étaient plus gaies, elles exprimaient plus d’espérances que ses lettres antérieures. Un mois ou six semaines plus tard, j’ai lu je ne sais quel extrait d’un journal américain où était décrit le départ de ces aventuriers, au début de leur voyage dans l’intérieur. On les a perdus de vue à leur entrée dans une forêt vierge, mystérieux désert où chacun d’eux pénétrait, la carabine à l’épaule et le bagage sur le dos. Depuis ce moment, tout vestige d’eux a été perdu pour le monde civilisé. Je n’ai pas reçu de Walter une ligne de plus, et je n’ai pas trouvé dans les journaux un seul paragraphe qui donnât la moindre nouvelle de l’expédition.

La même impénétrable et décourageante obscurité enveloppe le destin et les aventures d’Anne Catherick, aussi bien que de sa compagne, mistress Clement. Ni de l’une ni de l’autre, on ne sait rien. On ignore si elles sont encore dans le pays ou à l’étranger, vivantes ou mortes. Même le « solicitor » de sir Percival a perdu toute espérance, et abandonné complètement les poursuites dont cette pauvre fugitive était l’objet.

Notre excellent ami, M. Gilmore, a vu bien tristement interrompre l’activité assidue qu’il déployait dans sa profession. Au commencement du printemps, l’effrayante nouvelle nous est arrivée qu’on l’avait trouvé sans connaissance devant son bureau, et qu’une attaque d’apoplexie était, au dire des médecins, la cause de cet évanouissement. Il se plaignait depuis longtemps de plénitude et d’oppression dans la tête ; et le docteur qui le soigne l’avait mis en garde contre les conséquences probables de sa persistance à travailler, du matin au soir, comme s’il était encore un jeune homme. Le résultat de sa désobéissance, à cet égard, c’est qu’il lui est, aujourd’hui, formellement interdit de mettre le pied dans son cabinet, pour le moins d’ici à la fin de l’année, et qu’il lui faut s’imposer un grand repos de corps, une paix d’esprit absolue, en changeant du tout au tout sa manière de vivre. En conséquence, les affaires dont il avait la direction seront désormais conduites par son associé ; et lui-même, pour le présent, parcourt l’Allemagne, en visite chez quelques parents établis dans ce pays, où ils font le commerce. Ainsi se trouve perdu pour nous, — perdu provisoirement, je le désire et l’espère avec ardeur, — un autre véritable ami, un conseiller digne de toute confiance.

La pauvre mistress Vesey est venue avec moi jusqu’à Londres. Nous ne pouvions l’abandonner toute seule, à Limmeridge, du moment où Laura et moi n’habitions plus le château ; et nous avons réglé qu’elle vivra désormais avec une sœur cadette, non mariée, qui tient une école à Clapham. Elle viendra, cet automne, visiter son élève, — je pourrais presque dire sa fille adoptive. J’ai eu soin de conduire moi-même, jusqu’à destination, l’excellente vieille dame ; et je l’ai remise, saine et sauve, aux soins de sa parente ; la perspective de revoir Laura, d’ici à quelques mois, suffira parfaitement pour la maintenir calme et heureuse.

Quant à M. Fairlie, je ne crois pas me rendre coupable de la moindre injustice à son égard, en le regardant comme tout à fait soulagé par le départ des femmes qui encombraient sa maison. Croire que sa nièce lui manque serait tout simplement absurde ; — il laissait passer fréquemment des mois entiers sans demander à la voir ; — et, pour ce qui me concerne, ainsi que mistress Vesey, je prends la liberté de traduire les belles phrases qu’il nous a faites sur son « désespoir » de nous voir partir, par une confession naïve du secret plaisir que nous lui faisions en le débarrassant de nos personnes. Son dernier caprice a été d’entretenir chez lui deux photographes incessamment occupés à reproduire, par les procédés de leur art, tous les trésors de curiosité qui font son orgueil. Une collection complète de ces images héliographiques doit être offerte à la « Mechanics’ Institution » de Carlisle : elle sera montée sur le plus beau papier Bristol et avec de belles inscriptions à l’encre rouge, bien voyantes, sous chaque reproduction. — « La « Madone et l’enfant », de Raphaël. Propriété de Frederick Fairlie, esq, » Ou bien : — « Monnaie de cuivre du temps de Tiglath Pileser. Propriété de Frederick Fairlie, esq. » Ou bien encore : — « Eau forte de Rembrandt », exemplaire unique, connu dans toute l’Europe sous le nom de la « Tache », à cause de la petite bavoche d’imprimerie que l’on remarque à l’angle de la gravure, et qui n’existe dans aucun autre exemplaire. Estimée trois cents guinées. Propriété de Frederick Fairlie, esq. ». Avant mon départ du Cumberland, il y avait déjà, par douzaines, des photographies de cette espèce, décorées d’inscriptions analogues ; et il en restait encore à exécuter par centaines. Avec cette nouvelle préoccupation, M. Fairlie s’est assuré du bonheur pour toute une longue série de mois ; et les deux infortunés photographes prendront leur part du martyre social que, jusqu’ici, l’oncle de Laura n’infligeait qu’à son valet de chambre.

Voilà tout ce que j’ai à dire des personnages et des événements qui, dans mes souvenirs, occupent la première place. Qu’ajouterais-je, à présent, sur le compte de la personne qui occupe la première place dans mon cœur ? Tandis que j’écrivais ces lignes, Laura n’a pas cessé un seul instant de m’être présente. Voyons, avant de clore mon « Journal », pour ce soir, ce que j’ai à relater d’elle, pendant les derniers six mois.

Je n’ai pour me guider que ses lettres, et, sur le plus important des sujets que puisse élucider notre correspondance, il n’est pas une de ses lettres qui jette la moindre clarté.

La traite-il avec bonté ? Est-elle plus heureuse à présent que lorsque, le jour de ses noces, elle s’arracha de mes bras ? Je ne lui ai jamais écrit sans lui adresser, plus ou moins directement, et tantôt d’une façon, tantôt de l’autre, ces deux questions essentielles ; mais, sur ce point seulement, toutes mes lettres sont restées sans réponse, ou bien elle y répondait comme si mes questions n’avaient trait qu’à l’état de sa santé. Elle m’informe, encore et encore, qu’elle va parfaitement bien ; que les voyages lui sont très-bons ; que, pour la première fois de sa vie, elle passe l’hiver sans prendre de rhumes ; — mais je ne trouve nulle part un seul mot me disant clairement que son mariage a cessé de lui être odieux, et que le souvenir du 22 décembre ne réveille en elle aucun aucun sentiment de repentir ou de regret. Elle ne prononce le nom de son mari, dans ses lettres, que comme celui d’un ami voyageant avec eux et chargé de tout régler sur la route. « Sir Percival » a fixé notre départ à tel jour ;… « Sir Percival » a décidé que nous prendrions tel chemin… Parfois, mais très-rarement, elle écrit « Percival, » tout court ; — neuf fois sur dix, elle lui donne son titre.

Je ne vois pas que les habitudes ou les opinions de son mari aient déteint sur elle en quoi que ce soit. La transformation morale qui, d’ordinaire, s’accomplit par degrés, après son mariage, chez une jeune femme éminemment susceptible d’impressions nouvelles, ne paraît pas avoir eu lieu chez Laura. Elle traite, en écrivant, de ses pensées, de ce qu’elle éprouve au milieu des merveilles qui passent sous ses yeux, exactement comme si elle s’adressait à quelque tierce personne, et si elle voyageait avec moi, au lieu d’être accompagnée par son mari. Je n’aperçois nulle part la moindre preuve qu’une sympathie quelconque se soit établie entre eux. Alors même qu’elle laisse de côté ses voyages, pour s’occuper de la vie qu’elle doit mener en Angleterre, ses calculs ont trait à son avenir, comme sœur de Marian Halcombe, et une singulière obstination lui fait négliger ce même avenir comme femme de sir Percival. Dans tout ceci, nulle plainte en sourdine qui me donne à craindre que son mariage l’ait rendue absolument malheureuse. Non, Dieu merci, l’impression générale que m’a laissée notre correspondance, ne m’amène pas à une conclusion aussi navrante. Je constate seulement une tristesse engourdie, une indifférence immuable, lorsque, cessant de l’envisager en sœur, comme jadis, je cherche, au moyen de ses lettres, à me la figurer dans son nouveau rôle de femme mariée. En d’autres termes, c’est toujours Laura Fairlie qui m’a écrit, pendant les derniers six mois, — et jamais je n’ai vu apparaître lady Glyde.

Le silence étrange qu’elle observe au sujet du caractère et de la conduite de son mari, elle le garde aussi résolument dans le petit nombre de passages où ses dernières lettres mentionnent le nom du comte Fosco, l’ami intime de sir Percival.

Sans que j’en sache au juste la raison, il paraît que le comte et sa femme, à la fin du dernier automne, durent brusquement modifier leurs plans et partirent pour Vienne, au lieu de se rendre à Rome, où sir Percival, à son départ d’Angleterre, espérait encore les trouver. Ils n’ont quitté Vienne qu’au printemps, et sont venus, jusque dans le Tyrol, rejoindre nos nouveaux mariés, qui s’en revenaient dans leur pays. Laura s’est montrée assez communicative au sujet de madame Fosco, et m’assure que j’aurai de la peine à reconnaître sa tante, le mariage ayant produit en elle une multitude d’heureux changements ; elle est, paraît-il, beaucoup moins tracassière et beaucoup plus spirituelle qu’autrefois. En revanche, au sujet du comte Fosco (il m’intéresse bien plus que sa femme), Laura est d’une circonspection, d’un mutisme provocants. Elle me dit seulement qu’il « l’intrigue », et ajourne le détail de l’impression qu’il produit en elle, au temps où, l’ayant vu moi-même, j’aurai pu me former une opinion sur lui.

À mon sens, c’est là, pour le comte, un mauvais coup de cloche. Ma sœur a conservé, bien plus intacte qu’elle ne l’est en général chez les grandes personnes, cette faculté subtile des enfants qui leur sert à démêler, d’instinct, un ami ; et si j’ai raison de penser que sa première impression n’a pas été favorable au comte Fosco j’ai grand’peur de prendre en méfiance, à peine l’aurai-je dévisagé, cet « étranger de distinction. » Mais, patience, patience, patience ; cette incertitude-là et bien d’autres, n’ont pas longtemps à durer. La journée de demain mettra tous mes soupçons en bonne voie d’être éclaircis, un peu plus tôt ou un peu plus tard.

Minuit vient de sonner, et après un coup d’œil jeté par ma fenêtre ouverte, je me rassois pour clore ce long paragraphe.

La nuit est calme, étouffante et sans lune ; les étoiles sont rares et ternes. Les arbres qui, de tous côtes, bornent la vue, noirs et solides comme on les voit à distance, ressemblent à une grande muraille de rochers. J’entends au loin le faible coassement des grenouilles ; et les échos de la grande horloge vibrent encore, dans l’atmosphère immobile, longtemps après que le marteau a cessé de frapper. Je ne sais quelle mine Blackwater-Park peut avoir, en plein jour. Vu de nuit, il ne me plaît guère.

« 12 juin. » — Journée d’investigations et de découvertes, — journée plus intéressante, pour bien des raisons, que je n’aurais osé l’espérer.

J’ai naturellement commencé mon inspection par le château.

Le corps principal de l’édifice date du temps de cette femme si étrangement surfaite, la reine Élisabeth. Au rez-de-chaussée, se prolongent à l’infini deux lourdes galeries, aux plafonds surbaissés, courant parallèlement l’une à l’autre, et que semble rendre plus obscures, plus tristes, une collection de hideux portraits de famille, — tous et chacun desquels j’aimerais à mettre ou feu. Les appartements du premier étage, au-dessus des deux galeries, sont assez tolérablement entretenus, mais on y loge très-rarement. La femme de charge si polie qui me servait de guide, offrait de me les montrer ; ajoutant, toutefois, que « je les trouverais peut-être un peu mal en ordre ». Mon respect pour la propreté de mes jupes et de mes bas, dépasse infiniment celui que je puis avoir pour n’importe quelle chambre à coucher du temps de la reine Élisabeth ; aussi ai-je positivement refusé l’exploration de ces régions supérieures, où j’aurais risqué parmi la poussière et les toiles d’araignée, la fraîcheur de ma toilette. La femme de charge me dit alors : — « Je suis bien de votre avis, miss ; » et très-certainement elle m’estimait la femme la plus sensée qu’elle eût rencontrée depuis longtemps.

Voilà pour ce qui concerne le bâtiment principal. À ses deux extrémités, deux ailes figurent. Celle de gauche (en arrivant au château), maintenant à demi-ruinée, formait autrefois toute l’habitation, et fut bâtie au quatorzième siècle. Un des ancêtres maternels de sir Percival, — je ne me rappelle plus lequel, n’importe, — à l’époque de la susdite reine Élisabeth, vint y clouer, à angle droit, ce qui est aujourd’hui le principal corps de logis. La femme de charge m’assura que l’architecture de « l’aile ancienne », tant à l’extérieur qu’à l’intérieur, faisait l’admiration des bons juges en cette matière. En y regardant de plus près, j’ai découvert que ces bons juges, pour exercer leur sagacité sur cette magnifique vieillerie, avaient dû bannir de leur esprit toute crainte inspirée par l’humidité, les ténèbres et les rats. Dans ces circonstances, je n’hésitai pas à m’avouer « un très-mauvais juge » ; et je proposai d’adopter, pour « l’aile ancienne », la marche déjà suivie à l’égard des chambres à coucher du temps d’Élisabeth ; — « Je suis bien de votre avis, miss, » répéta la femme de charge encore une fois, tout en laissant percer dans ses regards, comme naguère, l’admiration que lui inspirait mon bon sens naturel.

Nous allâmes ensuite du côté de l’aile droite, bâtie du temps de Georges II, et pour compléter sans doute le tohu-bohu architectural de Blackwater-Park.

C’est la portion du château réellement habitable, et dont on a réparé, décoré à nouveau les intérieurs pour le compte de Laura. Mes deux chambres, comme au reste toutes celles qu’on peut offrir le plus décemment, se trouvent au premier étage ; et le rez-de-chaussée comprend le salon, la salle à manger, une pièce pour les réunions du matin, une bibliothèque, enfin un joli petit boudoir pour Laura, — le tout fort élégamment ornementé, dans le goût brillant de l’époque, et meublé à profusion de ces charmants petits riens qui constituent le luxe moderne. Toutes ces pièces ne sont en aucune façon aussi vastes, aussi bien aérées que celles où nous habitons à Limmeridge : en somme, cependant, on y peut vivre. Lorsque j’entendais parler de Blackwater-Park, j’avais redouté ces antiques fauteuils où l’on est si mal, ces grands miroirs ternis dans lesquels on a si mauvaise mine, ces tentures chancies et grasses ; enfin, ces incommodités de l’ameublement des temps barbares, qu’entassent si volontiers chez eux les gens à qui le sentiment du confortable a été refusé. Ces gens-là, par parenthèse, tiennent peu de compte des égards dus à l’amitié. Heureusement, je m’étais trompée, et je constate, avec un soulagement inexprimable, que le dix-neuvième siècle, faisant irruption dans l’étrange séjour où je suis appelée à vivre, a banni la crasse du « bon vieux temps », si peu nécessaire au bien-être de la vie quotidienne.

Je flânai toute la matinée, en partie dans les appartements du rez-de-chaussée, en partie au-dehors, dans la grande cour carrée, comprise entre les trois faces du château et la haute grille, percée de portes, qui en protège l’accès. Un grand bassin circulaire, entouré de granit, et dont le centre est occupé par un monstre allégorique fondu en plomb, forme le milieu de cette cour. Le bassin est abondamment garni de poissons argentés ou dorés, et une large ceinture du plus fin gazon sur lequel j’aie jamais marché, en dessine le contour. J’y suis restée, du côté de l’ombre, avec assez d’agrément, jusqu’à l’heure du « luncheon » ; et, ensuite, prenant mon grand chapeau de paille, j’ai commencé, aux douces et chaudes clartés du soleil, mon exploration du domaine.

Le plein jour m’a confirmée dans l’idée conçue la nuit dernière, qu’il y a beaucoup trop d’arbres à Blackwater. Ils étouffent littéralement le château. La plupart sont jeunes et plantés trop près les uns des autres. Je me figure qu’il y aura eu sur toute la propriété, avant qu’elle n’échût à sir Percival quelque coupe « à blanc », nécessitée par des embarras pécuniaires, et que le propriétaire nouveau, inquiet et mécontent, aura voulu dissimuler en toute hâte par des plantations aussi rapides et aussi denses que possible. En regardant autour de moi, devant la maison, j’ai remarqué, à ma gauche, un grand parterre, et j’ai dirigé de ce côté mon voyage de découvertes.

Examiné de plus près, ce jardin s’est trouvé être assez médiocre, mal garni et mal tenu. Je n’ai fait que le traverser, j’ai ouvert un petit guichet dans la palissade qui le clôt, et me suis trouvée dans une plantation d’épicéas.

Une jolie allée, sinueuse et tracée avec art, me dirigeait parmi ces arbres ; et l’expérience que j’ai acquise dans le Nord m’apprit bientôt que j’approchais de ces terrains sablonneux où pousse la bruyère. Après avoir fait un demi-mille ou plus, me croyant toujours au milieu des sapins, j’arrivai à un point où l’allée tournait brusquement ; le vide se fit tout à coup autour de moi, et jetant les yeux sur le grand espace ouvert qui m’apparaissait ainsi, je me trouvai au bord de ce lac de Blackwater, qui, je l’ai dit, donne son nom au château.

Le sol, en pente au-dessous de moi, n’était que sable sur toute son étendue, et c’est à peine si quelque rare monticule couvert de bruyères, en déguisait, par endroits, la stérilité monotone. Le lac lui-même montait autrefois, bien évidemment, jusqu’à l’endroit où je m’étais arrêtée, mais une déperdition graduelle lui a ôté peu à peu environ les deux tiers de son étendue primitive. Dans les bas-fonds, à un quart de mille environ de l’endroit où j’étais, je voyais ses eaux, lourdes et stagnantes, divisées en flaques et en petits étangs par des joncs et des roseaux emmêlés, ou bien encore par de petites élévations de terrain restées à nu. Sur la rive la plus écartée de moi, les arbres, formant derechef un épais rideau, arrêtaient net le regard et projetaient leur ombre noire sur les eaux basses et immobiles. En descendant vers le lac, je constatai que le terrain, du même côté, était détrempé, marécageux, surchargé d’herbes luxuriantes et de saules à la pâle écorce. L’eau, suffisamment limpide du côté ouvert et sablonneux où donnait le soleil, ressemblait, — sur la rive opposée où elle reposait plus profonde, surplombée par ses bords fangeux couverts de buissons et d’arbres enchevêtrés, — à quelque poison épais et noir. À mesure que j’avançais dans la direction des marécages, les grenouilles coassaient, tout à coup réveillées, et les rats, tantôt s’échappant de cette eau sombre, tantôt y rentrant sans le moindre bruit, semblaient participer de sa nature fantastique. J’aperçus, à moitié submergée, l’épave pourrie d’un vieux bateau sens dessus dessous ; un pâle rayon de soleil, se glissant par quelque trouée du bois, posait une sorte de tache lumineuse sur les planches restées à sec, et un serpent venu là pour se réchauffer, y roulait, dans une immobilité perfide, ses anneaux mouchetés. De près comme de loin, le spectacle que j’avais sous les yeux suggérait les mêmes impressions pénibles d’abandon et de ruine ; le glorieux état du ciel d’été qui dominait le tableau ne semblait qu’ajouter à la profondeur obscure, à la stérilité repoussante de cet endroit désert, sur lequel il brillait en vain. Je revins sur mes pas, regagnant les hauteurs couvertes de bruyères, et, laissant de côté l’allée où j’avais d’abord marché, je me dirigeai vers une vieille hutte de bois toute délabrée, qui s’élevait à la limite de la plantation d’épicéas et qui, jusqu’alors, n’avait pas attiré mon attention absorbée par la vaste et sauvage perspective qu’offrait le lac. En approchant de la hutte, je m’aperçus qu’elle avait jadis servi d’embarcadère, et qu’ensuite on avait essayé de la transformer en une sorte de tonnelle rudimentaire où on avait installé un banc, quelques tabourets et une table, le tout en bois de sapin mal dégrossi. J’entrai là-dedans pour m’asseoir un instant, me reposer et reprendre haleine.

Je n’y étais pas depuis plus d’une minute, lorsqu’il me sembla tout à coup que le bruit de ma respiration, un peu plus fort parce que j’étais essoufflée, avait quelque part, à mes côtés, un écho singulier. Je prêtai pendant un moment une oreille attentive, et j’entendis un souffle bas, pénible, saccadé, qui semblait monter à moi de dessous le siège même où j’étais assise. Je ne suis pas de ces femmes nerveuses qu’une bagatelle met en l’air ; mais, dans cette occasion, prise d’un effroi subit, je me trouvai tout à coup debout, — j’appelai, — je ne reçus pas de réponse, — je fis honte au courage qui me manquait, — et je regardai sous le banc…

Là, accroupie et roulée dans l’angle le plus éloigné, gisait, sous la forme d’un petit chien abandonné, — d’un épagneul tacheté de noir et de blanc, — l’innocente cause de ma terreur. Cet animal poussa un faible gémissement, lorsque, l’ayant bien regardé, je l’appelai à moi, mais il n’en bougea pas davantage. J’écartai le banc pour l’examiner de plus près. Les yeux de la pauvre petite bête prenaient rapidement cette apparence vitreuse qui annonce l’approche de la mort, et il y avait des taches de sang, le long de ses côtes, sur son poil blanc et soyeux. La misère d’une pauvre créature muette, faible, abandonnée, est sûrement un des plus tristes spectacles que notre monde puisse offrir. Aussi doucement qu’il me fut possible, je pris ce malheureux chien dans mes bras, et relevant autour de moi le devant de ma robe, je lui improvisai une sorte de hamac. Ce fut de cette façon que, lui épargnant de mon mieux la souffrance, et abrégeant autant que possible la durée du voyage, je rapportai la pauvre bête au château.

Comme je ne trouvai personne sous le vestibule, je montai immédiatement chez moi ; j’arrangeai pour le chien une espèce de couchette au moyen d’un de mes vieux châles, et finalement je sonnai pour qu’on vînt à mon aide. Une fille de service, des plus épaisses et des plus grasses que l’on puisse inventer, accourut à ce signal, dans un état de stupidité gaie qui aurait poussé à bout la patience d’un saint. Une large grimace, ce qu’elle prenait pour un sourire, s’inscrivit sur l’informe embonpoint de ses joues, quand elle vit, étendu à terre, l’animal blessé.

— Que voyez-vous là de risible ? lui dis-je avec autant de colère que si elle eût été à mon service. Savez-vous, par hasard, à qui est ce chien ?

— Non, miss, pour sûr et certain, je n’en sais pas le premier mot… Elle en resta là, et regarda la blessure que l’épagneul avait au flanc ; — tout à coup une nouvelle idée vint éclairer sa physionomie, — et montrant la plaie avec un sourire de satisfaction : — C’est Baxter dit-elle… c’est certainement Baxter qui a fait cela !…

Elle m’exaspérait tellement, que je l’aurais volontiers régalée d’une paire de soufflets… — Baxter ?… lui dis-je ; quelle est la bête brute que vous appelez Baxter ?…

Plus joyeuse que jamais, cette fille grimaça de plus belle… — Bénédiction du ciel, miss ! Baxter est le garde-chasse ; et quand il trouve des chiens étrangers courant la forêt, il tire dessus. C’est le devoir du garde, miss… Je crois bien que ce chien va mourir… C’est bien là le coup qu’il a reçu, pas vrai ?… c’est de la façon de Baxter, j’en réponds… et il ne fait que son devoir, miss…

Je me sentais assez de malice au cœur pour souhaiter intérieurement que Baxter eût tiré sur la fille de service, au lieu de tirer sur le chien. Et comme il était tout à fait inutile d’attendre de cette personne épaisse et de dure écorce, aucun secours en faveur du pauvre animal qui agonisait à nos pieds, je la priai de m’aller chercher la femme de charge, avec tous les compliments requis par l’usage. Elle sortit exactement comme elle était venue, souriant d’une oreille à l’autre. Au moment où la porte se referma sur elle, cette créature se répétait à demi-voix : — C’est Baxter qui l’a fait, et c’est la consigne de Baxter… Voilà ce que c’est.

La femme de charge, personne intelligente et suffisamment élevée, monta par précaution un peu d’eau chaude et un peu de lait. Elle n’eut pas plus tôt vu le chien étendu à terre, qu’elle tressaillit et changea de couleur.

— Ah ! mon Dieu ! s’écria-t-elle, ce doit être le chien de mistress Catherick !

— Vous dites ? lui demandai-je, stupéfaite au dernier point.

— De mistress Catherick… On croirait que vous la connaissez, miss Halcombe ?

— Non, pas personnellement… mais j’ai entendu parler d’elle. Habite-t-elle ici ? A-t-elle reçu des nouvelles de sa fille ?

— Non, miss Halcombe. Elle est venue ici pour en demander.

— Quand donc ?

— Hier seulement. Elle prétend avoir entendu dire qu’une étrangère, dont le signalement répond à celui de sa fille, a été vue dans notre voisinage. Aucun rapport de ce genre n’est arrivé jusqu’ici ; et, dans le village, quand j’y ai fait faire enquête pour le compte de mistress Catherick, il ne circulait aucun bruit de ce genre ; mais bien certainement elle avait amené, en venant ici, ce pauvre petit chien que j’avais remarqué, galopant autour d’elle, quand elle s’en est allée. Je suppose qu’il se sera égaré dans les plantations, et on lui aura tiré dessus. En quel endroit l’avez-vous trouvé, miss Halcombe ?

— Dans la vieille hutte qui a vue sur le lac.

— Ah ! c’est bien cela… C’est la limite des plantations, et le pauvre animal s’y sera traîné, je suppose, comme sous l’abri le plus proche ; c’est assez la coutume des chiens quand ils se sentent frappés à mort. Si vous voulez humecter ses lèvres avec le lait, miss Halcombe, je laverai le sang coagulé qui colle les poils au bord de la plaie. Mais je crains bien qu’il ne soit trop tard pour lui venir en aide. On peut essayer, cependant…

Mistress Catherick ! Ce nom tintait encore à mes oreilles, comme lorsque la femme de charge, en le prononçant, m’avait si bien prise à court. Tandis que nous donnions nos soins au chien blessé, les avertissements de Walter Hartright me revinrent, mot pour mot, à la mémoire. « Si jamais Anne Catherick se trouve sur votre chemin, mettez à profit cette occasion, miss Halcombe, un peu mieux que je ne l’ai fait ! » La trouvaille de l’épagneul agonisant m’avait déjà fait découvrir la visite de mistress Catherick à Blackwater-Park, et cet événement pouvait conduire à quelque chose de plus. Je résolus de ne pas perdre la chance nouvelle qui m’était offerte, et d’en tirer autant de renseignements que possible.

— Ne disiez-vous pas que mistress Catherick habitait quelque part dans ces environs ? demandai-je à la femme de charge.

— Vraiment non, répondit-elle ; sa résidence est à Welmingham, tout à fait à l’autre bout du comté, à vingt-cinq milles d’ici, pour le moins.

— Je suppose que vous connaissez mistress Catherick depuis quelques années ?

— Tout au contraire, miss Halcombe : je ne l’avais jamais vue avant sa visite d’hier. Naturellement, je la connaissais de nom, ayant entendu parler des bontés de sir Percival pour sa fille, qu’il s’était chargé de faire soigner, comme vous le savez peut-être. Mistress Catherick n’a pas les manières de tout le monde, mais elle a l’air tout à fait respectable. Elle m’a paru étrangement déconcertée quand elle a découvert qu’il n’y avait aucun fondement, — aucun, du moins, que personne d’entre nous ait pu vérifier, — aux bruits qui couraient sur le passage de sa fille dans nos environs.

— Je m’intéresse assez à mistress Catherick, continuai-je, prolongeant de mon mieux la conversation. J’aurais voulu arriver ici quelques jours plus tôt, afin de m’y trouver, hier, quand elle est venue. Est-elle restée longtemps avec vous ?

— Mais oui, dit la femme de charge. Et je crois qu’elle serait restée plus longtemps encore, si on ne m’avait appelée pour répondre à un gentleman dont je ne sais pas le nom, et qui venait s’informer du jour exact où sir Percival devait être ici. Mistress Catherick, dès qu’elle eut entendu la domestique me dire de quoi il s’agissait, se leva et partit immédiatement. En s’éloignant, elle me déclara qu’il n’était pas nécessaire de raconter sa démarche à sir Percival. J’ai trouvé que c’était là une assez étrange recommandation, surtout adressée à une personne comme moi, dont la responsabilité n’admet pas de pareils mystères…

Je trouvai, moi aussi, la recommandation fort bizarre. Sir Percival m’avait certainement donné à croire, dans nos entretiens à Limmeridge, que la plus parfaite confiance existait entre lui et mistress Catherick. S’il en était ainsi, pourquoi voulait-elle lui cacher la visite qu’elle venait de faire à Blackwater-Park ?

— Probablement, remarquai-je, m’apercevant que la femme de charge attendait de ma part une opinion quelconque sur les derniers mots de mistress Catherick, — probablement elle a pensé qu’en apprenant sa visite, sir Percival, à qui cette démarche devait rappeler que l’enfant perdue n’a pas encore été retrouvée, en serait inutilement tourmenté. A-t-elle beaucoup parlé de ceci ?

— Fort peu, répondit la femme de charge. Elle m’a surtout entretenu de sir Percival, en m’accablant de questions sur les pays où il vient de voyager et sur la jeune lady dont il a fait sa femme. J’ai cru remarquer qu’elle était aigrie et mécontente, plutôt qu’affligée, de ne pas trouver ici, comme elle l’espérait, quelques traces de sa fille fugitive. « J’y renonce », tels sont les derniers mots que je me souviens de lui avoir entendu dire : « j’y renonce, madame, et la tiens pour tout à fait perdue. » Après quoi, elle a recommencé ses questions sur lady Glyde, s’informant si elle était belle, jeune, bien portante, aimable, gracieuse… Ah ! mon Dieu !… je savais bien que cela finirait par là… Voyez, miss Halcombe !… notre pauvre animal est enfin hors de peine !…

Le chien, effectivement, était mort. Il avait poussé un faible cri, une convulsion passagère avait agité ses membres, juste au moment où ces mots, « bien portante, gracieuse, » s’échappaient des lèvres de la femme de charge. Le passage de la vie à la mort s’était accompli avec une soudaineté saisissante, — et la seconde d’après, nous n’avions plus en nos mains que le cadavre insensible du pauvre animal !…

Il est huit heures. Je viens de dîner en bas, toute seule, mais servie en grand apparat. Le soleil couchant promène ses lueurs d’incendie sur cette espèce d’océan d’arbres que je vois de ma fenêtre ; et je reprends mon « Journal » uniquement pour tromper l’impatience que j’éprouve en ne voyant pas arriver nos voyageurs. D’après mes calculs, ils devraient déjà être ici. Quel silence, quel abandon, autour de ce grand château, enveloppé comme il l’est dans le calme somnolent de la soirée ! Mon Dieu ! combien s’écoulera-t-il encore de minutes avant celle où j’entendrai les roues de la voiture, et où je descendrai quatre à quatre pour me jeter dans les bras de Laura !

Et ce malheureux petit chien ! je n’aurais pas voulu que ma première journée à Blackwater-Park fût ainsi marquée par une mort, — même par celle d’un pauvre chien vagabond.

Welmingham, — je vois, en relisant ces notes, que Welmingham est le nom de l’endroit habité par mistress Catherick. J’ai encore en ma possession le billet par lequel elle répondait à la lettre que sir Percival m’obligea d’écrire au sujet de l’infortunée que cette femme a pour fille. Un de ces jours, si je trouve une occasion favorable, j’emporterai ce billet avec moi, par manière de présentation, et verrai ce que je puis tirer d’une entrevue personnelle avec mistress Catherick. Je ne comprends pas son désir de tenir sa visite ici cachée à sir Percival ; et je ne suis pas convaincue, comme la femme de charge semble l’être, qu’Anne Catherick n’est pas, après tout, dans notre voisinage. Qu’aurait dit Walter Hartright de cette nouvelle complication ? Malheureux et cher Hartright ! déjà me font faute, et ses loyaux avis, et son aide toujours prête.

Bien certainement, j’ai entendu quelque chose… N’était-ce qu’un bruit de pas sur l’escalier ?… Non ! ce sont bien les fers des chevaux ; je reconnais le bruit des roues…


II


« 13 juin. » — Le tumulte de l’arrivée a eu le temps de se calmer. Deux jours entiers ont passé, depuis le retour de nos voyageurs ; et cet intervalle a suffi pour organiser le mécanisme nouveau de l’existence que nous allons mener à Blackwater-Park. Je puis maintenant revenir à mon « Journal » avec quelques petites chances d’y noter comme d’ordinaire, à tête reposée, les incidents qui en valent la peine.

Je puis bien commencer, je crois, par y consigner une remarque assez bizarre qui s’est présentée à mon esprit depuis le retour de Laura.

Lorsque, deux membres de la même famille ou deux amis intimes venant à se séparer, l’un d’eux voyage au dehors tandis que l’autre reste à la maison, le retour du parent ou de l’ami qui a couru les grandes routes semble toujours placer dans une condition désavantageuse, au moment de leur première réunion, celui qui n’a pas bougé. Le choc soudain des pensées et des habitudes nouvelles, activement acquises d’un côté, avec les idées et les coutumes d’autrefois, passivement conservées de l’autre, semble, au premier abord, gêner les sympathies de ceux-là même qui s’aiment le mieux, et dresser entre eux, fort à l’improviste pour l’un et l’autre, et sans que l’un ou l’autre puisse y remédier, je ne sais quelle barrière qui change complètement leurs rapports et les fait étrangers l’un à l’autre. Lorsque la première joie que j’éprouvai en revoyant Laura se fut donné carrière, et lorsque, la main dans la main nous fûmes restées assises sur le même canapé, assez de temps pour reprendre haleine et causer tout à loisir, je sentis à l’instant même cette disposition nouvelle, et je pus voir qu’elle la sentait de son côté. Maintenant que nous reprenons peu à peu nos anciennes habitudes, la gêne dont je parle est déjà effacée en partie, et, d’ici à peu de temps, il est probable qu’elle aura complètement disparu. Elle n’en a pas moins influé, bien certainement, sur les premières impressions que m’a laissées la renaissance de mes rapports personnels avec ma sœur, et cette raison suffit bien pour que je juge à propos de la mentionner ici.

Laura m’a retrouvée la même ; mais, à mes yeux, elle avait changé.

Changé d’aspect, et, sous un rapport, changé de caractère. Je ne saurais dire, en termes absolus, qu’elle a perdu de sa beauté : ce que je puis affirmer seulement, c’est que, pour « moi », elle est moins belle.

D’autres, qui ne la verraient ni avec mes yeux, ni avec mes souvenirs, la trouveraient peut-être mieux qu’elle n’était. Son teint est plus animé ; il y a plus de netteté en même temps et plus de rondeur dans les lignes de son visage ; sa taille, qu’on dirait plus solidement établie, a, dans tous ses mouvements, plus d’aisance et de sûreté que lorsqu’elle était jeune fille. Mais, quand je la regarde, il me manque quelque chose, — sans doute un reflet de ce bonheur innocent qui était le partage de Laura Fairlie, reflet que je ne retrouve plus sur le front de lady Glyde. Il y avait autrefois sur son beau visage une douce fraîcheur, une beauté tendre (aux nuances variées, bien que le caractère général en fût immuable), dont il est impossible de rendre le charme par des paroles, — ou même par le pinceau, comme disait souvent le pauvre Hartright : c’en est fait de cette beauté-là. Il m’a semblé, un moment, que j’en retrouvais comme une faible lueur, lorsque, le soir de son retour, je l’ai vue pâlir sous l’émotion de notre premier baiser ; mais, depuis, elle ne m’est point réapparue. Aucune de ses lettres ne m’avait fait prévoir le moindre changement de ce genre.

J’étais restée, au contraire, en les lisant, sous cette impression que son mariage n’avait dû modifier en rien cette beauté dont j’étais si fière. Peut-être, à la vérité, lisais-je mal ses lettres dans ce temps-là, ou peut-être, aujourd’hui, ne sais-je pas bien déchiffrer son visage. Peu importe ! que sa beauté ait gagné ou perdu, dans les derniers six mois, elle n’en est pas moins, depuis notre séparation, plus chère à mon cœur qu’elle l’avait jamais été : voilà du moins, de son mariage, un résultat excellent !

Le second changement, celui que j’ai remarqué dans son caractère, ne m’a point surprise, parce qu’à celui-ci, du moins, j’étais préparée par l’accent de ses lettres. Depuis son retour, je la trouve tout aussi peu disposée à entrer dans aucun détail au sujet de son existence conjugale qu’elle l’était auparavant, alors que, séparées, nous ne communiquions que par écrit. La première fois que, de loin, j’ai voulu préparer les voies pour amener la conversation sur ce terrain défendu, elle a posé sa main sur mes lèvres, avec un mouvement et un regard qui m’ont rappelé, d’une manière touchante presque douloureuse, les jours de son enfance et l’heureux temps passé où il n’y avait pas de secrets entre nous.

— Toutes les fois que nous nous trouverons tête à tête, Marian, m’a-t-elle dit, nous serons bien plus heureuses, bien plus à l’aise l’une vis-à-vis de l’autre, si nous acceptons telle qu’elle est ma position de femme mariée, et si nous nous en occupons le moins possible. Il n’est rien, chère aimée, que je ne vous dise de ce qui me concerne, continua-t elle, — défaisant et rattachant, par un mouvement nerveux, la boucle de ma ceinture, — si mes révélations pouvaient se limiter ainsi. Mais il n’en est rien ; elles m’amèneraient à des confidences sur le compte de mon mari ; et puisque je suis mariée, je crois qu’il est mieux de les éviter, autant pour lui que pour vous, et pour moi-même. Je ne dis pas, remarquez-le bien, qu’elles vous feraient ou me feraient de la peine, et, pour tout au monde, je ne voudrais pas que vous eussiez une idée pareille ; mais, — j’ai tant besoin d’être heureuse, maintenant que je vous ai retrouvée, et j’ai tant besoin de vous voir heureuse à mes côtés… — Elle s’interrompit soudainement, et parcourut du regard mon petit boudoir, où nous étions installées. — Ah ! s’écria-t-elle, battant des mains avec un joyeux sourire, encore une vieille amie de retrouvée !… Votre bibliothèque, Marian, — votre chère petite bibliothèque en bois des Antilles, si vieillotte et de mine si pauvre ! — que je vous sais gré de l’avoir emportée de Limmeridge !… c’est comme ce grand parapluie d’homme, affreux et lourd, le compagnon de vos promenades intrépides !… Mais, par-dessus tout, c’est votre cher visage bohémien, cette figure brune, intelligente, dont les regards accoutumés me font tant de bien… Quand je suis ici, c’est comme si je me retrouvais chez nous !… Que pourrions-nous faire pour ajouter encore à cette douce illusion ? Je placerai le portrait de mon père dans votre chambre, au lieu de le laisser dans la mienne ; — je garderai, ici, tous mes petits trésors de Limmeridge ; — et, entre ces quatre murs amis, nous passerons ensemble, tous les jours, de bonnes heures. Oh ! Marian ! continua-t-elle, s’asseyant tout à coup à mes pieds, sur un tabouret, et levant sur moi des yeux expressifs, promettez que vous ne vous marierez jamais, que vous ne me quitterez point. Je suis égoïste de parler ainsi, mais il vous vaudra mieux rester fille, — à moins, pourtant, à moins que vous n’aimiez beaucoup votre mari. — L’aimer ?… Vous n’aimerez jamais personne que moi, n’est-il pas vrai ?… Elle s’arrêta de nouveau, s’empara de mes deux mains qu’elle étala sur mes genoux, et y cachant son visage : — Dites-moi, me demanda-t-elle d’une voix soudainement altérée, et parlant plus bas qu’elle ne l’avait fait jusqu’alors, avez-vous, ces temps-ci, reçu beaucoup de lettres ? en avez-vous écrit beaucoup ? — …

Je comprenais fort bien la portée de cette question ; mais je crus de mon devoir de ne pas l’encourager, en allant au-devant d’elle, à s’aventurer dans ce chemin périlleux.

— Avez-vous entendu parler de lui ? reprit-t-elle, cherchant, par ses caresses et en couvrant mes mains de baisers, à se faire pardonner cette question toute directe : — Est-il bien ? est-il heureux ? et réussit-il dans sa carrière ?… S’est-il remis ? M’a-t-il oubliée ?…

Elle n’aurait pas dû me questionner ainsi. Elle aurait dû se rappeler ses propres résolutions, prises le matin où sir Percival avait réclamé d’elle l’exécution de sa promesse, et où elle avait déposé en mes mains, pour jamais, l’album de Hartright. Mais, hélas ! où est ici-bas la créature infaillible qui peut constamment persévérer dans une bonne résolution sans jamais y manquer, sans jamais défaillir ? Où est la femme qui a jamais arraché complètement de son cœur la chère image qu’un amour sincère y avait fixée ? Les livres nous racontent qu’il a existé de ces êtres surhumains ; mais en réponse aux livres, que nous dit notre propre expérience ?

Je n’essayai vis-à-vis d’elle aucune remontrance, peut-être parce que je rendais justice à cette candeur courageuse qui me révélait ce que tant d’autres femmes, placées comme elle, auraient cru devoir cacher, même à leurs plus chères amies ; peut-être aussi parce que je sentais, interrogeant mon cœur et ma conscience, qu’à sa place, j’aurais eu les mêmes pensées, posé les mêmes questions. Tout ce que je me sentis appelée à faire, sans manquer à mon devoir, fut de répondre que je ne lui avais pas écrit et que je n’avais pas entendu parler de lui tout récemment ; puis, je détournai la conversation vers de moins périlleux sujets.

Il y a eu de quoi m’attrister beaucoup dans cet entretien, — le premier entretien confidentiel que j’aie eu avec elle depuis son retour. Ainsi, le changement que son mariage a opéré dans nos relations mutuelles, en nous créant, pour la première fois de notre vie, un point de contact qui n’a rien de légitime, ainsi la triste conviction, produite en moi par ses involontaires aveux, qu’il n’existe entre elle et son mari aucun lien d’étroite sympathie, aucune chaleur de sentiments ; ainsi, encore, l’affligeante découverte que ce fatal attachement demeure (innocemment, je le veux, mais qu’importe ?) aussi bien enraciné dans son cœur qu’il ait jamais pu l’être ; — voilà bien de quoi je pense, attrister une femme qui se sent pour Laura un attachement aussi vif que l’est le mien, et se tient pour solidaire, au même degré que moi, de toutes ses joies et de tous ses chagrins.

Une seule consolation est à mettre en regard, — consolation qui devrait me raffermir et me raffermit en effet. Tout ce que son caractère a de grâce et de douceur, tout ce que sa nature a d’affection dévouée, tous ces charmes féminins, simplicité liante, candeur ingénue, qui la rendaient l’idole et le bonheur de quiconque approchait d’elle, me sont revenus avec cette chère sœur. De toutes mes autres impressions, j’incline parfois à douter un peu. De cette dernière, la meilleure, après tout, et la plus douce, — je deviens à chaque heure du jour plus certaine et plus convaincue.

Passons maintenant à ses compagnons de voyage. C’est son mari qui doit m’occuper d’abord. Ai-je observé chez sir Percival, depuis son retour, quelque qualité nouvelle qui modifie mes opinions sur son compte ?

En vérité, je ne sais trop. Mille petits ennuis et tracas paraissent l’avoir assailli depuis qu’il est revenu : peu d’hommes, dans de telles circonstances, se montrent à leur avantage.

Il me semble un peu amoindri, et plus maigre qu’il n’était quand il quitta l’Angleterre. Sa toux fatigante et sa continuelle mobilité qui, à la longue, n’a rien de commode, ont très-certainement augmenté. Ses façons, — ses façons envers moi, du moins, — sont beaucoup moins courtoises que jadis. Il m’a saluée, le soir de son retour, sans aucune de ces formes cérémonieuses qu’il observait naguère avec soin, — point de compliment de bienvenue, aucun signe, à mon aspect, de très-vive satisfaction ; rien qu’un serrement de mains très-sommaire, et un laconique : « Vous allez bien, miss Halcombe ? enchanté de vous revoir. » Il semblait m’accepter comme un des meubles indispensables à Blackwater-Park ; constater en passant que j’étais bien à ma place ; et, satisfait de m’y voir, ne plus prendre garde à moi.

La plupart des hommes laissent voir, chez eux, certaines dispositions qu’ils dissimulent partout ailleurs ; et sir Percival a déjà montré une manie d’ordre, de régularité minutieuse, qui me le révèle sous un nouveau jour, et que je ne lui avais jamais connue. Si je prends un livre dans la bibliothèque et le laisse ensuite sur la table, il vient derrière moi et remet le volume en place. Si je quitte un fauteuil et l’abandonne où j’étais assise, il le range soigneusement contre le mur. Il ramasse sur le tapis le moindre débris tombé d’un bouquet de fleurs, et marronne ensuite, à part lui, comme si c’étaient autant de charbons ardents qui dussent mettre le feu à la maison ; pour un pli sur la nappe, pour un couteau qui n’est pas à sa place, il éclate en reproches et lave la tête aux domestiques, tout comme s’ils l’avaient personnellement insulté.

J’ai déjà fait allusion aux ennuis secondaires qui, depuis son retour, semblent avoir troublé son égalité d’humeur. Les altérations que j’ai remarquées en lui et que je viens de signaler, pourraient bien, en grande partie, leur être attribuées. Je tâche de me persuader qu’il en est ainsi, parce que je tiens à ne pas perdre si tôt toute confiance dans l’avenir. C’est, à coup sûr, une épreuve pour l’humeur de tout homme, n’importe lequel, que de rencontrer au seuil de sa maison, quand il y rentre après une longue absence, une contrariété quelque peu essentielle ; et c’est là ce que j’ai vu arriver effectivement à sir Percival.

Le soir même de leur rentrée, la femme de charge m’avait suivie dans le vestibule pour accueillir ses maîtres et leurs hôtes. Dès qu’il l’aperçut, sir Percival lui demanda si quelqu’un était venu le demander récemment. La femme de charge lui répondit en lui parlant de ce « gentleman » inconnu, dont elle m’avait parlé à moi-même, et qui s’était enquis de l’époque où le maître du château reviendrait chez lui. Sir Percival demanda le nom du gentleman. — Il n’avait pas laissé son nom. — Dans quel but le gentleman venait ? — Il n’avait pas jugé à propos de le dire. — Quel était à peu près la tournure du gentleman ? — La femme de charge essaya le portrait qu’on lui demandait : mais il lui fut impossible d’assigner au visiteur inconnu quelque particularité d’extérieur qui pût éclairer son maître. Sir Percival fronça le sourcil, frappa du pied avec impatience, et entra dans le château sans prendre garde à personne. Comment une bagatelle pareille a pu le troubler à ce point, c’est ce que je ne saurais dire ; — pour troublé, il l’était, et sérieusement, sans le moindre doute.

En somme, il vaudra peut-être mieux m’abstenir de porter un jugement définitif sur ses manières, son langage, sa conduite chez lui, jusqu’à ce qu’il ait eu le temps d’en finir avec les inquiétudes, n’importe lesquelles, qui, maintenant, cela est clair, troublent en secret son esprit. Je vais donc tourner la page, et ma plume, provisoirement, accordera trêve au mari de Laura.

Viennent sur mon catalogue les deux nouveaux hôtes, — le comte et la comtesse Fosco. Expédions d’abord la comtesse, pour en avoir fini le plus tôt possible avec tout ce qui est femme.

Laura n’exagérait certainement rien, en m’écrivant que, lorsque je reverrais sa tante, j’aurais quelque peine à la reconnaître. Je n’ai jamais vu, produit par le mariage, de changement pareil à celui qu’a subi madame Fosco.

Quand elle s’appelait encore (à trente-sept ans) Eleanor Fairlie, sa conversation était vide et prétentieuse, et elle passait sa vie à tourmenter les infortunés de l’autre sexe par les mille petites exigences qu’une femme vaine et sotte peut infliger à l’infatigable patience de nos seigneurs et maîtres. Devenue madame Fosco (et chargée de quarante-trois printemps), elle reste assise, pendant des heures entières, sans ouvrir la bouche, congelée, dirait-on, par quelque froid où elle s’absorbe. Les hideux et ridicules tire-bouchons qui pendaient, jadis, des deux côtés de son visage, ont fait place, maintenant, à de très petites boucles bien alignées et crêpées, telles qu’on en voit sur les perruques à l’ancienne mode. Un bonnet tout uni, — le vrai bonnet des matrones, — enveloppe bien sa tête, et lui donne l’air, pour la première fois de sa vie depuis que je la connais, d’une femme tout à fait convenable. Personne (excepté son mari, cela va sans le dire), personne ne voit plus, chez elle, ce que tout le monde y voyait autrefois, un beau sujet d’étude ostéologique, permettant d’apprécier le rôle que jouent, dans la structure féminine, les omoplates et les clavicules. Uniformément vêtue de robes, grises ou noires, montant jusqu’à la naissance du cou, — toilette qui l’aurait fait éclater de rire ou pleurer à chaudes larmes, suivant le caprice du moment, lorsqu’elle était encore demoiselle, — elle siège, muette, dans les petits coins ; et cependant, ses mains blanches et sèches (si sèches que les pores de sa peau semblent envahis par de la craie), ses mains sont incessamment occupées, soit à quelque éternelle broderie, soit à rouler une interminable série de petites cigarettes pour l’usage particulier de M. le comte. Dans les rares occasions où ses yeux, d’un bleu froid, quittent son ouvrage, ils sont généralement tournés du côté de son mari, avec ce regard de muette soumission par lequel nous voyons tous les jours un chien fidèle interroger son maître. Si jamais on peut croire à quelque dégel intérieur se manifestant sous cette enveloppe de gêne glacée, c’est quand on la voit, comme cela m’est arrivé une ou deux fois, comprimer les élans de la jalousie quelque peu tigresse dont elle semble animée contre toute femme du château (soubrettes y comprises) à laquelle le comte vient à parler, ou sur laquelle s’arrêtent ses regards avec quelque intérêt, quelque attention spéciale. À cette exception près, elle est toujours, le matin, à midi et le soir, dedans ou dehors, qu’il fasse beau ou qu’il fasse mauvais, aussi froide qu’une statue, aussi impénétrable que le marbre dans lequel cette statue est taillée. Ce changement extraordinaire qui s’est ainsi accompli en elle, est certainement une amélioration en ce qui touche aux rapports ordinaires de société, puisqu’il a fait d’elle une femme polie, point bavarde, point gênante et qu’on ne trouve jamais en travers de sa route. Quant à ce qui est de savoir si dans son for intérieur, elle est amendée ou devenue pire, ceci est une autre question. J’ai surpris une ou deux fois, sur ses lèvres pincées, de soudains changements d’expression, et, dans sa voix calme, des inflexions d’accent également soudaines, lesquelles m’ont amené à soupçonner que, dans son état actuel de concentration, elle tient pour ainsi dire en vase clos les éléments pernicieux de son organisation morale, éléments qui se dégageaient sans nuire, et comme au grand air, dans la liberté de son existence antérieure. Il est fort possible, d’ailleurs, que cette idée à moi n’ait pas le sens commun. Mon impression, néanmoins, c’est que je suis dans le vrai. Au surplus, qui vivra verra !

Et le magicien dont la baguette a opéré cette miraculeuse métamorphose, — ce mari étranger par lequel a été domptée une Anglaise têtue, à ce point que ses parents ont peine à la reconnaître, — le comte lui-même, quel est-il ? que dire de ce personnage ?

Ceci, en deux mots : il a l’air d’un homme capable de dompter quoi que ce soit. Si, au lieu d’une femme, il avait épousé une tigresse, la tigresse fût devenue maniable. S’il m’avait épousée, « moi », je lui aurais fabriqué des cigarettes, ainsi que le fait sa femme, et je me serais tue sous son regard, comme elle se tait quand il lui jette un certain coup d’œil.

J’ai presque peur d’avouer ceci, même dans le secret de ces pages. Cet homme m’a intéressée, fascinée, forcée à prendre du goût pour lui. Dans le court espace de deux journées, il a trouvé moyen de m’imposer un jugement, qui lui est favorable, et comment il a réalisé ce miracle, il me serait bien impossible de l’expliquer.

Maintenant que je pense à lui, j’éprouve une sorte de tressaillement en découvrant combien son image m’est présente !… À quel point, dans mes souvenirs, elle m’apparaît plus nette que celle de sir Percival, ou de M. Fairlie, ou de Walter Hartright, ou de n’importe quel autre personnage absent dont je puisse me rappeler, à la seule exception de Laura elle-même ! Sa voix, je l’entends, comme s’il m’adressait présentement la parole, Sa conversation d’hier, elle est dans ma tête comme si je l’écoutais à l’instant même. Maintenant, quel portrait vais-je tracer de lui ? Dans son extérieur, ses habitudes, ses passe-temps, il y a des singularités que je blâmerais le plus vivement du monde, ou que je vouerais au ridicule le plus impitoyable, les trouvant chez un autre homme. Qu’est-ce donc qui m’ôte la faculté de les blâmer ou de les railler en « lui ! »

Par exemple, il est énormément gras. Jusqu’à présent, l’humanité corpulente m’avait toujours particulièrement déplu. J’ai lutté avec acharnement contre cette notion populaire qui tend à regarder, comme d’inséparables alliées, l’extrême grosseur de la taille et l’extrême bienveillance du caractère : — Autant vaudrait prétendre, disais-je, ou que les gens aimables engraissent seuls, ou que l’addition fortuite de telle ou telle quantité de chair exerce une influence directement favorable sur les dispositions morales de la personne à qui elles viennent s’annexer… Je réfutais invariablement ces deux assertions, également absurdes, en citant l’exemple de gens fort gras, qui ont été aussi vils, aussi vicieux, aussi cruels que les plus maigres et les plus méchants de leurs contemporains. Je demandais si Henri VIII était d’un naturel charmant ? si le pape Alexandre VI était un brave homme ? si M. l’assassin Manning, et la digne épouse qui fut sa complice n’étaient pas tous les deux doués d’un embonpoint remarquable ? Si les nourrices de louage, — classe de femmes placées, par leur cruauté proverbiale, au niveau de tout ce qu’il y a de plus cruel en Angleterre, — ne sont pas également, pour la plupart, les femmes les plus grasses de tout le pays ? Ainsi allais-je, multipliant par douzaines les exemples que je tirais tantôt de l’antiquité, tantôt des temps modernes, de mon pays et de l’étranger, d’en haut et d’en bas, indifféremment. Avec des opinions si fortement établies, si bien défendues, et auxquelles je n’ai pas renoncé encore aujourd’hui, voici cependant le comte Fosco, gras comme Henri VIII en personne, et qui, en vingt-quatre heures, sans être le moins du monde empêché ou gêné par sa haïssable corpulence, se trouve installé dans mes bonnes grâces… En vérité, voilà qui est merveilleux !

Est-ce son visage qui lui a servi de passe-port ?

Peut-être, en effet, est-ce son visage. Sur une large échelle, il reproduit, d’une manière frappante, le galbe impérial de Napoléon. Ses traits ont la magnifique régularité qui distinguait ceux du merveilleux aventurier : leur expression est celle de ce calme dominateur, de cette puissance immuable qui se lisait sur la face du grand soldat. Cette ressemblance frappante m’a certainement impressionnée au début ; mais indépendamment d’elle, il y a quelque chose encore chez lui, qui m’a plus profondément affectée. Cette influence dont j’essaie de trouver l’origine, ce sont ses yeux, je pense, qui la lui donnent. Je n’ai jamais vu d’yeux gris aussi profonds, aussi insondables, et ils ont parfois des irradiations froides, éclatantes, magnifiques, irrésistibles, qui me forcent à le regarder, tout en causant, et lorsque je le regarde, m’imposent des sensations auxquelles je voudrais échapper. D’autres portions de sa figure et de sa tête ont aussi leurs singularités. Son teint, par exemple, est d’une sorte de blond malade, s’accordant si mal avec le brun foncé de sa chevelure que je soupçonne cette chevelure d’être une perruque ; et son visage, où le rasoir ne laisse pas pousser un poil de barbe, est plus lisse que le mien, plus exempt de toutes marques ou de toutes rides, bien qu’au dire de sir Percival, il approche de la soixantaine. Mais, pour moi, ce ne sont point ces particularités de son extérieur qui le distinguent de tous les hommes que j’ai pu voir. Ce qui le met à part de l’humanité vulgaire, dépend absolument, pour autant que j’en puisse juger à l’heure présente, de l’expression extraordinaire et de l’extraordinaire puissance de son regard.

Ses manières et sa parfaite connaissance de notre langue peuvent aussi l’avoir aidé quelque peu à se mettre bien avec moi. Il a cette déférence calme, cet air d’intérêt attentif et satisfait quand il écoute une femme, — et, quand il lui parle, cet adoucissement secret de la voix, — auxquels, nous avons beau dire, aucune de nous ne résiste. En ceci, également, l’habileté exceptionnelle avec laquelle il parle l’anglais lui rend de fort grands services. J’avais fréquemment entendu signaler la remarquable aptitude que déploient beaucoup d’Italiens à s’emparer de notre idiome du Nord, si âpre et si dur en comparaison du leur ; mais, avant d’avoir vu le comte Fosco, je n’aurais jamais cru possible qu’un étranger parlât l’anglais avec autant d’aisance et de correction. Il y a des moments où il est presque impossible de découvrir, à son accent, qu’il n’est pas un de nos compatriotes ; et, pour ce qui est de la facilité courante, je ne connais guère d’Anglais en état de causer avec aussi peu d’hésitations et de répétitions que ne le fait le comte. Il lui arrive bien de construire ses phrases, çà et là, sur un patron étranger ; mais jamais je ne l’entendis encore employer un mauvais terme, ou hésiter, ne fût-ce qu’un moment, sur le choix d’un mot.

Tous les menus détails par lesquels cet homme étrange se caractérise ont une originalité saisissante, et, contradictoires l’un à l’autre, jettent l’esprit en mille perplexités. Ainsi, tout gras qu’il est, ses mouvements sont d’une légèreté, d’une aisance surprenante. Il fait, dans un salon, aussi peu de bruit que n’importe quelle femme ; et, ce qui est plus notable encore, malgré cette apparence de fermeté, de puissance intellectuelle, sur laquelle on ne saurait se méprendre, il est d’une susceptibilité nerveuse qui étonnerait chez la plus faible d’entre nous. Un bruit soudain le fait tressaillir avec aussi peu de retenue que Laura elle-même. Il frissonnait, hier, et son pied battait le sol avec un mouvement convulsif, parce que sir Percival corrigeait un de ses épagneuls ; si bien que j’avais honte de mon peu de sensibilité, de mon insouciance toute virile, en me comparant à ce cher comte.

Le souvenir de ce dernier incident me remet en tête une de ses principales singularités, dont je crois avoir omis de parler : — l’extrême tendresse qu’il porte à certains animaux favoris.

Il a laissé sur le continent, paraît-il, une portion de sa ménagerie, mais il a importé chez nous un kakatoès, deux canaris, et toute une famille de souris blanches. Lui-même, en personne, donne à ses protégés d’étrange espèce tous les soins qu’ils réclament, et il a su leur inspirer un attachement surprenant, qui se traduit par des familiarités tout à fait inusitées. Le perroquet, perfide et mal intentionné à l’égard de toute autre personne, paraît lui être attaché sans réserve. Dès que sa cage est ouverte, il saute sur le genou du comte et grimpe, s’aidant de ses griffes, le long de ce corps énorme, jusqu’à ce qu’il puisse, par le geste le plus caressant du monde, frotter et refrotter sa crête blanche contre le double menton lisse et blafard de son adoré patron.

Celui-ci n’a qu’à ouvrir aux canaris la porte de leur cage, et à leur adresser un signal d’amitié pour que ces jolis petits animaux, élevés à ravir, viennent se percher sur sa main sans la moindre crainte, gravissent ses gros doigts quand il leur dit de « faire l’échelle » et, parvenus tout en haut de cet escalier improvisé, entonnent un duo à se rompre la gorge. Ses souris blanches habitent une petite pagode de fil d’archal, peinte en vives couleurs, qu’il a lui-même dessinée et fabriquée. Elles sont presque aussi apprivoisées que les canaris, et comme eux il les met à chaque instant en liberté. Elles courent librement sur lui, se glissent sous son gilet, furètent dans ses poches, et vont s’asseoir par couples, blancs comme la neige, sur ses colossales épaules.

On le dirait plus épris de ses souris blanches que de tous ses autres protégés ; il leur fait des mines, les baise et leur donne toute espèce d’amoureux petits sobriquets. Si l’on pouvait supposer un Anglais ayant quelque goût pour des amusements aussi puérils que ceux-ci, cet Anglais, à coup sûr, en serait un peu honteux, et s’en excuserait vis-à-vis des personnes sensées. Mais le comte, apparemment, ne voit rien de ridicule dans le contraste bizarre de sa gigantesque personne et de ses frêles petits amis. Il baiserait tranquillement ses souris blanches, il gazouillerait à l’oreille de ses canaris, fût-ce dans une réunion de « fox-hunters » anglais : et, au moment où ils riraient le plus haut de son étrange manie, il les prendrait en pitié, lui, comme des barbares incapables de le comprendre.

Je puis à peine croire, tout en écrivant ceci, — mais il n’en est pas moins vrai, cependant, — que ce même homme, qui a pour son kakatoès toute la tendresse d’une vieille fille, et qui déploie la minutieuse dextérité d’un petit Savoyard dans l’éducation de ses souris blanches, peut prendre la parole, si quelque sujet vient à éveiller ses facultés endormies, avec une audacieuse liberté d’idées, une connaissance des livres écrits en toutes langues, une expérience personnelle de la société d’élite dans la moitié des capitales de l’Europe, qui feraient de lui l’un des membres les plus, en relief de n’importe quelle réunion d’hommes civilisés. Cet éleveur de canaris, cet architecte de pagodes à l’usage des souris blanches, est (au dire de sir Percival lui-même) un des hommes vivants qui possèdent les notions les plus complètes de la chimie expérimentale : entre autres inventions merveilleuses, il a découvert un procédé pour pétrifier, après la mort, le corps humain, de manière à le conserver dur comme du marbre jusqu’à la consommation des siècles. Cet homme, chargé d’embonpoint, d’indolence et d’années, dont les nerfs délicats sont ébranlés par le premier bruit venu, et qui frémit de la tête aux pieds si l’on fouette devant lui quelque chien criard, est allé, le matin qui a suivi son arrivée, dans la cour des écuries, et il a posé la main sur la tête d’un limier qu’on tient à la chaîne, limier si mal dompté, si féroce, que même le groom chargé de le nourrir, se donne bien garde de l’approcher de trop près. La comtesse et moi étions présentes, et je n’oublierai de longtemps, si peu qu’elle ait duré, la scène qui suivit.

— Prenez garde à ce chien, monsieur, disait le groom ; il se jette sur tout le monde ! — Savez-vous pourquoi, mon ami ? répondit le comte tranquillement, c’est parce que tout le monde en a peur. Voyons s’il se jettera sur « moi ». — Et à ces mots, il posa ses doigts potelés, d’un blond jaunâtre, ces mêmes doigts où dix minutes plus tôt perchaient les canaris, sur la tête du formidable animal ; et en même temps il le regardait droit dans les yeux : — Vous autres, gros chiens, vous êtes tous poltrons, disait-il avec mépris, tandis que sa figure était à un pouce de la gueule de l’animal… Vous tueriez un pauvre chat, poltron d’enfer que vous êtes… Vous vous lanceriez sur un misérable mendiant, triple lâche, poltron d’enfer !… Tout ce que vous pouvez surprendre à l’improviste, tout ce qui a peur de vos gros membres, de vos méchantes dents blanches, de votre gueule baveuse et altérée de sang, vous vous jetez dessus à plaisir… Vous pourriez m’étrangler à la minute, le savez-vous, lâche fanfaron ? et vous n’osez pas même me regarder au visage, parce que je n’ai pas peur de vous… Réfléchissez, voyons !… vous plairait-il essayer vos dents sur ce cou si gras que je leur offre en prise ?… Allons donc ! vous n’en êtes point capable !… — Puis, il se détourna sans aucune hâte, riant de la mine étonnée que faisaient les domestiques réunis en ce moment dans la cour ; le chien, lui, se glissait humblement dans sa loge. — Ah ! mon beau gilet ! s’écria le comte avec un accent pathétique, je suis bien fâché d’être venu par ici ! Cet immonde animal a laissé tomber de sa bave sur mon beau gilet tout neuf ! — Dans ces dernières paroles, se trouve indiquée une autre de ses incompréhensibles manies. Il aime les beaux habits, tout comme pourrait les aimer le niais le plus niais qui soit au monde, et il nous a déjà étalé quatre gilets magnifiques, — tous de nuances voyantes et gaies, tous énormément larges, même pour lui, dans les deux premiers jours qu’il a passés à Blackwater-Park.

Son tact et sa finesse dans les petites choses sont aussi remarquables que les singulières inconséquences de son caractère et la puérile trivialité de ses goûts, de ses occupations quotidiennes.

Je puis déjà m’apercevoir qu’il entend vivre en fort bons termes avec tous et chacun de nous, pendant la durée de son séjour ici. Il a évidemment découvert que Laura éprouve pour lui une répugnance cachée (elle-même, pressée par moi sur ce sujet, n’a pas refusé d’en convenir), — mais il a découvert aussi qu’elle aime les fleurs à la passion. Elle n’en vient jamais à désirer quelque bouquet, sans qu’il en ait un tout prêt à lui être offert, qu’il a cueilli et disposé de ses mains ; et, ce qui m’amuse fort, il en a toujours un autre, adroitement mis en provision, composé des mêmes fleurs groupées dans le même ordre, pour apaiser la froide jalousie de sa femme, avant même qu’elle ait en le temps de se supposer offensée. Son manége avec la comtesse (en public, du moins), est un spectacle à voir. Il a pour elle des révérences obséquieuses ; il l’appelle habituellement « mon ange » ; il lui fait faire de petites visites par les canaris perchés sur ses doigts, et leur demande pour elle leurs plus belles chansons ; quand elle lui offre des cigarettes, il lui baise la main, et, en retour, il lui présente des dragées tirées d’une boîte qu’il a dans sa poche, et, parfois, comme en se jouant, il les place lui-même entre les lèvres de son épouse adorée. La verge de fer avec laquelle il la gouverne ne se montre jamais devant le monde ; c’est une verge de ménage, qu’il garde toujours dans les pièces du haut.

Pour se recommander à « moi », il use de tout autres procédés. C’est à ma vanité qu’il s’adresse, en me parlant le langage sérieux et sensé dont il se servirait avec un homme… — Eh bien ! oui ! je le démêle, quand il n’est pas là ; je perce à jour ses flatteries, lorsque je pense à lui, toute seule, ici, dans ma chambrette ; — puis, lorsque je redescends et me trouve en face de lui, le bandeau retombe sur mes yeux, et je me laisse reprendre au miel de ses douces paroles, tout justement comme si je n’avais point su m’apercevoir de son manége ! Il vient à bout de moi comme de sa femme et de Laura, comme du limier dans la cour des écuries, et comme, à chaque instant du jour de sir Percival lui-même : « Mon brave Percival ! que j’aime votre rude gaieté anglaise ! — Mon bon Percival ! que j’apprécie la solidité de votre bon sens anglais ! » C’est ainsi qu’il écarte tranquillement les plus âpres railleries de sir Percival au sujet de ses goûts et de ses passe-temps efféminés, — ne manquant jamais d’appeler le baronnet par son nom de baptême ; lui souriant avec tout le calme de la supériorité ; l’honorant de petits coups sur l’épaule, et supportant ses écarts avec la bénignité d’un bon père, indulgent pour les fredaines d’un fils étourdi.

L’intérêt que je ne puis m’empêcher de prendre à cet original m’a conduite à questionner sir Percival sur le passé du comte.

Sir Percival, ou bien n’en sait, ou bien n’a voulu m’en dire que fort peu de chose. Le comte et lui se rencontrèrent à Rome pour la première fois, il y a plusieurs années, dans les circonstances périlleuses auxquelles je crois avoir déjà fait allusion. Depuis cette époque, ils se sont trouvés constamment réunis à Londres, à Paris, à Vienne, mais jamais en Italie ; le comte, — circonstance bizarre, — n’ayant plus, depuis des années, passé les frontières de son pays natal. Peut-être s’est-il trouvé en butte à quelque persécution politique. En tout cas, son patriotisme inquiet le pousse à ne guère perdre de vue quiconque de ses compatriotes vient s’établir en Angleterre. Dès le soir de son arrivée, il voulut savoir à quelle distance nous étions de la ville la plus proche, et si nous connaissions quelque gentleman italien qui y eût fixé sa résidence. Il a pour sûr des correspondants singuliers sur le continent ; car les lettres qui lui arrivent portent toute espèce de timbres bizarres ; ce matin même, j’en ai vu une, qui l’attendait au déjeuner sur sa serviette, décorée de je ne sais quels grands sceaux à mine officielle. Peut-être est-il en correspondance avec le gouvernement de son pays ? Cette idée, pourtant, serait difficile à concilier avec mon autre conjecture, qu’il pourrait bien être un exilé politique.

Que voilà d’écritures à propos du comte Fosco ! et « le résultat net, quel est-il ? » — ainsi que dirait notre cher M. Gilmore, dans le jargon particulier aux gens d’affaires. Je dois me borner à répéter que nos relations, à peine esquissées, m’ont donné pour le comte une sorte de goût étrange ; il a pour moi un attrait que je me reproche en y cédant. C’est presque le même ascendant qu’il a pris, on le voit bien, sur le maître de céans. En effet, malgré les libertés parfois un peu grossières qu’il prend, de temps en temps, à l’égard de « son gros ami, » sir Percival n’en a pas moins peur, je le vois fort bien, de donner au comte un sérieux motif de mécontentement. Cette peur, je me demande quelquefois avec surprise si je ne l’éprouve point. Très-certainement, je ne vis oncques un homme que je fusse plus fâchée d’avoir pour ennemi. Serait-ce que je l’aime, ou que j’en ai peur ? « Chi sa ! » — comme dirait le comte Fosco, dans la langue qui est la sienne.

« 16 juin. » — Un incident à noter, aujourd’hui, en sus de mes idées et de mes impressions. Il est arrivé un visiteur, — tout à fait inconnu à Laura comme à moi, — et que sir Percival, semble-t-il, n’attendait guère. Nous étions assis au « lunch », dans cette pièce décorée de nouvelles fenêtres « à la française », qui donne sous la vérandah ; et le comte (qui avale la pâtisserie avec une aisance dont je n’ai vu d’exemple que dans les pensionnats de petites filles), le comte venait de nous réjouir en réclamant majestueusement sa quatrième tartelette, — quand un domestique entra pour annoncer le nouveau venu.

— M. Merriman vient d’arriver, sir Percival, et demande à vous voir immédiatement…

Sire Percival tressaillit, et jeta sur cet homme un regard où se peignait une sorte d’alarme irritée.

— M. Merriman ? répéta-t-il, comme s’il pensait que ses oreilles eussent dû le tromper.

— Oui, sir Percival : M. Merriman de Londres.

— Où est-il ?

— Dans la bibliothèque, sir Percival…

À peine cette dernière réponse eut-elle été donnée, que le maître de la maison se leva et se précipita hors de la chambre, sans adresser la moindre excuse à aucun de nous.

— Qui est M. Merriman ? demanda Laura, s’adressant à moi.

— Je n’en ai pas la moindre idée… À ceci dut se borner ma réponse.

Le comte avait absorbé sa quatrième tartelette, et se trouvait, en ce moment, près d’une table volante, occupé à soigner son malicieux kakatoès. L’oiseau perché sur l’épaule, il se retourna de notre côté :

— M. Merriman est le « solicitor » de sir Percival, dit-il le plus tranquillement du monde.

Le « solicitor » de sir Percival. On ne pouvait répondre plus directement à la question de Laura ; et néanmoins, vu les circonstances, cette réponse ne disait pas tout ce qu’on eût voulu savoir. Si M. Merriman eût été mandé spécialement par son client, il eût été assez simple qu’il quittât son cabinet pour répondre à cet appel. Mais lorsqu’un homme de loi, sans y être formellement invité, fait un voyage comme celui de Londres dans le Hampshire, quand son arrivée chez un gentleman a l’air de surprendre au dernier point ce gentleman lui-même, on peut, sans risques, tenir pour certain que la visite du jurisconsulte présage des nouvelles très-importantes, très-inattendues ; — nouvelles qui peuvent être ou fort bonnes ou fort mauvaises ; mais dans l’un ou l’autre cas, ne sauraient se confondre avec celles qu’on reçoit tous les jours.

Laura et moi demeurâmes à table, sans mot dire, pendant un quart d’heure ou plus, cherchant avec une certaine inquiétude le sens possible de cet incident, et attendant, si cela devait arriver, que sir Percival revînt promptement auprès de nous. Mais rien ne nous annonça son retour, et nous nous levâmes pour quitter la salle.

Attentif comme d’habitude, le comte abandonna le coin où il donnait à manger à son perroquet, et, ayant toujours l’oiseau perché sur son épaule, vint nous ouvrir la porte. Laura et madame Fosco passèrent les premières. Au moment où j’allais les suivre, il m’arrêta par un signe, et m’adressa quelques paroles de la plus étrange façon du monde :

— Oui, disait-il, répondant avec calme à l’idée qui dans ce moment-là même me travaillait l’esprit, tout comme si je la lui avais expressément confiée : … Oui, miss Halcombe, il est arrivé quelque chose…

J’allais répondre : « Je n’ai rien dit de pareil. » Mais l’odieux kakatoès, hérissant ses ailes rognées, poussa une clameur alguë, mit en l’air tout mon système nerveux, et je me trouvai fort heureuse de me glisser hors de l’appartement.

Je rejoignis Laura au pied de l’escalier ; sa secrète préoccupation était justement la même que la mienne, celle que le comte Fosco avait si bien devinée, et lorsqu’elle parla, ce fut pour répéter ce qu’il avait dit. Elle m’avoua, dans le tête-à-tête, qu’à son avis « il avait dû arriver quelque chose ».


III


« 16 juin. » — Il me faut, avant de m’aller coucher, ajouter encore quelques lignes à notre chronique de ce jour.

Environ deux heures après que sir Percival se fût levé de table pour aller recevoir dans la bibliothèque son « soliciter, » M. Merriman, je sortis de chez moi toute seule pour aller faire un tour dans les plantations. Comme j’arrivais au dernier palier, la porte de la bibliothèque s’ouvrit, et les deux gentlemen en sortirent. Jugeant à propos de ne pas les déranger en me montrant sur l’escalier, j’attendis, pour descendre, qu’ils eussent traversé le vestibule. Bien qu’ils se parlassent avec une certaine précaution, les mots échangés entre eux étaient articulés assez nettement pour arriver jusqu’à moi.

— Tranquillisez-vous, sir Percival ! disait l’homme de loi ; tout cela dépend de lady Glyde…

J’avais déjà repris le chemin de ma chambre, où je comptais rentrer pour deux ou trois minutes encore, lorsque le nom de Laura, ainsi prononcé par un étranger, m’arrêta sur place. Je sais qu’il est très-mal, très-peu honorable d’écouter aux portes. Mais où est donc la femme, — et je dirai parmi les meilleures, — qui puisse régler sa conduite d’après les principes abstraits de l’honneur, quand ces principes lui montrent un chemin absolument opposé à celui où l’appellent et ses affections les plus profondes et les intérêts légitimes qui en dérivent.

J’écoutai donc ; et, dans des circonstances identiques, vraiment oui, j’écouterais encore ! J’écouterais, l’oreille collée au trou de la serrure, si je ne pouvais me tirer d’affaire autrement.

— Vous comprenez bien, sir Percival ? continua l’avocat. Lady Glyde devra signer son nom en présence d’un témoin, — de deux témoins, si vous y voulez mettre encore plus de forme, — et ensuite, posant son doigt sur le sceau, elle aura ces paroles à prononcer : « Je délivre ceci, comme un acte émané de moi. » Si cette petite cérémonie s’exécute d’ici à huit jours, l’arrangement aura complètement réussi, et nous serons au bout de nos peines ; sinon…

— Que voulez-vous dire avec votre « sinon ? » demanda sir Percival, d’un ton irrité. S’il « faut » que la chose se fasse, elle se fera… Je vous en réponds, Merriman.

— À merveille, sir Percival, à merveille ; mais, en toutes transactions, il est deux alternatives ; et nous aimons assez, nous autres gens d’affaires, à les envisager toutes deux avec assurance. Si quelque circonstance extraordinaire faisait échouer l’arrangement, peut-être amènerais-je nos gens à se contenter de billets à trois mois. Mais, à l’échéance, comment ferions-nous les fonds ?

— Au diable les billets !… Il n’y a qu’une manière de se procurer de l’argent, et c’est ainsi, je vous le répète, que nous l’obtiendrons… Un verre de vin, Merriman, avant de partir ?

— Bien obligé, sir Percival ; je n’ai pas un moment à perdre pour profiter du train montant… Aussitôt l’arrangement conclu, veuillez, je vous prie, m’en informer… et vous n’oublierez pas les précautions dont je vous parlais ?…

— Cela va sans le dire. Voici le « dog-cart » qui vous attend à la porte. Mon groom va vous jeter à la station, dans un clin d’œil… Benjamin, vous entendez ? grandes allures de casse-cou… En place !… Si M. Merriman manque le train, vous êtes cassé aux gages… Tenez-vous ferme, Merriman, et si vous chavirez, fiez-vous au diable qui ne laisse pas volontiers périr ses enfants !…

Avec ces paroles en guise de bénédictions d’adieu, le baronnet tourna sur ses talons et rentra dans la bibliothèque.

Je n’en avais pas entendu long ; mais le peu qui avait frappé mes oreilles suffisait pour m’inquiéter. Le « quelque chose » qui était arrivé, c’était trop évidemment un embarras pécuniaire des plus sérieux ; et sir Percival, pour s’en tirer, n’avait à compter que sur Laura. La perspective de la voir compromise dans les difficultés qui, secrètement, assiégeaient son mari, produisit en moi, une véritable consternation, sans nul doute aggravée par mon ignorance des affaires, et aussi par la défiance bien positive que m’inspirait sir Percival. Au lieu de sortir comme je l’avais d’abord résolu, je me rendis immédiatement chez Laura pour lui faire part de ce que je venais d’entendre.

Elle reçut avec un sang-froid fait pour me surprendre cette communication peu rassurante. Elle en sait évidemment, sur le caractère et les embarras pécuniaires de son mari, plus que je ne l’avais soupçonné jusqu’à présent.

— C’est bien là ce que j’ai redouté, me dit-elle, quand j’ai entendu parler de ce gentleman inconnu qui, venu en notre absence, a refusé de laisser son nom.

— Qui donc alors avez-vous pensé que c’était ? lui demandai-je.

— Quelqu’un envers qui sir Percival a contracté de lourdes obligations, répondit-elle, et le même pour le compte de qui M. Merriman est venu ici aujourd’hui.

— Avez-vous une idée de ce que peuvent être ces obligations ?

— Non ; je n’ai eu là-dessus aucun détail.

— Vous ne signerez rien, Laura, sans y avoir regardé de près.

— Certainement non, Marian. Tout ce que je pourrai faire, sans me nuire ou nuire aux miens, je le ferai pour « lui » venir en aide, — et cela, ma sœur chérie, afin de rendre aussi douce et aussi heureuse que possible l’existence que vous et moi nous sommes appelées à passer ensemble. Mais je ne ferai rien, à l’aveugle, dont je puisse quelque jour avoir honte. Ne parlons plus de tout ceci, maintenant. Vous avez votre chapeau sur la tête ; — si nous allions promener nos rêveries dans l’enclos, pendant le reste de l’après-midi ?…

En quittant le château, nous nous dirigeâmes vers les ombrages les plus voisins.

Arrivées à une clairière, parmi les arbres plantés devant la maison, nous y trouvâmes le comte Fosco se promenant de long et large sur le gazon, et se grillant aux rayons du soleil de juin, en ce moment dans toute leur force. Un chapeau de paille à larges bords, garni d’un ruban violet, protégeait son front. Son corps énorme était revêtu d’une blouse bleue que décorait sur la poitrine un interminable enlacement de broderies blanches, et une large ceinture de maroquin rouge marquait à peu près la place où la taille avait dû se trouver jadis. Des pantalons de nankin, dont l’extrémité inférieure était également surchargée de broderies au crochet, et des pantoufles de cuir violet complétaient son costume. Il chantait la fameuse ariette du « Barbier de Séville », avec ces enroulements de vocalises dont un gosier italien peut seul se permettre les prodigieuses arabesques, tout en s’accompagnant de cette espèce de guitare qu’on appelle « concertina », et dont il jouait avec une espèce d’extase, tantôt les bras en l’air, tantôt la tête rejetée en arrière, ou penchée sur l’épaule, comme une sainte Cécile grasse déguisée en homme : « Figaro si ! Figaro là ! Figaro sù ! Figaro giù ! » chantait le comte, tenant élégamment sa concertine à longueur de bras, et saluant de côté avec la grâce agile, la désinvolture d’un Figaro de vingt ans.

— Je vous garantis, Laura, que cet homme sait quelque chose des difficultés où se trouve sir Percival, dis-je, tandis que, de loin, nous rendions au comte sa gracieuse révérence.

— D’où vous vient cette idée ? me demanda-t-elle.

— Sans cela, répliquai-je, aurait-il su que M. Merriman est le « solicitor » de sir Percival. D’ailleurs, quand nous sommes sortis du « lunch », il m’a dit, sans la moindre question de ma part, qu’il était arrivé quelque chose. Soyez sûr qu’il en sait là-dessus plus long que nous.

— Si cela est, ne l’interrogez pas ! Ne le mettez pas en tiers dans nos confidences !

— Vous semblez, Laura, nourrir contre lui une répugnance bien déterminée… Qu’a-t-il fait, qu’a-t-il dit pour la mériter ?

— Rien, Marian ; au contraire, il n’est pas de bontés, d’attentions qu’il n’ait eues pour moi pendant le voyage qui nous a ramenés ici. Plus d’une fois, même, il a su réprimer, avec toute sorte d’adresse et d’égards pour moi, les vivacités auxquelles sir Percival se laisse quelquefois emporter. Peut-être lui en veux-je, au fond, d’avoir sur mon mari une influence si supérieure à la mienne. Peut-être mon orgueil souffre-t-il de tout devoir à son intervention. Ce que je puis dire, c’est qu’il me déplaît…

Le reste du jour et la soirée se sont passés sans trop d’agitation. Le comte et moi jouions les échecs. Il m’a laissé poliment gagner les deux premières parties : puis, voyant que sa tactique ne m’échappait point, il s’est excusé de sa courtoisie inopportune, et, en dix minutes, j’étais échec et mat. Sir Percival n’a pas, de toute la soirée ; fait allusion à la visite de son avocat. Mais, soit à cause d’elle, soit pour toute autre raison, il s’était fait en lui un changement qui n’avait rien de fâcheux. Il s’est montré aussi poli, aussi prévenant pour nous tous qu’il l’était à Limmeridge, naguère, pendant son noviciat conjugal ; il a même montré envers sa femme tant de bonté, un zèle si attentif, que madame Fosco en personne, toute froide et réservée qu’elle est, n’a pu s’empêcher de le regarder avec un grave étonnement. Que veut dire ceci ? Je crois que je le devine ; je tremble que Laura ne soit aussi pénétrante, et je suis sûre que le comte Fosco sait, là-dessus, à quoi s’en tenir. Plus d’une fois, dans le cours de la soirée, j’ai surpris sir Percival qui le regardait, comme cherchant sur sa physionomie un signe d’approbation.

« 17 juin. » — Journée remplie d’événements. Je souhaite, et bien ardemment, n’avoir point à ajouter : remplie de malheurs.

Sir Percival, au déjeuner, est resté tout aussi muet que la veille sur ce mystérieux « arrangement » (comme dit l’homme de loi), qu’on tient suspendu sur nos têtes. Une heure après, cependant, il entra tout à coup dans la pièce destinée aux réceptions du matin, et où nous étions, sa femme et moi, nos chapeaux sur la tête, attendant madame Fosco pour sortir avec elle. Sir Percival s’enquit de l’endroit où il pourrait trouver le comte.

— Nous l’attendons, lui dis-je, d’ici à quelques instants.

— Le fait est, continua sir Percival, qui allait et venait par la chambre avec une sorte de trépidation nerveuse, le fait est que j’aurai tout à l’heure besoin de Fosco et de sa femme, dans la bibliothèque, pour une pure formalité d’affaires ; Laura, je réclamerai aussi votre présence, une minute ou deux tout au plus… Il s’arrêta, et parut remarquer, pour la première fois, notre toilette de promenade.

— Ne faites-vous que rentrer ? demanda-t-il, ou bien alliez-vous sortir ?

— Nous pensions tous aller au lac, ce matin, dit Laura. Mais si vous avez quelqu’autre arrangement à proposer…

— Non, non, interrompit-il en tout hâte. Mon affaire peut très-bien attendre… Après le lunch ou après le déjeuner, peu m’importe… Vous avez donc tous projeté d’aller au lac ?… C’est une idée, cela… Donnons-nous une matinée de bon temps ; je serai volontiers des vôtres…

Il n’y avait pas à se méprendre sur son attitude, alors même qu’on eût pu méconnaître ce qu’il y avait de contraire à sa nature dans cette facile subordination de ses plans et de ses projets aux convenances d’autrui, telle qu’il venait de l’exprimer en parole. Il était évidemment soulagé de trouver sur sa route un prétexte d’ajournement pour cette « formalité d’affaires » qui, disait-il, devait s’accomplir dans la bibliothèque. Lorsque je tirai de tout ceci la conclusion la plus naturellement indiquée, Je sentis, pour ainsi dire, mon cœur s’abîmer au-dedans de moi.

Le comte et sa femme, en ce moment, vinrent nous rejoindre. La dame tenait à la main la blague à tabac brodée de monsieur son mari, et la provision de papier qui alimentait son incessante manufacture de cigarettes. Le gentleman, en blouse et en chapeau de paille, comme à l’ordinaire, portait sa cage pagode aux couleurs brillantes, laquelle renfermait ses chères souris blanches, et il leur souriait, ainsi qu’à nous avec une sérénité caressante tout à fait irrésistible.

— Si vous êtes assez bonnes pour me le permettre, disait le comte, j’emmènerai ma petite famille que voici, — mes jolies souricelles innocentes, — pour leur faire un peu prendre l’air avec nous. Il y a des chiens dans le château, et puis-je, en vérité, laisser à la merci des chiens ces pauvres orphelines blanches ?… Ah ! jamais, jamais !

À travers les fils de fer de la pagode, il adressa un gazouillement paternel à ces « petites orphelines, » et nous quittâmes le château pour nous rendre au lac.

Une fois dans la plantation, sir Percival s’écarta de nous. Un des traits de son humeur inquiète est précisément de quitter, en pareille occasion, les personnes qu’il accompagne, et de s’employer, une fois seul, à se tailler des cannes sur les arbres parmi lesquels ils chemine. On dirait qu’il prend plaisir à couper, à émonder sans rime ni raison. Il a rempli le château de bâtons ainsi fabriqués, dont aucun, je pense, ne lui a servi deux fois. Celui qu’il rapporte a déjà perdu toute sa valeur à ses yeux, et il ne s’agit plus que de le remplacer.

Il nous rejoignit près de l’ancien embarcadère. Je veux reproduire ici la conversation qui suivit, une fois que nous y fûmes installés, exactement comme elle eut lieu. En ce qui me concerne, cette conversation a eu quelque importance, car elle m’a disposée à me défier sérieusement de l’influence que le comte Fosco exerçait jusqu’à présent sur ma manière de voir et de sentir. Je m’en défendrai, dorénavant, aussi résolument que possible.

La petite hutte en ruines pouvait nous contenir tous ; mais sir Percival resta au dehors, enjolivant son nouveau bâton avec sa serpette de poche. Nous étions toutes les trois assises, fort à notre aise, sur le grand banc. Ma sœur avait pris son ouvrage, et madame Fosco travaillait à ses cigarettes. Moi, comme d’ordinaire, je ne faisais rien. J’ai toujours été, je serai toujours d’une maladresse virile. Le comte, par manière de plaisanterie, avait choisi pour siège un trépied infiniment trop petit, et s’y balançait, le dos appuyé au mur, faisant craquer sous son poids, à chaque effort, la faible cloison. Il avait placé sur ses genoux la cage-pagode, et, comme d’ordinaire, laissait les souris lui courir sus en toute liberté. Ce sont de jolis petits animaux, et leur mine est tout à fait innocente ; mais, pour quelque raison que j’ignore, je n’aime pas à les voir courir ainsi sur un corps humain. Cette vue fait passer sur mes nerfs je ne sais quelle impression sympathique d’un effet bizarre ; elle évoque en moi d’effroyables idées de prisonniers mourant au fond d’un cachot, et sur le cadavre desquels viennent se repaître à loisir les hôtes rampants de l’obscur souterrain.

La matinée était nuageuse, et le vent soufflait ; aussi les rapides alternatives d’ombre et de soleil, à la surface du grand lac, augmentaient l’effet revêche et sombre de ce paysage désert.

— Il y a des gens qui trouvent ceci pittoresque, dit sir Percival, désignant de son bâton inachevé la perspective offerte à nos regards. J’estime tout simplement que c’est là une tache sur la propriété d’un honnête homme. À l’époque où vivait le père de mon grand père, le lac arrivait jusqu’au point où nous sommes. Regardez-le, maintenant ! il n’a nulle part quatre pieds de fond… Ce n’est plus qu’un vaste bourbier, semé çà et là de flaques d’eau. Plût à Dieu que j’eusse de quoi le drainer et y faire pousser du bois ! Mon intendant (la superstition le rend idiot) croit être sûr que ce lac est frappé d’anathème comme la mer Morte. Qu’en pensez-vous, Fosco ? L’endroit ne semble-t-il pas arrangé tout exprès pour un assassinat ?

— Y songez-vous, mon bon Percival ? répondit le comte avec l’accent du reproche. Qu’avez-vous donc fait de votre bon sens anglais ? L’eau est trop basse pour cacher le corps ; et il y a partout du sable où les pieds de l’assassin laisseraient leur empreinte. Bref, je n’ai jamais vu de site moins propice à… ce dont vous parliez.

— Niaiseries ! dit sir Percival, taillant et retaillant sa canne avec un redoublement d’ardeur. Vous savez parfaitement ce que je veux dire. L’aspect désolé du paysage, — l’isolement profond de ces lieux inhabités… Si vous voulez me comprendre, rien de plus facile ; si vous faites sourde oreille, je n’irai pas me fatiguer à vous expliquer ce que j’ai voulu dire.

— Et pourquoi vous fatiguer, demanda le comte, quand ce que vous avez voulu dire peut être expliqué par le premier venu ? Si un imbécile voulait commettre un meurtre, votre lac lui donnerait immédiatement dans l’œil. Si c’était un homme avisé, votre lac serait le dernier endroit qu’il voulût choisir. N’est-ce point là ce que vous vouliez dire ? S’il en est ainsi, vous voyez que l’explication ne demandait pas longtemps. Recevez-la, Percival, avec la bénédiction de votre dévoué Fosco…

Laura leva sur le comte ses yeux où perçait un peu trop la répugnance naturelle qu’il lui inspire ; mais il était si occupé de ses souris, qu’il n’y prit seulement pas garde.

— Je suis fâchée, dit-elle, de voir rattacher à cet aspect de notre lac solitaire une aussi épouvantable idée que celle du meurtre. Que si le comte Fosco, de plus, tenait à classer les assassins par catégories, il me semble qu’il a été malheureux dans le choix de ses expressions. Les traiter seulement « d’imbéciles », c’est leur témoigner une indulgence à laquelle ils n’ont aucun droit, et les qualifier d’hommes avisés implique une contradiction manifeste. J’ai toujours ouï dire que les vrais sages sont invariablement bons, et qu’ils ont nécessairement horreur du crime.

— Voilà, ma chère lady, s’écria le comte, voilà ce que j’appelle d’admirables sentences ; et je me souviens de les avoir vues, tracées en bien beaux caractères, sur les cahiers d’écriture, à la première ligne de chaque page. Disant ces mots, il leva sur la paume de sa main, jusqu’à hauteur de visage, une de ses souris blanches, et l’interpellant par un de ces caprices qui lui sont familiers : — Ma jolie petite scélérate aux dehors candides, lui dit-il, profitez s’il vous plaît, de cette haute moralité. Une souris vraiment sage, vous l’avez entendu, est en même temps une souris vraiment bonne. Faites part de ceci à vos compagnes, je vous en supplie ; et qu’il ne vous arrive plus jamais de mordiller les barreaux de votre cage !

— Il est très-facile, reprit courageusement Laura, de ridiculiser toute chose au monde. Mais ce qui ne vous sera pas si aisé, comte Fosco, c’est de me signaler un homme sage qui ait été, en même temps, un grand criminel…

Le comte secoua ses massives épaules, et sourit à ma sœur le plus amicalement possible.

— Parfaitement vrai ! dit-il. Le crime de l’imbécile est celui qu’on découvre ; et le crime du sage est celui qu’on ne découvre pas. Si donc je m’avisais de citer un exemple, il ne saurait être celui d’un sage, et mon argument pécherait par la base. Décidément, chère lady Glyde, votre infaillible bon sens britannique l’emporte sur ma subtilité italienne. Cette fois, miss Halcombe, n’est-ce pas à mon tour d’être échec et mat ?

— À vos pièces, Laura ! dit en ricanant sir Percival, qui, de la porte, suivait ce petit débat. Dites-lui, maintenant, que « le crime lui-même fait découvrir le crime ». Encore une morale de maître d’écriture, qu’on va vous servir, Fosco !… Le crime faisant découvrir le crime. La bonne plaisanterie !

— Je crois que cela est vrai, dit Laura tranquillement.

Sir Percival poussa un éclat de rire si violent, si peu courtois, qu’il nous fit tous tressaillir, — et le comte un peu plus fort que les autres.

— Je le crois aussi, dis-je pour venir au secours de Laura.

Sir Percival, que la remarque de sa femme avait si fort diverti sans qu’on sût pourquoi, fut pris, en face de la mienne, d’une colère également inexplicable. De son bâton neuf, il frappa le sable avec violence, et s’écarta brusquement de nous.

— Ce cher Percival ! s’écria le comte Fosco, le suivant d’un regard joyeux. Encore une victime du spleen britannique… Mais, chère miss Halcombe, chère lady Glyde, est-ce que réellement vous croyez au crime se dénonçant lui-même ?… Et vous, mon ange, continua-t-il en se tournant vers sa femme qui n’avait pas encore prononcé une parole, est-ce donc aussi votre avis ?

— J’attends quelques leçons de plus, répondit la comtesse qui semblait, par son accent froid et réprobateur, s’adresser particulièrement à Laura et à moi, — pour me hasarder à exprimer mon opinion devant des hommes si au courant de toutes choses.

— En vérité ! répondis-je. J’ai vu le temps, comtesse, où vous revendiquiez les droits de la femme, — et la liberté de nos opinions était, je crois, l’un d’eux.

— Comment envisagez-vous ce sujet, comte ? demanda madame Fosco, qui continuait tranquillement ses cigarettes, et ne sembla pas m’accorder la plus légère attention.

Le comte, d’un air pensif, passa deux ou trois fois son petit doigt potelé sur le dos d’une de ses souris blanches avant de répondre à cette question.

— Il y a de quoi s’émerveiller, dit-il enfin, quand on voit avec quelle facilité la société se console de ses pires maladies, au moyen du premier emplâtre venu. La machine fort compliquée qu’elle a construite pour la découverte du crime est d’une inefficacité misérable. — Eh bien ! trouvez seulement un beau petit dicton moral, affirmant que cette machine fonctionne à merveille, et, à partir de ce moment, personne ne s’aperçoit plus de ses défauts… Ah ! « les crimes se trahissent d’eux-mêmes ?… » Ah ! (c’est un autre dicton moral) « la victime dénonce l’assassin ?… » Eh bien, lady Glyde, demandez si cela est vrai aux « coroners » qui, dans nos grandes villes, sont chargés des instructions criminelles… Demandez-le, miss Halcombe, aux secrétaires des sociétés d’assurances sur la vie. Lisez vos feuilles publiques. Dans le petit nombre de faits qui arrivent à y être mentionnés, ne trouvez-vous pas des exemples de gens assassinés sans que les meurtriers aient été découverts ? Multipliez, maintenant, les incidents dont on parle par ceux dont on ne parle pas, et les cadavres retrouvés par ceux qui ont à jamais disparu ; à quelle conclusion arriverez-vous ? À celle-ci, sans nul doute : il y a des criminels insensés que l’on découvre ; il y a des criminels bien avisés qui échappent à la justice. Crime caché ou crime découvert, à quoi cela revient-il ? À une lutte d’habileté entre la police d’une part, et un particulier de l’autre. Lorsque le criminel est un imbécile, ignorant et brutal, la police, neuf fois sur dix, gagne la partie. Quand le criminel est, au contraire, un homme intelligent, développé par l’éducation, ferme et résolu, la police perd neuf fois sur dix. Généralement, si la police gagne, on fait bruit de l’événement, et il arrive jusqu’à vous. Tout aussi généralement, si la police perd, elle se tait, et vous n’entendez parler de quoi que ce soit. C’est sur cette base vacillante que repose la confortable maxime : « Le crime se dénonce lui-même !… » Les crimes que vous connaissez, à la bonne heure ; mais les autres ?…

— Terriblement vrai ! joliment raisonné ! cria une voix qui partait du seuil de la hutte. Sir Percival avait recouvré son égalité d’âme, et nous était revenu « incognito » pendant que nous écoutions le comte.

— Il se peut, dis-je, qu’il y ait là-dedans quelques vérités ; il se peut aussi qu’elles soient présentées avec beaucoup d’art. Mais je ne vois pas, je l’avoue, pourquoi le comte Fosco dépenserait tant d’exaltation à célébrer la victoire du criminel sur la société ; je ne vois pas, non plus, en quoi ceci peut lui valoir de tels applaudissements.

— Vous entendez, Fosco ? demanda sir Percival. Croyez-moi, faites la paix avec votre aimable auditoire. Dites-lui que « la vertu est une belle chose… » Vous aurez du succès, je vous en réponds…

Le comte se mit à rire, en dedans et sans bruit, et deux souris blanches, perdues sous son gilet, prenant peur de l’espèce de convulsion volcanique qui soulevait au-dessous d’elles cette montagne de chair, s’élancèrent précipitamment de leur abri pour se réfugier dans leur cage.

— À ces dames, mon bon Percival, de me communiquer leurs idées sur la vertu, dit ensuite le comte. Leur autorité sur ce point vaut mieux que la mienne ; elles savent en effet ce que c’est que la vertu, et moi je l’ignore absolument.

— Vous l’entendez ? dit sir Percival. N’est-ce pas terrifiant ?

— Ce n’est que vrai, répondit tranquillement le comte. Je suis un cosmopolite, et j’ai rencontré dans ma vie tant d’espèces de vertu, fort différentes les unes des autres, que je suis un peu embarrassé, à l’âge que j’ai, de décider quelle est la bonne, quelle est la mauvaise. Ici, en Angleterre, il existe une vertu ; là-bas, en Chine, il y en a une autre. John Englishman prétend que sa vertu est la véritable ; John Chinaman ne veut reconnaître que la sienne. Quand j’ai dit « oui » à l’un, ou « non » à l’autre, je me trouve aussi embarrassé vis-à-vis de l’homme chaussé de bottes à tiges, que vis-à-vis de l’homme orné d’une queue… Ah ! ma jolie petite souricelle ! Allons, venez me baiser ! Quelles sont donc vos idées particulières, ô ma mignonne, sur ce que doit être un homme vertueux ? C’est un homme qui vous tient au chaud et vous nourrit bien, n’est-ce pas ? — Excellente notion après tout ; car au moins est-elle intelligible.

— Arrêtons-nous un moment, comte, interrompis-je. Si j’accepte votre parallèle, je revendiquerai comme incontestable une vertu qui existe en Angleterre et qui n’existe pas en Chine. Les autorités chinoises font mettre à mort des gens innocents, sous les prétextes les plus frivoles. En Angleterre, nous sommes affranchis de toute barbarie de ce genre, — nous ne commettons pas de si effroyables crimes, nous abhorrons de tout notre cœur l’homme qui prodigue le sang humain.

— Vous avez raison, Marian, dit Laura. Votre pensée est juste, et vous l’avez bien rendue.

— Laissez, je vous prie, développer la pensée du comte, dit madame Fosco avec une politesse raide. Vous vous convaincrez, mes jeunes amis, que jamais il ne parle, « lui » sans avoir d’excellentes raisons à l’appui de tout ce qu’il peut dire.

— Merci, mon ange ! répondit le comte. Un bonbon vous plairait-il ?… Il tira de sa poche, à ces mots, une belle petite boîte d’incrustations, et la posa toute ouverte sur la table. — Chocolat à la vanille ! criait cet homme impénétrable, faisant sonner gaiement les bonbons dans la boîte, et saluant à la ronde… offert par Fosco, en hommage à la société charmante qui l’entoure.

— Soyez assez bon pour continuer, cher comte, lui dit sa femme, avec une rancunière allusion à ma petite personne. Faites-moi le plaisir de répondre à miss Halcombe.

— Miss Halcombe est irréfutable, répartit l’Italien, avec sa courtoisie ordinaire ; — c’est-à-dire sur le terrain qu’elle a choisi. Oui ! j’en tombe d’accord avec elle, John Bull abhorre les crimes de John Chinaman. Il n’y a pas au monde de vieux gentleman plus prompt à signaler les défauts de son voisin, ni de vieux gentleman plus lent à reconnaître ses propres défauts. Est-il cependant si supérieur en ses mœurs au peuple dont il accuse la moralité ? La société anglaise, miss Halcombe, se fait la complice du crime aussi souvent qu’elle s’en montre l’ennemie. Mon Dieu ! oui… Le crime, en ce pays, est exactement ce qu’on le voit ailleurs… il profite, autant qu’il lui peut nuire, à l’homme qui le commet et aux gens qui dépendent de cet homme. Le plus grand coquin sert à faire vivre sa femme et ses enfants. Pire il s’est montré, plus il attire sur lui vos sympathies. Ses vices aussi lui profitent directement. Un débauché prodigue, qui emprunte sans cesse, obtiendra de ses amis beaucoup plus que le rigoriste contraint pour la première fois, sous le coup des nécessités les plus pressantes, de demander aux siens quelque assistance. Dans le premier cas, les amis de l’emprunteur trouvent la chose toute simple, et prêtent volontiers. Dans le second, ils sont tout surpris, et ils hésitent. La prison où le coquin achève sa carrière est-elle donc un endroit beaucoup moins confortable que la « maison de travail » où l’honnête homme malheureux termine la sienne ? Lorsqu’un philanthrope « à la Howard » veut soulager la misère, il va la chercher au fond des cachots où souffre le crime, — mais non dans les huttes et les misérables cabanes où la vertu pâtit tout autant. Quel est le poëte anglais à qui a été accordée la sympathie la plus universelle ? — celui que prennent le plus volontiers pour sujet, et les écrivains à grands sentiments, et les peintres qu’on appelle pathétiques ? C’est ce charmant jeune homme qui débuta dans la vie par un faux, et sortit de la vie par un suicide, — l’aimable, le romantique, l’intéressant Chatterton. De deux pauvres couturières affamées, laquelle réussira mieux, — celle qui résiste à la tentation et reste honnête, ou celle qui succombe à la tentation et commet un vol ? Vous savez toutes, mesdames, que le vol enrichira la seconde de ces deux femmes ; il rendra son nom populaire, d’un bout à l’autre des Trois-Royaumes, lesquels sont charitables et généreux ; et la voilà secourue pour avoir violé un commandement, alors que, si elle l’eût fidèlement gardé, on l’aurait laissée mourir de faim… Ici, gentille souris à moi ! Hop ! presto ! passez !… Je vous transforme en une respectable lady. Faites halte, ma chère sur la paume de cette grande et grosse main, puis prêtez l’oreille !… Vous épousez, souris, l’homme pauvre dont vous êtes éprise ; une moitié de vos amis prend pitié de vous, l’autre moitié vous censure aigrement. Maintenant, tout au contraire, vous vous vendez contre beaux deniers comptants, à un homme dont vous ne vous souciez guère ; tous vos amis, alors, entonnent un cantique de joie ; un ministre du culte sanctionne avec empressement l’infamie de ce marché, le plus vil qui se puisse conclure ici-bas ; il vous sourit ensuite, il vous complimente à votre table, si vous avez eu la politesse de l’inviter à déjeuner… Hop ! presto ! passez !… redevenez souris, je vous ôte la parole ; car si vous restez plus longtemps lady, vous allez me dire que « la société abhorre le crime », et alors, ô souris, je douterai que vos yeux et vos oreilles vous servent à quelque chose… N’est-ce pas, lady Glyde, que je suis un méchant homme ? Je dis tout haut ce que les autres se contentent de penser ; et lorsque le reste du monde s’accorde sans mot dire pour accepter le masque à titre de visage, c’est ma main, cette main téméraire, qui déchire le carton rebondi, et montre au-dessous les os décharnés qu’il recouvrait. Avant de me faire encore plus de tort dans votre estime, je me lèverai sur ces grosses jambes d’éléphant dont le ciel m’a pourvu, et j’irai prendre un peu l’air de mon côté. Chères ladies, pour parler comme votre Shéridan, je m’en vais — et vous laisse ma réputation à exploiter…

Il se leva, posa la cage sur la table, et s’arrêta un moment à compter les souris qu’elle renfermait : — Une, deux, trois, quatre… Ah ! s’écria-t-il avec un regard épouvanté, où peut-être, au nom du ciel, la cinquième ? — la plus jeune, la plus blanche, la plus aimable de toutes, — ma souris Benjamine, enfin ?…

Ni Laura ni moi, n’étions en ce moment très-disposées à la plaisanterie. Le cynisme transparent du comte nous avait révélé un nouvel aspect de son organisation morale qui répugnait également à toutes les deux. Mais il était impossible de tenir devant le désespoir comique d’un si gros homme, motivé par la perte d’une si petite souris. Nous rîmes donc, en dépit de nous-mêmes ; et quand madame Fosco se leva, nous donnant l’exemple, pour vider la hutte et permettre à son mari d’y fouiller dans les plus petits coins, nous nous levâmes aussi pour la suivre dehors.

Avant que nous eussions fait trois pas, l’œil alerte du comte avait découvert la souris égarée, sous le siège que nous venions d’occuper. Il écarta le banc, prit le petit animal dans sa main ; et ensuite, s’arrêtant tout à coup à genoux, se mit à regarder, avec une attention particulière, un endroit du sol qui était immédiatement sous ses yeux.

Quand il se releva, sa main tremblait si fort, qu’il put à peine mettre la souris en cage, et sur toute sa figure une pâleur livide s’était répandue.

— Percival ! disait-il à voix basse, Percival, venez ici !…

Sir Percival, depuis dix minutes, ne faisait pas attention à aucun de nous. Il était uniquement occupé à tracer des chiffres sur le sable, et à les effacer ensuite avec la pointe de son bâton.

— Qu’avez-vous, à présent ? demanda-t-il, entrant négligemment sous le vieil embarcadère.

— Est-ce que vous ne voyez rien, là ? dit le comte, qui d’une main l’avait saisi au collet par un mouvement nerveux, et de l’autre, lui montrait l’endroit voisin de celui où il avait trouvé la souris.

— Je vois beaucoup de sable sec, répondit sir Percival, et, tout au milieu, comme une tâche de boue.

— Ce n’est pas de la boue, murmura le comte, qui venait de porter brusquement son autre main au collet de sir Percival, et dans son agitation le secouait assez fort : — c’est du sang !…

Laura était assez près pour saisir ce dernier mot, si bas qu’il eût été prononcé. Elle se retourna vers moi, et son regard exprima la terreur.

— Niaiseries, lui dis-je, ma chère enfant ! Vous auriez tort de vous alarmer… Ce sang est tout bonnement celui d’un pauvre petit chien égaré…

La surprise fut générale, et les regards de chacun, dirigés vers moi, semblaient m’interroger.

— Comment le savez-vous ? demanda sir Percival, parlant le premier.

— J’ai trouvé ici ce chien à l’agonie, lui répondis-je, le jour même où vous êtes tous arrivés de l’étranger. La pauvre bête s’était fourvoyée dans la plantation, et votre garde lui avait tiré un coup de fusil.

— À qui était ce chien ? continua sir Percival. Pas à moi j’imagine ?

— Avez-vous essayé de sauver le pauvre animal ? demanda Laura, vivement intéressée. Bien certainement, Marian, vous aurez tenté de le guérir ?

— Oui ! dis-je ; la femme de charge, et moi nous avons fait de notre mieux ; — mais la blessure était fort grave, et le chien est mort dans nos mains.

— À qui ce chien ? reprit sir Percival, réitérant sa question avec un peu d’impatience. Était-ce un des miens ?

— Non, il ne vous appartenait pas.

— À qui, alors ? La femme de charge le savait-elle ?…

Au moment où il m’adressait cette question, je me souvins du désir exprimé par mistress Catherick à la femme de charge, et dont celle-ci m’avait fait part, — qu’on voulût bien tenir cachée à sir Percival la visite faite par elle à Blackwater-Park ; aussi commençais-je à craindre qu’il ne fût indiscret de répondre. Mais, dans mon désir d’apaiser l’alarme générale, je m’étais laissée emporter trop loin pour revenir sur mes pas, du moins sans courir le risque d’éveiller des soupçons qui peut-être empireraient les choses. Il n’y avait donc plus qu’à m’expliquer immédiatement, et sans tenir compte des résultats.

— Certainement, dis-je. La femme de charge le savait. Elle m’a conté que c’était le chien de mistress Catherick…

Sir Percival était jusqu’alors resté, avec le comte Fosco, dans le fond de la hutte, tandis que je lui répondais, du dehors, par la porte ouverte. Mais, au moment même où le nom de mistress Catherick eut franchi mes lèvres, il écarta rudement le comte, et vint se placer en face de moi, debout, en pleine lumière.

— Comment la femme de charge en est-elle venue à savoir que c’était le chien de mistress Catherick ? demanda-t-il, fixant ses yeux sur les miens, et fronçant les sourcils avec une attention irritée, qui, tout en me causant une espèce d’effroi, m’impatientait aussi quelque peu.

— Elle le savait, dis-je assez calme, parce que mistress Catherick avait amené ce chien.

— Amené ?… Où l’amenait-t-elle ?

— Chez vous, je pense.

— Et que diable venait faire chez moi mistress Catherick ?…

L’accent qu’il donnait à cette question me blessa plus encore que la manière dont il l’avait rédigée. Je tâchai de lui faire sentir qu’il venait de manquer à la politesse la plus vulgaire, en m’écartant de lui sans ajouter un mot.

Dès mon premier pas, la main caressante du comte se posa sur l’épaule de sir Percival, et la voix mielleuse du comte s’entremit pour le calmer :

— Doucement, mon cher ! — doucement, je vous prie !…

Sir Percival roulait encore de tous côtés ses regards les plus farouches. Le comte ne fit qu’en sourire, et renouvela l’application du calmant.

— De la douceur, mon bon ami ! — De la douceur, au nom du ciel !…

Sir Percival hésita, — me suivit à quelques pas — et, non sans me surprendre beaucoup, m’adressa des excuses.

— Je vous demande bien pardon, miss Halcombe, disait-il ; je suis un peu mal en train depuis quelque temps, et je crains d’avoir les nerfs agacés. Mais je voudrais bien savoir ce qui a pu motiver la visite de mistress Catherick. Quand donc est-elle venue ? N’a-t-elle vu que la femme de charge ?

— Autant que j’ai pu le savoir, répondis-je, elle n’a vu personne autre…

Le comte s’entremit de nouveau.

— En ce cas, dit-il, pourquoi ne pas questionner la femme de charge ? Pourquoi ne pas remonter, Percival, à la véritable source des informations ?

— C’est vrai, dit sir Percival. La femme de charge est tout naturellement la première qu’on doive interroger. Il est stupide à moi de ne pas y avoir pensé sur-le-champ…

À ces mots, il nous quitta sans retard pour retourner au château.

Le motif de l’intervention du comte, qui m’avait intriguée tout d’abord, se révéla dès que sir Percival eut tourné les talons. Le comte avait une foule de questions à me poser, et sur mistress Catherick, et sur les causes de sa visite à Blackwater-Park, pour lesquelles la présence de son ami l’aurait gêné. Mes réponses furent aussi brèves que la politesse le permettait, — car j’avais déjà résolu d’éviter tout ce qui pourrait amener de près ou de loin, un échange de confidences entre le comte Fosco et moi. Laura, cependant l’aida sans le vouloir à tirer de moi tout ce que je savais, en m’adressant elle-même des questions qui ne me laissaient d’autre alternative que de lui répondre ou de lui apparaître, rôle très-peu enviable et très-faux, comme la gardienne des secrets de sir Percival. L’issue de tout ceci fut qu’en moins de dix minutes, le comte en savait autant que moi sur mistress Catherick et les incidents qui nous ont si étrangement mis en rapport avec sa fille Anne, depuis l’époque où Hartright la rencontra jusqu’à la présente journée.

L’effet que mes renseignements eurent sur lui m’apparut sous un point de vue assez curieux.

Si intimement qu’il connaisse sir Percival, et si au courant qu’il semble être de ses affaires privées, il n’en sait pas plus long que moi, j’en suis sûre, au sujet de la véritable histoire d’Anne Catherick. Le mystère encore impénétré qui se rattache à cette infortunée devient à mes yeux doublement suspect, par la conviction absolue où je suis maintenant, que sir Percival l’a tenu caché à son plus intime ami dans ce bas monde. Il était impossible de se méprendre à l’ardente curiosité que trahissaient l’attitude et la physionomie du comte pendant qu’il absorbait, pour ainsi dire, avec avidité, chaque parole tombée de mes lèvres. On est curieux, je le sais, de bien des manières ; — mais il n’y a pas deux interprétations à la curiosité qui vous prend à court et vous fait perdre contenance ; or, si je l’ai jamais lue sur un visage humain, c’est en ce moment sur celui du comte.

Tandis que les questions et les réponses se succédaient, nous nous en revenions à pas lents le long de la plantation. Dès que nous eûmes regagné le château, le premier objet que nous aperçûmes au pied du perron fut le « dogcart » de sir Percival, auquel on avait déjà mis le cheval, et que surveillait un groom en jaquette d’écurie. S’il fallait en croire cette apparition inattendue, l’interrogatoire de la femme de charge avait déjà produit d’importants résultats.

— Voilà un beau cheval, mon ami, dit le comte, s’adressant au groom avec la plus engageante familiarité ; serait-ce que vous allez le sortir ?

— Pas moi, monsieur, répondit cet homme, jetant un coup d’œil sur sa jaquette, et fort surpris, bien évidemment, que le comte pût la confondre avec une livrée. Mon maître conduit lui-même.

— En vérité, dit le comte, je m’étonne qu’il se donne cette peine, quand il vous a sous la main… Va-t-il donc fatiguer ce joli cheval, si bien tenu, si élégant, en lui faisant faire aujourd’hui une longue course ?

— Je ne sais pas, monsieur, répondit l’homme ; sauf votre respect, monsieur, ce cheval est une jument. Nous n’avons pas, dans toutes nos écuries, une bête aussi courageuse. Son nom, monsieur, est « Brown-Molly » ; elle va tant que ses jambes la portent. Ordinairement sir Percival prend « Isaak-d’York » pour les petites courses…

— Et, pour les longues, cette courageuse « Brown-Molly » dont le poil a tant d’éclat ?

— Oui, monsieur.

— Inférence logique, miss Halcombe, continua le comte, qui s’était vivement retourné pour m’adresser la parole ; sir Percival, aujourd’hui, ne va pas dans le voisinage…

À ceci je ne répondis point. J’avais, pour ma part, des conclusions à tirer de ce qui s’était passé devant moi. Or, je ne voulais pas en faire part au comte Fosco.

« Dans le Cumberland, me disais-je intérieurement, sir Percival a fait une longue course pédestre, à cause d’Anne, pour aller questionner les fermiers de Todd’s-Corner. Aujourd’hui qu’il est dans le Hamsphire, va-t-il donc faire une longue course en voiture, toujours à cause d’Anne, pour aller questionner mistress Catherick à Welmingham ?… »

Nous entrâmes tous au château. Comme nous traversions le vestibule, sir Percival sortit de la bibliothèque et vint à notre rencontre. Il avait l’air pressé, inquiet ; il était fort pâle ; mais, malgré tout, quand il nous adressa la parole, il y mit ses formes les plus courtoises.

— Je suis désolé, commença-t-il, d’avoir à vous quitter aujourd’hui… une longue course en est cause, une affaire que je ne puis remettre. Je serai revenu demain de bonne heure ; mais, avant de partir, j’aimerais assez à régler cette petite formalité dont je vous ai entretenus ce matin. Voulez-vous, Laura, passer dans la bibliothèque ? Cela ne vous prendra guère qu’une minute ou deux… Affaire de pure forme… Comtesse, puis-je aussi vous déranger. La comtesse et vous Fosco, m’êtes nécessaires pour légaliser une signature, — et rien de plus… Veuillez entrer, nous aurons bientôt fini !…

Tandis qu’ils défilaient l’un après l’autre, il tenait la porte ouverte ; puis, passant le dernier, il la referma doucement.

Je demeurai pendant la minute qui suivit, seule et debout, dans le vestibule ; mon cœur battait vite ; et j’avais l’esprit rempli d’anxiétés. Enfin, je m’acheminai vers l’escalier, et remontai lentement chez moi.


IV


« 17 juin. » — Juste au moment où ma main se posait sur le bouton de ma serrure, j’entendis la voix de sir Percival qui m’appelait au bas des degrés.

— J’ai à vous prier de redescendre, disait-il. C’est la faute de Fosco, miss Halcombe, et non la mienne. Il trouve je ne sais quelles absurdes objections à ce que sa femme soit un des témoins, et, par là, il me force à vous prier de venir nous rejoindre dans la bibliothèque…

J’y entrai avec sir Percival. Laura nous attendait auprès du bureau, tournant et retournant dans ses mains, avec une sorte d’inquiétude, son chapeau de jardin. Madame Fosco, assise auprès d’elle dans un grand fauteuil, admirait imperturbablement son mari qui, seul à l’autre bout de la pièce, ramassait une à une quelques feuilles mortes, tombées des fleurs qui garnissaient la croisée.

Dès que je parus, le comte vint au-devant de moi pour m’offrir ses excuses.

— Mille pardons, miss Halcombe ! dit-il. Vous connaissez la réputation faite à mes chers compatriotes par messieurs les Anglais ? S’il faut s’en rapporter au brave John Bull, nous autres Italiens sommes tous rusés et soupçonneux par nature. Regardez-moi donc, s’il vous plaît, comme ne valant pas mieux que le reste de ma race. Je suis un Italien rusé, un soupçonneux Italien. Vous aviez déjà cette idée de moi, n’est-il pas vrai, chère lady ?… Eh bien ! ma ruse, mes soupçons me poussent à trouver peu convenable que madame Fosco serve de témoin à lady Glyde, lorsque je suis moi-même appelé à jouer ce rôle.

— Cette objection n’a pas l’ombre de raison, interrompit sir Percival. Je me tue à lui expliquer que les lois anglaises autorisent madame Fosco à garantir, en même temps que son mari, l’authenticité de nos signatures.

— Je l’admets, reprit le comte. Les lois anglaises disent « oui », — mais la conscience de Fosco dit « non ». — Il avait, en affirmant ceci, appliqué sa main large et grasse sur le devant de sa blouse et, avec un salut solennel, semblait vouloir nous présenter à tous sa conscience comme une glorieuse addition au personnel de l’assemblée… Ce que peut être le document que lady Glyde est sur le point de signer, continua-t-il, je ne le sais, ni ne désire le savoir. Voici tout ce que je dis : Il peut se présenter dans l’avenir telles circonstances qui obligeraient sir Percival ou ses ayants droit à faire un appel aux deux témoins ; et, dans ce cas, il est certainement à désirer que ces témoins représentent deux opinions parfaitement indépendantes l’une de l’autre. C’est ce qui ne saurait être si ma femme signe en même temps que moi, parce qu’à nous deux nous n’avons qu’une opinion, laquelle est la mienne. Je ne veux pas qu’on vienne me jeter au nez, à tel ou tel moment, que madame Fosco agissait aujourd’hui par mes ordres, et, en réalité, n’était qu’un témoin pour rire. Je songe précisément aux intérêts de Percival, quand je propose que mon nom soit apposé (comme l’ami le plus intime du mari), et le vôtre, miss Halcombe (comme la plus intime amie de la femme.) Je suis un jésuite, s’il vous plaît de le croire ainsi, — un homme qui coupe les cheveux en quatre, — minutieux, fantasque, assiégé de vains scrupules ; — mais vous me donnerez satisfaction ; vous aurez d’indulgents égards pour mon caractère italien, autant vaut dire méfiant, et ma conscience italienne, autant vaut dire aisément tourmentée…

Il salua de nouveau, recula de quelques pas, et retira sa conscience de notre cercle, aussi poliment qu’il l’y avait introduite.

Les scrupules du comte pouvaient être honorables et raisonnables ; mais sa façon de les exprimer augmentait, je ne sais comment, ma répugnance à être impliquée dans la signature. Il ne fallait pas moins que mon désir de servir à Laura, pour me déterminer à être témoin d’un acte quelconque. Cependant, un regard jeté sur sa figure inquiète me fit résoudre de tout risquer plutôt que de lui manquer au besoin.

— Je ne demande pas mieux que de rester, lui dis-je. Et si je ne vois aucun motif à soulever de mon côté quelque petite objection, vous pouvez compter sur moi comme témoin…

Sir Percival me lança un regard assez vif, et sembla prêt à prendre la parole ; mais, au même moment, madame Fosco détourna son attention en se levant du fauteuil qu’elle occupait. Ses yeux venaient de rencontrer ceux de son mari, lesquels lui avaient intimé l’ordre de quitter l’appartement.

— Inutile de vous retirer, dit sir Percival.

Le regard de madame Fosco alla chercher de nouveaux ordres ; quand elle les eut reçus, elle déclara qu’elle préférait nous laisser à nos affaires, et sortit d’un pas résolu. Le comte alluma une cigarette, retourna aux fleurs de la croisée, et se mit à souffler sur les feuilles de petits jets de fumée, fort inquiet, paraissait-il, de détruire ainsi les insectes dont elles pouvaient être chargées.

Sir Percival, pendant ce temps-là, ouvrit une armoire formant la base d’une des bibliothèques, et il en tira une longue feuille de parchemin, repliée à plusieurs fois sur elle-même, dans le sens de sa largeur. Il la plaça sur la table, ouvrit seulement le dernier pli et laissa sa main posée sur le reste. Ce dernier pli ne laissait voir qu’une bande de parchemin, vierge de toute écriture, et sur laquelle, en certains endroits, on avait collé quelques pains à cacheter. Toute la portion écrite de ce document légal demeurait cachée dans les plis que sa main empêchait de s’ouvrir. Laura et moi, nous nous regardâmes. Son visage était pâle, mais ne trahissait ni indécision ni crainte.

Sir Percival trempa une plume dans l’encre et la remit à sa femme.

— Signez là votre nom !… lui dit-il, lui montrant la place. Vous et Fosco, vous signerez ensuite, miss Halcombe, à côté de ces deux pains à cacheter. Approchez, Fosco ! on n’assiste pas à une signature en rêvassant à la fenêtre, et en asphyxiant les parasites des fleurs…

Le comte jeta de côté sa cigarette, et, les mains négligemment passées dans la ceinture rouge de sa blouse, les yeux attentivement fixés sur le visage de sir Percival, il vint nous rejoindre auprès de la table. Laura, qui était, la plume à la main, de l’autre côté de son mari, le regardait aussi fixement. Il était donc, entre eux, debout, la main toujours appuyée sur les plis du parchemin, et me regardant, moi qui lui faisais face, avec un tel mélange de soupçon sinistre et d’embarras, qu’il ressemblait à un prisonnier devant ses juges plutôt qu’à un gentleman au milieu des membres de sa maison.

— Signez là ! répéta-t-il, se tournant tout à coup du côté de Laura, et lui désignant du doigt un des endroits marqués sur le parchemin.

— Qu’ai-je donc à signer ? demanda-t-elle avec calme.

— Je n’ai guère le temps de vous l’expliquer, lui répondit-il. Le « dog-cart » est devant la porte, et il faut que je parte sans retard. D’ailleurs, le temps ne me manquât-il pas, vous ne sauriez comprendre. C’est un document de pure forme, — rempli de termes techniques, de clauses légales, comme le sont ces machines-là… Allons ! voyons ! votre nom, je vous prie, et finissons-en le plus tôt possible !

— En vérité, sir Percival, avant de placer là mon nom, je devrais bien savoir ce que je signe.

— Allons donc ! en quoi ces affaires-là regardent-elles les femmes ?… Je vous affirme que vous ne comprendriez pas.

— Laissez-moi essayer, du moins. Quand M. Gilmore avait quelque chose à faire pour moi, il commençait toujours par me l’expliquer, et jamais je ne l’ai trouvé inintelligible.

— Il vous l’expliquait ?… Je le crois parbleu bien !… comme votre agent, c’était son devoir. Je suis votre mari, moi, et ce n’est pas le mien… Comptez-vous me garder encore ici longtemps ?… Je vous répète que nous n’avons le loisir de rien lire : le « dog-cart » m’attend à la porte… Une fois pour toutes, signerez-vous, oui ou non !…

Elle tenait encore la plume ; mais elle ne fit aucun mouvement qui annonçât l’intention d’apposer son nom au bas de l’acte.

— Si cette signature doit me faire contracter une obligation quelconque, dit-elle, j’ai bien quelque droit, ce me semble, de savoir à quoi je m’oblige ?…

Son mari souleva le parchemin, et frappa la table pur un geste irrité.

— Soyons francs, dit-il, vous avez toujours eu la réputation d’être sincère. Ne tenez compte ni de miss Halcombe, ni de Fosco ; — dites, tout naturellement, que vous vous méfiez de moi !…

Le comte retira de sa ceinture une de ses mains, et la plaça sur l’épaule de sir Percival. Celui-ci s’en débarrassa par un mouvement brusque. Le comte, avec ce calme que rien ne trouble, la remit en place.

— Contenez donc votre malheureux caractère, Percival, disait-il. Lady Glyde a raison.

— Raison ? s’écria sir Percival… Une femme, raison de soupçonner son mari ?

— Il y a injustice et cruauté à m’accuser de méfiance envers vous, dit Laura. Demandez à Marian s’il n’est pas naturel que je veuille savoir à quoi cet écrit m’oblige, avant d’y mettre ma signature ?

— Je n’entends point m’en rapporter là-dessus à miss Halcombe, répliqua sir Percival ; miss Halcombe n’a rien à voir dans tout ceci…

Je n’avais pas jusqu’alors ouvert la bouche, et j’aurais de beaucoup préféré n’avoir pas maintenant à prendre la parole. Mais la détresse peinte sur le visage de Laura quand elle se retourna vers moi, et l’insolente injustice manifestée dans la conduite de son mari, ne me laissaient d’autre alternative que d’exprimer mon opinion en sa faveur, aussitôt qu’elle m’eut ainsi mise en demeure :

— Veuillez m’excuser, sir Percival, dis-je alors ; mais, puisque je dois attester la signature, je me permets de penser que j’ai quelque chose à voir dans tout ceci. L’objection de Laura me semble parfaitement loyale ; et pour ce qui me concerne particulièrement, je ne saurais prendre sur moi la responsabilité de garantir sa signature par la mienne, à moins qu’elle ne sache d’abord à quoi s’en tenir sur le document que vous voulez lui faire souscrire.

— Eh bien, sur mon âme ! s’écria sir Percival, voilà ce que j’appelle une déclaration franche et nette. La première fois que vous vous inviterez chez quelqu’un, miss Halcombe, je vous conseille de ne pas lui payer son hospitalité en prenant contre lui le parti de sa femme, dans une affaire qui ne vous regarde en rien…

Je me dressai en pieds aussi soudainement que s’il m’eût frappée. Que n’étais-je un homme ! Je l’aurais abattu sur le seuil de sa porte, et j’aurais quitté sa maison pour n’y remettre jamais les pieds à aucun prix. Mais je n’étais qu’une femme, et j’avais pour Laura un attachement si profond !

Dieu merci, cette tendresse fidèle me vint en aide, et je me rassis sans avoir prononcé un seul mot. « Elle » savait, du reste, ce que je venais de souffrir et de contenir. Elle accourut vers moi, ses yeux ruisselant de larmes.

— Marian ! murmurait-elle à mon oreille ; ma mère si elle eût vécu, n’aurait pu faire mieux pour moi.

— Revenez signer ! lui cria sir Percival, de l’autre côté de la table.

— Faut-il ? me demanda-t-elle à l’oreille. Si vous le voulez, je signerai.

— Non, répondis-je. Le droit et la raison sont de votre côté ; — ne signez rien que vous n’ayez lu d’abord.

— Revenez signer !… réitéra son mari, de sa voix la plus haute et la plus irritée.

Le comte, qui nous avait contemplées toutes deux avec une muette et profonde attention, s’interposa une seconde fois.

— Percival ! dit-il, je n’oublie pas, « moi », que je suis devant des dames. Soyez assez bon, je vous prie, pour vous en souvenir…

Sir Percival se tourna vers lui comme suffoqué par la colère, et ne pouvant plus articuler un mot. La main du comte, posée sur son épaule, y resserrait graduellement son étreinte, et la voix du comte, parfaitement posée, répétait avec calme : — Soyez assez bon, je vous prie, pour vous en souvenir aussi…

Ils se contemplèrent ainsi l’un l’autre pendant un instant. Sir Percival, ensuite, détourna lentement son visage pour le dérober aux yeux du comte ; pendant un instant, il abaissa vers le parchemin posé sur la table un regard où le mécontentement se peignait encore ; et il reprit enfin la parole, avec la sournoise soumission de l’animal dompté. plutôt qu’avec la résignation qui sied à l’homme convaincu de ses torts.

— Je ne prétends offenser personne, disait-il ; mais l’obstination de ma femme suffirait pour mettre à bout la patience d’un saint. Je lui ai dit qu’il s’agissait d’un document de pure forme. — qu’a-t-elle de plus à me demander ? Vous direz ce qu’il vous plaira, mais une femme manque à son devoir quand elle semble révoquer en doute la bonne foi de son mari. Encore une fois, lady Glyde, — et c’est la dernière, — voulez-vous signer, oui ou non ?…

Laura revint vers la table, du côté où il se tenait, et reprit la plume qu’elle avait posée.

— Je signerai très-volontiers, dit-elle, pourvu que vous veuillez me traiter en personne qui sait ce qu’elle fait et doit faire. Peu m’importe quel sacrifice on me demande, s’il ne cause préjudice à personne autre, et n’emporte pas avec lui de résultats nuisibles.

— Qui parle de vous demander un sacrifice ? interrompit sir Percival, avec un retour mal contenu de sa première violence.

— Je veux simplement dire, reprit-elle, que je ne refuserai aucune concession à laquelle je puisse honorablement me soumettre. Si j’éprouve quelques scrupules à signer un acte dont je ne sais absolument rien, et qui pourtant me lie en quelque chose, y a-t-il là de quoi me montrer autant de sévérité que vous venez de le faire ? et, de plus, il est assez étrange, ce me semble, que vous accordiez aux hésitations du comte Fosco plus d’indulgence qu’aux miennes…

Cette allusion bien naturelle, mais inopportune, au pouvoir extraordinaire du comte sur son mari, — toute indirecte qu’elle fût, — suffit cependant pour rallumer en un instant la colère qui, près de s’éteindre, couvait encore chez sir Percival.

— Des scrupules ?… répéta-t-il. Des scrupules, vous ? il est un peu tard pour en avoir. J’aurais pensé que vous aviez renoncé à toutes ces faiblesses-là, lorsque vous avez fait de nécessité vertu en m’acceptant pour mari…

Ces mots étaient à peine sortis de ses lèvres, que Laura jeta la plume à terre, en le regardant avec une expression que je voyais pour la première fois dans ses yeux, moi qui la connaissais si bien. Puis, avec un silence de mort, elle lui tourna le dos.

Cette énergique manifestation du mépris le plus amer et le moins déguisé était si absolument étrangère à ma sœur, et si en dehors de son caractère, qu’elle nous plongea tous dans le silence de la stupeur. Sous la brutalité superficielle des paroles que son mari venait de lui adresser, il y avait quelque chose de caché. Elles masquaient quelque mystérieuse insulte dont j’ignorais absolument la portée, mais qui avait laissé sur son visage une marque de profanation, évidente même pour un étranger.

Le comte, qui n’était plus étranger pour nous, la vit, cette marque, tout aussi distinctement que je pouvais la voir. Comme je me levais pour aller trouver Laura, je l’entendis, qui disait entre ses dents à sir Percival : — Idiot que vous êtes !…

Laura me précédait vers la porte, et, à ce moment-là même, son mari lui adressa la parole une fois encore :

— Vous refusez donc bien positivement de me donner votre signature ? dit-il avec l’accent altéré d’un homme qui sentait à quel point sa licence de langage venait de lui faire tort.

— D’après ce que vous venez de me dire, répondit-elle avec fermeté, je ne donnerai ma signature que lorsque j’aurai lu ce parchemin, d’un bout à l’autre, jusqu’à la dernière ligne. Venez, Marian, nous sommes restées ici assez longtemps.

— Un instant, dit le comte, qui intervint avant que sir Percival reprît la parole. — De grâce, lady Glyde, un instant !…

Laura serait sortie sans prendre garde à cette requête, mais je l’arrêtai.

— Ne vous faites pas un ennemi du comte ! lui dis-je à voix basse. Quoi que vous fassiez, évitez de l’avoir pour ennemi !…

Elle céda. Je refermai la porte ; et, debout, nous attendîmes. Sir Percival était assis près de la table, son coude sur les plis du parchemin et la tête appuyée sur son poing crispé. Le comte se tenait entre nous, — maître de la position terrible où nous étions placées, et la dominant comme il dominait toute chose.

— Lady Glyde, dit-il avec une douceur qui, plutôt qu’à nous-mêmes, semblait s’adresser à notre abandon, excusez-moi, je vous prie, si je me hasarde à suggérer ici quelque moyen terme, et veuillez croire que ce que je vais dire m’est dicté par un profond respect et une cordiale bienveillance pour la maîtresse de ce château. — Se retournant ensuite, et très-vivement, du côté de sir Percival : — Est-il donc absolument nécessaire, demanda-t-il, que cette chose-là, sous votre coude, soit signée aujourd’hui ?

— Cela est nécessaire à la réalisation de mes plans et de mes désirs, répondit l’autre d’un air mécontent. Mais comme vous avez pu le voir, cette considération n’a aucune influence sur lady Glyde.

— Répondez simplement à une question bien simple. Cette signature peut-elle être ajournée jusqu’à demain, — oui ou non ?

— Oui…, si vous y tenez.

— Pourquoi donc, alors, perdre ici votre temps ? Que la signature soit remise à demain ; — nous y songerons à votre retour…

Sir Percival ferma les yeux, et, fronçant le sourcil :

— Vous prenez avec moi, dit-il, un ton qui ne me plaît guère ; … un ton que je ne supporterais de personne…

Un juron grossier accompagna ces paroles.

— C’est pour votre bien que je vous conseille, répliqua le comte avec un sourire de tranquille mépris… Prenez du temps ; donnez du temps à lady Glyde. Oubliez-vous donc que votre dog-cart attend à la porte ? Le ton que j’ai pris vous semble étrange, n’est-il pas vrai ? je le comprends, — car c’est le ton d’un homme qui reste maître de lui. Combien de bons avis vous ai-je donnés depuis que je vous connais ? Vous ne sauriez en dire le chiffre. M’avez-vous jamais vu me tromper ? Je vous défie de m’en citer un exemple… Allez ! allez ! montez en voiture !… La signature peut attendre à demain. Qu’elle attende, donc ; — nous nous en occuperons quand vous serez revenu…

Sir Percival hésitait et regardait sa montre. Son inquiétude relativement au voyage secret qu’il allait faire ce jour-là, augmentée encore par les paroles du comte, luttait dans son esprit avec celle que lui causaient les refus de Laura. Il parut réfléchir quelques instants encore, et se levant de son fauteuil :

— Il est bien facile, dit-il, de me réduire au silence, lorsque le temps me manque pour vous répondre. Je suivrai votre conseil, Fosco, — non que j’en ai besoin, mais parce que je ne puis m’attarder ici plus longtemps… — Il s’arrêta, et dirigea du côté de sa femme un regard menaçant : — Si demain, à mon retour, vous me refusez encore votre signature !… — Le reste de la phrase se perdit dans le bruit qu’il fit en ouvrant et refermant de nouveau l’armoire où le parchemin était en dépôt. Il prit sur la table son chapeau, ses gants, et marcha vers la porte. Nous nous reculâmes, Laura et moi, pour lui livrer passage : — N’oubliez pas demain ! dit-il à sa femme, et il sortit là-dessus.

Nous attendions, pour lui donner le temps de traverser le vestibule et de se mettre en route. Le comte s’approcha de nous, qui étions encore debout auprès de la porte.

— Vous venez de voir sir Percival sous son pire aspect, miss Halcombe, me dit-il. Il m’a peiné ; il m’a fait honte, à moi qui l’aime depuis longtemps. Au nom de cette vieille amitié, je vous promets qu’il ne s’oubliera plus, demain, devant vous, comme il vient de s’oublier aujourd’hui…

Laura, pendant qu’il parlait ainsi, avait pris mon bras, et quand il eut fini, elle se pressa contre moi par un geste significatif. Toute femme eût trouvé assez dur d’assister à l’apologie de son mari, ainsi faite, en sa présence, par un des amis de ce mari, sous le toit même où elle devait être reine et maîtresse ; et pour elle, en particulier, on peut juger quelle épreuve ce devait être. Je remerciai poliment le comte, et j’emmenai ma sœur. Oui, je le remerciai, car je comprenais déjà, non sans un inexprimable sentiment de faiblesse humiliée, que je devais à ses calculs ou à son caprice la certitude de pouvoir rester encore à Blackwater-Park ; et, d’après la conduite de sir Percival vis-à-vis de moi, je ne pouvais douter que, sans l’influence et l’appui du comte, je ne dusse immédiatement quitter ce séjour. Ainsi son influence, — celle qu’entre toutes j’avais redoutée le plus, — était maintenant l’unique lien qui me retînt auprès de ma sœur, dans le moment où elle avait le plus besoin de mon assistance !…

Nous entendîmes le sable de l’avenue craquer sous les roues du dog-cart, au moment où nous arrivions sous le vestibule. Sir Percival venait de se mettre en route.

— Où va-t-il maintenant, Marian ? me dit ma sœur à voix basse. Il ne fait plus un pas sans me donner à craindre pour l’avenir. Auriez-vous quelques soupçons ?…

Après toutes les épreuves qu’elle avait déjà subies pendant cette triste matinée, je ne me souciais pas de lui faire partager mes angoisses.

— Comment voulez-vous que je pénètre ses secrets ? lui répondis-je, me servant à dessein d’un tour évasif.

— Peut-être la femme de charge les connaît-elle ? reprit Laura, insistant.

— Certainement non, répliquai-je ; elle n’en doit pas savoir plus long que nous…

Laura secoua la tête, comme si ce dernier point lui semblait douteux.

— Ne vous a-t-elle pas dit, cette femme, que l’arrivée d’Anne Catherick dans ces environs était un bruit assez généralement répandu ?… Et ne pensez-vous pas qu’il peut être parti pour tâcher de retrouver ses traces ?

— J’aime mieux, je vous l’avoue, Laura, me tranquilliser un peu sur tout ceci, en y songeant le moins possible ; que dis-je ? en n’y songeant pas du tout. Après ce qui s’est passé, vous feriez bien de suivre mon exemple. Venez vous reposer, vous calmer un peu dans ma chambre…

Nous nous assîmes ensemble auprès de la fenêtre, et laissâmes la brise d’été, toute chargée de parfums, circuler librement autour de nos fronts.

— Je suis presque honteuse de lever les yeux sur vous, Marian, me dit Laura tout à coup, après ce que vous avez eu à supporter là-bas pour avoir pris ma défense. Je ne puis y songer, chère bien-aimée, sans une angoisse de cœur vraiment poignante. Mais je vous dédommagerai… J’essayerai, du moins…

— Chut ! chut ! répondis-je ; ne parlez pas ainsi !… Que sont, comparées au terrible sacrifice de votre bonheur, les mesquines mortifications de mon orgueil ?

— Vous avez entendu ce qu’il m’a dit, continua-t-elle avec une précipitation véhémente ; du moins avez-vous entendu les paroles, — et vous ne saviez pas ce qu’elles signifiaient au juste ; — vous ne savez pas pourquoi j’ai jeté la plume, pourquoi je lui ai tourné le dos… — Elle se leva, prise d’une agitation soudaine, et continua, parcourant la chambre à grands pas… — Je vous ai laissé ignorer bien des choses, Marian, pour ne pas vous affliger et ne pas troubler le début de notre nouvelle existence. Vous ne savez pas comment il m’a traitée. Et pourtant, vous pouvez vous en douter, après la scène dont aujourd’hui vous avez été le témoin. Vous l’avez entendu railler ce qu’il appelle mes « prétentions au scrupule » ; vous l’avez entendu dire « qu’en l’acceptant pour mari, j’avais fait de nécessité vertu… » — Elle se rassit ; une rougeur foncée envahit son visage, et ses mains enlacées se tordirent sur ses genoux : — Je ne puis vous parler maintenant de cela, reprit-elle ; j’éclaterais en larmes s’il me fallait vous faire à présent, ce récit. Plus tard, Marian, et quand je serai plus sûre de moi. Ma pauvre tête me fait un mal, chère aimée !… un mal, un mal, un mal !… Avez-vous là votre flacon de sels ?… Parlons un peu de vous… J’aurais dû lui donner cette signature, ne fût-ce que pour vous épargner une telle scène. La lui refuserai-je, demain matin ? J’aimerais bien mieux compromettre mes intérêts que les vôtres. Maintenant vous avez pris mon parti contre lui, et si je résiste encore, il en rejettera sur vous tout le blâme. Que ferons-nous donc ?… Oh ! qu’il serait bon d’avoir un ami pour nous venir en aide et nous guider !… Un ami en qui nous pussions réellement avoir confiance…

L’amertume de son cœur s’exhalait en soupirs. Je voyais sur sa physionomie qu’elle pensait à Hartright ; — je le voyais d’autant plus clairement, que ces dernières paroles m’avaient aussi fait songer à lui. Elle n’était mariée que depuis six mois, et déjà les services fidèles qu’il nous avait offerts, en nous disant adieu, nous faisaient faute à l’une et à l’autre. Combien j’étais loin de penser, autrefois, que nous dussions jamais en avoir besoin !

— Aidons-nous de notre mieux, lui dis-je. Parlons de tout ceci avec calme ; — employons tout ce que nous avons de ressources dans l’esprit à choisir la meilleure voie…

Réunissant ce qu’elle savait des embarras de son mari et le fragment de conversation que j’avais pu surprendre entre ce dernier et l’homme de loi, nous arrivâmes à cette conclusion rigoureuse, que le parchemin enfermé dans la bibliothèque était un acte, rédigé d’avance, pour se procurer de l’argent par un emprunt, et que la signature de Laura était absolument indispensable pour qu’il pût servir aux projets de sir Percival.

La seconde question qui se présentait, relative à la nature du contrat légal au moyen duquel l’emprunt pouvait se réaliser, et au degré de responsabilité personnelle que Laura pouvait encourir si elle donnait aveuglément sa signature, cette seconde question demandait, pour être résolue, plus de savoir et d’expérience que nous n’en avions à mettre en commun. Mes convictions personnelles m’amenaient à croire que les clauses mystérieuses du parchemin cachaient une transaction des moins avouables et des plus frauduleuses.

Je n’avais pas déduit ceci de ce que sir Percival se refusait à montrer l’écrit ou à l’expliquer ; car ce refus pouvait fort bien ne venir que de ses tendances obstinées et de son humeur dominatrice. L’unique motif que j’eusse de mettre sa loyauté en doute était le changement que j’avais constaté, à Blackwater-Park, dans son langage et ses façons d’être, changement par lequel il m’était démontré que, pendant tout son temps d’épreuve, à Limmeridge-House, il avait joué un rôle de comédie. Sa délicatesse affectée, cette politesse cérémonieuse qui s’adaptait si bien aux notions particulières de M. Gilmore, sa modestie par rapport à Laura, sa franchise vis-à-vis de moi, ses égards pour M. Fairlie ; tout cela n’avait été que les ruses d’un homme sans honneur, dissimulé, brutal qui, parvenu au but, grâce à sa duplicité, s’était hâté de mettre bas son déguisement, et qui, ce jour-là même, dans la bibliothèque, venait de se révéler franchement à nous.

Je ne dis rien du chagrin que cette découverte me causait par rapport à Laura ; je ne sais pas de mots qui le pussent exprimer. Et je n’en fais ici mention que parce que cette découverte me fit prendre le parti de m’opposer à la signature de l’acte, sans m’inquiéter des conséquences, à moins que ma sœur ne fût préalablement instruite de ce qu’il pouvait contenir.

Dans ces circonstances, nous n’avions plus qu’à nous munir pour le lendemain matin de quelque objection contre la signature ; il fallait que cette objection fût assez bien fondée, légalement ou commercialement parlant, pour ébranler la résolution de sir Percival, et lui donner à penser que, toutes femmes que nous fussions, les exigences de la loi et les droits qu’elle donne nous étaient connus aussi bien qu’à lui-même.

Après avoir mûri cette idée, je résolus d’écrire au seul honnête homme que je jugeai capable, dans le cercle à notre portée, de prêter un utile et discret secours à notre abandon. Cet homme était l’associé de M. Gilmore. — M. Kyrle, — chargé de conduire le cabinet en l’absence de notre vieil ami, que sa santé débilitée avait contraint de quitter Londres. J’expliquai à Laura que les recommandations de M. Gilmore lui-même m’autorisaient à placer une confiance implicite dans l’intégrité et la discrétion de son associé, lequel, du reste, était parfaitement au courant des affaires de ma sœur ; puis, avec l’approbation de celle-ci, je me mis immédiatement à rédiger la lettre convenue.

Je commençais par exposer à M. Kyrle, telle qu’elle était, notre situation critique, et je lui demandais ensuite son prompt avis, exprimé en termes clairs et nets, qui ne permissent aucune mauvaise interprétation, aucune méprise. Ma lettre était aussi courte que je pus la faire, et j’espère ne l’avoir allongée ni par d’inutiles apologies, ni par d’inutiles détails.

Au moment où j’allais écrire l’adresse sur l’enveloppe, Laura me signala un obstacle que ma préoccupation en écrivant, et l’effort de ma pensée, m’avaient empêchée d’apercevoir.

— Comment aurons-nous la réponse à temps ? me demanda-t-elle. Votre lettre ne saurait parvenir à Londres avant demain matin ; et le courrier ne vous rapportera celle de M. Kyrle que vingt-quatre heures après…

Pour parer à cette difficulté, nous n’avions qu’un moyen : c’était de nous faire adresser, par un messager spécial, la réponse de l’avocat. J’ajoutai donc cette requête dans un post-scriptum, par lequel je demandai que le messager chargé de la réponse prît le train du matin, partant à onze heures ; il arriverait ainsi à notre station vers une heure vingt minutes, et pourrait être rendu à Blackwater-Park sur les deux heures au plus tard. Il devait avoir pour consigne de me demander, de ne répondre aux questions de qui que ce fût, excepté aux miennes, et surtout de ne remettre qu’à moi la lettre dont il serait chargé.

— Dans le cas où sir Percival reviendrait demain avant deux heures, dis-je à ma sœur, ce que vous avez de mieux à faire est de vous promener toute la matinée dans l’enclos, avec votre livre ou votre ouvrage, et de ne paraître au château que lorsque le messager aura eu le le temps d’y être arrivé avec la lettre. Je l’attendrai ici toute la matinée, afin d’être en garde contre n’importe quelle mauvaise chance ou n’importe quelle erreur. Moyennant la bonne exécution de ce plan, j’espère et je pense que nous éviterons d’être prises au dépourvu. Et maintenant, descendons au salon. Nous ferions naître des soupçons, si nous demeurions trop longtemps enfermées ensemble.

— Des soupçons ? répéta-t-elle. De qui pouvons-nous exciter les soupçons, maintenant que sir Percival n’est plus au château ? Est-ce du comte Fosco que vous voulez parler ?

— Peut-être bien, Laura.

— Vous commencez, Marian, à ne l’aimer guère plus que je ne l’aime moi-même.

— Non ; car vous avez pour lui une sorte de haine. Or la haine est toujours plus ou moins associée avec le mépris ; — et je ne puis rien voir, chez le comte, qui mérite ce dernier sentiment.

— Il ne vous fait pas peur, cependant, n’est-il pas vrai ?

— Eh ! mais… peut-être un peu.

— Vous le craignez, après cette intervention d’aujourd’hui qui nous a été si favorable ?

— Oui. Et cette intervention même m’a donné plus à craindre que la violence de sir Percival. Rappelez-vous ce que je vous disais hier dans la bibliothèque. Quoi que vous fassiez, Laura, gardez-vous d’avoir le comte pour ennemi !…

Nous descendîmes. Laura entra dans le salon, tandis que je traversais le vestibule, ma lettre à la main, pour la jeter dans la boîte accrochée au mur, en face de moi. La porte du château était ouverte, et au moment où je passais devant, je vis le comte Fosco et sa femme causant ensemble, debout sur les degrés extérieurs, et la figure tournée de mon côté.

La comtesse entra sous le vestibule, peut-être un peu vite, et me demanda si je pouvais lui accorder cinq minutes de conversation particulière. Légèrement étonnée d’un pareil appel, à moi fait par cette froide personne, je jetai ma lettre dans la boîte et me mis ensuite à sa disposition. Elle prit mon bras avec une cordialité, une familiarité inusitées, et au lieu de me conduire en quelque chambre vide, m’entraîna doucement avec elle vers ce gazon qui forme ceinture autour du bassin de la cour.

Quand nous passâmes devant le comte, sur le perron, il salua, sourit, et rentra tout aussitôt dans la maison, poussant après lui, mais sans la fermer positivement, la porte du vestibule.

La comtesse me fit faire, à très-petits pas, le tour du grand bassin. Je m’étais attendue à quelque confidence extraordinaire, et m’étonnai de voir que la communication solennelle de madame Fosco se bornait à m’assurer poliment de la sympathie que je lui inspirais depuis la scène de la bibliothèque. « Son mari lui avait parlé de tout ce qui s’y était passé, et de la conduite insolente que sir Percival avait tenue envers moi. Elle en était si choquée, si peinée, pour mon compte et pour celui de Laura, qu’elle avait arrêté, si quelque chose de pareil arrivait encore, de marquer, en quittant le château, sa désapprobation des procédés de sir Percival. Le comte avait approuvé son idée ; elle espérait bien que je l’approuverais à mon tour. »

Je trouvais la démarche assez singulière de la part d’une personne aussi remarquablement réservée que l’était madame Fosco, — et surtout après les paroles un peu vives que nous avions échangées, le matin même, durant la conversation tenue au bord du lac. Néanmoins, mon devoir était bien clairement d’accueillir avec une courtoisie affectueuse les avances cordiales et polies d’une femme plus âgée que moi. Je répondis en conséquence à la comtesse sur le ton qu’elle avait pris ; et jugeant ensuite que, de part et d’autre, tout le nécessaire était dit, j’essayai de rentrer au château.

Mais madame Fosco paraissait résolue à ne point se séparer de moi, et, — ce qui m’étonna bien davantage, — résolue à bavarder. Elle, jusqu’alors la plus silencieuse des femmes, me poursuivait maintenant de lieux communs, abondamment développés, sur les rapports des femmes avec leurs maris, sur le désaccord de sir Percival et de Laura, sur son propre bonheur conjugal, sur la conduite que feu M. Fairlie avait tenue vis-à-vis d’elle dans l’affaire du legs, et sur une demi-douzaine d’autres sujets, si bien qu’elle me retint à faire et à refaire le tour du bassin, pendant une bonne demi-heure au bout de laquelle j’étais aussi lasse qu’ennuyée. Soit qu’elle s’en aperçût ou non, — ce que je ne puis dire, — elle s’arrêta tout aussi soudainement qu’elle avait commencé, — jeta un regard vers la porte du château, — reprit en un instant ses manières glaciales, et d’elle-même lâcha mon bras, tandis que je cherchais encore un prétexte pour me débarrasser de ces confidences intimes.

En poussant la porte pour rentrer dans le vestibule, je me retrouvai tout à coup face à face avec le comte. Il mettait justement une lettre dans la boîte.

L’opération terminée, il me demanda où j’avais laissé madame Fosco. Je le lui dis, et il sortit par la porte du vestibule, immédiatement pour aller rejoindre sa femme. Le ton qu’il avait pris en me parlant était si extraordinairement calme, je dirai presque abattu, que je me retournai pour le suivre du regard, me demandant s’il était malade, ou seulement de mauvaise humeur.

Pourquoi ma première démarche fut-elle ensuite d’aller tout droit vers la boîte, d’en retirer ma lettre, et de l’examiner attentivement sous le coup d’une vague méfiance ? Pourquoi ce second examen fit-il naître immédiatement dans mon esprit l’idée d’apposer, pour plus de sécurité, mon cachet sur l’enveloppe ? — Ce sont là des mystères que je ne saurais comment approfondir. Les femmes, chacun le sait, agissent continuellement et vertu d’impulsions qu’elles ne pourraient s’expliquer à elles-mêmes ; je me borne donc à supposer qu’une de ces impulsions fut la cause cachée de mon inexplicable conduite en cette occasion.

À quelque influence que j’eusse obéi, je dus me féliciter d’y avoir cédé, aussitôt que je m’apprêtai, revenue dans ma chambre, à sceller ma lettre. J’avais primitivement fermé l’enveloppe, ainsi que cela se fait, en humectant l’extrémité gommée et en l’appuyant sur le papier qu’elle recouvre, et lorsque je l’éprouvai du doigt, après trois grands quarts-d’heure écoulés, l’enveloppe s’ouvrit à l’instant, sans rester collée et sans se déchirer. Peut-être ne l’avais-je pas suffisamment pressée ? peut-être y avait-il quelque défaut dans la gomme destinée à produire l’adhérence des deux papiers ?

Ou peut-être… — Non ! cette conjecture qui s’offre à mon esprit me révolte, rien que d’y songer. Je n’aimerais pas à en souiller ces pages, sur lesquelles mon regard s’arrêtera plus d’une fois encore.

J’ai presque peur de demain, — tant il amènera d’incidents que ma prudence et mon sang froid peuvent seuls conduire à bonne fin. En tout cas, il y a deux précautions que je ne risque pas d’oublier. Il faut mettre un grand soin à garder vis-à-vis du comte les dehors de l’amitié, et il faudra bien faire le guet, au moment où arrivera le messager de M. Kyrle, apportant la réponse à ma lettre.


V


« 17 juin. » — Lorsque l’heure du dîner nous a réunis de nouveau, le comte Fosco était rendu à ses bonnes dispositions ordinaires. Il s’efforçait de nous intéresser et de nous amuser comme s’il eût eu à cœur d’effacer de nos souvenirs tout ce qui s’était passé, cette après-midi, dans la bibliothèque. Ses aventures de voyage vivement racontées, d’amusantes anecdotes sur les personnages remarquables qu’il a rencontrés à l’étranger, des comparaisons originales entre les coutumes sociales des diverses nations, et des exemples à l’appui, indifféremment empruntés à des hommes ou à des femmes de tous les pays d’Europe ; les divertissantes confessions des innocentes folies de sa jeunesse, alors qu’il était l’homme à la mode d’une ville italienne de second ordre, alors qu’il écrivait d’absurdes romans, taillés à la française, pour une feuille italienne également de second ordre ; tout cela se succédait sur ses lèvres avec tant de naturel et de gaieté, tout cela faisant un appel en même temps si direct et si adroit à nos curiosités diverses, à l’intérêt dont chacune de nous était susceptible, que Laura et moi finîmes par l’écouter aussi attentivement, et, — voyez l’inconséquence ! — avec autant d’admiration que madame Fosco elle-même. Les femmes peuvent résister à l’amour d’un homme, à sa réputation, à ses avantages extérieurs, à sa prodigalité ; mais non pas à la langue dorée d’un homme qui sait comment leur parler.

Après le dîner, et tandis que l’impression favorable qu’il avait produite sur nous était encore dans toute sa vivacité, le comte se retira modestement pour aller lire dans la bibliothèque.

Laura proposa de nous promener dans l’enclos pour savourer les douceurs d’une longue soirée d’été. Les plus simples égards nous prescrivaient de demander à madame Fosco s’il lui plairait de se joindre à nous ; mais, cette fois, elle avait sans doute sa consigne reçue d’avance, et nous pria de vouloir bien l’excuser :

— Le comte aura probablement besoin d’un nouvel approvisionnement de cigarettes, remarqua-t-elle par manière d’explication ; et personne que moi ne peut les faire à son gré… — Ses yeux, d’un bleu froid, se réchauffaient presque, tandis qu’elle prononçait ces paroles ; — elle semblait s’enorgueillir d’être l’intermédiaire à l’aide duquel son seigneur et maître pouvait se procurer le narcotique bien-être que donne le tabac !

Laura et moi sortîmes ensemble.

La soirée était lourde, chargée de brouillards. L’air avait je ne sais quoi de desséchant ; les fleurs, dans le jardin, s’inclinaient sur leurs tiges. La rosée manquait au sol aride. Le couchant, que nous apercevions par delà les arbres immobiles, était d’une teinte jaune pâle, uniforme et triste, et le soleil s’abîmait lentement derrière un voile de brumes. La pluie semblait devoir tomber bientôt : l’arrivée des ténèbres en donnerait probablement le signal.

— De quel côté irons-nous ? demandai-je.

— Vers le lac, Marian, si vous voulez bien, répondit-elle.

— Je ne m’explique pas, Laura, le goût que vous avez pour cet affreux lac.

— Pour le lac lui-même, non ; mais pour le paysage qui l’environne. Les sables et la bruyère, et les épicéas, sont dans cet immense domaine les seuls objets qui me rappellent Limmeridge. Pourtant, si vous le préférez, nous prendrons d’un autre côté.

— Je n’ai pas, à Blackwater-Park, de promenades favorites, bonne et chère enfant. L’une vaut l’autre à mes yeux. Partons pour le lac ; — il fera peut-être plus frais dans ce grand espace ouvert qu’au milieu de nos bois clos de toutes parts…

Nous marchâmes en silence parmi les plantations où le jour pénétrait à peine. La pesanteur de l’air du soir nous accablait toutes deux ; et, parvenues une fois à la petite hutte dont il a déjà été question, nous fûmes charmées de pouvoir y entrer pour nous asseoir et prendre un peu de repos.

Un brouillard blanc planait à quelques pieds au-dessus du lac : dominant cette vapeur, la bordure épaisse et brune des arbres placés sur la rive opposée semblait comme une forêt naine flottant en plein ciel ; ses terrains sablonneux — qui, de l’endroit où nous étions, s’abaissaient en pente douce, — s’allaient perdre mystérieusement à la limite extérieure du brouillard. Le silence était horrible. Ni frémissements de feuilles, — ni chants d’oiseaux dans le bois, — ni gibier d’eau criant parmi les marécages du lac voilé. Les grenouilles mêmes, ce soir-là, suspendaient leur coassement monotone.

— Tout ceci est bien sombre, bien désolé, dit Laura ; mais ici, plus que partout ailleurs, nous pouvons nous assurer d’être seules…

Elle s’exprimait avec calme, laissant errer sur ce désert de sables et de brouillards ses yeux fixes et pensifs. Je pouvais deviner que sa pensée était trop absorbée pour subir ces pénibles impressions du dehors qui déjà pesaient sur la mienne.

— Je vous ai promis, Marian, commença-t-elle, de vous dire, au lieu de vous le laisser deviner, ce qu’a été mon existence depuis que je suis mariée. Ce secret est le premier que jamais j’ai gardé vis-à-vis de vous, chère aimée, et je me suis promis qu’il serait le dernier. C’est pour vous que je me taisais, comme vous le savez, — et peut-être aussi, en même temps, un peu pour moi. Il est fort pénible, pour une femme, d’en être réduite à confesser que l’homme à qui elle a donné toute sa vie est celui de tous qui se soucie le moins de cet irrévocable don. Si vous-même vous étiez mariée, chère sœur, — et plus particulièrement si vous étiez heureuse en ménage, — vous auriez pour moi les sentiments de pitié que ne peut éprouver si sincèrement bonne qu’elle soit d’ailleurs une femme dans votre condition…

Quelle réponse pouvais-je trouver à ceci ? Je dus me borner à prendre sa main et à la contempler, autant que mes yeux humectés me le permirent, d’un regard où j’avais mis toute mon âme.

— Que de fois, continua-t-elle, que de fois je vous ai entendue plaisanter de ce que vous appeliez votre « pauvreté » ? Que de fois vous m’avez adressé d’ironiques félicitations sur mes « richesses » ! Oh ! Marian, ne plaisantez plus jamais sur tout cela !… Remerciez Dieu d’être pauvre ; c’est ce qui vous a rendue maîtresse de vos destinées ; c’est ce qui vous a préservée du lot fatal qui m’est échu…

Triste préface sur les lèvres d’une jeune femme, — triste, surtout, à cause de l’exacte vérité qu’elle exposait avec ce calme naïf. Le peu de jours que nous venions de passer ensemble à Blackwater-Park avaient bien suffi pour me laisser voir, — pour laisser voir à tous — dans quelles vues son mari l’avait épousée.

— Je ne vous affligerai pas, continua-t-elle, en vous disant combien tôt commencèrent mes désappointements et mes épreuves, — ou même en vous racontant en détail ce qu’ils furent. Il est bien assez triste de les avoir à jamais dans mon souvenir. Je n’ai qu’à vous faire savoir comment fut reçu le premier et dernier essai de remontrance que je me sois jamais permis, pour vous donner une idée complète des procédés qu’ « il » a toujours eus vis-à-vis de moi. C’était à Rome, un jour où nous étions sortis ensemble, à cheval, pour aller au tombeau de Cecilia Metella. Le ciel était calme et charmant ; — la grande mine antique se montrait sous ses plus beaux aspects ; — et la pensée qu’autrefois la tendresse d’un époux avait consacré ce monument à la mémoire d’une femme adorée, venant tout à coup m’attendrir, me fit éprouver pour mon mari un sentiment dont jusqu’alors je ne m’étais pas crue capable : — Percival, lui demandai-je, me bâtiriez-vous un tombeau comme celui-ci ? Vous m’avez bien des fois parlé de votre amour, avant notre mariage, et, depuis lors, cependant… — Je ne pus rien ajouter. Marian ! il ne me regardait même pas !… Je baissai mon voile, jugeant mieux de ne pas lui laisser voir mes yeux qui se remplissaient de larmes. Je croyais qu’il n’avait prêté aucune attention à mes paroles ; mais il les avait parfaitement entendues. — Partons ! me dit-il, riant en lui-même, tandis qu’il me replaçait sur mon cheval. Il remonta sur le sien, et le même rire sardonique crispait encore ses lèvres au moment où nous partîmes. — Si je vous bâtis une tombe, ce sera bel et bien de votre argent, reprit-il. Je me demande si Cecilia Metella était une héritière, et si sa dot a payé son sarcophage… — Je ne répondis point ;… et qu’aurai-je pu dire, pleurant derrière mon voile ? — Ah ! recommença-t-il, vous autres blondes, vous êtes toutes plus ou moins boudeuses. Que vous faut-il, voyons ?… des compliments, des flagorneries ? Eh bien ! je suis en bonne veine, ce matin. Veuillez regarder les compliments comme faits, et mettre vous-même en madrigaux tout ce que je pense de flatteur sur votre compte… — Les hommes quand ils vous disent de ces duretés, savent peu quels longs souvenirs elles nous laissent, et combien ces souvenirs nous font de mal. Il aurait mieux valu pour moi que j’eusse continué à pleurer ; mais son mépris sécha mes larmes et endurcit mon cœur. À partir de ce moment, Marian, je ne me suis jamais reproché de penser à Walter Hartright. J’ai laissé renaître en moi, pour me consoler et m’affermir, la mémoire de ces journées heureuses où nous nous sommes tant aimés sans nous le dire. À quelle autre source puiser des consolations ? Si vous eussiez été là, vous m’en auriez peut-être fourni de plus saines. Je sais que j’avais tort, ma chérie ; mais dites-moi si ce tort était sans excuse…

Je me vis contrainte à me détourner d’elle :

— Ne me faites point cette question, lui dis-je ; est-ce que j’ai souffert comme vous ? Quel droit ai-je donc à vous juger ?

— Je pensais à lui, répondit-elle, baissant la voix et se serrant contre moi, je pensais à lui quand Percival me laissait seule, le soir, pour aller se mêler aux gens de théâtre. Je me plaisais à chercher ce qu’eût été ma destinée s’il avait plu au ciel de me faire naître pauvre, et si j’étais devenue « sa » femme. Je me voyais d’ordinaire, alors, dans une petite robe pas bien chère, mais proprette, l’attendant au logis pendant qu’au-dehors il eût gagné notre pain, — assise à son foyer et travaillant pour lui, et l’aimant d’autant mieux que j’aurais eu à travailler pour lui ; — le voyant revenir fatigué, lui retirant moi-même son chapeau, son habit ; — et, Marian, le réjouissant de quelques petits mets bien simples que, pour l’amour de lui, j’aurais appris à préparer moi-même. — Oh ! j’espère bien qu’il n’est jamais assez seul ni assez triste pour penser à moi, pour évoquer mon image comme j’ai pensé à lui, comme la sienne m’est apparue !…

Tandis qu’elle prononçait ces tristes paroles, sa voix avait repris la tendresse vibrante, son visage avait repris la frémissante beauté qui les caractérisaient jadis, et que j’avais pu croire perdues. Ses yeux s’arrêtaient sur la scène désolée, déserte, presque sinistre, qui était devant nous, avec le même regard d’amour que si, dans le ciel obscur et menaçant, ils eussent revu les collines aimées de notre cher Cumberland.

— Ne me parlez plus de Walter, lui dis-je, dès que j’eus repris quelque empire sur moi-même. Oh ! désormais, Laura, épargnons-nous, à toutes deux, l’amertume de son souvenir !… Elle se releva, et me regardant avec tendresse :

— Plutôt que de vous causer un instant de peine, répondit-elle, j’aimerais mieux me taire à jamais sur lui.

— C’est dans votre intérêt, c’est pour vous, repris-je m’excusant, que je vous adresse cette prière. Si votre mari vous entendait…

— S’il m’entendait, ce serait sans le moindre étonnement…

Cette étrange réponse me fut faite avec le calme froid d’un cœur las de tout. Et le changement survenu dans son attitude, tandis qu’elle parlait ainsi, m’étourdit presqu’autant que ses paroles elles-mêmes.

— Sans le moindre étonnement ? répétai-je ; Laura ! songez à ce que vous dites !… Vous m’épouvantez !

— C’est pourtant la vérité, reprit-elle ; c’est ce que je voulais vous dire aujourd’hui, lorsque nous causions ensemble dans votre chambre. Quand naguère je lui ouvris mon cœur, à Limmeridge, mes aveux, limités comme ils l’étaient, ne pouvaient nuire à personne. — Vous-même, Marian, vous en aviez jugé ainsi. Je ne lui ai caché que le nom, — et ce nom, il l’a découvert…

Je l’entendais, mais la surprise me coupait la parole. Ses derniers mots venaient de tuer le peu d’espérance qui vivait encore en moi.

— C’est à Rome que ceci est arrivé, continua-t-elle, toujours aussi calme et toujours aussi froide. Nous assistions à une petite soirée donnée à la colonie anglaise par des amis de sir Percival, — master et mistress Markland. Cette dernière a la réputation de dessiner avec beaucoup d’habileté ; quelques-uns des convives la décidèrent, par leurs instances, à nous montrer ses croquis. Nous lui en fîmes tous compliment ; — mais dans ce que j’avais dit, quelque chose attira particulièrement son attention : — Vous dessinez aussi ! me dit-elle. — Autrefois, répondis-je, c’était un de mes plaisirs ; mais je n’étais qu’une écolière, et j’y ai complètement renoncé. — Si vous avez dessiné autrefois, me dit-elle, ce goût-là vous reviendra quelque jour ; et pour le cas où ma prévision se réaliserait, j’aurais un professeur à vous recommander. — Je ne répondis rien (vous savez pourquoi, Marian) et voulus changer de conversation. Mais mistress Markland tenait à son idée. J’ai eu bien des maîtres, continua-t-elle ; le meilleur de tous, cependant, le plus intelligent et le plus attentif, était un certain M. Hartright. Si jamais vous revenez au dessin, essayez de lui. C’est un jeune homme très-modeste, très-bien élevé… je suis sûre qu’il vous plaira… Pensez à l’effet de ces paroles, qui m’étaient adressées publiquement, en présence d’étrangers, d’étrangers invités afin qu’on leur présentât les nouveaux mariés ! Je fis, pour me maîtriser, tout ce qui dépendait de moi… Pas un mot ne sortit de mes lèvres, et je me penchai sur les dessins, comme pour les examiner de plus près. Lorsque je me hasardai à relever la tête, mes yeux rencontrèrent ceux de mon mari, et je lus dans sa physionomie que mon visage m’avait trahie. — Quand nous retournerons en Angleterre, dit-il sans cesser de me regarder, nous verrons à trouver ce M. Hartright. Je le pense comme vous, mistress Markland, et… je crois qu’il ne saurait manquer de plaire à lady Glyde… La manière dont il avait souligné ces derniers mots fit monter le sang à mes joues, et je sentis mon cœur qui battait à m’étouffer. Rien de plus ne fut dit. — Nous nous retirâmes de bonne heure. En me ramenant à l’hôtel, en voiture, il ne prononça pas un seul mot. Il m’offrit la main pour descendre et me suivit sur l’escalier, comme d’habitude. Mais, à peine arrivés dans le salon, il ferma la porte à clé, me poussa dans un fauteuil, et, les mains toujours appuyées sur mes épaules, sa tête penchée au-dessus de la mienne : — Je n’ai jamais cessé, dit-il, depuis le jour, où, à Limmeridge, vous me fîtes cette confession audacieuse, de chercher à découvrir l’homme dont il s’agissait. Ce soir, votre visage me l’a révélé. Cet homme était votre professeur de dessin, et il se nomme Hartright. Vous aurez à vous en repentir, et il s’en repentira lui-même jusqu’à votre dernière heure à tous deux !… Allez dormir, maintenant, et voyez-le dans vos rêves, si cela vous plaît, les épaules labourées par ma cravache !… Depuis lors, toutes les fois qu’il est irrité contre moi, il revient sur ce que je lui ai avoué en votre présence, tantôt raillant, tantôt menaçant. Je n’ai aucun moyen d’empêcher qu’il n’abuse de la confiance que j’ai mise en lui, pour en faire la base de ses odieux soupçons. Je ne puis ni le forcer à me croire, ni lui fermer la bouche. Vous sembliez étonnée, aujourd’hui, quand vous l’avez entendu me dire que, l’épousant, j’avais fait de nécessité vertu. Vous ne serez plus étonnée, maintenant, quand vous l’entendrez, à son premier moment de colère, répéter cet abominable propos… Oh ! laissez, Marian ! laissez !… vous me faites mal…

Je l’avais prise dans mes bras, et sous l’aiguillon, sous l’angoisse de mes remords, leur étreinte convulsive la tenait à demi-étouffée. Oui ! mes remords ! Le pâle désespoir empreint sur le visage de Walter, alors que, dans le pavillon d’été, à Limmeridge, mes cruelles paroles lui allaient au cœur, me réapparaissait comme un silencieux et insupportable reproche. J’avais montré de la main, à cet homme que ma sœur aimait, le chemin qui, pas à pas, le conduisait hors de son pays, l’éloignait de toutes ses affections. Entre ces deux jeunes cœurs, je m’étais placée, inflexible, pour les séparer à jamais l’un de l’autre, — et, en témoignage de ce que j’avais fait alors, leurs deux existences gisaient, pour ainsi dire, à mes pieds, écroulées, perdues à jamais. Oui, j’avais fait tout ceci, et je l’avais fait pour sir Percival Glyde… Pour sir Percival Glyde !…

Je l’entendais parler encore, et devinais, au ton de sa voix qu’elle essayait de me consoler et de me rendre courage, — à moi qui ne méritais rien d’elle, si ce n’est un silence plein de reproches. Je ne saurais dire combien je fus de temps à maîtriser le désespoir où s’abîmaient mes pensées. J’eus d’abord conscience des baisers qu’elle me prodiguait ; mes yeux, ensuite, semblèrent rendus tout à coup à la perception des objets extérieurs, et je compris que, machinalement, je regardais devant moi dans la direction du lac.

— Il est tard, l’entendis-je murmurer à mon oreille. Il fera noir dans la plantation… Elle me secouait le bras, et répétait : — Marian, il fera noir sous les arbres.

— Accordez-moi une minute de plus, lui dis-je… une minute pour me remettre…

Je n’osais encore, me méfiant de mes émotions, la regarder au visage, et je tenais mes yeux fixés sur la scène que nous avions devant nous.

Il était tard, en effet. Le profil brun des arbres, qui naguère se découpait vivement sur le ciel, prenait peu à peu, dans l’obscurité croissante, le vague aspect d’une longue guirlande de fumées. La brume étendue au-dessus de nous, sur le lac, furtivement accrue et gagnant du terrain, avançait de notre côté. Le silence était aussi absolu que jamais, pourtant il avait perdu toute son horreur : il ne lui restait que la mystérieuse solennité de son calme profond.

— Nous sommes loin du château, reprit-elle à voix basse. Revenons-y sans plus tarder… Elle s’arrêta tout à coup, le visage tourné vers la porte de la hutte.

— Marian ! dit-elle, prise d’un tremblement nerveux… Ne voyez-vous rien ?… Regardez !

— Où ?

— Là-bas, au pied de cette hauteur…

Mes yeux suivirent la direction de sa main étendue pour me montrer ce qui l’effrayait ; et alors je le vis, moi aussi.

Sur la bruyère déserte et dans l’éloignement, un être vivant se mouvait. Cette figure traversait alors le rayon de terrains sur lequel, de la hutte, planaient nos regards, et passait, se dessinant en noir, à la limite extérieure du brouillard. Elle s’arrêta, bien loin encore, en face de nous, — elle attendit, — et reprit sa marche, progressant avec lenteur, le long des vapeurs blanches qui semblaient l’escorter et planer sur elle ; lentement, lentement elle avança ainsi, jusqu’à ce que, l’angle de la hutte où nous étions se plaçant entre elle et nous, elle cessât tout à coup d’être visible.

Nous étions toutes deux énervées par ce qui s’était passé entre nous ce soir-là. Quelques minutes s’écoulèrent avant que Laura voulût se risquer dans les plantations, et avant que je prisse sur moi de la reconduire au château.

— Était-ce un homme ou une femme ? me demanda-t-elle tout bas, lorsque nous sortîmes enfin, et tandis que nous marchions dans l’humide obscurité de l’air extérieur.

— Je ne sais au juste.

— Qu’en pensez-vous ?

— On eût dit une femme.

— Je craignais que ce ne fût un homme, enveloppé d’un long manteau.

— Peut-être est-ce un homme. À ces clartés douteuses, il est impossible d’établir une conjecture certaine.

— Un instant, Marian !… J’ai peur, je ne vois pas le sentier… Si cette figure nous suivait ?

— Rien de moins probable, Laura ; il n’y a réellement pas de quoi s’alarmer. Les bords du lac ne sont pas éloignés du village, et chacun est libre de s’y promener, le jour ou la nuit. Ce dont il faut s’étonner, c’est que nous n’ayons pas déjà rencontré par ici, jusqu’à présent, la moindre créature vivante…

Nous étions maintenant dans les plantations. Il y faisait sombre, — si sombre, qu’il nous était assez difficile de suivre le sentier. Je donnais le bras à Laura, et nous revenions au logis de notre pas le plus rapide.

Avant que nous eussions fait la moitié du chemin, elle s’arrêta tout à coup, et me força de m’arrêter avec elle. La tête penchée en avant, elle écoutait.

— Chut ! murmura-t-elle… J’entends quelque chose derrière nous.

— Des feuilles mortes, dis-je pour lui rendre courage, ou quelques menus rameaux détachés des arbres par le vent.

— Nous sommes en été, Marian ; et il n’y a pas le moindre souffle de brise. Écoutez !…

J’entendais le bruit, moi aussi ; — on eût dit le pas léger de quelqu’un marchant sur nos traces.

— N’importe quoi ou qui ce peut être, dis-je, avançons toujours !… D’ici à deux minutes, si nous avons quelque sujet d’alarmes, nous serons assez près du château pour que nos cris y parviennent.

Nous marchâmes plus vite ; — si vite que Laura était hors d’haleine, lorsque, ayant traversé les plantations, nous nous trouvâmes en vue des fenêtres éclairées.

Je fis halte un instant pour lui donner le temps de respirer. Au moment où nous allions reprendre notre marche, elle me retint encore, et, de la main, me fit signe qu’il fallait écouter une fois de plus. Nous entendîmes alors toutes deux, très-distinctement, derrière nous, dans la noire profondeur du bois, un soupir haletant et pénible.

— Qui est là ? criai-je.

Pas de réponse.

— Qui est là ? répétai-je encore plus haut.

Suivit un moment où rien ne bougea, et nous entendîmes ensuite de nouveau ces pas légers, dont le bruit allait s’affaiblissant, — s’enfonçant peu à peu dans les ténèbres, — toujours de moins en moins distinct, — jusqu’à ce qu’il se fût absolument perdu dans le silence.

Nous nous élançâmes, du couvert où nous étions encore, sur la clairière ouverte devant nous ; nous la traversâmes en courant ; et aucune autre parole n’avait été échangée entre nous quand nous parvînmes au château.

Sous la clarté de la lampe qui éclairait le vestibule, Laura m’apparut, les joues blêmies, les yeux effarés.

— Je suis à moitié morte de peur, disait-elle. Qui donc ceci pouvait-il être ?

— Nous tâcherons de le deviner demain, répondis-je. D’ici là, pas un mot, à qui que ce soit, de tout ce que nous avons pu voir ou entendre ?

— Et pourquoi tant de mystère ?

— Parce que le silence est plus sûr ; — et que nous avons, ici, besoin de sécurité…

J’envoyai immédiatement Laura dans sa chambre ; — je pris une minute pour ôter mon chapeau et lisser mes cheveux ; — puis, sous prétexte de chercher un livre, j’entrai dans la bibliothèque, voulant y commencer immédiatement mes investigations. Le comte y était assis, occupant de son ampleur le plus vaste fauteuil du château ; il fumait et lisait tranquillement, les pieds sur une ottomane, sa cravate en travers de ses genoux, le col de sa chemise ouvert et rabattu. Et madame Fosco y était assise, comme un bon petit enfant bien sage, à côté de lui sur un tabouret, fabriquant des cigarettes. On ne pouvait soupçonner ni le mari ni la femme d’être sortis, ce soir-là, pour rester tard au dehors, ni d’être revenus précipitamment au château. À peine mes yeux étaient-ils tombés sur les deux époux, que ma visite dans la bibliothèque me parut n’avoir plus d’objet.

À mon entrée, le comte Fosco s’était levé dans un trouble poli, et se hâtait de rattacher sa cravate.

— Oh ! je vous prie, ne vous dérangez pas ! lui dis-je. Je viens tout bonnement chercher un livre.

— Tous les malheureux que le ciel a doués d’un embonpoint pareil au mien, pâtissent singulièrement de la chaleur, dit le comte, qui, du plus grand sérieux, se procurait un peu de fraîcheur au moyen d’un énorme éventail vert. Je voudrais pouvoir changer de tempérament avec mon excellente femme. Elle a aussi frais, dans ce moment, que les poissons de votre grand bassin…

La comtesse se laissa dégeler quelque peu, sous l’influence de la comparaison grotesque dont l’avait honorée son mari : — C’est pourtant vrai, miss Halcombe ; je n’ai jamais chaud, remarqua-t-elle, avec toute la modestie d’une femme, contrainte, après tout, de se reconnaître un mérite des plus rares.

— Est-ce que vous êtes sorties, ce soir, vous et lady Glyde ? me demanda le comte, tandis que, pour sauver les apparences, je prenais je ne sais quel volume sur les rayons de la bibliothèque.

— Oui ; nous sommes sorties pour prendre un peu l’air.

— Puis-je demander, sans trop d’indiscrétion, de quel côté vous êtes allées ?

— Du côté du lac, et jusqu’à l’embarcadère.

— Ah ! ah ! jusqu’à l’embarcadère ?

Dans d’autres circonstances, sa curiosité m’eût laissé quelque rancune. Mais je l’ai accueillie, ce soir, comme une preuve de plus que ni lui ni sa femme n’étaient mêlés en rien à la mystérieuse apparition du lac.

— Et, je suppose, pas de nouvelles aventures ? continua-t-il. Pas de nouvelles découvertes comme celle du chien blessé ?…

Il fixait sur moi ses yeux gris, d’une profondeur insondable, qui avaient en ce moment cette splendeur froide, transparente, irrésistible, en vertu de laquelle je suis comme forcée de le regarder, si mal à mon aise que je me trouve en le regardant. À ces moments-là, dominée par une sorte d’inexprimable soupçon, il me semble que son intelligence pénétrante fouille, pour ainsi dire, dans la mienne ; — et telle fut alors ma pensée.

— Non, lui dis-je d’un ton bref, aucune aventure, aucune découverte…

Je voulus ensuite détacher mon regard du sien, et quitter la galerie. Si étrange que cela puisse paraître, je ne crois pas que j’y fusse parvenue sans l’aide involontaire que me prêta madame Fosco, en le forçant à se mouvoir et à regarder lui-même d’un autre côté.

— Comte, dit-elle, vous tenez debout miss Halcombe…

Dès qu’il se fut détourné pour m’approcher un fauteuil, je profitai de l’occasion, je le remerciai, — je m’excusai, — je m’éclipsai.

Une heure après, la femme de chambre de Laura se trouvant dans la chambre de sa maîtresse, je trouvai moyen de faire allusion à la chaleur de cette soirée, pour arriver ensuite à savoir comment les domestiques avaient passé leur temps.

— Vous deviez étouffer, en bas ? demandai-je.

— Mais non, miss, répondit la soubrette. Ce que nous avons souffert est peu de chose.

— Je suppose, alors, que vous êtes allées respirer sous les arbres ?

— Quelques-uns de nous y pensaient, miss. Mais la cuisinière a dit qu’elle transporterait son fauteuil dans cette petite cour si fraîche, où est la pompe ; et, réflexion faite, tous les autres se sont décidés à s’y installer aussi…

Il ne restait plus qu’une seule personne dont il fallût scruter les loisirs ; — c’était la femme de charge.

— Est-ce que mistress Michelson est déjà couchée ? demandai-je.

— Je ne pense pas, dit la jeune fille en souriant. Je la croirais plutôt disposée à se lever qu’à se mettre au lit.

— Pourquoi donc ? Que voulez-vous dire ?… Est-ce que mistress Michelson est demeurée au lit pendant la journée ?

— Non, miss, pas tout à fait, mais à peu de chose près. Elle a dormi toute la soirée sur le sopha de sa chambre.

Combinant ce que j’ai observé moi-même dans la bibliothèque, et le compte qui vient de m’être rendu par la femme de chambre de Laura, j’arrive inévitablement à la conclusion suivante : la figure que nous avons vue près du lac n’était ni celle de madame Fosco, ni celle de son mari, ni celle d’aucun des domestiques. Les pas que nous entendions derrière nous n’étaient ceux d’aucun individu appartenant au château.

Qui donc ce pouvait-il être ?

Il semble inutile de chercher à le savoir. Je ne puis même éclaircir positivement si cette figure était celle d’un homme ou d’une femme ; — il me semble, pourtant, que c’était une femme.


VI


« 18 juin. » — Ces angoisses de conscience que je souffris, hier soir, en écoutant ce que Laura me disait dans la cabane du lac, me sont revenues dans l’isolement de la nuit, et, pendant des heures, m’ont tenue éveillée, en proie au chagrin.

J’ai fini par allumer un flambeau, par rechercher… dans mon ancien « Journal, » quelle a pu être au juste la part qui me revient dans la fatale erreur de son mariage, et ce que j’aurais pu faire autrefois pour la soustraire à cette union détestée. J’ai trouvé dans mes recherches quelque adoucissement à ma peine ; car elles m’ont prouvé que si j’ai manqué de perspicacité et de renseignements suffisants, au moins ai-je toujours agi pour le mieux. En général, je ne pleure guère sans en souffrir ; mais il n’en a pas été ainsi cette nuit. Je croirais plutôt que mes larmes m’ont soulagée. Je me suis levée ce matin, avec une résolution bien arrêtée et un esprit plus calme. Sir Percival, désormais, ne pourra rien faire ou rien dire qui m’exaspère ou me fasse oublier, ne fût-ce qu’un moment, que je dois rester ici, — en dépit de toutes mortifications, insultes, ou menaces, — pour l’amour ou le service de ma sœur.

Les conjectures auxquelles nous aurions pu nous livrer ce matin, sur cette figure entrevue près du lac et sur ces pas qui nous suivaient dans la plantation, se sont trouvées suspendues par un futile incident qui a laissé de vifs regrets à Laura. Elle a perdu la petite broche que je lui avais donnée, pour gage de souvenir, la veille de son mariage. Comme elle l’avait sur elle lorsque nous sommes sorties hier au soir, il est à croire que ce bijou se sera détaché de son vêtement, soit dans la hutte près du lac, soit sur les chemins, au retour. Les domestiques ont été envoyés aux recherches, et sont revenus sans avoir rien retrouvé. Maintenant, Laura elle-même est partie pour explorer la plantation. Qu’elle retrouve ou non le bijou perdu, ceci doit servir à excuser son absence du château, si par hasard sir Percival revenait avant que la lettre de l’associé de M. Gilmore eût été remise en mes mains.

Une heure vient de sonner. Je me demande s’il vaut mieux attendre ici l’arrivée du messager qu’on a dû m’expédier de Londres, ou me glisser tranquillement hors de la maison, et le guetter à l’extérieur de la grille pour qu’il n’ait pas affaire au concierge.

Mes soupçons, dans lesquels j’enveloppe hommes et choses, tout ce qui tient à ce château, me portent à préférer cette seconde alternative. Le comte est dans la salle à manger, je n’ai rien à craindre de lui. En montant l’escalier, il y a dix minutes, je l’entendais exercer ses canaris à leurs petits tours d’adresse : — Venez sur mon doigt, mes petits mignons ! venez et montez l’escalier !… Une, deux, trois ! — et en haut !… trois, deux, une, et en bas !… Une, deux, trois !… « touit-touit-touit-touit !… » — Les oiseaux s’abandonnaient, comme d’ordinaire, à leur extase chantante, et le comte gazouillait et sifflait pour eux, à son tour, comme si lui-même était un oiseau. La porte de ma chambre est ouverte, et, dans ce moment même, j’entends ces fredons, ces sifflotteries aiguës. Si je veux réellement me dérober sans qu’on m’aperçoive, — voici le moment propice.

« Quatre heures. » — Les trois heures écoulées depuis que j’ai tracé le précédent paragraphe, ont imprimé une nouvelle direction à la marche des événements qui s’accomplissent à Blackwater-Park. Si c’est pour notre bien ou pour notre mal, je ne puis et n’ose à décider encore.

Revenons d’abord au point où j’ai laissé mon « Journal, » sans quoi je vais me perdre dans le désordre de mes pensées.

Je sortis, comme je l’avais résolu, pour aller attendre, au delà des portes, le messager qui devait m’apporter une lettre de Londres. Sur l’escalier, je ne vis personne. Sous le vestibule, j’entendis le comte donnant leur leçon à ses oiseaux. Mais en traversant la grande cour carrée, je rencontrai madame Fosco se promenant seule dans son cercle favori, tout autour du grand bassin. Je ralentis aussitôt le pas pour éviter d’avoir l’air pressée, et, par surcroît de précaution, j’allai jusqu’à lui demander si elle pensait sortir avant le lunch. Elle m’adressa le sourire le plus amical, — dit qu’elle préférait demeurer aux environs du château, — me fit un beau petit signe de tête, — et rentra sous le vestibule. Je regardai par-dessus mon épaule, et vis qu’elle avait refermé la porte avant que j’eusse ouvert le guichet pratiqué auprès de la grande grille qui s’ouvre seulement pour livrer passage aux voitures.

En moins d’un quart d’heure, j’arrivai devant la loge du concierge, placée à la limite du parc.

Le petit chemin extérieur fait là un assez brusque détour sur la gauche, court ensuite tout droit pendant une centaine de mètres, et, tournant enfin une seconde fois, mais à droite, va rejoindre la grande route. Ce fut entre ces deux détours, — dont l’un me dérobait aux gens de la loge, et l’autre à ceux qui pourraient venir de la station, — ce fut là, dis-je, que je m’embusquai, me promenant de long en large. J’étais entre deux haies fort hautes, et pendant vingt minutes (à ma montre), je ne vis ou n’entendis quoi que ce fût. Au bout de ce temps, le bruit d’une voiture frappa mon oreille, et comme j’avançais vers le second détour de la route, je rencontrai un des cabriolets du chemin de fer. Je fis signe au cocher qu’il arrêtât. Comme il obéissait à cet ordre, un homme, convenablement vêtu, mit la tête à la portière pour voir de quoi il s’agissait.

— Excusez-moi, lui dis-je ; mais me tromperais-je en supposant que vous allez à Blackwater-Park.

— J’y vais, en effet, madame.

— Et vous êtes chargé d’une lettre ?

— D’une lettre pour miss Halcombe ; oui, madame.

— Vous pouvez me la donner ; c’est moi qui suis miss Halcombe…

Cet homme porta la main à son chapeau, descendit aussitôt du cabriolet et me donna la lettre.

Je la décachetai immédiatement, et pris connaissance des lignes suivantes. Je crois devoir les copier ici, ayant jugé plus prudent de détruire l’original.

« Chère Madame[8]. — Votre lettre reçue ce matin, m’a fait éprouver de vives inquiétudes. J’y répondrai en aussi peu de mots et aussi clairement que possible.

» En examinant avec soin l’exposé de faits que vous avez rédigé vous-même, et d’après ce que je sais de la position de lady Glyde, telle que la lui fait son contrat de mariage, j’arrive à cette triste conclusion, qu’on se prépare à disposer, par voie de prêt, de l’argent remis en garde à sir Percival (en d’autres termes, à prêter tout ou partie des vingt mille livres sterling qui constituent le capital disponible de lady Glyde), et qu’on la fait intervenir à l’acte, comme donnant son approbation à cette violation flagrante du dépôt confié à son mari, afin de lui opposer sa propre signature, si plus tard elle voulait réclamer contre ce manque de foi. Aucune autre supposition n’expliquerait, dans la situation qui lui est faite, le besoin qu’on paraît avoir de la faire participer à un acte quelconque.

» Lady Glyde venant à signer un document tel que doit être, selon moi, l’acte en question, ses « trustees », — en d’autres termes, les personnes chargées, sous leur responsabilité propre, d’assurer la conservation du capital mobilier dont l’administration seule est confiée à sir Percival, — ces « trustees », dis-je, seraient parfaitement libres d’avancer à sir Percival, à titre d’emprunt simple, tout ou partie des vingt mille livres sterling qui appartiennent à sa femme. Si la somme ainsi prêtée ne venait pas à remboursement, et si lady Glyde avait plus tard des enfants, la fortune de ceux-ci se trouverait amoindrie de la somme plus ou moins forte qui aurait ainsi été avancée. En termes plus clairs encore, cette transaction, quoique puisse en penser lady Glyde, constituerait d’ores et déjà une manœuvre préjudiciable à ses enfants à naître, si tant est que le ciel doive lui en envoyer quelque jour.

» En de si sérieuses circonstances, je conseillerais à lady Glyde d’assigner pour motif à son refus de signer, qu’elle veut d’abord me soumettre l’acte comme au « solicitor » de sa famille (en l’absence de M. Gilmore). On ne peut rien objecter de raisonnable à cette demande, car si la transaction est honorable et légitime, je ne verrai naturellement aucune difficulté à lui accorder mon approbation.

» En vous assurant, en toute sincérité, de la bonne volonté que je mettrais, le cas échéant, à vous donner toute aide ou tout conseil dont vous pourriez avoir besoin, je demeure, madame, votre très-humble serviteur.

» William Kyrle.

Je lus avec une vraie reconnaissance cette lettre si bonne et si sensée. Elle fournissait à Laura, pour refuser ou ajourner sa signature, une raison irréfutable et que nous pouvions comprendre toutes les deux. Le messager attendait près de moi, pendant cette lecture, pour recevoir mes ordres quand elle serait terminée.

— Serez-vous assez bon pour dire que j’ai fort bien compris ce que l’on m’écrit, et que je suis très-obligée à la personne qui vous envoie. Il n’est besoin, quant à présent, d’aucune autre réponse…

Juste au moment où je prononçais ces mots, tenant encore à la main ma lettre ouverte, le comte Fosco débouchait à l’angle du petit chemin, le plus proche de la grande route, et il parut devant moi tout à coup, comme s’il était sorti de terre.

La soudaineté de sa venue, dans le dernier endroit du monde où je me fusse attendue à le voir, me prit complètement au dépourvu. Le messager me souhaita le bonjour et remonta dans son cabriolet. Je ne trouvai pas un mot à lui dire, — je ne pus même lui rendre son salut. La conviction que j’étais déjà découverte, — et par cet homme, encore, — m’avait littéralement pétrifiée.

— Est-ce que vous retournez au château, miss Halcombe ? me demanda-t-il sans témoigner de son côté la moindre surprise, et sans même regarder le cabriolet qui s’éloigna tandis que le comte m’adressait la parole.

Je me remis assez pour lui répondre par un signe affirmatif.

— Eh bien ! j’y retourne aussi, me dit-il, accordez-moi, je vous prie, la faveur de vous accompagner… Voulez-vous accepter mon bras ?… Vous semblez émerveillée de me voir ?

Je pris le bras qu’il m’offrait ainsi. Parmi les idées que son apparition avait mises en fuite, la première qui me revint fut celle qui m’avertissait de ne jamais, à aucun prix, encourir la haine de cet homme.

— Vous semblez surprise de me voir ? répéta-t-il, avec la calme obstination qui lui était propre.

— Je croyais, comte, vous avoir entendu, dans la salle à manger, jouant avec vos oiseaux, lui répondis-je aussi tranquillement, aussi posément que je pus le faire.

— C’est vrai. Mais, voyez-vous, chère lady, mes petits enfants emplumés ne ressemblent que trop à leurs collègues d’une autre race. Ils ont leurs jours de perversité, et ce matin en commençait un. Ma femme est entrée au moment où je les remettais dans leur cage et m’a conté qu’elle venait de vous quitter, partant seule pour la promenade. Vous le lui aviez dit, n’est-il pas vrai ?

— Certainement.

— Eh bien ! miss Halcombe, le plaisir de vous accompagner s’est trouvé pour moi une tentation irrésistible… À mon âge, n’est-ce pas, les aveux de cette espèce doivent être permis ?… J’ai donc pris mon chapeau et suis venu m’offrir à vous pour escorte. On a beau être vieux et pesant comme Fosco, cette escorte-là vaut encore mieux que rien, n’est-il pas vrai ? Je me suis trompé de route ; — je m’en revenais, au désespoir ; — et me voici (puis-je m’exprimer de la sorte ?) parvenu au comble de mes vœux…

Il continua sur le même ton, surabondamment fleuri, de manière à ne m’imposer aucun autre effort que celui de ne pas lui rire au nez. Du reste, pas la moindre allusion, même la plus éloignée, à ce qu’il venait de voir sur le petit chemin, ou à la lettre que je tenais encore. Cette discrétion, de mauvais augure, servit à me convaincre qu’il devait avoir surpris, par les moyens les moins avouables, le secret de la démarche que j’avais tentée, dans l’intérêt de Laura, auprès du « solicitor » de la famille, et qu’après s’être assuré de la voie par laquelle j’avais secrètement reçu la réponse de ce dernier, sachant désormais tout ce qu’il voulait savoir, il ne travaillait plus qu’à dissiper les soupçons que sa conduite, il le sentait bien, n’avait pu manquer de faire naître dans mon esprit. Je fus assez sage, en de telles circonstances, pour ne pas essayer de le tromper par des explications plus ou moins plausibles, — et assez femme, — nonobstant la peur qu’il me faisait, — pour sentir comme souillée la main que j’appuyais à son bras.

Sur la grande allée sablée qui passait devant la maison nous rencontrâmes le « dog-cart », en route déjà du côté des remises. Sir Percival venait d’arriver. Il nous accueillit à la porte du château. Quels que fussent les autres résultats de son voyage, il ne me parut pas en avoir rapporté une humeur moins farouche.

— Oh ! oh !… en voici toujours deux, dit-il d’un air renfrogné. Que veut dire cet abandon où reste le château ? Qu’est donc devenue lady Glyde ?…

Je lui racontai la perte de la broche, ajoutant que Laura était allée la chercher dans les plantations.

— Broche ou non, — grommela-t-il, toujours maussade, — je la prierai de ne pas oublier le rendez-vous que je lui ai donné dans la bibliothèque pour cette après-midi. Je compte l’y trouver d’ici à une demi-heure…

Je retirai ma main passée au bras du comte, et montai lentement les degrés du perron. Il m’honora d’une de ses plus magnifiques révérences, et s’adressant ensuite gaiement au maître de la maison, qui continuait à faire la moue :

— Eh bien, Percival ? dit-il, la tournée a-t-elle été bonne ? Et votre jolie « Brown-Molly », cette bête si luisante, nous revient-elle très-fatiguée ?

— Au diable Brown-Molly, et au diable la tournée !… C’est mon lunch dont j’ai besoin.

— Et moi, Percival, répondit le comte, j’ai besoin d’avoir avec vous, tout d’abord, cinq minutes d’entretien. Cinq minutes d’entretien, mon bon ami, sur le gazon que voilà.

— Et à propos ?…

— À propos d’affaires qui vous concernent particulièrement.

J’avais assez ralenti le pas, en traversant la double entrée du vestibule, pour entendre cet échange de paroles, et pour voir sir Percival fourrer ses mains dans ses poches avec un air d’hésitation malveillante.

— Si vous voulez m’assommer encore de vos infernaux scrupules, dit-il à son ami, ne comptez pas sur moi pour m’amuser à vous les entendre développer… C’est mon lunch dont j’ai affaire !

— Venez par ici causer avec moi, répéta le comte, toujours parfaitement impassible, et dont les plus grossières paroles ne pouvaient déranger le sang-froid.

Sir Percival descendit le perron. Le comte le prit par-dessous le bras, et l’entraîna doucement. Je ne doutais pas que l’affaire dont il était question n’eût trait à la signature demandée. Ils parlaient certainement de Laura et de moi. Je me sentais faiblir sous l’inquiétude, et j’avais le cœur serré. Peut-être était-il fort essentiel, pour toutes deux, que nous vinssions à savoir ce que, dans ce moment-là même, ils se disaient l’un à l’autre. Or, de leur conversation, il était bien impossible que je saisisse un seul mot.

J’errai par la maison, de chambre en chambre, portant sur moi, bien cachée, la lettre de l’avocat (je ne l’aurais pas crue en sûreté, dans un moment pareil, même sous une triple serrure), et cela jusqu’à ce que le doute qui m’écrasait m’eût à moitié rendue folle. Rien n’annonçait que Laura fût rentrée, et je pensais à sortir pour voir ce qu’elle devenait. Mais j’étais tellement épuisée par les épreuves et les anxiétés du matin, que la chaleur du jour se trouva trop forte pour moi ; et, après un vain essai pour gagner la porte du château, je me vis contrainte de retourner au salon, et de m’étendre sur le premier sofa venu, pour tâcher de me remettre un peu.

Je commençais à me calmer quand la porte s’ouvrit doucement, et le comte y passa la tête.

— Mille pardons, miss Halcombe ! disait-il, je ne me permettrais pas de vous déranger, si je n’étais porteur de bonnes nouvelles. Percival, — qui met du caprice en toutes choses, comme vous savez, — a jugé bon de changer d’avis au dernier moment ; et, jusqu’à nouvel ordre, l’affaire de la signature est mise de côté. Grand soulagement pour nous tous, miss Halcombe, ainsi que je m’en assure avec plaisir en vous regardant. Veuillez, quand vous mentionnerez à lady Glyde ce changement si heureux, lui offrir, en même temps, mes félicitations et mes respects…

Là-dessus, il me quitta, non remise encore de mon étonnement. On ne pouvait douter que cette modification extraordinaire dans les volontés de sir Percival au sujet de la signature, ne fût due à l’influence de cet homme ; et que la double découverte qu’il avait faite, — tant de ma lettre d’hier que de la réponse reçue par moi, aujourd’hui, — ne lui eût fourni les moyens d’intervenir avec un succès assuré.

Tout ceci, je le sentais ; mais mon esprit semblait participer à l’épuisement de mon corps, et je n’étais nullement en état de réfléchir assez sur ces vagues impressions pour en tirer quelque chose d’utile, soit au présent si rempli d’incertitudes, soit à l’avenir chargé de menaces.

J’essayai, une seconde fois, de sortir pour aller chercher Laura ; mais j’avais des étourdissements et mes genoux tremblaient sous moi. Il fallut donc y renoncer encore, et me laisser retomber sur le sofa, nonobstant les révoltes de ma volonté.

Le repos qui avait envahi la maison, et le bourdonnement en sourdine des insectes d’été qui m’arrivait par la fenêtre ouverte, apportèrent quelque adoucissement à la fièvre qui m’agitait. Mes yeux se fermaient d’eux-mêmes, et je passai par degrés dans un état bizarre, qui n’était pas la veille, — car je ne savais rien de ce qui se passait autour de moi, — et qui n’était pas le sommeil car j’avais conscience du repos ou je demeurais plongée. En cette condition, mon intelligence enfiévrée prit, pour ainsi dire, la clé des champs, tandis que la lassitude de mon pauvre corps le tenait forcément au repos, et, par une sorte d’hallucination, de rêve tout éveillé, de chimère, — je ne sais vraiment quel nom donner à ceci, — je vis apparaître devant moi Walter Hartright. Depuis mon réveil, ce jour-là, je n’avais pas songé à lui ; Laura ne m’avait pas dit un seul mot qui, directement ou indirectement, eût pu me le rappeler, — et pourtant, je le voyais là, devant moi, aussi distinctement que si les jours passés fussent revenus, et que si nous étions encore réunis, tous les deux, à Limmeridge-House.

Il m’apparut parmi un grand nombre d’autres hommes dont je ne pouvais clairement discerner les traits. Tous étaient étendus sur les degrés d’un vaste temple en ruines. La végétation colossale des tropiques, — troncs énormes, chargés de lianes infinies, et parmi leurs feuillages, leurs tiges mêlées, de hideuses idoles de pierre, faisant briller au soleil leurs masques grimaçants, — enveloppait le temple, dérobait l’azur du ciel, et jetait une ombre sinistre sur ces groupes d’hommes perdus dans le désert et entassés sur les marches de granit.

Du sol échauffé s’élevaient, en déroulant silencieusement leurs anneaux entrelacés, de blanches exhalaisons ; pareilles à des nuages de fumée, elles se glissaient en muettes guirlandes vers ces hommes endormis ; à mesure que l’un d’eux en était effleuré, on le voyait se raidir et demeurer sans vie à la place même où il s’était couché. Un élan de terreur et de pitié pour Walter délia subitement ma langue, et je le suppliai d’éviter ce destin : — Revenez, revenez ! disais-je. Rappelez-vous « qu’elle » a, que « j’ai » aussi votre promesse ! Revenez-nous avant que la peste ne vous frappe et ne vous étende mort comme les autres !

Il me regarda, la physionomie empreinte d’un calme surhumain : — Attendez, disait-il. Je reviendrai. Cette nuit où je rencontrai sur le grand chemin la femme égarée, cette nuit a marqué ma vie comme devant être l’instrument d’un dessein encore voilé. Perdu, ici, dans le désert, ou bien revenu, là-bas, sur la terre natale, je n’en suivrai pas moins la route sombre qui me conduit, ainsi que vous, ainsi que la sœur de votre amour et du mien, à la rétribution inconnue, au but inévitable. Attendez et voyez ! La peste qui touche les autres ne « me » touchera pas.

Je le revis. Il était encore dans la forêt, et ses compagnons de périls étaient réduits à un fort petit nombre. Le temple, les idoles, avaient disparu. À leur place, parmi les arbres, on voyait tapis, comme pour un meurtre, je ne sais quels nains à peau brune, l’arc en main, la flèche sur la corde. Une fois encore je craignis pour Walter, et criai, le mettant sur ses gardes. Une fois encore, il tourna vers moi sa figure empreinte d’un immuable calme : — C’est, disait-il, un pas de plus sur la route sombre. Attendez et voyez ! Les flèches qui frappent les autres passeront à côté de « moi. »

Pour la troisième fois, je le vis sur un vaisseau naufragé dont la quille était prise dans les sables d’un récif désert. Les chaloupes chargées de monde s’éloignaient de lui, ramant vers la côte ; lui seul restait à bord, destiné à périr avec le vaisseau submergé. Je lui criai de héler la barque la moins éloignée, et de faire un dernier effort pour sauver sa vie. Le calme visage me jeta un regard, et la voix, que nulle émotion ne troublait, me renvoya cette réponse, toujours la même : — Encore un pas en avant. Attendez et voyez ! La mer, qui va noyer les autres, m’épargnera, « moi. »

Je le vis pour la dernière fois. Il était agenouillé près d’un tombeau de marbre blanc, et l’ombre d’une femme voilée, s’élevant de dessous la pierre funèbre, était venue se placer près de lui. Le calme surhumain de son visage s’était changé en une douleur surhumaine. Mais l’assurance effrayante de ses paroles restait la même : — De plus en plus sombre, disait-il ; en avant, toujours en avant ! La mort enlève les braves, les belles, les jeunes, — et la mort m’épargne. La peste qui corrompt, la flèche qui frappe, la mer qui noie, la tombe qui se referme sur l’amour et l’espérance sont autant de pas de plus, et me rapprochent du but.

Mon cœur s’affaissait sous une crainte inexprimable, sous une douleur qu’aucunes larmes n’auraient pu soulager. L’obscurité enveloppa le pèlerin agenouillé près du tombeau de marbre ; elle enveloppa la femme voilée que la terre avait laissée sortir ; elle enveloppa l’être livré aux chimères qui les contemplait l’un et l’autre. Je ne vis, je n’entendis plus rien…

Une main qui se posait sur mon épaule vint me réveiller. C’était celle de Laura.

Elle s’était laissée tomber à genoux près du sofa. Son visage, plus animé que d’ordinaire, trahissait une vive agitation, et ses yeux hagards venant à rencontrer les miens, leur expression égarée me fit tressaillir :

— Qu’est-il donc arrivé ? demandai-je. Qui a pu vous effrayer ainsi ?…

Elle regarda par-dessus son épaule, du côté de la porte entr’ouverte, — approcha ses lèvres de mon oreille, — et répondit, murmurant à peine :

— Marian ! — la figure près du lac, — vous savez bien ?… les pas que nous entendions hier soir, — je viens de la voir !… je viens de lui parler !

— Qui donc, pour l’amour du ciel ?

— Anne Catherick !…

J’étais si troublée par l’agitation peinte sur le visage et dans les gestes de Laura, et tellement absorbée par les impressions du rêve que je venais de faire, que lorsque ce nom franchit les lèvres de ma sœur, je demeurai sous le coup de cette révélation subite, les pieds cloués au sol et la contemplant dans un silence effaré.

Laura elle-même était trop complètement perdue dans le souvenir de ce qui venait de lui arriver pour prendre garde à l’effet que sa réponse avait produit sur moi : — J’ai vu Anne Catherick ; j’ai parlé à Anne Catherick, répéta-t-elle, comme si je n’avais pas dû l’entendre. Oh ! Marian, j’ai tant de choses à vous dire. Venez, — nous pourrions être dérangées, ici. Venez sans retard, dans ma chambre…

Tout en me pressant ainsi, elle m’avait prise par la main, et, me faisant traverser la bibliothèque, elle me conduisit dans la pièce, à l’extrémité du rez-de-chaussée, qui avait été disposée, je l’ai déjà dit, pour son usage spécial. Là, sauf sa femme de chambre, aucun tiers indiscret n’avait le moindre prétexte pour venir nous surprendre. Elle me fit passer devant elle, ferma la porte au verrou, et tira les rideaux de perse qui la masquaient à l’intérieur.

La bizarre sensation d’étourdissement qui s’était emparée de moi persistait encore. Cependant une conviction sans cesse croissante que les difficultés contre lesquelles j’avais toujours pensé que nous aurions à lutter, elle et moi, se pressait tout à coup autour de nous, commençait à pénétrer dans mon esprit. Je n’aurais pu l’exprimer par des paroles ; — c’est à peine si j’en avais en moi la perception encore obscure : — Anne Catherick, murmurais-je intérieurement, sans que ce nom, répété en vain, m’offrît une idée plus distincte… Anne Catherick !…

Laura m’avait attirée sur le siège le plus proche, une ottomane qui occupait le milieu de la pièce : — Voyez ! voyez ceci !… et du doigt elle me montrait le corsage de sa robe.

Je vis alors (je ne m’en étais pas encore aperçue) que la broche perdue était de nouveau fixée à son ancienne place. Il y avait là quelque chose de réel, de tangible, qui sembla fixer, arrêter le tourbillon confus de mes idées, et servit à me calmer un peu.

— Où avez-vous retrouvé votre broche ?… Les premières paroles qui me vinrent aux lèvres, en ce moment critique, furent celles qui formulaient cette question si insignifiante.

— C’est elle qui l’a trouvée, Marian.

— Où ?

— Sur le plancher du vieil embarcadère… Oh ! par où commencer ? Comment vous raconter tout cela ?… Elle m’a tenu un langage si singulier… elle avait l’air si malade… elle m’a quittée si brusquement !…

À mesure que ses souvenirs lui revenaient en tumulte sa voix s’élevait à son insu. La méfiance invétérée qui, nuit et jour, dans ce château, pèse sur mon esprit assiégé de soupçons, me poussa tout à coup à l’en prévenir, — tout comme, le moment d’avant, l’aspect de sa broche m’avait suggéré la question que j’ai dite.

— Parlez bas ! interrompis-je. La croisée est ouverte, et l’allée du jardin passe au-dessous. Commencez par le commencement, Laura ! Dites-moi, mot pour mot, ce qui s’est passé entre cette femme et vous.

— Faut-il auparavant fermer la fenêtre ?

— Non ; seulement, parlez bas ! Rappelez-vous, sans plus, qu’il est dangereux, sous le toit de votre mari, de prononcer le nom d’Anne Catherick… Où l’avez-vous rencontrée d’abord ?

— À l’embarcadère, Marian. J’étais sortie, vous le savez, pour chercher ma broche, et j’ai d’abord suivi le sentier qui traverse les plantations, pas à pas, regardant à terre avec soin. Je suis arrivée ainsi, après un long trajet, jusqu’à la vieille hutte au bord du lac ; et dès que j’y fus entrée, je me mis à genoux pour explorer le plancher. J’y cherchais encore, le dos tourné vers la porte, lorsque j’entendis derrière moi une voie inconnue, d’une extrême douceur : — Miss Fairlie ! disait cette voix.

— Miss Fairlie ?

— Oui, mon ancien nom, ce nom cher et familier que je croyais ne devoir plus m’être jamais donné. Je me relevai en sursaut, non pas effrayée, — car cette voix était trop douce et trop bonne pour faire peur à qui que ce soit, — mais véritablement très-surprise. Là, debout, sur le seuil d’où elle me contemplait, je vis une femme dont le visage m’était complètement inconnu.

— Quel vêtement avait-elle ?

— Elle portait une robe blanche, propre et bien faite, et, par-dessus, un misérable châle de couleur foncée, presque transparent à force d’être usé. Son chapeau était de paille brune, aussi misérable, aussi fatigué que le châle. Je fus frappée de cette différence de sa robe avec le reste de son ajustement ; elle vit sans doute que j’y avais pris garde. — Ne regardez pas mon chapeau et mon châle, dit-elle, parlant à mots pressés, saccadés, comme hors d’haleine ; lorsque je ne puis porter du blanc, peu m’importe ce que je mets sur moi. Regardez ma robe tant que vous voudrez. D’elle, au moins, je n’ai pas honte… Singulier langage, n’est-il pas vrai ? Avant que j’eusse pu dire quoi que ce fût pour m’excuser, elle me tendit une de ses mains, et cette main tenait ma broche perdue. Reconnaissante et charmée, je me rapprochai d’elle pour lui dire à quel point je l’étais : — Me savez-vous assez de gré, me demanda-t-elle, pour m’accorder une petite faveur ? — Oui, vraiment, lui répondis-je. Je serai heureuse de vous complaire en tout ce qui dépendra de moi. — Eh bien ! puisque c’est moi qui l’ai retrouvée, permettez que je rattache moi-même cette broche sur votre poitrine… Sa demande était si imprévue pour moi, Marian, de plus elle y mettait une ardeur si extraordinaire, que je reculai d’un pas ou deux, ne sachant trop que décider : — Ah ! dit-elle, votre mère m’aurait laissée rattacher cette broche !… Dans sa voix, dans sa physionomie, aussi bien que dans cet appel à ma mère, fait avec l’accent du reproche, il y avait quelque chose qui me rendit honteuse de ma méfiance.

— Vous avez connu ma mère ? lui dis-je. Y a-t-il bien longtemps de cela ? Vous ai-je, moi, jamais vue avant aujourd’hui ?… Ses mains étaient occupées à fixer la broche ; elle s’arrêta, et les laissant sur ma poitrine : — Vous ne vous rappelez pas, me dit-elle, par une belle journée de printemps, à Limmeridge, votre mère descendant le petit chemin qui mène à l’école, avec une petite fille à chacune de ses mains ? Depuis lors, je n’ai guère eu autre chose à penser, et je me rappelle bien cette journée. Vous étiez une des deux petites filles, et j’étais l’autre. La jolie, la spirituelle miss Fairlie, et Anne Catherick, la pauvre idiote, étaient plus près l’une de l’autre, alors, qu’elles ne le sont aujourd’hui !…

— Vous l’êtes-vous rappelée, Laura, quand elle vous a dit son nom ?

— Oui ; … je me suis rappelé qu’à Limmeridge, vous m’aviez questionnée au sujet d’Anne Catherick, en me disant qu’autrefois on lui trouvait une grande ressemblance avec moi.

— Et dites-moi, Laura, qui vous a rappelé tout ceci ?

— C’est elle-même qui me l’a rappelé. Pendant que je la regardais, tandis qu’elle était si proche de moi, il m’est tout à coup venu à l’esprit que nous nous ressemblions l’une à l’autre. Son visage était pâle, amaigri, fatigué, — mais la vue de ce visage me causait une sorte de tressaillement : c’était comme si je me fusse regardée au miroir en relevant d’une longue maladie. Cette découverte, — je ne sais pourquoi, — me donna une telle secousse, que pendant un moment il me devint impossible de lui parler.

— Parut-elle blessée de votre silence ?

— Je crains bien qu’elle ne l’ait été quelque peu : — Vous n’avez, me dit-elle, ni le visage ni le cœur de votre mère. Le visage de votre mère était d’une couleur sombre ; mais son cœur, miss Fairlie, était le cœur d’un ange. — Croyez, répondis-je, que je suis très-favorablement disposée pour vous, quoique hors d’état, en ce moment-ci, de vous exprimer ce que je sens. Mais pourquoi m’appelez-vous miss Fairlie ?… — Parce que j’aime le nom de Fairlie, tandis que j’abhorre le nom de Glyde, s’écria-t-elle avec une violence subite. Jusqu’alors je n’avais rien vu en elle qui donnât l’idée de la folie ; mais, à l’expression de ses yeux, il me sembla qu’elle était en ce moment sous le coup de quelque accès. — Je me figurais, lui dis-je, — me rappelant l’étrange lettre qu’elle m’avait écrite à Limmeridge, et tâchant de l’apaiser, — je me figurais que vous ignoriez peut-être mon mariage… Avec un amer soupir et se détournant de moi : — Ignorer votre mariage ? répéta-t-elle. Je suis ici parce que vous êtes mariée. Je suis ici pour vous servir de victime expiatoire, avant de me retrouver avec votre mère dans les régions au-delà du tombeau… Tout en parlant ainsi, elle reculait et reculait encore, s’écartant de moi, jusqu’à ce qu’elle se trouvât à l’extérieur de la hutte, et là promenant ses regards de tous côtés, elle semblait écouter avec attention. Lorsque après un instant de silence, elle voulut de nouveau m’adresser la parole, au lieu de revenir près de moi, elle demeura sur le seuil de la porte, s’appuyant des mains aux deux montants : — Hier au soir, dit-elle, me vîtes-vous près du lac ? m’entendîtes-vous quand je vous suivais dans le bois ? J’ai attendu bien des jours l’occasion de vous parler seule à seule ; — j’ai quitté, la laissant inquiète, effrayée sur mon compte, l’unique amie que j’aie ici-bas ; — j’ai couru le risque d’être reconduite dans cet hôpital de fous ; — et tout cela, pour l’amour de vous, miss Fairlie, pour l’amour de vous !… Ces paroles m’alarmaient, Marian ; et pourtant il y avait dans leur accent quelque chose qui m’allait au cœur. C’était de la pitié, une pitié sincère à coup sûr, car elle me donna le courage de demander à cette malheureuse créature si elle voulait bien rentrer dans la hutte et s’asseoir à côté de moi.

— Le fit-elle ?

— Non, Elle secoua la tête, disant qu’il lui fallait rester où elle était, faire le guet, prêter l’oreille, afin qu’aucun tiers ne pût venir nous surprendre. Et, jusqu’à la fin de l’entrevue, elle est restée là, sur le seuil de la cabane, une main appuyée sur chaque montant de la porte ; parfois, se penchant tout à coup pour me parler ; parfois se retirant tout à coup pour jeter autour d’elle un regard inquiet : — J’étais hier ici, me dit-elle, avant que les ténèbres ne se fissent ; j’ai entendu votre conversation avec la dame qui vous accompagnait. Je vous ai entendue dire que vous ne pouviez vous faire croire de lui, ni le forcer à se taire. Ah ! je savais bien ce que ces mots voulaient dire ! Ma conscience me les expliquait à mesure qu’ils tombaient dans mon oreille. Pourquoi ai-je donc jamais souffert qu’il vous épousât ? Oh ! mes craintes, — ces craintes mauvaises, misérables, folles !… Elle enfouit, à ces mots, son visage dans les plis usés de son châle, et là, murmurait encore contre elle-même. Je commençais à craindre quelque terrible éclat de désespoir que ni moi ni elle ne pourrions maîtriser : — Tâchez de vous calmer, lui dis-je ; tâchez de m’expliquer comment vous auriez pu empêcher mon mariage. Elle retira le châle qui voilait sa figure, et promenant sur moi un regard vague : — J’aurais dû, répondit-elle, avoir assez de cœur pour rester à Limmeridge. Je n’aurais pas dû me laisser effrayer ainsi par la nouvelle de son arrivée. J’aurais dû vous avertir, et vous préserver avant qu’il fût trop tard. Pourquoi me suis-je à peine trouvé le courage de vous écrire cette lettre ? Pourquoi n’ai-je fait que du mal, quand je ne désirais et ne voulais faire que le bien ? Oh ! mes craintes… mes craintes insensées, misérables, criminelles !… Pour la seconde fois, elle répéta ces paroles, et, pour la seconde fois, ramena sur son visage les plis de son pauvre petit châle. Elle était effrayante à voir, effrayante à entendre.

— Vous lui aurez sûrement demandé, Laura, quelles étaient ces craintes sur lesquelles elle revenait avec tant d’insistance ?

— Oui, je lui ai fait cette question.

— Et qu’a-t-elle dit ?

— Elle m’a demandé, par manière de réplique, si je n’aurais pas peur, « moi », d’un homme qui, après m’avoir fait renfermer dans une maison de fous, serait encore disposé, en ayant le pouvoir, à m’y emprisonner de nouveau ? — Le craignez-vous encore ? lui dis-je. Vous ne seriez pas ici, bien certainement, si vous aviez cette appréhension ? — Non, dit-elle ; maintenant, je n’ai plus peur… — Je lui demandai ce qui la rassurait. Elle se pencha tout à coup en avant, et me dit : — Ne sauriez-vous le deviner ?… Je lui fis signe que non : — Regardez-moi, continua-t-elle. Je lui dis alors que j’étais peinée de lui voir l’air si triste et l’aspect si souffrant. Pour la première fois, elle sourit : — Souffrant répéta-t-elle, oh ! c’est mieux que cela… Vous savez maintenant pourquoi je n’ai plus peur de lui… Et, dites-moi, croyez-vous que je trouverai votre mère dans le ciel ?… S’il en est ainsi, me pardonnera-t-elle ?… J’étais si émue, si étonnée, que je ne pus répondre. — J’ai pensé à cela, continua-t-elle, durant tout le temps où je me dérobais à votre mari, tout le temps où je suis restée malade. Mes pensées m’ont conduite ici de force… Je veux expier ma faute ;… je veux annuler autant que possible le mal que j’ai fait autrefois… — Je la suppliais, avec toute l’ardeur imaginable, de me dire ce qu’elle entendait par là. Elle me couvrait toujours de son regard distrait et fixe. — Est-ce moi, se disait-elle avec l’accent du doute ; est-ce moi qui annulerai ce mal ? Vous avez des amis qui prendront votre défense. Si vous connaissez son secret, il aura peur de vous ; il n’osera pas vous traiter comme il m’a traitée. Il vous ménagera dans son propre intérêt, s’il a peur de vous et de vos amis. Que s’il vous ménage, et si c’est à moi que vous le devez… — J’attendais impatiemment la fin de sa phrase ; mais, sur ces mots elle s’arrêta.

— Vous avez sans doute essayé d’obtenir qu’elle continuât.

— Sans doute ; mais elle s’écarta de nouveau, et alla s’appuyer, de la figure et des bras, contre une des parois de la hutte : — Oh ! l’entendais-je dire avec un attendrissement insensé qui m’effrayait, que seulement je puisse reposer dans la même fosse à côté de votre mère ! que je puisse m’éveiller près d’elle, lorsque sonnera la trompette des anges, et lorsqu’à ce signal de résurrection, la tombe rendra ses morts !… Marian ! je tremblais de la tête aux pieds,… il était horrible de l’entendre parler ainsi : — Mais ceci n’est point à espérer, reprit-elle, se détournant un peu comme pour me regarder encore ; une pauvre étrangère comme moi n’a pas droit à un si beau privilège. Je ne reposerai pas sous la croix de marbre que j’ai lavée de mes propres mains, et que, pour l’amour d’elle, j’ai faite si blanche et si pure… Oh ! non… oh ! non ! La pitié de Dieu, non celle de l’homme, me conduira vers elle, là où les méchants cessent de poursuivre, là où les fatigués trouvent du repos… Elle prononça ces derniers mots tranquillement, tristement, avec un pénible soupir, symptôme d’un inconsolable désespoir ; puis elle se tut un instant. Un grand trouble se lisait sur son visage ; elle semblait penser, ou du moins essayer de penser : — Que disais-je donc tout à l’heure ? demanda-t-elle après une pause. Quand votre mère me vient à l’esprit, elle en chasse toute autre idée. Que disais-je donc ? que disais-je ?… Avec autant d’égards et de douceur que je pus, je remis la pauvre fille sur la voie de ses propres pensées : — Ah ! oui, oui, reprit-elle, toujours perdue en ses vagues perplexités. Vous êtes sans secours, en face de votre méchant mari… Oui, c’est bien cela… et il me faut accomplir ce pourquoi je suis venue ici ; il faut que je répare le tort que je vous ai fait en reculant, jadis, devant les révélations qui vous eussent sauvée. — Quelle est cette chose que vous avez à me dire ? lui demandai-je. — C’est, répondit-elle, le secret dont votre cruel mari a si grand’peur. Je l’ai jadis menacé du « secret », et je l’ai fait trembler ; vous l’en menacerez à votre tour, et il tremblera devant vous, comme il a tremblé devant moi… Je la vis alors prendre une physionomie plus sombre, et une sorte d’effarement irrité se peignit dans ses yeux. Elle étendit sa main vers mois par un geste distrait, inintelligible : — Ma mère connaît le secret, disait-elle ; il a pesé sur elle, il a flétri la moitié de sa vie… Un jour, quand je fus grande, elle m’en dit quelque chose, à « moi », et, le lendemain, votre mari…

— C’est cela, c’est cela… poursuivez m’écriai-je involontairement, que vous a-t-elle dit de votre mari ?…

— Arrivée là, Marian, elle s’arrêta de nouveau…

— Et ne dit rien de plus ?

— Elle se mit à écouter avec avidité : — Chut ! murmura-t-elle, dirigeant vers moi sa main par ce même geste vague et flottant, chut !… — Elle s’écarta obliquement de la porte, lentement, à petit bruit, pas à pas, jusqu’à ce que l’angle du mur l’eût dérobée à mes yeux.

— À coup sûr, vous l’avez suivie ?

— Oui, mes anxiétés me donnèrent le courage de me lever et de la suivre. Juste au moment où j’arrivais sur le seuil, elle reparut tout à coup, du côté opposé à celui par lequel je l’avais perdue de vue ; elle avait fait le tour de la hutte : — Le secret ? lui dis-je tout bas… Restez, et dites-moi le secret !… Elle me saisit le bras, et me jeta un regard insensé, plein de terreur ; — Pas à présent, dit-elle ; nous ne sommes pas seules… On nous guette. Venez ici, demain, à la même heure !… et venez seule !… Entendez-vous ?… venez seule !… Elle me repoussa dans la hutte par un brusque mouvement, et je cessai de la voir.

— Oh ! Laura, Laura !… encore une chance perdue ! Que j’eusse été près de vous, et certes elle ne vous eût pas échappé. De quel côté l’avez-vous vue disparaître ?

— Vers la gauche, là où le sol fléchit tout à coup, où le bois est le plus épais.

— Vous êtes-vous élancée au-dehors ! l’avez-vous appelée ?

— Comment l’aurais-je fait ? La peur me tenait immobile et muette.

— Mais, enfin, quand vous avez pu bouger, quand vous êtes sortie ?…

— Je suis revenue ici en courant, pour vous dire ce qui était arrivé.

— Avez-vous vu, avez-vous entendu quelqu’un dans la plantation ?

— Non… quand je l’ai traversée, tout y était tranquille et silencieux…

Je m’arrêtai un moment pour réfléchir. Cette troisième personne, qu’on supposait avoir assisté secrètement à l’entrevue, était-ce une réalité ou une création chimérique évoquée par les alarmes d’Anne Catherick ? Il était impossible de le savoir. Une seule chose demeurait certaine, c’est que, sur le point même de tout découvrir, nous venions d’échouer encore, d’échouer absolument, irrévocablement, à moins qu’Anne Catherick ne fût exacte au rendez-vous qu’elle avait donné, pour le lendemain, dans la hutte, au bord du lac.

— Êtes-vous bien sûre de m’avoir dit tout ce qui s’est passé ? m’avez-vous répété, mot pour mot, tout ce qui s’est dit ! demandai-je à ma sœur.

— Je le crois, répondit-elle. Je n’ai pas votre mémoire, Marian ; mais j’étais si fortement impressionnée, intéressée à ce point, qu’aucune circonstance un peu essentielle n’a pu m’échapper.

— Ma chère Laura, les plus insignifiantes bagatelles ont leur importance, lorsque Anne Catherick s’y trouve mêlée. Réfléchissez encore… Ne lui serait-il pas échappé par hasard, quelque allusion à l’endroit où elle réside actuellement.

— Aucune dont je me souvienne.

— N’aurait-elle pas fait mention d’une compagne, d’une amie ?… d’une femme qu’on appelle mistress Clements ?

— Oh ! oui ! oui !… J’oubliais ce détail. Elle m’a dit que mistress Clements se plaignait de ne pas l’accompagner au lac pour veiller sur elle, la priant et la suppliant de ne pas se hasarder seule dans ces environs.

— Est-ce là tout ce qu’elle a dit de mistress Clements ?

— Oui, c’est tout.

— Et n’a-t-elle rien ajouté sur l’endroit où elle se réfugia quand elle quitta Todd’s-Corner ?

— Rien. J’en suis parfaitement sûre.

— Ni sur les résidences qu’elle a eues depuis ? ni sur ce qu’a été sa maladie ?

— Non, Marian, pas un mot. Dites-moi, je vous en prie, ce que vous pensez de tout ceci. Je ne sais qu’en penser moi-même ; je ne sais que faire.

— Voici, sœur aimée, ce que vous ferez : vous irez demain à l’embarcadère, ainsi qu’il a été convenu. On ne saurait dire de quel intérêt peut être votre seconde entrevue avec cette femme. Vous ne serez pas, cette fois, abandonnée à vous-même. Je vous suivrai à bonne distance ; personne ne me verra, mais, en cas d’accident, je me tiendrai à portée de votre voix. Anne Catherick échappa naguère à Walter Hartright ; hier encore, elle vous a échappé. Quoi qu’il arrive, elle ne m’échappera pas, à « moi »…

Les yeux de Laura lisaient attentivement dans les miens.

— Vous croyez, dit-elle, à ce secret dont mon mari aurait peur ? Supposons, Marian, qu’il n’existât, après tout, que dans l’imagination d’Anne Catherick ; supposons qu’elle désirât seulement me voir et me parler, en vertu de ces vieux souvenirs qui lui semblent chers ? Son attitude était si étrange, qu’elle m’a presque donné des méfiances. Est-ce que, sur d’autres points, vous vous en rapporteriez à cette femme ?

— Je ne m’en rapporte à rien, Laura, si ce n’est à mes propres observations sur la conduite de votre mari. Je juge les paroles d’Anne Catherick d’après les actions de sir Percival… et je crois à l’existence d’un secret…

Je n’en dis pas davantage, et me levai pour quitter la chambre. Certaines pensées me troublaient, que j’aurais pu lui révéler si nous eussions causé plus longtemps ensemble, et dont la connaissance aurait eu des dangers pour elle. L’influence du rêve terrible auquel elle m’avait arraché projetait je ne sais quelle ombre sinistre sur chaque nouvelle impression que les incidents, successivement racontés par elle, avaient produite dans mon esprit. Je sentais se rapprocher l’avenir annoncé par tant de sombres présages ; ils me glaçaient d’un inexprimable effroi ; ils m’imposaient, de force, la conviction que d’impénétrables desseins présidaient à ce long enchaînement de complications qui, maintenant, nous enveloppait de ses nœuds. Je pensais à Hartright tel que je l’avais vu, des yeux du corps, quand il était venu me dire adieu, tel que je l’avais vu dans mon rêve, des yeux de l’esprit, — et je commençais, moi aussi, à me demander si nous ne progressions pas, les yeux bandés, vers un but fixe et inévitable.

Tandis que Laura montait toute seule, je sortis pour m’aller recueillir dans les allées voisines du château. La manière dont Anne Catherick s’était séparée d’elle m’avait donné le vif désir, que je gardai secret, de savoir comment le comte Fosco passait son après-midi ; elle me faisait me méfier des résultats de ce voyage solitaire d’où sir Percival était revenu peu d’heures auparavant.

Après les avoir cherchés de tous côtés sans rien découvrir, je rentrai au château, où j’explorai, l’une après l’autre, toutes les pièces du rez-de-chaussée. Aucune qui ne fût vide. Je revins dans le vestibule, et montai l’escalier pour me rendre auprès de Laura. Comme je passais le long du couloir, madame Fosco ouvrit sa porte, et je fis halte pour lui demander si elle savait ce qu’étaient devenus son mari et sir Percival. Elle me répondit affirmativement. Moins d’une heure auparavant, elle les avait vus tous les deux de sa fenêtre. Le comte avait levé les yeux vers elle avec sa bonté ordinaire, et, toujours attentif comme il l’était pour les moindres choses, il l’avait prévenue qu’il sortait avec son ami, projetant une longue promenade…

Une longue promenade ! Depuis que je les voyais ensemble, jamais pareille partie n’avait été concertée entre eux. Sir Percival n’aimait pas d’autre exercice que l’équitation, et le comte (quand il m’escortait, c’était pure politesse), n’avait de goût pour aucune sorte d’exercice.

Revenue près de Laura, je m’aperçus qu’en mon absence, elle avait débattu avec elle-même cette question imminente de la signature de l’acte, à laquelle nous avions omis de songer, emportées par l’intérêt de l’entretien relatif à son entrevue avec Anne Catherick. Ses premières paroles, quand je la revis, m’exprimèrent la surprise qu’elle éprouvait à ne pas se voir mandée dans la bibliothèque, pour y comparaître devant sir Percival.

— Vous pouvez vous rassurer à cet égard, lui dis-je. Pour le présent, au moins, ni votre résolution, ni la mienne ne seront mises à une nouvelle épreuve. Sir Percival a modifié ses projets. L’affaire de la signature est ajournée.

— Ajournée ? répéta Laura stupéfaite. Qui vous l’a dit ?

— J’en ai la parole du comte Fosco ; et je crois que nous sommes redevables à son intervention du brusque changement survenu dans les idées de votre mari.

— Ce que vous me dites là, Marian, me semble impossible. Si, comme nous le supposons, ma signature n’est réclamée que pour procurer à sir Percival un argent dont il a le plus pressant besoin, comment la question peut-elle être ajournée ?

— Je crois, Laura, que nous avons en mains de quoi résoudre cette question. Avez-vous oublié la conversation entre sir Percival et son avocat, que naguère j’ai surprise sous le vestibule ?

— Non ; mais je ne me souviens pas…

— Moi, je me souviens. Deux alternatives furent proposées. L’une consistait à vous faire signer le parchemin ; l’autre à gagner du temps, en souscrivant des billets à trois mois. Cette dernière ressource est évidemment celle à laquelle on a recours aujourd’hui, et nous pouvons nous abandonner à l’espérance que, d’ici à quelque temps, nous n’aurons plus le contre-coup des embarras de sir Percival.

— Oh ! Marian, vos pronostics sont trop favorables pour être vrais !

— En vérité, mon aimée ?… Tout à l’heure encore, vous me complimentiez sur ma bonne mémoire et vous semblez maintenant vous en méfier. Je vais aller chercher mon « Journal » et vous verrez si j’ai tort ou raison…

Je sortis et rapportai immédiatement le volume.

En nous référant au paragraphe relatif à la visite de l’avocat, nous constatâmes que je m’étais fort exactement rappelé les deux alternatives soumises au choix de son client. L’assurance que ma mémoire m’avait servie, en cette occasion tout aussi fidèlement que de coutume, soulagea mon esprit presqu’autant que celui de Laura. Dans l’incertitude périlleuse de notre situation actuelle, il serait difficile de dire quels intérêts d’avenir peuvent dépendre de la régularité avec laquelle mon « Journal » est tenu, et du plus ou moins de confiance que je puis avoir dans la fidélité de mes souvenirs au moment où je les y transcris jour par jour.

La physionomie et l’attitude de Laura m’indiquèrent que cette dernière considération l’avait frappée aussi bien que moi-même. En somme, pourtant, ce n’est qu’un détail peu essentiel, et j’ai presque honte de le mentionner ici, tant il jette une triste lumière sur l’isolement et l’abandon où nous sommes. Il faut vraiment avoir à compter sur bien peu de chose, pour que cette découverte de la confiance que je puis placer dans ma mémoire soit presque saluée comme le serait celle d’un nouveau protecteur !

Le premier coup du dîner nous sépara. Il venait à peine de sonner, quand sir Percival et le comte rentrèrent de leur promenade. Nous entendîmes le maître du château faire pleuvoir sur les domestiques une grêle de reproches parce qu’ils étaient en retard de cinq minutes ; et son hôte s’interposait, comme d’ordinaire, pour prêcher le sang-froid, la patience et la paix.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

La soirée est maintenant terminée. Il n’est rien survenu d’extraordinaire. Mais, dans la conduite de sir Percival et du comte, j’ai remarqué certaines particularités qui m’ont fait rentrer chez moi, fort inquiète sur le compte d’Anne Catherick et sur les résultats que peut amener la journée de demain.

J’en sais assez, à l’heure qu’il est, pour être certaine que, des aspects divers sous lesquels se montre sir Percival, le plus trompeur, et par conséquent le moins favorable, est celui où il déploie le plus de courtoisie. Or, il est revenu de cette longue promenade avec son ami beaucoup plus poli qu’il ne l’était depuis longtemps, plus particulièrement vis-à-vis de sa femme. Elle se montra surprise, et moi je fus secrètement alarmée quand il l’appela par son petit nom, lui demandant si elle avait eu, dans ces derniers temps, des nouvelles de son oncle, s’informant de l’époque où mistress Vesey serait invitée par elle à venir à Blackwater-Park ; bref, multipliant les petites prévenances, les attentions délicates, de manière à nous rappeler l’époque haïssable où, à Limmeridge-House, il sollicitait la main de Laura. C’était pour commencer, un mauvais signe ; et je trouvai d’un présage plus mauvais encore qu’il fît semblant, après le dîner, de s’assoupir dans un coin du salon, et que son regard sournois nous suivît pourtant, moi et ma sœur, quand il put croire que ni l’une ni l’autre, nous ne soupçonnions sa ruse. Je n’ai jamais douté que cette soudaine excursion qu’il a faite, à lui tout seul, n’eût eu pour but d’aller à Welmingham questionner mistress Catherick ; — mais ce qui s’est passé ce soir m’a donné à craindre que l’expédition n’ait pas été entreprise en vain, et qu’il se soit procuré les renseignements dont, à coup sûr, il était en quête. Si je savais où trouver Anne Catherick, je me lèverais demain à l’aurore pour aller l’avertir.

Tandis que je ne devinais que trop bien comment l’attitude présente de sir Percival devait être interprétée, le comte, en revanche, m’apparaissait sous un jour entièrement nouveau pour moi. Ce soir, pour la première fois, il m’a permis de l’entrevoir dans le rôle d’un homme sensible ; — je ne raille pas ; car, autant que je puis croire, les sentiments dont je parle étaient réels, et non joués.

Par exemple, il était calme et un peu abattu ; ses yeux, sa voix exprimaient une compassion dont il contenait l’élan. Il portait (comme en vertu de quelque rapport caché entre son élégance la plus voyante et ses sentiments les plus profonds) le plus magnifique gilet dans lequel nous l’eussions vu encore, — étoffe de soie d’un vert de mer très-pâle, délicatement ornée de belles tresses d’argent. Sa voix descendait aux inflexions les plus tendres ; son sourire trahissait une admiration, une préoccupation toutes paternelles chaque fois qu’il s’adressait à Laura ou à moi. Il pressa, sous la table, la main de sa femme, dans un moment où elle le remerciait de quelques menues prévenances qu’il avait eues pour elle. Ils échangèrent un toast conjugal : — À votre santé, à votre bonheur, cher ange ! disait-il avec un regard humide et tendre. Il ne mangeait presque rien, et il soupirait, et il répondait : « Mon bon Percival ! » quand son ami se moquait de lui. Après le dîner, il prit Laura par la main, et lui demanda si elle voudrait bien « lui procurer la douceur d’entendre un air joué par elle ? » Par pur étonnement, elle céda. Il s’assit près du piano, tandis que sa chaîne de montre reposait en plis nombreux, comme un serpent aux écailles dorées, sur la verte protubérance de son gilet. Sa tête énorme penchait languissamment d’un côté, et deux de ses doigts d’un blanc jaunâtre battaient doucement la mesure. Il apprécia hautement le choix de la musique, et admira le jeu de ma sœur, non, comme le pauvre Hartright, avec un innocent plaisir puisé à la source de la mélodie, mais avec le goût, la science pratique d’un vrai connaisseur, apte à se rendre compte d’abord du mérite de la musique qu’on lui joue, et, en second lieu, de la manière dont elle est exécutée. Comme la nuit approchait, il demanda avec instance « que les charmantes lueurs du jour mourant fussent respectées », et qu’on n’apportât pas encore les lampes. De ce pas muet qui me fait horreur, il vint me trouver, à la fenêtre éloignée où je restais debout afin de n’être pas sur sa route, afin même de pas le voir, — et me pria d’appuyer sa protestation contre les lampes. Si seulement l’une d’elles avait pu le consumer sur la place, je serais descendue la chercher moi-même à la cuisine.

— Vous devez aimer, j’en suis sûr, disait-il doucement, ce crépuscule anglais, tremblant et modeste. Ah ! je l’aime, moi. Cette admiration innée que j’ai pour tout ce qui est noble, grand et bon, je la sens, durant une soirée comme celle-ci, purifiée par le souffle du ciel. La nature a pour moi tant de charmes impérissables, tant d’attendrissements inextinguibles ! Je suis bien vieux, malheureusement ; bien vieux et bien gras : des épanchements qui siéraient à vos lèvres, miss Halcombe, ressemblent, sur les miennes, à je ne sais quelle ironique plaisanterie. Il est pourtant dur d’être ainsi ridiculisé dans mes accès de sensibilité, comme si mon âme avait, elle aussi, pris des années et du ventre. Remarquez, chère lady, cette clarté rose qui meurt à la cime des arbres. Est-ce qu’elle ne pénètre pas votre cœur comme elle pénètre le mien ?…

Il s’arrêta, — leva les yeux sur moi, — et récita les fameux vers de Dante sur la « Première heure du soir » avec une émotion, une mélodie, qui semblaient ajouter leur propre charme à ceux de cette poésie incomparable.

— Bah ! s’écria-t-il tout à coup, lorsque la dernière cadence de ces immortelles strophes eut expiré sur ses lèvres ; je rends ma vieillesse absurde, et ne réussis qu’à vous fatiguer tous ! Fermons donc la fenêtre ouverte sur mon cœur, et revenons au monde tel qu’il est, c’est-à-dire exigeant et positif. Je vote, Percival, l’admission des lampes. Lady Glyde, — miss Halcombe, — Eléanor, ma bonne femme, — laquelle de vous aura la bonté de faire ma partie aux dominos ?…

Il s’adressait à nous toutes ; mais il regardait spécialement Laura.

Elle avait appris à partager la crainte que me causait l’idée d’offenser cet homme, et accepta immédiatement sa proposition. C’était plus que je n’eusse pu faire en ce moment. Aucune considération ne m’aurait pu réduire à m’asseoir à la même table que lui. Ses yeux, à travers l’obscurité du crépuscule, toujours plus épaisse, semblaient pénétrer au fin fond de mon âme. Les vibrations de sa voix, passant sur chacun de mes nerfs, me donnaient chaud et froid. Mon rêve, dont les mystérieuses terreurs m’avaient hantée par intervalles durant toute cette soirée, écrasait maintenant mon esprit sous le poids de pressentiments intolérables et d’une angoisse difficile à rendre. Je revis la blanche tombe, et la dame voilée perçant la pierre funèbre pour venir se placer à côté d’Hartright.

Au plus profond de mon cœur, la pensée de Laura jaillit comme une source et vint l’inonder d’une amertume qu’il n’avait jamais connue. Au moment où, se rendant à la table de jeu, elle passait devant moi, je saisis sa main et j’y posai mes lèvres, comme si cette soirée devait à jamais nous séparer. Tandis qu’ils me regardaient tous fort étonnés, je m’élançai dans le jardin par la porte-fenêtre ouverte devant moi, fuyant leurs regards, et voulant ainsi me dérober à moi-même.

Nous nous séparâmes, ce soir-là, plus tard qu’à l’ordinaire. Vers minuit, le silence qui nous entourait fut rompu par les frémissements mélancoliques d’une brise sourde qui se glissait parmi les arbres. Nous avions tous senti l’atmosphère se refroidir soudainement ; mais le comte fut le premier qui prit garde à ce vent furtif dont le souffle s’élevait. Tandis qu’il allumait une bougie pour moi, il s’arrêta tout à coup, et marquant ses paroles du geste :

— Écoutez bien ! me dit-il… il y aura demain du changement…


VII


« 19 juin. » — Les incidents d’hier m’avertissaient de me tenir prête, plus tôt ou plus tard, aux chocs les plus rudes. La présente journée dure encore, et a déjà vu se produire ce qui pouvait arriver de pis.

Les calculs les plus exacts que j’eusse pu faire avec Laura nous amenaient à penser qu’Anne Catherick avait dû arriver à la hutte du lac, hier dans l’après-midi, vers deux heures et demie. En conséquence, nous convînmes que Laura ferait une simple apparition aujourd’hui à la table du lunch, et qu’elle saisirait la première occasion pour se glisser hors du château ; j’y resterais après elle pour sauvegarder les apparences, et je la suivrais aussitôt que je pourrais m’échapper avec quelque sécurité. Si quelque obstacle imprévu ne venait pas se jeter à la traverse, l’adoption de cette marche la mettrait à même de se rendre, avant deux heures et demie, au vieil embarcadère ; et, quittant la table à mon tour, je me trouverais, avant trois heures, embusquée en lieu sûr, vers la limite des plantations.

Le changement de temps que la brise de la nuit dernière nous avait fait prévoir se manifesta dès le matin. Il pleuvait à verse quand je me levai, et la pluie continua jusqu’à midi ; les nuages alors se dispersèrent ; le ciel reprit son azur, et le soleil, brillant de nouveau, nous apporta la promesse d’une belle après-midi. Le désir que j’avais de savoir au juste comment sir Percival et le comte emploieraient le commencement de cette journée, ne se trouva guère apaisé en ce qui concernait le premier des deux, quand je l’eus vu nous quitter immédiatement après le déjeuner, et sortir seul malgré la pluie. Il ne nous dit ni où il allait ni à quelle heure il serait de retour. Nous le vîmes passer rapidement sous les fenêtres de la salle à manger, avec ses bottes de chasse et son « waterproof », et ce fut tout.

Le comte mena tranquillement la matinée, sans mettre le pied dehors ; tantôt, par instants, dans la bibliothèque, tantôt dans le salon, où il essayait sur le piano quelques fragments de musique, et se fredonnait à lui-même quelques cantilènes. S’il fallait ne tenir compte que des apparences, le côté sentimental de son caractère persistait encore à se révéler. Il était silencieux, susceptible d’attendrissement, et tout prêt, pour peu qu’on l’y provoquât, à soupirer, à languir en masse, comme seuls les hommes très-gras peuvent et languir et soupirer.

L’heure du lunch arriva, et sir Percival n’était pas revenu. Le comte prit à table la place de son ami, — dévora d’un air plaintif les trois quarts d’une tarte aux fruits, arrosés par lui d’un grand bol de crème, — et quand il eut fini, nous expliqua la portée méritoire du haut fait qu’il venait d’accomplir : — Le goût des douceurs, nous disait-il avec son accent et ses gestes les plus attendris, est l’instinct le plus innocent de la femme et de l’enfance. J’aime à l’avoir en commun avec eux ; — c’est un lien de plus entre vous et moi, chères ladies…

Laura quitta la table au bout de dix minutes. J’étais vivement tentée de l’accompagner. Mais si nous étions sorties toutes deux ensemble, le soupçon ne pouvait manquer de naître ; et, ce qui aurait été pire encore, si Anne Catherick venait à voir Laura sous l’escorte d’une personne qui lui était inconnue, nous devions, selon toute probabilité, à partir de ce moment, perdre sa confiance, et la perdre pour jamais.

J’attendis donc, aussi patiemment qu’il me fût possible, l’arrivée du domestique qui venait enlever le couvert. Lorsque je quittai la salle, aucun symptôme, soit hors du château, soit au-dedans, n’avait encore annoncé le retour de sir Percival. Je laissai le comte ayant un morceau de sucre entre ses lèvres, vers lequel s’élevait avec effort, tout le long du gilet magnifique, le perroquet aux penchants vicieux, pendant que madame Fosco, assise devant son mari, contemplait ce drame à deux personnages avec autant d’attention que si, de sa vie, elle n’eût jamais rien vu de pareil. En cheminant vers la plantation, j’évitai avec grand soin de me trouver en vue des fenêtres de la salle à manger. Personne, effectivement ne m’aperçut, et personne ne me suivit. Il était alors, à ma montre, trois heures moins un quart.

Une fois parmi les arbres, je pris une rapide allure, pendant environ la moitié du chemin. À partir de ce moment, je ralentis le pas, et n’avançai plus qu’avec précaution, — mais je ne vis personne et n’entendis aucune voix. Petit à petit, j’arrivai en vue du chevet de l’embarcadère ; — je m’arrêtai pour écouter ; — puis, continuai de marcher jusqu’à me trouver presque tout contre la muraille du fond, ce qui devait me permettre d’entendre toute personne causant à l’intérieur. Le silence pourtant restait le même : ni de près ni de loin, aucun indice ne m’arrivait qui attestât la présence d’un être vivant.

Après avoir exploré le bâtiment sur ses deux côtés, sans rien découvrir, je me permis d’en faire complétement le tour et de regarder dans l’intérieur… La hutte était vide.

J’appelai : « Laura ! » d’abord doucement, puis de plus en plus haut. Personne ne répondit et personne ne parut. Pour autant que je pusse voir ou entendre, en fait de créatures vivantes aux environs du lac et de la plantation, j’étais absolument seule.

Mon cœur se mit à battre avec violence ; mais je gardai mon sang-froid, et j’explorai d’abord la hutte, puis ses entours et surtout le devant du petit édifice, cherchant quelques traces qui pussent me dire si, oui ou non, Laura était parvenue jusque-là. À l’intérieur du bâtiment, aucun signe qu’elle y fût entrée ; mais, au-dehors, des pas marqués sur le sable m’apprirent qu’elle avait passé en cet endroit.

Je découvris les traces de deux personnes ; — de larges empreintes qui semblaient être celles d’un pied d’homme, puis des empreintes plus petites — dont je pus constater les dimensions en y insérant moi-même mon pied, — et qui, je m’en tins pour assurée, devaient être les traces de Laura. Le sol, devant la hutte, était ainsi marqué dans tous les sens. Sur un des côtés du bâtiment, fort près du mur, abrité par la projection du toit, je découvris aussi un petit trou dans le sable, — pratiqué de main d’homme, on n’en pouvait douter. Je ne fis que le remarquer en passant, et me détournai ensuite immédiatement pour suivre les traces, aussi loin que je le pourrais, et marcher dans la direction qu’elles viendraient à m’indiquer.

Elles me conduisirent, à partir du côté gauche de la hutte et le long de la limite des arbres, à une distance que j’évalue être de deux à trois cents « yards », — et une fois là, le sol sablonneux n’en laissait plus voir aucun vestige. Comprenant que les personnes dont je suivais la piste devaient nécessairement être rentrées sous la plantation à cet endroit même, j’y pénétrai, moi aussi. Tout d’abord, je n’y pus découvrir aucun sentier, — mais je finis par en trouver un, à peine indiqué parmi les arbres, et je le suivis. Il me conduisit, pendant quelque temps, dans la direction du village, jusqu’à un point où un autre sentier le croisait, et où je dus faire halte. Les broussailles croissaient, épaisses, des deux côtés de ce second sentier. J’hésitai, arrêtée et y plongeant mes regards, ne sachant trop quel chemin j’avais à prendre ; en ce moment, je vis sur une branche d’épine quelques fragments de frange arrachés d’un châle de femme. En examinant de plus près cette frange, il fallut bien me convaincre qu’elle avait appartenu à un châle de Laura ; et, à l’instant même, je m’engageai dans le second sentier. Celui-ci m’amena finalement, et j’en fus très-soulagée, sur les derrières du château. Je dis que j’en fus très-soulagée, attendu la conclusion que j’en tirai que Laura, pour quelque motif inconnu, avait dû revenir avant moi en suivant cette route indirecte. Je rentrai par la basse-cour et les communs. La première personne que je rencontrai, en traversant le vestibule des domestiques, fut mistress Michelson, la femme de charge.

— Savez-vous, lui demandai-je, si lady Glyde est ou non revenue de sa promenade ?

— Milady est rentrée, il y a peu de temps, avec sir Percival, répondit la femme de charge. Je crains, miss Halcombe, qu’il ne soit arrivé quelque chose de bien malheureux…

Le cœur me manqua tout à coup : — Ce n’est pas d’un accident que vous voulez parler ? lui dis-je d’une voix affaiblie.

— Non, non, — Dieu merci ! aucun accident. Mais mylady est remontée chez elle, tout en larmes ; et sir Percival m’a enjoint de donner congé à Fanny, qui doit quitter la maison d’ici à une heure…

Fanny était la femme de chambre de Laura ; une bonne et affectionnée jeune fille qui était auprès d’elle depuis des années ; — la seule personne, dans le château, sur le dévouement et la fidélité de qui nous pussions compter.

— Où est Fanny ? demandai-je.

— Dans ma chambre, miss Halcombe. Cette jeunesse est tout à fait bouleversée ; je l’ai fait asseoir là pour qu’elle tâche de se calmer un peu.

J’allai dans la chambre de mistress Michelson, et j’y trouvai Fanny qui pleurait amèrement dans un coin, sa malle déjà fermée à côté d’elle.

Elle ne put aucunement m’expliquer son brusque renvoi. Sir Percival avait ordonné qu’on lui payât un mois de gages à la place du temps qu’on lui devait, et qu’elle partît sans retard. Aucune raison n’avait été donnée, aucun reproche élevé contre elle. Il lui avait été interdit d’en appeler à sa maîtresse, interdit même de la voir un instant pour prendre congé. Elle devait s’en aller, sans explication ni adieux, — et s’en aller immédiatement.

Lorsque j’eus consolé la pauvre jeune fille par quelques paroles amicales, je lui demandai où elle se proposait de passer la nuit. Elle me répondit qu’elle songeait à se retirer dans la petite auberge du village, l’hôtelière étant une femme respectable, bien connue des domestiques de Blackwater-Park. En partant de bonne heure, le lendemain, elle pourrait retourner directement chez ses amis du Cumberland, sans s’arrêter à Londres où elle n’avait jamais mis le pied.

Je pressentis, à l’instant, que le départ de Fanny nous offrait, pour communiquer avec Londres et avec Limmeridge-House, un moyen sûr qu’il pouvait être très-important de saisir. Je lui dis, en conséquence, qu’elle devait s’attendre à recevoir dans la soirée quelque message de sa maîtresse ou de moi, et pouvait compter que nous tâcherions toutes deux de lui venir en aide dans l’épreuve, peut-être provisoire, qu’elle allait subir en nous quittant. Ces paroles dites, je lui offris une poignée de main, et montai au premier étage.

La porte par laquelle on arrivait à la chambre de Laura était celle d’une antichambre donnant sur le couloir. Quand je voulus l’ouvrir, je m’aperçus que le verrou intérieur était poussé.

Je heurtai aussitôt, et la porte fut ouverte par cette lourde et grosse servante dont l’insensibilité, digne d’une bûche, avait mis ma patience à une si rude épreuve le jour où je trouvai le chien blessé. Depuis, j’avais découvert qu’elle s’appelait Margaret Porcher, et qu’elle était la plus maladroite, la plus sordide, la plus entêtée de nos femmes de service.

La porte ouverte, elle se plaça aussitôt sur le seuil, et se tint devant moi dans un silence obstiné, grimaçant je ne sais quel sourire.

— Pourquoi restez-vous là ? lui dis-je. Ne voyez-vous pas que je veux entrer.

— Ah ! oui, mais il ne faut pas… Ce fut toute la réponse que j’obtins, avec une autre grimace plus accentuée encore que la première.

— Comment osez-vous me parler ainsi ? Faites-moi place à l’instant !…

Elle étendit de chaque côté, comme pour me barrer le passage, un gros bras orné d’une main rouge, et, de sa tête stupide, elle m’adressait lentement un geste négatif.

— Ce sont les ordres de monsieur, disait-elle, toujours en branlant la tête.

J’eus besoin de tout mon empire sur moi-même pour m’empêcher de discuter l’affaire avec elle, et pour me remettre en mémoire que toute parole sur ce sujet devait être dorénavant adressée à son maître. Je tournai le dos à cette péronnelle, et descendis immédiatement pour chercher ce digne patron. Je le dis à regret, ma résolution de conserver mon sang-froid malgré tous les motifs d’irritation que sir Percival pourrait me donner, cette résolution si sage était, en ce moment, aussi complètement oubliée que si je ne l’eusse jamais prise. Du reste, — après tout ce que j’avais souffert et contenu, dans cette maison, — je trouvais un véritable bien-être à me sentir si en colère.

Le salon et la salle du déjeuner étaient vides l’un comme l’autre. Je me rendis dans la bibliothèque ; et là je trouvai, avec madame Fosco, sir Percival et le comte. Tous trois étaient debout, fort près l’un de l’autre, et sir Percival tenait à la main une petite bande de papier. Au moment où j’ouvris la porte, j’entendis le comte qui lui disait : — Non !… mille fois non !…

J’allai droit au maître du château, et, le regardant bien en face :

— Dois-je comprendre, sir Percival, lui demandai-je, que l’appartement de votre femme est une prison, et que cette prison a pour geôlière la fille de service chargée de vos ordres ?

— Oui, c’est là justement ce qu’il vous faut comprendre, me répondit-il. Et prenez garde que ma geôlière ne reçoive double consigne ! prenez garde que votre chambre aussi ne se change en prison !

— Prenez garde, vous, à vos procédés envers votre femme !… et prenez garde à vos menaces contre moi ! dis-je, éclatant tout à coup dans le premier feu de ma colère. L’Angleterre a des lois qui protègent les femmes contre l’insulte et la cruauté. Si vous faites tomber un cheveu de la tête de Laura, si vous osez empiéter sur ma liberté, advienne que pourra, j’en appelle immédiatement à ces lois !

Au lieu de me répondre, il se tourna vers le comte.

— Que vous disais-je ? demanda-t-il. Et, maintenant, qu’en dites-vous ?

— Ce que j’en ai déjà dit, répondit le comte : Non, encore une fois.

Même absorbée comme je l’étais par ma véhémente indignation, je sentais, à ce moment, ses yeux gris, calmes et froids, arrêtés sur mon visage. Ils se détournèrent de moi, aussitôt qu’il eut parlé, pour jeter à sa femme un regard significatif. Madame Fosco vint immédiatement se placer à côté de moi, et, une fois là, interpellant sir Percival, avant que lui ou moi eussions pu reprendre la parole :

— Veuillez m’accorder un instant d’attention, lui dit-elle, de sa voix claire et froidement contenue. J’ai à vous remercier de votre hospitalité, sir Percival, et à vous dire que je ne compte pas en profiter plus longtemps. Je ne saurais séjourner dans une maison où les dames sont traitées comme l’ont été, aujourd’hui, votre femme et miss Halcombe !…

Sir Percival recula d’un pas, et, dans un silence de mort, la contempla de ses yeux grands ouverts. La déclaration qu’il venait d’entendre, — déclaration que madame Fosco, il le savait aussi bien que moi, ne se serait jamais permise sans l’autorisation de son mari, — semblait le pétrifier d’étonnement. Le comte, toujours debout à côté de sa femme, la contemplait avec l’admiration la plus enthousiaste.

— Elle est sublime ! se disait-il à lui-même. Tout en parlant, il se rapprochait d’elle, et lui prenant la main, la passait sous son bras : — Je suis à votre service, Eléanor, continua-t-il avec une dignité tranquille que je ne lui avais jamais vue auparavant. Je suis également au service de miss Halcombe, si elle me fait l’honneur d’accepter toute l’assistance que je puis mettre à sa disposition.

— Par le diable ! que voulez-vous dire ?… s’écria sir Percival, au moment où le comte, sa femme au bras, s’acheminait tranquillement vers la porte.

— La plupart du temps, je veux dire ce que je dis ; mais, cette fois, je veux dire ce que dit ma femme, répondit l’impénétrable Italien. Nous avons, pour le moment, changé de rôles, et je pense exactement comme… madame Fosco…

Sir Percival froissa le papier qu’il tenait dans sa main, et venant se placer, avec un autre blasphème, entre le comte et la porte :

— Comme vous voudrez… dit-il à demi-voix, avec l’accent de la rage déçue. Comme vous voudrez, et nous verrons ce qui en arrivera… Sur ces mots, il quitta la bibliothèque.

Madame Fosco interrogea son mari du regard : — Il s’en est allé bien soudainement, dit-elle. Qu’est-ce que cela signifie ?

— Cela signifie qu’à nous deux nous venons de rappeler à la raison le plus mauvais caractère des Trois-Royaumes, répondit le comte. Cela signifie, miss Halcombe, que lady Glyde ne sera plus soumise à un traitement indigne, et que l’impardonnable insulte dont vous avez été l’objet ne se renouvellera plus. Laissez-moi vous exprimer mon admiration pour votre courageuse conduite dans un moment des plus critiques.

— Admiration sincère, insinua madame Fosco…

— Admiration sincère, répéta le comte, écho docile de sa moitié.

Je n’avais plus, pour me soutenir, cette force que je puisais naguère dans ma résistance à l’injustice, à l’outrage. L’inquiet besoin que j’éprouvais de revoir Laura ; de savoir ce qui s’était passé à l’embarcadère, le sentiment de l’impuissance à laquelle j’étais réduite, faute de connaître au juste les incidents qui venaient d’avoir lieu, tout cela pesait sur moi d’une manière intolérable.

Je tâchai de sauver les apparences, en parlant au comte et à sa femme sur le ton qu’eux-mêmes venaient d’adopter vis-à-vis de moi. Mais les paroles expiraient sur mes lèvres ; — la respiration me manquait, — mes yeux se tournaient involontairement du côté de la porte. Le comte, qui comprenait mon anxiété, ouvrit cette porte et sortit, ayant soin de la tirer après lui. Au même moment, sir Percival descendait bruyamment l’escalier. Je les entendais se parler tout bas au dehors, tandis que madame Fosco, de son accent le plus calme et avec toutes les formes de l’étiquette, m’assurait de la joie qu’elle éprouvait, pour le compte de tous, de ce que la conduite de sir Percival ne les avait pas obligés, elle et son mari, à quitter Blackwater-Park. Elle parlait encore, lorsque la porte se rouvrit, et le comte, y passant la tête :

— Miss Halcombe, dit-il, je suis heureux de vous informer que lady Glyde a repris dans cette maison l’autorité qui lui appartient. J’ai pensé que vous aimeriez mieux apprendre de moi que de sir Percival la nouvelle de cet heureux changement ; — c’est pourquoi je suis revenu tout exprès vous l’annoncer.

— Délicatesse admirable !… dit madame Fosco, remboursant au comte, en même monnaie et avec le même accent, le tribut d’admiration qu’il lui payait naguère si volontiers. Il sourit, s’inclinant, comme s’il répondait ainsi au compliment de quelque étranger courtois, et recula pour me laisser passer.

Sir Percival attendait debout dans le vestibule : comme je m’élançais sur l’escalier, je l’entendis appeler avec impatience le comte resté dans la bibliothèque.

— Qu’attendez-vous là ? disait-il… J’ai à vous parler.

— Et j’ai à réfléchir, moi, pendant quelques instants… Attendez Percival, attendez !… nous causerons de cela un peu plus tard…

Ni lui, ni son ami n’en dirent plus long. Parvenue au palier du premier étage, je pris ma course le long du couloir, et, dans ma précipitation, je laissai ouverte la porte de l’antichambre ; — en revanche, je fermai, dès que j’y eus pénétré, celle de la chambre à coucher.

Laura était assise tout au fond de cette pièce ; ses bras reposaient sur une table et sa figure était cachée dans ses mains. Elle se releva comme en sursaut, poussant un cri de joie dès que je parus à ses yeux.

— Comment êtes-vous ici ? me demanda-t-elle… Qui vous a permis d’entrer ? Ce n’est pas sir Percival, j’imagine ?…

Inquiète, avant tout, de savoir ce qu’elle avait à me raconter, je ne pus d’abord lui répondre… Les questions que j’avais à lui poser m’occupaient trop exclusivement. Mais Laura, de son côté, tenait tellement à savoir ce qui s’était passé en bas, qu’il devint impossible de résister à sa curiosité. Elle répétait sans cesse sa question.

— Naturellement, c’est le comte, lui répondis-je avec impatience. Qui donc aurait, dans le château, assez d’influence ?…

Elle m’interrompit avec un geste de dégoût.

— Ne me parlez point de lui, s’écria-t-elle, le comte est la plus vile créature qui soit au monde ! Le comte n’est qu’un misérable espion !…

Avant que ni elle ni moi n’eussions articulé une parole de plus, deux ou trois petits coups, frappés doucement à la porte de la chambre à coucher, vinrent nous causer une vive alarme.

Je n’étais pas encore assise, et je courus d’abord vérifier qui ce pouvait être. Au moment où j’ouvris la porte, madame Fosco se trouva devant moi, tenant mon mouchoir dans sa main.

— Vous avez laissé tomber ceci au bas des degrés, miss Halcombe, me dit-elle, et j’ai cru qu’en retournant chez moi, je pouvais vous rendre le service de vous le rapporter… Sa figure, naturellement pâle, était, en ce moment, d’une blancheur de spectre, si bien que je ne pus m’empêcher de tressaillir en la voyant. Ses mains ordinairement si sûres et si posément adroites, tremblaient avec violence ; ses yeux qui, par-dessus mon épaule, allaient chercher Laura au fond de la chambre, semblaient ceux d’une louve affamée.

Avant de frapper, elle avait écouté !… Je lisais ceci sut son blême visage, dans le tremblement de ses mains, dans l’expression des regards qu’elle jetait sur ma sœur.

Après un instant d’attente, elle se détourna de moi, sans mot dire, et se retira lentement.

Je refermai la porte : — Oh ! Laura ! Laura ! m’écriai-je, nous paierons bien cher, toutes deux, le jour où il vous a plu de dire que le comte était un espion !

— Vous-même, Marian, sachant ce que je sais, vous lui auriez donné ce nom. Anne Catherick ne se trompait pas. une tierce personne nous guettait, en effet, hier dans la plantation ; et cette tierce personne…

— Êtes-vous sûr que c’était le comte ?

— J’en ai la certitude absolue. Il est l’espion de sir Percival. Il s’était chargé de le renseigner ; c’est lui qui a posté sir Percival, et lui a fait faire le guet toute la matinée pour nous surprendre, Anne Catherick et moi.

— Est-ce qu’Anne est découverte ? L’avez-vous vue près du lac ?

— Non. Elle a dû son salut à ce qu’elle n’y est pas venue. Lorsque j’arrivai à l’embarcadère, personne encore n’était là.

— Vraiment ? vraiment ?

— J’y entrai, puis j’attendis, assise pendant quelques minutes. Mais l’inquiétude où j’étais me fit me relever bientôt pour marcher aux entours de la hutte. Comme j’en franchissais le seuil, je vis, tout proche de la façade, quelques marques tracées sur le sable. Je me baissai pour les examiner, et finis par reconnaître un mot écrit en gros caractères. Ce mot c’était : Regardez !

— Et vous avez écarté le sable pour creuser dessous ?

— Comment le savez-vous, Marian ?

— J’ai vu moi-même cette cavité, en suivant vos traces jusqu’à la hutte. Mais continuez… continuez !

— Eh bien ! oui, j’écartai le sable à la surface du sol, et j’arrivai bientôt à découvrir, sous ce sable, une bandelette de papier qui portait des caractères écrits. Ce manuscrit était signé des initiales d’Anne Catherick.

— Où est-il ?

— Sir Percival me l’a pris.

— Pourriez-vous vous rappeler ce qu’il contenait ? Pensez-vous que vous seriez en état de me le redire ?

— Pour ce qui est de la substance, je m’en charge, Marian. Il était très-court. Vous vous le seriez rappelé mot pour mot, vous.

— Tâchez de me dire, avant de passer outre, le sens général de cet écrit…

Elle fit ce que je lui demandais. Je transcris ici, exactement comme elle me les dicta, les lignes suivantes :

« J’ai été vue avec vous, hier, par un vieillard de grande taille et de forte corpulence ; il a fallu courir pour me dérober à lui. Heureusement qu’il n’était pas assez agile pour me gagner de vitesse, et il a perdu ma trace parmi les arbres. Je n’ose pas risquer de revenir ici, aujourd’hui, à la même heure. J’écris ceci pour vous en avertir, et je le cache dans le sable, à six heures du matin. La première fois que nous reparlerons du secret de votre méchant mari, ce sera dans un endroit sûr, ou pas du tout. Tâchez d’avoir patience. Je vous promets que vous me reverrez, et cela bientôt. »

« A. C. »

L’allusion au « vieillard de haute taille et de forte corpulence » (expression que Laura était certaine de m’avoir exactement répétée) ne laissait aucun doute sur l’identité de l’indiscret témoin. Je me rappelai avoir dit à sir Percival, en présence du comte, le jour d’avant, que Laura était allée à l’embarcadère, en quête de sa broche perdue. Très-probablement, le comte l’y avait suivie, selon ses habitudes officieuses, afin de la rassurer au sujet de la signature, aussitôt après m’avoir annoncé, dans le salon, que sir Percival avait changé de projet. Le cas échéant, il n’avait pu arriver dans le voisinage de l’embarcadère qu’au moment même où Anne Catherick l’avait découvert ; sans nul doute, aussi, c’était en la voyant quitter précipitamment Laura, et prendre la fuite, qu’il avait cru devoir courir après elle ; poursuite vaine, comme on l’a vu. Il n’avait pu rien entendre de la conversation antérieure à ce moment. La distance qui séparait le château du lac, et l’exacte comparaison de l’heure à laquelle il m’avait quittée dans le salon, avec celle où Laura et Anne Catherick avaient eu leur premier entretien, ne nous laissaient pas, là-dessus, le moindre doute.

Arrivée, sur ce point du moins, à une conclusion bien établie, ma curiosité portait ensuite, en première ligne, sur les découvertes que sir Percival avait pu faire, une fois en possession des renseignements fournis par le comte Fosco.

— Comment en êtes-vous venue à vous laisser enlever la lettre ? demandai-je. Qu’en fîtes-vous lorsque vous l’eûtes retirée du sable où elle était enfouie ?

— Après l’avoir parcourue d’un bout à l’autre, répondit-elle, je l’emportai avec moi dans la hutte, pour m’asseoir et la relire plus à mon aise. Pendant que cette lecture m’absorbait, une ombre se projeta tout à coup sur le papier. Je levai les yeux ; et je vis sir Percival qui, de bout sur le seuil, m’examinait.

— N’avez-vous pas essayé de cacher la lettre ?

— J’essayai, comme vous dites,… mais il m’arrêta :

— Ne vous donnez pas tant de peine, disait-il, j’ai déjà lu ce papier… Je ne pouvais, intimidée, que le regarder ; et, du reste, je ne trouvais rien à dire : — Vous comprenez, j’espère ? continua-t-il : j’ai lu ce papier. Il y a deux heures que je l’ai déterré ; c’est moi qui l’ai enfoui de nouveau, prenant soin de récrire le mot destiné à vous le signaler, afin que ce précieux document ne manquât pas d’arriver dans vos mains. Aucun mensonge, cette fois, ne vous tirera de la nasse. Hier, secrètement, vous avez vu Anne Catherick ; et, dans ce moment même vous avez en main la lettre qu’elle vous a écrite. Je ne la tiens pas encore, « elle » ; mais « vous », je vous tiens. Donnez-moi cette lettre !… Il s’approcha de moi ; j’étais seule avec lui, Marian, — que pouvais-je faire ? — Je lui remis le papier.

— Que dit-il, quand vous le lui eûtes donné ?

— Tout d’abord, il ne disait rien. Il me prit par le bras, me conduisit hors de la hutte, et promena son regard autour de lui, de tous côtés, comme s’il craignait qu’on eût pu le voir ou l’entendre. Puis, étreignant mon bras de sa main, et me parlant à voix basse : — Que vous a dit, hier, Anne Catherick ? me demanda-t-il… Je veux le savoir à un mot près, et d’un bout à l’autre.

— Et vous le lui avez dit ?

— J’étais seule avec lui, Marian ; … sa main cruelle meurtrissait mon bras ; … que pouvais-je faire ?

— Votre bras en porte-t-il encore la marque ?… Laissez-moi la voir !

— Pourquoi cette curiosité ?

— Je veux la voir, Laura, parce que notre patience doit avoir un terme, et parce que, dès aujourd’hui, notre résistance doit commencer. Cette marque est une arme dont on peut se servir contre lui… Montrez-la-moi sur-le-champ ! — Je puis avoir, un jour, dans un avenir quelconque, à prêter serment que je l’ai vue.

— Oh ! Marian, quel regard !… ne parlez pas ainsi ! mon bras ne me fait plus mal, maintenant !

— Montrez-le-moi !…

Elle me montra les marques. Il n’y avait pas à s’affliger, à pleurer à gémir sur elles. On dit généralement que nous sommes ou pires ou meilleures que les hommes. Si la tentation vengeresse que quelques femmes ont rencontrée sur leur route, et qui s’est trouvée trop forte pour elles, s’était, en ce moment, offerte à moi… Dieu en soit loué, mon visage ne révéla rien dont la femme de sir Percival pût jamais se prévaloir !… Cette douce créature, toute innocence, toute affection, crut que je tremblais, que je m’affligeais pour elle, — et ne devina pas autre chose.

— N’y attachez pas trop d’importance, Marian ! dit-elle simplement en baissant la manche qu’elle avait relevée, je vous assure qu’à présent mon bras ne me fait plus mal.

— J’essaierai pour vous complaire, chère sœur, de me résigner à tout ceci… C’est bien ! c’est très-bien !… Et vous lui avez révélé alors tout ce que vous avait dit Anne Catherick, tout ce que vous m’aviez raconté à moi-même.

— Oui, tout. Il le voulait absolument ; … j’étais seule avec lui ; … qu’aurais-je pu lui déguiser ?

— Quand vous eûtes fini, dit-il quelque chose ?

— Il me regarda, et se prit à rire en lui-même, avec une sorte d’amertume ironique : — Je prétends que vous ne gardiez rien par devers vous, me dit-il ; il me faut le reste… Vous m’entendez bien ?… le reste… — Je lui déclarai, solennellement, que je lui avais révélé, sans réserve, tout ce que je savais : — Allons donc ! répondit-il ; vous êtes mieux au courant qu’il ne vous plaît de le dire. Vous ne voulez point parler ? on vous y forcera bien ! Ce que je ne puis obtenir, ici, de vous, je me charge de vous l’arracher, une fois rentré chez moi… Il me conduisit à travers les plantations, par un sentier que je ne connaissais pas, — un sentier où je ne pouvais espérer de vous rencontrer, — et il n’ouvrit plus la bouche que lorsque nous arrivâmes en vue du château. S’arrêtant alors : — Si je vous offre une seconde chance, me dit-il, saurez-vous en profiter ? Voudrez-vous, mieux inspirée, me dire le reste ?… Je ne pus que lui répéter mes premières assurances. Il maudit mon entêtement, reprit sa marche, et me fit rentrer au château : — Vous ne pouvez me tromper, disait-il ; vous en savez plus que vous n’en voulez dire. Je vous arracherai votre secret, et je l’arracherai tout aussi sûrement à cette sœur qui s’est constituée votre complice. Désormais, plus de chuchotages et de complots entre vous. Vous ne vous reverrez plus que vous n’ayez confessé la vérité. Je vous ferai surveiller jour et nuit jusqu’à ce qu’elle soit sortie de votre bouche… À tout ce que je pouvais dire, il restait sourd. Il me fit monter l’escalier, et me conduisit tout droit à mon appartement. Fanny y était installée, travaillant pour moi, et il lui enjoignit de sortir à l’instant même : — Je m’arrangerai pour que vous ne soyez pas mêlée à la conspiration, lui dit-il. Vous quitterez la maison aujourd’hui même. Si votre maîtresse veut une femme de chambre, je me charge de la lui choisir… Il me poussa dans l’appartement, et ferma la porte sur moi ; — il mit en sentinelle cette espèce d’idiote ; — Marian ! il avait l’air et le langage d’un fou ! Vous pouvez avoir peine à le comprendre, mais, en vérité, c’est comme je vous le dis.

— Je le comprends, Laura ; il est réellement fou ; les terreurs d’une conscience coupable lui font littéralement perdre la tête. Dans tout ce que vous m’avez dit, je puise la certitude, la certitude bien positive, que lorsque Anne Catherick vous quitta hier si brusquement, vous étiez sur le point de découvrir un secret qui aurait pu être la ruine de votre méprisable époux. Or, il s’imagine que vous l’avez découvert. Rien de ce que vous pourrez dire ou faire ne tranquillisera la méfiance que lui donne le sentiment de ses fautes, et ne convaincra de votre sincérité cette âme perfide. Je ne dis pas ceci pour vous inquiéter, chère belle. Je le dis pour vous ouvrir les yeux sur votre position, et vous bien convaincre qu’il est absolument nécessaire que vous me laissiez agir de mon mieux en vue de vous protéger contre lui, tandis que la chance est encore en notre faveur. L’intervention du comte Fosco m’a procuré les moyens d’arriver jusqu’à vous ; mais demain, peut-être, cette intervention nous sera refusée. Sir Percival a déjà renvoyé Fanny, parce que cette fille a de l’esprit et vous est affectueusement dévouée ; il a choisi pour la remplacer, une femme qui n’a aucun souci de vos intérêts, et que son intelligence obtuse place au niveau du chien de garde attaché dans votre cour. On ne saurait dire à quelles mesures violentes il pourra maintenant avoir recours, à moins que nous ne profitions de nos avantages tandis qu’ils nous restent encore.

— Que ferons-nous, Marian ? Oh ! si seulement nous pouvions quitter cette maison et ne la revoir jamais !

— Suivez mes conseils, chère aimée,… et figurez-vous bien que vous ne serez jamais sans appui, tant que je demeurerai ici avec vous.

— Je le veux croire,… je le crois… Mais, tout en vous occupant de moi, n’oubliez pas la pauvre Fanny ! Elle aussi a besoin de secours et de consolations.

— Je ne la perdrai pas de vue. Je lui ai parlé avant de monter ici, et il est convenu que, ce soir, elle aura de mes nouvelles. Les lettres qu’on met dans la boîte, à Blackwater-Park, n’y sont pas tout à fait en sûreté ; — j’en ai deux à écrire, aujourd’hui, dans votre intérêt ; elles ne passeront pas, certainement, par d’autres mains que celles de Fanny.

— De quelles lettres s’agit-il ?

— Je veux d’abord, Laura, écrire à l’associé de M. Gilmore ; vous savez qu’il nous a promis son aide en toute difficulté qui pourrait survenir. Si peu versée que je puisse être dans la connaissance des lois, je suis certaine qu’elles doivent protéger une femme contre des traitements comme ceux que ce misérable nous a infligés aujourd’hui. Je n’entrerai dans aucun des détails relatifs à cette Anne Catherick, parce que je n’ai pas de renseignements certains à donner. Mais l’avocat saura que votre bras a été brutalement froissé ; il saura que, dans cette chambre même, vous avez été indignement violentée… Avant que je m’endorme, ce soir, ma révélation sera partie.

— Songez, Marian, à l’éclat que vous allez faire !

— Cet éclat même, selon moi, doit nous servir. Sir Percival doit le redouter bien autrement que vous. La perspective d’un éclat, plus que toute autre chose, peut l’amener à composition…

À ces mots je me levais ; mais Laura me supplia de ne point la quitter.

— Vous le pousserez au désespoir, me disait-elle, et vous décuplerez nos périls…

Je sentais la vérité, — la décourageante vérité, — de ces sages paroles. Mais je ne pus me résoudre à en convenir vis-à-vis de ma sœur. Dans la position redoutable où nous étions placées, il n’y avait pour nous de ressources et d’espérances qu’à risquer les plus grands malheurs. Tout en mesurant mes termes, je le lui dis. Elle accueillit ma déclaration par un soupir amer, mais sans engager là-dessus aucune discussion. Elle s’informa seulement de la seconde lettre que je voulais écrire ; elle désirait savoir à qui cette lettre devait être adressée.

— À M. Fairlie, lui répondis-je : votre oncle est votre plus proche parent, et le chef de la famille. Il doit intervenir, il faut qu’il intervienne…

Laura secoua la tête assez tristement.

— Je sais, je sais, continuai-je : votre oncle est un homme du monde, faible, égoïste, calculateur. Mais ce n’est pas, après tout, un sir Percival Glyde ; il n’a pas auprès de lui des amis comme le comte Fosco. Je n’attends rien de sa bonté ni des sentiments affectueux qu’il peut nous porter, à vous ou à moi. Mais il fera tout au monde pour dorloter sa paresse et assurer le repos de sa chère personne. Si, seulement, je parvenais à lui persuader que son intervention actuelle pourra lui épargner dans l’avenir des dérangements inévitables, des ennuis, une responsabilité quelconque, j’obtiendrais bien de lui que, dans son propre intérêt, il se mêlât de nos affaires. Je sais comment il faut le prendre, Laura ! J’ai la pratique de ce caractère à part.

Obtenez seulement de lui que, pour quelque temps, il me laisse retourner à Limmeridge, et vivre là, bien tranquillement avec vous. J’y serai, je le sens, presque aussi heureuse qu’avant mon mariage…

Ces paroles donnèrent un nouveau cours à mes pensées. Pourrions-nous placer sir Percival devant ce dilemme : ou de s’exposer au scandale de l’intervention légale destinée à protéger sa femme contre lui ; — ou de la laisser, sous prétexte d’une visite à son oncle, jouir provisoirement de tous les bénéfices d’une séparation à l’amiable ? Et pourrait-on s’assurer que, réduit à choisir entre ces deux alternatives, il dût nécessairement opter pour la seconde ? La chose était douteuse, plus que douteuse. Et pourtant, si peu d’espoir qu’offrît une pareille épreuve, encore méritait-elle d’être tentée. Aussi, faute de savoir ce que je pourrais faire de mieux, je pris le parti de la risquer.

— Votre oncle, dis-je, sera informé du désir que vous venez d’exprimer ; et en même temps je demanderai, à ce sujet, l’avis de notre jurisconsulte. Il peut en résulter, il en résultera, j’espère, quelque bien…

Je me levai encore une fois, après ces paroles, et Laura, de nouveau, voulut me faire rasseoir.

— Ne me quittez pas !… disait-elle, avec un malaise évident. Mon bureau est sur cette table… Pourquoi n’écririez-vous pas ici ?…

Il m’allait au cœur de lui refuser quoi que ce fût, même dans son propre intérêt. Mais il y avait déjà trop longtemps que nous étions enfermées tête-à-tête. Exciter de nouveaux soupçons, c’était peut-être nous enlever l’unique chance que nous eussions de nous revoir encore. Il était grand temps de me montrer, tranquille et comme si de rien n’était, parmi les misérables qui, dans ce moment-là même, au rez-de-chaussée, s’occupaient et s’entretenaient de nous. J’expliquai à Laura cette déplorable nécessité, que je l’amenai à comprendre aussi bien que moi.

— D’ici à une heure, ou peut-être moins, lui dis-je, vous me verrez revenir, chère petite. Pour aujourd’hui, le plus mauvais est passé. Tenez-vous tranquille, et ne craignez rien !

— La clef est-elle sur la porte, Marian ? Puis-je m’enfermer ?

— Oui, sans doute ; voici la clef. Poussez le verrou, et, jusqu’à ce que je remonte, n’ouvrez à personne !…

Je l’embrassai, en la quittant. Ce fut un vrai soulagement pour moi, tandis que je m’en allais, d’entendre grincer la clef dans la serrure, et de savoir ma sœur libre d’ouvrir ou de fermer sa porte.


VIII


« 19 juin. » — J’étais à peine arrivée sur le palier, quand ce bruit de porte fermée me suggéra la précaution de clore aussi ma chambre, et de ne jamais en sortir sans en emporter la clef avec moi. Mon « Journal » était déjà mis à l’abri, avec d’autres papiers essentiels, dans le tiroir de ma table ; mais mille petits articles de bureau demeuraient à la libre disposition des allants et des venants. Entre autres, un cachet portant la devise, assez commune, de deux colombes qui boivent dans la même coupe, et quelques feuilles de papier brouillard sur lesquelles se trouvait l’empreinte des dernières lignes que, la nuit dernière, j’avais tracées ici même. Grossies par les soupçons qui, désormais, faisaient partie de moi-même, ces bagatelles me semblaient dangereuses à laisser sans gardien, — et le tiroir lui-même, tout fermé qu’il fût, ne me paraissait pas suffisamment garanti en mon absence, tant que je n’en aurais pas soigneusement interdit l’approche.

Aucun indice ne m’apprit qu’il fût entré quelqu’un dans la chambre pendant que je causais avec Laura. Mes affaires de bureau (que le domestique avait ordre de ne jamais mettre en ordre) étaient éparpillées sur la table comme à l’ordinaire. Le seul détail, à elles relatif, qui m’étonnât quelque peu, fut que mon cachet se trouvait très-bien rangé, dans la même petite auge de laque où je place mes crayons et ma cire. Or, il n’est pas dans mes habitudes, assez peu ordonnées (j’en conviens à regret), de le loger en cet endroit ; et je ne me rappelais pas, en effet, l’y avoir mis. Mais comme, d’autre part, je n’avais aucun souvenir de la place exacte où je l’avais négligemment jeté, et comme je pouvais bien aussi, pour une fois, machinalement et par hasard, l’avoir posé où il devait être, je ne voulus pas ajouter, aux perplexités dont les événements de la journée m’avaient rempli l’esprit, une préoccupation quelconque à propos de cette bagatelle. Je fermai la porte, mis la clef dans ma poche, et descendis sans plus de retard.

Madame Fosco était seule sous le vestibule, occupée à contempler le baromètre.

— Il baisse encore, disait-elle ; j’ai bien peur qu’il ne faille s’attendre à de la pluie… Son visage avait repris son expression habituelle, sa nuance normale. Mais la main dont elle me montrait le cadran du baromètre semblait encore frémir quelque peu.

Avait-elle déjà conté à son mari qu’elle venait de surprendre Laura le traitant, en ma présence, de « vil espion ? » Le soupçon, très-fortement enraciné en moi, qu’elle avait dû lui signaler cette injure ; la crainte (d’autant plus irrésistible qu’elle était plus vague) des conséquences que pouvait avoir une pareille dénonciation ; la conviction que m’avaient laissée mille petites révélations involontaires, échappées à madame Fosco, et qui me prouvaient qu’en dépit de sa civilité de commande, elle en voulait encore à sa nièce de se trouver à l’état d’obstacle vivant, entre elle et le legs de dix milles livres sterling ; — toutes ces idées firent en même temps irruption dans mon esprit ; toutes me poussaient à parler dans le vain espoir d’atténuer par mon influence, par mon éloquence plus ou moins persuasive, l’imprudente offense de Laura.

— Puis-je espérer que vous m’excuserez, madame Fosco, si je me permets d’aborder avec vous un sujet particulièrement pénible ?…

Elle croisa ses mains devant elle, puis, solennellement, inclina la tête sans prononcer une parole, et, pendant quelques instants sans détourner ses regards des miens. — Lorsque vous avez été assez bonne pour me rapporter mon mouchoir, continuai-je, je crains beaucoup que le hasard ait fait arriver jusqu’à vos oreilles quelques mots prononcés par ma sœur ; ces mots, je ne veux ni les répéter ni les défendre. Je me permettrai d’espérer que vous ne les avez point jugés assez importants pour en entretenir le comte.

— Leur importance, en effet, est nulle à mes yeux, repartit madame Fosco, avec une brusquerie significative. Mais, ajouta-t-elle, prompte à reprendre son attitude glaciale, même quand il s’agit de bagatelles, je n’ai pas de secrets pour mon mari. Lorsqu’il a remarqué, tout à l’heure, que j’avais l’air peinée, mon devoir était, je le regrette, de ne pas lui cacher la cause de mon chagrin ; et je vous avouerai franchement, miss Halcombe, que je la lui ai fait connaître.

J’avais pressenti le coup ; et, cependant, lorsqu’elle prononça ces paroles, je me sentis, de la tête aux pieds, envahir par un froid mortel.

— Souffrez que je vous supplie, madame Fosco,… et que je supplie le comte, avec toute l’ardeur dont je suis capable,… de faire la part de la triste position où ma sœur est placée. Elle parlait tout à l’heure sous le coup des insultes, des injustices que son mari lui a fait subir, et quand elle laissait échapper ces expressions téméraires, j’affirme qu’elle avait cessé d’être elle-même. Puis-je espérer qu’elles lui seront sagement et généreusement pardonnées ?

— Vous le pouvez en toute assurance, dit derrière moi la voix du comte, toujours calme et grave. Avec son allure féline, il s’était glissé hors de la bibliothèque, son livre à la main ; et, sans que je m’en fusse doutée, se trouvait à deux pas de nous.

— Lorsque lady Glyde s’est permis ces paroles irréfléchies, continua-t-il, elle a commis envers moi une injustice que je déplore, — et que j’excuse. Ne revenons plus jamais sur ce sujet, miss Halcombe. Accordons-nous pour la laisser tomber dans l’oubli, à partir de ce moment même.

— Vous êtes bien bon, lui dis-je ; vous me soulagez au-delà de…

J’essayai de continuer, mais il avait les yeux sur moi. Cet implacable sourire, dont il masque toutes ses pensées, était répandu, inflexible et dur, sur sa face large et polie. La méfiance que m’inspirait son insondable perfidie, jointe au sentiment que j’avais de m’être dégradée en m’abaissant devant sa femme et devant lui, pour nous les concilier, me troubla et me fit perdre contenance à ce point que, parfaitement incapable d’achever ma phrase, je restai devant eux debout et muette…

— Je vous supplie à genoux de ne rien ajouter, miss Halcombe ; je suis vraiment honteux que vous ayez cru nécessaire d’en dire si long… En achevant ces paroles courtoises, il me prit la main. — Oh ! comme je m’en veux et me méprise ! oh ! comme j’y trouve peu de consolation, même en me disant que j’ai souffert tout cela pour l’amour de Laura ! — Il me prit la main, qu’il porta jusqu’à ses lèvres venimeuses. Jamais jusqu’à ce moment, je n’avais bien connu toute l’horreur qu’il m’inspirait. Cette innocente familiarité me tourna le sang comme si elle eût été la dernière insulte qu’un homme pût se permettre envers moi. Pourtant, je lui cachai mon dégoût, — j’essayai de sourire, — et moi, jadis impitoyable dans mon mépris pour la trompeuse humeur des autres femmes, je fus aussi fausse que la pire d’entre elles, aussi fausse que le Judas dont les lèvres venaient de toucher ma main.

Je n’aurais pas pu conserver ce sang-froid dégradant, — et la certitude que j’en ai me relève seule à mes propres yeux, — s’il avait persisté plus longtemps à tenir ses yeux attachés sur mon visage. La fauve jalousie de sa femme vint à mon secours au moment où il s’emparait de ma main, et détourna forcément l’attention de ce redoutable scrutateur. Les yeux bleus de madame Fosco, ses yeux si froids, s’illuminèrent de clartés nouvelles ; ses joues, d’un blanc terne, se teignirent de vives couleurs : en une seconde, elle rajeunit de plusieurs années.

— Comte, dit-elle, vos formes de politesse étrangère ne sont point appréciées par les Anglaises.

— Pardon, mon ange ! la meilleure Anglaise, et la plus aimée qui soit au monde, sait parfaitement les apprécier… À ces mots, il laissa retomber ma main, et, au lieu d’elle, il porta tranquillement à ses lèvres celle de sa femme.

Je remontai précipitamment pour me réfugier chez moi. Si j’avais eu le temps de la réflexion, mes pensées, quand je me retrouvai seule, m’auraient amèrement fait souffrir. Mais ce n’était pas l’heure de m’abandonner à de vaines rêveries. Fort heureusement pour le calme et le courage qu’il me fallait conserver, c’était l’heure d’agir, d’agir sans repos ni trêve.

Mes lettres à l’avocat et à M. Fairlie n’étaient pas encore écrites, et sans hésiter un moment, je m’occupai de leur rédaction.

Je n’avais pas l’embarras du choix entre mille ressources ; — et du moins pour le début de la lutte, je ne pouvais compter que sur moi-même. Sir Percival n’avait, dans le voisinage, ni parent ni amis dont je pusse tenter de réclamer l’intercession. Il était dans les termes les plus froids, — et, pour quelques-unes, dans les plus mauvais termes, — avec les familles de son rang qui résidaient près de lui. Quant à nous, pauvres femmes, nous n’avions ni père ni frère pour venir dans ce château prendre notre cause en main. Il ne restait donc qu’à écrire ces deux lettres d’une portée si douteuse, — ou à mettre Laura dans son tort, ainsi que moi, et à rendre impossible pour l’avenir toute négociation pacificatrice, en nous échappant secrètement de Blackwater-Park. Pour légitimer cette seconde alternative, il ne fallait rien moins que les dangers personnels les plus imminents. On devait, avant tout, tenter l’épreuve des lettres ; c’est ce qui me les fit écrire.

Je ne parlai point d’Anne Catherick à M. Kyrle, parce que (je l’avais insinué à Laura) ce sujet se trouvait compliqué d’un mystère que je n’avais encore pu éclaircir, et dont il eût été par conséquent, inutile d’entretenir un homme d’affaires. J’abandonnai à mon correspondant le soin d’attribuer, s’il le voulait, à de nouvelles disputes sur les questions d’argent, l’avilissante conduite de sir Percival ; et je le consultai simplement sur la protection que les lois pourraient offrir à Laura, dans le cas où son mari ne voudrait pas permettre qu’elle quittât provisoirement Blackwater-Park et revînt à Limmeridge avec moi. Je le renvoyai à M. Fairlie, pour les détails accessoires de cette dernière combinaison ; je lui donnai l’assurance que j’étais autorisée à lui écrire au nom de Laura, et je terminai en le suppliant de faire pour ma sœur, — comme la représentant, et sans perdre une minute, — tout ce qui lui serait humainement possible.

La lettre à M. Fairlie m’occupa immédiatement après. En invoquant son appui, je fis valoir principalement les motifs que j’avais indiqués à Laura comme les mieux faits pour le tirer de son éternelle torpeur ; je lui envoyai copie de ma lettre à l’avocat, pour lui bien prouver qu’il s’agissait de choses sérieuses ; et je lui présentai notre retraite à Limmeridge comme le seul compromis capable d’empêcher que le péril et le chagrin actuels de Laura n’aboutissent inévitablement, et dans un assez bref délai, à mettre son oncle de moitié dans les embarras qui la viendraient assiéger.

Quand j’eus fini, cacheté, les deux enveloppes, mis les deux adresses, je retournai chez Laura, lui portant les deux lettres pour la bien convaincre qu’elles étaient écrites.

— Quelqu’un vous a-t-il dérangée ? lui demandai-je, quand elle m’ouvrit la porte.

— Personne n’est venu frapper, répondit-elle ; mais, dans la première pièce, j’ai entendu quelqu’un.

— Un homme ou une femme ?

— Une femme. J’ai entendu le bruit de sa robe.

— Le bruit que fait la soie ?

— Précisément ; le « frou-frou » du taffetas…

Madame Fosco était bien évidemment venue monter sa garde. Le mal qu’elle pouvait nous faire directement ne m’inspirait que fort peu de crainte. Mais celui qui pouvait nous venir d’elle, comme instrument zélé des projets de son mari, était trop redoutable pour n’en pas tenir compte.

— Qu’est devenu le bruissement de cette robe quand vous avez cessé de l’entendre dans votre antichambre ? demandai-je à ma sœur. Ne s’en est-il pas allé rasant la muraille tout le long du couloir ?

— Oui ; je restais immobile, l’oreille tendue, et c’est ce qui est arrivé.

— De quel côté allait-il ?

— Du côté de votre chambre…

Je me mis à réfléchir de plus belle. Ce bruit n’avait pas frappé mes oreilles. Mais j’étais alors profondément absorbée par ma correspondance ; de plus, j’ai la main assez lourde, et me sers de plumes d’oie qui grattent bruyamment le papier. Madame Fosco devait entendre le grattement de ma plume bien plus probablement que je ne devais distinguer le frou-frou de sa robe. Encore une bonne raison (si j’en avais eu besoin) pour ne pas risquer mes lettres dans la boîte du vestibule.

Laura me vit pensive : — Encore des difficultés, dit-elle avec accablement. Encore des difficultés, des périls !

— Point de périls, répondis-je. Quelques petits embarras, c’est possible. Je songe au moyen le plus sûr de faire passer mes deux lettres dans les mains de Fanny.

— Vous les avez donc écrites, ces lettres ? Oh ! Marian, ne vous exposez pas ! Je vous en supplie, ne courez pour moi aucuns risques !

— Non, non, — n’ayez pas peur !… Quelle heure est-il, maintenant ?…

Il était six heures moins un quart. J’avais le temps d’aller à l’auberge du village, et de revenir avant le dîner. Si j’attendais jusqu’au soir, je pourrais fort bien ne pas trouver une seconde occasion de quitter en toute sûreté le château.

— Laissez la clef dans votre serrure, dis-je à Laura, et n’ayez pour moi aucune crainte. Si vous entendez demander où je suis, appelez à travers la porte, et dites que je suis allée prendre l’air !

— Quand serez-vous de retour ?

— Sans faute, avant le dîner. Courage, ma chère belle. D’ici à demain nous aurons, agissant pour vous, un brave homme dont les idées sont nettes et les intentions sincères. Après M. Gilmore lui-même, notre meilleur ami est certainement l’associé de M. Gilmore…

Un moment de réflexion, dès que je fus seule, me convainquit que je ferais mieux de ne pas me montrer dans mon costume de promenade avant de m’être assurée de ce qui se passait à l’étage inférieur du château. Je ne m’étais pas encore informée de sir Percival, et il fallait savoir s’il était sorti ou non.

Le ramage des canaris dans la bibliothèque, et l’odeur de tabac qui filtrait à travers la porte restée entr’ouverte, m’apprirent immédiatement où était le comte. J’y jetai, en passant, un coup-d’œil par-dessus mon épaule, et m’aperçus, à mon grand, étonnement, qu’il faisait pour la femme de charge, avec toutes les recherches de sa politesse obséquieuse, une exhibition complète de ses oiseaux si bien appris.

Il avait dû tout spécialement l’inviter à les venir voir ; d’elle-même, en effet, jamais elle n’eût osé pénétrer dans la bibliothèque. Or les moindres actions de cet homme ont, au fond de chacune d’elles, un mobile parfaitement défini. En ceci, quel pouvait être son but ?

Ce n’était pas le moment de chercher à pénétrer ses motifs. Je me mis en quête de madame Fosco, et la trouvai, selon sa coutume, s’adonnant à sa promenade giratoire tout autour du grand bassin.

Je ne savais guère quel accueil je recevrais d’elle, à la suite de la crise jalouse dont j’avais été l’innocente cause si peu de temps auparavant. Mais, dans l’intervalle, son mari avait de nouveau apprivoisé la tigresse. Elle m’adressa la parole tout aussi poliment qu’à l’ordinaire. Mon seul projet, en l’abordant, était de m’informer si elle savait ce que sir Percival avait pu devenir. Je réussis à faire indirectement tomber la conversation sur ce sujet, et, après quelques minutes d’escrime de part et d’autre, elle finit par me dire qu’il était sorti.

— Lequel de ses chevaux a-t-il pris ? demandai-je négligemment.

— Aucun, répondit-elle. Sir Percival s’en est allé à pied, il y aura bientôt deux heures. Autant que j’ai pu le comprendre, il s’agissait de commencer une nouvelle enquête au sujet de cette femme qu’on appelle Anne Catherick. Le vif désir qu’il parait avoir de retrouver ses traces me paraît excéder un peu les bornes de la raison. Sauriez-vous par hasard, miss Halcombe, si la folie de cette femme est réellement dangereuse ?

— Je l’ignore, madame la comtesse.

— Est-ce que vous rentrez ?

— Mais, oui… pourquoi pas ! Je suppose qu’il sera bientôt temps de s’habiller pour le dîner…

Nous rentrâmes ensemble dans le château. Madame Fosco se traîna paresseusement jusqu’à la bibliothèque dont elle referma la porte derrière elle. Je courus sans retard prendre mon chapeau et mon châle. Il n’y avait pas une minute à perdre si je voulais aller chercher Fanny dans son auberge, et revenir à temps pour le dîner.

Lorsque je traversai le vestibule, il était absolument désert, et les oiseaux avaient cessé de gazouiller dans la bibliothèque. Je ne pouvais pas m’attarder à de nouvelles investigations, mais tout au plus m’assurer que la route était libre, et quitter alors le château avec les deux lettres bien en sûreté au fond de ma poche.

Une fois lancée vers le village, je me préparai à la chance de rencontrer sir Percival. Tant que je n’aurais affaire qu’à lui seul, j’étais bien certaine de ne pas perdre ma présence d’esprit. Et toute femme, maîtresse d’elle-même, peut tenir tête, en n’importe quelle circonstance, à un homme dominé par son humeur. Sir Percival ne m’effrayait pas comme le comte. En me faisant connaître le but de sa dernière sortie, la comtesse, au lieu de m’agiter, m’avait calmée. Tant que le désir de retrouver Anne Catherick serait chez lui le souci dominant, nous pourrions, Laura et moi, espérer quelque trêve à l’activité de ses persécutions. Aussi était-ce pour nous tout comme pour Anne elle-même, que j’espérais voir échouer les poursuites auxquelles il s’acharnait contre elle. Je l’espérais, dis-je, et c’était l’objet de mes ferventes prières.

Je parvins, d’un pas aussi rapide que la chaleur le permit, au chemin de traverse conduisant vers le village ; je regardais derrière moi, de temps en temps, pour m’assurer que je n’étais pas suivie.

Rien ne me parut avancer dans la même direction que moi, durant tout ce trajet, si ce n’est un chariot de paysan qui rentrait à vide. Le bruit de ses roues massives ne laissait pas de me gêner un peu ; et quand je m’aperçus que ce chariot prenait, de même que moi, le chemin du village, il me parut à propos de m’arrêter pour le laisser passer, et de le suivre de loin lorsqu’il m’aurait devancée. En le regardant avec plus d’attention que je n’avais fait encore, il me sembla que j’apercevais, par intervalles, les pieds d’un homme qui le suivait de fort près ; le charretier, au contraire, marchait devant, à côté de ses chevaux. Le chemin de traverse, dans la portion que je venais de franchir, était si étroit, que le chariot, venant après moi, rasait, à droite et à gauche, les arbres et les buissons ; et, pour vérifier si j’avais ou non été trompée par la vague impression dont je viens de fendre compte, il me fallut attendre qu’il fût passé devant moi. J’avais mal vu, selon toute apparence, car lorsque le chariot eut défilé sous mes yeux, je n’aperçus absolument personne sur le chemin.

J’arrivai à l’auberge sans avoir rencontré sir Percival, et sans avoir pu noter aucun autre incident. L’hôtesse, et j’en fus charmée, avait reçu Fanny avec toute la cordialité possible. Cette bonne fille était installée dans une petite pièce, à l’écart de celle où les buveurs viennent faire tapage, et on lui avait assigné, dans le haut de la maison, une chambre à coucher très-propre. En m’apercevant, elle se remit à pleurer, disant avec assez de vérité, la pauvre enfant, qu’il était « terrible » de se voir ainsi rejetée à travers le monde, comme si elle avait commis quelque faute impardonnable, lorsque personne n’avait rien à lui reprocher, — pas même le maître qui l’avait chassée.

— Tâchez, ma fille, de vous résigner, lui dis-je. Votre maîtresse et moi nous vous restons attachées, et nous prendrons soin que votre réputation n’ait pas à souffrir de tout ceci. Écoutez-moi, maintenant. J’ai fort peu de temps à perdre, et je vais vous confier un message de grande importance. Vous veillerez avec le plus grand soin sur ces deux lettres. Celle où j’ai mis un timbre doit être jetée à la poste, demain, dès votre arrivée à Londres. Quant à l’autre, adressée à M. Fairlie, vous devez la remettre vous-même en ses mains, aussitôt que vous serez rentrée chez vous. Gardez-les toutes deux sur vous, et ne les confiez, même pour un moment, à qui que ce soit : elles sont de la dernière importance pour les intérêts de votre maîtresse…

Fanny plaça les lettres dans le corsage de sa robe : — Elles resteront là, miss, dit-elle, jusqu’à ce que vos instructions aient pu être suivies de point en point.

— Prenez soin, demain matin, de ne pas arriver trop tard à la station, continuai-je. Et quand vous verrez la femme de charge de Limmeridge, dites-lui, tout en la complimentant de ma part, que vous êtes à mon service jusqu’à ce que lady Glyde ait pu vous reprendre au sien. Nous nous retrouverons peut-être plus tôt que vous ne pensez. Ainsi donc, gardez bon courage, et ne manquez pas le train de sept heures.

— Merci, miss, merci mille fois ! D’entendre votre bonne voix, cela vous remet le cœur. Veuillez présenter mes respects à milady, et lui dire que, pour le temps qui m’a été laissé, j’ai mis les choses en aussi bon ordre que possible… Oh ! mon Dieu ! mon Dieu !… qui donc l’habillera aujourd’hui pour le dîner ?… Tenez, miss, quand j’y pense, cela me navre…

Lorsque je rentrai au château, il ne me restait guère plus d’un quart d’heure, et pour ma toilette du dîner, et pour échanger, avant de descendre, quelques mots avec Laura.

— Les lettres sont dans les mains de Fanny, lui dis-je tout bas, en passant devant sa porte… Comptez-vous dîner avec nous ?

— Oh ! non, non, — pour rien au monde !

— Serait-il arrivé quelque chose ?… Quelqu’un vous aurai-t-il encore effrayée ?

— Oui, tout à l’heure ; sir Percival…

— Est-ce qu’il est entré chez vous ?

— Non, il m’a fait peur en heurtant à la porte : — Qui est là ! ai-je demandé. — Vous le savez, m’a-t-il répondu. Vous déciderez-vous à me dire le reste ? Il le faudra bien !… Tôt ou tard, je vous arracherai ce secret… Vous savez où est présentement Anne Catherick ! — En vérité, en toute vérité, je l’ignore. — Vous le savez, a-t-il répliqué. Mais, prenez garde ! je viendrai à bout de votre entêtement ! Je vous arracherai ce que je veux savoir !… Sur ces mots, il s’en est allé… Il s’en est allé, Marian, il y a tout au plus cinq minutes…

Donc, Anne n’était pas découverte ! Pour ce soir encore, nous étions sauvées. Sir Percival n’avait pas retrouvé la trace perdue.

— Vous descendez, Marian ?… Revenez me voir dans la soirée !

— Oui, certainement. Si je remonte un peu tard, n’allez pas vous inquiéter… Il me faut prendre garde de les blesser en les quittant de très-bonne heure…

Le dernier coup sonna et je partis en toute hâte.

Sir Percival conduisit madame Fosco dans la salle à manger, et le comte m’offrit son bras. Il avait très-chaud, il était très-rouge, et ne paraissait pas avoir donné à sa toilette les soins habituels dont il était si prodigue. Était-il donc sorti, lui aussi, avant le dîner, et son retour avait-il été retardé ? ou bien souffrait-il seulement de la chaleur un peu plus qu’à son ordinaire ?

Quoi qu’il en fût, il était, sans aucun doute, en proie à quelque ennui secret, à quelque anxiété cachée que, nonobstant toute sa décevante habileté, il ne pouvait dissimuler absolument. Pendant toute la durée du repas, il ne parla guère plus que sir Percival lui-même, et, de temps en temps, il jetait du côté de sa femme des regards où se peignait une inquiétude furtive que je remarquais en lui pour la première fois.

La seule obligation de société que ce qu’il gardait de sang-froid lui permit de remplir avec sa courtoisie habituelle, fut celle de se montrer toujours obstinément civil et attentif à mon égard. Quel dessein perfide il poursuit ainsi, je n’ai pu encore le découvrir ; mais quel que soit son but, depuis qu’il a mis le pied dans ce château, les moyens dont il s’est résolûment servi pour arriver à ses fins, ont été une invariable politesse envers moi, une invariable humilité envers Laura, et une invariable résistance (coûte que coûte) aux brutales violences de sir Percival. Je soupçonnais déjà ceci lors de sa première intervention en notre faveur, le jour où l’acte fut présenté dans la bibliothèque à la signature de Laura ; maintenant, je fais mieux que le soupçonner : — j’en suis certaine.

Lorsque madame Fosco et moi nous nous levâmes pour quitter la table, le comte, se levant aussi, parut vouloir nous accompagner au salon.

— Pourquoi vous en allez-vous ? demanda sir Percival… C’est à « vous » que je parle, Fosco !

— Je m’en vais, parce que j’ai dîné assez, et assez bu, répondit le comte. Veuillez, Percival, excuser l’habitude étrangère que j’ai contractée de m’en aller en même temps que les dames, tout comme j’arrive en même temps qu’elles.

— Laissez donc !… un autre verre de « claret » ne vous fera pas de mal… Reprenez séance comme un bon Anglais… Je voudrais causer tranquillement avec vous, pendant une demi-heure, à côté de ces bouteilles.

— Causer tranquillement, Percival ? je ne demande pas mieux ; mais pas à présent, et pas à côté des bouteilles… Un peu plus tard, si vous voulez bien… un peu plus avant dans la soirée.

— Voilà qui est poli, dit sir Percival avec emportement… C’est agir de bien bonne grâce, sur mon âme, que de traiter ainsi quelqu’un dans sa propre maison !…

Je l’avais vu, plus d’une fois, pendant le dîner, regarder le comte d’un air inquiet, et j’avais remarqué que le comte, en revanche, s’abstenait soigneusement de le regarder. Cette circonstance, combinée avec le désir exprimé par le maître de la maison d’un entretien tout à fait intime, et le refus obstiné que lui opposait son hôte, me remit en mémoire la vaine insistance que sir Percival avait mise quelques heures auparavant, à réclamer de son ami un entretien particulier hors de la bibliothèque.

Le comte avait ajourné dans l’après-midi cette première requête ; il l’ajournait encore à l’issue du dîner. Quel que pût être le sujet qu’ils étaient appelés à discuter ensemble, il était évident que sir Percival lui accordait une grande importance ; — et peut-être le comte l’envisageait-il comme dangereux au même degré, s’il fallait en juger par la répugnance qu’il manifestait à l’aborder.

Ces réflexions s’offrirent à moi pendant notre traversée de la salle à manger au salon. L’irritation avec laquelle sir Percival venait de commenter la retraite désobligeante de son ami n’avait pas produit le plus léger effet sur ce dernier. Le comte nous accompagna obstinément jusqu’à la table à thé, — perdit une ou deux minutes à rôder autour de nous, — puis, passant dans le vestibule, il en revint avec la boîte aux lettres dans ses mains. Il était alors huit heures, — l’heure à laquelle on expédiait régulièrement le courrier de Blackwater-Park.

— N’avez-vous rien pour la poste, miss Halcombe ? me demanda-t-il, s’approchant de moi et me présentant la boîte ouverte.

Je vis madame Fosco qui faisait le thé, s’arrêter tenant la pince à sucre, pour écouler ma réponse.

— Non, monsieur le comte ; je vous rends grâces. Je n’ai pas de lettres à faire partir aujourd’hui…

Il remit la boîte au domestique qui venait d’entrer dans l’appartement ; puis il s’assit au piano, et joua deux fois de suite l’air de cette joyeuse chanson des rues de Naples : « La mia Carolina ». Sa femme, qui d’ordinaire était la personne la plus posée dans tous ses mouvements, expédia le thé aussi promptement que j’eusse pu le faire moi-même, — avala sa tasse en deux minutes, — et se glissa hors du salon sans le moindre bruit.

Je me levai pour en faire autant, — moitié parce que je la soupçonnais de vouloir pratiquer là-haut quelque trahison à l’égard de Laura ; moitié parce que j’étais bien résolue à ne pas rester seule dans la même pièce que son mari.

Avant que j’eusse pu gagner la porte, le comte me rappela pour me demander une tasse de thé. Lorsqu’il fut servi, je tentai une fois encore de m’échapper. Une fois encore, il m’arrêta, en retournant au piano et me provoquant tout à coup à m’expliquer sur une question musicale, dans laquelle il affirmait que l’honneur de son pays était en jeu.

Vainement plaidai-je mon ignorance absolue en fait de musique, et les déplorables défaillances de mon goût en cette matière, il n’en appelait pas moins à mon jugement, de plus belle, avec une véhémence qui coupait court à toutes mes protestations : — Les Anglais et les Allemands (c’est ainsi qu’il donnait cours à son indignation) persistaient à reprocher aux Italiens leur impuissance à traiter en musique les genres les plus élevés. Les premiers parlaient sans cesse de leurs oratorios, les seconds, sans cesse de leurs symphonies. Les uns et les autres devaient-ils donc oublier son immortel ami et compatriote, l’illustrissime Rossini ? Qu’était donc le « Mosè » sinon un oratorio sublime, exécuté sur le théâtre au lieu d’être froidement chanté dans une salle de concerts ? Qu’était l’ouverture de « Guillaume Tell », sinon une symphonie pseudonyme ? Avais-je entendu jamais le « Moïse en Égypte » ? À supposer que je connusse tel ou tel opéra (il m’en nomma trois ou quatre) il prendrait la liberté de me demander si jamais rien de plus sublime et de plus grandiose a été trouvé par le génie d’un homme ? Puis, sans attendre un seul mot ou d’approbation ou d’objection, ne me quittant jamais du regard, il promenait à grand bruit sa main sur le piano, et chantait avec un enthousiasme orgueilleux les morceaux qui devaient enlever mon suffrage. Pour toute interruption, de temps en temps, il me criait d’une voix farouche les titres de ces morceaux : — « Chœur des Égyptiens livrés à la plaie des ténèbres », miss Halcombe ! — « Récitatif de Moïse apportant les tables de la Loi ! » — « Prière des Israélites au passage de la Mer rouge ! » — Ah ! ah !… Est-ce de la musique sacrée ? Est-ce sublime, oui ou non ?… — Le piano tremblait sous ses mains puissantes, et les tasses à thé vibraient sur la table, tandis que tonnait sa forte basse-taille et que son pied lourd battait la mesure sur le parquet.

Il y avait quelque chose d’horrible, quelque chose de féroce et de vraiment diabolique dans les éclats de la joie que son chant et sa musique semblaient lui faire éprouver, comme aussi dans l’air de triomphe avec lequel il constatait l’espèce de fascination exercée sur moi, tandis qu’intimidée et comme asservie, je me rapprochais vainement de la porte sans oser jamais en franchir le seuil. Je fus enfin délivrée de cette obsession, non par mes propres efforts, mais par l’entremise de sir Percival. Il ouvrit la porte de la salle à manger, et appela pour demander ce que signifiait « ce tapage d’enfer ». Le comte quitta aussitôt le piano : — Ah ! dit-il, si Percival arrive, adieu la mélodie, adieu l’harmonie !… La Muse du chant, miss Halcombe, va s’enfuir épouvantée ; et moi, vieux ménestrel chargé d’embonpoint, il me faudra exhaler au grand air le reste de mon enthousiasme !… Il passa, disant ceci, sous la verandah, mit ses mains dans ses poches, et reprit « sotto voce », dans le jardin, le récitatif de « Moïse ».

J’entendis sir Percival qui, des fenêtres de la salle à manger, appelait son ami. Mais celui-ci n’y prit point garde ; il semblait décidé à faire la sourde oreille. Cette « causerie tranquille » après laquelle le maître de la maison soupirait vivement, elle était encore ajournée, comme elle l’avait déjà été tant de fois, par la despotique et capricieuse volonté du comte.

Depuis le départ de sa femme, il m’avait retenue dans le salon pendant près d’une demi-heure. Comment avait-elle utilisé ce laps de temps ?

Je montai pour m’en enquérir, mais ne fis, à cet égard, aucune découverte ; et lorsque je questionnai Laura, il me fut démontré qu’elle n’avait rien entendu. Personne n’était venu la déranger ; et la robe de soie n’avait frémi ni dans l’antichambre, ni dans le couloir.

Il était alors neuf heures moins vingt. Après être allée chercher mon « Journal » dans ma chambre, je m’installai chez Laura, et restai à lui tenir compagnie, tantôt écrivant, tantôt m’interrompant pour causer avec elle. Personne ne vint rôder autour de nous, et il ne se passa rien que de très-ordinaire. Nous demeurâmes ensemble jusqu’à dix heures. Je la quittai alors, après quelques paroles d’encouragement et lui souhaitant une bonne nuit. Elle referma sa porte derrière moi, lorsque nous fûmes bien convenues que je viendrais la voir, le lendemain matin, avant toute autre démarche.

J’avais encore, avant de me livrer moi-même au sommeil, quelques lignes à écrire dans mon « Journal » ; et en descendant au salon, lorsque j’eus définitivement quitté Laura, je résolus de n’y faire qu’une apparition, simplement pour offrir mes excuses, et de me retirer ensuite chez moi, une heure plus tôt qu’à l’ordinaire.

Sir Percival, ainsi que le comte et sa femme, y tenait séance. Le premier bâillait dans un grand fauteuil ; le comte lisait ; madame Fosco agitait un éventail autour de son front. Par un phénomène étrange, elle était cette fois très-rouge. Elle qui se vantait de n’être jamais incommodée par la chaleur, en souffrait évidemment, ce soir-là.

— Je crains, madame la comtesse, lui dis-je, que vous ne soyez pas tout à fait bien portante.

— C’est justement, répondit-elle, la remarque que j’allais vous adresser. Vous êtes pâle, ma chère…

« Ma chère » ! c’était la première fois qu’elle employait, vis-à-vis de moi, cette expression familière, ! Elle avait aussi sur le visage, en articulant ces mots, un sourire insolent.

— Je souffre de la tête, ainsi que cela m’arrive souvent, répondis-je d’un ton froid.

— Ah ! vraiment. Faute d’exercice, je suppose ? Une promenade, avant le dîner, voilà justement ce qu’il vous eût fallu… Elle avait prononcé le mot « promenade » d’un ton singulièrement emphatique. M’aurait-elle, par hasard, vue sortir ? Au fond, cela m’importait peu. Les lettres, maintenant, étaient saines et sauves entre les mains de Fanny.

— Venez fumer, Fosco ! dit sir Percival, qui se levait, regardant son ami avec une sorte d’inquiétude.

— Volontiers, Percival, quand ces dames se seront retirées, répondit le comte.

— Excusez-moi, comtesse, de vous donner l’exemple, dis-je à mon tour. Pour un mal de tête comme le mien, il n’est tel remède que le lit…

Je pris congé d’un chacun. Sur le visage de cette femme, au moment où nous nous donnâmes la main, reparut le même insolent sourire. Sir Percival ne m’accordait aucune attention. Il regardait avec impatience madame Fosco, laquelle ne semblait pas se disposer à partir en même temps que moi. Le comte, derrière son livre semblait se sourire à lui-même. À cette « causerie tranquille », sollicitée par sir Percival, un obstacle s’offrait encore ; — et l’obstacle, cette fois, c’était la comtesse.



LA
FEMME EN BLANC


SECONDE ÉPOQUE


(suite)



Le récit est continué par Marian Halcombe


IX


« 19 Juin. » — Une fois sous clef, dans ma chambre, j’ouvris ces pages, et me préparai à continuer ce qui me restait à écrire des incidents de cette journée.

Pendant au moins dix minutes, je restai sur mon fauteuil, la plume à la main, mais parfaitement oisive, récapitulant les événements des douze dernières heures. Lorsqu’à la fin, j’entamai ma besogne, j’éprouvais à la pousser plus loin une difficulté qui m’était nouvelle. Malgré tous mes efforts pour fixer mes pensées sur le sujet que j’avais à traiter, elles s’égaraient, avec la plus étrange persistance, toujours du côté de sir Percival et du comte ; l’intérêt que je m’efforçais de concentrer sur mon « Journal », je le portais au contraire à cette conférence particulière, qui semblait concertée entre eux, — qui toute la journée, d’heure en heure, avait été remise, — et que, maintenant, ils devaient avoir dans le silence et l’isolement de la nuit.

Mon esprit, ainsi perverti momentanément, se refusait au souvenir de ce qui s’était passé depuis le matin ; et je n’eus bientôt d’autre ressource que de refermer mon « Journal » pour m’en distraire pendant quelques instants.

J’ouvris la porte qui, de ma chambre à coucher, menait dans mon boudoir, et quand j’eus passé d’une pièce dans l’autre, je refermai cette porte pour empêcher tous les accidents qui pouvaient résulter du courant d’air auquel se trouvait exposé le flambeau laissé par moi sur la table de toilette. La fenêtre de mon boudoir était toute grande ouverte, et je m’y appuyai négligemment, regardant au dehors le paysage nocturne.

Tout était obscur et calme. Ni lune ni étoiles ne se voyaient au ciel. Dans l’air, appesanti et sans mouvement planait une odeur de pluie ; si bien que j’étendis la main hors de la fenêtre… Mais non… la pluie ne faisait que menacer ; elle ne tombait pas encore.

Je demeurai accoudée sur l’appui de la fenêtre pendant à peu près un quart d’heure, perdant mes regards distraits dans les épaisses ténèbres, et sans rien entendre si ce n’est, çà et là, les voix de nos domestiques, ou le bruit lointain d’une porte qui se fermait dans les régions inférieures du château.

Au moment même où, fatiguée de cette rêverie sans but, j’allais rentrer dans ma chambre, et pour la seconde fois, tâcher de compléter les derniers paragraphes de mon « Journal », je sentis une odeur de fumée de tabac qui m’arrivait à l’improviste dans cette atmosphère pesante d’une nuit orageuse.

Le moment d’après, je vis, arrivant à l’autre extrémité du château, dans l’obscurité profonde qui nous enveloppait, une sorte de petite étincelle rouge. Je n’entendais aucun bruit de pas, et ne pouvais rien voir si ce n’est cette étincelle même. Elle voyageait dans la nuit, passa sous la fenêtre où je me tenais, et s’arrêta juste en face de celle de ma chambre à coucher, laquelle se trouvait éclairée par le flambeau que j’avais laissé sur la table de toilette.

L’étincelle, pendant un instant, demeura stationnaire ; puis je la vis s’en retourner dans la direction du chemin qu’elle avait pris pour venir. Comme je tâchais de ne pas la perdre de vue, j’aperçus une seconde étincelle rouge, plus forte que la première, et qui s’en rapprochait peu à peu.

Toutes deux se rencontrèrent dans l’obscurité. Me rappelant qui fumait des cigarettes, et qui des cigares, je conclus immédiatement que le comte était sorti le premier pour venir aux aguets sous ma fenêtre, et que sir Percival, ensuite, l’avait rejoint ; ils avaient dû tous les deux marcher sur la pelouse, — sans quoi, j’aurais entendu, bien certainement, les pas pesants de sir Percival, encore que, même sur le sable, la marche féline du comte eût bien pu m’échapper.

Je demeurai paisiblement à la croisée, certaine que, dans cette pièce sans lumière, ni l’un ni l’autre ne pouvait me voir.

— Qu’y a-t-il donc ? disait sir Percival dont je reconnus la voix, bien qu’il en baissât le ton. Pourquoi ne revenez-vous pas ! Le moment est arrivé de causer à notre aise !

— Je voudrais que cette fenêtre cessât d’être éclairée, répondit le comte fort doucement.

— En quoi vous gêne cette lumière ?

— Elle me dit que tout le monde n’est pas couché. Or « la personne » est assez rusée pour soupçonner quelque chose, et assez hardie, si elle en avait la chance, pour descendre et venir écouter… Un peu de patience, Percival, un peu de patience !

— Ah ! bah !… vous ne parlez jamais d’autre chose.

— Le moment est venu où vous ne me ferez plus ce reproche. Vous êtes, mon bon ami, au bord d’un précipice domestique ; et si je vous laisse donner une chance de plus à ces femmes, ma parole d’honneur, elles vous y jetteront la tête la première !

— Que diable voulez-vous dire ?

— Il sera temps de s’expliquer, Percival, quand cette fenêtre ne sera plus éclairée, quand j’aurai pu donner un petit coup-d’œil aux chambres qui tiennent à la bibliothèque, et m’assurer aussi qu’il n’y a personne sur l’escalier…

Ils s’éloignèrent lentement, et le reste de leur conversation (durant laquelle, au surplus, ils n’avaient cessé de parler à voix très-basse) devint absolument impossible à suivre. Il m’importait guère ; j’en avais entendu assez pour me déterminer à justifier la haute opinion que le comte semblait s’être faite de ma finesse et de mon courage. Avant que les étincelles rouges eussent disparu dans les ténèbres, j’avais arrêté en moi que quelqu’un assisterait à la conférence préparée entre ces deux hommes, — et que, nonobstant toutes les précautions du comte, ce quelqu’un-là serait moi-même. Il ne me fallait qu’un motif, pour légitimer cet acte par-devant ma propre conscience et me donner le courage de l’accomplir. Or ce motif, je l’avais. L’honneur et le bonheur de Laura, sa vie même peut-être, — dépendaient ce soir-là de ma finesse d’oreille et de ma sûreté de mémoire.

J’avais entendu le comte annoncer qu’avant d’entrer en explications avec sir Percival, il prétendait explorer les chambres attenant à la bibliothèque et l’escalier au bas duquel ouvrait cette pièce. Il n’en fallait pas davantage pour m’informer que la conversation projetée devait avoir lieu dans la bibliothèque. Or la même minute qui me suffit pour arriver à cette conclusion me fournit aussi un moyen de déjouer les précautions du comte, — ou, en d’autres termes, d’entendre ce que lui et sir Percival avaient à se dire, sans hasarder, en aucune façon, de descendre au rez-de-chaussée du château.

En parlant de la distribution donnée à ces appartements inférieurs, je crois avoir mentionné incidemment la « verandah » placée à l’extérieur et sur laquelle ouvraient toutes les pièces, au moyen des portes-fenêtres « à la française ». Le toit de cette verandah était plat ; les eaux de pluie y trouvaient pour s’écouler des tuyaux qui menaient aux citernes destinées à l’approvisionnement du château. Sur cette toiture étroite et garnie de plomb, — qui courait au-dessus de toutes les chambres du premier étage, et ne devait guère se trouver, pensais-je, qu’à trois pieds tout au plus de l’appui des croisées, — une rangée de caisses à fleurs était disposée, d’assez larges intervalles existant de l’une à l’autre ; et pour les empêcher de tomber en cas d’ouragans, une petite barrière de fer ouvragé bordait le toit sur toute sa longueur.

Le plan qui venait de s’offrir à moi consistait à me laisser glisser par la fenêtre de mon boudoir sur le toit de la verandah ; je projetai de m’y traîner sans bruit jusqu’à la portion qui dominait exactement la fenêtre de la bibliothèque, et de me tapir là, parmi les caisses de fleurs, l’oreille collée à la balustrade extérieure. Dans le cas où sir Percival et le comte seraient installés pour fumer, comme je les avais déjà vus bien des fois, le soir, leurs fauteuils sur le seuil même de la fenêtre ouverte, et leurs pieds étendus sur les sièges de zinc qui garnissaient la verandah, — toute parole échangée entre eux, qui ne serait pas prononcée absolument à voix basse (et, nous le savons tous par expérience, aucune conversation un peu longue ne peut se maintenir à ce diapason) devait inévitablement arriver à mes oreilles. Si, d’autre part, ils préféraient, ce soir-là, rester à l’intérieur de la pièce, j’avais alors toute chance ou de ne rien entendre, ou d’entendre très-peu de chose ; et, dans ce cas, il me faudrait courir le risque beaucoup plus sérieux, de descendre l’escalier pour venir m’embusquer auprès d’eux.

Bien que la nature désespérée de notre situation me fît résolument envisager les partis les plus extrêmes, j’espérais avec ardeur pouvoir me soustraire à cette seconde alternative. Mon courage, après tout, n’était que le courage d’une femme ; et il était bien près de me manquer, à l’idée de m’aller mettre, par cette nuit noire, en descendant au rez-de-chaussée, sous la main même de sir Percival et du comte.

Je rentrai à petit bruit dans ma chambre à coucher, pour tenter d’abord l’épreuve moins périlleuse du toit de la verandah.

Un complet changement de costume était impérieusement requis, pour bien des raisons. J’ôtai, pour commencer, ma robe de soie, attendu que, par cette nuit silencieuse, le moindre bruit qu’elle eût fait aurait pu me trahir. Je mis ensuite de côté ceux de mes vêtements de dessous que leur blancheur et leur volume rendaient plus particulièrement indiscrets ou incommodes, et je les remplaçai par un jupon de flanelle brune. Je jetai par-dessus ma pelisse de voyage, en étoffe noire, dont je ramenai le capuchon sur ma tête. Le soir, dans ma toilette habillée, je tenais au moins la place de trois hommes. Vêtue comme je l’étais maintenant, et quand je serrais contre mon corps ma frêle et souple enveloppe, aucun homme n’aurait pu, comme moi, se faufiler dans les moindres interstices. Ce point était fort essentiel, à cause du très-petit espace qui, sur le toit de la verandah, existait entre les caisses à fleurs d’un côté, de l’autre la muraille et les fenêtres du château. Si je venais à renverser quelque chose, à faire le moindre bruit, qui pouvait prévoir les suites d’un tel accident !

Je ne pris que le temps de placer la boîte d’allumettes près du flambeau que je soufflai ensuite, et je rentrai à tâtons dans mon boudoir. J’en fermai la porte au verrou, comme j’avais déjà fait pour ma chambre à coucher ; — et alors, me laissant tranquillement aller à l’extérieur de la fenêtre, je posai mes pieds, avec précaution sur le toit plombé de la verandah.

Mes deux chambres étaient à l’extrémité intérieure de l’aile nouvellement ajoutée au château, de celle-là même que nous habitions tous ; et j’avais à passer devant cinq fenêtres, avant d’atteindre le poste qu’il fallait occuper, immédiatement au-dessus de la bibliothèque. La première fenêtre était celle d’une chambre d’ami, pour le moment inoccupée. La seconde et la troisième étaient celles de la chambre de Laura. La quatrième éclairait la chambre de sir Percival ; la cinquième celle de la comtesse. Les autres, devant lesquelles je n’avais pas besoin de passer, appartenaient au cabinet de toilette du comte, à la chambre de bains, et à une seconde chambre d’ami, vide comme l’autre. Aucun bruit n’arrivait à mes oreilles, et l’obscurité de la nuit, lorsque je me trouvai debout sur la verandah, m’enveloppait de tous côtés, si ce n’est à l’endroit où donnait la fenêtre de madame Fosco. Là, juste au-dessus de la bibliothèque, juste au point où j’avais compté m’aller tapir, tombait un rayon de lumière. La comtesse n’était pas encore couchée.

Il était trop tard pour reculer ; et je n’avais pas le temps d’attendre. Je résolus d’aller en avant, à tous risques et périls, me fiant, pour me tirer d’affaire, à ma prudence et à l’obscurité de la nuit. — C’est pour Laura ! me disais-je, en faisant mon premier pas sur le toit, d’une main serrant ma pelisse contre moi, et tâtonnant de l’autre contre le mur du château. Il valait mieux, en effet, me frotter à cette muraille sourde, que courir le risque de heurter les caisses à fleurs rangées de l’autre côté, à quelques pouces de moi. Je passai devant la fenêtre obscure de la chambre d’ami, éprouvant du pied, à chaque pas, la toiture de plomb, avant d’y risquer le poids de tout mon corps. Je passai devant les fenêtres obscures de la chambre de Laura. (Puisse Dieu la bénir, et, cette nuit, veiller sur elle !) Je passai devant la fenêtre obscure de sir Percival. Là, j’attendis un moment ; je m’agenouillai, m’appuyant sur mes mains ; et, m’abritant du pan de muraille qui, du bas de la fenêtre éclairée, allait le joindre le toit de la verandah, je me traînai au poste que je voulais atteindre.

Quand je me risquai à lever les yeux sur cette fenêtre même, je m’aperçus que la partie supérieure seule était ouverte, et qu’à l’intérieur le store était abaissé. Tandis que je regardais, l’ombre de madame Fosco passa derrière le champ lumineux du store… puis, je la vis revenir lentement dans le sens opposé. Jusque-là, elle ne devait pas m’avoir entendue ; — l’ombre, sans cela, se serait certainement arrêtée derrière le store, en supposant même que madame Fosco n’eût pas eu le courage d’ouvrir la fenêtre et de regarder au-dehors.

Je me plaçai tout contre la balustrade de la verandah, m’assurant d’abord, au toucher, de la place occupée par les caisses à fleurs que j’avais à ma droite et à ma gauche. Il se trouvait entre elles assez d’espace pour me permettre de m’asseoir, mais pas un pouce de plus. Le feuillage parfumé de l’arbuste que j’avais à ma gauche effleura ma joue, lorsque j’appuyai légèrement ma tête à la balustrade.

Les premiers bruits qui m’arrivèrent d’en bas furent ceux de trois portes que, successivement, on ouvrait ou on fermait, (cette dernière alternative, beaucoup plus probable que l’autre), sans doute les portes qui donnaient accès dans le vestibule et dans les chambres attenantes aux deux côtés de la bibliothèque, celles-là mêmes que le comte s’était promis d’explorer. Le premier objet que j’aperçus fut l’étincelle rouge qui, partie de la verandah et voyageant dans les ténèbres, s’avança dans la direction de ma fenêtre ; là elle fit halte un moment, et revint ensuite à son point de départ.

— Au diable votre agitation !… Quand donc comptez-vous vous asseoir ? grommela au-dessous de moi la voix de sir Percival.

— Ouf ! comme il fait chaud ! dit le comte, poussant un soupir de fatigue.

Son exclamation fut suivie du bruit métallique que faisaient les chaises de jardin quand on les traînait sur les briques dont la verandah était pavée. Ce son, bien venu, m’apprit qu’ils allaient s’asseoir comme à l’ordinaire dans le voisinage immédiat de la fenêtre. La chance, jusque-là, se prononçait en ma faveur. L’horloge du campanile sonnait minuit moins un quart au moment où ils s’installaient dans leurs fauteuils. J’entendis, par la fenêtre ouverte, un bâillement de madame Fosco, et je vis son ombre se dessiner une fois encore derrière le transparent lumineux.

Cependant sir Percival et le comte commencèrent à causer, modérant çà et là, un peu plus que de coutume, le diapason de leur voix, mais sans jamais en venir à se parler tout à fait bas. L’étrangeté de ma dangereuse situation et la crainte que m’inspirait, en dépit de moi-même, la fenêtre éclairée de madame Fosco, me rendirent d’abord difficile, — presque impossible, devrais-je dire, — de conserver ma présence d’esprit et de consacrer toute mon attention à la conversation engagée au-dessous de moi. Pendant quelques minutes, je ne réussis qu’à en saisir les traits principaux. J’entendis le comte expliquer que la seule fenêtre éclairée était celle de sa femme ; que le rez-de-chaussée du château avait été parfaitement exploré : qu’ils pouvaient donc, sans crainte d’accident, se communiquer l’un à l’autre ce qu’ils avaient à se dire. Sir Percival se plaignit aigrement à son ami de ce que, pendant toute la journée, ce dernier avait tenu peu de compte de ses désirs et négligé ses intérêts ! Le comte, sur ce point, se défendait en déclarant que certains troubles, certaines inquiétudes dont il était assiégé, avaient absorbé son attention tout entière, et qu’en somme, pour une explication comme la leur, le seul moment à choisir était celui où ils pouvaient s’assurer de n’être ni interrompus ni surpris : — Nos affaires, Percival, traversent une crise sérieuse, disait-il, et si nous devons prendre pour l’avenir quelque parti définitif, c’est dans le conseil secret de cette nuit que nous aurons à l’arrêter…

Cette phrase du comte fut la première que je parvins à saisir, mot pour mot, comme elle avait été dite. À partir de ce moment, sauf quelques lacunes, quelques interruptions passagères, mon attention se concentra sur cet entretien palpitant d’intérêt ; et je le suivis sans en perdre une parole :

— Une crise ? répéta sir Percival. La crise est pire que vous ne vous l’imaginez ; c’est moi qui vous en réponds.

— Je l’aurais supposé, reprit froidement son interlocuteur, d’après votre conduite depuis un ou deux jours. Mais, ne nous pressons pas. Avant de passer à ce que je ne sais pas, établissons, d’une manière certaine, ce que je sais. Voyons si je suis bien fixé sur le passé, avant de combiner quoi que ce soit pour l’avenir.

— Laissez-moi d’abord aller chercher l’eau et le brandy… et vous apprêterez vous-même votre grog.

— Merci, Percival ! de l’eau fraîche, avec plaisir, une cuillère et le sucrier… De l’eau sucrée, mon ami, et rien autre chose.

— De l’eau sucrée, à votre âge ?… Allons ! arrangez vous-même cette tisane d’hôpital… Vous autres étrangers, vous êtes bien tous les mêmes.

— Maintenant, Percival, écoutez !… Je vais vous soumettre carrément notre position telle que je l’envisage ; et vous me direz ensuite si je suis ou non dans le vrai… Nous sommes revenus du continent en ce château, vous et moi, dans une situation d’affaires très-sérieusement embarrassée.

— Abrégeons ! Il me fallait quelques milliers de livres, et à vous quelques centaines ; — faute de cet argent, nous étions tous deux en bonne voie de chavirer ensemble. Voilà la situation. Faites-en ce que vous pourrez !… En avant, marche !

— Eh bien ! Percival, pour parler de votre bon anglais tout rond, il vous fallait quelques milliers de guinées, il m’en fallait quelques centaines ; et la seule manière de se les procurer était d’emprunter, avec l’aide de votre femme, l’argent dont vous aviez besoin (plus le léger supplément applicable à mes humbles nécessités). Pendant notre voyage de retour en Angleterre, que vous disais-je au sujet de votre femme ? et que vous ai-je répété, une fois arrivés ici, quand j’eus vu par moi-même quelle espèce de femme était miss Halcombe ?

— Que voulez-vous que j’en sache ? Comme à l’ordinaire, je suppose que vous ne ménagiez pas vos paroles, et me lâchiez vos aphorismes à raison de dix-neuf par douzaine.

— Je vous disais ceci : L’habileté humaine, mon cher ami, n’a découvert encore que deux moyens par lesquels un homme puisse mener une femme. L’un est de la dominer par la force, — méthode généralement adoptée par la brutalité des castes inférieures, mais à laquelle répugnent, élevées et raffinées, celles qui dominent la foule. L’autre moyen (qui demande beaucoup plus de temps, plus de combinaisons, mais qui, en somme, offre autant de certitude), est de ne jamais accepter une provocation venant de la femme qu’on veut réduire. La méthode réussit avec les animaux, réussit avec les enfants, et réussit avec les femmes qui ne sont, après tout, que des enfants adultes. Une résolution calme est la seule qualité qui ne se rencontre jamais chez les animaux, les enfants et les femmes. Si une fois ils peuvent ébranler chez celui qui les gouverne cette qualité dominante, ils viennent à bout de « lui ». S’ils ne réussissent jamais à y porter le désordre, il vient à bout « d’eux », nécessairement. J’ajoutais : Souvenez-vous de cette vérité si simple, quand vous aurez besoin de votre femme pour trouver de l’argent !… J’ajoutais encore : Souvenez-vous-en deux ou trois fois davantage quand vous aurez affaire à la sœur de votre femme, quand vous serez en face de miss Halcombe !… Vous en êtes-vous souvenu ? Pas une seule fois, durant toutes ces complications qui sont venues nous enlacer en cette maison. Chaque fois que votre femme ou sa sœur vous ont jeté le gant, vous l’avez immédiatement relevé. Votre mauvaise humeur insensée a compromis la signature de l’acte, compromis l’emprunt, et poussé miss Halcombe à écrire sa première lettre à l’avocat…

— Sa première ?… Est-ce qu’elle aurait écrit de nouveau ?

— Oui…, et pas plus tard qu’aujourd’hui…

Un siège tomba sur le pavé de la verandah, — tomba bruyamment, comme jeté à terre d’un coup de pied.

Bien m’en prit que la révélation du comte eût à ce point éveillé la colère de sir Percival. En apprenant ainsi, à l’improviste, qu’un autre de mes secrets était découvert, je tressaillis si fort que le grillage de fer auquel je m’appuyais rendit un frémissement sonore. Cet homme m’avait-il donc suivie à l’auberge ? Ou, simplement, de ma réponse que « je n’avais pas de lettre à jeter dans la boîte », avait-il conclu que j’avais remis à Fanny celles que je devais avoir écrites ? Mais, même dans cette dernière hypothèse, comment avait-il pu examiner les lettres qui, de mes mains et sous mes yeux, avaient passé dans le corsage de la jeune fille ?

— Remerciez votre heureuse étoile, disait le comte, quand de nouveau je pus l’entendre ; remerciez-la de m’avoir eu chez vous pour défaire le mal, à mesure que vous le faisiez. Remerciez votre heureuse étoile de m’avoir trouvé là pour vous dire « non », quand vous aviez la folie, aujourd’hui même, de vouloir enfermer miss Halcombe, comme vous aviez eu l’absurdité d’enfermer votre femme. Où donc avez-vous les yeux ? Pouvez-vous regarder miss Halcombe sans deviner qu’elle a toute la prévoyance, toute la résolution d’un homme ? Avec cette femme pour amie, je narguerais le monde entier. Avec cette femme pour ennemie, nonobstant ce que je puis avoir de cervelle et d’expérience, moi qui vous parle, — moi, Fosco, « plus rusé que le diable », comme vous me l’avez dit cent fois, — je marche, comme vous dites ici, sur des œufs ! Et c’est cette créature grandiose, — je bois mon eau sucrée à sa santé ! — c’est cette créature grandiose, debout dans la force de son amour et de son courage, toujours placée, comme un roc, entre nous deux et cette pauvre mignonne blonde en papier mâché qui vous a pour mari, — c’est cette femme généreuse, admirée par moi de toute mon âme, bien que je lutte contre elle dans votre intérêt et dans le mien, — c’est elle que vous acculez ainsi, comme si elle n’était pas à la fois plus fine et plus hardie que le reste de son sexe !… Percival ! Percival ! vous méritiez d’échouer, et vous avez échoué…

Il y eut ici une pause. Je transcris les paroles de ce misérable à propos de moi, parce que je veux me les rappeler exactement ; j’espère encore que le jour viendra où je pourrai, une fois pour toutes, m’expliquer devant lui et les lui rejeter à la face, une par une.

Sir Percival fut le premier à rompre le silence qui s’était fait.

— Oui, oui, disait-il avec un accent bourra, grondez-moi, bravez-moi tant que vous voudrez ! Mais la difficulté relative à l’argent n’est pas la seule. Vous seriez vous-même pour quelque forte mesure à prendre vis-à-vis de ces femmes, si vous saviez tout ce que je sais.

— Nous aborderons, en son temps, cette seconde difficulté, répliqua le comte. Vous pouvez, Percival, vous embrouiller tant qu’il vous plaira, mais vous ne m’embrouillerez point. Réglons d’abord la question d’argent. Ai-je convaincu votre obstination ? Vous ai-je démontré que votre humeur vous met hors d’état de vous tirer d’affaire ? ou bien faut-il revenir là-dessus, et, pour me servir de cet anglais dont la rondeur vous est si chère, vous « braver » vous « gronder » un peu plus ?

— Bah !… il est toujours facile de grogner contre moi. Mais dire ce qu’il y a de mieux à faire, voilà ce qui n’est pas tout à fait aussi aisé.

— Croyez-vous ?… Eh bien ! sans aller plus loin, le voici : à partir de ce soir, vous abandonnez complètement la direction de l’affaire ; vous la laissez, pour l’avenir, dans mes seules mains. Je parle à un Anglais, à un homme pratique, n’est-il pas vrai ?… Eh bien ! l’homme positif, qu’en dites-vous ?

— Que proposerez-vous, si je vous mets effectivement toute l’affaire entre les mains ?

— Commencez par me répondre… Est-elle dans mes mains, ou n’y est-elle pas ?

— Admettons qu’elle y est ; — et après ?

— Pour commencer, Percival, laissez-moi vous poser certaines questions. J’ai encore besoin de quelques délais pour laisser se produire les circonstances qui me montreront ma route, et il faut que je sache, par tous les moyens possibles, ce que probablement elles seront. Il n’y a pas de temps à perdre. Je vous ai déjà dit que miss Halcombe a écrit, aujourd’hui même, et pour la seconde fois, à l’avocat de la famille.

— Comment l’avez-vous découvert ? Que lui disait-elle.

— Si je vous le racontais, Percival, nous en reviendrions, au bout du compte, où nous en sommes. Qu’il vous suffise de savoir le piège découvert, — et que la découverte du piège m’a coûté tous ces dérangements toutes ces anxiétés qui m’ont rendu aujourd’hui si peu accessible à vos instances. Maintenant, remémorons-nous vos affaires ; … il y a déjà quelque temps que je n’en ai causé avec vous. L’argent a été emprunté, la signature de votre femme faisant défaut, au moyen de billets à trois mois ; … emprunté à un taux d’intérêts qui, rien que d’y songer, fait se dresser sur sa tête les cheveux d’un pauvre étranger. Les billets arrivant à échéance, n’y a-t-il, en toute vérité, aucun moyen humain de les payer sans l’assistance de votre femme ?

— Aucun.

— Quoi ! vous n’avez pas d’argent chez vos banquiers ?

— Quelques centaines de livres, quand il m’en faudrait presque autant de milliers.

— Vous n’avez aucune autre garantie sur laquelle vous puissiez emprunter ?

— Pas le moindre chiffon.

— Qu’avez-vous donc eu de votre femme, jusqu’à présent ?

— Rien que l’intérêt de ces vingt mille livres, à peine assez pour défrayer nos dépenses quotidiennes.

— Et vous attendez de votre femme ?…

— Trois mille livres sterling de rente, à la mort de son oncle.

— Belle fortune, Percival. Quelle espèce d’homme est cet oncle ? Un vieillard ?

— Non, ni vieux ni jeune.

— Un bon vivant ?… Marié ?… Non : ma femme m’a dit, ce me semble, qu’il n’était pas marié.

— Non, certes, cela va sans le dire. S’il était marié, s’il avait un fils, lady Glyde ne serait pas la plus proche héritière du domaine. En deux mots, voici ce qu’il est : un égoïste à manies, toujours geignant, caquetant, niaisant, et fatiguant ceux qui l’approchent par ses doléances sur l’état de sa santé.

— Les hommes de cette espèce, Percival, vivent longtemps et vous jouent le tour de se marier au moment où l’on s’y attend le moins. Je ne donnerais pas grand’chose, mon ami, de vos chances aux trois mille guinées de revenu. N’est-il rien de plus qui vous incombe du chef de votre femme ?

— Rien.

— Absolument rien ?

— Absolument rien… sauf le cas de son décès.

— Ah ! ah !… sauf ce cas-là, pourtant ?…

Il y eut ici une autre pause. Le comte descendit de la verandah sur l’allée sablée qui en longeait l’extérieur. Je reconnus, à sa voix, ce changement de place : — La pluie est enfin arrivée, lui entendis-je dire. Et, en effet, elle « était » arrivée. L’état de mon manteau eût attesté, au besoin, qu’elle tombait assez dru depuis quelque temps déjà.

Le comte revint sous la verandah. J’entendis, au moment où il s’asseyait, son fauteuil craquer sous lui.

— Eh bien, Percival, disait-il, dans le cas où lady Glyde viendrait à décéder, qu’auriez-vous à prétendre ?

— Si elle ne laisse pas d’enfants…

— Ce qui est improbable…

— Ce qui est très-probable, au contraire, ce qui est presque certain…

— Bah ! vraiment ?…

— Et bien, alors, j’ai droit à ses vingt mille livres.

— Payées comptant ?

— Payées comptant…

Il se turent encore. Au moment où leur dialogue s’arrêtait, l’ombre de madame Fosco vint de nouveau, sur le store, inscrire sa noire silhouette. Cette fois, au lieu de ne faire que passer, elle demeura un instant tout à fait immobile. Je vis ses doigts se glisser à l’angle du store, et le soulever d’un côté. Le galbe de sa face blanche apparut derrière les vitres, tourné justement du côté où j’étais. Enveloppée de la tête aux pieds dans ma pelisse noire, je me gardais bien de remuer. La pluie, qui rapidement me pénétrait, inondait aussi les carreaux, les ternissait, et l’empêchait de rien discerner : — Toujours de la pluie !… l’entendis-je s’écrier. Puis elle laissa retomber le store… et je recommençai à respirer librement.

La causerie continuait au-dessous de moi ; cette fois le comte l’avait reprise :

— Percival ! avez-vous grand souci de votre femme ?

— Fosco !… voilà une question quelque peu naïve.

— Je suis un homme naïf, moi, et je répète ma question.

— Pourquoi diable me regardez-vous ainsi ?

— Ah ! vous ne voulez pas me répondre ?… Soit, alors. Supposons que votre femme vienne à mourir avant la fin de l’été…

— Laissez cela, Fosco !

— Votre femme, donc, vient à mourir…

— Laissez cela, vous dis-je !

— Le cas échéant, vous gagnez vingt mille livres sterling, et vous perdez…

— Je perdrais la chance des trois mille guinées de rente.

— La chance bien ajournée, Percival… une simple chance, à bien longue date. Et c’est présentement que vous avez besoin de finance. Dans votre position, le profit est certain, la perte est douteuse.

— Parlez pour vous-même aussi bien que pour moi. Une partie de l’argent dont j’ai besoin a été empruntée pour votre compte. Et, quant à ce qui est du profit, la mort de « ma » femme, qui ferait tomber vingt mille livres sterling dans ma poche, en mettrait dix mille dans la vôtre. Il paraît, finaud, que vous voudriez feindre d’oublier le legs de madame Fosco… Voyons… voyons ! ne me regardez pas ainsi !… Cela ne saurait me convenir. Sur mon âme, avec vos regards et vos questions, vous me faites frisonner, vous me donnez la chair de poule !

— La chair ?… est-ce qu’en anglais le mot « chair » équivaut au mot « conscience » ? Je parle de la mort de votre femme comme je parlerais de tout autre événement possible. Et pourquoi pas, je vous prie ?… Les respectables jurisconsultes qui griffonnent vos contrats et vos testaments envisagent sans pâlir la mort des personnes les mieux portantes. Est-ce que ces braves gens de loi vous donnent « la chair de poule » ? Et sinon, pourquoi vous la donnerais-je, moi ? Mon affaire, ce soir, est d’éclairer votre position de manière à ne pas laisser place au moindre malentendu ; et c’est ce qui est fait maintenant. Votre position, la voici. Si votre femme vit, vous payerez les billets au moyen de la signature qu’elle mettra sur ce parchemin. Si elle meurt, vous les payerez au moyen de sa mort.

Comme il parlait, la lumière s’éteignit dans la chambre de madame Fosco, et tout le premier étage du château se trouva plongé dans l’obscurité.

— Des mots ! des mots ! grommelait sir Percival. Ne croirait-on pas, à vous entendre, que la signature de ma femme est déjà tout obtenue ?

— Vous avez mis l’affaire entre mes mains, répliqua le comte, et j’ai à ma disposition plus de deux mois pour la mener à bien. N’en parlons plus actuellement, s’il vous plaît. Lorsque les billets viendront à échoir, vous verrez par vous-même si ce que vous appelez « des mots » vaut quelque chose ou ne signifie rien. Et, maintenant, Percival, que nous en avons fini pour ce soir avec les affaires d’argent, me voici tout prêt à vous écouter, si vous avez à me demander conseil sur cette seconde difficulté qui est venue si mal à propos compliquer nos petits embarras ; elle vous a tellement changé, — en mal, il faut bien le dire, — que c’est tout au plus si je vous reconnais. Parlez, mon ami… et veuillez m’excuser si je blesse vos rudes appétits nationaux en me préparant un second verre d’eau sucrée.

— Parler, parler !… c’est facile à dire, répondit sir Percival d’un ton bien plus tranquille et plus poli qu’au début de l’entretien ; mais il n’est pas si facile de savoir par où entrer en matière.

— Faut-il vous aider ? insinua le comte. Faut-il donner un nom propre à cette petite difficulté qui vous arrête ?… Eh bien ! supposez que nous l’appelions : Anne Catherick ?

— Voyons, Fosco !… Nous nous connaissons, vous et moi, depuis longtemps ; et si, avant celle où nous sommes, vous m’avez déjà aidé à sortir d’une ou deux passes assez difficiles, j’ai fait, en retour, tout ce que je pouvais pour vous être utile, au moins pécuniairement. Il y a eu, de part et d’autre, autant de sacrifices que deux amis s’en peuvent faire ; mais, tout naturellement, nous avons eu nos secrets l’un pour l’autre… n’est-il pas vrai ?

— C’est-à-dire, Percival, que vous avez eu un secret pour moi. Il y a par ici, dans vos armoires de Blackwater-Park, un squelette indiscret qui, dans ces derniers temps, s’est révélé à d’autres qu’à vous.

— Eh bien ! supposons qu’il en soit ainsi. La chose ne vous concernant en rien, il me semble, — n’est-ce pas ? — que vous pourriez vous dispenser de montrer tant de curiosité à cet égard.

— Est-ce que je montre réellement beaucoup de curiosité là-dessus ?

— Positivement, oui ; vous en montrez.

— Diable ! diable ! mon visage alors dit la vérité ?… Combien il doit y avoir de bonnes qualités originelles dans la constitution d’un homme, parvenu à l’âge que j’ai, sans que sa figure ait encore perdu l’habitude de trahir sa pensée !… Allons, allons, Glyde, soyons francs l’un avec l’autre ! Ce secret que vous gardiez est venu au-devant de moi : ce n’est pas moi qui l’ai cherché. Admettons que je sois curieux. Me demandez-vous, au nom de notre vieille amitié, de respecter votre secret et de le laisser, une fois pour toutes, à votre garde ?

— Oui… c’est là justement ce que je vous demande.

— Alors, c’en est fait de ma curiosité. La voilà morte, tout à fait morte dès ce moment.

— Est-ce bien là votre pensée ?

— Pourquoi donc douteriez-vous de moi ?

— J’ai déjà expérimenté, Fosco, ce que vous appelez votre « rondeur en affaires ; » et je ne suis pas bien certain que vous ne parveniez, en somme, à me tirer les vers du nez…

Un fauteuil craqua soudain au-dessous de moi, et je sentis ébranler, de fond en comble, le pilier qui soutenait la légère charpente. Le comte, indigné, venait de se dresser en pieds, et de heurter de la main cette frêle colonne.

— Percival ! Percival ! s’écriait-il avec l’accent de la colère, ne me connaissez-vous pas mieux que cela ? La longue expérience que vous avez faite de mon caractère ne l’a-t-elle pas mieux révélé ? Je suis un homme jeté dans le moule antique, je serais capable de tout ce que peut engendrer la vertu la plus exaltée… pourvu que l’occasion me fût donnée de pouvoir la déployer. Le malheur de ma vie, c’est que j’ai eu pour cela, jusqu’ici, trop peu de chances. Ma conception de l’amitié va jusqu’au sublime. Est-ce donc ma faute si votre squelette s’est révélé à moi ? et pourquoi vous avouai-je tout à l’heure ma curiosité ? Oh ! Anglais superficiel que vous êtes, c’est pour grandir l’empire que j’ai sur moi-même. Je pourrais, si cela me convenait, extraire de vous ce secret si bien gardé, comme je fais sortir ce doigt de ma main qui le serre… Je le pourrais, et vous le savez !… Mais vous avez fait appel à mon amitié ; or les devoirs de l’amitié sont sacrés pour moi. Voyez plutôt !… je foule aux pieds ma curiosité qui me ravale à mes propres yeux… L’exaltation de mes sentiments m’élève au-dessus d’elle. Sachez les reconnaître, Percival ! Percival, sachez les imiter !… Et, tenez !… une poignée de main… Je vous pardonne !…

Sur ces derniers mots la voix sembla lui manquer, lui manquer comme si, dans ce moment-là même, il était suffoqué par les larmes !

Sir Percival, un peu confus, essayait de s’excuser, mais le comte était trop magnanime pour prêter l’oreille à ses commentaires.

— Non ! disait-il, quand mon ami m’a blessé, je lui pardonne sans avoir besoin de ses apologies. Dites-moi, tout simplement, si vous avez besoin de mon secours ?

— Mais, oui… il m’est terriblement nécessaire.

— Et pouvez-vous me le demander sans vous compromettre ?

— Je puis essayer, du moins.

— Essayez donc !

— Eh bien ! voici comme vont les choses… Je vous ai dit aujourd’hui, que j’avais fait tout mon possible pour découvrir Anne Catherick ; je vous ai dit que j’avais échoué.

— Oui ; tout cela, vous me l’avez dit.

— Fosco !… Je suis perdu si je ne la retrouve pas.

— Ah ! l’affaire est-elle aussi sérieuse que cela ?…

Un petit courant de lumière, voyageant sous la verandah, vint se projeter sur le sable de l’allée. Le comte avait pris la lampe posée à l’intérieur de la pièce où ils étaient, afin d’examiner, en pleine lumière, le visage de son ami.

— Oui ! dit-il, « votre » physionomie, à son tour, dit la vérité. L’affaire est vraiment sérieuse. Aussi sérieuse que les questions d’argent elles-mêmes ?

— Plus sérieuse… Aussi vrai que vous me voyez sur ce fauteuil, beaucoup plus sérieuse…

La lumière disparut et l’entretien continua.

— Je vous ai montré, reprit sir Percival, la lettre, à l’adresse de ma femme, qu’Anne Catherick avait cachée dans le sable. Cette lettre, Fosco, n’est pas remplie de vaines menaces ; — Anne Catherick connaît le secret dont je vous ai laissé soupçonner l’existence.

— En ma présence, Percival, parlez du secret le moins possible. Le connaît-elle par vous ?

— Non ; elle le tient de sa mère.

— Eh ! quoi ? deux femmes en possession de votre pensée secrète !… mauvais, mauvais, mauvais, mon cher !… Ici, avant de passer outre, une question. Le motif que vous avez pu avoir d’enfermer la fille à l’hôpital est maintenant assez clair pour moi… mais ce qui ne l’est pas autant, c’est la manière dont elle a pu s’évader. Soupçonnez-vous les gens chargés d’elle d’avoir volontairement fermé les yeux là-dessus, à la prière de quelque ennemi qui aurait eu le moyen de leur rendre cette connivence profitable ?

— Non ; c’était, de toutes leurs malades, celle qui se conduisait le mieux… et, comme des imbéciles, ils se sont fiés à elle. Elle est juste assez folle pour qu’on l’enferme, et juste assez sensée pour me perdre, une fois en liberté… Comprenez-vous bien cela ?

— Je le comprends à merveille. Et maintenant, Percival, arrivons droit au but, pour que je sache à qui j’ai affaire. Où est, présentement, le grand péril de votre situation ?

— Anne Catherick a paru dans ces environs, et s’est mise en rapports réglés avec lady Glyde… Voilà le danger ; il s’explique de lui-même. Qui peut, ayant lu la lettre qu’elle cachait dans le sable, ne pas voir que, malgré ses dénégations, ma femme est en possession du secret ?

— Un moment, Percival : si lady Glyde connaît l’existence du secret, elle doit aussi savoir que ce secret « vous » peut compromettre. Étant votre femme, elle se trouve certainement intéressée à le garder ?

— Croyez-vous ?… Discutons ce point. Elle y serait intéressée, si elle se souciait de moi le moins du monde. Mais il arrive que je suis pour elle un obstacle à l’amour d’un autre homme. Elle était éprise de lui avant de m’épouser ; elle en est éprise encore aujourd’hui. C’est un infernal vagabond, un misérable professeur de dessin, nommé Hartright.

— Mon cher ami, que voyez-vous d’extraordinaire à cela ? Toutes en aiment un autre. Qui jamais, dans le cœur d’une femme, a pris la première place ? Pour ma part, je n’ai pas encore rencontré d’homme qui eût le numéro un ; le numéro deux, quelquefois ; les numéros trois, quatre, cinq, souvent. Le numéro un, jamais ! il existe, cela va sans le dire… mais je ne l’ai jamais rencontré.

— Un instant ! je n’ai pas encore tout dit. Par qui croyez-vous qu’Anne Catherick ait été aidée à prendre l’avance sur les gens de l’hospice lancés après elle ? Par cet Hartright. Et par qui a-t-elle été retrouvée dans le Cumberland ? Toujours par Hartright. L’une et l’autre fois, il lui a parlé seul à seul. Attendez…, ne m’interrompez pas !… Le drôle est aussi féru de ma femme qu’elle peut être éprise de lui. Il est, comme elle, au courant du secret : qu’ils viennent à se réunir encore, et l’intérêt de l’un comme celui de l’autre sera de faire tourner contre moi tout ce qu’ils savent.

— Doucement, Percival, doucement !… ne tenez-vous aucun compte des vertus de lady Glyde ?

— Laissez-moi donc tranquille avec ses vertus ! Je ne crois à rien d’elle, si ce n’est à son argent. Ne voyez-vous pas où en sont les choses ?… Laissée à elle-même, je n’aurais pas grand’chose à en craindre ; mais si jamais elle et ce vagabond…

— Oui, oui, je comprends… Où est M. Hartright ?

— À l’étranger. S’il tient à conserver sur ses os une peau intacte, je l’engage fort à ne pas se presser de revenir.

— Êtes-vous bien sûr qu’il soit à l’étranger ?

— Sûr et certain. Je l’ai fait surveiller depuis le moment où il a quitté le Cumberland jusqu’à celui où il s’est embarqué… Oh ! j’ai pris mes précautions, vous pouvez y compter !… Anne Catherick habitait chez des gens qui occupent une ferme près de Limmeridge. Je m’y rendis moi-même, quand elle m’eut glissé entre les mains, et m’assurai qu’ils ne savaient rien. Je rédigeai moi-même, pour sa mère, la lettre que celle-ci devait écrire à miss Halcombe, afin de m’exonérer de tout mauvais motif dans la part que j’avais prise à l’emprisonnement de cette enfant. J’ai dépensé, je n’oserais dire combien, à essayer de la rattraper. Et voici que, malgré tout, elle se montre dans ces parages ; voici que, sur mes propres domaines, elle se joue de mes poursuites ! Que sais-je maintenant des autres personnes qui la pourront voir, et à qui elle pourra parler ? Ce misérable espion d’Hartright peut revenir sans que je m’en doute, et, demain peut-être, qui sait ? se servir d’elle pour…

— Halte-là, Percival !… Puisque me voici, et puisque cette femme est dans les environs, je vous garantis que nous mettrons la main sur elle avant M. Hartright, — alors même qu’il reviendrait… Je vois, maintenant ! Oui, oui, je vois notre affaire ! Le point essentiel, tout d’abord, c’est de trouver Anne Catherick : soyez en repos sur tout le reste. Votre femme est ici, à votre discrétion ; miss Halcombe ne peut se séparer d’elle, et par là se trouve à votre discrétion, elle aussi ; enfin, M. Hartright est hors du pays. Nous n’avons donc à nous occuper, présentement, que de cette folle insaisissable… Vous avez commencé vos recherches ?

— Oui. Je suis allé chez sa mère ; j’ai fouillé le village… et tout cela sans résultat aucun.

— Peut-on compter sur sa mère ?

— Oui.

— Elle a pourtant, une fois, révélé votre secret.

— Cela ne lui arrivera plus.

— Pourquoi pas ? Est-ce que ses propres intérêts, aussi bien que les vôtres, doivent la porter à se taire ?

— Oui… Elle y est fortement intéressée.

— Je suis charmé pour vous, Percival, qu’il en soit ainsi. Ne vous découragez pas, mon ami. Nos affaires d’argent, je vous le disais, me laissent le temps de me retourner, et je puis, « moi », chercher dès demain Anne Catherick avec plus de succès que vous n’avez fait… Encore une question, avant d’aller nous coucher.

— Quelle est-elle ?

— La voici. Lorsque j’allai à l’embarcadère, près du lac, prévenir lady Glyde que les petites difficultés relatives à sa signature étaient levées provisoirement, le hasard m’y conduisit assez à temps pour que je visse une femme étrangère, laquelle s’éloigna de la vôtre avec des allures passablement suspectes. Mais ce même hasard ne me plaça pas assez près d’elle pour que je pusse discerner clairement les traits de cette même femme. Il faut pourtant que je sois à même de reconnaître l’invisible demoiselle. Faites-moi un peu son portrait.

— Son portrait ?… Je vais vous le tracer en deux mots… Figurez-vous ma femme, après une longue maladie…

Le fauteuil craqua, et le pilastre, une fois de plus, fut ébranlé. Le comte avait encore bondi hors de son siège, — cette fois dans un élan de surprise.

— Comment !!! s’écria-t-il d’une voix fort émue.

— Oui, reprit sir Percival ; représentez-vous ma femme, au sortir d’une longue fièvre, et la tête un peu dérangée… vous aurez devant vous Anne Catherick.

— Y a-t-il donc entre elles un lien de parenté ?

— Pas le moindre.

— Et elles se ressemblent à ce point ?

— À ce point, comme vous dites… Qu’est-ce qui vous fait rire ainsi ?…

Il ne fut pas répondu à cette question, et je n’entendais aucune sorte de bruit. Le comte, selon sa coutume, riait en dedans et sans le moindre éclat.

— Voyons, de quoi riez-vous ? répéta sir Percival.

— Eh ! mon bon ami ! peut-être des chimères que je me fais. Passez quelque chose à ma gaieté italienne… Est-ce que je ne viens pas de cette nation illustre qui jadis inventa l’exhibition de Polichinelle ?… Fort bien ; fort bien, fort bien !… J’ai de quoi reconnaître Anne Catherick quand je la verrai… Pour ce soir, c’est tout ce qu’il faut. Tranquillisez-vous, Percival ; dormez, mon fils, du sommeil du juste, et vous verrez ce que je ferai pour vous, dès que le jour viendra nous prêter ses clartés bienfaisantes. J’ai déjà ici, dans cette grosse tête que vous voyez, une foule de projets et de plans. Vous paierez ces billets, et vous retrouverez Anne Catherick, croyez-en ma parole d’honneur toujours sacrée ! Et, maintenant, suis-je ou ne suis-je pas un ami à loger précieusement dans le meilleur recoin de votre noble cœur ? Ne vaux-je pas bien ces prêts d’argent que, naguère encore, vous m’avez rappelés avec tant de délicatesse ? Quoi qu’il arrive, ne me froissez plus dans mes sentiments. Sachez les reconnaître, Percival ! Percival, sachez les imiter !… Je vous pardonne encore, je vous tends encore la main… Bonne nuit !…

Il n’y eut plus une seule parole prononcée. J’entendis le comte fermer la porte de la bibliothèque. J’entendis sir Percival assurant les barreaux des volets. Il avait plu tout ce temps, et à déluge. Ma position contrainte m’avait donné des crampes, et j’étais transie jusqu’aux os. Lorsque, pour la première fois, j’essayai de remuer, il m’en coûta un effort si pénible que je fus obligée de m’en tenir là. Je tentai pourtant une seconde épreuve, et parvins, cette fois, à me redresser à genoux sur le toit mouillé.

Quand je me fus traînée contre le mur, et au moment où, m’appuyant à lui, je me relevais, un regard que je jetai derrière moi, me montra tout à coup, inondé de lumière, le cabinet de toilette du comte. Mon courage, près de s’éteindre, se ranima subitement en moi, et me permit de tenir mes yeux arrêtés sur cette fenêtre éclairée, tandis que, furtivement, pas à pas, je me glissais le long des murs du château.

L’horloge sonnait une heure et quart, au moment où mes mains se posèrent sur l’appui de ma fenêtre. Je n’avais rien vu, rien entendu qui me donnât à supposer que ma retraite m’eût trahie.


X


· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

« 20 juin, » huit heures. — Le soleil brille dans un ciel transparent. Je n’ai pas approché de mon lit, — je n’ai pas, une seule fois, laissé se fermer mes yeux vigilants et fatigués. De cette même fenêtre, à laquelle je m’étais placée pour sonder les ténèbres de la nuit dernière, je surveille encore maintenant la brillante sérénité du matin.

Je compte, d’après mes sensations particulières, les heures qui se sont écoulées depuis que j’ai pu chercher abri dans cette chambre, — et je les compte pour autant de semaines.

Il s’est écoulé peu de temps, — et ce temps « m’a » semblé bien long, — depuis que je me suis laissée tomber ici sur le parquet, dans une obscurité complète ; mouillée jusqu’à la peau, tous les membres pris, le froid dans les os, pauvre créature inutile, sans ressources, frappée de terreur.

Je sais à peine quand je parvins à me relever ; je sais à peine quand je retrouvai à tâtons le chemin de la chambre à coucher, quand je rallumai le flambeau, et cherchai (ne sachant d’abord, phénomène étrange, où je pourrais les trouver) les vêtements secs dont j’avais besoin pour me réchauffer. Je sais que j’ai fait tout cela ; mais, à quel moment ? je n’en ai plus conscience.

Pourrais-je même me rappeler celui où m’ont quittée le frisson glacial, les crampes endolories, et où un sang redevenu tiède a de nouveau circulé dans mes veines ?

Ce dut être bien certainement avant le lever du soleil ? Oui ; j’entendais l’horloge sonner trois heures. Je me rappelle cet instant à l’éclat soudain, à la netteté soudaine de mes pensées, à l’excitation, à l’élan fiévreux de toutes mes facultés. Je me rappelle la résolution bien arrêtée de me contenir, d’attendre patiemment, heure par heure, que la chance vienne s’offrir d’enlever ma sœur à cet horrible séjour, sans courir le risque d’être immédiatement découvertes et poursuivies. Je me rappelle cette persuasion, bien établie dans mon esprit, que les paroles échangées entre ces deux hommes nous serviraient, non-seulement à justifier notre départ du château, mais à nous protéger ensuite, et à nous armer contre eux au besoin. Je me souviens de m’être sentie poussée, tout à coup, à jeter ces paroles sur le papier, exactement comme elles avaient été dites, pendant que le temps m’appartenait encore, et que ma mémoire me les offrait fidèlement conservées. De tout ceci, je me souviens nettement. Il n’y a encore dans ma tête aucune confusion, aucun désordre. Mon arrivée ici, de ma chambre à coucher, avec ma plume, mon encre, mon papier, avant le lever du soleil ; — mon installation auprès de la fenêtre toute grande ouverte, pour procurer quelque fraîcheur à ma tête brûlante ; — mon travail sans repos ni trêve, ces feuillets que je noircissais de plus en plus vite, ayant de plus en plus chaud, me sentant de plus en plus incapable de dormir, durant tout cet intervalle effrayant qui devait s’écouler encore avant le réveil des gens du château ; — comme je me rappelle nettement tout cela !… depuis le commencement, aux clartés d’une bougie, jusqu’à cette page que je viens de tracer sous les rayons du soleil matinal.

Pourquoi suis-je encore assise ici ? pourquoi m’obstiné-je à fatiguer mes yeux échauffés, ma tête en feu, en continuant d’écrire ? pourquoi ne pas m’étendre et me reposer, afin de noyer dans le sommeil la fièvre qui me consume ?

Je n’ose pas. Une crainte qui domine toutes les autres, s’est emparée de moi. J’ai peur de cette chaleur qui dessèche ma peau. J’ai peur de ces battements, de ces douleurs sourdes et vagues, que je sens flotter dans ma tête. Venant à me coucher, maintenant, qui sait si j’aurais la volonté, la force de me relever jamais ?

Oh ! cette pluie, cette pluie, — cette cruelle pluie, qui, la nuit dernière, m’a glacé le sang !…

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Neuf heures. — Est-ce neuf heures ou huit qui viennent de sonner ? Neuf, bien certainement ? Me voici encore frissonnant, frissonnant de la tête aux pieds, dans cette tiède atmosphère d’été. Est-ce que je suis restée ici à dormir ?… Je ne sais réellement pas ce que je fais ! Oh ! mon Dieu ! vais-je donc tomber malade ?

Malade, en un moment comme celui-ci !

Ma tête… J’ai réellement bien peur pour ma tête… Je puis encore écrire, mais les lignes se brouillent sous mes yeux. Je vois pourtant les mots. Laura, — je puis écrire « Laura », et me rendre compte que je l’écris. Huit heures ou neuf ?… quelle heure vient de sonner ?

J’ai si froid, si froid ! — Oh ! cette pluie de la nuit dernière ! — Et les coups de l’horloge, ces coups que je n’ai pu compter, ils continuent à sonner dans ma tête.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·
NOTE.

(En cet endroit, le paragraphe du « Journal » cesse d’être lisible. Les deux ou trois lignes qui suivent ne renferment plus que des fragments de mots, mêlés à des taches d’encre et à des traits de plume désordonnés. Les dernières marques laissées sur le papier ont une vague ressemblance avec les deux premières lettres du nom de lady Glyde, — un L et un A.

À la page suivante du « Journal » figure un autre paragraphe. Il est écrit d’une main d’homme, en gros caractères hardiment jetés et d’une régularité parfaite ; la date qu’il porte est le « 21 juin ». En voici le contenu) :

« Post-scriptum d’un ami sincère.

» La maladie de notre excellente miss Halcombe m’a procuré un plaisir intellectuel sur lequel je ne comptais pas.

» Je veux parler de celui que j’ai eu à parcourir (je l’achève à l’instant) cet intéressant « Journal ».

» Il comprend plusieurs centaines de pages. La main sur mon cœur, je puis déclarer que chacune d’elles m’a charmé, rafraîchi, comblé de joie.

» Pour un homme doué de sentiments comme les miens, il est inexprimablement