Prostitués/Texte entier

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche


PROSTITUÉS

DU MÊME AUTEUR


A la Même Librairie :

Le Massacre des Amazones, études critiques.

Le Soupçon, roman.


Chez Divers Éditeurs :

Chair vaincue, (Epuisé).

Ce qui meurt, (Epuisé).

Les Chants du Divorce, (Bibliothèque de La Plume).

L’Humeur inquiète, (Dentu, éditour).

La Folie de misère, (Dentu, éditeur).

Le Crime d’obéir, (Bibliothèque de La Plume).

L’Homme-Fourmi, (Edition de la Maison d’Art).

La Fille manquée, (L. Genonceaux, éditeur).

Les Voyages de Psychodore, philosophe cynique, (Bibliothèque des Cahiers Humains).



HAN RYNER

PROSTITUÉS

ÉTUDES CRITIQUES
sur les gens de lettres d’aujourd’hui




PARIS
SOCIÉTÉ PARISIENNE D’ÉDITION
5, rue de savoie, 5

1904



I

Prostitués


On a mal dit : « L’homme n’est ni ange ni bête. » Il faut affirmer : L’homme est à la fois ange et bête. Ah ! le pauvre être double. Tout courbé sous les nécessités animales, tout soumis à son ventre, il sent sur sa lourdeur s’agiter des ailes nobles. Il est inquiet d’apprendre, inquiet de créer harmonieusement ; il aime le beau, il aime l’amour. Depuis des siècles de siècles, il fait la bête parce qu’il veut faire uniquement l’ange ; son poids le roule dans l’ordure parce qu’il oublie son poids et croit naïvement se libérer de la brute qui est une partie nécessaire de lui-même.

Les besoins physiques ne peuvent être satisfaits que par un travail physique. Nulle œuvre intellectuelle ne produira un grain de blé. Puis donc que j’ai besoin de manger comme une bête, je dois fournir le labeur de bête de somme qui, seul, peut nourrir mon corps et permettre au dieu qui pleure en moi de vivre, de penser, d’aimer.

L’homme fait, depuis des siècles de siècles, des efforts de cauchemar pour secouer le servage naturel qui plie vers la terre la moitié de sa vie. Mais la loi est fatale. Celui qui voulut échapper au travail des mains, au seul travail, dut imposer sa part de peine à ses frères. Il fallut des esclaves pour qu’il y eût des « hommes libres », affranchis de toute œuvre servile.

Il paraît qu’on a aussi affranchi les esclaves. Le mot n’est plus qu’un terme historique dans les langages civilisés.

Hélas ! les langages seuls se civilisent. Il y a toujours des gens qui ne travaillent pas ; il faut bien que d’autres arrachent à la terre le pain de ces oisifs en même temps que leur propre pain. N’aurait-on pas changé le nom des esclaves ? N’y eut-il point des serfs ? N’y a-t-il point des salariés ?

Comment se sont créés les Maîtres ? Comment quelques hommes ont-ils pu devenir tout loisir en rendant les autres tout travail ? Question complexe, longue à démêler. La force, la ruse, les jeux heureux ou tricheurs du commerce et des affaires, le mensonge de l’or richesse représentative acceptée comme richesse réelle, l’usure : voilà quelques-uns des nombreux éléments de la réponse. Mais ce ne sont pas les Maîtres que je veux étudier aujourd’hui. C’est une classe particulière d’esclaves, la plus ignoble, celle des prostitués.

Une femme a dit au Maître :

— Regarde, je suis belle. Impose à cette autre, qui est laide, ma part de travail. Moi, je t’aimerai. Laisse mon embonpoint se développer dans l’inaction et mes bras blanchir à l’ombre : tu auras à ton cou un collier plus beau et plus doucement caressant. Délivre mon corps de joie ; délivre mes rêves d’amour : tous les songes libres, toutes les pensées libres de ton esclave seront tournés vers toi. Rêver de ta beauté, de ta grandeur, de la douceur affolante de tes baisers, cela suffit à remplir une vie.

Le Maître a répondu :

— Tu es belle. Tu vivras de ta beauté comme d’autres vivent de leur force. Ton baiser m’est aussi doux que le pain du plus pur froment. Aime-moi, rêve de moi, invente pour moi des caresses nouvelles.

La laide ou la fière a vu son travail s’accroître, devenir écrasant, supprimer le peu de loisir qui lui restait, tuer complètement l’ange qui agonisait en elle, tuer quelquefois la bête surmenée. Elle a crié sa plainte. La favorite l’a appelée : « Envieuse. » Le Maître a déclaré : « Il est juste que celle-ci, qui est belle, ait la meilleure part. » Il a dit encore : « Il faut que tout le monde vive. » Il a conclu : « Tout travail mérite salaire. » L’esclave laborieuse est partie persuadée par ces paroles. À moins que quelques coups de fouet n’aient achevé de la convaincre.

Mais le salariat moderne a donné à la prostituée des maîtres nombreux, exigeants et avares. Le plaisir la surmène plus que le travail ne fatigue les autres. Elle doit subir la pitié aussi bien que le mépris. Elle a des maladies qu’on ne nomme pas ou elle se meurt de la poitrine. Elle est justement punie d’avoir fait travailler l’ange, d’avoir vendu ce qui doit se donner. En croyant se délivrer de la bête, elle en est devenue l’esclave plus qu’auparavant. Elle a alourdi le travail d’autrui et sa propre fatigue. Elle a tué l’ange chez l’ouvrière en lui volant tout loisir ; elle l’a tué en elle-même en tuant sa liberté, en assujettissant le dieu aux caprices des brutes humaines.

Un esclave a dit au Maître :

— Écoute combien je suis amusant. Impose à cet autre qui est ennuyeux et muet comme un poisson ma part de travail, et demain j’aurai encore plus d’esprit. Je t’aurai fabriqué des mots qui feront rire ton ennui.

Il a dit encore :

— Dispense-moi du labeur grossier et je t’ajusterai des philosophies ingénieuses qui t’expliqueront l’univers.

Et aussi :

— Donne-moi le loisir de converser avec Dieu et je te ferai connaître plus en détail sa volonté, qui est que tu sois grand. Et je la prêcherai plus persuasivement à mes frères qui ont été créés comme moi pour t’admirer, t’aimer et te servir.

Il a ajouté :

— Je te conterai les guerres des héros, les exploits de tes ancêtres et tes prouesses plus grandes que les leurs. Oh ! donne-moi le temps de dresser ta gloire jusqu’au ciel en vers plus impérissables que l’airain... D’autres fois, par des mots savants, j’exciterai tes sens épuisés et je te rendrai la vigueur d’aimer.

Il a promis aussi des statues de vaillance et de beauté, des statues qui seraient des adulations. Il a offert de tracer d’un pinceau habile l’image du Maître et le portrait des favorites.

Il a continué :

— Ne courbe plus mon cou vers la terre, et j’enseignerai à tes fils à jouer de la lyre. Je leur apprendrai ensuite le langage persuasif qui fait de la plus mauvaise cause la meilleure. Je joindrai l’utile à l’agréable : ils sauront, par les arts, amuser leurs ennuis et se rendre aimables aux femmes : leur parole, habile guerrière, les fera redoutables aux hommes.

Le Maître s’est laissé persuader. Et il y a eu des prostitués qui se sont appelés bouffons, philosophes, prêtres, poètes, artistes et professeurs.

Leurs frères, dont le travail augmentait, se sont plaints. Les prostitués les ont appelés : « Envieux. » Et le Maître a répondu : « Leur intelligence a justement mérité à ceux-ci la meilleure part. » Et : « Il faut que tout le monde vive. » Et encore : « Tout travail mérite salaire. »

Bien que penser, chanter, sculpter, donner son âme et son esprit aux jeunes gens ne soient que des repos et des joies, le Maître avait raison d’employer le mot travail. Car ces naïfs, sous prétexte d’affranchir l’ange, avaient coupé ses ailes, et on allait le surmener, attelé à d’étranges besognes. Les misérables avaient vendu ce qui doit être donné en un élan d’amour. Le cerveau est un second cœur. Ses frémissements doivent rester libres, ne point servir à payer la vie de la bête. Pour ne plus travailler comme les autres esclaves, ces « penseurs » pensèrent en esclaves, sur l’ordre du maître, à l’heure du maître, ce que voulut le maître. Et la pensée, qui se nourrit de liberté, mourut comme l’amour : on décora de son nom la flatterie et le sophisme comme le nom de l’autre dieu était porté par les baisers menteurs et par les comédies de caresses.

Les Maîtres, devenus plus nombreux, plus habiles et plus avares, « affranchirent » ces esclaves un peu après les autres, ne les nourrirent plus, payèrent médiocrement chaque « service », les firent travailler aux pièces. Pour un peu d’argent, ces prostitués durent, comme leurs sœurs les courtisanes, livrer leur âme aux viols de tous. Aujourd’hui, ceux qui échappent au seul travail ont plus de fatigue que leurs frères, souvent ils meurent jeunes, parfois ils sombrent dans la folie.

Il y a pour les prostitués méprisables et pitoyables un âpre et superbe chemin de salut. Trois hommes au moins l’ont connu depuis que les prétendus intellectuels ont perverti l’intelligence humaine, depuis que les sophistes, vendeurs de fausse science, ont triomphé des Socrate, donneurs de vraie sagesse. Ô mes frères en prostitution, saluons nos trois héros : saint Paul qui adresse aux Romains et aux Corinthiens de sublimes épîtres, mais qui se refuse aux simonies, qui ne vit ni de l’autel ni de la parole, qui, pour avoir à manger, tisse des tentes ; — saint Spinoza qui compose la plus logique ou creuse la plus profonde des philosophies, mais qui, ayant besoin chaque jour de quelques grains de gruau pour soutenir son corps ascétique, ne veut pas les obtenir comme professeur, méprise les chaires offertes et polit des verres de lunette ; — saint Tolstoï, le plus noble génie de notre temps, qui donne ses livres libérateurs et ne se reconnaît le droit de dîner que lorsqu’il a racommodé une paire de souliers.

On m’a trop déformé, on m’a rendu lâche devant les fatigues du corps et mes mains inexercées sont devenues si maladroites. Je n’ai pas le courage de monter jusqu’au fier sommet où siègent les trois héros. Pour excuser mon absence d’énergie, j’accorde de l’admiration à ces hommes, qui ne sont qu’estimables. Mais, quand je réfléchis, je reconnais que le devoir est un absolu ; on ne saurait faire plus que son devoir et par conséquent, en bonne morale, nul ne doit être admiré. Et j’ai honte de moi.

Je n’ose essayer qu’une demi-libération. Je ne fais pas de travail qui mérite salaire. Du moins, je parle franchement, oubliant que ma parole est payée et que peut-être, à cause de ma franchise, on refusera de m’écouter et de me donner le nécessaire. Ma demi-conversion, je la dois à une rouleuse que vous vous croyez sans doute le droit de mépriser, ô plus prostitués et plus méprisables qu’elle !

Elle me dit, cette pauvre femme :

— Non, ta tête me déplaît, et tu pourrais m’offrir des millions, et je pourrais crever de faim complètement, je te refuserais quand même.

Après un silence, elle reprit :

— Ta tête me déplaît pour ça. Elle me plaît pour causer. Écoute. J’ai perdu l’habitude de travailler et pourtant ça m’embêtait de marcher toujours et avec tous. Alors, j’ai tâché d’avoir très peu de besoins et je me donne pour ma propre joie à ceux qui m’achètent. Beaucoup ne me paient point, parce que je ne réclame pas et parce qu’ils voient que j’ai eu autant de plaisir qu’eux. Il m’arrive quelquefois de ne pas manger : j’aime mieux ça que de m’être dégoûtée moi-même. Mais, les jours où on me donne quelque chose, je mange et je suis bien contente.

Écoutons cette leçon, nous tous, les prostitués sans courage. Philosophe, dis ce que tu penses et tout ce que tu penses. Romancier, dresse des personnages qui vivent de toi et qui t’intéressent. Poète, fais les vers qui te plaisent, non ceux qui risqueraient de plaire au public payant. Professeur, enseigne selon ta conscience, sans te préoccuper des doctrines officielles. Orateur, dis ton âme et ton esprit, non les mensonges sournois ou brutaux d’un parti. Et tous attendons avec tranquillité le salaire qui viendra ou ne viendra pas. Restons nous-mêmes ; ne nous déformons pas pour agréer aux acheteurs. Ne nous tuons pas sous prétexte qu’ « il faut vivre. » Donnons-nous en sincérité et, puisque nous reculons devant le seul travail qui produise de quoi manger, soyons heureux et un peu surpris les jours où nous mangeons.

Combien nous sommes peu à nous élever jusqu’à la courtisane à demi-libérée ! Combien nous sommes peu à montrer le calme courage de la franchise, à mi-côte, à égale distance des saints qui pensent et travaillent et des absolus prostitués qui vendent âprement et habilement des mots vides et des grimaces de pensées. Ah ! le grouillement innombrable, là-bas, dans le marais social.

Je vais, d’un filet indifférent, amener à portée de l’étude quelques-uns de ces écœurements. Mais mon courage a des limites. Je ne plongerai pas le filet dans les pires bas-fonds. J’éviterai, aujourd’hui du moins, les doubles prostitués, ceux qui font servir une prostitution à en préparer une autre.

Oh ! les êtres vils qui rêvent « le roman d’un jeune homme pauvre » et qui l’écrivent, dévoilant naïvement toute la pourriture de leur désir. Et quelques-uns l’écrivent avec opportunité, comme d’autres appellent une dot par les petites annonces des journaux. Je m’écarterai de toi, Alphonse Péladan, qui envoyas la rampante Mélusine te raccrocher une cliente sérieuse. J’en sais d’autres qui, avec plus ou moins de succès, employèrent un volume à appeler : « Quelle femme riche veut m’acheter, corps et âme ? J’offre mon amour et ma reconnaissance en échange d’un peu d’or qui me paiera du loisir, du luxe et de la gloire. » J’aperçois de branlantes masures, décorées des noms de romans ou de poèmes, et qui portent de gros numéros. Il y a, sur le boulevard et dans les salons, des hommes sandwiches qui travaillent pour eux-mêmes et dont l’écriteau s’enorgueillit de cette inscription : « Artiste à vendre ! »



II

Filles à soldats


Nul effort ne parviendrait à mettre dans la revue que je commence un ordre réel. Au hasard, sans essayer d’établir une juste hiérarchie ou une classification naturelle, je parquerai dans telle ou telle partie du troupeau mes porcs, mes truies et mes ânes. On rencontrera ensemble les gras et les maigres ; le même grouillement offrira ceux qui se roulent sur le dos et ceux qui se vautrent sur le ventre. Il se peut encore qu’on aperçoive ici, rarement, parmi tant de basses attitudes, l’allure noble et simple d’un homme.

Toutefois, je tiens à commencer la visite par une de nos garces les plus indéniables. Dans la boue stendhalienne je ramasse d’abord la fille qui a écrit cyniquement : « Sous un succès, il y a toujours une vertu » et qui a osé, raccrocheuse sans vergogne, l’appel au soldat.

Maurice Barrès débuta par je ne sais quel individualisme bas, raffiné et onanique, quelque chose qui ressemble aux noblesses simples du stoïcisme ou de l’épicurisme comme les fantaisies d’un Baudelaire ressemblent à une religion directement sincère. Malgré ses recherches vaniteuses et ses perversités naïves, ce Charlot intellectuel ne réussit pas longtemps à se satisfaire lui-même. Bientôt il sortit de sa tour de sperme pour aller à l’agitation incohérente qu’il nommait l’Action. Le hasard des dates et des rencontres l’enrégimenta dans le boulangisme. Il demandera plus tard au nationalisme de sang et de boue la chère « petite secousse ».

Son cas est intéressant comme tous les cas — bien communs d’ailleurs — faits d’une contradiction apparente ; comme toutes les attractions de vertige. Des vieillards frémissent d’amour depuis qu’ils se sentent impuissants. Barrès aime l’action, ou plutôt le rêve de l’action, parce qu’au moment du geste — il en est trop sûr — la peur le serrera comme une paralysie. Barrès, c’est quelquefois Sosie qui chante. C’est plus souvent quelqu’un qui se force à de lointaines et peu dangereuses bravoures, pour se donner la joie des lâches raffinés, la joie de trembler et de conchier son pantalon.

Cette intelligence valétudinaire, préoccupée uniquement de ses petits malaises et des petits plaisirs paradoxaux que lui procurera son mal, est exactement, dans sa sécheresse, dans l’étriqué de ses gestes courts, pauvres, rapaces et frileux, le contraire de la large et généreuse intelligence créatrice. Il mendie partout des toniques. Il emprunte à tous un peu de pensée incertaine et de branlante énergie. Il est bien loin de pouvoir dresser avec sa force et animer avec son souffle des êtres étrangers. Il n’est pas de ceux qui enrichissent l’état civil. Il est de ceux qui l’appauvrissent.

Ses personnages inventés ne vivent pas. Les héros de sa taille qu’il embrasse ou combat dans la boue politique ne vivent plus en nous que grâce à des souvenirs anciens et tenaces. Qu’il veuille chanter « le culte du moi » ou « l’énergie nationale », il jette toujours, en des romans mal faits et exsangues, quelques pages d’autobiographie ou d’histoire où ne frémit plus, passionnante, la vie multiforme. Ici comme là, on ne trouve que l’auteur, ses basses passions grossières, ses basses passions raffinées. Le coassement de l’écœurante grenouille, avant de demander un roi, réclamait qu’un peu de plaisir lui grattât le ventre. Aujourd’hui Barrès précocement vieilli ne paraît plus pouvoir goûter que la vengeance. Mais quelle grossièreté jusque dans ses derniers raffinements ! Cet Arlequin fait de bile verte et de jalousie jaune ne trouve, pour crier sa haine, que des mots abstraits et gris. Ou bien ce sont quelques laides métaphores culinaires, beaucoup de lâches métaphores pathologiques. Voyez-vous ses lèvres de sale cruauté et de sale gourmandise, toutes dégoûtantes d’une sauce infâme, quand il vante « le bon plat de vengeance qui se mange froid » ?

Il n’est pas seulement un vaincu sournois et rancunier qui se venge après dix ans. Il est surtout un mercenaire amoureux de bénéfice. Il veut, à n’importe quel prix, quelle que soit sa nature, trempé dans n’importe quels excréments, le succès. Ce vantard de raffinements pense, devant la réussite, aussi grossièrement que feu Sarcey et — selon le mot que je citais tout à l’heure, mais qu’on ne saurait trop répéter — il se garde bien de « méconnaître que, sous un succès, il y a toujours une vertu. »

Eh ! bien, non, M. Barrès, sous un succès il y a rarement une vertu. Je défie un lecteur sincère et intelligent d’expliquer, d’après votre maxime, votre succès à vous. Des imbéciles incapables de saisir directement une pensée originale ; des imbéciles dont l’oreille fermée aux hommes est faite pour recueillir avec joie les échos, les bavardages des perroquets, les bafouillements des phonographes, vous appellent penseur, comme ils appellent astronome M. Camille Flammarion. Mais vous savez bien, vous, élève de tous les Renan, de tous les Taine, de tous les Maurras et de tous les Amouretti rencontrés, que votre pensée est empruntée ; vous n’avez d’autre esprit que « l’esprit de suite » et votre seule vertu intellectuelle se nomme docilité.

D’autres disent que vous écrivez bien. En effet, Monsieur, vous écrivez, d’ordinaire, comme un excellent élève de philosophie, en phrases soignées, lentes, grises : des platitudes bien rabotées. Quelquefois aussi vous décalquez, ouvrier patient, un rythme de Michelet et vous faites d’un mouvement de torrent je ne sais quelle stagnation décevante. On cherche la « petite secousse, » n’est-ce pas, partout où on espère la trouver. Il vous arrive pourtant de travailler sans conscience et de déclarer, étourdi : « Nous sommes nés originairement… » Il vous arrive aussi, stendhalien infidèle, de vous égarer vers des métaphores où nul guide ne vous conduit. Vos indépendances sont heureuses et vous font découvrir des choses bien imprévues, ces « bagatelles », par exemple, qui vous paraissent « fades auprès des alcools d’une conspiration. » À la prochaine foire électorale de Neuilly ou du Quatrième, j’espère vous admirer, à côté de quelque avaleur de sabres, dans vos intéressants exercices de buveur de bagatelles.

Volontiers, comme tous les lâches cruels, vous empruntez vos comparaisons au plus cruel et au plus lâche des jeux, à la chasse. Vous nous montrez des gens qui courent. « Leurs Arrêtez-le ! leurs cannes levées, leur expression épouvantable de fureur donnaient évidemment la chasse à un gibier. » M’attarderai-je, hilare, à cette étourdissante expression qui donne la chasse ? Non, monsieur. Je suis autant que vous « un amateur d’âmes » et vos métaphores coutumières m’intéressent parce qu’elles m’apportent, intolérable mais si révélatrice, l’odeur de votre pourriture intérieure.

Lâche tremblant, toujours préoccupé de sa chère guenille et qui aime sa santé et sa maladie comme on aimerait deux filles, vous êtes entraîné, pour vous rendre les faits extérieurs intéressants, à les traduire, sadique inconscient, en phénomènes pathologiques. Vous saurez trouver vous-même dans chacune de vos pages quelques-uns de ces réflexes de style qui grincent la couardise. J’en prends deux, au hasard, dans Leurs figures : « Dans cette plaie panamiste, si mal soignée par des médecins en querelle, les sanies accumulées mettaient de l’inflammation. » L’autre phrase est particulièrement basse et, joyeux d’une joie de latrines, vous avez souligné vous-même deux fois le mot qui en aggrave l’ignominie : « Resté seul, cet homme de valeur, subitement chassé de son cadre, fit de la poésie sentimentale, tel un influenzé eût fait de l’albumine. »

Je vous souhaite, Monsieur, de ne jamais faire de poésie sentimentale et d’albumine. Si j’osais — mais votre fumier se vend et il serait indiscret de vous demander du désintéressement — je vous supplierais même, le nez bouché, de ne plus rien faire en public.

Paul Margueritte dessina jadis des grisailles aimables et Jours d’épreuve par exemple ne m’a pas laissé un trop mauvais souvenir. Un charme triste se cachait dans ses livres, fait de conscience qui s’efforce et d’impuissance qui s’avoue presque. La probité et la modestie de l’auteur touchaient ; on souffrait de voir un ouvrier si appliqué ne réaliser qu’à demi ; on l’aidait d’un rêve sympathique et l’esprit du lecteur achevait l’œuvre. Malgré tout, l’insuffisance éclatait ; mais on souriait à ce qu’il restait dans l’auteur d’enfance persistante et, d’une espérance qui s’obstine, on attendait encore quelque chose de lui après dix volumes manqués. Hélas ! les dix volumes sont devenus trente volumes. Le talent est resté une montagne inaccessible aux efforts répétés, mais les marécages du succès sont conquis, enfin. On multiplie rapidement des produits qui ont maintenant un débouché certain.

Même le commerce s’est élargi, on a pris un associé fraternel et la maison, dont le chiffre d’affaires va augmentant, est avantageusement connue sur la place de Paris sous la raison sociale Paul et Victor Margueritte.

La maison tient divers articles : on y trouve des aventures enfantines de petits garçons, de petites filles ou de grandes personnes ; on y fournit aussi le roman-pétition contre les lois mal faites (car, pour ces braves gens, il y a des lois qui sont bien faites.) Mais le triomphe de la maison, ce sont les chromos de la guerre franco-allemande (Voyez rayons 1870 et 1871). C’est cet article seul que je consens à prendre en main aujourd’hui. Parmi les divers livres qui composent la série intitulée une époque, mon boniment doit vous conseiller surtout Les tronçons du glaive. Regardez-moi ça, si c’est bien conditionné : joli cadre doré, papier de première qualité ; et l’article est avantageux comme ceux de la maison Zola. Le client qui aime que ça dure en a pour son argent. Il n’y manque que peu de choses : la couleur et la vie. Mais la couleur, c’est de bien mauvais goût ; et les livres vivants, vous savez, le grand public n’en veut pas : il trouve que ça fait peur.

Donc Paris bloqué essaie en vain de trouer les lignes allemandes et la Province tente en vain de secourir Paris. Les frères Margueritte nous content, d’un accent triste et vaillant, ces efforts malheureux. Ils s’indignent contre Bourbaki et Trochu qui ne surent pas vouloir. Ils s’enthousiasment pour Gambetta, pour Chanzy et pour Faidherbe qui voulaient et qui, semble-t-il, auraient réussi si leur don complet et leur tenace énergie n’avaient été rendus inutiles par la faiblesse résignée des deux autres.

Le sujet, fort complexe, tout de détails et d’épisodes, était difficile à grouper en livre. Vue du côté français, cette guerre de 1870 est une tragédie mal faite dont l’action multiple se dissémine insaisissable sur dix théâtres à la fois. Au lieu de dresser un héros unique, les auteurs, élevés au collège naturaliste, ont voulu nous intéresser à toute une famille et, sur chacun des lieux où doit se passer quelque chose, ils ont placé, témoin ému, un membre de cette famille. Hélas ! l’artifice naïf, au lieu de donner au récit quelque unité même apparente, en fait sentir plus cruellement la dispersion. Pas plus que les tronçons du glaive de la France, les tronçons du livre ne se rejoindront. On sent l’impuissance dès les premières pages ; il n’y a plus qu’à se résigner, à s’intéresser aux divers fragments comme à une série de nouvelles sur « une époque ».

On peut aussi créer soi-même l’unité : en choisissant Paris comme centre et en traduisant le récit direct des efforts de la Province par l’émotion qu’ils apportent aux assiégés ; ou en s’attachant à la pensée de Gambetta et en regardant les événements se refléter vibrants dans cette âme. Il est regrettable que les auteurs n’aient pas fait, par un de ces deux moyens ou par quelque autre, le travail d’unification qui, après tout, leur incombait. Une belle ordonnance synthétique grandirait singulièrement la valeur littéraire du volume.

La valeur littéraire du volume est médiocre : non-seulement nous n’avons pas un livre, mais encore, parmi les nombreux personnages inventés, aucun ne montre la solidité organique d’un caractère. Chacun est une succession de gestes qui restent épars — je ne dis pas contradictoires. La marionnette qui a commis un geste lâche répétera des gestes lâches ; celle qui une fois s’est dressée héroïque continuera son héroïsme. Mais rien ne sera fortement caractéristique, rien ne jaillira d’une profondeur vivante. Quand on aura dit de celle-ci qu’elle est héroïque, de celle-là qu’elle est lâche, on n’aura rien à ajouter. Cependant, certaines pages du roman valent par le mouvement ému du style, celles surtout qui disent, souriantes ou élégiaques, quelque fragment d’idylle.

Les frères Margueritte ont mieux dessiné les personnages historiques. Leur Gambetta, leur Chanzy, leur Trochu, leur Bourbaki, leur Thiers sont d’une ligne autrement précise et marchent d’une allure autrement vivante que toute leur raide ou fantomatique famille des Réal. Leurs observations valent mieux que leurs tentatives de création et ces romanciers manqués réussissent parfois à se manifester historiens appliqués et intelligents.

Le style, d’un mouvement toujours lent, souvent incertain, mérite cependant quelques éloges — même en dehors des pages idylliques, — par sa gravité triste et vaillante. L’écriture [1] est malheureusement très inférieure. Au début elle est détestable, comme chez la plupart des contemporains quand ils s’appliquent. C’est une insupportable accumulation d’images scientifiques ou industrielles : « Hier, aujourd’hui, demain, bouillonnant dans le creuset de l’heure trouble. » — « L’or venait de circuler par mille voies nouvelles, les chemins de fer, les chemins vicinaux, tout un réseau artériel et veineux. Privée de son cœur, ce Paris de qui elle était accoutumée à recevoir le sang vivace, l’impulsion des idées… » Diable, diable ! si c’est l’or qui circule dans le « réseau artériel et veineux », comment se fait-il que les idées soient le « sang vivace » lancé par le « cœur » ? Mais plus encore que leur incohérence et leur banalité, il faut condamner la nature même de ces métaphores. Elles appartiennent à cette préciosité scientifique qui sera un des ridicules européens de notre époque comme la préciosité sentimentale est le grand ridicule européen de la longue époque des Gongora, des Marini et des Voiture. Heureusement les auteurs, vite fatigués, ne soutiennent ce grand effort littéraire qu’aux trois ou quatre premières pages. Ensuite l’écriture, grise, quelconque, ne se fait plus remarquer, sauf à longs intervalles par quelque gauche impropriété, trop souvent aussi par l’équivoque d’un même mot prononcé une seule fois et étourdiment employé dans deux significations voisines.

La philosophie des frères Margueritte, guère moins hésitante que les caractères qu’ils essaient de créer, reste aussi banalement moyenne que leur écriture. Eugène Réal, qu’ils chargent plus particulièrement d’exprimer leurs opinions, est un pauvre garçon flottant : tantôt il condamne la guerre, « vaste et criminel assassinat » ; tantôt il s’affirme qu’il fait, en assassinant, « son devoir de soldat, de Français ». Car la guerre devient « le premier, le plus beau des devoirs, aussitôt qu’elle défend les champs, les villes, la race même, les trésors et le passé d’un peuple. » Les frères Margueritte déclarent que leur but est d’inspirer au lecteur « l’horreur de la guerre » , Parfois, en effet, ils nous font songer « aux dessous répugnants et affreux, à cette insanité du meurtre, à cette exaltation de la force et des instincts sauvages, à toute la basse animalité lâchée ». Mais il leur arrive aussi, pauvres fils de soldat, d’écrire des énormités telles : « Comme aux tirs de foires autrefois, sur le mail, avec un plaisir d’enfant, fouetté d’un âpre vertige, il charge, épaule, tire. Il ne se rend pas compte qu’il tue. Il accomplit un acte très simple, il fait sans réflexion son devoir » !!! Je ne sais pas, même dans La Force de l’infâme Paul Adam, de phrase plus puante et plus coulante de sanie morale. Néanmoins les Margueritte et Eugène Réal reprennent bientôt leur demi-noblesse faite de tristesse incertaine. Ils se demandent « comment concilier l’implacable antinomie » du devoir français et du devoir humain. Et ils se désolent : « Problème insoluble, doute affreux ! »

Non, le problème n’est pas insoluble. « Tu ne tueras point » est un précepte naturel et éternel. L’Allemagne, la France, la Russie, sont des constructions artificielles, variables, périssables. Il n’y a pas de devoir d’Allemand, de devoir de Français, de devoir de Russe ; il n’y a que des devoirs d’homme. France ! Allemagne ! Russie ! vains mots qui n’existiez pas il y a deux mille ans et qui, dans deux mille ans, ne serez plus que des noms historiques : les vents de folie qui soulèvent ici ou là votre poussière d’une heure ne peuvent faire douter du soleil moral que ceux qui sont esclaves de leur temps et des mouvements de foule ou ceux chez qui les persistants instincts de la brute triomphent de l’homme à peine commencé. Ni Jésus ni Épictète certes ne confondraient le son ivre du clairon avec la voix de la conscience et ne consentiraient à tuer pour les néants que vous êtes : France ! Allemagne ! Russie !

L’ancien officier de marine qui signe Olivier Saylor n’a pas plus de talent naturel que les frères Margueritte et il sait moins son métier d’écrivain. Aussi banal et ennuyeux, il nous fait bâiller devant un travail moins correct. Dans Le Tout-Pourri, par exemple, où il touche à des choses qu’il ne connaît pas mieux que nous, il se manifeste un des mille maladroits qui, d’un geste avide et ridicule, cherchent le scandale.

Mais son premier essai, les Maritimes, mérite de nous arrêter un instant par sa valeur documentaire et révélatrice. L’auteur nous y montre en acte « l’effroyable stupidité des maritimes », leur caractère avili par « de longues années passées dans la servitude » et par « les galons acquis un à un et payés d’obéissance anéantie ». Il ne ménage pas tous ces infâmes galonnés que l’idée d’une « campagne possible grassement payée de croix et de propositions » unit en une émotion commune « comme l’espoir d’un bon coup assemble des rôdeurs au coin d’un bois ». Nous voyons ici « la prostitution des attitudes triomphales au profit d’alphonses nationaux », Et, sous les attitudes triomphales, nous distinguons la lâcheté blêmissante de la plupart des gradés, je ne dis point seulement toutes les fois qu’il s’agit de se tenir debout devant un chef, mais souvent aussi quand il faut ne point reculer devant un simple danger matériel. Ce volume est une bonne arme de guerre.

Ce volume n’est pas une œuvre d’art, n’est pas un livre. Les documents sont jetés au hasard — ceux qui sont intéressants et ceux qui ne le sont pas — dans le vieux moule naturaliste. Olivier Saylor, très mauvais élève de Zola, remplace la composition par un gauche entassement. L’écriture lourde, pénible, avance lentement, écœurante, en un tangage perpétuel.

Et ces pages sont d’une philosophie insuffisante. L’auteur est — en tant que penseur — un naïf. Il croit nous montrer, par exemple, « les faces diverses que la marine n’uniformise pas comme d’autres collectivités ». Il affirme : « Partout ailleurs, les gens sont honnêtes ou canailles à peu près de la même façon. Tandis que, chez nous, quelles nuances, quels degrés de l’un à l’autre des états ». Il ne soupçonne jamais que, s’il distingue les différences ici et non ailleurs, c’est qu’ici il connaît et ailleurs il ignore. « Plus on est intelligent, dit à peu près Pascal, et plus on voit les différences ». Olivier Seylor l’a trop montré dans ses autres romans : dès qu’il ne s’agit plus de marine, il n’est pas intelligent.

Mais si ses théories ne sont pas intelligentes, en pratique, il se manifeste habile, hélas ! et patient comme ses chers camarades. Il subit une préface de Paul Adam avec le même respect ébloui qu’une sottise d’amiral. Dans ces Maritimes où s’étalent tant d’exemples de couardise et le continuel besoin de paraître sans être, le Paul Adam qui, depuis quelques années, flagorne toutes les puissances, prétend, avec l’incompréhension la plus voulue et la plus lâche, rencontrer je ne sais quel « héroïsme des idées et des actes ». Un homme aurait refusé la préface menteuse et déformatrice ; un officier l’a acceptée avec reconnaissance comme un galon accompagné de mépris.



III


Soubrettes et bonnes à tout faire


Étymologiquement, la soubrette — sobretarde — c’est la servante entremetteuse qui, sur le tard, à la brune, va porter les lettres d’amour. Tandis que sa main frôleuse glisse le billet doux, son regard et ses lèvres sourient des promesses ou des malices et par le mot excitant qu’elle souffle à l’oreille on ne sait si elle raccroche pour elle ou pour sa maîtresse.

Ce rôle d’allumeuse est celui qui plaît le plus à Catulle Mendès. Même en sa jeunesse première, dans la gloire de sa beauté blonde, quand il portait fièrement la tête d’un Christ qui rêve d’être Madeleine : cet être à deux faces jouisseuses aima surtout les besognes crépusculaires et équivoques. Sans doute, il sait se déguiser de toutes les ambitions et il lui arrive de représenter le poète ou le critique comme un cabotin, aux lumières, est le roi ou l’honnête conseiller. Et ses attitudes ne marquent jamais raideur ni gêne. Mais sous les noblesses théâtrales on sent toujours la joie espiègle de celui qui se travestit. Il rit de la bonne farce et, bientôt redevenu lui-même, fait l’entremetteur. Il est heureux de nous offrir, soubrette chuchoteuse ou camelot à la croupe souple, des bonbons à la cantharide et des contes transparents.

Naguère, en un livre sur les femmes qui écrivent, il me parut juste d’étudier Catulle Mendès. Mais certains sexes hésitants troublent le naturaliste ; on reste toujours inquiet, quelque état civil qu’on ait attribué à celui-là : si cette femme n’était qu’un homme qui nous tourne le dos...

Donc, quoique j’aie donné sur elle un jugement d’ensemble auquel je n’ai rien à changer, voici que je reviens vers lui. Lui ou elle, masculin ou féminin, Mendès s’en fiche, qui écrivit dans le Journal du 6 mars 1897 : « L’accomplissement de cette chimère, les États-Unis de l’intelligence humaine, est-elle souhaitable ? »

Willy, élève de Stanislas qui oublie ses condisciples vieillis pour Claudine « petit pâtre bouclé » et qui, devant l’objectif du photographe, ne boucle plus la boucle d’un p’tit jeune homme que si c’est Polaire qui offre ses grâces postérieures ; Willy qui ne sut jamais voir aux yeux d’autrui que ses propres vices, m’accusera, j’espère, d’avoir cédé à une nostalgie perverse : je viens de relire deux de ces volumes de contes où Mendès, fameux par ses imitations, se laisse saisir lui-même, fuyant et onduleux seulement comme une amuseuse qui s’amuse.

Dans les exercices de L’homme-orchestre, il m’a paru masturbateur remarquable. Je recommande ce livre — dirai-je : émouvant ? — aux potaches, pour qui il vaudra un portrait d’actrice. Les vieillards, grâce à lui, mendieront moins de caresses préparatoires et paraîtront rajeunis de dix ans. Quelque esprit est dépensé, d’ailleurs, à cette basse besogne et, si on le compare au travail de Willy, notre plus récent allumeur, on trouve délicat et élégant le geste dont Mendès nous frôle et nous énerve.

J’ai relu aussi Arc-en-Ciel et Sourcil-Rouge. Ce recueil a le mérite négatif d’être moins ignoble que d’autres produits du délicieux pornographe décoré. Même, par comparaison, sur les trente-deux fragments qu’il contient, deux offrent quelque intérêt. Le livre débute par l’histoire d’un amour brutal, sorte de mélo psychologique. Gâté par les agaçantes roublardises du conteur, il réussit encore à nous secouer d’une émotion grossière, pas artistique, à nous secouer cependant. Et puis, figurez-vous qu’on rencontre, au courant du volume, une idée. Peut-être Mendès l’a volée et maquillée, cette idée ; mais je ne l’ai pas reconnue. Il imagine un peintre qui cessa de peindre pour une raison noble et subtile : la couleur, pense ce pauvre homme, est dans l’univers en quantité limitée ; celle qu’on perd à fabriquer de l’artificiel, on la vole à la nature que nos larcins condamnent à créer une vie plus pâle. Ne l’avez-vous pas remarqué, en effet ? depuis que salons et expositions se multiplient, nous n’avons plus de belle saison. Et ce nous est un grief supplémentaire contre Bouguereau, qui ne vole pourtant pas beaucoup de couleur à la nature appauvrie. Le petit fou que nous présente Mendès n’ose pas non plus, le soir venu, allumer sa lampe : il craint trop de diminuer les rayons du jour. Je trouve cette conception exquise. Certes, le récit est agaçant de mièvreries, de puérilités séniles, d’habiletés bêtes. Tant qu’on lit, on est furieux contre l’auteur qui gâte une pensée supérieure à son talent. Mais, quelques heures après, quand le silence s’est fait autour de son bavardage, quand la nuit a recouvert ses grimaces, on peut dépouiller l’intéressante imagination du vêtement barbarement pailleté, oublier la robe de foraine dont Catulle crut embellir cette duchesse. Les autres contes sont radotages de vieille qui, pour être moins infâme dans cette conversation, n’en reste pas moins inepte.

Les innombrables critiques qui saluèrent en Mendès un poète firent, presque tous, une cour intéressée à cette puissance des bureaux de rédaction. Pourtant cette cabotine, il faut le reconnaître, sait se maquiller et un dauphin prit un singe pour un homme.

Tomber des habiletés énervantes de Mendès aux maladresses de René Maizeroy : lourde chute. Des mains expertes et amusées d’une parfumée aimable on passe à la hâte grossière d’une fille qui, après trente ans d’exercice, ne sait même pas encore grimacer le sourire et feindre la joie. J’ai eu le courage, pourtant, de relire un livre du gauche et laborieux baron, celui qui m’avait laissé le moins mauvais souvenir. Ça s’appelle Joujou et c’est un démarquage d’un bien médiocre roman, L’amour infirme de Hugues Le Roux. La petite René a puérilisé le récit déjà puéril. Rien de fatigant comme de l’entendre zézayer, en phrases longues et filandreuses — j’en ai compté une de soixante-quatre lignes — la fable sentimentalo-bébête.

Remontons un peu — jusqu’à Abel Hermant. Cette fille sait s’habiller à la mode. Garce des fortifs quand le naturalisme rapportait les petits cadeaux, elle fait maintenant le boulevard.

Tous les genres de vaudeville, dialogues pour les planches, pour les journaux ou pour Ollendorff, lui ont révélé leurs émouvants secrets.

Celui de ses exercices qu’Abel Hermant doit préférer c’est Les Confidences d’une aïeule. Cette aïeule vit longtemps, traverse des époques très différentes et se confie dans le style de chacune de ces époques, déclamatoire et humanitaire aujourd’hui, rieuse et nonchalante hier. Car Abel Hermant a appris au bon endroit ce métier de pasticheur que la rue d’Ulm prend pour l’art de l’écrivain. Qu’on dise tout le mal qu’on voudra de l’Ecole avec un grand E : il est certain que les fantômes qui sortent de ce monument savent prendre partout leur bien, je veux dire ce qu’il faut pour, devant des yeux naïfs, se matérialiser.

Parmi les livres légers qu’Abel Hermant fabrique avec application je signalerai encore Le Sceptre.

Le Sceptre, c’est, en un dialogue peut-être spirituel, l’histoire d’un archiduc qui, sur le point d’hériter un empire, recule devant la vie exceptionnelle, se fait passer pour mort et s’efforce de s’organiser une bonne petite existence bourgeoise. Mais il n’a pas de persévérance, il rate son entreprise et se résigne à régner.

L’idée pouvait être intéressante et d’une ironie profonde. Mais les choses qui font penser mettent en fuite le public. Et puis la pensée, c’est un peu loin d’Abel Hermant. Je soupçonne qu’il n’a pas eu besoin d’être prudent.

Les personnages sont des fantoches absurdes et leurs conversations essaient seulement d’être drôles. Quelquefois l’un d’eux déclare que ce qui arrive « c’est du Shakspeare. » Mais un autre affirme ou vient d’affirmer : « C’est de l’opérette. » Or M. Hermant pastiche mieux Meilhac que Shakspeare.

Je voudrais faire plaisir à M. Hermant, gent-de-lettre considérable. Je dirai donc que Le Sceptre n’est ni du Shakspeare ni de l’opérette. C’est du Voltaire. Vraiment oui, de l’excellent Voltaire de normalien. Vous pouvez y allez voir : c’est du Voltaire, ou de l’Edmond About, comme le Brunetière est du Bossuet.

Le laborieux ouvrier qui a voulu faire un sceptre et a presque réussi une marotte, est aussi le fabricant des Transatlantiques. Mais ça c’est de l’article à treize, de la camelote avouée.

Et il a travaillé pour le théâtre. Ce qu’on se rappelle — avec la meilleure volonté — de cette partie de son œuvre, c’est qu’elle lui valut un excellent duel de publicité avec je ne sais quel prince des élégances mort depuis et dont le monocle se suspendait à un ruban très large.

En somme le joli petit Hermant est de ces normaliens qu’on doit recommander aux directeurs de théâtre, aux directeurs de journaux, aux éditeurs et au public comme les plus docilement indifférentes des bonnes à tout faire.

Henri de Régnier essaya d’être un poète noble et réussit à être un versificateur facile et symétrique. Mais les sonnets de José-Maria de Hérédia occupent, garnisons tenaces, toutes les sinécures et toutes les pensions. En attendant l’ouverture, lointaine j’espère, de la succession, Henri de Régnier essaie de gagner quelque argent dans le roman. Il nous conte avec indifférence de bien indifférentes aventures. La Canne de Jaspe, le Bon Plaisir, la Double Maîtresse, tout ça se vaut et ne vaut rien. Voici Le Bon Plaisir, mesdames :

Louis XIV traversant une ville au milieu de son escorte aperçoit à une fenêtre une jeune femme qui lui plaît. Auprès d’elle, un jeune homme, l’air heureux. Ce jeune homme deviendra un bon soldat et un courtisan d’adresse moyenne. Il n’aura jamais de succès à la cour, parce qu’il inspira au Roi un mouvement de jalousie et que le Roi a une mémoire tenace des visages même fugitivement aperçus.

Voilà ce qui se passe dans ce livre. Ça vous est égal, n’est-ce pas ? Et à l’auteur donc ? Il fabrique un volume avec ça comme il le fabriquerait avec autre chose. Ouvrier qui s’ennuie jusqu’au bâillement, il nous ennuie jusqu’à l’énervement.

Henri de Régnier ramasse dans l’histoire ou ailleurs n’importe quelle anecdote comme, sur le trottoir ou dans un café, une fille qui a besoin d’argent raccroche n’importe quel michet. Seulement Régnier ne sait pas cacher, maussade, que l’anecdote ou le michet l’embête et qu’il aimerait mieux se reposer : il ne mérite guère son petit cadeau. Décidément les filles qui jouent passablement leur comédie de jouissance se font rares et Pierre Louïs est le seul des Trois Gendres — je ne compte pas Gérard d’Houville — qui parvienne quelquefois à être un peu aphrodisiaque.

Le type le plus vulgaire de la bonne à tout faire, c’est peut-être Jules Claretie. Il sait cuisiner un discours, un article de journal, un roman, un volume de critique ou presque et Mme Comédie-Française ne l’accuse pas tous les jours de faire danser l’anse du panier.

Je l’admire surtout quand il se déguise en homme et en camelot. Parmi ces braves gens toujours prêts à nous offrir l’article d’actualité, question du jour ou portrait du grand homme qu’on fête, Jules est certainement un des plus lestes, un de ceux aussi dont la voix éraillée appelle le plus efficacement nos seigneurs les Bourgeois. Il toucha une grosse part dans les cinq milliards d’indemnité de guerre payés à nos ennemis les historiens de 1870. La Commune ne lui fut pas moins profitable que Reischoffen et Sedan. Il ouvre certains jours un musée forain où nous pouvons admirer les merveilles de l’hypnotisme. D’autres fois, il nous vend un peu de Victor Hugo.

Je ne suis pas un faiseur de boniments, Mesdames et Messieurs, et je ne vous affirmerai pas que les marchandises de Jules Claretie soient des articles solides et durables. Pourtant la maison est inscrite parmi les quarante plus considérables de la place de Paris et le patron siège comme un autre au tribunal de commerce littéraire que nous appelons Académie française. S’il a des platanes et le loisir de se promener à leur ombre, il peut, comme ce naïf Bornier, se frapper fièrement la poitrine et se déclarer : « C’est un académicien qui se promène sous mes platanes ! »

Donc je n’affirmerai pas que, pour trois francs, il vous foute un travail soigné : vous ne voudriez pas, mesdames et messieurs. Mais du moins ce qu’il vous offre est gentil et léger. Un livre de Claretie, ça n’est pas beaucoup plus lourd à porter que le petit cochon acheté à la foire et sur lequel court en sucre rose le prénom de Jules.

Souvent le pain d’épices est vieux et rance. Mais le marchand a double mérite qui réussit à le vendre.

Voici un volume, par exemple, qui s’appelle Victor Hugo, souvenirs intimes. C’est fabriqué pour l’anniversaire et publié en 1902. Mais c’est fait d’anciens articles retapés par quelqu’un qui ne laisse rien perdre et qui n’a pas de temps à perdre. Autrefois ces articles parlaient au présent de faits récents. Claretie a mis au passé la plupart de ses verbes. Seulement cet homme a beaucoup de travail. Alors, vous comprenez, il y a quelques verbes qu’on a oublié de rafraîchir et quelques phrases blanchies qu’on a négligé de teindre. On nous parle généralement de Hugo comme d’un vieux mort. Mais tout à coup éclate ce couac anachronique : « Il a dû naguère, à Guernesey, s’amuser beaucoup des journaux religieux, qui annonçaient, avec une douce charité chrétienne, que, frappé par Dieu dans son orgueil, Victor Hugo venait d’être atteint de folie. » Et Claretie nous raconte encore, en plein 1902 : « On entourait le poète qui, souriant devant cette mort, qui n’est heureusement pas près de le toucher, disait parfois avec sa gaîté robuste : — Il est peut-être temps de désencombrer mon siècle. »

Que contiennent ces vieux articles mal repeints que Claretie et Fasquelle nous vendent honnêtement pour du neuf ? Des anecdotes indifférentes et ressassées. Une admiration inepte, sans critique, déshonorante à qui l’éprouve et presque à qui la produit. En voilà un qui « admire comme une brute. » Son estomac avide n’a pas encore assez avalé de Hugo. Il pleure, le pauvre affamé : « Le Post-Scriptum de ma vie forme MALHEUREUSEMENT le dernier volume de prose à publier. »

Ailleurs, Claretie cite quelques « livres immortels » et le premier titre qu’il proclame, c’est Bug-Jargal ! Prudent, il motive rarement son admiration. S’il se hasarde, il se manifeste le plus amusant des critiques. Il nous signale par exemple « la Légende des Siècles dont les chansons exquises nous charmaient. » La légende des siècles exquise ! Le Corneille est joli quelquefois, n’est-ce pas, Jules ? Aimez-vous les Lettres à la fiancée ? Claretie les déclare un chef-d’œuvre parce que celui qui les écrit « est un laborieux et brave garçon. » Cet académicien me rend optimiste : je suis maintenant certain que la saison prochaine produira quelques chefs-d’œuvre.

Où Jules devient particulièrement intéressant c’est lorsque, quittant les livres, il parle de la vie de son héros. Lui aussi est un brave garçon, et qui s’attendrit devant les beaux spectacles. « S’imagine-t-on — s’écrie-t-il avec des larmes dans la voix — s’imagine-t-on Victor Hugo prenant des mouchettes pour couper la mèche d’une lampe qui charbonne ? » Et M. Claretie, commerçant qui connaît le prix de la réclame, profite de l’occasion pour nous informer que M. Claretie « possède les mouchettes de Rachel, en argent. »

Ah ! rien n’est petit et sans intérêt de ce qui concerne Victor Hugo ou Jules Claretie. Que de détails précieux nous devons à ce livre. Sachez que, dans le manuscrit d’Hernani, « Victor Hugo a donné à ses actes non pas un numéro mais une lettre spéciale : a, b, c, d, et e. » Apprenez encore que, le titre de ce drame est tracé « en grandes lettres figurant l’imprimerie et séparées les unes des autres » tandis que « le titre de Marion de Lorme est écrit en lettres anglaises. »

Ainsi, pendant 263 pages, Jules Claretie recueille d’inestimables rognures d’ongles et — espérons que ça lui portera bonheur — avale, béat, les excréments desséchés de son grand-lama.



IV.


Précieuses et pédantes.


Il y a l’encyclopédie Roret, il y a l’encyclopédie Zola, il y a l’encyclopédie Paul Adam… Zola a mis en romans lourdement longs tout le mécanisme moderne. Paul Adam veut, d’une ambition en apparence plus subtile et plus noble, enfermer en ses fables vaines et gauches tout le dynamisme secret de l’histoire, toute la pensée d’avant-hier, d’hier, d’aujourd’hui. Il remue des idées comme le naturaliste fit fonctionner des machines. Son Enfant d’Austerlitz et sa Ruse, par exemple, remplacent une histoire de la Franc-Maçonnerie et une histoire de la Congrégation aussi bien ou aussi mal que La Bête humaine remplacerait un traité technique de la locomotive. Et Paul Adam est capable d’une idée personnelle à peu près comme Zola était propre à l’invention d’un piston ou d’une soupape.

Chez l’un comme chez l’autre, le didactisme tue l’art et la vie : il n’y a pas un seul être vivant ou harmonieux parmi tant de Rougon-Macquart, parmi tant de Cavrois-Héricourt. Si cependant il est permis de préférer l’un ou l’autre de ces deux néants laborieux, j’avouerai que Zola m’irrite moins. Il fut aussi impuissant à créer un personnage. Mais, tandis que Paul Adam transforme en immobilités puantes et froides les idées, ces vivantes véhémentes ; Zola donnait une vie étrange, parfois vigoureuse et presque humaine, aux massives machines. Et, en sa bonne époque, il agita souvent d’un geste robuste la vie élémentaire et formidable d’une foule. Peut-être Paul Adam se croit-il un pouvoir semblable, celui de faire grouiller la vie d’une époque. Hélas ! il s’illusionne.

Le romancier didactique d’aujourd’hui, comme le poète didactique d’il y a cent ans, est un professeur hypocrite. Didactiques, professeurs, vulgarisateurs : autant de noms polis pour ne point dire plagiaires. Chez ces industriels tous les matériaux sont empruntés. Souvent la pierre arrachée de l’œuvre d’autrui, reconnaissable non seulement à son grain mais à sa taille, est transportée telle quelle au tas informe que le didactique appelle son monument. Mais il y a des degrés dans l’impuissance à construire avec des matériaux étrangers une harmonie personnelle. Zola, certes, n’était pas un architecte. C’était, du moins, un maçon aux reins solides. Il dressait, avec les pierres volées, des murs effroyables, rectilignes, sans fenêtres, je ne sais quels remparts qui écrasent encore de leur masse inutile les verdures. Et dans ces énormités il ne ménageait point le mortier. Tout cela croule déjà ; mais, les premiers jours, la masse monstrueuse étonnait, imposait l’idée d’une force. Paul Adam n’a ni équerre ni fil à plomb. Gemmes pillées et pierres de taille conquises, il jette tout ensemble, au hasard. Les idées roulent, se heurtent, s’écrasent, contradictoires. L’entassement ne semble même pas une ruine. On sent que le kleptomane aveugle n’a rien su faire des matériaux volés.

Ah ! le pauvre professeur et le pauvre écrivain. Son esprit est un chaos de souvenirs et de réminiscences, une cohue de notes rassemblées au hasard des lectures rapides. Ses pages sont des tapisseries hâtives où l’on sent, non coordonné, le travail de mille mains fortuites. On entre en son œuvre comme en une ville de cabanons inachevés où pleurent cent sagesses fragmentaires arrachées à toutes les harmonies ; où hurlent et glapissent, affolées encore, par leur rapprochement inattendu, les folies de tous les vivants et de tous les morts.

Il n’est point, selon la vieille image jolie, l’abeille qui tire des fleurs un miel personnel, un miel dont le parfum et la saveur dureront. Korrigan de hâte, d’avidité et d’incohérence, il arrache, pour les porter à la boue de ses livres informes, des brassées de thym, de marjolaine et de rue. Et, sous les intempéries, parmi le sifflement des vipères et le coassement des crapauds qui semblent naître de ses mains de lucre, voici que l’enchevêtrement des fleurs tout à l’heure odorantes et des herbes de plus en plus puantes n’est qu’un tas grouillant de fumier.

Si je tenais à être poli, je saluerais en M. André Gide une de ces intelligences critiques que leur délicatesse scrupuleuse paralyse. Je préfère être vrai et, franchement, je crois que c’est leur impuissance créatrice qui entraîne ces esprits à se développer en grâce fine et sournoise. Un toucher subtil ne rend personne aveugle et ce n’est pas parce qu’on a de la malice qu’on devient bossu.

Mais il est agréable de jouir de la malice en tâchant d’oublier la bosse. J’écoute volontiers M. André Gide quand il expose ses opinions critiques et j’aime à lire par dessus son épaule ses souriantes Lettres à Angèle.

L’auteur des Lettres à Angèle est un protestant dont le protestantisme aboutit « à la plus grande libération. » Il est toujours pour la liberté, contre l’unité. Il a raison, quand il s’agit de ces unités extérieures qui emprisonnent l’individu dans la foule et le forcent à marcher au pas des autres, dans la direction des autres. Je l’approuve aussi de condamner l’unité hypocrite qui enferme mon présent et mon avenir dans mon passé et qui me défend, lorsque j’ai grandi, de rejeter les vêtements courts ou étroits. Il est bon et juste de revendiquer le droit de changer. Mais, si la plupart des unités qu’on vante sont des diminutions et des apparences, certaines âmes ont une noble continuité immobile ou progressive. Quand il s’agit de celles-là, je ne suis plus avec M. André Gide. Il ne faut mépriser ni tous ceux qui changent, ni tous ceux qui ne changent pas. Le critère accepté par M. Gide est aussi trompeur que celui qu’il repousse. Je trouve même supérieurs à tous les harmonieux, ceux qui ont une unité réelle dont le principe est intérieur. J’accorde qu’ils sont rares — comme tout ce qui est vraiment beau. Ils n’en sont que plus admirables.

Vous connaissez votre faiblesse, M. Gide. Ne soyez pas trop fier de cette supériorité relative et n’accusez pas d’être aussi faibles que vous et plus ignorants d’eux-mêmes ceux qui marchent dans leur force. Vous avez la haine de la foule et de tout ce qui est vulgaire, mais votre haine est mêlée de terreur : « Quand je suis dans la foule, j’en fais partie, et c’est parce que je sais ce que j’y deviens que je dis que je hais la foule. » Votre morale, M. Gide, est une hygiène de valétudinaire, excellente pour la plupart, dont quelques-uns n’ont pas besoin. Vous recommandez à quiconque écrit : « N’ayez souci que de déplaire aux autres. » Le conseil est distingué, d’une distinction trop voulue. Qui a besoin de se défendre ainsi ferait bien d’attendre : il ne faut pas écrire avant d’être et la résistance, comme la docilité, prouve relation et dépendance.

Les Lettres à Angèle sont ornées de bien jolis jugements critiques. J’aime chez M. Gide l’effort pour voir la vérité et pour la dire exactement. Mais sa vérité ne me satisfait pas : elle est trop exclusivement élégante et fine, manque trop de force et de profondeur. Tout ce qui est arrêté semble brutal à sa faiblesse. Il a dans la pensée et dans l’expression des trouvailles charmantes, mais qui sont toujours les trouvailles d’un touriste myope. Il se vante lui-même, sans le savoir peut-être, quand il vante la finesse et l’ondoyance souriante. Inconsciemment encore, il se défend lui-même et dénigre ce qui lui manque quand il critique la force qui est souvent stabilité. Il confond avec la mort le repos, qui peut être puissant. Chez lui « le scepticisme, nouvelle forme de croyance, mue amour en haine. » Je sais des natures plus fortes chez qui le scepticisme a mué l’amour en dédain et en « froid silence », et celles-là je les aime plus fortement.

Avec des malices délicieuses, M. Gide reproche à un article d’Octave Mirbeau quelque tout petit détail d’une vérité nuancée insuffisamment, quelque toute petite inexactitude, qui est surtout un moyen de grossissement et d’accélération de la pensée. Là, et ailleurs aussi, — je crois que je n’adresse pas à M. Gide un mince éloge — il me fait songer à La Bruyère corrigeant Tartuffe en Onuphre. Mais La Bruyère, fin polisseur de statuettes, a tort de blâmer le moins fini et le moins élégant des statues, et il eût été bien incapable de dresser la cariatide, un peu lourde sans doute, qui supporte une action. Mirbeau, malgré quelque génie, n’est pas Molière ; mais, si Molière faisait des articles pour nos journaux, soyez certains qu’il les ferait mauvais. Le vrai crime de Mirbeau, c’est de consentir à la cage étroite et de se condamner, pour faire tomber les gros sous, à des tours de souplesse, lui qui est vigoureux et a besoin d’espace. Son infamie est d’autant plus grande qu’il n’a ni la pauvre excuse de la faim, ni même l’excuse ridicule de la gêne. Je le hais, ce Mirbeau, qui me force à admirer la puissance de son esprit et à mépriser l’ignominie de son âme.

Je reviens, pour un rapide salut, à M. André Gide, esprit fin, délicat et ingénieux, qui aime le talent comme un homme poli aime la politesse, mais que le génie blesse comme une offense personnelle. Un marquis enrubanné rencontrant Hercule aux jardins de Versailles eût exprimé son humiliation par de bien jolies railleries.

Henry Bordeaux est un garçon qui réussira. En même temps que des romans qui ne choquent personne, des romans dont les vieilles revues proclament l’élégance, il fait de la critique, de cette bonne critique « courtoise » qui conquiert successivement les éloges des gens influents, la légion d’honneur, les prix à l’Académie et, un beau jour, l’Académie elle-même. De la critique à plat ventre devant les puissances d’aujourd’hui ; de la critique diplomatique qui, devant les puissances possibles de demain, sourit, s’incline et se réserve. Ses dissertations et ses politesses sont « bien écrites », comme on dit. Leur banalité à la dernière mode révèle un de ces écoliers obstinés qui ont fait, au lycée puis ailleurs, cinq ou six rhétoriques au lieu d’une et qui restent toute leur vie « élèves de l’École Normale ».

Ils ont bien, je crois, la fatuité de dire « anciens élèves », sous prétexte qu’ils sont devenus externes ; mais la vanité excessive de cette restriction ne trompe plus personne.

Un aveu : j’ignore le « curriculum vitae » de M. Bordeaux, et un de ces imbéciles qui ne voient que les faits extérieurs m’objectera peut-être que celui-ci n’a point passé par l’École. Mais il est des esprits si avidement passifs qu’ils adorent je ne sais quels échos des professeurs, et tout enseignement a sur ces heureux somnambules une influence à distance.

Le Pays Natal et La peur de vivre sont de jolis petits articles très adroitement fabriqués. Divers camelots bonisseurs furent peut-être sincères, ou presque, dans leurs éloges. L’auteur sait admirablement tout ce qui peut s’apprendre. Dès aujourd’hui, comme un ânon précocement docile mérite le bât, cet élève est digne d’entrer dans la docte toge. Il atteint toute la perfection vulgaire dont il sera jamais capable et peu de gens sont plus habiles à mettre en œuvre les idées d’autrui. On a quelque peine à distinguer en quoi ce « nouveau » du lycée Hippolyte Taine reste inférieur à ses condisciples les plus brillants : le gentil petit Barrès Maurice et le laborieux Adam Paul.

Le gentil petit Barrès Maurice nous a dit les malheurs des déracinés — avec quel succès, Henry Bordeaux s’en souvient. Henry Bordeaux, qui veut sa part de l'aubaine, nous conte, au Pays Natal, la « rare aventure d’un déraciné qui reprend racine. » Fi ! quel vilain sceptique Paris avait fait de Lucien Halande. La petite patrie lui redonne des croyances et de l’énergie — oh ! de l’énergie sans brutalité, rassurez-vous, Madame, et des croyances, rassurez-vous, Monsieur, qui ne blesseront jamais le voisin. Elle lui restitue, cette bienfaisante terre patriale, la sève bien sage et raisonnablement coulante et le rend tout à fait digne du riche mariage qui récompense les conversions durables non moins généreusement que les innocences. Et les gens fidèles à leur village sont aussi délicieusement vertueux ici que dans le salon d’Octave Feuillet, ma chère. Et les déracinés sont d’affreux bandits qui font un peu peur et qui font beaucoup rire, comme ceux que dessine le petit Barrès quand son fusain aligne tout un monôme de petits Barrès.

Les personnages antipathiques ont d’ailleurs chez Henry Bordeaux quelque diversité et les degrés de leur laideur disent avec précision depuis quel temps ils sont déracinés. Lucien Halande n’a que dix ans d’exil et il reviendra pour toujours à la terre maternelle : aussi n’est-il, avant son heureuse conversion, qu’un sceptique un peu agaçant. Le père de Jacques Alvard s’étant installé dans une autre province que la sienne, Jacques Alvard est une canaille énergique, un dominateur sans conscience. Il fait horreur. De plus anciens déracinés feront pitié « par leurs pensées violentes et leur faiblesse pour agir ». M. Henry Bordeaux nous explique gravement : « C’est la fin d’une race de déracinés ». Et je suppose qu’avant d’écrire cette phrase péremptoire, il avait longuement songé aux Américains du Nord, pauvre race transplantée qui se meurt d’impuissance et d’anémie.

Ne croyez pas que M. Henry Bordeaux ne connaisse et n’imite que les œuvres récentes de Barrès et les œuvres demi récentes d’Octave Feuillet. Son érudition pillarde fait de plus lointaines excursions dans le passé et en rapporte de précieuses épaves légitimement recueillies puisqu’elles viennent de livres « tombés dans le domaine public. » Un éditeur peut prendre tout Balzac et le livrer au plus ridicule des illustrateurs : pourquoi M. Henry Bordeaux aurait-il scrupule à se parer de quelques pages du Médecin de campagne ? Balzac nous fait entendre dans une grange la légende de Napoléon contée par un vieux soldat. Dans une grange du Pays natal un vieil ouvrier nous dira la légende de Victor Hugo. Le Victor Hugo des paysans, puisqu’il y a le Napoléon des paysans. Je n’aurai pas la naïveté de vous avertir que l’ampleur balzacienne manque un peu à M. Henry Bordeaux et que sa réduction de la grande statue est un petit bibelot aussi joli et aussi ridicule que le petit Barrès lui-même.

Un livre de Maurice Barrès, d’Henry Bordeaux ou de Paul Adam est une collection de bibelots. Ces industriels volent des modèles d’idées partout où il y en a ; mais ils en font de très petites réductions qui puissent tenir dans le petit appartement moderne qu’est leur cerveau et dont le poids ne fasse pas crouler le volume, tablette quelquefois élégante, toujours encombrée. Les systèmes, ces dieux hostiles et vaillants, dont le moindre briserait et la tablette frêle et l’étroite cage, n’entrent naturellement au capharnaüm que sous les espèces et apparences de statuettes. Petite fille qui joue avec ses poupées et qui leur donne sa propre nature, Paule, Mauricette ou Henriette range gentiment les idoles et leur prête des phrases jolies. Ces icônes représentent des êtres farouches et qui élargissent autour d’eux la solitude ; mais les enfants qui s’en amusent les transforment en petits bavards polis et qui se font des grâces. Seulement, par instants, la petite fille tremble un peu : si les poupées étaient vraiment vivantes ; si elles allaient se révolter… Et elle leur recommande, d’une voix mal assurée, de rester bien sages. « Il avait fait un effort immense pour donner une grâce tranquille à cette tirade » dit Henry Bordeaux d’un de ses personnages. Voilà une des caractéristiques du style de Paul Adam, de Barrès ou de Bordeaux, du « style bibelot » : l’effort immense et ridicule pour maintenir en une grâce tranquille les reflets d’idées brutales ; pour parer d’un calme philosophique le souvenir microscopique des plus orageuses doctrines ; pour identifier dans la mort les vivants les plus contradictoires.

Les cerveaux de ces gens-là apparaissent d’abord comme des lieux d’asile et on voit tout de suite qu’il n’y a pas en ces pays falots de population indigène. Mais on se demande pourquoi des habitants si divers, si nécessairement hostiles, sont rangés immobiles, au lieu de s’entretuer en un magnifique combat hurlant. On finit par reconnaître que l’atmosphère est empoisonnée et que les vivants, aussitôt entrés ici, meurent. Alors on rit de voir le propriétaire passer en recommandant aux ombres, avec de grands gestes un peu grinçants, de ne pas crier et de se montrer de bonne compagnie.

Un des procédés les plus commodes et les plus rapides pour parer d’une grâce tranquille les phrases mortes de ces livres morts, c’est la symétrie. Le Pays natal est disposé en deux étagères dont les bibelots se font agréablement pendant. Et voici comment écrit Henry Bordeaux. « La mer bleue qui assainit et élargit nos sentiments humains. » Voyez-vous l’adroite fabrication de la phrase : deux verbes au milieu et, de chaque côté, harmonieusement équilibrés, un substantif et son épithète. Harmonieusement équilibrés ! le crois-tu bien, nigaud ? Il était déjà assez inutile de nous dire que la mer est bleue. Si tu nous apprends en outre que les sentiments des hommes sont humains, c’est uniquement, je suppose, pour la régularité extérieure. Malheureusement une épithète est d’ordre physique, l’autre d’ordre moral et Pascal trouverait que tes fenêtres, fausses toutes deux, sont, ridicule inattendu ! peinturlurées à des niveaux différents.

L’adjectif est d’ailleurs plus banal ici que chez Barrès ou Paul Adam et seul, je crois, un naturiste oserait dire : « Il admira la moisson féconde, la substance magnifique du pain nécessaire. » Or c’est tout le temps comme ça. Non, pas tout le temps. Quand l’épithète serait absolument indispensable à un artiste, alors, mais alors seulement, Henry Bordeaux n’en a pas besoin. Voici une de ses meilleures phrases, une des vingt qui paraîtront belles à la lecture sommeillante d’un voyageur de sleeping-car : « Comme les conquérants qui agrandissent leurs conquêtes par l’imagination, il faisait du présent victorieux le piédestal d’un avenir de gloire. » Il n’est pas besoin d’un psychologue profond (Paul Bourget lui-même suffirait à la tâche) pour remarquer qu’aux yeux d’un jeune ambitieux l’avenir n’est pas une statue précise, mais une succession de degrés qu’une lumière de féerie soulève l’un après l’autre et où monte un vertige joyeux. Et cette faute de pensée (on est bien obligé d’accorder aux quantités négatives les noms des quantités positives) est aggravée d’une faute d’imagination. Le « piédestal » de cet avenir ne saurait être un piédestal ordinaire. Un véritable artiste, un de ceux qui voient ce dont ils parlent, l’eût, selon son tempérament, précisé d’une épithète de forme, éclairé d’une épithète de couleur ou auréolé d’une épithète de lumière. Mais ne suis-je pas vraiment trop naïf de remarquer qu’un marchand de bibelots, même lorsqu’il donne à son étalage un ordre heureux, n’est pas un artiste ?…

Ouvrier qui prend des échafaudages pour un monument, Maurice Montégut dressa en vers hâtifs et rauques des drames qu’il croyait shakspeariens et qui, en effet, étaient peints noir et rouge. Depuis longtemps il s’adonne à la nouvelle et au feuilleton, articles d’un placement plus facile. Mais il a toujours des prétentions littéraires et même, Dieu me pardonne ! philosophiques. Des critiques amis affirmèrent que tous ses livres étaient de la même force et cependant ils louèrent plus particulièrement La Fraude. Je suis trop naïf pour avoir remarqué si, par hasard, les « études » dont je me souviens n’auraient point paru au moment où ce volume nous éblouissait aux étalages. D’ailleurs mon expérience personnelle m’a appris que toute cette œuvre, à une exception près, est, en effet, de la même force. Il est cependant juste de signaler l’exception et de recommander aux lecteurs qui ont de demi-exigences Le Geste.

Le Geste est un roman simple et assez bien construit. Un homme aime à la fois sa femme et sa maîtresse ; lui-même est aimé des deux côtés. Les trois douleurs intimes sont étudiées avec une apparence de conscience et les caractères ne sont pas maladroitement établis. Malheureusement le sujet ne se développe pas de lui-même, comme un vivant. La fable est construite du dehors, par de grossiers procédés dramatiques. Selon sa coutume, le métier, cet horrible traître de tous les drames modernes, étrangle l’art lâchement avec des milliers de ficelles. L’écriture massive et rugueuse blesse dans les pages qui veulent sourire grâce et douceur. À condition de lire très vite, elle paraît supportable dans l’action orageuse et dans l’analyse : Adolphe Dennery et Paul Bourget nous ont rendus si peu exigeants…

Ceux qui aiment Montégut doivent admirer dans Le Geste une inspiration particulièrement heureuse et un livre relativement harmonieux. C’est ici le sommet de Montégut. À nous qui voyons que ce sommet est une taupinée, La Fraude dira mieux la vaste platitude ordinaire de son œuvre. Le Geste excepté, aucun de ses livres n’est supérieur à La Fraude ; aucun non plus ne lui est très inférieur. Lisons ensemble :

Hartevel fait une fille à sa belle-sœur et la déclare comme son enfant légitime. La belle-sœur abuse de la situation, se livre à des chantages de plus en plus onéreux. La fortune d’Hartevel résiste, mais le souci ruine sa santé : son cerveau s’affaiblit, il revient aux croyances de son enfance et meurt.

Mathieu Soulières laisse mourir son meilleur ami qu’il pourrait sauver : c’est qu’il aime la femme et la fortune de cet ami. Il épouse la veuve belle et riche. Il est puni, non point par la providence — M. Montégut a trop de respect pour le positivisme — mais par une étrange taquinerie scientifique qui s’appelle, paraît-il, la télégonie : il a un fils qui ressemble au premier mari et il se tourmente jusqu’à en mourir de la présence de ce spectre approuvé par l’Académie de Médecine.

Le lecteur se demande pourquoi je lui raconte, généreux, deux mélos au lieu d’un. C’est que, sans doute, le Journal paie à la ligne. Et, quand il vient de publier un feuilleton de Montégut, il refuse de lui en prendre immédiatement un second. Montégut, commerçant malin et romancier idiot, tourne la difficulté en mettant deux feuilletons sous un seul titre. Et puis, vous savez, ici l’épisode fleurit librement et les aventures de Brout de Chandeilles, dit Bout-de-Chandelle, et de Mlle Mouche font des lignes parmi les aventures d’Hartevel, de Soulières, et du fils à Soulières, et de la fille à Hartevel.

Chacun des deux romans ineptes est dressé laborieusement sur une pointe d’aiguille. Mais l’architecte, qui aime la solidité et qui voit à chaque instant que ça tombe à droite ou que ça croule à gauche, apporte inlassable d’autres aiguilles, multiplie indéfiniment contreforts ridicules et lignes lucratives. Tout est bon à cet entasseur, qui se croit un constructeur ; et la guerre de 1870 devient, entre ses mains, une « utilité ».

Ce volume, comme ses nombreux frères, révèle en Maurice Montégut un bourgeois grincheux à philosophie de vétérinaire triste : positivisme étroit et pessimisme sans horizon.

Il nous présente, entre autres, une marionnette qui « glissait aux pensées démentes. » Et l’énumération des pensées démentes commence par cette inquiétude qui mérite bien, en effet, la camisole de force : « S’il était vrai qu’il fût des âmes… »

M. Montégut ronchonne et bougonne, pour toutes sortes de raisons : à cause de « la part de vérité qui entre dans chaque mensonge », ou bien parce qu’on dîne trop tard aujourd’hui. En 1869, « on dînait encore à six heures et — remarque notre profond philosophe — rien n’en allait plus mal pour cela. » Ronchonnant et bougonnant, il se promène sans hâte — oh ! oui, sans hâte, — à travers ses gauches poupées et, de temps en temps, leur casse quelque chose : aux unes parce que, bon bourgeois, il tient à les punir de leurs fautes ; aux autres, parce que, pessimiste logique, il est bien forcé de les punir de leur innocence. Sa manière rageuse m’amuse, car il se fâche contre ses fantoches comme si vraiment ils étaient vivants, comme si c’étaient des êtres de chair, sortis du cerveau Balzac, au lieu de pauvres marionnettes faisant trois tours sur la gélatine Montégut.

Mais quelquefois il veut sourire, et il devient sinistre. L’épisode de Brout de Chandeilles, dit Bout-de-Chandelle, et de Mlle Mouche lui permet particulièrement de manifester la finesse de son esprit et la légèreté de sa fantaisie. Chacune de ces deux présomptueuses marionnettes prétendant se faire aimer de l’autre, on se demanda longtemps « si la Mouche se brûlerait à la Chandelle ou si la Chandelle se consumerait en attendant la Mouche. » On s’aperçut bientôt, hélas ! que « de moins en moins, la Mouche ne paraissait disposée à se brûler les ailes à la flamme vacillante du pauvre Bout-de-Chandelle. » Aussi plus d’une fois « le pauvre Bout-de-Chandelle fut sur le point de s’éteindre. » Réjouissons-nous, pourtant : il oublia la Mouche et devint un gros financier capable d’éclairer largement. « Ce n’est plus Bout-de-Chandelle ! s’écrie un solliciteur comblé, mais une bougie de l’Étoile… C’est un cierge, un vrai cierge… »

Toutes ces belles choses nous sont dites dans la langue la plus plate, la plus encombrée et la plus impropre. Je ne sais quelle héroïne « filait sur l’Espagne, où jadis elle s’était compliquée d’une seconde fille, après la Russie, dont elle gardait un fils. » Jalousez le bonheur de Bout-de-Chandelle : « les dames ne lui témoignaient point d’attitudes cruelles. » Et admirez le génie du musicien Paul Kotchouleff qui « chanta, d’une voix large et pure, pendant une heure durant, de nobles mélodies d’un grand souffle inspiré. » Souhaitez la conversation de gens comme le docteur Romain « dont la spécialité était une fine ironie. » Dans tous les discours que lui prête le pauvre Montégut, je n’ai trouvé, il est vrai, qu’une seule ironie, mais combien fine : le docteur parle d’une chienne comme s’il s’agissait d’une femme et d’une femme comme s’il s’agissait d’une chienne.

M. Montégut est un incompressible poète, un orgue de Barbarie monté pour cinquante ans et, s’il ne se défendait contre son génie prosodique, ses romans seraient d’interminables mirlitonnades à la François Coppée. Mais il se défend et ne grince que toutes les cinq minutes un alexandrin bébête :

Il ne tarissait pas au cours des épithètes…
Saurait bien retrouver la Mouche dans son vol.

Quelquefois il laisse échapper la paire :

Sarah le promena sur les routes fleuries
Devant la perspective immense de la mer.

Je relève encore, dans la même page, ces trois vers de mesure grandissante :

Comme il était très opulent,

On le supportait ; Sarah la première,

Par un respect ancien pour les grandes fortunes.

Souvent aussi le ridicule versificateur se souvient, mais trop tard, qu’il exécute une commande de prose, et il démolit des vers déjà faits. Toujours par le même procédé, en ajoutant une épithète inutile. Le malheureux est obligé de cheviller pour se mettre en prose !

N’ont-ils pas eux aussi (pillé), rançonné sans merci ?…
Murmurait de son ton d’enfant (soumis), reconnaissant.

Rien de plus agaçant que le heurt continuel contre ces hexamètres qui sonnent creux. M. Montégut serait avisé de se faire traduire en vers par M. Viélé-Griffin. Après cette opération, quelque lecteur indulgent croirait peut-être lire de la prose.


La main, lourde, gauche, ne déplairait pas en plein air, au rythme des besognes rurales ; elle amuserait quand, à la veillée, son geste franc et qui s’ignore accompagnerait quelques massives plaisanteries ballotées aux vagues du rire. Hélas ! toute chargée de bagues prétentieuses, elle trace, dans un salon précieux et ridicule, des sinuosités mièvres.

Cet Albert Boissière est composé de bonne grosse sottise, de malice grossière, de sentiments bas. Mais il a de l’ambition. Paysan parvenu cabotin, il s’écoute parler et, sans doute, se regarde écrire, ébloui, dans « la confidence de la glace. » C’est le pitre forain excellent à faire la parade, à recevoir les gifles sur une joue trop rouge pour rougir et à espérer courbé les coups de pied au cul : pourquoi faut-il qu’il rêve des élégances du jeune premier et qu’il s’acharne à parler avec une recherche plus comique que ses lazzis ?…

Il pourrait avoir de la malice champêtre et faire au guignol Flammarion un passable « auteur gai. » Vraiment oui, dès qu’il condescend à quelque simplicité, sa sottise est amusante de naturel. Mais le plus souvent il se laisse éblouir aux lumières fumeuses de la baraque devant quoi il bonimente ; il prend les planches branlantes qui le supportent pour le Parnasse ; il est un nigaud réjoui qui croit utile de ne pas rire, un ahuri qui fait l’informé.

Poète !… Il veut être poète ! Et il veut être délicat ! Il fabrique — ne riez pas — des Aquarelles d’âmes. Ça croit avoir une âme, l’auteur des Chiens de faïence, et que son âme c’est de l’eau. J’y suis allé voir : l’auteur des Chiens de faïence a raison et il a pour âme quelque chose qui ressemble assez à la mare aux canards.

Nulle sensibilité chez lui ; les reflets ne frémissent point dans sa bourbe épaisse. De l’imagination ? Oui, celle d’une boule de jardin ou d’un miroir à élargir le rire des passants.

Il remplit ses livres d’analyses mille fois lues. Ses réminiscences les lui apportent d’abord déformées en énormités amusantes. Le malheureux les veut subtiles et fortes. Il amenuise ces vieilleries et les brise au poids de mots dont la précision abstraite et la netteté pédante lui semblent rares. Il est — ne serait-ce point la caractéristique du pitre qui se déguise en mondain ? — un précieux brutal. Ses aquarelles d’âmes sont des eaux-fortes manquées et indéchiffrables ou d’énormes caricatures involontaires.

Il pose les trois fleurons de la couronne sur sa large tête de rigolade. Sa grosse gaieté se retient, se mord les lèvres, s’ingénie à paraître l’esprit le plus fin, la pensée la plus profonde, la poésie la plus parfumée. Dans « la confidence de la glace », la maritorne, qui ne trompera personne, se trompe elle-même, se voit princesse, et, avec des grâces et des respects, elle se salue.

Les livres sérieux d’Albert Boissière sont conceptions d’une ingéniosité toute factice et alignements au cordeau. Ses personnages sont des marionnettes réussies bouffonnes, mais que le montreur croit élégantes ou terribles. À travers la pratique dont il pense ennoblir sa voix, il dit pour elles des paroles voulues profondes ou somptueuses et qui sont sottises laborieusement alambiquées. Il leur fait toujours parler le vocabulaire écrit et la syntaxe écrite d’un élève en concettis.

Aux Chiens de faïence et dans Monsieur Duplessis veuf, Albert Boissière consent à être le pitre imbécile et rigolard. Ici on peut s’arrêter quelques instants sans trop d’ennui : Boissière cesse d’être ridicule et reste presque aussi drôle. Il a dépouillé ses oripeaux de théâtre, il s’est regardé dans sa nudité risible et, avec sous les yeux ce modèle excellent, il a tracé, d’un pinceau exact jusqu’à la caricature, des âmes basses, des prétentions têtues, des conceptions étroites. Sans doute, il ne parvient jamais à rejeter toutes ses précieuses abstractions. Des restes de loques pendent, feuilles de vigne bizarres, en divers endroits des statuettes grotesques, cachant un doigt ou habillant un nez.

J’ai vu souvent, même dans ceux de ses livres qui se prétendent sans prétentions, un personnage qui « risquait l’incertitude du parquet glissant, » ou qui, au lieu de s’appeler Suin, « s’autorisait du nom de Suin. » J’en sais un qui tient à la main « l’inexpérience d’un petit instrument. »

Mais souvent le naturel premier, malgré le poids des lourdes habitudes, remonte et éclate. Boissière, par exemple, se fait le parrain d’une fille publique pour la doter du surnom de Victoria. Voyez-le ensuite s’égayer, l’œil grivois et la lippe grasse, de ce « pseudonyme à deux places » et pousser du coude une camarade rosse, pour qu’elle appelle Victoria : « Sacrée omnibus. »

Cette drôlerie grossière n’est pas sans amuser une minute. Car M. Boissière, si gêné dans le monde et si emprunté dans la poésie, est à son aise, comme chez lui, dès qu’il rince, hilare et reniflant, les cuvettes d’un bordel.

Saint-Georges de Bouhélier, jeune réclamiste habile, mais écrivain inférieur même à son père, le pauvre Lepelletier de l’Écho de Paris, est, comme vous savez sans doute — il s’est fait faire tant de publicité — le chef de « l’école naturiste ». « Naturisme » peut sembler aux malveillants une imitation de « naturalisme. »

Le plus soigné et le plus prétentieux des livres naturistes, La tragédie du nouveau Christ, fut peut-être griffonné parce que Zola publiait à la même heure une série titrée Les Quatre Évangiles. D’ailleurs Jehan Rictus, quelques années auparavant, avait par un piquant « soliloque » jeté un christ ahuri dans notre société moderne. L’idée, dès lors, était dans l’air comme une de ces épidémies qui frappent toujours les cerveaux faibles. Saint-Georges de Bouhélier, le plus gélatineux des écrivains, et Fernand Hauser, le plus puant des reporters, furent frappés les premiers. Mais on ne va pas sentir les déjections d’un Hauser. On peut au contraire accorder à la misère psychologique de ce pauvre diable de Bouhélier quelques instants d’attention.

Donc ce pauvre diable de Bouhélier, nous offrit — c’est lui-même qui le proclama en une modeste préface — une œuvre « farouche, forte et tumultueuse ». Mais, si vous aimez mieux autre chose, ça deviendra « un chant mythique » ou encore « une œuvre de sainte cérémonie… une tragédie à forme rituelle ». L’auteur peut donc exiger de qui entre chez lui le respect dû aux temples et à la fois l’avide curiosité qui entraîne dans une baraque foraine quand le bonisseur a promis du farouche, du fort et du tumultueux. Il s’est d’ailleurs appliqué à « encombrer » tumulte et sainte cérémonie de « danses mugissantes », à y introduire le « chœur terrible des voix tragiques », à « embarrasser » le tout « d’un tourbillon de nuées obscures. » Ce saint encombrement et ce fracas rituel ne sont pas de trop ici, puisqu’on nous donne, tout bonnement, « le livre du héros de ce temps. »

Le Christ de Saint-Georges de Bouhélier ne ressemble guère, en effet, à Jésus de Nazareth. Certes, le toujours jeune auteur a lu les Évangiles, ou du moins il le croit. Mais ce n’est pas de ces vieux livres, c’est de lui-même qu’il a voulu sortir « un Christ nouveau tout entier » : « J’ai laissé de côté les Évangiles antiques, je me suis écarté du Christ qui y est peint. » Pourquoi alors conserver le nom de Christ à son personnage ? C’est qu’il convient, sans doute, de remplacer les Évangiles « antiques », trop peu naturistes, par le chef-d’œuvre du gosse à Lepelletier.

Le « nouveau Christ » fait des discours anarchistes. Je n’y vois nul inconvénient. Ses disciples comprennent mal. Ils croient obéir à la pensée du Maître en faisant sauter une ville. « Trahi dans son esprit », le nouveau Christ se met bougrement en colère. Une nuit, en pleine rue, il adresse à ses compagnons étonnés des vocatifs qui ne manquent pas d’énergie : « Ô viles brutes que vous êtes !… Ô infâmes traîtres !… » Après d’autres injures qui ont sans doute quelque chose de rituel aux yeux du nouvel évangéliste, le nouveau Christ, en arrive à parler comme Hermionne, ce qui, en effet, pour un Christ, ne manque pas de nouveauté. « Pourquoi m’avez-vous écouté ? » s’écrie-t-il. Puis « il se lance comme un insensé et va heurter les portes tout en vociférant. » Les habitants sortent, inquiets. « Il y a un fou par ici ! » déclare l’un. Et un autre, plus rituel : « Il gueule fort, ce cochon-là. » Là-dessus, on traîne « ce cochon-là » au supplice. — Ça n’est pas bien compliqué, un Évangile qui n’est pas « antique ».

Le « nouveau Christ » est pourtant d’un caractère assez inattendu. Sauf dans l’accès de fièvre chaude où il se fait arrêter, c’est un Christ douillet, lâche et égoïste. Il pleurniche : « Combien il m’est indifférent de faire une chose ou bien une autre, car de toutes celles que j’accomplis, il ne résulte pour moi que des souffrances… » Ou bien il hurle : « C’est sur moi que vont retomber les châtiments !… Non ! non ! ne m’interrompez pas !… Que j’emplisse l’espace de mes cris épouvantés !… » Le « héros de ce temps » passe beaucoup de temps à gémir sur lui-même. Il est vrai que ce bon petit Bouhélier prétend le faire « geindre avec une sévère expression de majesté ».

Les personnages de cette tragédie parlent la plus prétentieuse, la plus exclamative et la plus vagissante des langues : le naturisme. Le Christ dit des banalités scientifiques. Ou parfois, inattendu professeur de grammaire, il recommande aux disciples — qui sont, remarquez-le, un fossoyeur, un carrier et un maçon : « Ayez soin de venir à moi à tout instant, comme d’un terme dérivatif on va à l’étymologie. »

Les gens du peuple, fort nombreux dans cette tragédie, mêlent avec agrément grossièretés populaires et élégances naturistes. Aucun d’eux n’est assez simple pour vous voir ; ils peuvent seulement « voir votre aspect. » Ici on ne dit pas : moi ; on dit : « mon être existant. » Parlez se traduit par « Prenez une voix. » Et quand la foule veut chasser quelqu’un d’une place publique, elle crie : « À la porte ! à la porte ! »

On ne peut imaginer la mollesse de Saint-Georges de Bouhélier écrivain, son imprécision et son bavardage. Quand un personnage a demandé : « Si je vous donnais sur nous-mêmes quelques notions, quelle sorte d’usage en feriez-vous ? » il interroge encore : « Comment vous en serviriez-vous ? » Et il redouble : « À quel emploi les destineriez-vous ? » Il ne suffit pas au Christ de constater : « Mon effort a été vain. » Il continue gravement : « Et je n’ai pu réussir. » S’il gémit sur sa responsabilité, après avoir soupiré : « Combien j’en éprouve le poids ! » il pleure immédiatement : « Et jusqu’à quel point elle me pèse !… » À chaque instant le pléonasme patauge, enfantin : « Allez-vous mentir devant moi pour m’accabler de preuves dénuées de vérité ? » L’incohérence n’est pas rare : « Jamais je n’y consentirai en ce moment. » Ni l’incorrection la plus ignorante ou la plus étourdie : « Ils nous ont dit qu’il ne fallait pas convoiter le bien d’autrui, se montrer charitables, ne pas tenir aux choses. »

Partout flottent des ombres d’idées banales et l’expression, qui n’est pas plus vivante, ne parvient pas à saisir un seul de ces fantômes.

Le nom l’indique et les « œuvres » le prouvent, le naturisme est un naturalisme auquel on a coupé quelque chose. Quoi ? Voilà qui est difficile à dire en une autre langue que le latin d’Abélard. Si pourtant nous définissions ces bons petits naturistes : des naturalistes pour chapelles sixtines…



V


Chanteuses de salons et de cafés-concerts.


Ne prêtons pas aux riches : ils ne rendent jamais. Le beau vers qui sert de titre au présent chapitre — je l'affirme hautement — m’appartient en toute propriété et on ne réussira pas à le trouver dans les œuvres complètes de M. François Coppée.

Étudions, sans autre préambule, quelques-uns de ceux que les contemporains prennent pour des poètes. Pour être sûr de rencontrer un vivant, je commence par Paul Verlaine.

Naïvement les Parnassiens, ces âpres forgeurs de stances rigides, avaient d’abord pris Verlaine pour l’un des leurs. Plus tard, ils le dédaignèrent un peu, et leur clientèle ne se soucia guère de lui. Mais, la génération suivante s’en aperçut : au milieu de ces bibliothécaires qui bannissaient du vers souplesse et spontanéité, qui chassaient de la strophe tout ce qui est vie et poésie, qui s’imaginaient que l’expression nuit à la beauté et qui parlaient, sans même vouloir une alliance de mots hardie, de poésie savante ! — un enfant s’était égaré, doux, pas malin et harmonieux. Le quartier latin aima et salua le Poète.

Des mandarins de lettres le trouvèrent à la fois trop simple et trop compliqué. Les bourgeois comprirent peu ses écritures, mais ils causèrent de sa vie qui, paraît-il, n’était point régulière. Ils furent heureux, suivant leur tempérament, de s’indigner contre un poète ou de rire de lui : ça fait toujours plaisir de se sentir supérieur. Par l’infamie, Verlaine entra dans la renommée, puis dans la gloire.

Lui, continua, indifférent, à chanter son âme.

Car il avait le signe qui, chez le poète comme chez le savant ou le philosophe, est la première marque du génie : l’égale absence d’esprit d’imitation et d’esprit de contradiction, la non attention à la galerie, l’incurie du public, la superbe et souriante et presque inconsciente insouciance de plaire ou déplaire :

Il disait à lui-même et à son amie :

Quant au monde, qu’il soit envers nous irascible
Ou doux, que nous feront ses gestes ?

Descartes ne voulait pas savoir s’il y avait eu des hommes avant lui. Celui-ci, le plus souvent, ignore même qu’il y a des hommes autour de lui. Il oublie leur présence curieuse et dangereuse, non seulement quand il écrit, mais encore quand il vit.

Il lui arriva quelquefois, sans doute, d’avoir l’originalité moindre et forcée, celle qui sait comment les autres font et qui veut faire autrement. Alors, il protesta contre les habitudes prosodiques, pour la joie de protester ; il inventa des rythmes bizarres et boiteux qui lui plurent pour leur bizarrerie boiteuse. Son âme, simple et profonde, ne put s’enfermer en ces formes créées par son esprit compliqué et puéril : il écrivit des Romances sans paroles.

Mais, presque toujours, il est lui-même, franchement, candidement.

Dans la plus grande partie des Poèmes Saturniens, il échappe à l’influence parnassienne et nous chante, en toute simplicité, son âme mélancolique et charmante de ce temps-là. Il consent à vivre sa vie comme un inéluctable cauchemar. Ce rêve noir, il le dit en des vers qui ne s’irritent jamais, qui sourient souvent, qui parfois s’amusent. D’autres jours, il se plaint d’une voix enfantine, ou se réfugie en quelque amour qu’il voudrait plus tendre que passionné, qu’il désirerait pensif, câlin et maternel.

Pourtant, ses plus pénétrants chefs-d’œuvre sont des chants de joie douce et de lumière attendrie :

Ni brume, ni soleil ! le soleil deviné,
Pressenti……

Il n’est pas de sourire plus charmant que la Bonne Chanson, Sagesse, Amour, Bonheur. La Bien-Aimée lui donna une heure de joie ; la Foi lui donna des heures de joie. Le bonheur le plus largement tranquille, c’est dans les murs étroits d’une prison qu’il le trouva. Il le dut surtout au calme du séjour qui dilatait son âme ; à la vie assurée et défendue contre les hostilités et les curiosités du dehors. Il se félicitait encore d’être protégé contre ses propres faiblesses de malheureux à qui il faut des joies quelles qu’elles soient ; contre les faiblesses de son cœur affamé qui cherchait partout, même dans le ruisseau, l’indispensable pain d’amour. Comme il la chante merveilleusement, la paix de la tour protectrice,

La paix où l’on aspire alors qu’on est bien soi !

Comme il les aime,

Ce lit dur, cette chaise unique et cette table !…

À ce moment, le pauvre être qui avait péché, sans y prendre garde, par « fureur d’aimer », eut la volupté du remords chrétien. Il se convertit en pleurant :

Oh ! qu’il fut heureux, mais, là, promptement, tout de suite !
Que de larmes ! Quelle joie !

On a osé comparer à Villon notre Verlaine sans malice et sans âpreté, notre Verlaine dont l’érotisme même n’est que rire et bonhomie. On a voulu faire de lui un poète triste, sans doute pour que notre abandon eût cette excuse d’avoir rendu plus douce et plus profonde sa poésie.

Eh bien ! non, il faut l’avouer, notre crime est double : contre l’homme et contre l’artiste. Le rossignol chanta moins bien, les yeux crevés. Verlaine ne fut pas harmonieux à cause de ses douleurs ; il fut harmonieux malgré ses douleurs.

Nous n’avons pu l’empêcher d’être un poète. Nous avons tué cet être que Dieu n’avait pas encore créé et qu’il ne créera probablement plus : le grand Poète de la Joie que Verlaine serait devenu à si bon marché.

Combien « les hommes des grandes villes », qui « n’ont pas trouvé malin » le pauvre Lélian, doivent admirer l’habileté de M. de Hérédia. Je ne parle pas seulement de l’habileté prosodique, la moins populaire de toutes ; je parle aussi, je parle surtout de ce merveilleux esprit pratique grâce à quoi le versificateur,

Ruminant un sonnet, rumine un évêché.

Celui-ci rumine et digère tous les évêchés et tous les bénéfices modernes. Il dort, moyennant finances, à l’Arsenal et à l’Académie. Il loue fort cher son nom bruyant et ses bégaiements de faux bonhomme, utiles à la devanture du Journal comme sur une maison de passe l’enseigne honorable d’une marchande de gants. Et, si l’administration des Beaux-Arts avait des crédits pour empêcher de mourir de faim les écrivains pauvres, soyez certains que ce riche avide y volerait chaque année une somme suffisante pour faire vivre deux Verlaine.

Puissant par sa situation personnelle, puissant par ses gendres, il est assuré, quoi qu’il fasse, de tous les respects. Qui s’attaquerait à cette force d’aujourd’hui et de demain ? Qui braverait tout ensemble le pouvoir actuel que vaut à cette famille un demi-siècle d’intrigue et la rancune durable de trois aventuriers qui ont le temps devant eux ?

Sur ce vieillard honoré et méprisable il est donc courageux de cracher la vérité, même la simple vérité littéraire. Il faut une bravoure inconnue des contemporains pour dire que le vide des Trophées crie le vide de cet esprit et de cette âme. Nul n’ose proclamer cette vérité sentie de tous : José-Maria de Hérédia est la plus belle illustration de l’affirmation de Banville — encore un grand poète viager dont les vers furent enterrés en même temps que son cadavre, — que la discipline parnassienne peut faire du premier imbécile venu un versificateur correct et sonore.

Ce parnassien se croit le premier des sonnettistes français. Un Soulary récent et si complètement oublié nous apprend combien ça dure en France un prince du sonnet. D’ailleurs Hérédia se trompe sur la place qu’il mérite dans le petit genre artificiel. Après comme avant les Trophées, le premier des sonnettistes français, — et ce n’est pas un bien grand homme — s’appelle Maynard. Ce Maynard fut le meilleur élève de Malherbe. Il mit en sonnets les lieux communs philosophiques de Malherbe, et son époque le proclama poète. Notre José-Maria mit en sonnets les lieux communs historiques de Leconte de Lisle et obtint le même résultat immédiat. Les contemporains aiment récompenser les bons élèves qui abaissent les maîtres à la portée de toutes les sympathies. On leur accorde beaucoup plus qu’aux maîtres qu’ils vulgarisent et familiarisent. Je n’ai pas besoin de vérifier les dates pour avancer que José-Maria de Hérédia, ce Leconte de Lisle de poche, est entré à l’Académie plus jeune que Leconte de Lisle.

Mais est-il utile de dire le cas que la postérité fait des élèves ? Maynard fut oublié aussitôt après sa mort. M. de Hérédia a des chances de se survivre davantage : ses gendres trouveront peut-être intérêt à lui faire de la réclame.

Ce travailleur âpre et lent mérite d’ailleurs un salaire et je ne songe pas au ramasseur de mégots antiques sans me rappeler une anecdote lue, je crois, dans Quinte-Curce :

On vanta à Alexandre un homme très habile : à une distance considérable, cet homme faisait passer par un trou minuscule une lentille. Il ne ratait jamais son coup. Le roi consentit à le voir travailler. Quand, au milieu des admirations, l’adroit spécialiste s’arrêta avec aux lèvres un sourire aimable et triomphant, Alexandre dit tout haut à quelqu’un de sa suite : « Il convient de récompenser cet homme selon ses mérites : vous lui donnerez un boisseau de lentilles. »

Qui refusera à l’auteur des Trophées le boisseau de lentilles ?

Même les indulgents — oubliant les basses flatteries, les intrigues serviles, les lâchetés rampantes que représentent tant de succès : grade dans la Légion d’honneur, Académie, sinécure de l’État, sinécure chez Letellier, pensions de toutes sortes — diront aimablement :

— Le lanceur de lentilles est peut-être un naïf honorable. Il a admiré Leconte de Lisle, puissant discobole, et il a voulu l’imiter. Seulement il a bien été forcé de choisir des disques à sa taille.


Encore un habile sans âme : François Coppée.

Un jour quelques jeunes gens, émus des souffrances hypocritement imposées à Oscar Wilde, essayèrent de ployer telles marionnettes puissantes à l’attitude qui pardonne et qui demande grâce. Coppée fut pressenti des premiers. Il était déjà trop jésuite pour dire « non » proprement. D’ailleurs on ne se refuse pas la joie de railler un vaincu définitivement brisé. M. Coppée signerait donc la pétition qu’on lui présentait. Seulement il ferait suivre son nom d’un de ses nombreux titres et serait pour la circonstance « François Coppée, de la société protectrice des animaux. » Dans un salon je l’entendis rire de sa plaisanterie de tortionnaire. Il était heureux du succès obtenu : ceux, en effet, qui auraient consenti le geste de miséricorde avaient reculé devant le ridicule et Coppée, auprès de quelques-uns de ces lâches hésitants, se félicitait de leur avoir « arraché une fameuse épine du pied. » Qu’est devenu depuis cet allié des juges et des bourreaux anglais, ce pharisien qui osa jeter la première pierre ?… Je ne le dirai pas. Ma générosité dédaigneuse oubliera le Coppée actuel, le malade dont « la bonne souffrance » voit rouge, le prédicateur de militarisme et de sang. Je néglige la bave du gaga et le délire du fiévreux. Je juge le Coppée bien portant, celui qui, physiquement, vivait.

Il écrivit beaucoup de prose et beaucoup de vers. Sa familiarité fut toujours voulue et soignée, comme les grimaces d’un pitre bien rasé. Je viens de relire son œuvre, considérable par le temps qu’elle m’a pris. Je m’appliquais, désespéré de mes continuelles déceptions, à découvrir quelque beauté. Ah ! ce devoir, que d’anciens souvenirs et des souvenirs récents m’annonçaient si pénible, de quel effort inutile et irrité je m’efforçais de le transformer en plaisir…

Cet écrivain est mort et même, Lazare que Jésus ne visitera point, il sent déjà mauvais. Je note donc d’un geste rapide et dégoûté quelques-unes seulement des réflexions qui ont interrompu ou accompagné ma lecture.

La prose de M. Coppée est celle d’un écolier, qui s’applique consciencieusement, mais qui, à chaque ligne de son pensum, bâille. Toutefois, ces romans quelconques, ces nouvelles d’une douceur fade, ces chroniques d’un socialisme naïf et incertain, ont une incontestable utilité : quand les vers de M. Coppée nous paraîtront faibles, nous ne serons plus tentés de formuler ce vœu :

Il se tue à rimer : que n’écrit-il en prose ?

D’ailleurs, M. Coppée ne se tue pas à rimer. La rime semble se présenter à lui, d’elle-même. Et c’est peut-être ici que je vais trouver le plaisir cherché avec une ardeur sincère et une méritoire persévérance. Ma bonne volonté est récompensée : je lis trois cents vers en jouissant de la richesse constante de la rime. Mais M. Coppée a un mérite encore plus grand, c’est la souplesse variée du rythme. J’aime l’habileté sans effort de sa versification. Pendant trois cents vers encore, je m’étonne et m’amuse de l’ingéniosité des coupes, de ce que j’oserai appeler la ligne svelte et sinueuse du vers. Le vers de M. Coppée ressemble quelquefois aux femmes de Chéret et vous donne une sorte de joie presque physique. Il marche, élégant, léger, envolé, comme une parisienne.

Ma jouissance à le voir développer sa grâce grêle, et maladive un peu, était réelle. Je l’ai perdue, à la vouloir trop grande. J’ai tâché de goûter à la fois le rythme et la rime : le charme a disparu. J’ai été choqué par un manque d’harmonie vraiment désagréable. J’ai senti combien la rime riche, ce joyau lourd, cet ornement barbare, allait mal à la démarche légère du petit trottin si amusant à regarder. La rime riche convient au vers ferme, solide, rigide, tout d’une pièce, de Leconte de Lisle. C’est la massue qui prolonge et alourdit le bras du guerrier. Quelquefois aussi, c’est l’énorme pendeloque, parure de la lourde splendeur charnelle de l’Orientale. Elle détonne dans les vers d’une facture spirituelle de M. Coppée.

Mais ne nous hâtons pas trop de condamner. Cette dissonance de forme est peut-être l’expression nécessaire d’une pensée étrangement subtile, ou de je ne sais quel sentiment bizarrement pervers, ou encore de quelque imagination funambulesque, de quelque fantaisie extraordinaire. Essayons de lire en nous préoccupant du sens.

Hélas ! hélas ! trois fois hélas ! J’ai fait parler la femme à la démarche parisienne et aux ornements barbares. Elle n’avait rien à me dire. Elle a parlé quand même. Elle m’a dit des riens.

Elle doit causer souvent avec sa concierge ; car elle m’a raconté des histoires du quartier, quelconques. Il paraît que, hier, le petit épicier d’à côté est mort ou qu’il s’est marié (je ne sais plus bien) ; avant-hier, sur un banc de jardin public, un tourlourou embrassa une payse et, quoique ce fussent deux pauvres diables, leur baiser a dû être presque aussi bon que celui d’un rupin et d’une comtesse. Ah ! à propos, dimanche les orphelines ont passé par notre rue, deux à deux, les yeux baissés, bien sages, bien laides et bien tristes.

Lamentable, le vide de cette prétendue poésie ! D’ici, de-là, un peu d’amour du silence, et du calme, et des intimités: c’est avec une honnête femme et une bonne ménagère que nous sommes. Quelquefois aussi un mot de pitié banale pour les humbles. Et encore la pitié est un sentiment pénible contre lequel, instinctivement, la petite femme se défend. Après tout, ils ne sont pas plus malheureux que les autres, les pauvres ! Ils ont leurs joies comme les riches, et leur poésie. En plein air, ils se donnent des baisers qui ne sont pas si ridicules. Voyez-vous, monsieur, ma grand’mère avait bien raison de me répéter :

Ni l’or ni la grandeur ne nous rendent heureux !

Mais quoique, selon un conseil de son grand-père maternel, la muse de M. Coppée regarde souvent au-dessous de soi pour apprécier son bonheur, elle garde toujours un accent plaintif, sans qu’on puisse deviner de quoi elle se plaint. Une pauvre petite bourgeoise anémique et geignarde, voilà, au fond, ce qu’est la femme à la démarche d’un rythme souple, aux boucles d’oreilles trop riches.

M. Coppée pourtant ne fut pas dépourvu de tout génie. Il n’avait rien et savait paraître riche. Pauvre qui vivait d’expédients, il faisait envier son opulence. Il convient d’admirer son habileté et de s’intéresser à sa carrière littéraire comme au plus adroitement composé des romans picaresques.

Sully-Prudhomme est un peu agacé de l’opinion qui le classe obstinément parmi les parnassiens. « Je m’y suis toujours senti un intrus pour les initiés et un fourvoyé pour les autres. » On ne tiendra nul compte de ses protestations tardives, et ici ce n’est pas le sentiment public qui aura tort. Le poète avoue qu’il trouve parfaite la forme parnassienne. Seulement, il s’efforça de mettre cette « perfection de la forme au service de son propre idéal qui différait beaucoup de celui de ses confrères parnassiens. » Il ne se sentait « l’imagination ni assez vive ni assez riche » pour « les égaler dans la peinture des choses matérielles, dans la description de la nature et de l’homme. » Il affirme avec raison : « Je m’en tins à l’expression de mes sentiments intimes, de mes pensées, même des idées abstraites, ce qui a été, je l’avoue, mon écueil. »

Qu’y a-t-il là de contraire aux tendances parnassiennes ? Le Parnasse est fait d’impuissance lyrique et d’application minutieuse à une forme que les adeptes croient absolue. Le vase de Sully-Prudhomme, moins solide que celui de Leconte de Lisle, moins sonore que celui de José-Maria de Hérédia, contient des parfums que le premier dédaignait, que le second ignore. Mais le contour, dessiné selon les mêmes règles, affirme qu’il sort du même atelier.

Seuls, parmi les parnassiens de la première heure, Verlaine et Mallarmé furent des individus assez originaux pour échapper à l’école.

Seuls, ils s’affranchirent de la technique étroite : l’un pour dire en une musique plus libre, chanteuse, séduisante et navrante comme Ophélie, son âme musicale et folle ; l’autre pour essayer d’enfermer son noble et rigoureux esprit en je ne sais quelle forme informe, détruite par un trop grand effort d’absolu. Sully-Prudhomme n’a jamais tenté l’évasion et son Testament poétique en est, malgré les protestations qu’il contient, une preuve nouvelle.

Ce livre se divise en deux parties. La première est « un examen attentif des conditions les plus essentielles, fondamentales, de la poétique française. » La seconde contient « quelques vues générales sur les sources où le poète puise une inspiration digne de son rôle social et de son art. »

Sully-Prudhomme s’efforce de démontrer que la prosodie parnassienne est la prosodie française absolue. Il veut « rattacher à des lois positives le régime des sons dans le vers » et fait la mathématique de la versification ou, si l’on préfère, « un petit chapitre de l’acoustique ». Ce théoricien est un esprit admirablement systématique et les hommes du dix-huitième siècle auraient aimé sa construction ingénieuse et ruineuse. La rigueur élégante des raisonnements du scolastique parnassien me charme aussi ; mais je ne puis les accepter que comme la métaphysique d’une école, non comme la théorie générale du vers français. La Fontaine et Verlaine me sont trop précieux pour que je les sacrifie à la fantaisie amusante et étroite d’une doctrine.

La seconde partie du livre m’intéresse davantage parce que l’auteur, au lieu d’y justifier en avocat ingénieux comme un théologien la méthode qu’on lui enseigna, y révèle et y loue — oh ! en toute ingénuité, sans presque s’en apercevoir — son propre tempérament poétique. C’est une heureuse fatalité que tout théoricien fasse la théorie de sa pratique et que tout généralisateur généralise son cas. S’il en était autrement, que pourraient bien nous apprendre les théories générales ?

Sully-Prudhomme admet trois sources principales d’inspiration : les sentiments les plus intimes du poète, les conquêtes de la science, les questions sociales ; et cette division correspond aux tentatives de Sully-Prudhomme.

Il a réussi surtout dans le premier genre, si l’on veut bien y comprendre à la fois les inquiétudes du cœur et celles de l’esprit ; les « vaines tendresses » pour ce qui passe et pour la vérité éternelle. Les vers qu’il a écrits sous les deux autres inspirations sont tous périssables et la plupart déjà morts. Il restera le poète des amours froissées et du Vase brisé, du tremblement métaphysique et du Doute, de l’espérance lasse qui se relève avec effort et des Danaïdes. Ici il lamente d’un accent pénétrant et sur le rythme de symboles harmonieux son âme tendre et frêle. Ailleurs, il a surtout manifesté son impuissance lyrique ou le manque de courage de son esprit, amoureux vraiment trop platonique de la justice et du sacrifice.

Il est absurde de nier, comme le fit Sully-Prudhomme, la poésie de l’anthropomorphisme astronomique qui à l’énormité insaisissable d’un spectacle effrayant impose la mesure, la forme, la beauté douce d’un sourire familier. Mais on peut rêver une autre poésie cosmique, on peut rêver de dire l’élan étonné et vaillant pour sonder l’insondable ; on peut s’éloigner du charme hellénique de l’esprit qui se repose et se satisfait en une conception finie, pour se jeter dans les épouvantements barbares et sublimes en face de l’abîme qui s’ouvre sous nos pieds, et sur nos têtes, et autour de nous, nous emprisonnant d’infini. Et je songe, avide, à ce que Lamartine aurait pu dire à propos de la catastrophe du Zénith. Sully-Prudhomme, lui, n’a rien pu dire, car il souffre du désaccord de son âme et de son esprit : de son âme lyrique et romantique dont les « vrais vers ne seront pas lus » ; de son esprit didactique, polytechnicien et parnassien qui traduit en pauvretés les inquiètes richesses profondes.

Il faut condamner également ses poèmes sociaux.

Sully-Prud’homme s’aperçut un jour que les autres hommes lui bâtissaient des maisons, lui tissaient des vêtements et lui pétrissaient du pain. Il s’étonna et s’émut au choc d’une révélation aussi inattendue. Il ne peut se passer des hommes « et, depuis ce jour-là, il les a tous aimés. »

Tous, c’est vraiment beaucoup à ce point de vue naïf et utilitaire. Le songe fameux aurait dû conduire logiquement au mépris des inutiles, à la haine des nuisibles, à un socialisme aussi bilieux que celui de Guesde. Ceux-là qui ont véritablement aimé tous les hommes ne les considéraient point dans leurs diverses fonctions sociales et ne regardaient pas les mouvements de leurs mains, si souvent hostiles et haïssables. Mais Sully-Prudhomme est timide d’esprit presque autant que de caractère. Dans une préface accordée à je ne sais plus quel volume de vers socialistes, il regrette que l’auteur n’ait pas chanté le patron comme l’ouvrier, n’ait pas magnifié « l’héroïsme de travail » du patron et pleuré sur les « heures d’angoisses » du patron. Oh ! l’aimable M. Sully-Prudhomme ne veut se brouiller avec personne et, s’il osa un jour exprimer des haines vigoureuses, ce fut contre un poète déjà mort. Sa vie, hélas ! est moins belle et plus banale que son âme : il a subi passivement tous les honneurs conventionnels, ceux-là même qui peuvent entraîner les faibles à des compromissions et à des hontes ; il n’a aucune force de résistance et nous avons eu la douleur de voir cet homme, en qui pourtant vit quelque noblesse, manquer un jour de courage civique.

Séduit par son charme timide, par ses douleurs presque vaillantes et par ses tremblantes inquiétudes vers le vrai, l’avenir oubliera ses défaillances. On se rappellera seulement quelques pièces exquises où le langage, la prosodie, la pensée et l’image forment harmonie. Il sera le plus sympathique des parnassiens et le premier après Leconte de Lisle. Quand le reste de ce groupe, riche en versificateurs et pauvre en poètes, sera effacé, deux resteront quelque temps reconnaissables : l’un, éclatant de force et de passion contenue, viril de puissance immobile, grand d’impassibilité apparente et de profondeur désespérée ; l’autre, triste, délicat et tendre ; l'un stoïquement beau d’une sévérité sans défaillance ; l’autre, charmant et un peu décevant comme un sourire de femme.



VI.


Pour clientèle catholique.


Dans la brume élyséenne vaguent des ombres, la plupart grises et informes. Cependant quelques âmes blondes, et plus que toutes Jésus, semblent dans le brouillard des sourires de lumière. D’autres, des brunes, Zénon de Cittium, Épictète, Marc-Aurèle, gardent, parmi les fantômes que le moindre souffle emporte recourbés, une noble précision et un puissant équilibre immobile. Le démiurge inférieur qui vient d’entrer au pâle pays vole rapide, sans rien voir, jusqu’au ruisseau des psychologues. Sur les deux bords, des êtres ondoyants et attentifs sont assis qui, une ligne à la main, essaient de capter dans l’eau ricaneuse le reflet fuyant et frémissant de l’ombre qu’ils sont.

L’un d’eux, un des plus ternes pourtant, semble intéresser le démiurge inférieur. C’est une attitude accablée et, parfois, des regards en haut douloureusement timides, comme des prières vers quelqu’un qui n’est peut-être pas là. Puis l’ombre, laissant presque tomber sa ligne vaine, tord ses bras inanes, et elle crie, — avec aussi peu de bruit qu’en un cauchemar : « Ô nuit désastreuse ! ô nuit effroyable, où tout à coup retentit en moi comme un éclat de tonnerre cette étonnante nouvelle : Ma foi se meurt ! ma foi est morte ! »

— Eh ! dit le démiurge, les morts ressusciteront.

L’ombre eut un sursaut d’espoir. Mais elle retomba plus écrasée, murmurant :

— L’eau du fleuve ne remonte pas vers sa source.

— Tu n’as donc jamais vu le vol des nuages compléter le rampement du fleuve ?

L’ombre n’avait pas entendu, car elle répétait avec complaisance sa banale pensée :

— La courbe d’une destinée est une hyperbole.

— Ta destinée sera une courbe fermée. Viens l’achever.

L’ombre suivit le démiurge. Ils arrivèrent à un fleuve lourd. Et le fantôme, branlant la tête, déclara :

— Non, Léthé, toutes tes eaux ne suffiraient point à me faire oublier cette nuit désastreuse, cette nuit effroyable où, pendant que dormaient paisibles mes camarades d’École…

Mais le démiurge ordonna sévèrement :

— Tais-toi. Cette eau se traverse en silence.

Quand ils touchèrent l’autre bord, le démiurge prit au creux de sa main quelques gouttes d’oubli. Avant de les livrer aux lèvres altérées du psychologue, il interrogea :

— Qui es-tu ?

— Je m’appelle encore Théodore Jouffroy.

Et, quand l’ombre eut bu :

— Qui es-tu ?

Il y eut, effarée, écrasée, comme au sortir d’un sommeil amoindrisseur, une hésitation. L’âme venait d’être châtrée de toute sa noblesse. Enfin elle avoua, honteuse :

— Je m’appelle Paul Bourget.

Or elle aperçut dans le lointain quelques bribes de notre humanité et elle se lamenta :

— Hélas ! comme Victor Cousin est vieux ; il n’aura plus le temps de m’enseigner la vérité !

Mais le démiurge ricana :

— Aux docilités scolaires les professeurs ne manqueront jamais. Un écolier inintelligent et oratoire de Descartes fut une autorité suffisante à ta naïveté première. Continue-toi. Un élève de Condillac te donnera, ombre de disciple, une ombre de maître. Va aspirer à Taine, comme le flot aspire à la lune.

Le démiurge dit encore, en ultime salut :

— Va, ombre d’une ombre, et fais semblant d’exister.

Les disciples, pour peu qu’ils soient adroits, — et, en devenant Paul Bourget, Théodore Jouffroy avait troqué sa noblesse gauche contre un stock considérable d’habileté — ont une vie extérieure heureuse. Ils suivent une route toute faite et le flambeau que d’un jeune effort ils allumèrent à un esprit plus élevé, ils le portent ensuite très bas, à leur hauteur et à celle des gens qui applaudissent utilement. Ils sont destinés à la gloire précoce et viagère, au succès d’argent, au mariage d’argent, à la légion d’honneur, au fauteuil académique. Paul Bourget manquait des fiertés qui permettent d’échapper aux joies viles et chacune de ces auges a senti le reniflement content de son groin.

Toutefois, puisque celui-ci avait une évolution à fermer, le démiurge jugea indispensable de lui infliger une légère inquiétude. Oh ! rien de singulier. Le banal et superficiel déchirement de l’époque : la lutte pour rire entre un faible rationalisme appris et une faible foi apprise, enfant scrofuleux et vieillarde mourante ; entre un pessimisme qui est peut-être la vérité et une religion qui est peut-être le bonheur, qui, dans tous les cas (Bourget en est certain comme Brunetière) est aujourd’hui la meilleure savonnette à vilains.

Dans le premier élan de la jeunesse, il se donne presque entièrement à ce qui lui semble la vérité. Mais un jour des fantômes l’effraient, il dit sa terreur dans Le Disciple et, dès lors, il redescend la pente.

Le Disciple reste le moins mauvais de ses livres, le seul qui contienne, avec un sentiment vrai, un peu d’analyse exacte. Il contient aussi une thèse dont la sottise et la lâcheté corroborent la psychologie voisine. L’homme qui a pu répéter avec une conviction dolente un tel rabâchage de disciple, d’enfant et de faible, était vraiment fait pour nous peindre, en se regardant, une de ces méprisables âmes à la suite.

Paul Bourget, comme presque tous les disciples, a demandé à l’enseignement reçu quelques avantages pratiques. Son âme basse a traduit le nihilisme métaphysique en nihilisme moral. Mais, un jour, il a senti un frisson : « Diable ! a-t-il monologué en tremblant, selon les circonstances, j’aurais pu aller loin. J’aurais pu, par le crime qu’on espère cacher toujours mais qu’un hasard découvre, aller jusqu’à l’échafaud. » Les vertèbres secouées par un glissement froid, il a montré le poing à son maître, avec de grands cris de malédiction : « Prends donc garde, toi, à ce que tu mets dans tes flacons. Je n’ai bu, et j’ai failli m’empoisonner. » Je ne connais pas de sottise plus infâme que cette conception pharmaceutique de la philosophie et de la littérature. C’est elle qui pousse d’autres imbéciles de la force de Bourget à reprocher à Jésus les cruautés de tels de ses disciples, ou à diffamer le noble Épicure parce que des porcs se vantèrent d’appartenir à son troupeau.

On voit comment la bassesse de l’âme crée ici la bassesse de la conception. Mais, parce que Le Disciple est un livre sincère, parce que la pensée inepte et mille fois répétée de la responsabilité de l’écrivain y est devenue un profond sentiment bourgeois, la lecture en reste intéressante et humiliante, comme la vue d’une lâcheté éperdue, comme le spectacle d’une terreur verte et bégayante de Joseph Prudhomme.

Paul Bourget n’a eu qu’une fois l’avilissant bonheur de renouveler en sentiment bas et personnel une pensée qui est basse et bête depuis des siècles. Ses autres livres sont indifférents : soit que, poussant jusqu’au ridicule la théorie de Taine sur la faculté maîtresse, il découvre en Dumas fils et en Moïse un égal génie législateur [2] ; — soit que (ces enfants ne doutent de rien), il vole Shakspeare lui-même, embourgeoise Hamlet et métamorphose le sombre usurpateur du trône de Danemark en je ne sais quel « homme du monde en train de penser à ses devoirs de club ! » [3] ; — soit qu’il détrousse Victor Hugo et descende la rencontre de Monseigneur Myriel et de Jean Valjean à la portée de la sympathie des mondaines et des snobs, en nettoyant le voleur de sa plèbe, l’ecclésiastique de toute bonhomie et en remplaçant les trop vulgaires chandeliers d’argent par quelque bibelot antique et précieux [4]. À chaque chapitre, il dresse de pénibles échafaudages psychologiques pour laisser tomber au milieu, en guise de monument neuf, quelque grain de sable mille fois roulé par la banalité de la vague, telle cette pensée si difficile à conquérir : Quand un passant se retourne pour regarder une femme, « elle est toujours flattée de cet effet, le passant fût-il bossu, bancroche ou manchot, et quand bien même elle porterait comme Madame de Caudale, un des grands noms historiques de France ! » Nota : le point d’exclamation appartient à M. Paul Bourget orgueilleusement étonné de sa triomphale découverte.

Et ce merveilleux penseur est un merveilleux artiste. Il organise ses fables selon deux méthodes principales.

Tantôt il choisit un sujet exceptionnel, invente de l’absurde et tente par des analyses captieuses de le rendre vraisemblable. Malheureusement, l’effort dont il croit, titanique, dresser de l’impossible en montagnes infranchissables aboutit à quelque misérable boursouflure de taupinée et, quand il pense montrer sa grâce à gravir de si pénibles obstacles, il tombe sur le nez lourdement. Ses explications gourdes ne persuadent jamais et leur fausseté avocassière est visible aux yeux les plus naïfs.

Mais le drame d’aventures psychologiques est supportable lorsque le romancier a de l’imagination et de la verve. Chez Bourget la platitude de l’invention est aggravée par la lenteur du récit et la gaucherie de l’analyse : une Beauce traversée en une charrette grinçante et brimbalante. La phrase maigre et monotone tisse interminablement de l’ennui et, parmi les bâillements longs et répétés, le lecteur songe nostalgique à Barbey d’Aurevilly, comme, perdu dans un feuilleton morne de Jules Mary, il songerait au père Dumas.

D’autres fois, notre psychologue prend n’importe quelle anecdote insignifiante et s’efforce de nous intéresser au mécanisme intérieur des personnages. Malheureusement ses démonstrations anatomiques sont faites sur des mannequins bourrés de paille et, si on les applique à des êtres vivants, on s’aperçoit qu’elles forment — épines sèches et fleurs fanées — le plus banal fagot d’erreurs connues et de vérités triviales.

Romans, nouvelles, voyages, critique, toute son œuvre est écrite comme le code civil ou comme du Stendhal, avec une gomme à effacer, a dit quelqu’un. Dans ses tout derniers livres, Bourget semble pourtant s’efforcer d’arracher la grise livrée stendhalienne. Il essaie de renouveler sa manière de composer phrases, chapitres et volumes et, grenouille qui veut imiter le bœuf, il s’applique à faire du Balzac.

Un jour j’observai certaine maritorne de ma connaissance accoudée devant la Joconde, et qui croyait apprendre à sourire. Je n’ai plus rencontré le grotesque rictus sans revoir en mon souvenir les lèvres lourdes de mystère. Tenacement, tandis qu’on lit les pauvretés du Fantôme ou de l’Étape, Balzac nous hante, et ses richesses.

Balzac a souvent des pages enchevêtrées et qui sont tout entières en parenthèses. Propositions, phrases, alinéas même sont des incidentes. Mais cet encombrement est vivant, palpitant de vision directe, secoué de la fièvre de tout dire. Ce qui était un besoin chez le grand homme surabondant, le petit verdâtre vide s’en fait un procédé. Le glou-glou de l’étroit goulot par où s’écoule la bouteille croit être le bruit bouillonnant de la source.

Paul Bourget, de plus en plus, est un mauvais rhétoricien qui n’a rien à dire et qui cherche partout des moyens de développer ce qu’il va répéter. Son analyse psychologique, vantée de quelques myopes, révèle indifféremment du vrai banal ou du faux, ne vise en réalité qu’à multiplier les lignes. Mais il connaît d’autres procédés de développement. « Antoinette avait aimé. » Et Paul Bourget nous apporte à ce sujet des renseignements singulièrement nouveaux. Il nous dit ce qu’avait fait la bouche d’Antoinette. Elle avait « donné des baisers d’amour. » Savez-vous ce qu’avaient fait les yeux d’Antoinette ? Ils « s’étaient baignés des larmes de l’amour. » Vous ne devineriez jamais ce qu’avaient subi « les masses » des cheveux d’Antoinette. « Des mains d’amant les avaient caressées et déroulées. » Et le corps d’Antoinette ? Figurez-vous qu’on l’avait « étreint. » Et le bon marchand d’aphrodisiaque catholique n’oublie pas « l’extase partagée, si divine à goûter. » — Une autre fois, notre rhétoricien reprend le thème du Lac. Mais il le perfectionne. Vous ne supposez pas que M. Bourget à qui Marie-Anne de Bovet enseigna les grâces mondaines va, comme un vulgaire romantique, pleurer en plein air. Tapissier lamartinien, il transporte son délayage dans un riche salon de collectionneur. Tout est changé au cœur désolé du propriétaire et pourtant « les deux grandes tapisseries de Filippino Lippi dressaient leurs personnages au fond de la paisible salle, alors comme aujourd’hui. » Et « les cartes de tarot » et « la princesse peinte par Pisanello » et « le piédestal d’argent du haut crucifix de Verocchio » et, en un mot, « tous les objets du musée, alors comme aujourd’hui, entouraient leur maître. » Peu d’écrivains, même parmi les immortels du jour, savent aussi bien que Bourget reprendre une grande inspiration pour la banaliser et la faire lucrativement grotesque. Il arrive même à ce beau converti de voler dans les lieux saints. Il n’est pas sorti des Confessions les mains vides et, sans nommer saint Augustin, il paraphrase en une page, qu’il réussit à rendre inepte, l’admirable « amabam amare. »

M. Bourget a visité beaucoup de salons et beaucoup de livres. L’idée d’emporter furtivement d’un salon quelque objet précieux à son snobisme lui répugnerait, sans doute. Mais il dévalise sans scrupule les livres où il passe et il remplit ses volumes de bibelots disparates pris à toutes sortes de morts plus vivants que lui.

Les quelques exemples que je viens de citer appartiennent au Fantôme. Ce Fantôme est l’histoire assez indifférente d’un monsieur qui épouse la fille de sa maîtresse. Et le camelot Bourget nous scie interminablement de « la question du jour. » Le monsieur a- t-il commis seulement une espèce d’inceste sentimental ? Ou bien faut-il déclarer, en soulignant sévèrement les derniers mots : « Aimer d’un même amour la mère et la fille, c’est un crime, et qui a un nom : c’est un inceste. »

En une dispute alternée que les Muses n’aimeront point, Malclerc et d’Audiguier, personnages sans vie, mais avocats tenaces et savants de toutes les subtilités connues, soutiennent les deux opinions. Leur verbiage casuistique est-il capable d’intéresser un vieux curé ? Moi ils m’ennuient jusqu’au bâillement, ces coupeurs d’inceste en quatre.

Que de temps exigerait la fastidieuse besogne d’éclairer l’une après l’autre les principales sottises prétentieuses accumulées par Bourget, jadis snob de la psychologie et de la vie mondaine, aujourd’hui snob du catholicisme… Il serait long aussi, et combien écœurant, d’étudier son style de bon élève et son écriture d’enfant sans imagination : le plus banalement coordonné des styles ; la plus grise des écritures. J’éprouverais, sans doute, une joie rageuse à cingler encore cet homme habile sur quelques-unes de ses plus purulentes insuffisances. Mais tant de triomphes vils et insolents appellent ma cravache…

Passons. Le démiurge malicieux qui avilit Jouffroy en Bourget doit rire satisfait. L’évolution est finie, et l’inquiétude. Le monsieur peut se reposer dans une foi officielle, dans un fauteuil officiel, dans une fortune bourgeoise : qu’il y pourrisse à son aise.

Léon Bloy est un des rares écrivains et un des rares hommes de notre temps. Naturellement, il est beaucoup moins connu que le vil Paul Bourget ou l’inepte Georges Ohnet, et il est très méconnu, et il est très calomnié. Mon premier mouvement — avec quelle joie j’y céderais ! — serait de proclamer sa puissance et sa beauté et de crier l’infamie de ceux qui l’attaquent. Mais, dans ce livre, je ne fais pas de polémique ; je m’efforce d’être ceci qu’on ne trouve plus nulle part : un critique littéraire. Je dois avoir la virilité de dire tout et de marquer les fautes chez ceux que j’aime aussi bien que les hasards heureux chez ceux que je méprise. Voici donc toute la vérité :

Je ne crois pas que Léon Bloy ait écrit un livre : bien peu aujourd’hui sont de force à édifier l’œuvre. Mais il est de ceux, déjà bien extraordinaires, qui laisseront des pages et je ne sais guère de contemporains capables de nous donner l’équivalent de La Femme Pauvre. Il est aussi de ceux que leur unité permet de voir et de définir. Parmi les vagues et fuyantes et sales gélatines que sont les âmes actuelles, il dresse le roc d’un caractère. D’une tenue moins hautaine et moins sévère que son ami Barbey d’Aurevilly, trapu et plébéien et souvent grossier, il donne l’idée d’une force plus grande et, moins étonnant peut-être, il est plus sympathique de sincérité brutale. La destinée l’a d’ailleurs plongé dans une pauvreté plus laide et il apparaît extérieurement souillé, tel un Hercule à demi vaincu par les écuries d’Augias.

… Tout homme énergique au dieu Terme est pareil


et nul ne choisit les fatalités qui le paralysent : la gaine de Léon Bloy est faite de je ne sais quel fumier incrustant et tenace.

J’aime d’admiration Léon Bloy. (Peut-être va-t-il m’interdire naïvement de l’aimer et de l’admirer, moi qui ne suis pas catholique, et qui fais des réserves, et qui aime et admire autant des puissances et des beautés égales et différentes : mais mes sentiments ne dépendent ni de lui ni de moi). J’aime d’admiration « le mendiant ingrat », énergie invaincue, noble d’une noblesse rugueuse qui ne ressemble pas à celle que je voudrais réaliser, mais qui est assez étonnante pour dépasser la compréhension des gens de maintenant. J’aime d’admiration l’écrivain paradoxal et vigoureux, le métaphysicien qui prolonge parfois le dogme catholique en des profondeurs de vertige et de ténèbres ; mais on sent soudain une main rude et forte vous soutenir et, brusques éclairs qui traversent l’abîme, des images inattendues fulgurent devant vos yeux de la menace et de la clarté. J’avoue que le pamphlétaire m’est un compagnon moins précieux : il se laisse aller à trop de lyrisme excrémentiel ; trop volontiers il inflige aux condamnés de sa conscience le supplice du pal et, avec une insistance barbarement joyeuse, il nous montre que les culs qu’il va transpercer ne sont pas propres. Voilà le reproche personnel que j’adresse à Léon Bloy bourreau. D’autres blâmes s’agitent en mes mains impatientes, mais qui doivent cingler tous les tortionnaires catholiques du xixe et du xxe siècles.

Des « philosophes » avaient proclamé qu’il est impossible à un catholique de penser. Sans doute la conversion, l’adhésion de l’adulte à une doctrine étrangère et arrêtée, marque toujours faiblesse et lâcheté intellectuelles. Il n’en est pas de même de la fidélité à un préjugé initial. Le dogme n’envahit pas tout l’espace : on peut, avec ce port d’attache, voyager sur un large océan et dans l’abîme même du port on fait parfois des découvertes. Mais les pamphlétaires catholiques ne sont pas moins injustes que leurs ennemis quand ils retournent le reproche non seulement contre les libre-penseurs mais encore contre les penseurs libres, quand ils attaquent chez tout non-catholique le penseur. Ce fut la grande taquinerie de Veuillot contre Hugo, qui n’est pas un Spinoza assurément, mais qui pense tout autant que Veuillot, c’est-à-dire assez pour être un grand polémiste ou un très grand poète. Barbey d’Aurevilly, écrivain et poseur admirable, noble sans doute, mais plus hautain que noble, et puissant par l’image, et par l’expression trouvée, et par le rythme bruyant et empanaché, et par la verve méprisante, mais dont la pensée est un squelette dont on entend à peine le pauvre cliquettement sous les pourpres triomphales qui le drapent, reproche continuellement lui aussi aux non-catholiques de ne point penser. Et aujourd’hui voici que Léon Bloy abuse de ce moyen polémique, peut-être un peu usé.

Or les catholiques ont plusieurs façons de démontrer que Dieu leur a réservé le singulier privilège de penser. Rencontrent-ils chez un adversaire une idée un peu nouvelle, aussitôt leur rire éclate, leurs mains claquent bruyantes sur leurs cuisses et il entraînent le bon badaud à se gausser avec eux d’une aussi joyeuse folie. Si, au contraire, on dit une chose déjà dite complètement ou à demi ; si on admet, même en la renouvelant ou la prolongeant, une doctrine dont on n’est pas l’inventeur, ils reprochent avec véhémence ou soulignent avec ironie un tel manque d’originalité. Il y a pourtant — heureusement pour les catholiques — des esprits auxquels un dogme est un soutien et qui trouvent en profondeur dans un domaine déjà délimité. Je ne vois pas que la tradition catholique, la tradition protestante ou la tradition évolutionniste empêchent Malebranche, Leibnitz et Spencer d’être de grandes et fécondes intelligences. Et la page de La Femme Pauvre qui méprise toute la philosophie allemande, sous prétexte qu’elle est venue depuis Luther, n’est peut-être pas exempte de tout ridicule. Il est vraiment impossible à quelqu’un d’impartial, à quelqu’un qui fait profession d’hostilité et contre les catholiques et contre les libres-penseurs de troupeau, à quelqu’un qui vit en dehors des temps et qui refuse de se mêler aux laideurs des luttes pratiques, de confondre l’orthodoxie de la pensée avec sa puissance ou avec sa faiblesse.

Par ces façons d’escamoter la victoire, le pamphlétaire catholique ressemble à tous les pamphlétaires. Voici où son injustice devient pire et pire son triomphe. L’éducation nous a presque tous imbus en France d’esprit catholique. Si nous en laissons paraître quelque chose, vite, comme sous un ressort pressé, le catholique ricane et affirme que nous devons à l’Église tout ce que nous avons de supportable. Parfois aussi, glorieux de son unité dont il n’est pourtant point le créateur, il s’amuse cruel à l’histoire des variations d’un esprit sincère et puissant mais qui, hors de tous les chemins battus, avance en tâtonnant dans les ténèbres de la forêt et s’accroche à des ronces et se heurte à des rocs. Et l’admirable chercheur se relève de ses chutes, revient de ses égarements, s’obstine, sublime et invaincu ; mais le catholique rit et le déclare plus faible et plus misérable que l’enfant qui marche ensommeillé sur la large route du catéchisme.

Je viens de relire Je m’accuse, un des plus verveux pamphlets de Léon Bloy, un de ceux aussi contre lesquels ma critique porte moins. C’est Zola qu’il y attaque et la pensée de ce « Bacon de table d’hôte », de ce « Messie de la tinette et du torche-cul », de ce « Christophe Colomb du Lieu-Commun »>, est, en effet, assez faible pour qu’on puisse, sans injustice excessive, proclamer son néant. Il n’y a guère qu’à admirer la verve implacable avec laquelle Léon Bloy relève « les clichés Zola », « les isochrones formules de ce balancier inconscient ». « C’est consternant et même un peu diabolique, s’écrie-t-il, de lire ce bavardage monstrueux, infini, ce déluge de mots, pendant des pages, pour ne jamais aboutir, pour ressasser indéfiniment un lieu-commun misérable, sans espoir de rencontrer, je ne dis pas une idée, mais une image, un semblant d’image qui n’ait pas servi un million de fois ! Cela fait penser à la masturbation d’un cadavre. »

À propos de certaines affirmations contenues dans ce livre, j’aimerais pourtant causer avec Léon Bloy. Souvent j’arrive, par un chemin différent, aux mêmes conclusions. Nous ne serions pas toujours d’accord, cependant. Je ne méprise pas moins que lui les derniers livres de Zola. Il est visible que ce romancier épuisé jusqu’à la lie n’avait plus rien à dire depuis longtemps et qu’il continuait à travailler pour gagner de l’argent. Peut-être aussi la besogne mécanique de remonter ses vieilles marionnettes et de ranger dans un ordre différent toute sa vieille armée de formules invariables, lui était nécessaire comme un mouvement endormeur, comme un balancement monotone sans lequel il eût craint de s’éveiller enfin à la douleur de penser.

Mais pour certaines pages anciennes, pour tels mouvements de foule, par exemple, qui traversent Germinal ou La fortune des Rougon, j’en appellerais de la condamnation trop générale de Léon Bloy.

Sur quelques points de métaphysique et de morale indiqués dans Je m’accuse, j’aurais plaisir aussi à contredire le redoutable écrivain. Il faut me borner. Je relève seulement une pensée à laquelle l’auteur doit tenir puisque, après l’avoir exprimée page 46, il la répète page 116 : Dreyfus est innocent du crime pour lequel on le condamna ; mais son supplice expie quelque autre faute inconnue. « Car Dieu est infiniment équitable et chaque homme, en ce monde comme en l’autre, a toujours ce qu’il mérite. » Je ne ferai pas remarquer ce que de telles paroles, écrites pendant que l’innocent souffrait encore, avaient d’odieux. Je me contenterai de demander à Marchenoir pourquoi, s’il a « ce qu’il mérite », il rugit si souvent et si fort contre l’injustice des contemporains à son égard.

Je m’arrête. Je craindrais, en insistant, de réjouir tel misérable ennemi de Léon Bloy. Un bon écrivain peut se tromper quelquefois, ô Edmond Lepelletier, sans que les cochons cessent pour cela d’être des cochons.

Les premiers livres de Léon Daudet étaient des chaos ardents d’où on s’attendait à voir sortir un jour quelque harmonieuse statue. Toutes les tendances combattaient et hurlaient dans ces fournaises et ceux qui aimaient l’auteur, fermant les yeux aux raisons de craindre, criaient à eux-mêmes et aux autres les raisons d’espérer.

Pour ma part, avec une inquiétude qui s’efforce d’admirer, je m’étonnais devant les Morticoles, devant le Voyage de Shakspeare et même encore, amoureux tenace, devant Suzanne.

Hélas ! toute admiration est devenue impossible, et tout espoir, et même toute inquiétude. Celui qui semblait pouvoir être le noble pamphlétaire de sa propre conscience est devenu bassement le pamphlétaire d’un parti. Celui qui promettait un penseur original s’est rangé à la banalité catholique et, au lieu de rugir dans la solitude, il bêle avec force parmi le troupeau de la Libre Parole.

Il me serait trop pénible d’étudier le Léon Daudet d’aujourd’hui. Je reviens à l’époque où on ignorait la pente de cette matière en fusion et qu’elle irait se refroidir en un moule connu. Comme on évoque, avec leur escorte d’émotions incertaines, les heures où l’on ne distinguait pas encore dans la bien-aimée la courtisane ou l’empoisonneuse, je reviens au passé frémissant de Léon Daudet, à l’époque où je l’aimais d’espérance. On est toujours obligé de reconnaître qu’on s’est laissé duper presque volontairement. Aussi de telles méditations humiliantes ont peut-être, outre leur charme inquiet, quelque utilité.

À travers une affection qui me cachait la plupart des signes défavorables, Léon Daudet m’apparaissait, à ses débuts, une énergie violente, énorme, superbe malgré les incohérences et l’absence de maîtrise. Je l’admirais comme un orage dont l’angoisse s’illumine à la brusque splendeur des éclairs ou parfois à je ne sais quels vastes frémissements lumineux. J’aimais Le voyage de Shakspeare, étude curieuse de la formation d’un génie, et l’Astre noir, étude âpre de l’écrivain génial dans sa pleine et complexe maturité. J’aimais aussi des pamphlets extérieurement hardis et généreux, les Morticoles et même — Dieu me pardonne ! — les Kamtchatka. Pourtant, au plus fort de mon admiration, je m’inquiétais :

« Ses études de psychologie tératologique semblent presque approuver ce qu’il condamne violemment dans ses satires. Le Malauve de l’Astre noir n’est point blâmé de ses ignominies ; elles apparaissent comme des nécessités de son génie et l’auteur n’ose pas détester ici nettement ce qu’il appellera ailleurs « abominable supériorité intellectuelle. » En son Shakspeare qui aime avec peu de sincérité et de loyauté ; qui, sous prétexte de mieux étudier la nature, se crée d’artificiels sentiments, M. Léon Daudet semble parfois admirer un Kamtchatka [5]. »

Je ne voyais pas, je ne voulais pas voir que Léon Daudet, quand il étudiait un homme de génie, avait la naïveté de faire de l’auto-psychologie et de dire, ébloui, ce qu’il découvrait en Léon Daudet.

Néanmoins le Voyage de Shakspeare reste le moins décevant de ses livres. Large tableau d’histoire, il ressuscite la vie du xvie siècle sans trop appauvrir cette énorme puissance combattive. La vaste tempête agite d’innombrables catastrophes individuelles. Par malheur ces aventures tragiques restent dispersées et Shakspeare en est trop souvent le témoin, trop rarement le héros.

Mais, si le roman d’aventures est mal composé, ce collier dénoué d’épisodes n’est pas tout le livre. Voici, assez curieux et assez original, un roman de critique littéraire. Avec des aveuglements singuliers et tout à coup d’étonnantes clairvoyances, Léon Daudet étudie la genèse du génie shakspearien. Chacun des drames rencontrés dans la vie contribue à former le futur dramaturge ; chacun des personnages vus et entendus se transforme en l’esprit du jeune Shakspeare, s’harmonise et grandit jusqu’à l’intensité tragique. Il est intéressant de voir la matière première de ce qui deviendra poésie.

Quand je lisais pour la première fois ce livre aux âpretés incertaines et aux violences troubles, je me charmais surtout à considérer Léon Daudet, être équivoque dont je ne devinais point l’avenir banal. Un an plus tard paraissait Suzanne, le livre de transition vers le catholicisme, le En route de ce jeune Huysmans. Tout en refusant encore de voir, je m’irritais et je reprochais à l’auteur d’obéir à une mode[6] :

« Une conversion est considérée depuis quelque temps, comme le plus élégant des dénoûments : au lieu de marier ses héros ou de les tuer, on les agenouille. Mais, un livre achevé, on songe à en faire un autre et, comme dit M. de La Palice, on ne peut pas commencer par la fin. Il n’y a pas à craindre que Bourget, Huysmans ou Léon Daudet soient chrétiens dans les deux cents premières pages de leur prochain roman. »

Je me trompais. Après des calculs de commerçant, Bourget, ce Léo Taxil ennuyeux, allait opter. L’ancienne clientèle refusait décidément des rossignols toujours semblables et chaque fois moins réussis ; il ferait appel à l’argent catholique. Huysmans et Léon Daudet, pauvres êtres sans équilibre, ne verraient bientôt contre la folie menaçante d’autre refuge que le catholicisme. Léon Daudet surtout est une âme désemparée, un mélange de révolte exaspérée et de soif d’obéir, un chaos d’ambitions vers le repos moral et d’âpres désirs de pécher. Ses perversités contradictoires ne peuvent se désaltérer qu’au catholicisme, seul pays où le péché soit un fruit savoureux et le remords une boisson capiteuse.

Suzanne déjà, par sa perversité naïve et par la conversion finale, est un livre deux fois catholique : une diabolique qui finit bien. À propos de l’inceste qui est le sujet de ce roman, j’écrivais ces lignes d’homme qui voit presque et qui refuse de voir tout à fait :

« Léon Daudet n’a pas compris la véritable faute de ses héros. Suzanne n’aime pas Guillaume ; elle veut son père. Guillaume est moins séduit par la beauté de Suzanne que par l’idée de l’inceste. Leur baiser est un acte de révolte. Ils font, sans amour, le geste d’amour. Or le seul crime est de se préoccuper de la loi ; mais il y a deux façons de le commettre : obéir aux conventions ou les violer pour le plaisir enfantin de les violer. Suzanne et Guillaume commencent par la seconde puérilité, tombent ensuite dans la première. Ils ne savent jamais être eux-mêmes sincèrement, tranquillement, ignorer en toute innocence que des gens se sont permis de formuler des règles morales universelles. »

Je n’aurai pas la cruauté de juger après sa chute un esprit dont j’aimai le départ hésitant. Le Léon Daudet des Parlementeurs et de tant d’autres banalités hurlantes n’intéresse personne, sauf peut-être Édouard Drumont, qui insulta Alphonse Daudet et que Léon Daudet, pratiquant non sans quelque intérêt immédiat l’oubli des injures, proclame « prophète en son pays. »

L’abbé Delfour est un tout petit commerçant qui prétend s’être fait une spécialité de la « critique catholique. »

D’après l’abbé Delfour, le critique est surtout un « informateur littéraire », un reporter spécial, qui, pour nous dispenser du voyage, va voir ce qui se passe dans les livres. Sans lui, nous serions souvent « engagés dans des conversations embarrassantes. » Heureusement, il nous permet de tenir notre place en société et de dire notre mot, « un mot juste, sensé, pratique », sur des choses que nous n’avons point lues. Il continue ce précieux père Mestre qui nous permit de passer le bachot sans ouvrir « nos auteurs ». Grâce à lui, nous avons la « satisfaction », sans jamais prendre la peine de connaître ce dont il s’agit, d’en « tirer une leçon morale, chrétienne, intéressante et substantielle ».

La leçon arrive toujours, en effet, gauchement amenée, peu fondue avec la « critique » et les anecdotes qui la doivent faire passer. Ce brave homme fourre du christianisme dans la littérature des autres, comme Jules Verne enveloppe de la science dans du roman. Mais les catholiques sont aussi malicieux que les enfants : ils lèchent le sucre qui est dessus et ne touchent pas à l’amertume centrale de la pilule.

Parfois M. Delfour cesse de conter ou de sermonner et essaie de juger comme un critique qui ne serait ni un simple informateur, ni un catéchiste. Il lui faut alors un modèle : il a choisi Sarcey. Souvent il pastiche, avec un respect familier, celui qu’il appelle encore « l’oncle ». Pour lui aussi, « français » est le mot qui manifeste la plus haute admiration. Mais, au lieu de battre la grosse caisse devant l’esprit si français, — hélas ! — de M. Gandillot, ce bon prêtre vante « les enseignements précis et très français du catéchisme ». J’espère qu’en son prochain volume, M. Delfour découvrira que Jésus est né à Paris ou à Nîmes.

Pour nous faire prendre patience, il découvre aujourd’hui que Veuillot — dont personne, certes, ne nie plus le talent volontaire et vigoureux — est « un homme de génie » et « le plus grand prosateur du xixe siècle ». Il s’écrie, devant une phrase banalement oratoire et académique du duc de Broglie : « Dieu ! que c’est beau, plastique, sculptural ! » Et chez le fils de l’immortel mort depuis peu et oublié depuis longtemps, il salue le « digne héritier d’une grande dynastie littéraire. »

Allons ! ce n’est pas grand’chose, la « critique catholique », telle que l’entend le chanoine Delfour. C’est aussi bête, aussi flagorneur et aussi lâche que la critique sans épithète, quand un Jules Lemaître et un Gaston Deschamps s’en font un honnête moyen de parvenir en rampant ou y montrent souriants, sous le voile incertain des sottises qu’on leur apprit, la solidité primitive de leur sottise foncière.

M. Charles Godard publie sur l’Occultisme contemporain, le Fakirisme ou le Brahmanisme de petits livres vulgarisateurs. Ses opuscules font partie d’une collection, qui porte deux étiquettes : Science et religion et, au-dessous, Études pour le temps présent. La préposition « pour » avoue opportunisme et mercantile actualisme et la première étiquette nous informe que les gens pratiques qui font ce commerce sont des catholiques.

D’ordinaire, un vulgarisateur aime et admire les connaissances qu’il répand. M. Godard n’échappe pas à la loi. Mais son métier de catholique le force bien souvent à condamner, ou presque, au nom de la religion romaine. Si on lui permet d’étudier les philosophies hindoues, c’est à condition qu’il fera ressortir à chaque page leur infériorité en face de la doctrine de Jésus (telle, bien entendu, que l’enseigne l’Eglise avec un grand E). Ce qu’il y a, pour lui, de plus intéressant dans les sciences occultes, c’est de faire l’exact départ entre ce qui peut en être admis sans crime d’hérésie et ce qui blesse l’orthodoxie.

M. Charles Godard, qui auréole sa signature de divers titres éblouissants tels que « professeur agrégé de l’Université » ou bien encore « membre associé franc-comtois de l’académie de Besançon », est naturellement un esprit docile qui suit toujours quelque maître de très près et tremble de laisser échapper la traîne conductrice. Il n’ose jamais exposer une doctrine d’un de ces mouvements larges où une synthèse personnelle emporte et renouvelle des éléments connus. Il cite servilement ou bien, timide, il résume un livre paragraphe après paragraphe. De telles notes restent longtemps claires pour qui les prit, mais elles font pour le lecteur un chaos lourd et mort. Dans la partie critique, M. Godard évite aussi tous les risques : le plus souvent, il reproduit avec respect les paroles de quelqu’un de « nosseigneurs les évêques. »

Quand il s’agit de faits, il est un peu plus à son aise, il montre quelques qualités d’observateur et il lui arrive même d’organiser en récit lisible les petits détails patiemment rassemblés. Son historique de l’occultisme contemporain, par exemple, est d’une clarté intéressante.

Aucune discussion de doctrine n’est possible entre M. Godard et moi : de quel point commun partirions-nous ? Mais précisément parce qu’au pays des faits, il lui arrive d’être un guide sûr, je relèverai chez lui deux erreurs matérielles. La première n’est pas grave. « Les gnostiques, affirme M. Godard, n’ont pas de revue spéciale. » Or ils publient un périodique mensuel, Le réveil des Albigeois. La seconde… Mais voici que j’hésite à la signaler. Si ce que je prends pour une erreur était une malice ?… M. Godard nous informe que « le poète Louis Le Cardonnel est mort fou. » Or Louis Le Cardonnel est bien vivant. Il s’est fait ordonner prêtre, ce qui, je suppose, n’apparaît mort ni folie à aucun catholique. Mais, à l’époque où M. Godard le tuait, il avait — choisissant peut-être la pénitence la plus répugnante au noble et clair latin qu’il est — suivi à Ligugé le grossier flamand Huysmans, alourdisseur, enlaidisseur et embreneur de toute la mystique catholique.



VII


Repos


Je me sens accablé de lassitude. Écœuré par la besogne faite, je regarde avec découragement la besogne à faire. Dieu ! qu’ils sont nombreux les vendeurs de paroles fardées, les ignobles marchands de sourires. Et quelle nostalgie me soulève vers la propreté, la sincérité, l’art loyal. Décidément, je m’accorde une heure de repos. Je vais, scaphandrier épuisé, remonter à l’air libre. Je vais, avant de redescendre aux fanges du port, respirer largement du courage.

Les écrivains auxquels je demande l’indispensable réconfort sont bien différents les uns des autres. Je ne suis pas le critique d’une école. Même, si je ne me trompe, ceux que j’aime sont tous assez nobles et assez forts pour mépriser les écoles. Je dédaigne celui qui, dans la forêt de l’art, suit les chemins déjà frayés. Je m’écarte, après quelques brocards, des troupes timides ou grossièrement conquérantes. Au contraire j’accorde, selon sa puissance, sympathie ou admiration à quiconque sort des voies battues et cueille des fleurs que nul passant ne piétina.

Les esthétiques de ceux que j’aime sont très différentes. Qu’ont-ils donc de commun qui me les fasse aimer les uns et les autres ? Consciemment ou non, ils professent une même morale artistique.

Les critiques ont dit tant de sottises sur les rapports de l’art avec la morale qu’une précision est ici nécessaire. À l’idéaliste que j’aime je ne reprocherai jamais de m’entourer d’illusions et de me préparer de proches déceptions. Tel autre, pour un effet d’art ou dans un élan sincère, poussera le réalisme jusqu’à la brutalité, et il ne me choquera point.

Celui-là seul me choquera qui cherchera à me plaire ou à plaire à d’autres.

Tous ceux que j’aime savent que le génie artistique n’a aucun rapport avec le banal métier oratoire ; que le flatteur « vit aux dépens de celui qui l’écoute » mais ne dit aucune parole intéressante pour des oreilles sages ; que le talent de revendre des idées mille fois vendues est méprisable. Ils savent que, si le succès extérieur s’achète par la seule monnaie des concessions, nul, sauf l’intransigeant, ne sera créateur. L’artiste doit être l’holocauste de son œuvre. Il sert son génie au lieu d’abaisser son esprit à servir ses besoins matériels et les fantaisies de sa sensibilité ou de sa vanité. On ne risque d’être artiste que lorsque, obéissant aux parties nobles et originales de soi-même, on s’est délivré des servitudes sociales. Et le seul libérateur s’appelle Renoncement. Nous méprisons quiconque sacrifie aux faux dieux, argent, réputation, gloire ; quiconque, pour agréer au public, dispensateur de ces biens apparents, consent à déformer son rêve et à banaliser sa pensée. Seul l’isolement est fécond et, pour réaliser selon son âme, il faut, au risque même de la famine, s’enfermer, pendant qu’on pense et qu’on écrit, dans la tour d’ivoire. Ceux que j’aime sont des stoïciens d’art.

J’ai dit, au Massacre des Amazones, mon admiration pour les pages frémissantes et passionnées de Déçue, un des plus beaux livres de femme, et des plus sincères, et des plus émouvants que je connaisse. J’ai loué avec enthousiasme le jaillissement spontané et intarissable des images, la puissance nerveuse du rythme. J’ai dit aussi, avec trop de sévérité peut-être, les inquiétudes que m’inspiraient quelques gaucheries particulières et un métier généralement insuffisant.

Depuis, Jacques Fréhel a publié trois livres : Vaine pâture, le Cabaret des larmes, les Ailes brisées.

Le premier est « une minutieuse étude provinciale, où se débattent, mêlées à de plus nobles, de petites passions et de petites âmes. » Mais tous ces animaux bourgeois qui s’alimentent d’une « vaine pâture », argent ou vanité, nous les connaissons déjà, nous les avons rencontrés mille fois, et souvent dessinés d’un trait plus net, animés d’un mouvement plus vivant. Ici, ce n’est pas dans l’étude de mœurs, que Jacques Fréhel est intéressante.

Elle est intéressante d’abord par l’accent de mépris hautain ou de révolte indignée dont elle parle de ces grotesques et de ces ignobles. Elle est intéressante quand, oubliant de s’appliquer à bien exprimer ces natures basses, elle manifeste inconsciemment les noblesses sans raideur d’une âme devenue stoïcienne tout en demeurant, par je ne sais quel miracle, passionnée et tendre, gracieusement féminine. Mais, si le stoïcien est sans peine un satirique hautain ou véhément, il ne deviendra qu’après bien des efforts un poète comique ou un consciencieux réaliste. Il ne s’intéresse pas facilement au détail des êtres vils ; il est trop naturellement moraliste pour être dès l’abord un attentif psychologue.

Mme Jacques Fréhel, inégale encore à l’effort de composer un livre harmonieux et encore impuissante à faire vivre les personnages qui lui répugnent, est admirable dans la peinture de quelques êtres nobles, qu’elle fait passer malheureusement sur les marges de l’intrigue.

Aucun mot ne serait excessif pour louer la beauté souple et grande de deux de ses figures féminines : Moniqua, exquisement mélancolique, douce et bienfaisante ; Lazarine écrasée par les brutalités de son mari, intimidée, muette, mais d’une si profonde et si précieuse vie intérieure. Car ces êtres touchants, presque aériens, délicats, frêles comme des ombres, marchent pourtant devant nous en une grâce onduleuse et, par un don singulier, ce sont uniquement les natures poétiques que l’auteur réussit à créer vivantes.

Vaine pâture est de 1899. Pendant trois ans Mme Jacques Fréhel se tait. Sans doute elle a senti son insuffisance actuelle devant l’œuvre objective et qu’un labeur probe doit la guérir de son infirmité. Elle a compris le devoir que lui imposent ses dons merveilleux et qu’elle serait coupable envers son génie si elle ne le complétait de talent. Quand elle sort de son généreux silence, c’est pour nous apporter, à un an de distance, deux livres qui sont enfin des beautés achevées. Vaine pâture, roman manqué mais tout pénétré de parfums doux et amers de poème, me frappait d’un étonnement qui espère, d’une attente de joie. La richesse chaotique et passionnée de Bretonne, la gaucherie puissante et douloureuse de Déçue me soulevaient d’espérances et de regrets, d’inquiétudes et d’irritations, de craintes et d’exigeances. Voici, enfin, que j’éprouve, à deux reprises, l’admiration heureuse qui n’hésite plus.

L’artiste aujourd’hui est maître de son outil ; il a su le rendre docile tout en le gardant farouchement personnel. Jacques Fréhel n’est pas allée vers les harmonies apparentes, soumissions et diminutions. Elle ne s’est pas pliée au métier académique ou à telle autre mode banale. Elle est arrivée, de plus en plus riche, à l’harmonie de sa nature propre, à la science d’elle-même, à l’art d’elle-même.

Son style est d’une beauté poétiquement féminine, à la fois large et précise. Ah ! la grâce flottante des draperies et le sourire lumineux des images. Geste toujours ému et émouvant, il dresse des pensées d’une noblesse hautaine, des sentiments d’un étrange et fiévreux stoïcisme. Sur le roc abrupt de l’individualisme, Jacques Fréhel apporte, lumière chaude et ardente couleur, je ne sais quelle grâce sauvagement fleurie. L’austérité puissante de cette bretonne est, telle une lande de son pays, toute brodée de l’or épineux des ajoncs, de l’améthyste tremblante des bruyères. Dans ses livres inégaux d’autrefois ce qu’elle faisait entendre, parole ou balbutiement, chant ou sanglot, était noble et douloureux comme l’aspiration. Aujourd’hui les harmoniques qui volent autour de ses notes les plus mélancoliques gazouillent, naïve et inconsciente de sa cause, la joie d’un complet et original épanouissement.

L’architecture des Ailes brisées est, comme l’écriture, harmonieuse et inattendue. Elle choquera les écoliers qu’on décore du nom de critiques parce qu’ils savent sur l’art de composer les raides naïvetés scolaires et que, hardiment, ils affirment leur inintelligence hargneuse en généralisations de bons élèves. Entre deux fragments de mémoires nobles et douloureux, l’auteur a placé, d’une audace heureuse, le journal d’une perversité qui s’éveille. C’est, enveloppée au baiser d’un fleuve de poésie, une île de réalité perfide. De la vie moderne, grossière sous son élégance apparente, ricane en s’efforçant au plaisir superficiel ; mais tout autour, joie et douleur, profondeur et poésie et noblesse farouche, la vie des imagiers bretons sourit, pleure, chante.

Facile et naturelle, cette poésie sort sans bouillonnement d’une source généreuse. La réalité où se brisent ses flots chanteurs est dressée avec quelque effort peut-être, mais avec un effort triomphant. Jacques Fréhel est un poète né qui a su devenir un romancier. Artiste enfin complet, elle peut non seulement se dire tout entière, mais encore, sans risque de tomber, sortir de son âme, créer par art des êtres qui lui sont étrangers et les agiter en gestes naturels qui lui déplaisent.

Voix de musique et de lumière dans un désert noble, la voici arrivée, inconnue de tous et consciente d’elle-même, à l’harmonieuse possession de son être et à la gloire du complet épanouissement.

Car le romancier s’est formé sans nuire au poète et, si tous deux ont collaboré presque également aux Ailes brisées, le poète triomphe aux contes du Cabaret des larmes.

N’est-ce pas la Bretagne elle-même, ce cabaret des larmes, voisin de l’église et du cimetière, voisin de la mer surtout et que pénètre « sa large lamentation » ? De « tristes buveurs » s’y attablent et dans l’exil d’une « tristesse morose » s’évadent de la prison Aujourd’hui. L’un apporte « dans ses grands cheveux l’odeur parfumée des haies ». L’autre a sur ses habits les senteurs dorées de la lande. Celui-ci arrive de l’église, imprégné d’encens. La plupart tirent de leur poche et versent sur le comptoir un à un des sous qui sentent la mer.

Tous ils s’abandonnent à ce délicieux et déchirant « mal de rêver qui est le génie des Bretons ». Tous, de « leurs grands yeux bretons, malades d’idéal et de passion voilée », ils regardent, dans le verre plein, le paysage d’hier et l’émotion qui s’y attache.

Ils aiment l’Océan « comme l’aiment les goélands et le grand cygne sauvage ». Souvent leur pensée se réfugie, douleur farouche et qui se cache, dans « le pan maternel de la robe glauque de la mer ». C’est à la mer aussi que sourient leurs joies et ils comparent l’étrangeté de ses trésors vivants aux richesses sauvages de leurs âmes. Si, au mystère de leur cœur grandit un amour secret, ils sentent sa force douce éclore en eux « comme un lis de mer s’épanouit au fond des eaux tièdes de l’Océan ».

Ils s’égaient un instant à regarder « les eaux dansantes » des petits ruisseaux s’échapper, enfants joueurs, de la fontaine maternelle. Mais ils s’émeuvent longuement devant telle rivière « immobile et pâle », et dont la tristesse miroitante leur semble « pareille à une femme morte couronnée, par la lune, d’un diadème de perles. » Ils frissonnent en songeant que sur ses bords leur pauvre âme déçue se sentit prise à « l’embûche formidable de la nuit » et de l’amour.

Ou bien leur souvenir traverse un jour torride : sous les lumières farouches du soleil et d’une violente passion, ils revoient une lande épineuse et odorante. « Le genêt rajeuni balançait ses branches fleuries semblables à des rayons qui lanceraient des parfums ; et le soleil avait tant de force qu’on entendait déjà au midi, dans le pré, chanter le grillon noir dont la carapace est sculptée de signes étranges… »

Mais ils se sont égarés en quelque ancien chemin abandonné, creux comme un lit de torrent, et « où les racines des vieux chênes mettaient à la hauteur du front des passants le geste menaçant de leurs griffes tortueuses, de leurs serres noires ouvertes… » Arrivés, un peu effrayés, à la forêt, ils se sont enfoncés en quelqu’une de ces « cavernes glauques que formaient les trouées de verdure où s’entassait la fraîcheur ». Leur cœur de fièvre ne leur permet pas un long repos. Bientôt ils fuient le taillis et, parmi la clairière où vit « dans une virginale paix un peuple de digitales », leur corps s’allonge « au milieu des fleurs empoisonnées, comme une herbe fauchée ». On ne sait quel pressentiment hagard les redresse. Ils se sont éloignés inquiets ; à un carrefour ils ont vu « passer des lumières que personne ne portait ; et des cloches tintaient en avant, comme celles que l’on fait sonner devant les cercueils ». Celui qui eut une telle vision est perdu. Il a rencontré son présage de mort, son intersigne, et toutes choses lui deviennent des menaces. « Qu’est ceci qui traîne à terre ? Un grand rameau couvert de lichen blanc qui semble un spectre, et là une coulée de marguerites fleuries et si pressées qu’elles simulent un linceul déroulé. » Avant que le condamné ait pu regagner sa maison, le soir est venu, et les « miasmes fantômes, semences ailées de la mort qui montent dans l’humidité nocturne ». « Par delà le mystère des ombrages », il entend « l’appel perfide des ruisseaux. » Et voici que son tâtonnement épeuré a « pénétré dans les régions inviolables où repose, majestueux et néfaste, le souvenir des âges perdus. »

Le décor passionné que dessine Jacques Fréhel n’est pas toujours un paysage. Elle nous ouvre parfois un intérieur qu’ennoblissent des « meubles sculptés en chêne luisant, donnant aux choses un air d’église. » D’ordinaire le spectacle qui dans l’un ou l’autre cadre s’agite, c’est un être isolé, une âme de profondeur et d’émotion. D’autres fois s’y développe un mouvement nombreux et rythmique. C’est, se déroulant parmi une campagne à chaque détour variée, la théorie attristée d’un pèlerinage, « de grandes figures noires barbouillées de larmes et de poussière, qui s’en allaient, dans l’éclat du jour, avec les yeux clignotants ». Ou bien c’est une noce. Les richesses barbares des costumes font les gestes éclatants de couleur. Et « le son grave des bombardes » s’harmonise avec « le perçant appel du biniou ».

Et voici, parmi les paysans et les marins, des êtres d’exception. Tout à l’heure « sur le tertre des chapelles vêtues de lierre », des bardes amis composaient ensemble des chants naïfs et surchargés d’images inattendues, « toiles de ciel et de verdure où chacun tissait sa fleur. » Maintenant, dans la maison, au fond de la cheminée, assis parmi le caprice des lueurs, un mendiant, un peu sorcier, un peu poète, un peu philosophe, « trace des cercles dans les cendres du bout de son bâton » . Et « ses paroles saccadées volent sur ses lèvres flétries : il dit que la terre use le fer ; que l’anneau diminue au doigt qui le porte ; que le sel, la pluie et les pas usent le rocher… Il proclame la dispersion des atomes » et, sous les apparences de la mort, devine la vie souterraine qui se redressera plus tard au baiser de nouveaux soleils. Il chante « la Métamorphose couronnée de fleurs odorantes comme une femme des îles lointaines ».

C’est tout le pays d’Armor, ce livre. Et c’est autre chose encore. C’est le don généreux, et que peu apercevront, d’une âme « pleine de feu, de douceur et de barbarie. » Cette Bretonne est intéressante passionnément. Elle est, inconnue comme il convient et réservée à la joie des rares qui sont dignes de la beauté originale, le plus admirable des écrivains féminins d’aujourd’hui. Elle est un talent de moins en moins inégal, et dont la marche ne s’embarrasse plus que rarement, et dont la marche ne devient plus jamais une chute. Et elle est, l’étonnante barbare, un génie créateur de rêves et trouveur d’images. Sa phrase peut s’encombrer encore quelquefois épineuse comme l’ajonc : des fleurs d’or toujours y éclatent, des parfums en émanent, et le vent d’un rythme noble remue en sourires ou en émotions les senteurs et les corolles.

Je sais le danger de transporter hors de la lande natale ces grappes sauvages. Je devrais conseiller seulement d’aller respirer sur place tant de joie odorante. Je ne puis résister au plaisir égoïste de briser quelques thyrses et de les porter dépaysés et tristes, effeuillés et qui se fanent, en mes mains sacrilèges :

Ces gens avaient perdu, l’une après l’autre, leurs espérances et, « comme dans une cathédrale, quand on a éteint tous les cierges, la nuit noyait leur pensée. » — Entendez, résonnement fait de souvenir, la voix tue du rossignol : « Les dernières notes de son chant étaient tombées, rebondissantes en écho, comme des perles jetées de très haut dans un bassin de fabuleux cristal. » — Un être lucide jusqu’ici devient fou. Il sent, en une terreur d’enfer, sa raison « s’enfuir trébuchante comme une femme malade qui voit son lit en feu. » Il a trop cherché, le pauvre dément, la joie qui n’existe pas, « le baiser qui pense ». Il croit maintenant apercevoir les lèvres qui le donneraient. Ses paroles de flamme caressent l’impossible beauté. Il lui voit, parmi d’autres noblesses étranges, des « mains de séraphin, toujours levées en haut comme des colombes enchaînées mais qui aspirent à l’azur ». Sa folie fut d’abord un grand feu, mouvement et couleur qui montent. Elle n’est plus bientôt que le chaos noir et noyé d’un lendemain d’incendie. Le dément s’assied dans son inconscience dont je ne sais quelle vague lueur lui permet de souffrir encore, « abandonné comme un colombier en ruines par les souvenirs vagabonds ».

Je détache, entre cent, un petit tableau étonnant de richesse et de perfection. Dans la lumière d’une chapelle abandonnée « entra une vieille femme bretonne qui pleurait. Elle était si petite et si courbée par l’âge et les labeurs que le bas portail d’ogive se dressait bien au-dessus d’elle, couronné de l’or des giroflées. — Elle pleurait : sa joue était comme une muraille lavée par la pluie ; sa bouche, à cause des sanglots infinis, faisait une grimace triste qui ressemblait au sourire d’un mort blafard et ironique ; son cou était comme une grosse corde amollie et détressée ; son petit buste court tenait dans un maigre corsage, aussi étroit que celui d’une fille de dix ans. Ses mains étaient dures comme un métal et éloquemment ciselées par le travail. Sa capeline de laine blanche bordée de noir, sa capeline de deuil barrait diagonalement son front coupé de sillons comme un champ nouvellement labouré ».

Elles ne font pas songer, ces nobles images, parmi le sourire de la complicité banale : « Voilà ce que j’aurais dit moi-même ! ». Elles se dressent, beautés étonnantes, barbares, étrangères aux modes du jour, blessantes au médiocre qui lit. On ne saurait les pardonner à quelqu’un qu’on risque de rencontrer. On admire de telles richesses seulement quand l’auteur disparu n’est plus à notre pauvreté une insulte vivante. Jacques Fréhel passera noblement inconnue et méconnue. Mais, si Demain est juste, il l’assoira dans le temple à côté de Chateaubriant et de Lamennais et saluera en elle la grande gloire féminine de la Bretagne.

Elle est d’âme assez grande et assez fière pour aimer l’incertain d’une telle destinée ; pour diriger ses yeux vers cette aurore hésitante, le sourire de la gloire posthume ; pour laisser rarement l’ironie d’un regard qui descend très bas tomber sur l’injustice contemporaine, bouche stupide obstinément fermée.

Voici un autre breton également inconnu et également admirable. Considéré seulement comme versificateur, Émile Boissier a le métier le plus souple et le plus vivant, le plus savant et le plus naturel. Coppée et Hérédia sont, auprès de lui, des ignorants et des maladroits. Mais, quand on lit ses grands poèmes, on est trop pénétré par leur étonnante poésie, pour songer à jouir de leurs mérites techniques. La beauté humiliante de son œuvre et la noblesse gauche de ses gestes dans la vie éloigneront sans doute de lui le succès. Mais il est destiné à la gloire et, dès qu’ils le verront couché dans la définitive immobilité, envieux et critiques répéteront le mot effaré : « Nous le croyions pas si grand ».

Le premier recueil d’Émile Boissier, Dame Mélancolie, parut en 1893 précédé d’une préface de Paul Verlaine. Le préfacier trouve déjà la pensée de Boissier « revêtue d’une forme parfaite, solide, souple et brillante comme une arme de luxe. » Et il salue « ce superbe premier livre qui engage fort l’auteur, » car « noblesse oblige. »

Dame Mélancolie contient des poésies, et des proses rythmées. Les proses comprennent, outre des morceaux de pur métier, une sorte de conte médiéval, La mort du page, d’une mélancolie charmante encore qu’un peu jeune.

Les vers sont très supérieurs. On y trouve déjà quelquefois l’image originale, qui sera un des deux grands mérites de Boissier. Déjà aussi on y rencontre souvent le rythme doux, et estompeur, et enveloppeur ; le rythme qui sur les images infiniment diverses met la noblesse toujours renouvelée et pourtant toujours la même d’une draperie largement flottante.

Le Psautier du Barde, paru en 1894, s’ouvre par une préface d’Armand Silvestre. Si quelqu’un a encore de l’estime pour Silvestre, je le prie d’excuser les paroles que ma conscience va me dicter.

En lisant les vers d’Émile Boissier, Silvestre se sent en face de beautés, et il est ému. Malheureusement, il ne se contente pas de dire son émotion ; il veut l’analyser et on s’aperçoit immédiatement qu’il ne comprend rien au poète dont il parle.

Armand Silvestre est un latin. Il appartient à une race merveilleusement douée et merveilleusement belle chez ceux de ses fils qui ont la force et la noblesse. En revanche, rien n’est plus grossier que le latin grossier et il faudrait chercher longtemps pour trouver un être plus vulgaire qu’Armand Silvestre. Il est l’insupportable méridional au gros rire bruyant, aux gestes familiers, aux précisions déplaisantes. Rubens scatologique sans vie et sans couleur, il aime toute forme énorme qu’elle soit ou non dessinée et modelée ; ce collégien incurable est mort prenant encore l’abondance pour l’harmonie et adorant sous le nom de callipyge la Vénus hottentote.

Le voici en face de ce qu’il peut comprendre le moins. Voici devant lui un rêve mélancolique, vaguement médiéval, non par amour d’une époque déterminée, mais par nostalgie, par besoin de fuite, et d’imprécision, et de lointain. Voici un breton triste qui dit.

Disciple d’Ossian, j’ai souffert comme lui.
Misérable chanteur errant de ville en ville,
J’ai connu les mépris et la haine servile
Et jamais en mon Ciel l’Espérance n’a lui.


Quand mon âme souffrait de ces mille douleurs,
Pour égayer un peu ma tristesse chérie,
Le Printemps éveillant la magique féerie,
Épandait la rosée au calice des fleurs.


Guidé par le murmure ailé des Angelus,
J’ai suivi vers le Nord les pèlerins austères
Et la troupe de ceux qui jouaient les Mystères.
— Mon front s’est incliné pendant les Oremus.


J’ai compris la beauté sereine de l’Armor,
Ses madones de bois, ses christs sur le Calvaire ;
Mes doigts ont égrené les perles du rosaire
Dans la lande d’ajoncs, parmi les genêts d’or.

Sans nulle malice, mais avec une rare inconscience, Armand Silvestre félicite celui dont

Les doigts ont égrené les perles du rosaire


devinez de quoi ?… De son « sentiment païen. » Et une phrase embrouillée loue chez Émile Boissier qui a « compris la beauté sereine de l’Armor », et aussi chez l’auteur des Fêtes galantes, et encore chez Laurent Tailhade, des qualités diverses telles « un art très délicat » et une grande « intensité de grâce latine. » Voilà transformé en un être de grâce le brutal Laurent Tailhade et voici des latins bien inattendus découverts en Paul Verlaine le fuyant lorrain et en Boissier, breton, comme l’Océan sur les côtes du Finistère ou comme la brume sur la lande.

Silvestre me fait songer à un homme qui n’aurait connu et aimé que des brunes. Il rencontre une blonde dont la beauté le frappe et, comme il veut dire son émotion avec quelque détail, il loue chez la nouvelle-venue ce qu’il loua chez les autres. Il trouve chaude la fraîcheur exquise de son teint ; les yeux tristes, tendres et profonds deviennent dans ses litanies brillants et malicieux ; chez la svelte et souple enfant il vante les qualités majestueuses et le puissant équilibre des matrones.

Dès le premier jour, un instinct sûr a éloigné Boissier du vers-formule, du vers frappé comme une médaille. Il a presque toujours senti, le délicieux poète du rêve et de la brume, qu’il n’était point fait pour les nettetés et les précisions. Mais l’inconscient préfacier trouve que dans son œuvre « abondent les vers de poète, ceux en qui se formule une pensée dans une image. » Le voilà pris sur le fait l’inepte syllogisme du critique aveugle : Les seuls vers de poète sont ceux en qui se formule une pensée dans une image ; or je sens bien que Boissier est un vrai poète ; donc Boissier doit faire beaucoup de vers-formules. — Mes expériences antérieures m’apprennent que les belles femmes sont brunes ; or vous êtes belle ; donc vous êtes brune.

Il vient de dire que les vers solides et précis abondent dans le livre. Consciencieusement, il les cherche. Il n’en trouve guère ; il s’étonne, et il se reprend comme il peut : « Dans une œuvre toute de charme, j’ai tenu cependant à louer, avant tout, cette qualité maîtresse d’en contenir quelques-uns. » — C’est étrange, madame, à vous mieux regarder, je ne puis plus analyser votre beauté. Vous n’êtes pas brune, en effet, et me voici bien dérouté. Mais parmi votre che- velure je découvre deux cheveux un peu plus sombres que les autres et ce sont eux que j’ai tenu à louer avant tout. — On ne saurait mieux avouer qu’on n’a compris du poète que ce qu’il a de moins personnel, ses tentatives à moitié heureuses pour sortir de son domaine et ses rares efforts presque grinçants pour dire autre chose que ce qu’il peut dire.

Et les bêtises continuent : « Quelquefois l’alexandrin prend dans ces courts poèmes la majesté du vers dont Hérédia a forgé l’impérissable métal de ses Trophées. » — Non, Silvestre, cette femme, bien qu’elle vous plaise, ne ressemble pas, heureusement ! à toutes celles qui vous ont plu jusqu’ici.

Puis, comme il dit tout ce qui lui passe par la tête, le bavard incohérent, prononce quelques paroles assez justes, encore que trop vagues ; « Ils chantent vraiment, ces vers d’Émile Boissier. J’entends qu’ils subissent les mystérieuses lois de la prosodie non formulée, instinctive, mais ayant cependant ses règles inécrites, laquelle a été tout simplement le secret des maîtres. » — Oui, mais cette prosodie inécrite comprend plus de secrets particuliers que de secrets communs à tous les maîtres. Si un théoricien subtil disait ses règles générales, l’historien littéraire devrait encore distinguer les secrets prosodiques de chaque époque et par quel mystère le vers de la Pléiade n’est point le vers du xve siècle ni celui du xviie. Et le critique devrait encore découvrir le secret de chaque maître, nous faire sentir en quoi diffèrent l’alexandrin de Racine sinueux et profond comme un sourire dessiné par Vinci et l’alexandrin de Corneille solide et précis comme sur une médaille un profil de Romain. Or une préface qui n’est pas une page de critique n’est rien. Armand Silvestre devait, oubliant sa ridicule comparaison entre Boissier et Hérédia, nous faire sentir que nous ne trouverions pas ici derrière un vitrail de musée des statuettes parnassiennes aux lignes immobiles mais sous la désolation fleurie de la lande un vivant grand et triste dont le vent soulève le manteau.

Les sottises d’Armand Silvestre m’ont permis de définir Boissier de façon plus vivante et je dirai peu de chose de son volume suivant : Esquisses et Fresques. Ce recueil publié la même année que Le psautier du barde est très supérieur et Sylvestre n’y trouverait absolument plus rien à louer. L’alexandrin est devenu plus fluide encore, d’une beauté fuyante comme un fleuve. Et le vers libre fait ses premières apparitions heureuses. Le vers libre chez Boissier n’est pas le vers auquel Franc-Nohain donnerait ce nom s’il était atteint de la manie des grandeurs et que Viélé-Griffin doit en ses heures de découragement avouer amorphe. C’est le vers libre classique, celui qui sourit, rit et ricane dans Amphytrion ; celui qui dans Psyché donne à la vieillesse de Corneille des accents si délicieusement frais et jeunes ; celui qui dans La Fontaine exprime toute la gamme des sentiments humains, depuis les plus gais jusqu’aux plus profondément tristes.

Ce n’est pas seulement dans la forme que l’originalité de Boissier se dégage. Il se délivre ici du parnasse historique qui le séduisit rarement et du romantisme historique dont les pages et les châtelaines lui plurent trop autrefois. Pourtant le volume commence par des « tableautins » intitulés Au temps de Henri III, Au temps de Louis XIII, Au temps de Louis XIV, Au temps de Louis XVI. Mais il n’y a pas récit de faits arrivés ou imaginés, histoire ou roman historique. Ce n’est plus du romantisme historique et de l’évocation ivre, ni du parnasse historique et de l’évocation pétrifiante. C’est ici chose parfaitement originale et exquise ; c’est autour du poète et du lecteur la création d’une atmosphère de jadis qui est pour le rêve et la nostalgie un refuge où nulle précision ne blesse.

Esquisses et fresques nous donne de Boissier tout ce qu’un poète peut nous donner de lui, même avant d’être arrivé à la complète conscience de ce qu’il est.

C’est dans ses deux poèmes de rêve, Le Chemin de l’Irréel (1895) et le Chemin de la Douleur (1901) que nous trouvons Émile Boissier complet, conscient, tout à fait dégagé des derniers restes de ce qui n’est point lui.

Il dit du Chemin de l’Irréel : « Je l’ai placé à dessein hors de toute époque, afin que rien de précis ne puisse lui assigner des limites. Le Songe seul s’y érige, despotique.

Je suis bien embarrassé pour faire connaître cet admirable poème. L’analyse va nécessairement préciser et rapprocher l’action si lointaine, si vague, si délicieusement estompée. Ces nuages flottants, je vais, comme s’ils étaient de lourdes pierres de taille, en tracer l’architecture avec l’équerre et le compas. Page:Ryner - Prostitués, 1904.djvu/193 Page:Ryner - Prostitués, 1904.djvu/194 Page:Ryner - Prostitués, 1904.djvu/195 Page:Ryner - Prostitués, 1904.djvu/196 Page:Ryner - Prostitués, 1904.djvu/197 Page:Ryner - Prostitués, 1904.djvu/198 Page:Ryner - Prostitués, 1904.djvu/199 Page:Ryner - Prostitués, 1904.djvu/200 Page:Ryner - Prostitués, 1904.djvu/201

Nous n’aurons pas de nom et nous n’aurons pas d’âge,
Car tu seras la Vie impersonnelle et sage
Qui berce la Douleur entre ses deux bras nus.
Je t’apprendrai le sens secret de mes paroles
Et quand, dans le sommeil, nos lèvres s’uniront,
Le songe effeuillera la pudeur des corolles
Sur la limpidité mystique de ton front.

Presque tous les hexamètres des deux Chemins sont d’une telle beauté musicale.

Et cependant les vers libres me charment davantage, plus délicieux encore et plus souples. J’ouvre n’importe où le Chemin de l’Irréel et j’y cueille les premiers vers libres rencontrés :

Et les Adolescents passèrent sous les branches
       Enguirlandés de roses blanches
Et couronnés du pampre et du laurier natal.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Ils étaient ignorants de la Vie et des livres,
Ceux-là qui cheminaient, solitaires et doux,
Avec, dans leur main pâle, un fier rameau de houx.
           On disait : « Ils sont fous ! « 
     Mais Eux — comme des anges ivres —
   Méprisaient le venin du sarcasme jaloux.
Car, leurs lèvres buvant aux limpides fontaines
            Où se miraient le soir,
       — Présagé par des flûtes lointaines,
               Ils avaient vu l’Espoir
Leur sourire au delà des vallons et des plaines.

Je fais subir la même épreuve au Chemin de la Douleur :

L’heure semblait verser une calme indolence

       Sur le recueillement des bois.
Dans cette solitude où régnait le silence
       On n’entendait plus que la voix
    De la source où vibrait un gazouillis d’eau vive,
           Une chanson captive
       Parmi la mousse ; et puis aussi
           — Murmure adouci
          Par la brise et l’espace —
         Les clochettes d’un lent troupeau
        Conduit par le berger qui passe

En effleurant du doigt sa flûte de sureau.

Je m’arrête d’écrire pour relire encore une fois. Je ne me lasse point d’entendre l’exquise symphonie. Je ne sais pas aujourd’hui de poète en vers — non pas même le génial Verhaeren, — auquel je doive des joies aussi complètes, aussi nobles et aussi pénétrantes que celles goûtées au Chemin de l’Irréel et au Chemin de la Douleur.

Adolphe Lacuzon est coupable de rester si longtemps le poète d’Éternité. Toute puissance crée un devoir et Lacuzon est mon débiteur pour les nobles vers dont il me prive quand, au lieu de travailler, il s’acagnarde auprès de vagues sculpteurs qui, de leurs idées baroquement larvaires et de leur ignorance prétentieuse, déshonorent Baudelaire ou Vigny.

Éternité, « très simple poème de rêve fait… de souffrance et d’infinie tendresse » est précédé d’une préface combattive et hautaine. J’aime, ici et là, celui qui peut dire avec « l’accent des certitudes » et sans que sa parole sonne faux :

Ma vie et sa ferveur, mon geste et sa fierté.

Mais en prose la phrase encombrée de Lacuzon se presse, piétinante parfois, comme à une porte trop étroite une foule affolée. Au contraire, son vers « qui se nombre et son chant qui s’éploie », toujours émus et presque toujours sûrs, réussissent souvent à

… grandir jusqu’à la prophétie
Le rêve tout puissant de son vœu de beauté.

Lacuzon insulte de brocards amusants la « coalition pathologique » des symbolistes d’école. Il ne méprise pas moins les simplistes qui se croient simples, les superficiels qui se proclament sincères, les naturistes qui s’affirment naturels.

Aux uns et aux autres il enseigne des vérités, simples comme tout ce qui est profond, claires comme le soleil, mais que les yeux aveugles des faux poètes ne sauraient voir. La vraie sincérité, celle qui n’est pas une attitude vaine d’arriviste politique ou littéraire, celle qui est dans la vie et non dans les professions de foi, dans les mœurs et non dans les mœurs oratoires, celle qui est « l’horreur du servilisme, de la palinodie et des concessions hypocrites », loin de se montrer banale comme une préface de Saint-Georges de Bouhélier, « ne semble plus que la vertu des seuls prédestinés ». D’elle, d’elle seule, vient la noble simplicité, celle qu’il ne faut pas confondre, ô Francis Jammes, « avec l’indigence du vocabulaire ou la vulgarité de l’expression ». Ce qui est vraiment simple « ne s’improvisa jamais. » L’improvisation est « le témoignage immédiat de l’impuissance créatrice ». La simplicité est exigeante ; elle demande qu’on s’absorbe « aux profondeurs de la pensée et du sentiment pour essayer d’en dégager le signe essentiel ».

La poésie est donc simple grâce à un effort prolongé du poète. Elle est « révélatrice. » Elle est « la réalisation de ce miracle : l’expression de l’ineffable ». Quel sera l’instrument du miracle ? Le symbole. Mais, pour Lacuzon, le symbole ne se constitue pas, comme le veut une école récente, « d’invraisemblables métaphores d’une complexité déroutante, sinon d’un agrément de rébus ». Synthèse vivante, union mystérieuse du subjectif et de l’objectif, le symbole dit à la fois la nature avec sa poésie immanente et l’émotion de cœur et d’esprit du poète, son « immense extase de conviction », sa « compréhension véritablement affective ». « Sur les confins extrêmes des réalités sensorielles », cette incantation puissante « découvre à l’âme humaine son infini nostalgique ».

Pas plus que le grand méditatif de La Maison du Berger, l’auteur d’Éternité ne vient rêver seul devant la nature. Une Eva, plus imprécise encore que celle de Vigny et plus puérile, se presse contre lui pendant que le ciel n’est à ses yeux

Qu’un vaste embrasement de prière exaucée.

Un baiser semble unir « la vie au rêve ». Mais ici, le plus faible des deux amants tremble de froid, de solitude invaincue et aussi, soudain, d’une présence effroyable et douce, de plus en plus envahissante, car

Tout rêve est un regard infini vers la mort.

Elle sentait bien, la pauvrette, que, malgré la main de pitié vague qui caressait sa main peureuse, le poète n’était plus là. Elle l’appelait inutilement ; elle cherchait en vain son regard. Lui, cependant, perdu dans un songe lointain,

Sur le fond de la nuit vit ces fresques mouvantes.

L’éternité telle qu’il la comprend, c’est un grand mouvement cyclique et ce qui le frappe le plus dans la Nature, c’est son évolution. Il semble parfois, darwinien éperdu, appeler Nature l’histoire elle-même. Il lui crie : « Ô nature,

…Je vois la terre et l’onde à tes époques neuves,

Les édens primitifs, et les cycles barbares,
Et les grands peuples roux campés au bord des fleuves
Où déjà vers la mer descendent leurs gabarres.

… Je vois s’enfler la voile au fond de l’estuaire ;
Puis, derrière, au lointain, du côté de la plaine,
Surgir, fondre et passer, l’ouragan pour haleine,
Dans l’éclaboussement du sang crépusculaire,

Et droits sur leurs chevaux cabrés qu’un rut enlève,
Tes grands conquérants noirs, au profil surhumain,
Qui, déployant leur geste avec l’éclair d’un glaive,

Engouffrent dans la nuit leurs cavaliers d’airain.

D’un geste à chaque instant varié, et toujours noble, et toujours évocateur, il nous montre les empires qui grandissent et les décadences, les églises qui triomphent ou qui se meurent :

Les Tribuns ont couvert la voix des patriarches

Qui, des cathèdres d’or, outragés au Concile,
Entraînent dans leur robe où choit leur pas sénile

Les grands flambeaux éteints qui roulent sur les marches.

Quelques vers cités disent mieux que tout commentaire l’admirable talent du poète. Il est fait de gravité dans la pensée, de noblesse dans le sentiment ; il est fait surtout d’une étonnante puissance de voir vite et de faire voir vite. Le penseur, cet être rare, existe chez Lacuzon. Et il y a une âme dans son verbe. Mais le visionnaire est grand. La pensée s’embarrasse parfois et hésite comme à des lèvres de bègue une émotion trop intense. Mais la vision est toujours précise comme du présent ; le tableau, achevé en quelques vers qui, chez un autre, suffiraient à peine à l’indiquer, s’impose comme un de ces rêves plus obsédants que le réel, parce qu’ils sont du réel condensé. Parfois même, la vision s’entend et le cri devient visible :

Et sur les horizons blanchis d’aube lustrale

Monte, profil d’un cri, qui de bourg en cité,
Tout en roc et granit se fût répercuté,

L’hymne piaculaire et fier des cathédrales…

Si j’essayais, pour définir Lacuzon, l’œuvre vaine des rapprochements, il me ferait penser uniquement à des puissances nobles, à des sommets abrupts que les foules ne graviront point : à Vigny dont la pensée s’exprime plus claire, moins précieuse, mais non plus grave ou plus hautaine ; à Leconte de Lisle dont le vers n’est pas plus solide, ni les évocations plus précises. Plutôt encore, grâce sans doute à quelque lointain atavisme, ce franc-comtois est un espagnol à la tête droite, au regard franc, à la parole grandiloquente jusque dans le concepto. Sur le fond de la nuit, fuyant tout à l’heure, solide maintenant, son geste dessine d’étranges tableaux. Ils vivent par l’intensité de la couleur, par la violence des ombres et l’éclat soudain des lumières, par la brusquerie rapide du mouvement qui les précipite en un vertige, chassés qu’ils sont par toute une armée d’autres tableaux aussi vibrants et passionnés.

Paul Redonnel est un des talents les plus personnels et les plus complets que je connaisse : personnel souvent jusqu’à l’étrangeté ; complet et complexe parfois jusqu’à la complication.

Je salue en deux sortes de poèmes une sincérité égale : dans les uns, le poète, ému de sa merveilleuse diversité, exprime avec fougue ou en souriant chacun de ses aspects, chacun de ses moments, se réjouissant surtout à ce qu’il y a d’extrême en lui. Dans les autres, conscient du centre de lui-même, il se dessine d’une ligne nette et simple. Malgré leur beauté de composition, c’est parmi les premières œuvres qu’on doit classer les Chansons Éternelles.

Les Chansons Éternelles forment une ligne parabolique dont les deux côtés vont se perdre dans l’infini. Paul Redonnel croit à la multiplicité des existences. Directement, il ne dit qu’un fragment d’une vie. Mais aux premiers pas quelques éclairs illuminent brusques les ombres antérieures, et bien des cris d’espoir ou d’effroi nous avertiront que le point d’arrêt de l’artiste n’est pas à l’homme un but final et que, pour lointain, l’horizon aperçu n’est qu’une limite illusoire.

Le livre se divise en trois parties que j’appellerais volontiers — les destinées sont des comètes — la sortie de l’ombre interstellaire, le passage dans la lumière, la rentrée dans l’ombre.

Jadis, à première lecture, je préférai le centre du livre, tout de précision et de vie pleine. Aujourd’hui, mieux regardée et mieux comprise, c’est l’œuvre entière que j’aime en sa beauté diverse et savante, en la haute signification de son ensemble.

Étrange et admirable conception où s’expriment à la fois les besoins latins de clarté et les inquiétudes orientales ou hercyniennes d’infini : ici, c’est d’en bas que vient la lumière. Le centre de l’œuvre est un abîme, l’abîme de la matière. Et les lueurs intenses, diales et jolies par endroits, brutalement infernales ailleurs, grimpent étranges, clairs-obscurs et pénombres, songes et cauchemars, au tournant de deux escaliers ténébreux et qui n’ont point de sommet : celui par lequel on dévale à l’actuelle existence, celui qui en remonte.

La première partie nous montre l’enfant descendant de là-haut, puis dégringolant les bas degrés, tombant homme. Je ne dirai pas quels angles durs des marches accrochent la lumière et brutalisent la chute. Or l’enfant qui tombe est un sensible, un poète, un de ceux que le choc de la vie risque de tuer ou d’affolir. Et, en effet, c’est tout meurtri, fou et mourant qu’il arrive.

Sa folie est un étourdissement peu durable. Il se réveille, se relève et, comme tous les convalescents, voici que joyeux il consent à la vie. La matière sourit bienveillante à sa jeunesse et à sa force. Il croit retrouver en elle, plus gaie, plus superficielle, moins dangereuse aussi, la promesse d’amour, l’illusion naïve et chantante à laquelle il tendit les bras en sa prime venue et qui, suivie par son regard, suivie par tout son corps oublieux de l’équilibre, fut pour beaucoup dans les brutalités de la chute. Et voici, parmi les gros plaisirs bruyants d’une kermesse, des flirts subtils et griffants. Et voici des joies sensuelles relevées de sourires ironiques et de fines paroles.

Pour délicat que soit le bouquet et pétillante la coupe, le vin enivre et l’ivresse cause l’écœurement. De l’abîme qu’il aima, admirant « la vastitude de l’image céleste réfléchie », le poète maintenant s’évade, le cœur soulevé. Il monte l’escalier ardu qui conduit à la vie solitaire et consciente, l’escalier qui promet l’éternel. Il monte, lent et las, souvent hurlant d’ennui, se retournant avec des regrets vers les lueurs infernales ou terrestres. Mais il ne peut revenir en arrière et son effort deviendra enfin vaillant jusqu’au calme, car devant lui il apercevra, se confondant, s’unifiant, prometteuse d’il ne sait quelles joies pour les futures destinées : l’enfançonne dont le sourire précipita sa marche jusqu’à la chute ; la femme qui l’arrêta quelques jours et l’attarda des années.

L’itinéraire platonicien du poème pourrait faire supposer une œuvre de noblesse hautaine et un peu froide. Le livre est, au contraire, d’intensités, et, par je ne sais quelle magie, son harmonie est faite de contrastes inattendus, de brusqueries soudaines.

Car le poète est complexe, savant, fougueux, amoureux du détail. S’il est platonicien, c’est comme on le fut à Alexandrie ; mais beaucoup de ses paroles et de ses gestes et de ses rires scandaliseraient les jardins d’Académus.

J’ai pu tracer la carte du voyage auquel nous invitent les Chansons Éternelles. À qui n’a point visité le pays il est impossible de faire même entrevoir la multiplicité des incidents, la diversité des points de vue et comment la route se peuple de rencontres, de sourires et de cauchemars. Impossible aussi de dire les ressources verbales, syntaxiques, rythmiques, du poète. Ses moyens d’expression — de l’alexandrin au vers de deux syllabes, de l’hexamètre latin à la prose française roide en son armure ou souple et jupes troussées — sont aussi innombrables que les merveilles à exprimer. Le lyrisme, le calme épique, la tendresse de l’idylle, le drame et ses violences, la brutalité satirique, réveillent à chaque pas l’attention, nous étonnent à la fois par l’inattendu et l’à-propos. Comme la science de la vie est universelle, le poète se manifeste observateur, mathématicien, théologien, mage. Et sa langue s’enrichit des apports de toutes les sciences, et de la naïveté bleue des archaïsmes, et de la rouge noblesse des latinismes, et de la lumière blanche des occitanismes. Et saphirs, rubis ou diamants s’enchâssent dans l’or d’un français solide, encore qu’aux imprévues ciselures.

Ce ne sont pas les fleurs du bord de la route qui font la beauté du voyage et les rares que je vais montrer ne peuvent guère aider à juger une œuvre aussi considérable. En vérité, je crois que si je les fais voir c’est pour les regarder et parce que, toutes petites, elles éveillent, en moi qui eus la joie des paysages, de vastes souvenirs. Je ne les classe même pas : l’ordre de la cueillette, plus évocateur, me plaît mieux.

Dès les premiers pas, comme une rose épineuse et hautaine j’ai aimé ce mot de satirique méprisant adressé aux inintellectuels : « Un certain bétail à pain… » — Voici, bientôt après, une liane jolie, souple et solide et qui devrait lier mes fleurs, si j’essayais un bouquet, « Ce livre est un document humain transporté dans le Rêve. » — Et nous sourient, en effet, de rêveuses corolles : « Les voix blanches qui parlent une langue invertébrée, dont aucun vocable ne s’efforce vers la réalité dure. » — « Quand tu parles, c’est tout bas, afin que le silence assourdissant se taise et ne décoordonne pas la moire des souhaits naissants. » — « J’ai permis que mes sentiments luttassent d’analogie avec les nuages dont me plaisent les bornes imprécises et l’indécision des formes. »

Voulez-vous des beautés de précision ?

Les rayons du ponant accrochent au passage
Les nuages en haut, en bas les hautes branches.

« Les oliviers au tronc busqué doivent à l’inclinaison du sol de paraître des êtres prêts à se mettre à genoux ou qui s’en relèvent lentement. »

De crainte de m’attarder, je tourne cent pages et je rencontre cette définition à laquelle semblent avoir collaboré un mathématicien puissant et un profond théologien : « Dieu est un point minéral dont la densité est le cube de l’unité. »

Je me fais violence pour ne point jeter ici à pleines mains l’or sonore des vers bien frappés et de poids. Le poète, par exemple, dit de son âme élancée vers la matière :

Ce fut la nef que nul récif ne désempare,

Et dont on adorna la coque de métal.
Un par un j’enrôlai, du traînard au captal,

Les blasphèmes très doux et les baisers sans tare.

Et la comparaison continue, ferme, solide, sans une hésitation ni une bavure.

Un symbole plus souriant. Une coquette parle :

« Je me promène parfois rien que pour le plaisir de voir, selon le contour des sentes, mon ombre rôder à mon entour pour s’unir à moi ou me fuir, puis disparaître à gauche et, un pas plus loin, renaître à droite ; ici me précéder, tel un héraut, et là me suivre, tel un page. Et je pense alors, poète, que c’est votre âme qui tourne ainsi autour de moi, jouant à cache-cache, ayant de lancinants regrets de s’éloigner et de vifs désirs, aussitôt exaucés, de revenir vite… » Je voudrais bien aussi vous faire admirer — mais on n’enferme pas un chêne dans un herbier — le morceau merveilleux :

C’était « un de ces fols », n’ayant pas de demeure

Et faisant peine à voir comme un pauvre qui pleure.
Il s’en allait des jours entiers à travers champs,

Le cœur en peine et la pensée à l’aventure.

J’ai eu doublement tort de citer. De ce livre il faut tout lire et relire. Il faut s’intéresser à chaque détail, beau ou étrange, toujours caractéristique. Le poème terminé, il faut s’arrêter longuement, comme au sommet d’une montagne et, en une joie puissante, tourné vers le chemin parcouru, contempler la largeur et l’harmonie du paysage où nous sourirent l’un après l’autre tant de grands arbres et tant de fleurettes.



CHAPITRE VIII


QUELQUES ÉTRANGÈRES


« Je ne sais parler que de moi-même », déclare le héros du Feu. Et nous entendons bien que, lorsqu’un Stelio Effrena nous parle de lui-même, c’est Gabriele d’Annunzio qui, « sous le voile de quelque allégorie séduisante, avec le prestige des belles cadences », nous entretient de la « chère âme » de Gabriele d’Annunzio. Les belles cadences, en effet, ne manquent jamais dans ses livres. Mais, comme il n’y a guère autre chose et qu’elles ne varient guère, leur musique monotone et vide perd bientôt son prestige premier. La « chère âme » qu’elles chantent est d’ailleurs une des plus dégoûtantes, une des plus répulsives que l’humanité puisse connaître et, malgré les belles cadences, malgré l’éclat coloré ou lumineux de certaines images, les allégories qui expriment cette pourriture folle ne parviennent pas à me séduire.

Considérées comme des romans, les interminables fantaisies livresques d’Annunzio apparaissent encore plus fausses et plus puériles que les fantaisies scéniques de Hugo quand on essaie de les regarder comme des drames. Les personnages sont aussi inconsistants, la psychologie plus incertaine encore et plus superficielle. Hugo du moins avait quelque puissance constructive et ses immenses châteaux de cartes présentent une certaine beauté architecturale. Annunzio est tout entier en divagations lyriques. Il reconnaît lui-même qu’il se livre, proie ivre, au hasard. Il parle toujours « avec un fluide abandon. » Il rappelle le précepte du Vinci : « Observer les taches des murailles, la cendre du foyer, les nuages, les fanges, et autres choses de cette espèce pour y trouver invenzioni mirabilissime et infinite cose. » Et voyez comme naïvement et lâchement il se traduit la leçon célèbre : « Le maître savait bien que le hasard — comme l’a démontré jadis l’éponge d’Apelles — est toujours l’ami de l’artiste ingénieux. Moi, par exemple, je suis sans cesse étonné par la facilité et la grâce que met le hasard à seconder le développement harmonique de mes intentions. » L’inconscient applique, en effet, à l’exécution le conseil d’invention ; nous voyons le peintre ridicule faire son tableau à coups d’éponges, émerveillé à chaque instant, de la beauté de l’œuvre et du génie de l’ouvrier. Ai-je besoin de dire qu’il n’y a pas de tableau et que, pour découvrir ici ou là une ligne significative, nous sommes obligés à beaucoup d’indulgence et à beaucoup d’imagination ?

L’éponge — et c’est pourquoi quelques-uns crient au miracle — est trempée non dans l’eau, mais dans les plus éclatantes couleurs. Certaines taches, avec du recul et de la bonne volonté, semblent belles dans leur imprécision et font rêver, comme « les fentes des murailles, la cendre du foyer, les nuages, les fanges », comme tout ce qui est lumière ou couleur affranchie du dessin et de la logique.

Annunzio est né pour de brefs élans lyriques et pour de petits hasards heureux ; il faut placer, très bas encore, mais bien au-dessus de ses romans, les vers où il exprime avec une fougue jeune ce que le critique Chiarini appelle sa « démence aphrodisiaque. »

Puisque, au désordre vivant de ses odes et au désordre inorganique de ses romans, l’auteur de l’Intermède de rimes et du Feu ne sait parler que de lui-même, examinons qui il est. Si cette « chère âme » était belle de quelque générosité native ou acquise, nous serions — malgré le néant de la pensée, malgré l’enfantillage des constructions et le manque de vie des personnages — payés un peu de notre effort à suivre les longues divagations. Car on ne saurait se contenter d’un rythme qui charme d’abord mais dont la monotonie ne tarde pas à irriter ou à endormir, ni même de quelques images ardentes mais d’un dessin vraiment insuffisant.

Hélas ! quand on l’a dépouillé des pourpres volées un peu partout dont il drape la gueuserie de son esprit et l’infamie de son âme, on se trouve en présence d’une brute conquérante ou d’un animal de chasse.

La victoire, il le répète souvent, lui est nécessaire « comme l’air à ses poumons. » Et, en effet, ce misérable poursuit le succès avec une âpreté qui ne recule devant aucun moyen. Monsieur Alphonse Bonaparte épousa, pour obtenir un commandement, la maîtresse de Barras : Monsieur Alphonse d’Annunzio fit la conquête de l’actrice qui pouvait servir sa gloire en jouant ses drames avec amour et rêva de la cantatrice dont la voix donnerait à ses vers une beauté nouvelle. Mais à chaque instant sa maîtresse sentait qu’il « n’aimait personne, ni elle, ni Donatella, mais qu’il les considérait l’une et l’autre comme de purs instruments de l’art, comme des forces à employer, des arcs à tendre. »

Il est capable d’ailleurs de quelque diversité de joies et il ne rêve pas uniquement aux bravos de la foule. Une fièvre de succès, de plaisir et de domination aussi ardente que celle d’Annunzio ne va pas sans délire de cruauté. Non seulement il sacrifierait avec indifférence tous les êtres au moindre intérêt personnel ou à la moindre fantaisie. Volontiers il en sacrifie à rien, à la volupté de voir souffrir. Il adore sa « chère âme » vide comme une idole, et les idoles aimèrent toujours l’odeur infâme des sacrifices humains.

À vrai dire, il me paraît fou. Il est atteint, comme un Érostrate ou un Néron, de démence destructive. En regardant une illumination, il se dit, joyeux : « À quelque amant néronien caché sous le felse, Venise offrira dans une heure le spectacle d’une ville délirante qui s’incendie. » Or, c’est lui l’amant néronien qui jouira, un peu snob et en se montant le coup, de cet incendie apparent, spectacle, hélas ! que n’accompagne point le désastre. Il est artiste, à la manière de Néron ; d’étranges bonheurs décevants font fleurir sur les bouches des deux monstres la même écume de lubricité, de folie et d’impuissance. L’amour de la couleur, quand il s’accompagne d’une indifférence aussi complète au dessin et d’une aussi effroyable impuissance logique, me paraît un symptôme sûr de la manie destructive. Le mot populaire sur le meurtrier qui « a vu rouge » contient de la sagesse. Néron incendiant Rome est un coloriste qui, pour exaspérer la couleur ardente, détruit complètement la ligne. Tout comme Néron chante dans sa joie délirante des vers qu’il n’a point faits et déshonore Homère de sa bave impériale, Annunzio clame, bacchant écumant, des images volées à Shelley, des chansons cambriolées dans Mæterlinck, et des « pensées » prises à tous, à ceux qui pensent et à ceux qui ne pensent pas. Cet érotomane est aussi un kleptomane ; il emporte également, comme des butins précieux, l’or, le plomb et la boue.

Sa joie de faire souffrir, son amour pour les bêtes de proie qui lui ressemblent, s’exprime en « belles cadences » émues dans l’éloge de Gog le lévrier, « celui qui, d’un seul coup de ses mâchoires, cassait les reins du lièvre ; » celui qui « possédait toutes les vertus de la grande race » , depuis la rapidité à la course jusqu’au « désir constant de tuer la proie. » Nul autre ne donnait une si grande impression de beauté, nul autre « n’avait la gueule construite pour mordre d’une façon aussi parfaite. » Sur ce sujet, l’éloquence de Stelio-Gabriele est intarissable ; ses phrases et ses mains, en un interminable tremblement heureux, caressent sur le corps des lévriers son propre prurit de tuer. Et, cependant qu’il explique « l’œuvre de sang », sa maîtresse reste « suspendue aux lèvres de Stelio, fascinée par leur instinctive expression cruelle. »

Il ne suffit pas à ce monstre que sa maîtresse soit « ce qu’avant tout elle devait être, un bon et fidèle instrument au service d’une puissance » qu’il affirme « géniale. » Il faut qu’elle lui soit aussi une matière à douleur. Le Feu est, comme Adolphe, l’histoire de la fin d’un amour. Mais ici l’amant qui abandonne ne regrette point de faire souffrir, n’hésite point devant la souffrance qu’il crée ; il en jouit et, pour renouveler son ignoble plaisir, il s’applique à la multiplier, à la diversifier. Ce livre, où des pourpres d’incendie cachent mal l’ignominie du maquerellage et l’ignominie du sadisme, a produit un miracle que j’aurais cru impossible : il m’a rendu un instant Adolphe sympathique.

Le succès d’Annunzio, plagiaire impuissant à ordonner ses vols en construction solide ; d’Annunzio, lyrique écumant de toutes les démences aphrodisiaques et destructives, est une des grandes hontes de notre temps. Serions-nous décidément plus vils que les contemporains de Néron ? Eux, du moins, n’applaudissaient que sous peine de mort et il fallait des soldats pour leur imposer l’histrion couronné.

« Vous savez que notre situation se trouve dans Madame Bovary », dit une héroïne de Matilde Serao. Tous ses personnages pourraient faire souvent de telles remarques. D’autres situations viennent de Flaubert, et aussi des procédés. Des procédés viennent de Zola, et aussi des situations : il y a, par exemple, dans l’Aventureuse, un jardin anglais (shocking !) qui veut la faute. Et certaines pages semblent détachées, ou plutôt involontairement parodiées, de quelque livre de Gabriele d’Annunzio, grand plagiaire lui-même. Décidément ces Italiens, depuis le vieux Nævius, sont des pillards et des imitateurs.

Mais des matériaux et même des procédés de composition empruntés n’empêchent pas toujours l’œuvre de revêtir une beauté originale. Virgile, douce lumière lunaire, luit parmi des paysages tragiques que le soleil d’Homère illumina d’abord et sa clarté onduleuse en renouvelle l’aspect. Sa faiblesse transforme en fantômes indécis les personnages nets et agissants des Grecs, mais sa mélancolie les dresse longs, frêles, aériens, dans un ciel de rêve et de larmes. Dans tous les arts, les Italiens sont coutumiers de telles victoires.

Mais supposez que Virgile ne soit pas une âme profonde et un esprit délicat : malgré tous ses efforts, l’imitation tournerait à la parodie et il ferait sans le savoir un Homère travesti.

Son succès immédiat n’en eût peut-être pas été diminué : beaucoup de parodies inconscientes sont vues des contemporains aussi favorablement que du poète. Leur ridicule ne se révèle qu’avec le temps et, leur ridicule reconnu, elles tombent dans l’oubli.

D’autres œuvres, au contraire, semblent d’abord uniquement des parodies qui, plus tard, apparaissent étrangement nobles. La beauté sérieuse de Don Quichotte fut longtemps méconnue ; le ridicule de Madame Bovary finira par frapper tous les yeux.

Madame Bovary est moins un roman réaliste qu’une parodie du romantisme, une longue raillerie de l’imagination et de la sensibilité, de la passion et du rêve, de toute la poésie. Et déjà la pensée ici est bafouée dans le personnage d’Homais, comme elle le sera tout le long de Bouvard et Pécuchet. Mais, parodiste des sentiments romantiques, Flaubert écrit une langue romantique, de sorte que l’avenir ne trouvera rien de plus comique chez lui que sa propre grandiloquence. Car on apercevra dans cinquante ans ce manque d’harmonie entre l’idée et la parole et dans un siècle l’œuvre incertaine ne sera plus que ruines.

Don Quichotte est immortel, parce que Don Quichotte est le contraire de Madame Bovary. Le chevalier de la Triste Figure est un héros naturel et sa folie, d’origine littéraire — romantique, si vous voulez — lui cache le prosaïsme de son époque, fait de lui un admirable et poétique anachronisme. Un être sans consistance, comme Emma Bovary, comme Bouvard, comme Pécuchet, n’intéresse pas longtemps les hommes et, si l’auteur a l’air de croire que de telles absences d’âmes nient toute l’âme, il ne prouve que son propre vide intérieur. En vain son âpre volonté de beauté extérieure lui fait jeter d’amples draperies sur ces squelettes, on finira par apercevoir leur néant et que ces riches vêtements les écrasent. Flaubert a réussi et doit périr pour les mêmes raisons qui expliquent le succès et la ruine de l’épistolier Jean-Louis Guez de Balzac : leur conception n’est pas de force à porter leur phrase. Ici comme là, il y a la massue d’Hercule et la peau du lion de Némée ; mais c’est un enfant qui disparaît sous la fauve dépouille et qui s’épuise à soulever l’arme lourde. Flaubert serait une admirable parole romantique, s’il avait eu à faire passer par son « gueuloir » autre chose qu’une âme bourgeoise.

Cervantès, au contraire, héros bafoué par la vie, crée un être réel et noble, puis il le livre à l’insulte des basses réalités. Don Quichotte, hué par la tourbe ignoble des faits, apparaît comme un martyr jeté aux bêtes. Il n’en est que plus admirable. C’est quand l’âme semble vaincue par les choses que sa vraie supériorité éclate ; la couronne d’épines et le sceptre de roseau sont de merveilleuses parures pour ceux-là dont le royaume n’est pas de ce monde.

Ai-je oublié Matilde Serao ? Pas un instant. Voici comment elle nous définit Lucie Altimare, « l’aventureuse », la plus significative de ses héroïnes : « Au fond, un cœur froid et aride, sans une palpitation d’enthousiasme ; au dehors une imagination trompeuse qui grandissait toute sensation, qui augmentait toute impression… Au fond, un manque absolu de sentiment ; au dehors, des rêveries sur les nobles utopies humanitaires, des aspirations flottantes vers un idéal incertain ». Et on nous fait connaître longuement « l’artifice de sa personne, un artifice si naturel, si absolu, si complet, qu’il la trompait elle-même, en lui donnant une fausse sincérité ; en devenant son véritable caractère, son tempérament, son sang, ses nerfs ; en la persuadant de sa propre bonté, de sa propre vertu, de sa propre supériorité ». Le plaisant, c’est que Matilde Serao s’oublie assez souvent à croire, elle aussi, à la supériorité de Lucie Altimare, et qu’il lui arrive de la proclamer une figure « grande et haute » .

Les personnages de Matilde Serao appartiennent, comme d’ailleurs beaucoup de fantoches des romans actuels, à la famille qui produisit d’abord Emma Bovary, Homais, Bouvard et Pécuchet. Seulement les personnages de Flaubert sont plus sanguins, et leur innombrable descendance, soit dans la branche italienne, soit dans la branche française, nous répète depuis trop longtemps les grimaces et les cabotinages de la névrose.

Thomas Hardy est un esprit singulier, intéressant et troublant, riche en observations de détails, fécond en pensées générales et en hypothèses ingénieuses, mais auquel manque cruellement le don d’harmonie. Contreforts trop inégaux et placés tout à fait au hasard, diverses théories psychologiques et diverses thèses sociales soutiennent et écrasent chacun de ses livres.

Étudions son cas dans Jude l’Obscur, le plus complet peut-être et le moins mal composé de ses romans.

L’auteur semble d’abord occupé uniquement de Jude l’autodidacte, de ses efforts malheureux vers la conquête d’une position libérale, de ses efforts à demi heureux vers la conquête de la science désintéressée. Mais voici, hésitante et envahisseuse comme le flot qui monte, puérilité persistante en qui rien n’éveillera des sens ou un cœur de femme, mais dont la tête faible se grisera tantôt de perversités, tantôt de vérités, tantôt de folies, — Suzanne. Une telle malade peut être un sujet d’étude curieux, mais il serait absurde de confier à cet être titubant vers toutes les chutes le flambeau dont on voudrait éclairer la prochaine route de l’humanité. Or cette absurdité le romancier anglais s’y complaît, et c’est le défaut radical de son livre.

Suzanne a rencontré Jude et s’est fait aimer de lui. Elle éprouvait elle-même un sentiment mal défini, où l’amour tient moins de place que le caprice de dominer et la fantaisie de faire souffrir. Mais peu à peu elle se prend au jeu cruel et dangereux et, quand elle est devenue elle aussi capable de souffrance, Jude, dont le cœur est à elle tout entier et dont la vie est libre moralement et matériellement, lui avoue, tout confus, qu’il est, d’après les registres publics, un homme marié. Elle n’est pas de force en ce moment à sentir le mensonge des conventions sociales et des affirmations officielles. La nouvelle la blesse et l’irrite ; par dépit et par vengeance, par besoin aussi de se précipiter douloureuse en un refuge, Suzanne épouse un homme qu’elle n’aime point et qui est beaucoup plus âgé qu’elle. À peine le coup de tête accompli, elle se repent ; une répugnance physique l’écarte invinciblement de son mari. Après bien des agitations, bien des mouvements contradictoires, le flot pousse sur la terre de vérité cet esprit inquiet et troublé, épave enfin sauvée peut-être. Ses instincts, son cœur, son intelligence s’unissent en une noble harmonie de révolte. Elle sent et elle comprend que le mariage est le plus ridicule et le plus odieux des vœux perpétuels. Le plus souvent par la bouche de Suzanne, quelquefois par celle des autres personnages, et aussi en son propre nom, Thomas Hardy fait une critique victorieuse de ce « contrat permanent basé sur un sentiment éphémère », de cet « abominable contrat qui m’engage à sentir d’une manière particulière dans une chose dont l’essence même est la spontanéité. » Et ce serait ici le centre heureux du livre, si le livre avait un centre.

En peu de temps, les deux personnages intéressés aux gestes de Suzanne se laissent convaincre par elle. Jude reconnaît facilement qu’il est permis de « défaire ce qu’on a fait par ignorance » et que le mariage, ignoble troc prostitueur ou pacte grotesque par lequel on promet de ne pas changer de goût, est la plus vaine et la plus immorale des formalités. Il faut s’évader, il le comprend, « des moules sociaux où la civilisation nous enferme », car ils « n’ont pas avec nos formes réelles une plus exacte relation que les figures conventionnelles des constellations avec la véritable carte stellaire. » — Triomphe moins vraisemblable et qui paraît la victoire définitive de la thèse : Phillotson, le vieux mari de Suzanne, et qui aime Suzanne, est persuadé par les arguments de sa femme. Il trouve raisonnable qu’elle le quitte pour aller vivre avec Jude.

Cette froide Suzanne est un champion bien singulier des instincts naturels. Elle tient à rester auprès du bien-aimé comme une sœur auprès de son frère. Fantaisie déroutante, et qui dure longtemps, et qui durerait peut-être toujours. Heureusement la femme légale de Jude reparaît, et Suzanne accorde à la jalousie ce qu’elle refusait à l’amour. Elle accorde largement et fait trois enfants à Jude. Mais une aventure bizarre et mélodramatique tue les trois enfants.

Sous le choc du drame, un effrayant travail de désagrégation commence dans l’esprit de Suzanne. Son ancienne logique croule. Des mysticités poussent sur les ruines. Parce qu’elle est malheureuse, elle se croit punie, elle se croit criminelle. La morale, dans ces lueurs d’orage, ne lui paraît plus la même qu’à l’aube de l’espérance et au soleil du bonheur. En vain Jude s’irrite, affirme avec une énergie croissante que les vérités éternelles ne doivent pas être vues aux reflets changeants des événements fortuits. La petite Sue n’est pas de force à porter la douleur : elle s’enivre pour oublier, elle s’enivre de foi comme quelques-uns s’enivreraient de gin. Or, « l’un et l’autre de ces empoisonnements ôte la vue un peu noble des choses. » Enfin, en une raide course ébrieuse, elle revient à son mari. Pauvre être incertain, toute en demi-élans, elle lui revient d’abord à moitié, ne renoue avec lui qu’une apparence de vie commune. Mais, un jour qu’elle se sent trop amoureuse de Jude, elle pousse la « pénitence » jusqu’au bout et, dans un dégoût qu’elle parvient à peine à cacher, vient offrir à Phillotson, qui encore se fait prier, « la suprême chose. »

Pour conter rapidement en restant intelligible, mon analyse a dû supprimer tout ce qui est le plus incohérent dans les événements, dans les sentiments, dans les pensées et, malgré moi, elle a simplifié et organisé le reste. Elle ne donne aucune idée de la ligne hésitante et fuyante du livre.

Elle me paraît suffisante à faire sentir la grave faute commise par Thomas Hardy en confiant à un personnage aussi flottant que Suzanne le soin de nous enseigner la vérité morale.

Le dessein de l’auteur est d’ailleurs presque aussi incertain que la conduite de son héroïne. Au commencement il semblait vouloir nous donner une étude sur l’autodidactisme. Et ces préliminaires furent vraiment longs. Puis il nous intéressa — vivement cette fois — à une thèse d’éthique. Enfin il subordonna la vérité libératrice à une théorie psychologique : « Le temps et les circonstances, qui élargissent les vues de la plupart des hommes, rétrécissent les vues des femmes presque invariablement. » Malheureusement, si l’auteur illustre cette hypothèse par la victoire chaque jour plus complète de Jude sur les préjugés et par la défaite finale de Suzanne, il la contredit par le changement, trop féminin alors, de Phillotson, d’abord intelligent et généreux, qui ensuite obéit aux plus ridicules convenances et se laisse persuader aux chuchotements des plus sordides calculs.

Thomas Hardy, intelligence anglaise, riche et complexe, mais perdue et tâtonnante au labyrinthe du détail, ne sait même pas pourquoi « l’expérience » de Suzanne et de Jude a échoué. Tantôt il allègue la doctrine psychologique de l’influence contraire du temps et des circonstances sur l’esprit féminin et sur l’esprit masculin. Parfois il croit que Suzanne, pour anesthésier une souffrance trop grande, s’est enivrée de foi mais que, ses enfants vivants, le temps ni les circonstances n’auraient rien pu contre elle. Ou bien il la déclare trop faible pour supporter la désapprobation générale et regrette seulement pour ses héros qu’ils soient venus « cinquante ans trop tôt ». Sans doute ces explications pourraient ne pas s’exclure, se soutenir même mutuellement et il serait intéressant de faire sa part à la première, sa part à la seconde, à la troisième sa part. Mais l’auteur est impuissant à les nouer en faisceau ; il ne paraît même pas les apercevoir simultanément et chacune, à l’instant où il l’exprime, semble pour lui l’explication totale. Il ignore d’ailleurs que la cause principale du désastre se trouve dans la complexité ondoyante, dans la vivacité puérile et la puérile lâcheté de sa singulière Suzanne.

Les vérités anti-sociales et les demi-vérités psychologiques contenues dans Jude l’obscur pouvaient peut-être se mouvoir en une harmonie vivante. L’auteur n’a pas su les mettre à leur place ; les membres restent bizarrement dispersés et comme hostiles. Thomas Hardy, remarquable par le détail de l’invention, est une puissance synthétique insuffisante. C’est pour cela que chez lui aussi « trop d’abondance appauvrit la matière » et, qu’au lieu du beau livre que le sujet et quelques-unes des qualités de l’auteur semblaient promettre, nous n’avons qu’un curieux, mais gauche et fatigant feuilleton idéologique.



CHAPITRE IX


Le trottoir du boul’ mich’


J’ai promis autrefois tout un volume d’études sur ce qui remplace aujourd’hui les critiques, sur MM. les agents de publicité littéraire. Mais c’est curieux, toutes les bonnes raisons qu’on trouve pour manquer à ses promesses.

Ces commentateurs sont tellement inférieurs même aux pauvres gens qu’ils commentent. On se fait critique par impuissance. Les époques riches produisent des impuissances relatives qui restent intéressantes : Sainte-Beuve, furieux de n’être pas poète, cocufie Hugo avec une papelardise amusante et insulte Vigny avec une malice moralement infâme et intellectuellement, jolie. Mais l’impuissance de Gaston Deschamps, le pitre au nez cassé, quelle excuse aurions-nous de nous y arrêter ? D’ailleurs les impuissants d’aujourd’hui sont des drôles sans drôlerie, et qui n’aiment guère insulter. La publicité a fait de réels progrès et, sauf de rares circonstances, nos agents, très pratiques, considèrent comme perdue toute ligne qui n’est pas employée à louer.

La société des filles et des gens de lettres, c’est dégoûtant et rarement amusant. Mais ceux qui attendent des prostitués leurs moyens d’existence, j’ai trop de répugnance vraiment à les rencontrer. Aurai-je jamais le courage, même pour l’étude méprisante, de descendre jusqu’au bassin des souteneurs ou jusqu’à la mare aux critiques ?

On remarquera, en effet, que je m’attarde volontiers à ce qu’il y a de mieux dans la littérature contemporaine. Je puis passer une heure avec Mendès, fille habile après tout et qui sait grimacer un sourire. Mais je m’écarte soigneusement de Willy que Laurent Tailhade appela avec vérité « marchand en gros de pornographies achetées en détail à des écrivains faméliques » ; de Willy qui n’est plus même la fille avec qui l’on couche mais la matrone qui tire profit des charmes d’autrui. Des naïfs prennent encore ces cinq lettres, Willy, pour un pseudonyme. Ils se trompent. C’est un gros numéro. On ne sait pas toujours avec qui on couche dans cette maison-là. « Une passade » avec Pierre Veber est, à la rigueur, supportable. On peut encore s’exciter avec la mémoire gentille et falote de cette pauvre petite « maîtresse d’esthète » morte sous le nom de Jean de Tinan. Mais on trouve au salon cinq ou six autres garces anonymes et inférieures. Et ce ne sont pas des femmes que j’insulte ici. Je choisirais des termes plus polis si je voulais désigner Claudine-Polaire, les belles-sœurs siamoises.

Quand je me déciderai à tenir ma promesse et à étudier les agents de publicité, je ne pourrai plus ignorer qu’il existe des gens dénommés critiques dramatiques. Pour juger les attendus apparents des sentences de ces messieurs et pour en deviner les motifs réels, je serai forcé d’aller au théâtre. Dérangement et perte de temps...

Pourrai-je tout dire ? Et, à ne pas dire tout, est-ce la peine de dire quelque chose ? M’accorderai-je le droit de soupçonner pourquoi Mendès loue telle cabotine et pourquoi Emmanuel Arène blague cette autre ? Oserai-je ouvrir toutes grandes les portes de la Maison du péché et dévoiler à tous les yeux ce que Gaston Deschamps aime réellement en Marcelle Tinayre ? Et si les phrases d’un critique s’enroulent autour de M. de Max comme des bras caressants ou si, vigoureuses, elles ne pénètrent qu’un côté de son exceptionnel talent ?...

Seule Sarah Bernhardt, par son âge, est au-delà de tout soupçon. Quand elle est louée, nous savons que c’est pour des raisons avouables et pécuniaires.

Mon livre sur la critique contemporaine, si je le fais jamais, comprendra deux parties. J’étudierai séparément les impuissants parqués dans la critique et les écrivains qui font aussi de la critique : les juges et les jurés.

Parmi les jurés, je rencontrerai de braves gens. Ils sont dans les conversations d’une sévérité égale ; leurs verdicts publics manifestent, en revanche, une indulgence universelle. Mais quelques-uns mesurent honnêtement les éloges, louant ce qui est louable un peu plus que ce qui est blâmable. Leur plume généreuse accorde du talent à tous les imbéciles, un peu plus de talent tout de même aux gens de mérite. Il suffit de baisser d’un ton leurs dithyrambes pour entendre à peu près ce qu’ils pensent. Je connais plusieurs de ces bénisseurs honnêtes auxquels on peut serrer la main : Frédéric Loliée, Henri d’Alméras, Xanrof, Guinaudeau, Louis Lumet, Etienne Bellot, Léon Riotor. On doit surtout un salut à Mme Rachilde qui me paraît souvent se tromper mais qui dit avec bravoure et malice des opinions sincères. Je crains bien qu’il n’y ait plus aujourd’hui de virilité morale que chez quelques femmes.

Quant aux juges professionnels, on le sait trop, ils ne jugent jamais que selon des intérêts de carrière.

Les juges professionnels se subdivisent en deux espèces : les professeurs et les gendres.

Gaston Deschamps fait dans le Temps des femmes et des affaires parce qu’il est le gendre, si j’ose dire, d’une grosse maison, le gendre de l’École Normale elle-même. Auprès de lui travaille Adolphe Brisson, gendre et successeur du grand Sarcey. Pourquoi Marcel Ballot est-il le courtier littéraire du Figaro, sinon pour avoir épousé la fille et, du même coup, j’espère, la grande âme probe d’Henry Fouquier ? Henry Barbusse, gendre de Mendès, est, comme il convient, critique à Femina.

Écoutez-moi, gendres qui remplacez les critiques comme les zéros tiennent la place des unités. J’éprouve le désir souriant de vous parler au vocatif.

Écoute-moi donc, Gaston Deschamps, bonisseur de l’humanisme ; et toi aussi, Ballot au joli nom commercial. Et d’abord excusez ma familiarité : j’ai l’habitude de tutoyer les chiens. Et — je m’adresse à n’importe lequel de vous deux — je t’ai toujours vu faire le beau pour obtenir le morceau de sucre ; ou bien, fuite rampante et qui n’ose même pas hurler, je t’ai vu, la queue entre les jambes, te sauver devant le coup de pied possible, te sauver après le coup de pied reçu.

Donc, Gaston Deschamps, tu ne parleras pas de ce livre-ci, ni d’aucun de mes livres. Toi non plus, Marcel Ballot. Et non plus aucun des critiques patentés. Autour de tous ceux dont la sincérité ou la force vous humilie, vous resserrez cette fameuse « conspiration du silence » qui vous fait rire si haut et si faux dès qu’on la dénonce au public. Mais croyez-vous pouvoir créer des ténèbres durables ? Nigauds, vous cachez sous un peu de terre les graines qui vous déplaisent : elles germeront.

D’ailleurs, vous avez peut-être raison de ne jamais parler des vrais écrivains. Il ne sont pas vos contemporains. Quand on les lira, personne ne saura plus que vous avez existé, vous et votre clientèle. En vous rencontrant dans mes livres, le lecteur s’effarera, vous prendra pour des types généraux non pour des mufles particuliers et il m’accusera d’avoir inventé trop grotesques et trop faciles la banalité sordide de ton nom, Gaston Deschamps, la sordidité ridicule de ton nom, pauvre petit Ballot. Quand je commencerai à germer, vous aurez fini de pourrir.

Je n’étudierai aucun gendre aujourd’hui. Mais je consens à une bombe au quartier latin. Je vais décoiffer de leur toque quelques-unes des bavardes qu’on nomme professeurs ; je soulèverai leur robe austère et je ferai jouer autour de leur bouche l’anachronique bride jaune.

Commençons par un mort, il sent moins mauvais que bien des vivants. C’était un brave homme, ce pauvre Émile Trolliet, un brave homme un peu plat et un fonctionnaire modèle. Je n’ai à lui reprocher qu’une sottise bonasse et de n’avoir jamais oublié en écrivant qu’il existe des inspecteurs généraux.

Je le laisserais reposer en paix, si des amis compromettants ne faisaient la quête pour lui élever un monument. Un monument à Trolliet ! Pourquoi pas à Pradon ? Je vous assure, sans rire, que Pradon avait beaucoup plus de talent qu’Émile Trolliet. Pradon avait autant de talent que M. Victorien Sardou.

Je ne dirai rien des vers de Trolliet, pauvres musiquettes lamartiniennes. Les vieilles filles poitrinaires ont le droit de faire des vers lamartiniens que nous restons libres de ne point lire. Il est toutefois excessif d’élever un monument à une vieille prude parce qu’elle se crut idéaliste et qu’elle fit des vers lamartiniens.

Trolliet sera uniquement pour moi l’auteur d’un volume de critique intitulé Médaillons de poètes, 1800-1900. Ce livre paraît d’abord tout en omissions bizarres et en bizarres admissions. (Allons ! bon, j’écris du Trolliet, maintenant !) Mais, une préface prudente implore notre pardon et essaie d’expliquer.

L’auteur n’a pas « l’intention de donner un exposé suivi et complet du mouvement poétique au xixe siècle » . Il veut « non présenter un catalogue, une chaîne, mais simplement certains anneaux de la chaîne, sinon les plus reluisants, du moins les plus significatifs, dans chaque génération — romantique, parnassienne, contemporaine ». Pour les romantiques et les parnassiens, il n’y a rien à dire aux choix ni aux jugements : ici, M. Trolliet consent aux opinions admises et adresse aux poètes consacrés des louanges et des reproches que nous connaissons. Il fait œuvre de professeur, non de critique, et ses leçons ne constituent pas de trop mauvais résumés.

Pour la génération contemporaine, il n’est plus suffisamment guidé et ses choix tâtonnants sont parfois bien invraisemblables. Il accorde une de ses plus longues études au grotesque Grandmougin. Il connaît Joseph Castaigne et célèbre M. Gustave Zidler. Il admire M. André Rivoire et Mme Antonia Bossu. Tous ces êtres de médiocrité et de banalité lui paraissent « plus significatifs » que Maurice Rollinat ou que le génial Verhaeren. Et voici d’autres anneaux significatifs : la baronne de Baye, Mme Noël Bazan, Jean Bertheroy, Théodore Botrel, M. Chantavoine. L’auteur espère, avec l’outrecuidance souriante d’un professeur qu’on voudra bien trouver « éclectique et équitable ce recueil de Médaillons ». Éclectique, certes. Équitable ? D’intention, je le crains.

Quelques-uns durent trouver équitable le « recueil de médaillons », — c’est à savoir Emile Trolliet peut-être, et certainement le cabotin Botrel, les amazones Bazan, Baye, Bossu, les professeurs Zidler et Chantavoine, et Charles Grandmougin, le rocailleux franc-comtouê. Même à ceux-là il risqua de paraître « étrangement disproportionné ».

Sans doute, M. Zidler ne s’étonna pas de tenir autant de place que Musset. L’inspecteur Manuel, charmé d’être loué plus généreusement que Hugo, songea à son génie plutôt qu’aux notes bienveillantes dont il avait gratifié, j’espère, le professeur Trolliet. Jacques Normand, versificateur de la Muse qui trotte, apprécia la belle impartialité qui lui accorde exactement autant de place qu’au poète de la Légende des Siècles. Quant à Charles Grandmougin, c’est en un triomphe joyeux et légitime qu’il s’étale sur un terrain double de celui où l’on parque José-Maria de Hérédia. Mais, si le cher collègue Zidler comprit la place accordée à Eugène Manuel, il trouva excessive, je le crains, celle faite à Grandmougin et à Jacques Normand.

De tels péchés sont d’ailleurs véniels, puisqu’ils sont involontaires. Trolliet est un brave et bon élève : il résume docilement et rapidement les appréciations critiques qu’on lui enseigna. Mais, dame, quand il s’agit de gens qui ne sont pas encore classés et nettement définis, il n’y a pas de sa faute s’il est un peu gauche et un peu lent à exprimer quelque chose qui ressemble de loin à un jugement presque personnel.

Ce qui est plus grave que la disproportion matérielle des cinq pages de Hérédia aux onze pages de Grandmougin, des huit pages de Musset aux douze de Manuel, c’est la disproportion des éloges. Quand on n’a qu’une estime médiocre pour Léon Dierx, quand on refuse, sévère professeur, de laisser asseoir Vigny sur le premier banc de la classe, il est peut-être un peu trop servile de reconnaître à M. Manuel, inspecteur général, outre « les fleurs d’intimité », « les fruits d’immortalité». C’est avoir de bons yeux que de trouver du « génial » dans La Princesse lointaine et c’est être généreux que de saluer Rostand « grand poète » . Ne vous semble-t-il pas aussi légèrement excessif, M. Auguste Dorchain, qu’on vous attribue « le fini du travail et l’infini du sentiment». Êtes-vous sûr, comme l’aimable critique, que vos Étoiles éteintes, banale imitation délayée et peu harmonieuse du Vase brisé, soient trente-deux « vers immortels » ?

Emile Trolliet n’est pas seulement le plus généreux des critiques, il est aussi le plus joli des pédants. On peut ouvrir son livre au hasard ; on ne lira pas une page sans rencontrer une ou deux gentillesses de phrases, un ou deux sourires de mots : « Le liseron de Coppée,

Un liseron, Madame, aimait une fauvette,


grimpait avec un sans-façon si souple et si charmant, qu’il devait atteindre sans peine le perron ou balcon académique ». Sachez que Déroulède « est tricolore, ainsi que sa cocarde ». Et Trolliet, si vous vous prêtez à ses bavardages ingénieux et puérils, vous apprendra ce que « marque » le rouge de la cocarde et du cocardier, et leur bleu, et leur blanc. Je crois me rappeler qu’il y a du sang, de la pureté et d’ « éloquentes envolées dans l’utopie possible ! » L’instrument dont s’accompagnent les Chants du soldat n’est pas moins extraordinaire que Déroulède lui-même. « Sa lyre est surtout un clairon... Elle est monotone, ou monocuivre, plutôt qu’heptacorde ». — Regardez comme André Lemoyne s’applique à la « requête ou conquête de l’expression juste, » et soyez certains que M. Le Braz n’en voudra pas au critique indiscret de se livrer à une « enquête qui montre sa conquête ». Prenez une loupe pour étudier le charme de Theuriet, car « ce charme soutenu est parfois un charme ténu. » Reniflez maintenant. Vous ne sentez rien ? Pourtant, au détour de cette page, vient de passer Madeleine, « l’adorante et odorante amie du Christ. »

Quelquefois Trolliet s’excuse de tant d’esprit et de tant de grâce : « Je ne voudrais pas fonder une appréciation sur un jeu de mots pourtant je ne peux lire les vers de Rivoire, sans qu’ils me donnent l’impression d’une rivière. » Un chapitre s’intitule : Le Bataillon des Symbolistes. Pourquoi « bataillon » ? Pour amener cette formule jolie : « Il n’a pas gagné et ne pouvait gagner complètement la victoire, étant très mal armé... » Hélas ! la phrase ne finit pas sur ce mot, et ce mot précieux passera peut-être inaperçu. Rassurez-vous : les professeurs savent l’art des parenthèses et celui-ci s’interrompt pour déclarer, très grave : « Je vous prie de croire que je ne fais pas de jeux de mots. »

Non, Trolliet, nous n’aurons pas la cruauté de vous croire. Il serait trop triste que votre sottise ne fût pas faite surtout d’assonnances, comme les non-sens des rondes enfantines, quand vous déclarez, par exemple : « Les strophes de ce Hugues rappellent sans trop de désavantage celles de Hugo ; » ou encore : « L’auteur de l’Aiglon pourrait bien être demain l’aigle de la poésie française ! »

Voici qu’après avoir relu Médaillons de poètes, je suis tenté de souscrire pour le monument Trolliet. Ce sera le monument non d’un homme, mais d’une espèce : aussi éloquemment qu’une aimable statue de caniche, il dira la platitude et le sourire servile du fonctionnaire.

Jadis Faguet travaillait uniquement dans la critique littéraire. Mais un commerçant qui a réussi doit donner quelques méditations à son pays. Depuis quelque temps, la politique préoccupe Faguet, commerçant arrivé et bon citoyen, ce qui nous épargne quelques âneries littéraires. C’est toujours ça de gagné, pour parler sa langue élégante.

J’ai deux bons prétextes pour ne pas m’ennuyer longtemps auprès de Faguet. Je promets de l’étudier, sérieusement et méthodiquement, à Pâques ou à la Trinité, dans Agents de publicité ou peut-être dans un volume projeté sur les Quarante. J’ai écrit aussi le titre de ce dernier livre qui me vaudra, j’espère, un prix académique. Il s’appellera Les Verdâtres et s’ornera d’une épigraphe ou d’une épitaphe de Henri Heine dont je ne retrouve pas le texte en ce moment mais qui signifie, à peu près : « Je suis allé aujourd’hui à la Morgue et à l’Académie française voir des cadavres verts. »

Je vais donc relire un seul livre de Faguet, mandarin des lettres et de la politique. Je choisis un volume paru en 1902 sous ce titre, La politique comparée de Montesquieu, Rousseau et Voltaire. Au moins, nous serons en bonne compagnie malgré la présence de M. Faguet, l’académicien débraillé.

Emile Faguet sait qu’il déteste Voltaire et qu’il déteste Rousseau ; mais il croit aimer Montesquieu.

Voltaire, élégant et léger, théoricien souriant de l’absolutisme royal, est hostile aux bourgeois. Il méprise particulièrement les pédants de Parlement. M. Faguet, bourgeois, pédant et robin d’Université, sent rougir sa joue fraternelle, chaque fois que les doigts fins du railleur effleurent le mufle judiciaire.

M. Faguet, dont la lourdeur naturelle s’aggrave d’une robe longue et d’une méthode gauche, ne pardonne pas non plus à Voltaire ses vivacités et ses espiègleries. Voltaire marche vraiment un peu vite, s’il veut être suivi par les Faguet, et demande aux intelligences poussives de trop rapides, répétés et haletants efforts. M. Faguet resté en route injurie son guide de loin et crie d’une voix aigre qu’ « il manque une dizaine de termes au raisonnement ».

Rousseau est bien peuple et ses grands gestes effarent notre bourgeois. M. Faguet, pour cause, n’aime pas l’éloquence, qu’il appelle volontiers déclamation. D’ailleurs Jean-Jacques est le théoricien de l’absolutisme populaire, et M. Faguet se fait le champion de l’individu. Il l’affirme du moins. En réalité, ce qu’il défend, ce sont les corps organisés, académies ou anciens parlements, tous ceux où la liberté du bourgeois trouve un asile et sa tyrannie une force d’oppression, tous ceux que j’appellerai indulgemment les communes morales. Que le menu peuple soit écrasé indirectement par « le souverain », directement par « les corps intermédiaires » et M. Faguet, fragment de la pâte banale dont on pétrit les corps intermédiaires, sera satisfait.

Montesquieu, bourgeois, parlementaire, méthodique, plaît à Faguet comme un Faguet supérieur. Le pion prend à chaque page Voltaire et Rousseau en flagrant délit de contradiction. Quand Montesquieu hésite, le pion n’hésite pas, lui, à découvrir la vraie pensée de Montesquieu. Et la vraie pensée de Montesquieu, c’est la pensée — si j’ose dégrader ce mot — de M. Faguet. Dans le miroir où M. Faguet se regarde pour peindre Montesquieu, il voit Montesquieu patriote à la façon d’Emile Faguet, qui est presque celle de Jules Lemaître. M. Faguet a eu bien du mal à ne pas lire dans l’Esprit des lois quelques réclames pour la candidature Syveton.

Faguet est très favorable aux Parlements. « Les Parlements, déclare-t-il avec une émotion heureuse, n’ont pas été autre chose que la bourgeoisie française. » Vous pensez bien que la bourgeoisie française ne saurait se tromper et M. Faguet, ancien donneur de pensums, approuve toutes les condamnations qu’elle prononça. « Calas était très probablement coupable ; Sirven aussi, quoique ce soit un peu moins apparent ; La Barre l’était certainement ». On ne reprochera pas à M. Faguet de manquer au fameux respect de la chose jugée.

Ces délicieux et infaillibles Parlements auraient pu cependant être recrutés par un mode supérieur à l’achat des charges. Ce n’est pas que la vénalité des charges déplaise beaucoup à Faguet : elle lui paraît, au contraire, empêcher la vénalité du juge. Il est bien clair, n’est-ce pas ? qu’un honorable commerçant qui a payé son fonds ne cherchera pas à augmenter ses profits réguliers. Néanmoins M. Faguet, académicien, trouve idéal le mode de recrutement qui lui vaut des jetons de présence : il voudrait donc « une magistrature rétribuée par la nation, mais se recrutant elle-même ».

Puisque M. Faguet, de l’Académie française, distribue à des enfants persistants des prix de français ; puisque M. Faguet, sorbonnard, distribue des diplômes à ceux dont le français lui paraît suffisant ; puisque M. Faguet, critique, condamne le style de Rousseau et le style de Balzac, il convient peut-être de juger ce triple juge et d’indiquer quel français il écrit lui-même.

Nul n’est assez cruel pour exiger d’un universitaire couleur, mouvement, vie ou personnalité. Du moins, on a encore la naïveté d’attendre de lui quelque simplicité et quelque correction. Un peu d’humilité semble convenir aussi au parasite qui peut avouer en une heure de conscience : « Il y a quelque chance pour que le meilleur de mes ouvrages soit celui où il y aura le moins de mon cru ». M. Faguet, certes, n’a aucune peine à éviter les qualités qui choqueraient l’Université. Hélas ! il n’a même pas les médiocres mérites qu’elle est capable de supporter.

Son style est bête comme un bourgeois. Vague, impropre, prétentieux et vulgaire. Et lourd. Et encombré. Ah ! le pauvre style embarrassé qui fait des embarras.

Il est impossible de dire autrement que par des exemples combien ça écrit mal, un Faguet. Admirez chez lui la propriété et l’intensité de l’expression : « L’accession continue du peuple à la bourgeoisie, de la bourgeoisie à la noblesse et de la noblesse à la grande noblesse est le fond perpétuel de l’ancien régime ». Souvent des mots sottement inutiles s’introduisent dans la phrase, plats et presque invisibles au passant pressé, mais qui, si on regarde, écœurent comme sur un drap une punaise ou comme dans la littérature un professeur. « Il écrit cette profession de foi si émue et certainement si sincère de dévouement à la Compagnie ». Par quel mode enfantin se font donc en un Faguet les associations d’idées et de mots ?

Et sa vulgarité lâchée, faite d’imprécision bégayante ! « Sur cette question, il dit blanc à Damilaville, noir à Linguet, et enfin blanc à La Chalotais ». Certes, M. Faguet, à moins qu’il ne s’agisse de défendre la bourgeoisie, dit rarement — pour parler sa langue — blanc ou noir. Son habitude est de dire gris.

Pour nous informer que les rédacteurs des Déclarations des Droits de l’Homme se sont contredits, il déclare qu’ils « ont mis dans leurs textes un Ceci tuera Cela ! »

Si le vocabulaire de M. Faguet est vulgaire d’imprécision, sa syntaxe est une vulgarité lourde : « Le gouvernement, quand il voudra, les fera voter comme il voudra, comme il fait juger ses juges comme il veut qu’ils jugent ». — « Nous retombons dans cette considération de majorité et de minorité que nous avons vu qui, de l’avis même de Montesquieu, ne doit pas intervenir dans les questions de choses spirituelles ».

La première de ces deux phrases est négligée, comme presque toutes les phrases de Faguet ; on y entend traîner de vieilles pantoufles mises en savates. La seconde est de la lourdeur en toilette et l’auteur croit écrire à la mode du xviie siècle. Cette prétention se montre quelquefois chez lui. Elle lui porte malheur plus encore qu’à Brunetière. Souvent une invraisemblable ignorance le rend incorrect pour aujourd’hui et pour autrefois. Les reliques dont il est chargé sont apocryphes et ni Vaugelas ni Littré ne salueront le porteur. La Fontaine ayant écrit :

Disant qu’il ferait que sage
De garder le coin du feu

Faguet se met à braire : « Il ne peut faire que sage ».

Philaminte, irritée de cette absurde négation, chasserait Faguet de son écurie. Chrysale, blessé des prétentions du cuistre, ne le défendrait sûrement pas. Mais l’académie des Vandal et des Costa de Beauregard a suffisamment oublié le français pour serrer Faguet sur son vieux sein.

Si nous essayions de lire ensemble une thèse de doctorat ? Généreux, je choisis la plus vivante que je connaisse. Elle est de M. Louis Arnould et elle étudie le poète Racan. Nous nous permettrons d’ailleurs de bâcler le pensum et de causer de Racan ou même d’autre chose plus que de M. Louis Arnould.

Les xvie, xviie et xviiie siècles forment le cycle de notre littérature philosophique. Le xixe commence peut-être le cycle de la littérature historique. Le romantisme plonge dans les couleurs et les agitations de la vie passée avec la même ivresse que la Pléiade dans les livres et les lieux communs antiques. L’école de Malherbe est déjà un Parnasse qui retranche et assagit. Dans le roman, les imaginations passionnées de Georges Sand répondent, à travers deux siècles, aux tendres rêveries d’Honoré d’Urfé, et le naturalisme de Flaubert et de Zola répète la réaction réaliste de Sorel et de Scarron. Il serait hasardeux, certes, de pousser loin la comparaison et, pour rendre les époques symétriques, on déformerait le détail ; mais plusieurs appellent l’espérance une vertu et ceux-là trouveront le recommencement assez manifeste pour attendre un xviie siècle historique. Michelet en serait le précurseur comme Montaigne fut le héraut de la belle période psychologique, et demain nous donnera peut-être le Descartes de l’histoire.

Les parnassiens, gens d’effort et d’application patiente, sont peu sympathiques à la postérité : elle ne trouve pas assez faciles les vers qu’ils font si difficilement. On préfère la fougue du torrent romantique ou la classique majesté du fleuve élargi. Perdu entre la vision passionnante et le noble spectacle, le chapelet des petits bassins régulateurs arrête peu le regard. La sévérité rectiligne du parnassien donne une impression de contrainte et son mépris pour le romantique, nature si visiblement supérieure, le fait paraître un cuistre étroit peu séduisant à fréquenter. On connaît l’influence de l’école ; sauf de très rares fragments, on ignore bientôt l’œuvre personnelle de chaque disciple et presque celle du maître. Je m’attriste à la pensée que Leconte de Lisle deviendra, comme Malherbe, un nom austère et antipathique, soutenu de peu de souvenirs précis ; je songe, mélancolique, aux destinées de François de Maynard et de José-Maria de Hérédia, princes du sonnet français ; et je suis d’un regard attendri Sully-Prudhomme rejoignant Racan derrière la brume de l’oubli. Une anthologie cueillie avec goût sauverait peut-être ces habiles fabricants de petites choses, mais nous attendons encore un choix bien fait des parnassiens de 1610 ou de 1865.

Honorat de Bueil, seigneur de Racan, est la seule âme poétique égarée dans le premier Parnasse, groupe d’ouvriers probes, trop consciencieusement appliqués au martelage des syllabes et à l’ajustage des stances pour se donner le loisir de rêver. Il fut, lui, un rêveur, un amoureux du loisir, de la campagne et de l’amour ; un amoureux de la vie et qui eût préféré les réalités nobles ou souriantes à leur laborieuse imitation littéraire. Mais sa nature et les événements s’unirent contre ses ambitions. On trouvait ridicules son visage et son allure ; par ses continuelles distractions il devenait le jouet de ceux qui se disaient ses amis ; il était timide ; il bégayait, et sa langue déformait les r et les c, de sorte qu’il prétendait s’appeler Latan. II désirait surtout deux bonheurs : la gloire militaire et la grande passion partagée. Plus d’une fois, plein d’espoir, il partit en guerre ; toujours la destinée taquine lui refusa l’occasion de combattre. Il aima avec constance, et sa passion pour Arthénice (Catherine de Termes) dura dix années ; toujours il tomba sur des coquettes qui se jouèrent de sa naïveté. Parce qu’il ne réussissait pas à la cour, il aima la campagne ; parce que l’amour le fuyait, il aima la famille ; parce qu’il ne pouvait être un brillant capitaine, il fut un poète. Mais tous ces pis-aller, il les embrassa avec une indolence nostalgique. Le sort lui refusa les rôles éclatants et, comme il n’était pas un caractère, il se réfugia, à demi-satisfait, dans les consolations douces. Il n’avait pas la force qui s’exaspère en révolte ou se raidit en stoïcisme ; les déceptions multipliées le conduisirent à un aimable épicurisme lassé. Son accent résigné le rend sympathique et on goûte encore ses Stances sur la retraite. Ces quatre-vingt-dix vers enferment en leur mélodie toute son âme et toute son histoire : ils laissent entendre ses aspirations premières et disent ses acceptations secondes. On connut longtemps d’autres jolis morceaux de ce lyrique de la douceur et de la bonhomie. Mais il lui arriva un grand malheur. Un poète vint, qui avait toutes les qualités de Racan à un degré supérieur et qui y joignait quelques mérites nouveaux ; qui aimait d’une sincérité première et spontanée, et qui, d’un accent plus pénétré, chantait comme les plus précieux des biens, ce qui n’était pour Racan que des consolations. Racan fut tué par La Fontaine.

Aujourd’hui, M. Louis Arnould, professeur à l’Université de Poitiers, essaie de faire revivre ce vieux mort. Mais un embaumeur n’est pas un thaumaturge et les professeurs ne réussissent guère les résurrections. M. Arnould n’a pas la faculté d’évoquer et le don de la vie : sa phrase est lourde, sa méthode est lente, son livre est gros. Il écrase le frêle poète sous un in-octavo de près de six cents pages. Certes, le pavé est lancé à bonne intention. M. Louis Arnould a voulu montrer « d’une façon vivante les choses vivantes » ; il s’est efforcé de suivre « Sainte-Beuve, l’incomparable miniaturiste des physionomies littéraires ». Seulement sa miniature à lui est grande comme une toile de Paul Véronèse, et il disperse dans un vide immense des traits que le regard ne parvient plus à réunir.

Son livre lui a valu, outre le troisième rang de peau de lapin qui distingue les docteurs, les gros sous d’un prix académique. S’il eut seulement ces deux petites ambitions, je le congratule pour son double succès. S’il voulut sincèrement faire œuvre vivante et ramener de l’oubli un écrivain de second ordre qui eut des frémissements de vraie poésie, je le félicite de son intention.

Émile Gebhardt faillit être académicien. Il fut battu par René Bazin à qui son catholicisme fait pardonner un talent d’ailleurs discret et qui n’a rien de blessant, un joli talent horizontal. M. Gebhardt est aussi un commerçant souriant ; mais les articles qu’il tient sont d’un catholicisme moins actuel. Il n’ose pas tout à fait nous vendre les contes de Boccace ; il nous détaille des analyses chatouilleuses, encore que critiques, de toutes sortes de nouvelles florentines. Comme un commis de librairie finit par écrire ses réminiscences, M. Gebhardt nous offrit même un recueil de « contes héroï-comiques » qu’il croyait peut-être de lui.

Ça s’appelle d’Ulysse à Panurge et ça contient : une suite de l’Odyssée ; une suite du Pantagruel ; un conte franciscain imité moins des Fioretti que du Paul Arène qui signait Alphonse Daudet son joyeux Élixir du révérend père Gaucher. Tout cela banal comme, depuis le succès d’Anatole France, le pédantisme souriant. Quelques pages semblent plus intéressantes à une lecture rapide. Ce n’est pas que, par lui-même, Le roi Trimalchion vaille grand chose. C’est que — l’obscure clarté d’un entresol réjouit au sortir d’une cave — il rappelle en mieux une si plate rapsodie, le plus triomphant feuilleton de je ne sais quel Dumas polonais.

Les « suites » des ouvrages célèbres ne valent jamais rien. Quel intérêt offriront-elles quand, au lieu de venir d’un contemporain, elles sortiront d’un professeur, vague apparence qui n’appartient à aucun temps et qui ne saurait néanmoins sans s’évanouir, fantôme dispersé par la lumière, être considéré sous un aspect d’éternité ? Même quand le pastiche est adroit — et c’est le cas de ceux de M. le professeur Gebhart — il reste un bien pauvre et facile jeu de société, — de mauvaise société.

Le sourire de M. Gebhart a toujours quelque chose d’équivoque et qui rappelle plusieurs figures à la fois. Ses malices semblent traduites des conteurs florentins et en même temps imitées d’Anatole France ou de Voltaire. Mais le rire de Voltaire ou de France est une arme. Gebhart est un automate qui tire au mur et, s’il rit, c’est qu’on a fait rire quelqu’un dans le phonographe qui lui sert de cerveau.

Voici un professeur moins connu et plus intéressant, J. Charles-Brun. Celui-ci est le professeur parfait et amorphe. Il serait insuffisant de le déclarer souple il est liquide ; et prend la forme de tous les vases.

La plus considérable de ses œuvres publiées est un volume de vers français — car il fait aussi des vers occitans et peut-être des vers latins — intitulé Onyx et pastels. Plus encore que ne l’annonce le titre, les vers sont mièvres et précieux.

Le professeur supérieur pourrait faire autre chose aussi bien ou aussi mal que ce qu’il fait, dire le contraire de ce qu’il dit, et il trouverait un égal plaisir à se plier aux règles d’un autre jeu. Il prend je ne sais quelle paradoxale conscience de son inexistence et arrive à un détachement amusé. Volontiers il sourit de ce qu’il fait ou de ce qu’il va faire.

Il mêle les pédantismes ironiques aux pédantismes graves et écrit des préfaces qui détruisent ses livres. Cet art de ne point se prendre au sérieux est ce qu’il y a de plus précieux dans le professeur, sa dernière justice et sa dernière sincérité. Charles-Brun fait précéder ses poèmes d’un prologue où il blague et la manière qu’il adopte et celle qu’il aurait pu adopter.

Chez moi, déclare-t-il d’un ton railleur,

Point de ces vers brutaux, cadencés, drus, solides,
Et qu’on dirait cousins des grandes pyramides.

Son vers n’est que grâce envolée. Il est « plus doux, plus féminin ».

Il a des tons de nacre et des roseurs de chair.

Sa langue offre « des charmes indécis ». Les mots qui le séduisent sont ceux

Qui laissent deviner le sens, mais non sans peine.

Un peu d’obscurité n’est pas faite pour lui déplaire :

Un paysage est beau quelquefois sous la brume.

Peut-être même est-ce la brume seule qui est belle. Si elle supprime le paysage au lieu de l’estomper, le poète ne s’en plaindra pas, car

C’est donner dans le plus enfantin des travers
Que de vouloir ainsi chercher un sens aux vers.

La joliesse harmonieusement mariée des vocables ne suffit-elle pas ?

… De voir un auteur jongler avec les mots,

Les faire travailler, sans un autre propos

Que de remplir le personnage d’acrobate,


cela semble bien valoir quelques applaudissements.

Je suis reconnaissant à Charles-Brun de n’être pas allé dans la pratique jusqu’au bout de sa théorie et d’avoir toujours fait dire à ses vers peu de chose sans doute, quelque chose cependant. Ni pensée, ni sentiment. M. Charles-Brun évite avec grand soin de telles banalités,

Car tout le monde a, plus ou moins, perdu son père.
Été trahi par une femme, ou bien encor
Eu mal aux dents un jour qu’il ventait un peu fort ;

Et faire là-dessus une fade élégie,

C’est une chose en soi qui n’entend point magie.

Ce n’est pas que M. Charles-Brun bannisse du vers toute émotion.

Mais nous l’aimons qui soit légère et de bon goût.

Il veut

Peindre des sentiments que nul ne pense avoir,
Raffiner sa couleur et compliquer sa tâche.

Il veut surtout « chercher aux parfums des sens cachés » ; et il nous chante « le poème des parfums ».

Ce raffiné méprise « les formes arrêtées. » S’il admet les couleurs, il ne consent à voir que les plus pâles et il les pâlit encore d’allitérations mièvres. Pour qu’il daigne regarder une fleur, il faut qu’elle soit

Pâle éperdument de chères pâleurs


et une jeune fille ne le troublera que par une « pâleur divine » sœur de la pâleur des lys.

À vrai dire les nuances les moins vives lui sont encore trop brutales :

… Sans me prendre au charme des couleurs
C’est grâce à leurs parfums que j’ai chéri les fleurs.

Ils sont, ces parfums adorés, l’ébauche des sons et des musiques. Ils sont une expression bégayée, et séduisante, et comme enfantine, de l’univers ;

Tout peut, loin du réel, être enclos aux senteurs

Il aime « leur puéril symbolisme » et leur mensonge. Ils lui créent des illusions aimables, font sourire devant ses yeux heureux des vierges aux « charmes pâles »

Atténués aux teintes vagues des lointains.

Et M. Charles-Brun, d’un geste qui de sa part semble un peu vif, se jette à genoux en poussant ce cri d’amour :

Ô femme, toi qui n’es qu’une senteur perverse !

Où diable ça peut-il aller mettre le nez, un professeur ?…

Celui-ci se relève pour continuer, intarissable et subtil, à commenter les vers de Baudelaire :

Comme de longs échos qui de loin se confondent

Dans une ténébreuse et profonde unité,
Vaste comme la nuit et comme la clarté,

Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.

Assez adroit ouvrier de mots et de nombres, Charles-Brun n’aurait pas grand chose à apprendre pour devenir un poète. Mais il aurait tellement à oublier ! Or un professeur ne perd jamais rien, mais épaissit chaque jour sa couenne d’érudition.

Charles-Brun est un esprit curieux et inconstant, capable partout d’une médiocrité agréable, mais à qui son habileté et même son talent ne créent jamais qu’une personnalité fuyante. Aussi volontiers que des vers pastichés, il écrit des opinions critiques, pourvu qu’elles ne soient pas compromettantes. Il lui arriva pourtant en une brochurette lourde de méthode sur l’Évolution Félibréenne de dire quelques paroles peut-être courageuses :

« Beaucoup, déclare-t-il, sont entrés dans le mouvement félibréen qui ne détestaient point une façon de plus de s’imposer à l’estime de leurs concitoyens ou qui tenaient à écrire dans leur idiome local des vers qui n’auraient pas mieux valu en français. »

Et encore :

« Que le félibrige soit tombé en discrédit et, pour ne rien céler, se soit même rendu un peu ridicule, il est regrettable qu’il y ait des félibres à ne s’en être point aperçus. »

Charles-Brun est félibre ; il n’appartient pas du moins au ridicule félibrige de Paris où pontifient toutes les semaines cinquante grotesques dont les plus connus sont Maurice Faure, ce sénateur ; Albert Tournier, ce député ; Batisto Bonnet, cette canaille ; Sextius Michel, ce gaga.

Mais Charles-Brun est surtout le plus adroit des conférenciers. Son esprit souriant à tout et son âme indifférente à tout lui permettent de s’assimiler rapidement n’importe quel sujet et de le traiter précisément avec les grâces de langage qu’attend son public. Il s’occupe volontiers des hommes et des choses d’oc. S’il en parle à Paris, il revêt l’air détaché et demi-railleur qui convient. En Occitanie, l’enthousiasme populaire et le son de sa propre voix suffisent à l’émouvoir jusqu’aux larmes. Et il a cette étonnante souplesse qui me paraît la marque même du conférencier : si une fée transformait l’auditoire d’un coup de baguette et, au moment Charles-Brun pleure en phrases rythmées, lui jouait le tour de métamorphoser ses bons limousins émus en parisiens gouailleurs, immédiatement Charles-Brun s’apercevrait du changement, et immédiatement Charles-Brun serait à l’unisson. L’applaudissement qui, tout à l’heure payait un accent convaincu, continuerait, rémunérant une clownerie de pensée ou d’expression. On ne saurait trop louer de telles vertus et moi aussi j’applaudis, comme au cirque.

Il a publié en plaquette deux harangues qui appartiennent à sa manière limousine et enthousiaste. Elles chantent en termes lyriques Bernard de Ventadour, « le poète ineffable de l’amour. » Immédiatement après cette qualification grandiloquente mais un peu vague, Charles-Brun, qui prévoit jusqu’aux moindres objections, s’écrie : « Et je n’entends point le perdre de la sorte dans une troupe mélodieuse de troubadours occitans qui chantèrent aussi la passion souveraine. » Cette phrase me fit espérer une définition critique du talent de Bernard de Ventadour. Mais un conférencier avisé sait combien son public appartient à l’instant et combien il craint tout effort intellectuel. Les promesses sont toujours chaudement accueillies. Les réalités fatigueraient peut-être et Charles-Brun est un discoureur trop intelligent pour donner à son public autre chose que ce qu’il demande.


Le souple professeur Charles-Brun a un frère roide et censeur.

M. Pierre Brun n’écrit ni en français, ni en iroquois, mais bien en universitaire. L’universitaire est une langue qui comprend, comme le grec, plusieurs dialectes ; mais ils sont plus difficiles à classer. Au point de vue syntaxique, on y distingue surtout l’aimable dialecte du que ajouté qui rend si séduisant le sourire de M. Brunetière, et le dialecte pirouette, que quelques-uns prétendent imité du Sainte-Beuve. Mais peut-être vaut-il mieux distinguer d’après le vocabulaire. On aura alors : 1o le noble dialecte puriste ou docile, celui qui repousse avec terreur d’affreux néologismes comme « pittoresque » ou « sympathique » ; et 2o le dialecte enrichisseur ou révolté, dont M. Jean Richepin fait la gloire.

M. Pierre Brun parle ce dernier dialecte, avec moins de hardiesse toutefois que le touranien de la rue d’Ulm. M. Pierre Brun ne fait pas d’effets de torse, pour cause, et les poids qu’il soulève n’effraieront personne. Il n’a pas eu le courage de refaire sa rhétorique sur la place Maub et s’est contenté d’étudier Lucien Descaves. Ce bon écolier dit couramment « emmuré » pour aveugle ou aveuglé et craint, élégant, que « l’amour-propre d’auteur ne l’ait complètement emmuré. » Les savants appelleront sans doute archéo-néologique cette variété timide du dialecte universitaire enrichisseur. La syntaxe de M. Pierre Brun s’efforce aux grâces du « pirouette » et ne tombe que par accident rare dans le « que ajouté. »

Le plus ancien livre de lui que je connaisse est un volume sur Savinien de Cyrano Bergerac. C’est, intéressante peut-être par le sujet traité et par l’abondance de la documentation, une thèse avec tous les mérites lourds et ennuyeux du genre. Une biographie consciencieuse s’efforce de remplacer la légende. Il en sort un Cyrano aussi héroïque et plus rarement violent, mélange curieux de bravoure et de douceur. Jamais ce grand duelliste ne se battit pour lui-même. Seulement il ne savait pas dire non et il servait de second à quiconque le lui demandait. Il partait pour le combat sans enthousiasme, parfois avec un peu d’ennui. Mais le choc des épées le grisait et il finissait par tuer des indifférents pour n’avoir pas osé chagriner par un refus d’autres indifférents. Amusante comme sa vie extérieure, l’histoire de son esprit, des amis qui l’entouraient, du milieu singulier qui transforma parfois son originalité native en monstruosité. Par exemple, dès que M. le docteur se met à résumer les livres de Cyrano, il convient de fermer sa thèse ; seul un mathématicien pourrait trouver l’abrégé plus court que les œuvres analysées.

L’œuvre maîtresse de M. Pierre Brun, ce n’est pas son gros livre sérieux sur Cyrano. Ce n’est pas non plus son étude sur Stendhal, pensum insuffisamment documenté d’une heure où l’universitaire manqua même de conscience. L’œuvre maîtresse de M. Pierre Brun c’est un volume intitulé Autour du XVIIe siècle.

L’intérêt de ce livre n’est ni littéraire ni historique, mais proprement universitaire. M. Pierre Brun dispute à feu Gidel la gloire d’avoir découvert Pierre Bertrand de Mérigon, professeur de grec sous Louis XIII. Gidel arriva le premier. Mais en revanche M. Pierre Brun peut chanter — parlons universitaire — ce noble exegi monumentum : « Au lieu des dix publications que connaissait Gidel, j’en ai signalé dix-huit… Je précise, en outre, la biographie de Mérigon et établis de plus, avec le lieu de sa naissance, certaines dates de sa biographie. » C’est que ce Mérigon est un particulier bien précieux à connaître. « La banalité, nous dit M. Pierre Brun, voilà pour le fond de l’œuvre la note dominante. » Quant à la langue, « c’est un gros et lourd assemblage de phrases boursouflées et engorgées de superlatifs. » L’aimable écrivain et délicieux à aborder, car son « gros et lourd assemblage de phrases boursoufflées et engorgées de superlatifs » s’efforce d’être, non point, comme chez les modernes universitaires, du vulgaire français, mais du grec, du grec, ma sœur ! D’ailleurs, parmi ses banalités, on découvre parfois des renseignements si intéressants… « Par lui nous savons que le vendredy vingt-septiesme jour de septembre 1630, le roi eut une fièvre très forte… que sa dysenterie était si forte qu’il fut à la garde-robe jusques à quarante fois dans vingt-quatre heures. » M. Pierre Brun, naturellement, se réjouit d’une telle découverte : « Détails un peu bas, sans doute, qu’on peut taxer de trivialité, mais qui nous ont paru ne point manquer d’intérêt et relever, dans une certaine mesure, cette pauvre figure de Louis XIII, en montrant sous sa Majesté effacée… » Je n’ai pas eu le courage d’achever la période ; j’ai fui sans regarder ce que M. Pierre Brun voulait me montrer sous la « Majesté effacée ». Quand j’ai repris ma lecture, j’ai commencé prudemment à la phrase suivante. La voici dans sa mélancolie : « Ce sera là peut-être tout ce qui restera de P. Bertrand de Mérigon. » Je souhaite bien sincèrement à M. Pierre Brun qu’il en reste autant de lui.

M. Pierre Brun, je crois l’avoir dit, est le frère de Charles-Brun ; mais ici on sent que Pierre est le plus Thomas des deux.

Sortons des salles de soutenance et des odeurs universitaires. Visitons au hasard deux de ces écrivains qui essaient, parmi d’autres tentatives, d’exprimer des opinions critiques ou quelque chose qui y ressemble : un juré honnête, Camille Mauclair ; un juré aussi canaille et cynique qu’un juge (ça se rencontre quelquefois) le petit Fernand Gregh.

Camille Mauclair est l’auteur de contes qui sont presque toujours papotages gentils et gestes mièvres dans le salon mal éclairé de Madame Symbole. Il a publié des romans nobles et inquiets : le Soleil des morts, curieuse mais insuffisante résurrection de Stéphane Mallarmé et de son milieu ; l’Ennemie des rêves, naïve étude féminine, éblouissement et bégaiement devant l’idole. La meilleure de ses tentatives est à coup sûr l’Orient vierge, roman épique de l’an 2000. L’Orient vierge, comme tous les livres de Mauclair, intéresse d’espérance et conduit, à travers de belles pages pâles, à une déception. Il comprend deux parties, dont la première est admirable. Elle dit, vaste récit épique, la conquête de l’Orient par l’Occident. Au début, des délibérations qui ne paraissent point longues, parce qu’elles s’élancent noblement lyriques : les orateurs sont intéressants de vérité générale, vivants de vérité particulière. Puis des combats sont chantés d’un souffle qui ne se soutient pas mais qui par instants est singulièrement vaillant : même, une fois, en décrivant l’assaut de Delhi, Mauclair ajoute la couleur à ses dons ordinaires et la page est d’une poésie rouge et noire vraiment émouvante.

Mais, l’Inde soumise, le dictateur Claude Laigle est embarrassé de sa puissance trop universelle et qui n’a plus d’obstacle sur quoi s’exercer. Il lui faut une nouvelle entreprise, et d’un autre ordre. Il veut transformer sa conquête matérielle en conquête morale. Il y a dans ce pays une pensée, différente de la pensée européenne, mais peut-être fraternelle et non contradictoire. L’auteur nous traîne trop longtemps à la recherche de la mystérieuse Idée, excite notre curiosité jusqu’à la fatiguer, nous fait espérer et réclamer trop d’extraordinaire. Après la maladresse d’exciter nos exigences, il a la charlatanerie de les déclarer satisfaites. Il nous déclame en solennité, avec, autour de la Parole, beaucoup de miousic, de symbole et de mise en scène : « Les Hindous sont des Aryas comme les Européens. Les Européens viennent de l’Inde. » Claude Laigle s’acharne sur la précieuse idée qui lui fut plus difficile à conquérir qu’un continent. Il découvre qu’il faut revenir au berceau, mentalement, non physiquement, et que sa victoire est antinaturelle et précaire : les mouvements des peuples vont toujours de l’est à l’ouest. Et il trouve la raison de cette loi dans le sens du mouvement de la terre. Cette dernière méditation, conduite avec art, m’apporterait d’agréables émotions intellectuelles si Mauclair ne m’informait qu’à ce moment le dictateur est rejeté dans la démence « par l’ironie des lois invisibles. » Si ces « lois invisibles » sont celles qu’il vient de découvrir, il me semble qu’il vient d’atteindre la sagesse ; s’il est dément, je désire qu’on m’indique les vraies « lois invisibles ». Cette confusion et les excessives promesses médiocrement tenues rendent la seconde partie hésitante et, malgré une certaine abondance d’idées et d’images, la font paraître vide.

Ce livre original, vigoureux parfois, ne forme point un ensemble solide. Visiblement, ce « roman épique » a été écrit trop vite. S’il est beau de concevoir de nobles ambitions, il convient de les réaliser sans hâte. Camille Mauclair — je le crains — est de ceux qui se hâtent toujours et qui bâclent, qui manifestent par éclairs un réel talent, mais qui n’élèveront point l’œuvre.

Ses essais critiques comprennent, outre un éloge déjà ancien et vraiment bien jeune de Laforgue, un volume très intéressant, l’Art en silence.

Trois chapitres de ce livre (L’esthétique de Stéphane Mallarmé, Le symbolisme en France, Le sentimentalisme littéraire et son influence sur le siècle), seront fréquemment pillés, rarement cités — pourquoi la goujaterie des professeurs se démentirait-elle ? — par les historiens du xixe siècle littéraire. Précieux entre tous, les renseignements sur Mallarmé, poète ligotté dans un système, mais, semble-t-il, causeur admirable qui donnait à quelques amis son âme haute et sa pensée noblement paralysante. Puisqu’il parla dans un salon et non sur les places publiques, ceux qui l’entendirent nous doivent doublement de faire revivre ce Socrate sans familiarité.

L’art en silence ne vaut pas seulement par sa riche matière. Il vaut aussi par l’esprit ingénieux qui s’y déploie, par l’écrivain qui y « porte son manteau avec grâce et en homme libre ». Il vaut surtout par l’âme exquise et frêle qu’il nous livre mieux que les volumes antérieurs, mieux même que L’ennemie des rêves.

Paul Bourget est le plus en vue des disciples vils qui dans les noblesses dites n’entendent que de basses utilités et qui apprennent les philosophies et les littératures dans le même esprit qu’un futur comptable étudie l’arithmétique. Camille Mauclair est le disciple rare qui ne demande qu’à se donner. Sous les grâces indécises de son style on sent une pauvre âme flottante, mais avide de fixité belle et qui, si elle rencontrait dans le maître une lueur de divinité, dans le dogme un rayon d’amour, s’attacherait indéfectiblement au dogme et au maître, serait fidèle jusqu’au martyre, je dis jusqu’à la joie du martyre. Ah ! si Jésus venait à passer sur la route déserte, avec quel bonheur on jetterait derrière soi tout ce qui fait le bonheur pour la foule, en quelle extase on suivrait Celui qui serait la voie et la vie, et comme on laisserait indifférent les morts ensevelir les morts…

Hélas ! on n’a pas rencontré Jésus, l’âme blonde, l’âme d’amour ; on a rencontré une âme de stoïcisme, de dédain et de silence, un Zenon hégélien, Stéphane Mallarmé. On s’est donné, presque malgré lui, à ce maître qui ne voulait pas de disciples ; qui était fier d’esprit au lieu d’être doux et humble de cœur ; qui, loin de prêcher l’amour aux poses abandonnées, vantait l’individualisme et l’effort de se tenir debout. Il est mort, et on reste fidèle à sa personne. Mais on reconnaît son esthétique impraticable et, lentement, douloureusement, on s’écarte de cette paralysie.

On reste attaché — on le croit du moins — à sa doctrine morale. On répète encore des sentences individualistes et des formules stoïciennes. Mais ces lèvres ne sont point faites pour les paroles d’orgueil et au passage elles les attendrissent comme des aveux d’amour. L’âme de Camille Mauclair est une âme féminine. Elle a besoin d’appui. Son éthique, quand elle sera dégagée d’une influence contraire à sa nature, sera faite uniquement de tendresse, uniquement du besoin de donner et de recevoir. Et l’esprit délicieusement ressemble à l’âme. Il a besoin, lui aussi, de recevoir et de donner, de se sentir solidaire et fraternel ou plutôt dévoué et filial. Sa logique subtile et ingénieuse apporterait à une doctrine aimée bien des conséquences intéressantes ; mais comme il serait heureux qu’on lui fournît les principes premiers…

Rien n’est plus curieux que la transition que traverse Mauclair depuis quelques années et je sais peu de spectacles plus beaux que son pèlerinage : parti d’un individualisme dont la noblesse le touche encore mais qui exige décidément trop de vigueur isolée et raidie, il va, non sans regret pour ce qu’il laisse, vers un altruisme qui semble lui promettre des joies moins rudes et de laisser son sacrifice moins inutile. Hélas ! notre action extérieure ne touche jamais qu’aux bas intérêts : nous pouvons quelque chose pour la sensibilité d’autrui — mais pourquoi ne mépriserions-nous pas la sensibilité voisine autant que la nôtre ? — nous ne pouvons rien pour autrui.

De plus en plus, je crois, Mauclair se donnera à l’altruisme décevant. Il refusera de comprendre l’inutilité nécessaire de tout geste qui ne revient pas vers son auteur en montant ; il renouvellera indéfiniment le geste par lequel on se donne, le geste par lequel on appelle. Qu’importe, d’ailleurs ? Pourvu qu’on triomphe des parties basses de soi, il est presque indifférent de les sacrifier aux autres, ces idoles visibles, ou au Dieu inconnu que chacun porte à son sommet comme une lumière qui n’éclairera point la base de la torche.

Camille Mauclair me fait songer à la désolation de l’âme de Jean errante parmi un siècle où ne passerait nul maître divin. Et je suis tenté de lui dire : « Courage, Jean. La rencontre même de Dieu est indifférente. Si tu trouvais Jésus, tu serais heureux au lieu de souffrir. Mais ce n’est pas le bonheur qui importe ; et ton inquiétude, tu le sens bien, n’est pas moins noble que le repos sur son sein. »

Fernand Gregh, négociant précoce et enfant persistant, n’est pas seulement l’auteur de vers d’hésitation et de mièvrerie et de vers qu’il agite en vain pour les raidir comme des virilités adultes. Le co-inventeur de l’humanisme, le compère forain de Gaston Deschamps, fait aussi de la critique.

Par La fenêtre ouverte il donne un peu d’air à « la maison de l’enfance ». Mais c’est un garçon prudent et qui se gardera bien de sauter.

Il écoute seulement ce qui se dit alentour et ses petits doigts, aimables et gauches, envoient des baisers à tous ceux qui parlent. Il espère bien que des bonbons paieront ses gentillesses.

Il fait valoir ses petits gestes, affirme qu’ils ont de l’importance. Vous savez, dit-il, Bébé est poète ; et, quand on est poète, on est nécessairement critique. Cette vérité utile et glorieuse, il la démontre par de jolis raisonnements ingénus, par des exemples aussi : « Nous ne voyons, se pâme-t-il, que poètes doués du sens critique le plus exquis. » Parmi ces « poètes doués du sens critique le plus exquis », il cite, pour le choix de ses gendres, je suppose, M. de Hérédia.

Pouvez-vous aider beaucoup la belle âme commerciale de Fernand Gregh à atteindre ce qu’il appelle, en bavant de gourmandise, « les honneurs précis qu’ont inventés les hommes pour représenter cette chose impalpable qu’on nomme la gloire ? » Alors Fernand Gregh vous louera largement. Si vous ne pouvez encore l’aider qu’un peu, il vous dédiera — promesse qui doit vous mettre l’eau à la bouche — les éloges zézayés sur un autre. On a tant de gens à contenter, n’est-ce pas ? ou à faire patienter. Il ne faut rien laisser perdre. Tout est bon à porter une dédicace. Quand la petite Fernande donne ses baisers à Henri de Régnier, miché sérieux et académique, elle fait de l’œil à Gabriel Trarieux, puissance future. Et, pendant que sa langue lèche les pieds élégants d’Anatole France, sa menotte gesticule de petits bonjours à Eugène Montfort : « Attends, semble dire la petite main gentille, ma bouche est occupée pour le quart d’heure. Mais ton tour viendra, et tu verras comme c’est bon. »

La langue est pourtant maladroite et chatouille d’une façon qui serait désagréable à un épiderme sensible. Vous me direz que, sous l’éloge, un poète est bardé comme un pachyderme et qu’il faut gratter fort pour qu’il grogne un remerciement. Aussi je ne rirai pas trop de « la parenté qu’offre M. de Régnier avec le pur poëte d’Eloa et de la Maison du Berger ». Des excuses de commerçant ne sont pas une satisfaction et nulle amende honorable ne laverait Gregh d’une telle phrase.

Pour louer des vivants utiles, son inconscience insulte tous les grands morts. Après Vigny abaissé jusqu’à Henri de Régnier, voici Balzac qui devient un demi Anatole France. Oui, vraiment, le prétendu critique ose dire que les bavardages élégants de M. Bergeret, philosophe ingénieusement superficiel et romancier impuissant à créer un caractère, le font songer, ébloui, à « du Montaigne… dans du Balzac ».

Plus rien ensuite ne peut m’étonner chez Fernand Gregh, et je remarque à peine la perversité d’odorat grâce à laquelle en se penchant sur cette pourriture qui a nom Annunzio, le pauvre petit « respire le parfum d’une âme ».

Généralement ce qu’il dit est moins inattendu. Il regarde d’un peu loin les objets de ses dithyrambes, il prend volontiers le Pirée pour un homme, un singe pour un Dieu et Anatole France pour Balzac. Mais, d’ordinaire, il ne se fie pas à ses propres yeux. Il lit les critiques avec une grande bonne volonté assimilatrice, et les professeurs loueront la docilité avec laquelle le cher enfant ânonne sa leçon. Il répète ce qu’ont dit les autres et sa souplesse pasticheuse nous rend en grimaces les sourires qui eurent du succès. Son article sur Paul Desjardins, par exemple, est du Jules Lemaître pour imbéciles, comme le fameux Menuet était du Verlaine pour Gastons Deschamps. À propos de Verlaine lui-même, il délaie en quelques pages un mot de Charles Maurras que je répète de mémoire — car l’élève pillard ne cite pas toujours ses maîtres — sur « le catholique aux cuisses de faune ».

Signalerai-je plus longuement la banalité de ce louangeur à gages qui commence volontiers par des formules telles : « On a beaucoup parlé du Feu » ; « On a beaucoup parlé des Tenailles » ? Daignerai-je lui indiquer quelques-unes de ses erreurs les plus grossières ? Dans une étude sur Henri de Bornier, il nous prouve qu’il n’a même pas su lire la liste des ouvrages de son auteur. Il attribue à ce pauvre mort, qui a bien assez de peine à se faire pardonner ses propres péchés, la Moabite, qui est de Paul Déroulède, Monsieur, comme le Menuet est de Fernand Gregh.

J’aime mieux louer les progrès du cher enfant qui « commence à comprendre la vérité de ces formules apprises au collège ». Je lui demanderai toutefois de se rappeler, quand il écrit la seconde page, ce qu’il a dit dans la première. Il est des incohérences et des contradictions inexcusables, même chez un si jeune élève. En voici une, entre autres, mon pauvre petit. Vous nous exposez longuement que, dans La Course du flambeau, Paul Hervieu a démontré ceci : « Les générations successives qui se passent la vie, quasi cursores lampada… (Bravo pour la citation), regardent toujours en avant, jamais en arrière : nul amour maternel, par exemple, n’est payé de retour ». Et vous nous dites un peu plus loin, cher étourdi : « La philosophie de l’œuvre… c’est le réalisme psychologique de La Rochefoucauld, la théorie de l’égoïsme mobile de toutes nos actions ». Croyez-vous sérieusement l’amour maternel plus égoïste que l’amour filial et que votre maman est petit Fernand plus que petit Fernand n’est sa maman ?…

Allons, bébé, ne pleurez pas. Ça n’est pas grave. L’important, c’est que vous avez comparé M. Paul Hervieu à La Rochefoucauld et que vous avez déclaré notre académicien très dix-septième siècle. Ça fait toujours plaisir, ces choses-là. Comme vous avez été charmant pour d’autres habits verts et pour leurs gendres, je vous promets, mon cher enfant, qu’on ne vous oubliera pas à la prochaine distribution des prix.



CHAPITRE X


Les Sociales.


Cette affaire Dreyfus [7] est un vomissement. Je ne parle pas des bourreaux et de leurs aides, ni des hommes politiques, ces lâches professionnels : un pareil tas d’immondices est au-dessous de la parole. Mais, dans le bataillon même des sauveteurs, un seul homme s’est révélé : Picquart. Quand on a salué celui-là, il ne reste qu’à tourner le dos aux autres ou à sourire de pitié.

Le protagoniste du drame, Alfred Dreyfus, s’est montré effroyablement inférieur à sa destinée. Pauvre soldat incurable, auquel nul spectacle et nulle souffrance ne purent être éducateurs. À peine débarrassé, et provisoirement, de la livrée du bagne, son geste hâtif d’esclave le recouvrait de la livrée de la caserne. Il fut devant les généraux un capitaine ankylosé dans je ne sais quelle attitude réglementaire, au lieu de se dresser en face de ces mannequins, homme dont l’haleine vivante fait trembler les apparences. Jamais, en le regardant, nous n’avons eu la joie de dire : Ecce homo ! La victime était faite de la même boue que les bourreaux, et la déesse Douleur fut impuissante à insuffler en cette fange militaire une âme.

L’affaire est finie, bien finie. Celui qui souffrait injustement ne souffre plus et il n’est pas assez haut pour qu’on parvienne à faire un drapeau avec « cette pauvre loque humaine ».

Pourquoi Zola recueille-t-il en volume ses articles sur « l’affaire » ? Désir de ne rien laisser perdre, sans doute, et inconscience vaniteuse, et manie du document.

Dans la première période, grâce à l’entêtement qui est le fond de sa nature, Zola nous émut par une apparence de bravoure. Mais au moment de sa fuite il devint indifférent et, plus tard, ses bavardages de revenant le rendirent ridicule. Je sais bien les raisons de tactique dont il essaie d’excuser, d’expliquer et parfois de magnifier son éloignement. Les mêmes raisons ont-elles produit le moindre effet sur Picquart ? Ah ! celui qui n’a pas senti, à la première idée de départ, une répugnance invincible, un soulèvement de tout lui que nul raisonnement n’apaiserait, n’avait pas l’âme courageuse. Dès lors qu’il consentait à délibérer, il était perdu. Et pourtant, si bassement utilitaire qu’on soit, comment ne point comprendre, en de telles heures, qu’une attitude simple et sans défaillance importe mille fois plus que toutes les habiletés procédurières.

Le jour où tout semblait fini par l’acquittement d’Esterhazy, Zola fut celui dont la vaillance inattendue effare la marche brutale et tranquille des puissances. On eut raison d’applaudir son acte révolutionnaire. Mais le geste était supérieur à Zola, dépassait Zola, comme ce mot qu’il dit inattentif à la cour d’assises : « Je ne connais pas la loi. » Le prétendu révolutionnaire ferma les yeux, terrifié par la belle lumière anti-sociale que la Parole venait de faire en lui et autour de lui ; il s’excusa, tremblant comme un enfant dont la main a tourné, machinale, un bouton quelconque et qui voit les ténèbres soudain s’éclairer. Il balbutiait une naïveté et une pauvreté, le mot qui aurait pu dire tout le dédain de l’homme qui pense pour la société, la plus brutale des forces naturelles.

Il la connut infiniment trop, la loi, et aussi la procédure, celui que ce verbe inspiré aurait dû transformer. Il ne fut pas longtemps le révolutionnaire de J’accuse. En assises, au lieu de la fierté du champion de la justice, il montra la vanité de l’homme de lettres et la flagornerie de l’accusé. Il alla jusqu’à dire aux douze imbéciles que le hasard appelait à juger : « Vous êtes le cœur et la raison de Paris. »

Sauf sur un point d’histoire, son cœur et sa raison à lui étaient d’accord avec le cœur et la raison des douze. Il était sincère, ce défenseur fortuit de la justice, quand il proclamait : « Votre très légitime inquiétude est l’état déplorable dans lequel sont tombées les affaires. » Les affaires, dans la pensée de ce bourgeois comme dans celle des douze autres, voilà le dieu légitime qui mérite toutes les adorations et toutes les immolations. Le Figaro l’abandonne, et lui ne s’indigne pas ; il comprend : « J’admets très bien, pour un journal, la nécessité de compter avec les habitudes et les passions de sa clientèle. » Quoi, même lorsqu’il s’agit de ce qui apparaît à tes yeux naïfs la grande bataille de ton siècle, tu admets qu’on sacrifie la justice à un intérêt personnel et que, s’étant jeté volontairement dans la lutte, on s’enfuie à la pensée du risque, abandonnant sans armes ses compagnons de combat. Ah ! bourgeois, tu admets bien des choses. Ici tu admets la lâcheté, tout simplement. Ailleurs, tu admets et tu admires le « noble amour de la patrie ». Tu admets aussi que notre honneur dépend d’autrui. Tu reproches à ceux de Rennes de n’avoir pas rendu « l’honneur » à Dreyfus. Ta voix est pleine de larmes quand tu parles de son « déshonneur légal ». Tu voudrais faire cesser « cette iniquité dernière ». Tu t’inclines donc, pensée lâche, devant la justice des juges ; et leurs paroles, même quand plus rien de matériel ne les sanctionne, te paraissent dignes d’autre chose qu’un haussement d’épaules. Socrate te paraît-il moins honorable que Calas le réhabilité ? et voudrais-tu laver Jésus, comme Lally-Tollendal, de son « déshonneur légal » ?

Ô pensée restée puérile et qui s’amuse, jusque dans la vieillesse, aux plus naïfs enfantillages…

« Aujourd’hui encore, dis-tu, en février 1901, je suis suspendu de mon grade d’officier dans l’ordre de la Légion d’honneur. » Tu consentirais donc de nouveau à la honte de cet honneur légal, tu consentirais donc de nouveau à porter la marque rouge des généraux et des juges de conseils de guerre. Ah ! pour toi non plus, la vie ne fut pas éducatrice. Dans quelques années, si on oublie qu’un jour tu fus brave, si on te pardonne d’avoir fait une fois un geste de virilité, nous te verrons, vieillard qui bave de désir devant tous les hochets, recommencer à mendier le suffrage d’Albert Vandal et de Jules Lemaître.

Car tu as toutes les vanités éblouies de l’enfance. Les événements auxquels tu es mêlé te paraissent extraordinaires et le geste de ta main te cache l’univers. Tu t’occupes de l’affaire Dreyfus ; aussitôt l’affaire Dreyfus devient « un drame géant » qui te « semble mis en scène par quelque dramaturge sublime, désireux d’en faire un chef-d’œuvre incomparable. » Les lettres de Dreyfus, lamentations monotones d’un enfant qui souffre sans comprendre et d’un bourgeois qui, lui aussi, se sent diminué par « le déshonneur légal », te paraissent « admirables ». Tu t’écries : « Je ne connais pas de pages plus hautes, plus éloquentes. C’est le sublime dans la douleur, et plus tard elles resteront comme un monument impérissable ». Mais voici que le grand écrivain inattendu entre, « auguste, épuré désormais, dans ce temple de l’avenir où sont les dieux ». Personne encore n’est « monté plus haut dans le respect et dans l’amour des hommes ». Car, pendant tout le procès de Rennes « le destin s’accomplissait, l’innocent passait dieu ». Et le mot dieu est employé dans un sens précis, puisque tu compares, naïf, « la religion de l’innocent » à « la religion du Christ ». Même la religion de l’innocent, innocent toi-même, te paraît singulièrement supérieure, car celle de Jésus fut longue à prendre, mit « quatre siècles à se formuler » . Et tu vois dans l’avenir « toutes les générations à genoux et demandant à la mémoire du supplicié glorieux le pardon du crime de leurs pères ». Tu n’as même pas l’air de te douter que, s’il fallait rester à genoux une seconde pour chacun de ceux que des juges firent souffrir injustement, on ne se relèverait pas de toute la vie ; et, à l’heure de la mort, on aurait à peine commencé l’œuvre de réparation.

La Vérité en marche, pauvre livre de bourgeois vaniteux et d’enfant ébloui aux moindres lueurs, finit par les ineffables articles sur François Zola. Pour un effet de polémique, Judet ignoblement avait insulté un mort. Il avait inscrit sur une pierre tombale, parmi des vérités indifférentes depuis cinquante ans, des mensonges infâmes. Et le fils du mort, imbécile scientifique, étranger à toutes les vraies fiertés et à toutes les délicatesses morales, s’attarde indéfiniment à instruire le procès de son père. Il fait des découvertes navrantes, et il les publie. Il dévoile également les travaux têtus de François Zola et « son heure de folie ». Et il rabâche indéfiniment, enfant qu’on voudrait gifler : « Tel qu’un refrain, je ne puis que répéter ce que j’ai déjà dit. Comment m’expliquera-t-on cela, et n’est-il pas de toute évidence que mon père avait justifié sa conduite et qu’il ne restait rien de ce qu’on avait eu peut-être à lui reprocher ? » Il ne sent pas, l’inconscient, que sottise et maladresse peuvent aller jusqu’au sacrilège et que ses doigts grossiers salissent la mémoire de son père.

La comtesse Mélusine est un ange tombé dans une bavarde. L’ange doit souffrir beaucoup. Il recommande : « Dites donc en peu de mots l’essence même des idées ». Et il explique gentiment : « L’oreille, comme l’œil, apporte au cerveau des sensations d’autant plus précises que le caractère écrit, la ligne tracée ou l’exclamation prononcée sont plus synthétiques ». La bavarde n’entend pas, — heureusement. Si elle entendait, elle répéterait en cent pages les trois lignes substantielles.

Ô bavarde, je ne vous pardonne point d’avoir délayé aux huit cent dix pages de l’Initiée les propos de l’ange et transformé en ronron endormeur le rythme vivant de sa parole. Je ne vous pardonne point vos périphrases à longue traîne ni les interminables et pédantesques discours dans lesquels vous noyez les idées les plus belles avec les plus indifférentes banalités. Je ne vous pardonne point, parleuse intarissable, les étourderies et les lapalissades où vous tombez. Je ne vous pardonne pas non plus l’encombrement presque toujours déplaisant, souvent incorrect, de la phrase. Oui, je vous garde rancune : vous êtes, ô bavarde, ô pédante, ô étourdie, l’assembleuse des nuages qui décourageront presque tous les regards, les empêcheront de pénétrer jusqu’à l’ange et d’apercevoir son noble flambeau.

Car votre esprit, Mélusine, est une clarté adorable et le feu auquel il s’allume est la plus noble des âmes. Vous condamnez de très haut toute notre société fondée sur « le mauvais principe de la subordination ». Vous bafouez la science officielle, pauvre vieille toute courbée vers la terre et dont les doigts sales, tremblants et ridicules s’appliquent aux minutieux procédés qui font triompher les « industries manuelles ». Vous méprisez notre « paganisme philosophique » qui, oubliant le centre unique de notre âme, se perd dans la divergence inexpliquée des rayons et ne sait, grotesque collectionneur, que classer et étiqueter « les phénomènes de la volonté, de l’amour, de la mémoire ». Vous souffletez les officiels de la religion, aussi ignorants de « la doctrine de Jésus » que nos francs-maçons de « celle de Pythagore, d’Hermès ou des maîtres de la Gnose ». Vous reculez d’horreur devant notre charité « scientifique » habilement organisée par des gens « qui connaissent la valeur monétaire de la philanthropie » et devenue une fructueuse « opération industrielle ». Vous êtes écœurée devant cette hypocrite exploitation du pauvre, l’assistance par le travail, comme devant « cette institution indiscutablement néfaste qui s’appelle le bureau de bienfaisance », et vous raillez, douloureuse, « toutes ces risibles parodies de la charité ». Vous constatez, ange triste, que « les mêmes instincts se trouvent dans le cœur de l’opprimé et dans celui de l’oppresseur ». Et cependant, ange vaillant, vous ne désespérez pas de les sauver l’un et l’autre.

Vous savez l’erreur de ceux qui nous proposent le salut et qu’ils se trompent sur le but comme sur les moyens. Nos socialistes veulent faire progresser les machines et « perfectionner les tourments de l’enfer ». Ils ne songent qu’à nous courber davantage vers la terre en nous alourdissant, nous, à qui notre pauvreté permet encore l’habitude droite et les regards dirigés vers le ciel, d’autant de besoins misérables que les riches. Et cette transformation abominable, ce vautrement dans le bourbier d’un luxe égal, la plupart veulent les obtenir par la force. Vous voulez, vous, que nous songions surtout aux vrais biens. Pour la vie matérielle, il suffirait de se rappeler « la loi de fraternité que, seule, pourra réaliser la mise en commun » des indifférentes richesses d’en bas. Mais, communiste et non collectiviste, vous rêvez de nous arracher à « l’âge des contraintes que nous traversons ». Et vous comptez y arriver, ange optimiste, en enseignant à cinquante enfants — peu de levain pour beaucoup de pâte alourdie de beaucoup de fange ! — la véritable philosophie.

Pardonnez-moi, ange, si je vois les choses en homme, si je n’espère rien pour le « collectif », si je me souviens que le salut individuel est seul possible et que nul n’est initié que par lui-même. Une philosophie reçue docilement n’est plus une philosophie et un perroquet qui récite l’Évangile n’est pas le Verbe. Dans le cadavre qui répète, la pensée devient une morte et on n’enseigne point le rythme libre de la vie.

Vos moyens sont aussi absurdes que ceux que vous condamnez. Du moins, ils sont, pour un travail impossible mais noble, des instruments fragiles mais nobles. Tout en secouant à vos paroles enthousiastes une tête sceptique, j’aime votre pensée et le sentiment d’où elle jaillit. Ange naïf, vous êtes beau : c’est l’important.

Plus que les autres réformateurs, les antisémites vous paraissent approcher la vérité. Il vous arrive, ange vraiment trop naïf, d’appeler Édouard Drumont, juif en chef de l’antisémitisme, « le prophète contemporain » et de le compter « parmi les héros auxquels la couronne de gloire sera remise par les anges au jour bienheureux du festin mystique. » Mais votre antisémitisme n’est pas le sien. Vous n’aimez pas les brutalités, les haines personnelles, les proscriptions inutiles. Vous prêchez « l’antisémitisme moral ». Votre cri de guerre est admirable : « À bas l’or ! ». Vous vous attaquez au sémitisme de nos cœurs. Vous nous dites avec une sévérité trop justifiée : « Vous vous refusez à compter parmi vos frères » les juifs « et vous prodiguez votre vénération à leurs idées et à leur morale. » Combien, parmi nos antisémites catholiques, comprendront comme vous les paraboles évangéliques et le « pieux dédain des biens et des richesses ? »

Loin d’être restés pauvres d’esprit, ils proclament, ces juifs de cœur, aussi haut que leurs frères reniés, les israélites de naissance : Que l’industrie soit ! « Assoiffés du désir de toutes les possessions », ils ont le même goût « pour tout ce qui est luxueux, riche, vite réalisé ».

Soyez remerciée, Mélusine, pour les profondes joies que vous m’avez données. Votre critique d’aujourd’hui est juste comme la lumière. Vos espoirs pour demain sont irréalisables et vos moyens puérils ; mais, si vous confondez, ange enfant, le rêve avec la vie, du moins vos rêves sont des sourires de beauté et dissipent les songes des réformateurs vils, cauchemars écrasants pour tout esprit un peu noble. Vous savez quels sont les vrais biens ; vous connaissez l’emplacement réel du paradis et le chemin qui y conduit. Votre erreur est de croire que le sentier raide et étroit peut donner passage à la foule. L’exode, ô Mélusine, chaque fois qu’on l’a tenté, est devenu, sous le nom de révolution, une chute grouillante et lourde, une rouge avalanche humaine. Mais votre erreur est belle comme celle de Jésus et de Tolstoï. Malgré tous ses défauts, j’aime votre livre. Il donne à qui sait lire la joie du plus merveilleux des spectacles : l’allure libre d’une de ces âmes philosophiques qui — dit à peu près Platon — savent porter avec grâce leur manteau de lumière.

Je salue en Laurent Tailhade le moraliste parnassien.

Il y a une morale parnassienne, comme il y a une morale romantique et une morale classique. La morale est l’autre face de l'esthétique. Elle est l’esthétique du geste ; toujours elle exige « que le geste soit beau. » Mais nos opinions sur la beauté sont diverses. La morale du boutiquier approuve le geste utile, comme son esthétique admire un canal ou un chemin de fer. Avant que d’écrire ou d’agir, le classique apprend à penser, et geste ou parole lui semblent beaux qui expriment directement et clairement le pouvoir absolu de la raison. Morale romantique, tu es le triomphe joyeux et hurlant du passionné et de l’excessif. Le Parnasse, réaction contre le romantisme, revient vers le classicisme ; mais il reste superficiel. Prenant pour laideur toute beauté expressive et insoucieux de régler ou d’exalter le dedans, il aime dans le geste, non ce qu’il peut révéler de calme noblesse ou de générosité fougueuse, mais la seule beauté précise et presque immobile de la ligne. Il est très exigeant pour l’extérieur, qui seul lui importe et, si l’agitation romantique et le tremblement énorme du panache le font sourire, la raison classique lui semble manquer un peu de relief.

En morale comme en critique, le classique estime ou blâme. Le romantique s’extasie ou s’indigne, « admire comme une brute » ou brandit un fouet ivre. Le parnassien, qui a peu de motifs d’agir, est surtout un puriste et un abstentionniste ; il dit des mépris en ironies savantes et aiguisées. L’expression claire suffit au classique. La phrase romantique se gonfle de passion, s’agite en violences, éclate de couleurs ; mais toujours, même lorsqu’elle hurle les pires souffrances ou rugit les plus extrêmes colères, ses harmoniques disent la joie de ne point parler bourgeoisement. Le parnassien est un pharisien ; lui aussi se satisfait à se sentir différent ; il jouit de l'impeccabilité et du relief de sa correction et son expression cherchée laisse voir ce plaisir vaniteux.

La syntaxe de Laurent Tailhade est d’un dessin net et arrêté. Sa simplicité presque classique ordonne en harmonie la richesse laborieuse et composite du vocabulaire. Les mots sont extraits de partout, du vieux français, des dialectes occitans, du latin surtout. Quelquefois, Tailhade pille trop à la fois, se pare de trop de strass différents, s’applique trop à nous paraître « quelque chose d’estomirande qui, tout d’abord, fait issir dans les entrailles une copieuse vérécundie. » Le plus souvent, son opulence artificielle, et prétentieuse un peu, ne nous choque pas, nous amuse plutôt par l’habileté précieuse avec laquelle les cailloux jolis sont taillés, tels des diamants. Comme Banville, Tailhade est un parnassien fantaisiste parce qu’il est un romantique impuissant : il remplace par de l’étrangeté qui s’amuse et qui veut étonner, la couleur et l’abondance spontanée qui lui manquent. Cet occitan agressif est un romantique par l’élan intérieur ; la mode du jour et la pauvreté de sa nature le retiennent parnassien. Chez lui, morale et esthétique sont d’accord avec la faiblesse roidie du tempérament, en lutte avec le désir profond et inavoué. Une des rares phrases mal faites qu’on rencontre dans ses livres vante chez je ne sais plus quel écrivain « une verve amère dont le contour un peu sec de sa phrase permet de savourer toute la cruauté. » Savez-vous pourquoi, à cet instant, la métaphore titube un peu ? C’est que Tailhade ne songe guère au monsieur quelconque qu’il loue. Il songe à Tailhade et, par une illusion facilement explicable, donne comme une seule et même chose ce qu’il voudrait avoir et ce qu’il a réellement. Il n’a pas la verve, puisqu’il n’a ni abandon ni abondance généreuse. Il a la cruauté, l’ironie calculée. Il n’a jamais la joie des larges mouvements et de l’irrésistible puissance à demi-consciente. Quand il la poursuit, c’est une course après la verve, une course épuisante et immobile de cauchemar. Mais il a souvent le plaisir adroit et haineux de sentir que son épée empoisonnée vient de glisser, précise et meurtrière, au défaut de la cuirasse.

La folie romantique est contagieuse ; elle enlève une foule plus facilement que la sagesse classique. La froideur parnassienne, même quand elle recouvre le néronisme d’un histrion impuissant, reste distinguée et inspire aux foules un respect étonné et hostile. Un homme d’état est classique ; un tribun est romantique ; à moins d’un très grand effort commercial, l’orateur parnassien ne sera qu’un conférencier pour lettrés et pour snobs. Il pourrait être aussi un procureur de la république et de l’échafaud avec la phrase qui tombe de haut comme le couperet de la guillotine et qui, comme lui, est froide, polie et coupante.

Le jury acquitte souvent les crimes passionnels. Pourvu que l’avocat vibre, les bons boutiquiers qui sont venus au Palais un peu comme à un devoir et un peu comme à un plaisir ; un peu comme à leur boutique, mais un peu comme au théâtre ; disposés sans doute à défendre la chère société faite à leur ignoble ressemblance, mais prêts aussi à applaudir l’acteur habile, oublient un instant leur morale utilitaire, se laissent entraîner à l’ivresse romantique. Le parnassien condamnerait un geste qui manqua de mesure et il méprise « ces meurtres conjugaux dont l’abomination démodée fit les beaux jours des palabres romantiques. »

La conduite de Morny fut d’ordinaire parnassienne. Un jour, cependant, M. le duc s’oublia à quelque romantisme : il sortait peut-être de relire Marion de Lorme et, dans la courtisane, ne voulut voir que la femme. Tailhade ne lui pardonne point ce mouvement : « Quand le duc de Morny offrit son bras à Cora Pearl, pour entrer au Casino de Baden, dont on lui refusait l’entrée, le duc de Morny se comporta comme un goujat véritable. » En 1860, sous le règne de la morale romantique, on trouva son attitude « chevaleresque ». Je l’approuve aussi, malgré toutes les foudres de Tailhade, peut-être par un reste de romantisme, plutôt, je crois, par mépris pour les gens qui fréquentent les casinos : de quel droit ces grecs et ces mondains repoussent-ils leur sœur la courtisane, et quelle étrange présomption peut bien leur persuader qu’ils lui sont, en quoi que ce soit, supérieurs ?

Mais le parnasse est aristocratique plus que noble ; son impassibilité ordinaire est faite d’élégance, non de stoïcisme et son dédain, qui s’arrête aux extériorités, condamne les manières et ignore les âmes.

Tailhade reproche volontiers à notre époque « son absence totale d’aristocratie. » Ses paroles pardonnent presque à la guerre d’autrefois et, au fond, son cœur l’aime, car les anciens soudards « n’intégraient point sans quelque désinvolture cette besogne édifiante » et « elle n’allait point sans les beaux faits d’armes, les grands coups d’épée, les actes justifiant l’attitude et la valeur excusant le panache ». Aujourd’hui, elle lui apparaît tout à fait condamnable parce que sa laideur éternelle s’est extériorisée :

« Elle sent la gamelle et la buffleterie des bas officiers, l’amour ancillaire d’une populace de Gothons en extase devant le caporal ignominieux. » Il y a, paraît-il, un parti politique « où les professeurs d’élégance oublient de saluer sur le terrain un adversaire qu’ils jugent pourtant digne de croiser le fer avec eux » ; et Tailhade s’irrite contre ces vilains « à qui mesdames leurs mères, trop occupées de leurs confitures et du point de sel à mettre dans le pot, n’eurent guère le temps d’apprendre le bel air des choses. » Si l’article de quelque journaleux injurie, le lendemain d’une rencontre, l’adversaire de la veille, le moraliste parnassien s’émeut tout à fait devant tant d’inélégance :

« Voilà qui mérite non le dédain ni l’ironie, mais les châtiments corporels dont il sied de punir une insolence de laquais. »

Voyez, d’ailleurs, où s’adressent tous ces aristocratiques mépris. Ils vont au christianisme « inventé par les esclaves, » au christianisme qui a « ravalé jusqu’à la plus honteuse barbarie le monde gréco-romain, effaçant tout vestige de raison et de beauté » ; au christianisme qui a posé sur l’univers, comme une chape de plomb , son manteau de folie et de laideur. » Je soupçonne Dante, en effet, de n’avoir rien de parnassien et Polyeucte, renversant les idoles, manque vraiment de tenue. Ils vont encore, ces dédains olympiens, à toutes sortes de gens qui, la plupart, méritent le mépris de plusieurs façons. Mais c’est pour quelque raison tout extérieure que Tailhade les abhorre : pour leur inélégance, pour leur « odeur d’humanité peu lavée » ou pour leur « pieds hydrophobes. »

Il reproche sa goutte et sa fistule plus que ses vers au « suave Coppée un peu sourd et gâteux avec largesse », à « Coppée à qui ses infirmités et sa haute dévotion impartirent le sobriquet d’anus dei. » — Les sophismes éhontés de Charles Maurras le dégoûtent moins que sa « surdité cancéreuse et la sanie fétide qui découle de son nez, » — Si Barrès, au lieu d’être « laid, cagneux et mal bâti », ressemblait à Apollon, et si, au lieu d’être lâche bassement, il montrait, comme d’autres canailles, quelque jolie bravoure extérieure, Tailhade ne verrait peut-être plus sa nullité intellectuelle et son infamie morale. Car ce sont les « charmes » physiques de Barrès qu’il vitupère à plusieurs reprises : « son dos circonflexe, sa voix dure et sèche d’eunuque, sa jaunisse d’envieux… ses dents à pivot, son air emprunté de cuistre qui met pour la première fois les pieds dans un salon. » Et il reprend ailleurs : « Cheveux plats de sacristain, nez crochu, oreilles telles un rebord de pot de chambre, avec je ne sais quoi de godiche et de constipé qui fait songer à un fœtus en rupture de bocal. »

Même quand il s’agit de « Drumont, entrepreneur de mensonges, fauteur d’assassinats et pasteur de solécismes », notre moraliste descriptif lui reproche surtout « sa face d’égoutier » et une barbe « hospitalière » qui, paraît-il « consternera d’envie, parmi les bienheureux, le pédiculaire Benoit Labre. » Il est surtout « Drumont-le-Vermineux » et on lui en veut, plus que de tous ses crimes, de ce que « petit employé de l’Hôtel de Ville en 1867, il a gardé la crasse insaponifiable des bureaux. »

Je n’ai regardé jusqu’ici que le Tailhade déjà ancien qui soignait sa tenue. Il a fait, depuis, le grand effort commercial et déformateur. Il est le soldat soldé d’un parti. Du Parnasse il est descendu dans la boue de l’Action quotidienne et collective.

Notre beau libertaire s’associe aux expéditions glorieuses où l’on fait taire « au nom de la loi » un homme « non autorisé » à parler. Trop occupé à sa besogne de policier, le vaillant anarchiste fabrique à la grosse des articles dont il n’a pas le temps de relire toutes les phrases. Il lui arrive de cacographier comme un chef de la sûreté ou comme un pur journaliste. Dans l’Action du 25 juin 1903, il écrit ces lignes qui pourraient être de M. Goron, de Saint-Georges de Bouhélier ou même de mon ami Jean-Bernard : « À part l’escarbot merdivore, à part les saints déjà nommés, nul être humain ne barbotta dans la crotte avec de pareilles délices. » Certes quand je cite de telles phrases chez Saint-Georges de Bouhélier c’est pour faire connaître par des exemples la manière ordinaire de mon auteur ; ici, je ris d’un accident plutôt rare, mais qui ne serait jamais arrivé au Tailhade ancien. Le Tailhade actuel,dans sa précipitation, oublie quelquefois qu’il sait le latin et même le français.

Si son noble effort commercial a rendu sa phrase moins sûre, en revanche elle l’a doué d’un mérite dont je le croyais incapable, la souplesse oratoire. Né pour amuser les lettrés et pour faire jouir les poètes, voici qu’il obtient les applaudissements des francs-maçons.

Depuis quelques années, nos intellectuels, croyant peut-être comme les écrivains russes aller au peuple, vont aux diverses populaces qui votent. Jules Lemaître est devenu un frère prêcheur ; Laurent Tailhade, un f∴ orateur.

Dans ses Discours civiques, la phrase, d’un rythme souvent admirable et qui toujours s’admire, s’étale comme une queue de paon. Elle porte le coloriage amusant de nombreux latinismes. Diverses éruditions y doivent faire bâiller la colonne du Nord et la colonne du Midi. Mais les lumières de l’Orient brillent d’enthousiasme et s’étonnent qu’avec tant de grâce on porte tant de science. Les lumières de l’Orient sont naïves et ne soupçonnent jamais que les poids soulevés par un hercule de loge puissent être du carton peint en fer.

Autant que par ses pédanteries, Tailhade éblouit ces pauvres gens par ses prétentions aristocratiques. Il a, ce noble individualiste, tous les snobismes sociaux. Il ne sait même pas mépriser d’une façon qui ne soit pas méprisable. Ses dédains les plus justifiés portent toujours avec eux un relent de bourgeoisie vaniteuse et c’est souvent M. Jourdain qui parle par la bouche grandiloque du prétendu anarchiste. Il regarde de haut dans les juges qui le condamnèrent des « bourreaux mal appointés. » Ces robins jaloux lui en veulent, M. de Tailhade l’affirme, pour la noblesse de sa naissance et de ses manières. Ils « ne peuvent endurer un citoyen né, comme eux et plus qu’eux, au sommet de l’échelle sociale… » De telles phrases font grand plaisir à qui les prononce et parfois elles appellent les applaudissements. De telles mœurs vaniteuses me paraissent de bonnes mœurs oratoires. Combien de bons yeux naïfs doivent s’écarquiller pour apercevoir là-haut, « au sommet de l’échelle sociale », le f∴ orateur.

Le f∴ orateur est d’ailleurs charmant. Il arrive toujours les mains chargées d’un bouquet d’espérances, fleurs de papier qu’il croit peut-être vivantes, que dans tous les cas il affirme vivantes. Il annonce, avec des accents de prophète idiot ou de charlatan roublard, que bientôt tout sera pour le mieux dans le meilleur des mondes. Sa phrase puissante va jusqu’à rajeunir la terre, à condition que cette vieille vieillisse encore un peu. Il proclame prochaine l’époque où montera vers le soleil « avec les chœurs et les parfums de Cybèle rajeunie, la pieuse allégresse du banquet où l’Homme, à jamais débourbé des dogmes et des lois, communiera, dans une agape généreuse, avec l’humanité. » Et l’idéal magnifique que Tailhade nous propose n’est pas difficile à atteindre. Peut-être M. Combes sera-t-il un pasteur suffisant pour nous conduire à la terre promise. Car, — Tailhade n’en doute pas, ni vous non plus, je suppose, — « le surnaturel en fuite, la misère disparaîtra bientôt. »

Très oratoire aussi, la simplicité agressive de son esprit. Quand l’individu est mort qui combattit le mal social, les puissants s’emparent de son nom, et ils faussent et tordent sa pensée jusqu’à s’en faire une couronne. Il n’y a pas d’exemple d’une gloire populaire qui ne soit devenue la proie des puissants. Leygues, tyranneau de la pensée, et Hanotaux, valet du bourreau Abdul-Hamid, ne furent-ils pas les loueurs officiels de Victor Hugo, âme sans générosité certes, mais verbe toujours prêt à combattre pour les libertés et à défendre les peuples opprimés ? Volontiers Tailhade tomberait dans la sottise de vilipender le poète, uniquement parce que des politiciens le vantèrent. Il méprise Jeanne d’Arc dès que les patriotes vomissent sur elle leurs louanges et, puisque les clergés actuels se réclament du nom de Jésus, il oublie que Jésus vivant fut l’ennemi des clergés et de toutes les organisations oppressives. Au lieu de délivrer d’une parole vaillante et juste l’Individu prisonnier apparent des sociaux, il l’insulte pêle-mêle avec eux. Sa phrase, grossière et enfantine comme un franc-maçon, est parfois, aussi injurieuse à Jésus que le crachat d’un juif du peuple, le soufflet d’un soldat ou l’existence d’un prêtre.

Malgré les surcharges et les arabesques d’un style vaniteux, Laurent Tailhade, je l’avoue, est aujourd’hui un orateur. Ses rythmes, toujours vivants, dansent parfois avec des grâces prétentieuses, parfois se précipitent hostiles et aveugles sur tout ce que le hasard dresse devant eux. Et toujours la pensée qu’ils portent comme une fleur ou comme une arme est oratoire par sa pauvreté sans nuances, par sa simplicité vide, par sa banalité bourgeoise ou populaire.

« Je me suis toujours incliné à comprendre, dit M. Bergeret, et j’y ai perdu des énergies précieuses. Je découvre sur le tard que c’est une grande force que de ne pas comprendre. Cela permet parfois de conquérir le monde. Si Napoléon avait été aussi intelligent que Spinoza, il aurait écrit quatre volumes dans une mansarde. »

Fuyant M. Bergeret, vous les prenez donc pour « des énergies précieuses », les basses avidités ouvertes vers les misérables et fangeux royaumes qui sont de ce monde ? Votre intelligence vive, alerte, capable de tout comprendre successivement, inégale à la vue synthétique qui seule donne la sérénité, hésite entre Spinoza qui put tirer de ses richesses intérieures un univers harmonieux et le pauvre Napoléon dont l’Europe conquise ne remplissait pas le vide décidément incurable. Vous y voyez mal, M. Bergeret, et vous demanderiez pour vous le supplice d’une Danaïde qui fait passer des fleuves par son tonneau sans fond plutôt que la destinée aimable de l’enfant dont la moindre fontaine remplit l’urne légère.

Fuyant M. Bergeret, tu crois peut-être m’échapper en souriant. Mais je sais le sens complexe de ton sourire.

Quel rhéteur naïf soutiendrait encore après t’avoir lu que l’ironie veut faire entendre uniquement le contraire de ce qu’elle dit ? Sous les reflets trompeurs de ton ironie, la lettre vit d’un peu de l’esprit et l’esprit s’alourdit d’un peu de la lettre. Délicieux M. Bergeret, ta phrase ne méprise pas tout à fait Napoléon quand tes mots le glorifient. Et la preuve c’est que, malade des petites vanités de nos petits Napoléons, tu as fait, tout comme Hanotaux, le nécessaire pour être de l’Académie française. Te dirai-je ma pensée entière, séducteur que quelques-uns proclament divin parce que tu es féminin, toi dont la langue lumineuse fait rêver de loin aux splendeurs de Platon et qui, regardé de près, n’es plus que madame Renan ?…

Renan diminué, Renan plus joli, Renan de salon, Renan journaliste, ô gracieux Renanet, tu as plus de vanité intellectuelle que de joie intellectuelle. Frôleur d’idées, faiseur d’idées demi-vierges, tu ne fécondas jamais aucune de tes épouses d’une heure. Quand tu couches avec la blonde, tu songes à la brune ; et tu te prouves ingénieusement que la belle est laide ou que la laide est belle.

Seules, les nobles constructions équilibrées donnent la joie qui dure. Tu es incapable de construire. Tu es le voyageur inquiet et amusé. Tu es la faculté de comprendre un peu, toujours assez pour sourire, jamais assez pour t’arrêter.

Nous aimons en toi notre Voltaire, clair, rieur et superficiel. Tu es un rapprocheur de petits détails étonnés. Mais ce jeu ne donne qu’un plaisir bien court. Et il faut l’aiguiser de malice. Il te faut surtout que des spectateurs soient là, souriant avec toi, un peu complices de tes plaisanteries. Tu ne jouis pas de la pensée : tu jouis un peu de l’espoir et du désir de la pensée ; tu es heureux surtout de voir que nous croyons à tes bonnes fortunes. Tu affiches, don Juan de parade, des conquêtes que tu n’as point faites. Partout tu as coquetté ; nulle part tu ne t’es fait aimer d’une doctrine assez pour qu’elle se donne à toi. Ton esprit s’arrête toujours aux bagatelles de la porte.

Mais je voulais te louer, joli M. Bergeret, pour les plaisirs légers que je te dois, pour la demi-griserie amusée qui me vint de plusieurs de tes pages.

Il y a dans les meilleurs livres d’Anatole France, dans ceux qui essaient le moins d’être des livres, deux personnages que j’aime.

Il y a d’abord M. Bergeret en qui l’auteur se portrait et se parodie. Se parodier soi-même, manière aimable de se faire accepter tout entier. Le procédé donne la liberté de ne pas choisir ; permet d’être soi en toute richesse complexe, sans souci d’harmonie ; autorise l’impudeur d’étaler sa beauté et ses verrues. On peut ainsi s’abandonner aux jolis pédantismes qu’on aime, et personne ne vous appellera pédant.

Pédantisme souriant de M. Bergeret, tu es, comme tout pédantisme, fait de passivités vaniteuses. C’est toi qui inclines France à tant de pastiches de style et de pensée. Tu le conduis, converti chaque fois, au jardin d’Épicure aux solitudes errantes de François d’Assise ou parmi nos collectivistes. J’admire en la méprisant un peu cette souplesse d’Alcibiade de librairie, cette faculté d’adaptation qui fait tant de choses d’Anatole France et même « un homme de bonne volonté » parmi les naïfs constructeurs de la cité future.

Plus encore que M. Bergeret, j’aime Riquet. Le chien Riquet, Anatole France s’en doute bien un peu, est le plus humain de ses personnages. Il met en Riquet, le malicieux, toute l’humanité instinctive qu’il veut railler. Riquet a « l’âme religieuse. » Il vénère « la salle à manger comme un temple, la table comme un autel. » Il classe naïvement les hommes en bons et en méchants. Il aboie « pour épouvanter les méchants. » Comme la sœur de M. Bergeret, il sait « juger les personnes » et mépriser celles qui sont méprisables. Comme la servante Angélique, il a des idées respectueuses « à l’endroit de la nourriture humaine. » Comme la petite Pauline, il est capable d’admiration. Il aime « ses dieux domestiques » et la terreur parfois lui crée une divinité nouvelle. Sa petite âme, « semblable à l’âme humaine », est « facile à distraire et prompte à l’oubli des maux. » Il ne comprend pas l’ironie. Comme un bon gendarme, il garde une aptitude au prompt éveil entretenue « par le sentiment du devoir. » Riquet est du bon peuple, et M. Bergeret le lui dit nettement : « Toi aussi tu adores l’injustice par respect pour l’ordre social… Toi aussi tu es le jouet des apparences. Toi aussi tu te laisses séduire par des mensonges. Tu te nourris de fables grossières… Toi aussi tu as des haines de race, des préjugés cruels, le mépris des malheureux… Tu es pieux, tu as ta théologie et ta morale. » Et pourtant, pauvre Riquet, tu n’es pas méchant, « tu as une bonté obscure, la bonté de Caliban. »

L’ingénieux Anatole France, longtemps impuissant à créer un personnage, a enfin réussi — à côté d’un chien peu fidèle qui adopte tous les maîtres et court sur la piste de tous les livres, c’est M. Bergeret que je veux dire — un être où vit élémentaire quelque humanité, et c’est le petit chien Riquet.



CHAPITRE XI


Quelques philosophes


« Je vais vous dire, annonce Zarathoustra, trois métamorphoses de l’esprit : comment l’esprit devient chameau, comment le chameau devient lion, et enfin comment le lion devient enfant. »

Le chameau, c’est « l’esprit patient et vigoureux en qui domine le respect ». Il réclame, vaillant et dévoué, les règles les plus pénibles, les fardeaux les plus lourds et, « sitôt chargé, se hâte vers le désert. Mais, au fond du désert le plus solitaire, s’accomplit la seconde métamorphose : ici, l’esprit devient lion, il veut conquérir la liberté et être maître de son propre désert. » Il rugit : « Je veux », et il lutte contre le dragon qui s’appelle « Tu dois ». Il déchire les vieilles morales, détruit les « valeurs anciennes. » Mais, ayant opposé « une divine négation, même au devoir », il devient enfant pour « la sainte affirmation » qui créera des « valeurs nouvelles. »

La philosophie de Nietzsche commence, en effet, par être libératrice. Ce héros veut nous affranchir non seulement « de tous les maîtres qui ne se moquent pas d’eux-mêmes », mais encore de notre propre passé, de toute continuité personnelle, de la crainte naïve et tyrannique de nous contredire. Non content de délivrer l’individu de « l’instinct de troupeau », il le libère de toute préoccupation d’harmonie dans sa vie et dans sa pensée. Il n’est pas satisfait quand il lui a dit d’être lui-même. Il lui recommande d’être celui de cette heure, non celui d’hier. Il proclame, avec une joie fière et un peu ricaneuse : « Mon présent réfute mon passé ». Le lion rugit : Vis dans la joie de ce moment !

Affranchir l’individu ne suffit pas à Nietzsche. Il délivre aussi l’univers. Il le délivre de Dieu, qui est « mort » ; il le délivre de la causalité et de la finalité.

Mais il va bientôt, de lion destructeur devenu un enfant qui joue « le jeu divin de la création », forger au monde et à l’individu des chaînes aussi lourdes que les anciennes.

D’ailleurs, malgré ses efforts brusques et ses triomphes lyriques, jamais il n’affranchit sa pensée aussi complètement que Descartes ou Kant. À aucun moment il n’échappe à l’hégélianisme, qui lui paraît une inévitable nécessité de toute pensée allemande. Jamais non plus il ne s’évade du darwinisme. Ses explications de détail, soit qu’il cherche « l’origine de la connaissance », « l’origine du logique » ou toute autre genèse, font intervenir la sélection naturelle comme un agent dont personne n’oserait nier l’existence ou l’importance. Il est vrai qu’il reproche au « darwinisme anglais » [8] je ne sais quelle « odeur de petites gens, misérablement à l’étroit ». Il voit, lui, darwiniste allemand, darwiniste d’un pays victorieux et d’une période glorieusement expansive, la lutte se livrer « partout autour de la prépondérance, de la croissance, du développement de la puissance, conformément à la volonté de puissance qui est précisément la volonté de vie. » Mais cette critique ne me paraît pas très heureuse qui rétrécit la doctrine, qui n’aperçoit que la forme joyeuse et conquérante du combat et ignore sa forme douloureusement défensive. Le mécanisme du monde reste pour Nietzsche ce qu’il est pour Darwin. Sa dynamique incomplète, qui ne tient compte que de l’action et non de la résistance, explique moins bien ce mécanisme.

Nietzsche, ayant trouvé dans l’hégélianisme et le darwinisme les bornes de sa puissance destructive, se met à reconstruire. Il dresse un univers qui lui semble tout neuf, un univers qu’il croit l’œuvre de « sa propre volonté » et qu’il affirme « son propre monde ». En réalité, il est aidé par Hegel et Darwin, seuls survivants apparents de l’intense lutte pour la vie que se sont livrée en lui les doctrines. Même ils ne restent point tout à fait seuls ; certains matériaux viennent de plus loin, et aussi l’élégance de certaines courbes. Les noms de Plotin et de Platon auront droit à une inscription sur l’édifice composite.

Nietzsche va donc créer et, lui qui jadis critiquait durement l’idée de sacrifice, il aimera ses créations plus que lui-même. « Est-ce que je recherche le bonheur ? Je recherche mon œuvre. » Il va créer surtout deux doctrines : la doctrine du surhomme et la doctrine du grand retour.

Tout être doit « se surmonter », créer un être supérieur et « l’homme est une corde tendue entre la bête et le surhomme ». Il faut que l’homme crée le surhomme. On voit sans peine qu’il n’y a là qu’une application hardie du darwinisme à l’avenir. L’homme, pour Nietzsche, est une sorte de sursinge : « Qu’est-ce que le singe pour l’homme ? Une dérision ou une honte douloureuse. Et c’est ce que doit être l’homme pour le surhomme ; une dérision ou une honte douloureuse. » Il y a aussi un résidu plotinien dans l’idée de cette tendance à créer quelque chose de mieux que nous-même. Nietzsche semble, Plotin myope, voir le premier pas de la régression en Dieu. Il ne va pas au-delà. Pourtant le surhomme ne saurait être que le but immédiat de l’homme, non le but final de l’univers. Lui aussi, il devra se surmonter ; et encore celui qu’il aura créé en se surmontant. Nulle part dans Nietzsche je ne vois pourquoi ce mouvement s’arrêterait ni où il s’arrêterait. Or Nietzsche ne peut éluder la difficulté en affirmant le progrès à l’infini. L’éternité pour lui n’est pas une ligne droite. D’après la doctrine du grand retour, nous reviendrons au point même où nous sommes et où déjà nous nous sommes trouvés une infinité de fois.

Il ne reste que deux solutions. Ou bien le progrès n’est qu’apparent et le surhomme, qui après tant de siècles ramènera l’homme, le surhomme, passé aussi bien qu’avenir, est en même temps un sous-homme. Son avènement est indifférent et Nietzsche a tort de se sacrifier à lui.

Ou bien la courbe de l’existence s’efforce vraiment vers quelque noblesse entrevue à l’extrémité de son axe ou à l’un de ses foyers. La marche a un but qu’on atteindra ou dont on approchera. Mais seul quelque rythme plotinien expliquera comment elle se continue ensuite vers une sorte de perfection contraire. Le but, ne serait-ce pas la résurrection de ce Dieu qui est mort et son enrichissement par le don de toutes les créatures ? Puis, à son tour, ce Dieu généreux, fait de toutes nos générosités, se dépenserait en créations, se dépenserait jusqu’à la mort. Sa naissance et sa mort seraient les deux extrémités du grand axe ou, si l’on préfère, les deux foyers de l’ellipse.

La théorie du surhomme ne peut garder une originalité apparente qu’à la condition de rester une pensée incomplète et tronquée. Darwin, savant qui ne veut expliquer que le passé, connaît mieux que Nietzsche le dynamisme des causes secondes. Plotin, qui dit l’éternité, la voit plus largement et plus clairement.

Nietzsche n’est pas seulement le poète du surhomme, il est aussi le poète du grand retour. Il faut qu’éternellement nous chantions « le chant dont le nom est : Encore une fois, dont le sens est : Dans toute éternité ! » Car toute joie se veut elle-même et, se voulant, elle veut toutes les conditions qui lui ont permis de naître. En vain les peines fuient dans l’infini, tentent de se perdre au néant. Leur course éperdue est dirigée vers le renouvellement par l’âpre effort des joies qui veulent revenir les mêmes au même point. Les joies victorieuses rythment le monde. « Toute joie veut l’éternité, — veut la profonde éternité. » Et Nietzsche, « ardent de l’éternité, ardent du nuptial anneau des anneaux, — l’anneau du devenir et du retour », chante son amour en une danse vertigineuse.

Ainsi l’univers, délivré tout à l’heure de la causalité, de l’ordre, du but, est pris maintenant dans la nécessité plus forte et sans soudure d’une continuité cyclique.

Et le dragon « Tu dois », déchiré par le lion, a ressuscité aux vagissements de l’enfant. Nous ne vivons plus pour la joie de l’instant, mais pour nous « surmonter », pour désirer et causer notre propre « déclin », pour nous donner à l’avenir et à la création du surhomme. Nietzsche exige que nous aimions l’univers, que nous aimions, dans l’heure présente, les heures qui l’ont amenée et les heures qu’elle amènera ; il veut que nous l’aimions, cette heure, non pas une fois, mais une infinité de fois, aujourd’hui, et dans le passé sans fond, et dans l’avenir sans fond, dans toute « la profonde éternité ».

Car cette conception, qui pourrait écraser de terreur ou paralyser d’indifférence, peut aussi exalter de joie ivre. C’est dans les manifestations de cette joie qu’éclate surtout la puissante originalité de Nietzsche. Originalité d’ordre poétique bien plus que d’ordre philosophique. Il répète des choses déjà dites, mais l’accent est nouveau. Son chant est toujours belliqueux et orgiaque. D’autres ont accepté l’univers pour sa nécessité, ou lui ont souri pour son harmonie. Lui, le veut éperdûment, pour la joie de maintenant, pour la joie d’hier, pour celle de demain. L’instant et l’éternité montent à sa tête, alcools puissants, et le grisent. D’autres ont vanté l’univers en de larges et calmes chants apolliniens ; lui l’exalte dans le désordre bondissant d’une danse dyonisienne.

Une danse ! La danse est pour lui le plus intense symbole de la joie et le rythme le plus exact de la vérité. Il écrit du philosophe : « La danse est son idéal, son art particulier, et finalement aussi sa seule piété, son culte »… Son Zarathoustra « ne s’avance-t-il pas comme un danseur ? » Ne déclare-t-il pas : « Je voulus danser au-delà de tous les cieux » ? Et encore : « Ce n’est qu’en dansant que je sais dire les symboles des choses les plus sublimes. »

L’individualisme de Nietzsche, — bruit, agitation, tumulte, orgie, plus qu’harmonie, — est moins beau que le stoïcisme ou l’épicurisme. Sa métaphysique est fille de Hegel et de Darwin, de Platon et de Plotin. Mais il clame sa pensée en images si triomphantes, il la danse au rythme de symboles si bondissants et si vertigineux qu’elle semble la fiévreuse création de quelque dieu imprévu, Bacchus barbare, ivre de sa puissance, ivre aussi de ce qu’il a bu. Or ce qu’il a bu n’est pas du vin, mais je ne sais quelle essence formidable : de l’éternité condensée en instant. Et, autour de chaque mouvement du dieu fauve, s’émeut un éblouissement ardent ; autour de chaque mouvement de Nietzsche, Loïe Fuller de la philosophie, circule, serpentine et crépitante, une mélodie de flammes.

Constater que les dieux personnels sont morts ; détruire les temples extérieurs qui jettent sur nous une ombre malsaine ; ne laisser aux puissances divines, justice, chance, destinée, d’autre refuge que le cœur de l’homme, ou mieux la partie inconsciente et comme souterraine de notre être, « le temple enseveli » : tel est bien, malgré quelques incertitudes et quelques retours en arrière, l’effort de Maurice Mæterlinck.

Je ne signalerai ni les rares mouvements de recul ni les nombreuses hésitations. Auprès du public actuel, animal faible et qui s’effare devant la décision comme devant une brutalité et une offense, ces quelques fuites et ces balancements timides servent peut-être le poète exquis autant que ses images un peu flottantes et ses couleurs aux grâces atténuées. Il ne faudrait pourtant pas, parce qu’il a le tort de sourire la même grimace, croire que Maurice Mæterlinck nous apporte, sous les mêmes ingéniosités superficielles, les mêmes banalités foncières qu’un Jules Lemaître ou un Anatole France.

Je ne lui garderai point rigueur d’habiletés qui lui servent aujourd’hui et lui nuiront demain. Sa pensée centrale est noble, belle et puissante : il me paraît juste de la délivrer de ce qui lui est contraire ou étranger.

Je négligerai aussi quelques laideurs et quelques gestes déplaisants : la façon un peu ridicule dont l’auteur se met parfois en scène et ce qu’il y a de trop personnel, d’un peu bassement pratique, dans certaines de ses inquiétudes. Oublions ces gravats et pénétrons dans le temple.

L’humanité, affirme Mæterlinck, « veut enfin connaître la vérité ». Elle « a trouvé dans cette recherche une raison d’être qui remplace toutes les autres. » Elle est pourtant loin d’être lasse du mystère et « c’est l’inconnu ou l’inconnaissable qu’il nous faut pour ennoblir notre curiosité ». Il n’y a pas contradiction entre les deux désirs. Le soleil de la connaissance dissipe les brumes des « mystères artificiels », mais sa lumière élargit à l’infini « l’océan du mystère réel ». Tous nos efforts ne supprimeront pas un mystère ; ils pourront seulement le faire « changer de place ».

Déplacer quelques mystères qui semblaient extérieurs et transcendants pour les rendre immanents à l’homme ; transformer du mystère métaphysique en mystère psychologique ; ramener nos yeux du macrocosme vers le microcosme : c’est, à de certaines époques, l’œuvre nécessaire du philosophe. Après le grand effort ontologique des ioniens et des éléates, Socrate fait descendre, suivant un mot connu, la philosophie du ciel sur la terre. Descartes guérit la folie théologique en nous faisant constater notre existence avant celle de Dieu. Après l’idéalisme de Malebranche, de Berkeley et de Spinoza, après les discussions de Clarke et de Newton sur l’espace et le temps, Kant arrache aux ténèbres extérieures pour les rendre à notre esprit le temps et l’espace.

C’est que, après une noble mais épuisante époque de rêve métaphysique, il faut reployer ses ailes et reprendre terre. Mais l’inévitable réaction se fait toujours dans deux sens. Les esprits pauvres et grossiers, affamés auxquels on offrit au lieu de pain un spectacle sublime, courent, en déclarant qu’ils n’ont rien vu, aux cuisines de la science et du positivisme. Les âmes généreuses se retirent en elles-mêmes et s’émeuvent à y retrouver toute la beauté du ciel détruit. Elles sourient en s’apercevant qu’elles sont les vraies créatrices du bleu que les naïfs croient lointain et que les imbéciles scientifiques, parmi des ricanements, déclarent ne point voir. « Nous devenons presque toujours le dernier refuge et la véritable demeure des mystères que nous voulons anéantir ». Tout « ce qu’on enlève aux cieux se retrouve dans le cœur de l’homme ». Comme Socrate, comme Descartes, comme Kant, Mæterlinck nous conseille de préférer le mystère « qui est certain à celui qui est douteux, celui qui est proche à celui qui est loin, celui qui est en nous et qui nous appartient à celui qui était hors de nous et qui avait sur nous une influence funeste ». Il nous recommande encore : « N’interrogeons plus ceux qui fuyaient en silence aux premières questions, mais notre propre cœur, qui renferme en même temps la question et la réponse, et qui peut-être un jour se souviendra de celle-ci ».

À plusieurs reprises, il proclame « la vaste loi qui ramène en nous, un à un, tous les dieux dont nous avions rempli le monde ». Il découvre que « beaucoup de forces qui nous dominaient et nous émerveillaient ne sont que des portions mal connues de notre propre puissance ».

« Notre propre puissance », quoiqu’il la désigne souvent par le mot « cœur », il la voit, en réalité, plus profonde et plus secrète. Le temple est enseveli quelques étages plus bas. C’est presque uniquement la partie inconsciente de notre être qui intéresse Mæterlinck. Il dit l’effort de l’homme pour « percer les parois qui séparent sa raison qui ne sait presque rien, de son instinct qui sait tout, mais ne peut se servir de sa science ».

Le mystère extérieur qu’il fait rentrer avec le plus de bonheur au sanctuaire psychique est celui de la justice. Il n’y a point de justice transcendante au monde ; il n’y a point de justice immanente des choses. La justice appartient tout entière au domaine humain ; mais elle est, plus encore qu’une pensée, un instinct. Elle est notre atmosphère. Si nous en sortons, notre esprit se rassure en vain par des sophismes et notre vouloir se tend inutile dans le vide. Notre inconscient, privé de l’air pur qui lui est nécessaire, s’affole. Ses halètements démentiels, rendent incertaines, hésitantes, contradictoires, nos actions. Et nous finissons par succomber dans une lutte apparente contre les choses vengeresses, dans une lutte réelle contre nous-même.

La chance bonne ou mauvaise semble aussi à Mæterlinck dépendre de notre inconscient. C’est lui qui, habile ou stupide, nous conduit à la victoire ou à la défaite.

D’autres exemples me paraissent moins intéressants. Mais l’important c’est que l’effort de réduire l’inconscient universel en inconscient humain est chez Mæterlinck une tendance assez générale pour recevoir le noble nom de méthode. Moins large certes et moins puissante que celle des grands rénovateurs que je nommais tout à l’heure, les Socrate, les Descartes et les Kant, elle est peut-être destinée pourtant à renouveler pour quelques années une partie de la philosophie. Elle transforme la philosophie de l’inconscient. Comme les Grecs réduisirent à la beauté humaine les effroyables divinités cosmiques, elle ramène cette métaphysique de pessimisme et d’abstention écrasée à une psychologie presque optimiste et vaillante.

Mæterlinck mérite peut-être qu’on parodie à son occasion le mot magnifique de Cicéron sur Socrate et qu’on dise, en souriant à peine : « Il a fait remonter de l’enfer sur la terre la philosophie de l’Inconscient ».

Notre temps adore les fantômes et n’aperçoit même pas les véritables puissances. Admirateur ahuri des disciples pauvrement bégayants, il n’entend pas les voix les plus sûres et les plus personnelles. S’il veut désigner par un nom propre l’esprit d’analyse, il se donne le double ridicule de penser à Paul Bourget et d’oublier Rémy de Gourmont.

Il faut être juste : les puérilités prétentieuses de Bourget caressent les prétentions du lecteur et ne dérangent la quiétude d’aucune sottise. L’imbécile qui a suivi sans peine est fier d’avoir compris de la « pensée » et de la « psychologie », et sa digestion n’a pas été troublée. Au contraire, une véritable intelligence analytique est déplaisante, puisqu’elle est un outil de destruction. Celui qui en est doué ne peut guère éviter d’ironiser et, si l’ironie bourgeoise qui consiste à ne pas comprendre est précieuse comme un bouclier orné de grotesques, l’ironie aiguë de celui qui comprend est une arme offensive. Et puis il est vraiment trop différent, celui qui comprend : son originalité est une dernière raison de le haïr ou plutôt de fermer les yeux, de refuser de l’apercevoir.

Rémy de Gourmont n’a pu s’amuser longtemps au jeu de « la dissociation des idées » sans constater que la plupart des hommes, cerveaux paresseux soumis à des ventres exigeants, sacrifient la vérité au « bonheur » et « qu’ils ont bien plus souci de raisonner selon leur intérêt que selon la logique ». Il a remarqué que « ce qu’ils appellent les lois de l’histoire » ou de la morale « n’est en somme que la coordination logique de leurs désirs ». Linguiste malicieux, il s’est accordé souvent le plaisir de montrer « comment un mot en arrive à ne plus avoir que le sens qu’on a intérêt à lui donner ».

Nos désirs changeants créent à chaque instant en nous des « vérités » nouvelles, et nous nous gardons bien de les confronter avec les anciennes. Aussi « le cerveau de l’homme civilisé est un musée de vérités contradictoires ». Et, remarque le cruel philosophe, l’homme « n’en est pas troublé parce qu’il est successif. Il rumine ses vérités les unes après les autres. Il pense comme il mange. Nous vomirions d’horreur si l’on nous présentait dans un large plat, mêlés à du vin, à du bouillon, à du café, les divers aliments, depuis les viandes jusqu’aux fruits, qui doivent former notre repas successif ; l’horreur serait aussi forte si l’on nous faisait voir l’amalgame répugnant des vérités contradictoires qui sont logées dans notre esprit ». Rémy de Gourmont fait voir souvent « l’amalgame répugnant ». Quand il nous rend ainsi « simultanés » pour un instant, notre premier mouvement est une révolte, non contre nous, mais contre lui. C’est le résultat qu’obtient toujours le courageux qui dirige une lueur sur l’amas d’immondices qu’est l’esprit passif.

Son mépris pour l’entassement fou et ignoble qui forme une intelligence obéissante est moins odieux encore que son amour pour l’harmonie nouvelle qu’est tout esprit libre. Il ne voit guère qu’une recommandation à faire à l’artiste : « Il faut obéir à son génie ». Et il dit à tous : « On n’agit décemment qu’en conformité avec sa propre nature ; les gens qui veulent agir ou ne pas agir d’après les ordres d’une morale extérieure à leur vérité personnelle finissent, Dieu aidant, dans les compromis les plus saugrenus ».

Décidément cet homme ne respecte rien : morale extérieure, lois, science aux prétentions « législatives », il raille toutes les beautés rectilignes qui émeuvent les braves gens de la « règle » et du « droit chemin ». Il constate, implacable : « Les fantaisies de Lycurgue coûtèrent à Sparte son intelligence ; les hommes y furent beaux comme des chevaux de course et les femmes y marchaient nues drapées de leur seule stupidité ; l’Athènes des courtisanes et de la liberté de l’amour a donné au monde moderne la conscience intellectuelle ».

Ce redoutable destructeur des apparences, seules divinités adorées par la tourbe, cet amoureux de l’unique réalité, l’individu, a bien conscience d’être un monstre fort haïssable non seulement pour la foule, mais aussi pour les « âniers innocents qui accompagnent mais ne guident pas la caravane ». Il sait que tout mouvement libre offense les critiques, prêtres de l’immobilité ou porteurs du manipule de foin que suivent toujours, salive à la bouche, les légions, les centuries et les décuries littéraires : « Jadis un homme se levait, bouclier de la foi, contre les nouveautés, contre les hérésies, le Jésuite ; aujourd’hui, champion de la règle, trop souvent se dresse le Professeur ». Mais « la diabolique intelligence rit des exorcismes, et l’eau bénite de l’Université n’a jamais pu la stériliser, non plus que celle de l’Église ». On empêchera de la voir aujourd’hui, demain, toujours peut-être. Qu’importe ? Elle est, et cela lui suffit. La réputation et la gloire, qu’on peut voler à l’écrivain, sont de faux biens qui ne sauraient s’additionner avec les vrais biens : la pensée et la beauté, « Il ne faut pas mêler l’idée de gloire à l’idée de beauté ». « Tout à fait dépendante des révolutions de la mode et du goût », la première est méprisable. La seconde, la seule déesse, celle que sa splendeur même cache aux faibles yeux de la foule, est « absolue ».

Je voudrais louer convenablement ce que Camille de Sainte-Croix, si bien doué pour la définition rapide, appelle le « beau jardin intellectuel » où Rémy de Gourmont « cultive ses paradoxes spéciaux avec une foi de son choix, curieusement faite d’ironie fervente et de caprice raisonné ». Je montrerais ensuite que, malgré son affectation d’élégance indifférente, malgré la coquetterie qui lui fait présenter les pensées les plus aimées comme des paradoxes souriants, la part du voulu et de l’artificiel est faible dans la beauté de l’homme et de l’œuvre. Tout vient ici d’une source unique dans les profondeurs quoique doublement jaillissante : le sentiment de la réalité de l’individu, le sentiment de l’irréalité de tout le reste. J’étudierais Rémy de Gourmont idéaliste, puis — comme par la clarté cette intelligence est allée à la « noblesse dédaigneuse » — je dresserais Rémy de Gourmont stoïcien.

Mais je cède à un désir qui m’entraîne loin de ce programme de justice. Dans le plus riche de ses livres, La culture des Idées, Rémy de Gourmont intitule un chapitre important Du Style ou de l’Écriture. Et, comme tout le monde depuis quelque temps, Rémy de Gourmont emploie indifféremment l’un ou l’autre des deux mots, en fait des synonymes équivalents. Pour peu qu’on continue, le mot « écriture » devenu inutile périra dans son acception littéraire. Je voudrais essayer de le sauver en rendant consciente la différence de sens que les premiers à l’employer sentirent vaguement entre lui et le mot « style ».

Avec je ne sais quel critique, Rémy de Gourmont appelle « le style des Goncourt un style désécrit ». Et il définit ainsi le style désécrit : « Il n’y a plus de phrases, les pages sont un fouillis d’incidentes. L’arbre a été jeté par terre, ses branches taillées ; il n’y a plus qu’à en faire des fagots ». Les Goncourt ne sont-ils pas précisément les premiers qui vantèrent « l’écriture artiste ? » Ils sentaient peut-être que ce qu’on appelait le style leur manquait et ils prétendaient pourtant, avec quelque raison, à un certain mérite d’expression dont le nom n’existait pas encore.

« Le style, dit largement Buffon, n’est que l’ordre et le mouvement qu’on met dans ses pensées ». L’écriture est chose plus petite, plus multiple, uniquement curieuse du détail. Il faudra toujours dire : un style rapide, un style large, l’ampleur du style. Mais je louerai plutôt une écriture soignée et je blâmerai une écriture précieuse. La préciosité — qui a d’ailleurs des apparences fort diverses — c’est le souci exclusif de l’écriture, du petit détail souriant ou pittoresque, de la mouche au coin de l’œil, du rouge et du blanc dont on corrige les couleurs de la nature. Il n’y a pas de style artificiel ; il n’y a guère d’écriture naturelle. Le style tient le milieu entre la pensée et l’écriture.

Quand Buffon recommande d’employer toujours les termes les plus généraux, il éteint l’écriture pour laisser au style toute la valeur. Il a peut-être raison : l’écriture la plus aimable se fane vite. Exemple : Fénelon, homme de l’épithète qui fut fleurie et rare, qui est banale et pâle. Mais les snobs, êtres particulièrement « successifs », incapables de saisir le style, cette synthèse adéquate à la pensée, se prennent à la broderie capricieuse et éclatante de l’écriture.

Les grands créateurs négligent souvent l’écriture et c’est pourquoi les petits exigeants de leur temps leur reprochent de manquer de style. Si Apollon dédaigne trop la mode, il y aura des gens pour le trouver laid. C’est ainsi que pour certains, Balzac écrit mal et La Bruyère, vaniteux de la piquante précision de son écriture, reproche à Molière du « galimatias ». Le grand homme qui a un style est à l’écrivain curieux d’écriture comme le savant aux larges conceptions est à l’érudit amusé du détail.

La France est le pays le moins libre, celui où il est le plus dangereux de n’être pas un écho. Les plus grands et les plus originaux des philosophes allemands furent professeurs en quelque université ; en France, connaissez-vous un professeur qui ait la puissance de penser ou le courage de ne point répéter ? Chez nous, le professeur de philosophie, prêtre de traditions que souvent il ne comprend même plus, est exactement le contraire du philosophe. Et nul professeur ne devrait trouver place en ce chapitre. Voici pourtant un critique — dont j’ignore la vie extérieure et s’il parle du haut d’une chaire — qui débute quelquefois par de la pensée ; mais il continue toujours par de la prudence et de la naïveté professorales.

Aux premières pages du moins mauvais de ses livres, — Dix années de philosophie, études critiques sur les principaux travaux publiés de 1891 à 1900, — M. Lucien Arréat constate que la philosophie est « tout le savoir, sans être spécialement aucun savoir. » Elle « s’applique à toutes les branches de la science, parce qu’elle est une fonction de l’esprit : elle embrasse toute la science, parce qu’elle est une manière de penser le monde. » Elle « peut être considérée comme une fonction première de notre intelligence et signifie, en quelque sorte, notre effort même vers la généralisation abstraite, qui est le moyen et l’objet de tout savoir. »

Par malheur, tout le long du volume, il oublie ces larges déclarations. Il étudie uniquement les pauvres petits faits recueillis par la sociologie « scientifique », par la psychologie « scientifique », par l’esthétique et la morale « scientifiques ». Lorsqu’un des misérables ouvriers dont il nous dit l’effort infinitésimal quitte la loupe et oublie sa minuscule besogne bien « contemporaine » pour regarder un peu autour de lui et penser un peu le monde, M. Arréat refuse de le suivre « dans cette région philosophique, où les sciences particulières trouvent leurs points de rencontre, où les définitions deviennent explicatives, quoique avec un inégal succès, et plus larges aussi que les événements positifs qui ont servi à les construire. » Chaque fois, il rappelle l’étourdi à sa petite tâche précise et lui répète, inflexible : « La méthode constante des sciences est de comparer des faits et des séries de faits l’une avec l’autre, afin de dégager la loi de leurs variations simultanées ou successives, aussi souvent qu’il est possible de le faire avec quelque sûreté. »

Ainsi il étudie la philosophie, poème des poèmes, avec un vil esprit scientifique, dans la préoccupation utilitaire de la solidité précise des découvertes et non pour la joie de voir l’esprit marcher d’une allure noble. Il fait en commerçant le bilan des acquisitions. Il est puni justement de philosopher en industriel qui touche à la science divine avec des mains lourdes et avides, propres seulement aux grossiers labeurs terrestres : les entreprises qu’il étudie aboutissent toutes à l’inévitable faillite. Écrasé par la tristesse de savoir que tout à l’heure elle va crever, il ne jouit pas des couleurs célestes de la bulle de savon et ne soupçonne pas le soleil lointain qui l’irise.

Cet amoureux des résultats se désole du néant des résultats : « La dramatique histoire des luttes philosophiques n’est pas sans laisser une impression pénible : on croirait voir des ouvriers battant à coups redoublés une muraille, dont aucune parcelle ne se détache, et qui ne rend que du bruit sous le marteau. » Les pauvres ouvriers, en effet, qui attachent à leurs membres naturellement si lourds l’écrasement du plomb baconien et qui essaient de « penser le monde » suivant des méthodes faites pour saisir de tout petits détails indifférents ! Ils ne savent pas que Platon, Plotin et Malebranche sont les plus hardis des poètes et que toute synthèse est nécessairement faite d’autant de rêve que de pensée ou, s’ils le savent, ils ne parviennent point à se consoler de cette beauté inéluctable.

Ô mon âme, laisse dans la vallée étroite les ouvriers penchés qui nient le ciel. Méprise leurs outils gauches et le plomb dont ils s’alourdissent de peur que quelque vent d’extase ne les enlève trop haut. Même d’une cire qui fondra, attache-toi les nobles ailes et vole, enivrée, dans la beauté immensément monotone de l’azur. Qu’importent les ricanements dont les prudents immobiles accompagneront ta chute, puisque, un instant du moins, tu auras plané et tu auras vu…



CHAPITRE XII


Demain


La plupart des jeunes gens d’aujourd’hui n’ont pas plus de tendances littéraires que de tendances sociales. Ils sont des appétits. Combien d’élèves des Facultés continueraient à étudier si les études ne rapportaient quelques avantages matériels ? La plupart possèdent cette intelligence rudimentaire qui suffit à faire vite reconnaître que les avantages vont aux apparences non aux réalités, aux diplômes non à la science, à l’intrigue non au talent. Ils poursuivent le diplôme par un peu de travail et beaucoup de platitudes et en des groupes catholiques ou républicains ils s’exercent aux roublardises sournoises et à l’insolence des bluffs.

La foule, incapable de distinguer entre les mérites de ses flagorneurs, se livre surtout aux plus inclinés, aux plus assidus et aux plus anciennement inscrits. Ceux de nos jeunes gens qui aspirent à ses avilissantes faveurs se hâtent de prendre leurs inscriptions à la Faculté de publicité et de tracer sur leur front le gros numéro. Et ils multiplient les gestes raccrocheurs : publications qui répètent ou manifestations qui rabâchent. Peu importe, pourvu qu’elles soient vides et impersonnelles, les paroles ânonnées sur la route du succès. Ce qu’il faut, c’est partir de bonne heure, marcher sans arrêt, agiter un drapeau bien connu, sourire à ses voisins en les rejetant en arrière d’un coude habilement anonyme et crier bien fort sans rien dire de nouveau ou de compromettant. Plusieurs n’ont pas besoin de se forcer pour ne rien dire en leurs bavardages.

Altruisme, socialisme, humanisme, tous les noms grotesques inventés par notre temps pour abaisser, vulgariser, démocratiser la noblesse de l’amour, sont à la mode et font recette, A la mode aussi, la « libre-pensée » en bande et selon la formule. Comme le loup déguisé en berger, nos jeunes arrivistes voudraient écrire sur leur chapeau : C’est moi qui suis Guillot l’altruiste, Gregh l’humaniste, Béret le laïque ou Riz-Choux le socialiste.

Certes on entend monter des troupeaux de l’altruisme, de l’humanisme et du socialisme des bêlements sincères. Plus d’une jeunesse est une puérilité qui continue. Tel cerveau banalement réceptif croit qu’on peut accepter du dehors et distribuer au dehors vérité et bonheur. Tel animal généreux veut pour les autres comme pour lui les joies de porc bien nourri seules sensibles au bon ventre humanitaire qui est son être total. Il rêve, en pleurant de tendresse, d’une société bien faite et noblement circulaire où chacun restituerait en engrais matériel et moral les bonnes choses avalées par la bouche et par l’oreille. À ceux-ci comme à ceux-là, il n’y a rien à dire : ventre affamé et ventre généreux n’ont pas le temps d’entendre.

N’y a-t-il donc dans la jeunesse actuelle, qu’âpres arrivistes et naïf bétail social ? Il me semble que non.

Je crois apercevoir — avec quelle émotion fraternelle, ai-je besoin de le dire ? — un mouvement individualiste qui commence. Dans un livre écrit avant la vingtième année et dont la langue est d’une beauté précoce et sûre, Léon Vannoz hésite entre différentes noblesses apprises. Depuis il marche vers un idéalisme de plus en plus courageux. Il a dit quelque part : « Chaque âme individuelle est une formule énergique qui contient l’Univers. » Il est peut-être à la veille de savoir que nous ne devons songer qu’à notre propre harmonie intérieure et que le reste nous sera donné par surcroît. Un journal d’étudiants, Le Cri du quartier, a publié sous diverses signatures — particulièrement sous les signatures de mes amis Yves Michel et Edouard Guerber — de fières et conscientes déclarations.

Notre individualisme n’est pas l’infâme égotisme qui devait conduire un Barrès à toutes les prostitutions y compris celles du mariage riche et celles de la politique. Ce n’est pas non plus l’avidité agressive et conquérante d’un Nietzsche ou la vulgarité rugueuse et prêcheuse d’un Ibsen.

La rapidité du geste dont j’écarte ces trois hommes ne trompera pas mes lecteurs. Ils ont vu plus haut que je ne confonds point Barrès, cette ordure, et Nietzsche, cette noblesse insuffisante. La vulgarité d’Ibsen, elle aussi, est relative ; elle disparaît si on la compare aux bassesses d’aujourd’hui. Mais on la sentira comme une blessure si on rapproche son grossier individualisme de la pensée d’Epictète par exemple. Ibsen n’arrive pas à la sérénité. Il s’attarde à l’attitude de révolte qui ne doit être que le sursaut du réveil. Il lutte toujours, toujours mécontent. C’est qu’il ne méprise pas assez les biens matériels. Il voudrait bassement que le confort fût donné par surcroît à celui qui conquiert l’indépendance intellectuelle et morale. Il n’est pas débarbouillé de tout eudémonisme et un peu de matérialisme biblique pèse toujours sur son esprit. Son stoïcisme s’enlaidit de protestantisme.

Les jeunes gens qui aujourd’hui se dressent pour s’affirmer savent qu’égoïsme et altruisme sont également bas, également courbés vers la matière et que ces deux ennemis se battent dans la fange. Le vrai individualisme, celui qui ne rampe pas sur le ventre, celui qui dans un temps aussi ignoble que le nôtre tenait debout les stoïciens, ignore les préoccupations utilitaires. Méprisant pour soi et pour autrui toute la vile arithmétique des plaisirs et des douleurs, il affirme l’impuissance de la force, la naïveté de la ruse, la pauvreté de l’argent. Stoïcisme enrichi d’idéalisme, il ne reconnaît que deux biens : la fermeté inébranlable du vouloir, la souplesse infiniment mouvante et continûment créatrice de la pensée vraiment libre. Par la volonté de marbre, il est une statue grecque ; mais la pensée lui donne, avec le mouvement, la polychromie souriante de la vie.

Cet individualisme est un héroïsme à la fois intellectuel et moral. Nul n’a le droit de le proclamer s’il n’est prêt, pour conserver sa dignité et sa spontanéité, à tous les renoncements économiques. Je ne parle même pas de l’ignominie des honneurs et je néglige de dire notre mépris pour quiconque se distingue des autres par des signes qu’il a platement reçus des autres et porte — petite ou grande livrée — une décoration ou un habit à palmes vertes. Notre individualisme est un orgueil assez fort pour tuer en nous toutes les vanités. Il se suffit à lui-même et les enfants incurables au milieu desquels nous vivons ne peuvent rien pour nous ou contre nous : qu’ils nous les offrent ou nous les refusent, leurs joujoux nous font rire.

Affranchis des servitudes matérielles et morales, des espérances, des craintes et des dogmes, seuls nous avons la vraie liberté. Nous vivons sur un sommet dont rien ne nous ferait descendre, non pas même le froid de la solitude complète. Nous n’avons pas besoin d’être nombreux ; nous n’avons pas besoin d’être plusieurs. Nous faisons volontiers le geste qui indique l’abrupt sentier et nous aimons fraternellement les rares esprits montés assez haut pour nous comprendre. Mais nous saurions vivre sans eux et nous ne désirons ni ne craignons que la foule envahisse notre fier séjour. Nous savons bien qu’elle ne serait avec nous qu’en apparence et il nous est indifférent, à nous les seuls vivants, que notre patrie morale se peuple ou non de fantômes et d’échos.


FIN



INDEX ALPHABÉTIQUE


A
Abdul-Hamid, 315.
Abélard, 91.
About (Edmond), 46.
Académus, 201.
Adam (Paul), 31, 34, 57, 58, 59, 67, 69, 70, 72.
Alcibiade, 320.
Alexandre le grand, 103.
Alméras (Henri d’), 237.
Amouretti (Frédéric), 21.
Annunzio (Gabriele d’), 209, 210, 211, 212, 213, 214, 215, 216, 217, 284.
Apelle, 210.
Arène (Emmanuel), 235.
Arène (Paul), 260.
Arc (Jeanne d’), 316.
Arnould (Louis), 254, 258.
Arréat (Lucien), 348, 349.
Arthénice, pseudonyme de Catherine de Termes. Voir ce nom.
Augustin (saint), 130.
Aurevilly (Barbey d’) Voir Barbey.
B
Bacon (François), 138.
Ballot (Marcel), 237, 238, 239.
Balzac (Honoré de), 69, 78, 128, 251, 283, 284, 347.
Balzac (Jean-Louis Guez de), 219.
Banville (Théodore de), 101, 305.
Barbey d’Aurevilly (Jules), 127, 133, 135.
Barbusse (Henry), 237.
Barras, 212.
Barrès (Maurice), 18, 20, 21, 67, 68, 69, 70, 72, 310, 311, 358.
Baudelaire (Charles), 18, 192, 265.
Baye (baronne de), 241, 242.
Bazan (Mme veuve Delbousquet, en littérature Noël), 241, 242.
Bazin (René), 259.
Beauregard (marquis Costa de), 254.
Bellot (Étienne), 23.
Béret. Voir Etber.
Bergerac (Cyrano de). Voir Cyrano.
Berkeley, 336.
Bernhardt (Sarah), 236.
Bertheroy (Mme Roy de Clotte, en littérature Jean), 241.
Bertrand de Mérigon. Voir Mérigon.
Beyle (Henri). Voir Stendhal.
Bloy (Léon), 132, 133, 134, 135, 136, 138, 139, 140.
Boccace, 259.
Boissier (Émile), 171, 172, 173, 175, 176, 177, 178, 179, 180, 186, 187, 188.
Boissière (Albert), 81, 83, 84, 85.
Bonnet (Batisto), 267.
Bordeaux (Henry), 65, 66, 67, 68, 69, 70, 71, 72.
Bornier (Henry de), 49, 285.
Bossu (Antonia), 241, 242.
Bossuet, 46.
Botrel (Théodore), 241, 242.
Bouguereau (William), 42.
Bouhélier (Saint-Georges de), 85, 86, 87, 89, 193, 312.
Bourbaki, 26, 28.
Bourget (Paul), 72, 75, 121, 122, 123, 124, 125, 126, 127, 128, 129, 130, 131, 132, 145, 277, 340.
Bovet (Marie-Anne de), 129.
Brisson (Adolphe), 237.
Broglie (duc de), 149.
Brun (Charles). Voir Charles-Brun.
Brun (Pierre), 269, 270, 271, 272, 273.
Brunetière (Ferdinand), 46, 123, 253, 269.
Buffon, 347.


C
Calas, 250, 293.
Castaigne (Joseph), 241.
Cervantès, 219.
Chantavoine (Henri), 241, 242.
Chanzy, 26, 28.
Charles-Brun (Charles Brun, en littérature J.), 261, 262, 263, 264, 265, 266, 267, 268, 269, 273.
Charmoy (José de), 192.
Chateaubriant, 171.
Chéret, 106.
Chiarini (Giuseppe), 211.
Cicéron, 340.
Claretie (Jules), 48, 49, 50, 51, 52, 53.
Clarke, 336.
Colomb (Christophe), 138.
Combes (Émile), 315.
Condillac, 122.
Coppée (Francis Coppée, en littérature François), 79, 95, 104, 105, 106, 107, 109, 171, 244, 310.
Corneille (Pierre), 51, 178, 179.
Cousin (Victor), 121.
Crinon. Voir Yves Michel.
Cyrano de Bergerac, 270, 271.


D
Damilaville, 252.
Dante, 310.
Darwin, 328, 331, 333.
Daudet (Alphonse), 146, 260.
Daudet (Léon), 140, 141, 142, 143, 144, 145, 146.
Delfour (abbé Claude), 147, 148, 149.
Dennery (Adolphe), 75.
Déroulède (Paul), 244, 245, 285.
Descartes, 97, 122, 255, 327, 336, 337, 339.
Descaves (Lucien), 270.
Deschamps (Gaston), 149, 233, 235, 237, 238, 239, 281, 284.
Desjardins (Paul), 284.
Dierx (Léon), 243.
Diraison. Voir Olivier Saylor.
Dorchain (Auguste), 244.
Dreyfus (Alfred), 140, 289, 293, 294, 295.
Drumont (Édouard), 146, 301, 311.
Dumas fils (Alexandre), 125.
Dumas père (Alexandre), 127, 260.


E
Épictète, 32, 119, 359.
Épicure, 124, 320.
Érostrate, 213.
Esterhazy, 291.
Etber (Béret, en littérature), 356.


F
Faguet (Émile), 246, 247, 248, 249, 250, 251, 252, 253, 254.
Faidherbe, 26.
Fasquelle (Eugène), 51.
Faure (Maurice), 267.
Fénelon, 347.
Feuillet (Octave), 67, 68.
Flammarion (Camille), 21.
Flammarion (Ernest), 81.
Flaubert (Gustave), 216, 218, 219, 221, 254.
Fouquier (Henry), 237.
France (Jacques-Anatole Thibault, en littérature Anatole), 260, 261, 282, 283, 284, 319, 320, 322, 335.
Franc-Nohain, 179.
François d’Assise (saint), 320.
Fréhel (Mme Jules Martin, en littérature Jacques), 158, 159, 160, 161, 162, 166, 171.
Fuller (Loïe), 334.


G
Gambetta, 26, 27, 28.
Gandillot (Léon), 148.
Gebhardt (Émile), 259, 261.
Gide (André), 60, 61, 62, 63, 64.
Gidel (Charles), 271.
Godard (Charles), 149, 150, 151, 152.
Goncourt (les), 346.
Gongora, 29.
Goron (monsieur), 312.
Gourmont (Rémy de), 28, 340, 341, 342, 344, 345, 346.
Grandmougin (Charles), 241, 242, 243.
Gregh (Fernand), 273, 281, 282, 283, 285, 286, 356.
Guerber (Édouard), 358.
Guesde (Jules), 114.
Guinaudeau (B.), 337.


H
Hanotaux (Gabriel), 315, 318.
Hardy (Thomas), 221, 223, 226, 227, 228.
Hauser (Fernand), 86.
Hegel, 328, 333.
Heine (Henri), 247.
Henri III, 179.
Hérédia (José-Maria de), 47, 100, 101, 102, 110, 171, 177, 178, 242, 243, 246, 256, 282.
Hermant (Abel), 44, 45, 46.
Hermès, 298.
Hervieu (Paul), 285, 286.
Homère, 212, 217.
Houville (Mme Henri de Régnier, en littérature Gérard d’), 48.
Hugo (Victor), 49, 50, 51, 52, 69, 125, 135, 210, 233, 242, 246, 315.
Hugues (Clovis), 246.
Huysmans (Joris-Karl), 144, 145, 152.


I
Ibsen, 358, 359.


J
Jammes (Francis), 193.
Jean l’évangéliste (saint), 280.
Jean-Bernard (Jean-Bernard Passérieu, en littérature), 312.
Jésus, 32, 39, 87, 105, 119, 124, 148, 150, 182, 184, 185, 245, 278, 281, 294, 295, 298, 302, 316.
Jouffroy (Théodore), 121, 122, 132.
Judet (Ernest), 296.
K
Kant, 327, 336, 337, 339.


L
La Barre (le chevalier de), 250.
Labre (Benoît), 311.
La Bruyère, 64, 347.
La Chalotais, 252.
Lacuzon (Adophe), 191, 192, 194, 196, 197.
La Fontaine, 112, 179, 253, 285.
Laforgue (Jules), 276.
Lally-Tollendal, 294.
Lamartine, 114.
Lamennais, 171.
La Rochefoucauld, 285, 286.
La Rochefoucauld (comtesse Antoine de). Voir Mélusine.
Lazare, 105.
Le Braz (Anatole), 245.
Le Cardonnel (Louis), 151, 152.
Leconte de Lisle, 102, 103, 107, 110, 116, 197, 256.
Leibniz, 137.
Lemaître (Jules), 149, 249, 284, 294, 313, 335.
Lemoyne (André), 245.
Lepelletier (Edmond), 85, 140.
Le Roux (Hugues), 44.
Letellier (Henri), 103.
Leygues (Georges), 315.
Linguet, 252.
Lippi (Filippino), 130.
Littré, 253.
Loliée (Frédéric), 237.
Louis XIV, 47, 179.
Louis XVI, 179.
Louis XIII, 179, 272.
Louys (Pierre), 48.
Lumet (Louis), 237.
Luther, 137.
Lycurgue, 343.


M
Madeleine (sainte), 39, 245.
Mæterlinck (Maurice), 214, 334, 335, 337, 338, 339, 340.
Magesse (la), autre pseudonyme de la comtesse Mélusine. Voir ce nom.
Maizeroy (baron Toussaint, en littérature René), 43, 44.
Malebranche, 137, 336, 351.
Malherbe, 102, 254, 256.
Mallarmé (Stéphane), 110, 274, 276, 277, 278.
Manuel (Eugène), 242, 243.
Marc-Aurèle, 119.
Margueritte (Paul), 24.
Margueritte (Paul et Victor), 25, 26, 28, 30, 31, 32.
Marini, 29.
Martin (Madame Jules). Voir Fréhel.
Mary (Jules), 127.
Mauclair (Camille), 273, 274, 276, 278, 279, 280.
Maurras (Charles), 21, 284, 310.
Max (de), 236.
Maynard (François de), 102, 256.
Meilhac, 45.
Mélusine (comtesse Antoine de La Rochefoucauld, en littérature), 297, 302.
Mendès (Catulle), 39, 40, 41, 42, 43, 234, 235, 237.
Mérigon (Pierre Bertrand, en littérature Bertrand de), 271, 272, 273.
Mestre (le père), l47.
Michel (Sextius), 267.
Michel (Joseph Crinon, en littérature Yves), 358.
Michelet, 21, 255.
Mirbeau (Octave), 63, 64.
Moïse, 125.
Molière, 64, 347.
Montaigne, 255, 283.
Montégut (Maurice), 73, 75, 76, 77, 78, 79, 80.
Montesquieu, 247, 249, 253.
Morny (duc de), 307, 308.
Musset (Alfred de), 243, 244.


N
Nævius, 217.
Napoléon, 69, 212, 317, 318.
Nietzsche, 326, 327, 328, 329, 330, 331, 332, 333, 334, 358.
Néron, 213, 214, 216.
Newton, 336.
Normand (Jacques), 242, 243.


O
Ohnet (Georges), 132.
Ossian, 174.


P
Pascal, 34, 72,
Passérieu (Jean-Bernard). Voir Jean-Bernard.
Paul (saint), 10.
Pearl (Cora), 308.
Péladan (Joséphin), 14.
Picquart (colonel), 289, 291.
Pisanello, 130.
Platon, 303, 318, 328, 333, 351.
Plotin, 328, 329, 331, 333, 351.
Polaire, 41, 235.
Polyeucte, 310.
Pradon, 240.
Pythagore, 298.


Q
Quinte-Curce, 103.


R
Racan, 254, 256, 258.
Rachel, 52.
Rachilde (Madame Alfred Valette, en littérature), 237.
Racine, 178.
Redonnel (Paul), 197, 198.
Régnier (Henri de), 46, 47, 48, 282, 283.
Régnier (Madame Henri de). Voir Houville.
Renan, 21, 318.
Richepin (Jean), 269.
Richoux, 356.
Rictus (Jehan), 85.
Riotor (Léon), 237.
Rivoire (André), 241, 245.
Rollinat (Maurice), 241.
Rostand (Edmond), 243.
Rousseau (Jean-Jacques), 247, 248, 249, 251.
Rubens, 137.


S
Sainte-Beuve, 233, 258, 269.
Sainte-Croix (Camille de), 344.
Saint-Georges de Bouhélier. Voir Bouhélier.
Sand (Georges), 254.
Sarcey (Francisque), 20, 148, 237.
Sardou (Victorien), 240.
Saylor (Diraison, en littérature Olivier), 32, 33, 34.
Scarron, 255.
Serao (Matilde), 216, 220, 221.
Shakspeare, 45, 46, 125, 142, 143, 144.
Shelley, 214.
Silvestre (Armand), 173, 175, 177.
Sirven, 250.
Socrate, 10, 277, 293, 336, 337, 339, 340.
Soulary (Joséphin), 101.
Sorel (Charles), 254.
Spencer (Herbert), 137.
Spinoza, 10, 135, 317, 336.
Stendhal, 128, 271.
Sully-Prud'homme, 109, 110, 111, 112, 113, 114, 115, 256.
Syveton, 249.


T
Tailhade (Laurent), 175, 234, 303, 304, 305, 306, 307, 308, 309, 310, 311, 312, 313, 314, 315, 316.
Taine, 31, 66, 122, 125.
Taxil (Jaugant, en littérature Léo), 145.
Termes (Catherine de), 257.
Theuriet (André), 245.
Thibault (Jacques-Anatole). Voir France.
Thiers, 28.
Tinan (Jean de), 235.
Tinayre (Marcelle), 236.
Tolstoï, 11, 302.
Tournier (Albert), 267.
Toussaint (baron). Voir Maizeroy.
Trarieux (Gabriel), 282.
Trochu, 26, 28.
Trolliet (Émile), 239, 240, 241, 242, 243, 244, 245, 246.


U
Ulysse, 260.
Urfé (Honoré d’), 254.


V
Valette (Madame Alfred). Voir Rachilde.
Vandal (Albert Vandal, dit comte), 254, 294.
Vannoz (Léon), 357.
Vaugelas, 253.
Veber (Pierre), 235.
Ventadour (Bernard de), 268.
Verhaeren (Émile), 191, 241.
Verlaine (Paul), 95, 96, 99, 100, 101, 110, 112, 172, 175, 284.
Verne (Jules), 148.
Verocchio, 130.
Véronèse (Paul), 259.
Veuillot (Louis), 135, 148.
Vielé-Griffin (Francis), 80, 179.
Vigny (Alfred de), 192, 194, 197, 233, 243, 283.
Villon, 99.
Vinci (Léonard de), 178, 210.
Virgile, 217.
Voiture, 29.
Voltaire, 46, 247, 248, 249, 261, 319.


W
Wilde (Oscar), 104.
Willy, 40, 41, 234.


X
Xanrof, 236.


Z
Zénon de Cittium, 119, 278.
Zidler (Gustave), 241, 242.
Zola (Émile), 25, 33, 57, 58, 59, 85, 138, 139, 216, 254, 289, 290, 291.
Zola (François), 296.




TABLE DES MATIÈRES
Pages
 57
 132




PETITE IMPRIMERIE VENDÉENNE. — LA ROCHE-SUR-YON



  1. Sur la différence de sens qu’il convient d’établir entre les mots style et écriture voir, au chapitre XI, la fin de l’étude consacrée à Remy de Gourmont.
  2. Nouveaux essais de psychologie contemporaine.
  3. André Cornélis.
  4. Nouveaux pastels ; Un saint.
  5. Demain, 9 février 1896.
  6. Demain, 18 janvier 1897.
  7. Ces lignes furent publiées dans la revue Les Partisans en mars 1901, au moment où paraissait La vérité en marche. Je les reproduis sans modification, mon opinion n’ayant pas varié. Aujourd’hui ne peut rien sur hier et la mort de Zola n’a rien changé à la vie de Zola, n’a enlaidi ou embelli aucun de ses gestes.
  8. Ici, c’est moi qui souligne le mot : anglais. Dans les autres citations, les italiques sont de Nietzsche.