Les Fiancés (Manzoni 1840)/Texte entier

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Traduction par le marquis de Montgrand.
Garnier (p. titre-TdM).


MANZONI
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LES FIANCÉS


HISTOIRE MILANAISE DU XVIe SIÈCLE


TRADUCTION NOUVELLE
SUR LA DERNIÈRE ÉDITION ILLUSTRÉE
REVUE ET PUBLIÉE SOUS LES YEUX DE L’AUTEUR


PAR
LE MARQUIS DE MONTGRAND


AVEC DES NOTES HISTORIQUES
ET FAC-SIMILE DE LETTRES DE MANZONI À SON TRADUCTEUR


NOUVELLES ILLUSTRATIONS DE STAAL


PARIS
GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS
6, rue des saints-pères, 6


1877



MANZONI
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LES FIANCÉS






PARIS
TYPOGRAPHIE GEORGES CHAMEROT
19, RUE DES SAINTS-PÈRES, 19




ALEXANDRE MANZONI


Il y a des livres qui n’appartiennent pas à une seule nation, mais au monde entier. La beauté littéraire est universelle, et tous ont le droit et le devoir de s’en emparer. Shakespeare, Byron, Goethe, Schiller, Voltaire, Rousseau, Dante, le Tasse, par la nature de leur génie, par la beauté de leurs œuvres, ne sont ni Anglais, ni Allemands, ni Français, ni Italiens ; toute la terre est leur patrie ; leur langage est devenu universel, car tout le monde lettré les comprend, les admire et s’efforce de les imiter. Manzoni, dont le nom est acquis à la postérité, est du nombre de ces hommes universels, moins par la quantité et la diversité de ses œuvres, que par leur beauté, et par l’influence qu’elles ont exercée sur la littérature moderne de l’Italie. Par ses hymnes et par ses tragédies, il a servi de modèle à la poésie romantique ; par son roman les Fiancés, il a montré aux classiques qu’on peut allier l’invention à l’histoire, sans nuire ni aux œuvres d’imagination ni à celles d’érudition.

Il est inutile de parler ici de la querelle littéraire que ses poésies et son roman ont soulevée chez les Italiens. Pendant longtemps, Manzoni ne fut pas apprécié à sa juste valeur ; et, comme tous les grands hommes, il vécut ignoré par les uns, désavoué par les autres. Mais une partie de ses compatriotes lui resta fidèle, et, dès que sa patrie fut délivrée du joug étranger, l’opinion générale lui revint, et les honneurs, les hommages qu’il avait refusés dans sa jeunesse et dans son âge mûr, entourèrent sa vieillesse respectée. Enfin les classiques en prirent leur parti et lui reconnurent le génie que, jusqu’alors, ils lui avaient contesté. On le salua chef d’école ; il fut, en effet, un esprit inventif, un historien érudit et profond, un Italien sincère et patriote, un linguiste pur et digne d’être imité.

Le comte Pierre Manzoni épousa le 12 septembre 1781 la fille aînée de César Beccaria, l’auteur du célèbre Traité des Délits et des Peines. De ce mariage naquit à Milan, le 7 mars 1785, Alexandre Manzoni. La famille, qui demeurait une grande partie de l’année au Galeotto, vieux palais tout près de Lecco, y conduisit l’enfant. Le jeune Manzoni fit ses études au collège dirigé alors par les pères Somasques dont il garda toujours un bon souvenir. Il eut, entre autres, comme professeur, le père Soave, auteur d’une grammaire latine très-estimée. En 1799, Manzoni fut envoyé au collège Longone, à Milan, appelé alors le collège des Nobles ; il se trouvait à Castellazzo des Barzi, maison de campagne du collège près de Magenta, lorsque les Français se retirèrent en abandonnant la République Cisalpine à son malheureux sort.

En 1808, après la mort de son père, sa mère le conduisit à Paris où elle avait déjà fait un séjour. Il fut reçu avec beaucoup d’égards dans l’élégante demeure où Mme Cabanis, à Auteuil, recevait les survivants de la Révolution de 1789 et de l’Encyclopédie. Dans cette maison, le jeune Manzoni connut Cabanis, le médecin matérialiste, les philosophes Garat, Volney, Villers, Fauriel, l’historien idéaliste, et beaucoup d’autres savants de cette époque. Il se lia d’amitié plus particulièrement avec Fauriel.

Rentré en Italie en 1808, il épousa une charmante jeune fille : Henriette-Louise Blondel, fille d’un banquier de Genève. Elle était protestante ; mais, bien que son mari lui eût laissé une pleine liberté de conscience, elle fut frappée par la pompe, la douceur, la vérité du dogme catholique, et en adopta la foi religieuse. Manzoni, qui avait fréquenté à Paris la société des incrédules, saisit cette occasion pour étudier les vérités religieuses et abandonna des idées qui, pendant trois ans, l’avaient éloigné de toute espèce de croyance. Son esprit le portait à étudier les ressorts secrets de la politique humaine, et personne ne sut, comme lui, concilier la foi avec la liberté de la pensée.

Revenu à Milan, il partagea son temps entre l’étude des classiques, de l’histoire, et l’éducation de sa petite famille. À cette époque, il voyait toujours Monti, Silvio Pellico, Charles Porta, Thomas Grossi et des étrangers illustres de passage à Milan. C’est alors que parurent ses beaux hymnes sacrés ; en 1812, il composa la Résurrection ; en 1813, le Nom de Marie et la Nativité ; en 1815, la Passion. La Pentecôte ne parut qu’en 1822.

Après trois ans de travail, il termina en 1819 la tragédie : le Comte de Carmagnola, que Fauriel traduisit immédiatement en français. Il publia ensuite la Morale catholique, livre dans lequel il défendait sa foi religieuse contre le protestant Sismondi, qui prétendait prouver que le catholicisme avait contribué pour une large part à la corruption des mœurs et à la décadence de l’Italie. Manzoni réfuta victorieusement les accusations : il avoue les crimes dont la religion a été le prétexte, il condamne sévèrement les prêtres qui ont oublié l’esprit de charité et d’humilité ; mais, sans jamais sortir des limites du respect, il défend chaleureusement des opinions pour lesquelles il a toujours combattu. Il démontre ce que la morale chrétienne a d’élevé et de sublime, combien elle est opposée aux persécutions et aux guerres religieuses. Il comprend la religion conforme à l’idée la plus haute de la divinité et ayant pour but de rendre l’homme bon, le peuple grand, l’humanité heureuse. Aux arguments de Sismondi, il oppose les vérités et les principes que, depuis les Apôtres jusqu’à nos jours, les éminents défenseurs de la foi ont propagés.

La lutte entre les romantiques et les classiques était alors dans toute sa fureur, et Manzoni écrivit au marquis d’Azeglio une lettre sur le Romantisme dans laquelle, avec son bon sens habituel, il s’élève contre l’idolâtrie des formes établies et contre ces règles serviles qui paralysent l’imagination.

Dans le silence de sa maison, il suivait avec anxiété les mouvements révolutionnaires qui agitèrent l’année 1821. De son cœur, débordant de patriotisme, sortit le chant inspiré : Mars 1821, qu’il n’osa pas publier, mais qu’il communiqua à quelques amis intimes. On l’accusa de tiédeur, mais le futur poëte national, fort de sa conscience, aima mieux se taire en attendant des temps meilleurs. En effet, si la prudence de Manzoni en politique laissa quelque prise à la critique, il faut reconnaître qu’il ne faillit jamais à la dignité que son nom lui imposait. Peut-être la persécution eût-elle mieux consacré son dévouement à la cause de la justice et du droit ; mais le poste qu’il occupa parmi les défenseurs de l’unité italienne n’en est pas moins pour lui un glorieux titre à la reconnaissance de son pays.

Son écrit sur l’Unité de temps et de lieu dans la tragédie, en réponse à Chauvet qui avait combattu dans un journal de Paris l’école romantique, date de cette époque, de même que son ode immortelle le 5 Mai, écrite en un seul jour, et qui ne lassera jamais l’admiration du monde.

Nous arrivons maintenant à son chef-d’œuvre les Fiancés. Se trouvant un jour à Brusuglio avec Thomas Grossi, il lut dans l’Essai sur l’Économie de Gioia un écrit de Ripamonti sur l’Innominato (l’Inconnu) et les bans contre les bravi ; réfléchissant aux misères de ces temps, l’idée lui vint de les décrire dans un roman historique. Il rechercha alors les auteurs qui parlaient des doctrines économiques, de la peste, des maladies épidémiques, fouilla dans les archives ecclésiastiques et civiles, dans les bibliothèques, partout, enfin, où il espérait trouver des renseignements utiles à son projet, et commença à écrire les Fiancés, qui furent publiés en 1827.

L’apparition de ce roman, qui est sans contredit l’œuvre la plus belle de Manzoni, lui valut une gloire sans égale.

Cette histoire d’opprimés et d’oppresseurs commence sous le beau ciel qui avait éclairé la première enfance du poëte. C’est le charmant récit des amours d’un fileur avec une douce et modeste jeune fille de même condition ; amour honnête et saint que l’égoïsme timide d’un prêtre peureux abandonne aux pièges d’un châtelain brutal qui s’oppose à leur mariage. Les fiancés sont protégés par un humble moine, qui, au nom de la justice égale pour tous, résiste aux menaces et réussit enfin à les soustraire au tyran qui les persécute. La jeune fille se réfugie dans un monastère, mais cet asile sacré est violé ; l’alliance de l’orgueil de race avec les intrigues monacales avaient entraîné dans un cloître une victime rebelle, victime qui par ses passions est poussée dans la voie du crime et qui livre à son persécuteur la jeune fille qu’on lui a confiée. Cependant, par sa parole évangélique, un saint évêque finit par avoir raison du ravisseur que le crime avait endurci, et lui persuade de laisser libre la jeune Lucia, l’héroïne du roman.

Manzoni retrace avec un esprit incontestable de vérité le caractère de cette époque ; il fait ressortir, par la fidélité de ses portraits, les conséquences funestes d’un gouvernement despotique. Il nous intéresse à ce peuple victime de nombreux préjugés où le maintenaient encore l’ignorance et la misère, et qui semblait ne vivre que pour satisfaire les caprices des grands. Parmi les personnages qui nous émeuvent et nous initient aux misères de cette époque, se détachent quelques figures que Manzoni semble avoir animées de son esprit de justice et de charité.

Bien que certains faits paraissent étranges, on ne saurait douter de la véracité de l’auteur qui s’appuie sur des témoignages authentiques. L’existence des coupe-jarrets nous est attestée par les édits si souvent dirigés contre eux ; l’annaliste Ripamonti raconte dans un certain chapitre les aventures de la religieuse de Monza ; Rivola nous affirme, dans la vie de Frédéric Borromée, la vie et la conversion de l’Inconnu. Manzoni puise aux meilleures sources : il ne crée pas les faits, mais il les anime par son génie.

Manzoni évite le défaut du roman historique qui trop souvent altère l’histoire et même s’y substitue. Au mérite d’une narration vive et animée, il joint la netteté, l’élégance, le naturel du style ; il charme, il entraîne, il séduit. Ses descriptions sont simples et colorées ; ses réflexions courtes et judicieuses. Il connaît tous les détours du cœur humain, il sait par quels degrés passent les émotions ; il n’excite pas les passions violentes, les feux de vengeance et de haine ; il adoucit, il apaise les colères, il donne l’espoir de la délivrance. Peut-être lui reprochera-t-on certains détails inutiles ; mais qui voudrait retrancher quelque chose à cette œuvre où sont réunies tant de beautés ? Si l’auteur étale souvent sous nos yeux les horreurs de la peste, ne nous fait-il pas connaître plus intimement les misères de ce peuple dont il prend la défense ? Les délais apportés au mariage de Renzo n’ont-ils pas fait naître ces observations délicates où le cœur de Manzoni se révèle ?

Son séjour à Florence, pendant l’automne de l’année 1827 lui fournit l’occasion de se lier d’amitié avec les hommes les plus distingués de l’époque : Gino Capponi, Tommaseo, Leopardi, Nicolini, Montani.

Tout semblait se liguer pour éprouver le courage de Manzoni et sa fermeté religieuse. Cet homme, qui ne trouvait de bonheur que dans la vie de famille, vit mourir successivement sa femme et ses trois filles, Julie, Sophie et Christine. Cependant les malheurs domestiques, les railleries des sceptiques, ne purent le détourner du but qu’il s’était proposé et qu’il résumait par ces mots : justice et charité.

En 1838, après le couronnement de l’empereur d’Autriche, tous les nobles, oublieux de leur dignité et de leur nom d’Italiens, affluaient à la cour pour y solliciter les charges et les honneurs ; Manzoni sut résister à cet entraînement, et refusa tout d’un pouvoir qu’il ne pouvait combattre, mais que son patriotisme répudiait.

C’est à cette époque que, cédant aux instances de ses amis, il se remaria. Il épousa Thérèse Borri, veuve du comte Stampa. Le jeune Stampa, son beau-fils, subissant l’ascendant qu’exerçait Manzoni sur tous ceux qui vivaient dans son intimité, conçut pour lui une affection vraiment filiale.

En 1841, quelque temps après avoir décliné l’honneur de faire partie de l’institut Lombard, Manzoni publiait l’Histoire de la Colonne Infâme. Ce livre fut une grande déception : on s’attendait à un roman tel que les Fiancés, et l’on ne trouva qu’une œuvre historique, digne, il est vrai, d’être appréciée par les lettrés et les gens de goût, mais aride et sans aucun attrait pour les lecteurs ordinaires.

Étant à sa villa de Lesa, il noua avec le philosophe Rosmini des relations amicales. Le grand poëte et le grand philosophe devaient se comprendre, et les lettres n’avaient qu’à gagner à la rencontre de ces hommes supérieurs par le cœur et par le génie.

De nouveaux malheurs allaient encore éprouver Manzoni. En 1846, il perdait sa dernière fille, la jeune Mathilde, qui succombait à une maladie de langueur ; en 1849, l’insuccès de la guerre de l’indépendance italienne le forçait de s’éloigner de Milan et de chercher un refuge sur les bords du lac Majeur : bientôt après il perdait sa seconde femme.

Cependant, si tant d’infortunes étaient venues fondre sur lui, une joie suprême lui était réservée. Il devait voir l’Autrichien chassé de l’Italie et cette unité italienne, rêve de son existence, se réaliser enfin. C’est alors qu’il crut devoir accepter sans honte les honneurs qui lui étaient offerts et qu’il se laissa nommer sénateur en 1861. Toutefois, il prit peu de part aux travaux parlementaires ; son grand âge, son amour pour la tranquillité, l’éloignaient du tumulte des affaires, et, satisfait d’avoir vu la délivrance de son pays, il attendait avec calme le jour de la mort. Le 22 mai 1873, cet homme qui sut acquérir l’estime même de ses ennemis politiques, termina sa longue carrière, consacrée entièrement aux lettres et à la défense des intérêts de sa patrie.

La nouvelle de la mort du poëte parcourut, comme un éclair, l’Italie entière. De toutes les villes, de tous les villages, arrivèrent des lettres de condoléance à sa famille affligée. Le 29 mai, jour anniversaire de la victoire de Legnano, l’Italie rendait avec une magnificence royale les honneurs funèbres à son grand poëte.

Manzoni a exercé une grande influence sur l’opinion de ses contemporains ; dans ses poésies, dans ses livres, dans son immortel roman, il combattit sans pitié les erreurs, les sophismes, les préjugés sociaux, en s’adressant toujours aux opinions, jamais aux hommes qui les défendaient.

Il nous laisse peu de volumes, mais ses écrits ont acquis l’admiration universelle, et les Fiancés, œuvre impérissable d’une âme profondément chrétienne, resteront comme un des plus beaux ouvrages dont l’Italie puisse s’enorgueillir.

B. Melzi.


PRÉFACE

d’une nouvelle édition de la traduction des Fiancés de Manzoni, par le marquis de Montgrand, ancien maire de Marseille.


Une figure noble et sympathique à la fois, c’est bien celle de M. le marquis de Montgrand, maire de Marseille pendant dix-huit ans, démissionnaire en 1830, consacrant aux lettres, au culte des plus intimes vertus chrétiennes, les loisirs que lui faisait, — non un Dieu, comme à Virgile, — mais une révolution. Marseille n’oubliera jamais sa longue magistrature, qui avait passé par quatre réélections successives ; souvenirs impérissables dont le peuple a gardé la mémoire, qui sont le guide le plus sûr dans la mission délicate et si difficile de servir ses concitoyens et de mériter leurs bénédictions.

Le marquis de Montgrand était issu d’une de nos plus anciennes familles : Guillaume, qualifié de damoiseau dans un titre de l’an 1275, était seigneur de la terre de son nom dans le Vivarais ; ses descendants donnèrent des officiers à nos armées, des chevaliers à l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem ; Simon, dont la branche s’éteignit, et Dominique s’établirent en Provence ; treize de leurs enfants moururent sur les champs de bataille ou des suites de leurs blessures à Rocoux, au Col-de-l’Assiette, à Laufeldt. Celui dont nous parlons était fils de Jean-Baptiste de Montgrand, seigneur de la Napoule, chevalier de Saint-Louis, mestre de camp de dragons d’Aubigné, maréchal des camps et armées du Roi, et de Marie-Philippine le Coigneux de Bélabre, qui comptait parmi ses aïeux Jacques le Coigneux, grand président au Parlement de Louis XIII, qui joua un rôle dans la Fronde, que nomment souvent le cardinal de Retz et Mme de Motteville. M. le comte Godefroy de Montgrand, Marseillais comme d’Hozier et, comme lui, profondément versé dans la science héraldique, a publié (1864) la Généalogie de la maison de Montgrand, depuis 1275 jusqu’à nos jours [1].

Le marquis de Montgrand (Jean-Baptiste-Jacques-Guy-Thérese), officier de la Légion d’honneur, chevalier de l’ordre royal de Constantin des Deux-Siciles, gentilhomme de la chambre de Charles X, naquit à Marseille le 9 septembre 1770. Il était orphelin déjà lorsque les personnes qui prenaient soin de son enfance le firent sortir de France, ce qui lui valut d’être, à treize ans, inscrit sur la liste des émigrés et dépouillé d’une partie de sa fortune. Il trouva, sur la terre d’exil, une puissante et douce consolation : il épousa (1790) la fille du comte Mosconi, de Vérone, pendant que les Français, chassés de la ville par les Autrichiens, les chassaient, à leur tour, dans la même journée. La vie était alors pleine de bruits et d’incertitudes ; on ne savait si le lendemain on trouverait une pierre pour reposer sa tête ; on marchait vers l’avenir, vers l’inconnu, le cœur agité, l’âme en proie à mille émotions toujours renaissantes.

Enfin, les Français purent revoir la France. Le marquis de Montgrand vivait dans une studieuse retraite, quand il fut appelé aux importantes fonctions de maire de Marseille.

La catastrophe de Juillet arriva : la révolution, en renvoyant dans la solitude tant d’hommes de talent et de haute probité, en privant le pays de leurs lumières et de leur dévouement, ouvrit à leur intelligence une voie nouvelle.

L’ancien maire de Marseille, après avoir si dignement rempli, pendant de longues années, de si pénibles devoirs, oublia, dans les joies intimes de l’étude, les jours d’un pouvoir qu’il ne regrettait pas. Lorsque la police fit chez lui, à la campagne de Saint-Menet, une visite domiciliaire, elle ne trouva, pour toute preuve de conspiration, que le manuscrit d’une traduction, non terminée, des Promessi Sposi. Le noble auteur ne conspirait que contre les traducteurs qui l’avaient précédé. Il ne conspirait pas autrement ! Un conspirateur se cache. M. de Montgrand ne se cacha jamais ; toute sa vie il eût pu prendre pour devise : DROIT EN AVANT ET LE FRONT DÉCOUVERT. Il avait longtemps vécu en Italie. Jeune encore, il avait étudié non-seulement en voyageur, mais en artiste, la langue de Dante, de l’Arioste, du Tasse, de Pindemonte, de Monti ; aussi sa traduction est-elle celle qui reproduit le mieux l’admirable et délicieux roman :

« J’aurais deviné, si vous ne m’aviez pas fait l’honneur de me l’apprendre, lui écrivait l’auteur, que vous avez habité ce pays-ci, car la simple connaissance littéraire, même la plus approfondie, de notre langue si éparpillée, si mêlée, si peu constatée dans les livres, ne saurait donner l’intelligence d’une foule de locutions dont vous avez parfaitement saisi le sens, quelquefois détourné par un caprice de l’auteur, de l’acception, capricieuse elle-même, mais convenue :

« Sic oculos, sic ille manus, sic ora gerebat. »

En effet, le style de Manzoni n’est point uniforme : tantôt d’une élégante et gracieuse simplicité, tantôt suave d’amour et d’onction, il s’élève tout à coup à une grande hauteur. Il fait, en outre, des emprunts aux mille dialectes des provinces italiennes ; le toscan, le milanais, le lombard, le romain, le vénitien même, lui prêtent leurs expressions fleuries, colorées, fortes, énergiques, familières, populaires, chaque fois que la pensée a besoin de leur secours. Le traducteur a lutté habilement avec les heureux caprices de l’original, il a triomphé des obstacles.

Manzoni ne tarit pas d’éloges ; il exprime, sous toutes les formes, ses sentiments de gratitude :

« Oui, monsieur, j’ai reçu, en son temps, l’exemplaire des Fiancés… Je les ai lus et relus avec ce plaisir qui fait qu’on s’arrête devant une glace, quand on se trouve bien mis. » (Milan, 23 novembre 1832.)

« … L’exemplaire que vous avez bien voulu parer, même extérieurement, reste dans ma famille comme une tentation d’orgueil, mais aussi comme un souvenir de reconnaissance… On trouve, comme moi, que vous avez parfaitement réussi à faire ce que vous aviez bien voulu vous proposer, c’est-à-dire de faire passer l’esprit de l’ouvrage dans votre heureuse langue… Si quelque chose pouvait me donner l’envie d’entreprendre un nouveau roman, ce serait la bonne et bienveillante disposition que vous montrez de lui donner une seconde vie, comme aux Fiancés. Mais, hélas ! ce n’est plus sur des fictions que je travaille, mais sur des vérités bien niaises qui ne peuvent avoir d’importance qu’en Italie, justement parce qu’elles y sont, ou me semblent y être, non pas contestées, mais méconnues… En un mot, c’est notre vieille et déplorable question de la langue qui m’occupe. Vous voyez d’avance que ce que la bonté d’un étranger pourra faire de plus héroïque pour l’ouvrage qui en résultera, sera de le lire… » (Milan, 22 décembre 1832.)

La famille du marquis de Montgrand garde précieusement les lettres du grand poëte milanais, trésor littéraire, preuve de la complète sympathie qui unissait ces nobles cœurs, ces esprits éminents.

Et cependant l’excellent traducteur nous parlait souvent de ce qu’il appelait l’imperfection de son œuvre ; il regrettait que sa santé affaiblie l’empêchât de la refaire sur la nouvelle édition italienne ; puis, ce travail avait été le bonheur de ses loisirs si dignement occupés :

« J’ai traduit les Promessi Sposi et les Inni sacri, nous disait-il un jour ; j’en ai du regret, parce que je n’ai plus à les traduire. Un de mes amis, ajoutait-il dans une ingénieuse allégorie, un de mes amis avait découvert, dans sa vigne, une caille ; tous les jours il la poursuivait à travers champs, mais si, par hasard, elle se trouvait au bout de son fusil, il relevait son fusil, et disait : À demain ! — C’était son occupation, sa préoccupation constantes. La caille, enfin, disparut : avait-elle été tuée par un autre ? Était-elle morte de vieillesse ? Quoi qu’il en soit, mon ami, désespéré, ne pouvait, comme Calypso, se consoler du départ de sa caille. — Ma traduction de Manzoni, concluait spirituellement M. de Montgrand, c’était ma caille ! »

Ces regrets, qu’aurait partagés le public lettré, n’ont plus de raison d’être ; la famille du noble solitaire a trouvé dans ses papiers le manuscrit d’une nouvelle traduction achevée quelques mois avant sa mort : c’est celle qu’on nous donne aujourd’hui ; revue, corrigée avec soin sur le texte revu et corrigé par Manzoni lui-même, l’œuvre est complète et ne laisse plus rien à désirer. Une correspondance s’établit, à ce sujet, entre l’auteur et le traducteur :

« Je vous dirai, écrivait le premier, que je m’occupe à préparer une édition illustrée, seul moyen qui me reste d’en donner une revue par moi, sans avoir à soutenir une lutte inégale avec les contrefacteurs. Cette édition aura une foule de corrections de détails, surtout pour la partie de la langue… » (23 octobre 1839.)

« J’ai l’honneur de vous envoyer le prospectus de ma nouvelle édition, et je prendrai des informations sur le plus sûr et plus court moyen de vous faire parvenir les livraisons, à mesure qu’elles seront imprimées… Quant à la Colonna infame, qui fera suite au vieux ouvrage, je vous l’adresserai le plus tôt possible, avant la publication ; mais j’ose vous répéter que ma condition est que vous ne vous croyiez engagé qu’à lire, ce qui, au moins, ne fera qu’un court exercice de patience. » (16 septembre 1840.)

« Quant à des traductions qui pourraient devancer la vôtre et qu’une bonté, dont je suis confus, vous fait craindre, il n’y a que trop de motifs de ne pas s’en inquiéter. La plupart des corrections ne tombent que sur des mots ou sur des phrases, sans toucher au sens ; les autres sont en trop petit nombre et de trop peu d’importance ; tout cela ne peut avoir de chance de traduction que dans une indulgence aussi obstinée que la vôtre. » (2 octobre 1840.)

« Je fais partir aujourd’hui pour Marseille, par un expéditionnaire, un petit paquet renfermant les épreuves corrigées des cinq premières feuilles, et je continuerai à fur et à mesure… Vous savez que je ne partage pas vos craintes, mais elles sont trop bienveillantes et trop honorables pour moi pour que je ne m’associe pas aux précautions que vous jugerez nécessaires. » (Milan, 14 novembre 1840.)

Dans l’intervalle de ces deux travaux, le marquis de Montgrand était revenu une fois encore à son auteur de prédilection : il voulut faire connaître aux personnes peu familiarisées avec la langue italienne les Inni sacri, ces chefs-d’œuvre lyriques où rayonnent tout à la fois, et sans confusion, les élans les plus sublimes de l’âme et les pensées les plus touchantes du cœur, les figures les plus hardies et les expressions les plus simples, les souvenirs bibliques et les trésors de la plus féconde imagination. Ces richesses empruntées aux Écritures ou qu’il a tirées de lui-même, ces images étincelantes ou suaves, pleines d’onction et de magie ; la foi surtout, la foi vive, entière, sans restriction aucune, qui plane sur ces grandes poésies et les embrase de ses feux, tout cela fait de chacun de ces hymnes une prière ravissante.

Dans cette étude de bien moindre étendue, il y avait plus de difficultés à vaincre : des six odes du pieux poëte de Milan, le traducteur a fait pourtant une richesse nationale : le lecteur n’est plus soutenu par l’intérêt de la narration, par la variété des caractères de Lucia, de Renzo, d’Agnese, d’Abbondio, de Cristoforo, de l’Innomé, de Borromée ; par ces admirables tableaux de l’émeute, de la famine, de la peste. Il fallait que tout vînt de l’imitateur, qu’il sût captiver l’attention par l’énergie et la grâce de la forme, qu’il épuisât la magie des mots et qu’il conservât en même temps la pensée de l’original dans toute sa profondeur et sa magnificence. Il n’a point faibli dans sa tâche. Sa prose harmonieuse et cadencée rend merveilleusement la cadence et l’harmonie de ces beaux vers. Elle est, dans Noël, empreinte de joie et de reconnaissance ; — dans la Passion, elle devient grave et mélancolique, douce et suave dans Marie ; — dans le Cinq Mai, dont Lamartine a su si bien, dans son Bonaparte, reproduire quelques-unes des plus belles images, elle s’élève à la hauteur du texte. — Elle ferait presque trouver moins ridicule le système de la Motte qui voulait qu’on essayât des odes en prose. — Je ne crois pas, en effet, que la poésie imitatrice nous eut initiés plus heureusement au génie si varié, si flexible, si élevé de Manzoni ; je ne crois pas que cette sorte de lutte avec l’original nous l’eût fait mieux connaître : la prose s’est pliée à la fidélité la plus scrupuleuse, n’a rien omis, pas une pensée, pas une image, pas un effet d’harmonie.

Certes, ceci n’est point le développement d’un système toujours débattu : Faut-il traduire les poëtes en vers ou en prose ? Non ; c’est une exception ; il s’agit seulement du poëte des Inni sacri et de son éminent traducteur.

« Tout comme pour les Fiancés, écrivait le poëte, je me suis surpris à me relire avec plaisir dans votre belle traduction. Vous avez la modestie de vouloir être jugé par moi ; en pareil cas, exprimer sa vive reconnaissance, c’est une forme de jugement. Je ne pouvais vous obéir que de cette manière. » (7 juin 1838.)

« Si je ne songeais qu’à mes intérêts, je devrais remercier celui qui, le premier, a rêvé un nouveau roman de ma façon, puisque ce rêve m’a valu un nouveau témoignage, bien précieux, de votre inépuisable bonté pour moi. Mais, hélas ! ou plutôt heureusement, ce roman n’existe pas même en projet. Je sens même, dans cette occasion plus que jamais, combien la pensée de tenter une seconde fois le public par un ouvrage de ce genre est loin de moi, puisque si quelque chose pouvait me la donner, certes, ce serait la perspective d’avoir une fois encore un aussi sûr et aussi élégant interprète. » (Milan, 3 avril 1839.)

Le marquis de Montgrand mourut le 19 août 1847, à sa terre de St-Menet : « Ses vertus privées et les services qu’il avait rendus dans ses fonctions publiques, dit l’Encyclopédie biographique du XIXe siècle, lui avaient valu un grand nombre d’amis sincères et une foule d’appréciateurs dans toutes les classes de la société ; aussi ses funérailles ont-elles donné lieu aux manifestations les plus émouvantes. Les personnages les plus considérables de Marseille, à quelque opinion qu’ils appartinssent, assistaient à ses funérailles. C’est là le plus grand éloge que l’on puisse donner à un magistrat qui a occupé, pendant dix-huit ans, des fonctions aussi pénibles… » Tout cela est vrai ; nous y étions.

La population des campagnes se pressait autour du cercueil ; une députation des portefaix, qui se souvenaient du bien fait à leur ville par l’ancien maire, les paysans se pressaient dans l’église sur la place, au cimetière : on éclatait en sanglots. — Un article de son testament fut lu en face du cercueil : « Peut-être dans ma longue administration ai-je causé, par d’involontaires erreurs, quelque préjudice à autrui ; ne connaissant pas ceux qui auraient pu en souffrir, que les pauvres, du moins profitent de l’expiation. » — « Allez, ne craignez rien, s’écria l’orateur d’une voix émue, ne craignez rien ! Jamais homme ne s’est présenté devant Dieu avec des mains plus nettes et une conscience plus irréprochable ; entré dans cette haute et longue magistrature avec une fortune modeste, vous en êtes sorti plus pauvre que vous n’y étiez entré !… »

Tel fut le marquis de Montgrand. Ses inclinations étaient douces, son caractère affable et digne, ses plaisirs ceux de l’esprit et du cœur ; l’étude des lettres, les affections de famille, les jouissances de la campagne, les relations avec ses amis, voilà tout son bonheur, dans cette longue retraite dont il ne sortit plus.

........La douce solitude,
Le jour semblable au jour lié par l’habitude.

Lamartine.

« Ce régime n’est bon qu’aux faibles. » dit Rousseau.

Il a tort : les forts seuls peuvent le supporter et savent en jouir ; il faut seulement que l’habitude soit pure, noble, digne. Rousseau, qu’a-t-il donc gagné en bonheur dans ses pérégrinations vagabondes, dans ces caprices, dans ces inquiétudes qui le faisaient sans cesse changer d’horizons ?

Homme de probité scrupuleuse, notre si regretté maire fut suivi dans sa retraite par les vœux, les affections, les respects de ses concitoyens ; — homme de cœur, il aima, il fut aimé ; — homme d’intelligence, il dut à son amour pour les arts de nobles et douces jouissances ; homme de foi, il est mort en philosophe chrétien et résigné, donnant à la prière les moments que lui laissaient d’intolérables souffrances. — Nous, penché vers le chevet de son lit de douleurs, témoin de sa longue et cruelle agonie, nous l’avons vu conserver jusqu’au dernier soupir son esprit sain et lucide, son calme admirable, son énergique sensibilité ; nous l’avons vu, au milieu de ses ferventes et religieuses aspirations, s’entretenir de sa fin avec une touchante sérénité, ne regrettant de ce monde que sa famille et ses amis !

L’unanimité des louanges, surtout de la part des hommes que, en politique, un abîme séparait de lui, honore à la fois sa mémoire et ceux qui ont compris qu’une telle vie, admirée de tous, supprime les partis.

Memoria justi cum laudibus.
(Prov., cap. X., vers. 7.)

De telles existences laissent un long souvenir : — elles laissent surtout de grandes leçons !


Baron Gaston de Flotte

Saint-Jean-du-Désert (près Marseille) 1870.


INTRODUCTION

(DE L’AUTEUR)


L’histoire sera vraiment bien définie si on la nomme une guerre illustre contre le temps, parce que, lui reprenant des mains les ans ses prisonniers, ou déjà même devenus cadavres, elle les rappelle à la vie, les passe en revue et les range de nouveau en bataille. Mais les illustres champions qui, dans une telle arène, font des moissons de palmes et de lauriers, n’enlèvent que les dépouilles les plus riches et les plus brillantes, en embaumant de leur encre les entreprises des princes, des potentats et des personnages titrés, et en conduisant avec la très-fine aiguille de l’esprit les fils d’or et de soie qui forment une perpétuelle broderie d’actions glorieuses. Il n’est pourtant pas permis à ma faiblesse de s’élever à de tels sujets, à des hauteurs si périlleuses, en parcourant les labyrinthes des intrigues politiques, non plus qu’en prenant pour guide le son retentissant des clairons belliqueux. J’entreprends seulement, ayant eu connaissance de faits dignes de mémoire, bien qu’arrivés à des gens de condition commune et de peu d’importance, j’entreprends de les transmettre à la postérité, en faisant du tout un récit, où soit une relation, sincère et véritable. On y verra, sur un théâtre de peu d’étendue, des tragédies où règnent le deuil et l’horreur, et des scènes d’éclatante méchanceté, avec des intermèdes d’entreprises vertueuses et des traits d’angélique bonté, opposés aux œuvres de la main du diable. Et vraiment, si l’on considère que nos contrées sont sous l’empire du roi catholique, notre seigneur, qui est ce soleil qui ne quitte jamais l’horizon, et que sur elles, par une lumière réfléchie, comme une lune qui ne décline jamais, brille le héros de noble race qui, pro tempore, le représente, et que les très-hauts sénateurs, tels que des étoiles fixes, et les autres respectables magistrats, tels que des planètes errantes, répandent partout la lumière, formant ainsi un très-noble ciel, on ne peut trouver de cause qui le transforme en un enfer d’actions ténébreuses, de méchancetés et de crimes que des hommes téméraires vont sans cesse multipliant, si ce n’est l’art et l’opération du diable, attendu que l’humaine malice, seule et par elle-même, ne devrait point résister à tant de héros qui, avec des yeux d’Argus et des bras de Briarée, travaillent au bien de la chose publique. C’est pourquoi, en écrivant ce récit de choses arrivées dans les temps de ma verte saison, quoique la plupart des personnes qui y jouent leurs rôles aient disparu de la scène du monde en se rendant tributaires des Parques, cependant par de justes égards on taira leurs noms, c’est-à-dire celui de leur famille, et on fera de même pour les lieux, indiquant seulement les territoires generaliter. Et nul ne dira que ce soit une imperfection dans le récit et une difformité de cette œuvre grossière que j’ai enfantée, à moins que l’auteur d’une semblable critique ne soit une personne tout à fait à jeun de philosophie ; car les hommes versés dans celle-ci verront bien que rien ne manque à la substance de ladite narration. C’est pourquoi, étant chose évidente et que personne ne nie, que les noms ne sont que de simples et très-simples accidents… »

Mais lorsque, luttant dans cet autographe contre son encre pâlie et son écriture griffonnée, je me serai donné l’héroïque peine de transcrire l’histoire qu’il rapporte, lorsque je l’aurai, comme on dit, mise au jour, se trouvera-t-il ensuite quelqu’un qui se donne la peine de la lire ?

Cette réflexion dubitative m’arrivant au milieu de ma laborieuse étude à déchiffrer sous un large pâté ce qui venait à la suite du mot accidents, me fit suspendre la copie et penser plus sérieusement à ce qu’il convenait de faire. — Il est bien vrai, disais-je en moi-même, en feuilletant le manuscrit, il est bien vrai que cette grêle de concetti et de figures ne continue pas ainsi tout le long de l’ouvrage. Le bon secentista[2] a voulu, au début, faire montre de son talent ; mais ensuite, dans le cours de la narration, et parfois dans de longs passages, le style est bien plus naturel et plus uni. Oui, mais comme il est commun ! Comme il est lâche ! Comme il est incorrect ! Idiotismes lombards à foison, locutions employées à contresens, grammaire arbitraire, périodes décousues. Et puis quelques traits d’élégance espagnole semés ça et là[3], et puis encore, ce qui est pire, dans les endroits de l’histoire les plus propres à inspirer ou la terreur ou la pitié, à chaque occasion d’exciter l’étonnement ou de faire penser, à tous ces passages, en un mot, qui demandent un peu de rhétorique, il est vrai, mais une rhétorique mesurée, fine, de bon goût, cet homme ne manque jamais de mettre de celle dont son préambule nous a fourni l’échantillon. Et alors, accolant avec une admirable habileté les qualités les plus disparates, il trouve le moyen d’être tout à la fois trivial et affecté dans la même page, dans la même période, dans le même mot. En somme, déclamations ampoulées composées à force de solécismes de bas lieu, et partout cette gaucherie prétentieuse qui est le caractère propre des écrits de ce siècle dans nos contrées, voilà ce que vous offre cette œuvre. En vérité, ce n’est pas chose à présenter aux lecteurs de nos jours ; ils sont trop avisés, trop dégoûtés de ce genre d’extravagances. Il est encore heureux que cette bonne pensée me soit venue au commencement de ce disgracieux travail, et je m’en lave les mains. — Tandis, cependant, que je refermai la vieille paperasse pour la laisser là, je ne pouvais m’empêcher de regretter qu’une histoire aussi belle fût destinée à demeurer inconnue ; car, comme histoire, et sans que j’ose affirmer que le lecteur n’en jugera pas autrement, elle m’avait effectivement paru belle, fort belle. — Mais, pensai-je alors, ne pourrait-on pas prendre de ce manuscrit la série des faits et en refaire la diction ? — Aucune objection plausible ne s’étant présentée, le parti fut aussitôt embrassé. Et voilà l’origine du présent livre exposée avec une sincérité égale à l’importance du livre même.

Quelques-uns de ces faits cependant, certains détails de mœurs décrits par notre auteur étaient pour nous si nouveaux, nous semblaient si étranges, pour ne rien dire de plus, qu’avant d’y ajouter foi, nous avons voulu interroger d’autres témoins ; et nous nous sommes mis à fouiller dans les mémoires du temps pour nous assurer si réellement le monde marchait alors de cette manière. Cette recherche a dissipé tous nos doutes. À tous les pas, nous rencontrions des choses semblables ou même plus surprenantes ; et, ce qui nous a paru plus décisif, nous avons même retrouvé quelques personnages dont, jusque-là, n’en ayant eu connaissance que par notre manuscrit, nous avions mis en doute l’existence. Dans l’occasion, nous citerons quelques-uns de ces témoignages, pour déterminer la foi du lecteur là où, par l’étrangeté des faits, il pourrait être le plus tenté de la refuser.

Mais, en rejetant comme intolérable la diction de notre auteur, quelle diction y avons-nous substituée ? Ici réside la question.

Quiconque, sans en être prié, se mêle de refaire l’œuvre d’autrui, s’expose à rendre de la sienne un compte sévère, et en contracte en quelque sorte l’obligation. C’est là une règle de fait et de droit à laquelle nous ne prétendons point nous soustraire ; et même, pour nous y conformer de bonne grâce, nous nous étions proposé de rendre ici raison en détail de la manière d’écrire que nous avons adoptée ; et dans ce but nous avons, pendant tout le temps de notre travail, cherché à deviner les critiques dont il pourrait être l’objet, avec l’intention de les réfuter toutes par anticipation. Ce n’est point là qu’eût été la difficulté ; car (nous devons le dire pour l’honneur de la vérité) il ne s’est pas présenté à notre esprit une critique sans qu’il n’y vînt en même temps une réponse victorieuse, je ne dis pas de ces réponses qui résolvent les questions, mais de celles qui les changent. Souvent aussi, mettant deux critiques aux prises entre elles, nous les faisions battre l’une par l’autre ; ou, les examinant bien à fond, les rapprochant attentivement, nous parvenions à découvrir et à démontrer que, bien qu’opposées en apparence, elles étaient pourtant du même genre, qu’elles naissaient l’une et l’autre d’un défaut d’attention aux faits et aux principes sur lesquels le jugement devait être fondé ; et après les avoir, à leur grande surprise, mises ensemble, nous les envoyions ensemble se promener. Jamais auteur n’eût prouvé avec une telle évidence qu’il avait bien fait. Mais quoi ! lorsque nous en sommes venus à ramasser toutes ces objections et ces réponses pour les ranger en un certain ordre, miséricorde ! elles faisaient un livre. Ce qu’ayant vu, nous avons renoncé à notre idée pour deux raisons que le lecteur trouvera sûrement bonnes : la première, qu’un livre composé pour en justifier un autre, ou plutôt pour en justifier le style, pourrait paraître une chose ridicule ; la seconde, qu’en fait de livres, un à la fois suffit, lorsqu’il n’est pas de trop.

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LES FIANCÉS




CHAPITRE PREMIER.


Ce bras du lac de Como qui se dirige vers le midi entre deux chaînes non interrompues de montagnes, en formant autant de petits golfes et de petites baies que ces montagnes forment elles-mêmes de sinuosités, se resserre comme tout à coup et prend le cours et l’apparence d’un fleuve, entre un promontoire à droite et une large côte à l’autre bord. Le pont qui dans ce lieu réunit les deux rives semble rendre plus sensible à l’œil cette transformation et marquer le point où le lac cesse et l’Adda recommence, pour reprendre ensuite le nom de lac là où les rives, s’éloignant de nouveau, laissent l’eau s’étendre et son cours se ralentir dans de nouveaux golfes et de nouvelles baies. La côte, formée du dépôt de trois forts torrents, vient en pente, s’appuyant dans sa partie supérieure au pied de deux monts contigus, dont l’un porte le nom de San-Martino et l’autre s’appelle, en dialecte lombard, Il Resegone[4], à cause de ses nombreuses dentelures qui le font en effet ressembler à une scie, de sorte qu’il n’est personne qui, le voyant de face, comme par exemple des murs de Milan tournés vers le nord, ne le distingue aussitôt, à ce seul indice, dans la longue et vaste chaîne de montagnes d’un nom moins connu et d’une forme plus ordinaire, parmi lesquelles il se montre. Assez longtemps la côte s’élève sur une pente douce et continue ; puis elle se rompt en coteaux et en petites vallées, en éminences et en bas-fonds, selon la structure des deux montagnes et l’ouvrage des eaux qui en descendent. La rive extrême sur le lac, coupée par les torrents à leur embouchure, n’est à peu près que gravier et gros cailloux ; le reste présente des champs cultivés et des vignobles, au milieu desquels se voient des sillages, des maisons de campagne, des hameaux, et, sur quelques points, des bois qui s’étendent jusqu’à la montagne et s’y prolongent. Lecco, le principal de ces lieux d’habitation, et qui donne son nom à tout le territoire, est situé à peu de distance du pont, sur le bord du lac, et même se trouve en partie dans ses eaux lorsqu’elles s’élèvent. C’est maintenant un gros bourg qui tend à devenir ville. Au temps où se passèrent les événements que nous entreprenons de raconter, ce bourg déjà considérable était en même temps un château fortifié, et avait, en conséquence, l’honneur de loger un commandant, ainsi que l’avantage de posséder une garnison permanente de soldats espagnols qui enseignaient la modestie aux jeunes filles et aux femmes de l’endroit, caressaient de temps en temps les épaules de quelque mari ou de quelque père, et vers la fin de l’été ne manquaient jamais de se répandre dans les vignes pour amoindrir la quantité du raisin et soulager ainsi les paysans dans les travaux de la vendange. De l’un à l’autre de ces villages, des hauteurs au lac, d’une éminence à celle qui l’avoisine, couraient et courent encore de petits chemins et des sentiers, assez unis en quelques endroits, inégalement escarpés en d’autres, tantôt enfoncés et comme ensevelis entre deux murs d’où, levant la tête, vous n’apercevez qu’une étroite bande du ciel et quelque cime de montagne, tantôt élevés sur des plateaux ouverts : et de là s’offrent des points de vue plus ou moins étendus, mais toujours riches et toujours nouveaux en quelque chose, selon que, des divers sites où vous vous trouvez, vous embrassez plus ou moins de la vaste scène environnante, et que telle ou telle partie se détache ou se raccourcit, se montre ou disparaît tour à tour. Ici une échappée sur le vaste miroir des eaux, là une autre, là sa gracieuse variété s’étalant sur un plus grand espace. De ce côté le lac fermé à l’extrémité ou plutôt dérobé dans un groupe, un labyrinthe de montagnes, puis reparaissant et s’élargissant parmi d’autres montagnes qui se déploient une à une à vos regards, et que l’eau réfléchit, renversées avec les villages et les habitations situés sur les rives : du côté opposé un bras de fleuve devenant lac, puis fleuve encore, qui serpente dans son cours lumineux et va de même se perdre à travers les monts qui l’accompagnent en s’abaissant par degrés et se perdant presque, eux aussi, dans l’horizon. Le lieu d’où vous contemplez ces divers spectacles vous fait lui-même spectacle de toutes parts. La montagne dont vous parcourez les premiers plans déroule au-dessus de vous, tout autour de vous, ses cimes et ses précipices, marqués, dessinés, changeants, presque à chaque pas, ce qui vous avait paru un mont s’ouvrant et se contournant en une chaîne de monts, une crête vous apparaissant là où vous n’aviez vu que la pente : et l’aspect riant, l’aspect, pourrait-on dire, domestique de ces plans inférieurs tempère agréablement ce que présentent de sauvage les autres perspectives, en orne d’autant plus la magnifique grandeur.

C’est par l’un de ces petits chemins que, le 7 novembre 1628, vers la fin du jour, revenait à petits pas de la promenade, pour rentrer chez lui, don Abbondio, curé de l’un des villages dont nous avons parlé tout à l’heure : le nom du village, non plus que le nom patronymique du curé, ne se trouvent dans le manuscrit, ni ici ni ailleurs. Il disait tranquillement son office : et quelquefois, entre un psaume et l’autre, il fermait le bréviaire, y tenant en guise de signet l’index de la main droite : après quoi, mettant cette main dans l’autre derrière son dos, il poursuivait sa marche, regardant à terre et rejetant du pied vers le mur les cailloux qui faisaient obstacle sur son passage. Ensuite, relevant la tête et portant nonchalamment les yeux autour de lui, il les arrêtait sur une partie de montagne, où la lumière du soleil déjà caché, passant par les intervalles que laissait la montagne opposée, jetait ses teintes ça et là sur les masses saillantes de rochers, comme de larges et inégales bandes de pourpre. Puis, ayant ouvert de nouveau son bréviaire et récité une autre tirade de versets, il arriva à un détour du chemin où il avait l’habitude de lever toujours les yeux de dessus son livre ; et c’est ce qu’il fit encore ce jour-là. Le chemin, après ce coude, allait en droite ligne une soixantaine de pas, et puis se divisait en deux sentiers, à la manière d’un Y : celui de droite montait vers les hauteurs et menait à la cure : l’autre descendait dans le vallon jusqu’à un torrent ; et de ce côté le mur n’arrivait pas au-dessus des hanches du passant. Les murs intérieurs des deux sentiers, au lieu de se réunir en angle, se terminaient à un oratoire sur lequel étaient peintes certaines figures allongées, tortueuses, finissant en pointe, et qui, dans l’intention de l’artiste comme aux yeux des habitants du voisinage, signifiaient des flammes ; et à ces flammes se joignaient, alternant avec elles, certaines autres figures impossibles à décrire, qui étaient censées représenter les âmes du purgatoire : le tout, âmes et flammes, en couleur de brique sur un fond grisâtre, avec quelques brèches ça et là. Le curé, ayant passé le détour, et dirigeant, comme de coutume, ses regards vers l’oratoire, vit une chose à laquelle il ne s’attendait pas et qu’il n’aurait nullement voulu voir. Deux hommes, vis-à-vis l’un de l’autre, se tenaient au confluent, pour ainsi dire, des deux sentiers ; l’un à cheval sur le mur bas, une jambe pendante en dehors, et l’autre pied posé sur le sol du chemin ; son compagnon debout, appuyé contre le mur et les bras croisés sur la poitrine. Le costume, la tournure et ce que le curé, de l’endroit où il était arrivé, pouvait distinguer de leur physionomie, ne laissaient aucun doute sur leur condition. Ils avaient l’un et l’autre, autour de la tête, une résille verte qui leur tombait sur l’épaule gauche, finissant en une grosse houppe, et d’où sortait sur le front un énorme toupet ; deux longues moustaches bouclées en pointe ; une ceinture luisante de cuir à laquelle tenaient deux pistolets, une petite corne pleine de poudre suspendue à leur cou comme un agrément de collier ; un manche de grand couteau qui se montrait hors de la poche de larges et bouffantes braies ; un espadon à grosse garde, travaillée à jour, en lames de laiton tournées en chiffre, polies et reluisantes : au premier coup d’œil on les reconnaissait pour des individus de l’espèce des bravi.

Cette espèce d’hommes, aujourd’hui tout à fait perdue, était alors très-florissante en Lombardie et déjà fort ancienne. Voici, pour qui n’en aurait pas une idée, quelques extraits de pièces authentiques qui pourront faire suffisamment connaître ses principaux caractères, les efforts tentés pour la détruire, et combien le principe vital était en elle tenace et vigoureux.

Dès le 8 avril de l’année 1583, l’Illustrissime et Excellentissime seigneur don Carlo d’Aragon, prince de Castelvetrano, duc de Terranuova, marquis d’Avola, comte de Burgeto, grand amiral, et grand connétable de Sicile, gouverneur de Milan et capitaine général de Sa Majesté Catholique en Italie, pleinement informé de l’intolérable souffrance dans laquelle a vécu et vit encore cette ville de Milan à cause des bravi et vagabonds, publie contre eux un édit de bannissement. Il déclare et décide que sont compris dans cet édit et doivent être tenus pour bravi et vagabonds........ tous ceux qui, soit étrangers, soit du pays, n’ont aucune profession, ou, en ayant une, ne l’exercent pas, mais s’attachent, avec ou sans salaire, à quelque chevalier ou gentilhomme, officier ou marchand........ pour lui prêter aide et main-forte, ou plutôt, comme on peut le présumer, pour tendre des pièges à autrui........ À tous ces gens il ordonne que, dans le terme de six jours, ils aient à vider le pays, prononce la peine de la galère contre ceux qui n’obéiront pas et donne à tous officiers de justice les pouvoirs les plus étrangement étendus et indéfinis pour l’exécution de cet ordre. Mais l’année suivante, et le 12 avril, le même seigneur voyant que cette ville est encore pleine des susdits bravi,........ lesquels se sont remis à vivre comme ils vivaient auparavant, sans que leurs habitudes soient en rien changées ni leur nombre diminué, fait paraître une nouvelle ordonnance plus sévère et plus remarquable, dans laquelle, entre autres mesures, il prescrit :

Que tout individu, tant de cette ville que du dehors, que deux témoins déclarent être tenu et communément réputé pour bravo et en avoir le nom, quand bien même n’aurait été vérifié aucun délit de son fait........ pourra, pour cette seule réputation de bravo et sans autres indices, à la diligence desdits juges, et de chacun d’eux, être soumis à la corde[5] et à la question, pour procès d’information,........ et que, lors même qu’il n’avouerait aucun délit, il sera toutefois envoyé aux galères pour trois ans, pour la seule réputation et le nom de bravo, comme dessus ; le tout, ainsi que le surplus que nous omettons, parce que Son Excellence est décidée à se faire obéir de chacun.

À entendre les paroles d’un si haut personnage, paroles si énergiques, si précises, et accompagnées de tels ordres, on serait grandement porté à supposer qu’il a suffi de leur seul retentissement pour que tous les bravi aient disparu à jamais. Mais le témoignage d’un autre personnage non moins imposant, non moins riche en noms et en titres, nous oblige à croire tout le contraire. Et celui-ci est l’Illustrissime et Excellentissime seigneur Juan Fernandez de Velasco, connétable de Castille, grand chambellan de Sa Majesté, duc de la cité de Frias, comte de Haro et Castelnovo, seigneur de la maison de Vélasco et de celle des sept Infants de Lara, gouverneur de l’État de Milan, etc. Le 5 juin de l’année 1593, pleinement informé, lui aussi, de quels dommage et ruine sont........ les bravi et vagabonds, et du très-mauvais effet que telle sorte de gens produit contre le bien public, et au mépris de la justice, il leur enjoint de nouveau d’avoir, dans le terme de six jours, à vider le pays, répétant à peu près les ordres et les menaces de son prédécesseur. Plus tard, et le 23 mai de l’année 1598, informé, au grand déplaisir de son âme, que le nombre de ces gens (bravi et vagabonds) va croissant chaque jour dans la ville et dans l’État, et qu’on n’entend parler, jour et nuit, que des blessures qu’ils font par guet-apens, des homicides, des vols et toutes autres sortes de crimes qu’ils commettent, et auxquels ils se rendent plus faciles dans la confiance où ils sont d’être soutenus par leurs chefs et leurs fauteurs,........ il prescrit de nouveau les mêmes remèdes, augmentant la dose, comme cela se pratique dans les maladies opiniâtres, et il conclut ainsi : Que chacun donc se garde pleinement de contrevenir en quoi que ce soit à la présente ordonnance, parce que, au lieu d’éprouver la clémence de Son Excellence, il éprouvera sa rigueur et sa colère,........ Son Excellence étant résolue et déterminée à ce que ce soit ici son dernier et péremptoire avertissement.

Ce ne fut pourtant pas l’avis de l’Illustrissime et Excellentissime seigneur, le seigneur don Pietro Enriquez de Acevedo, comte de Fuentes, capitaine et gouverneur de l’État de Milan ; ce ne fut pas son avis, et pour bonnes raisons. Pleinement informé de la souffrance dans laquelle vit cette ville et État à cause du grand nombre de bravi qui y abondent........ et résolu d’extirper totalement une engeance si pernicieuse, il publie, le 16 décembre 1600, une nouvelle ordonnance pleine encore des plus sévères comminations, avec le ferme propos que les mesures prescrites soient de tout point exécutées en toute rigueur et sans espérance de rémission.

Il faut croire cependant qu’il n’y mit pas toute cette bonne volonté qu’il savait employer à ourdir des trames et à susciter des ennemis à son grand ennemi Henri IV ; car en ceci l’histoire montre comme il parvint à armer contre ce roi le duc de Savoie auquel il fit perdre plus d’une ville ; comme il réussit à faire conspirer le duc de Biron, auquel il fit perdre la tête ; mais, quant à cette engeance si pernicieuse des bravi, il est certain qu’elle continuait à pulluler le 22 septembre de l’année 1612. Ce jour, l’Illustrissime et Excellentissime seigneur don Giovanni de Mendozza, marquis de la Hynojosa, gentilhomme, etc., gouverneur, etc., pensa sérieusement à l’extirper. À cet effet, il adressa à Pandolfo et Marco Tullio Malatesti, imprimeurs royaux, l’ordonnance accoutumée, avec corrections et additions, afin qu’ils l’imprimassent pour l’extermination des bravi. Mais ceux-ci vécurent encore pour recevoir, le 24 décembre de l’année 1618, des coups semblables, ou même plus forts, de l’Illustrissime et Excellentissime seigneur, le seigneur don Gomez Suarez de Figueroa, duc de Feria, gouverneur, etc. Comme pourtant ils n’en étaient pas encore morts, l’Illustrissime et Excellentissime seigneur, le seigneur Gonzalo Fernandez de Cordova, sous le gouvernement duquel eut lieu la promenade de don Abbondio, s’était vu contraint de recorriger et republier l’ordonnance ordinaire contre les bravi, le 5 octobre 1627, c’est-à-dire un an, un mois et deux jours avant ce mémorable événement.

Et cette publication ne fut pas la dernière, mais nous ne croyons pas devoir faire mention de celles qui suivirent, attendu qu’elles sont en dehors du période de notre histoire. Nous en citerons seulement une du 13 février de l’année 1632, dans laquelle l’Illustrissime et Excellentissime seigneur, le duc de Feria, pour la seconde fois gouverneur, nous avertit que les plus grandes scélératesses viennent de ceux qu’on appelle bravi. Cela suffit pour nous donner la certitude qu’au temps dont nous parlons, les bravi continuaient d’exister.

Que les deux hommes à qui nous avons reconnu ce titre, en donnant leur portrait, fussent là pour attendre quelqu’un, c’était chose évidente ; mais ce qui causa le plus de déplaisir à don Abbondio fut de ne pouvoir se dissimuler, à certains mouvements qu’ils firent, que la personne attendue était lui. En effet, dès qu’il avait paru, ils s’étaient regardés l’un l’autre, levant la tête d’une certaine manière à faire voir qu’ils s’étaient dit tous deux en même temps : Le voici. Celui qui était à califourchon sur le mur s’était dressé, ramenant sa jambe sur le chemin ; l’autre avait quitté le mur où il était adossé, et tous deux s’acheminaient à sa rencontre. Le curé tenant toujours son bréviaire ouvert devant lui comme s’il lisait, jetait ses regards par dessus pour observer les mouvements de ces personnages ; et, les voyant marcher droit à lui, mille pensées toutes à la fois l’assaillirent. Il se demanda précipitamment si entre lui et les bravi il y aurait quelque issue dans le chemin à droite ou à gauche, et se souvint aussitôt qu’il n’y en avait aucune. Il fit un rapide examen dans ses souvenirs pour rechercher s’il aurait péché contre quelque homme puissant, contre quelque homme vindicatif ; mais, au milieu même de son trouble, le témoignage consolant de sa conscience le rassurait jusqu’à un certain point. Et les bravi cependant s’approchaient, les yeux attachés sur lui. Il mit l’index et le doigt du milieu de sa main gauche dans le col de son rabat, comme pour le rajuster ; et, faisant circuler les deux doigts autour de son cou, il tournait en même temps la tête en arrière, tordant la bouche et cherchant à voir du coin de l’œil, aussi loin qu’il pouvait, si quelqu’un n’arrivait pas ; mais il ne vit personne. Il lança un coup d’œil par-dessus le petit mur, dans les champs : personne ; un autre plus timide en avant sur le chemin ; personne que les bravi. Que faire ? Retourner sur ses pas ? Il n’était plus temps. Fuir ? c’était comme dire : poursuivez-moi, ou pis encore. Ne pouvant se soustraire au danger, il y courut, parce que les moments de cette incertitude lui étaient désormais si pénibles qu’il ne songeait plus qu’à les abréger. Il pressa le pas, récita un verset d’une voix plus haute, composa sa physionomie pour lui donner autant de calme et d’hilarité qu’il lui fut possible, fit tous ses efforts pour préparer un sourire, et quand il se trouva face à face avec les deux honnêtes gens, il dit mentalement : « Nous y voilà, » et s’arrêta tout court.

« Monsieur le curé, dit l’un des deux, en le regardant fixement au visage.

— Que désire monsieur ? répondit aussitôt don Abbondio, levant les yeux de dessus son livre qui resta tout ouvert sur ses mains, comme sur un pupitre.

— Vous avez l’intention, poursuivit l’autre du ton menaçant et irrité d’un homme qui surprend son inférieur prêt à faire une mauvaise action, vous avez l’intention de marier demain Renzo Tramaglino et Lucia Mondella !

— C’est-à-dire, répondit d’une voix tremblotante don Abbondio, c’est-à-dire… ces messieurs sont gens du monde, et savent très-bien comment se passent ces sortes de choses. Le pauvre curé n’y entre pour rien : ils font leurs arrangements entre eux, et puis… et puis ils viennent à nous comme on irait à un comptoir recevoir son argent ; et nous nous sommes les serviteurs du public.

— Eh bien, lui dit le bravo à l’oreille, mais d’un ton solennel de commandement, ce mariage ne doit point se faire, ni demain ni jamais.

— Mais, messieurs, répliqua don Abbondio avec la voix douce et polie de celui qui veut persuader un impatient, mais, messieurs, daignez vous mettre à ma place. Si la chose dépendait de moi… vous voyez bien qu’il n’en entre rien dans ma poche…

— Ah ça, interrompit le bravo, si la chose devait se décider par du bavardage, vous nous mettriez dans le sac. Nous n’en savons et n’en voulons pas savoir davantage. Homme averti… Vous entendez.

— Mais ces messieurs sont trop justes, trop raisonnables…

— Mais, interrompit cette fois l’autre camarade qui n’avait rien dit jusqu’alors, mais le mariage ne se fera pas, ou… et ici un bon juron, ou celui qui l’aura fait ne s’en repentira pas, car il n’en aura pas le temps, et… un autre juron.

— Paix, paix, reprit le premier orateur, monsieur le curé est un homme qui sait vivre ; et nous, nous sommes d’honnêtes gens qui ne voulons pas lui faire du mal, pourvu qu’il soit prudent et sage. Monsieur le curé, l’Illustrissime seigneur don Rodrigo, notre maître, vous salue bien sincèrement. »

Ce nom fut dans l’esprit de don Abbondio ce qu’est, dans le fort d’un orage pendant la nuit, un éclair qui, répandant sur les objets une lumière confuse et momentanée, ajoute encore à l’épouvante. Il fit comme par instinct une inclination profonde et dit : « Si ces messieurs pouvaient me suggérer…

— Oh ! vous suggérer, à vous qui savez le latin ! interrompit encore le bravo avec un rire qui tenait de l’ignoble et du féroce. C’est votre affaire. Et surtout, qu’il ne vous échappe pas un mot sur cet avis que nous vous avons donné pour votre bien ; autrement… hem… ce serait tout comme si vous faisiez le mariage. Allons, que voulez-vous qu’il soit dit de votre part à l’illustrissime seigneur don Rodrigo ?

— Mes respects…

— Expliquez-vous mieux.

— … Disposé,… toujours disposé à l’obéissance. Et en prononçant ces mots, il ne savait lui-même s’il faisait une promesse ou un compliment. Les bravi les prirent ou parurent les prendre dans leur sens le plus sérieux.

— Fort bien, et bonne nuit, Sire curé, » dit l’un d’eux prêt à partir avec son compagnon. Don Abbondio qui, peu de moments avant, eût donné l’un de ses yeux pour les éviter, aurait voulu maintenant prolonger la conversation et les pourparlers. « Messieurs… » commençait-il à dire en fermant le livre de ses deux mains ; mais ceux-ci, sans l’écouter davantage, prirent le chemin par où il était venu lui-même, et s’éloignèrent en chantant une vilaine chanson que je ne veux pas transcrire. Le pauvre don Abbondio demeura un moment la bouche ouverte et comme frappé d’un charme ; puis il prit celui des deux sentiers qui conduisait à sa maison, mettant avec peine une jambe devant l’autre, tant la crampe paraissait les avoir saisies. Quant à l’état où il se trouvait intérieurement, on le comprendra mieux quand nous aurons dit quelque chose de son caractère et des temps où il lui avait été donné de vivre.

Don Abbondio (le lecteur s’en est déjà aperçu) n’était pas né avec un cœur de lion. Mais dès ses premières années il avait dû comprendre que la pire des conditions dans ces temps-là était celle d’un animal sans dents et sans griffes, et qui pourtant ne se sent point de penchant à être dévoré. La force légale ne protégeait en aucune manière l’homme paisible, inoffensif, et qui n’avait pas d’autres moyens de faire peur. Ce n’est pas que l’on manquât de lois et de peines contre les violences entre particuliers. Bien au contraire, les lois venaient par déluge. Les délits étaient énumérés et particularisés avec une minutieuse prolixité ; les peines follement exorbitantes et de plus susceptibles d’être augmentées, presque pour chaque circonstance, à la discrétion du législateur lui-même et de cent exécuteurs ; les formes de procédures calculées seulement pour débarrasser le juge de tout ce qui aurait pu l’empêcher de prononcer une condamnation. Les extraits que nous avons rapportés des édits contre les bravi en sont un faible mais fidèle exemple. Malgré tout cela et même en grande partie pour cette cause, ces édits répétés et renforcés d’un gouverneur à l’autre ne servaient qu’à attester en termes ampoulés l’impuissance de leurs auteurs ; ou, s’ils produisaient quelque effet immédiat, c’était essentiellement d’ajouter de nombreuses vexations à celles que les personnes faibles et pacifiques souffraient déjà de la part des perturbateurs, et d’accroître les violences de ceux-ci comme leur astuce. L’impunité était organisée et avait des racines que les ordonnances n’atteignaient pas ou ne pouvaient ébranler. Tels étaient les asiles, tels étaient les privilèges de certaines classes, en partie reconnus par la force légale, en partie tolérés avec un envieux silence, ou combattus par de vaines protestations, mais soutenus de fait et défendus par ces classes avec l’activité de l’intérêt propre et la jalousie du point d’honneur. Or cette impunité menacée et insultée, mais non détruite par les ordonnances, devait naturellement, à chaque menace, à chaque insulte, faire de nouveaux efforts, recourir à de nouvelles inventions pour se conserver. C’est ce qui arrivait en effet ; et chaque fois que paraissaient des ordonnances ayant pour objet de réprimer les auteurs de méfaits et de violences, ceux-ci cherchaient dans leur force réelle des moyens nouveaux et plus opportuns pour continuer de faire ce que les ordonnances venaient leur prohiber. Elles pouvaient bien entraver à chaque pas et molester l’homme tranquille qui n’avait pas de force à lui propre et se trouvait sans protection, parce que, dans le but d’avoir chaque individu sous la main pour prévenir ou punir chaque délit, elles soumettaient toutes les actions privées à la volonté arbitraire d’exécuteurs de toute sorte. Mais celui qui, avant de commettre un délit, avait pris ses mesures pour se réfugier à temps dans un couvent, dans un palais, où les sbires n’auraient jamais osé mettre le pied ; celui qui, sans autres précautions, portait une livrée qui engageait la vanité et l’intérêt d’une famille puissante, de toute une classe, à le défendre, celui-là était libre dans ses œuvres et pouvait se rire de tout ce fracas d’édits et d’ordonnances. Parmi ceux mêmes à qui était confié le soin de les faire exécuter, les uns appartenaient par leur naissance à la partie de la société où résidaient les privilèges, d’autres en dépendaient par clientèle. Les uns et les autres, par éducation, par intérêt, par habitude, par imitation, en avaient embrassé les maximes et se seraient bien gardés d’aller à l’encontre pour un morceau de papier affiché au coin des rues. Quant aux agents chargés de l’exécution immédiate, eussent-ils été entreprenants comme des héros, obéissants comme des moines, et prêts à se sacrifier comme des martyrs, ils n’auraient pu réussir, inférieurs, comme ils étaient, en nombre à ceux qu’il s’agissait de soumettre, sans compter la probabilité fort grande pour eux d’être abandonnés par ceux qui, abstractivement et pour ainsi dire en théorie, leur ordonnaient d’opérer. Mais d’ailleurs ces agents étaient généralement pris parmi les êtres les plus abjects et les plus pervers de leurs temps ; leur emploi était regardé comme vil par ceux-là même qui pouvaient en avoir peur, et leur titre valait une injure. Il était donc tout simple qu’au lieu d’exposer ou même de livrer leur vie dans une entreprise désespérée, ils vendissent leur inaction, et au besoin leur connivence, aux hommes puissants, et réservassent l’exercice de leur autorité exécrée et de la force dont ils étaient réellement investis, pour les occasions où il n’y avait pas de risque à courir, c’est-à-dire pour opprimer et tourmenter les gens paisibles et sans défense.

L’homme qui veut attaquer les autres, ou qui craint à chaque instant d’être attaqué lui-même cherche naturellement des alliés et des compagnons. De là vient que, dans ce temps, on voyait portée au plus haut degré la tendance des individus à se tenir coalisés en classes, à en former de nouvelles, et chacun à procurer la plus grande somme de pouvoir à celle dont il faisait partie. Le clergé veillait au maintien et à l’extension de ses immunités ; la noblesse, de ses privilèges ; le militaire, de ses exemptions. Les marchands, les artisans étaient enrôlés en maîtrises et en confréries ; les hommes de loi formaient une association ; les médecins même, une corporation. Chacune de ces petites oligarchies avait sa force spéciale et propre ; dans chacune, l’individu trouvait l’avantage d’employer pour soi, à proportion de son autorité et de son adresse, les forces réunies de plusieurs. Les plus honnêtes n’usaient de cet avantage que pour la défense ; les fourbes et les méchants en profitaient pour mener à fin de mauvaises actions auxquelles leurs moyens personnels n’auraient pu suffire, et pour s’en assurer l’impunité. Les forces cependant de ces diverses ligues étaient très-inégales ; et, dans les campagnes surtout, le noble riche et pratiquant la violence, avec une troupe de bravi à ses gages, et de plus avec une population de paysans habitués par tradition de famille non moins qu’intéressés ou forcés à se regarder en quelque sorte comme sujets et soldats du maître, exerçait un pouvoir auquel il eût été difficile qu’aucune autre fraction de ligue pût dans le lieu même opposer quelque moyen de résister.

Notre don Abbondio, qui n’était ni noble, ni riche, encore moins courageux, s’était donc aperçu, presque avant d’atteindre l’âge de la raison, qu’il était, dans cette société, comme un pot de terre obligé de faire route en compagnie de nombreux pots de fer.

Il avait en conséquence obéi de fort bon gré à ses parents, lorsqu’ils avaient voulu en faire un prêtre. À dire vrai, il n’avait pas beaucoup réfléchi aux devoirs et aux nobles fins du ministère auquel il se consacrait. S’assurer de quoi vivre avec quelque aisance, et se placer dans une classe forte et respectée, étaient deux raisons qui lui avaient paru plus que suffisantes pour le déterminer à un tel choix. Mais une classe quelconque ne protège un individu, ne le garantit, que jusqu’à un certain point ; aucune ne le dispense de se faire un système particulier de conduite. Don Abbondio, continuellement absorbé dans les pensées de son propre repos, ne recherchait point ces avantages qui n’eussent pu s’obtenir qu’en agissant beaucoup et se risquant un peu. Son système consistait principalement à fuir toutes contestations et à céder dans celles qu’il ne pouvait éviter. Neutralité désarmée dans toutes les guerres qui éclataient autour de lui, par les démêlés, alors très-fréquents, entre le clergé et le pouvoir séculier, entre le militaire et le civil, entre nobles et nobles, jusqu’aux disputes entre deux paysans, qu’un mot faisait naître et qui se décidaient à coups de poing ou de couteau. S’il se trouvait absolument obligé à prendre parti entre deux contendants, il se mettait du côté du plus fort, toujours pourtant à l’arrière-garde et tâchant de faire voir à l’autre qu’il n’était pas volontairement son ennemi. Il semblait lui dire : « Que n’avez-vous su être le plus fort vous-même ? je me serais rangé de votre bord. » Se tenant à distance des hommes connus pour opprimer les autres, dissimulant leurs injures lorsqu’elles étaient passagères et nées d’un caprice, répondant par de la soumission à celles qui venaient d’une intention plus sérieuse et plus réfléchie, obligeant, à force de révérences et de gracieux respect, les plus bourrus et les plus dédaigneux à lui accorder un sourire lorsqu’il les rencontrait sur son chemin, le pauvre homme était parvenu à dépasser ses soixante ans sans trop essuyer de bourrasques.

Ce n’est pas qu’il n’eût, lui aussi, sa petite dose de fiel dans le corps, et cet exercice continuel de patience, cette obligation de donner si souvent raison aux autres, tant de morceaux amers avalés en silence lui avaient aigri ce fiel à tel point que, s’il n’avait pu de temps en temps le laisser un peu s’épancher, sa santé en aurait certainement souffert. Mais, comme après tout il y avait au monde et près de lui des personnes qu’il connaissait à fond pour être incapables de mal faire, il pouvait avec elles se soulager quelquefois de sa mauvaise humeur longtemps concentrée, et se passer comme un autre l’envie d’être un peu fantasque et de gronder à tort. Il était censeur rigide des hommes qui n’agissaient pas comme lui, pourvu toutefois que sa censure pût s’exercer sans aucun danger, quelque lointain qu’il pût être. Le battu était pour le moins un imprudent ; l’homme tué avait toujours été querelleur de caractère. Si quelqu’un, s’étant mis à soutenir ses raisons contre un homme puissant, perdait sa cause avec dommage, don Abbondio savait toujours lui trouver quelque tort ; chose qui n’était pas difficile, puisque la raison et le tort ne sont jamais si nettement tranchés que chacune des deux parties adverses n’ait absolument pour elle que l’un des deux. Il déclamait surtout contre ceux de ses confrères qui ne craignaient pas de s’exposer en prenant le parti d’un homme faible opprimé contre un méchant homme puissant. Il appelait cela acheter du souci à beaux deniers comptants et vouloir redresser les jambes aux chiens ; il disait aussi d’un ton sévère que c’était s’ingérer dans les choses profanes, au détriment de la dignité du ministère sacré ; et il se prononçait contre ceux-ci, toujours cependant entre quatre yeux ou dans un comité bien restreint, avec d’autant plus de véhémence qu’ils étaient plus connus pour ne pas montrer de ressentiment dans les offenses qui leur étaient personnelles. Il avait enfin une maxime favorite par laquelle il mettait toujours le sceau à ses discours en pareille matière. C’était que pour l’honnête homme qui prend garde à soi et ne se mêle que de ce qui le regarde, il n’y a jamais de mauvaises rencontres.

Maintenant, que mes vingt-cinq lecteurs se figurent l’impression que dut faire sur l’âme du pauvre homme ce qui vient d’être raconté. La frayeur que lui avaient causée ces mauvais visages et ces vilaines paroles, les menaces d’un seigneur connu pour ne pas menacer en vain, un système de vie tranquille, qui lui avait coûté tant d’années d’étude et de patience, renversé en un instant, et un défilé d’où il ne voyait comment il pourrait sortir ; toutes ces pensées grondaient tumultueusement dans la tête de don Abbondio pendant qu’il cheminait les yeux à terre. — Si Renzo était un homme que l’on pût renvoyer en paix avec un bel et bon refus, passe encore ; mais il voudra des raisons, et, bon Dieu ! qu’aurai-je à lui répondre ? C’est une tête aussi, celui-là ! un agneau, si personne ne le touche ; mais si on le contrarie… prr !… et puis il est fou de cette Lucia, amoureux comme… Grands enfants qui, ne sachant que faire, se prennent d’amour, veulent se marier, et ne pensent pas à autre chose, ne s’inquiètent pas de la peine dans laquelle ils mettent un pauvre honnête homme. Oh ! malheureux que je suis ! Fallait-il donc que ces deux vilaines figures vinssent se planter tout juste sur mon chemin et s’attaquer à moi ? Est-ce que cela me regarde ? Est-ce moi qui veux me marier ? Que ne sont-ils plutôt allés parler… Ah ! voyez un peu la fatalité ! Les bonnes idées me viennent toujours après coup. Si j’avais pensé à leur suggérer d’aller porter leur message… — Mais ici il s’aperçut que se repentir de n’avoir pas été le conseiller et le coopérateur de l’iniquité était chose aussi trop inique, et il tourna toute l’aigreur de ses pensées contre celui qui venait si durement lui ravir son repos. Il ne connaissait don Rodrigo que de vue et sur le dire des autres, et n’avait jamais eu d’autres rapports avec lui que de se courber en deux doubles et de faire toucher la terre à son chapeau, lorsqu’il l’avait, par un hasard assez rare, rencontré sur ses pas. Il lui était arrivé de défendre en plus d’une occasion la réputation de ce seigneur contre ceux qui, à voix basse, soupirant et levant les yeux au ciel, maudissaient quelqu’un de ses actes ; il avait dit cent fois que c’était un respectable gentilhomme. Mais dans ce moment il lui donna dans son cœur tous ces titres qu’il ne lui avait jamais entendu appliquer par d’autres sans se hâter de les interrompre par un : « Allons donc ! » Arrivé, au milieu du tumulte de ces pensées, à la porte de sa maison qui était au bout du village, il mit précipitamment dans la serrure la clef qu’il tenait déjà dans sa main, ouvrit, entra, referma soigneusement, et pressé de se trouver en compagnie sûre : « Perpetua, Perpetua ! » cria-t-il aussitôt, en allant vers le petit salon où sûrement celle-ci devait être à mettre le couvert pour le souper. Perpetua, comme on voit, était la servante de don Abbondio ; servante fidèle et affectionnée, qui savait obéir et commander selon l’occasion, supporter à propos les gronderies et les caprices d’humeur de son maître, comme aussi lui faire à propos supporter les siens, qui devenaient de jour en jour plus fréquents depuis qu’elle avait dépassé l’âge canonique de quarante ans en restant fille, parce que, selon son dire, elle avait refusé tous les partis qui s’étaient présentés, ou, selon le dire de ses amies, parce qu’elle n’avait pas trouvé un chien qui voulût d’elle.

« J’y vais, répondit-elle en mettant sur la table à la place ordinaire le flacon de vin favori de don Abbondio, et elle vint lentement ; mais elle n’était pas encore à la porte du petit salon qu’il y entra d’un pas si incertain, avec un regard si troublé, un visage si décomposé, qu’il n’eût pas été besoin des yeux experts de Perpétua pouf découvrir, au premier abord, qu’il lui était arrivé quelque chose de fort extraordinaire.

— Miséricorde ! qu’avez-vous donc, mon cher maître ?

— Rien, rien, répondit don Abbondio, en se laissant aller tout essoufflé sur son grand fauteuil.

— Comment, rien ? C’est à moi que vous voudriez le faire croire ? Bouleversé comme vous êtes ? Quelque aventure étrange est arrivée.

— Oh ! pour l’amour du ciel ! quand je dis rien, c’est que ce n’est rien, ou c’est quelque chose que je ne puis dire.

— Que vous ne pouvez dire, pas même à moi ? Et qui prendra soin de votre santé ? Qui vous donnera un avis ?…

— Hélas ! taisez-vous, et laissez là le couvert. Donnez-moi un verre de mon vin.

— Et vous voudriez me soutenir que vous n’avez rien, dit Perpetua, en remplissant le verre et le gardant ensuite à la main, comme si elle voulait en faire le prix d’une confidence qui se faisait si longtemps attendre.

— Donnez, donnez, dit don Abbondio en lui prenant le verre d’une main peu ferme et le vidant ensuite avec précipitation, ainsi qu’il eût fait d’une médecine.

— Vous voulez donc que je sois obligée d’aller demander de côté et d’autre ce qui est arrivé à mon maître ? dit Perpetua, debout devant lui, les mains renversées sur les hanches, les coudes en avant, et regardant fixement, comme si elle eût voulu lui tirer des yeux son secret.

— Pour l’amour du ciel ! ne faites pas de commérages, ne faites pas de bruit, il y va… il y va de la vie.

— De la vie ?

— De la vie.

— Vous savez bien que, lorsque vous m’avez dit quelque chose sincèrement, en confidence, je n’ai jamais…

— Oui, tout juste ! comme, par exemple, lorsque… »

Perpetua s’aperçut qu’elle avait touché une fausse corde, et changeant subitement de ton : « Mon cher maître, dit-elle d’une voix émue et propre à émouvoir, je vous ai toujours été affectionnée ; et si maintenant je veux savoir ce qui vous trouble, c’est par intérêt pour vous, parce que je voudrais pouvoir vous prêter secours, vous donner un bon conseil, soulager votre cœur… »

Le fait est que don Abbondio avait peut-être autant d’envie de se décharger de son douloureux secret que Perpetua de le connaître ; d’où il suit qu’après avoir repoussé toujours plus faiblement les nouveaux assauts toujours plus pressants de celle-ci, après lui avoir fait jurer plus d’une fois qu’elle ne soufflerait pas un mot de ce qu’il allait dire, il finit, avec maintes pauses, avec maints hélas, par lui raconter la déplorable aventure. Lorsqu’il en vint au nom terrible de celui qui avait ordonné le message, il fallut que Perpetua prononçât un nouveau serment encore plus solennel ; et don Abbondio, ce nom une fois sorti de sa bouche, se renversa sur le dos de son siège en poussant un grand soupir, levant les mains d’un air tout à la fois de commandement et de supplications, et disant : « Pour l’amour du ciel !

— Encore une des siennes ! s’écria Perpetua. Ah ! quel coquin ! Oh ! quel méchant ! oh ! quel mécréant !

— Voulez-vous vous taire ? ou voulez-vous me perdre tout à fait ?

— Oh ! nous sommes seuls ici, et personne ne nous entend. Mais comment ferez-vous, mon pauvre maître ?

— Là ! voyez, dit don Abbondio d’une voix aigre, voyez quels beaux conseils elle sait me donner ! Elle vient me demander comment je ferai, comment je ferai ; comme si c’était elle qui fût dans l’embarras, et moi qui dusse l’en faire sortir.

— Ah ! je l’aurais bien, mon pauvre avis, à vous donner ; mais ensuite…

— Mais ensuite ? voyons.

— Mon avis serait que, puisque tout le monde dit que notre archevêque est un saint homme qui n’a peur de personne, et qui, lorsqu’il peut mettre à la raison un de ces méchants pour soutenir un curé, s’y engraisse de plaisir ; je dirais et je dis qu’il faudrait que vous lui écrivissiez une belle lettre pour l’informer comme quoi…

— Voulez-vous vous taire ? voulez-vous vous taire ? Sont-ce là des avis à donner à un pauvre homme ? Quand j’aurais attrapé un coup de fusil dans le dos, ce dont Dieu me garde ! l’archevêque me l’ôterait-il ?

— Bah ! les coups de fusil ne se donnent pas comme des prunes : et où en serions-nous si tous ces chiens-là mordaient toutes les fois qu’ils aboient ? Pour moi, j’ai toujours vu que celui qui sait montrer les dents et se faire considérer comme il convient, celui-là, on le respecte ; et c’est précisément parce que vous ne voulez jamais dire vos raisons que nous en sommes réduits à voir chacun venir, sauf votre respect, nous…

— Voulez-vous vous taire ?

— Je me tais ; mais il n’en est pas moins vrai que, lorsque les gens s’aperçoivent qu’un homme, en toutes circonstances, est toujours prêt à mettre bas ses…

— Voulez-vous vous taire ? Est-ce bien le moment de dire de pareilles sottises ?

— Suffit : vous y penserez cette nuit ; mais, en attendant, ne commencez pas par vous faire du mal vous-même, par ruiner votre santé ; mangez un morceau.

— J’y penserai, répondit en grommelant don Abbondio, sûrement que j’y penserai, et il faut que j’y pense. » Et il se leva en ajoutant : « Je ne veux rien prendre, rien ; j’ai bien autre chose en tête. Je le sais bien, que c’est à moi d’y penser. Allons, il fallait que cela tombât tout juste sur moi.

— Avalez au moins encore cette petite goutte, dit Perpétua en lui versant du vin. Vous savez que cela vous remet toujours l’estomac.

— Eh ! c’est autre chose qu’il me faut, c’est autre chose, c’est autre chose. »

Et, en disant ces mots, il prit la lampe, et, murmurant toujours : « Petite bagatelle ! À un honnête homme comme moi ! Et demain, comment cela ira-t-il ? » et autres lamentations semblables, il s’achemina pour monter à sa chambre. Arrivé sur la porte, il se retourna vers Perpetua, se mit le doigt sur la bouche, dit d’un ton lent et solennel : « Pour l’amour du ciel ! » et disparut.

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CHAPITRE II.


On raconte que le prince de Condé dormit profondément la nuit qui précéda la journée de Rocroy : mais, d’abord, il était fort las ; et, en second lieu, il avait déjà arrêté toutes ses dispositions et réglé ce qui devait se faire le lendemain matin. Don Abbondio, au contraire, ne savait encore autre chose, sinon que le lendemain serait un jour de bataille ; d’où il s’ensuivit qu’il passa une grande partie de sa nuit à se consulter lui-même au milieu de mille angoisses. Ne pas tenir compte de la méchante injonction ni des menaces dont elle avait été appuyée, et faire le mariage, était un parti qu’il ne voulait pas même mettre en délibération. Confier la chose à Renzo, et chercher avec lui quelque moyen… Dieu garde ! « Qu’il ne vous échappe pas un mot… autrement… hem !… » avait dit un de ces bravi ; et, en entendant retentir ce hem ! dans son esprit, don Abbondio, loin de songer à transgresser une telle loi, se repentait même d’avoir parlé à Perpetua. Fuir ? En quel lieu ? Et ensuite ! Que d’embarras et que de comptes à rendre ! À chaque parti qu’il rejetait, le pauvre homme se tournait de l’autre côté. Ce qui, après tout, lui parut être le mieux, ou le moins mal, fut de gagner du temps en faisant traîner l’affaire auprès de Renzo. Il se ressouvint tout à propos qu’il ne s’en fallait que de quelques jours pour arriver au temps de prohibition pour les mariages. — Si je puis amuser ce garçon pendant ce peu de jours, j’ai ensuite deux mois pour respirer ; et, en deux mois, il peut arriver bien des choses. — Il rumina sur les prétextes qu’il pourrait mettre en avant ; et, bien qu’ils lui parussent un peu légers, il se rassurait par la pensée que son autorité les ferait paraître de juste poids, et que sa vieille expérience lui donnerait un grand avantage sur un jeune homme ignorant. « Nous verrons bien, disait-il en lui-même : il pense à sa belle ; mais moi, je pense à ma peau : le plus intéressé dans cette affaire, c’est moi ; sans compter que je suis le plus fin. Mon cher enfant, si tu as le feu dans le corps, je ne sais qu’y faire ; mais je ne veux pas que ce soit à mes dépens. » Ayant ainsi fixé un peu son esprit sur une détermination, il put enfin s’endormir. Mais quel sommeil ! Quels songes ! Des bravi, don Rodrigo, Renzo, des sentiers, des rochers, des fuites, des poursuites, des cris, des fusillades : durant ce court sommeil, il n’eut à son esprit d’autres images.

Le premier moment du réveil, après un malheur et dans une situation embarrassée, est un moment bien cruel. L’esprit, à peine revenu à lui-même, court aux idées habituelles de la vie tranquille qui a précédé ; mais la pensée du nouvel état de choses vient tout aussitôt s’y présenter brusquement, et cette rapide comparaison rend le déplaisir plus vif encore. Don Abbondio, après qu’il eut subi ce moment dans toute son amertume, ne tarda point cependant à récapituler ses desseins de la nuit, s’y confirma, leur donna un meilleur ordre, se leva et se mit à attendre Renzo dans un état de crainte et d’impatience tout ensemble.

Lorenzo, ou, comme on l’appelait communément, Renzo, ne se fit pas attendre longtemps. Il ne vit pas plutôt arriver l’heure où il avait jugé pouvoir sans indiscrétion se présenter chez le curé, qu’il s’y rendit avec la joyeuse fougue d’un homme de vingt ans qui doit en ce jour épouser celle qu’il aime. Privé de ses parents depuis son adolescence, il exerçait le métier de fileur de soie, métier pour ainsi dire héréditaire dans sa famille, très-lucratif dans les années antérieures, et qui, au temps dont nous parlons, était déjà en décadence, mais non pas au point de ne pouvoir fournir à un bon ouvrier de quoi vivre honnêtement. L’ouvrage allait diminuant de jour en jour ; mais l’émigration continuelle des hommes de cette profession, attirés dans les États voisins par des promesses, des privilèges et de forts salaires, faisait que ceux qui restaient dans le pays trouvaient encore à s’occuper. De plus, Renzo possédait un petit champ qu’il faisait cultiver, ou cultivait lui-même quand la filature n’allait pas ; de sorte que, dans sa condition, il pouvait se dire à son aise. Et quoique cette année eût été encore plus pauvre en récoltes que les années précédentes, et qu’une véritable disette commençât à se faire sentir, notre jeune homme qui, depuis qu’il avait jeté les yeux sur Lucia, était devenu bon ménager, se trouvait suffisamment pourvu du nécessaire, et n’avait pas à lutter contre la faim. Il parut devant don Abbondio, bien endimanché, avec des plumes de diverses couleurs à son chapeau, son poignard au beau manche dans la poche de son haut-de-chausses, ayant une mine de fête et en même temps un certain air de hardiesse qui était alors commun, même chez les hommes les plus paisibles. L’accueil incertain et mystérieux de don Abbondio fit un contraste singulier avec les manières gaies et résolues du jeune homme.

« Il faut qu’il ait quelque chose par la tête, » pensa Renzo, et puis il dit : « Je suis venu, monsieur le curé, pour savoir à quelle heure il vous convient que nous nous trouvions à l’église.

— De quel jour voulez-vous parler ?

— Comment ! de quel jour ? Est-ce que vous ne vous souvenez pas que c’est arrêté pour aujourd’hui ?

— Aujourd’hui ? » répliqua don Abbondio, comme s’il en entendait parler pour la première fois. « Aujourd’hui, aujourd’hui… j’ai regret à vous le dire ; mais aujourd’hui, je ne puis pas.

— Aujourd’hui, vous ne pouvez pas ! Et qu’est-il donc arrivé ?

— D’abord, je ne me sens pas bien, voyez-vous.

— J’en suis fâché ; mais ce que vous avez à faire demande si peu de temps et si peu de peine…

— Et puis, et puis, et puis…

— Et puis quoi ?

— Et puis il y a des embarras.

— Des embarras ? Quels embarras peut-il y avoir ?

— Il faudrait être à notre place pour savoir toutes les anicroches qu’on rencontre dans ces sortes de matières, tous les comptes qu’il faut rendre. J’ai le cœur trop bon ; je ne songe qu’à lever les obstacles, à tout faciliter, à faire les choses selon le désir des autres, et je néglige mon devoir ; et puis c’est à moi que reviennent les reproches ou quelque chose de pis.

— Mais, au nom de Dieu, ne me tenez pas ainsi en suspens, et dites-moi clair et net ce que c’est.

— Est-ce que vous savez, vous, toutes les formalités qui sont à remplir pour faire un mariage en règle ?

— Il faut bien que j’en sache quelque chose, » dit Renzo commençant à s’impatienter ; « car vous m’en avez assez rompu la tête ces jours derniers. Mais est-ce que tout n’est pas arrangé maintenant ? N’a-t-on pas fait tout ce qui était à faire ?

— Tout, tout, cela vous semble, à vous ; parce que, laissez-moi vous le dire, c’est moi qui suis assez simple pour négliger mon devoir plutôt que de faire de la peine aux gens. Mais maintenant… bref, je sais ce que je dis. Nous autres, pauvres curés, nous sommes entre l’enclume et le marteau : vous tout impatient, et je le conçois fort bien, pauvre jeune homme ; d’un autre côté, les supérieurs… enfin, on ne peut pas tout dire. Et c’est sur nous que le tout retombe.

— Mais expliquez-moi donc une bonne fois ce que c’est que cette formalité que vous dites être encore à faire. On la fera tout de suite.

— Savez-vous combien il y a d’empêchements dirimants ?

— Que voulez-vous que je sache, moi, d’empêchements ?

Error, conditio, votum, cognatio, crimen, cultus disparitas, vis, ordo, ligamen, honestas, si sis affinis » commençait à dire don Abbondio, en comptant sur ses doigts.

« Vous jouez-vous de moi ? » interrompit le jeune homme. « Que voulez-vous que je fasse de votre latinorum ?

— Eh bien donc, si vous ne savez pas les choses, ayez patience, et rapportez-vous-en à celui qui les sait.

— Ah ça !

— Allons, mon cher Renzo, ne vous fâchez pas ; je suis prêt à faire tout ce qui dépendra de moi. Tout mon désir serait de vous voir content ; je vous suis attaché d’affection, moi. Eh !… quand je pense que vous étiez si bien ; qu’est-ce qui vous manquait ? La fantaisie vous a pris de vous marier…

— Quels discours sont ceux-ci, mon cher monsieur ? » dit Renzo vivement et d’un air moitié surpris, moitié colère.

— Je dis cela comme autre chose ; ne vous troublez pas ; je ne désire que de vous voir content.

— Mais au bout du compte…

— Au bout du compte, mon cher enfant, il n’y a pas de ma faute ; ce n’est pas moi qui ai fait la loi ; et, avant de conclure un mariage, nous sommes réellement obligés de faire maintes et maintes recherches, pour nous assurer qu’il n’existe pas d’empêchements.

— Mais, allons, dites-moi donc enfin quel empêchement est survenu.

— Ayez patience ; ce ne sont pas choses que l’on puisse expliquer ainsi en courant. Il n’y aura rien, j’espère ; mais ces recherches n’en doivent pas moins être faites. Le texte est clair et précis : Antequam matrimonium denuntiet

— Je vous ai dit que je ne veux pas de latin.

— Il faut pourtant bien que je vous explique…

— Mais ces recherches, ne les avez-vous pas déjà faites ?

— Pas toutes comme je l’aurais dû, vous dis-je.

— Pourquoi ne les avez-vous pas faites dans leur temps ? Pourquoi me dire que tout était fini ? Pourquoi attendre ?…

— Là ! Voilà que vous me reprochez ma trop grande bonté. J’ai facilité toutes choses pour que vous fussiez plus tôt prêts ; mais… mais à présent me sont venues… enfin je sais bien, moi.

— Et que voudriez-vous que je fisse ?

— Que vous prissiez patience pour quelques jours. Mon cher enfant, quelques jours, ce n’est pas l’éternité. Un peu de patience.

— Pour combien de temps ?

— Nous voilà au port, » pensa don Abbondio ; et, d’un air plus engageant que jamais : « Allons, » dit-il, « dans quinze jours je tâcherai… je ferai en sorte…

— Quinze jours ! Oh ! en voici bien d’une autre ! On a fait tout ce que vous avez voulu ; le jour a été fixé ; ce jour arrive ; et maintenant vous venez me dire d’attendre quinze jours ! Quinze » reprit-il d’une voix plus haute et plus irritée, tendant le bras et frappant de son poing dans l’air ; et qui sait quelle diablerie il aurait accolée à ce nombre, si don Abbondio ne l’eût interrompu en lui prenant l’autre main avec une tendresse timide et empressée.

« Allons, allons, ne vous fâchez pas, pour l’amour de Dieu. Je ferai mon possible ; je tâcherai de voir si, dans une semaine…

— Et Lucia, que dois-je lui dire ?

— Que ç’a été une erreur de ma part.

— Et les propos du public ?

— Dites à tout le monde que c’est moi qui ai fait erreur, par trop d’empressement, par trop de zèle : jetez toute la faute sur moi. Puis-je mieux dire ? Allons, pour une semaine.

— Et après, n’y aura-t-il plus d’autres empêchements ?

— Quand je vous dis…

— Eh bien, je prendrai patience pour une semaine ; mais souvenez-vous bien que, passé ce temps, je ne me payerai pas de paroles. En attendant, je vous salue. » Et, cela dit, il s’en alla, faisant à don Abbondio une révérence moins profonde que de coutume, et lui jetant un coup d’œil plus expressif que respectueux.

Sorti après cela, et pour la première fois s’acheminant à contre-cœur vers la maison de sa fiancée, il repassait, au milieu de son irritation, tout ce colloque dans son esprit, et le trouvait toujours plus étrange. L’accueil froid et embarrassé de don Abbondio, cette manière de parler tout à la fois gênée et impatiente, ces deux yeux gris qui, pendant qu’il parlait, avaient toujours été fuyant de côté et d’autre comme s’ils avaient craint de se rencontrer avec les mots qui sortaient de sa bouche ; ce mariage si expressément concerté qui était devenu comme tout nouveau pour lui ; et surtout cette affectation d’annoncer toujours quelque chose de fort important, sans jamais rien dire de clair ; toutes ces circonstances réunies faisaient penser à Renzo qu’il y avait là-dessous quelque autre mystère que celui auquel le curé avait voulu le faire croire. Le jeune homme fut un moment à se demander s’il ne devrait point retourner sur ses pas pour forcer don Abbondio dans ses derniers retranchements et le contraindre à se mieux expliquer ; mais, levant les yeux, il vit Perpetua qui marchait devant lui et entrait dans un petit jardin peu distant du presbytère. Il l’appela au moment où elle en ouvrait la porte, pressa le pas, la rejoignit, la retint à l’entrée ; et, dans le dessein de découvrir quelque chose de plus positif, entama la conversation avec elle.

« Bonjour, Perpetua : j’avais espéré que nous passerions gaiement cette journée tous ensemble.

— Mais… à la volonté de Dieu, mon pauvre Renzo !

— Faites-moi un plaisir : ce bienheureux M. le curé m’a débité certaines raisons embrouillées que je n’ai pas bien pu comprendre. Expliquez-moi plus clairement, vous, pourquoi il ne peut ou ne veut pas nous marier aujourd’hui.

— Oh ! croyez-vous donc que je sache les secrets de mon maître ?

— Quand je l’ai dit, qu’il y avait un mystère là-dessous ! » pensa Renzo ; et, pour l’amener au jour, il continua : « Allons, Perpetua ; nous sommes amis ; dites-moi ce que vous savez ; prêtez votre aide à un pauvre garçon.

— Triste chose que de naître pauvre, mon cher Renzo.

— C’est vrai, » reprit-il se confirmant toujours plus dans ses soupçons ; et, cherchant à s’approcher davantage de la question, « c’est vrai, » ajouta-t-il, « mais est-ce aux prêtres à mal agir avec les pauvres ?

— Écoutez, Renzo ; je ne puis rien dire, parce que… je ne sais rien ; mais ce que je puis vous assurer, c’est que mon maître ne veut faire tort ni à vous ni à personne, et il n’y a pas de sa faute.

— Et de la faute de qui donc ? » demanda Renzo d’un certain air indifférent, mais avec le cœur en émoi et l’oreille attentive.

— Quand je vous dis que je ne sais rien… je puis parler pour la défense de mon maître, parce que je souffre de l’entendre accuser de vouloir faire de la peine à quelqu’un. Pauvre homme ! s’il pèche, c’est par trop de bonté. Il y a bien des coquins en ce monde, des méchants trop puissants, des hommes sans crainte de Dieu…

— Des méchants trop puissants, des coquins ! » pensa Renzo. « Ce ne sont pas là les supérieurs. Allons, » dit-il ensuite, cachant avec peine son agitation toujours croissante, « allons, dites-moi qui c’est.

— Ah ! vous voudriez me faire parler ; et moi je ne puis parler, parce que… je ne sais rien : quand je dis que je ne sais rien, c’est comme si j’avais juré de me taire. Vous pourriez me mettre à la question, que vous n’arracheriez pas un mot de ma bouche. Adieu ; c’est du temps perdu pour tous deux. » Et, en disant ces mots, elle entra précipitamment dans le jardin et ferma la porte. Renzo, après lui avoir répondu par un salut, revint sur ses pas tout doucement, pour qu’elle ne pût s’apercevoir du chemin qu’il prenait ; mais, quand il fut hors de portée pour l’oreille de la bonne femme, il marcha plus vite ; en un instant, il fut à la porte de don Abbondio, entra, alla tout d’un trait au petit salon où il l’avait laissé, l’y trouva, et courut vers lui d’un air hardi et avec des yeux égarés outre mesure.

« Eh ! eh ! qu’est-ce donc que ceci ? » dit don Abbondio.

« Quel est ce coquin puissant ? » dit Renzo du ton d’un homme qui a résolu d’obtenir une réponse précise, « quel est ce méchant qui ne veut pas que j’épouse Lucia ?

— Quoi donc ? quoi donc ? » balbutia le pauvre curé avec un visage devenu en un instant aussi blanc et aussi flasque qu’un chiffon sortant de la lessive ; et, tout en grondant sourdement, il fit un saut de dessus son grand fauteuil pour s’élancer vers la porte. Mais Renzo, qui s’attendait à ce mouvement et se tenait sur ses gardes, s’y jeta d’un bond avant lui, donna un tour de clef et mit cette clef dans sa poche.

« Ah ! ah ! parlerez-vous, maintenant, seigneur curé ? Tout le monde sait mes affaires, excepté moi. Je veux, morbleu ! les savoir aussi. Comment s’appelle-t-il, cet homme ?

— Renzo ! Renzo ! de grâce, prenez garde à ce que vous faites ; songez à votre âme.

— Je songe que je veux le savoir tout de suite, à l’instant. » Et, en parlant ainsi, il mit la main, sans peut-être s’en apercevoir, sur le manche du couteau qui sortait de sa poche.

« Miséricorde ! » s’écria d’une voix éteinte don Abbondio.

« Je veux le savoir.

— Qui vous a dit…

— Non, non, plus de chansons : parlez clair et tout de suite.

— Vous voulez donc ma mort ?

— Je veux savoir ce que j’ai motif de savoir.

— Mais, si je parle, je suis mort. Ne dois-je pas prendre intérêt à ma vie ?

— Donc, parlez. »

Ce « donc » fut prononcé avec une telle énergie, l’air de figure de Renzo devint si menaçant, que don Abbondio ne put même plus supposer la possibilité de désobéir.

« Vous me promettez, vous me jurez, dit-il, de n’en parler à qui que ce soit, de ne jamais dire… ?

— Je vous promets que je vais faire quelque sottise, si vous ne me dites à l’instant le nom de cet homme. »

À cette nouvelle adjuration, don Abbondio, avec le visage et le regard de celui qui a dans sa bouche les tenailles de l’arracheur de dents, prononça : « Don…

— Don ? » répéta Renzo, comme pour aider le patient à mettre au jour le reste ; et il se tenait penché, l’oreille sur la bouche du curé, les bras tendus et les poings serrés en arrière.

« Don Rodrigo ! » dit rapidement le malheureux, précipitant ce peu de syllabes et glissant sur les consonnes, tant par l’effet de son trouble que parce que, appliquant le peu de liberté d’esprit qui lui restait à faire une transaction entre ses deux peurs, il semblait vouloir soustraire et faire disparaître le mot, dans le moment même où il était contraint à le faire entendre.

« Ah ! le chien ! hurla Renzo. Et comment a-t-il fait ? Que vous a-t-il dit pour… ?

— Ah ! vous demandez comment ? » répondit d’un ton presque d’humeur don Abbondio, qui, après un si grand sacrifice, se sentait en quelque sorte devenu celui à qui l’autre en devait. « Comment, n’est-ce pas ? je voudrais que la chose vous fût arrivée, comme elle m’est arrivée, à moi qui n’y suis pour rien ; bien sûrement, il ne vous serait pas resté tant de lubies en tête. » Et ici il se mit à lui retracer, sous des couleurs terribles, la funeste rencontre ; et, s’apercevant toujours plus, à mesure qu’il parlait, d’un grand courroux qu’il avait dans le corps, et qui, jusqu’alors, était demeuré caché et enveloppé dans la peur, voyant en même temps que Renzo, dans sa colère mêlée de confusion, restait immobile et la tête basse, il poursuivit en ricanant : « Vous avez fait là une belle action ! Vous m’avez rendu un beau service ! Un trait de cette sorte envers un honnête homme, envers votre curé ! Dans sa maison ! dans un lieu sacré ! Belle prouesse vraiment ! Pour m’arracher de la bouche mon malheur, votre malheur ! ce que je vous cachais par prudence, pour votre bien ! Et maintenant que vous le savez, je voudrais voir que vous me fissiez… ! Pour l’amour de Dieu ! n’allons pas plaisanter. Il ne s’agit pas de tort ou de raison : il s’agit de force. Et quand ce matin je vous donnais un bon conseil… prr…, tout de suite en furie. J’avais du bon sens pour moi et pour vous ; mais, en pareil cas, que fait-on ? Ouvrez au moins, et donnez-moi ma clef.

— Je puis avoir eu tort, » répondit Renzo d’une voix radoucie envers don Abbondio, mais dans laquelle se faisait sentir sa fureur contre l’ennemi qu’il venait de découvrir : « je puis avoir eu tort ; mais mettez-vous la main sur la conscience, et dites si dans ma position… »

En disant ces mots, il avait tiré la clef de sa poche, et allait ouvrir. Don Abbondio le suivit, et, tandis que Renzo tournait la clef dans la serrure, il se mit à côté de lui ; puis, avec un visage sérieux et chagrin, tenant les trois premiers doigts de sa main droite levés devant les yeux du jeune homme comme pour l’aider à son tour : « Jurez au moins,… » lui dit-il.

« Je puis avoir eu tort ; excusez-moi, » répondit Renzo en ouvrant la porte et se disposant à sortir.

« Jurez, » répéta don Abbondio en lui saisissant le bras d’une main tremblante.

« Je puis avoir eu tort, » dit encore Renzo en se dégageant ; et il partit à toutes jambes, tranchant ainsi la question, qui, de même qu’une question de littérature, de philosophie ou d’autre chose, aurait pu durer des siècles, puisque chacune des deux parties ne faisait que répéter son propre argument.

« Perpetua ! Perpetua ! » cria don Abbondio, après avoir vainement rappelé le fugitif. Perpetua ne répondit pas, et don Abbondio ne sut plus en quel monde il pouvait être.

Il est arrivé plus d’une fois à des personnages d’une tout autre importance que don Abbondio de se voir dans des conjonctures si pénibles, dans une telle incertitude du parti à prendre, qu’ils ont cru trouver un excellent expédient en se mettant au lit avec la fièvre. Cet expédient, don Abbondio n’eut pas à l’aller chercher, car il s’offrit de lui-même. La peur de la veille, l’insomnie pleine d’angoisses de la nuit, la peur nouvelle du moment, l’anxiété sur l’avenir, produisirent leur effet. Accablé de sa peine et tout étourdi, il se remit sur son grand fauteuil, commença à se sentir quelques frissons dans la moelle des os, se regarda les ongles en soupirant, et, de temps en temps, il appelait d’une voix tremblante et chagrine : « Perpetua ! » Elle arriva enfin avec un gros chou sous le bras et d’un air délibéré, comme s’il ne s’était rien passé d’extraordinaire. J’épargne au lecteur les lamentations, les doléances en retour, les débats entre l’accusation et la défense, les « Vous seule pouvez avoir parlé », et les « Je n’ai rien dit », tout le bavardage en un mot de ce colloque. Il me suffira de dire que don Abbondio ordonna à Perpetua de mettre la barre derrière la porte, de ne plus ouvrir pour quoi que ce pût être, et, si quelqu’un frappait, de répondre par la fenêtre que le curé s’était mis au lit avec la fièvre. Il monta ensuite lentement l’escalier, disant à chaque troisième marche : « Me voilà frais, » et se mit réellement dans son lit, où nous le laisserons.

Renzo cependant marchait d’un pas précipité vers sa maison, sans avoir déterminé ce qu’il devait faire, mais avec une sorte de besoin de faire quelque chose d’étrange et de terrible. Les provocateurs, les méchants, tous ceux qui, d’une manière quelconque, font tort aux autres, sont coupables, non-seulement du mal qu’ils commettent, mais encore de la perversion à laquelle ils portent l’âme de ceux qu’ils offensent. Renzo était un jeune homme paisible et ennemi du sang ; un jeune homme franc et dont le caractère repoussait toute idée de piège et d’embûches ; mais, dans ce moment, son cœur ne battait que pour le meurtre, son esprit ne s’occupait que de machiner une trahison. Il aurait voulu courir à la maison de don Rodrigo, le saisir à la gorge et… mais il songeait que cette maison était comme une forteresse, garnie de bravi au dedans et gardée au dehors ; que les amis du maître et ses serviteurs bien connus y entraient seuls librement et sans être scrutés du regard de la tête aux pieds, qu’un pauvre artisan ignoré ne pourrait y pénétrer sans subir un examen, et que lui surtout… lui, serait peut-être là trop connu. Il s’imaginait alors qu’il prenait son fusil, allait se tapir derrière une haie, et guettait le personnage s’il arrivait que celui-ci vînt à passer tout seul ; et, s’enfonçant avec une farouche complaisance dans cette idée, il se figurait qu’il entendait des pas, ces pas qu’attendait sa haine ; il levait tout doucement la tête, reconnaissait le scélérat, mettait en joue, visait, faisait feu, le voyait tomber et rendre le dernier soupir, après quoi il lui lançait une malédiction, et courait par le chemin de la frontière se mettre à l’abri des poursuites. « Et Lucia ? » À peine ce mot se fut-il jeté au travers de ces sombres écarts de son imagination, que de meilleures pensées auxquelles son esprit était habitué y entrèrent en foule. Il se rappela les derniers avis de ses parents ; il se souvint de Dieu, de la sainte Vierge et des saints ; il songea à la douce satisfaction qu’il avait tant de fois éprouvée en sentant sa conscience nette, à l’horreur que tant de fois le récit d’un meurtre lui avait causée ; et il se réveilla de ce songe de sang avec effroi, avec remords, et en même temps avec une sorte de joie de n’avoir fait que des fictions. Mais la pensée de Lucia, que de pensées n’amenait-elle pas avec elle ! Tant d’espérances, tant de promesses, un avenir si caressé par le désir et regardé comme si certain, et ce jour si impatiemment attendu ! Et comment ? par quelles paroles lui annoncer une telle nouvelle ? Et après, quel parti prendre ? Comment en faire son épouse, malgré la force de cet homme inique et puissant ? Et, au milieu de tout cela, quelque chose qui n’était pas un soupçon formé, mais une ombre tourmentante, lui passait par l’esprit. Cette méchante action de don Rodrigo ne pouvait avoir de cause que dans une brutale passion pour Lucia. Et Lucia ? L’idée qu’elle eût donnée à cet homme le moindre motif de songer à elle, qu’elle eût rien fait pour flatter son désir, n’était pas une idée qui pût s’arrêter un instant dans l’esprit de Renzo. Mais en était-elle informée ? Ce misérable pouvait-il avoir conçu cette infâme passion sans qu’elle s’en fût aperçue ? Aurait-il poussé les choses si loin avant de l’avoir tentée de quelque manière ? et Lucia ne lui en avait jamais dit un mot, à lui, son fiancé !

Dominé par ces pensées, il passa devant sa maison qui était au milieu du village, et, l’ayant traversé, il marcha vers celle de Lucia, située à l’autre extrémité, et même un peu en dehors. Au devant de cette maison, était une cour étroite, close d’un petit mur, et qui la séparait de la rue. Renzo entra dans cette cour, et il entendit un bruit confus de voix mêlées qui venait d’une chambre au premier étage. Il jugea que ce devait être les amies et les commères venues pour faire cortège à Lucia, et il ne voulut pas se montrer dans cette espèce de petite halle avec la nouvelle qu’il apportait, et qui se lisait trop bien sur sa figure. Une petite fille, qui se trouvait dans la cour, courut au-devant de lui en criant : « L’époux ! l’époux !

— Chut, Bettina, chut ! » dit Renzo. « Écoute, va là-haut trouver Lucia, prends-la à part, et dis-lui à l’oreille… mais que personne ne t’entende et qu’on ne se doute de rien : prends-y bien garde… dis-lui que j’ai à lui parler, que je l’attends dans la chambre d’en bas, et qu’elle vienne tout de suite. » La petite fille monta bien vite l’escalier, joyeuse et fière d’avoir une commission secrète à remplir.

Lucia sortait en ce moment, toute pimpante et attifée, des mains de sa mère. Les amies se disputaient l’épouse et lui faisaient violence pour qu’elle se laissât voir ; mais elle parait leurs attaques avec cette modestie un peu guerrière qui appartient aux villageoises, faisant de son coude un bouclier à son visage, baissant la tête sur le devant de sa taille, et fronçant ses longs et noirs sourcils, tandis cependant que sa bouche s’ouvrait au sourire. Ses noirs cheveux de jeunesse, divisés au-dessus du front par une raie blanche et finement tracée, se repliaient derrière la tête en cercles multipliés de tresses que traversaient de longues épingles d’argent, placées à égale distance tout autour, à peu près comme les rayons d’une auréole, coiffure qui est encore celle des paysannes du Milanais. Elle portait au cou un collier de grenats enfilés alternativement avec des boutons d’or à filigrane : elle avait un beau corset de brocart à ramages avec les manches séparées et attachées par de beaux rubans ; un court jupon de bourre de soie, froncé, à petits plis ; des bas d’un rouge brillant, et des pantoufles de soie brodée. Outre cette parure, propre au jour de la noce, Lucia avait sa parure de tous les jours, celle d’une beauté modeste, relevée dans ce moment, et augmentée par les diverses affections qui se peignaient dans ses traits : une joie tempérée par un léger trouble, ce chagrin mêlé de douceur qui se montre de temps en temps sur la figure des jeunes épousées, et qui, sans rien changer à la beauté, lui donne un caractère particulier. La petite Bettina se glissa dans l’assemblée, s’approcha de Lucia, lui fit adroitement comprendre qu’elle avait quelque chose à lui communiquer, et lui dit à l’oreille son petit mot.

« Je reviens à l’instant, » dit Lucia aux femmes, et elle se hâta de descendre. En voyant la figure atterrée et l’air inquiet de Renzo : Qu’y a-t-il donc ? dit-elle, non sans un pressentiment de frayeur.

— Lucia ! répondit Renzo, pour aujourd’hui tout est renversé, et Dieu sait quand nous pourrons être mari et femme.

— Quoi ! » dit Lucia toute troublée. Renzo lui raconta brièvement ce qui venait de se passer. Elle écoutait dans un état d’angoisse, et quand elle entendit le nom de Rodrigo : Ah ! s’écria-t-elle tremblante et en rougissant, jusqu’à ce point !

— Vous saviez donc ? dit Renzo.

— Que trop ! répondit Lucia ; mais jusqu’à ce point !

— Et qu’est-ce que vous saviez ?

— Ne me faites pas parler maintenant ; ne me faites pas pleurer. Je cours appeler ma mère et congédier les femmes : il faut que nous soyons seuls. »

Tandis qu’elle s’éloignait, Renzo murmura entre ses dents : « Vous ne m’en aviez jamais rien dit.

— Ah ! Renzo ! » répondit Lucia en se retournant un instant et sans s’arrêter. Renzo comprit fort bien que son nom prononcé dans ce moment par Lucia, et avec cet accent, signifiait : Pouvez-vous douter que des motifs justes et purs ne soient les seuls qui m’ont fait garder le silence !

Cependant la bonne Agnese (ainsi s’appelait la mère de Lucia), qui s’était doutée de quelque chose, et dont la curiosité avait été mise en jeu par le petit mot dit à l’oreille de sa fille comme par sa disparition, était descendue pour voir ce que ce pouvait être. Sa fille la laissa avec Renzo, retourna vers les femmes assemblées, et, composant son visage et sa voix le mieux qu’il lui fut possible, elle dit : « M. le curé est malade, et rien ne se fera pour aujourd’hui. » Puis elle les salua à la hâte, et redescendit.

Les femmes défilèrent une à une, et se répandirent çà et là pour raconter l’événement. Deux ou trois allèrent jusqu’à la porte du curé pour s’assurer s’il était vraiment malade.

« Une grosse fièvre, » répondit Perpetua par la fenêtre ; et, ce triste mot, rapporté à toutes les autres, coupa court aux conjectures qui déjà commençaient à grouiller dans leur esprit, et à se faire voir, tronquées et mystérieuses, dans leurs paroles.


CHAPITRE III.


Lucia entra dans la chambre d’en bas, lorsque Renzo était à faire douloureusement à Agnese un récit qu’elle écoutait elle-même avec une douloureuse attention. L’un et l’autre se tournèrent vers celle qui en savait plus qu’eux et de laquelle ils attendaient un éclaircissement qui ne pouvait être que bien triste. L’un et l’autre, au milieu de leur chagrin sur la fatale aventure, et chacun selon le caractère différent de son amour pour Lucia, laissaient entrevoir un déplaisir, différent aussi de ce qu’elle avait pu avoir pour eux un secret, et un secret de cette sorte. Agnese, quoique impatiente d’entendre parler sa fille, ne put s’empêcher de lui en faire le reproche. « N’avoir rien dit à ta mère d’une chose semblable !

— Maintenant je vous dirai tout, répondit Lucia en s’essuyant les yeux avec son tablier.

— Parle, parle ! — Parlez, parlez ! dirent à la fois la mère et le fiancé.

— Très-sainte Vierge ! s’écria Lucia, qui jamais aurait cru que les choses dussent en venir à ce point ? » Et d’une voix entrecoupée de pleurs, elle raconta comment, peu de jours auparavant, tandis qu’elle revenait de l’atelier de filature et qu’elle était restée en arrière de ses compagnes, don Rodrigo avait passé devant elle en compagnie d’un autre monsieur ; que le premier avait cherché à la retenir par des sornettes qui, disait-elle, n’étaient point jolies ; mais, sans l’écouter, elle avait hâté le pas et rejoint ses compagnes ; et, tout en marchant, elle avait entendu cet autre monsieur rire bien fort, et don Rodrigo dire : Parions. Le jour suivant, les mêmes personnages s’étaient encore trouvés sur le chemin ; mais Lucia était au milieu de ses compagnes, les yeux baissés ; l’autre monsieur ricanait, et don Rodrigo disait : Nous verrons, nous verrons. « Grâce au ciel, continua Lucia, ce jour était le dernier de la filature. Je racontai tout de suite…

— À qui ? demanda Agnese, allant, non sans un peu d’humeur, au-devant du nom du confident préféré.

— Au père Cristoforo, en confession, ma mère, répondit Lucia avec un doux accent d’excuse. Je lui racontai tout, la dernière fois que nous sommes allées ensemble à l’église du couvent : et, si vous vous en souvenez, ce matin-là j’allais faisant tantôt une chose, tantôt une autre, pour différer le départ jusqu’à ce qu’il passât d’autres personnes du village se dirigeant de ce côté et avec qui nous pussions faire route, parce que, depuis cette rencontre, les chemins me faisaient une peur… »

Au nom révéré du père Cristoforo, le mécontentement d’Agnese se radoucit. « Tu as bien fait, dit-elle ; mais pourquoi ne pas avoir aussi tout raconté à ta mère ? »

Lucia avait eu pour cela deux bonnes raisons : l’une de ne pas effrayer et attrister cette brave femme, pour une chose à laquelle elle n’aurait pu trouver de remède ; l’autre, de ne pas exposer à voyager par plusieurs bouches une histoire qui devait être soigneusement ensevelie dans le secret : d’autant plus que Lucia espérait que son mariage couperait court dès le principe à cette abominable persécution. De ces deux raisons cependant, elle n’allégua que la première.

— Et vous, » dit-elle ensuite en s’adressant à Renzo de ce ton qui veut faire reconnaître à un ami qu’il a eu tort ; » et vous, devais-je vous parler de cela ? Vous ne le savez que trop maintenant !

— Et que t’a dit le père ? demanda Agnese.

— Il m’a dit de chercher à presser le mariage, et, en attendant, de me tenir renfermée, de bien prier le bon Dieu, et qu’il espérait que cet homme, ne me voyant plus, ne penserait plus à moi. Et ce fut alors que je fis un effort sur moi-même, poursuivit-elle en se tournant de nouveau vers Renzo, sans cependant lever les yeux sur lui, et en rougissant, ce fut alors que je fis la dévergondée et que je vous priai de tâcher de mener l’affaire un peu vite, et de finir avec le terme qui avait été fixé. Qui sait ce que vous aurez pensé de moi ? Mais je le faisais pour le bien, je suivais le conseil qui m’avait été donné, et je tenais pour certain… et ce matin encore, j’étais si loin de penser… » Ici ses paroles furent interrompues par une violente explosion de pleurs.

« Ah ! le scélérat ! Ah ! le damné ! Ah ! l’assassin ! » criait Renzo en avant et en arrière dans la chambre, et en serrant de temps en temps le manche de son couteau.

« Oh ! quel embarras, bon Dieu ! » s’écriait Agnese. Le jeune homme s’arrêta tout à coup devant Lucia qui pleurait, la regarda d’un air de tendresse mêlée de douleur et de rage, et dit : « C’est la dernière qu’il fait, cet assassin.

— Ah ! non, Renzo, pour l’amour du ciel ! dit Lucia. Non, non, pour l’amour du ciel ! le bon Dieu est là aussi pour les pauvres ; et comment voulez-vous qu’il nous aide, si nous faisons du mal ?

— Non, non, pour l’amour du ciel ! répétait Agnese.

— Renzo », dit Lucia d’un air d’espérance et de résolution plus calme : « vous avez un métier, et je sais travailler : allons-nous-en si loin que cet homme n’entende plus parler de nous. »

— Ah ! Lucia ! Et ensuite ? Nous ne sommes pas encore mari et femme ; le curé voudra-t-il nous donner le certificat d’état libre[6] ? Un homme de cette espèce ? Si nous étions mariés, oh ! alors… »

Lucia se remit à pleurer : et tous trois gardèrent le silence dans un abattement qui faisait un triste contraste avec leur parure et leurs habits de fête.

« Écoutez, mes enfants, écoutez-moi, dit Agnese au bout de quelques moments, je suis venue au monde avant vous, et je le connais un peu, le monde. Il ne faut pas après tout se tant effrayer : le diable n’est pas si noir qu’on le peint. Les écheveaux nous paraissent plus embrouillés, à nous autres pauvres gens, parce que nous ne savons pas en trouver le bout ; mais quelquefois un petit mot d’un homme qui a étudié… je sais bien ce que je veux dire, voici ce que vous avez à faire, Renzo ; allez à Lecco ; demandez le docteur Azzeca-Garbugli[7] ; racontez-lui… Mais gardez-vous bien de l’appeler ainsi ; c’est un surnom. Il faut dire monsieur le docteur… Comment est-ce déjà qu’il s’appelle ? Oh, bon ! voilà que je ne sais pas son vrai nom : tout le monde l’appelle de ce nom-là. Enfin, demandez ce docteur, grand, sec, pelé, qui a le nez rouge et une envie de framboise sur la joue.

— Je le connais de vue, dit Renzo.

— Bien, poursuivit Agnese, celui-là est un maître homme. J’ai vu plus d’une personne empêtrée comme un coq dans des étoupes et ne sachant où donner la tête, je les ai vues, après un tête-à-tête d’une heure avec le docteur Azzeca-Garbugli (prenez bien garde de le nommer ainsi !), se rire de ce qui les avait tourmentées. Prenez ces quatre chapons, pauvres chapons ! à qui je devais tordre le cou pour le repas de dimanche, et portez-les-lui ; car il ne faut jamais arriver chez ces messieurs les mains vides. Racontez-lui tout ce qui s’est passé ; et vous verrez qu’il vous dira sur-le-champ de ces choses qui ne nous viendraient pas à l’esprit, à nous, quand nous y penserions une année entière. »

Renzo goûta fort cet avis ; Lucia l’approuva, et Agnese, toute fière de l’avoir donné, tira l’une après l’autre les pauvres bêtes de la cage à poulets, réunit leur huit pattes, comme si elle eût fait un bouquet de fleurs, les serra avec une ficelle, et les mit dans les mains de Renzo, qui, après des paroles d’espérance données et reçues, sortit du côté du jardin, pour ne pas être vu par les enfants qui n’auraient pas manqué de courir après en criant : « L’époux ! l’époux ! » Il s’en fut à travers champs et par les sentiers, frémissant, repensant à son malheur, et travaillant à l’avance le discours qu’il avait à faire au docteur Azzeca-Garbugli. Je laisse ensuite au lecteur à juger comment durent se trouver pendant le voyage les pauvres bêtes ainsi liées, la tête en bas, les pieds dans la main d’un homme qui, agité de tant de passions, accompagnait du geste les pensées qui lui passaient tumultueusement dans l’esprit. Tantôt il tendait le bras par colère, tantôt il le levait par désespoir, tantôt il le remuait en l’air comme par menace, et de toutes les manières il leur donnait de rudes secousses et faisait sauter ces quatre têtes pendantes qui au milieu de tout cela s’étudiaient à se becqueter l’une l’autre, comme il arrive trop souvent entre compagnons d’infortune.

Arrivé au bourg, il demanda le logement du docteur. On le lui indiqua, et il s’y rendit. En y entrant, il se sentit saisi de cette timidité que les pauvres gens dépourvus d’instruction éprouvent en approchant d’un monsieur et d’un savant, et il oublia tous les discours qu’il avait préparés ; mais il jeta un coup d’œil sur les chapons et reprit courage. Étant entré dans la cuisine, il demanda à la servante si l’on pouvait parler à M. le docteur. La servante regarda les volailles, et, comme accoutumée à de pareils présents, elle mit la main dessus, quoique Renzo essayât de les retirer à lui, parce qu’il voulait que le docteur vît et sût qu’il apportait quelque chose. Celui-ci arriva tout juste au moment où la femme disait : « Donnez et passez. » Renzo fit une grande révérence : le docteur l’accueillit avec bonté, en lui disant : « Venez, mon enfant, » et le fit entrer avec lui dans l’étude. C’était une grande pièce où, sur trois des murailles, étaient appendus les portraits des douze Césars, la quatrième étant couverte par une large bibliothèque garnie de vieux livres poudreux ; au milieu de l’appartement était une table chargée de citations, de requêtes, d’exploits, d’ordonnances ; trois ou quatre chaises se trouvaient autour, plus, sur l’un des côtés, un grand fauteuil à bras, dont le dos élevé et carré se terminait aux angles par deux ornements en bois s’y dressant comme deux cornes, et qui était recouvert en peau de vache, avec des clous à tête bombée, dont quelques-uns tombés depuis longtemps laissaient en liberté les coins de la peau qui se recoquillait çà et là. Le docteur était en robe de chambre, c’est-à-dire revêtu d’une robe d’avocat usée, qui lui avait autrefois servi dans les jours d’apparat à Milan, lorsqu’il y allait pérorer dans quelque cause importante. Il ferma la porte et encouragea le jeune homme par ces mots : « Mon enfant, dites-moi votre affaire.

— Je voudrais vous dire un mot en confidence.

— Me voilà, répondit le docteur, parlez. » Et il s’assit à son aise dans le grand fauteuil. Renzo, debout devant la table, une main dans la coiffe de son chapeau qu’il faisait tourner de l’autre main, reprit ainsi : « Je voudrais savoir de vous qui avez étudié…

— Dites-moi le fait comme il est, interrompit le docteur.

— Il faut que vous m’excusiez : nous autres pauvres gens, nous ne savons pas bien parler. Je voudrais donc savoir…

— Bienheureux que vous êtes ! vous vous ressemblez tous. Au lieu de raconter le fait, vous voulez interroger, parce que vous avez déjà vos projets en tête.

— Excusez-moi, Monsieur le docteur. Je voudrais savoir si, lorsqu’on menace un curé pour qu’il ne fasse pas un mariage, il y a une peine. »

« Je comprends, » dit en lui-même le docteur, qui dans le fait n’avait pas compris. « Je comprends. » Et aussitôt il prit un air sérieux, mais d’un sérieux mêlé de compassion et d’intérêt ; il serra fortement ses lèvres en en faisant sortir un son inarticulé qui indiquait un sentiment exprimé plus clairement ensuite dans ses dernières paroles : « C’est un cas grave, mon enfant, un cas prévu. Vous avez bien fait de venir à moi. C’est un cas fort clair, prévu dans cent ordonnances, et… tenez, précisément dans une ordonnance de l’année dernière de M. le gouverneur actuel. Je vais vous faire voir et toucher au doigt… »

En disant ces mots, il se leva de son fauteuil et mit les mains dans ce chaos de papiers, les mêlant, les retournant sens dessus dessous, comme s’il eût jeté du grain dans un boisseau.

« Où est-elle donc ? Allons, sors de là-dedans. Il faut avoir tant de papiers sous la main ! Mais elle doit sûrement être ici ; car c’est une ordonnance importante. Ah ! ah ! la voilà. » Il la prit, la déploya, regarda la date, et donnant encore plus de sérieux à sa physionomie, il dit en élevant la voix : « Le 15 octobre 1627 ! C’est cela ; elle est de l’an passé ; ordonnance toute fraîche ; ce sont celles qui font le plus de peur. Savez-vous lire, mon enfant ?

— Quelque peu, monsieur le docteur.

— Bien, suivez-moi de l’œil, et vous verrez. »

Et, tenant l’ordonnance déployée en l’air, il se mit à lire, bredouillant fort vite à certains passages, s’arrêtant d’une manière distincte et appuyant avec beaucoup d’expression sur quelques autres, selon que c’était nécessaire :

« Bien que par l’ordonnance publiée d’ordre du seigneur duc de Feria le 14 décembre 1620, et confirmée par l’illustrissime et excellentissime seigneur, le seigneur Gonzalo Fernandez de Cordova, et cætera, il ait été, par des remèdes extraordinaires et rigoureux, pourvu aux oppressions, concussions et actes tyranniques que certains individus osent commettre contre les vassaux si dévoués de Sa Majesté, cependant la fréquence des excès et la malice, et cætera, sont accrues à tel point qu’elles ont mis Son Excellence dans la nécessité, et cætera, elle a résolu de faire publier la présente.

« Et commençant par les actes tyranniques, l’expérience ayant démontré que plusieurs, tant dans les villes que dans les campagnes… vous entendez ? de cet état, exercent avec tyrannie des concussions et oppriment les plus faibles de diverses manières, comme en faisant faire par violence des contrats d’achat, de location… et cætera : où es-tu ? Ah ! voici ; écoutez bien : en exigeant que des mariages aient lieu ou n’aient pas lieu. Eh !

— C’est mon cas, dit Renzo.

— Écoutez, écoutez, il y a bien autre chose ; ensuite nous verrons la peine. Que l’on témoigne ou que l’on ne témoigne pas ; que l’un s’éloigne du lieu qu’il habite, et cætera, que celui-ci paye une dette ; que cet autre ne l’inquiète point, que celui-là aille à son moulin : tout ceci est étranger à notre affaire. Ah ! nous y voilà : Que tel prêtre ne fasse pas ce à quoi il est obligé par son ministère, ou qu’il fasse des choses qui ne le regardent point. Eh !

— On dirait qu’ils ont fait cette ordonnance tout exprès pour moi.

— Eh ! n’est-ce pas ? Écoutez, écoutez ; et autres semblables violences qui sont du fait des feudataires, nobles, bourgeois, vilains et gens du peuple. On n’y échappe pas ; tous y sont ; c’est comme la vallée de Josaphat. Maintenant écoutez la peine : Bien que toutes ces mauvaises actions et autres semblables soient prohibées, néanmoins, attendu qu’il convient d’user de plus grande rigueur, Son Excellence, par la présente, sans déroger, et cætera, ordonne et commande qu’à l’égard des contrevenants en quelqu’un des chefs ci-dessus énoncés ou autres semblables, il soit procédé, par tous les juges ordinaires de cet état, à l’application des peines pécuniaires et corporelles, même de bannissement ou des galères, et jusqu’à la peine de mort… Petite bagatelle ! le tout au jugement de Son Excellence ou du Sénat, selon la qualité des cas, personnes et circonstances ; et cela ir-ré-mis-si-ble-ment et en toute rigueur, et cætera. Y en a-t-il, eh ! et voyez ici les signatures : Gonzalo Fernandez de Cordova ; et plus bas ; Platonus ; et ici encore : Vidit Ferrer ; rien n’y manque. »

Pendant que le docteur lisait, Renzo le suivait lentement de l’œil, cherchant à bien saisir le sens de la composition et à contempler dans toute leur réalité ces paroles sacramentelles où il lui semblait devoir trouver tout le secours dont il avait besoin. Le docteur, voyant son nouveau client plus attentif qu’effrayé, s’en étonna. « Serait-ce un rusé matois que cet homme-ci ? se demandait-il. — Ah ! ah ! lui dit-il ensuite, vous vous êtes fait couper le toupet. C’est de la prudence. Cependant, puisque vous vouliez vous mettre dans mes mains, vous pouvez vous en dispenser. Le cas est grave ; mais vous ne savez pas tout ce que je suis capable de faire dans l’occasion. »

Pour comprendre ces paroles du docteur, il faut savoir ou se rappeler que dans ce temps les bravi de profession et les malfaiteurs de toute espèce étaient dans l’usage de porter un gros toupet[8] qu’ils rabattaient ensuite sur leur visage comme une visière, au moment d’attaquer quelqu’un, dans les circonstances où ils jugeaient nécessaire de cacher leurs traits et lorsque l’entreprise exigeait tout à la fois de la force et de la prudence. Des ordonnances n’étaient pas restées muettes sur cette mode. Ordonne Son Excellence (le marquis de la Hynojosa) que qui portera les cheveux d’une longueur telle qu’ils couvrent le front jusqu’aux sourcils exclusivement, ou qui portera la tresse, soit devant, soit derrière les oreilles, encoure la peine de trois cents écus, et, en cas d’insolvabilité, de trois ans de galères pour la première fois, et pour la seconde, outre la susdite peine, une autre plus forte encore, pécuniaire et corporelle, au jugement de Son Excellence.

Elle permet cependant que, pour le cas où quelqu’un se trouverait chauve, ou pour autre cause raisonnable, telle que signes ou cicatrices, ceux qui se trouveront dans ce cas puissent, pour leur plus grand ornement et leur santé, porter les cheveux aussi longs que besoin pourra être pour couvrir de semblables défauts, et rien de plus ; avertissant bien de ne pas excéder la pure nécessité, pour ne pas encourir la peine imposée aux autres contrevenants.

Et pareillement elle ordonne aux barbiers, sous peine de cent écus, ou de trois traits de corde qui leur seront donnés en public, et même de plus grande peine corporelle, au même jugement que dessus, de ne laisser à ceux qu’ils raseront aucune sorte desdites tresses, toupets, boucles ni cheveux plus longs que selon l’usage, tant sur le front que sur les côtés et derrière les oreilles, mais qu’ils soient tous égaux, ainsi que dessus, sauf le cas des chauves ou autres, marqués de défauts, comme il a été dit. Le toupet était donc, en quelque sorte, une partie de l’armure et une marque distinctive des bandits et des mauvais sujets, lesquels ensuite furent de là communément appelés ciuffi. Ce terme est resté et vit encore dans le dialecte avec une signification mitigée : et il n’est peut-être aucun de nos lecteurs milanais qui ne se souvienne d’avoir entendu, dans son enfance, ses parents, son précepteur, ou quelque ami de la maison, ou même quelque domestique, dire de lui : c’est un ciuffo, c’est un ciuffetto.

« En vérité, et foi de pauvre garçon, répondit Renzo, je n’ai jamais porté toupet de ma vie.

— Nous ne ferons rien ainsi, répondit le docteur en branlant la tête avec un sourire moitié malin, moitié impatient. Si vous ne vous fiez pas à moi, nous ne ferons jamais rien. Qui ment au docteur, voyez-vous, mon enfant, est un sot qui dira la vérité au juge. Il faut raconter à l’avocat les choses clairement ; c’est à nous ensuite à les embrouiller. Si vous voulez que je vous prête mon aide, il faut me dire tout, depuis l’A jusqu’au Z, le cœur sur la main, comme au confesseur. Vous devez me nommer la personne de qui vous avez eu commission : je suppose que c’est un homme d’un certain rang ; et dans ce cas je me rendrai chez lui, pour faire un acte de convenance. Je ne lui dirai pas, voyez-vous, que je sais de vous-même qu’il vous a donné cette commission : soyez tranquille là-dessus. Je lui dirai que je viens implorer sa protection pour un jeune homme calomnié ; et je me concerterai avec lui sur la marche à suivre pour terminer l’affaire convenablement. Vous comprenez qu’en se sauvant, il vous sauvera vous-même. Si cependant l’équipée était toute de votre fait, eh bien, je ne recule pas pour cela, j’en ai tiré d’autres de plus mauvaises passes encore. Pourvu que vous n’ayez pas offensé une personne considérable, entendons-nous bien, je m’engage à vous sortir d’embarras, avec quelques frais, s’entend. Vous devez me dire qui est l’offensé, comme on dit ; et, selon la condition, la qualité et l’humeur du cher homme, on verra s’il convient de le tenir en devoir au moyen des protections, ou s’il faut trouver quelque moyen de l’attaquer nous-mêmes au criminel et de lui mettre la puce à l’oreille ; car, voyez-vous, pour qui sait manier les ordonnances, personne n’est coupable et personne n’est innocent. Quant au curé, s’il a du bon sens, il ne dira mot ; mais, si c’est une mauvaise tête, il y a des moyens aussi pour ces sortes de gens. Il n’est point d’affaire d’où l’on ne puisse se tirer ; mais il faut un homme ; et votre cas est sérieux ; sérieux, vous dis-je, sérieux. L’ordonnance parle clair, et si la chose doit se décider entre la justice et vous, comme ça entre quatre yeux, vous n’êtes pas bien, Je vous parle en ami. Il faut payer ses fredaines. Si vous voulez sortir de là sans dommage, vous avez pour votre part à y mettre argent et sincérité, confiance en qui vous veut du bien, obéissance, exactitude à faire tout ce qui vous sera suggéré. »

Pendant que le docteur débitait cette enfilade de phrases, Renzo le regardait avec une attention extatique, comme un badaud sur la place publique regarde un joueur de gobelets qui, après avoir mis dans sa bouche de l’étoupe, de l’étoupe et encore de l’étoupe, en retire du ruban, du ruban et encore du ruban, à n’en pas finir. Quand il eut pourtant bien compris ce que le docteur voulait dire et quelle équivoque il avait faite, il lui coupa le ruban dans la bouche en disant : « Oh ! Monsieur le docteur, comment l’avez-vous entendu ? C’est précisément tout le contraire. Je n’ai menacé personne ; je ne fais pas de ces choses-là, moi ; et vous pouvez demander à tout mon village, on vous dira que je n’ai jamais rien eu à faire avec la justice. C’est à moi que la méchanceté a été faite ; et je viens à vous pour savoir comment je dois m’y prendre pour obtenir justice ; et je suis bien content d’avoir vu cette ordonnance.

— Diable ! s’écria le docteur ouvrant de grands yeux, quel galimatias me faites-vous donc ? Voilà ce que c’est ; vous êtes tous de même. Est-il possible que vous ne sachiez pas dire clairement les choses ?

— Mais permettez ; vous ne m’en avez pas laissé le temps. Maintenant, je vais vous raconter la chose comme elle est. Vous saurez donc que je devais épouser aujourd’hui… et ici l’émotion de Renzo se montra dans sa voix, je devais épouser aujourd’hui une jeune fille à qui je parlais[9] depuis cet été ; et aujourd’hui, comme je vous dis, était le jour fixé avec M. le curé ; et tout était prêt, lorsque voilà M. le curé qui va chercher certains faux-fuyants… Bref, pour ne pas vous ennuyer, je l’ai fait parler clair, comme de juste ; et il m’a avoué qu’il lui avait été défendu, sous peine de la vie, de faire ce mariage. Ce méchant seigneur don Rodrigo…

— Allons donc ! interrompit aussitôt le docteur, fronçant le sourcil, faisant rider son nez rouge et tordant sa bouche. Allons donc ! qu’avez-vous à venir me rompre la tête de pareilles balivernes ? Allez tenir de tels discours parmi vous autres gens qui ne savez pas mesurer vos paroles, et non pas à un honnête homme qui sait ce qu’elles valent. Allez, allez ; vous ne savez ce que vous dites. Je ne me mêle pas des affaires des enfants ; je ne veux pas entendre des propos de cette sorte, des propos en l’air.

— Je vous jure…

— Allez, vous dis-je ; que voulez-vous que je fasse de vos serments ? Je n’y entre pour rien ; je m’en lave les mains. » Et il les tournait l’une sur l’autre, comme s’il se les lavait en effet. « Apprenez à parler ; on ne vient pas ainsi surprendre un honnête homme.

— Mais veuillez m’entendre, veuillez m’entendre, » répétait vainement Renzo. Le docteur, toujours criant, le poussait des deux mains vers la porte, et, après l’y avoir ainsi conduit, il ouvrit, appela la servante, et lui dit : « Rendez sur-le-champ à cet homme ce qu’il a apporté ; je ne veux rien, je ne veux rien. »

Cette femme, durant tout le temps qu’elle avait passé dans cette maison, n’avait jamais exécuté un ordre semblable ; mais il était prononcé avec une telle résolution qu’elle n’hésita pas à obéir. Elle prit les quatre pauvres bêtes et les remit à Renzo, en lui jetant un regard de compassion méprisante qui semblait dire : « Il faut qu’elle ait été pommée, la sottise ! » Renzo voulait faire des façons, mais le docteur fut inébranlable ; et le jeune homme, plus étonné et plus aigri que jamais, fut obligé de reprendre les victimes refusées et de s’en retourner au village avec ce beau résultat de son expédition à raconter aux deux femmes.

Celles-ci, pendant son absence, après avoir tristement quitté l’habillement des fêtes, et pris celui des jours ouvriers, s’étaient mises à se consulter de nouveau, Lucia en sanglotant, et Agnese en soupirant. Quand cette dernière eut bien parlé des grands effets qu’on devait espérer des conseils du docteur, Lucia dit qu’il fallait chercher à se procurer du secours de toutes les manières ; que le père Cristoforo était un homme capable, non-seulement de conseiller, mais d’agir, lorsqu’il était question de prêter assistance à de pauvres gens ; et que ce serait une excellente chose que de pouvoir lui faire connaître ce qui venait d’arriver. « Sûrement, » dit Agnese ; et elles se mirent à chercher ensemble le moyen ; car pour ce qui était d’aller elles-mêmes au couvent, distant d’environ deux milles, elles ne s’en sentaient pas le courage dans un tel jour ; et sûrement aucun homme sensé ne leur en eût donné le conseil. Mais pendant qu’elles pesaient les divers partis à prendre, on frappa doucement à la porte, et en même temps un Deo gratias[10], prononcé d’une voix assez basse mais distincte, s’y fit entendre. Lucia, jugeant qui ce pouvait être, courut ouvrir ; et aussitôt s’avança, non sans avoir fait une petite révérence familière, un frère lai capucin, quêteur, portant sur l’épaule gauche sa besace pendante dont il tenait l’ouverture tortillée et serrée dans ses deux mains sur sa poitrine.

« Oh ! c’est frère Galdino, dirent les deux femmes.

— Le Seigneur soit avec vous, dit le frère. Je viens pour la quête des noix.

— Va prendre les noix pour les pères, » dit Agnese. Lucia se leva et s’achemina vers l’autre chambre ; mais, avant d’y entrer, elle s’arrêta derrière le dos de frère Galdino qui était resté debout dans la même position ; et, se mettant le doigt sur la bouche, elle fit à sa mère un signe de l’œil qui demandait le secret, avec tendresse, avec instances, et aussi avec une sorte d’autorité.

Le quêteur, levant les yeux sur Agnese de la distance où il était, dit : « Et ce mariage ? C’est aujourd’hui qu’il devait se faire ; j’ai vu dans le village une sorte de mouvement, comme s’il y avait quelque chose de nouveau. Qu’est-ce qui est arrivé ?

— M. le curé est malade, et il faut retarder, » répondit promptement Agnese. Si Lucia n’avait pas fait son signe, la réponse eût probablement été différente. « Et comment va la quête ? dit-elle ensuite pour changer de propos.

— Pas trop bien, brave femme, pas trop bien. Tout est là. » Et, en disant ces mots, il ôta sa besace de dessus ses épaules et la fit sauter sur ses deux mains. « Tout est là ; et, pour ramasser cette richesse, il m’a fallu frapper à dix portes.

— Ah ! les récoltes sont maigres, frère Galdino ; et quand on en est à se mesurer le pain, on ne peut guère ouvrir la main pour le reste.

— Et pour faire revenir le bon temps, quel est le moyen, ma brave femme ? L’aumône. Vous connaissez, n’est-ce pas ? ce miracle des noix qui eut lieu, il y a plusieurs années, dans un de nos couvents en Romagne ?

— Non, en vérité ; contez-moi un peu cela.

— Oh ! vous saurez donc que dans ce couvent il y avait un de nos pères qui était un saint et s’appelait le père Macario. Un jour d’hiver, passant par un sentier dans le champ d’un de nos bienfaiteurs qui était aussi un homme religieux, le père Macario vit ce bienfaiteur près d’un grand noyer lui appartenant, et quatre paysans qui, la pioche en l’air, commençaient à déchausser l’arbre pour en mettre les racines au soleil. — Que faites-vous à ce pauvre arbre ? demanda le père Macario. — Eh ! père, il y a des années et des années qu’il ne veut plus me faire des noix, et moi j’en fais du bois. — Laissez-le sur pied, dit le père ; sachez que cette année il fera plus de noix que de feuilles. Le bienfaiteur, qui savait quel homme était celui qui avait dit ce mot-là, ordonna aussitôt aux ouvriers de rejeter la terre sur les racines, et, rappelant le père qui poursuivait son chemin : — Père Macario, lui dit-il, la moitié de la récolte sera pour le couvent. Le bruit de la prédiction se répandit, et tous couraient regarder le noyer. En effet, au printemps, fleurs à foison, et, leur temps venu, noix à foison de même. Le digne bienfaiteur n’eut pas le plaisir de les abattre ; car il alla, avant la récolte, recevoir le prix de sa charité. Mais le miracle n’en fut que plus grand, comme vous allez voir. Ce brave homme avait laissé un fils fait sur un tout autre moule. Or donc, à la récolte, le quêteur se présenta pour recevoir la moitié qui revient au couvent ; mais cet homme eut l’air d’ignorer pleinement la chose, et poussa la témérité jusqu’à répondre qu’il n’avait jamais entendu dire que les capucins sussent faire des noix. Savez-vous alors ce qui arriva ? Un jour, écoutez ceci, notre mauvais garnement avait invité chez lui quelques-uns de ses amis de même trempe, et, faisant gogaille avec eux, il leur racontait l’histoire du noyer et se moquait des religieux. Ces jeunes gens eurent envie d’aller voir cet énorme tas de noix ; et il les conduisit au grenier. Mais, écoutez bien ; il ouvre la porte, va vers le coin où le grand tas avait été placé, et pendant qu’il dit : Regardez, il regarde lui-même et voit… Que voit-il ? Un beau tas de feuilles de noyer toutes sèches. Est-ce un exemple, celui-là ? Et le couvent, au lieu de perdre à l’affaire, y gagna ; car après un aussi grand événement, la quête des noix rendait à tel point qu’un de nos bienfaiteurs, touché de compassion pour le pauvre quêteur, fit au couvent le don charitable d’un âne pour aider à porter les noix. Et l’on faisait tant d’huile que chaque pauvre venait en prendre selon ses besoins ; car nous sommes comme la mer qui reçoit l’eau de toutes parts et la rend ensuite en la distribuant à tous les fleuves. »

Ici Lucia reparut avec son tablier si plein de noix qu’elle avait peine à le porter de ses deux bras tendus qui en soutenaient les deux coins. Pendant que frère Galdino, ramenant de nouveau devant lui sa besace, la posait à terre et en déployait l’ouverture pour y introduire l’abondante aumône, la mère regarda Lucia d’un air surpris et sévère pour lui reprocher sa prodigalité ; mais Lucia lui répondit par un coup d’œil qui voulait dire : Je me justifierai. Frère Galdino se répandit en éloges, en souhaits, en promesses, en remercîments, et, remettant la besace à sa place, il s’apprêtait à partir. Mais Lucia le rappelant : « Je voudrais, lui dit-elle, que vous me rendissiez un service ; que vous dissiez au père Cristoforo que j’ai grand désir de lui parler, et qu’il ait la charité de venir chez nous tout de suite, tout de suite, parce que nous ne pouvons aller nous-même à l’église.

— C’est là tout ce que vous voulez ? Il ne se passera pas une heure que le père Cristoforo ne sache votre désir.

— J’y compte.

— Soyez tranquille. » Et il s’en fut un peu plus courbé et plus content que lorsqu’il était venu.

En voyant une pauvre jeune fille faire appeler aussi librement le père Cristoforo, et le quêteur accepter la commission sans étonnement et sans difficulté, que personne ne s’imagine que ce Cristoforo fût un moine à la douzaine, peu de chose, et dont on dût se jouer. C’était au contraire un homme très-considéré parmi les religieux de son ordre et dans toute la contrée. Mais telle était la condition des capucins que rien ne leur semblait ni trop au-dessous ni trop au-dessus d’eux. Servir les personnes du rang le plus infime et se voir servi par les grands, entrer dans les palais et dans les chaumières avec le même maintien d’humilité et d’assurance ; être quelquefois, dans la même maison, un sujet de passe-temps et un personnage sans lequel on ne décidait rien ; demander l’aumône partout et la faire à tous ceux qui venaient la demander au couvent ; toutes ces choses étaient de celles dont un capucin avait l’habitude. En faisant son chemin, il pouvait également se trouver sur les pas d’un prince qui baisait respectueusement le bout de son cordon, ou tomber au milieu de jeunes étourdis qui, feignant de se battre entre eux, éclaboussaient de boue sa barbe. Le mot frate[11], dans ce temps-là, était prononcé avec le plus grand respect ou avec le mépris le plus amer ; et les capucins, plus peut-être que tous les autres ordres, étaient l’objet de ces deux sentiments opposés, et en éprouvaient les deux fortunes contraires ; parce que, ne possédant rien, portant un habit qui différait plus étrangement de celui de tout le monde, professant plus ouvertement l’humilité, ils se plaçaient plus à portée de la vénération et de l’insulte que ces choses peuvent attirer des divers caractères et des diverses opinions des hommes.

Lorsque frère Galdino fut parti : « Tant de noix ! s’écria Agnese, dans une année comme celle-ci !

— Ma mère, pardonnez-moi, répondit Lucia ; mais, si nous avions fait une aumône comme celle des autres, frère Galdino aurait eu à rôder encore, Dieu sait combien de temps, avant d’avoir sa besace pleine ; Dieu sait quand il aurait été de retour au couvent ; et, avec les bavardages qu’il aurait faits et entendus, Dieu sait encore s’il se serait souvenu…

— C’est bien pensé ; et puis c’est toujours de la charité qui ne manque pas de porter son fruit, » dit Agnese, qui, avec ses petits défauts, était une excellente femme, et se serait, comme on dit, mise au feu pour cette fille unique, en qui reposaient toutes ses plus chères affections.

Dans ce moment, arriva Renzo, qui, entrant avec un air tout à la fois de colère et de mortification, jeta les chapons sur une table ; et ce fut la dernière péripétie de ces pauvres hôtes pour ce jour-là.

« Un beau conseil que vous m’avez donné ! dit-il à Agnese. Vous m’avez envoyé chez un honnête personnage, chez un homme qui est vraiment d’un grand secours pour les pauvres gens ! » Et il raconta son entretien avec le docteur. La bonne femme, stupéfaite d’un aussi triste résultat, voulait se mettre à démontrer que l’avis était cependant bon, et que Renzo apparemment n’avait pas su s’y prendre ; mais Lucia interrompit cette contestation, en annonçant qu’elle espérait avoir trouvé une meilleure assistance. Renzo accueillit encore cette espérance, comme il arrive toujours à ceux qui sont dans l’embarras et le malheur : « Mais si le père, dit-il, n’y trouve pas d’expédient, j’en trouverai un, moi, de manière ou d’autre. »

Les femmes conseillèrent la paix, la patience, la prudence : « Demain, dit Lucia, le père Cristoforo viendra sûrement ; et vous verrez qu’il nous trouvera quelque remède, de ceux dont nous autres, pauvres gens, ne savons pas même avoir l’idée.

— Je l’espère, dit Renzo ; mais, dans tous les cas, je saurai me faire raison, ou me la faire faire. Dans ce monde, finalement, il y a une justice. »

À travers les douloureux colloques qui s’étaient succédé et les allées et venue qui ont été racontées, le jour s’était passé, et l’obscurité commençait à se répandre.

« Bonne nuit, dit tristement Lucia à Renzo qui ne pouvait se résoudre à s’en aller.

— Bonne nuit, répondit Renzo encore plus tristement.

— Quelque saint viendra à notre aide, répliqua Lucia ; usez de prudence et résignez-vous. »

La mère ajouta d’autres conseils du même genre ; et le fiancé s’en fut avec une tempête dans le cœur, répétant toujours ces étranges paroles : « Dans ce monde, finalement, il y a une justice ! » tant il est vrai qu’un homme subjugué par la douleur ne sait plus ce qu’il dit.


CHAPITRE IV.


Le soleil n’était pas encore tout à fait au-dessus de l’horizon lorsque le père Cristoforo sortit de son couvent de Pescarenico pour monter vers la petite maison où il était attendu. Pescarenico est un hameau sur la rive gauche de l’Adda, ou pour mieux dire du lac, à peu de distance du pont ; petit groupe de maisons, la plupart habitées par des pêcheurs, et sur les murs desquelles sont étendus çà et là des filets mis à sécher. Le couvent était situé (et le bâtiment en subsiste encore) en dehors et vis à vis de l’entrée du hameau, laissant entre deux la route qui de Lecco conduit à Bergame. Le ciel était serein dans toute sa surface : à mesure que le soleil s’élevait derrière la montagne, on voyait sa lumière descendre du faîte des monts opposés et se répandre rapidement sur les pentes et dans la vallée. Un petit vent d’automne, détachant des branches du mûrier les feuilles flétries, les portait dans leur chute à quelques pas de l’arbre. À droite et à gauche, dans les vignes, brillaient sur leurs rameaux encore suspendus[12] leurs feuilles devenues vermeilles à diverses nuances ; et la couleur brune des sillons fraîchement ouverts tranchait avec le chaume blanchâtre et scintillant de rosée. La scène était riante ; mais chaque figure humaine qui s’y montrait attristait la vue et la pensée. De temps en temps on rencontrait des mendiants souffreteux et sous les livrées de la misère, les uns vieillis dans le métier, les autres réduits alors par la nécessité à tendre la main. Ils passaient silencieux à côté du père Cristoforo, le regardaient d’un œil où se peignait la peine, et, bien qu’ils n’eussent rien à espérer de lui, puisqu’un capucin ne portait jamais d’argent sur sa personne, ils lui faisaient un salut d’actions de grâces pour l’aumône qu’ils avaient reçue ou qu’ils allaient recevoir au couvent. L’aspect des cultivateurs répandus dans la campagne avait quelque chose de plus douloureux encore. Les uns allaient jetant la semence sur les guérets, mais la jetaient rare, avec parcimonie et à contre-cœur, comme gens qui livraient à des risques une chose dont le prix était grand pour eux ; d’autres semblaient faire effort pour enfoncer la pioche en terre, et retournaient la motte d’un air d’abattement. La jeune fille maigrie, tenant par la corde au pâturage la génisse efflanquée, regardait en avant, et se baissait à la hâte pour dérober à sa bête et porter à sa propre famille quelque herbe dont la faim avait appris que les hommes aussi pouvaient se nourrir. Ces tableaux augmentaient à chaque pas la tristesse du religieux qui marchait ayant déjà dans le cœur un pénible pressentiment de quelque malheur qu’il allait apprendre.

Mais pourquoi s’occupait-il autant de Lucia ? Et pourquoi, au premier avis qu’il avait reçu de sa part, s’était-il mis en marche avec tant d’empressement, comme il eût fait à un appel du père provincial ? et qui était ce père Cristoforo ? Ce sont autant de questions auxquelles il nous faut satisfaire.

Le père Cristoforo de *** était un homme plus près de ses soixante ans que des cinquante. Sa tête rasée à l’exception d’une petite couronne de cheveux dont elle était ceinte, selon la règle des capucins, se haussait de temps en temps par un mouvement qui laissait entrevoir je ne sais quoi de fier et d’inquiet ; et tout aussitôt elle se baissait par réflexion d’humilité. La barbe longue et blanche qui couvrait ses joues et son menton faisait encore plus ressortir ce qu’il y avait de distingué dans la partie de son visage, à laquelle une abstinence depuis longtemps habituelle avait ajouté beaucoup plus de gravité qu’elle n’en avait diminué l’expression. Ses yeux enfoncés dans leur orbite étaient le plus souvent baissés à terre ; mais quelquefois ils brillaient d’une vivacité subite et inattendue, ainsi que deux chevaux fringants, menés en main par un homme sur lequel ils savent par expérience ne pouvoir l’emporter, n’en font pas moins de temps en temps quelque saut qu’ils payent à l’instant par une saccade bien appuyée.

Le père Cristoforo n’avait pas toujours été de même, et ce nom n’avait pas toujours été le sien : son nom de baptême était Lodovico. Il était fils d’un marchand de *** (ces astérisques viennent tous de la circonspection de mon anonyme) qui, dans les dernières années de sa vie, se voyant fort riche et n’ayant que ce fils, avait renoncé au négoce et s’était mis à vivre en homme de qualité.

Dans le loisir qu’il venait de se donner, il se prit de grande honte pour tout le temps qu’il avait employé à faire quelque chose en ce monde. Dominé par cette idée, il s’étudiait de toutes les manières à faire oublier qu’il eût été marchand ; il aurait voulu pouvoir l’oublier lui-même. Mais la boutique, les ballots, le livre journal, la demi-aune lui apparaissaient toujours à l’esprit, comme l’ombre de Banco à Macbeth, au milieu même de la pompe de ses festins et du sourire de ses parasites ; et l’on ne saurait se figurer le soin que ces pauvres gens devaient mettre à éviter toute parole qui eût pu sembler une allusion à l’ancien état de celui qui les réunissait à sa table. Un jour, pour n’en citer qu’un exemple, un jour, vers la fin du repas, au moment de la gaieté la plus vive et la plus franche, où l’on n’aurait pu dire qui jouissait le plus, de la compagnie qui faisait disparaître les mets, ou du maître qui les avait fait servir, il plaisantait d’un ton de supériorité amicale un de ses commensaux, le plus honnête mangeur du monde. Celui-ci, pour se prêter au badinage, sans la moindre idée de malice et avec la candeur d’un enfant, répondit : « Eh ! moi, je fais l’oreille du marchand[13]. » Il fut aussitôt frappé lui-même du son de ce mot échappé de sa bouche. Il jeta un regard incertain sur le visage du maître qui s’était subitement rembruni : l’un et l’autre auraient voulu reprendre l’air qu’ils avaient auparavant ; mais ce n’était plus possible. Les autres convives cherchaient, chacun à part soi, le moyen d’assoupir ce petit scandale et d’y faire diversion ; mais, en cherchant, ils se taisaient ; et dans ce silence le scandale devenait plus sensible encore. Chacun évitait de rencontrer les yeux des autres ; chacun sentait que tous étaient occupés de la pensée qu’ils voulaient tous dissimuler. La joie de la journée disparut ; et l’imprudent, soyons plus juste, le malheureux commensal ne reçut plus d’invitation. C’est ainsi que le père de Lodovico passa ses dernières années dans des inquiétudes continuelles, craignant toujours d’être raillé, et ne réfléchissant pas que l’action de vendre n’est pas plus ridicule que l’action d’acheter, et que cette profession dont il rougissait maintenant était celle qu’il avait si longtemps exercée en présence du public et sans remords. Il fit élever son fils noblement, aux conditions de l’époque, lui donnant autant que ce pouvait lui être permis par les lois et les coutumes, des maîtres de belles-lettres et d’exercices propres aux gentilshommes ; et il mourut le laissant riche et tout jeune encore.

Lodovico avait contracté des habitudes d’homme de qualité ; et les flatteurs, parmi lesquels il avait grandi, l’avaient accoutumé à se voir traité avec beaucoup de respect. Mais, quand il voulut frayer avec les principaux de sa ville, il trouva des manières bien différentes de celles auxquelles il était fait ; et il vit que, pour vivre dans leur société, comme il en aurait eu le désir, il lui fallait faire un nouvel apprentissage de patience et de soumission, se tenir toujours au-dessous des autres et subir à chaque instant quelque mortification. Un tel genre de vie ne s’accordait ni avec l’éducation ni avec le caractère de Lodovico. Il s’éloigna d’eux avec dépit. Mais il regrettait d’en être séparé, parce qu’il lui semblait pourtant bien que les hommes de cette classe auraient dû être ses compagnons ; seulement il les aurait voulus plus traitables. Dans ce mélange d’inclination et d’éloignement, ne pouvant les fréquenter familièrement, et ne voulant pourtant pas être sans quelque sorte de rapports avec eux, il s’était mis à le leur disputer en luxe et en magnificence, achetant ainsi à beaux deniers comptants des inimitiés, des jalousies et du ridicule. Son caractère tout à la fois honnête et violent l’avait ensuite bientôt jeté dans d’autres luttes d’un genre plus sérieux. Il éprouvait un sentiment d’horreur naturel et sincère pour les vexations et les injustices, et ce sentiment était rendu plus vif encore dans son âme par la qualité des personnes de la part de qui ces sortes de choses se voyaient le plus chaque jour ; car c’étaient ceux-là même pour qui son antipathie se faisait le plus sentir. Pour apaiser ou pour exercer toutes ces passions à la fois, il embrassait volontiers le parti d’un homme faible maltraité, prenait à tâche d’arrêter dans ses desseins un méchant homme puissant, se mêlait dans une querelle, s’en attirait une autre, si bien que peu à peu il en vint à se constituer en quelque sorte protecteur en titre des opprimés et vengeur des torts. La charge était pesante ; et il ne faut pas demander si le pauvre Lodovico avait des ennemis, des embarras et des soucis. Outre cette guerre extérieure, il était continuellement tourmenté par des combats au dedans de lui-même ; car, pour l’emporter dans une entreprise (sans parler de celles où il échouait), il était obligé, lui aussi, de mettre en œuvre des moyens d’astuce et de violence que sa conscience ne pouvait ensuite approuver. Il fallait qu’il entretînt auprès de lui bon nombre de coupe-jarrets ; et, tant pour sa sûreté que pour avoir d’eux une aide plus vigoureuse, qu’il choisît les plus audacieux, c’est-à-dire les plus pervers ; il fallait qu’il vécût avec des vauriens par amour pour la justice. Sa situation était telle que, plus d’une fois, découragé après un échec, ou inquiet dans un péril imminent, fatigué d’avoir à se garder sans cesse, plein de dégoût pour la compagnie qu’il s’était donnée, soucieux pour son avenir en voyant sa fortune se dissiper de jour en jour en œuvres louables et en exploits de bravi, plus d’une fois l’idée lui était venue de se faire moine ; ce qui était alors le moyen le plus commun de sortir d’embarras. Mais cette idée, qui peut-être n’eût point été autre chose pendant toute sa vie, devint une résolution par l’aventure la plus sérieuse qui lui fût encore arrivée.

Il marchait un jour dans une rue de sa ville, suivi de deux bravi, et accompagné d’un certain Cristoforo, autrefois commis dans la boutique du marchand, et dont celui-ci, lorsqu’il l’eut fermée, avait fait son maître d’hôtel. C’était un homme d’environ cinquante ans, attaché d’affection dès sa jeunesse à Lodovico qu’il avait vu naître, et près duquel il gagnait, tant en salaire qu’en gratifications, non-seulement de quoi vivre, mais de quoi entretenir et élever une nombreuse famille. Lodovico vit de loin paraître un certain personnage de qualité, hautain et provocateur de profession, auquel il n’avait jamais parlé de sa vie, mais qui le haïssait cordialement, ce que Lodovico lui rendait de tout son cœur ; car c’est un des avantages de ce monde de pouvoir mutuellement se haïr sans se connaître. Le survenant, suivi de quatre bravi, s’avançait d’un pas fier, la tête haute, la morgue et le mépris sur les lèvres. Tous deux rasaient le mur ; mais Lodovico (remarquez bien) le rasait du côté droit ; et cela, suivant un usage établi, lui donnait le privilège (où le privilège va-t-il donc se nicher !) de ne s’écarter de ce mur pour céder le pas à qui que ce fût, chose à laquelle on attachait alors une grande importance. L’autre prétendait au contraire que ce droit lui appartenait en sa qualité de gentilhomme, et que c’était à Lodovico à passer dans le milieu de la rue ; et cela en vertu d’un autre usage ; car en ceci, comme on le voit en bien d’autres choses, deux coutumes opposées étaient en vigueur, sans qu’il fût décidé laquelle des deux était la bonne, ce qui donnait la facilité de faire la guerre toutes les fois qu’une tête dure rencontrait une tête de même trempe. Nos deux hommes venaient donc l’un au-devant de l’autre, serrés à la muraille, comme deux figures de bas-reliefs ambulantes. Quand ils se trouvèrent face à face, le personnage, toisant Lodovico du haut en bas et d’un regard impérieux, lui dit d’un ton de voix analogue : « Faites place.

— Faites place vous-même, répondit Lodovico, la droite m’appartient.

— Avec les gens de votre espèce, c’est à moi qu’elle appartient toujours.

— Oui, si l’arrogance de ceux de votre espèce faisait loi pour ceux de la mienne. »

Les bravi de l’un et de l’autre s’étaient arrêtés, chacun derrière son maître, se regardant de l’œil du dogue, la main sur leur dague, prêts au combat. Les passants qui arrivaient de divers côtés se tenaient à distance pour voir l’événement ; et la présence de ces spectateurs animait d’autant plus l’amour-propre des deux adversaires.

« Au milieu, vil artisan ; ou je vais t’apprendre comment on agit avec des gentilshommes.

— Tu mens en disant que je suis vil.

— Tu mens en disant que j’ai menti. Cette réponse était de règle. Et si tu étais chevalier comme je le suis, ajouta l’homme de qualité, je te ferais voir par la cape et l’épée que c’est toi qui es le menteur.

— Le prétexte est bon pour vous dispenser de soutenir par vos actions l’insolence de vos paroles.

— Jetez-moi ce vaurien dans la boue, dit le gentilhomme en se tournant vers les siens.

— Voyons ! dit Lodovico, en faisant promptement un pas en arrière et mettant l’épée à la main.

— Téméraire ! s’écria l’autre tirant du fourreau la sienne : je briserai cette arme, quand elle aura été souillée de ton indigne sang. »

Ils se précipitèrent l’un sur l’autre ; les serviteurs deçà et delà s’élancèrent à la défense de leurs maîtres. Le combat était inégal, et par la moindre force numérique de l’une des deux escouades, et aussi parce que Lodovico visait plutôt à parer les coups de son ennemi et à le désarmer qu’à le tuer : mais celui-ci voulait la mort de l’autre, et à tout prix. Lodovico avait déjà reçu dans le bras gauche un coup de poignard d’un bravo et une légère égratignure à la joue, et son ennemi principal fondait sur lui pour l’achever, lorsque Cristoforo, voyant son maître dans ce péril extrême, vint avec son poignard sur l’homme de qualité, lequel alors tournant contre lui toute sa colère, le transperça de son épée. À cette vue Lodovico, comme hors de lui-même, plongea la sienne dans le ventre de l’auteur de la fatale blessure qui tomba mourant presque en même temps que le pauvre Cristoforo. Les bravi du gentilhomme, voyant l’affaire finie, prirent la fuite en mauvais état ; ceux de Lodovico, maltraités aussi dans leurs personnes et leur tenue, n’ayant plus d’adversaire sur qui frapper, et ne voulant pas se trouver engagés parmi le monde qui accourait sur le lieu de la scène, déguerpirent du côté opposé : et Lodovico se trouva seul, avec ces deux funestes compagnons à ses pieds, au milieu d’une foule déjà formée.

« Comment ça s’est-il passé ? — Il y en a un. — Deux sont à terre. — Il lui a fait une boutonnière au ventre. — Qui a été tué ? — Ce seigneur hautain. — Oh ! sainte Marie, quel fracas ! — Qui cherche trouve. — Vient celle qui les paye toutes. — Lui aussi a fini. — Quel coup ! — L’affaire sera sérieuse. — Et cet autre malheureux ! — Miséricorde ! quel spectacle ! — Sauvez-le, sauvez-le. — Il est frais aussi, celui-là ! — Voyez comme il est accommodé ! Il perd son sang de partout. — Fuyez, monsieur ; fuyez. Ne vous laissez pas prendre. »

Ces paroles, qui dominaient toutes les autres dans le bruit confus des voix de cet attroupement, exprimaient le vœu général ; et l’aide accompagna le conseil. L’événement avait eu lieu près d’une église de capucins, asile qui, comme on sait, était alors impénétrable aux sbires et à cet ensemble de choses et de personnes qui s’appelait la justice. Le meurtrier blessé y fut conduit ou porté par la foule, presque privé de ses sens ; et les moines le reçurent des mains du peuple qui le leur recommandait en disant : « C’est un brave homme qui a mis à l’ombre un méchant orgueilleux : il l’a fait pour sa défense ; il y a été entraîné de force et malgré lui. »

Lodovico n’avait jamais jusqu’alors versé le sang ; et, quoique l’homicide, dans ce temps-là, fût chose si commune que toutes les oreilles étaient habituées à l’entendre raconter, comme tous les yeux à le voir, l’impression qu’il éprouva à l’aspect de l’homme mort pour lui et de l’homme mort par lui, fut nouvelle et inexprimable : ce fut une révélation de sentiments qui lui étaient encore inconnus. La chute de son ennemi, l’altération de son visage, qui passait dans un instant de la menace et de la fureur à l’abattement et au calme solennel de la mort, fut une vue qui changea subitement l’âme de l’auteur du meurtre. Traîné au couvent, il ne savait en quelque sorte où il était ni ce qu’il faisait ; et, quand il eut repris ses facultés, il se trouva dans un lit de l’infirmerie, entre les mains d’un frère chirurgien (les capucins en avaient ordinairement un dans chaque couvent) qui arrangeait de la charpie et des bandes sur les deux blessures qu’il avait reçues. Un père, dont la charge particulière était d’assister les mourants, et qui avait eu souvent à remplir cet office dans les rues, fut aussitôt appelé sur le lieu du combat. Revenu quelques minutes après, il entra dans l’infirmerie, et s’étant approché du lit où était couché Lodovico : « Que ce vous soit, lui dit-il, une consolation d’apprendre qu’il a du moins fait une bonne mort, et qu’il m’a chargé de vous demander votre pardon comme de vous porter le sien. » Ces paroles rappelèrent tout à fait le pauvre Lodovico à lui-même, et réveillèrent plus vivement et plus distinctement dans son âme les sentiments dont elle était confusément remplie : chagrin profond pour la perte de son ami, frayeur et remords pour le coup qui était échappé de sa main, et, en même temps, une douloureuse compassion pour l’homme qu’il avait tué. « Et l’autre ? demanda-t-il au père avec anxiété.

— L’autre, quand je suis arrivé, avait déjà rendu l’âme. »

Cependant, les abords et les environs du couvent fourmillaient d’un peuple que la curiosité faisait accourir ; mais la troupe des sbires étant venue, elle dissipa la foule et se porta à une certaine distance de la porte, de manière cependant que personne ne pût en sortir sans être vu. Un frère du défunt, deux de ses cousins et un vieil oncle vinrent aussi, armés de pied en cap, et avec un grand cortège de bravi ; et ils se mirent à faire la ronde tout à l’entour, regardant d’un air et avec des gestes de courroux menaçant ces curieux qui n’osaient dire : « Il n’a que ce qu’il mérite ; » mais qui le portaient écrit sur le visage.

À peine Lodovico eut-il pu recueillir ses idées, qu’ayant appelé un père confesseur, il le pria d’aller trouver la veuve de Cristoforo, de lui demander pardon en son nom d’avoir été la cause, certes bien involontaire, de la désolation où elle était plongée, et, en même temps, de lui donner l’assurance qu’il se chargeait de sa famille. Réfléchissant ensuite à sa propre situation, il sentit renaître plus vive et plus sérieuse que jamais cette idée de se faire moine qui s’était d’autres fois présentée à son esprit : il lui sembla que Dieu même le mettait sur la voie, qu’il lui donnait une marque de sa volonté en l’ayant fait arriver en cette conjoncture dans un couvent ; et son parti fut pris. Il fit appeler le père gardien, et lui manifesta son désir. Il en eut pour réponse qu’il fallait se garder des résolutions précipitées, mais que, s’il persistait, il ne serait pas refusé. Ayant alors fait venir un notaire, il dicta une donation de tout ce qu’il lui restait (et qui était encore un patrimoine considérable) à la famille de Cristoforo : une somme à la veuve comme s’il lui constituait une seconde dot, et le reste aux huit enfants qu’avait laissés Cristoforo.

La résolution de Lodovico venait fort à propos pour ses hôtes, qui étaient, à cause de lui, dans un grand embarras. Le renvoyer du couvent, et l’exposer ainsi à la justice, c’est-à-dire à la vengeance de ses ennemis, n’était pas même un parti à soumettre au moindre examen. C’eût été même chose que renoncer à leurs privilèges, décréditer le couvent aux yeux du peuple, s’attirer le blâme de tous les capucins de l’univers pour avoir laissé porter atteinte aux droits de tous, susciter contre eux toutes les autorités ecclésiastiques qui se considéraient comme gardiennes de ce droit. D’un autre côté, la famille de celui qui avait été tué, très-puissante par elle-même et par ses alliances, se piquait d’avoir vengeance, et déclarait son ennemi quiconque tenterait d’y mettre empêchement. L’histoire ne dit pas qu’ils regrettassent beaucoup le défunt, ni même qu’une seule larme ait été répandue sur lui dans toute la parenté : elle dit seulement qu’ils brûlaient tous d’avoir dans leurs mains le meurtrier mort ou vif. Or, celui-ci, revêtant l’habit de capucin, arrangeait toutes choses. Il faisait, en quelque sorte, un acte d’amendement, s’imposait une pénitence, se reconnaissait implicitement coupable, se retirait de toute lutte ; c’était, en un mot, un ennemi qui dépose les armes. Rien n’empêchait ensuite les parents du mort, si cela leur convenait, de croire et de publier, en s’en glorifiant, qu’il s’était fait moine par désespoir et par crainte de leur colère. Et, après tout, réduire un homme à se dépouiller de son bien, à se raser la tête, à marcher nu-pieds, à coucher sur la paille, à vivre d’aumônes, pouvait paraître une punition suffisante, même à l’offensé le plus exigeant dans son orgueil.

Le père gardien se présenta, avec une humilité non dépourvue d’aisance, chez le frère du défunt, et, après mille protestations de respect pour sa très-illustre maison, et du désir de la contenter, et lui complaire en tout ce qui serait praticable, il parla du repentir de Lodovico et de sa détermination, faisant adroitement sentir que la famille pouvait en être satisfaite, et insinuant ensuite, avec douceur et plus de finesse encore, que soit qu’on l’eût ou non pour agréable, la chose devait être ainsi. Le frère se livra à des emportements que le capucin laissa s’évaporer, en disant de temps en temps : « C’est une trop juste douleur. » Il fit entendre que, dans tous les cas, sa famille aurait su tirer satisfaction de l’offense ; et le capucin, quoi qu’il en pensât, ne dit pas le contraire. Enfin, il demanda, il imposa comme condition, que le meurtrier de son frère quittât sans délai cette ville. Le gardien, dont c’était déjà l’intention, dit qu’il en serait ainsi, laissant l’autre croire, si cela lui plaisait, que c’était un acte d’obéissance ; et tout fut conclu. Tout le monde fut content : la famille, qui en sortait à son honneur ; les moines, qui sauvaient un homme et leurs privilèges, sans se faire aucun ennemi ; les amateurs de nobles coutumes, qui voyaient une affaire se terminer d’une manière convenable ; le peuple, qui voyait sortir de peine un homme auquel il voulait du bien, et qui, en même temps, admirait une conversion ; enfin, et plus que tous, notre Lodovico était content, lui qui commençait une vie d’expiation et de pieux service, par laquelle il pourrait, sinon réparer, du moins racheter le mal qu’il avait fait, et parvenir peut-être à émousser le dard intolérable du remords. L’idée que sa résolution pût être attribuée à la crainte, l’affligea un moment ; mais il se consola tout aussitôt par la pensée que ce jugement injuste serait pour lui un châtiment de plus, qu’il y trouverait un moyen de plus d’expiation. C’est ainsi qu’à trente ans il s’enveloppa dans le sac ; et devant, selon l’usage, quitter son nom pour en prendre un autre, il voulut en choisir un qui lui rappelât, à tous les moments de sa vie, ce qu’il avait à expier, et se nomma frère Cristoforo.

La cérémonie de la prise d’habit ne fut pas plutôt accomplie que le gardien lui signifia qu’il irait faire son noviciat à ***, distant de là de soixante milles, et qu’il partirait le lendemain. Le novice s’inclina profondément et demanda une grâce. « Permettez, mon père, dit-il, qu’avant de partir de cette ville où j’ai versé le sang d’un homme, où je laisse une famille cruellement offensée, je répare au moins envers elle l’outrage dont je suis l’auteur ; qu’au moins je lui marque mon regret de ne pouvoir la dédommager de sa perte, en demandant pardon au frère de celui qui a péri et que j’efface l’inimitié dans son cœur, si Dieu bénit mon intention. » Le gardien jugea qu’un tel acte, outre ce qu’il avait de bon en lui-même, servirait à concilier d’autant plus la famille avec le couvent ; et il se rendit immédiatement chez le personnage en question pour lui exposer la demande du frère Cristoforo. À une proposition si inattendue, le gentilhomme éprouva, mêlé à son étonnement, un retour de colère, qui n’était pas cependant sans quelque secrète complaisance. Après avoir réfléchi un moment : « Qu’il vienne demain, » dit-il ; et il assigna l’heure. Le gardien retourna porter au novice le consentement désiré.

Le gentilhomme songea aussitôt que plus la satisfaction serait solennelle et éclatante, plus elle augmenterait son crédit dans toute la parenté comme dans le public, et qu’elle serait (pour employer une expression d’élégance moderne) une belle page dans l’histoire de la famille. Il se hâta de faire savoir à tous les parents qu’il les priait de vouloir bien, le lendemain, à midi, se rendre chez lui pour y recevoir une satisfaction commune. À midi, le palais[14], au milieu d’un bourdonnement confus, s’était rempli de hauts personnages de tout âge et de tout sexe. On y voyait circuler, se croiser, se mêler les grandes capes, les hautes plumes, les longues épées pendantes, et les fraises plissées et empesées avec leur mouvement balancé, et les simarres brochées avec l’embarras de leur queue traînant à terre. Les antichambres, la cour et la rue fourmillaient de valets, de pages, de bravi et de curieux. Frère Cristoforo vit cet appareil, en devina le motif, et ressentit un léger trouble ; mais, presque aussitôt, il se dit à lui-même : C’est bien ; je l’ai tué en public, en présence d’un grand nombre de ses ennemis : là fut le scandale, ici est la réparation. — Ainsi, les yeux baissés, le père compagnon à ses côtés, il franchit la porte de cette maison, traversa la cour en rompant une foule qui l’examinait avec une curiosité peu cérémonieuse, monta l’escalier, et, du milieu d’une autre foule de haut rang qui fit la haie sur son passage, suivi de cent regards, il arriva en présence du maître, lequel, entouré de ses parents les plus proches, était debout au milieu de la salle, le regard incliné, le menton relevé, la main gauche appuyée sur le pommeau de son épée, et serrant de la droite le collet de son manteau sur sa poitrine.

Il y a quelquefois sur le visage et dans la contenance d’un homme une manifestation tellement immédiate, on pourrait dire une telle effusion de l’intérieur de son âme, que, dans une foule de spectateurs, il ne naît, pour juger cette âme, qu’un seul et même sentiment. Le visage et la contenance de frère Cristoforo dirent clairement aux personnes présentes qu’il ne s’était pas fait moine et ne venait pas subir cette humiliation par une crainte humaine ; et cela commença à lui concilier tous les esprits. Quand il vit l’offensé, il accéléra le pas, s’agenouilla à ses pieds, se croisa les mains sur la poitrine, et, baissant sa tête rase, il dit : « Je suis le meurtrier de votre frère. Dieu sait si je voudrais vous le rendre au prix de mon sang ; mais, ne pouvant que vous faire de tardives et inefficaces excuses, je vous supplie de les accepter pour l’amour de Dieu. » Tous les yeux étaient fixés sur le novice et sur le personnage auquel il parlait ; toutes les oreilles étaient attentives. Lorsque frère Cristoforo se tut, il s’éleva dans toute la salle un murmure de compassion et de respect. Le gentilhomme, qui était dans une attitude de complaisance forcée et de colère comprimée, fut troublé par ces paroles, et se baissant vers le frère à genoux devant lui : « Levez-vous, dit-il d’une voix altérée. L’offense… le fait, à la vérité… mais l’habit que vous portez… pour vous-même d’ailleurs… Levez-vous, père… Mon frère… je ne puis le nier… était un chevalier… était un homme… un peu prompt… un peu vif. Mais tout arrive par la volonté de Dieu. N’en parlons plus… Mais, père, vous ne devez pas rester dans cette posture. » Et, le prenant par les bras, il le releva. Frère Cristoforo, debout, mais la tête baissée, répondit : « Je puis donc espérer que vous m’avez accordé votre pardon ? Et si je l’obtiens de vous, de qui ne dois-je pas l’espérer ? Oh ! si je pouvais entendre ce mot de pardon de votre bouche !

— Pardon ? dit le gentilhomme. Vous n’en avez pas besoin. Mais cependant, puisque vous le désirez, certainement, certainement je vous pardonne du fond du cœur, et tous…

— Tous ! tous ! » s’écrièrent les assistants d’une voix unanime. Le visage du religieux s’ouvrit à une joie reconnaissante, sous laquelle, cependant, se laissait apercevoir encore un humble et profond repentir du mal que la rémission des hommes ne pouvait réparer. Le gentilhomme, vaincu par cette expression de physionomie, et entraîné par l’émotion générale, jeta ses bras au cou de Cristoforo : il lui donna et en reçut le baiser de paix.

Une explosion d’applaudissements retentit dans toutes les parties de la salle. Tous s’avancèrent et se pressèrent autour du religieux. Pendant ce moment arrivent des laquais avec des rafraîchissements en abondance. Le gentilhomme se rapprocha de notre Cristoforo qui paraissait vouloir se retirer, et lui dit : « Père, veuillez accepter quelque chose ; donnez-moi cette marque d’amitié. » Et il se disposait à le servir avant tout autre ; mais le religieux reculant avec une certaine résistance cordiale : « Ces choses-là, dit-il, ne sont plus faites pour moi, mais il ne sera point que je refuse vos dons. Je vais me mettre en voyage : daignez me faire apporter un pain, pour que je puisse dire que j’ai joui de votre charité, que j’ai mangé de votre pain et reçu un gage de votre pardon. » Le gentilhomme attendri en donna l’ordre. Et aussitôt vint un valet de chambre en grande tenue, portant un pain sur un plat d’argent, et il le présenta au père, qui le reçut en le remerciant et le mit dans son panier. Il prit ensuite congé et, après avoir embrassé de nouveau le maître de la maison, ainsi que tous ceux qui, plus rapprochés de lui, purent s’en emparer un moment, ce ne fut pas sans peine qu’il se tira de leurs mains. Il eut à combattre dans les antichambres pour échapper aux domestiques, et même aux bravi, qui baisaient le bas de sa robe, son cordon, son capuce ; et il fut, dans la rue, porté comme en triomphe et accompagné par une foule de peuple, jusqu’à l’une des portes de la ville, par où il sortit, commençant son pédestre voyage vers le lieu de son noviciat.

Le frère du défunt et la parenté, qui s’étaient attendus à savourer dans ce jour la triste joie de l’orgueil, se trouvèrent au contraire remplis de la joie sereine du pardon et de la bienveillance. La compagnie prolongea quelque temps encore la réunion, s’entretenant, avec une bénignité et une cordialité inaccoutumées, de sujets sur lesquels personne, en venant là, n’était préparé à raisonner. Au lieu de satisfactions obtenues, d’injures vengées, d’affaires d’honneur menées à bon terme, les louanges du novice, la réconciliation, la clémence furent les thèmes de la conversation. Et tel qui, pour la cinquantième fois, aurait raconté comment le comte Muzio son père avait su, dans cette fameuse conjoncture, mettre à la raison le marquis Stanislas, qui était ce rodomont que chacun sait, parla au contraire des pénitences et de la patience admirable d’un frère Simone, mort depuis plusieurs années. La compagnie partie, le maître encore tout ému repassait avec étonnement dans son esprit ce qu’il avait entendu, ce que lui-même avait dit ; et il murmurait entre ses dents : « Diable de moine (il faut bien que nous transcrivions ses propres paroles) ! diable de moine ! S’il était resté là quelques moments de plus, je crois que j’allais lui demander pardon moi-même de ce qu’il a tué mon frère. » Notre histoire marque expressément que depuis ce jour ce seigneur fut un peu moins vif et un peu plus traitable.

Le père Cristoforo marchait avec une douce satisfaction qu’il n’avait jamais ressentie depuis ce jour terrible à l’expiation duquel toute sa vie devait être consacrée. Il observait sans s’en apercevoir le silence imposé aux novices, absorbé qu’il était dans la pensée des fatigues, des privations et des humiliations qu’il souffrirait avec joie pour racheter sa faute. S’étant arrêté à l’heure de la réfection chez un bienfaiteur de l’ordre, il mangea avec une sorte de volupté du pain du pardon ; mais il en garda un morceau et le remit dans son panier pour le conserver comme un souvenir éternel.

Notre dessein n’est point de faire l’histoire de sa vie claustrale : nous dirons seulement que, remplissant toujours avec grand plaisir et grand zèle les deux sortes d’offices qui lui étaient ordinairement assignés, celui de prêcher et d’assister les mourants, il ne laissait jamais échapper l’occasion d’en exercer deux autres qu’il s’était imposés lui-même : concilier les différends et protéger les opprimés. Sa vieille habitude, sans qu’il s’en aperçût, entrait pour quelque chose dans ce penchant, ainsi qu’un petit reste d’esprit guerrier que les humiliations et les macérations n’avaient pu tout à fait éteindre. Son langage était habituellement humble et calme ; mais quand il s’agissait de justice ou de vérité combattue, l’homme d’un autre temps s’animait tout à coup de son ancienne véhémence qui, secondée et modifiée par une emphase solennelle dont l’usage de la chaire lui avait fait prendre le ton, donnait à ce langage un caractère particulier. Tout son maintien, comme sa physionomie, annonçait une longue guerre entre un naturel prompt, irascible, et une volonté opposée, habituellement victorieuse, toujours sur ses gardes et dirigée par des inspirations et des motifs supérieurs. Un de ses confrères, un ami, qui le connaissait bien, l’avait un jour comparé à ces paroles trop expressives dans leur forme naturelle, que certains hommes, bien élevés d’ailleurs, prononcent lorsque la passion prend le dessus, mais en les mutilant et en y changeant quelques lettres, ce qui n’empêche pas que sous ce déguisement elles ne rappellent leur primitive énergie.

Si une pauvre fille inconnue, dans la triste situation de Lucia, avait réclamé l’aide du père Cristoforo, il serait immédiatement accouru ; mais, s’agissant de Lucia, il accourut avec d’autant plus d’empressement qu’il connaissait et admirait son innocence, que déjà il était en souci sur ses périls et ressentait une sainte indignation pour la honteuse persécution dont elle était devenue l’objet. D’ailleurs, lui ayant conseillé, comme ce qu’il y avait de moins mal à faire, de tenir la chose secrète et de demeurer tranquille, il craignait maintenant que ce conseil pût avoir produit quelque fâcheux effet ; et à la sollicitude de charité qui était en lui comme innée, se joignait dans cette circonstance cette inquiétude scrupuleuse qui souvent tourmente les hommes religieux.

Mais pendant le temps que nous avons mis à raconter les événements de la vie du père Cristoforo, il est arrivé, il s’est présenté à la porte ; et les femmes, laissant le manche du rouet qui tournait et criait sous leur main, se sont levées en disant toutes deux ensemble : « Oh ! voilà le père Cristoforo ! Béni soit-il ! »


CHAPITRE V.


LE père Cristoforo s’arrêta debout sur le seuil de la porte, et du premier coup d’œil qu’il jeta sur les femmes, il put reconnaître que ses pressentiments ne l’avaient point trompé. C’est pourquoi, de ce ton d’interrogation qui va au-devant d’une triste réponse, relevant sa barbe par un léger mouvement de tôle en arrière, il dit : « Eh bien ? » Lucia répondit par une explosion de pleurs. La mère commençait à s’excuser d’avoir pris la liberté… Mais le religieux s’avança, et s’étant assis sur une escabelle à trois pieds, il coupa court aux façons, en disant à Lucia : « Calmez-vous, pauvre enfant. Et vous, dit-il ensuite à Agnese, contez-moi ce dont il est question. » Pendant que la bonne femme faisait de son mieux son douloureux récit, le religieux devenait de mille couleurs, et tantôt il levait les yeux au ciel, tantôt il frappait du pied à terre. L’histoire finie, il se couvrit le visage des deux mains et s’écria : « Ô Dieu bon ! jusques à quand !… » Mais sans achever la phrase, se tournant de nouveau vers les femmes : « Pauvres femmes ! dit-il, Dieu vous a visitées. Pauvre Lucia !

— Vous ne nous abandonnerez pas, père ? dit celle-ci en sanglotant.

— Vous abandonner ! répondit-il. Et de quel front oserais-je demander à Dieu quelque chose pour moi-même, quand je vous aurais abandonnée ? Vous dans cet état ! Vous qu’il me confie ! Ne perdez pas courage, il vous assistera, il voit tout, il peut se servir même d’un homme de rien comme moi pour confondre un… Voyons, pensons à ce que l’on peut faire. »

En disant ces mots, il appuya son coude gauche sur son genou, baissa le front dans sa main, et de la droite serra sa barbe et son menton, comme pour tenir arrêtées et réunies toutes les puissances de son âme. Mais l’examen le plus attentif ne servait qu’à lui faire reconnaître plus distinctement combien le cas était pressant et difficile, et combien les remèdes à employer étaient en petit nombre, incertains et dangereux. — Faire un peu honte à don Abbondio, et lui représenter combien il manque à son devoir ? Honte et devoir ne sont rien pour lui, quand il a peur. Et lui faire peur ? Quels sont mes moyens pour lui en faire une qui domine celle qu’il a d’un coup de fusil ? Informer du tout le cardinal archevêque et invoquer son autorité ? Mais pour cela il faut du temps ; et en attendant ? et ensuite ? Quand même cette pauvre innocente serait mariée, serait-ce un frein pour cet homme ? Qui sait jusqu’où il peut aller ?… Et lui résister ? Comment ? Ah ! si je pouvais, pensait le pauvre religieux, si je pouvais avoir pour moi mes frères d’ici, ceux de Milan ! Mais ce n’est pas une affaire ordinaire ; je serais abandonné. Cet homme se donne pour ami du couvent, il se fait croire partisan des capucins, et ses bravi ne sont-ils pas venus plus d’une fois se réfugier chez nous ? Je serais seul en jeu, on me traiterait de brouillon, de tracassier, de chercheur de querelles ; et ce qui est plus fâcheux, je pourrais peut-être, par une tentative hors de saison, aggraver la position de cette pauvre fille. — Après avoir bien pesé le pour et le contre de tel ou tel autre parti, celui qui lui parut le meilleur fut d’aller à don Rodrigo même, d’essayer de le détourner de son infâme dessein, par les prières, par la crainte de l’autre vie, de celle-ci même, si c’était possible. En mettant les choses au pire, on pourrait au moins par cette voie connaître plus clairement jusqu’à quel point cet homme était disposé à s’obstiner dans sa honteuse entreprise, découvrir quelque chose de plus de ses intentions et se régler là-dessus.

Pendant que le religieux était ainsi à méditer, Renzo qui, pour bien des raisons faciles à deviner, ne savait se tenir loin de cette maison, avait paru sur la porte ; mais, ayant vu le père tout à ses réflexions, et les femmes qui lui faisaient signe de ne pas le troubler, il s’arrêta sur le seuil, en silence. Le religieux, en levant la tête pour communiquer aux femmes son dessein, s’aperçut qu’il était là, et le salua d’une manière qui exprimait une affection habituelle, rendue en ce moment plus vive par la pitié.

« Elles vous ont dit, père ? lui demanda Renzo d’une voix émue.

— Que trop ; et c’est pour cela que je suis ici.

— Que dites-vous de ce scélérat ?

— Que veux-tu que j’en dise ? Il n’est pas là pour entendre : à quoi serviraient mes paroles ? Je te dis à toi, mon cher Renzo, d’avoir confiance en Dieu, et que Dieu ne t’abandonnera pas.

— Bénies soient vos paroles, s’écria le jeune homme. Vous n’êtes pas de ceux qui donnent toujours tort aux pauvres. Mais M. le curé et ce M. le docteur aux causes perdues…

— Ne va pas rappeler ce qui ne peut servir qu’à t’inquiéter inutilement. Je ne suis qu’un pauvre moine ; mais je te répète ce que j’ai dit à ces femmes : pour le peu que je puis, je ne vous abandonnerai pas.

— Oh ! vous n’êtes pas, vous, comme les amis du monde. Hâbleurs, et rien de plus ! À en croire les protestations qu’ils me faisaient dans le bon temps, pouh ! ils étaient prêts à donner leur sang pour moi ; ils m’auraient soutenu contre le diable. Si j’avais eu un ennemi ?… je n’avais qu’à parler, il n’aurait pas longtemps mangé du pain. Et maintenant, si vous voyiez comme ils se retirent ! » Ici, levant les yeux sur le père, il le vit tout rembruni, et s’aperçut qu’il avait dit ce qu’il aurait mieux fait de taire ; mais, voulant raccommoder la chose, il allait s’embarrassant et s’embrouillant dans ce qu’il essaya d’ajouter : « Je voulais dire… je n’entends pas dire… c’est que je voulais dire…

— Que voulais-tu dire ? Eh quoi ! tu avais donc commencé à gâter mon ouvrage, avant même qu’il fût entrepris ! Par bonheur, tu as été détrompé à temps. Quoi ! tu allais chercher des amis !… quels amis !… qui n’auraient pu t’aider, lors même qu’ils l’eussent voulu ! Et tu cherchais à perdre celui-là seul qui le peut et le veut. Ne sais-tu pas que Dieu est l’ami des affligés qui mettent en lui leur confiance ? Ne sais-tu pas qu’à montrer les dents le faible ne gagne rien ? Et quand même… » Ici il saisit fortement le bras de Renzo : sa figure, sans rien perdre de son air d’autorité, prit une teinte de componction solennelle, ses yeux se baissèrent, sa voix devint lente et comme souterraine : « Quand même… c’est un terrible profit ! Renzo, veux-tu avoir confiance en moi ? Que dis-je en moi, homme chétif, pauvre moine ? Veux-tu avoir confiance en Dieu ?

— Oh ! oui, répondit Renzo. Celui-là est vraiment le seigneur et maître.

— Eh bien, promets que tu n’attaqueras, que tu ne provoqueras personne, que tu te laisseras guider par moi.

— Je le promets. »

Lucia respira, comme si on l’eût soulagée d’un grand poids ; et Agnese dit : « C’est bien, mon garçon.

— Écoutez, mes enfants, reprit frère Cristoforo ; j’irai aujourd’hui parler à cet homme. Si Dieu touche son cœur et prête force à mes paroles, fort bien ! si cela n’est pas, il nous fera trouver quelque autre remède. Vous autres, en attendant, tenez-vous tranquilles, retirés, évitez les bavardages, ne vous montrez pas. Ce soir, ou demain matin au plus tard, vous me reverrez. » Cela dit, il coupa court à tous les remercîments et à toutes les bénédictions, et partit. Il s’achemina vers le couvent, arriva à temps pour aller au chœur chanter sexte, dîna, et se mit aussitôt en marche vers le repaire de la bête sauvage qu’il voulait tenter d’apprivoiser.

Le château de don Rodrigo s’élevait, isolé, et semblable à une petite forteresse, au sommet de l’un des pics dont cette côte est parsemée. À cette indication l’anonyme ajoute que ce lieu (il aurait mieux fait d’en écrire tout bonnement le nom) était plus sur la hauteur que le village des Fiancés, à la distance d’environ trois milles de ce village, et de quatre du couvent. Au pied de cette éminence, du côté tourné au midi et vers le lac, se trouvait un groupe de petites maisons habitées par les vassaux de don Rodrigo ; et c’était comme la petite capitale de son petit royaume. Il suffisait d’y passer pour être au fait de la condition et des habitudes des gens de cet endroit. En jetant un coup d’œil dans le bas des maisons, là où quelque porte pouvait être ouverte, on voyait suspendus au mur des fusils, des tromblons, des pioches, des râteaux, des chapeaux de paille, des filets et des poires à poudre, le tout confusément et pêle-mêle. Les gens que l’on y rencontrait étaient des hommes grands et forts, au regard de travers, ayant un grand toupet renversé sur la tête et renfermé dans une résille ; des vieillards qui, après avoir perdu leurs dents, semblaient encore prêts, pour peu qu’on les agaçât, à grincer des gencives ; des femmes à figures hommasses, pourvues de bras nerveux, fort bons, si leur langue ne suffisait pas, pour lui venir en aide ; les enfants même qui jouaient dans la rue avaient un je ne sais quoi de pétulant et de provocateur.

Frère Cristoforo traversa le village, monta par un étroit sentier à rampes tournantes, et parvint sur une petite esplanade au-devant du château. La porte était fermée, ce qui indiquait que le maître était à table et ne voulait pas être dérangé. Les fenêtres qui donnaient à l’extérieur, petites et peu nombreuses, fermées de boisages disjoints et à demi détruits par la vétusté, étaient toutefois défendus par de gros barreaux de fer, et celles du rez-de-chaussée si élevées, qu’un homme aurait eu peine à y atteindre, monté sur les épaules d’un autre. Il régnait là un grand silence ; et un passant aurait pu croire que c’était une maison abandonnée, si quatre créatures, deux vivantes et deux mortes, disposées symétriquement au dehors, n’avaient donné un indice d’habitants. Deux grands vautours avec leurs ailes étalées et leurs têtes pendantes, l’un déplumé et à demi consumé par le temps, l’autre encore entier et couvert de ses plumes, étaient cloués chacun sur un battant de là porte d’entrée ; et deux bravi, nonchalamment étendus, chacun sur l’un des bancs placés à droite et à gauche, faisaient la garde en attendant d’être appelés à partager les restes de la table du maître. Le père s’arrêta debout, dans l’attitude de quelqu’un qui se dispose à attendre ; mais un des bravi se leva et lui dit : « Père, père, avancez ; ici l’on ne fait pas attendre les capucins ; nous sommes amis du couvent ; et pour ma part j’y suis allé en certains moments où l’air du dehors n’aurait pas été trop bon pour moi ; et, si l’on m’eût tenu la porte close, mon affaire se fût mal passée. » En parlant ainsi, il frappa deux coups de marteau. À ce bruit répondirent aussitôt de l’intérieur les aboiements et les hurlements de mâtins et de roquets ; et peu de moments après vint en murmurant un vieux domestique ; mais celui-ci, voyant le père, lui fit une grande révérence, apaisa les hôtes des mains et de la voix, introduisit l’hôte inattendu dans une étroite cour, et referma la porte. L’ayant ensuite mené dans un petit salon, et, le regardant d’un certain air d’étonnement et de respect, il dit : « N’est-ce pas… le père Cristoforo de Pescarenico ?

— Précisément.

— Vous ici ?

— Comme vous voyez, brave homme.

— C’est sans doute pour faire du bien. Le bien, » continua-t-il en parlant entre ses dents et se remettant à marcher, « se peut faire partout. » Après avoir traversé deux ou trois autres petits salons obscurs, ils arrivèrent à la porte de la salle à manger. Là régnait un grand bruit confus de fourchettes, de couteaux, de verres, d’assiettes, et surtout de voix discordantes qui cherchaient à se dominer l’une l’autre. Le religieux voulait se retirer, et restait à se défendre derrière la porte pour obtenir du domestique qu’il le laissât attendre, dans quelque coin de la maison, que le dîner fût terminé, lorsque la porte s’ouvrit. Un certain comte Attilio, qui était assis en face (c’était un cousin du maître de la maison, et nous avons déjà fait mention de lui sans le nommer), voyant une tête rase et un froc, et s’apercevant de l’intention modeste du bon religieux. « Eh ! eh ! cria-t-il, ne vous sauvez pas, révérend père, avancez, avancez. » Don Rodrigo, sans deviner précisément le sujet de cette visite, se serait cependant, par je ne sais quel pressentiment confus, volontiers dispensé de la recevoir. Mais, après que cet étourdi d’Attilio avait appelé si haut, il ne convenait pas qu’il restât lui-même en arrière, et il dit : « Venez, père, venez. » Le père s’avança en s’inclinant devant le maître et répondant de ses deux mains aux salutations des convives.

Lorsque l’honnête homme est en face du méchant, on aime généralement (je ne dis pas tout le monde) à se le représenter le front haut, le regard assuré, la poitrine relevée, et avec un langage de facile liberté. Dans le fait cependant, pour lui faire prendre cette attitude, il est besoin de plusieurs circonstances dont la rencontre est fort rare. Ne vous étonnez donc pas si frère Cristoforo, avec le bon témoignage de sa conscience, le sentiment profond de la justice de la cause qu’il venait soutenir, et cette horreur mêlée de compassion que lui inspirait don Rodrigo, montra un certain air de timidité et de respect, en présence de ce même don Rodrigo qui était là tenant le haut bout à table, dans sa maison, dans son royaume, entouré d’amis, d’hommages, de tous les signes de sa puissance, avec une physionomie à faire expirer dans la bouche de qui que ce fût une prière, et bien plus un conseil, bien plus une remontrance, bien plus un reproche. À sa droite était assis ce comte Attilio, son cousin et, s’il est besoin de le dire, son compagnon de débauche et de méchancetés, qui était venu de Milan passer quelques jours à la campagne chez son digne parent. À gauche et sur un autre côté de la table, se tenait avec un grand respect, tempéré cependant par une certaine assurance et une suffisance assez marquée, le seigneur podestat, le même auquel, en théorie, il eût appartenu de faire justice à Renzo Tramaglino et d’arrêter don Rodrigo dans ses méfaits, comme on l’a vu ci-dessus. En face du podestat, dans l’attitude du respect le plus pur, le plus dévoué, siégeait notre docteur Azzecca-Garbugli, en manteau noir, et avec le nez plus rouge encore qu’à l’ordinaire. Vis-à-vis les deux cousins étaient deux convives obscurs dont notre histoire dit seulement qu’ils ne faisaient autre chose que manger, baisser la tête, sourire et approuver tout ce qui était dit par l’un des convives et n’était pas contredit par un autre.

« Un siège au père, » dit don Rodrigo. Un domestique présenta une chaise sur laquelle s’assit le père Cristoforo en faisant quelques excuses au seigneur du lieu d’être venu à une heure inopportune. « Je désirerais vous parler seul à seul, mais à votre loisir et sans vous déranger, pour une affaire importante, ajouta-t-il ensuite d’une voix plus basse et à l’oreille de don Rodrigo.

— Bien, bien, nous parlerons, répondit celui-ci ; mais, en attendant, qu’on apporte à boire au père. »

Le père voulait s’en défendre ; mais don Rodrigo, élevant la voix au milieu du tapage, qui avait recommencé, s’écria : « Non, parbleu ! vous ne me ferez pas cette injure ; il ne sera pas dit qu’un capucin sorte de cette maison sans avoir goûté de mon vin, pas plus qu’un créancier insolent sans avoir tâté du bois de mes forêts. » Ces paroles excitèrent un rire général et interrompirent pour un moment la question qui s’agitait chaudement parmi les convives. Un domestique portant sur un plateau une bouteille de vin et un long verre en forme de calice, le présenta au père, lequel, ne voulant pas résister à une invitation si pressante de l’homme qu’il avait tant d’intérêt à se rendre favorable, n’hésita pas à laisser remplir le verre, et se mit à boire lentement.

« L’autorité du Tasse ne sert de rien à votre affaire, mon très-honoré podestat ; elle est même contre vous, recommença à crier le comte Attilio ; car cet homme érudit, ce grand homme, qui savait sur le bout des doigt toutes les règles de la chevalerie, a voulu que le messager d’Argant, avant de proposer le défi aux chevaliers chrétiens, en demandât la permission au pieux Bouillon…

— Mais ce n’est là, répliqua le podestat ne criant pas moins fort, ce n’est là qu’une chose de surabondance, de pure surabondance, un ornement poétique, puisque le messager est de sa nature inviolable par le droit des gens, jure gentium ; et sans aller chercher si loin, le proverbe même le dit : ambassadeur ne porte peine. Et les proverbes, Monsieur le comte, sont la sagesse du genre humain. Et le messager n’ayant rien dit en son propre nom, mais ayant seulement présenté le défi par écrit…

— Mais quand voudrez-vous donc comprendre que ce messager était un sot impertinent qui ne connaissait pas les premières…?

— Une proposition, Messieurs, si vous le trouvez bon, interrompit don Rodrigo qui n’aurait pas voulu que la discussion allât trop loin ; remettons-nous en au père Cristoforo, et qu’on s’en tienne à son jugement.

— Bien, fort bien, dit le comte Attilio auquel il parut très-sensé de faire décider une question de chevalerie par un capucin, tandis que le podestat, plus échauffé dans la dispute, s’apaisait difficilement et avec une certaine expression de physionomie qui semblait dire : Voilà de l’enfantillage.

— Mais d’après ce qu’il me semble avoir compris, dit le père, ce ne sont pas choses en quoi je doive me connaître.

— Excuses ordinaires de la modestie de ces pères, dit don Rodrigo ; mais vous ne m’échapperez pas. Eh ! allons donc ! nous savons bien que vous n’êtes pas venu au monde avec le capuce en tête, et qu’il vous a connu, le monde. Allons, allons, voici la question.

— Le fait est celui-ci, commençait à crier le comte Attilio.

— Laissez-moi parler, cousin, moi qui suis neutre, reprit don Rodrigo. Voici l’histoire. Un chevalier espagnol envoie un défi à un chevalier milanais ; le porteur, ne trouvant pas chez lui le chevalier provoqué, remet le cartel à un frère de celui-ci ; ce frère lit le défi, et pour réponse donne des coups de bâton au porteur. Il s’agit…

— Bien donnés, bien appliqués, cria le comte Attilio. Ce fut une véritable inspiration.

— Du démon, ajouta le podestat. Battre un ambassadeur ! Une personne sacrée. Vous allez me dire, père, si c’est là une action de chevalier.

— Oui, Monsieur, de chevalier, cria le comte ; et je puis sans doute le dire, moi qui dois me connaître en ce qui convient à un chevalier. Oh ! si ç’avaient été des coups de poing, ce serait une autre affaire ; mais le bâton ne salit les mains de personne. Ce que je ne puis comprendre, c’est que vous preniez tant d’intérêt aux épaules d’un manant.

— Qui vous parle d’épaules, Monsieur le comte ? Vous me faites dire des sottises qui ne m’ont jamais passé par l’esprit. J’ai parlé du caractère, et non des épaules. Je parle surtout du droit des gens. Dites-moi un peu, de grâce, si les féciaux, que les anciens Romains envoyaient intimer le défi aux autres peuples, demandaient la permission d’exposer le sujet de leur ambassade ; et trouvez-moi un écrivain qui rapporte que jamais un fécial ait été bâtonné.

— Qu’ont de commun avec nous les officiers des anciens Romains, gens qui faisaient les choses sans façon, et qui étaient arriérés on ne peut plus en ces sortes de matières ? Mais, selon les lois de la chevalerie moderne, qui est la vraie, je dis et je soutiens qu’un messager qui ose mettre un défi dans les mains d’un chevalier sans lui en avoir demandé la permission, est un insolent, violable, très-violable ; bâtonnable, très-bâtonnable…

— Répondez un peu à ce syllogisme.

— Bah ! bah ! bah !

— Mais écoutez, mais écoutez, mais écoutez. Frapper un homme désarmé est un acte déloyal ; atqui le messager de quo était sans armes ; ergo

— Doucement, doucement, seigneur podestat.

— Comment, doucement ?

— Doucement, vous dis-je ; que venez-vous me conter là ? C’est un acte déloyal de frapper un homme d’un coup d’épée par derrière, ou de lui tirer un coup de fusil dans le dos ; et pour cela même cependant il peut y avoir certains cas… Mais restons dans la question. J’accorde que généralement cela peut s’appeler un acte déloyal ; mais appliquer quatre coups de bâton à un drôle ! Il ferait beau voir qu’on fût tenu de lui dire : Garde à toi, je vais te bâtonner ; comme on dirait à un galant homme, l’épée à la main. — Et vous, très-honoré docteur, au lieu de me sourire pour me faire entendre que vous êtes de mon avis, que ne me soutenez-vous plutôt de votre bonne voix pour m’aider à convaincre ce monsieur ?

— Moi, répondit le docteur un peu confus, je jouis de ce docte débat ; et je sais gré à l’heureux incident qui a fourni l’occasion d’une guerre d’esprit si gracieuse. D’ailleurs, ce n’est pas à moi qu’il appartient de donner un jugement ; son illustrissime seigneurie a déjà délégué un juge… le père que voilà…

— C’est vrai, dit don Rodrigo, mais comment voulez-vous que le juge parle, quand les plaideurs ne veulent pas se taire ?

— Me voilà muet, » dit le comte Attilio. Le podestat serra les lèvres et leva la main, comme pour faire acte de résignation.

« Ah ! béni soit Dieu ! À vous, père, dit don Rodrigo avec un sérieux à demi goguenard.

— J’ai déjà présenté mes excuses en disant que je ne m’y connais pas, répondit frère Cristoforo en rendant le verre à un domestique.

— Maigres excuses, crièrent les deux cousins, nous voulons la sentence.

— En ce cas, reprit le religieux, mon faible avis serait qu’il n’y eût ni défis, ni messagers, ni bastonnades. »

Les convives se regardèrent l’un l’autre d’un air d’étonnement. « Oh ! celle-ci est forte ! dit le comte Attilio. Je vous en demande bien pardon, père, mais elle est forte. On voit que vous ne connaissez pas le monde.

— Lui ? dit don Rodrigo, vous voulez me le faire répéter ; il le connaît, mon cher cousin, tout autant que vous, n’est-ce pas vrai, père ? Dites, dites, si vous n’avez pas fait vos caravanes ?

Au lieu de répondre à cette bienveillante demande, le père se dit tout bas un petit mot à lui-même : — Ceci vient à ton adresse ; mais n’oublie pas, père, que tu n’es pas ici pour toi, et que tout ce qui ne regarde que toi n’entre pas dans le compte.

« Cela peut être, dit le cousin ; mais le père… comment se nomme le père ?

— Père Cristoforo, répondit plus d’une voix.

— Mais, très-révérend père Cristoforo, avec de telles maximes vous voudriez mettre le monde sens dessus dessous. Sans défis ! sans coups de bâton ! Adieu le point d’honneur ; impunité pour tous les gredins. Heureusement que le fait supposé est impossible.

— À vous, docteur, dit promptement don Rodrigo, qui voulait toujours plus empêcher la dispute de continuer entre les deux premiers contendants, à vous qui, pour donner raison à tout le monde, êtes l’homme qu’il faut. Voyons un peu comment vous ferez pour donner ici raison au père Cristoforo.

— En vérité, répondit le docteur en tenant sa fourchette élevée en l’air et en se tournant vers le père, en vérité, je ne puis comprendre comment le père Cristoforo, en qui l’on trouve tout à la fois le parfait religieux et l’homme du monde, n’a pas songé que sa sentence, bonne, excellente et de juste poids en chaire, ne vaut rien, soit dit sauf le respect qui lui est dû, dans une controverse en matière de chevalerie. Mais le père sait mieux que moi que toute chose est bonne à sa place ; et je crois que cette fois il a voulu se tirer par une plaisanterie de l’embarras de prononcer une sentence. »

Que pouvait-on répondre à des raisonnements déduits d’une science si ancienne et toujours nouvelle ? Rien, et c’est ce que fit notre religieux.

Mais don Rodrigo, en voulant mettre fin à cette discussion, en suscita une autre. « À propos, dit-il, j’ai entendu dire qu’il courait à Milan des bruits d’accommodements. »

Le lecteur sait que, dans cette année même, on combattait pour la succession au duché de Mantoue dont, à la mort de Vincent Gonzalve qui n’avait pas laissé de postérité légitime, était entré en possession le duc de Nevers, son parent le plus proche. Louis XIII, ou soit le cardinal de Richelieu, soutenait ce prince qu’il affectionnait et qui était naturalisé Français : Philippe IV, ou soit le comte d’Olivarès, communément appelé le comte-duc, ne le voulait pas là, pour les mêmes raisons, et lui avait déclaré la guerre. Comme ensuite ce duché était un fief de l’empire, les deux parties agissaient par des manœuvres secrètes, par les instances, par les menaces, auprès de l’empereur Ferdinand II, la première pour qu’il accordât l’investiture au nouveau duc, la seconde pour qu’il la lui refusât et qu’il aidât même à le chasser de cet État.

« Je ne suis pas éloigné de croire, dit le comte Attilio, que les choses puissent s’arranger. J’ai certains indices…

— N’en croyez rien, monsieur le comte, n’en croyez rien, interrompit le podestat. Je suis à même, moi, dans ce petit coin, de savoir ce qui se passe, parce que monsieur le commandant espagnol du château, qui m’accorde quelque bienveillance, et qui, étant fils d’un familier du comte-duc, est informé de toutes choses…

— Je vous dis que je suis tous les jours à portée de voir à Milan de bien autres personnages ; et je sais de bon lieu que le pape, qui attache un très-grand intérêt à la paix, a fait des propositions…

— Cela doit être ; la chose est dans les règles ; Sa Sainteté fait son devoir ; un pape doit toujours mettre la paix entre les princes chrétiens ; mais le comte-duc a sa politique, et…

— Et, et, et ; savez-vous, mon cher monsieur, quelle est en ce moment la pensée de l’empereur ? Est-ce que vous croyez qu’il n’y a que Mantoue au monde ? Il y a bien des choses auxquelles il faut songer, mon cher monsieur. Savez-vous, par exemple, jusqu’à quel point l’empereur peut actuellement se fier à son prince de Valdistano ou de Val’istai, ou comme soit qu’on l’appelle, et si…?

— Son véritable nom en langue allemande, interrompit encore le podestat, est Vagliensteino[15], comme je l’ai entendu prononcer plus d’une fois par monsieur notre commandant espagnol du château. Mais soyez bien tranquille, car…

— Voulez-vous m’apprendre ? reprenait le comte ; mais don Rodrigo, lui fit signe de l’œil pour le prier, à sa considération, de cesser de contredire. Le comte se tut, et le podestat, comme un navire remis à flot après avoir touché un bas-fond, poursuivit à pleines voiles le cours de son éloquence. « Vagliensteino m’inquiète peu ; car le comte-duc a l’œil à tout et partout ; et si Vagliensteino veut faire le crâne, il saura bien, par la douceur ou par la force, l’obliger à marcher droit. Il a l’œil partout, dis-je, et le bras long ; et s’il s’est mis en tête, comme il se l’est mis en effet, et justement, en grand politique qu’il est, que le seigneur duc de Nevers ne prenne pas racine à Mantoue, le seigneur duc de Nevers n’y en prendra pas ; et le seigneur cardinal de Riciliou aura donné un coup d’épée dans l’eau. Il me fait vraiment rire, ce cher cardinal, qui veut venir s’attaquer à un comte-duc, à Olivarès. En vérité je voudrais renaître d’ici à deux cents ans pour voir ce que dira la postérité de cette jolie prétention. Ce n’est pas tout que d’être envieux ; il faut de la tête : et des têtes comme la tête du comte-duc, il n’y en a qu’une au monde. Le comte-duc, messieurs, poursuivit le podestat, toujours avec le vent en poupe et un peu surpris lui-même de ne plus rencontrer d’écueil, le comte-duc est un vieux renard, sauf respect, qui ferait perdre la piste à qui que ce soit ; et quand il fait mine d’aller à droite, on peut être sûr qu’il prendra la gauche : d’où il arrive que personne ne peut jamais se vanter de connaître ses desseins ; et ceux-là même qui doivent les mettre à exécution, ceux-là même qui écrivent ses dépêches, n’y comprennent rien. J’en puis parler avec quelque connaissance de cause ; parce que notre digne commandant du château veut bien me témoigner quelque confiance dans les entretiens que nous avons ensemble. Le comte-duc, au contraire, sait de point en point ce qui bout dans la marmite de toutes les autres cours ; et tous ces grands politiques, parmi lesquels, on ne peut le nier, il y en a de très-fins, ont à peine conçu un projet que le comte-duc l’a déjà deviné avec sa forte tête, avec ses voies cachées, avec ses fils tendus de toutes parts. Ce pauvre homme de cardinal de Riciliou tente par-ci, tâche par-là, sue à la peine, s’industrie ; et puis ? quand il est parvenu à creuser une mine, il trouvé la contre-mine déjà faite par le comte-duc… »

Dieu sait quand le podestat aurait pris terre ; mais don Rodrigo, quand ce n’eût été que pour les marques d’impatience qui se lisaient sur la figure de son cousin, se tourna à l’improviste, comme par une soudaine inspiration, vers un domestique et lui fit signe d’apporter un certain flacon. « Seigneur podestat, et vous, messieurs, dit-il ensuite, une santé au comte-duc ; et vous me direz si le vin est digne du personnage. »

Le podestat répondit par une inclination, dans laquelle se laissait voir un sentiment de reconnaissance particulière ; car il regardait tout ce qui se faisait ou se disait en l’honneur du comte-duc comme fait en partie pour lui-même.

« Vive mille ans don Gasparo Guzman, comte d’Olivarès, duc de San-Lucar, grand-privato du roi don Philippe le Grand, notre seigneur ! » s’écria-t-il en élevant son verre.

Privato, nous l’apprenons à ceux qui ne le sauraient pas, était le terme alors en usage pour désigner le favori d’un prince.

« Qu’il vive mille ans ! » répondirent tous les autres.

« Servez le père, dit don Rodrigo.

— Veuillez m’excuser ; répondit le père : mais j’ai déjà fait une petite débauche, et je ne pourrais…

— Comment ! dit don Rodrigo, il s’agit d’un toast au comte-duc. Voulez-vous donc faire croire que vous tenez pour les Navarrins ? »

C’est le nom qu’on donnait alors, dans un sens ironique, aux Français, à cause des princes de Navarre qui avaient commencé, en la personne d’Henri IV, à régner sur eux.

À une telle sorte d’instances, il fallut répondre en buvant. Tous les convives éclatèrent, à qui mieux mieux, en éloges du vin : tous, à l’exception du docteur qui, la tête en l’air, les yeux fixes, les lèvres serrées, exprimait ainsi beaucoup plus qu’il n’eût pu le faire par des paroles.

« Hein ! qu’en dites-vous, docteur ? » demanda don Rodrigo.

Tirant du verre un nez plus vermeil et plus luisant que le verre même et son contenu, le docteur répondit en appuyant avec emphase sur chaque syllabe : « Je dis, je déclare et je prononce que c’est l’Olivarès des vins ; censui et in eam ivi sententiam, qu’une liqueur semblable ne se trouve point dans les vingt-deux royaumes du roi notre seigneur, que Dieu veuille garder ; je décide et je proclame que les dîners de l’illustrissime seigneur don Rodrigo l’emportent sur les soupers d’Héliogabale, et que la disette est exilée et bannie à perpétuité de ce château où siège et règne le magnifique.

— Bien dit ! bien décidé ! s’écrièrent unanimement les convives ; mais ce mot de disette, que le docteur avait jeté là par hasard, tourna subitement tous les esprits vers ce triste sujet, et tous parlèrent de la disette. Ici tous étaient d’accord, au moins quant au fond ; mais le vacarme était peut-être plus grand encore que s’il y avait eu dissidence. Tous parlaient à la fois. Il n’y a pas de disette, disait l’un, ce sont les accapareurs…

— Et les boulangers, disait un autre, qui cachent les grains. Il faut les pendre.

— C’est cela : les pendre, sans miséricorde.

— De bons procès ! criait le podestat.

— Bah ! des procès ! criait plus fort le comte Attilio : justice sommaire. En saisir trois, ou quatre, ou cinq, ou six de ceux que la voix publique désigne comme les plus riches et les plus chiens, et les pendre.

— Des exemples ! des exemples ! sans exemples on ne fera jamais rien.

— Les pendre ! les pendre ! et le blé surgira de toutes parts. »

Celui qui, passant dans une foire, a été à même de goûter l’harmonie que fait une troupe de musiciens ambulants, lorsque, entre deux morceaux de leur musique, chacun accorde son instrument, en le faisant crier le plus qu’il peut afin d’en distinguer le son au milieu du bruit des autres, celui-là peut se figurer, comme chose toute semblable, le concert de ces discours, si tant est qu’on les puisse appeler de ce nom. Le fameux vin n’en allait pas moins se versant et se reversant ; et ses louanges venaient, comme de raison, s’entremêler aux sentences de jurisprudence économique, en sorte que les mots qui se faisaient entendre le plus haut et le plus souvent étaient : « Ambroisie » et « les pendre. »

Don Rodrigo cependant jetait de temps en temps un coup d’œil sur le seul qui ne dît rien, et le voyait toujours là immobile, ne montrant ni hâte ni impatience, ne faisant aucun mouvement qui tendît à rappeler qu’il attendait, mais ayant l’air d’un homme qui ne voulait pas quitter la place sans avoir été écouté. Il l’aurait volontiers envoyé promener et se serait fort bien passé de ce colloque ; mais congédier un capucin sans lui avoir donné audience n’était pas selon les règles de sa politique. Ne pouvant donc échapper à cet ennui, il se détermina à l’affronter tout de suite et à s’en délivrer ; il se leva de table, et avec lui se leva de même la rubiconde compagnie, sans toutefois interrompre le tapage. En ayant demandé permission à ses hôtes, il s’approcha d’un air froidement poli du religieux qui s’était aussitôt levé avec les autres ; il lui dit : « Me voilà à vos ordres, » et le conduisit dans un autre salon.


CHAPITRE VI.


« Qu’y a-t-il pour votre service ? » dit don Rodrigo, en se plantant sur ses deux pieds au milieu du salon. Tel était le son de ses paroles ; mais la manière dont elles étaient prononcées signifiait clairement : Songe devant qui tu es ; pèse les termes, et sois bref.

Pour donner de la hardiesse au père Cristoforo, il n’y avait pas de moyen plus sûr et plus prompt que de prendre avec lui un ton d’impertinence. Notre religieux, qui était dans une sorte d’hésitation, cherchant ses mots et faisant courir entre ses doigts les grains du chapelet pendant à sa ceinture, comme s’il espérait trouver dans quelqu’un de ces grains son exorde, n’eut pas plus tôt vu cet air de don Rodrigo qu’il se sentit venir sur les lèvres plus de mots qu’il n’en avait besoin. Mais, pensant combien il lui importait de ne pas gâter ses affaires, ou, ce qui était bien plus, celles des autres, il corrigea et modéra les phrases qui s’étaient présentées à son esprit, et dit avec une humilité circonspecte : « Je viens vous proposer un acte de justice, vous prier de faire une œuvre de charité. Certains hommes de peu de mérite ont mis en avant le nom de votre illustrissime seigneurie pour faire peur à un pauvre curé qu’ils veulent détourner de remplir son devoir, et pour abuser de la faiblesse de deux innocents. Vous pouvez, d’un mot, confondre ces gens-là, rendre au bon droit sa force, et tirer de peine ceux envers qui l’on exerce une si cruelle violence. Vous le pouvez ; et, dès lors… la conscience, l’honneur…

— Vous me parlerez de ma conscience, lorsque j’irai me confesser à vous. Quant à mon honneur, sachez que c’est moi qui en suis le gardien, moi seul, et que je regarde comme un téméraire qui l’offense quiconque ose partager ce soin avec moi. »

Frère Cristoforo, averti par un tel langage que don Rodrigo cherchait à pousser de son côté les choses au pire, pour faire tourner l’entretien en dispute et ne pas lui laisser le moyen de le serrer de trop près sur le point essentiel, s’appliqua d’autant plus à n’opposer aux provocations que la patience, résolut de souffrir tout ce qu’il plairait à l’autre de dire, et répondit aussitôt d’un ton soumis : « Si j’ai dit quelque chose qui puisse vous déplaire, ç’a été certainement contre mon intention. Corrigez-moi, reprenez-moi, si je ne sais parler comme il convient ; mais daignez m’écouter. Pour l’amour du ciel, pour ce Dieu devant qui nous devons tous comparaître… » Et, en prononçant ces paroles, il avait pris entre ses doigts et mettait devant les yeux de son sévère auditeur la petite tête de mort en bois suspendue à son chapelet : « Ne vous obstinez pas à refuser une justice si facile et si bien due à de pauvres gens. Songez que Dieu a toujours les yeux sur eux, et que leurs cris, leurs gémissements sont écoutés là-haut. L’innocence est puissante à son…

— Eh, père ! interrompit brusquement don Rodrigo, le respect que je porte à votre habit est grand, sans doute ; mais, si quelque chose pouvait me le faire oublier, ce serait d’en voir revêtu un homme qui oserait venir se faire chez moi mon espion. »

Ce mot fit monter le feu aux joues du religieux, qui, cependant, avec l’air de quelqu’un qui avale une potion très-amère, reprit : « Vous ne croyez pas qu’un tel titre doive m’être donné. Vous sentez dans votre cœur que la démarche que je fais en ce moment n’est ni vile ni méprisable. Écoutez-moi donc, seigneur don Rodrigo ; et fasse le ciel qu’un jour ne vienne pas où vous vous repentiriez de ne m’avoir pas écouté ! Ne mettez pas votre gloire… Quelle gloire, seigneur don Rodrigo ! quelle gloire devant les hommes ! Et devant Dieu ! Vous pouvez beaucoup ici-bas ; mais…

— Savez-vous, dit don Rodrigo, l’interrompant avec aigreur, mais non sans quelque saisissement ; savez-vous que, quand il me prend fantaisie d’entendre un sermon, je sais fort bien aller tout comme un autre à l’église ? Mais dans ma maison ! Oh ! » et poursuivant avec un sourire forcé de plaisanterie : « Vous me traitez comme étant plus que je ne suis. Un prédicateur chez soi ! Il n’y a que les princes qui en aient.

— Et ce Dieu qui demande compte aux princes de la parole qu’il leur fait entendre dans leurs palais ; ce Dieu qui vous donne en ce moment une marque de sa miséricorde on vous envoyant un de ses ministres, indigne et misérable, il est vrai, mais un de ses ministres, pour vous prier en faveur d’une innocente…

— Encore un mot, père, dit don Rodrigo en faisant mine de partir, je ne sais ce que vous voulez dire ; tout ce que j’y comprends, c’est qu’il doit y avoir quelque jeune fille à qui vous prenez grand intérêt. Allez faire vos confidences à qui bon vous semblera, et ne prenez pas la liberté de fatiguer plus longtemps un gentilhomme. »

Au mouvement de don Rodrigo, notre religieux s’était placé, mais avec beaucoup de respect, devant lui ; et, les mains levées comme pour le supplier et le retenir tout à la fois, il répondit encore : « Elle m’intéresse, il est vrai, mais non pas plus que vous ; ce sont deux âmes qui, l’une et l’autre, m’intéressent plus que mon propre sang. Don Rodrigo ! je ne puis faire autre chose pour vous que de prier Dieu ; mais je le ferai du fond du cœur. Ne me refusez pas : ne retenez pas dans l’angoisse et la terreur une pauvre innocente. Un mot de vous suffit.

— Eh bien, dit don Rodrigo, puisque vous croyez que je puis faire beaucoup pour cette personne, puisque cette personne vous tient tant à cœur…

— Eh bien ? répondit avec anxiété le père Cristoforo, à qui l’air et les manières de don Rodrigo ne permettaient pas de se livrer à l’espérance que semblaient devoir inspirer ces paroles.

— Eh bien, conseillez-lui de venir se mettre sous ma protection. Il ne lui manquera plus rien, et personne n’osera l’inquiéter, ou je ne suis pas chevalier. »

À une telle proposition, l’indignation du religieux, jusqu’alors comprimée avec peine, échappa de son cœur. Tout ce qu’il s’était proposé de prudence et de patience s’en alla en fumée : le vieil homme se trouva d’accord avec le nouveau ; et, dans des cas semblables, frère Cristoforo comptait vraiment pour deux. « Votre protection ! » s’écria-t-il en faisant deux pas en arrière, se posant fièrement sur le pied droit, mettant, sa main droite sur sa hanche, levant la gauche avec l’index tendu vers don Rodrigo, et fixant sur son visage deux yeux enflammés : « Votre protection ! Il vaut mieux que vous ayez tenu ce langage, que vous m’ayez fait une semblable proposition. Vous avez comblé la mesure : et je ne vous crains plus.

— Comment parles-tu, moine ?

— Je parle comme on parle à qui est abandonné de Dieu et ne peut plus faire peur. Votre protection ! Je savais bien que cette innocente est sous la protection de Dieu ; mais vous me le faites sentir maintenant avec une telle certitude que je n’ai plus besoin de ménagements pour vous parler d’elle. Je dis Lucia : voyez comme je prononce ce nom, le front levé et les yeux immobiles.

— Comment ! dans cette maison !

— J’ai pitié de cette maison : la malédiction du ciel plane sur elle. Pensez-vous donc que la justice de Dieu s’arrêtera devant quatre pierres et quatre bandits ? Vous avez cru que Dieu avait fait une créature à son image pour vous donner le plaisir de la tourmenter ! Vous avez cru que Dieu ne saurait pas la défendre ! Vous avez méprisé son avertissement ! Vous vous êtes jugé. Le cœur de Pharaon était endurci comme le vôtre ; et Dieu a su le briser. Lucia n’a rien à craindre de vous : je vous le dis, moi, pauvre moine ; et, quant à vous, écoutez bien ce que je vous annonce. Un jour viendra… »

Don Rodrigo était jusqu’alors demeuré entre la colère et la surprise, interdit, ne trouvant pas de paroles pour exprimer ce qui se passait dans son âme : mais, quand il entendit entonner une prédiction, une secrète et lointaine épouvante vint se joindre à sa fureur.

Il saisit rapidement en l’air cette main menaçante, et, haussant la voix pour couper celle du funeste prophète, il s’écria : « Sors d’ici, téméraire manant, fainéant encapuchonné. »

Ces paroles si précises calmèrent à l’instant le père Cristoforo. À l’idée de mauvais traitements et d’injures était si bien et depuis si longtemps associée dans son esprit l’idée de patience résignée et de silence que, sous le coup d’une telle apostrophe, fut amorti subitement en lui tout mouvement de colère et d’enthousiasme, et il ne conserva d’autre résolution que celle d’écouter tranquillement ce qu’il plairait à don Rodrigo d’ajouter. Ainsi, retirant avec douceur sa main des serres du gentilhomme, il inclina sa tête et demeura immobile, de même qu’au moment où le vent cesse, dans le fort de l’orage, un arbre jusqu’alors agité remet ses branches dans leur position naturelle et reçoit la grêle comme l’envoie le ciel.

« Manant parvenu ! poursuivit don Rodrigo, tu agis comme tes pareils. Mais rends grâces à la robe qui couvre tes épaules de vaurien et te sauve des caresses que l’on fait aux gens de ton espèce pour leur enseigner à parler. Sors avec tes jambes pour cette fois, et nous verrons ensuite. »

En disant ces mots, il montra du doigt, avec un impérieux mépris, une porte opposée à celle par laquelle ils étaient entrés ; le père Cristoforo baissa la tête et sortit, laissant don Rodrigo mesurer d’un pas furibond le champ de bataille.

Quand le religieux eut fermé la porte derrière lui, il vit, dans l’autre pièce qu’il allait traverser, un homme qui se retirait en se glissant furtivement le long du mur pour n’être pas aperçu du salon où l’entretien avait eu lieu, et il reconnut le vieux domestique qui était venu le recevoir à la porte du château. Cet homme était dans cette maison depuis quarante ans peut-être, c’est-à-dire dès avant la naissance de don Rodrigo, y étant entré au service du père, dont les mœurs et le genre de vie étaient d’une tout autre nature. À la mort de celui-ci, le nouveau maître, en renouvelant tous ses gens, avait toutefois gardé ce vieux serviteur et pour son âge même, et parce que, s’il différait entièrement de lui pour les principes et le caractère, il rachetait cependant ce défaut par deux qualités : une haute idée de la dignité de la maison et une grande pratique de l’étiquette, dont il connaissait mieux que personne les anciennes traditions et les plus menus détails. Devant son maître, le pauvre vieillard ne se serait jamais hasardé à laisser paraître, encore moins à exprimer par des paroles, sa désapprobation de ce qu’il voyait tout le long du jour. À peine faisait-il à ce sujet quelque exclamation, murmurait-il entre ses dents quelque reproche en parlant à ses camarades, qui s’en amusaient et quelquefois même prenaient plaisir à toucher cette corde pour lui faire dire plus qu’il n’aurait voulu, et l’entendre répéter l’éloge de l’ancienne manière de vivre dans cette maison. Ses critiques n’arrivaient aux oreilles du maître qu’accompagnées du récit des rires qui les avaient accueillies ; de sorte qu’elles devenaient pour lui-même un sujet de plaisanterie, sans qu’il en voulût au censeur. Puis, dans les jours d’invitation et de réception, le vieux devenait un personnage dont on ne riait plus et qui avait de l’importance.

Le père Cristoforo le regarda en passant, le salua et poursuivit son chemin ; mais le vieux homme s’approcha de lui mystérieusement, se mit le doigt sur la bouche, et puis du même doigt lui fit un signe pour l’engager à entrer avec lui dans un corridor obscur. Quand ils y furent ensemble, il lui dit à voix basse : « Père, j’ai tout entendu, et j’ai besoin de vous parler.

— Dites vite, brave homme.

— Non, pas ici ; Dieu garde que mon maître s’aperçût… Mais je sais bien des choses, et je ferai en sorte d’aller demain au couvent.

— Est-ce qu’il y a quelque projet ?

— Quelque chose sûrement se machine : j’ai déjà pu l’entrevoir. Mais maintenant je serai aux aguets, et j’espère tout découvrir. Laissez-moi faire, il me faut ici voir et entendre des choses !… des choses à faire trembler !… Je suis dans une maison !… Mais je voudrais sauver mon âme.

— Dieu vous bénisse ! — Et en prononçant tout bas ces paroles, le religieux posa sa main sur la tête du domestique qui, le plus vieux des deux, ne s’en tenait pas moins courbé devant lui, comme aurait fait un enfant. Dieu vous récompensera, poursuivit le religieux, ne manquez pas de venir demain.

— J’irai, répondit le domestique ; mais vous, partez vite, et, au nom du ciel ne me nommez pas. » En disant ces mots, et en regardant soigneusement autour de lui, il gagna par l’autre bout du corridor un petit salon qui donnait sur la cour : là, voyant le champ libre, il appela au dehors le bon père, dont la figure répondit à ces derniers mots du vieillard plus clairement qu’aucune protestation n’aurait pu le faire. Celui-ci lui montra la sortie, et le père, sans rien ajouter, partit.

Cet homme avait écouté à la porte de son maître : avait-il bien fait ? et frère Cristoforo faisait-il bien de l’en louer ? Selon les règles les plus communes et les moins contestées, c’est fort mal ; mais la circonstance ne pouvait-elle pas être regardée comme une exception ? Et y a-t-il des exceptions aux règles les plus communes et les moins contestées ? Questions importantes, mais que le lecteur résoudra de lui-même, si bon lui semble. Nous n’entendons pas donner des jugements, c’est assez pour nous d’avoir des faits à raconter.

Une fois dehors, et après qu’il eut tourné le dos à cette triste maison, frère Cristoforo respira plus librement, et prit à grands pas le long de la descente, ayant le visage en feu et l’âme bouleversée, comme on le conçoit sans peine, tant par ce qu’il avait entendu que par ce que lui-même avait dit. Mais cette offre si imprévue du vieillard lui avait été d’un grand soulagement : il lui semblait avoir reçu du ciel un signe visible de protection. « Voici un fil, disait-il en lui-même, un fil que la Providence met entre mes mains. Et dans cette maison même ! Et sans que je songeasse à le chercher ! » Au milieu de ces réflexions, il leva les yeux vers l’occident, vit le soleil prêt à disparaître derrière la cime de la montagne, et s’aperçut que le jour était bien près de finir. Alors, quoiqu’il sentît ses membres fatigués et affaiblis par toutes les diverses peines de cette journée, il pressa cependant encore plus sa marche pour pouvoir rapporter un avis, quel qu’il fût, à ses protégés, et arriver ensuite au couvent avant la nuit ; car c’était une des lois les plus précises et les plus sévèrement observées du code des capucins.

Cependant, sous l’humble toit de Lucia, avaient été proposés, examinés, débattus des projets dont il convient d’informer le lecteur. Après le départ du religieux, les trois personnes qu’il avait quittées étaient demeurées quelque temps en silence ; Lucia préparant tristement le dîner ; Renzo, sur le point à chaque moment de partir pour fuir la vue de l’affliction de sa fiancée, et ne sachant s’y résoudre ; Agnese tout attentive en apparence au rouet qu’elle faisait tourner ; mais celle-ci, dans le fait, mûrissait un projet ; et lorsqu’elle le jugea mûr, elle rompit le silence en ces termes :

« Écoutez, mes enfants ! Si vous voulez avoir du cœur et de l’adresse autant qu’il en faut, si vous avez confiance en votre mère (ce mot de votre fit tressaillir Lucia), je m’engage à vous tirer de cet embarras mieux peut-être et plus vite que le père Cristoforo, quoiqu’il soit l’homme qu’il est. » Lucia s’arrêta et la regarda d’un air qui exprimait plus d’étonnement que de confiance dans une promesse si magnifique ; et Renzo dit aussitôt : « Du cœur ? de l’adresse ? dites, dites ; qu’y a-t-il à faire ?

— N’est-il pas vrai, poursuivit Agnese, que si vous étiez mariés, ce serait déjà une bonne avance, et que pour tout le reste on trouverait plus facilement un moyen ?

— Pas de doute, dit Renzo, si nous étions mariés, tout le monde est pays ; et à deux pas d’ici, sur les terres de Bergame, celui qui travaille la soie est reçu à bras ouverts. Vous savez combien de fois Bortolo, mon cousin, m’a fait presser d’aller y demeurer avec lui, disant que je ferais fortune, comme il a fait lui-même ; et si je ne l’ai jamais écouté, c’est que… Eh bien quoi ? c’est que mon cœur était ici. Une fois mariés, nous y allons tous ensemble, on s’établit là, on y vit en paix, hors des griffes de ce brigand, loin de la tentation de faire une sottise. N’est-ce pas, Lucia ?

— Oui, dit Lucia ; mais comment ?…

— Comme j’ai dit, reprit la mère : du cœur et de l’adresse ; et la chose est facile.

— Facile ! dirent ensemble les deux autres, pour qui elle était devenue si étrangement et si douloureusement difficile.

— Facile en la sachant faire, répliqua Agnese. Écoutez-moi bien ; je tâcherai de vous la faire comprendre. J’ai entendu dire par des gens qui savent les choses, et j’en ai même vu un exemple, que pour faire un mariage il faut bien en effet un curé, mais qu’il n’est pas nécessaire qu’il veuille ; il suffit qu’il y soit.

— Comment arrangez-vous cette affaire-là ? demanda Renzo.

— Écoutez et vous le verrez. Il faut avoir deux témoins bien alertes et bien d’accord. On va chez le curé : le grand point est de l’attraper à l’improviste, pour qu’il n’ait pas le temps de s’échapper. L’homme dit : Monsieur le curé, voici ma femme ; la femme dit : Monsieur le curé, voici mon mari. Il faut que le curé entende, que les témoins entendent, et le mariage est fait, fait et sacré comme si le pape l’avait fait lui-même. Quand les paroles sont dites, le curé peut crier, tempêter, faire le diable, c’est inutile ; vous êtes mari et femme.

— Est-il possible ? s’écria Lucia.

— Comment ! dit Agnese, vous verrez que dans trente ans que j’ai passés au monde avant que vous fussiez nés, vous autres, je n’aurai rien appris ! La chose est tout comme je vous le dis, à telles enseignes qu’une de mes amies, qui voulait épouser un certain homme contre la volonté de ses parents, fit de cette manière, et en vint à ses fins. Le curé, qui s’en doutait, se tenait sur ses gardes ; mais les deux diables s’y prirent si bien qu’ils le saisirent juste au point, dirent les paroles, et furent mari et femme ; quoique ensuite la pauvre personne, au bout de trois jours, s’en soit repentie. »

Agnese disait vrai, et pour la possibilité, et pour le danger de ne pas réussir. Car, comme ceux-là seuls recouraient à un tel expédient qui avaient rencontré des obstacles ou un refus dans les voies ordinaires, les curés mettaient un grand soin à éviter cette coopération forcée ; et si l’un d’eux venait cependant à être surpris par un de ces couples accompagné de témoins, il faisait tout ce qu’il pouvait pour se tirer de leurs mains, comme Protée des mains de ceux qui voulaient le faire prophétiser par force.

— Si c’était vrai, Lucia ! dit Renzo, la regardant d’un air d’attente et de supplication.

— Comment ! si c’était vrai ! dit Agnese. Vous aussi, vous croyez que je dis des chansons ? Je me tourmente pour vous, et l’on ne me croit pas ? Bien, bien, tirez-vous d’affaire comme vous pourrez : je m’en lave les mains.

— Ah ! non, ne nous abandonnez pas, dit Renzo. Je parle ainsi parce que la chose me paraît trop belle. Je suis dans vos mains ; je vous regarde comme ma propre mère. »

Ces mots dissipèrent la petite colère d’Agnese et lui firent oublier un dessein qui, à la vérité, n’avait pas été bien sérieux.

« Mais pourquoi donc, ma mère, dit Lucia de ce ton soumis qui était toujours le sien, pourquoi cela n’est-il pas venu à l’esprit du père Cristoforo ?

— À l’esprit ? répondit Agnese ; imagine-toi donc si cela ne lui est pas venu à l’esprit ! Mais il n’aura pas voulu en parler.

— Pourquoi ? demandèrent ensemble les deux jeunes gens.

— Parce que… parce que, puisque vous voulez le savoir, les gens d’église disent qu’au fond c’est une chose qui n’est pas bien.

— Comment se peut-il qu’elle ne soit pas bien, et qu’elle soit bien faite quand elle est faite ? dit Renzo.

— Que voulez-vous que je vous dise ? répondit Agnese, ils ont fait la loi comme ils ont voulu ; et nous autres, pauvres gens, nous ne pouvons pas tout comprendre. Et d’ailleurs, que de choses…! Tenez, c’est comme de lâcher un coup de poing sur un chrétien. Ce n’est pas bien ; mais qu’il le tienne une fois, et le pape lui-même ne peut plus le lui ôter.

— Si la chose n’est pas bien, dit Lucia, il ne faut pas la faire.

— Quoi ! dit Agnese, est-ce que je voudrais te donner un conseil contraire à la crainte de Dieu ? Si c’était contre la volonté de tes parents, pour prendre un mauvais sujet, oh ! alors… Mais lorsque j’approuve et que c’est pour prendre ce garçon ; et puis celui de qui naissent toutes les difficultés est un coquin ; et M. le curé…

— C’est clair, et chacun le comprendrait, dit Renzo.

— Il ne faut pas en parler au père Cristoforo avant de faire la chose, poursuivit Agnese ; mais une fois faite et avec bonne réussite, que penses-tu que dira le père ? — Ah ! jeune fille, c’est une belle équipée que vous avez faite là ; vous m’avez joué le tour. — Les gens d’église doivent parler ainsi. Mais crois bien qu’au fond il en sera lui-même bien aise. »

Lucia, sans trouver de quoi répondre à ce raisonnement, ne s’en montrait cependant pas satisfaite ; mais Renzo, tout réconforté, dit : « Puisque c’est ainsi, la chose est faite.

— Doucement, dit Agnese. Et les témoins ? Trouver deux hommes qui consentent, et qui, en attendant, sachent se taire ? Et pouvoir saisir M. le curé qui, depuis deux jours, se tient clapi dans la maison ? Et le faire rester en place ? Car, bien qu’il soit pesant de sa nature, je vous réponds qu’en vous voyant paraître de cette façon, il deviendra leste comme un chat et se sauvera comme le diable du milieu de l’eau bénite.

— J’ai trouvé le moyen, je l’ai trouvé, dit Renzo en frappant du poing sur la table et faisant trembler les pauvres ustensiles de ménage préparés là pour le dîner. Et il exposa sa pensée qu’Agnès approuva de tout point.

— Tout cela est embrouillé, dit Lucia. Ce n’est pas coulant. Jusqu’à présent nous avons agi droitement ; continuons de même avec foi, et Dieu nous aidera ; c’est ce qu’a dit le père Cristoforo. Demandons-lui son avis.

— Laisse-toi conduire par qui en sait plus que toi, dit Agnese d’un air grave. Qu’est-il besoin de demander avis ? Dieu dit : Aide-toi et je t’aiderai. Nous raconterons tout au père après que ce sera fait.

— Lucia, dit Renzo, me feriez-vous défaut maintenant ? N’avons-nous pas tout fait en bons chrétiens ? Ne devrions-nous pas être déjà mari et femme ? Le curé ne nous avait-il pas donné le jour et l’heure ? Et à qui la faute si nous devons à présent nous aider d’un peu d’adresse ? Non, vous ne me ferez pas défaut. Je vais et je reviens avec la réponse. » Et saluant Lucia d’un air de prière, et Agnese d’un air d’intelligence, il partit rapidement.

Les tribulations aiguisent l’esprit : et Renzo qui, jusqu’à ce moment de sa vie, en avait suivi le cours par un sentier droit et uni où il n’avait jamais eu l’occasion de s’exercer à la finesse, venait, dans cette circonstance, de concevoir un plan qui aurait fait honneur à un jurisconsulte. Il s’en fut en droiture, selon qu’il l’avait projeté, à la maison d’un certain Tonio qui n’était pas loin de là, et le trouva dans sa cuisine où, un genou sur la marche de l’âtre, et tenant d’une main le bord d’une marmite posée sur les cendres chaudes, il y tournait de l’autre, avec le rouleau recourbé destiné à cet usage, une petite polenta[16] grise de blé sarrasin. La mère, un frère, la femme de Tonio étaient à table, et trois ou quatre petits enfants, debout à côté de leur père, attendaient les yeux fixés sur la marmite, que le moment fût venu de la renverser. Mais il n’y avait pas là cette gaieté que la vue du dîner donne ordinairement à ceux qui l’ont gagné par leur fatigue. Le volume de la polenta était en raison de la récolte de l’année, mais non pas du nombre et de la bonne volonté des convives, qui tous, portant obliquement un regard de convoitise affamée sur leur pitance commune, semblaient songer à la portion d’appétit qui devait lui survivre. Pendant que Renzo échangeait des saluts avec la famille, Tonio renversa la polenta sur le plateau de hêtre qui était préparé pour la recevoir et où elle parut comme une petite lune dans un grand cercle de vapeurs. Néanmoins les femmes dirent poliment à Renzo : « À votre service. » Compliment que le paysan de Lombardie, et de bien d’autres pays sans doute, ne manque jamais de faire à celui qui le trouve mangeant, lors même que celui-ci serait un riche gourmand sorti de table à l’instant même, et que l’autre en serait à son dernier morceau.

« Je vous remercie, répondit Renzo. Je venais seulement pour dire un mot à Tonio ; et si tu veux, Tonio, pour ne pas déranger tes femmes, nous pouvons aller dîner au cabaret où nous parlerons. » La proposition fut d’autant mieux accueillie par Tonio qu’elle était moins attendue ; et les femmes, les enfants eux-mêmes, (car en une telle matière ils commencent de bonne heure à raisonner) virent sans regret se retirer un des concurrents à la polenta, et le plus formidable. Le convié n’en demanda pas davantage et partit avec Renzo.

Arrivés au cabaret du village, ils s’assirent, en toute liberté, dans une parfaite solitude ; car la misère avait changé les habitudes de tous ceux qui auparavant fréquentaient ce lieu de délices. Après avoir fait apporter le peu qui s’y trouvait et vidé une bouteille de vin, Renzo, d’un air de mystère, dit à Tonio : « Si tu veux me rendre un petit service, je veux, moi, t’en rendre un grand.

— Parle, parle : je suis à tes ordres, répondit Tonio en remplissant son verre. Aujourd’hui je me mettrais au feu pour toi.

— Tu dois vingt-cinq livres à monsieur le curé pour le fermage de son champ que tu cultivais l’an passé.

— Ah, Renzo, Renzo ! tu me gâtes le bienfait. Que vas-tu donc chercher là ? Tu m’as fait passer ma bonne humeur.

— Si je te parle de la dette, dit Renzo, c’est parce que, si tu veux, j’entends te donner les moyens de la payer.

— Tout de bon ?

— Tout de bon. Eh ? serais-tu content ?

— Content ? Parbleu, si je serais content ! Quand ce ne serait que pour ne plus voir ces mines et ces signes de tête que me fait monsieur le curé chaque fois que nous nous rencontrons. Et puis toujours : Tonio, rappelez-vous : Tonio, quand nous verrons-nous pour cette affaire ? C’est au point que lorsqu’on prêchant il fixe ses yeux sur moi, j’ai presque peur qu’il me vienne dire là en public : Tonio, ces vingt-cinq livres ? Maudites soient les vingt-cinq livres ! Et puis d’ailleurs il me rendrait le collier d’or de ma femme, que j’échangerais contre autant de polenta. Mais…

— Mais, mais, si tu veux me rendre un petit service, les vingt-cinq livres sont toutes prêtes.

— Parle donc.

— Mais…! dit Renzo en se mettant le doigt sur la bouche.

— C’est-il nécessaire, cela ? Tu me connais.

— Monsieur le curé s’en va chercher je ne sais quelles raisons qui n’ont pas le sens commun pour traîner en longueur mon mariage ; et moi, au contraire, je voudrais me dépêcher. On me donne pour sûr que les deux époux se présentant devant lui avec deux témoins, et disant, moi : Voilà ma femme, et Lucia : Voilà mon mari, le mariage est fait. M’as-tu compris ?

— Tu veux que je serve de témoin ?

— Tout juste.

— Et tu paieras pour moi les vingt-cinq livres ?

— C’est ainsi que je l’entends.

— Au diable si j’y manque !

— Mais il faut trouver un autre témoin.

— Je l’ai trouvé. Mon nigaud de frère Gervaso fera ce que je lui dirai. Tu lui payeras à boire ?

— Et à manger, aussi, répondit Renzo. Nous le mènerons ici se divertir avec nous. Mais saura-t-il faire ?

— Je le lui apprendrai : tu sais bien que j’ai eu sa part de cervelle.

— Demain…

— Bien.

— Sur la brune…

— Très bien.

— Mais… dit Renzo en se mettant de nouveau le doigt sur sa bouche.

— Oh ! répondit Tonio en baissant la tête sur l’épaule droite et levant la main gauche, et avec une mine qui disait : Tu me fais injure.

— Mais si ta femme te demande, comme sans aucun doute elle te demandera…

— En fait de mensonges je suis en reste avec ma femme, si fort en reste que je ne sais si j’arriverais jamais à solder le compte. Je trouverai quelque histoire pour lui mettre le cœur en paix.

— Demain matin, dit Renzo, nous parlerons plus à l’aise, pour nous bien entendre sur tout. »

Là-dessus ils sortirent du cabaret, Tonio se dirigeant vers sa maison et cherchant la fable qu’il bâtirait à ses femmes, et Renzo allant rendre compte des arrangements convenus.

Pendant ce temps, Agnese s’était fatiguée en vain à persuader sa fille. Celle-ci opposait à chacun de ses raisonnements tantôt l’une, tantôt l’autre partie de de son dilemme : ou la chose est mauvaise, et il ne faut pas la faire ; ou elle ne l’est pas, et pourquoi ne pas la communiquer au père Cristoforo ?

Renzo arriva tout triomphant, fit son rapport, et termina par un ahn ? interjection qui signifie : Suis-je ou ne suis-je pas un homme ? pouvait-on rien trouver de mieux ? en auriez-vous eu l’idée ? et cent autres choses semblables.

Lucia secouait doucement la tête ; mais les deux autres, tout échauffés dans leur projet, ne faisaient guère attention à elle ; ils la traitaient comme un enfant à qui l’on n’espère pas de faire bien comprendre la raison d’une chose, mais que l’on amènera plus tard, par les prières et par l’autorité, à ce que l’on veut de lui.

« Voilà qui est bien, dit Agnese : voilà qui est bien : mais vous n’avez pas songé à tout.

— Qu’est-ce qui manque ? répondit Renzo.

— Et Perpetua ? Vous n’avez pas songé à Perpetua. Elle laissera bien entrer Tonio et son frère ; mais vous ! vous deux ! Imaginez donc ! Elle aura ordre de vous tenir plus loin qu’on ne tient un enfant loin d’un poirier dont les poires sont mûres.

— Comment ferons-nous ? dit Renzo un peu interloqué.

— Voici : j’y ai pensé, moi. J’irai avec vous, et j’ai un secret pour l’attirer et pour l’amuser de manière qu’elle ne vous aperçoive pas et que vous puissiez entrer. Je l’appellerai, et je lui toucherai une corde… vous verrez.

— Que le ciel vous bénisse ! s’écria Renzo : je l’ai toujours dit, que vous êtes notre aide en tout.

— Mais tout cela ne sert de rien, dit Agnese, si nous ne parvenons à persuader celle-ci, qui s’obstine à dire que c’est péché. »

Renzo mit aussi son éloquence en jeu ; mais Lucia ne se laissait pas ébranler.

« Je ne sais que répondre à toutes vos raisons, disait-elle, mais je vois que, pour faire la chose comme vous dites, il faut n’aller que par supercheries, par mensonges, par tricheries. Ah ! Renzo ! ce n’est pas ainsi que nous avons commencé. Je veux être votre femme, et il n’y avait pas moyen pour elle de prononcer ce mot et d’exprimer cette intention sans que son visage se couvrît de rougeur ; je veux être votre femme, mais par le droit chemin, avec la crainte de Dieu, à l’autel. Laissons faire Celui qui est là-haut. Vous ne voulez pas qu’il trouve le moyen de nous aider mieux que nous ne pouvons le faire, nous, avec toutes ces tromperies ? Et pourquoi faire des mystères au père Cristoforo ? »

La dispute allait son train et ne paraissait pas près de finir, lorsque des pas qui se hâtaient sous des sandales, et le bruit d’une robe agitée semblable à celui des bouffées de vent dans une voile détendue, annoncèrent le père Cristoforo. Tous se turent ; et Agnese eut à peine le temps de souffler à l’oreille de Lucia : « Prends bien garde, vois-tu, de lui rien dire. »


CHAPITRE VII.


Le père Cristoforo arrivait dans l’attitude d’un bon capitaine qui, après avoir perdu, sans qu’il y ait de sa faute, une bataille importante, affligé mais non découragé, pensif mais non déconcerté, courant mais ne fuyant pas, se porte là où le besoin l’appelle pour garantir les points menacés, rallier ses troupes et donner de nouveaux ordres.

« La paix soit avec vous, dit-il en entrant. Il n’y a rien à espérer de cet homme ; il faut d’autant plus se confier en Dieu ; et j’ai déjà quelque gage de sa protection. »

Bien qu’aucun de nos trois personnages n’eût espéré beaucoup de la tentative du père Cristoforo, parce qu’ils savaient combien c’était chose rare, pour ne pas dire inouïe, que de voir un homme puissant renoncer à une méchante action sans y être contraint et par pure condescendance pour des prières désarmées, cependant la triste certitude que leur donnaient ces paroles du père fut un coup sensible pour tous. Les femmes baissèrent la tête ; mais dans l’âme de Renzo la colère prévalut sur l’abattement. Cette annonce le trouvait déjà chagrin et irrité par tant de surprises cruelles, de tentatives infructueuses, d’espérances déçues ; elle le trouvait de plus aigri dans ce moment par la résistance de Lucia.

« Je voudrais savoir, s’écria-t-il en grinçant des dents et en élevant la voix plus qu’il ne l’avait encore fait en présence du père Cristoforo ; je voudrais savoir quelles raisons ce chien a données pour soutenir que ma fiancée ne doit pas être ma fiancée.

— Pauvre Renzo ! répondit le religieux d’une voix grave et compatissante et avec un regard qui commandait affectueusement le calme et la modération ; si l’homme puissant qui veut commettre l’injustice était toujours obligé de dire les raisons qui le font agir, les choses n’iraient pas comme elles vont.

— Il a donc simplement dit, le chien, qu’il ne veut pas parce qu’il ne veut pas ?

— Il n’a pas même dit cela, pauvre Renzo ! Il y aurait encore avantage à ce que, pour commettre l’iniquité, on fût obligé de l’avouer ouvertement.

— Mais enfin il a dû dire quelque chose ; qu’a-t-il dit, ce tison d’enfer ?

— Ses paroles, je les ai entendues et ne saurais te les répéter. Les paroles du méchant qui est fort pénètrent et fuient. Il peut s’irriter de ce que vous montrez sur lui du soupçon, et en même temps vous faire sentir que votre soupçon est juste ; il peut insulter et se dire offensé, se moquer et demander satisfaction, effrayer et se plaindre, être effronté et ne pas donner sur lui de prise. N’en demande pas davantage. Cet homme n’a pas prononcé le nom de cette innocente, ni le tien non plus ; il n’a pas même paru vous connaître ; il n’a énoncé aucune prétention ; mais mais j’ai pu trop bien comprendre qu’il est inébranlable. Néanmoins, confiance en Dieu ! Vous, pauvres femmes, ne vous laissez pas abattre ; et toi, Renzo… Oh ! crois bien que je sais me mettre à ta place, que je sens ce qui se passe dans ton cœur. Mais patience ! C’est là une parole maigre, une parole amère pour celui qui ne croit pas ; mais toi… ! ne voudras-tu pas accorder à Dieu un jour, deux jours, le temps qu’il voudra prendre pour faire triompher la justice ? Le temps lui appartient ; et il nous en a tant promis ! Laisse-le faire, Renzo ; et sache… sachez tous que je tiens déjà un fil pour vous aider. Pour le moment, je ne puis vous rien dire de plus. Demain je ne viendrai pas ici ; il faut que je reste toute la journée au couvent, pour vous. Toi, Renzo, tâche d’y venir ; ou si, par une circonstance imprévue, tu ne pouvais pas, envoyez quelqu’un de sûr, quelque petit garçon intelligent et sensé, par qui je puisse vous faire donner un avis au besoin. Il se fait nuit ; il faut que je coure au couvent. De la foi, du courage ; et adieu. »

Cela dit, il sortit à la hâte et s’en alla courant et comme sautillant à la descente par le sentier pierreux et tortueux pour ne pas risquer, en arrivant trop tard au couvent, de s’attirer une forte réprimande, ou, ce qui lui aurait été plus sensible encore, une pénitence qui l’eût empêché le lendemain de se trouver prêt et libre, pour tout ce que pourraient réclamer les intérêts de ses protégés.

« Avez-vous entendu ce qu’il a dit d’un je ne sais quoi d’un fil qu’il tient pour nous aider ? dit Lucia. Il faut se fier à lui ; c’est un homme qui lorsqu’il promet dix…

— Si c’est là tout… interrompit Agnese, il aurait dû parler plus clair, ou me prendre à part et me dire ce que c’est que ce…

— Sornettes que tout cela ! Je finirai l’affaire, moi, je la finirai ! interrompit Renzo à son tour, en parcourant la chambre en long et en large, et avec une voix, avec un visage à ne pas laisser de doute sur le sens de ces paroles.

— Oh ! Renzo ! s’écria Lucia.

— Que voulez-vous dire ? s’écria Agnese.

— Qu’est-il besoin de dire ? Je la finirai. Qu’il ait cent, qu’il ait mille démons dans l’âme, finalement il est de chair et d’os tout comme un autre…

— Non, non, pour l’amour de Dieu ! dit Lucia ; et ses pleurs lui coupèrent la voix pour ce qu’elle allait ajouter.

— Ce ne sont pas là des propos à tenir, même par plaisanterie, dit Agnese.

— Par plaisanterie ? cria Renzo en s’arrêtant debout en face d’Agnese assise et fixant sur elle deux yeux égarés. Par plaisanterie ! vous verrez si ce sera de la plaisanterie.

— Oh ! Renzo ! dit Lucia avec peine à travers ses sanglots, je ne vous ai jamais vu comme cela.

— Ne dites pas de ces choses-là, pour l’amour du ciel, reprit encore bien vite Agnese en baissant la voix. Est-ce que vous oubliez combien cet homme a de bras à ses ordres ? Et quand même… Dieu garde… ! Contre les pauvres il y a toujours une justice.

— Je la ferai, moi, la justice ! Il est temps. La chose n’est pas facile, je le sais. Il se garde bien, ce chien d’assassin ; il sait ce qu’il est ; mais n’importe. Résolution et patience… et le moment arrive. Oui, je la ferai, moi, la justice : je délivrerai le pays, moi. Que de gens me béniront ! Et puis, en trois sauts… ! »

L’horreur que Lucia ressentit-de ces paroles plus claires suspendit ses pleurs et lui donna la force de parler. Relevant de dedans ses mains son visage couvert de larmes, elle dit à Renzo avec un accent de douleur mais de résolution : « Vous ne tenez donc plus à m’avoir pour femme ? J’avais promis ma main à un jeune homme qui avait la crainte de Dieu ; mais un homme qui aurait… Fût-il à l’abri de toute justice et de toute vengeance, fût-il le fils du roi…

— Eh bien ! cria Renzo avec un visage plus bouleversé que jamais ; je ne vous aurai pas ; mais il ne vous aura pas non plus. Moi ici sans vous, et lui chez le…

— Ah ! non ! par pitié, ne parlez pas ainsi, ne faites pas ces yeux ; non, je ne puis vous voir comme cela, » s’écria Lucia, pleurant, suppliant, les mains jointes, tandis qu’Agnese appelait le jeune homme par son nom, répété plusieurs fois de suite, et lui touchait légèrement les épaules, les bras, les mains, pour l’apaiser. Il s’arrêta quelques moments, immobile et pensif, à contempler cette figure suppliante de Lucia ; puis tout à coup il la regarda d’un air farouche, recula, tendit le bras et le doigt vers elle, et s’écria : « La voilà ! oui, la voilà, celle qu’il veut avoir. Il faut qu’il meure !

— Et moi, quel mal vous ai-je fait, pour que vous me fassiez mourir ? dit Lucia en se jetant à genoux devant lui.

— Vous ! répondit-il d’une voix qui exprimait une colère bien différente, mais toutefois encore de la colère ; vous ! quelle est votre amitié pour moi ? Quelle preuve m’en avez-vous donnée ? Ne vous ai-je pas priée, et priée, et priée ? Et vous : non ! non !

— Oui, oui, répondit précipitamment Lucia ; j’irai chez le curé, demain, tout à l’heure ; si vous voulez, j’irai. Redevenez comme auparavant ; j’irai.

— Vous le promettez ? dit Renzo d’une voix et avec une figure devenues tout à coup plus humaines.

— Je vous le promets.

— Vous me l’avez promis.

— Mon Dieu, je vous remercie ! » s’écria Agnese doublement contente.

Au milieu de sa grande colère, Renzo avait-il pensé à davantage qu’il pouvait retirer de la frayeur de Lucia ? et n’avait-il pas usé d’un peu d’artifice pour accroître cette frayeur et lui faire porter son fruit ? Notre auteur proteste n’en rien savoir ; et je crois que Renzo ne le savait pas bien lui-même. Le fait est qu’il était réellement furieux contre don Rodrigo, et désirait ardemment le consentement de Lucia ; et quand deux fortes passions crient ensemble dans le cœur d’un homme, personne, pas même le patient, ne peut toujours distinguer clairement une voix de l’autre et dire avec certitude quelle est celle qui crie le plus haut.

« Je vous l’ai promis, répondit Lucia d’un ton de reproche timide et affectueux ; mais vous aussi, vous aviez promis de ne pas faire de scènes, de vous en remettre au père…

— Ah ça ! pour l’amour de qui est-ce que je me mets en colère ? Voulez-vous maintenant revenir sur vos pas ? et me faire faire une sottise ?

— Non, non, dit Lucia, recommençant à s’effrayer. J’ai promis, et ne me dédis pas. Mais voyez vous-même comment vous m’avez fait promettre. Dieu veuille que nous n’ayons pas…

— Pourquoi voulez-vous présager le mal, Lucia ? Dieu sait, que nous ne faisons tort à personne.

— Promettez-moi, au moins, que celle-ci sera la dernière.

— Je vous le promets, foi de pauvre garçon.

— Mais cette fois, tenez parole, » dit Agnese.

Ici l’auteur avoue ignorer encore une autre chose : si Lucia était tout à fait mécontente d’avoir été poussée de force à consentir. Nous laissons comme lui la chose en doute.

Renzo aurait voulu prolonger l’entretien, et fixer en détail ce qui devait se faire le jour suivant : mais il était déjà nuit, et les femmes la lui souhaitèrent bonne, ne jugeant pas convenable qu’il restât plus longtemps chez elles à une telle heure.

La nuit fut pour tous les trois aussi bonne que peut être une nuit qui succède à un jour plein d’agitation et de tourments, et qui en précède un autre destiné à une entreprise importante dont la réussite est incertaine. Renzo reparut de bonne heure, et concerta avec les femmes, ou plutôt avec Agnese, la grande opération du soir, l’un et l’autre proposant et résolvant tour à tour les difficultés, prévoyant les contre-temps, et recommençant plus d’une fois à décrire l’affaire, comme on raconterait déjà une chose exécutée. Lucia écoutait : et sans approuver par ses paroles ce qu’elle ne pouvait approuver dans son cœur, elle promettait de faire le mieux qu’elle pourrait.

« Descendrez-vous au couvent pour parler au père Cristoforo, comme il vous l’a dit hier an soir ? demanda Agnese à Renzo.

— À d’autres ! répondit celui-ci, vous savez quels diables d’yeux a le père ; il lirait sur ma figure, comme dans un livre, qu’il y a quelque chose en l’air : et, s’il se mettait à me faire des questions, je ne pourrais en sortir à mon avantage. D’ailleurs il faut que je reste ici pour soigner l’affaire. Il sera mieux que vous y envoyiez quelqu’un.

— J’y enverrai Menico.

— C’est bien, » répondit Renzo ; et il partit pour soigner l’affaire, comme il avait dit.

Agnese s’en fut à une maison voisine chercher Menico, petit garçon d’environ douze ans, pas mal dégourdi, et qui, par cousins et beaux-frères, était un peu son neveu. Elle le demanda à ses parents, comme à titre de prêt, pour toute la journée, « pour un certain service, dit-elle, qu’elle désirait de lui. » Lorsqu’elle l’eut, elle le mena dans sa cuisine, lui donna à déjeuner, et lui dit d’aller à Pescarenico et de se présenter au père Cristoforo, qui le renverrait ensuite avec une réponse, quand il serait temps. « Le père Cristoforo, ce beau vieillard, tu sais bien, qui a la barbe blanche, celui qu’on appelle le saint…

— Je comprends, dit Menico, celui qui nous caresse toujours, nous autres enfants, et nous donne de temps en temps quelque image.

— Justement, Menico. Et s’il te dit d’attendre quelque peu, là, près du couvent, ne t’écarte pas : prends garde de t’en aller au lac avec des camarades pour voir pêcher, ou pour t’amuser avec les filets qui sèchent contre les murs, ou pour jouer à ton autre jeu ordinaire… »

Il faut savoir que Menico était fort habile à lancer et à faire rebondir les cailloux sur l’eau ; et l’on sait que tous, tant que nous sommes, grands ou petits, nous faisons volontiers les choses en quoi nous sommes habiles : je ne dis pas celles-là seules.

« Oh ! ma tante ; je ne suis pas un enfant, après tout.

— Bien : sois sage, et prudent : et quand tu reviendras avec la réponse… regarde : ces deux belles parpagliole[17] toutes neuves pour toi.

— Donnez-les-moi maintenant : c’est tout de même.

— Non, non, tu les jouerais. Va, fais bien la besogne, et tu en auras encore plus. »

Dans le reste de cette longue matinée, eurent lieu certaines particularités, dont les deux femmes déjà troublées ne conçurent pas peu d’inquiétude. Le mendiant, qui n’était ni défait ni déguenillé comme ses pareils, et dont la figure avait quelque chose de sombre et sinistre, entra pour demander l’aumône, en jetant çà et là certains regards d’espion. On lui donna un morceau de pain, qu’il reçut et mit dans sa besace avec une indifférence mal dissimulée. Il s’arrêta ensuite à causer avec une sorte d’effronterie et en même temps avec hésitation, faisant plusieurs questions auxquelles Agnese se hâta de répondre toujours par le contraire de ce qui était. Se remettant ensuite en marche comme pour s’en aller, il feignit de se tromper de porte, passa par celle qui conduisait à l’escalier, et là donna à la hâte un autre coup d’œil autour de lui, le mieux qu’il put. Comme on lui criait : « Eh ! eh ! où allez-vous, brave homme ? par ici ! par ici ! » il revint sur ses pas, et sortit du côté qui lui était indiqué, en s’excusant, avec une soumission, une humilité affectée, qui avait peine à se loger dans les traits sauvages et durs de ce fâcheux visage. Après celui-là, d’autres figures étranges continuèrent à se faire voir de temps en temps. Il n’eût pas été facile de dire quelle espèce d’hommes c’était ; mais on ne pouvait non plus les prendre pour d’honnêtes passants, comme ils voulaient le paraître. L’un entrait sous le prétexte de se faire montrer son chemin ; d’autres, devant la porte, ralentissaient le pas, et regardaient, du coin de l’œil, dans la chambre, à travers la cour, comme gens qui veulent voir sans donner du soupçon. Enfin, vers midi, cette fastidieuse procession finit. Agnese se levait de temps en temps, traversait la cour, se présentait sur la porte de la rue, regardait à droite et à gauche, et revenait en disant : « Personne, » parole qu’elle prononçait avec plaisir, et que Lucia entendait avec un plaisir semblable, sans que ni l’une ni l’autre en sût bien clairement la raison. Mais il resta de tout cela, chez toutes les deux, je ne sais quelle inquiétude, qui leur enleva, surtout à la fille, une grande partie du courage qu’elles avaient mis en réserve pour le soir.

Il faut cependant que le lecteur sache quelque chose de plus précis sur ces rôdeurs mystérieux ; et, pour l’informer du tout, nous devons retourner d’un pas en arrière, et aller retrouver don Rodrigo, que nous avons laissé hier seul dans une salle de son château, après le départ du père Cristoforo.

Don Rodrigo, comme nous l’avons dit, mesurait à grands pas, en avant et en arrière, cette salle, aux murs de laquelle étaient suspendus des portraits de famille de plusieurs générations. Quand il se trouvait contre un mur et se tournait de l’autre côté, il voyait vis-à-vis de lui un de ses ancêtres, homme de guerre, terreur des ennemis et de ses soldats, ayant le regard sévère, les cheveux droits et courts, des moustaches étirées, pointues, et en saillie sur les joues, le menton oblique : le héros était debout, avec ses houseaux, ses cuissards, sa cuirasse, ses brassards, ses gants, tout de fer, la main droite sur la hanche, et la gauche sur le pommeau de son épée. Don Rodrigo le regardait, et quand, arrivé dessous, il se retournait encore, voilà, lui faisant face, un autre de ses aïeux, magistral, terreur des plaideurs et des avocats, assis sur un grand fauteuil de velours rouge, enveloppé d’une ample simarre noire ; tout noir, à l’exception d’un rabat blanc à deux larges divisions, et d’une fourrure de zibeline renversée (c’était la marque distinctive des sénateurs, et ils ne la portaient que l’hiver, ce qui fait qu’on ne trouvera jamais un portrait de sénateur en habit d’été) ; il était pâle et fronçait le sourcil ; il tenait en main une requête, et semblait dire : Nous verrons. Là, c’était une matrone, terreur de ses chambrières ; ici, un abbé, terreur de ses moines : tous gens, en un mot, qui avaient inspiré la terreur par leur personne, et l’inspiraient encore en peinture. En présence de tels souvenirs, don Rodrigo ressentait d’autant plus de colère et de honte, se tourmentait d’autant plus de la pensée qu’un moine eût osé lui venir sus avec la prosopopée de Nathan. Il formait un projet de vengeance, l’abandonnait, cherchait comment il pourrait satisfaire tout à la fois à sa passion et à ce qu’il appelait son honneur ; et, par moments (voyez donc un peu !), en entendant résonner encore à ses oreilles cet exorde de prophétie, il sentait un frisson lui venir, et demeurait presque tenté de renoncer aux deux satisfactions. Enfin, pour faire quelque chose, il appela un domestique, et lui ordonna de l’excuser auprès de la société, en disant qu’il était retenu par une affaire urgente. Quand celui-ci revint dire que ces messieurs étaient partis en lui offrant leurs hommages. « Et le comte Attilio ? demanda don Rodrigo, toujours marchant.

— Il est sorti avec les autres, monsieur.

— Bien. Six personnes de suite pour la promenade ; sur-le-champ. Mon épée, ma cape, mon chapeau ; à l’instant. »

Le domestique partit en répondant par une inclination ; et, peu après, il revint apportant la riche épée dont le maître se ceignit, la cape qu’il jeta sur ses épaules ; le chapeau à grandes plumes qu’il mit, et, du plat de sa main, enfonça fièrement sur sa tête ; signe d’orage. Il marcha vers la porte, et y trouva les six bandits, tous armés, qui, ayant fait la haie sur son passage et s’étant inclinés, se mirent à sa suite. Plus farouche, plus hautain, plus sombre dans le regard qu’à l’ordinaire, il sortit, et dirigea sa promenade vers Lecco. Les paysans, les ouvriers, en le voyant venir, se rangeaient tout contre le mur, et, de là, chapeau bas, lui faisaient des révérences profondes, auxquelles il ne répondait pas. Ceux-là même, que ces derniers appelaient des messieurs, le saluaient comme ses inférieurs ; car, dans tous les environs, il n’y avait personne qui pût, même de bien loin, le lui disputer pour le nom, la richesse, les alliances et la volonté d’user de tout cela pour se tenir au-dessus des autres. Il répondait à ceux-ci avec une froide dignité. Ce jour-là, il ne rencontra pas le commandant espagnol du château ; mais, lorsque cette rencontre avait lieu, le salut était également profond de part et d’autre : la chose se passait comme entre deux potentats qui n’ont rien à démêler ensemble, mais qui, par convenance, font réciproquement honneur à leur rang. Pour dissiper un peu son humeur et opposer à l’image du moine, qui assiégeait toujours sa pensée, des images tout à fait différentes, don Rodrigo entra cette après-midi dans une maison où se réunissait habituellement beaucoup de monde, et où il fut reçu avec cette politesse empressée et révérencieuse, toujours réservée aux hommes qui se font bien aimer ou bien craindre ; et, la nuit venue, il retourna à son château. Le comte Attilio venait lui-même de rentrer ; et l’on servit le souper, pendant lequel don Rodrigo fut toujours pensif et parla peu.

« Cousin, quand payerez-vous cette gageure ? dit d’un ton malin et moqueur le comte Attilio, aussitôt qu’on eut desservi et que les domestiques se furent retirés.

— La Saint-Martin n’est pas encore passée.

— Tant vaut que vous la payiez tout de suite ; car tous les saints du calendrier passeront avant que…

— C’est ce qui est à voir.

— Cousin, vous voulez faire le fin ; mais j’ai tout deviné, et je suis tellement sûr d’avoir gagné la gageure, que je suis prêt à en faire une autre.

— Laquelle ?

— Que le père… le père… comment s’appelle-t-il donc ? ce moine, enfin, vous a converti.

— En voilà encore une des vôtres !

— Converti, cousin ; converti, vous dis-je. Quant à moi, j’en suis fort aise. Savez-vous qu’il sera beau de vous voir tout contrit et les yeux baissés ? Et quelle gloire pour ce père ! Comme il sera retourné fier à son couvent ! Pareils poissons ne se prennent pas tous les jours, ni avec toute sorte de filets. Soyez sûr qu’il vous citera pour exemple ; et, quand il ira piocher quelque mission un peu loin, il parlera de votre histoire. Il me semble l’entendre. » Et ici, prenant une voix nasillarde, et accompagnant ses mots de gestes chargés, il continua sur un ton de prédication : « Dans une partie de ce monde, que, par égard, je ne nomme point, vivait, très-chers auditeurs, et vit encore un chevalier libertin, plus ami des femmes que des gens dévots, lequel, habitué à faire fagot de tout bois, avait jeté les yeux…

— C’est bon, c’est bon, interrompit don Rodrigo, moitié souriant, moitié ennuyé. Si vous voulez doubler le pari, j’y suis de mon côté tout prêt.

— Diable ! serait-ce vous qui auriez converti le père ?

— Ne me parlez pas de cet homme : et, quant au pari, saint Martin en décidera. » La curiosité du comte était piquée ; il n’épargna pas les questions ; mais don Rodrigo sut les éluder toutes, s’en remettant toujours, pour la décision, au jour qui la devait faire connaître, et ne voulant pas communiquer, à sa partie adverse, des projets qui n’étaient pas encore en voie d’exécution, ni même définitivement arrêtés.

Le lendemain matin, don Rodrigo se réveilla don Rodrigo. L’appréhension que le rude un jour viendra lui avait mise dans l’âme s’était pleinement dissipée avec les songes de la nuit ; et la colère seule était restée, envenimée encore par la honte de cette faiblesse passagère. Les images plus récentes de sa promenade triomphale, des révérences, des bons accueils, et, avec cela, le badinage railleur de son cousin, n’avaient pas peu contribué à lui rendre son ancienne énergie. À peine fut-il levé, qu’il fit appeler le Griso. « Il y a du sérieux sur le tapis, » dit en lui-même le valet à qui fut donné cet ordre ; car l’homme qui portait ce surnom n’était rien moins que le chef des bravi, celui à qui étaient confiées les entreprises les plus hasardeuses et les plus iniques, le serviteur de confiance de son maître, et qui était tout à lui, non moins par intérêt que par reconnaissance. Après avoir tué un particulier en plein jour sur la place publique, il était venu implorer la protection de don Rodrigo ; et celui-ci, en le revêtant de sa livrée, l’avait mis à couvert de toutes recherches de la justice. Ainsi, en s’engageant pour tout crime qui lui serait commandé, cet homme s’était assuré l’impunité du premier. Quant à don Rodrigo, l’acquisition n’avait pas été pour lui d’une mince importance ; car, outre que le Griso était, sans comparaison, le plus capable des gens de sa maison, il était aussi la preuve de ce que son maître avait pu oser avec succès contre les lois ; de manière que la puissance de celui-ci y avait gagné dans le fait et dans l’opinion.

« Griso ! dit don Rodrigo, voici une occasion de montrer ce dont tu es capable. Avant demain, cette Lucia doit se trouver dans ce château.

— Il ne sera jamais dit que le Griso ait reculé devant un ordre de l’illustrissime seigneur son maître.

— Prends autant d’hommes que tu pourras en avoir besoin ; ordonne et dispose comme tu le jugeras le mieux, pourvu que la chose arrive à bonne fin. Mais prends garde surtout qu’il ne lui soit fait aucun mal.

— Monsieur, un peu d’effroi, pour qu’elle ne fasse pas trop de bruit… on ne pourra guère éviter cela.

— L’effroi… je le comprends… est inévitable. Mais qu’on ne lui touche pas un cheveu ; et surtout qu’on lui porte respect de toute manière. Tu entends ?

— Monsieur, on ne peut détacher une fleur de sa tige et la remettre à votre seigneurie sans y porter la main ; mais on ne fera que le pur nécessaire.

— Tu m’en réponds. Et… comment feras-tu ?

— J’étais à y penser, monsieur. Heureusement, la maison est au bout du village. Il nous faut un endroit où aller nous poster ; et il y a tout juste, près de là, cette masure inhabitée et isolée au milieu des champs, cette maison… votre seigneurie ne sait probablement rien de ces choses-là… une maison qui brûla il y a quelques années, et qu’on n’a pu réparer faute d’argent ; on l’a abandonnée, et maintenant c’est le rendez-vous des sorcières ; mais ce n’est pas aujourd’hui samedi, et je m’en moque. Ces villageois, qui sont pleins de frayeurs, n’en approcheraient, dans aucune des nuits de la semaine, pour tout l’or du monde : de manière que nous pouvons aller nous mettre là, bien sûrs que personne n’y viendra gâter nos affaires.

— Voilà qui est bien ; et ensuite ? »

Ici le Griso se mit à proposer, et don Rodrigo à discuter, jusqu’à ce qu’ils eussent bien concédé ensemble le moyen de mener à bout l’entreprise, sans qu’il restât aucune trace de ses auteurs ; le moyen aussi de détourner les soupçons, et de les diriger d’un autre côté par de faux indices, d’imposer silence à la pauvre Agnese, de frapper Renzo d’une frayeur qui lui ôtât tout à la fois et la douleur et l’idée de recourir à la justice, et jusqu’à l’envie de se plaindre ; toutes les méchancetés enfin nécessaires au succès de la méchanceté principale.

Nous négligeons de rapporter les détails de ces combinaisons, parce que, comme le verra le lecteur, ils ne sont pas nécessaires à l’intelligence de l’histoire, et nous sommes nous-mêmes bien aises de n’avoir pas à le faire assister plus longtemps au colloque de ces deux odieux coquins. Nous dirons seulement que, pendant que le Griso s’en allait pour mettre la main à l’œuvre, don Rodrigo le rappela et lui dit : « Écoute ; si, par hasard, ce rustre impertinent venait ce soir à vous tomber sous les griffes, il ne sera pas mal qu’il reçoive par anticipation un bon memento sur les épaules. De cette manière, l’ordre qui lui sera intimé demain, de ne dire mot, fera plus sûrement son effet. Mais ne l’allez pas chercher, pour ne pas gâter ce qui est le plus essentiel. Tu m’as compris ?

— C’est mon affaire, » répondit le Griso en s’inclinant d’un air de respect et de suffisance, et il s’en fut. La matinée fut employée à faire des tournées pour reconnaître le terrain. Ce faux mendiant qui s’était introduit si avant dans la pauvre petite maison n’était autre que le Griso qui venait en lever le plan à vue d’œil : les faux passants étaient ses bandits auxquels, pour opérer sous ses ordres, il suffisait d’une connaissance plus superficielle des lieux. Et après avoir été ainsi à la découverte, ils ne s’étaient plus fait voir, pour ne pas trop donner de soupçon.

Lorsqu’ils furent tous retournés au château, le Griso rendit compte à son maître de ces premières opérations et arrêta définitivement tout le plan de l’entreprise ; il assigna les rôles, donna ses instructions. Tout cela ne put se faire sans que le vieux domestique, qui se tenait l’œil ouvert et l’oreille au guet, ne s’aperçût que quelque grande machination se tramait. À force d’observer et de demander, saisissant une demi-notion par-ci, une demi-notion par-là, commentant en lui-même un mot obscur, interprétant un mouvement mystérieux, il fit tant qu’il parvint à découvrir ce qui devait s’exécuter cette nuit.

Mais, quand il en fut à ce point, elle était déjà peu éloignée, et déjà une petite avant-garde de bravi était allée s’embusquer dans la masure. Le pauvre vieillard, quoiqu’il sentît combien était périlleux le jeu qu’il allait, jouer, et que d’ailleurs il craignît de ne porter que le secours de Pise[18], ne voulut cependant pas manquer à sa parole : il sortit sous prétexte de prendre un peu l’air, et s’achemina en toute hâte vers le couvent pour donner au père Cristoforo l’avis qu’il lui avait promis. Peu après, les autres bravi se mirent en marche, et descendirent en se divisant, pour ne pas être remarqués comme troupe : le Griso vint ensuite, et il ne resta en arrière qu’une chaise à porteurs qui devait être portée à la masure plus avant dans la soirée, comme elle le fut en effet. Lorsqu’ils furent tous réunis dans ce lieu, le Griso envoya trois d’entre eux au cabaret du village, l’un avec mission de se placer sur la porte d’où il remarquerait ce qui pourrait se passer dans la rue et jugerait le moment où tous les habitants seraient rentrés chez eux ; les deux autres devant se tenir dedans occupés à jouer et à boire en amateurs, mais observant avec soin tout ce qui leur paraîtrait mériter attention. Lui-même, avec le gros de son monde, resta dans le lieu d’embuscade à attendre.

Le pauvre vieux trottait encore, les trois explorateurs arrivaient à leur poste, le soleil baissait, lorsque Renzo entra chez les femmes et leur dit : « Tonio et Gervaso m’attendent là dehors : je vais avec eux à l’auberge manger un morceau, et, lorsque l’Angélus sonnera, nous viendrons vous prendre. Allons, courage, Lucia. Tout dépend d’un moment. » Lucia soupira et répéta : « Courage, » d’une voix qui démentait le mot.

Lorsque Renzo et ses deux compagnons arrivèrent au cabaret, ils y trouvèrent l’individu déjà planté en sentinelle sur la porte où, le dos appuyé contre l’un des montants, les bras croisés sur la poitrine, il obstruait à moitié le passage, et ne cessait de regarder à droite et à gauche en faisant briller tour à tour le blanc et le noir de ses deux yeux d’épervier. Un béret plat de velours cramoisi, mis de travers, lui couvrait la moitié du toupet qui, se partageant sur un front basané, tournait de l’un et de l’autre côté sous les oreilles, et finissait en tresses arrêtées par un peigne derrière la tête. Il tenait soulevé d’une main un gros et pesant gourdin : quant à des armes, il n’en portait point, à proprement parler, d’apparentes ; mais, rien qu’à voir sa figure, un enfant même aurait jugé qu’il devait en avoir sous ses habits autant qu’il en pouvait tenir. Lorsque Renzo, qui passait le premier, se présenta pour entrer, cet homme, sans se déranger, le regarda fixement ; mais le jeune homme, soigneux d’éviter toute noise, comme font tous ceux qui ont une entreprise scabreuse à conduire, n’eut pas l’air de s’en apercevoir, ne dit pas même : « Rangez-vous un peu ; » et, rasant l’autre montant, il passa de biais, le côté en avant, par le vide que laissait cette cariatide. Ses deux compagnons furent obligés, pour entrer, de faire la même manœuvre. Lorsqu’ils furent dedans, ils virent les autres personnages dont ils avaient déjà entendu la voix, c’est-à-dire nos deux coquins qui, assis à un coin de la table, jouaient à la mora[19], en criant tous les deux à la fois (ici c’est le jeu qui le demande) et se versant a boire, tantôt l’un, tantôt l’autre, du vin d’une grande bouteille placée entre eux. Ceux-ci à leur tour fixèrent aussitôt leurs yeux sur la société qui survenait, et l’un d’eux notamment, tenant en l’air sa main droite avec trois gros doigts étalés, et ayant la bouche encore ouverte pour un grand six qui venait à l’instant même d’y faire son explosion, observa Renzo de la tête aux pieds, après quoi il cligna l’œil vers son camarade, et puis vers celui de la porte, lequel répondit par un léger mouvement de tête. Renzo, concevant du soupçon à la vue de ce manège dont il ne savait trop se rendre compte, regardait ses deux conviés, comme s’il eût voulu chercher sur leur figure l’interprétation de tous ces signes ; mais leur figure n’indiquait autre chose qu’un bon appétit. L’hôte le regardait lui-même en face, comme attendant ses ordres. Le jeune homme le fit venir avec lui dans une chambre voisine, et commanda le souper.

« Qui sont ces étrangers ? demanda-t-il ensuite à voix basse à son homme, quand celui-ci revint avec une nappe grossière sous le bras et une bouteille à La main.

— Je ne les connais pas, répondit l’hôte en déployant la nappe.

— Comment ! pas un ?

— Vous savez bien, répondit encore l’hôte en étendant de ses deux mains la nappe sur la table, que la première règle de notre métier est de ne pas nous enquérir des affaires des autres : à tel point que nos femmes mêmes ne sont pas curieuses. Nous serions frais vraiment, avec tant de gens qui vont et viennent : c’est toujours un port de mer ; quand les années sont raisonnables, s’entend. Mais pas de chagrin ; le bon temps reviendra. Tout ce qu’il nous faut, c’est que les chalands soient d’honnêtes gens : qui sont-ils ensuite, ou ne sont-ils pas, cela ne fait rien à l’affaire. Et je vais vous apporter un plat de polpette[20] dont vous n’avez jamais mangé les pareilles.

— Comment pouvez-vous savoir donc ? allait reprendre Renzo ; mais l’hôte, déjà en marche vers la cuisine, continua son chemin. Là, tandis qu’il prenait la casserole des polpette annoncées, vint à lui tout doucement ce bravo qui avait si attentivement examiné notre jeune homme, et il lui dit tout bas : Qui sont ces particuliers ?

— De braves gens du village, répondit l’hôte en renversant les polpette sur le plat.

— C’est bon cela ; mais comment s’appellent-ils ? Qui sont-ils ? reprit l’autre en insistant et d’une voix quelque peu impolie.

— L’un s’appelle Renzo, répondit l’hôte en parlant bas aussi. C’est un bon jeune homme, bien rangé, fileur de soie, qui sait bien son métier. L’autre est un paysan nommé Tonio ; bon vivant, toujours gai : c’est dommage qu’il ait peu d’espèces ; car il les dépenserait toutes ici. Le troisième est un imbécile qui mange toutefois volontiers quand on le régale. Permettez. »

Et faisant une pirouette, il passa entre le fourneau et le questionneur, et alla porter le plat à qui de droit. « Comment pouvez-vous savoir, dit Renzo reprenant sa demande quand il le vit reparaître ; comment pouvez-vous savoir que ce sont d’honnêtes gens, si vous ne les connaissez pas ?

— Les actions, mon cher ; c’est aux actions que l’on connaît l’homme. Ceux qui boivent le vin sans le critiquer, qui payent leur compte sans lésiner, qui ne se prennent pas de querelle avec les autres chalands, et, s’ils ont un coup de couteau à administrer à quelqu’un, vont l’attendre dehors et loin de l’auberge, en sorte que le pauvre hôtelier n’y soit pour rien, ceux-là sont les honnêtes gens. Pourtant, si l’on peut bien connaître son monde, comme nous nous connaissons nous quatre, ce n’en est que mieux. Mais d’où diable vous vient l’envie de savoir tant de choses, lorsque vous allez vous marier et que vous devez avoir bien d’autres idées en tête ? et tandis que vous avez devant vous ces polpette qui feraient ressusciter un mort ? » Et en disant ces mots, il s’en retourna à sa cuisine.

Notre auteur, en remarquant les manières différentes qu’avait cet aubergiste de satisfaire aux questions qui lui étaient adressées, dit que c’était un homme ainsi fait, qui dans tous ses propos faisait profession d’être fort ami des honnêtes gens en général, mais qui, dans la pratique, usait de beaucoup plus de complaisance pour ceux qui avaient la réputation ou la mine de coquins. Quel singulier caractère, n’est-ce pas ?

Le souper ne fut pas fort gai. Les deux conviés auraient voulu en goûter le charme tout à leur aise ; mais leur amphitryon, préoccupé de ce que le lecteur sait bien, ennuyé et même un peu inquiet de l’étrange contenance de ces inconnus, était fort impatient de partir. À cause d’eux, on ne parlait qu’à voix basse ; et c’étaient des propos sans suite, froids et dépourvus de saveur.

« Comme c’est drôle, Lâcha de but en blanc Gervaso, que Renzo veuille prendre femme et qu’il ait besoin… ! » Renzo lui fit une mine sévère. « Veux-tu te taire, animal ! » lui dit Tonio, accompagnant l’épithète d’un coup de coude. La conversation fut toujours plus froide jusqu’à la fin. Renzo, s’observant pour le boire comme pour le manger, eut soin de verser du vin aux deux témoins tout juste autant qu’il en fallait pour leur donner un peu de vivacité, sans leur troubler le cerveau. La nappe levée, et après que l’écot de tous eût été payé par celui qui avait le moins consommé, ils furent encore obligés tous les trois de passer devant ces fâcheuses figures, qui toutes se tournèrent vers Renzo, comme lorsqu’il était entré. Quand il eut fait quelques pas hors de l’auberge, il regarda derrière lui et vit que les deux hommes qu’il avait laissés assis dans la cuisine, le suivaient : il s’arrêta alors avec ses deux compagnons, comme pour dire : Voyons ce que ces gens me veulent. Mais les deux hommes, lorsqu’ils s’aperçurent qu’ils étaient observés, s’arrêtèrent aussi, se parlèrent à voix basse et retournèrent sur leurs pas. Si Renzo avait été assez près d’eux pour entendre leurs paroles, elles lui auraient paru fort étranges : « Ce serait pourtant bien glorieux, sans compter l’étrenne, disait l’un des bandits, si, en retournant au château, nous pouvions raconter que nous lui avons, en un tour de main, aplati les côtes, et cela de nous-mêmes, sans que le seigneur Griso fût là pour nous faire la leçon ! »

— Oui-dà ; et nous exposer à gâter l’affaire principale ! répondait l’autre. Tiens, vois ; il s’est aperçu de quelque chose ; il s’arrête à nous regarder. Ah ! s’il était plus tard ! Retournons-nous-en, pour ne pas donner de soupçons. Tu vois qu’il vient du monde de tous les côtés : laissons-les aller tous au poulailler. »

Il y avait, en effet, ce bourdonnement, ce bruit confus que l’on entend dans un village lorsque le soir arrive, et qui, peu de moments après, fait place au calme solennel de la nuit. Les femmes revenaient des champs portant leurs nourrissons sur leur cou, et menant par la main leurs enfants un peu plus grands, auxquels elles faisaient réciter leurs prières du soir. Les hommes retournaient avec leurs bêches et leurs pioches sur leurs épaules. À mesure que les portes des maisons s’ouvraient, on voyait briller, çà et là, les feux allumés pour le pauvre souper des familles. On entendait échanger dans la rue des saluts et quelques mots sur l’exiguïté de la récolte et la misère de l’année ; et, dominant toutes ces voix, résonnaient dans l’air les coups réglés de la cloche qui annonçaient la fin du jour. Lorsque Renzo vit que les deux indiscrets observateurs s’étaient retirés, il continua son chemin dans l’obscurité croissante, en faisant à voix basse un rappel, tantôt par un mot, tantôt par un autre, à chacun des deux frères. La nuit était close lorsqu’ils arrivèrent à la petite maison de Lucia.

Entre la première pensée d’une entreprise terrible et son exécution (a dit un barbare qui n’était pas sans génie), l’intervalle est un songe plein de fantômes et de frayeurs. Lucia était depuis plusieurs heures dans les angoisses d’un tel songe ; et Agnese, Agnese elle-même, l’auteur du conseil, était soucieuse et ne trouvait qu’avec peine des paroles pour donner du cœur à sa fille. Mais, au moment de se réveiller, c’est-à-dire au moment de commencer l’œuvre, l’âme se trouve toute changée. À la crainte et au courage qui s’y livraient un combat, succèdent une autre crainte et un autre courage ; l’entreprise se présente à l’esprit comme une nouvelle apparition ; quelquefois ce qui effrayait le plus d’abord semble tout à coup devenu facile ; quelquefois, au contraire, se montre grand et redoutable l’obstacle auquel on avait à peine prêté attention ; l’imagination recule troublée ; les membres semblent refuser d’obéir, et le cœur faillit aux promesses qu’il avait faites avec le plus d’assurance. Au faible coup que Renzo frappa à la porte, Lucia fut saisie d’une telle terreur qu’elle résolut dans ce moment de souffrir toute chose au monde, d’être pour toujours séparée de lui, plutôt que d’exécuter la détermination qui avait été prise ; mais quand il se fut montré et qu’il eut dit : « Me voici, allons ; » quand tous les autres se montrèrent prêts à se mettre en marche, comme pour une chose arrêtée et irrévocable, Lucia n’eut ni le temps ni la force d’élever des difficultés, et comme traînée, elle prit en tremblant un bras de sa mère, un bras de son fiancé, et marcha avec l’aventureuse compagnie.

En silence, dans les ténèbres, à pas mesurés, ils sortirent de la maison et prirent leur chemin hors du village. Il eût été plus court de traverser le village même ; car ainsi l’on allait droit à la maison de don Abbondio ; mais ils choisirent l’autre voie pour n’être pas vus. Passant par des sentiers à travers les jardins et les champs, ils arrivèrent près de cette maison, et là se divisèrent. Les deux fiancés restèrent cachés derrière le coin du bâtiment ; Agnese avec eux, mais un peu plus en avant, pour courir à temps vers Perpetua et s’en emparer ; Tonio et l’imbécile Gervaso, qui ne savait rien faire de lui-même et sans lequel rien ne se pouvait faire, se présentèrent hardiment à la porte et frappèrent.

« Qui est là à cette heure-ci ? cria une voix d’une fenêtre qui s’ouvrit en ce moment. C’était la voix de Perpetua. Il n’y a pas de malades, que je sache. Serait-il arrivé quelque malheur ?

— C’est moi, répondit Tonio, avec mon frère. Nous avons à parler à M. le curé.

— Est-ce une heure de chrétien que celle-ci ? dit brusquement Perpetua. Quelle discrétion ! Revenez demain.

— Écoutez : je reviendrai ou ne reviendrai pas ; il m’est rentré je ne sais quel argent, et je venais pour acquitter cette petite dette que vous savez ; j’avais ici vingt-cinq belles berlinghe toutes neuves ; mais si cela ne se peut, patience ; je sais comment les dépenser, et je reviendrai quand j’en aurai ramassé d’autres.

— Attendez, attendez, je vais revenir. Mais pourquoi choisir une telle heure ?

— Je les ai moi-même reçues il y a peu de temps ; et j’ai pensé, comme je viens de vous le dire, que si je les mets dormir avec moi cette nuit, je ne sais trop de quel avis je pourrai être demain matin. Cependant, si l’heure ne vous plaît pas, je n’ai rien à dire ; pour moi, me voici ; et si vous ne me voulez pas, je m’en vais.

— Non, non, attendez un moment ; je vais revenir avec la réponse. »

En disant ces mots, elle referma la fenêtre. Dans ce moment Agnese se détacha d’auprès des fiancés, et après avoir dit tout bas à Lucia : « Courage ; c’est l’affaire d’un moment ; c’est comme une dent qu’on se fait arracher ; » elle vint joindre les deux frères devant la porte, et se mit à jaser avec Tonio, de manière que Perpetua, venant ouvrir, pût croire qu’elle était arrivée là par hasard, et que Tonio l’avait retenue un moment.


CHAPITRE VIII.


« Carnéade ! Qui était cet homme-là ? » se demandait à lui-même don Abbondio assis sur son grand fauteuil, dans une chambre au premier étage, avec un petit livre ouvert devant lui, lorsque Perpetua entra pour lui porter le message. « Carnéade ! c’est un nom qu’il me semble bien avoir lu quelque part ou entendu prononcer ; ce devait être un homme d’études, un grand lettré des temps anciens. C’est un nom dans ce genre-là ; mais qui diable était-ce donc ? » Tant le pauvre homme était loin de prévoir l’orage qui se formait sur sa tête !

Il faut savoir que don Abbondio se plaisait à faire chaque jour un peu de lecture, et un curé, son voisin, qui avait une petite bibliothèque, lui prêtait un volume après l’autre, le premier qui lui tombait sous la main. Celui sur lequel méditait en ce moment don Abbondio, convalescent de la fièvre de la peur, plus guéri même (quant à la fièvre), qu’il n’aurait voulu le laisser croire, était un panégyrique en l’honneur de saint Charles, prononcé, deux ans avant, avec grande emphase et écouté avec une admiration non moins grande, dans la cathédrale de Milan. Le saint y était comparé, pour l’amour de l’étude, à Archimède ; et jusque-là don Abbondio ne s’était pas trouvé embarrassé, parce que Archimède a produit des œuvres si curieuses, a tant fait parler de lui que, pour en savoir quelque chose, il n’est pas besoin d’une érudition très-vaste. Mais, après Archimède, l’orateur appelait aussi à figurer dans une comparaison Carnéade ; et ici le lecteur s’était vu arrêté tout court. Ce fut dans ce moment que Perpetua entra pour annoncer la visite de Tonio.

« À cette heure-ci ? dit aussi don Abbondio, comme c’était tout simple.

— Que voulez-vous ? Ces gens-là n’ont pas de discrétion ; mais si vous ne le prenez à la volée…

— En effet, si je ne le prends pas dans ce moment, qui sait quand je pourrai l’avoir ? Faites-le venir Eh ! eh ! êtes-vous bien sûre, au moins, que ce soit lui ?

— Diable ! » répondit Perpetua ; et elle descendit, ouvrit la porte et dit : « Où êtes-vous ? » Tonio se montra, et dans le même moment s’avança aussi Agnese qui salua Perpetua par son nom.

« Bonsoir, Agnese, dit Perpetua ; d’où venez-vous comme ça à l’heure qu’il est ?

— Je viens de… elle nomma un petit village voisin. Et si vous saviez… continua-t-elle, je m’y suis arrêtée plus longtemps, précisément à cause de vous.

— Oh ! et pourquoi ? demanda Perpetua ; et se tournant vers les deux frères : Entrez, dit-elle, je vous suis.

— Parce que, répondit Agnese, une de ces femmes qui veulent parler sans savoir les choses s’obstinait, le croiriez-vous bien ? à médire que, si vous n’aviez pas épousé Beppe Suolavecchia ni Anselmo Lunghigna, c’est parce qu’ils n’avaient pas voulu de vous. Je soutenais, moi, que vous les aviez refusés l’un et l’autre.

— Certainement. Oh ! la menteuse ! l’impudente menteuse ! Qui est cette femme ?

— Ne me le demandez pas ; je n’aime pas à mettre les gens mal ensemble.

— Vous me le direz, vous devez me le dire. Oh ! la menteuse !

— Voilà pourtant ! mais vous ne sauriez croire combien j’ai regretté de ne pas bien savoir toute l’histoire pour confondre cette personne.

— Voyez donc s’il est possible de forger ainsi des contes ! » s’écria de nouveau Perpetua ; et elle reprit aussitôt : « Quant à Beppe, tout le monde sait et a pu voir… Eh ! Tonio ! poussez la porte tout contre, et montez toujours, je vous suis. » Tonio répondit du dedans : « Oui ; » et Perpetua continua sa chaleureuse narration.

En face de la porte de don Abbondio s’ouvrait, entre deux petites maisons, une ruelle qui ensuite tournait vers les champs. Agnese marcha de ce côté, comme si elle avait voulu se mettre un peu à l’écart pour parler plus librement ; et Perpetua la suivit. Lorsqu’elles eurent tourné le coin et qu’elles furent dans un endroit d’où l’on ne pouvait plus voir ce qui se passait devant la maison de don Abbondio, Agnese toussa fort. C’était le signal ; Renzo l’entendit, sollicita d’un serrement de bras le courage de Lucia, et tous deux, sur la pointe du pied, s’avancèrent, rasant à pas de loup la muraille ; ils arrivèrent à la porte, la poussèrent doucement, doucement ; baissés et en grand silence, ils entrèrent dans le vestibule où étaient les deux frères à les attendre. Renzo repoussa la porte bien doucement encore ; et tous les quatre se mirent à monter l’escalier, ne faisant pas de bruit pour un. Arrivés sur le palier d’en haut, les deux frères s’approchèrent de la porte de la chambre, qui était sur le côté de l’escalier ; les fiancés se serrèrent contre le mur.

« Deo gratias, dit Tonio d’une voix claire et déployée.

— C’est Tonio, n’est-ce pas ? Entrez, » répondit la voix du dedans.

Le personnage appelé ouvrit la porte tout juste autant qu’il le fallait pour que lui et son frère pussent passer l’un après l’autre. La raie de lumière, qui sortit inopinément par cette ouverture et se dessina sur le carrelage obscur du palier, fit tressaillir Lucia, comme si elle était découverte. Les frères étant entrés, Tonio tira la porte après lui. Les fiancés demeurèrent immobiles dans les ténèbres, prêtant l’oreille, retenant leur souffle ; le bruit le plus fort était le battement que faisait le pauvre cœur de Lucia.

Don Abbondio, assis, comme nous l’avons dit, sur un vieux fauteuil, était enveloppé d’une vieille soutane, coiffé d’un vieux bonnet, à bourrelet circulaire[21] qui lui faisait comme une bordure autour du visage, sur lequel une petite lampe projetait sa faible lumière. Deux épaisses touffes de cheveux, qui s’échappaient de dessous le bonnet, deux épais sourcils, deux épaisses moustaches, un épais bouquet de barbe au menton, tout cela blanchi par les ans, tout cela épars sur cette face brune et ridée, pouvait se comparer à des buissons couverts de neige sortant d’une ruine de rochers, au clair de la lune.

« Ah ! ah ! fut son salut pendant qu’il ôtait ses lunettes et les mettait dans le petit livre.

— Monsieur le curé dira que je suis venu tard, dit Tonio en s’inclinant, ce que fit aussi, mais plus gauchement, Gervaso.

— Sûrement qu’il est tard : tard de toutes les manières. Vous savez, n’est-ce pas, que je suis malade ?

— Oh ! j’en suis fâché.

— Vous devez l’avoir entendu dire ; je suis malade, et je ne sais quand je pourrai sortir… Mais pourquoi avez-vous mené avec vous ce… ce garçon ?

— Comme ça, par compagnie, monsieur le curé.

— Allons, voyons.

— Ce sont vingt-cinq berlinghe neuves, de celles qui ont le saint Ambroise à cheval, dit Tonio en tirant un petit paquet de sa poche.

— Voyons, répéta don Abbondio ; et, prenant le paquet, il remit ses lunettes, l’ouvrit, en sortit les berlinghe, les compta, les tourna, les retourna, les trouva sans défaut.

— Maintenant, monsieur le curé, vous me donnerez le collier de ma Tecla.

— C’est juste, répondit don Abbondio ; puis il alla vers une armoire, tira une clef de sa poche, et, regardant autour de lui comme pour tenir éloignés les spectateurs, il ouvrit en partie l’une des portes, remplit de sa personne l’ouverture, mit la tête dedans pour regarder, et un bras pour prendre le collier, le prit, et, refermant l’armoire, le remit à Tonio, en disant : C’est-il bien ?

— À présent, dit Tonio, ayez la bonté de mettre un peu de noir sur du blanc.

— Encore ceci ! dit don Abbondio ; ils les savent toutes. Eh ! comme le monde est devenu méfiant ! Est-ce que vous ne vous fiez pas à moi ?

— Comment, monsieur le curé ! Si je m’y fie ? Vous me faites injure. Mais, comme mon nom est sur le gros livre, du côté de la dette… par cette raison, puisque vous avez déjà pris la peine d’écrire une fois, il paraît à propos… de la vie à la mort…

— Bien, bien, interrompit don Abbondio, et, en grommelant, il tira à lui un tiroir de sa table, en sortit écritoire, plume et papier, et se mit à écrire, répétant de la voix les mots à mesure qu’ils sortaient de la plume. Pendant ce temps, Tonio, et, à un signe de celui-ci, Gervaso, se mirent debout devant la table, de manière à ôter au curé la vue de la porte ; et, comme par désœuvrement, ils allaient frottant de leurs pieds le plancher, pour donner à ceux qui étaient dehors le signal d’entrer, et pour couvrir en même temps le bruit de leurs pas. Don Abbondio, tout à son affaire d’écriture, ne prenait pas garde à autre chose. Au frottement des quatre pieds, Renzo saisit un bras de Lucia, le serra pour qu’elle prît courage, et s’avança la traînant après lui toute tremblante ; car, d’elle-même, elle n’eût pu venir. Ils entrèrent tout doucement, sur la pointe du pied, retenant leur haleine, et se cachèrent derrière les deux frères. Cependant, don Abbondio, ayant fini d’écrire, relut attentivement, sans lever les yeux de dessus le papier, plia la feuille en quatre en disant : « Serez-vous content cette fois ? » et, prenant d’une main sur son nez ses lunettes, de l’autre il présenta le papier à Tonio, en relevant la tête. Tonio, en même temps qu’il tendait la main pour prendre le papier, se retira d’un côté ; Gervaso, sur un signe qu’il lui fit, se retira de l’autre, et, au milieu, comme par la subite division d’une décoration de théâtre, apparurent Renzo et Lucia. Don Abbondio vit confusément d’abord, vit clair ensuite, s’effraya, s’étonna, se courrouça, réfléchit, prit une résolution ; tout cela dans le temps que Renzo mit à prononcer les mots : « Monsieur le curé, en présence de ces témoins, voici ma femme. » Ses lèvres n’étaient pas encore revenues au repos, que don Abbondio, laissant tomber le papier, avait déjà empoigné de la main gauche et soulevé la lampe, saisi de la droite et tiré violemment à lui le tapis qui couvrait la table, jetant à terre livre, papier, écritoire et sablier, et que, d’un bond fait sur lui-même entre la table et le fauteuil, il s’était rapproché de Lucia. La pauvre fille, avec sa voix douce et dans ce moment toute tremblante, avait à peine pu dire : « Et voici » que don Abbondio lui avait incivilement jeté le tapis sur la tête et la figure, pour l’empêcher d’achever la formule. Et tout aussitôt, laissant tomber la lampe qu’il tenait de l’autre main, il se servit des deux ensemble pour la coiffer du tapis, si bien qu’il l’étouffait presque. En même temps, il criait de toute sa force de ses poumons : « Perpetua ! Perpetua ! à la trahison ! au secours ! » Le lumignon, mourant sur le plancher, jetait une lumière pâle et vacillante sur Lucia, qui, tout à fait égarée, ne cherchait pas même à se dégager, et pouvait être prise pour une statue ébauchée en terre glaise, sur laquelle l’artiste a jeté un linge humide. Toute lumière ayant enfin cessé, don Abbondio laissa la pauvre fille, et alla cherchant à tâtons la porte qui donnait dans une chambre plus reculée, la trouva, entra dans cette chambre, se ferma dedans, sans cesser de crier : « Perpetua ! à la trahison ! au secours ! Sortez de cette maison ! Sortez de chez moi ! » Dans l’autre pièce, tout était désordre et confusion ; Renzo, tâchant d’arrêter le curé, et ramant de ses mains comme s’il jouait à colin-maillard, était arrivé à la porte et frappait en criant : « Ouvrez, ouvrez, ne faites pas de tapage. » Lucia appelait Renzo d’une voix défaillante, et disait d’un ton de prière : « Allons-nous-en, allons-nous-en, pour l’amour de Dieu. » Tonio, à quatre pattes, balayait de ses mains le plancher, pour ravoir, s’il pouvait, sa quittance. Gervaso, mourant de peur, criait, sautait au hasard, cherchant la porte de l’escalier pour se sauver.

Au milieu de cette scène si étrangement agitée, nous ne saurions ne pas nous arrêter un moment à faire une remarque. Renzo, qui portait le trouble nuitamment dans la maison d’autrui, qui s’y était introduit par une manœuvre furtive, et qui tenait le maître lui-même assiégé dans une chambre, a toute l’apparence d’un oppresseur ; et dans le fait, néanmoins, c’était lui qui était l’opprimé. Don Abbondio, surpris, mis en fuite, épouvanté, pendant qu’il vaquait tranquillement à ses occupations, semblerait la victime ; et, en réalité pourtant, l’injustice était de son côté. Ainsi va souvent le monde… je veux dire qu’il allait ainsi au dix-septième siècle.

L’assiégé, voyant que l’ennemi ne faisait pas mine de retraite, ouvrit une croisée qui donnait sur la place de l’église, et se mit à crier : « Au secours ! Au secours ! » Il faisait le plus beau clair de lune du monde : l’ombre de l’église, et plus loin l’ombre du clocher allongée en pointe aiguë, s’étendait obscure et nettement tracée sur le sol herbeux et tout éclairé de la place : chaque objet se pouvait distinguer presque comme de jour. Mais, à quelque distance qu’arrivât le regard, nul indice d’être vivant ne se montrait. Contre le mur latéral de l’église, cependant, et précisément du côté du presbytère, était un petit réduit, une étroite loge où couchait le sacristain. Celui-ci fut réveillé par ces cris étranges, fit un bond sur son lit, en descendit précipitamment, ouvrit une petite fenêtre, mit la tête dehors, ayant les yeux encore à demi fermés, et dit : « Qu’est-ce que c’est ?

— Courez, Ambrogio ! au secours ! du monde chez moi, cria vers lui don Abbondio. — J’y vais tout de suite, » répondit l’autre : il retira sa tête, referma la fenêtre, et, quoique à demi endormi et plus qu’à demi transi de peur, il trouva sur-le-champ un expédient pour donner plus de secours qu’il ne lui en était demandé, sans se mettre lui-même dans la bagarre, quelle qu’elle pût être. Il prend ses chausses qu’il tenait sur son lit, les met sous son bras comme un chapeau de gala, et descend par sauts un petit escalier de bois ; il court au clocher, saisit la corde de la moins petite des deux cloches qui s’y trouvaient, et sonne à manière de tocsin.

Ton, ton, ton, ton : les villageois couchés dans leur lit se mettent d’un bond sur leur séant ; les jeunes garçons étendus au grenier sur la paille prêtent l’oreille et se dressent. Qu’est-ce que c’est ? Qu’est-ce que c’est ? Le tocsin ! Est-ce le feu ? des voleurs ? des brigands ? Plusieurs femmes conseillent à leurs maris, les prient de ne pas bouger, de laisser courir les autres : quelques-uns se lèvent et vont à la fenêtre : les poltrons, comme s’ils se rendaient aux prières qui leur sont faites, retournent sous les couvertures : les plus curieux et les plus braves descendent pour prendre leurs fourches et leurs fusils et courir au bruit : d’autres restent pour voir.

Mais, avant qu’ils fussent tous prêts, avant même qu’ils fussent bien dégagé du sommeil, le bruit était parvenu aux oreilles d’autres personnes qui veillaient non loin de là, debout et leurs habits sur le corps : les bravi dans un endroit, Agnese et Perpetua dans un autre. Nous dirons d’abord brièvement ce qu’avaient fait les premiers, depuis le moment où nous les avons laissés, partie dans la masure, et partie au cabaret. Ces trois-ci, lorsqu’ils virent toutes les portes fermées et la rue déserte, sortirent à la hâte, comme s’ils s’étaient aperçus qu’il était tard, et en disant qu’ils allaient tout de suite reprendre le chemin de leur demeure : ils firent un tour dans le village pour bien reconnaître si chacun était rentré chez soi ; et en effet ils ne rencontrèrent âme qui vive et n’entendirent pas le moindre bruit. Ils passèrent aussi bien en silence devant notre pauvre petite maison, la plus tranquille de toutes, puisqu’il n’y avait personne. Ils allèrent alors directement à la masure, et firent leur rapport au seigneur Griso. Aussitôt celui-ci mit sur sa tête un grand chapeau rabattu, sur ses épaules un manteau de toile cirée garni de coquilles, prit un bourdon de pèlerin, dit : « Marchons en bravi ; silence et attention aux ordres, » s’achemina le premier, les autres à sa suite ; et en un moment ils arrivèrent à la petite maison par un chemin opposé à celui par lequel notre petite troupe s’en était éloignée, allant, elle aussi, à son expédition. Le Griso arrêta son monde à quelques pas de distance, s’avança seul pour explorer les lieux, et, voyant tout désert et tranquille au dehors, il fit venir à lui deux de ses brigands, leur donna l’ordre d’escalader sans bruit le mur qui entourait la cour, et, une fois dedans, de se cacher dans un coin derrière un figuier touffu qu’il avait remarqué le matin. Cela fait, il frappa un petit coup à la porte, avec l’intention de se dire un pèlerin égaré qui demandait asile jusqu’au jour. Personne ne répond. Il frappe de nouveau un peu plus fort ; pas même un chut en retour. Alors il va chercher un troisième bandit, le fait descendre dans la cour, de la même manière que les deux autres, avec ordre de détacher bien délicatement la serrure, pour avoir libres l’entrée et la retraite. Tout s’exécute avec grande précaution et plein succès. Il va appeler les autres, les fait entrer avec lui, les envoie se cacher à côté des premiers, repousse la porte bien doucement, y pose en dedans deux sentinelles et va droit à la porte de la maison, frappe encore là et il attend : il pouvait attendre. Doucement, très-doucement, il force encore cette serrure : personne du dedans ne dit : Qui est là ? personne ne se fait entendre. Ce ne saurait aller mieux. En avant donc : « Pst ! » il appelle ceux du figuier, entre avec eux dans la chambre d’en bas où le matin il avait méchamment attrapé ce certain morceau de pain. Il tire de sa poche amadou, pierre, briquet, allumettes, allume une petite lanterne, entre dans l’autre chambre plus au fond, pour s’assurer que personne ne s’y trouve : il n’y a personne. Il revient, va vers la porte de l’escalier, regarde, prête l’oreille : solitude et silence. Il laisse au rez-de-chaussée deux autres sentinelles, se fait suivre du Grignapoco, un bravo du comté de Bergame, qui devait seul menacer, apaiser, commander, être en un mot celui qui parlerait, afin que son langage pût faire croire à Agnese que l’expédition venait de ces contrées. Avec cet homme à ses côtés, et les autres derrière lui, le Griso monte en tapinois, maudissant en son cœur chaque marche qui craque, chaque pas de ses coquins qui fait du bruit. Enfin il est en haut. Ici le gîte du lièvre. Il pousse du bout des doigts la porte qui donne entrée dans la première chambre ; la porte cède, une petite ouverture se fait : il y présente l’œil ; c’est tout obscur : il y présente l’oreille, pour entendre si quelqu’un souffle, ronfle, remue de quelque manière là-dedans ; rien : donc, en avant : il met la lanterne devant son visage, pour voir sans être vu, ouvre tout à fait la porte, voit un lit, il y court : le lit est fait et uni, le revers de la couverture proprement rangé sur le chevet. Il plie les épaules, se tourne vers sa troupe, fait signe qu’il va voir dans l’autre chambre et qu’on ait à le suivre bien doucement : il y entre, fait le même manège, ne trouve rien de plus. « Que diable est ceci ? dit-il alors, quelque chien de traître nous aurait-il vendus ? » Ils se mettent tous, avec moins de précaution à regarder, à fureter dans tous les coins, ils mettent la maison sens dessus dessous. Pendant que ceux-ci sont à cette besogne, les deux qui font la garde à la porte de la rue entendent la marche de petits pieds qui s’avancent en se pressant : ils s’imaginent que celui qui vient, quel qu’il puisse être, passera droit : ils restent cois, et à tout événement se tiennent sur le qui vive. Dans le fait, les petits pieds s’arrêtent précisément devant la porte. C’était Menico qui accourait, envoyé par le père Cristoforo, pour dire aux femmes qu’au nom du ciel elles se sauvassent de leur maison à l’instant même et s’allassent réfugier au couvent, parce que… le pourquoi, vous le savez. Il prend la poignée extérieure de la serrure pour frapper, et sent cette serrure branler dans ses doigts, déclouée et, détachée. — Qu’est-ce que ceci ? — pense-t-il, et il pousse timidement la porte : elle s’ouvre… Menico met, non sans grande crainte, le pied dans la cour, et tout à coup il se sent saisir par les deux bras, en même temps que deux voix, l’une à droite, l’autre à gauche, lui disent d’un ton bas mais menaçant : « Silence, ou tu es mort ! » L’enfant, tout au contraire, pousse un grand cri : l’un des bandits lui met la main sur la bouche : l’autre sort un coutelas pour lui faire peur. Le pauvre Menico tremble comme la feuille et n’essaie même plus de crier ; mais au même instant, comme à sa place et sur un ton bien différent, se fait entendre ce premier coup de cloche si imprévu, et à la suite une tempête d’autres coups l’un touchant l’autre. Qui est en faute est en crainte, dit le proverbe milanais : l’un et l’autre des deux coquins crut entendre, dans ces coups son nom, son prénom, son surnom : ils lâchent les bras du petit garçon, retirent précipitamment les leurs, ouvrent toutes grandes leur main et leur bouche, se regardent dans les yeux, et courent vers la maison où était le gros de la troupe. Menico se sauve à toutes jambes dans la rue du côté du clocher, où à coup sûr il devait y avoir quelqu’un. Les autres bandits qui fouillaient la maison de la cave au grenier n’ont pas été moins frappés du terrible tintement, ils se troublent, vont et viennent, en désordre, se croisent, s’entre-choquent : chacun cherche le chemin le plus court pour gagner la porte. Et pourtant c’étaient tous gens éprouvés et habitués à montrer leur face à l’ennemi : mais ils ne purent tenir ferme contre un péril indéterminé et qui ne s’était pas fait voir un peu de loin avant de tomber sur eux. Il fallut toute la supériorité du Griso pour les tenir réunis, de manière que ce fût une retraite et non une fuite. Comme le chien qui accompagne un troupeau de pourceaux court tantôt ici, tantôt là, sur ceux qui se débandent, prend aux dents l’oreille de l’un et le tire vers le troupeau, de son nez en pousse un autre, aboie contre un autre encore qui sort en ce moment de la file, de même le pèlerin saisit au toupet l’un de ces hommes qui déjà touchait le seuil de la porte et le retire violemment en arrière ; il repousse en arrière avec son bourdon celui-ci, celui-là, qui s’y dirigeaient ; il crie après les autres qui courent en tout sens sans savoir où, et fait tant qu’il les rallie tous au milieu de la cour. « Vite, vite ! pistolets en main, couteaux prêts à jouer ; tous ensemble, et puis nous irons ; c’est ainsi que l’on va. Qui voulez qui nous touche si nous nous tenons bien ensemble, grands butors que vous êtes ? Mais si nous nous laissons attraper un à un, les paysans mêmes nous rosseront. Fi donc ! suivez-moi et marchez unis. » Après cette courte harangue, il se mit à leur tête, et sortit le premier. La maison, comme nous l’avons dit, était au bout du village : le Griso prit le chemin qui menait dehors, et tous le suivirent en bon ordre.

Laissons-les aller, et retournons un pas en arrière pour rejoindre Agnese et Perpetua que nous avons laissées dans un certain petit chemin. Agnese avait tâché d’éloigner l’autre le plus possible de la maison de don Abbondio ; et pendant quelque temps la manœuvre avait réussi. Mais tout à coup la servante s’était souvenue de la porte restée ouverte, et avait voulu retourner. Il n’y avait rien à dire à cela : Agnese, pour ne pas lui donner de soupçon, avait été obligée de tourner avec elle et de la suivre, tâchant néanmoins de la retenir chaque fois qu’elle la voyait bien animée dans le récit de ses mariages manqués. Elle faisait semblant de lui prêter grande attention, et, de temps en temps, pour le lui marquer ou pour soutenir le babil, elle disait : « Certainement, maintenant je vois ce que c’est : c’est très-bien, la chose est claire ; et puis ? et lui ? et vous ? » Mais pendant le manège elle se tenait à elle-même un autre discours. « Seront-ils sortis maintenant ? ou bien y sont-ils encore ? Quels étourdis nous avons été tous les trois, en ne songeant pas à convenir de quelque signal pour m’avertir quand ce serait fait ! C’est une fière sottise ! Mais elle est faite : il n’y a plus à présent d’autre remède que d’amuser cette femme le plus longtemps que je pourrai : au pis aller, ce sera un peu de temps perdu. » Ainsi, à petites marches et à petites pauses, elles étaient revenues jusqu’à peu de distance de la maison de don Abbondio qu’elles ne voyaient pourtant pas encore, à cause du coin ; et Perpetua, se trouvant à un point important de la narration, s’était laissée arrêter sans faire résistance, sans même s’en apercevoir, quand tout à coup vint retentissant d’en haut, dans le vide immobile de l’air, dans le vaste silence de la nuit, ce premier cri désordonné de don Abbondio : « Au secours ! Au secours !

— Miséricorde ! qu’est-il arrivé ? cria Perpetua, et elle voulut courir.

— Qu’y a-t-il donc ? qu’y a-t-il ? dit Agnese en la retenant par sa jupe.

— Miséricorde ! Est-ce que vous n’avez pas entendu ? répliqua l’autre en se dégageant.

— Qu’y a-t-il ? qu’y a-t-il donc ? répéta Agnese en lui prenant le bras.

— Diable de femme ! » s’écria Perpetua, en la repoussant pour se mettre en liberté ; et elle prit sa course. Dans ce moment se fit entendre, plus éloigné, plus aigu, plus bref, le grand cri de Menico.

« Miséricorde ! » crie Agnese à son tour ; et la voilà courant après l’autre. Elles avaient à peine levé les talons quand la cloche tinta : un coup, deux, trois, et cela se suit. C’eût été pour elles des éperons, si elles en avaient eu besoin. Perpetua arrive de quelques instants la première. Tandis qu’elle veut pousser la porte, la porte s’ouvre à plein du dedans, et sur le seuil paraissent Tonio, Gervaso, Renzo, Lucia, qui, ayant trouvé l’escalier, en avaient sauté les marches quatre à quatre, et, entendant ensuite cette terrible sonnerie, couraient de toutes leurs forces pour se sauver.

« Qu’est-ce donc ? qu’est-ce que c’est ? » demanda Perpetua tout essoufflée aux deux frères qui lui répondirent par une bonne poussée et tournèrent le coin. « Et vous ! comment ! que faites-vous ici ? » demanda-t-elle ensuite à l’autre couple quand elle en eut reconnu les figures. Mais ceux-ci sortirent de même sans répondre. Perpetua, pour se porter au plus vite là où le besoin était le plus grand, ne fit pas d’autres questions, entra précipitamment dans le vestibule et courut, du mieux qu’elle put dans l’obscurité, vers l’escalier.

Les deux fiancés demeurés tels se trouvèrent en face d’Agnese qui arrivait avec tout son trouble.

« Ah ! vous voilà ! dit celle-ci, ayant peine à tirer les mots de son gosier, comment ça s’est-il passé ? pourquoi cette cloche ? il me semble avoir entendu…

— À la maison, à la maison, dit Renzo, avant qu’il vienne du monde ; » et ils en prenaient le chemin. Mais Menico arrive en courant, les reconnaît, les arrête, et encore tout tremblant leur dit : « Où allez-vous ? Retournez, retournez : par ici, au couvent.

— Est-ce toi qui ? commençait à dire Agnese.

— Qu’est-ce donc qu’il y a ? demandait Renzo ; Lucia, de plus en plus égarée, se taisait et tremblait.

— Il y a le diable dans votre maison, reprit Menico haletant. Je les ai vus, moi, ils ont voulu me tuer ; le père Cristoforo l’a dit ; et vous aussi, Renzo, il a dit que vous veniez tout de suite ; et au surplus je les ai vus, moi. Quel bonheur que je vous trouve tous ici ! je vous parlerai quand nous serons dehors. »

Renzo, qui des trois avait le mieux sa tête, pensa que par ici ou par là il fallait s’en aller promptement avant qu’il accourût du monde, et que ce qu’il y avait de plus sûr était de faire ce que Menico conseillait ou plutôt ce qu’il commandait avec la force d’un être plein d’épouvante. En chemin ensuite, et une fois hors de danger, on pourrait demander à l’enfant une explication plus claire. « Passe devant, lui dit-il. Allons avec lui, dit-il aux femmes. » Ils retournèrent sur leurs pas, marchèrent grand train vers l’église, traversèrent la place où par bonheur il n’y avait encore personne, entrèrent dans un petit chemin qui se trouvait entre l’église et la maison de don Abbondio ; puis, à la première trouée qu’ils trouvèrent dans une haie, ils passèrent par là, et cheminèrent à travers champs.

Ils n’étaient peut-être pas encore à cinquante pas lorsque les gens du village commencèrent à arriver en courant sur la place, et le nombre en augmentait à chaque instant. Ils se regardaient les uns les autres : chacun avait une question à faire, personne une réponse à donner. Les premiers arrivés coururent à la porte de l’église : elle était fermée. Ils coururent au clocher par dehors ; et l’un d’eux, mettant la bouche à une petite fenêtre, à une espèce de barbacane, cria dedans : « Que diable y a-t-il donc ? » Quand Ambrogio entendit une voix connue, il laissa aller la corde ; et certain, par le bourdonnement du dehors, que bien du monde était accouru, il répondit : « Je vais ouvrir. » Il passa à la hâte le vêtement qu’il avait apporté sous son bras, vint par l’intérieur à la porte de l’église et l’ouvrit.

« Qu’est-ce que tout ce vacarme ? — Qu’y a-t-il donc ? — Où est-il ? — Qui est-ce ?

— Comment, qui c’est ? dit Ambrogio, tenant d’une main l’un des battants de la porte et de l’autre le haut de ce certain vêtement qu’il s’était tant pressé de mettre. Comment ! vous ne le savez pas ? du monde dans la maison de M. le curé. Allons, enfants : du secours ! » Tous se tournent vers cette maison, s’en approchent en foule, regardent en haut, prêtent l’oreille : tout est tranquille. D’autres courent du côté de la porte : elle est fermée, et rien ne marque qu’on y ait touché. Eux aussi regardent en haut ; pas une fenêtre n’est ouverte : on n’entend pas le moindre bruit.

« Qui est-là dedans ? — Ohé ? ohé ? — Monsieur le curé ! — Monsieur le curé ! »

Don Abbondio, qui, aussitôt après s’être aperçu de la fuite des assaillants, s’était retiré de la fenêtre et l’avait refermée, et qui dans ce moment était à se chamailler tout bas avec Perpetua qui l’avait laissé seul dans un embarras si fâcheux, fut obligé, lorsqu’il s’entendit appeler par la voix du peuple, de revenir à la fenêtre ; et, voyant le secours si grand, il se repentit de l’avoir demandé.

« Qu’est-il arrivé ? — Que vous a-t-on fait ? — Qui sont ces gens-là ? — Où sont-ils ? — lui criaient cinquante voix ensemble.

— Il n’y a plus personne ; je vous remercie ; vous pouvez retourner chez vous.

— Mais qui était-ce ? — Où sont ils allés ? — Qu’est-ce qui est arrivé ?

— De mauvaises gens, des gens qui rôdent la nuit ; mais ils ont pris la fuite : retournez chez vous ; il n’y a plus rien : une autre fois, mes enfants, je vous remercie de votre bon cœur. » Et cela dit, il se retira et ferma la fenêtre. Alors quelques-uns commencèrent à murmurer, d’autres à se moquer, d’autres à jurer, d’autres pliaient les épaules et s’en allaient, lorsqu’arriva un homme tellement hors d’haleine qu’il avait peine à former ses mots. Celui-ci avait sa demeure presque en face de celle de nos femmes, et, attiré par le bruit à sa fenêtre, il avait vu dans la petite cour tout le mouvement et le désordre des bravi, lorsque le Griso se donnait tant de peine pour les rallier. Quand il eut repris sa respiration, il cria : « Que faites-vous ici, bonnes gens ? Ce n’est pas ici qu’est le diable : il est là-bas au bout de la rue, à la maison d’Agnese Mondella : des gens armés ; ils sont dedans ; ils ont l’air de vouloir tuer un pèlerin ; qui sait ce que diable ce peut être ?

— Quoi ? — Qu’est-ce que c’est ? — Quoi ? Et ici commence une délibération tumultueuse. Il faut aller. — Il faut voir. — Combien sont-ils ? — Combien sommes-nous ? — Qui sont-ils ? — Le consul ! le consul !

— Me voilà, répond le consul du milieu de la foule, me voilà ; mais il faut m’aider, il faut m’obéir. Vite : où est le sacristain ? À la cloche, à la cloche ! Vite, quelqu’un qui coure à Lecco chercher du secours : Venez tous ici »

Qui accourt, qui se glisse entre un homme et l’autre et s’esquive : le tumulte était grand lorsqu’on voici encore un qui a vu les brigands partir à la hâte, et qui crie : « Courez, braves gens ! des voleurs ou des bandits qui se sauvent avec un pèlerin : ils sont déjà hors du village : donnons dessus ! donnons dessus. » À cet avis, sans attendre les ordres du chef, ils partent en masse et courent pêle-mêle le long de la rue : à mesure que l’armée s’avance, quelques-uns de ceux de l’avant-garde ralentissent le pas, se laissent dépasser et, se glissent dans le corps de bataille : les derniers poussent en avant : l’essaim tout en confusion arrive enfin au lieu indiqué. Les traces de l’invasion étaient récentes et manifestes ; la porte extérieure tout ouverte, la serrure enfoncée ; mais les auteurs du fait avaient disparu. On entre dans la cour, on va à la porte de la maison : elle est, comme l’autre, ouverte et forcée : on appelle : « Agnese ! Lucia ! Le pèlerin ! Où est le pèlerin ? Stefano l’aura rêvé, son pèlerin. — Non, non, Carlandrea aussi l’a vu. Ohé, pèlerin ! — Agnese ! Lucia ! Personne ne répond. Ils les ont enlevées ! Ils les ont enlevées ! » Il y en eut alors qui, élevant la voix, proposèrent de poursuivre les ravisseurs, disant que c’était une infamie, et qu’il y aurait honte pour le pays si tout coquin pouvait impunément venir en emporter les femmes, comme le milan emporte les petits poulets de dessus une aire déserte. Nouvelle délibération et plus tumultueuse encore : mais l’un d’eux (et l’on n’a jamais bien su qui c’était) jeta parmi la troupe le bruit qu’Agnese et Lucia s’étaient mises en sûreté dans une maison. Ce bruit courut rapidement, obtint créance ; on ne parla plus de donner la chasse aux fugitifs, et la troupe s’éparpilla, chacun retournant à sa demeure. Ce ne fut alors que mélange confus de voix, mouvement bruyant dans tout le village : des portes où l’on frappait et qui s’ouvraient, des lampes qui paraissaient et disparaissaient, les questions des femmes par la fenêtre, les réponses données de la rue. Puis, lorsque celle-ci redevint déserte et calme, les discours continuèrent à l’intérieur des maisons, et moururent dans les bâillements, pour recommencer au matin. Il n’y eut cependant point d’autres événements, si ce n’est que ce matin même, le consul étant dans son champ, le menton dans l’une de ses mains, le coude appuyé sur le manche de sa bêche à demi enfoncée en terre, et le pied levé sur le fer de l’instrument, ce consul étant, dis-je, à réfléchir sur les mystères de la nuit passée et sur la raison composée de ce qu’il avait charge et de ce qu’il lui convenait de faire, vit venir à lui deux hommes de très-robuste apparence, chevelus comme deux rois des Francs de la première race, et fort ressemblants d’ailleurs à ces deux individus qui cinq jours auparavant s’étaient trouvés sur les pas de don Abbondio, si ce n’étaient les mêmes. Ces hommes, d’une manière encore moins cérémonieuse, signifièrent au consul qu’il eût à se bien garder de faire aucune déposition au podestat du fait advenu, de dire la vérité s’il était interrogé sur ce fait, d’en causer, d’y faire causer les villageois, le tout en tant qu’il tiendrait à l’espérance de mourir de maladie.

Nos pauvres fugitifs marchèrent quelque temps d’un pas rapide en silence, se retournant, tantôt l’un, tantôt l’autre, pour regarder si personne ne les poursuivait, souffrant tout à la fois par la fatigue de leur fuite, par leur anxiété durant la chanceuse entreprise, par le chagrin de la voir manquée, par l’appréhension confuse du nouveau danger qui venait obscurément se présenter. Le sentiment de leur peine était rendu plus pénétrant encore par ce bruit continuel des coups pressés de la cloche qui, s’ils devenaient dans l’éloignement plus faibles et moins distincts, semblaient par cela même prendre je ne sais quoi de plus lugubre et de plus sinistre. Enfin la cloche se tut. Se trouvant alors dans un champ où il n’y avait nulle habitation, n’entendant aucun bruit autour d’eux, ils ralentirent leur marche, et Agnese fut la première qui, reprenant haleine, rompit le silence pour demander à Renzo comment la chose s’était passée, et à Menico ce que c’était que ce diable dans la maison. Renzo raconta brièvement sa triste histoire ; et tous les trois se tournèrent vers l’enfant, qui rapporta plus clairement l’avis du père, après quoi il fit le récit de ce qu’il avait vu et risqué lui-même, et où n’était que trop la confirmation de cet avis. Ceux qui l’écoutaient en comprirent plus qu’il n’avait su dire : à cette révélation, ils frissonnèrent, s’arrêtèrent tous trois en même temps, échangèrent entre eux un regard d’épouvante ; et aussitôt, d’un mouvement unanime, tous trois mirent la main sur la tête ou sur les épaules du petit garçon, comme pour le caresser, pour le remercier tacitement d’avoir été pour eux un ange tutélaire, pour lui montrer la compassion qu’ils ressentaient de l’alarme qu’il avait éprouvée, du danger qu’il avait couru pour leur salut, et pour lui en demander en quelque sorte pardon. « Maintenant retourne à ta maison, pour que tes parents ne soient pas plus longtemps en peine sur ton compte, lui dit Agnese ; et, se rappelant les papaglinde promises, elle en prit quatre dans sa poche et les lui donna, ajoutant : « Prie le Seigneur que nous nous revoyions bientôt, et alors… » Renzo lui donna une berlinga neuve et lui recommanda beaucoup de ne point parler de la commission qu’il avait reçue du père ; Lucia le caressa de nouveau, lui dit adieu d’une voix affligée ; l’enfant attendri les salua tous, et s’en retourna. Ils se remirent en marche tout pensifs, les femmes devant, Renzo après elles, comme leur servant d’escorte. Lucia se tenait serrée au bras de sa mère, et se dérobait doucement et avec adresse à l’aide que le jeune homme lui offrait dans les pas difficiles de ce voyage hors des chemins frayés ; confuse intérieurement, au milieu même de son trouble, d’avoir été si longtemps seule avec lui et d’une manière si familière, lorsqu’elle s’attendait à devenir sa femme dans peu de moments. Maintenant que ce rêve était si douloureusement évanoui, elle se repentait d’avoir été trop loin, et, parmi tant de raisons de trembler, elle tremblait aussi par cette pudeur qui ne naît pas de la triste science du mal, par cette pudeur qui s’ignore elle-même, semblable à la peur de l’enfant qui tremble dans les ténèbres sans savoir pourquoi.

« Et la maison ? » dit une fois Agnese. Mais, quelque importante que fût la question, personne n’y répondit, parce que personne n’avait une réponse satisfaisante à y faire. Ils poursuivirent leur chemin en silence, et bientôt enfin ils débouchèrent sur la petite place qui se trouvait devant l’église du couvent. Renzo, se présentant à la porte, la poussa légèrement. Par le fait la porte s’ouvrit ; et la lumière de la lune, passant par cette ouverture, éclaira la figure pâle et la barbe argentée du père Cristoforo qui était là debout à attendre. Lorsqu’il eut vu qu’il ne manquait personne : « Dieu soit loué ! » dit-il, et il leur fit signe d’entrer. Un autre capucin était à ses côtés : c’était le frère lai sacristain que, par ses raisonnements et ses prières, il avait décidé à veiller avec lui, à laisser la porte seulement poussée et à s’y tenir en sentinelle, pour recevoir ces pauvres gens menacés ; et il n’avait rien moins fallu que l’autorité du père et sa réputation de saint pour obtenir du frère un acte de condescendance incommode, dangereux et contraire à la règle. Lorsqu’ils furent entrés, le père Cristoforo repoussa bien doucement la porte. Alors le sacristain n’y tint plus, et, tirant le père à l’écart, il lui murmura tout bas à l’oreille : « Mais, père, père ! de nuit… dans l’église… avec des femmes… fermer… la règle… Mais, père ! » et il secouait la tête. Pendant qu’il articulait péniblement ces mots : « Voyez pourtant ! se disait le père Cristoforo, si c’était un brigand poursuivi, frère Fazio ne lui ferait pas la moindre difficulté ; et pour une pauvre innocente qui se sauve des griffes du loup… — Omnia munda mundis[22], » dit-il ensuite en se tournant subitement vers le frère Fazio et oubliant que celui-ci n’entendait pas le latin. Mais cet oubli fut précisément ce qui fit effet. Si le père avait entrepris de discuter par des raisons, frère Fazio n’aurait pas manqué d’autres raisons à lui opposer ; et Dieu sait quand et comment le débat aurait pris terme. Mais, en entendant ces paroles pleines d’un sens mystérieux, et prononcées d’une manière si résolue, il lui sembla qu’elles devaient contenir la solution de tous ses doutes. Il se calma et dit : « Suffit : vous en savez plus que moi.

— Soyez tranquille, » répondit le père Cristoforo ; et, à la lueur douteuse de la lampe qui brûlait devant l’autel, il s’approcha des réfugiés qui attendaient dans l’incertitude, et leur dit : « Mes enfants, remerciez le Seigneur qui vous a sauvés d’un grand péril. Peut-être en ce moment…! » Et ici il se mit à expliquer ce qu’il leur avait fait dire par le petit messager ; car il ne soupçonnait pas qu’ils en sussent plus que lui, et il supposait que Menico les avait trouvés tranquilles dans leur maison, avant que les brigands y arrivassent. Personne ne le détrompa, pas même Lucia, qui pourtant éprouvait un certain remords d’une semblable dissimulation envers un tel homme ; mais c’était la nuit des imbroglios et des faux semblants.

« Après choses pareilles, continua-t-il, vous voyez bien, mes enfants, que ce pays n’est maintenant pas sûr pour vous. C’est le vôtre ; vous y êtes nés ; vous n’avez fait de mal à personne, mais Dieu le veut ainsi. C’est une épreuve, mes enfants : supportez-la avec patience, avec confiance, sans haine, et soyez sûrs qu’un temps viendra où vous vous trouverez heureux de ce qui vous arrive aujourd’hui. Je me suis occupé de vous procurer un refuge pour ces premiers moments. Bientôt, j’espère, vous pourrez revenir sans risques dans vos demeures ; quoi qu’il en soit, Dieu prendra soin de vous selon votre plus grand avantage ; et moi, bien certainement, je m’efforcerai de reconnaître la grâce qu’il me fait en me choisissant pour son ministre auprès de vous, ses pauvres et chers affligés. Vous, poursuivit-il en se tournant vers les deux femmes, vous pourrez vous arrêter à ***. Là vous serez suffisamment écartées du danger, et en même temps pas trop loin de chez vous. Demandez, en cet endroit, notre couvent ; faites appeler le père gardien ; remettez-lui cette lettre : il sera pour vous un autre frère Cristoforo. Et toi aussi, mon cher Renzo, tu dois, pour le moment, te mettre en sûreté contre la rage des autres et contre la tienne. Porte cette lettre au père Bonaventure de Lodi, à notre couvent de Porte-Orientale, à Milan. Il fera pour toi l’office de père, te guidera, te procurera de l’ouvrage, jusqu’à ce que tu puisses revenir vivre ici sans rien craindre. Allez au bord du lac, près de l’embouchure du Bione. C’est un torrent à peu de distance de Pescarenico. Là, vous verrez un bateau en station ; vous direz : barque ; on vous demandera pour quoi ; répondez : saint François. La barque vous recevra, vous transportera sur l’autre bord, où vous trouverez une carriole qui vous conduira directement jusqu’à ***. »

Celui qui demanderait comment frère Cristoforo avait aussi promptement à sa disposition des moyens de transport par eau et par terre, se montrerait peu au fait de ce qu’était le pouvoir d’un capucin tenu pour saint dans l’opinion publique.

Il restait à penser à la garde des maisons. Le père en reçut les clefs, se chargeant de les remettre à tel ou tel que Renzo et Agnese lui désignèrent. Cette dernière, en tirant la sienne de sa poche, poussa un grand soupir à l’idée que la maison était en ce moment ouverte, que le diable y avait été, — et qui sait, — se disait-elle, — ce qu’il peut y avoir encore à garder ?

« Avant que vous partiez, dit le père, prions tous ensemble le Seigneur pour qu’il soit avec vous dans ce voyage comme toujours, et surtout pour qu’il vous donne la force, qu’il vous fasse chercher la douceur de vouloir ce qu’il a voulu. » En disant ces mots, il se mit à genoux au milieu de l’église, et tous en firent de même. Après qu’ils eurent prié quelques moments en silence, le père, à voix basse, mais distinctement, prononça ces paroles : « Nous vous prions aussi pour cet infortuné qui nous a mis dans cette situation. Nous serions indignes de votre miséricorde si nous ne vous la demandions pas pour lui du fond de notre âme : il en a tant besoin ! Nous avons, nous autres, au milieu de nos tribulations, la consolation de penser que nous sommes dans la voie où vous nous avez mis : nous pouvons vous offrir nos peines, et elles deviennent pour nous un avantage. Mais lui ! il est votre ennemi. Oh ! qu’il est à plaindre ! il lutte contre vous ! ayez pitié de lui, Seigneur ; touchez son cœur, rendez-le votre ami, accordez-lui tous les biens que nous pouvons désirer pour nous-mêmes. »

S’étant ensuite levé comme à la hâte, il dit : « Allons, mes enfants, il n’y a pas de temps à perdre ; que Dieu vous garde, et que son ange vous accompagne : partez. » Et pendant qu’ils se mettaient en marche, avec cette émotion qui ne trouve pas de paroles et n’en a pas besoin pour se manifester, le père ajouta d’une voix altérée : « Le cœur me dit que nous nous reverrons bientôt. »

Certainement, le cœur, pour qui l’écoute, a toujours quelque chose à dire sur ce qui sera. Mais que sait-il, le cœur ? À peine quelque peu de ce qui fut.

Sans attendre la réponse, frère Cristoforo alla dans là sacristie ; les voyageurs sortirent de l’église ; et frère Fazio ferma la porte en leur disant adieu, ce qu’il fit lui-même d’une voix émue. Ils marchèrent sans bruit vers l’endroit de la rive qui leur avait été indiqué, y virent le bateau tout prêt, et, l’échange du mot s’étant fait, ils y entrèrent. Le batelier appuyant une rame contre le bord, s’en détacha : puis portant la main à l’autre aviron, et ramant des deux bras, il prit le large vers la rive opposée. Nul souffle de vent ne se faisait sentir ; le lac était uni et calme, il aurait semblé immobile sans le tremblement et la légère ondulation des reflets de la lune qui, du haut du ciel et comme sur un vaste miroir, y reproduisait son image. On n’entendait que le flot sur la grève où il venait lent et mourant se briser, le murmure plus lointain de l’eau se rompant contre les piles du pont, et la chute réglée de ces deux rames qui fendaient la surface azurée du lac, d’un même coup en sortaient ruisselantes et s’y plongeaient encore. L’onde, divisée par la barque et se réunissant derrière la poupe, formait une trace ridée qui allait peu à peu s’éloignant du rivage. Les passagers, silencieux, la tête tournée en arrière, regardaient les montagnes et le pays, sur lequel la lune répandait une abondante clarté, traversée çà et là de grandes ombres. On distinguait les villages, les maisons, les chaumières. Le château de don Rodrigo, avec sa tour plate, élevé au-dessus des maisonnettes groupées, au pied du promontoire, figurait comme un être féroce, qui, debout dans les ténèbres, au milieu d’êtres endormis, veillerait méditant un crime. Lucia le vit et frissonna ; elle suivit de ses regards les pentes du terrain jusqu’à son village, et les fixa vers son extrémité ; elle aperçut sa petite maison ; elle aperçut le feuillage touffu du figuier qui dépassait le mur de la cour ; elle aperçut la fenêtre de sa chambre ; et, posant le bras sur le bord de la barque au fond de laquelle elle était assise, elle baissa le front sur ce bras comme pour dormir, et pleura secrètement.

Adieu, montagnes sortant du fond des eaux et s’élevant jusqu’au ciel ; cimes inégales, connues de celui qui a passé parmi vous le premier âge de sa vie, et non moins gravées dans son esprit que les traits de ses plus proches ; torrent dont il distingue le murmure comme le son des voix domestiques ; champêtres habitations éparses et blanches sur le penchant du coteau, comme des troupeaux de brebis au pâturage ; adieu ! Qu’il est triste le pas de celui qui a grandi parmi vous et qui vous laisse ! Pour celui-là même qui, volontairement, s’éloigne de vous, poussé par l’espérance de faire fortune ailleurs, les rêves de richesse qui l’entraînent perdent en ce moment leur attrait, charme qui l’avait séduit ; il s’étonne de la résolution qu’il a pu prendre ; il retournerait sur ses pas, s’il ne pensait qu’il reviendra et reviendra riche un jour. À mesure qu’il avance dans la plaine, son œil se retire, dégoûté, lassé, de cette vaste uniformité qu’il y trouve ; l’air lui semble pesant et mort ; il entre avec tristesse et distraction dans les villes bruyantes ; ces maisons jointes à des maisons, ces rues aboutissant à des rues, lui semblent un obstacle à sa respiration ; et, devant les édifices que l’étranger admire, il pense, avec un désir inquiet, au petit champ, à la petite maison de son pays, que, depuis longtemps, il convoite et qu’il achètera lorsqu’il reviendra nanti de fonds à ses montagnes.

Mais que dire de celle qui n’avait jamais porté, au-delà de ces lieux mêmes, un désir fugitif, dont tous les projets d’avenir y étaient concentrés, et qui en est tout à coup jetée au loin par une force perverse ? Que dire de ce qu’elle ressent, lorsque, tout à la fois arrachée à ses plus chères habitudes et à ses plus douces espérances, elle abandonne les montagnes qu’elle aime, pour aller chercher des personnes inconnues qu’elle n’a jamais désiré de connaître, et lorsqu’elle ne peut même entrevoir le moment fixé pour son retour ? Adieu cette maison où elle est née, où, assise et occupée d’une pensée qui se cachait au fond de son âme, elle apprit à distinguer de tous les autres pas un pas attendu dans une mystérieuse crainte ! Adieu cette maison encore étrangère, cette maison sur laquelle tant de fois, en passant, elle avait jeté un regard à la dérobée et non sans rougir ; où son imagination se plaisait à se représenter le séjour tranquille et perpétuel d’une épouse ! Adieu cette église où son âme jouit tant de fois de sa sérénité, en chantant les louanges du Seigneur ; où une cérémonie avait été promise et préparée ; où le soupir secret du cœur devait être solennellement béni, l’amour être commandé et s’appeler saint ; adieu ! Celui qui vous donnait tant de charmes est partout, et il ne trouble jamais la joie de ses enfants que pour leur en préparer une plus grande et plus sûre.

Telle était la nature des pensées, si ce n’étaient les pensées mêmes, de Lucia, peu différentes de celles des deux autres voyageurs, pendant que la barque les rapprochait de la rive droite de l’Adda.


CHAPITRE IX.


La barque, en touchant le rivage, donna une secousse à Lucia qui, après avoir séché secrètement ses larmes, leva la tête, comme si elle se réveillait. Renzo sortit le premier, présenta sa main à Agnese qui, sortie à son tour, donna la sienne à Lucia, et tous trois remercièrent tristement le batelier. « De quoi ? répondit-il, nous sommes ici-bas pour nous aider les uns les autres, » et il retira sa main avec une sorte d’effroi, comme s’il lui avait été proposé de voler, lorsque Renzo chercha à y glisser une partie de l’argent qu’il se trouvait avoir dans sa poche, et dont il s’était muni ce soir-là dans l’intention de reconnaître généreusement envers don Abbondio le service que celui-ci aurait rendu malgré lui. La carriole était là toute prête ; le conducteur salua les trois personnes qu’il attendait, les fit monter ; un signal de la voix à sa bête, un coup de fouet, et les voilà en route.

Notre auteur ne décrit pas ce voyage nocturne ; il tait le nom du pays vers lequel le père Cristoforo avait dirigé les deux femmes ; il déclare même expressément ne le vouloir pas dire. Plus tard, et à mesure qu’on avance dans l’histoire, on aperçoit le motif de ces réticences. Les aventures de Lucia dans ce lieu se trouvent liées à une intrigue ténébreuse, où figure une personne dont la famille était, à ce qu’il paraît, très-puissante à l’époque où l’auteur écrivait. Pour rendre raison de l’étrange conduite de cette personne dans la circonstance particulière dont il s’agit, il a été ensuite obligé de raconter succinctement sa vie antérieure, et la famille y joue le rôle que verront ceux qui voudront nous lire. Mais ce que la circonspection de ce pauvre homme a voulu soustraire à notre connaissance, nos recherches nous l’ont fait trouver d’autre part. Un historien milanais[23], qui a eu à faire mention de cette même personne, ne la nomme pas, il est vrai, ni le pays non plus ; mais il dit de ce pays que c’était un bourg ancien et noble auquel, pour être ville, il n’en manquait que le nom ; il dit ailleurs que le Lambro y passe ; ailleurs qu’il y a un archiprêtre. Du rapprochement de ces diverses données, nous déduisons que c’était Monza infailliblement. Dans le vaste trésor des inventions savantes, il pourra s’en trouver de plus fines, mais je ne crois pas de plus justes. Nous pourrions aussi, sur des conjectures très-fondées, dire le nom de la famille ; mais, quoiqu’elle soit éteinte depuis longtemps, nous jugeons plus à propos de le garder au bout de la plume, pour ne pas risquer de faire tort même à ceux qui ne sont plus, et pour laisser aux savants quelque sujet de recherches.

Nos voyageurs arrivèrent donc à Monza peu après le lever du soleil. Le conducteur entra dans une hôtellerie, et là, comme étant au fait des lieux et l’une des connaissances de l’hôte, il leur fit donner une chambre et les y accompagna. Renzo, au milieu de ses remercîments et de ceux des deux femmes, voulut, ainsi que tantôt près du batelier, essayer près de ce brave homme de lui faire recevoir quelque argent ; mais celui-ci, de même que l’autre, avait en vue une autre récompense, plus éloignée, mais plus grande. Lui aussi retira sa main et courut, comme en fuyant, soigner sa bête.

Après une soirée telle que nous l’avons décrite, et une nuit que chacun peut se figurer, une nuit passée en compagnie des idées que l’on sait, avec la crainte continuelle de quelque fâcheuse rencontre, au souffle du petit air plus que piquant d’un automne avancé, et au milieu des cahots qui, dans une voiture peu commode, réveillaient sans cesse et sans ménagement quiconque d’entre eux eût à peine commencé à fermer l’œil, il ne fut pas sans quelque prix pour tous les trois de s’asseoir sur un banc qui ne remuait pas, et dans les quatre murs d’une chambre quelle qu’elle pût être. Ils déjeunèrent selon que le permettaient la pénurie des temps, l’exiguïté de leurs moyens en proportion des besoins possibles d’un avenir couvert d’un voile, et leur peu d’appétit. Tous les trois ils songèrent au banquet que, deux jours avant, ils s’attendaient à faire, et chacun d’eux poussa un gros soupir. Renzo aurait voulu s’arrêter là au moins toute cette journée, voir les femmes installées et leur rendre les premiers services que la circonstance pourrait demander ; mais le père avait recommandé à celles-ci de lui faire sans retard continuer sa route. Elles alléguèrent donc et ces ordres et cent autres raisons ; que le monde jaserait, que plus la séparation serait retardée, plus elle serait douloureuse, qu’il pourrait venir bientôt donner de ses nouvelles et apprendre des leurs ; si bien que le jeune homme se décida à partir. Ils concertèrent de leur mieux les moyens de se revoir le plus tôt que ce serait possible. Lucia ne cacha point ses larmes ; Renzo retint avec peine les siennes, et, serrant bien fort la main d’Agnese, il dit d’une voix étouffée : « Au revoir, » et partit.

Les femmes se seraient trouvées bien embarrassées sans ce bon voiturier qui avait ordre de les conduire au couvent des capucins, et de leur prêter toute autre assistance dont elles pourraient avoir besoin. Elles s’acheminèrent donc avec lui vers ce couvent, lequel est, comme on sait, fort peu distant de Monza. Lorsqu’ils furent à la porte, le conducteur tira le cordon de la clochette, fil appeler le père gardien ; celui-ci vint aussitôt et sur la porte même reçut la lettre.

« Oh ! le père Cristoforo ! dit-il en reconnaissant l’écriture. » Au ton de sa voix et à l’expression de ses traits, il était facile de voir qu’il prononçait le nom d’un de ses meilleurs amis. L’on doit supposer ensuite que notre bon Cristoforo avait, dans cette lettre, recommandé bien chaudement les deux femmes et raconté leur aventure avec beaucoup de sentiment ; car le gardien faisait de temps en temps des mouvements de surprise et d’indignation, et, levant les yeux de dessus le papier, les fixait sur les femmes avec un certain air de compassion et d’intérêt. Lorsqu’il eut fini de lire, il fut quelques moments à réfléchir ; puis il dit : « Il n’y a que la signora : si la signora veut se charger de ce soin… »

Ayant ensuite pris à part Agnese sur la place qui était devant le couvent, il lui fit quelques questions auxquelles elle répondit ; et, revenu vers Lucia, il dit à toutes deux : « Chères femmes, je tenterai ; et j’espère pouvoir vous trouver un asile des plus sûrs, des plus honorables, en attendant que la divine Providence ait fait mieux pour vous. Voulez-vous venir avec moi ? »

Les femmes marquèrent respectueusement qu’elles étaient prêtes à le suivre ; et le père reprit : « Bien ; je vais sans autre retard vous mener au monastère de la signora. Tenez-vous pourtant éloignées de moi de quelques pas ; car le monde se plaît à mal parler ; et Dieu sait quels beaux caquets on ferait, si l’on voyait le père gardien par les chemins avec une jolie fille… avec des femmes, veux-je dire. »

En disant ces mots, il passa devant. Lucia rougit ; le voiturier sourit en regardant Agnese qui ne put s’empêcher d’en faire autant ; et tous trois se mirent en marche un peu après le père, le suivant à la distance de dix pas. Les femmes alors demandèrent au voiturier ce qu’elles n’avaient pas osé demander au père gardien, ce qu’était la signora.

« La signora, répondit celui-ci, est une religieuse ; mais non pas une religieuse comme les autres. Ce n’est point qu’elle soit l’abbesse ni la prieure ; car, au contraire, on la dit l’une des plus jeunes ; mais elle est de la côte d’Adam, et ses parents du vieux temps étaient de grands personnages venus d’Espagne où sont ceux qui commandent ; c’est pour cela qu’on l’appelle la signora, pour dire que c’est une grande dame ; et tout le pays l’appelle de ce nom, parce qu’on dit que dans ce couvent on n’a jamais eu une personne comme celle-là ; ses parents d’aujourd’hui, là-bas, à Milan, comptent pour beaucoup et sont de ceux qui ont toujours raison ; et à Monza encore plus, parce que son père, quoiqu’il n’y demeure pas, est le premier du pays, en sorte qu’elle peut faire haut et bas à sa volonté dans le monastère. Les gens mêmes du dehors lui portent grand respect ; et, quand elle se charge d’une chose, elle la fait d’ordinaire réussir. C’est pourquoi, si ce bon religieux que voilà obtient de vous mettre dans ses mains et qu’elle vous accepte, je vous réponds que vous y serez en sûreté comme sur l’autel. »

Lorsqu’il fut près de la porte du bourg, alors flanquée d’une vieille tour à demi ruinée et d’un reste de fort dans le même état, que dix de mes lecteurs peut-être peuvent se souvenir d’avoir vu subsistant encore, le père gardien s’arrêta et se retourna pour voir si les autres venaient. Ensuite il entra et marcha vers le couvent, sur la porte duquel il s’arrêta de nouveau pour attendre sa petite troupe. Il pria le voiturier de venir, dans une couple d’heures, prendre chez lui la réponse. Celui-ci le promit et fit ses adieux aux femmes qui répondirent par des remercîments sans nombre, et le chargèrent de bien des commissions pour le père Cristoforo. Le père gardien fit entrer la mère et la fille dans là première cour du monastère, les introduisit dans le logement de la tourière, et alla seul faire sa demande. Quelque temps après il reparut tout satisfait pour leur dire d’avancer avec lui ; et il était temps, car la fille et la mère ne savaient déjà plus comment se débarrasser des questions pressantes de la tourière. En traversant une seconde cour, il donna quelques avertissements aux femmes sur la manière dont elles devaient se conduire envers la signora. « Elle est bien disposée pour vous, dit-il, et peut vous faire du bien autant qu’elle voudra. Soyez humbles et respectueuses, répondez avec sincérité aux demandes qu’il lui plaira de vous adresser, et, lorsque vous ne serez pas interrogées, laissez-moi faire. » Ils entrèrent dans une pièce au rez-de-chaussée, d’où l’on passait au parloir. Avant d’y mettre le pied, le père gardien, montrant la porte, dit tout bas aux femmes : « Elle est là, » comme pour leur rappeler tous ses avis. Lucia, qui n’avait jamais vu un monastère, lorsqu’elle fut dans le parloir, regarda autour d’elle, cherchant où était la signora, à qui elle avait à faire sa révérence ; et, n’apercevant personne, elle restait comme interdite, lorsqu’ayant vu le père et Agnese aller vers un coin de la pièce, elle regarda de ce côté et vit une fenêtre d’une forme particulière, avec deux grilles de fer, grosses et serrées, distantes de moins d’un pied l’une de l’autre, et derrière ces grilles une religieuse debout. Sa figure, qui annonçait environ l’âge de vingt-cinq ans, avait, au premier abord, un air de beauté, mais d’une beauté abattue, fanée, et je dirais presque décomposée. Un voile noir, élevé et horizontalement étiré sur la tête, tombait des deux côtés, un peu éloigné du visage. Sous ce voile, un bandeau très-blanc de toile de lin ceignait jusqu’à la moitié un front d’une blancheur différente, mais non pas moindre ; un autre bandeau plissé entourait le visage et finissait sous le menton en une guimpe qui s’étendait un peu sur la poitrine, couvrant le corsage d’une robe noire. Mais ce front souvent se fronçait comme par une contraction douloureuse, et alors deux sourcils noirs se rapprochaient rapidement. Deux yeux, très-noirs aussi, se fixaient quelquefois d’un air d’investigation mêlée de hauteur sur les personnes qu’elle avait en sa présence ; quelquefois ils se baissaient à la hâte comme pour chercher à se cacher ; en certains moments un observateur attentif aurait pensé qu’ils demandaient affection, réciprocité de sentiment, pitié ; en d’autres il aurait cru y saisir la révélation subite d’une haine invétérée et comprimée, un je ne sais quoi de farouche et de menaçant ; lorsqu’ils restaient immobiles et fixes sans attention, quelques-uns y auraient vu une nonchalance orgueilleuse, d’autres auraient pu y soupçonner le travail d’une pensée cachée, d’une préoccupation familière à l’âme et plus forte sur elle que les objets présents. Ses joues, très-pâles, se dessinaient en un contour délicat et gracieux, mais altéré et rendu effilé par une lente souffrance. Ses lèvres, quoique à peine colorées d’un rose éteint, ressortaient cependant sur cette pâleur ; les mouvements en étaient, comme ceux des yeux, prompts, vifs, pleins d’expression et de mystère. Sa taille élevée et bien prise disparaissait sous une sorte d’abandon dans le maintien, ou se montrait défigurée dans des changements d’attitude brusques, irréguliers et trop résolus pour une femme, encore plus pour une religieuse. Dans son habillement même, il y avait çà et là quelque chose d’étudié ou de négligé qui dénotait une religieuse toute particulière ; l’ajustement de sa taille était soigné d’une manière assez mondaine, et de dessous son bandeau s’échappait sur une tempe une petite boucle de cheveux noirs accusant ou l’oubli ou le mépris de la règle qui prescrivait de tenir toujours les cheveux courts, après qu’ils avaient été coupés dans la cérémonie solennelle de la prise d’habit.

Toutes ces choses n’étaient pas objet de remarque pour les deux femmes, peu faites à distinguer entre religieuse et religieuse ; et le gardien, qui ne voyait pas la signora pour la première fois, s’était habitué, comme d’autres, à ce je ne sais quoi d’étrange qui paraissait dans sa personne comme dans ses manières.

Elle était en ce moment, comme nous l’avons dit, debout près de la grille, une main négligemment appuyée sur les barreaux, avec lesquels ses doigts très-blancs s’entrelaçaient, et regardant fixement Lucia qui s’avançait en hésitant. « Révérende mère et illustrissime signora, dit le gardien en baissant la tête et posant la main sur sa poitrine, voici cette pauvre jeune fille pour qui vous m’avez fait espérer votre puissante protection ; et voilà sa mère. »

Les deux personnes présentées faisaient de grandes révérences ; la signora leur fit signe de la main que c’était assez, et dit en se tournant vers le père : « C’est une bonne fortune pour moi que de pouvoir être agréable à nos bons amis les pères capucins. Mais, continua-t-elle, dites-moi un peu plus en détail l’aventure de cette jeune fille, afin que je puisse mieux voir ce qu’il est possible de faire pour elle. »

Lucia rougit et baissa la tête.

« Il faut que vous sachiez, révérende mère » commençait à dire Agnese ; mais le gardien, d’un coup d’œil, lui coupa la parole et répondit : « Cette jeune fille, illustrissime signora, m’est recommandée, comme je vous l’ai dit, par un de mes confrères. Elle a été obligée de partir secrètement de son pays, pour se soustraire à de graves dangers ; et elle a besoin, pour quelque temps, d’un asile dans lequel elle puisse vivre inconnue, et où personne n’ose venir la troubler, quand même…

— Quels dangers ? interrompit la signora. De grâce, père gardien, ne me dites pas la chose ainsi en énigme. Vous savez que nous autres religieuses nous aimons qu’on nous conte les histoires en détail.

— Ce sont des dangers, répondit le gardien, qui, aux oreilles très-pures de la révérende mère, doivent être à peine légèrement indiqués…

— Oh ! certainement, » dit à la hâte la signora en rougissant un peu. Était-ce pudicité ? Celui qui aurait observé une rapide expression de dépit qui accompagnait cette rougeur, aurait pu le mettre en doute, et d’autant plus s’il l’avait comparée avec la rougeur qui de temps en temps se répandait sur les joues de Lucia.

« Il suffit de dire, reprit le gardien, qu’un gentilhomme trop puissant… tous les grands du monde n’usent pas des dons de Dieu pour sa gloire et pour le bien du prochain, comme votre illustrissime seigneurie ; un gentilhomme trop puissant, après avoir poursuivi quelque temps cette innocente créature par d’indignes moyens de séduction, voyant qu’ils étaient inutiles, n’a pas craint de la poursuivre ouvertement par la force, de sorte que la malheureuse a été réduite à fuir de sa maison.

— Approchez, jeune fille, dit la signora à Lucia en lui faisant signe du doigt. Je sais que le père gardien est la bouche de la vérité ; mais personne ne peut en savoir plus que vous sur cette affaire. C’est à vous à me dire si ce gentilhomme était un persécuteur bien odieux. » Quant à ce qui était d’approcher, Lucia obéit tout de suite ; mais répondre, c’était autre chose. Une demande sur un tel sujet, quand même elle lui eût été faite par l’une de ses égales, l’aurait grandement embarrassée. Prononcée par cette dame, et avec un certain air de doute malin, elle lui ôta toute force d’articuler une réponse. « Signora… mère… révérende », furent les mots qu’elle balbutia, et elle semblait n’avoir rien autre à dire. Ici Agnese, comme étant celle qui après sa fille était certainement la mieux informée, se crut autorisée à lui venir en aide. «  Illustrissime signora, dit-elle, je puis rendre témoignage que ma fille que voilà haïssait ce gentilhomme, comme le diable l’eau bénite : le diable, veux-je dire, c’était lui ; mais vous m’excuserez, si je parle mal, parce que nous sommes gens qui n’en savent pas davantage. Le fait est que la pauvre enfant était promise à un jeune homme notre égal, craignant Dieu, et en bon train d’établissement ; et si M. le curé avait été un peu plus de ces hommes comme je l’entends… Je sais que je parle d’un homme d’église, mais le père Cristoforo, ami du père gardien que voilà, est homme d’église tout comme lui, et celui-là est plein de charité, et, s’il était ici, il pourrait attester…

— Vous êtes bien prompte à parler sans qu’on vous interroge, interrompit la signora, d’un air de hauteur et de colère qui la fit presque paraître laide. Taisez-vous ; je sais que les parents ont toujours une réponse à donner au nom de leurs enfants. »

Agnese mortifiée jeta sur Lucia un coup d’œil qui voulait dire : Tu vois ce que tu me vaux pour avoir été si entreprise. Le gardien de son côté faisait signe de l’œil et d’un mouvement de tête à la jeune fille que c’était le moment de se secouer et de ne pas laisser sa pauvre mère à sec.

« Révérende signora, dit Lucia, ce que vous a dit ma mère est la pure vérité, Le jeune homme qui me parlait, et ici son visage devint pourpre, c’était de mon gré que je le prenais ; excusez si je parle trop librement ; mais c’est pour ne pas laisser penser mal de ma mère. Et quant à ce seigneur (que Dieu lui pardonne !), je voudrais plutôt mourir que de tomber dans ses mains. Et si vous faites cette œuvre charitable de nous mettre en sûreté, puisque nous en sommes réduites à faire cette triste figure de demander asile et d’importuner les gens de bien ; mais que la volonté de Dieu soit faite ; soyez sûre, signora, que personne ne priera pour vous de meilleur cœur que nous ne le ferons, pauvres femmes que nous sommes.

— Je vous crois, vous, dit la signora d’une voix radoucie. Mais je serai bien aise de vous entendre seule avec moi. Ce n’est pas que j’aie besoin d’autres éclaircissements ni d’autres motifs pour satisfaire au désir du père gardien, ajouta-t-elle aussitôt, en se tournant vers lui avec une politesse étudiée. J’y ai même déjà pensé ; et voici ce que je crois pour le moment pouvoir faire de mieux. La tourière du couvent a marié depuis peu de jours sa dernière fille. Ces femmes pourront occuper la chambre que celle-ci a laissée libre, et la remplacer dans le petit service dont elle était chargée. À la vérité… et ici elle fit signe au gardien de s’approcher de la grille et poursuivit à voix basse : à la vérité, vu la misère du temps, on ne comptait mettre personne à la place de cette jeune fille ; mais je parlerai à la mère abbesse, et un mot de moi… pour obliger le père gardien… bref ; je vous donne la chose comme faite. »

Le gardien commençait à remercier ; mais la signora l’interrompit : « Pas de cérémonies ; je saurais aussi, en cas de besoin, compter sur l’assistance des pères capucins. Après tout, continua-t-elle avec un sourire où perçait je ne sais quoi d’ironique et d’amer, après tout ne sommes-nous pas frères et sœurs ? »

Cela dit, elle appela une sœur converse (deux de ces sœurs étaient, par une distinction particulière, attachées à son service personnel) et lui ordonna d’avertir de tout cela la mère abbesse et de faire ensuite avec la tourière comme avec Agnese les arrangements convenables. Elle congédia celle-ci, salua le gardien et retint Lucia. Le gardien accompagna Agnese jusqu’à la porte, lui donnant de nouvelles instructions, et s’en fut préparer sa lettre à son ami Cristoforo sur tout ce qui venait d’être fait. « Singulière tête que cette signora ! pensait-il en marchant. Quelque chose de curieux, par ma foi ! Mais qui sait la prendre lui fait faire tout ce qu’il veut. L’ami Cristoforo ne s’attend certainement pas à ce que je l’aie servi si vite et si bien. Ce brave homme ! Il n’y a pas moyen ; il faut toujours qu’il se mette quelque besogne sur les bras ; mais il le fait pour le bien. Heureusement pour lui cette fois qu’il a trouvé un ami qui, sans tant de bruit, tant d’appareil, tant de mouvement, a mené l’affaire à bon port dans un clin d’œil. Il sera content, ce bon Cristoforo, et il verra que nous aussi, dans notre pays, nous sommes bons à quelque chose. »

La signora qui, en présence d’un vieux capucin, avait un peu étudié ses manières et ses paroles, lorsqu’elle fut ensuite restée seule avec une jeune villageoise sans expérience, ne songea plus autant à se contenir ; et ses discours devinrent peu à peu si étranges qu’au lieu de les rapporter, nous jugeons plus à propos de raconter brièvement l’histoire antérieure de cette infortunée, c’est-à-dire ce qu’il en faut pour expliquer ce que nous avons vu en elle de mystérieux et d’insolite, et pour faire comprendre les motifs de sa conduite dans ce qui arriva plus tard.

Elle était la dernière fille du prince de ***, grand seigneur milanais, qui pouvait être compté parmi les plus riches de la ville. Mais la haute idée qu’il avait de son titre lui faisait voir ses biens comme à peine suffisants, trop médiocres même, pour soutenir la dignité de cette qualification ; et tout son souci était, autant que cela pouvait dépendre de lui, de les maintenir au moins tels qu’ils étaient et sans division, à perpétuité. L’histoire ne dit pas expressément combien il avait d’enfants ; elle fait seulement entendre qu’il avait destiné au cloître tous les cadets de l’un et de l’autre sexe, pour laisser sa fortune intacte à l’aîné, destiné lui-même à conserver la famille, c’est-à-dire à procréer des enfants pour se tourmenter et les tourmenter de la même manière. L’infortunée dont nous parlons était encore cachée dans le sein de sa mère, et déjà sa condition était irrévocablement arrêtée. Il restait seulement à décider si ce serait un moine ou une nonne ; décision pour laquelle on avait besoin, non de son consentement, mais de sa présence. Lorsqu’elle vint au jour, le prince son père, voulant lui donner un nom qui réveillât immédiatement l’idée du cloître et qui eût été porté par une sainte de haut lignage, la nomma Gertrude. Des poupées vêtues en religieuse furent les premiers jouets que l’on mit dans ses mains, puis des images représentant des religieuses ; et ces cadeaux étaient toujours accompagnés de grandes recommandations d’en avoir bien soin, comme de choses précieuses, et en ajoutant cette interrogation affirmative : « C’est beau, n’est-ce pas ? » Quand le prince, ou la princesse, ou le jeune prince, qui seul des enfants mâles était élevé dans la maison, voulaient louer la mine de prospérité de la petite fille, il semblait qu’ils ne trouvassent d’autre moyen de bien exprimer leur pensée que par ces mots : « Quelle mère abbesse[24] ! » Personne cependant ne lui disait jamais directement : Tu dois te faire religieuse. C’était une idée sous-entendue et touchée incidemment dans chaque discours qui avait trait à ses destinées futures. Si quelquefois la petite Gertrude se montrait un peu arrogante et d’humeur impérieuse, ce à quoi son caractère était fort enclin : « Ces airs-là, lui disait-on, ne conviennent pas à une petite fille comme toi ; quand tu seras abbesse, tu commanderas à la baguette, tu feras haut et bas à ta guise. » D’autres fois, le prince la reprenant sur certaines manières trop libres et trop familières, auxquelles elle était pareillement disposée : « Eh ! eh ! lui disait-il, ce ne sont pas là les façons d’une personne de ton rang ; si tu veux qu’un jour on te porte le respect qui te sera dû, apprends dès à présent à garder plus de maintien ; souviens-toi que tu dois être en tout la première du monastère, parce qu’on porte son sang partout où l’on va. »

Tous ces mots de même genre gravaient dans l’esprit de la petite fille l’idée qu’elle devait être religieuse ; mais ceux qui sortaient de la bouche de son père faisaient plus d’effet que tous les autres ensemble. Le maintien du prince était habituellement celui d’un maître sévère ; mais, lorsqu’il s’agissait de l’état futur de ses enfants, son visage et chacune de ses paroles respiraient une immobilité de résolution, une jalousie ombrageuse de commandement qui imprimait le sentiment d’une nécessité fatale.

À six ans, Gertrude fut placée, pour son éducation et encore plus pour l’acheminer vers la vocation qui lui était imposée, dans le couvent où nous l’avons vue ; et le choix de l’endroit ne fut pas sans dessein. Le bon conducteur des deux femmes à dit que le père de la signora était le premier à Monza ; et, en rapprochant ce témoignage, pour la valeur qu’il peut avoir, d’autres indications que l’anonyme laisse échapper çà et là par inadvertance, nous pourrions peut-être, sans crainte d’erreur, avancer qu’il était le seigneur feudataire du lieu. Quoi qu’il en soit, il y jouissait d’une très-grande autorité ; et il pensa que là plus qu’ailleurs sa fille serait traitée avec ces distinctions et ces prévenances qui pouvaient le mieux l’amener à choisir ce couvent pour sa perpétuelle demeure. Il ne se trompait point. L’abbesse et quelques autres religieuses habiles qui avaient, comme on dit, la main à la pâte, furent ravies de joie en se voyant offrir le gage d’une protection si utile en toute occurrence, si glorieuse en tout temps. Elles accueillirent la proposition par des expressions de reconnaissance qui, pour vives qu’elles fussent, n’étaient point exagérées, et elles répondirent pleinement aux intentions que le prince avait laissées entrevoir sur l’établissement stable de sa fille, intentions qui s’accordaient si bien avec les leurs propres. Gertrude, aussitôt entrée dans le monastère, fut appelée, par antonomase, la signorina ; elle eut place distincte à table et dans le dortoir ; sa conduite était proposée pour modèle aux autres ; les friandises et les caresses étaient sans fin pour elle et assaisonnées de cette familiarité un peu respectueuse qui séduit si bien les enfants quand ils la trouvent chez les personnes qu’ils voient traiter les autres enfants avec un ton habituel de supériorité. Ce n’est pas que toutes les religieuses conspirassent à entraîner la pauvre petite dans le piège : il s’en trouvait beaucoup entre elles qui étaient simples de cœur, éloignées de toute intrigue, et auxquelles l’idée de sacrifier une fille à des vues intéressées aurait fait horreur ; mais, parmi celles-ci, tout adonnées à leurs occupations particulières, les unes n’apercevaient pas bien tout ce manège, les autres n’en discernaient pas tout le mal, d’autres s’abstenaient de le juger, d’autres enfin se taisaient pour ne pas faire un bruit inutile. Quelques-unes aussi, se souvenant d’avoir été amenées par de semblables artifices à ce dont ensuite elles s’étaient repenties, éprouvaient de la compassion pour cette pauvre innocente, et se soulageaient en lui faisant des caresses tendres et mélancoliques, sous lesquelles celle-ci était loin de soupçonner qu’il y eût du mystère ; et l’affaire marchait. Elle aurait peut-être ainsi marché jusqu’au bout si Gertrude avait été la seule jeune fille dans ce monastère. Mais parmi les élèves ses compagnes il s’en trouvait qui étaient destinées au mariage et ne l’ignoraient point. La petite Gertrude, nourrie dans les idées de sa supériorité, parlait en termes magnifiques de sa future destinée d’abbesse, de princesse du monastère, voulait à toute force être pour les autres un sujet d’envie, et voyait avec autant d’étonnement que de dépit que quelques-unes d’elles ne l’enviaient nullement. Aux images majestueuses, mais froides et circonscrites, que peut fournir la primauté dans un couvent, elles opposaient les images variées et brillantes de noces, de repas, de sociétés, de fêtes, de réunions à la campagne, de parures et d’équipages. Ces images causèrent dans la tête de Gertrude ce mouvement, ce remuement que produirait une grande corbeille de fleurs fraîchement cueillies, placée devant une ruche de mouches à miel. Ses parents et ses institutrices avaient cultivé et augmenté sa vanité naturelle, pour lui rendre le cloître agréable ; mais, quand cette passion fut mise en jeu par des idées qui lui étaient encore plus homogènes, elle les embrassa avec une ardeur bien plus vive aussi et plus spontanée. Pour ne pas rester au-dessous de celles de ses compagnes que nous venons de désigner, et pour satisfaire en même temps à son nouveau goût, elle répondait que personne, après tout, ne pouvait lui mettre le voile sur la tête sans son consentement, qu’elle aussi pouvait se marier, habiter un palais, s’amuser dans le monde, et mieux qu’elles toutes ; qu’elle n’avait qu’à le vouloir pour le pouvoir, qu’elle le voudrait, qu’elle le voulait ; et elle le voulait en effet. L’idée de la nécessité de son consentement, idée qui jusqu’alors était restée comme inaperçue et cachée dans un coin de sa tête, s’y développa dans ce moment, et se montra avec toute son importance. Elle l’appelait incessamment à son aide, pour goûter plus tranquillement les images d’un avenir qui lui souriait. Derrière cette idée cependant, ne manquait jamais de s’en présenter une autre ; celle qu’il s’agissait de le refuser, ce consentement, au prince son père, qui déjà le tenait, ou paraissait le tenir pour donné ; et, à cette dernière pensée, l’âme de la jeune personne était bien éloignée de l’assurance qu’affectaient ses paroles. Elle se comparait alors avec ses compagnes qui, à bien plus juste titre, pouvaient se tenir certaines de leur sort, et elle éprouvait douloureusement envers elles l’envie que, dans le principe, elle avait cru leur inspirer. Les enviant, elles les haïssait. Quelquefois, ce sentiment de haine s’exhalait en mouvements d’humeur, en manières désobligeantes, en propos piquants ; d’autres fois, la conformité de leurs penchants et de leurs espérances le venait assoupir et faisait naître entre elles une intimité apparente et passagère. Tantôt voulant, comme à titre d’avances, se donner la jouissance de quelque chose d’effectif et d’actuel, elle se complaisait dans les préférences qui lui étaient accordées, et faisait sentir aux autres cette supériorité dont on avait fait son attribut ; tantôt, ne pouvant plus supporter l’isolement de ses craintes et de ses désirs, elle allait, toute bénigne et toute bonne, rechercher les mêmes personnes, comme pour solliciter de la bienveillance, des conseils, du courage. Au milieu de ces déplorables petites guerres avec elle-même et avec les autres, elle avait dépassé l’enfance et entrait dans cet âge si critique, où il semble que l’âme est comme saisie par une puissance mystérieuse qui éveille, décore, fortifie tous les penchants, toutes les idées, et quelquefois en change la nature et les détourne vers un cours imprévu. Ce que Gertrude jusqu’alors avait le plus distinctement caressé de ses vœux dans ces songes de l’avenir, était l’éclat extérieur et la pompe : maintenant un je ne sais quoi de tendre et d’affectueux qui d’abord n’y était répandu que légèrement et comme sous un nuage, commença à s’y développer et à primer dans les idées dont se berçait son imagination. Elle s’était fait dans la partie la plus secrète de son âme comme une splendide retraite : là elle se réfugiait loin des objets présents ; là elle accueillait certains personnages étrangement composés des souvenirs confus de son enfance, du peu qu’elle avait pu voir du monde extérieur, de ce qu’elle avait appris dans la conversation de ses compagnes ; elle s’entretenait avec eux, leur parlait et se répondait en leur nom ; là elle donnait des ordres et recevait des hommages de toute sorte. De temps en temps, les pensées de la religion venaient troubler ces fêtes brillantes et laborieuses. Mais la religion telle qu’elle avait été enseignée à notre pauvre pensionnaire, et telle qu’elle l’avait comprise, ne proscrivait pas l’orgueil ; elle le sanctifiait au contraire, et le proposait comme un moyen pour obtenir une félicité terrestre. Ainsi privée de son essence, ce n’était plus la religion, mais une ombre fantastique comme les autres. Dans les intervalles où celle-ci prenait la première place et se grandissait dans l’imagination de Gertrude, l’infortunée, saisie de terreurs confuses et touchée d’une idée non moins confuse de devoirs, se persuadait que sa répugnance pour le cloître et sa résistance aux insinuations de ses parents dans le choix d’un état étaient une faute ; et elle promettait dans son cœur de l’expier en s’enfermant dans le cloître volontairement.

La loi voulait qu’une jeune fille ne pût prendre le voile avant d’avoir été examinée par un ecclésiastique, appelé le vicaire des religieuses, ou par quelque autre et spécialement délégué, afin de s’assurer qu’elle choisissait librement cet état, et cet examen ne pouvait avoir lieu qu’un an après qu’elle avait exposé ce désir à ce vicaire dans une demande par écrit. Ces religieuses, qui s’étaient donné la triste tâche d’amener Gertrude à se lier pour toujours avec la moindre connaissance possible de ce qu’elle faisait, profitèrent de l’un des moments dont nous venons de parler pour lui faire copier et signer cette demande ; et, afin de l’y induire plus facilement, elles ne manquèrent de lui dire et lui redire qu’après tout ce n’était qu’une formalité pure et simple, dont la valeur (et ceci était vrai) demeurait toute subordonnée à d’autres actes postérieurs qui dépendraient de sa volonté. Toutefois, la demande n’était peut-être pas encore arrivée à sa destination, que Gertrude s’était déjà repentie d’y avoir mis sa signature. Elle se repentait ensuite de s’être repentie, passant ainsi les jours et les mois dans une continuelle alternative de sentiments contraires. Elle tint longtemps cachée à ses compagnes la démarche qu’elle avait faite, tantôt par la crainte d’exposer aux contradictions et aux censures une bonne résolution, tantôt par la honte de révéler une sottise. Le désir enfin l’emporta de soulager son cœur, d’aller en quête de conseils et de courage. Il existait une autre loi, d’après laquelle une jeune fille ne pouvait être admise à cet examen de la vocation qu’après être restée au moins un mois hors du monastère où elle avait été élevée. L’année s’était écoulée depuis l’envoi de la demande, et Gertrude fut avertie que, sous peu, elle sortirait du couvent et serait menée à la maison paternelle pour y passer ce mois et faire tout ce qu’exigeait, selon les règles, l’achèvement de l’œuvre qu’elle avait de fait commencée. Le prince et la famille tenaient tout cela pour certain, comme si déjà c’était fait ; mais toute autre était la pensée de la jeune fille. Au lieu de songer à remplir de nouvelles formalités, elle cherchait le moyen de revenir sur la première. En de tels soucis, elle prit le parti de s’ouvrir à l’une de ses compagnes, la plus délibérée et toujours prête à donner des conseils de résolution. Celui que Gertrude reçut d’elle fut d’informer son père par une lettre de sa nouvelle détermination, puisqu’elle n’avait pas assez de cœur pour lui dire bravement en face : Je ne veux pas. Et, comme les conseils gratuits sont fort rares en ce monde, l’auteur de celui-ci le fit payer à Gertrude en maintes railleries sur sa couardise. La lettre fut concertée entre quatre ou cinq confidentes, écrite en cachette, et envoyée à son adresse par des moyens artificieusement combinés. Gertrude attendait dans une grande anxiété une réponse qui n’arriva jamais. Seulement, quelques jours après, l’abbesse la fit venir dans sa chambre, et, d’un air de mystère, de mécontentement et de pitié, lui dit obscurément quelques mots d’un grand courroux du prince et de quelque faute qu’elle devait avoir commise, lui laissant toutefois entendre que, si elle se comportait bien, elle pouvait espérer que tout s’oublierait. La jeune fille comprit et n’osa pas en demander davantage.

Vint enfin le jour, objet de tant de craintes et désirs. Quoique Gertrude sût qu’elle allait à un combat, cependant sortir du monastère, quitter ces murs dans lesquels elle avait été huit ans renfermée, rouler en carrosse à travers les champs libres, revoir la ville, sa maison, furent pour elle des sensations pleines d’une joie tumultueuse. Quant au combat, elle avait déjà, sous la direction de ses confidentes, pris ses mesures, et, comme on dirait aujourd’hui, dressé son plan. « Ou ils voudront me forcer, pensait-elle, et je tiendrai bon ; je serai humble, respectueuse, mais je ne consentirai pas : il ne s’agit que de ne pas dire oui une seconde fois, et je ne le dirai pas. Ou bien ils me prendront par la douceur, et je serai plus douce qu’eux ; je pleurerai, je prierai, je les toucherai de compassion : après tout, je n’ai d’autre prétention que de n’être pas sacrifiée. » Mais, comme il arrive souvent en fait de semblables prévisions, l’événement ne vérifia ni l’une ni l’autre. Les jours se passaient sans que ni son père ni personne lui parlât de la demande ni de la rétractation, sans que rien sur l’objet en question lui fût dit, ni sur le ton de caresses, ni sur le ton de menaces. Ses parents étaient sérieux, tristes, secs envers elle, sans jamais lui en faire connaître le motif. On voyait seulement qu’ils la regardaient comme une coupable, comme une fille indigne. Un mystérieux anathème semblait peser sur elle et la retrancher de la famille, ne l’y laissant unie qu’autant qu’il le fallait pour lui faire sentir la sujétion. Rarement, et seulement à de certaines heures déterminées, elle était admise en la compagnie de son père, sa mère et l’aîné de la race. Entre ces trois personnes régnait une familière intimité, qui rendait plus sensible et plus douloureux pour Gertrude l’abandon où elle était laissée. Aucune d’elles ne lui adressait la parole ; et, lorsqu’elle hasardait timidement quelque mot sur un sujet où il n’était pas de nécessité, ou l’on n’y prêtait nulle attention, ou l’on y répondait par un regard distrait, dédaigneux ou sévère. Si, ne pouvant plus soutenir un traitement si amer, si humiliant et si exclusivement réservé pour elle, elle insistait et tentait quelque familiarité, si elle implorait un peu d’amour, tout aussitôt sonnait à son oreille, d’une manière indirecte mais claire, cette touche fatale du choix d’un état, et à mots couverts on lui faisait entendre qu’il y avait un moyen de regagner l’affection de sa famille. Alors Gertrude, qui n’en voulait pas à cette condition, était contrainte de revenir sur ses pas, de refuser en quelque sorte ces premiers signes de bienveillance qu’elle avait tant désirés, de reprendre sa place d’excommuniée ; et pour surcroît de peine, elle y restait avec une certaine apparence de tort.

De telles sensations d’objets présents et réels faisaient un douloureux contraste avec ces riantes visions dont Gertrude s’était déjà tant occupée et dont elle s’occupait encore dans le secret de son cœur. Elle avait espéré que, dans la splendide maison paternelle et parmi le monde qui la fréquentait, elle pourrait faire au moins quelque essai positif des choses qu’elle s’était représentées : mais elle se vit détrompée de tout point. La réclusion n’était ni moins étroite ni moins complète qu’au monastère. Des promenades, il n’en était pas même question ; et une tribune qui, de la maison, donnait dans une église attenante, enlevait jusqu’à l’unique besoin qu’il aurait pu y avoir de sortir. La compagnie était plus triste, plus restreinte, moins variée que dans le couvent. À chaque annonce d’une visite, Gertrude était obligée de monter aux mansardes pour s’enfermer avec quelques vieilles femmes de service, et c’était là aussi qu’elle mangeait quand on avait du monde à dîner. Les domestiques se conformaient dans leurs manières et leurs discours à l’exemple et aux intentions des maîtres : et Gertrude qui, par caractère, aurait voulu les traiter avec une familiarité de grandeur, mais qui, dans l’état où elle se trouvait, eût reçu de leur part comme une grâce quelques marques d’affection d’égal à égal et s’abaissait jusqu’à mendier auprès d’eux de telles démonstrations, demeurait humiliée et toujours plus affligée en les voyant répondre à ses avances avec une indifférence marquée, bien qu’accompagnée de quelques légères formes de déférence. Elle eut cependant lieu de s’apercevoir qu’un page, bien différent de ces gens-là, lui portait un respect et sentait pour elle une compassion d’un genre tout particulier. L’air de cet adolescent était ce que Gertrude avait encore vu de plus ressemblant à cet ordre de choses qu’elle avait tant contemplé dans son imagination, à l’air de ces êtres imaginaires qu’elle se plaisait à grouper autour d’elle. Peu à peu on remarqua je ne sais quoi de nouveau dans les manières de la jeune fille, une tranquillité et une inquiétude différentes de l’ordinaire, la façon d’une personne qui a trouvé quelque chose selon son doux désir, qu’elle voudrait regarder toujours et ne pas laisser voir aux autres. On eut l’œil sur elle plus que jamais. Qu’est-ce ou que n’est-ce pas ? Tant il y a qu’un matin elle fut surprise par l’une des femmes dont nous parlions tout à l’heure, lorsqu’elle était à plier furtivement un papier sur lequel elle aurait mieux fait de ne rien écrire. Après une courte lutte pour saisir et pour défendre le papier, il resta dans les mains de la vieille camériste, d’où il passa dans celles du prince.

La terreur de Gertrude en entendant les pas de son père ne peut ni se décrire ni se concevoir. C’était ce père que l’on connaît, il était irrité, et elle se sentait coupable. Mais, quand elle le vit paraître avec ce sourcil courroucé, avec ce papier à la main, elle aurait voulu être non pas dans un couvent, mais à cent pieds sous terre. Peu de mots furent dits, mais ils furent terribles. Le châtiment qui lui fut tout d’abord signifié ne fut que de rester renfermée dans la chambre où elle était, et sous la garde de cette femme qui avait fait la découverte. Mais ce n’était que pour commencer et comme une mesure du moment ; on promettait, on laissait entrevoir une autre punition qui, pour se montrer vague et sous un nuage, n’en était que plus effrayante.

Le page fut aussitôt mis à la porte, comme cela devait être, menacé lui aussi de quelque chose de terrible si jamais et dans aucune circonstance il osait laisser échapper un seul mot sur ce qui venait de se passer. En lui faisant cette intimation, le prince lui appliqua deux riches soufflets, pour associer à cette aventure un souvenir qui enlevât à ce garçon toute tentation de s’en vanter. Trouver un prétexte pour expliquer honnêtement le renvoi d’un page, n’était pas chose difficile ; quant à la jeune personne, on dit qu’elle était indisposée.

Elle resta donc avec son trouble, sa honte, ses remords, sa terreur sur l’avenir, et sans autre compagnie que celle de cette femme qu’elle haïssait comme le témoin de sa faute et la cause de son malheur. Celle-ci de son côté haïssait Gertrude, à cause de qui elle se voyait condamnée, sans savoir pour combien de temps, à la vie ennuyeuse de geôlière, et devenue pour toujours dépositaire d’un secret périlleux.

Le premier tumulte confus de ces sentiments qui venaient d’envahir l’âme de Gertrude s’apaisa peu à peu ; mais, y revenant ensuite l’un après l’autre, ils s’y grandissaient et s’arrêtaient à la tourmenter plus distinctement et comme à loisir. Quelle pouvait être cette punition dont la menace était faite sous forme d’énigme ? Il s’en offrait plusieurs, de diverse nature et toutes plus ou moins étranges, à son imagination ardente et inexpérimentée. Celle qui lui paraissait la plus probable était d’être reconduite au monastère de Monza, d’y reparaître, non plus en signorina, mais en fille coupable, et d’y demeurer renfermée, Dieu sait pour combien de temps ! Dieu sait avec quels traitements ! Ce qui dans ce travail de sa pensée, nourrie de tant de douleurs, la pénétrait le plus amèrement peut-être, était la vue de la honte qu’elle aurait à subir. Les phrases, les paroles, les virgules de ce malheureux écrit passaient et repassaient dans sa mémoire ; elle se les représentait observées, pesées par ce lecteur si imprévu, si différent de celui à qui elles étaient destinées ; elle se disait qu’elles avaient pu tomber aussi sous les yeux de sa mère, de son frère ou qui sait de quel autre encore ; et, auprès de cette idée, tout le reste ne lui semblait plus rien. L’image de celui qui avait été la cause première de tout le scandale ne laissait pas non plus que de venir souvent chagriner la pauvre recluse ; et figurez-vous quelle étrange apparition était celle de ce fantôme parmi ces autres si peu faits à sa ressemblance, si froids, si sérieux, si menaçants. Mais par cela même qu’elle ne pouvait l’en séparer ni se reporter un instant à ces plaisirs fugitifs sans qu’aussitôt ne s’offrissent à elle les douleurs qui en étaient la conséquence, elle commença peu à peu à s’y reporter plus rarement, à les repousser de sa mémoire, à s’en déshabituer. Ce n’était ni plus longuement ni plus volontiers qu’elle s’arrêtait à ces rêves gais et brillants dont elle avait tant aimé à se repaître ; ils étaient trop opposés à la réalité des circonstances, à toutes les probabilités de l’avenir. Le seul lieu où Gertrude pût imaginer pour elle un refuge tranquille et honorable, et qui ne fût pas une illusion, était le monastère, si elle se décidait à y entrer pour toujours. Une telle résolution (elle n’en pouvait douter) réparerait tout, acquitterait toutes dettes et changerait en un clin d’œil sa situation. Contre un tel projet s’élevaient, il est vrai, les pensées de toute sa vie. Mais les temps n’étaient plus les mêmes ; et dans l’abîme où Gertrude était tombée, et en comparaison de ce qu’en certains moments elle pouvait craindre, la condition de religieuse fêtée, honorée, obéie, lui semblait une douceur. Deux sentiments de nature opposée contribuaient aussi de temps en temps à diminuer son ancienne aversion pour le cloître ; c’étaient par moments le remords de sa faute et une sensibilité fantastique de dévotion ; d’autres fois, l’orgueil aigri dans son âme et irrité par les procédés de sa geôlière qui (souvent, à la vérité, provoquée par elle) se vengeait, tantôt en lui faisant peur de ce châtiment dont elle était menacée, tantôt en lui reprochant la honte de ses torts. Lorsque ensuite celle-ci voulait se montrer bénigne, elle prenait un ton de protection plus odieux encore que l’insulte. Dans ces moments de mortifications diverses, le désir qu’éprouvait Gertrude de sortir des mains de cette femme, et de paraître devant elle dans un état où elle serait au-dessus de sa colère et de sa pitié, ce désir habituel devenait si pressant, qu’il lui faisait envisager comme doux et agréable tout moyen qui la pourrait conduire à le satisfaire.

Au bout de quatre ou cinq longs jours de prison, un matin Gertrude, outrée, exaspérée au dernier degré par l’une de ces boutades acerbes de sa gardienne, alla se mettre dans un coin de la chambre, et là, le visage caché dans ses mains, elle fut quelque temps à dévorer sa rage. Elle sentit alors un besoin impérieux de voir d’autres figures, d’entendre d’autres paroles, d’être traitée autrement. Elle pensa à son père, à sa famille, et son esprit s’en éloignait épouvanté. Mais elle songea qu’il dépendait d’elle de trouver en eux des amis, et elle éprouva une joie inattendue ; après, vint une confusion et un repentir extraordinaire de sa faute, avec un égal désir de l’expier. Non que sa volonté fût arrêtée sur ce projet vers lequel nous l’avons vue tendre ; mais jamais elle ne s’y était portée avec autant d’ardeur. Elle se leva de son coin, vint à une table, reprit la plume fatale, et écrivit à son père une lettre pleine d’enthousiasme et d’abattement, d’affliction et d’espérance, implorant son pardon et se montrant en termes généraux prête à faire tout ce qui pourrait être agréable à celui qui le devait accorder.


CHAPITRE X.


Il est des moments où l’âme, surtout dans le jeune âge, est disposée de telle sorte que la moindre instance suffit pour en obtenir tout ce qui peut avoir une apparence de bien et de sacrifice ; comme la fleur qui vient d’éclore s’abandonne mollement sur sa tige fragile, prête à livrer ses parfums au premier souffle de l’air qui se fasse sentir à l’entour. Ces moments, qu’il faudrait admirer avec un timide respect, sont précisément ceux que l’astuce intéressée épie attentivement et saisit à la volée pour surprendre et pour lier une volonté qui ne se garde point.

À la lecture de cette lettre, le prince *** vit aussitôt s’ouvrir un jour pour l’accomplissement de ses anciens et constants desseins. Il fit dire à Gertrude de se rendre auprès de lui ; et, en l’attendant, il se disposa à battre le fer pendant qu’il était chaud. Gertrude parut, et, sans lever les yeux sur le visage de son père, elle se jeta à genoux et eut à peine la force de dire : « Pardon ! » Il lui fit signe de se relever ; mais, d’une voix peu propre à ranimer un courage défaillant, il lui répondit que, pour obtenir le pardon, il ne suffisait pas de le désirer et le demander, que rien n’était plus naturel et plus facile de la part de toute personne prise en faute et qui craint la punition ; que ce pardon, en un mot, il fallait le mériter. Gertrude, en tremblant, demanda humblement ce qu’elle avait à faire. Le prince (nous ne saurions en ce moment lui donner le nom de père) ne répondit pas d’une manière directe, mais se mit à parler au long de la faute de Gertrude, et ces paroles passaient cuisantes sur l’âme de la pauvre fille, comme une main rude sur une plaie. Il continua disant que quand même… par événement… il aurait pu précédemment avoir quelque idée de l’établir dans le monde, elle venait elle-même d’y mettre un obstacle insurmontable, puisqu’un gentilhomme, nourri, comme lui, des lois de l’honneur, n’oserait jamais faire à quelqu’un d’honnête le cadeau d’une demoiselle qui avait ainsi donné la mesure de ce dont elle était capable. La malheureuse était anéantie. Alors le prince, radoucissant par degrés sa voix et ses paroles, poursuivit en disant que cependant à toute faute il y avait remède et miséricorde ; que la sienne était de celles pour lesquelles le remède est le plus clairement indiqué ; qu’elle devait voir dans ce triste accident comme un avertissement pour reconnaître que la vie du monde était trop pleine de dangers pour elle…

« Ah oui ! s’écria Gertrude, agitée par la crainte, préparée par la honte et momentanément entraînée par un mouvement de sensibilité.

— Ah ! vous le sentez vous-même, reprit aussitôt le prince. Eh bien, qu’il ne soit plus question du passé ; dès ce moment tout s’efface. Vous avez pris le seul parti honorable, convenable, qui restât à votre disposition ; mais, parce que vous l’avez pris de bon gré et de bonne grâce, c’est à moi maintenant à vous le rendre agréable de toutes les manières, à vous en faire revenir tout le mérite et tout le fruit. J’en prends le soin. » En disant ces mots, il agita une sonnette qui était sur la table et dit au domestique qui se présenta : « La princesse et le jeune prince, sur-le-champ. » Puis il continua, s’adressant à Gertrude : « Je veux sans retard leur faire partager ma joie, je veux qu’immédiatement tous commencent à vous traiter comme il convient. Vous avez connu en partie le père sévère ; mais désormais vous connaîtrez en entier le père plein d’amour. »

En entendant ces paroles, Gertrude était dans une sorte d’étourdissement. Tantôt elle se demandait comment ce oui qui lui était échappé avait pu avoir une signification si étendue ; tantôt elle cherchait s’il y avait moyen de le reprendre, d’en restreindre le sens ; mais la persuasion du prince paraissait si entière, sa joie si jalouse, sa bienveillance si conditionnelle, que Gertrude n’osa prononcer un mot qui pût le moins du monde troubler en lui de semblables dispositions.

Au bout de quelques moments arrivèrent les deux personnes mandées, et, voyant là Gertrude, elles portèrent sur elle un regard d’incertitude et d’étonnement. Mais le prince, d’un air joyeux et tendre qui leur en prescrivait un pareil : « Voilà, dit-il, la brebis égarée ; que cette parole soit la dernière qui rappelle de tristes souvenirs. Voilà la consolation de la famille. Gertrude n’a plus besoin de conseils ; ce que nous désirions pour son bien, elle l’a voulu d’elle-même. Elle est décidée, elle m’a fait entendre qu’elle est décidée… » Ici la jeune fille leva vers son père un regard moitié consterné, moitié suppliant, comme pour lui demander de s’arrêter ; mais il poursuivit hardiment : « Qu’elle est décidée à prendre le voile.

— Bien ! à merveille ! » s’écrièrent ensemble la mère et le fils, et l’un après l’autre ils embrassèrent Gertrude qui reçut ces démonstrations amicales avec des larmes où l’on voulut voir des larmes de joie. Alors le prince s’étendit dans l’explication de ce qu’il ferait pour rendre heureux et brillant le sort de sa fille. Il parla des distinctions dont elle jouirait dans le couvent et dans le pays ; que là elle serait comme princesse, comme représentant la famille : qu’aussitôt que son âge le permettrait, elle serait élevée à la première dignité, et qu’en attendant elle ne serait sujette que de nom. La princesse et le jeune prince ne cessaient de renouveler leurs félicitations et leurs applaudissements ; Gertrude était comme au pouvoir d’un songe.

« Nous aurons ensuite à fixer le jour où nous irons à Monza faire la demande à l’abbesse, dit le prince. Comme elle sera contente ! Je vous assure que tout le monastère saura apprécier l’honneur que Gertrude lui fait. Eh ! mais pourquoi n’irions-nous pas aujourd’hui même ? Gertrude sera bien aise de prendre un peu l’air.

— Je le veux bien, allons, dit la princesse.

— Je vais donner les ordres nécessaires, dit le jeune prince.

— Mais… prononça timidement Gertrude.

— Doucement, doucement, reprit le prince ; laissons-la décider elle-même ; peut-être aujourd’hui ne se sent-elle pas disposée pour cette course, et préférerait-elle attendre à demain. Dites, voulez-vous que nous y allions aujourd’hui ou demain ?

— Demain, répondit d’une voix faible Gertrude à qui il semblait que c’était quelque chose encore que de gagner un peu de temps.

— Demain, dit solennellement le prince, elle a décidé qu’on irait demain. En attendant je vais chez le vicaire des religieuses pour arrêter le jour de l’examen. » Aussitôt dit, le prince sortit et daigna vraiment (ce qui de sa part n’était pas peu de chose) se transporter chez ce vicaire, avec lequel il fut convenu que celui-ci viendrait dans deux jours.

Dans tout le reste de cette journée, Gertrude n’eut pas une minute de calme. Elle aurait désiré reposer son âme de tant d’émotions, laisser, pour ainsi dire, s’éclairer ses pensées, se rendre compte à elle-même de ce qu’elle avait fait, de ce qui lui restait à faire, savoir ce qu’elle voulait, ralentir un instant le mouvement de cette machine qui, à peine mise en jeu, allait si précipitamment ; mais il n’y eut pas moyen. Les occupations se succédaient sans interruption, s’enchaînaient l’une dans l’autre. Aussitôt que le prince fut parti, elle fut conduite dans le cabinet de toilette de la princesse, pour y être, sous sa direction, coiffée et habillée par sa propre femme de chambre. La dernière main n’avait pas encore été donnée à cette opération, que l’on vint annoncer que le dîner était servi. Gertrude passa au milieu des inclinations des domestiques qui marquaient ainsi la part qu’ils prenaient à sa guérison, et elle trouva dans la salle à manger quelques parents, parmi les plus proches, qui avaient été invités à la hâte, pour lui faire honneur et pour se féliciter avec elle des deux événements heureux, sa santé rétablie et sa vocation déclarée.

La sposina[25] (c’est ainsi qu’on nommait les jeunes postulantes pour le voile, et tous, au moment où Gertrude parut, la saluèrent de ce nom), la sposina eut fort à faire pour répondre aux compliments qui lui pleuvaient de tous côtés. Elle sentait bien que, par chacune de ses réponses, elle acceptait ces félicitations et en confirmait le sujet ; mais comment répondre autrement ? Peu après qu’on fut sorti de table, vint l’heure de la trottata[26]. Gertrude monta en carrosse avec sa mère et deux de ses oncles qui avaient été du dîner. Après le tour ordinaire, on se rendit à la Strada Marina, qui alors traversait l’espace occupé aujourd’hui par le jardin public, et c’était le lieu où les gens de qualité venaient en voiture se délasser des travaux de la journée. Les oncles aussi parlèrent à Gertrude comme le comportait la circonstance : et l’un d’eux qui, plus que l’autre, paraissait connaître chaque personne, chaque équipage, chaque livrée, et avait à tout moment quelque chose à dire sur monsieur tel ou madame telle que l’on rencontrait, s’adressa tout à coup à sa nièce et lui dit : « Ah ! friponne ! vous tournez le dos, vous, à toutes ces vanités. Vous êtes une fine commère ; vous nous plantez-là dans nos misères, nous autres pauvres mondains, pour vous retirer dans une vie de bonheur et vous rendre en paradis sur des roulettes. »

Vers la nuit on rentra ; et les domestiques, descendant à la hâte avec des flambeaux à la main, annoncèrent que nombre de personnes étaient venues en visite et attendaient. La nouvelle s’était répandue, et les parents et amis venaient faire acte de politesse et de devoir. On entra dans le salon de compagnie. La sposina en fut l’idole, l’amusement, la victime. Chacun la voulait pour soi ; qui se faisait promettre des confitures ; qui promettait des visites ; celui-ci parlait de la mère une telle sa parente ; celle-là de la mère telle autre qu’elle connaissait ; ici on vantait le climat de Monza ; là c’étaient les discours les plus doux sur le lustre qui l’attendait dans cet heureux séjour. Quelques-uns qui n’avaient pu encore s’approcher de Gertrude, ainsi assiégée, guettaient l’occasion de s’avancer et se reprochaient ce retard de leur hommage. Peu à peu la société s’éclaircit, tous partirent sans se reprocher plus rien, et Gertrude resta seule avec les auteurs de ses jours et son frère.

« Enfin, dit le prince, j’ai eu la satisfaction de voir ma fille traitée comme doit l’être une personne de son rang. Il faut aussi convenir qu’elle s’est conduite à merveille ; elle a fait voir qu’elle ne sera pas embarrassée pour jouer le premier rôle et soutenir le décorum de la famille. »

On se hâta de souper pour se retirer bientôt chacun dans son appartement et pouvoir être prêts de bonne heure le lendemain.

Gertrude contristée, dépitée et en même temps un peu glorieuse de tout ce qui lui avait été dit de flatteur, se souvint en ce moment de ce que sa geôlière lui avait fait souffrir, et voyant son père si bien disposé à lui complaire en tout, hors une seule chose, elle voulut profiter de cette veine de faveur pour contenter au moins l’une des passions qui la tourmentaient. Elle montra donc une grande répugnance à se trouver avec cette femme, en se plaignant vivement de ses procédés.

« Comment ! dit le prince, elle vous a manqué de respect ! Demain, demain, je lui laverai la tête de la bonne façon. Laissez-moi faire ; je lui ferai connaître ce qu’elle est et ce que vous êtes. Et en attendant, une fille dont je suis content ne doit pas voir auprès d’elle une personne qui lui déplaît. » Cela dit, il fit appeler une autre femme et lui ordonna de servir Gertrude, qui, au milieu de tout cela, cherchant la saveur de la satisfaction qu’elle avait obtenue, s’étonnait d’y en trouver si peu, en comparaison du désir qu’elle en avait éprouvé. Ce qui, malgré elle, venait tout dominer dans son âme était le sentiment des grands progrès qu’elle avait faits dans cette journée sur la voie du cloître, la pensée que pour s’en retirer maintenant elle aurait besoin de bien plus de force et de résolution qu’il ne lui en aurait fallu quelques jours plus tôt et lorsque cependant elle s’en était trouvée dépourvue.

La personne qui vint pour l’accompagner dans sa chambre était une vieille femme de la maison, jadis gouvernante du jeune prince, qu’elle avait eu dans ses mains depuis l’âge du maillot jusqu’à son adolescence, et en qui elle avait mis toutes ses complaisances, toutes ses espérances, toute sa gloire. Elle jouissait de la décision prise en ce jour comme d’un bonheur qui lui eût été personnel ; et Gertrude, pour dernier amusement, eut à recevoir les congratulations, les éloges, les conseils de la vieille, à l’entendre conter l’histoire de certaines tantes à elle et grand’tantes qui s’étaient trouvées fort heureuses de leur état de religieuses, parce qu’appartenant à une famille si distinguée, elles avaient toujours eu ces premiers honneurs en partage, toujours su tenir une main au dehors, et de leur parloir obtenir dans les affaires des succès auxquels de leurs salons les plus grandes dames n’avaient pu atteindre. Elle lui parla des visites qu’elle recevrait ; et puis quelque jour elle aurait celle du jeune prince avec son épouse qui, sans nul doute, serait une personne de très-haut parage ; et alors, non-seulement le monastère, mais tout le pays serait en mouvement. La vieille avait parlé pendant qu’elle déshabillait Gertrude, après que Gertrude s’était mise au lit ; elle parlait encore lorsque Gertrude déjà dormait. La jeunesse et la fatigue l’avaient emporté sur les soucis. Son sommeil fut inquiet, agité, plein de songes pénibles, mais ne cessa qu’à la voix glapissante de la vieille qui vint la réveiller pour qu’elle s’apprêtât à la course de Monza.

« Allons, allons, signora sposina ; il est grand jour ; et, avant que vous soyez coiffée et habillée, il faut une heure pour le moins. Madame la princesse est à s’habiller, et on l’a réveillée quatre heures plus tôt que de coutume. Le jeune prince est déjà descendu aux écuries, puis remonté, et il est prêt à partir quand on voudra. Vif comme un levreau, ce petit lutin. Ah ! dès le berceau il a toujours été de même, et je puis le dire, moi qui l’ai porté dans mes bras. Mais quand il est prêt, il ne faut pas le faire attendre, car, quoique ce soit la meilleure pâte d’enfant qui se puisse voir, alors il s’impatiente et il tempête. Pauvre ami ! il ne faut pas lui en vouloir ; c’est son caractère ; et puis cette fois il aurait bien un peu raison, puisque c’est pour vous qu’il se dérange. Gare à qui le touche dans ces moments-là ! il ne connaît plus personne, si ce n’est le seigneur prince. Mais un jour, le seigneur prince, ce sera lui ; le plus tard possible, cependant. Alerte, alerte, signorina ! Pourquoi me regardez-vous comme ça toute ébaubie ? Vous devriez être déjà hors du nid. »

À l’image du jeune prince impatient, toutes les autres pensées, qui au moment du réveil s’étaient présentées en foule à l’esprit de Gertrude, s’éloignèrent soudain, comme un vol de moineaux à l’apparition de l’épervier. Elle obéit, s’habilla à la hâte, se laissa coiffer, et parut dans le salon où son père, sa mère et son frère étaient réunis. On la fit asseoir sur un fauteuil à bras, et une tasse de chocolat lui fut apportée, ce qui, dans ce temps-là, était comme chez les Romains donner la robe virile.

Quand on vint avertir que les chevaux étaient mis, le prince prit sa fille à part et lui dit : « Ah ça, Gertrude, hier vous vous êtes fait honneur, aujourd’hui vous devez vous surpasser vous-même. Il s’agit de faire une comparution solennelle dans le monastère et dans le pays où vous êtes destinée à tenir le premier rang. On vous attend… (Il est inutile de dire que le prince avait, la veille, fait avertir l’abbesse.) On vous attend, et tous les yeux se porteront sur vous. De la dignité et de l’aisance. L’abbesse vous demandera ce que vous voulez : c’est une formalité. Vous pouvez répondre que vous demandez d’être admise à prendre l’habit dans ce couvent où vous avez été élevée avec une attention si tendre, où vous avez reçu tant d’aimables soins, ce qui est l’exacte vérité. Prononcez ce peu de mots d’un ton aisé ; qu’on n’ait pas lieu de dire que vous avez été soufflée et que vous ne savez vous exprimer de vous-même. Ces bonnes mères ne savent rien de ce qui s’est passé : c’est un secret qui doit rester enseveli dans la famille ; ainsi ne prenez pas un air contrit et embarrassé qui pourrait donner du soupçon. Montrez de quel sang vous sortez : soyez polie, modeste ; mais souvenez-vous que dans ce lieu, votre famille exceptée, il n’y aura personne an-dessus de vous. »

Sans attendre la réponse, le prince se mit en marche ; Gertrude, la princesse et le jeune prince le suivirent ; ils descendirent l’escalier et montèrent en voiture. Les embarras et les ennuis du monde, la vie heureuse du cloître, surtout pour les jeunes personnes d’un sang très-noble, furent le thème de la conversation durant le voyage. Lorsqu’on fut près d’arriver, le prince renouvela ses instructions à sa fille, et lui répéta plus d’une fois la formule de sa réponse. En entrant à Monza, Gertrude sentit son cœur se serrer ; mais son attention fut un instant attirée par je ne sais quels personnages qui, ayant fait arrêter la voiture, débitèrent je ne sais quel compliment. Se remettant en marche, on alla à peu près au pas jusqu’au monastère, au milieu des regards des curieux qui accouraient de tous les côtés sur le chemin. Au moment où la voiture s’arrêta, devant ces murs, devant cette porte, le cœur de Gertrude se serra bien plus fort. On mit pied à terre entre deux haies de peuple que les domestiques faisaient se ranger. Tous ces yeux fixés sur la pauvre jeune personne l’obligeaient à étudier continuellement son maintien ; mais tous ensemble ils lui imposaient moins que les deux yeux de son père, sur lesquels elle ne pouvait s’empêcher, quelque peur qu’elle en eût, de porter les siens à chaque instant ; et ces yeux-là gouvernaient ses mouvements et son visage comme par des rênes invisibles. Après avoir traversé la première cour, on entra dans une autre, et là se fit voir la porte du cloître intérieur, toute grande ouverte et garnie à plein de religieuses. Sur la première ligne, l’abbesse entourée des anciennes ; derrière, d’autres religieuses toutes mêlées, dont quelques-unes sur la pointe des pieds ; au dernier rang, les converses montées sur des banquettes. On voyait de plus çà et là briller à mi-hauteur quelques petits yeux, quelques petits minois venir poindre à travers les robes noires. C’étaient les plus adroites et les plus hardies parmi les pensionnaires qui, se glissant et se faufilant entre une religieuse et l’autre, étaient parvenues à se faire un peu de jour, pour avoir aussi leur part du spectacle. De cette foule s’élevaient des acclamations ; des bras en grand nombre s’agitaient en signe de bon accueil et de joie. On arriva sur la porte ; Gertrude se trouva face à face avec la mère abbesse. Après les premières politesses, celle-ci, d’un air moitié joyeux, moitié solennel, lui demanda ce qu’elle désirait en ce lieu où il n’y avait personne qui pût lui rien refuser.

« Je viens, » commençait à dire Gertrude ; mais sur le point de prononcer les paroles qui devaient décider presque irrévocablement de son sort, elle hésita un moment et demeura les yeux fixés sur la foule qu’elle avait devant elle. Dans ce court moment elle aperçut l’une de ses compagnes déjà connue de nous, qui la regardait d’un air mêlé de compassion et de malice, et semblait dire : Ah ! l’y voilà prise, notre habile. Cette vue, réveillant avec plus de vivacité dans son âme tous ses anciens sentiments, lui rendit aussi un peu de son ancien et faible courage ; et déjà elle allait cherchant une réponse quelconque, différente de celle qui lui avait été dictée, lorsque, ayant, comme pour essayer ses forces, porté un regard sur le visage de son père, elle y vit une inquiétude si sombre, une impatience si menaçante, que, devenant résolue par la peur, avec la même promptitude qu’elle eût mise à fuir devant un objet terrible, « je viens, poursuivit-elle, demander d’être admise à prendre l’habit religieux dans ce couvent où j’ai été élevée avec une attention si tendre. » L’abbesse répondit aussitôt qu’elle regrettait beaucoup, dans cette circonstance, que les règles ne lui permissent pas de donner immédiatement une réponse pour laquelle les suffrages de toutes les sœurs devaient être recueillis et que devait précéder la permission des supérieurs ; que cependant Gertrude connaissait trop bien les sentiments que l’on avait pour elle en ce lieu pour ne pas prévoir avec certitude quelle serait cette réponse, et qu’en attendant nulle règle n’empêchait l’abbesse et les sœurs de montrer la joie qu’elles ressentaient de cette demande. Alors s’éleva un bruit confus de félicitations et d’acclamations. Tout aussitôt vinrent de grands plateaux combles de confitures qui furent présentés d’abord à la sposina, et ensuite à ses parents. Pendant que quelques religieuses se l’enlevaient, que d’autres faisaient leur compliment à la mère, d’autres au jeune prince, l’abbesse fit prier le prince de vouloir bien venir à la grille du parloir où elle l’attendait. Elle avait auprès d’elle deux anciennes, et lorsqu’elle le vit paraître : « Prince, dit-elle, pour obéir aux règles… pour remplir une formalité indispensable, quoique dans cette circonstance… cependant je dois vous dire… que chaque fois qu’une jeune personne demande d’être admise à prendre l’habit… la supérieure comme je le suis très-indignement… est obligée d’avertir les parents que si, par hasard… ils forçaient la volonté de leur fille, ils encourraient l’excommunication. Vous m’excuserez…

— Très-bien, très-bien, révérende mère, je loue votre exactitude : rien de plus juste… Mais vous ne devez pas douter…

— Oh ! prince, à Dieu ne plaise… J’ai parlé par devoir exprès. Du reste…

— Sûrement, sûrement, mère abbesse. »

Après ce court échange de paroles, les deux interlocuteurs s’inclinèrent de part et d’autre et se séparèrent, comme si le tête-à-tête leur pesait également à tous les deux ; ils allèrent, chacun de leur côté, rejoindre leur compagnie, l’un au dehors, l’autre au dedans de la porte du cloître.

« Allons, dit le prince, Gertrude pourra bientôt jouir tout à son aise de la compagnie de ces bonnes mères. Pour le moment, nous les avons assez dérangées. » Puis il fit sa révérence ; la famille s’apprêta comme lui au départ ; on renouvela les compliments, et l’on partit.

Gertrude, pendant le retour, n’avait pas trop envie de parler. Effrayée de la démarche qu’elle avait faite, honteuse de son peu de courage, fâchée contre les autres et contre elle-même, elle faisait tristement le compte des occasions qui lui restaient de dire non, et elle se promettait faiblement et confusément que dans telle de ces occasions, ou dans telle autre, ou dans telle autre encore, elle serait plus adroite et plus forte. Au milieu de toutes ces pensées, elle n’était pas tout à fait revenue de la frayeur que lui avait causée le froncement de sourcil de son père ; si bien que, lorsque d’un coup d’œil jeté à la dérobée sur la figure du prince, elle vit qu’il n’y restait aucun vestige de colère et qu’il paraissait au contraire fort satisfait de sa conduite, cela lui sembla un véritable bonheur, et elle fut pour un moment toute contente.

Dès l’arrivée, nouvelle toilette ; puis le dîner, puis quelques visites, puis la promenade en voiture, puis la société du soir, puis le souper. Vers la fin de ce repas, le prince mit sur le tapis une autre affaire, le choix de la marraine. On appelait ainsi une dame qui, sur la prière des parents, devenait gardienne et accompagnatrice de la jeune postulante pendant le temps qui s’écoulait entre la demande et l’entrée au monastère ; temps qui était employé à visiter les églises, les édifices publics, les sociétés, les maisons de campagne, toutes les choses en un mot les plus remarquables de la ville et des environs, afin que les jeunes personnes, avant de prononcer un vœu irrévocable, sussent bien à quoi elles renonçaient. « Il faudra songer à une marraine, dit le prince, parce que demain doit venir le vicaire des religieuses pour la formalité de l’examen, et tout de suite après Gertrude sera proposée en chapitre pour être acceptée par les mères. » En prononçant ces mots, il s’était tourné vers la princesse, et celle-ci, croyant que c’était pour l’engager à faire sa proposition, commençait à dire : « Il y aurait… » Mais le prince l’interrompit. « Non, non, princesse : la marraine doit avant tout être agréable à la sposina ; et quoique l’usage général en donne le choix aux parents, cependant Gertrude a tant de bon sens, tant de justesse d’esprit, qu’elle mérite bien qu’on fasse pour elle une exception. » Et ici, se tournant vers Gertrude de l’air de quelqu’un qui annonce une grâce particulière, il poursuivit : « Chacune des dames qui se sont trouvées ce soir dans notre société possède les qualités requises pour être marraine d’une fille de notre maison ; il n’y en a aucune, ce me semble, qui ne doive se tenir pour honorée de la préférence : choisissez vous-même. »

Gertrude voyait bien que choisir était de sa part donner un nouveau consentement ; mais la proposition était faite avec tant d’appareil que le refus, pour humble qu’il fût dans les termes, pouvait avoir l’air du dédain, ou au moins paraître un caprice et une mignardise. Elle fit donc encore ce pas de plus, et nomma la dame qui dans cette soirée avait été le plus de son goût, c’est-à-dire celle qui lui avait fait le plus de caresses, qui l’avait le plus louée, qui l’avait traitée avec ces manières affectueuses, familières et empressées qui, dans les premiers moments d’une connaissance, se donnent l’apparence d’une ancienne amitié. « Excellent choix, » dit le prince qui désirait et attendait précisément celui-là. Que ce fût adressé au hasard, il était arrivé ce qui arrive lorsqu’un joueur de gobelets, faisant passer devant vos yeux un jeu de cartes, vous dit d’en penser une et qu’ensuite il la devinera ; mais il les a fait passer de manière à ce que vous n’en voyiez qu’une seule. Cette dame s’était si soigneusement tenue à l’entour de Gertrude pendant toute la soirée, elle l’avait tant occupée d’elle, qu’il aurait fallu à celle-ci un effort d’imagination pour porter sa pensée sur une autre. Tant d’attentions n’avaient pas été sans motif ; la dame avait dès longtemps jeté les yeux sur le jeune prince pour en faire son gendre ; elle regardait donc les affaires de cette maison comme les siennes propres, et il était fort naturel qu’elle s’intéressât à cette chère Gertrude non moins qu’à ses plus proches parents.

Le lendemain Gertrude se réveilla avec la pensée de l’examinateur qui devait venir, et pendant qu’elle était à penser si elle pourrait saisir cette occasion si décisive de revenir sur ses pas, et de quelle manière elle devrait s’y prendre, le prince la fit appeler. « Ah ça, ma fille, lui dit-il, jusqu’à présent vous vous êtes conduite on ne peut mieux ; il s’agit aujourd’hui de couronner l’œuvre. Tout ce qui s’est fait jusqu’ici s’est fait de votre consentement. Si dans l’intervalle il vous était venu quelque incertitude, quelque petit regret, des légèretés de jeunesse, vous auriez dû le déclarer ; mais, au point où en sont les choses, il n’est plus temps de faire des enfantillages. Le digne homme qui doit venir ce matin vous fera cent demandes sur votre vocation ; si vous vous faites religieuse de votre propre gré, et le pourquoi, et le comment, et que sais-je encore ? Si vous tâtonnez dans vos réponses, il vous tiendra sur la sellette qui sait combien de temps ? Ce serait pour vous un ennui, un tourment ; mais il pourrait en résulter quelque chose de plus sérieux. Après toutes les démonstrations publiques qui ont été faites, la moindre hésitation qui se ferait voir en vous compromettrait mon honneur ; elle pourrait faire croire que j’aurais pris une velléité de votre part pour une résolution arrêtée, que j’aurais précipité la chose, que j’aurais… que sais-je ? Dans un tel cas, je me verrais obligé de choisir entre deux partis également pénibles, ou laisser se former dans le monde une idée fâcheuse de ma conduite, et ce parti ne peut absolument s’accorder avec ce que je me dois à moi-même ; ou dévoiler le véritable motif de votre résolution, et… » Mais ici voyant que Gertrude devenait écarlate, que ses yeux se gonflaient, que son visage se contractait comme les feuilles d’une fleur au souffle de l’air chaud qui précède l’orage, il rompit ce discours, et reprit d’un air serein : « Allons, allons, tout dépend de vous, de votre bon sens. Je sais que vous en avez beaucoup, et vous n’êtes pas capable de gâter un bon ouvrage lorsqu’il touche à son terme ; mais je devais prévoir tous les cas. N’en parlons plus, et convenons seulement que vous répondrez avec assurance, pour ne pas faire naître des doutes dans la tête de ce brave homme. De cette manière d’ailleurs vous en serez quitte plus promptement. » Et ici, après lui avoir suggéré quelques réponses aux questions les plus probables, il rentra dans ses discours ordinaires sur les douceurs et les jouissances qui attendaient Gertrude dans le couvent, et l’y entretint jusqu’au moment où un domestique vint annoncer le vicaire. Le prince renouvela à la hâte ses avis les plus importants, et laissa sa fille avec cet ecclésiastique, ainsi que la règle le prescrivait.

Le digne homme arrivait avec une opinion à peu près formée sur la vocation de Gertrude pour le cloître, vocation qu’il supposait fort grande ; car c’était ainsi que le lui avait dit le prince, lorsqu’il était allé le prier de venir. À la vérité, le bon prêtre, qui savait que la défiance était l’une des vertus les plus nécessaires dans sa charge, avait pour maxime de ne pas ajouter foi trop facilement aux assertions de cette nature et de se tenir en garde contre les préoccupations ; mais il est bien rare que les paroles affirmatives et positives d’un personnage imposant, sous quelque rapport qu’il le soit, ne teignent pas de leur couleur l’esprit de celui qui les écoute.

Après les politesses d’usage, « mademoiselle, lui dit-il, je viens jouer ici le rôle du diable ; je viens mettre en doute ce que dans votre demande vous avez donné pour certain ; je viens exposer à vos yeux les difficultés, et m’assurer si vous les avez bien considérées. Souffrez que je vous fasse quelque question.

— Parlez, » répondit Gertrude.

Le bon prêtre alors commença à l’interroger dans la forme prescrite par les règlements. « Sentez-vous dans votre cœur une résolution bonne, spontanée de vous faire religieuse ? N’a-t-on pas employé envers vous la menace ou la séduction ? N’a-t-on pas usé d’autorité pour vous y induire ? Parlez sans crainte et avec sincérité à un homme dont le devoir est de connaître votre volonté bien réelle et d’empêcher qu’il vous soit fait violence en aucune manière. »

La véritable réponse à une telle demande se présenta aussitôt à l’esprit de Gertrude avec une terrible clarté. Mais pour la donner, cette réponse, il fallait l’accompagner d’une explication, dire qu’elle avait été menacée, raconter une histoire… La malheureuse recula d’épouvante devant cette idée et se hâta de chercher une autre réponse ; elle n’en trouva qu’une qui pût la délivrer vite et sûrement de ce supplice, celle qui était la plus contraire à la vérité : « Je me fais religieuse, dit-elle en cachant son trouble ; je me fais religieuse de mon gré, librement.

— Depuis combien de temps cette pensée vous est-elle venue ? demanda encore le bon prêtre.

— Je l’ai toujours eue, répondit Gertrude, devenue, après ce premier pas, plus hardie à mentir contre elle-même.

— Mais quel est le motif principal qui vous porte à vous faire religieuse ? » Le bon prêtre ne savait pas quelle terrible corde il touchait ; et Gertrude fit un grand effort sur elle-même pour ne pas laisser paraître sur sa figure l’effet que ces paroles produisaient dans son cœur. « Le motif, dit-elle, est de servir Dieu et de fuir les dangers du monde.

— Ne serait-ce pas quelque déplaisir ? quelque… veuillez m’excuser, quelque caprice ? Quelquefois, une cause momentanée peut faire une impression qui semble devoir durer toujours ; et, puis quand la cause cesse et que l’état de l’âme change, alors…

— Non, non, répondit précipitamment Gertrude : la cause est telle que je vous l’ai dite. »

Le vicaire, plutôt pour remplir entièrement son devoir que par la pensée que ce pût être nécessaire, insista dans ces demandes ; mais Gertrude était déterminée à le tromper. Outre l’effroi que lui causait l’idée de mettre au fait de sa faiblesse ce grave et digne prêtre qui paraissait si éloigné d’avoir à son égard un soupçon de cette nature, la pauvre fille pensait aussi qu’il pouvait bien empêcher qu’elle se fît religieuse, mais que là finissait son autorité sur elle et toute sa protection. Lorsqu’il serait parti, elle resterait seule avec le prince ; et de tout ce qu’elle pourrait ensuite avoir à souffrir dans cette maison, le bon prêtre ne saurait rien, ou, le sachant, il ne pourrait, avec toutes ses bonnes intentions, faire autre chose que d’avoir pitié d’elle, cette pitié tranquille et mesurée qui en général s’accorde, comme par courtoisie, à qui a donné une cause ou un prétexte au mal qui lui est fait. L’examinateur se lassa d’interroger avant que l’infortunée fût lasse de mentir, et, voyant ces réponses toujours uniformes, n’ayant d’ailleurs aucun motif d’en soupçonner la sincérité, il finit par changer de langage ; il la félicita, s’excusa en quelque sorte d’avoir tant tardé à remplir ce devoir, ajouta ce qu’il crut le plus propre à la confirmer dans sa bonne résolution, et prit congé d’elle.

En traversant les salons pour sortir, il rencontra le prince qui semblait passer là par hasard, et le félicita aussi sur les bonnes dispositions dans lesquelles il avait trouvé sa fille. Le prince avait été jusqu’alors dans une attente fort pénible ; à cette annonce, il respira, et, oubliant sa gravité accoutumée, il alla presque en courant vers Gertrude, la combla d’éloges, de caresses, de promesses, avec une joie cordiale, avec une tendresse en grande partie sincère : ainsi est fait le chaos qui s’appelle le cœur humain.

Nous ne suivrons pas Gertrude dans sa tournée continue de divertissements et de spectacles. Nous ne décrirons pas non plus en détail et par ordre les sentiments qu’elle éprouva dans tout cet espace de temps : ce serait une histoire de douleurs et de fluctuations trop monotone et trop ressemblante aux choses déjà racontées. L’agrément des sites, la variété des objets, le plaisir que, malgré tout, elle trouvait à courir çà et là en plein air, lui rendaient plus odieuse l’idée du lieu où, à la fin, elle s’arrêterait pour la dernière fois, pour toujours. Plus poignantes encore étaient les impressions qu’elle recevait dans les sociétés et les fêtes. La vue des jeunes épouses, auxquelles on donnait ce titre dans le sens le plus commun et le plus usité, lui causait une envie, un déchirement de cœur insupportable ; et, quelquefois, à l’aspect de personnages d’une autre sorte, il lui semblait que s’entendre appeler d’un semblable titre devait être le comble du bonheur. En certains moments, la pompe des palais, l’éclat des parures, le mouvement et le bruit joyeux des fêtes lui communiquaient une telle ivresse, un désir si ardent de vivre dans les joies du monde, qu’elle se promettait à elle-même de se dédire, de tout souffrir plutôt que de retourner à l’ombre froide et morte du cloître : mais toutes ces résolutions s’en allaient en fumée lorsqu’elle considérait avec plus de sang-froid les difficultés, lorsque seulement elle portait ses regards sur le visage du prince. D’autres fois, l’idée d’avoir à quitter pour toujours ces plaisirs, lui en rendait pénible et amère la trop courte épreuve, comme le malade dévoré par la soif regarde d’un œil chagrin et repousse presque avec dépit la cuillerée d’eau que le médecin accorde avec peine à ses instances. Cependant, le vicaire des religieuses avait délivré l’attestation nécessaire, et la permission de tenir le chapitre pour l’acceptation de Gertrude était arrivée. Le chapitre se tint ; la proposition, comme on devait s’y attendre, réunit les deux tiers des votes secrets qui étaient exigés par les règlements ; et Gertrude fut acceptée. Elle-même alors, fatiguée de ce long tourment, demanda d’entrer le plus tôt possible dans le monastère. Personne, certainement, n’était là qui voulût modérer son impatience. Il fut donc fait selon sa volonté, et, conduite avec pompe au couvent, elle y revêtit l’habit. Après douze mois de noviciat pleins de repentirs qui se renouvelaient sans cesse, elle se vit parvenue au moment de la profession, au moment où il lui fallait, ou dire un non plus étrange, plus inattendu que jamais, ou répéter un oui déjà dit tant de fois ; elle le répéta, et fut religieuse pour toujours.

C’est un des attributs particuliers et incommunicables de la religion chrétienne de pouvoir diriger et consoler quiconque, en quelque conjoncture que ce soit, quelque but qu’il ait en vue, vient recourir à elle. S’il y a un remède à ce qui est passé, elle le prescrit, elle le fournit, elle prête ce qu’il faut de lumière et d’énergie pour l’employer, à quelque prix que ce puisse être. S’il n’y en a point, elle donne le moyen de faire effectivement, et en réalité, ce qui se dit en forme de proverbe, de nécessité, vertu. Elle enseigne à continuer, avec prudence, ce qui a été entrepris par légèreté ; elle plie l’âme à embrasser par goût ce qui a été imposé par la force, et elle donne à un choix qui fut téméraire, mais qui est irrévocable, toute la sainteté, toute la sagesse, disons-le hardiment, toutes les joies de la vocation. C’est une voie faite de telle sorte, que, de quelque labyrinthe, de quelque précipice que l’homme y arrive et y fasse un seul pas, il peut, de ce moment, marcher avec satisfaction et assurance, et, par un heureux voyage, atteindre à une heureuse fin. En prenant cette voie, Gertrude aurait pu être une religieuse sainte et contente, de quelque manière qu’elle le fût devenue. Mais l’infortunée, au contraire, se débattait sous le joug, et en sentait ainsi plus fortement le poids et les secousses. Un regret incessant de sa liberté perdue, une horreur profonde pour son état actuel, de continuels et fatigants retours à des désirs qui ne seraient jamais satisfaits, telles étaient les principales occupations de son âme. Elle revenait, et toujours revenait sur ce passé si amer ; elle recomposait dans sa mémoire toutes les circonstances par lesquelles elle avait été amenée au lieu où elle était, et elle défaisait mille fois inutilement par la pensée ce qui par l’action avait été son œuvre ; elle s’accusait de faiblesse, elle accusait les autres de tyrannie et de perfidie ; et son cœur se rongeait. Elle idolâtrait tout à la fois et pleurait sa beauté ; elle gémissait sur sa jeunesse destinée à se détruire dans un lent et perpétuel martyre, et, dans certains moments, elle portait envie à toute femme qui, dans toute condition quelconque, avec quelque conscience que ce fût, pouvait librement jouir dans le monde de ces avantages.

La vue de ces religieuses qui avaient aidé à la conduire dans ces tristes murs lui était odieuse. Elle se rappelait les ruses et les artifices qu’elles avaient mis en œuvre, et les en payait par tout autant d’impolitesses, de brusqueries, ou même ouvertement par des reproches. Celles-ci devaient le plus souvent avaler le tout et se taire ; car le prince avait bien su tyranniser sa fille lorsque c’était nécessaire pour la pousser dans le cloître ; mais, son but une fois atteint, il n’aurait pas facilement souffert que l’on prétendît avoir raison contre son sang ; et le moindre bruit qu’elles auraient fait les eût exposées à perdre cette haute protection, peut-être même à se faire de leur protecteur un ennemi. Il semblerait que Gertrude aurait dû sentir un certain penchant pour les autres sœurs qui n’avaient pas pris part à ces manœuvres, et qui, sans l’avoir désirée pour compagne, l’aimaient comme telle, tandis que, pieuses, occupées, pleines d’une joie sereine et pure, elles lui montraient, par leur exemple, comment on pouvait en ce lieu, non-seulement vivre, mais se trouver bien. Mais celles-ci lui étaient odieuses dans un autre sens. Leur air de piété et de contentement était à ses yeux comme une accusation de son inquiétude et des bizarreries de sa conduite, et elle ne manquait aucune occasion, en arrière d’elles, de les railler comme bigotes, ou de les dénigrer comme hypocrites. Elle leur en aurait moins voulu peut-être, si elle avait pu savoir ou deviner que de leurs mains étaient sorties le peu de boules noires trouvées dans l’urne où se décida son acceptation.

Il lui semblait quelquefois trouver quelque consolation à pouvoir commander, à se voir courtisée dans le monastère, à recevoir des visites du dehors, à faire réussir quelques affaires, à donner sa protection, à s’entendre appeler la signora ; mais qu’était-ce que des consolations semblables ? Sentant leur insuffisance, son cœur aurait voulu, de temps en temps, y joindre celles de la religion, jouir à la fois des unes et des autres. Mais celles-ci n’accordent leurs douceurs qu’à celui pour qui les premières sont sans attraits, comme le naufragé, s’il veut s’emparer de la planche par laquelle il peut atteindre le rivage et son salut, doit pourtant bien lâcher les algues que, par une violence d’instinct, il avait d’abord saisies.

Peu après sa profession, Gertrude avait été faite maîtresse des pensionnaires ; or figurez-vous comment ces petites filles devaient se trouver sous une telle discipline. Ses anciennes confidentes étaient toutes sorties ; mais elle conservait, vivantes dans son âme, toutes les passions de ce temps, et d’une manière ou d’une autre ses élèves devaient en sentir le poids. Quand elle songeait que plusieurs d’entre elles étaient destinées à vivre dans ce monde, d’où elle était exclue pour toujours, elle éprouvait pour ces pauvres enfants une sorte d’aversion et comme un désir de vengeance. Elle les tenait durement au-dessous d’elle, les brutalisait, leur faisait payer par anticipation les plaisirs dont elles devaient jouir un jour. Qui dans ces moments-là aurait vu de quel ton magistral et fâché elle les grondait pour la moindre peccadille, l’aurait prise pour une femme d’une dévotion sauvage et mal réglée. D’autres fois, sa même horreur pour le cloître, pour la règle, pour l’obéissance, éclatait en accès d’une tout autre humeur. Alors, non-seulement elle supportait la bruyante dissipation de ses élèves, mais elle l’excitait ; elle se mêlait à leurs jeux et les rendait plus turbulents ; elle prenait part à leurs propos qu’elle poussait au-delà de ce qu’elles avaient eu d’abord l’intention de dire. Si quelqu’une se permettait un mot sur le babil de la mère abbesse, la maîtresse imitait ce babil longuement et en faisait une scène de comédie ; elle contrefaisait la figure de telle religieuse, la démarche de telle autre ; elle riait alors aux éclats, mais c’étaient des rires qui ne la laissaient pas plus gaie. Elle avait ainsi vécu plusieurs années, n’ayant ni le moyen, ni l’occasion de faire plus, lorsque son malheur voulut qu’une occasion vînt à se présenter.

Parmi les distinctions et prérogatives qui lui avaient été accordées pour la dédommager de ne pouvoir être abbesse, se trouvait celle d’habiter un corps de logis à part. Cette aile du monastère était contiguë à une maison habitée par un jeune homme, scélérat de profession, l’un de ceux, si nombreux alors, qui, avec leurs bandits et l’alliance d’autres scélérats, pouvaient jusqu’à un certain point se rire des lois et de la force publique. Notre manuscrit le nomme Egidio, sans parler de sa famille. Ce jeune homme, d’une lucarne qui donnait sur une petite cour de ce corps de logis, avait vu Gertrude aller et venir en cet endroit, par désœuvrement. Séduit plutôt qu’effrayé par les dangers et l’impiété de l’entreprise, il osa un jour lui adresser la parole. La malheureuse répondit.

Dans les premiers moments, elle éprouva un contentement, non pas certes dégagé de mélange, mais qui la pénétrait vivement. Dans le vide de son âme, réduite à l’indolence, était venu se répandre un sentiment vif, continu, je dirais une nouvelle et puissante vie. Mais ce contentement était semblable au breuvage fortifiant que l’ingénieuse cruauté des anciens versait au condamné pour lui donner la force de supporter les tortures. En même temps, quelque chose de tout nouveau se fit remarquer dans toute sa conduite. Elle devint d’un moment à l’autre plus mesurée, plus tranquille ; elle fit trêve à ses railleries et à ses méchants murmures ; elle se montra même polie et caressante, en sorte que les sœurs se félicitaient l’une l’autre de cet heureux changement, bien éloignées qu’elles étaient d’en soupçonner le véritable motif et de comprendre que cette nouvelle vertu n’était autre chose que l’hypocrisie ajoutée à ses anciens défauts. Cette apparence extérieure cependant, ce dehors blanchi, pour ainsi dire, ne dura pas longtemps, du moins d’une manière aussi continue et aussi égale. Bientôt revinrent et ses impatiences et ses caprices, bientôt recommencèrent ses imprécations et ses moqueries contre la prison du cloître, et souvent en des termes étranges dans un tel lieu comme dans une telle bouche. Cependant chacune de ces incartades était suivie de repentir et d’une grande attention à les faire oublier à force de façons doucereuses et de paroles bienveillantes. Les sœurs supportaient de leur mieux toutes ces alternatives et les attribuaient au caractère léger et fantasque de la signora.

Pendant quelque temps il ne parut pas qu’aucune d’elles portait ses idées plus loin ; mais un jour que la signora, dans une querelle qu’elle avait faite à une sœur converse pour je ne sais quelle bagatelle, s’était laissée aller à la maltraiter sans mesure et sans fin, celle-ci, après avoir longuement enduré ces violences en se mordant les lèvres, perdit enfin patience et laissa échapper un mot où elle faisait entendre qu’elle savait quelque chose et, qu’en temps et lieu elle parlerait. De ce moment la signora n’eut plus de repos. À peu de temps de là cependant, la sœur converse un matin fut vainement attendue à ses devoirs ordinaires ; on va voir dans sa cellule, on ne l’y trouve point ; on l’appelle à haute voix, elle ne répond pas ; on cherche par ci, on cherche par là, on va, on vient, de la cave au grenier ; elle n’est nulle part ; et qui sait quelles conjectures on aurait faites si, en cherchant ainsi, l’on n’eût découvert un trou dans le mur du jardin, ce qui fit supposer à toutes les religieuses que la sœur s’était enfuie par là. On fit de grandes perquisitions à Monza et dans les environs, principalement à Meda, qui était le pays de cette converse ; on écrivit de divers côtés ; on n’en eut plus la moindre nouvelle. Peut-être aurait-on pu en savoir davantage si, au lieu de chercher au loin, on eût creusé tout auprès la terre. Après beaucoup d’étonnements, car personne n’aurait cru cette femme capable d’une action pareille, après des raisonnements de toute espèce, on en vint à conclure qu’elle devait être allée bien loin, bien loin ; et parce que ce mot vint une fois à la bouche d’une sœur : « Elle se sera sûrement réfugiée en Hollande, » on dit aussitôt et l’on fut longtemps persuadé dans le couvent, comme au dehors, qu’elle s’était réfugiée en Hollande. Il ne paraît pas cependant que la signora fût de cet avis, non qu’elle montrât des doutes ou qu’elle combattît l’opinion commune par des raisons qui lui fussent particulières ; si elle en avait, jamais raisons ne furent si bien dissimulées ; et il n’était rien dont elle s’abstînt plus volontiers que de revenir sur cette histoire, rien dont elle se souciât aussi peu que de sonder le fond de ce mystère. Mais moins elle en parlait, plus sa pensée en était pleine. Que de fois chaque jour l’image de cette femme venait subitement se présenter à son esprit, et s’arrêtait là, et ne voulait pas s’éloigner ! Que de fois elle aurait désiré l’avoir devant ses yeux vivante et réelle, plutôt que de la trouver toujours gravée dans son imagination, plutôt que d’être soumise à passer les jours et les nuits dans la compagnie de cette forme vaine, terrible, impassible ! Que de fois elle aurait voulu entendre sa véritable voix, quelles qu’en eussent été les menaces, plutôt que d’ouïr sans cesse au fond de son cœur le murmure fantastique de cette voix et ces paroles répétées avec une persistance, avec une opiniâtreté infatigable qu’aucun être vivant n’eut jamais !

Une année environ s’était écoulée depuis cet événement, lorsque Lucia fut présentée à la signora et eut avec elle cet entretien où s’est arrêté notre récit. La signora multipliait ses demandes sur la persécution de don Rodrigo, et entrait dans certains détails avec une intrépidité singulièrement nouvelle et ne pouvant que l’être pour Lucia, a qui jamais n’était venue l’idée que la curiosité des religieuses pût s’exercer sur de semblables sujets. Les jugements dont elle entremêlait ses questions ou qu’elle laissait entrevoir n’étaient pas moins étranges. Elle semblait à peu près rire de l’horreur si grande que ce personnage avait toujours inspirée à Lucia, et demandait si c’était donc un monstre pour faire tant de peur ; elle avait presque l’air de trouver que la résistance de celle-ci eût été déraisonnable et sotte, si elle n’avait eu pour motif la préférence donnée à Renzo. Et sur Renzo lui-même elle se jetait dans des demandes dont la jeune fille stupéfaite ne pouvait s’empêcher de rougir. S’apercevant ensuite qu’elle avait trop suivi de sa langue les idées où elle laissait courir son esprit, elle chercha à corriger et faire mieux interpréter son bavardage ; mais elle ne put empêcher qu’il n’en restât à sa pauvre interlocutrice un pénible étonnement et comme une vague frayeur. Pressée de s’en ouvrir à sa mère, Lucia saisit pour cela le premier moment où elle put se trouver seule avec elle. Mais Agnese, comme plus experte, résolut en peu de mots tous ces doutes et sut expliquer tout le mystère : « Ne t’en étonne pas, dit-elle, quand tu auras connu le monde comme moi, tu verras qu’il n’y a rien là dont on doive être surpris. Les gens de condition, qui plus, qui moins, dans un sens ou dans l’autre, ont tous un grain de folie. Il faut les laisser dire, surtout quand on a besoin d’eux ; faire semblant de les écouter sérieusement comme s’ils parlaient juste. N’as-tu pas vu de quelle manière elle m’a rabrouée, comme si j’avais dit quelque grosse sottise ? Et moi, je n’y ai pas regardé le moins du monde. Ils sont tous ainsi. Et nonobstant tout cela, remercions le ciel de ce que cette dame paraît prendre intérêt à toi et vouloir véritablement nous protéger. Du reste, si Dieu te prête vie, ma chère enfant, et s’il t’arrive encore d’avoir affaire avec les gens de condition, tu en verras de ces choses, tu en verras, tu en verras ! »

Le désir d’obliger le père gardien, le plaisir d’avoir à protéger, l’idée du bon effet que produirait dans l’opinion sa protection accordée si saintement, une certaine inclination pour Lucia, et une sorte de soulagement aussi qu’elle éprouvait à faire du bien à une créature innocente, à secourir et consoler des opprimés, avaient réellement disposé la signora à prendre à cœur le sort des deux pauvres fugitives. Sur sa demande et à sa considération, elles furent placées dans le logement de la tourière attenant au cloître, et traitées comme si elles avaient été attachées au service du monastère. La mère et la fille se félicitaient ensemble d’avoir trouvé si vite un asile sûr et respecté. Elles auraient aussi grandement souhaité d’y demeurer ignorées de tous ; mais la chose n’était pas facile dans un monastère, d’autant qu’il existait un homme malheureusement trop animé du désir d’avoir des nouvelles de l’une des deux, et dans l’âme duquel, à la passion et à l’étrange point d’honneur qui s’y faisaient d’abord sentir, était venu se joindre le dépit d’avoir été prévenu et trompé dans ses espérances. Et nous, laissant nos deux femmes dans leur gîte, nous retournerons au château de celui dont nous parlons, à l’heure où il était à attendre le résultat de l’expédition qu’avait préparée sa scélératesse.


CHAPITRE XI.


Comme des limiers en meute, après avoir en vain couru sur la piste d’un lièvre, reviennent piteusement vers leur maître, l’oreille basse et la queue entre les jambes, tels les bravi, dans cette nuit si pleine de désordres, retournaient désappointés et confus au château de don Rodrigo. Celui-ci, dans l’agitation de l’attente, arpentait, d’un bout à l’autre, sans lumière, une grande chambre inhabitée du haut de la maison, et qui donnait sur l’esplanade. De temps en temps il s’arrêtait, prêtait l’oreille, regardait par les fentes de vieux contrevents vermoulus. Plein d’impatience, en effet, il n’était pas non plus sans inquiétude, non-seulement par l’incertitude du succès, mais aussi pour les conséquences qu’un pareil coup pouvait avoir ; car c’était l’exploit le plus notable et le plus hasardeux que notre vaillant homme eût tenté jusqu’à ce jour. Il se rassurait cependant par la pensée des précautions qu’il avait prises, si ce n’est pour prévenir les soupçons, du moins pour détruire les indices. « Et quant aux soupçons, se disait-il, je m’en moque ; je voudrais savoir quel sera le drôle assez curieux pour venir ici vérifier si une fille y est ou n’y est pas. Qu’il vienne, qu’il vienne, ce maraud, il sera bien reçu. Que le moine vienne, qu’il vienne. La vieille ? Qu’elle aille à Bergame, la vieille. La justice ? Bah ! la justice. Le podestat n’est pas un enfant, ni un fou non plus. Et à Milan ? Qui est-ce qui s’occupe de ces gens-là à Milan ? Qui les écouterait ? Qui sait seulement là-bas s’ils existent ? Ce sont gens comme perdus sur la terre ; ils n’ont pas même un maître ; ils ne sont à personne. Allons, allons, point de crainte. Comme Attilio va être surpris demain matin ! Il verra, il verra si je dis des balivernes ou si je donne des faits. Et puis,… si par hasard quelque tracasserie venait à s’ensuivre… Que sais-je ? Quelque ennemi qui voulût profiter de l’occasion… Attilio lui-même pourra m’aider de ses conseils ; l’honneur de toute la parenté y est engagé. » Mais l’idée sur laquelle il s’arrêtait le plus, parce qu’il y trouvait tout à la fois de quoi endormir ses craintes et repaître sa passion principale, était celle des leurres, des promesses qu’il emploierait pour adoucir Lucia. « Elle aura tant de peur en se voyant ici seule au milieu de ces gens-là, de ces figures… (Parbleu ! la figure la plus humaine ici, c’est la mienne) qu’elle sera obligée de recourir à moi, elle devra me prier ; et si elle prie… »

Pendant qu’il fait ces beaux raisonnements, il entend un bruit de pas ; il va à la fenêtre, il l’entre-bâille, regarde en se cachant ; ce sont eux. « Et la chaise ? Diable ! où est la chaise ? Trois, cinq, huit ; ils y sont tous ; le Griso y est aussi ; la chaise n’y est pas ; diable ! diable ! Le Griso va m’en rendre compte. »

Lorsqu’ils furent entrés, le Griso déposa dans le coin d’une salle au rez-de-chaussée son bourdon, son grand chapeau, son manteau à coquilles, et, selon le devoir de sa charge que personne ne lui enviait en ce moment, il monta pour rendre à son maître ce compte sur lequel celui-ci s’apprêtait à le juger. Don Rodrigo l’attendait au haut de l’escalier, et dès qu’il le vit paraître avec cet air gauche et décontenancé d’un coquin trompé dans ses vues : « Eh bien, lui dit-il ou plutôt lui cria-t-il, monsieur le fier-à-bras, monsieur le capitaine, monsieur c’est mon affaire ?

— Il est dur, répondit le Griso, s’arrêtant d’un pied sur la première marche, il est dur de recevoir des reproches, après avoir travaillé fidèlement, avoir cherché à faire son devoir, et même risqué sa peau.

— Qu’est-ce qui s’est passé ? Nous allons voir, nous allons voir, » dit don Rodrigo, et il s’achemina vers sa chambre. Le Griso l’y suivit et fit aussitôt le récit de ce qu’il avait disposé, fait, vu ou non vu, entendu, craint, réparé ; et il le fit avec cet ordre et cette confusion, cette incertitude et cet étourdissement qui devaient nécessairement régner ensemble dans ses idées.

« Tu n’as pas de torts et tu t’es bien conduit, dit don Rodrigo ; tu as fait ce qui se pouvait faire ; mais… mais y aurait-il sous ce toit quelque traître ? S’il y est, si je parviens à le découvrir, et nous le découvrirons s’il y est, je me charge de l’accommoder et de lui faire parure complète, je t’en réponds.

— La même idée m’est venue, monsieur, dit le Griso, et si cela était, si l’on venait à découvrir un coquin de cette sorte, votre seigneurie devrait le mettre dans mes mains. Un pendard qui se serait donné le divertissement de me faire passer une nuit comme celle-ci ! ce serait à moi à l’en payer. Pourtant il m’a paru pouvoir juger par diverses circonstances qu’il doit y avoir là-dessous quelque autre intrigue qui pour le moment ne se peut comprendre. Demain, monsieur, demain, la chose se tirera au clair.

— Vous n’avez pas été reconnus, au moins ? »

Le Griso répondit qu’il l’espérait, et la conclusion du colloque fut que don Rodrigo lui ordonna pour le lendemain trois choses auxquelles l’autre aurait bien su penser de lui-même. Détacher dès le matin deux hommes pour aller faire au consul cette certaine intimation qui lui fut faite comme nous l’avons vu ; en expédier deux autres vers la masure pour en tenir éloigné, en rôdant autour, tout passant désœuvré qui se dirigerait par là, et soustraire ainsi la chaise à porteur à tous les regards jusqu’à la nuit suivante où on l’enverrait prendre, attendu que pour le moment il ne convenait pas de faire d’autres mouvements qui pourraient donner du soupçon ; enfin aller lui-même, lui et quelques-uns de ses hommes les plus intelligents et les plus adroits, se mêler parmi les gens du village, pour tâcher de débrouiller quelque chose des événements de la nuit. Ces ordres donnés, don Rodrigo fut se mettre au lit, et laissa le Griso en faire autant, le congédiant avec beaucoup d’éloges où se montrait évidemment l’intention de le dédommager des reproches trop hasardés par lesquels il l’avait d’abord accueilli.

Va dormir, pauvre Griso, tu dois en avoir besoin. Pauvre Griso ! À l’ouvrage tout le jour, à l’ouvrage la moitié de la nuit, sans compter le risque de tomber sous la griffe des vilains, ou de charger ton compte d’un article pour rapt de femme honnête, à joindre à ceux qui déjà y figurent ; et puis être reçu de cette manière ! Mais c’est ainsi que souvent les hommes s’acquittent. Tu as pourtant pu voir dans cette circonstance que quelquefois la justice, si elle n’arrive pas d’abord, arrive tôt ou tard, même en ce monde. Pour le moment, va dormir ; peut-être un jour pourras-tu nous fournir, à l’appui de cette observation, une autre preuve, et plus notable que celle d’aujourd’hui.

Le lendemain matin, le Griso était de nouveau dehors et à sa besogne, lorsque don Rodrigo se leva. Celui-ci alla trouver aussitôt le comte Attilio qui, du plus loin qu’il le vit paraître, prit un air railleur et lui cria : « Saint-Martin !

— Je n’ai rien à dire, répondit don Rodrigo en arrivant près de lui, je payerai la gageure ; mais ce n’est pas là ce qui m’affecte le plus. Je ne vous avais rien dit de ce qui se passait, parce que, je l’avoue, je croyais vous surprendre grandement ce matin. Mais bref, maintenant je vais tout vous conter.

— Il y a dans cette affaire quelque chose de la main de ce moine, dit le cousin, après avoir écouté tout le récit avec plus de sérieux qu’on n’aurait pu s’attendre d’une tête aussi évaporée. Ce moine, continua-t-il, avec ses manières de chattemite, avec ses propositions saugrenues, je le tiens pour un fin matois et pour un brouillon. Vous ne vous êtes pas fié à moi, vous ne m’avez pas dit clairement ce qu’il était venu vous chanter l’autre jour. » Don Rodrigo rapporta le dialogue. « Et vous avez eu tant de patience ? s’écria le comte Attilio ; et vous l’avez laissé partir comme il était venu ?

— Qu’auriez-vous donc voulu ? Que je me misse à dos tous les capucins d’Italie ?

— Je ne sais, dit le comte Attilio, si dans ce moment je me serais souvenu qu’il y eût d’autres capucins au monde que cet impudent coquin. Mais allons donc ! Est-ce que, même sans sortir des règles de la prudence, le moyen manque pour tirer satisfaction d’un capucin tout comme d’un autre ? On redouble de bonnes manières envers tout le corps, et l’on se procure ainsi la facilité de donner impunément une volée de coups de bâton à l’un de ses membres. Enfin, il a esquivé la punition qui lui allait le mieux ; mais je le prends, moi, sous ma protection, et je veux avoir le plaisir de lui montrer comment on parle à gens de notre espèce.

— N’allez pas me mettre plus mal, au moins.

— Rapportez-vous-en donc à moi, une fois ; je vous servirai en parent et en ami.

— Que comptez-vous faire ?

— Je ne sais encore ; mais pour sûr, il aura de mes nouvelles, le moine. J’y penserai, et… le comte, mon oncle, du conseil secret, est celui qui me fera cette affaire-là. Ce cher oncle ! Comme je me divertis chaque fois que je le fais travailler pour moi ! Un homme d’État de ce calibre ! Après-demain je serai à Milan, et de manière ou d’autre le moine aura ce qui lui revient. »

On servit le déjeuner qui n’interrompit pas l’entretien sur une affaire de cette importance. Le comte Attilio en parlait à son aise ; et quoiqu’il y prît toute la part que réclamaient son amitié pour son cousin et l’honneur de leur nom, selon les idées qu’il avait de l’amitié et de l’honneur, cependant il ne pouvait de temps en temps s’empêcher de rire tout bas d’un aussi brillant succès. Mais don Rodrigo, qui était dans sa propre cause, et qui, lorsqu’il croyait faire en silence un grand coup, l’avait manqué avec tant de bruit, était agité de sentiments plus pénibles, et occupé de pensées plus désagréables. « Ils vont en conter de belles, disait-il, tous ces manants des environs. Mais, au reste, que m’importe ? Quant à la justice, je m’en moque : il n’y a pas de preuves ; et quand il y en aurait, je m’en moquerais de même. En attendant, j’ai fait ce matin avertir le consul qu’il ait à se bien garder de faire sa déposition sur l’événement. Il n’en arriverait rien ; mais les bavardages, quand ils se prolongent, m’ennuient. C’est bien assez que j’aie été joué d’une manière si barbare.

— Vous avez très-bien fait, répondit le comte Attilio. Votre podestat… quel entêté que ce podestat ! quelle tête creuse, et comme il est ennuyeux !… mais au fond c’est un galant homme, un homme qui connaît son devoir ; et lorsqu’on a affaire à de telles gens, on doit mettre plus de soin à ne pas les placer dans une position embarrassante. Si un malotru de consul fait une déposition, le podestat, pour bien intentionné qu’il soit, doit cependant…

— Mais vous, interrompit don Rodrigo avec un peu d’aigreur, vous gâtez mes affaires par votre manie de le contredire en tout, de lui couper sans cesse la parole, et même de le railler dans l’occasion. Que diable ! un podestat ne pourra-t-il être bête et obstiné, quand du reste il est honnête homme ?

— Savez-vous, cousin, dit en le regardant d’un air étonné le comte Attilio, savez-vous donc que je commence à croire que vous avez un peu de peur ? Vous prenez au sérieux même le podestat…

— Allons, allons, n’avez-vous pas dit vous-même qu’il faut le ménager ?

— Je l’ai dit ; et quand il s’agit d’une affaire sérieuse, je vous ferai voir que je ne suis pas un enfant. Savez-vous ce que je suis capable de faire pour vous ? Je suis homme à aller en personne faire visite à M. le podestat. Eh ! sera-t-il flatté d’un tel honneur ? je suis homme à le laisser parler pendant une demi-heure du comte duc et de notre commandant espagnol du château, et à lui donner raison en tout, même lorsqu’il en dira des plus exorbitantes. Je jetterai ensuite dans le discours quelque petit mot sur le comte mon oncle, du conseil secret ; et vous savez l’effet que font des petits mots de cette sorte à l’oreille de M. le podestat. Après tout, il a plus besoin, lui, de votre protection que vous de sa condescendance. Tout de bon, je ferai cela, j’irai et je vous le laisserai mieux disposé que jamais. »

Après quelques moments encore de semblable conversation, le comte Attilio sortit pour aller à la chasse, et don Rodrigo resta, attendant avec anxiété le retour du Griso. Celui-ci vint enfin, vers l’heure du dîner, faire son rapport.

Le désordre de la nuit avait été si bruyant, la disparition de trois personnes dans un petit endroit était un événement si considérable, que les recherches, et par intérêt pour ces personnes et par curiosité, devaient naturellement être multipliées, actives et soutenues ; et, d’un autre côté, ceux qui savaient quelque chose sur un point capital étaient trop nombreux pour que tous s’accordassent à taire le tout. Perpetua ne pouvait paraître sur la porte du presbytère sans voir aussitôt l’un et l’autre venir la harceler pour savoir qui avait fait à son maître une si grande frayeur ; et Perpetua, en repassant dans son esprit toutes les circonstances du fait, et comprenant enfin qu’elle avait été prise au piège par Agnese, était tellement ulcérée de cette perfidie qu’elle avait un véritable besoin d’épancher un peu sa bile qui la suffoquait. Ce n’est pas qu’elle allât se plaignant au tiers et au quart du moyen employé pour la surprendre ; sur ce point elle ne soufflait mot ; mais le tour joué à son pauvre maître était une chose qu’elle ne pouvait tout à fait passer sous silence, et surtout que ce tour eût été tramé et tenté par ce jeune homme si bien famé, par cette veuve si bonne femme, par cette petite béate si recueillie. Don Abbondio pouvait bien tour à tour lui prescrire impérativement et la priait affectueusement de se taire ; elle pouvait bien dire et répéter qu’il n’était pas besoin de lui suggérer une chose si claire et si naturelle : ce qu’il y a de certain, c’est qu’un si grand secret était dans le cœur de la pauvre femme ce qu’est le vin nouveau dans un vieux tonneau mal cerclé : il fermente, il frémit ; il bouillonne, et, s’il ne fait pas sauter la bonde, il grouille tout autour, il s’échappe en écume entre une douve et l’autre, et coule ça et là goutte à goutte, si bien qu’un connaisseur peut le déguster et dire à peu près quel vin c’est. Gervaso, qui s’émerveillait d’en savoir une fois dans sa vie plus que les autres, pour qui ce n’était pas une petite gloire que d’avoir eu grand’peur, qui, enfin, pour avoir mis la main à une affaire, où une odeur de criminalité se faisait sentir, se croyait devenu un homme comme un autre, Gervaso, tout plein de sa prouesse, mourait d’envie de s’en vanter ; et quoique Tonio, qui pensait sérieusement à la possibilité de recherches et de poursuites où il aurait un compte à rendre, lui fît, en lui mettant le poing sous le nez, le plus exprès commandement de garder le silence, il n’y eut cependant pas moyen d’étouffer entièrement la parole dans sa bouche. Du reste, Tonio lui-même, absent de sa maison dans cette nuit à une heure insolite, puis rentré avec quelque chose d’insolite aussi dans son pas comme dans sa figure, et dans une agitation d’esprit qui le disposait à la sincérité, n’avait pu, cela se conçoit, dissimuler le fait à sa femme, laquelle n’était pas muette. Celui qui parla le moins fut Menico ; car dès qu’il eut raconté à ses parents l’histoire et le motif de son expédition, ceux-ci regardèrent comme une chose si terrible la participation d’un de leurs enfants à des obstacles par lesquels une entreprise de don Rodrigo avait échoué, que dans leur effroi ils laissèrent à peine le petit garçon achever son récit. Puis aussitôt ils lui défendirent, du ton le plus fort et le plus menaçant, de dire à qui que ce fût le moindre mot sur cette affaire ; et le lendemain matin, ne se sentant pas encore assez sûrs de leur fait, ils décidèrent de le tenir renfermé au logis pour ce jour et quelques autres encore. Mais quoi ? Eux-mêmes ensuite, en jasant avec les gens du village, et sans paraître en savoir plus que les autres, lorsqu’on en venait à ce point obscur de la fuite de nos trois pauvres exilés, au comment, au pourquoi, à l’endroit de leur retraite, eux-mêmes ils ajoutaient, comme chose déjà connue, qu’ils s’étaient réfugiés à Pescarenico. Et cette circonstance vint ainsi prendre sa place dans les conversations générales.

Avec tous ces lambeaux de renseignements, rapprochés et cousus ensemble en la manière accoutumée, et avec la broderie que la main tenant l’aiguille ajoute tout naturellement à un tel ouvrage, il y avait de quoi faire une histoire assez claire et assez sûre pour que l’esprit le plus habile à la critique pût en être satisfait. Mais cette invasion des bravi, accident trop grave et qui avait fait trop de bruit pour être laissé en dehors, cet accident dont personne n’avait une connaissance un peu positive, était ce qui dans cette histoire venait tout embrouiller. On murmurait tout bas le nom de don Rodrigo : sur ce point tout le monde était d’accord ; pour le reste, tout était obscurité et conjectures de diverses sortes. On parlait beaucoup des deux bravi à méchante mine qui avaient été vus dans la rue vers le soir, et de cet autre qui s’était posté sur la porte du cabaret ; mais quelle lumière pouvait-on tirer de ce fait isolé de tout autre ? On demandait bien à l’hôte quelles étaient les personnes venues chez lui la veille au soir ; mais l’hôte, à l’en croire, ne se rappelait pas même s’il avait eu du monde dans cette soirée, et son refrain était toujours que l’auberge était un port de mer. Ce qui surtout déconcertait les idées et déroutait les conjectures était ce pèlerin qui avait été vu par Stefano et par Curlandrea, ce pèlerin que les brigands voulaient tuer et qui était parti avec eux ou qu’ils avaient emporté. Qu’y était-il venu faire ? C’était une âme du purgatoire, apparue pour prêter secours aux femmes ; c’était l’âme maintenant damnée d’un pèlerin méchant et imposteur, qui venait toujours la nuit se joindre à ceux qui faisaient les choses dont il s’était lui-même occupé pendant sa vie ; c’était un pèlerin vivant et véritable que ces gens avaient voulu tuer, dans la crainte qu’il criât et réveillât le village ; c’était (voyez donc un peu ce que l’on va quelquefois s’imaginer !) c’était un de ces brigands même déguisé en pèlerin ; c’était ceci, c’était cela, c’était tant de choses que toute la sagacité et l’expérience du Griso n’auraient point suffi pour lui faire découvrir ce que c’était, si le Griso avait eu à démêler cette partie de l’histoire dans les propos des autres. Mais, comme le lecteur le sait bien, ce qui la rendait embrouillée pour eux, était précisément ce qu’il y avait pour lui de plus clair ; et, s’en faisant une clef pour interpréter les autres notions recueillies, soit par lui-même, soit par les explorateurs sous ses ordres, il put du tout composer pour don Rodrigo une relation suffisamment précise et circonstanciée. Il s’enferma aussitôt avec lui et l’informa du coup tenté par les deux pauvres fiancés, ce qui expliquait naturellement pourquoi la maison avait été trouvée vide et pourquoi l’on avait sonné le tocsin, sans qu’il fût besoin de supposer qu’il y eût au château quelque traître, comme disaient ces deux honnêtes personnages. Il l’informa de la fuite, et pour cette fuite aussi il était facile de trouver des raisons : la crainte des fiancés pris en faute, ou quelque avis de l’invasion qui leur avait été donné lorsqu’elle avait été découverte, et que tout le village était en confusion. Il dit enfin qu’ils s’étaient réfugiés à Pescarenico ; sa science n’allait pas plus loin. Il fut agréable à don Rodrigo d’être assuré que personne ne l’avait trahi, et de voir qu’il ne restait pas de traces du fait dont il était l’auteur ; mais ce fut une satisfaction légère et d’un moment. « Ils ont fui ensemble ! s’écria-t-il, ensemble ! Et ce coquin de moine ! Ce moine ! » La parole sortait rauque de son gosier et mutilée d’entre ses dents, qui ne se desserraient que pour mordre ses doigts : sa figure était laide comme ses passions. « Ce moine me la payera. Griso ! j’y perdrai mon nom, ou… Je veux savoir, je veux trouver… ce soir, je veux savoir où ils sont. Point de repos pour moi jusque-là. À Pescarenico, sur-le-champ, pour savoir, pour voir, pour trouver… Quatre écus tout à l’heure, et ma protection pour toujours. Ce soir je veux le savoir. Et ce scélérat… ce moine ! »

Voilà de nouveau le Griso en campagne ; et le soir même il put rapporter à son digne maître les informations que celui-ci désirait. Voici par quel moyen.

L’une des plus grandes douceurs de la vie est l’amitié, et l’une des douceurs de l’amitié est d’avoir à qui confier un secret. Or les amis ne marchent pas deux à deux, comme les époux. Chaque personne, généralement parlant, en a plus d’un, ce qui forme une chaîne dont nul ne pourrait trouver le dernier anneau. Lors donc qu’un ami se procure cette douceur de déposer un secret dans le sein d’un autre, il donne à celui-ci l’envie de se procurer la même douceur à son tour. À la vérité, il le prie de ne rien dire à personne de ce qu’il lui communique ; et une telle condition, si elle était prise à la lettre, trancherait immédiatement le cours des douceurs. Mais la pratique générale a voulu qu’elle oblige seulement à ne confier le secret qu’à un ami également sûr, et en lui imposant la même condition. Ainsi, d’ami sûr en ami sûr, le secret tourne, tourne le long de cette immense chaîne, jusqu’à ce qu’il parvienne à l’oreille de celui ou de ceux à qui le premier qui a parlé avait tout juste l’intention qu’il ne parvînt jamais. Il pourrait cependant, selon l’ordre commun des choses, rester longtemps en chemin, si chacun n’avait que deux amis, celui qui lui dit et celui à qui il redit la chose qui doit se taire, Mais il y a des hommes privilégiés qui les comptent par centaines ; et quand le secret est arrivé à l’un de ces hommes-là, les tours deviennent si rapides et si multipliés qu’il n’est plus possible d’en suivre la trace. Notre auteur n’a pu s’assurer du nombre de bouches par lesquelles avait passé le secret que le Griso avait ordre de découvrir. Le fait est que le brave homme, par qui les femmes avaient été conduites à Monza, en revenant le soir avec sa voiture à Pescarenico, fit la rencontre, avant d’être rendu chez lui, d’un ami sûr auquel il raconta, bien en confidence, la bonne œuvre qu’il venait de faire et le reste après ; et le fait est encore que le Griso put, à deux heures de là, courir au château et rapporter à don Rodrigo que Lucia et sa mère s’étaient réfugiées dans un couvent à Monza, et que Renzo avait poursuivi sa route jusqu’à Milan.

Don Rodrigo éprouva une joie scélérate de cette séparation, et sentit renaître un peu de sa scélérate espérance d’arriver à son but. Il pensa au moyen pendant une grande partie de la nuit, et se leva de bonne heure avec deux projets, l’un arrêté, l’autre ébauché seulement. Le premier était d’envoyer immédiatement le Griso à Monza, pour avoir des informations plus précises sur le compte de Lucia et savoir s’il y avait là quelque chose à tenter. Il fit donc appeler tout de suite ce fidèle serviteur, lui mit dans la main les quatre écus, lui renouvela ses éloges sur l’habileté avec laquelle il les avait gagnés, et lui donna l’ordre qu’il avait déterminé dans ses combinaisons.

« Monsieur… dit en hésitant le Griso.

— Quoi ? n’ai-je pas parlé clair ?

— Si vous pouviez y envoyer quelqu’un autre…

— Comment ?

— Illustrissime seigneur, je suis prêt à donner ma peau pour mon maître : c’est mon devoir ; mais je sais aussi que vous ne voulez pas trop hasarder la vie de ceux qui vous servent.

— Eh bien ?

— Votre illustrissime seigneurie n’ignore pas cette petite liste de sentences que j’ai sur le corps, et… ici je suis sous votre protection ; nous sommes une troupe ; monsieur le podestat est ami de la maison ; les sbires me portent respect, et de mon côté… je sais bien que c’est une chose qui fait peu d’honneur ; mais pour vivre tranquille… je les traite en amis. À Milan, la livrée de votre seigneurie est connue : mais à Monza… c’est moi qui suis connu au contraire. Et votre seigneurie sait-elle, pour le dire en passant, que celui qui me livrerait à la justice ou lui porterait ma tête, ferait un beau coup ? Cent écus l’un sur l’autre, et la faculté de libérer deux condamnés.

— Que diable ! dit don Rodrigo. Tu me fais en ce moment l’effet d’un chien de basse-cour qui ose à peine se jeter aux jambes du passant devant la porte, en regardant derrière lui si les gens de la maison le soutiennent, et n’a pas le cœur d’aller deux pas plus loin !

— Je crois, mon maître, avoir donné des preuves…

— Eh bien donc ?

— Eh bien donc, reprit gaillardement le Griso, piqué d’honneur, eh bien donc, que votre seigneurie prenne que je n’ai rien dit : cœur de lion, jambe de lièvre, et je suis prêt à partir.

— Et moi je n’ai pas dit que tu ailles seul. Prends avec toi une couple de nos meilleurs hommes… le Sfregiato et le Tira-dritto, et puis va de bon cœur, et sois le Griso. Que diable ! Trois figures comme les vôtres et qui vont à leurs affaires, qui veux-tu qui ne soit bien aise de les laisser passer ? Il faudrait que les sbires de Monza fussent bien ennuyés de la vie pour la jouer contre cent écus à un jeu si périlleux. Et puis, et puis, je ne crois pas être si inconnu là-bas que la qualité d’homme à mon service n’y soit comptée pour rien. »

Après avoir ainsi fait un peu de honte au Griso de ses inquiétudes, il lui donna des instructions plus amples et plus détaillées. Le Griso prit ses deux compagnons, et partit avec une mine joyeuse et résolue, mais maudissant au fond du cœur et Monza, et les sentences, et les femmes, et les fantaisies des maîtres ; et il marchait comme le loup qui, poussé par la faim, le flanc rétréci, les côtes saillantes à les pouvoir compter, descend de ses montagnes où tout est neige, s’avance craintivement dans la plaine, s’arrête de temps en temps, une patte relevée, remuant sa queue à demi pelée, et de son nez en l’air interroge le vent, pour reconnaître s’il ne lui porterait point quelque odeur d’homme ou de fer ; il dresse ses oreilles pointues, et roule deux yeux couleur de sang où se font voir ensemble le pressant besoin d’une proie et la frayeur de la chasse à laquelle il s’expose. Du reste, ce beau vers[27], si l’on veut savoir d’où il vient, est tiré d’une diablerie inédite sur les croisades et les Lombards, qui bientôt ne sera plus inédite et fera un beau bruit ; et je l’ai pris parce qu’il me venait à propos, et je dis où je l’ai pris, pour ne pas me parer du bien des autres, sans vouloir non plus faire supposer que ce soit ici un artifice pour faire savoir que l’auteur de cette diablerie et moi sommes comme deux frères, et que je fouille à mon gré dans ses manuscrits.

L’autre pensée qui travaillait l’esprit de don Rodrigo était de trouver un moyen pour que Renzo ne pût plus revenir près de Lucia ni mettre le pied dans le pays ; et, dans cette vue, il cherchait s’il ne pourrait pas faire répandre des bruits de menaces et d’embûches qui, arrivant à l’oreille du jeune homme par quelqu’un de ses amis, lui ôteraient l’envie de retourner dans ces contrées. Il lui semblait cependant ensuite que le plus sûr serait, si c’était possible, de le faire expulser de l’État, et, pour y réussir, il voyait que la justice le servirait mieux que la force. On pourrait, par exemple, donner une certaine couleur à la tentative faite dans la maison curiale, la dépeindre comme une agression, un acte séditieux, et, par le moyen du docteur, faire entendre au podestat que c’était le cas de lancer contre Renzo un bon décret de prise de corps. Mais il sentit qu’il ne lui convenait pas de remuer cette vilaine affaire ; et, sans rester plus longtemps à se creuser le cerveau, il résolut de s’ouvrir au docteur Azzecca-Garbugli, autant que c’était nécessaire pour lui faire comprendre son désir. « Il y a tant d’ordonnances, se disait-il, et le docteur n’est pas un oison ; il saura bien trouver quelque chose qui aille à un cas tel que le mien, quelque grabuge à susciter à ce manant. Autrement je le débaptise[28]. » Mais (comme les choses vont quelquefois dans ce monde !) pendant que l’honnête châtelain pensait au docteur comme à l’homme le plus capable de le servir en cette occurrence, un autre homme, celui auquel personne ne songerait, Renzo lui-même, pour l’appeler de son nom, travaillait de cœur et d’âme à le servir d’une manière bien plus sûre et plus expéditive que toutes celles dont le docteur aurait jamais eu l’idée.

J’ai vu souvent un aimable enfant, un peu trop vif peut-être, mais qui, à plus d’un signe, paraît devoir devenir un galant homme, je l’ai vu souvent, dis-je, fort affairé vers le soir pour faire rentrer à couvert un troupeau de cochons d’Inde qu’il avait laissés pendant le jour se répandre en liberté dans un petit jardin. Il aurait voulu les faire aller tous ensemble à leur gîte ; mais c’était peine perdue. L’un se détachait à droite, et tandis que le petit pâtre courait pour le ramener au troupeau, un autre, deux, trois en sortaient à gauche, de tous les côtés ; de sorte qu’après s’être un peu impatienté, il se prêtait à leur goût, poussait d’abord dedans ceux qui étaient le plus près de la porte, puis allait chercher les autres, un par ci, deux par là, trois dans cet autre coin, selon qu’il pouvait le mieux y parvenir. C’est un jeu semblable qu’il nous faut faire avec nos personnages. Après avoir mis Lucia dans son asile, nous avons couru à don Rodrigo, et maintenant nous devons le quitter pour aller sur les pas de Renzo que nous avons perdu de vue.

Après la douloureuse séparation que nous avons racontée, Renzo marchait de Monza vers Milan, dans cette situation d’esprit que chacun peut facilement se figurer. Abandonner sa maison, laisser son métier, et ce qui était le pire de tout, s’éloigner de Lucia, se trouver sur un chemin sans savoir où il irait se reposer ; et tout cela par le fait de ce méchant homme ! Quand il s’arrêtait sur l’une ou sur l’autre de ces pensées, il se livrait tout entier à sa rage et au désir de se venger ; mais ensuite il se souvenait de cette prière qu’il avait récitée, lui aussi, avec son bon religieux dans l’église de Pescarenico, et il rentrait en lui-même ; puis la colère le reprenait ; mais en voyant une image peinte sur le mur, il ôtait son chapeau et s’arrêtait un moment à prier encore ; si bien que pendant ce voyage il tua dans son cœur don Rodrigo et le ressuscita vingt fois au moins. La route était alors enfoncée entre deux hautes berges, fangeuse, pleine de pierres, sillonnée d’ornières profondes qui, après une pluie, devenaient des ruisseaux débordés ; et, dans certaines parties plus basses, elle se présentait totalement inondée, à pouvoir porter bateau. Dans ces endroits-là, un petit sentier, à pente roide, menant comme un escalier sur le haut de la berge, indiquait que d’autres voyageurs s’étaient fait un chemin dans les champs. Renzo, étant monté par l’une de ces étroites rampes sur ce terrain, d’où l’on dominait mieux à l’entour, vit cette grande masse du duomo, seule dans la plaine, comme si elle s’élevait, non pas du milieu d’une ville, mais dans un désert ; et, oubliant tous ses maux, il s’arrêta tout court à contempler, même de loin, cette huitième merveille du monde dont il avait tant ouï parler dès son enfance. Mais au bout de quelques moments, se tournant en arrière, il vit à l’horizon la chaîne festonnée des montagnes, il vit hautes et distinctes, parmi leurs crêtes, les crêtes de son resegone, et il sentit tout son sang se troubler ; il resta là quelques minutes à regarder tristement de ce côté ; puis tristement il se retourna et poursuivit sa route. Peu à peu ensuite il commença à découvrir des clochers, des tours, des coupoles et des toits ; il redescendit alors dans le chemin, marcha quelque temps encore, et, lorsqu’il reconnut qu’il était fort près de la ville, il s’avança vers un particulier qui passait, et, le saluant, il lui dit du ton le plus poli qu’il sut prendre : « S’il vous plaît, monsieur ?

— Que désirez-vous, bon jeune homme ?

— Pourriez-vous m’indiquer le chemin le plus court pour aller au couvent des capucins, où est le père Bonaventure ? »

L’homme auquel Renzo s’adressait était un habitant aisé des environs qui, s’étant rendu le matin de ce jour à Milan pour ses affaires, s’en retournait à la hâte sans en avoir fait aucune, fort impatient qu’il était de se trouver chez lui et peu jaloux de se voir ainsi arrêté dans sa marche. Néanmoins, sans donner aucun signe d’impatience, il répondit d’un air gracieux : « Mon cher enfant, il y a plus d’un couvent ; il faudrait que vous pussiez mieux me dire quel est celui que vous cherchez. » Renzo alors tira de sa poche la lettre du père Cristoforo et la montra à ce monsieur qui, ayant lu sur l’adresse : « Porte Orientale, » la lui rendit en disant : « Vous avez du bonheur, bon jeune homme ; le couvent que vous cherchez n’est pas loin d’ici. Prenez ce sentier à gauche, il abrège. En peu de minutes vous arriverez au coin d’un bâtiment de forme longue et basse : c’est le lazaret ; vous suivrez le fossé qui l’entoure, et vous aboutirez à la porte Orientale. Vous entrerez, et, après avoir fait trois ou quatre cents pas, vous verrez une petite place avec de beaux ormeaux. Là est le couvent ; vous ne pouvez vous tromper. Adieu, bon jeune homme. » Et, accompagnant ces derniers mots d’un geste bienveillant de la main, il s’en fut. Renzo demeura tout étonné et non moins édifié des bonnes manières des citadins pour les gens de la campagne ; il ne savait pas que c’était un jour différent des jours ordinaires, un jour où les capes s’inclinaient devant les casaques. Il suivit le chemin qui lui avait été indiqué et se trouva à la porte Orientale. Il ne faut pas qu’à ce nom le lecteur laisse courir sa pensée vers les images qui maintenant s’y viennent lier. Lorsque Renzo entra par cette porte, la route au dehors n’allait en ligne droite que sur toute la longueur du lazaret ; puis elle serpentait resserrée entre deux haies qui la bordaient. La porte consistait en deux piliers avec un auvent par dessus pour garantir les battants, et sur un côté une petite loge pour les commis aux gabelles. Les boulevards descendaient par une pente irrégulière, et le terrain n’était qu’une surface inégale et raboteuse, formée de plâtras et de débris jetés à l’aventure. La rue qui se montrait à celui qui entrait par cette porte pourrait assez se comparer à celle qui maintenant se présente aux regards, lorsqu’on entre par la porte Gosa. Une rigole, commençant à peu de distance de la porte, régnait tout au long au milieu de cette rue et la divisait ainsi en deux petites voies tortueuses, couvertes de poussière ou de boue, selon la saison. À l’endroit où était et où est encore cette ruelle dite du Borghetto, la rigole se perdait dans un égout. Là se trouvait une colonne surmontée d’une croix, qu’on appelait la colonne de San Dionigi ; à droite et à gauche étaient des jardins potagers entourés de lierres, et, par intervalles, des maisonnettes, la plupart habitées par des blanchisseuses. Renzo entre, il passe ; nul des gabeloux ne s’occupe de lui, chose qui lui parut étrange, d’après tout ce qu’il avait entendu raconter, par le peu de gens de son pays qui pouvaient se vanter d’avoir été à Milan, sur les questions et les visites auxquelles étaient soumis ceux qui arrivaient du dehors. La rue était déserte, en sorte que, s’il n’eût entendu un bruit lointain qui annonçait un grand mouvement, il aurait cru entrer dans une ville inhabitée. En avançant, et, tandis qu’il ne savait ce qu’il devait penser de tout cela, il vit à terre certaines raies blanches et molles sous le pied qui ressemblaient à de la neige ; mais ce ne pouvait en être ; car la neige ne tombe pas par raies, ni, pour l’ordinaire, dans cette saison. Il se baissa sur l’une de ces traînées, regarda, toucha et reconnut que c’était de la farine. « Il faut, dit-il en lui-même, que l’abondance soit bien grande à Milan, puisqu’on y jette ainsi à la rue le don de Dieu ! Et puis ils voulaient nous faire croire que la disette était partout. Voilà, voilà comme ils s’y prennent pour faire tenir tranquilles les pauvres gens de la campagne. » Mais après avoir fait quelques pas de plus, arrivé sur le côté de la colonne, il vit au pied de ce monument quelque chose de plus extraordinaire ; il vit sur les marches du socle certaines choses éparses qui certainement n’étaient pas des cailloux, et que, sur la table d’un boulanger, on n’eût pas hésité un instant à nommer des pains. Mais Renzo n’osait si vite en croire ses yeux ; car, par le diantre ! ce n’était pas là un endroit fait pour y mettre du pain. « Voyons un peu ce que c’est que cette affaire-ci, » dit-il encore en lui-même ; il alla vers la colonne, se baissa, en prit un ; c’est bien véritablement un pain rond, très-blanc, et comme Renzo n’en mangeait qu’aux jours de grandes fêtes. « C’est du pain tout de bon, dit-il alors à haute voix, tant était grande sa surprise. C’est ainsi qu’ils le sèment dans ce pays, dans une année comme celle où nous sommes, et ils ne se dérangent pas même pour le ramasser quand il leur tombe des mains. Serait-ce donc le pays de Cocagne ? » Après une marche de dix milles à l’air frais du matin, ce pain qui excitait son étonnement en fit de même pour son appétit. « Le prendrais-je ? se demandait-il : Bah ! ils l’ont laissé là à la discrétion des chiens ; autant vaut qu’un chrétien en profite. Après tout, si le maître se montre, je le lui payerai. » Là-dessus, il mit dans l’une de ses poches celui qu’il tenait à la main, en prit un second qu’il mit dans l’autre poche, un troisième où il mordit à belles dents, et il reprit son chemin, plus que jamais incertain et désireux de savoir ce que c’était que toute cette histoire. Il avait à peine fait quelques pas lorsqu’il vit paraître des gens qui venaient de l’intérieur de la ville, et il regarda attentivement ceux qui se montrèrent les premiers. C’étaient un homme, une femme, et un peu en arrière, un petit garçon, tous trois chargés d’un faix qui semblait au-dessus de leurs forces, et tous trois ayant une figure étrange. Ils étaient blancs de farine sur leurs vêtements ou les haillons qui leur en tenaient lieu, blancs de farine sur leurs visages, dont les traits bouleversés marquaient une vive agitation : et ils marchaient, non-seulement courbés sous leur fardeau, mais d’un air de souffrance, comme s’ils avaient été foulés dans tous leurs membres. L’homme portait avec peine sur ses épaules un grand sac de farine qui, troué en divers endroits, en laissait échapper un peu à chaque obstacle que rencontrait le pied du porteur, à chaque mouvement qu’il faisait hors d’équilibre. Mais la figure de la femme était la plus mal façonnée ; un ventre démesuré que semblaient soutenir avec effort deux bras pliés, ce qui présentait l’aspect d’une énorme cruche à deux anses ; et sous ce ventre deux jambes nues jusqu’au-dessus du genou, qui s’avançaient en chancelant. Renzo regarda mieux encore et vit que ce gros corps était le jupon de la femme qu’elle tenait par le bord, avec autant de farine dedans qu’il y en avait pu entrer et même un peu plus, de sorte qu’à chaque pas qu’elle faisait de petits nuages de farine s’enfuyaient dans l’air. L’enfant tenait de ses deux mains sur sa tête une corbeille comble de pains ; mais, comme il avait les jambes plus courtes que ses parents, il s’arriérait peu à peu, et lorsqu’ensuite il pressait sa marche pour les rejoindre, la corbeille perdait l’équilibre, et quelques pains tombaient.

« Jettes-en encore un à terre, mauvais maladroit ! dit la mère en grinçant des dents vers le petit garçon.

— Ce n’est pas moi qui les jette ; ce sont eux qui tombent : comment faut-il que je fasse ? répondit celui-ci.

— Eh ! que tu es heureux que j’aie les mains embarrassées ! » reprit la femme, en remuant les poings comme si elle secouait le pauvre enfant ; et dans ce mouvement elle fit voler bien plus de farine qu’il n’en eût fallu pour faire les deux pains que l’enfant avait laissé choir. « Allons, allons, dit l’homme, nous reviendrons les prendre, ou quelqu’un autre les ramassera. Depuis si longtemps on souffre ; maintenant qu’il nous vient un peu d’abondance, tâchons d’en jouir en paix. »

Cependant, d’autres gens arrivaient du côté de la porte ; et, l’un d’eux s’approchant de la femme, lui dit : « Où est-ce qu’on va prendre le pain ?

— Plus avant, répondit celle-ci ; et, lorsqu’ils furent à dix pas, elle ajouta en grondant : Ces coquins de villageois viendront balayer tous les fours et tous les magasins, et il ne restera plus rien pour nous.

— Un peu pour chacun, vrai tourment que tu es, dit le mari ; l’abondance, l’abondance. »

De ces choses et autres semblables qu’il voyait et entendait, Renzo commença à tirer la conséquence qu’il était arrivé dans une ville insurgée, et que c’était un jour de conquête, c’est-à-dire que chacun prenait à proportion de sa volonté et de sa force, en donnant des coups en payement. Quelque désir que nous ayons de présenter sous un jour favorable notre pauvre montagnard, la vérité historique nous oblige à dire que son premier sentiment fut de la satisfaction. Il avait si peu à se louer du train ordinaire des choses qu’il se trouvait disposé à approuver ce qui, d’une manière quelconque, pouvait tendre à le changer. Et, du reste, en homme qui n’était pas supérieur à son siècle, il vivait dans cette opinion comme dans cette passion commune à tous, qui attribuait la rareté du pain aux accapareurs et aux boulangers ; et il regardait assez volontiers comme juste tout moyen d’arracher de leurs mains l’aliment que, selon cette opinion, ils refusaient cruellement à la faim de tout un peuple. Toutefois, il se proposa de se tenir en dehors du tumulte, et se félicita d’être envoyé vers un capucin qui lui trouverait un asile et lui servirait de père. Ces pensées, et la vue de nouveaux conquérants qui survenaient chargés de dépouilles, l’occupèrent pendant le peu de chemin qui lui restait à faire pour arriver au couvent.

Là, où maintenant s’élève ce beau palais, dont une haute et majestueuse colonnade n’est pas l’un des moindres ornements, existait alors, comme il y a peu d’années encore, une petite place, au fond de laquelle se voyaient l’église et le couvent des capucins, avec quatre grands ormeaux au devant. Nous félicitons, non sans un sentiment d’envie, ceux de nos lecteurs qui n’ont pas vu les choses dans cet état ; cela montre qu’ils sont bien jeunes et n’ont pas encore eu le temps de faire beaucoup de sottises. Renzo alla droit à la porte, mit dans sa poche le demi-pain qui lui restait, en tira la lettre pour la tenir prête dans sa main, et sonna la clochette. Un petit guichet s’ouvrit, et, à la grille qui s’y trouvait, parut la figure du frère portier demandant qui c’était.

« Un homme de la campagne qui apporte au père Bonaventure une lettre pressante du père Cristoforo.

— Donnez, dit le portier en mettant la main à la grille.

— Non, non, dit Renzo, je dois la lui remettre en mains propres.

— Il n’est pas au couvent.

— Laissez-moi entier, je l’attendrai.

— Voici ce que je vous conseille, répondit le frère. Allez l’attendre à l’église ; vous pourrez, pendant ce temps, faire un peu de prières. On n’entre pas au couvent pour le moment. » Et, cela dit, il referma le guichet. Renzo resta là, sa lettre à la main. Il fit dix pas vers la porte de l’église pour suivre l’avis du portier ; mais, ensuite, l’idée lui vint d’aller auparavant voir encore un peu le tapage. Il traversa la petite place, vint sur le bord de la rue, et là s’arrêta, les bras croisés sur la poitrine, regardant à gauche vers l’intérieur de là ville, là où il y avait le plus de foule et de bruit. Le tourbillon entraîna le spectateur. « Allons voir, » dit-il en lui-même ; il tira de sa poche son demi-pain, et, tout en en prenant des bouchées, il s’avança de ce côté. Pendant qu’il chemine, nous raconterons, le plus brièvement qu’il nous sera possible, les causes et le principe de ce désordre.


CHAPITRE XII.


Cette année était la seconde où la récolte avait été bien au-dessous du besoin. Dans l’année d’auparavant, ce qui restait des approvisionnements antérieurs avait, jusqu’à un certain point, couvert le vide ; et la population, ni repue à suffisance, ni précisément affamée, était ainsi arrivée, mais désormais sans nuls moyens ultérieurs de sustentation, à la moisson de 1628, époque de notre histoire. Or, cette moisson si désirée fut encore plus misérable que la précédente, soit d’un côté par l’effet des saisons encore plus contraires (non-seulement dans le Milanais, mais dans une assez grande partie des pays circonvoisins), soit aussi par la faute des hommes. Le ravage de la guerre, de cette belle guerre dont nous avons parlé plus haut, ce ravage, cette dévastation étaient tels que, dans la partie du duché la plus rapprochée de ce fléau, nombre de propriétés restaient, plus encore qu’à l’ordinaire, sans culture et abandonnées par les gens de la campagne qui, au lieu de se procurer du pain et d’en procurer aux autres par leur travail, étaient obligés d’en aller quêter par charité. J’ai dit : Plus encore qu’à l’ordinaire ; car déjà, depuis quelque temps, les charges insupportables que l’on imposait au peuple avec une avidité et un aveuglement poussés à l’excès l’un et l’autre, la conduite habituelle, même en pleine paix, des troupes logées dans les villages, conduite que les tristes documents de cette époque comparent à celle d’un ennemi dans une invasion, et d’autres causes encore dont l’énumération ne trouverait pas ici sa place, produisaient lentement ce trop fâcheux effet dans tout le Milanais ; et les circonstances particulières dont nous parlons étaient comme une soudaine irritation survenue dans une maladie chronique. Cette récolte, quelle qu’elle fût, n’était pas encore toute rentrée, lorsque l’approvisionnement de l’armée et le gaspillage qui toujours accompagne pareille opération, réduisirent cette faible ressource d’une manière telle que la disette se fit aussitôt sentir, et, avec la disette, sa conséquence pénible, mais salutaire comme elle est inévitable, le renchérissement de la denrée.

Mais, lorsque ce renchérissement arrive à un certain degré, on voit toujours (ou du moins on a jusqu’à présent toujours vu, et, s’il en est encore ainsi après tant d’écrits d’hommes habiles, jugez ce qu’alors ce devait être !), on voit toujours naître parmi le plus grand nombre l’opinion que les hauts prix n’ont pas leur cause dans la rareté des subsistances. On oublie qu’on l’a redoutée, qu’on l’a prédite ; on suppose tout d’un coup que le grain ne manque point, et que le mal vient de ce qu’il ne s’en vend pas assez pour la consommation ; suppositions désavouées par le bon sens, mais qui flattent tout à la fois chez ceux qui les forment leur colère et leurs espérances. Les accapareurs de grains, qu’ils fussent réels ou imaginaires, les propriétaires qui ne vendaient pas dans un jour tout ce qu’ils en avaient récolté, les boulangers qui en achetaient, tous ceux, en un mot, qui en avaient peu ou beaucoup, ou qui passaient pour en avoir, étaient ceux auxquels on s’en prenait de la pénurie régnante et de l’élévation des prix ; sur eux portaient toutes les plaintes, toutes les malédictions de la multitude mal vêtue, comme de celle qui l’était mieux. On disait positivement où étaient les magasins, les greniers, combles, regorgeant de grains, étançonnés pour en soutenir le poids ; on donnait au juste le nombre des sacs, nombre immense ; on parlait avec assurance des nombreux envois de blés qui se faisaient en secret pour d’autres pays, où probablement on criait avec une assurance égale et la même irritation que le blé était envoyé de là vers Milan. On sollicitait des magistrats l’emploi de ces mesures qui semblent toujours, ou qui, jusqu’à présent du moins, ont toujours semblé à la multitude si justes, si simples, si propres à faire reparaître le grain caché, muré, enfoui, comme on disait, et à ramener l’abondance. Les magistrats faisaient bien quelque chose, comme, par exemple, des ordonnances pour fixer le plus haut prix de certaines denrées, pour infliger des peines à ceux qui refuseraient de vendre, et autres actes de même sorte. Mais, comme toutes les mesures possibles, quelque vigoureuses qu’elles soient, n’ont pas la vertu de diminuer le besoin de nourriture, ni de faire que la terre produise hors saison, et, comme celles-ci notamment n’étaient rien moins que de nature à attirer les vivres des lieux où il pouvait y en avoir en surabondance, le mal continuait et s’augmentait. La multitude lui donnait pour cause l’insuffisance et la faiblesse des remèdes, et en demandait à grands cris de plus énergiques et plus décisifs. Son malheur voulut qu’elle trouvât un homme selon son cœur.

En l’absence du gouverneur don Gonzalo Fernandez de Cordova, qui commandait le siège devant Casal de Monferrat, ses fonctions étaient remplies à Milan par le grand chancelier Antonio Ferrer, également Espagnol. Celui-ci vit, — et qui ne l’aurait vu ? — qu’un prix juste dans la vente du pain était une chose fort désirable, et il pensa, — ce fut là sa méprise, — qu’il suffisait d’un ordre émané de lui pour réaliser cet avantage. Il fixa la meta (c’est le nom que l’on donne ici au tarif en matière de comestibles), il fixa la meta du pain au prix qui eût été juste si le blé s’était vendu communément à trente-trois livres le muid[29], tandis qu’il se vendait jusqu’à quatre-vingts. Il fit comme une femme sur le retour, qui croirait se rajeunir en altérant son extrait de baptême.

Des ordres moins insensés et moins injustes étaient plus d’une fois, par la force même des choses, restés sans exécution ; mais à l’exécution de celui-ci veillait la multitude qui, voyant enfin son désir converti en loi, n’aurait pas souffert que ce fût par badinage. Elle accourut aussitôt aux fours, demandant du pain au prix de la taxe, et le demanda de ce ton de résolution et de menace que donnent la passion, la force et la loi se trouvant réunies. Je vous laisse à penser si les boulangers jetèrent les hauts cris. Pétrir, enfourner, défourner, se démener sans relâche, parce que le peuple, sentant lui-même confusément que la mesure était violente, assiégeait sans cesse les fours pour jouir de la bonne aubaine avant qu’elle vînt à prendre fin ; travailler, dis-je, bien plus qu’à l’ordinaire, se mettre sur les dents pour n’aboutir qu’à de la perte, chacun voit ce qu’il y avait là de plaisir. Mais avec les magistrats d’un côté qui infligeaient des peines, avec le peuple de l’autre voulant être servi, et, sur le moindre retard, pressant, grondant de sa grosse voix, et menaçant d’une de ses justices, les pires de toutes les justices au monde, il n’y avait pas moyen de reculer ; il fallait pétrir, enfourner, défourner et vendre. Cependant, pour leur faire continuer un tel train, il ne suffisait pas de leur commander ni qu’ils eussent grand’peur ; il fallait qu’ils le pussent ; et, pour peu que la chose eût encore duré, ils auraient cessé de le pouvoir. Ils représentaient aux magistrats ce qu’avait d’injuste et d’impossible à supporter la charge qui leur était imposée ; ils protestaient de leur résolution de jeter la pâte au four et de déguerpir ; et toutefois ils allaient de l’avant comme ils pouvaient, espérant, espérant toujours qu’un jour ou l’autre le grand chancelier entendrait raison. Mais Antonio Ferrer, qui était ce qu’on appellerait aujourd’hui un homme à caractère, répondait que les boulangers avaient fait par le passé de grands bénéfices, qu’ils en feraient de pareils au retour de l’abondance, qu’on pourrait peut-être songer à leur donner quelque indemnité, mais qu’en attendant ils devaient aller de l’avant encore ; soit qu’il fût convaincu lui-même de la justesse des raisons qu’il donnait aux autres, soit que, reconnaissant à l’épreuve l’impossibilité de maintenir son ordonnance, il voulût laisser à d’autres l’odieux de l’acte qui la révoquerait (car qui peut maintenant lire dans la pensée d’Antonio Ferrer ?), toujours est-il qu’il demeura ferme dans ce qu’il avait arrêté. Enfin les décurions (corps de magistrature municipale composé de nobles, qui a subsisté jusqu’à l’an 96 du siècle dernier) informèrent par lettres le gouverneur de l’état des choses, afin qu’il trouvât quelque moyen de les faire marcher.

Don Gonzalo, absorbé dans les affaires de la guerre, fit ce que le lecteur s’imagine sans doute ; il nomma une junte à laquelle il donna le pouvoir de taxer le pain à un prix qui pût aller ; quelque chose avec quoi l’on pût se tirer d’affaire tant d’un côté que de l’autre. Les commissaires se réunirent, ou, comme on disait alors dans un jargon de bureau emprunté de l’espagnol, se juntèrent ; et, après beaucoup de révérences, de politesses, de préambules, de soupirs, après une longue hésitation et bien des propositions en l’air, tous entraînés vers une même détermination par une nécessité qui était sentie de tous, sachant bien qu’ils jouaient gros jeu, mais convaincus qu’il n’y avait pas d’autre parti à prendre, tous ils conclurent à prononcer l’augmentation du prix du pain. Les boulangers respirèrent ; mais le peuple devint furieux.

Dans la soirée du jour qui précéda l’arrivée de Renzo à Milan, les rues et les places publiques présentaient l’agitation bruyante d’une foule d’hommes qui, poussés par une même exaspération, dominés par une même pensée, connus ou inconnus l’un à l’autre, se réunissaient en groupes, sans concert antérieur, sans s’en apercevoir en quelque sorte, comme des gouttes d’eau répandues sur la même pente. Chaque discours ajoutait à la persuasion et à la passion des auditeurs comme de celui qui l’avait prononcé. Parmi tant de gens passionnés, il s’en trouvait quelques-uns doués de plus de sang froid, qui, observant avec bonheur comme l’eau se troublait, s’étudiaient à la troubler encore plus par ces histoires et ces raisonnements que les fourbes sont toujours prêts à composer comme les esprits échauffés à y croire ; et ces gens-ci se proposaient bien de ne pas laisser reposer cette eau sans y pêcher quelque peu. Des milliers d’hommes furent se coucher avec le vague sentiment que quelque chose devait se faire, que quelque chose se ferait. Dès avant le jour, de nouveaux attroupements se firent voir çà et là dans, les rues ; des enfants, des femmes, des hommes, des vieillards, des ouvriers, des mendiants, se rassemblaient au hasard ; ici, c’était le murmure confus de voix nombreuses ; là, un orateur déclamait, et les autres applaudissaient ; celui-ci faisait à son voisin la même question qui venait de lui être faite à lui-même ; cet autre répétait l’exclamation qu’il avait entendu résonner à son oreille ; partout c’étaient des plaintes, des menaces, des cris de surprise ; un petit nombre de mots faisaient le fond de tous ces discours.

Il ne manquait plus qu’une occasion, une impulsion, un premier pas quelconque pour traduire les paroles en actions, et cela ne tarda point. Au moment où il commençait à faire jour, les apprentis boulangers sortaient des boutiques où ils servaient, chargés d’une hotte pleine de pain qu’ils allaient porter chez les pratiques de leurs maîtres. Le premier de ces malencontreux garçons qui parut devant un groupe fit l’effet d’un serpenteau qui tombe dans une poudrière. « Voyez s’il n’y a pas de pain ! crièrent cent voix ensemble. — Oui, pour les tyrans qui nagent dans l’abondance et veulent nous faire mourir de faim, » dit l’un des hommes attroupés ; il s’approche de l’apprenti, porte la main sur le bord de la hotte, la tire brusquement à lui et dit : « Laisse-moi voir. » Le jeune garçon rougit, pâlit, tremble, voudrait dire : laissez-moi aller ; mais la parole expire dans sa bouche ; il baisse les bras et cherche à les dégager au plus vite des courroies. « À bas cette hotte ! » lui crie-t-on. Plusieurs mains à la fois la saisissent ; elle est à terre ; on jette en l’air la grosse toile qui la couvre ; une bonne odeur, qu’une chaleur douce accompagne, se répand à l’entour : « Nous sommes chrétiens aussi, nous autres ; nous aussi, nous devons manger du pain, » dit le premier ; il prend un pain rond, l’élève pour le montrer à la foule, et mord dedans : mains à la hotte, pains en l’air ; en moins de temps que pour le dire, toute la charge eut disparu. Ceux qui n’avaient rien eu en partage, irrités à la vue du gain des autres, et animés par la facilité de l’entreprise, se mirent à marcher par bandes à la recherche d’autres hottes : autant de rencontrées, autant de vidées. Et il n’était pas même besoin de donner l’assaut aux porteurs ; ceux qui, pour leur malheur, se trouvaient entourés, voyant quel mauvais vent soufflait, déposaient d’eux-mêmes leur charge et se sauvaient à toutes jambes. Toutefois, ceux qui restaient les dents longues étaient encore sans comparaison les plus nombreux ; les conquérants eux-mêmes n’étaient pas satisfaits d’une si faible proie ; et puis, mêlés parmi les uns et les autres, étaient ceux qui avaient compté sur un désordre mieux conditionné. Au four ! au four ! » se met-on à crier alors.

Dans la rue nommée la Corsia de’ Servi, il y avait un four qui s’y trouve encore aujourd’hui avec le même nom qu’à cette époque ; nom qui, en toscan, signifie le four des béquilles, et qui, en milanais, est composé de mots si hétéroclites, si bizarres, si sauvages que l’alphabet de la langue n’a pas de signes pour en indiquer le son[30]. C’est de ce côté que se porta la foule. Les gens de la boutique étaient à interroger le jeune garçon revenu sans sa hotte, et qui, tout effaré, tout ébouriffé, racontait en balbutiant sa triste aventure, lorsqu’un bruit de pas et de cris se fait entendre ; il augmente et s’approche : les plus avancés de la bande paraissent.

Qu’on ferme ! qu’on ferme ! Vite, vite ; l’un court demander aide au capitaine de justice ; les autres se hâtent de fermer la boutique et en barricadent la porte. L’attroupement au dehors commence à grossir et à crier : « Du pain ! du pain ! Ouvrez ! ouvrez ! »

Peu de moments après, arrive le capitaine de justice avec un détachement. de hallebardiers. « Place, place, mes enfants ; rentrez chez vous, rentrez ; faites place au capitaine, » crie-t-il au peuple, ainsi que ses hallebardiers. La foule, qui n’était pas encore bien serrée, s’ouvre un peu, de manière que ceux-ci purent arriver et se poster tous ensemble, si ce n’est en ordre, devant la porte de la boutique.

« Mais, mes enfants, prêchait de là le capitaine, que faites-vous ici ? Rentrez chez vous, rentrez. Qu’est devenue la crainte de Dieu ? Que dira le roi notre seigneur ? Nous ne voulons pas vous faire de mal ; mais retournez chez vous. Que diantre voulez-vous faire ici, entassés de la sorte ? Rien de bon, ni pour l’âme, ni pour le corps. Chez vous, chez vous. »

Mais ceux qui voyaient la face de l’orateur et entendaient ses paroles, lors même qu’ils eussent voulu obéir, dites-moi un peu comment ils auraient pu le faire, poussés, pressés comme ils l’étaient par ceux de derrière, poussés eux-mêmes par d’autres, comme les flots par les flots, jusqu’aux derniers rangs de la foule qui allait toujours croissant. Le capitaine commençait à n’avoir plus d’air pour respirer. « Faites-les reculer, que je puisse un peu reprendre haleine, disait-il aux hallebardiers, mais ne faites mal à personne. Tâchons d’entrer dans la boutique ; frappez à la porte ; tenez-les en arrière.

— En arrière, en arrière, » crient les hallebardiers, en se jetant tous ensemble sur les premiers et les repoussant de la hampe de leurs hallebardes. Ceux-ci hurlent, reculent comme ils peuvent, donnent du dos contre la poitrine, des coudes dans le ventre, des talons sur les orteils de ceux qui sont derrière eux. Dans ce refoulement, on s’écrase, on s’étouffe, si bien que ceux qui étaient au milieu de la presse auraient volontiers payé pour être ailleurs. Cependant, un peu de vide s’était fait devant la porte : le capitaine frappe, refrappe, crie de toutes ses forces qu’on lui vienne ouvrir : ceux du dedans le voient des fenêtres, descendent en courant et ouvrent ; le capitaine entre, appelle les hallebardiers qui se glissent aussi dedans l’un après l’autre, les derniers contenant la foule avec leurs hallebardes. Quand ils sont tous entrés, on pousse un énorme verrou ; on remet les étais ; le capitaine court en haut et se présente à une fenêtre. Ouf, quelle fourmilière !

« Mes enfants, leur crie-t-il ; plusieurs lèvent la tête vers lui ; mes enfants, allez-vous-en chez vous. Pardon général à ceux qui rentreront tout de suite chez eux.

— Du pain ! du pain ! ouvrez ! ouvrez ! » étaient les mots qui se distinguaient le mieux dans l’horrible hurlement que la foule lui envoyait en réponse.

— Prenez garde, mes enfants ! Songez à ce que vous faites, vous y êtes encore à temps ; allons, partez, retournez chez vous. Du pain, vous en aurez ; mais ce n’est pas ainsi qu’on le demande. Eh !… eh ! que faites-vous là-bas ? Eh ! à cette porte ! Allons donc, allons donc ! Je vous vois, savez-vous bien ? du bon sens, prenez garde ! C’est un gros délit. Si je descends !… Eh ! eh ! quittez donc ces outils ; à bas ces mains. N’avez-vous pas de honte ? Vous autres Milanais qui êtes renommés dans tout le monde pour votre bonté ! écoutez, écoutez : vous avez toujours été de bons enf… Ah ! canaille ! »

Ce brusque changement de style fut causé par une pierre qui, partie des mains de l’un de ces bons enfants, vint frapper au front du capitaine, sur la protubérance gauche de la profondeur métaphysique. « Canaille ! canaille ! » continuait-il à crier, en fermant bien vite la fenêtre et se retirant en arrière. Mais, quoiqu’il eût crié de toute la force de ses poumons, ses paroles, douces ou sévères, s’étaient toutes évanouies et perdues en l’air, dans la tempête des clameurs qui venaient d’en bas. Ce qu’il disait, au reste, avoir vu, était un jeu fort actif, qui, à coups de pierres et à l’aide des premiers outils que ces gens avaient pu se procurer sur leur chemin, se faisait contre la porte pour l’enfoncer, et contre les fenêtres pour en arracher les barreaux ; et déjà l’œuvre était fort avancée.

Cependant, ceux de la boutique, maîtres et garçons, qui étaient aux fenêtres des étages supérieurs, avec une munition de pierres (ils avaient probablement dépavé une cour), criaient et faisaient des mines menaçantes vers ceux d’en bas pour qu’ils eussent à finir ; ils montraient les pierres ; ils faisaient signe qu’ils étaient prêts à les lancer. Voyant que c’était peine perdue, ils se mirent à les lancer en effet. Pas une ne tombait à faux ; car l’entassement de la foule était tel qu’un grain de millet, comme on dit, n’aurait pu arriver jusqu’à terre.

« Ah ! méchants coquins ! Ah ! chiens de brigands ! c’est là le pain que vous donnez aux pauvres gens ? Aïe ! aïe ! Attendez, attendez ! » hurlait-on d’en bas. Il y en eut plus d’un maltraité ; deux enfants restèrent morts sur la place. La fureur accrut les forces de la multitude : la porte fut enfoncée, les barreaux des fenêtres arrachés, et le torrent pénétra par toutes les ouvertures. Ceux du dedans, voyant comme cela tournait mal, se sauvèrent au galetas : le capitaine, les hallebardiers et quelques-uns de ceux de la maison se tinrent là tapis dans des recoins ; d’autres, sortant par les lucarnes des combles, couraient comme des chats sur les toits.

La vue du butin fit oublier aux vainqueurs leurs projets de vengeance sanguinaire. Ils se ruent sur les longues caisses[31], et le pain est au pillage. Tel d’entre eux au contraire court au comptoir, jette à bas la serrure, saisit les corbillons aux monnaies, y puise à pleines mains, en remplit ses poches et sort chargé de pièces, pour revenir ensuite voler du pain s’il en reste. La foule se répand dans les magasins. On s’empare des sacs, on les traîne, on les renverse. Qui en met un entre ses jambes, en délie l’ouverture, et, pour en réduire le poids à la mesure de ses forces, répand une partie de la farine sur le plancher ; qui accourt en lui criant d’attendre, se baisse et présente son tablier, un mouchoir, son chapeau, pour recueillir le don de Dieu. L’un se jette sur une huche et prend une masse de pâte qui s’allonge et lui échappe de tous côtés ; l’autre, qui a conquis un blutoir le porte en l’air : qui va, qui vient : hommes, femmes, enfants se poussent, se repoussent, crient tous ensemble, tandis qu’une fine poudre blanche vole partout, s’arrête sur tout, et voile tout d’un nuage. Au dehors, c’est une cohue formée de deux files opposées qui s’entre-choquent et s’enlacent l’une dans l’autre ; ceux qui sortent avec la proie qu’ils ont faite et ceux qui veulent entrer pour faire la leur.

Tandis que ce four était ainsi mis en désarroi, dans aucun autre on n’était tranquille ni à l’abri du péril. Mais sur aucun la populace ne se porta si nombreuse qu’elle pût tout oser. Dans quelques-uns, les maîtres avaient recruté des auxiliaires, et se tenaient préparés à la défense ; ailleurs, moins forts en nombre, ils pactisaient en quelque sorte avec les gens de l’émeute ; ils distribuaient du pain à ceux qui commençaient à s’attrouper devant leurs boutiques, sous la condition qu’ils se retireraient ; et ceux-ci se retiraient, non pas tant comme satisfaits de la concession, que parce que les hallebardiers et les sbires, se tenant à distance de ce redoutable four des béquilles, se montraient cependant sur d’autres points en force suffisante pour tenir en respect les mutins qui ne formaient pas une foule. Ainsi le vacarme allait toujours croissant devant ce malheureux four attaqué le premier, parce que tous ceux à qui les mains démangeaient pour quelque belle entreprise, couraient là où leurs amis étaient les plus forts et l’impunité assurée.

Les choses en étaient à ce point, lorsque Renzo, ayant achevé de croquer son pain, s’avançait par le faubourg de Porte-Orientale, et se dirigeait, sans le savoir, tout juste vers le point central du tumulte ; il marchait tantôt librement, tantôt retardé par la foule, et, tout en marchant, il regardait, et il écoutait pour saisir, au milieu de ce bruit confus de propos de toute sorte, quelque notion plus positive sur l’état des choses. Or, voici à peu près les paroles qu’il put recueillir sur tout son chemin :

« La voilà découverte, criait l’un, l’infâme imposture de ces coquins qui prétendaient qu’il n’y avait ni pain, ni farine, ni grains. La chose est claire et visible à tous les yeux maintenant, et ils ne pourront plus nous en faire accroire. Vive l’abondance !

— Je vous dis, moi, que tout ceci ne servira de rien, disait un autre ; c’est un coup d’épée dans l’eau ; et nous n’en serons même que plus mal, si l’on ne fait bonne justice. Le pain sera à bon marché ; mais ils y mettront du poison, pour que les pauvres gens meurent comme mouches. Ils le disent, d’ailleurs, que nous sommes trop de monde ; ils l’ont dit dans la junte ; et j’en suis sûr ; car j’ai entendu de mes deux oreilles rapporter le fait par une commère à moi, qui est amie d’un parent d’un garçon de cuisine de l’un de ces messieurs. »

Un autre, la bouche écumante, et tenant d’une main un chiffon de mouchoir sur ses cheveux en désordre et ensanglantés, disait des choses à ne pas répéter ; et quelques-uns, près de lui, comme pour le consoler, se faisaient ses échos.

« Place, place, messieurs, s’il vous plaît ; laissez passer un pauvre père de famille qui porte à manger à cinq enfants. » Ainsi parlait un homme qui venait chancelant sous le poids d’un grand sac de farine ; et chacun cherchait à se ranger pour lui faire place.

« Moi, disait un autre presque à demi-voix à l’un de ses camarades, je fais retraite. Je connais le monde, et je sais comment vont ces sortes de choses. Les étourneaux qui font aujourd’hui tant de bruit, demain ou après se tiendront chez eux pleins de peur. J’ai déjà vu certains visages, certains honnêtes gens qui rôdent faisant semblant de rien et notent tel ou tel qu’ils rencontrent ; après quoi, quand tout est fini, les comptes se recueillent, et paye qui doit payer.

— Celui qui protège les boulangers, criait une voix sonore qui attira l’attention de Renzo, c’est le vicaire de provision.

— Ce sont tous des coquins, disait l’un de ses voisins.

— Oui, mais le chef, c’est lui, » répliquait le premier.

Le vicaire de provision, choisi chaque année par le gouverneur sur une liste de six nobles proposés par le conseil des décurions, était le président de ce conseil et du tribunal de provision ; lequel tribunal, composé de douze membres également nobles, était principalement chargé, entre autres attributions, de tout ce qui avait trait aux subsistances. Celui qui occupait un tel poste devait nécessairement, en des temps de famine et d’ignorance, être appelé l’auteur de tous les maux, à moins qu’il ne fît ce que fit Ferrer, chose qui n’était pas en son pouvoir, quand même elle eût été dans ses idées.

« Les scélérats ! exclamait un autre, peut-on faire pis ? ils sont allés jusqu’à dire que le grand chancelier est un vieux radoteur, pour le décréditer et commander seuls. Il faudrait faire une grande cage, et les mettre dedans avec de la vesce et de l’ivraie pour tous vivres, comme ils voulaient nous traiter nous-mêmes.

— Du pain, n’est-ce pas ? » disait un homme qui cherchait à s’en aller bien vite. « De lourdes pierres qui tombaient connue grêle. Et comme on vous enfonçait les côtes ! il me tarde grandement d’être chez moi. »

Plus étourdi peut-être qu’instruit par tous ces discours, et ballotté de toutes parts, Renzo arriva finalement devant le four. La foule s’était déjà fort éclaircie. de manière qu’il put contempler cette triste et récente ruine ; les murs criblés de coups de pierre ; les fenêtres mises en loques, la porte arrachée de ses gonds et renversée.

« Ce n’est pourtant pas bien, cela, dit Renzo en lui-même ; s’ils arrangent ainsi tous les fours, où veulent-ils qu’on fasse du pain ? Dans les puits ? »

De temps en temps quelqu’un sortait du four, portant un débris de caisse, de huche, de blutoir, une barre, un banc, une corbeille, un livre de comptes, quelque chose en un mot de ce qui appartenait à ce misérable four ; et chacun, en criant : « Place ! place ! » passait à travers ce qui restait du grand attroupement. Tous s’acheminaient du même côté et, comme on on pouvait juger, vers un lieu convenu.

« Qu’est-ce encore que cette autre histoire ? » pensa de nouveau Renzo, et il se mit sur les pas d’un de ces hommes qui, s’étant fait un lourd fagot de planches brisées et d’éclats de bois, l’avait chargé sur ses épaules, s’acheminant ensuite, comme les autres, par la rue qui longe le côté septentrional du duomo et a pris son nom des marches d’escalier qui étaient là et depuis peu n’y sont plus. Le désir d’observer les événements ne put faire que notre montagnard, quand le grand édifice se découvrit devant lui, ne s’arrêtât un moment à regarder en haut, la bouche béante. Il doubla ensuite le pas pour rejoindre celui qu’il avait comme pris pour guide ; il tourna le coin, jeta de même un coup d’œil sur la façade du duomo (alors encore rustique en grande partie et bien éloignée de son achèvement), mais sans quitter son homme qui se dirigeait vers le milieu de la place. Le rassemblement devenait plus compacte à mesure que l’on avançait ; mais on faisait place au porteur de bois rompus ; il fendait le flot du peuple, et Renzo, se tenant toujours sur ses pas, arriva avec lui au centre de la foule. Là était un espace vide, et au milieu un tas de braise, dernier produit des ustensiles dont nous avons parlé plus haut. Tout à l’entour c’étaient des battements de mains, des trépignements, le bruit assourdissant de mille cris, d’imprécations et de triomphe.

L’homme au fagot le renverse sur les charbons ; un autre, avec un manche de pelle à demi brûlé, les attise ; la fumée augmente et s’épaissit, la flamme se ranime, et avec la flamme les cris s’élèvent plus bruyants encore : « Vive l’abondance ! Mort aux affameurs ! Mort à la disette ! Crève la provision ! Crève la junte ! Vive le pain ! »

À dire vrai, la destruction des blutoirs et des huches, la dévastation des fours et la ruine des boulangers ne sont pas les moyens les plus sûrs pour faire vivre le pain ; mais c’est là une de ces subtilités métaphysiques auxquelles une multitude n’arrive point. Pourtant, sans être grand métaphysicien, un homme y arrive quelquefois tout d’abord, tant qu’il est neuf dans la question ; et c’est seulement à force d’en parler et d’en entendre parler qu’il devient inhabile même à les comprendre. En effet, cette pensée s’était présentée à Renzo dès le principe, et lui revenait, comme nous l’avons vu, à tout moment. Toutefois il la garda pour lui ; car, parmi tant de visages, il n’y en avait pas un qui semblait dire : « Frère, si je me trompe, corrige-moi ; tu me feras plaisir. »

Déjà la flamme s’était de nouveau éteinte ; on ne voyait plus venir personne y porter de nouveaux aliments, et le peuple commençait à s’ennuyer, lorsque le bruit se répandit qu’on avait mis le siège devant un four au Cordusio, petite place ou carrefour peu loin de là. Souvent, en pareil cas, l’annonce d’une chose fait qu’elle a lieu. Avec ce bruit, vint à la multitude l’envie de courir en cet endroit : « J’y vais ; et toi, viens-tu ? Me voilà, allons, » étaient les mots que l’on entendait de tous côtés ; la foule se rompt et devient une procession. Renzo restait en arrière, ne bougeant tout au plus qu’autant qu’il était entraîné par le courant ; et il tenait en attendant conseil en lui-même pour savoir s’il se retirerait de la bagarre et retournerait au couvent chercher le père Bonaventure, ou s’il irait voir encore cette autre expédition. La curiosité de nouveau l’emporte. Il résolut cependant de ne pas aller se faire écraser les os ou même risquer quelque chose de pis en se fourrant au milieu de la cohue, mais de se tenir à quelque distance en observateur. Et se trouvant déjà un peu plus au large, il tira de sa poche son second pain, et, tout en l’entamant, il se mit à la queue de la tumultueuse armée.

Déjà, de la place, elle était entrée dans la rue étroite et courte de Pescheria Vecchia, et de là, passant sous cet arceau qui se présente de biais, elle avait gagné la place des Mercanti. Là il était bien peu de ces gens qui, en défilant devant la niche qui marque le milieu sur la façade de l’édifice alors appelé le Colleggio de’dottori, ne jetât un coup d’œil vers la grande statue qui s’y montrait, vers cette figure sévère, sombre, rébarbative, et je ne dis pas assez, de Philippe II, qui, même de ses traits de marbre, imposait un je ne sais quoi de respect, et, le bras tendu, semblait être prête à dire : « Gare si je descends, marmaille ! »

Cette statue n’est plus là, par une circonstance singulière. Environ cent soixante-dix ans[32] après l’événement que nous racontons, on s’avisa un jour d’en changer la tête, on lui ôta le sceptre de la main pour y substituer un poignard, et on lui donna le nom de Marcus Brutus. Elle resta ainsi accommodée une couple d’années ; mais, un matin, certaines gens qui n’avaient pas de sympathie pour Marcus Brutus ou même devaient lui garder en secret une dent, jetèrent une corde sur la statue, la tirèrent en bas, lui firent mille avanies ; après quoi, mutilée qu’elle restait et réduite à un torse informe, ils la traînèrent dans les rues, non sans force clameurs et grandes marques de fureur de la part de ces personnages qui, lorsqu’ils furent bien lassés, la roulèrent je ne sais où. Qui l’aurait dit à Andrea Biffi, lorsqu’il la sculptait ?

De la place des Mercanti, la marmaille, passant sous cet autre arceau qui se trouve là, fut s’entasser dans la rue des Fustaguai, et de là s’éparpilla dans le Cordusio. Tous, en y arrivant, portaient aussitôt leurs regards vers le four qui leur avait été indiqué. Mais, au lieu de la multitude d’amis qu’ils s’attendaient à y trouver la main déjà à l’œuvre, ils ne virent qu’un petit nombre d’individus se tenant, avec un air d’hésitation, à quelque distance de la boutique, qui était fermée, et aux fenêtres des gens armés se montrant prêts à se défendre. À cette vue, qui s’étonne, qui jure, qui rit, qui se tourne pour avertir ceux qui viennent derrière, qui s’arrête, qui veut rebrousser chemin, qui dit : « En avant, en avant ! » On poussait et on retenait ; la marche était suspendue, il y avait indécision, et un bruit confus régnait de délibérations et de débats. En ce moment, une maudite voix éclata par ces mots au milieu de la foule : « La maison du vicaire de provision est ici près : allons faire justice et la saccager. » Ce fut comme un ressouvenir général de chose convenue, plutôt que l’adhésion à une proposition. « Chez le vicaire ! chez le vicaire ! » est le seul cri que l’on puisse entendre. La tourbe tout entière s’ébranle et marche vers la rue où se trouvait la maison qui venait d’être si malencontreusement nommée.


CHAPITRE XIII.


Le malheureux vicaire était en ce moment à faire un chyle qui tournait à l’aigre dans la pénible digestion d’un dîner grignoté sans appétit et sans pain frais ; et il se demandait, plein d’inquiétude, comment finirait cet orage, bien éloigné cependant de penser qu’il dût venir tomber si épouvantablement sur sa tête. Quelque brave homme, qui se trouvait dans la foule, courut à toutes jambes pour la devancer et aller donner avis à la maison menacée de l’imminence du péril. Les domestiques, que déjà le bruit avait attirés sur la porte, regardaient tout effrayés le long de la rue, vers le côté d’où ce bruit venait et s’approchait. Pendant qu’ils écoutent ce que leur dit l’homme, ils voient paraître l’avant-garde ; l’un aussitôt se précipite pour porter l’avis à son maître ; tandis que celui-ci songe à fuir et en cherche le moyen, un autre vient dire qu’il n’en a plus le temps. À peine les domestiques en ont-ils assez pour fermer la porte. Ils mettent la barre, ils mettent des étais, ils courent fermer les fenêtres, comme lorsqu’on voit arriver un temps bien noir et qu’on attend la grêle d’un moment à l’autre. La furieuse clameur toujours plus forte, venant d’en haut comme un tonnerre, retentit dans le vide de la cour ; elle gronde par chaque ouverture ; et, du milieu de l’immense et confuse rumeur, se font entendre, violents et précipités, les coups de pierre contre la porte.

« Le vicaire ! le tyran ! l’affameur ! nous le voulons ! mort ou vif ! »

L’infortuné errait de chambre en chambre, pâle, sans haleine, frappant ses mains l’une dans l’autre, se recommandant à Dieu et conjurant ses domestiques de tenir bon et de lui trouver quelque moyen de se sauver. Mais comment et par où ? Il monte au galetas ; d’une lucarne il jette en tremblant un regard sur la rue et la voit farcie de furieux ; il entend les voix qui demandent sa mort, et, plus terrifié que jamais, il se retire et va chercher le recoin le plus sûr et le plus caché. Là, blotti et ramassé sur lui-même, il écoutait ; il écoutait si le terrible bruit ne diminuait, pas, s’il ne se faisait pas quelque relâche dans le tumulte ; mais, entendant au contraire les rugissements s’élever plus féroces et plus assourdissants, et les coups redoubler d’activité, le cœur saisi d’un nouvel assaut d’épouvante, il se bouchait bien vite les oreilles. Puis, comme hors de lui-même, les dents serrées, le visage contracté, il tendait les bras et portait ses poings en avant, comme s’il voulait appuyer la porte… Du reste on ne peut savoir précisément ce qu’il faisait, puisqu’il était seul ; et l’histoire est obligée de deviner, heureusement qu’elle en a l’habitude.

Renzo cette fois se trouvait au fort de la bagarre, et non poussé là par la foule, mais pour s’y être mis de sa propre volonté. À ces premières paroles de sang qui s’étaient fait entendre, il avait senti tout le sien se troubler ; quant au saccagement, il n’aurait pas trop su dire si c’était bien ou mal dans cette circonstance ; mais l’idée du meurtre lui causa une subite horreur. Et quoique par cette funeste docilité des esprits passionnés pour les assertions passionnées du plus grand nombre, il fût très-convaincu que le vicaire était la cause principale de la disette et l’ennemi des pauvres, cependant, ayant, dès les premiers mouvements de la foule, entendu par hasard quelques mots qui indiquaient la volonté de faire tous les efforts possibles pour le sauver, il s’était aussitôt proposé de prêter la main à cette œuvre. Telle était l’intention dans laquelle, se fourrant parmi les autres, il s’était avancé presque jusqu’à cette porte que par toutes sortes de moyens on s’efforçait d’ouvrir. Les uns, avec des cailloux, frappaient sur les clous de la serrure pour l’enfoncer ; d’autres, munis de ciseaux, de crochets, de marteaux, cherchaient à faire l’ouvrage plus en règle ; d’autres, en même temps, avec des pierres, des couteaux dépointés, des clous, des bâtons, leurs ongles, faute de mieux, s’attaquaient au mur, en détachaient le mortier et s’industriaient à enlever les briques pour faire une brèche. Ceux qui ne pouvaient opérer eux-mêmes animaient les assaillants par leurs cris ; mais aussi, restant là les mains oisives, ils gênaient d’autant plus le travail, embarrassé déjà par la concurrence empressée et le peu d’ordre des ouvriers ; car, grâce au ciel, il arrive quelquefois dans le mal, ce qui se voit trop souvent dans le bien, que ceux qui s’y donnent avec le plus d’ardeur deviennent un obstacle.

Les magistrats qui les premiers eurent avis de ce qui se passait firent aussitôt demander du secours au commandant du château dit alors de Porta-Giovia, et ce commandant envoya sur les lieux un certain nombre de soldats. Mais, avec le temps qu’il fallut pour porter l’avis, donner l’ordre, réunir la troupe, et à celle-ci pour se mettre en marche et faire le chemin, un vaste siège était déjà établi devant la maison lorsque le détachement arriva et fit halte loin de la maison même, sur les derniers rangs de la foule. L’officier qui les commandait ne savait trop quel parti prendre. En cet endroit il n’y avait qu’un amas de gens de tout âge et de tout sexe qui se tenaient là pour voir. Aux sommations qui leur étaient faites de se disperser et de laisser le passage libre, ils répondaient par un long et sourd murmure, et personne ne bougeait. Faire feu sur de telles gens, semblait à l’officier agir d’une manière non-seulement cruelle, mais pleine de dangers, parce que, en attaquant ceux qui étaient le moins à craindre, on irriterait le grand nombre chez qui était la violence ; et du reste, telles n’étaient pas ses instructions. Se faire jour dans cette première foule, la renverser à droite et à gauche, et aller en avant porter la guerre à ceux qui la faisaient, eût été le mieux sans doute ; mais le difficile était d’y réussir. Savait-on si les soldats pourraient marcher unis et en bon ordre ? Et si, au lieu de rompre la foule, ils allaient s’y trouver éparpillés eux-mêmes, ils seraient à sa discrétion, après l’avoir provoquée. L’irrésolution du commandant et l’immobilité des soldats furent prises, à tort ou à raison, pour de la peur. Ceux qui se trouvaient le plus près d’eux, se contentaient de les regarder au visage, avec l’air d’en rire : un peu plus loin, on ne se gênait pas pour les narguer par des mines et des cris de moquerie ; plus loin encore, peu de gens savaient qu’ils fussent là ou en prenaient souci ; les démolisseurs continuaient à démanteler le mur, sans autre pensée que de venir bientôt à bout de leur entreprise : les spectateurs ne cessaient de les y pousser par leurs cris.

Parmi ces derniers se faisait remarquer, et devenait lui-même spectacle, un vieillard de méchante vie, qui, écarquillant deux yeux creux et enflammés, contractant ses rides dans le sourire d’une joie infernale, les mains levées au-dessus de ses indignes cheveux blancs, agitait en l’air un marteau, une corde et quatre grands clous, avec quoi il voulait, disait-il, attacher le vicaire contre un battant de sa porte, après qu’on l’aurait mis à mort.

« Que dites-vous là ? Fi donc ! » dit subitement Renzo, saisi d’horreur en entendant ces paroles, et à la vue de bien des gens qui paraissaient les approuver, mais encouragé par la vue de certains autres, chez qui, bien qu’ils gardassent le silence, se faisait deviner un sentiment semblable à celui dont il laissait éclater l’expression. « Fi donc ! Est-ce que nous voulons voler au bourreau son métier ? assassiner un chrétien ? Comment voulez-vous que Dieu nous donne du pain, si nous faisons des atrocités semblables ? Il nous enverra son tonnerre, et non du pain !

— Ah ! chien ! ah ! traître envers la patrie ! » cria, en se tournant vers Renzo et avec un visage de possédé, l’un de ceux qui avaient pu, au milieu du tapage, entendre ces saintes paroles. « Attends, attends ! C’est un valet du vicaire déguisé en paysan : c’est un mouchard : frappez, frappez ! » Cent bruits se répandent à l’entour. « Qu’est-ce que c’est ? où est-il ? qui est-ce ? Un valet du vicaire. Un mouchard. Le vicaire déguisé en paysan, qui se sauve. Où est-il ? où est-il ? donnez dessus ! donnez dessus ! »

Renzo se tait, se fait petit, voudrait disparaître ; quelques-uns près de lui le prennent au milieu d’eux ; et, poussés par divers cris bien forts, cherchent à couvrir ces voix ennemies et homicides. Mais, ce qui le servit mieux que toute autre chose fut le mot : « Place ! place ! » que l’on entendit crier près de là : « Place ! Voici de l’aide. Hé ! là ! place ! »

Qu’est-ce que c’était ? une longue échelle que l’on apportait pour la dresser contre la maison et y entrer par une fenêtre. Mais, par bonheur, ce moyen qui aurait rendu la chose facile, n’était pas aisé lui-même à mettre en œuvre. Les porteurs, aux deux bouts de la machine, et çà et là sur sa longueur, heurtés, ballottés, séparés l’un de l’autre par la foule, marchaient par ondulations : l’un, ayant la tête entre deux barreaux et les montants sur les épaules, mugissait oppressé comme sous un joug agité par saccades ; un autre se voyait tout à coup détaché de son fardeau par une poussée ; l’échelle abandonnée frappait dans sa chute sur des épaules, des bras, des côtes, et je vous laisse à penser ce que devaient dire ceux à qui ces membres appartenaient. D’autres la relevaient des deux mains, se glissaient dessous, la mettaient sur leur dos, en criant : « Courage ! marchons ! » La fatale machine s’avançait par soubresauts et en serpentant. Elle arriva tout à temps pour distraire et déranger les ennemis de Renzo, qui profita de la confusion née dans la confusion même, et tout doucement d’abord, puis en jouant des coudes de toute sa force, s’éloigna de ce lieu où il ne faisait pas bon pour lui, avec l’intention même de sortir le plus tôt qu’il pourrait du tumulte, et d’aller tout de bon trouver où attendre le père Bonaventure.

Tout à coup un mouvement extraordinaire se fait à l’une des extrémités de la foule et vient se propageant ; un nom est prononcé et s’avance de bouche en bouche. « Ferrer ! Ferrer ! » Surprise, joie, colère, sympathie, répugnance, tout cela éclate partout où ce nom arrive. Qui s’égosille à le crier, qui veut l’étouffer sous d’autres cris, qui affirme, qui nie, qui bénit ce nom, qui l’accueille en jurant.

« Voici Ferrer ! — Ce n’est pas vrai ! ce n’est pas vrai ! — Si, si ; vive Ferrer ! celui qui a mis le pain à bon marché. — Non, non ! — Le voici, le voici en carrosse. — Qu’importe ? Qu’a-t-il à y voir ? Nous ne voulons personne ! — Ferrer ! vive Ferrer ! L’ami des pauvres gens ! il vient pour mener le vicaire en prison. — Non, non : nous voulons faire justice nous-mêmes : qu’il s’en aille, qu’il s’en aille ! — Oui, oui : Ferrer ! Vienne Ferrer ! en prison le vicaire ! »

Et tous, se dressant sur la pointe des pieds, se tournent pour regarder du côté d’où s’annonçait cette arrivée inattendue. Tous, se dressant, n’y voyaient ni plus ni moins que si tous étaient restés les talons à terre ; mais n’importe, tous se dressaient.

À l’extrémité de la foule, en effet, du côté opposé à celui où stationnaient les soldats, venait d’arriver en carrosse Antonin Ferrer, le grand chancelier ; lequel, se reprochant probablement d’avoir été, par ses bévues et son obstination, la cause ou au moins l’occasion de cette émeute, venait maintenant tâcher de la calmer et d’en empêcher, faute de mieux, l’effet le plus terrible et le plus irréparable : il venait bien employer une popularité mal acquise.

Dans les soulèvements populaires, il y a toujours un certain nombre d’hommes qui, soit par le feu de la passion qui les emporte, soit par une conviction fanatique, soit par un projet criminel et barbare qui les guide, soit enfin par un détestable goût de ruine et de destruction, font tout ce qu’ils peuvent pour pousser les choses au pire : ils proposent ou suscitent les conseils les plus inhumains ; ils soufflent au feu toutes les fois qu’il commence à languir ; rien pour eux n’est jamais trop fort ; ils voudraient que le tumulte n’eût ni mesure ni terme. Mais, pour contre-poids, il y a toujours aussi un certain nombre d’autres hommes qui, avec une même ardeur et une égale insistance, travaillent à produire l’effet contraire : les uns mus par un sentiment d’amitié ou de partialité pour les personnes menacées ; d’autres, sous la seule impression d’une sainte horreur spontanée pour le crime et le sang. Que le ciel les bénisse. Dans chacun de ces deux partis opposés, sans même qu’il y ait concert antérieur, l’uniformité des volontés crée un accord subit dans les opérations. Ce qui forme ensuite la masse et comme le matériel du tumulte est un mélange accidentel d’hommes qui, plus ou moins, par gradations infinies, tiennent de l’une et de l’autre de ces deux dispositions extrêmes ; gens qui ont un peu de passion, un peu de malice, un peu de penchant pour une certaine justice, comme ils l’entendent, un peu d’envie de voir quelque gros méfait ; prêts à la cruauté comme à la miséricorde, à détester comme à adorer, selon que l’occasion se présente d’éprouver à plein l’un ou l’autre de ces sentiments ; avides à tout moment de savoir, de croire quelque chose d’extraordinaire, éprouvant le besoin de crier, d’applaudir quelqu’un ou de hurler après lui. Qu’il vive et qu’il meure sont les mots qu’ils aiment le mieux à faire entendre ; et celui qui est parvenu à leur persuader qu’un tel ne mérite pas d’être écartelé n’a pas besoin d’en dire plus pour les convaincre qu’il est digne d’être porté en triomphe. Vous les voyez acteurs, spectateurs, instruments, obstacles, selon le vent ; prêts aussi à se taire, lorsqu’ils n’entendent plus de cris à répéter, à finir lorsque les instigateurs leur manquent, à se disperser lorsque plusieurs voix d’accord, et qui ne sont pas contredites, ont dit : « Allons-nous-en, » et à s’en retourner chez eux en se demandant l’un à l’autre : « Qu’est-ce qu’il y a eu ? » Comme cependant cette masse, étant celle qui a le plus de force, peut prêter à qui elle veut, il s’ensuit que chacun des deux partis agissants emploie tous les moyens possibles pour la mettre de son côté, pour s’en rendre maître : ils sont là comme deux armées ennemies qui combattent pour entrer dans ce grand corps et le faire mouvoir. C’est entre eux à qui saura répandre les bruits les plus propres à exciter les passions, à diriger les mouvements en faveur de l’un ou de l’autre dessein ; à qui saura le plus à propos inventer les nouvelles qui pourront rallumer la colère ou l’attiédir, réveiller les craintes ou les espérances ; à qui saura imaginer le cri qui, répété par le plus grand nombre de voix et du ton le plus fort, pourra exprimer, attester et créer en même temps le vœu de la majorité pour l’un ou pour l’autre parti. Tout ce long babillage a pour objet d’en venir à dire que, dans la lutte des deux partis qui se disputaient le vœu de la foule assemblée devant la maison du vicaire, l’apparition d’Antonio Ferrer donna presque à l’instant un grand avantage au parti des hommes humains, qui jusqu’alors avait été visiblement le plus faible, et n’aurait plus eu, pour peu que ce secours eût tardé, ni force ni but pour combattre. L’homme était agréable à la multitude pour ce tarif de son invention si favorable aux acheteurs, et pour son héroïque résistance à tous raisonnements contraires. Les esprits déjà disposés en sa faveur étaient en ce moment encore plus portés à lui vouloir du bien pour la généreuse confiance avec laquelle ce vieillard venait ainsi, sans gardes, sans appareil, se présenter à une multitude irritée et dans le moment de sa plus grande agitation. Ce qui faisait ensuite un effet merveilleux, était ce bruit répandu qu’il venait pour mener en prison le vicaire. Ainsi, la fureur contre celui-ci, qui se serait encore augmentée si on l’eût attaquée par les moyens violents et sans lui rien concéder, s’apaisait un peu par cette promesse de satisfaction, par cet os qu’on lui jetait pour pâture, et faisait place aux sentiments d’une nature opposée qui s’élevaient dans bien des cœurs.

Les partisans de la paix, ayant repris courage, secondaient Ferrer de toutes sortes de manières ; ceux qui étaient près de lui, en excitant par leurs mille exclamations l’acclamation générale, et en tâchant on même temps de faire ranger le monde pour donner passage à la voiture ; les autres, en applaudissant, répétant et faisant circuler ses paroles ou celles qui leur semblaient les meilleures qu’il pût dire, en faisant taire les furieux obstinés, et tournant contre eux la nouvelle passion de la mobile et turbulente foule. « Qui est-ce qui ne veut pas qu’on dise : Vive Ferrer ? Tu serais fâché, n’est-ce pas, que le pain fût à bon marché ? Ce sont des coquins, ceux qui ne veulent pas d’une justice de chrétiens ; et certaines gens ici ne font plus de bruit que les autres que pour faire sauver le vicaire. En prison le vicaire ! Vive Ferrer ! Place à Ferrer ! » Et, tandis que le nombre de ceux qui parlaient ainsi allait toujours croissant, on voyait baisser d’autant la hardiesse du parti contraire ; de sorte que les premiers en vinrent des paroles aux faits, et à donner sur les doigts de ceux qui continuaient la démolition, à les pousser en arrière, à leur ôter des mains leurs outils. Ceux-ci frémissaient, menaçaient même encore et cherchaient à reprendre leurs avantages ; mais la cause du sang était perdue : le cri qui dominait était : « Prison ! justice ! Ferrer ! » Après un peu de lutte, les assiégeants furent repoussés : les autres s’emparèrent de la porte, tant pour la défendre contre de nouveaux assauts que pour y préparer l’entrée à Ferrer ; et l’un d’eux, jetant sa voix vers ceux de la maison (il ne manquait pas de brèches pour laisser passer cette voix), les avertit qu’il arrivait du secours, et qu’ils eussent à faire tenir prêt le vicaire, « pour aller tout de suite… en prison : hein ! avez-vous entendu ?

— C’est ce Ferrer qui aide à faire les ordonnances ? demanda à l’un de ses nouveaux voisins notre ami Renzo qui se rappela ce Vidit Ferrer que le docteur lui avait crié dans l’oreille, en le lui faisant voir au bas de cette ordonnance que vous savez bien.

— Oui ; le grand chancelier, lui fut-il répondu.

— C’est un brave homme, n’est-ce pas ?

— Certes, si c’est un brave homme ! C’est celui qui avait mis le pain à bon marché, et les autres n’ont pas voulu ; et maintenant il vient pour mener en prison le vicaire, qui n’a pas fait les choses en règle. »

Il n’est pas besoin de dire que Renzo fut aussitôt pour Ferrer. Il voulut aller droit à sa rencontre ; la chose n’était pas facile ; mais, par certaines poussées et certain jeu de coudes dont il usait en habitant des Alpes, il parvint à se faire faire place et à se porter au premier rang, tout à côté du carrosse.

Il était déjà, ce carrosse, un peu avant dans la foule, et dans ce moment il se trouvait arrêté par l’un de ces obstacles inévitables et fréquents dans une marche de cette espèce. Le vieux Ferrer présentait, tantôt à l’une, tantôt à l’autre des deux portières, une figure toute douce, toute riante, tout aimable, une figure qu’il avait toujours tenue en réserve pour le jour où il pourrait se trouver en présence de don Philippe IV, mais dont la circonstance actuelle l’obligea de faire usage. Il parlait, aussi ; mais l’immense rumeur et les vivat mêmes qui s’adressaient à lui, faisaient que bien peu de ses paroles pouvaient être entendues et l’étaient de bien peu de gens. Il lui fallait donc s’aider du geste, et c’est ce qu’il faisait, tantôt en mettant le bout de ses doigts sur ses lèvres pour y prendre un baiser que ses doigts, aussitôt rouverts, distribuaient à droite et à gauche en retour de la bienveillance qu’on lui montrait : tantôt en étendant ses mains et les balançant lentement hors des portières, pour demander un peu de place, tantôt en les baissant d’un air gracieux pour solliciter un peu de silence. Lorsqu’il en avait obtenu quelque peu, ceux qui étaient le plus près de lui entendaient et répétaient ses paroles : « Du pain ; l’abondance ; je viens faire justice ; un peu de place, s’il vous plaît. » Puis n’en pouvant plus et comme suffoqué par le vacarme de tant de voix, par la vue de tant de visages l’un à côté de l’autre, de tant de regards fixés sur lui, il se retirait un moment en arrière, gonflait ses joues, soufflait bien fort et disait en lui-même : — Por mi vida, que de gente[33] !

« Vive Ferrer ! Ne craignez rien. Vous êtes un brave homme, vous. Du pain, du pain !

— Oui ; du pain, du pain, répondait Ferrer ; l’abondance, c’est moi qui le promets, et il posait la main sur son cœur.

— Un peu de place, ajoutait-il aussitôt ; je viens pour le mener en prison, pour lui appliquer le châtiment qu’il mérite ; et il ajoutait tout bas : « Si es culpable[34]. » Puis, se penchant en avant vers le cocher, il lui disait rapidement : « Adelante, Pedro, se puedes[35]. »

Le cocher souriait lui-même à la multitude, avec une grâce affectueuse, comme aurait fait un grand personnage ; et, d’un air d’ineffable politesse, il portait bien doucement son fouet à droite et à gauche pour demander à ses incommodes voisins de se serrer, de se ranger un peu : « S’il vous plaît, messieurs, disait-il aussi, un peu de place, un petit peu ; tout ce qu’il en faut pour passer. »

Cependant les plus actifs du parti des bienveillants travaillaient de leur mieux à faire ouvrir ce passage demandé avec tant de courtoisie. Quelques-uns, à la tête des chevaux, faisaient ranger le monde par des paroles tout engageantes, en mettant leur main sur la poitrine de ceux qu’ils avaient devant eux et les poussant avec douceur : « Là, là, messieurs, retirez-vous un peu ; un peu de place. » D’autres en faisaient de même sur les côtés de la voiture, pour qu’elle pût avancer sans rogner des pieds ni aplatir des moustaches ; ce qui, en outre du mal des personnes atteintes, aurait grandement compromis la faveur avec laquelle on accueillait Antonio Ferrer.

Renzo, après avoir, pendant quelques moments, considéré avec complaisance cette noble vieillesse, un peu troublée par l’inquiétude, fatiguée par la peine du jour, mais animée par le désir, embellie, pour ainsi dire, par l’espérance d’arracher un homme à de mortelles angoisses, Renzo, dis-je, mit de côté toute idée de retraite et résolut d’assister Ferrer, de ne pas l’abandonner jusqu’à ce que le but fût atteint. Donnant suite aussitôt à cette détermination, il se mit avec les autres à faire faire place et n’était certes pas l’un des moins actifs. Le passage s’ouvrit enfin : « Avancez, avancez, » disaient plusieurs de ces hommes au cocher, en se rangeant de côté ou en passant devant pour ouvrir la voie un peu plus loin. « Adelante, presto, con juicio[36], » lui dit aussi son maître, et le carrosse se mit en mouvement. Ferrer, au milieu des saluts qu’il prodiguait au public en masse, en avait de particuliers qu’il faisait en signe de remercîment, et avec un sourire d’intelligence, à ceux qu’il voyait travailler pour lui ; et plus d’un de ces sourires échut en partage à Renzo, qui véritablement les méritait et servait mieux dans ce jour le grand chancelier que ne l’aurait fait le plus habile de ses secrétaires. Le jeune montagnard, charmé de tant de bonne grâce, se croyait en quelque sorte devenu l’ami d’Antonio Ferrer.

La voiture, une fois en train, poursuivit ensuite sa marche plus ou moins lentement, et non sans quelques autres petites pauses. Le trajet n’était guère que d’une portée de fusil ; mais, par le temps qu’il fallut y mettre, il aurait pu sembler un petit voyage, même à qui n’aurait pas eu la sainte hâte de Ferrer. Le peuple s’agitait en avant et en arrière, à droite et à gauche de la voiture, comme les vagues moutonnées autour d’un navire qui vogue au fort de la tempête ; et le bruit de la tempête est moins perçant, moins discordant, moins assourdissant que celui qui se faisait entendre. Ferrer, regardant tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, se composant et gesticulant tout à la fois, cherchait à saisir quelque chose de ce qui se disait, pour arranger ses réponses en conséquence ; il voulait de son mieux faire un peu de colloque avec cette troupe d’amis qui l’entourait ; mais la chose était difficile, la plus difficile peut-être qu’il eût encore rencontrée depuis tant d’années qu’il occupait sa grande chancellerie. De temps à autre cependant, quelque mot, quelque phrase même, répétée par un groupe à son passage, arrivait à ses oreilles, comme l’éclat d’une fusée plus forte se fait distinguer parmi les milliers d’éclats d’un feu d’artifice. S’ingéniant pour répondre à ces cris d’une manière satisfaisante, ou bien disant au hasard, mais sans crainte d’erreur, les mots qu’il savait devoir être les mieux reçus ou que quelque nécessité subite semblait réclamer, il ne cessa lui-même de parler tout le long du chemin. « Oui, messieurs ; du pain, l’abondance. Je le mènerai en prison ; il sera châtié Si es culpable[37]. Oui, oui, ce sera moi qui commanderai ; le pain à bon marché. Ast es[38]… C’est ainsi, veux-je dire ; le roi notre seigneur n’entend pas que ses fidèles sujets pâtissent de la faim. Ox ! ox ! guardaos[39] ; ne vous faites pas de mal, messieurs. Pedro, adelante con juicio[40]. L’abondance, l’abondance. Un peu de place, je vous en supplie. Du pain, du pain. En prison, en prison. Quoi ? » demandait-il ensuite à l’un d’eux qui s’était jeté de la moitié du corps en dedans de la portière, pour hurler quelque chose à ses oreilles, un conseil peut-être, un applaudissement, une prière. Mais celui-ci, avant même d’avoir pu recueillir ce quoi, avait été saisi à deux mains et retiré par un autre qui le voyait prêt à être moulu sous la roue. Avec cet échange bien ou mal ordonné de mots criés et de réponses, au milieu des continuelles acclamations, et à travers aussi quelque frémissement d’opposition qui se faisait entendre çà et là, mais était aussitôt étouffé par la clameur bienveillante, voilà Ferrer enfin arrivé devant la maison, grâce surtout à ses braves auxiliaires.

Les autres qui, comme nous l’avons dit, étaient déjà là dans les mêmes bonnes intentions, avaient en attendant travaillé à faire et à refaire un peu de vide. À force de prières, d’exhortations, de menaces, à force de pousser, de presser, d’entasser çà et là leur monde, avec ce redoublement de zèle et de forces que donne la vue du terme à qui est près de l’atteindre, ils étaient enfin parvenus à diviser la foule en deux, et ensuite à faire reculer un peu les deux foules, si bien qu’entre la porte et la voiture qui vint s’y arrêter, il y avait un petit espace libre. Renzo, qui, en se faisant tantôt éclaireur, tantôt escorte, était arrivé avec la voiture, put se mettre sur le front de l’une des deux rangées de bienveillants, qui formaient tout à la fois une haie d’honneur pour le carrosse et une digue contre la pression des deux flots de peuple ; et, en aidant de ses puissantes épaules à contenir l’un des deux, il se trouva en même temps bien placé pour voir.

Ferrer respira d’aise en voyant ce petit espace dégagé de monde et la porte encore fermée. Fermée veut dire ici pas tout à fait ouverte ; car, du reste, les gonds étaient à peu près arrachés hors des pilastres : les battants, marqués de mille coups entamés, forcés et entre-bâillés dans le milieu, laissaient voir par une large ouverture un bout de verrou tordu, branlant et presque détaché qui, si l’on veut, les tenait joints ensemble. Un honnête homme s’était placé devant ce vide pour crier que l’on vînt ouvrir. Un autre ouvrit rapidement la portière de la voiture ; le vieillard mit la tête dehors, se leva, et, s’appuyant de la main droite sur le bras de ce brave homme, sortit et descendit d’un pas sur le marchepied.

La foule, de l’un et de l’autre côté, était tout entière sur la pointe des pieds pour voir : mille visages, mille barbes en l’air ; la curiosité et l’attention de tous firent naître un moment de silence général. Ferrer, pendant ce moment, arrêté sur le marchepied, jeta un coup d’œil tout à l’entour, salua d’une inclination la multitude, comme du haut d’une chaire ; et, mettant sa main gauche sur sa poitrine, il cria : « Pain et justice. » Puis, droit, ferme, paré de sa toge, il descendit à terre, au milieu des acclamations qui s’élevaient jusqu’au ciel.

Cependant ceux de l’intérieur avaient ouvert ou fini d’ouvrir en tirant à eux tout à la fois le verrou et ses anneaux déjà à demi détachés, et en élargissant le passage tout juste autant que c’était nécessaire pour faire entrer le plus désiré de tous les hôtes. « Vite, vite ! disait celui-ci. Ouvrez bien que je puisse entrer ; et vous autres, prenez bien garde à retenir le monde ; ne me laissez pas venir sur le corps… pour l’amour de Dieu ! Conservez un peu de place pour tout à l’heure… Eh ! eh ! Messieurs, un moment, disait-il ensuite à ceux du dedans, doucement avec cette porte, laissez-moi passer : eh ! mes côtes, je vous recommande mes côtes. Fermez maintenant : non ; eh ! eh ! la toge ! la toge ! » Elle serait en effet restée prise entre les battants, si Ferrer, avec beaucoup d’adresse, n’en eût retiré la queue qui disparut comme celle d’une couleuvre qui rentre dans son trou, venant d’être poursuivie.

Les battants rapprochés, on les barricada de nouveau par derrière, le mieux que l’on put. Au dehors, ceux qui s’étaient constitués gardes du corps de Ferrer, travaillaient des épaules, des bras et de leurs cris, à maintenir la place vide, en priant Dieu, dans le fond de leur cœur, qu’il le fît se dépêcher.

« Vite, vite, disait aussi Ferrer, au dedans, sous le portique, aux domestiques qui s’étaient mis autour de lui tout essoufflés et lui criaient : Oh ! Excellence, que Dieu vous bénisse ! oh ! Excellence ! ah ! Excellence !

— Vite, vite, répétait Ferrer, où est ce bienheureux homme ? »

Le vicaire descendait l’escalier, moitié traîné, moitié porté par d’autres de ses gens, pâle comme un linge que l’on vient de blanchir. Quand il vit celui qui venait à son aide, il respira d’un large souffle ; le pouls lui revint, un peu de vie se répandit dans ses jambes, un peu de couleur sur ses joues ; et il courut, comme il put, vers Ferrer, en disant : « Je suis dans les mains de Dieu et de Votre Excellence. Mais comment sortir d’ici ? Partout sont des gens qui veulent ma mort.

Venga usted conmigo[41], et prenez courage : ma voiture est là dehors ; vite, vite. » Il le prit par la main et le mena vers la porte, en l’encourageant de son mieux ; mais il n’en disait pas moins en lui-même : « Aqui está el busilis ; Dios nos valga[42] ! »

La porte s’ouvre ; Ferrer sort le premier, l’autre le suit, plié en deux, attaché, collé à la toge protectrice, comme un enfant aux jupes de sa mère. Ceux qui avaient maintenu la place vide, font alors, de leurs mains et de leurs chapeaux élevés en l’air, comme un réseau, un nuage, pour soustraire le vicaire à la vue périlleuse de la multitude ; il entra le premier dans la voiture et s’y blottit dans un coin. Ferrer monte après lui ; la portière se ferme. La multitude entrevit, devina, sut d’écho en écho ce qui se passait, et lança une énorme clameur d’applaudissements et d’imprécations.

La partie du chemin qui restait à faire pouvait paraître la plus difficile et la plus dangereuse. Mais le vœu public pour laisser aller en prison le vicaire s’était suffisamment prononcé ; et, pendant la station qui venait d’avoir lieu, plusieurs de ceux qui avaient facilité l’arrivée de Ferrer, avaient si bien fait pour préparer et conserver une allée dans le milieu de la foule, que le carrosse put, cette seconde fois, marcher un peu plus librement et de suite. À mesure qu’il avançait, les deux foules, retenues sur les côtés, retombaient l’une sur l’autre et se mêlaient derrière.

Ferrer, à peine assis, s’était baissé pour avertir le vicaire qu’il eût à se tenir bien rencoigné dans le fond et, pour Dieu ! ne pas se laisser voir ; mais l’avis était superflu. Le grand chancelier, au contraire, devait se montrer pour occuper et attirer sur lui toute l’attention du public ; et pendant tout ce trajet, comme dans le premier, il fit à son changeant auditoire un discours, le plus continu quant au temps, et le moins suivi quant au sens, qui jamais eût été fait, non toutefois sans l’interrompre de temps en temps par quelques petits mots espagnols que, vite vite, se tournant vers son immobile compagnon, il lui lâchait à l’oreille. « Oui, messieurs ; pain et justice : au château, en prison, sous ma garde. Merci, merci, mille grâces. Non, non : il n’échappera pas ! Por ablandarlos[43]. C’est trop juste ; on examinera, on verra. Moi aussi, messieurs, je vous veux du bien. Un châtiment sévère. Esto lo digo per su bien[44]. Une taxe juste, une taxe honnête, et châtiments pour les affameurs. Rangez-vous de côté, s’il vous plaît. Oui, oui ; je suis un honnête homme, ami du peuple. Il sera puni : c’est vrai, c’est un coquin, un scélérat. Perdone usted[45]. Il s’en tirera mal, il s’en tirera mal… Si es culpable[46]. Oui, oui, nous les ferons marcher droit, les boulangers. Vive le Roi, et vive les bons Milanais, ses très-fidèles sujets ! Il est dans de beaux draps, dans de beaux draps. Animo ; estamos ya quasi fuera[47]. »

Ils avaient en effet traversé le plus gros de la foule et allaient bientôt se trouver pleinement au large. Là Ferrer, lorsqu’il commençait à donner un peu de repos à ses poumons, vit le secours de Pise[48], les soldats espagnols que nous avons laissés l’arme au bras, et qui pourtant sur la fin n’avaient pas été tout à fait inutiles ; soutenus et dirigés par quelques bourgeois, ils avaient aidé à faire déguerpir un peu de monde, et à tenir le passage libre à l’extrémité du rassemblement. À l’arrivée du carrosse, ils formèrent la haie et présentèrent les armes au grand chancelier, qui fit encore ici un salut à droite, un salut à gauche ; et l’officier s’étant approché pour lui faire le sien, Ferrer lui dit, accompagnant ces paroles d’un geste de la main droite : « Beso á usted las manos[49]. Compliment que l’officier prit pour ce qu’il signifiait en effet, c’est-à-dire : Vous m’avez été d’un grand secours ! Celui-ci, pour réponse, fit un autre salut et plia les épaules. C’était vraiment le cas de dire : Cedant arma togæ ; mais Ferrer n’avait pas dans ce moment la tête aux citations : et du reste c’eût été des paroles perdues ; car l’officier n’entendait pas le latin.

Pedro, en passant entre ces deux rangs de miquelets, entre ces mousquets si respectueusement présentés, retrouva son ancien cœur. Il revint tout à fait de son étourdissement, se rappela qui il était et qui il conduisait ; et criant : « Ohé ! ohé ! » sans plus de façon, aux gens qui gênaient son passage, désormais assez rares pour pouvoir être traités ainsi, fouettant en même temps ses chevaux, il les lança bon train vers la citadelle.

« Levantese, levantese ; estamos ya fuera[50], » dit Ferrer au vicaire, qui, rassuré par la cessation des cris, par le mouvement rapide de la voiture et par ces paroles, se tira de son coin, se redressa, se déploya, et, un peu revenu à lui-même, commença des actions de grâces sans nombre envers son libérateur. Celui-ci, après lui avoir témoigné sa peine du danger qu’il avait couru et sa joie de l’en voir sauvé : « Ah ! s’écria-t-il en frappant de sa main sa tête chauve : Que dirá de esto su excelencia[51], qui a déjà l’esprit sens dessus dessous pour ce maudit Casal qui ne veut pas se rendre ? Que dira el conde duque[52], qui s’inquiète si une feuille fait plus de bruit que de coutume ? Que dirá el rey nuestro señor[53], qui ne peut manquer de savoir quelque chose d’un tel vacarme ? Et puis ce sera-t-il fini ? Dios lo sabe[54].

— Ah ! pour moi, je ne veux plus m’en mêler, disait le vicaire : je quitte la partie. Je remets ma charge entre les mains de Votre Excellence, et je vais vivre dans une grotte, sur une montagne, en ermite, loin, bien loin de ce peuple féroce.

Usted[55] fera ce qui sera le plus convenable por el servicio de Su Majestad[56], répondit gravement le grand chancelier.

— Sa Majesté ne voudra pas ma mort, répliquait le vicaire ; dans une grotte, dans une grotte, loin de ces terribles gens. »

Qu’advint-il ensuite de ce projet ? c’est ce que ne dit point notre auteur, qui, après avoir accompagné le pauvre homme au château, ne fait plus mention de ce qui le regarde.


CHAPITRE XIV.


La foule, restée en arrière, commença à se disperser, à s’écouler à droite et à gauche, par les diverses rues. Qui regagnait sa maison pour aller vaquer à ses affaires ; qui s’éloignait pour respirer un peu librement, après avoir été si longtemps pressé dans la cohue ; qui se rendait chez ses connaissances pour causer sur les grands événements du jour. L’autre bout de la rue allait de même se déblayant, et bientôt ce qui restait de monde fut assez réduit pour que la compagnie de soldats espagnols pût, sans trouver de résistance, s’avancer et se poster devant la maison du vicaire. Sous les murs de cette maison était encore amassée la lie, pour ainsi dire, de l’émeute ; une troupe de coquins, qui, mécontents d’un dénouement aussi froid et aussi imparfait après tant de bruit, demeuraient là, les uns grondant, les autres jurant, d’autres tenant conseil pour voir s’il n’y aurait pas encore quelque chose à pouvoir entreprendre, et, comme par manière d’essai, ils allaient frappant et secouant cette malheureuse porte qui avait été de nouveau barricadée en dedans, le mieux qu’on avait pu. À l’arrivée de la compagnie, tous ces gens, les uns filant droit leur chemin, les autres, d’un pas incertain et comme à regret, s’en furent du côté opposé, laissant la place libre aux soldats qui s’en emparèrent et s’y portèrent pour garder la maison et la rue. Mais toutes les rues des environs étaient parsemées de groupes. Là où deux ou trois personnes étaient arrêtées, trois, quatre, vingt autres s’arrêtaient de même ; ici quelques-uns se détachaient ; là tout un groupe se mettait en mouvement : c’était comme ces nuages qui, quelquefois, restent épars et tournoient sur l’azur du ciel après un orage, ce qui fait dire, à qui regarde en l’air : « Ce temps-là n’est pas encore bien sûr. » Figurez-vous ensuite quelle tour de Babel pour les discours. L’un débitait avec emphase le récit des événements particuliers qu’il avait vus ; l’autre racontait ce qu’il avait fait lui-même ; celui-ci se félicitait de ce que la chose avait bien fini, louait Ferrer, et pronostiquait du sérieux pour le vicaire ; celui-là, souriant d’un air malin, disait : « Ne craignez rien, ils ne le tueront pas ; les loups ne se mangent pas entre eux. » Un autre, avec plus d’humeur, soutenait, en murmurant, que les choses n’avaient pas été bien faites, que c’était une tromperie, et qu’il y avait eu folie à faire tant de tapage pour se laisser ensuite duper de cette façon.

Cependant, le soleil s’était couché ; les objets prenaient tous la même teinte ; et nombre de ces gens, fatigués des travaux de la journée et ennuyés de jaser dans l’obscurité, reprenaient le chemin du logis. Notre jeune homme, après avoir aidé au passage de la voiture tant qu’elle en avait eu besoin, et avoir passé lui-même à sa suite entre les rangs des soldats comme en triomphe, se réjouit lorsqu’il la vit s’éloigner librement et hors de danger : il fit un peu de chemin avec la foule, et la quitta à la première rue de traverse qui se présenta pour respirer, lui aussi, un peu à l’aise. Lorsqu’il eut fait quelques pas ainsi au large, mais dans l’agitation de tant de sentiments qu’il venait d’éprouver, de tant d’images récentes et confuses qui se présentaient à son esprit, il se sentit un grand besoin de nourriture et de repos, et se mit à regarder en haut, des deux côtés de la rue, cherchant une enseigne d’hôtellerie ; car il était trop tard pour aller au couvent des capucins. Marchant ainsi la tête en l’air, il alla donner dans un groupe, et, s’étant arrêté, il entendit qu’on y parlait de conjectures, de projets pour le lendemain. Après avoir écouté quelques instants, il ne put s’empêcher de dire aussi son mot, pensant que celui qui avait tant fait dans cette journée pouvait bien, sans présomption, avancer sa proposition s’il la jugeait bonne ; et persuadé, d’après tout ce qu’il venait de voir, qu’il suffisait désormais, pour donner effet à une idée, de la faire goûter à ceux qui parcouraient les rues : « Messieurs ! cria-t-il d’un ton d’exorde, dois-je aussi, moi, donner mon faible avis ? Mon faible avis, le voici : c’est que l’affaire du pain n’est pas la seule où il se fait des coquineries ; et, puisqu’on a vu clairement aujourd’hui qu’en se faisant entendre on obtient ce qui est juste, il faut aller ainsi de l’avant jusqu’à ce qu’il ait été porté remède à toutes ces autres scélératesses, et que le monde aille un peu plus en monde de chrétiens. N’est-il pas vrai, messieurs, qu’il y a un tas de tyrans et d’oppresseurs du peuple qui font tout à rebours des dix commandements et vont chercher les gens tranquilles qui ne songent pas à eux, pour leur faire tout le mal possible, après quoi ce sont toujours eux qui ont raison, ou même, après quelque méchanceté de leur fait plus grosse qu’à l’ordinaire, n’en marchent que plus haut la tête, tellement qu’il semble qu’on est en reste avec eux ? Et, sans doute, Milan doit en avoir sa part, de ces gens-là ?

— Que trop, dit une voix.

— Je le disais bien, reprit Renzo, et, au reste, chez nous aussi les histoires se racontent. D’ailleurs, la chose parle d’elle-même. Mettons le cas, par exemple, qu’un de ceux que je veux dire demeure un peu à la campagne, un peu à Milan : si là il est un diable, il ne sera pas un ange ici, ce me semble. Eh bien donc, dites-moi un peu, messieurs, si l’on a jamais vu l’un de ces gens-là le nez contre les barreaux ? Et ce qu’il y a de pis (et ici je puis le donner pour sûr), c’est qu’il y a des ordonnances, des ordonnances imprimées, pour les punir : et ce ne sont pas des ordonnances qui manquent de sens ; elles sont au contraire très-bien faites, nous ne pourrions trouver rien de mieux ; les coquineries y sont nommées bien clairement, tout comme on les voit se faire ; et pour chacune sa bonne punition. Et il y est dit : Qui que ce soit, villageois et plébéiens, et que sais-je encore ? Or, allez dire aux docteurs, aux scribes et pharisiens, qu’ils vous fassent faire justice selon ce que chante l’ordonnance : ils vous écoutent comme le pape écoute les voleurs de grand chemin ; c’est à faire tourner la cervelle à tout honnête homme. Il est donc bien clair que le roi et ceux qui commandent voudraient que les coquins fussent châtiés ; mais on n’en fait rien, parce qu’il y a une ligue. Il faut donc la rompre, cette ligue ; il faut aller demain matin chez Ferrer, qui est un brave homme, celui-là, un seigneur sans façons ; et l’on a pu voir aujourd’hui comme il était bien aise de se trouver avec les pauvres gens, comme il cherchait à entendre les raisons qu’on lui disait ! et comme il répondait de bonne grâce ! Il faut aller chez Ferrer, et lui dire comment sont les choses ; et moi, pour ma part, je lui en peux conter de belles, moi qui ai vu, de mes yeux, une ordonnance avec des armoiries de cette longueur-là en tête, et qui avait été faite par trois de ceux qui ont l’autorité, avec le nom de chacun d’eux bel et bien imprimé au bas ; et l’un de ces noms était Ferrer, que j’ai vu, moi, de mes propres yeux : or, cette ordonnance disait précisément les choses qu’il me fallait ; et, lorsque je dis à un docteur de me faire par conséquent rendre justice, comme c’était l’intention de ces trois messieurs parmi lesquels était Ferrer, lorsque je dis cela à ce monsieur le docteur qui m’avait montré lui-même l’ordonnance (c’est là le plus beau de l’affaire), ah ! ah ! il semble que je lui contais des extravagances. Je suis sûr que, lorsque ce cher bon vieux apprendra toutes ces belles choses, car il ne peut savoir tout ce qui se passe, surtout dans les villages, il ne voudra pas que le monde continue d’aller ainsi, et il y mettra bon ordre. Et d’ailleurs, ces messieurs eux-mêmes, puisqu’ils font les ordonnances, doivent être bien aise qu’on obéisse ; car c’est du mépris pour leur nom que de le compter pour rien. Et si les hommes puissants qui oppriment le peuple ne veulent pas baisser la tête et font des sottises, nous sommes ici, nous, pour l’aider, comme nous avons fait aujourd’hui. Je ne dis pas qu’il doive aller lui-même rôder en carrosse pour prendre et emmener tous les coquins, tous les oppresseurs des pauvres et les tyrans : ah ! bien oui ! il lui faudrait l’arche de Noé pour voiture ; mais il faut qu’il ordonne, à ceux que cela regarde, et non pas seulement à Milan, mais partout, de faire les choses comme le disent les ordonnances, et de mettre un bon procès sur le corps à tous ceux qui ont commis de ces coquineries ; et là où il est dit prison, prison ; là où il est dit galère, galère ; et qu’on dise aux podestats de faire leur devoir tout de bon ; sinon, qu’on les envoie promener et qu’on en mette de meilleurs ; et d’ailleurs, comme je dis, nous serons là, nous autres, pour donner un coup de main. Et qu’on ordonne aux docteurs d’écouter les pauvres et de parler pour la défense de la raison. Dis-je bien, messieurs ? »

Renzo avait parlé avec tant de verve, que, dès son exorde, une grande partie de ceux qui étaient rassemblés là, suspendant tout autre discours, s’étaient tournés vers lui ; et, au bout de quelques instants, tous étaient devenus ses auditeurs. Un applaudissement, où se confondaient les cris de : « Bravo ; c’est sûr : il a raison : ce n’est que trop vrai, » fut comme la réponse de l’auditoire. Les critiques, cependant, ne manquèrent pas. « Ah oui ! disait l’un ; mettez-vous à écouter les montagnards : ce sont tous des avocats ; » et il s’en allait. « À présent, murmurait un autre, tout batteur de pavé voudra dire la sienne ; et, pour en vouloir trop faire, nous n’aurons pas le pain à bon marché, ce qui est pourtant ce que nous avons voulu obtenir. » Mais Renzo n’entendit que les compliments ; qui lui prenait une main, qui lui prenait l’autre. « Au revoir, demain. — Où ? — Sur la place du Duomo. — C’est bien. — C’est bien. — Et quelque chose se fera.

— Qui de ces braves messieurs veut bien m’indiquer une hôtellerie où je puisse aller manger un morceau et dormir en pauvre garçon ? dit Renzo.

— Me voici prêt à vous servir, brave jeune homme, dit l’un des assistants qui avait écouté attentivement la prédication et n’avait encore dit mot. Je sais une auberge qui est tout juste votre fait ; et je vous recommanderai au maître qui est un honnête homme et mon ami.

— Ici près ? demanda Renzo. — Pas bien loin, répondit l’autre. »

L’assemblée se sépara ; et Renzo, après plusieurs serrements de mains inconnues, s’achemina avec son guide, en le remerciant de sa complaisance.

« De quoi ? disait celui-ci : une main lave l’autre, et toutes deux lavent le visage. Ne doit-on pas rendre service à son prochain ? » Et, tout en marchant, il faisait à Renzo, par forme de conversation, tantôt une question, tantôt une autre. « Ce n’est pas que je sois curieux de savoir vos affaires ; mais vous me paraissez fatigué : de quel pays venez-vous ?

— Je viens, répondit Renzo, de bien loin : de Lecco.

— De Lecco ? Est-ce que vous êtes de Lecco ? Pauvre jeune homme ! Autant que j’ai pu le comprendre par ce que vous avez dit, on vous en a fait de belles.

— Eh ! mon cher brave homme ! j’ai dû encore parler avec un peu de politique ; mais… suffit ; quelque jour cela se saura ; et alors… Mais je vois ici une enseigne d’auberge ; et, par ma foi ! je n’ai pas envie d’aller plus loin.

— Non, non ; venez là où je vous ai dit ; nous allons y être, dit le guide : ici vous ne seriez pas bien.

— Bah ! dit le jeune homme ; je ne suis pas un petit seigneur élevé dans du coton : la première chose venue à mettre dans mon estomac, et une paillasse, c’est tout ce qu’il me faut ; ce qui m’importe, c’est de trouver vite l’une et l’autre. À la Providence ! » Et il entra sous une large porte d’assez laide apparence, au-dessus de laquelle était suspendue l’enseigne de la pleine lune. « C’est bien ; je vous conduirai ici, puisque ainsi vous voulez, dit l’inconnu, et il le suivit.

— Il n’est pas besoin que vous vous dérangiez davantage, répondit Renzo. Cependant, ajouta-t-il, si vous voulez boire un verre de vin avec moi, vous me ferez plaisir.

— J’accepte votre obligeance, » répondit cet homme ; et comme plus au fait des lieux, il passa devant Renzo pour traverser une petite cour, alla vers une porte qui donnait dans la cuisine, leva le loquet, ouvrit et y entra avec son compagnon. Deux lampes à main, suspendues à deux liteaux cloués contre la poutre du plancher, y répandaient leur douteuse lumière. Nombre de gens étaient assis, mais non oisifs, sur deux bancs, de part et d’autre, d’une table étroite et longue qui tenait presque tout un côté de la pièce. Sur cette table, et d’intervalle en intervalle, étaient des nappes avec des plats, des cartes que l’on tournait et retournait, des dés que l’on jetait et ramassait ; avec cela des bouteilles et des verres partout. On y voyait aussi courir des berlinghe, reali, des parpagliole qui, si elles avaient pu parler, auraient dit probablement : « Nous étions ce matin dans le tiroir d’un boulanger, ou dans les poches de quelque spectateur du tumulte qui, pour prêter trop d’attention aux affaires publiques, oubliait de soigner ses petites affaires particulières. » Le tapage était grand. Un garçon allait et venait le plus vite qu’il lui était possible, ayant tout à la fois à servir la table et à régler le compte de chacun. L’hôte était assis sur un petit banc, sous le manteau de la cheminée, occupé en apparence de certains dessins qu’il faisait et défaisait sur la cendre avec les pincettes, mais, dans le fait, attentif à tout ce qui se passait autour de lui. Il se leva au bruit du loquet et alla au-devant des nouveaux venus. Lorsqu’il eut vu le guide, « Maudit homme ! dit-il en lui-même, faut-il donc que tu viennes toujours m’embarrasser quand je le voudrais le moins ? » Ayant ensuite jeté rapidement un coup d’œil sur Renzo, il dit encore à part lui : « Je ne te connais pas, mais, arrivant avec un tel chasseur, tu dois être chien ou lièvre : quand tu auras dit deux mots, je le connaîtrai. » Toutefois de ces réflexions rien ne parut sur le visage de l’hôte, qui demeurait immobile comme un portrait, petite face ronde et reluisante, avec une petite barbe touffue tirant sur le roux, et deux petits yeux clairs et fixes.

« Que désirent ces messieurs ? dit-il à haute voix.

— Avant tout, un bon cruchon de vin franc, dit Renzo, et puis un morceau à manger. » En disant ces mots, il s’assit sur l’un des bancs, vers le bout de la table, et poussa un « ah ! » sonore, comme pour dire : Cela fait du bien de s’asseoir un peu, après avoir été si longtemps debout et à la besogne. Mais au même instant il se souvint de ce banc et de cette table où il s’était assis pour la dernière fois avec Lucia et Agnese, et il soupira. Puis il secoua sa tête, comme pour chasser cette idée, et vit venir l’hôte avec le vin. L’officieux compagnon s’était assis vis-à-vis de Renzo. Celui-ci lui versa aussitôt à boire, en disant : « Pour rafraîchir les lèvres, » et remplissant l’autre verre, il l’avala tout d’un trait.

« Que me donnerez-vous à manger ? dit-il ensuite à l’hôte.

— J’ai de la daube : l’aimez-vous ? dit celui-ci.

— Oui, bravo ! de la daube.

— Vous allez être servi, dit l’hôte à Renzo ; et il ajouta, s’adressant au garçon : Servez cet étranger. Puis il s’achemina vers la cheminée. Mais reprit-il ensuite, en revenant vers Renzo, pour du pain, je n’en ai pas dans un jour comme celui-ci.

— Quant au pain, dit Renzo à haute voix et en riant, la Providence y a pourvu. » Et tirant de sa poche le troisième et dernier de ces pains qu’il avait ramassés sous la croix de San Dionigi, il l’enleva en l’air en criant : « Voilà le pain de la Providence. »

À cette exclamation, plusieurs se tournèrent ; et, voyant ce trophée en l’air, l’un d’eux cria : « Vive le pain à bon marché !

— À bon marché ? dit Renzo : gratis et amore.

— Encore mieux, encore mieux.

— Mais, ajouta aussitôt Renzo, je ne voudrais pas que ces messieurs pensassent mal là-dessus. Je ne l’ai pas grippé, comme on dit, je l’ai trouvé par terre ; et si je pouvais aussi trouver son maître, je suis prêt à le lui payer.

— Bravo ! bravo ! crièrent avec de grands éclats de rire les camarades attablés, dont aucun n’eut l’idée qu’il parlait ainsi tout de bon.

— Ils croient que je plaisante ; mais la chose est bien telle, » dit Renzo à son guide ; et, faisant tourner ce pain dans sa main, il ajouta : « Voyez comme ils l’ont accommodé ; on dirait une focaccia[57] ; mais c’est qu’il y en avait du monde ! et s’il s’y trouvait de ceux qui ont les côtes un peu tendres, ils auront été frais. » Puis aussitôt, dévorant trois ou quatre bouchées de ce pain, il y mit dessus un second verre de vin et ajouta : « Ce pain-là ne veut pas descendre tout seul. Je n’ai jamais eu le gosier si sec ; mais aussi on a fait de beaux cris.

— Préparez un bon lit pour ce brave jeune homme, dit le guide, car il compte coucher ici.

— Vous voulez coucher ici ? demanda l’hôte à Renzo, en s’approchant de la table.

— Certainement, répondit Renzo, un lit sans façon, pourvu que les draps soient blancs de lessive, car je suis un pauvre garçon, mais habitué à la propreté.

— Oh ! quant à cela… » dit l’hôte : il alla vers son comptoir, qui était dans un coin de la cuisine, et revint avec une écritoire et un petit carré de papier blanc dans une main, et une plume dans l’autre.

— Qu’est-ce que cela signifie ? » s’écria Renzo, en avalant un morceau de la daube que le garçon avait mise devant lui ; et souriant ensuite d’un air d’étonnement, il ajouta : « Est-ce là le drap blanc de lessive ? »

L’hôte, sans répondre, mit sur la table l’écritoire et le papier ; puis il appuya sur cette même table son bras gauche et le coude de son bras droit ; et, tenant la plume en l’air et le visage levé vers Renzo, il lui dit : « Faites-moi le plaisir de me dire vos nom, prénoms et le pays d’où vous êtes.

— Que dites-vous ? demanda de nouveau Renzo ; et qu’est-ce que toutes ces histoires-là ont de commun avec mon lit ?

— Je fais mon devoir, dit l’hôte en regardant en face le guide. Nous sommes obligés de rendre compte de toutes les personnes qui viennent loger chez nous : nom et prénoms, et de quelle nation il est, pour quelle affaire il vient, s’il a des armes… combien de temps il doit séjourner dans cette ville… ce sont les termes de l’ordonnance. »

Avant de répondre, Renzo vida un autre verre ; c’était le troisième ; et, à partir de ce moment, je crains que nous ne puissions plus les compter. Puis il dit : « Ah ! ah ! vous avez l’ordonnance ! Et moi j’établis que je suis docteur en lois ; et par là je sais tout de suite le cas que l’on fait des ordonnances.

— Je parle sérieusement, » dit l’hôte, toujours en regardant le muet compagnon de Renzo ; et, allant de nouveau vers son comptoir, il y prit un grand papier, un exemplaire véritable de l’ordonnance, et vint le déployer devant les yeux de Renzo.

— Ah ! voilà ! s’écria celui-ci en levant d’une main le verre rempli de nouveau et qu’il s’empressa de vider, et en avançant ensuite l’autre main, avec un doigt tendu, vers l’ordonnance, voilà ce beau feuillet de missel. Je m’en réjouis grandement. Je les connais, ces armoiries ; je sais ce que veut dire cette face d’arien avec la corde au cou. (On mettait alors en tête des ordonnances les armes du gouverneur ; et dans celles de don Gonzalo Fernandez de Cordova se voyait un roi maure enchaîné par la gorge.) Elle veut dire, cette face : Commande qui peut, et obéit qui veut. Quand cette face aura fait aller aux galères le seigneur don… suffit, je m’entends ; comme dit un autre feuillet de missel semblable à celui-ci ; quand elle aura fait qu’un honnête garçon puisse épouser une honnête fille qui consent à le prendre pour mari, alors je lui dirai mon nom, à cette face ; je lui donnerai même un baiser par-dessus le marché. Je puis avoir de bonnes raisons pour ne pas le dire, mon nom. Oh ! bon, et si un méchant coquin, avec une bande d’autres coquins à ses ordres, car s’il était seul… et ici un geste acheva la phrase… Si un méchant coquin voulait savoir où je suis pour me jouer quelque mauvais tour, je demande, moi, si cette face se remuerait pour venir à mon aide. Est-ce que je suis obligé de dire mes affaires ? Oh ! celle-là est nouvelle. Je suis venu à Milan pour me confesser, mettons le cas ; mais je veux me confesser à un père capucin, comme qui dirait, et non pas à un maître d’hôtellerie. »

L’hôte se taisait et continuait de regarder le guide, qui ne faisait de démonstrations d’aucune sorte. Renzo, nous avons regret à le dire, avala un autre verre, et poursuivit : « Je vais te faire, mon cher hôte, un raisonnement que tu sauras comprendre. Si les ordonnances qui parlent bien en faveur des bons chrétiens sont choses dont on ne tient pas compte, encore moins doit-on tenir compte de celles qui parlent mal. Emporte donc tous ces embarras, et donne-moi à la place un autre cruchon, car celui-ci est fêlé. » En disant cela, il le frappa légèrement du doigt et ajouta : « Écoute, cher hôte, comme il sonne creux. »

Cette fois encore, Renzo avait peu à peu attiré l’attention de ceux qui se trouvaient là, et cette fois encore il fut applaudi par son auditoire.

« Que dois-je faire ? dit l’hôte en regardant l’inconnu qui n’était pas tel pour lui.

— Allons donc, allons donc, crièrent plusieurs des camarades : ce jeune homme a raison ; ce ne sont que des gênes, des pièges, des tromperies : loi nouvelle aujourd’hui, loi nouvelle. »

Au milieu de ces cris, l’inconnu lançant à l’hôte un regard de reproche pour l’interrogation qu’il lui avait adressée trop à découvert, dit : « Laissez-le donc faire comme il l’entend : ne faites pas de scènes.

— J’ai rempli mon devoir, dit l’aubergiste à haute voix ; et il ajouta en lui-même : — maintenant j’ai le dos au mur[58]. — Puis il prit le papier, la plume, l’écritoire, l’ordonnance, et le cruchon vide, pour le remettre au garçon.

— Apporte du même, dit Renzo : je le trouve de bon naturel, et nous l’enverrons coucher avec l’autre, sans lui demander ses nom et prénoms, ni de quel pays il est, ni ce qu’il vient faire, ni s’il doit rester longtemps dans cette ville.

— Du même, » dit l’hôte au garçon, en lui donnant le cruchon, et il retourna, s’asseoir sous le manteau de la cheminée. « Lièvre et dix fois lièvre, disait-il en lui-même, en reprenant ses dessins sur la cendre, et dans quelles mains tu es tombé ! Grand imbécile ! si tu veux te noyer, libre à toi ; mais l’hôte de la Pleine-Lune n’ira pas se compromettre pour tes extravagances. »

Renzo remercia le guide et tous ceux qui avaient pris son parti. « Braves amis ! dit-il, je vois bien à présent que les honnêtes gens se donnent la main et se soutiennent. » Puis, étendant la main en l’air au-dessus de la table, et se posant de nouveau en prédicateur : « C’est pourtant une chose étrange, s’écria-t-il, que tous ceux qui règlent les affaires veuillent faire entrer partout le papier, la plume et l’écritoire ! Toujours la plume en l’air ! Singulière manie que ces messieurs ont pour la plume !

— Eh ! brave villageois ! voulez-vous en savoir la raison ? dit en riant l’un des joueurs qui gagnait.

— Voyons un peu, répondit Renzo.

— Là voici, la raison, dit cet autre. C’est que ces messieurs sont ceux qui mangent les oies, et ils se trouvent avoir ainsi tant de plumes, tant de plumes qu’il faut bien qu’ils en fassent quelque chose. »

Tous se mirent à rire, excepté celui qui perdait.

« Tiens ! dit Renzo, en voilà un qui est poëte. Vous avez aussi des poëtes, vous autres ; au reste, il en naît en tout pays. J’en ai moi-même ma petite veine, de poésie, et quelquefois j’en dis d’assez drôles… mais quand les choses vont bien. »

Pour comprendre cette bêtise dans la bouche du pauvre Renzo, il faut savoir que chez le vulgaire, à Milan, et plus encore dans la province, qui dit poëte ne dit pas, comme chacun l’entendrait, un génie sacré, un habitant du Pinde, un nourrisson des Muses ; il dit un cerveau bizarre et un peu timbré qui, dans ses propos et ses actions, vise plutôt au subtil et au singulier qu’au raisonnable ; tant ce mal-appris de vulgaire est osé pour se jouer des mots et leur prêter la signification la plus opposée à celle qui leur appartient ! Car, je vous le demande, qu’a de commun un poëte avec un cerveau timbré ?

« Je vais vous la donner, moi, la vraie raison, ajoute Renzo ; c’est que cette plume, ce sont eux qui la tiennent ; et, moyennant cela, les paroles qu’ils disent s’envolent et disparaissent ; mais pour celles que disent un pauvre garçon, ils les écoutent bien, et vite, vite ils les enfilent en l’air avec cette plume, et vous les clouent sur le papier, pour s’en servir en temps et lieu. Ils ont encore une autre malice, c’est que, lorsqu’ils veulent faire embrouiller un pauvre garçon qui n’a pas étudié, mais qui a un peu de… je sais bien ce que je veux dire… » Et, pour se faire entendre il allait se frappant le front du bout de son doigt ; … « Et lorsqu’ils s’aperçoivent qu’il commence à comprendre l’imbroglio, paf ! ils jettent à travers le discours quelque mot latin, pour lui faire perdre le fil et lui troubler les idées. Au reste, il n’en manque pas, d’habitudes à faire abandonner. À bon compte, aujourd’hui tout s’est fait sans cérémonies, sans plume, ni encre ni papier ; et demain, si l’on sait se conduire, on fera mieux encore : sans toucher un cheveu à personne, pourtant ; tout par la voie de la justice. »

Cependant quelques-uns de ces gens s’étaient remis à jouer, d’autres à manger, plusieurs à crier. Quelques-uns aussi s’en allaient ; il en arrivait de nouveaux ; l’aubergiste s’occupait des uns et des autres ; toutes choses qui n’ont que faire avec notre histoire. Le guide inconnu était lui-même impatient de se retirer ; il paraissait n’avoir rien à faire en ce lieu ; et pourtant il ne voulait point partir avant d’avoir encore un peu causé avec Renzo en particulier. Il se tourna vers lui, ramena l’entretien sur l’affaire du pain ; et, après quelques-unes de ces phrases qui depuis quelque temps couraient dans toutes les bouches, il en vint à mettre au jour un plan de son invention : « Ah ! si je commandais, dit-il, je trouverais bien le moyen, moi, de faire marcher les choses comme il faut.

— Que feriez-vous ? demanda Renzo en le regardant avec deux yeux plus brillants qu’ils n’auraient dû l’être, et en tordant un peu la bouche, comme pour prêter plus d’attention.

— Ce que je ferais ? dit l’autre, j’arrangerais les choses de façon qu’il y eût du pain pour tout le monde ; pour les pauvres comme pour les riches.

— Ah ! voilà qui est bien, dit Renzo.

— Voici comment je m’y prendrais. D’abord une taxe raisonnable, afin que tous pussent y arriver. Après quoi répartir le pain en raison des bouches, parce qu’il y a des goulus sans discrétion qui voudraient tout pour eux, qui attrapent tout ce qu’ils peuvent, et puis le pain manque pour les pauvres gens. Ainsi donc répartir le pain. Et le moyen ? le voici : donner un billet à chaque famille, en proportion des bouches, pour aller prendre le pain chez le boulanger. À moi, par exemple, on donnerait un billet sous cette forme : Ambrogio Fusella, fourbisseur de profession, avec femme et quatre enfants, tous en âge de manger du pain (notez bien) ; qu’il lui soit donné tant de pain, et qu’il ait tant à payer. Mais faire les choses avec justice, toujours en raison des bouches. À vous, par supposition, on ferait un billet pour votre nom ?

— Lorenzo Tramuglino, dit le jeune homme qui, charmé du projet, ne remarqua pas qu’il reposait tout entier sur le papier, la plume et l’écritoire ; et que, pour le mettre à exécution, la première chose à faire était de prendre les noms des personnes.

— Fort bien, dit l’inconnu ; mais avez-vous femme et enfants ?

— Je devrais bien… des enfants, non… c’est trop tôt… mais la femme… si le monde allait comme il devrait aller…

— Ah ! vous êtes seul ! En ce cas, je suis fâché, mais votre portion serait moindre.

— C’est juste ; mais si bientôt, comme je l’espère et avec l’aide de Dieu… bref ; quand j’aurais, moi aussi, une femme ?

— Alors, on change le billet, et l’on augmente la portion. Comme j’ai dit ; toujours en raison des bouches, dit l’inconnu en se levant.

— Voilà qui est bien, cela, » cria Renzo ; et il poursuivit en criant encore et frappant du poing sur la table : « Et pourquoi ne font-ils pas une loi dans ce genre-là ?

— Que voulez-vous que je vous dise ? En attendant, je vous souhaite bonne nuit et je m’en vais ; car je pense que ma femme et mes enfants sont depuis longtemps à m’attendre.

— Encore une goutte, une goutte, criait Renzo en remplissant à la hâte le verre de l’autre ; et, se dressant, il le saisit par le bord de son pourpoint et le tirait fortement à lui pour l’obliger à se rasseoir. Encore une goutte, ne me faites pas cet affront. »

Mais l’ami, tirant de son côté, se dégagea, et, laissant Renzo faire un galimatias d’instances et de reproches, il dit de nouveau : « Bonne nuit ; » et s’en fut. Il était déjà dans la rue que Renzo lui en contait encore pour retomber ensuite comme un plomb sur son banc. Il considéra ce verre qu’il avait rempli ; et, voyant passer le garçon devant la table, il lui fit signe de s’arrêter, comme s’il avait quelque affaire à lui communiquer ; puis il lui montra le verre, et, prononçant les mots avec une solennelle lenteur, les détachant l’un de l’autre d’une manière toute particulière, il dit : « Le voilà ; je l’avais préparé pour cet honnête homme. Voyez ; pleine rasade ; tout à fait en ami ; mais il ne l’a pas voulu. Les gens ont quelquefois de singulières idées. Ce n’est pas ma faute ; mon bon cœur s’est assez fait voir. Maintenant, puisque la chose est faite, il ne faut pas le laisser perdre. » Cela dit, il prit le verre et le vida d’un trait.

« Je comprends, dit le garçon en s’en allant.

— Ah ! vous comprenez, reprit Renzo ; donc c’est vrai ce que je dis. Ce que c’est que de parler juste ! »

Ici il ne faut rien moins que l’amour que nous avons voué à la vérité pour nous faire poursuivre fidèlement un récit qui fait si peu d’honneur à un personnage si essentiel, on pourrait presque dire au héros de notre histoire. Mais, par suite de cette même impartialité, nous devons avertir aussi que c’était la première fois que pareille chose arrivait à Renzo ; et c’est même à son manque d’habitude de semblables désordres qu’il faut attribuer en grande partie tout ce que le premier auquel il se livra eut de fatal pour lui. Ces quelques verres qu’il avait dans le principe avalés l’un sur l’autre, contre sa coutume, tant à cause de l’altération qu’il éprouvait que par un certain trouble d’esprit qui ne lui laissait rien faire avec mesure, lui avaient subitement porté à la tête, tandis que pour un buveur un peu exercé ils n’auraient produit d’autre effet que d’apaiser sa soif. À ce sujet, notre anonyme fait une observation que nous répéterons pour ce qu’elle peut valoir. Les habitudes honnêtes et réglées, dit-il, portent avec elles cet avantage, parmi tant d’autres, que, plus elles sont anciennes et enracinées chez un homme, plus il est sujet, pour peu qu’il s’en éloigne, à se ressentir aussitôt de cet écart, de manière qu’il en conserve ensuite un long souvenir et s’instruit par sa faute même.

Quoi qu’il en soit, lorsque ces premières fumées eurent monté au cerveau de Renzo, le vin et les paroles continuèrent d’aller leur double train, sans règle ni mesure ; et, au moment où nous l’avons laissé, sa contenance n’était déjà rien moins qu’assurée. Il se sentait une grande envie de parler. Les auditeurs, ou du moins ceux qu’il pouvait prendre pour tels, ne lui manquaient pas ; et pendant quelque temps les mots étaient venus d’assez bonne grâce se laisser arranger tant bien que mal dans sa bouche. Mais peu à peu le travail d’achever les phrases commença à lui devenir singulièrement difficile. La pensée qui s’était présentée vive et nette à son esprit se perdait dans un nuage et s’évanouissait tout à coup ; et le mot, après s’être longtemps fait attendre, n’était pas celui qu’il fallait. Dans cette peine, et par l’un de ces faux instincts qui, en tant de choses, perdent les hommes, il recourait à son bienheureux cruchon. Mais quel secours pouvait lui prêter le cruchon dans une telle circonstance ? Que celui qui a un peu de sens le dise.

Nous ne rapporterons que quelques-uns des propos si nombreux qu’il tint dans cette malheureuse soirée ; ceux que nous omettons seraient, en effet, ici trop déplacés ; car non-seulement ils n’ont pas de sens, mais ils n’ont pas même l’air d’en avoir, ce qui, pour un livre imprimé, est une condition nécessaire.

« Ah ! notre hôte, notre hôte ! recommença-t-il à dire, en le suivant de l’œil autour de la table ou sous le manteau de la cheminée, le regardant quelquefois là où il n’était pas, et parlant toujours au milieu du tapage que faisait la compagnie ; hôte singulier que tu es ! Je ne puis le digérer, ce trait que tu m’as fait là… Le nom, le prénom et l’affaire. À un garçon comme moi !… Tu ne t’es pas bien comporté. Quel plaisir, dis-moi donc un peu, quel bonheur, quelle jouissance… à coucher sur le papier un pauvre garçon ? Parlé-je bien, messieurs ? Les hôtes devraient toujours se mettre du côté des bons garçons… Écoute, écoute, notre hôte ; je veux te faire une comparaison… par la raison… Vous riez, vous autres ? Je suis un peu en gaieté, c’est vrai… Mais les raisons, je les donne justes. Dis-moi un peu ; qui est-ce qui soutient ta boutique ? Les pauvres garçons, n’est-ce pas ? Dis-je bien ? Remarque un peu si ces messieurs des ordonnances viennent jamais chez toi boire un tout petit verre.

— Tous gens qui ne boivent que de l’eau, dit un voisin de Renzo.

— Ils veulent garder leur tête libre, ajouta un autre, pour pouvoir mieux mentir.

— Ah ! s’écria Renzo, cette fois c’est le poëte qui a parlé. Vous entendez donc aussi, vous autres, mes raisons. Réponds-moi donc, notre hôte. Ferrer lui-même, qui est pourtant le meilleur de tous, est-il jamais venu trinquer ici et y déposer un denier ? Et ce chien d’assassin de don… ? Je me tais, parce que je suis un peu trop en train. Ferrer et le père Crrr… Je sais bien ce que je veux dire, ceux-là sont deux braves gens ; mais il y en a peu de braves gens. Les vieux sont pires que les jeunes, et les jeunes… pires encore que les vieux. Cependant je suis bien aise qu’il n’y ait pas eu de sang ; allons donc ! ce sont des actes de barbarie qu’il faut laisser au bourreau. Du pain ; oh ! cela, oui. J’en ai reçu, des poussées ; mais… aussi j’en ai données. Place ! abondance ! vive !… Et pourtant, Ferrer lui-même… Quelque petit mot en latin… Siès baraòs trapolorum… Maudit défaut. Vive ! justice ! pain ! Ah ! voilà des mots raisonnables !… C’était là-bas qu’il les fallait, ces camarades,… quand résonna tout à coup le maudit ton, ton, ton, et puis encore ton, ton, ton. On ne se serait pas mis à courir alors. Et ce monsieur le curé,… le tenir là. Je sais bien à qui je pense ! »

À ces mots, il baissa la tête, et demeura quelque temps comme absorbé dans une pensée ; puis il poussa un gros soupir, et releva deux yeux humides et si étrangement piteux, un visage où le chagrin se peignait avec si peu de grâce, qu’il eût été fâcheux que la personne, objet de ce chagrin, eût pu le voir exprimé de cette manière. Mais ces rustres de cabaret qui avaient déjà commencé à s’amuser de Renzo et de la chaleur de son éloquence embrouillée, s’amusèrent d’autant plus de son air contrit. Les plus rapprochés de sa place disaient aux autres : « Regardez ; » et tous se tournaient vers lui, si bien qu’il devint le jouet de la compagnie. Non qu’ils fussent tous dans leur bon sens, ou avec cette dose quelconque de bon sens qui leur était ordinaire ; mais, à dire vrai, aucun ne l’avait perdue autant que le pauvre Renzo avait perdue la sienne ; et de plus il était villageois. Ils se mirent tour à tour à l’agacer par de plates et grossières questions, par de moqueuses cérémonies. Renzo, tantôt faisait mine de s’en formaliser, tantôt le prenait en riant, ou bien, sans faire attention à toutes ces voix, il parlait de tout autre chose, répondait, interrogeait, toujours à tort et à travers. Par bonheur, au milieu de son égarement, il lui était resté comme une attention d’instinct à ne pas laisser échapper les noms des personnes ; de sorte que celui qui devait être le plus profondément gravé dans sa mémoire ne fut jamais prononcé. Il nous serait trop pénible que ce nom, pour lequel nous nous sentons nous-mêmes quelque affection et quelque respect, eût traîné dans de telles bouches, que des langues de cette espèce en eussent fait leur divertissement.


CHAPITRE XV.


L’hôte, voyant que le jeu durait trop longtemps, s’était approché de Renzo ; et priant les autres avec bonne grâce de le laisser tranquille, il le secouait par un bras et tâchait de l’engager à s’aller coucher. Mais Renzo en revenait toujours au nom, au prénom, aux ordonnances et aux bons garçons. Cependant ces mots lit et dormir, répétés à son oreille, finirent par entrer dans sa tête. Ils lui firent sentir un peu plus distinctement le besoin de ce qu’ils signifiaient, et produisirent chez lui un mouvement lucide. Ce peu de raison qui lui revint lui fit en quelque façon comprendre que tout le reste avait disparu ; à peu près comme le dernier lampion qui brûle encore sur les châssis d’une illumination fait voir tous les autres éteints. Il prit courage, appuya ses mains ouvertes sur la table, essaya une fois, deux fois de se dresser, soupira, chancela ; à la troisième, soulevé par l’hôte, il fut debout. Celui-ci, toujours en le soutenant, le fit sortir d’entre le banc et la table ; et, prenant d’une main une lampe, il se servit de l’autre pour le conduire ou le traîner, le mieux qu’il put, vers la porte de l’escalier. Là Renzo, au bruit des adieux qu’on lui criait, se tourna rapidement ; et si son soutien n’eût été bien prompt à le retenir par un bras, son mouvement de conversion eût été une culbute. Il se tourna donc, et, du bras qui lui restait libre, il allait traçant et décrivant en l’air certains saluts, à la manière d’un nœud de Salomon.

« Allons-nous coucher, allons-nous coucher, » dit l’hôte en le traînant plus fort ; il lui fit enfiler la porte ; et, avec plus de peine encore, il le tira jusqu’en haut de ce petit escalier, et puis dans la chambre qu’il lui avait destinée. Renzo, en voyant le lit qui l’attendait, se réjouit ; il regarda tendrement l’hôte avec deux yeux qui tantôt brillaient plus que jamais et tantôt s’éclipsaient, comme deux mouches luisantes ; il chercha à se mettre en équilibre sur ses jambes, et tendit la main vers le visage de l’hôte, pour lui prendre la joue, en signe d’amitié et de reconnaissance ; mais il n’y put réussir. « Cher hôte ! parvient-il cependant à dire, je vois maintenant que tu es un brave homme ; voilà une bonne œuvre, celle de donner un lit à un bon garçon. Mais cette tracasserie pour le nom et le prénom, cela n’était pas d’un honnête homme. Par bonheur que j’ai aussi, moi, ma petite part de malice… »

L’hôte qui ne croyait pas que ce garçon pût encore si bien lier ses idées, l’hôte qui, par une longue expérience, savait combien les hommes, dans cet état, sont plus sujets que de coutume à changer d’avis, voulut profiter de cet éclair de raison pour faire une nouvelle tentative. « Mon cher enfant, dit-il d’une voix et avec des manières toutes gracieuses, je ne l’ai pas fait pour vous importuner ni pour savoir vos affaires. Que voulez-vous ? c’est la loi ; il nous faut aussi, nous autres, y obéir, autrement nous serions les premiers à en porter la peine. Il vaut mieux les contenter, et… De quoi s’agit-il après tout ? Belle chose ! dire deux mots. Non pas pour eux, mais pour me faire plaisir, à moi. Allons, ici entre nous, entre quatre yeux, faisons notre besogne ; dites-moi votre nom, et… et puis mettez-vous au lit avec le cœur en paix.

— Ah ! coquin ! s’écria Renzo : ah ! fripon ! tu me reviens encore avec cette infamie du nom, du prénom et de l’affaire ?

— Tais-toi, farceur, mets-toi au lit, » dit l’hôte.

Mais Renzo n’en continuait que de plus belle : « Je comprends, tu es de la ligue aussi, toi. Attends, attends, que je l’arrange. » Et tournant la tête vers l’escalier, il commençait à crier encore plus fort : « Amis, l’hôte est de la…

— Je l’ai dit pour rire, cria celui-ci sur le nez de Renzo, en le poussant vers le lit. Pour rire, n’as-tu pas vu que je le disais pour rire ?

— Ah ! pour rire ; à présent tu parles bien. Si tu l’as dit pour rire… Il y a véritablement de quoi rire, et il tomba de tout son poids sur le lit.

— Allons, déshabillez-vous vile, dit l’hôte, et au conseil il joignit l’aide ; car ce n’était pas de trop. Quand Renzo eut ôté sa casaque, ce qui ne se fit pas sans peine, l’hôte aussitôt s’en empara et porta les mains aux poches pour voir si la bourse y était. Il la trouva, et, pensant que le lendemain celui qu’il avait maintenant sous son toit aurait à faire ses comptes avec tout autre que lui, et que cette bourse tomberait probablement dans des mains, d’où un hôtelier ne saurait la faire sortir, il voulut essayer de régler au moins cette autre affaire.

— Vous êtes un bon garçon, un honnête homme, n’est-ce pas ? dit-il.

— Bon garçon, honnête homme, répondit Renzo, tout en faisant lutter ses doigts contre les boutons des vêtements qu’il n’avait pu encore ôter de dessus lui.

— Bien, répliqua l’hôte, payez donc maintenant notre petit compte, parce que demain j’ai à sortir pour certaines affaires.

— C’est juste, dit Renzo : je suis fin, mais honnête homme… Mais l’argent ? où aller trouver l’argent à présent ?

— Le voici, dit l’hôte, et, mettant en œuvre toute sa pratique du métier, toute sa patience, toute son adresse, il parvint à établir le compte de Renzo et à se payer.

— Donne-moi un coup de main pour finir de me déshabiller, notre hôte, dit Renzo. Je sens, vois-tu bien, que tu avais raison et que j’ai grand sommeil. »

L’hôte lui prêtait l’aide qu’il demandait ; il étendit même sur lui la couverture, et lui dit d’un ton assez brusque : « Bonne nuit ! » tandis que l’autre déjà ronflait. Puis, par cette espèce d’attrait qui quelquefois nous retient à considérer un objet de déplaisance à l’égal d’un objet d’amour, et qui peut-être n’est autre chose que le désir de connaître ce qui agit fortement sur notre âme, il s’arrêta un moment à contempler cet hôte si fâcheux pour lui, levant la lampe sur le visage de Renzo et, de sa main étendue, y rabattant la lumière, à peu près dans cette altitude où l’on représente Psyché, lorsqu’elle est à lorgner furtivement les formes de son époux inconnu. « Grand butor ! » dit-il en lui-même au pauvre jeune homme endormi ; « tu es bien allé chercher ce qui te pend à l’oreille. Demain ensuite tu me diras ce que tu y trouves de plaisir. Rustauds qui voulez courir le monde, sans savoir de quel côté le soleil se lève, pour vous mettre dans l’embarras, vous et votre prochain ! »

Cela dit ou pensé, il retira la lampe, se retourna, sortit de la chambre et ferma la porte à clef. Puis, du palier, il appela l’hôtesse, à laquelle il dit de laisser ses enfants sous la garde d’une servante et de descendre à la cuisine pour le remplacer. « Il faut que je sorte, ajouta-t-il, à cause d’un étranger venu ici je ne sais comment, pour mon malheur ; » et il lui raconta succinctement la désagréable aventure. Puis il lui dit encore : « Aie l’œil à tout ; et surtout prudence dans cette maudite journée. Nous avons là-bas un tas de garnements qui, avec le vin qu’ils boivent, et mal embouchés comme ils sont de leur nature, en disent de toutes les couleurs. En un mot, si quelque impertinent…

— Oh ! je ne suis pas une petite enfant, et je sais ce qui est à faire ; jusqu’à présent, je ne crois pas qu’on puisse dire…

— Bien, bien, et fais attention à ce qu’ils payent ; et quant à tous ces propos qu’ils tiennent sur le vicaire de provision, et le gouverneur, et Ferrer, et les décurions, et les nobles, et l’Espagne, et la France et autres semblables sottises, il faut faire semblant de ne pas entendre, parce que si on les contredit cela peut amener du mal dès le moment, et si on leur donne raison le mal peut s’ensuivre plus tard. D’ailleurs tu sais quelquefois ceux qui en disent le plus… suffit ; quand on entend certaines choses, on tourne la tête et on dit : J’y vais, comme si quelqu’un appelait d’un autre côté. Je ferai en sorte de revenir le plus tôt possible. »

Cela dit, il descendit avec elle dans la cuisine, jeta un coup d’œil tout autour de lui pour voir s’il n’était rien survenu de remarquable, détacha d’une cheville plantée dans le mur son chapeau et son manteau, prit un bâton dans un coin, renouvela d’un autre coup d’œil, à sa femme, les instructions qu’il lui avait données, et sortit. Mais, tout en faisant ces opérations, il avait repris en lui-même le fil de l’apostrophe commencée au lit du pauvre Renzo, et il la continuait en cheminant dans la rue.

« Têtu de montagnard ! » car, quelle qu’eût été la volonté de Renzo de tenir caché ce qu’il était, cette qualité se montrait d’elle-même dans son langage, son accent, son air et ses manières. « Une journée comme celle-ci, à force de politique, à force de prudence, j’en sortais net et sans encombre ; et il a fallu que tu m’arrivasses sur la fin, pour me casser les œufs dans le panier. Est-ce qu’il manque des hôtelleries à Milan, sans que tu vinsses tout juste tomber dans la mienne ? Si au moins tu étais venu seul ! j’aurais fermé les yeux pour ce soir, et demain je t’aurais fait entendre raison. Mais non, tu viens en compagnie, et en compagnie d’un chef de mouchards, pour mieux faire encore ! »

À chaque pas, l’hôte rencontrait des passants, les uns tout seuls, d’autres deux à deux, d’autres en troupe, qui parcouraient les rues en parlant bas entre eux. Il en était à ce point de sa muette allocution, lorsqu’il vit venir une patrouille de soldats, et, se rangeant pour les laisser passer, il les regarda du coin de l’œil. Puis il continua, toujours à part lui : « Les voilà, les correcteurs des fous. Et toi, sot animal, pour avoir vu un peu de peuple faire tapage, tu t’es fourré en tête que le monde allait changer ; et tu es parti de cette belle idée, pour te perdre et vouloir me perdre avec toi, ce qui n’est pas juste. Je faisais tout ce que je pouvais pour te sauver ; et toi, grosse bête, en échange, peu s’en est fallu que tu n’aies mis mon hôtellerie sens dessus dessous. C’est à toi maintenant à te tirer d’embarras ; pour ce qui me concerne, je m’en occupe. Comme si c’était par curiosité que je voulais savoir ton nom ! Eh ! que m’importe, à moi, que tu t’appelles Taddeo ou Bartolomeo ? Et cette plume, c’est un grand plaisir pour moi, n’est-ce pas, que de l’avoir en mains ? mais vous n’êtes pas les seuls, vous autres, à vouloir que les choses se fassent à votre convenance. Je le sais, parbleu ! tout comme vous, qu’il y a des ordonnances qui ne comptent pour rien. Belle nouvelle pour qu’un montagnard vienne nous l’apprendre ! Mais tu ne sais pas, toi, que les ordonnances contre les aubergistes comptent pour quelque chose. Tu prétends courir le monde et parler, et tu ne sais pas que, pour faire les choses comme il nous convient et pouvoir se rire des ordonnances, ce qu’il faut avant tout, c’est d’en parler avec grande réserve. Et pour un pauvre aubergiste qui serait de ton avis et ne demanderait pas le nom de ceux qui le gratifient de leur venue, sais-tu, grand imbécile, ce qu’il y a de gracieux ? sous peine pour qui que ce soit desdits aubergistes, cabaretiers et autres, comme dessus, de trois cents écus. Ils sont là qui couvent, n’est-ce pas, les trois cents écus ? Et pour en faire un si bon usage ! à appliquer deux tiers à la chambre royale, et le troisième à l’accusateur ou délateur ; ce gentil poupon ! Et en cas d’insolvabilité, cinq ans de galères, et plus forte peine, pécuniaire ou corporelle, au jugement de Son Excellence. Grand merci de tant de grâces. »

L’hôte, au moment où il se disait ces mots, mettait le pied sur le seuil du palais de justice.

Là, comme dans tous les autres bureaux, on était fort en affaires : partout on s’occupait à donner les ordres par lesquels on jugeait pouvoir le mieux se mettre en mesure pour le lendemain, écarter les prétextes de nouveaux troubles et en même temps intimider ceux qui auraient envie de les recommencer, assurer enfin la force dans les mains habituées à s’en servir. On augmenta le nombre des soldats près de la maison du vicaire ; les abords de la rue furent barrés avec des poutres, défendus par des retranchements formés de chariots renversés. On enjoignit à tous les boulangers de travailler sans relâche à faire du pain ; on expédia dans les lieux circonvoisins des courriers portant l’ordre d’envoyer des grains à la ville ; des nobles furent commis pour se trouver de bon matin à tous les fours, y veiller à la distribution du pain et contenir les inquiets par leur autorité en même temps qu’ils les calmeraient par de bonnes paroles. Mais pour donner, comme on dit, un coup sur le cercle et un coup sur le tonneau, et rendre par un peu de peur les conseils plus efficaces, on songea aussi à trouver le moyen de s’emparer de quelqu’un des séditieux. Ce soin regardait principalement le capitaine de justice ; et quant à celui-ci, chacun peut se figurer dans quelle disposition d’esprit il était pour les insurrections et les insurgés, avec une compresse d’eau vulnéraire sur l’un des organes de la profondeur métaphysique. Ses limiers étaient en campagne depuis le commencement du tumulte, et le soi-disant Ambrogio Fusella était, comme l’avait dit l’hôte, un chef de sbires déguisé, envoyé à la découverte pour prendre sur le fait quelqu’un à pouvoir reconnaître, le bien noter dans sa mémoire, le guetter, et mettre ensuite la main dessus, soit pendant la nuit, si elle était tout à fait calme, soit le lendemain. Cet homme, après avoir entendu quatre mots de ce certain sermon par lequel Renzo s’était signalé dans la rue, avait aussitôt jeté sur lui son dévolu, le jugeant un coupable bonhomme, tel absolument qu’il le lui fallait. Le trouvant ensuite tout à fait neuf dans le pays, il avait tenté un coup de maître qui eût été de le conduire tout chaud en prison, comme à l’auberge la plus sûre de la ville ; mais cela ne lui réussit point, comme vous l’avez vu. Il put cependant rapporter des renseignements certains sur son nom, son prénom et son pays, sans compter bien d’autres informations conjecturales ; de sorte que, lorsque l’hôte arriva pour dire ce qu’il savait de Renzo, on en savait déjà plus que lui. Il entra dans l’appartement accoutumé et fit sa déposition, en déclarant comment était venu loger chez lui un étranger qui n’avait jamais voulu dire son nom.

« Vous avez fait votre devoir en en informant la justice, dit un notaire aux causes criminelles, en posant sa plume ; mais déjà nous le savions.

— Le beau mystère ! pensa l’hôte ; c’est bien malin, en effet !

— Et nous savions aussi, continua le notaire, ce respectable nom.

— Diable ! pour le nom, par exemple, comment ont-ils fait ? pensa l’hôte cette fois.

— Mais vous, reprit l’autre d’un air sérieux, vous ne dites pas tout.

— Qu’ai-je à dire de plus ?

— Ah ! ah ! nous savons fort bien que cet homme a porté dans votre hôtellerie une certaine quantité de pain volé, et volé avec violence, par voie de pillage et de sédition.

— Un homme arrive avec un pain dans sa poche ; est-ce que je sais, moi, où il est allé les prendre ? Car je puis affirmer, comme à l’article de la mort, que je ne lui ai vu qu’un seul pain.

— C’est cela : toujours excuser, toujours défendre : à vous entendre, vous autres, ce sont tous d’honnêtes gens. Comment pouvez-vous prouver que ce pain était bien acquis ?

— Qu’ai-je à prouver, moi ? je n’y entre pour rien : je fais mon métier d’aubergiste.

— Vous ne pourrez cependant pas nier que cet homme, votre chaland, n’ait eu l’insolence de proférer des paroles injurieuses contre les ordonnances émanées de l’autorité, et ne se soit permis d’indécents quolibets sur les armes de Son Excellence.

— Permettez, monsieur : comment peut-il être mon chaland, tandis que je le vois pour la première fois ? C’est le diable, sauf votre respect, qui l’a envoyé chez moi ; et, si je le connaissais, Votre Seigneurie voit bien que je n’aurais pas eu besoin de lui demander son nom.

— Il n’en est pas moins vrai que, dans votre auberge, en votre présence, il a été tenu des discours incendiaires, qu’il y a eu des paroles insolentes, des propositions séditieuses, des murmures, des cris, des clameurs.

— Comment Votre Seigneurie veut-elle que je prête attention à toutes les sottises que peuvent dire tant de braillards qui parlent tous à la fois ? J’ai à veiller à mes affaires, pauvre homme que je suis. Et puis Votre Seigneurie n’ignore pas que celui qui est hardi de la langue est aussi, pour l’ordinaire, prompt de la main, et d’autant plus lorsque de telles gens sont en troupe, et…

— Oui, oui ; laissez-les faire et dire : demain, demain, vous verrez si leur arrogance ne sera pas tombée. Que croyez-vous donc ?

— Je ne crois rien.

— Que la canaille soit devenue maîtresse de Milan ?

— Non pas, certes.

— Vous verrez, vous verrez.

— Je comprends fort bien ; le roi sera toujours le roi ; mais qui aura eu des coups les gardera ; et il est tout simple qu’un pauvre père de famille n’ait pas envie d’être payé en cette monnaie. Vos Seigneuries ont la force ; c’est elles que la chose regarde.

— Avez-vous encore beaucoup de monde chez vous ?

— C’est tout plein.

— Et votre chaland, que fait-il ? continue-t-il à clabauder, à exciter les autres, à préparer du trouble pour demain ?

— Cet étranger, veut dire Votre Seigneurie : il est allé se coucher.

— Vous avez donc beaucoup de monde… Allons, prenez garde de le laisser échapper.

— Faut-il que je fasse le sbire ? pensa l’hôte ; mais il ne dit ni oui ni non.

— Retournez chez vous, et soyez prudent, reprit le notaire.

— Prudent, je l’ai toujours été. Votre Seigneurie peut dire si j’ai jamais donné de l’occupation à la justice.

— Et ne croyez pas que la justice ait perdu sa force.

— Moi ? Eh ! bon Dieu ! je ne crois rien. Je suis à mon métier d’aubergiste.

— La chanson ordinaire ; vous n’avez jamais rien autre à dire.

— Qu’ai-je à dire autre chose ? La vérité est une.

— C’est bon ; pour le moment, nous retenons ce que vous avez déposé. Si plus tard il y a lieu, vous fournirez plus en détail, à la justice, les renseignements qui pourront vous être demandés.

— Quels renseignements puis-je avoir à fournir ? Je ne sais rien ; à peine ai-je assez de tête pour veiller à mes affaires.

— Prenez garde de le laisser partir.

— J’espère que l’illustrissime seigneur capitaine saura que je suis venu, sans tarder, remplir mon devoir. Je baise les mains à Votre Seigneurie. »

Au point du jour, Renzo ronflait depuis environ sept heures, et le pauvre garçon était encore comme dans son premier sommeil, lorsque deux fortes secousses données à ses bras et une voix qui, du pied du lit, criait : « Lorenzo Tramaglino ! » interrompirent son repos. Il fit un mouvement, retira ses bras, ouvrit les yeux avec peine, et vit debout, aux pieds du lit, un homme vêtu de noir, et deux autres armés, l’un à droite, l’autre à gauche de son chevet. Surpris, mal éveillé, et la tête encore un peu prise de ce vin que vous savez, il resta comme un moment ébaubi ; et, croyant rêver, mais ne trouvant pas ce songe de son goût, il s’agitait pour se réveiller tout à fait.

« Ah ! vous avez enfin entendu, Lorenzo Tramaglino ! dit l’homme en manteau noir, ce même notaire du soir précédent. Allons, maintenant, levez-vous, et venez avec nous.

— Lorenzo Tramaglino ! dit Renzo Tramaglino. Qu’est-ce que cela signifie ? Que me voulez-vous ? Qui vous a dit mon nom ?

— Pas tant de paroles, et dépêchez-vous, dit l’un des sbires qui étaient à côté de lui, en le prenant de nouveau par le bras.

— Ohé ! qu’est-ce donc que cette violence ? cria Renzo en retirant son bras. L’hôte ! eh ! l’hôte !

— L’emportons-nous en chemise ? dit encore ce sbire, en se tournant vers le notaire.

— Vous l’avez entendu ? dit celui-ci à Renzo ; et c’est ce qui se fera, si vous ne vous levez sur-le-champ pour venir avec nous.

— Et pourquoi ? demanda Renzo.

— Le pourquoi, vous le saurez de M. le capitaine de justice.

— Moi, je suis un honnête homme ; je n’ai rien fait, et je m’étonne…

— Tant mieux pour vous, tant mieux. En deux mots, ainsi, vous en serez quitte, et vous pourrez aller à vos affaires.

— Laissez-moi m’en aller dès à présent, dit Renzo. Je n’ai rien à démêler avec la justice.

— Ah çà, finissons-en, dit l’un des sbires.

— L’emportons-nous tout de bon ? dit l’autre.

— Lorenzo Tramaglino ! dit le notaire.

— Comment savez-vous mon nom, mon cher monsieur ?

— Faites votre devoir, dit le notaire aux sbires ; et ceux-ci mirent aussitôt les mains sur Renzo pour le tirer hors du lit.

— Eh ! ne touchez pas la peau d’un honnête homme, sans quoi…! Je sais m’habiller tout seul.

— Habillez-vous donc tout de suite, dit le notaire.

— Je m’habille, répondit Renzo ; et il allait en effet ramassant çà et là ses vêtements épars sur le lit, comme les débris d’un naufrage sur la rive. Puis, tout en commençant à se les mettre, il poursuivit ainsi : Mais je ne veux pas aller chez le capitaine de justice. Je n’ai que faire avec lui. Puisqu’on me fait cet affront injustement, je veux être conduit chez Ferrer. Celui-là, je le connais ; je sais que c’est un brave homme, et il m’a des obligations.

— Oui, oui, mon enfant, vous serez conduit chez Ferrer, » répondit le notaire. En d’autres circonstances, il aurait ri de bon cœur d’une semblable demande ; mais ce n’était pas le moment de rire. Déjà, en venant, il avait vu, dans les rues, un certain mouvement dont on ne pouvait trop dire si c’était le reste d’une émeute incomplètement apaisée ou le commencement d’une autre ; des gens sortant de partout, s’accostant, marchant par bandes, formant des groupes : et maintenant, sans faire, ou du moins tâchant de ne faire semblant de rien, il prêtait l’oreille et croyait reconnaître que le bourdonnement des voix devenait plus fort. Il désirait donc dépêcher sa besogne ; mais il aurait aussi voulu n’emmener Renzo qu’avec des formes de bon accord et d’amitié ; car, si l’on en venait avec lui à une guerre ouverte, il pouvait être douteux qu’arrivés dans la rue, ils se trouvassent trois contre un. C’est pourquoi il faisait signe aux sbires d’user de patience et de ne pas aigrir le jeune homme, et, de son côté, il tâchait de l’amener par de bonnes paroles à ce qu’il voulait de lui. Au milieu de tout cela, le jeune homme, tandis que lentement, bien lentement, il s’habillait, recueillant de son mieux ses souvenirs sur les événements de la veille, devinait bien à peu près que les ordonnances et le nom et le prénom devaient être la cause de ce qui lui arrivait maintenant. Mais ce nom, d’où diable cet homme avait-il pu l’apprendre ? Et que s’était-il passé durant cette nuit pour que la justice eût pris cœur jusqu’à venir tout droit mettre la main sur l’un de ces bons enfants qui, la veille, avaient si bien voix au chapitre ? Gens qui pourtant ne devaient pas être endormis ; car Renzo s’apercevait aussi d’une sourde rumeur qui allait croissant dans la rue. Regardant ensuite la figure du notaire, il y remarquait une hésitation que celui-ci s’efforçait en vain de cacher. Sur le tout, pour éclaircir ses conjectures et découvrir du pays devant lui, comme aussi pour gagner du temps, et même pour tenter un coup, il dit : « Je vois bien ce qui est l’origine de tout ceci : c’est à cause du nom et du prénom. Hier au soir, à dire vrai, j’étais un peu en goguettes : ces aubergistes ont quelquefois de certains vins qui sont traîtres ; et quelquefois, comme on sait, quand le vin est avalé, c’est lui qui parle. Mais, s’il ne s’agit que de cela, je suis prêt maintenant à vous satisfaire. Et puis, d’ailleurs, vous le savez, mon nom. Qui diable vous l’a dit ?

— Bien, mon garçon, bien ! répondit le notaire tout affable : je vois que vous avez du bon sens ; et je vous déclare, moi qui suis du métier, que vous êtes plus adroit que tant d’autres. C’est la meilleure manière d’en sortir vite et bien ; avec d’aussi bonnes dispositions, en deux mots vous allez être expédié et mis en liberté. Mais, quant à moi, voyez-vous, mon enfant, j’ai les mains liées ; je ne puis vous relâcher ici, comme je le voudrais. Allons, dépêchez-vous, et venez sans crainte. Quand ils verront qui vous êtes… et d’ailleurs je dirai… Bref, laissez-moi faire, et seulement dépêchez-vous, mon enfant.

— Ah ! vous ne pouvez pas : je comprends, dit Renzo ; et il continuait de s’habiller, en repoussant de ses gestes les sbires, lorsque ceux-ci faisaient mine de lui mettre les mains sur le corps pour le faire aller plus vite.

— Passerons-nous par la place du Duomo ? demanda-t-il ensuite au notaire.

— Par où vous voudrez ; par le chemin le plus court, pour vous laisser plus tôt libre, » dit celui-ci, en enrageant en lui-même d’être obligé de laisser tomber à terre cette demande mystérieuse de Renzo, qui pouvait devenir le thème de cent interrogations. « Ce que c’est que d’avoir du guignon ! pensait-il. Là : il me tombe dans les mains un homme qui, cela se voit tout d’abord, ne demanderait pas mieux que d’en dégoiser ; et, pour peu que l’on eût de temps à soi, rien de si aisé, sans que la corde s’en mêlât, que de lui faire dire, comme ça, extra formam, académiquement, dans le cours d’une conversation amicale, tout ce qu’on voudrait savoir ; un homme à mener en prison tout examiné, sans qu’il s’en fût aperçu : et il faut qu’un homme de cette espèce m’arrive tout juste dans un moment où l’on est si inquiet et si pressé. Eh ! nous ne l’échappons pas, poursuivit-il en lui-même, prêtant l’oreille et penchant la tête en arrière, il faut en passer par là, et nous risquons d’avoir une journée pire que celle d’hier. » Ce qui lui donna lieu de penser ainsi, fut un bruit extraordinaire qui se fit entendre dans la rue, et il ne put s’empêcher d’ouvrir la croisée pour jeter là-bas un coup d’œil. Il vit que c’était un groupe d’habitants qui, ayant reçu d’une patrouille l’ordre de se disperser, avaient d’abord répondu par de mauvais propos, et se séparaient pourtant enfin, mais en continuant de murmurer ; et, ce qui parut au notaire un signe mortel, c’est que les soldats étaient pleins de politesse. Il referma la croisée, et fut un moment à se demander s’il mènerait l’entreprise à bout, ou s’il ne devrait pas laisser Renzo sous la garde des deux sbires, et courir lui-même chez le capitaine de justice pour rendre compte de ce qui se passait. « Mais, pensa-t-il aussitôt, on me dira que je suis un homme de peu de cœur, un poltron, et que je devais exécuter mes ordres. Nous sommes en danse ; il faut danser. Maudite soit l’émeute, et maudit le métier ! »

Renzo était enfin debout, ses deux satellites à ses côtés. Le notaire fit signe à ceux-ci de ne pas trop le violenter, et lui dit à lui-même : « Allons, mon enfant, dépêchez-vous. »

Renzo, de son côté, entendait, voyait et pensait. Il était entièrement habillé, à l’exception de sa casaque, qu’il tenait d’une main, fouillant de l’autre dans les poches. « Ohé ! dit-il, en regardant le notaire d’un air très-significatif : il y avait ici de l’argent et une lettre. Mon cher monsieur !

— On vous remettra le tout exactement, dit le notaire, aussitôt ces petites formalités remplies. Allons, marchons.

— Non, non, non, dit Renzo en secouant la tête ; ça ne fait pas mon affaire : je veux ce qui est à moi, mon cher monsieur. Je rendrai compte de mes actions ; mais je veux ce qui est à moi.

— Je veux vous montrer que j’ai confiance en vous : tenez, et faites vite, » dit le notaire en tirant de sa poche et remettant, avec un soupir, à Renzo, les objets séquestrés. Celui-ci, en les faisant rentrer à leur place, murmurait entre ses dents : « À distance, s’il vous plaît. Vous vivez tant avec les voleurs que vous avez un peu appris leur métier. » Les sbires n’y tenaient plus ; mais le notaire les contenait de l’œil, et, en attendant, il disait en lui-même : « Si une fois tu arrives à mettre le pied en dedans de ce guichet, tu me la payeras, et avec usure, je t’en réponds. »

Pendant que Renzo mettait sa casaque et prenait son chapeau, le notaire fit signe à l’un des sbires de passer devant dans l’escalier ; il fit marcher après celui-là le prisonnier, puis l’autre camarade ; et enfin il se met lui-même à la suite. Arrivés tous dans la cuisine, et pendant que Renzo dit : « Et ce bienheureux hôte, où s’est-il fourré ? » le notaire fait un autre signe aux sbires, qui saisissent l’un la main droite, l’autre la main gauche du jeune homme, et vite vite lui lient les poings avec certains instruments qui, par cette hypocrite figure de rhétorique dite euphémisme, sont appelés manchettes. Ils consistaient (nous regrettons d’avoir à descendre dans ces détails peu dignes de la gravité de l’histoire, mais la clarté du récit l’exige), ils consistaient en une petite corde un peu plus longue que le tour d’un poignet ordinaire, et aux deux bouts de laquelle se trouvaient deux petits morceaux de bois faisant l’office de garrots. La corde embrassait le poignet du patient ; les morceaux de bois, passés entre le troisième et le quatrième doigt de celui qui le tenait, restaient renfermés dans la main de celui-ci, de manière qu’en les tournant il serrait le lien à volonté, ce qui lui donnait le moyen, non-seulement d’assurer sa capture, mais aussi de martyriser un captif récalcitrant ; et, à cette fin, la corde avait plusieurs nœuds.

Renzo se débat, crie : « Quelle trahison est ceci ? À un honnête homme !… » Mais le notaire qui, pour chaque fait un peu fâcheux, avait de bonnes paroles toutes prêtes, lui dit : « Prenez patience, ils font leur devoir. Que voulez-vous ? ce sont toutes formalités ; et nous ne pouvons nous-mêmes traiter les gens comme le voudrait notre cœur. Si nous ne faisions ce qui nous est ordonné, nous serions frais, nous autres ; plus mal que vous. Prenez patience. »

Pendant qu’il parlait, les deux hommes chargés d’opérer donnèrent un tour aux petits garrots. Renzo s’apaisa comme un cheval revêche qui sent sa lèvre serrée dans les morailles, et s’écria : « Patience !

— Bravo ! mon enfant, dit le notaire, c’est la vraie manière d’en venir à bien. Que voulez-vous ? c’est un ennui ; je le sens comme vous ; mais, en vous conduisant comme il faut, en un moment vous serez quitte. Et puisque je vous vois si bien disposé, porté d’inclination comme je suis moi-même à vous aider, je veux vous donner encore un autre avis, pour votre bien. Croyez ce que je vous dis, moi qui ai la pratique de ces sortes de choses : allez tout droit votre chemin, sans regarder de côté et d’autre, sans vous faire remarquer : de cette manière personne ne fait attention à vous, personne ne s’aperçoit de rien ; et votre honneur est sain et sauf. Dans une heure, vous allez être libre : il y a tant à faire, qu’ils seront pressés eux-mêmes de vous expédier : et d’ailleurs je parlerai… Vous irez à vos affaires, et personne ne saura que vous avez été dans les mains de la justice. Et vous autres, continua-t-il en se tournant d’un air sévère vers les sbires, prenez bien garde de lui faire mal ; car je le protège : vous avez votre devoir à faire ; mais rappelez-vous que c’est un brave homme, un jeune homme de condition honnête, qui, dans peu, sera en liberté, et qu’il doit tenir à son honneur. Marchez de manière que personne ne s’aperçoive de rien ; comme trois honnêtes gens qui sont à la promenade. » Et d’un ton impératif, avec un sourcil menaçant, il conclut par ces mots : « Vous m’entendez ? » Puis, se tournant vers Renzo, avec le sourcil lisse et calme, et une figure redevenue subitement riante, qui semblait dire : Oh ! nous sommes amis, nous deux ! il lui dit de nouveau à demi-voix : « Prudence ; suivez mon conseil ; marchez tranquille et recueilli ; fiez-vous à qui vous veut du bien : allons. » Et le convoi se mit en marche.

De toutes ces belles paroles cependant, Renzo n’en crut pas une ; ni que le notaire eût pour lui plus d’affection que pour les sbires, ni qu’il prît tant à cœur sa réputation, ni qu’il eût la moindre intention de l’aider : il comprit fort bien que cet honnête homme, craignant qu’il ne se présentât dans la rue quelque occasion pour son prisonnier de s’échapper de ses mains, mettait en avant toutes ces belles raisons pour le détourner de chercher à la voir et d’en profiter ; de sorte que toutes ces exhortations ne servirent qu’à le confirmer dans le dessein que déjà il avait en tête : celui de faire tout le contraire.

Que de là on n’aille pas conclure que le notaire était, dans l’art de la ruse, novice et sans expérience ; car on serait dans l’erreur. Il y était, au contraire, un des plus habiles, dit notre historien qui paraît avoir été de ses amis : mais, dans ce moment, il avait l’âme agitée. De sang-froid, je vous réponds qu’il se serait grandement moqué de celui qui, pour engager quelqu’un à faire une chose suspecte en elle-même, la lui aurait suggérée, l’aurait voulu inculquer dans son esprit, et cela sous ce misérable semblant de lui donner, en ami, un conseil désintéressé. Mais les hommes, lorsqu’ils sont inquiets et agités, et qu’ils voient ce qu’une personne pourrait faire, ont tous une tendance à le lui demander instamment, à plusieurs reprises et sous toutes sortes de prétextes ; et ceux qui pratiquent la ruse, lorsqu’ils sont dans une situation semblable, subissent eux-mêmes en ceci la commune loi. De là vient qu’en de telles circonstances ils font le plus souvent une si triste figure. Ces inventions si heureuses, ces malices si adroitement combinées, par lesquelles ils sont habitués à vaincre, qui sont devenues pour eux comme une seconde nature, et qui, mises en œuvre opportunément, conduites avec le calme d’esprit, avec la sérénité de jugement nécessaire, portent leur coup avec tant de perfection et de secret, qui même, lorsqu’elles sont connues après le succès, obtiennent des applaudissements universels, ces mêmes inventions, ces mêmes malices, dans un moment de presse et de crise, ne sont plus employées par ces pauvres gens qu’avec précipitation, à l’étourdie, sans formes et sans grâce ; de sorte qu’à les voir s’ingénier et se démener de cette façon, on se sent pris tout à la fois d’envie de rire et de pitié ; et celui qu’alors ils prétendent duper, bien qu’il n’ait pas leur finesse, découvre parfaitement tout leur jeu et retire de leurs artifices des lumières dont il fait son profit contre eux-mêmes. C’est pourquoi l’on ne peut trop recommander à ceux qui font profession de la ruse, de garder toujours leur sang-froid, ou d’être toujours les plus forts, ce qui est le plus sûr.

Renzo commença donc, dès qu’ils furent dans la rue, à porter ses regards çà et là, à montrer sa personne à droite et à gauche, à prêter l’oreille. Il n’y avait pourtant pas extraordinairement de monde ; et, quoiqu’on pût lire sans peine sur la figure de plus d’un passant je ne sais quoi de séditieux, chacun cependant faisait droit son chemin, et la sédition proprement dite n’existait pas.

« Prudence, prudence ! lui murmurait le notaire derrière le dos : votre honneur, mon enfant ; l’honneur. » Mais, lorsque Renzo, arrêtant toute son attention sur trois individus qui venaient la figure animée, entendit qu’ils parlaient d’un four, de farine cachée, de justice, il se mit à leur faire des signes de tous les traits de son visage, et à tousser de cette certaine manière qui indique tout autre chose qu’un rhume. Ceux-ci regardèrent plus attentivement le convoi, et s’arrêtent ; avec eux s’en arrêtent d’autres qui arrivaient ; d’autres qui avaient déjà passé, revenaient sur leurs pas au bourdonnement qu’ils entendaient, et faisaient queue.

« Prenez garde, mon enfant ; prudence : vous n’en seriez que plus mal, voyez-vous ; ne gâtez pas votre affaire ; l’honneur, la réputation, » continuait à lui dire tout bas le notaire. Renzo n’en faisait que pire. Les sbires, après s’être consultés de l’œil, croyant bien faire (tout homme est sujet à erreur), donnèrent un tour de manchettes.

« Aïe ! aïe ! aïe ! » crie le patient. À ce cri, on s’attroupe autour de lui ; on arrive de tous les côtés de la rue : le convoi se trouve arrêté. « C’est un mauvais sujet, disait à demi-voix le notaire à ceux qui déjà étaient sur lui : c’est un voleur pris sur le fait. Retirez-vous, laissez passer la justice. » Mais Renzo, voyant le moment propice, voyant les sbires changer de couleur, se dit : « Si je ne m’aide moi-même actuellement, mon mal sera de ma faute. » Et aussitôt il éleva la voix : « Braves gens ! on me mène en prison parce que hier j’ai crié : Pain et justice ! Je n’ai point fait de mal ; je suis honnête homme. Venez à mon aide, ne m’abandonnez pas, braves gens ! »

Un murmure favorable, des voix plus distinctes de protection s’élevèrent en réponse : les sbires ordonnent d’abord, puis ils demandent, puis ils prient ceux qui sont le plus près d’eux qu’on s’en aille et qu’on fasse place : tout au contraire, on les presse, on les serre de plus en plus. Voyant alors comme cela tourne à mal, ils laissent aller les manchettes et ne songent plus qu’à se perdre dans la foule, pour en sortir sans être remarqués. Le notaire désirait ardemment en faire de même ; mais la chose était difficile, à cause de son manteau noir. Le pauvre homme, pâle et tremblant, cherchait à se faire petit, se pliait en deux pour s’esquiver ; mais il ne pouvait lever les yeux sans en voir vingt arrêtés sur lui. Il cherchait tous les moyens de paraître un étranger, qui, passant là par hasard, s’était vu pris dans la foule, comme un brin de paille dans la glace : et, se trouvant face à face avec un homme qui le regardait fixement en fronçant le sourcil plus que les autres, il composa sa figure pour un sourire, et lui dit d’un air niais, qu’au besoin il savait prendre : « Qu’est-ce qu’il y a donc ?

— Ouf ! vilain corbeau ! répondit l’homme. — Vilain corbeau ! vilain corbeau ! » répétèrent toutes les voix à l’entour. Aux cris se joignirent les poussées ; si bien, qu’en peu de temps, partie avec ses propres jambes, partie avec les coudes des autres, il obtint ce que, dans ce moment, il avait le plus à cœur, d’être hors de cette périlleuse cohue.


CHAPITRE XVI.


« Sauvez-vous, sauvez-vous, brave homme : là tout près est un couvent, ici une église ; par ici, par là, » crie-t-on à Renzo de toutes parts. Pour ce qui était de se sauver, je vous laisse à penser si le conseil était nécessaire. Dès le premier moment où quelque espérance de sortir des griffes de ces gens avait brillé comme un éclair à son esprit, il avait fait son plan et déterminé, si le coup lui réussissait, de marcher sans s’arrêter nulle part, jusqu’à ce qu’il fût dehors, non-seulement de la ville, mais du duché. « Car, s’était-il dit, ils ont mon nom sur leurs gros livres, de quelque manière qu’ils l’aient eu ; et, avec le nom et le prénom, ils viendront me prendre quand ils en auront envie. » Et quant à un asile, il ne s’y serait jeté que s’il avait eu les sbires sur ses talons. « Car si je puis être oiseau des bois, s’était-il dit, encore, je ne veux pas me faire oiseau de cage. » Il s’était donc proposé pour lieu de refuge ce pays, dans le territoire de Bergame, où était établi ce Bartolo son cousin, s’il vous en souvient, qui, plusieurs fois, l’avait engagé à l’y aller joindre. Mais le difficile était de trouver son chemin. Laissé à lui-même dans un quartier qu’il ne connaissait pas, d’une ville qu’il ne connaissait guère mieux, Renzo ne savait pas seulement par quelle porte il fallait sortir pour aller à Bergame ; et quand même il l’aurait su, il ignorait par où l’on allait à cette porte. Il fut un moment sur le point de se faire indiquer le chemin par quelqu’un de ses libérateurs ; mais comme, dans le peu de temps qu’il avait eu pour méditer sur ses aventures, il lui avait passé par l’esprit certaines idées dignes d’être approfondies sur ce fourbisseur, père de quatre enfants, qui avait été si obligeant pour lui, il crut devoir aller au plus sûr en ne faisant pas connaître ses projets à une troupe nombreuse, parmi laquelle pouvait se trouver quelque autre personnage de même espèce, et il prit tout aussitôt le parti de commencer par s’éloigner de là au plus vite, sauf ensuite à demander son chemin dans un endroit où personne ne saurait qui il était, ni pourquoi il faisait cette demande. Il dit à ses libérateurs : « Mille grâces, braves gens, que le ciel vous récompense ! » et sortant par le passage qui lui fut immédiatement ouvert, il prit sa course et disparut. Se jetant dans une petite rue, en enfilant une autre, tournant à chaque carrefour, il courut longtemps sans savoir où. Lorsqu’il jugea s’être suffisamment éloigné, il ralentit le pas pour ne pas donner de soupçons ; et se mit à regarder de côté et d’autre pour choisir la personne à qui il pourrait adresser sa question, quelque face à inspirer confiance. Mais en ceci encore, il y avait du scabreux. La question par elle-même était suspecte ; le temps pressait ; les sbires, à peine dégagés de l’obstacle, avaient sans doute dû se remettre sur la piste du fugitif ; le bruit de cette fuite pouvait être arrivé jusque-là ; et dans des moments si courts, Renzo eut peut-être à faire dix jugements physionomiques avant de trouver la figure qui lui pouvait convenir. Cet homme dodu qui s’étalait debout sur la porte de sa boutique, les jambes écartées, les mains derrière le dos, le ventre en avant, le menton en l’air avec un riche double menton au dessous, et qui, n’ayant rien autre à faire, allait d’un jeu alternatif soulevant sur la pointe de ses pieds et laissant retomber sur ses talons sa tremblante masse, avait une mine de bavard curieux qui, au lieu de donner des réponses, aurait fait des interrogations. Cet autre qui venait à lui ses yeux fixes et la bouche demi-béante, loin de pouvoir vite et bien montrer leur chemin à ceux qui l’ignoraient, semblait à peine connaître le sien. Ce jeune garçon, qui, à dire vrai, paraissait fort éveillé, avait tout l’air aussi d’être plus malin encore, et probablement aurait trouvé fort divertissant d’envoyer un pauvre villageois d’un côté tout opposé à celui où le villageois désirait se rendre. Tant il est vrai que, pour l’homme dans l’embarras, presque tout est embarras nouveau ! Voyant enfin un passant qui arrivait d’un pas pressé, il pensa que celui-ci, ayant apparemment quelque affaire urgente, lui répondrait tout de suite et sans verbiages ; et l’entendant parler tout seul, il jugea que ce devait être un homme véridique. Il l’accosta et dit : « S’il vous plaît, monsieur, par où faut-il passer pour aller à Bergame ?

— Pour aller à Bergame ? Par la porte Orientale.

— Merci ; et pour aller à la porte Orientale ;

— Prenez cette rue à main gauche ; elle vous conduira à la place du Duomo ; ensuite…

— Cela suffit, monsieur ; le reste, je le sais. Bien des grâces. » Et, d’un pas plus que leste, il s’achemina du côté qui venait de lui être indiqué. L’autre le suivit des yeux un moment, et, rapprochant dans sa pensée cette façon d’aller et cette demande, il se dit intérieurement : « Ou il a joué le tour à quelqu’un, ou quelqu’un veut le lui jouer à lui-même. »

Renzo arrive sur la place du Duomo ; il la traverse, passe à côté d’un tas de cendres et de charbons éteints, et reconnaît les restes du feu de joie auquel il avait assisté la veille ; il longe le perron du Duomo, revoit le four des béquilles, à demi démoli et gardé par des soldats ; il suit tout droit la rue par laquelle il était venu avec la foule ; il arrive au couvent des capucins ; il jette un coup d’œil sur cette place et sur la porte de l’église, et dit en lui-même en soupirant : « C’était pourtant un bon conseil que me donnait hier ce moine, lorsqu’il me disait d’attendre dans l’église et d’y faire pendant ce temps un peu de prières. »

Ici, s’étant arrêté un moment à regarder avec attention la porte par laquelle il lui fallait passer, et la voyant, de la distance où il était, gardée par bien du monde, ayant d’ailleurs l’imagination un peu troublée (c’est pardonnable ; il y avait de quoi), il éprouva une certaine répugnance à affronter le péril de ce passage. Il avait sous la main un lieu d’asile où sa lettre lui eût été de bonne recommandation ; il fut tenté fortement d’y entrer. Mais aussitôt, reprenant courage, il pensa : « Oiseau des bois, tant que cela se peut. Qui est-ce qui me connaît ? Au fait, les sbires ne se seront pas divisés par morceaux, pour aller m’attendre à toutes les portes. » Il regarda par derrière pour voir si par hasard ils ne viendraient pas de ce côté : il ne vit ni sbires ni autres personnes qui parussent s’occuper de lui. Il se remet en marche, retient ces malheureuses jambes qui voulaient toujours courir, tandis qu’il ne fallait que marcher ; et tout doucement, sifflant un air en demi-ton, il arrive à la porte.

Il y avait sur le passage même un certain nombre d’agents des gabelles, et pour renfort des miquelets espagnols ; mais tous portaient leur attention vers le dehors, pour ne pas laisser entrer de ces gens qui, à la nouvelle d’une émeute, y accourent comme les corbeaux sur le champ où s’est donnée une bataille ; de manière que Renzo, avec son air d’indifférence, regardant à terre, et marchant d’un pas moyen entre celui du promeneur et celui du voyageur, sortit sans que personne lui dît rien ; mais son cœur battait fort. Voyant à droite un sentier, il le prit pour éviter la grande route, et chemina longtemps avant d’oser même regarder derrière lui.

Il va, il va ; il trouve des fermes, il trouve des villages ; il passe tout droit sans en demander le nom ; il est sûr de s’éloigner de Milan, il espère aller vers Bergame ; pour le moment, c’est tout ce qu’il lui faut. De temps en temps il se retournait, et de temps en temps aussi il regardait et frottait tantôt l’un, tantôt l’autre de ses deux poignets encore un peu endoloris et marqués d’un cercle rouge qu’y avait laissé la petite corde. Ses pensées étaient, comme chacun peut se l’imaginer, un mélange confus de repentir, d’inquiétudes, de colères, de tendresses. Elles s’exerçaient laborieusement à recoudre l’une à l’autre les choses qu’il avait dites et qu’il avait faites le soir précédent, à découvrir la partie obscure de sa douloureuse histoire, et surtout comment ces gens avaient pu savoir son nom. Ses soupçons portaient naturellement sur le fourbisseur, à qui il se souvenait bien de l’avoir tout au long décliné ; et s’il réfléchissait de nouveau à la manière dont cet homme s’y était pris pour le lui tirer de la bouche, et à toute sa façon de faire, et à toutes ces offres qui aboutissaient toujours à quelque chose qu’il voulait savoir, ces soupçons devenaient presque une certitude. Toutefois il se souvenait aussi d’une manière confuse d’avoir, après le départ du fourbisseur, continué de bavarder ; avec qui ? va le deviner ; sur quoi ? Sa mémoire, quelque interrogée qu’elle pût être, ne savait le lui dire : tout ce qu’elle lui savait dire, c’était qu’elle avait passé tout ce temps hors du logis. Le pauvre garçon se perdait dans ces recherches ; il était comme un homme qui aurait confié plusieurs blancs-seings à un gérant qu’il croyait des plus honnêtes ; et lorsque ensuite il découvre que ce n’est qu’un embrouilleur d’affaires, il voudrait connaître l’état des siennes : le connaître ? c’est le chaos. Un autre travail d’esprit bien fatigant pour lui était de former pour l’avenir un projet qui pût lui plaire ; car ceux qui n’étaient pas en l’air étaient tous également tristes et décourageants.

Mais bientôt son principal souci fut celui de trouver son chemin. Après avoir marché longtemps, on peut dire à l’aventure, il vit que de lui-même il n’en pourrait venir à bout. Il éprouvait bien une certaine répugnance à prononcer le mot de Bergame, comme s’il y eût eu dans ce mot je ne sais quoi de suspect et de trop hardi ; mais il n’y avait pas moyen de faire autrement. Il résolut donc de s’adresser, comme il avait fait à Milan, au premier passant dont la physionomie lui reviendrait ; et c’est ce qu’il fit.

« Vous êtes hors de votre chemin, » lui répondit son homme ; et après y avoir un peu pensé, il lui indiqua, moitié par la parole, moitié par gestes, le tour qu’il devait faire pour se remettre sur la grande route. Renzo le remercia, fit semblant de se conformer à la leçon, se dirigea en effet de ce côté, avec l’intention cependant de s’approcher de cette bienheureuse grande route, de ne pas la perdre de vue, de la côtoyer le plus possible, mais sans y mettre le pied. Ce plan était plus facile à concevoir qu’à exécuter. Le résultat fut qu’en allant ainsi de droite à gauche et par zigzags, un peu en suivant d’autres indications qu’il se hasardait à recueillir çà et là, un peu en les corrigeant selon ses propres lumières et les adaptant à son intention, un peu en se laissant guider par les chemins dans lesquels il se trouvait engagé, notre fugitif avait fait peut-être douze milles, sans en être à plus de six de Milan ; et quant à Bergame, c’était beaucoup s’il ne s’en était pas éloigné. Il commença à se convaincre que, de cette manière encore, il n’arriverait à rien de bon, et il songea à trouver quelque autre moyen de se tirer d’affaire. Celui qui lui vint à l’esprit fut de tâcher, par quelque finesse, d’avoir le nom de quelque village voisin de la frontière et où l’on pût aller par des chemins communaux : en s’enquérant ensuite de ce village, il se ferait enseigner sa route, sans semer çà et là cette demande du chemin de Bergame qui lui semblait sentir la fuite, l’expulsion, le procès au criminel.

Pendant qu’il cherche comment il pourra se procurer toutes ces notions sans donner de soupçon à personne, il voit pendre un bout de branchage servant d’enseigne sur la porte d’une assez pauvre maison isolée, hors d’un hameau. Depuis quelque temps il sentait s’accroître le besoin de restaurer ses forces ; il pensa que cet endroit serait bon pour y faire d’une pierre deux coups ; il entra. Il n’y avait qu’une vieille femme ayant sa quenouille au côté et son fuseau à la main. Il demanda un morceau à manger. La vieille lui offrit un peu de fromage et du bon vin : il accepta le fromage, la remercia du vin (il l’avait pris en aversion pour le tour qu’il l’avait vu lui jouer la veille), et s’assit en priant la bonne femme de se dépêcher. Celle-ci n’eut besoin que d’un moment pour le servir, et tout aussitôt elle se mit à accabler son hôte de questions et sur lui-même et sur les grands événements de Milan ; car le bruit en était arrivé jusque-là. Renzo sut non-seulement éluder les questions avec beaucoup d’adresse, mais tirant avantage de la difficulté même, il usa pour son dessein de la curiosité de la vieille qui lui demandait où se dirigeait son voyage.

« J’ai, répondit-il, à aller en plusieurs endroits, et s’il me reste un peu de temps, je voudrais aussi passer par ce village assez gros, sur la route de Bergame, près de la frontière, mais pourtant sur les terres de Milan… Comment s’appelle-t-il donc ? Il y en aura bien quelqu’un, se disait-il en lui-même.

— Vous voulez dire Gorgonzola, répondit la vieille.

— Gorgonzala ! répéta Renzo, comme pour mieux se mettre le mot en mémoire. Est-ce bien loin d’ici ? reprit-il ensuite.

— Je ne sais pas au juste ; il peut y avoir dix, peut-être douze milles. Si quelqu’un de mes enfants se trouvait à la maison, il vous le dirait mieux.

— Et croyez-vous qu’on puisse y aller par ces jolis petits chemins, sans prendre la grande route, où il y a une poussière, une poussière ! Il y a si longtemps qu’il n’a plu !

— Je pense que oui ; vous pouvez demander au premier village que vous trouverez en allant à droite ; et elle le lui nomma.

— C’est bien, » dit Renzo ; il se leva, prit un morceau de pain qui lui était resté de son maigre déjeuner, pain bien différent de celui qu’il avait trouvé la veille au pied de la croix de San Dionigi ; il paya son compte, sortit et prit à droite. Et pour ne pas vous allonger l’histoire plus qu’il n’en est besoin, avec le nom de Gorgonzola à la bouche, de village en village, il y arriva une heure environ avant la soirée.

Déjà, chemin faisant, il avait projeté de faire là une autre petite halte, pour prendre une réfection un peu plus substantielle. Son corps eût aussi fort goûté quelque repos dans un lit ; mais, plutôt que de le contenter en ce point, il l’aurait laissé tomber d’épuisement sur la route. Son dessein était de s’informer à l’auberge de la distance où l’on était de l’Adda, de savoir adroitement s’il n’y avait pas quelque chemin de traverse qui pût y conduire, et de se remettre en marche dans cette direction aussitôt après qu’il aurait pris son petit rafraîchissement. Né et depuis sa naissance ayant vécu à la seconde source, pour ainsi dire, de ce fleuve, il avait souvent entendu dire qu’en un certain endroit et sur une ligne d’une certaine étendue, l’Adda servait de limite entre les deux États de Venise et de Milan. Il n’avait pas une idée précise de cet endroit ni de la longueur de cette ligne de division marquée par le fleuve ; mais, pour le moment, son affaire la plus urgente était de le passer, en quelque lieu que ce fût. S’il ne le pouvait dans cette journée, il était déterminé à marcher aussi longtemps que l’heure et ses forces le lui permettraient, et à attendre ensuite l’aube du lendemain dans un champ, dans un désert, partout où il plairait à Dieu, pourvu que ce ne fût pas dans une auberge.

Ayant fait quelques pas dans Gorgonzola, il vit une enseigne ; il entra et demanda à l’hôte, qui vint au-devant de lui, quelque chose à manger et demi-bouteille de vin ; les milles qu’il avait faits de plus et le temps qui s’était écoulé lui avaient fait passer cette haine du vin par trop forte qu’il avait d’abord ressentie. « Je vous prie de faire vite, ajouta-t-il, parce qu’il faut que je me remette tout de suite en chemin. » Et il dit ceci, non-seulement parce que c’était vrai, mais aussi par la crainte que l’hôte, s’imaginant qu’il voulait coucher dans son auberge, ne lui arrivât avec la demande du nom, du prénom, du lieu d’où il venait, de l’affaire… Non, non, point de telles questions.

L’hôte répondit à Renzo qu’il allait être servi, et celui-ci s’assit au bout de la table, près de la porte, à la place des convives honteux. Il y avait dans cette pièce quelques désœuvrés de l’endroit qui, après avoir épuisé la discussion et les commentaires sur les grandes nouvelles de Milan de la veille, se mouraient d’envie de savoir comment les choses se seraient passées depuis, d’autant plus que ces premières notions étaient plus propres à piquer la curiosité qu’à la satisfaire. On y voyait en effet une émeute qui n’était ni réprimée ni victorieuse, un désordre plutôt suspendu par la nuit que terminé, quelque chose d’inachevé, la fin d’un acte plutôt que d’un drame. L’un de ces gens se détacha de la compagnie, s’approcha du nouvel arrivé, et lui demanda s’il venait de Milan.

« Moi ? dit Renzo pris à l’improviste, et pour se donner du temps avant de répondre.

— Vous, si la demande n’est pas indiscrète. »

Renzo, branlant la tête, serrant ses lèvres et en faisant sortir un son inarticulé, dit : « Milan, d’après ce que j’ai entendu dire,… n’est pas un endroit où il soit bon d’aller dans ce moment, à moins d’une grande nécessité.

— Le tapage continue donc aujourd’hui ? demanda le curieux en insistant.

— Il faudrait y être pour le savoir, dit Renzo.

— Mais vous, ne venez-vous pas de Milan ?

— Je viens de Liscate, répondit rondement le jeune homme qui avait en attendant pensé à sa réponse. Il en venait en effet, rigoureusement parlant, puisqu’il y avait passé ; et il en avait appris le nom, à un certain endroit de sa route, d’un passant qui lui avait indiqué ce village comme le premier qu’il devait traverser pour arriver à Gorgonzola.

— Oh ! dit l’autre, comme s’il avait voulu dire : Vous auriez mieux fait de venir de Milan, mais patience. Et à Liscate, ajouta-t-il, ne savait-on rien de Milan ?

— Il se pourrait fort bien qu’on y sût quelque chose, répondit le montagnard, mais je n’y ai rien entendu dire ; il prononça ces mots de cette façon particulière qui semble signifier : j’ai fini. Le curieux retourna à sa place, et un moment après, l’hôte vint servir notre voyageur.

— Combien y a-t-il d’ici à l’Adda ? lui dit celui-ci, à peu près entre les dents, et de ce ton d’homme endormi que nous lui avons vu prendre quelquefois…

— À l’Adda, pour la passer ? dit l’hôte.

— C’est-à-dire… oui… à l’Adda.

— Voulez-vous passer par le pont de Cassano ou sur le bac de Canonica ?

— Par où que ce soit… Ce n’est que par curiosité que je le demande.

— Ah ! c’est que ces endroits sont ceux où passent les honnêtes gens, les gens qui peuvent rendre compte de leurs actions.

— C’est bien ; et combien y a-t-il ?

— Vous pouvez compter à peu près sur six milles, tant d’un côté que de l’autre.

— Six milles ! Je ne croyais pas qu’il y eût tant, dit Renzo. Et pour quelqu’un, reprit-il d’un air d’indifférence qui allait jusqu’à l’affectation, et pour quelqu’un qui aurait besoin de prendre un chemin plus court, il doit y avoir d’autres endroits où l’on peut passer ?

— Oui sans doute, répondit l’hôte, en fixant sur le visage du jeune homme deux yeux pleins d’une curiosité maligne. Il n’en fallut pas davantage pour faire expirer dans la bouche de celui-ci les autres questions qu’il avait préparées. Il tira le plat vers lui ; et, regardant la demi-bouteille que l’hôte avait aussi posée sur la table, il dit : Le vin est-il franc ?

— Comme l’or, dit l’hôte. Demandez à toutes les personnes du pays et des environs qui s’y connaissent ; et d’ailleurs, vous le goûterez. Et en disant ces mots, il retourna vers la compagnie.

— Maudits soient les hôtes ! s’écria Renzo en lui-même ; plus j’en connais, pires je les trouve. » Toutefois il se mit à manger de grand appétit, se tenant en même temps aux écoutes sans qu’il y parût, pour tâcher de découvrir du terrain devant lui, de juger comment on pensait dans cet endroit sur le grand événement dans lequel il avait joué un rôle assez notable, et surtout de reconnaître si parmi ces discoureurs il n’y aurait pas quelque honnête homme à qui un pauvre garçon pût se fier pour demander son chemin, sans crainte d’être mis à la gêne et contraint à jaser sur ses affaires.

« Ah ! pour cette fois, disait l’un, il paraît que les Milanais y ont été beau jeu bon argent. Enfin, demain au plus tard nous saurons quelque chose.

— J’ai regret de n’être pas allé à Milan ce matin, disait un autre.

— Si tu y vas demain, je vais avec toi, dit un troisième ; puis un autre, puis un autre encore.

— Ce que je voudrais savoir, reprit le premier, c’est si ces messieurs de Milan songeront un peu aux pauvres habitants de la campagne, ou s’ils ne feront faire une bonne loi que pour eux. Vous savez comme ils sont ; citadins pleins d’orgueil, tout pour eux ; et les autres, c’est comme s’ils n’existaient pas.

— Nous avons une bouche aussi, nous, tant pour manger que pour dire nos raisons, dit un autre d’un ton d’autant plus modeste que la proposition était plus hardie, et une fois la chose en train… Mais il ne jugea pas à propos d’achever la phrase.

— Quant au grain caché, ce n’est pas seulement à Milan qu’il s’en trouve, » commençait à dire un autre d’un air en dessous et malin, lorsqu’on entendit le pas d’un cheval qui s’approchait. Tous courent à la porte, et, reconnaissant celui qui arrivait, ils vont au devant de lui. C’était un marchand de Milan qui, faisant plusieurs fois l’année le voyage de Bergame pour les affaires de son négoce, avait coutume de passer la nuit dans cette auberge ; et, comme il y trouvait à peu près toujours la même société, il les connaissait tous. Ils se pressent autour de lui ; l’un prend la bride, un autre l’étrier : « Bien arrivé, bien arrivé !

— Je vous salue.

— Avez-vous fait bon voyage ?

— Fort bon ; et vous autres, comment vous portez-vous ?

— Bien, bien. Quelles nouvelles nous donnerez-vous de Milan ?

— Ah ! voici nos gens aux nouvelles, dit le marchand en mettant pied à terre et laissant son cheval entre les mains d’un garçon. Au reste, continua-t-il en entrant avec la compagnie, à l’heure qu’il est, vous le savez peut-être mieux que moi.

— En vérité, nous ne savons rien, disent plusieurs d’entre eux, en se mettant la main sur la poitrine.

— Est-il possible ? dit le marchand. En ce cas vous en apprendrez de belles ou de laides. Eh ! l’hôte, mon lit ordinaire est-il libre ? C’est bon ; un verre de vin et mon souper d’habitude ; tout de suite, parce que je veux me coucher de bonne heure, pour partir demain de bon matin et arriver à Bergame à l’heure du dîner. Et vous ne savez rien, vous autres, continua-t-il, en s’asseyant au bout de la table opposé à celui où Renzo se tenait muet et attentif, vous ne savez rien de toutes ces diableries d’hier ?

— D’hier, si fait.

— Vous voyez donc bien, reprit le marchand, que vous les savez, les nouvelles. Il me semblait en effet impossible qu’étant toujours ici à l’affût de ceux qui passent

— Mais aujourd’hui, qu’est-ce que tout cela est devenu ?

— Ah ! aujourd’hui. Vous ne savez rien d’aujourd’hui ?

— Rien du tout ; il n’est passé personne.

— En ce cas, laissez-moi humecter mes lèvres, et puis, je vous conterai les événements d’aujourd’hui. Vous verrez. Il remplit son verre, le prit d’une main ; puis, avec les deux premiers doigts de l’autre, il releva ses moustaches, puis il polit sa barbe, il but et reprit ainsi : Aujourd’hui, mes très-chers, peu s’en est fallu que la journée ne fût aussi rude que celle d’hier, ou même pire. Et je puis à peine m’en croire moi-même, en me voyant ici à discourir avec vous. Car j’avais mis de côté toute idée de voyage, pour rester à garder ma pauvre boutique.

— Que diable y avait-il donc ? dit l’un des auditeurs.

— Le diable en vérité. Vous allez voir. » Et, coupant la tranche de viande qui lui avait été servie et se mettant à manger, il continua son récit. Ces gens debout, de l’un et de l’autre côté de la table, l’écoutaient la bouche ouverte ; Renzo, de sa place, faisant comme si la chose ne le regardait pas, prêtait attention peut-être plus qu’aucun autre, en mâchant bien lentement ses derniers morceaux.

« Ce matin donc, ces coquins qui hier avaient fait cet effroyable tapage, se sont réunis aux endroits convenus (car la chose était concertée, tout cela était préparé) et ils ont recommencé leur train, rôdant de rue en rue et criant pour en attirer d’autres. Vous savez qu’il se fait là, sauf votre respect, comme quand on balaye la maison ; plus la balayure avance, plus le tas grossit. Quand ils ont jugé être en nombre suffisant, ils se sont dirigés vers la maison de M. le vicaire de provision ; comme si ce n’était pas assez de toutes les horreurs qu’ils lui ont faites hier, à un seigneur de ce rang. Oh ! quels brigands ! Et tout ce qu’ils disaient contre lui ! Pures inventions, voyez-vous. C’est un homme de bien, tout à ses devoirs ; et je puis le dire, moi qui suis bien vu chez lui, et qui lui fournis du drap pour les livrées de ses domestiques. Ils se sont mis en marche vers cette maison ; il fallait voir quelle canaille, quelles figures ; imaginez-vous qu’ils ont passé devant une boutique ; des figures telles que les juifs de la Via crucis ne sont rien auprès. Et ce qui sortait de ces bouches, des choses à vous faire boucher les oreilles, si ce n’eût été qu’on n’aurait rien gagné de bon à se faire remarquer. Ils allaient donc dans cette charitable intention de saccage, mais… Et ici, levant en l’air sa main gauche déployée, il mit le bout de son pouce sur le bout de son nez.

— Mais ? dirent à peu près tous ceux qui l’écoutaient.

— Mais ? continua le marchand, ils ont trouvé la rue fermée par des poutres et des chariots, et, derrière cette barricade, une belle rangée de miquelets, l’arquebuse pointée en avant, pour les recevoir comme ils le méritaient. Quand ils ont vu cet appareil… Qu’auriez-vous fait, vous autres ?

— Il n’y avait plus qu’à se retourner.

— Sûrement, et c’est ce qu’ils ont fait. Mais voyez un peu si ce n’était pas le démon qui les poussait. Ils sont, là sur le Cordusio ; ils voient ce four que dès hier ils avaient voulu saccager. Et que faisait-on dans cette boutique ? On distribuait du pain aux acheteurs ; il y avait des gentilshommes, la fleur des gentilshommes, veillant à ce que tout se passât en ordre ; et, ces gens (ils avaient le diable au corps, vous dis-je, et puis les boute-feux y faisaient leur métier), ces gens se ruent là dedans comme des désespérés ; prends d’un côté, je prends de l’autre ; en un clin d’œil, gentilshommes, boulangers, acheteurs, pain, comptoir, bancs, pétrins, caisses, sacs, blutoirs, son, farine, pâte, tout est sens dessus dessous.

— Et les miquelets ?

— Les miquelets avaient à garder la maison du vicaire : on ne peut pas chanter et porter la croix. Ç’a été l’affaire d’un clin d’œil, vous dis-je : pille, pille : tout ce qui pouvait être bon à quelque chose a été pris. Et puis voilà qu’on remet sur le tapis cette belle idée d’hier, de porter le reste sur la place et d’en faire un feu de joie. Et déjà ils commençaient, les scélérats, à tirer dehors diverses choses, lorsque l’un d’eux, plus scélérat encore que tous les autres, arrive avec une belle proposition : devinez ?

— Laquelle ?

— De faire un tas de tout, cela dans la boutique, et de mettre le feu au tas et à la maison tout ensemble. Aussitôt dit, aussitôt fait…

— Ils y ont mis le feu ?

— Attendez. Un brave homme du voisinage a eu vraiment une inspiration du ciel. Il est monté en courant dans les chambres, il a cherché un crucifix, l’a trouvé, l’a suspendu au cintre d’une fenêtre, a pris à la tête d’un lit deux cierges bénis, les a allumés et les a placés sur l’appui de la fenêtre, à droite et à gauche du crucifix. On regarde en haut ; à Milan, il faut le dire, la crainte de Dieu n’est pas éteinte. Tous sont rentrés en eux-mêmes. Le plus grand nombre, veux-je dire. Il y avait bien certains démons qui, pour voler, auraient mis le feu même au paradis ; mais, voyant que le peuple n’était pas de leur sentiment, ils ont été contraints de renoncer au projet et de se tenir tranquilles. Devinez maintenant qui l’on a vu tout à coup paraître. Tous nos seigneurs[59] du Duomo, en procession, la croix levée, en habit de chœur ; et Mgr Mazenta, archiprêtre, s’est mis à prêcher d’un côté, et Mgr Settala, pénitencier, de l’autre, et les autres de même : mais, braves gens, que voulez-vous donc faire ? mais est-ce là l’exemple que vous donnez à vos enfants ? mais retournez chez vous ; mais ne savez-vous pas que le pain est à bon marché, plus qu’auparavant ? mais allez voir, l’avis est affiché au coin des rues.

— Était-ce vrai ?

— Diable ! voudriez-vous que nos seigneurs du Duomo fussent venus en grande chape pour dire des chansons ?

— Et le peuple, qu’a-t-il fait ?

— Peu à peu on s’en est allé ; on a couru au coin des rues : et qui savait lire y a vu bien véritablement la taxe. Devinez : un sou le pain de huit onces.

— Comme c’est beau !

— La vigne est bien fleurie ; pourvu que ça tienne. Savez-vous combien de farine ils ont fait perdre entre hier et ce matin ? De quoi nourrir le duché pendant deux mois.

— Et pour le dehors, n’a-t-on fait aucune loi un peu bonne ?

— Ce qui s’est fait pour Milan est tout aux frais de la ville. Quant à vous autres, je ne sais que vous dire ; il en sera ce que Dieu voudra. Toujours est-il que le tapage est fini. Car je ne vous ai pas tout dit ; il me reste le meilleur.

— Qu’y a-t-il encore ?

— Il y a que, hier au soir ou ce matin, on en a arrêté plusieurs, et l’on a su tout aussitôt que les chefs seront pendus. Dès que ce bruit a commencé à se répandre, chacun est retourné chez soi par le chemin le plus court, pour ne pas risquer d’être du nombre. Milan, lorsque j’en suis sorti, avait l’air d’un couvent de moines.

— Et les pendra-t-on, en effet ?

— Sans doute, et bientôt, répondit le marchand.

— Et le peuple, que fera-t-il ? demanda encore celui qui avait fait l’autre question.

— Le peuple ? il ira voir, » dit le marchand. « Ils avaient tant d’envie de voir mourir un chrétien en plein air, qu’ils voulaient, les coquins ! s’en donner le plaisir avec M. le vicaire de provision. Ils auront en échange quatre vauriens, servis avec toutes les formalités d’usage, accompagnés de capucins et de frères de la bonne mort ; et du moins ceux-ci l’auront bien mérité. C’est fort heureux, voyez-vous ; c’était nécessaire. Déjà ils commençaient à prendre la mauvaise habitude d’entrer dans les boutiques et de se servir eux-mêmes, sans mettre la main à la bourse. Si on les avait laissés faire, après le pain ils en seraient venus au vin, et d’œuvre en œuvre. Figurez-vous si ces gens auraient jamais renoncé d’eux-mêmes et de leur propre gré à une habitude si commode. Et je vous assure que, pour un honnête homme qui tient boutique ouverte, c’était une pensée fort peu réjouissante.

— C’est très-vrai, dit l’un de ceux qui écoutaient. C’est très-vrai, répétèrent les autres tout d’une voix.

— Au reste, continua le marchand en s’essuyant la barbe avec sa serviette, c’était une chose préparée de longue main ; il y avait une ligue, savez-vous bien ?

— Il y avait une ligue ?

— Il y avait une ligue. Ce sont tous complots ourdis par les Navarrins, par ce cardinal de France, vous savez qui je veux dire, qui a un certain nom à demi turc, et qui chaque jour en imagine une nouvelle pour faire pièce à la couronne d’Espagne. Mais c’est surtout à Milan qu’il s’applique à jouer des tours de son métier, parce qu’il voit bien, le rusé compère, qu’ici est la force du roi.

— C’est sûr, cela.

— En voulez-vous une preuve ? Ceux qui ont fait le plus de bruit étaient des étrangers. On rencontrait des figures que dans Milan on n’avait jamais vues. J’oubliais même de vous dire un fait qui m’a été donné pour certain. La justice avait arrêté dans une auberge un homme… » Renzo, qui ne perdait pas une syllabe de ce discours, se sentit venir le frisson et tressaillir avant de pouvoir penser à se contenir. Personne cependant n’y prit garde, et le narrateur, sans s’interrompre, continua : « Un homme venu, on ne sait pas encore bien de quel côté, pas plus qu’on ne sait qui l’avait envoyé ni quelle espèce d’homme ce pouvait être ; mais sûrement c’était un des chefs. Déjà hier, dans le fort de la bagarre, il avait fait le diable ; et puis, non content de cela, il s’était mis à pérorer et à proposer, comme ça, une petite gentillesse, de tuer tous les messieurs. Mauvais coquin ! Et qui ferait vivre les pauvres gens, quand tous les messieurs seraient tués ? La justice, qui l’avait guetté, avait mis la main dessus ; on lui avait trouvé un paquet de lettres ; et on le menait en prison. Mais quoi ? ses compagnons, qui faisaient la ronde autour de l’auberge, sont venus en grand nombre et l’ont délivré, le scélérat !

— Et qu’est-il devenu ?

— On ne sait ; il se sera sauvé, ou peut-être est-il caché dans Milan. Ce sont gens qui n’ont ni feu ni lieu, et qui trouvent partout à se loger et se tapir ; aussi longtemps toutefois que le diable peut et veut leur prêter assistance. Ils donnent ensuite dans le filet au moment où ils y songent le moins, parce que, quand la poire est mûre, il faut qu’elle tombe. Pour le moment, on sait positivement que les lettres sont restées dans les mains de la justice, et que toute la trame y est décrite ; et l’on dit que bien des gens seront compromis. Tant pis pour eux ; ils ont mis la moitié de Milan sens dessus dessous, et ils voulaient faire pis encore. Ils disent que les boulangers sont des coquins. Je le sais, parbleu ! tout comme eux, cela ; mais il faut les pendre par voie de justice. Il y a du grain caché. Qui l’ignore ? Mais c’est l’affaire de ceux qui commandent d’avoir leurs mouches et de l’aller déterrer, et d’envoyer les accapareurs danser en l’air, en compagnie des boulangers. Et si ceux qui commandent n’en font rien, c’est à la ville à réclamer ; et si on ne l’écoute pas une première fois, réclamer encore, parce qu’à force de réclamer, on obtient ; et ne pas laisser s’établir cette scélérate habitude d’entrer dans les boutiques et les comptoirs, pour y prendre impunément ce qui s’y trouve. »

Le peu que Renzo avait mangé s’était changé en autant de poison. Les minutes lui semblaient des siècles, dans son impatience de se voir dehors et bien loin de cette auberge, de ce pays ; et plus de dix fois il s’était dit à lui-même : « Partons, partons ! » Mais sa première crainte de donner du soupçon, alors accrue outre mesure, et devenue maîtresse absolue de toutes ses pensées, l’avait tout autant de fois retenu cloué sur son banc. Dans cette perplexité, il pensa que le conteur devait pourtant finir de parler de lui, et il décida en lui-même de se lever aussitôt qu’il entendrait entamer quelque autre sujet de sa conversation.

« Et voilà pourquoi, dit l’un de ceux de la compagnie, moi qui sais comment vont ces sortes d’affaires, et que, lorsqu’il y a tumulte quelque part, les honnêtes gens n’y sont pas bien, je ne me suis pas laissé gagner par la curiosité, et je suis resté chez moi.

— Et moi, ai-je bougé ? dit un autre.

— Moi, ajoute un troisième, si par hasard je m’étais trouvé à Milan, j’aurais laissé là toute affaire quelconque, et je serais revenu bien vite au logis. J’ai femme et enfants ; et puis, je le dis franchement, le tapage n’est pas de mon goût. »

En ce moment l’hôte, qui s’était arrêté comme les autres à écouler, vint à l’autre bout de la table pour voir ce que faisait son étranger. Renzo saisit le moment, il appela l’hôte d’un signe, lui demanda son compte, le paya sans marchander, quoique les eaux fussent déjà bien basses ; et, sans dire un mot de plus, il alla droit vers la porte, franchit le seuil ; et, sous la conduite de la Providence, il s’achemina du côté opposé à celui d’où il était venu.


CHAPITRE XVII.


Il suffit souvent d’une envie pour ne pas laisser un homme en repos ; jugez ce que c’est quand elles sont deux, et en guerre l’une avec l’autre. Depuis plusieurs heures, comme vous savez, le pauvre Renzo en avait deux en semblable disposition, l’envie de courir et celle de demeurer caché ; et les fâcheuses paroles du marchand les avaient du même coup portées l’une et l’autre à l’extrême. Son aventure avait donc fait du bruit ; on voulait donc l’avoir à tout prix ; qui sait combien de sbires sont en campagne pour lui donner la chasse ? quels ordres ont été expédiés pour le découvrir dans les villages, dans les auberges, sur les chemins ? À la vérité, il pensait qu’après tout il n’y avait que deux sbires qui le connussent, et qu’il ne portait pas son nom écrit sur son front ; mais il se rappelait certaines histoires qu’il avait entendu raconter, de fugitifs découverts et saisis par des circonstances extraordinaires, reconnus à leur démarche, à leur air inquiet, à d’autres signes auxquels ils ne songeaient pas ; et tout lui faisait ombrage. Quoique, au moment où il sortait de Gorgonzola, l’horloge du lieu sonnât vingt-quatre heures[60], et que l’obscurité qui s’approchait diminuât toujours plus ces dangers, il n’en prit pas moins à contre-cœur la grande route, et se proposa d’entrer dans le premier sentier qui lui paraîtrait mener vers l’endroit où il désirait si vivement d’aboutir. Dans le commencement de sa marche, il rencontra quelques passants ; mais l’imagination pleine de ces sombres appréhensions, il n’eut le courage d’en aborder aucun pour se faire mettre sur la voie. « Il a dit six milles, cet autre, pensait-il : quand même, en ne suivant pas la route, les six se changeraient en huit ou dix, les jambes qui ont fait les premiers feront bien encore ceux-ci. Pour sûr, je ne vais pas vers Milan ; donc, je vais vers l’Adda. En marchant et marchant encore, tôt ou tard, j’y arriverai. L’Adda a bonne voix ; et, quand j’en approcherai, je n’aurai plus besoin qu’on me l’indique. S’il y a quelque barque pour passer, je passe tout de suite ; sinon, je m’arrêterai jusqu’au matin, dans un champ, sur un arbre, comme les moineaux : il vaut mieux coucher sur un arbre qu’en prison. »

Bientôt il vit un petit chemin à gauche ; il le prit. À l’heure qu’il était, s’il avait rencontré quelqu’un, il n’aurait plus fait tant de cérémonies pour lui adresser sa question ; mais il n’entendait âme qui vive. Il allait donc où le chemin le conduisait, et se parlait ainsi à lui-même :

« Moi faire le diable ! moi tuer tous les messieurs ! un paquet de lettres, moi ! Mes compagnons postés pour me garder ! Je donnerais quelque chose de bon pour me trouver face à face avec ce marchand au-delà de l’Adda (ah ! quand l’aurai-je passée, cette bienheureuse Adda !), et l’arrêter, et lui demander à mon aise où il a pêché tous ces beaux renseignements. Or, sachez, mon cher monsieur, que la chose s’est passée de telle et telle façon, et que ma manière de faire le diable a été d’aider Ferrer comme s’il eût été mon frère ; sachez que, ces coquins qui, à vous entendre, étaient mes amis, ont voulu, pour une parole de bon chrétien que dans un certain moment j’ai osé dire, me faire un vilain badinage ; sachez que, pendant que vous étiez à garder votre boutique, je me faisais enfoncer les côtes pour sauver votre monsieur le vicaire de provision que je n’ai vu ni connu de ma vie. On peut attendre une autre fois que je bouge pour porter secours à ces messieurs… Il est vrai qu’il faut le faire pour le bien de notre âme : eux aussi sont notre prochain. Et ce gros paquet de lettres où était tout le complot, et qui se trouve maintenant dans les mains de la justice, comme vous le donnez pour certain ; gageons que je vous le fais ici apparaître, sans l’aide du diable. Seriez-vous curieux de le voir, ce paquet ? Le voilà… Une seule lettre ?… Oui, monsieur, une seule lettre ; et cette lettre, si vous voulez le savoir, a été écrite par un religieux qui peut vous apprendre votre catéchisme quand bon vous semblera ; un religieux dont, sans vous faire tort, un seul poil de barbe vaut plus que toute la vôtre ; et elle est écrite, cette lettre, comme vous voyez, à un autre religieux, encore un homme, celui-là… Vous voyez à présent quels sont ces vauriens que j’ai pour amis. Apprenez donc à parler une autre fois ; surtout quand il s’agit du prochain. »

Mais, au bout de quelque temps, ces pensées et d’autres semblables cessèrent tout à fait dans l’esprit du pauvre voyageur. Sa situation présente occupait toutes ses facultés. La crainte d’être découvert ou poursuivi, qui lui avait fait trouver son voyage de jour si pénible, ne le tourmentait plus maintenant ; mais que de choses lui rendaient celui-ci bien plus fâcheux encore ! L’obscurité, la solitude, sa fatigue qui augmentait et devenait douloureuse ; avec cela, il soufflait une petite bise sourde, égale, pénétrante, qui ne pouvait guère être de son goût, vêtu comme il était encore des mêmes habits qu’il s’était mis pour aller en quatre sauts à ses noces, et revenir aussitôt triomphant à sa maison ; et ce qui aggravait pour lui toutes ces peines était d’aller ainsi à l’aventure, et l’on peut dire à tâtons, cherchant un lieu de repos et de sûreté.

Lorsqu’il passait par quelque village, il marchait avec le moins de bruit possible, regardant toutefois s’il n’y aurait pas encore quelque porte ouverte ; mais il ne vit nulle part d’autre indice de gens qui ne dormissent point que quelque petite lumière à travers les vitres de fenêtres fermées. Hors des lieux habités, il s’arrêtait de temps en temps ; il prêtait l’oreille pour reconnaître s’il n’entendait pas cette voix si désirée de l’Adda ; mais c’était en vain. Il n’entendait d’autres voix que des hurlements de chiens dans quelque ferme isolée, et dont le son vague dans l’air arrivait à ses oreilles tout à la fois plaintif et menaçant. À mesure qu’il approchait de quelqu’une de ces habitations, les hurlements se changeaient en abois précipités et pleins de colère : au moment où il passait devant la porte, il entendait, il voyait presque la méchante bête qui, le museau contre le joint des ballants, redoublait ses cris de fureur ; et il en perdait la tentation de frapper et de demander asile. Peut-être même, quand il n’y eût pas eu de chiens, n’aurait-il pu s’y résoudre. « Qui est là ? pensait-il : que demandez-vous à l’heure qu’il est ? Comment êtes-vous venu ici ? Faites-vous connaître. N’y a-t-il pas des auberges pour loger les gens ? — Voilà, dans la supposition la meilleure, ce qu’ils me diront si je frappe ; heureux si là-dedans ne dort pas quelque poltron qui, à tout événement, commence par crier : Au secours ! au voleur ! Il faut avoir tout de suite quelque chose de net à répondre : et qu’ai-je à répondre, moi ? Celui qui entend du bruit pendant la unit n’a d’abord en tête que voleurs, brigands, mauvais coups : on ne s’imagine pas qu’un honnête homme puisse la nuit courir les chemins, si ce n’est un seigneur dans sa voiture. » Alors il réservait ce parti pour la dernière extrémité, et allait de l’avant, avec l’espérance, sinon de passer l’Adda dans cette nuit, au moins de la découvrir et de n’avoir pas à la chercher en plein jour.

Marchant, marchant toujours, il arriva là où les champs cultivés finissaient insensiblement en une brande parsemée de joncs et de fougère. Il crut en ceci voir, sinon l’indice qu’un fleuve n’était pas loin, du moins quelque raison de le supposer, et il poursuivit sa marche dans cette brande, en suivant un sentier qui la traversait. Après y avoir fait quelques pas, il s’arrêta pour écouter, mais inutilement encore. Le souci de son voyage s’augmentait par l’aspect sauvage de ce lieu, où il ne voyait plus ni une vigne, ni un mûrier, ni aucun de ces signes de culture montrant la main de l’homme, et qui, jusqu’alors, avaient semblé lui faire une sorte de compagnie. Il avança cependant encore ; et, comme certaines images, certaines apparitions commençaient à se réveiller dans son esprit, où elles avaient été laissées en dépôt par les histoires qu’il avait ouï raconter dans son enfance, il se mit, pour les chasser ou pour les apaiser, à réciter, en cheminant, des prières pour les morts.

Peu à peu, il se trouva parmi des touffes éparses d’arbustes plus élevés, des genêts épineux, des chênes nains, des bruyères. Continuant d’avancer, et allongeant le pas, mais un pas moins résolu qu’impatient, il commença à voir parmi les arbustes quelques arbres disséminés ; allant encore, toujours dans le même sentier, il s’aperçut qu’il entrait dans un bois. Il éprouvait une certaine répugnance à s’y engager ; toutefois, il la vainquit, et alla de l’avant ; mais plus il allait, plus sa répugnance augmentait, plus chaque objet lui devenait désagréable. Les arbres qu’il voyait de loin lui représentaient des figures étranges, difformes, monstrueuses ; leur ombre l’offusquait, cette ombre tremblante que leurs cimes légèrement agitées répandaient sur le sentier éclairé çà et là par la lune ; le bruit même des feuilles mortes qu’il foulait en marchant avait, pour son oreille, je ne sais quoi de déplaisant et de fâcheux. Il éprouvait dans les jambes comme une inquiétude qui les poussait à courir en même temps qu’elles lui semblaient avoir peine à soutenir sa personne. Il sentait l’air de la nuit frapper plus aigre et plus cuisant sur son front et ses joues ; il le sentait passer entre ses habits et son corps, crisper ses membres brisés par la fatigue, les pénétrer jusqu’aux os, y éteindre le peu de vigueur qui pouvait y rester encore. Il y eut un moment où, le nuage noir dans son âme, cette horreur confuse et vague contre laquelle elle luttait depuis quelque temps, sembla tout à coup la vaincre. Sa tête fut sur le point de s’égarer tout à fait ; mais, effrayé par-dessus tout de sa terreur même, il rappela à lui ses esprits et commanda à son cœur de tenir bon. Ainsi raffermi pour un moment, il s’arrêta tout court à réfléchir, et il allait prendre le parti de sortir au plus tôt de ce lieu par le chemin qu’il avait déjà parcouru, d’aller droit au dernier village par où il avait passé, de retourner parmi les hommes et d’y chercher un asile, fût-ce même dans une hôtellerie. Pendant qu’il était ainsi arrêté, ses pieds n’agitant plus les feuilles, tout faisant silence autour de lui, il croit entendre, il entend un bruit sourd et comme le murmure d’une eau courante. Il prête l’oreille, il en est sûr : « C’est l’Adda ! » s’écrie-t-il. Ce fut un ami, un frère, un sauveur qu’il retrouvait. À l’instant sa fatigue disparaît en quelque sorte ; son pouls revient ; son sang, reprenant sa chaleur, circule avec liberté dans ses veines ; sa pensée renaît à la confiance ; cette couleur incertaine et sombre, sous laquelle les objets se présentaient à son esprit, se dissipe en grande partie ; il ne balance plus à s’enfoncer davantage dans le bois, en dirigeant ses pas vers ce bruit qui est une voix amie pour son cœur.

En peu de moments, il arrive à l’extrémité de la plaine, sur le bord d’une rive élevée ; et, regardant en bas parmi les arbustes dont elle était garnie, il vit l’eau briller et couler à ses pieds. Relevant ensuite ses regards, il vit la vaste plaine de l’autre bord, parsemée d’habitations et de villages, puis, au-delà, les coteaux, et, sur l’une de ces hauteurs, une grande tache blanchâtre qui lui parut devoir être une ville, Bergame à coup sûr. Il descendit un peu sur la pente, et, de ses mains et ses bras écartant les broussailles, il chercha des yeux si quelque petite barque ne serait point en mouvement sur le fleuve ; il écouta si quelque bruit de rames ne s’y ferait pas entendre ; mais il ne vit et n’entendit rien. Si ce n’avait été un fleuve tel que l’Adda, Renzo n’eût pas hésité à descendre pour en tenter le passage à gué ; mais il savait qu’avec l’Adda pareilles libertés n’étaient pas permises.

Il se mit alors à tenir conseil en lui-même bien posément sur le parti qu’il avait à prendre. Grimper sur un arbre, et y attendre le jour pendant six heures peut-être qu’il pouvait encore tarder à venir, avec ce froid si piquant, avec cette rosée si glacée, et vêtu d’habits tels que les siens, c’eût été plus qu’il n’en fallait pour le transir tout à fait. Se promener en long et en large pendant tout ce temps était non-seulement un moyen peu efficace pour se garantir de l’âpreté du serein ; mais c’eût été aussi trop demander à ces pauvres jambes qui avaient déjà rempli au-delà de leur tâche. Il se souvint qu’il avait vu dans l’un des champs les plus rapprochés de la brande inculte une de ces cabanes couvertes de chaume, construites en bois et branchages avec enduit de terre, où les paysans du Milanais ont coutume, pendant l’été, de déposer leur récolte et de se retirer la nuit pour la garder ; dans les autres saisons elles demeurent abandonnées. Il décida aussitôt d’en faire son logement ; il reprit le sentier, repassa le bois, les bruyères, la brande, et marcha vers la cabane. Une mauvaise porte, disjointe et vermoulue, était rabattue, sans serrure et sans clef, sur l’entrée ; Renzo l’ouvrit et entra ; il vit suspendue en l’air et soutenue par des cordes de branchages une claie en guise de hamac ; mais il ne se soucia point d’y monter. Il vit à terre un peu de paille et pensa qu’en ce lieu, tout comme dans un autre, un sommeil de quelques heures ne serait pas sans douceur.

Toutefois, avant de s’étendre sur ce lit que la Providence lui avait réservé, il s’y agenouilla pour la remercier de ce bienfait et de toute l’assistance qu’il en avait reçue dans cette terrible journée. Il dit ensuite ses prières ordinaires, et de plus il demanda pardon à Dieu de les avoir omises le soir précédent, ou même, pour rapporter ses propres paroles, de s’être mis au lit comme un chien ou pis encore. « Et c’est pour cela, » ajouta-t-il ensuite en lui-même, en appuyant ses mains sur la paille, et d’agenouillé qu’il était se laissant aller et se couchant, « c’est pour cela que le matin j’ai eu ce beau réveil. » Il ramassa toute la paille qui restait autour de lui, se l’arrangea sur le corps de manière à s’en faire du mieux possible une espèce de couverture pour se garantir, tant bien que mal, du froid qui dans ce gîte même se faisait assez vivement sentir, et il se blottit là-dessous, avec l’intention de faire un bon somme qu’il lui semblait avoir acheté au-delà même de son prix.

Mais à peine eut-il fermé l’œil qu’il commença à se faire dans sa mémoire ou dans son imagination (je ne saurais dire l’endroit bien au juste) un va et vient si actif et si continuel d’un si grand nombre de personnes, que le sommeil ne put que s’enfuir ; le marchand, le notaire, les sbires, le fourbisseur, l’hôte, Ferrer, le vicaire, la société de l’auberge, toute cette tourbe des rues, puis don Abbondio, puis don Rodrigo ; tous gens avec lesquels Renzo avait matière à discours.

Trois seules images s’offraient à lui dégagées de toute amère souvenance, exemples de tout soupçon, n’ayant rien qui ne les fît aimer ; et, parmi elles, deux surtout, bien différentes sans doute l’une de l’autre, mais étroitement liées ensemble dans le cœur du jeune homme ; une tresse noire et une barbe blanche. Mais le plaisir même qu’il éprouvait en arrêtant sur elles sa pensée n’était rien moins qu’un plaisir tranquille et pur. En songeant au bon religieux, il rougissait davantage encore de ses propres écarts, de sa honteuse intempérance, de son peu d’égards pour les conseils paternels du saint homme ; et s’il contemplait l’image de Lucia ! Nous n’essaierons point de dire ce qu’alors il ressentait : le lecteur connaît les circonstances ; qu’il se le figure. La pauvre Agnese enfin, pouvait-il l’oublier ? Cette Agnese qui l’avait choisi, qui l’avait déjà considéré comme ne faisant qu’un avec sa fille unique, et, avant même qu’il pût lui donner le titre de mère, en avait pris pour lui le langage et les sentiments, en lui témoignant par des faits son affectueuse sollicitude. Mais celui-ci était un chagrin de plus et non sans doute le moins sensible, que de voir cette pauvre femme, précisément à cause de son attachement pour lui, des intentions si bienveillantes qu’elle lui avait montrées, de la voir maintenant chassée de sa demeure, errante en quelque sorte, ne sachant ce que serait son avenir, et, ne recueillant que malheurs et que peines de ce qu’elle avait cru devoir assurer le repos et la joie de ses vieux jours. Quelle nuit, pauvre Renzo ! Cette nuit qui devait être la cinquième de son mariage ! Quelle chambre ! Quel lit nuptial ! Et après quelle journée ! Et pour arriver à quel lendemain, à quelle suite de jours ! « À la volonté de Dieu, » répondait-il aux pensées qui lui causaient le plus de chagrin ; « à la volonté de Dieu. Il sait ce qu’il fait ; pour nous aussi Dieu est là. Que tout ceci me compte pour mes péchés. Lucia est si pieuse ! Ce bon maître ne voudra pas la faire souffrir trop longtemps.

Au milieu de ces pensées, désespérant du pouvoir s’endormir, et le froid lui devenant de plus en plus incommode, jusqu’à le faire grelotter de temps en temps et faire claquer ses dents malgré lui, il soupirait après l’arrivée du jour et mesurait avec impatience la marche lente des heures. Je dis qu’il la mesurait, parce que, à chaque demi-heure, il entendait, dans ce vaste silence, résonner les coups d’une horloge ; je pense que ce devait être celle de Trezzo. Et la première fois que ce tintement frappa son oreille, inattendu comme il était et sans offrir avec soi aucune idée du lieu d’où il pouvait venir, il apporta dans son âme je ne sais quoi de mystérieux et de solennel, quelque chose qui s’y faisait sentir comme un avertissement qui lui fût venu d’une personne cachée à ses regards et dont la voix lui était inconnue.

Lorsqu’enfin ce battant de cloche eut frappé onze coups[61], c’est-à-dire l’heure que Renzo avait fixée pour son lever, il se souleva à demi perclus, se mit à genoux, récita, et avec plus de ferveur qu’à l’ordinaire, ses prières du matin, se dressa sur ses pieds, étendit ses bras et ses jambes, secoua sa taille et ses épaules, comme pour remettre l’accord de ses membres qui semblaient agir chacun par soi, souffla dans l’une, puis dans l’autre de ses deux mains, les frotta, ouvrit la porte de la cabane, et avant tout il regarda des divers côtés pour voir s’il n’y avait personne. Ne voyant personne, en effet, il chercha des yeux le sentier qu’il avait suivi le soir précédent, le reconnut aussitôt et le prit pour s’acheminer.

Le ciel promettait une belle journée ; la lune, près d’achever son cours, pâle et sans rayons, se détachait cependant sur cet immense champ d’un gris mêlé d’azur qui, bien bas vers l’orient, se perdait par degrés insensibles dans une teinte jaune et rosée. Plus près encore de l’horizon s’étendaient en longues bandes inégales quelques nuages où le bleu et le brun confondaient leurs nuances, et dont les plus bas présentaient à leur bord inférieur comme une ligne de feu qui de moment en moment devenait plus vive et plus tranchante. Au midi, d’autres nuages, ramassés ensemble, légers et moelleux, pour ainsi dire, allaient s’illuminant de mille couleurs auxquelles on ne saurait donner un nom. C’était ce ciel de Lombardie, si beau quand il est dans sa beauté, si splendide et si calme. Si Renzo s’était trouvé là se promenant, il aurait certainement levé les yeux et admiré cette naissance du jour si différente de celle qu’il était habitué à voir dans ses montagnes ; mais il ne faisait attention qu’à son chemin et marchait à grands pas, tant pour se réchauffer que pour arriver plus vite. Il passe les champs de culture, il passe la brande, il passe les bruyères, il traverse le bois, regardant de côté et d’autre et riant, non sans quelque honte, du trouble intérieur qu’il y avait ressenti quelques heures auparavant ; il est sur le haut de la rive, il regarde en bas ; et à travers les branches il voit une petite barque de pêcheur qui venait lentement contre le cours de l’eau, en rasant la terre de ce côté. Il descend aussitôt par la voie la plus courte, se la frayant dans les broussailles ; il est sur le bord ; presque à voix basse il appelle le pêcheur ; et avec l’intention de paraître lui demander un service de peu d’importance, mais en prenant, sans s’en apercevoir, un air à demi suppliant, il lui fait signe d’aborder. Le pêcheur promène un regard attentif tout au long de la rive, en avant sur l’eau qui vient, en arrière sur l’eau qui s’éloigne, puis il dirige la proue vers Renzo et touche terre. Renzo qui, tout à fait sur le bord, avait presque un pied dans l’eau, saisit la pointe de la barque, saute dedans et dit :

« Voulez-vous me rendre le service, en payant, de me passer à l’autre bord ? »

Le pêcheur l’avait deviné et déjà tournait vers cette direction. Renzo, voyant dans le fond de la barque une autre rame, se baissa et la saisit.

« Tout beau, tout beau, » dit le patron ; mais en voyant ensuite avec quel savoir-faire le jeune homme avait pris l’instrument et se disposait à le manier : « Ah ! ah ! reprit-il, vous êtes du métier.

— Quelque peu, » répondit Renzo, et il se mit à l’ouvrage avec une vigueur et une habileté qui dénotaient mieux qu’un amateur. Sans jamais ralentir le jeu de sa rame, il jetait de temps en temps un coup d’œil soucieux sur la rive d’où ils s’éloignaient, puis un autre coup d’œil impatient vers celle où se dirigeait leur marche, et il se tourmentait de ne pouvoir y arriver par la ligne la plus courte ; car le courant était, en cet endroit, trop rapide pour qu’il fût possible de le couper directement ; et la barque, partie en rompant, partie en suivant le fil de l’eau, était obligée de faire le trajet par la diagonale. Comme il arrive dans toutes les affaires un peu embrouillées, où les difficultés se présentent d’abord en masse et se montrent ensuite en détail dans l’exécution, Renzo, maintenant que l’Adda était, on peut dire, passée, s’inquiétait de savoir si là le fleuve marquait la frontière, ou si, après avoir surmonté cet obstacle, il lui en resterait à surmonter un autre. C’est pourquoi, appelant le pêcheur et montrant d’un signe de tête cette tache blanchâtre qu’il avait vue la nuit précédente et qui maintenant lui apparaissait bien plus distinctement, il dit : « Est-ce Bergame, ce pays là-haut ?

— La ville de Bergame, répondit le pêcheur.

— Et cette rive-là, est-elle Bergamasque ?

— Terre de Saint-Marc[62].

— Vive saint Marc ! » s’écria Renzo. Le pêcheur ne dit rien.

Ils touchent enfin à cette rive. Renzo s’y élance ; il remercie Dieu intérieurement, et puis le batelier par la parole ; il met la main dans sa poche, en tire une berlinga qui, vu les circonstances, n’était pas pour lui d’une mince valeur, et la présente à cet honnête homme. Celui-ci, après avoir encore donné son coup d’œil sur la rive milanaise, et sur le fleuve par en haut et par en bas, tendit la main, prit le pourboire, le plaça où il devait être ; puis il serra ses lèvres, et de plus il mit l’index en croix, accompagnant ce geste d’un signe de l’œil expressif, après quoi il dit : « Bon voyage, » et s’en retourna.

Pour que l’obligeance, si prompte et si discrète, de cet homme envers un inconnu n’étonne pas trop le lecteur, nous devons l’informer que ce batelier, appelé souvent par des contrebandiers et des bandits à leur rendre un semblable service, était dans l’habitude de se prêter à cette demande, non pas autant pour le profit modique et incertain qui pouvait lui en revenir que pour ne pas se faire des ennemis dans de pareilles classes. Il s’y prêtait, dis-je, toutes les fois qu’il pouvait se promettre de n’être pas vu par des employés des gabelles, des sbires ou des gens explorateurs. Ainsi, sans être plus l’ami des uns que des autres, il cherchait à les satisfaire tous avec cette impartialité dont fait profession celui qui est obligé d’avoir affaire à certaines personnes, et soumis à rendre compte à certaines autres.

Renzo s’arrêta un instant sur la rive à contempler la rive opposée, cette terre qui, peu de moments avant, brûlait si fort sous ses pieds.

« Ah ! j’en suis dehors tout de bon ! » fut sa première pensée. « Reste là, maudit pays ! » fut la seconde, l’adieu à la patrie. Mais la troisième courut aussitôt vers ceux que dans ce pays il laissait. Alors il croisa ses bras sur sa poitrine, poussa un soupir, baissa les yeux sur l’eau qui coulait à ses pieds, et se dit :

« Elle a passé sous le pont ! » C’est ainsi que, selon l’usage de son endroit, il appelait par un sous-entendu le pont de Lecco.

« Ah ! monde perfide ! Enfin, à la volonté de Dieu ! »

Il tourna le dos à ces tristes objets et se mit en marche, prenant pour point de mire la tache blanchâtre sur la pente de la montagne, en attendant qu’il trouvât quelqu’un pour se faire indiquer plus précisément son chemin. Et il fallait voir avec quelle aisance il accostait les passants, et, sans chercher tant de détours, nommait le pays où son cousin habitait. Il sut, du premier auquel il s’adressa, qu’il lui restait encore neuf milles à faire.

Ce voyage ne fut point gai. Sans parler des peines que Renzo portait avec lui, ses yeux étaient à tout moment attristés par des objets affligeants et de nature à l’avertir qu’il trouverait dans le pays, où il s’avançait, la même disette qu’il avait laissée dans le sien. Sur tout son chemin, et plus encore dans les bourgs et les villages, il rencontrait à chaque pas des pauvres qui ne l’étaient point par métier et montraient sur leur visage plus que par leurs vêtements leur misère et leur souffrance : des paysans, des montagnards, des artisans, des familles entières ; et de tous il n’entendait qu’un long mélange de prières, de plaintes et de gémissements. Cette vue, outre la compassion et la tristesse qu’elle faisait naître dans son cœur, le mettait encore en souci pour lui-même.

« Qui sait, se disait-il, si je trouverai à faire mes affaires ? s’il y a de l’ouvrage comme dans les années précédentes ? Mais enfin, Bortolo me voulait du bien, c’est un bon garçon ; il a gagné de l’argent ; il m’a appelé vers lui bien des fois ; il ne m’abandonnera pas. Et puis, la Providence m’a aidé jusqu’à présent ; elle m’aidera encore pour l’avenir. »

Cependant son appétit, déjà réveillé depuis quelque temps, allait croissant en raison du chemin que faisaient ses jambes ; et quoiqu’au moment où il commença à s’en occuper, il se sentît en état de le supporter sans trop de peine jusqu’au bout des deux ou trois milles qu’il avait encore à laisser derrière lui, il fit d’un autre côté réflexion qu’il serait peu séant de sa part de se présenter à son cousin comme un nécessiteux et de lui dire, pour premier compliment : Donne-moi à manger. Il tira de sa poche toutes ses richesses, les fit courir dans une de ses mains et en établit la somme. Ce n’était pas un compte qui exigeât beaucoup d’arithmétique ; mais cependant il y avait largement de quoi faire un petit repas. Il entra dans une hôtellerie pour se restaurer ; et en effet, lorsqu’il eut payé, il lui resta encore quelque monnaie.

En sortant, il vit près de la porte, étendues plutôt qu’assises sur le sol de la rue, où il faillit les heurter du pied sans le vouloir, deux femmes, l’une d’un certain âge, l’autre plus jeune tenant dans ses bras un petit enfant qui, après avoir enfin sucé deux mamelles épuisées, pleurait pitoyablement ; leur teint était celui de la mort. Tout auprès se tenait debout un homme dont la figure et les membres laissaient voir encore les marques d’une ancienne vigueur, maintenant domptée et comme éteinte par sa longue souffrance. Tous trois tendirent la main vers le jeune homme qui sortait d’un pas leste et avec l’air ragaillardi. Aucun d’eux ne parla ; que pouvait dire de plus une prière ?

« Elle existe, la Providence ! » dit Renzo ; et, mettant aussitôt la main dans sa poche, il la vida du peu de numéraire qui pouvait y rester, le mit dans la main qu’il vit le plus près de lui, et reprit son chemin.

Son repas et sa bonne action (puisqu’il est vrai que nous sommes composés d’une âme et d’un corps) avaient réconforté son cœur et rasséréné toutes ses idées ; et il est certain qu’en se dépouillant ainsi de ses dernières espèces, il avait acquis plus de confiance pour son avenir que ne lui en aurait donné une somme dix fois plus forte dont il eût fait la trouvaille. Car si, pour soutenir dans ce jour ces malheureux qui expiraient de besoin dans la rue, la Providence avait tenu en réserve les derniers sous d’un étranger, fugitif, incertain lui-même des moyens qu’il aurait pour vivre, comment penser qu’elle voulût laisser sans ressources celui dont elle s’était servie pour cette œuvre, à qui elle avait donné un sentiment si vif d’elle-même, un sentiment si efficace et si résolu ? C’était à peu près là ce que pensait le jeune homme, quoique d’une manière moins claire encore que je n’ai su le rendre. Dans le reste de sa route, revenant à songer à sa situation, il y voyait tout s’aplanir. La disette devait avoir un terme ; tous les ans on moissonne ; en attendant, il avait le cousin Bortolo et sa propre industrie. Outre cela il possédait dans sa maison un petit pécule qu’il se ferait au plus tôt envoyer. Avec cet argent, au pis aller, il vivrait jusqu’à ce que revînt l’abondance.

« La voilà enfin de retour, l’abondance, poursuivait-il dans son imagination ; l’ouvrage a repris et va grand train ; les maîtres se disputent à qui aura des ouvriers milanais, comme étant ceux qui savent bien le métier ; les ouvriers milanais lèvent la tête ; qui veut des gens habiles, doit les payer. On gagne de quoi vivre pour plus d’un, et de quoi mettre un peu de côté. On fait écrire aux femmes de venir… Et puis d’ailleurs, pourquoi renvoyer si loin ? N’est-il pas vrai qu’avec ce petit fonds que nous avons en réserve, nous aurions vécu là-bas tout cet hiver ? Nous vivrons de même ici. Des curés, il y en a partout. Ces deux chères femmes arrivent ; on s’établit. Quel plaisir de venir se promener sur ce même chemin tous ensemble ! d’aller jusqu’à l’Adda en carriole, et de faire un goûter sur la rive, tout à fait sur la rive, et de montrer aux femmes l’endroit où je me suis embarqué, les broussailles à travers lesquelles je suis descendu, cette place d’où j’ai regardé s’il y avait un bateau ! »

Il arrive au pays du cousin ; en y entrant, ou même avant d’y entrer, il remarque une maison fort élevée, à plusieurs rangs de longues fenêtres ; il reconnaît une filature, il entre, il demande, en élevant la voix au milieu du bruit de l’eau tombante et des roues, si c’est là qu’habite un certain Bortolo Castagneri.

« M. Bortolo ? Le voilà !

— Monsieur ! C’est bonne marque, » pensa Renzo. Il voit le cousin, il court à lui. Celui-ci se tourne, reconnaît le jeune homme, qui lui dit :

« Me voici. » Le cousin poussa un cri de surprise ; l’un et l’autre lèvent les bras et se les jettent au cou mutuellement ; après le premier accueil, Bortolo mène notre jeune homme loin du bruit des engins et des regards des curieux, dans une autre pièce et lui dit :

« Je te vois volontiers, mais tu es un bienheureux enfant. Je t’avais engagé bien des fois à venir ; tu n’as jamais voulu ; maintenant tu arrives dans un moment un peu critique.

— Si je dois te le dire, je ne suis pas venu de mon propre gré, » dit Renzo ; et le plus brièvement possible, mais non sans beaucoup d’émotion, il lui raconta sa douloureuse histoire.

« C’est une autre paire de manches, dit Bortolo. Oh ! pauvre Renzo ! Mais tu as compté sur moi ; et moi, je ne t’abandonnerai pas. À dire vrai, dans ce moment on ne recherche pas les ouvriers ; c’est même tout au plus si chacun garde les siens, pour ne pas les perdre et déranger son train de commerce ; mais notre maître me veut du bien, et il est à son aise. Je puis même te dire, sans me vanter, que c’est à moi qu’il le doit en grande partie. Il a fourni le capital, et moi mon petit savoir-faire. Je suis son premier ouvrier, sais-tu bien ? et, à dire la chose comme elle est, je suis son factotum. Pauvre Lucia Mondella ! Je me la rappelle comme si c’était hier ; une brave fille ! toujours celle qui se tenait le mieux à l’église ; et quand on passait devant sa petite maison… Il me semble la voir, cette petite maison, à quelques pas hors du village, avec ce beau figuier qui dépassait le mur…

— Non, non, ne parlons pas de cela.

— Je veux dire que, quand on passait devant cette petite maison, toujours on entendait ce rouet qui tournait, tournait, tournait. Et ce don Rodrigo ! Déjà, de mon temps, il prenait ce chemin ; mais maintenant, à ce que je vois, il fait tout à fait le diable pendant que Dieu lui laisse la bride sur le cou. Ainsi donc, comme je te disais, ici on souffre un peu de la faim… À propos, comment es-tu en appétit ?

— J’ai mangé il y a peu de temps, en route.

— Et en espèces, comment sommes-nous ? »

Renzo étendit sa main, l’approcha de sa bouche, et y souffla dessus légèrement.

« N’importe, dit Bortolo, j’en ai, que ce ne soit pas là ton souci. Bientôt, les choses venant à changer, s’il plaît à Dieu, tu me le rendras, et il t’en restera même pour toi.

— J’ai chez moi quelque petit fonds, et je me le ferai envoyer.

— C’est bon ; et, en attendant, compte sur moi. Dieu m’a donné du bien, pour que je fasse du bien aux autres ; et si je n’en fais pas à mes parents et à mes amis, à qui est-ce que j’en ferai ?

— Quand je l’ai dit, qu’il y a une Providence ! s’écria Renzo en serrant affectueusement la main de son bon cousin.

— Ainsi donc, reprit celui-ci, à Milan ils ont fait tout ce vacarme. Ils me semblent un peu fous, ces gens-là. Le bruit en a couru ici ; mais je veux que tu me racontes tout cela plus en détail. Oh ! nous n’en manquons pas, de choses à nous dire. Ici, vois-tu, cela se passe d’une manière plus tranquille, et l’on fait les choses avec plus de bon sens. La ville a acheté deux mille charges de blé d’un marchand qui demeure à Venise ; c’est du blé qui vient de Turquie ; mais quand il s’agit de manger, on n’y regarde pas de si près. Mais écoute ce qui arrive ; il arrive que les gouverneurs de Vérone et de Brescia ferment le passage et disent : Ici le blé ne passe pas. Que font les Bergamasques ? Ils envoient à Venise Lorenzo Torre, un docteur, mais de ceux qui comptent. Il part en toute hâte, il se présente au doge et lui dit : Quelle idée est donc venue à ces messieurs les gouverneurs ? Mais un discours ! un discours, dit-on, à faire imprimer. Ce que c’est que d’avoir un homme qui ait la langue bien pendue ! Sur-le-champ, ordre de laisser passer le grain ; et les gouverneurs sont obligés non-seulement de le laisser passer, mais encore de le faire escorter ; et il est en voyage. On a aussi pensé au territoire. Giovanbattista Biava, nonce de Bergame à Venise (encore un homme celui-là), a fait comprendre au sénat que, dans la campagne aussi, on souffrait de la faim, et le sénat a accordé quatre mille mesures de millet. Cela aide d’autant à faire du pain. Et puis, veux-tu le savoir ? s’il n’y a pas de pain, nous mangerons autre chose. Le Seigneur m’a donné du bien, comme je t’ai dit. Maintenant je vais te conduire chez mon maître ; je lui ai parlé bien souvent de toi, et il te fera bon accueil. C’est un bon gros Bergamasque à l’antique, un homme au cœur large. À la vérité, il ne t’attendait pas dans ce moment ; mais quand il apprendra ton histoire… Et d’ailleurs il sait faire cas des ouvriers, parce que la disette passe, et le négoce reste. Mais avant tout il faut que je t’avertisse d’une chose. Sais-tu comment ils nous appellent dans ce pays, nous autres de l’État de Milan ?

— Comment nous appellent-ils ?

— Ils nous appellent baggiani[63].

— Ce n’est pas un joli nom.

— C’est ainsi ; celui qui est né dans le Milanais et veut vivre dans le Bergamasque, doit en prendre son parti. Pour ces gens-ci, donner du baggiano à un Milanais, c’est comme donner de l’illustrissime à un gentilhomme.

— Ils le disent, je pense, à qui veut se le laisser dire.

— Mon enfant, si tu n’es pas disposé à avaler du baggiano à tout repas, il ne faut pas que tu comptes pouvoir vivre ici. Il faudrait avoir sans cesse le couteau à la main ; et quand, par supposition, tu en aurais tué deux, trois, quatre, viendrait ensuite celui qui te tuerait toi-même ; et alors quel beau plaisir que celui de comparaître au tribunal de Dieu avec trois ou quatre meurtres sur la conscience !

— Et un Milanais qui a un peu de… et ici il se frappa le front du bout du doigt, comme il avait fait dans l’auberge de la Pleine-Lune. Je veux dire, un homme qui sait bien son métier !

— Tout de même. Ici c’est un baggiano tout comme un autre. Sais-tu comment dit mon maître quand il parle de moi avec ses amis ? Ce baggiano a été la main de la Providence pour mon commerce ; si je n’avais ce baggiano, je serais bien embarrassé. C’est l’usage.

— C’est un sot usage. Mais en voyant ce que nous savons faire (car, après tout, c’est nous qui avons apporté ici cette industrie et qui la faisons aller), en voyant cela, est-il possible qu’ils ne se soient pas corrigés ?

— Jusqu’à présent, non, avec le temps cela pourra venir ; avec les enfants qui arrivent ; mais pour les hommes faits, il n’y a pas moyen. Ils ont pris ce tic et ne savent pas s’en défaire. Qu’est-ce que cela au bout du compte ? C’était bien autre chose, ces gentillesses que t’ont faites nos chers compatriotes, et celles qu’ils voulaient y ajouter.

— Au fait, c’est vrai ; s’il n’y a pas d’autre mal que celui-là…

— À présent que tu as compris ce point, tout ira bien. Viens chez notre maître, et courage. »

Tout, en effet, alla bien ; tout justifia si pleinement les promesses de Bortolo, que nous croyons inutile d’en faire une relation particulière. Et ce fut vraiment un coup de la Providence ; car, pour les effets et l’argent que Renzo avait laissés dans sa demeure, nous allons bientôt voir s’il fallait y faire fond.


CHAPITRE XVIII.


Ce même jour, 13 novembre, un exprès arrive chez M. le podestat de Lecco, et lui présente une dépêche de M. le capitaine de justice, contenant l’ordre de faire toutes les recherches possibles et les mieux combinées pour découvrir si un certain jeune homme nommé Lorenzo Tramaglino, fileur de soie, évadé des mains prædicti egregii domini capitanei[64], serait retourné palam vel clam[65], dans son pays, lequel n’est pas précisément connu, verum in territorio Leuci[66]. Quod si compertum fuerit sic esse[67], ledit seigneur podestat devra chercher, quantâ maximâ diligentiâ fieri potest[68], à s’assurer de sa personne ; et, après l’avoir fait lier comme il convient, videlicet[69] avec de bonnes menottes, vu l’insuffisance éprouvée des manchettes pour l’individu susnommé, il le fera conduire dans les prisons et l’y retiendra sous bonne garde, pour le remettre aux mains de ceux qu’on enverra le prendre ; et qu’il soit retourné ou non, accedatis ad domum prædicti Laurentii Tramalinii ; et, factâ debitâ diligentiâ, quidquid ad rem repertum fuerit auferatis ; et informationes de illius pravâ qualitate, vitâ et complicibus somatis[70] ; et de tout ce qui aura été dit et fait, trouvé ou non trouvé, pris et laissé, diligenter referatis[71]. M. le podestat, après s’être assuré, par tous les moyens en son pouvoir, que l’individu mentionné n’était pas retourné dans son pays, fait appeler le consul du village et se fait mener par lui à la maison indiquée, accompagné d’un notaire et avec une grande suite de sbires. La maison est fermée ; celui qui a les clefs est absent ou ne se laisse pas trouver. On enfonce la porte, on cherche avec tout le soin convenable, c’est-à-dire que l’on procède comme dans une ville prise d’assaut. Le bruit de cette expédition se répand immédiatement dans toute la contrée ; il arrive aux oreilles du père Cristoforo, lequel, surpris non moins qu’affligé, questionne de toutes parts pour se procurer des éclaircissements sur la cause d’un événement si imprévu ; mais il ne recueille que des conjectures en l’air, et il écrit aussitôt au père Bonaventure, de qui il espère recevoir des renseignements plus précis. Cependant les parents et les amis de Renzo sont cités pour déposer sur ce qu’ils peuvent connaître de ses mauvaises qualités. S’appeler Tramaglino est un malheur, une honte, un délit : le pays est sens dessus dessous. Peu à peu on en vient à savoir que Renzo s’est sauvé des mains de la justice au beau milieu de Milan, et qu’ensuite il a disparu. Le bruit court qu’il a fait quelque chose de très-fort ; mais ce qu’il a fait, on ne sait le dire, ou on le raconte de cent façons. Plus c’est fort, moins on y croit dans le pays, où Renzo est connu pour un honnête jeune homme : la plupart présument et vont se disant à l’oreille l’un à l’autre que c’est une machination ourdie par ce mauvais et trop puissant seigneur don Rodrigo, pour perdre son pauvre rival. Tant il est vrai qu’en jugeant par induction et sans connaître les faits autant que c’est nécessaire, on fait quelquefois grand tort, même aux méchants.

Mais nous, les faits à la main, comme on dit, nous pouvons affirmer que, si cet honnête homme n’avait point pris part au malheur de Renzo, il en ressentit autant de plaisir que si c’eût été son propre ouvrage, et s’en félicita d’un ton de triomphe avec ses affidés, surtout avec le comte Attilio. Celui-ci, selon son premier dessein, aurait déjà dû être de retour à Milan ; mais, à la nouvelle du tumulte ou de ces promenades de la canaille en toute autre attitude que de recevoir des coups de bâton, il avait jugé à propos de prolonger son séjour à la campagne jusqu’au retour du calme ; d’autant plus qu’ayant offensé bien du monde, il avait quelque raison de craindre que parmi tant de gens dont l’impuissance était la seule cause du repos où ils se tenaient, il s’en trouvât quelqu’un qui s’enhardît par les circonstances et jugeât le moment favorable pour les venger tous à la fois. Ce retard ne fut pas de longue durée ; l’ordre venu de Milan pour les poursuites à exercer contre Renzo montrait déjà que les choses avaient repris leur cours ordinaire ; et presque dans le même moment on en eut la certitude. Le comte Attilio partit immédiatement, exhortant son cousin à persister dans son entreprise, à la mener à son terme, et lui promettant, de son côté, de mettre sur-le-champ la main à l’œuvre pour le débarrasser du moine, grande affaire dans laquelle l’heureux incident relatif à son malotru de rival devait admirablement le servir. Attilio venait à peine de partir lorsque le Griso revint de Monza sain et sauf, et rapporta à son maître ce qu’il avait pu apprendre : que Lucia avait trouvé refuge dans tel monastère, sous la protection de telle dame ; et qu’elle se tenait constamment cachée, comme si elle était elle-même religieuse, ne mettant jamais le pied hors la porte, et assistant aux offices de l’église par une petite fenêtre grillée, ce qui déplaisait à bien des gens qui, ayant entendu murmurer quelque chose de ses aventures et faire de sa figure un grand éloge, auraient voulu voir par eux-mêmes ce qui en était.

Ce récit fait à don Rodrigo lui mit le diable au corps, ou, pour mieux dire, rendit plus méchant encore celui qui déjà y habitait. Les circonstances les plus favorables semblaient se réunir pour flatter son espoir et ajoutaient toujours plus à l’ardeur de sa passion, c’est-à-dire à ce mélange de point d’honneur, de rage et d’infâme caprice dont sa passion était composée. Renzo, en effet, était absent, expulsé, banni, de telle sorte que tout devenait permis contre lui, et que sa fiancée elle-même pouvait en quelque façon être considérée comme propriété d’un rebelle. Le seul homme au monde qui aurait eu la volonté comme le pouvoir de prendre parti pour elle et de faire assez de bruit pour être entendu de loin et de personnes haut placées, cet enragé de moine allait probablement sous peu être mis, lui aussi, hors d’état de nuire. Et voilà qu’un nouvel obstacle venait, non pas seulement contre-balancer tous ces avantages, mais les rendre, on peut dire, inutiles. Un monastère de Monza, quand même il ne s’y serait pas trouvé une princesse, était un os trop dur pour les dents de don Rodrigo ; et, dans quelque sens qu’il tournât en son imagination autour de cet asile, il ne trouvait aucun moyen, soit par force, soit par surprise, d’y pénétrer. Il fut presque sur le point d’abandonner une œuvre si fatalement contrariée, et de s’en aller à Milan, prenant même le chemin le plus long pour éviter de passer par Monza ; puis, à Milan, se jeter dans les divertissements au milieu de ses amis, afin de chasser par des pensées toutes de joie cette pensée devenue désormais toute de peine et de tourment. Mais, mais, mais, tout beau quant à ces amis. Au lieu d’une distraction, il pouvait s’attendre à trouver auprès d’eux de nouveaux déplaisirs, car sûrement Attilio aurait alors déjà pris la trompette et mis tout ce monde-là dans l’attente. De tous côtés on lui demanderait des nouvelles de la montagnarde ; il faudrait répondre. Il avait voulu, il avait tenté ; qu’avait-il obtenu ? Il s’était proposé un succès, un succès d’un genre un peu bas, il est vrai ; mais enfin on ne peut pas toujours bien régler ses caprices ; l’essentiel est de les satisfaire ; et comment en sortait-il, de cette affaire qui lui tenait tant à cœur ? Comment ? En se déclarant vaincu par un manant et un moine. Ouh ! Et lorsque, par un bonheur inespéré, il se voyait délivré de l’un, et, par l’habileté d’un ami, débarrassé de l’autre, sans qu’il y eût pris, bon à rien qu’il était, la moindre peine, il ne savait pas profiter de la circonstance et renonçait lâchement à son entreprise. Il y avait là plus qu’il n’en fallait pour ne plus oser lever les yeux devant un galant homme ou se voir obligé d’avoir sans cesse l’épée à la main. Et puis, comment revenir dans ce château, comment demeurer dans ce pays où, sans parler des souvenirs cuisants et perpétuels de sa passion, il porterait avec lui la tache d’un coup manqué, où tout à la fois serait accrue pour lui la haine publique, et diminuée l’idée que l’on avait de sa puissance ? où, sur la figure de chaque vilain, au milieu même des révérences qu’on lui ferait, il pourrait lire cette amère apostrophe : Tu l’as avalée, j’en suis ravi. La voie de l’iniquité, dit ici notre manuscrit, est large ; mais cela ne veut pas dire qu’elle soit commode : elle a sa part d’embarras et de pas scabreux ; ennuis et fatigue s’y font sentir, quoiqu’elle aille en pente.

Don Rodrigo, qui ne voulait ni quitter cette voie, ni reculer, ni s’arrêter, et qui de lui-même ne pouvait avancer, songeait bien à un moyen par lequel il le pourrait : et c’était de réclamer l’assistance d’un personnage dont les mains arrivaient souvent là où n’arrivait pas la vue des autres ; un homme ou un démon pour qui la difficulté des entreprises était souvent l’aiguillon qui le déterminait à s’en charger. Mais ce parti avait aussi ses inconvénients et ses risques, d’autant plus graves qu’on pouvait moins les calculer à l’avance ; car il était impossible de prévoir jusqu’où l’on irait, une fois embarqué avec cet homme, puissant auxiliaire sans doute, mais conducteur non moins absolu et dangereux.

Ces pensées tinrent pendant plusieurs jours don Rodrigo dans une indécision des plus pénibles. Il reçut dans ces entrefaites une lettre du comte Attilio qui l’informait que l’affaire était en bon train. Peu après l’éclair éclata le tonnerre ; c’est-à-dire qu’un beau matin on apprit que le père Cristoforo était parti de Pescarenico. Ce succès si complet et si prompt, la satire d’Attilio qui prêchait à son cousin le courage et le menaçait de grandes railleries s’il en manquait, tout cela fit incliner toujours plus celui-ci vers le parti hasardeux. Ce qui acheva de le déterminer fut l’avis inattendu qu’Agnese était retournée chez elle ; c’était un obstacle de moins près de Lucia. Rendons compte de ces deux événements, en commençant par le dernier.

Les deux pauvres femmes s’étaient à peine arrangées dans leur asile, que la nouvelle se répandit à Monza, et par conséquent dans le monastère, des grands désordres qui avaient eu lieu à Milan ; et à la suite de la nouvelle principale, vinrent une foule de détails qui grossissaient et variaient à chaque minute. La tourière qui, de son logement, pouvait avoir une oreille vers la rue et l’autre vers le monastère, recueillait des ouï-dire par-ci, des ouï-dire par-là, et en faisait part à ses hôtes. « Deux, six, huit, quatre, sept ont été mis en prison : ils seront pendus, partie devant le four des béquilles, partie au bout de la rue où se trouve la maison du vicaire de provision… Eh ! eh ! écoutez ceci ! il s’en est sauvé un qui est de Lecco ou de ces contrées-là. Je ne sais pas son nom ; mais il doit venir quelqu’un qui me le dira ; nous verrons si vous le connaissez. »

Cette annonce, jointe à la circonstance que Renzo avait dû arriver à Milan précisément dans le jour fatal, donna quelque inquiétude aux femmes, et surtout à Lucia ; mais figurez-vous ce que ce fut lorsque la tourière vint leur dire : « Il est bien effectivement de votre pays, celui qui a pris le large pour ne pas être pendu ; c’est un fileur de soie qui s’appelle Tramaglino. Le connaissez-vous ? »

Lucia, qui était assise, cousant je ne sais quoi, laissa échapper l’ouvrage de ses mains ; elle pâlit et changea tellement de visage que la tourière n’eût pas manqué de s’en apercevoir, si elle eût été plus rapprochée. Mais elle était debout sur la porte avec Agnese qui, troublée aussi, mais pas au même point, put ne pas perdre contenance ; et, pour répondre quelque chose, elle dit que dans un petit pays tout le monde se connaît et qu’elle connaissait en effet Tramaglino, mais qu’elle avait peine à croire que pareille chose lut arrivée, parce que c’était un jeune homme fort paisible. Elle demanda ensuite s’il était bien sûr qu’il se fût sauvé, et en quel endroit.

« Qu’il se soit sauvé, tout le monde le dit. Où ? c’est ce qu’on ne sait point. Il peut se faire encore qu’on le rattrape, comme il peut se faire aussi qu’il soit en sûreté. Mais, si on lui met la main dessus, votre jeune homme paisible… »

Ici, par bonheur, la tourière fut appelée ailleurs et s’en fut. Il n’est pas besoin de dire dans quel état restèrent la mère et la fille. La pauvre femme et sa jeune compagne désolée eurent plusieurs jours à passer dans cette cruelle incertitude, s’épuisant en conjectures sur le comment, sur le pourquoi, sur les conséquences d’un événement si douloureux, commentant, chacune à part soi, ou à demi-voix entre elles, lorsqu’elles le pouvaient, ces terribles paroles.

Enfin, un jeudi, un homme vint au couvent demander Agnese. C’était un chasse-marée de Pescarenico qui allait à Milan, comme d’usage, vendre son poisson ; et le bon père Cristoforo l’avait prié d’avoir la complaisance, en passant à Monza, de pousser jusqu’au couvent, de faire ses compliments aux deux femmes, de leur raconter ce qu’il savait sur la triste aventure de Renzo, de leur recommander la patience et la confiance en Dieu ; de leur dire que, pour lui, pauvre religieux, il ne les oublierait certainement pas, et guetterait l’occasion où il pourrait leur prêter son aide ; qu’en attendant il ne manquerait pas, chaque semaine, de leur faire parvenir de ses nouvelles par le même moyen que cette fois ou de quelque autre manière. Relativement à Renzo, le messager ne put leur apprendre rien de nouveau ni de certain, si ce n’est la visite faite dans sa maison et les recherches opérées pour le saisir ; mais il ajoutait qu’elles avaient toutes été vaines, et qu’on savait positivement qu’il s’était mis en sûreté sur le territoire de Bergame. Cette certitude, nous n’avons pas besoin de le dire, fut un baume puissant pour Lucia : de ce moment, ses larmes coulèrent plus faciles et plus douces ; elle éprouva plus de soulagement dans ses épanchements secrets avec sa mère ; et des actions de grâces se mêlèrent à toutes les prières qu’elle adressait au ciel.

Gertrude la faisait venir souvent dans son parloir particulier, et quelquefois elle l’y retenait longuement, prenant plaisir à la douceur et à l’ingénuité de la pauvre fille, en même temps qu’elle goûtait celui de s’entendre sans cesse remercier et bénir. Elle lui racontait aussi, en confidence, une partie (la partie nette) de son histoire, ce qu’elle avait souffert pour venir en ce lieu souffrir encore ; et cet étonnement mêlé de crainte que Lucia avait d’abord éprouvé en approchant la signora, se changeait maintenant en compassion. Elle trouvait dans cette histoire des raisons plus que suffisantes pour expliquer ce qu’il y avait d’un peu étrange dans les manières de sa bienfaitrice, ayant d’ailleurs, pour l’aider dans ce raisonnement, la doctrine d’Agnese sur les cerveaux de gens de qualité. Mais, quelque portée qu’elle fût à payer de retour la confiance que Gertrude lui montrait, elle n’eut pas même la pensée de lui parler de ses nouvelles inquiétudes, de son nouveau malheur, de lui dire qui était ce fileur de soie évadé ; et cela pour ne pas risquer de répandre un bruit si fâcheux pour celui qui en était l’objet, et si douloureux pour elle. Elle évitait même, autant qu’il lui était possible, de répondre aux questions de curiosité que lui faisait Gertrude sur son histoire antérieure à la promesse de mariage. Mais ici ce n’étaient point des raisons de prudence qui la retenaient. La pauvre innocente se taisait, parce que ce récit lui semblait plus épineux, plus difficile à faire que toutes les histoires qu’elle avait entendues ou qu’elle croyait pouvoir entendre raconter par la signora. Dans celles-ci, il y avait tyrannie, artifices, souffrances, toutes choses pénibles et odieuses, mais que l’on pouvait nommer. Dans la sienne était mêlé partout un sentiment rendu par un mot qu’il ne lui semblait pas possible de prononcer en parlant d’elle-même, et auquel elle n’aurait jamais pu trouver à substituer une périphrase qui ne la fît rougir, l’amour.

Quelquefois Gertrude était tentée de se fâcher de cette résistance ; mais tant d’affection s’y laissait voir ! tant de respect, tant de gratitude et même de confiance ! Quelquefois aussi cette pudeur si délicate, si ombrageuse lui déplaisait peut-être encore plus dans un autre sens ; mais tout cela se perdait dans la douceur d’une pensée qui, à chaque instant, lui revenait à l’esprit, tandis qu’elle regardait Lucia : « Je lui fais du bien. » Et c’était la vérité ; car, outre l’asile qu’elle lui donnait, ces entretiens, ces caresses familières procuraient à Lucia un véritable soulagement. Elle en trouvait un autre à travailler sans cesse, et toujours elle demandait qu’on lui donnât quelque chose à faire. Dans le parloir même, elle ne manquait jamais de porter quelque ouvrage pour tenir ses mains en exercice : mais comme les pensées douloureuses vont se glissant partout ! Cette couture, cette continuelle couture, qui était un métier presque nouveau pour elle, lui rappelait à tout moment son rouet ; et ce rouet, combien à sa suite n’éveillait-il pas de souvenirs !

Le second jeudi revint le chasse-marée ou un autre messager apportant des compliments de la part du père Cristoforo, et la confirmation de l’heureuse fuite de Renzo. Quant à des informations plus précises sur la mésaventure de celui-ci, le messager n’en apportait point, parce que, le capucin de Milan, à qui le père Cristoforo avait recommandé le jeune homme, et par lequel il avait espéré, comme nous l’avons dit, recevoir de ses nouvelles, avait répondu qu’il n’avait vu ni la lettre ni le porteur ; qu’à la vérité un villageois était venu au couvent le demander, mais que, ne l’y ayant pas trouvé, il s’en était allé et n’avait plus reparu.

Le troisième jeudi, point de messager ; et par là les pauvres femmes se trouvèrent non-seulement privées d’une consolation sur laquelle elles avaient compté en quelque sorte ; mais (comme cela se voit pour toute petite contrariété chez les personnes qui sont dans le souci et l’affliction) cette circonstance fut pour elles une cause d’inquiétude et de mille fâcheuses idées. Déjà Agnese avait eu la pensée d’aller faire une petite excursion chez elle ; le fait nouveau de l’interruption des messages promis la détermina. Rester séparée de sa mère était pour Lucia une chose péniblement étrange ; mais son vif désir d’obtenir quelques renseignements de plus, et la sûreté qu’elle trouvait dans un asile si bien gardé et si sacré, lui firent vaincre sa répugnance à cette séparation. Il fut décidé entre elles qu’Agnese irait le lendemain attendre sur la route le chasse-marée qui devait passer là retournant de Milan, et qu’elle le prierait de lui donner une place sur sa carriole pour se faire conduire à ses montagnes. Il vint en effet, et elle lui demanda si le père Cristoforo ne l’avait pas chargé de quelque commission pour elle. Le chasse-marée avait passé tout le jour d’avant son départ à la pêche, et n’avait rien su du père. Agnese n’eut pas besoin de le prier pour obtenir le service qu’elle désirait de lui. Elle prit congé de la signora et de sa fille, non sans qu’il y eût des larmes répandues, mais en promettant de donner de ses nouvelles dès son arrivée et de revenir bientôt ; et elle partit.

Rien de particulier n’eut lieu dans le voyage. Ils se reposèrent une partie de la nuit dans une hôtellerie, selon l’habitude, repartirent avant le jour, et arrivèrent de bonne heure à Pescarenico. Agnese mit pied à terre sur la petite place du couvent, laissa aller son conducteur après lui avoir dit bien des fois : Dieu vous le rende ; et, se trouvant là toute portée, elle voulut, avant d’aller chez elle, voir le bon religieux son bienfaiteur. Elle sonna la clochette ; celui qui vint ouvrir fut frère Galdino, notre quêteur de noix.

« Oh ! chère femme, quel bon vent vous amène ?

— Je viens voir le père Cristoforo.

— Le père Cristoforo ? Il n’y est pas.

— Oh ! sera-t-il longtemps à revenir ?

— Mais… dit le frère en relevant ses épaules et rentrant dans son capuchon sa tête rase.

— Où est-il allé ?

— À Rimini.

— À… ?

— À Rimini.

— Où est ce pays-là ?

— Eh ! eh ! eh ! répondit le frère, en coupant l’air verticalement de sa main étendue, pour indiquer une grande distance.

— Oh ! pauvre femme que me voilà ! Mais pourquoi est-il parti comme ça à l’improviste ?

— Parce qu’ainsi l’a voulu le père provincial.

— Et pourquoi l’a-t-on fait partir, lui qui faisait ici tant de bien ? Oh ! seigneur Dieu !

— Si les supérieurs avaient à rendre compte des ordres qu’ils donnent, où serait l’obédience, chère femme ?

— Oui, mais ceci est ma ruine.

— Savez-vous ce que ce doit être ? Probablement à Rimini ils auront eu besoin d’un père prédicateur (nous en avons partout ; mais quelquefois il faut, dans certains endroits, un homme fait exprès) ; le père provincial de là-bas aura écrit au père provincial d’ici, pour lui demander s’il avait un sujet de telle et telle façon ; et le père provincial aura dit : C’est le père Cristoforo qu’il faut là. Ce doit être vraiment ainsi, voyez-vous, que la chose s’est faite.

— Oh ! malheureux que nous sommes ! Quand est-il parti ?

— Avant-hier.

— Là ! si j’avais suivi mon inspiration de m’en venir quelques jours plus tôt ! Et l’on ne sait pas quand il pourra être de retour ? Comme ça, à peu près ?

— Eh ! chère femme, c’est le père provincial qui le sait ; si tant est qu’il le sache lui-même. Quand une fois un de nos pères prédicateurs a pris son vol, on ne peut prévoir sur quelle branche il ira se poser. On en demande par ci, on en demande par là, et nous avons des couvents dans les quatre parties du monde. Supposez qu’à Rimini le père Cristoforo fasse grand bruit avec son carême ; car il ne prêche pas toujours d’abondance, comme il faisait ici pour des pêcheurs et des villageois : pour les chaires des villes, il a de beaux sermons écrits, la fine fleur des sermons. Voilà que, partout, dans ces contrées-là, on parle du grand prédicateur ; et on peut le demander de… de… que sais-je moi ? Et alors il faut l’envoyer ; car nous vivons de la charité de tout le monde, et il est juste que nous servions tout le monde aussi.

— Oh ! seigneur Dieu ! seigneur Dieu ! s’écria de nouveau Agnese, en pleurant presque. Comment vais-je faire, sans cet homme ? C’était lui qui nous servait de père. Pour nous, c’est une ruine.

— Écoutez, brave femme ; le père Cristoforo était effectivement un homme capable ; mais nous en avons d’autres, savez-vous bien ? des religieux pleins de charité et de talent, et qui savent également vivre avec les messieurs et avec les pauvres. Voulez-vous le père Atanasio ? Voulez-vous le père Zaccaria ? C’est un homme de mérite, voyez-vous, que le père Zaccaria. Et n’allez pas regarder comme font certains ignorants, à son petit corps grêle, à sa voix de fausset, à sa barbe clair-semée : je ne dis pas pour ce qui est de prêcher, parce que chacun a ses qualités ; mais pour donner un conseil, c’est un homme, savez-vous bien ?

— Oh ! pour l’amour de Dieu ! s’écria Agnese dans ce double sentiment de gratitude et d’impatience que fait éprouver une offre où se trouve plus de bon vouloir de la part de celui qui la fait que d’à-propos pour celui à qui elle s’adresse. Que m’importe, à moi, quel homme est celui-ci et n’est pas cet autre, quand ce pauvre homme qui n’y est plus était celui qui savait nos affaires et qui avait tout préparé pour nous aider ?

— En ce cas, il faut prendre patience.

— Pour cela, je le sais, dit Agnese : pardon de vous avoir dérangé.

— De rien, chère femme. J’en suis fâché pour vous. Et si vous vous décidez à demander quelqu’un de nos pères, le couvent est ici qui ne bouge pas de place. Et, à propos, j’irai l’un de ces jours vous voir pour la quête de l’huile.

— Portez-vous bien, » dit Agnese, et elle prit le chemin de son village, troublée, déconcertée, désolée, comme un pauvre aveugle qui a perdu son bâton.

Un peu mieux informé que frère Galdino, nous pouvons dire comment, en effet, se passa la chose. Attilio, dès son arrivée à Milan, alla, comme il l’avait promis à don Rodrigo, faire sa visite à leur oncle commun, membre du conseil secret. (C’était une consulta alors composée de treize membres de robe et d’épée, dont le gouvernement prenait l’avis, et qui, en cas de mort ou de mutation de celui-ci, était provisoirement investie du gouvernement.) Le comte, notre cher oncle, appartenant à la robe, et l’un des anciens du conseil, y jouissait d’un certain crédit ; mais il n’avait pas son pareil dans l’art de le faire valoir et de s’en donner le relief. Un langage ambigu, un silence significatif, sa phrase toujours laissée à moitié, un serrement de paupières qui disait : Je ne puis parler ; le talent de flatter des espérances sans donner de promesses, de menacer sans déroger aux formes de la cérémonie ; tout chez lui était dirigé vers ce but ; et tout, plus ou moins, y servait. Jusque dans ces mots : Je ne puis rien à cette affaire, ce qui était quelquefois la vérité, mais dite d’une telle manière que vous n’y croyiez point, il savait augmenter l’idée que vous aviez de lui, et ajouter ainsi à la réalité de son pouvoir : comme ces boîtes que l’on voit encore chez quelques apothicaires, avec certains mots arabes écrits dessus, et rien dedans ; mais elles servent à conserver le crédit de la boutique. Celui du comte qui, depuis bien des années, était allé croissant, mais d’une manière fort lente, avait, en dernier lieu, fait tout d’un coup un pas de géant, comme on dit, par une occasion extraordinaire, un voyage à Madrid, avec une mission à la cour ; et c’était de sa bouche qu’il fallait entendre raconter l’accueil qu’il y avait reçu.

Il suffit de dire que le comte-duc l’avait traité avec une bienveillance toute particulière et admis dans son intimité, jusqu’à lui avoir demandé une fois, en présence, on peut dire, de la moitié de la cour, si Madrid lui plaisait, et, une autre fois, lui avoir dit, entre quatre yeux, dans l’embrasure d’une fenêtre, que la cathédrale de Milan était l’église la plus grande qui se trouvât dans les domaines du roi.

Après une révérence respectueuse à son oncle et l’hommage qu’il lui présenta de la part de son cousin, Attilio, prenant un certain air sérieux qu’il savait se donner dans l’occasion, dit : « Je crois remplir un devoir, sans trahir la confiance de Rodrigo, en avertissant mon oncle d’une affaire qui, si Votre Seigneurie n’y met la main, peut devenir sérieuse et amener des conséquences…

— Quelqu’un de ses tours, j’imagine ?

— Pour être juste, je dois dire que le tort n’est pas du côté de Rodrigo ; mais il est monté ; et je répète que mon oncle seul peut…

— Voyons, voyons.

— Il y a dans le pays un capucin qui a pris mon cousin à grippe ; et les choses en sont venues à un point où…

— Que de fois ne vous ai-je pas dit, à l’un et à l’autre, qu’il faut laisser les moines là où ils sont ? C’est bien assez des affaires qu’ils donnent à ceux qui sont obligés… à ceux dont la charge… Et ici il souffla : Mais vous autres qui pouvez les éviter…

— Mon oncle, quant à cela, je dois dire que Rodrigo aurait évité celui-ci, s’il l’avait pu. Mais c’est le capucin qui lui en veut, qui a pris à tâche de le provoquer de toutes les manières.

— Que diable peut avoir à faire le moine avec mon neveu ?

— D’abord, c’est un homme inquiet, connu pour tel, et qui fait profession de s’attaquer aux gentilshommes. Il protège, il dirige, que sais-je ? une petite paysanne de l’endroit ; et il a pour cette créature une charité, une charité… je ne dirai pas intéressée, mais une charité fort jalouse, soupçonneuse, susceptible.

— Je comprends, dit le comte ; et sur un certain fonds de sottise dont la nature avait empreint sa face, mais voilé ensuite et recouvert de politique à plusieurs couches, brilla un rayon de malice qui vint y faire un merveilleux effet.

— Or, depuis quelque temps, poursuivit Attilio, ce moine s’est mis en tête que Rodrigo avait je ne sais quelles vues sur cette…

— S’est mis en tête, s’est mis en tête ; je le connais, M. don Rodrigo ; et il aurait besoin d’un autre avocat que Votre Seigneurie pour le justifier en pareille matière.

— Que Rodrigo ait pu faire quelque badinage envers cette créature en la rencontrant sur son chemin, je ne serais pas éloigné, mon oncle, de le croire ; il est jeune, et après tout il n’est pas capucin ; mais ce sont là des bagatelles dont il ne conviendrait point de vous entretenir. Ce qui est grave, c’est que le moine s’est mis à parler de Rodrigo comme on parlerait d’un manant, qu’il cherche à soulever tout le pays contre lui…

— Et les autres moines ?

— Ils ne s’en mêlent pas, parce qu’ils le connaissent pour une tête chaude et qu’ils sont pleins de respect pour Rodrigo ; mais, d’un autre côté, ce moine jouit d’un grand crédit auprès des gens de la campagne, parce qu’il fait aussi le saint, et…

— J’imagine qu’il ne sait pas que Rodrigo est mon neveu ?

— Il le sait parfaitement. C’est même ce qui lui met le plus le diable au corps.

— Comment ? comment ?

— Il dit lui-même qu’il trouve plus de plaisir à braver Rodrigo, précisément parce que celui-ci a pour protecteur naturel un homme puissant, comme l’est Votre Seigneurie, qu’il se rit des grands et des hommes d’État, que le cordon de Saint-François tient les épées mêmes enchaînées, et que…

— Oh ! quel impertinent de moine ! comment s’appelle-t-il ?

— Frère Cristoforo de ***, dit Attilio ; et son oncle, prenant dans un tiroir de sa table un petit livre de notes, y écrivit, en soufflant, le pauvre nom. Pendant ce temps, Attilio continuait : Cet homme a toujours été de ce caractère ; on connaît sa vie. C’était un plébéien qui, se trouvant avoir quatre sous dans sa poche, voulait lutter de grands airs avec les gentilshommes de son pays ; et, de dépit de ne pouvoir l’emporter sur eux tous, il en tua un ; à la suite de quoi, pour éviter la potence, il se fit moine.

— Mais bien ! mais fort bien ! nous verrons, nous verrons cela, dit le comte en continuant de souffler.

— Maintenant, poursuivit Attilio, il est plus enragé que jamais, parce qu’il a vu échouer un projet qu’il avait fort à cœur ; et par ce trait mon oncle verra ce qu’est cet homme. Il voulait marier cette certaine créature. Que ce fût pour la soustraire aux dangers du monde, Votre Seigneurie m’entend, ou pour tout autre motif, il voulait absolument la marier ; et il avait trouvé le… le mari ; un autre personnage à lui, un homme dont le nom peut ou même doit sûrement être connu de mon oncle ; car je ne mets pas en doute que le conseil secret n’ait eu à s’occuper de ce bon sujet-là.

— Qui est-il ?

— Un fileur de soie, Lorenzo Tramaglino, celui qui…

— Lorenzo Tramaglino ! s’écria le comte. Mais bien, mais très-bien, père. Sûrement… en effet… il avait une lettre pour un… Il est fâcheux que… n’importe ; c’est bien. Et pourquoi M. don Rodrigo ne me dit-il rien de tout cela ? Pourquoi laisse-t-il aller les choses si loin, et ne s’adresse-t-il pas à celui qui peut et qui veut le diriger et le soutenir ?

— En ceci encore je dirai la vérité, poursuivit Attilio. D’un côté, sachant de combien d’affaires, de tracas mon oncle a la tête remplie (celui-ci, en soufflant, y porta la main, comme pour montrer la peine qu’il avait à les y faire tous tenir), il s’est fait scrupule de donner à Votre Seigneurie un tracas de plus. Et puis, je dois tout dire ; d’après ce que j’ai pu voir, il est si aigri, si outré, si excédé des vilenies de ce moine, qu’il a plus d’envie de se faire justice lui-même, de quelque manière abrégée, que de l’obtenir par les voies régulières, de la prudence et du bras puissant de son oncle. J’ai cherché à le calmer ; mais, voyant que la chose prenait une mauvaise tournure, j’ai pensé qu’il était de mon devoir d’avertir de tout cela notre oncle, qui après tout est le chef et la colonne de la maison…

— Tu aurais mieux fait de parler un peu plus tôt.

— C’est vrai ; mais j’espérais toujours que cela tomberait de soi-même ; je me flattais, ou que le moine reviendrait enfin à la raison, ou qu’il s’en irait de ce couvent, comme il arrive à tous ces moines qui sont tantôt ici, tantôt là ; et alors tout aurait été fini. Mais…

— Maintenant ce sera à moi à raccommoder l’affaire.

— C’est ce que j’ai pensé. Je me suis dit : Mon oncle, avec sa sagacité, avec son pouvoir, saura bien prévenir un esclandre, et en même temps sauver l’honneur de Rodrigo qui, en fin de compte, est aussi le sien. Le moine, disais-je, en revient toujours à son cordon de Saint-François ; mais pour s’en servir à propos, de ce cordon, il n’est pas nécessaire de l’avoir entortillé autour de la taille. Mon oncle peut employer mille moyens que je ne connais pas ; je sais que le père provincial a pour lui, comme de raison, beaucoup de déférence ; et si mon oncle pense que, dans un cas pareil, le meilleur expédient soit de faire changer d’air au moine, il peut, en disant deux mots…

— Que Votre Seigneurie laisse le soin de l’affaire à qui il appartient, dit un peu sèchement le comte.

— Ah ! c’est vrai ! s’écria Attilio en secouant un peu la tête, et avec un sourire de pitié sur lui-même. Est-ce à moi à donner des conseils à mon oncle ? Mais c’est le vif intérêt que je prends à la réputation de la famille, qui me fait ainsi parler. Je crains même d’avoir fait un autre mal, ajouta-t-il d’un air soucieux ; je crains d’avoir fait tort à Rodrigo dans l’esprit de mon oncle. Je ne me consolerais pas si j’avais pu faire penser à Votre Seigneurie que Rodrigo n’a pas toute cette soumission qu’il doit avoir. Croyez, mon oncle, que dans cette circonstance c’est véritablement…

— Allons donc, allons donc ; quel tort entre vous deux, qui serez toujours amis, tant que l’un ou l’autre ne gagnera pas du bon sens ? Des écervelés qui en font toujours de nouvelles ; et ensuite c’est à moi à réparer leurs fredaines. Des libertins qui… vous me feriez dire quelque sottise, qui, à eux deux, me donnent plus à penser que… (et ici figurez-vous comme il souffle) que toutes ces bienheureuses affaires d’État ensemble. »

Attilio fit encore quelques excuses, quelques promesses, quelques respectueuses démonstrations ; puis il salua et s’en fut, accompagné d’un :

« Songez à être sage », qui était la formule de congé du comte envers ses neveux.


CHAPITRE XIX.


Celui qui, voyant dans un champ mal cultivé une herbe sauvage, par exemple une belle plante de patience, voudrait savoir au juste si la graine qui l’a produite a mûri dans le champ même, ou si les vents l’y ont apportée, ou si un oiseau l’y a laissée tomber, aurait beau réfléchir sur cette question, il ne viendrait jamais à bout de la résoudre. De même nous ne saurions dire si ce fut en fouillant dans son propre cerveau ou par suite de l’insinuation d’Attilio, que le comte prit la résolution de se servir du père provincial pour trancher le mieux possible ce nœud passablement embrouillé. Il est certain que le mot lâché par Attilio ne l’avait pas été par un pur hasard ; et, quoiqu’il dût s’attendre à voir la vanité ombrageuse de son oncle s’offusquer d’un conseil donné d’une manière si claire, il n’en avait pas moins voulu, de façon ou d’autre, faire passer devant ses yeux cet expédient et le mettre sur la voie qu’il désirait le voir suivre. D’un autre côté, le moyen était si bien selon le caractère du comte, si bien indiqué par les circonstances, que l’on pourrait parier qu’il l’eût trouvé de lui-même et sans que personne le lui suggérât. Il s’agissait de faire en sorte que, dans une guerre qui n’était que trop ouvertement déclarée, un homme qui portait son nom, un de ses neveux, n’eût pas le dessous ; chose fort essentielle à la réputation d’homme puissant qui lui tenait tant à cœur. La satisfaction que son neveu pouvait lui-même se donner serait un remède pire que le mal, une source d’événements fâcheux ; il fallait tout faire pour l’empêcher, et sans perdre de temps. Lui ordonnerait-il de partir dans ce moment-là de son château ? Le neveu n’obéirait point ; si même il obéissait, ce serait céder le champ de bataille, ce serait pour sa famille faire retraite devant un couvent. Les injonctions de l’autorité, la force légale, tous les épouvantails de ce genre, étaient sans valeur contre un adversaire de cette classe ; le clergé régulier et séculier était pleinement affranchi de toute juridiction laïque, non-seulement dans la personne de ses membres, mais encore pour les lieux qu’il habitait ; c’est ce que doivent savoir ceux-mêmes qui n’auraient pas lu d’autre histoire que celle-ci, et certes ils seraient à plaindre. Tout ce que l’on pouvait contre un tel adversaire était de chercher à l’éloigner, et le moyen pour y parvenir était de s’adresser au père provincial, de la volonté duquel il dépendait de le faire partir ou rester.

Or il existait entre le père provincial et le comte des rapports d’ancienne connaissance. Ils se voyaient rarement ; mais, lorsqu’ils se rencontraient, c’était toujours pour échanger des démonstrations d’amitié et des offres de service à perte de vue. Il vaut mieux quelquefois avoir affaire avec un homme qui se trouve au-dessus d’un grand nombre d’individus qu’avec un seul de ceux-ci, lequel ne voit que sa cause, ne sent que sa passion, ne songe qu’à ce qui le touche, tandis que l’autre voit en même temps cent sortes de relations, de conséquences, d’intérêts, cent choses à éviter, cent choses à sauver, de sorte qu’on a cent côtés par où le prendre.

Après avoir bien réfléchi sur tous les points de son affaire, le comte invita un jour à dîner le père provincial, et composa pour lui une réunion de convives choisis avec un tact des plus fins. C’étaient quelques parents du comte les plus noblement qualifiés, de ceux dont le nom seul était un titre, et qui, par leur maintien, par une certaine assurance innée chez eux, par une certaine hauteur de gens de haute condition, parlant de grandes choses en termes familiers, arrivaient, sans même le faire exprès, à imprimer et réveiller à chaque instant l’idée de la supériorité et de la puissance ; et ensuite quelques clients attachés à sa famille par une dépendance héréditaire, et à lui-même par une soumission de toute leur vie, gens qui, commençant dès le potage à dire oui de la bouche, des yeux, des oreilles, de la tête, de tout leur corps, de toute leur âme, n’en étaient pas au dessert sans avoir amené un homme à ne plus se rappeler comment on pouvait s’y prendre pour dire non.

À table, le comte ne tarda pas à faire tomber la conversation sur Madrid. On va à Rome par plusieurs chemins ; il allait à Madrid par tous. Il parla de la cour, du comte-duc, des ministres, de la famille du gouverneur, des combats de taureaux dont il pouvait parfaitement rendre compte, ayant eu le plaisir de les voir d’une place distinguée, de l’Escurial, dont il était à même de donner la description la plus exacte, parce qu’un familier du comte-duc lui en avait montré jusqu’aux moindres recoins. Pendant quelque temps, toute la société fut, comme un auditoire, attentive aux seules paroles du maître de la maison, puis elle se divisa en entretiens particuliers ; et lui alors continua à raconter de ces belles choses, comme en confidence, au père provincial qui était assis à son côté et qui le laissait dire, dire et dire encore. Mais celui-ci, à un certain point du discours, s’y glissa, le fit tourner, l’éloigna de Madrid, et de cour en cour, de dignité en dignité, l’amena sur le cardinal Barbarini, qui était capucin et frère du pape, alors régnant, Urbain VIII ; rien moins que cela. Le comte fut obligé, à son tour, de laisser parler un autre que lui, d’écouter et de se souvenir que dans ce monde, après tout, les gens faits à sa convenance n’étaient pas les seuls. Peu après qu’on se fut levé de table, il pria le père provincial de passer avec lui dans une autre pièce.

Deux puissances, deux têtes blanchies, deux expériences consommées se trouvaient en présence. Le magnifique seigneur fit asseoir le très-révérend père, s’assit lui-même et commença ainsi : « D’après l’amitié qui nous unit, j’ai cru devoir parler à Votre Paternité d’une affaire qui nous intéresse l’un et l’autre, et qui doit être réglée entre nous, sans passer par d’autres voies qui pourraient… Je vais donc vous dire tout simplement et sans détours ce dont il s’agit ; et je suis sûr qu’en deux mots nous serons d’accord. Dites-moi, dans votre couvent de Pescarenico il y a, n’est-ce pas, un père Cristoforo de *** ?

Le provincial fit un signe affirmatif.

« Je prie Votre Paternité de me dire franchement, en bon ami… Cet homme… ce père… Je ne le connais pas personnellement ; et certes j’en connais bon nombre, de pères capucins ; des hommes d’or, pleins de zèle, de prudence, d’habileté ; j’ai été ami de l’ordre dès mon enfance… Mais dans toute famille un peu nombreuse… il y a toujours quelque individu, quelque tête… Et ce père Cristoforo, d’après certains rapports auxquels je dois ajouter foi, est un homme qui aime assez les querelles, qui n’a pas toute cette circonspection, ces ménagements… Je parierais qu’il a dû plus d’une fois donner à penser à Votre Paternité.

— J’y suis ; c’est quelque affaire dont il s’est mêlé, pensait le provincial pendant que l’autre parlait, c’est ma faute. Ne savais-je pas que ce bienheureux Cristoforo était un homme à faire promener de chaire en chaire, et à ne pas laisser six mois de suite dans le même endroit, surtout dans des couvents de campagne ?

— Eh ! dit-il ensuite, je suis vraiment fâché que Votre Magnificence ait une telle idée du père Cristoforo ; car, d’après tout ce que je sais de lui, c’est un religieux exemplaire dans le couvent et qui jouit aussi d’une grande estime au dehors.

— Je comprends fort bien ; Votre Paternité doit… Cependant, en ami sincère, je veux l’avertir d’une chose qu’il lui sera utile de savoir ; et si déjà elle en était informée, je puis, sans manquer à ce que je lui dois, mettre sous ses yeux certaines conséquences… possibles ; je n’en dis pas davantage. Nous savons que ce père Cristoforo protégeait un homme de ces contrées-là, un homme… Votre Paternité doit en avoir entendu parler ; celui qui s’est sauvé avec tant de scandale des mains de la justice, après avoir fait, dans cette terrible journée de Saint-Martin, des choses… Lorenzo Tramaglino !

— Aïe ! » pensa le provincial ; puis il dit : « Cette circonstance m’était inconnue ; mais Votre Magnificence sait bien que l’un de nos devoirs est précisément d’aller recherchant ceux qui s’égarent, pour les ramener…

— C’est fort bien ; mais la protection donnée à des hommes égarés d’une certaine espèce ! Ce sont choses épineuses, délicates… » Et ici, au lieu de gonfler ses joues et de souffler, il serra ses lèvres et aspira autant d’air qu’il avait coutume d’en chasser en soufflant. Puis il reprit : « Il m’a paru à propos de vous faire connaître ce fait, parce que s’il arrivait que Son Excellence… Il pourrait être fait quelque démarche à Rome… que sais-je ? et de Rome vous venir… »

— Je suis fort obligé à Votre Magnificence de cet avis. Cependant je ne doute pas que si l’on prend des informations à ce sujet, on ne reconnaisse que le père Cristoforo n’aura eu de relations avec l’homme dont vous parlez que pour lui faire regretter ses torts. Je le connais, le père Cristoforo.

— Sans doute, en effet, vous savez mieux que moi ce qu’il fut dans le monde et certaines choses qu’il a faites dans sa jeunesse.

— C’est la gloire de cet habit, monsieur le comte, qu’un homme qui a pu, dans le monde, faire parler de lui d’une manière peu favorable, devienne tout autre après qu’il s’en est revêtu. Et depuis que le père Cristoforo le porte, cet habit…

— Je ne demanderais pas mieux que de le croire, je le dis bien sincèrement ; mais quelquefois, comme dit le proverbe… l’habit ne fait pas le moine. »

Le proverbe n’était pas au juste celui qu’il fallait là ; mais le comte l’avait rapidement substitué à un autre qui lui était venu sur le bout de la langue. Le loup change son poil, mais non pas ses vices.

« J’ai des données, continua-t-il, des motifs de…

— Si vous savez positivement, dit le provincial, que ce religieux ait commis quelque manquement (nous pouvons tous errer), vous me rendrez un véritable service en me le faisant connaître. Je suis supérieur, très-indigne sans doute ; mais je le suis précisément pour corriger, pour remédier là où c’est nécessaire.

— Je vais vous le dire : à cette circonstance fâcheuse de la protection ouverte qu’a donnée ce père à l’individu dont je vous ai parlé, se joint un autre fait désagréable, et qui pourrait… Mais nous arrangerons tout cela à la fois entre nous. Il arrive, dis-je, que ce même père Cristoforo s’est mis à tracasser mon neveu, don Rodrigo ***. »

— Ah ! voilà qui me fait de la peine, beaucoup de peine, je vous assure.

— Mon neveu est jeune, vif ; il se sent ; il n’est pas habitué à être provoqué…

— Je me ferai un devoir de prendre des informations exactes sur un tel fait. Comme je l’ai dit à Votre Magnificence, et je parle à un homme qui n’a pas moins de justice que d’habitude du monde, nous sommes tous de chair, sujets à l’erreur tant d’un côté que de l’autre ; et si le père Cristoforo n’a pas agi…

— Que Votre Paternité considère, comme je le disais tantôt, que ce sont choses à finir entre nous, à ensevelir ici, et, qui trop remuées… deviennent plus fâcheuses. Vous savez ce qui arrive : ces chocs, ces inimitiés commencent quelquefois par une bagatelle, et puis cela gagne, cela gagne… Si l’on veut creuser jusqu’au fond, ou l’on n’en vient pas à bout, ou cent autres embarras surgissent. Il faut étouffer, couper court, très-révérend père ; couper court, étouffer. Mon neveu est jeune ; le religieux, d’après ce que l’on m’en dit, a encore l’esprit, les inclinations d’un jeune homme ; et c’est à nous, qui avons nos années… que trop, n’est-ce pas, très-révérend père ?… »

Pour qui eût été présent à ce point de l’allocution, c’eût été comme lorsque, au milieu d’une scène d’opera seria, une décoration est relevée par mégarde avant le temps et laisse voir un chanteur qui, ne songeant en aucune manière dans ce moment-là qu’il y ait un public au monde, cause avec l’un de ses camarades tout simplement et sans façon. Le visage, le geste, la voix du comte, en disant, ce que trop, tout chez lui fut naturel ; là plus de politique ; c’était bien véritablement qu’il regrettait d’avoir ses années. Non qu’il pleurât les amusements, la brillante vivacité, les charmes de la jeunesse ; frivolité que tout cela, sottises, misères ! Son déplaisir provenait d’une cause bien plus importante et d’une pensée plus solide. C’était qu’il espérait un certain poste plus élevé, lorsqu’en surviendrait la vacance, et qu’il craignait de ne pas arriver à temps. Qu’il l’obtînt une fois, et l’on pouvait être certain qu’il ne songerait plus à ses années, ne formerait plus d’autres vœux et mourrait content, comme tous ceux qui désirent vivement une chose assurent le vouloir faire, lorsqu’ils seront parvenus à en jouir.

Mais pour le laisser parler, « c’est à nous, continua-t-il, à avoir de la prudence pour les jeunes gens, à remédier à leurs écarts. Par bonheur, nous y sommes encore à temps ; la chose n’a pas fait de bruit ; c’est encore le cas d’un bon principiis obsta. Il faut éloigner le feu de la paille. Quelquefois un sujet qui ne fait pas bien dans un endroit, ou dont le séjour peut y avoir quelques inconvénients, réussit à merveille ailleurs. Votre Paternité saura bien trouver où colloquer convenablement ce religieux. Il se rencontre précisément cette autre circonstance des soupçons qu’il a pu faire naître là… où l’on pourrait désirer son changement de résidence ; et en le mettant dans quelque lieu un peu éloigné, nous faisons d’une pierre deux coups ; tout s’arrange de soi-même, ou, pour mieux dire, il n’y a rien de gâté. »

Cette conclusion était celle à laquelle le père provincial s’était attendu dès le commencement de l’entretien. « Eh ! c’est cela, pensait-il ; je vois où tu veux en venir ; toujours les mêmes façons de faire ; quand un pauvre moine vous déplaît, messieurs, à vous ou à quelqu’un des vôtres, ou seulement s’il vous fait ombrage, tout aussitôt, sans chercher à savoir s’il a tort ou raison, le supérieur doit le faire déguerpir. »

Et lorsque le comte eut fini et soufflé longuement, ce qui équivalait à un point au bout de la phrase : « Je comprends fort bien, dit le provincial, ce que veut dire M. le comte ; mais avant de prendre une mesure…

— C’est une mesure et ce n’en est pas une, très-révérend père ; c’est une chose toute naturelle, tout ordinaire ; et, si l’on ne prend ce moyen, et sans retard, je prévois une infinité de désordres, une iliade de malheurs. Quant à un coup de tête… je ne pense pas que mon neveu… Je suis là quant à cela. Mais au point où l’affaire est arrivée, si nous n’y coupons court, sans perdre du temps, et d’un coup net, il n’est pas possible qu’elle s’arrête, qu’elle demeure secrète… et alors ce n’est plus seulement mon neveu… C’est tout un guêpier soulevé, très-révérend père. Vous voyez ; nous sommes une famille, nous avons des attenances…

— Illustres.

— Vous m’entendez : tous gens qui ont du sang dans les veines et qui dans ce monde… sont quelque chose. Le point d’honneur s’en mêle ; cela devient une affaire commune à tous ; et alors… celui-là même qui est ami de la paix… Ce serait un véritable crève-cœur pour moi d’avoir à… de me trouver… moi qui ai toujours eu tant de penchant pour les pères capucins… ! Vous autres pères, pour faire du bien, comme vous en faites, à la si grande édification du public, vous avez besoin de paix, de fuir les querelles, de vivre en bonne harmonie avec ceux qui… Et puis vous avez des parents dans le monde ; et ces grandes affaires de point d’honneur, pour peu qu’elles durent, s’étendent, se ramifient, mettent en jeu… une foule de personnes. Moi, je me trouve dans cette bienheureuse charge qui m’oblige à soutenir une certaine dignité de position… Son Excellence… messieurs mes collègues… tout devient affaire de corps… et d’autant plus avec cette autre circonstance… Vous savez comment vont ces sortes de choses.

— Dans le fait, dit le père provincial, le père Cristoforo est prédicateur ; et j’avais déjà quelque idée… Précisément on me demande… Mais dans ce moment, en de telles circonstances, cela pourrait paraître une punition ; et une punition avant d’avoir bien éclairci…

— Non pas une punition, non : une mesure de prudence, un moyen de convenance réciproque, pour empêcher les choses fâcheuses qui pourraient… j’ai déjà expliqué ma pensée.

— Entre monsieur le comte et moi, la chose reste dans ces termes-là ; je le comprends. Mais si le fait est tel qu’il a été rapporté à Votre Magnificence, il est impossible, ce me semble, qu’il n’en ait pas transpiré quelque chose dans le pays. Il y a partout des brouillons, des boutefeux, ou tout au moins des curieux malins qui, s’ils peuvent voir aux prises des gens de qualité et des religieux, y trouvent un plaisir extrême ; et ces gens-là vont flairant ce qui se passe, interprètent, bavardent… Chacun a sa dignité à conserver ; et moi, comme supérieur (fort indigne), j’ai pour devoir exprès… L’honneur de l’habit… ne m’appartient pas… c’est un dépôt dont… Monsieur votre neveu, puisqu’il est si animé, selon ce que dit Votre Magnificence, pourrait prendre la chose comme une satisfaction qui lui serait donnée, et… je ne dis pas s’en faire gloire, en triompher, mais…

— Ne le croyez pas, très-révérend père. Mon neveu est un gentilhomme qui dans le monde est considéré… selon son rang et ce qui lui est dû : mais devant moi c’est un enfant ; et il ne fera ni plus ni moins que ce que je lui prescrirai. Je vous dirai plus : mon neveu n’en saura rien. Qu’avons-nous besoin de rendre compte de nos déterminations ? Ce sont choses que nous faisons entre nous, en bons amis ; et entre nous elles doivent rester. N’ayez à cet égard nul souci. Je dois être habitué à me taire. » Et il souffla. « Quant aux faiseurs de caquets, reprit-il, que voulez-vous qu’ils disent ? Un religieux qui va prêcher dans un autre pays est une chose si ordinaire ! Et puis d’ailleurs, nous qui voyons… nous qui prévoyons… nous dont l’affaire est de… nous n’avons pas à nous occuper des bavardages.

— Cependant, pour les prévenir, il serait bien que, dans cette occasion, monsieur votre neveu fît quelque démonstration, donnât quelque marque publique d’amitié, d’égards… non pas pour nous, mais pour l’habit…

— Sûrement, sûrement ; c’est juste. Toutefois ce n’est pas nécessaire : je sais que les capucins sont toujours accueillis par mon neveu comme ils doivent l’être. Il le fait par inclination : c’est un penchant de famille ; et d’ailleurs il sait que la chose m’est agréable. Du reste, dans cette circonstance… quelque chose de plus marqué… est fort juste. Rapportez-vous-en à moi, très-révérend père. J’ordonnerai à mon neveu… C’est-à-dire pourtant qu’il conviendra de le lui insinuer avec prudence, pour qu’il ne se doute pas de ce qui s’est passé entre nous. Car il ne faudrait pas aller mettre un emplâtre là où il n’y a pas de blessure. Et quant à ce dont nous sommes convenus, le plus tôt sera le mieux. Et s’il se trouvait quelque endroit un peu lointain… pour ôter absolument toute occasion…

— On me demande précisément de Rimini un prédicateur ; et peut-être même, sans autre motif, aurais-je pu jeter les yeux…

— À merveille, à merveille. Et quand… ?

— Puisque la chose doit se faire, elle se fera bientôt.

— Oui, bientôt, bientôt, très-révérend père ; plutôt aujourd’hui que demain. Et, continua-t-il en se levant, si je puis quelque chose, moi et les miens, pour nos bons pères capucins…

— Nous connaissons par expérience les bontés de votre famille, dit le père provincial en se levant aussi et se dirigeant vers la porte, sur les pas de son vainqueur.

— Nous avons éteint une étincelle, dit celui-ci en s’arrêtant un moment, une étincelle, très-révérend père, qui pouvait allumer un vaste incendie. Entre bons amis, deux mots suffisent pour arranger bien des choses.

Arrivé à la porte, il en ouvrit les deux battants et voulut à toute force que le père provincial passât le premier ; ils entrèrent dans l’autre pièce et se réunirent au reste de la compagnie.

C’était une grande application, un grand art, bien des paroles que mettait ce haut personnage dans la conduite d’une affaire ; mais ce qu’il savait obtenir n’était pas de moindre valeur. En effet, par l’entretien que nous avons rapporté, il parvint à faire aller à pied frère Cristoforo de Pescarenico à Rimini, ce qui est une assez belle promenade.

Un soir arrive à Pescarenico un capucin de Milan, avec un pli pour le père gardien. Dans ce pli est l’obédience[72] pour frère Cristoforo de se rendre à Rimini, où il prêchera le carême. La lettre adressée au père gardien contient une instruction où il lui est dit d’insinuer au susdit frère qu’il ait à mettre en oubli toute affaire qu’il pourrait avoir entreprise dans le pays d’où il va partir, et n’y conserver aucune correspondance : le frère porteur de l’ordre doit être son compagnon de voyage. Le père gardien ne dit rien le soir ; le lendemain matin il fait appeler frère Cristoforo, lui montra l’obédience, lui dit d’aller prendre son panier, son bâton, son suaire, sa ceinture, et, avec le frère qu’il voit là et qui sera son compagnon, de se mettre tout de suite en route.

Je vous laisse à penser si le coup fut sensible pour notre religieux. Renzo, Lucia, Agnese lui vinrent immédiatement à l’esprit, et il s’écria, pour ainsi dire, en lui-même : « Oh ! mon Dieu, que vont devenir ces malheureux, quand je n’y serai plus ? » Mais il leva les yeux au ciel et s’accusa d’avoir manqué de confiance, de s’être cru nécessaire à quelque chose. Il mit les mains en croix sur sa poitrine, en signe d’obéissance, et baissa la tête devant le père gardien, lequel ensuite le prit à part, et lui donna l’autre avis en termes de conseil dont la signification était un ordre. Frère Cristoforo alla dans sa cellule, y prit son panier, mit dedans son bréviaire, son carême et le pain du pardon, serra sa robe sous une ceinture de cuir, dit adieu à ceux de ses confrères qui se trouvaient au couvent, finit par la bénédiction qu’il alla recevoir du père gardien, et prit avec son compagnon le chemin qu’il lui avait été ordonné de prendre.

Nous avons dit que don Rodrigo, plus obstiné que jamais dans sa belle entreprise, s’était déterminé à rechercher le secours d’un homme terrible. Nous ne pouvons de celui-ci donner ni le nom, ni le prénom, ni le titre, ni même sur tout cela aucune conjecture ; chose d’autant plus étrange que le personnage est cité dans plus d’un livre (imprimé) de ce temps. Que le personnage soit le même, l’identité des faits ne permet pas d’en douter ; mais partout se montre un grand soin à éviter d’en tracer le nom, comme s’il avait dû brûler la plume, les doigts de l’écrivain. Francesco Rivola, dans la vie du cardinal Frédéric Borromée, ayant à parler de cet homme, l’appelle « un seigneur aussi puissant par ses richesses que noble par sa naissance, » et s’arrête là. Guiseppe Ripanionti, qui, dans le cinquième livre de la cinquième décade de sa Storia patria, en fait mention d’une manière plus étendue, le nomme quelqu’un, celui-ci, celui-là, cet homme, ce personnage. « Je rapporterai, dit-il dans son riche latin que nous traduisons comme nous pouvons, l’aventure d’un certain homme qui, étant l’un des premiers parmi les grands de la ville, avait établi sa demeure dans une campagne située près des frontières, et là, se donnant sûreté à force de crimes, comptait pour rien les jugements, les juges, toute magistrature, la souveraineté ; menait une vie tout à fait indépendante, donnant asile aux bannis, banni quelque temps lui-même, puis revenu, comme si de rien n’était… » Nous emprunterons à cet écrivain quelques autres passages, lorsqu’ils nous viendront à propos pour confirmer ou éclaircir la narration de notre anonyme, avec lequel nous poursuivons notre route.

Faire ce qui était prohibé par les lois ou ce qu’empêchait une force quelconque ; être l’arbitre, le maître dans les affaires d’autrui, sans autre intérêt pour lui-même que le plaisir de commander ; être craint de tous, avoir le pas sur ceux qui avaient coutume de l’avoir sur les autres ; telles avaient été de tout temps les passions principales de cet homme. Dès son adolescence, au spectacle et au bruit de tant d’abus de puissance, de tant de luttes, à la vue de tant d’oppresseurs, il éprouvait un sentiment tout à la fois de dépit et d’impatiente envie. Jeune, lorsqu’il vivait dans la ville, il saisissait, il recherchait toutes les occasions d’avoir querelle avec les plus fameux en de telles habitudes, de traverser leurs desseins, pour se mesurer avec eux et les faire reculer, ou pour les amener à rechercher son amitié. Supérieur à la plupart d’entre eux en richesses comme en satellites, et peut-être à tous en hardiesse et en constance, il en réduisit plusieurs à renoncer à toute rivalité, il donna de rudes leçons à plusieurs autres, et de plusieurs enfin il se fit des amis ; non des amis au pair, mais tels seulement qu’ils pouvaient lui plaire, des amis subordonnés, se reconnaissant ses inférieurs et se tenant à sa gauche. Dans le fait cependant il devenait leur agent à tous, l’instrument dont ils se servaient dans leurs entreprises ; car ils ne manquaient jamais de réclamer l’action d’un si puissant auxiliaire ; et quant à lui, ne pas répondre à leur appel eût été déchoir de sa réputation, faire défaut à son œuvre. Dans un semblable train de vie, et soit pour son propre compte, soit pour le compte d’autrui, il en fit tant que son nom, sa parenté, ses amis, son audace ne pouvant plus le défendre contre les arrêts de bannissement dont il était frappé et contre toutes les haines puissantes qu’il avait soulevées, il fut obligé de faire retraite et de sortir du duché. Je crois que c’est à cette circonstance que se rapporte un trait remarquable de sa vie raconté par Ripamonti : « Lorsque ce personnage eut à vider le pays, le secret avec lequel il fit la chose, le respect, la timidité qu’il montra, furent tels qu’on va voir. Il traversa la ville à cheval, avec une meute à sa suite, au son de la trompette ; et, en passant devant le palais du gouvernement, il chargea la garde d’un message d’impertinences pour le gouverneur. »

Pendant son absence, il n’interrompit point ses pratiques, et ne cessa pas de correspondre avec ses amis, qui demeurèrent unis à lui, pour traduire littéralement Ripamonti, « dans une ligue occulte de conseils atroces et de choses funestes. » Il paraît même qu’alors il forma, avec des personnes plus élevées, certaines relations nouvelles et d’un genre terrible, dont l’historien précité parle avec un laconisme mystérieux. « Quelques princes étrangers, dit-il, se servirent plus d’une fois de lui pour quelques meurtres importants, et souvent lui envoyèrent de loin des renforts en hommes destinés à servir sous ses ordres. »

Enfin (on ne sait au bout de quel temps), soit que son bannissement eût été révoqué par quelque puissante intercession, ou que l’audace de cet homme lui tînt lieu d’immunité, il résolut de revenir chez lui et y revint en effet ; non toutefois à Milan, mais dans un château touchant aux confins du territoire bergamasque qui était alors, comme on sait, terre vénitienne. « Cette demeure, je cite encore Ripamonti, était comme une officine de mandats sanguinaires : des valets condamnés à perdre la tête et qui avaient pour métier de couper des têtes ; ni cuisiniers ni marmitons qui fussent dispensés de l’homicide ; les mains des enfants étaient ensanglantées. » Outre cette maison si dignement composée, il en avait une autre, selon ce qu’affirme le même historien, formée de sujets semblables dispersés et placés comme en garnison en divers lieux, des deux États sur la limite desquels il vivait ; serviteurs toujours prêts à exécuter ses ordres.

Tous les petits tyrans, à une grande distance à la ronde, avaient dû, celui-ci dans une circonstance, celui-là dans une autre, choisir entre l’amitié ou l’inimitié de ce tyran extraordinaire. Mais les premiers qui avaient voulu essayer de la résistance s’en étaient si mal trouvés qu’aucun d’eux ne se sentait le cœur de renouveler la tentative. Ne s’occuper que de ses affaires propres, ne se mêler de rien hors de chez soi, n’était pas même encore un moyen pour conserver envers lui l’indépendance. Un homme arrivait et signifiait de sa part que l’on eût à se désister de telle entreprise, à laisser en repos tel débiteur, et autres choses semblables : il fallait répondre oui ou non. Lorsque entre deux parties contendantes, l’une était venue, par un hommage de vassal, remettre à son jugement une affaire quelconque, l’autre se trouvait dans la dure alternative de s’en tenir à la sentence qu’il avait rendue, ou de se déclarer son ennemi ; ce qui était la même chose que d’être, comme on disait autrefois, phthisique au troisième degré. Plusieurs, ayant le tort de leur côté, recouraient à lui pour avoir raison par le fait ; plusieurs aussi y recouraient, ayant raison, pour se trouver les premiers sous un tel patronage et en fermer l’accès à leur adversaire ; et les uns comme les autres devenaient plus spécialement ses hommes-liges. Il advint quelquefois que le faible, maltraité, tourmenté par un puissant oppresseur, se tourna vers lui ; et lui, prenant le parti du faible, força l’oppresseur à cesser les vexations, à réparer le mal qu’il avait fait, à demander excuse ; ou, celui-ci refusant, il lui fit une telle guerre qu’il l’obligea à déguerpir des lieux témoins de sa tyrannie, si même il ne la lui fit payer d’une manière plus prompte et plus terrible. Et, dans des cas semblables, ce nom si redouté et si abhorré avait été un moment béni ; parce que, je ne dirai pas cette justice, mais ce remède, cette compensation quelconque était ce que, dans ces temps-là, l’on n’aurait pu attendre d’aucune force, ni privée ni publique. Plus souvent et même pour l’ordinaire, la sienne avait été, comme elle était encore, l’instrument de volontés iniques, de satisfactions atroces, de caprices enfantés par l’orgueil. Mais les manières si diverses dont il usait de cette force produisaient toujours le même effet, celui d’imprimer dans les esprits une haute idée de ce qu’il pouvait vouloir et accomplir au mépris de l’équité et de l’iniquité, ces deux choses qui opposent tant d’obstacles à la volonté des hommes, et les font si souvent revenir sur leurs pas. La renommée des tyrans ordinaires était communément restreinte dans cette petite étendue de pays où ils étaient les plus riches et les plus forts : chaque district avait les siens, et ils se ressemblaient tellement qu’il n’y avait pas de raison pour que le peuple s’occupât de ceux dont il ne portait pas immédiatement le poids. Mais la renommée de celui dont nous parlons était depuis longtemps répandue dans toutes les parties du Milanais : partout sa vie était le sujet de récits populaires, et son nom signifiait quelque chose d’irrésistible, d’étrange, de fabuleux. La crainte que l’on avait partout de ses alliés et de ses sicaires contribuait aussi à ce que l’on pensât toujours et partout à lui. Ce n’était à l’égard de chacun que des soupçons ; car qui aurait osé avouer ouvertement une telle dépendance ? mais chaque tyran pouvait être son allié, chaque bandit l’un des siens ; et l’incertitude même ajoutait au vaste de l’idée, comme à la sombre terreur qu’inspirait la chose même. Chaque fois que dans quelque lieu venaient à paraître des figures de bravi inconnues et plus mauvaises qu’à l’ordinaire, à chaque fait énorme dont on ne pouvait tout d’abord indiquer ou deviner l’auteur, on prononçait, on murmurait tout bas le nom de celui que, grâce à la circonspection, pour ne rien dire de plus, de nos auteurs, nous serons obligé d’appeler l’Innomé.

Du grand château de cet homme à celui de don Rodrigo, il n’y avait pas plus de sept milles ; et ce dernier, aussitôt qu’il fut devenu maître et tyran, avait dû reconnaître qu’à une aussi petite distance d’un tel personnage, il n’était pas possible de faire ce métier sans en venir aux prises ou marcher d’accord avec lui. Il s’était donc offert à ce redoutable voisin, devenant ainsi son ami, à la manière, c’est-à-dire, de tous les autres ; il lui avait rendu plus d’un service (le manuscrit n’en dit pas davantage) ; et chaque fois en avait rapporté des promesses de réciprocité et de prestation d’aide en toute occasion que ce pût être. Il mettait cependant beaucoup de soin à cacher une telle amitié, ou du moins à ne pas laisser apercevoir jusqu’à quel point elle pouvait être étroite, ni quel en était le caractère. Don Rodrigo voulait bien faire le tyran, mais non le tyran sauvage : cette profession était pour lui un moyen et non pas un but : il voulait demeurer librement en ville, jouir des aises, des plaisirs, des honneurs de la vie civile : et pour cela il lui fallait user de certains ménagements, tenir compte des liens de parenté, cultiver l’amitié de personnes haut placées, avoir une main sur la balance de la justice pour la faire au besoin pencher de son côté, ou pour la faire disparaître, ou bien encore pour en donner, dans l’occasion, sur la tête de ceux dont on pouvait plus facilement venir à bout de cette manière que par les armes de la force privée. Or l’intimité, disons mieux, une alliance avec un homme de cette sorte, avec un ennemi déclaré de la force publique, ne lui aurait certainement pas donné beau jeu dans un tel plan de conduite, surtout auprès du comte son oncle. Ce qu’il ne pouvait cependant cacher d’une semblable amitié pouvait passer pour l’effet de rapports indispensables avec un homme dont l’inimitié était si dangereuse, et recevoir ainsi son excuse de la nécessité : car celui qui a pris la charge de veiller aux besoins des autres, et qui n’en a pas la volonté ou n’en trouve pas le moyen, consent à la longue à ce qu’on y veille soi-même jusqu’à un certain point ; et, s’il ne consent pas en termes précis, il ferme l’œil.

Un matin, don Rodrigo sortit, à cheval, en équipage de chasse, avec une petite escorte de bravi à pied : le Griso à l’étrier de sa monture, quatre autres derrière ; et il s’achemina vers le château de l’Innomé.


CHAPITRE XX.


Le château de l’Innomé occupait, au-dessus, d’une étroite et ombreuse vallée, la crête d’une éminence qui se présente en dehors d’une âpre chaîne de montagnes, auxquelles on ne saurait dire si elle se rejoint plutôt qu’elle n’en serait séparée par une masse ardue de rocs amoncelés et par un labyrinthe de grottes et de précipices qui se prolongent à distance du pic sur deux de ses côtés. Le troisième donnant sur la vallée est le sens praticable. La pente est assez rapide, mais égale et continue. Vers le haut se voient des pâturages ; dans les plans inférieurs, des champs cultivés, parsemés de petites habitations. Au pied est un lit de cailloux, tour à tour, selon la saison, lit d’un faible ruisseau ou d’un torrent fougueux, et que les deux États avaient alors pour limite. Les monts qui, au-delà de ce ravin, forment, pour ainsi dire, l’autre paroi de la vallée, offrent aussi dans le bas quelques terrains inclinés, mais en culture ; le reste n’est qu’escarpements et rochers abrupts, sans autre végétation que quelques buissons dans les crevasses, et sans nul chemin pour y gravir.

Du haut de son donjon, comme l’aigle de son aire ensanglantée, le farouche seigneur dominait autour de lui tout l’espace où le pied d’un homme pouvait se poser, et ne voyait jamais nul homme au-dessus de sa tête. D’un regard il embrassait toute cette enceinte, les pentes, le fond de la gorge, les voies pratiquées en ces divers lieux. Celle qui, par les nombreux détours de ses rampes, conduisait au terrible manoir, offrait, vue de là-haut, comme les longs replis d’un ruban qui se déroule. De ses fenêtres, de ses meurtrières, le seigneur pouvait compter à son aise les pas de ceux qui venaient, et cent fois pointer contre eux ses armes. Et quand c’eût été une forte troupe, il aurait pu, avec sa garnison permanente de bravi, coucher à terre ou faire rouler en bas bon nombre des assaillants, avant qu’un seul atteignît le haut de la montée. Du reste, ce n’était pas seulement sur cette cime, mais dans toute la vallée, que nul n’eût osé mettre le pied, même pour le simple passage, s’il n’eût été bien vu du maître du château. Et quant aux sbires, celui d’entre eux qui s’y serait montré aurait été traité comme on traite dans un camp un espion ennemi qui se laisse prendre. On racontait les tragiques histoires des derniers qui avaient voulu tenter l’entreprise ; mais déjà c’étaient histoires du vieux temps ; et des jeunes gens de la vallée, nul ne se souvenait d’y avoir vu de cette espèce d’hommes, vivants ou morts.

Telle est la description que l’anonyme fait de ce lieu ; quant au nom, pas une syllabe ; et même, pour éviter de nous mettre sur la voie qui nous conduirait à le découvrir, il ne dit rien du voyage de don Rodrigo, et le transporte d’emblée au milieu de la vallée, au pied de l’éminence, à l’entrée du sentier rapide et tortueux. Là était une taverne qu’on aurait pu également appeler un corps de garde. Une vieille enseigne suspendue au-dessus de la porte montrait des deux côtés en peinture un soleil rayonnant ; mais la voix du peuple, qui quelquefois répète les noms, comme on les lui apprend et quelquefois les refait à sa guise, ne désignait cette taverne que par le nom de la Malanotte[73].

Au bruit des pas d’un cheval qui s’approchait, parut sur le seuil un jeune garçon, armé comme un Sarrasin, et qui, après avoir jeté son coup d’œil au dehors, rentra aussitôt pour avertir trois bandits qui étaient là jouant avec certaines cartes crasseuses et roulées comme des tuiles. Celui qui paraissait être le chef se leva, vint sur la porte, et, reconnaissant un ami de son maître, le salua respectueusement. Don Rodrigo, lui rendant le salut de fort bonne grâce, lui demanda si le seigneur se trouvait au château ; et, cette espèce de caporal ayant répondu qu’il le croyait ainsi, le voyageur mit pied à terre, et jeta les rênes de son cheval au Tiradrillo, l’un des hommes de sa suite. Puis il quitta son fusil et le remit au Montanarolo, comme pour se décharger d’un poids inutile et monter plus lestement, mais, dans le fait, parce qu’il savait bien qu’il n’était pas permis de gravir cette hauteur avec une telle arme. Il tira ensuite de sa poche quelques berlinghe, et les donna au Tarabuso, en lui disant : « Restez ici, vous autres, à m’attendre ; et, durant ce temps-là, amusez-vous avec ces braves gens. » Il prit enfin quelques écus d’or et les mit dans la main du caporal, auquel il dit d’en garder la moitié pour lui, et départager le reste entre ses hommes. Tout cela fait, ne gardant que le Griso, qui avait également déposé son fusil, il entreprit à pied la montée. En attendant, les trois bravi que nous venons de nommer, et le Squinternotto qui était le quatrième (quels beaux noms pour nous les avoir conservés si soigneusement[74] !), demeurèrent avec les trois de l’Innomé et avec le jeune garçon élevé pour la potence, et tous se mirent à jouer, à trinquer et à se raconter réciproquement leurs prouesses.

Un autre bravo de l’Innomé, qui montait, rejoignit peu après don Rodrigo ; il le regarda, le reconnut et marcha de compagnie avec lui, ce qui sauva à celui-ci l’ennui d’avoir à décliner son nom et de dire ce qu’il était à tous les autres qu’il pouvait rencontrer et qui ne le connaissaient point. Arrivé au château, et y ayant été introduit (en laissant toutefois le Griso à la porte), on le fit passer par un labyrinthe de corridors obscurs et par plusieurs salles tapissées de mousquets, de sabres, de pertuisanes, et dans chacune desquelles étaient quelques bravi faisant la garde : puis, après avoir attendu quelque temps, il fut admis dans celle où se trouvait l’Innomé.

Celui-ci vint à lui, répondant à son salut, mais non sans le regarder aux mains et au visage, comme il le faisait par habitude et en quelque sorte involontairement envers toute personne dont il recevait la visite, fût-elle de ses amis les plus anciens et les mieux éprouvés. Il était grand, brun, chauve ; le peu de cheveux qui lui restaient étaient blancs : des rides sillonnaient son visage ; au premier abord, on lui aurait donné plus des soixante ans qu’il comptait ; mais son maintien, ses mouvements, la dureté marquée de ses traits, le feu sinistre, mais vif, qui brillait dans ses yeux, indiquaient une vigueur de corps et une force d’âme qui auraient paru extraordinaires dans un jeune homme.

Don Rodrigo dit qu’il venait pour demander conseil et assistance ; que, se trouvant engagé dans une affaire difficile et où son honneur ne lui permettait pas de reculer, il s’était rappelé les promesses de cet homme qui ne promettait jamais ni trop ni en vain ; et il se mit à lui exposer sa scélérate machination. L’Innomé, qui en savait déjà quelque chose, mais d’une manière confuse, l’écouta attentivement, par la curiosité que lui inspiraient toujours de semblables histoires, et encore parce que dans celle-ci se trouvait mêlé un nom qui lui était connu et très-odieux, celui de frère Cristoforo, ennemi déclaré des tyrans, leur ennemi par la parole, et, lorsqu’il le pouvait, par les actions.

Don Rodrigo, sachant à qui il parlait, ne manqua point ensuite d’exagérer les difficultés qui étaient à vaincre ; la distance des lieux, un monastère, la signora !

Ici, l’Innomé, comme s’il en eût reçu l’ordre d’un démon caché dans son cœur, interrompit subitement ce discours, en déclarant qu’il se chargeait de l’entreprise. Il se fit donner au juste le nom de notre pauvre Lucia, et congédia don Rodrigo, en disant : « Dans peu, je vous ferai savoir ce que vous aurez à faire. »

Si le lecteur se souvient de ce misérable Egidio qui habitait tout auprès du monastère où Lucia s’était réfugiée, qu’il sache maintenant que cet homme était l’un de ceux que l’Innomé s’était le plus étroitement associés pour le crime ; et c’est pourquoi celui-ci avait laissé échapper sa parole si promptement et d’une manière si résolue. Cependant, aussitôt qu’il fut seul, il éprouva, je ne dirai pas du repentir, mais du dépit de l’avoir donnée. Déjà depuis quelque temps il commençait à ressentir, si ce n’est du remords, au moins une sourde inquiétude de ses scélératesses.

Celles qui étaient accumulées en si grand nombre dans sa mémoire, si elles ne l’étaient sur sa conscience, se réveillaient chaque fois qu’il en commettait une nouvelle, et se présentaient à son esprit sous un aspect déplaisant et comme trop multipliées ; il lui semblait que c’était augmenter et augmenter toujours un poids déjà incommode. Une certaine répugnance qu’il avait éprouvée dans ses premiers crimes et qui, vaincue ensuite, s’était comme tout à fait éteinte, lui revenait maintenant. Mais autrefois l’image d’un avenir long, indéterminé, le sentiment d’une vie forte et puissante, remplissaient son âme d’une confiance que ne troublait aucune réflexion ; maintenant, au contraire, les idées de l’avenir étaient celles qui lui rendaient le passé plus pénible. « Vieillir ! mourir ! Et puis ? »

Et, chose remarquable, l’image de la mort qui, dans un péril prochain, en face d’un ennemi, redoublait la force de cet homme et suscitait en lui une colère pleine de courage ; cette même image, lui apparaissant dans le silence de la nuit, au milieu des sûretés de son château, lui apportait une soudaine consternation. Ce n’était pas la mort dans les menaces d’un adversaire mortel lui-même, la mort qu’avec des armes meilleures, un bras plus prompt, on pouvait repousser ; elle arrivait seule, elle surgissait intérieurement ; elle était peut-être encore éloignée, mais à chaque instant elle faisait un pas ; et tandis que l’esprit combattait douloureusement pour en écarter la pensée, elle s’approchait. Dans les premiers temps, les exemples si fréquents, le spectacle, pour ainsi dire, continuel de la violence, de la vengeance, du meurtre, en lui inspirant une féroce émulation, étaient aussi devenus pour lui comme une sorte d’autorité dont il s’appuyait contre sa conscience ; maintenant renaissait de temps en temps dans son âme l’idée confuse, mais terrible, d’un jugement individuel, d’une accusation indépendante de l’exemple ; maintenant se voir en dehors de la troupe vulgaire des criminels, les avoir tous dépassés, était une idée qui lui faisait quelquefois sentir comme un redoutable isolement.

Ce Dieu dont il avait entendu parler, mais que depuis tant d’années il ne songeait pas plus à nier qu’à reconnaître, n’ayant d’autre pensée que de vivre comme si Dieu n’existait pas, ce Dieu maintenant, dans certains moments d’abattement sans cause, de terreur sans péril, lui semblait faire entendre une voix qui lui criait au fond de l’âme : Je suis cependant…

Dans la première effervescence des passions, la loi qu’il avait tout au moins entendu annoncer au nom de cet être souverain ne lui avait paru qu’odieuse ; maintenant, lorsqu’à l’improviste elle revenait à son esprit, son esprit, malgré lui, la concevait comme une chose à quoi s’attache un accomplissement. Mais, loin de s’ouvrir à personne sur cette inquiétude dont il était nouvellement agité, il la couvrait d’un voile impénétrable, il la dissimulait sous les apparences d’une plus sombre férocité ; et, par ce moyen, il cherchait aussi à se la cacher à lui-même, à l’étouffer dans son cœur.

Jaloux de ces temps, puisqu’il ne pouvait ni les anéantir ni les oublier, de ces temps où il commettait le crime sans remords, sans autre pensée que celle du succès, il faisait tous ses efforts pour en obtenir le retour, pour retenir ou ressaisir son ancienne volonté si prompte, si haute, si imperturbable, pour se convaincre lui-même que rien en lui n’était changé.

Ainsi, dans cette circonstance, il avait aussitôt engagé sa parole envers don Rodrigo, pour se garantir de toute hésitation. Mais à peine l’eut-il vu partir que, sentant diminuer cette fermeté qu’il s’était commandée pour promettre, se sentant peu à peu venir à l’esprit des pensées qui apportaient avec elles la tentation de ne point tenir cette parole et l’eussent amené peut-être à jouer un rôle fâcheux vis-à-vis d’un ami, d’un complice au second rang, il voulut faire finir à l’instant ce combat trop pénible. Il appela le Nibbio[75], l’un des plus adroits et des plus hardis parmi les ministres de ses énormités, et qui était celui dont il avait coutume de se servir pour sa correspondance avec Egidio ; il l’appela, et d’un air résolu lui ordonna de monter sur-le-champ à cheval, d’aller droit à Monza, d’informer Egidio de l’engagement contracté et de lui demander son concours pour l’accomplir.

Le méchant messager fut de retour plus tôt que ne l’attendait son maître, Egidio avait répondu que l’entreprise était facile et sûre ; que l’on n’avait qu’à envoyer sans retard une voiture avec deux ou trois bravi bien déguisés ; qu’il se chargerait de tout le reste, et mènerait l’affaire. À cet avis, l’Innomé, quoi que pût être ce qui se passait en lui, commanda immédiatement au Nibbio lui-même de disposer toutes choses selon ce qu’avait dit Egidio, et de partir, avec deux autres qu’il lui nomma, pour cette expédition.

Si, pour rendre l’horrible service qui lui était demandé, Egidio n’avait dû compter que sur ses moyens ordinaires, il n’aurait certainement pas donné si promptement une réponse aussi précise. Mais, dans cet asile même où il semblait que tout devait être obstacle, l’atroce jeune homme avait un moyen connu de lui seul ; et ce qui pour d’autres eût été la difficulté la plus grande était pour lui un instrument de succès. Nous avons raconté comment la malheureuse signora avait une fois prêté l’oreille à ses paroles ; et le lecteur peut avoir compris que cette fois ce ne fut pas la dernière, qu’elle ne fut que le premier pas dans une carrière d’abomination et de sang. Cette même voix qui, par le crime, avait acquis et force et, l’on peut dire, autorité, cette voix imposa maintenant à son esclave le sacrifice de la jeune innocente que celle-ci avait sous sa garde et sa protection.

La proposition parut effroyable à Gertrude. Perdre Lucia par un événement imprévu et sans qu’elle y eût contribué, lui aurait semblé un malheur, un châtiment plein d’amertume : et il lui était enjoint de s’en priver par une noire perfidie, de changer en un nouveau remords un moyen d’expiation. La malheureuse tenta toutes les voies pour se soustraire à l’horrible injonction ; toutes, excepté la seule infaillible, et qui cependant était ouverte devant elle. Le crime est un maître sévère, inflexible, contre lequel ne devient fort que celui qui s’arrache entièrement à son empire. À ce moyen Gertrude ne voulant se résoudre ; elle obéit.

Le jour fixé était venu ; l’heure dont on était d’accord approchait ; Gertrude, renfermée avec Lucia dans son parloir particulier, lui faisait plus d’amitiés que de coutume, et Lucia les recevait et y répondait avec une sensibilité toujours plus vive ; comme la brebis, tremblant sans crainte sous la main du pâtre qui la caresse et la tire doucement à lui, se tourne pour lécher cette main, et ne sait point qu’à la porte de l’étable l’attend le boucher auquel le pâtre vient de la vendre.

« J’ai besoin qu’on me rende un grand service, et vous seule le pouvez. J’ai ici bien des gens à mes ordres, mais personne à qui je me fie. Pour une affaire très-importante que je vous expliquerai plus tard, il est nécessaire que je parle tout de suite à ce père gardien des capucins qui vous a menée ici, ma pauvre Lucia ; mais il faut que personne ne sache que je l’ai envoyé appeler. Je n’ai que vous pour remplir secrètement ce message. »

Lucia fut effrayée d’une telle demande ; et avec sa timidité ordinaire, mais sans cacher une grande surprise, elle allégua aussitôt, pour se dispenser de la commission, les raisons que la signora devait comprendre, qu’elle aurait dû prévoir : aller ainsi sans sa mère, sans personne, sur un chemin solitaire, dans un pays qu’elle ne connaissait pas… Mais Gertrude, instruite à une école infernale, montra de son côté tant d’étonnement et de déplaisir de rencontrer si peu de bonne volonté chez la personne sur qui elle croyait pouvoir compter le plus, elle parut trouver ces objections si vaines : en plein jour, à quatre pas, un chemin où Lucia avait passé peu de temps avant, et qu’il suffisait de lui indiquer, ne le connût-elle pas pour qu’elle ne pût s’y tromper !… elle en dit tant que la pauvre fille, émue tout à la fois et un peu piquée, laissa échapper ces mots : « Eh bien, que faut-il que je fasse ?

— Allez au couvent des capucins, et elle lui indiqua de nouveau le chemin pour s’y rendre : Faites appeler le père gardien ; dites-lui, sans que personne soit là pour vous entendre, de venir me trouver sur-le-champ, mais de ne pas faire connaître que c’est moi qui l’ai envoyé chercher.

— Mais que dirai-je à la tourière qui ne m’a jamais vue sortir et qui me demandera où je vais ?

— Tâchez de passer sans être vue ; et, si vous ne pouvez, dites-lui que vous allez à telle église, où vous avez promis de faire une prière. »

Nouvelle difficulté pour Lucia : faire un mensonge ; mais la signora se montra de nouveau si affectée de cette résistance, elle lui présenta comme un tort si fâcheux d’oublier la reconnaissance pour écouter un vain scrupule, que la pauvre fille, plus étourdie de toutes ces paroles et plus émue surtout qu’elle n’était convaincue, répondit : « Eh bien, j’irai. Que Dieu me soit en aide ! » et elle se mit en marche.

Lorsque Gertrude, qui, de la grille, la suivait d’un œil fixe et troublé, lui vit mettre le pied sur le seuil de la porte, elle ouvrit la bouche, comme vaincue par un sentiment irrésistible, et dit : « Écoutez, Lucia ! »

Celle-ci se tourna et revint vers la grille. Mais déjà une autre pensée, une pensée habituée à prédominer dans l’esprit de la malheureuse Gertrude, y avait eu de nouveau le dessus. Feignant de n’être pas satisfaite des instructions qu’elle avait données à Lucia, sur le chemin à suivre, elle lui en répéta l’explication, et la congédia en disant : « Faites tout comme je vous l’ai dit, et revenez vite. » Lucia partit.

Elle franchit, sans être remarquée, la porte du cloître, suivit la rue, les yeux baissés et en rasant le mur ; elle trouva, par les indications qui lui avaient été données et par ses propres souvenirs, la porte du bourg, et en sortit ; elle marcha, toute recueillie sur elle-même et un peu tremblante, le long de la grande route, arriva bientôt au chemin qui conduisait au couvent, et le reconnut. Ce chemin était, et il est encore, enfoncé entre deux hautes berges couronnées de haies qui le couvrent d’une espèce de voûte. Lucia, en y entrant et le voyant tout à fait solitaire, sentit augmenter sa peur et hâta le pas ; mais, au bout de quelques moments, elle se rassura un peu, en voyant une voiture de voyage arrêtée, et, tout auprès, devant la portière ouverte, deux voyageurs qui regardaient de côté et d’autre, comme incertains sur leur route. En avançant, elle entendit l’un des deux qui disait : « Voici une brave fille qui nous indiquera le chemin. » En effet, lorsqu’elle fut arrivée à la voiture, ce même individu, d’un ton plus poli que sa figure n’était engageante, se tourna et dit : « Jeune fille, pourriez-vous nous indiquer le chemin de Monza ?

— En allant par là, vous allez à rebours, répondit la pauvre fille : Monza est de ce côté… » et elle se tournait pour le leur montrer du doigt, lorsque l’autre personnage (c’était le Nibbio), la saisissant à l’improviste par la taille, l’enleva de terre. Lucia détourne la tête, pleine d’épouvante, et pousse un cri ; le brigand la jette dans la voiture ; un autre bandit, qui y était assis sur le devant, la reçoit, et, tandis qu’en vain elle se débat, qu’en vain elle crie, il l’assied de force vis-à-vis de lui : un autre encore, lui mettant un mouchoir sur sa bouche, étouffe sa voix. En même temps, le Nibbio monte aussi précipitamment dans la voiture ; la portière se ferme, et l’on part à toute bride. Celui qui avait fait la perfide demande, resté sur la route, jeta un coup d’œil de l’un et de l’autre côté, pour voir si quelqu’un ne serait pas accouru aux cris de Lucia ; il n’y avait personne : il s’élança sur l’une des berges en s’accrochant à un arbre de la haie, et disparut. Celui-ci était un des bandits d’Egidio ; il s’était posté, ne faisant semblant de rien, sur la porte de son maître, pour voir Lucia lorsqu’elle sortirait du monastère, l’avait bien observée pour la pouvoir reconnaître, et puis avait couru, par un sentier plus court, l’attendre à l’endroit convenu.

Qui pourrait cependant décrire la terreur, les angoisses de l’infortunée Lucia ? Qui pourrait exprimer ce qui se passait dans son âme ? Elle ouvrait de grands yeux effarés, par l’impatient désir de connaître son affreuse situation, et elle les refermait aussitôt par l’épouvante et l’horreur que lui causaient ces mauvais visages : elle se tordait sur elle-même, mais elle était tenue de tous les côtés : elle recueillait toutes ses forces, et par élans cherchait à se jeter vers la portière ; mais deux bras nerveux la retenaient connue clouée au fond de la voiture, et quatre autres grosses mains l’y assujettissaient. Chaque fois qu’elle ouvrait la bouche pour pousser un cri, le mouchoir venait le lui arrêter dans la gorge. Au milieu de tout cela, trois bouches d’enfer, prenant la voix la plus humaine qu’il leur était possible de se donner, allaient lui répétant :

« Paix, paix, n’ayez pas peur, nous ne voulons pas vous faire de mal. »

Après quelques moments d’une lutte si cruellement animée, elle parut se calmer ; ses bras mollirent ; sa tête tomba en arrière ; sous sa paupière ouverte avec peine, son œil devint immobile ; et ces affreuses figures qu’elle avait devant elle lui semblèrent se confondre et tournoyer ensemble dans un mélange monstrueux ; les couleurs de ses joues disparurent ; une sueur froide couvrit son visage ; elle s’affaissa sur elle-même et s’évanouit.

« Allons, allons, courage, disait le Nibbio. — Courage, courage, répétaient les deux autres coquins ; mais la perte de tout sentiment épargnait en ce moment à Lucia une souffrance de plus, celle d’entendre les exhortations de ces horribles voix.

— Diable ! elle semble morte, dit l’un d’eux. Si elle était morte, en effet ?

— Ah bien oui, morte ! dit l’autre. C’est un de ces évanouissements qui viennent aux femmes. Je sais que, quand j’ai voulu envoyer quelqu’un à l’autre monde, homme ou femme, il en a fallu bien plus.

— Allons ! dit le Nibbio, songez à faire votre devoir, et ne vous perdez pas en propos inutiles. Prenez les tromblons dans le caisson de la voiture, et tenez-les prêts ; car ce bois où nous entrons est un nid de coquins où il y en a toujours. Non pas comme cela à la main, diable ! Mettez-les derrière votre dos, là, couchés : ne voyez-vous pas que cette fille est une poule mouillée qui, pour un rien, tombe en syncope ? Si elle voit les armes, elle est capable de mourir tout de bon. Et, quand elle sera revenue à elle, prenez bien garde de lui faire peur : ne la touchez pas si je ne vous fais signe. C’est assez de moi pour la tenir. Et ne dites rien ; laissez-moi seul parler. »

Cependant, la voiture, allant toujours un train de course, était entrée dans le bois.

Au bout de quelque temps, la pauvre Lucia commença à reprendre connaissance, comme si elle sortait d’un profond et pénible sommeil, et elle ouvrit les yeux. Elle eut d’abord quelque difficulté à distinguer les objets effrayants qui l’environnaient, à recueillir ses idées : enfin, elle comprit de nouveau sa terrible situation. Le premier usage qu’elle fit du peu de forces qui lui étaient revenues fut de se jeter encore vers la portière pour s’élancer au dehors ; mais elle fut retenue, et ne put que voir un moment la solitude sauvage du lieu où elle passait. Elle poussa de nouveau un cri ; mais le Nibbio, levant sa grosse main avec le mouchoir : « Allons, lui dit-il le plus doucement qu’il put, ne criez pas ; ce sera mieux pour vous ; mais, si vous ne vous taisez, nous vous ferons rester tranquille.

— Laissez-moi aller ! Qui êtes-vous ? Où me conduisez-vous ? Pourquoi m’avez-vous prise ? Laissez-moi aller, laissez-moi aller !

— Je vous dis de ne pas avoir peur. Vous n’êtes pas un enfant, et vous devez comprendre que nous ne voulons pas vous faire de mal. Ne voyez-vous pas que nous aurions pu vous tuer cent fois, si nous avions eu de mauvaises intentions ? Ainsi donc, tenez-vous tranquille.

— Non, non, laissez-moi regagner mon chemin : je ne vous connais pas.

— Nous vous connaissons, nous autres.

— Oh ! très-sainte Vierge ! Comment me connaissez-vous ? laissez-moi aller, au nom de Dieu. Qui êtes-vous ? Pourquoi m’avez-vous prise ?

— Parce qu’on nous l’a commandé.

— Qui ? qui ? qui peut vous l’avoir commandé ?

— Paix ! dit d’une mine sévère le Nibbio. Ce n’est pas à nous que l’on fait semblables demandes. »

Lucia essaya encore une fois de se jeter à l’improviste vers la portière ; mais, voyant que c’était inutile, elle eut de nouveau recours aux prières ; et, la tête baissée, les joues inondées de larmes, d’une voix entrecoupée par les sanglots, joignant ses mains devant ses lèvres : « Oh ! disait-elle, pour l’amour de Dieu et de la sainte Vierge, baissez-moi aller ! Quel mal vous ai-je fait ? Je suis une pauvre créature qui ne vous ai fait aucun mal. Celui que vous m’avez fait, vous autres, je vous le pardonne du fond du cœur ; et je prierai Dieu pour vous. Si vous avez une fille, une femme, une mère, pensez à ce qu’elles souffriraient dans l’état où je me trouve. Souvenez-vous que nous devons tous mourir, et qu’un jour vous désirerez que Dieu vous fasse miséricorde. Laissez-moi aller, laissez-moi ici : le bon Dieu me fera trouver mon chemin.

— Nous ne pouvons pas.

— Vous ne pouvez pas ? Oh ! Seigneur ! Pourquoi ne pouvez-vous pas ? Où voulez-vous me mener ? Pourquoi ?

— Nous ne pouvons pas ; c’est inutile : n’ayez pas peur ; nous ne voulons pas vous faire de mal : tenez-vous tranquille, et personne ne vous touchera. »

Toujours plus désolée, toujours plus effrayée en voyant que ses paroles ne produisaient nul effet, Lucia tourna sa pensée vers celui qui tient dans sa main le cœur des hommes et qui n’a qu’à vouloir pour toucher les plus insensibles. Elle se serra le plus qu’elle put dans le coin de la voiture, croisa ses bras sur sa poitrine, et pendant quelques minutes pria mentalement. Puis, tirant de sa poche son chapelet, elle se mit à dire le rosaire avec plus de foi et de ferveur qu’elle ne l’avait fait de sa vie. De temps en temps, espérant avoir obtenu la miséricorde qu’elle implorait, elle en revenait à prier ces hommes, mais toujours sans fruit. Puis elle perdait de nouveau l’usage de ses sens ; puis elle les recouvrait, pour revivre à de nouvelles angoisses. Mais le cœur nous manque pour les décrire plus longuement. Une douloureuse pitié nous presse d’arriver au terme de ce voyage qui dura plus de quatre heures, et après lequel nous aurons à passer d’autres heures bien cruelles encore. Transportons-nous au château où l’infortunée était attendue.

Elle était attendue par l’Innomé dont l’inquiétude, l’agitation en ce moment était chez lui tout insolite. Chose étrange ! Cet homme qui avait de sang-froid disposé de tant de vies, qui dans un si grand nombre de ses actions n’avait compté pour rien les douleurs qu’il faisait souffrir, si ce n’est quelquefois pour y savourer une féroce volupté de vengeance, cet homme aujourd’hui, lorsqu’il ne s’agissait que d’une personne inconnue de lui, d’une pauvre et obscure villageoise, éprouvait, à s’emparer d’elle, une sorte de répugnance, je dirais presque de frayeur. D’une fenêtre élevée de son château, il regardait depuis quelque temps vers un débouché de la vallée ; et voilà la voiture qui paraît et s’avance lentement. Car la première partie du voyage faite d’une manière si rapide avait amorti l’ardeur des chevaux et dompté leurs forces. Bien que, du point d’où il la voyait, cette voiture ne parût guère que comme un de ces petits carrosses que l’on donne pour jouets aux enfants, il la reconnut à l’instant même et sentit son cœur battre plus fort.

« Y sera-t-elle ? pensa-t-il aussitôt ; et il ajouta, toujours en lui-même : Que d’ennuis cette créature me cause ! Délivrons-nous-en. »

Et il se disposait à dépêcher sur-le-champ l’un de ses bandits au-devant de la voiture pour ordonner au Nibbio de tourner bride et de conduire cette personne au château de don Rodrigo. Mais un non impérieux, qui résonna dans son âme fit évanouir ce dessein. Tourmenté cependant du besoin d’ordonner quelque chose, ne pouvant supporter une attente inactive pendant que la voiture venait à petits pas, comme une trahison, que sais-je ? comme un châtiment, il fit appeler une vieille femme qui était à son service.

Cette femme était née dans ce château, d’un ancien concierge de l’habitation, et y avait passé toute sa vie. Ce qu’elle avait vu et entendu dès le berceau avait imprimé dans son esprit une grande et terrible idée du pouvoir de ses maîtres ; et la principale maxime qu’elle avait puisée dans les instructions qu’elle avait reçues et les exemples à l’appui, était qu’à ces maîtres il fallait obéir en toute chose, parce qu’ils pouvaient faire beaucoup de mal et beaucoup de bien. L’idée du devoir déposée comme un germe dans le cœur de tous les hommes, en se développant dans le sien en même temps que des sentiments de respect, de crainte et d’avidité servile, s’était associée et adaptée à ces sentiments mêmes. Lorsque l’Innomé, devenu maître, commença à faire usage de sa force de la manière épouvantable que nous avons racontée, elle en éprouva dans le principe une certaine déplaisance et tout à la fois un sentiment plus profond encore de soumission. Avec le temps elle s’était habituée à ce qu’elle avait sans cesse devant les yeux et aux oreilles.

La volonté puissante et sans frein d’un si haut seigneur était pour elle comme une espèce de justice fatale. Fille déjà mûre, elle épousa l’un des gens de la maison, qui, peu après, étant allé à une expédition périlleuse, avait laissé ses os sur un chemin. La vengeance que le seigneur tira de cette mort procura à la veuve une consolation féroce et accrut en elle l’orgueil de se trouver sous une telle protection. De ce moment elle ne mit plus que bien rarement le pied hors du château, et peu à peu il ne lui resta d’autres idées de la vie humaine que celles qu’elle recevait en ce lieu. Elle n’était chargée d’aucun service particulier ; mais, dans cette nombreuse compagnie de bandits, il ne se passait pas de jour que pour l’un ou pour l’autre elle n’eût quelque chose à faire, et c’était son tourment.

Tantôt des hardes à recoudre, tantôt le repas à préparer bien vite pour ceux qui revenaient d’une expédition, tantôt des blessés à soigner. Les ordres de ces gens, leurs remerciements, leurs reproches, étaient constamment assaisonnés de railleries et d’injures. La vieille était son nom habituel ; les accessoires que toujours quelqu’un d’eux y attachait, variaient selon les circonstances et l’humeur du personnage. Pour elle, contrariée dans sa paresse, et provoquée dans sa disposition à la colère, c’est-à-dire exercée dans deux de ses passions prédominantes, elle répondait quelquefois à ces compliments par des paroles où Satan aurait encore plus reconnu de son génie que dans celles des provocateurs.

« Tu vois là-bas cette voiture ? lui dit le seigneur.

— Je la vois, répondit la vieille en portant en avant son menton pointu et en écarquillant ses yeux enfoncés, comme si elle eût voulu les pousser à fleur de leur orbite.

— Fais sur-le-champ disposer une chaise à porteur ; mets-toi dedans, et fais-toi porter à la Malanotte. Mais qu’on se hâte, afin que tu y arrives avant cette voiture, qui, au reste, s’avance du pas de la mort. Dans cette voiture il y a… il doit y avoir une jeune fille. Si elle y est, dis au Nibbio, de ma part, qu’il la mette dans la chaise et qu’il vienne tout de suite me trouver. Tu resteras dans la chaise avec cette jeune fille ; et quand vous serez ici toutes deux, tu la conduiras dans la chambre. Si elle le demande où tu la mènes, à qui est ce château, garde toi de…

— Oh ! dit la vieille.

— Mais, continua l’Innomé, rassure-la.

— Que dois-je lui dire ?

— Ce que tu dois lui dire ? Rassure-la, encore une fois. Es-tu donc arrivée à ton âge sans savoir comment on rassure les gens, quand on veut ? N’as-tu jamais eu le cœur en peine ? N’as-tu jamais eu peur ? Ne connais-tu pas les mots qui font plaisir dans ces moments-là ? Dis-lui de ces mots : trouve-les, de par le diable ! Va. »

Et lorsqu’elle fut partie, il resta encore quelque temps à la fenêtre, les yeux fixés sur cette voiture qui paraissait déjà beaucoup plus grande. Puis il les leva vers le soleil qui, dans ce moment, se cachait derrière la montagne ; puis il regarda les nuages épars au-dessus, et qui, de bruns qu’ils étaient, devinrent presque en un instant couleur de feu. Il se retira, ferma la fenêtre, et se mit à marcher en avant et en arrière dans la chambre, du pas d’un voyageur pressé.


CHAPITRE XXI.


La vieille avait couru exécuter les ordres qu’elle avait reçus et en donner elle-même avec l’autorité attachée à ce nom qui, de quelque bouche qu’il se fît entendre en ce lieu, faisait faire à tous diligence ; car il ne venait à l’idée de personne que nul pût être assez hardi pour l’employer faussement. Elle se trouva, comme il lui avait été prescrit, à la Malanotte, un peu avant que la voiture y fût arrivée ; et, lorsqu’elle la vit venir, elle sortit de la chaise à porteur, fit signe au cocher d’arrêter, s’approcha de la portière, et rapporta tout bas au Nibbio, qui avait mis la tête dehors, les ordres de leur maître.

Lucia, au moment où la voiture s’arrêta, fit un mouvement et revint d’une espèce de léthargie. Elle sentit de nouveau tout son sang se bouleverser ; et la bouche béante, les yeux effarés, elle regarda autour d’elle. Le Nibbio s’était retiré en arrière, et la vieille, avec le menton sur la portière, les yeux dirigés vers Lucia, disait : « Venez, la jeune fille ; venez, ma pauvre enfant ; venez avec moi, qui ai ordre de vous bien traiter et de vous rassurer. »

Au son d’une voix de femme, la pauvre fille eut en effet un moment d’espérance et de soulagement ; mais elle retomba tout aussitôt dans une frayeur plus sombre encore. « Qui êtes-vous ? » dit-elle d’une voix tremblante, en fixant un regard étonné sur le visage de la vieille.

« Venez, venez, pauvre enfant, » répétait celle-ci. Le Nibbio et les deux autres jugeant, par les paroles et la voix si extraordinairement radoucie de cette femme, quelles devaient être les intentions du maître, tâchaient d’engager par la douceur la malheureuse prisonnière à obéir. Mais elle continuait de regarder au dehors ; et quoique la vue d’un lieu sauvage qu’elle ne connaissait point, et l’air d’assurance de ses gardiens, ne lui permissent pas d’espérer du secours, elle ouvrait cependant la bouche pour crier, lorsque, voyant le Nibbio faire les gros yeux par lesquels s’annonçait le mouchoir, elle se retint, trembla, se tourna de côté, fut prise et mise dans la chaise. La vieille s’y mit après elle. Le Nibbio dit aux deux autres coquins de marcher derrière, et entreprit lui-même la montée d’un pas rapide, courant à l’appel de son seigneur.

« Qui êtes-vous ? demandait Lucia d’un ton d’alarme à cette laide figure qui lui était inconnue. Pourquoi suis-je avec vous ? Où suis-je ? Où me conduisez-vous ?

— Chez quelqu’un qui veut vous faire du bien, répondait la vieille ; chez un grand… Heureux ceux auxquels il veut faire du bien ! Bonne fortune pour vous, bonne fortune. N’ayez pas peur ; soyez contente ; car il m’a commandé de vous rassurer. Vous le lui direz, n’est-ce pas, que j’ai tâché de vous rassurer ?

— Qui est-il ? Pourquoi ? Que veut-il de moi ? Je ne lui appartiens pas. Dites-moi où je suis ; laissez-moi aller ; dites à ces gens qu’ils me laissent aller ; qu’ils me portent dans quelque église. Oh ! vous qui êtes femme, au nom de la Vierge Marie !… »

Ce nom saint et plein de douceur, que la misérable femme avait répété avec vénération dans son jeune âge, et qu’ensuite elle n’avait plus invoqué ni peut-être entendu prononcer depuis tant d’années, faisait maintenant sur son esprit une impression vague, étrange, lente à se produire, comme serait le souvenir de la lumière chez un vieillard devenu aveugle dans son enfance.

Cependant l’Innomé, debout sur la porte du château, regardait en bas, et voyait la chaise venir à petit pas, comme tantôt la voiture, et, en avant, il voyait le Nibbio qui, à chaque instant, la laissait à plus grande distance, en montant au pas de course. Lorsqu’il fut arrivé, le seigneur lui fit signe de le suivre et alla avec lui dans un appartement du château.

« Eh bien ? lui dit-il en s’arrêtant là.

— Tout à souhait, répondit le Nibbio en s’inclinant. L’avis à point nommé, la femme de même, personne sur l’endroit, un seul cri, et personne n’a paru, le cocher alerte, les chevaux parfaits, nulle mauvaise rencontre ; mais…

— Mais quoi ?

— Mais… j’avoue que j’aurais mieux aimé avoir l’ordre de lui tirer un coup de fusil dans le dos, sans l’entendre parler, sans voir son visage.

— Quoi ? qu’est-ce ? que veux-tu dire ?

— Je veux dire que tout ce temps, tout ce temps… Elle m’a trop fait compassion.

— Compassion ! Que sais-tu, toi, de compassion ? Qu’est-ce que la compassion ?

— Je ne l’ai jamais si bien compris que cette fois : c’est une chose, la compassion, qui est un peu comme la peur : si vous la laissez vous saisir, vous n’êtes plus homme.

— Voyons un peu comment a fait cette fille pour te faire compassion ?

Mais un autre non intérieur, plus impérieux que le premier, lui défendit d’achever.

« Non, dit-il d’une voix résolue, comme pour s’exprimer à lui-même l’ordre de cette voix secrète, non : va te reposer ; et demain matin, tu feras ce que je te dirai. » « Cette fille a quelque démon pour elle, pensait-il ensuite, lorsqu’il fut resté seul, et en se tenant debout, les bras croisés sur la poitrine, les yeux fixés sur une partie du plancher où les rayons de la lune, entrant par une fenêtre élevée, dessinaient un carré de lumière pâle, coupée en échiquier par l’ombre des gros barreaux de fer, et en traits plus menus par celle des petits compartiments des vitres. Elle a quelque démon… ou quelque ange qui la protège… Compassion au Nibbio !… Demain matin, demain matin de bonne heure, qu’elle soit hors d’ici ; qu’elle suive sa destinée, et qu’il n’en soit plus question. Que cet animal de don Rodrigo ne me vienne pas rompre la tête de ses remercîments, parce que… je ne veux plus entendre parler de cette fille. Je l’ai servi, parce que j’ai promis ; et j’ai promis parce que… c’est mon destin. Mais je veux que le malheureux me le paye bien, ce service. Voyons un peu… »

Et il voulait imaginer quelque chose de scabreux à lui demander en compensation et comme par punition ; mais ces mots vinrent de nouveau traverser son esprit : « Compassion au Nibbio ! Comment peut-elle avoir fait ? continuait-il, entraîné par cette pensée. Je veux la voir… Eh non ! Oui, je veux la voir. »

Et de chambre en chambre en chambre il parvint à un petit escalier, puis à tâtons il monta jusqu’à celle de la vieille, et frappa du pied contre la porte.

« Qui est là ?

— Ouvre. »

À cette voix, la vieille fille fit trois bonds, et tout aussitôt on entendit le verrou courir dans ses tenons, et la porte s’ouvrit toute grande. L’Innomé, de l’endroit où il était, donna un coup d’œil tout à l’entour ; et, à la lumière d’une lampe qui brûlait sur une table, il vit Lucia accroupie par terre, dans le coin le plus éloigné de la porte.

« Qui t’a dit de la jeter là comme un sac de linge sale, misérable ? dit-il à la vieille, d’un air de colère.

— Elle s’est mise où elle a voulu, répondit humblement celle-ci. J’ai fait tout ce que j’ai pu pour la rassurer : elle peut le dire elle-même ; mais il n’y a pas eu moyen.

— Levez-vous, » dit l’Innomé à Lucia, en s’approchant d’elle. Mais Lucia qui, au coup donné contre la porte, à la vue de cette porte qui s’ouvrait, à l’apparition de cet homme, au son des paroles qu’il lui adressait, avait senti dans son âme effrayée le saisissement d’une nouvelle frayeur, ne s’en tenait que plus étroitement blottie dans son coin, le visage caché dans ses mains, et ne remuant que pour trembler de tous ses membres.

« Levez-vous, je ne veux pas vous faire de mal… et je puis vous faire du bien, répéta le seigneur… Levez-vous ! dit-il ensuite en faisant tonner sa voix, irrité qu’il était d’avoir deux fois commandé en vain.

— Oh ! Monseigneur ! si longtemps !… Pleurer, prier et faire certains yeux et devenir pâle, pâle comme une morte, et puis sangloter, et puis de nouveau prier, et certaines paroles…

« Je ne veux pas cette fille chez moi, pensait l’Innomé, pendant que l’autre parlait. J’ai fait une sottise en m’engageant : mais j’ai promis, j’ai promis. Quand elle sera loin… » Et levant la tête d’un air de commandement. « Maintenant, dit-il au Nibbio, mets de côté la compassion : monte à cheval, prends un compagnon, deux si tu veux, et cours à la demeure de ce don Rodrigo que tu sais. Dis-lui qu’il envoie tout de suite… mais tout de suite, parce qu’autrement… »

Comme si elle eût recouvré des forces par sa frayeur même, la trop malheureuse fille se mit subitement à genoux : et joignant ses mains, comme elle eût fait devant une sainte image, elle leva les yeux vers le visage de l’Innomé, les rebaissa aussitôt, et dit : « Me voilà : tuez-moi.

— Je vous ai dit que je ne veux pas vous faire de mal, répondit d’une voix adoucie l’Innomé, en fixant ses regards sur cette figure altérée par l’épouvante et le chagrin.

— Courage, courage, disait la vieille : il vous le dit lui-même, qu’il ne veut pas vous faire de mal.

— Et pourquoi, reprit Lucia, d’une voix où, à travers le tremblement de la crainte, se faisait sentir une certaine assurance d’indignation désespérée, pourquoi me faites-vous souffrir les peines de l’enfer ? Que vous ai-je fait ?…

— Vous aurait-on maltraitée ? Parlez.

— Oh ! maltraitée ! on m’a prise, par trahison, par force ! Pourquoi ? Pourquoi m’a-t-on prise ? Pourquoi suis-je ici ? Où suis-je ? Je suis une pauvre fille : que vous ai-je fait ? Au nom de Dieu…

— Dieu, Dieu, interrompit l’Innomé, toujours Dieu. Ceux qui ne peuvent se défendre par eux-mêmes, qui n’ont pas la force pour eux, ont toujours ce Dieu à mettre en avant, comme s’ils lui avaient parlé. Que prétendez-vous par ce mot-là ? Me faire ?… et il n’acheva pas la phrase.

— Oh ! monsieur ! prétendre ! À quoi puis-je prétendre, moi faible créature que je suis, sinon à ce que vous usiez pour moi de miséricorde ? Dieu pardonne tant de choses pour une œuvre de miséricorde ! Laissez-moi aller : de grâce, laissez-moi aller ! On ne gagne rien, quand on doit un jour mourir, à faire tant souffrir une pauvre fille. Oh ! vous qui pouvez commander, dites qu’on me laisse aller ! On m’a portée ici par force. Envoyez-moi avec cette femme à ***, où est ma mère. Oh ! Très-sainte Vierge ! ma mère ! ma mère, par charité, ma mère ! Peut-être n’est-elle pas loin d’ici… j’ai vu mes montagnes ! Pourquoi me faites-vous souffrir ? Faites-moi conduire dans une église, je prierai pour vous toute ma vie. Que vous en coûte-t-il de dire un mot ? Oh ! je vous vois touché de compassion : dites un mot, dites-le. Dieu pardonne tant de choses pour une œuvre de miséricorde !

— Oh ! que n’est-elle la fille d’un de ces misérables qui m’ont banni ! pensai l’Innomé : d’un de ces lâches qui voudraient me voir mort ! Je jouirais maintenant de ses lamentations : et au contraire…

— Ne repoussez pas une bonne inspiration ! poursuivait avec chaleur la pauvre Lucia, ranimée par un certain air d’hésitation qu’elle voyait sur la figure et dans la contenance de son tyran. Si vous ne me faites cette grâce, Dieu me la fera : il me fera mourir, et pour moi ce sera fini : mais vous !… Peut-être un jour, vous aussi… Mais non, non : je prierai toujours le Seigneur de vous préserver de tout mal. Que vous en coûte-t-il de dire un mot ? Si vous saviez ce que c’est que de souffrir de telles peines !…

— Allons, prenez, courage, interrompit l’Innomé avec une douceur dont la vieille fut ébahie. Vous ai-je fait aucun mal ? Vous ai-je menacée ?

— Oh non ! Je vois que vous avez bon cœur, et que vous prenez pitié d’une pauvre créature. Si vous vouliez, vous pourriez me faire peur plus que tous les autres, vous pourriez me faire mourir ; et au lieu de cela, vous m’avez… un peu soulagé le cœur. Dieu vous le rendra. Achevez l’œuvre de miséricorde : laissez-moi libre, laissez-moi libre.

— Demain matin…

— Oh ! dès à présent, dès à présent…

— Demain matin, nous nous reverrons, vous dis-je. En attendant, prenez courage, reposez-vous. Vous devez avoir besoin de nourriture. On va vous en apporter.

— Non, non, je meurs si quelqu’un entre ici, je meurs. Conduisez-moi à l’église… les pas que vous ferez, Dieu vous en tiendra compte.

— Une femme viendra vous apporter à manger, dit l’Innomé : et il s’étonna lui-même qu’un tel expédient lui fût venu à l’esprit, et qu’il ait eu besoin d’en chercher un pour rassurer une chétive femme.

— Et toi, reprit-il aussitôt en se tournant vers la vieille, engage-la à manger : fais-la coucher dans ce lit, et si elle y consent, tu pourras t’y mettre avec elle : autrement, tu peux bien, pour une nuit, coucher par terre. Rassure-la, te dis-je : tiens-la contente. Et qu’elle n’ait pas à se plaindre de toi !

Cela dit, il alla rapidement vers la porte. Lucia se leva et courut pour le retenir et renouveler sa prière : mais il avait disparu.

— Oh, malheureuse que je suis ! Fermez, fermez tout de suite. » Et lorsqu’elle eut entendu les battants se rejoindre et le verrou courir, elle retourna se blottir dans son coin. « Oh ! malheureuse que je suis ! s’écria-t-elle de nouveau en sanglotant, qui pourrai-je maintenant prier ? Où suis-je ? Dites-moi, vous, par charité, dites-moi qui est ce monsieur… qui est celui qui m’a parlé.

— Qui il est, n’est-ce pas ? Qui il est ? Vous voudriez me le faire dire. À d’autres quant à ça, ma belle. Parce qu’il vous protège, vous avez pris de l’orgueil ; vous voulez être satisfaite et que j’en paye les frais. Allez le lui demander à lui-même. Si je vous contentais encore en cela, je n’aurais pas, pour ma part, de ces bonnes paroles que vous avez, vous, entendues. Je suis vieille, moi, je suis vieille, continua-t-elle en grommelant tout bas. Peste soit les jeunes filles qu’on aime à voir pleurer comme à voir rire, et qui ont toujours raison ! » Mais entendant Lucia sangloter, et la parole du maître lui revenant à l’esprit impérative et menaçante, elle se pencha vers la pauvre fille rencoignée, et d’une voix radoucie elle reprit : « Allons, je ne vous ai rien dit de mauvais. Soyez de bonne humeur, ne me demandez pas de ces choses que je ne puis vous dire, et quant au reste, ne vous inquiétez point. Oh ! si vous saviez, que de gens seraient aises de l’entendre parler comme il vous a parlé, à vous ! Soyez de bonne humeur ; tout à l’heure le souper va venir ; et moi qui comprends… au langage qu’il vous a tenu, je suis sûre que ce sera du bon. Et puis vous vous mettrez au lit, et… vous m’y laisserez bien une petite place, j’espère ? ajouta-t-elle d’une voix où, malgré elle, perçait l’aigreur.

— Je ne veux pas manger, je ne veux pas dormir. Laissez-moi tranquille ; ne vous approchez pas ; ne vous en allez pas !

— Allons, allons, je reste là », dit la vieille, en se retirant et s’asseyant, sur une vieille chaise, d’où elle jetait sur la pauvre fille certains coups d’œil de crainte et de jalousie tout ensemble ; et puis elle regardait sa couche, en enrageant d’en être peut-être exclue pour toute la nuit, et en murmurant contre le froid. Mais elle se réjouissait à la pensée du souper, et par l’espérance qu’il y en aurait pour elle. Lucia ne s’apercevait pas du froid, ne sentait pas la faim, et, dans une sorte d’étourdissement, n’avait de ses douleurs, de ses terreurs même, qu’un sentiment confus semblable aux images rêvées par une personne saisie de la fièvre.

Elle tressaillit lorsqu’elle entendit frapper : et, relevant son visage empreint d’effroi, elle cria : « Qui est-ce ? qui est-ce ? Que personne ne vienne !

— Ce n’est rien, ce n’est rien ; bonne nouvelle, dit la vieille, c’est Marta qui apporte à manger.

— Fermez, fermez ! criait Lucia.

— Eh ! mais oui, l’on va fermer », répondit la vieille : et, prenant une corbeille des mains de cette Marta, elle la renvoya, referma et vint poser la corbeille sur une table au milieu de la chambre. Puis elle engagea Lucia plusieurs fois à venir profiter de ces bonnes choses. Elle employait les paroles qui devaient être, selon elle, les plus efficaces pour mettre la pauvre fille en appétit. Elle multipliait ses exclamations sur l’excellence des mets : « Morceaux, disait-elle, qui, lorsque des gens comme nous peuvent parvenir à en goûter, leur restent longtemps dans la mémoire. Du vin que boit le maître avec ses amis… quand il en vient quelqu’un le visiter… et qu’ils veulent se mettre en joie ! Hem ! » Mais voyant que tous ses moyens de tentative étaient inutiles : « C’est vous qui ne voulez pas, dit-elle. N’allez pas ensuite lui dire demain que je n’ai pas fait ce que j’ai pu pour vous donner courage. Je mangerai, moi ; et il en restera encore plus qu’il n’en faut pour vous, quand le bon sens vous reviendra et que vous voudrez obéir. » En disant ces mots, elle se mit avidement à l’œuvre. Lorsqu’elle fut rassasiée, elle se leva, alla vers le coin, et se penchant sur Lucia, elle l’engagea de nouveau à manger, pour se mettre ensuite au lit.

« Non, non, je ne veux rien, répondit celle-ci d’une voix faible et comme endormie. Puis, d’un ton plus animé, elle reprit : La porte est-elle fermée ? bien fermée ? » Et après avoir regardé autour d’elle dans la chambre, portant ses mains en avant, d’un pas craintif, elle allait vers cette porte.

La vieille y courut avant elle, mit la main sur le verrou, le secoua et dit : « Entendez-vous ? Voyez-vous ? Est-ce bien fermé ? Êtes-vous contente maintenant. ?

— Oh ! contente ! Moi contente ici ! dit Lucia, en se remettant dans son coin. Mais le bon Dieu sait que j’y suis.

— Venez vous coucher. Que voulez-vous faire là par terre comme un chien ? A-t-on jamais vu refuser ses aises quand on peut les prendre ?

— Non, non, laissez-moi tranquille.

— C’est vous qui le voulez. Voyez, je vous laisse la bonne place ; je me mets sur le bord ; je serai mal à l’aise pour vous. Si vous voulez venir vous mettre au lit, vous savez comment vous devez faire. Rappelez-vous que je vous en ai priée bien des fois. » Cela dit, elle se fourra tout habillée sous les couvertures ; et il n’y eut plus que silence.

Lucia se tenait, immobile dans ce coin, toute ramassée sur elle-même, les genoux relevés, les mains appuyées sur les genoux, et le visage caché dans les mains. Ce n’était chez elle ni veille ni sommeil, mais une rapide succession, une alternative confuse de pensées, d’imaginations, de frayeurs. Tantôt, mieux à elle-même, et se rappelant plus distinctement les horreurs qu’elle avait vues et souffertes dans cette journée, elle s’arrêtait douloureusement aux circonstances de l’obscure et redoutable réalité qui pesait sur elle ; tantôt son esprit, transporté dans une région plus obscure encore, se débilitait contre les fantômes nés de l’incertitude et de la terreur. Elle passa de longs moments dans cette angoisse ; enfin, plus que jamais fatiguée, abattue, elle allongea ses membres endoloris, s’étendit ou tomba étendue, et demeura quelque temps dans un état qui ressemblait davantage à un véritable sommeil. Mais, tout à coup, elle fit un mouvement, comme à l’appel d’une voix intérieure, et elle éprouva le besoin de mieux sortir de son engourdissement, de rappeler toutes ses facultés, de connaître où elle était, comment et pourquoi elle était là. Elle prêta l’oreille à un bruit ; c’était le ronflement lent et rauque de la vieille ; elle ouvrit les yeux, et vit une faible clarté qui paraissait et disparaissait tour à tour : c’était le lumignon de la lampe qui, prêt à s’éteindre, jetait une lumière vacillante et la retirait, pour ainsi dire aussitôt, comme l’onde qui va et vient sur la rive ; et cette lumière, fuyant les objets avant qu’ils eussent pris d’elle une forme et une couleur distinctes, ne les offrait aux regards de l’infortunée captive que comme une succession d’images incohérentes, comme une sorte de chaos. Mais bientôt les impressions récentes que son esprit avait reçues, venant s’y reproduire, l’aidèrent à distinguer ce qui paraissait confus à ses sens. Tout à fait réveillée, elle reconnut sa prison. Tous les souvenirs du jour horrible qu’elle venait de passer, toutes les terreurs de l’avenir, l’assaillirent à la fois. Cette tranquillité même après tant d’agitations, cette espèce de repos, cet abandon où elle était laissée, lui causaient une terreur nouvelle : elle fut vaincue par un tel sentiment de souffrance qu’elle désira mourir. Mais dans le moment elle se rappela qu’elle pouvait au moins prier, et avec cette pensée naquit en elle comme une espérance inattendue. Elle prit de nouveau son chapelet et recommença à dire le rosaire ; à mesure que la prière sortait de ses lèvres tremblantes, elle sentait une confiance indéfinie s’augmenter dans son cœur. Tout à coup une autre pensée lui vint à l’esprit ; sa prière serait mieux accueillie, et plus sûrement exaucée, si dans sa désolation elle faisait quelque offrande. Elle se rappela ce qu’elle avait, ou du moins ce qu’elle avait eu de plus cher : car dans le moment, son âme ne pouvait éprouver d’autre sentiment que celui de l’effroi, concevoir d’autre désir que celui de sa délivrance ; elle se le rappela et résolut aussitôt d’en faire le sacrifice. Elle se mit à genoux, et, tenant ses mains jointes sur sa poitrine avec le chapelet passé dans ses doigts, elle leva le visage et les yeux vers le ciel, et dit :

« Ô très-sainte Vierge ! vous à qui je me suis recommandée tant de fois, et qui tant de fois m’avez consolée ! vous qui avez souffert tant de douleurs, et qui maintenant êtes en possession de tant de gloire ! vous qui avez fait tant de miracles pour les pauvres affligés, secourez-moi ! Faites-moi sortir de ce danger, faites-moi retourner sauve de tout mal près de ma mère, ô mère de mon Dieu : et je fais à vos pieds le vœu de rester vierge ; je renonce pour toujours à ce pauvre jeune homme, pour n’être jamais qu’à vous. »

Ces paroles prononcées, elle baissa la tête et mit le chapelet autour de son cou, comme un signe de consécration et tout à la fois une sauvegarde, comme une armure de la nouvelle milice où elle venait de s’engager. S’étant ensuite assise de nouveau par terre, elle sentit pénétrer dans son âme une sorte de tranquillité, une confiance plus étendue. Ces mots demain matin, que le puissant inconnu avait plus d’une fois prononcés, revinrent à sa mémoire et lui semblèrent contenir une promesse de salut ; ses sens, lassés d’un si long combat, s’assoupirent peu à peu dans ce calme qui gagnait ses pensées ; et, enfin, lorsque, le jour était près de paraître, Lucia, avec le nom de sa protectrice inachevé sur ses lèvres, s’endormit d’un parfait et tranquille sommeil.

Mais dans ce même château était un autre personnage qui aurait bien voulu en faire autant et pour qui ce fut impossible. Après s’être éloigné, ou en quelque sorte avoir fui d’auprès de Lucia, après avoir donné des ordres pour le souper qu’il voulait lui faire servir, après son inspection accoutumée, en certains postes du château, le seigneur, toujours avec cette image vivante devant ses yeux, toujours avec ces paroles résonnant à ses oreilles, s’était retiré brusquement dans sa chambre, s’était fermé dedans avec précipitation, comme s’il eût eu à se retrancher contre des ennemis dont il aurait prévu l’approche, et, s’étant déshabillé avec la même hâte, il s’était mis au lit. Mais cette image, toujours plus obstinée à le fatiguer de sa présence, parut en ce moment lui dire : « Tu ne dormiras point. — Quelle sotte curiosité, pensait-il, quelle curiosité de femmelette m’est venue de la voir ? Il a raison, ce butor de Nibbio : on n’est plus homme, c’est vrai ; on n’est plus homme !… Moi ?… Je ne suis plus homme, moi ? Que s’est-il donc passé ? Que diable m’est-il arrivé ? Qu’y a-t-il de nouveau ? N’avais-je pas su jusqu’ici que les femmes crient ? Les hommes eux-mêmes crient quelquefois, quand ils ne peuvent se révolter. Que diable ! N’ai-je jamais entendu pleurnicher des femmes ? »

Et ici, sans qu’il eût à se donner grand’peine pour chercher dans sa mémoire, sa mémoire lui retraça d’elle-même plus d’une circonstance, où ni prières ni gémissements n’avaient pu le détourner des entreprises qu’il avait résolues. Mais ces souvenirs, loin de lui rendre la fermeté qui lui manquait pour accomplir celle-ci, loin d’éteindre dans son âme cette pitié trop importune, y faisaient naître au contraire une sorte de terreur, quelque chose qui ressemblait à de la rage dans le repentir ; de telle sorte qu’il lui sembla trouver du soulagement à rappeler cette image de Lucia contre laquelle il avait cherché à raffermir son courage. « Elle est vivante, pensait-il, elle est ici ; j’y suis à temps ; je peux lui dire : Allez, réjouissez-vous ; je peux voir changer ce visage : je peux même lui dire : Pardonnez-moi… Pardonnez-moi ! Moi, demander pardon ? à une femme ? Moi… ! Ah ! cependant ! Si un mot, si un tel mot pouvait me faire du bien, m’ôter un peu de cette agitation diabolique, je le dirais ; eh oui ! je sens que je le dirais. À quoi suis-je réduit ! Je ne suis plus homme, je ne suis plus homme !… Allons donc ! dit-il ensuite, en se tournant avec violence dans son lit devenu dur, dur, sous ses couvertures devenues pesantes, pesantes. Allons donc ! ce sont des sottises qui m’ont déjà passé d’autres fois par la tête ; celle-ci passera de même. »

Et pour la faire passer, il se mit à chercher quelque chose d’important, quelqu’une de ces choses qui d’ordinaire occupaient fortement sa pensée, afin de l’y appliquer tout entière ; mais il n’en trouva point. Tout lui semblait changé ; ce qui autrefois excitait le plus ses désirs n’avait plus rien maintenant qui les fît naître ; la passion, chez lui, comme un cheval devenu tout à coup rétif pour une ombre qu’il a vue, ne voulait plus avancer. S’il pensait aux entreprises qu’il n’avait qu’entamées, au lieu de s’animer à l’idée d’en voir la fin, au lieu de s’irriter des obstacles (car dans ce moment la colère lui aurait paru n’être pas sans douceur), il sentait de la tristesse et comme une sorte d’effroi pour les premiers actes qu’il y avait faits. Le temps se montrait à lui désormais vide de tous projets, de toute préoccupation, de toute volonté, plein seulement de souvenirs insupportables ; toutes les heures seraient semblables à celle qui, présentement, était si lente à passer, si pesante sur sa tête. Son imagination rangeait en file tous ses bandits, et ne trouvait rien qu’il pût avoir à cœur de commander à nul d’entre eux ; au contraire, l’idée de les revoir, de se trouver en leur compagnie, était pour lui un poids de plus, une idée de déplaisir et de dégoût ; et, après tout, pour trouver quelque chose à faire le lendemain, quelque chose qui se pût faire, il fut obligé de penser qu’il pouvait, dans ce lendemain, mettre en liberté la pauvre fille. « Oui, je la mettrai en liberté ; dès que le jour paraîtra, je courrai vers elle, et je lui dirai : Allez, allez. Je la ferai accompagner… Et la promesse ? et l’engagement ? et don Rodrigo ?… Qui est-il, don Rodrigo ? »

Comme un homme qui est surpris par une question inattendue et embarrassante d’un de ses supérieurs, l’Innomé songea aussitôt à répondre à cette interrogation qu’il s’était faite, ou plutôt qu’avait faite ce nouveau lui-même qui, grandi subitement d’une manière terrible, s’élevait comme pour juger l’ancien. Il allait donc cherchant comment il avait pu, avant presque d’en être prié, se résoudre à prendre l’engagement de faire tant souffrir, sans motif de haine, sans motif de crainte, une malheureuse qu’il ne connaissait point, et cela pour servir cet homme. Mais loin de trouver des raisons qui dans ce moment lui parussent bonnes pour excuser cette action, il ne savait en quelque sorte s’expliquer comment il y avait été conduit. Cette détermination avait moins été l’effet d’une volonté réfléchie qu’un mouvement instantané de son âme obéissant à des sentiments anciens, habituels, une conséquence de mille faits antérieurs ; et le malheureux examinateur de lui-même, pour se rendre raison d’un seul fait, se trouva engagé dans l’examen de toute sa vie. Remontant bien loin en arrière, et puis venant d’année en année, d’entreprise en entreprise, de meurtre en meurtre, de scélératesse en scélératesse, chacune de ses actions, sous le jour nouveau qui éclairait son esprit, lui apparaissait isolée des sentiments qui l’avaient fait vouloir et commettre, elle lui apparaissait avec un caractère de monstruosité que ces sentiments alors n’y avaient pas laissé apercevoir. Elles étaient toutes à lui, elles étaient lui-même ; l’horreur de cette pensée, renaissant à chacune de ces images, attachée à toutes, s’accrut en lui jusqu’au désespoir. Il se mit avec furie sur son séant ; avec furie il porta les mains sur la muraille à côté de son lit, saisit un pistolet, le détacha, et au moment de mettre fin à une vie dont il ne pouvait désormais soutenir le poids, sa pensée, surprise par une inquiétude, par une terreur qui se survivait en quelque sorte, se lança dans le temps qui continuerait son cours après que lui-même ne serait plus. Il se représentait en frémissant son cadavre défiguré, immobile, devenu le jouet du plus vil peut-être de ceux qu’il laisserait sur la terre, la surprise, le désordre qui régneraient le lendemain dans le château ; tout ce qui s’y trouvait bouleversé ; lui, sans force, sans voix, jeté qui sait à quelle place ? Il se représentait le discours que l’on tiendrait dans ce lieu, aux environs, au loin, la joie de ses ennemis. Les ténèbres aussi, le silence, lui faisaient voir dans cette mort quelque chose de plus triste, de plus effrayant encore ; il lui semblait qu’il n’eût pas hésité en plein jour, à découvert, à la vue de tous : se jeter à l’eau et disparaître. Absorbé dans le tourment de ces idées, il levait et rabattait tour à tour, d’un mouvement convulsif de son pouce, le chien du pistolet, lorsqu’une autre pensée s’offrit comme un éclair à son esprit. « Si cette autre vie dont on m’a parlé quand j’étais enfant, dont on parle toujours, comme si c’était chose sûre, si cette autre vie n’est pas, si c’est une invention des prêtres, qu’est-ce que je vais faire ? Pourquoi mourir ? Qu’importe, oui, qu’importe ce que je puis avoir fait ? Il y a folie à m’en tourmenter… Et si elle est, cette autre vie… ! »

À un tel doute, à l’idée d’un tel risque, il fut saisi d’un désespoir encore plus sombre, encore plus accablant, et auquel la mort même ne le pouvait soustraire. Il laissa tomber son arme, et resta les mains dans les cheveux, tandis que ses dents claquaient et qu’un tremblement précipité agitait toute sa personne. Tout à coup lui revinrent à la mémoire les paroles dites et répétées à ses oreilles peu d’heures auparavant : « Dieu pardonne tant de choses, pour une œuvre de miséricorde ! » Et elles ne lui revenaient pas avec cet accent d’humble prière avec lequel elles avaient été prononcées, mais avec un son plein d’autorité et qui en même temps faisait concevoir une lointaine espérance. Ce fut un moment de soulagement ; ses mains se détachèrent de ses tempes, et, dans une attitude plus calme, il considéra des yeux de l’esprit celle qui lui avait fait entendre ces paroles ; et il la voyait, non comme sa captive, non comme suppliante, mais sous l’aspect d’une bienfaisante dispensatrice de grâces et de consolations. Il attendait impatiemment le jour, pour courir la délivrer, pour entendre de sa bouche d’autres paroles de paix et de vie ; il se voyait la conduisant lui-même à sa mère. « Et puis ? que ferai-je demain dans le reste de la journée ? Que ferai-je après-demain ? Que ferai-je le jour suivant ? Et la nuit ? la nuit, qui reviendra dans douze heures ! Oh ! la nuit ! Non, non, la nuit ! » Et, retombant dans le vide pénible de l’avenir, il cherchait en vain un emploi du temps, une manière de passer les jours, les nuits. Tantôt il se proposait d’abandonner le château et de s’en aller dans des pays éloignés où personne ne le connaîtrait, même de nom ; mais il sentait que partout il se retrouverait lui-même ; tantôt il revenait à une sorte d’espoir de recouvrer son ancien courage, de reprendre ses anciens goûts, de voir se dissiper ce qui pouvait n’être qu’un désir passager ; tantôt il redoutait la lumière qui devait le montrer si misérablement changé aux gens de sa maison ; tantôt il soupirait après elle, comme si elle devait venir éclairer aussi ses pensées. Et voilà qu’aux premières lueurs de l’aube, peu de moments après celui où Lucia s’était endormie, tandis qu’il était ainsi immobile sur son séant, son oreille est frappée d’un son répandu dans l’air, qui ne se pouvait bien définir, mais qui réveillait je ne sais quelle idée de réjouissance. Il écoute et reconnaît les volées de cloches lointaines comme elles se font entendre en un jour de fête ; puis il distingue l’écho de la montagne qui de temps en temps répétait en sons plus faibles la vague harmonie et la prolongeait en s’y confondant. Peu après il entend d’autres cloches plus rapprochées sonnant de la même manière, puis d’autres encore. « À quel propos, de la joie ? Qu’ont-ils donc tous à fêter ? » Il saute à bas de son lit de cailloux, court, à demi vêtu, ouvrir une fenêtre, et regarde. Un brouillard assez épais voilait en partie les montagnes ; l’aspect du ciel offrait, non des nuages, mais tout un nuage grisâtre qui le couvrait en entier. Cependant, à la clarté naissante et qui peu à peu s’augmentait, se faisaient voir dans le chemin, au fond de la vallée, des gens qui passaient, d’autres qui sortaient de leurs maisons et se mettaient en marche, tous allant du même côté sur la droite du château, tous en habits de fête et avec un air de gaieté qui avait quelque chose d’extraordinaire.

« Que diable ont ces gens-là ? Qu’y a-t-il de réjouissant dans ce maudit pays ? Où va toute cette canaille ? » Et, appelant un bravo de confiance qui couchait dans une chambre voisine, il lui demanda quelle était la cause de tout ce mouvement. Celui-ci, qui n’en savait pas plus que lui, répondit qu’il allait sur-le-champ s’en informer. Le seigneur resta appuyé sur la croisée, tout attentif à ce mobile spectacle. C’étaient des hommes, des femmes, des enfants, par bandes, par couples, tous seuls ; l’un, rejoignant celui qui le précédait, cheminait de compagnie avec lui ; l’autre, sortant de sa maison, se mettait avec le premier qu’il rencontrait, et ils allaient ensemble, comme des amis, faisant un voyage entre eux convenu par avance. Les mouvements, les gestes de chacun de ces personnages marquaient évidemment une hâte et une joie commune à tous ; et le retentissement, si ce n’est à l’unisson, du moins de concert, de ces diverses cloches plus ou moins rapprochées, semblait, pour ainsi dire, la voix qu’accompagnaient ces gestes, l’organe suppléant aux paroles qui ne pouvaient jusque là-haut se faire entendre. Le seigneur regardait, regardait encore, et il sentait augmenter sa curiosité, son impatience de savoir ce qui pouvait inspirer à tant de personnes différentes un seul et même transport d’allégresse et de bonheur.


CHAPITRE XXII.


Le bravo ne tarda point à venir rapporter que le cardinal Frédéric Borromée, archevêque de Milan, était arrivé la veille à ***, et qu’il y passerait toute la journée ; il ajouta que, la nouvelle s’en étant répandue le soir même dans tous les environs, chacun s’était pris de l’envie d’aller voir cet homme, et que l’on carillonnait plutôt en signe de fête que pour avertir de sa venue. Le seigneur, resté seul, continua de regarder dans la vallée, toujours plus pensif. « Pour un homme ! Tous empressés, tous joyeux, pour voir un homme ! Et pourtant chacun de ces gens a sans doute son démon qui le tourmente. Mais aucun, j’en suis sûr, n’en a un comme le mien : aucun n’a passé une nuit comme celle que j’ai passée ! Qu’a-t-il donc, cet homme, pour rendre tant de gens joyeux ? Quelques sous probablement qu’il distribue à l’aventure… Mais ils ne vont pas tous pour recevoir l’aumône. Eh bien, quelques signes en l’air, quelques paroles… Oh ! s’il en avait pour moi, de ces paroles qui peuvent consoler ! si… ! Pourquoi n’irais-je pas aussi ? Dans le fait, pourquoi pas ? J’irai, j’irai : et je veux lui parler : je veux lui parler tête à tête. Que lui dirai-je ? Eh bien, ce que… ce que… je verrai ce qu’il sait dire, lui-même, cet homme ! »

Ayant ainsi formé dans le vague sa subite résolution, il finit à la hâte de s’habiller, endossant une certaine casaque d’une coupe qui avait quelque chose de militaire : il prit le pistolet, qui était resté sur le lit, et le passa dans sa ceinture d’un côté ; de l’autre un second qu’il détacha d’un clou de la muraille : il mit dans cette même ceinture son poignard : et, détachant encore de la muraille une carabine presque aussi fameuse que lui, il se la mit en bandoulière ; il prit son chapeau, sortit de sa chambre, et avant tout alla vers celle où il avait laissé Lucia. Il posa la carabine dehors dans un coin près de la porta et frappa en même temps qu’il fit entendre sa voix. La vieille sauta à bas de son lit, et courut ouvrir. Le seigneur entra, et, parcourant la chambre d’un coup d’œil, il vit Lucia ramassée dans son coin et tranquille.

« Elle dort ? demanda-t-il à voix basse à la vieille : c’est là qu’elle dort ? sont-ce les ordres que je l’avais donnés, misérable ?

— J’y ai fait tout ce que j’ai pu, répondit celle-ci, mais elle n’a jamais voulu manger, elle n’a jamais voulu venir…

— Laisse-la dormir tranquille ; prends-garde de la déranger : et quand elle s’éveillera… Maria va venir ici dans la chambre voisine : et tu l’enverras prendre tout ce que cette fille pourra te demander. Quand elle s’éveillera… dis-lui que je… que le maître est sorti pour peu de temps, qu’il reviendra, et… qu’il fera tout ce qu’elle voudra. »

La vieille resta stupéfaite et dit en elle-même : « Serait-ce donc quelque princesse ? »

Le seigneur sortit, reprit sa carabine, envoya Maria faire antichambre, donna ordre au premier bravo qu’il rencontra d’aller faire la garde près de cette chambre, pour que nul autre que cette femme n’y mît le pied : puis il sortit du château et prit la descente d’un pas rapide.

Le manuscrit ne dit pas quelle était la distance du château au village où se trouvait le cardinal : mais, des faits que nous sommes à raconter, il résulte qu’il ne devait pas y avoir plus loin que pour une bonne promenade. Quant à ce qui est de voir accourir vers ce village les habitants de la vallée et même d’endroits plus éloignés, ce fait tout seul ne suffirait pas pour juger de cette distance, puisque nous trouvons dans les mémoires du temps que de plus de vingt milles on venait en foule pour voir Frédéric.

Les bravi qui se trouvaient sur la montée s’arrêtaient respectueusement sur le passage du seigneur, attendant de connaître s’il n’aurait pas d’ordres à leur donner, ou s’il ne voudrait point les prendre avec lui pour quelque expédition : et ils ne savaient que penser de son air et des regards par lesquels il répondait à leurs révérences.

Lorsqu’il fut sur le chemin public, ce qui causait grande surprise aux passants était de le voir sans suite. Du reste, chacun lui faisait place, se tenant à distance tout comme s’il eût été accompagné, et se découvrant avec respect. Arrivé au village, il y trouva grande foule ; mais son nom passa promptement de bouche en bouche, et la foule s’ouvrait devant lui. Il s’approcha d’un individu et lui demanda où était le cardinal. « Dans la maison du curé, » répondit celui-ci en s’inclinant, et il la lui indiqua. Le seigneur s’y rendit, entra dans une petite cour où étaient plusieurs prêtres, qui tous le regardèrent avec une attention d’étonnement et de crainte. Il vit en face une porte toute grande ouverte donnant entrée dans un petit salon où nombre d’autres prêtres étaient rassemblés. Il quitta sa carabine et l’appuya contre le mur dans un coin de la cour ; puis il entra dans le petit salon ; et là aussi ce furent des regards, des chuchotements, un nom répété tout bas, et puis le silence. S’adressant à l’un d’eux, il lui demanda où était le cardinal, ajoutant qu’il voulait lui parler.

« Je suis étranger, » répondit celui à qui la question était faite, et, cherchant des yeux autour de lui, il appela le chapelain porte-croix qui, dans un coin de la pièce, était précisément à dire à voix basse à son voisin : « Quoi ! c’est cet homme fameux ? que vient-il faire ici ? N’approchons pas. » Cependant, à cet appel qui retentit dans le silence général, il lui fallut venir. Il s’inclina devant l’Innomé, entendit sa demande, et, levant avec une inquiète curiosité les yeux vers ce visage pour les rebaisser aussitôt, il demeura indécis un moment, puis il dit ou balbutia : « Je ne pourrais dire si monseigneur… dans ce moment… se trouve… s’il est… s’il peut… Enfin je vais voir. » Et à son corps défendant il alla remplir son message dans la pièce voisine où se trouvait le cardinal.

À ce point de notre histoire, nous ne saurions ne pas nous arrêter quelque peu, comme le voyageur, fatigué et attristé par un long chemin qu’il a fait à travers une terre aride et sauvage, suspend sa marche et perd un peu de temps à l’ombre d’un bel arbre, sur le gazon, près d’une source d’eau vive. Nous rencontrons un personnage dont le nom et le souvenir, à quelque moment qu’ils viennent s’offrir à l’esprit, le charment en faisant naître un doux sentiment de sympathie, une paisible émotion du respect ; et combien plus doivent-ils produire cet effet après tant d’images de douleur, après que notre vue s’est lassée au spectacle d’une perversité dont tant d’ouvriers du mal ont multiplié les exemples ! Nous le rencontrons, ce personnage, et il faut absolument qu’il ait de notre part le tribut de quelques mots ; ceux qui ne se soucieront pas de les lire et qui Voudront avancer dans cette histoire n’auront qu’à sauter tout droit au chapitre suivant[76].

Frédéric Borromée, né en 1564, fut un de ces hommes, rares dans tous les temps, qui ont consacré un beau génie, tous les moyens d’une grande opulence, tous les avantages d’une condition privilégiée, et une application de tous les instants, à la recherche et à la pratique du bien. Sa vie est comme un ruisseau qui, sortant limpide de la roche, sans que jamais son eau s’arrête stagnante, sans que jamais elle se trouble dans les divers terrains où il prolonge son cours, va toujours limpide jusqu’au fleuve où il se jette. Parmi les douceurs et les pompes d’une haute existence, dès son plus jeune âge il prêta attention à ces paroles d’abnégation et d’humilité, à ces maximes sur la vanité des plaisirs, sur l’injustice de l’orgueil, sur la vraie dignité et les vrais biens, qui, accueillies ou non accueillies au cœur des hommes, sont transmises d’une génération à l’autre dans l’enseignement le plus élémentaire de la religion. Il prêta, dis-je, attention à ces paroles, à ces maximes ; il les prit au sérieux, les goûta, les trouva vraies ; il vit que telles ne pouvaient être d’autres paroles, d’autres maximes opposées qui, elles aussi, se transmettent de génération en génération, avec la même assurance, et quelquefois par les mêmes bouches ; et il se proposa de prendre pour règle de ses actions et de ses pensées celle de ces doctrines où était la vérité. Convaincu que la vie n’est pas destinée à être un poids pour le plus grand nombre et un plaisir pour quelques-uns, mais qu’elle est pour tous un emploi dont chacun rendra compte, enfant encore il chercha comment il pourrait faire de la sienne une vie utile et sainte.

En 1580, il manifesta la résolution de se vouer au ministère ecclésiastique et en prit l’habit des mains de son cousin Charles[77], qu’une opinion dès lors ancienne et universelle proclamait comme saint. Il entra peu après dans le collège fondé par celui-ci à Pavie, et qui porte encore le nom de leur famille ; et là, s’appliquant assidûment aux occupations qu’il trouva prescrites par la règle, il s’en assigna volontairement deux autres ; ce fut d’enseigner la doctrine chrétienne aux gens du peuple les plus grossiers et les plus dénués de ressources, et de visiter, servir, consoler et secourir les malades. Il se servit de l’autorité que tout lui donnait en ce lieu, pour engager ses compagnons d’étude à le seconder en de semblables œuvres ; et il exerça dans tout ce qui était bien en soi et profitable aux autres, comme une primauté d’exemple, une primauté que ses qualités personnelles auraient suffi pour lui assurer, lors même qu’il eût été le dernier de tous par sa condition. Quant aux avantages d’un autre genre que sa position dans le monde aurait pu lui procurer, non-seulement il ne les rechercha point, mais il mit tous ses soins à les fuir. Il voulut moins encore que la frugalité pour sa table, moins que la simplicité dans ses vêtements ; et ainsi de tout dans son genre de vie et ses habitudes. Il ne crut pas devoir y rien changer, pour vives que fussent les plaintes et les remontrances de quelques-uns de ses proches sur ce qu’il dérogeait ainsi, selon eux, à la dignité de son nom. Il eut une autre guerre à soutenir contre les chefs du collège qui, furtivement et comme par surprise, cherchaient à mettre devant lui, sur lui, autour de lui, quelque chose de mieux approprié à l’élévation du rang, quelque chose qui pût le faire distinguer des autres et figurer comme le prince du lieu ; soit qu’ils crussent par là capter à la longue sa bienveillance, soit qu’ils fussent mus par ce dévouement servile qui tire vanité de l’éclat d’autrui et s’en fait un sujet de bonheur, soit encore que ce fussent de ces hommes prudents qui s’offusquent des vertus comme des vices, vont prêchant que la perfection réside dans le juste milieu, et placent ce milieu précisément au point où ils son arrivés et se trouvent à l’aise. Frédéric, loin de se laisser vaincre par ces tentatives, en reprenait les auteurs ; et cela à peine au sortir de l’adolescence.

Que pendant la vie du cardinal Charles, plus âgé que lui de vingt-six ans, en présence de cet homme grave, solennel, en qui tout respirait si vivement la sainteté et en rappelait les œuvres, de cet homme dont l’autorité se serait à tout moment accrue, s’il en eût été besoin, par l’hommage manifeste et spontané de ceux qui l’approchaient, de quelque qualité et en quelque nombre qu’ils fussent, que, sous les yeux d’un tel supérieur, Frédéric, tout jeune encore, eût cherché à se conformer à sa manière de penser et de vivre, il n’y aurait rien là qui dût surprendre ; mais ce qui est bien digne de remarque, c’est qu’après la mort du saint prélat, personne ne put s’apercevoir que Frédéric, alors dans sa vingtième année, n’eût plus auprès de lui un guide et un censeur. Sa réputation toujours croissante de talent, de science, de piété, ses liens de parenté avec quelques cardinaux puissants et leur zèle en sa faveur, le crédit de sa famille, son nom même auquel Charles avait en quelque sorte attaché dans les esprits une idée de sainteté et de prééminence, tout ce qui doit, tout ce qui peut conduire les hommes aux dignités ecclésiastiques, concourait à les faire présager pour lui. Mais Frédéric pénétrait dans le cœur de ce principe auquel toute personne professant le christianisme rend hommage au moins de bouche, que nulle supériorité légitime n’appartient à un homme sur les autres hommes, si ce n’est celle dont on use pour les servir, Frédéric, avec une semblable conviction, craignait les dignités et cherchait à s’y soustraire ; non certes qu’il voulût éviter de servir les autres, car peu de vies y ont été comme la sienne consacrées, mais parce qu’il ne se jugeait ni digne, ni capable d’un service si élevé et si périlleux. C’est pourquoi, lorsqu’en 1595 Clément VIII lui proposa l’archevêché de Milan, il parut fortement troublé et refusa sans hésitation. Il dut céder ensuite à un ordre exprès du pape.

De telles démonstrations, chacun le sait, ne sont ni difficiles ni rares ; et l’hypocrisie n’a pas besoin d’un plus grand effort d’esprit pour les faire que la maligne gaieté pour s’en moquer en toute rencontre. Mais cessent-elles pour cela d’être l’expression naturelle d’un sentiment de sagesse et de vertu ? C’est à la vie d’un homme que ses paroles se comparent ; et les paroles qui expriment ce sentiment, eussent-elles passé sur les lèvres de tous les imposteurs et de tous les railleurs du monde, seront toujours belles, lorsqu’elles seront précédées et suivies d’une vie de désintéressement et de sacrifice.

Frédéric devenu archevêque s’appliqua d’une manière particulière et continuelle à ne prendre pour lui, de ses richesses, de son temps, de ses soins, de tout lui-même en un mot, que jusqu’à la limite du plus strict nécessaire. Il disait, comme disent tous, que les revenus ecclésiastiques sont le patrimoine des pauvres ; mais, quant à sa manière d’entendre cette maxime, qu’on en juge par ce trait. Il voulut qu’on estimât à combien pourrait s’élever la dépense de son entretien propre et de celui de ses gens ; et comme on lui dit qu’elle serait de six cents écus (on nommait alors écu cette monnaie d’or qui, conservant toujours le même poids et le même titre, s’est ensuite nommée sequin), il ordonna que cette somme fût toutes les années versée de ses fonds particuliers dans ceux de la mense épiscopale ; ne croyant pas qu’étant fort riche il lui fût permis de vivre de ce patrimoine des indigents. Il était ensuite si minutieusement économe pour lui-même qu’il ne quittait jamais un habit avant de l’avoir complètement usé ; unissant toutefois, ainsi que les écrivains contemporains en ont fait la remarque, au goût de la simplicité celui de la propreté la plus soignée ; deux habitudes dignes en effet d’être notées dans un temps où l’on voyait assez généralement la parure s’allier à la saleté. C’est encore dans le même esprit que, pour ne rien laisser perdre des restes de sa table toujours frugale, il les affecta à un hospice de pauvres. De semblables soins pourraient peut-être donner l’idée d’une vertu étroite, mesquine, d’un esprit s’attachant à des petitesses et peu capable de grandes vues, si nous n’avions encore sous les yeux, comme témoignage du contraire, cette bibliothèque Ambrosienne dont Frédéric conçut le plan avec une si noble magnificence, et qu’il éleva des fondements mêmes à si grands frais. Pour la meubler de livres et de manuscrits, il fit d’abord à l’établissement le don de ceux qu’il avait lui-même recueillis avec autant de soin que de dépenses, et en même temps il en fit chercher en Italie, en France, en Espagne, en Allemagne, en Flandre, en Grèce, au mont Liban, à Jérusalem, ayant commis huit hommes des plus savants et des plus habiles qu’il put trouver, pour parcourir dans ce but ces diverses contrées. Il parvint ainsi à réunir dans ce local environ trente mille volumes imprimés et quatorze mille manuscrits. Il joignit à la bibliothèque un collège de docteurs (ils furent créés au nombre de neuf et entretenus à ses frais tant qu’il vécut ; après lui, les revenus ordinaires ne pouvant suffire à cette dépense, ils furent réduits à deux) ; et le devoir de leur office était de cultiver diverses branches d’études, la théologie, l’histoire, les belles-lettres, les antiquités ecclésiastiques, les langues orientales, avec l’obligation pour chacun d’eux de publier quelque ouvrage sur la matière qui lui était assignée ; il y joignit encore un collège qu’il appela trilingue[78], pour l’étude du grec, du latin et de l’italien, un collège d’élèves qui devaient s’instruire dans ces sciences et ces langues, pour les professer eux-mêmes un jour ; il y joignit enfin une imprimerie de langues orientales, c’est-à-dire l’hébreu, le chaldéen, l’arabe, le persan, l’arménien ; une galerie de tableaux, une autre de statues, et une école des trois principales parties de l’art du dessin. Pour cette école, il put trouver des professeurs déjà formés ; pour les autres études, nous avons vu ce qu’il avait eu de peine à recueillir les livres et les manuscrits ; plus grande sans doute avait dû être la difficulté de se procurer des ouvrages modèles dans des langues beaucoup moins cultivées alors en Europe qu’elles ne le sont de nos jours ; et plus grande encore que pour les livres, celle de trouver les hommes. Il suffit de dire que, sur neuf docteurs, il en prit huit parmi les jeunes élèves du séminaire : on peut voir par là ce qu’il pensait des études et des réputations de ce temps ; et le jugement qu’il en portait se trouve d’accord avec celui que paraît en avoir porté la postérité, lorsqu’elle a mis en oubli et les unes et les autres. Dans les règlements qu’il établit pour l’usage et la direction de la bibliothèque, on reconnaît des vues d’utilité permanente, non seulement heureuses en elles-mêmes, mais marquées, dans plusieurs parties, d’un caractère de sagesse et d’une couleur d’urbanité bien au-dessus des idées et des habitudes générales de l’époque. Il prescrivit au bibliothécaire d’entretenir des correspondances avec les hommes les plus instruits de l’Europe, pour être tenu par eux au courant de l’état des sciences, et avoir avis des meilleurs livres qui paraîtraient en tout genre, afin d’en faire l’acquisition ; il le chargea d’indiquer aux hommes d’études les ouvrages qu’ils ne connaîtraient point et qui pourraient leur être utiles ; il ordonna qu’à tous les lecteurs, nationaux ou étrangers, on donnât et toutes les commodités et le temps dont ils auraient besoin, pour se servir de ces ouvrages. Une semblable pensée doit maintenant paraître toute naturelle et s’identifiant avec la fondation d’une bibliothèque ; il n’en était pas de même alors : et dans une histoire de la bibliothèque Ambrosienne écrite (avec le goût et l’élégance du siècle) par un certain Pierpaolo Bosca qui en eut la direction après la mort de Frédéric, il est expressément noté, comme une chose singulière, que dans cet établissement fondé par un particulier et presque entièrement à ses frais, les livres étaient exposés à la vue du public, mis en mains de quiconque les demandait, et qu’on lui donnait de plus un siège pour s’asseoir, du papier, des plumes et de l’encre pour prendre des notes, selon qu’il le jugeait convenable ; tandis que dans d’autres bibliothèques publiques d’Italie et qui passaient pour dignes de renom, les livres n’étaient pas même visibles, renfermés qu’on les tenait dans des armoires d’où ils ne sortaient que par un acte gracieux des bibliothécaires, lorsque ceux-ci voulaient bien les montrer quelques instants : quant à procurer à ceux qui se présentaient le moyen d’étudier à leur aise, on n’en avait pas même l’idée ; de sorte qu’enrichir de telles bibliothèques, c’était soustraire les livres à l’usage du public ; c’était l’un de ces modes de culture, comme il y en avait et comme il y en a beaucoup encore, qui frappent de stérilité le champ où on les emploie.

Ne demandez point quels furent les effets de cette fondation de Borromée sur l’instruction publique : il serait facile de démontrer en deux phrases, à la manière ordinaire des démonstrations, qu’ils furent prodigieux ou qu’ils furent nuls. Chercher et développer jusqu’à un certain point ce qu’ils furent en réalité, serait un travail fatigant, de peu de fruit et hors de propos. Mais figurez-vous combien dut être généreux, éclairé, ami de ses semblables, désireux de l’amélioration de l’espèce humaine, persévérant enfin dans ce désir, l’homme qui conçut un tel dessein, le conçut sous cette forme, et l’exécuta, au milieu de l’épaisse ignorance qui régnait alors, de l’inertie des esprits, de leur antipathie pour toute application à des travaux d’étude ; et par conséquent au milieu de propos tels que ceux-ci : À quoi bon ? N’y avait-il autre chose à quoi penser ? La belle invention ! Il ne manquait plus que cela ; et autres clabauderies semblables, qui bien certainement auront été en plus grand nombre encore que les écus dépensés par lui dans cette entreprise, lesquels s’élevèrent à celui de cent cinq mille, dont la majeure partie étaient des siens propres.

Pour appeler un tel homme bienfaisant et libéral au suprême degré, il peut paraître superflu de s’enquérir s’il consacra bien d’autres sommes à secourir d’une manière immédiate les indigents ; et il est même des personnes aux yeux desquelles les dépenses du genre que nous venons de décrire, et je dirais volontiers toutes sortes de dépenses, sont la meilleure et la plus utile des aumônes. Mais Frédéric regardait l’aumône proprement dite comme le premier des devoirs ; et en ceci, comme en toute autre chose, ses actions furent d’accord avec son opinion. Sa vie ne fut qu’une longue suite d’actes de bienfaisance envers les pauvres ; et au sujet de cette disette dont notre histoire a déjà parlé, nous aurons bientôt occasion de raconter quelques traits où l’on verra de quelle sagesse, de quelle élévation de vues il savait accompagner sa libéralité. Parmi les nombreux exemples rapportés par ses biographes de ce que lui inspirait cette vertu, nous en citerons un seul : il suffira pour faire juger des autres. Ayant appris qu’un gentilhomme employait les artifices et les mauvais traitements pour amener sa fille à se faire religieuse, tandis que celle-ci désirait au contraire se marier, il fit venir le père ; et lui ayant arraché l’aveu que le véritable motif pour lequel il tourmentait ainsi cette jeune personne était qu’il n’avait pas les quatre mille écus nécessaires, selon lui, pour la marier convenablement, Frédéric la dota de cette somme. Il se trouvera peut-être des gens à qui cette largesse paraîtra excessive, mal entendue, inspirée par trop de condescendance pour les caprices insensés d’un orgueilleux, et qui diront que quatre mille écus pouvaient être mieux employés de cent autres manières. À cela nous n’avons rien à répondre, si ce n’est qu’il serait à souhaiter que l’on vît souvent de semblables excès d’une vertu, aussi dégagée des opinions dominantes (chaque époque a les siennes), aussi peu soumise à la tendance générale, que le fut dans cette circonstance celle d’un homme donnant quatre mille écus pour qu’une jeune fille ne fût pas religieuse par force.

La charité inépuisable de cet homme se manifestait non-seulement dans ses dons, mais dans toutes ses habitudes. D’un abord facile pour tous, c’était plus particulièrement à ceux que l’on appelle gens de basse condition, qu’il croyait devoir montrer un visage riant, une gracieuse prévenance ; il s’y croyait d’autant plus obligé envers eux qu’ils trouvent moins dans le monde un semblable traitement. Et sur ce point encore il eut à combattre contre les honnêtes défenseurs du ne quid nimis[79], qui auraient voulu lui tracer des limites, les limites où ils se tenaient eux-mêmes. L’un de ceux-ci, voyant un jour Frédéric qui, dans un pays sauvage où il faisait sa visite, instruisait les petits enfants et, entre la demande et la réponse, les caressait d’une manière affectueuse, l’avertit d’y mettre plus de précaution, attendu qu’ils étaient fort malpropres ; comme si l’habile homme avait supposé que Frédéric n’avait pas assez de sens pour faire une semblable découverte, ou de sagacité pour trouver en lui-même un aussi fin conseil. Telle est en effet, en certaines combinaisons de temps et de choses, la fâcheuse condition des hommes constitués en dignité ; tandis qu’il est si rare de voir auprès d’eux des personnes qui les avertissent de leurs fautes, il s’y trouve toujours des gens courageux pour les reprendre de ce qu’ils font de bien. Mais le bon prélat, non sans quelque mécontentement, répondit : « Ce sont mes âmes ; peut-être ces enfants ne me reverront-ils plus ; et vous ne voulez pas que je les embrasse ? »

Rien n’était cependant si rare chez lui que des marques de déplaisir envers les autres, et on l’admirait au contraire pour la douceur de ses manières, pour un calme imperturbable qu’on aurait pu attribuer à un caractère des plus heureux, mais qui était l’effet de l’empire constant qu’il exerçait sur un naturel dont le fonds eût été la vivacité et la promptitude. Si quelquefois il se montra sévère et même rude, ce fut envers les pasteurs ses subordonnés, lorsqu’il en découvrit qui étaient coupables d’avarice, de négligence, ou entachés d’autres vices directement opposés à l’esprit de leur noble ministère. En toute chose qui pouvait avoir rapport à ses intérêts ou à sa gloire temporelle, il ne donnait jamais aucun signe de joie, de chagrin, de désir, d’agitation ; admirable si son âme était exempte de ces mouvements, plus admirable encore s’ils s’y faisaient sentir. Il fit partie de plusieurs conclaves, et non-seulement il en rapporta la réputation de n’avoir jamais aspiré à ce poste si convoité par l’ambition et si terrible aux yeux de la piété ; mais lorsqu’une fois il arriva que l’un de ses collègues, jouissant d’une grande influence, vint lui offrir sa voix et les voix de sa faction (mot qui sonne mal, mais on n’en employait pas d’autre), Frédéric repoussa cette proposition d’une manière telle que son auteur en abandonna l’idée et porta ses vues autre part. Cette même modestie, cet éloignement de tout ce qui l’eût fait prédominer sur les autres, se montraient en lui dans les circonstances les plus ordinaires de la vie. S’occupant avec un zèle infatigable des choses qu’il regardait comme de son devoir de régler et de conduire, il évita toujours de s’ingérer dans les affaires d’autrui, et, lors même qu’il était prié d’y prendre part, il cherchait tous les moyens possibles de s’en dispenser ; discrétion et réserve peu communes, comme chacun sait, chez les hommes qui ont le zèle du bien, ainsi que l’avait Frédéric.

Si nous voulions nous laisser aller au plaisir de recueillir tous les traits remarquables de son caractère, il en résulterait certainement un ensemble fort rare de mérites opposés en apparence, et bien difficiles sans doute à trouver réunis. Nous n’omettrons point cependant de noter une autre particularité de cette belle vie ; et c’est que, pleine comme elle le fut d’action, pleine de gouvernement épiscopal, de fonctions d’église, d’enseignement, d’audiences, de visites diocésaines, de voyages, de contestations, l’étude cependant y trouva non-seulement sa place, mais une place telle qu’elle eût pu suffire à un savant de profession. Et, en effet, parmi tant d’autres titres divers à la louange, Frédéric jouit, près ses contemporains, de celui d’homme savant.

Nous ne devons pourtant pas dissimuler qu’il adopta avec une ferme conviction et soutint, dans la pratique, avec une longue constance, des opinions qui aujourd’hui paraîtraient à tous plutôt étranges que mal fondées, et seraient jugées telles par ceux-là même qui auraient grand désir de les trouver justes. Pour qui voudrait le défendre en ce point, se présenterait cette excuse, si commune et si bien reçue, que c’étaient les erreurs de son siècle plutôt que les siennes propres ; excuse qui, pour certaines choses et lorsqu’on la tire de l’examen particulier des faits, peut avoir quelque valeur, ou même en avoir une grande, mais qui, appliquée isolément et à l’aveugle, comme cela se fait d’ordinaire, ne signifie rien du tout. Et c’est pourquoi, ne voulant pas résoudre par de simples formules des questions compliquées, ni trop allonger ce qui n’est qu’un épisode, nous nous abstiendrons même de les exposer, nous contentant d’avoir indiqué en passant que, chez un homme si admirable dans l’ensemble de ses qualités, nous ne prétendons pas que tout le fût de même ; car nous ne voudrions point paraître avoir eu l’intention d’écrire une oraison funèbre.

Nous ne faisons sûrement pas injure à nos lecteurs en supposant que quelqu’un d’entre eux puisse demander si cet homme a laissé quelque monument de son génie si vaste, de ses études si multipliées. Oui certes, il en a laissé. On porte à cent environ le nombre des ouvrages qui restent de lui, en comptant ceux qui ont de l’importance et ceux qui en ont moins, en réunissant ses productions latines et italiennes, imprimées ou manuscrites, toutes conservées dans la bibliothèque de sa fondation : traités de morale, prières, dissertations sur l’histoire, sur les antiquités sacrées et profanes, sur la littérature, les arts et autres sujets.

« Et comment se fait-il, dira ce même lecteur, que tant d’ouvrages soient oubliés, ou du moins si peu connus, si peu recherchés ? Comment, avec un tel génie, de telles études, une connaissance si parfaite des hommes et des choses, des méditations si assidues, une passion si vive pour ce qui est beau et ce qui est bon, une âme si pure et tant d’autres de ces qualités qui font les grands écrivains ; comment celui-ci, parmi cent ouvrages, n’en a-t-il pas laissé un seul de ceux que l’on considère comme remarquables, même en ne les approuvant pas en toutes leurs parties, et dont le titre est connu des personnes mêmes qui ne les lisent point ? Comment tous ces ouvrages ensemble n’ont-ils pu, du moins par leur nombre, donner à son nom une renommée littéraire dans la postérité que nous représentons pour lui ? »

La demande est raisonnable sans doute, et la question à traiter fort intéressante, car les raisons de ce phénomène se trouveraient dans l’observation de plusieurs faits généraux ; et, trouvées qu’elles fussent, elles conduiraient à l’explication de plusieurs autres phénomènes semblables. Mais elles seraient nombreuses et le développement n’en serait pas sans prolixité. Et si ensuite vous ne les trouviez pas à votre gré ? Si elles vous faisaient faire la moue ? Mieux vaut donc que nous reprenions le fil de notre histoire, et qu’au lieu d’en dire ici plus long sur cet homme, nous allions le voir à l’œuvre, toujours guidé par notre auteur.


CHAPITRE XXIII.


Le cardinal Frédéric, en attendant l’heure d’aller à l’église célébrer l’office divin, était à étudier, comme il avait coutume de le faire dans tous les moments d’intervalle entre ses autres occupations, lorsqu’il vit entrer le chapelain porte-croix avec une figure toute troublée. « Voici une étrange visite, étrange en vérité, monseigneur.

— Qui donc ? demanda le cardinal.

— Rien moins que le seigneur… » reprit le chapelain ; et, appuyant fortement sur chaque syllabe, il prononça ce nom que nous ne pouvons écrire pour nos lecteurs. Puis il ajouta : « Il est là en personne, et demande tout uniment d’être introduit auprès de votre illustrissime seigneurie.

— Lui ! dit le cardinal avec vivacité, fermant son livre et se levant de dessus son siège ; qu’il vienne ! qu’il vienne à l’instant !

— Mais… répliqua le chapelain, sans changer de place ; votre illustrissime seigneurie doit savoir qui est cet homme ; c’est ce banni, ce fameux…

— Eh ! n’est-ce pas un heureux événement pour un évêque qu’un tel homme ait eu l’idée de venir à lui ?

— Mais… dit en insistant le chapelain ; nous ne pouvons jamais parler de certaines choses, parce que monseigneur dit que ce sont des contes ; cependant, lorsque le cas se présente, il me semble que c’est pour nous un devoir… Le zèle fait des ennemis, monseigneur ; et nous savons positivement que plus d’un scélérat a osé se vanter qu’un jour ou l’autre…

— Et qu’ont-ils fait, jusqu’ici ? interrompit le cardinal.

— Je dis que cet homme est l’agent de tous pour le crime, un désespéré qui entretient des correspondances avec les désespérés les plus furieux, et qu’il peut être envoyé…

— Oh ! oh ! quelle sorte de discipline est celle-ci ? interrompit encore Frédéric en souriant ; les soldats exhortent leur général à avoir peur ? « Puis, prenant un air sérieux et pensif, il ajouta : « Saint Charles n’aurait pas eu à discuter pour savoir s’il recevrait, un tel homme ; il serait allé le chercher. Faites-le entrer sur-le-champ ; il n’a déjà que trop attendu. »

Le chapelain s’en retourna, disant en lui-même : « Il n’y a pas moyen ; tous ces saints sont des entêtés. »

Ayant ouvert la porte et s’étant présenté dans la pièce où était le seigneur et la troupe de prêtres, il vit ceux-ci tous serrés d’un côté, chuchotant et regardant en dessous cet homme extraordinaire qu’ils avaient laissé seul dans un coin. Il alla vers lui ; et, l’examinant de son mieux du coin de l’œil, il pensait aux armes qui pouvaient être cachées sous cette casaque, et se disait qu’il devrait bien au moins, avant de l’introduire, lui