Colas Breugnon/Texte entier

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Librairie Ollendorff.


COLAS BREUGNON

DU MÊME AUTEUR

LIBRAIRIE OLLENDORFF

JEAN-CHRISTOPHE. 10 vol. in-16 Jean-Christophe, 4 vol. : I. L’Aube, 1 vol. — II. Le Matin, 1 vol. — III. L’Adolescent, 1 vol — IV. La Révolte, 1 roi. Jean-Christophe à Paris, i vol. : I. La toirt sur la Place, vol. — II. Antoinette, 1 Fol. — III. Dans la Maiton, 1 vol. La Pin da Voyage, 3 vol. : I. Le» Amie», f vol. — II. Le Bui*»on, ardent, 1 vol, — III. La Nouvelle Journée, 1 vol.

JEAN-CHRISTOPHE en 4 vol. in-8*

Édition définitive sur beau papier vélin et Hollande.

L’Ame Enchantée : I. Annette et Sylvie.

Colas Breuguon, 1 vol.

Clerambault, 1 vol.

Liluli, 1 vol, illustrations de Frans Maserrel.

Pierre et Luce, illustrations de Gabriel Belot.

Au-dessus de la mêlée. 1 vol.

Aux peuples assassinés, 1 vol.

Le temps viendra, 3 actes, 1 vol.

Théâtre de la Révolution (Le 14 Juillet, Danton, Les Loups), 1 vol.

Les Tragédies de la Foi (Saint-Louis, Aërt, Le Triomphe de la Raison). 1 vol.

Le Théâtre du Peuple (Essai d’esthétique d’un théâtre nouveau). 1 vol.

Pages Choisies de|R. Rolland, avec de» ootice» par Marcel

Martinkt, 1 vol. Jn-h".

Romain Rolland. — L’Homme et l’Œuvre, par P. Skippbl, 1 vol. in-16.

Romain Rolland virant, par P. J. Jouv. 1 vol. in-8°.

LIBRAIRIE HACHETTE

Musiciens d’autrefois. 1 vol.

Musiciens d’aujourd’hui, 1 vol.

Voyage musical au Pays du Passé. 1 vol.

Vies des Hommes illustres 3 vol. in-16. I. Vie de Beethoven, 1 vol. — II. Vie de Michel-Ange, 1 vol. — III. Vie de Tolstoi, 1 vol.

LIBRAIRIE FONTEMOING

Histoire de l’Opéra en Europe avant Lully et Scarlatti, l vol. in-8» épuisé.

LIBRAIRIE ALCAN Haendel, vol. in-8° écu.

LIBRAIRIE PLON

Michel-Ange, 1 vol. in-18°

LIBRAIRIE DE L’HUMANITÉ Les Précurseurs, 1 vol. in-16.

ÉDITIONS Lumière à Anvers.

Les Vaincus. 4 actes, 1 vol.

Tous droits de traduction et de reproduction réservés pour tout les pays,

y compris la Suède, la Norvège, la Hollande, le Danemark et la Russie.
ROMAIN ROLLAND



COLAS BREUGNON


« Bonhomme vit encore. »

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SOIXANTE-TROISIÈME ÉDITION






LIBRAIRIE OLLENDORFF


50, CHAUSSÉE d’ANTIN, PARIS :


by Romain Rolland


IL A ÉTÉ TIRÉ À PART

Deux cents exemplaires sur papier de Hollande, numérotés


À SAINT MARTIN DES GAULES

Patron de Clamecy


Saint Martin boit le bon vin
Et laisse l’eau courre au molin.

(Proverbe du xvie siècle.)

PRÉFACE D’APRÈS-GUERRE


Ce livre était entièrement imprimé, prêt à paraître avant la guerre, et je n’y change rien. La sanglante épopée dont les petits-fils de Colas Breugnon viennent d’être les héros et les victimes s’est chargée de prouver au monde que « Bonhomme vit encore ».

Et les peuples d’Europe glorieux et moulus, en se frottant les côtes, trouveront, je crois, quelque bon sens dans les réflexions que fait un « agneau de chez nous, entre le loup et le berger ».

Novembre 1918.

R. R.

AVERTISSEMENT AU LECTEUR


Les lecteurs de Jean-Christophe ne s’attendent sûrement point à ce livre nouveau. Il ne les surprendra pas plus que moi.

Je préparais d’autres œuvres, — un drame et un roman sur des sujets contemporains et dans l’atmosphère un peu tragique de Jean-Christophe. Il m’a fallu brusquement laisser toutes les notes prises, les scènes préparées, pour cette œuvre insouciante, à laquelle je ne songeais point, le jour d’avant.

Elle est une réaction contre la contrainte de dix ans dans l’armure de Jean-Christophe, qui, d’abord faite à ma mesure, avait fini par me devenir trop étroite. J’ai senti un besoin invincible de libre gaieté gauloise, oui, jusqu’à l’irrévérence. En même temps, un retour au sol natal, que je n’avais pas revu depuis ma jeunesse, m’a fait reprendre contact avec ma terre de Bourgogne nivernaise, a réveillé en moi un passé que je croyais endormi pour toujours, tous les Colas Breugnon que je porte en ma peau. Il m’a fallu parler pour eux. Ces sacrés bavards n’avaient pas encore assez parlé, de leur vivant ! Ils ont profité de ce qu’un de leurs petits-fils avait l’heureux privilège d’écrire (ils l’ont souvent envié !) pour me prendre comme secrétaire. J’ai eu beau me défendre :

— Enfin, grand’papa, vous avez eu votre temps ! laissez-moi parler. Chacun son tour !

Ils répliquaient :

— Petit, tu parleras lorsque j’aurai parlé. D’abord, tu n’as rien de plus intéressant à raconter. Assieds-toi là, écoute et n’en perds pas un mot… Allons, mon petit gars, fais cela pour ton vieux ! Tu verras plus tard, quand tu seras où nous sommes… Ce qu’il y a de plus pénible, dans la mort, vois-tu, c’est le silence…

Que faire ? J’ai dû céder, j’ai écrit sous la dictée.

À présent, c’est fini, et me revoici libre (du moins je le suppose). Je vais reprendre la suite de mes propres pensées, si toutefois un de mes vieux bavards ne s’avise pas encore de ressortir de sa tombe, pour me dicter ses lettres à la postérité.

Je n’ose croire que la compagnie de mon Colas Breugnon divertira autant les lecteurs que l’auteur. Qu’ils prennent du moins ce livre comme il est, tout franc, tout rond, sans prétention de transformer le monde, ni de l’expliquer, sans politique, sans métaphysique, un livre à la « bonne françoise », qui rit de la vie, parce qu’il la trouve bonne, et qu’il se porte bien. Bref, comme dit la Pucelle, (il était inévitable que son nom fut invoqué, en tête d’un récit gaulois), amis, « prenez en gré »…

Mai 1914.

ROMAIN ROLLAND


I


L’ALOUETTE DE LA CHANDELEUR


I


L’ALOUETTE DE LA CHANDELEUR


2 février.

Saint Martin soit béni ! Les affaires ne vont plus ― inutile de s’éreinter. J’ai assez travaillé dans ma vie. Prenons un peu de bon temps. Me voici à ma table, un pot de vin à ma droite, l’encrier à ma gauche ; un beau cahier tout neuf, devant moi, m’ouvre ses bras. À ta santé, mon fils, et causons !

En bas ma femme tempête. Dehors, souffle la bise, et la guerre menace. Laissons faire. Quelle joie de se retrouver, mon mignon, mon bedon, face à face tous deux !… (C’est à toi que je parle, trogne belle en couleurs, trogne curieuse, rieuse, au long nez Bourguignon et planté de travers, comme chapeau sur l’oreille…) Mais dis-moi, je te prie, quel singulier plaisir j’éprouve à te revoir, à me pencher, seul à seul, sur ma vieille figure, à me promener gaiement à travers ses sillons, et, comme au fond d’un puits (foin d’un puits ! ) de ma cave, à boire dans mon cœur une lampée de vieux souvenirs ? Passe encore de rêver, mais écrire ce qu’on rêve !… Rêver, que dis-je ? J’ai les yeux bien ouverts, larges, plissés aux tempes, placides et railleurs ; à d’autres les songes creux ! Je conte ce que j’ai vu, ce que j’ai dit et fait… N’est-ce pas grande folie ? Pour qui est-ce que j’écris ? Certes pas pour la gloire ; je ne suis pas une bête, je sais ce que je vaux, Dieu merci !… Pour mes petits-enfants ? De toutes mes paperasses, que restera dans dix ans ? Ma vieille en est jalouse, elle brûle ce qu’elle trouve… Pour qui donc ? — Eh ! pour moi. Pour notre bon plaisir. Je crève si je n’écris. Je ne suis pas pour rien le petit-fils du grand-père, qui n’eût pu s’endormir avant d’avoir noté, au seuil de l’oreiller, le nombre de pots qu’il avait bus et rendus. J’ai besoin de causer ; et dans mon Clamecy, aux joutes de la langue, je n’en ai tout mon soûl. Il faut que je me débonde, comme cet autre qui faisait le poil au roi Midas. J’ai la langue un peu longue ; si l’on venait à m’entendre, je risque le fagot. Mais tant pire, ma foi ! Si l’on ne risquait rien, on étoufferait d’ennui. J’aime, comme nos grands bœufs blancs, à remâcher le soir le manger de ma journée. Qu’il est bon de tâter, palper et peloter tout ce qu’on a pensé, observé, ramassé, de savourer du bec, de goûter, regoûter, laisser fondre sur sa langue, déglutiner lentement en se le racontant, ce qu’on n’a pas eu le temps de déguster en paix, tandis qu’on se hâtait de l’attraper au vol ! Qu’il est bon de faire le tour de son petit univers, de se dire : « Il est à moi. Ici, je suis maître et seigneur. Ni froidure ni gelées n’ont de prise sur lui. Ni roi, ni pape, ni guerres. Ni ma vieille grondeuse… »

Or çà, que je fasse un peu le compte de cet univers !

En premier lieu, je m’ai, — c’est le meilleur de l’affaire, — j’ai moi, Colas Breugnon, bon garçon, Bourguignon, rond de façons et du bedon, plus de la première jeunesse, cinquante ans bien sonnés, mais râblé, les dents saines, l’œil frais comme un gardon, et le poil qui tient dru au cuir, quoique grison. Je ne vous dirai pas que je ne l’aimerais mieux blond, ni que si vous m’offriez de revenir de vingt ans, ou de trente, en arrière, je ferais le dégoûté. Mais après tout, dix lustres, c’est une belle chose ! Moquez-vous, jouvenceaux. N’y arrive pas qui veut. Croyez que ce n’est rien d’avoir promené sa peau, sur les chemins de France, cinquante ans, par ce temps… Dieu ! qu’il en est tombé sur notre dos, m’amie, de soleil et de pluie ! Avons-nous été cuits, recuits et relavés ! Dans ce vieux sac tanné, avons-nous fait entrer des plaisirs et des peines, des malices, facéties, expériences et folies, de la paille et du foin, des figues et du raisin, des fruits verts, des fruits doux, des roses et des gratte-culs, des choses vues, et lues, et sues, et eues, vécues ! Tout cela, entassé dans notre carnassière, pêle-mêle ! Quel amusement de fouiller là-dedans !… Halte-là, mon Colas ! nous fouillerons demain. Si je commence aujourd’hui, je n’en ai pas fini… Pour le moment, dressons l’inventaire sommaire de toutes les marchandises dont je suis propriétaire.

Je possède une maison, une femme, quatre garçons, une fille, mariée (Dieu soit loué !), un gendre (il le faut bien !), dix-huit petits-enfants, un âne gris, un chien, six poules et un cochon. Çà, que je suis riche ! Ajustons nos besicles, afin de regarder de plus près nos trésors. Des derniers, à vrai dire, je ne parle que pour mémoire. Les guerres ont passé, les soldats, les ennemis, et les amis aussi. Le cochon est salé, l’âne fourbu, la cave bue, le poulailler plumé.

Mais la femme, je l’ai, ventredieu, je l’ai bien ! Écoutez-la brailler. Impossible d’oublier mon bonheur : c’est à moi, c’est à moi, le bel oiseau, j’en suis le possesseur ! Cré coquin de Breugnon ! Tout le monde t’envie… Messieurs, vous n’avez qu’à dire. Si quelqu’un veut la prendre !… Une femme économe, active, sobre, honnête, enfin pleine de vertus (cela ne la nourrit guère, et, je l’avoue, pécheur, mieux que sept vertus maigres j’aime un péché dodu… Allons, soyons vertueux, faute de mieux, Dieu le veut)… Hai ! comme elle se démène, notre Marie-manque-de-grâce, remplissant la maison de son corps efflanqué, furetant, grimpant, grinchant, grommelant, grognant, grondant, de la cave au grenier, pourchassant la poussière et la tranquillité ! Voici près de trente ans que nous sommes mariés. Le diable sait pourquoi ! Moi, j’en aimais une autre, qui se moquait de moi ; et elle, voulait de moi, qui ne voulais point d’elle. C’était en ce temps-là une petite brune blême, dont les dures prunelles m’auraient mangé tout vif et brûlaient comme deux gouttes de l’eau qui ronge l’acier. Elle m’aimait, m’aimait, à s’en faire périr. À force de me poursuivre (que les hommes sont bêtes !) un peu par pitié, un peu par vanité, beaucoup par lassitude, afin (joli moyen !) de me débarrasser de cette obsession, je devins (Jean de Vrie, qui se met dans l’eau pour la pluie), je devins son mari. Depuis ce temps, je l’ai, j’ai la vertu chez moi. Et elle, elle se venge, la douce créature. De quoi ? De m’avoir aimé. Elle me fait enrager ; elle le voudrait, du moins ; mais n’y a point de risque : j’aime trop mon repos, et je ne suis pas si sot de me faire pour des mots un sol de mélancolie. Quand il pleut, je laisse pleuvoir. Quand il tonne, je barytone. Et quand elle crie, je ris. Pourquoi ne crierait-elle pas ? Aurais-je la prétention de l’en empêcher, cette femme ? Je ne veux pas sa mort. Où femme y a, silence n’y a. Qu’elle chante sa chanson, moi je chante la mienne. Pourvu qu’elle ne s’avise pas de me clore le bec (et elle s’en garde bien, elle sait ce qu’il en coûte), le sien peut ramager : chacun a sa musique.

Au reste, que nos instruments soient accordés ou non, nous n’en avons pas moins exécuté, avec, d’assez jolis morceaux : une fille et quatre gars. Tous solides, bien membrés : je n’ai point ménagé l’étoffe et le métier. Pourtant, de la couvée le seul où je reconnaisse ma graine tout à fait, c’est ma coquine Martine, ma fille, la mâtine ! m’a-t-elle donné du mal à passer sans naufrage jusqu’au port du mariage ! Ouf ! la voilà calmée !… Il ne faut pas trop s’y fier ; mais ce n’est plus mon affaire. Elle m’a fait assez veiller, trotter. À mon gendre ! c’est son tour. Florimond, le pâtissier, qu’il veille sur son four !… Nous disputons toujours, chaque fois que nous nous voyons ; mais avec aucun autre, si bien ne nous entendons. Brave fille, avisée jusque dans ses folies, et honnête, pourvu que l’honnêteté rie : car pour elle, le pire des vices, c’est ce qui ennuie. Elle ne craint point la peine : la peine, c’est de la lutte ; la lutte, c’est du plaisir. Et elle aime la vie ; elle sait ce qui est bon ; comme moi : c’est mon sang. J’en fus trop généreux, seulement, en la faisant.

Je n’ai pas aussi bien réussi les garçons. La mère y a mis du sien, et la pâte a tourné : sur quatre, deux sont bigots, comme elle, et, par surcroît, de deux bigoteries ennemies. L’un est toujours fourré parmi les jupons noirs, les curés, les cafards ; et l’autre est huguenot. Je me demande comment j’ai couvé ces canards. Le troisième est soldat, fait la guerre, vagabonde, je ne sais pas trop où. Et quant au quatrième, il n’est rien, rien du tout : un petit boutiquier, effacé, moutonnier ; je bâille, rien que d’y penser. Je ne retrouve ma race que la fourchette au poing, quand nous sommes assis, les six, autour de ma table. À table, nul ne dort, chacun y est bien d’accord ; et c’est un beau spectacle de nous voir, tous six, manœuvrer des mâchoires, abattre pain à deux mains, et descendre le vin sans corde ni poulain.

Après le mobilier, parlons de la maison. Elle aussi, est ma fille. Je l’ai bâtie, pièce par pièce, et plutôt trois fois qu’une, sur le bord du Beuvron indolent, gras et vert, bien nourri d’herbe, de terre et de merde, à l’entrée du faubourg, de l’autre côté du pont, ce basset accroupi dont l’eau mouille le ventre. Juste en face se dresse, fière et légère, la tour de Saint-Martin à la jupe brodée, et le portail fleuri où montent les marches noires et raides de Vieille-Rome, ainsi qu’au paradis. Ma coque, ma bicoque, est sise en dehors des murs : ce qui fait qu’à chaque fois que de la tour on voit dans la plaine un ennemi, la ville ferme ses portes et l’ennemi vient chez moi. Bien que j’aime à causer, ce sont là des visites dont je saurais me passer. Le plus souvent, je m’en vais, je laisse sous la porte la clef. Mais lorsque je retourne, il advient que je ne retrouve ni la clef ni la porte : il reste les quatre murs. Alors, je rebâtis. On me dit :

— Abruti ! tu travailles pour l’ennemi. Laisse ta taupinière, et viens-t’en dans l’enceinte. Tu seras à l’abri.

Je réponds :

— Landeri ! Je suis bien où je suis. Je sais que derrière un gros mur, je serais mieux garanti. Mais derrière un gros mur, que verrais-je ? Le mur. J’en sécherais d’ennui. Je veux mes coudées franches. Je veux pouvoir m’étaler au bord de mon Beuvron, et, quand je ne travaille point, de mon petit jardin, regarder les reflets découpés dans l’eau calme, les ronds qu’à la surface y rotent les poissons, les herbes chevelues qui se remuent au fond, y pêcher à la ligne, y laver mes guenilles et y vider mon pot. Et puis, quoi ! mal ou bien, j’y ai toujours été ; il est trop tard pour changer. Il ne peut m’arriver pire que ce qui m’est arrivé. La maison, une fois de plus, dites-vous, sera détruite ? c’est possible. Bonnes gens, je ne prétends édifier pour l’éternité. Mais d’où je suis incrusté, il ne sera pas facile, bon sang ! de m’arracher. Je l’ai refaite deux fois, je la referai bien dix. Ce n’est pas que cela me divertisse. Mais cela m’ennuierait dix fois plus d’en changer. Je serais comme un corps sans peau. Vous m’en offrez une autre, plus belle, plus blanche, plus neuve ? Elle goderait sur moi, ou je la ferais claquer. Nenni, j’aime mieux la mienne…

Çà, récapitulons : femme, enfants et maison ; ai-je bien fait le tour de mes propriétés ?… Il me reste le meilleur, je le garde pour la bonne bouche, il me reste mon métier. Je suis de la confrérie de Sainte-Anne, menuisier. Je porte dans les convois et dans les processions le bâton décoré du compas sur la lyre, sur lequel la grand-mère du bon Dieu apprend à lire à sa fille toute petiote, Marie pleine de grâce, pas plus haute qu’une botte. Armé du hacheret, du bédane et de la gouge, la varlope à la main, je règne, à mon établi, sur le chêne noueux et le noyer poli. Qu’en ferai-je sortir ? c’est selon mon plaisir… et l’argent des clients. Combien de formes dorment, tapies et tassées là-dedans ! Pour réveiller la Belle au bois dormant, il ne faut, comme son amant, qu’entrer au fond du bois. Mais la beauté que moi, je trouve sous mon rabot, n’est pas une mijaurée. Mieux qu’une Diane efflanquée, sans derrière ni devant, d’un de ces Italiens, j’aime un meuble de Bourgogne à la patine bronzée, vigoureux, abondant, chargé de fruits comme une vigne, un beau bahut pansu, une armoire sculptée, dans la rude fantaisie de maître Hugues Sambin. J’habille les maisons de panneaux, de moulures. Je déroule les anneaux des escaliers tournants ; et, comme d’un espalier des pommes, je fais sortir des murs les meubles amples et robustes faits pour la place juste où je les ai entés. Mais le régal, c’est quand je puis noter sur mon feuillet ce qui rit en ma fantaisie, un mouvement, un geste, une échine qui se creuse, une gorge qui se gonfle, des volutes fleuries, une guirlande, des grotesques, ou que j’attrape au vol et je cloue sur ma planche le museau d’un passant. C’est moi qui ai sculpté (cela, c’est mon chef-d’œuvre) pour ma délectation et celle du curé, dans le chœur de l’église de Montréal, ces Stalles, où l’on voit deux bourgeois qui se rigolent et trinquent, à table, autour d’un broc, et deux lions qui braillent en s’arrachant un os.

Travailler après boire, boire après travailler, quelle belle existence !… Je vois autour de moi des maladroits qui grognent. Ils disent que je choisis bien le moment pour chanter, que c’est une triste époque… Il n’y a pas de triste époque, il n’y a que de tristes gens. Je n’en suis pas, Dieu merci. On se pille ? on s’étrille ? Ce sera toujours ainsi. Je mets ma main au feu que dans quatre cents ans nos arrière-petits-neveux seront aussi enragés à se carder le poil et se manger le nez. Je ne dis pas qu’ils ne sauront quarante façons nouvelles de le faire mieux que nous. Mais je réponds qu’ils n’auront trouvé façon nouvelle de boire, et je les défie de le savoir mieux que moi… Qui sait ce qu’ils feront, ces drôles, dans quatre cents ans ? Peut-être que, grâce à l’herbe du curé de Meudon, le mirifique Pantagruelion, ils pourront visiter les régions de la Lune, l’officine des foudres et les bondes des pluies, prendre logis dans les cieux, pinter avec les dieux… Bon, j’irai avec eux. Sont-ils pas ma semence et sortis de ma panse ? Essaimez, mes mignons ! Mais où je suis, c’est plus sûr. Qui me dit, dans quatre siècles, que le vin sera aussi bon ?

Ma femme me reproche d’aimer trop la ribote. Je ne dédaigne rien. J’aime tout ce qui est bon, la bonne chère, le bon vin, les belles joies charnues, et celles à la peau plus tendre, douces et duvetées, que l’on goûte en rêvant, le divin ne-rien-faire où l’on fait tant de choses ! — (on est maître du monde, jeune, beau, conquérant, on transforme la terre, on entend pousser l’herbe, on cause avec les arbres, les bêtes et les dieux) — et toi, vieux compagnon, toi qui ne trahis pas, mon ami, mon Achate, mon travail !… Qu’il est plaisant de se trouver, son outil dans les mains, devant son établi, sciant, coupant, rabotant, rognant, chantournant, chevillant, limant, tripotant, triturant la matière belle et ferme qui se révolte et plie, le bois de noyer doux et gras, qui palpite sous la main comme un râble de fée, les corps roses et blonds, les corps bruns et dorés des nymphes de nos bois, dépouillés de leurs voiles, par la cognée tranchés ! Joie de la main exacte, des doigts intelligents, les gros doigts d’où l’on voit sortir la fragile œuvre d’art ! Joie de l’esprit qui commande aux forces de la terre, qui inscrit dans le bois, dans le fer ou la pierre, le caprice ordonné de sa noble fantaisie ! Je me sens le monarque d’un royaume de chimère. Mon champ me donne sa chair, et ma vigne son sang. Les esprits de la sève font croître, pour mon art, allongent, engraissent, étirent et polissent au tour les beaux membres des arbres que je vais caresser. Mes mains sont des ouvriers dociles que dirige mon maître compagnon, mon vieux cerveau, lequel m’étant soumis lui-même, organise le jeu qui plaît à ma rêverie. Qui jamais fut mieux servi que moi ? Oh ! quel beau petit roi ! Ai-je pas bien le droit de boire à ma santé ? Et n’oublions pas celle (je ne suis pas un ingrat) de mes braves sujets. Que béni soit le jour où je suis venu au monde ! Que de glorieuses choses sur la machine ronde, riantes à regarder, suaves à savourer ! Grand Dieu ! que la vie est bonne ! J’ai beau m’en empiffrer, j’ai toujours faim, j’en bave ; je dois être malade : à quelque heure du jour, l’eau me vient aux babines, devant la table mise de la terre et du soleil…


* *
*


Mais je me vante, compère : le soleil est défunt ; il gèle en mon univers. Ce sacripant d’hiver est entré dans la chambre. La plume entre mes doigts gourds trébuche. Dieu me pardonne ! un glaçon se forme dans mon verre, et mon nez a blêmi : exécrable couleur, livrée de cimetière ! j’ai le pâle en horreur. Holà ! secouons-nous ! Les cloches de Saint-Martin tintent et carillonnent. C’est aujourd’hui la Chandeleur… « l’hiver se passe, ou prend vigueur… » Le scélérat ! il prend vigueur. Eh bien, faisons comme lui ! Allons sur la grand-route, l’affronter face à face…

Le beau froid ! un cent d’aiguilles me picotent les joues. Embusquée au détour de la rue, la bise m’empoigne la barbe. Je cuis. Loué soit Dieu ! mon teint reprend son lustre… J’aime entendre sous mes pas la terre durcie qui sonne. Je me sens tout gaillard. Qu’ont donc tous ces gens-là, l’air piteux, maugracieux ? …

— « Allons ! gai, gai ! voisine, à qui en avez-vous ? À ce vent polisson qui vous trousse les cottes ? il fait bien, il est jeune ; que ne le suis-je aussi ! Il mord au bon endroit, le mâtin, le friand, il sait les fins morceaux. Patience, ma commère, il faut que chacun vive… Et où courez-vous donc, avec le diable au cul ? À la messe ? Laus Deo ! Il aura la victoire toujours sur le Malin. Rira celui qui pleure, et le gelé cuira… Bon, vous riez déjà ? Tout va bien… Où je cours, moi aussi ? Comme vous, à la messe. Mais non celle du curé. À la messe des champs. »

Je passe d’abord chez ma fille, pour prendre ma petite Glodie. Nous faisons tous les jours notre promenade ensemble. C’est ma meilleure amie, ma petite brebiette, ma grenouille qui gazouille. Elle a cinq ans passés, plus éveillée qu’un rat et plus fine que moutarde. Dès qu’elle me voit, elle accourt. Elle sait que j’ai toujours ma hotte pleine d’histoires ; elle les aime autant que moi. Je la prends par la main.

— Viens, petite, nous allons au-devant de l’alouette.

— L’alouette ?

— C’est la Chandeleur. Tu ne sais pas qu’aujourd’hui elle nous revient des cieux ?

— Qu’est-ce qu’elle y a été faire ?

— Chercher pour nous le feu.

— Le feu ?

— Le feu qui fait soleil, le feu qui fait bouillir la marmite de la terre.

— Il était donc parti ?

— Mais oui, à la Toussaint. Chaque année, en novembre, il s’en va réchauffer les étoiles du ciel.

— Comment est-ce qu’il revient ?

— Les trois petits oiseaux sont allés le chercher.

— Raconte…

Elle trottine sur la route. Chaudement enveloppée d’un tricot de laine blanche, coiffée d’une capuche bleue, elle a l’air d’une mésange. Elle ne craint pas le froid ; mais ses rondes pommettes sont rouges comme apis, et son trognon de nez coule comme fontaine…

— Çà, moucheron, mouchons, souffle chandelles ! Est-ce pour la Chandeleur ? La lampe s’allume au ciel.

— Raconte, père-grand, les trois petits oiseaux…

(J’aime à me faire prier.)

— Les trois petits oiseaux sont partis en voyage. Les trois hardis compères : Roitelet, Rouge-Gorge et l’amie l’Alouette. Le premier, Roitelet, toujours vif et remuant comme un petit Poucet, et fier comme Artaban, aperçoit dans les airs le beau feu, tel un grain de millet, qui roulait. Il fond sur lui, criant : « c’est moi ! je l’ai. C’est moi ! » Et les autres crient : « Moi ! Moi ! Moi ! » Mais déjà le Roitelet l’a happé au passage et descend comme un trait… « Au feu ! au feu ! il brûle ! » Telle bouillie bouillante, Roitelet le promène d’un coin de bec à l’autre ; il n’en peut plus, il bâille, et la langue lui pèle ; il le crache, il le cache sous ses petites ailes… « Ahi ! Ahi ! Au feu ! » Les petites ailes flambent… (As-tu bien remarqué ses taches de roussi et ses plumes frisées ?…) Rouge-Gorge aussitôt accourt à son secours. Il pique le grain de feu et le pose dévotement en son douillet gilet. Voilà le beau gilet qui devient rouge, rouge, et Rouge-Gorge crie : « J’en ai assez, assez ! mon habit est brûlé ! » Alors Alouette arrive, la brave petite m’amie, elle rattrape au vol la flamme qui se sauvait pour remonter au ciel, et preste, prompte, précise comme une flèche, sur la terre elle tombe, et du bec enfouit dans nos sillons glacés le beau grain de soleil qui les fait pâmer d’aise…


J’ai fini mon histoire. Glodie caquette, à son tour. Au sortir de la ville, je l’ai mise sur mon dos, pour monter la colline. Le ciel est gris, la neige craque sous les sabots. Les buissons et les arbres chétifs aux os menus sont matelassés de blanc. La fumée des chaumines monte droite, lente et bleue. On n’entend aucun bruit que ma petite grenouille. Nous arrivons au haut. À mes pieds est ma ville, que l’Yonne paresseuse et le Beuvron baguenaudant ceignent de leurs rubans. Toute coiffée de neige, toute transie qu’elle est, frileuse et grelottante, elle me fait chaud au cœur chaque fois que je la vois…

Ville des beaux reflets et des souples collines… Autour de toi, tressées, comme les pailles d’un nid, s’enroulent les lignes douces des coteaux labourés. Les vagues allongées des montagnes boisées, par cinq ou six rangées, ondulent, mollement ; elles bleuissent au loin ; on dirait une mer. Mais celle-ci n’a rien de l’élément perfide qui secoua l’Ithacien Ulysse et son escadre. Pas d’orages. Pas d’embûches. Tout est calme. À peine çà et là un souffle paraît gonfler le sein d’une colline. D’une croupe de vagues à l’autre, les chemins vont tout droit, sans se presser, laissant comme un sillage de barque. Sur la crête des flots, au loin, la Madeleine de Vézelay dresse ses mâts. Et tout près, au détour de l’Yonne sinueuse, les roches de Basserville pointent entre les fourrés leurs dents de sangliers. Au creux du cercle des collines, la ville, négligente et parée, penche au bord de ses eaux ses jardins, ses masures, ses haillons, ses joyaux, la crasse et l’harmonie de son corps allongé, et sa tête coiffée de sa tour ajourée…

Ainsi j’admire la coque dont je suis le limaçon. Les cloches de mon église montent dans la vallée ; leur voix pure se répand comme flot cristallin dans l’air fin et gelé. Tandis que je m’épanouis, en humant leur musique, voici qu’une raie de soleil fend la grise enveloppe qui tenait le ciel caché. Et juste à ce moment, ma Glodie bat des mains et crie :

— Père-grand, je l’entends ! L’alouette, l’alouette !…

Alors, moi, que sa petite voix fraîche, de bonheur faisait rire, je l’embrasse et je dis :

— Moi aussi, je l’entends. Alouette du printemps…

II


LE SIÈGE


OU LE BERGER, LE LOUP ET L’AGNEAU

LE SIÈGE
OU LE BERGER, LE LOUP ET L’AGNEAU


« Agneau de Chamoux,
N’en faut que trois pour étrangler un loup. »


Mi-février.

Ma cave sera bientôt vide. Les soldats que M. de Nevers, notre duc, nous envoya pour nous défendre, viennent de mettre en perce ma dernière feuillette. Ne perdons pas de temps, allons boire avec eux ! Me ruiner, je veux bien ; mais me ruiner gaiement. Ce n’est pas la première fois ! S’il plaît à la bonté divine, ce ne sera pas la dernière.

Bons garçons ! ils sont plus affligés que moi, lorsque je leur apprends que le liquide baisse… Je sais de mes voisins qui le prennent au tragique. Je ne peux plus, je suis blasé : j’ai été trop souvent au théâtre, en ma vie, je ne prends plus les pitres au sérieux. En ai-je vu de ces masques, depuis que je suis au monde, des Suisses, des Allemands, des Gascons, des Lorrains, des animaux de guerre, le harnois sur le dos et les armes au poing, avaleurs de pois gris, lévriers affamés, jamais las de manger le bonhomme ! Qui jamais put savoir pour quelle cause ils se battent ? Hier, c’est pour le Roi, aujourd’hui pour la Ligue. Tantôt ce sont les cafards, tantôt les huguenots. Tous les partis se valent ; le meilleur ne vaut pas le cordeau pour le pendre. Que nous fait que ce soit ce larron ou cet autre, qui friponne à la cour ? Et quant à leur prétention de mêler Dieu à leurs affaires… ventre d’un petit poisson ! bonnes gens, laissez faire à Dieu ! Il est homme d’âge. Si le cuir vous démange, étrillez-vous tout seuls, Dieu n’a pas besoin de vous. N’est manchot, que je sache. Se grattera, s’il lui plaît…

Le pire est qu’ils prétendent me forcer, moi aussi, à lui faire la barbe !… Seigneur, je vous honore, et crois, sans me vanter, que nous nous rencontrons plus d’une fois par jour, si le dicton est vrai, le bon dicton gaulois : Qui bon vin boit, Dieu voit. Mais il ne me viendrait jamais à la pensée de dire, comme ces cagots, que je vous connais bien, que vous êtes mon cousin, que vous m’avez confié vos trente-six volontés. Vous me rendrez cette justice que je vous laisse en paix ; et tout ce que je vous demande, c’est que vous me laissiez de même. Nous avons assez à faire tous les deux de mettre l’ordre dans notre maison, vous dans votre univers, moi dans le petit mien. Seigneur, tu m’as fait libre. Je te rends la pareille. Mais ne voilà-t-il pas que ces faquins prétendent que j’administre tes affaires, que je parle pour toi, que je dise comment tu veux que l’on te mange, et que qui te mange autrement je le déclare ton ennemi et le mien !… Le mien ? nenni ! Je n’en ai point. Tous les hommes sont mes amis. S’ils se battent, c’est leur plaisir. Je tire, quant à moi, mon épingle du jeu… Oui, si je peux. Mais c’est qu’ils ne veulent point, ces gueux. Si je ne suis l’ennemi d’un, j’aurai les deux comme ennemis. Eh bien donc, puisque entre deux camps, je dois toujours être battu, battons aussi ! Je l’aime autant. Plutôt qu’enclume, enclume, enclume, soyons enclume et puis marteau.

Mais qui me dira pourquoi ont été mis sur terre tous ces animaux-là, tous ces genpillehommes, ces politiques, ces grands seigneurs, qui de notre France sont saigneurs, et, de sa gloire toujours chantant, vident ses poches proprement, qui, non rassasiés de ronger nos deniers, prétendent dévorer les greniers étrangers, menacent l’Allemagne, convoitent l’Italie, et dans le gynécée du grand Turc fourrent leur nez, qui voudraient absorber la moitié de la terre, et qui ne sauraient pas même y planter des choux !… Allons, paix, mon ami, ne te fais point de bile ! Tout est bien comme il est… en attendant qu’un jour nous le fassions meilleur (ce sera le plus tôt qu’il nous sera possible). Il n’est si triste bête qui ne puisse servir. J’ai oui raconter qu’une fois, le bon Dieu (mais, Seigneur, je ne parle aujourd’hui que de vous ! ) avec Pierre se promenant, vit dans le faubourg de Béyant[1], sur le seuil de sa porte, assise, une femme se morfondant. Elle s’ennuyait tant que notre Père, cherchant dans sa bonté de cœur, de sa poche, dit-on, tira un cent de poux, les lui jeta, et dit : « Prenez, ma fille, amusez-vous ! » Lors la femme, se réveillant, partit en chasse ; et chaque fois qu’elle agrippait une bestiole, elle riait de contentement. C’est même charité, sans doute, si le Ciel nous a gratifiés, afin de nous distraire, de ces bêtes à deux pieds qui nous rognent la laine. Soyons donc gais, ô gué ! Vermine est, paraît-il, indice de santé. (Vermine, ce sont nos maîtres.) Réjouissons-nous, mes frères : car personne, en ce cas, n’est mieux portant que nous… Et puis, je vous dirai (à l’oreille) : « Patience ! nous tenons le bon bout. La froidure, les gelées, la canaille des camps et celle de la cour n’ont qu’un temps, s’en iront. La bonne terre reste, et nous pour l’engrosser. D’une seule ventrée, elle aura réparé… En attendant, buvons le fond de ma feuillette ! Il faut faire la place aux vendanges à venir. »

Ma fille Martine me dit :

— Tu es un fanfaron. À t’entendre, on croirait que tu ne fais jamais œuvre que du gosier : badauder, bavarder comme battant de cloche, bâiller de soif et bayer aux corneilles, que tu ne vis que pour faire bombance, que tu boirais Rome et Thome ; et tu ne peux rester un jour sans travailler. Tu voudrais qu’on te crût hanneton, étourdi, prodigue, désordonné, qui ne sait ce qui entre en ton escarcelle ni ce qui s’en va d’elle ; et tu serais malade, si tout dans ta journée n’était, heure par heure, exactement sonné, ainsi qu’horloge à carillon ; tu sais, à un sol près, tout ce que tu as dépensé depuis Pâques de l’an passé, et nul n’a encore vu celui qui t’a roulé… Innocent, tête folle ! Ardez le bel agneau !… Agneau de Chamoux, n’en faut que trois pour étrangler un loup…

Je ris, je ne réponds à madame bon bec. Elle a raison, l’enfant !… Elle a tort de le dire. Mais une femme ne cèle que ce qu’elle ne sait pas. Et elle me connaît, car c’est moi qui l’ai faite… Allons, Colas Breugnon, conviens-en, mon garçon : tu as beau faire des folies, tu ne seras jamais un fol tout à fait. Parbleu ! comme chacun, tu as un fol en ta manche, tu le montres quand tu veux ; mais tu l’y fais rentrer, quand il faut tes mains libres et tête saine pour ouvrer. Comme tous les Français, tu as en ta caboche si bien l’instinct de l’ordre et la raison ancrés que tu peux t’amuser à faire l’extravagant : il n’est de risques (pauvres niais !) que pour les gens qui te regardent bouche bée et voudraient t’imiter. De beaux discours, des vers ronflants, des projets tranche-montagne, sont chose détectable : on s’exalte, on prend feu. Mais nous ne consumons que notre margotin ; et nous gardons notre gros bois, bien rangé, dans notre bûcher. Ma fantaisie s’égaie et donne le spectacle à ma raison qui la regarde, assise confortablement. Tout est pour mon amusement. J’ai pour théâtre l’univers, et, sans bouger, de mon fauteuil, je suis la comédie ; j’applaudis Matamore ou bien Francatrippa ; je jouis des tournois et des pompes royales, je crie bis à ces gens qui se cassent la tête. C’est pour notre plaisir ! Afin de le doubler, je feins de me mêler à la farce et d’y croire. Mais je n’ai garde, ohé ! j’en crois tout juste ce qu’il faut pour m’amuser. C’est ainsi que j’écoute les histoires de fées… Pas seulement de fées ! Il est un gros monsieur, là-haut, dans l’Empyrée… Nous le respectons fort ; quand il passe en nos rues, la croix en tête et la bannière, avec ses Oremus, nous habillons de nos draps blancs les murs de nos maisons. Mais entre nous… Bavard, mange ta langue ! Cela sent le fagot… Seigneur, je n’ai rien dit ! Je vous tire mon chapeau…

Fin février.

L’âne, ayant tondu le pré, a dit qu’il n’était plus besoin de le garder, et est allé manger (garder, veux-je dire) quelque autre pré voisin. La garnison de M. de Nevers est partie, ce matin. Faisaient plaisir à voir, gras comme lard à pois. J’étais fier de notre cuisine. Nous nous sommes quittés, cœur en bouche, bouche en cœur. Ils ont fait mille vœux gracieux et courtois pour que nos blés soient beaux, que nos vignes ne gèlent pas.

— Travaille bien, mon oncle, m’a dit Fiacre Bolacre, mon hôte le sergent. (C’est le nom qu’il me donne et que j’ai bien gagné : Celui est bien mon oncle qui le ventre me comble.) Ne ménage point ta peine et va tailler ta vigne. À la Saint-Martin, nous reviendrons la boire.

Bons enfants, toujours prêts à venir au secours d’un honnête homme, à table, aux prises avec son broc !

On se sent plus léger, depuis qu’ils sont partis. Les voisins prudemment débloquent leurs cachettes. Ceux qui, les jours derniers, montraient des faces de carême, et geignaient de famine, comme s’ils eussent porté un loup dedans leur panse, sous la paille du grenier ou la terre du cellier, dénichent à présent de quoi nourrir la bête. Il n’est si gueux qui n’ait trouvé moyen, en gémissant très bien qu’il ne lui restait rien, de garder quelque part le meilleur de son vin. Moi-même (je ne sais comment cela se fit), l’hôte Fiacre Bolacre à peine était parti (je l’avais reconduit jusqu’au bout du faubourg de Judée) que je me rappelai, en me frappant le front, un petit fût de Chablis, oublié par mégarde sous le fumier des chevaux afin qu’il fût au chaud. J’en fus très contristé, ainsi qu’on peut le croire ; mais quand le mal est fait, il est fait et bien fait, faut s’en accommoder. Je m’en accommode bien. Bolacre, mon neveu, ah ! qu’avez-vous perdu ! quel nectar, quel bouquet !… Mais vous n’en perdrez rien, mon ami, mon ami, mais vous n’en perdrez rien : c’est à votre santé !

On s’en va voisiner d’une à l’autre maison. On se montre les trouvailles qu’on a faites en sa cave ; et, comme les augures, on se cligne de l’œil, en se congratulant. On se raconte aussi les dommages et les dams (les dames et leurs dommages). Ceux des voisins amusent et distraient des siens. On s’informe de la santé de la femme de Vincent Pluviaut. Après chaque passage de troupes dans la ville, par hasard singulier, cette vaillante Gauloise élargit sa ceinture. On félicite le père, on admire la vertu de ses reins prolifiques, dans l’épreuve publique ; et gentiment, pour rire, sans mauvaise pensée, je tape sur la bedaine du fortuné coquin, dont la maison est seule, dis-je, à montrer ventre plein, quand les autres l’ont vide. Tous de rire, comme de juste, et bien discrètement, ainsi qu’oisons débridés, de l’une oreille à l’autre. Mais Pluviaut prend mal nos compliments, et dit que je ferais mieux de veiller sur ma femme. À quoi j’ai répondu que, quant à celle-là, son heureux possesseur pouvait sur les deux oreilles dormir, sans redouter qu’on lui prît son trésor. Tous ont été d’accord.



Mais voici les jours gras. Si mal armés qu’on soit, on doit leur faire honneur. Le renom de la ville, le nôtre sont engagés. Que dirait-on de Clamecy, gloire des andouillettes, si Carême-prenant nous trouvait sans moutarde ? On entend frire les poêles ; une suave odeur de graisse imbibe l’air des rues. Saute, crêpe ! plus haut ! saute, pour ma Glodie !…

Un ra-pla-pla de tambour, un lus-tu-flu de flûte. Des rires et des huées… Ce sont MM. de Judée[2], qui viennent sur leur char rendre visite à Rome.

Marchent en tête la musique et les hallebardiers, qui fendent la foule avec leurs nez. Nez en trompes, nez en lances, nez en cors de chasse, nez sarbacanes, nez hérissés d’épines, ainsi que des châtaignes, ou sur le bout desquels des oiseaux sont plantés. Ils bousculent les badauds, ils farfouillent les cottes des filles qui glapissent. Mais tout s’écarte et fuit devant le roi des nez, qui fond comme un bélier, et telle une bombarde, roule sur un affût à roulettes son nez.

Suit le char de Carême, empereur des mangeurs de merluches. Des figures blêmes, vertes, décharnées, enfroquées, renfrognées, grelottantes sous des capuchons, ou coiffées en têtes de poissons. Que de poissons ! Celui-ci tient en chaque poing une perche ou un carpillon ; l’autre brandit, à une fourche, une brochette de goujons ; un troisième nous exhibe pour chef une tête de brochet, du bec duquel sort un gardon, et qui s’accouche avec une scie, s’ouvrant le ventre plein de poissons. J’en ai une indigestion… D’autres, la gueule ouverte, y enfonçant leurs doigts afin de l’élargir, s’étouffent en poussant dans leur gosier (À bouère ! ) des œufs qui ne veulent point passer. À gauche, à droite, du haut du char, masques de chevêches, robes de frocards, des pêcheurs à la ligne pêchent, au bout d’un fil, les galopins qui sautent comme des cabris, le bec en l’air pour attraper et croquer, croque, croque au vol, les dragées ou les crottes dans le sucre roulées. Et par-derrière, un diable danse, habillé en cuisinier ; il agite une casserole et une cuiller à pot ; d’une infâme ratatouille, il enfourne la becquée à six damnés nu-pieds, attachés à la queueleuleu, qui, par les barreaux d’une échelle, passent leur tête grimaçante, casquée d’un bonnet de coton.

Mais voici les triomphateurs, les héros de la journée ! Sur un trône de jambons, sous un dôme de langues fumées, paraît la reine des Andouilles, couronnée de cervelas, le cou orné d’un chapelet de saucisses enfilées, dont elle joue coquettement avec ses doigts boudinés ; escortée de ses estaffiers, boudins blancs et boudins noirs, andouillettes de Clamecy, que Riflandouille, le colonel, conduit à la victoire. Armés de broches et de lardoires, ils ont grand air, gras et luisants. Et j’aime aussi ces dignitaires, dont le ventre est une marmite, ou le corps un pâté en croûte, et qui portent, tels les rois mages, qui une hure de cochon, qui un flacon de vin morillon, qui la moutarde de Dijon. Au bruit des cuivres, des cymbales, des écumoires, des lèchefrites, arrive au milieu des risées, sur son âne, le roi des cocus, l’ami Pluviaut. Vincent, c’est lui, il est élu ! Assis à rebrousse-poil, coiffé d’un haut turban, un gobelet en main, il écoute sa garde de flotteurs, diables cornus, qui, la gaffe ou la gaule sur l’épaule, dégoisent à voix claire, en bonne langue franche et françoise, sans voiles, son histoire et sa gloire. En sage, il n’en montre pas d’indiscrète fierté ; indifférent, il boit, il fouette une lampée ; mais quand il passe au pied d’un logis illustré par la même fortune, il crie, levant son verre : « Hohé, confrère, à ta santé ! »

Enfin, pour clore le cortège, vient la jolie saison nouvelle. Une fraîche fille, rose et riante, au lisse front, aux cheveux blonds, avec des petits frisons, couronnée de primevères, jaunes et claires, et portant en bandoulière, autour des petits seins ronds, de verts chatons, pris aux noisetiers des buissons. À sa ceinture, une escarcelle sonnante et pleine, et dans ses mains, une corbeille, elle chante, ses sourcils pâles relevés, écarquillant les yeux d’un bleu d’azur léger, la bouche ouverte comme un O sur ses nacottes aiguisées tels des couteaux, elle chante, d’une voix grêle, l’hirondelle, qui reviendra bientôt. À ses côtés, sur le chariot, que traînent quatre grands bœufs blancs, des mignonnes en bon point, bien à point, belles gaillardes au corps gracieux et rebondi et des fillettes à l’âge ingrat, qui comme de jeunes arbrisseaux ont poussé de-ci, de-là. À chacune il manque un morceau ; mais du reste le loup ferait un bon repas… Les laiderons jolis ! Elles portent dans des cages des oiseaux de passage, ou puisant dans la corbeille de la reine du printemps, elles jettent aux badauds des gâteaux, des surprises, des papillotes, où l’on trouve bonnets et cottes, des pralinés, son sort écrit, des vers d’amour, — ou bien les cornes.

Arrivées au bas du marché, près de la tour, les pucelles sautent du char, et sur la grand-place dansent avec les clercs et les commis. Cependant que Mardi gras, Carême et le roi des cocus poursuivent leur marche triomphale, en s’arrêtant tous les vingt pas, pour dire aux gens leurs vérités, ou la chercher au fond du verre…

  À bouère ! À bouère ! À bouère !
  Nous quitterons-nous sans bouère ?
  Non !
  Les Bourguignons ne sont pas si fous
  D’se quitter sans boire un coup !



Mais à trop l’arroser, la langue s’épaissit et la verve se mouille. Je laisse l’ami Vincent faire avec son escorte une station nouvelle, à l’ombre d’un bouchon. La journée est trop belle pour rester encagé. Allons prendre l’air des champs !

Mon vieil ami le curé Chamaille, qui est venu de son village, dans sa charrette à âne, banqueter chez monsieur l’archiprêtre de Saint-Martin, m’invite à le reconduire, un bout de chemin. J’emmène ma Glodie. Nous montons dans le tape-cul. Fouette, bourrique !… Elle est si petite que je propose de la mettre dans le char, entre Glodie et moi… La route blanche s’allonge. Le soleil vieillot somnole ; il se chauffe, au coin de son feu, plus qu’il ne nous réchauffe. L’âne s’endort aussi et s’arrête, à penser. Le curé l’interpelle, indigné, de sa voix de gros bourdon :

— Madelon !

L’âne tressaute, tricote de ses fuseaux, zigzague entre deux ornières, et de nouveau s’arrête et médite, insensible à nos objurgations :

— Ah ! maudite, sans le signe de croix que tu portes sur le dos, gronde Chamaille, qui lui larde les fesses du bout de son bâton, comme je te casserais ma trique sur l’échine !

Afin de nous reposer, nous faisons une halte, à la première auberge, au détour du chemin, qui de là redescend vers le blanc village d’Armes, dans le clair de son eau mirant son fin museau. Au milieu d’un champ voisin, autour d’un grand noyer qui se carre, dressant dans le ciel enfariné ses bras noirs et sa fière carcasse dépouillée, des filles font une ronde. Allons danser !… Elles ont été porter la crêpe du Mardi gras à commère la pie.

— Aga, Glodie, aga Margot l’agasse, avec son gilet blanc sur le bord de son nid, tout là-haut, tout là-haut, qui se penche pour voir ! La curieuse ! Afin que rien n’échappe à son petit œil rond et à sa langue bavarde, elle a fait sa maison sans porte ni fenêtres, tout au faîte des branches, ouverte à tous les vents. Elle est glacée, trempée, qu’importe ? Elle peut tout voir. Elle est de mauvaise humeur, elle a l’air de nous dire : « Qu’ai-je à faire de vos dons ? Manants, remportez-les ! Croyez-vous que si j’avais envie de votre crêpe, je ne serais pas capable d’aller la prendre chez vous ? À manger ce qu’on vous donne, il n’y a pas de plaisir. Je n’ai faim que de ce que je vole. »

— Alors, pourquoi, père-grand, lui donne-t-on la crêpe avec ces beaux rubans ? Pourquoi souhaiter sa fête à cette larronnette ?

— Parce que, dans la vie, vois-tu, c’est plus prudent d’être bien que d’être mal avec les méchants.

— Eh bien, Colas Breugnon, tu lui en apprends de belles ! gronde le curé Chamaille.

— Je ne lui dis pas que c’est beau, je lui dis que c’est ce que chacun fait, toi, curé, tout le premier. Tu peux rouler des yeux. Lorsque tu as affaire à une de tes dévotes qui voient tout, qui savent tout, qui mettent leur nez partout, qui ont la bouche ainsi qu’un sac plein de malices, ose prétendre un peu que, pour les faire taire, tu ne leur bourrerais pas le bec avec des crêpes !

— Ah ! Dieu, si cela suffisait ! s’exclame le curé.

— J’ai calomnié Margot, elle vaut mieux qu’une femme. Au moins sa langue est bonne parfois à quelque chose.

— Et à quoi donc, grand-père ?

— Quand le loup vient, elle crie…

Or, voilà qu’à ces mots, l’agasse se met à crier. Elle jure, elle sacre, elle bat des ailes, elle vole, elle couvre d’invectives je ne sais qui, je ne sais quoi, qui est dans la vallée d’Armes. À la lisière du bois, ses compères emplumés, le geai Charlot et Colas le corbeau, lui répondent sur le même ton aigre et irrité. Les gens rient, les gens crient : « Au loup ! » Personne n’y croit. On n’en va pas moins voir (croire est bon, voir vaut mieux)… Et que voit-on ?… Nom d’un petit bonhomme ! Une bande de gens armés, qui montent la côte au trot. Nous les reconnaissons. Ce sont ces sacripants, les troupes de Vézelay, qui, sachant notre ville démunie de sa garde, s’imaginaient trouver la pie (mais non celle-ci) au nid !…

Je vous prie de penser que nous ne nous attardons pas à les considérer ! Chacun crie : sauve qui peut ! On se pousse, on se rue. On détale à toutes jambes, sur la route, par les champs, celui-ci ventre à terre, celui-là sur l’autre versant de son individu. Nous trois nous sautons dans la voiture à âne. Comme si elle comprenait, Madelon part comme une flèche, fouettée à tour de bras par le curé Chamaille, qui a, dans son émoi, perdu tout souvenir des égards que l’on doit à l’échine d’un baudet marqué du signe de croix. Nous roulons au milieu d’un flot de gens qui poussent des cris de merlusine, et, couverts de poussière et de gloire, nous entrons à Clamecy, bons premiers, ayant sur nos talons le reste des fuyards. Et toujours au galop, la charrette sautant, Madelon ne touchant plus terre, le curé fouettant, nous traversons le faubourg de Béyant en criant :

— L’ennemi vient !

Les gens riaient d’abord, en nous voyant passer. Mais ils ne furent pas longs à comprendre. Aussitôt, ce fut comme une fourmilière, où l’on vient d’introduire un bâton. Chacun se démenait, sortait, rentrait, sortait. Les hommes s’armaient, les femmes faisaient leur paquet, les objets s’empilaient dans les hottes, les brouettes ; tout le peuple du faubourg, abandonnant ses lares, reflua vers la ville, à l’abri des murailles ; les flotteurs, sans ôter leurs costumes, leurs masques, cornus, griffus, pansus, qui en Gargantua, et qui en Belzébuth, coururent aux bastions, armés de gaffes et de harpons. Si bien que, quand l’avant-garde de MM. de Vézelay arriva sous les murs, les ponts étaient levés, et il ne restait de l’autre côté des fossés que quelques pauvres diables, qui, n’ayant rien à perdre, ne s’étaient pas beaucoup pressés de le sauver, et le roi des cocus, notre ami Pluviaut, oublié par l’escorte, qui, plein jusqu’au goulot et rond comme Noé, ronflait sur son roussin, en lui tenant la queue.

C’est ici que l’on voit l’avantage, à se trouver en face de Français pour ennemis. D’autres lourdauds, Allemands, ou Suisses, ou Anglais, qui ont l’entendement aux mains et comprennent à Noël ce qu’on leur dit à la Toussaint, eussent cru qu’on raillait ; et je n’aurais pas donné un radis de la peau du pauvre Pluviaut. Mais entre gens de chez nous, on s’entend à demi-mot : d’où qu’on vienne, de Lorraine, de Touraine, gens de Champagne ou de Bretagne, oies de Beauce, ânes de Beaune, ou lièvres de Vézelay, qu’on s’étrille, qu’on s’assomme, une bonne plaisanterie est bonne pour tout gaillard françois… En voyant notre Silène, tout le camp ennemi rit, de la bouche et du nez, de la gorge et du menton, du cœur et du bedon. Et, par saint Rigobert, de les voir qui riaient, nous en crevions de rire, le long de nos bastions. Ensuite, nous échangeâmes, par-dessus les fossés, des injures bien plaisantes, à la façon d’Ajax et d’Hector le Troyen. Mais les nôtres étaient de plus moelleuse graisse. Je voudrais les noter, je n’en ai pas le temps ; je les noterai toutefois (patience !) dans un recueil que je fais depuis douze ans, des meilleures facéties, paillardises, gaillardises, que j’ai ouïes, dites ou lues (ce serait dommage, vraiment, qu’elles fussent perdues), au cours de mon pèlerinage en cette vallée de larmes. D’y penser seulement, j’ai le ventre secoué ; je viens, en écrivant, de faire un gros pâté.



Quand nous eûmes bien crié, fallut agir (agir après parler, repose). Ni eux, ni nous n’y tenions guère. Le coup était manqué pour eux, nous étions à l’abri : ils n’avaient nulle envie d’escalader nos murs ; on risque trop de se rompre les os. Cependant, s’agissait de faire, coûte que coûte, quelque chose, n’importe quoi. On brûla de la poudre, on déchargea des pétarades en veux-tu ? eh ! en voilà ! Nul n’en souffrit, que les moineaux. Le dos au mur, au pied du parapet, assis en paix, nous attendions que les pruneaux eussent passé, pour décharger aussi les nôtres, mais sans viser (il ne faut pas trop s’exposer). On ne se risquait à regarder que lorsqu’on entendait brailler leurs prisonniers : ils étaient bien une douzaine, hommes et femmes de Béyant, tous alignés, non pas la face, mais la pile tournée aux murs à qui l’on donnait la fessée. Ils criaient plus fort que l’anguille, mais le mal n’était pas grand. Pour nous venger, bien abrités, nous défilâmes tout le long de nos courtines, brandissant au-dessus des murs, embrochés au bout de nos piques, jambons, cervelas et boudins. Nous entendions les cris de rage et de désir des assiégeants. Nous nous en fîmes une pinte de bon sang ; et, pour n’en point perdre une goutte (lorsque tu tiens une bonne farce, jusqu’à la moelle ronge l’os !) le soir venu, nous installâmes sous le ciel clair, sur les talus, avec les murs pour paravent, tables chargées de victuailles et de flacons ; nous banquetâmes, à grand fracas, chantant, trinquant, à la santé du Mardi gras. Du coup, les autres en faillirent crever de fureur dans leur peau. Ainsi la journée se passa gentiment, sans trop de dégât. Si ce n’est que l’un des nôtres, le gros Gueneau de Pousseaux, ayant voulu, dans sa ribote, se promener sur la muraille, le verre en main pour les narguer, eut d’une mousquetade sa cervelle et son verre mis en capilotade. Et de notre côté, nous en estropiâmes un ou deux, en échange. Mais notre bonne humeur n’en fut point altérée. Point de fête, on le sait, sans quelques pots cassés.

Chamaille attendait la nuit, pour sortir de la ville et pour rentrer chez lui. Nous avions beau lui dire :

— Ami, tu risques gros. Attends plutôt la fin. Dieu se chargera bien de tes paroissiens.

Il répondait :

— Ma place est parmi mes agneaux. Je suis le bras de Dieu ; et si je fais défaut, Dieu restera manchot. Il ne le sera point où je serai, j’en jure.

— Je le crois, je le crois, dis-je, tu l’as prouvé, lorsque les huguenots assiégeaient ton clocher et que tu assommas d’un gros moellon leur capitaine Papiphage.

— Il fut bien étonné, dit-il, le mécréant ! Et je le fus pareillement. Je suis bonhomme et n’aime point à voir couler le sang. C’est dégoûtant. Mais diable sait ce qui vous passe en la carcasse, quand on est parmi les fous ! On devient loup.

Je dis :

— C’est vrai, il n’est rien de tel que d’être en foule pour n’avoir plus le sens commun. Cent sages font un fou, et cent moutons un loup… Mais dis-moi donc, curé, à ce propos, comment arranges-tu ensemble les deux morales — celle de l’homme seul qui vit en tête à tête avec sa conscience et demande la paix pour lui et pour les autres, — et la morale des troupeaux d’hommes, des États, qui font de la guerre et du crime une vertu ? Laquelle vient de Dieu ?

— Belle question, parbleu !… Toutes les deux. Tout vient de Dieu.

— Alors, il ne sait ce qu’il veut. Mais je crois bien plutôt qu’il le sait et ne peut. N’a-t-il affaire qu’à l’homme isolé, c’est facile : il lui est fort aisé de se faire obéir. Mais quand l’homme est en troupe, Dieu n’en mène pas large. Que peut un seul contre tous ? Alors, l’homme est livré à la terre, sa mère, qui lui souffle son esprit carnassier… Tu te souviens du conte de chez nous, où des hommes, à certains jours, sont loups, et puis ils rentrent dans leur peau. Nos vieux contes en savent plus long que ton bréviaire, mon curé. Chaque homme dans l’État reprend sa peau de loup. Et les États, les rois, leurs ministres ont beau s’habiller en bergers, et, les fourbes, se dire cousins du grand berger, du tien, du Bon Pasteur, ils sont tous loups-cerviers, taureaux, gueules et ventres, que rien ne peut combler. Et pourquoi ? Pour nourrir la faim immense de la terre.

— Tu divagues, païen, dit Chamaille. Les loups viennent de Dieu, comme le reste. Il a tout fait pour notre bien. Ne sais-tu pas que c’est Jésus qui, nous dit-on, créa le loup, afin de défendre les choux, qui poussaient dans le jardinet de la Vierge, sa sainte mère, contre les chèvres et les cabris ? Il eut raison. Inclinons-nous. Nous nous plaignons toujours des forts. Mais, mon ami, si les faibles devenaient rois, ce serait encore bien pis. Conclusion : tout est bon, les loups et les moutons ; les moutons ont besoin des loups, pour les garder ; et les loups des moutons : car il faut bien manger… Là-dessus, mon Colas, je vas garder mes choux.

Sa soutane il troussa, son gourdin empoigna, et dans la nuit sans lune il partit, en m’ayant avec émotion confié Madelon.

Les jours suivants, ce fut moins gai. Nous avions sottement bâfré, le premier soir, sans compter, par goinfrerie, forfanterie, et par stupidité. Et nos provisions étaient plus qu’écornées. Il fallut se serrer le ventre ; on le serra. Mais on crânait toujours. Quand les boudins furent mangés, on en fabriqua d’autres, des boyaux rembourrés de son, des cordes trempées de goudron, qu’on promenait sur des harpons, à la barbe de l’ennemi. Mais le drôle éventa la ruse. Une balle trancha l’un des boudins, au beau milieu. Et qui rit le plus fort, alors ? Ce ne fut pas nous. Pour nous achever, ces brigands, nous voyant pêcher à la ligne, du haut des murs dans la rivière, imaginèrent, aux écluses amont, aval, de poser de grands filets pour intercepter la friture. En vain notre archiprêtre objurgua ces mauvais chrétiens de nous laisser faire carême. Faute de maigre, il fallut bien vivre sur notre lard.

Nous aurions pu, sans doute, implorer le secours de M. de Nevers. Mais, pour ne rien cacher, nous n’étions pas pressés d’héberger de nouveau ses troupes. Il nous en coûtait moins d’avoir les ennemis devant nos murs que, dedans, les amis. Aussi, tant qu’on pouvait se passer d’eux, on se taisait ; c’était le mieux. Et l’ennemi, de son côté, était assez discret pour ne les point mander. On préférait s’entendre à deux, sans un troisième. On ouvrit donc, sans se presser, les pourparlers. Et cependant, dans les deux camps, on menait une vie très sage, se couchant tôt, se levant tard et tout le jour jouant aux boules, au bouchon, bâillant d’ennui plus que de faim, et sommeillant tant et si bien qu’en jeûnant nous engraissâmes.

On remuait le moins possible. Mais il était bien difficile de tenir aussi les enfants. Ces garnements toujours courant, piaillant, riant, en mouvement, ne cessaient point de s’exposer, grimpant aux murs, tirant la langue à l’assiégeant, le bombardant à coups de pierres ; ils avaient une artillerie de seringues en sureau, de frondes à ficelle, de bâtons refendus… attrape ci, attrape ça, vlan dans le tas !… Et nos singes hurlaient de rire ; et furieux, les lapidés juraient de les exterminer. On nous cria que le premier des polissons qui sur les murs montrerait le bout de son nez serait arquebusé. Nous promîmes de les surveiller ; mais nous avions beau leur allonger les oreilles et leur faire la grosse voix, ils nous filaient entre les doigts. Et le plus fort (j’en tremble encore) fut qu’un beau soir j’entends un cri : c’était Glodie (non ! qui l’eût dit !), cette eau qui dort, sainte-nitouche, ah ! la mâtine ! mon trésor !… qui du talus dans le fossé venait de faire le plongeon… Dieu bon, je l’aurais fouettée !… Sur les murs je ne fis qu’un bond. Et tous, penchés, nous regardions… L’ennemi aurait eu beau jeu, s’il eût voulu de nous pour cibles ; mais, comme nous, il regardait au fond du fossé ma chérie, qui (la Sainte Vierge soit bénie !) avait roulé douillettement comme un chaton, et, sans autrement s’effarer, assise dans l’herbe fleurie, levait la tête vers les têtes qui se penchaient des deux côtés, leur faisait la risette et cueillait un bouquet. Tous lui riaient aussi. Monseigneur de Ragny, le commandant de l’ennemi, défendit que l’on fît aucun mal à l’enfant, et même il lui jeta, brave homme, son drageoir.

Mais pendant qu’on était occupé de Glodie, Martine (on n’en finit jamais avec les femmes), pour sauver sa brebis, tout le long du talus dégringolait aussi, courant, glissant, roulant, la jupe jusqu’au cou retroussée et montrant à tous les assiégeants, fièrement, son orient, son occident, les quatre points du firmament, et l’autre au ciel resplendissant. Son succès fut éclatant. Elle n’en fut intimidée, prit sa Glodie, et l’embrassa, et la claqua.

Enthousiasmé par ses appâts, n’écoutant pas son capitaine, un grand soldat dans le fossé bondit et vint à elle, tout courant. Elle attendit. De nos remparts nous lui jetâmes un balai. Elle l’empoigna, et bravement sur l’ennemi elle marcha, et trique et traque, pati patac, le galant n’en menait pas large, et tue ! et rue ! il décampa, sonnez trompettes et clairons ! On hissa la triomphatrice, avec l’enfant, parmi les rires des deux camps ; et je tirais, fier comme un paon, la corde au bout de laquelle montait ma gaillarde, qui exposait à l’ennemi l’astre des nuits.

On mit une semaine encore à discuter. (Toutes les occasions sont bonnes pour causer.) Le faux bruit de l’approche de M. de Nevers nous mit enfin d’accord ; et l’entente se fit, en somme, à bon marché : nous promîmes à ceux de Vézelay la dîme des vendanges prochaines. Fait bon promettre ce qu’on n’a, ce qu’on aura… On ne l’aura peut-être pas ; dans tous les cas, sous les ponts l’eau passera, et du vin dans notre estomac.

Des deux côtés, nous étions donc bien satisfaits les uns des autres, et de nous beaucoup plus encore. Mais à peine sortis de l’averse, nous vint nouvelle pluie. Ce fut dans la nuit justement qui suivit le traité, qu’aux cieux parut un signe. Sur les dix heures, il sortit de derrière Sembert, où il était tapi, et, glissant dans le pré des étoiles, vers Saint-Pierre-du-Mont comme un serpent il s’allongea. Il semblait une épée dont la pointe était une torche, avec des langues de fumée. Et une main tenait le manche, dont les cinq doigts se terminaient par des têtes hurlantes. On distinguait à l’annulaire une femme dont les cheveux flottaient au vent. Et la largeur, à la poignée de l’épée, était d’un empan ; sept à huit lignes, à la pointe ; trois lignes et deux pouces, en son milieu, exactement. Et sa couleur était sanglante, violacée, tuméfiée, ainsi qu’une blessure au flanc. Toutes nos têtes, vers le ciel, la bouche bée, étaient levées ; on entendait claquer les dents. Et les deux camps se demandaient lequel des deux était visé par le présage. Et nous étions bien convaincus que c’était l’autre. Mais tous avaient la chair de poule. Excepté moi. Je n’eus point peur. Il faut dire que je ne vis rien, j’étais couché depuis neuf heures. M’étais couché pour obéir à l’almanach : car c’était la date indiquée, afin de prendre médecine ; et où qu’on soit, quand l’almanach commande, je m’exécute sans réplique : car c’est parole d’Évangile. Mais comme on m’a tout raconté, c’est comme si je l’avais vu. Je l’ai noté.



Après que la paix fut signée, ennemis et amis, ensemble on banqueta. Et comme était venue alors la Mi-Carême, jeûne rompu, on s’en donna. Des villages des environs nous arrivèrent à foison, pour fêter notre délivrance, les mangeailles et les mangeurs. Ce fut une belle journée. Tout le long des remparts, la table était dressée. On y servit trois marcassins, rôtis entiers, et rembourrés d’un hachis épicé d’abats de sangliers et de foie de héron, des jambons parfumés, fumés dans l’âtre avec des branches de genévrier ; des pâtés de lièvre et de porc, embaumés d’ail et de laurier ; des andouillettes et des tripes ; des brochets et des escargots ; du gras-double, de noirs civets, qui, devant qu’on en eût tâté, vous grisaient par le nez ; et des têtes de veau qui fondaient sous la langue ; et des buissons ardents d’écrevisses poivrées, qui vous embrasaient le gosier ; et là-dessus, pour l’apaiser, des salades à l’échalote vinaigrées, et de fières lampées des crus de la Chapotte, de Mandre, de Vaufilloux ; et, pour dessert, le blanc caillé, frais, granuleux, qui s’écrasait entre la langue et le palais ; et des biscuits qui vous torchaient un verre plein comme une éponge, d’un seul coup.

Aucun de nous ne lâcha pied, tant qu’il resta de quoi bâfrer. Loué soit Dieu qui nous donna de pouvoir en si peu d’espace, dans le sac de notre estomac, empiler flacons et plats. Surtout la joute fut belle entre l’ermite Courte-Oreille de Saint-Martin-de-Vézelay, qui les Vézeliens escortait (ce grand observateur qui le premier, dit-on, nota qu’un âne ne peut braire s’il n’a la queue en l’air), et le nôtre (je ne dis âne), Dom Hennequin, qui prétendait qu’il avait dû jadis être carpe ou brochet, tant il avait dégoût de l’eau, pour en avoir trop bu sans doute, en l’autre vie. Bref, quand nous sortîmes de table, Vézeliens et Clamecycois, nous avions les uns pour les autres bien plus d’estime qu’au potage : c’est au manger que l’on apprend ce que vaut l’homme. Qui aime ce qui est bon, je l’aime : il est bon Bourguignon.

Enfin, pour achever de nous mettre d’accord, nous digérions notre dîner, lorsque parurent les renforts que M. de Nevers envoyait pour nous protéger. Nous rîmes bien ; et nos deux camps, très poliment, les prièrent de s’en retourner. Ils n’osèrent pas insister, et s’en allèrent tout penauds, comme chiens que brebis font paître. Et nous disions, nous embrassant :

— Étions-nous bêtes de nous battre pour le profit de nos gardiens ! Si nous n’avions pas d’ennemis, ils en inventeraient, parbleu ! pour nous défendre. Grand merci ! Dieu nous sauve de nos sauveurs ! Nous nous sauverons bien tout seuls. Pauvres moutons ! Si nous n’avions à nous défendre que du loup, nous saurions bien nous en garder. Mais qui nous gardera du berger ?


III


LE CURÉ DE BRÈVES
III


LE CURÉ DE BRÈVES


Prime avril. xxxx


Aussitôt que les chemins furent débarrassés de ces visiteurs importuns, je résolus de m’en aller, sans plus tarder, voir mon Chamaille en son village. Je n’étais pas bien inquiet de ce qu’il était devenu. Le gaillard sait se défendre ! N’importe ! l’on est plus tranquille, lorsqu’on a vu avec ses yeux l’ami lointain… Et puis, il me fallait me dégourdir les jambes.

Je partis donc sans en rien dire, et je suivais en sifflotant le long du bord de la rivière, qui s’étire au pied des collines boisées. Sur les feuilles nouvelettes s’égrenaient les gouttelettes d’une petite pluie bénie, pleurs du printemps, qui se taisait quelques moments, puis reprenait tranquillement. Dans les futaies, un écureuil amoureux miaulait. Dans les prés, les oies jabotaient. Les merles s’en donnaient à gorge que veux-tu et la petite serrurière faisait son : « titiput » …

Sur le chemin, je décidai de m’arrêter, pour aller prendre à Dorceny mon autre ami, le notaire, maître Paillard : de même que les Grâces, nous ne sommes au complet qu’à trois. Je le trouvai dans son étude, qui griffonnait sur ses minutes le temps qu’il faisait, les rêves qu’il avait eus et ses vues sur la politique. Auprès de lui était ouvert, à côté du De Legibus, le livre des Prophéties de M. Nostradamus. Quand on est, toute sa vie, calfeutré dans son logis, l’esprit prend sa revanche et ne s’en va que mieux dans les plaines du rêve et les taillis du souvenir ; et, faute de pouvoir diriger la machine ronde, il lit dans l’avenir ce qu’il adviendra du monde. Tout est écrit, dit-on : je le crois, mais j’avoue que je n’ai jamais réussi à lire dans les Centuries l’avenir que lorsqu’il était accompli.

En me voyant, le bon Paillard s’épanouit ; et la maison, du haut en bas, retentit de nos éclats. Il me réjouit à regarder, le petit homme, bedonnant, face grêlée, de larges joues, nez coloré, les yeux plissés, vifs et rusés, l’air renfrogné, et bougonnant contre le temps, contre les gens, mais dans le fond très bon plaisant, toujours raillant, et beaucoup plus farceur que moi. C’est son bonheur de vous lâcher, d’un air sévère, une énorme calembredaine. Et grave, il est beau à voir, à table, avec la bouteille, invoquant Comus et Momus, et entonnant sa chansonnette. Tout content de m’avoir, il me tenait les mains dans ses mains grosses et gourdes, mais comme lui malignes, adroites diablement à tripoter les instruments, limer, rogner, relier, menuiser. Il a tout fait dans sa maison ; et le tout n’est pas beau, mais le tout est de lui ; et beau ou laid, c’est son portrait.

Pour n’en point perdre l’habitude, il se plaignit de ci de ça ; et moi, par contradiction, je trouvais bon et ça et ci. Il est, lui, le docteur Tant-Pis, et moi, Tant-Mieux : c’est notre jeu. Il grogna contre ses clients ; et sans doute il faut avouer qu’ils mettent peu d’empressement à le payer : car certaines de ses créances remontent à trente-cinq ans ; et bien qu’intéressé, il ne se hâte point de les faire rentrer. Les autres, s’ils s’acquittent, c’est par hasard, quand ils y pensent ; en nature : un panier d’œufs, une paire de poulets. C’est la coutume ; et l’on trouverait offensant qu’il réclamât son argent. Il grognait, mais il laissait faire ; et je crois qu’à leur place, il en eût fait autant.

Heureusement pour lui, son bien lui suffisait. Une fortune rondelette et qui faisait des œufs. Peu de besoins. Un vieux garçon ; ne chassant pas les cotillons ; et pour les plaisirs de la table, Nature y a pourvu chez nous, la table est mise dans nos champs. Nos vignes, nos vergers, nos viviers, nos clapiers sont d’abondants garde-manger. Sa plus grande dépense était pour ses bouquins, qu’il montrait, mais de loin (car l’animal n’est point prêteur), et pour une manie qu’il a de regarder la lune (polisson) avec ses lunettes qui sont nouvellement de Hollande venues. Il s’est dans son grenier, dessus son toit, parmi les cheminées, aménagé une plate-forme branlante, d’où il observe gravement le firmament tournant ; il s’efforce d’y déchiffrer, sans y trop rien comprendre, l’alphabet de nos destinées. Au reste, il n’y croit pas, mais il aime à y croire. En quoi je le comprends : on a plaisir, de sa fenêtre, à voir passer les feux du ciel, comme, en la rue, les demoiselles ; on leur prête des aventures, des intrigues, un roman ; et vrai ou non, c’est amusant.

Nous discutâmes longuement sur le prodige, sur l’épée de feu sanglant dans la nuit brandie le mercredi d’avant. Et chacun expliquait le signe, à sa façon ; bien entendu, chacun soutenait mordicus que seul son sens était le bon. Mais à la fin, nous découvrîmes que lui ni moi n’avions rien vu. Car ce soir-là, mon astrologue, justement, avait fait un somme devant son instrument. Du moment que l’on n’est plus seul à avoir été sot, on en prend son parti. Nous le prîmes joyeusement.

Et nous sortîmes, bien décidés à n’en rien confesser au curé. Nous allâmes à travers champs, examinant les jeunes pousses, les fuseaux roses des buissons, les oiseaux qui faisaient leurs nids, et sur la plaine un épervier, comme une roue, aux cieux tournant. Nous nous contions en riant la bonne farce que naguère à Chamaille nous avions faite. Pendant des mois, Paillard et moi, nous avions sué sang et eau afin d’apprendre à un gros merle mis en cage un chant huguenot. Après quoi, nous l’avions lâché dans le jardin de mon curé. S’y trouvant bien, il s’était fait le magister des autres merles du village. Et Chamaille, que leur choral venait troubler, quand il lisait son bréviaire, se signait, sacrait, croyait que le diable était lâché dans son jardin, l’exorcisait et, de rage, embusqué derrière son volet, arquebusait l’Esprit Malin. Il n’en était point dupe d’ailleurs tout à fait. Car lorsqu’il avait tué le diable, il le mangeait.

Tout en causant nous arrivâmes.

Brèves semblait dormir. Les maisons sur la route bâillaient, portes ouvertes, au soleil du printemps, et au nez des passants. Aucun visage humain, qu’au rebord d’un fossé le derrière d’un marmot, qui se donnait de l’air et qui faisait de l’eau. Mais à mesure que Paillard et moi, nous tenant par le bras, avancions en devisant vers le centre du bourg, par le chemin jonché de pailles et de bouses, montait un ronflement d’abeilles irritées. Et quand nous débouchâmes sur la place de l’église, nous la trouvâmes pleine de gens gesticulant, pérorant et piaillant. Au milieu, sur le seuil de la porte entrouverte du jardin de la cure, Chamaille, cramoisi de colère, braillait, en montrant les deux poings à tous ses paroissiens. Nous tâchions de comprendre ; mais nous n’entendions rien qu’un tumulte de voix :

« …Chenilles et chenillots… Hannetons et mulots… Cum spiritu tuo… »

Et Chamaille criait :

— Non ! non ! je n’irai pas !

Et la foule :

— Sacré nom ! Es-tu notre curé ? réponds-nous, oui ou non ? Si tu l’es (et tu l’es), c’est pour que tu nous serves.

Et Chamaille :

— Faquins ! Je sers Dieu, non pas vous…

Ce fut un beau tapage. Chamaille, pour en finir, plaqua l’huis au visage de ses administrés ; au travers de la grille, on vit encore ses deux mains s’agiter, dont l’une par habitude répandait sur son peuple onctueusement la pluie de la bénédiction et dont l’autre levait sur la terre le tonnerre de la malédiction. Une dernière fois, à la fenêtre de la maison, parut son ventre rond et sa face carrée, qui, ne pouvant se faire entendre au milieu des huées, répliqua rageusement avec un pied de nez. Là-dessus, volets clos et visage de bois. Les crieurs se lassèrent ; la place se vida ; et, nous glissant derrière les badauds clairsemés, nous pûmes enfin à l’huis de Chamaille frapper.

Nous frappâmes longtemps. L’animal entêté ne voulait pas ouvrir.

— Hé ! monsieur le curé !…

Nous avions beau héler (nous déguisions nos voix, afin de nous amuser) :

— Maître Chamaille, êtes-vous là ?

— Au diable ! Je n’y suis pas.

Et comme nous insistions :

— Voulez-vous lever le camp ! Si vous ne laissez ma porte, je vais, bougres de chiens, vous baptiser de belle sorte !

Il faillit sur nos dos verser son pot à eau. Nous criâmes :

— Chamaille, au moins verse du vin !

À ces mots, par miracle, l’orage s’apaisa. Rouge comme un soleil, la bonne figure réjouie de Chamaille se pencha :

— Nom d’un petit bonhomme ! Breugnon, Paillard, c’est vous ? J’allais en faire de belles ! Ah ! les sacrés farceurs ! que ne le disiez-vous ?

Notre homme quatre à quatre dégringole ses marches.

— Entrez ! Entrez ! Bénis ! Çà, que je vous embrasse ! Bonnes gens, que je suis aise de voir figure humaine après tous ces babouins ! Avez-vous assisté à la danse qu’ils faisaient ? Qu’ils dansent tant qu’il leur plaît, je ne bougerai pas. Montez, nous allons boire. Vous devez avoir chaud. Vouloir me faire sortir avec le Saint-Sacrement ! Il va pleuvoir tantôt : nous serions, le bon Dieu et moi, trempés comme des soupes. Sommes-nous à leur service ? Suis-je un valet de ferme ? Traiter l’homme de Dieu en manant ! Sacripants ! Je suis fait pour curer leurs âmes et non leurs champs.

— Ah ! çà, demandâmes-nous, qu’est-ce que tu nous chantes ? À qui diable en as-tu ?

— Montez, montez, dit-il. Là-haut, nous serons mieux. Mais d’abord, il faut boire. Je n’en puis plus, j’étouffe !… Que dites-vous de ce vin ? Certes il n’est point des pires. Croiriez-vous, mes amis, que ces animaux-là avaient la prétention de me faire, tous les jours, faire les Rogations, dès Pâques… Pourquoi pas depuis les Rois jusqu’à la Circoncision ? Et cela, pour des hannetons !

— Des hannetons ! dîmes-nous. Sûrement, quelques-uns te sont restés pour compte. Tu divagues, Chamaille.

— Je ne divague point, cria-t-il indigné. Ah ! cela, c’est trop fort ! C’est moi qui suis en butte à toutes leurs folies et c’est moi qui suis fou !

— Alors, explique-toi en homme pondéré.

— Vous me feriez damner, fit-il en s’épongeant de fureur ; il faudrait que je restasse calme, quand on nous tarabuste, moi et Dieu, Dieu et moi, toute la sainte journée, pour que nous nous prêtions à leurs billevesées !… Or, sachez (ouf ! j’étoufferai, c’est sûr) que ces païens qui se soucient comme d’une guigne de la vie éternelle, et ne lavent pas plus leur âme que leurs pieds, exigent de leur curé la pluie et le beau temps. Il faut que je commande au soleil, à la lune : « Un peu de chaud, de l’eau, assez, pas trop n’en faut, un petit soleil doux, moelleux, enveloppé, une brise légère, surtout pas de gelées, encore une arrosée, Seigneur, c’est pour ma vigne ; arrête, assez pissé ! À présent, il me faut un petit coup de feu… »

À entendre ces marauds, il semblerait que Dieu n’ait rien de mieux à faire, sous le fouet de la prière, que l’âne du jardinier, attaché à sa meule, qui fait monter de l’eau. Encore (c’est le plus beau ! ) ne s’entendent-ils pas entre eux : l’un veut la pluie, quand l’autre veut le soleil. Et les voilà qui lancent les saints à la rescousse ! Ils sont trente-sept, là-haut, qui font de l’eau. Marche en tête, lance en main, saint Médard, grand pissard. De l’autre part, ils ne sont que deux : saint Raymond et saint Dié, qui dissipent les nuées. Mais viennent en renfort saint Blaise chasse-vent, Christophe pare-grêle, Valérien avale-orage, Aurélien tranche-tonnerre, saint Clair fait le temps clair. La discorde est au ciel. Tous ces grands personnages se flanquent des horions. Et voici saintes Suzanne, Hélène et Scholastique qui se prennent au chignon. Le bon Dieu ne sait plus à quel saint se vouer. Et si Dieu n’en sait rien, que saura son curé ? Pauvre curé !… Enfin, ce n’est pas mon affaire. Je ne suis là que pour transmettre les prières. Et l’exécution regarde le patron. Aussi ne dirais-je rien (quoique cette idolâtrie, entre nous, me dégoûte… Mon doux Seigneur Jésus, êtes-vous mort en vain ? ) si du moins ces vauriens ne voulaient me mêler aux querelles du ciel. Mais (ils sont enragés ! ) ils prétendent se servir de moi et de la croix, comme d’un talisman, contre toutes les vermines qui dévorent leurs champs. Un jour c’est pour les rats qui rongent les grains des granges. Procession, exorcisme, prière à saint Nicaise. Jour glacé de décembre, de la neige jusqu’au dos : j’y pris un lumbago… Ensuite, pour les chenilles. Prières à sainte Gertrude, procession. C’est en mars : giboulées, neige fondue, pluie gelée : j’attrape un enrouement, je tousse depuis ce temps… Aujourd’hui, les hannetons. Encore une procession ! Il faudrait que je fisse le tour de leurs vergers (un gros soleil de plomb, des nuages pansus et bleu noir comme des mouches, un orage qui mitonne, je reviendrais avec un bon chaud refroidi) en chantant le verset : « Ibi ceciderunt fauteurs d’iniquité, atque expulsi sunt et n’ont pas pu stare… » Mais c’est moi qui serais proprement expulsé !… « Ibi cecidit Chamaille Baptiste, dit Dulcis, curé. » … Non, non, non, grand merci ! Je ne suis pas pressé. On se lasse, à la fin, des meilleures plaisanteries. Est-ce à moi, s’il vous plaît, d’écheniller leurs champs ? Si les hannetons les gênent, qu’ils se déshannetonnent eux-mêmes, ces feignants ! Aide-toi, et le Ciel t’aidera. Ce serait trop commode de se croiser les bras et de dire au curé : « fais ceci, fais cela ! » Je ferai ce qu’il plaît à Dieu, et moi : je bois. Je bois. Faites de même… Quant à eux, qu’ils m’assiègent, s’ils veulent ! Je n’en ai cure, compagnons, et je jure qu’ils lèveront plutôt le siège de ma maison, que je ne lèverai le mien de ce fauteuil. Buvons !

Il but, exténué par sa grande dépense de souffle et d’éloquence. Et nous, ainsi que lui, levâmes notre verre dessus notre goulet, regardant au travers le ciel et notre sort, qui nous paraissaient roses. Pendant quelques minutes, le silence régna. Seul, Paillard, qui claquait de la langue, et Chamaille, dans le gros cou de qui le vin faisait : glouglou. Il buvait d’un seul trait, Paillard, à petits coups. Chamaille, quand le flot tombait au fond du trou, faisait : « Han ! » en levant ses yeux au firmament. Paillard regardait son verre, par-dessus, par-dessous, à l’ombre et au soleil, le humait, reniflait, buvait du nez, de l’œil, autant que du palais. Pour moi, je savourais ensemble le breuvage et les buveurs ; ma joie s’augmentait de la leur, et de les observer : boire et voir font la paire ; c’est un morceau de roi. Je n’en fessais pas moins, prompt et preste, mon verre. Et tous trois, bien au pas ; point de retardataire !… Qui le croirait pourtant ? Quand nous fîmes le compte, celui qui arriva premier à la barrière, d’une bonne lampée, fut monsieur le notaire.

Après que la rosée de cave eut humecté doucement nos gésiers et rendu la souplesse aux esprits animaux, nos âmes s’épanouirent, et nos faces aussi. À la fenêtre ouverte, accoudés, attendris, nous regardions avec extase dans les champs le printemps nouveau, le gai soleil sur les fuseaux des peupliers qui se remplument, au creux du val l’Yonne cachée qui tourne et tourne dans les prés, comme un jeune chien qui se joue, et d’où montait à nous l’écho des battoirs et des laveuses et des canes cacardeuses. Et Chamaille, déridé, disait, en nous pinçant le bras :

— Qu’il fait bon vivre, en ce pays ! Que le Dieu du ciel soit béni, qui tous trois nous fit naître ici ! Se peut-il rien de plus mignon, de plus riant, de plus touchant, attendrissant, appétissant, gras, moelleux et gracieux ! On en a les larmes aux yeux. On voudrait le manger, le gueux !

Nous approuvions, du menton, lorsque soudain il repartit :

— Mais pourquoi diable eut-il l’idée, là-haut, de faire en ce pays pousser ces animaux-ci ? Il eut raison, c’est entendu. Il sait ce qu’il fait, il faut croire… mais je préférerais, je l’avoue, qu’il eût tort, et que mes paroissiens fussent au diable, où l’on voudra : chez les Incas ou le Grand Turc, je ne m’en soucie, pourvu qu’ils soient ailleurs qu’ici !

Nous lui dîmes :

— Chamaille, ils sont pourtant les mêmes. Autant ceux-ci que d’autres ! À quoi sert de changer ?

— C’est donc, reprit Chamaille, qu’ils ont été créés, non pour être sauvés par moi, mais se sauver, en me forçant à faire pénitence sur terre. Convenez, mes compères, convenez qu’il n’est guère métier plus misérable que celui d’un curé de campagne, qui sue à faire entrer les saintes vérités dans le crâne endurci de ces pauvres hébétés. On a beau les nourrir du suc de l’Évangile et faire à leurs bambins téter le catéchisme : le fait à peine entré leur ressort par le nez ; faut à ces grands gousiers plus grossière pâtée. Quand ils ont mâchonné quelque temps un ave, d’un coin de bouche à l’autre promené litanies, ou, pour s’entendre braire, chanté vêpres et complies, rien des sacrées paroles ne passe le parvis de leur gueule assoiffée. Le cœur ni l’estomac n’en reçoit quasi rien. Après comme devant, ils restent purs païens. En vain, depuis des siècles, nous extirpons des champs, des ruisseaux, des forêts, les génies et les fées ; vainement, nous soufflons, à en faire éclater nos joues et nos poumons, nous soufflons, ressoufflons ces flambeaux infernaux, afin que, dans la nuit plus noire de l’univers, la lumière du vrai Dieu seule se fasse voir, jamais on n’a pu tuer ces esprits de la terre, ces sales superstitions, cette âme de la matière. Les vieilles souches des chênes, les noires pierres-qui-virent, continuent d’abriter cette engeance satanique. Combien nous en avons pourtant brisées, taillées, pillées, brûlées, déracinées ! Il faudrait retourner chaque motte, chaque pierre, la terre tout entière de la Gaule, notre mère, pour finir d’arracher les diables qu’elle a au corps. On n’y arriverait même pas. Cette damnée nature nous glisse entre les mains : vous lui coupez les pattes, il repousse des ailes. Pour chaque dieu qu’on tue, il en renaît dix autres. Tout est dieu, tout est diable, pour ces abrutis-là. Ils croient aux loups-garous, au cheval blanc sans tête et à la poule noire, au grand serpent humain, au lutin Fouletot et aux canards sorciers… Mais dites-moi, je vous prie, la tête que doit faire, au milieu de ces monstres éclopés, échappés de l’Arche de Noé, le doux fils de Marie et du pieux charpentier !

Mons Paillard répondit :

— Compère, « œil un autre œil voit, et non soi ». Tes paroissiens sont fous, c’est certain. Mais toi, es-tu plus sain ? Curé, tu n’as rien à dire ; car tu fais tout comme eux. Tes saints valent-ils mieux que leurs lutins et leurs fées ?… Ce n’était pas assez d’avoir un Dieu en trois, ou trois qui en font un, et la déesse mère, il a fallu loger dans votre Panthéon un tas de petits dieux en chausses et en jupons, afin de remplacer ceux qui étaient brisés et de remplir les niches que vous aviez vidées. Mais ces dieux, non, vrai Dieu ! ne valent pas les vieux. On ne sait d’où ils viennent ; il en sort de partout, comme des limaçons, tous mal faits, gens de peu, pouacres, stropiats, mal lavés, couverts de plaies et bosses, et mangés de vermine : l’un exhibe un moignon qui saigne, ou sur sa cuisse un ulcère luisant ; l’autre coquettement porte sur son chignon enfoncé, un tranchoir ; celui-ci se promène la tête sous le bras ; celui-là, tout glorieux, entre ses doigts secoue sa peau, comme une chemise. Et, sans aller si loin, que dirons-nous, curé, de ton saint, de celui qui trône en ton église, le Stylite Simon, qui pendant quarante ans se tint sur une jambe, au sommet d’un pilier, à l’instar d’un héron ?

Chamaille sursauta et cria :

— Halte-là ! passe encore pour les autres saints ! Je ne suis pas chargé de les garder. Mais, païen, celui-là, c’est le mien, je suis chez lui. Mon ami, sois poli !

— Laissons donc (je suis ton hôte) sur sa patte ton échassier ; mais dis-moi ce que tu penses de l’abbé de Corbigny, qui prétend avoir en bouteille du lait de la Très Sainte-Vierge ; et dis-moi que te semble aussi M. de Sermizelles, qui, un jour, ayant la courante, s’administra de l’eau bénite et de la poudre de reliques, en tisane de lavement !

— Ce que j’en pense, dit Chamaille, c’est que toi-même, toi qui railles, si tu souffrais du fondement, tu en ferais peut-être autant. Quant à l’abbé de Corbigny, tous ces moines, pour nous prendre la pratique, tiendraient boutique, s’ils le pouvaient, de lait d’archanges, de crème d’anges, et de beurre de séraphins. Ne parle pas de ces gens-là ! Moine et curé, c’est chien et chat.

— Alors, curé, tu n’y crois pas, à ces reliques ?

— Non, pas aux leurs, je crois aux miennes. J’ai l’os acromion de sainte Diétrine, qui éclaircit l’urine et le teint des diétreux[3]. Et j’ai le bregmatis carré de saint Étoupe qui chasse les démons des ventres des moutons… Veux-tu bien ne pas rire ! Parpaillot, tu te gausses ? Tu ne crois donc à rien ? J’ai les titres ici (aveugles qui en doute ! je m’en vais les chercher), sur parchemin signés ; tu verras, tu verras leur authenticité.

— Reste assis, reste assis, et laisse tes papiers. Tu n’y crois pas non plus, Chamaille, ton nez bouge… Quel qu’il soit, d’où qu’il vienne, un os sera toujours un os, et qui l’adore un idolâtre. Chaque chose en sa place : les morts au cimetière ! Moi, je crois aux vivants, je crois qu’il fait grand jour, que je bois et raisonne — et raisonne fort bien — que deux et deux font quatre, que la terre est un astre immobile et perdu dans l’espace tournant ; je crois en Guy Coquille, et puis te réciter, si tu veux, tout du long, le recueil des Coutumes de notre Nivernois ; je crois aussi aux livres où la science de l’homme et son expérience goutte à goutte se filtrent ; par-dessus tout, je crois en mon entendement. Et (cela va sans dire) je crois également en la sacrée Parole. Il n’est d’homme prudent et sage d’en douter. Es-tu content, curé ?

— Non, je ne le suis pas, s’écria mon Chamaille, tout de bon irrité. Es-tu calvinien, hérétique, huguenot, qui marmonne la Bible, en remontre à sa mère l’Église, et qui prétend (fausse couvée de vipères !) se passer de curé ?

À son tour, se fâcha mon Paillard, protestant qu’il ne permettait pas qu’on le dît protestant, qu’il était bon François, catholique de poids, mais homme de bon sens et qui n’est point manchot de l’esprit ni des poings, qui voit clair à midi sans mettre ses lunettes, qui nomme un sot un sot et Chamaille trois sots en un, ou un en trois (comme il voudra), et, pour honorer Dieu, honore sa raison, qui du grand luminaire est le plus beau rayon.


Là-dessus, ils se turent et burent, en grognant et boudant, accoudés sur la table tous deux, et se tournant le dos. Moi j’éclatai de rire. Alors, ils s’aperçurent que je n’avais rien dit, et je le remarquai, moi-même, à cet instant. Jusque-là, j’étais occupé à les voir, à les écouter, en m’amusant des arguments, en les mimant des yeux, du front, en répétant tout bas les mots, en remuant sans bruit la bouche, comme un lapin qui mâche un chou. Mais les deux enragés parleurs me sommèrent de déclarer pour lequel des deux j’étais. Je répondis :

— Pour tous les deux, et pour quelques autres encore. N’en est-il plus à discourir ? Plus on est de fous, plus on rit et plus on rit, plus on est sage… Mes compères, quand vous voulez savoir ce que vous possédez, vous commencez par aligner sur une page tous vos chiffres ; après, vous les additionnez. Pourquoi donc ne pas mettre au bout l’une de l’autre vos lubies ? Toutes ensemble font peut-être la vérité. La vérité vous fait la nique, quand vous voulez l’accaparer. Le monde, enfants, a plus d’une explication : car chacune n’explique qu’un côté de la question. Je suis pour tous vos dieux, les païens, les chrétiens, et pour le dieu raison, par-dessus le marché.

À ces mots, tous les deux s’unissant contre moi, courroucés, m’appelèrent pyrrhonien et athée.

— Athée ! que vous faut-il ? que voulez-vous de moi ? Votre Dieu ou vos dieux, votre loi ou vos lois veulent venir chez moi ? Qu’ils viennent ! Je les reçois. Je reçois tout le monde, je suis hospitalier. Le bon Dieu me plaît fort, et ses saints encore plus. Je les aime, les honore, et leur fais la risette ; et (ce sont bonnes gens) ils ne refusent pas de venir avec moi faire un bout de causette. Mais, pour vous parler franc, un seul Dieu, je l’avoue, je n’en ai pas assez. Qu’y faire ? je suis gourmand… on me met à la diète ! J’ai mes saints, j’ai mes saintes, mes fées et mes esprits, ceux de l’air, de la terre, des arbres et des eaux ; je crois à la raison ; je crois aussi aux fous, qui voient la vérité ; et je crois aux sorciers. J’aime bien à penser que la terre suspendue se balance dans les nues, et je voudrais toucher, démonter, remonter tous les beaux mécanismes de l’horloge du monde. Mais cela ne fait point que je n’aie du plaisir à écouter chanter les célestes grillons, les étoiles aux yeux ronds, et à épier l’homme au fagot dans la lune… Vous haussez les épaules ? Vous, vous êtes pour l’ordre. Eh ! l’ordre a bien son prix ! Mais il n’est pas pour rien, et il se fait payer. L’ordre, c’est ne pas faire ce qu’on veut, et c’est faire ce qu’on ne voudrait pas. C’est se crever un œil, pour mieux voir avec l’autre. C’est abattre les bois pour y faire passer les grandes routes droites. C’est commode, commode… Mais bon Dieu ! que c’est laid ! ! Je suis un vieux Gaulois : beaucoup de chefs, beaucoup de lois, tous frères, et chacun pour soi. Crois si tu veux, et laisse-moi, si je veux, ne pas croire ou croire. Honore la raison. Et surtout, mon ami, ne touche pas aux dieux ! Il en bout, il en pleut, d’en haut, d’en bas, dessus nos nez, dessous nos pieds ; le monde en est gonflé, comme laie en gésine. Je les estime tous. Et je vous autorise à m’en apporter d’autres. Mais je vous défie bien de m’en reprendre un seul, ni de me décider à lui donner congé ; à moins que le coquin n’ait par trop abusé de ma crédulité.

Me prenant en pitié, Paillard et le curé demandèrent comment je pouvais retrouver mon chemin, au milieu de ce tohu-bohu.

— Je l’y trouve fort bien, dis-je ; tous les sentiers me sont familiers, je m’y promène à l’aise. Quand je vais seul par la forêt, de Chamoux à Vézelay, croyez-vous donc que j’aie besoin de la grand-route ? Je vais, je viens, les yeux fermés, par les chemins des braconniers ; et si je suis peut-être arrivé le dernier, du moins j’apporte au gîte ma gibecière pleine. Tout y est à sa place, rangé, étiqueté : le bon Dieu à l’église, les saints dans leurs chapelles, les fées parmi les champs, la raison sous mon front. Ils s’entendent très bien : chacun a sa chacune, sa tâche et sa maison. Ils ne sont pas soumis à un roi despotique ; mais, tels messieurs de Berne et leurs confédérés, ils forment tous entre eux des cantons alliés. Il en est de plus faibles, il en est de plus forts. Ne t’y fie pas pourtant ! On a parfois besoin des faibles contre les forts. Et certes, le bon Dieu est plus fort que les fées. Tout de même, il lui faut aussi les ménager. Et le bon Dieu tout seul n’est pas plus fort que tous. Un fort trouve toujours un plus fort qui le croque. Croquant croqué. Oui-dà. On ne m’ôtera pas, voyez-vous, de l’idée, que le plus grand bon Dieu, nul ne l’a encore vu. Il est très loin, très haut, tout au fond, tout au haut. Comme notre sire roi. On connaît (trop) ses gens, intendants, lieutenants. Mais lui reste en son Louvre. Le bon Dieu d’aujourd’hui, celui que chacun prie, c’est comme qui dirait M. de Concini… Bon, ne me bourre point, Chamaille ! Je dirai, pour ne point te fâcher, que c’est notre bon duc, M. de Nivernois. Que le Ciel le bénisse ! Je l’honore et je l’aime. Mais devant le seigneur du Louvre, il se tient coi, et fait bien. Ainsi soit !

— Ainsi soit ! dit Paillard ; mais il n’est pas ainsi. Hélas ! il s’en faut bien ! « En l’absence du seigneur, se connaît le serviteur. » Depuis que notre Henri est mort, et le royaume en quenouille tombé, les princes jouent avec la quenouillette, la quenouilleuse… « Les jeux des princes plaisent à ceux-là qui les font… » Ces larrons vont pêcher dedans le grand vivier, et vider le trésor de l’or et des victoires futures endormies dans les coffres de l’Arsenal, que garde M. de Sully. Ah ! que le vengeur vienne, qui leur fera cracher la tête, avec l’or qu’ils ont mangé !

Là-dessus nous en dîmes plus qu’il n’est prudent de le noter : car sur ce chant donné, nous étions tous d’accord. Et nous fîmes aussi quelques variations sur les princes enjuponnés, sur les cafards empantouflés, les gras prélats, et sur les moines fainéants. Je dois dire que Chamaille improvisait sur ce sujet les plus beaux chants, les plus brillants. Et le trio continua de marcher en mesure, tous trois comme une voix, quand nous prîmes pour thème, après les mielleux, les fielleux, après les faux dévots ceux-là qui le sont trop, les fanatiques de tout poil, huguenots, cagots, nigauds, ces imbéciles qui prétendent, pour imposer l’amour de Dieu, le faire entrer à coup de trique, ou bien de dague dans la peau ! Le bon Dieu n’est pas un ânier, pour nous mener par le bâton. Qui veut se damner, qu’il se damne ! Faut-il encore le tourmenter, de son vivant, et le brûler ? Dieu merci, laissez-nous tranquilles ! Que chacun vive, en notre France, et laisse vivre son prochain ! Le plus impie est un chrétien : car Dieu est mort pour tous les hommes. Et puis, le pire et le meilleur, au bout du compte, ce sont deux pauvres animaux : orgueil ne sied ni dureté ; ils se ressemblent, comme deux gouttes d’eau.

Après quoi, fatigués de parler, nous chantâmes, entonnant à trois voix un cantique à Bacchus, le seul dieu sur lequel moi, Paillard, le curé, nous ne discutions pas. Chamaille proclamait bien haut qu’il préférait celui-là à ces autres, que tous ces sales moines de Luther et Calvin et les prêchi-prêcha débitent en sermons. Bacchus, lui, est un dieu que l’on peut reconnaître, et digne de respect, un dieu de bonne souche, bien française… que dis-je ? chrétienne, mes chers frères : car Jésus n’est-il pas, dans certains vieux portraits, parfois représenté en un Bacchus qui foule les grappes avec ses pieds ? Buvons donc, mes amis, à notre Rédempteur, notre Bacchus chrétien, notre Jésus riant dont le beau sang vermeil coule sous nos coteaux et parfume nos vignes, nos langues et nos âmes, et verse son esprit doux, humain, généreux et railleur gentiment, dans notre claire France, au bon sens, au bon sang !



À ce point du discours, et comme nous choquions nos verres, en l’honneur du gai bon sens français qui se rit de l’excès en tout (« Entre les deux s’assied le sage »… d’où vient qu’il sied souvent par terre), un grand bruit de portes fermées, de pas pesants dans l’escalier, de Jésus ! de Joseph ! d’ave, et de gros soupirs oppressés, nous annonça l’invasion de dame Héloïse Curé, comme on nommait la gouvernante, ou « la Curée ». Elle soufflait, en essuyant sa large face avec un coin de tablier, et s’exclama :

— Holà ! Holà ! Au secours, monsieur le curé !

— Eh ! grosse bête, qu’y a-t-il ? demanda l’autre, impatienté.

— Ils viennent ! Ils viennent ! Ce sont eux !

— Qui ? Ces chenilles, qui s’en vont par les champs, en procession ? Je te l’ai dit, ne parle plus de ces païens, mes paroissiens !

— Ils vous menacent !

— Je m’en moque. Et de quoi ? D’un procès devant l’official ? Allons-y ! Je suis prêt.

— Ah ! mon monsieur, si ce n’était qu’un bon procès !

— Qu’est-ce donc ? Parle !

— Ils sont là-bas, chez le grand Picq, qui font des signes cabalistiques, des ésorchixmes, comme on dit, et qui chantent : « Saillez, mulots et hannetons, saillez des champs, allez manger dans le verger et dans la cave du curé ! »

À ces mots, Chamaille bondit :

— Ah ! ces maudits ! Dans mon verger, leurs hannetons ! Et dans ma cave… Ils m’assassinent ! Ils ne savent plus qu’inventer ! Ah ! Seigneur, saint Simon, venez au secours de votre curé !

Nous tentâmes de le rassurer, nous riions bien !

— Riez ! riez ! nous cria-t-il. Si vous étiez à ma place, mes beaux esprits, nous ne ririez pas autant. Eh ! parbleu, je rirais aussi, en votre peau : c’est bien commode ! Mais je voudrais vous voir devant cette nouvelle, et préparant table, cellier, appartement, pour recevoir ces garnements !… Leurs hannetons ! c’est écœurant… Et leurs mulots !… Je n’en veux pas ! Mais c’est à se casser la tête !

— Eh ! quoi, lui dis-je, n’es-tu pas le curé ? Que crains-tu ? Désexorcise-toi ! N’en sais-tu pas vingt fois plus que tes paroissiens ? N’es-tu pas plus fort qu’eux ?

— Hé ! Hé ! je n’en sais rien. Le grand Picq est très malin. Ah ! mes amis ! Ah ! mes amis ! Quelle nouvelle ! Ah ! les bandits !… J’étais si bien, si confiant ! Ah ! rien n’est sûr ! Dieu seul est grand. Que puis-je faire ? Je suis pris. Ils me tiennent… Mon Héloïse, va, cours leur dire qu’ils s’arrêtent ! Je viens, je viens, il le faut bien ! Ah ! les gredins ! Quand, à mon tour, sur leur grabat, je les tiendrai… En attendant (Fiat voluntas…) c’est moi qui passe par leur trente-six volontés !… Allons, il faut boire la coupe. Je la boirai. J’en ai bu d’autres !…

Il se leva. Nous demandâmes :

— Où vas-tu donc ?

— À la croisade, répondit-il, des hannetons.




IV


LE FLÂNEUR

OU UNE JOURNÉE DE PRINTEMPS

IV

LE FLÂNEUR OU UNE JOURNÉE DE PRINTEMPS


Avril.


Avril, gracile fille du printemps, pucelette maigrelette, aux yeux charmants, je vois fleurir tes seins menus sur la branche d’abricotier, la branche blanche dont les bourgeons pointus, rosés, sont caressés par le soleil du frais matin, à ma fenêtre, en mon jardin. Quelle belle matinée ! Quelle félicité de penser qu’on verra, qu’on voit cette journée ! Je me lève, j’étire mes vieux bras où je sens la bonne courbature du travail acharné. Les quinze jours derniers, mes apprentis et moi, afin de rattraper les chômages forcés, nous avons fait voler les copeaux et chanter le bois sous nos rabots. Notre faim de travail est malheureusement plus vorace que n’est l’appétit du client. Eh ! l’on n’achète guère, on se presse encore moins de payer ce qu’on a commandé ; les bourses sont saignées à blanc ; n’y a plus de sang au fond des escarcelles ; mais y en a toujours dans nos bras et nos champs ; la terre est bonne, celle dont je suis fait et celle où je vis (c’est la même). « Ara, ora et labora. Roi tu seras. » Ils sont tous rois, les Clamecycois, ou le seront, oui, par ma foi : car j’entends, dès ce matin, bruire les aubes des moulins, grincer le soufflet de la forge, tinter la danse sur l’enclume des marteaux des maréchaux, le couperet sur le tranchoir hacher les os, les chevaux à l’abreuvoir renifler l’eau, le savetier qui chante et cloue, les roues des chars sur le chemin, et les sabots pati-patoche, les fouets claquants, les bavardages des passants, les voix, les cloches, le souffle enfin de la ville travaillant, qui fait ahan : « Pater noster, nous pétrissons panem nostrum quotidien, en attendant que tu le donnes : c’est plus prudent… » Et sur ma tête, le beau ciel du bleu printemps, où le vent passe, pourchassant les nuages blancs, le soleil chaud et l’air frisquet. Et l’on dirait… c’est la jeunesse qui renaît ! Elle revient, à tire-d’aile, du fond des temps, refaire son nid d’hirondelle sous l’auvent de mon vieux cœur qui l’attend. La belle absente, comme on l’aime, à son retour ! Bien plus, bien mieux qu’au premier jour…

À ce moment, j’entends grincer la girouette sur le toit, et ma vieille, dont la voix aigre criait je ne sais quoi à je ne sais pas qui, peut-être à moi. (N’écoutais pas.) Mais la jeunesse effarouchée était partie. Au diable soit la girouette !… Elle, enragée (je dis : ma vieille), elle descend me corner dans le tympan son chant :

— Que fais-tu là, les bras ballants, bayant aux nues, maudit feignant, la gueule ouverte comme le trou d’une citerne ? Tu fais peur aux oiseaux du ciel. Qu’attends-tu ? Qu’une alouette toute rôtie tombe dedans, ou bien le pleur d’une hirondelle ? Pendant ce temps, moi, je me tue, je souffle, je sue, je m’évertue, je peine comme un vieux cheval, pour servir cet animal !… Va, faible femme, c’est ton lot !… Eh bien, non, non, car le Très-Haut n’a pas dit que nous aurions toute la peine, et que Adam irait de-ci, de-là, flânant, et les mains derrière le dos. Je veux qu’il souffre aussi, et je veux qu’il s’ennuie. Si c’était autrement, s’il s’amusait, le gueux, il y aurait de quoi désespérer de Dieu ! Par bonheur, je suis là, moi, afin d’accomplir ses saintes volontés. As-tu fini de rire ? Au travail, si tu veux faire bouillir le pot !… Eh ! voyez s’il m’écoute ! Grouilleras-tu bientôt ?

Avec un doux sourire, je dis :

— Mais oui, ma belle. Ce serait un péché de rester au logis, par ce matin joli.

Je rentre à l’atelier, je crie aux apprentis :

— Il me faut, mes amis, une pièce de bois, liant, doux, et serré. Je vais voir chez Riou, s’il a dans l’entrepôt quelque beau madrier. Hop ! Cagnat ! Robinet ! Allons faire notre choix.

Eux et moi, nous sortons. Et ma vieille criait. Je dis :

— Chante toujours !

Mais ce dernier conseil n’était pas nécessaire. Quelle musique ! Je sifflais, pour renforcer le couplet. Le bon Cagnat disait :

— Eh ! maîtresse, on croirait qu’on s’en va-t-en voyage. Dans un petit quart d’heure, on sera de retour.

— Avec ce brigand-là, dit-elle, sait-on jamais !


Neuf heures alors sonnaient. Nous allions en Béyant, le trajet n’est pas long. Mais au pont de Beuvron, on s’arrête en passant (il faut bien s’informer de la santé des gens), pour saluer Fétu, Gadin et Trinquet dit Beau-Jean, qui commencent leur journée, assis sur la chaussée, à regarder l’eau couler. On devise, un moment, de la pluie et du beau temps. Puis, nous nous remettons en route, sagement. On est hommes de conscience, on va par le plus droit, on ne cause avec personne (il est vrai que sur le chemin, nous ne rencontrons personne). Seulement (on est sensible aux beautés de la nature), on admire le ciel, les jeunes pousses du printemps, dans les fossés des murs un pommier fleurissant, on regarde l’hirondelle, on fait halte, on discute la direction du vent…

À mi-chemin, je songe que je n’ai d’aujourd’hui embrassé ma Glodie. Je dis :

— Allez toujours. Je fais les deux chemins. Chez Riou, je vous rejoins.

Quand j’arrivai, Martine, ma fille, était en train de laver sa boutique, à grande eau, sans cesser de jaser, de jaser, de jaser, avec l’un, avec l’autre, son mari, ses garçons, l’apprenti, et Glodie, et deux ou trois commères en plus du voisinage, avec qui elle riait, à rate que veux-tu, sans cesser de jaser, de jaser, de jaser. Et quand elle eut fini, non de jaser, mais de laver, elle sortit et vida le seau dans la rue, à toute volée. Moi, je m’étais arrêté, quelques pas avant d’entrer, afin de l’admirer (elle me réjouit les yeux et le cœur, quel morceau ! ) et je reçus la moitié du seau sur les mollets. Elle n’en rit que mieux, mais moi bien plus fort qu’elle. Ah ! la belle Gauloise, qui me riait au nez, avec ses noirs cheveux qui lui mangent le front, ses forts sourcils, ses yeux qui brûlent, et ses lèvres encore plus, rouges comme des tisons et gonflées comme des prunes ! Elle allait, gorge nue et bras nus, gaillardement troussée. Elle dit :

— À la bonne heure ! Au moins, as-tu tout pris ?

Je répondis :

— Il ne s’en faut guère ; mais je ne me soucie de l’eau, pourvu que je ne sois pas obligé à la boire.

— Entre, dit-elle, Noé, du déluge sauvé, Noé le vigneron. J’entre, je vis Glodie, assise en court jupon, sous le comptoir tapie :

— Bonjour, petit mitron.

— Je parie, dit Martine, que je sais ce qui t’a fait sortir si tôt de la maison.

— Tu paries à coup sûr, tu connais la raison, tu as sucé son téton.

— C’est la mère ?

— Pardine !

— Que les hommes sont poltrons !

Florimond, qui entrait, juste, reçut le paquet. Il prit un air piqué. Je lui dis :

— C’est pour moi. Ne t’offense pas, mon gars !

— Il y a part pour deux, dit-elle, ne sois pas si glouton. L’autre gardait toujours sa dignité froissée. Il est un vrai bourgeois. Il n’a jamais admis qu’on pût rire de lui ; aussi, quand il nous voit tous deux, Martine et moi, il se méfie, il épie, d’un regard soupçonneux, les mots qui vont sortir de nos bouches qui rient ! Eh ! pauvres innocents ! Quelle malice on nous prête !

Je dis ingénument :

— Tu plaisantes, Martine ; je sais que Florimond est maître, en sa maison ; il ne se laisse pas, comme moi, damer le pion. D’ailleurs sa Florimonde est douce, docile, discrète, n’a pas de volonté, obéit sans parler. La bonne fille, elle tient de moi qui ai toujours été un pauvre homme timide, soumis et écrasé !

— As-tu bientôt fini de te moquer du monde ! fit Martine à genoux, qui frottait de nouveau (et je te frotte, et je te frotte) les carreaux, les croisées, d’une joie enragée.

Et tout en travaillant (moi, je la regardais faire), nous dégoisions ensemble de bons et drus propos. Au fond du magasin, que Martine remplissait de son mouvement, de son verbe, de sa robuste vie, se tenait rencogné Florimond, renfrogné, pincé, collet monté. Il n’est jamais à l’aise, dans notre société ; les mots verts l’effarouchent, et les saines gauloiseries : ils choquent sa dignité ; et puis, il ne comprend pas que l’on rie par santé. Il est petiot, pâlot, maigriot et morose ; il aime à se plaindre de tout ; il ne trouve rien de bien, sans doute, parce qu’il ne voit que lui. Une serviette enroulée autour de son cou de poulet, il avait l’air inquiet, et remuait, à droite, à gauche, les prunelles ; enfin, il dit :

— On est à tous les vents, ici, comme sur une tour. Toutes les fenêtres sont ouvertes.

Martine, sans l’interrompre, dit :

— Eh ! quoi, j’étouffe.

Quelques minutes, Florimond tenta de tenir bon… (Il soufflait, à dire vrai, un beau petit vent frais)… Et partit furibond. La gaillarde accroupie leva la tête, et dit, avec sa bonne humeur affectueuse et railleuse :

— Il va se remettre au four.

Narquois, je demandais si elle s’entendait toujours avec son pâtissier. Elle se garda bien de me dire que non. Ah ! la sacrée mâtine, lorsqu’elle s’est trompée, on la couperait en quatre, plutôt qu’elle avouât.

— Et pourquoi donc, dit-elle, ne m’entendrais-je pas ? Il est fort à mon goût.

— Oui-dà, j’en mangerais. Mais pour ta grande bouche, dis-je, un petit pâté est bien vite avalé.

— De ce qu’on a, dit-elle, il faut se contenter.

— C’est bien dit. Malgré tout, si j’étais à la place du petit pâté, je serais, je l’avoue, à moitié rassuré.

— Pourquoi ? N’a rien à redouter, car je suis loyale en marché. Mais qu’il le soit pareillement ! Car sinon, le garnement, s’il me trompe, est prévenu : le jour ne passera point qu’il ne soit coquericocu. Chacun son bien. À lui le sien. À moi le mien. Donc, qu’il fasse son devoir !

— Tout son devoir.

— Dame, il faudrait un peu voir qu’il se plaignît que la pucelle fût trop belle !

— Ah ! diablesse, je ne m’abuse, c’est toi qui répondis à la buse, qui rapportait l’ordre du ciel.

— Je connais plus d’un busard, dit-elle, mais sans plumes. Duquel veux-tu parler ?

— Connais-tu pas, dis-je, l’histoire de la buse que des commères envoyèrent à Notre Père, pour demander que les marmots, à peine éclos, pussent trotter sur leurs deux jambes ? Le bon Dieu dit : « Je le veux bien. » (Il est galant avec les dames.) « Je ne demande en échange rien qu’une petite condition à mes aimables paroissiennes : que désormais, sous l’édredon, femmes, filles et fillettes couchent seulettes. » La buse emporta, fidèle, le message sous son aile ; et je n’étais point là, le jour qu’il arriva ; mais je sais que le messager en entendit de belles !

Martine s’arrêta, sur les talons assise, de frotter pour pousser de grands éclats de rire ; et puis, me bouscula, en criant :

— Vieux bavard ! plus qu’un pot à moutarde, bavard, baveux, bavant ! Va-t’en de là, va-t’en ! Conteur de balivernes ! À quoi es-tu bon, dis ? Faire perdre le temps ! Çà, déguerpis. Et tiens, emmène-moi aussi ce petit chien sans queue, qui traîne dans mes jambes, ta Glodie, oui, qui vient de se faire chasser encore du fournil et de fourrer ses pattes, je gage, dans la pâte (elle en a sur le nez). Ouste, filez tous deux, laissez-nous, marmousets, laissez-nous travailler, ou je prends mon balai…

Elle nous mit dehors. Nous partîmes tous deux, bien contents ; nous allâmes ensemble chez Riou. Mais nous nous arrêtâmes un peu, au bord de l’Yonne. Nous regardions pêcher. Nous donnions des conseils. Et nous avions grand-joie quand plongeait le bouchon, ou que du vert miroir l’ablette bondissait. Mais Glodie, en voyant à l’hameçon le ver, qui se tordait de rire, me dit, d’un petit air dégoûté :

— Père-grand, il a mal, il va être mangé.

— Eh ! ma mignonne, dis-je, sans doute ! Être mangé, c’est un petit désagrément. Il n’y faut pas penser. Pense plutôt à qui le mange, au beau poisson. Il dit : « c’est bon ! »

— Mais si c’était toi pourtant que l’on mange, père-grand !

— Eh bien, je le dirais aussi : « Je suis-t-y bon ! L’heureux coquin ! Ah ! quelle chance il a, le gaillard qui me mange ! »

Voilà, ma fille, voilà comment père-grand est : toujours content ! Mangeur, mangé, il n’est rien de tel que d’arranger la chose en sa cervelle. Un Bourguignon trouve tout bon.

En devisant ainsi, déjà nous nous trouvâmes (il n’était pas onze heures) arrivés chez Riou, sans y avoir pensé. Cagnat et Robinet m’attendaient, mais en paix, sur la berge vautrés ; et Binet, qui avait pris ses précautions et sa canne à pêcher, taquinait le goujon.

J’entrai dans le chantier. À partir du moment où je suis au milieu des beaux arbres couchés, dévêtus et tout nus, et que la bonne odeur de sciure me monte au nez, dame, j’avoue, le temps et l’eau ont pu couler. Je ne puis me lasser de leur tâter les cuisses. J’aime un arbre plus qu’une femme. Chacun a sa folie. J’ai beau savoir celui que je veux et prendrai. Si j’étais chez le Grand Turc et que je visse, en un marché, celle que j’aime parmi vingt belles filles nues, croyez-vous que m’empêcherait mon amour pour ma mie de savourer de l’œil, en passant, les appâts du reste du troupeau ? Je ne suis pas si sot ! Pourquoi Dieu m’aurait-il donné des yeux avides de la beauté, si, quand elle apparaît, je devais les fermer ? Non, les miens sont ouverts, comme des portes cochères. Tout y entre, rien ne se perd. Et comme, vieux finaud, je sais voir sous la peau des femelles rusées leurs désirs, leur malice et leur fourbe pensée, ainsi sous l’écorce rude ou lisse de mes arbres je sais lire l’âme enclose, qui sortira de l’œuf, — si je veux le couver.

En attendant que je veuille, Cagnat, qui s’impatiente (c’est un avale-tout-cru, il n’y a que nous, les vieux, qui sachions savourer), converse à coups de gueule avec quelques flotteurs qui, de l’autre côté de l’Yonne, vont flânant, ou font le pied de grue sur le pont de Béyant. Car, dans les deux faubourgs, si les oiseaux diffèrent, leur coutume est la même : percher, pendant le jour, les fesses incrustées sur le rebord des ponts, et se rincer le bec, dans un voisin bouchon. La conversation, comme c’est l’habitude, entre fils de Beuvron et fils de Bethléem, consiste en quolibets. Ces messieurs de Judée nous traitent de paysans, d’escargots de Bourgogne et de croque-fumier. Et nous, nous répliquons à leurs aménités, en les nommant « guernouilles » et gueules de brochets… Je dis : nous, car ne puis, quand j’entends chanter les litanies, me dispenser de dire mon : Ora pro nobis ! C’est pour être poli. À qui vous parle, on doit répondre. Après que nous eûmes honnêtement échangé quelques propos jolis (voilà-t-il pas que sonne l’angelus de midi ! J’en sursaute, ébaubi… Hohé ! le Temps, hohé ! Mais ton sablier fuit !…) je prie premièrement nos bons flotteurs d’aider Cagnat et Robinet à charger ma charrette, et de la charrier, secundo, à Beuvron, avec le bois que j’ai choisi. Ils crient beaucoup :

— Sacré Breugnon ! Tu ne te gênes pas !

Ils crient beaucoup, mais ils le font. Ils m’aiment, au fond.

Nous revînmes au galop. Sur le pas des boutiques, admirant notre zèle, on nous regardait passer. Mais quand mon attelage arriva sur le pont de Beuvron et qu’on trouva, fidèles, les trois autres moineaux, Fétu, Gadin, Trinquet, qui voyaient couler l’eau, les jambes s’arrêtèrent, et les langues, presto, se remirent en marche. Les uns méprisaient les autres, parce qu’ils faisaient quelque chose. Les autres méprisaient les uns, parce qu’ils ne faisaient rien. Tout le répertoire des chanteurs y passa. Sur la borne du coin, moi, je m’étais assis, et j’attendais la fin, pour décerner le prix. Lorsqu’une voix me crie à l’oreille :

— Brigand ! Te voilà revenu ! Enfin, me diras-tu comment, depuis neuf heures, de Beuvron à Béyant, tu as passé le temps ? Le feignant ! Quel malheur ! Quand serais-tu rentré, si je ne t’avais pris ? Au logis, scélérat ! Mon dîner est brûlé.

Je dis :

— Le prix, tu l’as. Mes amis, vous aurez beau faire : pour ce qui est du chant, auprès de celle-là, vous êtes de petits enfants.

Mon éloge ne fit que la rendre plus vaine. Elle nous régala encore d’un morceau. Nous criâmes :

— Bravo !… Et maintenant, rentrons. Va devant. Je te suis.

Ma femme rentrait donc, en tenant par la main ma Glodie, et suivie par les deux apprentis. Docile, mais sans hâte, j’allais en faire autant, quand de la ville haute un bruit joyeux de voix, des sonneries de cors, et le gai carillon de la tour Saint-Martin me firent, vieux flaireur, renifler l’air, en quête d’un spectacle nouveau. C’était le mariage de M. d’Amazy avec Mlle Lucrèce de Champeaux, fille du receveur des tailles et taillon.

Pour voir entrer la noce, les voilà tous qui prennent leurs jambes à leur cou, et grimpent quatre à quatre vers la place du château. Vous pensez si je fus le dernier à courir ! Ce sont là des aubaines qu’on n’a point tous les jours. Seuls, Trinquet et Gadin et Fétu, les flâneurs, ne daignèrent lever leur derrière vissé au bord de la rivière, disant que ce n’était à eux, gens du faubourg, d’aller faire visite aux bourgeois de la tour. Certes, j’aime l’orgueil, et l’amour-propre est beau. Mais lui sacrifier mon divertissement…, serviteur, mon amour ! Ta façon de m’aimer vaut celle du curé qui me fouettait gamin, disait-il, pour mon bien…

Bien que j’eusse avalé d’un seul trait l’escalier de trente et six degrés qui monte à Saint-Martin, j’arrivai (quel malheur ! ) sur la place trop tard pour voir la noce entrer. Fallut donc (c’était de toute nécessité) que j’attendisse qu’elle sortît. Mais ces sacrés curés n’en ont jamais assez de s’entendre chanter. Pour occuper le temps, je parvins à entrer, à grand’sueur, dans l’église, en foulant gentiment les bedons complaisants et les coussins charnus ; mais je me trouvai pris, à l’entrée du parvis, sous l’édredon humain, ainsi que dans un lit, bien au chaud, sous la plume. N’eût été l’endroit saint, j’avoue que j’aurais eu quelques pensées folâtres. Mais il faut être grave, il y a temps et lieu ; et quand je dois, je puis l’être comme un baudet. Mais il arrive aussi que le bout de l’oreille reparaît quelquefois, et que le baudet brait. Il arriva, ce jour : car tandis que, dévot et discret, je suivais, en bâillant pour mieux voir, le joyeux sacrifice de la chaste Lucrèce à M. d’Amazy, quatre trompes de chasse, par saint Hubert, sonnèrent, accompagnant l’office, en l’honneur du chasseur ; la meute seule manquait : on le regrettait bien. Moi, j’avalai mon rire ; et naturellement, je ne pus m’empêcher de siffler (mais tout bas) la fanfare. Seulement, lorsque vint le moment fatidique, où à la question du curé curieux la mariée répond : « Oui », et que gaillardement les joues gonflées sonnèrent la prise, c’en fut trop, je criai :

— Hallali !

Vous pensez si l’on rit ! Mais le suisse arriva, en fronçant le sourcil. Je me fis tout petit, et me glissant le long des croupes, je sortis.

Sur la place je me trouvai. La compagnie n’y manquait point. Tous, comme moi, hommes de bien, sachant user des yeux pour voir, des oreilles pour croire et boire ce qu’ont happé les autres yeux, et de la langue pour conter ce qu’on n’est pas forcé d’avoir vu pour en parler. Dieu sait si je m’en suis donné !… Pour beau mentir n’est pas besoin venir de loin. Aussi, le temps passa très vite, pour moi du moins, jusqu’au moment où se rouvrit la grande porte de l’église, au bruit des orgues. Parut la chasse. Glorieux, marchait en tête l’Amazy, tenant au bras la bête prise, qui roulait ses beaux yeux de biche, à droite, à gauche, en minaudant… Eh ! j’aime mieux n’être chargé de la garder, la belle enfant ! À qui la débobinera, donnera du fil à retordre. Qui prend la bête, il prend les cornes…

Mais je n’en vis pas davantage de la chasse et de la curée, du piqueur et de la piquée, et ne saurais même décrire (ce n’est pas pour m’en vanter) la couleur des habits du sire et la robe de la mariée. Car juste à ce moment, nos esprits furent pris et notre attention par la grave question de l’ordre et de la marche et de la préséance de messieurs du cortège. Déjà, me conta-t-on, quand ils étaient entrés (ah ! que n’étais-je là ! ) le juge et procureur de la châtellenie et monsieur l’échevin, maire en titre d’office, ainsi que deux béliers, au seuil, s’étaient heurtés. Mais le maire, plus gros, plus fort, avait passé. S’agissait de savoir à présent qui des deux sortirait le premier et montrerait son nez sur le sacré parvis. Nous faisions des paris. Mais il ne sortait rien : comme un serpent coupé, la tête de la noce poursuivait son chemin ; le corps ne suivait point. Enfin, nous rapprochant de l’église, nous vîmes, dedans, près de l’entrée, de chacun des côtés, nos animaux furieux, dont chacun empêchait le rival de passer. Comme, dans le saint lieu, ils n’osaient pas crier, on les voyait remuer le nez et les babines, ouvrir des yeux énormes, faire le dos en boule, froncer le front, souffler, gonfler les joues, le tout sans qu’il sortît un son. Nous nous tenions les côtes ; et tout en pariant et riant, nous aussi, nous avions pris parti. Les hommes d’âge, pour le juge, représentant du seigneur duc (qui voudrait le respect pour soi, le prêche aux autres) ; les jeunes coqs, pour notre maire, champion de nos libertés. Moi, j’étais pour celui des deux qui l’autre rosserait le mieux. Et l’on criait, pour exciter chacun le sien :

— Cz ! Cz ! vas-y, monsieur Grasset ! Mords-lui la crête, mons Pétaud ! Çà, çà, rabats-lui le caquet ! Aïe donc ! hardi, bourriquet !…

Mais ces rossards se contentaient de se cracher leur rage au nez, sans s’empoigner, par peur sans doute de gâter leurs beaux effets. À ce compte, la discussion eût risqué de s’éterniser (car n’était pas à craindre que le bec leur gelât), sans M. le curé, inquiet d’arriver en retard à dîner. Il dit :

— Mes chers enfants, le bon Dieu vous entend, le repas vous attend ; ne faut en aucun cas faire attendre un repas, faire entendre au Seigneur, notre mauvaise humeur, en son temple. Lavons le linge à la maison…

S’il ne le dit du moins (car je n’entendais rien), ce dut être le sens : car je vis à la fin que ses deux grosses mains empoignaient par la nuque et rapprochaient leurs mufles pour un baiser de paix. Après quoi, ils sortirent, mais sur la même ligne, ainsi que deux piliers encadrant au milieu le ventre du curé. Au lieu d’un maître, trois. À disputes de maîtres, peuple ne perd jamais.

    • *

Ils étaient tous passés et rentrés au château, pour manger le dîner qu’ils avaient bien gagné ; nous restions, grosses bêtes, à bâiller sur la place, autour de la marmite que nous ne voyions pas, comme pour avaler les odeurs du repas. Pour mieux me contenter, me fis dire les plats. Nous étions trois gourmands, mons Tripet, Bauldequin, et Breugnon, ci-présent, qui nous regardions en riant, à chaque mets qu’on nommait, et nous nous donnions du coude dans les côtes. Nous approuvions ce plat, nous discutions cet autre : on eût pu faire mieux, si l’on eût consulté des gens d’expérience, comme nous ; mais enfin, ni faute d’orthographe, ni péché capital ; et le dîner en somme était fort honorable. À propos d’un civet, chacun dit sa recette ; et ceux qui écoutaient ajoutèrent leur mot. Mais là-dessus bientôt un débat éclata (ces sujets sont brûlants ; faut être un méchant homme, pour pouvoir en parler, de cœur et de sang-froid). Il fut surtout très vif entre dame Perrine et la Jacquotte, qui sont rivales et font les grands dîners en ville. Chacune a son parti, chaque parti prétend éclipser l’autre, à table. Ce sont de beaux tournois. Dans nos villes, les bons repas, ce sont les joutes des bourgeois. Mais malgré que je sois friand des beaux débats, rien ne m’est fatigant comme d’ouïr conter les prouesses des autres, quand moi, je n’agis point ; et je ne suis pas homme à me nourrir longtemps du jus de ma pensée et de l’ombre des plats que je ne mange pas. C’est pourquoi je fus aise, quand mons Tripet me dit (le pauvre aussi souffrait ! ) :

— À parler de cuisine trop longtemps, on devient, Breugnon, comme un amant qui parle trop d’amour. Je n’en peux plus, holà, je suis dans un état à périr, mon ami, j’arde, je me consume, et mes entrailles fument. Allons les arroser et nourrir l’animal qui me ronge le ventre.

— Nous en viendrons à bout, dis-je. Compte sur moi. Contre la maladie de la faim, la médecine la meilleure est de manger, dit un ancien.

Nous allâmes ensemble, au coin de la Grand-Rue, à l’hôtel des Écus de France et du Dauphin : car de rentrer chez nous, à deux heures passées, nul de nous n’y pensait ; Tripet eût, comme moi, redouté d’y trouver la soupe froide et la femme bouillante. C’était jour de marché, la salle était bondée. Mais si, quand on est seul, à table, bien à l’aise, on est mieux pour manger, quand on est bien serré par de bons compagnons, on mange mieux : ainsi, tout est toujours très bien.

Pendant un long moment, nous cessâmes tous deux de parler, si ce n’est in petto, c’est-à-dire du cœur et des mâchoires, à un petit salé aux choux, qui rose et doux embaumait et fondait. Dessus, rouge chopine, pour éclaircir la bruine que j’avais sur les yeux : car manger et non boire, comme disent nos vieux, c’est aveugler, non voir. Après quoi, la vue claire et le gosier lavé, je pus recommencer à bien considérer les hommes et la vie, qui paraissent plus beaux après qu’on a mangé.

À la table voisine, un curé des environs avait pour vis-à-vis une vieille fermière, qui lui faisait le dos rond ; elle s’inclinait, parlait en renfonçant la tête dedans sa carapace, la tordant de côté et doucereusement levant vers lui sa face, comme à la confession. Et le curé, de même l’écoutait de profil, affable, et sans l’entendre, à chaque révérence répondait poliment par une révérence, sans perdre une goulée, et semblait dire : « Allez, ma fille, absolvo te. Tous vos péchés vous sont remis. Car Dieu est bon. J’ai bien dîné. Car Dieu est bon. Et ce boudin noir est très bon. »

Un peu plus loin, notre notaire, maître Pierre Delavau, qui traitait un de ses confrères, parlait d’écus, de la vertu, d’argent, de politique, de contrats, de république… romaine (il est républicain, en vers latins ; mais dans la vie, prudent bourgeois, il est bon serviteur du roi).

Puis, au fond, mon œil vagabond dénicha Perrin le Queux, en biaude[5] bleue, raide empesée, Perrin de Corvol-l’Orgueilleux, dont le regard au même instant se rencontrant avec le mien, il s’exclama, il se leva et m’appela. Je jurais qu’il m’avait vu, dès le début ; mais le matois se tenait coi, car il me doit deux armoires en beau noyer, depuis deux ans, que j’ai taillées. Il vint à moi, m’offrit un verre :

— Tout mon cœur, mon cœur vous salue[6]…

…M’en offrit deux :

— « Pour marcher droit, sur les deux jambes marcher l’on doit… »

…Me proposa de prendre part à son repas. Il espérait qu’ayant dîné, je dirais non. Je l’attrapai : car je dis oui. Sur ma créance, autant de pris. Je recommençai donc, mais cette fois plus calme, posément, n’ayant plus à craindre la famine. Peu à peu, les dîneurs grossiers, les gens pressés qui ne savent manger, pareils aux animaux, qu’afin de se nourrir, avaient vidé les lieux ; et il ne restait plus que les honnêtes gens, gens d’âge et de talent, qui savent ce que vaut le beau, le bien, le bon, et pour qui un bon plat est une bonne action. La porte était ouverte, l’air et le soleil entraient, et trois poulettes noires allongeant leur cou raide pour piquer les miettes sous la table et les pattes d’un vieux chien qui dormait, et les jacassements des femmes dans la rue, le cri du vitrier, et : « À mon beau poisson ! » et le rugissement d’un âne comme un lion. Sur la place poudreuse, on voyait deux bœufs blancs, attelés à un char, et couchés, immobiles, leurs jambes repliées sous leurs beaux flancs luisants, et la bave au menton, mâchonnant leur écume avec mansuétude. Des pigeons sur le toit, au soleil, roucoulaient. J’aurais bien fait comme eux ; et je crois que nous tous, tant nous nous sentions aises, si l’on nous eût passé la main le long du dos, nous eussions fait ronron.

La conversation s’établit entre tous, de table à table, tous unis, tous amis, tous frères : le curé, le queux, le notaire, son partenaire, et l’hôtelière au nom si doux (c’est Baiselat : le nom promet ; elle a tenu, et au-delà). Pour mieux causer, je m’en allais de l’un à l’autre, m’asseyant ici, puis là. On parla de politique. Pour que le bonheur soit complet, après souper il ne déplaît de songer au malheur des temps. Tous nos messieurs se lamentaient de la misère, de la cherté, du peu d’affaires, de la ruine de notre France, de notre race en décadence, des gouvernants, des intrigants. Mais prudemment. Ils ne nommaient aucun des gens. Les grands ont des oreilles grandes comme eux ; on ne sait pas si l’on n’en va pas à tout moment voir passer un bout sous la porte. Pourtant, la Vérité, en bonne Bourguignonne, étant au fond du muid, nos amis se risquèrent peu à peu de crier contre ceux de nos maîtres qui étaient le plus loin. Surtout, ils s’accordèrent contre les Italiens, Conchine[7], la vermine que la grosse dondon de Florence, la reine, apporta dans ses jupons. Si vous trouvez deux chiens qui rongent votre rôt, dont l’un est étranger, dont le second est vôtre, vous chassez celui-ci, mais vous assommez l’autre. Par esprit de justice, par contradiction, je dis qu’il ne fallait châtier un seul chien, mais tous les deux, qu’à ouïr les gens, il eût semblé qu’il ne fût de mal en France qu’italien, que grâce à Dieu nous ne manquions ni d’autres maux, ni de coquins. À quoi tous, d’une seule voix, répondirent qu’un coquin italien en vaut trois et que trois Italiens honnêtes ne valent point le tiers d’un honnête François. Je répliquai qu’ici ou là, où sont les hommes, ce sont les mêmes animaux, et qu’une bête en vaut une autre, qu’un bon homme, d’où qu’il soit, est bon à voir et à avoir ; et quand je l’ai, je l’aime bien, même italien. Là-dessus, ils me tombè rent tous sur le dos, raillant, disant qu’on connaissait mon goût, et me nommant vieux fou, Breugnon bouge-toujours, le pérégrin, l’errant, Breugnon frotteur de routes… c’est vrai que, dans le temps, j’en ai usé beaucoup. Lorsque notre bon duc, le père de celui d’aujourd’hui, m’envoya à Mantoue et à Albissola, afin d’étudier les émaux, les faïences et les industries d’art, que depuis nous plantâmes dans la terre de chez nous, je n’ai pas ménagé les routes ni la semelle de mes pieds. Tout le trajet de Saint-Martin à Saint-André-le-Mantouan je l’ai fait, le bâton au poing, sur mes deux jambes. Il est plaisant sous ses talons de voir la terre qui s’allonge et pétrir la chair du monde… Mais n’y pensons pas trop : je recommencerais… Ils se moquent de moi ! Eh ! je suis un Gaulois, je suis un fils de ceux qui pillaient l’univers. « Que diable as-tu pillé ? me dit-on en riant, et qu’as-tu rapporté ? » — « Autant qu’eux. Plein mes yeux. Les poches vides, c’est vrai. Mais la tête gavée. » … Dieu ! que c’est bon de voir, d’entendre, de goûter, de se remémorer ! Tout voir et tout savoir, on ne peut pas, je sais bien ; mais tout ce qu’on peut, au moins ! Je suis comme une éponge qui tette l’océan. Ou bien plutôt, je suis une grappe ventrue, mûre, pleine à crever du beau jus de la terre. Quelle vendange on ferait si on l’allait presser ! Pas si bête, mes fils, c’est moi qui la boirai ! Car vous la dédaignez. Eh bien, tant mieux pour moi ! Je n’insisterai pas. Autrefois, j’ai voulu partager avec vous les miettes du bonheur que j’avais ramassé, tous mes beaux souvenirs des pays de lumière. Mais les gens de chez nous ne sont pas curieux, sinon de ce que fait le voisin, et surtout la voisine. Le reste est trop loin pour y croire. Si tu veux, vas-y voir ! Ici, j’en vois autant. « Trou arrière, trou avant, ceux qui viennent de Rome valent pis que devant. » Fort bien ! Je laisse dire et ne force personne. Puisque vous m’en voulez, je garde ce que j’ai vu, sous mes paupières, au fond des yeux. Il ne faut pas vouloir rendre les gens heureux, malgré eux. Il vaut bien mieux l’être avec eux, à leur façon, puis à la sienne. Un bonheur vaut moins que deux.

C’est pourquoi, tout en dessinant, sans qu’il s’en doute, les naseaux de Delavau, et le curé qui bat des ailes en parlant, j’écoute et chante leur couplet, que je connais : « Quel orgueil, quelle joie d’être Clamecycois ! » Et pardieu, je le pense. C’est une bonne ville. Une ville qui m’a fait ne peut être mauvaise. La plante humaine y pousse à l’aise, grassement, sans piquants, point méchante, tout au plus de la langue que nous avons bien affilée. Mais pour médire un peu du prochain (qui riposte), il n’en va pas plus mal, on ne l’aime que mieux, et on ne lui ferait tort d’un seul de ses cheveux. Delavau nous rappelle (et nous en sommes fiers, tous, même le curé) la tranquille ironie de notre Nivernois au milieu des folies du reste du pays, notre échevin Ragon refusant de s’unir aux Guisards, aux ligueurs, aux hérétiques, aux catholiques, Rome ou Genève, chiens enragés ou loups-cerviers, et saint Barthélemy venant laver chez nous ses mains ensanglantées. Autour de notre duc, tous serrés, nous formions un îlot de bon sens, où se brisaient les flots… Le défunt duc Louis et feu le roi Henri, on ne peut en parler sans en être attendri ! Comme nous nous aimions ! Ils étaient faits pour nous, nous étions faits pour eux. Ils avaient leurs défauts, certes, tout comme nous. Mais ces défauts étaient humains et les faisaient plus proches, moins lointains. On disait en riant : « Nevers est encore vert ! » ou : « L’année sera bonne. Nous ne manquerons pas d’enfants. Le vert-galant nous en fit un encore… » Ah ! nous avons mangé notre pain blanc d’abord. Aussi, nous aimons tous à parler de ces temps. Delavau a connu le duc Louis comme moi. Mais seul, j’ai vu le roi Henri, et j’en profite : car, devant qu’ils m’en prient, je leur fais le récit, pour la centième fois (c’est toujours la première, pour moi, pour eux aussi, j’espère, s’ils sont de bons François), comment je le vis, le roi gris, en chapeau gris, en habit gris (par les trous passaient ses coudes), à cheval sur un cheval gris, le poil gris et les yeux gris, tout gris dehors, dedans tout or…

Par malheur, le premier clerc de mons notaire m’interrompt pour l’avertir qu’un client meurt et le demande. Il doit partir, bien à regret, — non pas avant de nous avoir gratifiés d’une histoire qu’il préparait depuis une heure : (je le voyais qui sur sa langue la retournait ; mais moi d’abord plaçai la mienne). Soyons juste, elle était bonne, j’ai bien ri. Pour vous conter la gaudriole, le Delavau est sans égal.

    • * Après que nous fûmes ainsi remis de nos émotions, détendus et lavés du

gosier au talon, nous sortîmes ensemble… (il devait être alors cinq heures moins un quart, ou cinq heures à peine… En trois petites heures, eh ! j’avais récolté, avec deux bons dîners et de gais souvenirs, une commande du notaire pour deux bahuts qu’il me fait faire)… La compagnie se sépara après avoir pris un biscuit trempé dans deux doigts de cassis, chez Rathery l’apothicaire. Delavau acheva d’y conter son histoire, et nous accompagna, pour en entendre une autre, jusqu’à la Mirandole, où nous nous séparâmes, définitivement, après avoir fait halte, le ventre au mur, pour épancher nos dernières effusions.

Comme il était trop tard et trop tôt pour rentrer, je descendis vers Bethléem avec un marchand de charbon, qui suivait sa charrette, en sonnant du clairon. Près de la tour Lourdeaux, je croisai un charron, qui courait en chassant devant lui une roue ; et quand il la voyait ralentir, il sautait, lui décochant un coup. Tel un qui court après la roue de la Fortune ; et quand il va monter dessus, elle s’enfuit. Et je notai l’image, afin de m’en servir.

Cependant, j’étais hésitant si je devais reprendre ou non, pour retourner à la maison, le plus court ou le plus long, lorsque je vis de Panteor[8] venir une procession, la croix en tête, que tenait, en l’appuyant sur son bedon, comme une lance, un polisson, pas plus haut que ma jambe, et qui tirait la langue à l’autre enfant de chœur, en louchant vers le bout de son sacré bâton. Après lui, quatre vieux portaient cahin-caha, dessous un drap, de leurs mains rouges et gonflées, un endormi qui s’en allait, sous l’aileron de son curé, en terre achever son somme. Par politesse, je fis la conduite jusqu’au logis. C’est plus gai, quand on n’est pas seul. J’avoue aussi que je suivais un peu afin d’ouïr la veuve, qui, selon l’us, allait bramant, à côté de l’officiant, et racontant la maladie et les remèdes qu’avait pris le défunt et son agonie, ses vertus, son affection, sa complexion, enfin sa vie et celle de son épousée. Elle alternait son élégie avec les chansons du curé. Nous suivions, intéressés : car je n’ai pas besoin de dire que, tout le long, nous récoltions de braves cœurs pour compatir et des oreilles pour ouïr. Enfin, rendu à domicile, à l’auberge du bon sommeil, on le posa dans son cercueil, au bord de la fosse bâillante ; et comme un gueux n’a pas le droit d’emporter sa chemise de bois (on dort aussi bien tout nu), après avoir levé le drap et le couvercle de la boîte, on le vida au fond du trou.

Quand j’eus jeté dessus une pelletée de terre afin de lui border son lit, et fait le signe de la croix pour écarter les mauvais rêves, je m’en allai bien satisfait : j’avais tout vu, tout entendu, pris part aux joies, pris part aux peines ; mon bissac était rempli. Pour finir, je m’en revins, le long de l’eau. Je comptais prendre, au confluent des deux rivières, le Beuvron, pour retourner à ma maison ; mais la soirée était si belle que me trouvai, sans y penser, hors de la ville, et je suivis l’Yonne enjôleuse qui m’entraîna jusqu’au pertuis de La Forêt. L’eau calme et lisse s’enfuyait, sans un pli à sa robe claire ; on était pris par les prunelles, comme un poisson qui a gobé un hameçon ; tout le ciel était comme moi pris au filet de la rivière ; il s’y baignait avec ses nuages, qui s’accrochaient, flottant, aux herbes, aux roseaux ; et le soleil lavait ses crins dorés dans l’eau. Près d’un vieux homme je m’assis, qui gardait, traînant la quille, deux vaches maigres ; je m’enquis de sa santé, lui conseillai de se chausser la jambe d’un bas fourré d’orties piquantes (je fais le mire[9], à mes loisirs). Il me raconta son histoire, ses maux, ses deuils, avec gaieté, parut vexé que je le crusse de cinq ou six ans moins âgé (il en avait soixante et quinze) ; il y mettait sa vanité, il était fier d’avoir été celui qui, ayant plus vécu, avait plus enduré. Il trouvait naturel qu’on endurât, que les meilleurs pâtissent avec les méchants, puisqu’en revanche les faveurs du Ciel se répandent sans distinguer sur les méchants et les meilleurs : au bout du compte, ainsi tout est égal, c’est bien, riches et pauvres, beaux et laids, tous un jour dormiront en paix dans les bras du même Père… Et ses pensées, sa voix cassée, comme dans l’herbe les grillons, le bouillonnement de l’écluse, l’odeur de bois et de goudron que le vent apportait du port, l’eau immobile qui fuyait, les beaux reflets, tout s’accordait et se fondait avec la paix de la soirée.

Le vieux partit, je rentrai seul, à petits pas, en regardant les ronds qui tournoyaient dans l’eau, et les bras derrière mon dos. Si absorbé par les images qui flottaient sur le Beuvron que j’oubliais de remarquer où j’allais, où j’étais : si bien que brusquement je tressautai, en m’entendant interpeller, de l’autre bord de la rivière, par une voix trop familière… J’étais, sans m’en être aperçu, revenu devant ma maison ! À la fenêtre, ma douce amie, ma femme me montrait le poing. Je feignis de ne la voir point, les yeux fixés sur le courant ; et cependant, me rigolant, je la voyais se démenant, gesticulant, la tête en bas, dans le miroir de la rivière. Je me taisais ; mais en mon ventre je riais, et mon ventre sous moi roulait. Plus je riais, plus, indignée, elle plongeait dans le Beuvron ; et plus elle y piquait la tête, plus je riais. Enfin, de rage elle claqua porte et fenêtre, et sortit comme un ouragan pour me chercher… Oui, mais il lui fallut passer par-dessus l’eau. À gauche ? À droite ? Entre deux ponts, nous nous trouvions… Elle choisit la passerelle à droite. Et naturellement, quand je la vis en ce chemin, moi je pris l’autre et m’en revins par le grand pont où, seul, Gadin, comme un héron, restait planté, stoïque, depuis le matin.

Je me retrouvai au logis. C’était la nuit. Comment diable passent les jours ? Je ne suis pas heureusement comme Tite, ce fainéant, ce Romain qui geignait toujours qu’il avait perdu son temps. Je ne perds rien, je suis content de ma journée, je l’ai gagnée. Seulement, il m’en faudrait deux, deux chaque jour ; je n’en ai pas pour mon argent. À peine je commence à boire, mon verre est vide ; il est fêlé ! Je connais d’autres gens qui sirotent le leur, ils n’en finissent point. Est-ce que par hasard ils ont un plus grand verre ? Parbleu, ce serait là injustice criante. Hé ! là-haut, l’aubergiste à l’enseigne du Soleil, toi qui verses le jour, fais-moi bonne mesure !… Mais non, béni sois-tu, mon Dieu, qui m’a donné de m’en aller toujours de table avec la faim et d’aimer tant le jour (la nuit est aussi bonne) que de l’une et de l’autre je n’ai jamais assez !… Comme tu fuis, avril ! Si tôt finie, journée !… N’importe ! J’ai bien joui de vous, je vous ai eus, et je vous ai tenus. Et j’ai baisé tes seins menus, pucelette maigrelette, fille gracile du printemps… Et maintenant, à toi ! Bonjour, la nuit ! Je te prends. Chacune à son tour ! Nous allons coucher ensemble… Ah ! sacrebleu, mais entre nous, une autre aussi sera couchée… Ma vieille rentre…

V


BELETTE

Mai. Depuis trois mois, j’avais reçu la commande d’un bahut avec un grand dressoir, pour le château d’Asnois ; et j’attendais, pour commencer, d’être allé de mes yeux revoir la maison, la chambre et la place. Car un beau meuble est comme un fruit qu’on doit cueillir à l’espalier ; il ne saurait pousser sans l’arbre ; et tel est l’arbre, tel le fruit. Ne me parlez point d’une beauté, qui pourrait être ici ou là, et qui s’ajuste à tout milieu, comme une fille à qui la paie le mieux. C’est la Vénus des carrefours. L’art est pour nous quelqu’un de la famille, le génie du foyer, l’ami, le compagnon, et qui dit mieux que nous ce que tous nous sentons ; l’art, c’est notre dieu lare. Si tu veux le connaître, il faut connaître sa maison. Le dieu est fait pour l’homme, et l’œuvre pour le lieu qu’elle achève et remplit. Le beau est ce qui est le plus beau en sa place.

J’allai donc voir la place où je pourrais planter mon meuble ; et j’y passai une partie de la journée, y compris le boire et manger : car l’esprit ne doit point le corps faire oublier. Après que tous deux eurent satisfaction, je repris le chemin par où j’étais venu, et je m’en retournai gaillardement à la maison.

Déjà je me trouvais à la croisée des routes, et, bien que je n’eusse aucun doute sur celle que je devais suivre, je louchais sur l’autre chemin que je voyais ruisseler parmi les prairies, entre les haies fleuries.

« Qu’il ferait bon, me disais-je, flâner de ce côté ! Au diable les

grandes routes, qui mènent au but tout droit ! Le jour est beau et long. N’allons pas, mon ami, plus vite qu’Apollon. Nous arriverons toujours. Notre vieille n’aura point perdu son caquet, pour attendre… Dieu, que ce petit prunier à la frimousse blanche est plaisant à regarder ! Allons à sa rencontre. Rien que cinq ou six pas. Le zéphir fait voler dans l’air ses petites plumes : on dirait une neige. Que d’oiseaux gazouillants ! Ho ! Ho ! quel délice !… Et ce ruisseau qui glisse, en grommelant, sous l’herbe, comme un chaton qui joue à chasser une pelote par-dessous un tapis… Suivons-le. Voici un rideau d’arbres qui s’oppose à sa course. Il sera bien attrapé… Ah ! le petit mâtin, par où est-il passé ?… Ici, ici, dessous les jambes, les vieilles jambes noueuses, goutteuses, et gonflées de cet orme étêté. Voyez-vous l’effronté !… Mais où diable ce chemin peut-il bien me mener ?… »

Ainsi, je devisais, marchant sur les talons de mon ombre bavarde ; et je feignais, hypocrite, d’ignorer de quel côté ce sentier enjôleur voulait nous entraîner. Que tu mens bien, Colas ! Plus ingénieux qu’Ulysse, tu te bernes toi-même. Tu le sais bien, où tu vas ! Tu le savais, sournois, dès l’instant que tu sortais de la porte d’Asnois. À une heure, par là-bas, est la ferme de Céline, notre passion d’autrefois. Nous allons la surprendre… Mais qui d’elle, ou de moi, sera le plus surpris ? Tant d’années ont passé depuis que je ne la vis ! Que sera-t-il resté de son minois malicieux et de sa fine gueulette, à ma Belette ? Je puis bien l’affronter ; à présent, n’y a plus de risques qu’elle me grignote le cœur avec ses dents pointues. Mon cœur est desséché, ainsi qu’un vieux sarment. Et a-t-elle encore des dents ? Ah ! Belette, Belotte, comme elles savaient rire et mordre, tes quenottes ! T’es-tu assez jouée de ce pauvre Breugnon ! L’as-tu assez fait tourner, virer, vire-vire, virevolter comme un toton ! Bah ! si cela t’amusait, ma fille, tu as eu raison. Que j’étais un grand veau !…

Je me revois, bouche bée, appuyé des deux bras, les coudes écartés, sur le mur mitoyen de maître Médard Lagneau, mon patron qui m’apprit le noble art de sculpter. Et de l’autre côté, dans un grand potager contigu à la cour qui servait d’atelier, parmi les plates-bandes de laitues et de fraises, de radis roses, de verts concombres et de melons dorés, allait pieds nus, bras nus, et gorge à demi nue, n’ayant pour tout bagage que ses lourds cheveux roux, une chemise en toile écrue où pointaient ses seins durs, et une courte cotte qui s’arrêtait aux genoux, une belle fille alerte, balançant des deux mains brunes et vigoureuses deux arrosoirs pleins d’eau sur les têtes feuillues des plantes qui ouvraient leur petit bec, pour boire… Et moi, j’ouvrais le mien, qui n’était point petit, ébahi, pour mieux voir. Elle allait, elle venait, versant ses arrosoirs, retournant les emplir ensuite à la citerne, des deux bras à la fois, se relevant comme un jonc, et revenant poser avec précaution, dans les minces allées, sur la terre mouillée, ses pieds intelligents aux doigts longs, qui semblaient tâter au passage les fraises mûres et les caprons. Elle avait des genoux ronds et robustes de jeune garçon. Je la mangeais des yeux. Elle, n’avait point l’air de voir que je la regardais. Mais elle s’approchait, versant sa petite pluie ; et quand elle fut tout près, soudain elle me décocha le trait de sa prunelle… Aïe ! je sens l’hameçon et le réseau serré des lacs qui m’entortillent. Qu’il est bien vrai de dire que « l’œil de la femelle une araignée est tel » ! À peine fus-je touché, je me débattis… Trop tard ! Je restai, sotte mouche, collé contre mon mur, les ailes engluées… Elle ne s’occupait plus de ce que je faisais. Sur ses talons assise, elle repiquait ses choux. De temps en temps seulement, d’un clin d’œil de côté, l’astucieuse bête s’assurait que la proie au piège restait prise. Je la voyais ricasser, et j’avais beau me dire : « Mon pauvre ami, va-t’en, elle se gausse de toi », de la voir ricasser, je ricassais aussi. Que je devais donc avoir la face d’un abruti !… Brusquement, la voilà qui fait un bond de côté ! Elle enjambe une plate-bande, une autre, une autre encore, elle court, elle saute, attrape au vol une graine de pissenlit qui voguait mollement sur les ruisseaux de l’air, et, agitant le bras, elle crie, me regardant :

— Encore un amoureux de pris !

Ce disant, elle fourrait la barque duvetée, dedans l’entrebâillure de sa gorgeronnette, entre ses deux tétins. Moi, qui pour être un sot, ne suis pas de l’espèce des galants morfondus, je lui dis :

— Mettez-m’y aussi !

Lors, elle se mit à rire, et, les mains à ses hanches, droit en face, sur ses jambes écartées, elle me repartit :

— Ardez ce gros goulu ! Ce n’est pas pour tes babines que mes pommes mûrissent…

C’est ainsi que je fis, un soir de la fin d’août, connaissance avec elle, la Belotte, la Belette, la belle jardinière. Belette on la nommait, pour ce que comme l’autre, la dame au museau pointu, elle avait le corps long, et la tête menue, nez rusé de Picarde, bouche avançant un peu et bien fendue en fourche, pour rire et pour ronger les cœurs et les noisettes. Mais de ses yeux bleu-dur, noyés dans la buée d’un beau temps orageux, et du coin de ses lèvres de faunesse mignarde au sourire mordant, se dévidait le fil dont la rousse araignée tissait sa toile autour des gens.

Je passais maintenant la moitié de mon temps, au lieu de travailler, à béer sur mon mur, jusqu’à ce qu’entre mes fesses le pied de maître Médard vigoureusement planté vînt me faire descendre sur la réalité. Quelquefois, la Belette criait, impatientée :

— M’as-tu assez regardée, par-devant, par-derrière. Qu’en veux-tu voir de plus ? Tu dois pourtant me connaître !

Et moi, clignant de l’œil finement, je disais :

« Femme et melon, à peine les cognoist-on. »

Que j’en eusse volontiers découpé une tranche !… Peut-être un autre fruit eût-il aussi fait l’affaire. J’étais jeune, le sang chaud, épris des onze mille vierges ; était-ce elle que j’aimais ? Il y a des heures dans la vie où l’on serait amoureux d’une chèvre coiffée. Mais non, Breugnon, tu blasphèmes, tu n’en crois pas un mot. La première qu’on aime, c’est la vraie, c’est la bonne, c’est celle qu’on devait aimer ; les astres l’avaient fait naître, pour vous désaltérer. Et c’est probablement parce que je ne l’ai pas bue, que j’ai soif, toujours soif, et l’aurai toute ma vie.

Comme nous nous entendions ! Nous passions notre temps à nous asticoter. Nous avions tous les deux la langue bien pendue. Elle me disait des injures ; et moi, pour un boisseau, j’en rendais un setier. Tous deux, l’œil et la dent prompts à mordre le morceau. Nous en riions parfois, jusqu’à nous étrangler. Et elle, pour rire, après une méchanceté, se laissait choir à terre, assise à croupetons, comme si elle voulait couver ses raves et ses oignons.

Le soir, elle venait causer, près de mon mur. Je la vois, une fois, tout en parlant et riant, avec ses yeux hardis qui cherchaient dans mes yeux le défaut de mon cœur, pour le faire crier, je la vois, bras levés, attirant une branche de cerisier chargée de rouges pendeloques qui formaient une guirlande autour des cheveux roux ; et, sans cueillir les fruits, les becquetant à l’arbre, gorge tendue, bec en l’air, en laissant les noyaux. Image d’un instant, éternelle et parfaite, jeunesse, jeunesse avide qui tette les mamelles du ciel ! Que de fois j’ai gravé la ligne de ces beaux bras, de ce cou, de ces seins, de cette bouche gourmande, de cette tête renversée, sur les panneaux de meubles, en un rinceau fleuri !… Et penché sur mon mur, tendant le bras, je pris violemment, j’arrachai la branche qu’elle broutait, j’y appliquai ma bouche, je suçai goulûment les humides noyaux.

Nous nous retrouvions aussi, le dimanche, à la promenade, ou à la Cave de Beaugy. Nous dansions ; j’avais la grâce de maître Martin Bâton ; amour me donnait des ailes : amour apprend, dit-on, aux ânes à danser. Je crois qu’à aucun instant, nous ne cessions de batailler… Qu’elle était agaçante ! M’en a-t-elle dégoisé, des malices mordantes, sur mon long nez de travers, ma grande gueule bâillante où l’on eût pu, dit-elle, faire cuire un pâté, ma barbe de savetier, et toute cette mienne figure que monsieur mon curé prétend faite à l’image du Dieu qui m’a créé ! (Quelle pinte de rire, alors, quand je le verrai ! ) Elle ne me laissait pas une minute de repos. Et je n’étais non plus ni bègue, ni manchot.

À ce jeu prolongé, nous commencions tous deux, vrai Dieu, à nous échauffer… Te souviens-tu, Colas, des vendanges en la vigne de maître Médard Lagneau ? Belette était conviée. Nous étions côte à côte courbés dans les perchées. Nos têtes se touchaient presque, et ma main quelquefois, en dépouillant un cep, rencontrait par mégarde sa croupe ou son mollet. Alors elle relevait sa face enluminée ; comme une jeune pouliche, elle m’appliquait une ruade, ou me barbouillait le nez avec le jus d’une grappe ; et moi, je lui en écrasais une, juteuse et noire, sur sa gorge dorée que le soleil brûlait… Elle se défendait, ainsi qu’une diablesse. J’avais beau la presser, jamais je ne réussis une fois à la prendre. Chacun de nous guettait l’autre. Elle attisait le feu et me regardait brûler, en me faisant la nique :

— Tu ne m’auras pas, Colas…

Et moi, l’air innocent et tapi sur mon mur, gros chat ramassé en boule qui fait celui qui dort et, par l’étroite raie des paupières entrouvertes, épie la souris qui danse, je me pourléchais d’avance :

— Rira bien le dernier.

Or, un après-midi (c’était en ce mois-ci), tout à la fin de mai (mais il faisait alors bien plus chaud qu’aujourd’hui), l’air était accablant ; le ciel blanc vous soufflait son haleine brûlante comme la gueule d’un four ; dedans ce nid blotti, depuis presque une semaine, l’orage couvait ses œufs qui ne voulaient pas éclore. On fondait, de chaleur ; le rabot était en eau, et mon vilebrequin me collait dans la main. Je n’entendais plus Belotte, qui tout à l’heure chantait. Je la cherchai des yeux. Dans le jardin, personne… Soudain, je la vis là-bas, à l’ombre de la cabane, assise sur une marche. Elle dormait, bouche ouverte, la tête renversée, sur le seuil de la porte. Un de ses bras pendait, le long de l’arrosoir. Le sommeil l’avait brusquement terrassée. Elle s’offrait sans défense, tout son corps étalé, demi-nue et pâmée sous le ciel enflammé, comme une Danaé ! Je me crus Jupiter. J’escaladai le mur, j’écrasai en passant les choux et les salades, je la pris à pleins bras, je la baisai à pleine bouche ; elle était chaude et nue et mouillée de sueur ; à demi endormie, elle se laissait prendre, gonflée de volupté ; et, sans rouvrir les yeux, sa bouche cherchait ma bouche et me rendait mes baisers. Que se passa-t-il en moi ? Quelle aberration ! Le torrent du désir me coulait sous la peau ; j’étais ivre, j’étreignais cette chair amoureuse ; la proie que je convoitais, l’alouette rôtie me venait choir dans le bec… Et voici (grande bête ! ) que je n’osai plus la prendre. Je ne sais quel scrupule stupide me saisit. Je l’aimais trop, il m’était pénible de penser que le sommeil la liait, que je tenais son corps et non pas son esprit, et que ma fière jardinière, je ne la devrais donc qu’à une trahison. Je m’arrachai au bonheur, je dénouai nos bras, nos lèvres et les liens qui nous tenaient rivés. Ce ne fut pas sans peine : l’homme est feu et la femme étoupe, nous brûlions tous les deux, je tremblais et soufflais, comme cet autre sot qui vainquit Antiope. Enfin, je triomphai, c’est-à-dire que je m’enfuis. À trente-cinq ans de là le rouge m’en monte au front. Ah ! jeunesse imbécile ! Qu’il est bon de penser qu’on a été si bête, et que cela fait frais au cœur !…

À partir de ce jour, elle fut avec moi une diablesse incarnée. Fantasque autant que trois troupeaux de chèvres capricantes, plus que nuée changeante, un jour elle me dardait un mépris insultant, ou bien elle m’ignorait ; un autre, m’arquebusait de regards langoureux, de rires enjôleurs ; cachée derrière un arbre, me visait sournoisement avec une motte de terre s’écrasant sur ma nuque quand j’avais le dos tourné, ou— pan sur le pif ! — avec un noyau de prune, lorsque je levais le nez. Et puis, à la promenade, elle caquetait, coquetait et coquericotait, avec l’un, avec l’autre.

Le pire est qu’elle s’avisa, pour mieux me dépiter, de prendre au trébuchet un autre merle de ma sorte, mon meilleur compagnon, Quiriace Pinon. Nous étions, lui et moi, les deux doigts de la main. Tels Oreste et Pylade, il n’était pas de rixes, noces ou festins où l’on vît l’un sans l’autre, s’escrimant de la gueule, du jarret ou du poing. Il était noueux comme un chêne, trapu, carré d’épaules et carré du cerveau, franc de la langue et franc du collier. Il eût tué quiconque m’eût voulu chercher noise. Ce fut lui justement qu’elle choisit pour me nuire. Elle n’eut pas grand-peine. Il suffit de quatre œillades et d’une demi-douzaine des coutumières grimaces. Jouer de l’air innocent, langoureux, effronté, ricaner, chuchoter, ou faire la sucrée, ciller, battre des paupières, montrer les dents, sa lèvre mordre, ou bien la pourlécher de sa langue pointue, se tortiller le cou, se dandiner les hanches, et hocher le croupion, comme une bergeronnette, quel est le fils d’Adam qui ne se laisserait prendre aux petites manigances de la fille du serpent ? Pinon en perdit le peu qu’il avait de raison. Dès lors, nous fûmes deux, perchés sur notre mur, pantelants et pantois, à guetter la belette. Sans desserrer les dents, déjà nous échangions des regards furieux. Elle, attisait le feu et, pour mieux l’exciter, l’aspergeait par moments d’une douche d’eau glacée.

Quel que fût mon dépit, je riais de l’arrosage. Mais Pinon, ce grand cheval, en piaffait dans la cour. Il en jurait de rage, sacrait, menaçait, tempêtait. Il était incapable de comprendre une plaisanterie, à moins qu’il ne l’eût faite (et personne, en ce cas, ne la comprenait que lui ; mais il en riait pour trois). La donzelle cependant, comme une mouche sur du lait, se délectait, buvant ces injures amoureuses ; cette rude manière différait de la mienne ; et quoique cette Gauloise matoise, bonne raillarde, gaillarde, fût bien plus près de moi que de cet animal hennissant, se cabrant, ruadant, pétaradant, par divertissement, par amour du changement, et pour me faire damner, elle n’avait que pour lui de regards prometteurs, de sourires alléchants. Mais lorsqu’il s’agissait de tenir ses promesses et que déjà le sot, fanfaron, s’apprêtait à sonner sa fanfare, elle lui riait au nez et le laissait quinaud. Moi, je riais aussi, bien entendu ; et Pinon dépité tournait contre moi sa rage ; et il me soupçonnait de lui souffler sa belle. Advint que, certain jour, il me pria tout net de lui céder la place. Je dis avec douceur :

Frère, j’allais justement te faire la même prière.

— Alors, frère, dit-il, faut se casser la tête.

— J’y pensais, répondis-je ; mais, Pinon, il m’en coûte.

— Moins qu’à moi, mon Breugnon. Va-t’en donc, s’il te plaît : c’est assez d’un seul coq dans un seul poulailler.

— D’accord, dis-je, va-t’en, toi : car la poule est à moi.

— À toi ! tu as menti, cria-t-il, paysan, cul-terreux, et mangeux d’caillé ! Elle est mienne, je la tiens, nul autre n’y goûtera.

— Mon pauvre ami, je réponds, tu ne t’es donc pas regardé ! Auvergnat, croque-navets, à chacun son potage ! Ce fin gâteau de Bourgogne est à nous ; il me plaît, j’en suis affriandé. N’y a point de part pour toi. Va déterrer tes raves.

De menace en menace, nous en vînmes aux coups. Pourtant, nous avions regret, car nous nous aimions bien.

— Écoute, me dit-il, laisse-la-moi, Breugnon : c’est moi qu’elle préfère.

— Nenni, dis-je, c’est moi.

— Eh bien, demandons-lui. L’évincé s’en ira.

— Tope-là ! qu’elle choisisse !…

Oui, mais allez donc demander à une fille qu’elle choisisse ! Elle a trop de plaisir à prolonger l’attente, qui lui permet de prendre en pensée l’un et l’autre et de n’en prendre aucun, et de tourner, retourner sur le gril ses galants… Impossible de la saisir ! Quand nous lui en parlions, Belette nous répondait par un éclat de rire.

Nous revînmes à l’atelier, nous mîmes bas nos vestes.

— N’est plus d’autre moyen. Il faut que l’un de nous crève.

Au moment de s’empoigner, Pinon me dit :

— Bige-moi !

Nous nous embrassâmes deux fois.

— Maintenant, allons-y !

La danse commença. Nous y allions tous deux, à bon jeu bon argent. Pinon m’assenait des coups à m’enfoncer le crâne sur les yeux et moi, je lui défonçais le ventre, à coups de genoux. N’est rien tel que d’être amis pour bien être ennemis. Au bout de quelques minutes, nous étions tout en sang ; et de rouges rigoles, ainsi que vieux bourgogne, nous ruisselaient du nez… Ma foi, je ne sais pas comment cela eût tourné ; mais sûrement l’un des deux eût eu la peau de l’autre, si par grande fortune les voisins ameutés et maître Médard Lagneau, qui rentrait au logis, ne nous eussent séparés. Ce ne fut point commode : nous étions comme des dogues ; il fallut nous rosser pour nous faire lâcher prise. Maître Médard dut prendre un fouet de charretier : il nous sangla, gifla, puis enfin raisonna. Après le coup, Bourguignon sage. Quand on s’est bien cardé, on devient philosophe, il est bien plus aisé d’écouter la raison. Nous n’étions pas très fiers quand nous nous regardions. Et c’est alors qu’advint le troisième larron. Gros meunier, ras et roux, hure ronde, Jean Gifflard, joues enflées, petits yeux enfoncés, il avait l’air toujours d’emboucher la trompette.

— Que voilà deux beaux coqs ! dit-il en s’esclaffant. Ils seront bien avancés quand, pour cette geline, ils se seront mangé la crête et les rognons ! Niquedouilles ! Ne voyez-vous donc pas qu’elle se rengorge d’aise, quand vous vous chantez pouilles ? Il est plaisant, parbleu, pour une de ces femelles, de traîner à ses cottes une harde amoureuse qui brame après sa peau… Voulez-vous un bon conseil ? Je vous le donne pour rien. Faites la paix entre vous, moquez-vous d’elle, enfants, elle se moque de vous. Tournez-lui les talons et partez, tous les deux. Elle sera bien marrie. Faudra bon gré maugré qu’elle fasse enfin son choix, et nous verrons alors qui des deux elle veut. Allons, ouste, filez ! Point de retard ! Tranchons le vif ! Courage ! Suivez-moi, gens de bien ! Tandis que traînerez vos savates poudreuses sur les routes de France, moi, je reste, compagnons, je reste pour vous servir : faut s’aider entre frères ! J’épierai la donzelle, je vous tiendrai au courant de ses lamentations. Dès qu’elle aura choisi, je préviendrai le gagnant ; l’autre ira se faire pendre… Et là-dessus, allons boire ! Boire et boire noie la soif, l’amour et la mémoire…

Nous les noyâmes si bien (nous bûmes comme des bottes) que, le soir de ce jour, au sortir du bouchon, nous fîmes notre paquet, nous prîmes notre bâton ; et nous voilà partis, par une nuit sans lune, moi et l’autre niais, glorieux comme deux pets, et pleins de gratitude envers ce bon Gifflard, qui se dilatait d’aise et dont les petits yeux, sous les grasses paupières, dans la face luisante comme rillettes, riaient.

Nous fûmes moins glorieux, le lendemain matin. Nous n’en convenions point, nous faisions les malins. Mais chacun ruminait, ruminait, et ne comprenait plus l’étonnante tactique, pour prendre une place forte, d’avoir foutu le camp. À mesure que le soleil roulait dans le ciel rond, nous nous trouvions tous deux de plus en plus Jocrisses. Quand le soir fut venu, nous nous guettions de l’œil, parlant négligemment de la pluie et du beau temps, pensant :

— Mon bon ami, comme tu parles bien ! Cependant tu voudrais me fausser compagnie. Mais n’y a point de risque. Je t’aime trop, mon frère, pour te laisser tout seul. Où que tu ailles (masque, je le sais, je le sais…), je t’emboîte le pas.

Après mainte mainte ruse afin de nous dépister (nous ne nous quittions plus, même pour aller pisser), au milieu de la nuit, — nous feignions de ronfler, mordus sur la paillasse par l’amour et les puces, — Pinon sauta du lit et cria :

— Vingt bons dieux ! Je cuis, je cuis, je cuis ! Je n’en peux plus ! Je m’en retourne…

Moi, je dis :

— Retournons.

Nous mîmes un jour entier à revenir chez nous. Le soleil se couchait. Jusqu’à ce que vînt la nuit, nous restâmes cachés dans les bois du Marché. Nous ne tenions pas beaucoup à ce qu’on nous vît entrer : on eût daubé sur nous. Et puis, voulions surprendre la Belette dolente, seule, pleurant, s’accusant :

« Hélas ! m’ami, m’ami, pourquoi es-tu parti ? » Qu’elle s’en mordît les

doigts et soupirât, nul doute ; mais qui était l’ami ? Chacun répondait :

— Moi.

Or, arrivés sans bruit le long de son jardin (une sourde inquiétude nous picotait le sein), sous sa fenêtre ouverte et baignée par la lune, à la branche d’un pommier nous vîmes accroché… Que croyez ? Une pomme ? Un chapeau de meunier ! Vous conterai-je la suite ? Bonnes gens, vous seriez trop aises. Jà, je vous vois, farceurs, qui vous épanouissez. Le malheur du voisin est pour vous divertir. Cocus sont toujours contents que croisse la confrérie…

Quiriace prit son élan et bondit comme un daim (il en avait les cornes). Fonça sur le pommier au fruit enfariné, escalada le mur, s’engouffra dans la chambre, d’où sortirent aussitôt des cris, des glapissements, des mugissements de veau, des jurons…

— Vertusguoy, ventreguoy, sacripant, sacredieu, au meurtre, à mort, à l’aide, cocu, coquin, coquard, catin, crottin, cafard, crapaud, croquant, carcan, je t’essorillerai, je te boyauderai, je t’en baillerai de vertes, des mûres et des blettes, je te talerai le derrière, attrape, face à clystère !…

Et des beugnes, et des bignes… Et vlan ! et pan ! et rran ! Patatras ! vitres brisées, vaisselle cassée, meubles qui croulent, gros corps qui roulent, fille qui piaille, mâtins qui braillent… À cette musique diabolique (soufflez, ménestriers ! ) vous pensez si l’on vit le quartier ameuté !

Je ne m’attardai point à regarder la suite. J’en avais assez vu. Je repris le chemin par où j’étais venu, riant d’un œil et de l’autre pleurant, l’oreille basse et le nez au vent.

— Bien, mon Colas, disais-je, tu l’as échappé belle !

Et tout au fond de lui, Colas était penaud de n’avoir pas au piège pu laisser ses houseaux. Je faisais le farceur, je me remémorais tout le charivari, je mimais l’un, puis l’autre, le meunier, la fille, l’âne, je poussais des soupirs à me décrocher l’âme…

— Hélas ! que c’est plaisant ! que mon cœur a de peine ! Ah ! j’en mourrai, disais-je, de rire… non, de douleur. Qu’il s’en est fallu de peu que cette petite gueuse ne me mît sous le bât mariteux et piteux ! Eh ! que ne l’a-t-elle fait ! Que ne suis-je cocu ! Du moins, je l’aurais eue. C’est déjà quelque chose, d’être bâté par ce qu’on aime !… Dalila ! Dalila ! Ah ! traderidera !…

Quinze jours durant, je fus ainsi tiraillé entre l’envie de rire et l’envie de larmoyer. Je résumais, à moi seul, en ma face de travers, toute la sagesse antique, Héraclite le pleurard et Démocrite hilare. Mais les gens, sans pitié, me riaient tous au nez. À de certaines heures, quand je pensais à ma mie, je me serais fait périr. Ces heures ne duraient guère. Par bonheur !… Il est très beau d’aimer ; mais par Dieu, mes amis, c’est trop aimer quand on en meurt ! Bon pour les Amadis et pour les Galaor ! Nous ne sommes pas, en Bourgogne, des héros de roman. Nous vivons : nous vivons. Quand on nous a fait naître, on ne nous a pas demandé si cela nous agréait, nul ne s’est informé si nous voulions la vie ; mais puisque nous y sommes, nom d’un bonhomme, j’y reste. Le monde a besoin de nous… À moins que ce ne soit nous qui ayons besoin de lui. Qu’il soit bon ou mauvais, pour que nous le quittions faut qu’on nous mette dehors. Vin tiré, faut le boire. Vin bu, tirons-en d’autre de nos coteaux mamelus ! On n’a pas le temps de mourir, quand on est Bourguignon. Pour ce qui est de souffrir, tout aussi bien que vous (ne soyez pas si fiers), nous nous en acquittons. Pendant quatre ou cinq mois, j’ai souffert comme un chien. Et puis, le temps nous passe et laisse nos chagrins, trop lourds, sur l’autre rive. À présent je me dis :

— C’est comme si je l’avais eue…

Ah ! Belette ! Belotte !… Tout de même, je ne l’ai point eue. Et c’est ce tripeandouille, Gifflard, sac à farine, face de potiron, qui l’a, qui la pelote, la mignote, Belotte, depuis trente ans passés… Trente ans !… son appétit doit être rassasié ! À ce que l’on m’a dit, il n’en avait plus guère, dès le lendemain du jour où il l’a épousée. Pour ce goulu, ce glou, morceau avalé n’a plus goût. Sans le charivari qui fit au lit, au nid, trouver maître coucou (Ah ! Pinon le braillard ! ), jamais l’écornifleur ne se fût laissé pincer à mettre son gros doigt en anneau trop étroit… Io, Hymen, Hyménée ! Bien attrapé, ma foi ! Plus attrapée, Belette : car meunier mécontent se paie sur sa bête. Et le plus attrapé des trois, c’est encore moi. Or, donc, Breugnon, rions (il y a bien de quoi), de lui, d’elle, et de moi…

    • *

Et voici qu’en riant, j’aperçus à vingt pas, au détour de l’allée (grand Dieu ! aurais-je bavardé deux heures d’affilée ! ) la maison au toit rouge, volets verts, dont un cep sinueux de vigne, comme un serpent, vêtait le ventre blanc de ses feuilles pudiques. Et devant la porte ouverte, à l’ombre d’un noyer, sur une auge de pierre où coulait une eau claire, une femme inclinée, que je reconnus bien (pourtant, je ne l’avais point revue depuis des années). Et j’eus les jambes cassées…

Je faillis détaler. Mais elle m’avait vu, et elle me regardait, en continuant de puiser de l’eau à la fontaine. Et voilà que je vis qu’elle aussi, brusquement, elle m’avait reconnu… Oh ! elle n’en montra rien, elle était bien trop fière ; mais le seau qu’elle tenait coula de ses mains dans l’auge. Et elle dit :

— Jean de Lagny, qui n’a point de hâte… Ne te presse donc pas.

Moi, je réponds :

— C’est-y que tu m’attendais ?

— Moi, dit-elle, je n’ai garde, je me soucie bien de toi !

— Ma foi, dis-je, c’est comme moi. Tout de même je suis bien aise.

— Et tu ne me gênes point.

Nous étions là plantés, l’un en face de l’autre, elle avec ses bras mouillés, moi en manches de chemise, nous dandinant tous deux ; et nous nous regardions, et nous n’avions même pas la force de nous voir. Au fond de la fontaine, le seau continuait de boire. Elle me dit :

— Entre donc, tu as bien un moment ?

— Une minute ou deux. Je suis un peu pressé.

— On ne s’en douterait guère. Qu’est-ce donc qui t’amène ?

— Moi ? Rien, fis-je avec aplomb, rien, je me promène.

— Tu es donc bien riche, dit-elle.

— Riche, non de pécune, mais de ma fantaisie.

— Tu n’as pas changé, dit-elle, tu es toujours le même fou.

— Qui fol naquit jamais ne guérit.

Nous entrâmes dans la cour. Elle referma la porte. Nous étions seuls, au milieu des poules qui caquetaient. Tous les gens de la ferme étaient allés aux champs. Pour se donner une contenance, aussi par habitude, elle crut bon d’aller fermer, ou bien ouvrir (je ne sais plus au juste), la porte de la grange, en gourmandant Médor. Et moi, afin de prendre une mine dégagée, je parlais de sa maison, des poulets, des pigeons, du coq, du chien, du chat, des canards, du cochon. J’aurais énuméré, si elle m’eût laissé, toute l’arche de Noé ! Soudain, elle dit :

— Breugnon !

J’eus le souffle coupé. Elle répéta :

— Breugnon !

Et nous nous regardions.

— Embrasse-moi, dit-elle.

Je ne me fis pas prier. Lorsqu’on est si vieux, ça ne fait de mal à personne, si ça ne fait plus grand bien. (Ça fait toujours du bien.) De sentir sur mes joues, sur mes vieilles joues râpeuses, ses vieilles joues fripées, cela me démangea les yeux d’une envie de pleurer. Mais je ne pleurai point, je ne suis pas si bête ! Elle me dit :

— Tu piques.

— Ma foi, dis-je, ce matin, si l’on avait appris que je t’embrasserais, je me serais fait le menton. Ma barbe était plus douce, il y a trente-cinq années, quand je voulais, toi non, quand je voulais, ma bergère, et ron ron ron petit patapon, la frotter contre ton menton :

— Tu y penses donc toujours ? dit-elle.

— Nenni, je n’y pense jamais.

Nous nous fixâmes en riant, à qui ferait des deux baisser les yeux de l’autre.

— Orgueilleux, entêté, caboche de mulet, comme tu me ressemblais ! dit-elle. Mais toi, grison, tu ne veux point vieillir. Certes, Breugnon, mon ami, tu n’as point embelli, tu as les pattes d’oie, ton nez s’est élargi. Mais comme tu ne fus beau en aucun temps de ta vie, tu n’avais rien à perdre, et tu n’as rien perdu. Pas même un de tes cheveux, j’en jurerais, égoïste ! C’est à peine si ton poil çà et là est plus gris.

Je dis :

— Tête de fou, tu le sais, ne blanchit.

— Vauriens d’hommes, vous autres, vous ne vous faites point de bile, vous prenez du bon temps. Mais nous, nous vieillissons, nous vieillissons pour deux. Vois cette ruine. Hélas ! Hélas ! ce corps si ferme et doux à regarder, plus doux à caresser, cette gorge, ces seins, ces reins, ce teint, cette chair savoureuse et dure comme un jeune fruit… où sont-ils, et où suis-je ? où me suis-je perdue ? M’aurais-tu reconnue seulement si tu m’avais rencontrée au marché ?

— Entre toutes les femmes, je t’aurais reconnue, dis-je, les yeux fermés.

— Les yeux fermés, oui, mais ouverts ? Regarde ces joues creusées, cette bouche édentée, ce long nez aminci en lame de couteau, ces yeux rougis, ce cou flétri, cette outre flasque, ce ventre déformé…

Je dis (j’avais bien vu tout ce qu’elle racontait) :

— Petite brebiette toujours semble jeunette.

— Tu ne remarques donc rien ?

— J’ai de bons yeux, Belette.

— Hélas ! où a-t-elle passé, ta belette, ta belette ?

Je dis :

— « Elle a passé par ici, le furet du bois joli. » Elle se cache, elle fuit, elle s’est retirée. Mais je la vois toujours, je vois son fin museau et ses yeux de malice, qui me guettent et m’attirent au fond de son terrier.

— Il n’y a point de risque, dit-elle, que tu y entres. Renard, que tu as pris de panse ! Certes, chagrin d’amour ne t’a point fait maigrir.

— Je serais bien avancé ! dis-je. Le chagrin, faut le nourrir.

— Viens donc faire boire l’enfant.

Nous entrâmes à la ferme et nous nous attablâmes. Je ne sais plus trop bien ce que je bus ou mangeai, j’avais l’âme occupée ; mais je n’en perdis point un coup de dent ni de gosier. Les coudes sur la table elle me regardait faire : puis, elle dit en raillant :

— Es-tu moins affligé ?

— Comme dit la chanson, fis-je : corps vide, âme désolée ; et bien repu, âme consolée.

Sa grande bouche mince et moqueuse se taisait ; et tandis que pour faire le faraud, je disais je ne sais quoi, des sornettes, nos yeux se regardaient et pensaient au passé. Soudain :

— Breugnon ! dit-elle. Sais-tu ? Je ne l’ai jamais dit. Je puis bien le faire maintenant que cela ne sert plus à rien. C’était toi que j’aimais.

Je dis :

— Je le savais bien.

— Tu le savais, vaurien ! Eh ! que ne me l’as-tu dit ?

— Esprit de contradiction, il eût suffi que je le dise, pour que tu répondisses non.

— Qu’est-ce que cela pouvait te faire, si je pensais le contraire ? Est-ce la bouche qu’on baise, ou bien ce qu’elle dit ?

— C’est que la tienne, pardi, ne se contentait pas de dire. J’en ai su quelque chose, cette nuit que trouvai en ton four le meunier.

— C’est ta faute, dit-elle, le four ne chauffait pas pour lui. Certes, c’est la mienne aussi ; mais je fus bien punie. Toi qui sais tout, Colas, tu ne sais pourtant pas que je l’ai pris par dépit de ce que tu es parti. Ah ! comme je t’en ai voulu ! Je t’en voulais déjà, ce soir (t’en souviens-tu ? ) que tu m’as dédaignée.

— Moi ! dis-je.

— Toi, pendard, quand tu m’es venu cueillir dans mon jardin, un soir que j’étais endormie, et puis que tu m’as laissée à l’arbre, avec mépris.

Je poussai les hauts cris et je lui expliquai. Elle me dit :

— J’ai bien compris. Ne te donne pas tant de peine ! Grande bête ! Je suis sûre que si c’était à refaire…

Je dis :

— Je le referais.

— Imbécile ! fit-elle. C’est pour cela que je t’aimais. Alors, pour te punir, je me suis amusée à te faire souffrir. Mais je ne pensais pas que tu serais assez sot pour t’enfuir de l’hameçon (que les hommes sont lâches ! ) au lieu de l’avaler.

— Grand merci ! dis-je. Goujon aime l’appât, mais tient à ses boyaux.

Riant du coin de ses lèvres serrées, sans ciller :

— Quand j’ai su, reprit-elle, ta rixe avec cet autre, cet autre animal dont je ne sais plus le nom (j’étais en train de laver mon linge à la rivière, on me dit qu’il t’égorgeait), je lâchai mon battoir (eh ! vogue la galère) qui alla au fil de l’eau, et piétinant mon linge, culbutant mes commères, je courus sans sabots, courus à perdre haleine, je voulais te crier : « Breugnon ! tu n’es pas fou ? tu ne vois donc pas que je t’aime ? Tu seras bien avancé, quand tu te seras fait happer un de tes meilleurs morceaux par la gueule de ce loup ! Je ne veux point d’un mari détrenché, disloqué. Je te veux tout entier… » Ah ! landeridera, lanlaire, lanturlu, tandis que je faisais tous ces lantiponnages, ce maître hurluberlu lampait au cabaret, ne savait déjà plus pourquoi s’était battu, et bras dessus bras dessous, avec le loup s’enfuit (ah ! le lâche ! le lâche ! ), fuit devant la brebis !… Breugnon, que je t’ai haï !… Bonhomme, quand je te vois, quand je nous vois aujourd’hui, cela me paraît comique. Mais alors, mon ami, je t’aurais avec délices écorché, grillé vif ; et, ne pouvant te punir, c’est moi, puisque je t’aimais, c’est moi que je punis. L’homme au moulin s’offrit. Dans ma rage, je le pris. Si ce n’eût été cet âne, j’en aurais pris un autre. Faute d’un Martin Bâton, l’abbaye n’eût point chômé. Ah ! comme je me vengeai ! Je ne pensais qu’à toi, tandis qu’il…

— Je t’entends !

—…tandis qu’il me vengeait. Je pensais : « Qu’il revienne à présent ! Le chef te démange-t-il, Breugnon, en as-tu ton compte ? Qu’il revienne ! Qu’il revienne ! » … Hélas ! tu es revenu, plus tôt que je n’aurais voulu… Tu sais la suite. À mon sot je me trouvai attachée, pour la vie. Et l’âne (est-ce lui ou moi ? ) est resté au moulin.

Elle se tut. Je dis :

— Au moins, y es-tu bien ?

Elle haussa les épaules et dit :

— Aussi bien que l’autre.

— Diable ! fis-je, cette maison doit être un paradis ? Elle rit :

— Mon ami Carabi, tu l’as dit.

Nous parlâmes d’autre chose, de nos champs et de nos gens, de nos bêtes et de nos enfants, mais quoi que nous fissions, nous retournions au galop, retournions à nos moutons. Je pensais qu’elle serait bien aise de connaître les détails de ma vie, des miens, de ma maison ; mais je vis (ô femelles curieuses) qu’elle en savait là-dessus presque aussi long que moi. Puis, de fil en aiguille, voilà que l’on babille, de-ci, de-çà, à gauche, à dextre, contre-mont, contre-bas, pour la joie de jaser, sans savoir où l’on va. Tous deux, à qui mieux mieux, de dire des calembredaines : c’était un feu roulant, on en perdait haleine. Et point n’était besoin d’insister sur les mots : devant qu’ils fussent sortis encore du fourneau, étaient happés tout chauds.

Après avoir bien ri, je m’essuyais les yeux, lorsque j’entends sonner six heures au clocher.

— Bon Dieu, dis-je, je m’en vas !

— Tu as le temps, dit-elle.

— Ton mari va rentrer. À le voir, je ne tiens pas.

— Et moi donc ! répond-elle.

Par la fenêtre de la cuisine, on voyait la prairie, qui déjà commençait sa toilette du soir. Les rayons du soleil couchant frottaient de leur poussière d’or les milliers de brins d’herbe aux petits nez frémissants. Sur les galets polis un ruisselet sautait. Une vache léchait une branche de saule ; deux chevaux immobiles, l’un noir une étoile au front, l’autre gris pommelé, l’un appuyant sa tête sur la croupe de l’autre, rêvaient dans la paix du jour, après avoir brouté. Entrait dans la maison fraîche une odeur de soleil, de lilas, d’herbe chaude et de crottin doré. Et dans l’ombre de la chambre, profonde, moelleuse, fleurant un peu le moisi, montait de la tasse de grès que je tenais au poing, l’arôme affectueux du cassis bourguignon. Je dis :

— Qu’on est bien, ici !

— Et c’eût été ainsi tous les jours de la vie !

Elle me saisit la main.

Je dis (cela m’ennuyait d’être venu la voir, pour lui faire des regrets) :

— Oh ! tu sais, ma Belette, c’est peut-être mieux, tout compte fait, c’est peut-être mieux comme ça est ! Tu n’y as rien perdu. Pour un jour, ça va bien. Mais pour toute la vie, je te connais, je me connais, tu en aurais vite assez. Tu ne sais pas quel mauvais diable je fais, chenapan, fainéant, pochard, paillard, bavard, étourdi, entêté, goinfre, malicieux, querelleux, songe-creux, colérique, lunatique, diseur de billevesées. Tu aurais été, ma fille, malheureuse comme les pierres et tu te serais vengée. D’y penser seulement, mes cheveux se hérissent des deux côtés de mon front. Louange à Dieu qui sait tout ! Tout est bien comme il est.

Son regard sérieux et madré m’écoutait. Elle hocha du nez et fit :

— Tu dis vrai, Jacquet. Je le sais, je le sais, tu es un grand vaurien. (Elle n’en pensait rien.) Sans doute, tu m’aurais battue ; moi, je t’aurais fait cocu. Mais que veux-tu ? puisque aussi bien faut être l’un et l’autre en ce monde (c’est écrit dans les cieux), n’eût-il pas mieux valu que ce fût l’un par l’autre ?

— Sans doute, fis-je, sans doute…

— Tu n’as pas l’air convaincu.

— Je le suis, dis-je. Tout de même de ce double bonheur faut savoir se passer.

Et me levant, je conclus :

— Point de regrets, Belette ! D’une façon ou de l’autre, à présent ce serait de même. Qu’on ne s’aime pas ou qu’on s’aime, quand on est comme nous au bout de son rouleau, c’est passé, c’est passé, c’est comme s’il n’y avait rien eu.

Elle me dit :

— Menteur !

(Et comme elle disait vrai ! )

    • *

Je l’embrassai, je partis. Des yeux, elle me suivit, sur le seuil appuyée au chambranle de la porte. L’ombre du grand noyer s’allongeait devant nous. Je ne me retournai pas que je n’eusse tourné le coude du chemin, et que je ne fusse bien sûr que je ne verrais plus rien. Alors, je m’arrêtai pour reprendre mon souffle. L’air était embaumé d’un berceau de glycine. Et les bœufs blancs au loin mugissaient dans les prés.

Je me remis en marche ; et, coupant au plus court, je laissai le chemin, je gravis le coteau, je partis à travers vignes, et m’enfonçai sous bois. Ce n’était pourtant pas afin de revenir plus vite. Car, une demi-heure après, je me trouvai toujours à la lisière du bois, sous les ramures d’un chêne, immobile, debout, et bayant aux corneilles. Je ne savais ce que je faisais. Je pensais, je pensais. Le ciel rouge s’éteignait. Je regardais mourir ses reflets sur les vignes aux petites feuilles nouvelles, brillantes, vernissées, vineuses et dorées. Un rossignol chantait… Au fond de ma mémoire, dans mon cœur attristé, un autre rossignol chantait. Un soir pareil à celui-ci. J’étais avec ma mie. Nous montions un coteau que tapissaient les vignes. Nous étions jeunes, joyeux, grands parleurs et rieurs. Soudain, je ne sais pas ce qui se passa dans l’air, le souffle de l’angélus, l’haleine de la terre, dans le soir, qui s’étire et soupire, et vous dit : « Viens à moi », la douce mélancolie qui tombe de la lune… Nous avons fait silence, tous deux, et tout d’un coup nous prîmes la main, et sans nous dire un mot, et sans nous regarder, nous restions immobiles. Alors monta des vignes, sur lesquelles la nuit de printemps s’était posée, la voix du rossignol. Pour ne pas s’endormir sur les ceps dont les vrilles traîtresses s’allongeaient, s’allongeaient, s’allongeaient, autour de ses petons à s’enrouler cherchaient, pour ne pas s’endormir chantait à perdre haleine sa vieille cantilène le rossignol d’amour :

  « La vigne pouss’pouss’pouss’pouss’
 Je n’dors ni nuit ni jour… » 

Et je sentis la main de Belette qui disait :

Je te prends et je suis prise. Vigne, pousse, pousse et nous lie !

Nous descendîmes la colline. Près de rentrer, nous nous déprîmes. Depuis lors, plus ne nous prîmes. Ah ! rossignol, tu chantes toujours. Pour qui ton chant ? Vigne, tu pousses. Pour qui tes liens, amour ?…

Et la nuit était là. Et le nez vers le ciel, je regardais, appuyé des fesses sur les mains, des mains sur mon bâton, comme un pic sur sa queue ; je regardais toujours vers le faîte de l’arbre, où fleurissait la lune. J’essayai de m’arracher au charme qui me tenait. Je ne pus. Sans doute l’arbre me liait de son ombre magique, qui fait perdre la route et le désir de la trouver. Une fois, deux fois, trois fois, je fis le tour, je le refis ; à chaque fois, je me revis, au même point, enchaîné.

Lors, j’en pris mon parti, et m’étendant sur l’herbe, je logeai, cette nuit, à l’enseigne de la lune. Je ne dormis pas beaucoup dans cette hôtellerie. Mélancoliquement, je ruminais ma vie. Je pensais à ce qu’elle aurait pu être, à ce qu’elle avait été, à mes rêves écroulés. Dieu ! que de tristesses on trouve au fond de son passé, dans ces heures de la nuit où l’âme est affaiblie ! Qu’on se voit pauvre et nu, quand se lève devant la vieillesse déçue l’image de la jeunesse d’espérance vêtue !… Je récapitulais mes comptes et mes mécomptes, et les maigres richesses que j’ai dans mon escarcelle : ma femme qui n’est point belle, et bonne tout autant ; mes fils qui sont loin de moi, ne pensent rien comme moi, n’ont de moi que l’étoffe ; les trahisons d’amis et les folies des hommes ; les religions meurtrières et les guerres civiles ; ma France déchirée ; les rêves de mon esprit, mes œuvres d’art pillées ; ma vie, une poignée de cendres, et le vent de la mort qui vient… Et pleurant doucement, mes lèvres appuyées contre le flanc de l’arbre, je lui confiais mes peines, blotti entre ses racines, comme en les bras d’un père. Et je sais qu’il m’écoutait. Et sans doute qu’après, à son tour, il parla et qu’il me consola. Car lorsque, quelques heures plus tard, je m’éveillai, nez en terre et ronflant, de ma mélancolie plus rien ne me restait, qu’un peu de courbature au cœur endolori et une crampe au mollet.

Le soleil s’éveillait. L’arbre, plein d’oiseaux, chantait. Il ruisselait de chants, comme une grappe de raisin qu’on presse entre ses mains. Guillaumet le pinson, Marie Godrée la rouge-gorge, et la limeuse de scie, et la grise Sylvie, fauvette qui babille, et Merlot mon compère, celui que je préfère, parce que rien ne lui fait, ni froid, ni vent, ni pluie, et que toujours il rit, toujours de bonne humeur, le premier à chanter dès l’aube, et le dernier, et parce qu’il a, comme moi, le pif enluminé. Ah ! les bons petits gars, de quel cœur ils braillaient. Aux terreurs de la nuit ils venaient d’échapper. La nuit, grosse de pièges, qui, chaque soir, descend sur eux comme un filet. Ténèbres étouffantes… qui de nous périra… Mais, farirarira !… aussitôt que se rouvre le rideau de la nuit, dès que le rire pâle de l’aurore lointaine commence à ranimer le visage glacé et les lèvres blanchies de la vie…, oy ty, oy ty, la la-i, la la la, laderi, la rifla…, de quels cris, mes amis, de quels transports d’amour ils célèbrent le jour ! Tout ce qu’on a souffert, ce qu’on a redouté, l’épouvante muette et le sommeil glacé, la nuit, tout, oy ty, tout… frrtt… est oublié. Ô jour, ô jour nouveau !… Apprends-moi, mon Merlot, ton secret de renaître, à chaque aube nouvelle, avec la même foi inaltérable en elle !…

Il continuait de siffler. Sa robuste ironie me ragaillardissait. Sur la terre accroupi, je sifflai comme lui. Le coucou…, « cocu blanc, cocu noir, gris cocu nivernais », jouait à cache-cache, au fond de la forêt.

« Coucou, coucou, le diable te cass’le cou ! » 

Avant de me relever, je fis une cabriole. Un lièvre qui passait, m’imita : il riait ; sa lèvre était fendue, à force d’avoir ri. Je me remis en marche, chantai à pleins poumons :

— Tout est bon, tout est bon ! Compagnons, le monde est rond. Qui ne sait nager, il va au fond. Par mes cinq sens ouverts à fenêtres larges, à pleins battants, entre, monde, coule en mon sang ! Vais-je bouder la vie, ainsi qu’un grand niais, parce que je n’ai point d’elle tout ce que j’en voudrais ? Quand on se met à vouloir, « Si j’avais… Quand j’aurai… », il n’y a plus moyen de jamais s’arrêter ; on est toujours déçu, on souhaite toujours plus qu’il ne vous est donné ! Même M. de Nevers. Même le Roi. Même Dieu le Père. Chacun a ses limites, chacun est dans sa sphère. Vais-je m’agiter, gémir, parce que je n’en puis sortir ? Serais-je mieux, ailleurs ? Je suis chez moi, j’y reste, et resterai, corbleu, si longtemps que je peux. Et de quoi me plaignais-je ? On ne me doit rien, en somme. J’aurais pu ne pas vivre… Bon Dieu ! lorsque j’y pense, j’en ai froid dans le dos. Ce beau petit univers, cette vie, sans Breugnon ! Et Breugnon, sans la vie ! Quel triste monde, ô mes amis !… Tout est bien comme il est. Foin de ce que je n’ai point ! Mais ce que j’ai, je le tiens…

    • *

Avec un jour de retard, je revins à Clamecy. Je vous laisse à penser comme j’y fus accueilli. Je ne m’en souciai guère ; et montant au grenier, ainsi que vous le voyez, j’ai mis sur le papier, hochant du nez, parlant tout seul, tirant la langue de côté, mes peines et mes plaisirs, les plaisirs de mes peines…

 Ce qui est grief à supporter
 Est, après, doux à raconter.  VI

LES OISEAUX DE PASSAGE OU LA SÉRÉNADE À ASNOIS Juin.

Hier matin, nous apprîmes le passage à Clamecy de deux hôtes de marque, Mlle de Termes et le comte de Maillebois. Ils ne s’arrêtèrent point et continuèrent leur route jusqu’au château d’Asnois, où ils doivent séjourner trois ou quatre semaines. Le conseil des échevins décida, suivant l’usage, d’envoyer le lendemain aux deux nobles oiseaux une délégation, afin de leur présenter, au nom de la cité, nos congratulations pour leur heureux voyage. (On dirait que c’est miracle quand un de ces animaux s’en vient dans son carrosse rembourré, bien au chaud, de Paris à Nevers, sans se tromper d’ornière ou se casser les os ! ) Toujours suivant les us, le conseil décida d’y joindre, pour leur bec, quelques friands gâteaux, orgueil de la cité, de gros biscuits glacés, notre spécialité. (Mon gendre, pâtissier, Florimond Ravisé, en fit mettre trois douzaines. Ces messieurs du conseil se contentaient de deux ; mais notre Florimond, qui est aussi échevin, fait tout avec largesse : à seize sols la pièce : c’est la ville qui paie.) Enfin, pour enchanter tous leurs sens à la fois, et parce que, paraît-il, on mange mieux en musique (je n’en ai cure, moi, si je mange et je bois), on chargea quatre maîtres croque-notes de choix, deux violes, deux hautbois, en plus un tambourin, d’aller sur leurs crincrins sonner la sérénade aux hôtes du château, en enfournant le gâteau.

Je me mis de la bande, avec mon flageolet, sans qu’on m’en eût prié. Je ne pouvais manquer une occasion de voir des figures nouvelles, surtout quand il s’agit de volailles de cour (non point de basse-cour ; je vous prends à témoin que je n’ai rien dit de tel). J’aime leur fin plumage, leur babil et leurs mines, quand ils se lissent les plumes, ou vont se dandinant, tordant le cul, nez au vent, et décrivant des ronds avec leurs ailes, leurs pattes et leurs pilons. D’ailleurs, qu’il soit de cour ou d’ailleurs, d’où qu’il vienne, qui m’apporte du nouveau pour moi est toujours beau. Je suis fils de Pandore, j’aime lever le couvercle de toutes boîtes, de toutes âmes, blanches, crasseuses, grasses, maigres, nobles ou basses, fureter dans les cœurs, savoir ce qui s’y passe, m’enquérir des affaires qui ne me regardent pas, mettre mon nez partout, flairer, humer, goûter. Je me ferais fouetter, par curiosité. Mais je n’en oublie pas (vous pouvez être tranquilles) de mélanger toujours le plaisant à l’utile ; et comme justement pour le sire d’Asnois j’avais en mon atelier deux grands panneaux sculptés, je trouvai bien commode de les faire porter, sans bourse délier, sur une des charrettes, avec les délégués, les violes, les hautbois et les biscuits glacés. Nous avions pris aussi avec nous ma Glodie, la fille de Florimond, pour profiter du char (c’était une occasion), sans qu’il en coûtât rien. Et un autre échevin emmenait son garçon. Enfin, l’apothicaire chargea sur la voiture des sirops, hypocras, hydromel, confitures, qu’il prétendait offrir, étant de ses produits, aux frais de Clamecy. Je note que mon gendre le trouvait fort mauvais, disant que ce n’était la coutume et que si chaque maître, boucher, boulanger, cordonnier, barbier, et cætera, en voulait faire ainsi, on ruinerait la ville et les particuliers. Il n’avait point si tort ; mais l’autre était échevin, comme lui, Florimond : n’y avait rien à dire. Les petits sont sujets aux lois ; et les autres les font.

On partit sur deux chars : le maire, les panneaux, les cadeaux, les marmots, les quatre musiciens et les quatre échevins. Mais moi, j’allais à pied. Bon pour les impotents de se faire charroyer, comme veaux à l’abattoir ou vieilles au marché ! À vrai dire, le temps n’était pas des plus beaux. Le ciel était pesant, orageux, farineux. Phébus dardait son œil rond et brûlant sur nos nuques. La poussière et les mouches s’élevaient de la route. Mais à part Florimond, qui craint pour son teint blanc, plus qu’une demoiselle, nous étions tous contents : un ennui partagé est un amusement.

Aussi longtemps qu’on vit la tour de Saint-Martin, chacun des beaux messieurs garda l’air compassé. Mais sitôt qu’on fut hors des yeux de la cité, tous les fronts s’éclaircirent, et les esprits se mirent, comme moi, en bras de chemise. On échangea d’abord quelques propos salés. (C’est la façon chez nous de se mettre en appétit.) Puis l’un chanta, puis l’autre ; je crois, Dieu me pardonne, que ce fut le maire en personne qui entonna le couplet. Je jouai de mon flageolet. Tous les autres s’en mirent. Et, perçant le concert des voix et des hautbois, la petite voix grêle de ma Glodie montait, voletait et piaillait, piaillait comme un moineau.

On n’allait pas très vite. D’eux-mêmes, les bidets, aux montées, s’arrêtaient, soufflaient, pétaradaient. Pour reprendre la route, on attendait qu’ils eussent exhalé leur musique. À la côte de Boychault, notre tabellion, maître Pierre Delavau, nous fit faire un crochet (on ne pouvait lui refuser : il était le seul échevin qui n’eût rien demandé) pour aller, chemin faisant, dresser chez un client un projet de testament. Chacun le trouva bon ; mais ce fut un peu long ; et notre Florimond, s’accordant sur ce point avec l’apothicaire, trouva encore matière à récrimination. « J’aime mieux un raisin, voire trop vert, pour moi que deux figues pour toi. » Maître Pierre Delavau n’en termina pas moins, sans hâte, son affaire ; fallut bien que l’acceptât, mi-figue, mi-raisin, monsieur l’apothicaire.

Enfin, nous arrivâmes (l’on finit toujours par arriver), comme la moutarde après dîner. Nos oiseaux sortaient de table, lorsque entra le dessert par nos mains apporté. Mais ils en furent quittes pour recommencer : oiseaux mangent toujours. Nos messieurs du conseil, aux approches du château, avaient eu soin de faire un arrêt pénultième, afin de revêtir leurs robes d’apparat, à l’abri du soleil soigneusement pliées, leurs belles robes de lumière, chaudes aux yeux, riantes au cœur, de soie verte pour le maire et de laine jaune clair pour ses quatre compères : on eût dit un concombre et quatre potirons. Nous entrâmes en faisant sonner nos instruments. Au bruit, l’on vit sortir des fenêtres les têtes des valets désœuvrés. Nos quatre vêtus-de-laine et l’habillé-de-soie montèrent le perron, à la porte duquel daignèrent se montrer (je ne voyais pas très bien) sur deux fraises deux têtes ( « à la fraise on connaît la bête » ), frisées, enrubannées, ainsi que deux moutons. Nous autres, croque-musique et croquants, nous restions au milieu de la cour. En sorte que je ne pus entendre de si loin le beau discours latin que fit notre notaire. Mais je m’en consolai : car crois que maître Pierre fut seul à l’écouter. Je me gardai bien, en revanche, de manquer le spectacle de ma petite Glodie, montant à pas menus les marches de l’escalier, ainsi qu’une Marie dans la Présentation, et serrant contre son giron, entre ses deux menottes, la corbeille de biscuits étagés qui montaient jusqu’à son menton. Elle n’en perdit pas un : elle les couvait des yeux et des bras, la gourmande, la friponne, la mignonne… Dieu ! je l’aurais mangée…

Le charme de l’enfance est comme une musique ; elle entre dans les cœurs plus sûrement que celle que nous exécutions. Les plus fiers s’humanisent ; on redevient enfant, on oublie un instant son orgueil et son rang. Mlle de Termes sourit à ma Glodie, gentiment, la baisa, l’assit sur ses genoux, la prit par le menton, et rompant au mitan un biscuit, elle dit : « Tends ton bec, partageons… » et mit le plus gros bout dans le petit four rond. Alors, moi, dans ma joie, je criai à pleine voix :

— Vive la bonne et belle, la fleur du Nivernois !

Et sur mon flageolet, je fis un joyeux trait, qui fendit l’air, ainsi qu’avec son cri aigu, l’hirondelle.

Tous, aussitôt, de rire, en se tournant vers moi ; et Glodie bât des mains, en criant :

— Père-grand !

M. d’Asnois m’appelle :

— C’est ce fou de Breugnon…

(Il s’y connaît, ma foi. Il l’est autant que moi.)

Il me fait signe. Je viens avec mon flageolet, je monte d’un pas guilleret, et je salue…

 (Courtois de bouche, main au bonnet, 
 Peu couste et bon est.)

…je salue à droite, à gauche, je salue devant, derrière, je salue chacun, chacune. Et cependant, d’un œil discret, j’observe et tâche de faire le tour de la demoiselle suspendue dans son vaste vertugadin (on eût dit un battant de cloche) ; et la déshabillant (en pensée, cela s’entend), je ris de la voir perdue, toute menue et nue dessous ses aflutiaux. Elle était longue et mince, un peu noire de peau et très blanche de poudre, de beaux yeux bruns luisants comme des escarboucles, nez de petit goret fureteur et gourmand, bouche bonne à baiser, grasse et rouge, et sur les joues des friselis de boucles. Elle dit, en me voyant, d’un air condescendant :

— C’est à vous cette belle enfant ?

Je réplique finement :

— Que savons-nous, madame ? Voici monsieur mon gendre. C’est à lui d’en répondre. Je n’en réponds pour lui. En tout cas, c’est notre bien. Aucun ne nous le réclame. Ce n’est pas comme l’argent. « Enfants sont richesse de pauvres gens. »

Elle daigna sourire, et mon sire d’Asnois s’esclaffa à grand bruit. Florimond rit aussi ; mais son rire était jaune. Moi, je restais sérieux, je faisais le béjaune. Alors l’homme à la fraise et la dame à la cloche voulurent condescendre à me questionner (ils m’avaient pris tous deux pour un ménétrier) sur ce que pouvait bien rapporter mon métier. Je réponds comme de juste :

— Autant que rien…

Sans dire ce que je faisais, d’ailleurs. Pourquoi l’aurais-je dit ? Ils ne me le demandaient point. J’attendais, je voulais voir, je me divertissais. Je trouve assez plaisante la hauteur familière et cérémonieuse que tous ces beaux messieurs, ces riches, croient devoir prendre avec ceux qui n’ont rien et sont gueux ! Il semble que toujours ils leur fassent la leçon. Un pauvre est un enfant, il n’a pas sa raison… Et puis (on ne le dit pas, mais on le pense), c’est sa faute : Dieu l’a puni, c’est bien ; le bon Dieu soit béni ! Comme si je n’étais point là, le Maillebois disait tout haut à sa commère :

— Puisque aussi bien, madame, nous n’avons rien à faire, profitons de ce pauvre hère ; il a l’air un peu niais, il va de-ci, de-là, sonnant du flageolet : il doit connaître bien le peuple des cabarets. Enquérons-nous de lui de ce que la province pense, si tant est…

— Chut !

—… Si tant est qu’elle pense.

On me demanda donc :

— Eh bien, bonhomme, dis-nous, quel est l’esprit du pays ?

Je répète :

— L’esprit ?

en prenant l’air d’un abruti.

Et je clignais de l’œil à un gros sieur d’Asnois, qui se tirait la barbe et me laissait aller, riant sous sa large patte.

— L’esprit ne m’a pas l’air de courre la province, dit l’autre avec ironie. Je te demande, bonhomme, ce qu’on pense, ce qu’on croit. Est-on bon catholique ? Est-on dévoué au roi ?

Je réponds :

— Dieu est grand, et le roi est très grand. On les aime bien tous deux.

— Et que pense-t-on des princes ?

— Ce sont de grands messieurs.

— On est donc avec eux ?

— Oui-dà, monseigneur, oui.

— Et contre Concini ?

— On est pour lui, aussi.

Comment, diable, comment ! Mais ils sont ennemis !

— Je ne dis pas… Cela se peut… On est pour tous les deux.

— Il faut choisir, par Dieu !

— Est-ce qu’il le faut, monsieur ? Ne puis m’en dispenser ? En ce cas, je le veux. Pour qui est-ce que je suis ?… Monsieur, je vous le dirai un de ces quatre lundis. Je m’en vas y penser. Mais il me faut le temps.

— Eh ! qu’est-ce que tu attends ?

— Mais, monsieur, de savoir qui sera le plus fort.

— Coquin, n’as-tu pas honte ? N’es-tu pas capable de distinguer le jour de la nuit et le roi de ses ennemis ?

— Ma foi, monsieur, nenni. Vous m’en demandez trop. Je vois bien qu’il fait jour, je ne suis pas aveugle ; mais entre gens du roi et gens des seigneurs princes, pour ce qui est de faire choix, vraiment je ne saurais dire lesquels boivent le mieux et font plus de dégâts. Je n’en dis point de mal ; ils ont bon appétit : c’est qu’ils se portent bien. Bonne santé à vous je souhaite pareillement. Les beaux mangeurs me plaisent ; j’en ferais bien autant. Mais pour ne rien celer, j’aime mieux mes amis qui mangent chez les autres.

— Drôle, tu n’aimes donc rien ?

— Monsieur, j’aime mon bien.

— Ne peux-tu l’immoler à ton maître, le roi ?

— Je le veux bien, monsieur, si ne puis autrement. Mais je voudrais pourtant savoir, si nous n’étions en France quelques-uns qui aimons nos vignes et nos champs, ce que le roi pourrait se mettre sous la dent ! À chacun son métier. Les uns mangent. Les autres… les autres sont mangés. La politique est l’art de manger. Pauvres gens, que pourrions-nous en faire ? À vous la politique, et à nous notre terre ! Avoir une opinion, ce n’est pas notre affaire. Nous sommes ignorants. Que savons-nous, sinon, comme Adam notre père, — (il fut aussi le vôtre, dit-on ; mais quant à moi, je n’en crois rien, pardon…, votre cousin peut-être…)— que savons-nous, sinon donc engrosser la terre et la rendre féconde, creuser, labourer ses flancs, semer, faire pousser l’avoine et le froment, tailler, greffer la vigne, faucher, moissonner les gerbes, battre le grain, fouler la grappe, faire le vin, le pain, fendre le bois, tailler la pierre, couper le drap, coudre le cuir, forger le fer, ciseler, menuiser, creuser les canaux et les routes, bâtir, dresser les villes avec leurs cathédrales, ajuster de nos mains sur le front de la terre la parure des jardins, faire fleurir sur les murs et les panneaux de bois l’enchantement de la lumière, dévêtir de la gaine de pierre qui les enserre les beaux corps blancs et nus, attraper à l’affût dans l’air les sons qui passent et les emprisonner dans les flancs brun doré d’un violon gémissant ou dans ma flûte creuse, enfin nous rendre maîtres de la terre de France, du feu, de l’eau, de l’air, des quatre-s éléments, et les faire servir à votre amusement…, que savons-nous de plus, et comment aurions-nous la prétention de croire que nous comprenions rien aux affaires publiques, aux querelles des princes, sacrés desseins du roi, jeux de la politique, et autres métaphysiques ? Il ne faut pas, monsieur, péter plus haut que son cul. Nous sommes bêtes de somme et faits pour être battus. D’accord ! Mais de quel poing il nous agrée le plus, et quelle trique nous est le plus moelleuse au dos…, grave question, monsieur, trop forte pour mon cerveau ! À vous dire le vrai, l’un ou l’autre, peu m’en chaut. Faudrait, pour vous répondre, avoir la trique à la main, soupeser l’une et l’autre, et l’essayer très bien. Faute de quoi, patience ! Souffre, souffre, enclumeau. Souffre, tant qu’es enclumeau. Frappe, quand tu seras marteau…

L’autre, indécis, me regardait, le nez fronçait, et ne savait s’il devait rire ou se fâcher, lorsqu’un écuyer de la suite, qui m’avait vu jadis chez feu notre bon duc de Nivernois, dit :

— Monseigneur, je le connois, l’original : bon ouvrier, fin menuisier, grand parolier. Il est sculpteur, de son métier.

Le noble sieur ne sembla point, pour cet avis, modifier son opinion sur Breugnon ; ne commença de témoigner quelque intérêt à sa chétive personne ( « chétive » est mis là, mes fils, par modestie : car je pèse un peu moins qu’un muid) que lorsqu’il sut par l’écuyer et par son hôte, mons d’Asnois, que de mes œuvres tel et tel prince faisaient cas. Il ne fut pas lors le dernier à s’extasier sur la fontaine qu’en la cour on lui montra, par moi sculptée, représentant fille troussée qui porte dans son tablier deux canards se débattant, ouvrant le bec, l’aile battant. Après, il vit dans le château des meubles miens et des panneaux. M. d’Asnois se pavanait. Ces riches bêtes ! On dirait que cette œuvre qu’ils ont payée, de leurs deniers, ils l’ont créée !… Le Maillebois, pour m’honorer, jugea séant de s’étonner que je restasse en ce pays, étouffé, loin des grands esprits de Paris, et demeurasse cantonné en ces travaux de patience, de vérité, rien d’inventé, — d’attention, nulle envolée, — d’observation, point d’idées, point de symbole, allégorie, philosophie, mythologie, — bref, rien de tout ce qui assure le connaisseur que c’est de la grande sculpture. (Un grand seigneur n’admire rien qui ne soit grand.)

Je répondis modestement (humble je suis, un peu benêt) que je savais très bien le peu que je valais, que chacun dans ses limites doit s’enfermer. Un pauvre homme de notre sorte n’a rien vu, rien entendu, ne connaît rien, donc il se tient, quand il est sage, à l’humble étage du Parnasse, où l’on s’abstient de tout dessein vaste et sublime ; et de la cime où se profilent les ailes du sacré cheval, détournant ses yeux effrayés, il creuse en bas, au pied du mont, la carrière dont les pierres pourront servir à sa maison. D’esprit borné par pauvreté, il ne fait rien, ne conçoit rien qui ne soit d’usage quotidien. L’art utile, voilà son lot.

— L’art utile ! Les deux mots jurent ensemble, dit mon sot. Il n’est de beau que l’inutile.

— Grande parole ! acquiesçai-je. Il est bien vrai. Partout dans l’art et dans la vie. Rien n’est plus beau qu’un diamant, un prince, un roi, un grand seigneur ou une fleur.

Il s’en alla, content de moi. M. d’Asnois me prit le bras et me souffla :

— Maudit farceur ! As-tu fini de te gausser ? Oui, fais la bête. Agnelet bée, je te connais. Ne dis pas non. Pour ce beau fraisier de Paris, cueille à ton gré, vas-y, mon fils ! Mais si jamais tu t’avisais de t’attaquer à moi aussi, garde, Breugnon, mon garçon ! Car tu auras du bâton.

Je protestai :

— Moi, monseigneur ! M’attaquer à Votre Grandeur ! Mon bienfaiteur ! Mon protecteur ! Est-il possible de prêter à Breugnon cette noirceur ?… Passe encore d’être noir, mais par Dieu, d’être bête ! À d’autres, s’il vous plaît ! Ce n’est pas notre fait. Grand merci, j’aime trop ma peau, pour ne pas bien respecter celle qui sait se faire respecter. Je ne m’y frotte ; ouais, pas si sot ! Car vous êtes non seulement le plus fort (cela va de soi), mais beaucoup plus malin que moi. Eh ! je ne suis qu’un renardeau, près de Renard en son château. Combien de tours en votre sac ! Que vous en avez mis dedans, jeunes et vieux, fous et prudents !

Il s’épanouit. Rien ne plaît tant que d’être loué pour le talent qu’on a le moins.

— C’est bon, dit-il, maître bavard. Laissons mon sac, voyons plutôt ce que tu portes dans le tien. Car je me doute que si tu viens, ce n’est pour rien.

— Voyez, voyez, vous l’avez, dis-je, encore deviné ! On est de verre. Vous lisez dans les cœurs, tout comme Dieu le Père.

« Je déballai mes deux panneaux, ainsi qu’une œuvre italienne (une

Fortune sur sa roue, jadis achetée à Mantoue), que je donnai, ne sais comment, vieil étourdi, comme mienne. On les loua modérément… Ensuite (quelle confusion ! ) je leur montrai une œuvre mienne (un médaillon de jouvencelle), que je donnai pour italienne. On s’écria, se récria, on fit des ho ! on fit des ha ! On pâma d’admiration. Le Maillebois qui en béait, dit qu’on y voyait le reflet du ciel latin, du sol deux fois béni des dieux, de Jésus-Christ et de Jupin. M. d’Asnois, qui en brayait, m’en compta trente et six ducats, — de l’autre, trois.

    • *

Nous repartîmes, vers le soir. En revenant, pour amuser la compagnie, je racontai qu’une autre fois, M. le duc de Bellegarde était venu à Clamecy tirer l’oiseau. Le bon seigneur ne voyait pas à quatre pas. J’étais chargé, quand il tirait, de faire choir l’oiseau de bois, et en son lieu de présenter, prompt et adroit, un autre droit au cœur troué. On rit beaucoup ; et après moi, chacun à son tour dégoisa quelque bon trait de nos seigneurs… Ces bons seigneurs ! quand ils s’ennuient en leur grandeur royalement, ah ! que ne peuvent-ils savoir combien ils sont pour nous plaisants !

Mais, j’attendis, pour le récit du médaillon, que nous fussions, la porte close, à la maison. Quand il le sut, mon Florimond me reprocha amèrement d’avoir vendu à si bon compte, comme mienne, l’œuvre italienne, puisqu’ils avaient si fort goûté et payé celle qui ne l’était que de nom. Je répondis que je voulais me divertir des gens, oui bien, mais les plumer, pour cela non ! Il s’acharnait, me demandant avec aigreur la belle jambe que cela pouvait me faire de m’amuser à mes dépens ! Que sert de se moquer des gens, si l’on n’en a pour son argent ?

Lors, Martine, ma bonne fille, lui dit avec grande sagesse :

— Ainsi, nous sommes, Florimond, petits et grands, dans la famille, toujours contents, toujours contant et nous riant des contes que nous nous contons. Va, ne t’en plains pas, mon bon ! Car c’est à cela que tu dois de n’être pas dix-cors encore. De savoir que je puis te tromper, à tous moments, me cause tant d’amusement que je me passe de le faire… Mais ne prends pas un air si sombre ! Point de regrets ! Car c’est comme si tu l’étais. Rentre tes cornes, limaçon. J’en vois l’ombre.


VII

VII


LA PESTE

LA PESTE

Premiers jours de juillet. On dit bien : « Le mal s’en va-t-à pied, mais il vient à cheval. » Il s’est mis postillon de rouliers d’Orléans pour nous rendre visite. Lundi de la semaine passée, un cas de pestilence fut semé à Saint-Fargeau. Mauvaise graine, prompte croissance. À la fin de la semaine, il y en avait dix autres. Puis, puis, se rapprochant de nous, hier, la peste éclate à Coulanges-la-Vineuse. Beau bruit dans la mare aux canards ! Tous les braves ont pris les jambes à leur cou. Nous avons emballé femmes, enfants et oisons, et nous les avons expédiés au loin, à Montenoison. À quelque chose malheur est bon. N’y a plus de caquet

dans ma maison. Florimond est parti aussi avec les dames, prétextant, le capon, qu’il ne pouvait quitter sa Martine près d’accoucher. Des gros messieurs, beaucoup trouvèrent de bonnes raisons pour faire un tour de promenade, la voiture attelée ; le jour leur sembla bon pour aller voir comment se portaient leurs moissons. Nous autres qui restions, nous faisions les farceurs. Nous nous gaussions de ceux qui prenaient des précautions. MM. les échevins avaient posé des gardes aux portes de la ville, sur la route d’Auxerre, avec ordre sévère de chasser tous les pauvres et manants du dehors qui essaieraient d’entrer. Pour les autres, gens à huppe et bourgeois dont la bourse était saine, ils devaient se soumettre du moins à la visite de nos trois médecins, maître Etienne Loyseau, maître Martin Frotier, et maître Philibert des Veaux, affublés pour parer aux assauts du fléau d’un long nez plein d’onguents, d’un masque et de lunettes. Cela nous faisait bien rire ; et maître Martin Frotier, qui était un bon homme, ne put tenir son sérieux. Il arracha son nez, disant qu’il ne se souciait de faire la coquecigrue et qu’il ne croyait point à ces billevesées. Oui, mais il en mourut. Il est vrai que maître Etienne Loyseau, qui croyait à son nez et couchait avec lui, mourut ni plus ni moins. Et seul en réchappa maître Philibert des Veaux, qui, plus avisé que ses confrères, abandonna non son nez, mais son poste… Çà, je brûle l’étape, et me voici déjà à la queue de l’histoire, avant d’avoir seulement arrondi mon exorde ! Recommençons, mon fils, et de nouveau prenons notre chèvre à la barbe. Cette fois, la tiens-tu ?…

Donc nous faisions les bons Richard-sans-peur. On se croyait si sûr que la peste ne nous ferait pas l’honneur de sa visite ! Elle avait le nez fin, disait-on ; le parfum de nos tanneries l’offusquait (chacun sait qu’il n’y a rien de plus sain). La dernière fois qu’elle vint dans le pays (c’était vers l’an mil cinq cent quatre-vingts, j’avais l’âge d’un vieux bœuf, quatorze ans), elle avança le nez jusqu’au seuil de notre huis, et puis, l’ayant flairé, s’en était retournée. Ce fut alors (nous les avons bien plaisantés depuis) que les gens de Châtel-Censoir, mécontents de leur patron, le grand saint Potentien qui les protégeait mal, l’avaient mis à la porte, prirent à l’essai un autre, puis un autre, puis un autre ; ils en changèrent sept fois, élisant tour à tour Savinien et Pellerin, Philibert et Hilaire. Même, ne sachant plus à quel saint se vouer, ils se vouèrent à celui (les gaillards ! ) d’une sainte, et, faute de Potentien, ils prirent Potentiane.

Nous nous remémorions, en riant, cette histoire, bons lurons, fanfarons et vaillants esprits forts. Pour montrer que nous ne donnions dans ces superstitions, non plus que dans celles des médecins, échevins, nous allâmes bravement à la porte du Chastelot faire la conversation par-dessus les fossés avec ceux qui restaient sur l’autre rive échoués. Même, par forfanterie, certains trouvaient moyen de se glisser dehors et d’aller boire une pinte dans une auberge proche, avec quelqu’un de ceux au nez de qui la porte du paradis était fermée, voire avec un des anges postés pour la garder (car ils ne prenaient pas leur faction au sérieux). Moi, je faisais comme eux. Pouvais-je les laisser seuls ? Était-il supportable que d’autres, à ma barbe, s’ébaudissent, s’ébattissent et dégustassent ensemble fraîches nouvelles et vin frais ? J’en eusse crevé de dépit.

Je sortis donc, voyant un vieux fermier que je connaissais bien, le père Grattepain, de Mailly-le-Château. Nous trinquâmes ensemble. C’était un gros réjoui, rond, rouge et râblé, qui luisait au soleil de sueur et de santé. Il faisait le glorieux, encore bien plus que moi, narguant la maladie et disant que c’était invention des médecins. Il n’y avait que de pauvres hères, à l’en croire, qui mouraient, non de mal, mais de peur.

Il me disait :

— Je vous donne ma recette pour rien :

 Tiens tes pieds bien au chaud, 
 Tiens vides tes boyaux.
 Ne vois pas Marguerite, 
 De tout mal seras quitte.

Nous passâmes une bonne heure à nous souffler dans le nez. Il avait la manie de vous tapoter la main et de vous pétrir la cuisse ou le bras, en parlant. Je n’y pensais pas alors. J’y pensai, le lendemain.

Le lendemain, le premier mot que me dit mon apprenti fut :

— Vous savez, patron, le père Grattepain est mort…

Ah ! je ne fus pas fier, j’en eus froid dans le dos. Je me dis :

— Mon pauvre ami, tu peux graisser tes bottes ; ton histoire est finie, ou ne tardera guère… Je vais à mon établi, je me mets à bricoler, afin de me distraire ; mais je vous prie de croire que je n’avais guère la tête à ce que je fabriquais. Je pensais :

— Sotte bête ! Cela t’apprendra à faire le malin.

Mais en Bourgogne, nous ne sommes pas hommes à nous casser la tête sur ce qu’il fallait faire, le jour d’avant-hier. Nous sommes dans cette journée. Par saint Martin, tenons-nous-y ! Il s’agit de se défendre. L’ennemi ne m’a pas encore. Je songeai, un moment, à demander conseil à la boutique de saint Cosme (les médecins, vous m’entendez bien). Mais je n’eus garde, et n’en fis rien. J’avais, malgré mon trouble, suffisamment gardé du bon sens de chez nous pour me dire :

— Fils, les médecins n’en savent pas plus que nous. Ils prendront ta pécune, et, pour tout ton potage, ils t’enverront gésir dans un parc à pesteux, où tu ne manqueras point d’empester tout à fait. Garde-toi de leur rien dire ! Tu n’es pas fol, peut-être ? S’il ne s’agit que de mourir, nous le ferons bien sans eux. Et par Dieu, ainsi qu’il est écrit, « en dépit des médecins, nous vivrons jusqu’au trépas » .

J’avais beau m’étourdir et faire le flambard, je commençais à me sentir l’estomac remué. Je me tâtais ici, puis là, puis… Aïe ! cette fois, c’est elle… Et le pire, venue l’heure du dîner, devant une potée de gras haricots rouges, cuits dans le vin avec des tranches de salé (aujourd’hui que j’en parle, j’en pleure de regret), je n’eus pas le courage d’ouvrir les mandibules. Je pensais, le cœur serré :

— Assurément, je m’en vas. L’appétit est défunt. C’est le commencement de la fin…

Or, donc, sachons au moins mettre nos affaires en ordre. Si je me laisse mourir ici, ces brigands d’échevins feront brûler ma maison, sous prétexte (sornettes ! ) que d’autres y prendront la peste. Une maison toute neuve ! Faut-il que le monde soit méchant ou soit bête ! Plutôt que cela soit, j’aimerais mieux sur mon fumier crever. Nous les attraperons bien ! Ne perdons pas de temps…

Je me lève, je mets mon habit le plus vieil, je prends trois ou quatre bons livres, quelques belles sentences, des contes gras de Gaule, des apophtegmes de Rome, les Mots dorés de Caton, les Serées de Bouchet, et le Nouveau Plutarque de Gilles Corrozet ; je les mets dans ma poche avec une chandelle et un quignon de pain ; je congédie l’apprenti ; je ferme mon logis, et bravement je vas à mon coûta, [10] hors la ville, passé la dernière maison, sur la route de Beaumont. Le logis n’est pas grand. Une bicoque. Une pièce de débarras où l’on met les outils, une vieille paillasse et une chaise défoncée. Si l’on doit les brûler, le mal ne sera pas grand.

Je n’étais pas arrivé que je commençais de claquer du bec, comme un corbeau. La fièvre me brûlait, j’avais un point de côté, et le gésier tordu, comme s’il était retourné… Lors, que fis-je, braves gens ? Que vais-je vous raconter ? Quels actes héroïques, quel magnanime front opposé, à l’instar des grands messieurs de Rome, à la fortune ennemie et au mal de ventre ?… Braves gens, j’étais seul, personne ne me voyait. Vous pensez si je me suis gêné, pour jouer devant les murs le Régulus romain ! Je me jetai sur la paillasse, et je me mis à braire. N’en avez-vous rien ouï ? Ma voix était fort claire. Elle aurait pu porter jusqu’à l’arbre de Sembert.

— Ah ! geignais-je, Seigneur, se peut-il que vous persécutiez un si bon petit homme qui ne vous a rien fait… Ho ! ma tête ! Ho ! mes flancs ! Qu’il est dur de s’en aller, à la fleur de ses ans ! Hélas ! tenez-vous vraiment à me rappeler si tôt ?… Ho ! ho ! mon dos !… Certes, je serai charmé— honoré, veux-je dire— de vous rendre visite ; mais puisque nous devons toujours nous voir, un peu plus tard, un peu plus tôt, à quoi bon cette hâte ?… Ha ! ha ! la rate !… Je ne suis pas pressé… Seigneur, je ne suis rien qu’un pauvre vermisseau. S’il n’est d’autre moyen, soit faite votre volonté ! Vous le voyez, je suis humble et doux, résigné… Sacripant ! Veux-tu bien lever le camp ! Qu’a donc cet animal à me ronger le côté ?…

Lorsque j’eus bien braillé, je n’en souffrais pas moins, mais j’avais dépensé ma vigueur pathétique. Je me dis :

— Tu perds ton temps. Ou Il n’a pas d’oreilles, ou ce sera tout comme. S’il est vrai, comme on dit, que tu es son image, Il n’en fera qu’à sa tête ; tu t’égosilles en vain. Ménage ton haleine. Tu n’en as plus peut-être que pour une heure ou deux, et tu vas, imbécile, la gaspiller au vent ! Jouissons de ce qui nous reste de cette belle vieille carcasse qu’il nous faudra quitter (las ! mon amie, ce sera bien malgré moi ! ) ; On ne meurt qu’une fois. Au moins, satisfaisons notre curiosité. Voyons comment on fait pour sortir de sa peau. Lorsque j’étais enfant, personne ne savait mieux, avec des branches de saule, fabriquer de beaux flûtiaux. Du manche de mon couteau je cognais sur l’écorce, jusqu’à ce qu’elle se dépiautât. Je suppose que Celui qui me regarde, de là-haut, est en train de s’amuser de même avec la mienne. Hardi ! s’en ira-t-elle… Aïe ! le coup était bon !… Est-il permis qu’un homme de cet âge se plaise à des balivernes de petit garçon ?… Çà, Breugnon, ne lâche point, et tandis que l’écorce tient encore, observons et notons ce qui se passe dessous. Examinons ce coffre, écumons nos pensées, étudions, ruminons, remâchons les humeurs, qui, dans mon pancréas, se remuent, font remous et querelles d’Allemands ; savourons ces coliques, sondons et retâtons nos tripes et nos rognons[11]…

…Ainsi, je me contemple. De temps en temps, j’interromps, pour brailler, mes investigations. La nuit ne passait guère. J’allume ma chandelle, je la fiche dans le goulot d’une vieille bouteille (elle fleurait le cassis, mais le cassis était loin : image de ce que je promettais d’être avant le lendemain ! Le corps é tait parti, il ne restait plus que l’âme). Tordu sur ma paillasse, je m’efforçais de lire. Les apophtegmes héroïques des Romains n’eurent aucun succès. Au diable ces hâbleurs ! « Chacun n’est né pour aller à Rome » Je hais le sot orgueil. Je veux avoir le droit de me plaindre, tout mon soûl, lorsque j’ai la colique… Oui, mais lorsqu’elle s’arrête, je veux rire, si je puis. Et j’ai ri… Vous ne me croirez pas ? Mais alors que j’étais tout dolent, comme noix en un boisseau, que me claquaient les dents, en ouvrant au hasard le livre de Facéties de ce bon monsieur Bouchet, j’en trouvai une si belle, croustillante et dorée… vingt bons Dieux ! que je suis parti d’un éclat de rire. Je me disais :

— C’est trop bête. Ne ris donc pas. Tu vas te faire du mal.

Ah ! bien, je n’arrêtais de rire que pour braire, de braire que pour rire. Et je brais, et je ris… La peste en riait aussi. Ah ! mon pauvre petit gars, j’ai-t-y brait, j’ai-t-y ri !

Quand vint le point du jour, j’étais bon à mettre en terre. Je ne tenais plus debout. En me traînant à genoux, je parvins à l’unique lucarne qui donnait sur la route. Au premier qui passa, j’appelai, d’une voix de pot cassé. Il n’eut pas besoin, pour comprendre, d’entendre. Il me vit, il se sauva, avec des signes de croix. Moins d’un quart d’heure après, j’avais l’honneur d’avoir deux gardes devant ma maison ; et défense me fut faite de franchir la porte d’icelle. Las ! je n’y songeais guère. Je priai qu’on allât chercher mon vieil ami, maître Paillard, le notaire, à Dornecy, afin de rédiger mes dernières volontés. Mais ils avaient si peur qu’ils craignaient jusqu’au vent de mes mots ; et je crois, ma parole, que, par peur de la peste, ils se bouchaient les oreilles !… Enfin, un brave petit champi, « gardeux d’oueilles » (bon petit cœur), qui me voulait du bien, parce que je l’avais surpris une fois picorant mes cerises et que lui avais dit : « Beau merle, pendant que tu y es, cueilles-en aussi pour moi », se faufila près de la fenêtre, écouta et cria :

— Monsieur Breugnon, j’y vas !

…Ce qui se passa ensuite, je serais bien en peine pour vous le raconter. Je sais que, de longues heures, vautré sur ma paillasse, de fièvre je tirais la langue comme un veau… Des claquements de fouet, des grelots sur la route, une grosse voix connue… Je pense : « Paillard est venu… » Je cherche à me relever… Ah ! vertu de ma vie ! Il me semblait que je portais saint Martin sur ma nuque, et Sembert sur mon croupion. Je me dis : « Quand il y aurait encore les roches de Basseville, il faut que tu y ailles… » Je tenais, voyez-vous, à faire enregistrer (j’avais eu le temps, la nuit, de ressasser ces pensées) certaine disposition, clause testamentaire, qui me permît d’avantager Martine et sa Glodie, sans contestation de mes quatre garçons. Je hisse à la lucarne ma tête qui pesait plus que Henriette, la grosse cloche. Elle tombait à droite, à gauche… J’aperçois sur la route deux bonnes grosses figures, qui écarquillaient les yeux, d’un air épouvanté. C’étaient Antoine Paillard et le curé Chamaille. Ces braves amis, pour me voir encore vivant, avaient brûlé le pavé. Je dois dire qu’après qu’ils m’eurent vu, leur feu se mit à fumer. Sans doute afin de mieux contempler le tableau, ils firent tous les deux trois pas en arrière. Et ce sacré Chamaille, pour me rendre du cœur, me répétait :

— Seigneur, que tu es vilain !… Ah ! mon pauvre garçon ! Tu es vilain, vilain… Vilain comme lard jaune…

Moi, je dis (de humer leur santé, par un effet contraire, cela ragaillardissait mes esprits animaux) :

— Je ne vous offre pas d’entrer ? Vous me semblez avoir chaud.

— Non, merci, non, merci ! s’exclament-ils tous deux. Il fait très bon, ici.

Accentuant leur retraite, ils se retranchent auprès de la voiture ; pour se donner une contenance, Paillard secouait le mors de son bidet, qui n’en pouvait mais.

— Et comment te trouves-tu ? me demanda Chamaille, qui avait l’habitude de causer avec les défunts.

— Hé ! mon ami, qui est malade, il n’est pas aise, répondais-je en branlant la tête.

— Ce que c’est que de nous. Tu vois, mon pauvre Colas, ce que je t’avais toujours dit. Dieu est le Tout-Puissant. Nous ne sommes que fumée, fumier. Aujourd’hui en chère, demain en bière. Aujourd’hui en fleur, demain en pleur. Tu ne voulais pas me croire, tu ne pensais qu’à te gaudir. Tu as bu le bon, tu bois la lie. Va, Breugnon, ne t’afflige point ! Le bon Dieu te rappelle. Ah ! quel honneur, mon fils ! Mais il faut, pour le voir, t’habiller proprement. Çà, viens que je te lave. Préparons-nous, pécheur.

Je réponds :

— Tout à l’heure. Nous avons le temps, curé !

— Breugnon, mon ami, mon frère !… Ah ! je vois bien que tu es toujours attaché aux faux biens de la terre. Qu’a-t-elle donc de si plaisant ? Ce n’est qu’inanité, vanité, calamité, dol, cautelle et malice, nasse borgne, embuscade, douleur, décrépitude. Que faisons-nous ici ?

Je réplique :

— Tu me navres. Jamais je n’aurais le courage, Chamaille, de t’y laisser.

— Nous nous reverrons, dit-il.

— Que n’allons-nous ensemble !… Enfin, je passe devant. » La devise de M. de Guise : À chacun son tour ! » … Suivez-moi, gens de bien !

Ils n’eurent pas l’air d’entendre. Chamaille fit la grosse voix :

— Le temps passe, Breugnon, et tu passes avec lui. Le Malin, le Maufait te guette. Veux-tu que la pute bête happe ton âme encrassée, pour son garde-manger ? Allons, Colas, allons, dis ton Confiteor, prépare-toi, fais cela, fais cela, mon petit garçon, fais cela pour moi, compère !

Je le ferai, dis-je, je le ferai, pour toi, pour moi, et pour Lui. Dieu me garde de manquer aux égards que je dois à toute la compagnie ! Mais, s’il te plaît, je veux d’abord dire deux mots à monsieur mon notaire.

— Tu les diras après.

— Point. Maître Paillard, premier.

— Y penses-tu, Breugnon ? Faire passer l’Éternel après le tabellion !

— L’Éternel peut attendre, ou se promener, s’il lui plaît : je le retrouverai bien. Mais la terre me quitte. La politesse veut que l’on fasse visite à qui vous a reçu, avant d’en faire à qui vous recevra… peut-être.

Il insista, pria, menaça, cria. Je n’en démordis point. Maître Antoine Paillard tira son écritoire, et, sur la borne assis, rédigea, dans un cercle de curieux et de chiens, mon testament public. Après quoi, je disposai de mon âme gentiment, comme j’avais fait de mon argent. Lorsque tout fut fini (Chamaille me continuait ses exhortations), je dis, d’une voix mourante :

— Baptiste, reprends haleine. C’est très beau, ce que tu dis. Mais pour homme altéré, conseil d’oreille ne vaut pas une groseille. À présent que mon âme est prête à monter en selle, je voudrais au moins boire le coup de l’étrier. Gens de biens une bouteille !

Ah ! les braves garçons ! Non moins que bons chrétiens, tous deux bons Bourguignons, comme ils ont bien compris ma dernière pensée ! Au lieu d’une bouteille, ils m’en apportèrent trois : Chablis, Pouilly, Irancy. De la fenêtre de mon bateau qui allait vers l’ancre, je jetai une corde. Le champi y attacha un vieux panier d’osier, et de mes dernières forces, je hissai mes derniers amis.

À partir de ce moment, retombé sur ma paillasse, les autres étant partis, je me sentis moins seul. Mais je n’essaierai point de vous faire le récit des heures qui suivirent. Je ne sais comment il se fait que je n’en retrouve plus le compte. Il faut qu’on m’en ait volé huit ou dix dans ma poche. Je sais que j’étais enfoncé dans un vaste entretien avec la trinité des esprits en bouteille ; mais de ce que nous disions, je ne me rappelle rien. Je perds Colas Breugnon : où diable est-il passé ?…

Vers minuit, je le revois, assis dans son jardin, étalé des deux fesses sur une plate-bande de fraises grasses, moelleuses et fraîches, et contemplant le ciel au travers des rameaux d’un petit doyenné. Que de lumières là-haut, et que d’ombre ici-bas ! La lune me faisait les cornes. À quelques pas de moi, un tas de vieux sarments noirs, tortus et griffus, avaient l’air de grouiller comme un nid de serpents, et me regardaient avec des grimaces diaboliques… Mais qui m’expliquera ce que je fais ici ?… Il me semble (tout se mêle dans mon esprit trop riche) que je m’étais dit :

— Debout, chrétien ! Un empereur romain ne meurt pas, mon Colas, le cul sur son matelas. Sursum corda ! Les bouteilles sont vides. Consummatum est. Plus rien à faire ici ! Allons haranguer nos choux ! Et il me semble aussi que je voulais cueillir des aulx, parce qu’on les disait souverains contre la peste, ou parce que faute de vin, il faut se contenter d’aulx. Ce qui est sûr, c’est qu’à peine j’eus mis le pied (et le séant suivit) sur la terre nourricière, je me sentis saisi par l’enchantement de la nuit. Le ciel, comme un grand arbre rond et sombre, étendait sur moi sa coupole de noyer. À ses rameaux pendaient des fruits, par milliers. Mollement balancées et brillantes, comme des pommes, les étoiles mûrissaient dans les ténèbres tièdes. Les fruits de mon verger me semblaient des étoiles. Toutes se penchaient vers moi, afin de me regarder. Par des milliers d’yeux je me sentais épié. De petits rires couraient dans les plants de fraisiers. Dans l’arbre, au-dessus de moi, une petite poire, aux joues rouges et dorées, d’un filet de voix claire et sucrée, me chantait :

 Aubépine, 
 Prends racine.
 P’tit homme gris ! 
 Comme les vrilles de la vigne, 
 Agripp’-toi à mon échine.
 Pour monter au Paradis, 
 Prends racine, prends racine, 
 P’tit homme gris ! 

Et de toutes les branches du verger de la terre et de celui du ciel, un chœur de petites voix chuchotantes, chevrotantes et chantantes, répétait :

 Prends racine, prends racine ! 

Lors, j’enfonçai mes bras dans ma terre, et je dis :

— Veux-tu de moi ? Moi je veux bien.

Ma bonne terre grasse et molle, j’y entrai jusqu’aux coudes ; elle fondait comme un sein, et je la fourrageais, des genoux et des mains. Je la pris à bras-le-corps, j’y marquai mon empreinte, de l’orteil jusqu’au front ; j’y fis mon lit, je m’y carrai ; étendu tout du long, je regardais le ciel et ses grappes d’étoiles, bouche bée, comme si j’attendais qu’une d’elles vînt me pleuvoir sous le nez. La nuit de juillet chantait un Cantique des Cantiques. Un grillon ivre criait, criait, criait, à s’en faire périr. La voix de Saint-Martin soudain sonna douze heures, ou bien quatorze, ou seize (sûrement, ce n’était pas une sonnerie ordinaire). Et voici que les étoiles, les étoiles d’en haut et celles de mon jardin se mettent à carillonner… Ô Dieu ! quelle musique ! Le cœur m’en éclatait, et mes oreilles grondaient, comme les vitres, quand il tonne. Et du fond de mon trou, je voyais s’ériger un arbre de Jessé : un cep de vigne, tout droit, tout empenné de pampres, qui me montait du ventre ; je montais avec lui ; et me faisait escorte tout mon verger, chantant ; à la plus haute branche, une étoile suspendue dansait comme une perdue ; et la tête renversée en arrière pour la voir, pour l’avoir je grimpais, bramant à pleins poumons :

 Grain d’chasselas, 
 Ne t’en va pas ! 
 Hardi, Colas ! 
 Colas t’aura, 
 Alléluia !  J’ai dû grimper, je pense, une partie de la nuit. Car j’ai chanté, des

heures, à ce qu’on m’a dit depuis. J’en chantai de toutes sauces, du sacré, du profane, et des De Profundis, et des épithalames, des Noëls, des Laudate, fanfares et rigaudons, des chansons édifiantes et d’autres qui étaient gaillardes, et je jouais de la vielle ou bien de la musette, je battais du tambour, je sonnais de la trompette. Les voisins ameutés se tenaient les côtes, et disaient :

— Quelle trompe !… c’est Colas qui s’en va. Il est fou, il est fou !…

Le lendemain, comme on dit, je fis honneur au soleil. Je ne lui disputai pas l’honneur de se lever ! Il était bien midi, lorsque je m’éveillai. Ah ! que j’eus de plaisir à me revoir, m’ami, au fond de mon fumier ! Ce n’était pas que la couche fût douce, ni que je n’eusse, au vrai, diablement mal aux reins. Mais que c’est bon de se dire qu’on a encore des reins ! Quoi ! tu n’es pas parti, Breugnon, mon bon ami ! Que je t’embrasse, mon fils ! Que je tâte ce corps, ce brave petit museau ! c’est bien toi. Que je suis aise ! Si tu m’avais quitté, jamais je ne m’en serais, non, Colas, consolé. Salut, ô mon jardin ! Mes melons me rient d’aise. Mûrissez, mes mignons… Mais je suis arraché à ma contemplation par deux Aliborons, qui, de l’autre côté du mur, braillent :

— Breugnon ! Breugnon ! Es-tu mort ?

C’est Paillard et Chamaille, qui, n’entendant plus rien, se lamentent et déjà prônent mes vertus défuntes, sans doute, sur la route. Je me relève (Aïe ! mes coquins de reins ! ), je vais tout doucement, soudain je sors ma tête du trou de la lucarne, et je crie :

— Coucou, le voilà !

Ils font un saut de carpe.

— Breugnon, tu n’es pas mort ?

Ils riaient et pleuraient d’aise. Je leur tire la langue :

— Petit bonhomme vit encore…

Croiriez-vous que ces maudits m’ont laissé, quinze jours, enfermé dans ma tour, jusqu’à ce qu’ils fussent certains que je n’avais plus rien ! Je dois à la vérité d’ajouter qu’ils ne me laissèrent manquer ni de manne, ni de l’eau du rocher (j’entends celle de Noé). Même, ils prirent l’habitude de venir, tour à tour, s’installer sous ma fenêtre, afin de m’apporter les nouvelles du jour.

Lorsque je pus sortir, le curé Chamaille me dit :

— Mon bon ami, le grand saint Roch t’a sauvé. Tu ne peux faire moins que d’aller le remercier. Fais cela, je te prie !

Je réponds :

— Je crois plutôt que c’est saint Irancy, saint Chablis, ou Pouilly.

— Eh bien, Colas, dit-il, nous y mettrons du nôtre ; coupons la poire en deux. Viens à saint Roch, pour moi. Et moi, je rendrai grâce à sainte Bouteille, pour toi.

Comme nous faisions ensemble ce double pèlerinage (le fidèle Paillard complétait le trio), je dis :

— Avouez, mes amis, que vous eussiez moins volontiers trinqué, le jour que je vous demandai le coup de l’étrier ? Vous ne paraissiez pas disposés à me suivre.

— Je t’aimais bien, dit Paillard, je te jure ; mais, que veux-tu, je m’aime aussi. L’autre dit vrai : « Ma chair m’est plus près que ma chemise. »

Mea culpa, mea culpa, grondait Chamaille, qui battait son poitrail comme une peau d’ânon, je suis poltron, c’est ma nature.

— Qu’avais-tu fait, Paillard, des leçons de Caton ? Et toi, curé, à quoi te servait ta religion ?

— Ah ! mon ami, qu’il fait bon vivre ! firent-ils tous les deux, avec un gros soupir.

Alors, nous nous embrassâmes, tous les trois, en riant, et nous dîmes :

— Un brave homme ne vaut pas cher. Il faut le prendre comme il est. Dieu l’a fait : il a bien fait. VIII


LA MORT DE LA VIEILLE Fin juillet. J’étais en train de reprendre goût à la vie. Je n’y eus pas beaucoup de peine, comme vous pouvez m’en croire. Même, je ne sais comment, je la trouvais encore plus succulente qu’avant, tendre, moelleuse et dorée, cuite à point, croustillante, croquante sous la dent et fondant sur la langue. Appétit de ressuscité. Que Lazare dut bien manger !…

Un jour donc qu’après avoir joyeusement travaillé, j’étais à m’escrimer, avec mes compagnons, des armes de Samson, voilà qu’un paysan, qui venait du Morvan, entre :

— Maître Colas, dit-il, j’ai vu avant-hier votre dame.

— Mâtin ! tu as de la chance, dis-je. Et comment va la vieille ?

— Très bien. Elle s’en va.

— Où cela ?

— À toutes jambes, monsieur, vers un monde meilleur.

Il cessera de l’être, dit un mauvais plaisant.

Et un autre :

— Elle s’en va. Tu restes. À ta santé, Colas ! Un bonheur ne vient jamais seul.

Moi, pour faire comme les autres (jétais ému tout de même), je réplique :

— Trinquons ! Dieu aime l’homme, compères, quand il lui ôte sa femme, ne sachant plus qu’en faire.

Mais le vin me parut subitement piquette, je ne pus finir mon verre ; et, prenant mon bâton, je partis sans même saluer la compagnie. Ils criaient :

— Où vas-tu ? Quelle mouche te pique ?

J’étais bien loin déjà, je ne répondais pas, j’avais le cœur serré… Voyez-vous, on a beau de pas aimer sa vieille, s’être fait enrager l’un l’autre, jour et nuit, durant vingt-cinq années, à l’heure où la camarde est venue la chercher, celle qui, collée à vous dans le lit trop étroit, a mêlé si longtemps sa sueur à la vôtre, et qui dans ses flancs maigres fit lever la semence de la race que vous avez plantée, on sent là quelque chose qui vous étreint le gosier ; c’est comme si un morceau de vous s’en allait ; et quoi qu’il ne soit pas beau, qu’il vous ait bien gêné, on a pitié de lui, et de soi, on se plaint, on le plaint… Dieu me pardonne ! on l’aime…

J’arrivai, le lendemain, à la tombée de la nuit. Dès le premier coup d’œil, je vis que le grand sculpteur avait bien travaillé. Sous le rideau fripé de la chair craquelée, le visage de la mort, tragique, apparaissait. Mais ce qui me fut un signe plus certain de la fin, ce fut qu’en me voyant elle me dit :

Mon pauvre homme, tu n’es pas trop fatigué ?

À cet accent de bonté, dont je fus tout remué, je me dis :

— Pas de doute. La pauvre vieille est finie. Elle se rabonit. Je m’assis près du lit, et je lui pris la main. Trop faible pour parler, elle me remerciait, des yeux, d’être venu. Pour la ragaillardir, essayant de plaisanter, je racontais comment à la peste trop pressée je venais de faire la nique. Elle n’en savait rien. Elle en fut si émue (diantre de maladroit ! ) qu’elle eut une faiblesse, et faillit passer. Quand elle reprit ses sens, sa langue lui revint (Dieu soit loué ! Dieu soit loué ! ) et sa méchanceté. La voilà qui se met, bredouillante et tremblante (les mots ne voulaient point sortir, ou ils sortaient tout autres qu’elle voulait : alors elle enrageait), la voilà qui se met à m’agonir d’injures, disant que c’était honteux que je ne lui eusse rien dit, que je n’avais pas de cœur, que j’étais pire qu’un chien, que comme le susdit j’eusse bien mérité de crever de colique tout seul, sur mon fumier. Elle me débita mainte autre gentillesse. On voulait la calmer. On me disait :

— Va-t’en ! Tu vois, tu lui fais mal. Éloigne-toi, un moment !

Mais moi, je ris, me penchant sur son lit, et je dis :

— À la bonne heure ! Je te reconnais donc ! Il y a encore de l’espoir. Tu es aussi méchante…

Et lui prenant la tête, sa vieille tête branlante, entre mes grosses mains, je l’embrassai de grand cœur, deux fois sur les deux joues. Et la seconde fois, elle pleura.

Nous restâmes alors, tranquilles, sans parler, tous deux seuls dans la chambre, où dans la boiserie la vrillette frappait, à coups secs, le tic-tac de l’horloge funèbre. Les gens étaient allés dans la pièce à côté. Elle, péniblement, ahanait, et je vis qu’elle voulait parler.

Je dis :

— Ne te fatigue pas, ma vieille. On s’est tout dit, depuis vingt-cinq années. On se comprend sans parler.

Elle dit :

— On ne s’est rien dit. Faut que je parle, Colas ; sans quoi le paradis… où je n’entrerai pas…

— Mais si, mais si, que je fis.

—… Sans quoi le paradis me serait plus amer que le fiel de l’enfer. Je fus pour toi, Colas, aigre et acariâtre…

— Mais non, mais non, que je fis. Un peu d’acidité, c’est bon pour la santé.

—… Jalouse, colérique, querelleuse, grondeuse. De ma mauvaise humeur j’emplissais la maison ; et je t’en ai fait voir, de toutes les façons… je lui tapotai la main :

— Ça ne fait rien. J’ai le cuir bon. Elle reprit, sans souffle :

— Mais c’est que je t’aimais.

— Ça, si je m’en doutais ! fis-je en riant. Après tout, chacun a sa manière. Mais que ne me l’as-tu dit ! La tienne n’était pas claire.

Je t’aimais ; reprit-elle ; et toi, tu ne m’aimais pas. C’est pourquoi tu étais bon, et moi j’étais mauvaise : car je te haïssais de ce que tu ne m’aimais ; et toi, tu t’en souciais… Tu avais ton rire, Colas, ton rire comme aujourd’hui… Dieu ! m’a-t-il fait souffrir ! Tu t’encapuchonnais dedans, contre la pluie ; et moi, je pouvais pleuvoir, jamais je ne parvenais, brigand, à t’arroser ! Ah ! que tu m’as fait de mal ! Plus d’une fois, Colas, j’ai failli en crever.

— Ma pauvre femme, lui dis-je, c’est que je n’aime point l’eau.

— Tu ris encore, coquin !… Va, tu fais bien de rire. Le rire, ça vous tient chaud. À cette heure que le froid de la terre me monte aux jambes, je sens ce que vaut ton rire ; prête-moi ton manteau. Ris tout ton soûl, mon homme ; je ne t’en veux plus ; et toi, Colas, pardonne-moi.

— Tu fus une brave femme, dis-je, probe, forte et fidèle. Tu ne fus peut-être pas plaisante tous les jours. Mais personne n’est parfait : ce serait de l’irrespect envers Celui, là-haut, qui l’est seul, m’a-t-on dit (je n’y ai pas été voir). Et, dans les heures noires (je ne dis celles de la nuit où tous les chats sont gris, mais celles des années de misères et de vaches maigres), tu n’étais plus tant laide. Tu fus brave, jamais tu ne renâclas à la peine ; et ta maussaderie me semblait presque belle, lorsque tu l’exerçais contre le mauvais sort, sans céder d’une semelle. Ne nous tourmentons plus maintenant du passé. C’est assez de l’avoir, une bonne fois, porté, sans plier, sans crier, et sans garder la marque d’une honte acceptée. Ce qui est fait est fait, et n’est plus à refaire. Le fardeau est à terre. Au Maître maintenant de le peser, s’il veut ! Cela ne nous regarde plus. Ouf ! respirons, mon vieux. Nous n’avons plus maintenant qu’à déboucler la sangle qui nous serrait le dos, à frotter nos doigts gourds, nos épaules meurtries, et à faire notre trou, en terre, pour dormir, bouche ouverte, en ronflant comme un orgue.

Requiescat ! Paix à ceux qui ont bien travaillé ! — du grand sommeil de l’Éternité.

Elle m’écoutait, les yeux fermés, les bras croisés. Quand j’eus fini, les yeux rouvrit, sa main tendit.

— Mon ami, bonne nuit. Tu m’éveilleras demain. Alors, en femme d’ordre, toute droite, tout de son long, sur le lit elle s’étendit, tira les draps sous son menton, jusqu’à ce qu’ils ne fissent plus un pli, en pressant sur ses seins vides le crucifix ; puis, en femme décidée, le nez pincé, le regard fixe, prête à partir, elle attendit.

Mais sans doute que ses vieux os, avant de connaître le repos, devaient passer, une fois dernière, afin d’être purifiés, par la misère, le feu de la terre (c’est notre lot). Car, juste à ce moment, la porte d’à côté s’ouvrit ; et dans la chambre, se précipitant, l’hôtesse d’une voix haletante, cria :

— Vite ! venez, maître Colas ! Sans comprendre, je demandais :

— Qu’y a-t-il ? Parlez plus bas.

Mais elle, sur son lit, qui pour le grand voyage était partie déjà, comme si, du haut du coche où elle venait de monter, elle pouvait, se retournant, voir par-dessus nos têtes ce que je ne voyais pas, elle se redressa de sa couche funèbre, roide comme celui que Jésus réveilla, tendit les bras vers nous et cria :

— Ma Glodie !

À mon tour, je compris, transpercé par ce cri et par la rauque toux qui venait d’à côté. Je courus, je trouvai ma pauvre petite alouette, qui, la gorge serrée, cherchant de ses menottes à desserrer l’étreinte, toute rouge et brûlante, implorait de ses yeux effarés du secours, et qui se débattait, comme un oiseau blessé…

Ce que fut cette nuit, je ne puis le raconter. À présent que j’en suis à cinq jours bien comptés, de me la remémorer, j’ai les jambes cassées ; il faut que je m’assoie. Han ! laissez-moi souffler… Faut-il qu’il y ait au ciel un Maître qui se complaise à faire lentement souffrir ces petits êtres, à sentir sous ses doigts leur frêle cou craquer, à les voir se débattre et pouvoir supporter leur regard de reproche étonné ! Je comprends qu’on étrille de vieux ânes comme moi, que l’on fasse du mal à qui peut se défendre, des gars solides, des femelles râblées. Que vous vous amusiez à nous faire crier, si vous pouvez, bon Dieu, essayez ! L’homme est à votre image. Que vous soyez, comme lui, pas très bon tous les jours, capricieux, malicieux, aimant nuire, de temps en temps, par besoin de détruire, d’éprouver votre force, par âcreté de sang, parce que vous êtes mal luné, ou bien par passe-temps, cela ne m’étonnerait pas, en somme, énormément. Nous sommes d’âge, oui-dà, à vous tenir tête : quand vous nous ennuyez, nous savons vous le dire. Mais prendre comme cibles des pauvres agnelets, dont on tordrait le nez, il sortirait du lait, halte-là ! Non, c’est trop, nous ne l’admettons pas ! Dieu ou roi, qui le fait outrepasse ses droits. Nous vous en prévenons. Seigneur, l’un de ces jours, si vous continuiez, nous serions obligés, à notre grand regret, de vous découronner… Mais je ne veux pas croire que ce soit là votre œuvre, je vous respecte trop. Pour que de tels forfaits soient possibles, Notre Père, il faut de deux choses l’une : ou vous n’avez pas d’yeux, ou vous n’existez pas… Aïe ! voilà un mot incongru, je le retire. La preuve que vous existez, c’est que nous devisons tous deux, en ce moment. Que de discussions nous avons eues ensemble ! Et, entre nous, monsieur, combien de fois je vous ai réduit au silence ! Dans cette nuit néfaste, vous ai-je assez appelé, injurié, menacé, nié, prié, supplié ! Vous ai-je assez tendu mes mains jointes et montré mon poing fermé ! Cela n’a servi de rien, vous n’avez pas bronché. Du moins, vous ne pouvez dire, afin de vous toucher, que j’aie rien négligé ! — Et puisque vous ne voulez, bon sang ! que vous ne daignez m’écouter, serviteur ! tant pis pour vous, Seigneur ! Nous en connaissons d’autres, nous nous adresserons ailleurs…

J’étais seul, pour veiller, avec la vieille hôtesse. Martine, qu’avaient prise en route les douleurs de gésine, était restée à Dornecy, laissant Glodie à la grand-mère. Quand nous vîmes, au matin, que notre petite martyre allait passer, nous prîmes les grands moyens. J’enlevai dans mes bras son mignon corps brisé, pas plus lourd qu’une plume (il n’avait plus la force même de se débattre, et, la tête pendante, avec des soubresauts, il palpitait à peine, ainsi qu’un passereau). Je regardai par la fenêtre. Il faisait vent et pluie. Une rose sur sa tige se penchait à la vitre, comme si elle voulait entrer. Annonce de la mort. Je fis le signe de croix et, malgré tout, sortis. L’humide vent violent s’engouffra dans la porte. Je cachai sous ma main la tête de mon oiselle, de peur que la bourrasque ne soufflât sa chandelle. Nous allions. Devant, marchait l’hôtesse, qui portait des présents. On entra dans les bois qui bordaient le chemin, et nous vîmes bientôt, sur le bord d’un marais, un tremble qui tremblait. Sur un peuple de joncs aux reins souples, il régnait, haut et droit comme une tour. Nous en fîmes, une fois, deux fois, trois fois, le tour. La petite gémissait, et le vent dans les feuilles, comme elle, des dents claquait. À la menotte de l’enfant nous nouâmes un ruban ; l’autre bout à un bras du vieil arbre tremblant ; et l’hôtesse édentée et moi, nous répétions :

 Tremble, tremble, mon mignon, 
 Prends mon frisson.
 Je t’en prie et je t’en somme, 
 Par les personnes
 De la Sainte-Trinité.
 Mais si tu fais l’entêté, 
 Si tu ne veux m’écouter, 
 Garde à toi ! te trancherai. Puis, entre les racines, la vieille fit un trou, versa une chopine de

vin, deux gousses d’ail, une tranche de lard ; et par-dessus, mit un liard. Trois tours encore nous fîmes autour de mon chapeau, posé à terre et bourré de roseaux. Et au troisième tour, nous crachâmes dedans, en répétant :

Crapauds croupissants accroupis, que le croup vous étouffe !

Ensuite, nous en retournant, à la sortie du bois, nous nous agenouillâmes devant une aubépine ; au pied nous mîmes l’enfant ; et par la Sainte Épine, priâmes le Fils de Dieu.

Lorsque nous rentrâmes enfin à la maison, la petite semblait morte. Du moins, nous avions fait tout ce que nous pouvions.

Pendant ce temps, ma femme, elle, ne voulait pas mourir. L’Amour de sa Glodie l’attachait à la vie. Elle se démenait, criait :

— Non, je ne m’en irai pas, bon Dieu, Jésus, Marie, avant que je ne sache ce que voulez en faire, et si oui ou si non elle doit être guérie. Guérie, elle le sera, vertudieu, je le veux. Je le veux, je le veux, et je le veux : c’est dit.

Ce n’était pas encore dit, sans doute, tout à fait : car après l’avoir dit, elle recommençait. Dieu ! quel souffle elle avait ! Et moi, qui tout à l’heure croyais qu’elle était près de rendre le dernier ! Si c’était le dernier, il avait belle taille… Breugnon, mauvais garçon, tu ris, n’as-tu pas honte ? — Que veux-tu, mon ami ? Je suis ce que je suis. Rire ne m’empêche pas de souffrir ; mais souffrir n’empêchera jamais un bon Français de rire. Et qu’il rie ou larmoie, il faut d’abord qu’il voie. Vive Janus bifrons, aux yeux toujours ouverts !…

Donc, je n’en avais pas moins de peine à l’écouter s’essouffler et souffler, la pauvre vieille commère ; et malgré que je fusse aussi angoissé qu’elle, je voulais la calmer, je lui disais des mots comme on dit aux enfants, et je l’emmaillotais dans ses draps, gentiment. Mais elle, se dégageait, furieuse, en criant :

— Bon à rien ! Si tu étais un homme, n’aurais-tu pas trouvé moyen de la sauver, toi ? À quoi sers-tu ? C’est toi qui devrais être mort.

Je répondais :

— Ma foi, je suis de ton avis, ma vieille, tu as raison. Si quelqu’un en voulait, je donnerais ma peau. Mais probable que là-haut elle ne fait pas l’affaire : elle est usée, a trop servi. On n’est plus bon (c’est vrai), comme toi, qu’à souffrir. Souffrons donc, sans parler. Peut-être ce sera autant de pris, autant de moins que, la pauvre innocente, elle aura à porter.

Alors sa vieille tête contre la mienne s’appuya, et le sel de nos yeux se mêla sur nos joues. Dans la chambre, on sentait peser l’ombre des ailes de l’archange funèbre…

Et soudain, il partit. La lumière revint. Qui causa ce prodige ? Fut-ce le Dieu d’en haut, ou bien ceux des forêts, mon Jésus pitoyable à tous les malheureux, ou la terre redoutable, qui souffle et boit les maux, fut-ce l’effet des prières, ou la peur de ma femme, ou bien parce qu’au tremble j’avais graissé la patte ? Nous ne le saurons jamais ; et dans l’incertitude, je rends grâces (c’est plus sûr) à toute la compagnie, en y ajoutant même ceux que je ne connais point (ce sont peut-être les meilleurs). En tout cas, le certain, et le seul qui m’importe, c’est depuis ce moment que la fièvre tomba, le souffle circula dans le frêle gosier, comme un ruisseau léger ; et ma petite morte, échappant à l’étreinte de l’archange, ressuscita.

Nous sentîmes se fondre alors notre vieux cœur. Tous deux nous entonnâmes le : Nunc dimittis, Seigneur !… Et ma vieille, s’affaissant, avec des pleurs de joie, laissa sur l’oreiller sa tête retomber, comme une pierre qui s’enfonce, et soupira :

— Enfin, je puis donc m’en aller !…

Aussitôt son regard chavira, sa face se creusa, comme si d’un coup de vent son souffle l’avait quittée. Et moi, penché sur son lit, où elle n’était plus, je regardais ainsi qu’au fond d’un trou dans la rivière, où la forme d’un corps qui vient de disparaître reste un instant empreinte et s’efface en tournant. Je fermai ses paupières, baisai son front cireux, j’enchaînai l’une à l’autre ses mains de travailleuse qui ne s’étaient jamais reposées, en leur vie ; et, sans mélancolie, laissant la lampe éteinte dont l’huile était brûlée, j’allai m’asseoir auprès de la flamme nouvelle qui devait maintenant éclairer la maison. Je la regardais dormir ; je la veillais, avec un sourire attendri, et je pensais (se peut-on défendre de penser ! ) :

N’est-il pas bien étrange que l’on s’attache ainsi à cette petite chose ? Sans elle rien ne nous est. Avec elle, tout est bien, même le pire, qu’importe ? Ah ! je puis bien mourir, que le diable m’emporte ! Pourvu qu’elle vive, elle, je me moque du reste !… C’est tout de même un peu fort. Quoi, je suis là, je vis et je suis bien portant, maître de mes cinq sens et de quelques autres en plus et du plus beau de tous, qui est monsieur mon bon sens, je n’ai jamais boudé la vie, et je porte en mon ventre dix aulnes de boyaux vides toujours pour la fêter, tête saine, main précise, jarret solide et du mollet, brave ouvrier et Bourguignon salé, et je serais tout prêt à sacrifier cela pour un petit animal que je ne connais même pas ! Car enfin qu’est-il donc ! Un trognon mignon, un jouet gentillet, perroquet qui s’essaie, un être qui n’est rien, mais qui sera, peut-être… Et c’est pour ce « peut-être » que je dilapiderais mon : « Je suis, et j’y suis, et j’y suis bien, pardi ! » … Ah ! c’est que ce « peut-être », c’est ma plus belle fleur, celle pour qui je vis. Quand les vers se seront empiffrés de ma chair, quand elle aura fondu dans le gras cimetière, je revivrai, Seigneur, en un autre moi-même, plus beau, plus heureux et meilleur… Eh ! qu’en sais-je ? Pourquoi vaudrait-il mieux que moi ? — Parce qu’il aura mis ses pieds sur mes épaules, et qu’il verra plus loin, marchant sur mon tombeau… Ô vous, sortis de moi, qui boirez la lumière, où mes yeux qui l’aimaient ne se baigneront plus, par vos yeux je savoure la vendange des jours et des nuits à venir, je vois se succéder les années et les siècles, je jouis tout autant de ce que je pressens que de ce que j’ignore. Tout passe autour de moi ; mais c’est que, moi, je passe ; je vais toujours plus loin, plus haut, porté par vous. Je ne suis plus lié à mon petit domaine. Au-delà de ma vie, au-delà de mon champ s’allongent les sillons, ils embrassent la terre, ils enjambent l’espace ; comme une voie lactée, ils couvrent de leur réseau toute la voûte azurée. Vous êtes mon espérance, mon désir, et mon grain, qu’à travers l’infini je sème à pleines mains. IX


LA MAISON BRÛLÉE À la mi-août.

Noterons-nous ce jourd’hui ? C’est un rude morceau. Il n’est pas encore tout à fait digéré. Allons, vieux, du courage ! Ce sera le meilleur moyen de le faire passer.

On dit que pluie d’été ne fait point pauvreté. À ce compte, je devrais être plus riche que Crésus ; car il ne cesse de pleuvoir, cet été, sur mon dos, et me voici pourtant sans chemise et sans chausses, ainsi qu’un saint Jeannot. À peine je sortais de cette double épreuve— Glodie était guérie, et ma vieille femme aussi, l’une de sa maladie, et l’autre de la vie— quand je reçus des puissances qui gouvernent l’univers (il doit y avoir là-haut une femme qui m’en veut ; que diable lui ai-je fait ?… Elle m’aime, parbleu ! ) un furieux assaut d’où je sors nu, battu et moulu jusqu’aux os, mais (c’est le principal, enfin) avec tous mes os.

Bien que ma petite fille fût à présent remise, je ne me pressais pas de regagner le pays ; je restais auprès d’elle, jouissant encore plus qu’elle de sa convalescence. Un enfant qui guérit c’est comme si l’on voyait la création du monde ; tout l’univers vous semble frais pondu et laiteux. Donc, je flânais, écoutant distraitement les nouvelles qu’apportaient, s’en allant au marché, les commères. Lorsqu’un jour un propos me fit dresser l’oreille, vieux baudet qui voit venir la trique de l’ânier. On disait que le feu avait pris, à Clamecy, dans le faubourg de Beuvron, et que les maisons flambaient comme des margotins. Je ne pus obtenir aucun autre renseignement. À partir de ce moment, je fus, par sympathie, sur des charbons assis. On avait beau me dire :

— Reste tranquille ! Les mauvaises nouvelles sont prestes comme l’hirondelle. S’il s’agissait de toi, tu le saurais déjà. Qui parle de ta maison ? Il y a plus d’un âne en Beuvron…

Je ne tenais plus en place, je me disais :

— C’est elle… Elle brûle, je sens le roussi… Je pris mon bâton, je partis. Je pensais :

— Bon Dieu de bête ! c’est la première fois que je quitte Clamecy, sans rien mettre à l’abri. Dans tous les autres cas, aux approches de l’ennemi, j’emportais dans les murs, de l’autre côté du pont, mes dieux lares, mon argent, les travaux de mon art dont je suis le plus fier, mes outils et mes meubles, et ces brimborions qui sont laids, encombrants, mais qu’on ne donnerait pas pour tout l’or de la terre parce qu’ils sont les reliques de nos pauvres bonheurs… Cette fois, j’ai tout laissé… Et j’entendais ma vieille, qui, de l’autre monde, criait contre ma stupidité. Moi, je lui répondais :

— C’est ta faute, c’est pour toi que je me suis tant pressé !

Après nous être bien tous les deux chamaillés (cela m’occupa, du moins, une partie du chemin), je tâchai de nous convaincre que je m’inquiétais pour rien. Mais malgré moi, l’idée revenait, comme une mouche, se poser sur mon nez ; je la voyais sans cesse ; et une sueur froide me rigolait, le long de l’échine et des reins. Je marchais d’un bon train. J’avais passé Villiers, et je commençais de monter la longue côte boisée, quand je vois sur la pente une carriole qui venait, et dedans le père Jojot, le meunier de Moulot, qui, me reconnaissant, s’arrête, lève son fouet, et crie :

— Mon pauvre gars !

Ce fut comme si je recevais un coup dans l’estomac. Je restais, bouche bée, sur le bord de la route. Il reprend :

— Où tu vas ? Rebrousse, mon Colas ! N’entre pas dans la ville. Tu te ferais trop de bile. Tout est brûlé, rasé. Il ne te reste plus rien.

L’animal, à chaque mot, me tordait les boyaux. Je voulus faire le brave, j’avalai ma salive, je me raidis, je dis :

— Pardi, je le sais bien !

— Alors, fait-il vexé, qu’est-ce que tu vas chercher ? Je réponds :

— Les débris.

Il ne reste rien, je te dis, rien, rien, pas un radis !

— Jojot, tu exagères ; tu ne me feras pas croire que mes deux apprentis et mes braves voisins ont regardé brûler ma maison sans tâcher de retirer du feu quelques marrons, quelques meubles, comme on fait entre frères…

— Tes voisins, malheureux ? Ce sont eux qui ont mis le feu !

Du coup, je fus assommé. Il me dit, triomphant :

— Tu vois bien que tu ne sais rien !

Je n’en voulais pas démordre. Mais lui, sûr à présent de me conter le premier la mauvaise nouvelle, il se mit, satisfait et contrit, à narrer la grillade :

— C’est la peste, dit-il. Ils sont tous affolés. Aussi, pourquoi messieurs de la municipalité et de la châtellenie, échevins, procureur, nous ont-ils tous quittés ? Plus de bergers ! Les moutons sont devenus enragés. De nouveaux cas du mal survenant en Beuvron, on a crié :

« Brûlons les maisons empestées ! » Sitôt dit, sitôt fait. Comme tu n’étais

pas là, ce fut naturellement la tienne qui commença. On y allait de bon cœur, chacun y mettait du sien : on croyait travailler pour le bien de la cité. Puis, on s’excite l’un l’autre. Quand on se met à détruire, je ne sais pas ce qui se produit : on est soûl, tout y passe, on ne peut plus s’arrêter… Quand ils y eurent mis le feu, ils dansèrent autour. C’était comme une folie… « Sur le pont de Beuvron, on y danse… » Si tu les avais vus… « Voyez comme on danse… » si tu les avais vus, peut-être qu’avec eux toi-même aurais dansé. Tu penses si le bois que tu avais à l’atelier flambait, pétaradait… Bref, on a tout brûlé !

— J’aurais voulu voir cela. Cela devait être beau, dis-je.

Et je le pensais. Mais je pensais aussi :

— Je suis mort ! Ils m’ont tué. Ceci, je me gardais de le dire à Jojot.

— Alors, ça ne te fait rien ? dit-il, l’air mécontent.

(Il m’aimait bien, le brave homme ; mais on n’est pas fâché— sacrée espèce humaine ! — de voir de temps en temps son voisin dans la peine, ne serait-ce que pour avoir le plaisir de le consoler.)

Je dis :

— Pour ce beau feu, c’est dommage qu’on n’ait pas attendu la Saint-Jean.

Je fis mine de partir.

— Et tu y vas tout de même ?

— J’y vas. Bonjour, Jojot.

— Bougre d’original !

Il fouetta son cheval.

Je marchai, ou plutôt j’avais l’air de marcher, jusqu’à ce que la voiture disparût, au détour. Je n’aurais pu faire dix pas ; les jambes m’entraient dans le ventre ; je tombai sur une borne, comme assis sur un pot.

Les moments qui suivirent furent de mauvais moments. Je n’avais plus besoin de faire le fanfaron. Je pouvais être malheureux, malheureux, tout mon soûl. Je ne m’en privai point. Je pensais :

— « J’ai tout perdu, mon gîte et l’espérance d’en refaire jamais un autre, mon épargne amassée, jour par jour, sou par sou, avec cette lente peine qui est le meilleur plaisir, les souvenirs de ma vie encrassés dans les murs, les ombres du passé qui semblent des flambeaux. Et j’ai perdu bien plus, perdu ma liberté. Que deviendrai-je maintenant ? Il me faudra loger chez un de mes enfants. Je m’étais pourtant juré d’éviter, à tout prix, cette calamité ! Je les aime, parbleu ; ils m’aiment, c’est entendu. Mais je ne suis pas si sot que je ne sache que tout oiseau doit rester dans son nid, et que les vieux sont gênants pour les jeunes, et gênés. Chacun songe à ses œufs, à ceux qu’il a pondus, et ne se soucie plus de ceux d’où il est venu. Le vieux qui s’obstine à vivre est un intrus, quand il prétend se mêler à la couvée nouvelle ; il a beau s’effacer : on lui doit le respect. Au diable le respect ! C’est la cause de tout le mal : on n’est plus leur égal. J’ai fait tout mon possible pour que mes cinq enfants ne soient pas étouffés par leur respect pour moi ; j’y ai assez réussi ; mais quoi que vous fassiez et malgré qu’ils vous aiment, ils vous regardent toujours un peu en étranger : vous venez de contrées où ils n’étaient pas nés, et vous ne connaîtrez pas les contrées où ils vont ; comment pourriez-vous donc vous comprendre tout à fait ? Vous vous gênez l’un l’autre, et vous vous en irritez… Et puis, c’est terrible à dire : l’homme qui est le plus aimé ne doit que le moins possible mettre l’amour des siens à l’épreuve : c’est tenter Dieu. Il ne faut pas trop demander à notre espèce humaine. De bons enfants sont bons ; je n’ai pas à me plaindre. Ils sont encore meilleurs, quand on n’a pas besoin de recourir à eux. J’en dirais long si je voulais… Enfin, j’ai ma fierté. Je n’aime pas reprendre leur pâtée à ceux à qui je l’ai donnée. J’ai l’air de leur dire : « Payez ! » Les morceaux que je n’ai pas gagnés me restent dans la gorge ; il me semble voir des yeux qui comptent mes bouchées. Je ne veux rien devoir qu’à ma peine. Il me faut être libre, être maître chez moi, y entrer, en sortir, selon ma volonté. Je ne suis bon à rien, quand je me sens humilié. Ah ! misère d’être vieux, de dépendre de la charité des siens, c’est encore pis que de ses concitoyens : car ils y sont forcés ; on ne peut jamais savoir s’ils le font de plein gré ; et l’on aimerait mieux crever que de les gêner. »

Ainsi, je gémissais, souffrant dans mon orgueil, dans mon affection, dans mon indépendance, dans ce que j’avais aimé, les souvenirs du passé envolés en fumée, dans tout ce que j’avais de meilleur et de pire ; et je savais que, quoi que je fisse, j’avais beau me révolter, par cette unique voie il me faudrait passer. J’avoue que je n’y apportais aucune philosophie. Je me sentais misérable, tel un arbre qu’on a scié au ras de terre et tranché.

Comme, assis sur mon pot, je cherchais quelque chose autour où m’accrocher, non loin de moi je vis, voilé par les cheveux des arbres d’une allée, la tourelle à créneaux du château de Cuncy. Et je me souvins soudain de tous les beaux travaux que, depuis vingt-cinq ans, j’avais mis là-dedans, des meubles, des boiseries, de l’escalier sculpté, de tout ce que ce bon seigneur Philbert m’avait commandé… Fameux original ! Il m’a fait quelquefois diablement enrager. Est-ce qu’il ne s’est pas, un beau jour, avisé de me faire sculpter ses maîtresses en robe d’Ève, et lui en peau d’Adam, d’Adam gaillard, galant, après la venue du serpent ? Et dans la salle d’armes, n’eut-il pas fantaisie que les têtes de cerf sculptées en panoplie eussent la physionomie des bons cocus de la contrée ? Nous en avons bien ri… Mais le diable n’était pas facile à contenter. Lorsqu’on avait fini, on devait recommencer. Et quant à son argent, on le voyait rarement… N’importe ! Il était capable d’aimer les belles choses, en bois tout comme en chair, et presque de la même manière : (c’est la bonne, on doit aimer l’œuvre d’art comme on aime sa maîtresse, voluptueusement, de l’esprit et des membres). Et s’il ne m’a pas payé, le ladre, il m’a sauvé ! Car je surnage ici, quand là-bas j’ai péri. L’arbre de mon passé est détruit ; mais ses fruits me restent ; ils sont à l’abri des gelées et du feu. Et j’eus l’envie de les revoir et d’y mordre, à l’instant, afin de reprendre goût à la vie.

J’entrai dans le château. On m’y connaissait bien. Le maître n’était pas là ; mais sous le faux prétexte de mesures à prendre pour de nouveaux travaux, j’allai où je savais que je trouverais mes enfants. Il y avait plusieurs ans que je ne les avais vus. Tant qu’un artiste se sent de la vigueur aux reins, il engendre, et ne pense plus à ce qu’il a engendré. D’ailleurs, la dernière fois que j’avais voulu entrer, M. de Cuncy, avec un rire bizarre, m’en avait empêché. Je me dis qu’il cachait sans doute quelque drôlesse, quelque femme mariée ; et comme j’étais bien sûr que ce n’était pas la mienne, je n’en pris nul souci. Et puis, avec les lubies de ces grands animaux, on ne discute pas : c’est plus sage. À Cuncy, nul n’essaie de comprendre le maître : il est un peu timbré.

Je montai donc bravement par le grand escalier. Mais je n’avais pas fait dix pas, que, comme la femme de Loth, je restai pétrifié. Les grappes de raisins, les branches de pêchers, et les lianes fleuries, qui s’enroulaient autour de la rampe sculptée, étaient déchiquetées, à grands coups de couteau. Je doutai de mes yeux, j’empoignai à pleines paumes les pauvres mutilés ; je sentis sous mes doigts leurs blessures écrites. Poussant un gémissement, et le souffle coupé, quatre à quatre, j’escaladai les marches : je tremblais maintenant de ce que j’allais trouver !… Mais cela dépassait ce que j’imaginais.

Dans la salle à manger, dans la salle des armures, dans la chambre à coucher, toutes les figurines des meubles et des boiseries avaient qui le nez coupé, qui le bras, qui la quille, qui la feuille de vigne. Sur les panses des bahuts, le long des cheminées, sur les cuisses effilées de colonnes sculptées, s’étalaient en balafres des inscriptions profondes au couteau, le nom du propriétaire, quelque pensée idiote, ou bien la date et l’heure de ce travail d’Hercule. Au fond de la grande galerie, ma jolie nymphe nue de l’Yonne, qui s’appuie du genou sur le cou d’une lionne velue, avait servi de cible ; son ventre était troué par des coups d’arquebuse. Et partout, au hasard, des coups et des coupures, des copeaux rabotés, des taches d’encre ou de vin, des moustaches ajoutées ou de sales facéties. Enfin, tout ce que l’ennui, tout ce que la solitude, tout ce que la bouffonnerie et la stupidité peuvent souffler d’incongruités au cerveau d’un riche idiot, qui ne sait qu’inventer au fond de son château, et n’étant bon à rien, ne peut rien que détruire… S’il avait été là, je crois que je l’aurais tué. Je geignais, je soufflais du fond de mon gosier. Je fus un long moment à ne pouvoir parler. J’avais le cou rouge et les veines du front qui saillaient ; je riboulais des yeux, ainsi qu’une écrevisse. Enfin, quelques jurons réussirent à passer. Il était temps ! Un peu plus, et j’allais étouffer… La bonde une fois partie, bon sang ! je m’en suis donné. Dix minutes d’affilée, et sans reprendre haleine, j’ai sacré tous les dieux et dégorgé ma haine :

— « Ah ! chien, criais-je, fallait-il que j’amenasse dans ta bauge mes beaux enfants, afin que tu les torturasses, mutilasses, violasses, souillasses et compissasses ! Hélas ! mes doux petits, enfantés dans la joie, vous sur qui je comptais pour être mes héritiers, vous que j’avais faits sains, robustes et dodus, pourvus de membres bien charnus, sans qu’il y manquât rien, vous qui étiez fabriqués du bois dont on vit mille ans, dans quel état vous retrouvé-je, éclopés, estropiés, du haut, du bas, du mitan, de l’avant, de la proue et de la poupe, de la cave et du grenier, plus couturés de balafres qu’une bande de vieux pillards qui reviennent de la guerre ! Faut-il que je sois le père de tout cet hôpital !… Grand Dieu, exauce-moi, accorde-moi la grâce (peut-être ma prière te semble superflue) de ne pas m’en aller, mort, en ton paradis, mais en enfer, près de la broche, où Lucifer rôtit les âmes des damnés, afin que de ma main je tourne et je retourne le bourreau de mes enfants, enfilé par le fondement ! »

J’en étais là quand le vieil Andoche, un laquais que je connaissais, vint me prier de mettre un terme à mes mugissements… Tout en me poussant vers la porte, le brave homme essayait de me consoler :

— Est-il possible, disait-il, de se mettre en ces états, pour des morceaux de bois ! Que dirais-tu s’il te fallait vivre, comme nous, avec ce fou ? Vaut-il pas mieux qu’il se divertisse (c’est son droit) avec des planches qu’il t’a payées qu’aux dépens de bons chrétiens comme toi et moi ?

— Eh ! répliquai-je, qu’il te bâtonne ! Crois-tu que je ne me ferais pas fesser pour un de ces morceaux de bois que mes doigts ont animés ? L’homme n’est rien ; c’est l’œuvre qui est sacrée. Triple assassin, celui qui tue l’idée !…

J’en eusse dit bien d’autres, et de cette éloquence ; mais je vis que mon public n’en avait rien compris et que j’étais pour Andoche presque aussi fou que l’autre. Et comme, en ce moment, je me retournais encore, sur le pas de la porte, pour, une dernière fois, embrasser le spectacle de ce champ de bataille, le burlesque des choses, de mes pauvres dieux sans nez et de leur Attila, d’Andoche aux yeux placides qui me prenaient en pitié, et de moi, grosse bête, qui perdais ma salive à geindre, soliloquer devant des soliveaux, me traversa la tête… frroutt… comme une fusée ; si bien qu’oubliant du coup ma colère et ma peine, je ris au nez d’Andoche ahuri, et partis.

Je me retrouvai sur la route. Je disais :

— Cette fois, ils m’ont tout pris. Je suis bon à mettre en terre. Il ne me reste que ma peau… Oui, mais aussi, sangbleu, il reste ce qu’il y a dedans. Comme cet autre assiégé, répliquant à celui qui, s’il ne se rendait, le menaçait de tuer ses enfants : « Si tu veux ! J’ai ici l’instrument pour en fabriquer d’autres », j’ai le mien, ventrebleu, ils ne me l’ont pas pris, ils ne peuvent me le prendre… Le monde est une plaine aride où, çà et là, poussent les champs de blé que nous, artistes, avons semés. Les bêtes de la terre et du ciel viennent les becqueter, mâcher et piétiner. Impuissants à créer, ils ne peuvent que tuer. Rongez et détruisez, animaux, foulez aux pieds mon blé, j’en ferai pousser d’autre. Épi mûr, épi mort, que m’importe la moisson ? Dans le ventre de la terre fermentent les grains nouveaux. Je suis ce qui sera et non ce qui a été. Et lorsqu’un jour viendra où ma force s’éteindra, où je n’aurai plus mes yeux, mes narines charnues, et le goulot dessous où l’on descend le vin et où est bien pendue ma langue frétillarde, quand je n’aurai plus mes bras, l’adresse de mes mains et ma frisque vigueur, quand je serai très vieux, sans sang et sans bon sens…, ce jour-là, mon Breugnon, c’est que je ne serai plus là. Va, ne t’inquiète pas ! Vous imaginez-vous un Breugnon qui ne sent plus, un Breugnon qui ne crée plus, un Breugnon qui ne rit plus, et qui ne fait plus feu des quatre fers à la fois ? Non pas, c’est qu’il sera sorti de sa culotte. Vous pouvez la brûler. Je vous abandonne ma loque…

Là-dessus, je me remis en marche vers Clamecy. Et comme j’arrivais au haut de la montée, faisant le rodomont, et jouant du bâton (de vrai, je me sentais déjà réconforté), je vis venir à moi un petit homme blond, tout courant et pleurant, qui était Robinet dit Binet, mon petit apprenti. Un galopin de treize ans, qu’on voyait, au travail, plus attentif aux mouches qui volaient qu’aux leçons, et plus souvent dehors que dedans, à faire des ricochets ou lorgner les mollets des filles qui passaient. Je le calottais vingt fois dans sa sainte journée. Mais il était adroit comme un singe, futé ; ses doigts étaient malins comme lui, bons ouvriers ; et j’aimais, malgré tout, son bec toujours ouvert, ses dents de petit rongeur, ses joues maigres, ses yeux fins et son nez retroussé. Il le savait, le gueux ! J’avais beau lever le poing et jouer de mon tonnerre : il voyait le rire au coin de l’œil de Jupiter. Aussi, quand je l’avais calotté, il se secouait, tranquille comme un baudet, et puis, après, recommençait. C’était un vaurien parfait.

Je ne fus donc pas peu étonné de le voir, tout pareil à un triton de fontaine, de grosses larmes en poire coulant, dégoulinant de ses yeux et de son nez. Le voilà qui se jette sur moi et m’embrasse le corps, en m’inondant le giron de ses pleurs et meuglant. Je n’y comprenais rien, je disais :

— Eh ! là donc ! à qui est-ce que tu en as ! Veux-tu bien me lâcher ! On se mouche, sacré !… avant de vous embrasser.

Mais au lieu de cesser, me tenant enlacé, comme le long d’un prunier, il se laisse glisser à mes genoux, par terre, et pleure de plus belle. Je commence à m’inquiéter :

— Allons donc, mon petit gars ! Relève-toi ! Qu’est-ce que tu as ?

Je le prends par les bras, je le soulève… houp, là !… et je vois qu’il avait une main emmaillotée, qui saignait au travers des chiffons, ses habits en guenilles et ses sourcils brûlés. Je dis (j’avais déjà oublié mon histoire) :

— Drôle, tu as encore fait une sottise ? Il gémit :

— Ah ! maître, j’ai tant de peine !

Je l’assieds près de moi, sur un talus. Je dis :

— Parleras-tu ?

Il crie :

— Tout est brûlé !

Et de nouveau, les grandes eaux se mettent à couler. Alors donc, je compris que tout ce gros chagrin, c’était à cause de moi, c’était pour l’incendie ; et je ne peux pas dire le bien que cela me fit.

— Mon pauvre petit, je réplique, c’est pour cela que tu pleures ?

Il reprit (il croyait que je n’avais pas saisi) :

— L’atelier est brûlé !

— Bien oui, c’est du réchauffé ; je la connais, ta nouvelle ! Voilà dix fois, en une heure, qu’on me la corne aux oreilles. Que veux-tu ? c’est un malheur !

Il me regarde, soulagé. Tout de même, il avait gros cœur.

— Tu tenais donc à ta cage, merle qui ne pensait qu’aux moyens d’en sortir ? Va, dis-je, je te soupçonne d’avoir, friponneau, dansé comme les autres, autour des fagots.

(Je n’en pensais pas un mot.)

Il prend l’air indigné :

— Ça n’est pas vrai, crie-t-il, pas vrai ! Je me suis battu. Tout ce que nous avons pu pour arrêter le feu, maître, nous l’avons fait ; mais nous n’étions que deux. Et Cagnat, bien malade (c’est mon autre apprenti), avait sauté du lit, quoiqu’il tremblât de fièvre, et s’était mis devant la porte du logis. Allez donc arrêter un troupeau de gouris ! Nous avons été balayés, roulés, foulés, boulés. Nous avions beau taper et ruer comme des sourds : ils ont passé sur nous, ainsi que la rivière, quand les vannes de l’écluse sont ouvertes. Cagnat s’est relevé, a couru après eux : ils l’ont presque assommé. Moi, tandis qu’ils luttaient, je me suis faufilé dans l’atelier en feu… Bon Dieu, quelle flambée ! Tout avait pris, d’un coup, c’était comme une torche qui allongeait sa langue, blanche, rouge et sifflante, en vous crachant au nez flammèches et fumée. Je pleurais, je toussais, je commençais à cuire, je me disais :

« Robin, tu vas faire du boudin ! » … Tant pire, on verra bien ! Hop là ! je

prends mon élan, je fais comme à la Saint-Jean, je saute, ma culotte brûle, et j’ai le poil grillé. Je tombe dans un tas de copeaux qui pétaient. J’en fis autant, je rebondis, je bute et je m’allonge, la tête contre l’établi. J’en restai étourdi. Pas longtemps. J’entendais, autour, le feu qui ronflait, et ces brutes, dehors, qui dansaient, qui dansaient. J’essaie de me relever, je retombe, j’étais meurtri ; je m’arc-boute sur mes abattis, et je vois à dix pas votre petite sainte Madeleine, dont le menu corps tout nu, de ses cheveux vêtu, grassouillet, mignonnet, était déjà par le feu pourléché. Je criai :

« Arrêtez ! » Je courus, je la pris, dans mes mains j’éteignis ses beaux

pieds qui flambaient, dans mes bras l’étreignis ; ma foi, je ne sais plus, je ne sais plus ce que je fis ; je l’embrassais, je pleurais, je disais : « Mon trésor, je te tiens, je te tiens, n’aie pas peur, je t’ai bien, tu ne brûleras pas, je t’en donne ma parole ! Et toi aussi, aide-moi ! Madelon, nous nous sauverons… » N’y avait plus de temps à perdre,… boum !… le plafond tombait ! Impossible de revenir par où j’étais venu. Nous nous trouvions tout près de la lucarne ronde qui donne sur la rivière ; j’enfonce du poing le verre, nous passons au travers, ainsi qu’en un cerceau : il y avait juste la place pour notre râble à tous deux. Je roule, je pique une tête jusqu’au fond du Beuvron. Heureusement que le fond est près de la surface ; et comme il était bien gras et rembourré de moelle, Madeleine en tombant ne s’est pas fait une bosse. Moi, je fus moins heureux : je ne l’avais point lâchée, je barbotais, empêtré, le bec au fond du pot ; j’en bus et j’en mangeai plus que je ne voulus. Enfin, j’en suis sorti ; et, sans plus bavarder, nous voilà tous les deux ! Maître, pardonnez-moi de n’avoir pas fait mieux.

Alors, démaillotant pieusement son balluchon, d’une veste roulée il tira Madelon, qui montrait, souriant de ses yeux innocents et coquets, ses brûlés petons. Et je fus si ému que (ce que n’avais fait pour la mort de ma vieille, le mal de ma Glodie, ma ruine et le massacre de mes œuvres) je pleurai.

Et comme j’embrassais Madeleine et Robinet, je me souvins de l’autre, et je dis :

— Et Cagnat ? Robinet répondit :

— Il est mort de chagrin.

Je m’agenouillai sur la route, je baisais la terre, je dis :

— Merci, mon gars.

Et regardant l’enfant, qui serrait la statue entre ses bras blessés, je dis au Ciel, en le montrant :

— Voilà mon plus beau travail : les âmes que j’ai sculptées. Ils ne me les prendront pas. Brûlez le bois ! L’âme est à moi. X


L’ÉMEUTE
Fin août.

Quand l’émotion fut digérée, je dis à Robinet :

— Assez ! Ce qui est fait est fait. Voyons ce qui reste à faire.

Je lui fis raconter ce qui s’était passé dans la cité, depuis quinze ou vingt jours que je l’avais quittée, mais bref et clair, sans bavarder : car l’histoire d’hier est de l’histoire ancienne ; et l’essentiel est de savoir où nous en sommes. J’appris que sur Clamecy régnaient la peste et la peur, la peur plus que la peste : car celle-ci déjà semblait chercher fortune ailleurs, laissant la place aux malandrins qui, de tous les côtés, attirés par l’odeur, venaient lui arracher des doigts sa proie. Ils étaient maîtres du terrain. Les flotteurs, affamés et rendus enragés par la terreur du fléau, laissaient faire, ou faisaient comme eux. Quant aux lois, elles gisaient. Qui en avait reçu la garde, était allé garder ses champs. De nos quatre échevins, l’un était mort, deux avaient fui ; et le procureur avait pris la poudre d’escampette. Le capitaine du château, vieil homme brave, mais podagre, n’ayant qu’un bras, les pieds gonflés, et de cerveau pas plus qu’un veau, s’était fait mettre en six morceaux. Restait un échevin, Racquin, qui se trouvant seul en face de ces animaux déchaînés, par peur, par faiblesse, par ruse, au lieu de leur tenir tête, crut plus sage de céder, en faisant la part du feu. Du même coup, sans se l’avouer (je le connais, j’ai deviné), il s’arrangeait pour satisfaire à son âme rancunière, en lâchant sur tel ou tel dont le bonheur lui faisait mal, ou dont il voulait se venger, la meute incendiaire. Je m’explique à présent le choix de ma maison !… Mais je dis :

— Et les autres, les bourgeois, que font-ils donc ?

— Ils font : « bée », dit Binet ; eh ! ce sont des moutons. Ils attendent chez eux qu’on vienne les saigner. Ils n’ont plus de berger, plus de chiens.

— Eh bien, Binet, et moi ! Voyons un peu, mon gars, s’il me reste des crocs. Allons-y, mon petit.

— Maître, un seul ne peut rien.

— Peut toujours essayer.

— Et si ces gueux vous prennent ?

— Je n’ai plus rien, je me moque d’eux. Va donc peigner un diable qui n’a plus de cheveux !

Il se mit à danser :

— Ce qu’on va s’amuser ! Frelelefanfan, chipe, chope, torche, lorgne, tarirarirariran, boute avant, boute avant !

Et sur sa main brûlée, fit la roue sur la route, et faillit s’étaler. Je pris un air sévère :

— Eh ! babouin, dis-je, est-ce une affaire à danser au bout d’un arbre, avec ta queue ? Debout ! Et soyons grave ! Il s’agit d’écouter.

Il m’écouta, les yeux brillants.

— Tu ne riras pas longtemps. Voilà : je m’en vas, seul, à Clamecy, de ce pas.

— Et moi ! Et moi !

— Toi, je t’envoie en ambassade à Dornecy, avertir Maistrat Nicole, notre échevin, l’homme prudent, qui a bon cœur, meilleures jambes, et s’aime mieux que ses concitoyens, mais mieux que soi aime son bien, que l’on doit demain matin boire son vin. De là, poussant jusqu’à Sardy, tu verras en sa tour à pigeons maître Guillaume Courtignon, le procureur, tu lui diras que sa maison à Clamecy sera sans faute, cette nuit, brûlée, pillée et cætera, s’il ne revient. Il reviendra. Je ne t’en dis pas plus. Tu sauras bien tout seul trouver ce qu’il faut dire, et tu n’as pas besoin de leçons pour mentir.

Le petit, se grattant l’oreille, dit :

— Ce n’est pas la difficulté. Mais je ne veux pas vous quitter.

Je réponds :

— T’ai-je demandé ce que tu veux ou ne veux pas ? Moi, je veux. Tu obéiras.

Il discutait. Je dis :

— Assez !

Et comme il s’inquiétait, ce petit, de mon sort :

— Je ne te défends pas, lui dis-je, de courir. Quand tu auras fini, tu pourras me rejoindre. Le meilleur moyen de m’aider, c’est de m’amener du renfort.

Ventre à terre dit-il, je les amènerai, suant, soufflant, sur leurs bedons, le Courtignon et le Nicole, quand je devrais leur attacher aux chausses une casserole !

Il partit comme un trait, puis s’arrêtant encore :

— Maître, au moins dites-moi ce que vous allez faire ! L’air important, avec mystère, je répondis :

— On verra bien.

(Par ma foi, je n’en savais rien ! )

    • *

Vers huit heures du soir, en ville j’arrivai. Sous des nuages d’or le soleil rouge était couché. La nuit commençait à peine. Quelle belle nuit d’été ! Mais personne pour en jouir. Pas un badaud et pas un garde, à la porte du Marché. On entrait comme en un moulin. Dans la Grand-Rue, un chat maigre rongeait du pain ; se hérissa, quand il me vit, puis détala. Les maisons, aux yeux clos, montraient face de bois. Pas une voix. Je dis :

— Ils sont tous morts. Je suis venu trop tard.

Mais voici, j’entendis que derrière les volets, on épiait, au bruit de mon pas qui sonnait. Je frappai, je criai :

— Ouvrez !

Nul ne bougea. J’allai à une autre maison. Je frappai de nouveau, du pied et du bâton. Nul n’ouvrit. J’entendis, dedans, un frr frr de souris. Maintenant, j’avais compris.

Ils se terrent, les marmiteux ! Feste-Dieu, je m’en vais leur mordre les fesses !

Du poing et du talon, je battis le tambour sur la devanture du libraire, et je criai :

— Hé ! vieux frère ! Denis Saulsoy, nom de nom ! Je vas tout casser. Ouvre donc ! Ouvre, chapon, je suis Breugnon.

Aussitôt, comme par magie (on eût dit qu’une fée de sa baguette eût touché les croisées), tous les volets s’ouvrirent, et je vis, tout du long de la rue du Marché, au rebord des fenêtres, alignées tout du long ainsi que des oignons, des faces effarées, qui me dévisageaient. Elles me regardaient, regardaient, regardaient… Je ne me savais pas si beau : je me tâtai. Puis, leurs traits contractés soudain se détendirent. Ils avaient l’air contents.

— Braves gens, comme ils m’aiment ! pensai-je, sans me dire que leur bonheur venait de ce que ma présence, à cette heure, en ce lieu, les rassurait un peu.

Lors, s’engagea la conversation entre Breugnon et les oignons. Tous parlaient à la fois ; et tout seul contre tous, je donnais la réplique.

— D’où viens-tu ? Que fis-tu ? Que vis-tu ? Que veux-tu ? Comment pus-tu entrer ? Par où pus-tu passer ?

Je dis :

— Holà ! Holà ! Ne nous emportons pas. Je vois avec plaisir que la langue vous reste, si vous avez perdu le cœur et les jarrets. Çà, que faites-vous-là haut ? Descendez, il fait bon humer le frais du soir. Vous a-t-on pris vos chausses, que vous restez chambrés ?

Mais au lieu de répondre, ils demandaient :

— Breugnon, dans les rues, en venant, qui as-tu rencontré ?

— Idiots, qui voulez-vous, dis-je, que je rencontre, puisque vous êtes tous au nid ?

— Les brigands.

— Les brigands ?

— Ils pillent, brûlent tout.

— Où cela ?

— En Béyant.

— Allons les arrêter ! Qu’avez-vous à rester dans votre poulailler ?

— Nous gardons la maison.

— La meilleure façon de garder sa maison, c’est de défendre celle des autres.

— Le plus pressé d’abord. Chacun défend le sien.

— Je connais le refrain : « J’aime bien mes voisins, mais je n’ai cure d’eux » … Malheureux ! Les brigands, vous travaillez pour eux. Après les autres, vous. Chacun aura son tour.

— Monsieur Racquin a dit qu’en ce danger, le mieux était de rester coi, faire la part du feu, en attendant que l’ordre soit rétabli.

— Par qui ?

— Par M. de Nevers.

— D’ici là, sous le pont il coulera de l’eau. M. de Nevers a ses affaires. Devant qu’il pense aux vôtres, vous serez tous brûlés. Allons, enfants, venez ! Il n’a droit à sa peau, qui ne la défend !

Les autres sont nombreux, armés.

— On crie toujours le loup plus grand qu’il n’est.

— Nous n’avons plus de chefs.

— Soyez-les.

Ils continuaient de jaser, de l’une à l’autre fenêtre, comme des oiseaux perchés ! ils disputaient entre eux, mais aucun ne bougeait. Je m’impatientai :

— Allez-vous me laisser, toute la nuit, planté dans la rue, nez en l’air, à me tordre le cou ? Je ne suis pas venu chanter la sérénade, tandis qu’avec vos dents vous battez la chamade. Ce que j’ai à vous dire ne se chante ni ne se crie sur les toits. Ouvrez-moi ! Ouvrez-moi, de par Dieu, ou bien je mets le feu. Allons, descendez, les mâles (s’il en reste là-haut) ; les poules suffiront pour garder le perchoir.

Moitié riant, moitié jurant, une porte s’entrebâilla, puis l’autre ; un nez prudent s’aventura ; suivit, la bête ; et sitôt que l’on vit un mouton hors du parc, tous les autres sortirent. Ce fut à qui viendrait me regarder sous le nez :

— Et tu es bien guéri ?

— Sain comme un chou cabus.

— Et nul ne t’a fait noise ?

— Nul, hors un troupeau d’oies, qui sifflaient après moi. De me voir sortir sauf de ce trouble danger, ils en respiraient mieux et m’aimaient davantage. Je dis :

— Regardez bien. Ouais, je suis au complet. Tous les morceaux y sont. Non, il n’y manque rien. Voulez-vous mes lunettes ?… Çà, en voilà assez ! Demain, vous verrez plus clair. L’heure nous presse, allons, laissons les fariboles. Où pouvons-nous causer ?

Gangnot dit :

— Dans ma forge.

Dans la forge à Gangnot, sentant la corne, au sol pétri par les sabots des chevaux, nous nous tassâmes dans la nuit, comme un troupeau. Porte fermée. Un lumignon, posé à terre, faisait danser sur la voûte noire de fumée nos grandes ombres ployées au cou. Tous se taisaient. Et brusquement, tous à la fois parlèrent. Gangnot prit son marteau et frappa son enclume. Le coup troua le bruit des voix ; par la déchirure, le silence rentra. J’en profitai, je dis :

— Ménageons notre souffle. Je sais déjà l’histoire. Les brigands sont chez nous. Bien ! Mettons-les dehors.

Ils dirent :

— Ils sont trop forts. Les flotteurs sont pour eux.

Je dis :

— Les flotteurs ont soif. Quand ils voient d’autres boire, ils n’aiment pas regarder. Je les comprends très bien. Il ne faut jamais tenter Dieu, un flotteur encore moins. Si vous laissez piller, ne vous étonnez point que tel qui n’est pas un voleur aime mieux dans sa poche voir le fruit du larcin que dans celle de son voisin. Puis, il y a partout des bons et des mauvais. Allons, comme le Maître, « ab haedis scindere oves » .

— Mais puisque M. Racquin, dirent-ils, l’échevin, nous défend de bouger ! C’est à lui qu’appartient, en l’absence des autres, lieutenant, procureur, d’assurer l’ordre en la cité.

— Le fait-il ?

— Il prétend…

— Le fait-il, oui ou non ?

— Cela se voit assez !

— Alors, nous, faisons-le.

— M. Racquin promet que si nous ne bougeons, nous serons épargnés. L’émeute restera cantonnée aux faubourgs.

— Et comment le sait-il ?

— Il a dû faire un pacte avec eux, contraint, forcé !

— Mais ce pacte, c’est un crime !

— C’est, dit-il, pour les endormir.

— Les endormir, eux, ou bien vous ?

Gangnot frappa de nouveau son enclume (c’était son geste à lui, sa façon pour parler de se claquer la cuisse), et dit :

— Il a raison.

Tous avaient l’air honteux, peureux et furieux. Denis Saulsoy, baissant le nez :

— Si l’on disait tout ce qu’on pense, on aurait long à raconter.

— Eh ! que ne parles-tu ? fis-je. Que ne parlez-vous ? Nous sommes entre frères. Qu’est-ce que vous craignez ?

— Les murs ont des oreilles.

— Quoi ! vous en êtes là ?… Gangnot, prends ton marteau, et mets-toi en travers de la porte, mon gars ! Le premier qui voudra ou sortir ou entrer, enfonce-lui le crâne dans l’estomac ! Que les murs aient ou non des oreilles pour épier, je réponds qu’ils n’auront de langue pour rapporter. Car quand nous sortirons, ce sera sur-le-champ afin d’exécuter l’arrêt que l’on va prendre. Et maintenant, parlez ! Qui se tait est un traître.

Ce fut un beau vacarme. Toute la haine et la peur refoulées éclataient comme des fusées. Ils criaient, en montrant le poing :

— Ce coquin de Racquin, il nous tient ! Le Judas nous a vendus, nous et nos biens. Mais que faire ! On ne peut rien. Il a la loi, il a la force, la police lui appartient.

Je dis :

— Où niche-t-il ?

— À la maison de ville. Il y gîte, jour et nuit, pour plus de sûreté, entouré d’une garde de vauriens qui le veillent, le surveillent peut-être autant qu’ils veillent sur lui.

— Bref, il est prisonnier ? Très bien, dis-je, nous allons, de ce pas, d’abord le délivrer. Gangnot, ouvre la porte !

Ils ne paraissaient pas encore bien décidés.

— Qu’est-ce qui vous arrête ?

Saulsoy dit, se grattant la tête :

— C’est une grosse affaire. On ne craint pas les coups. Mais, Breugnon, après tout, nous n’avons pas le droit. Cet homme, il est la loi. Marcher contre la loi, c’est oui-dà se charger d’une lourde…

Je dis :

—…Res-pon-sa-bi-li-té ? Eh bien, je la prends, moi. Ne t’inquiète pas. Lorsque je vois, Saulsoy, un coquin coquiner, je commence par l’assommer ; après je lui demande comment est-ce qu’il se nomme ; et s’il est procureur, ou pape, ainsi soit-il ! Amis, faites de même. Quand l’ordre est le désordre, il faut bien que le désordre fasse l’ordre et sauve la loi.

Gangnot dit :

— Je viens avec toi.

Le marteau sur l’épaule, avec ses mains énormes (quatre doigts à la gauche, l’index écrasé manquait), bigle d’un œil, noir de peau, droit de corps et large comme un tonneau, il avait l’air d’une tour qui marche. Et par-derrière, on se pressait, suivant le rempart de son dos. Chacun courut dans sa boutique, pour y chercher son arquebuse, son couperet, ou son maillet. Et, ma foi, je ne jurerais que tel entra qui ressortit, de cette nuit, faute sans doute, le pauvre homme, de trouver son harnachement. Car pour dire la vérité, en arrivant sur la grand-place, nous étions assez clairsemés. Mais ceux qui restent sont les bons.

Par chance, la porte de l’hôtel de ville était ouverte : le berger était si sûr que ses moutons se laisseraient jusqu’au dernier raser la laine sans bêler, que ses chiens et lui dormaient du bon sommeil de l’innocence, après avoir très bien dîné. Notre assaut n’eut donc rien, je l’avoue, d’héroïque. Nous n’eûmes qu’à cueillir, comme on dit, la pie au nid. Nous l’en tirâmes proprement, nu et sans chausses, comme un lapin sans peau. Le Racquin était gras, la face ronde et rose, des coussinets de chair au front, dessus les yeux, l’air doucereux, pas bon ni bête. Il nous le fit bien voir. Dès le premier instant, il sut, à n’en pas douter, ce dont il retournait. Ce ne fut qu’un éclair de peur et de colère dans ses petits yeux gris, enfouis sous le bourrelet des paupières. Mais tout de suite, il se ressaisit, et, d’une voix d’autorité, il nous demanda de quel droit nous avions envahi la maison de la loi.

Je lui dis :

— Pour t’arracher de son lit.

Il s’emporta. Saulsoy lui dit :

— Maître Racquin, ce n’est plus l’heure de menacer. Vous êtes ici l’accusé. Nous venons demander vos comptes. Défendez-vous.

Il changea subito de musique.

— Mais, chers concitoyens, dit-il, je ne m’explique ce que vous voulez de moi. Qui se plaint ? Et de quoi ? Au risque de ma vie, ne suis-je pas resté ici, pour vous garder ? Quand tous les autres fuient, seul j’ai dû tenir tête à l’émeute et la peste. Que me reproche-t-on ? Suis-je cause des maux que j’essaie de panser ?

Je dis :

— « Médecin avisé fait, dit-on, plaie puante. » Ainsi fais-tu, Racquin, médecin de la cité. Tu engraisses l’émeute et tu nourris la peste, et tu leur trais le pis, après, à tes deux bêtes. Tu t’entends avec les larrons. Tu mets le feu à nos maisons. Tu livres ceux que tu dois garder. Tu guides ceux que tu dois frapper. Mais dis-nous, traître, est-ce par peur, ou par cupidité que tu fais ce honteux métier ? Que veux-tu qu’on te mette au cou ? Quel écriteau ? « Voilà l’homme qui vendit sa ville pour trente deniers » … Pour trente deniers ? Pas si sot ! Les prix ont augmenté, depuis l’Iscariot. Ou : « Voici l’échevin qui, pour sauver sa peau, mit à l’encan celle de ses concitoyens »  ?

Il s’emporta, et dit :

— J’ai fait ce que j’ai dû, ce qui était mon droit. Les maisons où la peste a passé, je les brûle. C’est la loi.

— Et tu taxes de peste, tu marques d’une croix les maisons de tous ceux qui ne sont point pour toi ! « Qui veut noyer son chien… » Sans doute, c’est aussi pour combattre la peste que tu laisses piller les maisons empestées ?

— Je ne puis l’empêcher. Et que vous fait, à vous, si ces pillards ensuite en crèvent comme des rats ? C’est coup double. Bon débarras !

— Il va nous dire qu’il combat la peste avec les pillards, et les pillards avec la peste ! Et de fil en aiguille, il restera vainqueur sur la ville détruite. Le disais-je pas bien ? Mort le malade et mort le mal, nul ne demeure que le médecin… Eh bien, maître Racquin, à partir d’aujourd’hui, nous ferons de tes soins l’économie, nous nous soignerons nous-mêmes ; et comme toute peine a droit à un salaire, nous te réservons…

Gangnot dit :

— Ton lit au cimetière.

Ce fut comme si dans une meute un os était tombé. Sur la proie ils se lancèrent, en hurlant ; et l’un criait :

— Nous allons coucher l’enfant !

Le gibier, par bonheur, se sauva dans l’alcôve ; et, appuyé au mur, hagard, il regardait les museaux prêts à mordre. Moi, je retins les chiens :

— Tout beau ! Laissez-moi faire !

Ils restaient en arrêt. Le misérable, nu, rose comme un goret, grelottait de frayeur et de frais. J’eus pitié. Je lui dis :

— Allons, passe tes chausses ! Nous avons assez vu, mon bon ami, ton cul.

Ils rirent comme des bossus. Je profitai de l’accalmie, pour leur parler raison. L’animal cependant rentrait dedans sa peau, claquant des dents, et l’œil mauvais : car il sentait que le danger s’éloignait. Quand il fut habillé, sûr que ce ne serait encore pour aujourd’hui qu’on happerait le lièvre, il redevint vaillant et il nous insulta ; il nous nomma rebelles et menaça de nous faire condamner, pour insulte au magistrat. Je lui dis :

— Tu ne l’es plus. Magistrat, je te destitue.

Alors, ce fut contre moi qu’il tourna sa colère. Le désir de se venger était plus fort que la prudence. Il dit qu’il me connaissait bien, que c’était moi dont les conseils avaient tourné les cerveaux faibles de ces mutins, qu’il ferait tomber sur moi le poids de leurs attentats, que j’étais un scélérat. Dans sa rage bredouillante, d’une voix aigre et sifflante, il déchargea sur mon dos un tombereau de gros mots. Gangnot dit :

Faut-il l’assommer ?

Je dis :

— Tu fus bien inspiré, Racquin, de m’avoir ruiné. Tu le sais bien, gredin, que je ne puis te faire pendre, sans risquer le soupçon que j’agis par vengeance, pour l’incendie de ma maison. Et pourtant le collier de chanvre siérait à ta beauté. Mais nous laissons à d’autres le soin de t’en parer. Tu ne perds rien pour attendre. L’important, c’est qu’on te tient. Tu n’es plus rien. Nous t’arrachons ta belle robe d’échevin. C’est nous qui prenons en main le gouvernail et l’aviron.

Il bégaya :

— Tu sais, Breugnon, ce que tu risques ? Je lui réponds :

— Je le sais, mon garçon, ma tête. Et je la mets au jeu, — au jeu de qui perd gagne. Si je la perds, la cité gagne.

On le conduisit en prison. Il y trouva la place chaude, que lui laissa un vieux sergent, enfermé trois jours avant, pour avoir refusé d’obéir à son commandement. Les huissiers et le portier de la maison de ville, à présent que le coup était fait, disaient tous qu’il était bien fait, et qu’ils avaient toujours pensé que le Racquin était un traître. À beau penser qui n’agit point !

    • *

Jusque-là, notre plan s’était exécuté comme une planche lisse où glisse le rabot, sans rencontrer un nœud. Et je m’en étonnais. Je demandais :

— Où donc sont cachés les brigands ?

lorsqu’on cria :

— Au feu !

Parbleu ! Ils pillaient ailleurs.

Dans la rue, un homme essoufflé nous apprit que toute la bande mettait à sac les entrepôts de Pierre Poullard, en Bethléem, hors la porte de la tour Lourdeaux, brisait, brûlait, buvait à tire-larigot. Je dis aux compagnons :

— S’ils veulent des violons pour danser, nous voici ! Nous courûmes à la Mirandole. De la terrasse, on dominait la ville basse, d’où montait dans la nuit un bruit de sabbat. Sur la tour de Saint-Martin, haletant, le tocsin grondait.

— Camarades, il va falloir descendre, dis-je, en la fournaise. Ça va chauffer. Sommes-nous prêts ? Mais d’abord, il faut un chef. Qui le sera ? Veux-tu, Saulsoy ?

— Non, non, non, non, fit-il, faisant trois pas à reculons. Je n’en veux pas. C’est bien assez que je sois ici, à minuit, obligé de me promener avec ce vieux mousquet. Ce qu’on voudra, ce qu’il faudra, je le ferai, — hors commander. Merci Dieu ! je n’ai jamais su rien décider…

Je demandai :

— Alors, qui veut ?

Mais aucun d’eux ne remua. Je les connais, ces oiseaux-là ! Parler, marcher, encore cela va. Mais décider, il n’y a plus personne. L’habitude de finasser avec la vie, quand on est petit bourgeois, d’hésiter et de tâter le drap qu’on veut acheter, cinquante fois, de marchander, et d’attendre pour le prendre que l’occasion soit passée, ou bien le drap ! L’occasion passe, j’étends le bras :

— Si nul n’en veut, eh bien, c’est moi.

Ils dirent :

— Soit !

— Seulement, qu’on m’obéisse, sans discuter, de cette nuit ! Autrement, nous sommes perdus. Jusqu’au matin, je suis seul maître. Vous me jugerez demain. Est-ce entendu ?

Ils dirent tous :

— C’est entendu.

Nous descendîmes la colline. J’allais devant. À ma gauche, marchait Gangnot. À droite, j’avais mis Bardet, crieur de ville et son tambour. À l’entrée du faubourg, sur la place des Barrières, déjà nous rencontrâmes une foule fort gaie qui, sans méchanceté, s’en allait en famille, femmes, garçons et filles, vers l’endroit où l’on pille. On eût dit une fête. Certaines ménagères avaient pris leur panier, comme au jour de marché. On s’arrêta pour voir notre troupe passer ; et les rangs s’écartaient poliment devant nous ; ils ne comprenaient pas, et nous suivant, d’instinct, emboîtèrent le pas. Un d’eux, le perruquier Perruche, qui portait une lanterne de papier, l’approchant de mon nez, me reconnut et dit :

— Ah ! Breugnon, bon garçon ! te voilà revenu ? Eh ! tu arrives à point ! On va trinquer ensemble.

Il y a temps pour tout, Perruche, je réponds. Nous trinquerons demain.

— Tu vieillis, mon Colas. Il n’y a pas d’heure pour la soif. Demain, le vin sera bu. Ils le tirent. Hâtons-nous ! Est-ce que par hasard la purée de septembre te dégoûte, à présent ?

Je dis :

— Le vin volé, oui.

— Volé, il ne l’est point, dit-il, mais bien sauvé. Lorsque la maison brûle, faut-il donc bêtement laisser perdre les bonnes choses ?

Je l’écartai de mon chemin :

— Voleur !

Et je passai.

— Voleur !

lui répétèrent Gangnot, Bardet, Saulsoy, les autres. Ils passèrent. Le Perruche demeurait atterré ; puis, je l’entendis furieux vociférer ; et en me retournant, je le vis qui courait, en nous montrant le poing. Nul de nous ne parut l’entendre ni le voir. Quand il nous eut rejoints, il se tut brusquement, et avec nous marcha.

Arrivés sur la berge de l’Yonne, à l’entrée du pont, impossible de passer. La foule était serrée. Je fis battre le tambour. Les premiers rangs s’ouvrirent, sans trop savoir pourquoi. Nous entrâmes comme un coin, mais nous nous trouvions pris. Je vis là deux flotteurs que je connaissais bien, le père Joachim, dit le Roi[12] de Calabre, et Gadin dit Gueurlu. Ils me dirent :

— Çà, çà, maître Breugnon, que diable venez-vous faire ici, avec votre peau d’ânon et tous ces harnachés, graves comme des baudets ? C’est-y que vous voulez rire, ou bien qu’on va-t-en guerre ?

— Tu ne crois pas si bien dire, Calabre, je réponds. Car tel que tu me vois, je suis pour cette nuit capitaine de Clamecy, et je vas le défendre contre ses ennemis.

— Ses ennemis ? dirent-ils, tu n’es pas fou ? Qui donc ?

— Ceux qui brûlent, là-bas.

— Et qu’est-ce que cela peut te faire, dirent-ils, maintenant que ta maison est brûlée ? (Pour la tienne, on regrette ; tu sais, on s’est trompé.) Mais celle de Poullard, ce pendard engraissé de nos peines, ce torcoul qui se pavane avec la laine qu’il nous a sur le dos tondue, et qui, lorsqu’il nous a mis tout nus, nous méprise du haut de sa vertu ! Qui le vole, il est bien sûr d’aller tout droit au paradis. C’est pain bénit. Laisse-nous faire. Que t’importe ? Encore passe de ne point piller ! Mais l’empêcher !… Rien à perdre, tout à gagner.

Je dis (car il m’eût fait gros cœur de cogner sur ces pauvres garçons, sans avoir essayé d’abord de raisonner) :

— Tout à perdre, Calabre. Notre honneur à sauver.

— Notre honneur ! Ton honneur ! dit Gueurlu. Ça se boit-il ? Ou bien si ça se bâfre ? On sera peut-être mort demain. Que restera-t-il de nous ? Il ne restera rien. Que pensera-t-on de nous ? On ne pensera rien. L’honneur est une denrée de luxe pour les riches, les bêtes qu’on enterre avec des épitaphes. Nous, on sera tous ensemble, dans la fosse commune, comme des tranches de merluche. Va-t’en voir celle qui pue l’honneur ou bien l’ordure !

— Seul, chacun, on n’est rien, c’est vrai, mon roi de Calabre ; mais tous, on est beaucoup. Cent petits font un grand. Quand auront disparu ces riches d’aujourd’hui, quand seront effrités, avec leurs épitaphes, les mensonges de leurs tombes et le nom de leurs races, on parlera encore des flotteurs de Clamecy ; ils seront dans son histoire sa noblesse aux rudes mains, à la tête dure comme leurs poings, et je ne veux pas qu’on dise qu’ils furent des coquins.

Gueurlu dit :

— Je m’en fous.

Mais le roi de Calabre, après avoir craché, cria :

— Si tu t’en fous, tu n’es qu’un saligoud. Il a raison, Breugnon. De savoir que ça se dit, ça me vexerait aussi. Et par saint Nicolas, ça ne se dira pas. L’honneur n’est pas aux riches. On le leur fera bien voir. Qu’il soit sire ou messire, pas un d’eux qui nous vaille !

Gueurlu dit :

— Faut-il donc se gêner ? Est-ce qu’ils se gênent, eux ? Y a-t-il plus grand goulafre que ces princes, ces ducs, le Condé, le Soissons, et le nôtre, le Nevers, et le gros d’Épernon, qui, lorsqu’ils en ont plein les bajoues et la panse, s’empiffrent, les cochons, de millions à crever, et quand le roi est mort, vont piller son trésor ! Voilà leur honneur à eux ! Vrai, nous serions bien bêtes de ne pas les imiter !

Roi de Calabre jura :

— Ce sont des marcassins. Quelque jour, notre Henri reviendra de sa fosse pour leur faire rendre gorge, ou bien ce sera nous qui les ferons rôtir tout farcis de leur or. Si les grands font les porcs, mordia ! on les saignera ; mais dans leur porcherie, on ne les imitera. L’exemple, nous le donnons, nous. Il y a plus d’honneur dans la cuisse d’un flotteur que dans le cœur d’un genpillehomme.

— Alors, mon roi, tu viens ?

— Je viens ; et cestuy-là, Gueurlu aussi viendra.

— Non, que diable !

— Tu viendras, que je dis, ou tu vois la rivière, et je te fous en bas. Allons, ouste, marchons. Et vous, par la Mer Dé[13], place, andouilles, je passe !

Il passait, refoulant les gens avec ses pilons. Et nous dans le remous, suivions comme un fretin derrière un gros poisson. Ceux que l’on rencontrait maintenant étaient trop « bus », pour que l’on pût penser encore à discuter. Chaque chose en son lieu : les arguments de langue, d’abord, et puis les poings. On tâchait seulement de les asseoir par terre, sans trop les abîmer : un soûlard, c’est sacré ! Enfin, l’on se trouva aux portes de l’entrepôt. La nuée des pillards grouillait dans la maison de maître Pierre Poullard, comme des poux sur une toison. Les uns déménageaient des coffres, des ballots ; d’autres s’étaient vêtus de défroques volées ; certains joyeux farceurs jetaient, pour rigoler, les vases et les pots, des fenêtres du premier. Au milieu de la cour, on roulait des barriques. J’en vis un qui buvait, bouche collée à la bonde, jusqu’à ce qu’il s’écroulât, les quatre fers en l’air, sous le rouge pissat. Le vin formait des mares, que des enfants lapaient. Et, afin d’y mieux voir, ils avaient mis en tas des meubles dans la cour, et les faisaient flamber. Au fond des caves, on entendait les maillets qui défonçaient les futailles, les feuillettes ; des hurlements, des cris, des toux qui s’étranglaient : par-dessous terre, la maison grognait, comme si dans son ventre elle portait un troupeau de gorets. Et déjà, çà et là, sortaient des soupiraux des langues de fumée qui léchaient les barreaux.

Nous pénétrâmes dans la cour. Ils ne s’occupaient pas de nous. Chacun à son affaire. Je dis :

— Roule, Bardet !

Bardet battit sa caisse. Il cria les pouvoirs que la ville m’accordait ; et, donnant de la voix à mon tour, je sommai les pillards de partir. Aux roulements du tambour, ils s’étaient rassemblés, comme un essaim de mouches, quand on frappe un chaudron. Et lorsque notre bruit cessa, tous ils recommencèrent, furieux, à bourdonner, et sur nous se lancèrent, en sifflant et huant et nous jetant des pierres. Je tâchai de forcer les portes de la cave ; mais des fenêtres du grenier, ils faisaient choir tuiles et poutres. Nous entrâmes pourtant, en refoulant ces gueux. Gangnot eut là deux doigts encore de la main arrachés, et le roi de Calabre eut l’œil gauche crevé. Pour moi, en repoussant la porte qui se ferma, je me trouvai coincé, comme un renard au piège, le pouce entre les gonds. Nom de d’là ! Je faillis pâmer comme une femme et rendre ce que j’avais dedans mon estomac. Heureusement, j’avisai un baril éventré. (c’était de l’eau-de-vie de marc) ; j’en arrosai mon coffre et j’y baignai mon pouce. Après quoi, je vous jure, cristi, je n’eus plus envie de tourner la prunelle. Mais je devins furieux, moi aussi. La moutarde m’était montée au nez.

Nous luttions à présent sur les marches de l’escalier. Il fallait en finir. Car ces diables cornus nous déchargeaient à la face leurs mousquets, et de si près qu’aux barbes de Saulsoy le feu prit. Gueurlu entre ses mains calleuses l’éteignit. Par chances, ces ivrognes voyaient double, en visant, sans quoi, pas un de nous n’en serait sorti vivant. Nous dûmes remonter les marches, et nous battîmes en retraite. Mais, campés à l’entrée, — j’aperçus l’incendie, sournois, qui se glissait, de l’une et de l’autre aile vers le logis du fond, où se trouvait la cave, — je fis fermer l’issue avec une barrière de pierres, de débris, montant jusqu’au nombril ; et par-dessus, braqués, bloquant le défilé, nos épieux et nos gaffes, tel le dos hérissé d’un porc-épic en boule. Et je criai :

Brigands ! Ah ! vous aimez le feu ! Eh bien donc, mangez-le !

La plupart ne comprirent le danger que trop tard, ivres au fond des caves. Mais quand les grandes flammes firent craquer les murs et broyèrent les poutres entre leurs mandibules, du fond du sol monta un pandémonium ; et un torrent de gueux, dont quelques-uns flambaient, jaillit à la surface, comme du vin mousseux qui fait sauter la bonde. Ils vinrent s’écraser contre notre muraille ; et ceux qui les poussaient formèrent un bouchon qui obstrua l’entrée. Derrière, on entendit rugir au fond du trou le feu et les damnés. Et je vous prie de croire que cette musique-là ne nous faisait pas chaud ! Ce n’est pas gai d’ouïr la chair meurtrie qui souffre et brame de douleur. Et si j’avais été simple particulier, Breugnon de tous les jours, j’aurais dit :

— Sauvons-les !

Mais lorsqu’on est le chef, vous n’avez plus le droit d’avoir un cœur ni des oreilles. L’œil et l’esprit. Voir et vouloir, et faire sans faiblir ce qu’il faut que l’on fasse. Sauver ces bandits-là, c’était perdre la ville : car s’ils étaient sortis, ils se seraient trouvés plus nombreux et plus forts que nous qui les gardions ; et mûrs pour le gibet, ils ne se fussent pas laissé cueillir à l’arbre. Les guêpes sont dans le nid : qu’elles y restent !…

Et je vis les deux ailes de flammes qui se rejoignaient et sur le bâtiment du milieu se fermaient, en craquant et faisant voleter autour d’elles leurs plumes de fumée… Or, juste à ce moment, voici que j’aperçois par-dessus les premiers rangs de ceux qui se tassaient, au goulot de l’escalier, collés l’un contre l’autre, et sans pouvoir bouger que des sourcils, des yeux, de la bouche qui hurlaient, mon vieux compain Éloi, dit Gambi, ce vaurien, pas méchant, mais soiffard (comment s’est-il fourré, bon Dieu, dans ce guêpier ? ) qui riait et pleurait, sans comprendre, hébété. Chenapan, fainéant, il l’a bien mérité ! Mais tout de même, on ne peut pas le voir ainsi griller… Nous avons joué, enfants, et nous avons mangé, à l’église Saint-Martin, ensemble le corps de Dieu : nous avons été frères de première communion…

J’écarte les épieux, je saute la barrière, je marche sur les têtes furieuses (elles mordaient) et par-dessus cette pâte humaine qui fumait, j’arrive à mon Gambi, que j’agrippe au collet. « Vingt dieux ! Oui, mais comment l’arracher de l’étau ? » pensais-je, en le prenant, « Il faudra le hacher pour avoir un morceau » … Par bonheur singulier (je dirais qu’il y a un Dieu pour les ivrognes, si tous n’avaient autant mérité ses faveurs), mon Gambi se trouvait sur le bord d’une marche, vacillant en arrière, lorsque ceux qui montaient l’avaient sur leurs épaules soulevé de telle sorte qu’il ne touchait plus terre et restait suspendu, pareil a un noyau qu’on presse entre les doigts. En m’aidant des talons pour écarter, à droite, à gauche, les épaules qui lui serraient les côtes, de la gueule de la foule, je parvins à sortir sans peine le noyau, proprement expulsé. Il était temps ! Le feu, en trombe, remontait, comme par une cheminée, le trou de l’escalier. J’entendis brasiller les corps au fond du four ; et me courbant, marchant à grandes enjambées, sans regarder sur quoi mes souliers s’enfonçaient, je revins, en traînant Gambi par ses cheveux gras. Nous sortîmes du gouffre, dont nous nous écartâmes, laissant la flamme achever l’œuvre. Et cependant, pour refouler notre émotion, à Gambi nous bourrions les côtes, cet animal qui, près de crever, avait gardé, sans les lâcher, sur son cœur, deux plats émaillés et une écuelle coloriée, qu’il avait, Dieu sait où, raflés !… Et Gambi, dégrisé, pleurant, allait jetant ses écuelles, et s’arrêtant, à tous les vents, pour pisser comme une fontaine, criant :

— Je ne veux rien garder de ce que j’ai volé !

    • *

Au point du jour, le procureur, maître Guillaume Courtignon, parut, suivi de Robinet, qui le menait, tambour battant. Trente gens d’armes le flanquaient, et un parti de paysans. Il en vint d’autres, au cours du jour, que le Maistrat nous amena. D’autres encore, le lendemain, que le bon duc nous envoya. Ils tâtèrent les cendres chaudes, dressèrent constat des dégâts, firent le compte, y ajoutèrent leurs frais de voyage et séjour, et sans plus, après s’en furent, par où ils étaient venus…

La morale de tout cela :

« Aide-toi, le roi t’aidera. » XI


LA NIQUE AU DUC Fin septembre. L’ordre était revenu, les cendres refroidies, et l’on n’entendait plus parler de maladie. Mais la ville d’abord resta comme écrasée. Les bourgeois remâchaient leur peur. Ils tâtaient du pied le terrain ; ils n’étaient pas encore certains d’être dessus, et non dessous. Le plus souvent, ils se terraient, ou dans la rue, ils détalaient, rasant les murs l’oreille basse et la queue entre les jambes. Ah ! l’on n’était pas fier, on n’osait presque pas se regarder en face, et on n’avait pas joie à se regarder soi, soi-même, dans la glace : on s’était trop bien vu, on se connaissait trop ; et la nature humaine avait été surprise sans chemise : ça n’est pas beau ! On avait honte et méfiance. Pour mon compte, je n’étais pas très à mon aise : le massacre et le fumet de la grillade me poursuivaient ; et, plus que tout, le souvenir des lâchetés, des cruautés, que j’avais lues sur des visages familiers. Ils le savaient, ils m’en voulaient secrètement. Je le comprends ; j’étais gêné bien davantage ; j’aurais voulu, si j’avais pu, leur dire : « Mes amis, pardon. Je n’ai rien vu… » Et le lourd soleil de septembre pesait sur la ville accablée. Fièvre et torpeur de fin d’été.

Notre Racquin était parti, sous bonne escorte, pour Nevers, où le duc et le roi se disputaient l’honneur de le juger, si bien que, profitant du différend, il comptait leur glisser des doigts. Quant à moi, nos messieurs de la châtellenie avaient eu la bonté de vouloir bien fermer les yeux sur ma conduite. Il paraît que j’avais commis, en sauvant Clamecy, deux ou trois gros délits, qui m’eussent pu valoir pour le moins les galères. Mais comme ils n’auraient pu, en somme, se produire, si ces messieurs, au lieu de décamper, étaient restés pour nous conduire, ils n’insistèrent, ni moi. Je n’aime point avoir à démêler en justice ma laine. On a beau se sentir innocent : sait-on jamais ? Quand on a le doigt pris dans la sacrée machine, adieu le bras ! Coupez, coupez, sans hésiter, si vous ne voulez que tout l’animal y passe… Aussi, entre eux et nous, sans nous être rien dit, il était convenu que je n’avais rien fait, et qu’ils n’avaient rien vu, et que ce qui s’était accompli, cette nuit, sous mon capitanat, l’avait été par eux. Mais on a beau vouloir, on ne peut tout d’un coup effacer ce qui s’est passé. On se souvient, et c’est gênant. Je le lisais dans tous les yeux : on avait peur de moi ; et j’avais peur moi-même de moi, de mes exploits, de ce Colas Breugnon inconnu, saugrenu, qu’hier j’avais été. Au diable, ce César, cet Attila, ce foudre ! Foudre de vin, je le veux bien. Mais de guerre, non, non, ce n’est pas mon affaire !… Bref, nous étions penauds, courbaturés et las ; nous avions des remords de cœur et d’estomac.

Nous nous remîmes tous au travail, avec rage. Le travail boit les hontes et les peines, comme une éponge. Le travail fait à l’âme peau neuve et sang nouveau. L’ouvrage ne manquait ; que de ruines partout ! Mais qui nous vint le plus au secours, fut la terre. Jamais on n’avait vu abondance pareille en fruits et en moissons ; et le bouquet, ce fut, pour finir, la vendange. On aurait dit vraiment que cette bonne mère voulait nous rendre en vin le sang qu’elle avait bu. Pourquoi pas, après tout ? Rien ne se perd, ne doit se perdre. S’il se perdait, où irait-il ? L’eau vient du ciel et y retourne. Pourquoi le vin ne ferait-il semblablement le va-et-vient entre la terre et notre sang ? C’est même jus. Je suis un cep, ou l’ai été, ou le serai. Il me plairait de le penser ; et je veux l’être, et je préfère à toute autre immortalité de devenir vigne ou verger, et de sentir ma chair se tendre et se gonfler en de beaux raisins bien ronds, bien pleins, de grappe noire et duvetée, et de faire craquer leur peau à crever, au soleil d’été, et (le meilleur) d’être mangé. Toujours est-il que, cette année, le jus des vignes déborda, et que par tous ses pores, la terre saigna. Voilà-t-il pas que les tonneaux manquèrent ; et, faute de récipients, on laissa le raisin en cuve, ou bien en cuveau de lessive, sans seulement le pressurer ! Bien mieux, il arriva cette chose inouïe qu’un vieux bourgeois d’Andries, le père Coullemard, n’en pouvant venir à bout, vendit pour trente sous le tonneau de raisin, à la condition de le prendre à la vigne. Jugez de notre émoi, à nous qui ne pouvons voir perdre, de sang-froid, le bon sang du bon Dieu ! Plutôt que le jeter, il fallut bien le boire. On se dévoua, on est hommes de devoir. Mais ce fut un travail d’Hercule ; et plus d’une fois, ce fut Hercule et non Antée qui toucha terre. Enfin, le bon de cette affaire fut qu’on y changea la livrée de nos pensées ; leur front se dérida et leur teint s’éclaircit.

Malgré tout, un je ne sais quoi restait encore au fond du verre, comme une lie, un goût de vase ; on se tenait toujours à distance les uns des autres ; on s’observait. On avait bien repris un peu d’aplomb d’esprit (en titubant) ; mais on n’osait se rapprocher de son voisin ; on buvait seul, on riait seul : c’est très malsain. Les choses auraient pu durer longtemps ainsi, et l’on ne voyait pas le moyen d’en sortir. Mais le hasard est un malin. Il sait trouver le vrai moyen, le seul qui cimente les hommes : c’est à savoir de les unir contre quelqu’un. L’amour aussi rapproche : mais ce qui de tous fait un seul homme, c’est l’ennemi. Et l’ennemi, c’est notre maître.

Or, il advint, en cet automne, que le duc Charles prétendit nous empêcher de danser en rond. C’est un peu fort ! Crebleu ! Du coup, ne fut podagre, ou boiteux, ou sans patte, qui ne se sentît monter les fourmis aux mollets. Comme toujours, l’occasion du débat fut le Pré-le-Comte. C’est la bouteille à l’encre, on n’en sortira pas. Ce beau pré, sis au pied du mont du Croc Pinçon, aux portes de la ville, et sur le bord duquel semble négligemment posé comme une serpe le Beuvron serpentant, est depuis trois cents ans disputé, tiraillé entre la grande gueule de M. de Nevers et la nôtre qui est moins grande, mais qui sait tenir ce qu’elle tient. Nulle animosité, d’une part ni de l’autre ; on rit, on est poli, on se dit : « Mon ami, mes amés, mon seigneur… » Seulement, on n’en fait qu’à sa tête, et aucun ne consent à céder un pouce du terrain. Pour dire vrai, dans nos procès, nous n’avons eu jamais raison. Tribunaux, cour de bailliage, Table de marbre du Palais, ont rendu arrêt sur arrêt, établissant que notre pré n’était pas nôtre. Comme on sait, justice est l’art, pour de l’argent, d’appeler noir ce qu’on voit blanc. Ça ne nous troublait pas beaucoup. Juger n’est rien, avoir est tout. Que la vache soit noire ou blanche, garde ta vache, mon bonhomme. Nous la gardions et nous restions dans notre pré. C’est si commode ! Pensez donc ! C’est le seul pré qui ne soit pas à l’un de nous, dans Clamecy. Étant au duc, il est à tous. Nous n’avons donc aucun scrupule à le gâter. Aussi Dieu sait si l’on s’en donne ! Tout ce qu’on ne pourrait faire chez soi, on le fait là : on y travaille, on y nettoie, on y carde les matelas, on y bat les vieux tapis, on y jette ses débarras, on y joue, on s’y promène, on y fait pâturer sa chèvre, on y danse au son des vielles, on s’y exerce au maniement de l’arquebuse et du tambour ; et la nuit, on y fait l’amour, dans l’herbe fleurie de papiers, le long du chuchotant Beuvron, que rien n’étonne (il en vit d’autres ! ).

Tant que vécut le duc Louis, tout alla bien : car il feignait de ne rien voir. C’était un homme qui savait, pour mieux tenir son attelage sous le harnais, laisser du jeu à ses sujets. Que lui faisait que nous eussions l’illusion d’être libres et de jouer les fortes têtes, si dans le fait il était maître ? Mais son fils est un vaniteux, qui aime mieux paraître qu’être (cela se conçoit, il n’est rien), et qui monte sur ses ergots dès que l’on fait cocorico. Pourtant, il faut qu’un Français chante et qu’il se moque de ses maîtres. S’il ne se moque, il se révolte : il n’a de goût à obéir à qui veut être pris toujours au sérieux. Nous n’aimons bien que ce dont nous pouvons rire. Car le rire nous fait tous égaux. Mais cet oison s’avisa donc de nous faire inhibition d’aller jouer, danser, fouler, gâter l’herbe, en le Pré-le-Comte. Il prenait bien son temps ! Après tous nos malheurs, quand il eût dû plutôt nous dégrever d’impôts !… Ah ! mais nous lui montrâmes que les Clamecycois ne sont pas de ce bois dont on fait des fagots, mais de souche bien dure de chêne où la cognée a grand-peine à entrer, et, quand elle est entrée, plus grand-peine à sortir. Il ne fut pas besoin de se donner le mot. Ce fut un beau concert. Nous prendre notre pré ! Reprendre le cadeau qu’on nous avait donné, — ou que nous nous étions arrogé (c’est le même : un bien qu’on a volé et trois cents ans gardé devient propriété trois fois sainte et sacrée), un bien d’autant plus cher qu’il n’était pas à nous et que nous l’avions fait nôtre, pouce à pouce, jour par jour, et par lente conquête et par ténacité, le seul bien qui ne nous eût rien coûté que la peine de le prendre ! C’était à dégoûter de prendre jamais rien ! À quoi bon vivre, alors ? Si nous avions cédé, mais nos morts en seraient sortis de leurs tombeaux ! L’honneur de la cité nous trouva tous d’accord.

Le soir même du jour où le tambour de ville, sur un mode lugubre (il avait l’air d’accompagner un condamné aux fourches de Sembert), nous cria le fatal décret, tous les hommes d’autorité, les chefs des confréries et des corporations et les porte-bâtons, se rassemblèrent sous les piliers du Marché. J’étais là, je représentais, comme il est juste, ma patronne, Mme Joachim, la mère-grand, sainte Anne. Sur la façon d’agir, les avis différaient ; mais qu’il fallût agir, chacun en convenait. Gangnot pour saint Éloi, et pour saint Nicolas Calabre étaient partisans de la manière forte : ils voulaient que sur l’heure on mît le feu aux portes, qu’on brisât les barrières et la tête des sergents, et qu’on rasât le pré, rasibus, jusqu’au cuir. Mais pour saint Honoré boulanger Florimond, et Maclou jardinier pour saint Fiacre, hommes doux et saints doux, étaient bénins, voulaient sagement qu’on s’en tînt à la guerre de parchemin : vœux platoniques et suppliques à la duchesse (accompagnés sans doute des produits non gratuits du four et du jardin). Heureusement, nous étions trois, moi, Jean Bobin pour saint Crépin, Emond Poifou pour saint Vincent, qui n’étions pas plus disposés, pour faire la leçon au duc, à lui baiser qu’à lui botter le cul. In medio stat la vertu. Un bon Gaulois sait la façon, quand il veut se moquer des gens, de le faire tranquillement, à leur barbe, sans qu’il y touche, et surtout sans qu’il lui en coûte. Ce n’est pas tout de se venger : il faut encore bien s’amuser. Or, voici ce que nous trouvâmes… Mais dois-je d’abord raconter la bonne farce que j’inventai, devant que la pièce soit jouée ? Non, non, ce serait l’éventer. Il suffit de noter, pour notre honneur à tous, que notre grand secret, quatorze jours durant, par toute la cité, fut connu et gardé. Et si l’idée première est de moi (j’en suis fier), chacun y ajouta quelque embellissement, l’un refaisant l’oreille, l’autre ajoutant ici une boucle, un ruban : en sorte que l’enfant se trouva bien pourvu ; il ne manquait de pères. Les échevins, le maire, en secret et discrets, s’informaient chaque jour des progrès du marmot ; et maître Delavau, nuitamment, se cachant le nez sous son manteau, venait s’entretenir avec nous de l’affaire, nous montrant la façon de violer la loi tout en la respectant, et triomphalement nous sortait de ses poches quelque laborieuse inscription en latin qui célébrait le duc et notre obéissance, et pouvait dire aussi tout juste le contraire.

    • *

Enfin, le grand jour vint. Sur la place Saint-Martin, nous attendions les échevins, maîtres et compagnons, bien rasés, pomponnés, sagement aligné s autour de nos bâtons. Sur le coup de dix heures, les cloches de la tour se mirent à sonner. Aussitôt, aux deux coins de la place, les deux portes de la maison de ville et de l’église Saint-Martin toutes grandes s’ouvrirent ; et sur les deux perrons (on eût dit des bonshommes d’horloge qui défilent) sortirent, d’un côté, les surplis blancs des curés, de l’autre, jaunes et verts comme coins, les échevins. En se voyant, ils échangèrent par-dessus nous de grands saluts. Puis, sur la place, ils descendirent, précédés, les premiers, des bedeaux enluminés, robes rouges et rouges nez, les autres des huissiers de la ville, bridés, faisant tinter leur chaîne au cou et rebondir leurs longues lattes sur le pavé. Nous, rangés tout autour de la place et le long des maisons, nous dessinions un rond ; et les autorités, juste au milieu placées, figuraient le nombril. Tout le monde était là. Point de retardataires. Les chicanous, les basochiens et le notaire, sous la bannière de saint Yves, l’homme d’affaires de Notre Père, et les apothicaires, mires et médecins, fins connaisseurs d’urine (chacun hume sa vigne), et donneurs de clystères, sub invocatione de saint Cosme, qui rafraîchit les entrailles du paradis, formaient autour du maire et du vieux archiprêtre une garde sacrée, la plume et la seringue. De messieurs les bourgeois, un seul manquait, je crois : c’était le procureur, représentant du duc, mais mari de la fille de Maistrat l’échevin, et bon Clamecycois, ayant chez nous son bien, qui sagement, instruit de ce qu’on allait faire et ne craignant rien tant que de prendre parti, avait trouvé moyen de s’absenter, la veille.

On resta quelque temps à bouillotter sur place. C’était comme une cuve où fermente le moût. Quel joyeux brouhaha ! Chacun parlait, riait, les violons s’accordaient et les chiens aboyaient. On attendait… Qui donc ? Patience ! La surprise… Et la voici qui vient. Avant qu’on ne l’ait vue, une traînée de voix court devant et l’annonce ; et tous les cous se tournent, comme des girouettes sous le vent, d’un seul coup. Sur la place débouche de la rue du Marché, portée sur les épaules de huit solides gars, et houlant par-dessus la foule, une construction de bois en pyramide, trois tables inégales, posées l’une sur l’autre, les pieds enrubannés, galonnés, culottées d’étoffes de soie claire ; et au sommet, dessous un dais piqué d’aigrettes et d’où tombaient un flot de rubans de couleurs, une statue voilée. Nul ne songea à s’étonner : car tous étaient dans le secret. Chacun lui tira son bonnet, bien poliment ; mais dans la coiffe, nous, vieux malins, nous rigolions.

Aussitôt que sur la place la machine fut avancée, juste au milieu, entre le maire et le curé, les corporations, musique en tête, défilèrent, faisant d’abord autour de l’axe immobile un tour entier, puis s’engouffrèrent dans la ruelle qui, longeant le portail de l’église, descend la porte de Beuvron.

Premier, comme se doit, marchait saint Nicolas. Roi de Calabre, vêtu d’une chape d’église, avec un soleil d’or brodé dessus son dos, ainsi qu’un scarabé e, tenait de ses bras noirs et noueux le bâton du saint de la rivière, en forme de bateau recourbé des deux bouts, sur lequel Nicolas bénit avec sa crosse les trois petits enfants assis dans le baquet. Quatre vieux mariniers l’escortaient en portant quatre cierges jaunis, épais comme des cuisses et durs comme des triques, dont ils étaient tout prêts à user, au besoin. Et Calabre, fronçant les sourcils et levant vers le saint son œil unique, marchait en écartant les jambes et bombant ce qu’il avait de ventre.

Suivaient les compagnons du pot d’étain, les fils de saint Éloi, couteliers, serruriers, charrons et maréchaux que précédait Gangnot à la main mutilée, portant haut dans sa pince à deux doigts une croix, et, sculptés sur le manche, en faisceau, l’enclume et le marteau. Et les hautbois sonnaient « la culotte à l’envers du bon roi Dagobert » .

Puis, venaient vignerons, tonneliers, chantant l’hymne du vin et de son saint, Vincent, qui, perché sur le bout du bâton, étreignait un broc dans une main et dans l’autre un raisin. Menuisiers, charpentiers, saint Joseph et sainte Anne, gendre et belle-maman, bons soiffards, nous suivions le patron des bouchons, en claquant de la langue et louchant vers le piot. Et les saint Honoré, gras et blancs de farine, comme un trophée romain, dressaient sur un harpon un pain rond surmonté d’une couronne blonde. Après les blancs, les noirs, les gniafs empoissés, qui dansaient en faisant claquer leurs tire-pieds, autour de saint Crépin. Enfin, pour le bouquet, saint Fiacre tout fleuri. Jardiniers, jardinières, portaient sur un brancard œillets et giroflées, roses enguirlandées autour de leurs chapeaux, des pioches, des râteaux. Leur bannière de soie rouge, représentant Fiacre, les mollets nus, et troussé jusqu’au cul, son gros orteil crispé sur la bêche enfoncée, claquait au vent d’automne.

La machine voilée s’ébranla, à la suite. Des fillettes en blanc, qui trottinaient devant, miaulaient des cantiques. Le maire et les trois échevins, des deux côtés, marchaient, en tenant les gros glands des rubans qui tombaient du haut du dais. Autour, saint Yves et saint Cosme faisaient la haie. Derrière, le suisse, comme un coq, dressé sur ses ergots, avançait son jabot ; et le curé, flanqué de ses abbés, l’un long ainsi qu’un jour sans pain, l’autre épais, aplati, comme un pain sans levain, chantait, tous les dix pas, de sa basse profonde, un bout de litanie, mais sans se fatiguer, laissant chanter les autres, remuant les babines, et, les mains sur son ventre, il dormait en marchant. Le gros du peuple enfin roulait, d’un seul morceau, d’une pâte compacte et molle, comme un flot gras. Et nous étions l’écluse.

Nous sortîmes de la ville. Droit au pré, nous nous rendîmes. Le vent faisait voler les feuilles des platanes. Sur la route, leur escadron galopait au soleil. Et la rivière lente charriait leurs cottes d’or. À la barrière, les trois sergents de la police et le nouveau capitaine du château firent semblant de nous défendre de passer. Mais à part le capitaine, frais émoulu, nouveau venu dans notre ville, qui prenait tout pour bon argent (la pauvre bête avait couru à perdre haleine et roulait des yeux furieux), comme larrons en foire on était tous d’accord. On n’en jura pas moins, sacra, on se gourma : c’était dans notre rôle, on joua en conscience ; mais on avait grand mal à rester sérieux. Il n’aurait pas fallu pourtant faire durer la farce trop longtemps, car Calabre et les siens commençaient à jouer trop bien ; saint Nicolas, au bout de son bâton, devenait menaçant, et les cierges branlaient dans les poings, attirés par les dos des sergents. Alors le maire s’avança, enleva son bonnet de sa tête, et cria :

— Chapeau bas !

Au même instant, tomba le rideau qui couvrait la Statue sous le dais, et les huissiers de ville crièrent :

— Place au duc !

Le vacarme cessa soudain. Saint Nicolas, saint Éloi, saint Vincent, saint Joseph et sainte Anne, saint Honoré, saint Fiacre, des deux côtés rangés, présentèrent les armes ; les sergents de police et le gros capitaine, éperdu, tête nue, cédèrent le passage ; et l’on vit s’avancer, en se dodelinant au-dessus des porteurs, couronné de lauriers, la toque sur l’oreille et l’épée sur le ventre, le duc en effigie. L’inscription du moins de maître Delavau le proclamait urbi et orbi ; mais, pour dire le vrai, et le bon de la chose, c’est que, n’ayant le temps ni les moyens de faire un portrait ressemblant, nous avions bonnement pris dans les greniers de la maison de ville une vieille statue (on n’a jamais bien su ni de qui ni par qui ; sur le socle, on lisait seulement le nom demi rongé de Balthazar ; et depuis, on la nomma Balduc). Mais qu’importe ? C’est la foi qui sauve. Les portraits du bon saint Éloi, de saint Nicolas ou de Jésus sont-ils plus vrais ? Pourvu qu’on croie, on voit partout celui qu’on veut. Il faut un dieu ? Il me suffit, s’il me plaît, d’un morceau de bois, pour le loger, lui et ma foi. Il fallait un duc, ce jour-là. On le trouva.

Devant les bannières inclinées, le duc passa. Puisque le pré était a lui, il y entra. Et nous, pour l’honorer, nous lui fîmes escorte, tous, étendards au vent, tambours battants, trompettes et musettes, et le Saint-Sacrement. Qui l’eût trouvé mauvais ? Seul, un mauvais sujet du duc, un esprit chagrin. Mi-figue, mi-raisin, fallut bien que le capitaine le trouvât bon. Il n’avait que le choix entre arrêter le duc, ou se joindre à la suite. Il emboîta le pas.

Tout allait pour le mieux, lorsqu’on fut sur le point d’échouer, près d’arriver au port. À l’entrée, saint Éloi heurta saint Nicolas, et saint Joseph se prit de bec avec sa belle-mère. Chacun voulait passer le premier, sans souci de l’âge, des égards de la galanterie. Et comme, ce jour-là, on était tous venus, prêts au combat et d’humeur guerrière, les poings nous démangeaient à tous. Heureusement, moi qui suis à la fois de saint Nicolas par mon nom, et de Joseph et d’Anne par ma profession, sans parler de mon frère de lait, saint Vincent, qui tette le raisin, moi qui suis pour tous les saints, pourvu qu’ils soient pour moi, j’avisai un chariot de vendange qui passait sur la route et Gambi, mon compain, titubant à côté, et je criai :

Amis ! Il n’est de premier parmi nous. Embrassons-nous ! Voici celui qui nous met tous d’accord, notre maître, le seul (après le duc, bien entendu). Il est venu. Qu’on le salue ! Gloire à Bacchus !

Et prenant par les fesses mon Gambi, je le hisse sur le char où il glisse et culbute dans un fût de raisin écrasé. Puis j’empoigne les brides, et dans le Pré-le-Comte nous entrons les premiers ; Bacchus, trempant sa base dans le jus du tonneau, la tête couronnée de pampres, gigotait des jambes et riait. Bras dessus, bras dessous, tous les saints et les saintes, derrière le derrière de Bacchus triomphant, le suivaient en dansant. Il faisait bon sur l’herbe ! On y balla, mangea, joua, campa, tout le jour, autour de ce bon duc… Et, le lendemain matin, le pré était pareil à un parc à cochons. Plus un fil de gazon. Nos semelles étaient inscrites dans le sol tendre, et témoignaient du zèle avec lequel la ville avait fêté le seigneur duc. Je pense qu’il en fut bien content. Et parbleu, nous le fûmes aussi !… À vrai dire, le lendemain, le procureur crut opportun, quand il revint, de s’indigner, de protester, de menacer. Il n’en fit rien, il s’en garda. Oui bien, il ouvrit une enquête ; mais il eut soin de ne la fermer point : il est plus sain de laisser les portes ouvertes. Nul ne tenait à rien trouver.

    • *

C’est ainsi que nous montrâmes que les Clamecycois peuvent tout à la fois être sujets soumis de leur duc et du roi, et n’en faire jamais qu’à leur tête : elle est de bois. Et cette preuve faite ramena la gaieté dans la ville éprouvée. On se sentait revivre. On s’abordait en clignant de l’œil, on s’embrassait en riant, on pensait :

— « Nous n’avons pas vidé notre sac à malices. Ils ne nous ont pas pris le meilleur. Tout va bien. »

Et le souvenir de nos malheurs s’envola.


XII LA MAISON DES AUTRES
Octobre.

J’ai dû prendre parti enfin pour le logement. Tant que j’ai pu, j’ai tardé. On recule, pour mieux sauter. Depuis que je n’ai plus pour foyer que des cendres, j’ai campé un jour ci, un jour là, chez un ami, chez l’autre ; les gens ne manquaient point, qui me gardaient chez eux, une nuit ou deux, en attendant. Aussi longtemps que le souvenir des périls de tous pesait sur tous, on formait un troupeau et chacun se sentait, chez les autres, chez soi. Mais cela ne pouvait durer. Le danger s’éloignait. Chacun rentrait son corps dans sa coquille. Hors ceux qui n’avaient plus de corps, et moi qui n’avais plus de coquille. Je ne pouvais pourtant m’installer à l’auberge. J’ai deux fils et une fille, qui sont bourgeois de Clamecy, ils ne me l’eussent pas permis. Non pas que les deux garçons en eussent beaucoup pâti dans leur affection ! Mais le qu’en-dira-t-on !… Ils n’étaient pas pressés cependant de m’avoir. Et je ne me hâtais point. Mon franc-parler jure trop avec leur bigoterie. Lequel se dévouerait des deux ? Les pauvres gars ! Ils étaient tout autant embarrassés que moi. Heureusement pour eux, Martine, la brave fille, m’aime vraiment, je crois. Elle me réclamait à tout prix… Oui, mais il y a mon gendre. Il n’a pas de raisons, je le comprends, cet homme, pour me vouloir chez lui. Alors, ils étaient tous à s’épier, à m’épier, avec des yeux fâchés. Et moi, je les fuyais ; il me semblait qu’on mettait mon vieux corps aux enchères.

Je m’étais, pour l’instant, gîté dans mon « coûta », sur la pente de Beaumont. C’était là qu’en juillet, j’avais, vieux polisson, couché avec la peste. Car le bon de l’histoire était que ces hébétés qui, par salubrité, brûlèrent ma maison saine, ont laissé la bicoque où la mort a passé. Moi qui ne la crains plus, la madame sans nez, je fus bien aise de retrouver la cabane au sol battu, où gisaient les flacons de l’agape funèbre. À parler franc, je savais que je ne pourrais jamais hiverner dans ce trou. Porte disjointe, vitre brisée, et un toit d’où s’égouttait l’eau des nuages, proprement, comme d’une claie à fromage. Mais il ne pleuvait pas aujourd’hui ; et demain, il serait assez temps de penser à demain. Je n’aime pas me tourmenter d’avenir incertain. Et puis, quand je ne peux, à mon contentement, résoudre un embarras, mon remède est de le remettre à la semaine prochaine. « À quoi sert ? » me dit-on. « Il faudra bien toujours avaler la pilule. » — « Voire, que je réponds. Qui sait si, dans huit jours, le monde sera là ? Serais-je assez vexé, la pilule avalée, si les trompettes de Dieu se mettaient à sonner, de m’être trop pressé ! Mon ami, ne remets d’une heure le bonheur jamais ! Le bonheur se boit frais. Mais l’ennui peut attendre. Si la bouteille s’évente, elle n’en vaudra que mieux. »

Adonques, j’attendis, ou mieux je fis attendre le parti importun qu’il faudrait un jour prendre. Et pour que rien ne vînt, d’ici là, me troubler, je verrouillai la porte et me barricadai. Mes méditations ne me pesaient pas lourd. Je piochais mon jardin, ratissais les allées, recouvrais les semis sous les feuilles tombées, battais les artichauts et pansais les bobos des vieux arbres blessés : bref, faisais la toilette à madame la terre qui s’en va s’endormir sous l’édredon d’hiver. Après, pour me payer, j’allais tâter les côtes à un petit beurré, roux ou jaune marbré, oublié au poirier… Dieu ! qu’il fait bon le laisser fondre, tout le long, amont, aval, tout le long de son gosier, bouche pleine, le jus parfumé !… Je ne me risquais en ville que pour renouveler mes munitions (j’entends non seulement le boire et le manger, mais les nouvelles). J’évitais de rencontrer ma postérité. Je leur avais fait croire que j’étais en voyage. Je ne jurerais pas qu’ils le crussent ; mais, en fils respectueux, ils ne voulaient me démentir. Nous avions l’air ainsi de jouer à cache-cache, comme ces galopins qui se crient :

« Loup, y es-tu ? » ; et quelque temps encore, nous aurions pu, pour

prolonger le jeu, répondre : « Loup n’y est pas… » Nous comptions sans Martine. Quand une femme joue, elle triche toujours. Martine se méfiait, Martine me connaî t ; Martine eut bientôt fait de dépister mes ruses. Elle ne plaisante pas avec ce qu’on se doit, entre père et enfant, frères, sœurs et cætera.

Un soir que je sortais du coûta, je la vis qui montait le chemin et venait. Je rentrai et fermai. Puis, je ne bougeai plus, tapi au pied du mur. Elle arriva, frappa, héla, cogna la porte. Je ne remuais non plus qu’une feuille morte. Je retenais mon souffle (justement j’étais pris d’une envie de tousser). Elle, sans se lasser, criait :

— Veux-tu ouvrir ! Je sais que tu es là.

Et du poing, du sabot, sur l’huis elle ruait. Je pensais : « Quelle gaillarde ! Si la porte cédait, je n’en mènerais pas large. » Et j’étais sur le point d’ouvrir, pour l’embrasser. Ce n’était pas du jeu. Et moi, lorsque je joue, je veux toujours gagner. Je m’obstinai. Martine encore cria, puis enfin renonça. J’entendis s’éloigner son pas, qui hésitait. Je quittai ma cachette, et je me mis à rire… mais à rire et tousser…, je m’étranglais de rire. J’avais ri tout mon soûl, je m’essuyais les yeux, lorsque derrière moi j’entends du haut du mur une voix qui disait :

— Est-ce que tu n’as pas honte ?

J’en faillis choir. Sursautant, je tournai la tête et je vis, agrippée au mur, Martine qui me regardait. Avec des yeux sévères, elle dit :

— Vieux farceur, je te tiens.

Ébahi, je réponds :

— Je suis pris.

Là-dessus nous partîmes tous deux d’un éclat de rire. Penaud, j’allai ouvrir. Elle entra, tel César, se planta devant moi, et me dit :

— Demande pardon.

Je dis :

Mea culpa.

(Mais c’est comme à confesse ; on se dit que demain l’on recommencera.)

Elle me tenait toujours la barbiche, la barbette, et la tirait, et grommelait :

— Honte ! Honte ! Un barbon, cette queue blanche au menton, et dans le front pas plus de raison qu’un enfançon !

Deux fois, trois fois, elle la tira, comme une cloche, à gauche, à droite, en haut, en bas, puis sur les joues elle me donna une tapette, et m’embrassa :

— Pourquoi ne venais-tu pas, mauvais ? dit-elle, mauvais, tu sais bien que je t’attendais !

— Ma petite fille, je dis, je m’en vas t’expliquer…

— Tu m’expliqueras chez moi. Allons, ouste, partons !

— Ah ! Mais, je ne suis pas prêt ! Laisse-moi faire mes paquets.

— Tes paquets ! Jour de Dieu ! je vas t’aider à les faire.

Elle me jeta sur le dos ma vieille cape, m’enfonça sur la tête mon chapeau de feutre usé, me ficela, me secoua, et me dit :

— Et voilà ! Maintenant, en avant !

Un instant ! que je dis.

Je m’assis sur une marche.

Quoi ! fit-elle indignée. Tu vas me résister ? Tu ne veux pas venir chez moi ?

— Je ne résiste pas, dis-je, faut bien que je vienne chez toi, puisqu’il n’y a pas moyen de faire autrement.

— Eh bien, tu es aimable ! dit-elle, voilà ton affection !

— Je t’aime bien, ma bonne fille, je réponds, je t’aime bien. Mais je t’aimerais mieux chez moi que de me voir chez un autre.

— Je suis donc un autre ! dit-elle.

— Tu en es la moitié.

— Ah ! que nenni, fit-elle. Ni la moitié, ni le quart. Je suis moi, tout entier, moi, de la tête aux pieds. Je suis sa femme : possible ! Mais il est mon mari. Et je veux ce qu’il veut, s’il veut ce que je veux. Tu peux être tranquille ; il sera enchanté que tu loges chez moi. Ah ! Ah ! il ferait beau voir qu’il ne le fût pas !

Je dis :

— Je le crois bien ! Tel M. de Nevers, quand il met garnison chez nous. J’en ai beaucoup logé. Mais je n’ai pas l’habitude d’être de ceux qu’on loge.

— Tu la prendras, dit-elle. Plus de réplique ! Marchons !

— Soit. Mais à une condition.

— Des conditions déjà ? Tu es vite habitué.

— C’est qu’on me logera, suivant ma volonté.

— Tu vas faire le tyran, je vois ? Eh bien, soit.

— C’est juré ?

— C’est juré.

Et puis…

— En voilà assez, bavard. Veux-tu marcher !

Elle m’empoigna le bras, nom de d’là, quelle pince ! Il fallut bien filer.

Arrivés au logis, elle me fit voir la chambre qu’elle me destinait : dans l’arrière-boutique ; bien chaude, et sous son aile.

La bonne fille me traitait comme l’enfant à la mamelle. Le lit était tout prêt : fin duvet et draps frais. Et sur la table, dans un verre, un bouquet de bruyères. Je riais dans mon cœur, amusé et touché ; pour la remercier, je me dis :

— Brave Martine, je vais la faire enrager. Alors je déclarai tout net :

— Cela ne me convient pas.

Elle me montra, vexée, les autres chambres au rez-de-chaussée. Je ne voulus d’aucune, et j’arrêtai mon choix sur un petit réduit mansardé, sous le toit. Elle poussa les hauts cris, mais je lui dis :

— Ma belle, c’est comme tu voudras. À prendre ou à laisser. Ou je m’installe ici, ou je retourne au « coûta » .

Fallut bien qu’elle cédât. Mais tous les jours depuis, et à toute heure du jour, elle revenait à la charge :

— Tu ne peux pas rester là ; tu serais mieux en bas ; dis-moi ce qui te déplaît ; enfin, tête de bois, pourquoi ne veux-tu pas ?

Je répondais, narquois :

— Parce que je ne veux pas.

— Tu me ferais damner, criait-elle, indignée. Mais je sais bien pourquoi… Orgueilleux ! Orgueilleux ! qui ne veut rien devoir à ses enfants, à moi ! À moi ! je te battrais !

— Ce serait la façon, dis-je, de me forcer à encaisser de toi, au moins, des horions.

— Va, tu n’as pas de cœur, dit-elle.

— Ma petite fille !

— Oui, fais le patelin ! Bas les pattes ! vilain !

— Ma grande, ma doucette, ma mie, ma toute belle !

— Vas-tu me faire la cour, à présent, gueule de miel ? Flatteur, hâbleur, menteur ! Quand auras-tu fini, dis, de me rire au nez, avec ta longue bouche tortillée ?

— Regarde-moi. Tu ris, toi aussi.

— Non.

— Tu ris.

— Non ! Non ! Non ! !

— Je le vois… là.

Et j’appuyai mon doigt sur sa joue, qui s’enflait de tire, et qui creva.

— C’est trop bête, dit-elle. Je t’en veux, je te hais et je n’ai même pas le droit d’être fâchée ! Il faut que ce vieux singe me fasse, malgré moi, rire de ses grimaces !… Mais, va, je te déteste. Un méchant gueux, ruiné, qui fait son Artaban, le fier avec ses enfants ! Tu n’en as pas le droit.

— C’est le seul qui me reste.

Elle me dit encore des paroles aiguisées. Et je lui en servis d’aussi bien affilées. Nous avons tous les deux, langues de rémouleurs, nous repassons les mots sur la meule aux couteaux. Par bonheur, aux moments où l’on est plus méchant, on se dit, elle ou moi, une bonne drôlerie, et l’on rit ; il n’est pas moyen de s’empêcher. Et tout est à recommencer.

Lorsqu’elle eut bien secoué le battant de sa langue (depuis un long moment, moi je n’écoutais plus), je lui dis :

— À présent, sonnons le couvre-feu. Nous reprendrons demain.

Elle me dit :

— Bonsoir. Tu ne veux donc pas ?…

Bouche close.

— Orgueilleux ! Orgueilleux ! redit-elle.

— Écoute, ma mignonne. Je suis un orgueilleux, un Artaban, un paon, tout ce que tu voudras. Mais dis-moi franchement : si tu étais à ma place, que ferais-tu ?

Elle réfléchit et dit :

— J’en ferais autant.

— Tu vois bien ! Là-dessus, baise-moi, bonne nuit.

Elle m’embrassa en rechignant, elle s’en alla en marmonnant :

— C’est-y pas malheureux d’avoir reçu du Ciel deux caboches pareilles !

— C’est cela, dis-je, fais-lui la leçon, ma belle, à lui et non à moi.

— Je la ferai, dit-elle. Mais tu n’en seras pas quitte.

Et je n’en fus pas quitte. Le lendemain matin, elle recommença. Et je ne sais pas quelle fut la part du Ciel. Mais la mienne était belle.

    • * Je fus comme un coq en pâte, les premiers jours. Chacun me choyait,

gâtait ; le Florimond lui-même était aux petits soins et me marquait plus d’égards qu’il ne m’en fallait. Martine le guettait, ombrageuse pour moi plus que je ne l’étais. Glodie me régalait de son petit caquet. J’avais le meilleur siège. À table, on me servait le premier. On m’écoutait, quand je voulais parler. J’étais très bien, très bien… Ouf ! Je n’en pouvais plus. J’étais mal à mon aise ; je ne tenais plus en place ; je descendais, je remontais, redescendait vingt fois par heure l’escalier de mon grenier. Chacun en était assommé. Martine, qui n’est point patiente, en tressautait, muette et crispée, en entendant mon pas craquer. Si c’eût été du moins l’été, j’eusse battu la campagne. Je la battais, mais au logis. L’automne était de glace ; les grands brouillards couvraient les prés ; et la pluie tombait, tombait, le jour, la nuit. J’étais cloué sur place. Et cette place n’était pas la mienne, jour de Dieu ! Ce pauvre Florimond avait un goût niais, avec prétention ; Martine ne s’en souciait ; et tout dans la maison, les meubles, les objets, me choquaient ; je souffrais ; j’eusse voulu changer tout, de forme ou de place, les mains me démangeaient. Mais le propriétaire veillait : si je touchais du bout du doigt un de ses biens, c’était toute une affaire. Il y avait surtout dans la salle à manger une aiguière ornée de deux pigeons, se bécotant, et d’une demoiselle qui faisait la sucrée, avec son fade amant. J’en avais la nausée ; je priais Florimond, au moins, de l’enlever de la table quand je mangeais ; les morceaux s’arrêtaient dans mon goulet, je m’étranglais. Mais l’animal (c’était son droit) s’y refusait. Il était fier de son nougat ; le plus grand art était pour lui une pièce montée. Et mes grimaces réjouissaient la maisonnée.

Que faire ? Rire de moi ; j’étais un sot, c’est sûr. Mais la nuit, je me retournais dans le lit comme une côtelette, tandis que sur le gril, sur mon toit, veux-je dire, sans arrêt la pluie grésillait. Et je n’osais me promener dans mon grenier, que mes gros pas faisaient trembler. Enfin, une fois que j’étais assis, les jambes nues, et méditant, dessus mon lit, je me dis : « Mon Colas Breugnon, je ne sais ni quand ni comment, mais je referai ma maison. » — À partir de ce moment, je fus plus gai : je conspirais. Je n’avais garde d’en parler à mes enfants : ils m’eussent dit qu’en fait d’habitation, je n’étais bon que pour les Petites-Maisons. Mais où trouver l’argent ? Depuis Orphée et Amphion, les pierres ne viennent plus danser en rond et, se faisant la courte échelle, bâtir les murs et les maisons, sinon au chant des escarcelles. La mienne avait perdu sa voix, qui jamais ne fut belle.

Je recourus sans hésiter à celle de l’ami Paillard. Le brave homme, à dire vrai, ne me l’avait point offerte. Mais comme bonnement j’ai plaisir à demander service à un ami, je crois qu’il en aura autant à le donner. Je profitai d’une éclaircie pour m’en aller à Dornecy. Le ciel était bas et gris. Le vent humide et las passait, comme un grand oiseau mouillé. La terre vous collait aux pieds ; et sur les champs tombaient, planant, les feuilles jaunes des noyers. Aux premiers mots que je lui dis, Paillard, inquiet, m’interrompit, en geignant sur le peu d’affaires, l’absence des recouvrements, manque d’argent, mauvais clients, tant et si bien que je lui dis :

— Mais, Paillard, veux-tu que je te prête un liard ?

J’étais froissé. Il l’était plus. Et nous restâmes à bouder, en nous parlant, d’un air glacé, de ci, de ça, moi furieux, et lui honteux. Il regrettait sa ladrerie. Le pauvre vieux n’est pas mauvais garçon ; il m’aime, je le sais bien, parbleu ; il n’eût pas demandé mieux que de me donner son argent, s’il ne lui en avait rien coûté ; et même, en insistant, j’eusse obtenu de lui ce que j’aurais voulu ; mais ce n’est pas sa faute, s’il porte dans sa peau trois siècles de fesse-mathieux. On peut être bourgeois et généreux, sans doute : cela se voit parfois, ou bien s’est vu, dit-on ; mais pour tout bon bourgeois, le premier mouvement, quand on touche à sa bourse, est de répondre non. L’ami Paillard eût donné gros, en ce moment, pour dire oui ; mais pour cela, il eût fallu que je lui fisse de nouveau des avances : je n’avais garde. J’ai mon orgueil ; quand je demande à un ami, je crois lui faire un grand plaisir ; et s’il hésite, je n’en veux plus, tant pis pour lui ! Donc nous parlâmes d’autre chose, d’un ton bourru, et le cœur gros. Je refusai de déjeuner (je le navrais). Je me levai. La tête basse, jusqu’au seuil, il me suivit. Mais au moment d’ouvrir la porte, je n’y tins plus, je lui passai mon bras autour de son vieux cou, et sans parler je l’embrassai. Il me le rendit bien. Timidement, il dit :

— Colas, Colas, veux-tu ?…

Je fis :

— N’en parlons plus.

(Je suis têtu).

— Colas, reprit-il, l’air penaud, déjeune au moins.

— Pour ça, dis-je, c’est une autre affaire. Mon Paillard, déjeunons.

Nous mangeâmes comme quatre ; mais je restai de bronze et je ne revins pas sur ma décision. Je sais bien que j’en étais le premier puni. Mais il l’était aussi.

Je m’en revins à Clamecy. Il s’agissait de rebâtir mon logement, sans ouvriers et sans argent. Ce n’était pas pour m’arrêter. Ce que j’ai vissé sous mon front n’est pardieu pas dans mon talon. Je commençai par visiter soigneusement l’emplacement de l’incendie, faisant le tri de tout ce qui pouvait servir, poutres rongées, briques noircies, vieilles ferrures, les quatre murs branlants et noirs comme un bonnet de ramonat. Puis j’allai en catimini à Chevroches, dans les carrières, piocher, gratter, ronger les os de la terre, la belle pierre chaude aux yeux et saignante, où l’on voit des coulées comme de sang caillé. Et même il se pourrait que j’eusse, sur le chemin à travers la forêt, aidé quelque vieux chêne au bout de sa carrière, à trouver le repos. Peut-être ce n’était pas permis : il se peut aussi. Mais si l’on ne devait jamais faire que ce qui est permis, la vie serait trop difficile. Les bois sont à la ville, et c’est pour en user. On en use, chacun sans bruit, il va sans dire. Et l’on n’abuse pas, on pense : « Après moi, les autres. » Mais prendre n’était rien. Il fallait emporter. Grâce aux voisins, j’en vins à bout, l’un me prêtant son char, l’autre ses bœufs, ou ses outils, ou plutôt un coup de main, parce qu’il n’en coûte rien. On peut tout demander au prochain, voire sa femme, hors qu’il vous donne son argent. Je le comprends l’argent est ce qu’on peut avoir, ce qu’on aura, ce qu’on aurait avec l’argent, tout ce qu’on rêve ; le reste, on l’a : on ne l’a guère.

Le jour où nous pûmes enfin, moi et mon Robinet dit Binet, commencer à dresser les premiers échafauds, les froids étaient venus. On me traitait de fou. Mes enfants me faisaient des scènes, chaque jour ! et les plus indulgents me conseillaient d’attendre au moins jusqu’au printemps. Mais je n’écoutais rien ; rien ne me plaît autant que de faire enrager les gens et les régents. Eh ! je le savais bien que je ne pourrais pas, à moi seul, et l’hiver, bâtir une maison ! Mais il me suffisait d’une cabane, un toit, une cage à lapins. Sociable, je suis, oui, mais à condition de l’être si je veux, et de ne l’être point, quand il me plaît. Je suis bavard, j’aime à causer avec les autres, oui mais je veux avec moi pouvoir causer aussi, seul à seul, à mes heures : de tous mes compagnons, c’est le meilleur, j’y tiens ; et pour le retrouver, je m’en irais nu-pieds sous la bise, et sans chausses. C’était donc pour m’entretenir avec moi, tout à loisir, que je m’obstinais à construire, en dépit du qu’en-dira-t-on, ma maison, et ricanant des beaux sermons de mes enfants…

Ahi ! Mais je ne ris pas le dernier… Un matin de la fin d’octobre, que la ville s’encapuchonnait sous les frimas et que luisait sur les pavés la bave d’argent du verglas, en montant à mon échafaud, je glissai sur un des barreaux, et paf ! je me trouvai en bas, plus vite que d’en bas je n’étais arrivé. Binet criait :

— Il s’est tué !

On accourait me relever. J’étais vexé. Je dis :

— Eh ! je l’ai fait exprès…

Je voulus me lever seul. Aïe ! la cheville, la chevillette ! Je retombai… La chevillette était cassée. Sur un brancard on m’emporta. Martine, auprès, levait les bras ; les voisines m’escortaient, se lamentant et commentant l’événement ; nous avions l’air d’un saint tableau : le Fils de Dieu, mis au tombeau ! Et les Maries ne ménageaient leurs cris, leurs gestes et leurs pas. Ils eussent réveillé un mort. Moi, je ne l’étais pas, mais je feignis de l’être : c’était le mieux pour ne pas recevoir cette pluie sur mon dos. Et l’air doux, immobile, la tête renversée et la barbe tendue en pointe vers là-haut, je rageais

dans mon cœur, tout en faisant le beau… XIII LA LECTURE DE PLUTARQUE
Fin d’octobre.

Et maintenant, me voici retenu par la patte… Par la patte ! Bon Dieu, ne pouvais-tu me casser, si cela t’amusait, une côte ou un bras, et me laisser mes piliers ? Je n’en aurais pas moins geint, mais non geint, écroulé. Ah ! le mauvais, le maudit ! (Son saint nom soit béni ! ) On dirait qu’il ne cherche qu’à vous faire enrager. Il sait que plus m’est chère que tous biens de la terre, que travail, que bombance, qu’amour et qu’amitié, celle que j’ai conquise, la fille non des dieux, mais des hommes, ma liberté. C’est pourquoi, dans ma niche (il doit rire, le mâtin), il m’a lié par le pied. Et je contemple à présent, étendu sur le dos, ainsi qu’un scarabée, les toiles d’araignée, les poutres du grenier. C’est là ma liberté !… Ouais, mais tu ne me tiens pas encore, mon bonhomme. Ligote ma carcasse, ficelle, attache, entoure, allons, encore un tour, comme on fait aux poulets que l’on tourne à la broche !… À présent, tu me tiens ? Et l’esprit, qu’en fais-tu ? Aga, voilà parti, avec ma fantaisie ! Tâche de les rattraper. Il te faudra de bonnes jambes. Ma commère fantaisie n’a pas la cuisse cassée. Allons, cours, mon ami !…

Je dois dire que d’abord, je fus de méchante humeur. La langue m’était laissée, j’en usai pour pester. Il ne faisait pas bon, ces jours-là, m’approcher. Je savais pourtant bien que je ne pouvais m’en prendre qu’à moi seul de ma chute. Eh ! je ne le savais que trop. Tous ceux qui venaient me voir me le cornaient aux oreilles :

— On te l’avait bien dit ! Quel besoin avais-tu de grimper comme un chat ? Un barbon de ton âge ! On t’avait averti. Mais tu ne veux rien entendre. Faut toujours que tu trottes. Eh bien, trotte à présent ! Tu ne l’as pas volé…

Belle consolation ! Quand vous êtes misérable, s’évertuer à prouver, pour vous ragaillardir, par-dessus le marché que vous êtes un sot ! La Martine, mon gendre, amis, indifférents, tous ceux qui venaient me voir, ils s’étaient donné le mot. Et moi, je devais subir leurs objurgations, sans bouger, pris au piège, et rageant à crever. Jusqu’à cette moutarde de Glodie, qui me dit :

— Tu n’as pas été sage, grand-père, c’est bien fait ! Je lui lançai mon bonnet, je criai :

— Foutez-moi le camp !

Alors, je restai seul, et ce ne fut pas plus gai. La Martine, bonne fille, insistait pour qu’on mît mon matelas en bas, dans l’arrière-boutique. Mais moi ( j’avoue qu’au fond, j’en eusse été bien aise), mais moi, quand j’ai dit non une fois, crebleu, c’est non ! Et puis, on n’aime pas, quand on est impotent, à se montrer aux gens. La Martine, inlassable, revenait à la charge : harcelante, comme sont les mouches et les femmes. Si elle n’eût tant parlé, je pense que j’aurais cédé. Mais elle y mettait trop d’obstination : si j’avais consenti, elle eût, du matin au soir, trompetté sa victoire. Je l’envoyai promener. Et naturellement, c’est ce que tout le monde fit, hors moi, bien entendu ; on me laissa morfondre au fond de mon grenier. Ne te plains pas, Colas, c’est toi qui l’as voulu !…

Mais la raison, la vraie, pour quoi je m’obstinais, je ne la disais pas. Quand on n’est plus chez soi, quand on est chez les autres, on a peur de gêner, on ne veut rien leur devoir. C’est un mauvais calcul, si l’on veut se faire aimer. La pire des sottises est de se faire oublier… On m’oubliait très bien. On ne me voyait plus ? On ne venait plus me voir. Même Glodie me laissait. Je l’entendais qui riait, en bas ; et dans mon cœur, je riais, en l’entendant ; mais je soupirais aussi : car j’aurais bien voulu savoir pourquoi elle riait… « L’ingrate ! » Je l’accusais, et je pensais qu’à sa place, j’en aurais fait autant… « Amuse-toi, ma belle ! » … Seulement, pour s’occuper, quand on ne peut plus bouger, il faut bien faire un peu le Job, qui peste sur son fumier.

Un jour que sur le mien, maussade, je gisais, Paillard vint. Ma foi, je ne le reçus pas trop bien. Il était là devant moi, assis au pied du lit. Il tenait précieusement un livre empaqueté. Il tâchait de causer, et tâtait sans succès un sujet, et puis l’autre. Je leur tordais le cou à tous, d’un mot, l’air furibond. Il ne savait plus que dire, toussotait, tapotait sur le bois de mon lit. Je le priai de cesser. Alors il resta coi, et n’osait plus bouger. Moi, je riais sous cape. Je pensais :

— « Mon bonhomme, tu as des remords maintenant. Si tu m’avais prêté l’argent que je demandais, je n’aurais pas été contraint à faire le maçon. Je me suis cassé la jambe : attrape ! C’est bien fait ! Car c’est ta ladrerie qui m’a mis où je suis. »

Donc, il ne se risquait plus à m’adresser un mot ; et moi, qui me forçais aussi à tenir ma langue et qui mourais d’envie de la remuer, j’éclatai :

— Enfin, parle, lui dis-je. Te crois-tu au chevet d’un mourant ? On ne vient pas chez les gens, pour se taire, que diable ! Allons, parle, ou va-t’en ! Ne roule pas les yeux. Ne tripote pas ce livre. Qu’est-ce que tu tiens là ?

Le pauvre homme se leva :

— Je vois bien que je t’irrite, Colas. Et je m’en vas. J’avais porté ce livre… vois-tu, c’est un Plutarque, Vie des Hommes illustres, translaté en françois par l’évêque d’Auxerre, messire Jacques Amyot. Je pensais…

(Il n’était pas encore tout à fait décidé)…

…que peut-être tu trouverais…

(Dieu ! que cela lui coûtait ! )…

…plaisir, consolation veux-je dire, en sa compagnie…

Moi, qui savais combien ce vieux thésauriseur, qui chérissait ses livres encore plus que ses écus, souffrait de les prêter (lorsqu’on en touchait un, dans sa bibliothèque, il vous faisait une mine d’amoureux déconfit, qui verrait un soudard prendre la gorge à sa belle), je fus touché de la grandeur du sacrifice. Je dis :

— Vieux camarade, tu es meilleur que moi, je suis un animal ; je t’ai bien rabroué. Allons, viens m’embrasser.

Je l’embrassai. Je pris le livre. Il aurait bien voulu encore me le reprendre.

— Tu en auras grand soin ?

— Sois tranquille, lui dis-je, ce sera mon oreiller. Il partit à regret, l’air pas trop rassuré.

    • *

Et je restai avec Plutarque de Chéronée, un volume petit, ventru, plus gros que long, de mille et trois cents pages, bien serrées et bondées : on avait empilé les mots comme du blé dans un sac. Je me dis :

— Il y a là de quoi manger pendant trois ans, et sans arrêt, pour trois baudets.

D’abord, je me divertis à regarder, au début de chacun des chapitres, dans des médaillons ronds, les têtes de ces illustres, coupées et empaquetées de feuilles de laurier. Il ne leur manquait plus qu’un brin de persil au nez. Je pensais :

— Que font ces Grecs et ces Romains ? Ils sont morts, ils sont morts, et nous sommes vivants. Que pourront-ils me raconter que je ne sache aussi bien qu’eux ? Que l’homme est un animal fort méchant, mais plaisant, que le vin gagne en vieillissant, la femme non, et qu’en tous les pays, les grands croquent les petits, et que les croquants croqués, que les petits se rient des grands ? Tous ces hâbleurs romains vous font de longs discours. J’aime bien l’éloquence ; mais je les préviens d’avance qu’ils ne parleront pas seuls ; je leur clorai le bec…

Là-dessus, je feuilletai le livre, d’un air condescendant, en laissant distraitement mes regards ennuyés tomber comme une ligne, au long de la rivière. Et dès le premier coup, je fus pris, mes amis… mes amis, quelle pêche !… Le bouchon ne flottait pas sur l’eau qu’il s’enfonçait, et je retirais de là quelles carpes, quels brochets ! Des poissons inconnus, d’or, d’argent, irisés, vêtus de pierreries et semant autour d’eux une pluie d’étincelles… Et qui vivaient, dansaient, qui se bandaient, sautaient, palpitaient des ouïes et battaient de la queue !… Moi, qui les croyais morts !… À partir de ce moment, le monde aurait pu crouler, je n’eusse rien remarqué ; je regardais ma ligne : ça mordait, ça mordait ! Quel monstre va sortir de l’onde, cette fois ?… Et vlan ! le beau poisson qui vole au bout du fil, avec son ventre blanc et sa cotte de mailles, verte comme un épi, ou bleue comme une prune, et luisant au soleil !… Les jours que j’ai passés là ( les jours ou les semaines ? ) sont le joyau de ma vie. Bénie ma maladie !

Et bénis soient mes yeux, par où s’infiltre en moi la vision merveilleuse enclose dans les livres ! Mes yeux de magicien, qui sous la broderie des signes gras et serrés, dont le noir troupeau chemine entre les deux fossés des marges sur la page, font surgir les armées disparues, les villes écroulées, les beaux parleurs de Rome et les rudes joueurs, les héros et les belles qui les menèrent par le nez, le grand vent sur les plaines, la mer ensoleillée, et le ciel d’Orient, et les neiges d’antan !…

Je vois passer César, pâle, grêle et menu, couché dans sa litière, au milieu des soudards qui suivent en grognant, et ce goinfre d’Antoine, qui s’en va par les champs, avec tous ses buffets, sa vaisselle, ses putains, pour bâfrer à l’orée de quelque vert bocage, qui boit, rend et reboit, qui mange à son dîner huit sangliers rôtis, et qui pêche à la ligne un vieux poisson salé, et Pompée compassé, que Flora mord d’amour, et le Poliorcète, avec son grand chapeau et son manteau doré, sur lequel sont pourtraits la figure du monde et les cercles du ciel, et le grand Artaxerce, régnant comme un taureau sur le blanc et noir troupeau de ses quatre cents femmes, et le bel Alexandre, habillé en Bacchus, qui retourne des Indes, dessus un échafaud, traîné par huit chevaux, couvert de ramée fraîche et de tapis de pourpre, aux sons des violons, des fifres, des hautbois, qui boit et qui festoie avec ses maréchaux, des fleurs sur leurs chapeaux, et son armée qui suit en trinquant, et les femmes tels des cabris sautant… N’est-ce pas une merveille ? La reine Cléopâtre, Lamia, la flûtiste, et Statira si belle qu’on avait mal aux yeux, lorsqu’on la regardait, à la barbe d’Antoine, d’Alex ou d’Artaxerce, je les ai, s’il me plaît, j’en jouis, je les possède. J’entre dans Ecbatane, je bois avec Thaïs, je couche avec Roxane, j’emporte sur mon cou, dans un paquet de hardes, Cléopâtre emballée ; avec Antiochus, rougissant et rongé de fièvre pour Stratonice, je brûle pour ma belle-mère (la curieuse affaire ! ), j’extermine les Gaules, je viens, je vois, je vaincs, et (ce qui me plaît bien) le tout sans qu’il m’en coûte une goutte de sang.

Je suis riche. Chaque histoire est une caravelle, qui m’apporte des Indes ou bien de Barbarie les métaux précieux, les vieux vins dans les outres, les animaux bizarres, les esclaves capturés… les beaux drilles ! Quels poitrails ! quelles croupes !… c’est à moi, tout cela. Les Empires vécurent, grandirent et sont morts, pour mon amusement…

Quel carnaval est-ce là ? Il semble que je sois tour à tour tous ces masques. Je me coule en leur peau, je m’ajuste leurs membres, leurs passions ; et je danse. Je suis en même temps le maître de la danse, je mène la musique, je suis le bon Plutarque ; c’est moi, oui-dà, c’est moi qui ai mis par écrit (je fus bien inspiré, ce jour-là, n’est-ce pas ? ) ces petites drôleries… Qu’il est beau de sentir la musique des mots et la ronde des phrases vous emporter, dansant et riant dans l’espace, libre des liens du corps, des maux, de la vieillesse !… L’esprit, mais c’est le bon Dieu ! Loué soit le Saint-Esprit !…

Quelquefois, arrêté au milieu de l’histoire, j’imagine la suite ; puis, je compare l’œuvre de ma fantaisie et celle que la vie ou que l’art a sculptée. Quand c’est l’art, bien souvent je devine l’énigme : car je suis un vieux renard, je connais toutes les ruses, et je ris, dedans ma barbe, de les avoir éventées. Mais quand c’est la vie, je suis souvent en défaut. Elle déjoue nos malices, et ses imaginations passent de loin les nôtres. Ah ! la folle commère !… Il n’est que sur un point qu’elle ne se met guère en frais de varier son récit : celui qui clôt l’histoire. Guerres, amours, facéties, tout finit par le plongeon que vous savez, au fond du trou. Là-dessus, elle rabâche. C’est comme une façon d’enfant capricieux, qui brise ses jouets quand il en a assez. Je suis furieux, je lui crie : « Vilain brutal, veux-tu, veux-tu me le laisser !… » Je le lui prends des mains… Trop tard ! il est cassé… Et je goûte une douceur à bercer, comme Glodie, les débris de ma poupée. Et cette mort qui vient, comme l’heure à l’horloge, à chaque tour du cadran, prend la beauté d’un refrain. Sonnez, cloches et bourdons, bourdonnez, dig, ding, don !

« Je suis Cyrus, celui qui a conquis l’Asie, l’empereur des Persians, et

te prie, mon ami, que tu ne me portes envie de ce très peu de terre qui couvre mon pauvre corps… »

Je relis l’épitaphe aux côtés d’Alexandre, qui frémit dans sa chair, prête à lui échapper, car il lui semble ouïr déjà sa propre voix qui monte de la terre. Ô Cyrus, Alexandre, que vous m’êtes plus proches, lorsque je vous vois morts !…

Les vois-je, ou si je rêve ?… Je me pince, je dis : « Allons, Colas, dors-tu ? « Alors, sur le rebord de la tablette, près de mon lit, je prends les deux médailles (je les ai déterrées dans ma vigne, l’an passé) de Commode poilu, habillé en Hercule, et de Crispine Augusta, avec son menton gras, son nez de pie-grièche. Je dis : « Je ne rêve point, j’ai bien les yeux ouverts, je tiens Rome sous mon pouce… »

Le plaisir de se perdre en cogitations sur des pensées morales, disputer avec soi, remettre en question les problèmes du monde que la force a tranchés, passer le Rubicon… non, rester sur le bord… passerons-nous, ou non ? se battre avec Brutus, ou bien avec César, être de son avis, puis de l’avis contraire, et si éloquemment, et s’embrouiller si bien qu’on ne sait, à la fin, de quel parti on tient ! C’est le plus amusant : on est plein du sujet, on part dans des discours, on prouve, on va prouver, on réplique, on riposte ; corps à corps, coup de tête, prime haute, pare-moi cette botte !… et puis, en fin de compte, on se trouve enferré… Être battu par soi ! J’en suis estomaqué… c’est la faute à Plutarque. Avec sa langue dorée et son air bonhomet de vous dire : « Mon ami », on se trouve toujours, toujours de son avis ; et il en a autant qu’il change de récits. Bref, de tous ses héros celui que je préfère, c’est immanquablement le dernier que j’ai lu. Aussi bien, ils sont tous soumis, ainsi que nous, à la même héroïne, attachés à son char… Triomphes de Pompée, qu’êtes-vous à côté ?… Elle mène l’histoire. C’est à savoir Fortune dont la roue tourne, tourne, et jamais ne séjourne « en un état, non plus que fait la lune », comme dit, chez Sophocle, Ménélas le cornard. Et cela est encore très bien réconfortant, — pour ceux-ci qui, du moins, sont au premier croissant.

Par moments, je me dis : « Mais, Breugnon, mon ami, en quoi diable peut bien t’intéresser ceci ? Qu’as-tu affaire, dis-moi, de la gloire romaine ? Encore moins des folies de ces grands sacripants ? Tu as assez des tiennes, elles sont à ta mesure. Que tu es désœuvré, pour aller te charger des vices, des misères des gens qui sont défunts depuis mil huit cents ans ! Car enfin, mon garçon (c’est mons Breugnon, rangé, sensé, bourgeois, Clamecycois, qui prône), conviens-en, ton César, ton Antoine, et Cléo leur catin, tes princes persians qui égorgent leurs fils et épousent leurs filles, sont de fiers chenapans. Ils sont morts : dans leur vie, ils n’ont rien fait de mieux. Laisse en paix leur poussière. Comment un homme d’âge trouve-t-il du plaisir à ces insanités ? Regarde un peu ton Alexandre, n’es-tu pas révolté de le voir dépenser, pour enterrer Éphestion, ce beau mignon, les trésors d’une nation ? Passe encore de tuer ! Graine humaine, mauvaise graine. Mais gaspiller l’argent ! On voit bien que ces drôles n’ont pas eu la peine de le faire pousser. Et tu trouves cela plaisant ? Tu écarquilles tes gros yeux, tu es tout glorieux, comme si ces écus t’étaient sortis des doigts ! S’ils en étaient sortis, tu serais un grand fou. Tu en es deux, pour trouver de la joie aux folies que les autres ont faites, et non pas toi. »

Je réponds : « Breugnon, tu parles d’or, tu as toujours raison. Cela n’empêche pas que je ne me ferais fesser pour ces billevesées, et que ces ombres décharnées depuis deux mille années n’aient plus de sang que les vivants, je les connais et je les aime. Pour qu’Alexandre pleure sur moi, comme sur Clytus, je consens de grand cœur, aussi, à ce qu’il me tue. J’ai la gorge serrée quand je vois, au sénat, César sous les poignards s’agitant aux abois, ainsi que la bête acculée entre les chiens et les veneurs. Je reste bouchée bée, quand passe Cléopâtre en sa barque dorée, avec ses Néréides appuyées aux cordages et ses beaux petits pages, nus comme des Amours ; et j’ouvre mon grand nez afin d’aspirer mieux la brise parfumée. Je pleure comme un veau, lorsque à la fin Antoine, sanglant, mourant, est ficelé, hissé par sa belle, penchée à la lucarne de sa tour, et qui tire de tout son corps (pourvu… il est si lourd !… qu’elle ne le laisse pas tomber ! ) le pauvre homme qui lui tend les bras…

Qu’est-ce donc qui m’émeut, et qui m’attache à eux, comme à une famille ? — Eh ! ils sont ma famille, ils sont moi, ils sont l’Homme.

Que je plains les pauvres déshérités qui ne connaissent point la volupté des livres ! Il en est qui font fi du passé, fièrement, s’en tenant au présent. Canes bâtées, qui ne voient pas plus loin que le bout de leur nez !… Oui, le présent est bon. Mais tout est bon, corbleu, je prends de toutes mains, et je ne boude pas devant la table ouverte. Vous n’en médiriez point si vous la connaissiez. Ou bien c’est, mes amis, que vous devez avoir un mauvais estomac. Je comprends qu’on étreigne ce qu’on étreint. Mais vous n’étreignez guère, et votre mie est maigre. Bien et peu, c’est bien peu. J’aime mieux beaucoup et bien… S’en tenir au présent, c’était bon, mes amis, au temps du vieil Adam, qui, lui, allait tout nu, faute de vêtements, et qui, n’ayant rien vu, ne pouvait aimer rien que sa côte femelle. Mais nous qui avons l’heur de venir après lui dans une maison pleine où nos pères, nos grands-pères et nos archi-grands-pères ont entassé, tassé ce qu’ils ont amassé, nous serions assez fous pour brûler nos greniers, sous le prétexte que nos champs produisent encore du blé !… Le vieil Adam, il n’était qu’un enfant ! C’est moi, le vieil Adam : car je suis le même homme, et depuis, j’ai grandi. Nous sommes le même arbre, mais j’ai poussé plus haut. Chacun des coups qui fait saigner une des branches retentit dans ma feuillée. Les peines et les joies de l’univers sont miennes. Qui souffre, j’en pâtis ; qui est heureux, je ris. Bien mieux que dans la vie, je sens à travers mes livres la fraternité qui nous lie, nous tous, les porte-hottes et les porte-couronnes ; car des uns et des autres il ne reste que cendres et la flamme qui, nourrie de la moelle de nos âmes, monte, unique et multiple, vers le ciel, en chantant avec les mille langues de sa bouche sanglante la gloire du Tout-Puissant…

    • *

Ainsi, je rêve dans mon grenier. Le vent s’éteint. La lumière tombe. La neige, du bout de ses ailes, frôle la vitre. L’ombre se glisse. Mes yeux se brouillent. Je me penche sur mon livre, et je suis le récit, qui dans la nuit s’enfuit. Mon nez touche le papier : tel un chien à la piste, je renifle l’odeur humaine. La nuit vient. La nuit est venue. Et mon gibier s’échappe et s’enfonce dans l’avenue. Alors je m’arrête au milieu de la forêt, et j’écoute, le cœur battant de la poursuite, la fuite. Pour mieux voir au travers de l’ombre, je ferme les yeux. Et je rêve, immobile, étendu sur mon lit. Je ne dors guère, je rumine mes pensées ; je regarde parfois le ciel par la croisée. Lorsque j’étends le bras, je touche le carreau ; je vois la coupole d’ébène, que raie d’une goutte de sang une étoile filante… D’autres… Il pleut du feu, dans la nuit de novembre… Et je pense à la comète de César. C’est peut-être son sang qui dans le ciel ruisselle…

Le jour revient. Je rêve encore. Dimanche. Les cloches chantent. De leur bourdonnement ma fantaisie s’enivre. Elle emplit la maison, de la cave au grenier. Elle couvre mon livre (ah ! le pauvre Paillard) de mes inscriptions. Ma chambre retentit des roues des chariots, des armées, des clairons et des hennissements. Les vitres tremblent, mes oreilles tintent, mon cœur craque, je vais crier :

Ave, César, imperator !

Et mon gendre Florimond, qui est monté me voir, regarde par la fenêtre, bâille avec bruit et dit :

— Il ne passe pas un chat, dans la rue, aujourd’hui. XIV


LE ROI BOIT
Saint-Martin (11 novembre).

Il faisait, ce matin, une douceur extrême. Elle cheminait dans l’air, tiède comme la caresse d’une peau satinée. Elle se frottait à vous comme un chat qui vous frôle. Elle coulait à la fenêtre, comme un muscat doré. Le ciel avait levé sa paupière de nuées, et de son œil bleu pâle, paisible, me regardait ; et sur mon toit je voyais un rayon de soleil blond.

Je me sentais alangui, vieille bête, et rêveur, tel un adolescent. (J’ai renoncé à vieillir, je remonte mes ans ; si cela continue, je serai marmot, bientôt.) Donc mon cœur était plein de chimérique attente, comme le bon Roger qui bée après Alcine. Je voyais toutes choses d’un regard attendri. Je n’aurais, ce jour-là, fait de mal à une mouche. Et j’avais vidé mon sac à malices.

Et comme je me croyais seul, soudain j’aperçus Martine, assise dans un coin. Je n’avais pas remarqué lorsqu’elle était entrée. Elle ne m’avait rien dit, contre son habitude ; elle s’était installée, un ouvrage à la main, et ne me regardait point. J’éprouvais le besoin de faire part à d’autres du bien-être où j’étais. Et je dis, au hasard (pour ouvrir l’entretien, tous les sujets sont bons) :

— Pourquoi donc le bourdon a sonné ce matin ? Elle haussa les épaules, et dit :

— Pour la Saint-Martin.

J’en tombai de mon haut. Dans les rêvasseries, quoi ! j’avais oublié le dieu de ma cité ! Je dis :

— C’est la Saint-Martin ?

Et je vis surgir aussitôt, dans la troupe des damoiseaux et des dames de Plutarque, parmi mes amis nouveaux l’ami vieil (il est de leur taille), surgir le cavalier qui taille, avec son sabre, son manteau.

— Eh ! Martinet, mon vieux compère, se peut-il que j’ai oublié que c’était ton anniversaire !

— Tu t’en étonnes ? dit Martine. Il est grand temps ! tu oublies tout, le bon Dieu, ta famille, les diables et les saints, Martinet et Martine, rien n’existe pour toi, hors tes sacrés bouquins.

Je ris ; j’avais déjà remarqué son œil mauvais, quand elle venait, chaque matin, et qu’elle voyait qu’avec Plutarque je couchais. Jamais femme n’aima les livres, d’un amour désintéressé ; elle voit en eux des rivales, ou des amants. Fille ou femme, quand elle lit, fait l’amour et trompe l’homme. De là que, quand elle nous voit lire, elle crie à la trahison.

— C’est la faute à Martin, dis-je, on ne le voit plus. Pourtant, il lui restait la moitié du manteau. Il la garde, ce n’est point beau. Ma bonne fille, que veux-tu ? Il ne faut se laisser oublier dans la vie. Qui se laisse oublier, on l’oublie. Retiens cette leçon.

— Je n’en ai pas besoin, dit-elle. Où que je sois, nul ne l’ignore.

— C’est vrai, on te voit bien, on t’entend mieux encore. Hors ce matin, que j’attendais ta querelle journalière. Pourquoi m’en as-tu privé ? Elle me manque. Viens me la faire.

Mais elle, sans tourner la tête, dit :

— Rien ne te fait. Et je me tais.

Je regardais sa figure obstinée, qui sa lèvre mordait, pour piquer son ourlet. Elle avait l’air triste et battue ; et ma victoire me pesait. Je dis :

— Viens m’embrasser, au moins. À défaut de Martin, je n’ai pas oublié Martine. C’est ta fête, allons, j’ai un cadeau pour toi. Viens le chercher.

Elle fronça le sourcil, et dit :

— Mauvais plaisant !

— Je ne plaisante pas, dis-je. Viens, viens donc, tu verras.

— Je n’ai pas le temps.

— Ô fille dénaturée, quoi, tu n’as pas le temps de venir m’embrasser ?

À regret, elle se leva ; méfiante, elle s’approcha :

— Quel tour de Villon, quelle farce vas-tu me faire encore ? Je lui tendis les bras.

— Allons, dis-je, baise-moi.

— Et le cadeau ? dit-elle.

— Tu l’as, tu l’as, c’est moi.

Joli cadeau ! Le bel oiseau !

— Vilain ou beau, tout ce que j’ai je te le donne, je me rends, sans conditions, à discrétion. Fais de moi ce que tu voudras.

— Tu consens à venir en bas ?

— Pieds et poings liés, je me livre.

— Et tu consens à m’obéir, à ce qu’on t’aime, à te laisser mener, gronder, choyer, soigner, humilier ?

— J’ai abdiqué ma volonté.

— Ah ! comme je vais me venger ! Ah ! mon cher vieux ! Méchant garçon ! Que tu es bon ! Vieil entêté ! M’as-tu fait assez enrager !

Elle m’embrassait, me secouait comme un paquet, et me serrait sur son giron, tel un poupon.

Elle ne voulut pas attendre une heure. On m’emballa. Et Florimond et les mitrons, casqués du bonnet de coton, m’enfournèrent par l’escalier étroit, les pieds devant, la tête après, en bas, dans un grand lit, en une pièce claire, où Martine et Glodie me bordèrent, narguèrent, répétèrent vingt fois :

— À présent, on te tient, on te tient, te tient bien, vagabond !…

Que c’est bon !

Et depuis, je suis pris, j’ai jeté ma fierté au panier ; à Martine, je me soumets, vieux marmouset… Et c’est moi, sans qu’il y paraisse, qui mène tout, dans la maison.

    • *

Martine désormais s’installe auprès de moi, souvent. Et nous causons. Nous nous ressouvenons d’une autre fois déjà, il y a bien longtemps, où nous étions assis l’un près de l’autre, ainsi. Mais c’était elle alors qui se trouvait liée par le pied, s’étant fait une entorse, en voulant, une nuit (ah ! la chatte amoureuse ! ), sauter par la fenêtre, pour courir après son galant. En dépit de l’entorse, eh ! je l’ai bien rossée. Elle en rit à présent, et dit que je n’ai pas encore assez cogné. Mais alors, j’avais beau cogner et veiller ; et pourtant, je suis assez malin ; elle l’était dix fois plus que moi, la rusée, et me filait entre les mains. Au bout du compte, elle n’était pas aussi bête que je la croyais. Elle sut bien garder sa tête, à défaut du reste ; et ce fut le galant sans doute qui la perdit, puisqu’il est aujourd’hui, puisqu’il est son mari.

Elle rit avec moi de ses folies et dit, avec un gros soupir, que c’est fini de rire, les lauriers sont coupés, nous n’irons plus au bois. Et nous parlons de son mari. En brave femme, elle le juge honnête, en somme suffisant, pas amusant. Le mariage n’est pas fait pour le divertissement…

— Chacun le sait, dit-elle, et toi mieux que personne. C’est ainsi. Il faut se faire une raison. Chercher l’amour dans un époux est aussi fou que puiser l’eau dans un cribleau. Je ne suis folle, je ne me cause de tracas, en pleurant sur ce que je n’ai pas. De ce que j’ai, je me contente ; ce qui est est bien, comme il est. Point de regrets… Tout de même, à présent, je vois combien est loin de ce qu’on veut ce que l’on peut, de ce qu’on rêve en sa jeunesse ce qu’on est bien content d’avoir quand on est vieux ou qu’on va l’être. Et c’est touchant, ou ridicule : on ne sait pas lequel des deux. Tous ces espoirs, ces désespoirs, et ces ardeurs et ces langueurs, et ces beaux vœux et ces beaux feux de cheminée, pour arriver à faire cuire la marmite et trouver bon le pot-au-feu !… Et il est bon, vraiment, il l’est assez pour nous : c’est tout ce que nous méritons… Mais si jadis on me l’eût dit !… Enfin, il nous reste en tout cas, pour donner du goût au repas, notre rire ; et c’est un fier assaisonnement, il ferait manger des pierres. Riche ressource, et qui ne m’a jamais manqué, non plus qu’à toi, de pouvoir se moquer de soi, quand on fut sot et qu’on le voit !

Nous ne nous en faisons pas faute— encore moins de nous moquer des autres. Parfois, nous nous taisons, rêvassant, ruminant, moi le nez sur mon livre, elle sur son ouvrage ; mais les langues tout bas continuent de marcher, ainsi que deux ruisseaux qui cheminent sous terre et ressortent soudain, au soleil, en sautant. Martine, au milieu du silence, repart d’un grand éclat de rire ; et les langues, de reprendre leur danse !

J’essayai de faire entrer Plutarque en notre compagnie. Je voulus faire goûter à Martine ses beaux récits et la manière pathétique dont je lis. Mais nous n’eûmes aucun succès. De la Grèce et de Rome elle se souciait autant qu’un poisson d’une pomme. Lors même qu’elle voulait, afin d’être polie, écouter, au bout d’un instant elle était loin et son esprit courait les champs ; ou plutôt, il faisait sa ronde, du haut en bas de son logis. À l’endroit le plus palpitant de mon récit, quand savamment je ménageais l’émotion et préparais, en chevrotant, l’effet de la conclusion, elle m’interrompait pour crier quelque chose à Glodie, ou bien à Florimond, à l’autre bout de la maison. J’étais vexé. Je renonçai. Il ne faut demander aux femmes de partager nos songes-creux. La femme est la moitié de l’homme. Oui-dà, mais quelle moitié ? Celle d’en haut ? Ou si c’est l’autre ? Ce n’est en tout cas le cerveau qui est commun : chacun des deux a le sien, sa boîte à folies. Ainsi que deux surgeons, sortis d’un même tronc, c’est par le cœur qu’on communie…

Je communie très bien. Bien que barbon fané, ruiné, et mutilé, je suis assez malin pour avoir, presque tous les jours, une garde du corps de jeunes et jolies commères d’alentour, qui, rangées autour de mon lit, me font joyeuse compagnie. Elles viennent, alléguant une nouvelle d’importance, ou un service à demander, un ustensile à emprunter. Tous les prétextes leur sont bons, à la condition de ne plus y songer, à peine entrées dans la maison. Une fois là, comme au marché, elles s’installent, Guillemie aux yeux gais, Huguette au nez joli, Jacquotte l’entendue, Margueron, Alizon, et Gillette, et Macette, autour du veau sous l’édredon ; et jai, jai, jai, nous bavardons, ma commère, ma commère, comme des battants de cloche, et nous rions, quel carillon ! Et je suis le gros bourdon. J’ai dans mon sac toujours quelques fines histoires, qui chatouillent au bon endroit : fait beau les voir pâmer ! De la rue, on entend leurs rires. Et Florimond, que mon succès dépite, me demande, en raillant, mon secret. Je réponds :

— Mon secret ? Je suis jeune, mon vieux.

— Et puis, dit-il piqué, c’est ton mauvais renom. Vieux coureurs font courir après eux les femelles.

— Sans doute, je réponds. N’a-t-on pas du respect, envers un vieux soldat ? On s’empresse à le voir, on se dit : « Il revient du pays de la gloire. « Et celles-ci se disent : » « Colas a fait campagne, au pays de l’amour. Il le connaît, il nous connaît… Et puis, qui sait ? Peut-être encore il combattra. »

— Vieux polisson ! s’écrie Martine, ardez-moi ça ! Va-t-il pas s’aviser d’être encore amoureux !

— Et pourquoi pas ? C’est une idée ! Puisqu’il en est ainsi, pour vous faire enrager, je m’en vais me remarier.

— Eh ! remarie-toi, mon garçon, grand bien te fasse ! Il faut bien que jeunesse passe !…

    • *

Saint-Nicolas (6 décembre).

Pour la Saint-Nicolas, hors de mon lit, dans un fauteuil on me roula, entre la table et la fenêtre. Sous mes pieds, une chaufferette. Devant, un pupitre de bois, avec un trou pour la chandelle.

Sur les dix heures, la confrérie des mariniers, « faiseurs de flot » et ouvriers, « compagnons de rivière », violons en tête, défila devant notre maison, bras dessous bras dessus, dansant derrière leur bâton. Avant de se rendre à l’église, ils faisaient le tour des bouchons. En me voyant, ils m’acclamèrent. Je me levai, je saluai mon patron, qui me le rendit. Par la fenêtre, je serrai leurs pattes noires, je versai dans l’entonnoir de leurs grands gousiers béants la goutte (autant verser vraiment une goutte dedans un champ ! ).

Sur le midi, mes quatre fils vinrent m’offrir leurs compliments. On a beau ne pas très bien s’entendre, il faut s’entendre une fois l’an ; la fête du père est sacrée : c’est le pivot autour duquel est accrochée la famille, comme un essaim ; en la fêtant, elle resserre son faisceau, et s’y contraint. Et moi, j’y tiens.

Donc, ce jour-là, mes quatre gars se trouvèrent réunis chez moi. Ils n’en avaient beaucoup de joie. Ils s’aiment peu, et je crois bien que je suis le seul lien entre eux. À notre époque, tout s’en va de ce qui faisait l’union entre les hommes : la maison, la famille et la religion ; chacun croit seul avoir raison, et l’on vit chacun pour soi. Je ne ferai le vieux qui s’indigne et rechigne, et qui croit que le monde avec lui finira. Le monde saura bien s’en tirer ; et je crois que les jeunes savent mieux ce qui leur convient que les vieux. Mais c’est un rôle ingrat que le rôle du vieux. Le monde autour de lui change ; et s’il ne change aussi, plus de place pour lui ! Or, moi, je n’entends pas de cette oreille-là. Je suis dans mon fauteuil. Holà, holà, j’y reste ! Et s’il faut, pour garder sa place, que l’on change d’esprit, je changerai, oui-dà, je saurai m’arranger pour changer, — en restant (bien entendu) le même. En attendant, de mon fauteuil je regarde changer le monde et disputer les jeunes gens ; je les admire et cependant, j’attends, discret, le bon moment pour les mener où je l’entends…

Mes gaillards se tenaient devant moi, autour de la table : Jean-François le bigot, à droite ; à gauche, Antoine le Huguenot, qui est établi à Lyon. Assis tous deux et sans se regarder, engoncés dans leur col, le cou raide et le croupion figé. Jean-François, florissant, les joues pleines, l’œil dur et le sourire aux lèvres, parlait de ses affaires intarissablement, se vantait, étalait son argent, ses succès, louait ses draps et Dieu qui les lui faisait vendre. Antoine, lèvres rasées, queue de barbe au menton, morose, droit et froid, parlait comme pour soi de son commerce de librairie, de ses voyages à Genève, de ses relations d’affaires et de foi, et louait aussi Dieu ; mais ce n’était le même. Chacun parlait à tour de rôle, sans écouter le chant de l’autre, et puis reprenait son refrain. Mais à la fin, tous deux, vexés, commencèrent à traiter des sujets qui pouvaient mettre hors des gonds le compagnon, celui-ci les progrès de la religion vraie, celui-là le succès de la vraie religion. Et cependant, ils s’obstinaient à s’ignorer ; et sans bouger, comme affligés tous les deux d’un torticolis, l’air furieux, d’une voix aigre, ils glapissaient leur mépris pour le Dieu de l’ennemi. Debout, entre eux, les regardant, haussant l’épaule et s’esclaffant, se tenait mon fils le sergent au régiment de Sacermore, Aimon-Michel le sacripant (ce n’est pas un mauvais enfant). Il ne pouvait tenir en place, et tournait comme un loup en cage, tambourinait sur les carreaux, ou fredonnait : tayaut, tayaut, s’arrêtait pour dévisager les deux aînés qui disputaient, leur éclatait de rire au nez, ou leur coupait brutalement la parole pour proclamer que deux moutons, qu’ils soient ou non marqués d’une croix rouge ou bleue, s’ils sont bien gras, sont toujours bons, et qu’on saura le leur montrer… « Nous en avons mangé bien d’autres !… »

Anisse, mon dernier garçon, le regardait, horrifié. Anisse, le très bien nommé, qui n’a pas la poudre inventé. Les discussions l’inquiètent. Rien au monde ne l’intéresse. Il n’a de bonheur qu’à pouvoir bâiller en paix et s’ennuyer, tout le long de la sainte journée. Aussi trouve-t-il diaboliques la politique et la religion, ces inventions pour troubler le bon sommeil des gens d’esprit, ou l’esprit des gens qui sommeillent…

« Que ce que j’ai soit mal ou bon, puisque je l’ai, pourquoi changer ? Le

lit où l’on a fait son trou est fait par nous, est fait pour nous. Je ne veux pas de nouveaux draps… » Mais qu’il le voulût ou non, on secouait son matelas. Et dans son indignation, afin d’assurer son repos, cet homme doux aurait livré tous les éveilleurs au bourreau. Pour le moment, l’air effaré, il écoutait parler les autres ; et dès que leur ton s’élevait, son cou rentrait dans ses épaules.

Moi, tout oreilles et tout yeux, je m’amusais à démêler en quoi ces quatre, devant moi, étaient de moi, étaient à moi. Ils sont pourtant mes fils ; pour cela j’en réponds. Mais s’ils viennent de moi, ils en sont bien sortis ; et morbleu, par où diable y étaient-ils entrés ? Je me tâte : comment ai-je bien pu porter dans ma bedaine ce prêcheur, ce papelard et ce mouton enragé ? (Passe encore pour l’aventurier ! )… Ô nature traîtresse ! Ils étaient donc en moi ! Oui, j’en avais les germes ; je reconnais certains des gestes, des façons de parler, et même des pensées ; je me retrouve en eux, masqué, le masque étonne, mais par-dessous, c’est le même homme. Le même, un et multiple. Chaque homme porte en lui vingt hommes différents, celui qui rit, celui qui pleure, celui qui est indifférent, comme une souche, et à la pluie et au beau temps, le loup, le chien, et la brebis, le bon enfant, le chenapan ; mais l’un des vingt est le plus fort et, s’arrogeant seul la parole, il clôt le bec aux dix-neuf autres. De là, vient que ceux-ci décampent, sitôt qu’ils voient la porte ouverte. Mes quatre fils ont décampé. Les pauvres gars ! Mea culpa. Si loin de moi, ils sont si près !… Eh ! ce sont toujours mes petits. Quand ils disent des sottises, j’ai envie de leur demander pardon de les avoir faits sots. Heureusement qu’ils sont contents et qu’ils se trouvent beaux !… Qu’ils s’admirent, j’en suis bien aise ; mais ce que je ne puis supporter, c’est qu’ils ne veuillent point tolérer que les autres soient laids, tout leur soûl, s’il leur plaît. Dressés sur leurs ergots, se menaçant de l’œil et du bec, tous les quatre, ils avaient l’air de coqs en colère, prêts à sauter. J’observais avec placidité, puis je dis :

— Bravo ! Bravo, mes agneaux, je vois qu’on ne vous tondrait pas la laine sur le dos. Le sang est bon (parbleu ! c’est le mien), et la voix est meilleure. À présent qu’on vous a entendus, à mon tour ! La langue me démange. Et vous, faites repos.

Mais ils n’étaient pas très pressés de m’obéir. Un mot avait fait éclater l’orage. Jean-François, se levant, empoignait une chaise. Aimon-Michel tirait sa longue épée, Antoine son couteau ; et Anisse (il est fort pour mugir comme un veau) criait : « Au feu ! À l’eau ! » Je vis venir l’instant où ces quatre animaux allaient s’entr’égorger. Je saisis un objet, le premier qui s’offrit à portée de mon poing (justement, ce fut par hasard l’aiguière aux deux pigeons, qui faisait mon désespoir et l’orgueil de Florimond) ; et sur la table, en trois morceaux, sans y penser, je la brisai. Cependant que Martine, accourue, brandissait un chaudron fumant et menaçait de les en arroser. Ils criaient comme un troupeau d’ânons ; mais quand je brais il n’est baudet qui ne baisse pavillon. Je dis :

— Je suis le maître, ici, j’ordonne. Taisez-vous. Ah ! çà, êtes-vous fous ? Sommes-nous réunis, afin de discuter le Credo de Nicée ? J’aime bien qu’on discute, oui-dà ; mais, s’il vous plaît, choisissez, mes amis, des sujets plus nouveaux. Je suis las de ceux-ci, j’en suis assassiné. Que diable, discutez, si pour votre santé il vous est ordonné, sur ce vin de Bourgogne ou sur ce cervelas, sur ce qu’on peut voir, ou boire, ou toucher, ou manger : nous mangerons, boirons afin de contrôler. Mais discuter sur Dieu, bon Dieu ! sur le Saint-Esprit, c’est montrer, mes amis, que d’esprit l’on n’a guère !… Je ne dis pas de mal de ceux qui croient : je crois, nous croyons, vous croyez… tout ce qu’il vous plaira. Mais parlons d’autre chose : n’en est-il pas, au monde ? Chacun de vous est sûr d’entrer au paradis. Fort bien, j’en suis ravi. On vous attend là-haut, la place est retenue pour chacun des élus ; les autres resteront à la porte ; c’est entendu… Eh ! laissez le bon Dieu loger comme il lui plaît ses hôtes : c’est son office, et ne vous mêlez pas de faire sa police. À chacun son royaume. Le ciel à Dieu, à nous la terre. La rendre, s’il se peut, plus habitable est notre affaire. On n’est pas trop de tous, pour en venir à bout. Croyez-vous qu’on pourrait se passer d’un de vous ? Vous êtes tous les quatre utiles au pays. Il a autant besoin de ta foi, Jean-François, en ce qui a été, que de la tienne, Antoine, en ce qui devrait être, de ton humeur aventureuse, Aimon-Michel, qu’Anisse, de ton immobilité. Vous êtes les quatre piliers. Qu’un seul fléchisse et la maison s’écroulera. Vous resteriez, ruine inutile. Est-ce là ce que vous voulez ? Bien raisonné, ma foi ! Que diriez-vous de quatre mariniers qui, sur les flots, par le gros temps, au lieu de faire la manœuvre, ne penseraient qu’à disputer ?… Je me souviens d’avoir ouï, au temps jadis, un entretien du roi Henry avec le duc de Nivernois. Ils gémissaient de la manie de leurs François, acharnés à s’entre-détruire. Le roi disait : « Ventre-saint-gris ! j’aurais envie, pour les calmer, qu’on me les cousît deux à deux, dans un sac, moine enragé et prédicant de l’Évangile frénétique, et qu’en la Loire, ainsi qu’une portée de chats, on les jetât. » Et Nivernois riant, disait :

« Pour moi, je me contenterais de les expédier, en ballots, dans cet

îlot, où, nous dit-on, Messieurs de Berne font déposer sur le rivage maris et femmes querelleurs, qu’un mois après, quand le bateau vient les reprendre, on retrouve, roucoulant d’amour tendre, comme des tourtereaux. » Vous auriez bien besoin d’une cure pareille ! Vous grognez, marmousets ? Vous vous tournez le dos ?… Eh ! regardez-vous donc, enfants ! Vous avez beau croire que vous êtes chacun pétri d’autre matière et bien mieux que vos frères ; vous êtes quatre moutures ejusdem farinæ, des Breugnons tout crachés, des Bourguignons salés. Ardez-moi ce grand nez insolent qui s’étale en travers du visage, cette bouche entaillée largement dans l’écorce, entonnoir à verser le boire, ces yeux embroussaillés qui voudraient bien avoir l’air méchants, et qui rient ! Mais vous êtes signés ! Voyez-vous pas qu’en vous nuisant, c’est vous-mêmes que vous détruisez ? Et feriez-vous pas mieux de vous donner la main ?… Vous ne pensez pas de même. La belle affaire ! Eh ! tant mieux ! Voudriez-vous cultiver tous le même champ ? Plus la famille aura de champs et de pensées, plus nous serons heureux et forts. Étendez-vous, multipliez, et embrassez tout ce que vous pourrez de la terre et de la pensée. Chacun la sienne, et tous unis (allons, mes fils, embrassons-nous ! ) afin que le grand nez Breugnon sur les champs allonge son ombre et renifle la beauté du monde !

Ils se taisaient, l’air rechigné, pinçant les lèvres ; mais on voyait qu’ils avaient peine à ne pas rire. Et soudain Aimon-Michel, partant d’un grand éclat bruyant, tendit la main à Jean-François, en lui disant :

« Allons, l’aîné des nez, bene ! Benêts, faisons la paix ! » Ils

s’embrassèrent.

— Martine, holà ! À nos santés !

Je remarquai, à ce moment, que tout à l’heure, en ma colère, en frappant avec l’aiguière, je m’étais coupé le poignet. Un peu de sang tachait la table. Antoine, toujours solennel, levant ma main, posa dessous son verre, y recueillit le jus de ma veine vermeil, et dit pompeusement :

— Pour sceller notre alliance, buvons tous quatre dans ce verre !

— Or çà, or çà, je dis, Antoine, gâter le vin de Dieu ! Pfui ! tu me dégoûtes ! Jette cette mixture. Qui veut boire mon sang tout pur, qu’il boive sec et pur son piot.

Là-dessus nous pintâmes, et sur le goût du vin point nous ne disputâmes.

Comme ils étaient partis, Martine, en me pansant la main, me dit :

— Vieux scélérat, tu en es donc venu à tes fins, cette fois ?

Quelles fins veux-tu dire ? À les mettre d’accord ?

— Je parle d’autre chose.

— Et de quoi donc, alors ?

Sur la table elle montra l’aiguière brisée.

— Tu me comprends fort bien. Ne fais pas l’innocent… Avoue… Tu avoueras… Allons, à mon oreille ! Il ne le saura pas…

Je jouais l’étonné, l’indigné, le niais, je niais ; mais je pouffai de rire… pfl… et je m’étranglai. Elle me répéta :

— Scélérat ! Scélérat !

Je dis :

— Elle était trop laide. Écoute, ma bonne fille : il fallait que d’elle ou de moi l’un disparût.

Martine dit :

— Celui qui reste n’est pas plus beau.

— Pour cet oiseau, qu’il soit laid, tant qu’il lui plaira ! Je m’en moque. Je ne le vois pas.

    • *

Veillée de Noël.

Sur ses gonds huilés l’année tourne. La porte se ferme et se rouvre. Telle une étoffe que l’on plie, les jours tombent enfouis dans le coffre moelleux des nuits. Ils entrent d’un côté et ressortent de l’autre, croissant déjà d’un saut de puce, à la Saint-Luce. Par une fente je vois briller le regard de l’an nouveau.

Assis sous le manteau de la grande cheminée, dans la nuit de Noël, je lorgne, comme du fond d’un puits, en haut le ciel étoilé, ses paupières qui clignotent, ses petits cœurs qui grelottent ; et j’entends venir les cloches, qui dans l’air lisse volent, volent, sonnant la messe de minuit. J’aime qu’il soit né, l’Enfant, à cette heure de la nuit, à cette heure la plus sombre, où le monde paraît finir. Sa petite voix chante : « Ô jour, tu reviendras ! Tu viens déjà. Année nouvelle, te voilà ! » Et l’Espoir, sous ses chaudes ailes, couvre la nuit d’hiver glacée, et l’attendrit.

Je suis tout seul à la maison ; mes enfants sont à l’église ; pour la première fois, je n’y vais point. Je reste, avec mon chien Citron et mon gris chaton Patapon. Nous rêvassons et regardons le feu lécher la cheminée. Je rumine ma soirée. Tout à l’heure, j’avais près de moi ma couvée ; je contais à Glodie, qui faisait les yeux ronds, des histoires de fées, et de Bout-de-Canard et de Poussin pelé, et du garçon qui fait fortune avec son coq, en le vendant aux gens qui vont dans leurs charrettes chercher le jour pour l’y charrier. Nous nous sommes bien amusés. Les autres écoutaient et riaient, et chacun ajoutait son trait. Et puis, l’on se taisait, par moments, épiant l’eau qui bout, les tisons, et sur la vitre les frissons des blancs flocons, et sous la cendre le grillon. Ah ! les bonnes nuits d’hiver, le silence, la tiédeur du petit troupeau serré, les rêveries de la veillée où l’esprit aime à divaguer, mais il le sait, et s’il délire, c’est pour rire…

À présent, je fais mon bilan du bout de l’an, et je constate qu’en six mois j’ai tout perdu : ma femme, ma maison, mon argent et mes jambes. Mais le plus amusant, c’est que lorsque à la fin, j’établis ma balance, je me trouve aussi riche qu’avant ! Je n’ai plus rien, dit-on ? Non, plus rien à porter. Eh ! je suis délesté. Jamais je ne me suis senti plus frais, plus libre et plus flottant, au courant de ma fantaisie… Qui m’eût dit, l’an passé, cependant, que je le prendrais aussi gaiement ! Avais-je assez juré que je voulais rester jusqu’à ma mort maître chez moi, maître de moi, indépendant, et ne devant qu’à moi mon gîte et ma pitance et le compte de mes extravagances ! L’homme propose… Finalement, les choses tournent tout autrement que l’on voulait ; et c’est juste ce qu’il fallait. Et puis, en somme, l’homme est un brave animal. Tout lui est bon. Il s’ajuste aussi bien au bonheur, à la peine, à la bombance, à la disette. Donnez-lui quatre jambes, ou prenez-lui ses deux, faites-le sourd, aveugle, muet, il trouvera moyen de s’en accommoder et, dans son aparte, de voir, d’entendre et de parler. Il est comme une cire qu’on étire et qu’on presse ; l’âme la pétrit, à son feu. Et c’est beau de sentir qu’on a cette souplesse dans l’esprit et dans les jarrets, que l’on peut aussi bien être poisson dans l’eau, oiseau dans l’air, dans le feu salamandre, et sur la terre un homme qui lutte joyeusement avec les quatre éléments. Ainsi, l’on est plus riche, plus on est dépourvu : car l’esprit crée ce qui lui manque : l’arbre touffu que l’on élague monte plus haut. Moins j’ai et plus je suis… Minuit. L’horloge tinte…

 Il est né le divin Enfant…

Je chante Noël…

 Jouez, hautbois, sonnez, musettes.
 Ah ! qu’il est beau, qu’il est charmant !…

Je m’assoupis, et fais un somme, bien calé, pour ne tomber dans le foyer…

 Il est né… Hautbois, jouez, sonnez, musettes amusées…
 Il est né, le petit Messie…

Mais si j’ai moins, eh plus je suis…

    • *

Épiphanie.

Je suis un bon farceur ! Car moins j’ai, et plus j’ai. Et je le sais très bien. J’ai trouvé le moyen d’être riche sans avoir rien, riche du bien des autres. J’ai le pouvoir sans charges. Que parle-t-on de ces vieux pères, qui lorsqu’ils se sont dépouillés, lorsqu’ils ont tout donné à leurs enfants ingrats, leur chemise et leurs chausses, sont délaissés, laissés et voient tous les regards les pousser à la fosse ? Ce sont de fichus maladroits. Je n’ai jamais été, ma foi, plus aimé, plus choyé que dans ma pauvreté. C’est que je ne suis pas si bête que de me dépouiller de tout, sans rien garder. N’est-il donc que sa bourse à donner ? Moi, quand j’ai tout donné, je garde le meilleur, je garde ma gaieté, ce que j’ai amassé en cinquante ans de promenade, en long, en large de la vie, de belle humeur et de malice, et de folle sagesse ou de sage folie. Et la provision n’est pas près de finir. Je l’ouvre à tous ; que tous y puisent ! N’est-ce donc rien ? Si je reçois de mes enfants, je donne aussi, nous sommes quittes. Et s’il advient que celui-ci donne un peu moins que celui-là, l’affection fournit l’appoint ; et du compte nul ne se plaint.

Qui veut voir un roi sans royaume, un Jean sans terre, un heureux coquin, qui veut voir un Breugnon de Gaule, qu’il me voie ce soir sur mon trône, présidant le bruyant festin ! C’est aujourd’hui l’Épiphanie. L’après-midi, on vit passer dans notre rue les trois rois mages, leur équipage, un blanc troupeau, six pastoureaux, six pastourelles qui chantaient ; et les chiens du quartier braillaient. Et ce soir, nous sommes à table, tous mes enfants et les enfants de mes enfants. Cela fait trente, en me comptant. Et tous les trente crient ensemble :

Le roi boit !

Le roi, c’est moi. J’ai la couronne, sur mon chef un moule à pâté. Et ma reine est Martine : comme dans les saints livres, j’ai épousé ma fille. Chaque fois que je porte à ma bouche mon verre, on m’acclame, je ris, j’avale de travers ; mais de travers ou non, j’avale et n’en perds rien. Ma reine boit aussi et, gorge nue, fait boire à son rouge téton son rouge nourrisson, mon dernier petit-fils, braillant, buvant, bavant, et étalant son cul. Et le chien sous la table jappe et lape la jatte. Et le chat, en grondant et faisant le gros dos, se sauve avec un os.

Et je pense (tout haut : je n’aime à penser bas) :

— La vie est bonne. Ô mes amis ! Son seul défaut est qu’elle est brève : on n’en a pas pour son argent. Vous me direz : « Tiens-toi content, ta part est bonne, et tu l’as eue. » Je ne dis non. J’en voudrais deux. Et qui sait ! Peut-être que j’aurai, en ne criant pas trop haut, un second morceau du gâteau… Mais le triste, c’est que si moi suis encore là, tant de bons gars que j’ai connus, où sont, hélas ? Dieu ! comme le temps passe, et les hommes aussi ! Où est le roi Henry et le bon duc Louis ?…

Et me voici parti, sur les chemins du temps jadis, à ramasser les fleurs fanées des souvenirs ; et je raconte mes histoires, je ne m’en lasse, et je rabâche. Mes enfants me laissent aller ; et lorsque en mon récit un mot me manque, ou je m’embrouille, ils me soufflent la fin du conte ; et je m’éveille de mon songe, devant leurs yeux malicieux.

— Eh ! vieux père, me disent-ils. Il faisait bon vivre, à vingt ans ! Les femmes avaient, en ce temps, la gorge plus belle et fournie ; et les hommes avaient le cœur au bon endroit, le reste aussi. Il fallait voir le roi Henry et son compain le duc Louis ! On n’en fait plus de ce bois-ci…

Je réponds :

— Malins, vous riez ? Vous faites bien, il fait bon rire. Parbleu, je ne suis pas si fou que de croire que chez nous y ait disette de vendange et de gaillards pour vendanger. Je sais bien que pour un qui part, il en vient trois, et que le bois dont on fabrique les lurons, les gars de Gaule, croît toujours dru, droit et serré. Mais ce ne sont plus les mêmes qu’on fabrique avec ce bois. Mille et mille aunes on tailleroit, jamais, jamais ne referoit Henry mon roi, ni mon Louis. Et c’était ceux-là que j’aimais… Allons, allons, mon Colas, ne nous attendrissons pas. Larme à l’œil ? eh ! grosse bête, est-ce que tu vas regretter de ne pouvoir, toute ta vie, remâcher la même bouchée ? Le vin n’est plus le même ? Il n’en est pas moins bon. Buvons ! Vive le roi qui boit ! Et vive aussi son peuple biberon !…

Et puis, pour être francs, entre nous, mes enfants, un bon roi est bien bon ; mais le meilleur, c’est encore moi. Soyons libres, gentils François, et nos maîtres envoyons paître ! Ma terre et moi nous nous aimons, nous suffisons. Qu’ai-je affaire d’un roi du ciel, ou de la terre ? Je n’ai besoin d’un trône, ici-bas, ni là-haut. À chacun sa place au soleil, et son ombre ! À chacun son lopin du sol, et ses bras pour le retourner ! Nous ne demandons rien d’autre. Et si le roi venait chez moi, je lui dirais :

— « Tu es mon hôte. À ta santé ! Assieds-toi là. Cousin, un roi en vaut un autre. Chaque François est roi. Et bonhomme est maître chez soi. »

———





« Comment, dist frère Jean, vous rhythmez aussy ? Par la vertus de Dieu, je rhythmeray comme les aultres, je le sens bien ; attendez, et m’ayez pour excuse, si je ne rhythme en cramoisi… »

Pantagruel, V. 46,


II. Le Siège, ou le Berger, le Loup et l’Agneau 
 19
IV. Le Flâneur, ou une Journée de Printemps 
 73
VI. Les Oiseaux de passage, ou la Sérénade à Asnois 
 141
  1. Bethléem, faubourg de Clamecy.
  2. Judée est le sobriquet donné au faubourg de Bethléem, qu’habitent les « flotteurs » de Clamecy. Rome est la ville haute, ainsi nommée à cause de l’escalier dit de vieille Rome, qui descend de la place de l’église Saint-Martin au faubourg de Beuvron.
  3. Des dartreux.