Tom Jones ou Histoire d’un enfant trouvé/Tome 2

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VI.

CONTENANT ENVIRON TROIS SEMAINES.


CHAPITRE PREMIER.

De l’amour.

L’amour a joué un grand rôle dans le livre précédent ; il en jouera un plus grand encore dans celui qu’on va lire. C’est donc ici le lieu d’examiner la doctrine de certains philosophes modernes, qui prétendent avoir découvert, entre autres choses merveilleuses, que cette passion n’existe point dans le cœur humain.

Ces philosophes sont-ils du nombre de ceux auxquels le docteur Swift attribue l’insigne honneur d’avoir deviné, par la seule force de leur génie, sans ombre de savoir, ni même de lecture, ce profond et inestimable secret, qu’il n’y a point de Dieu ? ou font-ils partie de cette secte insensée qui alarma naguère le monde, en s’efforçant de prouver que la vertu et la bonté sont des chimères, et que l’orgueil est l’unique principe des meilleures actions ? Sans prendre sur nous de décider la question, nous sommes tenté de les ranger dans la classe des professeurs de philosophie hermétique. Les uns et les autres suivent exactement, dans leurs recherches, la même méthode. Ils étudient, ils analysent des substances impures : et quoi de plus impur qu’une âme corrompue ?

Mais si l’on peut comparer avec justesse, sous le rapport des moyens et de la fin, les chercheurs d’or et les chercheurs de vérité, sous celui de la bonne foi, il n’y a entre eux nulle parité. Jamais alchimiste fut-il assez impudent, ou assez fou, pour conclure de son impuissance à faire de l’or, que les entrailles de la terre ne renferment point ce métal ? Les chercheurs de vérité, au contraire, après avoir sondé leurs cœurs abjects, où ne brille aucun rayon de la Divinité, où ne respire aucun sentiment d’honneur, de vertu, d’amour, osent affirmer, avec autant de logique que de franchise, qu’il n’existe rien de tel dans l’univers.

Pour éviter néanmoins, s’il est possible, toute discussion avec ces prétendus philosophes, et pour leur prouver notre sincère désir de la paix, nous leur ferons quelques concessions qui pourront terminer entre eux et nous le débat.

Nous conviendrons d’abord que beaucoup de gens, et surtout les philosophes, sont fort étrangers à l’amour.

En second lieu, que l’amour, dans le langage ordinaire, c’est-à-dire le désir de satisfaire un violent appétit causé par la peau blanche et délicate d’une belle femme, n’est point la noble passion objet de notre apologie. Le véritable terme pour caractériser ce désir effréné, serait la faim ; et comme nul gourmand ne rougit d’appliquer le mot j’aime, aux divers mets qui flattent sa sensualité, un amant qui ne connaît que l’amour physique, peut dire avec une égale propriété d’expression, qu’il a faim de telle ou telle femme.

Nous avouerons en troisième lieu (concession qui ne manquera point d’être bien reçue), que si l’amour en faveur duquel nous plaidons, se montre plus délicat dans ses jouissances, il ne les cherche pas avec moins d’avidité que le plus grossier de nos appétits.

En un mot, nous reconnaîtrons que l’amour, entre deux personnes de sexe différent, ne peut obtenir une pleine satisfaction, sans le concours de la faim dévorante dont nous avons parlé plus haut ; et que cette faim, loin de diminuer ses plaisirs, y ajoute une volupté inconnue à ceux qui n’ont jamais senti que l’impulsion d’un brutal désir.

En retour de nos concessions, ces philosophes voudront bien nous accorder, qu’il existe dans le cœur humain une disposition naturelle à contribuer au bonheur d’autrui ; que de cette philanthropie, comme de l’amitié, de la piété filiale, de la tendresse paternelle et maternelle, découle une foule de jouissances délicieuses ; que si l’on ne donne point à ces affections de l’âme le nom d’amour, on ne sait comment les qualifier. Ils conviendront encore, que les plaisirs qui naissent d’un pur amour, bien qu’ils empruntent des sens un nouveau degré de douceur et de vivacité, peuvent se passer de leur secours ; enfin, que l’estime et la reconnaissance sont propres à inspirer l’amour, comme la jeunesse et la beauté, à exciter les désirs, avec cette différence que l’âge et la maladie qui éteint ces derniers, n’a dans un cœur bien fait aucune influence sur le premier, lorsqu’un sentiment solide en est la base.

N’est-il pas ridicule de révoquer en doute l’existence d’une passion dont on voit tous les jours des preuves manifestes, et cela par la seule raison qu’on ne l’éprouve point soi-même ? L’homme exempt d’avarice et d’ambition, niera-t-il qu’il y ait des ambitieux et des avares ? Pourquoi ne pas juger du bien et du mal chez les autres, d’après la même règle ? Pourquoi, suivant l’expression de Shakespeare, vouloir resserrer l’univers dans les bornes étroites de son individu ?

Nous craignons qu’un excès de vanité ne soit la cause de ces folles erreurs. La plupart des hommes se considèrent avec une extrême complaisance. Il n’y en a peut-être pas un qui, malgré le mépris le plus prononcé de la flatterie, ne soit, pour lui-même, le plus aveugle des flatteurs.

Nous soumettons ces observations au jugement de ceux dont le cœur peut en attester la justesse. Sonde le tien, cher lecteur. Si tu y trouves un sentiment conforme au nôtre, continue de lire cette histoire. Dans le cas contraire, tu en as déjà lu plus que tu n’en as compris. Tu feras mieux de retourner à tes affaires, ou à tes plaisirs, quels qu’ils soient, que de perdre ton temps à une lecture que tu ne saurais goûter, ni comprendre. Il y aurait, de notre part, autant d’absurdité à t’entretenir des effets de l’amour, qu’à parler des couleurs à un aveugle de naissance. Tu pourrais t’en faire une idée aussi extravagante que celle d’un infortuné de cette espèce qui se figurait, dit-on, que la couleur écarlate ressemblait beaucoup au son d’une trompette.


CHAPITRE II.

Caractère de mistress Western, son grand savoir, sa connaissance du monde, avec un exemple de sa profonde pénétration.

Nous avons laissé M. Western, sa sœur, Sophie, Jones, et le ministre Supple, retournant ensemble au château. La soirée se passa gaîment ; Sophie seule fut grave et pensive. Jones, quoique entièrement dominé par l’amour, éprouvait tant de joie de l’heureux rétablissement de M. Allworthy, de la présence de sa maîtresse, et des tendres regards qu’elle ne pouvait s’empêcher de jeter sur lui de temps en temps, que tout l’enjouement des trois autres convives n’égala point le sien.

Le lendemain, pendant le déjeuner, Sophie conserva son air sérieux de la veille ; elle quitta son père et sa tante plus tôt que de coutume. M. Western ne s’aperçut pas du changement qui s’était opéré dans l’humeur de sa fille. Quoiqu’il se crût un fin politique, et que deux fois il eût été sur le point d’être nommé par son canton membre du parlement, ce n’était rien moins qu’un habile observateur. Sa sœur le surpassait de beaucoup en sagacité. Elle avait vécu à la cour et dans le monde, et possédait l’espèce de connaissances qu’on y acquiert ordinairement. Personne n’était mieux instruit qu’elle des usages, des coutumes, du cérémonial, des modes. Son mérite ne se bornait pas là. L’étude avait étendu et perfectionné son esprit. Comédies, opéras, poëmes, romans, rien en littérature ne lui était étranger. Elle avait lu tout Rapin Thoiras, Laurent Échard, une foule de mémoires français pour servir à l’Histoire. Ajoutez à cela les journaux, les pamphlets publiés depuis vingt ans : aussi était-elle très-versée dans la politique, et en état de discourir pertinemment des affaires de l’Europe. Elle excellait, en outre, dans la grande science de l’amour. Il n’était pas une intrigue galante dont elle ne pénétrât le mystère ; genre de talent qu’il lui avait été d’autant plus facile d’acquérir, qu’aucun intérêt particulier ne la détournait de ses observations : soit que son cœur fût incapable de tendresse, soit que personne n’eût songé à l’attaquer ; et cette dernière supposition paraît la plus vraisemblable, car sa taille de cinq pieds et demi, son air masculin, ses manières décidées, et son érudition, avaient fort bien pu empêcher les hommes de la prendre, malgré ses jupes, pour une femme. Cependant la théorie suppléant en elle à l’expérience, elle connaissait à fond le manège des sourires, des lorgneries, des œillades, et tous les artifices que les coquettes mettent en usage, tantôt pour encourager un amant trop timide, tantôt pour dissimuler un tendre penchant ; en un mot, nulle affectation, nul déguisement n’avait échappé à son attention. Quant aux naïfs mouvements de la simple nature, le monde ne lui ayant rien offert de semblable, elle n’en avait qu’une idée très-imparfaite.

Grâce à sa merveilleuse pénétration, mistress Western avait cru apercevoir qu’il se passait quelque chose d’extraordinaire dans l’âme de Sophie. La conduite de cette jeune personne, lors du combat de Jones et de Blifil, donna naissance à ses premiers soupçons ; ils se fortifièrent par les remarques qu’elle fit le soir et le lendemain matin. Trop circonspecte pour s’exposer aux suites désagréables d’une méprise, elle garda son secret pendant quinze jours, bornant sa tactique à des attaques indirectes, telles que des clignements d’yeux, des mouvements de tête, et quelques mots à double entente qui jetaient l’alarme dans le cœur de Sophie, sans éveiller la sollicitude de son père.

Enfin, quand elle fût bien convaincue de la justesse de ses observations, un matin qu’elle se trouvait seule avec l’écuyer : « Mon frère, lui dit-elle, en interrompant l’air qu’il sifflait n’avez-vous pas remarqué depuis peu quelque chose de très-extraordinaire dans ma nièce ?

– Moi ? point du tout. Serait-elle malade ?

– Je le crois, et même d’une manière assez sérieuse.

– Bon ! elle ne se plaint de rien, et elle a eu la petite vérole.

– Mon frère, les jeunes filles sont sujettes à d’autres maladies, souvent plus dangereuses.

– Expliquez-vous ; ma fille est-elle malade ? je l’aime, vous le savez, plus que ma vie. J’enverrai, s’il le faut, au bout du monde chercher le meilleur médecin.

– Calmez-vous, reprit en souriant mistress Western, la maladie n’est pas si terrible que vous le craignez. Vous savez, mon frère, que j’ai quelque connaissance du monde : eh bien ! je me trompe fort, ou ma nièce est amoureuse.

– Amoureuse ! répéta Western en furie, amoureuse, à mon insu ! je la mettrai à la porte de chez moi, toute nue, sans un sou. Ce serait là le prix de mes bontés, de ma tendresse pour elle ! Amoureuse, sans ma permission !

– Mais, avant de mettre à la porte de chez vous une fille que vous prétendez aimer plus que votre vie, vous vous informerez, je pense, si son choix mérite on non d’être blâmé. Supposez un moment qu’il soit tel que vous l’eussiez fait vous-même, seriez-vous en colère contre elle ?

– Oh ! cela est fort différent. Qu’elle épouse d’abord un homme qui me convienne, et qu’elle aime après qui bon lui semblera, je ne m’en mettrai point en peine.

– Voilà ce qui s’appelle parler en homme sensé. Eh bien, je crois que le choix de votre fille est précisément celui que vous auriez fait pour elle. Qu’on dise de moi, si je me trompe, que je ne connais pas le monde, et vous m’accorderez, mon frère, que je le connais un peu.

– Oui, oui ma sœur, vous le connaissez aussi bien qu’une femme peut le connaître. C’est le partage des femmes. Il n’en est pas de même de la politique, elle appartient de droit aux hommes, les têtes à cornette n’ont rien à y voir… mais, allons, quel est celui…

– Ma foi, devinez-le vous-même, si vous en avez envie ; cela ne vous sera pas difficile. Un homme capable de pénétrer dans les cabinets des rois, et de découvrir les secrets ressorts qui font mouvoir la machine politique de l’Europe, doit avoir peu de peine à lire dans le cœur ingénu d’une jeune fille.

– Ma sœur, je vous ai souvent priée de bannir de nos entretiens votre jargon de cour ; car je vous déclare net que je n’y comprends rien ; en revanche, je suis en état de lire, comme un autre, mon journal du soir, et j’y vois de reste que nos affaires ne vont pas comme elles devraient aller, à cause de l’intrigue et de la corruption des gens de cour.

– Mon frère, j’ai pitié de votre ignorance campagnarde.

– Et moi, ma sœur, de votre science citadine ; et je ne sache rien de pis au monde que d’être courtisan, presbytérien, ou hanovrien, comme certaines personnes de ma connaissance.

– Si c’est moi que vous avez en vue, par ces paroles, vous savez, mon frère, que je suis une femme : ainsi mon opinion a peu d’importance. D’ailleurs…

– Oui, oui, je sais que vous êtes une femme, et remerciez le ciel d’en être une. Si vous étiez aussi bien un homme, il y a longtemps que je vous aurais appliqué un fameux coup de poing.

– Ah vraiment, c’est dans la vigueur de votre poing que consiste votre prétendue supériorité. Vous ne l’emportez sur notre sexe que par la force physique. Croyez-moi, il est heureux pour vous que vous soyez en état de nous battre : autrement, tel est l’ascendant de notre esprit sur le vôtre, que nous ferions de tous les hommes ce que sont déjà les plus braves, les plus sages, les plus spirituels, les plus polis d’entre eux… nos très-humbles esclaves.

– Je suis ravi, ma sœur, de connaître votre façon de penser. Une autre fois nous traiterons ce sujet plus à fond. Maintenant, dites-moi, je vous prie, quel est celui dont vous soupçonnez que ma fille est amoureuse.

– Un instant, laissez-moi le temps de surmonter mon souverain mépris pour votre sexe : sinon, ma colère pourrait éclater contre vous-même… Allons, à présent, je puis parler de sang-froid. Répondez, monsieur le politique, que vous semble du jeune Blifil ? Votre fille ne s’est-elle pas évanouie, en le voyant étendu sans mouvement dans la poussière ? n’a-t-elle point pâli, quand nous sommes revenus sur le champ de bataille, au moment où il reprenait ses sens ? Et, je vous le demande, quelle autre raison assigner à sa mélancolie le soir pendant le souper, le lendemain matin, et tous les jours suivants ?

– Par saint Georges ! maintenant que vous m’y faites penser, je m’en souviens à merveille. Oui, la chose est sûre, et j’en suis enchanté. Je savais que Sophie était une fille sage, incapable de se prendre d’amour, sans l’aveu de son père. Jamais je n’ai été si content de ma vie, nos deux terres se touchent ; je roulais depuis longtemps dans ma tête le projet de les réunir. Elles sont déjà en quelque sorte mariées, et ce serait grand dommage de les séparer. J’avoue qu’il y en a de plus considérables dans le royaume, mais non pas dans ce comté, et j’aime mieux rabattre quelque chose de mes prétentions, que de donner ma fille à un étranger. D’ailleurs, la plupart de ces grandes terres sont entre les mains des lords, et je hais jusqu’à leur nom. Eh bien, ma sœur, que me conseillez-vous de faire ? car les femmes, j’en conviens volontiers, s’entendent mieux que nous à ces sortes d’affaires.

– Votre obligée servante ! grand merci de nous accorder quelque espèce de capacité. Puis donc que vous daignez, monsieur le profond politique, me demander mon avis, je pense que vous pouvez proposer, vous-même, le mariage à M. Allworthy. Tout père peut faire cette démarche, sans blesser les convenances. Le roi Alcinoüs, dans l’Odyssée, offre sa fille à Ulysse. Il est inutile d’avertir un aussi habile homme que vous, qu’il ne faut point parler de l’inclination de Sophie ; cela serait contre toutes les règles.

– Eh bien, je lui ferai la proposition ; mais, gare à lui, s’il me refuse ; il peut compter sur un vigoureux coup de poing.

– Soyez sans inquiétude, le parti est trop avantageux pour qu’il le refuse.

– Je n’en voudrais pas jurer. Allworthy est un original qui ne fait nul cas de l’argent.

– Mon frère, votre politique m’étonne. Quoi ! êtes-vous dupe à ce point des apparences ? Croyez-vous que M. Allworthy méprise l’argent plus qu’un autre, parce qu’il se pique de désintéressement ? Cette crédulité serait excusable dans une faible femme ; elle est indigne de ce sexe fort, destiné par le ciel à la politique. Vous feriez vraiment un beau plénipotentiaire, pour négocier avec les Français ; ils vous auraient bientôt persuadé qu’ils ne prennent des villes que dans un système de défense.

– Ma sœur, c’est à vos amis de cour à répondre des villes qu’ils nous laissent prendre. Vous êtes femme, et je ne vous demande point compte de leurs sottises. Je les suppose trop prudents, pour confier leurs secrets à des femmes. »

Il accompagna ces derniers mots d’un sourire si dédaigneux, que mistress Western ne put se contenir davantage. Plusieurs traits de cette conversation l’avaient déjà blessée au vif, dans un endroit sensible. L’habileté qu’elle se croyait, en matière de gouvernement, la rendait prompte à s’irriter de la moindre contradiction. Elle entra en fureur, traita son frère de manant, de rustre, d’imbécile, et lui déclara qu’elle ne demeurerait pas plus longtemps dans sa maison.

M. Western, sans avoir jamais lu Machiavel, n’en était pas moins, à certains égards, un politique consommé. Il avait l’esprit imbu des sages maximes si bien enseignées à l’école politico-péripatéticienne de la bourse ; il connaissait au juste la valeur de l’argent, et le seul usage qu’il convient d’en faire, c’est-à-dire de l’entasser. Exact appréciateur des droits de reversion, de survivance, il calculait souvent la fortune de sa sœur, et les chances favorables, pour lui et sa postérité, d’en hériter un jour. Sacrifierait-il de solides espérances à un vain ressentiment ? non, sans doute. À peine s’aperçut-il qu’il avait poussé les choses trop loin, qu’il s’empressa de réparer son imprudence ; et il y réussit sans peine. Mistress Western avait beaucoup d’affection pour lui, encore plus pour sa nièce. D’ailleurs, malgré ses hautes prétentions à la science politique, et son extrême susceptibilité sur ce point, c’était dans tout le reste une femme d’un caractère bon et facile.

L’écuyer courut d’abord à l’écurie et en ferma la porte à la clef, ne laissant aux chevaux d’autre issue que la fenêtre : puis il revint auprès de sa sœur, rétracta les propos qui l’avaient irritée, et lui tint un langage tout opposé. Enfin, pour achever de l’adoucir, il fit parler Sophie, dont l’éloquence insinuante et persuasive avait un empire tout-puissant sur l’esprit de sa tante.

Un sourire gracieux de mistress Western termina la querelle. « Mon frère, dit-elle, vous êtes un franc Croate ; mais comme ceux qui servent dans les armées de l’impératrice-reine, vous avez quelque chose de bon. Allons, je consens à faire encore avec vous un traité de paix. Ayez soin de ne point l’enfreindre. Votre habileté en politique me répond que vous l’observerez… aussi longtemps que vous n’aurez pas d’intérêt à le rompre. »


CHAPITRE III.

Deux défis aux critiques.

La paix conclue, l’écuyer montra tant d’impatience d’aller faire sa proposition à M. Allworthy, que mistress Western ne le décida qu’à grand’peine à la différer jusqu’au rétablissement de ce gentilhomme.

M. Allworthy devait dîner chez son voisin, le jour même où il tomba malade. Comme il était, dans les moindres choses, observateur scrupuleux de sa parole il ne se vit plus tôt délivré de la fièvre et des médecins, qu’il pensa à remplir sa promesse.

Dans l’intervalle entre le dialogue qu’on a lu plus haut et le jour où les deux familles devaient se réunir, quelques mots équivoques échappés à mistress Western firent craindre à Sophie que sa tante n’eût pénétré son penchant pour Jones. Elle résolut donc de saisir l’occasion qui s’offrait, de dissiper par sa réserve toute espèce de soupçon.

Dans cette vue, elle s’efforça de cacher sous une apparence de joie et de vivacité, son trouble intérieur et sa mélancolie ; elle n’adressa la parole qu’à M. Blifil, et ne fit pas la moindre attention à Jones.

La conduite de Sophie enchanta l’écuyer ; il oublia presque de manger ; pendant tout le dîner, il ne cessa de témoigner à sa sœur, par des signes et par des clignements d’yeux, la satisfaction qu’il éprouvait.

Mistress Western ne la partageait point. La manière dont Sophie joua son rôle, lui parut peu naturelle. Accoutumée à la ruse, elle en soupçonna dans sa nièce. Elle se souvint de lui avoir donné plusieurs fois à entendre, qu’elle la croyait amoureuse, et s’imagina que sa politesse et son enjouement affectés, avaient pour but de la convaincre du contraire. Cette conjecture, il faut en convenir, aurait été mieux fondée, si Sophie avait respiré pendant dix ans l’air de Grosvenor-Square, où les jeunes filles apprennent de si bonne heure à se faire un jeu d’une passion qui, dans les campagnes, à cent milles de Londres, est une affaire sérieuse.

Pour pénétrer dans le cœur des gens artificieux, il faut avoir (si l’on peut l’exprimer ainsi) une clef moulée sur la leur. Avec beaucoup de finesse, on se trompe quelquefois en les supposant plus habiles, ou, pour mieux dire, plus fourbes qu’ils ne le sont réellement. L’historiette suivante rendra cette vérité sensible. Trois paysans poursuivaient, dans les rues de Brentford, un voleur du comté de Wilt. Le plus simple d’entre eux voyant écrit sur une enseigne : Hôtel de Wilt-Shire, engagea ses camarades à y entrer, dans la persuasion qu’ils y trouveraient leur homme. Le second, plus entendu, se mit à rire de sa naïveté. « Entrons toujours, dit le troisième, encore plus avisé, il peut croire qu’on ne le soupçonnera pas de s’être réfugié chez des gens de son pays. » Ils entrèrent donc. Tandis qu’ils s’amusaient à parcourir la maison du haut en bas, ils manquèrent le voleur, qui n’était alors qu’à quelque distance devant eux, et qui de plus ne savait pas lire : ce qu’aucun des trois paysans n’ignorait, mais ce dont ils se souvinrent trop tard.

On nous pardonnera cette petite digression en faveur du précieux secret qu’elle renferme : c’est que tout joueur, pour combattre son adversaire avec succès, doit sentir la nécessité de connaître à fond son jeu. Elle fait voir aussi de quelle manière un homme sensé devient la dupe d’un sot, et pourquoi la candeur et la simplicité sont si souvent mal appréciées, ou calomniées dans le monde. Mais ce qui est plus important, elle explique comment l’artifice de Sophie mit en défaut la sagacité de sa tante.

Après le dîner, on passa dans le jardin. L’écuyer, docile aux conseils de sa sœur, prit son voisin à part et lui proposa sans façon le mariage de sa fille avec le jeune Blifil.

M. Allworthy n’était pas de ces hommes dont le cœur tressaille d’aise à la nouvelle d’un avantage imprévu. La véritable philosophie réglait ses désirs et ses actions. Il n’affectait point d’être insensible au plaisir ni à la peine, à la joie ni à la douleur, mais les faveurs ou les disgrâces de la fortune altéraient peu la tranquillité de son âme. Il écouta la proposition de M. Western sans montrer d’émotion, sans changer de visage, il répondit, que l’alliance était de tout point conforme à ses vœux ; il s’étendit avec complaisance sur le mérite de la jeune personne, remercia M. Western de la bonne opinion qu’il avait conçue de son neveu, et finit par lui dire, que si les jeunes gens s’aimaient, il serait charmé de conclure l’affaire.

M. Western fut un peu déconcerté de cette réponse, qui n’avait pas le degré de chaleur auquel il s’était attendu. Il se moqua de l’importance que M. Allworthy attachait à l’inclination réciproque des jeunes gens. En fait de mariage, c’était, dit-il, aux parents, non aux enfants, à juger des convenances. Quant à lui, il exigerait de sa fille une obéissance absolue ; et s’il se trouvait un imbécile, capable de refuser une compagne telle que Sophie, il était son très-humble serviteur. « Au surplus, ajouta-t-il, j’espère que dans tout cela, il n’y a point de mal de fait. »

M. Allworthy tâcha d’apaiser la colère de l’écuyer, par un nouvel éloge de miss Western ; il l’assura que son neveu recevrait sans doute avec joie une offre si flatteuse ; mais ses efforts furent inutiles. Il ne put obtenir de M. Western que cette réponse, qu’il répéta vingt fois avant de le quitter : « Je n’en dis pas davantage. J’espère qu’il n’y a point de mal de fait, voilà tout. »

M. Allworthy connaissait trop bien son voisin, pour s’offenser de cette boutade. D’ailleurs, quoique ennemi de la contrainte que quelques parents exercent dans le mariage de leurs enfants, et résolu de ne point forcer le penchant de son neveu, il éprouvait une véritable satisfaction de ce projet d’alliance. Tout le canton retentissait des louanges de Sophie, lui-même admirait les charmes de son esprit et de sa figure ; savait en outre apprécier l’avantage de son immense fortune ; car, sans attacher à la richesse un prix excessif, il était trop sage pour la mépriser.

Et ici, en dépit de tous les critiques du monde, nous nous permettrons une légère digression sur la nature de la vraie sagesse, qui composait, avec la vraie bonté, le caractère de M. Allworthy.

La vraie sagesse, quoi qu’en disent de vains sophistes et des dévots atrabilaires, ne consiste point à dédaigner les richesses, ni le plaisir. On peut jouir d’une grande fortune, et n’être pas moins sage que le mendiant qui tend la main aux passants dans la rue. On peut avoir une belle femme, un ami dévoué, et être aussi sage que le triste reclus qui enterre au fond d’un cloître ses qualités sociales, et se laisse mourir de faim, en déchirant ses épaules à coups de fouet.

L’homme le plus sage est aussi le plus susceptible de bonheur. La modération, en nous enseignant à bien user des richesses, nous procure les moyens de multiplier nos jouissances. Le sage peut satisfaire tous ses goûts, tous ses désirs, parce qu’il sait les régler ; l’insensé qui ne connaît pas de mesure, sacrifie tout à une seule passion.

Des hommes très-sages, dira-t-on, ont été d’une avarice notoire : oui, mais en cela ils n’étaient point sages. Des hommes très-sages, dira-t-on encore, ont fait, dans leur jeunesse, un usage immodéré des plaisirs : oui, mais alors ils n’étaient point sages.

En un mot, la sagesse, dont l’apprentissage nous est dépeint comme si difficile, par de prétendus philosophes, se borne à étendre au-delà du sens littéral cette maxime commune : Il ne faut pas acheter trop cher. Quiconque la prend pour guide dans le grand bazar du monde, et l’applique constamment aux honneurs, aux richesses, aux plaisirs, est sans contredit un homme sage ; car il fait le meilleur des marchés : il n’achète rien qu’avec prudence et à juste prix, sans donner en échange, comme tant d’autres, sa santé, son innocence, et sa réputation.

Deux traits complètent le caractère du sage. Il ne s’enivre point d’une folle joie, quand il a fait une bonne affaire, et ne s’abandonne pas au désespoir, lorsqu’il a trouvé le marché mal approvisionné, ou les denrées trop chères.

Mais il est temps de terminer ce chapitre, pour ne pas mettre la patience du lecteur à une trop longue épreuve.


CHAPITRE IV.

Matières diverses et curieuses.

Aussitôt que M. Allworthy fut de retour, il prit son neveu en particulier. Après un court préambule, il l’informa de la proposition de M. Western, et ne lui dissimula pas l’extrême plaisir qu’il en ressentait.

Les charmes de Sophie n’avaient fait sur Blifil aucune impression, non qu’il eût le cœur prévenu en faveur d’une autre femme, qu’il fût tout-à-fait insensible au pouvoir de la beauté, ou ennemi du sexe ; mais la nature lui avait donné des désirs si modérés, que la philosophie les maîtrisait aisément. Pour ce qui est de la noble passion que nous avons analysée au commencement de ce livre, son froid individu n’en recelait pas une étincelle.

Mais s’il était dépourvu du sentiment tendre et délicat, que les attraits et les vertus de Sophie méritaient si bien d’inspirer, il avait au suprême degré deux passions, auxquelles la richesse de cette jeune personne promettait une ample satisfaction. C’étaient l’ambition et l’avarice. Elles se partageaient son cœur. Il avait souvent envisagé la fortune de miss Western, comme un objet digne d’envie, et conçu une espérance vague d’en être un jour possesseur. Sa jeunesse, celle de Sophie, et surtout la crainte que l’écuyer ne se remariât et n’eût d’autres enfants, l’avaient retenu jusque-là dans une prudente réserve.

Cette dernière difficulté, la plus considérable à ses yeux, était en partie levée par la démarche de M. Western. Il hésita un moment, et répondit à M. Allworthy, que l’idée du mariage ne l’avait pas encore occupé d’une manière sérieuse, mais qu’il sentait trop bien le prix de ses bontés paternelles, pour n’être pas disposé à lui complaire en toutes choses.

M. Allworthy était naturellement vif ; il devait sa modération habituelle à l’étude de la philosophie, et non à un tempérament flegmatique. Doué d’une âme ardente, il avait épousé par amour, dans sa jeunesse, une très-belle femme. La froide réponse de son neveu lui fit donc un médiocre plaisir. Il ne put s’empêcher de vanter avec chaleur le mérite de Sophie, et de témoigner quelque étonnement, qu’un jeune homme fût capable de résister à tant d’attraits, sans avoir une autre passion dans le cœur.

Blifil l’assura que le sien était parfaitement libre ; puis il se mit à discourir sur l’amour et sur le mariage d’une manière si sensée, si édifiante, qu’il aurait fermé la bouche à un homme moins scrupuleux que son oncle en matière de religion. M. Allworthy demeura convaincu que Blifil, loin d’avoir aucune prévention contre Sophie, éprouvait pour elle cette estime qui, dans une âme honnête, est le plus solide fondement de l’amour et de l’amitié. Comme il ne doutait pas que, de son côté, le jeune homme ne réussît bientôt à plaire, il crut voir dans une union si bien assortie le gage certain du bonheur des deux familles. Le lendemain matin, du consentement de Blifil, il écrivit à l’écuyer, que son neveu avait reçu la proposition de mariage avec autant de joie que de reconnaissance, et qu’il s’empresserait d’aller faire sa cour à miss Western, aussitôt qu’elle daignerait lui en donner la permission.

L’écuyer, ravi de cette bonne nouvelle, répondit aussitôt à M. Allworthy, sans en prévenir sa fille, que la première entrevue aurait lieu dans l’après-midi de ce même jour.

La lettre partie, il courut chercher sa sœur, qu’il trouva occupée à lire et à commenter la gazette, avec le ministre Supple. Malgré son impétuosité naturelle, il lui fallut attendre, pour s’expliquer, la fin de la lecture et des commentaires. Ce ne fut qu’au bout de près d’un quart d’heure, qu’il put apprendre à sa sœur qu’une affaire très-importante l’amenait auprès d’elle. « Mon frère, lui répondit mistress Western, vous pouvez vous expliquer à présent, je suis tout à votre service. Les affaires du Nord vont si bien, que je n’ai jamais été plus contente de ma vie. »

Le ministre s’étant retiré, M. Western raconta à sa sœur ce qui s’était passé, et la pria d’en faire part à Sophie. Elle se chargea volontiers de la commission. Peut-être sa prompte complaisance fut-elle en partie l’effet de l’aspect favorable des affaires du Nord. Il est du moins probable, que cette heureuse circonstance épargna à l’écuyer les justes reproches que méritait la précipitation de sa démarche.

CHAPITRE V.

Contenant ce qui se passa entre Sophie et sa tante.

Sophie était occupée à lire, quand sa tante entra dans sa chambre. Dès qu’elle l’aperçut, elle ferma brusquement son livre. Mistress Western lui demanda quel était ce livre qu’elle paraissait craindre si fort de laisser voir.

– En vérité, madame, répondit Sophie, je puis le montrer sans crainte et sans honte. C’est l’ouvrage d’une femme de condition, qui fait honneur à son sexe par sa raison et par sa sensibilité. »

Mistress Western prit le livre, puis le rejetant aussitôt : « Oui, dit-elle, il est d’une personne bien née, mais peu répandue dans le monde. Je n’ai pas pris la peine de le lire ; les connaisseurs en font peu de cas.

– Je n’oserais, madame, opposer mon opinion à celle des connaisseurs. Il me semble pourtant qu’il y a dans ce livre beaucoup de naturel, et plusieurs passages en sont si touchants, qu’ils m’ont fait répandre plus d’une larme.

– Ah ! vous aimez donc à pleurer ?

– J’aime, madame, à ressentir une tendre émotion, et ne crains pas de l’acheter au prix de quelques larmes.

– Fort bien ; montrez-moi l’endroit que vous lisiez quand je suis entrée. C’était sans doute une scène d’amour bien touchante, bien passionnée. Vous rougissez, ma chère Sophie. Ah, mon enfant, vous devriez lire des livres qui vous apprissent à cacher un peu mieux vos sentiments.

– J’espère, madame, n’en point avoir que je doive être honteuse de montrer.

– Honteuse ? non. Je ne crois pas que vous en ayez aucun dont vous deviez rougir ; et pourtant mon enfant, vous avez rougi quand j’ai prononcé le mot d’amour. Tenez, ma chère Sophie, figurez-vous qu’il n’y a pas une de vos pensées que je ne devine aussi sûrement que les Français pénètrent les desseins de notre cabinet, longtemps avant qu’ils soient mis à exécution. Parce que vous avez su en imposer à votre père, croyez-vous réussir à m’en imposer aussi ? Vous imaginez-vous que j’ignore le motif de ces témoignages d’amitié, que vous prodiguâtes hier à M. Blifil ? je connais trop le monde pour me laisser tromper si aisément. Mais… mais pourquoi rougir encore ? C’est une passion dont vous ne devez pas être honteuse ; loin de la blâmer, j’ai déjà engagé votre père à la favoriser. Je ne considère que votre inclination, et pour la satisfaire, je sacrifierais volontiers des partis plus brillants. Allons, je sais des nouvelles qui vont vous combler de joie ; ouvrez-moi votre cœur, et je me charge de vous rendre aussi heureuse que vous pouvez désirer de l’être.

– Hélas ! madame, s’écria Sophie interdite, que vous répondrai-je ? Quoi ! madame, soupçonneriez-vous ?…

– Oh ! rien de répréhensible. Songez, mon enfant, que vous parlez à une personne de votre sexe, à votre tante, à une amie ; oui, à une amie, vous devez en être convaincue. Croyez-moi, malgré le déguisement dont vous cherchiez hier à vous envelopper, et qui aurait pu tromper, je l’avoue, un œil moins exercé que le mien, j’ai lu dans votre cœur, et je vous le répète, j’approuve hautement votre passion.

– Hélas ! madame, vous me surprenez à un point…, sans doute, madame, je ne suis pas aveugle. Si c’est un crime d’être sensible à toutes les perfections réunies…, mais est-il possible que mon père et vous, madame, voyiez des mêmes yeux que moi ?

– Je vous l’ai dit, vous pouvez compter sur notre approbation, et votre père a permis que ce soir même, votre amant vint vous offrir ses hommages.

– Mon père !… ce soir ! s’écria Sophie ; et son visage devint couleur de pourpre.

– Oui, mon enfant, ce soir, vous connaissez le caractère impétueux de mon frère ; il sait par moi votre passion. Je la découvris le jour où vous vous trouvâtes mal auprès du petit bois ; je l’observai dans votre évanouissement, dans les premiers signes de connaissance que vous donnâtes ; je fis la même remarque le soir à souper, et le lendemain à déjeuner, (Vous savez, mon enfant, que j’ai une longue expérience du monde.) Eh bien ! j’eus à peine conté la chose à mon frère, qu’il voulait aller sur-le-champ proposer le mariage à M. Allworthy. Il le lui proposa hier. M. Allworthy n’eut garde, comme de raison, de refuser son consentement ; et ce soir, il faut que vous vous pariez de vos plus beaux atours, pour recevoir la visite de votre amant.

– Ce soir ! chère tante, vous me causez une émotion extrême.

– Bon ? vous vous remettrez bientôt de ce trouble ; car c’est un jeune homme charmant, on ne peut en disconvenir.

– Oui, j’avoue qu’il réunit toutes les perfections, le courage, l’esprit, la bonté, la politesse, les agréments de la figure. Le malheur de sa naissance peut-il effacer tant de qualités ?

– Le malheur de sa naissance ? que voulez-vous dire ? M. Blifil n’est-il pas bien né ? »

Sophie pâlit à ce nom, qu’elle répéta d’une voix faible.

« M. Blifil, oui M. Blifil. De quel autre parlions-nous donc ?

– Grand Dieu ! s’écria Sophie prête à s’évanouir, je pensais que c’était de M. Jones. Quel autre que lui mérite…

– Vous m’effrayez à votre tour ! Quoi ! c’est M. Jones, et non M. Blifil que vous aimez ?

– M. Blifil ? ah ! sans doute, vous ne parlez pas sérieusement, ou je suis condamnée à la dernière infortune. »

Mistress Western se tut quelques moments. Ses yeux étincelaient de fureur. Enfin, rompant le silence, elle proféra ces mots d’une voix terrible : « Est-il possible que vous songiez à déshonorer votre famille, en épousant un misérable bâtard ? le sang des Western qui coule dans vos veines se souillerait-il d’une pareille tache ? si vous n’aviez pas assez de raison pour étouffer une inclination monstrueuse, le seul respect de votre nom aurait dû, je pense, vous engager à la combattre. Je ne me serais pas du moins attendue que vous auriez l’impudence de me l’avouer en face.

– Madame, répondit la tremblante Sophie, vous m’avez arraché ce fatal secret. Je ne me souviens pas d’avoir jamais, jusqu’à ce jour, prononcé avec éloge le nom de M. Jones, devant qui que ce soit ; et je me serais imposé la même réserve devant vous, si je n’avais cru comprendre que vous approuviez le penchant de mon cœur. Quels que fussent mes sentiments pour cet infortuné jeune homme, j’avais résolu de les emporter avec moi dans le tombeau, seul asile où je puisse espérer désormais de trouver le repos. » En disant ces mots, elle se laissa tomber sur une chaise, inondée de larmes, et accablée d’une inexprimable douleur.

Ce spectacle, capable d’attendrir le cœur le plus dur, n’inspira pas à mistress Western la moindre pitié, « Et moi, s’écria-t-elle transportée de rage, j’aimerais mieux être précipitée avec vous dans le tombeau, que de vous voir déshonorer votre famille par un pareil mariage. Juste ciel ! pourquoi ai-je vécu, pour être témoin de cette infamie ? Vous êtes la première, miss Western, oui, la première de votre race qui ait forfait à l’honneur ; vous, sortie d’une famille si connue pour la prudence des femmes !

Elle continua sur ce ton un quart d’heure entier. À la fin, ayant épuisé ses forces plutôt que sa colère, elle menaça sa nièce d’aller, à l’instant même, découvrir à son frère cet odieux mystère.

Sophie se jeta aux pieds de sa tante, pressa ses mains entre les siennes, et la conjura, les larmes aux yeux, de garder le secret qu’elle lui avait arraché. Elle insista sur le caractère violent de son père, et protesta qu’aucune inclination ne la déterminerait jamais à rien faire qui pût l’offenser.

Mistress Western la regarda fixement. Après un moment de réflexion : « Je consens, dit-elle, à garder votre secret, mais à une condition, c’est que ce soir même, vous recevrez M. Blifil en qualité d’amant, et comme l’homme destiné à devenir votre époux. »

– La pauvre Sophie était trop dans la dépendance de sa tante, pour oser se permettre un refus positif. Elle consentit à voir M. Blifil et à le recevoir de son mieux, mais elle demanda que le mariage ne fût point précipité. Elle n’avait, dit-elle, nul penchant pour M. Blifil, et se flattait que son père ne voudrait pas la rendre la plus malheureuse des créatures humaines.

Mistress Western l’assura que le mariage était décidé, et que rien ne pouvait ni ne devait le rompre. « J’avoue, dit-elle, que je l’envisageai d’abord avec indifférence et même avec une sorte d’éloignement. L’idée qu’il était l’objet de vos vœux me fit ensuite changer de sentiment. Aujourd’hui, je le regarde comme indispensable, et si l’on m’en croit, on ne perdra pas un instant pour le conclure.

– Madame, repartit Sophie, j’espère au moins obtenir quelque délai de votre bonté et de celle de mon père. Vous ne me refuserez pas le temps nécessaire pour vaincre, s’il est possible, l’extrême répugnance que m’inspire cette union.

– Ma nièce, j’aurais bien peu d’expérience du monde, si j’étais capable de donner dans un tel piège. Instruite, comme je le suis, qu’un autre homme possède votre cœur, je dois engager mon frère à presser le mariage de tout son pouvoir. Ce serait une plaisante tactique de traîner un siège en longueur, quand l’armée ennemie s’avance au secours de la place. Non, non, Sophie, puisque vous êtes malheureusement en proie à une passion violente et honteuse, je ne négligerai rien pour débarrasser le plus tôt possible vos parents du soin de votre honneur. Une fois mariée, votre époux seul en sera chargé. Je veux croire, mon enfant, que vous vous conduirez toujours bien. En tout cas, vous ne seriez pas la première femme que le mariage aurait sauvée de l’opprobre. »

Sophie comprit très-bien la pensée de sa tante, mais elle ne jugea pas à propos d’y répondre. Elle se décida toutefois à recevoir M. Blifil, et à le traiter le plus poliment qu’elle pourrait, puisqu’il ne lui restait que ce moyen de cacher à son père une inclination, dont sa mauvaise fortune, plutôt que l’habileté de sa tante, avait découvert le secret.


CHAPITRE VI.

Dialogue entre Sophie et Honora, propre à calmer les pénibles émotions, que la scène précédente a pu causer aux lecteurs sensibles.

Mistress Western, rassurée par la promesse de Sophie, se retira. Dès qu’elle fut sortie, Honora, qui travaillait dans la pièce voisine, entra chez sa maîtresse. Quelques éclats de voix l’avaient attirée au trou de la serrure, où elle était restée, prêtant une oreille attentive au dialogue précédent. Elle trouva Sophie sans mouvement, les yeux baignés de larmes. Comme elle avait les pleurs à commandement, elle en répandit aussitôt en abondance. « Bonté divine ! mademoiselle, s’écria-t-elle, que s’est-il donc passé ? qu’avez-vous ?

– Rien, lui répondit Sophie.

– Rien ? ô ma chère maîtresse, il ne faut pas me dire cela, quand je vous vois dans cet état, et après la querelle que vous venez d’avoir avec madame votre tante !

– Cesse de m’importuner. Je te répète que je n’ai rien. Mon Dieu, mon Dieu ! pourquoi suis-je née ?

– Mademoiselle ne me persuadera point qu’elle se désole ainsi pour rien. Je ne suis qu’une femme de chambre, cela est vrai ; mais j’ai toujours été attachée à mademoiselle, et je donnerais ma vie pour elle.

– Ma chère Honora, tu ne peux m’être d’aucun secours : je suis perdue sans ressource.

– À Dieu ne plaise ! mais si je ne puis vous être d’aucun secours, apprenez-moi du moins, ma chère demoiselle, ce me sera toujours une petite consolation, apprenez-moi, de grâce, ce dont il s’agit.

– Eh bien ! mon père veut me marier à un homme que je méprise et que j’abhorre.

– Ô ma chère maîtresse ! quel est ce méchant homme ? car il faut qu’il soit bien méchant, pour que vous le haïssiez ainsi.

– Ma langue se refuse à prononcer son nom. Tu ne le sauras que trop tôt. »

Honora, qui le savait déjà, n’insista pas davantage sur ce point. « Je n’ai pas, continua-t-elle, la prétention de donner des conseils à mademoiselle. Elle a plus d’esprit que moi, qui ne suis qu’une pauvre servante. Mais, sur ma foi, il n’y a pas de père au monde qui eût le pouvoir de me marier contre mon gré. M. Western est la bonté même. S’il savait que mademoiselle méprise et déteste l’homme en question, il changerait sûrement d’avis. Mademoiselle veut-elle me permettre de lui en parler ? Sans doute, il vaudrait mieux que mademoiselle lui en parlât elle-même, mais puisque mademoiselle répugne à salir sa langue d’un vilain nom…

– Tu te trompes, Honora, mon père avait arrêté le mariage, avant de juger à propos de m’en rien dire.

– Il n’en a que plus de tort ; car enfin c’est vous qui épousez et non pas lui ; et quelque bien fait que soit un homme, toutes les femmes ne sont pas obligées de le trouver à leur gré. Tenez, mademoiselle, je gagerais ma tête, que mon maître n’agit point ainsi de son chef, Certaines gens devraient bien ne se mêler que de ce qui les regarde. Voudraient-ils qu’on allât mettre le nez dans leurs affaires ? Quoique je ne sois qu’une simple femme de chambre, je comprends parfaitement que tous les hommes ne plaisent pas de même. Eh ! que servirait à mademoiselle d’être si riche, si elle n’était pas maîtresse de choisir ? Je ne dis rien ; mais quel dommage que quelqu’un que je m’abstiens de nommer, ne soit pas mieux né, encore que pour moi je ne m’en misse guère en peine. Peut-être aussi ne lui trouve-t-on pas assez d’argent ? Qu’importe ? mademoiselle en a pour deux, et quel meilleur emploi peut-elle en faire ? car tout le monde conviendra qu’il n’y a pas un jeune homme mieux fait, de meilleure mine, plus agréable, plus charmant.

– Que signifie ce verbiage ? repartit Sophie d’un air sévère. De quel droit prenez-vous avec moi de pareilles libertés ?

– Daignez m’excuser, mademoiselle. Je n’avais point de mauvaise intention… mais ce pauvre jeune homme ne me sort pas de l’esprit, depuis ce matin… Si mademoiselle l’avait vu comme moi, elle en aurait eu pitié aussi. Le pauvre enfant ! Dieu veuille qu’il ne lui soit point arrivé malheur ! Il s’est promené toute la matinée dans les environs du château, les bras croisés, et il avait l’air si triste, que j’ai pensé pleurer en le voyant.

– En voyant qui ?

– M. Jones, mademoiselle.

– Vous l’avez vu, Honora ? quand ? dans quel endroit ?

– Au bord du canal. Il s’y est promené toute la matinée. À la fin, il s’est assis sur le gazon. Je parie qu’il y est encore, à l’heure qu’il est. Sans la modestie qui m’a retenue, étant fille comme je suis, j’aurais été lui parler. Tenez, mademoiselle, permettez que, par curiosité seulement, j’aille voir s’il n’est pas encore à la même place.

– À la même place ? eh non ! qu’y ferait-il ? Il est sûrement parti. D’ailleurs, à quoi bon y aller voir ? restez, Honora ; j’ai besoin de vous… Donnez-moi mon chapeau, mes gants. J’ai promis à ma tante d’aller la prendre, pour faire avec elle un tour de promenade dans le petit bois. »

Honora obéit. En se regardant dans la glace, Sophie trouva que le ruban qui attachait son chapeau allait mal ; elle envoya Honora en chercher un autre. Avant de sortir, elle lui défendit de quitter, sous aucun prétexte, l’ouvrage auquel elle travaillait, et qui devait être achevé le soir même. Elle balbutia encore quelques mots de sa promenade au petit bois, et prenant une direction toute contraire, elle se rendit, aussi vite que ses jambes tremblantes le lui permirent, au bord du canal.

Honora ne s’était pas trompée. Jones y avait passé deux heures de la matinée, plongé dans de mélancoliques rêveries, et il venait de sortir du jardin par une porte, au moment où Sophie y entrait par l’autre : ainsi le fatal retard de quelques minutes, occasionné par un changement de ruban, empêcha nos deux jeunes amants de se rencontrer ce jour-là. Ô mes belles lectrices ! faites votre profit de ce petit incident. Nous ne l’avons rapporté que pour votre instruction. C’est dire assez qu’il n’est point du ressort de messieurs les critiques. À vous seules appartient le droit de le commenter à votre guise.


CHAPITRE VII.

Entrevue cérémonieuse, peinte en raccourci. Scène touchante, décrite plus en grand.

On a observé qu’un malheur n’arrive guère seul. L’exemple de Sophie confirme la justesse de cette remarque. Après avoir manqué une agréable rencontre, elle fut obligée de se parer pour recevoir une visite odieuse.

Dans l’après-midi, M. Western lui fit part, pour la première fois, de ses intentions, dont sa tante, lui dit-il, avait déjà dû l’instruire.

À ces mots, la tristesse se peignit sur le visage de Sophie, et des larmes s’échappèrent de ses yeux.

« Allons, allons, dit M. Western, point d’enfantillage ; je sais tout ; ma sœur m’a tout conté.

– Quoi ! s’écria Sophie, ma tante m’aurait-elle trahie ?

– Trahie ! eh ! ne vous êtes-vous pas trahie vous-même, hier à dîner ? votre inclination n’a-t-elle point paru assez visible à tout le monde ? Vous autres jeunes filles, vous ne savez ce que vous voulez. Ainsi vous pleurez, parce qu’on va vous marier à l’homme que vous aimez ! Votre mère, je m’en souviens, pleurait et se lamentait de la même manière : vingt-quatre heures après la noce, il n’y paraissait plus. M. Blifil est un gaillard qui aura bientôt coupé court à toutes ces simagrées. Allons, de la gaîté, morbleu, de la gaîté, je l’attends à chaque minute. »

Sophie convaincue que sa tante lui avait tenu parole, résolut de supporter avec courage la contrainte de cette soirée, et de faire en sorte que son père ne conçût aucun soupçon.

L’écuyer se retira aussitôt que M. Blifil fut arrivé, et le laissa seul avec sa fille.

Il se passa près d’un quart d’heure, sans que ni l’un ni l’autre proférât un seul mot. Le jeune homme, qui devait naturellement commencer l’entretien, avait toute la gaucherie que donne la timidité ; de temps en temps il essayait de parler, et les paroles expiraient sur ses lèvres ; à la fin, triomphant de son embarras, il se répandit en un torrent de compliments recherchés et d’hyperboles galantes. Sophie, les yeux baissés, ne lui répondit que par de légères inclinations de tête, et des monosyllabes polis. Blifil, sans expérience du caractère des femmes, et plein d’une sotte présomption, interpréta cette conduite comme un modeste acquiescement à ses vœux ; et quand Sophie, pour abréger une scène trop pénible, se leva et sortit, il ne vit dans sa retraite que l’effet de la pudeur, et se consola en pensant que, dans peu, il jouirait sans obstacle du plaisir de sa compagnie.

La perspective du succès lui causait une pleine satisfaction ; car il n’était pas de ces amants romanesques, qui ne peuvent être heureux que par la possession entière, absolue du cœur de leur maîtresse. Il n’en voulait qu’à la fortune et à la personne de Sophie, et toutes deux lui semblaient prêtes à tomber entre ses mains. Sa confiance dans les agréments de sa figure et de son esprit, l’empressement que mettait M. Western à conclure le mariage, l’obéissance accoutumée de Sophie aux volontés de son père, la soumission rigoureuse qu’il exigerait d’elle au besoin, tout, à son gré, lui assurait la conquête d’une jeune personne à laquelle il ne supposait aucune inclination.

Ce qui étonnera, c’est qu’il n’eût jamais pris d’ombrage de Jones. Peut-être s’imaginait-il que la réputation (si peu méritée) qu’on avait faite à notre ami, d’être un des plus mauvais sujets d’Angleterre, devait le rendre odieux à une jeune fille d’une modestie exemplaire ; peut-être aussi la conduite de Sophie et de Jones, dans les réunions des deux familles, avait-elle éloigné le soupçon de son esprit. Enfin, et c’était le principal motif de sa sécurité, Blifil ne voyait point de rival qui méritât de lui être comparé. Il croyait connaître Jones à fond, et, loin de le craindre, il le méprisait comme un sot incapable de calcul et d’ambition. Il pensait d’ailleurs que sa liaison avec Molly Seagrim durait toujours, et qu’elle finirait par le mariage. Il en avait su l’origine et les progrès ; car Jones, qui l’aimait dès l’enfance, l’initiait à tous ses secrets ; mais l’affront qu’il en reçut, pendant la maladie de M. Allworthy, la querelle et le ressentiment qui en furent la suite, mirent fin à ses confidences : de sorte que Blifil ignorait son refroidissement pour Molly.

Il se berçait donc des plus riantes espérances ; et, convaincu que Sophie s’était comportée avec lui, suivant les règles que l’usage prescrit aux jeunes filles, en pareille occasion, il tirait de cette première entrevue un favorable augure.

M. Western épiait l’instant de sa sortie. À son air passionné, radieux, triomphant, l’écuyer ne se sentit pas d’aise ; il se mit à danser, à cabrioler, et à exprimer de cent manières grotesques l’excès de sa joie. Le vieux gentilhomme ne savait se modérer en rien. Dès qu’une passion s’emparait de lui, elle le jetait dans une espèce de délire.

Il ne laissa partir Blifil, qu’après l’avoir embrassé vingt fois. Il courut ensuite chez sa fille, où ses transports recommencèrent de plus belle.

« Demande-moi, lui dit-il, tous les habits, tous les bijoux que tu peux souhaiter. Je ne veux user de ma fortune que pour te rendre heureuse. » Il la prit entre ses bras, lui prodigua les caresses les plus affectueuses, l’appela des plus doux noms, et jura qu’elle faisait son unique joie sur la terre.

L’écuyer était assez sujet à ces sortes d’accès, mais il en avait rarement d’aussi vifs. Sophie, sans trop deviner le motif de celui-ci, crut devoir en profiter pour découvrir ses sentiments à son père, du moins par rapport à M. Blifil ; et elle prévoyait que le moment n’était pas éloigné, où elle serait obligée de lui ouvrir entièrement son cœur. Elle commença par le remercier des témoignages de son affection ; puis, avec un regard plein d’une douceur céleste : « Est-il bien vrai, dit-elle, que mon père daigne attacher son bonheur à celui de sa Sophie ? » M. Western en fit le serment, qu’il accompagna d’un baiser. Alors Sophie lui prit la main, tomba à ses genoux, l’assura mille fois de son respect, de son amour, et le supplia de ne pas la rendre la plus malheureuse des créatures humaines, en la forçant d’épouser un homme qu’elle détestait. « Je vous en conjure, mon père, s’écria-t-elle, autant pour vous-même que pour moi, puisque vous avez daigné me dire que votre bonheur dépendait du mien.

– Comment ? quoi ? reprit M. Western d’un air farouche.

– Ô mon père ! votre réponse va décider, non-seulement du bonheur, mais de l’existence de la pauvre Sophie. Je ne puis vivre avec M. Blifil. Me contraindre à l’épouser, c’est me donner la mort.

– Vous ne pouvez vivre avec M. Blifil ?

– Non, sur mon âme, je ne le puis.

– Eh bien meurs, dit-il en la repoussant avec rudesse, et va-t’en à tous les diables. »

Sophie le saisit par le pan de son habit : « Mon père, s’écria-t-elle, ayez pitié de moi, je vous en conjure ; adoucissez ce regard sévère, ce cruel langage. Pouvez-vous être insensible au désespoir de votre fille ? le meilleur des pères consentira-t-il à me percer le cœur ? voudra-t-il me faire mourir de la mort la plus lente, la plus douloureuse, la plus barbare ?

– Bah ! bah ! sottises, niaiseries, ruses de fille que tout cela. Vous faire mourir, dites-vous ? Le mariage vous ferait mourir ?

– Ô mon père ! un tel mariage est pire que la mort. Ce n’est pas de l’indifférence, c’est de la haine, c’est de l’horreur que j’ai pour M. Blifil.

– Quand vous le haïriez cent fois davantage, vous l’épouserez. » Il scella cet arrêt par un affreux jurement. « Oui, s’écria-t-il en fureur, mon parti est pris, j’ai résolu ce mariage, consentez-y, ou vous n’aurez pas un sou de moi, pas une obole. Je vous verrais expirer de faim dans la rue, je ne vous donnerais pas un morceau de pain. Telle est mon immuable volonté. Songez-y bien. » À ces mots, il s’arracha des mains de sa fille avec tant de violence, qu’il la jeta le visage contre terre ; et, la laissant étendue sur le parquet, il sortit précipitamment de la chambre.

Il entra au salon, où il trouva Jones. Celui-ci le voyant pâle, égaré, presque hors d’haleine, ne put s’empêcher de lui demander la cause de son trouble. Aussitôt M. Western lui raconta ce qui venait de se passer, proféra des plaintes amères contre Sophie, et déplora en termes pathétiques le sort des pères assez malheureux pour avoir des filles.

Jones ignorait encore la décision prise en faveur de Blifil. Le récit de l’écuyer le frappa d’abord de stupeur. Il recouvra bientôt quelque présence d’esprit, et le désespoir (comme il l’avoua depuis) lui inspira une résolution qui semblait exiger une audace plus qu’humaine. Il demanda à M. Western la permission d’aller trouver sa fille, pour essayer de la soumettre à ses volontés.

Quand l’écuyer eût été aussi clairvoyant qu’il l’était peu, la passion aurait fort bien pu l’aveugler en cette circonstance. Il accepta avec joie le service important que Jones offrait de lui rendre.

– Va, mon enfant, va, lui dit-il, tâche de fléchir cette fille rebelle. » Et il jura de nouveau de la chasser de chez lui, si elle ne consentait pas au mariage.


CHAPITRE VIII.

Entrevue de Jones et de Sophie.

Jones se rendit à l’instant auprès de Sophie. Il arriva, comme elle se relevait de terre, les yeux inondés de larmes, les lèvres meurtries et sanglantes. Il courut à elle, et d’une voix pleine à la fois d’amour et de terreur : « Ô ma Sophie ! s’écria-t-il, que vois-je ? quel cruel spectacle ! »

Elle jeta sur lui un doux regard, avant de répondre. « Au nom du ciel, monsieur Jones, lui dit-elle, comment vous trouvez-vous ici ? laissez-moi, je vous en supplie, retirez-vous.

– Ah ! ne me traitez pas avec tant de rigueur ! Sophie, la blessure de vos lèvres est moins douloureuse que celle de mon cœur. Que ne puis-je épargner une goutte de ce sang que j’adore, au prix de tout le mien !

– Je vous ai déjà trop d’obligations, monsieur Jones, vous le savez. » Elle le regarda fixement pendant près d’une minute, puis elle s’écria dans un mouvement de désespoir : « Monsieur Jones, pourquoi m’avez-vous sauvé la vie ? Ma mort eût été plus heureuse pour tous deux.

– Plus heureuse pour tous deux ! quelle barbarie est la vôtre ! comment puis-je supporter cet horrible langage, moi qui ne vis que pour vous ? »

En prononçant ces mots, sa voix, ses yeux, étaient remplis d’une tendresse inexprimable ; il saisit doucement la main de Sophie, qui ne chercha point à la retirer. À dire vrai, elle était si troublée, qu’elle ne s’aperçut pas de la liberté qu’il prenait. Ils se turent quelques instants l’un et l’autre. Jones avait les yeux attachés sur Sophie, Sophie tenait les siens baissés vers la terre. À la fin elle reprit assez de force, pour le prier encore une fois de se retirer. « Je suis perdue, lui dit-elle, si l’on vous surprend ici. Vous ne savez pas, monsieur Jones, non vous ne savez pas ce qui s’est passé dans cette fatale soirée.

– Je sais tout, ma Sophie, votre barbare père m’a tout conté, et c’est lui-même qui m’envoie vers vous.

– Mon père ? sûrement un songe vous abuse.

– Plût à Dieu que ce fût un songe ! ô Sophie, votre père m’envoie vers vous, pour servir d’avocat à mon odieux rival, pour vous solliciter en sa faveur. J’ai saisi l’unique moyen d’avoir accès auprès de vous. Oh ! répondez-moi, Sophie, adoucissez l’amertume de ma douleur. Personne n’a jamais aimé avec autant d’ardeur, avec autant d’ivresse que moi. Oh ! par pitié, ne me reprenez pas cette main charmante, cette main chérie ! un moment, peut-être, va nous séparer sans retour. Il ne fallait rien moins qu’une nécessité impérieuse, pour me faire sortir des bornes du respect que je vous dois. »

Elle demeura muette et confuse. « Monsieur Jones, lui dit-elle enfin d’un air affectueux, que me demandez-vous ?

– Promettez-moi seulement de ne point vous donner à Blifil.

– Ne prononcez pas ce nom détesté. Soyez sûr que je ne lui accorderai jamais, ce qu’il sera en mon pouvoir de lui refuser.

– Encore une grâce. Dites, oh ! dites-moi que j’espère.

– Hélas ! monsieur Jones, quel espoir puis-je vous donner ? vous connaissez le caractère de mon père.

– Oui, mais je sais qu’il n’a pas le droit d’user de contrainte envers vous.

– Quelles suites terribles aurait ma désobéissance ! la certitude de ma perte est ce qui me touche le moins. Je ne saurais supporter l’idée d’être cause du malheur de mon père.

– Lui-même en serait cause, en exerçant sur vous un pouvoir que la nature ne lui a pas donné. Songez à l’excès de mon malheur, si je vous perds, et voyez-de quel côté la pitié doit faire pencher la balance.

– Pensez-vous que je ne voie pas aussi tous les maux que j’attirerais sur vous, en cédant à vos vœux ? et voilà ce qui m’encourage à vous ordonner de me fuir, pour éviter votre perte.

– Je ne crains rien au monde, que de perdre Sophie. Si vous voulez que je vive, révoquez cet arrêt cruel. Je ne puis vous quitter, non je ne le puis. »

Tous deux, éperdus et tremblants, gardèrent alors un profond silence. Sophie n’avait pas la force de retirer sa main de celle de Jones, et Jones pouvait à peine retenir la main de Sophie dans la sienne.

Cette scène déjà trop longue peut-être, au gré de quelques lecteurs, fut interrompue par une autre d’une nature si différente, que nous croyons devoir en renvoyer le récit au chapitre suivant.


CHAPITRE IX.

Scène beaucoup plus orageuse que la précédente.

Avant de dire quel funeste incident vint troubler nos amants, il est nécessaire de raconter ce qui s’était passé pendant leur touchante entrevue.

Aussitôt que Jones fut sorti du salon pour aller trouver Sophie, mistress Western y entra, et apprit de l’écuyer les détails de l’entretien qu’il venait d’avoir avec sa fille, au sujet de Blifil. Elle regarda dès-lors comme rompu, le traité par lequel elle s’était obligée à garder le secret de Sophie ; et se croyant dégagée de sa promesse, elle découvrit à son frère, sans le moindre préambule, et dans les termes les plus clairs, tout ce qu’elle savait de la passion de sa nièce.

L’idée d’un mariage entre Sophie et Jones ne s’était jamais présentée à l’esprit de l’écuyer, dans aucune des circonstances propres à la faire naître, ni même dans les plus vives effusions de sa tendresse pour ce jeune homme. L’égalité de naissance et de fortune lui paraissait une condition du mariage aussi essentielle, que la différence des sexes, et il ne craignait pas plus de voir sa fille tomber amoureuse d’un homme pauvre et sans nom, que d’un animal d’une autre espèce que la sienne.

Au récit de sa sœur, il demeura immobile, atterré ; l’excès de la surprise lui ôta la respiration et la parole. L’une et l’autre lui revinrent bientôt, et avec plus de force, comme il arrive d’ordinaire, après une courte suspension de ses facultés. Le premier usage qu’il en fit fut de vomir un torrent d’imprécations et d’injures. Il courut ensuite chez sa fille, qu’il comptait surprendre avec Jones, poussant à chaque pas des cris d’indignation et de rage.

Quand deux tourterelles, ou deux colombes, ou, si vous l’aimez mieux, quand un berger et sa bergère se sont retirés à l’écart, au fond d’un riant bosquet, sans autre témoin que l’amour, l’amour, cet enfant timide qui cherche la solitude, et qu’embarrasse la présence d’un tiers, si tout-à-coup le ciel vient à se couvrir de sombres nuages, et la foudre, à retentir en longs éclats dans les airs, la jeune fille se lève avec effroi du banc de mousse ou de gazon qui lui servait de siège, la pâleur de la mort remplace le vif incarnat dont l’amour avait coloré ses joues, tout son corps frissonne, et son amant a peine à soutenir ses pas chancelants.

Ou, quand deux voyageurs étrangers au merveilleux esprit de l’endroit, s’amusent le soir à vider ensemble une bouteille, dans quelque auberge ou taverne de Salisbury ; si le grand Dowdy[41], qui joue le rôle de fou aussi bien que ses compères jouent celui de niais, vient à secouer bruyamment ses chaînes dans le corridor, et à chanter d’une voix sépulcrale sa lamentable complainte, à l’instant l’effroi s’empare des deux buveurs : interdits, consternés, ils cherchent à la hâte un moyen de fuir le danger qui approche, et les menace de plus en plus. Sans les barreaux de fer qui les empêchent de sauter par les fenêtres, ils n’hésiteraient pas à prendre cette voie pour se sauver, au risque de se casser le cou.

Ainsi trembla, ainsi pâlit Sophie à l’approche de son père, qui, d’une voix terrible, éclatait en jurements, en malédictions, et en menaces contre Jones. S’il faut dire la vérité, nous croyons que le jeune homme lui-même, par des motifs de prudence facile à deviner, aurait souhaité d’être bien loin en ce moment, si sa tendre sollicitude pour Sophie, lui eût permis de penser à un autre danger qu’à celui de son amante.

L’écuyer ayant ouvert la porte avec fracas, aperçut un objet qui suspendit soudain l’effet de sa colère ; c’était sa fille évanouie entre les bras de Jones. À cette vue, tout son courroux l’abandonne, il appelle au secours, s’élance vers Sophie, retourne à la porte, demande de l’eau à grand cris, revient auprès de Sophie, sans considérer dans les bras de qui elle était, peut-être même sans se rappeler qu’il existât dans l’univers une personne du nom de Jones : tant la situation de sa fille absorbait toutes ses pensées !

Mistress Western et plusieurs domestiques accoururent en hâte, apportant de l’eau fraîche, des sels, et des cordiaux. Ces remèdes eurent tant d’efficacité, que Sophie recouvra en peu de minutes l’usage de ses sens. Dès qu’elle put se soutenir, avec l’aide d’Honora, mistress Western s’empressa de l’emmener. Ce ne fut pas toutefois sans avoir fait à l’écuyer quelques salutaires remontrances, sur les suites funestes de sa violence, ou plutôt, selon le terme qu’il lui plut d’employer, de sa frénésie.

Comme la bonne dame ne s’exprima qu’en termes obscurs, accompagnés d’exclamations et de haussements d’épaules, peut-être ses excellents avis furent-ils, en partie, perdus pour l’écuyer ; du moins, s’il les comprit, il en profita peu. À peine hors d’inquiétude sur l’état de sa fille, il sentit renaître sa première fureur contre Jones et il se serait jeté à l’instant sur lui, si le ministre Supple, homme des plus robustes, qui se trouvait là par bonheur, n’eût usé de toutes ses forces pour l’en empêcher.

Quand miss Western fut sortie de la chambre, Jones s’avança d’un air suppliant vers l’écuyer, que le ministre retenait toujours, et le pria de se calmer, lui disant, que tant qu’il serait dans cet accès de colère, il ne pourrait lui donner aucune satisfaction.

« Oui, oui, j’aurai satisfaction de toi, petit misérable ! s’écria M. Western ; ôte ton habit, et tu vas être rossé, comme tu ne l’as jamais été de ta vie. » L’écuyer vomit ensuite contre le pauvre jeune homme un torrent d’injures, de ces injures grossières que se prodiguent les gentilshommes campagnards, lorsqu’ils sont d’avis différent sur une question. Souvent il le pressa (comment répéter son expression), il le pressa de lui baiser une partie du corps que nous n’osons nommer, et que nomment pourtant, sans scrupule, nos gentillâtres anglais, dans les disputes qui s’élèvent entre eux aux courses de chevaux, aux combats de coqs, et autres réunions publiques. Ce qu’il y a de remarquable, c’est que de mille invitations du genre de celle que M. Western fit à Jones, on n’en pourrait pas citer une seule qui ait jamais été acceptée : preuve manifeste du peu de courtoisie de nos gentilshommes campagnards. Ceux de la capitale en montrent beaucoup davantage. Les plus huppés s’empressent, tous les jours, de donner aux grands ce témoignage de soumission et de respect, sans attendre même qu’ils en soient priés.

« Monsieur, répondit Jones à l’écuyer d’un ton calme, de si cruels outrages devraient effacer tous vos titres à ma reconnaissance ; mais il vous en reste un qui sera toujours sacré pour moi. Avec quelque indignité que vous me traitiez, jamais je ne lèverai la main sur le père de Sophie. »

Cette réponse si mesurée ne fit qu’accroître la rage de M. Western. Le ministre, qui s’en aperçut, engagea le jeune homme à se retirer. « Vous voyez, lui dit-il, à quel point votre présence l’irrite ; éloignez-vous sans délai ; la colère qui le transporte ne lui permet pas de vous entendre ; sortez donc, et remettez votre justification à un moment plus opportun. »

Jones profita de ce sage conseil et se retira. L’écuyer recouvra alors la liberté de ses mains, et même assez de raison, pour remercier le ministre de la contrainte qu’il avait exercée à son égard. « Je l’aurais infailliblement assommé, ditil, et il eût été un peu dur d’être pendu pour un drôle de cette espèce. »

Le ministre, charmé du succès de sa pacifique entremise, se mit à débiter sur la colère un sermon plus propre à allumer qu’à éteindre cette passion, dans une âme ardente. Il enrichit son discours de nombreuses citations des anciens, particulièrement de Sénèque, qui a traité ce sujet avec tant de succès, qu’il n’y a guère que les gens colères qui le lisent sans plaisir et sans profit. Il rapporta, en finissant, la célèbre histoire d’Alexandre et de Clitus, qu’on trouvera dans le recueil de nos lieux communs, au chapitre de l’ivresse.

L’écuyer ne fit pas plus d’attention au sermon du ministre, qu’à l’histoire d’Alexandre et de Clitus, qu’il interrompit pour demander un pot de bière, observant que la colère dessèche le gosier : remarque peut-être aussi vraie, qu’aucune de celle auxquelles cette fièvre de l’âme ait donné lieu.

M. Western ayant bu quelques rasades, ramena la conversation sur Jones, et annonça la résolution où il était d’aller le lendemain matin, de bonne heure porter plainte contre lui à M. Allworthy. Le ministre, par un sentiment de bonté naturelle, tenta de s’y opposer ; mais il ne réussit qu’à provoquer une nouvelle bordée de jurements et d’imprécations, dont ses pieuses oreilles furent cruellement blessées. Cependant il n’osa pas attaquer un privilège que l’écuyer réclamait, en sa qualité d’homme libre et d’Anglais. Dans le fait, M. Supple aurait eu mauvaise grâce à se fâcher, puisqu’il ne craignait point de venir satisfaire, à la table de l’écuyer, la délicatesse de son palais, au risque d’y compromettre de temps en temps celle de ses oreilles. Il se disait, pour sa justification, qu’il n’encourageait point l’habitude vicieuse de son patron, et que M. Western n’en ferait pas un jurement de moins, quand il ne mettrait jamais le pied chez lui. Mais si la politesse l’empêchait de réprimander ce gentilhomme dans sa propre maison, il se dédommageait en chaire de cette réserve. Ses censures indirectes, sans corriger l’écuyer, avaient du moins l’avantage de le rendre plus attentif à exécuter les lois contre les autres ; en sorte qu’il n’y avait, à bien dire, dans la paroisse, que le seul magistrat qui eût la liberté de jurer impunément.


CHAPITRE X.

Visite de M. Western à M. Allworthy.

M. Allworthy finissait de déjeuner avec son neveu : il était enchanté du récit que le jeune homme venait de lui faire de sa visite à miss Western ; car ce mariage lui plaisait fort, moins à cause de la fortune que du mérite personnel de Sophie. Tout-à-coup M. Western entre comme un furieux, et l’apostrophe en ces termes : « Vous avez fait vraiment un beau chef-d’œuvre ; votre bâtard a bien profité de l’éducation qu’il a reçue de vous. Je ne dis pas que le drôle ait agi d’après vos conseils ; mais grâce à lui, il se passe chez nous d’étranges choses.

– Qu’y a-t-il donc, voisin ? répondit M. Allworthy.

– Oh ! rien, presque rien, ma fille est tombée amoureuse de votre bâtard, voilà tout. Mais mon parti est pris, elle n’aura pas un sou de moi, pas une obole. J’avais toujours bien prévu le danger d’élever un bâtard comme un gentilhomme, et de lui donner accès dans une honnête maison. Il est heureux pour lui qu’on m’ait retenu le bras : sans cela je l’aurais rossé, assommé, je lui aurais appris à venir s’asseoir à ma table. Qu’il s’avise d’y reparaître, je ne lui donnerai pas un morceau de pain, pas un liard pour en acheter ; et si ma fille s’obstine à l’épouser, elle n’aura pour dot que la chemise qu’elle a sur le dos. Oui, plutôt que de lui rien laisser, je placerai mon bien à fonds perdu, dût-il passer en Hanovre, et servir à corrompre notre nation.

– J’ai un véritable chagrin…

– Au diable votre chagrin. La belle avance pour moi, quand je perds mon unique trésor, ma Sophie, la joie de mon cœur, l’espoir et la consolation de ma vieillesse ! Mais, je vous le répète, mon parti est pris, je la mettrai à la porte de chez moi, elle mendiera, elle mourra de faim dans la rue, je ne lui donnerai pas un sou, pas une obole. Ces maudits bâtards sont toujours habiles à surprendre le lièvre au gîte. Dieu me damne, si je devinais celui que chassait le pendard : mais il pourra se vanter de n’avoir trouvé pire gibier de sa vie ; il n’en aura que la peau et les os, vous pouvez le lui dire de ma part.

– Vous m’étonnez, monsieur, après ce qui s’est passé entre votre fille et mon neveu, pas plus tard qu’hier.

– Oui, monsieur, et c’est précisément après ce qui s’est passé hier, entre votre neveu et ma fille, que j’ai éventé la mèche. M. Blifil était à peine sorti, que le drôle est venu fureter autour de la maison. Quand je l’attirais chez moi, comme chasseur, je ne me doutais guère qu’il n’avait en tête d’autre idée que de prendre ma fille au piège.

– Franchement, j’aurais souhaité que vous lui donnassiez moins d’occasions de se trouver avec elle. Vous devez vous souvenir que j’ai toujours désapprouvé ses longs séjours dans votre maison, quoiqu’à dire vrai, ils ne m’inspirassent aucun soupçon de ce qui est arrivé.

– Eh ! qui en aurait eu ? Que diable avait-il affaire à ma fille ? Je l’invitais à chasser avec moi, et non à lui faire la cour.

– Est-il possible que les voyant si souvent ensemble, vous n’ayez observé entre eux aucun signe d’intelligence ?

– Non, sur mon âme pas un. Je ne l’ai pas vu l’embrasser une seule fois. Loin de lui faire la cour, il était d’ordinaire plus silencieux devant elle, qu’en son absence. De son côté, ma fille se montrait moins polie pour lui, que pour aucun des jeunes gens qui fréquentaient la maison. Je ne suis pas plus facile à tromper qu’un autre, voisin, gardez-vous de le croire. »

M. Allworthy eut peine à s’empêcher de rire de la simplicité de l’écuyer. Il se contint pourtant ; il connaissait le cœur humain, et avait trop de savoir vivre et de bonté naturelle, pour offenser M. Western dans une pareille circonstance. Il lui demanda donc ce qu’il désirait de lui.

« Ce que je désire ? c’est que vous défendiez au drôle d’approcher de ma maison. Moi, je vais de ce pas enfermer sous clef la coquine. Elle épousera votre neveu, malgré ses dents ; oui, monsieur Blifil, vous serez mon gendre. J’en fais le serment. »

Il partit, en disant que sa maison était tout en désordre ; qu’il avait hâte de s’en retourner, pour prévenir quelque escapade de la part de sa fille. Quant à Jones, il jura, s’il le rattrapait chez lui, de le mettre hors d’état de troubler à l’avenir le repos des familles.

L’oncle et le neveu, restés seuls, gardèrent un long silence, que Blifil interrompait de temps en temps par des soupirs, où la haine avait plus de part que l’amour ; car la perte de Sophie l’affligeait beaucoup moins que le triomphe de Jones.

À la fin, son oncle lui ayant demandé ce qu’il comptait faire : « Hélas ! monsieur, répondit-il, faut-il demander à un amant le parti qu’il prendra, quand la raison et la passion lui donnent des conseils opposés ? n’est-il pas trop certain, que dans cette alternative, il écoutera toujours la voix de la dernière ? La raison me dit d’oublier une femme qui en aime un autre, la passion me flatte que le temps pourra changer ses dispositions, en ma faveur. J’entrevois, à la vérité, une objection qui devrait m’arrêter, si je ne parvenais à la réfuter entièrement : c’est l’injustice apparente de chercher à supplanter un rival, dans un cœur dont il semble être déjà en possession. Mais la ferme résolution de M. Western m’est garante, que j’assure par là le bonheur de tous. Je sauve un père du plus affreux désespoir, et deux imprudents de l’abîme où les précipiterait leur union. La jeune personne serait perdue de toutes les manières. Outre qu’elle épouserait un homme sans bien, elle se verrait privée de la plus grande partie de sa fortune ; et le peu que son père ne pourrait lui ôter, deviendrait la proie de l’indigne créature que le misérable, j’en ai la certitude, entretient encore. Mais ce n’est là que le moindre de ses torts. Ô ! mon cher oncle, il n’existe pas au monde un plus mauvais sujet ; et si vous aviez su ce que je me suis efforcé jusqu’ici de vous taire, vous auriez abandonné depuis longtemps ce pervers.

– Comment ? s’est-il rendu coupable de quelque nouveau méfait que j’ignore ? dites-le-moi, je vous prie.

– Non, ce sont d’anciens torts ; il peut s’en être repenti.

– Au nom de l’obéissance que vous me devez, parlez, je vous l’ordonne.

– Vous savez, monsieur, que je me suis toujours fait une loi de vous obéir ; mais en conscience je suis fâché de l’indiscrétion qui m’est échappée ; on pourrait l’attribuer à la vengeance, et grâce à Dieu, un tel sentiment n’est jamais entré dans mon cœur. Si donc vous m’obligez à vous découvrir la vérité, je dois commencer par solliciter votre indulgence pour le coupable.

– Point de conditions. Je crois lui avoir montré assez d’affection, peut-être plus que je ne l’aurais dû faire, dans votre intérêt.

– Et plus surtout, je le crains, qu’il n’en méritait. Le jour où l’on désespérait de votre vie, tandis que nous étions tous plongés dans la douleur, il se livrait à l’excès d’une folle joie, il buvait, il chantait, il faisait retentir la maison de cris d’allégresse. Je l’avertis doucement de l’indécence de sa conduite ; il entra dans une violente colère contre moi, proféra mille jurements, m’accabla d’outrages, et finit par me frapper.

– Quoi ! il osa vous frapper ?

– J’ai oublié ses torts envers moi. Que ne puis-je oublier de même son ingratitude envers le plus généreux des bienfaiteurs ! j’ose encore cependant implorer, pour lui, votre miséricorde ; sûrement il était possédé ce jour-là du malin esprit. Le soir même, comme nous nous promenions M. Thwackum et moi dans la campagne, en nous félicitant des premières lueurs d’espérance que donnait votre état, nous le surprîmes avec une fille, dans une situation que l’honnêteté ne permet pas de décrire. M. Thwackum, animé d’un zèle plus louable que prudent, s’avança vers lui pour le réprimander. Le furieux (je le dis à regret) se jeta sur ce digne homme, et lui porta des coups dont je crains qu’il ne conserve encore les marques. Les efforts que je fis pour défendre mon maître, m’exposèrent moi-même à sa brutalité. Mais, je le répète, je lui avais pardonné depuis longtemps, j’avais même décidé M. Thwackum à lui pardonner aussi, et à tenir secrète une action qu’il ne pouvait vous découvrir sans le perdre. Maintenant qu’une indiscrétion involontaire de ma part vous en a donné connaissance, et que vos ordres absolus m’ont forcé de vous en conter les détails, souffrez que j’intercède encore une fois auprès de vous, en sa faveur.

– Ô ! mon enfant, je ne sais si je dois louer, ou blâmer la générosité qui vous a porté à me cacher un moment tant de scélératesse. Mais où est M. Thwackum ? Je n’élève aucun doute sur votre véracité ; je veux seulement, par un sérieux examen de cette affaire, justifier aux yeux du monde le châtiment que je réserve à ce monstre. »

On fit venir Thwackum ; il confirma pleinement le récit de Blifil, et montra pour preuve sa poitrine, où le poing de Jones avait imprimé des caractères encore très-visibles. Il dit à M. Allworthy, qu’il l’aurait instruit beaucoup plus tôt de cette affaire, s’il n’avait été retenu par les pressantes sollicitations de M. Blifil. « Votre neveu, monsieur, ajoutât-il, est un excellent jeune homme. On ne peut lui faire qu’un reproche ; c’est de pousser trop loin le pardon des injures. »

Blifil s’était en effet donné, dans le temps, quelque peine pour déterminer Thwackum à garder le silence ; et cela par plusieurs motifs. Il savait que la maladie amollit et relâche d’ordinaire les caractères les plus fermes ; il pensait d’ailleurs qu’il ne pouvait dénaturer un fait récent, sans s’exposer à être démenti par le médecin, qui ne s’éloignait guère de la maison, et à perdre ainsi le fruit de son imposture. Il résolut donc de tenir en réserve ce moyen de vengeance, jusqu’à ce que l’imprudence de Jones lui fournît de nouvelles armes. Persuadé que le poids d’un grand nombre de fautes réunies, ne manquerait pas de l’écraser, il attendait une occasion semblable à celle que la fortune venait de lui offrir. Enfin, il s’imaginait que quand sa démarche auprès de Thwackum serait connue de M. Allworthy, elle le confirmerait dans l’opinion qu’il avait toujours cherché à lui donner de son amitié pour Jones.


CHAPITRE XI.

Très-court, mais propre à émouvoir les cœurs sensibles.

M. Allworthy avait pour habitude de ne punir personne, de ne pas même renvoyer un domestique dans un premier mouvement de colère. Il différa donc jusqu’au soir, de prononcer la sentence de Jones.

Le pauvre jeune homme vint se mettre à table, comme de coutume ; mais il avait le cœur trop gros pour pouvoir manger. Les regards sévères de M. Allworthy augmentèrent beaucoup sa tristesse. Il ne douta pas que M. Western ne l’eût instruit de ce qui s’était passé entre Sophie et lui. L’histoire racontée par Blifil ne l’inquiétait nullement. La plupart des faits en étaient controuvés : quant au reste, l’ayant pardonné et oublié lui-même, il ne soupçonnait pas qu’un autre en eût gardé le souvenir.

Après le dîner, lorsque les domestiques se furent retirés, M. Allworthy prit la parole, et dans un long discours, il mit sous les yeux de Jones les fautes nombreuses dont il s’était rendu coupable, insistant particulièrement sur celles que ce jour venait de découvrir. Il finit par le menacer de le bannir à jamais de sa présence, s’il ne parvenait à se justifier.

La position de Jones rendait sa défense bien difficile. Il savait à peine de quoi on l’accusait. M. Allworthy, en rapportant la scène de l’ivresse, pendant sa maladie, en avait supprimé, par modestie, les détails relatifs à sa personne, détails qui constituaient le principal tort du jeune homme. Jones ne pouvait nier qu’il ne se fût enivré ; d’ailleurs, abattu comme il l’était, et l’âme brisée de douleur, il n’eut pas la force d’articuler un seul mot pour sa justification. Il avoua tout ; tel qu’un criminel réduit au désespoir, il ne sut qu’implorer la clémence de son juge, se bornant à dire, que malgré toutes les imprudences et toutes les folies dont il se reconnaissait coupable, il croyait n’avoir jamais rien fait qui méritât un châtiment, plus cruel pour lui que la mort même.

« Jeune homme, lui répondit M. Allworthy, je ne vous ai déjà que trop souvent pardonné, par égard pour votre âge, et dans l’espoir de votre amendement ; mais au point de perversité où vous êtes maintenant parvenu, une plus longue indulgence de ma part deviendrai criminelle ; je dis plus, l’audace avec laquelle vous avez tenté d’enlever une jeune fille à son père, m’oblige de me justifier moi-même par votre punition : autrement le monde, qui a déjà blâmé mes bontés pour vous, pourrait m’accuser, non sans une apparence de justice, d’avoir favorisé cette lâche et détestable entreprise. Vous deviez savoir l’horreur qu’elle m’inspirerait ; et vous n’en auriez jamais conçu l’idée, si vous aviez pris quelque soin de mon repos, de ma réputation, et compté mon amitié pour quelque chose. Quelle infamie ! en vérité, je ne connais pas de châtiment proportionné à vos crimes, et je puis à peine excuser à mes yeux la dernière marque d’intérêt que je vais vous donner ; mais vous ayant élevé comme mon propre fils, je ne veux pas vous renvoyer de chez moi dénué de toutes ressources. Vous trouverez dans ce portefeuille de quoi vous procurer, à l’aide du travail, une honnête subsistance. Si vous usez mal de ce secours, n’en attendez pas d’autre de moi. À compter de ce jour, je romps toute relation avec vous. Je ne puis m’empêcher de vous dire encore, que ce qui m’irrite le plus, c’est l’indignité de votre conduite envers ce bon jeune homme (voulant parler de Blifil), qui vous a donné tant de preuves d’affection et de générosité. »

Jones ne put supporter l’amertume de ces dernières paroles ; il fondit en larmes, et demeura sans voix et sans mouvement. Plusieurs minutes s’écoulèrent, avant qu’il fût en état d’obéir à l’ordre impérieux de M. Allworthy, qui le pressait de partir. Il sortit enfin, après lui avoir baisé les mains avec une vivacité de tendresse trop expressive pour être feinte, et impossible à décrire.

En considérant sous quel jour défavorable notre malheureux ami s’offrait aux yeux de M. Allworthy, on ne saurait accuser de rigueur la sentence prononcée contre lui. Cependant tout le voisinage, soit par un sentiment exagéré de bienveillance, soit par un autre motif moins louable, le condamna comme un acte de cruauté. Ceux même qui, auparavant, censuraient avec le plus d’amertume l’affection de M. Allworthy pour un bâtard (son propre enfant selon l’opinion publique), furent les premiers à s’indigner d’un traitement si inhumain. Les femmes surtout prirent unanimement le parti de Jones, et débitèrent à son sujet plus de contes, que les bornes de ce chapitre ne nous permettent d’en rapporter.

Un fait digne de remarque, c’est qu’au milieu de ce déchaînement général, personne ne dit un mot de la somme contenue dans le portefeuille remis à Jones par M. Allworthy ; et cette somme ne montait pas à moins de cinq cents livres sterling. Tout le monde s’accordait à publier, que l’infortuné avait été chassé sans un sou, quelques-uns ajoutaient tout nu » de la maison de son barbare père.


CHAPITRE XII.

Lettres d’amour, etc.

Jones reçut l’ordre de sortir sur-le-champ de la maison, et fut en même temps prévenu, que ses effets lui seraient envoyés au lieu qu’il indiquerait.

Il partit donc, et marcha pendant plus d’un mille, sans faire attention à rien, sans presque savoir où il allait. À la fin, ayant rencontré un petit ruisseau, il se jeta sur l’herbe qui en tapissait le bord, et un léger mouvement de dépit lui arracha cette plainte : « Mon père, au moins, ne me refusera pas la liberté de me reposer ici ! »

Il tomba ensuite dans de violentes convulsions, s’arracha les cheveux, et se livra à tous les transports qu’inspirent d’ordinaire la folie, la rage, et le désespoir.

Après cette première explosion, il se calma un peu ; sa douleur s’exhala avec moins d’emportement, et lui laissa assez de sang-froid pour examiner ce qu’il avait de mieux à faire, dans sa déplorable situation.

Et d’abord, quel parti devait-il prendre par rapport à Sophie ? L’idée de la quitter lui déchirait le cœur, celle de la réduire à la misère le pénétrait d’un sentiment plus douloureux encore. Si, dans l’ardeur de la posséder, il pouvait hésiter sur l’alternative, était-il certain qu’elle consentît à le rendre heureux, au prix de sa ruine ? Il craignait d’ailleurs d’affliger M. Allworthy et d’encourir son ressentiment. Enfin, l’impossibilité manifeste du succès, même en y sacrifiant ces diverses considérations, termina sa pénible incertitude. Ainsi l’honneur, la reconnaissance, et le désespoir, joints à un véritable amour, triomphèrent de sa brûlante passion. Il résolut de fuir Sophie, plutôt que de la précipiter dans un abîme de maux.

Cette victoire remportée sur lui-même, fit couler dans ses veines une vive et agréable chaleur. L’orgueil qu’il en conçut chatouilla si délicieusement son cœur, que peut-être connut-il en ce moment le bonheur suprême ; mais ce bonheur ne fut qu’un éclair. Bientôt Sophie revint s’offrir à son imagination, et mêler d’amers regrets aux douceurs de son triomphe. Quelle félicité il venait de sacrifier à l’austère loi du devoir ! Il gémit du succès de ses efforts, comme un général humain pleure sur ses lauriers, à la vue des innombrables victimes qui les ont arrosés de leur sang.

Déterminé à marcher sur les pas de ce géant, que le gigantesque poëte Lee appelle l’honneur, il ne songea plus qu’à faire ses adieux à Sophie, et s’achemina dans ce dessein vers une maison voisine, d’où il lui écrivit la lettre suivante.

« Mademoiselle,

« Quand vous réfléchirez sur l’horreur de ma situation, vous excuserez sans doute le désordre de cette lettre. J’ai le cœur si plein, qu’aucune expression ne peut rendre ce que je sens.

« Vous serez obéie, je fuirai votre chère, votre aimable présence. Vos ordres sont bien cruels ; mais j’en impute la rigueur à la fortune, et non à ma Sophie. La fortune vous ordonne, pour votre propre salut, d’oublier qu’il existe sur la terre un malheureux tel que moi.

« Croyez que je ne vous entretiendrais point de ma profonde affliction, si je pouvais espérer que vous n’en eussiez jamais connaissance. Je sais quelle est la sensibilité de votre cœur, et voudrais vous épargner l’émotion pénible que vous causent toujours les souffrances d’autrui. Ah ! quelque peinture que l’on vous fasse de ma dure destinée, ne vous en affligez pas ; je vous ai perdue. Tout le reste n’est plus rien pour moi.

« Ô Sophie ! il est affreux de vous quitter ; il est plus affreux encore de vouloir être oublié de vous ; et cependant l’amour, le plus tendre amour m’impose ce double sacrifice. Pardonnez-moi d’oser supposer, que mon souvenir puisse troubler un moment votre tranquillité. Si tant de gloire m’était réservée dans mon infortune, sacrifiez-moi sans balancer à votre repos, croyez que je ne vous ai jamais aimée ; songez surtout combien peu je suis digne de vous ; méprisez un insensé dont la présomption ne saurait être trop sévèrement punie… Je ne puis rien ajouter… Sophie, que tous les anges du ciel veillent sur vous ! »

Jones chercha en vain dans ses poches de quoi cacheter sa lettre, elles étaient entièrement vides ; dans son désespoir, il avait jeté à terre tout ce qu’elles contenaient, sans oublier le précieux portefeuille (dernier présent de M. Allworthy) qu’il n’avait pas encore ouvert, et dont il se souvint alors pour la première fois.

On lui procura de la cire, il cacheta sa lettre, et se hâta de retourner au bord du ruisseau, pour y chercher les objets qu’il avait perdus. Chemin faisant, il rencontra son ancien ami Black Georges, qui lui témoigna un vif chagrin de son malheur, car il en était déjà instruit, ainsi que tout le voisinage.

Jones l’informa de la perte qu’il venait de faire, et aussitôt ils dirigèrent ensemble leurs pas vers le ruisseau. Ils visitèrent chaque touffe de gazon, examinant avec une égale attention les lieux par où Jones avait passé, et ceux où il n’avait pas mis le pied. Leurs recherches furent inutiles. Les objets perdus n’étaient pourtant pas loin ; mais ils omirent de fouiller dans le bon endroit, c’est-à-dire dans la poche de Georges : celui-ci avait eu le bonheur de les trouver un moment auparavant, et en ayant reconnu la valeur, il les avait gardés soigneusement pour son usage.

Georges, après avoir mis dans ses recherches autant d’activité, que s’il avait eu quelque espoir de succès, dit à Jones : « Monsieur, n’auriez-vous pas été ailleurs ? tâchez de vous en souvenir. Si vous aviez perdu ici votre portefeuille, depuis si peu de temps, il y serait encore ; c’est un lieu écarté où il ne passe presque personne : » et en effet, c’était par hasard que Georges lui-même était venu y tendre des collets pour essayer d’attraper des lièvres qu’il avait promis de fournir, le lendemain matin, à un aubergiste de Bath.

Jones renonça à l’espérance de retrouver ce qu’il avait perdu ; il cessa presque d’y penser, et s’adressant à Georges, il le pria instamment de lui rendre le plus grand des services.

« Monsieur, répondit Georges en hésitant, vous savez que je n’ai rien à vous refuser. Je désire de tout mon cœur de pouvoir vous être utile. » Dans le fait, la question l’embarrassait un peu. Pendant qu’il était au service de M. Western, il avait, en vendant furtivement du gibier, amassé une bonne somme d’argent, et il craignait que M. Jones ne songeât à lui faire quelque emprunt. Mais il fut soulagé de son anxiété, quand il apprit qu’il ne s’agissait que de porter une lettre à Sophie. Il s’en chargea avec beaucoup de plaisir ; au fond, il n’y avait guère de preuves de dévouement, que Black Georges ne fût prêt à donner à M. Jones ; car il était aussi reconnaissant qu’il pouvait l’être, et aussi honnête homme que le sont d’ordinaire ceux qui préfèrent l’argent à tout.

Ils furent d’avis que la lettre devait être remise à Sophie par le ministère d’Honora. Ce plan adopté, ils se séparèrent. Le garde retourna au château, et Jones alla attendre son retour dans un cabaret distant d’un demi-mille.

Honora fut la première personne que Georges rencontra, en arrivant. Il lui fit d’abord quelques questions pour la sonder, puis il lui remit la lettre dont il était chargé. Il en reçut, en échange, une de Sophie pour Jones. Honora lui dit qu’elle la portait depuis le matin dans son sein, et qu’elle commençait à désespérer de trouver le moyen de la faire parvenir à son adresse.

Le garde, ravi du succès de son message, s’empressa d’aller retrouver Jones. Notre héros eut à peine entre les mains la lettre de Sophie, qu’il en rompit à la hâte le cachet, se retira à l’écart, et lut ce qui suit.

« Monsieur,

« Il est impossible de vous peindre ce que j’ai éprouvé, depuis que je ne vous ai vu. La patience avec laquelle vous avez souffert, pour l’amour de moi, les cruelles insultes de mon père, m’impose envers vous une obligation que je ne craindrai jamais d’avouer. Vous connaissez son caractère. Je vous conjure d’éviter sa rencontre. Je voudrais avoir quelque consolation à vous offrir. Croyez du moins, que la dernière violence pourra seule me forcer à disposer de ma main, d’une manière contraire à vos vœux. »

Jones lut et baisa cent fois cette lettre. Elle ralluma dans son cœur toute l’ardeur de sa flamme. Il se repentit de ce qu’il avait écrit à Sophie, et bien plus encore d’avoir profité de l’absence de son messager, pour mander à M. Allworthy qu’il prenait l’engagement solennel d’étouffer sa passion. Cependant, quand la réflexion eut calmé ses sens, il ne vit d’autre changement dans sa position, qu’un faible espoir fondé sur la constance de Sophie et sur les chances incertaines de l’avenir. Il revint donc à sa première résolution, dit adieu à Black Georges, et prit la route d’une ville éloignée d’environ cinq milles, où il avait prié M. Allworthy de lui envoyer ses effets, si l’arrêt prononcé contre lui était irrévocable.


CHAPITRE XIII.

Conduite de Sophie, qu’approuveront toutes les personnes de son sexe capables d’agir comme elle. Discussion d’un cas de conscience très-épineux.

Sophie avait passé fort tristement les dernières vingt-quatre heures. Sa tante l’avait fatiguée d’un long sermon sur la prudence, l’exhortant à suivre l’exemple du grand monde, où l’amour (au dire de la bonne dame) n’était qu’un ridicule, où les femmes considéraient le mariage de la même manière que les hommes envisagent les emplois publics, comme un moyen de fortune et de considération. L’éloquence de mistress Western avait brillé sur ce texte, durant plusieurs heures.

Ces doctes discours, quoique peu conformes au goût de Sophie, l’importunèrent moins pourtant que ses propres pensées, qui ne lui permirent pas de fermer l’œil un instant pendant toute la nuit. Mais bien qu’elle ne pût goûter ni sommeil, ni repos, rien ne l’obligeant de se lever, elle était encore au lit à dix heures du matin, quand son père revint de chez M. Allworthy. Il monta droit à sa chambre. « Bon ! dit-il en entrant, vous êtes en lieu de sûreté, et vous y resterez. » Il ferma la porte à double tour, et en remit la clef à Honora, qu’il institua geôlière en titre de sa fille, lui promettant une grande récompense si elle exécutait fidèlement ses ordres, et la menaçant d’un châtiment terrible si elle trahissait sa confiance.

Honora devait empêcher Sophie de sortir de sa chambre, sans une permission expresse de l’écuyer, et n’y laisser entrer que lui et sa tante. Du reste, elle pouvait donner à la prisonnière tout ce qu’elle désirerait, excepté des plumes, de l’encre, et du papier, dont l’usage lui était interdit.

À l’heure du dîner, l’écuyer fit dire à sa fille de s’habiller et de descendre. Elle obéit. Le dîner fini, on la reconduisit dans sa chambre.

Honora lui remit le soir la lettre de Jones. Elle la lut deux ou trois fois avec beaucoup d’attention, puis se jeta sur son lit et fondit en larmes. Honora surprise au trouble de sa maîtresse, la pressa vivement de lui en apprendre la cause. Sophie, après un moment de silence se leva tout-à-coup, saisit la main d’Honora, et s’écria : « Je suis perdue !

– À Dieu ne plaise, mademoiselle ! Oh ! que n’ai-je brûlé cette maudite lettre ! Je me figurais qu’elle vous procurerait un peu de consolation : sans quoi j’aurais mieux aimé la voir au diable, que d’y toucher.

– Honora, vous êtes une bonne fille, je ne veux pas vous cacher plus longtemps ma faiblesse. J’ai donné mon cœur à un homme qui m’a trahie.

– M. Jones serait-il ce perfide ?

– Il me dit adieu dans cette lettre, adieu pour toujours. L’ingrat me prie même de l’oublier. S’il m’aimait, désirerait-il d’être oublié ? Pourrait-il en supporter la pensée ? Sa main aurait-elle eu la force d’écrire un tel mot ?

– Non assurément, mademoiselle. Pour moi, si l’homme le plus riche d’Angleterre me priait de l’oublier, je le prendrais au mot. En vérité, mademoiselle lui fait trop d’honneur de penser à lui, quand elle peut choisir entre les meilleurs partis du comté. Si j’osais dire ce que je pense, il y a le jeune M. Blifil qui sort d’une famille respectable, et qui sera un jour un des plus riches seigneurs des environs, sans compter qu’à mon gré, il est plus beau et plus poli de moitié. C’est d’ailleurs un jeune homme de bonnes mœurs ; il peut défier les plus méchantes langues de gloser sur son compte ; il n’y a point de bâtardise dans son fait. M. Jones vous prie de l’oublier ! grâce à Dieu, je ne suis pas encore assez vieille pour souffrir qu’on me fit deux fois un pareil compliment. Si le galant le plus huppé s’avisait de m’outrager de la sorte, je ne le reverrais de ma vie, à moins qu’il ne fût seul de son espèce ; mais, comme je le disais tout à l’heure, il y a le jeune M. Blifil…

– Ne prononce pas ce nom que j’abhorre.

– Eh bien, si mademoiselle ne trouve pas M. Blifil de son goût, elle n’a qu’à dire un mot, il s’en présentera d’autres, et de mieux faits encore. Il n’y a pas dans ce comté, ni dans les comtés voisins, un jeune gentilhomme, qu’un regard favorable de mademoiselle n’engageât à lui offrir ses hommages.

– Quelle idée te fais-tu de moi, Honora, pour me tenir ce langage ? Je hais tous les hommes, sans exception.

– Assurément, mademoiselle a bien sujet de les haïr, après l’outrage que lui fait un misérable bâtard, un mendiant…

– Cessez vos blasphèmes, Honora ; osez-vous bien le traiter ainsi devant moi ? Lui, m’outrager ! Hélas ! en écrivant ces mots cruels, son pauvre cœur a plus souffert que le mien en les lisant. Ah ! c’est un modèle de vertu, de bonté, de générosité ! Comment ai-je pu blâmer ce qui devait exciter mon admiration ? Honora, il n’a consulté que mon intérêt ; c’est à mon intérêt seul qu’il a sacrifié son bonheur et le mien. La crainte de causer ma ruine l’a jeté dans le désespoir.

– Vous avez dit le mot, mademoiselle. Il n’y va de rien moins que de votre ruine, de donner votre main à un malheureux chassé par son bienfaiteur, et qui n’a pas un sou vaillant dans le monde.

– Chassé ! comment ? que veux-tu dire ?

– Oui, mademoiselle, chassé, la chose est certaine. Dès que M. Allworthy a su, par mon maître, que M. Jones avait l’audace de faire la cour à mademoiselle, il l’a chassé de chez lui, sans un sou.

– Malheureuse ! j’ai donc causé sa perte ! chassé ! sans un sou ! Honora, prends ma bourse, prends mes bagues, prends ma montre, va, cours le trouver, porte-lui tout.

– Au nom de Dieu, mademoiselle, considérez que je réponds de vos bijoux à mon maître. Gardez-les, je vous en supplie. L’argent suffira de reste. Vous pouvez le donner, sans que mon maître en sache rien.

– Eh bien ! prends tout l’argent que je possède, va, cours, ne perds pas un moment. »

Honora partit sur-le-champ. Elle rencontra le garde au bas de l’escalier, et lui remit la bourse, qui contenait seize guinées. C’était tout le trésor de Sophie. Malgré les libéralités de son père, elle était trop généreuse pour être riche.

Black Georges, muni de la bourse, se rendit au cabaret où Jones l’attendait. Chemin faisant, l’idée lui vint de s’approprier aussi l’argent qu’il portait. Sa conscience se révolta contre cette coupable pensée, et l’accusa d’ingratitude envers son bienfaiteur. L’avarice répondit à la conscience, que ses scrupules étaient un peu tardifs ; qu’après avoir souffert tranquillement un vol de cinq cents guinées, il y aurait de sa part de l’absurdité, sinon de l’hypocrisie, de se gendarmer pour une bagatelle. La conscience, en habile avocat, essaya de prouver qu’il était très-différent de violer un dépôt, ou de retenir un objet trouvé par hasard. L’avarice traita cette distinction de ridicule et vaine subtilité, et posa en principe, que lorsqu’on s’est une fois écarté de l’honneur et de la probité, il n’y a pas de raison pour y revenir. La pauvre conscience aurait fini par succomber dans cette lutte inégale, si la peur ne fût venue à son secours, et n’eût démontré d’une manière péremptoire, que toute la différence entre les deux actions consistait, non dans le plus ou le moins de mal, mais dans le plus ou le moins de danger ; que la soustraction des cinq cents livres sterling compromettait peu le voleur, tandis que celle des seize guinées l’exposait au péril presque certain d’être découvert.

Grâce à l’utile secours de la peur, la conscience remporta une victoire complète, et força Georges, après lui avoir fait un petit compliment sur sa probité, de remettre la bourse à Jones.


CHAPITRE XIV.

Court dialogue entre l’écuyer Western et sa sœur.

Mistress Western avait passé la journée dans le voisinage. À son retour, elle demanda à l’écuyer des nouvelles de Sophie. « Je la tiens en lieu de sûreté, lui répondit-il, elle est enfermée à double tour dans sa chambre ; j’en ai remis la clef à Honora. »

Il prononça ces mots d’un air plein de suffisance et de satisfaction, s’imaginant que sa sœur allait applaudir à la sagesse de ses mesures. Quel fut son mécompte, quand mistress Western lui dit avec un regard de dédain : « En vérité, mon frère, vous êtes le plus simple des hommes. Pourquoi ne vous reposez-vous pas sur moi de la conduite de ma nièce ? Quel besoin avez-vous de vous en mêler : Vous avez détruit le fruit de toutes les peines que je me suis données pour elle. Tandis que je m’efforçais de lui inculquer des maximes de prudence, vous l’excitiez à mépriser mes leçons. Les Anglaises, mon frère, ne sont point, grâce à Dieu, des esclaves : on ne nous enferme pas comme les Espagnoles et les Italiennes. Nous avons autant de droits que vous à la liberté : c’est par la raison, par la persuasion seule, et non par la force, qu’il faut nous gouverner. J’ai vu le monde, mon frère, et je sais de quels moyens il convient d’user envers nous. Sans votre folie, j’aurais obtenu de ma nièce qu’elle conformât sa conduite aux règles de sagesse et de modestie, que je lui ai constamment enseignées.

– Allons, la chose est claire, j’ai toujours tort.

– Non, mon frère, non, vous n’avez tort que quand vous vous mêlez de choses qui passent votre portée. Vous conviendrez que je connais le monde mieux que vous. Il est à regretter pour ma nièce qu’elle ne soit pas restée sous ma tutelle. Sa tête s’est remplie chez vous de romanesques et folles idées d’amour.

– Vous ne pensez pas, j’espère, que ce soit de moi qu’elle les tienne ?

– Peu s’en faut, mon frère, que votre stupidité, comme dit le grand Milton, ne lasse ma patience[42].

– Au diable votre Milton ! S’il avait l’impudence de me dire en face pareille sottise, quelque grand qu’il soit, je le gourmerais d’importance. Votre patience ! vraiment, c’est bien à moi qu’il faut de la patience, pour me laisser traiter, à mon âge, comme un écolier. Croyez-vous qu’on n’ait de l’esprit que quand on a été à la cour ? Peste ! l’état serait dans une belle passe, s’il n’y avait de gens sensés qu’une poignée de puritains et de rats d’Hanovre[43] ? Morbleu ! j’espère que le moment n’est pas loin, où nous prendrons notre revanche, et où chacun jouira de ses droits, voilà tout, où chacun jouira de ses droits. Oui, ma sœur, je me flatte de voir cet heureux moment, avant que les rats d’Hanovre aient mangé tout notre blé, et ne nous aient laissé pour nourriture que des turneps.

– En vérité, mon frère, ceci passe mon intelligence. Je ne sais ce que vous entendez par vos turneps et vos rats d’Hanovre.

– Dites plutôt que vous ne vous souciez pas de me comprendre. Quoi qu’il en soit, la cause nationale peut triompher un jour ou l’autre.

– Vous feriez mieux, mon frère, de vous occuper un peu plus de votre fille, qui court, croyez-moi, plus de danger que la nation.

– Mais tout à l’heure vous me blâmiez de m’occuper d’elle. Vous vouliez qu’on vous laissât le soin de la gouverner.

– Eh bien, oui ! promettez-moi de ne plus contrarier mes vues, et je consens, par intérêt pour ma nièce, à la reprendre sous ma direction.

– À la bonne heure. J’ai toujours été d’avis, vous le savez, que c’était aux femmes à gouverner les femmes. »

Mistress Western quitta son frère avec humeur, en marmottant entre ses dents quelques réflexions sur les femmes et sur l’administration de l’état, puis elle se rendit auprès de sa nièce, qu’elle remit en liberté, après vingt-quatre heures de réclusion.


VII.

CONTENANT TROIS JOURS.


CHAPITRE PREMIER.

Comparaison entre le monde et le théâtre.

On a souvent comparé le monde au théâtre ; les poëtes, et qui plus est, de graves auteurs, ont considéré la vie humaine comme un drame assez semblable à ces jeux de la scène, dont Thespis passe pour l’inventeur, et qui font, depuis leur origine, les délices de tous les peuples policés.

Cette comparaison est devenue si commune, que plusieurs expressions propres au théâtre, et qu’on n’appliqua d’abord au monde que dans un sens métaphorique, s’emploient aujourd’hui pour tous deux, à la lettre, et sans distinction. L’usage nous a rendu les mots théâtre et scène aussi familiers, quand nous parlons de la vie en général, que lorsqu’il est question de représentations dramatiques. Fait-on mention de ce qui se passe derrière la toile, le cabinet de Saint-James s’offre aussitôt à la pensée que le théâtre de Drurylane.

Tout ceci s’explique aisément, pour peu qu’on réfléchisse que le drame n’est autre chose que la peinture, ou suivant Aristote, l’imitation d’une action réelle. Les auteurs et les comédiens qui rendent les scènes de la vie d’une manière si fidèle, que la copie se confond presque avec l’original, sont vraiment dignes d’estime ; mais loin de leur payer un juste tribut d’éloges, on prend souvent plus de plaisir à les siffler qu’à les applaudir ; on les traite comme les enfants font de leurs jouets.

D’autres raisons nous ont conduit à examiner l’analogie qui existe entre le monde et le théâtre.

Quelques écrivains regardent la plupart des hommes comme des acteurs remplissant des rôles d’emprunt, auxquels ils sont aussi étrangers que l’est un comédien au personnage de monarque ou d’empereur qu’il représente. Ainsi l’on peut dire que l’hypocrite est un comédien : et en effet, les Grecs appelaient l’un et l’autre du même nom.

La brièveté de la vie a aussi donné lieu à cette comparaison. Écoutez l’immortel Shakespeare :

L’homme est un pauvre acteur ; ainsi qu’une ombre vaine,

Il se montre, il s’agite un moment sur la scène,

Et dès qu’il l’a quittée, il tombe dans l’oubli[44].

À ces vers si connus, nous en joindrons d’autres tirés d’un poëme sur la Divinité, qui a obtenu moins de succès qu’il n’en méritait :

Dans ce monde, grand Dieu, tout dépend de tes lois,

Le destin des états et la chute des rois.

Le temps, à nos regards, ouvre un théâtre immense.

On y voit ces héros que le vulgaire encense,

Toujours environnés d’une brillante cour,

Et de lauriers nouveaux le front ceint tour à tour ;

D’illustres souverains précipités du trône,

De fougueux conquérants parés de leur couronne,

Et dont l’orgueil enflé d’un insigne bonheur,

Croit en devoir l’éclat à leur seule valeur.

Leur succès, leur orgueil, leur ambition même,

Accomplissent du ciel la volonté suprême.

De ses desseins secrets, aveugles instruments,

Tels que les feux lancés dans l’air par des volcans,

Ils brillent un moment sur la scène du monde,

Puis tombent sans retour dans une nuit profonde ;

Et pour tout souvenir de leur prospérité,

Sur leurs vains monuments on lit : ils ont été[45] !

Dans ces différentes comparaisons de la vie humaine avec le théâtre, on n’a envisagé que la ressemblance entre les acteurs. Personne, si nous avons bonne mémoire, n’a pensé aux spectateurs, qui ont aussi entre eux des rapports sensibles. Dans le vaste théâtre du monde, les amis, les ennemis sont assis pêle-mêle. On y entend des acclamations, des applaudissements, des murmures, des sifflets : c’est l’image d’une représentation théâtrale.

Éclaircissons cette pensée par un exemple. On se rappelle la scène peinte d’après nature, dans le douzième chapitre du livre précédent, où Black Georges s’enfuit avec les cinq cents guinées de son bienfaiteur, de son ami. Figurons-nous cette scène au théâtre, et considérons l’impression qu’elle produit sur les divers spectateurs.

Ceux de la dernière galerie ne manquent pas de l’interrompre par des huées, et par des cris d’indignation.

Un étage plus bas, elle est accueillie avec la même horreur, mais avec une censure moins bruyante. Les bonnes femmes maudissent Black Georges de tout leur-cœur, et plus d’une croit déjà voir le monstre au pied fourchu prêt à fondre sur le théâtre, pour se saisir de sa proie.

Le parterre se partage, comme de coutume. Ceux qui ne font cas que des sentiments héroïques et des caractères parfaits, nous blâment d’avoir exposé sur la scène une pareille friponnerie, sans en corriger l’effet par le châtiment du coupable. Les amis de l’auteur s’écrient en vain : « Oui, messieurs, Black Georges est un fripon ; mais ce caractère est dans la nature. » Les jeunes critiques du siècle, les apprentis-marchands, les clercs de procureur, les élèves des écoles de droit et de médecine, répondent que c’est une nature basse et digne des sifflets.

Les loges gardent leur réserve ordinaire. Le spectacle n’est pas, en général, ce qui les occupe. Parmi le petit nombre de spectateurs dont il fixe l’attention, les uns traitent hautement Black Georges de coquin ; les autres se taisent, et attendent l’avis des connaisseurs pour en avoir un.

Quant à nous, qui voyons clairement ce qui se passe derrière la toile du grand théâtre de la nature (et tout auteur privé du même avantage, doit se borner à composer des dictionnaires, ou des recueils d’anecdotes), nous condamnons l’action de Black Georges, sans avoir pour sa personne une horreur absolue. Qui sait, en effet, s’il n’est pas destiné à remplir par la suite un meilleur rôle ? car la vie humaine ressemble surtout au théâtre en ce point, que dans le monde, comme sur la scène, le même acteur fait souvent tour à tour, le personnage d’un héros et celui d’un scélérat ; et tel qui excite aujourd’hui notre admiration, sera peut-être demain l’objet de notre mépris. Garrick, le plus grand tragédien qui ait jamais existé, s’abaisse quelquefois jusqu’à jouer des rôles de fous. Ainsi faisaient, au dire d’Horace, l’illustre Scipion et le sage Lælius, et Cicéron rapporte qu’ils étaient incroyablement enfants. À la vérité, comme mon ami Garrick, ils ne se permettaient ces sortes d’écarts que par manière de plaisanterie, tandis que d’éminents personnages ont joué, en maintes circonstances, le rôle de fou, avec tant de naturel et de sérieux, qu’on a peine à décider s’ils étaient réellement plus sages que fous, s’ils méritaient plus de louanges que de blâme, plus d’admiration que de mépris, plus d’amour que de haine.

Ceux qui ont fait une longue étude du cœur humain, et qui possèdent une connaissance approfondie des déguisements usités sur le théâtre du monde, et du caprice des passions auxquelles la direction en est livrée (car la raison ne songe guère à y exercer ses droits), ceux-là, disonsnous, ont appris à suivre le conseil d’Horace[46]. Ils ne se laissent éblouir de rien.

Une seule méchante action ne suffît pas pour constituer un scélérat. Les passions, comme les directeurs de théâtre, forcent souvent un homme à jouer des rôles opposés à son inclination et à son talent. Il lui est donc libre, ainsi qu’à l’acteur, de les désavouer. Le vice d’ailleurs, forme quelquefois un contraste aussi frappant avec certaines physionomies, que le caractère d’Iago[47] avec celle de l’honnête Williams Mills.

En résumé, l’homme équitable et sensé n’est jamais prompt à condamner. Il peut censurer une imperfection, un vice même, sans animosité contre la personne en qui il les remarque. C’est la même folie, le même enfantillage, les mêmes défauts d’éducation et de caractère qui excitent le cri de la censure, dans le monde et au théâtre. On entend d’ordinaire les épithètes de fripon et de coquin sortir des bouches les plus corrompues, comme on voit les critiques les plus ineptes, se montrer les plus prompts à siffler.


CHAPITRE II.

Monologue de Jones.

Le lendemain matin, Jones reçût, avec ses effets, la réponse suivante à sa lettre :

« Monsieur,

« Mon oncle me charge de vous mander, que ne s’étant déterminé au parti qu’il a pris à votre égard, qu’après de mûres réflexions et la preuve manifeste de votre indigne conduite, vous chercheriez en vain à ébranler sa résolution. Il s’étonne que vous ayez l’audace de lui écrire, que vous renoncez à une jeune personne, sur laquelle vous n’auriez jamais élevé de prétentions, si vous aviez songé à l’immense intervalle que la naissance et la fortune ont mis entre elle et vous. Mon oncle m’ordonne encore de vous dire, que la seule marque d’obéissance qu’il exige de vous, c’est que vous quittiez à l’instant le pays. Je ne saurais finir, sans vous recommander, en bon chrétien, de travailler sérieusement à votre conversion. Puissiez-vous obtenir à cet effet la grâce du ciel ! c’est le vœu sincère de votre humble serviteur,

« W. BLIFIL. »

Cette lettre excita dans le cœur de notre héros, mille mouvements impétueux et contraires. Après un long combat, les sentiments tendres l’emportèrent sur la colère et sur l’indignation, et un torrent de larmes salutaires le sauva, selon toute apparence, du désespoir ou de la folie.

Mais bientôt honteux de sa faiblesse, « Eh bien ! s’écria-t-il, donnons à M. Allworthy la seule marque d’obéissance qu’il exige, partons à l’instant… Où aller ?… peu importe ; que le hasard en décide. Aussi bien, puisque personne ne s’intéresse à mon triste sort, j’y veux être moi-même indifférent. M’occupe-rai-je seul de ce que nul autre… Que dis-je ? n’ai-je pas lieu de penser qu’une femme adorée, une femme digne des hommages de l’univers… Oui, je puis, je dois croire que ma Sophie n’est point insensible à mes peines. Abandonnerai-je cette unique amie ? et quelle amie ! Ah ! plutôt, revolons auprès d’elle… Mais quoi ! tous les chemins ne me sont-ils pas fermés ? quand ses vœux d’ailleurs répondraient aux miens, le moyen de la voir, sans l’exposer au courroux de son père ? Et comment, pourquoi la voir ?… Pour la solliciter de consentir à sa ruine ? Aurai-je la cruauté de satisfaire ma passion à ce prix ? Irai-je me cacher autour du château, comme un vil brigand, pour exécuter des desseins criminels ? Non, cette pensée me fait horreur. Adieu Sophie, adieu la plus aimable, la plus aimée des femmes ! » Ici la douleur lui ferma la bouche, et ses pleurs recommencèrent à couler.

Déterminé à s’éloigner, il n’hésita plus que sur la route qu’il prendrait. Le monde, suivant l’expression de Milton, était ouvert devant lui ; et comme Adam, il n’avait personne à qui demander des consolations, ou du secours. Tous ses amis étaient ceux de M. Allworthy. Comment compter sur leur appui, après avoir perdu le sien ? Les gens riches qui ont l’âme noble et sensible, devraient se garder de sacrifier trop légèrement ceux dont l’existence dépend de leur générosité ; car la privation de leur faveur est presque toujours, pour ces infortunés, le signal d’un abandon universel.

Quel genre de vie embrasser ? que faire ? Ce fut le second sujet des réflexions de Jones. L’avenir n’offrait à ses yeux qu’un vide effrayant. Tout état, tout commerce exige un long apprentissage, et qui pis est de l’argent ; car tel est le train du monde, que le proverbe, rien ne se fait de rien, n’est pas moins juste dans l’ordre moral, que dans l’ordre physique, et que tout homme dépourvu d’argent, l’est, par cela même, des moyens d’en gagner.

À la fin, l’Océan, cet ami secourable des malheureux, lui ouvrit ses vastes bras ; il résolut de s’y jeter. Pour quitter la métaphore, il se décida à s’embarquer. Cette idée ne se fut pas plus tôt présentée à son esprit, qu’il s’y attacha fortement ; il loua sur-le-champ des chevaux, et partit pour Bristol.

Mais avant de raconter la suite de ses aventures, retournons un moment au château de M. Western, et voyons ce que devient la charmante Sophie.


CHAPITRE III.

Divers entretiens.

Le jour même du départ de Jones, mistress Western fit venir Sophie, et lui apprit qu’elle avait obtenu sa liberté. Elle l’entretint ensuite fort longuement touchant le mariage, qu’elle envisagea, non à la façon des poëtes, comme un lien des cœurs tissu par l’amour et par la sympathie ; non en théologienne, comme une institution divine et sacrée ; mais en financière, comme une banque où les femmes prudentes placent leurs fonds, au plus haut intérêt possible.

Quand elle eut épuisé son éloquence, Sophie lui répondit, qu’elle était incapable d’argumenter contre une personne de tant de savoir et d’expérience, et particulièrement sur un sujet qui avait été jusque-là aussi étranger à ses réflexions, que celui du mariage.

« Argumenter contre moi, petite fille, répliqua mistress Western ; vraiment, je le crois bien. Je n’aurais guère profité de ma connaissance du monde, si j’étais réduite à argumenter contre un enfant. Ce que j’ai pris la peine de vous dire, n’avait pour but que votre instruction. Les anciens philosophes, tels que Socrate, Alcibiade, et autres, n’avaient point coutume d’argumenter contre leurs disciples. Vous devez m’écouter, comme un autre Socrate. Ce n’est pas votre opinion que je vous demande, mademoiselle, c’est la mienne dont je vous instruis. » On peut inférer de ce langage, que la bonne mistress Western n’avait pas plus étudié la philosophie de Socrate, que celle d’Alcibiade.

« Je n’ai point, madame, repartit Sophie, assez de présomption pour oser combattre aucune de vos opinions ; et le mariage, je le répète, n’a jamais été, et ne sera peut-être jamais, l’objet de mes pensées.

– En vérité, Sophie, cette dissimulation est tout-à-fait inutile avec moi. Quand les Français me persuaderont qu’ils ne prennent des villes étrangères que pour la défense de leur pays, vous me ferez accroire aussi que vous n’avez jamais songé au mariage. Pouvez-vous, mon enfant, vous jouer ainsi de moi ? Je connais très-bien, vous le savez, celui à qui vous brûlez de vous unir par une alliance non moins contraire à la nature et à votre intérêt, que le serait aux affaires de la Hollande une ligue particulière avec la France ? Au reste, si vous n’avez pas encore songé au mariage, je vous préviens qu’il est temps d’y penser sérieusement ; car votre père est décidé à conclure, sans délai, votre union avec M. Blifil ; je me suis rendue garante du traité, et j’ai promis votre adhésion.

– Hélas ! madame, pour la première fois de ma vie, je ne saurais obéir à vos ordres, ni à ceux de mon père. Le refus d’un pareil mariage n’exige pas de ma part une longue délibération.

– Si je n’avais pas autant de philosophie que Socrate, vous pousseriez ma patience à bout.

Quelle raison avez-vous de refuser M. Blifil ?

– Une très-forte, à mon gré, je le hais.

– N’apprendrez-vous jamais, ma chère, à faire un usage convenable des mots ? Vous devriez consulter le dictionnaire de Bailey. Il est impossible que vous haïssiez un homme qui ne vous a point fait de mal. Le mot haine dont vous venez de vous servir, ne peut donc signifier ici que répugnance ; et ce n’est pas un motif suffisant pour refuser M. Blifil. J’ai connu beaucoup d’époux qui avaient l’un pour l’autre, avant le mariage, une répugnance extrême, et qui n’ont pas laissé de mener après, une vie douce et agréable. Croyez-moi, mon enfant, j’en sais plus long que vous sur cette matière. Vous m’accorderez, j’espère, quelque expérience du monde. Eh bien ! je n’ai pas rencontré une femme, qui n’eût mieux aimé passer pour haïr son mari, que pour en être amoureuse. Fi donc ! l’amour conjugal est un sentiment gothique, ridicule, dont l’idée seule choque l’imagination.

– Quant à moi, madame, je n’épouserai jamais un homme qui m’inspirera de l’aversion. Mais en promettant à mon père de n’écouter, sans son aveu, aucune proposition de mariage, je puis espérer, ce me semble, qu’il ne contraindra point mon inclination.

– Votre inclination ! mademoiselle, votre inclination ! cette audace m’étonne. Une jeune fille de votre âge, oser parler de son inclination ! Quoi qu’il en soit, la résolution de mon frère est prise, et je vais en presser l’exécution. Votre inclination ! »

Sophie, les yeux baignés de pleurs, se jeta aux pieds de sa tante ; elle implora sa pitié ; elle la conjura de lui pardonner ses efforts, pour détourner le coup dont elle était menacée. « C’est moi, madame, s’écria-t-elle, qui suis la seule intéressée dans cette affaire ! c’est contre mon bonheur que l’on conspire ! »

Lorsqu’un dur sergent, armé d’un décret de prise de corps, se saisit d’un malheureux débiteur, il voit couler ses larmes sans émotion. En vain l’infortuné essaie de l’attendrir, en lui montrant une épouse chérie, un enfant au berceau, une jeune fille, pâle d’effroi, qu’il va priver de leur appui ; le farouche recors, inaccessible à tout sentiment d’humanité, détourne les yeux de ce triste spectacle, et se hâte de remettre entre les mains du geôlier sa misérable proie.

Ainsi la politique mistress Western, sourde aux prières, insensible aux pleurs de sa nièce, s’apprête à la livrer à l’odieux Blifil.

« Loin d’être la seule intéressée dans cette affaire, lui répond-elle avec véhémence, vous n’y avez qu’un intérêt secondaire. Il s’agit, avant tout, de l’honneur de votre famille. Vous n’êtes en ceci qu’un simple instrument. Lorsqu’on traite d’une alliance entre un prince et une princesse, par exemple entre un infant d’Espagne et une fille de France, croyez-vous, mademoiselle, que l’on ne consulte que l’intérêt de la princesse ? Non, ce mariage est moins un contrat entre deux personnes, qu’un traité entre deux royaumes. Il en est de même dans les grandes maisons comme les nôtres. On considère d’abord l’avantage des familles. Vous devriez préférer l’honneur de la vôtre, à votre satisfaction personnelle ; mais si l’exemple que je viens de vous citer, ne vous inspire pas de nobles sentiments, du moins n’aurez-vous point à vous plaindre d’être traitée plus mal qu’on n’a coutume de traiter les princesses.

– J’espère, madame, répondit Sophie en élevant un peu la voix, j’espère ne faire jamais rien qui déshonore ma famille. Quant à M. Blifil, quelles que puissent être les conséquences de mon refus, je ne l’épouserai point. Aucune force humaine ne triomphera de ma résolution. »

À ces mots, M. Western qui écoutait depuis longtemps à la porte, ne se posséda plus. Il se précipita comme un furieux dans la chambre, et menaçant du poing sa fille : « Tu l’épouseras, morbleu ! s’écria-t-il d’une voix de tonnerre, tu l’épouseras, ou que le diable m’emporte. »

Ce brusque éclat changea subitement la scène. Mistress Western tourna contre l’écuyer, la colère dont elle allait accabler Sophie. « Il est bien étrange, mon frère, lui dit-elle, que vous veniez vous mêler d’une affaire dont vous m’aviez confié la direction. J’avais accepté, par dévouement pour ma famille, le rôle de médiatrice. J’espérais corriger ainsi les fautes grossières que vous avez commises dans l’éducation de votre fille ; car c’est votre sottise qui a étouffé dans son cœur les heureuses semences que j’avais pris soin d’y jeter. C’est vous, oui vous-même, qui l’avez instruite à vous désobéir.

– Mort de ma vie ! s’écria l’écuyer écumant de rage, vous lasseriez la patience d’un saint. C’est moi, dites-vous, qui ai appris à ma fille à me désobéir ? La voici, soyez sincère, ma fille. Vous ai-je jamais appris à me désobéir ? N’ai-je pas fait tout ce qui a dépendu de moi pour vous complaire, pour contenter vos désirs, et pour vous rendre obéissante ? et elle l’était, en effet, dans son enfance, avant que vous la prissiez entre vos mains. C’est vous, vous qui l’avez gâtée, en lui remplissant la tête de mille impertinences de cour. Vous ayez fait de ma fille une ennemie du pouvoir légitime, une véritable whig. Ne vous ai-je pas entendue lui dire, qu’elle devait se conduire en princesse ? Le moyen, après cela, qu’elle obéisse à son père, ou à qui que ce soit au monde ?

– Mon frère, répondit mistress Western du ton le plus dédaigneux, je ne puis vous exprimer le mépris que m’inspire Votre politique, en tout genre. Et moi aussi, j’en appelle à ma nièce. Dites, ma chère, vous ai-je enseigné la désobéissance ? Ne me suis-je pas efforcée de vous donner une juste idée des diverses relations que la société a établies entre les hommes ? N’ai-je pas pris des peines infinies, pour vous apprendre que la loi de nature enjoint aux enfants d’obéir à leurs parents ? Ne vous ai-je pas cité ce que Platon dit à ce sujet ? Quand je me chargeai de votre éducation, vous étiez dans une telle ignorance de vos devoirs, qu’à peine aviez-vous une légère idée des rapports qui existent entre une fille et son père.

– C’est un mensonge ! ma Sophie n’était point assez sotte, pour être parvenue jusqu’à l’âge de onze ans sans savoir quels rapports il y avait entre son père et elle.

– Vous n’avez pas le sens commun, mon frère, et je dois vous dire que la grossièreté de vos manières mériterait des coups de bâton.

– Eh bien ! donnez-m’en, si vous vous en sentez capable. Votre nièce que voici, ne demandera pas mieux, je pense, que de vous aider.

– Mon frère, malgré le mépris inexprimable que j’ai pour vous, je ne puis endurer plus longtemps votre insolence. Je vais faire mettre les chevaux à mon carrosse, et sortir dès ce matin de votre maison.

– Tant mieux ! bon débarras ! et moi non plus, ma sœur, puisque vous le prenez sur ce ton, je ne puis souffrir davantage votre insolence. Morbleu ! quelle idée ma fille peut-elle prendre de mon jugement, quand elle vous entend dire à chaque instant que vous me méprisez ?

– Il est impossible, oui impossible, de pousser trop loin le mépris pour un pareil ours.

– Je ne suis point un ours, madame, ni un âne, ni un rat, entendez-vous bien ? Je suis un bon Anglais, et n’ai rien de commun avec vos rats d’Hanovre, qui ont dévoré la substance du pays.

– Oui, vraiment, vous êtes un de ces génies profonds, dont l’admirable système a perdu le pays, en paralysant l’action du gouvernement, en refroidissant le zèle de nos amis, en excitant l’audace de nos ennemis.

– Oh ! vous voilà retombée dans votre politique ! eh bien, sachez qu’elle me fait pitié, et que tous ceux qui partagent votre façon de penser, ne valent pas, à mon gré, un coup de pied dans le c… »

Il accompagna et orna la fin de sa phrase du geste même. Nous ignorons ce qui offensa le plus mistress Western, de cette menace, ou du mépris de sa politique. Elle sortit, transportée de fureur, en proférant des paroles que nous n’oserions répéter. Son frère et sa nièce ne songèrent ni à l’arrêter, ni à la suivre : tous deux demeurèrent immobiles, l’un en proie à la douleur, l’autre à la rage.

Cependant l’écuyer n’oublia pas de saluer sa sœur du même cri que les chasseurs ont coutume de pousser, au moment où un lièvre sort de son gîte, et fuit devant les chiens. Il excellait dans cette espèce de musique sauvage, et savait en varier les tons avec un art infini, suivant les circonstances.

Une femme qui eût été formée, comme mistress Western, à l’école du monde et de la politique, aurait profité sur-le-champ de la disposition d’esprit où était l’écuyer, en le flattant adroitement aux dépens de son adversaire absente. Mais la pauvre Sophie était la simplicité même. Qu’on ne s’y trompe point : simplicité ne doit pas se prendre ici, comme on le fait d’ordinaire, dans le sens de bêtise. Sophie était au contraire pleine de raison et de jugement ; elle manquait seulement de cette adresse dont les femmes savent tirer, en maintes occasions, un si utile parti, et qui, provenant moins de la tête que du cœur, est souvent le partage des plus sottes d’entre elles.


CHAPITRE IV.

Portrait au naturel de la femme d’un gentilhomme campagnard.

L’écuyer, après avoir crié à tue-tête, reprit haleine, et se mit à déplorer en termes pathétiques la dure condition des hommes, toujours en butte à la persécution de quelque démon femelle. « Je pensais, dit-il à Sophie, que feu votre mère avait mis ma patience à une assez rude épreuve ; ne voilà-t-il pas que votre damnée tante s’avise aussi de me faire enrager ? Au diable tout le sexe. Je veux être pendu, si je consens désormais à en être le martyr. »

Sophie, jusqu’au funeste projet de mariage, avait vécu dans un parfait accord avec son père. Cette harmonie n’était troublée, de temps en temps, que par la nécessité où elle se trouvait de prendre la défense de sa mère, qu’elle regrettait amèrement, quoiqu’elle l’eût perdue dans sa onzième année. La pauvre femme n’avait été, de son vivant, que la première servante de son mari, qui la payait de sa soumission par ce que le monde appelle d’honnêtes procédés. Il ne jurait guère contre elle plus d’une fois par semaine, il ne la battait point, ne lui donnait aucun sujet de jalousie, et la laissait maîtresse absolue de son temps ; car il passait les matinées à la chasse, et les soirées à table, avec des amis de bouteille. Mistress Western ne le voyait qu’aux heures des repas. C’était elle qui était chargée du soin de servir les mets qu’elle avait aidé elle-même à préparer. Elle se retirait cinq minutes environ après les domestiques, aussitôt qu’elle avait bu, avec de l’eau, à la santé du roi. Telle était la règle établie par M. Western. Il avait pour principe, que les femmes devaient arriver à table au premier service, et en sortir après le premier toast. Mistress Western se conformait sans peine à sa volonté. La conversation, si l’on pouvait donner ce nom aux propos grossiers et bruyants des convives, n’était pas de nature à la charmer. Elle ne consistait qu’en récits de chasse, en chansons bachiques, en diatribes contre le sexe et contre le gouvernement.

Hors ces courts intervalles, l’écuyer n’avait presque aucun rapport avec sa femme. Lorsqu’il se couchait, il était habituellement ivre au point de ne rien distinguer ; et dans la saison de la chasse, il se levait toujours avant le soleil. Mistress Western disposait donc de ses actions en toute liberté. Elle avait à ses ordres un carrosse et quatre chevaux ; mais elle en faisait peu d’usage ; les chemins étaient si mauvais, qu’elle ne pouvait sortir de chez elle, sans s’exposer à se rompre le cou, et elle connaissait trop le prix du temps, pour le perdre à visiter d’ennuyeux voisins.

S’il faut dire la vérité, Mistress Western ne montrait pas à son commode époux, toute la reconnaissance qu’il avait lieu d’attendre d’elle. Mariée contre son gré par un père tendre, mais que les grands biens de M. Western avaient ébloui (il ne possédait qu’un capital de huit mille livres, et l’écuyer jouissait d’un revenu de près de trois mille), le sacrifice forcé de son inclination lui avait inspiré une mélancolie habituelle. Mistress Western était plutôt une bonne ménagère, qu’une compagne agréable. Elle ne pouvait prendre sur elle de payer, même d’un sourire, les bruyants transports de joie que son mari faisait éclater quelquefois à sa vue. De loin en loin aussi, elle se mêlait de choses qui ne la regardaient point, comme de lui adresser dans l’occasion de douces remontrances sur son goût excessif pour le vin. Enfin, elle l’avait prié avec instances de la mener passer deux mois à Londres. Il s’y était refusé sèchement, et lui en avait toujours gardé rancune, étant bien persuadé qu’il n’y avait pas à Londres un mari qui ne fût trompé par sa femme.

Pour cette dernière raison, et pour mille autres non moins bonnes, il en était venu au point de détester cordialement mistress Western. Il ne lui cachait pas sa haine, tant qu’elle vécut, et il la lui conserva après sa mort. À la moindre contrariété qu’il éprouvait, quand un brouillard dérangeait sa chasse, ou quand ses chiens étaient malades, il s’en prenait à la défunte, et s’écriait avec dépit : « Si ma femme vivait encore, elle en serait bien aise ! »

L’écuyer se plaisait surtout à lancer ces traits satiriques devant Sophie. Il l’aimait avec passion, et ne lui pardonnait pas d’avoir eu pour sa mère plus d’affection que pour lui. La conduite que tenait alors Sophie ne servait qu’à augmenter sa jalousie ; car il ne pouvait obtenir d’elle, ni par prières, ni par menaces, qu’elle approuvât un langage qui offensait à la fois ses oreilles et son cœur.

On s’étonnera peut-être que l’écuyer n’ait pas fini par haïr sa fille, autant qu’il haïssait sa femme ; mais l’amour, même envenimé par la jalousie, n’engendre point la haine. Un amant jaloux peut, dans un transport de rage, immoler l’objet de sa tendresse ; il n’est pas en son pouvoir de le haïr. Cette assertion étant tout-à-fait neuve, et sentant un peu le paradoxe, nous laisserons au lecteur le temps de la méditer à loisir.


CHAPITRE V.

Conduite généreuse de Sophie envers sa tante.

Sophie ne répondit aux invectives de son père contre le sexe en général, et en particulier contre sa mère, qu’en soupirant et en baissant les yeux. L’écuyer, qui n’entendait rien à ce muet langage et le traitait de simagrées, exigea de sa fille une approbation formelle de ses sentiments. « Je le vois bien, lui dit-il avec sa rudesse accoutumée, vous êtes prête à prendre contre moi le parti de tout le monde, comme vous avez toujours pris celui de votre mère. » Sophie continuant à garder le silence : « Eh bien ! s’écria-t-il, êtes-vous muette ? ne sauriez-vous parler ? votre mère n’était-elle pas pour moi un vrai démon ? répondez ; vous vous taisez ? méprisez-vous votre père, au point de le juger indigne d’une réponse ?

– Mon père, au nom du ciel, repartit Sophie, ne donnez point à mon silence une interprétation si cruelle. Je mourrais plutôt que de manquer au respect que je vous dois ; mais comment oserais-je parler, quand je crains à chaque mot d’offenser un père chéri, ou d’outrager par une noire ingratitude, la mémoire de la meilleure des mères ; car ma mère a toujours été telle pour moi.

– Et votre tante est aussi, je le suppose, la meilleure des sœurs ? ne me ferez-vous pas la grâce de convenir que c’est une femme insupportable ? Je puis insister là-dessus, je pense, sans craindre d’être contredit.

– Mon père, j’ai de grandes obligations à ma tante ; elle a été pour moi une seconde mère.

– Oui, et une seconde femme pour moi. Ainsi vous prenez encore son parti. Ne conviendrez-vous pas qu’elle s’est montrée, à mon égard, la plus méchante sœur du monde ?

– Je ne pourrais en convenir, sans mentir à ma conscience. Ma tante a, je le sais, une manière de voir très-opposée à la vôtre ; mais je l’ai entendue, mille fois, exprimer pour vous un tendre attachement. Non, elle n’est pas la plus méchante sœur du monde ; je la crois, au contraire, une des meilleures qui existent.

– C’est-à-dire, en bon français, que j’ai tort. Oui, sans doute, oui les hommes ont toujours tort, et les femmes ont toujours raison.

– Pardonnez-moi, mon père, je ne dis pas cela.

– Eh ! que dites-vous donc ? Puisque vous avez l’impudence de lui donner raison, ne s’ensuit-il pas nécessairement que j’ai tort ? Oui assurément, j’ai grand tort de souffrir dans ma maison une presbytérienne, une Hanovrienne qui m’accusera au premier jour de conspiration contre l’état, et fera confisquer ma fortune, au profit du gouvernement.

– Ô mon père ! loin que ma tante ait envie de nuire à votre personne, ou à votre fortune, si elle était morte hier, je suis sûre qu’elle vous aurait laissé tout son bien. »

Ces mots, que Sophie prononça peut-être sans dessein, produisirent plus d’effet sur l’écuyer, que tout ce qu’elle lui avait dit jusque-là. Tel qu’un homme atteint d’une balle à l’improviste, il tressaillit, pâlit, chancela. Après quelques minutes de silence : « Quoi ! dit-il en balbutiant, hier elle m’aurait laissé tout son bien ! serait-il vrai ? Pourquoi hier, plutôt que tout autre jour ? et demain, si elle mourait, elle le laisserait… à qui ? à un étranger peut-être !

– Ma tante est très-vive, et je ne réponds pas de ce qu’elle pourrait faire, dans la chaleur d’un premier mouvement.

– Vous ne répondez pas ? Eh ! qui de nous deux a excité sa colère ? qui de nous deux, je vous prie ? Ne disputiez-vous pas contre elle, avant que j’entrasse dans la chambre ? N’avez-vous pas été l’unique cause de notre querelle ? Depuis nombre d’années, je n’ai eu de différend avec ma sœur qu’à votre sujet ; et maintenant vous vous en prenez à moi, comme si j’étais cause de ce qu’elle va laisser son bien à des étrangers ! Fille ingrate ! voilà donc la récompense de mes soins ! voilà le prix que vous gardiez à ma tendresse !

– Mon père, au nom du ciel, si j’ai été par malheur la cause d’un différend entre vous et ma tante, faites en sorte de vous réconcilier avec elle. Ne la laissez point sortir de votre maison, dans un accès de colère. Elle a un excellent cœur ; quelques mots affectueux suffiront pour l’apaiser. Je vous en supplie, mon père, ne la laissez point partir ainsi !

– Fort bien, c’est-à-dire qu’il faut que j’aille me jeter à ses pieds, et lui demander pardon de votre sottise, n’est-ce pas ? Vous avez perdu la trace du lièvre ; c’est à moi de la retrouver… Si du moins j’étais sûr… » Il n’acheva pas. Sophie revint à la charge et triompha de sa résistance. Il lâcha contre elle deux ou trois jurons, puis courut aussi vite qu’il le put après sa sœur, pour l’empêcher de partir, s’il en était encore temps.

Sophie remonta tristement dans sa chambre, et s’abandonna, si l’on peut s’exprimer ainsi, à toute la volupté d’une tendre douleur. Elle lut et relut plusieurs fois la lettre de Jones, elle eut aussi recours à son cher manchon, et baigna l’un et l’autre de ses larmes. L’officieuse Honora n’épargna rien pour soulager son affliction. Elle lui nomma la plupart des jeunes gentilshommes du comté, loua leur figure et leur esprit, et l’assura qu’elle était maîtresse de choisir, parmi eux, qui elle voudrait. On doit croire qu’une aussi habile praticienne qu’Honora, n’aurait point fait usage d’un tel remède, s’il n’eût déjà été employé, avec succès, en pareil cas. Nous avons même ouï dire, que la docte faculté des soubrettes le regarde comme un spécifique souverain, dans les crises d’amour des jeunes filles. La maladie de miss Western, qui en présentait tous les symptômes extérieurs, en différait-elle, au fond, par quelque endroit ? Nous l’ignorons ; ce qui est certain, c’est que la bonne Honora manqua entièrement son but. Elle fit à sa maîtresse beaucoup plus de mal que de bien, et l’irrita si vivement, que celle-ci, malgré toute sa douceur habituelle, la renvoya de sa chambre avec l’accent de la colère.


CHAPITRE VI.

Grande variété d’incidents.

L’écuyer rattrapa sa sœur au moment où elle montait en voiture, et parvint à la retenir, moitié par prières, moitié par force. Mistress Western ne lui opposa pas, à la vérité, une longue résistance. Outre qu’elle était, comme on l’a déjà dit, d’une humeur très-prompte à s’adoucir, elle aimait beaucoup son frère, malgré le mépris que lui inspirait la médiocrité de son esprit, ou plutôt son ignorance du monde.

La pauvre Sophie qui avait ménagé cette réconciliation, en devint bientôt la victime. Son père et sa tante, irrités de son obstination, s’unirent ensemble pour lui faire la guerre, et avisèrent sur-le-champ au moyen de la pousser avec le plus de vigueur possible. Dans ce dessein, mistress Western proposa de conclure et d’exécuter, sans délai, le traité d’alliance avec M. Allworthy. « Je connais, dit-elle, ma nièce ; elle ne résistera pas à une attaque violente, je veux dire à une brusque attaque ; car, mon frère, point d’emprisonnement, point de contrainte. Il nous faut prendre la place par surprise, et non d’assaut. »

Cette espèce de tactique venait d’être adoptée, lorsqu’on annonça M. Blifil. Aussitôt l’écuyer, par le conseil de mistress Western, sortit du salon, monta chez sa fille, lui enjoignit de se préparer à recevoir son amant d’une manière convenable, et accompagna cet ordre des menaces et des imprécations les plus effroyables, en cas de désobéissance.

L’impétuosité de M. Western était irrésistible. Sophie, comme son habile tante l’avait prévu, fut incapable d’en soutenir le choc. Interdite et désespérée, elle consentit d’une voix faible, à recevoir M. Blifil. Eh ! comment aurait-elle pu opposer un refus formel à la volonté d’un père si tendrement aimé ? Sans sa vive affection pour lui, elle aurait trouvé dans son cœur la force de lui résister. Trop souvent on attribue à la crainte, des sacrifices qui sont l’ouvrage de l’amour.

Sophie, par soumission aux ordres absolus de son père, reçut donc la visite de M. Blifil. Des scènes de ce genre, longuement décrites, sont d’un médiocre intérêt. Nous suivrons le conseil qu’Horace donne aux poëtes, et qui s’adresse aussi bien aux historiens, de laisser dans l’ombre tout ce qu’on désespère de placer dans un beau jour. Ce conseil, s’il était suivi, préserverait le monde littéraire d’un grand fléau, c’est-à-dire du fléau des gros livres.

L’extrême adresse dont Blifil usa, dans cette entrevue, aurait pu engager Sophie à lui ouvrir son cœur ; mais elle fut retenue par la mauvaise opinion qu’elle avait conçue de ce jeune homme ; car la simplicité, quand elle est sur ses gardes, va souvent de pair avec la ruse. Le maintien de Sophie fut froid, contraint, tel qu’on le prescrit aux jeunes filles, à la première visite d’un futur époux.

Quoique Blifil, en sortant, parût charmé de l’accueil qu’on lui avait fait, M. Western qui s’était tenu, avec sa sœur, à portée de tout entendre, n’éprouvait pas la même satisfaction. D’après l’avis de sa prudente conseillère, il résolut de hâter la conclusion du mariage. « Courage, mon enfant, dit-il à M. Blifil en termes de chasseur, elle est à toi, cours, pille, bon ! tu la tiens, allali ! allali ! point de quartier, ne crains rien ; je ne te ferai pas languir. Allworthy et moi nous réglerons tout cette après-midi, et à demain la noce.

– Monsieur, lui répondit Blifil, avec une feinte joie, après le bonheur de posséder l’aimable et vertueuse Sophie, rien au monde ne saurait me flatter autant que l’honneur d’entrer dans votre famille. Jugez combien je dois être impatient de voir luire l’heureux jour qui comblera tous mes vœux. Si je n’ai pas mis jusqu’ici plus d’ardeur dans ma recherche, n’imputez cette réserve qu’à la crainte d’offenser miss Western, en montrant un empressement contraire aux lois de l’usage et de la bienséance… Mais, monsieur, ne pourriez-vous pas, avec son agrément, abréger un peu les formalités ?

– Les formalités ! que la peste t’étouffe ! niaiseries, sottises que tout cela. Je te dis que tu l’épouseras dès demain. À mon âge, tu connaîtras mieux le monde. Les femmes, mon ami, ne donnent leur consentement que quand elles y sont forcées, c’est la règle. Si j’avais attendu celui de sa mère, je serais encore garçon. Va, je te le répète, va, tu la tiens, elle sera à toi demain matin. »

Blifil se laissa vaincre par l’éloquence de M. Western ; et cependant il le pria instamment de n’employer aucune violence, pour accélérer son bonheur : imitant en cela l’inquisiteur, qui conjure le pouvoir séculier, d’épargner les tourments de la torture à l’hérétique remis entre ses mains, et déjà condamné par la sentence de l’Église.

Le perfide avait prononcé dans son cœur celle de Sophie. Quelque satisfaction qu’il eût montrée à l’écuyer, il était au fond vivement blessé. L’entrevue qu’il venait d’avoir avec miss Western, l’avait convaincu de son mépris et de sa haine pour lui, et pénétré des mêmes sentiments pour elle. Pourquoi donc, dira-t-on, ne renonça-t-il pas sur-le-champ à sa poursuite ? Pour cette raison-là même, et pour plusieurs autres également bonnes, que nous allons exposer.

Si la nature n’avait pas donné à Blifil une âme aussi ardente, aussi passionnée pour le beau sexe, qu’à notre ami Jones, elle l’avait doué pourtant d’une certaine sensibilité, de cet instinct qui dirige tous les êtres animés dans la recherche des objets propres à flatter leurs goûts, et à satisfaire leurs appétits. Guidé par cet instinct, il considérait Sophie comme un friand morceau. Il la voyait du même œil qu’un épicurien regarde un ortolan. La douleur de cette aimable fille augmentait, plutôt qu’elle n’altérait ses charmes. Les pleurs ajoutaient à l’éclat de ses yeux ; les soupirs imprimaient à son sein un mouvement délicieux. On ignore toute la puissance de la beauté, quand on ne l’a point vue dans les larmes. Blifil se sentait enflammé d’un désir qu’il n’avait point encore éprouvé ; et l’aversion de Sophie n’en diminuait en rien la vivacité. Loin de là, elle tournait au profit des plaisirs qu’il se promettait, en lui montrant dans la soumission de sa rebelle maîtresse, la gloire du triomphe unie aux jouissances de la volupté, il avait encore, pour aspirer à sa possession d’autres vues si odieuses, que nous nous abstiendrons de les énoncer. La vengeance elle-même n’était pas étrangère à ses desseins. L’idée de supplanter son rival, de le désespérer, lui causait une joie infernale.

Outre ces motifs, que quelques personnes scrupuleuses pourront juger trop révoltants, Blifil se proposait un but qui ne choquera que très-peu de monde. Il songeait à s’approprier la fortune de M. Western. Celui-ci devait l’assurer, sans réserve, par contrat de mariage, à Sophie et à sa postérité ; car telle était l’extravagante tendresse de l’écuyer pour sa fille, que pourvu qu’elle consentît à être malheureuse avec l’époux qu’il lui avait choisi, il ne regardait du reste à aucun sacrifice.

L’esprit tout occupé de l’exécution de son plan, Blifil résolut de tromper Sophie par l’apparence d’une véritable passion, et de persuader à son oncle et à M. Western qu’il était payé de retour. Il trouvait dans les principes de Thwackum et de Square, la justification de cette double imposture. Le théologien lui avait appris, que quand la fin qu’on se propose est bonne (et quelle fin meilleure que le mariage), peu importent les moyens dont on se sert pour y parvenir. Blifil tenait du philosophe, que la fin est indifférente, lorsque les moyens sont bons et conformes à la règle de la justice. Il n’y avait guère, comme on voit, de circonstances où le disciple ne pût tirer avantage de la doctrine de l’un ou de l’autre de ces deux habiles maîtres.

À la vérité, on pouvait, sans beaucoup de ruse, en imposer à l’écuyer, qui ne s’inquiétait pas plus que Blifil de l’inclination de sa fille ; mais M. Allworthy pensait différemment : il était donc nécessaire de le tromper. Blifil trouvait pour cela, dans M. Western, un excellent auxiliaire. Ce dernier assurant sans cesse M. Allworthy que son neveu ne déplaisait pas à Sophie, et que leurs soupçons, au sujet de Jones, étaient dénués de tout fondement, le rôle de Blifil se bornait à confirmer ces assertions : ce qu’il faisait en termes si ambigus, qu’il ménageait une excuse à sa conscience, et se donnait le plaisir d’abuser son oncle par le mensonge d’un autre, sans se rendre coupable d’en proférer un de son invention. Lorsque M. Allworthy l’interrogeait sur les sentiments de Sophie, et lui déclarait qu’il ne contribuerait jamais à forcer l’inclination de personne, il répondait qu’on avait beaucoup de peine à lire dans le cœur des jeunes filles ; que néanmoins la conduite de miss Western à son égard, ne lui laissait rien à désirer, et que s’il en devait croire son père, elle avait pour lui toute l’affection qu’un amant pouvait raisonnablement attendre de sa maîtresse. « Quant à ce scélérat de Jones, ajoutait-il (je lui donne à regret un nom que justifie trop sa noire ingratitude pour vous), la vanité, où quelque motif plus répréhensible encore, l’aura porté à se vanter d’un succès imaginaire. S’il était aimé de miss Western, la perspective de son immense fortune lui aurait-elle permis de l’abandonner, comme il l’a fait ? Enfin, mon cher oncle, soyez convaincu qu’aucune considération humaine, ne pourrait me déterminer à épouser miss Western, si je n’étais sûr de trouver en elle des dispositions conformes à mes vœux. »

Cette admirable méthode de mentir du cœur, en conservant sa langue pure de mensonge, à la faveur d’adroites équivoques, a calmé la conscience de plus d’un insigne imposteur. Cependant quand on songe que c’est à l’être qui sait tout, qu’on prétend en imposer ainsi, il semble que de pareils subterfuges ne doivent procurer qu’une tranquillité passagère, et que la distinction subtile qu’on veut établir entre le mensonge direct et le mensonge indirect, ne vaut pas la peine qu’elle coûte.

M. Allworthy ajouta une foi entière aux assertions de M. Western et de Blifil, et le traité fut conclu dans l’espace de deux jours. Il ne restait plus, avant de recourir au ministère du prêtre, qu’à employer celui du notaire, pour la rédaction de l’acte de mariage ; et cette formalité exigeait du temps. L’impatient écuyer offrit de se lier sur-le-champ par tous les engagements possibles, plutôt que de différer d’un instant l’union du jeune couple. À voir l’excès de son empressement, on eût dit qu’il était le principal intéressé dans cette affaire. Sa vivacité naturelle ne l’abandonnait en aucune occasion. Il ne formait pas un projet, qu’il n’en poursuivit l’exécution avec autant d’ardeur, que si la félicité de toute sa vie eût dépendu de la réussite.

Il est probable que M. Allworthy, toujours prêt à faire le bonheur des autres, aurait cédé aux importunités réunies de l’écuyer et de son futur gendre, si l’aimable Sophie n’avait pris soin de rompre le traité sans retour, et de frustrer les gens d’église et les gens de loi, de la taxe qu’ils ont coutume d’imposer sur la propagation légitime de l’espèce humaine.


CHAPITRE VII.

Étrange résolution de Sophie. Stratagème plus étrange encore d’Honora.

Quoique l’intérêt fût la passion dominante d’Honora, elle n’était pas sans quelque attachement pour sa maîtresse ; eh ! qui pouvait la connaître et ne pas l’aimer ? elle ne sut pas plus tôt une nouvelle qu’elle jugea de grande importance, qu’oubliant la manière un peu-rude dont Sophie l’avait congédiée deux jours auparavant, elle courut l’instruire de ce qu’elle venait d’apprendre.

Son début fut aussi brusque que son entrée dans la chambre. « Ô ma chère demoiselle, à quoi pensez-vous ? vous me voyez saisie d’effroi. J’ai cru pourtant, qu’il était de mon devoir de venir vous informer de ce qui se passe, au risque de vous déplaire ; car nous autres domestiques, nous ne devinons pas toujours ce qui plaît, ou déplaît à nos maîtres. Ils ne manquent point de tout mettre sur notre dos. Ont-ils de l’humeur, nous sommes sûrs d’être grondés. Je ne serais pas surprise que mademoiselle en eût beaucoup de ce que je vais lui dire ; car il y a bien de quoi la surprendre et la choquer.

– Ma bonne Honora, expliquez-vous, sans tant de préambule. Peu de choses, je vous proteste, sont de nature à me surprendre, encore moins à me choquer.

– Oh ! ma chère demoiselle, j’ai entendu mon maître parler au ministre Supple d’obtenir une dispense ce soir même, et lui dire que vous seriez mariée demain matin.

– Demain matin ! s’écria Sophie en pâlissant.

– Oui, mademoiselle, rien n’est plus sûr. Mon maître l’a dit ainsi.

– Honora, vous me glacez d’effroi ; je respire à peine. Que dois-je faire dans cette cruelle situation ?

– Je voudrais être en état de donner un conseil à mademoiselle.

– Oh dites-moi, je vous en prie, ma chère Honora, dites-moi ce que vous feriez, si vous étiez à ma place.

– Plût à Dieu, mademoiselle, que je fusse à votre place ! soit dit pourtant sans vouloir vous nuire ; car je ne suis pas assez votre ennemie, pour vous souhaiter la condition d’une servante. Eh bien, si j’étais à votre place, je ne serais point embarrassée de ce que j’aurais à faire. À mon petit avis, l’écuyer Blifil est un jeune homme aimable, bien fait, charmant.

– Quels contes me faites-vous là ?

– Des contes, mademoiselle ! pourquoi donc ? mais, comme on dit, tout le monde n’a pas le même goût. Une nourriture saine pour les uns, est du poison pour les autres.

– Honora, plutôt que de consentir à devenir la femme de ce misérable, je me plongerais un poignard dans le cœur.

– Bonté divine ! Mademoiselle, vous me faites frémir. Repoussez de votre esprit, je vous en conjure, cette coupable pensée. Bonté divine ! j’en tremble de la tête aux pieds. Ma chère demoiselle, songez à ce que c’est que d’être privé de la sépulture chrétienne, et enterré sur le bord d’un grand chemin, un pieu passé au travers du corps, comme le fermier Halfpenny à Oxcross. Depuis ce temps, son esprit y revient toutes les nuits ; la chose est sûre, et beaucoup de gens l’ont vu. Il n’y a certainement que le diable qui puisse mettre en tête un pareil dessein : car j’ai ouï dire à plus d’un ministre, qu’on serait moins coupable de nuire au monde entier, que de faire le plus petit mal à sa pauvre chère personne. Si pourtant mademoiselle a pour le jeune écuyer Blifil une telle aversion, qu’elle ne puisse pas supporter l’idée de partager sa couche… il existe dans la nature de ces sortes d’antipathies ; et quelquefois on aimerait mieux toucher une bête venimeuse, que la peau de certaines gens… »

Sophie était trop absorbée dans ses pensées, pour prêter l’oreille aux excellentes réflexions de sa femme de chambre. Elle l’interrompit brusquement. « Honora, lui dit-elle, mon parti est pris. Je quitte cette nuit même le château de mon père, et si vous avez réellement pour moi l’attachement que vous m’avez souvent témoigné, vous n’hésiterez point à me suivre.

– Je suivrai mademoiselle jusqu’au bout du monde ; mais avant de hasarder une pareille démarche, je la supplie d’en bien considérer les suites. Où mademoiselle compte-t-elle aller ?

– J’ai à Londres une parente qui est une femme de qualité. Pendant que je demeurais à la campagne chez ma tante, elle vint y passer plusieurs mois. Elle me marqua beaucoup d’affection, et me prit si fort en gré, qu’elle voulait m’emmener à Londres avec elle. Comme c’est une personne de distinction, il me sera facile de trouver sa demeure, et je ne doute pas, qu’elle ne m’accueille avec bonté.

– Ne vous y fiez pas, mademoiselle. Ma première maîtresse avait aussi coutume d’inviter les gens à venir chez elle. Apprenait-elle qu’ils arrivaient, elle décampait au plus vite ; et puis, quelque charmée que soit cette dame de vous voir, comme assurément chacun le serait à sa place, lorsqu’elle saura que vous vous êtes enfuie de chez monsieur votre père…

– Vous vous trompez, Honora, elle n’a pas pour l’autorité paternelle autant de respect que moi. Quand elle me pressait d’aller à Londres avec elle, et que je refusais de l’accompagner, sans le consentement de mon père, elle se moquait de moi, me traitait de sotte, de campagnarde, et ajoutait, en riant aux éclats, qu’une fille aussi soumise serait quelque jour, pour un mari, un véritable trésor. Je puis donc me flatter de trouver chez elle un asile, jusqu’à ce que mon père, me voyant hors de son pouvoir, revienne enfin à la raison.

– Fort bien. Mais, mademoiselle, avez-vous songé aux moyens de prendre la fuite ? Comment vous procurerez-vous des chevaux, une voiture ? Vous ne pouvez pas compter sur votre cheval. Maintenant que les domestiques se doutent de ce qui se passe, Robin se ferait plutôt tuer sur la place, que de le laisser sortir de l’écurie, sans un ordre exprès de monsieur votre père.

Je m’échapperai, à pied, du château, dès que les portes en seront ouvertes. J’ai, grâce au ciel, de bonnes jambes ; elles ont soutenu plus d’une fois, dans de longues soirées d’hiver, la fatigue de la danse avec un homme qui m’était indifférent. Refuseront-elles de m’aider à fuir l’homme odieux auquel on veut m’unir pour la vie ?

– Eh quoi, mademoiselle y songe-t-elle ? Courir ainsi les champs la nuit, à pied, toute seule ?

– Je ne serai pas seule, Honora, puisque vous m’avez promis de m’accompagner.

– Oui sans doute, mademoiselle, je vous suivrai jusqu’au bout du monde ; mais autant vaudrait, à peu près, que vous fussiez seule. Si nous rencontrions en chemin des voleurs, ou des bandits, je ne me sentirais pas en état de vous défendre. Je serais, pour ma part, aussi effrayée que vous, car, à coup sûr, nous aurions tout à craindre de leur violence. Considérez en outre, mademoiselle, combien les nuits sont longues et glaciales dans cette saison. Il y aurait de quoi mourir de froid.

– Un pas vif et soutenu nous garantira du froid ; et si vous ne vous sentez pas la force, Honora, de me protéger contre les insultes d’un brigand, je me charge, moi, de vous défendre. Il y a toujours dans le salon deux pistolets chargés : j’en emporterai un.

– Ma chère demoiselle, vous m’effrayez de plus en plus. Juste ciel ! Vous oseriez vous servir d’un pistolet ! j’aimerais mieux m’exposer à tous les périls, que de vous voir commettre une telle imprudence.

– Quoi ! Honora, dit Sophie en souriant, vous craindriez de vous servir d’un pistolet, contre un homme qui attenterait à votre honneur ?

– Assurément, mademoiselle, l’honneur est le premier des biens, pour nous autres pauvres domestiques surtout, puisque c’est, à vrai dire, notre gagne pain. Mais j’ai horreur des armes à feu. Elles causent tant d’accidents !

– Hé bien soyez tranquille, Honora, je crois pouvoir répondre de votre honneur à beaucoup meilleur marché, et sans faire usage d’armes à feu. Je louerai des chevaux à la première ville que nous trouverons. Il y aura bien du malheur, si nous sommes attaquées avant d’y arriver. Enfin, Honora, je suis décidée à fuir ; et si vous consentez à me suivre, je vous promets toutes les récompenses qui dépendront de moi. »

Cette promesse fit sur Honora plus d’impression que les raisons précédentes. Lorsqu’elle vit sa maîtresse si affermie dans son dessein, elle cessa de le combattre, et toutes deux s’occupèrent des moyens de l’exécuter. Il se présenta d’abord une difficulté sérieuse, celle du transport de leurs effets. Sophie en fut moins frappée qu’Honora. Une fille qui fuit un amant, ou qui court après lui, compte pour rien les obstacles. Ce n’était pas le cas d’Honora. L’amour n’agitait son cœur ni de crainte, ni d’espérance : elle avait d’ailleurs un grave sujet d’inquiétude. Sa petite fortune consistait presque tout entière dans sa garde-robe. Quelques-uns des objets qui la composaient, outre leur valeur intrinsèque, avaient encore pour elle un prix de fantaisie. Elle tenait par des motifs particuliers à telle robe, à telle parure : celle-ci lui allait bien ; une amie lui avait donné celle-là ; elle avait acheté l’une depuis peu ; l’autre était depuis longtemps en sa possession. Honora ne pouvait se résoudre à laisser, en partant, ses pauvres nippes à la merci de M. Western, qui ne manquerait pas, dans sa fureur, de les livrer aux flammes.

Ayant tenté vainement d’ébranler la résolution de sa maîtresse, elle imagina un moyen ingénieux de sauver sa chère garde-robe : ce fut de se faire renvoyer le soir même. Sophie approuva son projet, sans deviner toutefois par quel tour d’adresse elle parviendrait à l’accomplir. « Oh, dit Honora, mademoiselle peut s’en rapporter à moi. Nous autres domestiques, nous savons à merveille la manière d’obtenir de nos maîtres la faveur d’un congé. Il est vrai que parfois, lorsqu’ils n’ont pas de quoi nous payer nos gages sur-le-champ, ils endurent nos impertinences, et n’en tiennent nul compte ; mais l’écuyer n’est pas de ces gens-là ; et puisque mademoiselle est décidée à partir ce soir, je me fais fort d’avoir ma liberté dans l’après-midi. »

Après cet entretien, Sophie chargea Honora de mettre pour elle, dans son paquet, un peu de linge et une robe. Elle abandonna tout le reste avec aussi peu de regret qu’en éprouve un matelot qui, dans le fort de la tempête, jette à la mer les riches ballots des passagers, pour sauver sa propre vie de la fureur des eaux.


CHAPITRE VIII.

Altercations d’un genre assez commun.

Honora avait à peine quitté sa maîtresse, qu’une voix secrète (car nous ne voudrions pas, comme la vieille dans Quévédo, accuser le diable d’une noirceur à laquelle il n’eut peut-être aucune part), qu’une voix secrète, disons-nous, vint murmurer à son oreille, qu’elle pouvait assurer sa fortune, en révélant à M. Western le projet de Sophie. Une foule de considérations l’excitaient à suivre ce conseil. D’un côté, l’espoir d’une récompense proportionnée à un tel service tentait sa cupidité ; de l’autre, le danger de l’entreprise où elle s’était embarquée, l’incertitude du succès, la nuit, le froid, les brigands, les ravisseurs, lui inspiraient de vives alarmes. Frappée de ces images sinistres, elle voulait aller sur-le-champ trouver M. Western, et lui découvrir le mystère ; mais elle était trop prudente, pour se décider dans une affaire de cette importance, avant d’avoir mûrement pesé le pour et le contre ; et d’abord, l’idée d’un voyage à Londres était d’un grand poids en faveur de Sophie : Honora brûlait de voir une ville où elle se figurait des délices, peu s’en faut pareilles à celles qu’un pieux cénobite ravi en extase, imagine dans le ciel. Elle connaissait en outre sa maîtresse pour être beaucoup plus libérale que l’écuyer ; et, sous ce rapport, la fidélité lui promettait plus d’avantages que la trahison. Enfin, revenant sur ses divers sujets de craintes, et les examinant d’un sens plus rassis, elle les jugea en général mal fondés. Toutes choses étant donc à peu près égales de part et d’autre, son attachement pour sa maîtresse, joint à sa probité naturelle, allait, selon toute apparence, prendre le dessus, lorsqu’une réflexion subite pensa changer entièrement sa détermination. Elle calcula qu’il s’écoulerait bien du temps, avant que Sophie fût en état de remplir ses promesses ; car elle ne devait jouir du bien de sa mère qu’après la mort de son père, et ne toucherait qu’à sa majorité, une somme de trois mille livres qu’un de ses oncles lui avait léguée. Or, des époques si éloignées, et mille événements imprévus, pouvaient, dans l’intervalle, empêcher l’effet de ses intentions généreuses. La récompense, au contraire, qu’elle espérait de l’écuyer, ne se ferait pas attendre. Tandis qu’elle s’attachait à cette idée, le bon génie de Sophie, ou celui qui veillait à l’honneur de mistress Honora, ou tout simplement le hasard, fit naître un incident qui raffermit la fidélité chancelante de la soubrette, et facilita le succès de son stratagème.

La femme de chambre de mistress Western se prétendait, à plusieurs titres, très-supérieure à Honora. Premièrement elle était mieux née, sa bisaïeule, du côté maternel, tenant d’assez près à la famille d’un pair d’Irlande ; en second lieu elle gagnait de meilleurs gages ; enfin elle avait été à Londres, et par conséquent connaissait mieux le monde. Aussi prenait-elle avec Honora des airs de hauteur, exigeant d’elle ces égards, que dans toutes les classes de la société, les femmes d’un rang plus élevé se croient dus par celles d’un étage inférieur. Honora ne se montrait pas toujours disposée à reconnaître des prétentions humiliantes ; elle s’écartait souvent du respect auquel on voulait l’astreindre. Pour cette raison, la femme de chambre de mistress Western se plaisait peu dans sa compagnie. Elle désirait ardemment de retourner à Londres, pour y reprendre l’empire qu’elle exerçait, dans la maison de sa maîtresse, sur tous les autres domestiques ; et son mécompte avait été grand le matin, quand mistress Western avait changé d’avis, au moment de monter en voiture. Elle était depuis ce temps-là, d’une humeur intraitable.

Ce fut dans cette disposition qu’elle entra chez Honora, qui se livrait aux réflexions dont nous venons d’entretenir le lecteur. Dès que celle-ci l’aperçut, elle lui dit d’un ton obligeant : « Ainsi donc, mademoiselle, nous aurons le plaisir de vous garder plus longtemps que nous n’osions l’espérer, après la querelle qui a eu lieu entre mon maître et votre maîtresse ?

– Je ne sais, mademoiselle, répondit l’autre avec aigreur, ce que vous entendez par vous et nous. Je ne vois, dans cette maison, aucun domestique dont la compagnie soit faite pour moi. J’ai droit, je pense, d’en fréquenter une meilleure. Ce que je dis là ne vous regarde pas, mistress Honora ; vous êtes une jeune fille comme il faut ; quand vous aurez acquis un peu plus d’usage du monde, je ne rougirai pas de me promener avec vous dans le parc de St.-James.

– Ouais ! mademoiselle se donne des airs. Mistress Honora ! vraiment, vous pourriez bien m’appeler du nom de mon père. Quoique ma maîtresse m’appelle Honora tout court, j’ai aussi un nom de famille. Rougir de se promener avec moi ! pardi, je vous vaux bien, je crois.

– Puisque vous répondez si mal à ma politesse, apprenez, mistress Honora, que vous ne me valez pas. À la campagne, on est obligé de voir toute sorte de gens ; mais à la ville, je ne fréquente que les femmes de chambre des personnes de qualité. Il y a, j’espère, mistress Honora, quelque différence entre vous et moi.

– Je l’espère aussi ; il y a entre nous quelque différence d’âge… et de figure. » En prononçant ces derniers mots, elle s’approcha d’un air arrogant et dédaigneux de son insolente compagne, la regarda sous le nez, secoua la tête, et la coudoya rudement.

« Misérable ! s’écria l’orgueilleuse citadine avec un rire sardonique, vous n’êtes pas digne de ma colère. Ce serait m’avilir, que de répondre par des injures à une créature telle que vous. Vos manières montrent assez la bassesse de votre naissance et de votre éducation ; allez, vous n’êtes bonne qu’à servir une campagnarde.

– N’insultez pas ma maîtresse, je ne le souffrirai point. Elle vaut cent fois mieux que la vôtre ; car elle est beaucoup plus jeune, et mille fois plus belle. »

La fortune contraire, ou plutôt propice, amena en ce moment mistress Western. Dès qu’elle parut, sa femme de chambre fondit en larmes. Mistress Western lui demanda d’où venait son affliction ? « C’est, répondit-elle en montrant Honora, c’est l’effet des outrages de cette créature. J’aurais méprisé ceux de ses propos qui ne s’adressaient qu’à moi ; mais elle a eu l’audace de parler de madame de la manière la plus injurieuse. Oui, madame, elle a dit, à ma face, que vous étiez vieille et laide. Je n’ai pu supporter de vous entendre traiter de laide.

– Pourquoi vous plaisez-vous à répéter cette insolence ? dit mistress Western ; et vous, Honora, comment avez-vous osé prononcer mon nom avec mépris ?

– Avec mépris, madame ? repartit Honora, je n’ai point du tout prononcé votre nom. J’ai dit seulement qu’une certaine personne n’était pas aussi belle que ma maîtresse, et vous le savez aussi bien que moi.

– Impertinente ! je vous apprendrai à mêler dans vos discours un nom tel que le mien. Si mon frère ne vous chasse pas à l’instant, je ne coucherai point ici ce soir. Je vais le trouver, et vous faire chasser sur-le-champ.

– Chasser ? et quand il me chasserait, que m’importe ? il y a plus d’une place dans le monde. Grâce au ciel, les bons domestiques ne sont jamais dans l’embarras. Si vous renvoyez tous ceux qui ne vous trouvent pas belle, vous serez bientôt obligée de vous servir vous-même, c’est moi qui vous le dis. »

La colère étouffa presque la voix de mistress Western, et ne lui permit guère de proférer que des sons inarticulés. Dans l’impuissance de rendre ses propres paroles, nous supprimerons sa réponse qui, au reste, lui ferait peu d’honneur. Elle courut chez son frère, l’œil hagard, le visage en feu, plus semblable à une furie qu’à une créature humaine.

Après son départ, la querelle recommença entre les deux femmes de chambre, et produisit un nouveau combat plus sérieux que le précédent. À la fin la victoire demeura à la campagnarde, mais non sans quelque perte de sang, de cheveux, de rubans, et de mousseline.


CHAPITRE IX.

Sagesse de M. Western, comme magistrat. Avis aux juges de paix sur les qualités requises dans leurs greffiers. Exemple frappant de folie paternelle et de piété filiale.

Quelquefois les logiciens se servent d’un argument qui prouve trop, et les politiques sont souvent la dupe de leurs propres artifices. C’est ce qui manqua d’arriver à mistress Honora. Au lieu de sauver, comme elle l’espérait, ses meilleures nippes, elle faillit de perdre celles même qu’elle avait sur le dos ; car l’écuyer ne sut pas plus tôt l’outrage dont elle s’était rendue coupable envers sa sœur, qu’il jura vingt fois de l’envoyer à Bridewell.

Mistress Western était naturellement bonne, et pour l’ordinaire très-indulgente. Peu de temps auparavant, un postillon avait versé sa chaise de poste dans un fossé, sans qu’elle l’eût puni de sa maladresse ; une autre fois elle avait, au mépris de la loi, refusé de poursuivre en justice un voleur de grand chemin, qui lui avait pris sa bourse et ses boucles d’oreilles, en l’accablant d’injures et de malédictions. Mais le cœur humain est si mobile, si différent de lui-même d’un moment à l’autre, qu’elle ne voulut pas entendre parler d’indulgence en cette occasion. Ni le feint repentir d’Honora, ni les prières de Sophie, ne purent l’empêcher d’insister vivement auprès de son frère pour l’engager à infliger, en sa qualité de juge de paix, un châtiment exemplaire à la coupable.

Par bonheur, le greffier possédait une qualité que devrait avoir tout greffier de juge de paix ; il connaissait son code. « Monsieur, dit-il tout bas à l’écuyer, prenez garde d’excéder votre autorité. Cette fille n’a pas tenté de porter atteinte à la paix publique, et vous ne pouvez légalement l’envoyer à Bridewell pour un manque de civilité. »

Lorsqu’il s’agissait d’affaires importantes, comme de délits de chasse, l’écuyer n’écoutait pas toujours l’avis de son greffier ; car dans l’exécution des lois sur cet article, messieurs les juges de paix se supposent revêtus d’un pouvoir discrétionnaire fort étendu : et en vertu de ce pouvoir, sous prétexte de chercher et de saisir les instruments destinés à la destruction du gibier, ils se permettent souvent de grandes iniquités.

La faute d’Honora n’était pas tout-à-fait d’une nature aussi grave, et aussi préjudiciable à la société. Le juge fit donc quelque attention au conseil de son greffier. Il existait déjà deux plaintes contre lui au banc du roi, et son intention n’était pas de s’exposer à une troisième.

Il prit en conséquence un air fin et capable, toussa, cracha plusieurs fois, et dit à sa sœur, qu’après un sérieux examen, il pensait, qu’attendu qu’il n’était ici question d’aucune atteinte à la paix publique, telle que d’effraction de portes, d’escalade de murs, de fracture de membres ; ou de toute autre violence semblable, on ne pouvait qualifier le fait de crime, de délit, de dommage, et qu’ainsi le code n’offrait point de peine à y appliquer.

Mistress Western répondit à son frère, qu’elle connaissait la loi beaucoup mieux que lui ; qu’elle avait vu des domestiques punis très-sévèrement, pour une insulte pareille à celle dont elle se plaignait, et elle lui nomma un juge de paix de Londres, qui ne faisait pas difficulté d’envoyer une servante à Bridewell, toutes les fois qu’il en était sollicité par son maître, ou par sa maîtresse.

« Assez ! assez ! s’écria l’écuyer. Cela peut être ainsi à Londres, mais ce n’est pas la même chose en province. » À ce sujet, il s’établit entre le frère et la sœur une savante discussion sur le code. Nous n’osons la rapporter ici, dans la crainte qu’elle ne passe l’intelligence d’un grand nombre de nos lecteurs. À la fin, les deux parties s’en remirent au jugement du greffier, qui prononça en faveur du magistrat, et mistress Western fut obligée de se contenter, pour toute satisfaction, du congé d’Honora, auquel Sophie consentit sans hésiter et de bon cœur.

La fortune, après s’être livrée quelques moments à ses caprices ordinaires, disposa tout en faveur de notre héroïne. Un plein succès couronna la petite ruse de Sophie. C’était pourtant son coup d’essai. On peut juger par là de l’avantage que les honnêtes gens auraient sur les coquins, s’ils pouvaient se résoudre à faire le mal, ou s’ils trouvaient à propos de s’en donner la peine.

Honora joua parfaitement son rôle. Une fois délivrée de la crainte de Bridewell, dont le nom seul l’avait glacée d’effroi, elle reprit l’assurance que la peur lui avait ôtée, et quitta sa place avec cet air de contentement et de mépris, qu’affectent souvent de grands personnages, en abandonnant des emplois d’une bien autre importance. Si l’on veut, nous emploierons une expression plus douce, et nous dirons qu’elle se retira… ce qui, dans le fait, a toujours été regardé comme le synonyme d’être mis à la porte, ou chassé.

L’écuyer lui enjoignit de faire son paquet en diligence, mistress Western ayant déclaré qu’elle ne passerait pas la nuit sous le même toit qu’une si impudente coquine. Honora se mit aussitôt à l’ouvrage ; elle ne perdit pas un instant, et la besogne fut achevée de bonne heure, dans la soirée. Dès qu’elle eut reçu son compte, elle plia bagage et partit, à la grande satisfaction de tout le monde, mais surtout à celle de Sophie, qui, après lui avoir donné rendez-vous dans un lieu voisin du château, à l’heure mystérieuse et terrible de minuit, songea elle-même aux préparatifs de son départ.

Avant de les commencer, elle fut obligée de recevoir deux fâcheuses visites, l’une de sa tante, l’autre de son père. Mistress Western lui parla d’un ton plus impérieux qu’elle n’avait encore fait ; l’écuyer la traita avec tant de violence et d’indignité, qu’elle feignit, par peur, de céder à ses désirs. Cette apparente condescendance le combla de joie. Aussitôt ses froncements de sourcils se changèrent en sourires, et ses menaces, en promesses. Il jura que sa fille était tout pour lui, qu’il ne vivait que pour elle ; que son consentement le rendait le plus heureux des hommes. Sophie lui avait dit qu’elle ne devait, ni ne pouvait refuser d’obéir à ses ordres absolus, et le bon écuyer avait pris ces mots pour un consentement véritable. Dans son ivresse, il donna à sa fille un billet de banque d’une valeur considérable, pour acheter toutes les parures qu’elle voudrait, il l’embrassa, la serra contre son cœur, et des larmes d’attendrissement coulèrent de ces mêmes yeux qui, un moment auparavant, lançaient des regards étincelants de rage sur l’objet de toutes ses affections.

Rien de plus commun que de voir un père agir de la sorte. Nous avons donc tout lieu de croire qu’on sera peu surpris de la conduite de M. Western. Dans le cas contraire, nous l’avouerons, il nous serait impossible d’en rendre raison, puisque à notre avis, il est incontestable qu’il adorait sa fille. Ce même aveuglement de la tendresse paternelle, a fait le malheur d’une infinité d’enfants. Quoique presque universel, il nous a toujours paru la plus inconcevable folie qui soit jamais entrée dans la tête de cette étrange et merveilleuse créature, décorée du nom d’homme.

Les caresses de M. Western produisirent sur le tendre cœur de Sophie l’impression la plus vive, et lui inspirèrent une pensée que ni les sophismes de sa politique tante, ni les menaces de l’écuyer n’avaient pu faire naître dans son esprit. Elle avait pour son père tant de respect, un amour si passionné, qu’elle ne connaissait pas de plus grand plaisir que de contribuer à son amusement, de lui procurer même une jouissance plus douce encore, celle d’entendre l’éloge de sa fille sortir de toutes les bouches, satisfaction qu’il goûtait presque chaque jour de sa vie. La considération du bonheur dont elle comblerait ce père chéri, en consentant au mariage qu’il lui proposait, était à ses yeux d’un grand poids. Pénétrée d’ailleurs d’un sentiment profond de religion, elle se sentait fortement ébranlée par l’extrême piété d’un tel acte d’obéissance. Enfin, quand elle réfléchissait sur ce qu’il lui en coûterait pour s’immoler au devoir et à l’amour filial, ce généreux sacrifice excitait dans son cœur l’agréable frémissement d’une certaine petite passion qui, sans avoir d’affinité immédiate avec la religion, ou avec la vertu, leur prête souvent à l’une et à l’autre une obligeante assistance, dans l’accomplissement de leurs desseins.

L’idée d’une action si héroïque charmait Sophie ; et déjà elle se félicitait de son triomphe, quand le dieu d’amour, qui se tenait caché dans son manchon, en sortit brusquement, et comme Polichinelle au théâtre des marionnettes, renversa d’un coup de pied le fragile édifice de sa gloire. Dans le fait (car nous ne voulons point tromper le lecteur, ou justifier notre héroïne, en attribuant sa conduite à une impression surnaturelle), le souvenir de son cher Jones, joint à quelques espérances bien éloignées auxquelles il n’était rien moins qu’étranger, détruisit en un clin d’œil le pénible ouvrage de l’amour filial, de la religion, et de l’orgueil.

Mais avant de nous occuper davantage de Sophie, il faut reporter nos regards sur M. Jones.


CHAPITRE X.

Divers incidents assez naturels, quoique un peu vulgaires.

On se souvient que nous avons laissé notre héros, au commencement de ce livre, prenant la route de Bristol, avec l’intention de chercher fortune sur mer, ou plutôt de fuir le sort cruel qui le poursuivait sur terre.

Il arriva, ce qui arrive souvent, que l’homme qui s’était chargé de le conduire ne savait pas le chemin ; il se trompa de route, et n’osant, par mauvaise honte, s’informer de la véritable, il prit tantôt à droite, tantôt à gauche. À la fin, la nuit vint, et on commençait à n’y plus voir. Jones qui se doutait de la méprise du guide, lui fit part de ses craintes. Celui-ci soutint qu’ils étaient dans la bonne voie, et ajouta qu’il serait bien étrange qu’il ne sût pas le chemin de Bristol, quoique dans la réalité, il eût été beaucoup plus étrange qu’il le sût, n’y étant jamais allé de sa vie.

Jones n’avait pas dans son guide une foi implicite. À son arrivée dans un village, il demanda au premier paysan qu’il rencontra, s’il était sur la route de Bristol.

« Eh ! d’où venez-vous ? dit le villageois.

– Qu’importe ? lui répondit Jones un peu brusquement. Je veux savoir si cette route est celle de Bristol ?

– La route de Bristol ? répéta le villageois en se grattant la tête. Oh ! notre maître, je crois que vous aurez de la peine à gagner aujourd’hui Bristol par ce chemin.

– Indique-moi donc, mon ami, celui que je dois prendre.

– Par ma foi, notre maître, il faut que vous vous soyez trompé de route, Dieu sait où ; car celle-ci mène à Glocester.

– Fort bien ; et quel est le chemin de Bristol ?

– Vous y tournez le dos.

– Il faut donc que nous retournions sur nos pas ?

– Vraiment oui, notre maître.

– Allons ; et quand nous aurons repassé la montagne, quel chemin prendrons-nous ?

– Vous prendrez tout droit ; mais attendez, il y a deux routes, l’une à droite, l’autre à gauche. Vous prendrez la première, et vous irez droit devant vous. Faites attention seulement de tourner d’abord à droite, puis à gauche, puis à droite. Vous arriverez ainsi à la maison de l’écuyer ; de là vous irez droit devant vous, et vous tournerez à gauche. »

Un autre paysan s’approcha de Jones, et après s’être informé du lieu où il allait : « Monsieur, lui dit-il en s’appuyant sur le bâton qu’il tenait à sa main, suivez la route à droite pendant un mille, un mille et demi, ou environ, tournez ensuite tout court à gauche, vous arriverez à la maison de M. Jean Birness.

– Et qui est, lui demanda Jones, ce M. Jean Birness ?

– Ô Seigneur ! reprit le villageois, vous ne connaissez pas M. Jean Birness ? d’où venez-vous donc ? »

Ces deux compagnons avaient presque épuisé la patience de Jones, lorsqu’un homme de bonne mine et simplement vêtu (c’était un quaker) l’aborda et lui dit : « Ami, je m’aperçois que tu as perdu ton chemin. Si tu m’en crois, tu n’essaieras pas de le retrouver ce soir. Tu pourrais t’égarer dans l’obscurité de la nuit. Et puis, il s’est commis ces jours derniers plusieurs vols, entre ce village et Bristol. Tout près d’ici est une excellente hôtellerie où tu trouveras un bon gîte, pour toi et pour tes chevaux. » Jones se laissa persuader aisément d’y passer la nuit, et suivit les pas de son nouvel ami.

L’hôte, homme fort civil, pria Jones d’excuser la mauvaise réception qu’il se voyait obligé de lui faire. Sa femme était sortie, lui dit-il ; elle avait presque tout enfermé, et emporté les clefs avec elle. Le fait est qu’une de ses filles, qui venait de se marier, avait quitté le matin la maison paternelle, pour aller s’établir chez son mari, et que de concert avec sa mère, elle avait à peu près dépouillé le pauvre homme de tous ses effets, ainsi que de son argent ; car bien qu’il eût plusieurs enfants, sa femme n’aimait que cette fille, et l’aimait si passionnément, qu’elle lui aurait sacrifié de bon cœur le reste de sa famille, et son mari par-dessus le marché.

Jones, dans la disposition d’esprit où il était, ne se sentait nul goût pour la société. Il aurait mieux aimé être seul. Cependant il ne put résister aux importunités de l’honnête quaker, qui, frappé de la mélancolie empreinte dans la physionomie de notre ami, espérait de l’adoucir par sa conversation, et ne pouvait se résoudre à le quitter.

Ils gardèrent l’un et l’autre, pendant quelques moments, un si profond silence, que Jones put se croire transporté dans une assemblée de la secte taciturne dont l’étranger faisait partie. Enfin le quaker inspiré… probablement par un esprit de curiosité : « Ami, dit-il, je vois que tu as éprouvé quelque grande infortune ; mais, je t’en prie, console-toi. Peut-être as-tu perdu une amie. Dans ce cas, tu dois considérer que nous sommes tous mortels. Et pourquoi t’affligerais-tu sans mesure, quand tu sais que ta douleur ne servira de rien à l’objet de tes regrets ? Nous sommes tous nés pour souffrir. Moi qui te parle, j’ai mes chagrins comme toi, et des chagrins, selon toute apparence, plus cuisants que les tiens. Je possède un revenu clair et net de cent livres sterling, qui suffit de reste à mes besoins ; j’ai, grâce au ciel, la conscience pure ; je suis d’un tempérament sain et robuste ; je ne dois rien à personne ; personne ne peut me reprocher une injustice… et pourtant, ami, je serais fâché de te croire aussi malheureux que moi. »

Ici le quaker s’arrêta, en poussant un long soupir. « Monsieur, lui dit Jones, je suis touché de votre malheur, quelle qu’en soit la cause.

– Ah ! mon ami, c’est une fille unique qui en est la cause, une fille qui faisait ma félicité sur la terre, et qui, cette semaine, s’est enfuie de chez moi, et s’est mariée contre mon gré. Je lui avais trouvé un parti sortable, un homme sage et riche ; mais il lui a plu de se choisir elle-même un mari, et elle est partie avec un jeune freluquet, qui n’a pas un sou vaillant. Si elle était morte, comme je suppose que l’est ton amie, je serais heureux.

– Vous me surprenez, monsieur.

– Eh quoi ! ne vaudrait-il pas mieux qu’elle fût morte, que d’être réduite à la mendicité ? car, je te le répète, le jeune drôle n’a pas un sou vaillant ; et certes elle ne doit pas compter que je lui donne jamais un schelling. Non, puisqu’elle s’est mariée par amour, qu’elle vive d’amour, si elle peut. Qu’elle aille porter son amour au marché ; elle verra ce qu’on lui offrira en échange de cette belle marchandise.

– Monsieur, vous reviendrez à des sentiments plus conformes à vos intérêts.

– Il fallait qu’ils eussent formé, de longue main, le projet de me tromper ; car ils se connaissaient depuis l’enfance. Je n’avais cessé de prémunir ma fille contre les dangers de l’amour ; je lui avais dit mille fois, que l’amour n’était qu’une folie, qu’une passion criminelle. La rusée feignait de m’écouter, de mépriser les plaisirs sensuels ; et à la fin elle a sauté par la fenêtre d’un second étage ; car vous saurez que je commençais à me méfier d’elle, et que je l’avais soigneusement enfermée, comptant la marier, à mon gré, le lendemain matin. En peu d’instants, elle a trompé mon attente ; elle s’est sauvée chez son amant, qui n’a pas perdu une minute. Une heure leur a suffi pour conclure et consommer le mariage ; mais jamais heure de leur vie n’aura été plus mal employée. Oui, qu’ils meurent de faim, qu’ils mendient, qu’ils volent, peu m’importe, je ne leur donnerai jamais un sou. »

Ces mots firent tressaillir Jones ; il se leva brusquement : « Excusez-moi, monsieur, s’écria-t-il, j’ai besoin d’être seul.

– Allons, allons, ami, dit le quaker, ne t’abandonne pas à ta douleur. Tu le vois, il y a dans le monde d’autres malheureux que toi.

– Je vois, reprit Jones, qu’il y a dans le monde des insensés, des méchants, des furieux ; mais souffrez que je vous donne un conseil. Envoyez chercher votre fille et votre gendre, recevez-les dans votre maison, et ne soyez pas, vous-même, l’unique cause du malheur de celle que vous prétendez aimer.

– Moi ! l’envoyer chercher, elle et son mari ! j’aimerais mieux recevoir dans ma maison mes deux plus mortels ennemis.

– Eh bien ! allez vous-même chez vous, allez où il vous plaira, je ne veux pas demeurer davantage dans votre compagnie.

– Comme tu voudras, ami, je ne prétends imposer ma compagnie à personne. » Alors il fit mine de tirer de l’argent de sa poche ; mais Jones le poussa assez rudement hors de la chambre.

Cette conversation émut notre héros jusqu’au fond de l’âme. Tant que parla le quaker, il eut l’œil fixe et hagard. Celui-ci s’aperçut de son trouble, et cette remarque, jointe à ses premières observations, lui persuada que le jeune homme avait perdu l’esprit. Au lieu donc de ressentir l’affront qu’il en avait reçu, il eut pitié du triste état où il le voyait, et confiant son idée à l’aubergiste, il le pria de prendre grand soin de son hôte, et de le traiter avec tous les égards possibles.

« Des égards pour lui ! dit l’aubergiste, vous nous la baillez belle. Apprenez que, malgré son habit brodé, il n’est pas plus gentilhomme que moi. C’est un pauvre bâtard de paroisse, élevé chez un riche écuyer à trente milles d’ici environ, et qui vient d’être chassé par son bienfaiteur, pour quelque action sans doute peu honorable. Je le mettrai à la porte de chez moi, dès que je pourrai. Si je dois perdre son écot, le plus tôt vaut le mieux. Il n’y a pas plus d’un an, qu’on m’a volé une cuiller d’argent.

– Que parles-tu de bâtard de paroisse, Robin, repartit le quaker ? tu le prends certainement pour un autre.

– Non, non, je tiens le fait du guide, qui le connaît très-bien. » Le guide, en effet, n’avait pas plus tôt pris sa place auprès du feu de la cuisine, qu’il s’était mis à raconter aux assistants tout ce qu’il savait, ou qu’il avait ouï dire du jeune voyageur.

Le personnage à l’habit simple et au large feutre, fut à peine éclairé sur la basse extraction de Jones, que la pitié qu’il sentait pour lui, s’évanouit entièrement. Il se retira, non moins furieux qu’un duc et pair qu’aurait insulté un va-nu-pieds.

L’aubergiste conçut un égal mépris pour son hôte ; quand Jones voulut aller se coucher, il lui répondit qu’il n’avait pas de lit à lui donner. Robin faisait plus que de le mépriser, il le soupçonnait d’épier l’occasion de commettre quelque vol dans sa maison. La sage précaution que sa femme et sa fille avaient prise le matin, d’enlever tout ce qui n’était pas scellé dans la muraille, aurait pu dissiper ses appréhensions ; mais il était naturellement défiant, et l’était devenu encore davantage depuis la perte de sa cuiller : en un mot, la crainte d’être volé l’absorbait au point de lui faire oublier qu’il n’avait plus rien à perdre.

Jones obligé de se passer de lit, s’étendit sans murmurer dans un grand fauteuil de jonc ; et le sommeil qui avait fui naguère ses yeux sous de riches lambris, ne dédaigna point de le visiter dans un humble réduit.

Quant à l’hôte, la peur l’empêcha de se livrer au repos. Il s’établit au coin du feu de la cuisine, d’où il avait l’œil sur l’unique porte qui donnait dans la chambre, ou plutôt dans le trou où Jones s’était réfugié. La fenêtre ne l’inquiétait pas ; l’ouverture en était si étroite, qu’un chat aurait eu de la peine à passer à travers.


CHAPITRE XL.

Arrivée dans l’auberge d’une troupe de gens de guerre.

L’hôte ayant placé son siège en face de la porte de Jones, résolut d’y faire sentinelle toute la nuit. Le guide et un autre voyageur restèrent longtemps en faction avec lui, sans se douter de ses soupçons, et sans en avoir eux-mêmes aucun. La cause qui prolongeait leur veille finit par y mettre un terme. C’était de bonne et forte bière dont ils arrosaient largement leurs gosiers. Après un long et bruyant colloque, ils tombèrent l’un et l’autre dans un profond sommeil.

Mais la liqueur, tout excellente qu’elle était, ne put endormir la vigilance de Robin. Il continua de veiller, sans changer d’attitude, l’œil fixe, l’oreille au guet, jusqu’au moment où un coup violent frappé à la porte extérieure de l’hôtellerie, l’obligea de se lever pour aller l’ouvrir. Aussitôt la cuisine fut inondée d’une foule d’hommes en habits rouges, qui s’y précipitèrent avec autant d’impétuosité, que s’ils avaient eu dessein de prendre la maison d’assaut.

L’aubergiste se vit alors contraint de quitter son poste, pour servir de la bière à ses nombreux hôtes, qui en demandaient à grands cris. À son second, ou à son troisième retour de la cave, il trouva M. Jones debout, devant le feu, au milieu des soldats ; car on peut croire aisément que l’arrivée d’une pareille compagnie, devait réveiller quiconque ne dormait pas de ce sommeil léthargique, dont nous ne serons tirés que par la trompette du jugement dernier.

Quand la troupe eut étanché sa soif à loisir, il fut question de payer : moment critique qui produit souvent de fâcheux débats parmi les gens du commun, toujours peu disposés à répartir la dépense suivant les principes de la justice distributive, qui veut que chacun paye en proportion de ce qu’il a bu. La difficulté de s’entendre était ici d’autant plus grande, que plusieurs soldats, dans l’impatience de continuer leur route, s’étaient remis en marche après le premier coup, et avaient oublié d’acquitter leur quote part.

Il s’ensuivit une violente dispute, où l’on peut dire que chaque mot fut prononcé sous la foi du serment ; car le nombre des serments égala au moins celui des autres paroles. Tout le monde criait à la fois, chacun ne songeait qu’à diminuer son écot : en sorte qu’il était facile de prévoir que la majeure partie de la dépense resterait au compte de l’hôte, ou, ce qui revient au même, serait perdue pour lui.

Pendant cette contestation, M. Jones s’entretenait avec le sergent, qui n’y prenait aucune part, ayant joui de tout temps du privilège de ne rien payer.

La querelle s’échauffait de plus en plus, et menaçait de se terminer militairement, lorsque Jones s’avança au milieu des disputeurs, et les apaisa d’un mot, en déclarant qu’il acquitterait la totalité de la dépense, qui ne montait, il est vrai, qu’à trois schellings et quatre pence.

Ce trait de générosité excita la reconnaissance et les applaudissements de toute la troupe. Les épithètes d’honorable, de noble, de digne gentilhomme, retentirent dans la salle. L’aubergiste lui-même, commença à concevoir une meilleure opinion de son hôte, et fut tenté de révoquer en doute le récit du guide.

Le sergent avait dit à M. Jones, qu’ils marchaient contre les rebelles, et qu’ils avaient l’espoir d’être commandés par le fameux duc de Cumberland. C’était alors l’époque des plus audacieuses tentatives de la dernière rébellion ; les brigands s’avançaient vers le centre de l’Angleterre, avec le dessein, disait-on, de combattre l’armée du roi, et de pénétrer jusqu’à la capitale.

Jones avait, dans le cœur, quelque étincelle de ce feu qui produit les héros, et un zèle ardent pour la glorieuse cause de la liberté et de la religion protestante. On ne s’étonnera pas que, dans une situation qui aurait pu le porter à des entreprises plus hasardeuses et plus romanesques, il lui vînt à l’esprit de faire cette campagne, comme volontaire.

Dès que le sergent eut connaissance de ce bon mouvement, il fit tout ce qu’il put pour le seconder et le fortifier ; il proclama ensuite à haute voix la généreuse résolution de Jones. Les soldats en furent enchantés, et s’écrièrent d’une commune voix : « Vive le roi Georges ! vive votre seigneurie ! » Puis ils ajoutèrent avec mille serments : « Nous verserons pour tous deux jusqu’à la dernière goutte de notre sang. »

Un des voyageurs qui avait passé presque toute la nuit à boire avec l’hôte, séduit par les arguments palpables qu’un caporal lui mit dans la main, consentit à faire aussi partie de l’expédition. Déjà le porte-manteau de M. Jones était placé sur le fourgon, et la troupe allait se mettre en marche, quand le guide arrête notre jeune héros et lui dit : « Monsieur, veuillez considérer que mes chevaux ont été dehors toute la nuit, et que nous avons fait un long détour. C’est pourquoi vous me donnerez, j’espère, quelque chose en sus du prix convenu. » Jones, étonné de l’impudence du drôle, qui prétendait se faire payer de l’erreur qu’il avait commise, soumit sa réclamation au jugement des soldats. Tous le déclarèrent coupable de mauvaise foi. Les uns proposèrent de lui lier ensemble le cou et les talons ; les autres, de le faire passer par les verges ; le sergent le menaça de sa canne, et témoigna, en termes énergiques, le regret de ne pas l’avoir sous ses ordres, pour lui infliger un châtiment exemplaire.

Jones se contenta d’une punition négative, et suivit ses nouveaux camarades, laissant à cet homme le triste plaisir de se venger de lui par des injures et des malédictions. L’aubergiste fit chorus avec le guide : « Oui, oui, dit-il, c’est un joli garçon, je vous assure, un beau gentilhomme sur ma foi ! il porte un habit brodé, et va se faire soldat ! il justifie bien le proverbe : Tout ce qui reluit n’est pas or. Je me félicite d’en être débarrassé. »

Le sergent et le jeune soldat marchèrent tout le jour à côté l’un de l’autre. Le premier, qui était un insigne hâbleur, fit à son compagnon mille récits intéressants de combats où il ne s’était jamais trouvé ; car il était entré depuis peu au service, et ne devait sa hallebarde[48], qu’à son adresse à capter la bienveillance de ses chefs, et à son rare talent pour le recrutement.

Il régna pendant la route une grande gaîté. Les soldats s’amusaient à raconter les aventures de leur dernière garnison, et se permettaient sur le compte de leurs officiers, des plaisanteries souvent grossières, quelquefois même outrageantes. Cette licence rappela au souvenir de Jones l’usage qui, en Grèce et à Rome, autorisait les esclaves, en certain jours de fêtes, et dans des occasions solennelles, à parler de leurs maîtres avec une liberté sans bornes.

Notre petite armée, composée de deux compagnies d’infanterie, étant arrivée au lieu où elle devait faire halte ce soir-là, le sergent dit au lieutenant qui était l’officier commandant, qu’il avait recruté en chemin deux fantassins, dont l’un, haut de près de cinq pieds et demi, robuste et bien proportionné (il parlait de l’ivrogne), était un des plus beaux hommes qu’il eût jamais vus ; l’autre (désignant Jones) serait bon pour le second rang.

Tous deux furent présentés au lieutenant. Il commença par examiner l’homme de cinq pieds et demi, qu’on lui amena d’abord. Passant ensuite à Jones, au premier coup d’œil, il ne put se défendre d’un mouvement de surprise ; car notre héros, outre l’agrément de sa figure, et l’élégance de son habillement, avait un air de dignité peu ordinaire aux gens du commun, et qui n’est pas toujours le partage des gens de qualité.

« Monsieur, lui dit le lieutenant, mon sergent m’apprend que vous désirez de vous enrôler dans la compagnie que je commande. Si cela est, je serai charmé d’y recevoir un jeune gentilhomme qui promet de l’honorer par sa valeur. »

Jones répondit qu’il n’avait point parlé de s’enrôler ; que, rempli de zèle pour la noble cause que la compagnie allait défendre, il se proposait d’y entrer comme volontaire. Il adressa ensuite au lieutenant quelques mots polis, et se félicita d’avoir l’avantage de servir sous ses ordres.

Le lieutenant lui rendit de bonne grâce son compliment, loua sa résolution, lui serra la main, et l’invita à dîner avec les autres officiers.


CHAPITRE XII.

Dîner des officiers.

Le lieutenant dont nous venons de parler, était un homme d’environ soixante ans. Entré fort jeune au service, il s’était trouvé en qualité d’enseigne au combat de Taniers ; il y avait reçu deux blessures, et signalé son courage par des actions si brillantes, que le duc de Marlborough l’avait nommé lieutenant sur le champ de bataille.

Il languissait dans le même grade depuis cette époque, c’est-à-dire depuis environ quarante ans. Durant ce long intervalle de temps, il avait vu une infinité d’officiers avancer à ses dépens ; et il éprouvait maintenant la mortification d’être commandé par des enfants, dont les pères étaient en nourrice à son début dans la carrière.

Sa mauvaise fortune ne venait pas seulement du manque de protections. Il avait eu le malheur de déplaire à son colonel qui était resté nombre d’années à la tête du régiment. Ce n’est pas qu’il se fût attiré sa malveillance par des torts personnels, ou par quelque négligence dans le service. L’inconséquence de sa femme en était l’unique cause. Elle avait une grande beauté, elle aimait beaucoup son mari ; et malgré toute sa tendresse pour lui, elle n’avait pu se résoudre à acheter son avancement, au prix de certaines conditions que le colonel exigeait d’elle.

Le pauvre homme était d’autant plus à plaindre, qu’en ressentant les effets de la haine de son chef, il ne soupçonnait même pas qu’il eût en lui un ennemi : et comment l’aurait-il deviné, puisqu’il était sûr de ne l’avoir jamais offensé ? Sa femme, par prudence, évitait de l’éclairer. Elle connaissait la délicatesse du lieutenant sur le point d’honneur, et se contentait de conserver sa vertu intacte, sans chercher à en tirer vanité.

Ce malheureux officier (on peut bien l’appeler ainsi), avait, indépendamment de son mérite militaire, d’excellentes qualités. Il était bon, honnête, religieux, et s’était concilié, par la sagesse de sa conduite, l’estime et l’affection, non-seulement de sa compagnie, mais de tout le régiment.

Au nombre des officiers du détachement, se trouvait un lieutenant français qui avait passé hors de France assez de temps pour oublier sa propre langue, et trop peu en Angleterre pour apprendre celle du pays : de sorte qu’à bien dire, il n’en parlait aucune, et pouvait à peine se faire entendre dans les circonstances les plus ordinaires de la vie. Il y avait aussi deux enseignes, encore très-jeunes, l’un sorti de l’étude d’un procureur, l’autre, fils de la femme du sommelier d’un grand seigneur.

Après le dîner, Jones entretint les convives de la gaîté qui avait régné parmi les soldats, pendant la route. « Cependant, ajouta-t-il, malgré leurs bruyants propos, j’oserais parier qu’en présence de l’ennemi, ils se conduiront en Grecs, plutôt qu’en Troyens.

– Les Grecs ! les Troyens ! dit un des enseignes, qui diable sont ces gens-là ? Je connais de nom toutes les troupes de l’Europe, et n’ai jamais ouï parler d’eux.

– Monsieur Northerton, repartit le lieutenant, n’affectez pas une fausse ignorance. Vous avez entendu parler, je suppose, des Grecs et des Troyens, quoique vous n’ayez peut-être point lu l’Homère de Pope, qui, je m’en souviens, maintenant que monsieur en parle, compare le bruit des Troyens dans leur marche au cri des oies, et fait un grand éloge du silence des Grecs. Sur mon honneur, l’observation du jeune volontaire est parfaitement juste.

– Pardieu ! moi me souvenir d’eux à merveille, dit le lieutenant français. Moi ai lu eux à l’école dans madame Daciere. Les Grecs, les Troyens, ils se battaient pour une femme, je crois… Oui, oui, moi avoir lu tout ça.

Au diable Homo[49] ! s’écria Northerton, j’ai encore sur le derrière la marque des coups qu’il m’a valus. Le nommé Thomas, de notre régiment, en porte toujours un dans sa poche. Dieu me damne, si je l’attrape, je le brûle. Il y a encore un certain Corderius, autre chien de bouquin, à qui j’ai dû plus d’une fessée.

– Vous avez donc été à l’école, monsieur Northerton ? dit le lieutenant.

– Oui, Dieu me damne, j’y ai été, et que le diable emporte mon père pour m’y avoir envoyé. Le vieux radoteur voulait faire de moi un homme d’église. Mais Dieu me damne, dis-je en moi-même, je l’attraperai bien. Croit-il que j’aurai la sottise de me farcir la tête de grec et de latin ?

Jacques Olivier, de notre régiment, l’a aussi échappé belle. On le destinait au même métier, et c’eût été grand dommage ; car Dieu me damne, s’il y a au monde un plus joli garçon. Le fin matois s’en tira encore mieux que moi. Il ne sait ni lire, ni écrire.

– Vous faites là, répliqua le lieutenant, un bel éloge de votre ami, et un éloge, j’ose le dire, bien mérité. Mais, je vous prie, Northerton, quittez cette sotte et détestable habitude de jurer à tout propos. Vous vous trompez fort si vous croyez qu’elle soit une preuve d’esprit, ou de bon goût. Je vous conseille en outre de ne point vous permettre d’invectives contre le clergé. Rien ne peut justifier des réflexions et des épithètes injurieuses pour un corps entier de la société, surtout pour un corps respectable par le ministère qu’il exerce. Injurier le clergé, c’est injurier son saint ministère ; et je vous laisse à juger combien une pareille conduite est répréhensible, dans des hommes qui vont combattre pour la défense de la religion protestante. »

M. Adderly, ainsi se nommait l’autre enseigne, s’était amusé jusque-là à battre du pied la mesure d’un air qu’il fredonnait, sans paraître écouter la conversation. Il y prit part en ce moment. « Oh ! monsieur, dit-il, on ne parle pas de religion à la guerre.

– Bravo, Jacques ! s’écria Northerton, s’il ne s’agissait que de la religion, je laisserais les prêtres vider eux-mêmes leur querelle.

– Je ne sais, messieurs, dit Jones, quelle est votre opinion. Quant à moi, je pense qu’on ne peut servir une plus noble cause que celle de sa religion. Dans le peu d’histoire que j’ai lu, j’ai observé que le zèle religieux a toujours été le plus puissant aiguillon du courage. Je me pique de ne le céder à personne en amour pour mon roi et pour mon pays ; et cependant l’intérêt de la religion protestante n’est pas le moindre motif qui m’excite à prendre les armes. ».

Northerton fit un signe à Adderly et lui souffla à l’oreille : « Ferme, Adderly, allons ferme. » Puis se tournant vers Jones : « Monsieur, dit-il, je suis charmé que vous ayez choisi notre régiment pour y servir comme volontaire. Si notre aumônier vient à boire un coup de trop, vous me paraissez très-capable de le remplacer. Monsieur a sans doute étudié à l’université ? Oserais-je lui demander dans quel collège ?

– Monsieur, répondit Jones, loin d’avoir étudié à l’université, j’ai sur vous un avantage, c’est de n’avoir jamais été à l’école.

– Je m’en serais douté à votre profonde érudition, repartit l’enseigne.

– Oh ! monsieur, répliqua Jones, il est aussi possible de savoir quelque chose, sans avoir été à l’école, que d’avoir été à l’école, et de ne rien savoir.

– Bien répondu, jeune homme, dit le lieutenant. Ma foi, Northerton, vous avez eu tort de vous frotter à lui, il est trop fort pour vous. »

Northerton goûta peu la réponse ironique de Jones ; mais il ne jugea point qu’elle méritât une insulte directe, telle qu’un soufflet, seul genre de repartie qui s’offrît à son esprit. Il garda donc le silence pour le moment, résolu de saisir la première occasion de prendre sa revanche.

Quand ce vint au tour de Jones de porter un toast, il ne put s’empêcher de nommer sa chère Sophie. Il balança d’autant moins à le faire, qu’il croyait impossible qu’aucun des convives devinât l’objet de sa pensée ; mais le lieutenant, comme président des toasts, ne se contenta pas du nom de baptême : il voulut savoir aussi le nom de famille. Jones hésita un peu, puis il nomma miss Sophie Western.

L’enseigne Northerton déclara aussitôt qu’il ne joindrait pas cette santé à celle de sa maîtresse, à moins que quelqu’un ne se rendît caution de la dame. « J’ai connu, dit-il, une Sophie Western, qui a honoré de ses faveurs la moitié des jeunes gens de Bath. Peut-être est-ce la même personne.

Jones l’assura solennellement du contraire, et protesta que la jeune dame qu’il avait nommée, n’était pas moins distinguée par sa naissance que par sa fortune.

« Oui, oui, dit l’enseigne, c’est elle, Dieu me damne, c’est elle-même. Gageons six bouteilles de vin de Bourgogne, que Tom French, de notre régiment, nous l’amène à la première taverne de Bridge-Street. » Il fit alors son portrait, et le fit très-ressemblant ; car il l’avait vue avec sa tante à Bath. Il finit par dire, que son père possédait une terre considérable dans le comté de Somerset.

La tendresse d’un amant s’indigne de la moindre atteinte portée à l’honneur de sa maîtresse. Jones, néanmoins, quoiqu’il ne manquât assurément ni d’amour, ni, de courage, ne repoussa pas la calomnie avec autant de promptitude peut-être qu’il aurait dû le faire. Peu accoutumé à cette espèce de plaisanterie, il ne la saisit pas sur-le-champ. Pendant quelques moments, il s’imagina que Northerton avait pris une autre femme pour sa maîtresse ; mais bientôt revenu de son incertitude : « Monsieur, lui dit-il d’un air courroucé, choisissez, je vous prie, un autre sujet de badinage : car je ne suis pas d’humeur à souffrir des plaisanteries sur le compte de cette jeune dame.

– Des plaisanteries ! répéta l’enseigne, Dieu me damne, si j’ai jamais parlé plus sérieusement de ma vie. Tom French, de notre régiment, a eu à Bath et la nièce et la tante.

– Eh bien ! dit Jones, je vous déclare aussi sérieusement, que vous êtes le plus impudent menteur qu’il y ait au monde. »

Il eut à peine proféré ces mots, que l’enseigne lui lança à la tête, avec mille malédictions, une bouteille pleine, qui l’atteignit un peu au-dessous de la tempe, et l’étendit sur le carreau.

Quand le vainqueur vit son adversaire privé de mouvement et baigné dans son sang, il voulut quitter le champ de bataille, où il n’y avait plus pour lui de gloire à acquérir ; mais le lieutenant se plaça en travers de la porte, et lui coupa la retraite. Northerton le supplia de le laisser sortir, lui représentant le danger qu’il courait, s’il ne parvenait point à s’échapper. « D’honneur, monsieur, s’écria-t-il, pouvais-je faire moins ? Ce que j’ai dit n’était qu’une plaisanterie. Jamais de ma vie, je n’ai ouï mal parler de miss Western.

– Vous n’en avez jamais ouï mal parler ? reprit le lieutenant, eh bien, vous méritez vingt fois d’être pendu, pour une pareille plaisanterie, et pour l’espèce d’armes dont vous avez fait usage. Vous êtes mon prisonnier, monsieur, et vous ne sortirez d’ici que sous bonne escorte. »

Tel était l’ascendant du lieutenant sur l’enseigne, que ce vaillant champion qui venait d’étendre par terre notre pauvre héros, aurait à peine osé tirer l’épée contre son chef, quand il en aurait eu une à son côté ; mais l’officier français, dès le commencement de la querelle, s’était emparé de toutes les armes, suspendues à la muraille. Ainsi M. Northerton fut obligé d’attendre l’issue de l’affaire.

L’officier français et M. Adderly, à la prière du lieutenant, relevèrent le blessé. Voyant qu’il ne donnait presque plus aucun signe de vie, ils le remirent par terre. Adderly l’envoya au diable, pour avoir taché de sang son habit, et le Français déclara, dans son baragouin, qu’il ne voulait pas mettre la main sur un Anglais mort, parce qu’il avait ouï dire que la loi du pays condamnait à être pendu, le dernier qui le touchait.

Le bon lieutenant, en même temps qu’il s’empara de la porte, tira le cordon de la sonnette. Le garçon vint ; il l’envoya chercher un piquet de fusiliers et un chirurgien. Cet ordre, et le récit que fit le garçon de ce qu’il avait vu, amenèrent bientôt, non-seulement les soldats, mais l’hôte, l’hôtesse, les valets, et tous les étrangers qui se trouvaient dans l’auberge.

Pour rendre chaque particularité de la scène suivante, et les propos des divers interlocuteurs, il nous faudrait quarante plumes, et la faculté de les mouvoir toutes ensemble, aussi vite que la parole. Le lecteur voudra donc bien se contenter des circonstances les plus remarquables, et peut-être nous saura-t-il gré d’avoir supprimé le reste.

On commença par se saisir de M. Northerton. Six hommes, avec un caporal à leur tête, l’enlevèrent d’un lieu qu’il avait grande envie de quitter, pour le conduire dans un autre où il ne se souciait guère d’aller. Or, admirez les étranges caprices de l’ambition. Le jeune enseigne eut à peine obtenu le triomphe dont on a parlé, qu’il se serait estimé fort heureux d’être caché dans quelque coin du monde, où le bruit de sa gloire ne fût point parvenu.

Nous sommes surpris, et le lecteur pourra l’être aussi, que le digne et bon lieutenant ait plutôt songé à s’assurer de l’agresseur, qu’à secourir le blessé. Nous faisons ici cette remarque, moins avec la prétention d’expliquer une conduite si singulière, que pour empêcher les critiques de la faire un jour, et d’en tirer vanité, comme d’une découverte. Il est bon d’apprendre à ces messieurs, que nous sommes aussi capable qu’eux d’observer ce qu’il y a de bizarre dans les caractères ; mais notre devoir se borne à rapporter les faits tels qu’ils sont ; et quand nous l’avons rempli, c’est au lecteur habile et pénétrant à consulter le livre original de la nature, d’où nous empruntons tous les traits de notre ouvrage, sans nous astreindre à citer toujours la page qui nous sert d’autorité.

Les spectateurs se comportèrent autrement que le lieutenant. Ils suspendirent leur curiosité, à l’égard de l’enseigne, qu’ils se flattaient de voir bientôt dans une attitude plus propre à l’exciter. Le malheureux étendu tout sanglant sur le carreau, fut l’unique objet de leur attention et de leur intérêt. On le releva, on le plaça dans un fauteuil, où il ne tarda pas à donner des signes de vie. Dès qu’on s’en aperçut, car dans le premier moment on l’avait cru mort, chacun se mit à proposer son ordonnance. En l’absence d’un membre de la docte faculté, tous les assistants s’érigèrent en docteurs.

La saignée fut l’avis général. Par malheur, il ne se trouvait personne sous la main, pour faire l’opération. Tous s’écrièrent qu’il fallait aller chercher le barbier ; mais aucun-ne bougeait de sa place. On prescrivit encore, sans plus d’efficacité, différents cordiaux. Enfin l’hôte fit venir un pot de bière forte et une rôtie, disant que c’était le meilleur cordial de l’Angleterre.

La seule personne qui se montra secourable en cette occasion et rendit, ou parut rendre quelque service, fut l’hôtesse. Elle coupa une mèche de ses cheveux, qu’elle appliqua sur la blessure, pour arrêter le sang. Elle frotta ensuite avec la main les tempes du jeune homme, et repoussant d’un air dédaigneux le pot de bière qu’avait demandé son mari, elle envoya sa servante chercher dans son armoire une bouteille d’eau-de-vie, dont elle fit boire un grand verre à Jones, qui venait de reprendre ses sens.

Le chirurgien arriva sur ces entrefaites ; il examina la blessure, secoua la tête, blâma tout ce qu’on avait fait, et ordonna qu’on mît à l’instant le blessé au lit. Nous l’y laisserons reposer quelque temps, et nous terminerons ici ce chapitre.


CHAPITRE XIII.

Grande habileté de l’hôtesse ; profond savoir du chirurgien ; le digne lieutenant se montre un docte casuiste.

Après que Jones fut couché, et le calme rétabli dans l’auberge, l’hôtesse dit au lieutenant : « Je crains, monsieur, que ce jeune homme ne se soit pas conduit, envers votre seigneurie, d’une manière convenable ; et s’il avait été tué, il n’aurait eu, je pense, que ce qu’il méritait. Aussi, quand des subalternes sont admis dans une compagnie de gentilshommes, ils devraient se tenir dans les bornes du respect ; mais, comme disait mon premier mari, il en est peu qui sachent le faire. Pour moi, assurément, je n’aurais pas souffert qu’un homme de cette espèce se mêlât parmi des gens comme il faut ; mais je l’ai cru officier, jusqu’à ce que le sergent m’ait dit que ce n’était qu’une recrue.

– Madame, répondit le lieutenant, vous êtes dans l’erreur ; le jeune homme s’est très-bien conduit, et je le crois beaucoup mieux né que l’enseigne qui l’a si cruellement outragé. S’il perd la vie, son meurtrier aura lieu de s’en repentir ; le régiment se débarrassera d’un mauvais sujet qui fait la honte de l’armée. Comptez sur ma parole, ce misérable n’échappera point à la justice.

– Bon Dieu ! qui l’aurait cru ? Oui, oui, votre seigneurie a raison de vouloir que la justice se fasse. Elle est due à tout le monde. Un gentilhomme n’a pas le droit de tuer impunément de pauvres gens ; car ils ont une âme à sauver aussi bien que lui.

– Je vous répète, madame, que vous faites tort au jeune volontaire. J’ose affirmer qu’il est mieux né que l’enseigne.

– Eh bien, fiez-vous-en donc à vos yeux. C’était un habile homme que mon premier mari. Il avait coutume de dire, qu’il ne fallait pas toujours juger des gens sur l’apparence. Ce n’est pas que ce jeune homme ne puisse être très-bien de figure ; car je ne l’ai vu que tout couvert de sang. Qui l’aurait cru ? c’est peut-être un jeune cavalier traversé dans son amour. Bonté céleste ! s’il venait à mourir, quel chagrin ce serait pour ses parents ! il fallait que le scélérat qui a fait le coup, fût possédé du diable. Sûrement, comme le dit votre seigneurie, ce misérable est la honte de l’armée. La plupart des autres officiers ne lui ressemblent guère. Comme disait mon premier mari, ils ont autant de répugnance à verser le sang chrétien, en temps de paix, que des gens de robe ou d’église. En temps de guerre, c’est différent. Il faut qu’il y ait du sang répandu ; on ne doit pas leur en faire un crime ; plus ils tuent de monde, mieux ils servent le pays ; et je voudrais de tout mon cœur qu’ils exterminassent jusqu’au dernier de nos ennemis.

– Fi ! madame, fi ! dit le lieutenant en souriant, voilà un vœu bien sanguinaire.

– Pas du tout, monsieur, je ne suis point sanguinaire. Je n’en veux qu’à nos ennemis, et il n’y a pas de mal à cela. Il est tout naturel de désirer qu’on les tue, afin que la guerre finisse, et que les impôts diminuent. N’est-il pas affreux d’en être écrasés comme nous le sommes ? Comment ! il nous en coûte plus de quarante schellings, pour le jour que nous recevons par les fenêtres : encore en avons-nous tant fait boucher, qu’à peine si l’on voit clair dans la maison. C’est ce que je disais dernièrement au collecteur. « En conscience, monsieur, lui disais-je, vous devriez nous ménager un peu davantage. Nous sommes les meilleurs amis du gouvernement, oui la chose est sûre ; car Dieu sait l’argent que nous lui donnons : et pourtant, me dis-je souvent en moi-même, il ne s’imagine pas nous avoir plus d’obligation qu’à ceux qui ne lui payent pas un sou. Oui, oui, ainsi va le monde. »

Elle continuait sur ce ton, quand le chirurgien entra. Le lieutenant s’empressa de lui demander comment allait le blessé ?

« Mieux, je crois, répondit gravement l’homme de l’art, qu’il n’irait à cette heure si l’on ne m’avait pas appelé ; et cependant, dans l’état actuel des choses, il serait à souhaiter qu’on m’eût appelé plus tôt.

– J’espère, monsieur, reprit le lieutenant, qu’il n’y a point de fracture au crâne.

– Oh ! monsieur, les fractures ne sont pas toujours les accidents les plus dangereux. Les contusions et les déchirures ont souvent un caractère plus sérieux et des conséquences plus funestes. Lorsqu’il n’y a pas de fracture au crâne, les gens étrangers à la science en concluent que tout va bien ; et moi j’aimerais mieux voir un crâne brisé en mille morceaux, que certaines contusions que j’ai eu occasion d’observer, dans la pratique de mon art.

– Je me flatte qu’il n’y a point ici de pareils symptômes.

– Les symptômes, monsieur, ne sont pas toujours réguliers, ni constants. J’ai vu des symptômes très-fâcheux le matin, prendre à midi un aspect favorable, et redevenir fâcheux le soir. C’est en fait de blessures, qu’on peut dire avec vérité : Nemo repente fuit turpissimus[50]. Je me souviens qu’on m’appela une fois pour un homme qui avait reçu un coup violent sur le tibia. La peau, exterior cutis, était excoriée, le sang coulait en abondance, les membranes intérieures étaient déchirées au point qu’on apercevait l’os par l’ouverture de la plaie, que nous nommons en latin vulnus. Quelques mouvements fébriles étant survenus au même instant (l’élévation du pouls indiquait la nécessité d’une forte saignée), je craignis la gangrène. Pour la prévenir, je pratiquai sur-le-champ une large incision à la veine du bras gauche ; j’en tirai vingt onces de sang. Je m’attendais à le trouver épais, glutineux, ou même coagulé, comme il arrive dans les pleurésies ; mais, à ma grande surprise, il était couleur de rose, et presque aussi vermeil que celui d’une personne en bonne santé. J’appliquai alors sur la partie malade un cataplasme, qui produisit un effet merveilleux. Après trois ou quatre pansements, la plaie rendit une matière purulente, au moyen de quoi la cohésion… mais peut-être ne me fais-je pas parfaitement comprendre ?

– Non, en vérité, je n’ai pas compris un seul mot de ce que vous avez dit.

– Eh bien, monsieur, pour ne point lasser votre patience, vous saurez qu’au bout de six semaines, mon malade fut en état de se servir de sa jambe, tout aussi bien qu’auparavant.

– Monsieur, ayez seulement la bonté de me dire, si la blessure du malheureux jeune homme peut devenir mortelle.

– Il y aurait de la témérité, même de l’extravagance, à décider après le premier appareil, si une blessure est mortelle, ou non. Nous sommes tous mortels, et souvent il se présente, dans le cours d’un traitement, des symptômes que le plus habile praticien n’a pu prévoir.

– Mais enfin, croyez-vous le jeune homme en danger ?

– En danger ? oui assurément. Est-il quelqu’un de nous, quoiqu’il jouisse de là plus parfaite santé, qu’on puisse dire n’être point en danger ? Comment donc répondre d’un homme atteint d’une blessure aussi grave ? Tout ce que je puis dire, quant à présent, c’est qu’on a très-bien fait de m’appeler, et qu’on aurait encore mieux fait de m’appeler plus tôt. Je reviendrai demain matin, de bonne heure. En attendant, qu’on laisse reposer le malade, et qu’on ne lui plaigne pas l’eau de gruau.

– Ne lui permettrez-vous pas du sack-whey[51] ? dit l’hôtesse.

– Oui, oui, un peu de sack-whey, pourvu qu’il soit bien léger.

– Et un peu de bouillon de poulet ?

– Oui, oui, le bouillon de poulet est fort bon.

– Ne pourrai-je pas lui faire aussi quelques gelées ?

– Oui, oui, les gelées sont excellentes pour les blessures ; elles facilitent la cohésion. »

Par bonheur, l’hôtesse ne parla ni de ragoûts, ni de puddings ; car le complaisant Esculape aurait souscrit à tout, plutôt que de s’exposer à perdre la pratique de la maison.

Dès qu’il fut parti, l’hôtesse se mit à chanter ses louanges. Le lieutenant n’avait pas pris de son habileté, dans cette courte visite, l’opinion favorable que la bonne femme et tout le voisinage en avaient conçue, peut-être à juste titre ; car le docteur, quoique passablement sot, à notre avis, pouvait n’être pas dépourvu de talent.

Tout ce que le lieutenant conclut de son docte commentaire, c’est que M. Jones était en grand danger. Il donna ordre, en conséquence, de resserrer étroitement Northerton, se proposant de le conduire, lui-même le lendemain matin devant le juge de paix, et de remettre le commandement de la troupe, jusqu’à Glocester, au lieutenant français qui, bien qu’il ne sût ni lire, ni écrire, ni parler aucune langue, était pourtant un bon officier.

Dans la soirée, il fit dire au jeune volontaire qu’il irait le voir, si sa visite ne lui était pas importune. Jones reçut cette offre obligeante avec plaisir et reconnaissance. Le lieutenant se rendit donc auprès de lui. Il le trouva beaucoup mieux qu’il ne l’espérait. Jones l’assura même que, sans la défense expresse du chirurgien, il serait levé depuis longtemps, se sentant en parfaite santé, et n’éprouvant d’autre incommodité de sa blessure, qu’une extrême douleur au côté de la tête où il avait été frappé.

« Je souhaiterais, dit le lieutenant, que vous fussiez aussi bien que vous croyez l’être ; vous pourriez demander sur-le-champ la réparation qui vous est due. Quand une affaire n’est pas susceptible d’accommodement, comme lorsqu’il s’agit d’une grave insulte, ou d’un soufflet, on ne saurait la vider trop tôt ; mais j’ai peur que vous ne jugiez pas votre état, et que votre adversaire n’ait sur vous trop d’avantage.

– Je veux toutefois, répondit Jones, tenter l’aventure, si vous le permettez, et que vous ayez la complaisance de me prêter une épée ; car je n’en ai point à moi.

– La mienne est bien à votre service, mon cher enfant, s’écria le lieutenant, en l’embrassant. Vous êtes un brave, votre courage me plaît. Cependant je craindrais pour vous l’issue du combat. Un si rude coup, tant de sang perdu, doivent avoir épuisé vos forces. Vous ne sentez pas votre faiblesse, dans le lit ; elle vous trahirait probablement, après avoir poussé une botte ou deux. Je ne puis consentir que vous vous battiez ce soir ; mais vous nous rejoindrez, j’espère, dans peu de jours, et je vous donne ma parole d’honneur que vous aurez satisfaction, ou que l’homme qui vous a outragé sortira du régiment.

– Je voudrais, dit Jones, qu’il fût possible d’en finir dès ce soir. Maintenant que vous avez touché cette corde, il n’y a plus de repos pour moi.

– Calmez-vous, mon ami. Quelques jours de plus ou de moins ne font rien à la chose. Les blessures de l’honneur ne ressemblent pas à celles du corps. Elles ne souffrent point d’un léger retard dans l’application du remède. Peu importe que vous ayez satisfaction dans une semaine, ou sur l’heure.

– Mais Supposez que mon état empire, et que je meure des suites de ma blessure ?

– Eh bien, alors votre honneur n’aura besoin d’aucune réparation. Je rendrai témoignage à la noblesse de votre caractère, et j’attesterai au monde entier, que vous aviez l’intention de vous conduire en homme de cœur, si le ciel vous eût conservé la vie.

– Le retard n’en est pas moins pénible pour moi. Tenez, vous êtes militaire, j’ai presque honte de la confidence que je vais vous faire ; quoique j’aie mené une vie assez déréglée, au fond du cœur, et dans les moments de réflexion, je suis réellement chrétien.

– Je le suis aussi, je vous assure, et des plus zélés. J’ai été, tantôt, ravi de la manière dont vous avez pris, à table, la défense de votre religion ; et maintenant, jeune homme, à vous parler sans détour, je suis fâché de voir que vous paraissiez rougir de confesser ouvertement votre foi.

– Eh bien ! un vrai chrétien ne doit-il pas trembler de nourrir dans son cœur un ressentiment que la loi de son Dieu condamne ? Puis-je me livrer, sur ce lit de douleur, à des projets de vengeance ? Comment me présenter devant le souverain juge, la conscience chargée du poids d’un pareil crime ?

– Je crois, qu’en effet, il existe un précepte qui interdit la vengeance ; mais un homme d’honneur ne peut l’observer ; et tout militaire doit être homme d’honneur. Je me souviens d’avoir, un jour, proposé le cas à notre aumônier, en buvant un bowl de punch avec lui. Il convint que la question était difficile à résoudre ; mais il espérait, dit-il, qu’il y avait, sur ce point, un privilège en faveur des gens d’épée : et certes, nous devons l’espérer comme lui. Le moyen de supporter la vie sans l’honneur ? Oui, oui, mon enfant, continuez à être un bon chrétien tant que vous vivrez, mais soyez homme d’honneur aussi, et ne souffrez jamais un affront. Tous les livres, tous les curés du monde ne me persuaderont, pas d’être un lâche. J’aime beaucoup ma religion, j’aime encore plus mon honneur. Il faut qu’il se soit glissé quelque erreur dans le texte de la loi, ou dans la traduction, ou dans le commentaire. Quoi qu’il en soit, un militaire doit en courir la chance ; car il est obligé de conserver son honneur sans tache. Dormez donc tranquille cette nuit, et je vous promets que l’occasion de venger votre injure ne vous manquera pas… » À ces mots il embrassa Jones affectueusement, lui serra la main, et prit congé de lui.

Le raisonnement du lieutenant, quelque concluant qu’il fût pour lui, ne l’était pas de même pour notre jeune ami. Celui-ci, après avoir longtemps ruminé le cas dans sa tête, s’arrêta enfin à la résolution qu’on va voir.


CHAPITRE XIV.

Chapitre effrayant que peu de lecteurs doivent se hasarder à lire seuls, au déclin du jour.

Jones avala tout d’un trait une grande écuellée de bouillon de poulet, ou plutôt de coq. Il aurait volontiers mangé aussi le coq tout entier, et encore une livre de jambon. Se sentant alors plein de force et de santé, il résolut de se lever et d’aller trouver son adversaire.

Il envoya d’abord chercher le sergent, qui était sa première connaissance dans la troupe. Malheureusement, ce brave homme, après avoir bu comme une éponge, s’était jeté sur son lit et ronflait si fort, qu’il était difficile de faire parvenir à son oreille un bruit capable de couvrir celui qui sortait de sa gorge et de ses narines.

Cependant Jones voulant absolument lui parler, chargea un garçon d’auberge, à voix de Stentor, d’aller l’éveiller. Celui-ci en vint à bout, non sans peine, et l’informa du sujet de son message. Dès que le sergent en fut instruit, il se leva ; comme il était tout habillé, il ne se fit pas attendre. Jones ne jugea pas à propos de lui confier son dessein, quoiqu’il eût pu le faire avec assurance. Le sergent était un homme d’honneur et d’un courage éprouvé. Il aurait donc gardé fidèlement ce secret, ou tout autre qu’il n’eût pas été de son intérêt de trahir ; mais Jones n’avait pu découvrir, en si peu de temps, toutes ses bonnes qualités ; ainsi la réserve dont il usa était sage et digne de louanges.

Il commença par dire au sergent, qu’étant maintenant militaire, il avait honte de n’être point pourvu de l’instrument le plus nécessaire à un soldat, c’est-à-dire d’une épée. « Je vous aurai, ajouta-t-il, une obligation infinie, si vous pouvez m’en procurer une. J’en donnerai un prix raisonnable. Peu m’importe que la poignée soit d’argent ou de cuivre. Il ne me faut qu’une bonne lame, qui aille bien au côté d’un soldat. »

Le sergent n’ignorait ni la scène du dîner, ni l’état dangereux de Jones ; il conclut d’une pareille démarche, faite à une telle heure de la nuit, et dans une semblable situation, que notre jeune homme avait le transport au cerveau. En fin matois, que sa présence d’esprit n’abandonnait jamais, il conçut aussitôt l’idée de tirer parti de la fantaisie du malade. « Monsieur, lui dit-il, je crois que je puis faire votre affaire : j’ai une excellente épée ; elle n’est point, il est vrai, montée en argent, ce qui, comme vous le dites fort bien, ne sied pas à un soldat ; mais la poignée en est propre, et la lame, une des meilleures de l’Europe. C’est une lame qui… une lame qui… En un mot, je vais vous la chercher, et vous en jugerez. Sur mon honneur, je suis ravi de voir votre seigneurie en si bonne santé. »

Il revint, un instant après, avec l’épée. Jones l’examina, la trouva à son gré, et lui en demanda le prix.

Notre homme fit d’abord un pompeux éloge de sa marchandise ; il jura que cette épée avait appartenu à un général français. « Je la lui pris moi-même, dit-il, à la bataille de Dettingen, après lui avoir fait sauter la cervelle. La garde en était d’or ; je la vendis à un de nos petits-maîtres, qui, n’en déplaise à votre seigneurie, estiment plus la poignée que la lame. »

Jones l’interrompit et lui demanda de nouveau de mettre un prix à son épée. Le sergent, qui croyait notre héros dans un délire complet, et proche de sa fin, craignit de faire tort à sa famille, s’il en demandait trop peu. Il hésita un moment, puis il répondit qu’il se contenterait de vingt guinées, protestant qu’il ne la vendrait pas une obole de moins à son propre frère.

– Vingt guinées ! s’écria Jones avec surprise, vous vous imaginez sans doute que je suis fou, ou que je n’ai jamais vu d’épée de ma vie. Vingt guinées ! je ne vous aurais pas cru capable de me tromper. Tenez, reprenez votre épée… Mais non, je veux la garder ; je la montrerai demain à votre officier, et je lui dirai le prix que vous m’en avez demandé. »

Le fourbe, que rien ne déconcertait, jugea bien, par cette réponse, que Jones n’était pas dans l’état où il l’avait supposé. Il changea aussitôt de batterie, et feignant une surprise égale à la sienne : « Je ne pense pas, monsieur, lui dit-il, vous avoir surfait. Songez que c’est la seule épée que j’aie, et qu’en vous la vendant je m’expose aux réprimandes de mon chef ; et véritablement, monsieur, tout bien considéré, je ne crois pas que vingt schellings soient un prix trop élevé.

– Vingt schellings ! Eh mais ! vous me demandiez tout à l’heure vingt guinées !

– Comment ? Il faut que votre seigneurie ait mal entendu, ou que je me sois mal expliqué : et en effet, je suis encore à peine éveillé. Vingt guinées ? je ne m’étonne pas de la colère de votre seigneurie… Vingt guinées ! Eh non ! non, c’est vingt schellings, je vous assure, que j’ai voulu dire ; et quand vous daignerez y réfléchir, j’espère que vous ne trouverez pas le prix exagéré. On peut, je le sais, se procurer une épée d’aussi belle apparence à meilleur marché ; mais… »

Jones l’arrêta, en disant que loin de vouloir marchander, il lui donnait un schelling de plus qu’il ne demandait. Il lui mit une guinée dans la main, le renvoya se coucher, lui souhaita un bon voyage, et ajouta qu’il espérait rejoindre la troupe avant qu’elle arrivât à Worcester.

Le sergent se retira respectueusement, ravi de son petit marché, et de l’adresse avec laquelle il s’était tiré du mauvais pas où sa méprise l’avait engagé.

Aussitôt qu’il fut parti, Jones se leva, s’habilla, et mit, faute d’un autre vêtement, son justaucorps de la veille, dont la couleur blanche rendait plus visibles les larges taches de sang dont il était couvert. Il prit ensuite son épée. Au moment de sortir, l’action qu’il méditait se présenta à son esprit, avec toutes ses conséquences. Il réfléchit que, dans quelques minutes peut-être, il aurait ôté la vie à un homme, ou cessé lui-même d’exister. « Eh ! pourquoi, se dit-il, vais-je exposer mes jours ? Pourquoi ? Pour venger mon honneur. Sur qui ? Sur un misérable qui m’a insulté, outragé, sans la moindre provocation… Mais le ciel ne défend-il pas la vengeance ? Oui, mais le monde l’ordonne. Eh bien ! obéirai-je au monde, en bravant l’ordre exprès du ciel ? M’exposerai-je à la colère divine, plutôt que d’être appelé… Ah ! un lâche ? un poltron ? Je ne balance plus, mon parti est pris, je vais me battre. »

La cloche avait sonné minuit, tout le monde dormait dans l’hôtellerie, hors la sentinelle qui veillait à la garde de Northerton, lorsque Jones ouvrant doucement sa porte, s’achemina vers la chambre de son adversaire, que le garçon d’auberge lui avait indiquée. On aurait peine à se représenter une figure plus effrayante que celle de notre héros. Il portait un habit d’étoffe blanche, tout parsemé de taches de sang, son visage était d’une extrême pâleur ; car outre le sang qu’il avait perdu par sa blessure, le chirurgien lui en avait tiré plus de vingt onces. Une multitude de compresses et de bandes entourait sa tête, en forme de turban ; il tenait de la main droite une épée nue, de la gauche une chandelle. Le sanglant Banco[52] excite moins de terreur sur la scène, et nous doutons que jamais spectre plus épouvantable ait apparu la nuit dans un cimetière, ou troublé l’imagination superstitieuse des bonnes femmes du comté de Somerset, rassemblées autour du feu, la veille de Noël.

À son approche, les cheveux du factionnaire se hérissèrent d’horreur, et soulevèrent, sur sa tête, son bonnet de grenadier ; ses genoux tremblants s’entre-choquèrent, tout son corps fut saisi comme d’un violent accès de fièvre, il fit feu et tomba la face contre terre. Nous ignorons s’il céda, en tirant, à l’impulsion de la peur, ou à celle du courage. Quoi qu’il en soit, il eut le bonheur de manquer son homme.

Jones le voyant tomber, devina la cause de son effroi. Il ne put s’empêcher d’en rire, sans songer le moins du monde au danger qu’il venait de courir. Il passa à côté du soldat, qui était immobile, et entra dans la chambre où il savait que Northerton était enfermé. Une bouteille vide, quelques gouttes de bière répandues sur la table, annonçaient que le lieu avait été récemment habité ; mais il ne s’y trouvait plus personne.

Jones s’imagina que cette chambre communiquait à une autre ; il en fit le tour, et se convainquit qu’il n’y avait de porte, que celle par où il était entré, et devant laquelle on avait placé le factionnaire. Il appela plusieurs fois Northerton par son nom, sans obtenir de réponse. Ses cris redoublèrent la frayeur du soldat, qui demeura persuadé, que le volontaire était mort de sa blessure, et que son esprit revenait sur la terre, pour chercher son meurtrier. Le malheureux éprouvait toutes les horreurs d’une véritable agonie. Nous souhaiterions que les acteurs destinés à jouer le rôle d’un personnage frappé de terreur, eussent été témoins de ses angoisses. Ce spectacle leur aurait appris à imiter la nature, au lieu de s’épuiser en cris forcenés et en horribles contorsions, pour exciter les applaudissements du parterre.

Voyant que l’oiseau était envolé, ou du moins qu’il fallait renoncer à le trouver, craignant de plus, avec raison, que le coup de fusil n’eût répandu l’alarme dans l’hôtellerie, notre héros souffla sa chandelle, et regagna en silence sa chambre et son lit. Il n’aurait pu y arriver sans être aperçu, si tout autre qu’un voyageur affligé de la goutte, eût logé au même étage ; car avant qu’il fût parvenu à sa porte, la chambre que gardait le factionnaire était remplie de gens, les uns en chemise, les autres à demi vêtus, qui se demandaient avec anxiété la cause du bruit qu’ils avaient entendu.

Le soldat n’avait point changé de place, ni d’attitude. On essaya de le relever, et d’abord on le crut sans vie ; mais on revint bientôt de cette erreur. Le prétendu mort, non content d’opposer une vigoureuse résistance à ceux qui tentaient de le soulever, se mit à beugler comme un taureau. Il se croyait entre les mains d’une troupe de revenants, ou de démons ; son imagination troublée de l’horreur d’une apparition, transformait tous les objets qu’il voyait, ou qu’il sentait, en autant de fantômes.

Enfin, à force de bras, on réussit à le remettre sur ses pieds. Lorsqu’on eut apporté de la lumière, et qu’il vit devant lui deux ou trois de ses camarades, il reprit un peu ses sens. On lui demanda ce qui était arrivé ; il répondit : « Je suis un homme mort, voilà tout ; je n’en reviendrai pas, je l’ai vu.

– Qu’as-tu vu, Jacques ? dit un des soldats.

– J’ai vu le jeune volontaire qui a été tué hier, oui je l’ai vu tout couvert de sang, vomissant des flammes par la bouche et par le nez. Il a passé à côté de moi, il est entré dans la chambre de l’enseigne Northerton, l’a saisi par la gorge et emporté dans les airs avec un bruit semblable à celui du tonnerre.

Ce récit fut accueilli favorablement par l’auditoire. Toutes les femmes y ajoutèrent une foi aveugle, et prièrent le ciel de les préserver du malheur de répandre le sang humain. La plupart des hommes ne se montrèrent pas moins crédules. Quelques-uns cependant se permirent de tourner l’histoire en ridicule. « Jeune homme, dit froidement, au factionnaire, un sergent qui était présent, vous avez beau dire, vous n’en serez pas quitte à si bon marché, pour avoir dormi et rêvé à votre poste.

– Il ne tient qu’à vous de me punir, répondit le soldat. La vérité est pourtant que j’étais aussi éveillé que je le suis maintenant ; et je consens que le diable m’emporte, comme il a emporté M. Northerton, si je n’ai pas vu le volontaire mort, à telles enseignes qu’il avait les yeux aussi flamboyants que deux torches ardentes. »

Le commandant du détachement et la maîtresse de l’auberge arrivèrent sur ces entrefaites. Le premier était éveillé, quand le factionnaire avait tiré son coup de fusil. Il avait cru devoir se lever sur-le-champ, quoiqu’il n’appréhendât rien de bien fâcheux. La seconde éprouvait une inquiétude beaucoup plus vive ; elle craignait que ses cuillers et ses pots ne décampassent, sans son ordre, avec la troupe.

Le pauvre factionnaire, presque aussi effrayé à la vue de son chef, qu’à celle du fantôme imaginaire, raconta de nouveau sa terrible histoire, avec une grande addition de sang et de flammes. Cette fois, il eut le malheur de ne trouver que des incrédules. Le lieutenant, quoique très-religieux, était exempt de vaines superstitions. D’ailleurs, l’état où il avait laissé M. Jones peu de moments auparavant, ne lui permettait pas d’ajouter foi à la nouvelle de sa mort. Quant à l’hôtesse, sans avoir plus de religion qu’il ne fallait, elle n’était pas éloignée de croire aux revenants ; mais le récit du factionnaire contenait une circonstance dont elle connaissait parfaitement la fausseté, comme on le verra tout à l’heure.

Au reste, que Northerton eût été emporté dans un nuage, dans un tourbillon de flammes, ou de quelque autre manière que ce fût, un fait certain, c’est qu’il avait disparu. Le lieutenant porta, sur cette affaire, à peu près le même jugement que le sergent dont on a parlé plus haut. Il ordonna qu’on se saisît à l’instant du factionnaire, qui, par un de ces revers de fortune assez fréquents dans la profession des armes, prit la place du prisonnier qu’il gardait.

CHAPITRE XV.

Dénoûment de l’aventure précédente.

L’officier commandant ne soupçonnait pas seulement le factionnaire de s’être endormi à son poste, il croyait avoir à lui faire un autre reproche beaucoup plus grave, celui de trahison. Considérant l’apparition comme une fable inventée à dessein de le tromper, il se figurait que, dans la réalité, le factionnaire s’était laissé corrompre par l’enseigne, pour favoriser son évasion. La supposition lui paraissait d’autant plus vraisemblable, qu’il ne pouvait concilier le sentiment de la peur avec le caractère connu de cet homme, qui s’était trouvé à différents combats où il avait reçu d’honorables blessures, et qui passait pour un des plus vaillants soldats du régiment.

Qu’on se garde de concevoir une opinion défavorable de ce brave militaire. Nous allons, à l’instant même, le laver d’une odieuse imputation.

M. Northerton, ainsi qu’on l’a observé plus haut, était pleinement satisfait de la gloire qu’il avait obtenue par son exploit. Peut-être avait-il vu, ou entendu dire, ou deviné que l’envie ne manque guère de s’attacher à une grande renommée. Nous ne voudrions pas insinuer ici qu’il fût disposé à croire, en païen, à là déesse Némésis et à lui rendre un culte ; car, dans le fait, nous sommes convaincu qu’il ne la connaissait pas même de nom. Son activité naturelle répugnait d’ailleurs à un petit séjour dans la citadelle de Glocester, où il craignait qu’un juge de paix ne l’envoyât passer ses quartiers d’hiver. Il ne pouvait non plus se défendre de quelques méditations chagrines sur un certain édifice de bois que nous nous abstenons de nommer, par égard pour le préjugé vulgaire, édifice plus propre à exciter chez les humains un sentiment de respect que de honte, puisqu’il est, ou du moins pourrait être presque aussi utile à la société qu’aucun autre. Enfin, sans en dire davantage, M. Northerton désirait ardemment de s’évader ce soir-là ; il ne lui restait plus qu’à en imaginer le moyen, qui ne paraissait pas facile à trouver.

Ce jeune officier, de mœurs un peu corrompues, était bien fait de sa personne, et d’une force remarquable. Ajoutez à cela des joues rebondies, un teint fleuri, d’assez belles dents, avantages généralement prisés par les femmes. De pareils charmes firent impression sur l’hôtesse, qui ne haïssait pas ce genre de beauté. La situation de l’enseigne lui inspirait en outre une véritable pitié. Lorsqu’elle apprit du chirurgien que le volontaire allait mal, elle pensa que les affaires de M. Northerton pourraient bien prendre aussi une mauvaise tournure. Ayant obtenu la permission de le voir, et le trouvant plongé dans une profonde mélancolie, qu’elle augmenta encore par le récit du péril éminent que courait le volontaire, elle se hasarda à lui faire quelques propositions. Northerton y prêta une oreille attentive. Bientôt s’établit entre eux une intelligence complète. Bref, il fut convenu qu’à un signal donné, l’enseigne monterait dans la cheminée de sa chambre, qui, à peu de distance du foyer, communiquait à celle de la cuisine, où il descendrait après que l’hôtesse aurait eu soin d’en écarter tout le monde.

De crainte que des lecteurs, d’un caractère rigide, ne se hâtent trop de condamner la compassion, comme une folie pernicieuse à la société, nous jugeons à propos de rapporter une circonstance qui put influer beaucoup sur la conduite de la bonne femme. Le capitaine, à la suite d’une difficulté qu’il avait eue avec le lieutenant chargé de la caisse, avait confié à Northerton une somme de cinquante livres sterling, appartenante à la compagnie : celui-ci la déposa entre les mains de l’hôtesse, apparemment comme un gage de son exactitude à se représenter plus tard, pour répondre à ses juges. De quelque nature qu’aient été leurs conditions, il est certain que l’une eut l’argent, et l’autre, sa liberté.

D’après le naturel compatissant de l’hôtesse, on aurait lieu de croire, qu’en voyant le pauvre factionnaire emprisonné pour une faute dont elle le savait parfaitement innocent, elle s’empressa de demander grâce pour lui. Mais, soit que sa pitié fût épuisée par l’effort précédent, soit que la figure du soldat, quoique assez semblable à celle de l’enseigne, n’eût pas également la vertu de l’émouvoir, loin de prendre la défense du nouveau prisonnier, elle se plut à exagérer ses torts auprès de son chef, et jura, les yeux et les mains levés vers le ciel, qu’elle ne voudrait pas pour tout l’or du monde, avoir contribué à l’évasion d’un meurtrier.

La tranquillité étant une seconde fois rétablie dans l’auberge ; la plupart des voyageurs retournèrent se coucher. L’hôtesse, que son humeur active et ses craintes pour sa vaisselle empêchaient de dormir, engagea les officiers, qui ne devaient partir que dans une heure, à boire un bowl de punch avec elle.

Jones n’avait pas fermé l’œil depuis son retour dans sa chambre. Curieux de connaître les particularités de la scène tumultueuse qu’il avait entendue, il sonna plus de vingt fois, mais en vain. L’hôtesse se livrait avec sa compagnie à une joie si bruyante, qu’on ne distinguait que les éclats de sa voix ! le garçon et la fille d’auberge, assis ensemble près du feu de la cuisine, n’osaient bouger de leurs places. Plus la sonnette allait, plus leur frayeur augmentait, et ils restaient comme cloués sur leurs sièges.

À la fin, pendant un court intervalle de silence, le bruit de la sonnette parvint aux oreilles de l’hôtesse. Elle appela ses domestiques : « Joseph, dit-elle, n’entendez-vous pas la sonnette du jeune volontaire ? Pourquoi ne montez-vous pas ?

– Le service des chambres ne me regarde point, madame, répondit Joseph, c’est l’affaire de Betty.

– Oh quant à ça, non, repartit la fille, ce n’est pas à moi d’aller chez les messieurs. J’y ai été quelquefois, mais on ne m’y rattrapera plus. »

Cependant la sonnette allait toujours avec la même force. L’hôtesse s’emporta, et jura que si Joseph ne montait pas à l’instant, elle le renverrait le lendemain matin.

« Vous en êtes bien la maîtresse, madame, dit-il, mais je ne ferai pas l’ouvrage d’un autre. »

Elle s’adressa ensuite à Betty et la prit par la douceur avec aussi peu de succès. Betty ne fut pas moins inflexible que Joseph. Tous deux soutinrent que ce n’était pas leur affaire, et refusèrent d’obéir.

Le lieutenant se mit à rire : « Allons, dit-il, je veux terminer ce débat. Mes amis, vous avez raison de ne vous rien céder. N’est-il pas vrai pourtant que si l’un de vous consent à monter, l’autre ne fera pas difficulté de le suivre ? »

La proposition fut à l’instant acceptée. Joseph et Betty montèrent l’escalier, en se tenant tendrement par la main. Quand ils furent partis, le lieutenant n’eut besoin, pour apaiser la colère de l’hôtesse, que de lui expliquer le motif qui les avait empêchés d’aller seuls.

À leur retour ils rapportèrent que le malade, loin d’être mort, parlait comme en pleine santé, qu’il présentait ses respects au lieutenant, et le priait de vouloir bien l’honorer d’une visite, avant son départ.

Le bon lieutenant s’empressa de se rendre aux désirs de Jones. Il s’assit auprès de son lit, lui raconta ce qui s’était passé dans l’auberge, et l’instruisit de l’intention où il était de faire un exemple du factionnaire.

Jones lui découvrit alors tout le mystère, en le conjurant de ne point punir le pauvre soldat, qui était, assura-t-il, aussi innocent de l’évasion de l’enseigne, qu’incapable d’imaginer un mensonge pour tromper son chef.

Le lieutenant hésita un moment, puis il répondit : « Vous le justifiez d’une partie de l’accusation, et on ne saurait prouver l’autre ; car il n’a pas été le seul soldat en faction. J’aurais, toutefois, grande envie de punir le drôle de sa poltronnerie… Mais, qui peut calculer les effets d’une terreur panique ? Je lui dois la justice de dire, qu’il s’est toujours comporté vaillamment devant l’ennemi… Allons, il est heureux, après tout, de voir dans ces gens-là quelques signes de religion. Je vous promets de le mettre en liberté, au moment du départ… Mais j’entends battre la générale. Embrassez-moi, mon cher enfant, tranquillisez-vous, n’oubliez pas que la patience est la vertu du chrétien ; adieu, j’espère que vous serez bientôt en état de tirer de votre adversaire une vengeance honorable. »

Le lieutenant partit à ces mots, et Jones, demeuré seul, essaya de prendre un peu de repos.


VIII.

CONTENANT PLUS DE DEUX JOURS.


CHAPITRE PREMIER.

Dissertation d’une prodigieuse longueur sur le merveilleux.

En commençant un livre où nous aurons à raconter des faits plus extraordinaires et plus surprenants, qu’aucun de ceux qu’on a lus jusqu’à présent, il n’est pas inutile de dire quelques mots de ce qu’on appelle le merveilleux, dans les ouvrages d’esprit. Nous tâcherons, pour nous-même, aussi bien que pour les autres, d’en marquer les justes limites. Cela est d’autant plus nécessaire, que les critiques sont sujets à tomber, sur ce point, dans des extrêmes opposés. Les uns conviennent, avec M. Dacier, que l’impossible n’exclut pas le vraisemblable. Les autres se montrent si incrédules en matière d’histoire, ou de poésie, qu’ils n’admettent comme possible, ou comme vraisemblable, que ce qui s’accorde avec leurs propres observations.

Il nous semble d’abord, qu’on peut raisonnablement exiger de tout écrivain, qu’il se renferme dans les bornes du possible, et n’oublie jamais qu’on ne saurait croire qu’un homme ait fait, ce qu’il est impossible à l’homme de faire. De là, sans doute, l’origine de beaucoup d’histoires des anciennes divinités du paganisme, qui sont, pour la plupart, d’invention poétique. Le poëte, voulant donner une libre carrière aux caprices de son imagination, eut recours à un pouvoir surnaturel, dont ses lecteurs étaient incapables de mesurer l’étendue, ou plutôt qu’ils se figuraient infini : et par conséquent, il put, sans les choquer, en raconter tous les prodiges qu’il lui plut. On a tenté de justifier de la sorte le merveilleux des poëmes d’Homère ; et cette apologie paraît assez fondée. Ce n’est pas, ainsi que le prétend M. Pope, à cause de la stupidité des Phéaciens, qu’Ulysse leur débite cent fables absurdes, mais parce qu’Homère écrivait pour des païens, aux yeux de qui ces fables étaient autant d’articles de foi. Quant à nous (telle est la bonté de notre naturel), nous souhaiterions que Polyphême se fût borné à vivre de laitage, et qu’il eût conservé son œil. Nous partageons le chagrin qu’éprouva le roi d’Ithaque, de l’indigne métamorphose que Circé fit subir à ses compagnons, quoiqu’elle nous paraisse réellement peu probable ; car la magicienne aimait trop l’espèce humaine, pour changer des hommes en pourceaux. Nous voudrions aussi qu’Homère eût connu la règle prescrite par Horace, de n’user qu’avec sobriété de l’intervention des agents surnaturels. On ne verrait pas ses dieux remplir sur la terre tant de vulgaires messages, et se conduire souvent de façon à perdre toute espèce de titres au respect, et à devenir même des objets de mépris et de risée. De si bizarres peintures devaient blesser la foi des païens éclairés, et on ne saurait les expliquer qu’en supposant, comme nous avons été quelquefois tenté de le croire, que le prince des poëtes avait l’intention de tourner en ridicule la crédulité superstitieuse de son siècle et de son pays.

Mais c’est insister trop longtemps sur une doctrine, qui ne peut-être d’aucun usage pour un auteur chrétien. Si sa religion lui défend d’introduire dans ses ouvrages cette milice céleste qui fait partie de sa croyance, la raison l’empêche aussi d’emprunter le secours de ces divinités païennes, qu’elle a depuis longtemps chassées de l’Olympe, et dépouillées de leur immortalité. Lord Shaftsbury observe, qu’il n’y a rien de plus froid que l’invocation d’une muse, par un moderne. Il aurait pu ajouter, qu’il n’y a rien de plus absurde. Un moderne ferait beaucoup mieux d’invoquer, comme l’auteur d’Hudibras, un pot de bière : et qui sait si cette liqueur n’a pas inspiré plus de rumeurs, que les fabuleuses eaux de l’Hippocrène ou de l’Hélicon ?

Les seuls agents surnaturels qu’il soit, pour ainsi dire, permis d’introduire aujourd’hui dans un ouvrage, ce sont les esprits ; mais nous conseillons de ne pas abuser de cette ressource. Il en est de ces êtres fantastiques, comme de l’arsenic et d’autres drogues dangereuses en médecine : il faut en user avec une extrême précaution, pour peu qu’on craigne de manquer son but, ou d’apprêter à rire au lecteur.

À l’égard des lutins, des fées, et des êtres chimériques du même genre, nous nous abstenons exprès d’en parler. Nous ne voulons point gêner l’essor de ces imaginations prodigieuses, qui se trouvent trop resserrées dans les bornes de la nature humaine. Leurs œuvres sont des créations, et ne doivent être assujetties à aucune règle.

L’homme est, sans contredit, le plus noble sujet qui se présente à la plume de l’historien ou du poëte ; mais en racontant ses actions, il convient de ne rien dire qui excède ses facultés.

La possibilité ne suffit pas pour justifier un écrivain. Il faut encore qu’il respecte la vraisemblance. Aristote, et un sage moderne, dont l’autorité n’aura pas un jour moins de poids que la sienne, pensent avec raison que le poëte qui décrit un événement incroyable, ne saurait en alléguer la vérité pour excuse. Ce principe, fort juste en poésie, ne peut s’appliquer à l’histoire. L’historien est obligé de rapporter les faits, comme il les trouve, lors même que, par leur nature extraordinaire, ils exigent, pour être crus, la foi la plus robuste. Tel fut, dans les temps anciens, le malheureux armement de Xerxès, ou la brillante expédition d’Alexandre ; et dans les siècles modernes, la bataille d’Azincourt gagnée par Henri V, ou celle de Nerva remportée par Charles XII, événements qui étonnent d’autant plus, qu’on y réfléchit davantage.

De pareils faits constituent une partie essentielle de l’histoire, et loin que l’historien soit blâmable d’en tracer un tableau fidèle, on ne lui pardonnerait pas de les omettre, ou de les altérer. Il en est d’autres moins importants, quoiqu’aussi avérés, qu’il peut supprimer, par égard pour le scepticisme des lecteurs. Nous mettrons de ce nombre la bizarre anecdote du spectre de Georges Villiers[53], rapportée par Clarendon : anecdote peu digne d’entrer dans un ouvrage aussi grave que l’histoire de la rébellion, et qui figurerait beaucoup mieux, à côté de celle du spectre de mistress Veal, dont parle le docteur Drelincourt[54], au commencement de son discours sur la mort.

À dire vrai, l’historien qui se borne au simple récit des faits, et qui en écarte les circonstances même les mieux attestées, quand il les juge fausses, tombera quelquefois dans le merveilleux, mais non dans l’incroyable. Il excitera souvent l’étonnement du lecteur, mais il ne révoltera jamais sa raison. Si, au contraire, il se jette dans la fiction, il perdra son noble caractère, et ne sera plus qu’un romancier.

L’historien qui rapporte des faits publics, a un grand avantage sur l’auteur de roman qui décrit des scènes de la vie privée. La notoriété dépose en faveur du premier ; les actes authentiques, l’unanimité des témoignages démontrent sa véracité aux siècles futurs. C’est ainsi que l’existence des Trajan, des Antonin, des Néron, des Caligula, n’a point trouvé d’incrédules dans la postérité. Personne ne doute que ces princes vertueux et que ces monstres, n’aient été autrefois les maîtres du monde.

Pour nous, qui dessinons des caractères inconnus, qui allons chercher dans les retraites les plus écartées et les plus obscures, des exemples de vice et de vertu, nous n’avons, pour accréditer nos récits, aucune des ressources de l’historien. Nous devons donc nous tenir soigneusement renfermé dans les bornes du possible et du vraisemblable. Cette obligation devient surtout rigoureuse, lorsqu’il s’agit de la peinture d’un mérite extraordinaire. Il y aurait moins d’inconvénient à peindre au naturel l’excès de la sottise ou de la scélératesse ; car la malignité humaine n’est que trop disposée à y croire.

Ainsi, on peut raconter, en toute assurance, l’histoire de Fisher. Cet homme devait depuis longtemps sa subsistance à la générosité de M. Derby. Le matin même du jour où il en avait reçu un don considérable, l’odieuse pensée lui vint de ravir tout l’argent que renfermait le secrétaire de son bienfaiteur. Dans ce dessin, il s’introduisit le soir dans un passage qui communiquait à l’appartement de M. Derby. Là, il l’entendit pendant plusieurs heures, se livrer à la joie que lui inspirait une petite fête qu’il donnait à quelques amis, et à laquelle il avait convié Fisher lui-même. Durant tout ce temps, aucun sentiment d’affection ou de reconnaissance, n’émut son cœur et ne combattit sa coupable résolution. Au moment que l’infortuné gentilhomme rentrait dans sa chambre, après avoir reconduit ses amis, Fisher sortit du lieu où il se tenait caché, et s’avançant doucement derrière lui, il l’étendit mort à ses pieds d’un coup de pistolet. On croira ce fait, quand les os de Fisher seront réduits en poudre. On croira même qu’il alla deux jours après à une représentation d’Hamlet, avec quelques jeunes femmes, et que l’une d’elles, qui ne se doutait guère qu’elle fût si près du meurtrier, s’étant écriée : « Bon Dieu ! si l’assassin de M. Derby était ici ! » il entendit cette exclamation sans changer de visage : manifestant par son sang-froid un cœur plus endurci, plus atroce que celui de Néron, dont Suétone rapporte, qu’il n’eut pas plus tôt fait périr sa mère, que le poids de son crime lui devint insupportable, et que toutes les félicitations du sénat, du peuple, et de l’armée, ne purent étouffer dans son sein le cri du remords.

Mais si, traçant un autre portrait, nous disons au lecteur, que nous avons connu un homme que son génie pénétrant conduisit à une haute fortune, par des chemins ignorés jusqu’à lui ; qui sut s’y élever, sans rien perdre de son intégrité, et non-seulement sans faire le moindre tort à personne, mais en procurant au commerce les plus brillants avantages, et à l’état un accroissement considérable de revenu ; qui fonda, d’une main, des établissements où respire la grandeur unie à la simplicité, et répandit, de l’autre, sur une foule d’infortunés d’inépuisables largesses ; un homme aussi ingénieux à découvrir le mérite indigent, qu’empressé à le secourir, et soigneux par-dessus tout de cacher ses bienfaits ; magnifique, sans ostentation, dans sa maison, dans son ameublement, dans ses banquets, exact observateur de ses devoirs, pieux envers son Créateur, dévoué à son souverain, tendre époux, excellent père, protecteur généreux, ami chaud et solide, homme du monde spirituel et poli, indulgent pour ses serviteurs, hospitalier pour ses voisins, charitable pour les pauvres, et bienveillant pour tous ses semblables ; si nous ajoutons à ces traits l’éloge de sa sagesse, de sa bravoure, de sa bonne grâce, en un mot toutes les épithètes flatteuses que peut fournir notre langue, on ne manquera pas de s’écrier avec Horace :

Qui le croira ? personne, assurément personne,

Ou deux lecteurs au plus[55].

Nous avons cependant connu l’original de ce portrait ; mais un exemple unique (car où en trouver un second ?) ne saurait justifier un auteur, dont les ouvrages sont destinés à être lus par des milliers de gens qui n’ont jamais entendu parler d’un semblable prodige, ni de rien qui en approche. L’éloge de pareils modèles de vertu devrait être abandonné à la plume d’un faiseur d’épitaphes, ou de quelque poëte qui pourrait hasarder, sans craindre de déplaire au lecteur, de l’enchâsser dans un distique, ou de le glisser négligemment au bout d’un vers.

Enfin, ce n’est pas assez que les actions n’excèdent point la portée des forces humaines, il faut encore qu’elles soient conformes au caractère des personnages ; car ce qui n’est qu’étonnant dans un homme, peut paraître invraisemblable et même impossible dans un autre. Cette dernière règle, que les critiques appellent observation des mœurs, exige un rare discernement, et une connaissance approfondie du cœur humain.

Un excellent écrivain remarque très-judicieusement, qu’il est presque aussi impossible à la passion de faire agir un homme d’une façon opposée à son caractère, qu’à un fleuve rapide de remonter un bateau contre son cours. Qu’on attribue à Néron les vertus de Marc-Aurèle, et à Marc-Aurèle les crimes de Néron : y aura-t-il rien de plus choquant et de plus difficile à croire ? Mais qu’on restitue à chacun d’eux ses propres actions, il en résulte du merveilleux sans invraisemblance.

Nos poëtes dramatiques sont tombés, presque tous, dans le défaut que nous signalons ici. Leurs héros sont, pour l’ordinaire, d’insignes fripons, et leurs héroïnes, de franches coquines, durant les quatre premiers actes : puis au cinquième, les premiers deviennent d’honnêtes gens, et les secondes, des femmes de bien, sans que le poëte se donne la peine d’expliquer un changement si soudain et une inconséquence si étrange. On ne saurait effectivement en assigner d’autre raison, que la nécessité de finir la pièce : comme s’il était aussi naturel qu’un coquin se repentît au dernier acte d’un drame, qu’au dernier moment de sa vie. C’est ce qui se voit souvent à Tyburn, place qui pourrait fort bien servir à la représentation de certaines pièces modernes, dont les personnages ont toutes les qualités requises, pour figurer dignement sur ce noble théâtre.

Hors ce petit nombre d’exceptions, tout écrivain est maître d’employer, à son gré, le merveilleux ; et même, s’il demeure fidèle à la vraisemblance, plus il causera de surprise au lecteur, plus il sera sûr de l’attacher et de lui plaire : car, ainsi que l’a dit un illustre auteur, le grand art du poëte est de mêler la vérité à la fiction, de telle sorte, que le merveilleux paraisse vraisemblable.

La nécessité de se renfermer dans les bornes de la probabilité, n’oblige pas un auteur à ne mettre en scène que des personnages communs ; à ne traiter que des sujets vulgaires. Il lui est permis d’inventer des caractères, des situations. Pourvu qu’il se conforme aux règles établies ci-dessus, il a rempli sa tâche, et peut braver la critique et l’incrédulité. Elles sont alors sans fondement ; j’en puis citer un exemple remarquable. Une troupe de clercs de procureur et d’apprentis-marchands, s’avisèrent un jour de siffler, comme contraire à la nature, le rôle d’une jeune femme de qualité qui avait obtenu, avant la représentation, le suffrage d’un grand nombre de dames du plus haut rang. L’une d’entre elles, très-distinguée par son esprit, avait même déclaré, que c’était le portrait de la moitié des jeunes femmes de sa connaissance. L’auteur se moqua des sifflets du parterre, et en fut bien dédommagé par les applaudissements des loges.


CHAPITRE II.

Visite de l’hôtesse à M. Jones.

Jones essaya en vain de dormir, après le départ du lieutenant. Ses sens étaient trop agités pour lui permettre de goûter les douceurs du sommeil. L’idée de sa chère Sophie amusa, ou plutôt tourmenta toute la nuit son imagination. Lorsqu’il fit grand jour, il demanda du thé. L’hôtesse profita de cette occasion pour lui faire une visite. C’était la première fois qu’elle le voyait, ou du moins qu’elle daignait l’honorer de son attention. Mais le jugeant, d’après le récit du lieutenant, un jeune homme de distinction, elle eut pour lui tous les égards possibles ; car son auberge était de celles, où l’accueil qu’on fait aux voyageurs se règle sur l’apparence de leur fortune.

« Hélas ! monsieur, dit-elle, en préparant le thé, quel dommage qu’un aussi joli garçon que vous, s’estime assez peu pour aller courir le monde avec ces militaires. Ils se prétendent gentilshommes, voyez-vous ? Mais, comme disait mon premier mari, ils devraient se souvenir que c’est nous qui les payons : et assurément, il est bien dur pour de pauvres aubergistes, d’avoir encore à les nourrir. J’en ai logé vingt la nuit dernière, indépendamment des officiers, qui, à tout prendre, valent moins que les soldats. Il n’y a rien d’assez bon pour ces messieurs-là ; et à la fin, le mémoire de leur dépense est si mince, hélas ! que cela fait pitié. J’ai cent fois moins d’embarras, voyez-vous, avec la famille d’un brave écuyer, qui me laisse quarante ou cinquante schellings par couchée, sans compter la nourriture des chevaux : et pourtant, il n’y a pas un de ces faquins d’officiers qui ne s’estime autant qu’un bon écuyer, riche de cinq cents livres de revenu. Morbleu ! j’enrage d’entendre leurs soldats les traiter à tout propos d’excellences. Les belles excellences, ma foi, qui dépensent un schelling par tête ! Puis ils jurent comme des païens. Le moyen que l’état prospère avec de pareils garnements ! L’un deux ne vous a-t-il pas traité de la manière la plus barbare ? Je pensais que les autres allaient se saisir de lui ; mais non, ils s’entendent comme larrons en foire. Eussiez-vous été en danger de mort (ce qui n’est pas, grâce à Dieu), la chose se serait passée de même. Ils auraient laissé aller l’assassin. Que le ciel leur pardonne ! Quant à moi, je ne voudrais pour rien au monde, avoir la conscience chargée d’un pareil crime. Mais quoique avec l’aide de Dieu, vous ayez l’espoir de vous rétablir, les tribunaux sont là. Adressez-vous au procureur Small ; je vous jure qu’il aura bientôt fait déguerpir le pendard, s’il n’a déjà pris la fuite ; car de tels chenapans ne restent pas longtemps en place. Aujourd’hui ici, demain bien loin. J’espère au moins, que cet accident vous rendra plus sage, et que vous retournerez auprès de vos amis. Je gage qu’ils sont bien affligés de vous avoir perdu. Que serait-ce s’ils étaient instruits de ce qui vous est arrivé ? Hélas ! Dieu les en préserve. Allons, allons, nous savons à merveille ce qui en est, si l’une refuse de vous écouter, une autre ne sera pas si difficile. Un aussi joli garçon que vous ne saurait manquer de femmes. À votre place, je laisserais la plus belle se pendre, plutôt que de me faire soldat pour l’amour d’elle… Mais, ne rougissez pas ainsi. (Il rougissait, en effet, sensiblement.) Pensez-vous, monsieur, que je ne connaisse point mademoiselle Sophie ?

– Quoi ! s’écria Jones en tressaillant, vous connaissez ma Sophie ?

– Si je la connais ? Oui, en vérité, elle a logé ici plus d’une fois.

– Avec sa tante, sans doute ?

– Justement, oui, oui, je connais aussi la vieille dame. Sa nièce est charmante, on ne peut en disconvenir.

– Charmante ? Ah !

Elle a d’un ange la beauté,

Dans tous les traits de son visage

Se peint la candeur, la bonté ;

Du ciel même elle offre l’image[56].

Mais aurais-je jamais cru que vous connussiez ma Sophie ?

– Plût à Dieu, monsieur, que vous la connussiez la moitié aussi bien que moi ! Que n’auriez-vous pas donné pour être assis là, à côté de son lit ? Quel cou ravissant ! quel teint de lis et de roses ! Ses membres délicats ont reposé sur ce lit même, où vous êtes.

– Ici ? Sophie a couché ici ?

– Oui, ici… là. Dans ce lit, où je voudrais la voir dans ce moment avec vous : et peut-être n’en serait-elle pas fâchée non plus, car elle m’a parlé de vous…

– Quoi ! se pourrait-il qu’elle eût parlé de son pauvre Jones ? Vous me flattez, je ne puis le croire.

– Que je meure, si je dis un mot de plus que la vérité. Je l’ai entendue parler de M. Jones, d’un ton modeste et réservé ; mais il était facile de voir, qu’elle en pensait beaucoup plus qu’elle n’en disait.

– Ô ma chère dame ! je ne mérite pas d’occuper sa pensée. Sophie est toute grâce, toute douceur, toute bonté… Malheureux ! faut-il que je sois destiné à lui causer un moment de peine, moi qui souffrirais volontiers pour elle tous les tourments, tous les supplices qu’inventa dans sa rage infernale l’ennemi du genre humain ! moi qui compterais pour rien l’excès de l’infortune, si je la savais heureuse !

– Rassurez-vous, je lui ai dit que vous étiez un amant fidèle.

– Mais, je vous prie, madame, depuis quand, et d’où me connaissez-vous ? C’est la première fois que je viens ici, et je ne me souviens pas de vous avoir vue auparavant.

– Je le crois bien, vous étiez si petit quand je vous tenais sur mes genoux, dans le château de l’écuyer.

– De l’écuyer, comment ? Connaîtriez-vous le bon, le respectable M. Allworthy ?

– Oui, sûrement ; et qui ne le connaît pas dans ce pays-ci ?

– La réputation de sa bonté a dû s’étendre, sans doute, beaucoup plus loin ; mais toutes ses vertus, mais l’excellence de son cœur ne sont connus que de Dieu seul, de Dieu dont il est, sur la terre, la vivante image. Le monde est aussi incapable d’apprécier cette bonté sublime, qu’indigne d’en ressentir les effets. Eh ! qui en est plus indigne que moi, pauvre enfant illégitime, tiré par lui, vous le savez, de l’obscurité et de la misère, recueilli dans sa maison, élevé comme son propre fils, moi qui ai osé l’irriter par de coupables extravagances ! Ah ! j’ai bien mérité sa colère ; jamais je ne serai assez ingrat pour accuser mon bienfaiteur d’injustice à mon égard. Oui, j’ai mérité d’être chassé de chez lui. Maintenant, madame, je vous le demande, ai-je tort de me faire soldat ? Jugez-en vous-même, voici tout ce qui me reste. » En disant ces mots, il tira sa bourse, qui était fort plate, et qui le parut encore davantage a l’hôtesse.

La bonne femme pensa tomber de son haut, à cette confidence. Elle répondit froidement, que chacun devait savoir ce qui convenait le mieux à sa position. « Mais écoutez, dit-elle, quelqu’un appelle, je crois… On y va ! on y va ! Je ne sais à quoi pensent les domestiques. On dirait qu’ils n’ont pas d’oreilles. Il faut que je descende. Si vous avez besoin de quelque chose de plus pour votre déjeuner, vous sonnerez la fille… On y va ! on y va ! » et sans autre cérémonie, elle sortit brusquement. Les gens du peuple sont chiches de politesse. S’ils ont volontiers des égards pour les personnes de qualité, ils les font payer cher à leurs égaux.


CHAPITRE III.

Seconde visite du chirurgien.

Le lecteur ne doit pas croire l’hôtesse plus instruite qu’elle ne l’était en effet, ni s’étonner qu’elle le fût si bien. Elle savait par le lieutenant, que le nom de Sophie avait été cause de la querelle. Quant aux autres détails, on a pu voir dans la scène précédente comment ils étaient venus à sa connaissance. La bonne femme n’était pas, à beaucoup près, exempte de curiosité. Il ne lui arrivait jamais de laisser partir un de ses hôtes, sans s’informer autant que possible de leur nom, de leur famille, et de leur fortune.

Jones fit à peine attention à son incivilité. Il songeait qu’il occupait le même lit où avait reposé sa chère Sophie, et cette pensée excitait en lui mille tendres sentiments, mille émotions délicieuses que nous prendrions plaisir à peindre, si nous ne considérions qu’il se rencontrera, parmi nos lecteurs, bien peu d’amants aussi passionnés que notre ami.

Le chirurgien le surprit dans cette agitation, quand il vint panser sa blessure. Il lui trouva le pouls très-élevé, et apprenant qu’il n’avait point dormi de la nuit, il le jugea en grand danger. Dans la crainte que la fièvre ne survînt, il voulut la prévenir par une nouvelle saignée, mais Jones refusa de se laisser tirer plus de sang. « Ayez seulement la bonté, docteur, lui dit-il, de panser ma tête, et je ne doute pas que je ne sois guéri dans un jour ou deux. »

« Je voudrais, reprit le chirurgien, pouvoir assurer que vous le serez dans un mois ou deux. Non, non, de pareilles contusions ne se guérissent pas si vite. Au reste, monsieur, je ne suis point venu ici pour prendre des leçons d’un malade ; et j’insiste sur la nécessité d’opérer une révulsion, avant le pansement. »

Jones persista dans son refus. Le docteur finit par céder ; mais il lui dit qu’il ne répondait pas des suites, et le pria de vouloir bien se souvenir qu’il avait été d’un avis contraire. Jones promit de ne pas l’oublier. Après quoi le docteur descendit dans la cuisine, et se plaignit amèrement à l’hôtesse de l’obstination de son malade, qui refusait de se laisser saigner, quoiqu’il eût une fièvre violente.

« Dites plutôt une fièvre dévorante, répliqua l’hôtesse ; car il a mangé ce matin deux énormes tartines de beurre, à son déjeuner.

– C’est possible, répondit le docteur. J’ai vu des gens tourmentés de la faim dans un accès de fièvre ; et cela est facile à expliquer. L’agacement causé par l’humeur fébrile irrite les nerfs du diaphragme, et cause un appétit désordonné, que l’on a de la peine à distinguer du naturel. Si le malade a l’imprudence de s’y livrer, les aliments ne recevant dans l’estomac qu’une coction imparfaite, et n’étant point élaborés en chyle, corrodent les orifices vasculaires, et redoublent les symptômes fébriles. Je le répète, le jeune homme est en grand danger, et s’il n’est point saigné, je crains fort qu’il ne meure.

– Qu’importe ? répondit l’hôtesse, il faut mourir un jour, ou l’autre. Vous ne prétendez point j’espère, docteur, que je le tienne pendant que vous le saignerez. Mais, écoutez ; un mot à l’oreille : je vous conseille, avant tout, de voir qui vous payera.

– Qui me payera ? répéta le chirurgien en ouvrant de grands yeux. Belle question ! n’ai-je pas affaire à un gentilhomme ?

– Je le croyais tel ; mais, comme disait mon premier mari, l’apparence est souvent trompeuse. Ce n’est qu’un pied-plat, je vous assure. N’ayez pas l’air pourtant de le tenir de moi. J’ai pensé qu’entre gens qui vivent de leur état, on se devait les uns aux autres ces sortes d’avertissements.

– Et j’ai souffert, s’écria le docteur en furie, qu’un pareil drôle me donnât des leçons ! et je laisserais insulter mon art par un gredin qui ne me payera pas ! Je suis ravi d’avoir fait à temps cette découverte. Nous allons voir à présent, s’il se laissera saigner ou non. »

Il dit, remonte à grands pas l’escalier, ouvre avec violence la porte de Jones, qui dormait profondément, l’éveille en sursaut, et l’arrachant aux délices d’un songe dont Sophie était l’objet : « Voulez-vous être saigné, oui ou non ? lui cria-t-il d’une voix de tonnerre.

– Je vous ai déjà dit que non ; et plût à Dieu que vous vous en fussiez souvenu ! Vous venez d’interrompre le plus doux sommeil que j’aie goûté de ma vie ?

– Bah ! bah ! plus d’un homme est mort en dormant. Le sommeil n’est pas toujours bon, non plus que la nourriture. Or çà, je vous le demande pour la dernière fois : voulez-vous être saigné, ou non ?

– Pour la dernière fois, non.

– En ce cas, je m’en lave les mains. Veuillez, je vous prie, me payer mes honoraires. Deux visites à cinq schellings chacune, deux pansements au même prix, et une demi-couronne pour la saignée.

– J’espère, monsieur, que vous ne comptez pas m’abandonner, dans l’état où je suis.

– C’est pourtant ce que je compte faire.

– Eh bien, vous êtes un coquin, et je ne vous donnerai pas un sou.

– À la bonne heure. Il vaut mieux perdre une guinée que deux. Quelle idée a eue l’hôtesse de me faire venir pour un tel gredin ? »

À ces mots, le docteur s’élança hors de la chambre, et le malade reposant sa tête sur son oreiller, retrouva bientôt le sommeil, mais non le-songe qui l’avait charmé.


CHAPITRE IV.

Où l’on verra un des plus comiques barbiers dont l’histoire fasse mention, sans en excepter le barbier de Bagdad, ni celui de don Quichotte.

L’horloge venait de sonner cinq heures, lorsque Jones, après en avoir dormi sept d’un profond sommeil, s’éveilla si plein de force et de santé, qu’il résolut de se lever et de s’habiller. Il ouvrit son portemanteau, d’où il tira du linge blanc et un habillement complet ; mais d’abord, il passa une robe de chambre et descendit à la cuisine, pour apaiser certain murmure que la faim excitait dans son estomac. Il aborda poliment l’hôtesse et lui demanda ce qu’elle pouvait lui donner pour dîner.

– Pour dîner ? répéta-t-elle, c’est bien le moment de penser à dîner ! il n’y a rien de prêt dans la maison, et le feu est presque éteint.

– Encore faut-il que j’aie quelque chose à manger, n’importe quoi ; car à vous parler vrai, je n’eus jamais si grand’faim de ma vie.

– Eh bien, je crois qu’il me reste un morceau de bœuf froid avec des carottes, dont vous pourrez vous accommoder.

– Rien de mieux ; mais vous m’obligeriez de le faire réchauffer. »

L’hôtesse y consentit, et lui dit d’un air gracieux, qu’elle était ravie de le voir en si bonne disposition. Notre héros avait, dans les manières et dans le langage, un charme irrésistible. L’hôtesse d’ailleurs, n’était pas, au fond, une méchante femme ; mais elle aimait l’argent avec tant de passion, qu’elle haïssait jusqu’à l’apparence de la pauvreté.

Pendant qu’on apprêtait le dîner, Jones remonta dans sa chambre, pour s’habiller. Il y fut suivi du barbier qu’il avait envoyé chercher. Cet homme, connu sous le nom de petit Benjamin, était une espèce d’original. Son caractère plaisant et son humeur railleuse lui avaient attiré maintes et maintes fois de légers désagréments, tels que de bons soufflets, des coups de pied dans le derrière, etc., etc. ; car tout le monde n’entend pas la plaisanterie, et ceux qui se la permettent le plus volontiers, aiment rarement à en être l’objet. C’était en lui un défaut incurable ; quoiqu’il en eût été souvent puni, s’il lui venait à l’esprit un bon mot, il le laissait échapper, sans égard pour les personnes, pour le temps, ni pour le lieu. Il se distinguait encore par une foule de singularités dont nous ne parlerons point à présent. Le lecteur s’en apercevra sans peine, en faisant avec lui une plus ample connaissance.

Jones, pressé par la faim, de finir sa toilette, trouva que le barbier était d’une lenteur infinie à préparer son savon, et le pria de se hâter. L’autre lui répondit, avec un sérieux qu’il ne perdait jamais : « Festina lente[57], est un proverbe que j’ai appris, longtemps avant de manier le rasoir.

– Il paraît, mon ami, dit Jones, que vous êtes un savant.

– Un pauvre savant. Non omnia possumus omnes[58].

– Encore ? je vois que vous possédez vos poëtes, et que vous avez le talent de les citer à propos.

– Pardonnez-moi, monsieur, non tanto me dignor honore[59]. (Et procédant à son opération :) Monsieur, dit-il, depuis que je me mêle du métier de barbier, je n’ai trouvé que deux raisons pour se raser. L’une, c’est l’envie d’avoir de la barbe ; l’autre, c’est le besoin de s’en débarrasser. Je conjecture, monsieur, qu’il n’y a pas longtemps que le premier de ces motifs vous a engagé à tâter du rasoir ; et sur ma parole, vous avez bien réussi : car on peut dire de votre barbe qu’elle est tondenti gravior[60].

– Et moi, dit Jones, je conjecture que tu es un drôle de corps.

– Vous êtes dans l’erreur, monsieur. Je suis livré tout entier à la philosophie. Hinc illæ lacrymæ[61], voilà mon malheur. Trop de savoir a causé ma ruine.

– En effet, mon ami, vous me semblez plus instruit que la plupart des gens de votre état ; mais je ne vois pas quel mal a pu vous faire la science.

– Hélas ! monsieur, elle est cause que mon père m’a déshérité. Il était maître de danse ; parce que je sus lire avant de savoir danser, il me prit en aversion, et laissa tout son bien à ses autres enfants. Vous plaît-il que je vous rase les tempes ! Ô ciel ! je vous demande pardon. J’aperçois ici hiatus in manuscriptis[62]. On m’a dit que vous alliez à la guerre ; je vois qu’on s’est trompé.

– D’où tirez-vous cette conséquence ?

– Assurément, monsieur, vous êtes trop sage pour y porter une tête cassée. Ce serait porter de l’eau à la rivière.

– Par ma foi, tu es un singulier personnage. Ton humeur me plaît ; viens, cette après-midi, boire un coup avec moi. Je serai charmé de te connaître davantage.

– Mon cher monsieur, je puis, si vous le souhaitez, vous faire une faveur beaucoup plus grande.

– Comment cela ? mon ami.

– Parbleu ! je boirai volontiers une bouteille avec vous. J’aime à la folie les bons naturels. Vous me trouvez d’humeur joviale ; et moi qui me pique d’être physionomiste, je suis bien trompé si vous n’avez le meilleur cœur du monde. »

Dès que Jones fut habillé, il descendit. Sa figure ne le cédait point à celle du bel Adonis. Cependant elle fit peu d’impression sur l’hôtesse. La bonne femme ne ressemblait à Vénus ni dans sa personne, ni dans ses goûts. Heureuse la servante Nanny, si elle eût partagé l’indifférence de sa maîtresse ! la pauvre fille devint en une minute éperdûment amoureuse de Jones, et sa passion lui coûta par la suite bien des soupirs. Cette Nanny était très-jolie, et passablement fière. Elle avait refusé un cabaretier, et deux jeunes métayers du voisinage ; mais le feu des yeux de notre héros fondit soudain la glace de son cœur.

Quand Jones revint dans la cuisine, le couvert n’était pas encore mis, et rien n’annonçait qu’il le fût de si tôt, son dîner étant resté in statu quo, ainsi que le charbon qui devait servir à l’apprêter. Ce contre-temps, capable d’émouvoir la bile d’un philosophe, ne lui arracha pas le moindre murmure. Il se contenta d’adresser un léger reproche à l’hôtesse, et lui dit que puisqu’il était si difficile de faire réchauffer le morceau de bœuf, il le mangerait froid. L’hôtesse, soit honte, soit compassion, commença par gronder ses gens de leur négligence à exécuter des ordres qu’elle n’avait pas donnés : puis elle commanda au garçon d’aller mettre un couvert au numéro du soleil, et allumant un fourneau, elle eut bientôt préparé le modeste repas de son hôte.

La chambre où on le servit, une des plus sombres de l’auberge, était sans doute nommée le soleil par antiphrase, comme lucus a non lucendo[63]. Le soleil, en effet, n’y avait jamais lui. La faim ne permit pas d’abord à Jones de se montrer difficile ; mais quand il eut satisfait son appétit, il se plaignit qu’on l’eût fait dîner dans un cachot, et ordonna au garçon de lui porter une bouteille de vin dans un endroit plus décent.

Le ponctuel barbier ne tarda pas à le joindre. Il serait même arrivé plus tôt au rendez-vous, s’il ne s’était amusé, dans la cuisine, à écouter l’hôtesse, qui racontait à un cercle de curieux rassemblés autour d’elle, l’histoire de Jones. Les confidences involontaires du jeune homme lui en avaient fourni une partie ; elle tirait l’autre de sa propre imagination. « C’était, disait-elle, un pauvre enfant trouvé, recueilli dans la maison de l’écuyer Allworthy, où on le destinait à servir comme valet ; il venait d’en être chassé, pour avoir osé faire l’amour à sa jeune maîtresse, et probablement aussi pour quelque vol domestique ; car, ajoutait-elle, d’où lui viendrait le peu d’argent qu’il a dans sa bourse ? Et voilà le vaurien qu’on veut faire passer pour un gentilhomme !

– Un valet de M. Allworthy ! s’écria le barbier. Quel est son nom ?

– Il m’a dit, répondit l’hôtesse, qu’il s’appelait Jones. C’est peut-être un nom supposé. Il m’a dit encore que l’écuyer, avant qu’il eût encouru sa disgrâce, le traitait comme son propre fils.

– S’il s’appelait Jones, il vous a dit la vérité. J’ai des parents dans ce pays-là. On prétend même qu’il est fils de l’écuyer.

– En ce cas, pourquoi ne porte-t-il pas le nom de son père ?

– Je l’ignore. Il y a tant de gens qui ne portent pas le nom de leurs pères !

– Vraiment ! si je le croyais fils d’un gentilhomme, fût-il bâtard, je le traiterais d’une toute autre manière. Combien n’a-t-on pas vu de ces bâtards devenir de grands seigneurs ? Comme disait mon premier mari, il ne faut jamais offenser un chaland, quand il est gentilhomme.


CHAPITRE V.

Conversation entre M. Jones et le barbier.

La scène précédente se passait, en partie pendant que Jones dînait dans son obscur réduit, en partie pendant qu’il attendait Partridge, dans la chambre où il s’était fait apporter une bouteille de vin. Quand l’hôtesse eut fini ses réflexions, M. Benjamin alla le trouver. Jones l’invita poliment à s’asseoir, et remplissant un verre jusqu’au bord : « À votre santé, lui dit-il, doctissime tonsorum[64].

– Ago tibi gratias, domine[65], » répondit le barbier : puis regardant Jones entre deux yeux d’un air plein de gravité, et avec l’étonnement d’un homme qui croit en reconnaître un autre : « Monsieur, lui demanda-t-il, Jones ne serait-il pas votre nom ?

– Oui, mon ami.

– Proh deum atque hominum fidem[66] qu’il arrive d’étranges choses dans le monde ! Monsieur Jones, je suis votre très-humble serviteur. Vous paraissez ne pas me reconnaître. Je n’en suis point surpris. Vous ne m’avez vu qu’une fois, et vous étiez si petit ! De grâce, apprenez-moi comment se porte le respectable écuyer Allworthy, ille optimus omnium, patronus[67] ?

– Il paraît, mon ami, que vous me connaissez. Moi, je n’ai pas le bonheur de me remettre votre visage.

– Rien de plus simple. Ce qui me surprend, c’est de ne vous avoir pas reconnu plus tôt, car vous n’êtes nullement changé. Puis-je, monsieur, vous demander, sans indiscrétion, où vous comptez aller, par la route que vous suivez ?

– Remplissez votre verre, monsieur le barbier, et trêve de questions, je vous prie.

– Ah ! monsieur, Dieu me garde de vous être importun. Ne me soupçonnez pas, je vous en conjure, d’une impertinente curiosité. C’est un défaut dont personne ne peut m’accuser. Mais, à vrai dire, quand un gentilhomme tel que vous, ne se fait point accompagner par ses valets, il est naturel de supposer qu’il voyage, comme on dit, incognito. Peut-être aurais-je dû ne pas vous nommer.

– Je ne croyais point, je l’avoue, être si bien connu dans ce pays-ci. Cependant, je vous serai obligé, pour des raisons particulières, de ne prononcer mon nom devant personne, jusqu’à ce que je sois parti.

– Pauca verba[68]. Je souhaiterais que vous ne fussiez connu ici que de moi. Il y a des gens qui ont la langue bien longue : quant à moi, je sais garder un secret. Mes ennemis même me rendent cette justice.

– La discrétion, monsieur le barbier, n’est pourtant pas la vertu des gens de votre état.

– Hélas ! monsieur, non si male nunc et olim sic erat[69] ! Je n’étais pas né, et ne fus pas élevé pour être un barbier, je vous assure. J’ai passé la plus grande partie de ma vie avec des gentilshommes, et je puis dire, sans me vanter, que j’ai quelque noblesse dans les sentiments. Si vous m’aviez jugé digne de la confidence que vous avez faite à d’autres, vous n’auriez pas eu à vous plaindre de mon indiscrétion. Je me serais gardé de déshonorer votre nom, dans une cuisine d’auberge. Il y a des gens, monsieur, qui en ont fort mal usé à votre égard ; non contents de publier ce que vous leur avez dit d’une querelle entre l’écuyer Allworthy et vous, ils vous ont imputé des faits de leur invention, des faits dont je connais la fausseté.

– Vous me surprenez beaucoup.

– Sur mon honneur, monsieur, c’est la pure vérité ; et je n’ai pas besoin de vous dire, que l’hôtesse est l’auteur de ces calomnies. Voilà pourquoi j’ai voulu écouter, jusqu’au bout, l’histoire qu’elle s’est plu à raconter. Ce n’est, je m’en flatte, qu’un tissu de mensonges ; car j’ai conçu pour vous la plus grande estime, depuis le jour où vous donnâtes à Black Georges des preuves d’un si bon naturel. On en parla dans tout le pays ; je reçus plus d’une lettre où il en était question. Ce trait de générosité vous gagna l’affection générale. Daignez donc m’excuser, et n’attribuez qu’à l’inquiétude où j’étais sur votre compte, les questions que j’ai pris la liberté de vous faire. Je ne suis point enclin à une impertinente curiosité ; mais j’aime les bons cœurs : de là vient amoris abundantia erga te[70]. »

Les malheureux ajoutent foi aisément aux moindres témoignages d’intérêt qu’on leur donne. Faut-il s’étonner que Jones, parvenu au comble de l’infortune, et confiant à l’excès, n’ait point hésité à croire aux démonstrations bienveillantes de Benjamin, et à lui ouvrir son cœur ! Les bribes de latin que le barbier appliquait quelquefois d’une manière assez heureuse, sans prouver une érudition profonde, annonçaient, ainsi que sa conduite, un homme supérieur à son état, et confirmaient aux yeux de Jones ce qu’il lui avait conté de sa naissance et de son éducation. « Eh bien ! dit notre héros, après s’être fait encore un peu presser, puisque vous êtes déjà si instruit de ce qui me touche, et que vous paraissez curieux d’apprendre le reste de mon histoire, je vais répondre à vos désirs, si vous avez la patience de m’écouter.

– La patience ! ah ! monsieur, je ne trouverai jamais que vous entriez dans trop de détails. Mille grâces vous soient rendues, de l’insigne faveur que vous daignez me faire. »

Jones commença donc le récit de ses aventures. Il n’en omit qu’une ou deux, particulièrement son combat contre Thwackum, et s’arrêta à la résolution qu’il avait prise de s’embarquer, lorsque la rébellion survenue dans le Nord, l’engagea à changer de dessein, et le conduisit au lieu où il se trouvait en ce moment.

Le petit Benjamin, après l’avoir écouté jusqu’au bout de toutes ses oreilles, sans l’interrompre une seule fois, ne put s’empêcher de lui dire, qu’il fallait qu’on eût inventé et rapporté à M. Allworthy quelque chose de plus contre lui ; qu’autrement cet excellent homme n’aurait pu se résoudre à renvoyer de la sorte quelqu’un qu’il avait si tendrement aimé.

Jones lui répondit qu’il ne doutait pas que ses ennemis n’eussent employé d’infâmes artifices pour le perdre.

La remarque du barbier était juste, et n’aurait échappé à personne. Jones ne lui avait pas fait connaître les véritables motifs de sa disgrâce. Ses actions, telles qu’il venait de les présenter, ne paraissaient point dans le faux jour sous lequel la malignité s’était efforcée de les peindre à M. Allworthy. Il n’avait pu d’ailleurs parler de mille torts imaginaires qu’on lui avait prêtés successivement à son insu. Il avait aussi, comme on l’a vu, passé sous silence plusieurs faits essentiels. En somme, toute sa conduite était en apparence si innocente, que la méchanceté même aurait eu peine à y rien reprendre.

Ce n’est pas que Jones eut l’intention de taire, ou d’altérer la vérité. Loin de là ; il eût été plus fâché de voir M. Allworthy encourir le blâme public pour l’avoir puni, que de s’entendre blâmer lui-même pour avoir mérité de l’être. Mais, dans la réalité, il lui arriva ce qui arrivera toujours. Quelque franc que soit un homme, s’il rend compte de ses actions, il ne manque pas, en dépit de sa sincérité, de les montrer sous l’aspect le plus favorable. Ses défauts semblent s’épurer en passant par ses lèvres, comme une liqueur dépose au fond du vase les impuretés dont elle était chargée. Dans l’exposition des faits, les motifs, les détails, les conséquences, se présentent d’une manière si différente, quand c’est le héros de l’histoire, ou son ennemi, qui la raconte, qu’on a peine à en reconnaître l’identité.

Le barbier n’avait pas perdu un mot du récit de Jones, et n’était pas encore satisfait. Il restait une circonstance que, malgré sa prétendue réserve, M. Benjamin brûlait de connaître. Jones ne lui avait fait mystère ni de ses amours, ni du nom de Blifil son rival ; mais il avait tu soigneusement celui de sa maîtresse. Le barbier hésita quelque temps, regarda Jones en face, toussa plusieurs fois, et finit par le supplier de lui apprendre le nom de la jeune dame qui paraissait être la principale cause de toutes ses peines.

« Puisque je vous ai déjà témoigné tant de confiance, répondit Jones après un moment de réflexion, et que ce nom n’a malheureusement fait ici que trop de bruit, je ne vous le cacherai point davantage. Sophie Western est celle que j’adore.

– Proh deum atque hominum fidem[71] ! L’écuyer Western a une fille bonne à marier ?

– Oui, et une fille incomparable : jamais on ne vit de beauté si accomplie, et l’éclat de ses charmes est son moindre mérite. Que d’esprit ! de grâce ! de bonté ! Ah ! je passerais ma vie entière à la louer, que j’oublierais encore la moitié de ses perfections.

– M. Western a une fille bonne à marier, lui que j’ai vu petit garçon ! Voilà ce que c’est. Tempus edax rerum[72] ».

La bouteille étant vide, Benjamin voulait en faire venir une seconde à ses frais. Jones s’y opposa, en disant qu’il avait déjà trop bu pour un malade, et qu’il préférait se retirer dans sa chambre, où il serait bien aise d’avoir un livre à lire.

– Un livre ? reprit Benjamin ; comment le voulez-vous ? Latin ou anglais ? J’en possède de curieux dans ces deux langues. J’ai en latin : Erasmi Colloquia[73], Ovid. de Tristibus[74], Gradus ad Parnassum[75] ; et en anglais plusieurs ouvrages de nos meilleurs auteurs, un peu dépareillés, il est vrai, tels que la plus grande partie de la chronique de Stowe, le sixième tome de l’Homère de Pope, le troisième du Spectateur, le second de l’Histoire romaine de Laurent Echard, l’Artisan, Robinson Crusoé, Thomas a Kempis, et deux volumes des œuvres de Tom Brown.

– Je n’ai jamais rien lu, dit Jones, de ce dernier auteur. Je ferai volontiers connaissance avec lui. » Benjamin l’assura qu’il en serait très-content, et que Tom Brown était un des plus beaux génies de l’Angleterre. Il courut à sa maison, qui n’était qu’à deux pas de l’auberge, et en rapporta les deux volumes. Jones lui recommanda le plus grand secret, le barbier lui promit une discrétion à toute épreuve, après quoi, ils se séparèrent ; Jones se retira dans sa chambre, et le barbier s’en retourna chez lui.


CHAPITRE VI.

Nouveaux talents du petit Benjamin. Quel était ce personnage extraordinaire.

Le lendemain matin, Jones commença à s’inquiéter un peu de ne pas revoir son chirurgien. Craignant que sa blessure n’empirât par le défaut de pansement, il demanda au garçon d’auberge, si l’on ne pourrait pas en trouver un autre dans le voisinage. Le garçon lui répondit, qu’il y en avait un à quelque distance, mais que c’était un original qui refusait souvent son ministère, lorsqu’il savait qu’on avait appelé un de ses confrères avant lui. « Monsieur, ajouta-t-il, voulez-vous suivre mon avis ? Il n’existe pas dans le royaume un plus habile homme que le barbier avec qui vous avez passé hier la soirée. Nous le regardons comme le premier chirurgien du canton, pour les amputations. Il n’est pas établi ici depuis plus de trois mois, et il a déjà fait plusieurs cures merveilleuses. »

Jones l’envoya chercher à l’instant. Le petit Benjamin instruit du nouveau rôle qu’il allait jouer, s’y disposa comme il convenait, et se rendit près du malade. Il prit un air si différent de celui qu’il avait la veille, quand il portait son bassin sous le bras, qu’on n’aurait jamais deviné que ce fût la même personne.

« Ah ! monsieur le barbier, dit Jones, vous faites plus d’un métier, à ce que je vois. D’où vient que vous ne m’en avez rien dit hier au soir ?

– La chirurgie, monsieur, répondit gravement Benjamin, est un art et non un métier. Si je ne vous ai pas dit hier au soir que j’exerçais cet art, c’est que je vous croyais entre les mains d’un autre ; et je me suis fait une loi de ne point aller sur les brisées de mes confrères. Ars omnibus, communis[76]. À présent, monsieur, je vais, si vous le trouvez bon, examiner votre tête, et je vous dirai ensuite mon avis. »

Jones n’avait pas une grande confiance dans les talents du nouveau docteur. Il lui laissa cependant lever l’appareil et visiter sa blessure : ce que Benjamin n’eut pas plus tôt fait, qu’il se mit à gémir et à secouer la tête.

« Point de simagrées, lui dit Jones avec humeur ; que pensez-vous de ma blessure ? Parlez franchement.

– Est-ce comme chirurgien, ou comme ami que je dois répondre ?

– Comme ami et en conscience.

– Eh bien ! sur mon âme, je pense qu’il faudrait infiniment d’art pour vous empêcher de guérir, après un petit nombre de pansements ; et si vous me permettez d’appliquer sur votre blessure un onguent de ma composition, je réponds du succès. »

Jones y consentit, et l’emplâtre fut aussitôt appliqué.

« Maintenant, monsieur, dit Benjamin, je vais, s’il vous plaît, reprendre mon premier caractère ; mais un disciple d’Esculape est obligé de conserver une certaine dignité de maintien, dans l’exercice de son art : sans quoi personne ne voudrait se laisser toucher par lui. Vous n’imaginez pas, monsieur, à quel point une figure grave est nécessaire dans une grave profession. Un barbier peut vous faire rire, un chirurgien doit vous faire crier.

– Monsieur le barbier, monsieur le chirurgien, ou monsieur le barbier-chirurgien, dit Jones…

– Ô ! mon cher monsieur, infandum, regina, jubes renovare dolorem[77]. Vous rappelez à ma mémoire le cruel divorce de deux corporations unies jadis par les liens de la plus étroite confraternité : divorce qui leur devint également funeste, comme doit l’être toute séparation, suivant l’ancien adage latin, vis unita fortior[78], que plus d’un membre de l’une et de l’autre corporation est assurément bien capable d’expliquer. Quel coup ce fut pour moi, qui possède à la fois le talent du rasoir et celui de la lancette !

– Eh bien ! prenez tel nom qu’il vous plaira, vous n’en êtes pas moins un des plus étranges et des plus comiques personnages que j’aie rencontrés. Votre histoire doit être très-curieuse, et vous conviendrez que j’ai quelque droit de vous en demander le récit.

– J’en conviens, et je le commencerai dès que vous aurez assez le loisir pour m’entendre ; car je vous préviens que je serai fort long.

– Jamais je n’aurai plus de loisir qu’à présent.

– En ce cas, je suis prêt à vous obéir ; mais permettez qu’auparavant je ferme la porte, afin que personne ne vienne nous interrompre. » Cette précaution prise, il se rapprocha de Jones, avec un air solennel. « Monsieur, lui dit-il, apprenez d’abord que vous avez été le plus grand ennemi que j’aie jamais eu.

– Moi, votre ennemi ! s’écria Jones aussi surpris que blessé de ce brusque début.

– Point de courroux, monsieur, repartit Benjamin, je vous assure que je ne suis point le vôtre. Vous n’avez eu, ni pu avoir l’intention de me nuire. Vous étiez alors un enfant. Il suffira de me nommer, pour éclaircir ce mystère. N’avez-vous point entendu parler, monsieur, d’un certain Partridge qui eut l’honneur de passer pour votre père, et dont cet honneur a causé la ruine ?

– Oui ; sans doute, et j’ai toujours cru que j’étais son fils.

– Eh bien ! monsieur, je suis ce Partridge, mais je vous dispense de tout respect filial. Vous n’êtes pas mon fils.

– Comment ? se pourrait-il qu’un faux soupçon eût attiré sur vous ces persécutions, qui ne me sont que trop connues ?

– Cela se peut, puisque cela est ; au reste, quoiqu’il soit assez naturel de haïr la cause même innocente de nos malheurs, je suis fort éloigné d’une telle injustice. Je vous ai aimé depuis le jour où j’ai su votre conduite envers Black Georges ; et le singulier hasard qui nous réunit aujourd’hui, me persuade que vous êtes destiné à me dédommager de tous les maux que j’ai soufferts à votre sujet. J’ai rêvé d’ailleurs, la nuit qui a précédé notre rencontre, que je tombais du haut d’une tour, sans me faire de mal : ce qui annonce clairement quelque heureuse aventure. J’ai rêvé encore, la nuit dernière, que je courais la poste derrière vous, sur une jument blanche comme du lait : présage heureux d’une bonne fortune que j’ai résolu de ne point laisser échapper, à moins que vous n’ayez la cruauté de rejeter ma demande.

– Je voudrais, monsieur Partridge, qu’il fût en mon pouvoir de vous dédommager des maux que vous avez soufferts à mon sujet ; mais je n’ai pour le moment aucun moyen d’y remédier. Soyez sûr toutefois, que je ne vous refuserai rien de ce que je puis vous accorder.

– Le succès de ma demande dépend entièrement de vous, monsieur. Je n’ambitionne que l’honneur de vous accompagner dans votre expédition. Je suis même tellement décidé à vous suivre, que votre refus tuerait du même coup un barbier et un chirurgien. »

Jones lui répondit en souriant, qu’il serait désolé de causer au public un si grand préjudice. Il allégua en vain des motifs de prudence, pour le détourner de son dessein. Benjamin, que nous nommerons désormais Partridge, comptait trop fortement sur son rêve de la jument blanche comme du lait. Il se disait en outre rempli de zèle pour la cause publique, et il jura qu’il partirait seul, si M. Jones ne lui permettait pas de le suivre.

Jones aussi charmé de Partridge que Partridge l’était de lui, avait moins consulté dans son refus sa propre inclination, que l’intérêt de son nouvel ami. Il cessa de lui résister, lorsqu’il le vit si déterminé. « Peut-être, M. Partridge, lui dit-il en se recueillant un instant, me croyez-vous en état de vous défrayer ; dans ce cas, vous vous trompez fort. » Il prit alors sa bourse, en tira neuf guinées, et déclara que c’était là toute sa fortune.

« Monsieur, lui répondit Partridge, je ne compte que sur vos bontés futures, et j’ai l’espoir bien fondé de n’en pas attendre longtemps les effets. Pour le présent, je suis, je crois, le plus riche des deux. Tout ce que je possède est à votre service. Vous pouvez en disposer. Je vous demande pour unique grâce, la faveur de vous suivre en qualité de domestique. Nil desperandum est Teucro duce et auspice Teucro[79]. »

Jones fut touché de cette offre généreuse, qu’il n’accepta point.

Leur départ, fixé au lendemain matin, faillit être suspendu par une difficulté imprévue. Il fallait un cheval pour porter la valise de M. Jones.

« Si j’ose me permettre, monsieur, de vous donner un conseil, dit Partridge, n’emportez avec vous que quelques chemises. Je m’en chargerai aisément ; le reste de vos effets demeurera en sûreté dans ma maison. »

Jones approuva l’expédient, et Partridge s’en alla chez lui, pour faire ses préparatifs de campagne.


CHAPITRE VII.

Autres motifs de la conduite de Partridge. Crédulité de Jones. Impertinence de l’hôtesse.

Il est probable que Partridge, quoique le plus superstitieux des hommes, ne se serait pas associé, sur la foi de ses songes, à la périlleuse entreprise de notre héros, s’il n’avait été tenté par un appât plus puissant que la part qu’il se promettait dans les dépouilles de l’ennemi. En réfléchissant au récit de Jones, il ne concevait pas que M. Allworthy eût chassé de sa maison son propre fils (car il le croyait tel), pour des raisons aussi légères que celles qu’il venait d’entendre. Il en concluait que tout ce récit était une fable, et que le jeune homme, dont il avait appris l’inconduite par ses correspondances particulières, s’était enfui de chez son père. Or, il se figurait que s’il parvenait à le faire rentrer dans le devoir, un pareil service lui rendrait les bonnes grâces de l’écuyer. Il pensait que les mauvais traitements qu’il en avait autrefois essuyés, étaient l’effet d’une feinte colère, et que M. Allworthy l’avait sacrifié à sa réputation. Ce soupçon se fondait dans son esprit sur le sentiment de sa propre innocence, qui ne lui permettait pas de supposer qu’un autre pût le croire coupable, et sur les secours secrets qu’il avait reçus de l’écuyer, longtemps après la suppression de sa rente. Il avait toujours regardé ces secours, comme un dédommagement et comme une sorte de réparation de l’injustice commise à son égard ; car il est rare que les hommes attribuent à un pur mouvement de générosité, les bienfaits qu’ils peuvent rapporter à une autre cause. Partridge ne doutait donc pas, qu’en ramenant le jeune fugitif dans la maison paternelle, il ne recouvrât la bienveillance de M. Allworthy, et ne fût amplement récompensé de ses peines. Il se flattait encore d’obtenir de l’écuyer son retour dans le lieu de sa naissance, retour qu’Ulysse, après une absence de dix ans, ne souhaitait pas avec plus d’ardeur que le pauvre Partridge.

Quant à Jones, il n’élevait aucun doute sur la sincérité du barbier ; et par un excès de confiance très-blâmable, il s’imaginait qu’un sentiment d’amitié, et le zèle pour la cause publique, l’engageaient seuls à le suivre. On peut dire qu’il existe deux sortes de prudence : l’une qui est le fruit de l’expérience, l’autre, un don de la nature. La dernière, que l’on qualifie souvent de génie, ou de talent inné, l’emporte infiniment sur la première, parce qu’elle est beaucoup plus précoce et plus sûre. En effet, après avoir été cent fois trompé, on peut, il est vrai, se flatter de ne l’être plus ; mais quand on est intérieurement prémuni contre la séduction, par une voix infaillible, il faut avoir bien peu de raison pour se laisser tromper une seule fois. Jones n’avait pas reçu du ciel cet heureux talent, et il était trop jeune pour l’avoir acquis par l’expérience. La sage méfiance qu’elle produit ne vient, pour l’ordinaire, que très-tard dans la vie : de là, peut-être, l’excessif penchant de certains vieillards à mépriser le jugement de tous ceux qui sont un peu moins âgés qu’eux.

Jones passa presque toute la journée avec une nouvelle connaissance. C’était le maître de l’auberge, ou plutôt le mari de l’hôtesse. Il commençait à descendre de sa chambre, où la goutte l’avait longtemps retenu. Cette maladie lui ôtait régulièrement l’usage de ses jambes, pendant la moitié de l’année. Le reste du temps, il allait et venait dans la maison, fumait sa pipe, buvait sa bouteille avec ses amis, sans se mêler d’aucun détail domestique. Il avait été élevé, comme on dit, en gentilhomme, c’est-à-dire, à ne rien faire. La petite fortune qui lui était venue d’un de ses oncles, laborieux fermier, il l’avait mangée à la chasse, aux courses de chevaux, aux combats de coqs. Sa femme l’avait épousé dans de certaines vues auxquelles il ne répondait plus depuis longtemps. Aussi le haïssait-elle de tout son cœur. Cependant le brave homme étant très-bourru, elle n’osait le quereller en face, et se contentait de le mortifier par d’injurieuses comparaisons avec son prédécesseur, dont elle avait sans cesse l’éloge à la bouche. Comme la majeure partie du profit restait entre ses mains, elle consentait à se charger du soin et de la direction du ménage, et laissait son indolent mari disposer à son gré de sa personne.

Le soir, quand Jones fut remonté dans sa chambre, il s’éleva à son sujet une petite dispute entre ces deux tendres époux. « Eh bien ! dit la femme, vous avez donc été boire avec le jeune gentilhomme ?

– Oui, répondit le mari, nous avons vidé une bouteille ensemble. C’est un vrai gentilhomme, et un gentilhomme qui se connaît joliment en chevaux. Je conviens qu’il est jeune et sans beaucoup d’expérience ; car il n’a encore vu, je crois, que très-peu de courses.

– Oh ! oh ! c’est un de vos confrères, à ce que je vois. On ne peut lui disputer le titre de gentilhomme, puisqu’il est amateur de courses. Le diable emporte de tels gentilshommes. Je voudrais n’en avoir jamais connu un seul. Ah ! vraiment, j’ai grande raison d’aimer les amateurs de courses.

– Sans doute ; car j’en étais un, vous le savez.

– Oui certes, et un fameux encore. Comme disait mon premier mari, je pourrais mettre dans mes deux yeux tout le bien que j’ai gagné par votre travail, je n’en verrais pas moins clair pour cela.

– Au diable soit votre premier mari.

– N’envoyez pas au diable un homme qui valait mieux que vous. S’il vivait encore, vous n’oseriez pas l’insulter en face.

– Vous croyez donc que j’ai moins de courage que vous ; car je vous ai souvent entendue l’envoyer au diable.

– Cela se peut, mais j’en ai eu du regret. Il était assez bon pour me pardonner quelques vivacités, et un homme de votre espèce n’a pas le droit de me les reprocher. C’était un mari pour moi, lui ! oui, c’en était un. Si dans un moment de colère il m’est arrivé de lui dire une injure, je n’ai jamais eu à me plaindre de sa froideur. J’aurais menti, si je m’en étais plainte. »

Elle en dit bien davantage, mais son mari n’était plus à portée de l’entendre. Après avoir allumé sa pipe, il s’était éloigné le plus vite qu’il avait pu. Nous nous dispenserons donc de rapporter la suite de ses propos, qui devinrent trop grossiers pour mériter une place dans cette histoire.

Le lendemain, au point du jour, Partridge, tout équipé pour le voyage, le havresac sur le dos, entra chez Jones qu’il trouva encore au lit. Le barbier, qui joignait à ses autres talents celui de manier l’aiguille aussi bien qu’un tailleur, avait fait lui-même son havresac. Déjà il y avait enfermé tout son linge, consistant en quatre chemises, auxquelles il en ajouta huit de M. Jones ; puis ayant mis dans la valise les effets inutiles, il la portait chez lui, quand l’hôtesse l’arrêta en chemin, et refusa de le laisser sortir, qu’il ne l’eût payée.

L’hôtesse était, comme nous l’avons dit, maîtresse absolue dans son petit domaine. Il fallut donc se soumettre à sa loi. Elle fit sur-le-champ son mémoire, qui montait à une somme beaucoup plus forte qu’on n’aurait dû s’y attendre, après la manière dont Jones avait été traité. Nous saisirons cette occasion de faire connaître ici certains usages regardés, parmi les aubergistes, comme les éléments du métier. D’abord, ont-ils un morceau friand (ce qui arrive rarement), ils ne le servent qu’aux voyageurs dont l’équipage annonce l’opulence. En second lieu, ils exigent pour le plus mauvais repas, presque autant que pour le meilleur. Enfin, si quelqu’un de leurs hôtes ne demande que peu de chose, ils le lui font payer le double de sa valeur, de façon que la dépense, par tête, soit toujours à peu près la même.

Le mémoire fait et acquitté, Jones partit avec Partridge, qui portait le havre-sac. L’hôtesse ne daigna pas même lui souhaiter un bon voyage. Il paraît que son auberge n’était fréquentée que par des gens de qualité ; et c’est une chose digne de remarque, que ceux qui gagnent leur vie à les servir, deviennent aussi insolents envers leurs égaux, que s’ils étaient eux-mêmes de grands seigneurs.


CHAPITRE VIII.

Jones arrive à Glocester, et loge à la Cloche. Portrait de l’hôtesse. Rencontre singulière.

M. Jones et Partridge, ou le petit Benjamin, surnommé ainsi par ironie, à cause de sa taille, qui était d’environ six pieds, prirent la route de Glocester, où ils arrivèrent sans aucune aventure intéressante. Ils logèrent à la Cloche, excellente auberge que nous recommandons à ceux de nos lecteurs qui visiteront cette antique cité. L’hôte actuel est frère du célèbre prédicateur méthodiste Whitefield, mais bien éloigné de sa pernicieuse doctrine et de toute autre hérésie. C’est un homme simple, honnête, incapable de causer le moindre trouble dans l’Église ou dans l’état. Sa femme a eu, dit-on, de grandes prétentions à la beauté, et elle est encore très-belle. Elle aurait pu briller dans les assemblées les plus choisies, par l’éclat de ses charmes, et par l’agrément de ses manières. Malgré ces avantages, et beaucoup d’autres qualités précieuses, elle paraît se soumettre sans peine au genre de vie qu’elle mène. Cette résignation provient de sa prudence, et de la sagesse de son esprit. Elle est à présent aussi étrangère que son mari, aux rêveries du méthodisme ; je dis à présent, car elle avoue qu’elle fut d’abord un peu ébranlée par les arguments de son beau-frère, et qu’elle fit la dépense d’un long capuchon, pour attendre les inspirations extraordinaires de l’esprit saint ; mais après trois semaines d’essai, n’en ayant éprouvé aucune qui valût la peine d’en parler, elle mit de côté le capuchon, et abandonna la secte. Bref, elle est si bonne, si prévenante, si empressée à servir ses hôtes, qu’il faudrait être d’une humeur difficile, pour ne pas se trouver parfaitement bien chez elle.

Mistress Whitefield était dans sa cour, quand Jones y entra, avec son compagnon de voyage. Ses regards pénétrants découvrirent aussitôt dans la physionomie de notre héros, un air de noblesse qui le distinguait du vulgaire. Elle donna ordre de lui préparer une chambre, et l’invita bientôt après à dîner avec elle. Il ne se fit pas prier. Fatigué, comme il l’était, d’un long jeûne et d’une marche pénible, il se serait estimé fort heureux de trouver une société beaucoup moins agréable que celle de mistress Whitefield, et un ordinaire beaucoup moins bon que le sien.

Outre M. Jones et l’excellente hôtesse, il y avait à table un procureur de Salisbury, nommé Dowling, celui-là même qui était venu annoncer à M. Allworthy la mort de mistress Blifil, et un aventurier des environs de Linlinch, qui se donnait pour un avocat ; mais c’était un avocat sans cause, aussi dépourvu d’esprit que d’instruction, un de ces pleutre qui n’ont de leur état que la robe, espèce de surnuméraires au barreau, humbles valets des procureurs, et toujours prêts à faire, pour un écu, plus de milles qu’un cheval de poste.

Pendant le dîner, cet homme reconnut Jones, qu’il avait vu chez M. Allworthy, dont il visitait fréquemment la cuisine. Il en prit occasion de lui demander des nouvelles de la respectable famille du gentilhomme, avec autant de familiarité que s’il en avait été l’ami intime. Il poussa même l’effronterie jusqu’à vouloir se faire passer pour tel, quoiqu’il n’eût jamais eu, dans la maison, de connaissance plus distinguée que celle du sommelier. Jones qui ne se remettait pas sa figure, et qui jugeait à son air et à ses propos, qu’il prenait avec ses supérieurs une liberté fort déplacée, répondit pourtant d’un ton poli à ses questions ; mais la conversation de cette espèce de gens étant la pire de toutes pour un homme d’esprit, il se leva de table aussitôt après le dîner, et laissa inhumainement la pauvre mistress Whitefield dans l’obligation de tenir tête à ses hôtes : nécessité qui, selon M. Timothée Harris et d’autres aubergistes sensés, est un des plus rudes désagréments attachés à leur métier.

Le soi-disant avocat, piqué du départ précipité de Jones, demanda tout bas à l’hôtesse si elle connaissait le joli damoiseau qui venait de sortir ?

Elle répondit que c’était la première fois qu’elle voyait ce gentilhomme.

« Lui un gentilhomme ? répéta l’autre ; fi donc ! c’est le bâtard d’un fripon qui a été pendu, pour avoir volé un cheval. On le déposa secrètement à la porte de l’écuyer Allworthy, où un domestique le trouva dans une boîte si pleine d’eau de pluie, qu’il eût été certainement noyé, si le sort ne l’avait réservé pour une autre fin.

– Oh ! oh ! s’écria Dowling avec une plaisante grimace, monsieur n’a pas besoin de dire de quelle fin il veut parler. On le devine aisément.

– Eh bien ! continua le prétendu avocat, l’écuyer Allworthy qui est, comme chacun sait, d’un caractère pusillanime, craignit de s’attirer sur les bras une mauvaise affaire ; il recueillit l’enfant. Le petit bâtard fut élevé chez lui, nourri et vêtu en gentilhomme. Or, voici comment il reconnut dans la suite les soins de son bienfaiteur. Il fit un enfant à une servante du château, et lui persuada de jurer que M. Allworthy en était le père ; il cassa le bras à un honnête ecclésiastique nommé Thwackum, uniquement parce qu’il le réprimandait sur son libertinage ; il tira un coup de pistolet, par derrière, à M. Blifil ; durant une maladie de M. Allworthy, il battit du tambour dans toute la maison, pour l’empêcher de dormir. Je pourrais vous citer de lui vingt autres traits de scélératesse pour lesquels, quatre ou cinq jours avant mon départ du pays, l’écuyer le dépouilla tout nu et le mit à la porte de sa maison.

– Il eut bien raison, reprit Dowling. Je chasserais mon propre fils de chez moi, s’il en faisait la moitié autant… et, je vous prie, quel est le nom de ce petit seigneur ?

– Son nom ? on l’appelle Thomas Jones.

– Jones ? répéta vivement Dowling, Quoi ! M. Jones qui demeurait chez l’écuyer Allworthy, serait le jeune homme avec lequel nous avons dîné ?

– Lui-même.

– J’en ai souvent ouï parler, mais jamais en mauvais termes.

– Assurément, dit mistress Whitefield, si le quart de ce que monsieur nous a conté est vrai, la physionomie de M. Jones est la plus trompeuse du monde ; car elle annonce un caractère bien différent. D’après ce que j’ai pu en juger, en si peu de temps, sa politesse et ses manières ne laissent rien à désirer. »

L’avocat sans cause se souvenant qu’il n’avait garanti par aucun serment, la sincérité de son récit, se mit alors à l’appuyer de tant de jurements et d’imprécations, que l’hôtesse en eut les oreilles blessées, et se hâta de lui fermer la bouche, en l’assurant qu’elle le croyait sur sa parole. « J’espère, madame, ajouta-t-il, que vous ne me jugez pas capable d’avancer des faits aussi graves, sans être certain qu’ils sont vrais. Quel intérêt aurais-je à noircir la réputation d’un jeune homme qui ne m’a jamais offensé ? Tout ce que j’ai dit de lui, est l’exacte vérité. Personne n’ignore son histoire dans le canton. »

L’hôtesse n’ayant nulle raison de supposer que cet homme fût intéressé à calomnier Jones, put croire sans injustice ce qu’il affirmait avec tant de serments. Elle renonça donc à ses connaissances en physionomie, et conçut une si mauvaise opinion de son hôte, qu’elle désira vivement d’en être débarrassée.

Ses préventions contre lui acquirent une nouvelle force, par ce qu’elle apprit de son mari. Il venait, dit-il, de la cuisine, où Partridge racontait à tout le monde, que bien qu’il portât le havresac, et se contentât de manger avec les domestiques, tandis que Tom Jones, comme il l’appelait, se régalait dans la salle avec les maîtres, il n’était point son valet, mais son ami, son compagnon, et aussi bon gentilhomme que lui-même.

Pendant ce temps, Dowling ne soufflait mot. Il se mordait les doigts, faisait des grimaces et affectait un air plein de malice. À la fin ouvrant la bouche, il déclara que le jeune cavalier ne lui paraissait pas tel qu’on l’avait dépeint : puis il demanda son compte, en homme pressé de partir, prétexta qu’il était obligé de se trouver le soir à Hereford, et se plaignit d’être surchargé d’affaires urgentes, qui nécessiteraient sa présence en vingt endroits à la fois.

Le chicaneur étant aussi parti, Jones vint prier mistress Whitefield de lui faire la faveur de prendre le thé avec lui. Mais elle le refusa d’une façon très-différente de celle dont elle l’avait invité à dîner. Jones en fut surpris. Il s’aperçut bientôt que les manières de l’hôtesse à son égard, n’étaient plus les mêmes. Au lieu de cette affabilité que nous avons louée en elle, son visage avait une expression contrainte et sévère qui déplut tellement à M. Jones, qu’il résolut malgré l’heure avancée, de quitter sa maison dès le soir.

Il se montra un peu injuste dans l’interprétation de ce brusque changement. Non content d’accuser, sans ménagement, les femmes d’inconstance et de légèreté, il se persuada qu’il devait l’impolitesse de mistress Whitefield à sa qualité de piéton, et qu’elle lui aurait fait un tout autre accueil, s’il était arrivé avec des chevaux, espèce d’animaux qui, ne salissant point de draps, passent dans les auberges pour mieux payer leurs lits que leurs cavaliers, et y sont, par cette raison, toujours bien reçus. C’était une erreur. L’aimable hôtesse pensait plus noblement. Elle était très-bien élevée, et incapable de manquer d’égards à un voyageur, parce qu’il était à pied. Mais elle jugeait notre héros un vrai garnement, et le traitait en conséquence. Jones lui-même, s’il avait su ce que sait le lecteur, n’aurait pu se plaindre de mistress Whitefield. Il aurait au contraire approuvé sa conduite, et redoublé d’estime pour elle, à proportion du mépris qu’elle lui témoignait. Rien n’est plus cruel qu’une obscure calomnie. L’homme instruit de l’atteinte portée à sa réputation, n’a pas lieu de s’offenser de l’éloignement qu’il inspire. Il devrait plutôt mépriser ceux qui le recherchent, à moins qu’ils n’eussent acquis, par une intime liaison avec lui, la conviction de son innocence.

Jones n’avait pas été en état de se disculper. Il ignorait complètement les propos qu’on avait tenus sur son compte, et par conséquent il eut sujet d’être blessé du traitement incivil de l’hôtesse. Il paya sa dépense, et partit, au grand regret de Partridge, qui, après d’inutiles représentations, se résigna enfin à reprendre le havresac, et à suivre son ami.


CHAPITRE IX.

Conversation entre M. Jones et Partridge sur l’amour, le froid, la faim, et d’autres sujets. Danger que court Partridge de se compromettre, par une confidence imprudente.

Les ombres commençaient à descendre, en croissant, du sommet des monts ; les chantres des bois goûtaient les douceurs du repos ; le riche s’asseyait à une table splendide, et le pauvre prenait son dernier et frugal repas ; en un mot la cloche venait de sonner cinq heures, quand M. Jones quitta Glocester : et déjà (car on était au cœur de l’hiver), la nuit aux doigts d’ébène aurait étendu son voile noir sur l’univers, si la lune sortant de la couche mystérieuse où elle s’était reposée depuis le matin, pour se préparer à la fatigue d’une nouvelle veille, ne l’en eût empêchée, en montrant sa face large et rubiconde, semblable à celle de ces joyeux enfants du plaisir, qui font comme elle de la nuit le jour.

Jones s’empressa d’offrir ses hommages à cette belle planète, et se tournant vers son compagnon, il lui demanda s’il se souvenait d’avoir vu une soirée aussi délicieuse. Comme Partridge ne répondait point, il continua de s’extasier sur la beauté de la lune, et déclama divers passages de Milton, qui a surpassé tous les poëtes dans la description des célestes flambeaux. Il raconta ensuite, d’après le Spectateur, l’histoire de deux amants qui, sur le point de se séparer pour entreprendre un long voyage, étaient convenus de regarder la lune à une certaine heure, se complaisant dans la pensée que tous deux s’occuperaient à contempler, en même temps, le même objet. « Il fallait, ajouta-t-il, que ces amants eussent des âmes vraiment capables de sentir tout le charme de la plus sublime des passions humaines.

– Oui, répliqua Partridge ; mais je les trouverais moi, plus dignes d’envie, s’ils avaient eu des corps insensibles au froid. Je suis glacé, monsieur, jusqu’à la moelle des os, et je crains fort de perdre le bout de mon nez, avant de gagner un nouveau gîte. Le ciel est juste, et nous méritons bien d’être punis, pour avoir quitté follement, à l’entrée de la nuit, la meilleure hôtellerie où j’aie mis le pied de ma vie. Le plus riche seigneur du monde n’y regretterait pas son château. Quelle chère ! quel feu ! abandonner une pareille maison, et s’en aller courir le pays, à la garde de Dieu, per devia rura viarum[80] ! Je ne dis pas ce que je pense ; mais il ne manquera point de gens peu charitables qui en concluront, que nous n’avions pas la tête saine.

– Fi donc ! monsieur Partridge, ayez plus de courage. Quoi ! vous marchez à l’ennemi, et le froid vous fait peur ? Je souhaiterais toutefois, que quelqu’un pût m’indiquer laquelle de ces deux routes nous devons prendre.

– Oserais-je, monsieur, vous donner un conseil ? Interdum stultus opportuna loquitur[81] ».

– Eh bien ! laquelle faut-il prendre ?

– Ma foi, monsieur, ni l’une, ni l’autre. La seule route que nous connaissions bien, est celle par où nous sommes venus. Un pas soutenu nous ramènera en une heure à Glocester, tandis que si nous continuons d’aller en avant, Dieu sait quand nous trouverons un gîte. Je découvre une étendue de cinquante milles, au moins, et pas une seule maison dans ce vaste espace.

– La perspective, j’en conviens, est admirable, et la brillante clarté de la lune l’embellit encore. Cependant je vais prendre le chemin à gauche. Il paraît conduire droit aux montagnes qui, à ce qu’on m’a dit, ne sont pas éloignées de Worcester. Pour vous, monsieur Partridge, si vous avez envie de me quitter, vous en êtes le maître. Retournez sur vos pas, moi je suis décidé à aller en avant.

– Vous me faites tort, monsieur, de me supposer un pareil dessein. Le conseil que je vous donnais n’était pas moins dans votre intérêt, que dans le mien. Puisque vous êtes décidé à aller en avant, je le suis également à vous suivre. I præ, sequar te[82]. »

Nos voyageurs firent plusieurs milles, sans se parler. Jones soupirait de temps en temps, Partridge gémissait de son côté ; mais l’un et l’autre pour des raisons très-différentes. Tout-à-coup Jones s’arrêta, et regardant la lune : « Qui sait, Partridge, s’écria-t-il, si la plus aimable créature du monde n’a pas en ce moment les yeux fixés, comme moi, sur cet astre ?

– Pourquoi non, monsieur, répondit Partridge ? Oh ! si j’avais, moi, les yeux fixés sur un bon aloyau, le diable pourrait emporter, sans que je m’en misse en peine, la lune, et ses cornes par-dessus le marché.

– Réponse digne d’un Caraïbe ! Dis-moi, Partridge, as-tu jamais connu l’amour ? ou le temps en a-t-il éteint, dans ton cœur, jusqu’à la dernière étincelle ?

– Hélas ! plût à Dieu que je ne l’eusse pas connu. Infandum, regina, jubes rénovare dolorem[83]. J’ai goûté, monsieur, toute la douceur et toute l’amertume de cette sublime passion.

– Ta maîtresse te fut donc cruelle ?

– Très-cruelle ; car elle m’épousa, et devint la plus méchante des femmes. Mais Dieu soit loué, elle n’est plus. Si je la croyais dans la lune, où vont, suivant un livre que j’ai lu jadis, les esprits des trépassés, je ne regarderais jamais cet astre, dans la crainte de l’y apercevoir. Mais je souhaiterais, monsieur, pour l’amour de vous, que la lune fût un miroir, et qu’elle réfléchît en cet instant à vos yeux l’image de miss Sophie Western.

– L’heureuse pensée ! mon cher Partridge, elle n’a pu s’offrir qu’à l’imagination d’un amant. Ô Partridge ! si j’osais me flatter de la voir encore une fois ! Hélas ! ce doux espoir est évanoui sans retour. Mon unique ressource contre le malheur qui m’accable, est d’oublier celle qui faisait toute ma félicité.

– Quoi ! sérieusement, monsieur, désespérez-vous de revoir miss Western ? Si vous voulez suivre mon avis, je vous réponds non-seulement que vous la reverrez, mais que vous la tiendrez dans vos bras.

– Ah ! ne ranime pas dans mon cœur une telle espérance ! il ne m’en a déjà que trop coûté pour y renoncer.

– Ma foi, si vous n’avez pas envie de tenir votre maîtresse dans vos bras, vous êtes un amant comme on n’en voit guère.

– Quittons ce sujet, et dis-moi, je te prie, laquelle de ces deux routes tu me conseilles de prendre.

– Pour me servir du langage militaire, puisque nous sommes soldats, demi-tour à droite, et retournons sur nos pas. Nous pouvons encore, quoiqu’il soit tard, regagner ce soir Glocester, au lieu qu’en suivant la route que nous avons prise, nous courons risque, autant que je puis voir, de faire bien du chemin sans trouver de gîte.

– Je t’ai déjà dit que j’étais résolu d’aller en avant. Si tu ne te sens pas la force de me suivre, retourne chez toi ; je te rends grâce de m’avoir accompagné jusqu’ici, et te prie d’accepter cette guinée, comme une faible marque de ma reconnaissance. Il y aurait de ma part une sorte de cruauté à te laisser aller plus loin ; car, à ne te rien cacher, mon seul désir, mon seul espoir est de trouver une mort glorieuse, en combattant pour mon roi et pour mon pays.

– Je vous en supplie, monsieur, gardez votre argent. Je ne veux rien recevoir de vous, dans un moment où je suis, je crois, le plus riche des deux. Je ne vous quitterai pas non plus, si vous le permettez. Après la résolution désespérée que vous venez d’annoncer, ma présence devient nécessaire à votre sûreté. Mes projets, je vous en avertis, sont beaucoup plus sages que les vôtres. Vous êtes décidé, dites-vous, à périr, si vous le pouvez, dans la mêlée. Je le suis, moi, à faire tout au monde pour n’y pas recevoir une égratignure. J’ai d’ailleurs lieu d’espérer que nous courrons peu de danger ; car un prêtre papiste m’a dit l’autre jour, que l’affaire serait bientôt terminée, et même, à ce qu’il pensait, sans combat.

– Un prêtre papiste n’est pas toujours une autorité digne de foi, quand il parle en faveur de sa religion.

– Oui, mais loin de parler en faveur de sa religion, il m’a assuré que les catholiques ne comptaient rien gagner au change, attendu que le prince Édouard était aussi zélé protestant qu’aucun Anglais. Il m’a dit de plus, que le dévouement au souverain légitime l’avait seul rendu jacobite, ainsi que le reste des papistes.

– Je crois autant au protestantisme du prince Édouard, qu’à la bonté de sa cause. Je ne doute point de la victoire, mais non sans combat. Tu vois que je ne suis pas aussi confiant que ton ami, le prêtre papiste.

– Effectivement, monsieur, toutes les prophéties que j’ai lues annoncent que le combat sera très-meurtrier ; et le meunier aux trois pouces qui vit encore, doit tenir les chevaux de trois rois ayant du sang jusqu’aux genoux. Le ciel ait pitié de nous, et nous envoie de meilleurs temps !

– De quelles ridicules sottises as-tu ta tête remplie ? Tu les tiens sans doute aussi de ton prêtre papiste ? Des monstres, des prodiges, voilà les seuls moyens propres à soutenir une doctrine absurde. La cause du roi Georges est celle de la liberté et de la vraie religion ; en d’autres termes, mon enfant, c’est la cause du bon sens, et je te garantis qu’elle triomphera, quand Briarée devrait ressusciter avec ses cent bras, et se faire meunier. »

Partridge ne répliqua rien. Cette déclaration de Jones le jetait dans un extrême embarras ; car, pour confier au lecteur un secret que nous n’avons pas trouvé jusqu’ici l’occasion de lui apprendre, Partridge était jacobite, et croyait que Jones, dévoué au même parti, allait se joindre aux rebelles. Son opinion n’était pas dénuée de fondement. La dame à la taille gigantesque dont parle Hudibras, ce monstre auquel Virgile donne tant d’yeux, de langues, de bouches, et d’oreilles, avait raconté la querelle entre Jones et l’officier, avec son respect ordinaire pour la vérité. Elle s’était plu à changer le nom de Sophie en celui du prétendant, et à publier que c’était pour avoir porté la santé de ce prince, que Jones avait été blessé. Voilà ce qui était venu aux oreilles de Partridge, et ce qu’il croyait fermement. Il n’est donc pas étonnant qu’il eût conçu de Jones une fausse opinion, et qu’il l’eût manifestée à moitié, avant de s’apercevoir de sa méprise. On en sera encore moins surpris, si l’on veut bien se rappeler avec quelle ambiguïté Jones communiqua d’abord sa résolution à Partridge. Les termes même qu’il employa, eussent-ils été moins équivoques, Partridge aurait pu les interpréter comme il fit, dans la persuasion où il était, que toute l’Angleterre partageait en secret ses sentiments. Le parti que Jones avait pris d’entrer dans un régiment, comme volontaire, ne servait nullement à le détromper ; car il supposait l’armée dans les mêmes dispositions que le reste de la nation.

Mais quelque attaché qu’il fût à Jacques, ou à Charles, il l’était beaucoup plus encore au petit Benjamin. Aussi, dès qu’il eut pénétré les principes de son compagnon de voyage, il jugea à propos de cacher les siens, et de les sacrifier en apparence à celui dont il attendait sa fortune. Car il ne croyait pas les affaires de M. Jones aussi désespérées qu’elles l’étaient en effet. Les correspondances qu’il n’avait pas cessé d’entretenir avec quelques-uns de ses voisins, lui avaient inspiré une idée fort exagérée de l’affection de M. Allworthy pour ce jeune homme, destiné, disait-on, à devenir son héritier. Il s’imaginait donc que le courroux de l’écuyer, quel qu’en fût le motif, s’apaiserait infailliblement au retour de M. Jones ; et une réconciliation opérée par ses soins, semblait lui promettre des avantages considérables, s’il réussissait à gagner, en même temps, les bonnes grâces du fils et du père.

Nous avons déjà fait mention du bon naturel de Partridge, et de son dévouement pour Jones. On ne peut guère douter cependant, que le double espoir dont nous venons de parler, n’ait beaucoup influé sur la constance de son attachement, après qu’il eut découvert que son maître et lui, quoique voyageant familièrement ensemble, avaient embrassé des partis contraires. Car si l’amour, l’amitié, l’estime, et tous les sentiments de cette nature, ont un grand empire sur le cœur humain, l’intérêt en exerce aussi un très-puissant. C’est un ressort rarement négligé et presque toujours mis en jeu avec succès, par les gens habiles qui veulent amener les autres à leurs fins. On peut en comparer l’efficacité à celle des pilules de Ward[84], qui pénètrent et s’insinuent rapidement dans la partie du corps qu’on cherche à stimuler ; et soit qu’il s’agisse de la langue, de la main, ou de tout autre membre, ne manquent guère de produire l’effet que l’on désire.


CHAPITRE X.

Aventure extraordinaire.

Au moment où Jones et son ami terminaient le dialogue rapporté dans le chapitre précédent, ils arrivèrent au pied d’une montagne très-escarpée. Jones s’arrêta tout court, en mesura des yeux la hauteur, et garda un instant le silence ; puis il appela son compagnon et lui dit : « Partridge, je voudrais être au sommet de cette montagne. On doit y jouir d’une vue ravissante, surtout à la clarté de la lune. Sa pâle et mystérieuse lumière donne à tous les objets un charme inexprimable, pour une imagination qui aime à se nourrir d’idées mélancoliques.

– Fort bien, monsieur, répondit Partridge ; mais si le haut de la montagne est propre à engendrer des idées mélancoliques, je suppose que le bas doit en inspirer de gaies, et je trouve celles-ci bien préférables. Bonté divine ! vous m’avez glacé le sang dans les veines, rien qu’en parlant du sommet de cette montagne, qui me paraît une des plus élevées qu’il y ait au monde. Non, non, si nous avons quelque chose à chercher, que ce soit un lieu sous terre, où nous puissions-nous mettre à l’abri du froid.

– Eh bien cherche, mais aie soin de te tenir à portée de la voix. Je t’appellerai quand je serai de retour.

– Sûrement, monsieur, vous n’êtes pas fou.

– Je le suis pourtant, si c’est une folie de vouloir gravir cette montagne. Quant à toi, qui te plains si fort du froid, je te conseille de m’attendre ici. Je ne manquerai pas de te rejoindre dans une heure.

– Pardonnez-moi, monsieur, j’ai résolu de vous suivre partout où vous irez. » Le pauvre homme n’osait demeurer seul. C’était à tous égards un franc poltron ; mais il ne craignait rien tant que les esprits, auxquels il faut avouer que l’heure de la nuit et la solitude du lieu semblaient convenir merveilleusement.

En cet instant, Partridge découvrit à travers des arbres, une faible lumière qui paraissait peu éloignée. « Monsieur ! s’écria-t-il transporté de joie, le ciel exauce enfin mes prières. Voici une maison ; c’est peut-être une auberge. Par pitié pour moi, monsieur, et pour vous-même, ne méprisez pas ce bienfait de la Providence, et dirigeons-nous vers cette lumière. Que la maison soit une hôtellerie, ou non, si ce sont des chrétiens qui l’habitent, ils seront touchés de notre malheureuse situation, et ne nous refuseront pas un asile. »

Jones céda aux instances de Partridge, et tous deux se hâtèrent de gagner l’endroit d’où partait la lumière. Ils arrivèrent bientôt à la porte d’une maison, ou si l’on veut, d’une chaumière ; car l’un et l’autre nom convenait également bien à cette habitation. Jones frappa plusieurs coups auxquels on ne répondit pas. Partridge, qui avait la tête farcie de contes de revenants, de diables, et de sorciers, fut saisi d’effroi, « Dieu nous soit en aide, s’écria-t-il, il faut que tous les habitants de cette maison soient morts ; je n’aperçois plus de lumière, et pourtant je suis sûr d’en avoir vu briller une, il n’y a qu’un moment… Oh, j’ai entendu parler dans ma vie de choses semblables…

– De quoi as-tu entendu parler ? On dort dans la maison, ou, comme le lieu est désert, on craint d’ouvrir la porte. » Il appela alors à haute voix, et enfin une vieille femme mettant la tête à la fenêtre, leur demanda qui ils étaient et ce qu’ils voulaient ?

« Nous sommes, répondit Jones, des voyageurs égarés. Nous avons aperçu de loin une lumière, et l’espoir de trouver un peu de feu pour nous réchauffer, nous a conduits à votre porte.

– Qui que vous soyez, repartit la vieille, vous n’avez que faire ici, et je n’ouvre à personne à l’heure qu’il est. »

Partridge rassuré par le son d’une voix humaine, supplia la sibylle, dans les termes les plus pressants, de l’admettre pendant quelques minutes auprès de son feu, lui disant qu’il était à moitié mort de froid (il aurait pu ajouter de peur). Il assura que le gentilhomme qui venait de lui parler, était un des plus grands seigneurs du pays, et n’oublia rien pour la toucher, hors un argument que Jones n’employa pas en vain. Ce fut la promesse d’une demi-couronne, amorce irrésistible pour une créature de cette espèce, à qui, d’ailleurs, les manières affables de Jones et son agréable figure, alors éclairée par la lune, ôtaient la crainte qu’elle avait d’abord conçue, que les deux étrangers ne fussent des voleurs. Elle consentit enfin à les laisser entrer dans la maison, où Partridge, à sa grande joie, trouva un bon feu.

Le pauvre diable fut à peine réchauffé, que ses visions accoutumées recommencèrent à lui troubler le cerveau. Il n’ajoutait pas plus de foi au décalogue, qu’aux chimères de la sorcellerie ; et l’on ne saurait imaginer une figure plus propre à les réaliser, que la vieille qu’il avait devant les yeux. C’était le vrai portrait de la sorcière si bien peinte par Otway, dans sa tragédie de l’Orpheline, une femme qui, sous le règne de Jacques Ier, eût été condamnée, sur sa mine, à être pendue, sans aucune forme de procès.

Plusieurs circonstances contribuaient à entretenir la superstition de Partridge ; l’aspect de cette femme qui vivait seule, en apparence, dans un lieu si désert ; celui d’une maison dont l’extérieur semblait beaucoup trop bon pour elle, et qui était meublée intérieurement avec une propreté et une élégance surprenantes. Jones lui-même ne savait que penser de ce qu’il voyait ; car la chambre où on les avait introduits, outre la beauté de son ameublement, contenait un grand nombre de curiosités dignes de fixer l’attention d’un amateur.

Tandis qu’il admirait ces objets, et que Partridge tremblait de tous ses membres, dans la ferme conviction qu’il était chez une sorcière, la vieille leur dit : « J’espère, messieurs, que vous ne tarderez point à partir. J’attends mon maître de moment en moment, et je ne voudrais pas, pour le double de ce que vous m’avez donné, qu’il vous trouvât ici.

– Vous avez donc un maître ? lui dit Jones. Effectivement, bonne femme, j’étais surpris, excusez-moi, de voir tant de belles choses en votre possession.

– Ah, répondit-elle, si j’en possédais seulement la vingtième partie, je m’estimerais bien riche ; mais je vous en supplie, monsieur, ne restez pas plus longtemps. Mon maître peut arriver d’une minute à l’autre.

– Quoi ! vous ferait-il un crime d’un acte de charité aussi simple ?

– Oh monsieur, reprit la vieille, c’est un homme étrange que mon maître, un homme qui n’a pas son pareil dans le monde. Il ne hante personne, il ne sort guère que la nuit, de crainte d’être aperçu, et les gens du pays redoutent également de le rencontrer. Son habillement suffit pour effrayer ceux qui n’y sont pas accoutumés. On l’appelle l’Homme de la Montagne, à cause des promenades qu’il y fait pendant la nuit, et je crois qu’on n’a pas moins peur de lui que du diable. Oh, il entrerait dans une terrible colère s’il vous trouvait ici.

– De grâce, dit Partridge, ne fâchons pas ce monsieur-là. Je suis prêt à me remettre en marche, et n’ai jamais eu plus chaud de ma vie. Partons, pour l’amour de Dieu ; partons, mon cher maître. Voyez-vous sur la cheminée ces pistolets ? Ils sont chargés peut-être, et qui sait ce qu’il pourrait en faire ?

– Ne crains rien, Partridge, dit Jones, je saurai te garantir de tout danger.

– Oh quant à cela, repartit la vieille, vous n’avez rien à craindre. Mon maître ne fait de mal à personne. S’il a des armes chez lui, c’est pour sa propre sûreté. Sa maison a déjà soutenu plus d’un siège, et une de ces nuits dernières nous avons cru entendre des voleurs roder à l’entour. Pour moi, je me suis souvent étonnée que quelque brigand ne l’ait point assassiné dans ses courses nocturnes ; mais, comme je vous le disais, on a peur de lui, et puis on pense, je le suppose, qu’il n’a sur sa personne rien de bon à prendre.

– Cette collection de raretés, dit Jones, me porte à croire que votre maître a voyagé.

– Oui, monsieur, et beaucoup. Peu de gens en savent plus que lui, sur toutes sortes de sujets. Je soupçonne qu’il a été malheureux en amour, ou de quelque autre façon. Il y a près de trente ans que je suis à son service, et pendant tout ce temps, à peine a-t-il parlé à six personnes vivantes. » Elle les pressa de nouveau de partir. Partridge la seconda de son mieux ; mais Jones, qui brûlait de voir ce personnage extraordinaire, traînait exprès le temps en longueur. En vain la vieille redoublait ses instances, en vain Partridge tirait son maître par la manche, pour l’engager à le suivre ; Jones trouvait sans cesse des prétextes de retarder son départ, quand tout-à-coup la vieille effrayée leur dit, qu’elle reconnaissait le signal accoutumé de son maître. Au même instant on entendit plusieurs voix crier : « La bourse, vieux coquin ! la bourse ! ou nous te faisons sauter la cervelle.

– Ah bon Dieu ! s’écria la vieille, on assassine mon maître ! Que faire ? hélas ! que faire ?

– Comment ? Que dites-vous ? reprit Jones. Ces pistolets sont-ils chargés ?

– Ô mon bon monsieur, ils ne le sont pas, je vous assure. De grâce, messieurs, ne nous tuez pas ; » car elle avait à peu près la même opinion de ceux du dedans que de ceux du dehors.

Jones, au lieu de s’amuser à lui répondre, se saisit d’un vieux sabre suspendu à la muraille, et vola au secours du solitaire. Il le trouva luttant contre deux scélérats, et prêt à succomber sous leurs coups. Notre héros ne perdit pas le temps en paroles, il tomba sur eux si vigoureusement avec son sabre, qu’il les força bientôt de lâcher prise. Les brigands, sans oser lui tenir tête, tournèrent les talons et se sauvèrent. Jones satisfait d’avoir délivré le vieillard, ne chercha point à les poursuivre. Il crut d’ailleurs la chose inutile, en les entendant crier dans leur fuite, avec d’horribles blasphèmes, qu’ils étaient des hommes morts.

Il s’empressa de relever le vieillard, qui avait été renversé dans le combat, et lui témoigna la crainte qu’il n’eût reçu quelque blessure.

Le solitaire le regardant d’un air étonné : « Non, monsieur, non, lui dit-il, j’ai très-peu de mal, je vous remercie ; le ciel ait pitié de moi.

– Je vois, monsieur, répondit Jones, que vous croyez avoir quelque chose à redouter, de la part même de ceux qui ont eu le bonheur de vous sauver la vie. Je ne saurais blâmer vos soupçons, mais ils ne sont point fondés. Vous n’avez auprès de vous que des amis. Égarés pendant la nuit, mourant de froid, nous avons pris la liberté de nous réchauffer à votre feu. Au moment où nous allions continuer notre route, nous avons entendu vos cris, et la Providence elle-même semble nous avoir envoyés à votre secours.

– C’est bien en effet la Providence, dit le vieillard, si la chose est ainsi.

– Elle est ainsi, je vous le jure, répondit Jones. Voici votre sabre. Je ne m’en suis servi que pour votre défense, et je le remets entre vos mains. »

Le vieillard prit son sabre teint du sang des brigands, fixa pendant quelques moments ses regards sur Jones, puis poussant un soupir : « Pardonnez-moi, jeune homme, s’écria-t-il, je n’ai pas toujours été d’un caractère soupçonneux, et je hais l’ingratitude.

– Remerciez donc, dit Jones, cette Providence, à laquelle vous êtes redevable de votre salut. Quant à moi, je n’ai rempli qu’un simple devoir d’humanité. J’ai fait pour vous, ce que j’aurais fait pour tout autre, dans les mêmes circonstances.

– Laissez-moi vous considérer un peu plus longtemps, s’écria le vieillard. Vous êtes donc une créature humaine ! oui, je commence à le croire. Allons, entrez, je vous prie, dans ma cabane. C’est bien à vous que je dois la vie. »

La vieille était partagée entre l’inquiétude qu’elle éprouvait pour son maître, et la crainte d’être grondée par lui. Partridge ressentait, s’il est possible, encore plus d’effroi. La première se rassura, quand elle vit le solitaire s’entretenir amicalement avec Jones, et qu’elle sut ce qui s’était passé. Mais à peine Partridge eut-il aperçu le vieillard, que la singularité de son accoutrement lui inspira plus de frayeur, que ne lui en avaient causé son portrait tracé par la bonne femme, et l’événement tragique arrivé devant la porte de la maison.

À dire vrai, l’aspect du vieillard de la montagne aurait pu troubler un esprit plus ferme que celui de Partridge. Ce personnage était de la plus haute stature. Une longue barbe, aussi blanche que la neige, descendait sur sa poitrine. Son corps était couvert d’une peau d’âne, grossièrement taillée en forme de casaque. Il portait des bottes et un bonnet, faits tous deux de la peau de quelque autre animal.

Dès que le solitaire fut entré dans sa maison, la vieille le félicita de son heureuse délivrance.

« Oui, s’écria-t-il, j’ai échappé au fer des assassins, grâce à la valeur de ce jeune homme.

– Le ciel le bénisse, dit-elle. C’est un brave jeune homme, je vous assure. Je craignais que votre seigneurie ne me sût mauvais gré de lui avoir ouvert la porte. Je m’en serais bien gardée, si je n’avais vu au clair de la lune que c’était un gentilhomme, et qu’il était à moitié mort de froid. Il faut que quelque bon ange l’ait conduit ici, et m’ait inspiré l’idée de le recevoir.

– Je crains, monsieur, dit le vieillard à Jones, de n’avoir chez moi rien de bon à vous offrir. Si vous vouliez cependant accepter un verre d’eau-de-vie, j’en ai d’excellente que je conserve depuis trente ans. »

Jones le refusa poliment.

Le solitaire lui demanda alors où il allait, et quand il s’était égaré ? « J’avoue, dit-il, que je suis surpris de voir une personne telle que votre extérieur l’annonce, voyager à pied la nuit. Vous êtes, je le suppose, un gentilhomme des environs ; car vous ne semblez pas accoutumé à faire une longue route sans chevaux.

– Les apparences, répondit Jones, sont souvent trompeuses. Je ne suis point de ce pays-ci ; et quant au lieu où je vais, à peine le sais-je moi-même.

– Qui que vous soyez, en quelque lieu que vous alliez, je vous ai des obligations dont je ne pourrai jamais m’acquitter.

– Je vous répète que vous ne m’en avez aucune. Où est le mérite d’avoir exposé, pour vous servir, ce dont je ne fais nul cas ? Rien à mes yeux n’est plus méprisable que la vie.

– Eh quoi ! si jeune encore, avez-vous déjà sujet d’être malheureux ?

– Vous voyez en moi, monsieur, le plus infortuné des hommes.

– Auriez-vous perdu un ami, ou une maîtresse ?

– Comment avez-vous pu prononcer deux mots capables de m’ôter la raison ?

– Un seul suffit en effet pour troubler la raison de l’homme. Je ne me permettrai plus de questions, monsieur ; peut-être ai-je déjà poussé trop loin la curiosité.

– Je ne puis blâmer en vous un sentiment que j’éprouve, moi-même, au plus haut degré. Tout ce que j’ai vu, tout ce que j’ai entendu, depuis que je suis entré dans votre maison, me cause une extrême surprise. Des événements bien extraordinaires ont dû vous déterminer à choisir pour demeure cette solitude ; et je crains que votre vie n’ait pas été non plus exempte d’infortune. »

Ici le vieillard soupira de nouveau, et se tut pendant quelques minutes, puis regardant Jones attentivement. « J’ai lu, dit-il, qu’une heureuse physionomie était une lettre de recommandation. En ce cas, personne ne peut se flatter d’être mieux recommandé que vous ; mais si des considérations plus puissantes n’excitaient pas mon intérêt en votre faveur, je serais un monstre d’ingratitude. Tout mon regret est de ne pouvoir vous témoigner ma reconnaissance autrement que par des paroles. »

Jones l’assura qu’il pouvait lui procurer, de cette manière, un sensible plaisir. « Je vous ai avoué ma curiosité, lui dit-il ; dois-je ajouter que je vous aurais une obligation infinie de la satisfaire ? Daignez (si aucun motif ne vous force au silence), daignez m’apprendre les raisons qui vous ont engagé à vous séparer de la société de vos semblables, et à embrasser un genre de vie, pour lequel il paraît assez que vous n’étiez pas né ?

– Après le service signalé que vous m’avez rendu, répliqua le vieillard, je n’ai droit de vous rien refuser. Si donc vous désirez entendre l’histoire d’un infortuné, je suis prêt à vous raconter la mienne. Vous avez raison de croire qu’il y a communément quelque chose d’extraordinaire dans la destinée de ceux qui renoncent au commerce de leurs semblables. On peut dire, sans crainte d’avancer un paradoxe, ou de tomber dans une contradiction, que l’excès de la philanthropie nous porte naturellement à détester et à fuir les hommes, moins à cause de leurs vices personnels, qu’à cause de ceux qui sont inhérents à l’état de société, tels que l’envie, la malice, la trahison, la cruauté, et toutes les autres espèces de malveillance. Ce sont ces derniers vices que le vrai philanthrope abhorre ; et afin de n’en pas être témoin, il se condamne à la solitude. Pour vous, jeune homme, sans vouloir vous flatter, vous ne me semblez pas être un de ceux que l’on doive éviter ou haïr. J’ai cru même entrevoir dans le peu de mots qui vous sont échappés, qu’il existe entre nos destinées une sorte de conformité. Puisse la vôtre s’achever plus heureusement que la mienne ! »

Après quelques compliments réciproques, le solitaire allait commencer son histoire, quand Partridge, pour dissiper un reste d’émotion que lui avait laissé la peur, le fit souvenir de son excellente eau-de-vie. Il l’alla chercher sur-le-champ ; le pédagogue en but un grand verre, et le vieillard raconta, sans préambule, ce qu’on peut lire dans le chapitre suivant.

CHAPITRE XI.

L’homme de la montagne commence à raconter son histoire.

« Je suis né en 1657, dans un village du comté de Somerset, appelé Mark. Mon père était un de ceux qu’on nomme gentilshommes-fermiers. Il possédait en propre un petit bien d’environ trois cents livres sterling de revenu, et en affermait un autre, approchant de même valeur. Sage, laborieux, excellent agriculteur, il aurait mené une vie agréable et douce, si sa femme, véritable mégère, n’eût continuellement troublé son repos. Ce malheur domestique l’affligea, sans l’appauvrir. Il tint ma mère presque toujours enfermée au logis, aimant mieux supporter, dans sa propre maison, la violence habituelle de son humeur, que de compromettre sa fortune, en lui laissant la liberté de se livrer dans le monde à son goût extravagant pour la dépense. Cette Xantippe… »

« C’était, interrompit Partridge, le nom de la femme de Socrate. »

« Cette Xantippe, répéta le solitaire, lui donna deux fils, dont j’étais le plus jeune. Il avait dessein de nous procurer à l’un et à l’autre une bonne éducation ; mais mon frère aîné qui, malheureusement pour lui, était le favori de ma mère, ne voulut rien apprendre : de sorte qu’après qu’il eut passé, sans presque aucun fruit, cinq ou six ans à l’école, mon père, averti par son maître de l’inutilité d’un plus long essai, céda au désir qu’avait ma mère de le retirer des mains de son tyran (c’est ainsi qu’elle appelait l’honnête instituteur). Il corrigeait pourtant l’enfant beaucoup moins que sa paresse ne le méritait, mais beaucoup plus, à ce qu’il semble, que le petit mutin ne le trouvait bon. Celui-ci se plaignait sans cesse à sa mère de la sévérité avec laquelle on le traitait, et elle ne manquait jamais de lui donner raison. »

« Oui, oui, s’écria Partridge. J’ai connu de ces mères-là. Moi qui vous parle, j’ai eu souvent à souffrir de leur faiblesse et de leur injustice. De pareilles mères ne mériteraient pas moins le fouet que leurs enfants. »

Jones gronda le pédagogue d’avoir interrompu le vieillard, qui continua en ces termes :

« Mon frère, alors âgé de quinze ans, dit adieu aux livres, et ne songea plus qu’à son chien et à son fusil. Aussi devint-il si bon tireur, qu’il ne manquait jamais le but qu’on lui marquait, ni une corneille au vol. Il excellait encore à surprendre un lièvre au gîte. Enfin il acquit bientôt la réputation d’être le meilleur chasseur du canton ; réputation que ma mère et lui prisaient autant que celle d’un savant du premier ordre.

« La liberté dont jouissait mon frère, me fit d’abord trouver pénible le séjour de l’école, où on me laissa après l’en avoir retiré, mais ce chagrin dura peu. Grâce à mes rapides progrès, le travail me devint si facile et l’étude eut tant d’attrait pour moi, que je voyais avec peine arriver le dimanche. Ma mère qui ne m’aima jamais, craignit que je ne prisse dans le cœur de mon père la première place. Elle crut remarquer que quelques personnes de mérite, entre autres le curé de la paroisse, faisaient plus de cas de moi que de mon frère. Son aversion s’en augmenta, et elle me rendit la maison paternelle si désagréable, que je bénissais le retour du lundi, qui, d’ordinaire, attriste fort les écoliers.

« Quand j’eus fini mes premières classes à l’école de Taunton, on m’envoya au collège d’Exeter, à Oxford. J’y demeurai quatre ans, au bout desquels un événement fatal m’obligea d’abandonner mes études. Je puis dater de cette époque l’origine de tous mes malheurs.

« Il y avait au même collège, un certain sir Georges Gresham, destiné à une fortune très-considérable, dont il ne devait avoir, d’après le testament de son père, la libre disposition qu’à l’âge de vingt-cinq ans révolus. Mais l’indulgence de ses tuteurs ne lui laissait guère sentir la gêne de cette précaution paternelle. Ils lui allouaient une pension annuelle de cinq cents livres sterling pendant son séjour à l’université, où ce jeune prodigue entretenait une maîtresse, un brillant équipage, et menait une vie aussi déréglée, que s’il avait été maître absolu de son patrimoine. Outre sa pension de cinq cent livres sterling, il trouvait moyen d’en dépenser mille ; comme il était âgé de plus de vingt et un ans, il jouissait de tout le crédit qu’il pouvait souhaiter.

« Sir Georges, parmi une foule de qualités assez mauvaises, en avait une vraiment infernale. Il prenait plaisir à débaucher et à perdre les jeunes gens moins riches que lui, en les entraînant dans des dépenses qui surpassaient leurs facultés. Plus un jeune homme montrait de sagesse et de retenue, plus il attachait de bonheur et de gloire à sa ruine. Il faisait ainsi le personnage du diable, qu’on nous peint cherchant sans cesse une victime à dévorer.

« J’eus le malheur de me lier avec lui d’une étroite amitié. Ma réputation d’écolier diligent et studieux lui offrait en moi un sujet digne de ses desseins pervers, et mes penchants en rendirent l’exécution facile. Quelque goût que j’eusse pour l’étude, je me sentais encore plus d’ardeur pour d’autres jouissances. J’étais vif, ardent, ambitieux, et passionné pour les femmes.

« Je ne fus pas longtemps l’intime ami de sir Georges, sans devenir le compagnon de tous ses plaisirs. Dès que j’eus débuté sur le dangereux théâtre du vice, ma vanité, ni mon inclination ne me permirent point d’y jouer les seconds rôles. J’aurais eu honte de céder à quelqu’un le prix de la débauche. Je m’abandonnai avec fureur à toutes sortes d’excès ; mon nom figurait habituellement le premier sur la liste des coupables. Au lieu d’être plaint comme l’infortuné disciple de sir Georges, on m’accusait d’avoir perverti un jeune homme que la nature avait doué des plus heureuses dispositions ; car sir Georges, quoiqu’il fût le principal auteur du désordre, avait l’art d’y paraître étranger. J’encourus la censure du vice-chancelier, et peu s’en fallut que je ne fusse chassé du collège.

« Vous n’aurez pas de peine à croire, monsieur, qu’une manière de vivre pareille à celle dont je viens de vous tracer le tableau, était incompatible avec de nouveaux progrès dans les sciences, et que plus je me livrai au libertinage, moins je conservai de goût pour l’étude. C’était une conséquence naturelle de mon inconduite ; ce n’en fut pas la plus fâcheuse. Mes dépenses excédèrent non-seulement ma pension annuelle, mais les sommes extraordinaires que j’arrachais à la générosité de mon pauvre père, sous prétexte qu’elles m’étaient nécessaires pour me préparer à prendre, dans peu, le degré de bachelier ès-arts. À la fin, mes demandes furent si multipliées et si exorbitantes, que mon père ouvrit insensiblement l’oreille aux rapports qu’on lui faisait de toutes parts sur mon compte. Ma mère ne manquait pas de les répéter sans en rien omettre, et de les envenimer avec sa malignité accoutumée. « Voilà donc, disait-elle, le beau petit savant qui fait tant d’honneur à sa famille, et qui doit en être l’appui ! J’avais bien prévu à quoi sa science aboutirait… Il nous ruinera tous. Pour perfectionner l’éducation de ce vaurien, nous avons refusé le nécessaire à son frère aîné ; et voilà le fruit de nos sacrifices ! » Elle tenait encore beaucoup de propos semblables, qu’il est inutile de rapporter.

« Au lieu d’argent, je ne reçus plus de mon père que des réprimandes : ce qui occasionna dans mes affaires une crise un peu plus prompte ; mais quand il m’aurait abandonné son revenu tout entier, ce n’eût été qu’une ressource précaire pour un insensé, qui avait la prétention de rivaliser de magnificence avec sir Georges Gresham.

« Il est probable que le manque d’argent, et l’impossibilité de continuer ce train de vie, m’auraient rendu à la raison et à mes études, si j’avais eu le bonheur d’ouvrir les yeux, avant d’être plongé dans un abîme de dettes sans espoir d’en jamais sortir. Un des grands artifices de sir Georges Gresham, celui à l’aide duquel il faisait de nombreuses victimes, c’était de prêter à ses malheureux émules quelque petite somme, pour soutenir leur crédit chancelant, jusqu’à ce que par l’effet de ce crédit même, ils fussent ruinés complètement. Alors il riait de leur sottise et de leur vanité, et s’étonnait qu’ils eussent osé lutter avec un homme aussi opulent que lui.

« Mon esprit n’était guère dans une situation moins déplorable que ma fortune. Il y avait à peine un genre de crime que je ne méditasse pour sortir d’embarras. Le suicide même devint le sujet habituel de mes pensées ; et j’aurais attenté à mes jours, si une résolution plus honteuse, quoique moins coupable, peut-être, n’eût arrêté ma main. »

Ici le solitaire hésita un moment, puis il s’écria : « Tant d’années écoulées depuis cette action criminelle, n’en ont point effacé la honte, et je ne puis la raconter sans rougir. »

Jones le pria de retrancher de son récit les circonstances dont le souvenir lui causerait quelque peine ; mais Partridge, moins discret, se hâta de dire : « Je vous en prie, monsieur, ne passez rien. Je suis plus curieux de connaître ce trait-là, que tout le reste de vos aventures, et je vous jure que je n’en parlerai à personne.

Jones allait le réprimander, quand le solitaire l’en empêcha, en poursuivant de la sorte :

« J’avais un camarade de chambre, jeune homme économe et sage, qui, malgré la modicité de sa pension, avait amassé, par ses épargnes, quarante guinées. Instruit qu’il les gardait dans son secrétaire, je profitai du moment où il dormait, pour lui dérober sa clef, et je m’emparai de son trésor. Je remis ensuite la clef dans sa poche, je me recouchai, et feignant un profond sommeil, quoiqu’il me fût impossible de fermer les yeux, j’attendis pour me lever que mon camarade se rendît à la prière, exercice pieux auquel je me dispensais depuis longtemps d’assister.

« Les voleurs timides s’exposent souvent, par un excès de précaution, au danger d’être découverts, tandis que ceux d’un caractère plus audacieux parviennent à l’éviter. C’est ce qui m’arriva. Si j’avais forcé hardiment le secrétaire, j’aurais peut-être échappé, même au soupçon ; mais comme il était évident que le vol n’avait pu se commettre qu’à l’aide de la clef, mon camarade, dès qu’il s’aperçut de la disparition de son argent, ne douta pas que je ne fusse le voleur. Naturellement craintif, moins fort, et, je crois, moins courageux que moi, il n’osa m’accuser en face, de peur d’essuyer de ma part de mauvais traitements. Il alla trouver sur-le-champ le vice-Chancelier auquel il dénonça, sous la foi du serment, le vol et ses circonstances, et il n’eut pas de peine à obtenir un décret de prise de corps contre un étudiant aussi décrié que je l’étais dans tout l’université.

« Mon bonheur voulut que je couchasse le jour suivant hors du collège. J’étais parti le matin, en poste, avec une jeune dame, pour Whitney, où nous passâmes la nuit. Le lendemain, en revenant à Oxford, je rencontrai un de mes amis qui m’en apprit assez sur ce qui me concernait, pour me faire rebrousser chemin. »

« Monsieur, dit Partridge, vous parla-t-il du décret de prise de corps ? »

Jones pria le vieillard de continuer son récit, sans avoir égard aux questions impertinentes de son compagnon : ce qu’il fit aussitôt.

« Renonçant alors au dessein de retourner à Oxford, je formai celui de me rendre à Londres. J’en fis part à ma maîtresse. Elle commença par s’y opposer ; mais quand je lui eus montré mon or, elle changea d’avis. Nous gagnâmes à travers champs la grande route de Cirencester, et nous fîmes tant de diligence, que nous arrivâmes à Londres le surlendemain au soir.

« Dans une telle ville, avec une pareille compagne, j’eus bientôt épuisé la faible somme que je m’étais si indignement appropriée. Réduit à une détresse plus grande que jamais, je commençai à compter parmi mes besoins, les premières nécessités de la vie. Pour comble d’affliction, je voyais ma maîtresse, dont j’étais idolâtre, partager ma misère. Être témoin des souffrances d’une femme qu’on aime, ne pouvoir les adoucir, et penser en même temps qu’on en est la cause, c’est un supplice qu’il faut avoir éprouvé, pour en concevoir l’horreur. »

« Je le crois, je le crois ! s’écria Jones, et je vous plains de toute mon âme. » Il se leva, hors de lui, fit deux ou trois fois le tour de la chambre, puis se rasseyant, et demandant pardon au vieillard : « Grâce au ciel, dit-il, j’ai évité un tel malheur ! »

Cette cruelle circonstance, reprit le solitaire, aggrava ma situation, au point de me la rendre insupportable. Il m’était moins pénible d’endurer les tourments de la faim et de la soif, que de me résigner à ne point satisfaire les désirs même les plus extravagants de ma maîtresse. J’en étais si follement épris, que bien que je susse qu’elle avait prodigué ses faveurs à la moitié de mes connaissances, j’avais formé la résolution de l’épouser ; mais la bonne créature ne voulut point accepter de moi une preuve de tendresse qui pouvait, disait-elle, m’attirer la censure du monde. Elle se détermina aussi, sans doute par un motif de compassion, à mettre fin aux angoisses journalières qu’elle me voyait éprouver, pour l’amour d’elle ; et le moyen dont elle se servit fut digne d’un si louable sentiment. Tandis que je m’épuisais en inventions toujours nouvelles pour subvenir à ses plaisirs, elle me livra charitablement entre les mains d’un de ses anciens amants d’Oxford, par les soins et à la requête duquel je fus aussitôt arrêté et mis en prison.

« Je fis alors de sérieuses réflexions sur les désordres de ma vie passée, sur la profonde misère qui en était la suite, sur les chagrins dont j’avais abreuvé le meilleur des pères. Quand le souvenir de ma perfide maîtresse venait se joindre à ces pensées douloureuses, le désespoir s’emparait de mon âme, je prenais la vie en horreur, et j’aurais embrassé la mort avec joie, comme un ami secourable, si elle s’était offerte à moi, exempte d’ignominie.

« Le temps des assises arrivé, on me transféra à Oxford, et je m’attendais à une condamnation inévitable ; mais, à ma grande surprise, personne ne se présenta contre moi. La session finie, je fus mis en liberté, faute d’accusateur. Mon camarade de chambre avait quitté Oxford, et soit par insouciance, soit par un autre motif que j’ignore, il n’avait point donné de suite à sa plainte. »

« Peut-être, dit Partridge, ne voulut-il pas avoir à se reprocher votre mort ; et il eut raison. Si quelqu’un venait à être pendu sur ma déposition, je n’oserais plus coucher seul, de peur de voir son ombre pendant la nuit.

– Je ne sais, Partridge, dit Jones, ce qu’il faut admirer le plus de ton courage, ou de ton jugement.

– Moquez-vous de moi tant qu’il vous plaira, monsieur, répondit Partridge. Si vous aviez le loisir d’entendre une histoire fort courte, et dont je puis garantir la vérité, peut-être changeriez-vous de sentiment. Dans la paroisse où je suis né… »

Jones voulait imposer silence au pédagogue, mais le solitaire le pria de lui laisser conter son histoire, et promit d’employer ce temps à se rappeler le reste de la sienne.

« Dans la paroisse où je suis né, reprit Partridge, demeurait l’honnête fermier Briddle. Il avait un fils nommé Francis, jeune homme de grande espérance. Nous allions ensemble à l’école. Je me souviens qu’il expliquait les Épîtres d’Ovide, et qu’il était en état d’en traduire quelquefois deux ou trois vers de suite, sans dictionnaire. C’était d’ailleurs le plus brave garçon du monde ; il ne manquait jamais d’assister, le dimanche, au service divin, et passait pour un des premiers chantres de la paroisse. De temps en temps seulement il buvait un coup de trop. C’était son seul défaut. »

« Fort bien, dit Jones, mais venons au fantôme.

– Patience, monsieur, patience, nous n’y viendrons que trop tôt. Vous saurez donc que le fermier Briddle perdit une jument alezane, qui était une des meilleures bêtes que j’aie vues de ma vie. À quelque temps de là (je ne sais pas au juste le jour) le jeune Francis son fils étant allé à la foire de Hindon, devinez ce qu’il y rencontra ? un homme monté sur la jument de son père. Francis se mit aussitôt à crier au voleur. Comme la chose se passait en pleine foire, je vous laisse à juger si le larron put s’échapper. Il fut pris, et conduit devant le juge de paix. C’était, il m’en souvient, M. Willoughby de Noyle. Ce digne et respectable magistrat l’envoya coucher en prison, et assigna Francis à se présenter aux prochaines assises, afin d’y soutenir son dire, et de reconnaître l’accusé. Il se servit pour exprimer cela, d’un mot dur composé de re et cognosco, qui, dans sa signification, diffère du verbe simple, comme beaucoup d’autres verbes composés. Milord Page étant venu présider les assises, on fit comparaître, en sa présence, l’accusé et Francis. Je n’oublierai jamais l’expression de sa figure, lorsqu’il demanda à ce dernier ce qu’il avait à dire contre le prisonnier ? Le pauvre Francis trembla de la tête aux pieds. « Et vous, dit ensuite milord à l’accusé, d’une voix de tonnerre, que pouvez-vous alléguer pour votre défense ? Allons ! parlez ; il ne faut pas ici hésiter, ni balbutier. » L’accusé répondit qu’il avait trouvé le cheval. « Oh ! oh ! s’écria le juge, tu es un heureux compère. Depuis quarante ans que je parcours cette province, je n’ai pas fait pareille trouvaille. Mais, mon ami, tu es plus heureux que tu ne pensais, car tu as trouvé non-seulement un cheval, mais encore un licou, je t’en réponds. » Je me souviendrai toujours de ce mot-là. Chacun se mit à rire. Milord fit plusieurs autres plaisanteries que je ne me rappelle pas maintenant, et qui réjouirent fort l’auditoire. C’était un brave et savant homme. Oh ! monsieur, il n’y a rien de plus amusant, que d’entendre plaider des causes où il s’agit de la vie, ou de la mort. Ce qui me parut, je l’avoue, un peu dur, c’est qu’on refusa la parole à l’avocat de l’accusé, quoiqu’il n’eût, assurait-il, qu’un mot à dire, tandis qu’on laissa la partie publique parler contre lui pendant plus d’une demi-heure. Je souffrais aussi de voir tant de monde, le président, la cour, le jury, les témoins, acharnés sur un misérable chargé de chaînes. Bref, le pauvre hère fut pendu, et cela ne pouvait être autrement. Depuis ce jour, Francis n’eut pas un moment de repos. Il ne se trouvait jamais seul dans les ténèbres, qu’il ne crût voir l’ombre de ce malheureux. »

« Eh bien ! dit Jones, est-ce là ton histoire ?

– Non, non, répondit Partridge ; le ciel ait pitié de moi ! j’arrive au dénoûment. Une nuit que Francis revenait du cabaret, par une ruelle étroite et sombre, un fantôme tout blanc s’élança sur lui. Francis qui est un garçon robuste, tint tête au fantôme. Il y eut entre eux un rude combat, dans lequel le pauvre Francis fut cruellement battu. À peine put-il se traîner jusqu’à sa maison ; et par suite de ses blessures, aussi bien que de sa frayeur, il garda le lit environ quinze jours. Cela est certain, la paroisse entière l’attesterait au besoin. »

L’étranger sourit à cette histoire, et Jones éclata de rire.

« Bon, monsieur, dit Partridge, riez tout à votre aise, comme firent de mauvais plaisants, entre autres un certain écuyer, espèce d’esprit fort, qui, apprenant qu’un veau blanc avait été trouvé mort le lendemain matin, dans la même ruelle, prétendit que c’était contre lui que Francis s’était battu : comme si l’on avait jamais entendu dire qu’un veau se fût jeté sur un homme. D’ailleurs Francis m’a déclaré qu’il avait reconnu distinctement le fantôme, et qu’il en ferait le serment devant toutes les cours de justice de la chrétienté. Il faut l’en croire, car il n’avait bu ce soir-là qu’une bouteille de vin, ou deux tout ou plus. Le ciel nous fasse miséricorde, et nous garde de tremper nos mains dans le sang, voilà tout. »

« À présent, dit Jones au solitaire, que M. Partridge a fini son histoire, j’espère qu’il ne vous interrompra plus, si vous avez la bonté de continuer la vôtre. »

Le solitaire y consentit ; mais comme il a repris haleine un moment, nous laisserons le lecteur en faire autant, et nous terminerons ici ce chapitre.


CHAPITRE XII.

L’homme de la montagne continue son histoire.

« J’avais recouvré la liberté, poursuivit le vieillard, mais j’avais perdu l’honneur ; car à quoi sert d’être acquitté au tribunal de la justice, lorsqu’on est condamné par celui de la conscience, et par l’opinion publique ? Pénétré du sentiment de mon crime, je n’osais lever les yeux sur personne, et dès le lendemain matin, je quittai Oxford, avant que la lumière du jour pût me découvrir aux regards d’aucun être humain.

« Quand je fus hors de la ville, je conçus d’abord la pensée de retourner chez mon père, et d’essayer d’obtenir de lui le pardon de mes fautes. Mais la persuasion où j’étais qu’il savait tout ce qui s’était passé, son horreur bien connue pour l’improbité, la constante aversion de ma mère, ne me permettaient pas d’espérer qu’il me reçût dans sa maison. Eussé-je été d’ailleurs aussi sûr de son indulgence, que je croyais l’être de sa colère, je doute encore si j’aurais eu le front de me présenter devant lui, et si j’aurais pu, à quelque prix que ce fût, me résigner à vivre avec ceux qui n’ignoraient pas la bassesse dont je m’étais rendu coupable.

« Je me hâtai donc de retourner à Londres, le meilleur asile ouvert à l’infortune et à la honte. Le malheureux, ou le coupable obscur y jouit des avantages de la solitude, sans en éprouver les inconvénients. Au milieu de la foule qui l’environne, pas un œil ne le remarque. Le mouvement et le tumulte d’une vaste cité, le spectacle des rues et des places publiques, cette scène animée dont l’aspect varie sans cesse, en occupant son esprit, l’empêchent de se dévorer lui-même, c’est-à-dire de se nourrir de chagrin et de remords, aliments funestes qu’aigrit encore l’isolement absolu.

« Mais il n’existe point ici-bas de bien sans mélange de mal. Cette indifférence générale a des suites fatales pour l’homme dénué d’argent. S’il n’est exposé à rougir devant personne, personne aussi ne connaît sa misère, et ne songe à la soulager : en sorte que l’infortuné peut mourir de faim, dans le marché de Leadenhall, comme au fond des déserts de l’Arabie.

« J’étais alors entièrement dépourvu de ce métal qu’il a plu à certains auteurs, qui n’en furent jamais surchargés, d’appeler un mal. Je n’avais point d’argent. »

« Avec votre permission, monsieur, observa Partridge, je ne me souviens pas qu’aucun auteur ait appelé l’argent un mal, mais irritamenta malorum :

Effundiuntur opes, irritamenta malorum[85].

– Eh bien ! reprit l’étranger, que l’argent soit un mal, ou seulement une source de maux, j’en étais tout-à-fait dépourvu, aussi bien que de connaissances et d’amis. Un soir, qu’en proie à la misère et à la faim, je traversais la cour intérieure du Temple, je m’entendis appeler par mon nom de baptême. Je me retournai, et je reconnus un de mes anciens camarades de collège, sorti de l’université longtemps avant ma fatale aventure. Watson (c’était son nom) me serra la main, témoigna une extrême joie de me revoir, et m’engagea à boire une bouteille avec lui. Je le refusai d’abord, sous prétexte de quelques affaires. Il redoubla ses instances. La faim l’emporta sur la honte, et je lui avouai que je n’avais point d’argent ; mais forgeant aussitôt un mensonge, j’ajoutai que j’avais oublié ma bourse, le matin, en changeant d’habit. « Je croyais, Jacques, me répondit Watson, que nous étions, vous et moi, de trop vieux amis, pour alléguer une pareille excuse. » Il me prit par le bras et voulut m’entraîner : ce qui lui fut très-facile ; mon inclination me poussait encore plus fortement que lui.

« Il me mena au quartier des Moines, le rendez-vous, ainsi que chacun sait, du plaisir et de la joie. Nous entrâmes dans une taverne. Watson se contenta de demander une bouteille de vin, ne supposant pas qu’à cette heure, je n’eusse point encore dîné. Comme il en était autrement, j’inventai un nouveau mensonge. Je dis à mon camarade, que courant depuis le matin pour des affaires d’importance, et n’ayant mangé de toute la journée qu’une côtelette à la hâte, il m’obligerait de faire ajouter un beef-steak à la bouteille de vin. »

« Il y a des gens, dit Partridge, qui devraient avoir plus de mémoire. Ou trouvâtes-vous de l’argent pour payer cette côtelette ?

– Votre observation est juste, répondit l’étranger, et les menteurs sont sujets à ces sortes d’inadvertances ; mais souffrez que je poursuive mon récit. Je commençai alors à me sentir dans une heureuse disposition. Le beef-steak et le vin avaient ranimé mes esprits, et je prenais d’autant plus de plaisir à la conversation de mon ancien ami, que je ne le croyais pas instruit de ce qui m’était arrivé depuis son départ de l’université.

« Il ne me laissa pas longtemps dans cette agréable illusion ; car prenant un verre d’une main, et me saisissant de l’autre : « Allons, mon brave, me dit-il, je vous félicite de l’honorable issue de votre procès. » Je demeurai comme frappé de la foudre, à ces mots. Watson, témoin de ma confusion, continua ainsi : « Point de honte, mon enfant, sois homme ; tu as été acquitté, ainsi personne n’a plus rien à te reprocher ; mais écoute, la main sur la conscience, n’est-il pas vrai que tu l’avais volé ? Je ne t’en honore pas moins pour cela. Oh, non, bien au contraire, c’est œuvre méritoire que de plumer un sot. Je regrette seulement que tu ne lui aies pas pris deux mille guinées, au lieu de deux cents. Allons, allons, mon garçon, ne crains pas de t’ouvrir à moi. Tu n’es point ici avec un faux frère. Dieu me damne, si ton action ne me remplit de tendresse et d’estime pour toi ; car, sur le salut de mon âme, je n’aurais pas hésité à en faire autant. »

« Cette déclaration releva un peu mon courage. Le vin commençait d’ailleurs à me dilater le cœur. Je lui avouai franchement le vol ; mais j’ajoutai qu’on l’avait trompé sur la somme, qui n’était guère que la cinquième partie de ce qu’il croyait.

« J’en suis fâché, reprit-il, et j’espère que tu seras plus heureux une autre fois. Si pourtant tu veux suivre mon avis, tu ne courras plus désormais de pareils dangers. Voici le moyen de t’en préserver, dit-il, en tirant des dés de sa poche. Voici d’infaillibles instruments de fortune, voici de petits docteurs qui guériront les maladies de ta bourse. Écoute-moi, et je t’apprendrai le secret de vider la poche d’un sot, sans courir le risque d’avoir affaire à la justice, et de planer dans les airs. »

« Planer dans les airs, monsieur ! répéta Partridge, qu’est-ce que cela signifie ?

– C’est, répondit l’étranger, une expression figurée, pour désigner la potence. Comme la morale des joueurs ressemble fort à celle des voleurs de grand chemin, il y a aussi beaucoup d’analogie dans leur langage.

« Nous avions bu chacun notre bouteille. M. Watson m’annonça que le jeu était sur le point de commencer, et qu’il allait s’y rendre. Il me pressa en même temps de l’accompagner, et de tenter aussi la fortune. Je lui répondis qu’il savait bien que je n’en avais pas le moyen, puisque ma bourse était vide. Après toutes ses protestations d’amitié, je m’attendais à l’offre d’une petite somme qui me mît en état d’entrer en lice ; mais il repartit : « Ne t’inquiète pas de cela, mon ami, va, cours hardiment une bordée. (Partridge allait encore demander la signification de ce mot ; Jones lui ferma la bouche.) Choisis bien toutefois tes adversaires. J’aurai soin de t’indiquer de l’œil ceux qu’il est bon d’attaquer. Étant nouveau débarqué dans cette ville, tu pourrais faire une école, et te jouer à un Grec, pensant exploiter une dupe. »

« On apporta la carte, Watson paya son écot et se disposait à sortir, quand je lui rappelai, non sans rougir, que je n’avais point d’argent. « Qu’importe ? dit-il, le paiement est derrière ta semelle. Échappe-toi de la maison en silence, ou plutôt fais un bruit d’enfer… Mais non, attends, je descendrai le premier. Tu prendras l’argent que je laisse sur la table, et tu t’en serviras pour payer ton écot. Je t’attendrai au coin de la rue. » Je lui témoignai ma répugnance pour cette escroquerie, et lui fis entendre que je m’étais flatté qu’il paierait toute la dépense ; mais il me jura qu’il n’avait pas un sou de plus dans sa poche.

« Watson descendit, je pris à regret son argent, et le suivis d’assez près, pour l’entendre dire au garçon que son écot était sur la table. Je payai au comptoir, sans proférer un mot, suivant mes instructions, et enfilant précipitamment la rue, je me dérobai aux bénédictions dont le garçon ne manqua sans doute pas de nous combler.

« Nous nous rendîmes au salon de jeu. Je ne fus pas peu surpris de voir M. Watson tirer de sa bourse une grosse somme en or, qu’il étala devant lui, à l’exemple des autres joueurs ; chacun d’eux s’imaginant, sans doute, que son enjeu avait, comme ces oiseaux dont on se sert pour en attraper d’autres, la vertu d’attirer à soi celui de ses voisins.

« Je ne vous peindrai pas toutes les vicissitudes dont je fus témoin, dans ce temple de la fortune. Des monts d’or s’aplanissaient subitement d’un côté de la table, et s’élevaient de l’autre, avec la même rapidité. En un moment, le riche devenait pauvre et le pauvre devenait riche. Un philosophe n’aurait pu trouver une meilleure école pour inspirer à ses disciples le mépris des richesses, ou du moins pour leur en prouver l’instabilité.

« Quant à moi, je fis d’abord un gain considérable, puis je finis par tout reperdre. Il en fut de même de M. Watson. Après une grande variété de chances, il se leva d’un air agité, déclara qu’il avait perdu cent guinées, et qu’il ne voulait plus jouer. Il vint ensuite me proposer de retourner à la taverne. Je le refusai net, ne voulant pas, lui dis-je, me mettre une seconde fois dans le même embarras, à présent surtout qu’il était aussi dépourvu d’argent que moi. « Bah ! dit-il, je viens d’emprunter deux guinées à un ami. En voici une que je vous donne. » Il me la mit dans la main, et je ne résistai plus à ses désirs.

« Je fus d’abord assez embarrassé de rentrer dans une maison, d’où nous étions sortis d’une manière si malhonnête ; mais je me sentis l’esprit tout-à-fait à l’aise, quand le garçon nous représenta, d’un ton poli, qu’il pensait que nous avions oublié d’acquitter une partie de notre écot. Je lui donnai aussitôt ma guinée, et lui dis de se payer lui-même, me résignant au reproche injuste dont il chargeait ma mémoire.

« M. Watson commanda le souper le plus extravagant du monde. Au lieu de simple clairet dont il se contentait ordinairement, il se fit servir le meilleur vin de Bourgogne.

« Nous fûmes bientôt rejoints par un certain nombre de nos compagnons de jeu. La plupart, comme je ne tardai pas à m’en convaincre, étaient moins attirés par l’envie de boire, que par la soif du gain ; car ils feignirent d’être incommodés, et refusèrent même un verre de vin, s’occupant uniquement à griser deux jeunes provinciaux qu’ils se proposaient de dépouiller ensuite : ce qu’ils firent avec une impitoyable cupidité. J’eus part au butin, sans être encore reçu membre de la compagnie.

« Il se passa à cette partie quelque chose d’étrange. La table, au commencement, était à moitié couverte d’or. Cet or disparut peu à peu, au point que lorsque les joueurs se séparèrent, le lendemain jour de dimanche, vers midi, à peine restait-il sur le tapis quelques guinées. Et cependant chacun, excepté moi, prétendait avoir perdu. Qu’était devenu l’argent ? On ne saurait le dire, à moins de supposer que le diable l’eût emporté. »

« C’est certainement ce qu’il fit, dit Partridge. Ne savez-vous pas, monsieur, que le diable peut emporter, sans être vu, tous les meubles d’une chambre, quand elle serait pleine de monde ? Je n’aurais pas été surpris qu’il eût emporté aussi cette troupe de mécréants, qui s’amusaient à jouer pendant le sermon. Je pourrais vous conter l’histoire d’un homme que le diable surprit couché avec la femme d’un autre, et qu’il emporta par le trou de la serrure. J’ai vu la maison où la chose est arrivée, et personne n’y a logé depuis trente ans. »

Jones, quoique un peu choqué de l’impertinence de Partridge, ne put s’empêcher de rire de sa simplicité. L’étranger en fit de même, et continua son histoire, comme on le verra au chapitre suivant.

CHAPITRE XIII.

Suite de l’histoire précédente.

« Mon camarade de collège venait de m’introduire sur un nouveau théâtre. Je fus bientôt lié avec toute la troupe des chevaliers d’industrie et initié à leurs secrets, je veux dire à ces grossiers artifices, au moyen desquels on trompe les gens simples et inexpérimentés ; car il est des tours subtils qui ne sont connus dans la bande, que d’un petit nombre de chefs. Je ne pouvais prétendre à l’honneur d’aller de pair avec eux. J’avais un penchant immodéré pour le vin, et la violence de mes passions m’empêchait de réussir dans un art, dont la pratique exige autant de sang-froid que celle de la plus austère philosophie.

« M. Watson, avec qui je vivais dans l’intimité, ne se livrait pas moins que moi à l’ivrognerie : de façon qu’au lieu de faire fortune, comme quelques-uns de ses confrères, il était alternativement riche et gueux, et rendait souvent au cabaret, à des amis qui l’enivraient, sans boire eux-mêmes, l’argent qu’il avait gagné au jeu à des dupes.

« Nous recourions sans cesse à de nouveaux expédients, pour nous procurer une chétive nourriture. Je n’en continuai pas moins ce métier deux années entières, pendant lesquelles j’éprouvai tous les caprices du sort ; tantôt au comble de la prospérité, tantôt dans l’abîme de la misère ; aujourd’hui savourant les mets les plus délicats, le lendemain réduit aux plus vils aliments ; souvent vêtu l’après-midi d’habits magnifiques, et le jour suivant forcé de les mettre en gage.

« Un soir que je revenais du jeu, sans un sou, j’entendis un grand tumulte, et je vis une nombreuse populace rassemblée dans la rue. N’ayant rien à craindre des filous, je me mêlai à la foule. J’appris qu’un homme venait d’être volé et fort maltraité par des bandits. Le blessé était couvert de sang, et avait peine à se soutenir sur ses jambes. Le désordre de ma vie, en étouffant dans mon cœur la probité et la honte, n’y avait pas éteint tout sentiment d’humanité. Je m’empressai d’offrir mes secours à l’inconnu. Il les accepta avec reconnaissance, se mit sous ma protection, et me pria de le mener à une taverne où il pût se procurer un chirurgien, étant, disait-il, très affaibli par la perte de son sang. Il paraissait heureux d’avoir rencontré quelqu’un dont l’habit annonçait un homme comme il faut ; car la multitude qui l’environnait, à en juger par l’extérieur, était peu propre à lui inspirer de la confiance.

« Je pris le blessé par le bras et le conduisis à la taverne la plus proche ; c’était celle qui nous servait de rendez-vous. Par bonheur, il s’y trouvait un chirurgien qui pansa sur-le-champ ses blessures, et j’eus la satisfaction de lui entendre dire qu’elles n’étaient pas mortelles.

« Après avoir rempli son ministère avec autant de dextérité que de promptitude, il demanda au blessé en quel endroit de la ville il demeurait ? Celui-ci répondit, qu’arrivé le matin même, il avait mis son cheval à une auberge, dans Piccadily, et qu’il y logeait aussi, n’ayant point de connaissances à Londres.

« Le chirurgien, dont le nom m’a échappé (je me souviens seulement qu’il commençait par un R), était un des premiers de sa profession, et chirurgien du roi. Il avait, en outre, un grand nombre de bonnes qualités. Sensible, bienfaisant, on le trouvait toujours prêt à secourir ses semblables. Il offrit sa voiture au blessé pour le ramener à son auberge, et lui dit en même temps à l’oreille, que s’il avait besoin d’argent, il se ferait un plaisir de lui en prêter.

« Le pauvre homme était, dans ce moment, hors d’état de le remercier d’une proposition si généreuse. Après m’avoir considéré attentivement pendant quelques minutes, il se laissa tomber sur sa chaise, en s’écriant d’une voix faible : « Ô mon fils ! mon fils ! » et il s’évanouit.

« La plupart des spectateurs attribuèrent cet accident à la grande quantité de sang qu’il avait perdue ; mais moi qui commençais à me remettre les traits de mon père, je fus confirmé dans mes doutes ; et, convaincu que c’était lui-même qui s’offrait à mes regards, je courus à lui, je le serrai contre mon cœur, et couvris de baisers son visage pâle et glacé. Je dois tirer ici le rideau sur une scène qu’il m’est impossible de décrire ; car si je ne perdis pas tout-à-fait connaissance, la surprise et l’effroi me causèrent un tel trouble, que je demeurai étranger à ce qui se passa autour de moi, jusqu’au moment où mon père, ayant repris ses sens, nous nous trouvâmes dans les bras l’un de l’autre, étroitement enlacés et confondant nos larmes.

« Cette scène fit une vive impression sur tous ceux qui en furent témoins. Mon père, aussi impatient que moi de se soustraire à leur curiosité, accepta le carrosse du chirurgien, et je le suivis à son auberge.

« Quand nous fûmes seuls, il me reprocha avec douceur d’avoir négligé si longtemps de lui écrire ; mais il ne me dit pas un mot du crime qui avait occasionné mon silence. Il m’apprit ensuite la mort de ma mère, et me pressa de revenir habiter auprès de lui. Je lui avais donné, disait-il, de si cruelles inquiétudes, qu’il ignorait s’il avait plus craint que souhaité de me perdre. Enfin, un gentilhomme de ses voisins, qui venait d’arracher son fils aux dangers de la capitale, l’avait instruit de ma demeure, et l’unique but de son voyage à Londres, était de me retirer du désordre où je vivais. Il rendait grâce au ciel d’avoir eu le bonheur de me retrouver, par un accident qui pouvait lui être bien funeste. Mon humanité, à laquelle il devait en partie son salut, lui inspirait plus de joie que n’aurait fait ma piété filiale, si j’avais su que l’objet de mes soins était mon propre père.

« Tant de bonté, dont je me sentais indigne, me pénétra jusqu’au fond de l’âme. Je lui promis de le suivre, dès qu’il serait en état de soutenir la fatigue du voyage. Ce fut peu de jours après, grâce au talent de l’excellent chirurgien qui pansa ses blessures. J’étais resté constamment près de lui. La veille de notre départ, je voulus prendre congé de mes intimes amis, et en particulier de M. Watson : celui-ci me dissuada d’aller m’enterrer vivant, par complaisance pour les caprices d’un vieux fou. Je résistai à ses instances, et je revis encore une fois le toit paternel. Mon père me pressa de songer au mariage ; mais mon inclination y était entièrement opposée. J’avais déjà connu l’amour. Peut-être n’ignorez-vous pas, jeune homme, les transports enivrants de cette passion, aussi tendre que violente. »

Ici le solitaire s’arrêta, et regarda fixement son hôte, qui avait changé plusieurs fois de couleur, dans l’espace d’une minute. Il n’eut pas l’air de s’en apercevoir, et continua ainsi :

« Étant pourvu maintenant de toutes les commodités de la vie, je me livrai de nouveau à l’étude, et avec plus d’ardeur que jamais. Les seuls auteurs, soit anciens, soit modernes, que je prisse plaisir à lire, étaient ceux qui traitent de la vraie philosophie, science qui n’est, pour les esprits superficiels, qu’un sujet de ridicule et de moquerie. Je dévorai les écrits d’Aristote et de Platon, et le reste de ces chefs-d’œuvre immortels que l’antique Grèce a légués au monde.

« Ces grands hommes ne m’enseignaient pas, il est vrai, l’art de parvenir au pouvoir, ou à la fortune, mais ils m’apprenaient l’art plus utile de mépriser les charmes trompeurs de l’un et de l’autre. Leur morale élève l’âme et l’affermit contre les coups de l’adversité. Elle n’inspire pas seulement à l’homme l’amour de la vertu, elle l’excite encore à la pratiquer, en lui montrant qu’il n’a point ici-bas de meilleur guide pour le conduire au bonheur, ou de plus sûr remède contre les maux qui l’assiègent de toutes parts.

« À cette étude j’en joignis une autre, au prix de laquelle toute la philosophie païenne n’est guère moins vaine qu’un songe, je veux dire celle des divines Écritures. C’est là qu’est déposé le précieux trésor des vérités éternelles que Dieu lui-même a daigné nous révéler, vérités beaucoup plus dignes de nos méditations que toutes les sciences mondaines, et à la hauteur desquelles l’esprit humain n’aurait pu s’élever, sans un secours surnaturel. Je commençais à regarder comme à peu près perdu, le temps que j’avais consacré à la lecture des sages du paganisme. Quelque douceur que l’on trouve à leurs leçons, de quelque utilité qu’elles soient pour nous diriger dans les voies de ce monde, quand on les compare aux préceptes des saintes Écritures, elles paraissent aussi frivoles que les règles établies par les enfants dans leurs jeux. La philosophie nous rend plus sages, le christianisme nous rend meilleurs ; la philosophie agrandit et fortifie l’âme, le christianisme la touche et l’adoucit. La première nous fait admirer des hommes, le second nous fait aimer du ciel ; celle-là nous assure un bonheur temporel, celui-ci, une félicité qui n’aura pas de fin… Mais je crains de vous ennuyer par mon verbiage. »

« Point du tout, monsieur, dit Partridge, Dieu nous garde de nous ennuyer de si bonnes choses ! »

« Je menais depuis environ quatre ans, poursuivit le solitaire, une vie délicieuse, libre de soins et d’affaires, et livré tout entier à la contemplation, quand je perdis le plus tendre des pères. Je l’aimais avec passion : aussi ma douleur fut-elle sans bornes. Plongé dans une sombre mélancolie, je renonçai pendant plusieurs mois aux livres et à l’étude. Le temps enfin, le meilleur médecin des peines de l’âme, apporta quelque remède à mon affliction. »

« Oui, dit Partridge, tempus edax rerum[86]. »

« Je repris alors, continua le vieillard, mes occupations favorites. Elles achevèrent ma guérison ; car l’étude de la philosophie et de la religion est aussi salutaire pour un esprit malade, que l’exercice pour un corps languissant et débile : elles lui donnent cette vigueur et cette fermeté d’âme qu’Horace attribue au sage :

Sans crainte et tout entier ramassé sur lui-même,

Tel qu’un globe parfait, que nulle aspérité

Sur un plan bien uni ne retient arrêté,

Il ne présente point de prise à la fortune[87].

« La mort de mon excellent père produisit dans ma situation un grand changement. Mon frère, devenu maître de la maison, avait un caractère et des goûts si opposés aux miens, que nous étions, l’un pour l’autre, la pire des sociétés. Ce qui mettait le comble au désagrément de nos relations journalières, c’était le défaut complet d’harmonie entre le peu d’amis que j’aimais à voir, et la nombreuse troupe de chasseurs qu’il invitait souvent à sa table. Ces rustres, non contents de fatiguer l’oreille des gens sensés par de bruyantes sottises, se plaisent encore à leur prodiguer l’insulte et le mépris. Mes amis et moi nous avions sans cesse à essuyer de leur part de sottes plaisanteries, sur notre manque d’intelligence des termes de la chasse. Les véritables savants pardonnent volontiers l’ignorance. Les petits esprits, infatués de leur habileté dans un art futile, sont pleins de dédain pour ceux qui ne le possèdent pas.

« Enfin je me séparai de mon frère. Les médecins m’envoyèrent aux eaux de Bath. La violence de ma douleur, jointe à une vie sédentaire, m’avait causé une espèce de paralysie, pour laquelle l’usage de ces eaux est regardé comme un remède presque souverain. Le lendemain de mon arrivée, j’allai me promener au bord de la rivière. Quoiqu’on ne fût encore qu’au printemps, le soleil avait déjà tant de force, qu’il m’obligea de me retirer sous l’ombrage de quelques saules, pour me défendre contre l’ardeur de ses rayons. À peine y étais-je assis, que j’entendis, de l’autre côté des arbres, un homme gémir et se plaindre amèrement. Tout-à-coup il s’écria avec une horrible imprécation : « C’en est fait, je n’y puis plus résister. » Et au même instant, il se jeta dans l’eau. Je me levai soudain, et m’élançai vers l’endroit d’où le cri était parti, en appelant au secours de toutes mes forces. Heureusement, un pécheur que des touffes de jonc fort élevées m’avaient empêché d’apercevoir, tendait ses filets un peu au-dessous de moi. Il accourut, et nous parvînmes, non sans péril, à tirer le malheureux hors de l’eau. Il ne donnait aucun signe de vie. Quelques personnes étant survenues, elles nous aidèrent à le tenir suspendu en l’air, par les talons. Il rendit une grande quantité d’eau, puis il commença à respirer, et à remuer un peu les bras et les jambes.

« Un apothicaire qui se trouvait présent, jugea que pour achever de le rappeler à la vie, il fallait le transporter sur-le-champ dans un lit bien chaud : ce qui fût exécuté. L’apothicaire et moi nous l’accompagnâmes. Ignorant son adresse nous le conduisions à une auberge, quand nous rencontrâmes une femme qui nous dit, en poussant un cri aigu, que cet infortuné logeait chez elle. Je le laissai alors entre les mains de l’apothicaire, qui en eut tous les soins convenables.

« Ayant appris le lendemain matin qu’il était parfaitement rétabli, j’allai le voir, avec l’intention de découvrir le motif qui l’avait porté à cet acte de désespoir, et de l’empêcher, s’il était possible, de le renouveler. Jugez de ma surprise, lorsqu’en entrant dans la chambre, je reconnus mon ancien ami Watson ! Je vous fais grâce des détails de notre première entrevue ; car je veux éviter, autant que je le puis, la prolixité. »

« Monsieur, dit Partridge, ne retranchez rien. Je meurs d’envie de savoir ce qui avait amené M. Watson à Bath.

– Soyez tranquille, repartit le vieillard, je n’omettrai rien d’essentiel. » Et il continua de raconter ce que nous continuerons d’écrire, après avoir pris et donné au lecteur un moment de repos.


CHAPITRE XIV.

L’homme de la montagne achève son histoire.

M. Watson, poursuivit le solitaire, m’avoua sans détour qu’une extrême détresse occasionnée par des revers de fortune, l’avait réduit à la nécessité de s’ôter la vie.

« Je combattis avec force la doctrine païenne, ou plutôt diabolique, qui autorise le suicide, et mis en usage tous les arguments les plus propres à faire impression sur son esprit ; mais, à mon grand regret, il en parut peu touché. Loin de montrer le moindre repentir, il me donna lieu de craindre qu’il ne fût prêt à reprendre et à exécuter sa criminelle résolution.

« Il me laissa parler tant que je voulus ; puis me regardant entre deux yeux, d’un air ironique : « Vous êtes bien changé, mon cher ami, me dit-il, depuis que nous ne nous sommes vus. Un évêque ne prêcherait pas mieux que vous, contre le suicide. Cependant, vous avez beau dire ; à moins que vous ne trouviez quelqu’un qui consente à me prêter cent guinées, il faut que je me pende, que je me noie, ou que je meure de faim ; et à mon avis, ce dernier genre de mort est le plus fâcheux des trois.

« Je lui répondis qu’effectivement j’étais bien changé, depuis notre séparation ; que j’avais eu le bonheur de reconnaître l’extravagance de ma conduite et de m’en repentir. Je l’exhortai à suivre mon exemple, et conclus en l’assurant, que s’il avait besoin de cent guinées pour arranger ses affaires, je les lui prêterais moi-même, à condition qu’il ne ferait plus dépendre son existence du caprice d’un dé.

« M. Watson, que la première partie de mon discours avait presque endormi, se réveilla en sursaut à la seconde. Il me serra la main avec transport, me fit mille remercîments, et jura que j’étais un véritable ami. Il ajouta, qu’il espérait que j’avais trop bonne opinion de lui, pour croire qu’après une expérience si funeste, il fût encore capable de mettre quelque confiance dans ces dés maudits, qui l’avaient tant de fois trompé. « Non, non, s’écria-t-il, que je sorte une bonne fois de l’abîme où la fortune m’a précipité ; et si jamais elle m’y replonge, je lui pardonne d’avance. »

« Je compris de reste sa pensée. « Monsieur Watson, lui dis-je d’un ton sérieux, il faut que vous songiez à embrasser un état qui vous donne de quoi subsister ; et si par votre changement de vie, vous m’offrez quelque garantie pour l’avenir, je vous procurerai volontiers les moyens de paraître honorablement dans le monde, en vous avançant une somme beaucoup plus considérable que celle dont vous m’avez parlé. Quant au jeu, outre que c’est une bassesse et un crime d’en faire profession, j’ai été à portée de voir que vous n’y étiez nullement propre ; croyez-moi, vous y serez toujours malheureux.

« C’est une chose étrange, répliqua Watson, que ni vous, ni aucun de mes amis ne vouliez m’accorder aucun talent dans ce genre. Je crois pourtant, sans vanité, être en état de tenir tête au plus habile d’entre vous. Consentez seulement à jouer contre moi toute votre fortune. Je ne vous demande que cela, et je vous laisse le choix du jeu, par-dessus le marché ; mais allons, mon cher enfant, avez-vous les cent guinées dans votre poche ?

« Je n’avais sur moi qu’un billet de banque de cinquante livres sterling. Je le lui donnai, en promettant de lui apporter le reste le lendemain matin ; et après quelques nouvelles remontrances, je le quittai.

« Je fus encore plus exact que je ne l’avais dit, car je revins chez lui le soir même. En entrant dans sa chambre, je le trouvai assis sur son lit, jouant aux cartes avec un garnement de notre ancienne société. Vous pouvez croire que cette rencontre ne me causa pas peu d’indignation. J’eus en outre le chagrin de voir passer mon billet entre les mains de son adversaire, qui ne lui rendit en échange que trente guinées.

« Dès que l’étranger fut sorti, Watson s’écria que ma présence le couvrait de confusion ; « mais, dit-il, la fortune me traite avec une telle rigueur, que je veux renoncer au jeu pour toujours. J’ai beaucoup réfléchi sur l’offre obligeante que vous m’avez faite, et il ne tiendra pas à moi que je ne m’en rende digne. »

« Quoique j’ajoutasse peu de foi à ses promesses, je ne me crus pas dispensé de remplir la mienne. Je lui remis le reste des cent guinées ; il m’en donna un reçu ; et cette vaine reconnaissance était tout ce que je comptais jamais avoir de lui, en retour de mon argent.

« Notre conversation fut interrompue par l’arrivée de l’apothicaire qui, le visage rayonnant de joie, et sans s’informer de la santé de son malade, nous annonça qu’une lettre qu’il venait de recevoir contenait de grandes nouvelles, dont le public serait bientôt instruit ; que le duc de Monmouth était débarqué dans l’ouest de l’Angleterre avec une puissante armée hollandaise, tandis qu’une autre flotte considérable croisait sur la côte de Norfolk, où elle devait jeter des troupes, pour opérer une diversion de ce côté, en faveur du duc.

« Cet apothicaire était un des grands politiques de son temps. Il préférait au meilleur malade la plus mauvaise gazette. Rien ne lui causait tant de joie que de recevoir quelque avis, avant le reste de la ville ; mais ses nouvelles se trouvaient rarement exactes, car il était d’une extrême crédulité, et bien des gens en abusaient pour l’attraper.

« C’est ce qui arriva en cette occasion. On sut bientôt que le duc de Monmouth était en effet débarqué, mais qu’il n’avait qu’une poignée de monde à sa suite. À l’égard de la diversion dans le Norfolk, elle était entièrement fausse. L’apothicaire nous eut à peine conté ses nouvelles, qu’oubliant son malade, il courut les répandre par toute la ville.

« Des événements publics de cette nature font taire généralement les intérêts particuliers. Notre entretien ne roula plus que sur la politique. Quant à moi, j’étais frappé depuis quelque temps des dangers que courait la religion protestante, sous un prince papiste ; et cette seule crainte justifiait à mes yeux l’insurrection qui éclatait ; car une triste expérience avait prouvé qu’il n’existe d’autre moyen de salut contre l’esprit persécuteur du papisme, armé du pouvoir, que de lui ravir le pouvoir même. Vous savez de quelle manière le roi Jacques se conduisit après la victoire, le peu de cas qu’il fit de sa parole royale, du serment de son sacre, ainsi que des droits et des libertés de son peuple. Malheureusement tous les bons Anglais ne surent pas prévoir d’abord un tel manquement de foi, et le duc de Monmouth n’obtint qu’un faible appui ; mais tous sentirent le mal quand ils en furent atteints, et se réunirent enfin pour chasser ce roi, à l’exclusion duquel un grand nombre d’entre nous s’était opposé avec tant de chaleur sous le règne de son frère, et pour qui nous montrions alors tant de zèle et d’affection. »

« Ce que vous dites, interrompit Jones, est très-vrai, et je me suis souvent étonné, comme du phénomène le plus surprenant qu’offre l’histoire, que sitôt après une épreuve qui détermina la nation entière à s’armer contre le roi Jacques, dans l’intérêt de la religion et de la liberté, il se soit trouvé un parti assez insensé pour désirer le rétablissement de sa famille sur le trône.

– Vous ne parlez pas sérieusement, répondit le vieillard. Un tel parti ne saurait exister. Quelque mauvaise opinion que j’aie des hommes, je ne les crois point capables de cet excès de folie. Je veux qu’un petit nombre de papistes enflammés d’un faux zèle, et animés par la voix de leurs prêtres, embrassent cette cause désespérée, et l’appellent une guerre sainte ; mais que des protestants, que des membres de l’église anglicane soient apostats et parjures à ce point, c’est ce qu’il m’est impossible d’admettre. Non, non, jeune homme, quoique étranger à ce qui s’est passé dans le monde depuis trente ans, je ne puis ajouter foi à une fable aussi absurde. Sans doute vous voulez vous jouer de mon ignorance.

– Eh ! se peut-il, répliqua Jones, que vous ayez vécu assez éloigné du commerce des hommes, pour ignorer que dans cet intervalle de temps il a éclaté en faveur du fils du roi Jacques deux rébellions, dont l’une déchire encore en ce moment le cœur du royaume ? »

À ces mots, le vieillard se leva brusquement, et du ton le plus solennel il adjura Jones, au nom de son Créateur, d’attester si ce qu’il venait de dire était véritable ? Jones l’affirma avec la même solennité. Le vieillard fit plusieurs fois le tour de sa chambre dans un profond silence, tantôt les larmes aux yeux, tantôt le rire sur les lèvres, puis tombant à genoux, il remercia le ciel à haute voix de l’avoir délivré de toute relation avec des êtres coupables de si monstrueuses extravagances. Quand cet emportement fut calmé, Jones lui rappela qu’il avait interrompu son histoire, et il la reprit en ces termes :

Comme à l’époque dont je parlais, l’espèce humaine n’était pas encore arrivée à cet excès de folie où elle est maintenant parvenue, et dont je ne me suis préservé qu’en vivant seul, éloigné de la contagion, il y eut un soulèvement considérable en faveur de Monmouth. Mes principes m’excitaient fortement à suivre son parti, je résolus d’aller le joindre. M. Watson prit la même détermination, par des motifs différents (car le désespoir d’un joueur peut, en certaines circonstances, égaler le zèle d’un patriote). Nous nous munîmes de tous les objets qui nous étaient nécessaires, et nous allâmes trouver le duc à Bridgewater.

« Le malheureux succès de cette entreprise vous est, je le suppose, connu comme à moi. J’échappai, avec M. Watson, du combat de Sedgemore, où je reçus une légère blessure. Nous fîmes ensemble près de quarante milles sur la route d’Exeter ; nous abandonnâmes ensuite nos chevaux, et marchant à travers champs, ou par des chemins détournés, nous arrivâmes à une cabane solitaire, habitée par une pauvre femme qui eut le plus grand soin de nous, et appliqua sur ma blessure un baume, auquel je dus une prompte guérison. »

« Monsieur, dit Partridge, où était, je vous prie, votre blessure ?

– Au bras, » répondit le vieillard, et il continua son récit.

« M. Watson me quitta le lendemain matin, sous prétexte d’aller chercher des vivres à la ville de Cullumpton ; mais, le dirai-je, et pourrez-vous le croire ? Ce Watson, mon ami, ou plutôt ce traître, cet infâme, me vendit à des soldats du roi Jacques, et me livra à son retour entre leurs mains.

« Les soldats, au nombre de six, s’emparèrent de moi, et se mirent en devoir de me conduire à la prison de Taunton. Cependant ni le malheur de ma situation présente, ni la crainte de l’avenir, ne remplissaient mon âme d’un sentiment aussi pénible que la compagnie de mon déloyal ami, qui, s’étant livré lui-même, était aussi traité en prisonnier, quoique beaucoup plus doucement que moi ; car il avait acheté d’avance sa grâce, au prix de mon sang. Il tâcha d’abord d’excuser sa trahison ; mais confondu par mes reproches, et accablé de mon juste mépris, il changea soudain de langage, me dénonça comme le plus fougueux et le plus perfide des rebelles, et m’accusa de l’avoir excité et en quelque sorte contraint à prendre les armes contre son gracieux et légitime souverain.

« Cet insigne mensonge (car il avait été réellement le plus ardent de nous deux), me piqua au vif, et me pénétra d’une indignation inexprimable. La fortune eut enfin pitié de mon triste sort. Un peu au-delà de Wellington, comme nous entrions dans un étroit défilé, les soldats, sur le faux avis de l’approche d’un détachement ennemi, prirent la fuite, et me laissèrent, ainsi qu’à mon odieux compagnon, la liberté d’en faire autant. Ce misérable s’éloigna de moi avec précipitation, et il fit bien. Tout désarmé que j’étais, j’aurais cherché à tirer vengeance de sa scélératesse.

« Devenu libre encore une fois, je m’enfonçai dans la campagne, et je marchai à l’aventure, évitant soigneusement les grandes routes, les villes, les villages, et jusqu’aux simples chaumières ; car je m’imaginais voir un traître dans chaque créature humaine que je rencontrais.

« Après avoir erré de la sorte pendant plusieurs jours, sans autre lit que la terre, sans autre nourriture que celle des animaux sauvages, j’arrivai dans ce lieu dont la solitude me plut. J’y fixai ma demeure. Je pris à mon service la mère de cette vieille femme, avec laquelle je demeurai caché jusqu’au moment ou la nouvelle de notre glorieuse révolution vint dissiper mes alarmes, et me permit de rentrer dans mes foyers. Je réglai à l’amiable mes affaires d’intérêt avec mon frère. Je lui abandonnai la totalité de mon bien, moyennant une somme de vingt mille livres sterling, et une rente viagère. Sa conduite dans cette dernière circonstance, comme dans les précédentes, fut celle d’un homme dur et intéressé. Je ne pouvais compter sur son amitié ; il ne faisait nul cas de la mienne. Je lui dis adieu, et à toutes mes connaissances ; et là finit, pour ainsi dire, l’histoire de ma vie. »

« Est-il possible, monsieur, dit Jones, que vous ayez eu le courage de rester ici depuis ce temps ?

– Oh non ! monsieur, répondit le vieillard, j’ai fait de grands voyages. Il y a peu de contrées de l’Europe que je n’aie parcourues.

– Après la peine que vous avez déjà prise, je n’ose, ajouta Jones, vous importuner par de nouvelles questions. Je serais pourtant fort curieux de connaître les excellentes observations qu’un homme de votre mérite n’a pu manquer de faire, dans un si long cours de voyages.

– Je tâcherai, répondit le vieillard, de vous satisfaire aussi sur ce point. »

Jones, par discrétion, voulut en vain l’engager à prendre un peu de repos. Le solitaire, pour répondre à son impatience et à celle de Partridge, continua son récit, comme on le verra dans le chapitre suivant.


CHAPITRE XV.

Description abrégée de l’Europe. Conversation curieuse entre Tom Jones et l’homme de la montagne.

« En Italie, les aubergistes sont taciturnes ; en France, ils sont d’humeur causeuse et cependant polis ; en Allemagne et en Hollande, ils sont généralement très-impertinents : quant à leur probité, je la crois partout la même. Comptez qu’un laquais de louage ne laissera échapper aucune occasion de vous tromper. Les postillons de tous les pays se ressemblent. Voilà, monsieur, à quoi se bornent les remarques que j’ai faites sur l’espèce humaine, dans mes voyages ; car ces individus sont les seuls avec qui j’aie conversé. Mon but, en parcourant le monde, était de me distraire par la vue de cette prodigieuse variété de sites pittoresques, de quadrupèdes, d’oiseaux, de poissons, d’insectes, de végétaux, dont Dieu s’est plu à enrichir les diverses parties du globe : spectacle plein de charme pour un esprit observateur, et qui démontre d’une manière admirable la puissance, la sagesse, et la bonté du Créateur. Un seul de ses ouvrages lui fait quelque déshonneur, c’est l’homme, et j’ai rompu, depuis longtemps, tout commerce avec lui. »

« Excusez-moi, monsieur, dit Jones, j’ai toujours cru qu’il y avait dans ce dernier ouvrage autant de variété, que dans le reste de la création. Sans parler de la différence des caractères, le climat et les mœurs doivent introduire une extrême diversité parmi les hommes.

– Une très-petite, monsieur, je vous assure. Ceux qui voyagent dans le dessein d’étudier les mœurs des hommes, pourraient s’épargner beaucoup de peine, en allant passer le carnaval à Venise. Ils y verraient d’un coup d’œil tout ce qu’on observe dans les différentes cours de l’Europe : la même hypocrisie, la même duplicité, en un mot les mêmes folies et les mêmes vices, sous divers costumes. Celui des Espagnols est plein de gravité, celui des Italiens éblouit par le clinquant. En France, un fripon est vêtu comme un petit-maître, dans le Nord, comme un gredin ; mais la nature humaine est partout la même, partout un objet digne d’horreur et de mépris.

« Quant à moi, j’ai passé par ces pays, comme on passe au milieu de la foule, à la porte d’un spectacle, jouant des coudes pour en sortir, tenant mon nez d’une main, et mes poches de l’autre, ne disant mot à personne, faisant mes remarques à la hâte, et je n’ai rien vu d’assez intéressant, pour me dédommager de la peine que m’a causée la compagnie des hommes.

– Parmi les peuples que vous avez visités, n’en est-il aucun, monsieur, qui vous ait moins déplu que les autres ?

– Oui, les Turcs m’ont paru beaucoup plus supportables que les chrétiens. Ils sont d’une grande taciturnité, et n’accablent point un étranger de questions. À la vérité, ils jurent contre lui de temps en temps, ils lui crachent au visage, quand ils le rencontrent dans la rue ; mais voilà tout. On peut vivre un siècle chez eux, sans entendre sortir de leurs bouches une douzaine de paroles. Je n’ai pas vu de peuple pour qui je n’aie conçu de l’aversion. Le ciel me préserve surtout des Français ! avec leur maudit babil, leur politesse affectée, leur empressement à faire comme ils disent, les honneurs de leur pays aux étrangers, ou plutôt leur besoin de briller et de plaire, ils sont si importuns, si fatigants, que j’aimerais mieux passer ma vie au milieu des Hottentots, que de remettre le pied à Paris. Ces Africains sont sales, il est vrai, mais leur saleté n’est qu’extérieure, au lieu qu’en France et dans d’autres pays que je ne veux pas nommer, elle est intérieure ; et cette dernière offense plus ma raison, que l’autre ne blesse mon odorat.

« J’ai fini, monsieur, l’histoire de ma vie ; car cette longue suite d’années que j’ai passées ici dans la retraite, ne renferme aucun événement important, et peut se considérer comme un jour. Je me suis fait, au sein de ce royaume populeux, une solitude plus profonde que celle de la Thébaïde. Ne possédant point de terres, aucun fermier, aucun intendant ne trouble mon repos. Ma rente m’est payée régulièrement ; et ce n’est que justice, puisqu’il s’en faut de beaucoup qu’elle égale la valeur du bien que j’ai cédé en échange. Je ne reçois point de visites. La vieille femme qui me sert, sait que sa place dépend de son zèle à m’épargner l’embarras d’acheter ce dont j’ai besoin, de son attention à écarter de ma demeure les indiscrets et les curieux, enfin de son exactitude à garder avec moi le silence. Je suis à peu près sûr de ne rencontrer personne, aux heures où je me promène. Quand par hasard quelques humains se sont trouvés sur mon passage, effrayés de la bizarrerie de mon accoutrement et de ma figure, ils m’ont fui comme un fantôme. Cependant ce qui est arrivé cette nuit me prouve, que même en ce désert, je ne suis point à l’abri de la méchanceté des hommes ; car sans votre secours, j’aurais été volé et très-probablement assassiné. »

Jones remercia l’étranger de sa complaisance, et témoigna quelque étonnement de ce qu’il avait pu supporter la monotonie d’une vie si solitaire. « J’ai peine à concevoir, monsieur, lui dit-il, comment vous avez fait pour remplir le vide de tant d’années.

– Je ne suis point surpris, répondit le vieillard, que la manière dont j’ai vécu ne présente que du vide, à un homme dont les pensées et les affections sont uniquement fixées sur les choses de ce monde ; mais il est une occupation capable d’absorber seule la vie entière. Quel temps peut suffire à la contemplation, au culte de l’être glorieux, infini, éternel, qui d’un mot a tiré l’univers du néant ? Parmi ses divins ouvrages, la terre où il nous a placés ne paraît qu’un point dans l’espace, quand on la compare aux innombrables flambeaux étincelant à la voûte du firmament, et destinés peut-être, comme autant de soleils, à éclairer d’autres systèmes de mondes. L’homme qu’une religieuse méditation élève jusqu’au trône de cette intelligence suprême, se plaindra-t-il de la durée des jours, des années, des siècles même ? Eh quoi ! de vains amusements, des intérêts frivoles emportent trop rapidement à notre gré les heures fugitives, et un esprit livré à l’observation des merveilles de la nature, trouverait la marche du temps trop lente ! Si le cours de la vie ne suffit pas à ce noble exercice de la pensée, tous les lieux du moins y sont propres. Sur quel objet de la création peut-on arrêter ses regards, qui ne porte l’empreinte de la puissance, de la sagesse, de la bonté de Dieu ? Faut-il, pour annoncer sa grandeur à l’univers, que le soleil, sortant des portes de l’Orient, colore de ses feux l’horizon ? Faut-il que les vents impétueux, échappés de leurs antres profonds, agitent la cime superbe des forêts ? ou que les nuages entr’ouverts répandent des torrents de pluie sur les plaines ? Non, le plus chétif insecte, le moindre brin d’herbe attestent également la puissance, la sagesse, la bonté du Créateur. L’homme seul, ce roi de la nature, le dernier, le plus sublime ouvrage sorti de ses mains, l’homme avili et dégradé par sa méchanceté, sa cruauté, son ingratitude, et sa perfidie, ferait presque révoquer en doute la bonté de son auteur. Comment imaginer en effet qu’un être bienfaisant ait pu former une créature si folle et si méprisable ? Et voilà le ridicule animal dont vous me plaignez d’être séparé, celui hors la société duquel la vie, à vous entendre, n’offre qu’ennui et que dégoût !

– Je souscris volontiers, monsieur, répondit Jones, à la première partie de votre discours ; mais l’horreur que vous exprimez, dans la seconde, pour le genre humain, me semble beaucoup trop générale. Si j’en crois ma faible expérience, vous tombez ici dans une erreur très-commune. Vous jugez le genre humain par ce qu’il renferme de plus vil et de plus corrompu, tandis que, suivant la remarque d’un excellent écrivain, on ne doit prendre pour type caractéristique d’une espèce, que les meilleurs et les plus parfaits individus de cette espèce. C’est une faute que commettent d’ordinaire ceux qui ont été victimes de leur imprudence dans le choix de leurs connaissances et de leurs amis. Deux ou trois traits de perfidie et de méchanceté, n’autorisent pas à vouer au mépris la nature humaine tout entière.

– Je parle, repartit le vieillard, d’après une cruelle expérience. Mon premier ami, ma première maîtresse, m’ont indignement trahi. Il n’a pas tenu à eux que je ne subisse une mort infâme.

– Oui, mais aussi quel ami et quelle maîtresse ! que pouviez-vous attendre de mieux, en conscience, d’un joueur et d’une prostituée ? Est-il raisonnable de juger des hommes par l’un, et des femmes par l’autre ? Autant vaudrait-il conclure des exhalaisons infectes de certains lieux, que l’air est un élément impur et malsain. Je n’ai vécu que peu de temps dans le monde, et pourtant j’ai connu des hommes faits pour inspirer le plus vif attachement, et des femmes dignes du plus tendre amour.

– Hélas ! jeune homme, vous n’avez vécu, dites-vous, que peu de temps dans le monde : et moi aussi, à votre âge, je pensais comme vous.

– Vous penseriez encore de même, si vous n’aviez été malheureux, j’oserai dire imprudent, dans la manière de placer vos affections. En admettant d’ailleurs que le monde fût encore plus dépravé qu’il ne l’est, rien ne justifierait l’amertume d’une satire aussi générale. Le hasard a souvent beaucoup de part à nos actions. L’homme qui fait le mal, n’est pas toujours un scélérat décidé. Enfin, il me semble que ceux-là seuls ont le droit de juger l’espèce humaine méchante et corrompue, qui trouvent au fond de leurs cœurs la preuve de sa dépravation : ce qu’on ne peut assurément soupçonner de vous.

– De tels hommes seront toujours les derniers à porter un pareil jugement. Un coquin ne s’avisera pas de vous signaler la perversité de l’espèce humaine, non plus qu’un voleur de grand chemin, de vous avertir qu’il y a des brigands sur la route. Ils vous engageraient par là à prendre des précautions, et nuiraient eux-mêmes à l’exécution de leurs desseins. Aussi, quoiqu’un coquin soit fort enclin à médire des individus, il ne se permet guère de réflexions injurieuses sur la nature humaine en général. » Le vieillard prononça ces derniers mots avec tant de chaleur, que Jones, désespérant de le convaincre et ne voulant pas l’offenser, garda le silence.

Les premiers rayons du jour commençaient à paraître. Jones demanda pardon au solitaire d’être resté si longtemps, et de l’avoir peut-être empêché de se reposer. Le vieillard lui répondit, que jamais il n’avait eu moins besoin de repos ; qu’il ne mettait point de différence entre le jour et la nuit, que même il avait coutume de consacrer celle-ci à la promenade et à la méditation, et l’autre au repos. « Cependant, ajouta-t-il, la matinée est délicieuse. Si vous pouvez vous passer encore quelque temps de nourriture et de sommeil, je me ferai un plaisir de vous montrer des points de vue d’une beauté admirable. »

Jones accepta volontiers sa proposition, et ils sortirent ensemble de la chaumière. Quant à Partridge, il s’était profondément endormi à la fin de l’histoire qu’on vient de lire. Sa curiosité une fois satisfaite, les réflexions philosophiques du vieillard ne purent le défendre contre les charmes du sommeil. Jones le laissa donc dormir ; et comme le lecteur a peut-être envie d’en faire autant, nous terminerons ici le huitième livre de notre histoire.


IX.

CONTENANT DOUZE HEURES.


CHAPITRE PREMIER.

Qualités requises pour écrire une histoire du genre de celle-ci.

En plaçant à la tête de chaque livre de cette histoire un chapitre préliminaire, nous avons voulu y appliquer une sorte de marque, ou d’empreinte, à l’aide de laquelle le lecteur le plus ordinaire pût distinguer un jour, dans ce genre de composition, le vrai du faux, et l’original de la copie. Il est à croire qu’une telle précaution deviendra bientôt indispensable ; car le succès que deux ou trois auteurs ont obtenu depuis peu, par des ouvrages de la nature de celui-ci, en encouragera probablement beaucoup d’autres à marcher sur leurs traces. Ainsi l’on verra éclore un essaim d’impertinentes nouvelles, et de romans monstrueux, qui ne serviront qu’à ruiner les libraires, à consumer vainement le temps du lecteur, à corrompre les mœurs, souvent même à répandre la médisance et la calomnie, et à noircir la réputation des meilleurs citoyens.

Nous ne doutons pas que l’ingénieux auteur du Spectateur n’ait été déterminé par les mêmes motifs que nous, à mettre des citations grecques ou latines au commencement de chacune de ses feuilles. Il voulut s’en servir comme d’une défense contre l’imitation de ces sots écrivains, qui n’ont pas plus de honte de se placer au rang des maîtres, que leur confrère de la fable n’en eut de braire sous la peau du lion.

Grâce à ces citations savantes, il devint impossible de l’imiter, sans avoir au moins quelque teinture des langues anciennes. Nous avons employé le même artifice pour écarter de notre route ces écrivains superficiels, incapables de réflexion, et dont le savoir ne saurait atteindre à la hauteur d’un essai de morale ou de philosophie.

Ce n’est pas que nous ayons l’intention d’insinuer que le plus grand mérite d’un ouvrage comme le nôtre, consiste dans les chapitres préliminaires ; mais on conçoit que les parties purement historiques offrent beaucoup plus de prise aux imitateurs, que celles qui se composent d’observations et de raisonnements. Nous, parlons ici d’imitateurs tels que Rowe l’était de Shakespeare, ou tels qu’au dire d’Horace, certains Romains l’étaient de Caton, en marchant comme lui les pieds nus, et en affectant un air austère.

Inventer des histoires intéressantes, et les bien raconter, ce sont deux talents fort rares : et pourtant nous avons vu peu d’écrivains qui n’eussent la prétention de les posséder l’un et l’autre. Si l’on examine les romans et les nouvelles dont le public est inondé, on se convaincra sans peine, que la plupart de leurs auteurs auraient été dans l’impuissance absolue de coudre ensemble une douzaine de phrases sur tout autre sujet. C’est principalement de l’historien et du biographe qu’on peut dire : scribimus in-docti, doctique passim[88]. En effet, toutes les sciences (la critique même) exigent un certain degré d’instruction. On pourrait peut-être excepter la poésie ; mais elle demande du nombre et de l’harmonie : au lieu que pour écrire des nouvelles et des romans, il ne faut que du papier, de l’encre, des plumes, et une main pour s’en servir. Telle est, ce semble, l’opinion des auteurs eux-mêmes, à en juger par leurs productions, et telle doit être aussi celle des lecteurs, si par hasard ils en trouvent.

De là vient le profond mépris du monde, toujours prêt à conclure du particulier au général, pour tout historien qui ne tire point ses matériaux d’actes authentiques. La crainte d’encourir ce mépris nous a fait éviter avec soin le titre de roman, qui, sans cela, aurait satisfait notre ambition, quoique celui d’histoire puisse très-bien convenir à une composition où les caractères, comme nous l’avons dit ailleurs, sont tous pris dans des archives d’une autorité incontestable, c’est-à-dire dans le grand livre de la nature. Notre ouvrage mérite certainement d’être distingué de ces productions que le spirituel Horace regarde comme le fruit d’une folle démangeaison d’écrire, ou plutôt d’un cerveau malade.

Mais sans parler du discrédit attaché à un genre de composition aussi utile qu’agréable, nous avons lieu de craindre qu’en encourageant de méchants écrivains, nous ne favorisions en eux une fécondité nuisible à la réputation d’un grand nombre de gens estimables ; car la plume d’un méchant écrivain, ainsi que la langue d’un sot, est parfois une arme offensive. Toutes deux peuvent également blesser la décence, et distiller le venin de la calomnie : et si l’opinion du poëte que nous venons de citer est vraie, faut-il s’étonner que des ouvrages puisés à une source impure, soient impurs eux-mêmes, et contagieux pour le lecteur ?

Afin de prévenir désormais ce monstrueux abus des lettres, du temps, et de la liberté de la presse, surtout dans un moment où le monde en est plus menacé que jamais, nous indiquerons ici les qualités que doit posséder, à un haut degré, l’historien qui veut peindre les mœurs.

La première est le génie. Sans lui, dit Horace, l’étude ne sert de rien. Par génie, nous entendons ces facultés de l’esprit qui nous rendent capables d’approfondir tous les objets que le ciel a mis à notre portée, et d’en saisir les différences caractéristiques : en d’autres termes, c’est l’invention et le jugement qu’on a coutume de désigner sous le nom collectif de génie, comme des dons de la nature que nous apportons en naissant. Il nous semble qu’on est souvent tombé, sur ce point, dans une grande erreur ; car par invention, on entend généralement une faculté créatrice : ce qui tendrait à prouver qu’aucun écrivain n’en est mieux pourvu que la plupart des romanciers ; tandis que l’invention, suivant la signification propre du mot, n’est, dans la réalité, que l’art de trouver, ou pour nous expliquer plus clairement, qu’une sagacité vive et profonde qui pénètre l’essence de tous les objets de nos méditations. Ce talent ne peut guère exister sans le concours du jugement. Comment se flatter d’avoir découvert la véritable essence de deux choses, à moins qu’on n’en discerne la différence ? Or, c’est là sans contredit l’œuvre du jugement : et cependant quelques hommes d’esprit prétendent, d’accord avec tous les sots du monde, qu’une même personne a rarement réuni ces deux qualités.

Mais leur réunion ne suffit pas encore : il faut y joindre une certaine étendue de savoir. Nous pourrions citer, à l’appui de notre opinion, l’autorité d’Horace et de beaucoup d’autres, pour peu qu’il fût nécessaire de prouver que des outils sont inutiles dans les mains d’un ouvrier, si l’art ne les a point façonnés, si la manière de s’en servir lui est inconnue, si la matière pour les employer lui manque. Voilà ce que procure le savoir. La nature ne nous donne que la capacité, ou pour suivre la métaphore, que les outils de notre profession. Le savoir doit les approprier à leur destination, en diriger l’emploi, et fournir au moins une partie des matériaux. On ne saurait se passer d’une connaissance raisonnable de l’histoire et des belles-lettres. Il serait aussi ridicule d’aspirer au titre d’historien, sans ce fonds d’érudition, que de vouloir bâtir une maison sans bois, ni briques, ni pierres, ni mortier. Homère et Milton, que nous rangerons parmi les historiens de notre classe, quoiqu’ils aient enrichi leurs ouvrages des ornements de la poésie, n’étaient étrangers à aucune des connaissances de leurs siècles.

Il est une autre sorte de science qui ne s’acquiert point par l’étude, mais dans le commerce du monde : science indispensable pour l’intelligence des différents caractères des hommes, et tout-à-fait ignorée de ces doctes pédants qui ont consumé leur vie entière à pâlir sur les livres, dans la poussière d’un collège. Malgré la peinture achevée que de grands écrivains ont faite de la nature humaine, le monde seul en offre une image réelle et complète. Cette vérité s’applique à toutes les branches de connaissances. La pratique de la médecine et de la jurisprudence ne s’apprend point dans les livres. Il faut que le fermier, le planteur, le jardinier, perfectionnent par l’expérience les leçons de la théorie. L’ingénieux Miller qui a si bien décrit les plantes, conseillerait lui-même à ses élèves d’aller les étudier sur le terrain. Quelle que soit la vivacité d’expression qui brille dans les pièces de Shakespeare, de Johnson, de Wycherly, ou d’Otway, il y a certains traits qui nous échappent à la lecture, et que nous fait sentir le jeu savant d’un Garrick[89], d’une Cibber, d’une Clive. Ainsi sur le théâtre du monde, les caractères se dessinent avec une force et une hardiesse que l’art ne peut rendre ; et si cela est vrai des tableaux pleins de chaleur et de vie peints d’après nature par les grands maîtres, que dire de ces pâles ébauches faites d’après les livres ? Ce ne sont que de faibles copies de copies, où l’on ne retrouve ni la précision, ni la verve des originaux.

Notre historien doit fréquenter toutes les classes de la société, sans distinction de rang, ni d’état. En effet, les mœurs du grand monde ne lui feront pas connaître celles du peuple, non plus que les mœurs du peuple ne l’instruiront de celles du grand monde. On aurait tort de croire qu’il lui suffise d’étudier une seule de ces deux classes, pour la bien peindre ; car les travers de l’une font ressortir ceux de l’autre. Ainsi les manières recherchées des grands paraissent plus frappantes et plus ridicules, opposées à la simplicité du peuple ; et de même la grossièreté du peuple contribue, par le contraste, à relever la politesse des grands. D’ailleurs, notre historien trouvera un avantage particulier à étendre le cercle de ses observations. La classe inférieure lui offrira des exemples d’honnêteté, de franchise, de candeur ; et la classe élevée, des modèles de bon goût, d’urbanité, et de cette délicatesse d’esprit qu’on rencontre rarement chez les personnes sans naissance et sans éducation.

Enfin, toutes les qualités que nous venons d’exiger de notre historien ne lui seront d’aucune utilité, si le ciel ne l’a doué d’un cœur sensible. L’auteur qui veut me faire pleurer, dit Horace, doit d’abord pleurer lui-même. Dans le fait, comment réussir à peindre un malheur qu’on ne sent pas ? Nul doute que les auteurs des scènes pathétiques qu’on applaudit au théâtre, ne les aient arrosées de leurs larmes, en les écrivant. Il en est de même du comique. Nous sommes convaincu que nous ne faisons jamais rire notre lecteur de si bon cœur, que quand nous avons ri avant lui ; à moins que par hasard, au lieu de rire avec nous, il ne soit tenté de rire à nos dépens, ce qui lui est peut-être arrivé dans quelques endroits de ce chapitre ; et cette crainte nous engage à le terminer ici.


CHAPITRE II.

Aventure surprenante qui arrive à M. Jones, dans sa promenade avec l’homme de la montagne.

L’aurore aux doigts de rose ouvrait les portes de l’orient ; en style prosaïque, le jour commençait à luire, quand M. Jones et le solitaire gravirent ensemble la montagne de Mazard, du haut de laquelle ils découvrirent une des plus admirables perspectives du monde. Nous essayerions d’en faire jouir aussi le lecteur, si nous n’étions arrêté par la crainte que notre description ne parût imparfaite aux personnes qui connaissent ce beau point de vue, et inintelligible à celles qui ne le connaissent pas.

Jones demeura quelque temps immobile, les yeux tournés vers le midi. Le vieillard lui demanda ce qu’il considérait avec tant d’attention. « Hélas ! monsieur, lui répondit-il en soupirant, je cherche à reconnaître la route qui m’a conduit en ces lieux. Ô ciel ! que Glocester est loin d’ici ! quel immense intervalle me sépare de mon pays !

– Et de celle, repartit le vieillard, que vous préférez à votre pays, si j’en juge par ce soupir. Je m’aperçois, jeune homme, que l’objet de vos pensées n’est pas à la portée de votre vue. Cependant vous me paraissez prendre plaisir à regarder du côté où vous l’avez laissé.

– Je vois, mon vieil ami, répondit Jones en souriant, que l’âge n’a pas effacé de votre souvenir les impressions de la jeunesse. Je l’avouerai, vous ne vous êtes point trompé dans vos conjectures. »

Ils dirigèrent alors leurs pas vers la partie de la montagne qui est située au nord-ouest, et domine un grand bois. Comme ils y arrivaient, ils entendirent à peu de distance, au-dessous d’eux, les cris aigus d’une femme. Jones prêta l’oreille un moment, puis, sans dire un mot a son compagnon (car le danger semblait éminent) il courut, ou plutôt il se laissa glisser jusqu’au bas de la montagne, et marcha droit au bois d’où partaient les cris.

À peine y fut-il entré qu’il vit (ô spectacle digne de pitié !) une femme demi-nue, entre les mains d’un brigand qui lui avait passé sa jarretière autour du cou, et s’efforçait de la pendre à un arbre. Les questions étaient superflues.

Jones, armé d’un simple bâton, tomba sur le brigand, et l’étendit à ses pieds avant qu’il pût se mettre en défense, avant même qu’il se doutât qu’on l’attaquait. Il ne cessa de le frapper, que quand la dame demanda grâce pour le misérable, en disant qu’elle se croyait assez vengée.

L’infortunée se jeta ensuite aux genoux de Jones, et lui prodigua les témoignages de la plus vive reconnaissance. Notre héros s’empressa de la relever. « Madame, lui dit-il, je me félicite de l’accident extraordinaire qui m’a conduit à votre secours, dans un lieu où vous ne deviez guère espérer de trouver un défenseur. Le ciel semble m’avoir destiné à être l’heureux instrument de votre délivrance.

– Oui, répondit-elle, je suis tentée de vous prendre pour un ange protecteur ; et, en vérité, vous me paraissez plus semblable à un ange qu’à un homme. »

Jones avait, en effet, une figure charmante. Si une taille noble, une agréable physionomie où brillaient la jeunesse, la fraîcheur, la santé, la force, le courage, et la bonté, peuvent donner à un homme l’apparence d’un ange, on la trouvait en lui.

La dame qu’il avait délivrée tenait beaucoup plus de l’humanité. Elle était de moyen âge, et faiblement pourvue d’attraits ; mais ses vêtements, déchirés jusqu’à la ceinture, laissaient voir une gorge faite au tour et d’une blancheur éclatante. Son libérateur en fut ébloui. Tous deux se considéraient en silence, lorsque le brigand étendu sur la terre, fit quelques mouvements. Jones prit la jarretière que ce scélérat avait destinée à un autre usage, et s’en servit pour lui lier les mains derrière le dos. Examinant alors ses traits, il découvrit avec un extrême étonnement, et peut-être avec assez de plaisir, que l’assassin était l’enseigne Northerton. Celui-ci, qui n’avait pas oublié non plus son ancien antagoniste, le reconnut dans l’instant où il reprit ses sens. Sa surprise égala celle de Jones ; mais nous pensons que sa joie ne fut pas la même.

Jones l’aida à se relever, et le regardant fixement : « Je pense, monsieur, lui dit-il, que vous ne vous attendiez plus à me rencontrer en ce monde ; de mon côté, j’avoue que je ne m’attendais pas davantage à vous trouver ici. La fortune, je le vois, a voulu nous réunir encore une fois, et me donner, à mon insu, une juste satisfaction de l’injure que j’ai reçue de vous.

– C’est vraiment agir avec loyauté, repartit Northerton, de tirer satisfaction de son ennemi, en le frappant par derrière. Je suis sans armes, et par conséquent hors d’état de vous rendre raison dans ce moment ; mais si vous avez du cœur, allons ensemble dans un lieu où il me soit possible de me procurer une épée, et vous verrez que je saurai me conduire en homme d’honneur.

– Il sied bien à un scélérat tel que vous, dit Jones, de s’arroger le titre d’homme d’honneur. Je ne perdrai pas le temps en vains discours ; la justice réclame votre châtiment, et elle sera satisfaite. » S’adressant ensuite à la dame, il lui demanda si elle était près de sa demeure, ou si elle connaissait quelqu’un dans le voisinage, qui pût lui prêter des habits décents, pour se présenter devant le juge de paix ?

Elle répondit qu’elle était tout-à-fait étrangère dans cette contrée. Jones, après un moment de réflexion, lui dit qu’il avait à quelques pas de là un ami qui les aiderait de ses conseils ; et déjà il s’étonnait de ne pas le voir paraître. Mais le bon solitaire, au départ de notre héros, s’était assis sur le sommet de la montagne, et, quoiqu’armé d’un fusil, il y attendait tranquillement l’issue de l’aventure.

Jones, à la sortie du bois, l’aperçut dans l’attitude que nous venons de décrire ; il gravit la montagne avec une vitesse surprenante, et l’eut bientôt rejoint.

Le vieillard lui conseilla de conduire la dame à Upton, qui était la ville la plus proche, et où elle trouverait tout ce dont elle aurait besoin. Jones le pria de lui en indiquer le chemin, et de l’enseigner aussi à Partridge ; puis il prit congé du vieillard, et se hâta de retourner auprès de la dame.

Notre héros, avant d’aller consulter l’homme de la montagne, s’était assuré que Northerton, de la façon dont il lui avait lié les mains, était incapable de rien entreprendre contre la malheureuse victime de sa cruauté. Il avait encore calculé, que ne s’éloignant pas hors de la portée de la voix, il pourrait, en cas de besoin, revenir à temps pour prévenir un malheur. Enfin, il avait menacé l’enseigne de l’étrangler de ses propres mains, s’il osait se permettre, envers la dame, le moindre outrage. Mais, par malheur, il oublia que si Northerton avait les mains liées, ses jambes étaient libres ; et il ne songea pas à lui défendre d’en faire usage. L’enseigne n’étant retenu, à cet égard, par aucun serment, crut pouvoir s’échapper sans manquer à l’honneur, et sans être obligé d’attendre une permission formelle. Il prit donc ses jambes à son cou et disparut dans l’épaisseur du bois. La dame, qui peut-être avait alors les yeux tournés vers son libérateur, ne s’aperçut pas de sa fuite, ou ne chercha point à s’y opposer. »

Jones, à son retour, la trouva seule. Il voulait courir après Northerton ; mais elle l’en empêcha, et le pria instamment de la conduire à la ville qu’on lui avait indiquée. « L’évasion de ce misérable, lui dit-elle, ne me fait aucune peine. La religion et la philosophie nous enseignent toutes deux le pardon des injures. Ce qui m’afflige, monsieur, c’est l’embarras que je vous cause. Ma nudité, d’ailleurs, m’oblige à baisser les yeux devant vous ; et sans le besoin que j’ai encore de votre protection, j’aimerais mieux aller seule. »

Jones lui offrît son habit. Elle le refusa, malgré ses vives instances ; non ignorons pour quel motif. Il la pria ensuite de bannir le sujet de son trouble. « Madame, lui dit-il, je n’ai rempli qu’un simple devoir, en vous défendant. Que votre pudeur se rassure aussi ; je marcherai le premier, de crainte de l’alarmer. Je ne voudrais pas que vous eussiez à vous plaindre de l’indiscrétion de mes regards, et je n’oserais répondre de pouvoir résister à la séduction de vos charmes. »

Notre héros et la dame sauvée par sa valeur se mirent en marche, dans le même, ordre que jadis Orphée et Eurydice. Nous ne croyons pas que la belle usa de ruse pour engager son protecteur à regarder derrière lui. Cependant, elle eut si souvent besoin de son secours, lorsqu’il se présenta des fossés et des barrières à franchir ; elle fit tant de faux pas, qu’il fut obligé de se retourner plus d’une fois, pendant le trajet. Quoi qu’il en soit, plus heureux que le chantre de Thrace, il parvint à conduire saine et sauve sa compagne, ou plutôt sa suivante, dans les murs de la fameuse ville d’Upton.


CHAPITRE III.

Arrivée de la dame à l’auberge. Description fidèle de la bataille d’Upton.

Quelque impatient que soit le lecteur d’apprendre le nom de l’inconnue, et de savoir comment elle était tombée entre les mains de M. Northerton, nous le prions de suspendre sa curiosité : de bonnes raisons, qu’il devinera peut-être par la suite, nous obligent de tarder un peu à la satisfaire.

M. Jones et sa compagne, en arrivant à Upton, entrèrent dans l’auberge qu’ils jugèrent la plus apparente. Jones demanda une chambre au premier étage ; et déjà il montait l’escalier, quand l’hôte saisit par le bras la belle échevelée, qui suivait de près son libérateur, et l’apostropha en ces termes : « Où allez-vous donc, ma mie ? restez en bas, s’il vous plaît. Sachez qu’on ne reçoit pas ici de princesse vêtue comme vous. » Mais Jones, au même instant, lui criant d’une voix de tonnerre : « Laissez monter cette dame », le bonhomme effrayé lâcha prise, et la dame gagna la chambre le plus vite qu’elle put.

Jones, après l’avoir félicitée d’être enfin parvenue en lieu de sûreté, lui dit qu’il allait s’occuper des moyens de lui procurer les vêtements dont elle avait besoin. Elle l’assura de sa reconnaissance, et témoigna un vif désir de le voir bientôt de retour, pour lui réitérer ses remercîments. Pendant ce court entretien, elle couvrait de son mieux, avec ses bras, son sein d’albâtre, sur lequel Jones ne put s’empêcher de jeter furtivement un regard, ou deux, malgré son extrême attention à éviter de lui déplaire.

Le hasard avait conduit nos voyageurs dans une hôtellerie bien famée, où les dames irlandaises de vertu rigide, et beaucoup de sages demoiselles du nord de l’Angleterre, s’arrêtaient ordinairement, en allant à Bath. L’hôtesse n’avait donc garde de souffrir sous son toit l’apparence même d’un mauvais commerce ; car telle est la nature contagieuse du scandale, qu’il souille le lieu même qui en est le théâtre, et discrédite la maison où on le tolère.

Ce n’est pas que nous voulions insinuer, qu’il soit possible de maintenir dans une auberge ouverte à tout le monde, cette chasteté rigoureuse qui s’observait dans le temple de Vesta. Notre bonne hôtesse n’espérait pas du ciel une si grande faveur ; et aucune des dames dont nous venons de parler, ni toute autre de mœurs les plus austères, n’auraient pu attendre, ou demander rien de semblable. Mais bannir de chez soi le grossier libertinage, en chasser les prostituées vêtues de haillons, c’est ce que chacun peut faire ; c’est aussi ce que faisait exactement l’hôtesse, et ce qu’avaient droit d’exiger d’elle les respectables voyageuses qui descendaient dans sa maison, avec les livrées de l’opulence.

Or, on pouvait soupçonner, sans manquer de charité, qu’il existait entre M. Jones et sa compagne déguenillée, certaines relations qui, bien que souffertes dans quelques pays de la chrétienté, favorisées dans d’autres, et usitées dans tous, n’en sont pas moins aussi expressément défendues par la religion qu’on y professe, que le vol et l’assassinat. L’hôtesse, en conséquence, ne fut pas plus tôt instruite de leur arrivée, qu’elle songea au moyen le plus prompt de les expulser de sa maison. Dans ce dessein, elle saisit le long instrument dont sa servante faisait usage pour détruire les travaux de l’industrieuse araignée : en termes vulgaires, elle s’arma d’un manche à balai, et elle allait sortir de sa cuisine, quand Jones l’aborda en lui demandant une robe et d’autres vêtements, pour la dame à demi nue logée au premier étage.

Il n’y a rien de plus propre à aigrir l’humeur, rien de plus contraire à l’exercice de cette vertu cardinale, connue sous le nom de patience, que la demande d’un service extraordinaire, en faveur d’une personne contre laquelle on est enflammé de courroux. Aussi, Shakespeare, ce peintre fidèle de la nature, pour exciter la jalousie d’Othello, et pousser sa rage au dernier degré de la démence, introduit-il sur la scène Desdemona, sollicitant auprès de son époux la grâce de Cassio ; et nous voyons l’infortuné Maure, moins capable de commander à sa passion, dans cette circonstance, que lorsqu’il reconnaît plus tard, entre les mains de son rival prétendu, le riche présent qu’il avait fait à Desdemona. La vérité est que nous regardons ces démarches intempestives, comme une insulte à notre intelligence ; et c’est un tort que l’orgueil humain ne pardonne point.

L’hôtesse, assez bonne femme d’ailleurs, avait apparemment dans le cœur un peu de cet orgueil ; car à peine Jones eût-il achevé sa requête, qu’elle l’attaqua avec une arme qui, sans être ni longue, ni dure, ni aiguë, ni meurtrière, n’a pas laissé d’inspirer un grand effroi à beaucoup de sages, et même à beaucoup de braves ; au point que tel, qui avait affronté la bouche d’un canon chargé à mitraille, a pâli devant celle où s’agitait cette arme redoutable, et plutôt que de s’exposer à ses coups, s’est résigné à faire aux yeux de ses amis, une humble et piteuse figure.

À dire vrai, nous craignons que M. Jones ne fût de ce tempérament. Quoique attaqué et fort maltraité par l’arme susdite, loin d’essayer la moindre résistance, il supplia lâchement son ennemie de lui accorder une trêve : en bon Français, il conjura l’hôtesse de l’écouter. Mais avant qu’il pût obtenir d’elle une réponse, l’hôte se mêla de la querelle, et embrassa le parti qui semblait avoir le moins besoin de secours.

Certains héros se déterminent à chercher, ou à éviter le combat, d’après le caractère et la conduite de leurs adversaires. On dit, dans ce cas, qu’ils connaissent leur homme. Jones, à ce qu’il paraît, connaissait sa femme. Après avoir montré tant de soumission pour l’hôtesse, il prit feu à la première provocation de l’hôte, et lui ordonna de se taire, sous peine d’être châtié de son insolence. Il ne le menaça de rien moins, que de le jeter, en guise de bûche, dans le feu de sa cuisine.

« Demandez d’abord à Dieu de vous en donner la force, répliqua l’hôte avec une fureur mêlée de mépris. Je vaux mieux que vous, oui, mieux que vous, et de toute façon. » Il accompagna cette bravade d’une demi-douzaine d’imprécations contre la dame logée au premier étage. Comme il proférait la dernière, Jones lui assena un violent coup de bâton sur les épaules.

On ne saurait dire lequel, de l’hôte ou de l’hôtesse, fut le plus prompt à la riposte. Le premier, à défaut d’autre arme, se servit de son poing ; la seconde leva son manche à balai, et visant à la tête de Jones, elle aurait probablement mis fin sur-le-champ au combat, et aux jours de notre héros, si la chute du fatal instrument n’eût été arrêtée, non par l’intervention miraculeuse d’une divinité païenne, mais par un incident aussi heureux que naturel, c’est-à-dire, par l’arrivée de Partridge qui entrait en ce moment dans l’hôtellerie (car la peur lui avait donné des ailes), et qui, voyant le péril que courait son maître, ou son compagnon, comme on voudra l’appeler, prévint une tragique catastrophe, en retenant le bras de l’hôtesse.

Celle-ci aperçut bientôt l’obstacle qui entravait sa vengeance. Trop faible pour dégager son bras des mains de Partridge, elle lâcha le balai, et laissant à son mari le soin de punir Jones, elle se jeta avec furie sur le nouveau venu, qui s’était déjà fait assez connaître, en criant : « Ventrebleu ! voulez-vous tuer mon ami ? ».

Partridge, quoique d’un naturel très-pacifique, ne voulut pas rester spectateur oisif du combat que soutenait son compagnon. L’adversaire qui lui était échue en partage, lui inspirait d’ailleurs peu de crainte. Il rendit donc à l’hôtesse ses coups, à mesure qu’il les recevait ; l’action était également vive de part et d’autre, et l’on ne pouvait en prévoir l’issue, lorsque la dame demi-nue, qui avait entendu du haut de l’escalier le dialogue précurseur du combat, descendit précipitamment, et sans considérer qu’il était peu généreux de se mettre deux contre un, tomba sur la pauvre femme qui était aux prises avec Partridge. Ce vaillant champion, encouragé par un renfort inattendu, redoubla ses efforts, au lieu de les ralentir.

Nos voyageurs auraient fini par triompher (car les plus braves troupes sont forcées de céder au nombre), si la servante Susanne ne fût venue, par bonheur, au secours de sa maîtresse. Cette Susanne savait se servir de ses deux mains, aussi bien qu’aucune fille du pays. Elle aurait tenu tête à la fameuse Thalestris elle-même, ou à la plus valeureuse de ses amazones. Sa constitution mâle et robuste la rendait propre au violent exercice du pugilat. Elle avait les bras et les mains taillés de façon à porter des coups redoutables, tandis que son visage semblait fait exprès pour en recevoir presque impunément. Son nez aplati n’était visible que de face. Le poing le plus vigoureux aurait eu peine à entamer la dure épaisseur de ses lèvres. Enfin, les pommettes de ses joues s’élevaient comme deux bastions, destinés par la nature à défendre ses yeux de toute atteinte, dans ces sortes de combats, qui étaient aussi conformes à son goût qu’à ses qualités physiques.

Cette charmante créature, en arrivant sur le champ de bataille, se porta vers l’aile où sa maîtresse était engagée dans une lutte si inégale, contre deux adversaires de sexe différent. Elle provoqua Partridge, qui accepta le défi, et à l’instant commença entre eux le combat le plus acharné.

Alors les chiens de Bellone, affranchis de leurs chaînes, léchaient d’avance leurs lèvres altérées de carnage ; la Victoire, aux ailes dorées, planait incertaine dans les airs ; la Fortune, tenant en main ses balances, pesait d’un côté les destinées de Jones, de sa compagne, et de Partridge, de l’autre celles de l’hôte, de sa femme, et de la servante, et les bassins demeuraient dans un parfait équilibre. Tout-à-coup un heureux incident termina cette scène sanglante, où la moitié des acteurs avait déjà pris, à leur gré, assez de part. Ce fut l’arrivée d’un carrosse à quatre chevaux. L’hôte et l’hôtesse cessèrent aussitôt de combattre, et obtinrent de leurs antagonistes qu’ils en fissent autant. Susanne seule ne put se résoudre à lâcher si vite le bon Partridge, qu’elle avait renversé. Notre amazone, assise à califourchon sur son ennemi, le souffletait vigoureusement des deux mains, sans pitié pour le malheureux qui lui demandait quartier, et criait de toutes ses forces qu’elle l’assassinait.

Jones, débarrassé de l’hôte, vola au secours de son compagnon, qu’il arracha avec peine des griffes de l’enragée servante. Partridge ne s’aperçut pas tout de suite de sa délivrance. Étendu sur le carreau, il continuait à garantir sa face avec ses mains, et à hurler d’une manière pitoyable. Jones le força enfin de lever les yeux, et de se convaincre que le combat était terminé.

L’hôte, sorti de la mêlée sans blessure apparente, et l’hôtesse, couvrant de son mouchoir sa figure tout égratignée, coururent ensemble au-devant du carrosse. Une jeune dame en descendit avec sa suivante. L’hôtesse s’empressa de les conduire dans la meilleure chambre de son auberge, qui était celle où M. Jones avait déposé sa belle conquête. Pour s’y rendre, elles furent obligées de traverser le champ de bataille : ce qu’elles firent à la hâte, et en baissant leurs voiles dans la crainte d’être reconnues. C’était une précaution fort inutile. La nouvelle Hélène, cause infortunée de la querelle, ne songeait elle-même qu’à se dérober aux regards, et Jones s’occupait uniquement à sauver Partridge de la furie de Susanne. Il eut le bonheur d’en venir à bout. Le pédagogue remis en liberté, alla se laver le visage à la pompe, pour arrêter le sang qui coulait à gros bouillons de son nez.


CHAPITRE IV.

Un homme de guerre termine les hostilités, par un traité de paix solide et durable entre toutes les parties.

Une escouade de fusiliers chargée de la conduite d’un déserteur, arriva en ce moment dans l’auberge. Le sergent qui la commandait s’enquit du principal magistrat de la ville. Ayant su de l’hôte que c’était lui-même, il lui demanda des billets de logement pour sa troupe, et un pot de bière, et s’étendit devant le feu de la cuisine, en se plaignant de la rigueur du froid.

M. Jones tâchait alors de consoler la dame affligée, qui, assise auprès d’une table, la tête appuyée sur son bras, déplorait son infortune. Pour rassurer nos belles lectrices sur une circonstance aussi délicate, nous leur dirons, que la dame, avant de quitter sa chambre, s’était enveloppée soigneusement d’une taie d’oreiller qu’elle y avait trouvée : de façon que sa pudeur n’avait rien à souffrir des regards de tant d’hommes réunis en sa présence.

Un des soldats s’approcha du sergent, et lui dit à l’oreille quelques mots qui l’engagèrent à fixer ses regards sur l’inconnue. Il la considéra pendant près d’une minute, puis s’avançant vers elle : « Excusez-moi, madame ! s’écria-t-il, je ne me trompe pas, vous êtes bien la femme du capitaine Waters ? »

La pauvre dame qui, dans sa détresse, n’avait osé envisager personne, n’eut pas plus tôt levé les yeux sur le sergent, qu’elle le reconnut. « Vous avez raison, lui répondit-elle en l’appelant par son nom, je suis l’infortunée dont vous parlez. Mais je m’étonne que qui que ce soit ait pu me reconnaître sous ce déguisement. »

Le sergent repartit qu’il était très-surpris de la voir ainsi vêtue, et qu’il craignait qu’elle n’eût éprouvé quelque accident fâcheux.

« Il m’en est arrivé un, reprit la dame, qui a failli m’être funeste. Si j’existe encore, c’est à monsieur (montrant Jones) que je dois la vie.

– Quoi que ce gentilhomme ait fait pour vous, répliqua le sergent, je suis sûr que le capitaine l’en récompensera bien. Disposez de moi, madame, je m’estimerai heureux de pouvoir vous être utile, et tout le monde aurait le même empressement à vous servir : car on connaît la générosité du capitaine. »

L’hôtesse, qui avait entendu ce dialogue du haut des degrés, descendit précipitamment, et courut demander pardon à mistress Waters de l’injure qu’elle lui avait faite, la priant de l’imputer à l’ignorance où elle était de sa qualité. « Bon Dieu, madame ! dit-elle, comment aurais-je pu reconnaître, dans un pareil désordre, une personne de votre rang ? Si j’avais soupçonné qui vous étiez, je me serais plutôt brûlé la langue, que de dire ce que j’ai dit. J’espère que madame voudra bien me pardonner, et accepter une de mes robes, en attendant qu’elle puisse se procurer les siennes.

– Taisez-vous, insolente, répondit mistress Waters, pensez-vous que je me soucie des propos d’une créature telle que vous ? Je m’étonne qu’après ce qui s’est passé, vous ayez l’audace de me faire une pareille proposition. Apprenez, misérable, que j’ai l’âme trop fière pour me vêtir de vos guenilles. »

Ici Jones intervint, et pria mistress Waters de pardonner à l’hôtesse, et d’accepter sa robe. « Il faut avouer, dit-il, que nous avions, à notre arrivée, l’air un peu suspect. Je suis convaincu que la conduite de cette brave femme ne doit s’attribuer, comme elle l’assure, qu’au désir de conserver la bonne réputation de son auberge.

– C’est cela même, repartit l’hôtesse, monsieur parle en gentilhomme, et je vois clairement qu’il en est un. Il n’y a pas sur toute la route une maison mieux famée que la mienne. Je puis me vanter qu’elle est fréquentée par la première noblesse de l’Angleterre et de l’Irlande. Personne au monde n’oserait me démentir. Je le répète, si j’avais su qui était madame, je me serais plutôt brûlé la langue que de lui faire un affront. Mais en vérité, dans une maison où les gens de qualité viennent loger et dépenser leur argent, je ne voudrais pas qu’ils fussent scandalisés par la rencontre d’un tas de gueuses, qui laissent partout après elles moins d’espèces que de vermine. Ces drôlesses-là ne m’inspirent nulle pitié. C’est une folie de les ménager. Si nos juges de paix faisaient leur devoir, on les chasserait toutes du royaume à coups de fouet. Elles ne méritent pas d’autre traitement. Quant à madame, je suis désolée du malheur qu’elle a éprouvé ; et si elle daigne consentir à mettre une de mes robes, en attendant qu’elle puisse se procurer les siennes, la meilleure de celles que je possède est à son service. »

Nous ne saurions dire ce qui fit le plus d’impression sur mistress Waters, du froid, de la honte, ou des instances de M. Jones. Quoi qu’il en soit, elle se laissa fléchir par les supplications de l’hôtesse, et se retira avec elle, pour s’habiller d’une manière décente.

L’hôte se préparait aussi à faire à Jones un petit compliment ; mais le jeune homme eut la générosité de le prévenir. Il lui serra la main, et l’assura d’un entier oubli du passé. « Si vous êtes satisfait, mon brave ami, lui dit-il, je vous jure que je le suis pareillement. » L’hôte, en un sens, avait plus sujet que Jones d’être satisfait ; car la balance des coups était tout en sa faveur : c’est-à dire qu’il en avait beaucoup reçu et peu donné.

Partridge, que nous avons laissé occupé à étancher le sang qui ruisselait de son nez, rentra dans la cuisine au moment où son maître et l’aubergiste se serraient la main. Comme il était ennemi des querelles sérieuses, il fut charmé de ce signe de réconciliation ; et quoique son visage portât des marques du poing, et surtout des ongles de Susanne, il aima mieux s’en tenir au bénéfice du premier combat, que de courir la chance d’un second.

La belliqueuse Susanne se contenta aussi de sa victoire, malgré le dépit qu’elle éprouvait d’avoir eu un œil poché, au commencement du combat. Il se conclut un traité entre elle et Partridge, et ces mêmes mains qui avaient été des instruments de guerre, devinrent alors les médiatrices de la paix.

Le calme fut ainsi rétabli dans l’auberge. Le sergent, contre les principes ordinaires de sa profession, en témoigna tout haut son contentement. « À la bonne heure, dit-il, voilà ce qui s’appelle agir en braves gens. Dieu me damne, je hais à mort ceux qui s’en veulent encore après s’être battus. Lorsque deux amis prennent querelle, ils n’ont qu’une chose à faire, c’est de vider leur différent honnêtement et d’une manière amicale, comme qui dirait à coups de poings, d’épée, ou de pistolet, selon leur goût : puis tout doit être fini entre eux. Pour moi, le diable m’emporte si j’aime jamais mieux mon ami, que quand je me suis battu avec lui. Garder rancune est moins d’un Anglais que d’un Français. »

Il proposa une libation, observant que c’était une cérémonie indispensable et usitée de temps immémorial, dans tous les traités de cette espèce. Le lecteur en conclura peut-être qu’il avait une connaissance profonde des anciens auteurs. Quoique la chose soit très-vraisemblable, nous n’oserions l’affirmer, attendu qu’il n’allégua aucune preuve historique. On doit croire pourtant qu’il fondait son assertion sur des autorités fort respectables, car il l’appuya d’un grand nombre de serments énergiques.

Jones approuva la proposition du docte sergent, et fit apporter sur-le-champ un bowl, ou plutôt un grand vase, rempli de la liqueur employée en pareille occasion. Ayant mis sa main droite dans celle de l’hôte, il saisit le vase de la gauche, prononça les paroles d’usage, et fit le premier sa libation. Toute la compagnie imita son exemple. Nous ne nous amuserons point à décrire une cérémonie assez semblable à celle dont on trouve tant de détails dans les auteurs anciens et dans leurs modernes traducteurs. Elle n’en différa qu’en deux points. D’abord, il n’y eut de liqueur versée que dans le gosier des buveurs. En second lieu, le sergent, qui faisait l’office de prêtre, but le dernier ; mais, fidèle à l’antique coutume, il but beaucoup plus que le reste de la compagnie, et ne contribua à la libation que par son zèle à la rendre plus abondante.

On se rangea ensuite autour du feu de la cuisine. La gaîté devint générale. Partridge oubliant la honte de sa défaite, convertit sa faim en soif, et fit mille contes plaisants. Il faut toutefois quitter un moment ce cercle joyeux, et suivre M. Jones dans l’appartement de mistress Waters, où le dîner qu’il avait commandé était servi. Ce dîner n’avait pas exigé grande façon. Il était préparé depuis trois jours, le cuisinier n’eut que la peine de le réchauffer.


CHAPITRE V.

Apologie des héros qui ont bon appétit. Description d’un combat amoureux.

Les héros, malgré la haute opinion que la flatterie leur inspire de leur mérite, ou que le monde en peut concevoir, tiennent beaucoup plus de l’homme que de la divinité. Chez eux, quelque élevée que soit l’âme, le corps (qui dans un grand nombre forme la partie principale) est sujet aux infirmités les plus fâcheuses, et aux plus vils besoins. Parmi ces derniers, celui de manger, que des sages ont considéré comme infiniment grossier et contraire à la dignité philosophique, doit être satisfait, jusqu’à un certain point, par tous les princes, les héros, et les philosophes du monde. Quelquefois même la nature bizarre y soumet plus impérieusement ces êtres privilégiés, que les gens de la lie du peuple.

À dire vrai, comme aucun habitant, connu de ce globe n’est au-dessus de l’homme, aucun ne doit se tenir humilié d’obéir à ce qui est pour l’homme une loi de nécessité ; mais quand les grands personnages dont nous venons de parler, prétendent réserver pour eux seuls la faculté de satisfaire les vils besoins de la nature, quand, par exemple, à force de thésauriser, ou de détruire, ils semblent vouloir ravir aux autres jusqu’à l’aliment de la vie, alors ils deviennent, à juste titre, un objet de mépris et d’exécration.

Après ce court préambule, nous ne craindrons pas d’avilir notre héros, en faisant mention de l’ardeur immodérée avec laquelle il assouvit sa faim. Il est permis de douter qu’Ulysse lui-même, le plus vorace (soit dit en passant) des héros de l’Odyssée, ce poëme où l’on mange tant, ait jamais montré un si violent appétit. Trois livres au moins d’une viande rôtie qui faisait naguère partie d’un bœuf, eurent l’honneur de devenir partie intégrante de l’individu de M. Jones.

Nous avons cru devoir rapporter cette circonstance, qui sert à expliquer la froideur momentanée de M. Jones pour sa belle compagne. Celle-ci mangea fort peu. Elle était occupée de soins bien différents. Jones ne s’en aperçut qu’après, avoir complètement satisfait la faim que lui avait causée un jeûne de vingt-quatre heures. Mais le dîner fini, son attention se porta sur d’autres objets, dans le détail desquels nous allons entrer.

Notre héros, dont nous n’avons fait jusqu’ici qu’ébaucher le portrait, se distinguait de tous les jeunes gens de son âge par sa bonne grâce. Son visage, où se peignait la santé, portait l’empreinte de la douceur et de la sensibilité. C’était là le caractère distinctif de sa physionomie. Un observateur vulgaire pouvait n’être pas frappé de l’esprit et du feu qui, brillaient dans ses regards. Tout le monde y lisait d’abord la bonté de son cœur.

Cette figure si douce, un teint trop délicat pour un homme, et une extrême finesse de traits, lui auraient peut-être donné l’air un peu efféminé, sans la mâle vigueur de ses formes. À la beauté d’Adonis, il joignait la force d’Hercule. Il était d’ailleurs vif, aimable, et doué d’un enjouement qui animait toutes les conversations où il prenait part.

Ami lecteur, considère les agréments réunis dans la personne de notre héros, songe aux obligations récentes que lui avait mistress Waters, et tu conviendras qu’il y aurait de ta part plus de rigueur, que de justice, à prendre une mauvaise opinion d’elle, parce qu’elle en prit une très-bonne de lui.

Au reste, dût-on la blâmer, nous sommes obligé de rapporter les faits, sans y rien changer. Mistress Waters avait conçu non-seulement une grande estime, mais encore une vive tendresse pour notre héros. Parlons franchement, elle aimait, suivant la commune acception de ce mot, qu’on applique indistinctement à tous les objets de nos goûts, de nos désirs, de nos passions, de nos appétits sensuels, et qui ne signifie que la préférence donnée à une chose sur une autre.

Mais si l’amour qui naît de ces diverses causes, est le même dans tous les cas, on doit convenir que les effets en sont différents. Quelque attrait que nous sentions pour un tendre aloyau, pour d’excellent vin de Bourgogne, pour une rose de Damas, ou pour un violon de Crémone, jamais nous n’avons recours aux sourires, aux œillades, à la parure, à la flatterie, ni à aucun autre artifice semblable pour gagner l’affection de cet aloyau, de cette rose, etc. Nous soupirons bien quelquefois, mais c’est d’ordinaire en l’absence et non en la présence de l’objet aimé : autrement nous pourrions l’accuser d’ingratitude et de surdité, avec autant de raison que Pasiphaë se plaignit de son taureau, qu’elle essaya de séduire par tous les manèges de cette coquetterie qui s’emploie avec tant de succès dans les salons, sur les cœurs moins rebelles de nos petits-maîtres.

Il arrive le contraire, quand l’amour se fait sentir à des individus de même espèce, mais de sexe différent. Alors le premier soin est de se concilier l’affection de l’objet qu’on aime. N’est-ce pas dans cette vue qu’on enseigne à la jeunesse tous les moyens de plaire ? Sans l’ambition d’y réussir, aucun des arts qui servent à l’ornement du corps humain, ne procurerait de quoi vivre à ceux qui les cultivent. Peut-être même ces professeurs si habiles à polir les manières, à façonner le maintien, et à l’école desquels on acquiert cette élégance de tournure qui, au gré de certaines gens, distingue principalement l’homme de la brute, les maîtres de danse en un mot, deviendraient des membres inutiles de la société. Enfin toutes les grâces que la jeunesse emprunte à des mains étrangères, tous les agréments qu’elle se donne à elle-même à l’aide du miroir, sont réellement ces flèches et ces flambeaux de l’amour qui reviennent si souvent dans Ovide[90], et qu’on appelle quelquefois, en français, l’artillerie complète de l’amour.

Mistress Waters n’eut pas plus tôt pris place à table, en face de notre héros, qu’elle fit jouer contre lui toute cette artillerie ; mais au moment d’entreprendre une description qui n’a été tentée jusqu’ici ni en vers ni en prose, nous jugeons à propos d’invoquer certains génies aériens, dont nous espérons obtenir l’obligeante assistance.

Ô vous, Grâce, qui animez les traits divins de Séraphine, vous qui ne la quittez jamais, et qui connaissez si bien le secret de charmer les cœurs, dites quelles furent les armes qu’employa mistress Waters pour soumettre celui de M. Jones.

D’abord de deux beaux yeux bleus dont les brillantes prunelles lançaient un feu aussi vif que l’éclair, partirent deux fines œillades. Par bonheur pour notre héros, elles ne frappèrent qu’un énorme morceau de bœuf qu’il faisait alors passer du plat sur son assiette, et consumèrent en vain leur force. La belle guerrière s’aperçut de l’échec. Aussitôt elle tira de son sein d’albâtre un soupir meurtrier, un soupir que nul n’aurait pu entendre sans émotion, un soupir capable de renverser à la fois une douzaine de petits-maîtres, un soupir enfin si doux, si tendre, si voluptueux, si insinuant, qu’il n’aurait pas manqué de pénétrer jusqu’au cœur de Jones, s’il n’avait été écarté de son oreille par le bouillonnement grossier de l’excellente bière qu’il versait en ce moment dans son verre. Mistress Waters eut recours à beaucoup d’autres stratagèmes ; mais le dieu de la table (s’il en existe un, ce que nous n’osons affirmer), prit sous sa protection son fervent adorateur. Peut-être au reste n’y avait-il pas là[91] de nœud digne de l’intervention d’une divinité, et le salut de Jones peut-il s’expliquer par des causes naturelles ; car si l’amour nous défend quelquefois contre la faim, la faim, dans certains cas, nous défend aussi contre l’amour.

La belle, indignée du mauvais succès de ses attaques, résolut de les suspendre un moment. Elle employa cet intervalle à préparer ses machines de guerre, avec l’intention de renouveler les hostilités après le dîner.

Dès qu’on eut ôté la nappe, elle reprit l’offensive. D’abord, elle lança de son œil droit, sur M. Jones, un regard oblique qui perdit, en chemin, une partie de sa force, et produisit pourtant un effet sensible. La belle le remarqua. Soudain elle détourna la tête et baissa ses longues paupières, comme honteuse de ce qu’elle avait fait. Elle imagina cette ruse, pour donner le change à Jones, et pour l’engager à ouvrir les yeux ; car c’était par ce chemin qu’elle voulait surprendre son cœur. Relevant ensuite avec langueur ces deux orbes brillants qui avaient déjà commencé à faire impression sur le pauvre jeune homme, elle rassembla dans un sourire mille charmes séducteurs. Ce n’était point un sourire de contentement ni de joie, mais ce sourire de bienveillance que la plupart des femmes ont toujours à commandement, et qui leur sert tout à la fois à montrer leur enjouement, leurs jolies fossettes, et la blancheur de leurs dents.

Notre héros reçut ce sourire en plein dans les yeux, et faillit en être terrassé. Il vit clairement les desseins de son ennemie, et sentit en même temps le pouvoir de ses armes. Alors s’établit entre les deux partis un pourparler, pendant lequel l’artificieuse guerrière poussa l’attaque d’une manière si adroite, si insensible, qu’elle était presque assurée du triomphe, avant de recommencer le combat. S’il faut dire la vérité, nous craignons que M. Jones ne se soit mal défendu, et que le perfide n’ait trahi, par une trop prompte capitulation, la fidélité qu’il devait à sa Sophie. Vers la fin du pourparler amoureux, la dame n’eut pas plus tôt démasqué la batterie royale, en laissant négligemment tomber le mouchoir qui couvrait son sein, que le cœur de Jones fut tout-à-fait subjugué, et la belle héroïne goûta les fruits ordinaires de la victoire.

Il plaît aux Grâces de terminer ici leur description, et à nous, de terminer le chapitre.


CHAPITRE VI.

Conversation amicale qui finit d’une manière plus ordinaire que pacifique.

Tandis que nos amants s’amusaient ensemble, de la manière décrite, en partie, dans le chapitre précédent, ils contribuaient aussi à l’amusement de leurs bons amis dans la cuisine, et cela de deux façons, en leur fournissant un sujet de conversation, et de la bière pour entretenir la gaîté de leur humeur.

Autour du feu de la cuisine étaient réunis Partridge, le sergent, le cocher qui avait amené la jeune dame et sa femme de chambre, sans compter l’hôte et l’hôtesse, qui allaient et venaient pour le service de la maison.

Partridge commença par instruire la compagnie de ce que le vieillard de la montagne lui avait appris sur la situation où M. Jones avait trouvé mistress Waters. Le sergent raconta ensuite ce qu’il savait de l’histoire de cette dame. « C’est, dit-il, la femme de M. Waters, capitaine dans notre régiment. Elle l’a souvent accompagné à la garnison. Quelques personnes doutent qu’ils soient mariés en face de l’église : c’est leur affaire et non la mienne. Foi de sergent, la réputation de la dame, ne flaire pas comme baume. Quant au capitaine, il ira droit en paradis, lorsqu’on verra le soleil reluire par un jour de brouillard. En tout cas, s’il y va jamais, il y en ira bien d’autres. La dame, pour lui rendre justice, est une bonne créature. Elle aime l’uniforme, et veut qu’il soit respecté. Elle a vingt fois demandé la grâce de pauvres soldats. Si on l’en croyait, on n’en punirait jamais un. Il est vrai, qu’à notre dernière garnison, l’enseigne Northerton passait pour être fort bien avec elle ; mais le capitaine l’ignore, et tant qu’il l’ignorera, c’est comme s’il n’en était rien. Il a toujours pour elle la même tendresse, et je suis sûr qu’il passerait son épée au travers du corps de quiconque en dirait du mal : aussi me gardé-je bien d’en dire. Je ne fais que répéter les propos des autres ; et assurément dans ce que tout le monde dit, il doit y avoir quelque chose de vrai.

– Oui, oui, beaucoup de vrai, je vous en réponds, s’écria Partridge. Vox populi, vox Dei[92]. »

– Ce sont de pures calomnies, répondit l’hôtesse. Maintenant que cette dame est habillée, je vous jure qu’elle a tout-à-fait l’air d’une femme comme il faut, et elle en a les manières aussi ; car elle m’a donné une guinée pour la robe que je lui ai prêtée. »

« C’est une bien brave dame, en effet, dit l’hôte à sa femme, et si vous aviez été un peu moins vive, vous ne lui auriez pas cherché querelle, comme vous l’avez fait d’abord.

– Vraiment, il vous sied bien de m’adresser ce reproche. Sans votre bêtise, il ne serait rien arrivé. Vous avez toujours la rage de vous mêler de ce qui ne vous regarde pas, et de parler à tort et à travers.

– Bon ! bon ! le passé est passé, c’est une affaire finie.

– Oui, pour aujourd’hui ; mais demain, à recommencer. Combien de fois n’ai-je pas eu à souffrir de vos sottises ? Apprenez à retenir votre langue dans la maison, et à ne vous mêler que des affaires du dehors, qui vous regardent. Avez-vous oublié ce qui se passa il y a environ sept ans ?

– Hé ! de grâce, ma chère, laissons là ces vieilles histoires. Allons, allons, tout est bien, et je suis fâché de ce que j’ai fait. »

L’hôtesse allait répliquer. Elle en fut empêchée par le sergent pacificateur, au grand déplaisir de Partridge, qui aimait fort le scandale, et se plaisait à exciter ces querelles innocentes, d’où résultent pour l’ordinaire, des incidents plus comiques que tragiques.

Le sergent demanda à Partridge où il allait avec son maître.

« Qu’entendez-vous par mon maître ? répondit le pédagogue, je ne suis le valet de personne. Quoique j’aie essuyé dans ma vie de grandes traverses, on met toujours monsieur devant mon nom. Tout pauvre et simple que je parais à présent, j’ai tenu jadis une école, où j’enseignais la grammaire ; sed hei mihi non sum quod fui[93] !

– Je ne crois pas vous avoir offensé, monsieur, dit le sergent. Eh bien donc, si vous me permettez de répéter ma question, où allez-vous avec votre ami ?

– C’est cela, répliqua Partridge, amici sumus[94] ; et je vous donne mon ami pour un des premiers gentilshommes du royaume (à ces mots l’hôte et l’hôtesse ouvrirent les oreilles). Ce n’est rien moins que l’héritier de l’écuyer Allworthy.

– Quoi ! s’écria l’hôtesse, de cet écuyer qui fait tant de bien dans le pays ?

– De lui-même.

– En ce cas, je vous garantis qu’il aura un jour une immense fortune.

– Très-certainement.

– C’est singulier, au premier coup d’œil je l’avais jugé un homme comme il faut ; mais mon mari que voici, se croit plus habile que personne.

– J’avoue, ma chère, dit l’hôte, que c’était une méprise.

– Certes, une rude méprise. M’en avez-vous jamais vu faire de semblable ?

– Mais, monsieur, dit l’hôte à Partridge, comment se fait-il qu’un si grand seigneur voyage à pied ?

– Je l’ignore. Les grands seigneurs ont quelquefois des caprices. Au moment où je vous parle, mon ami a douze chevaux et autant de valets à Glocester. Cela n’empêche pas que la nuit dernière, se trouvant incommodé de la chaleur, il a voulu aller respirer le frais sur le sommet de la montagne voisine. J’y ai été aussi, pour lui tenir compagnie, mais si jamais on m’y rattrape, on sera bien fin. J’ai pensé mourir de frayeur. Nous avons rencontré là, le plus étrange personnage…

– Que je sois pendu, s’écria l’hôte, si ce n’est l’homme de la montagne, comme on l’appelle, en supposant que ce soit un homme ; car je connais beaucoup de gens qui pensent que c’est le diable.

– Ma foi, dit Partridge, cela pourrait bien être, et maintenant que vous m’en donnez l’idée, je crois fermement que c’était le diable en personne, quoique je n’aie point aperçu son pied fourchu ; mais peut-être a-t-il le pouvoir de le cacher, car les esprits malins prennent telle forme qu’il leur plaît.

– Monsieur, interrompit le sergent (soit dit sans vous offenser), apprenez-moi, de grâce, puisque vous l’avez vu, quelle espèce de personnage est le diable ? J’ai ouï dire à quelques-uns de nos officiers, que c’était un être chimérique inventé par les prêtres, pour se rendre nécessaires ; car s’il était une fois reconnu qu’il n’existe point de diable, on n’aurait non plus besoin de prêtres, que de soldats en temps de paix.

– Ces officiers-là, dit Partridge, sont sans doute des hommes très-instruits ?

– Point du tout, monsieur, répondit le sergent, ils n’ont pas, je crois, la moitié de votre science. Pour moi, malgré leurs beaux discours, et quoique l’un d’eux fut capitaine, j’ai toujours cru au diable. S’il n’existe pas, pensais-je en moi-même, où iront les méchants ? Et j’ai lu, dans un livre, qu’ils doivent tous aller au diable.

– Quelques-uns de vos officiers, ajouta l’hôte, apprendront à leurs dépens qu’il y a un diable. Il leur fera payer les vieux écots qu’ils me doivent. J’ai logé pendant six mois un de ces messieurs. Il dépensait à peine un schelling par jour, et n’eut pas honte de me prendre ma meilleure chambre. Il permit même à ses gens de faire cuire leurs choux au feu de ma cuisine, parce que je refusai de leur préparer à dîner, un jour de dimanche. Tout bon chrétien doit souhaiter, qu’il y ait un diable, pour la punition de pareils misérables.

– Halte-là ! monsieur l’aubergiste, dit le sergent, n’insultez pas l’uniforme. Je ne le souffrirai point.

– Au diable l’uniforme. Il m’a coûté assez cher pour qu’il me soit permis d’en médire.

– Je vous prends à témoin, messieurs, il maudit le roi, et c’est un crime de haute trahison.

– Moi ! je maudis le roi, scélérat que vous êtes ?

– Oui, vous l’avez maudit. Vous avez maudit l’uniforme, et c’est maudire le roi ; il n’y a point de différence. Quiconque maudit l’uniforme, maudirait le roi s’il l’osait : ainsi c’est tout un.

– Pardonnez-moi, monsieur le sergent, dit Partridge, votre conséquence est un non sequitur[95].

– Trêve de jargon, reprit le sergent en s’élançant de son siège, je ne laisserai pas insulter l’uniforme.

– Vous ne m’avez pas compris, mon ami, répliqua Partridge, je n’ai pas prétendu insulter l’uniforme. J’ai dit seulement que votre conséquence était un non sequitur.

– Vous en êtes un autre, s’écria le sergent, puisque vous le prenez sur ce ton. Sachez que je ne suis pas plus un sequitur que vous. Vous êtes un tas de coquins, et me voici prêt à le prouver. Je parie vingt guinées que je rosse le plus vaillant d’entre vous. »

Ce défi ferma la bouche à Partridge, dont l’ardeur pour le combat s’était fort refroidie, depuis qu’il avait été si bien gourmé par Susanne. Mais le cocher, qui avait les os moins malades et l’humeur un peu plus martiale, ne supporta pas avec la même patience un affront dont il croyait avoir sa part comme les autres. Il se leva furieux, s’avança vers le sergent, en jurant qu’il s’estimait autant que le plus brave soldat, et lui offrit de se battre à coups de poing, pour une guinée. Le sergent accepta le combat, et refusa la gageure. Tous deux mirent aussitôt habits bas et en vinrent aux mains. Après une lutte opiniâtre, le conducteur de chevaux, roué de coups par le conducteur d’hommes, se vit réduit à profiter d’un reste d’haleine pour demander quartier.

La jeune dame pressée de partir, donna ordre de mettre les chevaux à sa voiture. Ce fut en vain. Le cocher était hors d’état, pour ce soir-là, de remplir ses fonctions. Dans l’ancien temps, un païen aurait attribué son incapacité actuelle au dieu du vin, aussi bien qu’à celui de la guerre ; car les combattants n’avaient pas moins sacrifié à l’un qu’à l’autre. En termes plus simples, ils étaient tous deux ivres morts. Partridge ne valait guère mieux. Quant à l’hôte, son métier était de boire. Le vin ne faisait pas plus d’effet sur lui, que sur les tonneaux de sa cave.

M. Jones et sa compagne invitèrent l’hôtesse à prendre le thé avec eux. Elle leur raconta en détail la dernière partie de la scène précédente, et témoigna beaucoup d’intérêt pour la jeune dame, qui, disait-elle, éprouvait un grand chagrin de ne pouvoir continuer son voyage. « C’est, ajouta-t-elle, une douce et jolie personne. Je suis sûre que je l’ai déjà vue. Je la soupçonne d’être amoureuse et de fuir la maison paternelle. Qui sait si quelque jeune cavalier épris de ses charmes, ne l’attend pas au lieu du rendez-vous, avec un cœur aussi agité que le sien ? »

Jones, à ces mots, poussa un profond soupir. Mistress Waters s’en aperçut, et n’eut pas l’air d’y faire attention, tant que l’hôtesse resta dans la chambre ; mais après le départ de la bonne femme, elle ne put s’empêcher d’insinuer à notre héros, qu’elle craignait d’avoir dans son affection une rivale dangereuse. Le silence et l’embarras de Jones confirmèrent ses soupçons, et cependant ne changèrent rien à ses sentiments. Elle était trop peu délicate en amour, pour se désoler de cette découverte. Ses yeux étaient charmés de la beauté de Jones. Ne pouvant lire dans son cœur, elle ne s’embarrassait point de ce qui s’y passait. Elle prenait volontiers part au banquet de l’amour, sans s’inquiéter qu’une autre l’y eût précédée, ou dût l’y suivre : façon de penser peu raffinée, mais très-solide, et qui annonce un caractère moins égoïste, moins envieux, moins fantasque, que celui de ces froides et jalouses coquettes qui consentiraient à se priver de leurs amants, pourvu qu’elles fussent convaincues qu’aucune autre femme ne les possédât.


CHAPITRE VII

Nouveaux détails concernant Mistress Waters, et la manière dont elle était tombée dans la triste situation d’où Jones eut le bonheur de la tirer.

Si la nature n’a pas fait entrer dans la composition de tous les humains la même dose d’amour-propre et de curiosité, elle y en a mis une si forte, qu’il faut beaucoup d’art et d’efforts pour corriger les fâcheux effets de ce mélange. Sans cette lutte indispensable, nul ne saurait mériter le titre d’homme honnête et bien élevé.

M. Jones qui était l’un et l’autre, étouffa la curiosité que lui inspirait la situation extraordinaire où il avait trouvé mistress Waters. Il hasarda d’abord quelques légères questions. Quand il vit que la dame évitait avec soin les explications, il se résigna à ne rien savoir de son histoire, d’autant plus qu’il soupçonnait qu’elle ne pourrait, sans rougir, en raconter exactement toutes les circonstances.

Dans la crainte que quelques-uns de nos lecteurs ne soient plus exigeants, nous nous sommes efforcé ; pour les satisfaire, de découvrir la vérité des faits. En voici le récit fidèle.

Cette dame vivait depuis plusieurs années avec le capitaine Waters, qui servait dans le même régiment que M. Northerton. Elle passait pour être sa femme et portait son nom. Cependant, comme l’avait dit le sergent, on élevait sur la réalité de leur mariage des doutes, que nous ne chercherons point à éclaircir dans ce moment.

Mistress Waters (nous l’avouons à regret) avait contracté récemment avec l’enseigne Northerton une intimité qui lui faisait peu d’honneur. Il est certain qu’elle montrait beaucoup de goût pour ce jeune officier ; mais le sentiment qu’il lui inspirait l’entraînait-elle au-delà des bornes du devoir ? C’est ce qui n’est pas aussi prouvé, à moins de supposer qu’une femme ne puisse accorder quelques faveurs, sans les accorder toutes.

La compagnie du capitaine Waters, qui avait deux jours d’avance sur celle de Northerton, arriva à Worcester le lendemain de la malheureuse querelle de M. Jones et de l’enseigne.

Mistress Waters était convenue avec le capitaine, de l’accompagner jusqu’à Worcester. Là elle devait prendre congé de lui, et s’en retourner à Bath, pour y demeurer jusqu’à la fin de la campagne d’hiver projetée contre les rebelles.

Northerton fut instruit de cette convention. La dame, pour ne rien dissimuler, lui avait donné rendez-vous à Worcester, où elle avait promis d’attendre l’arrivée de sa compagnie. Dans quelle vue ? et à quel dessein ? C’est au lecteur à le deviner. Si nous sommes obligés de rapporter les faits avec exactitude, nous ne le sommes point de faire violence à notre naturel, par des commentaires injurieux pour la plus aimable moitié du genre humain.

Dès que Northerton eut recouvré, comme on l’a vu, sa liberté, il se hâta d’aller rejoindre mistress Waters. Leste et vigoureux, il arriva à la ville indiquée, peu d’heures après le départ du capitaine. Il ne fit nulle difficulté de confier à sa maîtresse sa fâcheuse aventure, qu’il eut soin de présenter sous le jour le plus avantageux. Il en retrancha tous les détails qui pouvaient le rendre coupable au tribunal de l’honneur, et ne laissa subsister que quelques circonstances susceptibles de discussion devant celui de la justice.

Les femmes (soit dit à leur louange) sont plus généralement capables que les hommes de cet amour violent et désintéressé qui sacrifie tout au bien-être de l’objet aimé. Aussitôt que mistress Waters eut connaissance du péril que courait son amant, elle ne songea qu’à le sauver. Le jeune homme, animé d’un égal désir de pourvoir à sa sûreté, en chercha les moyens avec elle.

Après une longue délibération, il fut arrêté que Northerton se rendrait, par des chemins de traverse, à Hereford ; que de là, il tâcherait de gagner un des ports du pays de Galles, et de passer sur le continent. Mistress Waters lui dit qu’elle le suivrait partout, et lui fournirait l’argent nécessaire (article très-important pour Northerton). Elle lui confia qu’elle avait une somme de quatre-vingt-dix livres en billets de banque, quelque argent comptant, et une bague de diamant d’un grand prix. La pauvre femme était loin de soupçonner qu’elle inspirait au scélérat, par cette confidence, le dessein de la voler. Ils ne prirent point de chevaux à Worcester, dans la crainte d’indiquer leur marche à ceux qui seraient tentés de les poursuivre. L’enseigne proposa, et la dame accepta de faire à pied la première poste : ce que le temps sec et froid rendait très-facile.

Mistress Waters avait envoyé la plus grande partie de ses effets à Bath. Elle n’avait gardé qu’un peu de linge, que le galant se chargea de porter dans ses poches. Ils firent le soir tous leurs préparatifs, se levèrent le lendemain de grand matin, et partirent de Worcester deux heures avant le jour, favorisés par la lune, qui brillait dans un ciel sans nuages.

Mistress Waters n’était point de ces petites-maîtresses qui doivent à l’invention des voitures la faculté de se transporter d’un lieu à un autre, et pour qui un carrosse est au nombre des nécessités de la vie. Robuste, alerte, d’un caractère décidé, elle était en état de lutter de vitesse avec son agile amant.

Après avoir fait plusieurs milles sur une grande route que Northerton assurait être celle de Hereford, ils arrivèrent au point du jour à l’entrée d’une forêt. L’enseigne s’arrêta tout court, feignit de réfléchir un moment, et témoignant à sa compagne quelque inquiétude de suivre plus longtemps un chemin si fréquenté, il lui persuada sans peine de prendre un sentier qui paraissait traverser directement la forêt ; et qui les conduisit au pied de la montagne de Mazard.

L’exécrable attentat de Northerton fut-il l’effet d’une pensée soudaine, ou d’un dessein prémédité ? C’est ce que nous ne saurions dire. Quoi qu’il en soit, à peine fut-il arrivé dans ce lieu solitaire où, suivant toutes les apparences, il n’avait à craindre d’être surpris par personne, qu’il défit sa jarretière, se saisit avec violence de la pauvre femme, et tenta d’exécuter l’horrible forfait que prévint si heureusement l’arrivée presque miraculeuse de Jones.

Bien en prit à mistress Waters de n’être point une femmelette. Avertie des intentions infernales de Northerton par ses discours ; et par le nœud coulant qu’elle lui vit faire avec son mouchoir, elle se mit aussitôt en défense, lutta courageusement contre le brigand, tout en criant au secours, et retarda ainsi pendant quelques minutes la consommation du crime. Jones arriva au moment où, épuisée de force, elle allait succomber, et la délivra des mains de son assassin. Grâce à cette assistance inespérée, la malheureuse n’eut à regretter que la perte d’une partie de ses vêtements, et celle de sa bague de diamant, qui tomba de son doigt, pendant la lutte, ou en fut arrachée par Northerton.

Tel est, cher lecteur, le résultat des pénibles recherches que nous avons entreprises dans le dessein de te satisfaire. Nous venons de mettre sous tes yeux un trait de scélératesse dont on aurait peine à croire qu’une créature humaine fût capable ; mais il faut se rappeler que l’enseigne était alors dans la ferme persuasion qu’il avait déjà commis un meurtre, et que le glaive de la justice menaçait sa tête. Il en conclut qu’il ne lui restait d’espoir de salut que dans la fuite, et que l’argent et la bague de sa maîtresse le dédommageraient du nouveau crime dont il chargerait sa conscience.

Nous devons te recommander expressément de ne point juger, par ce misérable, de l’honorable corps des officiers anglais. Northerton, dénué de naissance et d’éducation, n’avait aucun titre pour en faire partie. L’indignité de sa conduite ne doit rejaillir que sur lui, et sur ceux de qui il tenait un grade qu’il ne méritait pas.