L’Ennemie intime/Texte entier

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Édition de l’Illustration.

N° 509 et ROMAN N° 228


3 JANVIER 1931


LA PETITE ILLUSTRATION.


REVUE HEBDOMADAIRE


PUBLIANT

LES PIÈCES NOUVELLES JOUÉES DANS LES THÉÂTRES DE PARIS, DES ROMANS INÉDITS, DES POÈMES, DES CRITIQUES LITTÉRAIRES ET DRAMATIQUES, DES VARIÉTÉS CINÉMATOGRAPHIQUES ET DES ÉTUDES TOURISTIQUES


MARCELLE TINAYRE


L’ENNEMIE INTIME


ROMAN

I


Illustrations de L. SABATTIER


PARIS

ÉDITIONS DE L’ILLUSTRATION

13, RUE SAINT-GEORGES, 13


Copyright by Marcelle Tinayre, 1931.

Tous droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays.

Aucun numéro de « La Petite Illustration » ne doit être vendu sans le numéro de « L’Illustration » portant la même date. Abonnement annuel : consulter la couverture de « L’Illustration ».


LA VIE LITTÉRAIRE


VŒUX POUR LA CITÉ DES LETTRES

Après la trêve des confiseurs, l’activité de l’édition se ranime. En ce début de janvier sont annoncés les premiers livres de 1931. Souhaitons-leur bonne chance et formons, d’une façon plus générale, des vœux ardents et solidaires pour les destins, pendant un an, de toute la cité des lettres. Mais faut-il encore que ces vœux soient des vœux raisonnables ? Entendons-nous. Expliquons-nous.


On a beaucoup parlé, ces derniers mois, de la crise du livre, en marge ou en conséquence de la crise des affaires. Le livre, parait-il, est tenu, dans le domaine commercial, pour un article de luxe. En d’autres termes, on ne le considère point comme une denrée de première nécessité. Il s’ensuit que, quand les fonds se resserrent, on limite l’achat du livre comme on réduit le superflu. Voilà ce qui se dit, voilà même ce qui apparaît vraiment dans les comptes des libraires. Mais la question ne saurait être traitée en ces termes quelque peu absolus. Sans doute, quand l’argent se fait rare, les volumes d’un prix élevé, qui sont la pâture des bibliophiles ou des demi-bibliophiles, se vendent peu ou point. Ils suivent le destin commercial des meubles de prix et des colliers de perles. Pour les ouvrages de technicité, pour ceux qui sont des instruments de travail intellectuel, les achats continuent d’aller leur train, car on ne peut se passer d’un outil. Mais que dire de l’abondante et de la surabondante littérature romanesque ! Ici, l’indice plus élevé du coût de la vie aura, sans nul doute, des incidences directes et fâcheuses. Mais convient-il cependant d’attribuer à la situation économique seule la crise de vente du roman ? Il nous faut bien constater une chose : le ralentissement de cette vente ne semble, en aucune façon, diminuer l’activité de l’édition. Et de cela tout le monde se plaint : les libraires inutilement encombrés, les critiques impuissants à tout lire, le public, enfin, effaré par une offre sans mesure et dans laquelle il ne sait plus faire un choix. Quand les affaires vont bien, quand l’argent abonde, on achète aisément trois ou quatre romans avec l’espoir d’en trouver un sur quatre dont on pourra tirer un agrément ou un profit. Présentement, parait-il, on ne peut plus faire les frais qui permettent ce risque. On achète non plus deux, trois ou quatre romans ensemble, mais un seul, en s’efforçant de tomber juste. Contraint à l’économie, l’acheteur réalise un effort personnel d’information et de sélection et ce n’est peut-être pas absolument regrettable. La leçon ainsi donnée à ces éditeurs qui publient n’importe quoi et n’importe comment sera tout de même salutaire.

Il y a trop de gens qui écrivent, dit-on, et c’est exact, mais peut-être y a-t-il aussi trop d’incompétences qui font le métier d’édition. Reconnaissons volontiers qu’un éditeur nouveau venu aura bien des difficultés à réaliser une production de valeur. Les positions seront prises. Les romanciers à tirage sont, le plus souvent, fidèles à des maisons auxquelles les lient des contrats d’association ou des relations d’amitié. L’éditeur trop neuf devra donc s’adresser à des producteurs que n’auront point cru devoir saisir ou retenir d’anciennes et vigilantes maisons. L’affaire ne se fera pas sans risques de part et d’autre, et le public se trouvera assailli par une avalanche d’essais, de tentatives d’apprentis qu’il aurait mieux valu laisser quelque temps encore au métier ou de moutures nouvelles — si l’on peut dire — de thèmes cent fois traités.

Voilà bien, je crois, l’une des raisons de la crise du livre. Il en est une autre, qui s’annexe en quelque sorte à la première : cette profusion de prix dont le nombre ne cesse de s’accroître malgré les avertissements plusieurs fois donnés de la Société des Gens de lettres et de l’Association des critiques. La Société des Gens de lettres a resserré, en les revalorisant, ses récompenses ou ses distinctions. L’Association des critiques a supprimé son prix annuel. L’une et l’autre de ces associations, il y a cinq ou six ans, après divers scandales, ont, par des communiqués parallèles, mis le public en garde contre la création continue de prix dans un intérêt commercial et non plus littéraire : initiatives d’éditeurs, de groupes ou de sociétés cherchant à parer leur façade, de publications trouvant dans ce pseudo-encouragement aux lettres un moyen de lancement et le mode le moins onéreux de publicité. Il existe actuellement quelque trois cents prix littéraires dont les neuf dixièmes s’adressent au roman. Bientôt, le nombre des prix aura dépassé le nombre des écrivains. C’est déplorable, car le résultat est non pas seulement de créer de fausses vocations, mais de duper sans cesse le public ! D’autre part, ces offrandes mesquines et retentissantes portent l’atteinte la plus grave à la dignité de l’écrivain. Sauf de très rares exceptions, en effet, la dotation de ces prix est tout à fait insignifiante. Cela va de cinq à six mille francs, pas tout à fait mille francs d’avant guerre. Mais il est des prix de quinze cents francs et même de cinq cents. Qu’on laisse aux caisses d’assistance des sociétés littéraires le soin de répartir ces aumônes. Mais qu’on ne les aggrave pas d’un calcul de publicité dont le bénéficiaire tire aussi peu d’honneur que de profit. Le monde des lettres ne doit point apparaître à son public comme un pauvre peuple de tâcherons qu’il importe non plus de lire, mais de secourir. Et c’est tellement vrai, cela, que les bénéficiaires d’un grand nombre de ces prix se contentent d’empocher la petite bourse qui leur échoit sans en faire l’aveu sur la couverture de leurs ouvrages où l’on ne voit même plus figurer la mention tellement en faveur jadis : « Couronné par l’Académie française. » Ni ceci ni cela ne relèvent le niveau social de la profession d’écrivain qui, pourtant, par son effort secret et magnifique et par tant de hautes réalisations, a droit au respect et à l’amour des foules.

Donc, en souhaitant pour la production littéraire en général une attention plus vive et plus réfléchie du public, exprimons le vœu que tant de faux amis des lettres cessent leurs interventions malfaisantes, que la publicité ne tue point le livre par le ridicule, que le lecteur se dégage des snobismes de groupe et de salon, enfin et surtout que se révèlent au cours de l’année présente des œuvres, même une seule œuvre, auxquelles ou à laquelle on puisse réellement donner le nom de chef-d’œuvre.

Albéric Cahuet.

MARCELLE TINAYRE


L’ENNEMIE INTIME


ROMAN

À CAMILLE MARBO


Illustrations de L. SABATTIER


PARIS

ÉDITIONS DE « L’ILLUSTRATION »

13, RUE SAINT-GEORGES, 13


Copyright by Marcelle Tinayre, 1931.

Tous droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays.


PREMIÈRE PARTIE

I


La fenêtre ouvrait dans la galerie même qui entoure de ses arcades aux piliers trapus l’antique place des Cornières.

6 heures, à peine, et déjà c’était la nuit sous le plafond bas de cet entresol où se tenaient M. Capdenat et sa fille. L’air avait le goût poussiéreux des pièces encombrées d’étoffes, mal entretenues et mal aérées. Des rideaux à baldaquin, des portières épaisses imitaient les tapisseries flamandes. Contre les murs couverts d’un papier moutarde à palmettes brunes, s’alignaient des chaises de cuir. Le buffet Henri II, sculpté sous la présidence de Carnot, montrait un luxe confus de colonnes torses, de rinceaux, d’acanthes et deux trophées de gibier sur les panneaux. Un tapis assorti aux tentures cachait la table ronde. La suspension, transformée en lustre électrique, ayant gardé son dôme vert. La cheminée s’enorgueillissait d’une coupe en bronze et de deux candélabres qui ne servaient à rien. De chaque côté se faisant pendant miroitaient les cadres inclinés de deux photographies agrandies.

Devant la fenêtre, une cage, montée sur un pied de bambou, emprisonnait un couple de canaris, et la perspective de la place apparaissait à travers le grillage fin. Nulle part le ciel n’était visible, non plus que les toits à grandes lucarnes et le docker carré de l’église. Ce qu’on voyait, c’était la file des arcades, avec des boutiques enfoncées dans l’ombre, le perron de la Maison des Consuls, le porche de Saint-Martial. Il fallait se coller aux vitres pour apercevoir obliquement la fontaine aux trois lions de pierre, devenue le piédestal d’un affreux Soldat, image symbolique des enfants de Villefarge morts pendant la guerre.

— L’omnibus de ville, dit Geneviève.

Levant sa tête dorée qui brilla faiblement sous la lumière horizontale, elle écouta la trépidation essoufflée d’une voiture qui venait par la route d’Albi.

Le bruit saccadé se rapprochait. Il s’atténua sous la porte Barbecane, puis il éclata, brisant le silence accumulé entre les quatre parois des Cornières. Derrière les rideaux, au seuil des boutiques, des gens guettaient le tumulte de la vieille Ford, épave des stocks américains, qui faisait pour les hôtels le service de la gare.

M. Capdenat, enfoui dans son fauteuil, à contre-jour, semblait ne pas entendre.

— L’omnibus s’arrête ? Non ! Il passe ! Mlle Vipreux n’était donc pas à la gare ? Elle a dû manquer son train !

— Qu’elle crève !

— Papa !

— Qu’elle crève !

Un flot boueux d’imprécations jaillit et s’étouffa en un râle rauque.

Geneviève ne répondait pas. Dans les demi-ténèbres, elle devinait le regard meurtrier des yeux porcins, le tremblement des bajoues, salies de poil grisonnant. Vêtu d’un vieux pardessus en guise de robe de chambre, M. Capdenat emplissait le fauteuil de sa masse, larve énorme, couleur de terre, agitée de tâtonnements convulsifs.

La tête dorée se pencha, s’éteignit, bijou perdu dans la cendre. L’ombre s’épaississait. Geneviève aurait pu donner la lumière en touchant le bouton de l’interrupteur, au coin de la cheminée. Elle n’osait faire ce geste si simple avant que M. Capdenat ne l’eût commandé. Elle n’osait même pas se lever et guetter par la fenêtre l’arrivée de Mlle Vipreux. Toute son énergie désespérée, elle l’avait usée d’un coup, dans une scène épouvantable, en imposant à son père cette gouvernante, choisie par les religieuses de Figeac, puisqu’il ne pouvait retenir chez lui aucune domestique. Épouvantée de sa victoire sur le despote déchu, elle redevenait ce qu’elle avait toujours été devant ses parents, devant son mari : une tremblante petite fille.

Sur ses belles épaules fléchissantes, sur ses bras abandonnés au creux de la robe grise, elle sentait peser et se resserrer l’atroce rancune paternelle… S’excuser ? Se justifier d’avoir raison ? Folie ! on ne discutait pas avec M. Capdenat. On était plus fort que lui, ou plus faible. Plus fort, il vous haïssait. Plus faible, il vous piétinait.

Sur leur perchoir, les oiseaux commençaient à s’engourdir, petites boules jaunes indistinctes, et parfois le mâle agité par le printemps jusque dans son léger sommeil de bestiole rêvait peut-être de sa femelle et pépiait faiblement. Le crépuscule qui les endormait réveilla bientôt le chat noir, tapi contre le fauteuil du maître. Il s’étira, miaula et sauta sur les genoux de M. Capdenat, quêtant les caresses de la grosse main rhumatisante.

— À bas ! fit une voix brutale, et le chat, jeté sur le parquet, se coula vers les pieds de Geneviève.

Elle le prit et le garda dans son giron, tiède compagnon de sa détresse. C’était un matou de race persane noire, balafré dans les batailles amoureuses et dont les oreilles malades s’étaient presque atrophiées. Son crâne large, sa puissante nuque, son poil soyeux étalé en favoris, ses yeux de topaze verdissante lui composaient une tête bizarre de singe ou de hibou. Tressées de muscles d’acier, ses pattes fines s’étendaient et se repliaient pour un voluptueux pétrissage qui faisait saillir les griffes contre les bras de Geneviève. Un mystère habitait la bête intelligente et délicate, et M. Capdenat, qui n’aimait personne, ressentait pour le chat persan une espèce d’affection. Il disait volontiers :

« Mes oiseaux et mon chat Sans-Oreilles, c’est ma famille. »

Peut-être les aimait-il contre ses enfants détestés : le fils, chassé de la maison, après la guerre, malgré ses citations, sa blessure et sa croix ; la fille, mariée à un architecte de Paris, et « trop égoïste », clamait partout M. Capdenat, « pour recueillir chez elle son pauvre père… »

…Tac…

Le timbre de la porte déchira le silence. Geneviève écarta le chat qui ronronnait.

— Une dépêche ?

Elle était déjà dans le couloir, et elle avait fermé la porte derrière elle. Alors M. Capdenat, demeuré seul et pleurant presque de rage impuissante, se mit à blasphémer horriblement, dans ce patois du causse qu’il avait parlé toute son enfance et qui lui remontait aux lèvres.


II

Au temps de sa force, il avait tenu sous ses talons famille, ouvriers, commis, domestiques, et le peuple admirant ce qu’il craint, tout Villefarge s’accordait à dire :

« M. Capdenat, l’entrepreneur, ça, c’est un homme. »

Et l’on ajoutait quelquefois :

« Il est rude, mais il est franc. »

Car la brutalité, qui ne veut pas se contraindre, se fait appeler franchise.

Un homme, il l’était, par une extraordinaire exubérance physique et des qualités singulières d’énergie et de ténacité. Un homme venu de rien, et qui avait voulu être quelqu’un, sinon quelque chose. Fils de maçon, instruit à l’école du village — et quel village miséreux perdu dans la pierraille du causse ! — il était né avec la passion du commandement qui fait les grands chefs et les tyranneaux. Dans un autre milieu, peut-être fût-il devenu un grand chef. Enfermé dans le cercle étroit de la petite province, il devait, à moins de circonstances imprévisibles, user sa puissance à monter du peuple à la bourgeoisie par le double escalier de la politique et de l’argent.

Ce fut toute l’histoire de sa vie.

L’argent, d’abord. Il travailla durement : le maçon se fit entrepreneur, l’entrepreneur se fit architecte. Il acquit la science et l’expérience, à défaut du titre et du diplôme. À trente-cinq ans, il possédait une petite fortune, mais la société de Villefarge lui restait fermée. Il crut y pénétrer, par effraction, en se mariant.

Alliance inattendue et saugrenue : Anthime Capdenat épousait Berthe Dupuy-Lapauze, fille de trente ans, fanée, sans dot et sans « espérances ». Or, les Dupuy-Lapauze sont, après les nobles, l’une des meilleures familles du pays, d’ailleurs presque éteinte et ruinée. Berthe acceptait le fils du maçon parce que son notaire et son confesseur la poussaient à ce mariage. Le notaire avait des intérêts communs avec Capdenat, le confesseur escomptait l’influence d’une épouse chrétienne sur un époux socialement inférieur et mal pensant, mais chargé à bloc d’ambition vaniteuse et qui, disait-on, « irait loin ». Faux calculs : les Capdenat furent « reçus » par égard pour le sang des Dupuy-Lapauze. La clientèle s’étendit et Capdenat resta Capdenat. Il eut un fils, puis une fille et limita sa postérité à ce couple. Sa femme, délaissée, enlaidit. Il ne lui demandait pas d’être belle. À cette époque de son existence, il atteignit la plénitude de cette force physique qui lui donnait la majesté d’un taureau intelligent. Il fallait le voir sur un chantier, ses jambes arquées écrasant la boue blanchâtre, ses bras bossués de muscles croisés sur son poitrail, sa tête large rattachée au cou par la ligne courte et droite de la nuque, trait caractéristique des races du Plateau central. Sa voix de cuivre retentissait par-dessus le choc des marteaux et le grincement des scies. Les ouvriers respectaient ce patron qui avait de si gros poings et criait si fort. Les clients estimaient en Tuf l’homme probe, incapable de truquer un mémoire ou de tricher sur la qualité du matériau, mais qui n’eût pas fait grâce d’un centime ou d’une journée à un débiteur malchanceux. Il inspirait confiance par le meilleur et pat lé pifè de son caractère. Chez lui, les commis pâlissaient en entendant son pas dans l’escalier. Sa femme, une blonde anémique aux yeux rougis, aux lèvres pâles, arrêtait les jeux des enfants :

« Chut… Geneviève ! Raymond ! voilà votre père… »

Vite, les enfants gagnaient la « chambre haute » où ils avaient leurs pupitres et leurs jouets. Geneviève rassurait son frère. Plus jeune de quatre ans, elle paraissait l’aînée, grande, rose, éclatante sous ses tresses couleur de paille, tandis que Raymond, un blondin maigriot, aux yeux de fille, aux omoplates saillantes, n’était qu’un faisceau de nerfs. Très intelligent et rebelle à toute discipline, il se plaignait de migraines, lisait tard, la nuit, en s’éclairant avec des bouts de bougie volés aux chandeliers de la cuisine. Souvent, lorsqu’arrivait le bulletin du collège, Capdenat traînait son fils dans le bureau que les employés avaient quitté. Les cris aigus du garçon perçaient sous les meuglements du père. Geneviève sanglotait :

« Maman… Maman. Il le bat ! »

La mère se prenait le front dans les mains et gémissait, comme si elle avait reçu les coups, mais elle ne pleurait qu’à l’église, Capdenat détestant les larmes des femmes. Si faible qu’elle passait pour stupide comme les gens terrorisés, des dévotions puériles, des travaux à l’aiguille, d’innocents commérages, un reste de fierté d’avoir été une Dupuy-Lapauze, les soins matériels de la maternité étaient les seuls plaisirs de sa pauvre vie. Aimait-elle son mari ? Qui sait ? On voit de ces créatures chétives rendre un culte plein d’effroi révérentiel à des hommes tels que Capdanat, espèces de Molochs velus, étouffant d’un sang trop riche et prédestinés à l’apoplexie. Mme Capdenat, venu l’âge critique, exagéra sa piété. Elle rogna sur le budget de sa toilette pour accroître ses aumônes et elle habilla sa fille adolescente avec des robes tristes et de gros souliers. Défense de friser ses cheveux. La poudre de riz, Geneviève la connut par ouï-dire, ainsi que les parfums, les jolis bas, les jupons soyeux. Sa jeune poitrine gonflait une épaisse brassière de coutil. Elle portait des jarretières de paysanne et se lavait à l’eau froide en toute saison. Ses lectures étaient choisies dans un esprit d’édification par une femme ignorante des lettres, méfiante des arts, dont la sensibilité s’était repliée et faussée.

Jamais il ne lui fut permis de monter à bicyclette. Jamais, pendant un séjour que les Capdenat firent à Toulouse, elle n’alla au théâtre du Capitole, et ce fut pour elle un événement que de passer une soirée au cinéma. Un film américain, tremblotant et pailleté d’étincelles, montrait un jeune ingénieur qui baisait sur la bouche, dans un parc de Californie, la fille d’un roi de l’acier… Mme Capdenat sortit en tirant sa fille après elle. Capdenat haussait les épaules. Il trouvait sa femme imbécile, mais, après tout, elle était une Dupuy-Lapauze : elle savait ce que les jeunes filles « bien » peuvent voir ou entendre. Lui n’avait pas d’opinion. Ce soir-là, il emmena son fils au café, après le cinéma, et lui offrit un grog et des cigarettes, car il était, sans le savoir, un père de tradition romaine qui laissait les femmes au gynécée et décidait du moment où son fils prendrait qualité d’homme.

Conseiller municipal, adjoint au maire, il était sûr d’avoir la mairie quand le vieux Boumac, qui portait l’écharpe depuis vingt ans, mourrait enfin de son catarrhe. Il serait député ou sénateur… En 1914, il se présenta aux élections législatives, il commença sa campagne en arrosant de vin rouge et d’armagnac l’enthousiasme des citoyens, la bourse ouverte, la main tendue et sa voix de cuivre clamant des vérités premières parmi la fumée des pipes et le chambard.


Comme tous les gens de sa race, politicien né, il avait un don naturel d’éloquence grossière et sonore. Le marquis de Bajac, son adversaire, parut de mince étoffe.

Un soir, en sortant d’un café — Mme Capdenat était au mois de Marie — l’entrepreneur échauffé et vociférant s’arrêta tout à coup, desserra sa cravate et tomba roide sur le pavé des Cornières. Ses partisans l’emportèrent chez lui. On le coucha. On le saigna. On le sauva. La campagne était finie.

Le marquis de Bajac fut élu. Il ne siégea pas longtemps à la Chambre. Le 2 août, il remettait son vieil uniforme de chasseur et allait se faire blesser en Lorraine. Cette blessure devait assurer sa réélection, en 1919.

Capdenat ne s’en consola jamais.

Années de guerre, dans le noir ennui de la petite ville où l’on n’a même pas la diversion du péril proche et personnel, trains de blessés, réfugiés qu’on se partage, soupes populaires, gouttes de lait, intrigues, papotages, douleurs cachées, angoisse qui voudrait s’étourdir, et la tache noire des deuils qui s’élargit… Raymond est à Verdun, Geneviève est à l’hôpital, Mme Capdenat est à l’église. Capdenat ne travaille plus. Tous les ouvriers du bâtiment se transforment en ouvriers d’usine.

On ne construit pas, on fabrique des obus. Dans une assemblée de barbons, où le curé prend place auprès du ministre protestant, Capdenat essaie encore de jouer au chef. Son attaque l’a diminué physiquement. Son échec l’a ulcéré. Il tire quelque gloire d’avoir un fils au front, et, quand Raymond, blessé et trépané, revient en convalescence, il se promène, sous les Cornières, au bras du « jeune héros ». À la maison, le « jeune héros » n’est plus qu’un fils exigeant, bientôt un fils révolté. Il annonce la loi nouvelle que dicteront les combattants ! « À bas les vieux, au fumier les débris de l’avant-guerre ! »

Les voisins entendent les échos de leur querelle.

— Me prends-tu pour un gâteux ? J’ai encore de la poigne, et tu t’en apercevra

— Venez-y donc !… Un père, ça !… Je préfère les Boches…

— Hé bien, retournes-y !…

« Des mots !… Ça ne signifie rien, les mots que l’on crie dans la colère », explique Mme Capdenat, qui craint le scandale et veut sauver le bon renom familial… « Mon mari est un peu vif, et mon pauvre Raymond a le droit d’être susceptible. Il a tant souffert… »

Guéri, le fils Capdenat disparaît. Il ne peut plus combattre. On l’utilise à l’arrière, dans un bureau. Il écrit peu ou point. On ne le revoit qu’à l’enterrement de sa mère, morte tout doucement, le cœur usé, sans déranger personne…


Se peut-il qu’une ombre de femme, vieillotte et falote, qui parlait si bas, dont les gestes déplaçaient à peine un peu d’air, laisse après elle un si grand vide, ce trou de silence où Geneviève est tombée ? Le sévère deuil provincial ensevelit la jeune fille sous les lainages et les crêpes. Persiennes closes, portes fermées. Les meubles du salon, les lustres, les miroirs dorment dans leurs suaires blancs. Quelquefois, une visite : un prêtre, une religieuse, amis de la morte, ou la vieille marraine de Geneviève, Mme de l’Espitalet, venue de son château corrézien. Le père est absent. Il a rouvert quelques chantiers. Depuis l’armistice, on dit partout que les affairer vont reprendre. Tous les frais de la guerre, les pensions, les réparations, l’Allemagne les paiera. Voici le temps des brusques fortunes, l’ascension du quatrième État, le pullulement des intermédiaires et des spéculateurs, l’enrichissement des campagnes et, dans les grandes villes, la bacchanale des nouveaux riches, au bruit du jazz américain…

Villefarge même, dans son antique assoupissement, tressaille et change de figure… Allons ! un Capdenat n’est pas vieux à soixante-cinq ans. Il doit tenter encore sa chance. Son deuil ne le gêne pas. Il ne parle jamais de la défunte — « À quoi bon pleurer sur les morts ! ça ne les fait pas revenir » — et, s’ennuyant chez lui, il vit au café où l’on traite toutes les affaires entre hommes.

Bons repas, voyages mystérieux — la mort de sa femme ne l’a privé de rien, pas même de femmes ! — et l’ardeur terrible de jouir de la vie, avant la dégringolade finale !… Quelques accidents fugitifs : une somnolence imprévue à la fin d’un dîner, un petit embarras de la parole, c’est peu de chose. Pourtant le médecin parle de régime. « Renoncer aux plaisirs de la table et du lit », comme dit pompeusement et pudiquement — le Dr Bausset… Balivernes ! Capdenat est toujours Capdenat.

— Tâtez ces biceps, docteur ! C’est du rocher !

— Eh bien, vivez et mourez si ça vous chante, mon bon. Seulement, mettez vos affaires en ordre et mariez votre fille.

Marier Geneviève !… La doter ! Merci bien ! Il y a trop d’argent engagé dans ces mirifiques « affaires » qui vont donner à Capdenat la grosse fortune ! On ne tue pas la poule aux œufs d’or. Ce serait trop bête. Et puis, Geneviève ne veut pas se marier.

— Qu’en savez-vous ? dit le docteur. Elle a vingt-deux ans…

— Trop jeune… Peut attendre… Et qui tiendrait la maison ?… Si j’ai une fille, c’est pour moi d’abord. Le devoir filial, qu’en faites-vous ?… Marier Geneviève ! Vous badinez !

En 1922, un célèbre architecte parisien, Lucien Alquier, vint à Villefarge pour restaurer l’église paroissiale et donna l’entreprise des travaux à Capdenat. C’était un homme de quarante-trois ans. Ses cheveux plats collaient à la nuque, aux tempes, comme un casque d’ébonite noire. Visage intelligent et fatigué, ciselé dans une matière si fine que les rides précoces semblaient les « accents » volontaires, mis à la juste place par le burin d’un graveur. Les yeux d’un vert brouillé, impénétrables sous tes grosses lunettes d’écaille. La bouche amère au repos, charmante dans le sourire, un peu déviée à gauche sous une canine dorée. Tel quel, il pouvait prendre femme parmi les belles et les riches, en un temps où la disette d’hommes jeunes condamnait des milliers de Françaises à la solitude. Pourquoi choisir Geneviève Capdenat ? Elle n’était pas sa contemporaine. Par l’éducation qu’elle avait reçue, elle retardait de quarante ans. Par les années, elle était une enfant auprès de cet homme mûr. Et il y avait Capdenat, le père ! Cependant Lucien Alquier s’entêta à vouloir la belle aux cheveux d’or, enfermée dans la tour d’ivoire de son ignorance, prisonnière du dragon paternel. Il ne lui fut pas difficile de troubler une fille romanesque, saturée d’ennui, curieuse comme Psyché et qui ne distinguait pas encore ses sens de son cœur. Capdenat fut ébloui par ce mariage. Devenir le beau-père de Lucien Alquier, architecte diplômé du gouvernement, envoyé en mission spéciale par les Beaux-Arts, officier de la Légion d’honneur, ami des ministres, et dont on lisait souvent le nom dans les journaux, quelle gloire pour le petit entrepreneur rouergueis ! Capdenat entrevoyait de fructueuses affaires dans les régions libérées. Il fit un voyage à Paris, fut reçu chez le fiancé de sa fille et revint émerveillé… Villefarge connut, par les descriptions qu’il en fit, l’appartement de l’architecte.

« Tout moderne, au plus haut d’une maison de huit étages en ciment armé, avec vue sur le Bois. Des meubles bizarres : on dirait des caisses. Ça n’est pas ce que je préfère, et, quant aux peintures, c’est du sauvage. Mais il faut voir l’ascenseur, tout doux, tout doux, et le calorifère, et la salle de bains en mosaïque d’or, et le service ! un domestique tellement distingué qu’il a l’air d’être « automatique »… Oh ! il y a de l’argent là-dedans. »

Le bon sens chavirait dans la griserie vaniteuse. Capdenat, pendant les fiançailles, prolongées à cause du deuil, s’imagina vraiment qu’il aimait sa fille. Il lui donna une dot qui lui semblait énorme parce qu’il n’était pas encore accoutumé aux valeurs nouvelles de l’argent : deux cent mille francs, dix nulle pour le trousseau ! Et quelle messe en musique ! Quel déjeuner à la Pomme-d’Or ! Mme de l’Espitalet, la marraine de Geneviève, vint tout exprès à Villefarge. Le marié, impassible et poli, se prêta complaisamment à tout ce que voulait son beau-père, et même le provincialisme exagéré de cette noce, les ridicules inévitables des élégantes de petite ville, le discours du maire, les couacs des musiciens recrutés au hasard parurent l’amuser infiniment.

Le soir même, il enleva sa femme dans la longue et souple voiture qu’il pilotait lui-même, et Capdenat, un peu ivre, demeura seul avec sa servante, dans son logis des Cornières.

Il laissait entendre que ce ne serait pas pour longtemps. Ses enfants comptaient sur lui. Dans le monde officiel Lucien Alquier était une puissance, et Capdenat trouverait à Paris le champ d’action qui lui avait manqué pour donner toute sa mesure. La politique ? Peuh !… Parlez donc des affaires ! tout le monde faisait des affaires !… Le défaut de Capdenat, qu’il sentait, mais qu’il ne voulait pas s’avouer à lui-même, c’était son âge ; c’était surtout la fissure lézardant une santé jadis formidable. Il alla passer l’hiver chez ses enfants : un essai — disait-il — avant l’organisation de la vie commune. Six mois plus tard, il revenait à Villefarge, violet de fureur concentrée.

À ceux qui s’étonnaient de son retour, il déclara :

« Je ne peux pas m’y faire, à ce Paris !… mes enfants voulaient me retenir : « Voyons, papa, vous n’allez pas vous enterrer à Villefarge ! Un homme comme vous… » Un homme comme moi n’abandonne pas son pays. J’aime les Cornières. C’est peut-être original, mais c’est mon goût. »

Et il ajoutait, entre hommes :

« À Paris, les femmes sont des catins et les hommes sont des jean-f… »

Cette philosophie détachée, succédant à une explosion d’orgueil, donna bien à penser aux Villefargeois. Ils perdirent un peu de la confiance qu’ils avaient eue en Capdenat, « un homme fort et capable ! » Cela leur sembla extraordinaire qu’il ne voulût plus de Paris. Et si c’était Paris qui ne voulait plus de Capdenat ? Il faisait le fier, mais on voyait bien qu’il n’était pas du même monde que M. Alquier, et c’est un dicton du bâtiment que le maçon ne doit pas trinquer avec l’arcchitecte.

Le vieux Bournac mourut. Il fallut procéder à une élection. La politique ne dégoûtait plus Capdenat. Si les raisins parlementaires étaient trop verts, ceux de la treille municipale lui paraissaient mûrs à point. Mais un concurrent surgit : l’ancien avoué Peyrelongue, bien vu par le clergé, et qui se vantait de n’avoir jamais eu « l’affreuse et cynique pensée de secouer la poussière de ses souliers sur ses concitoyens, pour aller tenter, à Paris, cette fortune tardive qui, comme les femmes, aime la jeunesse et trahit les barbes grises ». L’argument porta. Peyrelongue fut nommé. Capdenat, magnanime par fierté, lui serra la main publiquement, le soir du vin d’honneur offert au nouveau magistrat. Mais, rentré chez lui, il pleura, colosse effondré. Et la maladie, embusquée dans le cerveau sclérosé et les artères durcies, prépara la seconde assommade.

Ce fut trois mois après son retour. Capdenat tomba dans l’escalier. On le crut mort. Il survécut, mais sa jambe gauche fut paralysée, et, s’il en recouvra l’usage, il garda le genou raide et le pied lourd comme plomb. Un télégramme du médecin avait appelé Geneviève. Elle s’installa au chevet de son père et demeura plusieurs semaines à surveiller sa convalescence. M. Alquier ne se dérangea point.

À tous ceux qui la virent, la jeune femme fut une surprise et une énigme. Elle était devenue très belle. Le président Lanthenas la comparait aux modèles du Titien.

« Elle a la tête et les cheveux de la Flore et, pour le corps, elle doit ressembler à la grande figure de l’Amour profane, la femme assise sur la fontaine, dans le tableau qui est à Rome. »

Personne à Villefarge, excepté lui, ne connaissait la Flore et l’Amour profane, et cette allusion au corps de Geneviève parut assez inconvenante dans la bouche d’un magistrat. Quelques dames trouvèrent que le président « allait un peu loin », et elles ajoutèrent que la jeune Mme Alquier n’était pas à la mode, et qu’elle serait obligée de se faire maigrir. Propos de jalouses. Le président, seul, voyait juste. Geneviève avait plus que la joliesse et la grâce. Statue grecque entrevue dans cette mystérieuse atmosphère dorée où le Titien a plongé ses patriciennes blondes, elle était la vraie beauté royale et sereine, faite pour s’épanouir dans le luxe et le bonheur. Mais une tristesse inexplicable voilait cette splendeur. Peut-être, Geneviève s’affligeait-elle de n’avoir pas d’enfants ? Ses anciennes compagnes, mariées tant bien que mal, ou séchées sur pied, dirent

« Elle a la situation … On ne peut pas tout avoir. »

On lui reprochait ses robes courtes, ses cheveux coupés, ses bras nus, le fard de ses lèvres, et tous les raffinements dont elle avait pris l’habitude, raffinements encore ignorés de Villefarge, en dépit des journaux de mode, et que les plus jeunes femmes tâchèrent bientôt d’imiter. Geneviève était douce avec les envieuses, par bonté, par faiblesse, et parce qu’elle ne soupçonnait pas la méchanceté. Vers la fin de son séjour, elle parut plus gaie. Était-ce l’influence de sa marraine, Mme de l’Espitalet, qu’elle allait voir fréquemment à Puy-le-Maure ? Elle en revint, plusieurs fois, en automobile, avec Bertrand de l’Espitalet, mais cela, qui jadis eût fait scandale, ne choqua guère que les « bigotes bigotantes », comme disait le curé Fontembon. Les jeunes femmes et les jeunes filles, même à Villefarge, s’émancipaient déjà des sévères contraintes.

Puis on apprit que M. Capdenat se retirait. Il avait gagné assez d’argent pour jouir d’un bon repos d’une bonne existence paisible, à l’heure où ce rêve de tous les bourgeois français tournait pour les rentiers et les retraités au cauchemar…

La servante septuagénaire était partie. Il fallut la remplacer, et il y avait pénurie de domestiques, comme il y avait pénurie de logements et pénurie de jeunes hommes mariables. Les filles de la campagne, enivrées par la volupté des soies artificielles et des parfums de bazar, voulaient être des demoiselles, et celles qui consentaient à servir avaient perdu ou n’avaient jamais eu l’idée que leur métier a sa beauté particulière et qu’il honore celles qui le font dignement. Le type de la « servante au grand cœur », figure antique, rejoignant dans le domaine de la poésie et de l’art la vénérable Euryclée, nourrice d’Ulysse, ce type qui ne disparaîtra jamais complètement, parce qu’il y aura toujours des êtres nés pour servir, heureux de se dévouer, ce type devenait rare, se réduisait à des exemplaires qu’on citait. Les jeunes, pénétrées du sentiment de l’égalité par le chapeau et le bas de soie, ne voyaient nulle autre différence que celle de l’argent possédé entre elles et les bourgeoises, et elles ne se trompaient pas, dans certains cas où les bourgeoises, enrichies de la veille, avaient absolument la même conception du bonheur que leur cuisinière ou leur femme de chambre.

Les domestiques respectaient seulement — autant qu’elles étaient capables de respect — les personnes de « bonne famille » qui marquaient naturellement les distances, tout en conservant ces habitudes de bonhomie que les parvenus ne s’aviseront jamais d’imiter. Encore fallait-il que ces personnes pussent payer des gages décuplés par rapport à l’ancien temps. Chez M. Capdenat, la question des gages ne se posait pas. Il était riche et point avare mais sa dureté, son insolence, la tristesse noire du logis sans femme décourageaient les servantes. Depuis qu’il ne travaillait plus et que la paralysie alourdissait sa jambe gauche, il restait à la maison jusqu’à l’heure de l’apéritif, et son besoin de commander s’exerçait sur la fée du fourneau, transformée bientôt, par le désespoir, en gorgone rugissante. Il y eut des exécutions mémorables, des scènes à faire trembler les Cornières, avec cris, sanglots, imprécations, et la fille dégringolant l’escalier pour se réfugier dans la mercerie du rez-de-chaussée, tandis que Monsieur tonnait encore, en patois rouerguois, sur le palier. Ces soirs-là, Monsieur dînait au café ou au restaurant de la Pomme-d’Or avec les fonctionnaires célibataires, et, le lendemain, apparaissait Maria-la-Bossue, fée de troisième classe, presque un gnome en jupon, qui venait exercer, par intérim, ses sortilèges culinaires et ménagers chez l’ogre des Cornières. Maria-la-Bossue, créature excellente, ne prétendait pas égaler ses maîtres et se contentait d’un salaire modique, parce que sa laideur et sa bosse la dépréciaient… D’ailleurs, elle ignorait la perfection de l’astiquage et ne variait jamais sa cuisine, trois ou quatre mets, fort bons, mijotés sur un fourneau-potager, dans des poêlons en terre.

La patronne de la Pomme-d’Or, la caissière du café Rouergat, la mercière — locataire de M. Capdenat — cherchaient pour lui une servante nouvelle… Cinq, six, dix défilèrent, puis le recrutement parut impossible. La réputation de la maison était bien établie. Aucune bonne, un peu renseignée, n’entrerait chez M. Capdenat. L’embauchage ne réussissait que par surprise, par l’appât du gain ou l’éloquence de la caissière du café, véhémente enjôleuse. À la fin, il parut que M. Capdenat éprouvait une jouissance sadique à ces expulsions de bonnes. Cet exercice le désennuyait comme un sport dont on apprend les finesses en l’exerçant. Il provoquait lui-même les embarras qui lui permettaient de se plaindre. Il s’accoutumait à la catastrophe. Il la préméditait :

« Demain, je f… la bonne à la porte ! »

Et il racontait la scène aux joueurs de dominos, avec de grands éclats de voix, retrouvant sa verve passée, forçant le rire par une bouffonnerie ordurière. Il prenait à ces récits le plaisir qu’ont les femmes à rabâcher les histoires de servantes, et cela, qui avait diverti les auditeurs masculins, finissait par leur répugner un peu. Ils disaient : « Le pôvre Capdenat ! » et de hocher la tête, avec un air de pitié où il y avait un sentiment de revanche sur l’homme fort, ainsi diminué, et un blâme pour les enfants.

— Le fils ? Prrrt !… Envolé… La fille ? elle ne s’occupe guère du vieux papa. C’est vrai qu’il n’est pas commode, mais un père est toujours un père.

— Ah ! ces enfants d’aujourd’hui !

Geneviève passa pour « dénaturée ».

Que lui reprochait-on ? Rien et tout. Rien de précis. Tout ce qui tient dans ce mol : « dénaturée ». Capdenat créa et entretint l’odieuse légende. On a tant de propension instinctive à critiquer les absents et les heureux qu’on ne s’avisait pas de la contradiction évidente : si le père Capdenat avait quitté Paris, de son plein gré, pourquoi se plaignait-il de sa solitude ? Sa fille ne pouvait pas vivre avec lui. Elle était mariée, et ce n’était pas vrai qu’elle l’eût abandonné. Quand il restait plus de huit ou dix jours livré aux soins élémentaires de Maria-la-Bossue, elle accourait. Si elle ne trouvait pas, sur place, la servante désirée, elle avait recours à sa marraine qui savait les ressources du pays, en cuisinières, jardiniers, gens à tout faire. Elle partait pour l’Espitalet et revenait le surlendemain :

« J’ai quelqu’un… »

La fille arrivait et s’en allait bientôt, comme les autres… La comédie recommençait. Ce fut presque une tragédie lorsque la vieillesse et la maladie précipitèrent la déchéance de Capdenat.

Que de fois Geneviève reçut des dépêches comminatoires ! « Servante partie. Suis seul » Et si la réponse tardait d’un jour : « Père malade, venez », avec la signature de la mercière. Geneviève croyait son père mourant et s’accablait elle-même de reproches qu’elle ne méritait pas. Elle trouvait la bossue dans la cuisine et M. Capdenat dans son fauteuil voltaire, à côté de la cage des serins, le chat Sans-Oreilles sur les genoux, car la fantaisie lui était venue, sur le tard, d’aimer les bêtes…

« Je vais mieux, mais j’ai failli crever… et, naturellement, j’étais seul. »

Il fut un temps où Geneviève n’alla plus solliciter Mme de l’Espitalet, par discrétion. Elle avait trop usé de la complaisance de sa marraine. Tout au plus lui faisait-elle une petite visite, en retournant à Paris. Elle prodiguait les annonces dans les journaux du département, les lettres à des offices spéciaux, à des supérieures de couvents. Elle cherchait la veuve, l’orpheline, la vieille fille, un peu cuisinière, un peu chambrière, un peu garde-malade, de bonne façon, de bonnes mœurs, pieuse et patiente…

Elle recevait des incapables ou des maritornes.

Souvent il lui fallait aider la bossue et, comme autrefois, lorsque sa mère la formait selon les principes de l’éducation provinciale, se lever tôt, secouer les lits, raccommoder le linge de M. Capdenat. Il ne supportait pas qu’elle fît venir une ouvrière. « Tu es là. Travaille, espèce de lendore !… ça te dégourdira le sang ! » Elle n’osait refuser, et son père était ravi de lui infliger une brimade quotidienne. Il finit par l’empêcher de sortir. Elle résista faiblement. Cette fois-là, c’était l’hiver. La sombre salle à manger qui sentait le chat et l’oiseau était autour de Geneviève comme un piège refermé. Le poêle écarquillait un œil de feu sanglant. Dehors, la vieille place, cœur stagnant de la ville engourdie, recevait la pluie sur ses pavés houleux. Deux matins par semaine, le marché la remplissait de charrettes, d’ânes, de mulets, de tréteaux, et de tentes, et de graves paysans en blouse noire, en chapeau de feutre noir, s’y promenaient, comme sur un forum, discutant le cours des fromages et les incidents de la politique locale.

Les jours ordinaires, tels les figurants d’un film quotidiennement répété, des gens défilaient à heure fixe : les clercs de notaire, la bonne de l’huissier, le curé Fontembon avec son gros ventre et son parapluie, les religieuses noires aux jupes ballonnées allant visiter les malades, la volée criarde des gamins de la « laïque », les petites orphelines des Sœurs. Entre ces passages, c’était le désert et le silence. Geneviève, les yeux baissés sur son ouvrage, écoutait venir la nuit et rêvait au moment où elle serait seule enfin, seule pour penser, seule pour relire d’anciennes lettres, seule pour pleurer et pleurer encore jusqu’au glissement de la pensée endolorie dans le sommeil.

Ce fut pendant ce séjour que Capdenat dévoila ses intentions. Il voulait revenir à Paris, chez sa fille. Geneviève lui opposa la volonté de son mari.

— Vous n’avez pas pu vous accorder… Tu as blessé Lucien. Il est buté. Il consent que je vienne ici, que je te soigne, que je t’aide, mais il refuse absolument la vie commune.

— Et toi, sotte, n’as-tu pas ton mot à dire ?

— Il est le maître.

— Tu as peur de lui ?

Certes, elle avait peur de Lucien, comme elle avait peur de Capdenat.

— Tu n’oses pas défendre ton père, un père qui s’est dépouillé pour toi, un père qui t’a donné deux cent mille francs !

Elle ne répondait pas ou bien elle pleurait.

Capdenat, qui ne manquait pas de finesse, avait compris que dans le ménage de sa fille quelque chose — il ne savait quoi — n’était pas tout à fait normal. Lorsqu’il fut certain de sa défaite, et que jamais, en aucun cas, Lucien Alquier ne changerait d’avis, l’impuissance de Geneviève à dominer son mari l’irrita comme une injure personnelle.

« La triste idiote ! » disait-il en parlant de sa fille, et deux désirs atroces et contradictoires se partagèrent son esprit : que son gendre fût humilié et que sa fille fût punie. Mais comment ? Capdenat était sûr que Geneviève était une honnête femme et il ne plaisantait pas avec cette idée de l’honneur qui existait en lui, malgré les vices de son caractère, et qui l’empêchait d’être méprisable. Probité de l’homme, chasteté de la femme. C’était tout le code moral des Capdenat. Il s’y tenait, mais en même temps il regrettait que M. Alquier, ce « poseur », échappât au ridicule qui, depuis le moyen âge, est le châtiment des maris orgueilleux, et qu’à la vue de tout Paris, et de tout Villefarge, il ne fût pas « cocu, recocu et surcocu ».

Avec le temps, la haine pour le gendre se transposa en haine pour la fille, et, sans renoncer à l’espoir de se venger de Lucien Alquier, Capdenat se surprit à lui accorder l’espèce de sympathie momentanée que nous inspirent les gens, même détestés, qui servent, à leur insu, nos rancunes.

Tous ces sentiments étaient à leur paroxysme, en ce moment où Geneviève, décidée à en finir, avait choisi et convoqué une gouvernante.


III

Un second coup de timbre. « Tac ! »

Maria-la-Bossue sort de son antre et va ouvrir la porte du palier. Est-ce le facteur, avec un télégramme ? Non, c’est une femme menue, en grand deuil, qui attend, le doigt touchant encore le timbre.

— Madame Alquier ?

— C’est ici.

— Je suis la personne qui vient de Figeac.

— La nouvelle bonne ?

La femme en deuil a un sursaut que la bossue ne remarque pas.

— Annoncez Mlle Vipreux, dit-elle, et sa voix impérative sonne clair et sec.

À ce moment, Geneviève paraît, au fond du couloir.

— Qu’est-ce que c’est, Maria ? Une dépêche ?

— Té ! c’est votre bonne, dit la bossue qui ne s’embarrasse pas à marquer les nuances et se hâte de regagner la cuisine.

Geneviève s’exclame joyeusement :

— Mademoiselle Vipreux ! Je ne vous espérais plus ! Je croyais que vous aviez manqué le train. Comment donc êtes-vous venue ?

— Madame avait tort de s’inquiéter. J’avais promis d’arriver aujourd’hui. Je n’ai qu’une parole… J’ai bien pris le train convenu, mais, à la gare, je n’ai pas vu l’auto…

— Quelle auto ?

— L’auto de Madame.

— Mon père n’a pas d’automobile, et la mienne est à Paris. Il fallait prendre l’autobus.

— Ah ! vraiment !… Je n’avais pas bien compris… Que Madame m’excuse !

— Vous avez fait le chemin à pied, en portant ce sac ! Comme vous devez être lasse !

— Très lasse, mais cela ne fait rien.

Pauvre Mlle Vipreux ! Geneviève l’admire d’être si courageuse et si patiente. Elle est recrue de fatigue et ne se plaint pas… « Cela ne fait rien ! »… Cela fait beaucoup à Mme Alquier, auteur responsable du malentendu. Elle s’excuse, s’informe hâtivement des circonstances du voyage et propose à Mlle Vipreux de la conduire à sa chambre.

— Ne dois-je pas saluer Monsieur ?

— Tout à l’heure. Nous avons à causer.

Naguère, quand la boutique du rez-de-chaussée n’était pas louée et que les Capdenat occupaient toute la maison, l’on allait de l’entresol au premier étage par le grand escalier de pierre. Maintenant, l’on y grimpe par une sorte d’échelle de meunier, en se cramponnant à la main courante, et l’on aborde un vaste corridor dallé qui surplombe la galerie des Cornières.

Trois fenêtres à meneaux regardent la place, opposées aux trois portes des chambres, et, tout au bout, un petit escalier, tournant dans une étroite tourelle, conduit à d’autres pièces dans les combles.

— Ma chambre est ici, dit Geneviève. Celle du bout, c’est… c’était la chambre de mon frère. Vous aurez celle du milieu. Une sonnette y est installée qui communique avec l’appartement de papa. Il ne quitte jamais l’entresol. Sa jambe malade ne lui permettrait pas de monter cet escalier si raide.

— Je pourrais peut-être loger près de lui ?

— Une seule chambre serait disponible, en bas, et c’est celle de ma pauvre maman. Personne n’y entre jamais. Si mon père était alité, on vous mettrait un lit dans le salon.

— Comme Madame voudra.

— J’espère que vous serez bien, ici.

— Je suis bien partout.

Mme Alquier introduit la gouvernante dans une longue pièce obscure et va pousser les volets, démasquant un petit dédale de toits, de ruelles et de jardins.

— La vue n’est pas désagréable. On a le soleil du matin, et le lit est bon ; j’ai laissé la couette de plume sous le matelas. Ainsi, vous serez bien couchée.

Elle sourit, animée d’une bienveillance timide, et cédant au besoin d’être aimée qui fait son charme et sa faiblesse. Mlle Vipreux ne regarde pas le lit, ne s’approche pas de la fenêtre. Elle murmure seulement :

— Je ne suis pas difficile.

— Asseyez-vous, je vous prie.

Il y a un fauteuil dans la chambre, mais Mlle Vipreux l’écarte et se pose au bord d’une chaise, les épaules rentrées, les genoux joints.

Si c’est déjà la nuit à l’entresol, c’est encore le crépuscule sous les solives blanchâtres, entre les murs tapissés d’un vieux papier presque sans couleur. Un édredon bombe le lit de noyer. Peu de meubles : une commode, un guéridon ovale à dessus de marbre qui bascule lorsqu’on le touche, un fauteuil pouf couvert d’une dentelle au crochet. La netteté, la froideur de ces chambres de couvent où demeurent de vieilles dames pensionnaires.

Maintenant, Geneviève Alquier voit, bien en face, la gouvernante envoyée par les religieuses de Figeac. Un âge indécis : cinquante ans peut-être. Rien de la dévote classique. Une provinciale pauvre, habillée d’un manteau demi-long, coiffée d’un chapeau de crêpe noir que le chignon déforme en arrière, chaussée de bas de fil et de souliers à talons plats. L’extrême minceur du corps lui laisse un air de jeunesse. Le visage d’ancienne blonde, ravagé de rides et comme bouilli, avec des fils de couperose sur les pommettes, a pu être agréable, autrefois, malgré la bouche serrée et le menton pointu. Obstinément baissées, les paupières sont bordées de cils roussâtres.

— Mlle Vipreux…

Il faut bien que les paupières se lèvent, découvrant deux petits yeux gris jaunâtre aiguisés par une méfiance attentive.

— …Avant de vous présenter à mon père, je dois vous parler de lui. Vous savez qu’il est souffrant, un peu infirme et… difficile… Oh ! ce n’est pas un méchant homme. L’âge, la solitude, certaines déceptions l’ont aigri… Il aurait voulu vivre à Paris, chez moi, et cela, pour diverses raisons, est impossible… J’ai tâché de lui rendre la vie moins triste, mais une femme mariée n’est pas libre. Elle a des devoirs qui se contredisent parfois, douloureusement… Æfors, j’ai pensé à mettre près de lui une femme de confiance… Il y a tant de personnes bien élevées qui ont vu baisser ou disparaître leurs revenus, et qui souffrent d’être seules…

— Évidemment… les domestiques se font bourgeois, les bourgeoises se feront domestiques.

Geneviève proteste :

— Non !… Collaboratrices ou remplaçantes, selon les cas… Il y a une nuance…

— Si faible…

— La dignité reste sauve.

— Madame est bien bonne, mais Madame ne sait pas ce que c’est que d’être pauvre et seule au monde, à cinquante-six ans. L’orgueil est un luxe pour les malheureux ! Je n’ai plus d’orgueil… D’ailleurs, c’est sans importance. Je remplirai mes devoirs et je recevrai mon salaire. Je n’ai droit à rien de plus et je ne demande rien… Le bon Dieu me fera justice.

Geneviève songe :

« Elle est fière. Elle a dû beaucoup souffrir. »

La peur de blesser une femme malheureuse augmente sa timidité. Elle entrevoit des complications possibles dans les rapports qu’elle imaginait tout simples. Melle Vipreux, fille d’un petit fonctionnaire, élevée au couvent, possédant le même brevet élémentaire que Geneviève, était à l’origine l’égale des Capdenat. Elle ne différait guère de leurs cousines et de leurs tantes, et Geneviève l’avait d’avance considérée dans ce rôle de parente adoptive qu’elle déclinait pour affirmer son état subalterne, avec une humilité orgueilleuse.

« Je l’apprivoiserai », se dit Geneviève, et elle met plus de douceur encore à exposer le mécanisme du ménage : Maria-la-Bossue, non logée, nourrie le matin, donnera des demi-journées et se chargera des travaux fatigants ; Mlle Vipreux fera chez M. Capdenat ce qu’elle eût fait chez elle, aidée par une femme de service : un peu de cuisine, un peu de repassage, l’entretien du linge et des vêtements.

— Et maintenant, puisque nous sommes d’accord, je vais vous présenter à mon père. Laissez ici votre chapeau et votre manteau. Ayez l’air, tout de suite, d’être de la maison.


M. Capdenat avait allumé le lustre de la salle à manger, lassé dans son fauteuil il murmurait :

« Sacré b… D… de b… D… ! »

C’était la plus innocente de ses exclamations familières.

Il entendit bien qu’on entrait, mais il ne broncha pas.

— Papa !

Silence.

— Papa, je t’amène Mlle Vipreux, qui m’a été bien recommandée par la Mère Marie-Madeleine. Elle est douce et bonne. Elle te soignera parfaitement. Veux-tu causer avec elle ? Je suis sûre que…

M. Capdenat tourna ses yeux porcins vers la vieille fille qui soutint ce regard terrible.

— Eh bien ! dit-il — et il soufflait, entre les mots, lentement — on a voulu que je vous voie, mademoiselle Vipreux. Je vous ai vue. Vous n’êtes pas belle et vous pouvez f… le camp.

Et il se renfonça dans son fauteuil.


IV


— Venez par ici ! chuchota Geneviève éperdue.

Derrière la porte retentissait par saccades le rire bruyant qu’un halètement interrompit.

Geneviève entraîna Mlle Vipreux dans le salon, où les appliques de la cheminée, allumées brusquement, éclairèrent le piano fermé, la table et le bahut en faux Boulle, les rideaux de peluche sous lambrequins et les housses blanches.

Les volets étaient clos et, de ce salon déserté, émanait une odeur de placard humide.

Geneviève tomba dans un fauteuil et pleura. Mlle Vipreux, si pâle que les fils de la couperose semblaient des égratignures sanglantes sur ses pommettes, redressait sa petite taille et considérait avec un espèce de mépris la jeune femme sanglotante.

— Madame a bien tort de pleurer, cela ne sert à rien. Moi je ne pleure jamais.

Elle avala sa salive, et le mouvement de son cou maigre tendit les cordes de ses muscles.

— Si j’avais su chez qui j’allais, reprit-elle du même ton d’indéfinissable ironie, je ne me aérais pas dérangée. Je croyais que mon futur maître était un monsieur tout à fait bien. Sans offenser Madame, je puis constater qu’il ne sait point vivre. Je quitterai donc, immédiatement, cette maison où j’ai été insultée. Il est entendu que mon voyage me sera remboursé et aussi le prix de ma journée perdue. Je l’évalue à vingt francs. Ce n’est pas excessif. Je trouverai bien un peu de pain et de chocolat à la buvette de la gare. Pour le reste, le préjudice moral, cela se réglera un jour… Dieu y pourvoira.

Geneviève murmura :

— Vous ne partirez pas ainsi. Vous dînerez d’abord, et après je vous conduirai à la gare, en voiture… C’est bien le moins…

— Non, dit Mlle Vipreux, je partirai tout de suite.

— J’ai tant de peine !

— Madame n’est pas responsable des grossièretés de M. Capdenat.

— Comment aurais-je supposé qu’il nous préparait cette avanie ? Quand on saura ce qu’il a fait, que pensera-t-on de nous et que dira-t-on ? Nous serons la risée de Villefarge.

Elle imaginait la joie des voisins apprenant quelle réception M. Capdenat avait ménagée à sa gouvernante, et elle savait que la mercière d’en bas, les fournisseurs, tous ces gens de qui l’opinion est importante car ils font et défont les réputations dans les petites villes, approuveraient le « pauvre père » et riraient de la fille « dénaturée ». C’était comme une humiliation publique que Geneviève ne pouvait supporter, parce qu’elle était restée, malgré son mariage, une provinciale. Elle souffrait à l’idée que la « société » de Villefarge exerçait sur elle une critique malveillante.

Devant l’impassible témoin qui allait disparaître de sa vie, et qu’elle était sûre de ne jamais revoir, elle laissa, par degrés, crier son angoisse. Il y avait, entre cette angoisse et l’incident qui l’avait provoquée, une disproportion inexplicable pour Mlle Vipreux. Si la vieille fille avait su interpréter l’attitude de Geneviève, elle aurait pressenti le drame familial où son rôle avait été marqué par la jeune femme. Mais ce rôle qu’elle ne jouerait pas, ce drame qui s’achèverait loin d’elle, pouvaient-ils émouvoir Mlle Vipreux ? Cependant, une curiosité contenue avivait, sous les cils roussâtres, le dur éclat des yeux gris.

— Je plains Madame, dit-elle froidement, mais il y a des milliers de femmes qui supportent de vieux parents désagréables. J’ai sacrifié ma jeunesse, j’ai brisé mon avenir pour les miens, qui ne m’ont pas laissé un centime et n’étaient guère plus commodes que M. Capdenat. On me proposait de les mettre dans une maison de vieillards. Je ne l’ai pas voulu, et d’ailleurs ils n’y eussent pas consenti… Ce que j’ai fait, d’autres peuvent le faire.

— Vous étiez libre…

— En effet, mes parents ne s’étaient pas souciés de m’établir. Ils étaient trop fiers de moi… Ils écartaient les épouseurs. Mais c’est une vieille histoire gui n’intéresse pas Madame.

— Qu’allez-vous faire maintenant ?

— Oh ! que Madame ne s’inquiète pas de moi. Je me placerai, puisque je suis descendue à cette extrémité. Il y a d’autres maisons que celle-ci. Les bonnes religieuses s’occuperont de moi.

— Si je peux quelque chose pour vous…

— Madame me connaît trop peu. Ce ne serait pas une référence.

Geneviève regrettait sa faiblesse, confuse d’avoir pleuré, inquiète d’avoir parlé et souhaitant que Mlle Vipreux, puisqu’elle devait partir, fût déjà partie. Pourtant, elle voulait, jusqu’au bout, montrer à cette femme offensée la bonne volonté de compenser, d’atténuer l’offense afin de désarmer une rancune qui ne s’avouait pas, mais qui durerait peut-être.

— Mademoiselle Vipreux, dit-elle, je vous ai écrit, je vous ai répété que je ne vous considérais pas comme une domestique. La preuve en est faite. Je viens de vous parler avec une confiance qui effacera, je l’espère, un bien mauvais souvenir. Vous me comprenez… Pardonnez à un vieillard, à un malade… Que tout cela reste entre nous.

— Madame n’a rien à craindre. Je suis discrète. Quant à pardonner, c’est mon devoir de chrétienne.

Les deux femmes se regardèrent et Geneviève éprouva, avec un sentiment de complicité et de dépendance, l’énergie incluse dans la vieille fille qui n’avait pas bronché sous l’injure et que les excuses n’attendrissaient pas.

À ce moment, la porte s’ouvrit.

M. Capdenat était sur le seuil, drapé dans son vieux pardessus, appuyé sur sa canne. Une satisfaction diabolique épanouissait sa lourde figure. Il fit quelques pas en traînant la jambe.

— Quoi ? dit-il. Vous ne dites rien ? Vous n’êtes pas enchantées de me voir ? Je m’ennuyais tout seul. Je suis venu.

Il s’assit.

— Voilà ! J’ai réfléchi. Tout à l’heure, mademoiselle, je vous ai fait une belle peur ! Vous avez pensé : « Est-il mauvais, ce vieux-là ! Il n’obéit pas à sa fille ! Il reçoit au bout du poing et au bout du pied les gens qu’elle lui impose, par force, n’est donc pas tout à fait gâteux ? C’est encore un homme, bien qu’il traîne la patte ! » Eh bien, ma chère demoiselle, écoutez ce que vous dit Anthime Capdenat, maître chez lui, et qui tient toujours sa parole.

Il frappa le parquet de son bâton.

— J’ai pensé : elle me connaît, maintenant, cette personne ! Elle ne manquera pas au respect qui m’est dû, dans ma propre maison, et puisque ma fille sans cœur m’abandonne… — Silence ! cria-t-il en arrêtant la protestation de Geneviève, ce que je dis, toute la ville le dit ! — puisque ma fille m’abandonne à des mercenaires, autant vous qu’une autre, mademoiselle Vilqueux… Virqueux… Le nom n’y fait rien ! Vous, enfin, à qui je parle ! On prétend que vous donnez dans la calotte. Ça ne me gêne pas. Vous ferez carême tant que vous voudrez, et si vous vous accommodez de mon humeur, vous n’aurez pas à vous plaindre. Est-ce entendu ? Il faut vous décider… Quoi, pas un mot. Vous voulez réfléchir aussi ? C’est votre droit. Seulement, je n’aime pas attendre… Je compterai donc jusqu’à dix… Un, deux, trois…

— J’accepte, dit Mlle Vipreux.

Geneviève recula, d’un mouvement involontaire, comme si elle s’était trouvée, soudain, entre deux déments. Le regard de Mlle Vipreux heurta le sien et ne fléchit pas.

— Ça, fit Capdenat tout ébahi, ça, c’est bien ! Vous êtes une fille d’esprit.

— J’ai le goût des tâches difficiles

— Il n’y a que ça d’amusant. Demandez aux dompteurs.

— Je n’ai pas peur de Monsieur. Il suffira que je fasse mon devoir. Monsieur me rendra justice.

— Je ne suis pas un tigre, dit Capdenat, et vous n’êtes pas un mouton. C’est parfait. Je n’aime pas les moutons.

Geneviève voulut remercier Mlle Vipreux, mais les mots ne lui venaient pas facilement. Elle sentait un renversement des rôles, comme si l’alliée d’une heure passait soudain à l’ennemi.

Capdenat interrompit sa fille :

— De quoi te mêles-tu ? Ce n’est pas toi, c’est moi qui choisis une gouvernante. Cette affaire ne te concerne plus. Tu peux retourner à Paris. Nous nous passerons de toi. Là-dessus, mademoiselle Vilcheux…

— Vipreux.

— Vipreux, soit !… Votre petit nom ?

— Renaude.

— Là-dessus, Renaude, occupez-vous du souper. Les émotions, cela creuse !



V

Le lendemain, dimanche, Maria-la-Bossue arriva de très bonne heure, comme à l’ordinaire, apportant le pain et le lait du déjeuner. Elle laissa ses galoches sur le palier pour ne pas réveiller M. Capdenat et s’en fut, en chaussons, à la cuisine.

Sans-Oreilles, couché contre les chenets, dans la cheminée à hotte, se déroula tel une couleuvre de velours et salua Maria d’un miaulement. Elle était vieille et tordue, affligée d’une taie sur l’un de ses yeux, et sa bosse gonflait drôlement son châle de laine noire. Cependant le chat Sans-Oreilles la révérait ainsi qu’une divinité belle et secourable.

« Attends !… attends ! petite canaille ! Je vais te donner ton lait. Est-il gourmand, cet animal-là ! Pour lui tout fait ventre ! »

Elle versa un peu de lait dans une tasse et l’offrit au chat qui passait et repassait, le dos en arc, contre sa jupe.

Quand elle se redressa — autant qu’elle pouvait se redresser — elle vit près d’elle une dame maigre, en deuil, tenant un paroissien entre ses mains gantées de fil noir.

— Bonjour ! dit la dame maigre. Je suppose que vous êtes Marie. Vous m’avez vue hier. Je suis Mlle Vipreux. C’est moi qui m’occuperai du ménage.

— Bien, mademoiselle.

— Vous me donnerez mon café dans la salle à manger. Je ne mange pas à la cuisine.

— Vous mangez avec les maîtres ?

— Je tiendrai compagnie à Monsieur quand sa fille sera partie.

Elles passèrent ensemble dans la salle à manger, et Renaude Vipreux s’assit. Elle réclama du sucre, du beurre, du pain grillé.

— Comme pour Mme Alquier ? fit la bossue.

— Exactement. Est-ce qu’elle descend pour déjeuner ?

— Elle descendait à 8 heures. Maintenant que vous êtes là, je lui porterai son café au lait dans sa chambre, sur un plateau. Ça lui fera plaisir. Elle n’est pas matineuse. Elle est délicate. Son papa ne comprend pas qu’elle a changé, depuis qu’elle était demoiselle. Mme Alquier de Paris et Mlle Alquier de Villefarge, ce n’est pas la même personne, et en venant chez son père, la pauvre, elle tombe du paradis en purgatoire. Comme il n’y a pas de meilleure femme, de moins fière, de moins avare, et qu’on ne peut pas s’empêcher de l’aimer, je la dorlote à ma façon.

Renaude Vipreux buvait son café, à lentes gorgées. Elle dit, en posant sa tasse vide :

— Elle est donc bien riche ?

— Elle a fait un superbe mariage. Son mari est un peu vieux pour elle, mais c’est encore un joli homme et… on dirait un noble !… Il l’a épousée par amour. Des deux, c’était lui qui avait le plus d’argent, mais elle, c’était une beauté !

— Vraiment ?

— Ça vous étonne ?

— Je l’ai mal regardée !

— Elle a des cheveux comme une poupée, tout bouclés, tout dorés ! Et cette peau de blonde !…

— Un déjeuner de soleil. Je le sais. J’étais blonde, moi aussi.

Marie avait ouvert la cage et elle nettoyait la mangeoire des serins.

— Celui-ci, c’est le Petit-Citron, le mari, et l’autre, c’est la Mandarine, sa femme. Ils me connaissent bien.

— Les oiseaux, ça sent mauvais.

— Pas quand on les tient propres, dit la vieille un peu fâchée. Si vous prenez soin de changer l’eau, d’ôter les graines abîmées et les petites choses qu’ils font, les pauvres bestioles, vous n’avez pas d’odeur.

— Grand merci ! Je vous laisserai ce plaisir… Quant à ce vieux chat…

— Sans-Oreilles ? Il n’est pas vieux.

— Il est trop laid ! Il me dégoûte.

— Eh bien, il y a des gens qui le trouvent beau. Mme Alquier dit : « C’est une bête de race. »

Sans-Oreilles avait entendu son nom. Il sauta sur la table. Les topazes verdissantes de ses yeux, dans sa face noire de hibou philosophe, guettaient le geste des doigts maniant la tartine beurrée.

— Hou ! sale bête ! veux-tu descendre !

Mlle Vipreux secoua violemment sa serviette. Épouvanté, le chat bondit et se coula sous un fauteuil.

— Vous n’aimez pas les bêtes, dit la bossue, ça se voit.

— Les chats, c’est traître.

— Pas tant que bien des gens.

— Je ne vous demande pas votre avis.

— Ce n’est pas un conseil que je vous donne. Chacun ses affaires, mais vous savez, M. Capdenat, s’il aime quelque chose au monde, c’est son chat et ses oiseaux.

— Ça lui passera, dit Mlle Vipreux. Allez à votre ouvrage. Moi, je monte dans ma chambre.

Elle redescendit, vêtue d’une blouse de travail en coton écru.

— Puisque Mme Alquier a oublié mon existence, dit-elle avec ce rire sec qui glaçait la bossue, vous me donnerez quelques explications.

Elle s’enquit des fournisseurs, du prix des denrées, des jours de lessive. Un violent coup de sonnette l’interrompit.

— C’est Monsieur, dit Maria… Voulez-vous que j’y aille ?

— Et pourquoi vous ? J’irai.

Une voix pâteuse cria :

« Entrez ! »

Mlle Vipreux entra dans une pièce sombre qui sentait le singe.

— Ah ! C’est vous ! Je voulais voir si vous viendriez.

— Monsieur a bien dormi ?

— Je ne dors jamais bien… Ouvrez la fenêtre… à moitié seulement… Vous allez m’aider à m’habiller… Ma sacrée jambe est en plomb… Ça me gêne beaucoup, ce matin.

Renaude donna un peu de jour.

Monsieur n’était pas beau dans son lit froissé, avec son linge défraîchi qui découvrait un poitrail de sanglier. Ses cheveux emmêlés ressemblaient à des toiles d’araignée poussiéreuses. Sur ses joues tombantes, la barbe poussait, rude et grise.

Les yeux baissés de Renaude voyaient tout, et, si le désordre de la chambre, la proximité du corps massif et mal tenu répugnaient à cette fille décente, sa figure n’en témoigna rien. Elle aida M. Capdenat à se lever. Il s’appuyait sur l’épaule fragile qui pliait et qui résistait. À demi vêtu, il s’assit avant de faire sa toilette et il daigna s’informer de la santé de sa gouvernante. Mlle Vipreux répondait en termes choisis, et ce ton de respect, contrastant avec la roideur de l’attitude, acheva de déconcerter M. Capdenat. Il pensa que cette personne avait du bon sens, l’appréciait à sa juste valeur, et que l’honneur de le servir, auquel les gotons étaient insensibles, effaçait l’incroyable brutalité du premier accueil.

Renaude le laissa finir sa toilette et s’en fut à la cuisine. La bossue mangeait une tartine de fromage, le chat Sans-Oreilles roulé sur ses genoux.

— Tenez, dit-elle sans se déranger, car, dans sa simplicité, elle ne concevait pas que la gouvernante fût autre chose qu’une variété particulière de domestique, voilà une lettre pour Madame. Si vous voulez la lui porter…

— Dans un instant.

— Puisque vous montez, portez-lui donc aussi l’eau chaude pour son tetcbe. Il faut que je coure chez le boucher, et vous savez, le dimanche, je m’en vais à 11 heures. Je reviendrai, dans l’après-midi, laver la vaisselle.

Mlle Vipreux hésita. Une rougeur enflammait ses pommettes. Elle soupesa, du regard, le broc fumant.

— Passe pour une fois, dit-elle avec son petit rire, et elle partit, portant le broc qui la tirait toute d’un côté.


Elle gravit péniblement l’escalier du premier étage. Dans le corridor, elle fit halte, le broc posé sur le carreau. Alors, elle examina la lettre. L’écriture courait, large, sans traits ni bouclettes, sur l’enveloppe bleutée. Le timbre de la poste était brouillé : on distinguait pourtant l’indication du département : Corrèze.

Renaude reprit le broc, avec effort, et heurta du doigt la porte fermée.


Devant la fenêtre de la chambre où Geneviève venait de se lever, la fraîche verdure ensoleillée d’un platane tendait un écran mobile. Mlle Vipreux ne distingua ni le feuillage, ni le soleil, ni la femme demi-nue dans son vêtement de nuit couleur de rose thé. Elle n’eut que la sensation d’un foyer lumineux et parfumé, dont elle recevait au visage l’irradiation imprévue. Et ce foyer, c’était Geneviève elle-même.

La veille, un visage triste, une robe stricte et sombre… Ce matin, l’éblouissante nudité, devinée à travers un nuage d’aurore. La vieille fille n’avait jamais vu un autre corps que le sien, pauvre ossature et chair blêmie, sous les calicots à festons et les flanelles hygiéniques. Qu’une femme pût être belle comme une belle statue et porter des chemises plus luxueuses que des robes de bal, Renaude Vipreux ne s’en doutait pas, et la révélation la bouleversait. Ses petits yeux gris papillotèrent. Sa bouche se pinça. Une curiosité presque douloureuse ramenait son regard détourné, l’attachait à l’objet de scandale qui offrait innocemment un cou de colombe, des épaules un peu tombantes, des seins droits et divergents, et la ligne admirable qui ondulait de l’épaule au genou. Un peignoir de laine blanche enveloppa cette beauté parfaite, et Renaude ne vit plus que les pieds aux ongles brillants, les bras découverts jusqu’au coude et la charmante tête qui secouait une courte chevelure dorée, ambrée, soyeuse, pleine de reflets et de frissons.

— J’ai été bien paresseuse aujourd’hui, dit Geneviève.

— Je l’ai regretté seulement parce que Madame aurait pu me mettre au courant du ménage un peu mieux que cette bossue. Enfin, j’ai fait comme j’ai pu. Il paraît que la bossue se donne congé le dimanche, à 1 heure… Madame me permettra bien de disposer d’un peu de temps dans l’après-midi ?

— Certainement. Vos après-midi de dimanche sont à vous.

— Madame et Monsieur vont « promener » ?

— Monsieur fait le tour de la place et cela lui suffit. Il a tant de peine à marcher !… Pour moi, j’irai rendre quelques visites, parce que je n’ai encore vu aucun de nos amis et que je dois partir.

— Bientôt ?

— Mardi ou mercredi.

— Madame se plaît mieux à Paris qu’à Villefarge. C’est bien naturel. On n’est vraiment heureux que chez soi. Je le sais, moi qui n’ai jamais eu de chez moi et qui n’en aurai jamais.

— Je croyais que vous viviez dans votre famille.

— Justement. Ce n’était pas un vrai chez moi. Voici l’eau chaude pour le tub de Madame… Et une lettre que j’oubliais !… Vraiment, le changement, la nouveauté, cela me trouble la cervelle…

Geneviève prit la lettre. Dès qu’elle eût aperçu l’écriture, un rayon illumina son visage. Ses doigts tremblaient en ouvrant l’enveloppe qui se déchira.

La gouvernante la regardait lire cette lettre.

— Madame n’a plus besoin de moi ?

— Non. Je vous remercie. Allez à vos affaires, ma bonne Renaude.

Geneviève ne parut à la salle à manger qu’après 10 heures et demie. M. Capdenat lisait la Dépêche, tout en flattant de la main le chat Sans-Oreilles, blotti sur ses genoux. Bien rasé, bien brossé, bien cravaté, il semblait d’humeur assez tranquille.

Geneviève lui tendit son front. Simple formalité biquotidienne.

— Tu es bien beau, ce matin, papa.

— Je suis propre. Mlle Vipreux s’est occupée de moi.

Ainsi, dès le premier jour, il acceptait d’une étrangère les soins qu’il refusait quand sa fille voulait les lui rendre.

Il se mit à rire tout seul.

— Qu’est-ce qui t’amuse, papa ?

— Elle… Elle a l’air d’un chat malade.

— Mlle Vipreux ?

— Un chat jaune, un peu galeux, qui a reçu la pluie et qui meurt de faim… Tu as vu ses yeux ? Deux petits canifs luisants. Mais ça n’est pas une idiote. Elle a de la défense. J’aime ça. Au moins nous serons deux. Je la materai. Ça me désennuiera.

Qu’allait-il faire ? Il avait besoin d’une victime. Renaude Vipreux serait-elle cette victime ? Non. Patiente, consciencieuse, discrète, telle que l’avaient dépeinte les religieuses de Figeac, elle semblait pourtant assez coriace et ne se laisserait pas dévorer.

— Tout ce que je désire, papa, c’est que tu sois heureux.

— Oui, de loin… Et surtout pas chez toi. Je connais tes bons sentiments, ma fille.

Renaude vint mettre le couvert.

— Madame est arrivée à temps pour l’évangile ? demanda-t-elle, en disposant les assiettes.

— Je ne suis pas allée à la messe. Je suis allée à la poste.

— Le bureau de Villefarge est donc ouvert le dimanche ?

— Jusqu’à 10 heures. Je suis arrivée trop tard pour télégraphier… À ce propos, papa, je dois te dire que mes projets sont modifiés. Je comptais rester ici jusqu’à mercredi et passer la journée du jeudi à Puy-le-Maure, mais j’ai reçu une lettre… une lettre de Paris…

Renaude se retourna vivement. Geneviève s’en étonna.

— Qu’avez-vous ?

— J’ai failli «échapper» la salière.

— Le sel renversé porte malheur, dit Capdenat. C’est ton aimable époux qui te rappelle ?

— Il désire que je sois à Paris mardi matin. Comme je veux absolument voir ma marraine, je suis obligée de partir demain de très bonne heure. Je télégraphierai afin qu’on m’envoie une automobile à la gare de Beaulieu et je reprendrai un train de nuit à Brive.

— Bien… bien… C’est ton affaire.

Le repas fut délectable. M. Capdenat se mit de la sauce jusqu’aux yeux. Quelle omelette aux morilles ! Et ce lapin farci !… Et ce milliassou !… Ce n’était plus la cuisine de Maria-la-Bossue… Amoureux de la bonne chère et cruellement privé de cet ultime plaisir des vieillards, Capdenat succombait délicieusement à la tentation, malgré sa fille qui tâchait de le modérer.

Le café versé dans les tasses, il dit en clignant de l’œil :

— Et maintenant, puisque c’est dimanche, un bon petit verre d’armagnac.

— Papa, c’est de la folie. Tu sais ce que t’a dit le Dr Bausset : pas une goutte d’alcool.

Capdenat vit rouge.

— N… de D !… La paix !…

Le tonnerre de sa voix roula jusque dans la cuisine, où Maria lavait la vaisselle en soupirant. Les serins qui chantaient se turent. Le chat Sans-Oreilles, qui espérait quelques bribes du lapin, arrondit son dos de velours. Mais Renaude Vipreux ne s’étonna point. Elle allait et venait, silencieuse et vive, et quand elle s’arrêtait de servir, elle croisait ses mains sur sa ceinture.

— Je prie Madame de fermer les yeux, pour une fois, dit-elle. Monsieur désormais sera sage. Je le persuaderai bien d’être sage. Voyons, pour une fois…

— Est-ce que je vais demander à ma fille la permission de boire et de manger à ma fantaisie ?… Allez chercher l’armagnac, Renaude !… Une bouteille jaune, troisième rayon du placard, à gauche dans le corridor.

Mlle Vipreux sortit et revint.

— Monsieur, le placard est fermé à clef.

— Donne les clefs, Geneviève.

— Le trousseau est dans le tiroir de ma coiffeuse. Dites à Maria d’aller le chercher.

— J’irai moi-même, fit Mlle Vipreux, et elle sortit

Quelques minutes passèrent. Geneviève s’énervait.

— Elle va tout déranger. Elle ne connaît pas les meubles… Maria !… Maria

La bossue entr’ouvrit la porte.

— Maria, montez dans ma chambre. Mes clefs sont dans le tiroir de la table à coiffer. Apportez-les-moi.

— J’y vais.

Quelques minutes passèrent encore.

— Ah ! J’y vais moi-même, dit Geneviève, qui frémissait d’impatience.

À ce moment, Mlle Vipreux rapporta les clefs qu’elle remit à Geneviève.

— Madame avait dit : la «coiffeuse». J’avais compris qu’il s’agissait de la table à toilette, du lavabo. Je suis bien sotte.

— Maria vous a renseignée ?

— La pauvre !… Elle est incapable de s’expliquer clairement. J’ai fini par trouver…

Geneviève choisissait une clef dans le trousseau.

— Voici, dit-elle.

M. Capdenat l’interrompit.

— Non !… Donne-moi ces clefs, à moi.

Il fit danser, au bout de ses doigts, les clefs cliquetantes, puis, solennellement, il les tendit à la gouvernante.

— Prenez les clefs de la maison. C’est moi qui vous les confie. Si ma fille en a besoin, elle vous les demandera et elle vous les rendra tout de suite. Ça, c’est la clef de l’office ; ça, c’est la clef de la lingerie ; ça, c’est la clef du placard… Allez me chercher l’armagnac. Une bouteille jaune.

Geneviève exaspérée se leva de table et disparut. Un père comme celui-là eût découragé Antigone.



VI

Elle était plus calme quand elle sortit, à l’heure où les cloches tintaient sous le ciel blanc, les cloches de vêpres, tristes et lentes.

Elle s’engagea dans le lacis de ruelles qui dévalent vers la rivière comme des torrents desséchés. Lasses d’avoir porté quatre siècles, les maisons défaillent en avant ou de côté, et leurs toits, mal soutenus par les antiques charpentes, ondulent ou se bossellent. Au coin des portes rehaussées de gros clous, il y a des bornes pour monter à cheval, des anneaux de fer pour planter les torches. Sur les frontons triangulaires de la Renaissance, au sommet des arcs gothiques, des écussons, martelés pendant la Révolution, montrent des armoiries, des devises, des dates presque effacées. Les croisées à meneaux se déjettent, la rouille dévore les ferronneries. Ici et là, flottent des linges, verdissent des basilics en pots et des liserons grimpant à des ficelles. Sous leur chapeau de pierre noire, les lucarnes boivent le soleil ou s’inclinent dangereusement vers l’ombre. Pas une créature vivante, hormis les chats silencieux qui disparaissent soudain, avalés par les soupiraux des caves.

Rue de l’Épi, Geneviève trouva la maison qu’elle cherchait, vieille bâtisse à un seul étage sous combles. Une échelle, accédant au grenier béant, obstruait l’entrée. Tout autour, il y avait des brindilles de foin, et le vent orageux qui soufflait par intervalles éparpillait leur poussière et leur odeur de prairie.

Une voix étrange clama, en nasillant à travers les murs.

« Veuillez écouter Kiss Me, fox-trot, par Willy Hauser… »

La musique chevrota, dans le silence appesanti. Un chant se mêlait aux cuivres et Aux clarinettes. Inhumain et monstrueux, il clamait des mots déformés par la transmission.

Geneviève se baissa pour passer sous l’échelle et pénétra dans une cour minuscule, encombrée de détritus. À sa gauche, dans une espèce d’antre qui odorait la futaille et l’ammoniaque, s’enroulait un escalier à vis, pareil à celui qui tourne dans le clair-obscur du laboratoire où rêve le Philosophe de Rembrandt.

Quelqu’un cria :

— Qu’est-ce que vous voulez ?

— C’est bien ici chez Mme Aubette ?

— Au premier… Pouvez monter…

La musique, haletante et saccadée, descendait à la rencontre de Geneviève. Sur le palier, elle reçut l’éclat du jazz en coup de poing. Un cordon de sonnette pendait près d’une porte. Geneviève fit tinter la clochette, petite fée perdue dans la danse des esprits mécaniques. Fax-trot, chansons américaines, tout s’évanouit.

— C’est toi, Geneviève !

Une septuagénaire ratatinée, tout en os, rides, en lainages noirs, avec un bonnet de dentelle sur des cheveux gris, ouvre la porte.

— Je te croyais partie. Je me disais : elle ne viendra pas.

— Je pars demain cousine, et j’ai voulu vous embrasser et voir votre nouveau logement.

— Entre donc. Je suis seule. Alors, je m’amuse un peu avec ma T. S. F.

— Vous avez la T. S. F., cousine ?

— Oui, j’ai acheté l’appareil à tempérament. On fait des folies à tout âge, mais c’était une occasion… Tu vois, mon logement n’est pas grand. Pourtant, je suis heureuse de l’avoir, parce que la maison m’appartient, et que cela me fait l’économie d’un loyer. Je ne pouvais plus rester dans mon immense baraque de la rue de la République, l’entretenir, nourrir une bonne. J’ai vendu. Je suis venue ici, où un logement se trouvait libre. Comme ça, je suis sûre d’avoir un toit et du pain… Tous les petits rentiers ruinés n’en peuvent pas dire autant… Crois-tu que les Russes nous paieront ?… Tu ne crois pas ?… C’est que j’ai des fonds russes. Ton père en a aussi… Mais lui, il peut perdre sans risquer de mourir de faim.

Geneviève reconnut certains meubles qu’elle avait vus autrefois dans la maison où Mlle Aubette tenait dignement son rang de bourgeoise presque riche. Les plus beaux étaient partis, raflés par les antiquaires. Les autres, entassés, composaient ce chaos qui entoure les vieillards trop faibles pour le travail du ménage, quand leurs yeux fatigués ne distinguent plus les taches sur les étoffes et les flocons de poussière sous les lits. Un guéridon ovale supportait des boîtes, des vases, un bouquet artificiel, et, parmi ces pauvres choses qu’un brocanteur eût dédaignées, l’appareil de T. S. F. tout neuf.

— Comment vivez-vous ? Êtes-vous servie ? demanda Geneviève attendrie.

— La femme du tonnelier lave mon linge. Pour le reste, j’y suffis encore. Ma cuisine est simple : du café au lait, un œuf, une compote, et, le soir, une bonne bouillie de maïs. Je me couche tôt. L’hiver, j’ai mon chauffe-pieds. Je ne sors guère que pour aller à l’église… Ah ! je me donnerai un peu plus de bien-être quand j’aurai payé mon appareil… Tu sais, le matin et le soir, la Tour Eiffel nous sonne l’heure. Pendant le carême, on entendra les eermops de Notre-Dame de Paris…

Les mains ridées effleuraient le cadran avec une tendresse prudente. Un chant d’orgue fit vibrer les carreaux des fenêtres, mais un affreux sifflement dispersa l’onde angélique.

— Ton père devrait acheter un appareil, lui qui n’a pas besoin de compter les sous. Dis-le-lui, parce que, moi, je n’irai pas le lui dire. Il m’a trop mal reçue. Sous le bourgeois, on sent le maçon, l’homme qui vient de bas… Et moi, qui suis la fille d’une Dupuy-Lapauze…

La vieille demoiselle expliqua longuement d’obscurs griefs.

— Et Raymond ? Tu le vois souvent !… Non ?… Élodie Poire — tu sais, la vieille Élodie qui tenait une petite école — a un neveu à Paris qui lui a dit que Raymond faisait du journalisme… Un métier de vaurien !… Et qu’il était pour les bolchevistes, ces canailles qui nous ont ruinés…

— Ne croyez pas tous ces ragots, cousine.

Mlle Aubette passait d’un sujet à un autre, sans attendre la réponse, et revenait toujours à son idée fixe.

— Anthime a une gouvernante, maintenant !… Je l’ai su par la nièce du tonnelier qui travaille dans une maison où ta bossue travaille aussi. Elle est convenable, cette demoiselle !… Tu la tiens des religieuses de Figeac !… C’est une garantie… Il y a des gens qui te blâment parce que tu ne prends pas ton père avec toi. De quoi se mêlent-ils ! Anthime est seul. Et moi donc ! Et personne ne me plaint !… Anthime n’a qu’à mettre la T. S. F. chez lui, Il aura de la distraction… 4 heures. On peut entendre Barcelone… Tu t’en vas ? Pourquoi t’en vas-tu ?

Geneviève s’excusa de partir si vite, mais, avant de quitter sa cousine, elle lui demanda, comme une marque d’amitié, la permission de lui offrir l’appareil. Désormais, elle paierait les mensualités. Et elle laissa Mlle Aubette, pâle de joie, cherchant, de ses vieux doigts qui tremblaient, l’indice de Barcelone.


La rivière qui traverse Villefarge fait un coude, et les collines de la rive droite, où le faubourg ouvrier masse des maisons neuves autour de la papeterie et de la fabrique de tabac, semblent rejoindre les collines de la rive gauche qui dominent la vieille ville. Au bout du quai Président-Wilson, un square, pompeusement appelé Jardin public, s’entoure de platanes taillés en candélabres. Il y a là des bancs, un kiosque, la statue d’un explorateur mort en Afrique. Plus loin, à quinze cents mètres, sur la route qui longe la rivière, parmi des vignes et des bois, on trouve des maisons de plaisance assez prétentieuses. Celle de Mme Lacoste a la forme d’un chalet normand. Au-dessus de la porte, un motif en mosaïque inscrit le nom Bon-Accueil 6$ la date : 1897. Une allée sablée, bordée de rosiers à haute tige, conduit de la grille au perron. Au dehors comme au dedans, tout dit la solide richesse bourgeoise, un sens du confort bien rare, dans le pays, et le plus naïf mauvais goût. Le salon Lacoste — l’unique salon de Villefarge où l’on ose parler d’autre chose que de petits intérêts matériels et des menus incidents de la politique locale — est depuis trente ans, pour la petite ville, un objet de trouble et de fierté. On le vante aux nouveaux venus. On y apprend ce qu’il faut avoir lu, ce qu’il convient d’admirer, ce qui est « formidable » ou « infâme ». Et l’on se fait ainsi, à bon marché, sans fatigue, des opinions artistiques et littéraires. Des hommes célèbres y doivent venir qui ne sont pas encore venus, mais qui viendront. Mme Lacoste en est sûre. En attendant mieux, elle patronne les littérateurs et les artistes du cru que son fils Gérard méprise, lui qui se pique de goûts « avancés ». À côté des vieux habitués du salon — le président Lanthenas, qui a pris sa retraite dans sa ville natale, le Dr Bausset et la riche Mme Rigaud qui possède des caves à fromage et de grands troupeaux sur le Larzao — en rencontre à « Bon-Accueil » des curés archéologues, des félibres, un fonctionnaire de l’enregistrement auteur d’un volume de poésies légères publié à ses frais, à Cahors. Mme Lacoste n’est pas sans ridicules, et cependant elle représente, à Villefarge, un élément intellectuel, ferment d’une pâte sociale si épaisse que les seules passions politiques peuvent la soulever. Elle est à sa manière une animatrice, abonnée aux grandes revues et possédant un magnifique album d’autographes, car elle a la manie d’écrire aux gens illustres en implorant quelques lignes de leur main. Son fils Gérard a composé un roman et obtenu un prix de cinq cent» francs fondé par un éditeur obscur qui cherchait des manuscrits à bon compte et des commanditaires. L’éditeur a fait faillite avant de publier le roman et Gérard n’a jamais touché l’argent du prix. Néanmoins, tout Villefarge croit fermement que « le fils Lacoste est très connu à Paris et qu’il gagne gros dans la littérature ». C’est un phénomène récent. La province, éblouie par la publicité et le bluff des gros tirages, commence à regarder la littérature comme un métier facile, pas fatigant et qui « rapporte ».


Depuis la dernière visite de Geneviève, le salon Lacoste s’était enrichi d’éléments nouveaux. Là comme partout, la jeunesse prétendait évincer les ancêtres. Chaque dimanche, les automobiles amenaient des joueurs de tennis, d’élégantes jeunes femmes qui n’avaient plus rien du type légendaire de la provinciale, et des étrangers qui avaient acheté, lors de la baisse du franc, des châteaux historiques à des hobereaux ruinés. On avait même vu, pour la première fois, dans une maison de Villefarge, un juif roumain et des Américaines !… Ces intrus scandalisaient les bourgeois du « vieux clan ». Geneviève, en entrant, aperçut des figures inconnues. Mme Lacoste se saisit d’elle et la présenta, comme la merveille du monde, à la génération cadette. Tout haut, elle vanta la beauté de sa chère petite amie et le génie de Lucien Alquier. La génération cadette resta froide. Mme Lacoste avait-elle humilié des vanités secrètes ? Elle ne s’en doutait pas. Grande, grosse, virile, avec des yeux rieurs et une figure d’ogresse, elle s’agitait perpétuellement. Naguère, des bandeaux gris adoucissaient son visage durci par la cinquantaine. À présent, ses cheveux étaient coupés court, si court que Mme Lacoste, de profil, semblait une condamnée prête pour la guillotine et, de face, un vieux prélat qui eût été militaire dans sa jeunesse.

Lee fidèles, les habitués, pleins de méfiance contre la jeunesse insolente et les « rastas » — tout ce qui n’était pas français était « rasta » — formaient un groupe. C’étaient les Lanthenas et leurs filles trentenaires, filles à marier, ancien style, vertueuses, timides, et tristes avec un peu d’aigreur. C’était Mme Rigaud, coiffée d’un chapeau tourtière sur son gros chignon blanc. C’était le cher Dr Bausset, le plus ancien ami de Geneviève, front soucieux, barbichette grise, jaquette élimée et ruban rouge. C’était une antique dame qui mâchonnait un dentier et, enfin, une demi-douzaine de femmes sans couleur ni saveur, corsetées, cérémonieuses, interchangeables, que leurs maris avaient déposées chez Mme Lacoste comme on met des colis en consigne, et qu’ils reprendraient vers 5 heures et demie, l’heure du porto.

Le joli Gérard vint baiser la main de Geneviève. Son veston cintré dessinait sa taille, au-dessous d’un renflement pectoral. Ses ongles étaient vernis. Il répandait un parfum suave. Mauvais genre, disaient les hommes. Les femmes le trouvaient charmant.

— Vous repartez demain, dit-il à Geneviève. Comme je vous envie ! Regardez cette galerie de momies, les trois vierges Lanthenas, le médecin, la fromagère…

— Je les vois, mais je vois aussi des figures nouvelles et charmantes.

— Les belles du dimanche ? Hélas ! L’auto les apporte et les remporte, tandis qu’on voit les laides toute la semaine.

Comme il ne s’intéressait vraiment qu’à lui-même, il entreprit de raconter ses travaux, le roman qu’il préparait, selon la recette la plus récente, et qu’il voulait proposer pour le prix Goncourt. Lucien Alquier, qui connaissait tout Paris, devait avoir des amis parmi les « Dix », et peut-être…

— Non. Lucien ne connaît particulièrement aucun des « Dix », affirma Geneviève, qui savait le dédain de son mari pour les écrivaillons.

Derrière le canapé où elle était assise, le Dr Bausset causait avec Mme Rigaud. Soudain, Geneviève se tourna, le coude appuyé au dossier doré du meuble :

— Vous parlez de la Sarrasine, dit-elle au médecin. Y a-t-il longtemps que vous avez vu Bertrand de l’Espitalet ?

— Assez longtemps, répondit M. Bausset.

Gérard eut un sourire de commisération affectueuse :

— Bertrand ?… Quelle bonne brute !…

Il se leva.

— Je vous quitte, ma petite Ginette. Je vous laisse à vos amis. Là-bas, ces filles en fleurs me réclament. Je vais m’asseoir à leur ombre.

— Qu’est-ce qu’il a dit ? demanda Mme Rigaud.

— Je n’ai pas très bien compris, fit Bausset. Gérard est bien gentil, mais il n’est pas simple.

— C’est un petit serin, déclara sans hésiter la grosse dame. Paris l’a gâté. Il parle rébus et il écrit de même. Voilà un jeune homme moderne ! C’est comme les écervelées qui l’admirent… Quelle tenue, quel langage !… Ah ! mon pauvre Bausset, il n’y a plus de province et plus de provinciales. Je le déplore. La province, c’était la France, la vraie, tandis que Paris, c’est Paris.

— La guerre à tout désaxé, même dans nos petites villes. Chacun cherche son équilibre sur un plan nouveau. C’est la rançon du progrès.

— Vous croyez au progrès ?

Le docteur n’eut pas le temps de répliquer. Mme Lacoste, bergère intrépide, poussait son troupeau dispersé vers la salle à manger. Les joueurs de tennis occupaient déjà, aux meilleures places, et se servaient eux-mèmes, sans attendre la maîtresse de la maison. Mme Rigaud entraîna Geneviève, en continuant de vitupérer contre le désordre, l’immoralité, l’impiété, l’influence pernicieuse des voyages, des journaux, des livres et des catalogues de grands magasins.

À chaque instant, une voiture stoppait devant la grille, et bientôt l’on voyait paraître quelque monsieur mûr, le teint coloré par le vent de la course, qui saluait Mme Lacoste et gagnait en hâte le fumoir.


Ces hommes de quarante à cinquante ans, cœur, cerveau et moelle de la petite ville, ne se souciaient pas plus d’élégance que de littérature. Us représentaient, avec un esprit tout moderne, ce que la province contient de permanent. Jeunes, certains avaient pris parti contre leurs pères. Maintenant, ils continuaient leurs pères, et leurs fils, qui prenaient parti contre eux, les continueraient. Ces anciens combattante recevaient, sans S’émouvoir, le choc d’une jeunesse ignorante et présomptueuse qui se heurtait à leur force tranquille. Ils étaient ceux qui possèdent et qui commandent. Gens trapus, au poil noir, à la nuque taurine, violents sous un air de placidité, sachant vouloir et vouloir longtemps la même chose, Gérard Lacoste les appelait « les bougnats ». Eux, méprisaient ce vermisseau corrompu. Ils venaient à Bon-Accueil, un peu pour Mme Lacoste, un peu pour leurs femmes, un peu pour l’excellent porto, et beaucoup pour s’y retrouver, comme au café, et parler d’affaires et de politique. Il y avait, dans chacun de ces Gaulois mâtinés de Romain, formés séculairement par la culture latine, les éléments d’un juriste, d’un orateur et d’un tribun. Presque tous avaient rêvé de détenir une part de la puissance publique, d’être maire, conseiller général, député, sénateur, ministre. Ils faisaient les élections, comme leurs fils faisaient du sport, avec une passion rageuse, quelquefois désintéressée, mais superbement ignorante du fair play, et ils étaient, pour leurs élus, des clients dévoués, exigeants et redoutable.

En entendant, par bribes, leurs discussions, dont l’écho venu du fumoir couvrait les rires et les bavardages des femmes, Geneviève songea aux espoirs déçus de son père. Capdenat, sorti du peuplé et dédaignant le peuple parce qu’il l’avait dépassé, n’était inférieur à ces bourgeois que par les manières et par la culture. Lui aussi avait désire, ardemment désiré, devenir un grand homme, c’est-à-dire un politicien. Et il n’était plus qu’un pauvre homme, impotent, délaissé, empoisonné de rancunes, réduit à tyranniser misérablement sa fille et sa bonne.

Elle oublia le récent affront, les clefs de la maison remises devant elle, et non par elle, à Mlle Vipreux. La colère n’habitait pas longtemps son âme tendre, et l’idée de la souffrance d’autrui la désarmait.

Ses adieux faits à Mme Lacoste, elle voulut partir inaperçue, mais, dans le vestibule, elle trouva le Dr Bausset.



VII

Elle lui offrit de l’accompagner, et ils partirent ensemble.

Le bon Dr Bausset, avec sa petite taille, sa petite jaquette, sa petite figure sourcilleuse et sa petite barbe en foin gris, avait une tournure singulière que personne, à Villefarge, ne remarquait plus, et qui étonnait maintenant Geneviève, quand elle revoyait son vieil ami. Elle l’aimait parce qu’il l’avait soignée tout enfant et parce qu’il la défendait lorsqu’on la dénigrait devant lui. Après cela, qu’il fût un peu bavard, un peu solennel et gaffeur par distraction ou par naïveté, ces légers ridicules ne choquaient pas la jeune femme.

Il lui confia qu’il préparait une brochure. Cette brochure devait créer « un mouvement d’opinion ». Elle aurait des échos « en haut lieu », et la Dépêche de Toulouse ne manquerait pas de polémiquer.

— C’est une étude sur la radiophonie ?

L’année précédente, le docteur était fou de radiophonie. Il avait introduit le « sans-filisme » à Villefarge et construit, avec des pièces détachées, un appareil économique et quasi monstrueux, qui faisait sa gloire. Alors, il ne parlait que des mystères de la T. S. F., des beautés de la T. S. F., des vertus de la T. S. F., et il écrivait, pour un journal du cru, des articles signés Jean de l’Antenne. Dans un style plat et grandiloquent, farci de termes scientifiques, il représentait le prolétaire rural, le paysan du Ségala ou de la Viadène, « assis à son humble foyer et recevant enfin, par l’oreille, l’aliment de l’esprit et du cœur : les cours de la Sorbonne, avec les cours des blés et des farines, les concerts Pasdeloup, les prévisions météorologiques, les discours des hommes d’État et les comptes rendus des livres nouveaux». Ainsi alimenté, le prolétaire rural ne voudrait jamais plus quitter le Ségala ou la Viadène.

Les lecteurs goûtaient ce langage, qui passait pour « élégant et coulant ». On disait que le docteur avait « un joli coup de plume » et qu’ils étaient, le fils Lacoste et lui, « deux stylistes émérites ». Bien entendu, ces deux « stylistes » ne s’estimaient guère. Le bon Dr Bausset valait mieux que ses ouvrages. Il était un de ces hommes étouffés par le milieu provincial, à qui la chance a manqué pour se développer tout à fait — la chance et peut-être l’esprit de suite sans quoi les plus beaux dons intellectuels se perdent, comme des eaux dans le sable. Jamais il n’avait réussi à se rassembler. Toute chose noble, hardie, nouvelle le sollicitait fortement. Il s’en éprenait comme d’une maîtresse, la saisissait, la caressait, l’étreignait et l’abandonnait pour s’éprendre d’une autre. C’est qu’il était un sensible et un imaginatif, une manière d’artiste incomplet plutôt qu’un savant. Cette sorte d’hommes est assez rare dans les petites villes, parce qu’ils portent en eux le goût de l’aventure et s’en vont, dès qu’ils le peuvent, mais, s’ils restent, ils sont incompris, déformés et malheureux. Ils se réfugient dans leur monde intérieur où ils accueillent la chimère.

Un sot mariage, une femme ennuyeuse et stérile, des papotages, des intrigues mesquines, les insipides conversations du café, les fatigues du métier, les laideurs et les tares de l’animal humain, tout cela, c’était la vie extérieure du Dr Bausset, mais sa vraie vie, ardeur, passion, curiosité, enthousiasme, jeunesse inutile du cœur, mélancolie insatisfaite des sens, sa vraie vie que personne ne soupçonnait se manifestait par ce qu’on appelait ses marottes.

Tour à tour il s’était donné à la géologie, à l’histoire des Albigeois, au félibrige, à l’aviation, à la T. S. F., et son logis de la rue Traversière conservait les épaves de ces aventures intellectuelles, sous forme de cristaux taillés, de cailloux, de livres écroulés sur le parquet, de photographies, de mécaniques disloquées.

— Ma brochure, reprit-il, aura pour titre : les Provinces qui meurent, et pour sous-titre : Périgord, Gascogne, Quercy. Notre Rouergue se défend encore, dans ses parties montagneuses, contre le fléau de la dépopulation, mais le Quercy, hélas ! le Quercy agonise. Les paysans n’ont plus d’enfants. Des villages tombent en ruine. Quant aux propriétaires qui font valoir, la rareté et la cherté de la main-d’œuvre les découragent. En bien des endroits, comme disait Mme Rigaud, ils se lassent et s’en vont… À propos, savez-vous que Bertrand de l’Espitalet quitte la Sarrasine ?

— Vous dites ?

— Je répète encore un propos de Mme Rigaud. Il paraît qu’une veuve, une Mme Laborderie, qui fait de l’élevage à Saint-Privât, dans la Corrèze, achèterait la Sarrasine.

— La Sarrasine n’est pas à vendre, on s’est moqué de Mme Rigaud. Cette grosse femme est toujours prête à accueillir et à colporter des histoires ridicules.

— Mais, Ginette, je ne vois pas ce qu’il y a de ridicule dans le fait de vendre une propriété.

— Une propriété de famille ! Une terre que Bertrand de l’Espitalet chérit comme une personne vivante ! Je n’en crois rien. Et puis, si c’était vrai, ma marraine me l’aurait écrit.

— À moins que Bertrand n’ait pas mis sa tante au courant de ses projets.

— Je le verrai bien, puisque j’irai demain à Puy-le-Maure.

Ils arrivaient près du jardin public, où retentissait une dernière marche triomphale aux embouchures des cuivres municipaux. Par le bas quartier, ils gagnèrent la rue de la République.

— Villefarge se transforme, dit la jeune femme. Je me rappelle cette rue avant la guerre et ses pauvres boutiques, presque aussi pauvres que celles des Cornières. Aujourd’hui, l’on se croirait dans une sous-préfecture.

— Tout s’américanise, fit le docteur prudhommesquement.

Geneviève voyait juste. Le gros chef-lieu de canton prenait dans cette rue de la République l’air d’une sous-préfecture, c’est-à-dire que la voie modernisée avait perdu tout caractère local. Était-on sur la lisière du Quercy, ou dans la Charente, ou dans la Nièvre ? Il fallait regarder les toits pour retrouver les traits de la vieille cité, bâtie par un comte de Toulouse. En bas, les vitrines des magasins, bien exposées à l’admiration des passants — utile publicité du dimanche — racontaient l’évolution des mœurs vers un type uniforme. En 1913, il y avait dans cette rue un papetier, une mercière, un tapissier, un quincaillier-lampiste-électricien, un horloger, un boulanger, un pharmacien. Les marchandises, conformes au goût d’une clientèle économe, vieillissaient aux devantures. On voyait encore des objets presque introuvables dix ans plus tard : des moines pour chauffer les lits, des panières d’osier à roulettes, à l’usage des enfants qui ne savent pas marcher seuls, des ouïes à trois pattes, et les espèces de ciseaux de bois avec quoi l’on épluche les châtaignes blanchies. Ces choses, employées encore dans les villages de la montagne, faisaient rire la jeune génération citadine. Aujourd’hui, la mercière était modiste et se dénommait Jane, à l’anglaise, au lieu de Jeanne Laroux. Le tapissier-décorateur exhibait des meubles dits « modernes ». Le lampiste vendait des appareils de T. S. F. et des phonographes. La boulangerie-pâtisserie avait, pour les touristes des circuits en autocars, un tea-room. Un garagiste, désigné par deux pompes à essence pareilles à deux gnomes écarlates, tenait en dépôt des automobiles d’occasion. Enfin, dans l’ancienne écurie de l’hôtel de France, le cinéma, ouvert les jeudis et les dimanches, fascinait les gens par des affiches où l’on admirait un couple enlacé, des Peaux-Rouges attaquant une locomotive, un rat d’hôtel en maillot et masque noirs, et l’inévitable milliardaire américain avec son revolver et son téléphone.

L’ombre froide de Saint-Martial se couchait sur le pavé, quand Geneviève passa devant le porche de l’église. Sous les arcades, les boutiques étaient closes et des lampes s’allumaient, jaunes dans le crépuscule.



VIII

M. Capdenat et Mlle Vipreux, assis en face l’un de l’autre, continuaient un entretien déjà familier, car la voix aiguë de Renaude disait, d’un ton de confidence :

« … Moi qui n’ai jamais eu de chance dans la vie… »

Sur la table, couverte d’une nappe à carreaux blancs et rouges, il y avait trois couverts.

Geneviève demanda :

— Nous avons donc un invité ?

Elle n’en croyait pas ses yeux. M. Capdenat ne recevait jamais personne.

Il s’étala dans son fauteuil, caressant le chat Sans-Oreilles, et, clignant de l’œil vers Renaude qui s’était levée à l’entrée de Mme Alquier.

— Une invitée ! précisa-t-il.

Les joues couperosées de la gouvernante s’enflammèrent un peu. Modestement, copine à regret ? elle murmura :

— Monsieur a exigé… Je ne voulais pas…

— Vous n’avez pas à vous excuser, fit Capdenat. Ma fille ne trouvera pas mauvais ce que je trouve bon. Et s’il me plaît que vous mangiez avec nous…

— Si cela te plaît, papa, cela m’est tout à fait indifférent.

Geneviève ne tenait pas au tête-à-tête, mais elle éprouvait une sensation désagréable. Cette demoiselle Vipreux, si humble et si rende, avait une revanche à prendre sur M. Capdenat, et elle semblait la prendre sur Mme Alquier… Cependant, l’extrême réserve de la vieille fille, sa manière de sortir, de rentrer, de servir, de se rasseoir, sans jamais parler la première, corrigèrent ce que sa présence, entre le père et la fille, avait de trop prématuré. Elle obéissait au maître. Pouvait-en lui tenir rigueur d’une indiscrétion qu’elle n’avait pas voulue ?

Aussitôt après ce dîner, Geneviève se retira.

Elle prépara ses bagages — un nécessaire et une mallette — qu’elle étala sur le vieux canapé couvert de cretonne noire à bouquets de roses. À 8 heures et demie, elle entendit une porte se fermer, à l’entresol. M. Capdenat pliait se coucher. Puis, des pas dans le corridor. Mlle Vipreux rentrait chez elle. Les trois quarts sonnèrent. Enfin l’horloge de Saint-Martial frappa neuf coups.

Alors, Geneviève sortit doucement, dans le corridor obscur. Sans tâtonner, elle monta l’escalier de la tourelle et toucha le bouton qui allumait l’électricité dans la « chambre haute ».

Cette ancienne salle d’étude et de jeu, coupée sur le grenier, était à présent un débarras où M. Capdepat n’allait jamais, où les servantes n’avaient que faire asile des chaises boiteuses, des tableaux crevés, des fauteuils qui perdaient leur crin. Une pile de vieux magazines s’écroulait sur le carreau, étalant des feuilles où l’on voyait le tsar et la tsarine, une fête persane en 1912, Sarah Bernhardt, Réjane, Edmond Rostand, des femmes enveloppées de mousselines flottantes, auréolées d’aigrettes, les mains dans leur vaste manchon. Un épervier empaillé, qui avait fait la joie de Raymond, perdait ses plumes. Un buste-mannequin, en toile grise, cambrait sa poitrine démodée. Une table peinte en noir — type matériel scolaire — était encore à sa place d’autrefois, perpendiculaire à la croisée.

À chacun de ses voyages, Geneviève montait à la chambre haute, et, malgré le bric-à-brac envahisseur, elle y retrouvait sa blonde enfance en robe de serge, assise à la table noire. Le fantôme triste de sa mère y passait et la silhouette chétive de Raymond. Elle savait où étaient les taches d’encre que le garçon avait faites, par une volonté désespérée de nuire, après une scène de M. Capdenat. Elle reconnaissait telle hachure de son canif sur le sapin du banc et, sur le mur, les lignes qui indiquaient leur taille à tous deux, avec les dates des années. C’était là qu’ils avaient ri, de ces fous rires enfantins qui giclent tout à coup, entre de petits doigts barbouillés. C’était là qu’ils avaient lu, en cachette, des romans innocents qui parlaient d’amour. Et plus tard, c’était là qu’elle avait réfugié son angoisse, lorsque Raymond se battait à Verdun et que la mère et la fille s’évitaient pour ne pas prononcer les mots qu’elles ne voulaient pas entendre. Et puis la mère morte, le frère exilé, c’était là que Geneviève fuyait le bourreau domestique qui la tenait sous son poing. Heures atroces où elle croyait sentir sur elle la pitié des choses muettes. La tête sur ses bras étendus, presque couchée en travers de la table d’école, elle criait de douleur :

« Maman !… Ô maman !… Ô mon frère !… »

Et elle souhaitait mourir.

Une fois, épuisée de larmes, elle s’endormit et se réveilla dans l’obscurité. La nuit se penchait sur son sommeil écrasé, comme une ombre maternelle. En bas, Capdenat, trépignant de rage, hurlait :

« Geneviève ! Vas-tu descendre ? N… de D… On ne se f… pas comme ça de son père !… »


La veille de son mariage, elle avait fait un dernier pèlerinage à la chambre haute et elle avait écrit sur la vieille table une petite lettre à Raymond :

« Je pense à toi. Je te sens près de moi, par le cœur, et je veux que tu sois heureux comme je suis heureuse. Nous nous reverrons bientôt, puisque je dois habiter Paris. »

Elle était sûre que Lucien accueillerait fraternellement Raymond, et cette certitude l’empêchait de pleurer en fermant la porte derrière elle. Adieu, triste enfance !… Le soleil de la jeunesse se lève sur un monde nouveau.

Le temps avait coulé. Geneviève Alquier était revenue à la chambre haute pour s’y cacher comme autrefois. Elle avait écrit bien des lettres sur la table noire, et comme autrefois, les bras étendus, elle avait pleuré, la nuit, quand le père était couché et qu’elle ne risquait plus d’entendre l’appel brutal qui l’affolait.

« Geneviève !… Où es-tu, Geneviève ?… »

Ce soir, elle ne pleurait pas. Elle n’évoquait ni la morte, ni l’absent, mais, pareille à la femme de Barbe-Bleue, tenant une clef et une lettre dans sa main, elle allait à pas veloutés de chatte. Dans un coin de la chambre, il y avait un secrétaire d’acajou qui lui appartenait en propre et qu’elle n’avait jamais voulu ni emporter, ni déplacer, ni faire restaurer par un ébéniste, un meuble sans beauté, bien malade, dont le placage se décollait.

L’abattant se renversa, découvrant l’intérieur du secrétaire, trois tiroirs sur le même rang, deux tablettes étagées. Presque rien sur les tablettes : des cartes postales, des étuis, des écrias vides, un éventail, un flacon cassé. Presque rien dans les tiroirs. Celui du milieu, tiré par un anneau, sortit de ses rainures. Il démasquait une planchette de citronnier que le jeu d’un ressort fit glisser, livrant le secret du vieux meuble : une cavité profonde où Geneviève enfonça la main. Elle en ramena une liasse de lettres, une vingtaine environ, toutes pliées dans leurs enveloppes bleutées.

Elle les reprit l’une après l’autre, les touchant comme des choses précieuses, avec une tendresse attentive et mélancolique. Puis elle les réunit en liasse, par ordre de date, en y ajoutant la lettre qu’elle avait reçue le matin. Et elle renoua le ruban.

Soudain elle frémit. Une marche avait craqué. Elle jeta les lettres en tas, dans le secrétaire, repoussa la planchette et le tiroir, releva l’abattant, et elle ôtait la clef de la serrure quand un coup frappé à la porte la fit tressaillir.

Uns voix l’appelait :

« Madame !… Madame !… »

Elle pensa :

— Mon père est mort… On me cherche…

Et elle ouvrit.

Renaude Vipreux, en camisole et en jupon, jeta un vif regard dans la chambre.

Geneviève lui saisit le bras :

— Qu’y a-t-il ?… Il est arrivé quelque chose…

— Non. Rien du tout… Que Madame se rassure !… Je suis désolée de déranger Madame… C’est le domestique du médecin qui est en bas, pour une commission qu’on lui a donnée… Le docteur va demain, en auto, du côté de Gramat. Il offre à Madame de l’emmener et de la mettre à la gare de Beaulieu. Il n’a pas pu écrire parce qu’il est auprès d’un malade. Il s’excuse… Ne trouvant pas Madame dans sa chambre, je me suis inquiétée, mais j’ai aperçu, du jardin, la fenêtre éclairée du second… Alors, je me suis souvenue de cet escalier que Madame m’a montré… Oh ! Comme Madame est pâle !…


(À suivre)

LES LIVRES NOUVEAUX

Poètes et Poèmes.

Le prix de poésie Jean-Moréas a été donné à Mlle Amélie Murat pour l’ensemble de ses poèmes, et c’est un juste hommage rendu à l’effort et à la personnalité d’un poète féminin dont les dons s’affirment, se complètent et s’élèvent à chaque nouveau livre. Solitude (Édit. du Pigeonnier, Maison du livre français), paru d’hier, est le huitième des recueils où l’unité d’inspiration donne sa force aux élans complets d’une âme à la fois très noble et très humaine. Depuis les stances timides exhalées D’un cœur fervent par l’auteur au début de sa carrière jusqu’aux pages violentes de l’avant-dernier recueil, Passion, en passant par le Sanglot d’Eve et les Chants de minuit, nous avons la révélation de l’une de ces vies intérieures très hautes qu’obsèdent le rêve inaccessible et les réalités enfuies. Les strophes liminaires de Solitude peuvent être gravées au fronton d’une œuvre :

    Je n’écris pas pour vous, les heureux, les tranquilles
    Dont la contemplation ne sait sortir de soi
    Que pour se retrouver en marge des idylles ;
    La douleur vous rebute et son chant vous déçoit ;
    Laissez ce livre, il est le plus triste qui soit.

Peu importe d’ailleurs au poète que l’appel ou le sanglot demeure inentendu.

    … Plus encor que pour personne au monde
    C’est pour moi que je chante, et mon chant hasardeux
    N’exige qu’une voix, un écho lui réponde.
    Les puissants désespoirs font le vide autour d’eux.
    Qu’importe, j’étais seule. En chantant, je suis deux.

La distinction dont vient d’être l’objet Mlle Amélie Murat témoigne que ses chants ont été entendus par d’autres que par elle seule. La technique de ce poète sert admirablement l’essor de sa pensée et s’adapte aux vibrations de son être. Ses nostalgies ont des échos dans le cœur d’autrui. L’art de Mlle Amélie Murat traduit, avec une sensibilité rayonnante, le grand débat éternel entre le doute et la foi, entre l’instinct de vie et l’attrait du néant. Dans cette lutte intime, il est des repos que marquent des pages de sérénité. Et vous aimerez ces vers dédiés à la terre natale d’Auvergne :

    Ma terre à moi, couleur d’une aile de palombe
    Quand sur les monts bleuis de la crête à la combe
    Le lent filet du soir se développe et tombe,
    Voici l’heure où saisir, seule, ton charme entier.

    Ce crépuscule tout pastoral qui ramène
    Charrois, gerbes, troupeaux et caravane humaine
    Vers la sécurité nocturne du domaine
    À dépeuplé le bois, le champ ou le sentier.

    Mais moi, ton inutile et fervente compagne,
    Je veux dormir entre l’étoile et la montagne.
    Ta fraîcheur me pénètre et ma chaleur te gagne ;
    Le grand secret de l’ombre est à nous de moitié.

    Ce choc mat sur la mousse humide à mon oreille
    Est-ce mon sang qui bat ou ta sève qui veille ?
    Je ne sais y tant leur onde est voisine ou pareille,
    Où commence ton règne, où mon destin finit.

On a bien fait de donner un beau prix de poète à Mlle Amélie Murat


L’Oasis sentimentale (Librairie de France) est l’œuvre d’une jeune poétesse égyptienne, Mlle Nelly Zananiri-Vaucher, éprise de culture latine et qui s’exprime avec la plus grande souplesse dans notre langue. Fille d’un haut fonctionnaire égyptien et d’un lettré, Mlle Zananiri-Vaucher fut la première bachelière française d’Alexandrie. Elle a fait de fructueux séjours intellectuels à Paris comme en divers pays d’Europe. Son premier volume de vers, le Jardin matinal, publié en 1920, témoigna d’une sensibilité très nuancée et plut par sa fraîcheur neuve. La seconde gerbe de poèmes qui nous est offerte, plus riche d’expression et plus chaude de passion, réfléchit la joie du retour en Égypte dans le décor millénaire de la vallée du Nil. La pièce liminaire chante cette émotion d’une âme qui reprend contact avec la terre natale.

    Quand je t’ai retrouvée avec mon cœur de femme,
    Toi que j’avais quittée avec un cœur d’enfant.
    J’ai compris que toujours les pays ont une âme
    Dont il faut découvrir le secret émouvant.

    J’ai compris qu’autrefois ma fougue impatiente
    Poussait vers l’Avenir ma curiosité ;
    Palpitante d’espoir, j’ai vécu dans l’attente,
    J’ai passé sans te voir auprès de ta beauté.

    Ainsi, l’âme inquiète et toujours incertaine,
    Séduite quelquefois par l’ombre de l’amour,
    J’ai longtemps ignoré le charme de tes plaines
    Qui déroulent au loin leurs paisibles contours.

    Maintenant je reviens à ton sol millénaire
    Avec un cœur plus mûr et des sens aiguisés,
    Et je peux m’éblouir de toute ta lumière
    Et vivre avec ferveur sous tes deux embrasés.

Les souvenirs du passage sous d’autres deux se fixent en d’autres poèmes qui révèlent — comme, par exemple, la Béguine — l’étonnante réceptivité d’un esprit et la curieuse adaptation d’un art. Mais peut-être, parmi toutes ces expressions lyriques dont aucune n’apparaît négligeable, aimera-t-on particulièrement le chant, si joliment oriental, des Trois Colliers.

Après l’année de la commémoration de la conquête algérienne, la présente année, qui sera celle de l’Exposition coloniale, continuera de nous valoir comme ces derniers mois des poèmes évocateurs des âmes et des ciels brillants. Rappelons les livres d hier en attendant ceux de demain.

Une anthologie des Poètes d’Oranie (Éditions Fonque, Oran) nous est offerte, qui ne groupe pas moins de vingt-cinq noms signant des œuvres imprégnées de l’amour et du parfum du pays des ksour, des palmiers et des femmes voilées. En d’autres recueils, la suggestion dés croquis et des bois originaux s’ajoute aux harmonies lyriques : ainsi dans l’Afrique ardente de M. Octave Charpentier (Éditions de ta Caravelle) et l’Orient de M. Charles Chesnelong, où l’auteur prolonge ses pèlerinages poétiques jusque vers les horizons d’Italie, de Grèce, de Turquie et de Judée. Pour les amoureux du bled et les amis de l’islam, M. Georges Rollon a groupé en divers cycles ses impressions du Sahara, de la Tunisie et de l’Égypte (Montauban, imprimerie Lormaud), tandis que M. Maurice Brillaud ciselle des sonnets évocateurs Dans les pourpres du Maughreb (Jouve, édit), que M. Louis Groisard, obtient le prix littéraire de Carthage grâce à ses Harmonies africaines savamment nuancées (Grande librairie universelle, 84. boulev. Saint-Michel, Paris) et que M. Henry Berton, l’auteur berriaud des Horizons proches, cède à l’attraction de l’Autre Rive et nous donne, dans ce recueil de poésies nord-africaines (Jouve, édit.), les notations exactes du charme à la fois ardent et nostalgique exercé par l’atmosphère de « la seconde France » sur ceux-là mêmes qui n’ont fait que la traverser.

Nous savons que l’Afrique a aussi ses poétesses : la regrettée Isabelle Eberhardt domine de son souvenir l’élite de ces inspirées. Mlle Cécile de Multedo, auteur du Chant des mosquées, a uni récemment dans Mirages et chimères (Messein, édit.) des poèmes et des contes africains intéressants par leur frémissante exaltation. Ce sont aussi des contes poétiques qui composent le recueil de Mme Marie-Antoinette Boyer, les Roses de sable (F. Carbonnel, édit), croquis nets et vivants dont la simplicité fait la grâce.


Nouvelles et romans.

Les Soirées de Médan, ce livre collectif des amis de Zola, de l’école naturaliste de 1880, ce volume qui réunit Boule de Suif, chef-d’œuvre de Guy de Maupassant, l’Attaque du moulin d’Émile Zola, Sac au dos de Huysmans, la Saignée d’Henry Céard, l’Affaire du Grand 7 de Léon Hennique, Après la bataille de Paul Alexis, est, de nouveau, présenté par l’éditeur Fasquelle en une belle « édition du Cinquantenaire ». D’autre part, un choix de Contes de Maupassant — dont l’œuvre entier est édité par la maison Conard — fait l’objet d’une « édition d’art » Piazza, pour laquelle M. Edmond Pilon a écrit une fervente introduction.

Les Nouvelles musicales de E. T. A. Hoffmann : « le Chevalier Gluck », « Don Juan », « la Fermata », « le Conseiller Krespel », « les Automates », ont été regroupées en un texte français de MM. Alzir Hella et Olivier Bournac. En avant-propos, une bonne étude de M. André Cœuroy sur ces contes éminemment expressifs de la pratique et de la philosophie musicales du romantisme allemand.

Les romans d’Afrique, du Proche-Orient et de l’Extrême-Orient ont été nombreux dans la production littéraire de ces derniers mois. Nous en avons signalé quelques-uns, nous complétons aujourd’hui, autant que possible, cette revue trop rapide des œuvres où les documents du voyageur donnent une substance solide et pittoresque à l’invention du romancier.

Un beau livre de M. Jean Mélia nous promène parmi les âmes et les horizons d’une Confédération saharienne, au Mzab que les guides appellent « le pays le plus original qui soit au monde » et dont la capitale est Ghardiala (Fasquelle, édit).

Aït Lila (Plon), un récit aux vivants épisodes, a été tiré par M. Jacques Carton de ses souvenirs marocains.


L’Islam sauvage nous apparaît dans un livre curieux où l’on sent la vérité des âmes comme l’on devine la ressemblance de certains portraits dont on n’a point connu les modèles. L’auteur de ces pages (Edit. de la Revue mondiale) signe Cheik Ab-del-Djin, et une gracieuse vignette sur la couverture nous révèle que Cheik Ab-del-Djin est une jeune femme. « Ce livre, nous dit la préface, n’est pas un roman. Tous les événements qu’il rapporte sont rigoureusement exacts. » L’auteur s’excuse d’avoir peut-être alourdi son style d’éloquence, « Mais, pour décrire la poésie, la sauvage beauté de cette race ardente qui ne vibre que dans l’amour ou la haine, il fallait emprunter le langage fleuri du Coran qui cache la subtile parabole. » Ne vous attendez point d’ailleurs à trouver dans ce volume quelques pastiches des Mille et une Nuits. Nous sommes dans la réalité et souvent dans la brutalité de la vie de l’Islam. Et, si le langage de l’auteur est fleuri d’images, ces images sont souvent d’un singulier réalisme.

Dans El Guelmona, marchand de sable (Plon), M. George André Cuel nous conduit jusqu’au seuil du domaine fantastique de la célèbre Antinéa, cependant que M. Abel Moreau nous fait vivre une Nuit syrienne (Nouvelle revue critique) et que le capitaine Georges Ducrocq, dans la Belle Libanaise, nous dit les amours d’une jeune Orientale et d’un officier français. Et voici encore : la Vengeance du pacha, de M. Jean Raneyre (Édition des Libellules) ; Dans la brousse vivante, de M. Jean Lefebvre (La Renaissance du Livre) ; l’Île au cœur double, de M. Claude Eylan (Plon), de curieuses révélations sur l’âme des indigènes de Sumatra ; Ra-taii, de M. G. A. Casalis de Pury, qui nous donne de fort intéressantes indications et révélations sur les mentalités primitives des noirs du Sud-Afrique (Éditions de la Vraie France) ; Bâ-dâm (Fauquelle), roman franco-annamite, écrit — le cas est peut-être unique — en étroite collaboration par un Français, M. Albert de Teneuille, et un Annamite, Truong-Dinh-Tsi. Les auteurs traitent de divers problèmes touchant la colonisation d’Extrême-Orient, et plus particulièrement de celui-ci : y a-t-il lieu de favoriser les mariages de jeunes Françaises avec des indigènes, même imprégnés de civilisation occidentale, mais qui, rentrés dans leur famille, sont repris par le milieu traditionaliste ? Dans Onagan, homme rouge (Malfère, «dit.), M. Joseph-Émile Poirier raconte la tragique histoire d’une famille de Sioux et nous apprend ce qu’on n’a peut-être pas encore osé nous dire sur les derniers Peaux-Rouges.

Études littéraires et philosophiques.

À M. Fabius Henrion nous devons deux nouvelles éditions du texte de l’Introduction à la vie dévote : une édition intégrale, et — parue d’hier — une édition abrégée, qui, spécialement destinée à la jeunesse, contient les pensées et les expressions mêmes du saint, mais avec les coupures nécessaires pour en faciliter la compréhension (Marne, «dit). Saint François de Sales fait sienne, dans la préface de son célèbre ouvrage, cette parole d’un autre grand esprit : « La bonne façon d’apprendre, c’est d’étudier ; la meilleure, c’est d’écouter ; et la très bonne, c’est d’enseigner. » Il écrit de la vie dévote,«sans être dévot, mais non pas, certes, sans désir de le devenir ». Et l’on sait comment ce désir fut exaucé ! Mais l’illustre et pieux écrivain avait, en écrivant l’Introduction à la vie dévote, un but plus généreux que de se perfectionner lui-même : « Mon intention, disait-il, est d’instruire ceux qui vivent ès villes, ès ménages, en la cour, et qui, par leur condition, sont obligés de faire une vie commune, quant à l’extérieur, lesquels, bien souvent sous le pré¬ texte d’une prétendue impossibilité, ne veulent seule¬ ment pas penser à l’entreprise de la vie dévote, leur étant avis que… nul homme né doit prétendre à la palme de la piété chrétienne tandis qu’il vit dans la presse des affaires temporelles. » Ainsi l’Introduction à la vie dévote,

« cet amas d’avertissements de bonne foi », est-il un livre spécialement écrit « pour le monde ». Dans l’édition abrégée que présente M. Fabius Henrion, les cinq parties de l’ouvrage ressortent nettement avec les explications, traductions et annotations qu’elles comportent. Des pointillés en marge mettent en évidence certains passages, d’un intérêt plus actuel ou plus pratique. Remontrances et exercices, avis « pour l’élévation de l’âme à Dieu en l’oraison et aux sacrements », avis « touchant l’exercice des vertus », avis « nécessaires contre les tentations plus ordinaires », exercices et avis « pour renouveler l’âme et la confirmer en la dévotion », rien ne manque, dans cette édition, à peine et intelligemment abrégée, du grand et beau livre destiné à donner à la jeunesse, ainsi qu’à tous les hommes, « un guide dans la vie ».


Le Directeur : René Baschet. — Imp. de L’Illustration, 13, rue Saint-Georges. Paris-9e (France). — L’Imprimeur-Gérant : Th. Huck. N° 510 et ROMAN N° 229

10 JANVIER 1931


ILLUSTRATION


REVUE HEBDOMADAIRE

PUBLIANT




MARCELLE TINAYRE


L’ENNEMIE INTIME

ROMAN



Illustrations de L. SABATTIER


PARIS

ÉDITIONS DE « L’ILLUSTRATION »

13, RUE SAINT-GEORGES, 13


Copyright by Marcelle Tinayre, 1931.

Tous droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays. Aucun numéro de « La Petite Illustration » ne doit être vendu sans le numéro de « L’Illustration » portant la même date. Abonnement annuel : consulter la couverture de « L’Illustration ».


LA VIE LITTÉRAIRE


FROHSDORF

Les mémoires individuels détiennent généralement ces révélations que les érudits, après contrôle, regroupements et confrontations, nous présentent ensuite dans les œuvres d’histoire. Les Souvenirs sur le comte de Chambord[1], récemment publiés en volume sous la signature du comte René de Monti de Rezé, ne sont point d’un intérêt négligeable. L’existence intime de celui qui, avant la révolution de 1830, fut le duc de Bordeaux, qui, dans l’exil, prit le nom de « comte de Chambord » et que ses fidèles nommèrent « Henri V » ou le « Roi », est assez peu connue. Les souvenirs du comte de Monti de Rezé, qui vécut pendant une quinzaine d’années dans la petite cour d’exil, jettent sur cette figure d’histoire ainsi que sur certains événements politiques dont les raisons demeurent assez énigmatiques une curieuse lumière.

Plus encore que le prince lui-même, son entourage de gentilshommes français avait une foi absolue dans une restauration prochaine de la monarchie avec « Henri V ». Le comte de Monti nous révèle les dessous d’une organisation royaliste déjà considérable par ses comités départementaux, mais qui avait également ses agents et ses plans secrets. Six généraux en activité avaient, paraît-il, reçu le mandat, dans la triple hypothèse de troubles dans la rue, de vacance du pouvoir exécutif, de violation par une multitude de la Chambre et du Sénat, d’intervenir au nom du roi dans la mêlée avec les forces dont ils garantissaient le concours. L’un de ces six généraux avait en poche sa nomination au ministère de l’Intérieur dans le cas où un mouvement révolutionnaire aurait fourni l’occasion de mettre en ligne les forces dont il disposait et il avait été convenu que, tout d’abord, une période de dictature serait nécessaire, avec une Constitution peu différente de celle de 1852.

Beaucoup d’informations secrètes parvenaient alors à Frohsdorf. Ainsi était-on avisé que plusieurs fabriques de cocardes blanches fonctionnaient à Paris et qu’une maison avait fait couler en verre, par milliers, des petits bustes d*« Henri V ». M. Léon Renaud, préfet de police sous le maréchal de Mac-Mahon, a révélé, d’autre part, à des familiers de Frohsdorf qu’en 1873 il y avait à Paris d’innombrables drapeaux blancs tout prêts à être arborés. On sait que, tandis qu’une assemblée en grande majorité conservatrice préparait l’avènement du prince, le comte de Chambord fit un voyage secret à Paris. Il visita en fiacre cette capitale qu’il n’avait pas revue depuis 1830 (il y avait quarante et un ans), reconnut dans la façade ruinée des Tuileries les fenêtres de l’appartement qu’il avait occupé enfant, visita les Champs-Élysées, pria dans un coin d’ombre de Notre-Dame et, en renvoyant la voiture, fit remettre 40 francs de pourboire au cocher. Celui-ci, saisi par cette munificence, frappa familièrement sur l’épaule du prince : « Ma foi, dit-il, vous avez l’air d’un brave homme. Voilà mon numéro. Si vous avez besoin de moi, je suis à votre service. »

La fameuse proclamation du comte de Chambord ainsi que l’exigence du drapeau blanc déçurent l’entourage français de Frohsdorf au moins autant que les partisans d’« Henri V » à l’Assemblée nationale. Le comte de Monti écrit que la grande timidité du prince, son manque d’ambition, ses conseillers ecclésiastiques furent en grande partie les causes des si décevantes décisions prises par lui pendant son règne d’exilé, particulièrement en 1873, alors qu’une majorité conservatrice s’attendait à le voir remonter sur le trône. En corrélation avec ces causes, il faut observer que la forte claudication du prince, depuis une ancienne chute de cheval, alourdissait sa marche et affectait son moral. Enfin et surtout peut-être l’influence de la comtesse de Chambord détourna le prince des grandes décisions : « Mme la comtesse de Chambord, écrit le comte de Monti, était d’une intelligence moyenne bien que d’une parfaite bonté. Son grand mysticisme rendait ses courtes vues politiques aisées à circonvenir. Aussi a-t-elle toujours été en opposition avec le rôle que la Providence avait dévolu au prince. Puis Madame se rendait compte que son physique désavantageux, son âge, supérieur de trois ans à celui de son mari, sa stérilité, sa surdité, autant d’imperfections déjà encombrantes pour un roi en exil, le deviendraient bien davantage dans les devoirs de représentation d’une reine de France. »


Au milieu de l’été 1875, la reine Isabelle d’Espagne, qui avait fait de Paris sa résidence d’exil, mais qui était alors en villégiature à Baden, près de Vienne, fit à l’auteur du livre, dans une entrevue où le comte René de Monti représentait son prince, la plus singulière des communications : « Je suis, dit-elle, fort liée avec S. M. l’impératrice Eugénie. Dans un élan de patriotisme, l’impératrice a songé que la France retrouverait son bonheur, sa prospérité, ses alliances dans une fusion entre la monarchie légitime et l’empire.

» M. le comte de Chambord n’a pas d’enfant…

» S. M. l’impératrice, de même que le prince impérial, son fils, a toujours eu beaucoup de sympathie admirative pour celui qui aurait pu être aujourd’hui sur le trône de ses aïeux. Si M. le comte de Chambord adoptait le prince impérial, un cri d’enthousiasme s’élèverait dans toute la France et les conséquences immédiates de ce grand acte s’imposeraient. »

L’idée était-elle venue de l’impératrice ou la reine Isabelle avait-elle cru devoir servir ainsi de son propre mouvement la cause impériale ? Il est difficile d’éclaircir ce point d’histoire. Le comte de Chambord ne pouvait pas cependant ne pas faire exprimer qu’il était fort touché de la démarche en ajoutant toutefois que le principe représenté par lui ne l’autorisait pas à choisir son successeur.

Le comte de Chambord mourut le 24 août 1883, et le livre du comte de Monti de Rezé s’annexe sous la signature de la comtesse de Rezé, dame d’honneur de la comtesse de Chambord, le journal quotidien relatant l’évolution de la maladie, l’agonie et les obsèques du prince. On y découvre combien la comtesse de Chambord, d’accord avec les neveux du prince, le duc de Parme et le comte de Bardi, accepta difficilement l’attitude que lui imposait la réconciliation du comte de Chambord avec la famille d’Orléans, destinée à continuer le principe de la légitimité. Peu après les obsèques, marquées par ces pénibles incidents de famille, la comtesse de Chambord congédia assez froidement les fidèles qui avaient formé la petite cour française du petit-fils de Charles X. Elle manifesta le désir absolu de vivre dans cette solitude et ce silence où l’histoire l’oublia.

Albéric Cahuet.
L’ENNEMIE INTIME
par MARCELLE TINAYRE
DEUXIÈME PARTIE

I

Midi. Sous le ciel d’un bleu violet, le causse s’étendait, réverbérant une chaleur estivale qui stagnait comme un lac de feu. Là, le sol calcaire, troué d’abîmes, se dessèche de soif, tandis que, dans les profondeurs, les rivières souterraines roulent leurs froides eaux noires, ignorées du jour.

Les fuseaux sombres des genévriers accentuent le caractère oriental de ces paysages qui préfiguraient aux pèlerins de Rocamadour la Palestine pierreuse, dévorée de soleil. Cependant, des espaces cultivés attestent l’effort humain, obstiné depuis des siècles à féconder le ventre dur de cette terre. Les métairies dressent des colombiers carrés au toit conique. Une église rassemble un troupeau de masures contre ses flânes. Des tombes blanchissent un enclos. Puis, sur des kilomètres, c’est la solitude.

L’horloge dorée de Saint-Martial brillait encore sur la tour romane qui s’enfonçait derrière la colline des Capucins. De la ville disparue, Geneviève ne voyait plus que cette face solaire du Temps, lentement absorbée par la terre, Villefarge, M. Capdenat, Renaude Vipreux, cauchemar évanoui. Le vent, dans la lumière bleuâtre du matin, chantait aux oreilles de Geneviève la chanson de sa délivrance. Les roues chantaient aussi, et la trompe rauque lui faisait bondir le cœur. Elle désira tenir en main le monstre mécanique si puissant et si docile qui l’emportait et elle dit au docteur :

— Votre voiture marche bien. Je voudrais l’essayer. Laissez-moi conduire.

M. Bausset refusa :

— Pas sur cette route. On repêche trop souvent des automobiles fracassées dans la rivière. Je ne me fie qu’à moi-même. Avez-vous envie de mourir !

— Quelquefois, mais pas ce matin.

Elle Souriait, clignant des cils sous la caresse claquante du vent et Croisant sur sa poitrine son ample manteau beige broché de dessins géométriques. Mourir ! Non, certes. Elle n’avait jamais désiré vivre plus ardemment que ce matin-là. Et la route ne l’effrayait pas. Elle connaissait pourtant le péril de ces virages aigus. Les vallées du Rouergue et du Quercy ne sont que des failles profondes où se resserre la vie végétale. Un enchevêtrement de saules, de hêtres et de châtaigniers cachait les eaux torrentueuses. Sur des gradins taillés, des maisons épousaient le roc, et leurs cheminées fumaient au-dessous des potagers et des vignes. Les arbres se clairsemèrent. Des maïs, des tabacs, des prairies d’un vert naïf où tremblaient des milliers de marguerites rayèrent obliquement les pentes tout argentées d’arbres en fleur. On apercevait de petits hameaux, et toujours ces maisons contre le rocher. Beaucoup étaient des coques vides.

Geneviève les comptait, machinalement.

— Encore une maison inhabitée.

— Hélas ! Vous en verrez bien d’autres…

La route remonta. Elle atteignit le rebord du plateau et s’allongea, blanche et pulvérulente, sur l’immense pays des pierres.

Le radiateur du torpédo s’échauffait.

— Allons à Saint-Mars-de-la-Lande, dit le docteur. Nous y trouverons de l’eau et vous verrez cette chose triste : un village qui meurt… Je l’ai cité dans ma brochure… Six cents habitants, en 1720 ; cinq cents, au début du dernier siècle, et maintenant !… une vingtaine.

La place où il arrêta sa voiture, c’était, en tout petit, les Cornières : des maisons penchantes et des arcades. Une charmante église arrondissait un porche à plein cintre, orné d’une Vierge en majesté. Le visage de cette Vierge était martelé comme le visage de l’Enfant qu’elle tenait debout dans son giron. Sur un coté du porche, à l’extérieur, pendaient des lambeaux d’affiches décolorées. Des fragments de phrases étaient encore lisibles… « Appel aux électeurs… Votez pour… Laïcité… Démocratie… Réformes sociales… Le pays confiant dans ses destinées… »

Mais, au geste de la mère présentant le Sauveur du monde comme à l’appel du candidat promettant le paradis démocratique, qui donc répondrait dans ce village ?

Toutes les maisons de la place étaient mortes. Les volets se disloquaient. Des planches aveuglaient des fenêtres. Une ruelle, envahie par les orties, barrée par un éboulement, montrait un aspect de ville bombardée : murs fendus de lézardes, toits crevés tombés à l’intérieur, charpentes dénudées comme les côtes d’un squelette, cheminées oscillantes et, sur le pignon de ce qui avait été une salle, la trace noirâtre de ce qui avait été un foyer. Des arbres fruitiers qu’on ne taillait plus poussaient au hasard. Un immense rosier blanc, inextricablement mêlé à une vigne, fleurissait ce cimetière.

Geneviève était descendue de voiture. Elle fit quelques pas dans la ruelle, cherchant une forme humaine, une âme humaine… Des lézards engourdis au soleil disparurent dans les trous des murailles. Un oiseau ébranla la neige odorante du rosier. Ainsi, la vie animale et végétale continuait, en ce lieu où la nature allait effacer jusqu’au souvenir des hommes. Dans vingt ans, dans dix ans peut-être, il n’y aurait plus là que des pierres informes mangées par la broussaille.

Geneviève revint vers la place.

— Il n’y a personne ici, personne…

M. Bausset s’affairait au-dessus du capot relevé de sa voiture. Il répondit :

— Il y a au moins une Parque, avec sa quenouille et son fuseau.

Quelque chose remua contre un pilier, un tas de chiffons gris qui était une très vieille femme, affreusement sale et déguenillée. Elle avait un bonnet crasseux, les pieds nus dans des sabots, et elle tenait une quenouille.

Le docteur cria quelques mots en patois. La vieille approcha, tendant la main et branlant la tête.

— Elle veut une aumône, dit Bausset. On n’en rencontre plus beaucoup, de ces filandières. Celle-là est en enfance, mais elle sait bien accourir quand il passe une auto, surtout un autocar. Les Américains admirent ce monstre préhistorique : une fileuse ! Et ils lui donnent des sous. N’est-ce pas, Françoune !

La vieille agitait sa quenouille et grognait des mots incompréhensibles. Quand le docteur mit une pièce de nickel dans sa main crevassée, elle rit, avec une joie lugubre.

— Elle n’est pas seule ici ? dit Geneviève. Il y a d’autres habitants ? Où sont-ils ?

Bausset pressa la trompe de la voiture qui jeta trois clameurs stridentes. La porte d’une maison, sur le côté de l’église, s’entr’ouvrit. Un petit Homme à barbe blanche s’écria :

— Hé, adieu, monsieur Bausset ! Vous venez chez nous pour voir si l’on est encore en vie ?

— Je viens donner à boire à ma voiture et vous dire bonjour en passant.

— Espérez un peu. Je vous apporterai ce qu’il faut. Le puits communal est bouché. Alors, va pour l’eau des citernes…

Le bonhomme rentra chez lui et revint avec une cruche.

Il était sec comme un sarment. Sa barbe taillée en pointe, son grand nez, ses yeux noirs plissés et rieurs lui donnaient la mine d’un diable bénévole.

— Quoi de nouveau chez vous ? demanda le docteur.

— Les Cajart s’en vont à Cahors, chez leur neveu qui est leur héritier.

— Et quand les Cajart seront partis, combien serez-vous à Saint-Mars-de-la Lande ?

— Nous serons encore dix.

— La place ne vous fera pas faute.

— Il n’y en a que trop… Les trois quarts du village tombent en morceaux, et, tout à l’entour, la terre tourne en friche. C’est malheureux, mais qu’y faire ? Le plus jeune, ici, a cinquante ans et la doyenne, vous la voyez : cette Françoune qui finit ses quatre-vingt-dix. Moi, je reste à cause de ma femme. Elle dit : « Je suis née à Saint-Mars-de-la-Lande, je mourrai à Saint-Mars-de-la-Lande. » C’est qu’elle a une tête, ma femme !… Alors nous restons, nous resserrons pour ne pas trop nous fatiguer. On se tient dans la salle et on cultive le petit jardin. C’est assez pour nous deux… Et pourtant, j’ai de la terre, et bien plus que les Cajart ! À quoi ça nous sert-il ? Il faudrait des bras…

— Il aurait fallu des « drolles », mon pauvre Laorouzille.

— Peut-être. Mais les enfants d’aujourd’hui, ça coûte et ça ne rapporte guère. Voue dites : « Ils font des ouvriers agricoles. Économie de main-d’œuvre pour le paysan. » Non, monsieur Bausset. Les jeûnes ne veulent plus travailler dans l’intérêt du papa. D’abord, plus ils ont d’instruction, plus la terre les dégoûte. Ils font leur service en ville. Ils voient le cinéma, qui leur donne des idées, des envies… C’est comme la T. S. F… Vous avez écrit dans le journal qu’elle retiendrait le cultivateur dans sa campagne…

— Je le pense toujours…

— Erreur, monsieur Bausset… On aime la terre ou on ne l’aime pas. Si on l’aime, elle vous suffit. On y trouve le plaisir avec la peine. Si on ne l’aime pas, vos mécaniques n’y feront rien que de rendre le monde neurasthénique.

M. Bausset était vexé. Il dit mollement :

— Oui… Peut-être…

— Ça n’est pas pour blâmer les jeunes. Si j’avais leur âge, je ferais Comme eux. Nos anciens se privaient de tout. Ils n’avaient pas d’instruction et ils croyaient Aux paroles des curés. Les jeunes sont plus civilisés. Ils ne croient à rien du tout qu’à la monnaie. Té ! On n’a qu’une existence.

— Votre curé ne vous endoctrinera pas facilement, Lacrouzille.

— On n’a plus de curé. Dix paroissiens, ça ne fait pas une paroisse.

— À peine une commune.

Lacrouzille prit un air malin.

— Il y a ici quatre électeurs et nous sommes tous conseillers municipaux… Quel pauvre trou, monsieur !… Enfin, les moins vieux enterreront les plus vieux, et le dernier qui restera, le loup le mangera.

— Alors, il n’y aura plus de Saint-Mars-de-la-Lande.

— Qu’est-ce que ça fait puisqu’on sera mort ?

— Allons, vous y tenez tout de même ?

— Moi ? dit avec sérénité Lacrouzille. Je m’en f… Puisqu’on sera mort ! Mais je bavarde au lieu de vous aider. C’est le plaisir de causer qui me rend malhonnête… Qu’est-ce que c’est, votre voiture ? Une Citroën ? Ah ! que j’aurais aimé avoir une auto !…

Le vent jouait avec le papier sale de la vieille affiche !

« Démocratie… Progrès… Le pays confiant dans ses destinées…»



II

À Beaulieu, Geneviève quitta le docteur et loua une voiture pour la conduire à Puy-le-Maure, d’abord, puis à la station la plus prochaine du petit chemin de fer départemental. L’automobile traversa le charmant pays d’Argentat et remonta par la vallée du Doustre. Bientôt, Geneviève vit la façade du château émerger des châtaigneraies.

Mme de l’Espitalet accueillit tendrement sa filleule.

Une visite, hors du temps des vacances où elle recevait ses enfants, c’était un événement pour la solitaire.

À soixante-douze ans, Mme de l’Espitalet était la plus charmante des vieilles dames. Honnêteté, prudence et bonne humeur étaient inscrites dans les rides de son visage éclairé par des yeux intelligents et bons — des yeux qui voyaient loin dans les âmes. Bandeaux gris d’argent, chignon tressé, col montant fermé par une barrette de jais, taille alourdie dans la robe de deuil, tout cela faisait « province », comme le salon meublé en perse à bouquets de bluets, comme les portraits de famille, comme le parc à l’anglaise avec ses tilleuls, son grand cèdre, ses magnolias. La personne de Mme de l’Espitalet s’accordait à sa maison, à sa vie, et l’on avait près d’elle le sentiment, bien rare dans le monde d’après guerre, de l’ordre et de la sécurité. Les gens qui ne connaissaient pas son histoire ne soupçonnaient pas qu’elle avait beaucoup souffert. Les grâces de son esprit cachaient ses vertus. Ses amis l’appelaient : « La sainte, la mère des pauvres. » Et les autres de s’étonner… « Une sainte, cette femme exquise ? » car les hommes n’imaginent les saints que douceâtres ou renfrognés.

Elle vivait à Puy-le-Maure depuis cinquante-trois ans. Elle y avait élevé trois fils et deux filles. Son mari reposait dans le petit cimetière au bout du parc où l’avaient rejoint deux fils tués en 1915. La fille aînée, mère et grand’mère, habitait Poitiers. La cadette était religieuse au carmel de Tulle. Le seul fils vivant commandait un croiseur en Méditerranée. Ainsi, de la couvée tendrement chérie, de tant de pas et de voix qui avaient animé Puy-le-Maure, il ne restait à la septuagénaire que des souvenirs et des tombeaux.

Cependant elle n’était pas triste. La résignation chrétienne l’avait conduite à la sérénité. Son cœur vivait dans le passé, mais sa vive intelligence ne se désintéressait pas du présent. Elle ne faisait pas à tout propos l’apologie d’un temps qui avait été celui de sa jeunesse. Comme les femmes de l’ancienne France, elle pratiquait une vertu sans pruderie, qui savait regarder le mal en face et le définir par son nom.

Elle reprit le tricot qu’elle avait laissé sur sa table à ouvrage, près de la fenêtre du grand salon tendu de perse glacée à mille fleurs.

Geneviève dut lui décrire Renaude Vipreux et raconter le petit drame de son arrivée. Mme de l’Espitalet n’aimait guère M. Capdenat qu’elle tenait pour responsable des malheurs et des fautes de Raymond.

— Je vois, dit-elle, que ton père n’a pas changé… Parle-moi plutôt de ton frère. J’ai toujours eu de l’affection pour lui. C’était un enfant si singulier, si attachant ! Ton mari refuse de le voir. Est-ce à cause des théories politiques de Raymond ? Je croyais que le bolchevisme était bien porté dans votre monde. Il y a, paraît-il, de grandes dames qui ont leur bolcheviste, comme leurs aïeules du dix-huitième siècle avaient leur philosophe.

— Mon pauvre frère n’est pas un révolutionnaire de salon. Si vous voyiez ce que la misère a fait de lui !… C’est une bien cruelle douleur pour moi… Mais, quand j’essaie d’émouvoir Lucien, il me répond : « Je vous ai épousée, je n’ai pas épousé votre famille. » L’expérience qu’il a tentée en acceptant mon père chez nous, pour quelques mois, l’a dégoûté de tout ce qui est Capdenat. Vous connaissez papa. Il prétendait visiter les chantiers de Lucien, critiquer ses méthodes, enfin jouer un rôle dans la maison. Cela ne pouvait pas durer. Ils se sont brouillés, et papa, ulcéré, me garde rancune, comme si j’avais la moindre influence sur Lucien.

— Ton père est sa propre victime. Je le plains, mais je plains surtout Raymond. Bien qu’il écrive des absurdités et qu’il offense ce que j’aime, je le recevrais volontiers à Puy-le-Maure. Il a besoin d’être soigné, ce garçon, soigné, corps et âme, par une vieille amie un peu maman.

Geneviève prit la main ridée qu’elle baisa.

— Mon adorable marraine !… Raymond n’accepterait pas vos soins. Il n’est pas libre. Il n’est pas seul. Et si vous saviez quelle compagne il s’est donnée !… Cela aussi nous sépare. Je ne connais même pas son adresse. Nous correspondons par intermédiaire. Il a des raisons de se cacher, mais il a aussi, j’en suis sûre, la manie de la persécution. Il se défie de moi comme de tout le monde.

Le soleil, masqué par un bouquet de sapins, dégagea un rayon qui frappa les vitres et se brisa en poussière brillante sur la glace d’un trumeau. Le salon paisible s’illumina. Les couleurs jouèrent leur symphonie surannée comme une valse de Strauss. À travers la porte vitrée, on voyait, au delà de la terrasse, le jardinier faucher un pré où paissaient de belles vaches d’un roux ardent.

— Tu admires mes auvergnates, dit Mme de l’Espitalet. Ce sont des salers, une bonne race, à la fois des travailleuses et des laitières. Je les ai achetées tout récemment à ma voisine, Marie-Jeanne Laborderie. Si tu étais restée ici quelques jours, j’aurais prévenu Bertrand, et il nous aurait menées à Saint-Privat.

Geneviève, qui regardait le parc, fit un mouvement.

— …Et tu aurais visité une des plus belles exploitations agricoles de la Xaintrie. Bâtiments, machines, méthodes, tout est moderne et scientifique, trop scientifique pour nos paysans. Ils étaient sûrs que Mme Laborderie perdrait sa peine et son argent. Et elle a réussi, l’obstinée ! Cette petite veuve est de celles qui forcent le destin. Ce qu’elles veulent, elles l’obtiennent.

— Et votre neveu ? dit Geneviève. Est-il aussi un client de Mme Laborderie ?

— Tout au contraire. C’est lui qui vend des bœufs à ma voisine. Ses affaires ne vont pas bien, et cela me préoccupe. Il entreprend trop de choses et il supporte mal les déceptions. Sa vie est difficile, comme celle de tous les propriétaires qui ont donné beaucoup de terre à bail. Les parents de Bertrand avaient fait cette imprudence de renoncer au métayage qui est la règle de nos pays. Les terres que Bertrand n’a pu reprendre lui rapportent un loyer infime.

— Mais il cultive lui-même la Sarrasine.

— Il n’est pas un agriculteur. Il est un amateur. L’expérience lui a manqué. Il est allé dans les tranchées au lieu d’aller à Grignon, et les paysans s’en aperçoivent. Quand je le lui dis, il me répond : « Et Mme Laborderie ? Est-ce qu’elle est allée à Grignon ! » L’exemple de cette jeune femme lui tourne la tête. Mais elle vaut deux hommes comme notre cher Bertrand, Laborderie.

Geneviève parut ne pas entendre.

— Que j’aime Puy-le-Maure ! dit-elle rêveusement. Autrefois, la province m’étouffait. Ces tristes Cornières !… Puy-le-Maure n’est pas Villefarge, avec la mesquinerie, la routine, les cancanages. C’est la paix.

— Une paix qui te lasserait vite. Tu regretterais les plaisirs de Paria et ton bel appartement du boulevard Murat. Mop petit-fils Catelin est revenu émerveillé de la visite qu’il vous a faite. Il y a, paraît-il, un petit salon tout en paille qui est un des chefs-d’œuvre de Lucien Alquer.

— Oui, Lucien a un goût charmant. Pourtant, je n’aime pas ma maison, et même le petit salon de paille. Je n’ai rien choisi selon mon cœur. Alors, il me semble que je vis dans un stand d’exposition. Les choses me sont étrangères. C’est la maison de Lucien Alquier. Ce n’est pas la maison de Geneviève Alquier.

— Aussi, Geneviève Alquier n’y reste guère, si j’en crois la légende. Geneviève Alquier est une jeune femme à la mode, comme on en voit dans ces romans que Louis Catelin m’a fait lire pour me scandaliser, moi, pauvre grand’mère racornie !

Mme de l’Espitalet affectait un ton de badinage un peu artificiel.

— Que voulez-vous dire, marraine ?

— Je veux gronder ma filleule. Elle fréquente les cabarets, les dancings et même les fumeries d’opium… Elle mène une sotte vie. Elle n’a pas le bonheur d’avoir des enfants et je le déplore, mais elle doit — même dans une maison qui ne lui plaît pas — créer son foyer, défendre son foyer et retenir son compagnon dans la douceur de ce foyer.

— On ne retient pas Lucien. On le suit où il veut vous conduire tant qu’on n’a pas le courage de l’irriter. Ou bien, si l’on reste à la maison, l’on y reste seule. Et c’est ce que je fais depuis deux ans.

Mme de l’Espitalet ne plaisantait plus. Elle laissa tomber son ouvrage dans la corbeille placée sur ses genoux.

— Non… Je ne répéterai pas tout ce que dit la légende, reprit-elle en hésitant… Elle est plus injurieuse encore pour ton mari que pour toi, et elle vous calomnie tous deux… Mais, dans la calomnie, il y a parfois une vérité déformée. Prends garde, ma petite Geneviève.

La jeune femme et la vieille femme évitaient de se regarder.

— Ton mari est un imprudent. Il a dix-sept ans de plus que toi. Il a charge d’âme. Pourquoi éveiller dans un jeune esprit des curiosités qui risquent de le salir ? Je sais bien qu’à Paris, dans ce monde bizarre où vous vivez, de bons ménages font la « fêtes » ensemble… Ce qu’on appelle la fête !… L’habitude émousse les sensations dangereuses, mais elle détruit aussi certaines pudeurs… Tu me comprends.

— J’ignore ce qu’on a pu vous raconter et je veux l’ignorer. Il est possible que Lucien ait eu la fantaisie de m’emmener où je n’aurais pas dû aller. Maintenant, j’ose lui dire : « Non ». N’y pensez donc plus, ma bonne marraine. Ce qui a été ne sera jamais plus.

L’heure du départ était arrivée. Ce fut presque un soulagement pour les deux femmes. L’inquiétude de l’une se heurtait désormais au silence de l’autre. Elles avaient trop parlé ou pas assez. Quand l’automobile eut emporté Geneviève, Mme de l’Espitalet rentra dans le salop et reprit ses aiguilles, mais sa pensée ne commandait plus à ses doigts. Une figure obsédante s’imposait à elle : la belle, froide, déconcertante figure de Lucien Alquier, qu’elle avait vu deux fois seulement. Elle entendait Geneviève dire : « Ce qui a été ne sera jamais plus… » Qu’est-ce qui ne serait jamais plus ? Ce qu’avait rapporté le jeune Catelin était tellement monstrueux qu’il avait parlé par allusions, avec des réticences. La femme pure, la chrétienne refusait de comprendre, mais elle sentait l’odeur d’une pestilence inconnue qui l’épouvantait. Calomnie ? Jeux de la méchanceté et de l’envie ? Alquier avait des ennemis qui essayaient de l’atteindre dans sa vie intime. Comment savoir la vérité ? Geneviève ne parlerait pas. Elle se défendait contre tout et contre tous par le silence, cette force des faibles. Elle était de ces créatures qu’on briserait sans leur arracher un aveu. L’amour même ne reçoit d’elles qu’une confidence incomplète… Quand un mot pourrait les sauver, elles pensent encore qu’un mot pourrait les perdre et, roidies dans leur mutisme farouche, elles meurent, les dents serrées sur leur secret.



III

Il n’attendit pas l’arrêt du train. Il sauta sur le marchepied du wagon et il entra dans le compartiment où Geneviève était seule. Elle ne le vit même pas : elle sentit une présence foudroyante, deux grands bras sur ses épaules, une bouche sur sa bouche et le contact de ce vêtement en grosse laine gris de fer, tissée dans le pays, qu’il portait toujours et qui était comme une part de lui-même : sa rugueuse écorce, imprégnée de la mielleuse odeur du tabac anglais. Il la pressait et la ployait si fort qu’elle chancelait, dans l’espace étroit entre les banquettes. Quand l’étreinte se desserra, et qu’ils tremblaient tous deux, trop ivres pour parler, elle ne le vit pas encore, à travers le tumulte du sang qui lui battait aux paupières et l’aveuglait d’une flamme fumeuse. Elle entendit seulement qu’il disait : « Prends garde ! »

Il la tenait par le poignet. Elle descendit. L’air vif la dégrisa.

C’était une halte en pleine campagne, sur un plateau balayé du vent.

Derrière la gare il y avait une automobile grise.

« Bertrand ! »

Geneviève le voyait enfin, assis coude à coude avec elle. Il était sans chapeau. Ses cheveux noirs découvraient son front hâlé, marqué de ces rides précoces qu’ont les hommes du plein air. Ses yeux, couleur de châtaigne mûre, avaient le regard rieur d’un enfant étourdi. Le nez droit était un peu charnu, la bouche sensuelle et bonne. Pas d’autre beauté que la force mâle et la haute taille. À la boutonnière, le mince liséré de la Médaille militaire et le filet rouge de la Légion d’honneur. Deux doigts manquaient à la main gauche, sous le gant de peau tannée.

La voiture démarra.

Sur toute l’étendue visible, quelques masures se confondaient au moutonnement des bruyères qui commençaient à fleurir. Il y avait des places mauves et d’autres d’un pourpre pâle. Çà et là, des ajoncs, des genêts en fusées d’or, des sables jaunes, la grisaille du granit brodé de lichen, des bouquets de bouleaux légers qui ne faisaient pas d’ombre, des pinèdes récemment plantées, régiments de petits arbres rigides partis à la conquête du plateau. Dans une dépression, un étang noir glacé de rose par le ciel. Au nord, très loin, les croupes des Monédières, gris de fumée, bleu de fumée. Plus loin encore, à l’est, une pointe d’argent, un cygne dans les nuages : la haute crête du Mont-Dore. Et le soir, avec ses magies, qui allait venir.

— Ma chérie !

De sa main mutilée, il maniait le volant, fier de son adresse patiemment apprise. Les yeux bleus de Geneviève l’enveloppaient d’une fluide douceur. Elle demanda :

— Tu m’aimes autant que je t’aime ?

— Bien davantage !

Elle se rappela le ton dédaigneux de Gérard Lacoste : « Bernard ! Quelle brute ! » et elle compara le jouvenceau féminisé avec le rude chasseur qui avait été un rude soldat. Bertrand de l’Espitalet ! Des muscles d’athlète, un cœur de bon petit garçon, brave sous les obus et faible devant la femme. De l’esprit et pas de jugement. Avec cela, la prétention d’être habile en affaires et capable de gagner beaucoup d’argent, comme les autres. Très généreux. Un peu égoïste. Un homme…

— Tu vois, dit-elle gaiement, j’ai suivi tes instructions qui auraient pu m’arriver plus tôt, soit dit sans reproches.

— Savais-je quand je serais libre, et toi, tu attendais ta duègne.

— Peu importe ! Je suis là, et si heureuse, mon amour, si heureuse !

— Que tu es charmante ! fit-il attendri. Moi aussi, je suis heureux de t’emmener à la Sarrasine, comme autrefois. Tu te souviens ?… Tu revenais aussi de Villefarge…

— Notre première nuit…

Il lui donna un baiser sans cesser de surveiller la route.

— Recommencer ! Cela me tentait. Et c’est presque un anniversaire.

— Deux ans déjà.

— La seconde nuit.

— Hélas ! Elle sera brève, mon pauvre amour. Il faut que je sois à Brive au petit jour, de manière à descendre réellement dans un hôtel. Il faut que je puisse téléphoner à Paris avant l’heure où l’on m’enverrait chercher à la gare d’Orsay. Il faut que je puisse justifier mon retard, empêcher que l’on ne télégraphie à Villefarge ou à Puy-le-Maure. Je suis surveillée, même de tous. On se méfie de tout.

L’homme, déçu dans son désir, se soulage par la brutalisé. Bertrand jura violemment.

— Quelles complications !… Évidemment, je ferai ce que tu veux, mais je n’essaie pas de comprendre. Je te croyais libérée.

Elle dit avec un pauvre sourire tout près des larmes :

— Libération conditionnelle.

Il continua d’exhaler sa mauvaise humeur.

— Heureusement que tu es rusée. J’admire la finesse des femmes.

Geneviève repartit :

— Ne m’admire pas trop. Je n’étais pas menteuse. Je le suis devenue pour me garder à toi.

— Je le sais, fit-il repentant. Je n’ai pas voulu te blesser. D’ailleurs, dans ton cas, tout est permis. Il n’y a pas de mensonge. Il n’y a que du camouflage.

Geneviève ne voyait pas la différence. Bertrand ne s’attarda pas a l’expliquer, n’étant pas, dit-il, de ceux qui se perdent « dans les barbelés de la psychologie ».

— N’aie pas de honte, ma chérie. Si une femme a des excuses d’aimer en contre-bande, c’est bien toi.

Ils étaient mal à l’aise, humiliés par une contrainte qui leur fermait la bouche. Une convention tacite, grosse de malentendus, créait entre eux un domaine interdit, comme il arrive toujours quand un des amants n’est pas libre et que l’autre ne doit pas ou ne peut pas l’aider à s’affranchir. Geneviève connaissait assez bien la vie de Bertrand. Bertrand ignorait presque tout de la vie de Geneviève. Même dans la folie dès premières careses, lorsque montent aux lèvres des amants, avec les baisers, ces aveux imprudents qu’on regrette le lendemain, elle était restée mystérieuse. Des larmes. Un cri. « Tu m’as Sauvée. » Plus tard, elle avait écrit : « Je suis tombée aux mains d’un méchant homme, méchant et vicieux. Mais je me suis reprise. Ses vices mêmes me défendent de lui, et je t’appartiens à toi seul. » Peut-être en eût-elle dit davantage s’il avait su ou s’il avait osé l’interroger… Il ne semblait pas tenir beaucoup à recevoir des explications plus précises, et il s’était accoutumé au silence de Geneviève.

Il avait en elle une confiance instinctive. Il lui savait gré de n’exiger de lui aucune promesse qui eût engagé l’avenir. Peut-être, la crainte d’un partage physique, le seul qui soit vraiment intolérable à la plupart des hommes, eût poussé Bertrand aux résolutions extrêmes qu’il avait envisagées quelquefois, dans les crises d’inquiétude. Alors, il eût accepté, pour posséder Geneviève et la posséder seul, toutes les complications sentimentales et matérielles qui, maintenant, l’effrayaient. Il est vrai que sa vie était difficile. Geneviève ne se plaignait pas. Elle ne demandait à Bertrand que ce qu’il pouvait lui donner. Rassuré, trop rassuré, Bertrand jouissait de trouver une amie dans sa maîtresse délicieuse, mais il prenait l’habitude de ne lui parler que de lui, lorsqu’il ne lui parlait pas d’amour.

Derrière eux, le soleil se couchait. De l’incendie céleste, brûlant au ras du plateau, ils n’apercevaient que le reflet sur le ciel oriental, cette irisation plus rose que l’aurore, cette nacre qui s’avive, chatoie, pâlit et se brise en éclats diamantés dont chacun est une étoile. Un nuage, flamant vermeil posé sur l’épaule bleue d’une colline, se déformait miraculeusement. Il fut une touffe plumeuse, un flocon d’or, un poisson d’argent, une grappe de glycine et, diminué, aérien, dans le verdissant espace, une palombe couleur du soir.

Des masses sombres, de longues lignes simplifiées s’étendirent sous la féerie mourante du ciel. La voiture croisait des troupeaux, indistincts dans la poussière soulevée. Des chiens aboyaient. Le berger ne se hâtait pas de dégager la route, et l’automobile, frôlée par la houle des toisons, barrissait comme le mammouth qui avait habité ces plateaux, dans les anciens âges du monde. Puis elle repartait, mêlant sa poussière à la poussière du troupeau. C’était encore la lande, les étangs, les bouleaux, l’odeur sauvage. Au loin, un feu s’alluma, et ce premier feu, fanal perdu sur l’océan brun des bruyères, élargissait à l’infini la solitude.


La Sarrasine apparut, au bout du rayon lumineux des phares. Les arbres d’une avenue avaient fui. Un rond-point précédait la façade, blanche dans la lumière coupante. La secousse de l’arrêt tira Geneviève d’un doux engourdissement.

— Venez, dit Bertrand. Vous excuserez la rusticité de l’accueil.

Elle entra dans cette maison où la ramenait un désir plus fort que sa prudence. Elle remit ses pas dans les pas qu’elle avait faits, un soir pareil à celui-ci, le cœur révulsé sous la curiosité réprobatrice des domestiques, et avec cette inquiétude de l’heure qui suffirait à glacer l’amour.

De cette maison de Bertrand, elle n’avait presque rien vu, et, à force d’y penser, elle l’avait recréée à sa manière. Elle reconnaissait le brasero de cuivre et les panoplies du vestibule. Portes ouvertes, elle entrevit la salle à manger aux vastes bahuts, le salon inhabité. Une femme noiraude, qui portait sans grâce un tablier brodé, vint prendre son manteau et son nécessaire.

Bertrand répétait :

— Quelle hospitalité ! Vous dînerez fort mal. J’en suis confus. En attendant, voulez-vous vous reposer ? Stéphanie vous accompagnera et sera tout à votre service. Vous entendez, Stéphanie ?

— Oui, monsieur. La chambre rouge est prête. Faut-il monter les autres bagages.

— Ils resteront dans la voiture. Madame repart ce soir. Je la reconduirai à son train. Mais vous et Joséphine ne vous croyez pas obligées de veiller.

Geneviève pensait qu’il donnait trop d’explications et que ses gens n’en seraient pas dupes.

Une lampe brûlait, sur une table basse, contre le rideau de damas qui descendait d’une couronne en bois doré et enveloppait le chevet du lit. Sur les fenêtres, les murs, les portes, se drapait en plis chatoyants la magnifique vieille soie, couleur de cerise sombre. La chambre était comme un coffret où les voix du dehors ne pénétraient pas. La plus belle de la maison, réservée aux hôtes qu’on voulait honorer, elle s’ouvrait rarement depuis que les vieux l’Espitalet étaient morts et que Bertrand habitait seul la Sarrasine.

Sur la cheminée, il y avait un cartel d’écaille et de Bronze. Geneviève regarda le cadran. Naguère, avant de quitter la chambre où bleuissait une aube de juin, elle avait eu ce geste puéril d’arrêter le balancier. Après deux ans, les aiguilles marquaient encore cette heure morte d’une nuit d’amour que Geneviève et Bertrand allaient revivre.

Alors, comme une vague de fond, les souvenirs se levèrent. Geneviève se rappela le reflet de la lampe sur les murs rouges, le visage radieux penché sur son visage en larmes et la simplicité de leur double don, si chaste dans son audace. Elle se rappela qu’elle avait redouté ce don, à cause des vilenies qui souillaient en elle l’idée de l’amour. Mais avait-elle une idée de l’amour avant cette nuit ? Elle avait traversé un marécage infernal. Échappée aux démons, elle abordait à une rive bienheureuse. Elle s’y retrouvait jeune, presque virginale, et, lorsque les bras de son bien-aimé se refermaient sur elle, elle entendait, dans le bruit terrible que faisait son cœur, une sorte d’écroulement lointain, comme si toute sa vie passée, brusquement détachée d’elle, tombait et roulait au gouffre du temps.

« J’ai eu cela », se dit-elle dans le sombre éblouissement du souvenir. « Rien ne peut faire que je n’aie eu cela… »

Mais l’angoisse la prit, l’angoisse panique de ceux qui ont osé dire : « Je suis heureux », car le pauvre bonheur humain offense l’ordre du monde et fait se lever, dans les ténèbres de l’avenir, un dieu jaloux.



IV


Ils dînèrent, séparés par la table qui portait, en son milieu, un bouquet de fleurs mélangées, tout rond, entre deux compotiers de fruits. Un valet pataud servait avec une application maladroite. Sa présence pesait sur le couple. Geneviève mangeait à peine, et Bertrand s’en désola. La bonne chère, qui est traditionnelle en Limousin, tenait une place importante dans sa vie de célibataire et de campagnard, et, comme tous les gens robustes, il ne concevait pas qu’un événement heureux ou triste pût couper l’appétit à une personne bien portante. Le menu de ce dîner était simple et tout ordinaire. Un vrai repas de chasseurs. On voyait assez que le maître de la Sarrasine n’avait pas coutume d’y traiter des Parisiennes.

Geneviève dit en souriant qu’à défaut de Parisiennes on pouvait traiter des Limousines. Bertrand affirma :

— Jamais de femmes chez moi.

— Jamais ?

— Des voisins, des clients, le notaire, le curé, ma tante de l’Espitalet avec ses enfants. Je ne compte pas Mme Laborderie.

Geneviève ressentit un petit choc désagréable.

— Elle est donc venue à la Sarrasine ?

— Vous la connaissez ?

— J’ai entendu parler d’elle à Puy-le-Maure.

Il dit, franchement :

— Elle est venue voir mes bœufs que je lui ai vendus le plus cher possible, après une discussion serrée, et, comme il pleuvait des câbles, je l’ai priée à déjeuner. Mais ça n’est pas une femme, c’est le parfait garçon manqué. Un type que j’abhorre. Beaucoup de mérite, assurément. Très instruite. Bachelière. La gloire du lycée de Rodez, et capable d’être un cordial camarade quand ses intérêts ne sont pas en jeu. Mais ces femmes modernes qui savent tout et n’ont pas de gorge, elles me plaisent comme la grippe ! Je suis traditionaliste en amour. J’aime la belle chair, douce et fleurie. C’est un goût français.

— Un goût de province, dit Geneviève, et ils rirent tous deux comme si leur entente s’était soudain resserrée.

Pour ne pas compromettre son amie devant le domestique qui bavarderait, Bertrand ne faisait aucune allusion à Villefarge et à Paris. Aussi revenait-il fatalement à lui-même, ce qui lui soulageait le cœur, mais risquait de l’assombrir. Il se plaignait — qui donc en France ne se plaint pas ? — et parce que Geneviève prétendait que la terre enrichit ses possesseurs, il se fâchait presque, mais, bientôt, donnant un tour de plaisanterie à ses récriminations, il accusait le fisc, la concurrence étrangère, la propagande communiste, l’esprit démagogique des lois, la corruption des politiciens. Sa verve devint plus amère. Geneviève songea aux propos du Dr Bausset, aux paroles de sa marraine : « Les affaires de Bertrand me préoccupent. » Elle observa les reprises de la belle toile ouvrée, les fêlures des porcelaines, une cendre de poussière au pli d’un rideau. Cela signifiait le désordre et le coulage que l’homme ne voit pas, jusqu’à ce qu’il en subisse les conséquences tragiques. Comme chez M. Capdenat, tout, à la Sarrasine, disait la maison sans femme, le maître livré aux serviteurs, insouciant de cette dépendance, parce qu’il était jeune et vivait beaucoup au dehors. Il n’en souffrait pas encore, ou il croyait n’en pas souffrir. Mais un jour viendrait où, moins jeune, il serait moins patient. Alors…

Le café était servi dans le salon. Geneviève et Bertrand se perdirent parmi les steppes du parquet ciré où le tapis d’Aubusson mettait une oasis pâlissante. Ce salon, froid en toute saison, était bien laid, malgré quelques beaux meubles du dix-huitième siècle qui rachetaient l’horreur des peluches galonnées.

Cote à côte sur le canapé, les amants s’enlacèrent, et Geneviève coucha sa tête sur l’épaule de Bertrand. En face d’eux, M. Casimir de l’Espitalet, peint vers 1845 par un élève d’Ingres, les considérait d’un air de blâme. Cet ancêtre avait des favoris, un col à pointes, une cravate à triple tour, une redingote à grand collet, un gilet jaune. Son front était sévère. Cependant, Bertrand lui ressemblait. Il lui ressemble¬ rait tout à fait quand il aurait la cinquantaine et qu’il serait un grave père de famille. Où serait alors Geneviève si elle n’était pas avec lui, destinée à vieillir avec lui ? Et si la vie ne devait pas les réunir, penserait-il quelquefois, en prenant son café dans ce salon, penserait-il qu’un soir ancien il s’était assis sur ce canapé auprès de sa maîtresse blonde ?

— À quoi rêves-tu, mon amour ? dit Bertrand, ému par le parfum de Geneviève.

— Je regarde le portrait de ton bisaïeul. Il me semble fâché de me voir ici.

— Bah ! Il était un vert-galant dans sa jeunesse, ce grand-père Casimir. C’est sa cravate et sa redingote qui sauvent sa dignité. Ne te gêne pas pour lui. Il fut toujours indulgent aux jolies femmes.

— N’y avait-il pas, l’autre année, sous ce portrait une commode en bois de rose ?

— Une commode Louis XVI. Je l’ai vendue.

— Vendue ?

— Hélas ! Un juif qui achète pour l’Amérique a fait une razzia dans le pays. Il m’a offert dix mille francs de ce meuble. Et j’en avais besoin de ces dix mille francs.

Pauvre Bertrand, il en était là !

Consternée, Geneviève caressait la main mutilée qui lui était si pénibles à voir et si émouvante. Et elle se rappelait la convalescence de Bertrand, lorsqu’elle l’avait rencontré pour la première fois, à Puy-le-Maure, tout pâle dans son uniforme bleu. Il boitait. Sa main blessée le gênait beaucoup.

« Manchot et béquillard, troué comme un crible, disait-il, je figurerais mal dans un dancing, mais je suis vivant et ça suffit. »

Tout lui faisait plaisir, les bons dîners, les fleurs, le manège des jeunes femmes empressées autour du « héros », tout, excepté de parler de la guerre. Il ne proférait pas des mots sublimes, et même la mort de ses camarades ne l’empêchait pas de goûter la vie retrouvée, car il avait le fatalisme et l’endurcissement sentimental du soldat.

« Attendez la fin », répondait-il aux gens qui trouvaient la guerre trop longue et la victoire incertaine. « La paix, ce sera quelque chose de splendide. Vous verrez… »

On avait vu.

Comme leurs doigts s’entrelaçaient, il jouait distraitement avec les bagues de Geneviève, et son regard s’arrêta sur une perle rose sertie d’émail noir. Il pensa que ce bijou devait coûter cher, que son amie en avait d’autres, et tout le luxe qui s’accorde avec les bijoux, luxe inimaginable pour le pauvre seigneur de la Sarrasine. Et il en fut humilié.

Il soupira :

« L’argent !… L’argent !… Le sale argent !… »

Il expliqua ses embarras. Les valeurs qu’il avait achetées, lors de la baisse du franc, s’écroulaient, et si la terre augmentait de valeur, les lois maintenaient les baux des fermiers à un taux dérisoire. Les immeubles loués ne rapportaient guère à cause des prorogations, et les impôts croissaient toujours. Aussi bien, les propriétaires se lassaient-ils de leur métier.

— Cependant, Mme Laborderie fait une fortune.

— Parce qu’elle a développé l’élevage. Le beurre paie mieux que la vigne et le blé. Elle me conseille de transformer mes champs en prairies artificielles et d’augmenter mon troupeau. Ah ! si j’avais les capitaux nécessaires !

Geneviève hésitait à poser la question :

« Cette femme veut-elle acheter la Sarrasine ? Et toi, veux-tu la lui vendre ? »

Si le projet existait réellement, elle préférait que Bertrand parlât le premier. Mais peut-être serait-il bien étonné d’apprendre ce qu’on racontait à Villefarge. Le désir de savoir emporta Geneviève. Elle essaya de prendre un ton léger :

— On m’a dit des choses bien drôles…

En les répétant, elle ne les trouvait pas tellement drôles, et elle entendait que sa voix sonnait faux. Qu’allait répondre Bertrand à ce coup droit ?

Il eut un haut-le-corps et se leva du canapé.

— C’est inouï !

Il alluma une cigarette et se mit à marcher de long en large.

— Inouï ! Fantastique !

Et tout à coup agressif comme les gens qui sont dans leur tort et qui le savent, il vitupéra contre Mme Giraud, cette pie, et contre Bausset, ce vieux raseur. De quoi se mêlaient-ils ? Qui avait pu les informer d’un projet si vague ? Il fallait que Mme Laborderie elle-même eût bavardé. Ah ! ces langues de femmes !

— Allons, reprit-il en voyant que Geneviève pâlissait, ne t’en affecte pas… Mme Laborderie veut la Sarrasine, c’est vrai. Elle la veut parce qu’elle suppose, n’étant pas modeste, qu’elle l’exploiterait mieux que moi. Mais, moi, je ne veux pas la lui vendre. Je préfère que toutes les vieilles commodes s’en aillent chez les marchands de cochons de Chicago.

Geneviève restait silencieuse et crispée. Il revint s’asseoir prés d’elle, essayant de rire. Elle ne se détendait pas. Alors, il fut près de se fâcher.

— Tu boudes ? C’est ridicule et pas gentil. Que t’ai-je fait ?

— J’ai de la peine, parce que je ne sais rien de tes affaires que tu racontes si volontiers à Mme Laborderie.

— Tu es une enfant. Mes affaires ! Tu n’y comprendrais rien… Et même si tu pouvais comprendre, nous avons tant de difficultés pour correspondre et nous nous voyons si rarement que je ne peux pas te donner le journal quotidien de ma vie. Est-ce que je sais tout ce que tu fais à Paris ? J’en souffre quelquefois, mais je m’y résigne. Notre amour ne dure que par la confiance.

Pour cette parole, elle l’embrassa. Il s’assombrissait.

— Dégoûtante époque ! Nos cadets s’en accommoderont, mais nous, qui avons été élevés dans un autre monde, selon d’autres mœurs, pour un autre avenir, nous avons de la peine à nous adapter. Les hommes, les femmes d’aujourd’hui ont cette idée fixe : gagner de l’argent. Être pauvre, quelle tare et quel ridicule !

— Pour les pauvres, dit Geneviève, il y a des bonheurs gratuits. L’amour…

— Les pauvres n’ont pas le temps de penser à l’amour. Les pauvres pensent à devenir riches. Toi et moi, ma chérie, toi surtout, nous sommes les survivants d’une espèce détruite. Et tu vois, nous n’échappons pas à la maladie de nos contemporains. Tu n’étais pas venue ici pour tenir avec ton amant, jusqu’à près de minuit, une conversation d’affaires… Et qu’est-ce que nous faisons ?

Il secoua ses larges épaules comme pour rejeter un fardeau.

Tout dormait dans la Sarrasine.



V

La lampe se ralluma près du rideau qui versait au lit dévasté son ombre ardente. Des feux pourpres coururent sur le damas des tentures.

Bertrand murmura :

— Comme tu aimes l’amour !

— Non. C’est toi que j’aime. Tu le sais bien. Toi !

Il se souleva sur le coude.

— Laisse-moi te regarder. Tu es si belle ! Pourquoi fermes-tu les yeux ? Cela te fait une figure triste. Cela nous sépare… Ne pensons qu’à nous deux, ma chérie. Je voudrais mettre ma tête au creux de ton épaule et dormir ainsi, là, une longue nuit.

Elle dit, d’une voix où tremblaient des larmes :

— La nuit est passée.



VI

Au seuil de la chambre, ils s’embrassèrent. Encore. Encore une fois ! Ils prolongeaient ce baiser, s’arrêtaient, desserraient leur étreinte, puis ils revenaient l’un vers l’autre, et, sans un mot, leurs bouches se joignaient. Tous deux sentaient la même brûlure à leurs paupières, et, dans leurs têtes fatiguées, le même léger tournoiement. Sensations amorties, oscillant de l’ombre du plaisir à l’ombre de la douleur, lorsqu’on un frisson de reflux la volupté se retire de la tendresse.

Maintenant, les rideaux enveloppaient le lit recouvert de sa courtepointe soyeuse. Les fauteuils étaient correctement alignés, et la chambre allait se rendormir comme un rubis dans l’écrin refermé des ténèbres. Geneviève détourna un dernier regard vers ces choses qui, déjà, ne la connaissaient plus. Au fond d’elle, un sanglot montait et mourait avant d’affleurer ses lèvres. Qu’attendait-elle ? Un mot peut-être. Ce mot que Bertrand n’avait jamais prononcé ; « Reste ».

Il dit, avec une sorte de honte :

— Il est temps, ma pauvre chérie.

Il tira la porte derrière lui, et ils descendirent l’escalier. Chacun de leurs pas défaisait une maille du filet enchanté où leurs corps s’étaient pris là-haut dans la chambre rouge.

Dehors, l’humide fraîcheur les saisit. Bertrand installa son amie dans l’automobile et lui jeta une fourrure sur les genoux. L’air, embué par l’exhalaison des prairies, baigna les paupières de Geneviève. Allons ! elle était sûre de ne pas pleurer en quittant la Sarrasine, et elle en était tristement contente, parce que les hommes n’aiment pas les femmes qui pleurent après l’amour. Quand on arriverait à Brive, elle serait trop lasse pour être émue, car l’extrême fatigue est un opium. Et cette rencontre si ardemment désirée, si brusquement décidée et si brève, finirait bien, puisque tout finit.

Bertrand s’agitait autour du capot relevé. Brillante à travers la porte vitrée, la lanterne du vestibule projetait sur le perron une vive lumière jaune. Au delà, il n’y avait plus qu’une cendre où s’éteignaient les couleurs du jardin. Les œillets précoces, fleurissant aux bordures des allées, se révélaient par un nuage embaumé qui flottait sur les pelouses, comme l’haleine même de la belle saison, endormie et respirante, en un silence de songe.

La lumière de la maison disparut. Bertrand avait touché l’interrupteur électrique. Alors naquit, de la cendre, un monde argenté, bleuâtre, tremblant et transparent, création éphémère de la lune et de la nuit. Une coulée de lait glissa du toit sur les murs, inonda le gravier pailleté, éveilla le rouge affaibli des roses dans l’outremer des feuillages, se répandit parmi l’éblouissante neige des œillets blancs. Mais deux longues épées vaporeuses trouèrent le décor léger qui se reforma lorsqu’elles virèrent sous les arbres de l’avenue, et l’énorme phalène grisâtre, aux yeux phosphorescents, prit son essor au ras de la terre.

La route descendait vers la Luzège. C’était le même jeu que le matin, dans les gorges de Villefarge : une course en lacets allongés, sur le versant d’une vallée étroite et sauvage où se précipite un torrent, mais la vallée était profonde à effrayer, et le galop des eaux écumeuses y retentissait en un sourd’tonnerre. Ici, la grande châtaigneraie limousine, décimée ailleurs et presque détruite, réfugiait son peuple de géants trapus, et, quand une autre gorge s’ouvrait obliquement, Geneviève voyait, au-dessus des gazes tissées par les fées de la rivière, moutonner les têtes rondes des châtaigniers, jusqu’à cette ligne de faîte qui se confondait au ciel. Puis les talus se relevaient ; les rayons des phares s’étendaient tout droit, et l’on arrivait au virage si brusquement que les glaives lumineux pénétraient la foule des arbres et sem¬ blaient choisir les troncs qu’ils frappaient pour les désenchanter des ténèbres.

On cessa de descendre. Des maisons blanchirent parmi les pacages. Des bestiaux couchés s’effaraient. Une charrette sans lanterne surgit que Bertrand évita, tout en l’insultant d’un juron. Le paysan terrifié, les bœufs accouplés, la charge de bois apparurent et disparurent. La route remonta.

La phalène grise vola longtemps. Elle darda le» double rais de ses yeux sur les bois et les bruyères, sur les sables et les genévriers, sur les hameaux que son bourdonnement n’éveilla pas et qui lui laissèrent, au passage, l’odeur chaude de leurs étables et l’heure d’argent tombée de leurs clochers. Elle tressauta sur le pavé des petites villes où, dans les rues désertes, quelque fil de lumière, entre deux volets, racontait une naissance ou une agonie. Elle revit les plateaux et les pinèdes, les miroirs d’eau des prairies, la chenille de feu des trains, les moutons au parc, les hommes errants qui font sonner leurs bâtons sur les cailloux et passent en jetant leur salut comme un sortilège. Elle dévala dans l’entonnoir de Tulle lorsque la lune déclinante n’était plus qu’un rouge fumeron. La dernière étoile scintillait sur la falaise rosissante de l’aurore. Geneviève avait froid sous ses fourrures et ne parlait pas.

Ils furent à Brive au petit jour. Bertrand arrêta sa voiture près de la gare, puis il attendit que Geneviève, mêlée aux voyageurs qui arrivaient de Périgueux, fût montée dans l’omnibus de l’hôtel de France.

Et chacun s’en alla vers son destin.



VII

Renaude Vipreux ferma son parapluie, qui fit un ruisseau sur la mosaïque du vestibule. Une glace, entre deux cages d’ascenseur, lui renvoya l’image piteuse d’une femme efflanquée comme un chat qu’on vient de retirer de l’eau. Ses souliers gardaient la boue plâtreuse des rues neuves, bordées de maisons en construction, où elle s’était égarée. Des mèches, plus grises que rousses, passaient sous son chapeau et collaient à ses tempes. De sa main libre, l’autre tenant le parapluie éploré, elle répara le désastre de sa toilette. Une personne imposante, qui triait des lettres dans une espèce de salon, s’émut de ce manège. À ses questions, Renaude répondit qu’elle allait chez Mme Alquier.

— Au septième. Prenez l’ascenseur du service, à gauche. Pas celui-là, c’est celui des maîtres.

— Précisément, je le prendrai, dit Renaude.

Et elle s’engouffra dans la cage vitrée en faisant claquer la grille. Un arrêt. Un déclic. Le septième étage. Renaude étudia le tableau qui indiquait la manœuvre de sortie, poussa peureusement la grille, soupira d’aise en abordant le palier et ne renvoya pas l’ascenseur.

Avant de sonner, elle agita son parapluie pour le sécher. Ses souliers étaient bien sales. Elle les essuya au tranchant d’une marche. Un valet de chambre, en gilet rayé et tablier blanc, vint ouvrir.

— Mme Alquier ?

— Je ne sais pas…

— Vous ne savez pas si Madame est visible. Bien. Allez seulement lui dire que Mlle Vipreux, de Villefarge, lui apporte des nouvelles de son père, M. Capdenat. J’attendrai.

L’averse d’automne fouettait la fenêtre et crépitait sur une terrasse où des buis en boule et des fusains taillés dessinaient un jardinet géométrique. À travers le rideau de tulle doré et cet autre rideau de cristal liquide qui ruisselait à l’extérieur des vitres, Renaude entrevit le panorama des toits de Paris, déroulés en vagues de zinc et d’ardoise.

Souvent, M. Capdenat lui avait raconté ses souvenirs de Paris et décrit l’appartement de son gendre, mais le vocabulaire du bonhomme était trop banal et trop restreint pour susciter des images précises dans l’esprit de Mlle Vipreux. La « superbe » maison des Alquier dont elle était âprement curieuse, elle la voyait conforme à l’idée que les petits bourgeois de sa petite ville se faisaient du luxe des millionnaires : lambris dorés, sièges dorés, cadres dorés, des bibelots partout et des flots de dentelle. À sa vive surprise, il n’y avait pas d’or dans le petit salon, pas de bibelots, aucune dentelle, presque pas de meubles, et les murs n’étaient pas tendus d’un papier imitant la soie. Ils étaient couverts d’une paille blonde, extrêmement fine, disposée en rayons comme des soleils. Le plafond était argenté, les meubles noirs, et sur le divan traînaient des coussins en soies exotiques, bleues, grises, vertes, rouges, mêlées à des fourrures couleur de fumée. Près du divan, une table de laque supportait un appareil téléphonique, une boîte à cigarettes, un brûle-parfums, des livres, des revues d’art décoratif. Entre les rideaux entr’ouverts d’une baie, on voyait le studio, longue salle aux murs crépis de blanc ivoire, avec de splendides étoffes violettes, et des fauteuils grands comme des lits.

« Eh bien ! ce n’est pas beau », conclut la vieille fille après quelques hochements de tête, « M. Capdenat a raison. C’est le genre américain. Et il n’y a même pas de pendule ! »

Un ricanement intérieur s’étouffait dans le pincement des lèvres, et la volupté de mépriser donnait à Renaude une expression de contentement qui frappa Geneviève lorsqu’elle entra par une porte que Mlle Vipreux n’avait pas vue.

Était-ce bien la fille de Capdenat, celle qui avait pleuré d’humiliation devant la gouvernante, un soir (un soir inoubliable pour Mlle Vipreux), celle de qui la vieille fille pauvre pouvait dire, en comparant leurs origines : « Je suis autant qu’elle. » Non. C’était l’autre Geneviève, la belle Mme Alquier dans toute sa gloire parisienne, celle que Renaude avait entrevue dans ses lingeries de princesse ou de courtisane… Elle sortait de son bain parfumé. Sa femme de chambre venait de la coiffer et de lui donner cette robe chinoise brodée de dragons et de roses d’or. Elle s’avançait, inquiète, vers Mlle Vipreux, qui s’était levée et reprenait son masque impassible.

— Vous, à Paris ? Qu’y a-t-il donc ?

— Rien de fâcheux. Que Madame se rassure.

— Mon père est resté seul ?

Renaude eut le sourire d’un ange méconnu.

— Serais-je partie si je n’avais pu me faire remplacer par une personne que j’ai fait venir de Figeac ? Car Madame ne suppose pas que j’aurais laissé Monsieur aux soins d’un souillon comme la bossue ?… D’autant plus que — Madame le sait — Monsieur est extrêmement difficile.

— Hélas ! je le sais. Asseyez-vous, Renaude.

— Je remercie Madame. Paris me tue. Et ce Métropolitain ! Je ne fais que tours et détours avant de trouver la sortie… Je disais donc à Madame que Monsieur est difficile. Cela tient à son état de santé.

— Il n’est pas plus malade ?

— Pas plus et pas moins. Il suit son régime. Mais il a des ennuis avec ses affaires.

— Quelles affaires ?

— Ah ! Madame, il n’y a que M. Capdenat qui connaisse les affaires de M. Capdenat. Je ne me permettrais pas de l’interroger. On ne trouverait pas beaucoup de personnes qui sauraient le prendre, vivre avec lui et quelquefois le contrarier pour son bien sans le froisser. Moi-même, je crains de succomber à la tâche.

Elle tira un soupir de son estomac.

— Je ne suis pas forte. Je n’ai pas été habituée aux travaux pénibles.

— Il n’est pas question que vous fassiez des travaux pénibles. Ayez une aide.

— Monsieur la supportera-t-il ?

— Il supporte bien Maria.

Renaude eut son petit ricanement.

— Il a voulu s’en séparer. J’ai intercédé pour elle, par compassion. L’infortunée est, si j’ose dire, hystérique. Elle a des crises, des hallucinations… Madame ne me croit pas ? Madame n’a qu’à se renseigner près de la mercière ou venir voir par elle-même.

— Je n’ai jamais constaté que Maria eût des crises.

— Elle en a. D’ailleurs, elle ne m’obéit qu’à regret. Elle n’admet pas que je commande. Cela, Madame, me crée une situation fausse, et j’en souffre, malgré ma volonté de résignation.

— Enfin, que faites-vous à Paris ?

La question, ainsi posée, heurta Renaude,

— J’ai droit à quinze jours de vacances payées, dit-elle aigrement. Mais je n’ai pas besoin de quinze jours pour régler mes affaires. Je suis venue voir Madame pour la mettre au courant de circonstances imprévues qui vont changer tout mon avenir.

— Vous quittez mon père ! s’écria Geneviève.

Elle aperçut immédiatement les dépêches comminatoires, les voyages impromptus, l’entresol des Cornières, Capdenat jurant et sacrant dans son fauteuil.

— Madame pense aux ennuis qu’elle aurait. Je n’y suis pas indifférente. Cependant, je dois songer aussi à moi-même. Un peu… Ce n’est pas mon habitude, puisque j’ai toujours vécu pour les autres. Mais ce qui m’arrive est tellement extraordinaire…

Les mains croisées sur les genoux, le regard perdu dans un monde merveilleux qu’elle semblait voir :

— …Madame se souvient que je n’ai plus de famille proche. Mes pauvres parents m’ont laissée seule, sans un sou, ce qui explique pourquoi je suis descendue à un état qui n’est pas le mien…

Geneviève frémissait d’impatience :

— Je sais… Dites-moi ce qui…

— La bonne Sœur Marie-Madeleine, que Madame connaît bien, me réconfortait. « Pauvre Renaude, me disait-elle. Nous avons tous une famille au ciel. La Sainte Vierge Marie sera votre mère et saint Joseph sera votre père. » Mais la nature humaine est faible, Madame le sait. Les consolations divines ne suffisent pas toujours, à moins qu’on ne soit un saint, et je ne suis pas une sainte. On a besoin d’affection. C’est pour satisfaire ce besoin que j’ai consenti à me charger d’un vieillard, d’un infirme, très infirme. Il peut à peine marcher seul. Bientôt, il sera tout à fait impotent, ce qui ne l’empêchera pas de vivre jusqu’à quatre-vingts ans et davantage… J’avais bien l’intention de ne jamais l’abandonner. M. Capdenat, c’est une famille pour moi qui croyais n’en plus avoir. Il me restait pourtant un cousin éloigné…

« Nous y voilà », pensa Geneviève.

— … Tellement éloigné que j’oubliais son existence. Il habite l’Argentine et il est très riche. Sa fortune nous séparait plus encore que l’océan. Et puis je n’aurais pas eu le courage de lui demander un secours… Je suis fière. C’est peut-être un défaut… Enfin, pour abréger, ce cousin est en France. Il s’est informé de ses parents de Figeac et il a connu mes malheurs. J’abrège encore. Il m’a fait venir à Paris, en me payant le voyage, bien entendu. Nous avons fait connaissance. Je lui ai beaucoup plu. C’est la voix du sang.

Elle souriait, comme se moquant d’elle-même.

— Il m’a dit que la cousine d’un millionnaire ne pouvait pas être une espèce de domestique, et il m’a proposé de m’emmener en Argentine pour tenir sa maison…

Elle regarda Geneviève consternée, ouvrit son sac, prit un mouchoir, le déplia lentement et se moucha.

— … Ou bien de me constituer un capital qui me permettrait de vivre indépendante, si je reste en France.

— Eh bien ?

— Eh bien, je voudrais avoir l’avis de Madame

— Vous seule pouvez décider de ce qui vous convient. Je comprends les sentiments de votre cousin et je vous félicite pour le bonheur qui vous arrive. Est-ce que mon père est averti ?

— Pas encore. J’hésite. Je crains de lui porter un coup.

— Vous nous donnerez bien le temps de trouver une personne qui vous remplacera, à moins que votre amie de Figeac…

— Inutile de compter sur elle.

— J’en chercherai une autre et j’irai l’installer. Tout recommence.

Renaude étudiait, de son regard aigu, le visage soucieux de Geneviève et elle discernait la teinte mauve des paupières, le relief plus accusé des pommettes et du menton. Cela ne suffisait pas à vieillir Geneviève, encore moins à l’enlaidir. Un homme n’y eût trouvé peut-être qu’une grâce plus touchante. La vieille fille ne vit que la femme de trente ans passés, touchée par un doigt mystérieux, et qui, déjà, perdait ses armes.

Elle la laissa s’effrayer elle-même, puis, avec une nuance de gentillesse familière qui étonna Geneviève autant que son étonnante déclaration :

— Allons ! n’ayez pas peur. Je ne serais pas si méchante que de vous laisser dans l’embarras. Madame ne veut pas me donner un conseil ? Alors, je dirai ce que je décide : je ne quitterai pas Monsieur. Oui, tel est mon caractère. Je ne suis pas flatteuse, mais je m’attache aux gens que je sers… — Elle se reprit : « Que je soigne. » — J’ai pitié de ce cher M. Capdenat, qui est plus sensible qu’on ne croit malgré sa rudesse. La fortune ? Qu’en ferais-je ? Le luxe est la nourriture de la vanité, le poison de l’âme. Oui, si Madame m’approuve, je continuerai de soigner Monsieur, de travailler pour Monsieur, de veiller aux intérêts de Monsieur qui sont aussi les intérêts de Madame.

Et riant d’un air affectueux :

— Je mettrai de côté capital et revenus, et, si Monsieur se ruine, je lui prêterai mes économies.

Geneviève considérait Renaude comme si elle la voyait pour la première fois, et elle était singulièrement perplexe, avec un air de douter et de s’excuser de douter.

— Je suis sensible à votre intention si généreuse, mais je… nous… nous ne devons pas accepter ce sacrifice…

— Quel sacrifice ? Je ne perds rien, puisque je recevrai une somme pour moi considérable.

— Votre liberté…

— Elle viendrait trop tard. Qu’en ferais-je ? Je me dévouerai avec plus de joie, puisque je n’y serai pas contrainte par la triste nécessité.

Le débat dura un moment et Geneviève remercia encore Mlle Vipreux. Mais elle sentait, non sans malaise, que la vieille fille avait acquis des droits sur la famille Capdenat et que tous les rapports établis depuis sept mois allaient se trouver modifiés.

— Je dois, m’habiller, dit-elle en se levant. Il faut que j’aille à Versailles où je retrouverai mon mari chez des amis. Vous déjeunerez ici, n’est-ce pas ? Je donnerai des ordres.

— Madame est bien aimable, mais mon cousin m’attend à l’hôtel. Il veut me conduire dans un bon restaurant. Oh ! il me gâte. Cette après-midi, il m’accompagnera dans les magasins. Je ne veux plus lui faite honte, avec mes vieilles nippes qui sont assez bonnes pour Villefarge, mais qui sont ridicules à Paris. Il me gronde : « Soyez un peu coquette, cousine, maintenant que vous êtes capitaliste. » Renaude Vipreux capitaliste ! Hé ! Hé ! Qui l’eût dit ? La bonne chance m’arrive quand je ne m’y attendais plus, comme à d’autres la punition… car il y a une justice, même en ce monde… Madame en doute ?… Elle n’a pas une longue expérience, mais elle verra, elle verra…

Les fibrilles rouges s’enflammaient sur les pommettes de Renaude. Elle redressait sa tête blafarde, griffée par la couperose, et tenant roide son cou décharné, serré par un col de tulle noir. Sa voix aiguë, sa volubilité, une sorte d’ivresse qui montait en ses yeux gris piquetés de jaune devenaient physiquement insupportables à Geneviève. Elle fut soulagée quand la gouvernante s’en alla.



VIII

C’était un bureau de poste, dans un quartier populaire, un de ces bureaux où les encriers sont boueux, les affiches sales, les commis indifférents par habitude à la puanteur de l’air surchauffé.

L’employé de la poste restante ne regarda même pas la jeune femme en manteau sombre qui se penchait vers le guichet et parlait d’une voix presque indistincte. Il cessa de griffonner sur un registre et compulsa les enveloppes rangées, par ordre alphabétique, dans les casiers de bois noirci.

— Rien.

— Vous êtes sûr ?

— Rien.

Depuis un mois, elle venait ainsi, tous les cinq ou six jours, à ce même bureau, et c’était toujours la même question et la même réponse : « Rien. »

Deux fois au cours de l’été, Bertrand avait traversé Paris en l’absence de Geneviève. Une troisième fois, au début d’octobre — un peu avant la visite de Mlle Vipreux — il était venu à l’improviste. Prévenue trop tard, Geneviève n’avait pu le rejoindre. Elle avait reçu un billet où la fureur de l’homme irrité par trois heures de piétinements et de rage muette, dans une chambre d’hôtel, se concentrait en phrases énigmatiques : « Cette vie est intolérable… J’en suis excédé… Il faudra bien prendre un parti… »

Prendre un parti !… Il y venait enfin, après deux ans d’un pauvre bonheur gâté par la prudence humiliante et les mensonges laborieux. Il était excédé d’une vie intolérable !

« Et moi ? se disait Geneviève. Et moi ? »

Pour l’avoir laissée deux ans entre la confiance et le doute il avait ses raisons, des raisons qu’elle acceptait mais ne comprenait pas. Espérant tout du temps, elle tâchait d’éviter les catastrophes, supportant sa misère secrète, luttant avec ses faibles forces contre celui qui la tenait encore enchaînée. Elle attendait l’heure où Bertrand dirait :« Je n’en puis plus », où son amour et son égoïsme se confondraient dans le besoin physique de la présence, aussi impérieux que la faim et la soif. Qu’il l’aimât pour lui plus que pour elle, elle en était sûre et ne s’en affectait pas. Elle croyait que le cœur masculin est ainsi fait et qu’il y a là une nécessité naturelle. Quand la lassitude d’attendre mêlait un peu d’amertume à sa tendresse et qu’elle avait soudain conscience d’être celle qui donne le plus et reçoit le moins, elle plaidait la cause de Bertrand contre elle-même. Près de lui, elle taisait ses peines et les risques qu’elle avait courus. Elle se faisait petite et légère, pour ne pas l’importuner, pour ne pas peser sur sa vie, et elle ne savait pas que c’était une ruse de son instinct le plus féminin, un désir masqué d’être contredite et de recevoir, spontanément, un don qui eût perdu tout son prix s’il eût été sollicité.

À relire le billet de Bertrand, cette joie première qui avait illuminé brusquement l’avenir devant Geneviève se ternit et se couvrit d’ombres. Prendre un parti. Quel parti ? Elle écrivit à la Sarrasine. Bertrand ne répondit pas. Elle écrivit encore. Aucune lettre ne vint. Elle savait qu’il n’était pas malade puisque Mme de l’Espitalet le voyait assez souvent. Les nouvelles indirectes, venues par la bonne marraine, rassuraient Geneviève et la consternaient. Bertrand se portait bien et vivait sa vie coutumière ! Était-il donc si vindicatif, si peu généreux qu’il fît de cet affreux silence la punition d’une faute involontaire ? Geneviève cessa d’écrire, mais elle ne cessa pas d’aller à la poste et de s’entendre dire :

« Rien. »

Dehors, elle marcha au hasard, étourdie par le choc de la déception, quittant une rue pour une autre rue et tâchant que le rythme régulier de ses pas s’imposât aux forces désordonnées qui s’agitaient en elle. Le sol était cotonneux sous ses pieds. Les formes et les couleurs tremblaient comme à travers une eau remuée. Et, soudain, elle s’aperçut qu’elle pleurait, qu’elle ruisselait de larmes. Ainsi, d’une veine ouverte, indolore, coulent, coulent intarissablement le sang et la vie.

« Je ne veux pas pleurer. Je ne veux pas », se dit-elle, saisie d’une honte enfantine sous le regard détourné des passants. « Je ne peux pas. » Mais le flot doux amer, jailli de sa souffrance, l’aveuglait. Un taxi passa. Elle lui fit signe. Le chauffeur lui demanda où elle voulait aller. Alors, une idée traversa son cerveau, où les pensées couraient à la débandade, et elle jeta une adresse…

Derrière le cimetière du Père-Lachaise, le faubourg a conservé, par places, sa figure d’autrefois, avec de petites rues à gros pavés, bordées de jardinets et de palissades, et des bicoques longues dont le toit montre encore la lucarne à poulie d’un grenier. Le taxi dépose Geneviève devant une maison à deux étages, dont la porte s’ouvre entre une épicerie et un débit de vin. Elle dit au chauffeur :

— Attendez.

Par le corridor encombré de voitures d’enfants et de bicyclettes, elle parvient à une cour où il y a un puits sous un fusain, des planches dressées contre le mur et un cénacle de chats. Au fond, le vitrage d’un atelier. Un nom est peint sur la porte :


CHABARAUD
ébéniste

Pas de sonnette. Geneviève frappe au vitrage.

— Qu’est-ce que c’est ? crie une vieille voix de femme édentée.

— M. Chabaraud est-il chez lui ?

La porte s’ouvre.

— Madame Alquier ! Bonjour, madame Alquier ! Entrez, je vous prie. Le patron va venir. Et vous voilà donc en promenade de notre côté ! Ça va-t-il comme vous voulez, madame Alquier ?

Joues en pomme et chignon en caillou gris, Mme Chabaraud — la « citoyenne Chabaraud » — a un reste de fraîcheur paysanne que cinquante ans de Paris n’ont pu détruire sur son petit visage, autrefois joli. Elle est très propre, fidèle aux jupes rondes et aux corsages tendus sur un corset inflexible, ce qui lui prête un air de dignité plébéienne, périmé comme sa politesse naïve.

L’odeur du bois frais, l’établi, les outils plaisent à Geneviève. Ici, l’on sent quelque chose de sain et de franc, l’esprit même de l’ancien artisanat parisien qui va disparaître dans la servitude anonyme de l’usine. La chambre et la cuisine font suite à l’atelier. Mme Chabaraud introduit Geneviève dans la chambre. Elle lui offre un fauteuil en moquette et s’en va prévenir le « patron » qui est en haut à réparer une porte. On l’entend taper : Pan !… Pan !… Pan !… Et le plafond fendillé, tremblant sous le choc, à chaque coup émiette son plâtre.

Geneviève s’assied le dos à la fenêtre pour qu’on ne voie pas qu’elle a pleuré. Elle contemple les portraits qui décorent les murs : Blanqui, Vallès, Victor Considérant, Louise Michel, découpés dans des journaux, collés sur carton et proprement encadrés. Au-dessus de la commode, Baudin meurt « pour vingt-cinq francs ». Au chevet du lit, en guise d’image pieuse, Jaurès sourit, pacifique et lourd, et le cadre porte un nœud de crêpe.

— Salut, madame.

Le citoyen Chabaraud ressemble à un saint Pierre de campagne, crâne poli, cheveux blancs en copeaux roulés, bons gros sourcils, bon gros nez, et ces yeux bleus du bleu des vieilles fleurs qu’on trouve fanées dans les livres. Sa barbe est si prodigieuse qu’elle le gênerait pour travailler et se prendrait entre la planche et le rabot s’il n’avait la prudence de la rentrer dans son gilet. Il ne la sort tout entière que le dimanche et les jours de manifestation.

Car le bonhomme manifeste encore, comme il travaille encore, à quatre-vingts ans, encadré par ses deux petits-fils. Geneviève connaît la légende de Chabaraud. Lorsque son frère l’a menée chez le « Vieux de la Commune » — il y a cinq ans déjà — pour organiser cette liaison qui le dispense de paraître et de recevoir sa sœur chez lui, il a prévenu Geneviève :

« Tu verras, c’est un type charmant. Un peu baderne, mais charmant. »

Et il lui a dépeint Chabaraud gai comme on ne l’est plus, bonne fourchette et bon pot, colérique et généreux, plein d’histoires, de chansons sentimentales et de blagues pour faire rire les dames sans offenser leur pudeur. Il est l’orgueil des réunions publiques où il siège au bureau, sa barbe d’argent étalée jusqu’à sa ceinture. Il est la joie des banquets où les citoyens réclament sur l’air des Lampions : « Cha-ba-raud !… Cha-ba-raud !… » Alors, il faut l’entendre pousser le Temps des cerises ou la Carmagnole — un coup de poing sur la table imite le son du canon — et déclamer l’Ode au drapeau rouge, par le citoyen Vermersch. Et ses souvenirs des barricades, de la « Nouvelle », de Genève où, après son évasion, il retrouva les proscrits !… Ces histoires ont enchanté deux générations, mais la troisième génération les écoute sans patience, et l’octogénaire éprouve, avec un peu d’aigreur, que le respect s’en va.

— Je voudrais, dit Geneviève, avoir des nouvelles de Raymond. Je voudrais surtout le voir lui-même, pas chez moi, bien entendu, ni chez lui, mais ici, par exemple. Vous y consentiriez, n’est-ce pas ?

— Si ça ne dépendait que de moi, madame Alquier… Mais, si votre frère se cache de vous, c’est qu’il se cache de tout le monde. Il a des motifs pour s’évaporer comme ça, et vous auriez tort de vous en offenser. Étant sa sœur, vous devez connaître son caractère original… Entre nous — excusez, madame Alquier — j’ose vous dire avec franchise qu’il est un peu…

Il se toucha le front.

— … Un peu piqué… Ça vient de sa blessure et ça n’enlève rien à ses bonnes qualités, mais ça le rend difficile à vivre, bougrement difficile ! Doué comme il est, il pourrait se faire une situation…

— Dans la politique ?

— Dans les livres. La politique, c’est autre chose. Raymond n’y réussira jamais. Il est trop cassant. Et puis, permettez-moi cette expression, madame Alquier, votre frère, c’est un de ces révolutionnaires à la mie de pain…

— Chabaraud !… fit la citoyenne, offusquée par l’impolitesse conjugale.

— Mme Alquier me comprend. Raymond est honnête, c’est entendu ; sincère, c’est entendu ; savant, c’est entendu, et victime de la bourgeoisie, mais c’est tout de même un bourgeois. Il ne connaît pas l’ouvrier. Il dit qu’il est prolétaire « intellectuel ». Ça signifie qu’il se croit capable de commander aux autres prolétaires qui ne sont pas intellectuels… Au fond, il ne sait pas ce qu’il est, ni ce qu’il veut. Il sait seulement qu’il n’est pas content… Eh bien, il n’est pas le seul.

— De quoi vit-il, maintenant ?

— Toujours des articles, des conférences. Comme rapport, c’est maigre. Il n’est pas très bien vu par le Parti, à cause de cette question de discipline, et il n’est pas appointé. Alors… la queue du diable !… Heureusement que vous êtes là. En ce moment, où il est recherché par la police…

— Recherché par…

— La police. Ça n’a rien d’extraordinaire. Il a un peu assommé un flic qui voulait l’assommer, dans la bagarre d’avant-hier, à Saint-Denis… Vous ne lisez donc pas les journaux ? Ah ! les dames ! Elles ne s’intéressent qu’aux articles sur la mode. Et elles veulent voter !

— Ce qu’il faut entendre tout de même ! dit Mme Chabaraud, avec une feinte colère et un regard maternel vers son mari. Vieil obstiné, va !… Et Louise Michel, et Séverine !… C’étaient pas des femmes ?

Geneviève était navrée.

— Vous croyez que Raymond va être arrêté ? Vous croyez qu’il ira en prison ?

— Oh ! Ça ne serait pas un déshonneur, ma petite dame. C’est arrivé à de très honnêtes gens… — Chabaraud montra le portrait de Blanqui. Et moi qui vous parle, j’ai été condamné à mort… C’est pour vous dire que la prison politique n’a jamais déshonoré personne. Maintenant, consolez-vous. Raymond va partir avec un faux passeport, et, là où il sera, les flics n’iront pas le chercher. Et si ça peut le débarrasser de sa diablesse qui est bien le plus sale pou…

— Chabaraud !… Voyons !… dit la citoyenne, qui redoutait les expressions trop vertes de l’ébéniste quand il parlait de la compagne de Raymond.


« Même pour eux, c’est un raté, » se disait Geneviève, dans la voiture qui la ramenait vers le Louvre où elle avait laissé son automobile. Elle en était humiliée, elle qui croyait à la supériorité de Raymond. Elle se rappela leur enfance, leurs jeux dans la chambre haute, les idées singulières de l’adolescent, les vers qu’il écrivait en cachette, son instinct de révolte, son mépris de la société qu’il ne connaissait pas encore. Déjà, commençait l’antagonisme du père et du fils. « Je n’ai rien des Capdenat », disait Raymond. Et pourtant, il tenait d’eux, avec leur intelligence et leur don de parole, leur caractère intraitable. Mais la solidité montagnarde et le sens réaliste de la vie lui faisaient défaut. Par la nervosité, par la vivacité inquiète de l’imagination, il était l’héritier direct de son aïeul Dupuy-Lapauze. Même s’il avait pris une des voies normales qui conduisent les hommes vers les hautes fonctions et la fortune, son tempérament l’eût desservi. Il était incapable, dès ses vingt ans, de se plier aux emplois où l’énergie et la persévérance sont les conditions essentielles du succès, où les qualités intellectuelles ne servent de rien sans l’inflexible volonté de réussir. Raymond était un féminin, un faible, dans un temps et dans un monde où les faibles sont vaincus d’avance, mais c’était un faible qui se croyait fort. Comme Geneviève, il aimait à aimer. Là encore, il y avait un danger pour lui parce que le besoin de tendresse, irrité, déçu, nié et dévié, s’assouvissait dans une liaison nouée par le hasard, qui avait l’apparence d’un défi volontaire — d’un défi puéril — jeté à la bourgeoisie ancestrale. Raymond vivait une espèce de roman russe parmi les bas-fonds où il côtoyait la pire misère, celle qui se nourrit de viande creuse, parle au lieu d’agir, en se complaisant dans le croupissement de sa paresse et l’orgueil de sa stérilité, à moins que le coup de fouet de la haine ne la précipite brusquement à l’action soudaine, irréfléchie, imprévisible comme le geste d’un épileptique.

TROISIÈME PARTIE


I

Enfin, Geneviève trouva, poste restante, cette dépêche de Bertrand :

« Il m’a été impossible d’écrire. Receviez bientôt lettre explicative. Obligé m’absenter pour quelques jours. Malgré apparences et quels que soient événements possibles, croyez-moi bien triste avec vous et toujours votre par le cœur. Attendez pour écrire. »

Les jours passèrent. La lettre annoncée ne vint pas. Mme de l’Espitalet annonça que Bertrand était en voyage pour affaires et qu’elle ne savait presque plus rien de lui.

« Je patienterai jusqu’au premier janvier, se dit Geneviève, et alors, coûte que coûte, je forcerai Bertrand à parler, dussé-je aller le surprendre à la Sarrasine. »

La veille de Noël, vers 11 heures du soir, Lucien et Geneviève Alquier attendaient, dans le salon de paille, que leur voiture fût arrivée du garage. Ils devaient souper à la Caverne d’Ali-Baba, un de ces restaurants-dancings qui pullulent à Paris. Celui-là, le plus récent, arborait son nom comme une joyeuse et cynique enseigne, et c’était la mode de s’y retrouver et d’y chercher, dans un public cosmopolite, les quarante voleurs du conte oriental. Les parents des Parisiens qui s’entassaient sous le plafond doté de ce caveau avaient goûté, autrefois, un plaisir du même ordre, lorsqu’ils recevaient au visage, dans un faux bouge de faux apaches, le coup de gueule de Bruant. Le propriétaire de la Caverne était un marchand de tableaux, Juif venu de Galicie après la guerre, débarqué dans le quatrième arrondissement avec une troupe minable de coreligionnaires à papillotes et qui, en moins de dix ans, avait bondi de la rue des Archives à l’avenue Henri-Martin. Achetant, vendant, stockant et revendant des tableaux fabriqués à Montparnasse, inventant à chaque saison le peintre que les critiques à ses gages annonçaient comme le génie de l’année, il était devenu une manière de personnage. Le premier, il pressentit que la spéculation sur les tableaux avait assez duré, que le bluff devenait trop évident et qu’il fallait changer d’exercice. Il s’intéressa donc à l’art décoratif, fonda une revue, ouvrit un magasin, meubla gracieusement quelques célébrités qui le payèrent en articles, en conférences ou simplement par la propagande orale dans les salons. Depuis deux ans, Lucien travaillait avec lui, et chacun servait à l’autre. Alquier avait construit l’hôtel de Liftchitz dans le style nouveau. Il avait aménagé et décoré la Caverne. Il préparait le plan d’un cinéma-théâtre où se révélerait une invention encore secrète : le film parlant, musical et coloré.

C’était Liftchitz qui offrait le souper du réveillon à une trentaine de personnes et Mme Alquier ne pouvait se dispenser d’y paraître.

Cette nuit ressemblerait à tant d’autres nuits qui avaient lassé Geneviève jusqu’à la nausée : jazz, nègres, attractions, danseurs, cadeaux-surprises, poupées, coiffures en papier, et l’inévitable bataille de boules de coton, et le champagne à deux cents francs la bouteille. Quant aux convives, elle les connaissait aussi : d’une part, des hommes d’affaires venus pour amorcer des affaires avec Liftchitz ; d’autre part, ces gens dont on dit couramment qu’on les voit partout et qui touchent à tous les mondes : amateurs et collectionneurs toujours prêts à céder leur chère collection, hommes de lettres qui font de la publicité sous couleur de littérature, princesses exilées, Américaines cocaïnomanes ou alcooliques, ménages d’industriels lancés dans la fête, bourgeois qui se croient raffinés parce qu’ils sont corrompus.

Elle s’était assise sur trois coussins empilés, dans le rayonnement obscur du foyer électrique qui ajoutait sa chaleur à la chaleur insuffisante du calorifère, car il faisait très froid ce soir-là. Sa robe d’argent pâle n’éteignait pas l’or de ses cheveux, et sa cape d’hermine, qui tenait à ses épaules par une tresse de perles, glissait en arrière, découvrant la poitrine et les bras d’une blancheur tiède et rosée.

Lucien, enfoncé dans un fauteuil, lisait un journal du soir. La lumière du plafonnier aux ailettes de cristal gravé faisait luire ses cheveux plaqués sur son crâne, mais le casque noir était devenu un casque de fer. Le dur camée s’empâtait, tendait à la lourdeur néronienne. Par les exercices du sport et l’élégance étudiée du costume, Lucien luttait contre l’embonpoint. Il gardait un beau front, le nez droit et sévère, la bouche d’une finesse serpentine, aussi mobile, aussi nerveuse que le regard des yeux jaunes était lent sous les grosses lunettes rondes. Un tic léger accentuait la déviation de cette bouche, et ses expressions fugitives, si révélatrices d’ironie gracieuse ou de froide férocité. Le masque, usé par les années, commençait de trahir l’homme vrai, celui qui apparaîtrait quand la vieillesse, lui ôtant la force de la simulation, le montrerait à nu, avec la pâleur et la bouffissure du vice. Ses belles mains, déjà trop grasses, aux ongles ciselés et polis, portaient dans leurs paumes l’avenir écrit qui rendait muettes d’effroi les chiromanciennes. Un trouble saphir de Ceylan parait l’annulaire de la main gauche, et certains mouvements du poignet laissaient voir, sous la manchette, le ruban d’or d’un bracelet souple, insolent et furtif comme un aveu.

— Ah ! dit-il tout à coup, voilà une bonne nouvelle. On signale que votre frère vient d’arriver à Moscou. Il n’a pas eu envie de passer six mois à la Santé. Les Soviets l’ont pris. Qu’ils le gardent… Vous ne dites rien ?

— Vous savez, fit Geneviève, en tendant les mains vers le radiateur placé près d’elle, je ne juge pas Raymond, et, quand on me parle de lui, je pense souvent à l’évangile du Pharisien.

— Merci, ma chère, pour cette intention délicate. Vous voulez me donner une leçon. C’est comique. Car votre cher bolcheviste est le pire des Pharisiens, puisque ses revendications ne sont qu’une apologie personnelle déguisée. D’ailleurs, je ne lui en veux pas de penser ce qu’il pense et de prêcher ce qu’il prêche. C’est son droit. Mais je lui en veux d’être un sot et d’être mon beau-frère. Il y a des communistes qu’on peut fréquenter. Pas celui-là. Un aigri, un raté, un pauvre bougre. J’ai horreur de cette race. Et puis, je n’oublie pas que ce monsieur a bruyamment attaqué Liftchitz quand on a inauguré la Caverne. Liftchitz a de l’esprit.

Il m’a montré l’article en riant : « Ça, c’est de votre beau-frère ? Il aime la musique, n’est-ce pas ? » Comme c’est agréable !

Geneviève ramenait sa fourrure sur son cou.

— Lucien…

— Quoi ?

— Je voudrais aller voir mon père pour le jour de l’an.

— Allez-y donc, ma chère, cela vous ôtera l’envie d’y retourner.

Il posa son journal, bailla et s’approcha de sa femme.

— Pourquoi cette mine de suppliciée ? Vous êtes lugubre depuis quelque temps. C’est votre tendresse filiale qui vous accable ? Vous maigrissez. Vous vous fanerez vite. Les blondes sont fragiles. Et si vous perdez votre beauté, que vous restera-t-il ? Un laideron qui n’est pas spirituel comme un diable, c’est bon à tuer.

Elle feignit de se prêter au badinage.

— Je sais que je ne suis pas spirituelle. Eh bien, vous me tuerez, et vous épouserez une fille de quinze ans.

Il rit et son tic, exaspéré, lui fit une figure effrayante.

— Je crois que vous manquez de distraction, et je pourrais vous en offrir si vous étiez encore un peu curieuse… Non ? Vous ne voulez pas ? Vous ne voulez plus ? Et je ne vous contrains pas !… Comme je suis bon !

Il toucha du doigt l’épaule nue qui frissonna.

— Laissez-moi, dit tout bas Geneviève. Je vous en prie, laissez-moi… Si vous voulez que j’aille à ce réveillon, ne me tourmentez pas. Je suis fatiguée et souffrante. Laissez-moi.

— Eh ! b… D…, oui, je vous laisse !… Vous n’allez pas pleurer ?… Prenez garde. Les Larmes m’excitent…

Il rit encore. Elle détourna la tête pour ne plus le voir… Les larmes l’excitaient !… Elle se souvint avec une révulsion de tout son être, du temps où il la laissait pleurer, exprès… Elle revit la maison où il l’avait menée, elle ignorante et confiante…, une clairière dans un bois hanté par d’étranges femmes…, un salon obscur, et les spirales de la fumée bleue montant vers le plafond de laque rouge… toutes ces têtes secrètes qui appelaient le feu du ciel et la pluie de soufre, tout ce qu’elle avait subi, tout ce qu’elle voulait oublier… L’homme qui avait fait d’elle — l’épouse ! — une servante de ses vices n’avait pourtant jamais permis qu’un autre l’effleurât de la main. Il la voulait chaste et fidèle pour la traîner dans les cercles infernaux, la confronter aux pires dépravations, l’emporter, tremblante et pleurante, et jouir du viol de cette âme puisqu’il ne redevenait homme qu’à ce prix.

Maintenant qu’elle s’était reprise et que Lucien ne désirait même plus la désirer, le hideux souvenir n’obsédait plus Geneviève. C’était un serpent engourdi dans la fange. Mais l’amour même, l’amour viril et fort, n’avait pas pu le tuer.



II


Sur le quai de la gare balayé par un vent glacé, Geneviève aperçut le Dr Bausset et une dame en manteau de fourrure qu’elle ne reconnut pas tout de suite.

Renaude !… Cette personne élégante, c’était Renaude. Un peu moins maigre, un peu moins chat malade qu’autrefois, encore acide, presque hautaine. Bausset l’avait amenée dans sa voiture à deux places, et il regrettait de ne pouvoir la ramener avec Geneviève. Mais, de sa voix perçante et maniérée, elle dit qu’elle prendrait l’omnibus de ville et qu’elle confiait Madame au « cher » docteur.

— Ah ! vous avez là une bien bonne personne, bien dévouée, fit le « cher » docteur en installant Geneviève dans l’automobile… Vous allez trouver chez vous d’heureux changements… de l’ordre, du confort…

Jusqu’aux Cornières, il continua ce panégyrique de la gouvernante.

Capdenat est assis dans son fauteuil Voltaire. Le poêle rougeoie. Le lustre est allumé. Il y a un bouquet de chrysanthèmes sur la table.

— Papa !… Je suis heureuse de te voir…

— Hmn… m… m… b’soir… Sieds-toi.

Elle s’assied tout contre lui, et, dans ses mains gantées, elle garde la grosse main rhumatisante aux phalanges noueuses. Le père pose sur elle un regard terne, mâchonne quelques mots et, tandis qu’elle lui parle avec toute sa bonne volonté d’émouvoir, dans cette masse de chair, ce que Capdenat peut avoir d’âme, elle retrouve, au fond des petits yeux porcins, la méfiance rancunière d’autrefois.

Il n’a pas eu un geste vers elle.

— Papa !… Voyons, papa… Tu es content que je sois venue. Dis que tu es content.

— Ou…i… i…

Et plaintivement :

— Ton train a eu du retard. Le dîner sera mauvais. Tu aurais bien pu suivre Renaude au lieu de bavarder avec Bausset. Pourquoi prendre sa voiture ? L’omnibus n’est pas digne de toi ?

— Allons, monsieur, ne grondez pas Madame, dit Renaude. Le dîner sera bon tout de même.

Il n’est pas permis à Geneviève de monter dans sa chambre. Cela retarderait encore ce dîner que Capdenat attend avec l’impatience gloutonne des vieux qui ne dominent plus leurs impulsions. Elle étale son manteau sur une chaise, devant la fenêtre aux rideaux fermés. Pourquoi a-t-elle la sensation d’un vide anormal dans la salle à manger ? Une chose familière…

Et soudain :

— Les oiseaux… Où a-t-on mis les oiseaux ?

Capdenat a-t-il entendu ? Il est à table. Il tend son assiette que Mlle Vipreux remplit d’une soupe onctueuse et fumante, la soupe aux légumes qui a bouilli longtemps avec une épaule de veau farcie et les abatis d’une poule.

C’est Renaude qui répond :

— Les oiseaux ? Monsieur a dû s’en défaire. L’odeur l’incommodait.

Et c’est elle encore qui mène la conversation, au début de ce repas, pendant que Capdenat dévore et que Geneviève cède à la fatigue du voyage. La voix aiguë vibre avec autorité. Et Geneviève revoit la femme qui arrivait de Figeac — il y a sept mois — cette figure chétive, ce regard luisant comme un canif et la pauvre robe de deuil. Elle revoit la face violacée de Capdenat hurlant :

« Vous pouvez… f… le camp. »

Sept mois, à peine.

Et la Renaude crottée, mouillée, minable, qui disait, dans le salon de paille :

« Capitaliste !… Je suis capitaliste ! »

Il y avait une bataille à livrer. Renaude Vipreux l’a livrée et l’a gagnée. Descendue à la servitude, elle remonte à l’égalité. Bien rentée, forte de son indépendance matérielle, elle n’a plus besoin de Capdenat. C’est Capdenat qui a besoin d’elle. Que ferait-il et que ferait-on de lui si elle le quittait ?

Elle a reconquis ses titres de bourgeoisie. Si elle emploie encore la troisième personne en s’adressant à Geneviève, elle parle net et direct à son maître… Mais est-il encore son maître ? Il ne commande plus. Il approuve.


Il a mangé sa soupe et il tend son assiette. Encore, encore un peu.

— Non, monsieur. Vous n’en reprendrez pas. Il ne faut pas abuser du pain trempé. Le docteur l’a dit.

— Il m’embête.

— Pour votre bien. Là ! Soyez sage. Vous aurez, par exception, parce que c’est ce soir une petite fête de famille, un demi-verre de vin pur.

Elle sonne… Une servante arrive. C’est une fille très jeune, laide, d’un blond presque blanc, aux yeux rouges, au long profil de cheval triste.

— Desservez, Mélanie.

Cette albinos s’appelle Mélanie !…

— Vous n’avez plus Maria ? demande Geneviève.

— Ah ! l’infortunée créature. Complètement détraquée. J’avais peur d’elle, à la fin. Elle pouvait être dangereuse. Celle-ci vient de l’orphelinat. Elle ne sort jamais et ne voit personne. Ainsi, elle n’est pas en danger de se perdre. Madame ne pie blâme pas ?

— D’avoir pris une servante ? Je vous l’avais conseillé.

Le dîner terminé, Renaude pose un damier sur la table.

— Madame veut-elle jouer avec Monsieur ? Il a l’habitude de faire sa partie tous les soirs. Ça l’anime. Ça le distrait. Et le temps passe.

— Jouez avec mon père. Je regarderai.

Geneviève se met près de la cheminée, comme naguère, et le mica rougeoyant du poêle ouvre devant ses genoux un gros oçil de feu sanglant. Dans son esprit endolori par la lourde chaleur, des réminiscences passent. Et là encore, elle a la sensation d’une absence.

— Monsieur !… Vous me prenez des pions !… C’est un désastre. Vous êtes terrible.

Geneviève demande :

— Sans-Oreilles ?… Mon beau Sans-Oreilles ? Où est-il ? À la cuisine, je suppose. Mélanie doit le gâter.

— …Allons, monsieur, défendez-vous. Cette fois, c’est moi qui gagne… Sans-Oreilles ?… Madame s’inquiète de Sans-Oreilles ?… Hélas ! le pauvre était bien vieux, bien malade… Je l’ai soigné. Je l’ai même porté chez le vétérinaire, en consultation, dans un panier. Le vétérinaire a dit qu’il était incurable… Alors, il a fallu je sacrifier.

— Sans-Oreilles est mort ! Cela me fait de la peine. Et toi, papa, qui l’aimais tant !

— Eh bien, ça n’était jamais qu’un chat, dit M. Capdenat. Tu ne vas pas prendra le deuil !… Renaude !… Je vous souffle un… deux pions, et je vais à dame…

Il n’y avait pas de feu dans la chambre de Geneviève. La tradition de Villefarge interdit de chauffer les chambres à coucher, hormis le cas de maladie. De même, dès le 1er mars, on cesse d’allumer les poêles parce qu’on est dans le Midi et que l’hiver doit être terminé. Alors, les femmes, couvertes de fichus, les pieds sur leur chaufferette, commencent ce rhume annuel qu’on attribue au soleil du printemps. Geneviève, à Paris, était devenue frileuse, et la bossue le savait bien qui lui préparait, matin et soir, une flambée dans sa chambre. Ni Renaude, ni Mélanie n’avaient l’habitude de ces raffinements. Sonner ? L’albinos devait être profondément endormie, et, quant à Mlle Vipreux… Pourquoi Geneviève n’osa-t-elle pas sonner Mlle Vipreux ? Elle était tellement fatiguée qu’elle n’eut pas le courage de descendre et elle se coucha, heureuse de trouver une boule d’eau chaude sous l’édredon. Encore frissonnante, elle eut de la peine à s’endormir, se réveilla trois fois dans la nuit et se sentit au matin courbatue et fiévreuse.

Quand elle descendit pour retrouver son père, elle constata le changement dont avait parlé le Dr Bausset. Les rideaux blancs étaient roides d’amidon, comme des surplis fraîchement repassés. Les cuivres étincelaient. Devant les fauteuils, il y avait des ronds en sparterie. Le parfum de la cire remplaçait le relent de chat et d’oiseau qui imprégnait autrefois la pièce parce que les servantes négligeaient d’ouvrir la fenêtre et de renouveler l’air affadi. Tout avait la propreté particulière aux sacristies et aux couvents. Si M. Capdenat portait toujours son par-dessus-robe de chambre, ce vêtement inusable était réparé et nettoyé. Oui, tout était mieux que naguère. Cependant, la vie légère des oiseaux d’or, leur joli chant manquaient à la salle à manger, et Geneviève regretta le chat Sans-Oreilles, intelligent et doux, et de qui la moindre caresse était une grâce royale. Pauvre petit compagnon des mauvais jours, ses beaux yeux de hibou ne luiraient plus, topazes verdissantes, dans cet antre que formait le dessous du fauteuil. Son corps velouté, aux pattes tressées de muscles d’acier, ne se loverait plus dans le giron de sa maîtresse. L’avait-on vraiment bien soigné ? Lui avait-on dispensé la mort facile et rapide que l’homme refuse à l’homme et qu’il accorde aux bons animaux, ses serviteurs ?… Capdenat avait raillé la peine de Geneviève.

« Après tout, ce n’était qu’un chat. »

Et pourtant, il disait, l’an passé, avec une complaisance insultante pour les siens :

« Mon chat Sans-Oreilles et mes oiseaux, c’est ma famille. »


Sa famille, à présent, c’était… Ah ! ni Raymond, ni Geneviève !… Peut-être… — cette idée était désagréable et irritante… — peut-être M Ue Vipreux ?… Oui, si la vieille fille n’avait pas eu d’autres ressources que ses gages, on aurait pu croire… C’est la manœuvre classique des gouvernantes installées chez les veufs ou les célibataires. Mais Renaude Vipreux possédait une petite fortune et si elle tenait en respect son terrible maître, c’est qu’elle avait le droit et le moyen de s’en aller. Geneviève remuait ces pensées tandis que son père lisait le journal et interrompait sa lecture toutes les cinq minutes pour s’informer du déjeuner. Le souci de la nourriture primait en lui tous les autres — signe évident de sénilité, pénible à découvrir, un peu répugnant. La jeune femme eût préféré les anciennes colères et cette passion de la politique qui se réveillait naguère, avec le souvenir des ambitions meurtries, comme l’instinct de la race, à travers la décrépitude de l’individu. Mais Capdenat ne vibrait plus à ce mot magique : élection. Les questions de métier ne l’intéressaient pas davantage, et même sa haine pour son gendre semblait assoupie, comme si, à une certaine épaisseur d’égoïsme, la rancune s’émoussait, l’homme concentré en soi, opposant à tout ce qui n’est pas son besoin immédiat une masse imperméable.


Dès le lendemain, Geneviève alla voir Mlle Aubette qui était malade et alitée.

La locataire avait la clef du logement. C’était elle qui faisait le ménage et les commissions de la vieille demoiselle et qui lui donnait les soins indispensables, mais la septuagénaire demeurait seule une partie de la journée et toute la nuit.

Geneviève trouva sa cousine couchée sous une montagne d’édredons, dans des draps chiffonnés et sales que la locataire jugeait bien assez propres et qui n’offensaient pas la vue affaiblie de Mlle Aubette. Un désordre lamentable enlaidissait la chambre mal balayée. Il n’y avait pas de feu. Mlle Aubette ne souffrait pas du froid dans son lit-alcove. Elle dit pourtant à la locataire d’apporter un chauffe-pieds pour Mme Alquier.

— Ma pauvre Ginette — elle donnait à Geneviève son nom d’enfance — je suis bien bas. Je m’en vais.

La jeune femme lui prodigua les protestations d’usage que les malades attendent, qu’ils accueillent avec une complaisante crédulité et qu’ils seraient secrètement effrayés de ne pas entendre.

— Cousine, vous ne pouvez pas rester ainsi. À votre âge, on a besoin d’autres soins. Pourquoi n’iriez-vous pas dans un couvent comme pensionnaire ?

La vieille figure jaune, sous le bonnet à pattes qui laissait dépasser de ternes cheveux blancs, fit la moue d’un enfant qui va pleurer.

— Non… Non… jamais. Je veux mourir chez moi, dans mon lit.

— Alors, il vous faut une domestique.

— Et comment pourrai-je la nourrir et la payer ? Toute ma petite rente y passera… Non… Non.

« Ces pauvres vieux ! ces pauvres vieux d’aujourd’hui ! » pensait Geneviève, le cœur serré.

Partout il y en avait, de ces épaves, de ces déchets, restes oubliés d’une société où ils avaient eu leur place, où ils s’étaient construit un humble refuge pour le temps de leur solitude el de leur déclin, avec la volonté de ne rien devoir à personne, de ne rien demander à personne… Un logement, une servante, quatre sous de revenu, et l’on est content. On garde figure de gens convenables. On s’en va vers la mort avec la considération des voisins.

Vieux époux réduite à se servir l’un l’autre, l’aveugle aidant le paralytique ; vieux célibataires, trop fiers pour l’hospice et qui, dans l’ombre tombante du soir éternel, apprennent gauchement à raccommoder leurs habits, à cuisiner leur repas sur une lampe à alcool, à laver leur linge dans une cuvette ; veuves sans enfants, mères orphelines de leurs petite, père que les fils, harcelés par des besoins nouveaux, trouvent à charge, pauvres vieux de cet âge de fer, où les jeunes n’ont pas le tempe d’avoir pitié — tous ils ont vécu trop longtemps, et ils tiennent encore à vivre.

— Ma bonne cousine, je vous aiderai. Si vous voulez aller au Bon-Pasteur de Figeac, je paierai votre pension. Nous sommes parentes. Maman vous aimait. Vous ne voulez pas ? Alors, prenez quelqu’un à demeure et ne vous inquiétez pas de la dépense.

— Je te remercie. Tu as du cœur, toi, Ginette. Je veux bien quelqu’un pour la nuit. Je crois que la bossue viendrait. Celle-là est honnête.

— Très honnête, mais n’est-elle pas un peu… détraquée ?

— Qui t’a dit ça ?

Mlle Aubette, galvanisée, s’agitait sous ses couvertures. Elle sortit un bras desséché, et, de son poing gros comme trois noix, menaça un ennemi invisible.

— Il n’y a qu’elle pour inventer de telles méchancetés.

— De qui parlez-vous, ma cousine ?

— De ta Vipreux ! C’est elle qui a mis dehors la bossue parce que la bossue y voyait trop clair.

— Comment ?… Que dites-vous ?

Déjà, l’excitation de la malade tombait.

— Demande à Maria. Elle te dira tout. Cette Vipreux lui a fait des misères, à cause du chat… File voulait qu’on le tue, ce chat, et la bossue ne voulait point. Et puis, la bossue avait vu des choses…

— Quelles choses ?

— Elle ne me les a pas dites. Elle m’a dit qu’elle te les dirait. Va la voir. Tu sauras. Bien sûr, cette Vipreux, elle en veut à l’argent de Capdenat, à ton argent ! Et ce flougnard d’Anthime est mené par elle, comme ça :

Mlle Aubette se pinça le bout du nez.

— …Comme ça. Et il l’épousera. Tu verras qu’il l’épousera. Elle n’a pas le sou et il est riche.

— Vous vous trompez, ma cousine. Mlle Vipreux n’a pas besoin d’argent. Un parent a eu la bonté de lui constituer un capital qu’elle laisse grossir, avec ses revenus et ses gages.

— Tu es sûre ?

— Cela s’est passé à Paris, il y a deux mois. Mlle Vipreux m’a demandé conseil. Son parent la sollicitait de partir avec lui pour l’Amérique. Elle a préféré rester, et je lui en suis reconnaissante. Vous ne direz pas que papa n’est pas bien soigné ? Quant à l’affaire du chat et aux autres choses que Maria prétend avoir vues, la bossue n’est pas un témoin qu’on puisse croire sans contrôle. Elle déteste Mlle Vipreux, et sa cervelle travaille, déforme, exagéré de bonne foi. Tous les domestiques sont ainsi. J’en ai la preuve, chez moi, où ils sont quatre qui se haïssent et se jalousent, les femmes surtout…

Mlle Aubette s’enfonça dans son oreiller, et, d’une voix lasse :

— Comme tu voudras… Tu feras comme tu voudras… Ça m’est égal, après tout, les histoires d’Anthime et de sa gouvernante… Dis donc, avant de t’en aller, veux-tu me donner les écouteurs de ma T. S. P. ? Là, sur la table de nuit. Ôte ces fioles. Maintenant, tu vas tourner les cadrans… 84 et 36… Les grandes ondes. J’entendrai le concert de Radio-Paris… Tu as été bien gentille de m’offrir cet appareil. C’est comme un ami que j’ai là. Eh bien, je ferai prévenir Maria… Adieu, Ginette.

Les racontars, même les racontars de cuisine et d’office, on les méprise, on en rit, on les écarte, mais on y pense, au moins une heure ou un jour. Geneviève, en remontant vers les Cornières, tâchait de démêler la parcelle de vérité contenue dans les accusations de la bossue. Que Mlle Vipreux passât pour une fille intéressée, qu’on lui attribuât l’intention de se faire épouser par M. Capdenat, c’était à prévoir. L’imagination populaire ne renouvelle pas les thèmes de ses romans et attribue toujours les mêmes sentiments et le même rôle à certains personnages classiques. La Gouvernante doit épouser le Vieux Monsieur et Guignol battre le Commissaire. Le peuple, comme les enfants, ne souffre pas de variantes à ses contes de fées.

Avant d’arriver aux Cornières, Geneviève rencontra successivement Mme Bausset, la pharmacienne, la directrice de l’École supérieure et la Sœur économe de l’hospice. Et chaque fois, après les politesses obligées, ce fut le même refrain :

« Vous êtes bien heureuse d’avoir auprès de votre père cette demoiselle qui est si méritante. »

La Sœur ajouta au compliment :

« Vous auriez pu la perdre, car j’ai ouï dire, par nos Sœurs de Figese, qu’elle avait fait un héritage. »

Geneviève ne s’attarda pas à rectifier un détail essentiel de l’histoire. Il ne s’agissait pas d’un héritage, mais d’un don. Cela, d’ailleurs, était sans importance.

Elle rentra chez son père, rassérénée et un peu fâchée contre la bossue.

Le frisson la reprit. La gorge lui faisait mal. Elle voulut une boisson chaude, et, ne voyant pas Mlle Vipreux dans la salle à manger, elle alk elle-même à la cuisine, où l’albinos récurait des poêlons.

— Du thé ?… Mais, pauvre madame, comment que jè l’aurais, ce thé ?… Il est dans les provisions, et Mademoiselle a k clef des provisions.

— Où est-elle, Mademoiselle ?

— Dans sa chambre, à plier son linge.

Au premier, la chambre de Mlle Vipreux était vide et paraissait inhabitée, car les volets étaient rabattus, les couvertures en paquet au pied du lit et le lavabo sans serviettes. La jeune femme retourna vers l’albinos.

— Mlle Vipreux n’est pas dans sa chambre. Voici dix francs, allez acheter un paquet de thé.

— Comment, elle n’est pas dans sa chambre ? Mais si, qu’elle y est. Elle plie son linge et elle en a pour jusqu’au dîner, tant qu’elle est grande, l’armoire noire !

— L’armoire noire !

Dans la chambre de Renaude, il n’y avait qu’une commode en noyer.

Geneviève sortit de la cuisine, traversa le salon et ouvrit la porte qu’on n’ouvrait jamais.

Là, était la chambre conjugale des Capdenat, condamnée depuis que Berthe Capdenat était morte, la chambre bleue avec ses meubles en poirier noir : le lit où Raymond et Geneviève étaient nés et la grande armoire à trois portes en face de la fenêtre. Devant cette armoire ouverte, Mlle Vipreux pliait et rangeait ses effets qui garnissaient abondamment les planches intérieures.

— Madame me cherchait ? dit-elle, et elle souriait d’un air amène, j’étais occupée ici.

— Je vous avais cherchée dans votre chambre.

Renaude se redressa :

— Madame ne savait pas que Monsieur m’a obligée à déménager ?… Monsieur ne l’a pas écrit à Madame ?… Alors, je comprends que Madame soit montée là-haut… Hé oui, j’ai dû…

Elle soupira :

— …J’ai dû quitter mon ancienne chambre qui me plaisait tant. Monsieur l’a exigé. Il a des insomnies, des peurs, comme tous les gens qui vieillissent. Il craint de mourir subitement. Il faut que je sois tout près de lui, le plus près possible, pour accourir, dès qu’il frappe au mur… Quelquefois, il n’a pas le temps de sonner… Je me précipite, pieds nus, et je tousse le lendemain, mais ça n’a pas d’importance… « Que voulez-vous, monsieur ? De la tisane, un bain de pieds, des ventouses, un cataplasme ? » Souvent, il répond : « Je veux seulement que vous restiez là. P Et il ne s’aperçoit pas que je grelotte. C’est comme ça, les vieillards.

Elle hâtait son débit, en élevant la voix jusqu’à ce diapason suraigu qui révélait chez elle la nervosité exaspérée ou la colère. Geneviève ne se laissait pas étourdir par cette cascade de paroles. Elle considérait l’armoire, le linge empilé, un manteau jeté sur le lit.

— Je ne pense pas, reprit Mlle Vipreux qui devenait agressive, je ne pense pas que Madame me reproche d’avoir obéi à Monsieur.

— Je ne vous reproche rien. Je regrette seulement que M. Capdenat n’ait pas respecté la chambre de ma mère qui…

Mlle Vipreux bondit.

— Pas respecté ?… Qu’est-ce que madame veut dire ? Quelles insinuations ? Je suis une honnête fille, moi, madame, et tout le monde le sait… Pas respecté !… Pas respecté !

Elle dardait sa petite tête au bout de son cou maigre, qui se détendait par secousses. Ses yeux avaient rougi. Ses doigts se crispaient sur le vide. Tout son corps, reculé, arqué, semblait prêt à sauter sur l’ennemi.

— Je n’ai rien insinué. Qu’avez-vous donc compris ? dit froidement Geneviève.

Elle quitta la chambre et monta chez elle. Là, elle se dit :

« J’ai eu tort. Puisque papa l’avait exigé… »

Mais il lui était intolérable que Renaude Vipreux fût dans cette chambre.

Elle mit une bûche au feu et sonna. Personne ne vint. Elle devait renoncer à son thé. Tant pis ! Elle n’était pas en humeur de reprendre la conversation avec Renaude. Pour s’occuper, elle défit sa mallette. Une poche de cuir, fermant à clef, contenait les lettres de Bertrand, reçues pendant l’été. Geneviève eut envie de les porter immédiatement dans le secrétaire de la chambre haute. Mais elle s’avisa qu’il faisait un froid cruel et qu’elle se sentait déjà mal à l’aise. Rien ne pressait. La pochette était bien close. Elle la remit dans la mallette et s’assit près du feu. Sa pensée, distraite par les visites de l’après-midi et la scène du retour, reprenait sa pente naturelle, la ramenait à son chagrin.

30 décembre. Deux jours encore, deux jours de patience. Après… Que ferait Geneviève après ?… Eh bien, elle irait à la Sarrasine. Et il faudrait bien que Bertrand s’expliquât.


La courte journée d’hiver défaillait. Oh ne voyait plus les angles de la chambre. Et tout à coup, un appel, un beuglement :

« Geneviève !… Geneviève !… »

C’était Capdenat qui hurlait. Elle se leva sur ses pieds. Ses anciennes terreurs d’enfant l’assaillaient en tumulte. Cependant elle se maîtrisa et elle descendit.

Dans la salle à manger, Capdenat faillit tomber sur elle, en vociférant.

« Imbécile !… Idiote !… Pourquoi es-tu venue ?… Va-t’en !… F… le camp… »

Elle échappa à sa prise brutale, mit la table entre elle et lui et demanda ce qu’il y avait.

— Ce qu’il y a ?

Il agitait des bras convulsifs.

— Renaude s’en va. Renaude me quitte… à cause de toi ! Tu as dit que je couchais avec elle !… Tu l’as dit. Tu as insulté ton père !

— Je n’ai rien dit de pareil, papa. Je n’ai insulté personne. J’ai dit seulement que tu aurais dû respecter la chambre de maman en n’y logeant pas ta gouvernante. Tu avais promis que cette chambre resterait toujours fermée, tu l’avais promit à la mort de maman.

— Suis-je ou non le maître chez moi ?

— Tu es le maître. Tu es aussi le maître de te faire du mal. Regarde-toi dans la glace. Tu vas avoir un coup de sang si tu ne te calmes pas.

Il s’écroula dans son fauteuil, en soufflant comme un taureau. Geneviève appela :

— Mademoiselle Vipreux !

Renaude parut au seuil de la salle à manger.

— Que se passe-t-il ? Pourquoi mon père est-il dans cet état ?

— Il se passe ceci que je m’en vais.

Capdenat gémit.

— Je ne crois pas, dit Geneviève, que vous ayez aucune raison sérieuse de partir. Vous avez mal interprété un mot que j’ai dit sans vouloir vous offenser.

— Je ne puis supporter de perdre la confiance de Madame, d’être méconnue par Madame. J’ai mon honneur. J’ai ma fierté. Et après tout, si je restais ici, ce n’était pas pour les gagés que Monsieur me donne… Mes gages ! — elle sourit amèrement. C’était par dévouement, et, j’ose le dire, par affection pour Monsieur.

Capdenat continuait de gémir.

— Maintenant, si Madame reconnaît qu’elle s’est mal exprimée, si Madame insiste pour que je reste…

— Je le désire, fit Geneviève.

Et elle n’en dit pas davantage, bien que Renaude parût attendre des excuses.

— Alors, je resterai, mais, dès ce soir, je reprendrai mon ancienne chambre. Il y a une sonnette. J’en serai quitte pour descendre un étagé et faire un peu languir Monsieur.


(À Suivre.)

LES LIVRES NOUVEAUX


La Littérature féminine en France.

Dans la Cité des lettres, les femmes-écrivains, les romancières surtout sont de plus en plus nombreuses et nous savons qu’il en est d’exceptionnelle qualité. Plusieurs d’entre elles ont été l’objet de monographies distinctes. Mais le mouvement littéraire féminin a rarement été étudié dans son ensemble, peut-être parce que les auteurs d’histoires littéraires n’ont pas cru nécessaire d’établir la distinction des sexes dans leurs études des genres. Pourtant l’Histoire de la littérature féminine en France que nous donne M. Jean Larnac (Kra, édit.) constitue une tentative intéressante par ses regroupements et ses observations. L’auteur a recherché les origines de notre littérature féminine dont il suit l’évolution jusqu’à nos jours. Surtout, il lui a plu de nous donner une vision psychologique de nos femmes-écrivains les plus connues. Qu’y a-t-il de spécifiquement féminin dans l’œuvre de Louise Labé, Mme de Sévigné, Mme de Staël, George Sand ou Colette ? En quoi ces œuvres se distinguent-elles des œuvres masculines contemporaines ? En quoi ressemblent-elles aux œuvres féminines qui les précèdent ou les suivent ? Autant de questions, autant de chapitres fort adroitement développés et dont M. Jean Larnac a dégagé, dans les pages finales de son livre, des conclusions à retenir ou à discuter.

Un fait, nous dit M. Jean Larnac, attire l’attention de ceux qui étudient l’activité féminine : le nombre infime des grands talents. « Dès que le mot génie est prononcé à propos d’une femme, avait déjà noté Arvède Barine, l’intérêt s’éveille, et avec raison. Une femme de génie, même contestée, est une apparition trop rare pour ne pas mériter toute notre attention. »

M. Larnac a noté que les noms de femmes ne figurent que selon une proportion de 8 % dans les dictionnaires biographiques, mais, ajoute-t-il, il serait ridicule d’en conclure que la femme est ici inférieure à l’homme, car le nombre de celles qui se sont exercées dans la littérature a toujours été sensiblement inférieur à celui des hommes.

Il semble, par contre, que la correspondance, la poésie et le roman aient assez exclusivement accaparé le génie féminin. Les plus grandes de nos femmes-écrivains sont des épis tôlières, des poétesses ou des romancières. La raison, sans doute, en est que la femme est essentiellement subjective. Rarement elle consentira l’effort qu’exige une étude objective. Rarement elle acceptera de se soumettre à la discipline que demande une œuvre de théâtre, à la concentration de pensée qui fait les œuvres philosophiques. La femme est mémorialiste, car elle se raconte dans ses mémoires. Mais on n’en connaît pour ainsi dire point qui soient de véritables historiennes.

  • Nous n’avons pas, écrit M. Larnac, une historienne

comparable à Augustin Thierry ou à Michelet. C’est qu’il faut pour cela non seulement une multitude de connaissances — les femmes ont montré qu’elles pouvaient les acquérir — mais encore et surtout un esprit critique dégagé de toute passion pour séparer dans l’amas des choses apprises le certain du conjectural ; une raison exercée pour apercevoir les mille liens qui unissent entre eux les événements ; un jugement sûr pour les apprécier en dehors de toute préférence sentimentale. Il faut enfin, pour embrasser toute une époque d’un regard, une faculté de généralisation fort rare et d’autant plus difficile à maîtriser que le nombre des documents accumulés a été plus considérable. »


M. Larnac note encore justement qu’aucun philosophe féminin n’a retenu notre attention : « On connaît des femmes qui ont su profiter des leçons de leur maître, comme Hypathie ; d’autres qui ont écrit des maximes comme Mme de Sablé ; d’autres qui ont composé des pensées comme Mme Swetchine ou Louise Akerman. On n’en connaît aucune qui ait construit un système philosophique, aucune qui ait produit rien de semblable au Discoure de la Méthode ou aux Pensées de Pascal. »

L’auteur tire de ses conclusions particulières une conclusion d’ensemble dont il fait une solution du féminisme littéraire. La femme-écrivain, dit-il, ne doit pas chercher à copier l’homme : « Copier, c’est reconnaître une supériorité. Or l’homme n’est pas plus supérieur à la femme que la femme ne lui est supérieure. À l’un le domaine de l’abstraction et des raisonnements suivis. À l’autre, celui de l’émotion. Chacun porte en soi les éléments d’une incontestable originalité. C’est parce qu’elles ont parfaitement pressenti ce fait que nos plus grandes femmes-écrivains ont atteint au talent, parfois même au génie. Et c’est en s’appliquant à développer les éléments de cette originalité que les femmes des générations qui viennent révéleront dans toute sa plénitude le génie féminin. Nulle femme n’a pu composer le Discours de la Méthode. Mais aucun homme n’aurait pu écrire les Lettres de Mme de Sévigné ou certaines pages de Mme Colette et de Mme de Noailles. »

Ces lignes de bon sens sont d’une vérité d’hier, peut-être encore d’une vérité d’aujourd’hui. Il n’est pas sûr qu’elles soient une vérité de demain. Il apparaît bien que, présentement, dans les universités où leur nombre égalera bientôt celui de leurs camarades masculins, les femmes se font un cerveau tout à fait semblable à celui des hommes. Il peut en résulter, dans le domaine de la discipline technique et de l’expression, toute une évolution féminine. Et il ne serait pas impossible que dans vingt ans d’ici, c’est-à-dire le temps d’une génération, M. Jean Larnac jugeât utile de modifier sensiblement ses conclusions sur les limites de la femme-écrivain.

Ajoutons que le même critique nous donne sur Colette, sa vie et son œuvre (Kra, édit) une lucide et substantielle étude.

La Bibliographie mistralienne.

À la bibliographie mistralienne de 1930 ne pouvait pas ne pas se joindre un livre de M. Charles-Brun, l’inlassable et éloquent animateur de la Fédération régionaliste française. Cette étude a été publiée dans une édition de luxe du Monde moderne sous ce titre : Mistral, précurseur et prophète. On ne trouvera dans ces pages ni glanes biographiques, ni anecdotes sentimentales et pittoresques. On n’y cherchera pas davantage une étude critique. Les poèmes de Mistral n’y sont cités que pour les idées qu’ils traduisent avec magnificence. L’épigraphe inscrite au seuil de cette étude et empruntée à MM. Ernest Gaubert et Jules Véran : « L’œuvre de Mistral est riche de plus d’avenir encore que de passé », donne le sens des commentaires.

M. Charles-Brun a voulu peindre un Mistral tourné vers l’avenir alors que l’opinion courante en a fait trop souvent un tenant du passé, un ennemi des progrès modernes : « L’attachement religieux au passé pour toute chose, écrivait, il y a plus de trente ans, M. Edouard Comte, voilà le secret de la ferveur provençale de Mistral. Il est né avec la piété du passé. Pour lui, rien de vivant que ce qui n’est plus, ce qui tend à n’être plus. » Cela, réplique M. Charles-Brun, n’est pas exact. Sans doute, du passé. Mistral retient la simplicité, le travail dans la joie, le bonheur d’une existence appliquée et que de vains désirs ne tourmentent point ; en somme, le contact avec la nature, l’acceptation des lois naturelles, la bonhomie, la variété, le pittoresque. Mais l’erreur serait lourde d’enfermer la philosophie de Mistral dans un sentiment de regret. Le passé, ce fut le point de départ, le propulseur. À la lueur du passé, Mistral va maintenant voir et éclairer l’avenir. Il « couve la foi d’une renaissance ». Et voilà le sujet du livre, lequel est une mise au point d’un cours professé au Collège des sciences sociales et traite, en sept chapitres saisissants, de « la Renaissance régionaliste », du « Barrésisme », de « la Pédagogie moderne », du « Décor de la vie », du « Mysticisme linguistique », du « Fédéralisme international », de « la Civilisation spirituelle ». Un livre d’idées d’une écriture précise, vigoureuse et convaincante et qu’il faut avoir tu si l’on veut prendre part à la discussion mistralienne.

M. Marcel Coulon (Dans l’univers de Mistral, N. R. F.) nous dit pourquoi et comment Mistral est devenu le premier folkloriste de France.

Parce que « le Sage » n’a pas quitté son village natal, parce qu’il a écrit à Maillanne tous ses livres, il est devenu le plus régionaliste des poètes. Son œuvre est une, écrit M. Marcel Coulon : f Elle tourne, sans s’écarter d’un point, autour de l’axe du régionalisme.» La nature, que les romantiques avaient découverte, mais f exploitée avec timidité » et subjectivement. Mistral, de la manière la plus objective et la plus impartiale, va en perfectionner la description. Il la voit en paysagiste, mais aussi en géographe. Et il lui devra des chefs-d’œuvre.

Avec le même art, il traitera, d’ailleurs, tous les thèmes de la poésie universelle : Dieu, la patrie, l’amour, la mort, la paix, la famille, la tradition, la réalité, le rêve, la légende, l’histoire (les Iles d’or). Et, pour mieux faire ressortir le génie de Mistral, M. Coulon étudie, dana le texte, Mireille et Calendal II cite abondamment, il traduit, il analyse, il explique. De la vie à la mort, du plus grand au « plus petit chef-d’œuvre », l’auteur parcourt ainsi tout l’univers de Mistral, que M. Jean Blavet, d’autre part (F Heure de Mistral, Rieder, édit), nous présente comme un homme d’organisation et de méthode, « félibre clairvoyant », promettant au monde un plan d’entr’aide et d’amitié, le génie de la langue conférant à certaines déclarations de Mistral l’étrange prestige des prophéties antiques.

Prose d’almanach réunit les premiers chants provençaux de Mistral, tout ensoleillés de l’humour du conteur. M. Pierre Devoluy, qui nous fit connaître ces pages dans une traduction fidèle, a terminé sa tâche d’exact adaptateur en nous donnant la Dernière prose d’almanach du grand poète d’oc qui a inspiré à M. Albert Thibaudet (Mistral ou la République du soleil} ces lignes à citer et à retenir : « Un poète n’écrit pas la langue que les hommes parlent… Il écrit la langue que les hommes parleraient s’ils étaient des génies ou des anges. Le provençal du poète de Maillanne est donc provençal du ciel. »

Les Œuvres lyriques étrangères.

Les traducteurs et les éditeurs français réalisent un louable effort pour nous rapprocher des poètes étrangers que nous connaissons si peu ou si mal et dont les œuvres — comme tout ce qui est verbe et lyrisme — risquent de perdre tellement de leurs richesses en passant dans une autre langue.


Une Anthologie des poètes néo-grecs nous est présentée par M. Jean Michel (Messein, édit) pour la période de lettres qui va de 1886 à 1930. Un avant-propos de Mme la comtesse de Noailles célèbre l’Hellade et « les fils de la race insigne », tandis qu’une préface de M. Philéas Lebesgue dit l’opportunité de ce travail, « le premier capable de nous donner une image complète de la résurrection du lyrisme en Grèce ». Dans ce volume, nous ne trouvons pas moins d’une quarantaine de noms de poètes représentatifs de diverses écoles, mais apparentés par l’harmonie attique qui les relie aussi à leurs grands devanciers.

L’Italie est magnifiée dans le symbolisme frémissant des Poésies d’Agostino J. Sinadino (Edit de la Jeune Parque, Sénac, Mit, Paris). Les vers français ou les proses rythmées de ce poète italien révèlent, par leur exaltation et leur préciosité, l’influence de d’Annunxio.

De Pologne nous recevons un Laurier olympique du jeune poète Kazimierz Wierzinski (Gebethner et Wolff, Paris), poèmes vibrants de la trépidation moderne, ivres de l’ivresse du sport symbolisé par l’un de ces beaux athlètes antiques dont la course affectait le geste d’un envol et dont le bras tendu semblait défier l’infini. M. Fernand Divoire présente ces poèmes traduits par Mlle Thérèse Koerner.

M. Louis-Joseph Foti qui dirige une collection des Chefs-d’œuvre de la littérature hongroise a traduit lui-même un recueil des œuvres du regretté poète magyar André Ady (Librairie française, Budapest). Ady fut un grand passionné de l’amour et un fervent apôtre du culte de la patrie. Sa vie, relativement courte (1877-1919), fut consacrée à ces deux entités. Il restera l’une des incarnations de son pays dont il semblait avoir épousé l’âme.

Une copieuse Anthologie des poètes tchèques réunit enfin, grâce à M. H. Jelineck (Édit Kra. Paris), des fragments d’œuvres où des naïvetés de primitifs se mêlent à des audaces curieuses. Et là encore nous assistons à l’intéressante évolution d’un peuple qui, après avoir subi les empreintes étrangères, cherche à s’en libérer et tend vers une renaissance nationale de son esprit.


Études romanesques.

M. André Jouglet nous donne dans les Aventuriers (Calmann-Lévy, édit) des variations curieuses et captivantes sur le vieux thème rhénan. Les aventures imaginées par le conteur semblent animées par tous les courants de l’âme germanique et paraissent renouer en elle et par elle la chaîne qui unit l’Allemagne de 1930 à la vieille Allemagne fantastique et poétique du moyen âge.


Dans la « Collection pour jeunes femmes et jeunes filles » (Fayard, édit, 5 fr.), Mlle Lya Berger publie son nouveau livre : l’Impasse. Un jeune homme s’est fiancé à une jeune fille qu’il aime sans amour. Il songe à se libérer pour aiguiller ailleurs son destin. Mais, au moment où il va envoyer sa lettre de rupture, il apprend que sa fiancée, victime d’un grave accident, restera, certainement infirme. Cruel problème de conscience : l’impasse. Et pour sortir de cette impasse, il faut toute la subtilité généreuse d’une psychologie féminine.

Mlle Lya Berger, qui enrichit toujours d’idéal et de raison ses très captivantes études romanesques, se penche sur les cœurs qui oscillent entre le devoir et l’amour et note avec allégresse les redressements, même cruels, que leur permet le destin.



Le Directeur : René Baschet. — Imp. de L’Illustration, 13, rue Saint-Georges, Paris-9e (France). — L’Imprimeur-Gérant : Th. Huck. N° 512 et ROMAN N° 230


24 JANVIER 1931


LA PETITE ILLUSTRATION


REVUE HEBDOMADAIRE

PUBLIANT

LES PIÈCES NOUVELLES JOUÉES DANS LES THÉÂTRES DE PARIS. DES ROMANS INÉDITS, DES POÈMES DES CRITIQUES LITTÉRAIRES ET DRAMATIQUES, DES VARIÉTÉS CINÉMATOGRAPHIQUES ET DES ÉTUDES TOURISTIQUES


MARCELLE TINAYRE


L’ENNEMIE INTIME

ROMAN

III


Illustrations de L. SABATTIER


PARIS

ÉDITIONS DE « L’ILLUSTRATION »

13, RUE SAINT-GEORGES, 13


Copyright by Marcelle Tinayre, 1931.

Tous droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays. Aucun numéro de « La Petite Illustration » ne doit être vendu sans le numéro de « L’Illustration » portant la même date. Abonnement annuel : consulter la couverture de « L’Illustration ».


LA VIE LITTÉRAIRE


LE ROI BARRAS

Nul ne s’est soucié, voilà deux ans — exactement le 19 janvier 1929 — de commémorer le centenaire de la mort d’un personnage qui a fait une époque de la vie parisienne : Barras. Pas une inscription, pas un discours. Pas même un livre. Je me trompe. Le livre a paru. Il vient de paraître, mais avec deux ans de retard sur la date évocatrice. M. Henri d’Alméras, qui a raconté dans une demi-douzaine de volumes la vie parisienne de la Révolution à la Commune, ne pouvait pas ne pas nous donner un livre sur Barras et son temps. [2]

Car Barras fut l’homme d’un temps et les historiens de la société française ont le droit et même le devoir de s’en souvenir au moins autant que les auteurs d’opérette.

    Barras est roi
    Lange est sa reine…

Il n’est pas bien sûr que Mlle Lange ait joué auprès de Barras le rôle d’importance que lui donne la chanson. Mais Barras, lors du Directoire, exerça, sur Paris et même sur la France, une manière de souveraineté qui a pu justifier le propos de la chanson. Non point que le personnage fut un bien grand politique. Mais on le tenait pour un habile général de guerre civile — côté de l’ordre — et on lui savait gré d’avoir, lors de la chute de Robespierre et de la révolte de la Commune, triomphé, bien que sans grand effort, des troupes commandées par cette brute empanachée d’Hanriot. Barras pouvait aussi s’attribuer la gloire d’avoir, le 13 vendémiaire, sauvé la Convention de l’insurrection royaliste. Et il avait ici doublement influencé le destin de son pays en s’attachant comme second, dans cette affaire, le général en disponibilité Bonaparte, inconnu la veille, célèbre le lendemain. Ce fut Barras encore qui maria le futur empereur avec l’une de ses belles amies, la veuve du général de Beauharnais. On ne saurait après ceci et cela méconnaître le rôle multiple que Barras joua dans son époque. Ne pouvait-il point dire : « Sans moi, Robespierre eût écrasé la Convention… Sans moi, ce petit intrigant de Bonaparte ne serait pas devenu l’empereur des Français ? » À celui qui l’avait tiré de l’ombre et de la disgrâce, Bonaparte consul, puis Napoléon empereur manifesta fort peu de gratitude. L’homme vraiment était trop méprisable pour qu’on lui donnât une place dans un gouvernement soucieux de probité. Sans doute, l’Empereur prit Fouché et Talleyrand, mais ceux-ci avaient servi le coup d’État de brumaire et ils avaient des talents. Barras fut le seul à conserver cette illusion qu’il y avait en lui l’étoffe d’un homme d’État. Il se plaignait de l’oubli où le laissait l’Empereur, et même il s’en vengea. Dans les Mémoires qui furent publiés sous son nom, il y a des pages atroces sur Joséphine qui passait pour avoir été sa maîtresse. Cela, Barras ne l’affirme point, mais ne le nie point davantage. Il dit bien pire d’ailleurs. Mais, comme ces Mémoires ne sont point en définitive de la plume de Barras, il ne faut peut-être pas attribuer à leur signataire la responsabilité de tout ce qu’on lui fit écrire après sa mort.

Oublié sous l’Empire, surveillé sous la Restauration, Barras dut se contenter de vivre, hors de la scène publique, des richesses qu’il avait accumulées sous la Révolution. Sur la fin de sa vie — nous rappelle M. Henri d’Alméras — le Dr Cabarrus, qui donnait ses soins à l’ancien directeur, lui présenta un jeune écrivain en route pour la célébrité : Alexandre Dumas. Barras, septuagénaire, vivait alors avec un certain faste dans un hôtel portant le numéro 76 de la rue de Chaillot. Une douzaine de domestiques le servaient et, sur son ordre, l’appelaient : Citoyen général. Le citoyen général, l’ancien Alcibiade du Directoire, n’était plus qu’un vieillard impotent et goutteux qu’on roulait en voiture et que coiffait jour et nuit une casquette à oreilles cerclée d’une bande de fourrure. Ses visiteurs ne le voyaient qu’à table où il continuait à recevoir de nombreux convives et où la chère était renommée bien que l’hôte lui-même ne pût s’alimenter qu’avec du jus de viande. Mais il lui restait de l’esprit.

Alexandre Dumas dîna plusieurs fois chez Barras qui lui fit cette confidence où il exprimait toute sa rancune contre les êtres et les événements de son époque : « Jeune homme, n’oubliez pas ce que vous dit un vieux républicain ; je n’ai que deux regrets, je devrais dire deux remords… J’ai le double regret d’avoir renversé Robespierre par le 9 thermidor et élevé Bonaparte par le 13 vendémiaire. »

Le 29 janvier 1829, le Dr Cabarrus fit prier Dumas de passer chez lui au début de l’après-midi. Le jeune écrivain fut exact au rendez-vous et Cabarrus lui annonça :

— Barras mourra aujourd’hui. Voulez-vous le voir une dernière fois ?

Ils montèrent en voiture et arrivèrent à Chaillot où le valet de chambre les introduisit tristement auprès de son maître. Barras, couché sur son lit, coiffé de sa casquette, accueillit ses visiteurs avec gaîté.

— Eh ! oui, leur dit-il, vous me trouvez riant tout seul. Mais il n’en est pas moins certain que je mourrai ce soir.

Et se tournant vers Dumas :

— Entendez-vous, jeune homme ? Ce soir je souperai chez Pluton.

— Mais pourquoi riez-vous ? demanda Cabarrus, saisi et presque offusqué de cette gaîté macabre.

— Je ris, répondit Barras, parce que je réserve un tour de ma façon aux gens qui nous gouvernent. Ils sont à l’affût de ma mort. Ils guettent mes papiers. Or, depuis ce matin, je suis en train d’apposer des cachets de cire sur une trentaine de cartons. Et savez-vous ce qu’ils renferment, ces cartons ? Mes notes de blanchisseuse depuis 1793.

Le soir, à 11 heures, Barras mourut paisiblement. Tous les documents, les notes dont par la suite on a fait ses Mémoires avaient été mis à l’abri. Rédigés par Rousselin de Saint-Albin dans leur plus grande partie, ces Mémoires, dont M. Henri d’Alméras nous refait l’historique, furent publiés en 1895 par Georges Duruy.

Mais ce n’est point comme mémorialiste que Barras a laissé son nom dans l’histoire. Sous les hochets de ses fonctions directoriales, avec cette singulière coiffure empanachée qui ressemblait à un chapeau de polichinelle, Barras, entre son collègue bossu Larevellière-Lépeaux et Reubell que Siéyès accusait d’emporter les bougies dans ses poches au sortir des séances, fut le roi de cette France en folie qui sortait de la France en terreur. Il disparut de la scène politique et même des tréteaux parisiens quand Bonaparte estima que le destin du pays ne se situait pas nécessairement entre le bal et la guillotine.


Albéric Cahuet.


L’ENNEMIE INTIME


par MARCELLE TINAYRE


Cette scène avait bouleversé Geneviève qui passa une mauvaise nuit. Elle avait des braises dans la gorge. À l’aube, elle s’endormit. Renaude Vipreux la réveilla.

— Il est 10 heures. Je me suis permis d’entrer. Madame ne m’a pas entendue.

— Je suis malade. Je crois que j’ai une angine. Faites chercher le docteur, je vous prie.

— J’y vais moi-même. Que Madame reste tranquille sous ses couvertures. Mélanie allumera le feu et sera aux ordres de Madame jusqu’à mon retour.


« C’est pourtant une bonne personne », pensa Geneviève.

M. Bausset examina la malade, écrivit une ordonnance et dit qu’il reviendrait dans la soirée.

— C’est une angine de rien du tout. Mais cela fatigue, une angine de rien du tout. La température monte, monte… Il faut suivre mes prescriptions, rester au chaud, ne pas s’agiter, ne pas parler.

Seul avec Renaude, il fut moins optimiste.

— L’état général de Mme Alquier ne me plaît pas. Elle a beaucoup maigri. Sa tension est basse. De toute façon, elle devra garder le lit plusieurs jours. Ce sera une complication pour vous, chère mademoiselle. Demandez donc une garde à l’hospice.

— Non, docteur. Je soignerai Mme Alquier moi-même.

— Ah ! vous êtes dévouée, vous ! Toujours sur la brèche ! Ménagez vos forces. Vous êtes tellement précieuse à la famille Capdenat. Aussi, vous avez l’estime de tous.

— Le témoignage de ma conscience me suffit. Ne craignez pas que je manque de forces, Dieu y pourvoira.

Geneviève passa la journée dans une somnolence entrecoupée de réveils brusques. Le soir, Renaude Vipreux ne voulut pas quitter la malade.

C’était la nuit de la Saint-Sylvestre. À minuit, comme Geneviève demandait à boire, la gouvernante lui dit :

— J’aurai donc souhaité la bonne année à Madame, moi la première. Bonne année et bonne santé.

— Pour vous aussi, murmura Geneviève.

Et elle toucha la froide petite main aux gestes rapides et anguleux.

« Bonne année. » Comme ces deux mots peuvent faire mal quand ils réveillent la souffrance du cœur qu’avait emportée le fleuve de feu de la fièvre.

Le matin est venu, blanc de neige.

— Madame est bien mieux, dit Renaude. Un peu de bouillon de légumes ?

— Un peu.

— Et puis la toilette. M. Capdenat montera voir sa fille. Il faut qu’il la trouve bien coiffée… Je brosserai les cheveux de Madame… Oh ! comme ils tombent ! Madame est anémique. On ne le dirait pas, parce que Madame met du rouge, mais, sans rouge…

— Vous me trouvez très changée ?

— Nous changeons tous et chaque jour… À trente ans passés, c’est encore bien joli d’être comme Madame.

Geneviève regarde la neige sur les branches noires du platane. Une clarté d’un blanc bleu pénètre la chambre où tout paraît jaunâtre et sali.

Renaude descend, remonte, infatigable.

Elle apporte un journal. C’est le Petit Écho du Rouergue.

— Madame pourra lire les nouvelles. Ça la distraira. On parle de personnes que Madame connaît.

Languissamment, Geneviève déplie le Petit Écho du Rouergue. Il n’est pas très intéressant, ce pauvre Petit Écho où le Dr Bausset étale sa prose. Les titres des articles n’annoncent rien d’extraordinaire. « Souhaits aux lecteurs … Le temps qu’il fait et le temps qu’il fera … Le bilan d’une année »

Renaude sourit, les mains croisées sur son ventre plat. Elle sait ce que la chère malade va trouver dans la colonne du journal où l’on fait part des mariages et des naissances, sous la rubrique : « Heureux événements. »

Et Geneviève lit :

« Nous apprenons le mariage très prochain d’une de nos compatriotes, Madame Laborderie, née Marie-Jeanne Gaillac, d’Espalion, fondatrice des Laiteries de Saint-Privat (Corrèze), avec Monsieur Bertrand de l’Espitalet, le sympathique propriétaire de la Sarrasine (Corrèze). Tous nos vœux aux futurs époux. »



III


Le fleuve de feu l’emporte, et dans ce fleuve dont le grondement la rend sourde, la rend folle, il y a des courants glacés qui la font crier quand ils passent sur sa peau. Alors, elle se prend à grelotter et ses dents claquent dans sa bouche qui s’entr’ouvre avec un halètement continu. Une vague. Encore une vague. Les reins meurtris aux pointes des rochers. Les oreilles crevées par l’immense rumeur du fleuve embrasé. Le front devenu pierre brûlante. Il entraîne en arrière la tête vacillante qui ne se relèvera jamais plus, à cause de ce plomb fondu que Renaude a versé dedans. Et c’est aussi Renaude qui a mis, sous les paupières à vif de Geneviève, des choses qui tournent : rosaces multicolores, soleils, feux d’artifice, marbrures bariolées arrachées aux revers des vieux livres… Cela tourne, tourne, s’éteint, se rallume et se consume pour renaître, dans le noir où bondit en rugissant le fleuve de feu.

« Je veux dormir… Donnez-moi quelque chose qui me fasse dormir… Docteur !… Maman !… Dormir… Soif… »

Une cuiller glisse entre les lèvres desséchées.

— Allons, madame, buvez. Cette bonne potion vous endormira…

— Maman…

— Elle délire tout à fait, dit Renaude à l’albinos.

— Elle vous prend pour sa mère. Pauvre dame ! Ses yeux me font peur…

Renaude élève sa voix impérative :

— Calmez-vous. Dormez. Taisez-vous. Le sommeil viendra.

— Plus penser… Reposer… Maman, tu es là ?

— C’est moi, Renaude, qui vous soigne. Soyez bien sage et…

Geneviève se débat en criant :

— Ne me faites pas de mal.

— Sa tête s’en va, dit l’albinos effrayée.

— Dire qu’elle est comme ça depuis ce matin ! Ça l’a prise pendant qu’elle lisait le journal. Tout d’un coup, pouf, sur l’oreiller. Une espèce de crise de nerfs. Je croyais qu’elle exagérait pour se rendre intéressante. Les malades aiment bien nous donner de ces comédies. Mais la fièvre a repris.

— Le docteur dit qu’elle a des points de congestion… Qu’est-ce que ça veut dire ?… Elle ne va pas mourir ?

Mlle Vipreux hausse les épaules.

— Elle ne mourra pas. Faites le café, Mélanie. Nous en avons pour toute la nuit à veiller. Quel premier de l’an !

Il n’y a qu’une lampe dans la chambre. Afin d’épargner les yeux de Geneviève, on a couvert l’abat-jour d’un cornet de papier bleu. Un cône lumineux va s’élargissant du plancher au plafond, mais le lit est dans l’ombre. Sur la commode, à côté des fioles pharmaceutiques, de l’inhalateur, des tisanes, l’eau du café va bouillir dans la casserole de la lampe à alcool. Le café ! délice des gardes et des matrones philtre noir qui les soutient, les excite et délie leurs langues infatigables pendant les longues veillées auprès des malades et des morts.

— Elle se calme, dit Mélanie. Peut-être bien qu’elle va dormir.

— Profitons-en. Moi, je vais arranger la chambre.

Elles parlent très bas et leur chuchotement siffle entre leurs lèvres. Leurs ombres rapetissées courent au ras de la muraille, grandissent et se cassent au plafond.

— C’est cette mallette qui nous encombre.

— Il faut la mettre dans ma chambre, dit Benaude.

— Et le chapeau, le manteau ?

— Dans la penderie.

— Elle en a des belles affaires ! Comme elle doit être riche ! Pourquoi il y en a qui ont tout, mademoiselle ? Et d’autres qui n’ont rien ?

— Dieu seul le sait. N’enviez personne, ma fille, surtout les riches. Ils font difficilement leur salut et ils payent leurs jouissances par des châtiments cruels, dans cette vie même.

Une sonnerie étouffée vibre sous le parquet.

— Bon ! fait Benaude. C’est l’autre, maintenant.

— Il est jaloux de la dame, parce qu’on s’occupe d’elle. Tous les vieux sont jaloux et celui-là…

— Celui-là est votre maître, Mélanie. Il convient d’en parler avec respect, entendez-vous ? Et que je n’aie pas à vous le redire.

— Oui, mademoiselle.

La servante plonge le nez dans sa tasse. Renaude Vipreux sort et revient avec ce visage dur qu’elle a quand elle est excédée. Elle va tâter le pouls de Geneviève. La tête blonde est renversée dans l’oreiller et la sueur des tempes a mouillé les petites mèches qui collent à la peau. Des cercles violets cernent profondément les orbites. Les joues sont rouges comme si elles recevaient le reflet d’un brasier. Au fond de l’enfer torrentiel de la fièvre, Geneviève perçoit une présence. Ses yeux, si dilatés qu’ils ne sont plus que deux larges pupilles noires, contemplent un être monstrueux qui émerge du cauchemar, le cou tendu comme une gargouille, avec deux petits couteaux à la place du regard. Les petits couteaux s’allongent, affilés et luisants. Ils entrent dans la poitrine de Geneviève. Us vont lui fouiller le cœur, pendant que des mains de squelette s’agrippent à sa gorge et la suffoquent. Elle veut se défendre. Mille chaînes et mille poids de plomb la rivent à son lit. Elle veut crier : « Bertrand !… Au secours ! » mais le cri ne franchit pas ses lèvres et c’est une imploration balbutiée qui monte vers l’Etre terrible :

« Ne me faites pas de mal !… Ne me faites pas de mal ! »


Un matin, elle s’éveille, ainsi qu’une morte qui ressusciterait, ayant oublié sa vie antérieure, le corps roidi par la longue immobilité du cercueil. Elle ne sait plus ni où elle est, ni qui elle est. « Je m’appelle… Je m’appelle… ? » Le nom a disparu. Elle le cherche dans tous les coins de sa mémoire. Trop faible pour bouger même un doigt, elle regarde seulement ce qui est dans le champ direct de sa vision : le pied du lit, le dossier d’un fauteuil noir à fleurs roses, le mur rayé de guirlandes vertes, et, entre les rideaux de mousseline, une éclatante et funèbre blancheur.

Son esprit est ans plage d’où le flot s’est retiré. Une plage vide. Une plage nue. Le flot est à l’horizon, mais si loin, si loin que la plage tranquille ne l’attend plus. Et le silence de l’âme déserte s’étend à l’infini, blanc et sourd, comme les sables.

« Je m’appelle… Je m’appelle… ? » Oh ! la fatigue de chercher oe nom perdu t Maintenant, le flot se rapproche. Il rapporte, au pli de sa houle que l’on commence d’entendre, quelque chose d’indistinct. Un souvenir ? Non, une réalité. Non pas une chose qui fut. Une chose qui est. Geneviève attend le choc de cette chose qui vient, épouvantable…

Entre les mousselines grisâtres, des points blancs dansent et tourbillonnent : la neige.

Une image. Un mot. Une autre image. Un autre mot. Associés, ils s’entraînent l’un l’autre… La neige… La chambre… Le lit… malade… Renaude… La neige… Encore Renaude… Le journal…

Le flot déferle sur la plage submergée.


— Vous allez mieux. Vous êtes guérie, dit le docteur.

Et Renaude répète :

— Tout à fait guérie.

— Allons, il ne faut pas pleurer. Qu’est-ce que cela signifie ? Qu’avez-vous, ma petite enfant ?

— Laissez-moi.

— C’est la faiblesse, docteur Demain, elle sera plus calme.

— Elle a été bien « shockée ».

— Laissez-moi.

— Oui, on vous laisse. Dormes.


Elle entre en convalescence. Elle mange son premier potage, son premier œuf à la coque. On a monté de la cave une bouteille de vieux bordeaux qu’elle boit par petits verres. Ce soir, on la portera dans un fauteuil, et Renaude, avec l’albinos, fera son lit.

Le docteur vient tous les jours, mais c’est par amitié II parle de sa brochure qui va paraître. Il parle seul. Il parle trop. Ses visites, au lieu de distraire Geneviève, commencent à la fatiguer, et Capdenat trouve qu’on fait bien des embarras pour une angine.

Il s’est hissé jusqu’à la chambre de sa fille et n’a su lui dire que des paroles

gênées

— Renaude a prie beaucoup de peine pour toi. Tu lui feras un cadeau, hé ? Jolies étrennes que tu nous as données.

Il ne supporte plus que Mlle Vipreux passe des heures chez Geneviève.

Geneviève ne la réclame pas. Elle reste seule, au coin du feu, à regarder tomber la neige. La longue journée blanche est coupée, à intervalles égaux, par de menus événements : l’arrivée du facteur ; le tintement des cloches de Saint-Martial ; le goûter ; la lampe qui se rallume ; le dîner. Encore un jour de fini.

Une année, c’est une route marquée par les petites bornes des jours, et les hautes bornes des saisons Geneviève y fait ses premiers pas, toute seule, avec sa douleur Au bout de la foute, dans la neige de l’hiver futur, une autre année, une autre route commencera, et d’autres suivront, jusqu’à la dernière qui s’achèvera au bord d’une fosse, sous les cyprès Et toujours, sur ces routes de la vie, Geneviève et sa douleur iront ensemble, seules ensemble, tandis que Bertrand marchera, par des chemins inconnus, avec sa compagne inconnue, vers la vieillesse et la mort.

Geneviève songe à lui sans colère. Le temps de la colère est passé. Il s’est confondu avec le temps de la maladie. Maintenant, c’est le temps du désespoir sans geste et sans cri, le seul qui dure. Elle ne pleure pas, elle qui a tant pleuré. Peut-être n’a-t-elle plus de larmes. Elle est tranquille. Elle sourit à Renaude. Elle essaie d’écouter les histoires du docteur. Elle est très raisonnable, très douce. Elle se dit :

« Cela devait finir ainsi. Bertrand devait faire sa vie, et il n’a pas pu la faire avec moi. Peut-être parce qu’il ne se trouvait pas assez riche. Peut-être à cause de ce que je lui ai avoué. Il y a sur moi cette salissure de mon mariage, un affreux souvenir. Je n’aurais pas dû lui parler. Mais pouvais-je ne pas en parler ? Il évitait de m’interroger. Il ne voulait pas tout savoir. Il ne m’aimait pas assez pour avoir le courage de tout savoir. Et cela nous séparait peut-être. »

Et elle se dit encore qu’il aurait dû lui épargner le coup abominable de cette nouvelle lue dans un journal. Il s’est conduit bêtement, non pas comme un méchant homme, mais comme un homme faible. Il doit en avoir du remords dans son bonheur.

Son bonheur ?

Eh bien, oui, Bon bonheur !… Geneviève l’a trop aimé pour jamais le haïr Elle saura souffrir, d’un cœur pur. Elle essaiera du moins. Ce Bertrand qu’elle a tant chéri, elle ne souhaite pas qu’il soit malheureux, ri qu’il rende malheureuse sa femme innocente. Mais elle voudrait seulement — et c’est une idée bien enfantine, bien folle ! — elle voudrait que le feu prît à la chambre rouge et qu’il n’en restât rien.



IV

Dans la première quinzaine de janvier, les dames de Villefarge mettent leurs toilettes de cérémonie pour faire leurs visites du Jour de l’An Geneviève Alquier, souffrante, fut dispensée de ces devoirs, et ses amies qui n’étaient pas entrées chez elle depuis la mort de M m * Capdenat, ne manquèrent pas de satisfaire tout ensemble leur amitié et leur curiosité. Mme Bausset vint la première, puis Mme Lanthenas, Mme Lacoste, le curé Fontembon. Enfin, Mlle Aubette, à peine relevée de maladie, se présenta et trouva une Renaude Vipreux mal disposée à lui ouvrir la porte de Geneviève. Mais la timide Aubette, agneau révolté, exigea d’être reçue et clama les droits de la parenté. Elle refusait de voir Anthime — elle ne venait pas pour Anthime ! — et elle cria si fort, du haut de sa tête, que Mlle Vipreux dut céder Les mots de chipie et de mégère furent balbutiés entre des mâchoires tremblantes, cependant que, l’une derrière l’autre, les deux vieilles filles gravissaient l’escalier Geneviève vit entrer une Renaude verte de rage contenue, et, sur ses talons, un squelette habillé qui était, macabre et triomphante, la cousine Aubette.

— Le médecin a défendu… Vous allez tuer Madame…

— Pas d’exagération, ma bonne, dit M Ut Aubette, en s’asseyant. Et maintenant, veuillez nous laisser. Je suppose que votre ouvrage vous réclame, et nous avons à causer d’affaires de famille, ma cousine et moi.

Mlle Vipreux sortit en claquant la porte.

— Vous l’avez fâchée, dit Geneviève.

— Ah ! si tu la soutiens, fit M Ue Aubette, mécontente.

— Elle m’a bien soignée.

— Comédie. Si tu savais ce qu’on dit !

— Ah ! je vous en prie…

— Tu ne veux pas ?

— Je suis trop fatiguée. Tout me lasse, cousine. Tout m’est égal…

— Même que la Vipreux soit allée, avec Anthime, chez le notaire Beausire ? Eh ! Eh ! Le contrat qui se prépare…

— Mlle Vipreux m’a dit qu’elle avait demandé conseil à Beausire pour placer sa petite fortune en première hypothèque. N’accusez pas sans preuves, cousine. Et puis. Et puis… Je n’en peux plus. Il me semble que j’ai cent ans…

Des larmes d’épuisement venaient aux yeux de Geneviève. Mlle Aubette se radoucit, s’excusa et s’en alla, un peu inquiète du résultat de son intervention.

— Pourvu que cette Vipreux ne me brouille pas avec Geneviève !…

Cette idée la consternait. Elle aimait tendrement sa jeune cousine et elle pensait à son cher appareil qui n’était pas entièrement payé.

Le soir, après que Capdenat avait fait sa partie de dames et qu’il s’était couché, M 11 ® Vipreux montait chez Geneviève. Elle apportait une pièce de linge à repriser et demandait, modestement, la permission de demeurer un peu avec Madame.

Madame ne pouvait pas refuser. Ainsi l’habitude était prise de ces veillées qui mettaient les deux femmes cote à cote, devant le même feu, sous la même lampe, absorbées l’une par sa couture, l’autre par ses pensées, et pareillement silencieuses. Geneviève prenait un livre pour échapper au démon, atroce montreur d’images, embusqué à toutes les portes des sens et qui, tout à l’heure, dans la solitude nocturne, ferait sur elle son travail de bourreau. Mais ses yeux seuls lisaient un texte mort. Son esprit, évacué dans l’obscur dédale où il cherchait l’explication de son malheur, tournait dans des cercles sans issue, comme un fou qui bat les murs de sa tête. Le livre restait ouvert à la même page. Renaude, en poussant l’aiguille, épiait cette étrange immobilité. Quelquefois, elle risquait un mot. Alors, Geneviève, levant un regard sans couleur, remontait de l’abîme avec la pilleur du tombeau sur le front. Elle écoutait Renaude, n’entendait pas, répondait au hasard, mais, à ce fil du monologue de Mlle Vipreux, elle accrochait sa rêverie errante. Cela devenait enfin une conversation que Renaude menait à sa guise.

Une fois, il y eut des cris dans la cuisine. Les sanglots de Mélanie retentirent jusqu’au premier étage. Quand M 11 ® Vipreux monta chez Geneviève, ses pommettes étaient rouges, et, dans ses yeux, vacillait cette lueur cruelle que la colère lui donnait. Elle commença de coudre, s’arrêta, hésita et, soudain décidée, tira de son sac à ouvrage un livre.

— Nous vivons, dit-elle, dans une triste époque. On ne sait plus à qui se fier. Cette Mélanie que je croyais si naïve… Voici ce que j’ai trouvé dans sa chambre… Ce livre infâme… Elle prétend qu’elle ne l’a pas lu, que le garçon boucher le lui a passé pour lui faire une farce… Après tout, c’est possible.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Oh ! je craindrais d’offenser les yeux de Madame par cette immondice. J’ai voulu me rendre compte, et je ne suis pas bien sûre d’avoir compris.

Pudique et confuse, elle laissa Geneviève feuilleter le livre. C’était un de ces bas ouvrages érotiques qui se présentent, hypocritement, sous la forme d’un traité d’hygiène.

— En effet, dit Geneviève en repoussant le livre avec répugnance. Ce n’est pas une lecture pour Mélanie…

Parce qu’elle aimait l’amour, l’obscénité la blessait. Et cela la gênait aussi que Mlle Vipreux eût parcouru ce livre et vu ces gravures.

Tout à coup Renaude rit, de ce rire aigu qui faisait mal aux nerfs de Geneviève.

— C’est pourtant ça qu’on appelle l’amour. C’est pour ça que des femmes se perdent, corps et âme, pour ça ! Oui, une saleté, une grande saleté. J’ai envie de cracher quand j’y pense…

— Eh bien, n’y pensez pas.

La bouche flétrie se tordit dans un rictus méprisant.

— Le conseil de Madame serait bon si le mal n’était partout, comme une bête qui vous saute aux jambes. On voudrait l’oublier. Il est là. Il vous provoque. Les livres, le cinéma, les journaux… Et la vie qui est pire que les inventions des esprits malades.

— Qu’en savez-vous, qu’en voyez-vous ?

— Je n’ai pas, certainement, l’expérience de Madame qui connaît la vie de Paris, mais je sais que les hommes d’à présent sont des pourceaux et les femmes des chiennes. Voilà le monde d’aujourd’hui. Et les honnêtes gens sont des lâches. Ils s’indignent ou ils sourient, et ils passent. Aucun n’oserait prendre la bête à la gorge.

— Que faire ? dit Geneviève, presque effrayée par l’excitation de Renaude

— Châtier… terriblement ! Châtier les femmes qui se dévergondent. On devrait les fouetter en place publique, et puis les mettre en prison, au pain et à l’eau. Ça les calmerait.

— Toutes ne sont pas des vicieuses. Il y a des malheureuses.

— Des dégoûtantes.

— Jésus a été moins sévère que vous.

— Madame pense à sainte Madeleine et à la femme adultère. Ces deux évan¬ giles ont fait bien du mal.

— Comment la parole du Christ peut-elle faire du mal ?

— À celles qui ne la lisent que pour y trouver l’excuse de leur dérèglement.

Geneviève baissa la tête. La nuit précédente, à bout de forces, cherchant un secours qu’elle ne trouvait nulle part, elle avait rouvert le petit missel d’ivoire que Mme de l’Espitalet lui avait donné pour sa première communion. Elle y avait relu l’histoire de Madeleine et qu’il fut beaucoup pardonné à la pécheresse parce qu’elle avait beaucoup aimé.

Les dures paroles de Renaude dissipaient l’illusion qu’elle avait eue de mériter peut-être, dans sa souffrance, une miséricorde ineffable, de s’élever, un jour, par un lent effort, de l’amour humain à cet amour qui avait empli de ses baumes le cœur de la Magdaléenne, amour si doux, amour si fort qu’une seule goutte, tombée sur les pieds de Jésus, avait embaumé le monde pour des siècles.

« Renaude a raison. Madeleine se repentait. Est-ce que je me repens ? Est-ce que je regrette ma faute ? »

Non. Geneviève n’éprouvait ni repentir, ni regret sensible. Elle souffrait, mais sa souffrance n’était que le cri de son désir frustré, la faim et la soif de son péché… Cette souffrance-là ne rachetait rien. Elle offensait la justice divine. Vaine était la prière de Geneviève. Dieu ne l’écouterait pas.

Cette nuit-là, elle eut encore un de ces paroxysmes de désespoir qui lui faisaient appeler la mort. Et la fièvre la reprit.

Les soins attentifs de Renaude lui devenaient intolérables. Elle avait besoin de serrer des mains amies, de se blottir dans une poitrine maternelle, aux bras d’une créature qui la consolerait sans l’interroger, rien qu’en l’aimant. Une profonde antipathie physique, qu’elle se reprochait comme une ingratitude honteuse, la hérissait lorsque Mlle Vipreux s’approchait d’elle. Cette fille si forte, au lieu de la soutenir, la brisait. Cette chrétienne, au lieu de la tourner vers Dieu, la rejetait vers la damnation. Toute espérance mourait au cœur transi de Geneviève sous le regard acéré des yeux grisâtres. Et elle se disait :

« Je suis mauvaise et méchante. »

Elle pensait à sa marraine. Celle-là, oui, l’aurait relevée et sauvée, si elle avait su…

« Ah ! qu’elle ne sache jamais ! »

Geneviève, en la chérissant, ne souhaitait pas revoir, avant bien des jours et des jours, l’amie vénérable qui portait le même nom que Bertrand, qui voyait la femme de Bertrand, qui en eût parlé avec une affection complaisante et dit peut-être, sur le nouveau ménage, de ces choses que Geneviève ne voulait pas connaître… Hélas ! Il lui suffisait de les imaginer.


Elle sortit, pour la première fois, avec Renaude.

Les gens chuchotaient en la voyant.

— Comme elle est changée ! Elle a été plus mal qu’on ne l’a cru. Heureusement que Mlle Vipreux était auprès d’elle.


Il vint deux lettres en même temps. L’une était de Lucien Alquier.

J’espère que vous êtes complètement rétablie, et j’en suis charmé, par amitié pour vous, et aussi — je dois l’avouer — parce que je n’aime pas les malades. Achevez votre convalescence à Villefarge. J’irai vous chercher, si vous le désirez, en revenant de Biarritz et de Toulouse où j’ai des chantiers.


L’autre lettre venait de Puy-le-Maure.

…J’étais moi-même au lit, très grippée, quand j’ai appris ta maladie et reçu tes souhaits, ma chère petite. J’admire que tu aies eu le courage, à peine levée, de m’envoyer quelques lignes. La grippe m’a empêchée d’assister au mariage de Bertrand, qui a été célébré, dans l’intimité, le 10 de ce mois. Mon neveu m’a dit qu’il t’avait annoncé le grand événement, que personne chez nous ne prévoyait, et qui a l’air d’un coup de tête. Mais ce n’est pas un coup de tête. C’est un acte de raison, que j’approuve, étant persuadée que, dans la situation de Bertrand, une femme énergique comme la sienne aura sur lui l’influence la plus favorable.

On dû que l’amitié peut très bien mener à l’amour. Je le souhaite, quoique je n’en sois pas absolument sûre. Deux associés, voilà ce qu’ils seront, mais deux associés affectueux et dévoués. Que Dieu leur envoie des enfants ! Ils les élèveront, sans marquer de différence entre les petits l’Espitalet et les deux enfants du premier mariage.


De cette lettre, qui lui fit du mal et qui contenait pourtant une idée consolatrice : Bertrand de l’Espitalet faisait un mariage de raison, — Geneviève retint surtout une phrase : Il m’a dit qu’il t’avait annoncé le grand événement.

Elle répondit à son mari qu’elle était tout à fait bien et qu’elle allait rentrer chez elle.



V

Elle retourna au bureau de poste où le scribe chafouin lui remit la lettre qui était dans le casier depuis trois semaines, la dernière lettre, sans doute, qu’elle recevrait de Bertrand. Elle lut cette lettre, dans la rue même, parmi les passants qui la bousculaient, et elle n’eut pas une larme. Le soir, elle la relut encore, afin d’en bien saisir le sens, et elle la brûla. Cette lettre, triste et gauche, sincère et réticente, dix fois interrompue et reprise, ne venait pas de l’amant que Geneviève avait aimé. Cet amant-là n’existait plus. Il y avait M. de l’Espitalet marié à Mme Laborderie. Il n’y avait plus Bertrand.

Il racontait, d’une manière confuse, l’histoire de ce mariage à quoi Mme Laborderie l’avait amené sans qu’il fût question d’amour… L’amour entre eux n’avait rien à faire. La sympathie, l’estime, la jeune femme « moderne » ne prétendait qu’à cela, et, disait-elle, cela suffisait pour bâtir un foyer solide. C’était elle qui avait parlé la première, au rebours du rite ancien. Chiffres en main, elle avait montré, au chimérique Bertrand, l’état réel de ses affaires et la nécessité de vendre la Sarrasine. Mais pourquoi vendre quand on peut tout garder en acceptant une collaboratrice ! Et elle avait dit cette petite phrase, très habile, qui décelait la femme sous le « garçon manqué » :

Non pas :

« Avec moi, que ne feriez-vous pas ? »

Mais :

« Que ne ferais-je pas avec vous ? »

Plus tard, le sentant troublé et voyant, dans ses yeux, passer une ombre — une ombre de femme — elle avait dit encore :

« Pas de confidences. Respectons le passé et enterrons-le. Je ne suis pas jalouse, mais je veux un compagnon loyal. »

Et Bertrand avouait qu’il n’avait pas écrit, parce que le courage de l’aveu lui eût manqué avant le fait accompli. Ce silence même pouvait préparer Geneviève à la rupture, la détacher de l’ingrat, afin qu’elle souffrît moins en apprenant…

Pauvre tactique, vaine, un peu basse, mais aussi vieille que l’amour.


« Je ne t’oublierai jamais. »

C’étaient les derniers mots de la lettre — des mots… Qu’est-ce qu’un souvenir logé dans un coin de la conscience, comme un de ces objets démodés qu’on ne détruit pas, par superstition, et qu’on serre dans une armoire qu’on n’ouvrira plus ? Qu’est-ce qu’un souvenir qui n’est pas de toutes les heures, mêlé à la trame chaude de la vie ?

Il faut mourir de sa douleur ou vivre avec elle. Geneviève vécut. Reprendre sa liberté ? Refaire sa vie ? Trop tard. C’était bon pour les femmes courageuses et dures, qui luttent contre l’homme, avec les armes de l’homme, sur les terres de l’homme, et n’ont pas besoin d’amour ; femmes effrayantes par leur avidité, leur énergie ostentatoire, leur égoïsme égal à l’égoïsme viril, leur dédain de la grâce, leur certitude de tout savoir et de tout pouvoir, leur façon de se marier sans illusions et de divorcer sans scrupule, ou, si elles n’étaient pas de la race conjugale, de pratiquer l’amour comme un sport.

Geneviève enviait parfois ces sœurs cadettes qui savaient ne pas souffrir. Elle ne les imiterait pas. La chèvre attachée à son piquet brouterait et mourrais sans même tirer sur sa corde, sans lever la tête vers l’horizon. Là ou ailleurs, qu’importe ?

Et les jours suivirent les jours.

Un de ces jours qui semblaient tous pareils à Geneviève, Lucien Alquier eut cinquante-trois ans, et les réflexions qu’il fit à ce propos étonnèrent la jeune femme. Elle sortit de son rêve torpide pour regarder autour d’elle et trouva que dans la vie de Lucien — domaine interdit où elle ne pénétrait plus — quelque chose avait dû changer. Alquier laissait « tomber » les gens de sa bande, il épurait ses relations et, par une démarche calculée, revenait, pour le dépasser, au monde d’où sa famille était sortie. Le grand bourgeois, né dans l’aristocratie républicaine, apparenté à des personnages consulaires, reparaissait à travers l’artiste et l’homme de plaisir. Cinquante ans, l’âge où les honneurs que la jeunesse dédaigne, parce qu’elle a le temps, devant elle, pour les conquérir, prennent la valeur d’une compensation nécessaire à ceux pour qui ce temps est mesuré. Lucien commençait à parler, avec une souriante ironie, des expériences qu’il avait faites et qu’il n’était plus tenté de renouveler. Il montrait sa tête grise. La saison de la sagesse était-elle venue pour lui ?… Ceux qui savaient la vérité — ils n’étaient pas nombreux et ils étaient complices — auraient pu le dire, mais ils ne le diraient pas. Sauf le cas improbable d’un scandale, aucun biographe n’ajouterait ce dernier chapitre à la vie amoureuse de Lucien Alquier.

Geneviève l’ignorerait toujours. Encore une fois, que lui importait ? Elle aurait pu adopter la devise désolée qui brode les pierres du château de Montal :

« Plus d’espoir. »

Automate bien monté, elle faisait son métier de figurante, recevait les hôtes que Lucien lui amenait, l’accompagnait dans le monde, belle, parée, silencieuse, toute dévouée, pensait-on, aux intérêts du ménage, décourageant les curiosités des femmes et les convoitises des hommes par sa tranquille indifférence.

Les femmes l’exécutaient en la définissant : « Belle, mais nulle. » Les hommes disaient : « Belle, mais froide. » Elle représentait pour tous une espèce de statue, un moulage creux qui sonnait le vide quand on y touchait. Elle devinait cette réputation que Lucien lui avait faite à Paris, comme son père, à Villefarge, lui avait fait la réputation d’une fille dénaturée. L’erreur des gens tenait à la rapidité de leur jugement superficiel, et aussi à ce que Geneviève n’avait jamais eu le goût féminin des confidences, sauvée ainsi des trahisons que les femmes commettent par jalousie ou par besoin de bavardage. Lorsque tant d’imprudentes se perdent pour avoir trop parlé, Geneviève n’avait eu à redouter que le hasard, et le hasard s’était montré clément. Le secret de son cœur demeurait intact. Grande consolation dans sa misère. L’idée que des étrangers — et Lucien ! — auraient pu connaître son triste amour, le défigurer, le souiller de leurs commentaires… Elle n’eût pas supporté cette horreur. Le secret dormait en elle, comme les lettres dans la cachette du secrétaire, les lettres liées d’un ruban bleu, couvertes de cette poudre fine qui se glisse par les fentes des vieux meubles fermés, comme la cendre des jours défunts. Elle le réveillerait plus tard. Plus tard, elle dénouerait le ruban fané. En attendant, elle s’abandonnait à l’engrenage qui lui découpait le temps en petits morceaux et l’empêchait d’en mesurer la fuite trop lente, mais, quelquefois, à la table fleurie d’un cabaret ou dans une loge de théâtre, pendant que des gens lui parlaient et qu’elle riait avec eux, elle entendait, tout à coup, comme un sanglot dans un cimetière, une plainte monter en elle et devenir un cri intérieur si déchirant qu’elle pâlissait, étonnée que les autres, autour d’elle, n’eussent rien perçu de cette clameur qui lui déchirait la poitrine.


Une seule fois au cours de cette année-là, elle revint à Villefarge pour quarante-huit heures.

En arrivant, elle apprit la mort de la cousine Aubette. La vieille demoiselle avait été frappée de congestion pendant qu’elle écoutait le jazz du « Savoy », de Londres, et la locataire l’avait trouvée inerte, à coté de l’appareil qui clamait, en anglais, une chanson nègre.

Elodie Poire était morte, elle aussi, et le président Lanthenas. Jeanne Lanthenas était partie pour Bordeaux, comme « secrétaire » d’un négociant des Chartrons. Mme Lanthenas ne se remettait pas de cette double épreuve. Le mariage de Gérard Lacoste avait été annoncé puis rompu. Le Dr Bausset s’occupait toujours de la dépopulation des campagnes, et il espérait, pour ses ouvrages, un prix de l’Académie des sciences morales et politiques.

Ce fut Renaude Vipreux qui donna ces nouvelles à Geneviève. Elle qui ne sortait guère savait tout ce qui se passait à Villefarge, comme si son petit œil gris avait vu, à travers les murs et dans le cerveau des gens, les actes secrets et les secrètes pensées. La vie de province, où les mêmes objets sollicitent toujours l’attention des mêmes personnes, peut développer au maximum cette faculté d’observer et d’induire, du connu à l’inconnu, avec la patience d’un entomologiste étudiant des insectes. Ce guet perpétuel produit, chez les médiocres, le goût du commérage, mais, à ce travail d’analyse, à cette interprétation des apparences par des hypothèses serrant de plus en plus près la réalité cachée, des êtres supérieurs emploient aussi leur intelligence inutilisée et leur énergie stérile. S’ils n’ont pas une âme haute, ils arrivent à une philosophie pessimiste qui justifie leur amertume. Une clairvoyance impitoyable, s’exerçant sur les parties malades ou gâtées des individus et de la société, s’avivait, avec l’âge, chez Mlle Vipreux. Son regard déveloutait la vie autour d’elle. Il ne demeurait plus que des traces de son ancienne humilité volontaire, et la profonde ironie incluse, sous sa déférence, était sensible, comme un silex tranchant dans une poignée de sable. Cependant, elle pouvait se dire heureuse. Elle régnait sur la maison des Cornières et sur le maître affaibli qu’elle adulait et menaçait tour à tour. Elle tenait Capdenat par le bien-être et la gourmandise, et elle le tenait mieux encore par ce qui lui restait de vanité, en épousant ses passions et ses désillusions, ses regrets et ses rancœurs, en croyant, ou feignant de croire, que ce pauvre homme aurait pu être un grand homme. Elle Bavait caresser l’amour-propre du vieillard, louer son adresse au jeu de dames, sa science des choses politiques, son expérience de gourmet. Elle lui répétait, devant témoins :

— Vous et moi, nous sommes de ceux qui n’ont pas eu leur part de chance. Vous surtout, puisque le bonheur m’est arrivé sur le tard.

— Vous êtes plus heureuse que moi, Renaude. Vous n’avez pas d’enfants !

Ces mots, dits devant le curé Fontembon, attristèrent le bénévole ecclésiastique.

— Vos enfants vous reviendront, cher monsieur Capdenat. Je parle du fils. La fille est déjà revenue.

— La fille ! Pas grand’chose de propre, la fille.

— Ne parlez pas ainsi. Vous faites de la peine à M. le curé, dit, vivement, Renaude.

Son accueil, en revoyant Geneviève, exprima comme une velléité de bonne grâce protectrice. Puis elle fit mine de s’effacer.

« Je ne suis rien ici quand Madame est ici. »

Ce n’était qu’une formule de politesse. Geneviève le sentit bien.

Aux Cornières, elle était donc chez M 11 ® Vipreux ? Sensation désagréable. Geneviève se ressouvint des paroles de sa cousine :

« Elle se fera épouser. »

Capdenat n’en était pas là. Et pourquoi, s’il avait l’intention de se remarier, eût-il attendu davantage ? Il criait misère, ce qui était, comme sa gloutonnerie, un signe de sénilité. Ce genre de lamentation surprenait chez un homme qui avait eu l’orgueil de sa fortune. Mais les vieillards sont craintifs. Leur inquiétude s’agite dans le vide, et le sentiment de la possession disparaît devant la peur de manquer, peur instinctive, toujours renaissante, imperméable au raisonnement. Capdenat gémissait sur sa mauvaise santé et le fâcheux état de ses affaires. À l’entendre, il avait perdu beaucoup d’argent.

— Sans Renaude, je ne joindrais pas les deux bouts.

— Mais, papa, disait Geneviève, je suis là. Tu n’as qu’à parler. Je t’en verrai…

— Et Lucien ? C’est lui qui dispose de l’argent ?

— Lucien ne refusera pas d’aider mon père.

— Plutôt crever. Je ne veux rien de vous. Et si, après moi, vous ne trouve rien…

— Tu es le maître de ta fortune, papa.

— J’aime à te l’entendre dire. Hé, Renaude, vous êtes témoin !

— Oui, monsieur, mais ce sont des affaires de famille. Je ne veux pas y être mêlée.


« Il fera ce qu’il voudra de son argent. Je ne tiens qu’à la maison », se disait Geneviève. Elle s’apercevait qu’elle l’aimait, cette maison où elle avait été si malheureuse. Les Cornières lui tenaient au cœur parce qu’elle n’avait ailleurs aucune racine, aucune attache. Toute femme a besoin d’un foyer. Le foyer de Geneviève était là. Elle se prenait à songer quelquefois au temps indéterminé où, si la loi de nature jouait régulièrement, elle serait seule et libre. Alors, elle quitterait Paris. Elle emmènerait Raymond assagi et bien vieux. Ensemble, ils finiraient leur vie où ils l’avaient commencée. Il aurait des manies inoffensives, comme le Dr Bausset, Elle serait une de ces vieilles dames, aux yeux résignés, qui ressemblent à Mme de l’Espitalet Elle ne jugerait personne. Elle aurait pitié de la jeunesse inquiète. Peut-être adopterait-elle une enfant, une petite fille qu’elle élèverait tendrement et qui ferait un heureux manage d’amour. La blessure de son cœur saignerait moins fort. Elle oserait se confier à Raymond :

« Voilà ! Il faut que tu saches. J’ai eu, il y a très longtemps, un grand chagrin… »

Raymond la consolerait. Ce serait une douceur, une suprême douceur. Elle relirait les lettres de Bertrand, et, si elle pleurait encore, les larmes, au lieu de la brûler, apaiseraient sa souffrance.

Chimères !…



VI

La puissante voiture des Alquier passa sous la Barbcane un peu après minuit. Les vieux logis des Cornières donnaient, appuyés sur les jambes lourdes de leurs arcades Quand Lucien arrêta l’automobile, Geneviève ne perçut aucun bruit que l’égouttement de la fontaine dans la calme nuit d’automne Elle mit pied à terre, chancelante, étourdie du voyage vertigineux. Au premier étage de la maison Capdenat, les fenêtres du corridor s’illuminèrent, projetant leur reflet jusqu’à la façade de la Maison des Consuls. Une tête parut derrière les carreaux et disparut. La lumière s’éteignit. Presque aussitôt, la porte du rez-de-chaussée, dans la galerie faiblement éclairée par les lanternes de la voiture, fut déverrouillée bruyamment. Mélanie sortit, décoiffée, le visage bouffi et les yeux plus rouges qu’à l’ordinaire.

— Eh bien ? dit Geneviève.

La servante ne répondait pas. Lucien dit à son tour :

— Eh bien ?

— Pauvre Monsieur ! soupira Mélanie, et elle se mit à pleurer.

Alquier prit le bras de sa femme et la soutint pendant qu’ils gravissaient l’escalier aux marches glissantes.


— C’est arrivé ce matin, à 8 heures, expliqua Renaude. Il n’a pas souffert. Il était dans le coma. Cependant, il a semblé reconnaître M. le curé Fontembon qui était venu l’administrer. Car il a fait une bonne mort. Grande consolation pour sa famille et pour ses amis. Voulez-vous le voir tout de suite ?

— Non, dit Geneviève qui frissonnait. Pas tout de suite.

Ils étaient dans la salle à manger où l’on avait allumé le poêle. Geneviève aperçut le fauteuil Voltaire et les lunettes de Capdenat sur un journal déplié. La troisième attaque avait frappé le vieillard pendant qu’il lisait la Dépêche. Il était tombé de sa hauteur et Renaude, accourue au fracas de cette chute, Pavait trouvé violacé et râlant.

Le récit qu’elle faisait, de cette voix couverte qu’on prend dans les maisons où il y a un mort, ne dépassait pas l’oreille de Geneviève. La jeune femme regardait fixement lé fauteuil et les lunettes. Elle pensait :

« Papa est mort. Je ne le verrai plus. Il ne s’assiéra plus dans ce fauteuil Il ne cherchera plus ses lunettes qu’il égarait toujours. Il ne me parlera plus. Il est mort. »

Elle le savait. Elle l’avait su par instinct, dès son départ, mais elle ne le croyait pas encore, et elle ne sentait pas son chagrin.

Alquier fut très convenable :

— Je vous plains, mon amie. Soyez courageuse.

Il effleura d’un simulacre de baiser la tempe de sa femme.

— Je vais garer la voiture chez Jordan et je reviens. Mlle Vipreux aura soin de vous.

Les deux femmes restèrent seules. Geneviève ôta son chapeau. Elle passait et repassait ses mains dégantées dans ses cheveux dont les racines lui faisaient mal. Et elle vit que Renaude, elle aussi, considérait le fauteuil vide.

La gouvernante avait perdu le peu d’embonpoint qu’elle avait acquis Tannée précédente. Si blême était la peau fragile de ses joues que les fibrilles de la coupe* rose y dessinaient un réseau presque lilas, comme si le sang s’était décoloré dans ses veines. Un feu de fièvre brûlait ses yeux secs. Elle hochait silencieusement la tête, comme font les gens qui dialoguent avec eux-mêmes, et Geneviève devina que cette femme qui ne pleurait pas souffrait à sa façon mystérieuse.

Déjà, elle avait cousu un crêpe au col de sa robe noue.

— Ma pauvre Renaude… — commença Geneviève, mais fl lui sembla quelle se heurtait à un mur, et elle reprit — je suis plus forte. Voulez-vous me conduire ?… Où l’avez-vous mis !

— Dans la chambre bleue. Il y a une religieuse qui veille avec moi. M. Bausset a été très dévoué. Il s’est occupé de tout. L’enterrement est pour demain midi.


Les meubles noirs, les rideaux bleu foncé et le voile de la religieuse en prière composaient une seule masse ténébreuse, autour d’un point lumineux qui était un cierge à demi consumé. Un halo rougeâtre couronnait la petite flamme tremblante, mais l’on ne voyait, de loin, que la pâleur du drap semé de quelques chrysanthèmes. La tête du cadavre était si pesante qu’elle creusait profondément l’oreiller. D fallut que Geneviève s’approchât tout près, tout près… Une peur physique la saisissait… Elle n’aurait pas voulu voir. Mais elle devait voir. Et elle vit.

« Cela » n’était pas effrayant. « Cela » n’était pas Capdenat. ♦ Cela » était une chose qui ressemblait à Capdenat, sculptée, simplifiée, ennoblie et différente de la substance charnelle, comme le végétal ou le minéral. Une chose qui ne devait pas être touchée et maniée. Une chose défendue par son aspect, son poids, sa rigidité glacée, son immobilité, son silence. Une chose qui ne paraissait pas n’être plus vivante, mais n’avoir jamais vécu. Une chose hors de l’humain, hors du temps, simulacre, apparence, symbole, figure liminaire aux portes de l’éternité.

Du grossier Capdenat, de ce bloc de chair et de sang agité d’épais désirs et de brutales colères, la mort, qui grandit ce qu’elle touche, avait fait « cela ».


— N’est-ce pas qu’il n’est pas changé ? murmura la vieille religieuse.

Elle ajouta ce qu’on dit toujours quand le trépassé est encore sur son lit, qu’on lui doit un banal tribut d’éloges.

— Il était si bon !

Et voyant que Geneviève défaillait :

— Ne vous contraignez pas, ma pauvre dame. Asseyez-vous. Et pleurez tout votre saoul. Ça vous soulagera le cœur. Après, nous dirons une petite prière avec cette bonne Mlle Vipreux qui vous a remplacée auprès de votre papa.

Ces mots firent couler les larmes de Geneviève.

— Je n’étais pas là. Ô mon Dieu ! Je n’étais pas là. N’a-t-il rien dit pour moi ? N’a-t-il pas eu une pensée pour moi ? Il avait l’air de me reprocher mon absence. Ma Sœur, ce serait si affreux qu’il fût parti en me détestant !

— Tss !… Tss !… Qu’est-ce que ces vilaines idées ? Vous offensez le cœur paternel du pauvre défunt. Détester sa fille !… Un père !… Tss !… Tss !… Il est auprès du bon Dieu, qui lui a fait miséricorde, veuillons le croire. Allons, allons, ne sanglotez pas comme ça. Pleurez doucement…


Alquier était revenu. Il fit demander Geneviève dans la salle à manger.

— Vous n’allez pas passer la nuit ? lui dit-il. Pour moi, je vous avoue que je suis éreinté, et il y aura encore cette journée de demain qui sera exténuante. Je vais dormir, et je vous conseille de m’imiter. Mlle Vipreux et la religieuse feront la veillée funèbre, coutume barbare qui m’a toujours révolté. À propos de barbares, je pense à votre frère. L’a-t-on prévenu !

— Comment le prévenir ?

— Par son journal.

Il planta son regard dans les yeux de Geneviève.

— Vous n’êtes plus en relations avec lui ! Il ne vous écrit jamais ?

— Il ne m’a pas écrit depuis qu’il est en Russie.

Mlle Vipreux interrompit la conversation pour demander à M. Alquier s’il avait faim ou soif.

— Je n’ai besoin que de dormir.

— Lucien, vous prendrez l’ancienne chambre de Raymond.

— Très bien. Je la connais. J’y vais tout droit. Faites-moi réveiller à 6 heures.

Mlle Vipreux dit, avec son amertume agressive :

— Monsieur Alquier veut-il voir son beau-père ?

— Mademoiselle, je regrette de vous scandaliser. C’est un principe chez moi : je ne crains pas la mort, mais je crains la vue des morts. Ne m’infligez pas ce triste spectacle. M. Capdenat et moi, nous n’avions que des rapports lointains. Il m’exécrait. Je ne l’exécrais pas, mais j’observais, vis-à-vis de lui, une neutralité correcte. Cela n’empêche pas que je ne sente la douleur de ma femme. À bientôt, Geneviève. À demain, mademoiselle.


— Quel homme ! susurrait la voix de Renaude, parlant à la religieuse dans un coin de la chambre. C’est un impie. Il ne respecte pas les morts. Ça lui portera malheur, vous verrez, Sœur Antonine. Dieu le punira.

— Chut donc. Sa femme pourrait vous entendre.

— Sa femme !

Un haussement d’épaules.

— C’est une chiffe. Est-ce qu’elle n’aurait pas dû protester î… Pas un mot. Ou elle pense comme lui ou elle a peur de lui. Pas plus de nerfs qu’une limace. Son pauvre père…

— Je vous assure qu’elle entend. Vous êtes un peu énervée. Allez vous coucher un moment. Ça fait deux nuits que vous passez.

— Je ne veux pas le quitter, je resterai jusqu’au bout, dit Renaude.

Et, avec un accent que personne n’avait entendu, dans sa bouche, un accent auquel des souvenirs inexprimés donnaient une force tragique :

— Il m’avait humiliée, atrocement, dès le premier soir. Je voulais partir. Je suis restée. Je me suis attachée à lui. Il n’avait que moi. Je n’avais que lui. Et maintenant, qu’est-ce que je vais devenir ?

— Les enfants feront quelque chose pour vous. Et puis, vous avez de quoi vivre. Votre avenir est assuré.

— Est-ce que je pense à ça ? dit Renaude.

Et elle répéta :

— Qu’est-ce que je vais devenir ?


Geneviève n’avait rien entendu de ce colloque. Elle était assise, ombre dans l’ombre, au pied du lit, les yeux fixés sur la chose étendue qui avait été son père. La mèche du cierge charbonnait en se recourbant, et des stalactites blanches coulaient et se figeaient sur la grosse tige de cire. Une odeur de fumée couvrit le parfum terreux des chrysanthèmes. La religieuse vint, avec des ciseaux, couper la mèche qui grésillait. Elle arrangea les fleurs sur le drap et, penchée, épia les signes du travail intérieur qui préparait la dissolution du cadavre. Droite et jaune à présent, la petite flamme cernait d’un trait minutieux le profil paisible de la servante des morts. La main ridée qui avait essuyé tant de fronts agonisants, lavé tant de corps misérables, déplié et roulé tant de linceuls prit un rameau de buis dans un vase, sur la table de chevet, et traça un signe de croix.

— Mon enfant, restez assise. Priez seulement avec nous. Nous allons dire une dizaine de chapelet.

L’expérience de la Sœur Antonine lui avait appris que les oraisons coupent les interminables veillées mortuaires et relâchent les nœuds de l’angoisse par leur monotonie berceuse.

Elle s’agenouilla.

Je vous salue, Marie

La voix se haussait au début du verset, descendait en murmurant comme une eau qui s’épuise et remontait, dans l’élan de l’invocation :

Sainte Marie, Mère de Dieu

Elle déclinait et se perdait au bord du silence :

Maintenant et à l’heure de notre mort


La pensée de Geneviève dérivait sur cette onde et parfois, retenue par un mot qui émergeait du long murmure, stagnait un instant comme une feuille noyée.

Elle s’était plongée dans l’abîme des souvenirs, cherchant une image du mort qui satisfit son besoin de le vénérer. Les images qui surgissaient du passé montraient le tyran domestique, au cou de taureau, aux poings de lutteur, au masque romain abâtardi, aux petits yeux porcins, enflammés par un sang trop riche. Il allait et venait dans la maison, et les portes claquantes, la résonance d’un pas pesant signalaient son passage. Les commis tremblaient dans le bureau. La bonne s’enfermait dans la cuisine et une femme chétive poussait deux enfants effrayés.

« Chut ! Geneviève, Raymond, taisez-vous. Votre père est là. »

Jamais une caresse, jamais une parole tendre, sauf, peut-être dans le très bas âge, dans ces années indécises, limbes de l’enfance, où les petits êtres ne sont que des ébauches d’homme ou de femme. Oui, peut-être, en ce temps-là… La pensée de la fille s’y réfugiait, en ce temps si vague, pour recréer un Capdenat digne d’amour, et elle y rencontrait toujours l’autre image, la femme chétive, qui n’était pas bien intelligente, ni bien énergique, mais qui chérissait, en humble femelle, ses petits.

Le cœur de Geneviève fondait.

« Maman, pourquoi t’ai-je perdue si tôt, pauvre maman ? »

Elle la revoyait sur ce lit obscur, rajeunie dans sa parure funèbre.

« Maman, sais-tu que je suis bien malheureuse, que je n’ai personne à aimer et personne qui m’aime ? »

L’idée de l’amour perdu se mêlait au souvenir de la mère.

« Maman, nous reverrons-nous ? Tu étais une âme sainte et moi… Ah ! je ne peux pas encore me repentir ! Je ne peux pas regretter ma faute. Je ne sens pas que mon péché soit un péché. Alors, cette Renaude a-t-elle raison ? Suis-je perdue devant Dieu ? Je n’ose plus prier tant j’ai peur d’être hypocrite… Ô mon Dieu, me voici devant vous, telle que je suis, sans excuse et sans fard. Me repoussez-vous vraiment parce que ma contrition est si imparfaite et si honteuse ? »

Sainte Marie, Mère de Dieu, disait la voix, sous le voile noir.

Priez pour moi, pauvre pécheresse, répondait mentalement Geneviève.

Maintenant et à l’heure de notre mort

« …Maintenant et à l’heure de ma mort qui est marquée dans l’avenir, qui sonnera peut-être demain, où je serai comme ce pauvre corps, sur un lit, avec un cierge à mon côté, froide, muette, insensible, délivrée de ma douleur et livrée… à quoi, ô mon Dieu ? »

Ainsi soit-il !

Renaude répéta :

Ainsi soit-il !

Mais Geneviève ne fit pas écho. Ses paupières abaissées sur ses yeux ne se levèrent pas. Brusquement, le sommeil l’avait prise.


QUATRIÈME PARTIE


I

Le lendemain de l’enterrement, le juge de paix vint avec le notaire poser les scellés sur les meubles, dans la maison Capdenat. La loi sauvegardait ainsi les droits de l’héritier absent. Il fallut nommer un gardien des scellés ou une gardienne. Le juge proposa Mlle Vipreux, personne de toute confiance, honorablement connue.

Les Alquier approuvèrent ce choix, et Renaude y consentit, « pour rendre service ». Elle dit qu’elle avait compté s’en aller à Figeac dès la fin de la semaine, mais elle était libre et elle acceptait de veiller sur le logis jusqu’à l’inventaire et à la liquidation de la succession.

Le juge fit donc l’inventaire des meubles et des objets qui garnissaient sa chambre. Les scellés posés, il se retira et le notaire prit à part Lucien Alquier.

Le notaire Beausire, installé depuis deux ans à Villefarge, n’était pas un tabellion de comédie. C’était un jeune homme doux, distingué, bien pensant, filleul d’un évêque. On lui attribuait des ambitions politiques et l’on prétendait que ces messieurs du clergé lui destinaient une héritière.

— Monsieur, dit-il à Lucien, je dois vous avertir que votre beau-père m’a remis, en février dernier, une enveloppe cachetée contenant son testament et qu’il a détruit, devant moi, un testament déposé antérieurement à mon étude. Je possède aussi une note de sa main, spécifiant que l’ouverture dudit testament aura lieu le surlendemain de ses obsèques, en présence des héritiers et de Mlle Renaude Vipreux.

— Tiens ! tiens ! Elle a sa part du gâteau.

— J’ignore les dispositions prises par M. Capdenat. Il m’a consulté, une fois, au sujet d’un emprunt qu’il voulait faire, mais il ne m’a pas nommé le prêteur. Ses affaires semblaient l’inquiéter beaucoup. Je crois qu’il jouait à la Bourse.

— Nous le saurons par son banquier.

— L’absence de M. Raymond Capdenat va compliquer les choses et retarder le règlement de la succession.

Me Beausire exposa les exigences du code.

— Vous ferez le nécessaire, dit Alquier. Nous ne sommes pas pressés.

Les formalités terminées, il rejoignit Geneviève et lui raconta son entretien avec Beausire.

— Saviez-vous que votre père eût emprunté de l’argent ?

Elle ne savait rien, sinon que Capdenat se plaignait toujours et se disait presque ruiné. Pourtant, il ne dépensait guère.

— Je présume que Mlle Vipreux est mieux renseignée que vous et qu’elle attend un beau petit legs.

— Mais, Lucien, ne l’a-t-elle pas mérité ? Elle a soigné papa avec une patience et un désintéressement admirables.

— Ma pauvre Geneviève, vous êtes un enfant de cinq ans ! Vous m’attendrissez.

— Tout le monde vous dira…

— Je ne me fie pas au suffrage universel. Votre Vipreux, votre sainte Vipreux !… Je l’étudie depuis deux jours. Et elle s’en aperçoit, et ça l’ennuie ! Votre Vipreux !… J’augure que le testament de votre père nous vaudra un intermède inattendu… Sur quoi, je vais chez le garagiste pour voir s’il a réparé ma voiture, qui a une petite avarie… Je vous laisse à votre chère Vipreux.


Les panonceaux de l’étude Beausire brillent sur la façade sculptée qui jouxte la Maison des Consuls. On est d’abord ébloui par le noir de l’escalier. On 7 respire la même odeur de moisi que dans toutes les bâtisses de la vieille place, avec quelques relents d’encre et de paperasses. Au premier, l’on trouve la salle aux peintures marron, aux casiers de bois noirci, aux lampes coiffée de porcelaine verte. Deux clercs y grossoyent à deux tables jumelles. On ouvre une porte : c’est le cabinet du notaire, mi-vieux, mi-neuf, où Me Beausire a conservé les armoires et les cartonniers de ses prédécesseurs, en y joignant le luxe moderne d’un immense bureau américain et de deux fauteuils gigantesques en cuir et velours havane. Sur la cheminée, un Brutus de bronze assiste depuis quatre-vingts ans à la tragi-comédie des testaments et des contrats. Me Beausire a respecté le Brutus. Par compensation, il a orné la tenture verdâtre de quelques photographies encadrées : la Joconde, l’Angélus, le Rêve. Me Beausire croit aimer les arts, mais il n’admire qu’â coup sûr et avec des garanties.

Il tendit la main à Lucien Alquier et offrit un fauteuil au paquet de lainage et de crêpe qui était Mme Alquier. L’autre paquet noir, subalterne, se contenta d’une chaise. Puis ces dames relevèrent leurs voiles. Me Beausire répéta, brièvement, ce qu’il avait dit à Lucien, et, tout en parlant, il considéra les trois figures de ses clients : Alquier, portant beau dans son embonpoint, avec sa mise de César de la décadence, son large front, ses mains soignées, ses lèvres spirituelles et féroces ; Geneviève, effleurée par le soleil qui accentuait les cernes mauves de ses paupières et dorait sur sa tempe une mèche de cheveux blonds ; Renaude, enfin, placée dans la trajectoire du rayon et pareille à une vieille marionnette écaillée, tachée de rouge aux pommettes. Elle contemplait le vide et elle affectait l’indifférence, mais son regard restait singulièrement attentif, intelligent, scrutateur, « canif luisant » d’une trempe incomparable, et, tandis que Me Beausire, ayant achevé ses explications préliminaires, commençait de rompre les cachets de l’enveloppe qui renfermait le testament de Capdenat, ce regard de Renaude heurta celui de Lucien brillant comme un fleuret démoucheté. Et ce fut la première passe.


Le notaire lut :

Ceci est mon testament :

Je soussigné, Auguste-Pierre-Anthime Capdenat, entrepreneur de maçonnerie, demeurant en ma maison, 3, place des Cornières, à Villefarge (Aveyron), malade de corps, mais sain d’esprit, exprime ici mes dernières volontés :

J’avais acquis, par mon travail, une fortune honorable que je comptais laisser à mes enfants. Les malheurs qui me sont venus de mon fils et les conditions d’existence qui m’ont été imposées par ma fille ont compromis cette fortune. Ayant perdu beaucoup d’argent, mais espérant rétablir mes affaires, j’ai accepté, en prêt amical, de Mademoiselle Renaude Vipreux, ma gouvernante, une somme de cent cinquante mille francs, de quoi je lui ai donné reçu.

En reconnaissance de ses soins et de son dévouement, je lui lègue à ladite Renaude Vipreux, en toute propriété, ma maison des Cornières, tante meublée et garnie, à l’exception des portraits et papiers de famille. C’est une manière de rembourser, en partie, ma dette, si je n’ai pu le faire effectivement et complètement avant mon décès.

Je n’ai rien voulu demander à mes enfants qui m’ont abandonné en se désintéressant de moi. Je ne leur dois rien et suis en paix avec ma conscience.

Fait à Villefarge (Aveyron), 3, place des Cornières, le 20 février 1928.

Anthime Capdenat.


Le notaire ajouta :

— Dans le coffre-fort de M. Capdenat, nous avons trouvé une somme de trois mille cinq cents francs. Il peut y avoir d’autres fonds et des titres en banque. Nous le saurons bientôt.

Un silence de quelques secondes, qui parut très long.

Lucien Alquier parla le premier.

— Puis-je voir ce chef-d’œuvre ?

Le notaire lui tendit le testament. Il le relut, à haute voix, en insistant sur certaines phrases : « Malade de corps, mais sain d’esprit… » Hum ! … « … seins et de son dévouement … » Hum !… « … en règle avec ma conscience… » Hum !…

Il rendit le papier à Me Beausire et fit un petit salut de la tête à Mlle Vipreux qui était absolument immobile.

— J’ai dit « chef-d’œuvre », je le répète. Tous mes compliments à la collaboratrice !

Cette fois, Renaude bougea.

— Monsieur veut-il insinuer que j’ai collaboré au testament de M. Capdenat ?

— Insinuer ? Oh non ! J’affirme, dit Alquier d’une voix douce.

Et comme Geneviève allait parler, il l’arrêta :

— Permettez, chère amie. Vous m’avez fait confiance, n’est-ce pas ? Je vous représente, vous et votre frère. Laissez-moi conduire ceci.

Et toujours sur le même ton de suave politesse :

— Mlle Vipreux voudra bien justifier sa créance et nous expliquer…

Renaude ouvrit son sac à main.

— Maître Beausire, voici les reçus signés de M. Capdenat. Ils sont en règle et mes droits ne peuvent être honnêtement contestés. Quant à m’expliquer… Que voulez-vous dire, monsieur Alquier, et quelles explications vous dois-je ? Je possédais une somme — énorme pour moi — et je désirais la placer en première hypothèque. Maître Beausire, je vous ai consulté au sujet de ce placement.

— Un placement de cinquante mille francs, en effet.

— J’ai préféré offrir la somme entière à M. Capdenat, pour l’obliger, et aussi parce qu’il m’avait assuré qu’il la doublerait bientôt. Il spéculait. Il disait qu’il avait des tuyaux… Avions-nous à le crier sur la place publique ? M. Capdenat m’a demandé le secret, même avec ses enfants, surtout avec ses enfants. Il avait ses raisons…

Les yeux pointèrent vers Geneviève et revinrent heurter le regard de Lucien :

— J’en pourrais dire long… Je vous conseille d’être prudent, monsieur Alquier. Madame est plus sage que vous. Elle se tait.

— Parce que je l’ai priée de se taire.

Un tremblement agitait les mains de Renaude.

— Faut-il croire, dit Geneviève, que papa avait tout perdu, qu’il ne possédait plus rien ? De quoi donc vivait-il ? Des revenus de l’argent emprunté ? C’est invraisemblable.

— C’est pourtant vrai, dit Renaude. Il me disait souvent : « Renaude, en attendant que je me refasse, je n’ai plus rien. Si l’on savait ça !… » Et je répondais : « Monsieur se refera. J’ai confiance. » Ça le touchait au cœur… Il en avait tant, du cœur, le pauvre défunt !… Ah ! ce qu’il a souffert, je suis seule à le Bavoir.

Il y eut un nouveau silence, un répit avant la reprise.

Lucien changea brusquement d’attitude.

— Maître Beausire, vous croyez que les choses ont pu se passer ainsi ?

— Je n’ai pas à sonder les reins et les cœurs. Tout arrive dans les affaires de succession, tout. Et l’on voit des testaments si imprévus ! dit prudemment le notaire.

— Eh bien, je suis prêt à me rendre. Mademoiselle Vipreux excusera mon premier mouvement. Nous rembourserons les dettes prouvées, cela va de soi, car nous sommes d’honnêtes gens. Nous ferons même l’avance de la somme nécessaire pour mon beau-frère absent et nous garderons la maison, n’est ce pas, Geneviève f Le legs étant une manière de remboursement n’aura plus raison d’être…

— Pardon, fit Renaude, je peux tenir à ce legs et préférer…

— Ah ! c’est une autre histoire. Nous aussi, nous tenons à la maison. Nous avons l’esprit de famille. Nous repoussons l’accusation d’ingratitude portée contre nous par un vieillard dont l’esprit travaillé…

— Travaillé par qui, s’il vous plaît î

— Disons par la vieillesse et la maladie… Mais une question comme celle-là ne se résout pas en une heure de conversation, même entre gens de bien et dans un endroit aussi agréable, aussi sympathique que le cabinet de Me Beausire. Nous avons du temps, beaucoup de temps. Il faut attendre le retour de mon beau-frère, noble esprit égaré dans les utopies, ou, à son défaut, un jugement du tribunal. Me Beausire nous a expliqué cela lumineusement. Vous aurez donc tout le loisir, chère mademoiselle Renaude, d’écrire à votre cousin d’Amérique pour…

— Pour ?…

Si le prêt des cent cinquante mille francs était contesté, Raymond pourrait se montrer chicanier… sceptique… Vous devriez peut-être prouver la réalité du prêt, l’origine de la somme qui était bien, n’est-ce pas, en votre possession ?

— Vous le savez : c’est un don de mon cousin.

— Bienfaisant cousin ! B s’appelle… ?

— Il s’appelait Georges Ferrier et il était négociant en peaux à Buenos Aires…

— Il était ?

— Hélas ! il est mort voilà treize mois.

— Bien fâcheux… Enfin, quand il vous a fait cette donation, son notaire a dû garder…

— Quel notaire ?

— Celui qui a passé l’acte.

— Il n’y a pas eu d’acte. Georges m*’a remis la somme de la main à la main.

Me Beausire leva ses blonds sourcils d’un air scandalisé.

— Vous avez eu tort, commença-t-il…

Alquier était lancé. Il paraissait s’amuser beaucoup, et il continua, sans prendre garde qu’il interrompait le notaire :

— Un négociant ! Un homme d’affaires ! Eh bien, et le fisc ?… Vous êtes passible d’une amende, ma pauvre demoiselle… Mais nous serons généreux. Nous ne vous dénoncerons pas… Cent cinquante mille francs dans votre sac à main, quel paquet !… Votre banquier a dû vous dire que vous étiez bien imprudente ?

— Je n’ai pas de banquier. J’ai tout remis à M. Capdenat parce que je n’entends rien aux affaires d’argent, moi ! Et je vous vois venir, monsieur Alquier ! Vous tâchez de me faire dire des choses compromettantes. Alors, je déclare que je ne parlerai plus.

— Qu’en présence de votre avocat… La phrase est classique.

— Que voulez-vous dire encore !

— Que, même convaincu de votre probité, de votre sincérité, je ne pourrai empêcher mon beau-frère de penser qu’il y a des trous dans votre belle construction, des trous dans votre raisonnement, par où la justice glissera un coup d’œil investigateur. Si Raymond — pure hypothèse ! — non content de revendiquer sa part de la succession paternelle, et sa maison natale en particulier, si Raymond conteste la dette, demande une enquête, entame un procès en captation… Cela vaut la peine d’y réfléchir, ma bien chère demoiselle. Votre situation n’est pas si nette que vous le pensez. Vous êtes jeune… J’entends : en affaires… Vous ignorez combien retors, sagaces, tenaces et clairvoyants peuvent être les chicanous et les chats-fourrés… Voyez, Me Beausire sourit malgré lui ! Il les connaît !… À bien y penser, je tremble pour vous. Et voyez encore : Me Beausire ne sourit plus. Il hésite, par bonté d’âme, à vous consterner en vous faisant entrevoir les conséquences épouvantables…

— Vous vous moquez de moi, monsieur ! dit Renaude en se levant… Maître Beausire, me laisserez-vous insulter chez vous ?

— M. Alquier plaisante, dit le notaire. Mais il y a, dans ce qu’il dit, une part de vérité. Tout testament est contestable. Et c’est grand dommage que, pour la donation faite par votre cousin, les formes légales n’aient pas été observées. Pourtant, je suis persuadé qu’avec de la bonne volonté vous arriverez à vous entendre tous, car un procès, cela mène loin, et une transaction…

— Il suffit, maître Beausire, j’en ai assez entendu. Je ne céderai rien de mes droits, rien. Je vous confie le soin de les défendre et je me retire… Quant à vous, madame, qui ne dites rien et qui devriez vous souvenir que votre père a parlé, devant vous, de ses embarras, vous qui vous taisez parce que vous avez peur de votre mari, je vous conseille de me laisser en repos. Je retourne à la maison. Vous pouvez y revenir aussi. Je ne désire pas le scandale. Je veux me conduire correctement… Mais la maison est à moi ! cria-t-elle avec un accent qui fit tressauter Me Beausire.


Elle était déjà dans la salle où les clercs grossoyaient, et elle vociférait encore.

Alquier se tourna vers le notaire ;

— Voilà… Vous avez entendu ?…

Et il déclama, avec une comique emphase :

La maison m’appartient, je le ferai connaître.
Molière. Tartuffe, acte IV.



II


Geneviève se débarrassait de ses crêpes. Lucien, allongé dans le fauteuil à bouquets, se frotta les mains :

— Eh bien, que vous avais-je dit ?… Vôtre Vipreux !… Il faut venir dans la petite province pour trouver de ces figures prodigieuses. Le renard et la vipère en une seule vieille fille. Vraiment, je me console du temps que je perds dans ce trou de Villefarge, parce que j’y vois cette Renaude Vipreux que personne ne sait voir : tartuffe femme ! Un type admirable, et beaucoup plus intéressant pour moi que les Lacoste, les Beausire, les Bausset. Je suis probablement le seul qui la comprenne, le seul à sa taille. Et elle le sent. Et elle me craint. Cette bonne fille-là, je la déchiffre comme un livre à double sens, tandis que ces idiots, autour d’elle, ne voient que le texte vulgaire, en grosses lettres, le texte facile, édifiant… Ah ! quel tempérament elle a dû avoir, cette chaste Renaude ! Quels désirs inassouvis, et terribles ! et les ravages du refoulement ! Et l’orgueil ! Et la haine !… La méchanceté lui tient lieu de sexe. C’est le monstre complet. Car elle vous hait, vous spécialement. Vous ne vous en doutiez pas ? Sainte innocence ! Elle vous hait. Vous êtes jeune. Vous êtes belle. Vous êtes riche. Vous habitez Paris. Elle pense que vous êtes heureuse. Vous êtes tout ce qu’elle aurait voulu être. Vous avez tout ce qu’elle n’a pas. Elle vous hait. C’est bien naturel… Hé, qu’est-ce qui vous prend ?

Geneviève, énervée par la scène de l’après-midi, fondait en larmes.

— C’est affreux de penser qu’une personne à qui l’on n’a fait aucun mal…

— Aucun mal ? Votre présence, votre existence la torturent. Vous n’avez jamais vu ses yeux sur vous ?

— Alors, vous croyez que cette histoire de créances, d’emprunt est une comédie ? Que mon père s’y est prêté pour nous dépouiller ?

— Je le suppose. Cela sent la machination. Une machination, par certains points, maladroite. Si fine qu’elle soit, et même aidée par votre excellent père… — je serais curieux de savoir quelles étaient leurs véritables relations ! — Mlle Vipreux ne connaît pas tous les tours et détours de la loi. Il y a, dans cette affaire, matière à procès. Nous plaiderons. J’irai jusqu’au bout pour crever la poupée et voir ce qu’elle a dans le ventre.

— Le notaire semblait indécis.

— Il est pour la Vipreux, n’en doutez pas. Nous partons et elle reste. Si elle a la fortune et la maison, c’est une cliente assurée.

Geneviève dit naïvement :

— Comment, vous qui êtes ici depuis trois jours, devinez-vous ce que les autres, qui ont Renaude sous les yeux, n’ont pas soupçonné ?

— Parce que j’ai, un peu plus que ces « autres », l’expérience de ce qu’on appelle le mal. Je ne suis pas emmitouflé de préjugés. Les démons qui habitent l’homme et la femme grouillent ici, comme ailleurs, peut-être plus qu’ailleurs, mais chacun est seul à connaître le sien. Pour moi, ce sont de vieux camarades. Je subodore, de loin, leur odeur de soufre… Le monde, Geneviève, ne ressemble guère à l’image qu’on en donne aux enfants pour les encourager à la vertu. Tous les hommes sont capables de tout faire. Il n’y faut que le besoin et l’occasion. Les gens dits vertueux ont peu de besoins et ne rencontrent pas l’occasion. Question de chance !


Cette philosophie pessimiste, qui niait la valeur et l’existence même du bien, glaçait le cœur de Geneviève. Elle avait péché et souffert, mais elle croyait au bien et voulait y croire. L’idée lui vint que Lucien, si fier de sa perspicacité, n’avait pourtant pas découvert ce qui l’eût touché au vif. Elle eut peur qu’il ne lût cette pensée sur son visage et elle baissa la tête.

— Demain, dit-il, je retournerai chez le notaire, et puis si la voiture est prête, et même si elle ne l’est pas, je partirai pour Biarritz. Vous ne craignez pas de rester ici avec Mlle Vipreux ?

— Elle ne va pas m’assassiner !

— Non. Elle se contentera de vous chasser de votre maison. Demeurez donc. Soyez calme. Soyez polie. Que la Vipreux se rassure. En revenant de Biarritz, je vous reprends et nous retournons à Paris, où je commencerai l’enquête sur les rapports de Renaude Vipreux et de feu son cousin. Maintenant, je vous laisse reposer et je vais prendre l’air, car cette maison est sinistre.

Au seuil de la chambre, il s’arrêta. Sa figure néronienne ne riait plus. Elle était soucieuse et dure.

— Geneviève !… Il est important que je sache… Vous n’avez jamais fait de confidences à Mlle Vipreux ?

— Des confidences ?

— Allons, vous m’entendez fort bien… Vous n’avez jamais parlé de… notre ménage… de nos… malentendus… ? Vous ne vous êtes jamais plainte ?

— Jamais.

— Cette fille n’est qu’une espèce de servante — une servante-maîtresse, la pire espèce ! — mais les femmes, entre elles, bavardent avec une stupide volupté.

— Je n’ai jamais parlé de vous, ni en bien, ni en mal.

— Tant mieux pour vous. Je ne vous aurais jamais pardonné certaines indiscrétions, et je vous assure, ma bonne petite amie, que je vous les aurais fait payer cher.

— Je n’en doute pas.

Il baisa la main de Geneviève et s’en alla.

Il revint mécontent. Le garagiste lui demandait encore deux jours parce qu’il n’avait pas d’ouvrier. Lucien décidait de prendre le train. Il calcula :

— Mardi soir à Biarritz, mercredi, les affaires, jeudi, vers midi, retour à Villefarge et départ immédiat pour Paris.


Ni dans la soirée, ni dans la matinée du lendemain, après le départ de Lucien, Geneviève n’aperçut Mlle Vipreux. Elle était dans sa chambre, souffrante.

Le Dr Bausset vint un instant, et Renaude fit dire qu’elle reposait et ne voulait pas être dérangée.

— Puis-je vous demander un service ? dit Geneviève à son vieil ami.

— Je suis à votre disposition.

— Eh bien, puisque vous avez votre voiture, passez rue des Chevaliere-Saint-Jean et prévenez vous-même Maria-la-Bossue que je l’attends après dîner. Mélanie est à bout de forces. Il lui faut une aide.

— Maria ? Je croyais que Mlle Renaude l’avait… ne la voulait plus !

— Et si je la veux, moi ?

Le ton de Geneviève surprit Bausset. Il pensa qu’elle tâchait d’affirmer son autorité dans cette maison qui était sienne, car on ne connaissait pas encore, en ville, l’histoire du testament.


La soirée était pluvieuse et tiède et Geneviève n’avait pas trop froid dans la salle à manger sans feu. Elle attendait Maria, sûre que Maria viendrait. L’albinos était couchée et Renaude n’avait pas quitté sa chambre.

Que la salle à manger était triste et qu’elle était laide ! Les fausses verdures, le buffet Henri II, les moindres choses exsudaient l’ennui qui les avait imprégnés : l’ennui de Berthe Capdenat, l’ennui des enfants prisonniers, l’ennui de la jeune fille solitaire, l’ennui du vieillard impotent. Tous les êtres qui s’étaient assis à cette table avaient bu et mangé l’ennui mêlé à leur breuvage et à leur nourriture. L’ennui avait fané les couleurs. Il avait donné un goût fade à l’air qu’on respirait, une sonorité spéciale aux bruits familiers, une sourde lenteur aux poids de l’horloge, comme si les minutes, dans cette pièce étouffante, s’étaient traînées, avec effort, vers le néant.

Qu’il paraissait lointain, le vieil homme dont les lunettes gisaient sur le marbre de la cheminée ! Six jours plus tôt, il était là, grosse larve grisâtre, dans son fauteuil, et son esprit, enténébré déjà, s’évadait de l’ennui dans la rancune furieuse, cherchant à se survivre, à se prolonger, par la déception qu’il préparait à ses enfants. Il devait en parler avec Renaude et dire :

« Ils verront ce qui les attend. Ce sera drôle. »

Et Renaude, complice ?…

Lucien avait-il raison ? Les honnêtes gens sont-ils des criminels qui s’ignorent parce que le besoin et l’occasion du crime leur ont manqué !

— Maria, ne faites-pas de bruit.

— Ah ! Madame !… Pauvre madame !… Je me languissais de vous.

— Pourquoi n’êtes-vous pas venue me voir ?

— Je suis venue le jour de l’enterrement de Monsieur. Mlle Renaude m’a fait dire, par la petite blondasse, que vous n’aviez pas de temps à perdre pour moi Ça ne m’a pas fait plaisir.

— Je n’ai pas su que vous m’aviez demandée.

— Oui, c’est sa manière à elle… Des coups en dessous.

Cette humble figure amie rassurait Geneviève.

— Maria, vous allez me dire la vérité, sans ménager personne. Que s’est-il passé, dans cette maison, pendant que vous y étiez ? Qu’avez-vous vu que vous n’avez pas raconté à ma cousine Aubette ?

— Il y a, d’abord, que Mlle Renaude a fait des comédies à M. Capdenat pour qu’il se débarrasse des oiseaux… Il ne voulait pas. Elle voulait. Elle lui a fait croire que c’était lui qui voulait. Toujours, elle s’y prenait de cette même façon, en le plaignant, en le flattant, en disant d’abord pareil à lui. Et puis c’était comme si elle lui avait soufflé ses pensées à elle. Il ne s’en apercevait pas. Il devenait son toton. Après les oiseaux, le chat !… Aussi vrai que Dieu nous voit, madame, Sans-Oreilles n’était pas malade. Elle n’a pas dit au vétérinaire : « Soignez-le, » Elle lui a dit : « Tuez-le. » Ça m’a révoltée.

— Mais il y a autre chose, Maria… Ce que vous n’avez pas dit à ma cousine

— Je ne pouvais le dire qu’à vous.

— C’est donc bien grave ?

— Madame, vous vous rappelez le premier jour qu’elle était là ? Vous l’avez envoyée chercher vos clefs. Elle tardait à revenir. Vous m’avez commandé d’y aller. La porte de la chambre n’était que poussée. J’ai vu Mlle Vipreux assise sur votre lit, qui lisait une lettre, une lettre à vous, une lettre bleue. Je suis entrée. Elle a remis la lettre dans le tiroir. Elle m’a regardée en face, avec des yeux… des yeux méchants !… et elle m’a dit : « Quoi ? » comme une personne qu’on dérange. J’ai dit : « Les clefs ! — Les clefs ? qu’elle a dit, vous voyez bien que je les cherche. — Non. Vous ne les cherchez pas. Vous lisez. — Moi, je lisais ? Ah bien, vous êtes hystérique, vous avez des visions. »

— Il fallait m’avertir, Maria.

— Elle aurait dit que je mentais. Elle est si mauvaise ! Si je ne suis pas partie tout de suite, c’est rapport à ce pauvre Sans-Oreilles… Une autre fois — c’était dans les derniers temps que j’étais chez Monsieur — j’ai bien entendu qu’elle lui parlait d’une lettre… d’une lettre de vous, ou à vous… Je n’ai pas compris exactement. Il criait : « Ça n’est jamais arrivé dans ma famille. » Et elle a dit : « On n’avait jamais vu, non plus dans votre famille, quelqu’un comme votre fils. » Il a dit : « Si c’est vrai, elle me le paiera. — Et si je vous donnais des preuves ? s qu’elle a dit. C’est tout ce que j’ai entendu.

— Maria !… Vous auriez dû m’écrire… Il fallait… Oh ! si j’avais su…

— J’avais peur d’elle. Les Sœurs, le curé, le médecin, les voisins, tous, ils étaient tous entichés de cette créature. Elle m’aurait fait passer pour folle. Elle m’aurait fait perdre mes pratiques. Une femme comme celle-là, madame, ça a beaucoup de venin. J’ai eu peur.


III

Cette vibration mélancolique dans la nuit… 1 heure, 1 heure et demie ?… L’horloge de la salle à manger n’en sait rien. Elle est arrêtée et personne n’a songé à la remonter depuis six jours… 1 heure et demie du matin ?… Il y a bien longtemps que Geneviève grelotte dans ce fauteuil. Elle a eu tout juste la force de s’y trainer après le départ de la bossue. Et la terreur lui a tordu la gorge, le cœur, les entrailles.

Ce récit de Maria, quelle lumière sur le passé !

Renaude sait tout : l’amour de Geneviève, le nom de son amant, l’arrangement de leurs rendez-vous, tout ce que contenait la lettre bleue. Quand Geneviève est partie dans la voiture de Bailsset, Renaude a pu la suivre, minute par minute, connaissant le programme de la journée et l’emploi de la nuit. Elle a pu se dire : « Voilà Mme Alquier qui arrive à la gare d’Argentat. Elle est chez sa marraine. Elle repart. Elle rencontre son amant… » et le lendemain. : « Elle raconte à son mari qu’elle a manqué le train. Et il la croit. Les maris sont si bêtes ! »

Avoir eu, dans sa vie la plus secrète, ce témoin, cette ennemie cachée !… Avoir, sous ces yeux impassibles, souffert, tremblé, sangloté, sans soupçonner qu’elle voyait tout, comprenait tout, jugeait tout et n’oubliait rien. Et maintenant, être dans sa main, à sa merci… quelle horreur !

Tout ! Elle sait tout ! Et Capdenat savait tout. Ils ont préparé, ensemble, ce châtiment qui va frapper Geneviève. Quel châtiment ? Sous quelle forme ? Comment le prévoir ?… Abominable angoisse d’attendre…

» J’en mourrai, c’est certain. J’en mourrai. Je ne subirai pas cette honte, et la colère de Lucien… Je n’ai pas la force de souffrir. J’en mourrai. »

La paix. Le sommeil éternel. Cette chose étendue sous le drap… Non, ce n’était pas effrayant…

« Si Bertrand était encore mon Bertrand, à moi, je lui crierais : « Au secours ! » Mais je suis seule…

» Des preuves ?… Voyons, voyons, un peu de calme !… Elle a lu une lettre, mais les autres sont dans le secrétaire, et la clef ne m’a pas quittée…

» Ma maladie !… Elle a pu avoir mes clefs pendant ma maladie ?…

» Mais elle ne connaissait pas le secrétaire… à moins que… Oui, ce soir où le domestique du docteur est venu… elle est montée à la chambre haute… Elle m’a dit : « Oh ! comme Madame est pâle ! … * Elle avait déjà lu la lettre.

» Mon Dieu, que faire, où aller ?… Mon Dieu, sauvez-moi !

» … D’abord, le secrétaire. Prendre les lettres dans le secrétaire, les compter, pour savoir si elle en a volé, et combien, et lesquelles…

» Du sang-froid. Allons ! Tout n’est pas perdu ! Elle s’est peut-être vantée. Elle sait tout, mais elle n’a rien. Pas de preuves. Qu’elle m’accuse, je pourrai lui répondre, moi aussi : « Vous êtes hystérique, et vous avez des visions. »


La maison est une toile obscure où se dissimule l’araignée aux aguets. On ne la voit pas, mais les moindres mouvements qui remuent imperceptiblement la toile l’éveillent et l’avertissent. Il faut passer doucement devant le lieu où elle gîte. Qu’il est long, ce corridor dallé ! Dehors, la pluie jase à petit bruit. Deux coups de cloche ébranlent la nuit. 2 heures.

La lampe éblouissante éclôt dans le puits de l’escalier blanc. On n’a pas mis les scellés sur la porte de la chambre haute. Est-ce un oubli du juge ? A-t-on pensé que cette dépendance du grenier ne contenait que des objets sans valeur ? Geneviève donne la lumière. La chambre a toujours le même aspect, avec la table noire, le mannequin démodé, les fauteuils brisés, les piles croulantes de magazines et l’épervier empaillé sur une étagère de sapin.

Pas de scellés au secrétaire.

Geneviève met la clef dans la serrure, tire l’abattant qui lui échappe soudain. Le vieux meuble craque et gémit. Vite ! La planchette joue dans la rainure… Les lettres ! Tout le paquet, dans la cachette, avec son ruban bleu intact !… Chaque enveloppe porte un numéro, de un à vingt-cinq.

« Toutes !… Elles y sont toutes !… Je suis sauvée. Je vais m’évanouir… »


— Que faites-vous ici ?

Geneviève tressaille et se retourne, serrant le paquet de lettres dans sa main qu’elle ramène vers sa poitrine.

— Et vous ? dit-elle.

Renaude Vipreux est en chemise de nuit et en jupon, sous un châle noir à franges. Ses jambes maigres, sillonnées de veines bleues, sont nues, et nus ses pieds dans des savates de feutre. Ébouriffés par l’oreiller, ses cheveux roux, blancs par places, se hérissent sur sa petite tête, haut dressée, haut dardée, et, dans cet accoutrement, elle serait burlesque si les couteaux luisants de ses yeux et les taches sanglantes de ses pommettes ne lui faisaient un masque terrible. Ce n’est plus la vieille fille, roidie dans sa fausse humilité. Ce n’est plus le chat malade. C’est l’Être que Geneviève a vu, dans son délire, penchant sur sa fièvre un cou de gargouille. C’est le Monstre, roux et rusé comme le renard, et qui siffle, en amassant ses poisons, comme la vipère.

La froide clarté de l’ampoule, le silence, la pluie sur le toit, la ville endormie à l’entour, la chambre aux meubles disloqués, est-ce bien le monde réel ? Les choses ont un air fou et ensorcelé. Et c’est cela même qui sauve Geneviève de l’épouvante. Elle ne s’affole plus. Elle est calme, lucide, insensible, comme en songe.

— Je suis gardienne des scellés, dit Renaude, et responsable devant la loi. On n’a pas le droit de toucher aux meubles.

— Les scellés n’étaient pas sur ce meuble qui m’appartient.

— Descendez immédiatement, madame Alquier.

— Et vous, sortez d’ici.

— Je suis chez moi. J’ai payé la maison. Je l’ai payée d’avance à votre père que vous laissiez crever dans la gêne, le malheureux.

Geneviève se répète, intérieurement :

« J’ai les lettres, toutes les lettres. Elle ne peut rien. Je ne la crains plus, l’horrible femme. »

Et tout haut :

— Je n’ai pas à discuter avec vous. Les juges diront ce qu’il faut penser de votre créance et du testament de mon père.

— Vous prétendez m’accuser ?

— Je ne vous répondrai pas.

— M’accuser ? Et de quoi ?… De quoi ?… Osez le dire,

— Vous serez prise à votre piège.

— Et vous ?

Geneviève ferme tranquillement le secrétaire.

Renaude ricane :

— Allez-vous donner à une honnête femme des leçons de vertu ?

— Laissez-moi passer, maintenant, je veux descendre.

— Ah ! vous avez trouvé ce que vous cherchiez ? Vous êtes contente ?… Eh bien, vous ne descendrez pas. J’ai à vous parler, moi ! Et vous m’écouterez.

— Je ne vous écouterai pas.

Le sang monte aux yeux de Renaude.

— Ah ! prenez garde ! Vous voulez me piétiner, vous et votre mari ?… Il m’a traitée… il m’a traitée…

La fureur la fait balbutier.

— Ce « sépulcre blanchi… Cet homme dont l’âme sent la pourriture… » Vous reconnaissez cette phrase ?… Elle n’est pas de moi.

La lumière qui argente les cheveux en auréole et les joues de Geneviève accuse les reliefs anguleux du masque de l’Ennemie.

— Ah !… Ah !… Vous vous croyez très forte parce que vous avez ces papiers dans les mains. Mais votre pauvre père avait bien prévu que vous me refuseriez mon dû, et il m’a laissé une arme : une lettre de votre amant, qui contient une lettre de vous, une lettre qu’il vous renvoie, sur votre demande, et que vous lui aviez recommandé de brûler, pour que le « sépulcre blanchi » n’en ait jamais connaissance… car on ne sait jamais ce qu’il peut arriver d’une lettre d’amour. Vous aviez oublié ce détail ?… Je précise : la lettre porte un chiffre, répété sur l’enveloppe : treize. Elle débute ainsi : « Geneviève, ma maîtresse adorée… »

Renaude fait une pause, attendant — en vain — le cri de la femme blessée.

Elle reprend :

— Votre pauvre père a lu ça !… Il en pleurait, cet honnête homme ! Et votre mari, pleurerait-il ?… Je crois plutôt qu’il vous tordrait le cou, à vous et à votre amant, M. de l’Espitalet.

Geneviève n’est plus qu’une statue livide.

— Un bon avis : ce sera le dernier. Arrangez-vous pour que votre cher mari renonce à des manœuvres malpropres et qu’il accepte le testament comme il est. Pas dans un mois. Pas dans huit jours. Après-demain. Il a dit au notaire que vous partiriez jeudi. Je veux, entendez-moi bien, je veux que l’affaire soit réglée avant votre départ. Sans ça, M. Alquier recevra la lettre et saura que sa femme est une… une…

Elle cherche un mot, hésite à prononcer celui qui lui vient — délicieusement — aux lèvres, et emploie le terme noble :

— Une adultère.

Son rire suraigu vrille le silence. Il résonne encore dans l’escalier qu’elle descend. Geneviève n’a pas eu même un frisson. Statue livide sous la lampe…



IV

Ce jour-là, ce fut Mlle Vipreux qui sortit de sa chambre et Mme Alquier qui s’enferma dans la sienne. Vers midi, Mélanie lui apporta un billet cacheté qui venait de Maria-la-Bossue.

J’ai oublié de dire à Madame une chose qui a peut-être de l’importance. Mlle Vipreux a fait venir le serrurier Dogasse pour remplacer une clef qu’on avait égarée, qu’elle a dit. Ils sont montés en haut. Je tâcherai, sans en avoir l’air, de faire parler Dogasse et qu’il me dise de quel meuble la clef était perdue. J’espère que Madame ne se tourmentera pas trop de toutes ces affaires et que ça n’aura pas d’inconvénients pour elle. En tout cas, il vaut mieux être averti et prendre ses précautions.

Votre servante dévouée.

Maria.

Le feu flambait dans la cheminée de Geneviève. C’était le passé qui mourait en un éparpillement de papiers noircis. Toutes les lettres de Bertrand, et cette enveloppe vide qui portait le chiffre treize.

À 3 heures Mélanie frappa à la porte.

— Madame, c’est le garçon du garage. Il dit que la voiture est réparée.

— Bien.

— Madame n’a besoin de rien ?

— De rien.

En bas, Renaude mettait tout en ordre.

— Mélanie, la blanchisseuse a-t-elle rapporté les draps !

— Oui, mademoiselle.

— Venez m’aider à les plier

— Où va-t-on les ranger ! On ne peut pas ouvrir les armoires.

— Sur des chaises, dans la chambre bleue.

— Mademoiselle, je n’aime pas entrer dans la chambre où il y a eu un mort.

— Dans les vieilles maisons, Mélanie, il y a eu un mort dans toutes les chambres.

— Voyez, mademoiselle, la belle paire en toile fine est dépareillée.

— Hélas ! le pauvre Monsieur a emporté l’un des deux draps comme linceul. Et l’autre… Mettez-le sur le dessus de la pile, l’autre drap.

Renaude remonta chez elle, et elle achevait de coudre une robe de deuil quand elle vit entrer Geneviève.

— Madame daigne venir à moi ? Donc, la nuit porte conseil. Et puis-je savoir ce que Madame a décidé ?

Geneviève s’assit, parla très doucement :

— Mademoiselle Vipreux… Renaude…

— Madame ?

— Pourquoi me haïssez-vous ?

La main qui tirait l’aiguille s’immobilisa sur le drap.

— Moi, je vous hais ? Vous vous trompez complètement, madame. Je ne vous hais pas. Pourquoi vous haïrais-je ? Je suis chrétienne.

— Si vous êtes chrétienne…

— Je dois tenir le serment que j’ai fait à un mort d’accomplir sa volonté.

— Mon père a-t-il voulu mon désespoir ? Je ne peux pas le croire. Il était âgé, malade et sur la fin, pas tout à fait responsable. Et même s’il a été injuste au point de préparer cette catastrophe qui me menace, vous, Renaude, quelle raison aviez-vous de m’espionner, de voler mes lettres ? La clef du secrétaire, cette clef que vous avez commandée à Dogasse, elle est ici, n’est-ce pas, chez vous ? Vous voyez, je suis renseignée. Tout s’éclaire, sauf le mystère de vos sentiments, de votre haine imméritée, inexplicable…

— Je ne comprends pas. Moi, voler des lettres ! C’est votre pauvre père qui a eu besoin du secrétaire et qui a fait chercher Dogasse… Comment il a trouvé les lettres, pourquoi il a pris celle qu’il m’a léguée — car il me l’a léguée ! — je n’en sais rien. Monsieur ne me disait pas tout. Il gardait très longtemps ses idées et ses peines par devers lui.

L’impudence sereine de ce mensonge fit sourire Geneviève — de quel sourire martyrisé !

Renaude piquait minutieusement les points d’un ourlet.

— Quant à vous haïr… Ne confondez pas la juste réprobation d’une honnête femme, qui a le dégoût du vice, avec une inimitié personnelle. Je ne suis qu’un instrument dans des mains plus fortes que les mains humaines.

— Si je vous achetais cette lettre ?

— Pour qui me prenez-vous, madame ? Cette lettre n’est pas à vendre. Je la remettrai, à vous, si vous renoncez à me poursuivre comme une criminelle, à votre mari, s’il persiste dans ses mauvaises intentions. Il a insinué je ne sais quoi d’insultant pour mon honneur. Il saura pourquoi M. Capdenat m’a préférée à vous lorsqu’il a eu besoin de l’aide d’une amie… car il me regardait comme une amie, et il avait raison de compter sur mon dévouement.

— Quand mon mari a pris une résolution, il va jusqu’au bout.

— Et moi de même.

— Je suis sans pouvoir sur lui.

— Je le regrette pour vous.

— Et même s’il renonçait à l’enquête qu’il fera, et qui vous inquiète… car elle vous inquiète, Renaude !… il faudrait encore obtenir le consentement de mon frère.

— Vous l’obtiendrez, je n’en doute pas.

— C’est votre dernier mot ?

— Oui, madame. Je n’agis pas de mon propre mouvement, quoi que vous pensiez. Je sers a-veu-glé-ment la volonté sacrée de mon maître. Et j’ajoute que ce n’est pas honnête, quand on est riche comme vous, de discuter une dette et de prétendre dépouiller une pauvre fille qui s’est fiée à l’honneur de votre père… Ah ! l’on m’attaque !… Eh bien, je me défendrai.

Geneviève se leva.

— Soit ! Que retombe sur vous…

Elle n’acheva pas la parole de malédiction. La vie semblait s’être retirée de son visage et elle sortit, sans bruit, comme elle était entrée.


Le patron du garage qui était sur sa porte ne remarqua pas Geneviève avant qu’elle ne fût devant lui, ombre noire dans la rue mal éclairée.

— Jordan, il paraît que la voiture est prête ?

— Ah ! c’est madame Alquier ? Excusez ?… Je ne vous remettais pas. Oui, madame, toute prête. Monsieur sera satisfait.

— Faites le plein d’essence. J’ai besoin de la voiture.

— Ce soir ?

— Immédiatement.

— Mais, madame, je n’ai pas de chauffeur à votre disposition, comme ça. Si j’avais été prévenu…

— Je sais conduire et je veux partir.

— Il fait nuit.

— Ne perdez pas de temps. Je suis pressée. Je vais à Puy-le-Maure.

— Dans la Corrèze ?

— Oui. Je connais la route.

Le garagiste était perplexe. Il regrettait d’avoir dit que la voiture était préparée, et il remarquait que Mme Alqiuer, très calme, était blanche jusqu’aux lèvres. Elle n’avait pas son chapeau de deuil. Une écharpe noire, roulée en turban serré, cachait ses cheveux.

— Madame a des bagages ?

— Ce petit sac.

— C’est qu’il fera froid.

— J’ai un manteau fourré. Dépêchez-vous, Jordan.

— Alors, M. Alquier ne vient pas ?

— Dépêchez-vous donc ! répéta Geneviève, que ces questions irritaient.

Jordan n’osa plus discuter. Il sortit la voiture dont la masse allongée parut barrer la rue déserte.

C’était une automobile de tourisme, grise comme un torpilleur, très basse, longue de capot, avec des roues pareilles à des boucliers et des nickels étincelants. Deux sièges seulement sous une capote de toile blanche. Le coffre se recourbait en dos de scarabée. Mais cette voiture n’évoquait pas l’idée d’un insecte géant, papillon ou phalène. Elle avait la puissance, la souplesse, la précision d’une machine de guerre. Le garagiste l’admira.

— Ça, madame, ce n’est pas un joujou. C’est de la belle voiture. Et qu’est-ce que ça peut coûter ? Dans les quatre-vingt mille !

La capote était baissée. Geneviève ne la fit pas relever. Elle ne craignait pas le vent, et elle verrait mieux sa route.

Sans effort, presque sans bruit, la machine formidable s’anima au geste d’une petite main.

Elle dévala par le bas de la rue de la République, traversa le pont, enfila la rue ouvrière du quartier neuf et stoppa devant la gare, le temps que Geneviève jetât une lettre à la boîte.

Puis elle repassa la rivière, en aval de Villefarge, où il y a un vieux pont de pierre, et commença le même voyage que Geneviève avait fait, avec le Dr Bausset, un matin bleu comme le bonheur. Elle gravit la rampe du plateau, d’où l’on voit le clocher de Saint-Martial diminuer et disparaître dans la vallée. Quelques feux piquaient l’obscure profondeur. C’était Villefarge, les Cornières, la maison où l’Ennemie attendait le jour, c’était le passé de Geneviève qui s’enfonçait derrière elle, au puits de la nuit. Chaque rotation des roues, quadrige d’astres métalliques, accrochant des reflets errants, délivrait la fugitive, l’allégeait, la soulevait. Le front pressé d’un bandeau noir, les mains au volant, les pieds aux pédales, l’œil fixe et dilaté, les lèvres jointes, fendant l’air humide qui se divisait en un double courant mystérieusement musical, elle allait, confondue avec la machine, sans regrets, sans crainte, sans désirs, sans chagrin, sans pensée, pareille à quelque grand oiseau migrateur et solitaire, qu’une étrange aurore annonçait à l’horizon.

Dans les gorges bouillonnantes d’eaux furieuses, par les routes en lacet qui descendent vers les torrents, par les chemins labourés d’ornières, hérissés de cailloux, glacés de boue glissante, la voiture fila, épouvantant les cyclistes qui roulaient sans lanternes et les charretiers somnolents. La vie crépusculaire des villages se retirait des rues. Portes closes, les gens soupaient. On les voyait par les fenêtres, assis autour des tables. Des chiens s’élançaient en aboyant. La voiture passait. À peine l’avait-on entendue. Sur la route, d’autres voitures la croisaient, qui recevaient à la fois sa clameur, son éclair, le foudroiement de son passage. Étincelant et sombre, le météore avait fui.

Les routes s’embranchèrent aux routes. Les villages, plus espacés, s’endormirent. Les cyclistes, les charretiers disparurent des chemins. Une pluie fine détrempa le sol. Les rayons des phares devinrent deux tremblantes antennes vaporeuses, tâtant une muraille d’ouate grise. La route s’éleva. La voiture aborda le haut plateau pierreux, sans arbres, le causse nu, sous un océan de nuages où naviguait la blême étrave d’un quartier de lune. Il ne pleuvait plus. La route était si mauvaise que Geneviève diminua sa vitesse.

Où était-elle ? Loin de Villefarge. Elle se conduisait d’après les indications des poteaux parce qu’elle avait oublié, sur la table de sa chambre, la carte qu’elle avait étudiée. Dans sa mémoire, se déroulait le dessin du voyage : les lignes vertes et rouges montant vers le nord, les taches glauques des bois, la blancheur des espaces désertiques, les lacis bleus des rivières, le trait noir des voies ferrées. Cinq ou six fois, elle avait fait ce trajet de Villefarge à Puy-le-Maure. Elle pouvait le faire encore, même sans carte et sans guide, et arriver chez sa marraine avant minuit.

Elle arrivait. Il fallait qu’elle arrivât. On ne discute pas l’impulsion qui commande à la raison, à la volonté, aux nerfs. On subit, on agit, comme un être dominé, dans l’hypnose. On ne craint plus rien. On ne doute plus de rien. On ne regarde plus en arrière. On va. Le sort est jeté.

Quel soulagement d’obéir ainsi quand on a vécu l’agonie où l’âme vacille et perd pied et doit choisir, sous les tenailles de l’angoisse, de vivre ou de mourir !

Mourir, c’est si facile. Pourquoi Geneviève avait-elle choisi de vivre ? Vivre, c’était l’humiliation, pire que le danger, c’était la lutte contre Lucien qui aurait le droit pour lui et saurait, avec quels raffinements ! déshonorer Geneviève. Elle acceptait cette honte. Pourquoi ?

La mort ne l’effrayait pas. La mort l’attirait, l’Ange noir qui, toute une nuit et tout un jour, lui avait chuchoté à l’oreille la promesse du repos. Couchée sur son lit, le visage enfoui dans l’oreiller, elle avait écouté le Tentateur. Mourir ? Oui, ce serait facile, si facile ! Mais Quelqu’un, soudain, avait parlé à son âme et dans son âme. Quelqu’un qui avait dit :

« Non. »

Et l’Ange noir avait fui. La paix était venue avec le soir.

Vivre, soit, mais partir. Ne plus respirer dans la maison où respirait l’Ennemie. Ne pas assister à la dénonciation, après un hideux marchandage. Partir ! Tout confesser à Mme de l’Espitalet et lui demander asile pour quelques jours où quelques semaines, jusqu’à ce que la lettre adressée aux Chabaraud fût parvenue à Raymond et que Raymond fût venu au secours de sa sœur.

Après ?… Que c’était loin et confus, l’ « après » !


La voiture avait repris son élan souverain, cette projection de bolide, allant à son but, dans la solitude du causse. Le plateau n’était qu’une mer de ténèbres, et, au-dessus, déferlait l’immense courant des nuages poussés par le vent d’ouest. La lune, émergée, submergée, courait en sens contraire.

Les phares éclairaient une route pierreuse, bordée de terrains pierreux, les taches noires des ajoncs, les pyramides des genévriers. De loin en loin, une masure.

Un poteau surgit à un carrefour. Geneviève lut Gramat, mais ne distingua pas l’indication des distances kilométriques. Le vent tombait. Les nuages écartèrent régulièrement leurs bandes houleuses et, derrière, la lune pâlissait le ciel.

Une maison parut, la première d’un village. Geneviève ralentit, cherchant la plaque indicatrice qu’elle ne voyait pas. Soudain, elle aperçut une forme devant le capot, l’esquiva d’une embardée, crut entendre un cri et s’arrêta.

Elle était sur une petite place entourée d’arcades, devant une église.

Saint-Mars-de-la-Lande,

Ce cri ? Elle descendit et regarda autour d’elle s’il n’y avait pas là, homme ou bête, une créature blessée. Mais à cette heure, dans ce village mort, qui pouvait rôder parmi les ruines ? Elle ne vit rien.

Depuis qu’elle avait passé par là avec Bausset, les arcades avaient fléchi en maints endroits, et les façades se lézardaient. L’ondulation des schistes, sur les toits, disait la fatigue des charpentes. Les volets disloqués pendaient. Les vitres, par leurs cassures, laissaient entrer la nuit, la pluie, le vont, les bêtes de l’ombre. Les orties foisonnaient plus dru au pied des murs, jusqu’entre les dalles fendues des seuils, et, dans les ruelles, des maisons éboulées formaient barricade. Qu’étaient devenus les habitants ? Y avait-il encore des habitants dans ce village ? Le vieux Lacrouzille, où était-il ? Et sa femme qui voulait être enterrée à Saint-Mars-de-la-Lande, reposait-elle au cimetière ?

Les derniers habitants du village abandonné, n’était-ce pas la Vierge romane assise dans la voussure du porche avec l’Enfant mutilé qu’elle présentait aux fidèles disparus ? Elle croulerait aussi, la Vierge mère, comme l’église, comme le village, ou bien un archéologue l’emporterait et la mettrait dans un musée où personne ne la prierait plus, où elle ne consolerait plus personne.

Ce village !… Le silence de ce village…

Une horreur sacrée pénétra Geneviève. Elle fit un geste, et la grande voiture démarra. Les phares palpitèrent Leur lumière baissa puis se raviva. Le même cri qui avait surpris Geneviève lui parvint encore, et, comme l’automobile franchissait la place, le rayon, effleurant une arcade, toucha un tas de chiffons gris la fileuse centenaire assise au seuil d’une porte entr’ouverte.

…La voiture est déjà loin, mais la main de Geneviève tremble sur le volant Il lui semble que cette force qui la possédait au départ commence à se retirer d’elle. L’arrêt dans le village a marqué le point extrême de sa tension nerveuse. Épuisée par l’insomnie, à peine nourrie, depuis le matin, d’un peu de thé, va-t-elle tenir jusqu’à Puy-le-Maure ?

Elle accélère la vitesse. C’est encore la solitude du causse, encore le vaste ciel aux noirs moutonnements, encore la course voilée de la lune.

Un village… Elle y entre lentement.

Saint-Mars-de-la-Lande !

Geneviève a donc perdu sa route ? Elle n’a fait que tourner en rond, et la voici revenue au village mort. Elle s’arrête. Quelque chose l’arrête. Une force étrangère opposée à cette force interne qui faiblit. Une force anonyme, une force méchante, émise, comme une onde, par une lointaine volonté hostile. Ces frissons qui transportent les voix et les images à travers les airs, ne peuvent-ils transporter l’amour ou la haine !… Renaude Vipreux pense à Geneviève, là-bas, et sa pensée crée peut être cette force ennemie qui grandit autour de la fugitive…

« Allons, je perds la tête… Je suis si fatiguée… si fatiguée !… »

Encore le cri léger. La vieille Parque est là, sous l’arcade. Si vieille, si vieille, elle n’a plus de sommeil et, quand elle entend une automobile, elle sort, fascinée, pour avoir des sous. Elle bouge. Va-t-elle s’approcher ? Ses yeux éteints distinguent-ils la voiture et la femme au bandeau noir ? Elle se soulève, avance, tâtonne. Cette fois, c’est Geneviève qui a crié… Entre ces maisons mortes, entre ces arcades qui ressemblent aux Cornières, elle a cru voir Renaude Vipreux !

L’automobile bondit dans la rue bordée de ruines, et la nuit s’ouvre au double soc de ses rayons. L’étendue. La solitude, le carrefour. Geneviève tout droit file sur la route semée de pierres. Tout droit. Longtemps. Elle se sent très lasse et, dans sa tête malade, les images défilent, les idées se heurtent, ses artères battent à ses tempes et à ses poignets. Ses doigts se crispent sur le volant. Elle va. Le ciel noircit. Plus de lune. Elle va. La pluie tombe. Elle passe à travers la pluie. L’air chante à ses oreilles, ou bien est-ce que ses oreilles bourdonnent ? Elle va. Et voici que la lumière des phares recommence à palpiter… Allons, du courage !… Gagnons des kilomètres et des minutes… Le plateau s’abaisse. Des bois. Des cultures. Les limites du désert. Et plus bas, une rivière.

Comme elle brillait, sous la lune de mai, la Luzège corrézienne !

La route descend vers une de ces failles qui coupent le plateau. On ne les voit pas avant d’être au bord. La terre se dérobe et l’on s’engouffre sur une pente. Attention, disent les poteaux, et ils montrent des signes annonciateurs du danger. Mais la bonne machine obéit aux moindres mouvements de la main qui la conduit. Des châtaigniers. Des rochers. En bas, des vapeurs confuses et le fracas des eaux parmi les pierres.

La voiture s’engage sur la pente et, tout à coup, c’est la nuit totale : les phares éteints.

Mais l’élan est donné, le moteur bat, les roues tournent, la machine fonce… Immobile, les yeux pleins de ce noir absolu où elle entre pour l’éternité, Geneviève accepte… Cela dure… Un instant ou un siècle ?… Elle n’a pas le temps d’avoir peur Elle a le temps de dire :

« Maintenant, et à l’heure de notre mort… »

L’heure est venue…


(À suivre.)

LES LIVRES NOUVEAUX


Études littéraires.

Nous devions déjà à M. Maurice Levaillant une remarquable anthologie critique de l’Œuvre de Lamartine. M. Levaillant ne pouvait pas ne pas nous donner un autre livre, consacré, celui-ci, à l’Œuvre de Victor Hugo. Cet ouvrage, qui témoigne d’une grande vigilance documentaire et d’une science parfaite des lettres et de la Société française au dernier siècle, vient de paraître (Delgrave, édit). Il sera bien accueilli.

L’auteur s’est proposé, dans ce volume de près de 700 pages, de présenter l’œuvre et la vie de Victor Hugo sous la forme d’un tableau général où seraient ménagés avec soin l’éclairage et la perspective : « Pour comprendre la vie et l’œuvre, il faut tenir compte des influences et du temps. Victor Hugo a accompagné le dix-neuvième siècle dans sa marche, qu’il appelait une ascension. Son art s’est développé, enrichi, transformé avec ce siècle. Pour dépasser ses contemporains, il s’est d’abord appuyé sur eux ; il a pris sa part ardente de leurs passions, de leurs conceptions, de leurs illusions. Avec les générosités et les faiblesses de son temps, avec ses propres faiblesses même, il a su faire de la grandeur. Il l’a indiqué en 1856 ; c’est parce qu’il a souffert comme un homme qu’il a fait entrer dans son âme l’âme de tous les hommes. Il est ainsi devenu successivement l’Olympio de 1840, le Titan de l’exil, le Mage des Contemplations. »

À l’étude et à la citation des œuvres de Victor Hugo, M. Maurice Levaillant a donné un ordre logiquement et strictement chronologique. Pour faire connaître Victor Hugo, l’auteur de l’ouvrage s’est adressé aux œuvres significatives qui, de 1820 à 1885, marquent les étapes de sa grandeur, de son action parmi ses contemporains, de sa renommée par le monde. Les extraits publiés ont été choisis en vue d’une explication à la fois scolaire et littéraire, à laquelle les introductions, les notes qui accompagnent chaque morceau fournissent une information abondante.

L’ouvrage de M. Maurice Levaillant ne ressemble en rien à ces compilations hâtives dont on prétend faire des livres de vulgarisation. Il s’agit d’un travail de longue haleine, suivi passionnément avec le secours de manuscrits originaux et de nombreux papiers inédits. La précision et la clarté des notices rendent très agréable cette suite liée de leçons. Et nous souhaiterions que, sur chacun de nos grands classiques, nous soit donné un ouvrage aussi intelligent que cette substantielle et parfaite étude de M. Maurice Levaillant sur Victor Hugo.

George Eliot, comme Walter Scott et comme Dickens, est l’un de ces écrivains anglais que l’on ne peut pas ne pas connaître. Mme Émilie Romieu et M. Georges Romieu à qui nous devons déjà une Vie des sœurs Bronte nous donnent, chez le même éditeur (N R. F ), une Vie de George Eliot. Cette grande romancière britannique n’est pas seulement la plus parfaite incarnation du réalisme victorien, elle est aussi femme dans tout ce qu’implique ce mot de grandeurs, d’abnégations et de faiblesses. Sa vie est le déroulement d’un drame sans merci, né de l’incessant conflit entre son esprit et son cœur, sa conscience et l’impérieux besoin « d’être deux ». La tendresse clairvoyante et souriante des auteurs donne, en ce livre, une vie sensible au document.

Les grammairiens de l’antiquité se sont chargés de « romancer » la biographie d’Euripide en l’imageant d’anecdotes malveillantes. Mme Marie Delcourt a cherché les réalités de la Vie d’Euripide (N. R. F.) dans l’histoire de son esprit telle que ses œuvres la laissent entrevoir ; encore cette vie ne prend-elle sa signification complète que projetée sur le déclin du cinquième siècle athénien. Dans cette admirable époque, les hommes cherchent à se connaître et à connaître la nature. Ils y apportent de la hardiesse et des terreurs superstitieuses qui alternent comme un flux et un reflux. Euripide les attire et les scandalise. À la fin de la lutte qui doit détruire la grandeur d’Athènes, la psychose de guerre frappe le rationalisme naissant. Euripide, comme au temps de sa jeunesse, est tenu pour impie et Socrate va être mis à mort. À soixante-dix ans passés, Euripide s’en va en Macédoine, non pas, comme on l’a dit, qu’il crût perdue la cause athénienne, mais parce qu’il pensait servir encore Athènes en allant porter un message de poésie et d’intelligence grecques à la cour d’un roi barbare. Du lointain voyage, il ne revint pas, mais renvoya dans Athènes deux filles immortelles, la tragédie d’Iphigénie et celle des Bacchantes. Après sa mort, le poète qui avait tant scandalisé les Athéniens devint leur dramaturge favori. Ses tragédies, vingt fois reprises, agirent sur le théâtre latin, sur la Renaissance européenne, sur le classicisme français. La vie et l’œuvre d’Euripide sont situés en de parallèles clartés dans le livre de Mme Marie Delcourt que présente un avant-propos de M. Jean Schlumberger.

Poètes et Poèmes.

L’année qui vient de s’éteindre et qui fut celle du centenaire du Romantisme a été féconde en poèmes, si féconde que la présentation même sommaire de ces ouvrages a dû souffrir d’inévitables retards. Nous avons déjà signalé un bon nombre des quelques centaines de volumes reçus au cours de ces derniers mois. N’omettons point de joindre à cette gerbe lyrique : les Rythmes épars, de Jean-Marie Mestrallet (Messein, édit.), qui représentent l’ultime chant du poète mort peu de temps après cette publication et dont le nom reste attaché à une œuvre haute et claire de tradition classique ; Notre monde, de M. Daniel de Venancourt (Marcel Seheur, édit.), qu’une large pitié humaine inspire et soulève : les Grains du collier, de M. Emile Lutz, peintre très artiste des âmes exotiques en leurs décors ; le Souffleur de bulles, de M. Alfred Mortier (Messein, édit ) qui obéit aux suggestions des rythmes musicaux sans toutefois leur sacrifier l’indépendance de sa pensée ; les Heures calmes, de M. Charles Mathiot (Lemerre, édit.), recueil d’inspirations très diverses où alternent les poèmes descriptifs et les effusions lyriques. « La poésie de Charles Mathiot, nous dit M. Raymond Poincaré dans l’amicale préface qu’il a écrite pour ce livre, ne se contente pas de jouer avec les couleurs, les ombres et les lumières. Elle s’exerce avec autant de plaisir aux rythmes et aux cadences. » La Source claire, de M. Louis-M. Poullain (Lemerre, édit.), lauréat du prix Sully-Prudhomme 1930, est une œuvre de traditions parnassiennes, malgré quelques images symbolistes qui réveillent la tonalité de l’ensemble. Un groupe de poètes s’érigent en main teneurs de l’amour du terroir : M. Guy de Montgailhard, Sur le sol natal, (Caillé, édit.), exalte le soleil, les vignes et les cigales du Midi ; M. Henri de La Guichardière, barde et druide breton, nous exprime dans les Heures d’un Occidental (édit. Spes) ses ferveurs pour la terre d’Armor, tandis que M. Pierre Nocquet imprègne son Printemps normand (édit des Gémeaux) de la fraîcheur lumineuse des pommiers en fleurs et que M. Pierre Bellean, dans Lumière de Loirs (Nevers), brosse à larges coups de pinceau des fresques évocatrices de la vie du fleuve royal.

On s’attardera volontiers sur les Chants de l’aurore, de M. André Joussain (Messein, édit.) ; sur le Livre des passe-temps (Émile-Paul, édit.), de M. Léon Vérane ; sur le Secret des heures mortes (édit, du Divan), de M. Jean Pourtal de Ladevèze. Des notes intéressantes nous sont offertes encore par la Chèvre à la haie, de M. Georges Ville (Aubanel, à Avignon), chansons et poèmes vibrants de résonances latines et par les Myrtilles, de M. Robert Clémencin (Messein, édit), qui, lui aussi, sait se souvenir de Virgile et de Dante. Vous accueillerez également, et avec une sympathique émotion, le premier et unique recueil d’un poète-soldat mort glorieusement pour son pays en 1915, Albert Abbo, dont les œuvres éparses viennent d’être recueillies et publiées sous le titre, V Urne du cœur (Messein, édit ), avec une préface de son confrère au barreau des Alpes-Maritimes, M. Léon Reynaud. Enfin nous signalerons encore — cette fois parmi les œuvres de début — Paysages et paysans (Messein, édit.), de M. Jean-Joseph Vilaire qui transporte la poésie agreste dans les terres tropicales ; Poèmes et poésies, de M. Jean Bouchard, et Premiers chants de ma Muse, de M. Henry Mavit, l’un et l’autre recueils préfacés par M. Raoul Follereau. Parmi les éditions de la « Caravelle », notons : Is Petit-fils de Barbe-Bleue, de M. Lucien Février, roman en vers inspiré par sept muses différentes ; la Chanson du veilleur de nuit, par M. Jean Bucheli ; Ma Raïta, par M. Victor Lévy ; les Cyprès embrasés, par M. Arsène Yergath, tous deux présentés par M. Octave Charpentier, et le Val d’amour, de M. Joseph Dulac.


Études d’art.

Au Louvre avec Delacroix, c’est, dans une belle édition enrichie de reproductions des maîtres de la peinture depuis un siècle, un curieux ouvrage de M. Fernand Vallon (Arthaud, édit, Grenoble). Notons que l’auteur, M. Vallon, le préfacier, M. Elie Faure, et M. François De bai, qui aida à la naissance du livre, et enfin l’éditeur lui-même sont tous médecins. De plus, la Société des médecins bibliophiles s’est intéressée à ce tirage de luxe.

Munis de traditions classiques qui les aiguillent vers l’observation aiguë, les médecins deviennent, lorsqu’ils se mêlent d’art, des observateurs et des psychologues de qualité. On peut donc attendre d’eux une grande sincérité de critique ou d’enthousiasme lorsqu’ils reviennent de glaner dans les terres d’Apollon.

M. Élie Faure, qui a jugé Delacroix « la plus forte et la plus grande âme de peintre depuis Rembrandt », rappelle dans sa préface à quel point le grand artiste porta dans la joie, jusque dans l’ivresse, le drame de l’esprit, et il ajoute que la richesse des impressions — même débordantes — de M. Vallon nous montre que l’auteur a bien senti Delacroix. Or, sentir Delacroix, c’est être prêt à reconnaître le trésor merveilleux qui s’entasse au Louvre, car il en est l’aboutissant et la source ; communier avec lui, c’est communier par sa peinture avec la symphonie de Venise, l’angoisse espagnole, le mouvement de Rubens, la volonté de Michel-Ange, l’humanité souveraine imprimée à la matière vivante de Rembrandt, la lumière, la forme et la couleur du Titien jusqu’à ses modernes successeurs.

M. Fernand Vallon imagine en son livre qu’un personnage de sa création — rêveur passionné et ardent — s’entretient avec l’ombre de Delacroix et réalise avec le maître, par un bel après-midi d’été, un splendide voyage dans l’espace et dans le temps. Un siècle de peinture au Louvre s’évoque dans le dialogue où se développent les impressions de l’ombre illustre qui, comme toutes les ombres a le jugement très sûr ». L’entretien s’image de citations du journal du maître. Ces citations confèrent leur autorité au dialogue qui se poursuit devant les toiles évocatrices. Et elles donnent comme une authenticité aux confidences du grand maître disparu sur cent ans d’histoire de l’art.


Le Russell de la jeunesse.

S’il est peu de visions qui saisissent autant le regard, l’imagination et l’âme que le spectacle de la nature, il est aussi bien peu d’enthousiastes et bien peu de passionnés de la nature capables d’exprimer les raisons de leur enchantement et de communiquer au lecteur « la flamme qui les brûle ». Un grand « ascensionniste » pyrénéen du siècle dernier, le comte Henry Russell, eut pourtant cette belle ambition de contribuer un peu par le récit de ses voyages à « allumer ou à entretenir, pour des montagnes qui le méritent à tant de titres, ce feu sacré des ascensions, qui font les corps robustes et souvent même les grands cœurs ». Les Souvenirs d’un montagnard et les Grandes ascension» ont, à n’en pas douter, atteint et dépassé ce but. Ces ouvrages ont, dans le monde fervent du tourisme et du sport, rendu célèbre leur auteur et communiqué à ses lecteurs son amour de la nature « poétique et sauvage » à laquelle il a dû « tant d’heures surnaturelles de contemplation et d’extase ».

M. Paul Mieille a vu, dans l’œuvre de Russell, quelque chose de plus intéressant encore qu’un récit d’aventures et d’excursions pyrénéennes. Il a deviné quelle influence morale pourrait avoir sur les jeunes sportifs de notre temps la vulgarisation de ces pages ardentes et lyriques « tout imprégnées de cette précieuse naïveté, de ce délicieux laisser-aller, de cette joie de vivre, de cette saine gaîté qui sont les attributs de l’enfance heureuse ».

Bref, M. Mieille a regroupé sous ce titre : le Russell de la jeunesse (Lesbordes, édit., Tarbes), une sélection de pages extraites des Souvenirs d’un montagnard (illustrées et précédées d’une introduction et de deux notices biographiques), pages remarquables où Russell a caractérisé, en savant et en géographe autant qu’en artiste du verbe, les Pyrénées et leurs divisions géographiques et orographiques avec leurs climats, leur lumière, leurs lacs et leurs déserts, «tous les charmes et toutes les beautés qui en font un séjour incomparable pour l’artiste, le rêveur, le grimpeur et le simple touriste ami de la nature ». De pittoresques et merveilleux récits d’ascension suivent ces pages de descriptions, d’extases, de rêves et de poésie : « De la Rhune au Vignemale », « les Cirques de Gavarnie et de Troumouse », « au Canigou », « Ascensions dans les Pyrénées espagnoles : du Visaurin au Néthou », et, pour finir : « le Vignemale et ses grottes » — cette retraite lumineuse, cette « retraite aérienne » dont Russell a gravi tous les pics et dans laquelle, « troglodite des neiges », il viendra au soir de sa vie couronner sa carrière de voyageur et de montagnard.

De la première à la dernière page apparaît, dans l’œuvre de Russell, un amour agenouillé de la montagne — en général — image émue et puissante de l’infini et plus particulièrement des Pyrénées dont le comte Russell a tant admiré la grâce féminine et si bien défini l’imposante grandeur.


Le Directeur : René Baschet. — Imp. de L’Illustration, 13, me Saint-Georges, Paris-9e (France). — L’Imprimeur-Gérant : Th. Huck.

N° 513 et ROMAN N° 231

31 JANVIER 1931



LA PETITE ILLUSTRATION


REVUE HEBDOMADAIRE

PUBLIANT

LES PIÈCES NOUVELLES JOUÉES DANS LES THÉÂTRES DE PARIS, DES ROMANS INÉDITS, DES POÈMES, DES CRITIQUES LITTÉRAIRES ET DRAMATIQUES, DES VARIÉTÉS CINÉMATOGRAPHIQUES ET DES ÉTUDES TOURISTIQUES


MARCELLE TINAYRE


L’ENNEMIE INTIME

ROMAN

IV


Illustrations de L. SABATTIER


PARIS

ÉDITIONS DE « L’ILLUSTRATION

13, RUE SAINT-GEORGES, 13


Copyright by Marcelle Tinayre. 1931.

Tous droits de traduction et de reproductions réservés pour tous pays.

Aucun numéro de « La Petite Illustration » ne doit être vendu sam le numéro de « L’Illustration » portant la même date. Abonnement annuel : consulter la couoerture de « L’Illustration ».


LA VIE LITTÉRAIRE


FRANÇAIS MOYEN

Si M. Édouard Herriot n’a pas inventé « le Français moyen », il a du moins vulgarisé, rendu familière, enrichi de sens l’expression qui définit ce compatriote sage et lucide qui n’est tout de même pas le Français de juste milieu, créateur, voilà plus d’un siècle, de la monarchie de Louis-Philippe. Autrement dit, le Français moyen ne saurait être nécessairement qualifié de bourgeois, grand ou petit. Ce n’est plus ici une question de classe, mais une affaire d’intelligence, et nous comprenons parfaitement ce que, par cette désignation en deux mots : « Français moyen », M. Édouard Herriot a voulu dire.

Ce grand universitaire, qui fait simultanément de la politique et des livres, a le secret des expressions qui saisissent l’esprit en lui offrant une image. Il y a quelques années, au cours d’un débat sur les questions religieuses mêlées par les uns, opposées par les autres au dogme républicain, M. Herriot ne dissimula point sa déférence attendrie pour a les Soutanes vertes », entendez : pour les humbles prêtres qui, dans la plus grande misère matérielle, le dénuement du Christ, poursuivent avec tant d’abnégation leur mission chrétienne. L’expression est restée. Même elle a été romancée et vous vous rappelez que Mme Isabelle Sandy a publié sous ce titre : les Soutanes vertes, dans L’Illustration, l’un des plus beaux livres de son œuvre. Mais le prêtre en soutane verdie, le pasteur plus démuni que le plus pauvre des pauvres de son troupeau, le saint de village dont l’apostolat atteint parfois au sublime, ne saurait être considéré comme un prêtre de juste mesure. Nous ne le voyons point participer du prudent équilibre qu’entend mettre dans sa vie, ses attitudes et ses goûts ce Français moyen, lequel, évidemment, ne prétend point au sublime.

Si, d’ailleurs, le sublime était à la portée de chacun, il cesserait d’être sublime. Si les saints et les génies réalisent le dynamisme spirituel et l’ornement intellectuel des sociétés humaines, il ne faut point, évidemment, que des génies et que des saints dans une vie sociale. Ces êtres d’exception relèvent la balance où pèsent par ailleurs le parasitisme des crétins et la malfaisance des coquins. Mais, pour que l’équilibre se rétablisse sans trop de convulsions ni de chaos, il faut l’axe solide que représente la moyenne morale ou mentale des êtres. Et cela prend le caractère d’une vérité aussi bien sociale que politique, aussi forte dans le domaine des lettres que dans celui des arts.

Sur le terrain social, les conceptions « moyennes » détiennent contre les mirages, les nonchalances ou les égoïsmes l’œuvre des réalisations pratiques et solides. Elles font les évolutions progressives et non point les révolutions qui toujours sont suivies de régressions inévitables ou d’une mise au point nécessaire. Dans le domaine politique, le Français moyen, évadé de la « tyrannie » et menacé de l’anarchie, a créé ce compromis, en somme raisonnable parce qu’accessible à la raison de tous, qui se nomme le régime parlementaire. Que cette « moyenne » mise en œuvre s’avère trop souvent une médiocrité, cela, sans doute, c’est la faute des hommes qui gâtent toujours, par leurs insuffisances ou leurs exigences, l’application des principes les meilleurs. Car, bien que l’exaltation d’un qualificatif puisse jurer avec la paisible image suscitée par l’expression de M. Herriot, il faut bien reconnaître que les êtres moyens prennent, dans la foule ou dans les groupes, un caractère d’exception et même d’idéal. De cela, vraiment, nous ne saurions douter. Ici comme ailleurs, la généralisation serait une fantaisie verbale. Si l’on entreprenait de créer « l’Association des Français moyens » et qu’il fallût justifier de titres certains pour être admis dans ce parti de l’équilibre et de la mesure, on n’y inscrirait point sans doute les multitudes. À l’épreuve, le groupe des Français moyens s’affirmerait une sélection et l’on pourrait alors constater que son influence, si réelle dans le destin social, artistique ou littéraire d’une nation, se réalise moins encore par le jeu du nombre que par l’autorité du rayonnement.

J’ai parlé de littérature et d’art et je sens venir ici les objections vives ou même violentes, railleuses ou même dédaigneuses. Dans le livre, particulièrement, l’innovation et les audaces ont, il faut bien le reconnaître, rencontré peu d’accueil auprès du public moyen. Est-ce à dire que ces méfiances, même cette mauvaise grâce procèdent d’un goût absolu d’immobilité et d’un aveugle instinct de conservation ? Le jugement ne doit point ici prendre cette expression sommaire. Le lecteur « moyen » a des prudences qui ne sont pas des incompréhensions. Il n’accepte pas toutes les nouveautés qu’on lui propose. Il prétend juger l’expérience et nous ne lui en voudrons pas trop de ces lenteurs si nous voulons bien reconnaître que son adhésion retardée se fera pourtant décisive. On peut dire que c’est le Français moyen qui dresse la liste des écrivains « classiques ». Si l’Académie française qui se recrute par cooptation était faite de Français moyens, elle grouperait, sans doute, un plus grand nombre d’immortalités réelles et prendrait dans l’histoire de l’esprit d’un peuple un rôle moins discuté et plus précis. Cela ne veut pas dire que la décision du public moyen, peut-être trop constamment réservé dans ses élans et ses enthousiasmes, ne doive pas être, de temps à autre, orienté, voire excité, par d’autres forces ou d’autres magnétismes. Le rôle du Français moyen, du lecteur moyen, de l’auditeur ou du spectateur moyen peut se faire considérable, même indispensable sans, toutefois, se suffire à lui seul. Il faut des orages et des tempêtes dans les spectacles de la nature que rendraient trop monotones les constantes sérénités. En d’autres termes, l’action du régulateur peut et doit se composer avec le dynamisme de l’animateur.

Que si nous transportions les expressions de M. Herriot dans le domaine sentimental, j’imagine qu’elles y perdraient beaucoup de leur valeur et de leur sympathie. Les femmes estimeront difficilement qu’un amoureux moyen soit l’amoureux le plus souhaitable. Mais les femmes et aussi les hommes, quand ils sont des êtres de passion, se soucient peu de ces histoires d’équilibre. La passion ne s’accommode pas de la juste mesure ni même d’aucune sorte de mesure. Reconnaissons que le Français moyen n’est point un personnage romanesque. C’est, au regard féminin, une grâce et une flamme qui lui manquent. Mais il réunit, par ailleurs, tant d’autres qualités que l’on peut bien lui passer quelques insuffisances.

Albéric Cahuet.


L’ENNEMIE INTIME


par MARCELLE TINAYRE



V

Lucien Alquier arriva comme il l’avait annoncé, et il alla d’abord au garage.

— Eh bien, Jordan, ma voiture ?

— Madame l’a prise hier soir.

— Comment, hier soir ?

— Elle a dit qu’elle allait à Puy-le-Maure. On sait bien qu’elle a là-bas son amie, Mme de l’Espitalet. Peut-être qu’il est arrivé quelque chose à cette dame.

— C’est possible, dit Alquier. Je ne vois pas quelle autre raison…

Il pressa le pas pour gagner les Cornières.

— Pourquoi Madame est-elle partie ? demanda-t-il à Mélanie.

— Je ne sais pas, monsieur.

— Vous a-t-elle dit où elle allait ?

— Non, monsieur.

— A-t-elle emporté ses bagages ?

— Un petit sac.

Lucien monta dans la chambre de Geneviève et n’y vit rien d’anormal qu’une carte étalée sur la table.

— Elle a laissé sa carte, la folle !… C’est bien d’elle !

Sa mauvaise humeur couvait. Il s’en fut à l’hôtel pour téléphoner à Puy-le-Maure.

Un domestique de Mme de l’Espitalet répondit que Madame était à Poitiers auprès de sa fille et qu’on n’avait pas vu Mme Alquier.

Lucien revint aux Cornières, furieux et vaguement inquiet.

Il chercha Renaude jusque dans la cuisine.

— Monsieur veut sans doute déjeuner ? Monsieur oublie que je ne suis pas au service de Monsieur, dit-elle avec une ineffable insolence.

— Où est ma femme ?

— Est-ce que je sais ? Vous ne me l’avez pas donnée à garder… Heureusement ! J’aurais eu trop à faire.

Elle tourna les talons. Alquier dit à Mélanie :

— Je vais déjeuner à l’hôtel. Si Madame arrive ou s’il vient une dépêche, on saura où me trouver.

À l’hôtel, il excita la curiosité des petits fonctionnaires et des commis-voyageurs dont le voisinage l’exaspéra. Sa colère commençait à gronder. L’idée d’un accident se mêlait à l’idée d’une mystification ou d’une folie de Geneviève.

Il revint aux Cornières et retrouva Renaude qui s’était établie confortablement dans le fauteuil de Capdenat. Et plaidant le faux pour savoir le vrai :

— Vous avez fait un de vos jolis petits coups, ma chère demoiselle. Convenez que c’est à cause de vous que Mme Alquier est partie. Car il y a eu une scène entre elle et vous, et vous avez été extrêmement méchante.

Renaude tapotait, de ses doigts maigres, le bras du fauteuil.

— Ce qui s’est passé…

Et sans terminer sa phrase :

— Êtes-vous toujours, monsieur, dans les mêmes dispositions à mon égard ?

— Plus que jamais. Je ferai l’enquête et, s’il le faut… le procès.

— Alors…

— Alors quoi ?

Elle avait, sur sa robe noire, un tablier d’alpaga avec des poches. La lettre était dans une de ces poches. Renaude la sentait crisser sous ses doigts.

— Alors ?… dit Alquier.

Elle considéra ce grand corps, si élégant malgré l’embonpoint, ce visage empâté mais fin, d’une distinction qu’elle n’avait vue à aucun autre visage d’homme, cette bouche un peu déviée, ce regard extraordinairement dur, tout ce Lucien Alquier dont elle connaissait les secrets. À penser qu’elle était maîtresse d’affoler cet être rare et dangereux, de l’humilier, de le blesser, de le déchaîner, elle éprouvait une jouissance physique.

— Si vous causiez un moment avec votre femme, peut-être vous persuaderait-elle de ne pas me faire cet affront.

— Croyez-vous ?

— Essayez. Si les arguments de Mme Alquier ne suffisent pas à vous convaincre, j’en emploierai d’autres. De toutes façons, j’attendrai le résultat de cette conversation conjugale.

Lucien sourit.

— Mademoiselle Vipreux, quand vous étiez jeune — et charmante, je n’en doute pas — on ne vous a jamais battue ?

— Monsieur…

— Cela vous aurait fait beaucoup de bien. Même aujourd’hui, une légère correction serait un excellent dérivatif à vos malaises, car vous souffrez de n’être pas… comment dirais-je ?… violentée… Toutes les femmes veulent être violentées d’une manière ou d’une autre…

— Même votre femme ?

— Vous êtes bien curieuse pour une dévote.

— Et vous… vous êtes…

Elle éclata de son rire aigu. Alquier lui prit le poignet et, souriant du sourire dévié qui lui donnait un air de gaieté féroce :

— Quel plaisir ce serait pour moi, chère demoiselle, d’être l’exécuteur de cette violence désirable et de vous traiter, par exemple, comme les tricoteuses traitèrent cette pauvre Théroigne de Méricourt.

— Monsieur, vous êtes fou !

Il la rejeta dans le fauteuil.

— Pas plus fou que vous n’êtes sainte.

— Vous me paierez vos insolences à l’heure que j’aurai choisie.

— Tout de suite, si vous voulez.

— Non, c’est trop tôt. Je tiens à ce que vous voyiez votre femme.

Elle tâtait la lettre, dans sa poche, et se disait :

« Si je la lui donnais maintenant ?… Non. Plus tard. Quand l’autre sera revenue… »

Alquier était nerveux.

— Que cette pièce est laide ! dit-il. Il n’y a rien ici qui ne soit hideux. Et dire que Geneviève a la faiblesse de tenir à ces abominations. J’espère qu’elle enlèvera au moins ces photographies agrandies qui attestent, hélas ! le mauvais goût de la famille Capdenat.

— Mais non, dit Renaude. Rien ne changera ici, puisque j’y serai, et tant que j’y serai.

Alquier alla vers la fenêtre :

— Une automobile… Ah ! c’est une camionnette, dit-il désappointé. Comment, le Dr Bausset descend de ce véhicule ? Il fait donc ses visites en camionnette ! Où va-t-il ? Chez nous. Je peux bien dire : « Chez nous… » Il y a un malade dans la maison ?

— Monsieur, vint dire Mélanie… Monsieur !… Le docteur veut vous parler à vous, à vous tout seul, tout de suite…



VI

Deux éclusiers l’avaient trouvée, au petit jour, dans de grosses touffes de bruyère, au pied d’un bouleau. Son corps, projeté hors de la voiture, s’était brisé contre l’arbre, tandis que l’automobile, fauchant la pente et ravinant le sol jusqu’au tuf, se fracassait sur les roches de la rivière.

Le visage était intact. Pas de sang. Aucune blessure apparente, mais la tête était fracturée à la nuque, et les os du corps étaient rompus. Il sembla se disloquer, ce pauvre corps, quand les hommes le soulevèrent pour le remonter et l’étendre au bord de la route. Des ouvriers, un bûcheron, un berger se rassemblèrent devant la morte. Un cycliste fut chercher les « autorités » et un médecin. Ces gens discutaient sur ce qu’il fallait faire et parlaient tous ensemble. Chaque fois qu’un passant s’arrêtait, les éclusiers recommençaient leur récit.

Les autorités, médecin, maire et gendarmes, constatèrent que la femme était bien morte. La plaque gravée de la voiture donna le nom de Lucien Alquier et son adresse à Paris. On repêcha le sac où l’on trouva, dans une liasse de papiers, une ordonnance du Dr Bausset. Le médecin connaissait Bausset. Il téléphona à son confrère qui accourut aussitôt et reconnut Geneviève.

En l’absence du mari, Bausset décida de ramener le corps à Villefarge. Que sa chère Ginette fut là, sur la terre mouillée, demi-nue, livrée aux regards et aux curiosités des indifférents, c’était pour ce cœur délicat une souffrance intolérable.

Il eut l’idée de prendre une camionnette où l’on glissa une civière. La morte y fut couchée et le docteur resta près d’elle pendant tout le voyage. Les cahots secouaient la civière. La tête oscillait sinistrement, et Bausset, les yeux brouillés de larmes, tenait par ses cheveux blonds, roides de boue et mêlés de feuilles, cette tête qui lui glaçait les doigts.


Ainsi, Geneviève rentra dans sa maison des Cornières qu’elle avait cru quitter pour toujours.


Mélanie, dans la cuisine, poussait des cris tandis que les porteurs montaient l’escalier avec leur fardeau.

Bausset pressait le bras de Lucien.

« Ayez du courage ! Ayez du courage ! » répétait-il.

Le visage d’Alquier se décomposait. La stupeur lui donnait un air d’égarement. Et puis, la maison fut pleine de gens : la mercière, les voisins, Mme Bausset, la Sœur Antonine. La nouvelle de l’accident courait Villefarge. Il y avait une foule sur les Cornières, autour de la camionnette.

— Où va-t-on la mettre ? dit Bausset.

Le mari paraissait ne pas entendre. Alors le docteur s’aperçut que Mlle Vipreux n’était pas dans le vestibule. Il renvoya les intrus assez brutalement parce qu’il se raidissait contre son chagrin.

— Mademoiselle Vipreux !… Qu’on la cherche !… J’ai besoin d’elle.

Mme Bausset découvrit Renaude dans la salle à manger, assise, les yeux exorbités. Elle montrait sa poitrine en faisant signe qu’elle étouffait. La femme du médecin s’épouvanta.

— Vous êtes malade !… Charles !… Charles !… Mlle Vipreux tombe en faiblesse. Elle va passer ! Charles !…

Mais Charles Bausset se souciait bien de Mlle Vipreux ! Puisqu’elle n’était bonne à rien, puisque personne, autour de lui, n’était bon à rien, il commanda…


Les volets de la chambre bleue s’entr’ouvrirent. Elle sentait encore la cire et les fleurs, cette chambre, et les gouttelettes du cierge étaient encore visibles sur le tapis. On écarta les rideaux. La Sœur Antonine fit avec Mme Bausset le lit de la morte.

La civière gisait au milieu de la chambre où les porteurs l’avaient laissée. Un mouchoir blanc couvrait la face du cadavre. Lucien était debout, à côté, soutenu et retenu par le docteur. Il ne pouvait croire que cette forme voilée fût Geneviève, la même Geneviève qui, l’avant-veille, lui parlait, le regardait de ses yeux bleus, toute jeune encore, belle, avec ses cheveux dorés sous le crêpe. Une terreur maladive le dégonflait de sa superbe et de son ironie. Il avait envie de crier, comme cette fille qui hurlait dans la cuisine, et surtout de fuir… de fuir cette maison où les morts, depuis huit jours, étaient maîtres. Pour résister, il s’appuyait à l’épaule de Bausset, faisant fléchir sous son poids le torse étriqué du médecin. Et Bausset, le voyant verdir, l’exhortait :

— Mon pauvre monsieur Alquier, vous êtes entouré d’amis. Nous souffrons avec vous. Que cela vous donne du courage. Soyez fort ! Soyez homme !

Quand Geneviève fut couchée à la même place où elle avait vu son père étendu et que les femmes se disposèrent à la dévêtir pour la laver, les hommes quittèrent la chambre. Il était temps. Lucien fléchissait. Bausset le contraignit à s’allonger sur le canapé du salon, puis il se souvint de Renaude et se rendit dans la salle à manger. Mélanie, lasse de crier, essayait de soigner Mlle Vipreux en lui mettant de l’eau sur la tête.

Bausset rabaissa les doigts qui arrachaient le corsage. Il ausculta Renaude et la réconforta doucement. Cette grande douleur de la gouvernante répondait à la sienne.

Une larme coulait sur sa moustache démodée. Lui qui soignait et consolait les autres, il éprouvait un déchirement inexprimable. Cette petite Ginette, il ne savait pas l’aimer tant !


La maison se vida. Bausset emmena Lucien. Ils allèrent à la mairie, puis chez le garagiste. Jordan raconta, en détail, la visite de Geneviève.

— C’est un accident, on n’en peut pas douter, affirma Bausset.

— Oh ! un accident !… Personne ne saura jamais ce qui est arrivé… La machine était en état de marcher, dit le garagiste qui se sentait un peu responsable du départ de Geneviève… Mais une dame toute seule, la nuit…

— Pourquoi est-elle partie ? fit le docteur.

Alquier haussa les épaules :

— Sait-on jamais quelle folie travaille une cervelle de femme ?

N’ayant plus le cadavre sous les yeux, il se reprenait, et sa peine, plus vive qu’il ne l’eût imaginé, ne troublait pas la rigueur de son raisonnement. Toutes les hypothèses le ramenaient à une certitude : l’existence d’un mystère à quoi Mlle Vipreux était mêlée. Et il se promettait de faire parler la gouvernante. Le docteur, assurément, ne savait rien. Renaude seule…

« Elle parlera, se disait-il. Elle parlera, la rosse. Je la ferai parler, moi ! »

L’obligation de retourner à la maison mortuaire lui répugnait. Il prétexta son désir de voir, par lui-même, le lieu de l’accident pour en reconstituer les circonstances, et il partit avec le garagiste. Bausset s’en alla chez ses malades.

Le soir, le docteur revint aux Cornières où sa femme était restée. Les funérailles auraient lieu le lendemain, et il fallait mettre le corps en bière. Bausset voulait rester près de Ginette jusqu’au dernier moment.

Le salon était plein de fleurs que Mme Lacoste avait envoyées. Beaucoup de visites étaient venues, mais Mme Bausset n’avait osé recevoir personne.

— Quel étrange mari ! dit-elle au docteur pendant qu’ils étaient seuls dans le salon, transformé en chapelle funèbre, où l’on avait préparé deux tréteaux pour le cercueil. On croirait qu’il a peur de sa femme morte. Il dit que c’est une phobie, qu’il n’y peut rien. Est-ce possible, Charles ?

— Très possible. On a vu des phobies plus étranges que celle-là.

— Mais il s’agit de sa femme !… Et quelle femme !…

— Une enfant… Une enfant adorable, qui ne soupçonnait pas même le mal.

— Personne n’a l’air de la regretter. Il y a une indifférence autour d’elle qui fait peine… Ce mari !… Il est allé dormir. Après une catastrophe qui me bouleverse, moi, une étrangère… Il abandonne Geneviève la dernière nuit qu’elle passe dans cette maison.

— Eh bien, nous serons près d’elle. Nous l’aimions…

— On a été bien injuste pour elle.

— Les gens sont injustes par ignorance. On ne se connaît pas soi-même. Et l’on prétend connaître les autres et les juger… Que savons-nous de Geneviève, de son mari, de Capdenat, de Raymond ?… On vit seul et l’on meurt seul.

Ces considérations philosophiques dépassaient la bonne Mme Bausset.

— Celle-là, Charles, c’était un ange… Oui, un ange de beauté, comme Mlle Renaude est un ange de bonté… Il faut que tu la voies, cette pauvre fille. Elle est vraiment malade. Ah ! cette fois, il n’y a pas de comédie, de phobie… C’est une vraie douleur. Cela touche… Tiens, mon ami, je le sens : Lucien Alquier sera plus vite consolé que Renaude Vipreux… Il la déteste et je sais pourquoi. Sœur Antonine m’en a dit quelques mots. Elle hérite ! Oui, elle, Renaude. Elle a la maison, les meubles, tout… Ne te récrie pas. Elle ne fait tort à personne. Cet héritage, c’est une manière de remboursement. Elle avait confié toute sa petite fortune au père Capdenat, qui avait perdu beaucoup d’argent et qui s’est empressé de perdre celui de Renaude. Mlle Vipreux a produit des créances, Alquier les conteste. C’est répugnant.

— Geneviève n’a pas dû les contester.

— Jamais. Elle estimait Mlle Vipreux. Elle avait confiance dans cette personne véritablement exceptionnelle… Et elle a pris son parti contre M. Alquier. Il y a eu, entre eux, une grave discussion. C’est pour cela qu’elle est partie brusquement.

Une nouvelle légende se formait, que Mme Bausset allait propager dans Villefarge.

Bausset monta chez Renaude et fut surpris de la trouver debout, calme et pareille à elle-même. Elle avoua qu’elle avait honte de sa défaillance.

— Défaillance bien excusable. Votre cœur n’est pas très solide et vos nerfs sont fatigués. Vous avez subi, coup sur coup, deux chocs si violents ! Il vous faudra beaucoup de ménagements et des soins. Je vous indiquerai un traitement. À présent, si vous m’en croyez, demeurez ici. Je crains que l’émotion de revoir notre malheureuse amie ne provoque une crise. Dispensez-vous de ce pénible devoir.

— Je ne me dispense jamais d’aucun devoir. Et que dirait-on de moi si j’y manquais ? Il n’y a pas que d’honnêtes et braves gens comme vous, docteur.

— M. Alquier est moins courageux que vous. Il n’a pas pu rester dans la chambre.

— Oui, il a peur des morts, comme une vieille paysanne. Docteur, ne croyez-vous pas que c’est un excentrique, un original ?… A-t-il bien toute sa tête ?… Je ne me fierais pas à lui…

« Quel courage ! Quelle grandeur d’âme ! » se disait le médecin en admirant l’énergie cornélienne de Renaude qu’il aidait à descendre l’escalier.


Toute la chambre était dans les ténèbres, hors du petit cercle faiblement éclairé où le cierge irradiait son halo rougeâtre. Cette lueur, la masse sombre des tentures, le blanc du drap et de l’oreiller, le parfum terreux des chrysanthèmes, n’était-ce pas la veillée funèbre de Capdenat qui continuait ? N’était-ce pas lui, dont la tête creusait l’oreiller ? Cette semaine écoulée depuis qu’on l’avait vu là, n’était-ce pas un cauchemar, comme les gens assoupis, malgré eux, pendant la veillée trop longue, peuvent en faire dans un sommeil de quelques minutes ? On rêve que le mort n’est pas mort. L’esprit voyage dans l’absurde. On ouvre les yeux. Le mort est toujours mort et le chagrin continue. Mme Bausset et la religieuse embrassèrent Renaude en poussant des hélas et des soupirs, mais Renaude ne dit rien. Elle alla vers le lit. Comme elle restait plantée sur ses pieds, immobile, la Sœur Antonine lui passa discrètement le rameau qui trempait dans l’eau bénite.

Et Renaude fit, avec ce rameau, un grand signe de croix sur Geneviève.

— Voyez, fit Mme Bausset, comme elle est belle !

— Elle commence à s’abîmer, dit la Sœur, et ça ira très vite, mais on va bientôt la mettre en bière.

Le docteur s’était approché du lit. Lui aussi comprenait que sa chère Ginette allait devenir — très vite — la chose qui n’a pas de nom. La sublime statue que la mort avait sculptée se défaisait déjà. Les creux des orbites et des tempes, le relief du nez aminci marquaient comme un amaigrissement du beau visage aux lignes classiques, étrangement pur et sévère, où il ne restait plus rien de la douceur ancienne, où les yeux, mal fermés, laissaient apercevoir, entre leurs cils, un trait de nacre ternie, où la soie même des cheveux n’était plus blonde — soleil éteint.

« Pauvre Ginette !… Pauvre petite Ginette ! »

Il ne pouvait plus dire que cela, avec une tendresse de père, et dans cette tendresse il y avait aussi, obscure et déchirante, une pensée qui le ramenait à lui-même. Et il ne savait pas pourquoi il songeait à sa vie manquée, à son foyer sans enfant, à son âge, à ses vaines marottes, et, croyant plaindre une morte, apprenait qu’il était malheureux.

— Elle n’a pas souffert, murmurait Mme Bausset. Charles assure qu’elle a été tuée sur le coup.

— Elle n’a eu que du bonheur dans la vie, dit Sœur Antonine. Et cette mort, c’est peut-être une grâce que Dieu lui a faite… Il sait mieux que nous ce qui nous convient. Espérons qu’elle a eu le temps de se reconnaître et de faire un acte de contrition.

— Elle est au ciel, dit Mme Bausset comme elle l’avait dit de Capdenat.

— Ses sentiments étaient bons, reprit la religieuse. Je la vois encore, dans ce fauteuil, récitant avec nous une dizaine de chapelet pour son pauvre papa. Huit jours. Et elle est là. Nous sommes bien peu de chose, ma chère madame Bausset, et la vie est bien courte. Comment peut-on prendre le temps d’être méchant ?… Enfin, que la sainte volonté de Dieu soit faite !

L’attitude de Renaude étonna Mme Bausset.

— Ne restez pas là, pauvre amie, vous vous ferez du mal… Ah ! Sœur Antonine, vite, un peu de coton…

Une bulle d’écume sanglante paraissait au coin de la bouche de Geneviève. Renaude recula.

Les deux femmes qui se penchaient lui cachèrent le lit. Puis la religieuse vint à elle et lui demanda :

— Où prendrons-nous un drap pour l’ensevelir ? Il est temps.

Renaude désigna, sur une chaise, la pile de draps que Mélanie y avait placée, puisque les scellés fermaient les armoires.

— Prenez celui de dessus, ma Sœur. Il est dépareillé.

On entendit, dans le couloir, des pas lents et lourds, des voix assourdies. C’étaient les ouvriers qui apportaient le cercueil.



VII

Geneviève avait rejoint Capdenat dans le caveau de famille et Lucien Alquier allait partir. Il eut encore un entretien avec le notaire et, quand il revint de l’étude, il monta chez Mlle Vipreux.

— Je viens vous dire au revoir et non pas adieu, ma chère demoiselle, parce que nous nous reverrons probablement.

Il avait retrouvé son grand air néronien et sa façon de persifler avec une affectation de courtoisie. Renaude qui lisait le regarda, haussa les épaules et reprit sa lecture.

— Vous n’êtes pas en humeur de conversation ? C’est dommage. Je voudrais savoir — et je le saurai tôt ou tard, mais si vous parlez de bonne grâce je vous en tiendrai compte ! — je voudrais savoir ce qui s’est passé entre Geneviève et vous pendant que j’étais à Biarritz.

Renaude ne broncha pas.

— Vous l’avez affolée ?… Elle était charmante, mais c’était une faible tête, un caractère enfantin. Vous avez joué d’elle. Pourquoi ?… Comment ?…

Silence.

Alquier parla longtemps. Il essaya d’inquiéter Mlle Vipreux, puisqu’on ne pouvait l’attendrir. Il fut méprisant, menaçant. Peine perdue. Il n’en tira pas un seul mot.

— Eh bien, dit-il, vous avez tort de n’être pas complaisante quand je suis disposé à être accommodant. Je pars, et je vais hâter l’enquête, puisque je suis, hélas ! l’héritier de Geneviève avec mon beau-frère Raymond. Ce n’est pas l’intérêt qui me pousse. C’est la curiosité. C’est le plaisir de démasquer un Tartuffe femelle et de lui faire dire, à la fin, ce qu’il ne veut pas dire.

— Je parlerai quand il me plaira, dit Renaude tranquillement.

Elle se remit à lire. Alquier sortit.

Bausset le conduisit à la gare. Comme Lucien le remerciait de ses soins et de son dévouement, le docteur lui demanda si on ne le verrait pas quelquefois à Villefarge.

— Au moins une fois : le jour où, par autorité de justice, la vieille Vipreux sera expulsée de la maison.

Bausset eut un haut-le-corps.

— Les morts ne parlent pas, reprit Alquier. S’ils parlaient, cela gênerait beaucoup les vivants.

Il ne voulut pas s’expliquer davantage et le médecin retourna chez lui, très troublé.

Il ne raconta pas cette conversation à sa femme, excellente personne, mais bavarde intempérante.

Cependant, l’histoire du testament et du legs courait Villefarge. Quand le docteur, un peu distrait de son chagrin, se reprit à écouter ce qu’en disaient sa femme et ses clients, il s’aperçut que la petite ville comptait deux partis, très inégaux en nombre et en importance. Le plus nombreux, le plus actif, célébrait les vertus et la gloire de Renaude Vipreux et regardait les enfants Capdenat comme des parricides.

L’autre parti, encore hésitant à s’affirmer, composé de quelques personnes autrefois liées avec Mlle Aubette et qui tâchait à rallier les Lacoste, se bornait à dire pour le moment :

« Capdenat ruiné ?… Capdenat empruntant de l’argent à sa gouvernante ?… Vous badinez !… Il y a quelque chose là-dessous. »

Enfin, moucheron perdu dans la crinière de ce grand fauve stupide qui s’appelle l’Opinion publique, s’évertuait une pauvre bossue sans esprit et sans autorité.


Renaude Vipreux laissait dire. Elle sortait peu et portait le deuil de Capdenat comme celui d’un proche parent. On ne la voyait guère qu’à l’église où elle édifiait les fidèles. Le dimanche, suivie de Mélanie, elle allait au cimetière.

Ainsi passa le premier mois de sa solitude.

Un jour, Mélanie dit chez le boucher qu’elle cherchait une place. Elle ne pouvait plus rester aux Cornières. Elle avait peur.

— Je ne me plains pas de la patronne. Nous sommes bien habituées ensemble. Mais, cette grande maison, la nuit, on dirait que les morts y reviennent. Ça parle. Ça traîne les pieds dans les escaliers, ça gémit. Je me mets la tête sous la couverture. Je claque des dents. La colique me tord. Mademoiselle est plus heureuse. Elle n’entend rien et me dit que je suis une imbécile.

— Té, fit le sémillant garçon boucher, s’il vous faut de la compagnie la nuit pour vous empêcher d’avoir peur, je suis là.

— J’aime mieux retourner au pays où j’ai une tante qui me placera.

Mélanie partit, et l’on commença de dire, dans le petit peuple, que la maison Capdenat était hantée.

Mlle Vipreux ne reprit pas de servante. Elle n’était pas poltronne et ne croyait pas aux revenants. Et puis, dit-elle à Mme Bausset, l’ingratitude de Mélanie l’avait dégoûtée des domestiques. Elle fit un arrangement avec la mercière qui respectait en elle la future propriétaire. La bonne de la boutique apporta, désormais, les provisions et lava le linge de Mlle Vipreux. Deux fois par semaine, elle faisait, à grand fracas, le gros nettoyage. Presque toutes les pièces de la maison étaient fermées. Mlle Vipreux habitait sa chambre et la salle à manger. On l’entrevoyait, assise dans le fauteuil Voltaire, près de la fenêtre dont elle avait soulevé le rideau, travaillant à un ouvrage de couture pour les pauvres de l’hôpital.

Le noir hiver était venu, le noir hiver des petites villes où, dès 5 heures, les rues sont vides. Mme Bausset qui était frileuse sortit moins souvent. Le docteur préparait une suite à sa fameuse brochure et s’était découvert une nouvelle marotte : « l’orientation professionnelle des enfants ». Personne n’entendait parler de M. Alquier, et les scellés étaient toujours sur les meubles.

Le notaire convoqua Mlle Vipreux.

— Il y a, lui dit-il, une somme de cent mille francs, déposée par M. Capdenat, dans une banque de Rodez. En aviez-vous connaissance ?

— J’ignorais les affaires personnelles de M. Capdenat.

— Il n’était donc pas tout à fait ruiné ?

— Il disait l’être.

— Ces cent mille francs représentent, en partie, la valeur de vos créances.

— En partie seulement.

— On a trouvé aussi la trace des opérations que M. Capdenat a faites en retirant des titres. Et nous avons les numéros de ces titres retirés.

— En quoi cela me concerne-t-il ?

Me Beausire tournait son stylographe entre ses doigts.

— Vous êtes ma cliente. Je crois vous donner un bon conseil. Acceptez une transaction.

— Inutile, maître Beausire. Je veux mon droit et rien que mon droit.

— L’argent et la maison ?

— Comme M. Capdenat l’avait décidé.

— M. Alquier est très riche. Il a juré de vous exaspérer et de faire traîner en longueur le règlement de la succession. Et je sais qu’il s’occupe aussi de faire gracier son beau-frère.

— Je ne les crains ni l’un ni l’autre.

Elle quitta l’étude, tremblante de fureur inquiète.

« Cet Alquier ! Il finira par circonvenir le notaire ! »

Malgré la bise qui soufflait du Nord, elle releva sa voilette bordée de crêpe. Elle étouffait.

Elle monta l’escalier de la maison si vite qu’elle perdit le souffle et tira la porte derrière elle à grand bruit. Son dîner l’attendait sur le fourneau. Elle mangea deux bouchées et repoussa l’assiette.

« Cet Alquier !… Cet Alquier !… »

Elle était seule. Pourquoi se fût-elle contrainte ? L’ivresse de la fureur l’agitait comme une épilepsie. Une chaise la gênait. D’un coup de pied, elle la renversa.

Puis elle marmonna :

« Attends !… Attends !… Tu n’attendras pas longtemps. Ah ! tu veux m’exaspérer ! Eh bien, tu auras de mes nouvelles… »

Elle hochait la tête, secouait les doigts, défiait l’adversaire invisible.

« Attends !… Attends ! »

Elle monta dans sa chambre, la seule, avec le grenier et les dépendances du grenier, où les scellés ne fussent pas mis.

Renaude défit le lit, et l’édredon rouge tomba sur le carreau. Un oreiller glissa dans la ruelle. Entre le matelas et la couette de plumes Mlle Vipreux passa son bras, l’allongea en tâtonnant et saisit quelque chose qu’elle ramena. C’était une très grande enveloppe jaune entourée d’un large élastique.

Elle s’assit sur le lit, enleva l’élastique et ouvrit l’enveloppe, étalant le contenu sur la couverture de cretonne : des récépissés d’une banque périgourdine, au nom de Renaude Vipreux, une liasse de billets, des titres au porteur, environ cent soixante mille francs, une fortune.


Elle revoyait Capdenat, discutant avec elle sur les moyens de lui assurer son héritage. Elle n’avait rien demandé. Elle ne voulait rien. C’était lui qui la pressait :

« La loi ! disait-il, mais tout le monde viole la loi quand elle est contraire à la justice ! Est-ce que je n’ai pas gagné moi-même mon argent ? Il ne me vient pas d’un patrimoine. Ma femme ne me l’a pas apporté en dot. Je n’en suis pas le dépositaire, mais le maître. J’ai le droit d’en disposer. Aurais-je donc travaillé, toute ma vie, pour un anarchiste et une gourgandine ? Non. Mes enfants n’auront rien de moi. S’ils héritaient seulement d’une paille, je me retournerais dans ma tombe ! »

Elle se défendait. Monsieur ferait ce qu’il voudrait. Elle ne serait pas complice. Elle l’avait éclairé sur ce qui se passait dans sa famille, parce qu’il était le père et le maître, mais elle n’y avait pas d’intérêt personnel. Elle était dévouée à Monsieur, seul comme elle, malheureux et méconnu. Qu’il la traitât en amie, en confidente, cela suffisait au cœur de Renaude.

Capdenat avait presque pleuré tant cette affection de sa gouvernante caressait doucement son orgueil. Méconnu. C’était bien le mot qui résumait sa vie. Il avait été méconnu. Mais il n’était pas une dévote, qui avale des crapauds pour l’amour de Dieu et dit merci.

« Moi, je ne veux pas qu’on se f… de moi, ma bonne amie. »

Chercher la combinaison qui lui permettrait de déshériter ses enfants — et surtout Raymond — ce fut, pendant des mois, l’occupation quotidienne de cet esprit que rien n’intéressait plus. La passion sénile, têtue, déformante, usa les freins qui la retenaient : les scrupules d’une probité jadis intransigeante, le respect des lois, le culte familial du nom. Capdenat devint un maniaque que rien, dans sa solitude, ne distrayait de sa manie. Il fit cent projets de testament, étudia le code pour le violer et goûta une joie parfaite, devant sa fille, en pensant au bon tour qu’il préparait.

Mlle Vipreux ne se rendait pas. Irrité par sa résistance, comme un amant par les refus d’une femme désirée, il s’acharnait à la convaincre.

Il ne s’ennuyait plus. Il avait le sentiment de sa puissance. Il agissait. Il vivait.

Arriva l’étonnante aventure de Renaude. Son cousin Ferrier lui proposa de le suivre en Amérique. Elle refusa de s’expatrier et elle accepta le cadeau que son parent lui offrait : non pas cent cinquante mille francs, comme elle le laissait croire, mais cinquante mille.

Alors, l’idée qui flottait, nébuleuse, dans le cerveau de Capdenat prit sa forme définitive : l’emprunt supposé de cent cinquante mille francs.

« Je garde les reçus dans mon coffre, avec les valeurs que je retire de la banque, où je ne laisserai, en dépôt, que la somme nécessaire pour vous rembourser les-deux tiers des créances, la maison représentant l’appoint. Moi vivant, vous n’avez rien. Je fais toucher, à Paris, les coupons de mes rentes, et nous vivons comme devant. À ma mort, sans attendre l’arrivée des corbeaux… »

Les corbeaux, c’était Raymond et Geneviève.

« … Vous prendrez dans mon coffre la grande enveloppe jaune où sont vos reçus et mes valeurs. Vous les mettrez en sûreté et vous irez chez le notaire quand il vous convoquera. Les corbeaux croasseront. Vous laisserez croasser. Votre affaire est bonne. C’est le vieux Capdenat qui l’a réglée et le vieux Capdenat est un malin. Vous aurez cent mille francs, la maison, les meubles et un joli paquet de titres que vous ferez vendre plus tard, prudemment. Le procédé est illégal, mais il n’est pas malhonnête puisque je ne donne que ce qui m’appartient. »

Renaude, à la fin, s’était rendue. Elle ne considérait pas que ce fût un crime de tourner la loi. Pour elle, comme pour beaucoup de femmes ignorantes, la loi civile était quelque chose d’abstrait, connu des seuls spécialistes, magistrats et notaires, qui gênait ou protégeait les plaideurs et qui n’avait pas un caractère sacré. Elle pensait aussi que Capdenat l’épouserait et que le mariage lui donnerait des droits légitimes. Elle y pensait encore quand le bonhomme était mort, entre ses mains, trop tôt. Avait-il seulement songé à épouser sa gouvernante ? Jamais il n’avait dit un mot qui ressemblât, même vaguement, à une promesse. Peut-être avait-il un goût persistant pour les femmes bien en chair, qui le détournait de la maigre Renaude. Peut-être craignait-il de perdre son autorité si Renaude n’avait plus à ménager, en lui, le maître de l’avenir. Ce qu’il aimait dans la personne de Mlle Vipreux, c’était surtout l’instrument de ses rancunes, la verge qui frapperait ses enfants.

Elle aussi qui d’abord avait détesté ce tyran grossier, elle avait fini par aimer, en lui, l’instrument de ses rancunes.

Et les choses s’étaient passées comme Capdenat les avait prévues et voulues.


Quand Renaude avait pris, dans le coffre, l’enveloppe jaune, elle ne savait pas exactement ce qu’elle y trouverait, sauf les reçus. Les cent soixante mille francs l’éblouirent, mais l’argent ne lui donna pas ce merveilleux vertige que l’idée de la revanche prise, de la bataille gagnée lui procurait par avance.

Elle était sincère en affirmant :

« Je ne tiens pas à l’argent. »

L’argent, ce n’était qu’un moyen, un outil, un symbole. Il venait trop tard pour lui apporter les plaisirs refusés à sa jeunesse, et le plus grand de ceux qu’il lui réservait était un plaisir tout cérébral.

Elle disait naguère à Capdenat :

« Mon péché, ce n’est pas l’avarice. C’est la fierté. »

Elle appelait « fierté » l’incoercible orgueil qui saignait en elle depuis l’enfance. Tout l’avait blessé, cet orgueil : la ruine des parents, le célibat imposé à la fille ardente et pauvre, la souffrance de vieillir sans avoir mangé à sa faim et bu à sa soif le pain et le vin de la vie, sans avoir eu d’autre champ d’action que la chambre d’une infirme, d’autre société que de petites gens, des prêtres et des religieuses. Une Aubette, bornée et puérile, peut s’en contenter. Cette existence de souris dans son trou est faite à sa mesure. Mais une Renaude Vipreux !… Celle-là compare à ses piètres voisins sa personnalité originale et vigoureuse ; à leurs petites ambitions, ses immenses besoins inassouvis ; à leur myopie morale, sa vision rapide et dominatrice de toutes les terres promises où elle n’entrera pas. Être de la race des forts, et se sentir entravée ! Être de la race des maîtres et servir !… Quel supplice pour Renaude ! La déchéance, l’ignoble injure de Capdenat, et par contraste — fer rouge sur une plaie — cette révélation vivante de la beauté, du luxe, du coupable amour : Geneviève.

« Et moi, alors, et moi ?… Moi qui n’ai rien eu que les miettes du repas, moi, vieille, dépendante et humiliée, je n’aurai rien à dire ? Je devrai ne rien faire ? J’assisterai, passivement, à ce scandale ?… Non !… Si le vice ne reçoit pas son châtiment, je douterai de la justice de Dieu. Je dirai que la chasteté, le dévouement et l’abnégation ne sont qu’une monnaie de singe. »

Et l’acte avait suivi la pensée.

Sachant tout depuis le premier jour, possédant la lettre prise dans le secrétaire, Renaude avait vu Geneviève se flétrir et se désespérer. Comme on s’accoutume à l’alcool, elle s’était accoutumée à cette délectation. Il lui a fallu la renouveler, la compliquer, la raffiner. Et, toujours, elle s’était dit à elle-même, dans les soliloques des insomnies où elle remâchait son venin :

« Ce n’est pas cette femme que je déteste. C’est son vice. »

Et elle le croyait.

Son orgueil démentiel baptisait de noms flatteurs le monstre qu’elle couvait dans ses entrailles. Comme deux lames s’aiguisent l’une contre l’autre, sa haine s’était aiguisée à la haine de Capdenat. Dans leur vie étroite et murée, la haine, démesurément accrue, employant les forces inutilisées de l’imagination, prêtait aux deux êtres sédentaires l’illusion de l’activité et de la puissance. Tenir les fils d’une marionnette humaine, la diriger à son insu, assister à ses mouvements qu’elle croit libres, savoir qu’on peut la briser et qu’on la brisera, quel goût cela donne à la vie !

Cette jouissance démoniaque, Renaude en avait connu le paroxysme dans les scènes qui avaient suivi la mort de Capdenat. Alors, s’était présenté un adversaire digne d’elle, cet Alquier, qu’elle admirait parce qu’elle le redoutait, lui seul ! Et soudain, ce choc : la mort de Geneviève. Choc tout matériel, qui avait détraqué la machine physique de Renaude. L’âme orgueilleuse n’avait pas fléchi. Elle avait commandé :

« Marche, carcasse ! »

Et la carcasse tremblante avait obéi à l’âme forte, à l’âme impavide qui ne connaissait pas le remords.

Après, quand elle était restée seule dans la maison déserte aux meubles scellés de bandelettes, seule avec le souvenir, Renaude l’avait regardé en face et n’avait pas eu peur de lui. Il y avait eu des nuits où, ne pouvant respirer couchée, elle se levait pour calmer ses nerfs douloureux. Traînant ses pantoufles, serrée dans son châle, telle qu’elle était apparue à Geneviève dans la chambre haute, elle errait de pièce en pièce, étonnée de se voir surgir dans les miroirs, souffrante, irritée, fiévreuse, haletante, mais dressant sa petite tête vipérine et défiant tous les fantômes nés de la solitude et de la peur.

La pluie battait les vitres. Le vent secouait les volets. Renaude disait :

« C’est la pluie. C’est le vent. »

Et elle rentrait dans sa chambre où elle dormait sur son trésor.


Il était là, son trésor, éparpillé sur le lit : l’argent, les titres et la lettre — cette lettre plus précieuse que tout. Renaude se rappela comme elle la touchait, dans la poche de son tablier, pendant que Lucien Alquier fanfaronnait devant elle.

C’était à ce moment-là que la camionnette était arrivée avec le cadavre.

La lettre était encore dans la poche du tablier, le lendemain des funérailles, le jour du départ de Lucien.

« Vous parlerez, disait-il. Je saurai vous faire parler. »

Pourquoi ne lui avait-elle pas jeté la lettre au visage ?

Elle la déplia, cette lettre, lue et relue cent fois, et qu’elle savait par cœur. Ici, l’écriture de Geneviève, là, l’écriture de Bertrand. La femme avait mis en post-scriptum : « À brûler. » L’homme avait préféré renvoyer la lettre alourdie de mots d’amour. Et Geneviève, alors, n’avait pas eu le courage de la détruire.

Renaude lut :

Geneviève, ma maîtresse adorée

Et plus loin :

Ce sépulcre blanchi, cet homme dont l’âme sent la pourriture

Elle se représentait la figure de Lucien quand il verrait cela et le reste. Le reste, les phrases chaudes qui sentent la chair et les caresses, comme le lit luxurieux où deux amants se sont étreints. Elle rejeta le papier sur le tas de valeurs et de billets de banque. Ses pommettes s’ensanglantaient. Elle crispa ses mains et cria, par deux fois, le mot qui avait fait pâlir Geneviève, le mot qui souffletait l’amour :

« Saleté !… saleté !… »


Puis elle remit les papiers en bloc dans l’enveloppe jaune, replaça l’élastique et glissa le paquet sous la couette de plumes. Plus calme, elle se dévêtit et se coucha. Comme chaque soir, elle dévida mécaniquement ses prières. Et la voix qui avait parlé à Caïn ne lui demanda pas :

« Qu’as-tu fait de Geneviève ? »

La lampe éteinte, elle crut s’assoupir. Une sensation pénible, dans la poitrine, la réveilla. Toujours ces étouffements !

Bausset lui avait ordonné une potion calmante. Elle but une cuillerée du médicament et se remit à penser aux papiers cachés dans son lit. Ni le juge de paix ni le notaire n’avaient soupçonné qu’ils fussent là. Renaude faisait sa chambre elle-même. Oui, la cachette était sûre. Cependant… Une pensée la fit frémir. La servante de la mercière avait proposé d’aider Mademoiselle à retourner les matelas. Et elle avait une manière de regarder dans les coins, de s’empresser :

« Que Mademoiselle ne se fatigue pas. J’irai chercher ceci, chercher cela… Je ne crains pas les escaliers. »

Trop de zèle. Un zèle suspect. Renaude le savait : il n’est pas de porte et de serrure qui défende un secret contre la curiosité patiente d’une femme. Et il y a des gens à vendre, des gens qu’un Lucien Alquier peut acheter. Elle s’irrita contre sa faiblesse. Pourquoi ne pouvait-elle balayer, frotter, laver le linge comme d’autres, plus âgées, le font chaque jour ! Elle décida de se soigner, puis de congédier la fille.

« Et si j’étais malade, inconsciente et qu’on voulût me changer de lit ? »

Cette idée la fit se dresser sur son séant. Elle imagina la servante, ou Bausset, ou Sœur Antonine trouvant l’enveloppe jaune et les valeurs dont la banque avait gardé les numéros. On se demanderait d’où lui venait cet argent. Et on la prendrait pour une voleuse.

Comment n’avait-elle pas prévu ce risque ?… Le notaire la soupçonnait déjà. Elle se souvenait qu’il avait un air bizarre… Et elle se croyait une femme de tête ! Allons donc !… Alquier lui avait dit qu’elle n’était qu’une enfant. Il avait raison. Une enfant.

Elle réfléchit et dit entre ses dents :

« Voilà… Voilà… Il fallait y penser… C’est la solution. Il n’y en a pas d’autre. »

Le corridor est sombre, mais le reflet des deux lampadaires de la place suffit à Renaude pour se diriger. Elle tient l’enveloppe jaune et la clef fabriquée par Dogasse. À supposer le pire, qu’elle tombe malade, qu’elle meure, le magistrat qui fera l’inventaire trouvera la lettre et les valeurs dans le secrétaire de la chambre haute. Il pourra croire que Capdenat les y a placées et que Mlle Vipreux ignorait leur existence.

Renaude va vers l’escalier de la tourelle et, dans les pas de Geneviève, elle met ses pas. Le reflet expire au bas de la dernière marche. Dans la cage ronde où la spirale brisée s’élève, c’est le noir total. Sur la muraille, la main de Renaude atteint le bouton de l’interrupteur électrique. Blanche, aveuglante, la lumière jaillit. Renaude pose son pied sur la marche et s’arrête. Ce bruit ?… Qu’est-ce que ce bruit ?

Une espèce de bourdonnement, de sifflement… Une guêpe enfermée ? Non. En hiver, il n’y a pas de guêpe. Le vol des bêtes nocturnes est silencieux. Le marteau de la vrillette cogne plus net et plus sec les vieilles poutres… Elle prête l’oreille avec l’attention intense et concentrée du chasseur à l’affût. Rien. Elle n’entend plus rien. Elle monte une seconde marche… Le bruit recommence, plus sourd, un peu différent, sur un rythme de batteuse ou de cloche.

Ce bruit ne vient ni d’en haut, ni d’en bas. Ce bruit est partout et nulle part dans le haut cylindre blanc où la spirale de l’escalier s’élève, et ce bruit habite Renaude.

Inarticulé, variable, décevant l’ouïe qui veut le saisir, si faible qu’il semble une illusion des sens troublés, puis grandissant comme le flux d’une marée lointaine… Et ce battement… ce sifflement…

Renaude tend le cou, darde sa tête vipérine… Le vide… le vide de cet escalier saturé d’immobile lumière !… le vide éblouissant où recommence le bruit inexpliqué… Elle qui n’a pas tremblé dans les ténèbres sent ses mains se glacer… Allons ! allons ! Il n’y a rien ici. Il n’y a personne. Il n’y a que ce bruit. Et l’âme inflexible pousse la carcasse.

« Tu as peur ?… Tu as peur avec tes nerfs, ta chair, tes os. Tu as bestialement peur… De qui ?… De quoi ?… Elle est morte. Les morts ne reviennent pas. Et si Elle revenait, qu’importe ?… Je ne l’ai pas tuée. Je n’ai pas poussé la voiture dans la rivière. C’est un accident. Je ne suis pas responsable d’un accident. »

Un effort. Une marche… Ah ! misérable corps, guenille usée ! Il se tend, monte encore une marche. Qu’a-t-il donc rencontré ? Quelque chose l’empêche d’avancer, et il n’y a rien… Va !… dit l’esprit souverain. Le corps est à bout de forces. Il cède. Le bruit de marée l’étourdit. Repoussée par l’invisible, Renaude descend, descend, à reculons, et la pulsation formidable de son cœur couvre tous les bruits du monde.


VIII

L’homme ne monta pas dans l’omnibus de ville. C’était un voyageur de troisième classe, assez mal vêtu, et qui portait un vieux sac de cuir tout éraflé. Hors de la gare, il s’arrêta. Une bourrasque, engouffrée dans le couloir des collines, le frappa au visage et lui enleva son chapeau. L’employé qui avait reçu les billets ramassa ce chapeau et le tendit à l’homme.

— Fichu temps pour le tourisme, dit-il avec bonhomie. Et comme le voyageur essuyait le chapeau sur sa manche !

— Si vous allez à la vieille ville, vous auriez bien fait de prendre l’omnibus. À la traversée du pont, le vent vous emportera votre coiffure.

L’homme avait une figure creuse et fiévreuse, des yeux enfoncés, des tempes grisonnantes, un front chauve couturé par une cicatrice. Il remit son chapeau sur sa tête.

— Y a-t-il un hôtel par ici ?

— Il y a l’hôtel de France et la Pomme-d’Or, rue de la République.

— J’ai dit : par ici.

— Au faubourg ? Ça n’est pas le même genre. C’est des hôtels sans confort. Si vous préférez les prix doux au confort, voyez donc au Commerce, avenue de la Marne.

Le voyageur remercia et partit, luttant contre le vent.

L’employé dit au facteur :

— Pas bien solide, té !… le pauvre bougre.


Les ouvriers des tabacs et des papeteries s’en allaient vers les fabriques. L’homme confondu dans leur foule, regardait curieusement ce quartier neuf, créé pendant la guerre lorsque des usines improvisées avaient accru la population de Villefarge.

À l’hôtel du Commerce, il demanda une chambre pour s’y reposer quelques heures, il comptait repartir par un train de nuit. Sur le registre qu’on lui présenta, il inscrivit : Raymond Dupuy, publiciste, de passage, venant de Paris. Puis il déjeuna dans un coin de la salle, ayant devant lui un journal ouvert qu’il ne lisait pas.

Il donna un généreux pourboire à la fille qui l’avait servi et lui demanda :

— Êtes-vous de Villefarge ?… Oui. Alors, vous devez connaître une femme, une pauvre femme, une bossue qui s’appelle Maria…

— Maria… quoi ?

— Je ne sais pas son nom de famille. Elle fait des ménages. Elle est vieille et bossue.

— Té ! Je vois qui vous voulez dire. Maria Gamard. Elle reste rue des Chevaliers-Saint-Jean, la maison où il y a un épicier…

— Je vous remercie, dit l’homme.

Il sortit et revint à la tombée de la nuit. Ses souliers étaient crottés d’une boue grasse. Un maçon qui buvait du vin rouge, sur le comptoir, dit au garçon :

— Voilà un client que j’ai rencontré, tout à l’heure, au cimetière des Capucins où je descellais un caveau. Il s’en allait comme un fou. Je reconnais sa balafre.

L’homme était pâle et semblait transi. Un grog brûlant le réchauffa. Il prit un buvard et, sur un mauvais papier quadrillé, il écrivit :

Mademoiselle,

Que mon nom ne vous effraie point. Une mesure gracieuse m’a permis de rentrer en France et le mauvais état de ma santé m’éloigne définitivement de la politique. Je ne viens pas vous réclamer mon héritage, et je n’ai pas besoin d’argent. J’ajoute que mes opinions et mes sentiments me séparent tout à fait de mon beau-frère, à qui je laisse toute la responsabilité de ses actes.

J’ai perdu, en perdant ma sœur, ce que j’aimais le plus en ce monde. Ce que je désire, aujourd’hui, c’est revoir encore une fois la maison de ma jeunesse et, parler avec vous de mon père et de ma sœur.

Je ne dispose que d’une soirée. Voulez-vous, simplement, répondre « oui » ou « non » au porteur de ce billet ? Si c’est oui, je me rendrai aux Cornières à 9 heures précises et ne vous retiendrai pas longtemps.

Ce sera sans doute notre première et dernière entrevue.

J’espère en votre réponse affirmative et vous prie de recevoir, d’avance, mon sincère remerciement.

Raymond Capdenat.


L’adresse écrite, il remit le billet à un gamin qui servait de commissionnaire puis il redemanda un grog et alla s’enfermer dans sa chambre.

Le gamin rapporta la réponse. On attendrait ce monsieur à l’heure qu’il avait choisie.


Raymond régla la note de l’hôtel et mit son sac à la consigne de la gare. Son train passait à minuit vingt. D’ici là, il aurait fait ce qu’il avait à faire.

Sur le pont, la rafale l’assaillit. Il marcha, en courbant les épaules, assourdi et presque aveuglé. Il traversa le bas quartier obliquement, tourna derrière Saint-Martial et parvint aux Cornières par la Barbecane. Là, il se mit à l’abri sous lé porche pour reprendre haleine. Entre les déchirures des nuages, une étoile clignotait que le vent souffla comme une bougie. Les deux lampadaires électriques tâchaient de repousser les ténèbres, mais leur clarté rendait plus obscures les galeries aux piliers trapus où s’amassait une ombre opaque. À cette heure, par ce temps, les Cornières désertes reprenaient l’aspect farouche qu’elles ont dans les gravures du dix-septième siècle. Elles redevenaient le lieu des embuscades, des duels et des enlèvements. Que de sang sur leurs pavés pendant les guerres religieuses ! Raymond se ressouvint de ses terreurs d’enfant lorsqu’on lui racontait qu’à la place de la fontaine s’élevait autrefois le bûcher des hérétiques… Puis il ricana tout bas. Il venait de penser que les bûchers avaient du bon, et les chemises de soufre…

Quelques points lumineux piquaient les sombres façades. Raymond marcha jusqu’au perron des Consuls pour voir dans son ensemble la maison, sa maison, arc-boutée sur ses piliers, élevant son corps qui bombait en avant et portant sa tour, à son flanc, comme une masse. Les fenêtres à meneaux du corridor dessinaient confusément leurs croix de pierre. Aucune apparence de vie — lueur, bruit, mouvement — dans cette bâtisse qui contemplait la nuit avec les yeux morts de ses vitres. Raymond entra sous la galerie. Il revit la boutique de la mercière, la porte cintrée, les clous de fer disposés en losanges sur le bois peint en vert foncé. Il sonna. Quelqu’un, de l’intérieur, fit jouer la mécanique qui commandait la porte. Elle s’entre-bâilla. Raymond la referma derrière lui.


Il monta. Son pied évitait, d’instinct, les places où la pierre était déclive et glissante. Sa main, sur la rampe, retrouvait le froid spécial du fer qui semblait humide. Il respirait l’odeur de cave de ce lieu où le soleil n’entrait jamais, et il crut qu’il rentrait chez lui après une fugue buissonnière et que le père allait remplir la maison de ses jurons et de ses fureurs. Sa mère l’attendait. Geneviève, sur le palier, guettait le bruit de son pas. Elle allait dire, de sa petite voix angoissée ?

« Raymond !… Comme tu arrives tard !… »

Il serra le fer de la lampe et pensa :

« J’arrive tard, Geneviève, trop tard. Mais j’arrive. »


Celle qui l’accueillit ne parla pas. Quand il se nomma, elle inclina la tête et lui fit signe d’avancer. Il aperçut de la lumière et du feu dans la salle à manger. Petite lumière d’une seule ampoule. Petit feu du poêle au ralenti. Il vit le fauteuil près de la cheminée, les tapisseries fanées des portières, le tapis sur la table ronde, les photographies agrandies dans leurs cadres dorés. Rien n’avait changé. Debout, le chapeau à la main, en visite chez lui, Raymond Capdenat entrait dans son passé comme dans un songe tragique. Il avait la figure d’un homme mal réveillé, un peu hagard, qui a eu froid en dormant et qui frissonne sous ses habits minces. Ses cheveux, jadis blonds, devenus gris, clairsemés sur son crâne, gardaient le désordre et le pli du sommeil. Trois profondes rides parallèles rayaient, en largeur, son front couturé, aux reliefs asymétriques. La lumière blessait ses yeux inquiets. Il comprit qu’on l’invitait à s’asseoir, et il s’assit sur le fauteuil de son père. Alors seulement, la femme qui le recevait dans sa maison paternelle dit quelques mots. Il entendit à peine ces mots, mais il la vit.

Une créature épuisée, un frêle paquet de petits os, dans une robe noire. La peau du visage collait aux pommettes que la couperose enflammait. Le misérable petit cou, faisceau de tendons apparents, sortait d’un châle noir à franges. Des cheveux roux éteints par la cendre de l’âge, deux mains minuscules au bout de bras secs comme des bâtons, c’était cela, le monstre ! Une vieille femme malade, que le souffle d’un homme jetterait par terre… Mais il y avait les yeux !

Clairs, fixes, luisants, couteaux d’acier sous les cils roussâtres, ces yeux exprimaient une énergie virile, une ironie désenchantée, une méfiance dédaigneuse, l’orgueil, surtout, le tranquille orgueil qui, tenant droit le fourreau usé du corps, brille au travers, comme une épée.


— Je vous remercie de m’avoir reçu, dit Raymond. Je ne saurais dire ce que j’éprouve. Vous comprenez mon émotion.

— Elle est bien naturelle, répondit Renaude. Prenez le temps de vous remettre. Vous paraissez très fatigué, monsieur…

Elle prononça, d’un ton plus bas :

— …Monsieur Capdenat… Cela me paraît si étrange de dire ce nom, ici…

— Vous pensez à mon père ?

— À votre pauvre père, oui. J’y pense constamment. Il me serait odieux de l’entendre blâmer, je vous l’avoue, et je ne le supporterais pas.

— Rassurez-vous. Je ne l’attaquerai pas. Nos dissentiments, nos malentendus, c’est le passé.

— J’aime que vous parliez ainsi. Je ne m’y attendais guère. D’après ce que l’on m’avait dit de vous…

— Du mal ?…

— Beaucoup de mal.

— Pourtant, vous m’avez reçu.

— Pourquoi ne vous aurais-je pas reçu ? Du moment que vous ne venez pas en ennemi, cette maison vous sera toujours ouverte, comme elle eût été ouverte à M. Alquier et… à la pauvre Mme Alquier…

Raymond considérait, obstinément, un dessin du tapis.

— Vous êtes toute seule ici. C’est bien triste.

— Je ne crains pas la solitude.

— Et vous avez vos souvenirs pour vous tenir compagnie.

— À mon âge, on n’en a plus d’autres.

— Puis-je vous demander de les évoquer pour moi, ces souvenirs ?… J’ai été absent si longtemps ! Entre les miens et moi, il y a eu un rideau de fer. Je n’ai rien su d’eux ou presque rien.

Mlle Vipreux ne répondit pas tout de suite.

— Si c’est trop exiger, dit Raymond avec douceur, je n’insisterai pas. Vous redoutez peut-être…

— Je ne redoute rien. La sensiblerie puérile n’est pas mon fait.

— Vous en avez donné la preuve.

— Que voulez-vous dire ?

— En restant seule dans cette maison.

— J’ai promis de la garder. Je suis responsable des scellés.

— Ah ! oui, il y a les scellés partout.

— Presque partout. Mais, à présent que vous voilà revenu, on pourra les lever et procéder à l’inventaire.

— On les lèvera bientôt.

— À moins que M. Alquier…

— Je n’ai pas à connaître M. Alquier, et j’ajouterai qu’en cas de contestation je ne m’adresserai pas à la justice bourgeoise. Je suis communiste, vous le savez. Cela ne vous épouvante pas ? Non ?… Vous êtes, je le vois, une personne intelligente… Nous nous entendrons parfaitement. Et puis, je vous répète ce que je vous ai écrit. Je ne viens pas pour vous parler d’argent. Je me moque de l’argent.

— C’est un beau sentiment… Très rare… Et c’est aussi le mien.

— Je sais que les beaux sentiments vous sont familiers.

— Vous savez !… Que savez-vous ?… Vous ne me connaissez pas.

— Je vous connais mieux que vous ne pensez.

— Par qui ?

— Par Geneviève.

Il surprit la contraction fugace qui fit se crisper les lèvres de Mlle Vipreux.

— Elle ne m’écrivait pas souvent. Une seule fois, elle m’a confié tout ce qu’elle pensait de vous, tout ce que vous aviez fait pour mon père et pour elle.

— C’était après sa maladie ?

— Oui, après… mais de sa maladie même, elle ne me disait presque rien. C’était une femme timide, craintive, très secrète, ma pauvre sœur… Et moi, si loin d’elle !… Vous l’avez pourtant connue intimement ?

— Intimement, non. Je l’ai soignée. Je…

— Vous l’avez aimée ?

— Comme elle méritait de l’être.

— Voulez-vous me parler d’elle ? C’est pour cela que je suis venu. Cette visite, c’est un pèlerinage sentimental que je fais, un devoir que je remplis. Aidez-moi… Remontez au premier jour de votre arrivée. Racontez-moi pourquoi et comment vous êtes venue chez mon père. Parlez-moi de lui, de sa façon d’être avec vous, avec Geneviève. Je suis impatient de vous entendre et j’ai peu de temps à rester ici !

Elle ne pouvait refuser. Ce Raymond Capdenat, chose extraordinaire, ne lui était pas antipathique.

Il n’avait pas les traits du bandit qu’elle s’était représenté, d’après une légende simpliste et grossière. Un déclassé, un malheureux, mais bien élevé, d’humeur douce, très différent du père Capdenat. Le mettre de son parti, l’opposer à Lucien Alquier, quel triomphe pour Renaude ! Elle ne serait pas ingrate. Elle concéderait à Raymond quelques avantages : des meubles à son choix et même une somme d’argent. Cette générosité rendrait Lucien Alquier fou de rage et fortifierait, devant tout Villefarge, la situation morale de Renaude Vipreux.

Ce ne serait pas inutile. Mlle Vipreux avait fait des jaloux — ennemis masqués. Elle sentait que la faveur de la ville se détournait un peu, que l’opinion publique était moins unanime dans la louange… À la sortie de la messe, Mme Bausset avait paru embarrassée et froide. Le docteur n’était pas venu depuis bien des jours. Renaude avait la faiblesse, elle si forte, d’en être affectée.

… Elle parla très longuement. D’abord, en cherchant ses mots, en se surveillant, tandis qu’elle exposait l’enchaînement des faits ; puis, avec une singulière aisance, comme débitant un plaidoyer solidement établi dans sa mémoire, quand elle arrivait à l’explication de ces faits. Le récit était parfaitement composé. Du caractère de Capdenat, Renaude déduisait toutes les raisons de ses actes qui rendaient simple et vraisemblable l’histoire de l’emprunt et du testament. Raymond l’admettait sans conteste. Il y paraissait même assez indifférent.

— Je comprends, dit-il. Les objections qu’on vous a faites sont venues d’Alquier et non pas de Geneviève.

— De lui seul. Elle n’osait pas le contredire. Elle se taisait.

— Mais, seule avec vous…

— Je n’ai pas été seule avec elle.

— Quand elle est partie, en automobile, elle ne vous a pas dit au revoir ?

— Au moment de son départ, je me trouvais souffrante. Elle n’a pas voulu me déranger.

— Mais vous saviez qu’elle allait chez sa marraine ?

— Je n’interroge pas les personnes qui vivent avec moi.

— Vous respectez leurs secrets.

— Mme Alquier n’avait pas le goût des confidences. Si elle m’avait parlé de son projet de voyage, je l’en aurais détournée. Je savais que cela déplairait à son mari. Et cette course, dans la nuit… Une femme seule ! Quelle imprudence !… Je crois — c’est une simple supposition — que Mme Alquier s’est brusquement décidée à partir parce qu’il y avait eu, entre elle et son mari, une discussion… une querelle… Que sais-je ? C’est un méchant homme ! Naturellement, il n’en a rien dit. Il a préféré m’accuser. C’était plus commode.

— Oui, c’est un très méchant homme. Ma sœur aurait dû le quitter, refaire sa vie. Je l’y engageais. Elle attendait… quoi ? Je l’ignore.

— Sans doute avait-elle des scrupules religieux. L’Église interdit le divorce.

— Mais elle permet la séparation. À mon avis, Geneviève subissait une influence que je n’arrive pas à définir. Oui, elle attendait. C’était une âme si tendre et si faible, épeurée devant la vie. La méchanceté des hommes en avait détendu le ressort. Il aurait fallu vouloir pour elle, agir avec elle… Et elle était seule… C’était une femme, rien qu’une femme… Pauvre Ginette !… Pauvre chérie !…

Il mit sa main sur ses yeux, et Renaude crut qu’il pleurait. Il ne pleurait pas. Il cachait son visage pour n’être pas vu et surtout pour ne pas voir. Le mouvement de son cou révélait le spasme de la gorge qui ravale rudement les sanglots.

Il reprit :

— Dites-moi tout… Comment la chose est arrivée… comment on a trouvé son corps… comment on l’a rapporté… Sa figure… sa figure de morte… Vous l’avez vue, vous !… Vous devez l’avoir devant vos yeux. Rappelez-vous… Elle était brisée, écrasée… tuée sur le coup… Les journaux l’ont écrit… Mais sa figure… Allons, revoyez-la pour me la montrer. Toute pâle, intacte… Pas de sang… Vous vous êtes penchée sur elle… Elle vous regardait de ses yeux éteints…

— Monsieur, je vous en prie… Vous nous faites du mal à tous deux… Vraiment je ne peux pas… je ne peux pas…

— Pardon. Je suis trop exigeant. Excusez-moi, dit Raymond.

Il se leva.

— Avant que je prenne congé de vous, mademoiselle, permettez-moi de revoir, avec vous, toute la maison. J’ai ici tant de souvenirs ! Mon enfance, ma pauvre mère, ma sœur… C’est un adieu que je vais leur dire, car je ne reviendrai plus.

— Où irez-vous ?

— Je n’en sais rien. Je n’ai pas l’habitude de beaucoup penser au lendemain.

— Verrez-vous votre notaire ?

— Quel notaire ?

Me Beausire, pour la succession ?

— Il saura que l’affaire a été arrangée entre vous et moi.

— Et que vous ne contestez pas ma créance ?

— Je vous paierai, moi-même, ce qui vous est dû, et avec les intérêts. Moi-même. Tout sera réglé selon la vraie justice.

— Vous êtes un honnête homme.

— Et un homme pressé… Je dois partir à minuit vingt.

— Venez donc, dit Renaude.

Et se ravisant :

— Je vous gênerais. Faites seul votre pieux pèlerinage.

— Il y a partout des scellés. Cela m’est tellement désagréable que j’ai envie de les faire sauter… une envie maladive… Aidez-moi donc à m’en défendre. Votre présence me rend l’équilibre de ma volonté et de ma raison.

Elle domina sa répugnance. Cette soirée, cette scène, quelle épreuve pour une femme malade ! Car Renaude se sentait malade, et elle eût consulté Bausset s’il ne l’avait pas négligée d’une manière inamicale. Elle précéda Raymond. Ils traversèrent le salon enseveli sous les housses et la chambre de Capdenat. Au seuil de la chambre bleue, Renaude s’arrêta.

— Entrez seul, je le préfère. C’était là qu’ils étaient. Et cela m’est pénible…

Raymond lui prit le bras :

— Je vous dis que j’ai besoin de votre présence. Un instant seulement… Faites cet effort. Avez-vous peur ?

— Peur ?… Non. Je n’ai pas peur. Je suis émue… nerveuse…

Il l’avait entraînée sans violence, en la tenant toujours par le bras.

— Venez !… Venez !… Elle était là… sur ce lit. Je crois la voir. Et vous aussi, vous croyez la voir…

Il appela dans le lugubre silence :

« Geneviève !… Geneviève !… »

Une terreur panique saisit Renaude. Elle se vit enfermée avec un fou, dans cette chambre retirée, close, étouffée de lourdes tentures. Si elle criait, qui l’entendrait ? Si le fou se jetait sur elle, qui viendrait à son secours ? Elle n’avait à compter que sur elle-même, sur sa force et sur son courage. Elle se rassembla donc et fit tête.

— Allons, monsieur, sortons d’ici. Vous n’êtes pas bien. Soyez raisonnable…

Il dit, d’un ton calme et naturel :

— Vous allez me donner immédiatement la lettre que vous avez volée à ma sœur. Immédiatement. Sinon, je vous étranglerai. Vous avez cinq minutes.

Renaude resta sans voix.

Raymond regarda l’heure à la montre qu’il portait au poignet, dans un ruban de cuir.

— Vous avez très bien arrangé votre petite histoire, et je vous ai laissé parler pour vous connaître. Mais je savais la vérité par ma sœur qui m’a écrit avant de partir et de mourir… Toute la vérité. Toute. Ton crime, coquine, ordure immonde, vieux serpent qui peux bien te tortiller, mais qui ne m’échapperas pas. Tu as tué Geneviève !… Tu l’as torturée, désespérée, assassinée !… Maintenant, il faut payer… rendre gorge. La lettre d’abord. Où est la lettre ?

Renaude, au bout du bras qui la tenait, se débattit convulsivement, mais ses yeux, qui voyaient la mort, ne se baissèrent pas.

— La lettre. Je ne l’ai plus.

— Tu mens.

— Brûlée.

— Allons donc !… Ton arme !… On ne détruit pas une arme.

— Eh bien, oui, elle existe, mais en lieu sûr… Et si vous me tuez, brigand que vous êtes, lâche que vous êtes, mes précautions sont prises. Demain, la lettre sera une chose publique. Voulez-vous déshonorer votre sœur ? cria-t-elle de sa voix aiguë… Salir sa mémoire ?…

Raymond regarda sa montre.

— Vous perdez bien du temps. Vous feriez mieux de me donner la lettre. Elle est dans la maison. J’en suis sûr. Je vais vous mettre un joli petit browning sur la tempe et vous me conduirez à la cachette. Allons !… L’aiguille tourne. Une demi-minute est passée. Vous ne voulez pas ? Je vous tuerai donc. Avec mes mains. Dans votre gorge. Comme ça… Plus qu’une minute… Ah !

Le cou de Renaude pliait brusquement. Sa bouche s’ouvrit. Ses yeux exorbités chavirèrent et le corps, échappant à l’étreinte de Raymond, s’affaissa comme un sac vide.


Il s’écarta, regarda ses mains qui n’avaient pas serré le cou maigre, ses mains prêtes à tuer et qui n’avaient pas tué. Il regarda le corps étendu.

Il n’avait ni la peur, ni le respect des cadavres, et surtout de celui-là. Il toucha, du bout du pied, la tête immobile. Les yeux, pathétiques comme un cri, révélaient une si abominable angoisse que ses yeux, à lui, se détournèrent.

Il avait vu, à la guerre, des gens morts d’épouvante, et il avait toujours pensé que cette agonie de quelques secondes doit résumer, par l’intensité de ses affres, des années d’atroces souffrances.

« Mais alors… alors… c’est fini !… La bête est crevée !… Il y a donc un Dieu !… » se dit-il, et il eut le sentiment qu’une chose venait de s’accomplir qui dépassait le hasard.

Il recula vers le lit.

« Geneviève !… Geneviève !… »

Si forte était, en cet homme qui croyait ne plus y croire, la sensation du surnaturel qu’il ne se fût pas étonné d’entendre Geneviève lui répondre dans le silence solennel de cette chambre. Il tendit les bras, étreignit le vide et, s’appuyant au chevet du lit, il pleura d’un bonheur terrible.

Ce ne fut qu’un accès, très court. Une extraordinaire lucidité succéda au vertige.

La lettre ! Il voulait la lettre. Des gens viendraient pour l’inventaire. Ces gens — et Alquier — ne devaient pas trouver la lettre. Où était-elle ? Où Renaude l’avait-elle cachée ?… Sur elle ?… Raymond décroisa le châle noir, tâta le corsage, retourna les poches du tablier. Rien. Il regarda autour de lui. Tous les meubles portaient des bandelettes blanches. Il résolut de fouiller la maison, dût-il y passer la nuit, car il n’était plus question de prendre le train. Oui, pièce par pièce, recoin par recoin, il examinerait tout, et il trouverait la lettre. Après, seulement, il irait chez le Dr Bausset. Il raconterait sa visite et que Mlle Vipreux avait été prise d’une syncope. Mort naturelle. Presque toute la vérité.

Il était absolument calme et il ne voulait pas perdre une minute. Il pensa que, si tous les meubles à portes et à tiroirs étaient scellés, la lettre était dans une cachette d’un genre tout différent, comme celles où les avares de campagne dissimulent leur magot. Il pensa aux conduits des cheminées, au carreau qu’on soulève, aux poteries bien en évidence sur une étagère.

Dans la chambre qui avait été celle de Capdenat, les rideaux étaient décrochés. Le lit était sans couvertures. Raymond examina les revers des sièges, l’espace entre le sommier et le bois du lit. Rien. Il revint au salon, enleva les housses, chercha dans les vases à fleurs, sous le tapis. Rien. Il retourna dans la salle à manger, recommença son enquête minutieuse. Un morceau de toile, avec une aiguille enfilée piquée dans l’ourlet, était resté sur une boîte à ouvrage. Raymond vida la boîte. Rien.

Il se sentait très las physiquement, mais l’esprit clair et libre. Il monta au premier étage, fouilla la chambre de Geneviève. Il n’était pas ému. Il n’avait pas le temps d’être ému. Il ne trouva pas la lettre et passa dans la chambre voisine. Les robes de Renaude pendaient à des patères de bois verni. Pas de scellés sur la commode. Raymond bouleversa le linge qui remplissait les tiroirs. La commode ne livra pas la lettre. C’est alors qu’il pensa au lit.

Ce lit était préparé pour la nuit, l’édredon rouge bien bombé, le repli des draps bien net, une camisole pliée sur l’oreiller. Raymond arracha les draps, bouleversa l’édredon, les couvertures, le traversin, le matelas et, sous la couette, il découvrit une grosse enveloppe jaune.


Une heure plus tard, il avait tout remis en ordre, dans cette chambre de Renaude, même la camisole sur l’oreiller. Et l’enveloppe, avec les titres et l’argent, était entre la couette et le matelas, où le juge de paix qui ferait l’inventaire aurait la surprise de la trouver. Raymond ne savait pas encore à qui appartenait cette fortune. Il ne soupçonna pas Renaude d’avoir soustrait ces valeurs à la succession, et il ne pensa pas — comme il le fit deux jours après — que la meurtrière était aussi une voleuse.

La lettre seule lui importait. Il la tenait enfin. Il en avait lu les premiers mots. Il ne lirait pas la suite, par piété, par pudeur. Paix à la morte chérie, la seule créature, dans cette triste maison, qui n’eût pas connu la haine ! Paix à son amour défunt !

Raymond jeta la lettre dans le foyer et l’enflamma avec une allumette. Quand tout fut consumé, il ramassa les légers débris noirâtres et, par la fenêtre entr’ouverte, les livra aux vents de la nuit.

Ensuite, il descendit à la chambre bleue. Il se disait :

« Si je m’étais trompé, si elle était vivante !… »

Il voulait être sûr. Mais il ne s’était pas trompé. Renaude Vipreux ne ferait plus de mal à personne.



IX

La découverte de l’argent et des valeurs, après la mort de Renaude, eut un résultat imprévu. Les plus fidèles admirateurs de Mlle Vipreux renoncèrent à la défendre et la tinrent pour coupable d’un détournement qu’elle n’avait pas commis.

Le testament de Capdenat fut cassé, et la succession dévolue aux héritiers légitimes.

Raymond Capdenat n’est jamais revenu à Villefarge. Il a pourtant gardé la maison. Voulût-il la vendre, personne, dans le pays, ne l’achèterait. Elle passe pour hantée. C’est Mélanie l’albinos qui a créé cette légende, et la légende durera longtemps.


FIN


GLANES LITTÉRAIRES ET HISTORIQUES


La manie féminine actuelle
du « gros mot ».

Dans les Nouvelles Remarques de Monsieur Lancelot pour la défense de la langue française (Flammarion, édit.), M. Abel Hermant note, pour s’en affliger, la facilité avec laquelle la manie du gros mot, du synonyme crapuleux se répand actuellement dans la société féminine.

« L’enfer du vocabulaire français ne contient pas uniquement des mots du ruisseau : il y a aussi les termes scientifiques. Ce sont les pires. Je ne saurais trop conseiller aux dames d’éviter ceux qu’elles ont pu lire dans les livres de médecine plus encore que ceux qu’elles voient crayonnés sur les murs.

» Leur manie du gros mot, du synonyme crapuleux est vraiment extraordinaire. Je parcourais dernièrement un livre où, certes, le talent ni la verve ne manquent pas et dont l’auteur, une femme qui se pique d’être fort indépendante, se moque de beaucoup de choses. Il faut, en ce bas monde, se moquer de beaucoup de choses. Croirait-on que je n’ai pas relevé une seule fois se moquer ? Elle ne se moque pas, elle se… Parfaitement. Ah ! quand à cela, elle se… toutes les vingt lignes.

» Les collégiens même, qui ne sont pas élevés par leur mère, font un usage plus modéré de ce verbe. Et les soldats… J’ai fait mon service aux chasseurs, mais j’ai connu des cuirassiers. Je proteste qu’ils ne l’auraient pas dit devant des dames. Ne pourrait-on prier les dames de le dire moins fréquemment devant nous ? »

Pierre Loti, musicien du verbe.

M. Pierre Mille nous donne un livre non point d’érudition ou de critique littéraire au sens exact du mot, mais d’observation personnelle, sur le Roman français (Firmin-Didot, édit ). Sur Marcel Proust, André Gide, Barrés, Loti, Anatole France, sur tous les protagonistes de notre littérature de Action de l’avant-dernière génération, des jugements s’expriment où le respect, l’admiration n’excluent pas l’indépendance.

De ce livre, et pour en indiquer la manière, nous détachons cette bien intéressante page sur la langue musicale de Pierre Loti.

« Loti — je vous supplie d’accorder à cela quelque attention — c’est un musicien. Aux deux sens, le propre et le figuré. Au sens propre, il n’était pas médiocrement fier de ses talents de pianiste. Au figuré : tous ses paragraphes sont des strophes parfaitement cadencées. Des strophes de très belles romances, à la manière dont on entendait la belle romance sous le Second Empire et les premières années du régime actuel, époque de son enfance et de sa jeunesse si merveilleusement sensibles. Des strophes musicales comme celles du Vallon de Gounod, qui est un chef-d’œuvre dans son genre et dont les vers — de Lamartine — respirent un sentiment où se mêlent à la fois l’attente de la mort et une espèce d’exaltation mélancolique en présence de la nature.

» Pour Loti, toutes ses visions, toutes ses sensations, toute son immense et ingénue sensibilité chantaient — chantaient verbalement, musicalement — chantaient comme dans la musique de son époque… On ne saurait trop insister sur les réactions des arts entre eux. Les auteurs de nos jours qui se plaisent aux syncopes du jazz, à la musique divisionniste ne peuvent écrire comme ceux qui ne voyaient rien au-dessus, pour charmer leur sensibilité, de la musique a carrée » que goûtaient nos pères. Et les symbolistes furent wagnériens. Quel art prendra le pas sur les autres dans l’avenir pour amener une évolution nouvelle ? »

Les danses nègres modernes sont-elles venues du Périgord ?

Les danses nègres — plus ou moins heureusement adaptées à nos conditions occidentales auraient-elles fait leur première apparition, chez nous, en Périgord ? Ce ne serait point là toutefois un événement de ces dernières années. Dans Au pays des pierres, heureusement réédité par Fasquelle, Eugène Le Roy, le grand romancier périgourdin, nous décrit de la sorte une danse nègre, importée par on ne sait plus quel explorateur et qui, sous le nom de a Congo », a pris place parmi les vieilles danses du pays :

a Le congo est une danse du pays, très belle et plaisante, qui est comme une espèce de pantomime amoureuse entre un galant et sa bonne amie.

» Il faut être belle femme et bien faite pour cette danse. Au temps qu’elle était jeune, la Thibalde, comme s’appelait la mère de Reine, était réputée la meilleure danseuse de congo de Montglat. Maintenant, sa fille l’avait remplacée.

» Tenant sa robe entre ses doigts, Maurette s’avançait, les yeux baissés, vers son danseur, puis elle s’arrêtait, cambrait la taille, rejetait la tête en arrière et marquait un temps d’arrêt pendant que le cavalier tourbillonnait autour d’elle. Ensuite, elle se remettait en mouvement, faisait des pas, fuyait, revenait et pirouettait sur elle-même avec une gracieuse torsion des reins qui faisait coller la robe sur ses hanches.

» Après, ce furent d’autres attitudes, des mouvements rythmés et souples qui révélaient des formes de déesse. Enfin, comme saisie par le dieu de la danse, la voici qui s’élance, multiplie ses pas cadencés, arrondit les bras au-dessus de sa tête, fait claquer ses doigts comme des castagnettes, ploie sur ses flancs, se meut, se balance et se tord avec la fougue chaste de la jeunesse exubérante… Puis cette ardeur tombe soudain et la belle Reine s’avance, calme, vers un nouveau danseur car, dans le congo, les couples qui dansent ensemble tournent en rond autour de la salle, les cavaliers passant successivement d’une danseuse à l’autre. »

Évidemment, cette danse-là, ce n’est pas tout à fait le « black bottom » ni les autres contorsions importées des tropiques. Une race paysanne française avait su en civiliser les formes et parer de grâce les attitudes.


Un remarquable portrait
de Benjamin Constant.

De la très intéressante Vie de Benjamin Constant que notre distingué confrère L. Dumont Wilden a fait paraître aux éditions de la « Nouvelle Revue française », détachons ce portrait auquel ses expressions contrastées donnent un saisissant relief.

« C’est, en vérité, une étrange, irritante et passionnante figure de notre histoire politique et littéraire que celle de ce Benjamin Constant, père du libéralisme parlementaire et du roman psychologique, à qui Anatole France reproche curieusement son scepticisme. Il a sa place parmi les ombres fameuses que les fils du dix-neuvième siècle rencontrent au bout de toutes les avenues de leur passé. Sa silhouette dégingandée d’étudiant allemand à lunettes et à cheveux roux ou sa belle tête blanchie de parlementaire illustre et déconsidéré se glisse parmi les fantômes de nos plus chers et de nos plus encombrants grands hommes : Chateaubriand, Sainte-Beuve, Balzac, Renan… mais il accompagne les discours qu’ils nous tiennent d’un ricanement bien moderne.

» Il appartient d’ailleurs à une époque intermédiaire qui, par plus d’un trait, ressemble à la nôtre. Ce raté de génie est, dans tous les domaines qu’il parcourut, une manière de précurseur. Suisse de nation, naturalisé Français et tout Français de culture et d’intelligence, mais fort imprégné de germanisme et d’anglomanie, il est peut-être le premier de ces « Européens » en qui l’on veut voir le type du civilisé de demain, sinon d’aujourd’hui. Pénétré de la forte culture psychologique du dix-huitième siècle, il appliqua la plus desséchante analyse à la sensibilité désordonnée qu’il avait héritée de Rousseau, mais il en tira des raffinements infinis, et l’on pourrait trouver, dans quelques pensées éparses de ce rationaliste, l’origine du culte du « moi » de Barrès et même de la psychologie proustienne. Quelle vie mieux que celle de Benjamin Constant pourrait illustrer cette vérité décevante : « Il n’y a pas de caractères, il n’y a que des situations », et cette autre, qui est de lui-même : « Il n’y a point d’unité complète dans l’homme, et presque jamais personne n’est ni tout à fait sincère ni tout à fait de mauvaise foi » !

Reliques royales et impériales.

Tous les souvenirs d’histoire ne sont point dans les musées. Il en est d’exceptionnellement précieux et poignants dont ne se dessaisissent pas aisément les familles, surtout quand il s’agit de familles souveraines. Nous savons que toute unie partie du trésor Sentimental de Sainte-Hélène appartenait aux collections du prince Victor Napoléon et qu’elle est aujourd’hui entre les mains de son héritier, le jeune prince Napoléon. Les Souvenirs — dont nous avons rendu compte récemment — du comte de Monti de Rézé nous ont, d’autre part, appris l’existence de certaines reliques d’histoire que l’on voyait à Frohsdorf et dont on peut s’étonner qu’elles aient été sauvées de la tourmente révolutionnaire.

C’était d’abord, dans l’un dos salons, le beau portrait, par Vigée-Lebrun, de la reine Marie-Antoinette. La toile portait encore la blessure que lui avait faite un coup de pique au cours des journées d’octobre. Sur une console, un superbe bronze reproduisait les traits d’Henri IV. C’était la tête de l’ancienne statue du Pont-Neuf qui, brisée pendant la Révolution, avait été jetée à la Seine par une populace en délire. Retrouvée de longues années après, une délégation des ouvriers de Pans l’avait offerte au prince. Dans une vitrine, on voyait le panache du roi Henri IV qui, contrairement à sa légende d’histoire, était noir ! Puis les souliers du sacre du roi Louis XIV brodés d’argent avec soleil d’or ; on remarquait les hauts salons peints par Vanloo et représentant des sujets de bataille.

Pans une autre pièce où travaillait le prince, des armoires renfermaient d’autres reliques : la chemise que portait le roi Louis XVI le 21 janvier 1793, jour de son supplice ; elle était échancrée par les ciseaux du bourreau. Il y avait aussi le gilet blanc qui conservait encore les traces du sang du roi martyr. À côté, on voyait l’un des souliers que la reine perdit en montant à l’échafaud, le petit soulier blanc à haut talon de Louis XVII ; puis une quantité d’objets ayant appartenu à la famille royale détenue au Temple 2 des gants, des livres de prières, des miniatures, des éventails… Des documents authentiques accompagnaient chaque objet, expliquant comment ces lugubres reliques avaient pu être sauvées et remises à la famille royale.

Une autre relique, tout à fait imprévue, appartenait au comte de Chambord et nous revenons ici aux souvenirs impériaux.

Après la mort au Zoulouland du prince impérial, le baron Tristan Lambert, qui avait été l’ami du jeune prince, vint s’incliner, à Frohsdorf, devant celui qu’il considérait dès lors comme le représentant de la monarchie française. Il offrit au comte de Chambord une relique teinte du sang de celui dont il s’honorait de porter le deuil. « Henri V », nous rapporte le oomte de Monti, voulut garder, sur sa table de travail, jusqu’à sa mort, le petit cadre renfermant un morceau de l’uniforme que « Napoléon IV » portait le 1er juin 1879, jour de son massacre, et la copie de la prière retrouvée dans le livre de messe du prince défunt


Alexandre Dumas, poète d’album.

Il s’agit d’Alexandre Dumas, le père, qui ne se satisfaisait point de sa gloire d’auteur dramatique et de romancier historique et populaire. L’auteur des Trois Mousquetaires s’estimait poète et bon poète et ce n’était point en prose qu’il s’exprimait sur les albums de ses admiratrices. D’ailleurs, il avait de l’esprit, en vers comme en prose, et il est plaisant de citer cette boutade rimée que nous avons relevée sur l’album romantique de Marie Nodier et qui s’improvisa dans les salons de l’Arsenal.

À MA BRUNE


    Je ne sais rien, ma belle brune,
    Que je ne puisse t’accorder,
    Tu me demanderais la Lune
    Qu’à Dieu j’irais la demander.

    Mais si tu veux que je t’achète
    Des bijoux mains faux que les tiens,
    Je te préviens que cette emplète
    Est au-dessus de mes moyens.


Le chagrin du lion.

Le récit africain de A. A. Piénaar, Histoire d’une famille de lions, dans une traduction de J. Benais et avec une préface de J. Percy Fitz Patrick, vient de prendre place dans la collection des « Livres de nature » dirigée par M. Jacques Delamain (Stock, édit.).

L auteur du livre est un Sud-Africain qui a passé sa jeunesse dans les régions qu’il décrit. Il est en mesure de nous présenter les grands fauves chez eux, dans la brousse et les marais, observés d’un point de vue qui n’est pas celui du chasseur. C’est cependant dans une histoire de chasse que nous trouvons cette page évocatrice du chagrin d’un lion dont la compagne vient d’être tuée.


« Quelques Cafres arrivèrent pour écorcher la lionne, mais, à leur approche, la masse puissante de son compagnon surgit soudain près d’elle ; ils se sauvèrent en désordre.

» Le lion fit des efforts inutiles pour rappeler sa compagne à la vie. La caressant avec sa patte de devant comme il l’avait si souvent fait par jeu ou par taquinerie, il poussa à plusieurs reprises sou doux « ôôou » à demi plaintif. Puis, saisi de désespoir, il fit une ou deux fois le tour du cadavre insensible, lécha le sang des blessures, s’éloigna de quelques pas et cria encore « oupp », comme s’il voulait l’inviter à le suivre. Enfin, avec un cri plaintif, il se coucha près d’elle, les yeux tournés vers les collines où les Cafres avaient disparu.

» … Peu de temps après, les noire revinrent pour tout de bon, accompagnés des deux chasseurs blancs. Le lion remarqua ce détail. Grondant de colère, il sauta dans le sloot et s’étendit dans un renfoncement de la berge…

» Les Cafres achevèrent de dépouiller la lionne et, en compagnie des chasseurs, ils retournèrent dans la plaine, vers le camp. Longtemps après que tout fut redevenu silencieux, le lion se risqua à quitter sa retraite dans les broussailles du korongo et à se montrer sous l’acacia de la berge. Là il s’arrêta, considérant avec effroi la transformation que les mains dévastatrices avaient accomplie. Il finit par comprendre que sa compagne ne se lèverait plus jamais et, tristement, il s’étendit à l’ombre de l’arbre.

» Quand l’ombre eut changé de place, le lion se leva et partit à la recherche de ses compagnons. Mais à peine se fut-il éloigné qu’un vautour descendit sur la bonne morte. Le lion fit un bond en arrière, fou de colère, et l’oiseau n’échappa à la mort que par une fuite précipitée.

» Aujourd’hui, quoi qu’il arrivât, les vautours et les chacals ne toucheraient pas à sa femelle assassinée. »

LES LIVRES NOUVEAUX


Œuvres étrangères.

Il y a, dans les œuvres du grand romancier norvégien Johan Bojer, la puissance de la vie et la puissance de la pensée. Chacune de ses œuvres touche à un grand problème de l’esprit. C’est ainsi que le Nouveau Temple, traduction P.-G. Le Chesnais, n’est pas seulement un roman paysan où l’amour de la nature se charge d’une rayonnante poésie. De ce récit, des scènes, des épisodes se dégage un drame spirituel qui se compose avec un message social.

Ajoutons que sur Johan Bojer, sa vie et ses œuvres, M. P.-G. Le Chesnais, qui connaît si bien la littérature Scandinave, nous donne une étude très complète où sont observées les influences diverses qui se sont exercées sur le grand écrivain. Nous voyons constamment dans ces pages de biographie et de critique la vie réagir sur l’œuvre, l’œuvre sur la vie. Le roman vécu et les romans créés par Bojer se commandent et se confondent.

La Machine, de Rabindranath Tagore, est une œuvre qui s’adresse aussi bien à l’Orient qu’à l’Occident, car le tragique problème qu’elle soulève menace toutes les civilisations. Il s’agit de savoir, en effet, si nous n’allons pas avoir une guerre auprès de laquelle celle de 1914 n’aura été qu’un jeu d’enfants. Les hommes se rendront-ils compte à temps des horreurs prochaines vers lesquelles les entraînent le machinisme actuel et le choc des races qui va suivre… Il y a, dans ce roman, directement traduit du bengali par MM. F. Benoit et À. C. Chakravarty (Rieder, édit ), un cri d’alarme dont on est saisi. Dans un but politique, un maharadjah a fait construire une machine qui, en endiguant la Moukta-Dhârâ, réduira à l’obéissance les paysans de la province voisine, jugés d’esprit subversif. Désormais ce sera, pour là-bas, la famine à volonté. Tagore nous fait assister, chez les paysans du maharadjah affameur, à une véritable explosion de joie chauvine. L’ingénieur occidentalisé va être acclamé par la foule… Mais soudain le prince héritier, sacrifiant sa vie, ouvrira la digue que son père avait fait placer entre les hommes des deux pays. Il meurt en même temps que la machine qu’il a tuée.

Benoni, de Knut Hamsun — prix Nobel du roman — vient d’être traduit du norvégien par M. Georges Sautreau (Rieder, édit.). Ce livre nous conduit dans le Nordland, bien au-dessus du cercle polaire, au pays des étés presque nuit et des hivers presque sans jour, qu’illumine parfois la fantasmagorie des aurores boréales. Entre la montagne aux neiges éternelles et l’Atlantique sans fond et sans bornes, une étroite bande de terre cultivée ne suffit pas à nourrir la population. C’est à la mer que l’homme doit arracher sa maigre subsistance. Mais ce n’est pas sous l’angle tragique que Knut Hamsun nous présente, dans Benoni, la vie du Nordland où il a passé son enfance et son adolescence, dont il connaît à fond les mœurs. Au petit port de pêche, à la « place de Commerce », règne le marchand. Sa boutique est le seul point de contact avec la civilisation, le centre des nouvelles et des potins, où se rencontrent les commères et les pêcheurs, les matelots de passage, les Lapons nomades. Aux pêcheurs il vend à crédit les engins, les vêtements et les denrées, il leur fournit du travail pour rentrer dans ses fonds et leur achète au plus bas prix le produit de leur pêche. Usurier et grand seigneur, hautain et familier, cupide et compatissant, il les protège et les gruge, fait la loi dans la paroisse et inspire à tous la méfiance et le respect. C’est la vie d’un de ces petits centres que Hamsun nous fait véritablement vivre ; tout son art subtil sait l’évoquer, à petits traits, sans description, sans analyse, dans sa réalité, dans son mouvement, dans sa quotidienneté, en un style de bonne humeur.

Derrière le dos de Dieu, traduction Ladislas Gara et Marcel Largeaud (Rieder, édit.), est l’une des premières œuvres du romancier hongrois Moricz et celle où il se révéla comme l’un des meilleurs peintres et des plus directs observateurs actuels de la vie populaire en son pays. Paysans matois, frustes et cupides, sensibles pourtant ; hobereaux ruinés, sentimentaux, cruels, déclassés ; Juifs affranchis et prodigues lorsqu’ils sont jeunes, inadaptés et âpres au gain dès qu’ils vieillissent ; commerçants bornés ; intellectuels nourrissant tous le même rêve insensé de la capitale ; magnats enfin, nobles richissimes, seigneurs cloîtrés dans leurs anciens manoirs aristocrates, passant la moitié de leur vie à l’étranger, maîtres absolus d’immenses domaines, tels sont les personnages que Moricz fait vivre et qu’il a observés probablement dans le village même où il a vécu ses vingt premières années.

Vous voudrez également lire ou relire ces belles œuvres étrangères en des adaptations françaises : Entre terre et mer, de Joseph Conrad, traduction de M. G. Jean-Aubry (N. R. F édit.) ; lie, mon île, de Il. D. Lawrence, traduction de Mme Denyse Clairouin (Kra, édit.) ; deux livres d’O’Flaherty, traduits par M. Louis Postif (Stock, édit.) : le Réveil de la brute, où s’évoque la guerre sous une plume et avec une psychologie d’outre-Manche, et M. Gilhooley, un drame dont l’action se passe à Hublin, parmi ces bouges qu’O’Flaherty décrit avec un réalisme saisissant. D’autres œuvres anglaises : Dans la cage, de Henry James, et la Promenade, au phare, de M 1116 Virginia Woolf, sont traduites par M. Lanoire (Stock, édit ). Sereine Blandice, œuvre d’« une Anglaise de qualité », nous est présentée par M. Victor Llona (Collection « Tours d’horizon »). Enfin, dans la collection « les Livres de nature » (Stock, édit.) : Carka, la Loutre, de Henry Williamson, est adaptée par F. W. Laparra.

Parmi les œuvres traduites, des autres littératures, citons : la Confusion des sentiments et Amok, de Stefan Zweig (Stock, édit), traduction de MM. Alzir Hella et Olivier Bournac ; l’Affaire Mauritius, de Jacob Wassermann, dans le texte français de M. Jean-Gabriel Guidan (Plon, édit.), prend place dans la collection : « Âmes et terres étrangères », et le Juif Süss, de Léon Fenchtwanger, traduction de M. Maurice Remion (Albin Michel, édit.), dans la « Collection des maîtres de la littérature étrangère ». Citons encore : Saba visite Salomon, de Mme Hélène Eliat (Grasset, édit.), et plusieurs œuvres de Franz Werfel : le Passé ressuscité, traduit par Mme Faisans-Maury et préfacé par M. Félix Bertaux (Stock, édit.) ; la Mort du petit bourgeois, traduction Alexandre Vialatte (Attinger, édit.) ; le Coupable, c’est la victime, traduction d’Henri Bloch (Rieder, édit.).

Enfin trois des beaux romans espagnols d’Armande Palacio Val dès nous sont offerts : Sainte Rozélia, traduction de Mme Philine Burnet, Lalita (Plon, édit), et la Sœur de Saint-Sulpice (Marpon et Cie, édit) dans le texte de Mme Tissier de Mallerais.


Poètes féminins.

Mme Cécile Périn nous a déjà donné une œuvre importante de poète. Elle est de ces lyriques dont le public artiste suit avec sympathie la carrière : aucun de ses livres, en effet, ne laisse le lecteur indifférent, car une ardente personnalité s’y affirme. Les premières œuvres, toutes subjectives, exaltaient la joie de vivre et d’aimer. Le lyrisme plus riant projette son rayonnement sur les paysages inspirateurs. Les deux derniers recueils, Finistère et Océan (édit du Divan), nous ont dépeint les beautés sauvages et prenantes de la Bretagne ; les poèmes publiés cette année : hi Féerie provençale (même édit), offrent des tableaux tout aussi prenants de la mer bleue et de ses rives en fleurs. La musique des vers s’adapte aux frissons de cette atmosphère, lumineuse jusqu’en ses grisailles.

Dans l’amour et dans la nature, Mme Jeanne Perdriel-Vaissière a trouvé, elle aussi, le secret de beaux accents qui lui ont valu d’estimables couronnes. Et, de même que Mme Cécile Périn, elle a, au fil des recueils, discipliné son rythme dans le moule des formules classiques, ce qui donne plus de relief, de force à la pensée. Son livre récent. Feuillages (Messein, édit.), est une gamme de nuances délicates aboutissant à l’accord parfait des tonalités propres à la Bretagne. Les images en sont jolies, sans banalité, les rythmes souples. En contraste, un cycle de chauds poèmes sur l’Italie, Italia bella, clôt et complète le volume.

Mme Jeanne Charles-Normand, l’auteur du Jardin caché, témoigne, dans ses Poèmes de l’amour et de la mort (édit. Le Rouge et le Noir), de sa préférence pour les paysages intimes de l’âme. Une vive sensibilité se trahit en ses vers tendres et nostalgiques, souvent tristes dans leur réalisme qui se compose étrangement avec le penchant pour le rêve et l’espoir, sources de l’éternelle déception.

Mlle Rose Malhamé dédie Au dieu inconnu (édit de la Caravelle) les vers de son premier recueil. Un art exquis des nuances, une heureuse délicatesse d’expression et l’harmonieux secret des cadences laissent penser que l’auteur de ces sonnets et de ces courts poèmes réussira non moins bien en des pièces d’un souffle lyrique plus vaste et plus soutenu.

C’est aussi dans le miroir de ses propres émotions que Mlle Brigitte de Meslon voit se refléter les heures inégales de la vie. Son recueil, un Jour après un jour (édit, de la Revue des portes, librairie académique Perrin), prouve d’agréables dons que l’expérience du métier perfectionnera sans nul doute. Au fil des fours, Mlle Simone d’Arverne (édit. U. S. H. A. Aurillac) nous offre également les prémices d’un talent déjà plein de fermeté et très compréhensif des meilleures formes d’art. Et nous tenons À citer encore les Enfants et les mères, de Mme Hélène Mury (Messein, édit.), les Élégies et Chansons, de Mme Anna Roger Favre (Braun et Cie, édit., Mulhouse) dont le romantisme modernisé ne manque ni d’expression, ni de grâce ; puis deux volumes aux titres presque liés : Soleil de France (librairie de la Revue française ), par M 11 ® M.-À. Vigoureux de Kermorvan dont l’art réel et l’harmonie instinctive révèlent une personnalité intéressante capable de mener à bien une œuvre d’artiste, et Sagesse de France, de MH® Alice Héliodore (édit de la Caravelle) qui tresse au gré de ses promenades à travers nos provinces une éclectique guirlande d’impressions et de strophes ; enfin, la Coupe d’albâtre, de Mme Francis d’Avila (édit de la Jeune Académie), contient des pages graves et mélodieuses pour lesquelles M. Maurice Bouchor a écrit une lettre-préface, et le Chant neptunien, de Mme Gina Sandri (édit des Œuvres représentatives), est fait de poèmes d’inspiration philosophique et idéaliste dont M. Mario Meunier nous incite à remarquer la noblesse de forme.

Ne faut-il point ici accorder une place aux auteurs de poèmes en prose ? Les femmes réussissent assez bien dans ce genre qui requiert le double don d’une fine sensibilité et d’une précise expression musicale. Ainsi Mme Germaine Kellerson groupe, dans Inquiétudes (édit. de la Caravelle), des pages d’amour et de larmes préfacées par M. André Lamandé. Le recueil de Mme Blanche Messis : les Pétales (édit de la Jeune Académie), s’anoblit de la même émotion nostalgique, et Mme Mathilde Pouxès enrichit son recueil : Ferveur (édit, de la Jeune Parque), de subtilités harmonieuses que loue avec sympathie M. Paul Valéry dans une lettre-préface.


Études philosophiques et religieuses.

Au Vatican, trône du monde, M. Joseph Bernhart a consacré une œuvre d’histoire et de philosophie qui nous est offerte dans l’édition française de M. Eugène Bestaux (Payot, édit, 40 fr). Réunissant en soi toutes les formes de gouvernement, le Vatican est en même temps un des phénomènes les plus intéressants pour qui cherche à pénétrer le sens profond de l’histoire. Monarchique et démocratique, absolue et élective, la papauté prend ses représentants aussi bien parmi les humbles que parmi les grands de la terre. Le plus modeste des croyants peut donc arriver à une dignité à laquelle nulle autre ne peut être comparée, puisque celui qui en est revêtu détient un pouvoir illimité sur près de trois cent cinquante millions de fidèles.

Si le livre de M. Joseph Bernhart témoigne d’un louable souci d’impartialité, il est cependant l’œuvre d’un catholique. On y respire partout, même aux pages les moins glorieuses, l’accent d’un amour à la fois sincère et courageux. Surtout, on voit s’y dérouler, comme en un film exceptionnel, toutes les heures d’histoire sur lesquelles le Vatican projette son ombre prestigieuse.


M. Charles-Francis Potter traite des Fondateurs de religions (Payot, édit, 25 fr ), un ouvrage où se groupent les portraits des grands génies religieux qui ont marqué de leur empreinte l’histoire de l’humanité. L’auteur montre comment leurs doctrines reflètent les conflits ou les harmonies de leur âme. Dans cet ouvrage qui s’adresse à tous ceux que les religions intéressent du point de vue historique et psychologique, sont étudiés la vie et l’œuvre d’Akhounaton, le célèbre pharaon d’Égypte ; de Moïse, de Zoroastre, du prophète Jérémie, de Bouddha qui depuis vingt-quatre siècles fait vivre dans sa doctrine de paix des millions d’êtres, de Confucius, de saint Paul, saint Augustin, saint Thomas d’Aquin, de Mahomet, de Nanak, le fondateur de la religion chiite, puis de Luther et du réformateur de l’église russe : Nikone.

La Vie de Nostradamus, le fameux astrologue dont les prophéties eurent dans le premier tiers du seizième siècle un retentissement mondial, est évoquée et commentée par MM. Jean Moura et Paul Louvet (N. R. F., édit). L’homme n’est pas moins curieux que son œuvre. Personnage troublant, énigme vivante, païen la nuit, chrétien le jour, il entretint des relations secrètes avec la papauté, en même temps qu’il sacrifiait aux dieux antiques en se faisant disciple de Branchus, de Psellus et imitateur de la pythie de Delphes. Savant astronome, il fut le précurseur de Galilée et de Newton. Médecin astrologue, il combattit la peste par des méthodes nouvelles et sauva des milliers de personnes. Mage mystérieux, il devint le conseiller secret de Catherine de Médicis et l’officiant occulte de ses pratiques hermétiques.

Il fut peut-être l’homme le plus célébré et le plus critiqué de son temps j, il en est demeuré pour nous le plus mystérieux.


Le Directeur : René Baschet. — Imp. de l’Illustration, 13, rue Saint-Georges, Paris-9e (France). — L’Imprimeur-Gérant : Th. Huck.

TABLE DES MATIÈRES

(ne fait pas partie de l’ouvrage original)


L’Ennemie intime


Première partie


Deuxième partie


Troisième partie


Quatrième partie


  1. Emile-Paul, édit.
  2. Albin Michel, édit.