L’Ombre des jours/Texte entier

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Comtesse Mathieu de Noailles ()
Calmann-Lévy, éditeurs (p. 1-182).
COMTESSE MATHIEU DE NOAILLES


L’OMBRE
DES JOURS


« Mes yeux sont éblouis du jour que je revoi. »
racine


PARIS
CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
3, rue auber, 3



I

JEUNESSE


Pourtant tu t’en iras un jour de moi, Jeunesse,
Tu t’en iras, tenant l’Amour entre tes bras,
Je souffrirai, je pleurerai, tu t’en iras,
Jusqu’à ce que plus rien de toi ne m’apparaisse.

La bouche pleine d’ombre et les yeux pleins de cris,
Je te rappellerai d’une clameur si forte
Que, pour ne plus m’entendre appeler de la sorte,
La Mort entre ses mains prendra mon cœur meurtri.


Pauvre Amour, triste et beau, serait-ce bien possible
Que vous ayant aimé d’un si profond souci,
On pût encore marcher sur le chemin durci
Où l’ombre de vos pieds ne sera plus visible ? …

Revoir sans vous l’éveil douloureux du printemps,
Les dimanches de mars, l’orgue de Barbarie,
La foule heureuse, l’air doré, le jour qui crie,
La musique d’ardeur qu’Yseult dit à Tristan.

Sans vous, connaître encore le bruit sourd des voyages,
Le sifflement des trains, leur hâte et leur arrêt,
Comme au temps juvénile, abondant et secret
Où dans vos yeux clignés riaient des paysages.

Amour, loin de vos jeux revoir le bord des eaux
Où trempent azurés et blancs des quais de pierre,
Pareils à ceux qu’un jour, dans l’Hellas printanière,
Parcoururent Léandre et la belle Héro.


Voir sans vous, sous la lune assise au haut du cèdre,
La volupté des nuits laiteuses d’Orient,
Et souffrir, le passé au cœur se réveillant,
Les étourdissements d’Hermione et de Phèdre ;

Toujours privé de vous, feuilleter par hasard,
Tandis que l’âcre été répand son chaud malaise,
Ce livre où noblement la Cassandre française
Couche au linceul de gloire et sourit à Ronsard.

Et quand l’automne roux effeuille les charmilles
Où s’asseyait le soir l’amante de Rousseau,
Être une vieille, avec sa laine et son fuseau,
Qui s’irrite et qui jette un sort aux jeunes filles…

— Ah ! Jeunesse, qu’un jour vous ne soyez plus là,
Vous, vos rêves, vos pleurs, vos rires et vos roses,
Les Plaisirs et l’Amour vous tenant, — quelle chose,
Pour ceux qui n’ont vraiment désiré que cela…

LES VAGUES


Ô petites vagues frisées,
Qui vîtes, dans des temps si beaux,
D’entre les écumes des eaux
Surgir Aphrodite irisée,

Que ce jour soit comme un îlot
Qu’entoure votre âcre abondance,
Que chacun de mes désirs danse
Comme un rayon blanc sur le flot.


Voici que l’onde calme arrive
Et vient remuer le gravier
Où va plier et dévier
Sa perleuse et douce salive ;
 
C’est comme si des doigts tremblants
Dérangeaient l’ordre de la grève,
Quand l’eau s’abaisse et se relève
En entraînant les cailloux blancs ;
 
Allant et venant sur la pente,
Tous ces luisants cailloux roulés
Font un bruit de petites clés
Sous la molle écume fondante ;

La terre et l’eau se mélangeant
Semblent unir deux lèvres claires :
J’ai soif de cette vague amère
En robe d’azur et d’argent.


— Vous savez bien, chère eau vivante,
Qu’il n’est d’amour si malaisé
Qui n’ait le désir du baiser,
De sa tendre et chaude épouvante ;

Vous savez que rien n’est si fort
Que la caresse et que l’étreinte,
Et que toute tendresse est feinte
Qui n’a le vouloir de l’accord.

C’est pourquoi, mes vagues ailées,
Ce matin dans le sable doux,
Je me mettrai sur mes genoux
Et je boirai votre eau salée…

CHALEUR


Bel arrangement du matin,
Qui aveuglez d’air argentin
Les coteaux crépelés de thym ;

Brillez sur les toits et les portes,
Et sur toutes les routes tortes
De la campagne à demi morte.


Tout luit, tout bleuit, tout bruit,
Le jour est brûlant comme un fruit
Que le soleil fendille et cuit.
 
Chaque petite feuille est chaude
Et miroite dans l’air où rôde
Comme un parfum de reine-claude.

Du soleil comme de l’eau pleut
Sur tout le pays jaune et bleu
Qui grésille et oscille un peu.

Un infini plaisir de vivre
S’élance de la forêt ivre,
Des blés roses comme du cuivre.

La joie est ainsi qu’une tour
Haute et lisse dans l’or du jour
Et l’air suave est de l’amour.


Ô tendresses aériennes,
Tout est disposé pour que viennent
Comme en des saisons anciennes

Juliette avec Roméo,
Daphnis chantant dans un roseau,
Ou Vénus avec son oiseau.

Au cœur des corolles sucrées
L’abeille bourdonne, serrée
Par les fleurs de pollens soufrées ;

Ô mon plaisir, soyez aussi
Comme un lys vibrant et roussi
Où l’insecte d’or est assis…

L’HEURE NOCTURNE


Temps de stupeur et de silence,
Ô nuit lunaire de l’été,
Comme l’âme monte et s’élance
Et sent pleurer la volupté,
Et comme de vos blanches lances
Vous percez le cœur emporté,
Tombé, Lune, en votre balance.


Sur les corps las et rapprochés,
Sur la route, l’arbre et la mousse
Vos flots laiteux sont épanchés
Comme une eau d’argent sèche et douce
Qui baigne les cœurs écorchés,
Ô Lune jaune, grise et rousse
Tourment d’or des soleils couchés.
 
Fruit large et clair des vergers pâles ;
Fruit empli d’air, de sucre et d’eau,
Lune d’étain, d’ambre et d’opale,
Que fais-tu du rêve si beau
Que te donnent dans la rafale
Les pauvres âmes, blanc troupeau
De désirs, d’amour et de râle.
 
Comme il fait sombre dans le bois,
On ne voit plus la terre brune,
On entend le gazon qui boit
Les sources qui pleurent chacune…

Il semble qu’on soit mort en soi
Et que l’on marche vers la lune
Bonne et prudente comme un toit.

— Et vous, Lune toujours mourante,
Quelle flamme font à vos yeux
Les feux des âmes fulgurantes,
Et nos cris vont-ils jusqu’aux cieux,
Sanglots des voluptés errantes
Qui montent du cœur soucieux
Au sein des nuits désespérantes…

LES OMBRES


Quand ayant beaucoup travaillé
J’aurai, le cœur de pleurs mouillé,
Cessé de vivre,
J’irai voir le pays où sont
Tous les bons faiseurs de chansons
Avec leur livre.


Chère ombre de François Villon
Qui comme un grillon au sillon
Te fis entendre.
Que n’ai-je pu presser tes mains
Quand on voulait sur les chemins
Te faire pendre.

Verlaine qui vas titubant,
Chantant et semblable au dieu Pan
Aux pieds de laine,
Es-tu toujours simple et divin,
Ivre de ferveur et de vin,
Bon saint Verlaine ?

Et vous dont le destin fut tel
Qu’il n’en est pas de plus cruel,
Pauvre Henri Heine,
Ni de plus beau chez les humains.
Mettez votre front dans mes mains,
Pensons à peine.


Moi, par la vie et ses douleurs,
J’ai goûté l’ardeur et les pleurs
Plus qu’on ne l’ose…
Laissez que, lasse, près de vous,
Ô mes dieux si sages et fous,
Je me repose…

ATTENDRISSEMENT


Maison où j’ai passé tous les plus tendres mois
De mon aventureuse et frissonnante vie,
Mon rêve vous bâtit dans mon âme ravie,
Et voici qu’aujourd’hui je vous habite en moi.

Je revois les moments oppressés du voyage,
Où, quittant la cité pour votre plus doux air,
Je demeurais la nuit, grave et les yeux ouverts,
Toute roulée au beau désir de votre image.


Ô porte du jardin qui grince sur ses gonds
Et s’écarte en chassant des graviers autour d’elle,
Cependant qu’apparaît, plein de lys et d’ombelles,
Le verger vert, avec son odeur d’estragon.

— La maison ! son vitrail léger comme des bulles
D’eau transparente où joue un vif soleil tremblant.
Le dallage, alterné de marbre noir et blanc,
L’écho et la senteur de bois du vestibule !

Et puis la pièce basse où l’on entrait d’abord,
La terrasse avec deux tonneaux de porcelaine,
Le jardin, son gazon et ses corbeilles pleines
D’une sauge velue et bleue, qui sentait fort.
 
Les chambres ; de naïfs papiers aux murs s’élancent,
Papiers de fleurs, d’oiseaux, de personnages clairs,
Papiers simples et doux, qui répètent leurs airs
Comme une monotone et sensible romance.


Tout le matin c’était la fête du dieu Pan,
Et puis venait le soir, l’heure où l’âme s’ennuie,
Et songe et se désole, et parfois à la pluie
On entendait crier et s’effrayer les paons.

L’héliotrope mauve aux senteurs de vanille
Emplissait l’air penchant d’évanouissement ;
Au coup de vent du soir on voyait par moment
L’eau du bassin s’enfler en forme de coquille ;

Et quand la nuit d’argent et de fusain venait,
Toute lisse, avec, au milieu, sa lune ronde,
Les arbres allégés, les collines et l’onde
Prenaient un délicat et sombre air japonais.

— Rien n’est changé là-bas, mais j’ai changé moi-même.
Ce n’est plus qu’en rêvant que je revois encor
Ces beaux soleils, venus de l’âme et du dehors,
Près de qui, comme un flot d’abeilles qui essaiment,
Mon plaisir tournoyait avec des ailes d’or…

PARFUMÉS DE TRÈFLE ET D’ARMOISE


Parfumés de trèfle et d’armoise,
Serrant leurs vifs ruisseaux étroits,
Les pays de l’Aisne et de l’Oise
Ont encor les pavés du roi.

La route aux horizons de seigle,
De betterave et de blé noir,
À l’air du dix-septième siècle
Avec les puits et l’abreuvoir.


Un pied de roses ou de vigne
Fournit de feuilles les maisons,
Où le soir la lumière cligne
Aux fenêtres en floraison.

Dans les parcs, les miroirs du sable
Reflètent l’ombre du sapin,
La pelouse est comme une fable
Avec sa pie et ses lapins.

On y voit à l’aube incertaine
Des lièvres rouler dans le thym,
Comme chez Jean de La Fontaine
Quand son livre sent le matin.

— Quand La Fontaine avait sa charge
De maître des eaux et forêts.
Le pré pliait en pente large,
Le bois avait ses bruits secrets,


Les rivières avaient leurs tanches,
La plaine humide le héron,
Comme aujourd’hui où le jour penche
Son soleil sur les arbres ronds.

Ce soir, cette basse colline
Bleuit au crépuscule long,
Comme quand le petit Racine
Jouait à la Ferté-Milon.

Ô beaux pays d’ordre et de joie
Vous ne déchiriez pas le cœur
Comme à présent où l’homme ploie
Sous votre ardeur et votre odeur.

— Quand Fénelon au temps champêtre
Marchait dans le soir parfumé,
Portant déjà la langueur d’être
Un jour malgré soi-même aimé ;


La lune, le hêtre immobile,
L’eau grave, l’if silencieux,
Entraient dans son rêve tranquille
Et formaient la face de Dieu.

Et quand après des pleurs de rage
Les amants entraient au couvent,
Les étangs et les beaux ombrages
Les consolaient des yeux vivants.

Car dans ce temps, haute et paisible.
La Nature, ses bois, ses eaux,
N’avaient pas cette âme sensible
Qui plus tard fit pleurer Rousseau.


MIDI


Un store de paille est penché
Sur la vitre où le soleil donne ;
La cloche du déjeuner sonne,
L’air sent la rose et le pêcher ;

Des guêpes de vol et de lucre
Dans la claire salle à manger
Sont arrivées du potager
Pour le melon et pour le sucre.


Les compotiers sont pleins de fruits,
Les guêpes s’en vont et reviennent ;
Les plats de faïence ancienne
Se fêlent d’entendre du bruit.

— Soigneux de vos douces haleines,
Pour vous, beaux fruits d’un goût si fort,
Les couteaux ont des lames d’or
Et des manches de porcelaine…

Dans un coin près d’un broc d’étain
Une araignée alerte file :
— Les fruits qu’on mange au soir tranquille
Ne sont pas si bons qu’au matin.

Il faut qu’un peu de soleil dore
Le mal vif et doux qu’on leur fait,
Et que leur fraîche agonie ait
L’encouragement de l’aurore ;


Pour que, plus émus, nous pressions
Leur chair suave qui rayonne,
Il faut que le matin leur donne
Sa luisante exaltation

Il faut que la claire rosée
Ait attendri leur cœur juteux,
Et que leurs corps saignent un peu
La molle existence brisée…


MON ÂME DE PEINE ET DE JOIE


Mon âme de peine et de joie,
Celle qui s’élance ou qui ploie
Toujours pleine de vifs accords,
Mon âme si proche du corps ;
Mon âme grave et fraternelle
Qui porte toute chose en elle,
Mon âme d’ombre et de tourment,
Et celle qui verse âprement

Le sang de la tendresse humaine,
Tandis que le désir vous mène,
Sans repos, sans paix et sans peur,
Dans la vie où pleurent les cœurs
Allez par les rudes journées,
Ô mes âmes désordonnées ! …


CHANTS DANS LA NUIT


La côte est de feux bleus et verts éclaboussée,
Genève lumineuse et paisible ce soir
Dort dans les eaux du lac, mouvante et renversée,
La demi-lune arrive au haut d’un mont s’asseoir.

— Évanouissement de l’air mourant et fade
Qui tombe déplié sur les flots las et mous ;
Un bateau attardé vient coucher dans la rade,
On entend un croissant, puis décroissant remous.


Des passants vont, cherchant de brèves aventures,
Écoutant l’endormant clapotement de l’eau,
Dans la nuit large et plate où les molles voitures
Font un bruit assourdi de pas et de grelots.

Un peu de vent descend des collines voisines
Par moment, et s’enroule aux arbres fatigués,
Il flotte doucement une odeur de cuisine
Aux portes des hôtels ouvertes sur les quais.

— Et voici que soudain, étrangement éclate
Le cri des violons dans l’ombre qui se tait,
C’est comme si la nuit s’éclairait d’écarlate
Et que tout le désir de la ville chantait…

Des violons, des chants de Naple ou de Venise,
Musique de misère et d’étourdissement,
C’est comme si la nuit même avait cette crise
De rires, de soupirs, de pleurs, d’étranglement !


Le cœur le plus bridé en cet instant déborde
Comme un captif lié qui respire si fort,
Que son souffle montant fait éclater la corde
Jusqu’à ce que tout l’être insurgé soit dehors :

Ô mendiants chanteurs des routes d’Italie,
Que suit le bruit tombant et vif d’un peu d’argent,
Beaux organisateurs de la mélancolie
Pendant les nuits qui font le bonheur plus urgent,

Laissez trembler pour nous vos musiques lascives,
Tandis que le front lourd dans l’ombre de nos mains,
Nous sentirons le cœur se crisper aux gencives
Et le plaisir en nous tendre un arc surhumain.

Crissement des désirs, acidité du rêve,
Emmêlement des nerfs et du sentimental…
— Dites-nous les souhaits, les regrets, l’heure brève,
La barque, le baiser, l’ingrat oubli final.


Chantez assidument, afin que la nuit chaude
Soit par vous tout émue et se pâme à vos cous,
Pauvres amants forcés de tout l’amour qui rôde,
Donneurs désespérés du baiser triste et doux…


LES VOYAGES


Un train siffle et s’en va, bousculant l’air, les routes,
L’espace, la nuit bleue et l’odeur des chemins,
Alors ivre, hagard, il tombera demain
Au cœur d’un beau pays, en sifflant sous les voûtes…

Tant de rêves, brûlant aux chaleurs des charbons
Tandis que le train va, par saccades pressées,
Éparpillant les champs, les villes dépassées,
Cinglant le vent sans force et déchirant les ponts !


— Le confiant espoir, l’allégresse naïve,
De croire que plus loin d’autres cieux, d’autres mains,
Donneront de meilleurs et plus chers lendemains
Et que le bonheur est aux lieux où l’on arrive…

Ah ! la claire arrivée, au lever du matin !
Les gares, leur odeur de soleil et d’orange,
Tout ce qui sur les quais s’emmêle et se dérange.
Ce merveilleux effort d’instable et de lointain.

— Voir le bel univers, goûter l’Espagne ocreuse,
Son tintement, sa rage et sa dévotion,
Voir riche de lumière et d’adoration,
Byzance, consolée, inerte et bienheureuse.

Voir la Grèce, debout au bleu de l’air salin,
Le Japon en vernis, et la Perse en faïence,
L’Égypte au front bandé d’orgueil et de science,
Tunis ronde et flambant d’un blanc de kaolin.


Voir la Chine buvant aux belles porcelaines,
L’Inde jaune accroupie et fumant ses poisons.
La Suède d’argent avec ses deux saisons,
Le Maroc en arceaux, sa mosquée et ses laines.

Voir la Hollande avec ses cuivres et ses pains,
Son odeur de poisson, de jacinthe et de hêtre,
Voir des maisons, ce qui se révèle aux fenêtres
D’humains secrets errant derrière les murs peints.

Voir la sombre Allemagne et ses contes de fée,
Ses fleuves, ses géants, ses nains et ses trésors,
Et l’Italie avec ses marbres et ses ors
Qui de gloire et d’amour tient sa pourpre agrafée.

— Et puis, comme au rosaire, où chaque grain divin
Amène quelque joie ou quelques indulgences,
Vénérer chaque jour, ô mes villes de France !
Vos places, vos beffrois, vos mails et votre vin.


Villes pleines d’amour où l'église et l’école
Cerclent d’un haut regard le pavé large et dur,
Où les roses d’été, passant dessus le mur,
Font sentir aux chemins la saison bénévole

Ô ville du raisin, de l’olive ou du blé,
Ville du forgeron d’où jaillit l’étincelle,
Ville de nonchalance où pendent aux ficelles
Les fruits secs, de piqûre et de soleil criblés,

Ville de la cerise ou ville de la pomme,
Ville des laboureurs ou bien des tisserands
Ville où le coq, la cloche et l’antique cadran
Marquent le temps des jeux, du travail et du somme ;

Villes vierges aussi, et qui joignent les mains
Près de leur cathédrale abrupte, âpre, efficace,
Et souhaitent, au clair de lune des rosaces,
Les mystiques rigueurs du moyen âge humain.


Bourgs serrés, hameaux clairs, petite citadelle
Grimpant au flanc des monts, assaillant les coteaux,
Paysage, vivant aux veines bleues des eaux,
Ville au Midi, avec ses jardins auprès d’elle.

Je porte tout cela dans mon cœur élancé,
Aujourd’hui où debout sur la colline verte,
J’écoute haleter vers les routes ouvertes
Le beau train violent, si rude et si pressé.

Il siffle, quel appel, vers quelle heureuse Asie
Ah ! ce sifflet strident, crieur des beaux départs !
Moi aussi, m’en aller vers d’autres quelque part,
Ô maître de l’ardente et sourde frénésie ! …

L’ANNÉE


Déjà l’été, déjà l’évanouissement
De l’effort, du travail, du vouloir grave et mâle,
Et le retour, avec la menthe et le piment,
De toute la suave exigence animale.

Ainsi on était simple, on était calme et bon,
On écrivait le soir au clair des lampes jaunes,
Les maisons crépitaient de bois et de charbon,
On avait oublié la dryade et le faune.


On vivait noblement, ayant l’esprit si droit
Que la haute pensée y marchait sans courbure,
Les jours étaient petits et prompts, le rêve étroit
Mettait autour du temps son cercle et sa bordure ;

Et voici que le soir n’arrive plus si tôt,
Qu’une molle blancheur s’étire au crépuscule,
Qu’on entend au jardin le bruit doux des râteaux,
Et qu’un malaise clair dans les chambres circule.

C’est déjà, sourdement sous l’herbe et dans les bois
L’impétueux réveil des dieux chauds et vivaces
Qui ramènent, noues ensemble, les trois mois
D’impatient plaisir, de tumulte et d’audace

Alors chez les humains, le sage, l’orgueilleux,
Ceux qui goûtaient le plus la science et le livre
Viendront imprudemment vers l’été périlleux
Et pleureront d’espoir et du désir de vivre.


Ceux qui veillaient, penchés sur les savants secrets
Et ne relevaient pas le front de sur la table,
S’attarderont le soir dans l’air glissant et frais,
Et viendront boire au creux de l’été délectable.

L’invisible bacchante et le sylvain pampré
De leurs rapides mains leur presseront les tempes,
Ivres du vin d’odeur qui flotte sur le pré,
Ils n’apercevront pas le dieu qui rôde et rampe.

Le subtil dieu d’erreur et de tentation
Qui vient troubler le goût de l’heure familière,
Qui mène la colère et la crispation
Et qui s’enroule autour du désir comme un lierre.

Le dieu qui dit : « Voici l’ombre, le pré, le val,
La source, la colline et les ombelles rondes,
Qu’est-ce que tout cela qui ne te fait pas mal,
Toute joie est nouée à la douleur du monde


Si tu goûtais vraiment la paix en cet endroit,
Tu ne connaîtrais pas la jouissance auguste,
Faite d’espoir, d’appels, de peur, de désarroi.
Que peut, pour ton plaisir, la saison lourde et fruste ?

Écoute ta langueur s’irriter, es-tu sûr
De ne rien désirer que ces herbes paisibles ?
Cueille le blé grenu, bois l’air, mors le fruit sur,
Rien de ces choses n’est à ton vouloir sensible.

Respire cette odeur d’herbage et de cumin,
Sens-tu comme la terre en plein arome nage ?
Si le pré fleurissant avait un cœur humain,
Comme tu guérirais ta tristesse et ta rage.

Ah ! l’échange divin du cœur touchant au cœur,
Le dangereux, suave et subtil sacrilège
D’épancher son tourment, sa fureur, sa douleur,
Et qu’un cœur soit empli de l’autre qui s’allège… »


— Alors ayant ouï ces choses, comme moi
Vous irez, pauvres gens, errant, cognant vos têtes
À l’azur, au feuillage, à l’air brûlant du mois,
À tout ce qui dans l’aube et dans la nuit halète.

Toujours désenchantés et toujours désirant,
Vous connaîtrez l’amère et rude alternative
De presser contre vous le jour indifférent
Ou d’essayer de fuir votre âme obscure et vive.

Et ce sera cela, cette angoisse, ces cris,
Ce malaise, ces peurs, jusqu’à ce que l’Automne
Vienne et vous dise avec sa bouche qui sourit :
C’est fini, ce qui vous fait mal et vous étonne.

Voici que c’est fini tout cela, tout est mort,
Le bois va s’effeuiller, le soleil est sans force,
Rentrez chez vous, je vais tant qu’il fait jour encor,
Dorer la poire froide au nœud des branches torses.


Retournez doucement dans les bonnes maisons,
Reprenez l’hivernale et prudente habitude,
Elle est morte la folle et perverse saison,
Quel calme — quel repos — quelle béatitude ! …

LE RÉPIT


Ô rude et consolant hiver, hiver de neige,
Hiver sans volupté, sans chants et sans odeur,
Ô saison sans semaille et sans ferment, protège
L’appesantissement étroit et las du cœur.

Que tes mains sans moiteur étreignent bien les têtes
Que les trop doux juillets penchèrent de désirs ;
Clos les robes de lin que ses jeux ont défaites
Et donne aux prompts élans d’amollissants loisirs.


— Qu’ayant oublié l’air, les routes et l’espace,
Auprès du feu qui fait un bruit mouvant et bas,
On prenne du plaisir à boire dans la tasse,
À lire dans le livre, à ne se chérir pas.

Qu’on ait des soins du jour son ardeur occupée,
Qu’on soit plein de torpeur et de menu vouloir,
Qu’on quitte sans regret les heures échappées,
Qu’on écoute sans peur la musique, le soir.

— Mais tandis que sera si prudente la vie
J’entendrai s’apprêter dans les jardins du Temps
les flèches de soleil, de désir et d’envie
Dont l’été blessera mon cœur tendre et flottant…

RENAISSANCE


Ah ! si tu peux, pauvre âme, oublie et sois encor
Naïve et confiante ainsi qu’au temps passé,
Sois ainsi jusqu’au jour de mourir, c’est assez
Car après, le tombeau ne veut aucun effort…

— Pourquoi rester avec cette amère mémoire
Des instants douloureux et tristes que nous eûmes,
Le jour est tiède ainsi qu’un oiseau dans ses plumes
Et l’été chancelant au bord de l’eau vient boire.


Je sais que tu tenais à garder prudemment
Cette émouvante peine au plus secret de toi.
Mais, mon âme, la vigne a rebordé les toits
Et l’abeille a repris son bel amusement.

Ne te refuse plus à la bonne semence
Qui tombe du ciel clair et des branches nouvelles,
Vois la vie et la joie, et retourne auprès d’elles
Puisqu’il faut bien qu’un peu de bonheur recommence…

ÉMERVEILLEMENT


Mon Dieu je ne puis pas dire combien est fort
Mon cœur de ce matin devant le soleil d’or,
Devant tout ce qui brille et scintille dehors.

Faudra-t-il que jamais je n’épuise ma joie
De cette eau qui reluit, de cet air qui me noie,
De tout ce qui du temps en mon âme poudroie !


Viendront-elles un jour, en quelque paradis,
Ces collines pour qui j’ai tant fait et tant dit,
M’apporter la chaleur du parfum de midi.

Sera-ce ma naïve et belle récompense
Que les arbres avec leurs branches qui s’avancent
Me présentent des fleurs pleines de complaisance ?

Entendrai-je le fin et patient remous
Des râteaux de l’été passant dans les cailloux
Comme des mains qui font un travail long et doux.

Aurai-je des maisons aux toits de tuiles roses,
Avec du ciel autour, qui glisse et se repose
Sur les jardins, sur les chemins, sur toutes choses…

Verrai-je, quand le jour jaune va se levant,
Sur les routes, au bord du mur blanc d’un couvent,
Passer des chariots avec des bœufs devant.


Et verrai-je un village heureux, avec sa foule
Des dimanches, flânant, et ses ruisseaux qui coulent
Près des enclos plantés de chanvre et de ciboules ;

Pourrai-je en respirant goûter l’odeur du temps,
Et me faire le cœur si tendre et si cédant,
Que les oiseaux de l’air viendront loger dedans ?

Ô petite, divine, auguste et grande terre,
Place des jeux, place des jours et du mystère,
Puisque l’humain désir en vous se désaltère,

Pourquoi faut-il que moi, je n’aie jamais cela,
Ce bon apaisement du corps content et las,
Et que toujours mon cœur vers vous vole en éclats…


FRISSONS DU SOIR


Le feuillage bruit imperceptiblement,
L’enfantine terreur du soir est sur les choses,
Les cygnes, au milieu de l’étang se reposent,
Le chant sec du grillon jette son craquement.

La chauve-souris brusque et tombante s’engage
Dans les mailles de l’air étroit, dormant et gris,
Voici venir encor d’autres chauves-souris
Qui dans l’obscurité font un cendreux sillage.


— Ah ferme la fenêtre et que je ne voie plus
La nuit, la nuit divine au versement d’étoiles,
Pose la lampe avec son abat-jour de toile
Sur la table, et reprends ce livre qui m’a plu.

Le jardin, dans la nuit si tranquille et si grande,
Comme il était secret, ironique et blafard,
On y voyait passer les morts qui viennent tard,
Cela avait un air de ballade allemande ;

Comment avons-nous pu frôler tantôt encor
Le feuillage envahi de tout ce clair de lune,
Cette ombre ensorcelée et ces phalènes brunes !
À la vitre voici les choses du dehors,

L’allée en cailloux semble une âme de damnée,
Ferme cette fenêtre un peu plus, s’il te plaît…
— Ah ! demain, par la fente étroite du volet
Te revoir, soleil d’or des belles matinées ! …


APRÈS L’ONDÉE


Dieu merci, la pluie est tombée
En de fluides longues flèches,
La rue est comme un bain d’eau fraîche,
Toute fatigue est décourbée.

Les réverbères qui s’allument
Par cette nuit lourde et mouillée
Brillent dans la ville embrouillée
Comme des phares sur la brume.


Un parfum de verdure nage
Dans toute cette eau reversée ;
À petites gouttes pressées
L’été s’évade du naufrage.

On voit des gens à leur fenêtre
Qui, le corps et le rêve en peine,
Respiraient et vivaient à peine
Et que l’ondée a fait renaître.

La journée était moite et lente
Et couvait trop son rude orage,
Maintenant l’esprit calme et sage
Se trempe d’eau comme une plante.

L'âme était sèche, âcre et rampante,
L’éclair y préparait sa course :
L’air est dans l’air comme une source,
D’humides courants frais serpentent,


Tout se repose, tout s’apaise,
Tout rentre dans l’ombre et le somme
Tandis que meurt au cœur de l’homme
Le feu des volontés mauvaises…


L’ABONDANCE


L’automne roux et las s’effeuille sur l’étang,
Voici la chute prompte et sèche de l’année,
On entend dans les bois l’âpre course du Temps
Sonner comme un sabot de bête éperonnée.

— Ah ne sois pas si triste et ne crains point l’hiver,
Tu ne sentiras pas sa froideur inactive ;
Les rosiers du jardin, la viorne, le buis vert
Refleuriront pour toi dans mon âme inventive.


Car pendant tout le mois, alors que dans les champs
Tu marchais respirant la vivace aventure,
J’allais d’un air plus grave et plus lent, et penchant
Mon désir vers la terre âcre, savante et mûre.

Je sais tous les secrets des plantes et des eaux.
La feuille dentelée et le bruit de la source
Sont entrés dans mon cœur aux merveilleux réseaux,
Mon cœur est plein de joie et de bonnes ressources.

Je te dirai, tandis que les pommes de pin
Grésilleront au creux de la moelleuse cendre,
Comme le jour est beau, pendant l’été divin,
Quand la force amoureuse au sillon va descendre ;

La fraîcheur tournoyante et claire du matin
Glissera comme une eau de ma voix sur tes lèvres,
Au souvenir de l’herbe et des touffes de thym
Qu’à l’aube remuaient la rainette et les lièvres.


Je te dirai le cri des cigales au soir
Sur le silence ardent et triste de la plaine,
Le repos des vergers, l’odeur des arrosoirs,
Les troupeaux, leurs plaisirs, leur sagesse et leur laine.

Je te dirai l’approche auguste de la nuit
Sur la campagne calme et les tiges bercées,
La forme des reflets sur la route qui suit
La petite rivière onduleuse et pressée.

— Alors tu reverras les jours qui ont été
Rosir dans la douceur de ma parole habile,
Et mon regard sera sur toi comme un été
Plein de feuillage vert et de branches mobiles…


CONTE DE FÉE


Parfois après la chaude et montante bouffée
Que donne l’amoureuse et mortelle douleur,
On rêve, avec le goût du calme et des fadeurs,
D’un pays de légende et de contes de fée.

On rêve, avec un cœur d’enfant convalescent,
D’un amour qui serait tout en sorcellerie,
Où l’amante et l’amant s’aiment et se sourient
D’une bouche où la rose a remplacé le sang.


Vêtus de lourds habits d’un pourpre de cerise,
Les enfantins amants toujours en apparat
Se sentiraient gênés dans l’âme et dans les bras
Pour le beau désespoir, sa mollesse et ses crises.

Tout aurait la couleur d’argent de l’irréel,
Le vent déplisserait des buissons d’azalée
La nuit blanche serait lisse comme une allée
Où la lune refait son rêve habituel.

Au royaume léger et charmant du fantasque,
Les amants, n’ayant pas le vouloir imprudent
De déchirer leur cœur pour regarder dedans,
Se croiront sur la foi des regards sous les masques,

Sans jamais enlacer ni désirer leur corps,
Ayant toujours un peu de sourire à la bouche,
Ils poursuivront dès l’aube une biche farouche
Au son prodigieux et débordant du cor ;


Ils seraient des héros, des reines et des pâtres,
Habitant des maisons si frêles du dehors,
Comme on en voit trembler et fleurir aux décors
Dans l’ombre merveilleuse et fraîche des théâtres.

Toujours se pavanant, ils oublieraient un peu
Qu’ils sont là pour l’amour et sa sauvagerie,
Et comme il apparaît sur les tapisseries,
La licorne et le chien s’assoiront auprès d’eux.

Et le soir, las de grâce et de cérémonie,
N’ayant plus la ferveur qu’il faudrait pour l’amour
Ils se souhaiteraient un bon soir tour à tour
Sans qu’une main plus chaude à l’autre reste unie.

Alors chacun dormant dans son lit enchanté,
Leurs rêves se joindront aux travers des fenêtres,
Et se pressant en songe ils auront pu connaître
Le bel enlacement sans sa témérité…


TRISTESSE


Le cœur divin du soir, percé de rayons d’or,
Presse contre lui l’arbre et la belle colline,
L’air rose plein de gloire et de douceur s’incline
Jusqu’à la plaine lasse et faible qui s’endort.

Le tilleul, l’oranger, les sorbiers aux baies sures
S’émeuvent dans la brise, et leurs parfums stridents
Vibrent comme une harpe, et font comme des dents
Au cœur triste et profond une amère blessure.


Ah ! ce cœur toujours ivre et toujours inquiet,
Le pauvre cœur sensible et vaniteux de l’homme,
Toujours plein du besoin qu’on l’aime et qu’on le nomme,
Toujours fort de désirs, et las de ce qui est…

— Notre cœur bondissant et penchant, quelles vignes
T’étourdiront d’un vin assez chaud et puissant
Pour qu’ayant la torpeur ou l’ardeur dans le sang
Tu goûtes la douceur de vivre, et t’y résignes…


PLUIE EN ÉTÉ


Ô soir lavé de pluie et balayé de vent,
Ô soir et lune !
Une heure se retire et l’autre va devant,
Belle chacune ;

L’air frais semble allégé de toutes les fadeurs,
De ces détresses
Qui dans le soir d’été montent de tant de cœurs
Qu’un cœur oppresse ;


Ces rêves, ces soupirs, dans l’air sentimental
Des crépuscules,
Comme ils s’étirent, comme ils glissent et font mal,
Comme ils circulent !

Mais la belle nuée a dans l’ombre laissé
Couler son onde
Sur la tiédeur du soir, de trop d’amour blessé,
Ô paix profonde ;

Quel calme ! le silence et la bonne fraîcheur…
L’arbre s’égoutte ;
Nul bruit dans les maisons, closes comme des fleurs.
Rien sur la route ;

Et dans l’air trempé d’eau où plus rien n’est assis
De l’âme humaine,
Il se lève une odeur de lierre et de persil
Qui se promène…


MÉLANCOLIE LE SOIR


La journée est lente et penchante,
Son beau soleil va défleurir,
Je crois que je vais mourir
De tout cela qui m’enchante.

Toujours réfléchir ou sentir,
Ne se peut-il que cela cesse ;
Cette étonnante tendresse
À quoi peut-elle servir ?


Un pesant parfum de cannelle
Fait dans l’air des flaques d’odeur.
Les arbres pleins de chaleur
S’ouvrent comme des ombrelles.

L’étang vert est tout encoché
De petites vagues enflées,
Le massif de giroflées
Est sous la brise penché.

Rien chez les êtres ne s’accorde.
Nul ne peut penser comme moi,
Dans la triste ardeur du mois
Ce soir où l’âme déborde.

Je souffre du couchant vermeil,
Du parfum rouge des arbouses,
De voir sur cette pelouse
Les îlots d’or du soleil.


Le vent fin, la cloche qui sonne,
Vont fanant l’air sentimental,
Comme tout cela fait mal,
Qui peut comprendre ? Personne.

— Des jeux, des matins, du gazon,
Des heures qui furent clémentes,
La pluie et l’odeur des menthes,
Les rêves à la maison.

Des soirs crédules, des orages,
L’enfance, son ennui, sa paix,
Il se fait et se défait
Dans mes yeux des paysages…

Rien n’est donc tout à fait cessé,
Tout peut revivre, ah, la mémoire !
Chacun garde son histoire,
Nul n’échange le passé,


Et l’on va les mains emmêlées,
Nouant les beaux fils des regards,
Mais les cœurs las et hagards
Ont pris des autres allées…


LES PLAISIRS DES JARDINS


Écoute, au beau jardin, couler à petits bruits
La fontaine où dès l’aube un bras pieux recueille
L’eau qui plaît à la soif de l’herbe et de la feuille
Des petits rosiers tors et des arbres à fruits.

— Viens avec moi ce soir, en doux pèlerinage,
Vers les massifs touffus et les clairs espaliers
Où, par la tige courte et forte, sont liés
Les brugnons éclatants au verdoyant treillage.


Vois ces fleurs où la guêpe heureuse joue et boit,
Respire ces parfums que le vent chaud déplisse,
Touche ces groseillers aux baies rondes et lisses
Où s’enfonce au sommet un petit clou de bois.

L’arôme de l’œillet et de la mirabelle
Fait dans l’air un chemin que suit avidement
Cette guêpe qui vient blesser, en les aimant,
La prune paresseuse et la pêche si belle…

— L’heure est suave et lourde ainsi qu’un fruit mûri,
Le temps vivant s’égoutte au bruit de la fontaine,
La brise, les pistils, les ailes, les antennes,
Mêlent l’insecte ardent aux pétales surpris.

L’arbre sec, où les durs abricots s’éclaboussent
De ruisselant soleil ou bien d’eau quand il pleut,
Retient dans son ombrage et son cercle mielleux
La fileuse araignée et les abeilles rousses.


Sens-tu comme il est vif, sage, divin et beau,
Le fruit gonflé du suc auguste de la terre,
Et sache, comme moi, honorer le mystère
De la chair tendre éclose à l’entour du noyau.

— Et puis, regarde-le, sous ses filets de toiles,
S’éveiller et verdir le merveilleux raisin
En qui dort le plaisir en plus nombreux essaim
Que ne dansent, la nuit, de désirs aux étoiles…



II


LE CONSEIL


Va, sois peureuse du destin :
Ce qui n’était pas ce matin
Viendra ce soir comme une flèche,
Dans le désir que rien n’empêche…
Le lendemain n’est pas tracé :
Tu n’es sûre que du passé.
Il est à toi, tu peux le prendre ;
Mais, dans l’ombre qui va descendre,
Rien du hasard ne t’est connu ;
Je sens comme ton cœur est nu,

Tendre, brûlant et taciturne ;
Ne crains-tu pas Vénus nocturne,
Et les atteintes de l’Amour,
Qui vient hardiment, à son jour,
Menant l'étincelant vacarme,
Ah ! tant de plaisirs et de larmes…


L’ÉTREINTE


MÉLISSA

Ô Rhodon, nos deux cœurs en nous sont épanchés,
Comme si nous avions goûté leur eau vivace
Ainsi que nous mordions les fruits des branches basses,
Appuyés à l’arbre pêcher.

RHODON

Tous tes jeux jusqu’ici, les rires et les danses,
Et les brusques chagrins, l’espoir et ses détours,
Appelaient ma venue et préparaient l’amour,
Mais les embrassements ont bien d’autres stridences.


MÉLISSA

Sur le chemin par où mes yeux t’ont vu venir,
Un jour je te suivrai, les paupières baissées,
Afin de retenir dans l’ombre des pensées
Toute la force du plaisir.

RHODON

La suivante saison ne sera plus si belle,
Viens, laisse ta maison, tes sœurs, tes jeux épars.
Vois, il n’y a que toi, que moi, que nos regards
Qui comme des ramiers dans la forêt s’appellent.

MÉLISSA

Je tremble, tout s’efface, il n’y a plus que nous ;
Le ciel est chancelant, l’espace se resserre,

RHODON

Il n’y a plus que toi et que moi sur la terre
Et l’étroit hiver rapproche nos genoux.


MÉLISSA

Autour de mon corps las que ton image habite
J’ai porté tout le jour ton ardent souvenir
Roulé comme un ruban d’angoisse et de désir
Qui m’enserre et me précipite…

RHODON

Ah ! quel effroi divin en mon audace hésite !

MÉLISSA

Mon cœur est comme un bois où les dieux vont venir ! …


LA QUERELLE


Va-t’en, je ne veux plus regarder ton regard,
Voir tes yeux plus lointains et plus doux que la nue,
Ta joue où les rayons du jour d’or sont épars,
Ta bouche qui sourit et qui ment, ta main nue…

Va-t’en, éloigne-toi de mon désir ce soir,
Tout de toi me ravit, m’irrite et me tourmente.
Loin de tes bras trompeurs et chers je vais m’asseoir
Dans la plaine assoupie où se bercent les menthes.


Et là, oubliant tout du mal que tu me fais,
J’entendrai, les yeux clos, l’esprit las, le cœur sage,
Sous les hêtres d’argent pleins d’ombre et de reflets,
La respiration paisible du feuillage…


L’ORAGE


Voici le frais orage, ah ! que toute la pluie
Descende sur mon cœur et baigne mon amour,
Que la campagne vive où l’eau roule ou s’appuie
S’égoutte sur ce cœur si fervent et si lourd.

Comme les arbres las qui reçoivent l’averse
Je tends assidument vers la fraîcheur de l’eau
Ma vie audacieuse et chaude que traversent
Les regards de l’Amour et ses durs javelots.


Que je sois maintenant tiède, fraîche, apaisée,
Comme le bois mouillé sur qui l’onde reluit,
Que je laisse couler mon rêve et ma pensée
Ayant tout oublié et tout souffert de lui.

Et que pareillement aux feuillages humides
Qui font flotter leur claire évaporation,
Je sente s’en aller de mon âme fluide
Le brûlant souvenir de l’âpre adhésion…


LA RAILLERIE


Autrefois puérilement
Tu menais ton cœur et ta vie,
Chaque journée était suivie
D’un repos paisible et clément.

Le matin tu filais la laine,
Tu couvrais d’odeur tes cheveux,
Et puis tu finissais tes jeux
Au bord des eaux de la fontaine.


Le jour, sous le platane ou l’if,
Tu chantais, et puis moins frivole,
Tu portais au pauvre une obole,
À Pan sylvestre, un fruit votif.

Mêlée aux autres jeunes filles
Tu courais entre les troupeaux
Laissant rouler sous ton chapeau
Tes cheveux couleur de vanille.

Tu riais sans cesse, le soir
Tu dansais jusqu’à la folie,
Les autres te trouvaient jolie,
Tu goûtais le flottant espoir.

Et quand ayant quitté tes voiles
Tu te couchais calme en ton lit,
Tu sentais, sur ton cœur molli,
Descendre toutes les étoiles.


Mais tes jours sont bien mieux remplis
Maintenant, ta vie est heureuse
Des larmes chaudes et nombreuses
Coulent entre tes doigts pâlis.

Assise au bord de ta fenêtre,
Dès que la belle aurore a lui
Tu regardes venir celui
Qu’Éros cruel t’a fait connaître.

Afin d’attendrir le destin,
Peureuse et superstitieuse,
Tu forces ton âme amoureuse
À croire l’espoir incertain.

Et lorsqu’il te devient visible
Ton ami, entre les passants,
Tu sembles porter dans ton sang
L’agonie, aux humains terrible.


Et tout le jour au fond du cœur
Tu gardes ce malaise étrange
Tu ne dors, ne ris ni ne mange,
Mais qu’importe c’est le bonheur…


LA CHANSON DE DAPHNIS


Je ne sais plus si l’air est tendre, si le jour
Est luisant, le sel vif, la cannelle odorante,
Mon âme en toute chose est désormais errante
Sauf en la certitude heureuse de l’amour.

— Quand pour prendre un citron, tu courbes une branche
Et te hausses un peu aux pierres du chemin,
Je ne vois le fruit d’or que si je vois ta main,
Et la couleur du jour que par ta jambe blanche.


Je sais que rien n’existe où ne sont pas mêlés
Ton désir et le mien asservis et farouches,
Et je n’ai soif de l’eau que si tu mets ta bouche
Au bord du beau ruisseau plein de cailloux roulés.

Je ne crois pas au temps, au soleil, aux orages,
Je ne crois qu’à l’amour triste et doux seulement.
— C’est le jour quand tu ris, et la nuit quand tu mens,
Et l’infini s’épuise au lac des deux visages
Quand mon tourment avide aspire ton tourment…


LA POURSUITE


Les cœurs voudraient bien se connaître.
Mais l’Amour danse entre les êtres,
Il va de l’une à l’autre attente
Et comme le vent fait aux plantes
Il mêle les douces essences :
Mais les âmes qui se distancent
Sont plus rapides dans leur course
Que l’air, le parfum et la source
Et cherchent en vain à se prendre,
L’amour n’est ni joyeux ni tendre…


LES PLAINTES D’ARIANE


Le vent qui fait tomber les prunes,
Les coings verts,
Qui fait vaciller la lune,
Le vent qui mène la mer,

Le vent qui rompt et qui saccage,
Le vent froid,
Qu’il vienne et qu’il fasse rage
Sur mon cœur en désarroi,


Qu’il vienne comme dans les feuilles
Le vent clair
Sur mon cœur, et qu’il le cueille
Mon cœur et son suc amer.

Ah ! qu’elle vienne la tempête
Bond par bond,
Qu’elle prenne dans ma tête
Ma douleur qui tourne en rond.

Ah qu’elle vienne et qu’elle emporte
Se sauvant,
Mon cœur lourd comme une porte
Qui s’ouvre et bat dans le vent.

Qu’elle l’emporte et qu’elle en jette
Les morceaux
Vers la lune, à l’arbre, aux bêtes,
Dans l’air, dans l’ombre, dans l’eau.


Pour que plus rien ne m’en revienne
À jamais,
De mon âme et de la sienne
Que j’aimais…



III


LA MÉMOIRE


La mémoire assoupie, en d’insurgés sursauts
Parfois s’éveille et bouge,
Et, pareille aux fraisiers, va jetant ses arceaux
Et portant des fruits rouges ;

Alors ce qui dormait et ce qui n’était plus
Se lève et recommence,
On sent revivre l’air des instants révolus,
Et l’ancienne démence.


— Mémoire qui reviens, rapportant pour un jour
Dans tes mains étonnées
Les espoirs, les désirs, le tourment et l’amour
Qu’on souffrit des années.

Toi qui fais s’élancer les souvenirs assis
Et les mortes pensées,
Pourquoi tout cet effort et tout ce labeur, si
Ces choses sont cessées,

Pourquoi tout ce travail ponctuel, que prétend
Ta fureur décevante,
Vois, tu n’es pas la sœur ni l’épouse du Temps,
Tu n’es que sa suivante.

Tu ramasses, aux soirs des beaux plaisirs défunts,
Ce que la vie ardente
A laissé de raisins, de lierre et de parfums,
À sa branche pendante,


— Mais tu viens, nous voyons pressés sur ton cœur sec,
Des fruits et des ramures,
Alors tout l’arbre vif renaît en nous, avec
Son ombre et ses murmures.

Tu portes quelquefois dans le creux de ta main
De l’eau qui luit et tremble,
Et voici que la mer, la source, le chemin
Se retrouvent ensemble.

Tu rapportes des voix, des odeurs, le regard
Qu’a eus l’heure profonde,
Alors voici qu’ayant oublié ton retard
Le cœur se trouble et gronde,

Et tu reviens toujours, et rêves cet honneur,
Que l'âme inassouvie,
Sans voir ton vêtement et sans voir ta pâleur,
Te prenne pour la vie…


L’INSPIRATION


Lorsque l’ardent désir au fond du cœur descend,
La belle strophe naît et prolonge le sang.

Et quand la forêt verte au bord du rêve tremble,
Le verbe qui s’émeut l’imite et lui ressemble.

Repoussant hardiment le peureux embarras
La parole serrée étreint comme des bras ;

Et, bondissant ainsi que des sources farouches,
Les mots vont, appuyant, criant comme des bouches,


Armés de l’éperon, des ailes et du dard
Les mots baissés ou vifs clignent comme un regard.

Alors, nouant ses fleurs au plus haut de la hampe,
L’exaltation fume et bat comme les tempes,

Et voici que riant de se voir épiés
Les désirs en tous lieux mènent leurs divins pieds.

Les plus rudes chansons, les plus fortes sont celles
Que les frissons vivants avec les rêves font ;
Tout luit quand le penseur que son tourment harcèle,
Ayant crispé ses doigts dans ses cheveux profonds,
Les retire brûlés d’humaines étincelles.


LA MUSIQUE


Voici le son du cor rude et divin, allons
Sur le char bondissant et clair de la musique,
Au pays de la gloire et de l’orgueil physique,
Où la joie est traînée aux dents des violons.

Les cymbales, les voix, les trompettes, les flûtes,
Faites monter dans l’air les beaux déchirements,
Que les dieux, les guerriers, les héros, les amants
S’épuisent avec nous en d’inhumaines luttes.


Mais quel vertige amer et quel trouble profond !
Le livide plaisir s’emplit d’ombre et d’angoisse ;
Musique, qui nous tient, nous lie et nous terrasse,
Que tes jeux sont aigus et quel mal ils nous font.

Ton cœur contre nos cœurs sonne comme des armes,
Ô haineuses amours, ô batailles d’argent,
Comme la force, en nous, est un mal exigeant,
Et comme sa détresse a d’impossibles larmes.

Ah l’extase, ce feu qui ne peut pas sortir,
Cette maison qui brûle et dévore sa flamme…
Alors éclate et crie et tombe au fond de l’âme
Tout l’écartèlement de l’humain ressentir.



IV


LA NATURE ENNEMIE


Nature, ta douceur a fléchi ma raison,
Voici que je reviens dans ta belle maison
De verdure élancée et de tremblant feuillage.
Mon cœur n’a plus sa joie et son même visage
Depuis ton dernier mois d’or et de gazon vert ;
Nature, j’ai vécu, j’ai pensé, j’ai souffert.
Quelque chose de toi, je le sens bien, m’échappe ;
Ah ! que je sois encor, comme autrefois, la grappe
Qui se balance et pend au bord de l’air divin.
Tu m’avais mieux reçue autrefois quand je vins

Nouer mes doigts joyeux aux frisures des menthes,
Pourtant j’ai plus souffert et je suis mieux vivante,
Je t’apporte un désir plus lucide et plus vif,
Taillé comme les buis, amer comme tes ifs ;
Verse sur moi la paix que ma douleur réclame.
Mais vous parlez, j’entends, vous me dites « Pauvre âme,
Tu ne pourras jamais être aussi bien en moi ;
Il faut que tu me voies comme l’étang me voit,
Et que sans trop d’ardeur humaine tu t’emplisses
De mes reflets dansants et de mes ombres lisses.
Tu as trop de désirs, trop d’espoir et d’orgueil,
Il faut, pour être heureux, être doux comme l’œil
Du pigeon, du chevreuil, du geai, de la grenouille ;
Il faut comme le champ que l’eau de l’aube mouille,
Plier et luire au gré de mon désir mouvant
Fleurir dans mon soleil, s’effeuiller dans mon vent,
Recevoir tendrement ma brise et ma rosée ;
Tu n’auras jamais plus ton âme reposée,
Tu chercheras en moi les choses de l’amour,
Dans mes voix, mes parfums, mes ombres et mes jours,

Tu poursuivras l’agile et vaine créature… »
— Ah ! nature, nature, épuisante nature,
Je vous entends ; ainsi je ne verrai jamais
Vos sources, vos chemins, vos feuillures de mai,
Sans qu’en mon cœur s’élance une blessure aiguë…
Ah ! le plaisir charmant et doux de la ciguë
Qui balance sa fleur et son feuillage bas,
Ah ! cet oiseau qui chante et qui ne pense pas…


LA PETITE VILLE


La ville douce et monotone
Est en montée et en vallon,
Les maisons peinent tout au long,
Et l’une à l’autre se cramponne.

Du soleil versé comme une eau
Est dans la rue et les ruelles,
Les durs pavés qui étincellent
Semblent de lumineux sursauts.


L’église massive et muette
Est sur la place du marché,
Le vent de l’hiver a penché
Le beau coq de sa girouette.

La poste est noire et sans bonheur,
Personne auprès d’elle ne passe,
Il semble que petite et basse
Elle soit là pour le facteur.

La boulangerie est énorme ;
Il entre et sort de larges pains,
Couleur du bois blanc des sapins
Et ronds comme des chats qui dorment.

Le boucher que l’on croit méchant
Pour sa force rouge et tranquille,
Est comme un ogre dans la ville
Et son métier semble un penchant.


Le libraire a quelques volumes
Qui vieillissent sur ses rayons,
Il en vend moins que de crayons,
De cahiers et de porte-plumes.

L’épicerie a un auvent,
Un banc, un air de bonne chance,
Elle a sa table et sa balance,
Ses tiroirs qu’on ouvre souvent.

Elle est prudente et trésorière,
Pleine de soins et d’expédients,
Les gens y causent en riant,
Elle se ferme la dernière.

Et quand vient le jour de Noël,
Toute enduite de neige fraîche,
Elle est belle comme une crèche
Et dévote comme un autel.


Elle est familière et divine,
Tout y est secret et profond,
Il semble que les fées y font
La besogne joyeuse et fine.

— Aujourd’hui que voici l’été,
Presque personne ne travaille,
La ville est en chapeaux de paille,
La vie est pleine de bonté.

Sur le mail clair, au sol s’attache
Un banc avec des pieds rouillés.
Les bordures de buis taillés
Ont le parfum de la pistache.

Dans un coin de rue au soleil,
Sous un store et sous un vitrage,
Des fleurs font un vif étalage
Bleu, orangé, vert et vermeil.


Et la fleuriste aux primevères
Respire, assise entre ses pots,
Une moiteur de terre et d’eau
Et vit dans sa maison de verre…


LE DIALOGUE MARIN


Ô mer qui fais traîner le bord des eaux d’argent
Sur le sable et les pierres,
Azur dont le regard innombrable et changeant
A la nuit pour paupières.

Visage étincelant du monde, battement
Du temps et de la vie,
Toi qui mènes vers nous infatigablement
Ta vive et chaude envie.


Que vois-tu quand tu vas dansant et te poussant
De l’une à l’autre rive,
Pendant que sur le bord des flots phosphorescents
L’aube ou le soir arrive ?

Ô mer, qui d’un soupir grave et prodigieux
Portes ton cœur vivace,
Vers l’infini secret et voilé, où les cieux
T’approchent dans l’espace.

Que vois-tu, qu’entends-tu, depuis le temps lointain
De l’heure éblouissante
Où tu berçais sur toi, dans l’insigne matin,
Aphrodite naissante.

Et la mer dit « Je vois, par les jours et les nuits,
Autour des terres rondes,
L’amour cruel et doux, pareil à moi qui suis
Le cœur mouvant du monde.


Toujours l’impétueux et douloureux attrait,
Sa touchante exigence
Que j’aille bondissant au sein des gazons frais
Ou glissant dans une anse.

Toujours, d’un bord du monde à l’autre, le désir,
L’appel et la conquête,
Le tourment du regret, le tourment du plaisir,
Chez l’homme et chez les bêtes.

Toujours le chant du rêve ou celui de la mort,
Leur détresse infinie,
Le destin qui caresse et le destin qui mord,
L’étreinte et l’agonie.

Toujours les cris, les pleurs, le mal universel.
La douleur obstinée,
Le vivre et le mourir plus amers que le sel
Des vagues alternées…


LES CAMPAGNES


Des champs de blé trop lourd, des champs de sainfoin rose,
La betterave aussi et les choux vifs sont là,
Le bourg, le cimetière où le corps se repose,
Et la colline bleue au bout de tout cela…

— Ah ! les êtres humains dans l’air et la brûlure,
Battus par l’âpre pluie, et du vent essuyés,
Qui dans la terre sèche ou sa molle mouillure
Vont chaque jour, traînant leurs âmes et leurs pieds.


Ô donneuse de pain, de vin, de fruits, de paille,
Terre où l’homme est courbé des mains et des genoux,
Cœur des plaines, ouvert d’une innombrable entaille,
Lamentable infini des champs verts, des champs roux.

Route longue qui suit des fossés et des ronces,
Petite église avec quelques maisons autour,
Chemins lourds et creusés où la charrette enfonce,
Cloche qui sonne un peu pour la mort ou l’amour.

Ô pauvreté profonde et chaste des campagnes,
Fatigue des corps las qui se couchent le soir.
Silence de la vie aride qu’accompagnent
Le sifflement des faux et le bruit des pressoirs…

— Mon âme, voyez-les, ces marins de la terre,
Dans la houle des blés, soulevés ce matin.
Et que votre bonté aille vers ce mystère,
Vous qui ne connaissez des champs que les jardins…



V


MON CŒUR JE N’AI PEUR QUE DE VOUS


Mon cœur je n’ai peur que de vous,
Tout le reste est moins effroyable,
La Mort, ses flèches et son sable
Font moins mal que le cœur jaloux.

Le vaisseau qui roule et qui sombre
En respirant l’étouffement,
Descend d’un moins lourd mouvement
Que l’espoir au creux du cœur sombre.


Les secrets que gardaient le temps,
L’âpre fortune des journées,
Laissent l’âme moins étonnée
Que les flots de l’amour montant.

L’été à qui ses parfums pèsent,
Les longs silences de l’hiver,
Moins que le cœur près de la chair
Donnent d’étourdissants malaises.

Les bois odorants et mouillés
Où montent dans l’ombre qui plane.
Les belles fleurs de valériane
Et les hauts iris quenouillés,

Offrent moins de verte nature
Que ce que le cœur voit en soi
D’herbes, de sources et de bois
Et de sylvestres aventures.


La paix, l’orgueil, la vanité,
Le soleil et la lune obscure
Ne rempliraient pas la blessure
Du cœur où l’amour a été.

Ô cœur constant, ô cœur fugace,
Qui rêves d’abris et d’espace
De cimes et de vallons verts,
Voulant, toujours les mêmes choses,
Mais les désirant au travers
De tout le vivant univers,
Prends ces roses, toutes ces roses…


LE PREMIER CHAGRIN


Nous marchions en été dans la haute poussière
Des chemins blancs, bordés d’herbe et de saponaire.

Le descendant soleil se dénouait sur nous,
Je voyais tes cheveux, tes bras et tes genoux.

Un immense parfum de rêve et de tendresse
Était comme un rosier qui fleurit et qui blesse.


Je soupirais souvent à cause de cela
Pour qu’un peu de mon âme en souffle s’en allât.

Le soir tombait, un soir si penchant et si triste,
C’était comme la fin de tout ce qui existe.

Je voyais bien que rien de moi ne t’occupait,
Chez moi cette détresse et chez toi cette paix !

Je sentais, comprenant que ma peine était vaine,
Quelque chose finir et mourir dans mes veines,

Et comme les enfants gardent leur gravité,
Je te parlais, avec cette plaie au côté…

— J’écartais les rameaux épineux au passage,
Pour qu’ils ne vinssent pas déchirer ton visage,

Nous allions, je souffrais du froid de tes doigts nus,
Et quand finalement le soir était venu,


J’entendais, sans rien voir sur la route suivie,
Tes pas trembler en moi et marcher sur ma vie.

Nous revenions ainsi au jardin bruissant,
L’humidité coulait, j’écoutais en passant

— Ah ! comme ce bruit-là persiste en ma mémoire —
Dans l’air mouvant et chaud, grincer la balançoire.

Et je rentrais alors, ivre du temps d’été,
Lasse de tout cela, morte d’avoir été

Moi, le garçon hardi et vif, et toi, la femme,
Et de t’avoir porté tout le jour sur mon âme…


TU VAS, TOI QUE JE VOIS


Tu vas, toi que je vois, mon ombre, ô mon moi-même,
Cherchant quelque épuisant et merveilleux bonheur,
Mais l’espoir tremble, l’air est las, la vie a peur,
Tu vas, ayant toujours plus aimé qu’on ne t’aime.

Plus aimé, ou du moins plus âprement aimé,
D’une plus imminente et guerrière détresse,
Alors lasse de voir comme tout cède et cesse,
Tu recroises tes bras sur ton cœur refermé.


Seule et pleurante auprès de ton âme orgueilleuse
Tu souffres la douleur de n’avoir pas d’égal,
Pour le bondissement, pour le bien et le mal
De ta chance maligne, ardente et périlleuse.

Chaque jour te retrouve ayant tout oublié
De l’inutile effort et reprenant haleine,
Pourtant tu n’auras pas les plaisirs de ta peine,
Un détournant démon à ton sort est lié.

Ayant eu moins de joie que tu n’as eu d’envie
Tu chanteras l’Amour aux saisons enroulé,
Peut-être fallait-il que pour bien en parler
Tu ne connusses pas le meilleur de la vie…


L’ÉTANG PORTE L’OMBRE ET LA LUNE


L’étang porte l’ombre et la lune
Sur son eau,
Dans le silence qu’importune
Un oiseau.

Il monte des voix de grenouilles
Des roseaux,
La langueur et le rêve mouillent
Jusqu’aux os,


Les parfums et les bruits de l’heure
Sont sur nous,
La nature s’irrite et pleure
À genoux.

— Le soir, la lune, l’arbre et l’ombre
Ne sont là
Que pour ton cœur, et mon cœur sombre,
— C’est cela.

— Ah ! le mal que ces deux cœurs, certes,
Se feront ;
Le vent éperdu déconcerte
L’arbre rond.

La lune au ciel et sur l’eau tremble,
Rêve et luit ;
Nos deux détresses se ressemblent
Cette nuit.


II monte des portes de lame
Un encens ;
C’est l’appel du cœur, de la flamme
Et du sang…

L’ADOLESCENCE


Voilà, tu ne sauras jamais rien de mon être,
Tu n’as pas regardé dans mon cœur, la fenêtre
Était lisse pourtant qui donnait sur ma vie,
Mais tu n’auras pas eu la patiente envie
De t’asseoir près de moi et de comprendre un peu.
Pourtant ce que l’on veut surtout, ce que l’on veut,
C’est la tendresse, et c’est l’amour finalement…
Alors on croit qu’on rit, qu’on plaisante, qu’on ment
Et c’est ainsi qu’on passe à côté de l’étreinte ;
Ah ! tous les chagrins tus, toutes les gaîtés feintes,

Le rappel enfantin des choses anciennes,
Et puis, durant l’été qui s’accroche aux persiennes,
Dans la chambre, pendant les chauds après-midi,
Tout ce que tu disais et tout ce que j’ai dit…
— La poussière dorée au plafond voltigeait,
Je t’expliquais parfois cette peine que j’ai
Quand le jour est trop tendre ou bien la nuit trop belle
Nous menions lentement nos deux âmes rebelles
À la sournoise, amère et rude tentative
D’être le corps en qui le cœur de l’autre vive ;
Et puis un soir, sans voix, sans force et sans raison,
Nous nous sommes quittés ; ah ! l’air de ma maison,
L’air de ma maison morne et dolente sans toi,
Et mon grand désespoir étonné sous son toit ! …

LA DÉTRESSE


Et puis surtout, d’abord, le silence et l’oubli ;
Plus rien, ah ! plus d’effort, de voix et de visage !
Laissez, on est mieux seul dans le soir amolli
Pour ces tournants de vie et ces mauvais passages…

— Ne rien entendre, ne rien voir, ne rien vouloir,
Demeurer en soi-même invisible et farouche,
Sentir le cœur se fendre et les larmes pleuvoir,
Ne plus laisser que l’on vous parle ou qu’on vous touche.


Ne plus aimer surtout, ah ! c’est surtout cela !
Combien s’en sont allés mettant leur vie en cendres
Pour avoir vraiment bien su cette peine-là
D’être trop vrais, d’être trop sûrs, d’être trop tendres…

— Les yeux, les yeux, ne plus se souvenir des yeux,
Des yeux qu’on a aimés, mauvais comme des pierres ! …
Ces yeux profonds avec des flèches au milieu
Ah ! qu’ils ferment en nous leurs cils et leurs paupières.

— Amour, allez-vous-en pour qu’on puisse mourir,
Puisque aussi bien c’est vous qui nous forcez à vivre,
Allez-vous-en, prenez vos cris et vos désirs…
— La mort ! comme elle éteint la plaie avec son givre !

APAISEMENT


C’est vrai que ce jour fut intolérablement
Inquiet, désolant, aigu, luisant, aride ;
Mais le soir vient, un soir si tendre et si clément,
Un peu tremblant, un peu glissant, un peu humide.

Le ciel d’un gris de lin a la fraîcheur de l’eau,
Sans plus rien qui tourmente et sans plus rien qui pèse,
Un vent harmonieux, dans le soir lent et beau
Éparpille une odeur de mouillure et de fraise.


Je vais aller m’asseoir dans le jardin mielleux
Qu’emplit le bruit léger d’une cloche qui tinte,
À l’endroit où s’étend l’ombre du sapin bleu,
En ce soir clair qui fait chaque feuille distincte.

Ah ! comme cette allée endormante me plaît,
Avec ses graviers blancs, sa verdure moelleuse,
Ses calmes fuchsias rouges et violets,
Son pré, ses moucherons et leur ronde sableuse.

Maintenant je le sens, moi dont le cœur est tel
Qu’aucun désir n’y peut demeurer long et grave,
Je garde pour vous seule un désir immortel
Ô beauté des jardins, indolente et suave !

Je le vois, malgré tout ce que les jours m’ont fait,
Malgré cette épuisante et déchirante année
Je me retrouve auprès de vous comme j’étais,
Belle heure déclinante et sage des journées.


— Ah ! le mal irritant ou languissant que font
Le cri, l’oppression, la douloureuse entrée
Des regrets, des désirs dans un cœur si profond !
— Douceur des champs je suis par vous désaltérée,

Je ne veux plus aimer que le champêtre Amour,
Cet Amour immobile aux ailes recroisées,
Dont le carquois serait plein d’épis roux et lourds
Trempés de suc, de miel, de baume et de rosée.

Je lui dirai : c’est vous que j’ai tant désiré,
Même aux heures de joie avide et violente
Je rêvais de cet arc puéril et doré
Que vous faites avec une avoine pliante

Je lui dirai : puisque vous n’êtes pas cruel
Que de vous ni les champs ni les eaux ne se plaignent,
Que vous jouez avec de la sève et du miel
Assis sur l’herbe molle et sous l’arbre à châtaignes,


Laissez qu’auprès de vous, dans le gazon roussi,
Comme le ruisseau clair qui coule au pied des aulnes,
Je m’étende, au milieu du nard et des soucis
Où glisse obliquement un peu de soleil jaune,

Je resterai ainsi, le cœur lent et lassé,
Les mains traînant au chaud feuillage des verveines,
Je ne chercherai pas à revoir le passé
Dont le trop vif poison brûle encor dans mes veines,

Le merveilleux passé d’ardeur et de douleur,
Qui rit si doucement dans sa brume lointaine
Que quelquefois, malgré tant d’ombre et tant de pleurs,
Sa face a la fraîcheur des eaux de la fontaine…

NOSTALGIE


Les jours passés, l’été, la chaleur, l’eau, l’air bleu,
Tout le temps défunt tremble en moi ; la nostalgie
De tout cela qui vient et gonfle peu à peu
L’âme que l’on croyait endormie, assagie !

— Mon désir, mon soupir, ont la forme aujourd’hui
De l’absente, lointaine, enchantante colline,
Du petit château rouge et gris dont le toit luit
Au-dessus du balcon de fleurs de capucine.


Je revois, dans mon cœur, ces soirs doux et rouillés,
Ce fin oscillement du soir, quand l’air bleu nage
Dans le brouillard léger, ondulant et mouillé
Qui monte du pré, blanc de carottes sauvages.

— Crépitement des champs ! tout l’espace est tremblant
De ce bruit incessant de cris secs et d’élytres ;
Le soleil tombe, un dur rayon de soleil blanc
Tape sur la maison en aveuglant les vitres.

On entendait sonner pour l’heure du dîner
La cloche suspendue au mur, dans le feuillage ;
On dînait, de frissons et d’ombre environné,
Avec encor un peu de jour faible au vitrage.

Je regardais la plaine indolente, cherchant
À boire, à respirer les repos de la terre ;
L’impossible union des âmes et des champs
Pleurait dans mon désir aride et volontaire ;


Et puis la nuit venait ; ô beauté de la nuit,
Sombre éclaircissement ! l’air doucement se vide
De chaleur, de reflets, de lumière, de bruit,
La lune dévoilée et lucide préside…

On goûtait la tiédeur ivre du large été ;
Alors épouvantée, ayant besoin de n’être
Jamais seule devant la douce immensité
Nous causions longuement, dans l’air, à la fenêtre.

— L’ombre d’un autre cœur a de plus noirs détours
Que la nuit orageuse, impénétrable et sombre.
Éclairs des faux regards, phare du faux amour
Où menez-vous l’espoir, qui se brise et qui sombre !

Le passé vit en moi ce soir, ce trop chaud soir
Où je songe accoudée au-dessus de la ville,
Mon cœur las n’ayant plus la force de vouloir,
De désirer, d’aller vers les champs plus tranquilles.


Mais mon rêve est empli d’air, d’ombre, de soleil.
Ah ! comme le regret et le désir se pâment
Quand clair, minutieux, déchirant et vermeil
Le passé vient et fait comme un baiser dans l’âme ! …



VI


J’ÉCRIS
POUR QUE LE JOUR OÙ JE NE SERAI PLUS


J’écris pour que le jour où je ne serai plus
On sache comme l’air et le plaisir m’ont plu,
Et que mon livre porte à la foule future
Comme j’aimais la vie et l’heureuse nature.

Attentive aux travaux des champs et des maisons
J’ai marqué chaque jour la forme des saisons,
Parce que l’eau, la terre et la montante flamme
En nul endroit ne sont si belles qu’en mon âme.


J’ai dit ce que j’ai vu et ce que j’ai senti,
D’un cœur pour qui le vrai ne fut point trop hardi,
Et j’ai eu cette ardeur, par l’amour intimée,
Pour être après la mort parfois encore aimée,

Et qu’un jeune homme alors lisant ce que j’écris,
Sentant par moi son cœur, ému, troublé, surpris,
Ayant tout oublié des compagnes réelles,
M’accueille dans son âme et me préfère à elles…


LES REGRETS


Allez, je veux rester seule avec les tombeaux ;
— Les morts sont sous la terre et le matin est beau,
L’air a l’odeur de l’eau, de l’herbe, du feuillage,
Les morts sont dans la mort pour le reste de l’âge…
Un jour, mon corps dansant sera semblable à eux,
J’aurai l’air de leur front, le vide de leurs yeux,
J’accomplirai cet acte unique et solitaire,
Moi qui n’ai pas joué seule, aux jours de la terre.
— Tout ce qui doit mourir, tout ce qui doit cesser,
La bouche, le regard, le désir, le baiser,

Être la chose d’ombre et l’être de silence
Tandis que le printemps vert et vermeil s’élance
Et monte trempé d’or, de sève et de moiteur.
Avoir eu comme moi le cœur si doux, le cœur
Plein de plaisir, d’espoir, de rêve et de mollesse
Et ne plus s’attendrir de ce que l’aube naisse :
Être au fond du repos l’éternité du temps.
— D’autres seront alors vivants, joyeux, contents,
Des hommes marcheront auprès des jeunes filles,
Ils verront des labours, des moissons, des faucilles,
La couleur délicate et changeante des mois.
Moi, je ne verrai plus, je serai morte, moi,
Je ne saurai plus rien de la douceur de vivre…
Mais ceux-là qui liront les pages de mon livre,
Sachant ce que mon âme et mes yeux ont été,
Vers mon ombre riante et pleine de clarté
Viendront, le cœur blessé de langueur et d’envie,
Car ma cendre sera plus chaude que leur vie…


EMPORTEMENT


De la musique ardente et farouche d’abord,
Le son des voix, le son du fer, le son du cor.
Et puis quand nous serons en pleine chevauchée,
Les désirs turbulents et forts, l’âme hachée
Des striures d’argent et de pourpre des sons,
Voir la vie et la mort mêler leurs deux frissons
Et trébucher ensemble au gouffre de l’espace…
— La musique parfois passe comme une chasse
Au travers du cœur sombre où tremble son galop,
Alors tous les efforts serrés comme des flots,

S’élancent, éperdus, au beau lieu de la guerre.
C’est fini, les tourments, les craintes de naguère
Les besoins coutumiers, les soucis diligents,
Que de cris, que d’espoir, que de voix, que de gens !
Un immense soleil dore cette bagarre.
Ô beauté des regards que le désir égare,
Folie âpre et roulante où sombre la raison,
Avoir les bras aussi larges que l’horizon,
Et tandis que le cœur flambe comme une forge,
Périr du cri profond et rauque de sa gorge
Au son tumultueux tremblant et violent
Du cor épouvanté qui fit mourir Roland…


LA MORT FAVORABLE


Ô Mort de t’avoir crainte un jour, je me repens,
Ô fille de Cybèle auguste et du dieu Pan
Dont les bras ont porté la terre et le feuillage,
Toi, divine, par qui le cœur est enfin sage,
Que faisais-je quand triste aux approches du soir
Je me cachais de toi et craignais de te voir…
— Pourtant pour nous si las, si vains, pour nous qui sommes
Toujours blessés de joie ou d’ennuis, pauvres hommes,
Qui mieux que toi connais le baume et le secret,
Le breuvage, le lit, le vent limpide et frais,

La bonne, harmonieuse et longue sauvegarde…
— Voici, je n’ai plus peur de toi, je te regarde.
Je t’aime, comme j’ai parfois aimé l’été,
Je n’ai plus de désirs, ni de félicité
À toucher le printemps, ses rosiers et ses roses ;
J’ai vécu tous les jours, j’ai vu toutes les choses,
Tous les maux de l’esprit humain, je les ai sus,
J’ai porté le malheur des vœux vifs et déçus,
J’ai connu la rosée et l’âpre sécheresse,
Je sais comme l’espoir ondoyant monte et baisse,
Comme l’on est souvent au sortir du sommeil
Épouvanté de voir le jour tendre et vermeil,
Comme rien, hormis toi, n’est égal ou durable ;
— Lance-moi ton lacet, tes flèches et ton sable,
Et que je jette en toi la douleur et l’ardeur,
De ma raison malade et de mon mauvais cœur…


VOUS QUE JAMAIS RIEN NE DÉLIE


Vous que jamais rien ne délie,
Ô ma pauvre âme dans mon corps,
Pourrez-vous, ma mélancolie,
Ayant bu le vin et la lie,
Connaître la bonne folie
De l’éternel repos des morts,


— Vous si vivace et si profonde,
Âme de rêve et de transport,
Qui, pareille à la terre ronde
Portez tous les désirs du monde,
Buveuse de l’air et de l’onde
Pourrez-vous entrer dans ce port…

Dans le port de calme sagesse,
De ténèbres et de sommeil,
Où ni l’amour ni la détresse
N’étirent la tiède paresse,
Et ne font, — mon âme faunesse,
Siffler les flèches du soleil…

TABLE



I


 11
 31
 53
 75


II


 97


III


 119


IV



V


 159
 163


VI