Aurore (Nietzsche)/Texte entier

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Aurore
Réflexions sur les préjugés moraux
Traduction par Henri Albert .
Mercure de France (Œuvres complètes de Frédéric Nietzsche, vol. 7pp. 5-439).



AVANT-PROPOS



1.
Dans ce livre on trouvera au travail un homme « souterrain », un homme qui perce, creuse et ronge. On verra, en admettant que l’on ait des yeux pour un tel travail des profondeurs ─, comme il s’avance lentement, avec circonspection et une douce inflexibilité, sans que l’on devine trop la misère qu’apporte avec elle toute longue privation d’air et de lumière ; on pourrait presque le croire heureux de son travail obscur. Ne semble-t-il pas que quelque foi le conduise, que quelque consolation le dédommage ? Qu’il veuille peut-être avoir une longue obscurité pour lui, des choses qui lui soient propres, des choses incompréhensibles, cachées, énigmatiques, parce qu’il sait ce qu’il aura en retour : son matin à lui, sa propre rédemption, sa propre aurore ?... Certainement, il reviendra : ne lui demandez pas ce qu’il veut là en bas, il finira bien par vous le dire lui-même, ce Trophonios, cet homme d’apparence souterraine, dès qu’il se sera de nouveau « fait homme ». On désapprend foncièrement de se taire lorsque l’on a été taupe aussi longtemps que lui, seul aussi longtemps que lui. ─ ─
2.

En effet, mes amis patients, je veux vous dire ce que je voulais faire là en bas, je veux vous le dire dans cette préface tardive qui aurait facilement pu devenir une nécrologie, une oraison funèbre : car je suis revenu et — je m’en suis tiré. Ne croyez surtout pas que je vais vous engager à une semblable entreprise chanceuse, ou même seulement à une pareille solitude ! Car celui qui suit de tels chemins particuliers ne rencontre personne : cela tient aux « chemins particuliers ». Personne ne vient à son aide ; il faut qu’il se tire tout seul de tous les dangers, de tous les hasards, de toutes les méchancetés, de tous les mauvais temps qui surviennent. Car il a son chemin à lui — et, comme de raison, son amertume, parfois son dépit, à cause de cet « à lui » : il faut ranger, parmi ces sujets d’amertume et de dépit, par exemple l’incapacité où se trouvent ses amis de deviner où il est, où il va ; au point qu’ils se demanderont parfois « Comment ? est-ce là avancer ? a-t-il encore ─ un chemin ? » — Alors j’entrepris quelque chose qui ne pouvait être l’affaire de tout le monde : je descendis dans les profondeurs : je me mis à percer le fond, je commençai à examiner et à saper une vieille confiance, sur quoi, depuis quelques milliers d’années, nous autres philosophes, nous avons l’habitude de construire, comme sur le terrain le plus solide, ─ de construire toujours à nouveau, quoique jusqu’à présent chaque construction se soit effondrée : je commençai à saper notre confiance en la morale. Mais vous ne me comprenez pas ?

3.

C’est sur le bien et le mal que l’on a jusqu’à présent le plus pauvrement réfléchi : ce fut là toujours une chose trop dangereuse. La conscience, le bon renom, l’enfer, parfois même la police ne permettaient et ne permettent pas d’impartialité ; c’est qu’en présence de la morale, comme en regard de toute autorité, il n’est pas permis de réfléchir et, encore moins, de parler : là il faut — obéir ! Depuis que le monde existe, aucune autorité n’a encore voulu se laisser prendre pour objet de la critique ; et aller jusqu’à critiquer la morale, la morale en tant que problème, tenir la morale pour problématique : comment ? cela n’a-t-il pas été — cela n’est-il pas — immoral ? — La morale cependant ne dispose pas seulement de toute espèce de moyens d’intimidation, pour tenir à distance les investigations critiques et les instruments de torture ; sa certitude repose davantage encore sur un certain art de séduction à quoi elle s’entend — elle sait « enthousiasmer ». Elle réussit parfois avec un seul regard à paralyser la volonté critique, ou encore à attirer celle-ci de son côté, il y a même des cas où elle s’entend à la faire se tourner contre elle-même : en sorte que, pareille au scorpion, elle enfonce l’aiguillon dans son propre corps. Car la morale connaît depuis longtemps toute espèce de diablerie dans l’art de convaincre : aujourd’hui encore, il n’y a pas un orateur qui ne s’adresse à elle pour lui demander secours (que l’on écoute, par exemple, jusqu’à nos anarchistes : comme ils parlent moralement pour convaincre ! Ils finissent par s’appeler eux-mêmes « les bons et les justes ».) C’est que la morale, de tous temps, depuis que l’on parle et convainc sur la terre, s’est affirmée comme la plus grande maîtresse en séduction — et, ce qui nous importe à nous autres philosophes, comme la véritable Circé des philosophes. À quoi cela tient-il donc si, depuis Platon, tous les constructeurs philosophiques en Europe ont construit en vain ? Si tout menace de s’effondrer ou se trouve déjà perdu dans les décombres — tout ce qu’ils croyaient eux-mêmes, loyalement et sérieusement, être ære perennius ? Hélas ! combien est erronée la réponse qu’aujourd’hui encore on tient prête à une semblable question : « Puisqu’ils ont tous négligé d’admettre l’hypothèse, l’examen du fondement, une critique de toute la raison. » — C’est là cette néfaste réponse de Kant qui ne nous a certainement pas attirés, nous autres philosophes, sur un terrain plus solide et moins trompeur ! (— et, soit dit en passant, n’était-il pas un peu singulier de demander à ce qu’un instrument se mît à critiquer sa propre perfection et sa propre aptitude ? que l’intellect lui-même « connût » sa valeur, sa force, ses limites ? n’était-ce pas un peu absurde même ? —) La véritable réponse eût été, au contraire, que tous les philosophes ont construit leurs édifices sous la séduction de la morale, Kant comme les autres —, que leur intention ne se portait qu’en apparence sur la certitude, sur la « vérité », mais en réalité sur le majestueux édifice morale ; pour nous servir encore une fois de l’innocent langage de Kant qui considérait comme sa tâche et son travail, une tâche « moins brillante, mais qui n’est pas sans mérite », « d’aplanir et de rendre solide le terrain où s’édifierait ce majestueux édifice moral » (Critique de la raison pure, II, p. 257). Hélas ! il n’y a pas réussi, tout au contraire ! — il faut le dire aujourd’hui. Avec des intentions aussi exaltées, Kant était le véritable fils de son siècle qui peut être appelé, plus que tout autre, le siècle de l’exaltation : comme il l’est demeuré encore, et cela est heureux, par rapport au côté le plus précieux de son siècle (par exemple avec ce bon sensualisme qu’il introduisit dans sa théorie de la connaissance). Lui aussi avait été mordu par cette tarentule morale qu’était Rousseau, lui aussi sentait peser sur son âme le fanatisme moral, dont un autre disciple de Rousseau se croyait et se proclamait l’exécuteur, je veux dire Robespierre, qui voulait « fonder sur la terre l’empire de la sagesse, de la justice et de la vertu » (Discours du 7 juin 1794). D’autre part, avec un tel fanatisme français au cœur, on ne pouvait pas s’y prendre d’une façon moins française, plus profonde, plus solide, plus allemande — si de nos jours le mot « allemand » est encore permis dans ce sens — que ne s’y est pris Kant : pour faire de la place à son « empire moral », il se vit forcé de rajouter un monde indémontrable, un « au-delà » logique, — c’est pourquoi il lui fallut sa critique de la raison pure ! Autrement dit : il n’en aurait pas eu besoin s’il n’y avait pas eu une chose qui lui importât plus que toute autre — rendre le « monde moral » inattaquable, mieux encore insaisissable à la raison, — car il sentait trop violemment la vulnérabilité d’un ordre moral en face de la raison ! En regard de la nature et de l’histoire, en regard de la foncière immoralité de la nature et de l’histoire, Kant, comme tout bon Allemand, dès l’origine, était pessimiste ; il croyait en la morale, non parce qu’elle est démontrée par la nature et par l’histoire, mais malgré que la nature et l’histoire y contredisent sans cesse. Pour comprendre ce « malgré que », on pourra peut-être se souvenir de quelque chose de voisin chez Luther, chez cet autre grand pessimiste, qui, avec toute l’intrépidité luthérienne, voulut un jour le rendre sensible à ses amis : « Si l’on pouvait comprendre par la raison combien le Dieu qui montre tant de colère et de méchanceté peut être juste et bon, à quoi servirait alors la foi ? » Car, de tous temps, rien n’a fait une impression plus profonde sur l’âme allemande, rien ne l’a plus « tentée », que cette déduction, la plus dangereuse de toutes, une déduction qui apparaîtra à tout véritable Latin tel un péché contre l’esprit : credo quia absurdum est. Avec elle, la logique allemande entre pour la première fois dans l’histoire du dogme chrétien ; mais aujourd’hui encore, mille années plus tard, nous autres Allemands d’aujourd’hui, Allemands tard-venus à tous points de vue — nous pressentons quelque chose de la vérité, une possibilité de la vérité, derrière le célèbre principe fondamental de la dialectique, par lequel Hegel aida naguère à la victoire de l’esprit allemand sur l’Europe — « la contradiction est le moteur du monde, toutes choses se contredisent elles-mêmes » — : car nous sommes, jusque dans la logique, des pessimistes.

4.[modifier]

Mais ce ne sont pas les jugements logiques qui sont les plus inférieurs et les plus fondamentaux, vers quoi puisse descendre la bravoure de notre suspicion : la confiance en la raison qui est inséparable de la validité de ces jugements, en tant que confiance, est un phénomène moral… Peut-être le pessimiste allemand a-t-il encore à faire son dernier pas ? Peut-être lui faudra-t-il, encore une fois, d’une façon terrible, mettre l’un en face de l’autre son credo et son absurdum ? Et si ce livre, jusque dans la morale, jusque par-delà la confiance en la morale, est un livre pessimiste, — ne serait-il pas, par cela même, un livre allemand ? Car il représente en effet une contradiction et ne craint pas cette contradiction : on s’y dédit de la confiance en la morale — pourquoi donc ? Par moralité ! Ou bien comment devons-nous appeler ce qui se passe dans ce livre, ce qui se passe en nous ? — car nous préférerions à notre goût des expressions plus modestes. Mais il n’y a aucun doute, à nous aussi parle un « tu dois », nous aussi nous obéissons à une loi sévère au-dessus de nous, — et c’est là la dernière morale qui se rende encore intelligible pour nous, la dernière morale que, nous aussi, nous puissions encore vivre ; si en quelque chose nous sommes encore hommes de la conscience, c’est bien en cela : car nous ne voulons pas revenir à ce que nous regardons comme surmonté et caduc, à quelque chose que nous ne considérons pas comme digne de foi, quel que soit le nom qu’on lui donne : Dieu, vertu, vérité, justice, amour du prochain ; nous ne voulons pas nous ouvrir de voie mensongère vers un idéal ancien ; nous avons une aversion profonde contre tout ce qui en nous voudrait rapprocher et servir de médiateur ; nous sommes les ennemis de toute espèce de foi et de christianisme actuels ; ennemis des demi-mesures de tout ce qui est romantisme et de tout esprit patriotard ; ennemi aussi du raffinement artiste, du manque de conscience artiste qui voudrait nous persuader qu’il faut adorer là où nous ne croyons plus — car nous sommes des artistes ; — ennemis, en un mot, de tout le féminisme européen (ou idéalisme, si l’on préfère que je dise ainsi) qui éternellement « attire en haut » et qui, par cela même, « rabaisse » éternellement. Or, en tant qu’hommes de cette conscience, nous croyons encore remonter à la droiture et la piété allemandes de milliers d’années, quoique nous en soyons les descendants incertains et ultimes, nous autres immoralistes et impies d’aujourd’hui, nous nous considérons même, en un certain sens, comme les héritiers de cette droiture et de cette piété, comme les exécuteurs de leur volonté intérieure, d’une volonté pessimiste, comme je l’ai indiqué, qui ne craint pas de se nier elle-même, parce qu’elle nie avec joie ! En nous s’accomplit, pour le cas où vous désireriez une formule, — l’autosuppression de la morale. — —

5.[modifier]

— En fin de compte cependant : pourquoi nous faut-il dire si haut et avec une telle ardeur, ce que nous sommes, ce que nous voulons et ce que nous ne voulons pas ? Regardons cela plus froidement et plus sagement, de plus loin et de plus haut, disons-le comme cela peut être dit entre nous, à voix si basse que le monde entier ne l’entend pas, que le monde entier ne nous entend pas ! Avant tout, disons-le lentement… Cette préface arrive tardivement, mais non trop tard ; qu’importent, en somme, cinq ou six ans ! Un tel livre et un tel problème n’ont nulle hâte ; et nous sommes, de plus, amis du lento, moi tout aussi bien que mon livre. Ce n’est pas en vain que l’on a été philologue, on l’est peut-être encore. Philologue, cela veut dire maître de la lente lecture : on finit même par écrire lentement. Maintenant ce n’est pas seulement conforme à mon habitude, c’est aussi mon goût qui est ainsi fait, — un goût malicieux peut-être ? — Ne rien écrire d’autre que ce qui pourrait désespérer l’espèce d’hommes qui « se hâte ». Car la philologie est cet art vénérable qui, de ses admirateurs, exige avant tout une chose, se tenir à l’écart, prendre du temps, devenir silencieux, devenir lent, — un art d’orfèvrerie, et une maîtrise d’orfèvre dans la connaissance du mot, un art qui demande un travail subtil et délicat, et qui ne réalise rien s’il ne s’applique avec lenteur. Mais c’est justement à cause de cela qu’il est aujourd’hui plus nécessaire que jamais, justement par là qu’il charme et séduit le plus, au milieu d’un âge du « travail » : je veux dire de la précipitation, de la hâte indécente qui s’échauffe et qui veut vite « en finir » de toute chose, même d’un livre, fût-il ancien ou nouveau. — Cet art lui-même n’en finit pas facilement avec quoi que ce soit, il enseigne à bien lire, c’est-à-dire lentement, avec profondeur, égards et précautions, avec des arrière-pensées, des portes ouvertes, avec des doigts et des yeux délicats… Amis patients, ce livre ne souhaite pour lui que des lecteurs et des philologues parfaits : apprenez à me bien lire ! —

Ruta près Gênes,
en automne de l’année 1886.


LIVRE PREMIER


1.[modifier]

Raison ultérieure. — Toutes les choses qui vivent longtemps sont peu à peu tellement imbibées de raison que l’origine qu’elles tirent de la déraison devient invraisemblable. Le sentiment ne croit-il pas au paradoxe et au blasphème chaque fois qu’on lui montre l’histoire exacte d’une origine ? Un bon historien n’est-il pas, au fond, sans cesse en contradiction avec son milieu ?

2.[modifier]

Préjugé des savants. — Les savants sont dans le vrai lorsqu’ils jugent que les hommes de toutes les époques ont cru savoir ce qui était bon et mauvais. Mais c’est un préjugé des savants de croire que maintenant nous en soyons mieux informés que dans tout autre temps.

3.[modifier]

Toute chose a son temps. — À l’époque où l’homme prêtait un sexe à toute chose, il ne croyait pas se livrer à un jeu, mais élargir son entendement : — il ne s’est avoué que plus tard, et pas encore entièrement de nos jours, l’énormité de cette erreur. De même l’homme a attribué, à tout ce qui existe, un rapport avec la morale, jetant sur les épaules du monde le manteau d’une signification éthique. Tout cela aura un jour autant et pas plus de valeur que n’en a aujourd’hui déjà la croyance au sexe masculin ou féminin du soleil.

4.[modifier]

Contre le rêve d’une dissonance des sphères. — Il nous faut à nouveau faire disparaître du monde l’abondance de fausse sublimité, parce qu’elle est contraire à la justice que les choses peuvent revendiquer ! Et pour cela il importe de ne pas prétendre à concevoir le monde avec moins d’harmonie qu’il n’en a !

5.[modifier]

Soyez reconnaissants ! — Le grand résultat que l’humanité a obtenu jusqu’à présent, c’est que nous n’avons plus besoin d’être dans une crainte continuelle des bêtes sauvages, des barbares, des dieux et de nos rêves.

6.[modifier]

Le prestidigitateur et son contraire. — Ce qu’il y a d’étonnant dans la science est contraire à ce qu’il y a d’étonnant dans l’art du prestidigitateur. Car celui-ci veut nous persuader de voir une causalité très simple là où, en réalité, une causalité très compliquée est en jeu. La science, par contre, nous force à abandonner la croyance à la causalité simple, dans les cas où tout paraît extrêmement simple et où nous ne sommes que les victimes de l’apparence. Les choses les plus « simples » sont très compliquées, — on ne peut pas assez s’en étonner !

7.[modifier]

Changer son sentiment de l’espace. — Sont-ce les choses réelles ou les choses imaginées qui ont le plus contribué au bonheur humain ? Ce qu’il y a de certain, c’est que la dimension de l’espace qui existe entre le plus grand bonheur et le plus profond malheur n’a pu être établie qu’à l’aide des choses imaginées. Par conséquent, ce genre de sentiment de l’espace, sous l’influence de la science, devient toujours plus petit : de même que la science nous a enseigné et nous enseigne encore à considérer la terre comme petite et tout le système solaire comme un point.

8.[modifier]

Transfiguration. — Ceux qui souffrent sans espoir, ceux qui rêvent d’une façon désordonnée, ceux qui sont ravis dans l’au-delà, — voilà les trois degrés qu’établit Raphaël pour diviser l’humanité. Nous ne regardons plus le monde de cette façon — et Raphaël, lui aussi, n’aurait plus le droit de le regarder ainsi : il verrait de ses yeux une nouvelle transfiguration.

9.[modifier]

Idée de la moralité des mœurs. — Si l’on compare notre façon de vivre à celle de l’humanité pendant des milliers d’années, on constatera que, nous autres, hommes d’aujourd’hui, vivons dans une époque très immorale ; la puissance des mœurs est affaiblie d’une façon surprenante et le sens moral s’est tellement subtilisé et élevé que l’on peut tout aussi bien le considérer comme volatilisé. C’est pourquoi, nous autres, hommes tardifs, pénétrons si difficilement les idées directrices qui ont présidé à la formation de la morale et, si nous arrivons à les découvrir, nous répugnons encore à les publier, tant elles nous paraissent grossières ! tant elles ont l’air de calomnier la moralité ! Voici déjà, par exemple, la proposition principale : la moralité n’est pas autre chose (donc, avant tout, pas plus) que l’obéissance aux mœurs, quel que soit le genre de celles-ci ; mais les mœurs, c’est la façon traditionnelle d’agir et d’évoluer. Partout où les coutumes ne commandent pas il n’y a pas de moralité ; et moins l’existence est déterminée par les coutumes, moins est grand le cercle de la moralité. L’homme libre est immoral, puisque, en toutes choses, il veut dépendre de lui-même et non d’un usage établi : dans tous les états primitifs de l’humanité « mal » est équivalent d’«  intellectuel », de « libre », d’« arbitraire », d’« inaccoutumé », d’« imprévu », d’« incalculable ». Dans ces mêmes états primitifs, toujours selon la même évaluation : si une action est exécutée, non parce que la tradition la commande, mais pour d’autres raisons (par exemple à cause de son utilité individuelle), et même pour ces mêmes raisons qui autrefois ont établi la coutume, elle est qualifiée d’immorale et considérée comme telle, même par celui qui l’exécute : car celui-ci ne s’est pas inspiré de l’obéissance envers la tradition. Qu’est-ce que la tradition ? Une autorité supérieure à laquelle on obéit, non parce qu’elle commande l’utile, mais parce qu’elle commande. — En quoi ce sentiment de la tradition se distingue-t-il d’un sentiment général de crainte ? C’est la crainte d’une intelligence supérieure qui ordonne, la crainte d’une puissance incompréhensible et indéfinie, de quelque chose qui est plus que personnel, — il y a de la superstition dans cette crainte. — Autrefois, l’éducation tout entière et les soins de la santé, le mariage, l’art médical, l’agriculture, la guerre, la parole et le silence, les rapports entre hommes et les rapports avec les dieux appartenaient au domaine de la moralité : la moralité exigeait que l’on observât des prescriptions, sans penser à soi-même en tant qu’individu. Dans les temps primitifs, tout dépendait donc de l’usage, des mœurs, et celui qui voulait s’élever au-dessus des mœurs devait se faire législateur, guérisseur et quelque chose comme un demi-dieu : c’est-à-dire qu’il lui fallait créer des mœurs, — chose épouvantable et fort dangereuse ! — Quel est l’homme le plus moral ? D’une part, celui qui accomplit la loi le plus souvent : celui donc qui, comme le brahmane, porte la conscience de la loi partout et dans la plus petite division du temps, de sorte que son esprit s’ingénie sans cesse à trouver des occasions pour accomplir la loi. D’autre part, celui qui accomplit aussi la loi dans les cas les plus difficiles. Le plus moral est celui qui sacrifie le plus souvent aux mœurs : mais quels sont les plus grands sacrifices ? En répondant à cette question l’on arrive à développer plusieurs morales distinctives : mais la différence qui sépare la moralité de l’accomplissement plus fréquent de la moralité de l’accomplissement le plus difficile est cependant la plus importante. Que l’on ne se trompe pas sur les motifs de cette morale qui exige, comme signe de la moralité, l’accomplissement d’un usage dans les cas les plus difficiles ! La victoire sur soi-même n’est pas demandée à cause des conséquences utiles qu’elle a pour l’individu, mais pour que les mœurs, la tradition apparaissent comme dominantes, malgré toutes les velléités contraires et tous les avantages individuels : l’individu doit se sacrifier — ainsi l’exige la moralité des mœurs. Par contre, ces moralistes qui, pareils aux successeurs de Socrate, recommandent à l’individu la domination de soi et la sobriété, comme ses avantages les plus particuliers, comme la clef de son bonheur le plus personnel, ces moralistes ne sont que l’exception — et s’il nous paraît en être autrement, c’est simplement parce que nous avons été élevés sous leur influence. Ils suivent tous une voie nouvelle et sont victimes de la désapprobation absolue de tous les représentants de la moralité des mœurs, — ils s’excluent de la communauté, étant immoraux, et ils sont, au sens le plus profond, des méchants. De même, un Romain vertueux de la vieille école considérait comme mauvais tout chrétien qui « aspirait, avant tout, à son propre salut ». — Partout où existe une communauté et, par conséquent, une moralité des mœurs, domine l’idée que la peine pour la violation des mœurs touche avant tout la communauté elle-même : cette peine est une peine surnaturelle, dont la manifestation et les limites sont si difficiles à saisir pour l’esprit qui les approfondit avec une peur superstitieuse. La communauté peut forcer l’individu à racheter, auprès d’un autre individu ou de la communauté même, le dommage immédiat qui est la conséquence de son acte, elle peut aussi exercer une sorte de vengeance sur l’individu parce que, à cause de lui — comme une prétendue conséquence de son acte — les nuages divins et les explosions de la colère divine se sont accumulés sur la communauté, — mais elle considère pourtant, avant tout, la culpabilité de l’individu comme sa culpabilité à elle, et elle porte la punition de l’individu comme sa punition à elle. — « Les mœurs se sont relâchées », ainsi gémit l’âme de chacun, quand de pareils actes sont possibles. Toute action individuelle, toute façon de penser individuelle font frémir ; il est tout à fait impossible de déterminer ce que les esprits rares, choisis, primesautiers, ont dû souffrir au cours des temps par le fait qu’ils ont toujours été considérés comme des êtres méchants et dangereux, par le fait qu’ils se considéraient eux-mêmes comme tels. Sous la domination de la moralité des mœurs, toute espèce d’originalité avait mauvaise conscience ; l’horizon de l’élite paraissait encore plus sombre qu’il ne devait l’être.

10.[modifier]

Mouvement réciproque entre le sens de la moralité et le sens de la causalité. — Dans la mesure où le sens de la causalité augmente, l’étendue du domaine de la moralité diminue : car chaque fois que l’on a compris les effets nécessaires, que l’on parvient à les imaginer isolés de tous les hasards, de toutes les suites occasionnelles (post hoc), on a, du même coup, détruit un nombre énorme de causalités imaginaires, de ces causalités que, jusque-là, on croyait être les fondements de la morale, — le monde réel est beaucoup plus petit que le monde de l’imagination, — on a chaque fois fait disparaître du monde une partie de la crainte et de la contrainte, chaque fois aussi une partie de la vénération et de l’autorité dont jouissaient les mœurs : la moralité a subi une perte dans son ensemble. Celui qui, par contre, veut augmenter la moralité doit savoir éviter que les succès puissent devenir contrôlables.

11.[modifier]

Morale populaire et médecine populaire. — Il se fait, sur la morale qui règne dans une communauté un travail constant auquel chacun participe : la plupart des gens veulent ajouter un exemple après l’autre qui démontre le rapport prétendu entre la cause et l’effet, le crime et la punition ; ils contribuent ainsi à confirmer le bien-fondé de ce rapport et augmentent la foi que l’on y ajoute. Quelques-uns font de nouvelles observations sur les actes et les suites de ces actes, ils en tirent des conclusions et des lois : le plus petit nombre se formalise çà et là et affaiblit la croyance sur tel ou tel point. — Mais tous se ressemblent dans la façon grossière et antiscientifique de leur action ; qu’il s’agisse d’exemple, d’observations ou d’obstacles, ou qu’il s’agisse de la démonstration, de l’affirmation, de l’expression ou de la réfutation d’une loi, ce sont toujours des matériaux sans valeur, sous une expression sans valeur, comme les matériaux et l’expression de toute médecine populaire sont de même acabit et ne devraient plus, comme c’est toujours l’usage, être appréciées de façon si différente : toutes deux sont des sciences apparentes de la plus dangereuse espèce.

12.[modifier]

La conséquence comme adjuvant. — Autrefois on considérait le succès d’une action non comme une conséquence de cette action, mais comme un libre adjuvant venant de Dieu. Peut-on imaginer une plus grossière confusion ! Il fallait s’efforcer différemment en vue de l’action et en vue du succès, avec des pratiques et des moyens tout différents !

13.[modifier]

Pour l’éducation nouvelle du genre humain. — Collaborez à une œuvre, vous qui êtes secourables et bien pensants : aidez à éloigner du monde l’idée de punition qui partout est devenue envahissante ! Il n’y a pas mauvaise herbe plus dangereuse ! On a introduit cette idée, non seulement dans les conséquences de notre façon d’agir — et qu’y a-t-il de plus néfaste et de plus déraisonnable que d’interpréter la cause et l’effet comme cause et comme punition ! — Mais on a fait pis que cela encore, on a privé les événements purement fortuits de leur innocence en se servant de ce maudit art d’interprétation par l’idée de punition. — On a même poussé la folie jusqu’à inviter à voir dans l’existence elle-même une punition. — On dirait que c’est l’imagination extravagante des geôliers et des bourreaux qui a dirigé jusqu’à présent l’éducation de l’humanité !

14.[modifier]

Signification de la folie dans l’histoire de l’humanité. — Si, malgré ce formidable joug de la moralité des mœurs, sous lequel toutes les sociétés humaines ont vécu, si — durant des milliers d’années avant notre ère, et encore au cours de celle-ci jusqu’à nos jours (nous habitons nous-mêmes, dans un petit monde d’exception et en quelque sorte dans la zone mauvaise) — les idées nouvelles et divergentes, les appréciations et les instincts contraires ont surgi toujours de nouveau, ce ne fut cependant que parce qu’elles étaient sous l’égide d’un sauf-conduit terrible : presque partout, c’est la folie qui aplanit le chemin de l’idée nouvelle, qui rompt le ban d’une coutume, d’une superstition vénérée. Comprenez-vous pourquoi il fallut l’assistance de la folie ? De quelque chose qui fût aussi terrifiant et aussi incalculable, dans la voix et dans l’attitude, que les caprices démoniaques de la tempête et de la mer, et, par conséquent, de quelque chose qui fût, au même titre, digne de la crainte et du respect ? De quelque chose qui portât, autant que les convulsions et l’écume de l’épileptique, le signe visible d’une manifestation absolument involontaire ? De quelque chose qui parût imprimer à l’aliéné le sceau de quelque divinité dont il semblait être le masque et le porte-parole ? De quelque chose qui inspirât, même au promoteur d’une idée nouvelle, la vénération et la crainte de lui-même, et non plus des remords, et qui le poussât à être le prophète et le martyr de cette idée ? — Tandis que de nos jours on nous donne sans cesse à entendre que le génie possède au lieu d’un grain de bon sens un grain de folie, les hommes d’autrefois étaient bien plus près de l’idée que là où il y a de la folie il y a aussi un grain de génie et de sagesse, — quelque chose de « divin », comme on se murmurait à l’oreille. Ou plutôt, on s’exprimait plus nettement : « Par la folie, les plus grands bienfaits ont été répandus sur la Grèce, », disait Platon avec toute l’humanité antique. Avançons encore d’un pas : à tous ces hommes supérieurs poussés irrésistiblement à briser le joug d’une moralité quelconque et à proclamer des lois nouvelles, il ne resta pas autre chose à faire, lorsqu’ils n’étaient pas véritablement fous, que de le devenir ou de simuler la folie. — Et il en est ainsi de tous les novateurs sur tous les domaines, et non seulement de ceux des institutions sacerdotales et politiques : — les novateurs du mètre poétique furent eux-mêmes forcés de s’accréditer par la folie. (Jusqu’à des époques beaucoup plus tempérées, la folie resta comme une espèce de convention chez les poètes : Solon s’en servit lorsqu’il enflamma les Athéniens à reconquérir Salamine.) — « Comment se rend-on fou lorsqu’on ne l’est pas et lorsqu’on n’a pas le courage de faire semblant de l’être ? » Presque tous les hommes éminents de l’ancienne civilisation se sont livrés à cet épouvantable raisonnement ; une doctrine secrète, faite d’artifices et d’indications diététiques, s’est conservée à ce sujet, en même temps que le sentiment de l’innocence et même de la sainteté d’une telle intention et d’un tel rêve. Les formules pour devenir médecin chez les Indiens, saint chez les chrétiens du moyen âge, « anguécoque » chez les Groënlandais, « paje » chez les Brésiliens sont, dans leurs lignes générales, les mêmes ; le jeûne à outrance, la continuelle abstinence sexuelle, la retraite dans le désert ou sur une montagne ou encore au haut d’une colonne, ou bien aussi « le séjour dans un vieux saule au bord d’un lac » et l’ordonnance de ne pas penser à autre chose qu’à ce qui peut amener le ravissement et le désordre de l’esprit. Qui donc oserait jeter un regard dans l’enfer des angoisses morales, les plus amères et les plus inutiles, où se sont probablement consumés les hommes les plus féconds de toutes les époques ! Qui osera écouter les soupirs des solitaires et des égarés : « Hélas ! accordez-moi donc la folie, puissances divines ! la folie pour que je finisse enfin par croire en moi-même ! Donnez-moi des délires et des convulsions, des heures de clarté et d’obscurité soudaines, effrayez-moi avec des frissons et des ardeurs que jamais mortel n’éprouva, entourez-moi de fracas et de fantômes ! laissez-moi hurler et gémir et ramper comme une bête : pourvu que j’obtienne la foi en moi-même ! Le doute me dévore, j’ai tué la loi et j’ai pour la loi l’horreur des vivants pour un cadavre ; à moins d’être au-dessus de la loi, je suis le plus réprouvé d’entre les réprouvés. L’esprit nouveau qui est en moi, d’où me vient-il s’il ne vient pas de vous ? Prouvez-moi donc que je vous appartiens ! — La folie seule me le démontre. » Et ce n’est que trop souvent que cette ferveur atteignit son but : à l’époque où le christianisme faisait le plus largement preuve de sa fertilité en multipliant les saints et les anachorètes, croyant ainsi s’affirmer soi-même, il y avait à Jérusalem de grands établissements d’aliénés pour les saints naufragés, pour ceux qui avaient sacrifié leur dernier grain de raison.

15.[modifier]

Les plus anciens moyens de consolation. — Premier degré : l’homme voit dans tout malaise, dans toute calamité du sort, quelque chose pour quoi il lui faut faire souffrir quelqu’un d’autre, n’importe qui, — c’est ainsi qu’il se rend compte de la puissance qui lui reste encore, et cela le console. Deuxième degré : l’homme voit dans tout malaise et dans toute calamité du sort une punition, c’est-à-dire l’expiation de la faute et le moyen de se débarrasser du « mauvais sort » d’un enchantement réel ou imaginaire. S’il s’aperçoit de cet avantage que le malheur apporte avec lui, il ne croira plus devoir faire souffrir quelqu’un d’autre pour ce malheur, — il renoncera à ce genre de satisfaction parce qu’il en a maintenant un autre.

16.[modifier]

Premier principe de la civilisation. — Chez les peuples sauvages il y a une catégorie de mœurs qui semblent viser à être une coutume générale : ce sont des ordonnances pénibles et, au fond, superflues (par exemple la coutume répandue chez les Kamtchadales de ne jamais gratter avec un couteau la neige attachée aux chaussures, de ne jamais embrocher un charbon avec un couteau, de ne jamais mettre un fer au feu — et la mort frappe celui qui contrevient à ces coutumes !) — mais ces ordonnances maintiennent sans cesse dans la conscience l’idée de la coutume, la contrainte ininterrompue d’obéir à la coutume : ceci pour renforcer le grand principe par quoi la civilisation commence : toute coutume vaut mieux que l’absence de coutumes.

17.[modifier]

La nature bonne et mauvaise. — Les hommes ont commencé par substituer leur propre personne à la nature : ils se voyaient partout eux-mêmes, ils voyaient leurs semblables, c’est-à-dire qu’ils voyaient leur mauvaise et capricieuse humeur, cachée en quelque sorte sous les nuées, les orages, les bêtes fauves, les arbres et les plantes : c’est alors qu’ils inventèrent la « nature mauvaise ». Après cela vint un autre temps, où l’on voulut se différencier de la nature, l’époque de Rousseau : on avait tellement assez de soi-même que l’on voulut absolument posséder un coin du monde que l’homme ne pût pas atteindre, avec sa misère : on inventa la « nature bonne ».

18.[modifier]

La morale de la souffrance volontaire. — Quelle est la jouissance la plus élevée pour les hommes en état de guerre, dans cette petite communauté sans cesse en danger, où règne la moralité la plus stricte ? Je veux dire, pour les âmes vigoureuses, assoiffées de vengeance, haineuses, perfides, prêtes aux événements les plus terribles, endurcies par les privations et la morale ? — La jouissance de la cruauté : tout comme chez de pareilles âmes, en telle situation, c’est une vertu d’être inventif et insatiable dans la vengeance. La communauté se réconforte au spectacle des actions de l’homme cruel et elle jette loin d’elle, pour une fois, l’austérité de la crainte et des continuelles précautions. La cruauté est une des plus anciennes réjouissances de l’humanité. On estime, par conséquent, que les dieux, eux aussi, se réconfortent et se réjouissent lorsqu’on leur offre le spectacle de la cruauté, — de telle sorte que l’idée du sens et de la valeur supérieure qu’il y a dans la souffrance volontaire et dans le martyre choisi librement s’introduit dans le monde. Peu à peu, la coutume dans la communauté établit une pratique conforme à cette idée : on se méfie dorénavant de tout bien-être exubérant et l’on reprend confiance chaque fois que l’on est dans un état de grande douleur ; on se dit que les dieux pourraient être défavorables à cause du bonheur et favorables à cause du malheur — être défavorables et non pas s’apitoyer ! Car la pitié est considérée comme méprisable et indigne d’une âme forte et terrible ; — mais les dieux sont favorables parce que le spectacle des misères les amuse et les met de bonne humeur : car la cruauté procure la plus haute volupté du sentiment de puissance. C’est ainsi que s’introduit dans la notion de l’« homme moral », telle qu’elle existe dans la communauté, la vertu de la souffrance fréquente, de la privation, de l’existence pénible, de la mortification cruelle, — non, pour le répéter encore, comme moyen de discipline, de domination de soi, d’aspiration au bonheur personnel, — mais comme une vertu qui dispose favorablement pour la communauté les dieux méchants, parce qu’elle élève sans cesse à eux la fumée d’un sacrifice expiatoire. Tous les conducteurs spirituels des peuples qui s’entendirent à mettre en mouvement la bourbe paresseuse et terrible des mœurs ont eu besoin, pour trouver créance, outre la folie, du martyre volontaire — et aussi, avant tout et le plus souvent, de la foi en eux-mêmes ! Plus leur esprit suivait justement des voies nouvelles, étant, par conséquent, tourmenté par les remords et la crainte, plus ils luttaient cruellement contre leur propre chair, leur propre désir et leur propre santé, — comme pour offrir à la divinité une compensation en joies, pour le cas où elle s’irriterait à cause des coutumes négligées et combattues à cause des buts nouveaux que l’on s’est tracés. Il ne faut pas s’imaginer, cependant, avec trop de complaisance, que de nos jours nous nous sommes entièrement débarrassés d’une telle logique de sentiment ! Que les âmes les plus héroïques s’interrogent à ce sujet dans leur for intérieur ! Le moindre pas fait en avant, dans le domaine de la libre pensée et de la vie individuelle, a été conquis, de tous temps, avec des tortures intellectuelles et physiques : et ce ne fut pas seulement la marche en avant, non ! toute espèce de pas, de mouvement, de changement a nécessité des martyrs innombrables, au cours de ces milliers d’années qui cherchaient leurs voies et qui édifiaient des bases, mais auxquelles on ne songe pas lorsque l’on parle de cet espace de temps ridiculement petit, dans l’existence de l’humanité, et que l’on appelle « histoire universelle » ; et même dans le domaine de cette histoire universelle qui n’est, en somme, que le bruit que l’on fait autour des dernières nouveautés, il n’y a pas de sujet plus essentiel et plus important que l’antique tragédie des martyrs qui veulent se mouvoir dans le bourbier. Rien n’a été payé plus chèrement que cette petite parcelle de raison humaine et de sentiment de la liberté dont nous sommes si fiers maintenant. Mais c’est à cause de cette fierté qu’il nous est presque impossible aujourd’hui d’avoir le sens de cet énorme laps de temps où régnait la « moralité des mœurs » et qui précède l’« histoire universelle », époque réelle et décisive, de la première importance historique, qui a fixé le caractère de l’humanité, époque où la souffrance était une vertu, la cruauté une vertu, la dissimulation une vertu, la vengeance une vertu, la négation de la raison une vertu, où le bien-être, par contre, était un danger, la soif du savoir un danger, la paix un danger, la compassion un danger, l’excitation à la pitié une honte, le travail une honte, la folie quelque chose de divin, le changement quelque chose d’immoral, gros de danger ! — Vous vous imaginez que tout cela est devenu autre et que, par le fait, l’humanité a changé son caractère ? Oh ! connaisseurs du cœur humain, apprenez à vous mieux connaître !

19.[modifier]

Moralité et abêtissement. — Les mœurs représentent les expériences des hommes antérieurs sur ce qu’ils considéraient comme utile et nuisible, — mais le sentiment des mœurs (de la moralité) ne se rapporte pas à ses expériences, mais à l’antiquité, à la sainteté, à l’indiscutabilité des mœurs. Voilà pourquoi ce sentiment s’oppose à ce que l’on fasse des expériences nouvelles et à ce que l’on corrige les mœurs : ce qui veut dire que la moralité s’oppose à la formation des mœurs nouvelles et meilleures : elle abêtit.

20.[modifier]

Libres agisseurs et libres penseurs. — Les libres agisseurs sont en désavantage sur les libres penseurs parce que les hommes souffrent d’une façon plus visible des conséquences des actes que des conséquences des pensées. Mais si l’on considère que les uns comme les autres cherchent leur satisfaction, et que les libres penseurs trouvent déjà cette satisfaction dans le fait de réfléchir aux choses défendues et de les exprimer, en regard des motifs il y aura confusion des deux cas : et, en regard des résultats, les libres agisseurs l’emporteront même sur les libres penseurs, en admettant que l’on ne juge pas conformément à la visibilité la plus prochaine et la plus vulgaire — c’est-à-dire comme tout le monde. Il faut en revenir sur bien des calomnies dont les hommes ont comblé tous ceux qui ont brisé par l’action l’autorité d’une coutume, — généralement on appelle ceux-ci des criminels. Tous ceux qui ont renversé la loi morale établie ont toujours été considérés d’abord comme de méchants hommes : mais lorsque l’on ne parvenait pas à rétablir cette loi et que l’on s’accommodait du changement, l’attribut se transformait peu à peu ; — l’histoire traite presque exclusivement de ces méchants hommes qui, plus tard, ont été appelés bons !

21.[modifier]

« Accomplissement de la loi. » — Dans le cas où l’observation d’un précepte moral aboutit à un résultat différent de celui que l’on avait promis et attendu, et n’apporte pas à l’homme moral le bonheur promis, mais, contre toute attente, le malheur et la misère, il reste toujours à l’homme consciencieux et craintif l’excuse de dire : « On a fait une erreur dans l’exécution. » Au cas extrême, une humanité opprimée qui souffre profondément finira même par décréter : « Il est impossible de bien exécuter le précepte, nous sommes faibles et pécheurs jusqu’au fond de l’âme et profondément incapables de moralité, par conséquent nous ne pouvons avoir aucune prétention au bonheur et à la réussite. Les promesses et les préceptes moraux sont pour des êtres meilleurs que nous ne sommes. »

22.[modifier]

Les œuvres et la foi. — Les docteurs protestants continuent à propager cette erreur fondamentale que seule la foi importe et que les œuvres sont une conséquence naturelle de la foi. Cette doctrine n’est tout bonnement pas vraie, mais elle a l’air si séduisante qu’elle a déjà ébloui des intelligences bien autres que celle de Luther (je veux dire celle de Socrate et de Platon) : quoique l’évidence et l’ expérience de tous les jours prouve le contraire. La connaissance et la foi, malgré toutes les promesses qu’elles renferment, ne peuvent donner ni la force pour l’action, ni l’habileté pour l’action, elles ne peuvent pas remplacer l’habitude de ce mécanisme subtil et multiple qui a dû être mis en mouvement pour que n’importe quoi puisse passer de la représentation à l’action. Avant tout, et en premier lieu, les œuvres ! C’est-à-dire l’exercice, l’exercice, et encore l’exercice ! La « foi » qui en fait partie se trouvera par surcroît — soyez-en certain !

23.[modifier]

En quoi nous sommes le plus subtils. — Par le fait que, pendant des milliers d’années, on a considéré les choses (la nature, les instruments, la propriété de tout genre) comme vivantes et animées, avec la force de nuire et de se soustraire aux intentions humaines, le sentiment de l’impuissance, parmi les hommes, a été beaucoup plus grand et plus fréquent qu’il n’aurait dû l’être : car il était nécessaire que l’on s’assurât des objets, tout comme des hommes et des animaux, par la force, la contrainte, la flatterie, les traités, les sacrifices, — et c’est là l’origine de la plupart des coutumes superstitieuses, c’est-à-dire d’une partie, peut-être la plus grande, et pourtant la plus inutilement gaspillée, de l’activité humaine. — Mais, puisque le sentiment de l’impuissance et de la crainte se trouvait dans un état d’irritation si violent, si continuel et presque permanent, le sentiment de la puissance s’est développé d’une façon tellement subtile que l’homme peut maintenant, en cette matière, se mesurer avec le trébuchet le plus sensible. Ce sentiment est devenu son inclination la plus violente ; les moyens que l’on a découverts pour se le procurer forment presque l’histoire de la culture.

24.[modifier]

La démonstration du précepte. — D’une façon générale la valeur ou la non-valeur d’un précepte — par exemple celui pour cuire du pain — se démontre par le fait que le résultat promis se présente ou ne se présente pas, en admettant toutefois qu’on l’exécute minutieusement. Or, il en est autrement des préceptes moraux : car, dans ce cas particulier, il n’est pas possible de se rendre compte des résultats, de les interpréter et de les définir. Ces préceptes reposent sur des hypothèses d’une très faible valeur scientifique, dont la démonstration ou la réfutation par les résultats sont en somme également impossibles : — mais autrefois, du temps où toute science était grossière et primitive et où l’on n’avait que de faibles prétentions à considérer une chose comme démontrée, — autrefois la valeur ou la non-valeur d’un précepte de moralité se déterminaient de la même façon que tout autre précepte : en rendant attentif aux résultats. Chez les indigènes de l’Amérique russe, il y a un précepte qui dit : « Tu ne dois ni jeter au feu les os d’animaux ni les donner aux chiens », — et on démontre ce précepte en ajoutant : « Si tu le fais tu n’auras pas de chance à la chasse. » Or, dans un sens ou dans un autre, il arrive presque toujours que l’on n’a pas de chance à la chasse ; il n’est donc pas facile de réfuter de cette manière la valeur du précepte, surtout lorsque c’est la communauté tout entière, et non pas seulement l’individu, qui porte le poids de la faute ; il y aura, par conséquent, toujours une circonstance qui semblera démontrer la valeur du précepte.

25.[modifier]

Les mœurs et la beauté. — Il ne faut pas passer sous silence cet argument en faveur des mœurs, que chez chacun de ceux qui s’y soumettent entièrement, de tout cœur et dès l’origine, les organes d’attaque et de défense — tant physiques qu’intellectuels — s’atrophient : ce qui permet à cet individu de devenir toujours plus beau. Car c’est l’exercice de ces organes, et le sentiment correspondant, qui rendent laid et qui conservent la laideur. C’est pourquoi le vieux babouin est plus laid que le jeune et c’est pourquoi le jeune babouin femelle ressemble le plus à l’homme et se trouve donc être le plus beau. — Que l’on tire de là une conclusion sur l’origine de la beauté chez la femme !

26.[modifier]

Les animaux et la morale. — Les pratiques que l’on exige dans la société raffinée : éviter avec précaution tout ce qui est ridicule, bizarre, prétentieux, réfréner ses vertus tout aussi bien que ses désirs violents, se montrer d’humeur égale, se soumettre à des règles, s’amoindrir, — tout cela, en tant que morale sociale, se retrouve jusqu’à l’échelle la plus basse de l’espèce animale, — et ce n’est qu’à ce degré inférieur que nous voyons les idées de derrière la tête de toutes ces aimables réglementations : on veut échapper à ses persécuteurs et être favorisé dans la chasse au butin. C’est pourquoi les animaux apprennent à se dominer et à se déguiser au point que certains d’entre eux parviennent à assimiler leur couleur à la couleur de leur entourage (en vertu de ce que l’on appelle les « fonctions chromatiques »), à simuler la mort, à adopter les formes et les couleurs d’autres animaux, ou encore l’aspect du sable, des feuilles, des lichens ou des éponges (ce que les naturalistes anglais appellent mimicry). [1] C’est ainsi que l’individu se cache sous l’universalité du terme générique « homme » ou parmi la « société », ou bien encore il s’adapte et s’assimile aux princes, aux castes, aux partis, aux opinions de son temps ou de son entourage. À toutes ses façons subtiles de nous faire passer pour heureux, reconnaissants, puissants, amoureux, on trouvera facilement l’équivalent animal. Le sens de la vérité lui aussi, ce sens qui, au fond, n’est pas autre chose que le sens de la sécurité, l’homme l’a en commun avec l’animal : on ne veut pas se laisser tromper, ne pas se laisser égarer par soi-même, on écoute avec méfiance les encouragements de ses propres passions, on se domine et l’on demeure méfiant à l’égard de soi-même ; tout cela, l’animal l’entend à l’égal de l’homme ; chez lui aussi la domination de soi tire son origine du sens de la réalité (de la sagesse). De même l’animal observe les effets qu’il exerce sur l’imagination des autres animaux, il apprend à faire ainsi un retour sur lui-même, à se considérer objectivement, lui aussi, à posséder, en une certaine mesure, la connaissance de soi. L’animal juge des mouvements de ses adversaires et de ses amis, il apprend par cœur leurs particularités : contre les individus d’une certaine espèce il renonce, une fois pour toutes, à la lutte, et de même il devine, à l’approche de certaines variétés d’animaux, les intentions de paix et de contrat. Les origines de la justice, comme celles de la sagesse, de la modération, de la bravoure, — en un mot de tout ce que nous désignons sous le nom de vertus socratiques — sont animales : ces vertus sont une conséquence de ces instincts qui enseigne à chercher la nourriture et à échapper aux ennemis. Si nous considérons donc que l’homme supérieur n’a fait que s’élever et s’affiner dans la qualité de sa nourriture et dans l’idée de ce qu’il considère comme opposé à sa nature, il ne sera pas interdit de qualifier d’animal le phénomène moral tout entier.

27.[modifier]

La valeur dans la croyance aux passions surhumaines. — L’institution du mariage maintient opiniâtrement la croyance que l’amour, bien qu’il soit une passion, est cependant susceptible de durer en tant que passion, la croyance que l’amour durable, l’amour à vie peut être considéré comme la règle. Par cette ténacité d’une noble croyance, maintenue, malgré des réfutations si fréquentes qu’elles sont presque la règle et qui en font par conséquent une pia fraus, l’institution du mariage a conféré à l’amour une noblesse supérieure. Toutes les institutions qui ont concédé à une passion la croyance en la durée de celle-ci, et la responsabilité de la durée, malgré l’essence même de la passion, ont procuré à cette passion un rang nouveau : et celui qui dès lors est pris d’une semblable passion ne se croit plus, comme jadis, abaissé ou mis en danger à cause d’elle, mais, au contraire, élevé par elle devant lui-même et devant ses semblables. Que l’on songe aux institutions et aux coutumes qui ont fait de l’abandon fougueux d’un moment une fidélité éternelle, du plaisir de la colère l’éternelle vengeance, du désespoir le deuil éternel, de la parole soudaine et unique l’éternel engagement. Par de telles transformations, beaucoup d’hypocrisie et de mensonge s’est chaque fois introduit dans le monde : chaque fois aussi, et à ce prix seulement, une conception surhumaine qui élève l’homme.

28.[modifier]

La disposition d’esprit comme argument. — D’où vient la joyeuse résolution qui s’empare de nous devant l’action ? — C’est là une question qui a beaucoup préoccupé les hommes. La réponse la plus ancienne, qui demeure toujours courante, c’est qu’il faut en faire remonter la cause à Dieu qui nous donne à entendre par là qu’il approuve notre décision. Lorsque l’on interrogeait autrefois les oracles on voulait rentrer chez soi en rapportant cette joyeuse résolution ; et chacun répondait aux doutes qui lui venaient, lorsque se présentaient à son âme plusieurs actions possibles : « Je ferai la chose qui sera accompagnée d’un pareil sentiment. » On ne se décidait donc pas pour ce qu’il y avait de plus raisonnable, mais pour le projet dont l’image rendait l’âme courageuse et pleine d’espérance. La bonne disposition était placée comme argument sur la balance et pesait plus lourd que la raison : puisque la disposition d’esprit était interprétée d’une façon superstitieuse, comme l’effet d’un dieu qui promet la réussite et qui veut ainsi faire parler, à sa raison, le langage de la sagesse supérieure. Or, considérez les conséquences d’un pareil préjugé, lorsque des hommes rusés et avides de puissance s’en servaient — lorsqu’ils s’en servent encore ! « Disposer favorablement les esprits ! » — avec cela on peut remplacer tous les arguments et vaincre toutes les objections !

29.[modifier]

Les comédiens de la vertu et du péché. — Parmi les hommes de l’antiquité qui devinrent célèbres par leur vertu il y en eut, semble-t-il, un nombre considérable qui jouaient la comédie devant eux-mêmes : ce sont surtout les Grecs qui, étant des comédiens invétérés, ont dû simuler ainsi tout à fait inconsciemment et trouver qu’il était bon de simuler. Du reste, chacun se trouvait en lutte pour sa vertu avec la vertu d’un autre ou de tous les autres : comment n’aurait-on pas rassemblé tous les artifices pour faire montre de ses vertus, avant tout devant soi-même, ne fût-ce que pour en prendre l’habitude ! À quoi servait une vertu que l’on ne pouvait montrer ou qui ne s’entendait pas à se montrer elle-même ! — Le christianisme imposa un frein à ces comédiens de la vertu : il inventa l’usage d’étaler ses péchés d’une façon répugnante, d’en faire parade, il amena dans le monde l’état de péché mensonger (jusqu’à nos jours il est considérée comme étant de « bon ton » parmi les bons chrétiens).

30.[modifier]

La cruauté raffinée en tant que vertu. — Voici une moralité qui repose entièrement sur le penchant de la distinction, — n’en pensez pas trop de bien ! Quel penchant est-ce donc au fond et quelle est l’arrière-pensée qui le dirige ? On aspire à ce que notre vue fasse mal à notre voisin et à son esprit d’envie, éveille son sentiment d’impuissance et de déchéance ; on veut lui faire goûter l’amertume de sa destinée, en répandant sur sa langue une goutte de notre miel et, tandis qu’on lui fait goûter ce prétendu bienfait, on le regarde dans le blanc des yeux, fixement et d’un air de triomphe. Le voici devenu humble et parfait maintenant dans son humilité, — cherchez ceux à qui, par son humilité, il préparait depuis longtemps une torture ; vous finirez bien par les trouver ! Celui-ci témoigne de la pitié à l’égard des animaux et on l’admire à cause de cela, — mais il y a certaines gens à qui, par là, il a voulu faire subir sa cruauté. Voici un grand artiste : la volupté qu’il goûte d’avance, en se figurant l’envie des rivaux terrassés, n’a pas laissé dormir sa vigueur jusqu’à ce qu’il soit devenu un grand homme — combien de moments amers chez d’autres âmes s’est-il fait payer pour atteindre à sa grandeur ! La chasteté de la nonne : de quels yeux menaçants dévisage-t-elle les femmes qui vivent autrement qu’elle ! Quelle joie vengeresse il y a dans ses yeux ! Le thème est court, les variations pourraient en être innombrables, mais elles ne sauraient devenir fastidieuses, — car affirmer que la moralité de la distinction n’est, en dernière instance, que la joie que procure la cruauté raffinée, c’est là une nouveauté par trop paradoxale et presque blessante. En dernière instance — je veux dire : chaque fois dans la première génération. Car, lorsque l’habitude d’une action qui distingue devient héréditaire, l’arrière-pensée ne se transmet pas (seuls les sentiments et non les pensées peuvent s’hériter) : et, en supposant que l’on ne l’introduise pas à nouveau par l’éducation, à la seconde génération la joie de la cruauté, dans l’action qui distingue, n’existe déjà plus : mais seulement encore la joie que procure l’habitude de cette action, à elle seule et comme telle. Mais cette joie-là est le premier degré du « bien ».

31[modifier]

La fierté de l’esprit. — La fierté de l’homme qui se rebiffe contre la doctrine de la descendance des animaux et qui établit entre la nature et l’homme un grand abîme — cette fierté trouve sa raison dans un préjugé sur la conformation de l’esprit, et ce préjugé est relativement récent. Durant la longue période préhistorique de l’humanité, on supposait que l’esprit était partout et l’on ne songeait pas du tout à le vénérer comme une prérogative de l’homme. Parce que l’on considérait tout au contraire le spirituel (ainsi que tous les instincts, les malices, les penchants) comme appartenant à tout le monde, comme étant, par conséquent, d’essence vulgaire, on n’avait pas honte de descendre d’animaux ou d’arbres (les races nobles se croyaient honorées par de pareilles légendes), l’on voyait dans l’esprit ce qui nous unit à la nature et non ce qui nous sépare d’elle. C’est ainsi que l’on était élevé dans la modestie, — et c’était aussi par suite d’un préjugé.

32.[modifier]

Le sabot d’enrayure. — Souffrir moralement et apprendre, par la suite, que cette espèce de souffrance repose sur une erreur, c’est là ce qui révolte. Car il y a une consolation unique à affirmer, par sa souffrance, « un monde de vérité » plus profond que ne l’est toute autre espèce de monde, et l’on préfère de beaucoup souffrir et se sentir de la sorte transporté au-dessus de la réalité (par la conscience de s’approcher ainsi de ce « monde de vérité plus profond »), que de vivre sans souffrance et d’être privé de ce sentiment du sublime. Par conséquent, c’est la fierté et la façon habituelle de la satisfaire qui s’oppose à la nouvelle interprétation de la morale. Quelle force faudra-t-il donc employer pour supprimer ce sabot d’enrayure ? Plus de fierté ? Une nouvelle fierté ?

33.[modifier]

Le mépris des causes, des conséquences et des réalités. — Ces hasards néfastes qui frappent une communauté, tels que les orages subits, les sécheresses ou les épidémies, éveillent chez tous les membres de la communauté le soupçon que des fautes contre les mœurs ont été commises, ou font croire qu’il faut inventer de nouvelles coutumes, pour apaiser une nouvelle puissance et une nouvelle lubie des démons. Ce genre de suspicion et de raisonnement évite donc justement d’approfondir la véritable cause naturelle et considère la cause démoniaque comme raison première. Il y a là une des sources des travers héréditaires de l’esprit humain : et l’autre source se trouve tout à côté, car, de même et tout aussi systématiquement, on accorde une attention beaucoup moindre aux conséquences véritables et naturelles d’une action que celle que l’on accorde aux conséquences surnaturelles (ce que l’on appelle les punitions et les grâces de la divinité). Il existe, par exemple, une prescription qui exige certains bains à prendre à des moments déterminés : on ne se baigne pas pour des raisons de propreté, mais parce que cela est prescrit. On n’apprend pas à fuir les véritables conséquences de la malpropreté, mais le prétendu déplaisir qu’éprouverait la divinité à vous voir négliger un bain. Sous la pression d’une crainte superstitieuse on soupçonne que ces lavages du corps malpropre ont plus d’importance qu’ils en ont l’air, on y introduit des significations de seconde et de troisième main, on se gâte la joie et le sens de la réalité, et l’on finit par n’attacher d’importance à ces lavages qu’en tant qu’ils peuvent être un symbole. De telle sorte que, sous l’empire de la moralité des mœurs, l’homme méprise premièrement les causes, en second lieu les conséquences, en troisième lieu la réalité, et il relie tous ses sentiments élevés (de vénération, de noblesse, de fierté, de reconnaissance, d’amour) à un monde imaginaire : qu’il appelle un monde supérieur. Et, aujourd’hui encore, nous en voyons les conséquences : dès que les sentiments d’un homme s’élèvent d’une façon ou d’une autre, ce monde imaginaire est en jeu. C’est triste à dire, mais provisoirement tous les sentiments élevés doivent être suspects pour l’homme de science, tant il s’y mêle d’illusions et d’extravagances. Non que ces sentiments dussent être suspects en soi et pour toujours, mais, de toutes les épurations graduelles qui attendent l’humanité, l’épuration des sentiments élevés sera une des plus lentes.

34.[modifier]

Les sentiments moraux et les concepts moraux. — Il est évident que les sentiments moraux se transmettent par le fait que les enfants remarquent chez les adultes des prédilections violentes et de fortes antipathies à l’égard de certaines actions, et que ces enfants, étant des singes de naissance, imitent les prédilections et les antipathies ; plus tard, au cours de leur existence, alors qu’ils sont pleins de ces sentiments bien appris et bien exercés, ils considèrent un examen tardif, une espèce d’exposé des motifs qui justifieraient ces prédilections et ces antipathies comme affaire de convenance. Mais cet « exposé des motifs » n’a rien à voir chez eux ni avec l’origine, ni avec le degré des sentiments : on se contente de se mettre en règle avec la convenance, qui veut qu’un être raisonnable connaisse les arguments de son pour et de son contre, des arguments qu’il puisse indiquer et qui soient acceptables. En ce sens l’histoire des sentiments moraux est toute différente de l’histoire des concepts moraux. Les premiers sont puissants avant l’action, les seconds surtout après l’action, en face de la nécessité de s’expliquer à leur sujet.

35.[modifier]

Les sentiments et l’origine qu’ils tirent des jugements. — « Fie-toi à ton sentiment ! » — Mais les sentiments ne sont rien de définitif, rien d’original ; derrière les sentiments il y a les jugements et les appréciations qui nous sont transmis sous forme de sentiments (prédilections, antipathies). L’inspiration qui découle d’un sentiment est petite-fille d’un jugement — souvent d’un jugement erroné ! — et, en tous les cas, pas d’un jugement qui te soit personnel. — C’est obéir plus à son grand-père, à sa grand-mère et aux grands-parents de ceux-ci, qu’aux dieux qui sont en nous, notre raison et notre expérience.

36.[modifier]

Une folie de la piété pleine d’arrière-pensées. — Comment ! les inventeurs des antiques cultures, les premiers constructeurs d’instruments et de cordeaux, de chariots, de canots et de maisons, les premiers observateurs de la conformité des lois du système céleste et de la table de multiplication, — seraient différents des inventeurs et des observateurs de notre temps et supérieurs à ceux-ci ? Les premiers pas en avant auraient une valeur que n’égaleraient pas tous nos voyages, toutes nos navigations circulaires dans le domaine des découvertes ? Ainsi parle la voix du préjugé ; on argumente ainsi pour rabaisser l’importance de l’esprit actuel. Et pourtant il est évident qu’autrefois le hasard fut le plus grand inventeur et le plus grand observateur, le bienveillant inspirateur de cette époque ingénieuse et que, pour les inventions les plus insignifiantes que l’on fait maintenant, on use plus d’esprit, plus d’énergie et d’imagination scientifique qu’il n’en existait autrefois pendant de longs espaces de temps.

37.[modifier]

Fausses conclusions que l’on tire de l’utilité. — Lorsque l’on a démontré la plus haute utilité d’une chose on n’a pas encore fait un pas pour expliquer l’origine de cette chose : ce qui veut dire que l’on ne peut jamais expliquer, par l’utilité, la nécessité de l’existence. Mais c’est précisément le jugement contraire qui a dominé jusqu’à présent — et jusque dans le domaine de la science la plus sévère. Les astronomes ne sont-ils pas allés jusqu’à prétendre que l’utilité (supposée) dans l’économie des satellites (— remplacer d’une autre façon la lumière affaiblie par une trop grande distance du soleil, pour que les habitants des astres ne manquassent pas de lumière —) était le but final de cette économie et en expliquait l’origine ? On se souviendra aussi du raisonnement de Christophe Colomb : la terre est faite pour l’homme, donc, s’il y a des contrées il faut qu’elles soient habitées. « Est-il possible que le soleil répande ses rayons sur le néant et que la veille nocturne des étoiles soit gaspillée pour des mers sans voies et des régions inhabitées ? »

38[modifier]

Les instincts transformés par les jugements moraux. — Le même instinct devient le sentiment pénible de la lâcheté, sous l’impression du blâme que les mœurs ont fait reposer sur lui : ou bien le sentiment agréable de l’humilité, si une morale, telle que la morale chrétienne, l’a pris à cœur et l’a appelé bon. Ce qui signifie que cet instinct jouira soit d’une bonne, soit d’une mauvaise conscience ! En soi, comme tout instinct, il est indépendant de la conscience, il ne possède ni un caractère, ni une désignation morale, et n’est pas même accompagné d’un sentiment de plaisir ou de déplaisir déterminé : il ne fait qu’acquérir tout cela, comme une seconde nature, lorsqu’il entre en relation avec d’autres instincts qui ont déjà reçu le baptême du bien et du mal, ou si l’on reconnaît qu’il est l’attribut d’un être que le peuple a déjà déterminé et évalué au point de vue moral. — Ainsi les anciens Grecs avaient d’autres sentiments sur l’envie que nous autres ; Hésiode la nomme parmi les effets de la bonne et bienfaisante Eris et il ne se choquait pas à la pensée que les dieux ont quelque chose d’envieux : cela se comprend dans un état de choses dont la lutte était l’âme ; la lutte cependant était considérée comme bonne et appréciée comme telle. De même les Grecs différaient de nous dans l’évaluation de l’espérance : on la considérait comme aveugle et perfide ; Hésiode a indiqué dans une fable ce que l’on peut dire de plus violent contre elle, et ce qu’il dit est si étrange qu’aucun interprète nouveau n’y a compris quelque chose, — car c’est contraire à l’esprit moderne qui a appris du christianisme à croire à l’espérance comme à une vertu. Chez les Grecs, par contre, la science de l’avenir ne paraissait pas entièrement fermée, et l’information au sujet de l’avenir était devenue, dans des cas innombrables, un devoir religieux. Alors que nous nous contentons de l’espérance, les Grecs, grâce aux prédictions de leurs devins, estimaient fort peu l’espérance et l’abaissaient à la hauteur d’un mal ou d’un danger. — Les juifs, qui considéraient la colère autrement que nous, l’ont sanctifiée : c’est pourquoi ils ont placé la sombre majesté de l’homme qui accompagnait la colère si haut qu’un Européen ne saurait l’imaginer : ils ont façonné la sainteté de leur Jéhovah en colère d’après la sainteté de leurs prophètes en colère. Les grands courroucés parmi les Européens, si on les évalue d’après une telle mesure, ne sont, en quelque sorte, que des créatures de seconde main.

39.[modifier]

Le préjugé de l’ « esprit pur ». — Partout où a régné la doctrine de la spiritualité pure, elle a détruit par ses excès la force nerveuse : elle enseignait à mépriser le corps, à le négliger ou à le tourmenter, à tourmenter et à mépriser l’homme lui-même, à cause de tous ses instincts ; elle produisait des âmes assombries, raidies et oppressées, — qui en outre, croyaient connaître la cause de leur sentiment de misère et espéraient pouvoir supprimer cette cause. « Il faut qu’elle se trouve dans le corps ! il est toujours encore trop florissant ! » — ainsi concluaient-ils, tandis qu’en réalité le corps, par ses douleurs, ne cessait de s’élever contre le continuel mépris qu’on lui témoignait. Une extrême nervosité devenue générale et chronique, finissait par être l’apanage de ces vertueux esprits purs : ils n’apprenaient plus à connaître la joie que sous la forme de l’extase et autres prodromes de la folie — et leur système atteignait son apogée lorsqu’ils considéraient l’extase comme point culminant de la vie et comme étalon pour condamner tout ce qui est terrestre.

40.[modifier]

Les investigations au sujet des usages. — Les nombreux préceptes moraux que l’on tirait, à la hâte, d’un événement unique et étrange finissaient très vite par devenir incompréhensibles : il était tout aussi difficile d’en déduire des intentions que de reconnaître la pénalité qui devait suivre une infraction ; on avait même des doutes au sujet de la succession des cérémonies ; mais, tandis que l’on se concertait tout au long à ce sujet, l’objet d’une pareille investigation grandissait en valeur, et ce qu’il y avait justement d’absurde dans une coutume finissait par devenir la sacro-sainte sainteté. Que l’on ne juge pas à la légère la force que l’humanité a dépensée là pendant des milliers d’années et surtout pas l’effet que produisaient ces investigations au sujet des usages ! Nous voici arrivés sur l’énorme terrain de manœuvre de l’intelligence : non seulement les religions s’y développent et s’y achèvent, mais la science, elle aussi, y trouve ses précurseurs vénérables, quoique terribles encore ; c’est là que le poète, le penseur, le médecin, le législateur ont grandi ! La peur de l’intelligible qui, d’une façon équivoque, exige de nous des cérémonies a revêtu peu à peu l’attrait de ce qui est difficile à comprendre, et, lorsque l’on ne parvenait pas à approfondir, on apprenait à créer.

41.[modifier]

Pour déterminer la valeur de la vie contemplative. N’oublions pas, étant des hommes de la vie contemplative, de quelle sorte furent les malheurs et les malédictions qui atteignirent les hommes de la vie active par les différents contre-coups de la contemplation, — en un mot quel compte la vie active aurait à nous présenter, à nous, si nous nous targuions avec trop d’orgueil de nos bienfaits. Elle nous opposerait en premier lieu : les natures dites religieuses qui, par leur nombre, prédominent parmi les contemplatifs et en fournissent, par conséquent, l’espèce la plus commune ; elles ont, de tout temps, agi de façon à rendre la vie difficile aux hommes pratiques, à les en dégoûter si possible : obscurcir le ciel, effacer le soleil, rendre la joie suspecte, déprécier les espérances, paralyser la main active, — c’est ce à quoi elles se sont entendues, tout comme elles ont eu, pour les époques et les sentiments misérables, leurs consolations, leurs aumônes, leurs mains tendues et leurs bénédictions. En deuxième lieu : les artistes, une espèce d’hommes de la vie contemplative plus rare que la religieuse, mais encore assez fréquente ; par leurs personnes ils ont généralement été insupportables, capricieux, envieux, violents, querelleurs : cette impression est à déduire de l’impression rassérénante et exaltante de leurs œuvres. En troisième lieu : les philosophes, une espèce où se trouvent réunies des forces religieuses et artistiques, pourtant de façon à ce qu’un troisième élément s’y puisse placer, l’élément dialectique, le plaisir de disputer ; ils ont été les créateurs du mal au même sens que les hommes religieux et les artistes, et, de plus, par leur penchant dialectique, ils ont produit de l’ennui chez beaucoup d’hommes ; mais leur nombre fut toujours très petit. En quatrième lieu : les penseurs et les ouvriers scientifiques ; ils ont rarement cherché à produire des effets, se contentant de creuser en silence leurs trous de taupe, ce qui fait qu’ils ont suscité peu d’ennui et de plaisir. Étant des objets d’hilarité et de moquerie, ils ont même, sans le vouloir, allégé l’existence des hommes de la vie active. Enfin, la science a fini par devenir quelque chose de très utile pour tous : si, à cause de cette utilité, beaucoup d’hommes prédestinés à la vie active se frayent un chemin vers la science, à la sueur de leur front et non sans malédictions et casse-tête, la foule des penseurs et des ouvriers scientifiques ne porte cependant pas la faute d’un pareil inconvénient : c’est là « de la misère créée par soi-même » [2].

42.[modifier]

Origine de la vie contemplative. — Pendant les époques barbares, lorsque règnent les jugements pessimistes à l’égard des hommes et du monde, l’individu s’applique toujours, confiant dans la plénitude de sa force, à agir conformément à ces jugements, c’est-à-dire à mettre les idées en action, par la chasse, le pillage, la surprise, la brutalité et le meurtre, y compris les formes réduites de ces actes, tels qu’on les tolère seulement dans le sein de la communauté. Mais si la vigueur de l’individu se relâche, s’il se sent fatigué ou malade, mélancolique ou rassasié, et, par conséquent, d’une façon temporaire, sans désirs et sans appétits, il devient un homme relativement meilleur, c’est-à-dire moins dangereux, et ses idées pessimistes ne se formulent à présent que par des paroles et des réflexions, par exemple sur ses compagnons, sa femme, sa vie ou ses dieux, — et les jugements qu’il émettra alors seront des jugements mauvais. Dans cet état d’esprit il deviendra penseur et annonciateur, ou bien son imagination développera ses superstitions, inventera des usages nouveaux, raillera ses ennemis — : mais quoi qu’il puisse imaginer, toutes les productions de son esprit refléteront nécessairement son état, donc l’augmentation de la crainte et de la fatigue, l’abaissement de ses évaluations quant aux actes et aux jouissances. Il faudra que la teneur de pareilles productions corresponde aux éléments de l’état d’âme poétique, imaginatif et sacerdotal ; il faudra que le jugement mauvais y règne. Plus tard, tous ceux qui faisaient d’une façon continue ce qu’autrefois l’individu faisait en cette disposition, ceux donc qui portaient des jugements mauvais, vivaient mélancoliquement et demeuraient pauvres en actions, étaient appelés poètes ou penseurs, prêtres ou « médecins » — : parce qu’ils n’agissaient pas suffisamment, on eût volontiers méprisé de pareils hommes ou bien on les eût chassés de la commune ; mais il y avait à cela un danger, — ils s’étaient mis sur la piste de la superstition et sur les traces de la puissance divine, on ne doutait pas qu’ils ne disposassent de moyens appartenant à des puissances inconnues. C’est en cette estime qu’étaient tenues les plus anciennes générations de natures contemplatives, — estimées exactement au degré où elles n’éveillaient pas la crainte. Sous cette forme masquée, en ce respect douteux, avec un mauvais cœur et un esprit souvent tourmenté, la contemplation a fait sa première apparition sur la terre, faible en même temps que terrible, méprisée en secret et couverte publiquement des marques d’un respect superstitieux ! Il faut dire ici comme toujours : pudenda origo !

43.[modifier]

Combien de forces le penseur doit maintenant réunir en lui. — Devenir étranger aux considérations des sens, s’élever à l’abstraction, — c’est ce qui a véritablement été considéré autrefois comme de l’élévation : nous ne pouvons plus avoir tout à fait les mêmes sentiments. L’ivresse créée par les plus pâles images des mots et des choses, le commerce avec les êtres invisibles, imperceptibles, intangibles, étaient considérés comme existence dans un autre monde supérieur, une existence née du profond mépris pour le monde perceptible aux sens, un monde séducteur et mauvais. « Ces abstractions n’éconduisent plus, mais elles peuvent nous conduire ! » — à ces paroles on s’élançait comme si l’on voulait gravir des sommets. Ce n’est pas ce que contenaient ces jeux spirituels, ce sont ces jeux eux-mêmes qui furent « la chose supérieure » dans les temps primitifs de la science. De là l’admiration de Platon pour la dialectique, de là sa foi enthousiaste en les rapports nécessaires de celle-ci avec l’homme bon, délivré des sens. Ce ne sont pas seulement les différentes façons de connaissance qui ont été découvertes séparément et peu à peu, mais encore les moyens de connaissance en général, les conditions et les opérations, qui, dans l’homme, précèdent la connaissance. Et toujours il semblait que l’opération nouvellement découverte, ou les états d’âme nouveaux ne fussent point un moyen pour arriver à toute connaissance, mais le but désiré, la teneur et la somme de ce qu’il faut connaître. Le penseur a besoin de l’imagination, de l’élan, de l’abstraction, de la spiritualisation, du sens inventif, du pressentiment, de l’induction, de la dialectique, de la déduction, de la critique, du groupement des matériaux, de la pensée impersonnelle, de la contemplation et de la synthèse, et non au moindre degré de justice et d’amour à l’égard de tout ce qui est, — mais tous ces moyens ont été considérés une fois, chacun séparément, dans l’histoire de la vie contemplative, comme but et comme but suprême, et ils ont procuré à leurs inventeurs cette béatitude qui emplit l’âme humaine lorsqu’elle s’éclaire du rayonnement d’un but suprême.

44.[modifier]

Origine et signification. — Pourquoi cette pensée revient-elle sans cesse à mon esprit et prend-elle des couleurs de plus en plus vives ? — La pensée qu’autrefois les philosophes, lorsqu’ils étaient sur la voie de l’origine des choses, s’imaginaient toujours qu’ils trouveraient quelque chose qui aurait une signification inappréciable pour toute espèce d’action et de jugement. On admettait même préalablement que le salut des hommes devait dépendre de l’intelligence qu’il avait de l’origine des choses : maintenant au contraire, ainsi se complétait ma pensée, plus nous nous livrons à la recherche des origines, moins notre intérêt participe à cette opération, toutes nos évaluations, au contraire, tous les « intérêts » que nous avons placés dans les choses, commencent à perdre leur signification à mesure que nous reculons dans la connaissance pour serrer de près les choses elles-mêmes, avec l’intelligence de l’origine l’insignifiance de l’origine augmente : tandis que ce qui est proche, ce qui est en nous et autour de nous commence peu à peu à s’annoncer riche de couleurs, de beautés, d’énigmes et de significations, dont l’humanité ancienne ne se doutait pas en rêve. Jadis les penseurs rôdaient comme des bêtes enfermées, dévorées d’une rage secrète, l’œil toujours fixé sur les barreaux de leur cage, bondissant contre ces barreaux pour essayer de les briser ; et bienheureux semblait être celui qui, à travers un interstice, croyait voir quelque chose du dehors, de l’au-delà et du lointain.

45.[modifier]

Un dénouement tragique de la connaissance. — De tous les moyens d’exaltations ce sont les sacrifices humains qui, de tous temps, ont le plus élevé et spiritualisé l’homme. Et peut-être y a-t-il une seule idée prodigieuse qui, maintenant encore, pourrait anéantir toute autre aspiration, en sorte qu’elle remporterait la victoire sur le plus victorieux, — je veux dire l’idée de l’humanité qui se sacrifie. Mais à qui devrait-elle se sacrifier ? On peut déjà jurer que, si jamais la constellation de cette idée apparaît à l’horizon, la connaissance de la vérité demeurera le seul but énorme à quoi un pareil sacrifice serait proportionné, parce que pour la connaissance aucun sacrifice n’est trop grand. En attendant le problème n’a jamais été posé, on ne s’est jamais demandé en quel sens sont possibles des démarches pour encourager l’humanité dans son ensemble ; et moins encore quel serait l’instinct de connaissance qui pousserait l’humanité à s’offrir elle-même en holocauste pour mourir avec dans les yeux la lumière d’une sagesse anticipée. Peut-être que lorsque l’on sera parvenu à fraterniser avec les habitants d’autres planètes, en vue de parvenir à la connaissance, et que, pendant quelques milliers d’années, on se sera communiqué son savoir d’étoile en étoile, peut-être qu’alors le flot d’enthousiasme provoqué par la connaissance aura atteint une pareille hauteur !

46.[modifier]

Douter que l’on doute. — « Quel bon oreiller est le doute pour une tête bienéquilibrée ! » — ce mot de Montaigne a toujours exaspéré Pascal, car personne n’a jamais désiré aussi violemment que lui un bon oreiller. À quoi cela tenait-il donc ?

47.[modifier]

Les mots entravent notre chemin ! — Partout où les anciens des premiers âges plaçaient un mot ils croyaient avoir fait une découverte. Combien en vérité il en était autrement ! — ils avaient touché à un problème et, en croyant l’avoir résolu, ils avaient créé une entrave à la solution. — Maintenant, pour atteindre la connaissance, il faut trébucher sur des mots devenus éternels et durs comme la pierre, et on s’y cassera plutôt une jambe que de briser un mot.

48.[modifier]

« Connais-toi toi-même », c’est là toute la science. — Ce n’est que lorsque l’homme aura atteint la connaissance de toute chose qu’il pourra se connaître lui-même. Car les choses ne sont que les frontières de l’homme.

49.[modifier]

Le nouveau sentiment fondamental : notre nature définitivement périssable. — Autrefois, on cherchait à éveiller le sentiment de la souveraineté de l’homme en montrant son origine divine : ceci est devenu maintenant un chemin interdit, car à sa porte il y a le singe, avec quelque autre gent animale non moins effroyable : — elle grince des dents, comme si elle voulait dire : pas un pas de plus dans cette direction ! On fait, par conséquent, des tentatives dans la direction opposée : le chemin que prend l’humanité doit servir de preuve à sa souveraineté et à sa nature divine. Hélas ! de cela aussi il n’en est rien ! Au bout de ce chemin se trouve l’urne funéraire du dernier homme qui enterre les morts (avec l’inscription : « nihil humani a me alienum puto »). Quel que soit le degré de supériorité que puisse atteindre l’évolution humaine — et peut-être sera-t-elle à la fin inférieure à ce qu’elle a été au début ! — il n’y a pour elle point de passage dans un ordre supérieur, tout aussi peu que la fourmi et le perce-oreille, à la fin de leur carrière terrestre, entrent dans l’éternité et le sein de Dieu. Le devenir traîne derrière lui ce qui fut le passé : pourquoi y aurait-il pour une petite étoile quelconque et encore pour une petite espèce sur cette étoile, une exception à cet éternel spectacle ! Éloignons de nous de telles sentimentalités.

50.[modifier]

La foi en l’ivresse. — Les hommes qui ont des moments de sublime ravissement, et qui, en temps ordinaires, à cause du contraste et de l’extrême usure de leurs forces nerveuses, se sentent misérables et désolés, considèrent de pareils moments comme la véritable manifestation d’eux-mêmes, de leur « moi », la misère et la désolation, par contre, comme l’effet du « non-moi ». C’est pourquoi ils pensent à leur entourage, leur époque, leur monde tout entier, avec des sentiments de vengeance. L’ivresse passe à leurs yeux pour être la vie vraie, le moi véritable : ailleurs ils voient les adversaires et les empêcheurs de l’ivresse, quelle que soit l’espèce de cette ivresse, spirituelle, morale, religieuse ou artistique. L’humanité doit une bonne part de ses malheurs à ces ivrognes enthousiastes : car ceux-ci sont les insatiables semeurs de l’ivraie du mécontentement avec soi-même et avec le prochain, du mépris de l’époque et du monde, et surtout de la lassitude. Peut-être tout un enfer de criminels ne saurait-il produire ces suites néfastes et lointaines, ces effets lourds et inquiétants qui corrompent la terre et l’air, et qui sont l’apanage de cette noble petite communauté d’êtres effrénés, fantasques et à moitié toqués, de génies qui ne savent pas se dominer et qui ne parviennent à toutes les jouissances d’eux-mêmes que s’ils se perdent complètement : tandis qu’au contraire le criminel donne souvent encore une preuve d’admirable domination de soi, de sacrifice et de sagesse, et maintient vivantes ces qualités chez ceux qui le craignent. Par lui la voûte céleste qui s’élève au-dessus de la vie devient peut-être dangereuse et obscure, mais l’atmosphère demeure vigoureuse et sévère. — De plus, ces illuminés mettent toutes leurs forces à implanter dans la vie la foi en l’ivresse, comme étant la vie par excellence : une terrible croyance ! Tout comme l’on corrompt maintenant à bref délai les sauvages par l’« eau de feu » qui les fait périr, l’humanité a été corrompue dans son ensemble, lentement et foncièrement, par les eaux de feu spirituelles des sentiments enivrants et par ceux qui en maintenaient vivace le désir : peut-être finira-t-elle par en périr.

51.[modifier]

Tels que nous sommes ! — « Soyons indulgents envers les grands borgnes ! » — a dit Stuart Mill : comme s’il fallait demander de l’indulgence là où l’on est habitué à accorder de la croyance et même de l’admiration ! Je dis : soyons indulgents à l’égard des hommes à deux yeux, les grands et les petits, car, tels que nous sommes, nous n’arriverons cependant pas au-delà de l’indulgence !

52.[modifier]

Où sont les nouveaux médecins de l’âme ? — Ce sont les moyens de consolation qui ont imprimé à la vie ce caractère foncièrement misérable auquel on croit maintenant ; la plus grande maladie des hommes est née de la lutte contre les maladies, et les remèdes apparents ont produit à la longue des choses plus fâcheuses que ce dont on voulait se débarrasser par leur moyen. Par ignorance, l’on considérait les remèdes stupéfiants et engourdissants qui agissaient immédiatement, ce que l’on appelait des « consolations », comme des curatifs proprement dits. On ne remarquait même pas que l’on payait souvent ce soulagement immédiat avec une altération de la santé, profonde et générale, que les malades souffraient des effets de l’ivresse, puis de l’absence d’ivresse et enfin d’un sentiment d’inquiétude, d’oppression, de tremblements nerveux et de malaise général. Lorsque l’on était tombé malade jusqu’à un certain degré, on ne guérissait plus, — les médecins de l’âme veillaient à cela, ces médecins généralement accrédités et adorés. — On dit, avec raison, que Schopenhauer a de nouveau pris au sérieux les souffrances de l’humanité : où est celui qui s’avisera enfin de prendre au sérieux l’antidote contre ces souffrances et qui mettra au pilori l’inqualifiable charlatanisme dont s’est servi jusqu’à présent l’humanité pour traiter ses maladies de l’âme sous les noms les plus sublimes ?

53[modifier]

L’empiétement sur les gens consciencieux. — Ce sont les gens consciencieux et non pas ceux qui manquaient de conscience qui eurent terriblement à souffrir sous la pression des exhortations à la pénitence et de la crainte de l’enfer, surtout s’ils étaient en même temps des hommes d’imagination. On a donc attristé la vie de ceux justement qui avaient le plus besoin de sérénité et d’images agréables — non seulement pour leur propre réconfort et leur propre guérison, mais pour que l’humanité puisse se réjouir de leur aspect et absorber en elle le rayonnement de leur beauté. Hélas ! combien de cruauté superflues, combien de mauvais traitements sont venus des religions qui ont inventé le péché ! Et des hommes qui, par ces religions, ont voulu avoir la plus haute jouissance de leur pouvoir !

54.[modifier]

Les idées sur la maladie. — Tranquilliser l’imagination du malade pour qu’il n’ait plus à souffrir des idées qu’il se fait de sa maladie, plus que de la maladie elle-même, — je pense que c’est quelque chose ! Et ce n’est pas peu de chose ! Comprenez-vous maintenant notre tâche ?

55.[modifier]

Les « chemins ». — Les chemins que l’on a appelés « les plus courts » ont toujours fait courir à l’humanité les plus grands dangers ; lorsqu’elle apprend la bonne nouvelle qu’un pareil chemin plus court a été trouvé, l’humanité quitte toujours son chemin — et elle perd le chemin.

56.[modifier]

L’apostat de l’esprit libre. — Qui donc aurait une aversion contre les hommes pieux et fermes dans leur foi ? Ne les regardons-nous pas, au contraire, avec une vénération silencieuse, en nous réjouissant de leur aspect, avec le regret profond que ces hommes excellents n’aient pas les mêmes sentiments que nous ? Mais d’où vient cette aversion soudaine et sans raison contre celui qui a possédé toute la liberté d’esprit et qui est devenu « croyant » ? Lorsque nous y songeons nous avons l’impression d’avoir vu un spectacle dégoûtant qu’il nous faudrait vite effacer de notre âme ! Ne tournerions-nous pas le dos à l’homme le plus vénéré si nous avions à ce sujet quelque soupçon à son égard ? Et ce ne serait pas puisque nous le condamnerions au point de vue moral, mais à cause du dégoût et de l’effroi qui nous prendraient soudain ! D’où vient cette sévérité de sentiment ? Peut-être l’un ou l’autre voudrait-il nous faire entendre qu’au fond nous ne sommes pas tout à fait sûrs de nous-mêmes ! Que nous plantons autour de nous, au bon moment, les buissons du mépris le plus épineux, pour qu’au moment décisif où l’âge nous rend faibles et oublieux, nous ne puissions plus enjamber notre mépris ! — Franchement, cette supposition porte à faux, et celui qui la fait ne sait rien de ce qui agite et détermine l’esprit libre : combien peu, pour l’esprit libre, le changement d’une opinion paraît-il méprisable en soi ! Combien il vénère, au contraire, la faculté de changer son opinion, une qualité rare et supérieure, surtout lorsqu’on la garde jusqu’à un âge avancé ! Et son orgueil (et non pas sa pusillanimité) va jusqu’à cueillir les fruits défendus du spernere se sperni et du spernere se ipsum, loin de s’arrêter à la crainte des vaniteux et des nonchalants. De plus, la doctrine de l’innocence de toutes les opinions lui paraît aussi certaine que la doctrine de l’innocence de toutes les actions : comment pourrait-il se faire le juge et le bourreau des apostats de la liberté intellectuelle ? L’aspect d’un tel apostat le touche par contre de la même façon dont l’aspect d’une maladie répugnante touche un médecin : le dégoût physique devant ce qui est spongieux, amolli, envahissant, purulent, surmonte un instant la raison et la volonté d’aider. Ainsi notre bonne volonté est terrassée par l’idée de la monstrueuse déloyauté qui a dû dominer chez l’apostat de l’esprit libre, par l’idée d’une dégénérescence générale rongeant jusqu’à l’ossature du caractère.

57.[modifier]

Autre crainte, autre certitude. — Le christianisme avait fait planer sur la vie une menace illimitée et toute nouvelle, et créé, de même, des certitudes, des jouissances, des récréations toutes nouvelles et de nouvelles évaluations des choses. Notre siècle nie l’existence de cette menace, et en bonne conscience : et pourtant il traîne encore après lui les vieilles habitudes de la certitude chrétienne, de la jouissance, de la récréation, de l’évaluation chrétiennes ! Et jusque dans ses arts et ses philosophies les plus nobles ! Comme tout cela doit paraître faible et usé, boiteux et gauche, arbitrairement fanatique et, avant tout, combien incertain tout cela doit paraître, maintenant que le terrible contraste de tout cela s’est perdu : l’omniprésente crainte du chrétien pour son salut éternel !

58.[modifier]

Le christianisme et les passions. — On devine dans le christianisme une grande protestation populaire contre la philosophie : la raison des sages anciens avait déconseillé à l’homme les passions, le christianisme veut rendre les passions aux hommes. À cette fin, il dénie toute valeur morale à la vertu, telle que l’entendaient les philosophes, — comme une victoire de la raison sur la passion, — condamne d’une façon générale, toute espèce de bon sens et invite les passions à se manifester avec la plus grande mesure de force et de splendeur : comme amour de Dieu, crainte de Dieu, foi fanatique en Dieu, espoir aveugle en Dieu.

59.[modifier]

L’erreur comme cordial. — On dira ce que l’on voudra, mais il est certain que le christianisme a voulu délivrer l’homme du poids des engagements moraux en croyant montrer le chemin le plus court vers la perfection : tout comme quelques philosophes croyaient pouvoir se soustraire à la dialectique pénible et longue et à la récolte de faits sévèrement contrôlés, pour renvoyer à « un chemin royal qui mène à la vérité ». C’était une erreur dans les deux cas, — mais pourtant un grand cordial pour les désespérés mourant de fatigue dans le désert.

60.[modifier]

Tout esprit finit par devenir réellement visible. — Le christianisme s’est assimilé tout l’esprit d’un nombre incalculable d’individus qui avaient besoin d’assujettissement, de tous ces subtils ou grossiers enthousiastes de l’humiliation et de la dévotion. Il s’est ainsi débarrassé de sa lourdeur campagnarde — à quoi l’on pense par exemple vivement en voyant la première image de l’apôtre Paul — pour devenir une religion très spirituelle, avec un visage marqué de mille rides, de faux-fuyants et d’arrière-pensées ; il a donné de l’esprit à l’humanité en Europe, et ne s’est pas contenté de la rendre astucieuse au point de vue théologique. Dans cet esprit, allié à la puissance et très souvent à la profonde conviction et à la loyauté de l’abnégation, il a façonné les individualités les plus subtiles qu’il y ait jamais eu dans la société humaine : les individualités du clergé catholique supérieur et le plus élevé, surtout lorsque celles-ci tiraient leur origine d’une famille noble et apportaient, dès l’origine, la grâce innée des gestes, les yeux dominateurs, de belles mains et des pieds fins. Là le visage humain atteint cette spiritualisation que produit le flot continuel de deux espèces de bonheur (le sentiment de puissance et le sentiment de soumission), après qu’un genre de vie préconçu ait dominé la bête dans l’homme ; là une activité qui consiste à bénir, à pardonner les péchés, à représenter la divinité, maintient sans cesse en éveil, dans l’âme, et même dans le corps, le sentiment d’une mission surhumaine ; là règne ce mépris noble à l’égard de la fragilité du corps, du bien-être et du bonheur, tel qu’il appartient aux soldats de naissance ; on a sa fierté dans l’obéissance, ce qui est le signe distinctif de tous les aristocrates ; on a son idéalisme et son excuse dans l’énorme impossibilité de sa tâche. La puissante beauté et la finesse des princes de l’Église ont toujours démontré chez le peuple la vérité de l’Église ; une brutalisation momentanée du clergé (comme du temps de Luther) amène toujours la croyance au contraire. — Et ce résultat de la beauté et de la finesse humaines, dans l’harmonie de l’extérieur, de l’esprit et de la tâche, serait anéanti en même temps que finissent les religions ? Et il n’y aurait pas moyen d’atteindre quelque chose de plus haut, ni même d’y songer ?

61.[modifier]

Le sacrifice nécessaire. — Ces hommes sérieux, solides, loyaux, d’une sensibilité profonde qui sont maintenant encore chrétiens de cœur : ils se doivent à eux-mêmes d’essayer une fois, pendant un certain temps, de vivre sans christianisme ; ils doivent à leur foi d’élire ainsi domicile « dans le désert » — afin d’acquérir le droit d’être juges dans la question de savoir si le christianisme est nécessaire. En attendant, ils demeurent attachés à leur glèbe et de là ils insultent le monde qui se trouve par delà leur glèbe : ils s’irritent même lorsque quelqu’un donne à entendre que c’est justement par-delà que se trouve le monde entier, que le christianisme n’est, somme toute, qu’un recoin ! Non, votre témoignage n’aura de poids que lorsque vous aurez vécu pendant des années sans christianisme, avec un loyal désir de pouvoir, au contraire, exister sans christianisme : jusqu’à ce que vous vous soyez éloigné, bien, bien loin de lui. Ce n’est pas lorsque votre mal du pays vous ramène au bercail, mais lorsque c’est le jugement basé sur une comparaison sévère, que votre retour prend une signification ! — Les hommes de l’avenir agiront un jour ainsi avec tous les jugements des valeurs du passé ; il faut les revivre volontairement encore une fois, et de même leurs contraires, — pour avoir enfin le droit de les passer au crible.

62.[modifier]

De l’origine des religions. — Comment quelqu’un peut-il considérer comme une révélation sa propre opinion sur les choses ? C’est là le problème de la formation des religions : un homme entrait chaque fois en jeu chez qui ce phénomène était possible. La condition première c’était qu’il crût déjà précédemment aux révélations. Soudain, une nouvelle idée lui vient un jour, son idée, et ce qu’il y a d’enivrant dans une grande hypothèse personnelle qui embrasse l’existence et le monde tout entier, pénètre avec tant de puissance dans sa conscience, qu’il n’ose pas se croire le créateur d’une telle béatitude, et qu’il en attribue la cause, et aussi la cause qui occasionne cette pensée nouvelle, à son Dieu : en tant que révélation de ce Dieu. Comment un homme pourrait-il être l’auteur d’un si grand bonheur ? — interroge son doute pessimiste. Mais il y a en plus d’autres leviers qui agissent en secret : on fortifie par exemple une opinion devant soi-même en la considérant comme une révélation, on lui enlève ainsi ce qu’elle a d’hypothétique, on la soustrait à la critique et même au doute, on la rend sacrée. Il est vrai que l’on s’abaisse de la sorte au rôle d’organe, mais notre pensée finit par être victorieuse sous le nom de pensée divine, — ce sentiment de demeurer vainqueur avec elle en fin de compte, ce sentiment se met à prédominer sur le sentiment d’abaissement. Un autre sentiment s’agite encore à l’arrière-plan : lorsque l’on élève son produit au-dessus de soi, faisant, en apparence, abstraction de sa propre valeur, on garde pourtant une espèce d’allégresse de l’amour paternel et de la fierté paternelle qui efface tout, qui fait encore plus qu’effacer.

63.[modifier]

Haine du prochain. — En admettant que nous considérons notre prochain comme il se considère lui-même — Schopenhauer appelle cela de la compassion, ce serait plus exactement de l’auto-passion, — nous serions forcés de le haïr, si, comme Pascal, il se croit lui-même haïssable. Et c’était bien le sentiment général de Pascal à l’égard des hommes, et aussi celui de l’ancien christianisme que, sous Néron, l’on « convainquit » de l’odium generis humani, comme rapporte Tacite.

64.[modifier]

Les désespérés. — Le christianisme possède le flair du chasseur pour tous ceux que, de quelque façon que ce soit, on peut amener au désespoir, — (seule une partie de l’humanité y est susceptible). Il est toujours à la poursuite de ceux-ci, toujours à l’affût. Pascal fit l’expérience d’amener chacun au désespoir, au moyen de la connaissance la plus incisive ; — la tentative échoua, ce qui lui procura un second désespoir.

65.[modifier]

Brahmanisme et christianisme. — Il y a des ordonnances pour arriver au sentiment de puissance : d’une part pour ceux qui savent se dominer eux-mêmes et auxquels, par ce fait, le sentiment de puissance est déjà familier ; d’autre part, pour ceux qui ne savent pas se dominer. Le brahmanisme a eu soin des hommes de la première espèce, le christianisme des hommes de la seconde espèce.

66.[modifier]

Faculté de vision. — À travers tout le moyen âge, le signe distinctif et véritable de l’humanité supérieure était la faculté d’avoir des visions — c’est-à-dire d’être possédé d’un profond trouble cérébral ! Et, au fond, les règles de vie, de toutes les natures supérieures du moyen âge (les natures religieuses) visent à rendre l’homme capable de visions. Quoi d’étonnant si l’estime exagérée où l’on tient les personnes à moitié dérangées, fantasques, fanatiques, soi disant géniales, ait persisté jusqu’à nos jours ? « Elles ont vu des choses que d’autres ne voient pas » — certainement, et cela devrait nous mettre en garde contre elles et nullement nous rendre crédules !

67.[modifier]

Le prix des croyants. — Celui qui tient tellement à ce que l’on ait foi en lui qu’il garantit le ciel en récompense de cette croyance, qu’il le garantit à tout le monde, même au larron sur la croix, — celui-là a dû souffrir d’un doute épouvantable et apprendre à connaître les crucifiements de toute espèce : autrement il ne payerait pas ses croyants un prix aussi élevé.

68.[modifier]

Le premier chrétien. — Le monde entier croit encore au métier d’auteur chez le « Saint-Esprit », ou subit les contre-coups de cette croyance : si l’on ouvre la bible c’est pour « s’édifier », pour trouver à sa propre misère, grande ou petite, un mot de consolation, — bref on s’y cherche et on s’y trouve soi-même. Qu’elle rapporte aussi l’histoire d’une âme des plus ambitieuses et des plus importunes, d’un esprit aussi plein de superstition que d’astuce, l’histoire de l’apôtre Paul, — qui est-ce qui sait cela en dehors de quelques savants ? Pourtant, sans cette histoire singulière, sans les troubles et les orages d’un tel esprit, d’une telle âme, il n’y aurait pas de monde chrétien ; à peine aurions-nous entendu parler d’une petite secte juive dont le maître mourut en croix. Il est vrai que, si l’on avait compris à temps cette histoire, si l’on avait lu, véritablement lu, les écrits de saint Paul, non pas comme on lit les révélations du « Saint-Esprit », mais avec la droiture d’un esprit libre et prime-sautier, sans songer à toute notre détresse personnelle — pendant quinze cents ans il n’y eut pas de pareils lecteurs —, il y a longtemps que c’en serait fait du christianisme : tant il est vrai que ces pages du Pascal juif mettent à nu les origines du christianisme, tout comme les pages du Pascal français nous dévoilent sa destinée et la raison de son issue fatale. Si le vaisseau du christianisme a jeté par-dessus son bord un bon parti de son lest judaïque, s’il est entré, s’il a pu entrer dans les eaux du paganisme, — c’est à l’histoire d’un seul homme qu’il le doit, de cette nature tourmentée, digne de pitié, de cet homme désagréable aux autres et à lui-même. Il souffrait d’une idée fixe, ou plutôt d’une question fixe, toujours présente et toujours brûlante : savoir ce qui en était de la loi juive ? de l’accomplissement de cette loi ? Dans sa jeunesse, il avait voulu y satisfaire lui-même, avide de cette suprême distinction que pouvaient imaginer les juifs, — ce peuple qui a pratiqué la fantaisie du sublime moral plus haut que tout autre peuple et qui a seul réuni la création d’un Dieu saint, avec l’idée du péché considéré comme manquement à cette sainteté. Saint Paul était devenu à la fois le défenseur fanatique et le garde d’honneur de ce Dieu et de sa loi. Sans cesse en lutte et aux aguets contre les transgresseurs de cette loi et contre ceux qui la mettaient en doute, il était dur et impitoyable pour eux et disposé à les punir de la façon la plus rigoureuse. Et voici qu’il fit l’expérience sur sa propre personne qu’un homme tel que lui — violent, sensuel, mélancolique, comme il l’était, raffinant la haine — ne pouvait pas accomplir cette loi ; bien plus, et ce qui lui parut le plus étrange : il s’aperçut que son ambition effrénée était continuellement provoquée à l’enfreindre et qu’il lui fallait céder à cet aiguillon. Qu’est-ce à dire ? Était-ce bien « l’inclination charnelle » qui, toujours à nouveau, le forçait à transgresser la loi ? N’était-ce pas plutôt, comme il s’en douta plus tard, derrière cette inclination, la loi elle-même qui se trouvait ainsi, forcément, inaccomplissable, poussant sans cesse à l’infraction, avec un charme irrésistible ? Mais en ce temps-là il ne possédait pas encore cette échappatoire. Peut-être avait-il sur la conscience, ainsi qu’il le fait entrevoir, la haine, le crime, la sorcellerie, l’idolâtrie, la luxure, l’ivrognerie, le plaisir dans la débauche et dans l’orgie — et quoi qu’il puisse faire pour soulager cette conscience et, plus encore, son désir de domination, par l’extrême fanatisme qu’il mettait dans la défense et la vénération de la loi, il avait des moments où il se disait : « Tout est en vain ! Il n’est pas possible de vaincre le tourment de la loi inaccomplie. » Luther a dû éprouver un sentiment analogue lorsqu’il voulut devenir, dans son cloître, l’homme de l’idéal ecclésiastique et de même que de Luther — qui se mit un jour à haïr et l’idéal ecclésiastique, et le pape, et ses saints, et tout le clergé, avec une haine d’autant plus mortelle qu’il ne pouvait se l’avouer — de même il en advint de saint Paul. La loi devint la croix où il se sentait cloué : combien il la haïssait ! combien il lui en voulait ! comme il se mit à fureter de tous côtés pour trouver un moyen propre à l’anéantir — et non plus à l’accomplir dans sa propre personne ! Mais voici qu’enfin le jour se fit tout à coup dans son esprit, grâce à une vision, comme il ne pouvait en être autrement chez cet épileptique, il est frappé d’une idée libératrice : lui, le fougueux zélateur de la loi qui, au fond de son âme, en était fatigué jusqu’à la mort, voit apparaître sur une route solitaire le Christ avec un rayonnement divin sur le visage, et saint Paul entend ces paroles : « Pourquoi me persécutes-tu ? » Or, en substance, voici ce qui s’était passé : son esprit s’était tout à coup éclairci, et il s’était dit : « L’absurdité, c’est précisément de persécuter ce Jésus-Christ ! Le voilà l’expédient que je cherchais, voilà la vengeance complète, là et nulle part ailleurs j’ai entre les mains le destructeur de la loi ! » Le malade à l’orgueil tourmenté se sent du même coup revenir à la santé, le désespoir moral s’est envolé, car la morale elle-même s’est envolée, anéantie — c’est-à-dire accomplie, là-haut, sur la croix ! Jusqu’à présent cette mort ignominieuse lui avait tenu lieu d’argument principal contre cette « vocation messianique » dont parlaient les adhérents de la nouvelle doctrine : mais qu’adviendrait-il si elle avait été nécessaire, pour abolir la loi ? — Les conséquences énormes de cette idée subite, de cette solution de l’énigme, tourbillonnent devant ses yeux, et il devient tout à coup le plus heureux des hommes, — la destinée des juifs, non, la destinée de l’humanité tout entière, lui semble liée à cette seconde d’illumination soudaine, il tient l’idée des idées, la clef des clefs, la lumière des lumières ; autour de lui gravite désormais l’histoire ! Dès lors il est l’apôtre de l’anéantissement de la loi ! Mourir au mal — cela veut dire aussi mourir à la loi ; c’est vivre selon la chair — vivre aussi selon la loi ! Être devenu un avec le Christ — cela veut dire être devenu, comme lui, destructeur de la loi ; être mort en Christ — cela veut dire aussi mort à la loi ! Quand même il serait possible de pécher encore, ce ne serait du moins pas contre la loi ; « je suis en dehors de la loi », dit-il, et il ajoute : « Si je voulais maintenant confesser de nouveau la loi et m’y soumettre, je rendrais le Christ complice du péché » ; car la loi n’existait que pour engendrer toujours le péché, comme un sang corrompu fait sourdre la maladie ; Dieu n’aurait jamais pu décider la mort du Christ si l’accomplissement de la loi avait été possible sans cette mort ; désormais non seulement tous les péchés nous sont remis, mais le péché lui-même est aboli ; désormais la loi est morte, désormais est mort l’esprit charnel où elle habitait — ou bien du moins cet esprit est sans cesse en train de mourir, de tomber en putréfaction. Quelques jours à vivre encore au sein de cette putréfaction ! — tel est le sort du chrétien, avant qu’uni avec le Christ il ne ressuscite avec le Christ, participant avec le Christ à la gloire divine, désormais « fils de Dieu » comme le Christ. — Ici l’exaltation de saint Paul est à son comble et avec elle l’importunité de son âme, — l’idée de l’union avec le Christ lui a fait perdre toute pudeur, toute mesure, toute soumission, et l’indomptable volonté de domination se révèle dans un enivrement anticipant la gloire divine. — Tel fut le premier chrétien, l’inventeur du christianisme ! Avant lui il n’y avait que quelques sectaires juifs. -

69.[modifier]

Inimitable. — Il y a une énorme tension entre l’envie et l’amitié, entre le mépris de soi et la fierté : les Grecs vivaient dans la première, les chrétiens dans la seconde.

70.[modifier]

À quoi sert une intelligence grossière. — L’église chrétienne est une encyclopédie des cultes d’autrefois, des conceptions d’origines multiples, et c’est pour cela qu’elle a tant de succès avec ses missions : elle pouvait aller jadis et elle peut encore maintenant aller où elle veut, elle se trouvait et elle se trouve toujours en présence de quelque chose qui lui ressemble, à quoi elle peut s’assimiler, et substituer peu à peu son sens propre. Ce n’est pas ce qu’elle a en elle de chrétien, mais ce qu’il y a d’universellement païen dans ses usages qui est cause du développement de cette religion universelle ; ses idées qui ont leurs racines en même temps dans l’esprit judaïque et dans l’esprit hellénique, ont su s’élever dès l’abord, tant au-dessus des séparations et des subtilités de races et de nations qu’au-dessus des préjugés. Bien que l’on ait le droit d’admirer cette force de marier les choses les plus différentes, il ne faut cependant pas oublier les qualités méprisables de cette force, — cette étonnante grossièreté, cette sobriété de son intellect, au moment où l’Église s’est formée, qui lui permettaient de s’accommoder ainsi de tous les régimes et de digérer les contradictions comme les cailloux.

71.[modifier]

La vengeance chrétienne contre Rome. — Rien ne fatigue peut-être autant que l’aspect d’un perpétuel vainqueur, — on avait vu Rome s’assujettir pendant deux cents ans, un peuple après l’autre, le cercle était accompli, tout avenir semblait arrêté, toute chose était préparée à durer éternellement, — et lorsque l’empire construisait, on construisait avec l’arrière-pensée de l’« aere perennius » ; — nous qui ne connaissons que la « mélancolie des ruines », pouvons à peine comprendre cette mélancolie toute différente des constructions éternelles, contre quoi il fallait tâcher de se défendre comme on pouvait, — par exemple avec la légèreté d’Horace. D’autres cherchèrent d’autres consolations contre la fatigue qui frisait le désespoir, contre la conscience mortelle que dès lors tous mouvements de la pensée et du cœur seraient sans espoir, que partout guettait la grosse araignée qui boirait impitoyablement le sang où qu’il puisse encore couler. — Cette haine muette du spectateur fatigué, longue d’un siècle, cette haine contre Rome partout où dominait Rome, finit par se décharger dans le christianisme qui résuma Rome, le « monde » et le « péché », dans un seul sentiment ; on se vengea de Rome en imaginant la fin du monde prochaine et soudaine, on se vengea de Rome en introduisant de nouveau un avenir — Rome avait su tout transformer en histoire de son passé et de son présent — un avenir avec lequel Rome ne supporterait pas la comparaison ; on se vengea de Rome en rêvant du jugement dernier, — et le juif crucifié, symbole du salut, apparaissait comme la plus profonde dérision, en face des superbes préteurs des provinces romaines, car dès lors ils apparurent comme les symboles de la perdition et du « monde » mûr pour sa chute.

72.[modifier]

L’« outre-tombe ». — Le christianisme trouva la conception des peines infernales dans tout l’Empire romain : les nombreux cultes mystiques avaient couvé cette idée avec une complaisance toute particulière, comme si c’était là l’œuf le plus fécond de leur puissance. Épicure ne croyait rien pouvoir faire de plus grand pour ses semblables que d’extirper cette croyance jusque dans ses racines : son triomphe a trouvé son plus bel écho dans la bouche d’un disciple de sa doctrine, disciple sombre, mais venu à la clarté, le Romain Lucrèce. Hélas ! son triomphe vint trop tôt, — le christianisme prit sous sa protection particulière la croyance aux épouvantes du Styx, qui se flétrissait déjà, et il fit bien ! Comment, sans ce coup d’audace en plein paganisme, aurait-il pu remporter la victoire sur la popularité des cultes de Mitra et d’Isis ? C’est ainsi qu’il mit les gens craintifs de son côté, — les adhérents les plus enthousiastes d’une foi nouvelle ! Les juifs, étant un peuple qui tenait et tient à la vie, comme les Grecs et plus encore que les Grecs, avaient peu cultivé cette idée. La mort définitive, comme châtiment du pécheur, la mort sans résurrection, comme menace extrême, — voilà qui impressionnait suffisamment ces hommes singuliers qui ne voulaient pas se débarrasser de leur corps, mais qui, dans leur égypticisme raffiné, espéraient se sauver pour toute éternité. (Un martyr juif dont il est question au deuxième livre des Macchabées, ne songe pas à renoncer aux entrailles qui lui ont été arrachées ; il tient à les avoir lorsque ressusciteront les morts — cela est bien juif !) Les premiers chrétiens étaient bien loin de l’idée des peines éternelles, ils pensaient être délivrés « de la mort » et ils attendaient, de jour en jour, une métamorphose et non plus une mort. (Quelle étrange impression a dû produire le premier décès parmi ces gens qui étaient dans l’attente ! Quel mélange d’étonnement, d’allégresse, de doute, de pudeur et de passion ! — c’est là vraiment un sujet digne du génie d’un grand artiste !). Saint Paul ne sut rien dire de mieux à la louange de son Sauveur si ce n’est qu’il avait ouvert à chacun les portes de l’immortalité, — il ne croyait pas encore à la résurrection de ceux qui n’étaient pas sauvés ; bien plus, en raison de sa doctrine de la loi inaccomplissable et de la mort considérée comme conséquence du péché, il soupçonnait même que personne en somme n’était jusqu’alors devenu immortel (sauf un petit nombre, un petit nombre d’élus, par la grâce et sans mérite) ; ce n’est que maintenant que l’immortalité commence à ouvrir ses portes, — et peu d’élus y ont accès : l’orgueil de celui qui est élu ne peut pas manquer d’ajouter cette restriction. Ailleurs, lorsque l’instinct de vie n’était pas aussi grand que parmi les juifs et les juifs chrétiens, et lorsque la perspective de l’immortalité ne paraissait pas, simplement, plus précieuse que la perspective d’une mort définitive, l’adjonction, païenne il est vrai, mais point totalement anti-judaïque de l’enfer devint un instrument propice aux mains des missionnaires : alors naquit cette nouvelle doctrine que le pécheur et le non-sauvé sont, eux aussi, immortels, la doctrine de la damnation éternelle, et cette doctrine fut plus puissante que l’idée de la mort définitive qui se mit à pâlir dès lors. C’est la science qui a dû refaire la conquête de cette idée, en repoussant en même temps toute autre représentation de la mort et toute espèce de vie dans l’au- delà. Nous sommes devenus plus pauvres d’une chose intéressante : la vie « après la mort » ne nous regarde plus ! — c’est là un indicible bienfait qui est encore trop récent pour être considéré comme tel dans le monde entier. — Et voici qu’Épicure triomphe de nouveau !

73.[modifier]

Pour la « vérité » ! — « La vérité du christianisme était démontrée par la conduite vertueuse des chrétiens, leur fermeté dans la souffrance, leur foi inébranlable et avant tout par leur expansion et leur accroissement malgré toutes les misères. » — Vous parlez ainsi aujourd’hui encore ! C’est à faire pitié ! Apprenez donc que tout cela ne prouve rien, ni pour ni contre la vérité, qu’il faut démontrer la vérité autrement que la véracité, et que cette dernière n’est nullement un argument en faveur de la première.

74.[modifier]

Arrière-pensée chrétienne. — Les chrétiens des premiers siècles n’auraient-ils pas eu généralement cette arrière-pensée : « Il vaut mieux se persuader que l’on est coupable que de se persuader que l’on est innocent, car on ne sait jamais comment un juge aussi puissant pourra être disposé, — mais il est à craindre qu’il n’espère trouver que des coupables qui ont conscience de leur faute. Avec sa grande puissance il fera plutôt grâce à un coupable que d’avouer que celui-ci est dans son droit. » — C’était là le sentiment des pauvres gens de province devant le préteur romain : « Il est trop fier pour que nous osions être innocents. » Pourquoi ce sentiment n’aurait-il pas reparu lorsque les chrétiens voulurent se représenter le juge suprême !

75.[modifier]

Ni européen ni noble. — Il y a quelque chose d’oriental et quelque chose de féminin dans le christianisme : c’est ce que révèle, à propos de Dieu, la pensée « qui aime bien châtie bien » ; car les femmes en Orient considèrent le châtiment et la claustration sévère de leur personne, à l’écart du monde, comme un témoignage d’amour de la part de leur mari, et elles se plaignent lorsque ce témoignage fait défaut.

76[modifier]

Mal penser c’est rendre mauvais. — Les passions deviennent mauvaises et perfides lorsqu’on les considère d’une façon mauvaise et perfide. C’est ainsi que le christianisme a réussi à faire d’Éros et d’Aphrodite — sublimes puissances capables d’idéalité — des génies infernaux et des esprits trompeurs, en créant dans la conscience des croyants, à chaque excitation sexuelle, des remords qui allaient jusqu’à la torture. N’est-ce pas épouvantable de transformer des sensations nécessaires et régulières en une source de misère intérieure et de rendre ainsi, volontairement, la misère intérieure nécessaire et régulière chez tous les hommes ! De plus, cette misère demeure secrète, mais elle n’en a que des racines plus profondes : car tous n’ont pas comme Shakespeare dans ses sonnets le courage d’avouer sur ce point leur mélancolie chrétienne. — Une chose, contre quoi l’on est forcé de lutter, que l’on doit maintenir dans ses limites, ou même, dans certains cas, se sortir complètement de la tête, devra-t-elle donc toujours être appelée mauvaise ? N’est-ce pas l’habitude des âmes vulgaires de considérer toujours un ennemi comme mauvais ? A-t-on le droit d’appeler Éros un ennemi ? Les sensations sexuelles, tout comme les sensations de pitié et d’adoration, ont cela de particulier qu’en les éprouvant l’homme fait du bien à un autre homme par son plaisir — on ne rencontre déjà pas tant de ces dispositions bienfaisantes dans la nature ! Et c’est justement l’une d’elles que l’on calomnie et que l’on corrompt par la mauvaise conscience ! On assimile la procréation de l’homme à la mauvaise conscience ! — Mais cette diabolisation d’Éros a fini par avoir un dénouement de comédie : le « démon » Éros est devenu peu à peu plus intéressant pour les hommes que les anges et les saints, grâce aux cachotteries et aux allures mystérieuses de l’Église dans toutes les choses érotiques : c’est grâce à l’Église que les affaires d’amour devinrent le seul intérêt véritable commun à tous les milieux, — avec une exagération qui paraîtrait incompréhensible à l’antiquité — et qui ne manquera pas un jour de provoquer l’hilarité. Toute notre poésie, toute notre pensée, du plus haut au plus bas, est marquée et plus que marquée par l’importance diffuse que l’on donne à l’amour, présenté toujours comme événement principal. Peut-être qu’à cause de ce jugement la postérité trouvera à tout l’héritage de la civilisation chrétienne quelque chose de mesquin et de fou.

77.[modifier]

Les tortures de l’âme. — Pour les moindres tortures que quelqu’un fait subir à un corps étranger, tout le monde pousse maintenant les hauts cris ; l’indignation contre un homme capable d’une pareille action éclate spontanément ; nous allons même jusqu’à trembler rien qu’en nous figurant la torture que l’on pourrait infliger à un homme ou à un animal, et notre souffrance devient insupportable lorsque nous entendons parler d’un acte manifeste de cet ordre. Mais on est encore bien éloigné d’avoir le même sentiment, aussi général et aussi déterminé, pour ce qui en est des tortures de l’âme et de ce qu’elles ont d’épouvantable. Le christianisme les a mises en usage dans une mesure insolite et il prêche encore constamment ce genre de martyre, il va même jusqu’à se plaindre de défections et de tiédeurs lorsqu’il rencontre un état d’âme sans de telles tortures. — De tout cela il résulte que l’humanité se comporte encore aujourd’hui, en face des bûchers spirituels, des tortures de l’esprit et des instruments de torture, avec la même patience et la même incertitude craintives qu’elle avait autrefois à l’égard des cruautés commises sur des corps d’hommes ou d’animaux. Certes, l’enfer n’est pas demeuré une vaine parole ; et aux réelles craintes de l’enfer qui venaient d’être créées correspondait une nouvelle espèce de pitié, une horrible et pesante compassion, autrefois inconnue, avec ces êtres « irrévocablement damnés », la pitié que manifeste par exemple l’Hôte de Pierre vis-à-vis de Don Juan et qui, durant les siècles chrétiens, a dû souvent faire gémir les pierres. Plutarque présente une sombre image de l’état de l’homme superstitieux dans le paganisme : cette image devient anodine lorsque l’on met en parallèle le chrétien du moyen âge qui présume qu’il ne pourra plus échapper aux « tourments éternels ». Il voit apparaître devant lui d’épouvantables présages : Peut-être une cigogne qui tient un serpent dans son bec et qui hésite à l’avaler. Ou bien il voit la nature tout entière pâlir soudain, ou bien des couleurs enflammées courir sur le sol. Ou bien les fantômes des parents morts apparaissent avec des visages qui portent les traces de souffrances horribles. Ou bien encore les murs obscurs dans la chambre de l’homme endormi s’illuminent, et, dans de jaunes fumées se dressent des instruments de torture, s’agite un fouillis de serpents et de démons. Quel épouvantable asile le christianisme a-t-il su faire de cette terre, rien qu’en exigeant partout des crucifix, désignant ainsi la terre comme un lieu où « le juste est tourmenté à mort » ! Et lorsque l’ardeur d’un grand prédicateur présentait en public les secrètes souffrances de l’individu, les tortures de la « chambre solitaire », lorsque, par exemple, un Whitefield prêchait « comme un mourant à des mourants », tantôt pleurant à chaudes larmes, tantôt frappant violemment du pied, parlant avec passion, d’un ton brusque et incisif, sans craindre de diriger tout le poids de son attaque sur une seule personne présente, la repoussant de la communauté avec une dureté excessive, — ne semblait-il pas que la terre voulût se transformer chaque fois en un « champ de malédiction » ! On vit alors des hommes accourus en masses, les uns auprès des autres, comme saisis d’un accès de folie ; beaucoup étaient pris de crampes d’angoisse ; d’autres gisaient évanouis et sans mouvements ; quelques-uns tremblaient violemment, ou bien le bruit strident de leurs cris traversait l’air pendant des heures. Partout c’était la respiration saccadée de gens à moitié étranglés qui aspirent l’air avec bruit. « Et, en vérité, dit le témoin oculaire d’un pareil sermon, presque tous les sons que l’on percevait semblaient être provoqués par les amères souffrances des agonisants. » — N’oublions pas que ce fut le christianisme qui fit du lit de mort un lit de martyre et que les scènes que l’on y vit depuis lors, les accents terrifiants qui pour la première fois y furent possibles, les sens et le sang d’innombrables témoins furent empoisonnés pour le présent et pour l’avenir dans leurs enfants. Que l’on se figure un homme candide qui ne peut effacer le souvenir de paroles comme celles-ci : « Ô éternité ! Puissé-je ne pas avoir d’âme ! Puissé-je n’être jamais né ! Je suis damné, damné, perdu à jamais ! Il y a six jours vous auriez pu m’aider. Mais c’est fini maintenant. J’appartiens au diable, avec lui je veux aller en enfer. Brisez-vous, pauvres cœurs de pierre ! Vous ne voulez pas vous briser ? Que peut-on faire de plus pour des cœurs de pierre ? Je suis damné, afin que vous soyez sauvés ! Le voici ! Oui, le voici ! Viens, bon démon ! Viens ! » —

78.[modifier]

La justice vengeresse. — Le malheur et la faute — ces deux choses ont été mises par le christianisme sur une même balance : en sorte que, lorsque le malheur qui succède à une faute est grand, l’on mesure, maintenant encore, involontairement, la grandeur de la faute ancienne d’après ce malheur. Mais ce n’est pas là une évaluation antique et c’est pourquoi la tragédie grecque, où il est si abondamment question de malheur et de faute, bien que dans un autre sens, fait partie des grandes libératrices de l’esprit, en une mesure que les anciens mêmes ne pouvaient comprendre. Ceux-ci étaient demeurés assez insouciants pour ne pas fixer de « relation adéquate » entre la faute et le malheur. La faute de leurs héros tragiques est, à vrai dire, le caillou qui les fait trébucher, par quoi il leur arrive bien de se casser un bras ou de perdre un œil ; et le sentiment antique ne manquait pas de dire : « Certes, il aurait dû suivre son chemin avec un peu plus de précaution et moins d’orgueil ! » Mais c’est au christianisme qu’il fut réservé de dire : Il y a là un grand malheur et derrière ce grand malheur il faut qu’une grande faute, une faute tout aussi grande se trouve cachée, bien que nous ne puissions pas la voir distinctement ! Si tu ne sens pas cela, malheureux, c’est que ton cœur est endurci, — et il t’arrivera des choses bien pires encore ! » — Il y eut aussi, dans l’antiquité, des malheurs véritables, des malheurs purs, innocents. Ce n’est que dans le christianisme que toute punition devint punition méritée : le christianisme rend encore souffrante l’imagination de celui qui souffre, en sorte que le moindre malaise provoque chez cette victime le sentiment d’être moralement réprouvé et répréhensible. Pauvre humanité ! — Les Grecs ont un mot particulier pour désigner le sentiment de révolte qu’inspirait le malheur des autres : chez les peuples chrétiens ce sentiment était interdit, c’est pourquoi ils ne donnent point de nom à ce frère plus viril de la pitié.

79.[modifier]

Une proposition. — Si, d’après Pascal et le christianisme, notre moi est toujours haïssable, comment pouvons-nous autoriser et accepter que d’autres se mettent à l’aimer — fussent-ils Dieu ou hommes ? Ce serait contraire à toute bonne convenance de se laisser aimer alors que l’on sait fort bien que l’on ne mérite que la haine, — pour ne point parler d’autres sentiments défensifs — « Mais c’est là justement le règne de la grâce. » — Votre amour du prochain est donc une grâce ? Votre pitié est une grâce ? Eh bien ! si cela vous est possible, faites un pas de plus : aimez-vous vous-mêmes par grâce, — alors vous n’aurez plus du tout besoin de votre Dieu, et tout le drame de la chute et de la rédemption se déroulera en vous-mêmes jusqu’à sa fin !

80.[modifier]

Le chrétien compatissant. — La compassion chrétienne en face de la souffrance du prochain a un revers : c’est la profonde suspicion en face de toutes les joies du prochain, de la joie que cause au prochain tout ce qu’il veut, tout ce qu’il peut.

81.[modifier]

Humanité du saint. — Un saint s’était égaré parmi les croyants et ne parvenait pas à supporter la haine continuelle de ceux-ci contre le péché. Enfin il finit par dire : « Dieu a créé toutes choses, sauf le péché : quoi d’étonnant s’il ne lui veut pas de bien ? — Mais l’homme a créé le péché — et il repousserait cet enfant unique, rien que parce qu’il déplaît à Dieu, le grand-père du péché : Est-ce humain ? À tout seigneur tout honneur ! — mais le cœur et le devoir devraient avant tout parler en faveur de l’enfant — et en second lieu seulement pour l’honneur du grand-père ! »

82.[modifier]

L’attaque intellectuelle. — « Il faut que tu arranges cela avec toi-même, car c’est ta vie qui est en jeu. » C’est Luther qui nous interpelle ainsi et il croit nous mettre le couteau sur la gorge. Mais nous le repoussons avec les paroles de quelqu’un de plus haut et de plus circonspect : « Il nous appartient de ne point nous former d’opinion sur telle ou telle chose, pour épargner de la sorte l’inquiétude à notre âme. Car, de par leur nature, les choses ne peuvent nous forcer à avoir une opinion. »

83.[modifier]

Pauvre humanité ! — Une goutte de sang de plus ou de moins dans le cerveau peut rendre notre vie indiciblement misérable et pénible. Cette goutte nous fait alors souffrir plus que l’aigle ne faisait souffrir Prométhée. Mais cela n’est vraiment tout à fait épouvantable que lorsque l’on ne sait même pas que c’est cette goutte qui en est la cause. Et que l’on se figure que c’est « le diable », ou bien « le péché » ! —

84.[modifier]

La philologie du christianisme. — On peut assez bien se rendre compte combien peu le christianisme développe le sens de la probité et de la justice en analysant le caractère des œuvres de ses savants. Ceux-ci avancent leurs suppositions avec autant d’audace que si elles étaient des dogmes, et l’interprétation d’un passage de la Bible les met rarement dans un embarras loyal. On lit sans cesse : « J’ai raison, car il est écrit — », et alors c’est une telle impertinence arbitraire dans l’interprétation qu’elle fait s’arrêter un philologue entre la colère et le rire pour se demander toujours à nouveau : Est-il possible ! Cela est-il loyal ? Est-ce seulement convenable ? Les déloyautés que l’on commet à ce sujet sur les chaires protestantes, la façon grossière dont le prédicateur exploite le fait que personne ne peut lui répondre, déforme et accommode la Bible et inculque ainsi au peuple, de toutes les manières, l’art de mal lire, — tout cela ne sera méconnu que par celui qui ne va jamais ou qui va toujours à l’église. Mais, en fin de compte, que peut-on attendre des effets d’une religion qui, pendant les siècles de sa fondation, a exécuté cette extraordinaire farce philologique autour de l’Ancien Testament ? Je veux dire la tentative d’enlever l’Ancien Testament aux juifs avec l’affirmation qu’il ne contenait que des doctrines chrétiennes et qu’il ne devait appartenir qu’aux chrétiens, le véritable peuple d’Israël, tandis que les juifs n’avaient fait que se l’arroger. Il y eut alors une rage d’interprétation et de substitution qui ne pouvait certainement pas s’allier à la bonne conscience ; quelles que fussent les protestations des juifs, partout, dans l’Ancien Testament, il devait être question du Christ, et rien que du Christ, partout notamment de sa croix, et tous les passages où il était question de bois, de verge, d’échelle, de rameau, d’arbre, de roseau, de bâton ne pouvaient être que des prophéties relatives aux bois de la croix : même l’érection de la licorne et du serpent d’airain, Moïse lui-même avec les bras étendus pour la prière, et les lances où rôtissait l’agneau pascal, — tout cela n’était que des allusions et, en quelque sorte, des préludes de la croix ! Ceux qui prétendaient ces choses, les ont-ils jamais crues ? L’Église n’a même pas reculé devant des interpolations dans le texte de la version des Septentes (par exemple au psaume 96, verset 10), pour donner après coup au passage frauduleusement introduit le sens d’une prophétie chrétienne. C’est que l’on se trouvait en état de lutte et que l’on songeait aux adversaires et non à la loyauté.

85.[modifier]

Subtilité dans la pénurie. — Gardez-vous surtout de vous moquer de la mythologie des Grecs, sous prétexte qu’elle ressemble si peu à votre profonde métaphysique ! Vous devriez admirer un peuple qui, dans ce cas particulier, a imposé un arrêt à sa rigoureuse intelligence et qui a eu longtemps assez de tact pour échapper au danger de la scolastique et de la superstition sophistique.

86.[modifier]

Les interprètes chrétiens du corps. — Tout ce qui peut provenir de l’estomac, des intestins, des battements du cœur, des nerfs, de la bile, de la semence — toutes ces indispositions, ces affaiblissements, ces irritations, tous les hasards de la machine, qui nous est si peu connue — tout cela un chrétien comme Pascal le considère comme un phénomène moral et religieux, et il se demande si c’est Dieu ou le diable, le bien ou le mal, le salut ou la damnation qui y sont en cause. Hélas ! quel interprète malheureux ! Comme il lui faut contourner et torturer son système ! Comme il lui faut se tourner et se torturer lui-même pour garder raison !

87.[modifier]

Le miracle moral. — Dans le domaine moral, le chrétien ne connaît que le miracle : le changement soudain de toutes les évaluations, le renoncement soudain à toutes les habitudes, le penchant soudain et irrésistible vers des personnes et des objets nouveaux. Il considère ce phénomène comme l’action de Dieu et l’appelle acte de régénération, il lui prête une valeur unique et incomparable. — Tout ce qui pour le reste s’appelle encore moralité et qui est sans rapport avec ce miracle, devient, de la sorte, indifférent au chrétien, et, en tant que sentiment de bien-être et de fierté, peut-être même un objet de crainte. Le canon de la vertu, de la loi accomplie, est établi dans le Nouveau Testament, mais de façon à ce que ce soit le canon de la vertu impossible : les hommes qui aspirent encore à une perfection morale doivent apprendre, en regard d’un pareil canon, à se sentir de plus en plus éloignés de leur but, ils doivent désespérer de la vertu et finir par se jeter au cœur de l’Être compatissant. — Ce n’est qu’avec cette conclusion que les efforts moraux chez le chrétien pouvaient encore être regardés comme ayant de la valeur ; la condition que ces efforts demeurassent toujours stériles, pénibles et mélancoliques, était donc indispensable ; c’est ainsi qu’ils pouvaient encore servir à provoquer cette minute extatique où l’homme assiste au « débordement de la grâce » et au miracle moral : — pourtant, cette lutte pour la moralité n’est pas nécessaire, car il n’est point rare que ce miracle n’assaille le pécheur, justement à l’endroit où fleurit, en quelque sorte, la lèpre du péché ; l’écart hors du péché le plus profond et le plus foncier apparaît même plus facile, et aussi, comme preuve évidente du miracle, plus désirable. — Pénétrer le sens d’un tel revirement soudain, déraisonnable et irrésistible, d’un tel passage de la plus profonde misère au plus profond sentiment de bien-être, au point de vue physiologique (peut-être est-ce une épilepsie masquée ?) — c’est l’affaire des médecins aliénistes qui ont abondamment l’occasion d’observer de pareils « miracles » (par exemple sous forme de manie du crime ou de manie du suicide). Le « résultat plus agréable », relativement du moins, dans le cas du chrétien, — ne crée pas de différence essentielle.

88.[modifier]

Luther, le grand bienfaiteur. — Ce que Luther a fait de plus important, c’est d’avoir éveillé la méfiance à l’égard des saints et de la vie contemplative tout entière : à partir de son époque seulement le chemin qui mène à une vie contemplative non chrétienne a de nouveau été rendu accessible en Europe et un frein a été mis au mépris de l’activité laïque. Luther, qui resta un brave fils de mineur lorsqu’on l’eut enfermé dans un couvent, où, à défaut d’autres profondeurs et d’autres « filons », il descendit en lui-même pour y creuser de terribles galeries souterraines ; Luther s’aperçut enfin qu’une vie sainte et contemplative lui était impossible et que l’« activité » qu’il tenait de naissance le minerait corps et âme. Trop longtemps il essaya de trouver par les mortifications le chemin qui mène à la sainteté, — mais il finit enfin par prendre une résolution et par se dire à part lui : « Il n’existe pas de véritable vie contemplative ! Nous nous sommes laissés tromper ! Les saints ne valaient pas plus que nous tous. » — C’était là, il est vrai, une façon bien paysanne d’avoir raison, — mais pour des Allemands de cette époque, c’était la seule qui fût véritablement appropriée : comme ils étaient édifiés de pouvoir lire dans le catéchisme de Luther : « En dehors des dix commandements, il n’y a pas d’œuvre qui puisse plaire à Dieu, — les œuvres spirituelles, tant vantées des saints, sont purement imaginaires » !

89.[modifier]

Le doute comme péché. — Le christianisme a fait tout ce qui lui était possible pour fermer un cercle autour de lui : il a déclaré que le doute, à lui seul, constituait un péché. On doit être précipité dans la foi sans l’aide de la raison, par un miracle, et y nager dès lors comme dans l’élément le plus clair et le moins équivoque : un regard jeté vers la terre ferme, la pensée seule que l’on pourrait peut-être ne pas exister que pour nager, le moindre mouvement de notre nature d’amphibie — suffisent pour nous faire commettre un péché ! Il faut remarquer que, de la sorte, les preuves de la foi et toute réflexion sur l’origine de la foi sont condamnables. On exige l’aveuglement et l’ivresse, et un chant éternel au-dessus des vagues où la raison s’est noyée !

90.[modifier]

Égoïsme contre égoïsme. — Combien y en a-t-il qui tirent encore cette conclusion : « La vie serait intolérable s’il n’y avait point de Dieu ! » (Ou bien comme on dit dans les milieux idéalistes : « La vie serait intolérable si elle n’avait pas au fond sa signification morale ! ») — Donc il faut qu’il y ait un Dieu (ou bien une signification morale de l’existence) ! En vérité, il en est tout autrement. Celui qui s’est habitué à cette idée ne désire pas vivre sans elle : elle est donc nécessaire à sa conservation, — mais quelle présomption de décréter que tout ce qui est nécessaire à ma conservation doit exister en réalité ! Comme si ma conservation était quelque chose de nécessaire ! Que serait-ce si d’autres avaient le sentiment contraire ! s’ils se refusaient justement à vivre sous les conditions de ces deux articles de foi, et si, une fois ces conditions réalisées, la vie ne leur semblait plus digne d’être vécue ! — Et il en est maintenant ainsi !

91.[modifier]

La bonne foi de Dieu. — Un Dieu qui est omniscient et omnipotent et qui ne veillerait même pas à ce que ses intentions fussent comprises par ses créatures — serait-ce là un Dieu de bonté ? Un Dieu qui laisse subsister pendant des milliers d’années des doutes et des hésitations innombrables, comme si ces doutes et ces hésitations étaient sans importance pour le salut de l’humanité, et qui pourtant fait prévoir les conséquences les plus épouvantables au cas où l’on se méprendrait sur la vérité ? Ne serait-il pas un Dieu cruel s’il possédait la vérité et s’il pouvait assister froidement au spectacle de l’humanité se tourmentant pitoyablement à cause d’elle ? — Mais peut-être est-il quand même un Dieu d’amour et ne pouvait-il pas s’exprimer plus clairement ! Manquait-il peut-être d’esprit pour cela ? ou d’éloquence ? Ce serait d’autant plus grave ! Car alors il se serait peut-être trompé dans ce qu’il appelle sa « vérité » et il ressemblerait beaucoup au « pauvre diable dupé » ! Ne lui faut-il pas alors supporter presque les tourments de l’enfer quand il voit ainsi souffrir ses créatures, et plus encore, souffrir pour toute éternité, à cause de la connaissance de sa personne, et qu’il ne peut ni conseiller ni secourir, si ce n’est comme un sourd-muet qui fait toutes sortes de signes indistincts lorsque son enfant ou son chien est assailli du danger le plus épouvantable. Un croyant dans la détresse qui raisonnerait ainsi serait vraiment pardonnable si la compassion avec le Dieu souffrant était plus à sa portée que la compassion avec les « prochains », — car ceux-ci ne sont plus ses prochains si ce grand solitaire originaire est le plus souffrant de tous, celui qui a le plus besoin de consolation. — Toutes les religions portent l’indice d’une origine redevable à un état d’intellectualité humaine trop jeune et qui n’avait pas encore atteint sa maturité, elles prennent toutes extraordinairement à la légère l’obligation de dire la vérité : elles ne savent encore rien d’un devoir de Dieu envers les hommes, le devoir d’être précis et véridique dans ses communications. — Personne n’a été plus éloquent que Pascal pour parler du « Dieu caché » et des raisons qu’il a à se tenir si caché et à ne dire jamais les choses qu’à demi, ce qui indique bien que Pascal n’a jamais pu se tranquilliser à ce sujet : mais il parle avec tant de confiance que l’on pourrait croire qu’il s’est trouvé par hasard dans les coulisses. Il sentait vaguement que le « deus absconditus » ressemblait à quelque chose comme de l’immoralité, mais il aurait eu honte et il aurait craint de se l’avouer à lui-même : c’est pourquoi il parlait aussi haut qu’il pouvait, comme quelqu’un qui a peur.

92.[modifier]

Au lit de mort du christianisme. — Les hommes véritablement actifs se passent maintenant de christianisme, et les hommes plus tempérés et plus contemplatifs de la moyenne intellectuelle ne possèdent plus qu’un christianisme apprêté, c’est-à-dire singulièrement simplifié. Un Dieu qui, dans son amour, dispose tout pour notre bien final, un Dieu qui nous donne et nous prend notre vertu tout comme notre bonheur, en sorte que tout finit, en somme, par bien se passer, et qu’il ne reste plus de raison pour prendre la vie en mauvaise part ou même pour l’accuser, en un mot la résignation et l’humilité élevées au rang de divinité, — c’est là ce qui est demeuré du christianisme de meilleur et de plus vivant. Mais on devrait s’apercevoir que, de cette manière, le christianisme a passé à un doux moralisme : à la place de « Dieu, la liberté et l’immortalité », c’est une façon de bienveillance et de sentiments honnêtes qui est resté, et aussi la croyance que, dans l’univers tout entier, règneront la bienveillance et les sentiments honnêtes : c’est l’euthanasie du christianisme.

93.[modifier]

Qu’est-ce que la vérité ? — Qui ne se plaira à écouter les déductions que font volontiers les croyants : « La science ne peut pas être vraie, car elle nie Dieu. Donc elle ne vient pas de Dieu ; donc elle n’est pas vraie, car Dieu est la vérité. » Ce n’est pas la déduction, mais l’hypothèse première qui contient l’erreur. Comment, si Dieu n’était précisément pas la vérité, et si c’était cela qui est maintenant démontré ? S’il était la vanité, le désir de puissance, l’impatience, la crainte, la folie ravie et épouvantée des hommes ?

94.[modifier]

Remède contre le déplaisir. — Saint Paul déjà croyait qu’un sacrifice était nécessaire afin que le profond déplaisir de Dieu à cause du péché fût supprimé : et depuis lors les chrétiens n’ont pas cessé d’épancher sur une victime la mauvaise humeur qu’ils se causaient à eux-mêmes, — que ce soit le « monde », ou l’« histoire », ou la « raison », ou la joie, ou encore la tranquillité des autres hommes, — il faut que n’importe quoi, mais quelque chose de bien, meure pour leurs péchés (si ce n’est même qu’en effigie) !

95.[modifier]

La réfutation historique est la réfutation définitive. — Autrefois, on cherchait à démontrer qu’il n’y a point de Dieu, — aujourd’hui l’on montre comment cette foi en l’existence d’un Dieu a pu se former et par quoi cette foi a pris du poids et de l’importance : c’est ainsi que la contre-preuve qu’il n’y a point de Dieu devient inutile. — Autrefois, lorsque l’on avait réfuté les « preuves de l’existence de Dieu » que l’on vous avançait, un doute continuait encore à subsister, à savoir si l’on ne pourrait pas trouver des preuves meilleures que celles que l’on venait de réfuter : à cette époque-là les athées ne s’entendaient pas à faire table rase.

96.[modifier]

In hoc signo vinces ! — Quel que soit le degré du progrès qu’ait atteint l’Europe par ailleurs : en matière religieuse elle n’est pas encore arrivée à la naïveté libérale des vieux Brahmanes, ce qui prouve que, dans les Indes, il y a quatre mille ans, l’on réfléchissait plus et l’on transmettait à ses descendants plus de plaisir à la réflexion que ce n’est le cas de nos jours. Car ces Brahmanes croyaient premièrement que les prêtres étaient plus puissants que les dieux, et en deuxième lieu que c’étaient les usages qui constituaient la puissance des prêtres : c’est pourquoi leurs poètes ne se fatiguaient pas de glorifier les usages (prières, cérémonies, sacrifices, chants, mélopées), qu’ils considéraient comme les véritables dispensateurs de tous les bienfaits. Quel que soit le degré de superstition et de poésie qui se mêlent à tout cela : les principes demeurent vrais ! Un pas de plus et l’on jetait les dieux de côté, — ce que l’Europe devra également faire un jour ! Encore un pas de plus, et l’on pouvait aussi se passer des prêtres et des intermédiaires ; le prophète vint qui enseignait la religion de la rédemption par soi-même, Bouddha : — combien l’Europe est encore éloignée de ce degré de culture ! Quand enfin tous les usages et toutes les coutumes, sur quoi s’appuie la puissance des dieux, des prêtres et des sauveurs, seront détruits, donc, quand la morale, au sens ancien, sera morte, alors adviendra… qu’est-ce qui adviendra alors ? Mais ne cherchons pas à deviner, cherchons plutôt à rattraper ce qui, dans les Indes, au milieu de ce peuple de penseurs, fut considéré, déjà il y a quelques milliers d’années, comme commandement de la pensée ! Il y a maintenant peut-être dix à vingt millions d’hommes, parmi les différents peuples de l’Europe, qui « ne croient plus en Dieu », — est-ce trop demander que de vouloir qu’ils se fassent signe ? Dès qu’ils se reconnaîtront de la sorte ils se feront aussi connaître, — immédiatement, ils seront une puissance en Europe, et heureusement une puissance parmi les peuples ! parmi les castes ! parmi les riches et les pauvres ! parmi ceux qui commandent et ceux qui obéissent ! parmi les hommes les plus inquiets et les plus tranquilles, les plus tranquillisants !


LIVRE DEUXIÈME


97.[modifier]

Si l’on agit d’une façon morale — ce n’est pas parce que l’on est moral ! — La soumission aux lois de la morale peut être provoquée par l’instinct d’esclavage ou par la vanité, par l’égoïsme ou la résignation, par le fanatisme ou l’irréflexion. Elle peut être un acte de désespoir comme la soumission à l’autorité d’un souverain : en soi elle n’a rien de moral.

98.[modifier]

Les changements en morale. – Un constant travail de transformation s’opère sur la morale, — les crimes aux issues heureuses en sont la cause (j’y compte par exemple toutes les innovations dans les jugements moraux).

99.[modifier]

En quoi nous sommes tous déraisonnables. — Nous continuons à tirer toujours les conséquences de jugements que nous considérons comme faux, de doctrines auxquelles nous ne croyons plus, — par nos sentiments.

100.[modifier]

Se réveiller du rêve. — Il y a eu des hommes nobles et sages qui ont cru jadis à l’harmonie des sphères : il y a encore des hommes nobles et sages qui croient à « la valeur morale de l’existence ». Mais voici venir le jour où cette harmonie, elle aussi, ne sera plus perceptible à leur oreille ! Ils se réveilleront et s’apercevront que leur oreille a rêvé.

101.[modifier]

Digne de réflexion. — Accepter une croyance simplement parce qu’il est d’usage de l’accepter — ne serait-ce pas là être de mauvaise foi, être lâche, être paresseux ! — La mauvaise foi, la lâcheté, la paresse seraient-elles donc la condition première de la moralité ?

102.[modifier]

Les plus anciens jugements moraux. — Quelle est donc notre attitude vis-à-vis des actes de notre prochain ? – Tout d’abord, nous regardons ce qui résulte pour nous de ces actes, — nous ne les jugeons qu’à ce point de vue. C’est cet effet causé sur nous que nous considérons comme l’intention de l’acte — et enfin les intentions attribuées à notre prochain deviennent chez lui des qualités permanentes, en sorte que nous en faisons, par exemple, « un homme dangereux ». Triple erreur ! Triple méprise, vieille comme le monde ! Peut-être cet héritage nous vient-il des animaux et de leur faculté de jugement. Ne faut-il pas chercher l’origine de toute morale dans ces horribles petites conclusions : « Ce qui me nuit est quelque chose de mauvais (qui porte préjudice par soi-même) ; ce qui m’est utile est bon (bienfaisant et profitable par soi-même) ; ce qui me nuit une ou plusieurs fois m’est hostile par soi-même ; ce qui m’est utile une ou plusieurs fois m’est favorable par soi-même. » O pudenda origo ! Cela ne veut-il pas dire : interpréter les relations pitoyables, occasionnelles et accidentelles qu’un autre peut avoir avec nous comme si ces relations étaient l’essence et le fond de son être, et prétendre qu’envers tout le monde et envers soi-même il n’est capable que de rapports semblables aux rapports que nous avons eus avec lui une ou plusieurs fois ? Et derrière cette véritable folie n’y a-t-il pas la plus immodeste de toutes les arrière-pensées : croire qu’il faut que nous soyons nous-mêmes le principe du bien puisque le bien et le mal se déterminent d’après nous ?

103.[modifier]

Il y a deux espèces de négateurs de la moralité. — « Nier la moralité » – cela peut vouloir dire d’abord : nier que les motifs éthiques que prétextent les hommes les aient vraiment poussés à leurs actes, — cela équivaut donc à dire que la moralité est affaire de mots et qu’elle fait partie de ces duperies grossières ou subtiles (le plus souvent duperies de soi-même) qui sont le propre de l’homme, surtout peut-être des hommes célèbres par leurs vertus. Et ensuite : nier que les jugements moraux reposent sur des vérités. Dans ce cas, l’on accorde que ces jugements sont vraiment les motifs des actions, mais que ce sont des erreurs, fondements de tous les jugements moraux, qui poussent les hommes à leurs actions morales. Ce dernier point de vue est le mien : pourtant je ne nie pas que dans beaucoup de cas une subtile méfiance à la façon du premier, c’est-à-dire, dans l’esprit de La Rochefoucauld, ne soit à sa place et en tous les cas d’une haute utilité générale. – Je nie donc la moralité comme je nie l’alchimie ; et si je nie les hypothèses, je ne nie pas qu’il y ait eu des alchimistes qui ont cru en ces hypothèses et se sont basés sur elles. — Je nie de même l’immoralité : non qu’il y ait une infinité d’hommes qui se sentent immoraux, mais qu’il y ait en vérité une raison pour qu’ils se sentent ainsi. Je ne nie pas, ainsi qu’il va de soi — en admettant que je ne sois pas insensé —, qu’il faut éviter et combattre beaucoup d’actions que l’on dit immorales ; de même qu’il faut exécuter et encourager beaucoup de celles que l’on dit morales ; mais je crois qu’il faut faire l’une et l’autre chose pour d’autres raisons qu’on l’a fait jusqu’à présent. Il faut que nous changions notre façon de voir — pour arriver enfin, peut-être très tard, à changer notre façon de sentir.

104.[modifier]

Nos appréciations. – Il faut ramener toutes nos actions à des façons d’apprécier ; toutes nos appréciations nous sont propres ou bien elles sont acquises. — Ces dernières sont les plus nombreuses. Pourquoi les adoptons-nous ? Par crainte : c’est-à-dire que notre prudence nous conseille d’avoir l’air de les prendre pour nôtres — et nous nous habituons à cette idée, en sorte qu’elle finit par devenir notre seconde nature. Avoir une appréciation personnelle : cela ne veut-il pas dire mesurer une chose d’après le plaisir ou le déplaisir qu’elle nous cause, à nous et à personne autre, — mais c’est là quelque chose d’extrêmement rare ! Il faudra du moins que notre appréciation au sujet d’une autre personne qui nous pousse à nous servir, dans la plupart des cas, des appréciations de cette personne, parte de nous et soit notre propre motif déterminant. Mais ces déterminations nous les créons pendant notre enfance et rarement nous changeons d’avis à leur sujet sur elles ; nous demeurons le plus souvent, durant toute notre vie, dupes de jugements enfantins auxquels nous nous sommes habitués, et cela dans la façon dont nous jugeons nos prochains (leur esprit, leur rang, leur moralité, leur caractère, ce qu’ils ont de louable ou de blâmable) en rendant hommage à leurs appréciations.

105.[modifier]

L’égoïsme apparent. – La plupart des gens, quoi qu’ils puissent penser et dire de leur « égoïsme », ne font rien, leur vie durant, pour leur ego, mais seulement pour le fantôme de leur ego qui s’est formé à leur sujet dans le cerveau de leur entourage avant de se communiquer à eux ; — par conséquent, ils vivent tous dans une nuée d’opinions impersonnelles, d’appréciations fortuites et fictives, l’un à l’égard de l’autre, et ainsi de suite d’esprit en esprit. Singulier monde de fantasmes qui sait se donner une apparence si raisonnable ! Cette brume d’opinions et d’habitudes grandit et vit presque indépendamment des hommes qu’elle entoure ; c’est elle qui cause la disproportion inhérente aux jugements d’ordre général que l’on porte sur « l’homme » — tous ces hommes inconnus l’un à l’autre croient à cette chose abstraite qui s’appelle « l’homme », c’est-à-dire à une fiction ; et tout changement tenté sur cette chose abstraite par les jugements d’individualités puissantes (telles que les princes et les philosophes) fait un effet extraordinaire et insensé sur le grand nombre. — Tout cela parce que chaque individu ne sait pas opposer, dans ce grand nombre, un ego véritable, qui lui est propre et qu’il a approfondi, à la pâle fiction universelle qu’il détruirait par là même.

106.[modifier]

Contre la définition du but moral. – De tous côtés on entend maintenant dire que le but de la morale est quelque chose comme la conservation et l’encouragement de l’humanité ; mais c’est là vouloir une formule et rien de plus. Conservation de quoi ? faut-il demander avant tout, encouragement à quoi ? — N’a-t-on pas oublié l’essentiel dans la formule : la réponse à ce « de quoi », à cet « à quoi » ? Qu’en résulte-t-il pour la doctrine des devoirs de l’homme qui n’ait pas été fixé déjà tacitement et sans y penser ? Cette formule dit-elle suffisamment s’il faut voir à prolonger le plus l’existence de l’espèce humaine, ou à faire sortir autant que possible l’homme de l’animalité ? Combien différents devraient être dans les deux cas les moyens, c’est-à-dire la morale pratique ! En admettant que l’on veuille donner à l’humanité son plus grand bon sens, cela ne garantirait certes pas sa plus longue durée ! Ou bien, en admettant que l’on songe à son « plus grand bonheur », pour répondre à ce « de quoi », à cet « à quoi » : songe-t-on alors au plus haut degré de bonheur que quelques individus pourraient atteindre peu à peu ? Ou bien à un dernier eudémonisme moyen, indéfinissable, mais que tous pourraient atteindre ? Et pourquoi choisirait-on la moralité pour arriver à ce but ? La moralité n’a-t-elle pas, dans son ensemble, créé une telle source de déplaisir que l’on pourrait plutôt prétendre qu’avec chaque affinement de la moralité l’homme est devenu plus mécontent de lui-même, de son prochain et de son sort dans l’existence ? L’homme qui jusqu’à présent a été le plus moral n’a-t-il pas cru que le seul état de l’homme qui puisse se justifier vis-à-vis de la morale était la plus profonde misère ?

107.[modifier]

Notre droit à nos folies. — Comment doit-on agir ? Pourquoi doit-on agir ? – Pour les besoins prochains et quotidiens de l’individu il est facile de répondre à ces questions, mais plus on entre dans un domaine d’actions plus subtiles, plus étendu et plus important, plus le problème devient incertain et soumis à l’arbitraire. Cependant, il faut qu’ici précisément soit écarté l’arbitraire dans la décision ! — c’est ce qu’exige l’autorité de la morale : une crainte et un respect obscurs doivent guider l’homme sans retard dans ces actes dont il n’aperçoit pas de suite le but et les moyens ! Cette autorité de la morale lie la pensée, dans les choses où il pourrait être dangereux de penser faux : — c’est ainsi du moins que la morale a l’habitude de se justifier devant ses accusateurs. « Faux », cela veut dire ici « dangereux » —, mais dangereux pour qui ? Ce n’est généralement pas le danger de l’action que les promoteurs de la morale autoritaire ont en vue, mais leur danger à eux, la perte que pourraient subir leur puissance et leur influence, dès que le droit d’agir d’après la raison propre, grande ou petite, serait accordé à tous, follement et arbitrairement : car, pour leur propre compte, ils usent sans hésiter du droit à l’arbitraire et à la folie, — ils commandent, même quand les questions « comment dois-je agir, pourquoi dois-je agir ? » ne peuvent être résolues qu’avec peine et difficulté. Et si la raison de l’humanité grandit avec une si extraordinaire lenteur que l’on a pu nier parfois cette croissance pour toute la marche de l’humanité, à qui faut-il s’en prendre, si ce n’est à cette solennelle présence, je dirai même omniprésence, de commandements moraux qui ne permettent même pas à la question individuelle du « pourquoi » et du « comment » de se poser. Notre éducation ne s’est-elle pas faite en vue d’évoquer en nous des sentiments pathétiques, de nous faire fuir dans l’obscurité, lorsque notre raison devrait garder toute sa clarté et tout son sang-froid ? Je veux dire dans toutes les circonstances élevées et importantes.

108.[modifier]

Quelques thèses. — À l’individu, en tant qu’il veut son bonheur, il ne faut pas donner de préceptes sur le chemin qui mène au bonheur : car le bonheur individuel jaillit de par des lois inconnues à tout le monde, il ne peut être qu’entravé et arrêté par des préceptes qui viennent du dehors. — Les préceptes que l’on appelle « moraux » sont en vérité dirigés contre les individus et ne veulent absolument pas le bonheur des individus. Ces préceptes se rapportent tout aussi peu « au bonheur et au bien de l’humanité » — car il est absolument impossible de donner à ces mots une signification précise et moins encore de s’en servir comme d’un fanal sur l’obscur océan des aspirations morales. — C’est un préjugé de croire que la moralité soit plus favorable au développement de la raison que l’immoralité. — C’est une erreur de croire que le but inconscient dans l’évolution de chaque être conscient (animal, homme, humanité, etc.) soit son « plus grand bonheur » : il y a, au contraire, sur toutes les échelles de l’évolution, un bonheur particulier et incomparable à atteindre, un bonheur qui n’est ni haut ni bas, mais précisément individuel. L’évolution ne veut pas le bonheur, elle veut l’évolution et rien de plus. — Ce n’est que si l’humanité avait un but universellement reconnu que l’on pourrait proposer des « impératifs », dans la façon d’agir : provisoirement un pareil but n’existe pas. Donc il ne faut pas mettre les prétentions de la morale en rapport avec l’humanité, c’est là de la déraison et de l’enfantillage. — Tout autre chose serait de recommander un but à l’humanité : ce but serait alors quelque chose qui dépend de notre gré ; en admettant qu’il convienne à l’humanité, elle pourrait alors se donner aussi une loi morale qui lui conviendrait. Mais jusqu’à présent la loi morale devait être placée au-dessus de notre gré : proprement on ne voulait pas se donner cette loi, on voulait la prendre quelque part, la découvrir, se laisser commander par elle de quelque part.

109.[modifier]

L’empire sur soi-même, la modération et leurs derniers motifs. — Je ne trouve pas moins de six méthodes profondément différentes pour combattre la violence d’un instinct. Premièrement, on peut se dérober aux motifs de satisfaire un instinct, affaiblir et dessécher cet instinct en s’abstenant de le satisfaire pendant des périodes de plus en plus longues. Deuxièmement, on peut se faire une loi d’un ordre sévère et régulier dans l’assouvissement de ses appétits ; on les soumet ainsi à une règle, on enferme leur flux et leur reflux dans des limites stables, pour gagner les intervalles où ils ne gênent plus ; — en partant de là on pourra peut-être passer à la première méthode. Troisièmement, on peut s’abandonner, avec intention, à la satisfaction d’un instinct sauvage et effréné, jusqu’à en avoir le dégoût pour obtenir, par ce dégoût, une puissance sur l’instinct : en admettant toutefois que l’on ne fasse pas comme le cavalier qui, voulant éreinter son cheval, se casse le cou — ce qui est malheureusement la règle en de pareilles tentatives. Quatrièmement, il existe une pratique intellectuelle qui consiste à associer à l’idée de satisfaction une pensée pénible et cela avec tant d’intensité qu’avec un peu d’habitude l’idée de satisfaction devient chaque fois pénible elle aussi. (Par exemple lorsque le chrétien s’habitue à songer pendant la jouissance sexuelle, à la présence et au ricanement du diable, ou à l’enfer éternel pour un crime par vengeance, ou bien encore au mépris qu’il encourrait aux yeux des hommes qu’il vénère le plus, s’il commettait un vol. De même quelqu’un peut réprimer un violent désir de suicide qui lui est venu cent fois lorsqu’il songe à la désolation de ses parents et de ses amis et aux reproches qu’ils se feront, et c’est ainsi qu’il arrive à se maintenir dans la vie : — car dès lors ces représentations se succèdent dans son esprit comme la cause et l’effet.) Il faut encore mentionner ici la fierté de l’homme qui se révolte, comme firent par exemple Byron et Napoléon, qui ressentirent comme une offense la prépondérance d’une passion sur la tenue et la règle générale de la raison : de là provient alors l’habitude et la joie de tyranniser l’instinct et de le broyer en quelque sorte. (« Je ne veux pas être l’esclave d’un appétit quelconque », — écrivait Byron dans son journal.) Cinquièmement : on entreprend une dislocation de ses forces accumulées en se contraignant à un travail quelconque, difficile et fatigant, ou bien en se soumettant avec intention à des attraits et des plaisirs nouveaux, afin de diriger ainsi, dans des voies nouvelles, les pensées et le jeu des forces physiques. Il en est de même lorsque l’on favorise temporairement un autre instinct, en lui donnant de nombreuses occasions de se satisfaire, pour le rendre dispensateur de cette force que dominerait, dans l’autre cas, l’instinct qui importune, par sa violence, et que l’on veut réfréner. Tel autre saura peut-être aussi contenir la passion qui voudrait agir en maître, en accordant à tous les autres instincts, qu’il connaît, un encouragement et une licence momentanée, pour qu’ils dévorent la nourriture que le tyran voudrait accaparer. Et enfin, sixièmement, celui qui supporte et trouve raisonnable d’affaiblir et de déprimer toute son organisation physique et psychique atteint naturellement de même le but d’affaiblir un seul instinct violent : comme fait par exemple celui qui affame sa sensualité et qui détruit, il est vrai, en même temps sa vigueur et souvent aussi sa raison, comme fait l’ascète. — Donc : éviter les occasions, implanter la règle dans l’instinct, créer la satiété et le dégoût de l’instinct, amener l’association d’une idée martyrisante (comme celle de la honte, des suites néfastes ou de la fierté offensée), ensuite la dislocation des forces et enfin l’affaiblissement et l’épuisement général, — ce sont là les six méthodes. Mais la volonté de combattre la violence d’un instinct est en dehors de notre puissance, tout aussi bien que la méthode sur laquelle on tombe et le succès que l’on peut avoir dans l’application de cette méthode. Dans tout ce procès notre intellect n’est au contraire qu’instrument aveugle d’un autre instinct qui est le rival de l’instinct dont la violence nous tourmente, que ce soit le besoin de repos, ou la crainte de la honte et d’autres suites néfastes, ou bien encore l’amour. Donc, tandis que nous croyons nous plaindre de la violence d’un instinct, c’est au fond un instinct qui se plaint d’un autre instinct ; ce qui veut dire que la perception de la souffrance que nous cause une telle violence a pour condition un autre instinct tout aussi violent, ou plus violent encore et qu’une lutte se prépare où notre intellect est forcé de prendre parti.

110.[modifier]

Ce qui s’oppose. — On peut observer sur soi le procès suivant et je voudrais qu’il fût observé et confirmé souvent. Il se forme en nous le flair d’une espèce de plaisir que nous ne connaissions pas encore, d’où il naît en nous un nouveau désir. Il s’agit maintenant de savoir ce qui s’oppose à ce désir : si ce sont des choses et des égards d’espèce commune, et aussi des hommes que nous estimons peu, — le but du nouveau désir prendra l’apparence d’un sentiment « noble, bon, louable, digne de sacrifice », toutes les dispositions morales héréditaires s’y glisseront, et le but deviendra un but moral — et maintenant nous ne croyons plus aspirer à un plaisir, mais à une moralité : ce qui augmente beaucoup l’assurance de notre aspiration.

111.[modifier]

Aux admirateurs de l’objectivité. – Celui qui, comme enfant, a remarqué chez les parents et connaissances au milieu desquels il a grandi des sentiments multiples et violents, mais peu de jugements subtils et de penchants vers la justice intellectuelle, celui donc qui a usé sa meilleure force et son temps le plus précieux à imiter des sentiments : celui-là remarque sur lui-même, lorsqu’il a atteint l’âge d’homme, que toute chose nouvelle, tout homme nouveau, suscitent immédiatement en lui de la sympathie ou de l’aversion, ou encore de l’envie et du mépris ; sous l’empire de cette expérience qu’il est impuissant à secouer, il admire la neutralité des sentiments, l’« objectivité », comme une chose extraordinaire, presque géniale et d’une rare moralité, et il ne veut pas admettre que cette neutralité, elle aussi, n’est que le produit de l’éducation et de l’habitude.

112.[modifier]

Pour l’histoire naturelle du devoir et du droit. — Nos devoirs — ce sont les droits que les autres ont sur nous. Comment les ont-ils acquis ? Par le fait qu’ils nous considérèrent comme capables de conclure des engagements et de les tenir, qu’ils nous tinrent pour leurs égaux et leurs semblables, qu’en conséquence ils nous ont confié quelque chose, ils nous ont éduqués, instruits et soutenus. Nous remplissons notre devoir — c’est-à-dire que nous justifions cette idée de notre puissance, l’idée qui nous a valu tout le bien que l’on nous fait, nous rendons dans la mesure où l’on nous a donné. C’est donc notre fierté qui nous ordonne de faire notre devoir, — nous voulons rétablir notre autonomie, en opposant à ce que d’autres firent pour nous quelque chose que nous faisons pour eux, — car les autres ont empiété sur l’étendue de notre pouvoir et y laisseraient la main d’une façon durable, si par le « devoir » nous n’usions de représailles, c’est-à-dire si nous n’empiétions sur leur pouvoir à eux. Ce n’est que sur ce qui est en notre pouvoir que les droits des autres peuvent se rapporter ; ce serait déraisonnable de quelqu’un de nous demander quelque chose qui ne nous appartînt pas. Il faudrait dire plus exactement : seulement sur ce qu’ils croient être en notre pouvoir, en admettant que ce soit la même chose que ce que nous considérons nous-mêmes comme étant en notre pouvoir. La même erreur pourrait facilement se produire des deux côtés. Le sentiment du devoir exige que nous ayons sur l’étendue de notre pouvoir la même croyance que les autres ; c’est-à-dire que nous puissions promettre certaines choses, nous engager à les faire (« libre-arbitre »). — Mes droits : c’est là cette partie de mon pouvoir que les autres m’ont non seulement concédée, mais qu’ils veulent aussi maintenir pour moi. Comment y arrivent-ils ? D’une part, par leur sagesse, leur crainte et leur circonspection : soit qu’ils attendent de nous quelque chose de semblable (la protection de leurs droits), soit qu’ils considèrent une lutte avec nous comme dangereuse et inopportune, soit qu’ils voient dans chaque amoindrissement de notre force un désavantage pour eux-mêmes, puisque dans ce cas nous serions inaptes à une alliance avec eux contre une troisième puissance ennemie. D’autre part, par des donations et des cessions. Dans ce cas les autres ont suffisamment de pouvoir pour être à même d’en abandonner et pour pouvoir se porter garants de donation : ou bien il faut admettre un certain sentiment du pouvoir chez celui qui se laisse gratifier. C’est ainsi que se forment les droits : des degrés de pouvoir reconnus et garantis. Si des rapports de pouvoirs se déplacent d’une façon importante, des droits disparaissent et il s’en forme d’autres, — c’est ce que démontre le droit des peuples dans son va-et-vient incessant. Si notre pouvoir diminue beaucoup, le sentiment de ceux qui garantissaient jusqu’à présent notre droit se transforme : ils pèsent les raisons qu’ils avaient à nous accorder notre ancienne possession. Si cet examen n’est pas en notre faveur, ils nient dorénavant « nos droits ». De même, si notre pouvoir augmente d’une façon considérable, le sentiment de ceux qui le reconnaissaient jusqu’à présent et dont nous n’avons plus besoin se transforme : ils essayeront bien de réduire ce pouvoir à sa dimension première, ils voudront s’occuper de nos affaires en s’appuyant sur leur devoir, — mais ce ne sont là que paroles inutiles. Partout où règne le droit on maintient un état et un certain degré de pouvoir, on repousse toute augmentation et toute diminution. Le droit des autres est une concession de notre sentiment du pouvoir, au sentiment du pouvoir des autres. Quand notre pouvoir se montre profondément ébranlé et brisé, nos droits cessent : par contre, quand nous sommes devenus beaucoup plus puissants, les droits des autres cessent pour nous d’être ce qu’ils ont été jusqu’à présent. — L’« homme équitable » a donc besoin sans cesse du toucher subtil d’une balance pour évaluer les degrés de pouvoir et de droit qui, avec la vanité des choses humaines, ne resteront en équilibre que très peu de temps et ne feront que descendre ou monter : — être équitable est donc difficile et exige beaucoup d’expérience, de la bonne volonté et énormément d’esprit.

113.[modifier]

L’aspiration à la distinction. – Celui qui aspire à la distinction a sans cesse l’œil sur le prochain et veut savoir quels sont les sentiments de celui-ci : mais la sympathie et l’abandon dont ce penchant a besoin pour se satisfaire sont bien éloignés d’être inspirés par l’innocence, la compassion ou la bienveillance. On veut au contraire percevoir ou deviner de quelle façon le prochain souffre intérieurement ou extérieurement à notre aspect, comment il perd sa puissance sur lui-même et cède à l’impression que notre main ou notre aspect fait sur lui ; et quand même celui qui aspire à la distinction ferait ou voudrait faire une impression joyeuse, exaltante ou rassérénante, il ne jouirait cependant pas de ce succès en tant qu’il réjouirait, exalterait ou rassérénerait le prochain, mais en tant qu’il laisserait son empreinte dans l’âme de celui-ci, qu’il en changerait la forme et la dominerait selon sa volonté. L’aspiration à la distinction c’est l’aspiration à subjuguer le prochain, ne fût-ce que d’une façon indirecte, rien que par le sentiment ou même seulement en rêve. Il y a une longue série de degrés dans cette secrète volonté d’asservir, et pour en épuiser la nomenclature il faudrait presque écrire une histoire de la civilisation, depuis la première barbarie grimaçante jusqu’à la grimace du raffinement et de l’idéalité maladive. L’aspiration à la distinction procure successivement au prochain — pour désigner par leurs noms quelques degrés de cette longue échelle : d’abord la torture, puis des coups, puis de l’épouvante, puis de l’étonnement angoissé, puis de la surprise, puis de l’envie, puis de l’admiration, puis de l’édification, puis du plaisir, puis de la joie, puis des rires, puis des railleries, puis des ricanements, puis des insultes, puis des coups donnés, puis des tortures infligées : — là, au bout de l’échelle, se trouvent placés l’ascète et le martyr ; il éprouve la plus grande jouissance, justement par suite de son aspiration à la distinction, à subir lui-même ce que son opposé sur le premier degré de l’échelle, le barbare, fait souffrir à l’autre, devant qui il veut se distinguer. Le triomphe de l’ascète sur lui-même, son œil dirigé vers l’intérieur, apercevant l’homme dédoublé en un être souffrant et un spectateur et qui, dès lors, ne regarde plus le monde extérieur que pour y ramasser, en quelque sorte, du bois pour son propre bûcher, cette dernière tragédie de l’instinct de distinction, où il ne reste plus qu’une seule personne qui se carbonise en elle-même, — c’est là le digne dénouement qui complète les origines : dans les deux cas un indicible bonheur à l’aspect des tortures ! En effet, le bonheur considéré comme sentiment de puissance développé à l’extrême ne s’est peut-être jamais rencontré sur la terre d’une façon aussi intense que dans l’âme des ascètes superstitieux. Les Brahmanes expriment cela dans l’histoire du roi Viçvamitra qui puisa dans les exercices de pénitence de mille années une telle force qu’il entreprit de construire un nouveau ciel. Je crois que, dans toute cette catégorie d’événements intérieurs, nous sommes maintenant de grossiers novices et de tâtonnants devineurs d’énigmes ; il y a quatre mille ans on était mieux au fait de cette maudite subtilisation de la jouissance de soi. La création du monde fut peut-être alors figurée par un rêveur hindou comme une opération ascétique qu’un dieu entreprend sur lui-même. Peut-être ce dieu voulut-il s’enfermer dans la nature mobile comme dans un instrument de torture, pour sentir ainsi doublées sa félicité et sa puissance ! Et, en admettant que ce fût même un dieu d’amour : quelle jouissance pour lui de créer des hommes souffrants, de souffrir très divinement et surhumainement à l’aspect des continuelles tortures de ceux-ci et de se tyranniser ainsi lui-même ! Plus encore, en admettant que ce Dieu soit non seulement un Dieu d’amour, mais encore un Dieu de sainteté et d’innocence : se doute-t-on du délire qu’éprouve cet ascète divin, lorsqu’il crée le péché, et les pécheurs, et la damnation éternelle, et encore sous son ciel, au pied de son trône, une demeure énorme de tortures éternelles, d’éternels gémissements ! — Il n’est pas tout à fait impossible que l’âme d’un saint Paul, d’un Dante, d’un Calvin et de leurs semblables, n’ait une fois pénétré dans les terrifiants mystères d’une telle volupté de la puissance ; — en regard de semblables états d’âme on peut se demander si le mouvement circulaire dans l’aspiration à la distinction est véritablement revenu à son point de départ, si, avec l’ascète, il a atteint sa dernière extrémité. Ce cercle ne pourrait-il pas être parcouru pour la seconde fois en maintenant l’idée fondamentale de l’ascète et en même temps du dieu compatissant ? Je veux dire : faire mal aux autres pour se faire mal à soi-même et pour triompher ainsi de soi et de sa compassion, pour jouir de l’extrême volupté de la puissance ! — Pardonnez ces digressions qui se présentent à mon esprit tandis que je songe à toutes les possibilités sur le vaste champ des débauches psychiques auxquelles s’est livré le désir de puissance.

114.[modifier]

La connaissance de celui qui souffre. — La condition des hommes malades que leur souffrance torture longtemps et horriblement et dont, malgré cela, la raison ne se trouble point, n’est pas sans valeur pour la connaissance, — abstraction faite des bienfaits intellectuels que toute profonde solitude, toute libération soudaine et permise des devoirs et des habitudes apportent avec elles. Celui qui souffre profondément, enfermé en quelque sorte dans sa souffrance, jette un regard glacial au-dehors, sur les choses : tous ces petits enchantements mensongers où se meuvent généralement les choses, lorsque le regard de l’homme bien-portant s’y arrête, ont disparu pour lui : il s’aperçoit lui-même couché devant lui, sans éclat et sans couleurs. Pour le cas où il aurait vécu jusque-là dans une espèce de rêverie dangereuse : ce suprême désenchantement par la douleur sera le moyen pour l’en tirer, et peut-être est-ce le seul moyen. (Il est possible qu’il en advint ainsi du fondateur du christianisme suspendu à la croix, car les paroles les plus amères qui furent jamais prononcées « mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ! » contiennent, lorsqu’on les interprète dans toute leur profondeur, comme on en a le droit, le témoignage d’une complète désillusion, de la plus grande clairvoyance sur le mirage de la vie ; au moment de la souffrance suprême, le Christ devint clairvoyant sur lui-même, tout comme le fut aussi, ainsi que le conte le poète, ce pauvre Don Quichotte mourant.) La formidable tension de l’intellect qui veut s’opposer à la douleur illumine dès lors tout ce qu’il regarde d’une lumière nouvelle : et l’indicible charme que prêtent tous les nouveaux éclairages est souvent assez puissant pour résister à toutes les séductions du suicide et pour faire paraître très désirable à celui qui souffre la continuation de la vie. Il songe avec mépris au monde vague, chaud et confortable où l’homme bien-portant séjourne sans scrupule ; il songe avec mépris aux illusions les plus nobles et les plus chéries, où jadis il se jouait de lui-même ; c’est pour lui une véritable jouissance d’évoquer ce mépris comme s’il venait des profondeurs de l’enfer et d’infliger ainsi à l’âme les plus amères souffrances : c’est par ce contre-poids qu’il tient tête à la souffrance physique, — il sent que maintenant ce contre-poids est nécessaire ! Avec une épouvantable clairvoyance au sujet de sa propre nature, il s’écrie : « Sois une fois ton propre accusateur et ton propre bourreau, prends ta souffrance comme une punition que tu t’es infligée à toi-même ! Jouis de ta supériorité en tant que juge ; mieux encore : jouis de ton bon plaisir, de ton arbitraire tyrannie ! Élève-toi au-dessus de ta vie, comme au-dessus de ta souffrance, regarde au fond des raisons et des déraisons ! » Notre fierté se révolte comme jamais elle n’a fait : elle éprouve une séduction incomparable à défendre la vie contre un tyran tel que la souffrance et contre toutes les insinuations de ce tyran qui voudrait nous pousser à rendre témoignage contre la vie, — à représenter la vie justement en face du tyran. Dans cet état on se défend avec amertume contre toute espèce de pessimisme, pour que celui-ci n’apparaisse pas comme une conséquence de notre état et qu’il ne nous humilie pas en notre qualité de vaincus. Jamais non plus la tentation d’être juste dans nos jugements n’est plus grande que maintenant, car maintenant la justice est un triomphe sur nous-mêmes et sur l’état le plus irritable que l’on puisse imaginer, un état qui excuserait tout jugement injuste ; — mais nous ne voulons pas être excusés, nous voulons montrer maintenant que nous pouvons être « sans tache ». Nous passons par de véritables crises d’orgueil. — Et maintenant survient la première aurore de l’adoucissement, de la guérison — c’est presque son premier effet que nous défendions contre la prépondérance de notre orgueil : — nous nous appelons niais et vaniteux, — comme s’il nous était arrivé quelque chose d’unique ! Nous humilions sans reconnaissance la fierté toute-puissante qui nous fit supporter la douleur, et nous réclamons avec violence un antidote contre la fierté : nous voulons devenir étrangers à nous-mêmes et être dégagés de notre personne, après que trop longtemps la douleur nous avait rendus personnels avec violence. « Loin de nous cette fierté, nous écrions-nous, elle était une maladie et une crise de plus ! » Nous regardons de nouveau les hommes et la nature — avec un œil de désir : nous nous souvenons, en souriant avec tristesse, que nous avons maintenant, à leur sujet, certaines idées nouvelles et différentes de celles d’autrefois, qu’un voile est tombé. — Mais nous sommes réconfortés de revoir les lumières tempérées de la vie, et de sortir de ce jour terriblement cru, sous lequel, lorsque nous souffrions, nous voyions les choses, nous regardions à travers les choses. Nous ne nous mettons pas en colère si la magie de la santé recommence son jeu, — nous contemplons ce spectacle comme si nous étions transformés, bienveillants et fatigués encore. Dans cet état on ne peut pas entendre de musique sans pleurer. —

115.[modifier]

Ce que l’on appelle le « moi ». — Le langage et les préjugés sur quoi s’édifie le langage forment souvent obstacle à l’approfondissement des phénomènes intérieurs et des instincts : par le fait qu’il n’existe de mots que pour les degrés superlatifs de ces phénomènes et de ces instincts. — Or nous sommes habitués à ne plus observer exactement dès que les mots nous manquent, puisqu’il est alors pénible de penser avec précision ; on allait même autrefois jusqu’à décréter involontairement que là où cesse le règne des mots, cesse aussi le règne de l’existence. Colère, haine, amour, pitié, désir, connaissance, joie, douleur, — ce ne sont là que des noms pour des conditions extrêmes ; les degrés plus pondérés, plus moyens nous échappent, plus encore les degrés inférieurs, sans cesse en jeu, et c’est pourtant eux qui tissent la toile de notre caractère et de notre destinée. Il arrive souvent que ces explosions extrêmes — et le plaisir ou le déplaisir les plus médiocres, dont nous sommes conscients, soit en mangeant un mets, soit en écoutant un son, constituent peut-être encore, selon une évaluation exacte, des explosions extrêmes — déchirent la toile et forment alors des exceptions violentes, le plus souvent par suite de surrections : — et combien, comme telles, peuvent-elles induire l’observateur en erreur ! Tout comme elles trompent, d’ailleurs, l’homme actif. Tous, tant que nous sommes, nous ne sommes pas ce que nous paraissons être selon les conditions en vue desquelles nous avons seuls la conscience et les paroles — et, par conséquent, le blâme et la louange ; nous nous méconnaissons d’après ces explosions grossières qui nous sont seules connues, nous tirons des conclusions d’après une matière où les exceptions l’emportent sur la règle, nous nous trompons en lisant ce grimoire de notre moi, clair en apparence. Cependant, l’opinion que nous avons de nous-mêmes, cette opinion que nous nous sommes formée par cette fausse voie, ce que l’on appelle le « moi », travaille dès lors à former notre caractère et notre destinée. —

116.[modifier]

Le monde inconnu du « sujet ». — Ce qui est si difficile à comprendre pour les hommes, c’est leur ignorance au sujet d’eux-mêmes, depuis les temps les plus reculés jusqu’à nos jours ! Non seulement au sujet du bien et du mal, mais encore au sujet de choses bien plus importantes. Conformément à une illusion ancienne on se figure toujours que l’on sait exactement comment s’effectue l’action humaine dans chaque cas particulier. Non seulement « Dieu qui voit au fond du cœur », non seulement l’homme qui agit et qui réfléchit à son action, — mais encore n’importe quelle autre personne ne doute pas qu’elle ne comprenne le phénomène de l’action chez toute autre personne. « Je sais ce que je veux, ce que j’ai fait, je suis libre et responsable de mon acte, je rends les autres responsables de ce qu’ils font, je puis nommer par leur nom toutes les possibilités morales, tous les mouvements intérieurs qui précèdent un acte ; quelle que soit la façon dont vous agissez, — je m’y comprends moi-même et je vous y comprends tous ! » – C’est ainsi que tout le monde pensait autrefois, c’est ainsi que pense encore presque tout le monde. Socrate et Platon qui, en cette matière, furent de grands sceptiques et d’admirables novateurs, furent cependant innocemment crédules pour ce qui en est de ce préjugé néfaste, de cette profonde erreur, qui prétend que « le juste entendement doit être suivi forcément par l’action juste ». — Avec ce principe ils étaient toujours les héritiers de la folie et de la présomption universelles qui prétendent que l’on connaît l’essence d’une action. « Ce serait affreux, si la compréhension de l’essence d’un acte véritable n’était pas suivie par cet acte véritable », — c’est là la seule façon dont ces grands hommes jugèrent nécessaire de démontrer cette idée, le contraire leur semblait inimaginable et fou — et pourtant ce contraire répond à la réalité toute nue, démontrée quotidiennement et à toute heure, de toute éternité. N’est-ce pas là précisément la vérité « terrible » que ce que l’on peut savoir d’un acte ne suffit jamais pour l’accomplir, que le passage qui va de l’entendement à l’acte n’a été établi jusqu’à présent dans aucun cas ? Les actions ne sont jamais ce qu’elles nous paraissent être ! Nous avons eu tant de peine à apprendre que les choses extérieures ne sont pas telles qu’elles nous paraissent — eh bien ! il en est de même du monde intérieur ! Les actes sont en réalité « quelque chose d’autre », — nous ne pouvons pas en dire davantage : et tous les actes sont essentiellement inconnus. Le contraire est et demeure la croyance habituelle ; nous avons contre nous le plus ancien réalisme ; jusqu’à présent l’humanité pensait : « Une action est telle qu’elle nous paraît être. » (En relisant ces paroles il me vient en mémoire un très expressif passage de Schopenhauer que je veux citer pour démontrer que, lui aussi, était encore resté accroché sans aucune espèce de scrupule à ce réalisme moral : « En réalité, chacun de nous est un juge moral, compétent et parfait, connaissant exactement le bien et le mal, sanctifié en aimant le bien et en détestant le mal, — chacun est tout cela, tant que ce ne sont pas ses propres actes, mais des actes étrangers qui sont en cause, et qu’il peut se contenter d’approuver ou de désapprouver, tandis que le poids de l’exécution est porté par des épaules étrangères. Chacun peut, par conséquent, tenir comme confesseur la place de Dieu. »)

117.[modifier]

En prison. – Mon œil, qu’il soit perçant ou qu’il soit faible, ne voit qu’à une certaine distance. Je vis et j’agis dans cet espace, cette ligne d’horizon est ma plus proche destinée, grande ou petite, à laquelle je ne puis échapper. Autour de chaque être s’étend ainsi un cercle concentrique qui lui est particulier. De même notre oreille nous enferme dans un petit espace, de même notre sens du toucher. C’est d’après ces horizons, où nos sens enferment chacun de nous, comme dans les murs d’une prison, que nous mesurons le monde, en disant que telle chose est près, telle autre loin, telle chose grande, telle autre petite, telle chose dure et telle autre molle : nous appelons « sensation » cette façon de mesurer, — et tout cela est erreur en soi ! D’après le nombre des événements et des émotions qui sont, en moyenne, possibles pour nous, dans un espace de temps donné, on mesure sa vie, on la dit courte ou longue, riche ou pauvre, remplie ou vide : et d’après la moyenne de la vie humaine, on mesure celle de tous les autres êtres, — et tout cela, tout cela est erreur en soi ! Si nous avions un œil cent fois plus perçant pour les choses proches, l’homme nous semblerait énorme ; on pourrait même imaginer des organes au moyen desquels l’homme nous apparaîtrait incommensurable. D’autre part, certains organes pourraient être conformés de façon à réduire et à rétrécir des systèmes solaires tout entiers, pour les rendre pareils à une seule cellule : et pour des êtres de l’ordre inverse une seule cellule du corps humain pourrait apparaître, dans sa construction, son mouvement et son harmonie, tel un système solaire. Les habitudes de nos sens nous ont enveloppés dans un tissu de sensations mensongères qui sont, à leur tour, la base de tous nos jugements et de notre « entendement », — il n’y a absolument pas d’issue, pas d’échappatoire, pas de sentier détourné vers le monde réel ! Nous sommes dans notre toile comme des araignées, et quoi que nous puissions y prendre, ce ne sera toujours que ce qui se laissera prendre à notre toile.

118.[modifier]

Qu’est-ce donc que notre prochain ? — Qu’est-ce donc que nous considérons chez notre prochain comme ses limites, je veux dire ce par quoi il met en quelque sorte son empreinte sur nous ? Tout ce que nous comprenons de lui ce sont les changements qui ont lieu sur notre personne et dont il est la cause — ce que nous savons de lui ressemble à un espace creux modelé. Nous lui prêtons les sentiments que ses actes provoquent en nous et nous lui donnons ainsi le reflet d’un faux positif. Nous le formons d’après la connaissance que nous avons de nous-mêmes, pour en faire un satellite de notre propre système : et lorsqu’il s’éclaire ou s’obscurcit pour nous et que c’est nous, dans les deux cas, qui en sommes la cause dernière, — nous nous figurons cependant le contraire ! Monde de fantômes où nous vivons ! Monde renversé, tourné à rebours et vide, et que pourtant nous voyons comme en rêve sous un aspect droit et plein !

119.[modifier]

Vivre et inventer. — Quel que soit le degré que quelqu’un puisse atteindre dans la connaissance de soi, rien ne peut être plus incomplet que l’image qu’il se fait des instincts qui constituent son individu. À peine s’il sait nommer par leurs noms les instincts les plus grossiers : leur nombre et leur force, leur flux et leur reflux, leur jeu réciproque, et avant tout les lois de leur nutrition lui demeurent complètement inconnus. Cette nutrition devient donc une œuvre du hasard : les événements quotidiens de notre vie jettent leur proie tantôt à tel instinct, tantôt à tel autre ; il les saisit avidement, mais le va-et-vient de ces événements se trouve en dehors de toute corrélation raisonnable avec les besoins nutritifs de l’ensemble des instincts : en sorte qu’il arrivera toujours deux choses — les uns dépériront et mourront d’inanition, les autres seront gavés de nourriture. Chaque moment de notre vie fait croître quelques bras du polype de notre être et en fait se dessécher quelques autres, selon la nourriture que le moment porte ou ne porte pas en lui. À ce point de vue, toutes nos expériences sont des aliments, mais répandus d’une main aveugle, ignorant celui qui a faim et celui qui est déjà rassasié. Par suite de cette nutrition de chaque partie, laissée au hasard, l’état du polype, dans son développement complet, sera quelque chose d’aussi fortuit que l’a été son développement. Pour parler plus exactement : en admettant qu’un instinct se trouve au point où il demande à être satisfait — ou à exercer sa force, ou à la satisfaire, ou à remplir un vide — tout cela est dit au figuré — : il examinera chaque événement du jour pour savoir comment il peut l’utiliser, en vue de remplir son but ; quelle que soit la condition où se trouve l’homme, qu’il marche ou qu’il se repose, qu’il lise ou qu’il parle, qu’il se fâche ou qu’il lutte, ou qu’il jubile, l’instinct altéré tâte en quelque sorte chacune de ces conditions, et, dans la plupart des cas, il ne trouvera rien à son goût, il faut alors qu’il attende et qu’il continue à avoir soif : encore un moment et il s’affaiblira, et, au bout de quelques jours ou de quelques mois, s’il n’est pas satisfait, il desséchera comme une plante sans pluie. Peut-être cette cruauté du hasard apparaîtrait-elle sous des couleurs plus vives encore si tous les instincts demandaient à être satisfaits aussi foncièrement que la faim qui ne se contente pas d’aliments vus en rêve ; mais la plupart des instincts, surtout ceux que l’on appelle moraux, en sont précisément là, — s’il est permis de supposer que nos rêves servent à compenser, en une certaine mesure, l’absence accidentelle de « nourritures » pendant le jour. Pourquoi le rêve d’hier était-il plein de tendresses et de larmes, celui d’avant-hier plaisant et présomptueux, tel autre, plus ancien encore, aventureux et plein de recherches inquiètes ? D’où vient que dans ce rêve je jouis des indescriptibles beautés de la musique, d’où vient que dans cet autre je plane et je m’élève, avec la volupté de l’aigle, jusqu’aux cimes les plus lointaines ? Ces imaginations, où se déchargent et se donnent jeu nos instincts de tendresse, ou de raillerie ou d’excentricité, nos désirs de musique et de sommets — et chacun aura sous la main des exemples plus frappants encore —, sont les interprétations de nos excitations nerveuses pendant le sommeil, des interprétations très libres, très arbitraires de la circulation du sang, du travail des intestins, de la pression des bras et de la couverture, du son des cloches d’une église, du bruit d’une girouette, des pas des noctambules et d’autres choses du même genre. Si ce texte qui, en général, demeure le même pour une nuit comme pour l’autre, reçoit des commentaires variés au point que la raison créatrice imagine hier ou aujourd’hui des causes si différentes pour les mêmes excitations nerveuses : cela tient au fait que le souffleur de cette raison fut différent aujourd’hui de ce qu’il a été hier, — un autre instinct voulut se satisfaire, se manifester, s’exercer, se soulager, se décharger, — c’est cet instinct-là qui atteignait son flot et hier c’en était un autre. — La vie de veille ne possède pas la même liberté d’interprétation que la vie de rêve, elle est moins poétique, moins effrénée, — mais me faut-il ajouter que nos instincts en état de veille ne font également pas autre chose que d’interpréter les excitations nerveuses et d’en fixer les « causes » selon leurs besoins ? qu’entre l’état de veille et le rêve il n’y a pas de différence essentielle ? que, même dans la comparaison de degrés de culture très différents, la liberté d’interprétation éveillée sur l’un de ces degrés ne le cède en rien à la liberté d’interprétation en rêve de l’autre ? que nos évaluations et nos jugements moraux ne sont que des images et des fantaisies, cachant un processus physiologique inconnu à nous, une espèce de langage convenu pour désigner certaines irritations nerveuses ? que tout ce que nous appelons conscience n’est en somme que le commentaire plus ou moins fantaisiste d’un texte inconnu, peut-être inconnaissable, mais pressenti ? Que l’on se remette en mémoire un petit fait quelconque. Admettons que nous nous apercevions un jour, tandis que nous traversons la place publique, que quelqu’un se moque de nous : selon que tel ou tel instinct a atteint en nous son point culminant, cet événement aura pour nous telle ou telle signification, — et selon l’espèce d’homme que nous sommes, ce sera un événement tout différent. Un tel l’accueillera comme une goutte de pluie, tel autre le secouera loin de lui comme un insecte ; l’un y cherchera un motif de querelle, l’autre examinera ses vêtements pour voir s’ils prêtent à rire, tel autre encore songera, comme conséquence, au ridicule en soi ; enfin il y en aura peut-être un qui se réjouira d’avoir involontairement contribué à ajouter un rayon de soleil à la joie du monde — et, dans chacun de ces cas, un instinct trouvera à se satisfaire, que ce soit celui du dépit, de la combativité, de la méditation ou de la bienveillance. Cet instinct, quel qu’il soit, s’est emparé de l’incident comme d’un butin ; pourquoi justement celui-là ? Puisqu’il était à l’affût, avide et affamé. — Dernièrement, à onze heures du matin, un homme s’est affaissé droit devant moi, comme frappé de la foudre ; toutes les femmes du voisinage se mirent à pousser des cris ; moi-même je le remis sur pied et j’attendis auprès de lui que la parole lui revînt, — pendant ce temps aucun muscle de mon visage ne bougea et je ne fus pris d’aucun sentiment, ni de crainte ni de pitié, je fis simplement ce qu’il y avait à faire de plus pressant et de plus raisonnable, puis je m’en allai froidement. En admettant que l’on m’ait annoncé la veille que le lendemain à onze heures quelqu’un tomberait ainsi devant mes pieds, j’aurais souffert les tortures les plus variées, je n’aurais pas dormi de toute la nuit, et au moment décisif je serais peut-être devenu semblable à cet homme au lieu de le secourir. Car dans l’intervalle tous les instincts imaginables auraient eu le temps de se figurer et de commenter le fait divers. — Que sont donc les événements de notre vie ? Bien plus ce que nous y mettons que ce qui s’y trouve ! Ou bien faudrait-il même dire : ils sont vides par eux-mêmes ? Vivre, c’est inventer ? —

120.[modifier]

Pour tranquilliser le sceptique. — « Je ne sais absolument pas ce que je fais ! Je ne sais absolument pas ce que je dois faire ! » — Tu as raison, mais n’aie à ce sujet aucun doute : c’est toi que l’on fait ! Dans chaque moment de ta vie ! L’humanité a, de tous temps, confondu l’actif et le passif, ce fut là son éternelle faute de grammaire.

121.[modifier]

« Effet et cause ! ». — Sur ce miroir — et notre intellect est un miroir — il se passe quelque chose qui manifeste de la régularité, une chose déterminée suit chaque fois une autre chose déterminée, — c’est ce que nous appelons, lorsque nous nous en apercevons, et que nous voulons lui donner un nom, cause et effet — insensés que nous sommes ! Comme si, dans ce cas, nous avions compris quelque chose, pu comprendre quelque chose ! Or, nous n’avons rien vu que les images des « effets » et des « causes » ! Et c’est précisément cette vision en images qui rend impossible de voir des liens essentiels tels qu’en comporte une succession !

122.[modifier]

Les causes finales dans la nature. – Celui qui, savant impartial, recherche l’histoire de l’œil et de ses formes chez les êtres inférieurs, pour montrer le lent développement de l’organe visuel, arrivera forcément à la conclusion énorme que, dans la formation de l’œil, la vue n’a pas été le but, qu’elle s’est au contraire manifestée lorsque le hasard eut constitué l’appareil. Un seul de ces exemples et les « causes finales » nous tombent des yeux comme des écailles !

123.[modifier]

Raison. – Comment la raison est-elle venue dans le monde ? D’une façon raisonnable, comme de juste — par le hasard. Il faudra deviner ce hasard comme une énigme.

124.[modifier]

Qu’est-ce que vouloir ? — Nous rions de celui qui passe le seuil de sa porte au moment où le soleil passe le seuil de la sienne et qui dit : « Je veux que le soleil se lève. » Et de celui qui ne peut pas arrêter une roue et qui dit : « Je veux qu’elle roule. » Et de celui qui est terrassé dans une lutte et qui dit : « Me voici couché là, mais je veux être couché là ! » Mais, en dépit des plaisanteries, agissons-nous jamais autrement que l’un de ces trois, lorsque nous employons le mot : « Je veux » ?

125.[modifier]

Du « royaume de la liberté ». – Nous pouvons imaginer beaucoup plus de choses que nous ne pouvons en faire et en vivre, — ce qui veut dire que notre pensée est superficielle et satisfaite de la surface, elle ne s’aperçoit même pas de cette surface. Si notre intellect était développé sévèrement, d’après la mesure de notre force, et de l’exercice que nous avons de notre force, nous érigerions en premier principe de notre réflexion que nous ne pouvons comprendre que ce que nous pouvons faire, — si d’une façon générale il existe une compréhension. L’homme qui a soif est privé d’eau, mais son esprit lui présente sans cesse devant les yeux l’image de l’eau, comme si rien n’était plus facile que de s’en procurer. — La qualité superficielle et facile à contenter de l’intellect ne peut pas comprendre l’existence d’un besoin véritable et se sent supérieure : elle est fière de pouvoir davantage, de courir plus vite, d’être en un instant presque au but, — et ainsi le royaume des idées, par contraste avec le royaume de l’action, du vouloir et du « vivre », apparaît comme le royaume de la liberté : tandis que, comme je l’ai dit, il n’est que le royaume de la superficie et de la sobriété.

126.[modifier]

L’oubli. — Il n’est pas encore démontré que l’oubli existe ; tout ce que nous savons c’est qu’il n’est pas en notre pouvoir de nous ressouvenir. Nous avons placé provisoirement, dans cette lacune de notre pouvoir, le mot oubli : comme si c’était là un pouvoir de plus dans le registre. Mais, en fin de compte, qu’est-ce qui est en notre pouvoir ! — Si ce mot se trouve dans une lacune de notre puissance, les autres mots ne se trouveraient-ils pas dans une autre lacune que laisse la science que nous possédons au sujet de notre pouvoir ?

127.[modifier]

En vue d’un but. — De tous les actes humains on comprend certainement le moins bien ceux qui se font en vue d’un but, parce qu’ils ont toujours été regardés comme les plus intelligibles et que, pour notre entendement, ils sont les plus habituels. Les grands problèmes gisent dans la rue.

128.[modifier]

Le rêve et la responsabilité. — Vous voulez être responsables de toutes choses ! Excepté de vos rêves ! Quelle misérable faiblesse, quel manque de courage logique ! Rien ne vous appartient plus en propre que vos rêves ! Rien n’est davantage votre œuvre ! Sujet, forme, durée, acteur, spectateur, — dans ces comédies vous êtes tout vous-mêmes ! Et c’est là justement que vous avez peur et que vous avez honte de vous-mêmes. Œdipe déjà, le sage Œdipe, s’entendait à puiser une consolation dans l’idée que nous n’en pouvons rien, si nous rêvons telle ou telle chose ! J’en conclus que la grande majorité des hommes doit avoir à se reprocher des rêves épouvantables. S’il en était autrement, combien aurait-on exploité sa poésie nocturne en faveur de l’orgueil de l’homme ! — Me faut-il ajouter que le sage Œdipe avait raison, que nous ne sommes vraiment pas responsables de nos rêves, — mais pas davantage de notre état de veille, et que la doctrine du libre arbitre a son père et sa mère dans la fierté et dans le sentiment de puissance de l’homme ? Je dis cela peut-être trop souvent : mais ce n’est pas une raison pour que ce soit un mensonge.

129.[modifier]

La prétendue lutte des motifs. — On parle de la « lutte des motifs », mais on désigne ainsi une lutte qui n’est pas la lutte des motifs. Je veux dire que, dans notre conscience délibérative, avant une action, se présentent les conséquences d’actions différentes que nous croyons pouvoir exécuter toutes, et nous comparons ces conséquences. Nous croyons être décidés à une action lorsque nous avons établi que les conséquences de celles-ci seront les plus favorables ; avant d’être arrivé à cette conclusion de notre examen, nous nous tourmentons souvent loyalement à cause des grandes difficultés qu’il y a à deviner les conséquences, à les apercevoir dans toute leur force, toutes, sans exception : après quoi il faudrait d’ailleurs encore diviser le compte par le hasard. Mais c’est alors que vient le plus difficile : toutes les conséquences que nous avons déterminées séparément, avec tant de difficulté, doivent être pesées les unes contre les autres sur la même balance ; et trop souvent nous manquons, pour cette casuistique de l’avantage, de balance, tout autant que de poids, à cause de la différence dans la qualité de toutes ces conséquences imaginables. En admettant cependant que nous nous en tirions de cette opération comme des autres, et que le hasard ait mis sur notre chemin des conséquences réciproquement pesables : il nous restera alors effectivement, dans l’image des conséquences d’une action déterminée, un motif d’accomplir cette action — oui ! Un motif ! Mais au moment où nous nous décidons à agir, nous sommes souvent déterminés par une catégorie de motifs différente de celle de la catégorie décrite ici, celle qui fait partie de l’« image des conséquences ». Alors agit l’habitude du jeu de nos forces, ou bien la petite impulsion d’une personne que nous craignons, vénérons ou aimons, ou bien encore la nonchalance qui préfère exécuter ce qui est sous la main, ou bien enfin l’éveil de l’imagination provoqué au moment décisif par un petit événement quelconque — alors agit aussi l’élément corporel qui se présente sans que l’on puisse le déterminer, ou encore l’humeur du moment, le saut d’une passion quelconque qui est, par hasard, prête à sauter : en un mot, des motifs agissent que nous connaissons mal ou que nous ne connaissons point, et que nous ne pouvons jamais faire entrer d’avance dans notre calcul. Il est probable qu’entre eux aussi il y ait une lutte, un chassé-croisé, un soulèvement et une répression d’unités — et c’est là ce qui serait la véritable « lutte des motifs » : — quelque chose qui, pour nous, est tout à fait invisible et inconscient. J’ai calculé les successions et les succès et j’ai rangé ainsi un instinct très important dans l’ordre de bataille des motifs, — mais cet ordre de bataille je l’établis tout aussi peu que je le vois : la lutte elle-même est cachée et la victoire, en tant que victoire, également ; car j’apprends bien ce que je finis par faire, mais je n’apprends pas quel est le motif qui finalement a été victorieux. Nous sommes, en effet, habitués à ne pas faire entrer en ligne de compte tous ces phénomènes inconscients et à ne nous imaginer la préparation d’un acte qu’en tant qu’elle est inconsciente : et c’est pourquoi nous confondons la lutte des motifs avec la comparaison des conséquences possibles de différentes actions, — une des confusions les plus riches en conséquences et les plus néfastes pour le développement de la morale !

130.[modifier]

Causes finales ? volonté ? – Nous nous sommes habitués à croire à deux royaumes, le royaume des causes finales et de la volonté, et le royaume du hasard. Dans ce dernier royaume, tout est vide de sens, tout s’y passe, va et vient, sans que quelqu’un puisse dire pourquoi, à quoi bon. — Nous craignons ce puissant royaume de la grande bêtise cosmique, car nous apprenons généralement à le connaître lorsqu’il tombe dans l’autre monde, celui des causes finales et des intentions, comme une tuile d’un toit, assommant toujours un quelconque de nos buts sublimes. Cette croyance aux deux royaumes provient d’un vieux romantisme et d’une légende : nous autres nains malins, avec notre volonté et nos causes finales, nous sommes importunés, foulés aux pieds, souvent assommés, par des géants imbéciles, archi-imbéciles : les hasards, — mais malgré tout cela nous n’aimerions pas être privés de l’épouvantable poésie de ce voisinage, car ces monstres surviennent souvent, lorsque l’existence dans la toile d’araignée des causes finales est devenue trop ennuyeuse et trop pusillanime, et ils provoquent une diversion supérieure en déchirant soudain de leurs mains la toile tout entière. — Non que ce soit là l’intention de ces êtres déraisonnables ! Ils ne s’en aperçoivent même pas. Mais leurs mains grossièrement osseuses passent à travers la toile comme si c’était de l’air pur. — Les Grecs appelaient Moira ce royaume des impondérables et de la sublime et éternelle étroitesse d’esprit et ils le plaçaient comme un horizon autour de leurs dieux, un horizon hors duquel ceux-ci ne pouvaient ni voir, ni agir. Chez plusieurs peuples cependant, on rencontre une secrète mutinerie contre les dieux : on voulait bien les adorer, mais on gardait contre eux un dernier atout entre les mains ; chez les Hindous et les Perses, par exemple, on se les imaginait dépendants du sacrifice des mortels, de sorte que, le cas échéant, les mortels pouvaient laisser mourir les dieux de faim et de soif ; chez les Scandinaves, durs et mélancoliques, on se créait, par l’idée d’un futur crépuscule des dieux, la jouissance d’une vengeance silencieuse, en compensation de la crainte perpétuelle que provoquaient les dieux. Il en est autrement du christianisme, dont les idées fondamentales ne sont ni hindoues, ni persanes, ni grecques, ni scandinaves. Le christianisme qui enseigna à adorer, dans la poussière, l’esprit de puissance voulut encore que l’on embrassât la poussière après : il fit comprendre que ce tout-puissant « royaume de la bêtise » n’est pas aussi bête qu’il en a l’air, que c’est au contraire nous qui sommes les imbéciles, nous qui ne nous apercevons pas que, derrière ce royaume, il y a — le bon Dieu, qui jusqu’à présent fut méconnu sous le nom de race de géants ou de Moira, et qui tisse lui-même la toile des causes finales, cette toile plus fine encore que celle de notre intelligence, — en sorte qu’il fallut que notre intelligence la trouvât incompréhensible et même déraisonnable. — Cette légende était un renversement si audacieux et un paradoxe si osé que le monde antique, devenu trop fragile, ne put y résister, tant la chose parut folle et contradictoire ; — car, soit dit entre nous, il y avait là une contradiction : si notre raison ne peut pas deviner la raison et les fins de Dieu, comment fit-elle pour deviner la conformation de sa raison, la raison de la raison, et la conformation de la raison de Dieu ? — Dans les temps les plus récents, on s’est en effet demandé, avec méfiance, si la tuile qui tombe du toit a été jetée par l’« amour divin » — et les hommes commencent à revenir sur les traces anciennes du romantisme des géants et des nains. Apprenons donc, parce qu’il en est grand temps, que dans notre royaume particulier des causes finales et de la raison ce sont aussi les géants qui gouvernent ! Et nos propres toiles sont tout aussi souvent déchirées par nous-mêmes et, tout aussi grossièrement, que par la fameuse tuile. Et n’est pas finalité tout ce que l’on appelle ainsi, et moins encore volonté tout ce qui est ainsi nommé. Et, si vous vouliez conclure : « Il n’y a donc qu’un seul royaume, celui de la bêtise et du hasard ? » — il faudrait ajouter : oui, peut-être n’y a-t-il qu’un seul royaume, peut-être n’y a-t-il ni volonté, ni causes finales, et peut-être est-ce nous qui nous les sommes imaginées. Ces mains de fer de la nécessité qui secouent le cornet du hasard continuent leur jeu indéfiniment : il arrivera donc forcément que certains coups ressemblent parfaitement à la finalité et à la sagesse. Peut-être nos actes de volonté, nos causes finales ne sont-ils pas autre chose que de tels coups — et nous sommes seulement trop bornés et trop vaniteux pour comprendre notre extrême étroitesse d’esprit qui ne sait pas que c’est nous-mêmes qui secouons, avec des mains de fer, le cornet des dés, que, dans nos actes les plus intentionnels, nous ne faisons pas autre chose que de jouer le jeu de la nécessité. Peut-être ! — Pour aller au-delà de ce peut-être, il faudrait avoir été déjà l’hôte de l’enfer, assis à la table de Perséphone, et avoir parié et joué aux dés avec l’hôtesse elle-même.

131.[modifier]

Les modes morales. – Comme l’ensemble des jugements moraux s’est déplacé ! Ces chefs-d’œuvre de la moralité antique, les plus grands de tous, par exemple le génie d’Épictète, ne savaient rien de la glorification maintenant coutumière de l’esprit de sacrifice, de la vie pour les autres ; d’après nos modes morales, il faudrait littéralement les taxer d’immoralité, car ils ont lutté de toutes leurs forces pour leur ego et contre la compassion que nous inspirent les autres (surtout leurs souffrances et leurs faiblesses morales). Peut-être nous répondraient-ils : « Si vous êtes pour vous-mêmes un tel objet d’ennui ou un spectacle si laid, vous faites bien de penser aux autres plutôt qu’à vous ! »

132.[modifier]

Les derniers échos du christianisme dans la morale. – « On n’est bon que par la pitié : il faut donc qu’il y ait quelque pitié dans tous nos sentiments » — c’est la morale du jour ! Et d’où cela vient-il ? — Le fait que l’homme qui accomplit des actions sociales sympathiques, désintéressées, d’un intérêt commun, est considéré maintenant comme homme moral, — c’est peut-être là l’effet le plus général, la transformation la plus complète que le christianisme ait produit en Europe : bien malgré lui peut-être et sans que ce soit là sa doctrine. Mais ce fut le résidu des sentiments chrétiens qui prévalut lorsque la croyance fondamentale, très opposée et foncièrement égoïste, à la « seule chose nécessaire », à l’importance absolue du salut éternel et personnel, ainsi que les dogmes sur quoi reposait cette croyance se retirèrent peu à peu, et que la croyance accessoire à « l’amour », à « l’amour du prochain », en conformité de vue avec la pratique monstrueuse de la charité ecclésiastique, fut ainsi poussée au premier plan. Plus on se séparait des dogmes, plus on cherchait en quelque sorte la justification de cette séparation dans un culte de l’amour de l’humanité : ne point rester en arrière en cela sur l’idéal chrétien, mais surenchérir encore sur lui, si cela est possible, ce fut là le secret aiguillon des libres penseurs français, depuis Voltaire jusqu’à Auguste Comte : et ce dernier, avec sa célèbre formule morale « vivre pour autrui », a, en effet, surchristianisé le christianisme. Sur le terrain allemand, c’est Schopenhauer, sur le terrain anglais John Stuart Mill qui ont donné la plus grande célébrité à la doctrine des affections sympathiques et de la pitié, ou de l’utilité pour les autres, comme principe de l’action : mais ils ne furent eux-mêmes que des échos, — ces doctrines ont surgi partout en même temps, sous des formes subtiles ou grossières, avec une vitalité extraordinaire, depuis l’époque de la Révolution française à peu près, et tous les systèmes socialistes se sont placés comme involontairement sur le terrain commun de ces doctrines. Il n’existe peut-être pas aujourd’hui de préjugé plus répandu que celui de croire que l’on sait ce qui constitue véritablement la chose morale. Chacun semble maintenant entendre avec satisfaction que la société est en train d’adapter l’individu aux besoins généraux, et que c’est en même temps le bonheur et le sacrifice de chacun de se considérer comme membre utile et comme instrument d’un tout : cependant on hésite encore beaucoup en ce moment pour savoir où il faut chercher ce tout, si c’est dans l’ordre établi ou dans un ordre à fonder, si c’est dans la nation ou dans la fraternité des peuples, ou encore dans de nouvelles petites communautés économiques. Il y a maintenant, à ce sujet, beaucoup de réflexions, d’hésitations, de luttes, beaucoup d’excitation et de passion : mais singulière et unanime est l’harmonie dans l’exigence que l’ego doit s’effacer jusqu’à ce qu’il reçoive de nouveau, sous forme d’adaptation au tout, son cercle fixe de droits et de devoirs, — jusqu’à ce qu’il soit devenu quelque chose de nouveau et de tout différent. On ne veut rien moins — qu’on se l’avoue ou non — qu’une transformation foncière, qu’un affaiblissement même, qu’une suppression de l’individu : on ne se fatigue point d’énumérer et d’accuser tout ce qu’il y a de mauvais, d’hostile, de prodigue, de dispendieux, de luxueux dans l’existence individuelle, pratiquée jusqu’à ce jour, on espère diriger la société à meilleur compte, avec moins de danger et plus d’unité, lorsqu’il n’y aura plus que de grands corps et les membres de ceux-ci. On considère comme bon tout ce qui, d’une façon ou d’une autre, correspond à cet instinct de groupement et à ses sous-instincts, c’est là le courant fondamental dans la morale de notre époque ; la sympathie et les sentiments sociaux s’y confondent. (Kant se trouve encore en dehors de ce mouvement : il enseigne expressément que nous devons être insensibles vis-à-vis de la souffrance étrangère, si nos bienfaits doivent avoir une valeur morale, — ce que Schopenhauer appelle, avec une colère très concevable de sa part, l’absurdité kantienne.)

133.[modifier]

« Ne plus penser à soi ». – Il faudrait y réfléchir sérieusement : pourquoi saute-t-on à l’eau pour repêcher quelqu’un que l’on voit s’y noyer, quoique l’on n’ait aucune sympathie pour sa personne ? Par pitié : l’on ne pense plus qu’à son prochain, — répond l’étourderie. Pourquoi éprouve-t-on la douleur et le malaise de celui qui crache du sang, tandis qu’en réalité on lui veut même du mal ? Par pitié : on ne pense plus à soi, — répond la même étourderie. La vérité c’est que dans la pitié, — je veux dire dans ce que l’on a l’habitude d’appeler pitié, d’une façon erronée — nous ne pensons plus à nous consciemment, mais que nous y pensons encore très fortement d’une manière inconsciente, comme quand notre pied glisse, nous faisons, inconsciemment maintenant, les mouvements contraires qui rétablissent l’équilibre, à quoi nous employons visiblement toute notre raison. L’accident d’une autre personne nous offense, il nous ferait sentir notre impuissance, peut-être notre lâcheté, si nous n’y portions remède. Ou bien il amène déjà, par lui-même, un amoindrissement de notre honneur devant les autres ou devant nous-mêmes. Ou bien encore nous trouvons dans l’accident et la souffrance un avertissement du danger qui nous guette aussi ; et ne fût-ce que comme indices de l’incertitude et de la fragilité humaines ils peuvent produire sur nous un effet pénible. Nous repoussons ce genre de misère et d’offense et nous y répondons par un acte de compassion, où il peut y avoir une subtile défense et aussi de la vengeance. On devine que nous pensons au fond beaucoup à nous-mêmes en voyant la décision que nous prenons dans tous les cas où nous pouvons éviter l’aspect de ceux qui souffrent, gémissent et sont dans la misère : nous nous décidons à ne pas éviter cet aspect lorsque nous pouvons nous approcher en hommes puissants et secourables, certains des approbations, voulant éprouver ce qui est l’opposé de notre bonheur, ou bien encore espérant divertir notre ennui de vivre. Nous prêtons à confusion en appelant compassion (Mittleid) la souffrance (Leid) que l’on nous cause par un tel aspect et qui peut être d’espèce très variée, car en tous les cas, c’est là une souffrance dont est indemne celui qui souffre devant nous : elle nous est propre comme lui est particulière sa souffrance à lui. Nous ne nous délivrons donc que de cette souffrance personnelle, en nous livrant à des actes de compassion. Cependant, nous n’agissons jamais ainsi pour un seul motif : de même qu’il est certain que nous voulons nous délivrer d’une souffrance, il est certain aussi que, pour la même action, nous cédons à une impulsion de joie, — la joie est provoquée par l’aspect d’une situation contraire à la nôtre, car l’idée de pouvoir aider à condition que nous le voulions, par la pensée des louanges et de la reconnaissance que nous récolterions, dans le cas où nous aiderions, par l’activité du secours lui-même, à condition que l’acte réussisse (et comme il réussit progressivement il fait plaisir par lui-même à l’exécutant), mais surtout par le sentiment que notre intervention met un terme à une injustice révoltante (donner cours à son indignation suffit déjà pour soulager). Tout cela, y compris des choses plus subtiles encore, est de la « pitié » : — combien lourdement le langage assaille avec ce mot un organisme aussi complexe ! – Que par contre la pitié soit identique à la souffrance dont l’aspect la provoque, ou qu’elle ait pour celle-ci une compréhension particulièrement pénétrante et subtile — cela est en contradiction avec l’expérience, et celui qui a glorifié la pitié sous ces deux rapports manque d’expérience suffisante dans le domaine de la morale. C’est pourquoi j’élève des doutes en lisant les choses incroyables que Schopenhauer rapporte sur la morale : lui qui voudrait par là nous amener à croire à la grande nouveauté de son invention, que la pitié — cette pitié qu’il observe si imparfaitement et qu’il décrit si mal — est la source de toute action morale présente et future — justement à cause des attributions qu’il a dû commencer par inventer pour elle. — Qu’est-ce qui distingue, en fin de compte, les hommes sans pitié des hommes compatissants ? Avant tout, pour ne donner encore qu’une esquisse à gros traits, ils n’ont pas l’imagination irritable de la crainte, la subtile faculté de pressentir le danger ; aussi leur vanité est-elle blessée moins vite s’il arrive quelque chose qu’ils auraient pu éviter (la précaution de leur fierté leur ordonne de ne pas se mêler inutilement des affaires des autres, ils aiment même, puisqu’ils agissent ainsi, que chacun s’aide soi-même et joue de ses propres cartes). De plus, ils sont généralement plus habitués à supporter les douleurs que les hommes compatissants, et il ne leur semble pas injuste que d’autres souffrent puisqu’ils ont souffert eux-mêmes. Enfin l’aspect des cœurs sensibles leur fait de la peine, comme l’aspect de la stoïque impassibilité aux hommes compatissants ; ils n’ont, pour les cœurs sensibles, que des paroles dédaigneuses et craignent que leur esprit viril et leur froide bravoure ne soient en danger, ils cachent leurs larmes devant les autres et ils les essuient, irrités contre eux-mêmes. Ils font partie d’une autre espèce d’égoïstes que les compatissants ; — mais les appeler méchants dans un sens distinctif, et, appeler les hommes compatissants bons, ce n’est là qu’une mode morale qui a son temps : tout comme la mode contraire a eu son temps, un temps très long.

134.[modifier]

En quelle mesure il faut se garder de la compassion. — La compassion, pour peu qu’elle crée véritablement de la souffrance — et cela doit être ici notre seul point de vue — est une faiblesse comme tout abandon à une passion préjudiciable. Elle augmente la souffrance dans le monde : si, çà et là, par suite de la compassion, une souffrance est indirectement amoindrie ou supprimée, il ne faut pas se servir de ses conséquences occasionnelles, tout à fait insignifiantes dans leur ensemble, pour justifier les façons de la pitié qui portent dommage. En admettant que ces façons prédominassent, ne fût-ce que pendant un seul jour, elles pousseraient immédiatement l’humanité à sa perte. Par elle-même la compassion ne possède pas plus un caractère bienfaisant que tout autre instinct : c’est seulement quand on l’exige et la vante — et cela arrive lorsqu’on ne comprend pas ce qui porte préjudice en elle, mais que l’on y découvre une source de joie — qu’elle revêt une sorte de bonne conscience ; seulement alors on s’abandonne volontiers à elle et on ne craint pas ses conséquences. Dans d’autres circonstances, où l’on comprendra facilement qu’elle est dangereuse, elle est considérée comme une faiblesse : ou bien, ainsi que c’était le cas chez les Grecs, comme un périodique accès maladif, auquel on pouvait enlever son caractère nuisible par des décharges momentanées et volontaires. — Celui qui obéit une fois à l’essai et avec intention, aux occasions de la pitié qu’il rencontre dans la vie pratique et qui se représente, dans son for intérieur, toute la misère dont son entourage peut lui offrir le spectacle, devient inévitablement malade et mélancolique. Mais celui qui, dans un sens ou dans un autre, veut servir de médecin à l’humanité, devra être plein de précautions à l’égard de ce sentiment — qui le paralyse dans tous les moments décisifs, entrave sa science et sa main subtile et secourable.

135.[modifier]

Exciter la pitié. – Parmi les sauvages, on songe avec une sainte terreur que l’on pourrait être plaint : ce serait la preuve que l’on est privé de toute vertu. Compatir équivaut à mépriser : on ne veut pas voir souffrir un être méprisable, cela ne procure aucune jouissance. Voir souffrir par contre un ennemi, que l’on considère comme son égal en fierté, mais que la torture ne fait pas abandonner son attitude, et, en général, voir souffrir tout être qui ne veut pas se décider à en appeler à la pitié, c’est-à-dire à l’humiliation la plus honteuse et la plus profonde, c’est là la jouissance des jouissances, l’âme du sauvage s’y édifie jusqu’à l’admiration : il finit par tuer un pareil brave, lorsque cela est en son pouvoir, et il lui rend, à lui l’inflexible, les derniers honneurs. S’il avait gémi, si son visage avait perdu son expression de froid dédain, s’il s’était montré digne de mépris, — eh bien ! il aurait pu continuer à vivre comme un chien, — il n’aurait plus excité la fierté du spectateur et la pitié aurait remplacé l’admiration.

136.[modifier]

Le bonheur dans la compassion. – Lorsque, comme les Hindous, on place le but de toute activité intellectuelle dans la connaissance de la misère humaine, et lorsque, à travers plusieurs générations, on demeure fidèle à cet épouvantable précepte, la compassion finit par avoir, aux yeux de tels hommes du pessimisme héréditaire, une valeur nouvelle en tant que valeur conservatrice de la vie, qui aide à supporter l’existence bien qu’elle paraisse digne d’être rejetée avec dégoût et effroi. La compassion devient l’antidote du suicide, étant un sentiment qui contient de la joie et qui procure le goût de la supériorité à petites doses ; elle détourne de nous-mêmes, fait déborder le cœur, chasse la crainte et l’engourdissement, incite aux paroles, aux plaintes et aux actions, — elle est un bonheur relatif, si on la compare à la misère de la connaissance qui met, de tous les côtés, l’individu à l’étroit, le pousse dans l’obscurité, et lui enlève l’haleine. Le bonheur, cependant, quel qu’il soit, donne de l’air, de la lumière et de libres mouvements.

137.[modifier]

Pourquoi doubler le « moi ». – Regarder les événements de notre propre vie avec les mêmes yeux dont nous regardons les événements de la vie d’un autre, — cela tranquillise beaucoup et est une médecine convenable. Regarder et accueillir par contre les événements de la vie des autres, comme s’ils étaient les nôtres — la revendication d’une philosophie de la pitié —, cela nous ruinerait à fond, en très peu de temps ; que l’on en fasse donc l’expérience sans divaguer plus longtemps. Cette première maxime est en outre, certainement, plus conforme à la raison et à la bonne volonté raisonnable, car nous jugeons plus objectivement de la valeur et du sens d’un événement lorsqu’il se présente chez les autres et non pas chez nous : par exemple de la valeur d’un décès, d’une perte d’argent, d’une calomnie. La pitié comme principe de l’action avec ce commandement : souffre du mal de l’autre autant qu’il en souffre lui-même, amènerait par contre forcément le point de vue du moi, avec son exagération et ses déviations, à devenir aussi le point de vue de l’autre, du compatissant : en sorte que nous aurions à souffrir en même temps de notre moi et du moi de l’autre, et que nous nous accablerions ainsi volontairement d’une double déraison, au lieu de rendre le poids de la nôtre aussi léger que possible.

138.[modifier]

Devenir plus tendre. — Lorsque nous aimons, vénérons et admirons quelqu’un et que nous nous apercevons après coup qu’il souffre, — et c’est toujours avec beaucoup d’étonnement, parce qu’il nous paraît inadmissible que le bonheur qui jaillit de lui sur nous ne parte pas d’une source de bonheur personnel — notre sentiment d’amour, de vénération et d’admiration se transforme dans son essence : il devient plus tendre, c’est-à-dire que le gouffre qui nous sépare semble se combler, un rapprochement d’égal à égal semble avoir lieu. Maintenant il nous semble possible de lui donner en retour, tandis que nous nous le figurions autrefois supérieur à notre reconnaissance. Cette faculté de donner en retour nous émeut et nous cause un grand plaisir. Nous cherchons à deviner ce qui peut calmer la douleur de notre ami et nous le lui donnons ; s’il veut des paroles, des regards, des attentions, des services, des présents consolants, — nous les lui donnons ; mais avant tout, s’il nous veut souffrants à l’aspect de sa souffrance, nous nous donnons pour souffrants, car tout cela nous procure avant tout les délices de la reconnaissance active : ce qui équivaut, en un mot, à la bonne vengeance. S’il ne veut rien accepter et n’accepte rien de nous, nous nous en allons refroidis et tristes, presque blessés : c’est comme si l’on rejetait notre reconnaissance, — et, sur ce point d’honneur, le meilleur homme est chatouilleux. — De tout cela il faut conclure que, même au meilleur cas, il y a quelque chose d’abaissant dans la souffrance et, dans la compassion, quelque chose qui élève et donne de la supériorité ; ce qui sépare éternellement l’un de l’autre les deux sentiments.

139.[modifier]

Soi-disant plus haut ! – Vous dites que la morale de la pitié est une morale plus haute que celle du stoïcisme ? Prouvez-le, mais remarquez-bien que sur ce qui est « supérieur » et « inférieur » en morale, il ne faut pas de nouveau décider selon des évaluations morales : car il n’y a pas de morale absolue. Cherchez donc ailleurs vos étalons et — prenez garde à vous !

140.[modifier]

Louanges et blâme. — Si une guerre finit malheureusement on demande à qui en est la « faute » ; si elle se termine victorieusement, on loue son auteur. Partout où il y a insuccès on cherche la faute, car l’insuccès apporte avec lui un mécontentement, contre quoi l’on emploie involontairement le seul remède : une nouvelle excitation du sentiment de puissance — et cette excitation se trouve dans la condamnation du « coupable ». Ce coupable n’est pas, comme on pourrait le croire, le bouc émissaire pour la faute des autres : il est la victime des faibles, des humiliés, des abaissés qui veulent se prouver, sur n’importe quoi, qu’ils ont encore de la force. Se condamner soi-même peut aussi être un moyen pour se procurer, après la défaite, le sentiment de la force. — Par contre, la glorification de l’auteur est souvent le résultat tout aussi aveugle d’un autre instinct qui veut avoir sa victime — et, dans ce cas, le sacrifice paraît même doux et séduisant pour la victime : — cela arrive lorsque le sentiment de puissance est comblé chez un peuple, dans une société, par un succès si grand et si prestigieux qu’il survient une fatigue de la victoire et que l’on abandonne une partie de sa fierté ; il naît alors un sentiment d’abnégation qui cherche un objet. — Que nous soyons loués ou blâmés, nous ne sommes généralement, pour nos voisins, que les occasions, et trop souvent les occasions arbitrairement saisies par les cheveux, pour laisser libre cours à leurs instincts de blâme ou de louange accumulés en eux : nous leur témoignons dans les deux cas un bienfait pour lequel nous n’avons pas de mérite et eux point de reconnaissance.

141.[modifier]

Plus beau, mais de valeur moindre. — Voici la moralité picturale : c’est la moralité des passions s’élevant en lignes abruptes, des attitudes et des gestes pathétiques, incisifs, terribles et solennels. C’est là le degré demi-sauvage de la moralité : que l’on ne se laisse pas tenter par son charme esthétique pour lui assigner un rang supérieur.

142.[modifier]

Sympathie. — Si, pour comprendre notre prochain, c’est-à-dire pour reproduire ses sentiments en nous, nous revenons souvent au fond de ses sentiments, déterminés de telle ou telle façon, nous demandant par exemple : pourquoi est-il triste ? — afin de devenir tristes nous-mêmes pour la même raison —, il est beaucoup plus fréquent que nous négligions d’agir ainsi et que nous provoquions ces sentiments en nous d’après les effets qui se font sentir et en sont visibles chez notre prochain, en imitant sur notre corps l’expression de ses yeux, de sa voix, de sa démarche, de son attitude (au moins jusqu’à une légère ressemblance du jeu des muscles et de l’innervation —) ou même la figuration de tout cela dans la parole, la peinture, la musique. Alors naît en nous un sentiment analogue, par suite d’une vieille association de mouvements et de sentiments qui est dressée à s’étendre en avant et en arrière. Nous sommes allés très loin dans cette habileté à comprendre les sentiments des autres, et, en présence de quelqu’un, nous exerçons toujours presque involontairement cette habileté : que l’on examine surtout le jeu des traits, sur un visage féminin, comme il frémit et rayonne entièrement sous l’empire d’une constante imitation, reproduisant sans cesse les sentiments qui s’agitent autour de lui. Mais c’est la musique qui nous montre le plus distinctement quels maîtres nous sommes dans la divination rapide et subtile des sentiments et dans la sympathie : car, si la musique est l’imitation d’une imitation de sentiments et si, malgré ce qu’il y a là d’éloigné et de vague, elle nous fait participer souvent encore de ces sentiments, en sorte que nous devenons tristes sans avoir aucun prétexte à la tristesse, comme font les fous, simplement parce que nous entendons des sons et des rythmes qui rappellent d’une façon quelconque l’intonation et le mouvement de ceux qui sont en deuil ou même les usages de ceux-ci. On raconte d’un roi danois qu’il fut transporté par la musique d’un ménestrel dans un tel enthousiasme guerrier qu’il se précipita de son trône et qu’il tua cinq personnes de sa cour assemblée autour de lui : il n’y avait là ni guerre ni ennemi, et plutôt le contraire de tout cela, mais la force concluant en arrière du sentiment à la cause était assez violente pour surmonter l’évidence et la raison. Or, c’est là presque toujours l’effet de la musique (en admettant, bien entendu, qu’elle ait un effet —), et l’on n’a pas besoin de cas aussi paradoxaux pour s’en rendre compte : l’état de sentiments où nous transporte la musique est presque toujours en contradiction avec l’évidence de notre situation réelle et de la raison qui reconnaît cette situation réelle. — Si nous interrogeons pour savoir comment l’imitation des sentiments des autres nous est devenue si courante, il n’y aura aucun doute sur la réponse : l’homme étant la créature la plus craintive de toutes, grâce à sa nature subtile et fragile, a trouvé dans sa disposition craintive l’initiatrice à cette sympathie, à cette rapide compréhension des sentiments des autres (même des animaux). À travers des milliers d’années, il a vu un danger dans tout ce qui lui était étranger, dans tout ce qui était vivant : dès qu’un semblable spectacle s’offrait à ses yeux il imitait les traits et l’attitude qu’il voyait devant lui, et il tirait une conclusion sur le genre des mauvaises intentions qu’il y avait derrière ces traits et cette attitude. Cette interprétation de tous les mouvements et de tous les traits dans le sens des intentions, l’homme l’a même reportée à la nature des choses inanimées — porté comme il l’était par l’illusion qu’il n’existe rien d’inanimé. Je crois que tout ce que nous appelons sentiment de la nature et qui nous saisit à l’aspect du ciel, des prairies, des rochers, des forêts, des orages, des étoiles, des mers, des paysages, du printemps, trouve ici son origine. Sans la vieille pratique de la crainte qui nous forçait à voir tout cela sous un sens secondaire et lointain, nous serions privés maintenant des joies de la nature, tout comme l’homme et les animaux nous laisseraient sans plaisir, si nous n’avions pas eu cette initiatrice de toute compréhension, la crainte. D’autre part, la joie et la surprise agréable, et enfin le sentiment du ridicule, sont les enfants de la sympathie, enfants derniers-nés et frères beaucoup plus jeunes de la crainte. — La faculté de compréhension rapide — qui repose donc sur la faculté de dissimuler rapidement — diminue chez les hommes et les peuples fiers et souverains, puisqu’ils sont moins craintifs : par contre toutes les catégories de la compréhension et de la dissimulation sont familières aux peuples craintifs ; là encore se trouve la véritable patrie des arts imitatifs et de l’intelligence supérieure. — Si, en regard de cette théorie de la sympathie, telle que je la propose ici, je songe à cette théorie d’un processus mystique, théorie très aimée maintenant et sacro-sainte, au moyen de quoi la pitié, de deux êtres, n’en fait qu’un seul et rend ainsi possible, pour l’un d’eux, la compréhension immédiate de l’autre : si je me souviens qu’un cerveau aussi clair que celui de Schopenhauer prenait son plaisir à de telles billevesées exaltées et misérables, et qu’il a transmis ce plaisir à d’autres cerveaux lucides et demi-lucides : mon étonnement et ma tristesse sont sans fin. Combien doit être grand le plaisir que nous font les incompréhensibles sottises ! Combien près de l’insensé se trouve encore l’homme lorsqu’il écoute ses secrets désirs intellectuels ! — (Qu’est-ce donc qui disposait Schopenhauer à une telle reconnaissance à l’égard de Kant, à de si profondes obligations ? Il l’a révélé une fois sans équivoque. Quelqu’un avait parlé de la façon dont la qualitas occulta pouvait être enlevée à l’impératif catégorique pour rendre celui-ci intelligible. Sur ce, Schopenhauer de s’écrier : « Intelligibilité de l’impératif catégorique ! Idée profondément erronée ! Ténèbres d’Égypte ! Plaise au ciel qu’il ne devienne intelligible ! C’est justement qu’il y ait quelque chose d’inintelligible, que cette misère de la raison et de ses concepts soit quelque chose de limité, de conditionné, de fini, de trompeur : c’est cette certitude qui est le grand résultat de Kant. » — Je laisse à penser, si quelqu’un possède la bonne volonté de connaître les choses morales, lorsque, de prime-abord il s’exalte sur la croyance en l’inintelligibilité de ces choses ! Quelqu’un qui croit encore loyalement aux illuminations d’en haut, à la magie et aux apparitions et à la laideur métaphysique du crapeau !).

143.[modifier]

Malheur à nous si cette tendance se mettait à faire rage ! — En admettant que la tendance au dévouement et à la sollicitude pour les autres (l’« affection sympathique ») soit doublement plus forte qu’elle ne l’est, le séjour sur la terre deviendrait intolérable. Que l’on songe seulement aux sottises que commet chacun, tous les jours et à toute heure, par dévouement et par sollicitude pour lui-même, et combien son aspect est insupportable : que serait-ce si nous devenions, pour les autres, l’objet de ces folies et de ces importunités, dont, jusqu’à présent, ils se sont seulement frappés eux-mêmes ! Ne faudrait-il pas alors prendre aveuglément la fuite, dès qu’un « prochain » s’approche de nous ? Et accabler l’affection sympathique des mêmes paroles injurieuses dont nous couvrons maintenant l’égoïsme ?

144.[modifier]

Nous abstraire de la misère des autres. – Si nous nous laissons assombrir par la misère et les souffrances des autres mortels et si nous couvrons de nuages notre propre ciel, qui donc portera les conséquences d’un tel assombrissement ? Certainement les autres mortels, et ce sera un poids à ajouter à leurs autres charges ! Nous ne pouvons être pour eux ni secourables, ni réconfortants, si nous voulons être l’écho de leur misère, et aussi si nous voulons sans cesse prêter l’oreille à cette misère, — à moins que nous n’apprenions l’art des Olympiens et que nous ne cherchions dorénavant à nous édifier du malheur des hommes au lieu d’en être malheureux. Mais pour nous cela est un peu trop à la façon de l’Olympe : quoique, par la jouissance de la tragédie, nous ayons déjà fait un pas en avant vers ce cannibalisme idéal des dieux.

145.[modifier]

« Non égoïste ! ». – Celui-ci est vide et voudrait être plein, et celui-là est comblé et voudrait se vider, — tous deux se sentent poussés à se chercher un individu qui puisse les aider à cela. Et ce phénomène, interprété dans un sens supérieur, porte dans les deux cas le même nom : Amour. — Comment ? l’amour serait-il quelque chose de non égoïste ?

146.[modifier]

Regarder au-delà du prochain. – Comment ? L’essence de ce qui est véritablement moral consisterait, pour nous, à envisager les conséquences prochaines et immédiates que peuvent avoir nos actions pour les autres, et à nous décider d’après ces conséquences ? Ceci n’est qu’une morale étroite et bourgeoise, bien que cela soit encore une morale : mais il me semble que ce serait d’une pensée supérieure et plus subtile de regarder au delà de ces conséquences immédiates pour le prochain, afin d’encourager des desseins plus lointains, au risque de faire souffrir les autres, — par exemple d’encourager la connaissance, malgré la certitude que notre liberté d’esprit commencera d’abord par jeter les autres dans le doute, le chagrin et quelque chose de pire encore. N’avons-nous pas le droit de traiter notre prochain au moins de la même façon dont nous nous traitons nous-mêmes ? Et, si nous ne pensons pas pour nous-mêmes, d’une façon aussi étroite et bourgeoise, aux conséquences et aux souffrances immédiates, pourquoi serions-nous forcés d’agir ainsi pour notre prochain ? En admettant que nous ayons pour nous-mêmes le sens du sacrifice : qu’est-ce qui nous interdirait de sacrifier le prochain avec nous ? – comme firent jusqu’à présent l’État et les souverains, en sacrifiant un citoyen aux autres citoyens, « pour l’intérêt général ! » comme l’on disait. Mais nous aussi, nous avons des intérêts généraux et peut-être sont-ce des intérêts plus généraux encore : pourquoi n’aurait-on pas le droit de sacrifier quelques individus de la génération actuelle en faveur des générations futures ? en sorte que leurs peines, leurs inquiétudes, leurs désespoirs, leurs méprises et leurs hésitations fussent jugés nécessaires, parce qu’un nouveau soc de charrue doit fouiller le sol et le rendre fécond pour tous ? — Et finalement nous communiquons au prochain un sentiment qui le fait se considérer comme victime, nous le persuadons d’accepter la tâche à quoi nous l’employons. Sommes-nous donc sans pitié ? Si pourtant, par-delà notre pitié, nous voulions remporter une victoire sur nous-mêmes, ne serait-ce pas là une attitude morale plus haute et plus libre que celle où l’on se sent à couvert, qu’une action fasse du bien ou du mal au prochain ? Car, par le sacrifice — où nous sommes compris, nous tout aussi bien que les prochains — nous fortifierions et nous élèverions le sentiment général de la puissance humaine, en admettant que nous n’atteignions pas davantage. Mais cela serait déjà une augmentation positive du bonheur. — Et en fin de compte, si cela était même… mais pas un mot de plus ! Un regard suffit, vous m’avez compris.

147.[modifier]

Cause de l’« altruisme ». – Les hommes ont en somme parlé de l’amour avec tant d’emphase et d’adoration parce qu’ils n’en ont jamais trouvé beaucoup et qu’ils ne pouvaient jamais se rassasier de cette nourriture : c’est ainsi qu’elle finit par devenir pour eux « nourriture divine ». Si un poète voulait montrer l’image réalisée de l’utopie de l’universel amour des hommes : certainement il lui faudrait décrire un état atroce et ridicule dont jamais on ne vit l’équivalent sur la terre, — chacun serait harcelé, importuné et désiré, non par un seul homme aimant, comme cela arrive maintenant, mais par des milliers, et même par tout le monde, grâce à une tendance irrésistible que l’on insultera alors, que l’on maudira autant que l’a fait l’humanité ancienne avec l’égoïsme. Et les poètes de cet état nouveau, si on leur laisse le temps de composer des œuvres, ne rêveront que du passé bienheureux et sans amour, du divin égoïsme, de la solitude qui jadis était encore possible sur la terre, de la tranquillité, de l’état d’antipathie, de haine, de mépris, et quels que soient les noms que l’on veuille donner à l’infamie de la chère animalité, où nous vivons.

148.[modifier]

Regard dans le lointain. – Si seules sont appelées morales, ainsi que le veut une définition, les actions que l’on fait à cause du prochain et rien qu’à cause du prochain, il n’y a pas d’actions morales ! Si seules sont appelées morales, ainsi que le veut une autre définition, les actions faites sous l’influence de la volonté libre, il n’y a encore pas d’actions morales ! — Et qu’est-ce donc que l’on nomme ainsi, qu’est-ce ceci qui existe donc certainement et veut par conséquent être expliqué ? Ce sont les effets de quelques méprises intellectuelles. — Et, en admettant que l’on se délivrât de ces erreurs, que deviendraient les « actions morales » ? — Au moyen de ces erreurs, nous avons jusqu’à présent prêté à quelques actions une valeur supérieure à celle qu’elles ont en réalité : nous les avons séparées des actions « égoïstes » et des actions « non affranchies ». Si maintenant nous les adjoignons de nouveau à celles-ci, comme nous devons faire, nous en diminuons certainement la valeur (leur sentiment de valeur), et cela au-dessous de la mesure raisonnable, puisque les actions « égoïstes » et « non affranchies » ont été évaluées trop bas jusqu’à présent, à cause de cette prétendue différence intime et profonde. — Seraient-elles donc, dès lors, exécutées moins souvent, puisque, dès lors on les estime de moindre valeur ? — Inévitablement ! Du moins pour un certain temps, aussi longtemps que la balance du sentiment de valeur se trouve sous la réaction de fautes anciennes ! Mais nous calculons que nous rendrons aux hommes le bon courage pour les actions décriées comme égoïstes et que nous en rétablirons ainsi la valeur, — nous leur enlevons la mauvaise conscience ! Et puisque, jusqu’à présent, les actions égoïstes furent les plus fréquentes et qu’elles le seront encore pour toute éternité, nous enlevons à l’image des actions et de la vie leur apparence mauvaise ! C’est là un résultat supérieur. Lorsque l’homme ne se considérera plus comme mauvais, il cessera de l’être !


LIVRE TROISIÈME


149.[modifier]

De petites actions divergentes sont nécessaires ! – Sur le chapitre des mœurs, agir une fois contre son meilleur jugement ; céder ici, en pratique et se réserver la liberté intellectuelle ; se comporter comme tout le monde et faire ainsi, à tout le monde, une amabilité et un bienfait, pour les dédommager en quelque sorte des divergences de nos opinions : — tout cela est considéré, chez les hommes quelque peu indépendants, non seulement comme admissible, mais encore comme « honnête », « humain », « tolérant », « point pédant », et quels que soient les termes dont on se sert pour endormir la conscience intellectuelle : et c’est ainsi qu’un tel fait baptiser chrétiennement son enfant et n’en est pas moins athée, tel autre fait du service militaire, comme tout le monde, bien qu’il condamne sévèrement la haine des peuples, et un troisième se présente à l’église avec une femme parce qu’il a une parenté pieuse, et il fait des promesses devant un prêtre sans avoir honte de son inconséquence. « Cela n’a pas d’importance si quelqu’un de nous fait ce que tout le monde fait et a toujours fait. » — Ainsi parle le préjugé grossier ! Et l’erreur grossière ! Car rien n’est plus important que de confirmer encore une fois ce qui est déjà puissant, traditionnel et reconnu sans raison, par l’acte de quelqu’un de notoirement raisonnable : c’est ainsi que l’on donne à cette chose, aux yeux de tous ceux qui en entendent parler, la sanction de la raison même ! Respect à vos opinions ! Mais les petites actions divergentes ont plus de valeur !

150.[modifier]

Le hasard des mariages. — Si j’étais un dieu et un dieu bienveillant, les mariages des hommes m’impatienteraient plus que toute autre chose. Un individu peut aller très, très loin pendant les soixante-dix, et même pendant les trente années de sa vie, — cela est très surprenant, même pour les dieux ! Mais, si l’on voit alors comment il accroche l’héritage et le legs de cette lutte et de cette victoire, les lauriers de son humanité, au premier endroit venu, où une petite femme peut les déchirer ; si l’on voit combien il s’entend bien à acquérir et mal à garder, et qu’il ne songe même pas que, par la procréation, il peut préparer une vie plus victorieuse encore : on finit par devenir impatient et par se dire : « À la longue, il ne peut rien résulter de l’humanité, les individus sont gaspillés, le hasard des mariages rend impossible toute raison d’une grande marche de l’humanité ; — cessons d’être les spectateurs assidus et les fous de ce spectacle sans but ! » — Dans cette disposition d’esprit, les dieux d’Épicure se retirèrent jadis dans leur silence et leur béatitude divine : ils étaient fatigués des hommes et de leurs affaires d’amour.

151.[modifier]

Il y a ici un nouvel idéal à inventer. — Il ne devrait pas être permis, lorsque l’on est amoureux, de prendre une décision sur sa vie, et de fixer une fois pour toutes, à cause d’un caprice violent, le caractère de sa société : on devrait, publiquement, déclarer invalables les serments des amoureux et leur refuser le mariage : — et cela parce que l’on devrait attacher au mariage une importance beaucoup plus grande ! en sorte que, dans les cas où il se concluait jusqu’à présent, il ne se conclurait justement pas ! La plupart des mariages ne sont-ils pas faits de telle sorte que l’on ne désire pas avoir pour témoin une troisième personne ? Et cette troisième personne ne manque généralement pas — c’est l’enfant — elle est plus que le témoin, elle est le bouc émissaire !

152.[modifier]

Formule de serment. — « Si je mens maintenant, je ne suis plus un honnête homme et chacun doit avoir le droit de me le dire en plein visage. » — Je recommande cette formule en lieu et place du serment juridique et de l’usuelle invocation de Dieu : elle est plus forte. L’homme pieux, lui aussi, n’a pas de raison de s’y soustraire : car dès que le serment habituel ne sert plus suffisamment, il faut que l’homme pieux écoute son catéchisme qui lui prescrit : « Tu n’invoqueras pas en vain le nom du Seigneur, ton Dieu ! »

153.[modifier]

Un mécontent. – C’est un de ces vieux braves : il se fâche contre la civilisation, parce qu’il croit que celle-ci vise à rendre accessibles toutes les bonnes choses, les honneurs, les trésors, les belles femmes — aux lâches comme aux braves.

154.[modifier]

Consolations dans le péril. – Les Grecs, dans une vie où les grands dangers et les cataclysmes étaient toujours proches, cherchaient dans la méditation et dans la connaissance une sorte de sûreté du sentiment et un dernier refuge. Nous qui vivons dans une quiétude incomparablement plus grande, nous avons porté le danger dans la méditation et la connaissance, et c’est dans la vie que nous nous reposons et que nous nous calmons de ce danger.

155.[modifier]

Scepticisme éteint. – Les entreprises périlleuses sont plus rares dans les temps modernes que dans l’antiquité et pendant le Moyen Âge, — probablement parce que les temps modernes n’ont plus la croyance aux signes, aux oracles, aux constellations et aux devins. C’est-à-dire que nous sommes devenus incapables de croire à un avenir qui nous est réservé, comme faisaient les anciens qui — à l’inverse de nous — étaient beaucoup moins sceptiques en ce qui concerne ce qui arrive qu’en ce qui concerne ce qui est.

156.[modifier]

Méchant par orgueil… – « Pourvu que nous ne nous sentions pas trop à notre aise ! » - c’était là la crainte secrète des Grecs dans le bon temps. Voilà pourquoi ils se prêchaient la mesure. Et nous !

157.[modifier]

Le culte des onomatopées. – Quelle indication faut-il trouver dans le fait que notre culture est non seulement patiente à l’égard des manifestations de la douleur, à l’égard des larmes, des plaintes, des reproches, des attitudes de rage ou d’humilité, mais qu’elle les approuve encore et qu’elle les compte parmi les choses nobles et inévitables ? — tandis que l’esprit de la philosophie antique s’abaissait avec mépris vers elles et ne leur reconnaissait absolument pas de nécessité. Que l’on se souvienne donc de la façon dont Platon — qui n’était pas un des philosophes les plus inhumains — parle du Philoctète de la scène tragique. Notre civilisation moderne manquerait-elle peut-être de « philosophie » ? Selon l’appréciation de ces anciens philosophes, ferions-nous peut-être tous partie de la « populace » ?

158.[modifier]

Climat du flatteur. — Il ne faut plus chercher maintenant les flatteurs, qui font les chiens couchants, dans le voisinage des princes, –—ceux-ci ont tous le goût militaire qui répugne au flatteur. Mais cette fleur s’épanouit maintenant encore dans le voisinage des banquiers et des artistes.

159.[modifier]

Les évocateurs des morts. — Certains hommes vaniteux apprécient plus haut un fragment du passé à partir du moment où ils peuvent le revivre en imagination (surtout si cela est difficile), ils voudraient même, au besoin, le faire ressusciter des morts. Mais, puisque le nombre des vaniteux est toujours considérable, le danger que présentent les études historiques, dès que toute une époque leur est soumise, n’est pas mince : on gaspille alors trop de force pour toutes les résurrections imaginables. Peut-être comprendra-t-on mieux tout le mouvement du romantisme en partant de ce point de vue.

160.[modifier]

Vaniteux, avide et peu sage. — Vos désirs sont plus grands que votre raison, et votre vanité est encore plus grande que vos désirs, — à des hommes de votre espèce il faut recommander foncièrement beaucoup de pratique chrétienne, et, de plus, un peu de théorie schopenhauérienne.

161.[modifier]

La beauté est conforme à l’époque. – Si nos sculpteurs, nos peintres et nos musiciens voulaient saisir le sens de l’époque, il leur faudrait montrer la beauté bouffie, gigantesque et nerveuse : tout comme les Grecs, sous la contrainte de leur morale de la mesure, voyaient et figuraient la beauté dans l’Apollon du Belvédère. Nous devrions, en somme, le trouver laid. Mais les « classicistes » pédants nous ont enlevé toute loyauté !

162.[modifier]

L’ironie des hommes actuels. – Actuellement c’est la façon des Européens de traiter tous les grands intérêts avec ironie, parce que, à force d’être affairé au service de ceux-ci, on n’a pas le temps de les prendre au sérieux.

163.[modifier]

Contre Rousseau. – S’il est vrai que notre civilisation est, par elle-même, quelque chose de déplorable : vous avez le choix de poursuivre dans vos conclusions avec Rousseau : « cette civilisation déplorable est cause de notre mauvaise moralité », ou de conclure en arrière contre Rousseau : « Notre bonne moralité est cause de cette déplorable civilisation. Nos conceptions sociales du bien et du mal, faibles et efféminées, leur énorme prépondérance sur le corps et l’âme, ont fini par affaiblir tous les corps et toutes les âmes et par briser les hommes indépendants, autonomes, sans préjugés, les véritables piliers d’une civilisation forte : partout où l’on rencontre aujourd’hui encore la mauvaise moralité, on voit les dernières ruines de ces piliers. » Il y a donc paradoxe contre paradoxe ! La vérité ne peut, à aucun prix, être des deux côtés : est-elle en général de l’un ou de l’autre côté ? Qu’on examine !

164.[modifier]

Peut-être anticipé. — Il semble qu’actuellement, sous différents noms erronés qui induisent en erreur et le plus souvent avec un grand manque de netteté, ceux qui ne se sentent pas attachés aux mœurs et aux lois établies fassent les premières tentatives pour s’organiser et pour se créer ainsi un droit : tandis que jusqu’à présent tous les criminels, les libres penseurs, tous les hommes immoraux et scélérats vivaient décriés et hors la loi, dépérissant sous le poids de la mauvaise conscience. On devrait, somme toute, approuver cela et le trouver bien, quoique le siècle à venir y perde en sécurité et qu’il faudra peut-être que chacun prenne son fusil sur l’épaule : — ne fût-ce que pour qu’il y ait une puissance d’opposition qui rappelle toujours qu’il n’y a pas de morale absolue et exclusive, et que toute moralité qui s’affirme à l’exclusion de toute autre détruit trop de force vive et coûte trop cher à l’humanité. Les divergents qui sont si souvent les inventifs et les créateurs ne doivent plus être sacrifiés ; il ne faut plus que cela soit considéré comme honteux de s’écarter de la morale, en actions et en pensées ; il faut que l’on fasse de nombreuses tentatives nouvelles pour transformer l’existence et la communauté ; il faut qu’un poids énorme de mauvaise conscience soit supprimé du monde, — il faut que ces buts généraux soient reconnus et encouragés par tous les gens loyaux qui cherchent la vérité !

165.[modifier]

La morale qui n’ennuie pas. — Les commandements principaux qu’un peuple se laisse enseigner et prêcher, toujours à nouveau, sont en rapport avec ses défauts principaux et c’est pourquoi il ne les trouve point ennuyeux. Les Grecs, qui perdaient si souvent la modération, le sang-froid, le sens de la justice et en général la sagesse, prêtaient l’oreille aux quatre vertus socratiques, — car on avait tant besoin de ces vertus et justement si peu de talent pour elles !

166.[modifier]

Au carrefour. — Honte à vous ! vous voulez entrer dans un système où il faut être un rouage, pleinement et entièrement, au risque d’être écrasé par ce rouage ! Où il va de soi que chacun soit ce que ses supérieurs font de lui ! Où la recherche de « connexions » fait partie des devoirs naturels ! Où personne ne se sent offensé lorsqu’on le rend attentif à un homme avec la remarque « qu’il peut une fois lui être utile » ! Où l’on n’a pas honte de faire des visites pour demander l’intercession de quelqu’un ! Où l’on ne se doute même pas que, par une subordination aussi intentionnelle à de pareilles mœurs, on s’est, une fois pour toutes, désigné comme de vulgaire poterie de la nature, que les autres peuvent user et briser à leur gré, sans se considérer très responsable de cela ; comme si l’on voulait dire : « Il ne manquera jamais des gens de mon espèce : usez donc de moi, sans vous gêner ! » —

167.[modifier]

Les hommages absolus. — Lorsque je songe au philosophe allemand le plus lu, au musicien allemand que l’on écoute le plus, à l’homme d’État allemand le plus considérable, il faut que je m’avoue à moi-même : si l’on rend maintenant la vie très dure aux Allemands, ce peuple des sentiments absolus, cela tient à leurs propres grands hommes. Il y a là trois fois un magnifique spectacle à contempler : c’est chaque fois un fleuve, si puissamment agité dans le lit qu’il s’est creusé lui-même que l’on pourrait croire souvent qu’il veut monter la montagne. Et pourtant, quel que soit le degré où l’on pousse son admiration, qui n’aimerait pas être, somme toute, d’une autre opinion que Schopenhauer ! Et qui aimerait partager maintenant, dans les grandes et dans les petites choses, les opinions de Richard Wagner ? quelle que soit la vérité de la réflexion que fit un jour quelqu’un : lorsqu’il prétendit que partout où Wagner donne et prend une impulsion il y a un problème de caché, — il suffit, car il ne le tire pas à la lumière. — Et enfin combien y en aurait-il qui aimeraient, de tout cœur, être d’accord avec Bismarck, à condition qu’il fût d’accord avec lui-même ou qu’il prît du moins des airs de l’être dorénavant ! Il est vrai que d’être sans principes, mais d’avoir des instincts dominants, esprit mobile, au service de violents instincts dominants et pour cela sans principes, — cela ne devrait pas être, chez un homme d’État, quelque chose de surprenant mais être plutôt considéré comme juste et conforme à la nature. Hélas ! ce fut jusqu’à présent si peu allemand ! De même que le bruit autour de la musique, la dissonance et la mauvaise humeur à cause du musicien ! De même que la position nouvelle et extraordinaire que choisit Schopenhauer : il ne se sentit ni au-dessus des choses ni à genoux devant elles — dans les deux cas cela eût encore été allemand, — mais il agit contre les choses ! Incroyable et désagréable ! Se placer sur le même rang que les choses et être quand même leur adversaire et, en fin de compte, l’adversaire de soi-même ! — que doit faire l’admirateur absolu avec un pareil modèle ? Et que doit-il faire encore de trois de ces modèles qui n’ont même pas le désir d’être en paix entre eux ! Voici Schopenhauer adversaire de la musique de Wagner et Wagner adversaire de la politique de Bismarck et Bismarck adversaire de tout wagnérisme, de tout schopenhauerisme ! Que reste-t-il à faire ? Où faut-il se réfugier avec sa soif de « vénération en bloc » ? Pourrait-on peut-être choisir, dans la musique du musicien, quelques centaines de bonnes mesures qui vous tiennent à cœur et que l’on aime à prendre à cœur, parce qu’elles ont un cœur — pourrait-on se mettre à l’écart avec ce petit butin et oublier tout le reste ? Et rechercher pareille combinaison par rapport au philosophe et à l’homme d’État — choisir, prendre à cœur, et surtout oublier le reste ? Hélas ! s’il n’était pas si difficile d’oublier ! Il y avait une fois un homme très fier qui, à aucun prix, ne voulait rien accepter que de lui-même, en bien et en mal : mais lorsqu’il eut besoin de l’oubli il ne put se le donner et il fut forcé de conjurer les esprits, trois fois ; ils vinrent, ils entendirent son désir et ils finirent par dire : « Cela seul n’est pas en notre pouvoir ! » Les Allemands ne devraient-ils pas profiter de l’expérience de Manfred ? Pourquoi d’abord conjurer les esprits ? Cela ne sert de rien, on n’oublie pas lorsque l’on veut oublier. Et combien grand serait « le reste » qu’il faudrait oublier, chez ces trois grands hommes de l’époque, pour pouvoir être dorénavant leur admirateur en bloc ! Il serait donc préférable de profiter de la bonne occasion pour essayer quelque chose de nouveau : je veux dire, progresser dans la probité vis-à-vis de soi-même et devenir, au lieu d’un peuple qui répète d’une façon crédule et qui hait méchamment et aveuglément, un peuple d’approbation conditionnelle et d’opposition bienveillante ; mais apprendre avant tout que les hommages absolus devant les personnes sont quelque chose de ridicule, que changer son avis là-dessus ne serait pas déshonorant, même pour les Allemands, et qu’il existe un mot profond, digne d’être pris à cœur : « Ce qui importe, ce ne sont point les personnes, mais les choses. » Ce mot est, comme celui qui l’a prononcé, grand, brave, simple et silencieux, — tout comme Carnot, le soldat et le républicain. — Mais peut-on parler maintenant ainsi d’un Français à des Allemands, et de plus d’un républicain ? Peut-être point, et peut-être n’a-t-on même pas le droit de r appeler ce que Niebur put dire jadis aux Allemands : que personne autant que Carnot ne lui avait fait l’impression de la véritable grandeur.

168.[modifier]

Un modèle. – Qu’est-ce que j’aime en Thucydide, qu’est-ce qui fait que je l’estime plus que Platon ? Il a le plaisir le plus étendu et le plus désintéressé à tout ce qui est typique chez l’homme et dans les événements, et il trouve qu’à chaque type appartient une quantité de bon sens : c’est ce bon sens qu’il cherche à découvrir. Il possède une plus grande justice pratique que Platon ; il ne calomnie et ne rapetisse pas les hommes qui ne lui plaisent pas ou bien qui lui ont fait mal dans la vie. Au contraire : il ajoute et introduit quelque chose de grand dans toutes les choses et toutes les personnes, en ne voyant partout que des types. Que ferait aussi toute la postérité, à quoi il voue son œuvre, avec ce qui n’est pas typique ! C’est ainsi que cette culture de la connaissance désintéressée du monde arrive en lui, le penseur-homme, à une floraison merveilleuse, cette culture qui a son poète en Sophocle, son homme d’État en Périclès, son médecin en Hippocrate, son savant naturaliste en Démocrite : cette culture qui mérite d’être baptisée du nom de ses maîtres, les sophistes, et qui malheureusement, dès le moment de son baptême, commence à devenir soudain pâle et insaisissable pour nous, — car dès lors nous soupçonnons que cette culture, qui fut combattue par Platon et par toutes les écoles socratiques, devait être bien immorale ! La vérité est ici si compliquée et si enchevêtrée que l’on répugne à la démêler : que la vieille erreur (error veritate simplicior) suive donc son vieux chemin !

169.[modifier]

Le génie grec nous est très étranger. — Oriental ou moderne, asiatique ou européen : comparé au grec, toute chose possède en propre l’énormité et la jouissance des grandes masses, comme langage du sublime, tandis qu’à Pæstum, à Pompéi et à Athènes on s’étonne, devant toute l’architecture grecque, de voir avec quelles petites masses les Grecs savaient exprimer quelque chose de sublime et aimaient à l’exprimer ainsi. — De même : combien en Grèce les hommes étaient simples dans l’idée qu’ils se faisaient d’eux-mêmes ! Combien nous les dépassons dans la connaissance des hommes ! Combien pleines de labyrinthes aussi, apparaissent nos âmes et nos représentations de l’âme, en comparaison des leurs ! Si nous voulions tenter une architecture d’après le mode de notre âme (nous sommes trop lâches pour cela) : — le labyrinthe devrait être notre prototype ! La musique qui nous est propre et qui nous exprime véritablement laisse déjà deviner le labyrinthe (car en musique les hommes se laissent aller parce qu’ils se figurent qu’il n’y a personne qui soit capable de les voir mêmes sous leur musique).

170.[modifier]

Autres perspectives du sentiment. – Que signifie notre bavardage à propos des Grecs ! Qu’entendons-nous donc à leur art, dont l’âme est la passion pour la beauté masculine nue ! – Ce n’est qu’en partant de là qu’ils avaient le sentiment de la beauté féminine. Ils avaient donc, pour celle-ci, une toute autre perspective que nous. Et il en était de même de leur amour de la femme : ils vénéraient autrement, ils méprisaient autrement.

171.[modifier]

L’alimentation de l’homme moderne. – L’homme moderne s’entend à digérer beaucoup de choses et même à digérer presque tout, — c’est là sa vanité à lui : mais il serait d’une espèce supérieure justement s’il ne s’entendait pas à cela : homo pamphagus, ce n’est pas ce qu’il y a de plus fin. Nous vivons entre un passé qui avait un goût plus maniaque et plus entêté que nous et un avenir qui en aura peut-être un plus choisi, — nous vivons trop au milieu.

172.[modifier]

Tragédie et musique. – Les hommes qui se trouvent dans une disposition d’esprit guerrière, comme par exemple les Grecs du temps d’Eschyle, sont difficiles à émouvoir, et lorsque la pitié triomphe une fois de leur dureté, une espèce de vertige s’empare d’eux, semblable à une force « démoniaque », — ils se sentent alors contraints et secoués par une émotion religieuse. Après coup, ils font leurs réserves sur cet état ; tant qu’ils y sont pris, ils jouissent du ravissement que leur procurent l’ivresse et le merveilleux, mêlé à l’absinthe la plus amère de la souffrance : c’est là véritablement une boisson pour les guerriers, quelque chose de rare, de dangereux, de doux et d’amer que l’on n’a pas facilement en partage. — La tragédie s’adresse aux âmes qui ressentent ainsi la pitié, aux âmes dures et guerrières que l’on terrasse difficilement, soit par la crainte, soit par la pitié, mais auxquelles il est utile d’être amollies de temps en temps. Mais que peut donner la tragédie à ceux qui sont ouverts aux « affections sympathiques » comme la voile au vent ! Lorsque les Athéniens furent devenus plus doux et plus sensibles, du temps de Platon, — hélas ! combien ils étaient encore loin de la sensiblerie des habitants de nos grandes et de nos petites villes ! — et pourtant les philosophes se plaignaient déjà du caractère nuisible de la tragédie. Une époque pleine de danger, comme celle qui commence en ce moment, où la bravoure et la virilité montent en prix, rendra peut-être lentement les âmes assez dures, pour que des poètes tragiques leur soient nécessaires : jusqu’à présent ceux-ci étaient un peu superflus, — pour employer le mot le plus bénin. — C’est ainsi que viendra peut-être encore pour la musique une époque meilleure (ce sera certainement la plus méchante !), celle où les artistes musiciens auront à s’adresser à des hommes strictement personnels, durs par eux-mêmes, dominés par le sombre sérieux de leur propre passion : mais à quoi sert la musique pour ces petites âmes contemporaines de l’époque qui s’en va, âmes par trop mobiles, d’une croissance imparfaite, mi-personnelles, curieuses et désireuses de tout ?

173.[modifier]

Les louangeurs du travail. — Dans la glorification du « travail », dans les infatigables discours de la « bénédiction du travail », je vois la même arrière-pensée que dans les louanges des actes impersonnels et d’un intérêt général : l’arrière-pensée de la crainte de tout ce qui est individuel. On se rend maintenant très bien compte, à l’aspect du travail — c’est-à-dire de cette dure activité du matin au soir — que c’est là la meilleure police, qu’elle tient chacun en bride et qu’elle s’entend vigoureusement à entraver le développement de la raison, des convoitises, des envies d’indépendance. Car le travail use la force nerveuse dans des proportions extraordinaires, il retire cette force à la réflexion, à la méditation, aux rêves, aux soucis, à l’amour et à la haine, il place toujours devant les yeux un but minime et accorde des satisfactions faciles et régulières. Ainsi une société, où l’on travaille sans cesse durement, jouira d’une plus grande sécurité : et c’est la sécurité que l’on adore maintenant comme divinité suprême. — Et voici (ô épouvante !) que c’est justement le « travailleur » qui est devenu dangereux ! Les « individus dangereux » fourmillent ! Et derrière eux il y a le danger des dangers — l’individuum !

174.[modifier]

Mode morale d’une société commerçante. — Derrière ce principe de l’actuelle mode morale : « les actions morales sont les actions de la sympathie pour les autres, » je vois dominer l’instinct social de la crainte qui prend ainsi un déguisement intellectuel : cet instinct pose comme principe supérieur, le plus important et le plus prochain, qu’il faut enlever à la vie le caractère dangereux qu’elle avait autrefois, et que chacun doit aider à cela de toutes ses forces. C’est pourquoi seules les actions qui visent à la sécurité générale et au sentiment de sécurité de la société peuvent recevoir l’attribut « bon » ! — Combien peu de plaisirs les hommes doivent-ils avoir dès lors à leur propre aspect, si une telle tyrannie de la crainte leur prescrit la loi morale supérieure, s’ils se laissent ainsi recommander sans objection de passer sur eux-mêmes, à côté d’eux-mêmes, mais d’avoir des yeux de lynx pour toute misère, pour toute souffrance étrangères ! Avec notre intention, poussée jusqu’à l’énormité, de vouloir enlever à la vie toute rudesse dans les contours, toute espèce de coins, ne sommes-nous pas en bonne passe de réduire l’humanité jusqu’à en faire du sable ? Du sable ! Du sable fin, mou, granuleux, infini ! Est-ce là votre idéal, à vous qui êtes les héros des affections sympathiques ? — En attendant, la question reste à résoudre si l’on sert davantage son prochain en courant immédiatement et sans cesse à son secours et en lui aidant, ce qui ne peut se faire que très superficiellement à moins de devenir une mainmise tyrannique, ou si l’on fait de soi-même quelque chose que le prochain voit avec plaisir, par exemple un beau jardin tranquille et fermé qui possède de hautes murailles contre la tempête et la poussière des grandes routes, mais aussi une porte hospitalière.

175.[modifier]

Idée fondamentale d’une culture de commerçants. — On voit maintenant se former, de différents côtés, la culture d’une société dont le commerce est l’âme tout aussi bien que le combat singulier était l’âme de la culture chez les anciens Grecs, la guerre, la victoire et le droit chez les Romains. Celui qui s’adonne au commerce s’entend à tout taxer sans le produire, à le taxer d’après le besoin du consommateur et non d’après son besoin personnel ; chez lui la question des questions c’est de savoir « quelles personnes et combien de personnes consomment cela ? » Il emploie donc dès lors, instinctivement et sans cesse, ce type de la taxation : à propos de tout, donc aussi à propos des productions des arts et des sciences, des penseurs, des savants, des artistes, des hommes d’État, des peuples, des partis et même d’époques tout entières : il s’informe à propos de tout ce qui se crée, de l’offre et de la demande, afin de fixer, pour lui-même, la valeur d’une chose. Ceci, érigé en principe de toute une culture, étudié depuis l’illimité jusqu’au plus subtil et imposé à toute espèce de vouloir et de savoir, sera la fierté de vous autres hommes du prochain siècle : si les prophètes de la classe commerçante ont raison de le mettre en votre possession ! Mais j’ai peu de foi en ces prophètes. Credat Judœus Apella, — pour parler avec Horace.

176.[modifier]

La critique des pères. — Pourquoi supporte-t-on maintenant déjà la vérité sur le passé le plus récent ? Parce qu’il existe toujours une nouvelle génération qui se sent en contradiction avec ce passé, et qui jouit, dans cette critique, des prémices du sentiment de puissance. Autrefois, la génération nouvelle voulait, au contraire, se fonder sur l’ancienne et elle commençait à avoir conscience d’elle-même, non seulement en acceptant les opinions des pères, mais en les défendant plus sévèrement encore, si cela était possible. Critiquer l’autorité paternelle était autrefois un vice : maintenant les jeunes idéalistes commencent par là.

177.[modifier]

Apprendre la solitude. — Oh ! pauvres hères, vous qui habitez les grandes villes de la politique mondiale, jeunes hommes très doués, martyrisés par la vanité, vous considérez que c’est votre devoir de dire votre mot dans tous les événements (— car il se passe toujours quelque chose) ! Vous croyez que, lorsque vous avez fait ainsi de la poussière et du bruit, vous êtes le carrosse de l’histoire ! Vous écoutez toujours et vous attendez sans cesse le moment où vous pourrez jeter votre parole au public, et vous perdez ainsi toute productivité véritable ! Quel que soit votre désir des grandes œuvres, le profond silence de l’incubation ne vient pas jusqu’à vous ! L’événement du jour vous chasse devant lui comme de la paille légère, tandis que vous avez l’illusion de chasser l’événement, — pauvres diables ! — Lorsque l’on veut être un héros sur la scène, il ne faut pas songer à jouer le chœur, on ne doit même pas savoir comment on fait chorus.

178.[modifier]

Ceux qui s’usent quotidiennement. — Ces jeunes gens ne manquent ni de caractère, ni de dispositions, ni de zèle : mais on ne leur a jamais laissé le temps de se donner une direction à eux-mêmes, les habituant, au contraire, dès leur plus jeune âge, à recevoir une direction. Autrefois, lorsqu’ils étaient mûrs pour être « envoyés dans le désert », on en agissait autrement avec eux, — on les utilisait, on les dérobait à eux-mêmes, on les élevait à être usés quotidiennement, on leur faisait de cela un devoir et un principe — et maintenant ils ne peuvent plus s’en passer, ils ne veulent pas qu’il en soit autrement. Mais, à ces pauvres bêtes de trait, il ne faut pas refuser leurs « vacances » — ainsi nomme-t-on cet idéal forcé d’un siècle surmené : des vacances où l’on peut une fois paresser à cœur joie, être stupide et enfantin.

179.[modifier]

Aussi peu d’« état » que possible ! – Toutes les conditions politiques et sociales ne valent pas que ce soient justement les esprits les plus doués qui aient le droit de s’en occuper et qui y soient forcés : un tel gaspillage des esprits est en somme plus grave qu’un état de misère. La politique est le champ de travail pour des cerveaux plus médiocres, et ce champ de travail ne devrait pas être ouvert à d’autres : que plutôt encore la machine s’en aille en morceaux ! Mais telles que les choses se présentent aujourd’hui, où non seulement tous croient devoir être informés quotidiennement des choses politiques, mais où chacun veut encore y être actif à tout instant, et abandonne pour cela son propre travail, elles sont une grande et ridicule folie. On paye la « sécurité publique » beaucoup trop cher à ce prix : et, ce qu’il y a de plus fou, on aboutit de la sorte au contraire de la sécurité publique, ainsi que notre excellent siècle est en train de le démontrer : comme si cela n’avait jamais été fait ! Donner à la société la sécurité contre les voleurs et contre le feu, la rendre infiniment commode pour toute espèce de commerce et de relations, et transformer l’État en providence, au bon et au mauvais sens, — ce sont là des buts inférieurs, médiocres et nullement indispensables, à quoi l’on ne devrait pas viser avec les moyens et les instruments les plus élevés qu’il y ait, — les moyens que l’on devrait réserver justement aux fins supérieures et les plus rares ! Notre époque, bien qu’elle parle beaucoup d’économie, est bien gaspilleuse : elle gaspille ce qu’il y a de plus précieux, l’esprit.

180.[modifier]

Les guerres. — Les grandes guerres contemporaines sont le résultat des études historiques.

181.[modifier]

Gouverner. — Les uns gouvernent par joie de gouverner, les autres pour ne pas être eux-mêmes gouvernés : — Entre deux maux celui-ci n’est que le moindre.

182.[modifier]

La logique grossière. — On dit d’un homme, avec le plus profond respect : « C’est un caractère ! » — Oui ! s’il étale une logique grossière, une logique qui saute aux yeux les moins clairvoyants ! Mais dès qu’il s’agit d’un esprit plus subtil et plus profond, conséquent à sa manière, la manière supérieure, les spectateurs nient l’existence du caractère. C’est pourquoi les hommes d’État rusés jouent généralement leur comédie sous le couvert de la conséquence grossière.

183.[modifier]

Les vieux et les jeunes. — « Il y a quelque chose d’immoral dans l’existence des parlements — ainsi pense toujours l’un ou l’autre —, car on a le droit d’y exprimer des opinions contre le gouvernement ! » — « Il faut toujours avoir sur les choses l’opinion que notre maître et seigneur commande ! » — C’est là le onzième commandement de certaines cervelles, vieilles braves, surtout dans l’Allemagne du Nord. On en rit comme d’une mode désuète : mais autrefois c’était la morale ! Peut-être rira-t-on aussi un jour de ce qui, dans la jeune génération, à éducation parlementaire, est le fait considéré comme moral : je veux dire de placer la politique des partis au-dessus de la sagesse personnelle, et de répondre à chaque question qui concerne le bien public, selon le vent dont il faut gonfler les voiles du parti. « Il faut avoir à ce sujet l’opinion qu’exige la situation du parti » tels seraient les termes du canon. On fait maintenant, au service d’une pareille morale, toute espèce de sacrifices, jusqu’à la victoire sur soi-même et le martyre.

184.[modifier]

L’État, un produit des anarchistes. — Dans les pays où les hommes sont disciplinés, il reste toujours assez de retardataires non disciplinés : immédiatement ils se joignent aux camps socialistes, plus que partout ailleurs. Si ceux-ci venaient une fois à faire des lois, on peut compter qu’ils s’imposeront des chaînes de fer et qu’ils exerceront une discipline terrible : — ils se connaissent ! Et ils supporteront ces lois avec la conscience qu’ils se les sont données eux-mêmes, — le sentiment de puissance, et de cette puissance est trop récent chez eux et trop séduisant pour qu’ils ne souffrent pas tout à cause de lui.

185.[modifier]

Mendiants. — Il faut supprimer les mendiants, car on se fâche lorsqu’on leur donne l’aumône et l’on se fâche lorsqu’on ne la leur donne point.

186.[modifier]

Gens d’affaires. — Vos affaires — ce sont là vos plus grands préjugés, elles vous lient à l’endroit où vous êtes, à votre société, à vos goûts. Appliqués aux affaires, — mais paresseux pour ce qui est de l’esprit, satisfaits de votre insuffisance, le tablier du devoir accroché sur cette satisfaction : c’est ainsi que vous vivez, c’est ainsi que vous voulez que soient vos enfants !

187.[modifier]

Un avenir possible. — Ne pourrait-on pas imaginer un état social où le malfaiteur se déclarerait lui-même coupable, se dicterait publiquement, à lui-même, sa peine, avec le sentiment orgueilleux qu’il honore la loi qu’il a faite lui-même, qu’il exerce sa puissance en se punissant, la puissance du législateur ; il peut une fois faillir, mais par sa punition volontaire il s’élève au-dessus de son délit, il efface non seulement le délit, par sa franchise, sa grandeur et sa tranquillité, il y ajoute encore un bienfait public. — Ce serait là le criminel d’un avenir possible, le criminel qui pose, il est vrai, comme condition, l’existence d’une législation de l’avenir, avec l’idée fondamentale : « Je me soumets seulement à la loi que j’ai promulguée moi-même, dans les grandes et dans les petites choses. » Il y a bien des tentatives qui devraient encore être faites ! Bien des avenirs qui devraient être apportés à la lumière !

188.[modifier]

Ivresse et nutrition. — Les peuples sont trompés à un tel point parce qu’ils cherchent toujours un imposteur, c’est-à-dire un vin excitant pour leurs sens. Pourvu qu’ils puissent avoir ce vin-là, ils se contenteront de pain médiocre. L’ivresse leur est plus que la nourriture, — voilà l’amorce où ils se laisseront toujours prendre ! Que sont pour eux les hommes choisis dans leurs milieu — fussent-ils les spécialistes les plus autorisés — à côté de conquérants brillants, de vieilles et somptueuses maisons princières ? Il faudrait du moins que l’homme du peuple, pour réussir, leur ouvrît la perspective de conquêtes et d’apparat : cela lui ferait peut-être trouver créance. Les peuples obéissent toujours et vont plus loin encore, à condition qu’ils puissent s’enivrer ! On n’a pas même le droit de leur offrir le plaisir sans la couronne de lauriers et la force que renferme celle-ci, la force qui rend fou. Mais ce goût populacier qui tient l’ivresse pour plus importante que la nutrition n’a nullement son origine dans les profondeurs de la populace : il y a, au contraire, été porté et transplanté pour y croître tardivement avec plus d’abondance, tandis qu’il tient son origine des intelligences les plus hautes, où il s’est épanoui durant des milliers d’années. Le peuple est le dernier terrain inculte où puisse encore prospérer cette éclatante ivraie. — Comment ! et c’est justement au peuple que l’on voudrait confier la politique ? Pour qu’il y puise son ivresse quotidienne ?

189.[modifier]

De la grande politique. — Quelle que soit la part que prennent, dans la grande politique, l’utilitarisme et la vanité des individus comme des peuples : la force la plus vivace qui les pousse en avant est le besoin de puissance, qui, non seulement dans l’âme des princes et des puissants, mais encore, et non pour la moindre part, dans les couches inférieures du peuple, jaillit, de temps en temps, de sources inépuisables. L’heure revient toujours à nouveau, l’heure où les masses sont prêtes à sacrifier leur vie, leur fortune, leur conscience, leur vertu pour se créer cette jouissance supérieure et pour régner, en nation victorieuse et tyranniquement arbitraire, sur d’autres nations (ou du moins pour se figurer qu’elles règnent). Alors les sentiments de prodigalité, de sacrifice, d’espérance, de confiance, d’audace extraordinaire, d’enthousiasme jaillissent si abondamment que le souverain ambitieux ou prévoyant avec sagesse, peut saisir le premier prétexte à une guerre et substituer à son injustice la bonne conscience du peuple. Les grands conquérants ont toujours tenu le langage pathétique de la vertu : ils avaient toujours autour d’eux des masses qui se trouvaient en état d’exaltation et ne voulaient entendre que des discours exaltés. Singulière folie des jugements moraux ! Lorsque l’homme a le sentiment de la puissance, il se croit et s’appelle bon : et c’est alors justement que les autres, sur lesquels il lui faut épancher sa puissance, l’appellent méchant ! Hésiode, dans sa fable des âges de l’homme, a peint deux fois de suite la même époque, celle des héros d’Homère, et c’est ainsi que d’une seule époque il en a fait deux : vue par l’esprit de ceux qui se trouvaient sous une contrainte épouvantable, sous la contrainte d’airain de ces héros aventureux de la force ou qui en avaient entendu parler par leurs ancêtres, cette époque apparaissait comme mauvaise : mais les descendants de ces générations chevaleresques vénéraient en elle le bon vieux temps, presque bienheureux. C’est pourquoi le poète ne sut point s’en tirer autrement que comme il fit, — car il avait probablement autour de lui des auditeurs des deux espèces !

190.[modifier]

L’ancienne culture allemande. — Lorsque les Allemands commencèrent à devenir intéressants pour les autres peuples de l’Europe — il n’y a pas si longtemps de cela, — ce fut grâce à une culture qu’ils ne possèdent plus aujourd’hui, qu’ils ont secouée avec une ardeur aveugle, comme si ç’avait été là une maladie : et pourtant ils ne surent rien mettre de mieux en place que la folie politique et nationale. Il est vrai qu’ils ont abouti par là à devenir encore beaucoup plus intéressants pour les autres peuples qu’ils ne l’étaient autrefois par leur culture : qu’on leur laisse donc cette satisfaction ! Il est cependant indéniable que cette culture allemande a dupé les Européens et qu’elle n’était digne ni d’être imitée ni de l’intérêt qu on lui a porté, et moins encore des emprunts qu’on rivalisait à lui faire. Que l’on se renseigne donc aujourd’hui sur Schiller, Guillaume de Humboldt, Schleiermacher, Hegel, Schelling, qu’on lise leurs correspondances et qu’on se fasse introduire dans le grand cercle de leurs adhérents : qu’est-ce qui leur est commun, qu’est-ce qui, chez eux, nous impressionne, tels que nous sommes maintenant, tantôt d’une façon si insupportable, tantôt d’une façon si touchante et si pitoyable ? D’une part la rage de paraître, à tout prix, moralement ému ; d’autre part le désir d’une universalité brillante et sans consistance, ainsi que l’intention arrêtée de voir tout en beau (les caractères, les passions, les époques, les mœurs), — malheureusement ce « beau » répondait à un mauvais goût vague qui néanmoins se vantait d’être de provenance grecque. C’est un idéalisme, doux, bonasse, avec des reflets argentés, qui veut avant tout avoir des attitudes et des accents noblement travestis, quelque chose de prétentieux autant qu’inoffensif, animé d’une cordiale aversion contre la réalité « froide » ou « sèche », contre l’anatomie, contre les passions complètes, contre toute espèce de continence et de scepticisme philosophique, mais surtout contre la connaissance de la nature, pour peu qu’elle ne puisse pas servir à un symbolisme religieux. Gœthe assistait à sa façon à ces agitations de la culture allemande : se plaçant en dehors, résistant doucement, silencieux, s’affermissant toujours davantage sur son propre chemin meilleur. Un peu plus tard Schopenhauer lui aussi y assistait, — selon lui une bonne part du monde véritable et des diableries du monde étaient de nouveau devenus visibles, et il en parlait avec autant de grossièreté que d’enthousiasme : car dans cette diablerie il y avait de la beauté ! — Et qu’est-ce qui séduisit au fond les étrangers, qu’est-ce qui les fit ne point se comporter comme Gœthe et Schopenhauer, ou simplement regarder ailleurs ? C’était cet éclat mat, cette énigmatique lumière de voie lactée qui brillait autour de cette culture : cela faisait dire aux étrangers : « Voilà quelque chose qui est très, très lointain pour nous ; nous y perdons la vue, l’ouïe, l’entendement, le sens de la jouissance et de l’évaluation ; mais, malgré tout, cela pourrait bien être des astres ! Les Allemands auraient-ils découvert en toute douceur un coin du ciel et s’y seraient-ils installés ? Il faut essayer de s’approcher des Allemands. » Et on s’approcha d’eux ; tandis que, peu de temps après, ces mêmes Allemands commencèrent à se donner de la peine pour se débarrasser de cet éclat de voie lactée ; ils savaient trop bien qu’ils n’avaient pas été au ciel, — mais dans un nuage !

191.[modifier]

Hommes meilleurs. — On me dit que notre art s’adresse aux hommes du présent, avides, insatiables, indomptés, dégoûtés, tourmentés, et qu’il leur montre une image de la béatitude, de l’élévation, de la sublimité, à côté de l’image de leur laideur : afin qu’il leur soit possible d’oublier une fois et de respirer librement, peut-être même de rapporter de cet oubli une incitation à la fuite et à la conversion. Pauvres artistes, qui ont un pareil public ! Avec de telles arrière-pensées qui tiennent du prêtre et du médecin aliéniste ! Combien plus heureux était Corneille — « le grand Corneille », comme s’exclamait Mme de Sévigné, avec l’accent de la femme devant un homme complet, — combien supérieur le public de Corneille à qui il pouvait faire du bien avec les images de la vertu chevaleresque, du devoir sévère, du sacrifice généreux, de l’héroïque discipline de soi-même ! Combien différemment l’un et l’autre aimaient l’existence, non pas créée par une « volonté » aveugle et inculte, que l’on maudit parce qu’on ne sait pas la détruire, mais aimant l’existence comme un lieu où la grandeur et l’humanité sont possibles en même temps, et où même la contrainte la plus sévère des formes, la soumission au bon plaisir princier ou ecclésiastique, ne peuvent étouffer ni la fierté, ni le sentiment chevaleresque, ni la grâce, ni l’esprit de tous les individus, mais sont plutôt considérés comme un charme de plus et un aiguillon à créer un contraste à la souveraineté et à la noblesse de naissance, à la puissance héréditaire du vouloir et de la passion !

192.[modifier]

Désirer des adversaires parfaits. — On ne saurait contester aux Français qu’ils ont été le peuple le plus chrétien de la terre : non point qu’en France la dévotion des masses ait été plus grande qu’ailleurs, mais les formes les plus difficiles à réaliser de l’idéal chrétien s’y sont incarnées en des hommes et n’y sont point demeurées à l’état de conception, d’intention, d’ébauche imparfaite. Voici Pascal, dans l’union de la ferveur, de l’esprit et de la loyauté, le plus grand de tous les chrétiens, — et que l’on songe à tout ce qu’il s’agissait d’allier ici ! Voici Fénelon, l’expression la plus parfaite et la plus séduisante de la culture chrétienne, sous toutes ses formes : un moyen-terme sublime, dont, comme historien, on serait tenté de démontrer l’impossibilité, tandis qu’en réalité il ne fut qu’une perfection d’une difficulté et d’une invraisemblance infinies. Voici Madame de Guyon, parmi ses semblables, les Quiétistes français : et tout ce que l’éloquence et l’ardeur de l’apôtre Paul a essayé de deviner au sujet de l’état de semi-divinité du chrétien, l’état le plus sublime, le plus aimant, le plus silencieux, le plus extasié, s’est ici fait vérité, en se dépouillant de cette importunité juive dont saint Paul fait preuve à l’endroit de Dieu, en la rejetant grâce à une naïveté de la parole et du geste, naïveté vraiment toute féminine, subtile et distinguée et toute française des temps jadis. Voici le fondateur de l’ordre des Trappistes, le dernier qui ait pris au sérieux l’idéal ascétique du christianisme, non pas qu’il fût une exception parmi les Français, mais, au contraire, en vrai Français : car jusqu’à présent sa sombre création ne put s’acclimater et prospérer que chez les Français, elle les a suivis en Alsace et en Algérie. N’oublions pas les Huguenots : depuis eux il n’y a pas encore eu de plus bel alliage d’esprit guerrier et d’amour du travail, de mœurs raffinées et de rigueur chrétienne. Voici encore Port-Royal, où l’on assiste à la dernière floraison de la haute érudition chrétienne : et pour ce qui est de la floraison, en France les grands hommes s’y entendent mieux qu’ailleurs. Loin d’être superficiel, un grand Français n’en a pas moins sa superficie, une enveloppe naturelle qui entoure son fond et sa profondeur, — tandis que la profondeur d’un grand Allemand est généralement tenue renfermée dans une fiole étrangement contournée, comme un élixir qui cherche à se garantir, par son enveloppe dure et singulière, de la clarté du jour et des mains étourdies. — Et que l’on devine après cela pourquoi ce peuple, qui possède les types les plus accomplis de la chrétienté, engendra nécessairement aussi les types contraires les plus accomplis de la libre pensée anti-chrétienne ! Le libertin français a, dans son for intérieur, toujours livré bataille à de vrais grands hommes, et non pas seulement à des dogmes et à de sublimes avortons, comme les libertins des autres peuples.

193.[modifier]

Esprit et morale. — L’Allemand, qui possède le secret d’être ennuyeux avec de l’esprit, du savoir et du sentiment et qui s’est habitué à considérer l’ennui comme moral, — l’Allemand éprouve devant l’esprit français la peur que celui-ci n’arrache les yeux à la morale — et cette peur est semblable pourtant à la crainte et la joie du petit oiseau devant le serpent à sonnettes. Parmi les Allemands célèbres, nul n’a peut-être eu plus d’esprit qu’Hegel — mais il avait de plus une si grosse peur allemande en face de l’esprit que cette peur a créé un style particulièrement défectueux. Le propre de ce mauvais style c’est d’envelopper un noyau, de l’envelopper encore et toujours, jusqu’à ce qu’il transperce à peine, hasardant un regard honteux et curieux — comme « le regard d’une jeune femme à travers son voile », pour parler avec Eschyle, ce vieil ennemi des femmes — : mais ce noyau est une saillie spirituelle, souvent impertinente, sur un sujet des plus intellectuels, une combinaison de mots, subtile et osée, telle qu’il en faut dans une société de penseurs, comme hors-d’œuvre de la science, — mais présenté dans ce fouillis, c’est la science abstruse elle-même et le plus complet ennui moral ! Les Allemands trouvèrent là une forme permise de l’esprit et ils en jouirent avec un ravissement si manifeste que l’excellente raison de Schopenhauer en fut stupéfait d’étonnement, — durant toute sa vie il tonna contre le spectacle que lui offraient les Allemands, mais il ne sut jamais se l’expliquer.

194.[modifier]

Vanité des maîtres de morale. — Le succès, en somme assez médiocre, que remportèrent les maîtres de morale s’explique par le fait qu’ils voulaient trop de choses à la fois, c’est-à-dire qu’ils étaient trop ambitieux : ils aimaient trop à donner des préceptes pour tout le monde. Mais c’est là errer dans le vague et tenir des discours aux animaux pour en faire des hommes : quoi d’étonnant si les animaux trouvent cela ennuyeux ! Il faudrait se choisir des cercles restreints, chercher et encourager la morale pour ceux-ci, tenir par exemple des discours devant les loups pour en faire des chiens. Cependant, le grand succès reste généralement à celui qui ne veut éduquer ni tout le monde, ni des cercles restreints, mais un seul individu et qui ne regarde pas à droite et à gauche. Le siècle passé est précisément supérieur au nôtre parce qu’il possédait tant d’hommes éduqués individuellement, ainsi que d’éducateurs dans la même proportion, qui avaient trouvé là la tâche de leur vie, — et avec la tâche aussi la dignité devant eux-mêmes et devant toute autre « bonne compagnie ».

195.[modifier]

Ce que l’on appelle l’éducation classique. — Découvrir que notre vie est vouée à la connaissance ; que nous la gaspillerions, non ! que nous l’aurions gaspillée, si cette consécration ne nous protégeait pas devant nous-mêmes ; se répéter ces vers, souvent et avec émotion :

Destinée, je te suis ! Si je ne le voulais point,
Il me faudrait le faire, même parmi les larmes !

— Et maintenant, en faisant un retour sur le chemin de la vie, découvrir également qu’il y a quelque chose qui est irréparable : la dissipation de notre jeunesse, lorsque nos éducateurs n’ont point employé ces années ardentes et avides de savoir, pour nous mener au-devant de la connaissance des choses, mais qu’ils les ont usées à l’ « éducation classique » ! La dissipation de notre jeunesse, lorsque l’on nous inculqua, avec autant de maladresse que de barbarie, un savoir imparfait, concernant les Grecs et les Romains, ainsi que leurs langues, agissant à l’encontre du principe supérieur de toute culture, qu’il ne faut donner un aliment qu’à celui qui a faim de cet aliment ! Lorsqu’on nous imposa par la force, les mathématiques, au lieu de nous amener d’abord au désespoir de l’ignorance et de réduire notre petite vie quotidienne, nos mouvements et tout ce qui se passe du matin au soir dans l’atelier, au ciel et dans la nature, à des milliers de problèmes, de problèmes suppliciants, humiliants, irritants, — pour montrer alors à notre désir que nous avons avant tout besoin d’un savoir mathématique et mécanique, et nous enseigner ensuite le premier ravissement scientifique que procure la logique absolue de ce savoir ! Que ne nous a-t-on enseigné, ne fût-ce que le respect devant ces sciences ; que n’a-t-on fait trembler d’émotion notre âme, rien qu’une seule fois, devant les luttes, les défaites, les reprises de combat des grands hommes, devant le martyrologe qu’est l’histoire de la science pure ! Au contraire, nous étions saisis d’un certain mépris en face des sciences véritables, en faveur des études « historiques », de l’ « instruction propre à développer l’esprit » et du « classicisme » ! Et nous nous sommes laissés tromper si facilement ! Instruction propre à développer l’esprit ! N’aurions-nous pas pu montrer du doigt les meilleurs professeurs de nos lycées et demander en riant : « Où est donc là l’instruction propre à développer l’esprit ? Et si elle manque, comment sauraient-ils l’enseigner ? » Et le classicisme ! Avons-nous appris quelque chose de ce que justement les Grecs enseignaient à leur jeunesse ? Avons-nous appris à parler comme eux, à écrire comme eux ? Nous sommes-nous exercés, sans trêve, dans l’escrime de la conversation, dans la dialectique ? Avons-nous appris à nous mouvoir avec beauté et fierté, comme eux, à exceller dans la lutte, au jeu, au pugilat, comme eux ? Avons-nous appris quelque chose de l’ ascétisme pratique de tous les philosophes grecs ? Avons-nous été exercés dans une seule vertu antique, et à la façon dont les Anciens s’y exerçaient ? Notre éducation tout entière ne manquait-elle pas de toutes méditations au sujet de la morale, et combien davantage de la seule critique possible de celle-ci, ces tentatives courageuses de vivre dans telle ou telle morale ? Provoquait-on en nous un sentiment quelconque que les Anciens estimaient plus que les modernes ? Nous montrait-on la division du jour et de la vie et les fins qu’un esprit antique plaçait au-dessus de la vie ? Avons-nous appris les langues anciennes comme nous apprenons celles des peuples vivants, — c’est-à-dire pour parler, pour parler commodément et bien ? Nulle part un savoir-faire véritable, une faculté nouvelle, résultat des années pénibles ! Mais des renseignements sur ce que les hommes savaient et pouvaient faire autrefois ! Et quels renseignements ! Rien ne m’apparaît d’année en année plus distinctement, que le monde grec et antique, malgré la simplicité et la notoriété où il semble s’étaler devant nous, est très difficile à comprendre et à peine accessible, et que la facilité habituelle dont on parle des Anciens est, ou bien de la légèreté, ou bien la vieille vanité héréditaire de l’étourderie. Les mots et les idées semblables nous trompent : mais derrière eux se cache toujours un sentiment qui devrait paraître étrange et incompréhensible au sentiment moderne. Voilà des domaines où des enfants avaient le droit de s’agiter ! Il suffit que nous l’ayons fait quand nous étions des enfants, et que nous y ayons presque gagné une antipathie définitive contre l’antiquité, l’antipathie d’une familiarité en apparence trop grande ! Car la fatuité de nos éducateurs classiques, qui prétendent être en quelque sorte en possession des anciens, qui veulent transmettre cette possession à ceux qu’ils éduquent avec l’idée que, bien qu’elle ne soit pas faite pour rendre bienheureux, elle peut du moins suffire à de pauvres vieux rats de bibliothèque, braves et fous. « Qu’ils gardent leur trésor, il est certainement digne d’eux ! » — Avec cette silencieuse arrière-pensée s’achève notre éducation classique. — Il n’y a rien à réparer à cela — du moins pas sur nous ! Mais ne pensons pas à nous !

196.[modifier]

Les questions les plus personnelles de la vérité. — « Qu’est-ce au fond ce que je fais ? Et à quoi veux-je en venir, moi ? — c’est là la question de la vérité, que l’on n’enseigne pas dans l’état actuel de notre culture et que, par conséquent, l’on ne pose point, car on n’en trouverait pas le temps. Par contre, dire des bêtises aux enfants et non point leur parler de la vérité, dire des amabilités aux femmes qui seront plus tard des mères, et non point leur parler de la vérité, parler aux jeunes gens de leur avenir et de leurs plaisirs, et non point de la vérité, — à cela on trouve toujours du temps et du plaisir ! — Mais qu’est-ce que soixante-dix ans à passer ! — cela finit bientôt ; il est tellement indifférent que la vague sache où la porte la mer ! Il pourrait même y avoir de la sagesse à ne pas le savoir. — « Convenu : mais c’est un manque de fierté de ne pas même s’en informer ; notre civilisation ne rend pas les hommes fiers. » — Tant mieux ! — « Est-ce vraiment tant mieux ? »

197.[modifier]

L’inimitié des Allemands contre le rationalisme. — Passons en revue les contributions que, par leur travail intellectuel, les Allemands de la première moitié de ce siècle ont apportées à la culture générale. En premier lieu les philosophes allemands : ils sont revenus au degré primitif de la spéculation, car ils se satisfaisaient de concepts au lieu d’explications, pareils aux penseurs des époques de rêve — une espèce de philosophie préscientifique fut ranimée par eux. En deuxième lieu les historiens et les romantiques allemands : leurs efforts généraux visèrent à remettre en honneur des sentiments anciens et primitifs, surtout le christianisme, l’âme populaire, les légendes populaires, les idiomes populaires, le moyen-âge, l’ascétisme oriental, l’hindouisme. En troisième lieu les savants : ils luttèrent contre l’esprit de Newton et de Voltaire, ils essayèrent de redresser, comme Gœthe et Schopenhauer, l’idée d’une nature divinisée ou diabolisée, et la signification toute morale et symbolique de cette idée. La grande tendance générale des Allemands est allée contre le rationalisme et aussi contre la Révolution de la société qui, par un grossier malentendu, fut considérée comme la conséquence du rationalisme : la piété pour les choses établies cherchait à se transformer en piété de tout ce qui était établi autrefois, rien que pour permettre au cœur et à l’esprit de se gonfler de nouveau et de ne plus laisser d’espace aux vues à venir et novatrices. Le culte du sentiment fut dressé en place du culte de la raison, et les musiciens allemands, étant les artistes de l’invisible, de l’exaltation, de la légende, du désir infini, aidèrent à construire le temple nouveau, avec plus de succès que tous les artistes du verbe et de la pensée. En tenant compte que, dans les détails, il a été dit et découvert beaucoup de bonnes choses et qu’il y en a certaines qui depuis lors ont été jugées plus équitablement que jadis, il faut cependant conclure que l’ensemble constituait un danger public et non des moindres, le danger d’abaisser en général, sous l’apparence de la connaissance entière et définitive du passé, la connaissance au-dessous du sentiment, et — pour parler avec Kant qui définit ainsi sa propre tâche — « d’ouvrir de nouveau le chemin à la foi, en fixant ses limites à la science ». Respirons de nouveau le grand air : l’heure de ce danger est passée ! Et, chose singulière : les esprits que les Allemands évoquaient justement avec tant d’éloquence sont devenus, à la longue, les plus dangereux pour les intentions de leurs évocateurs, — l’histoire, la compréhension de l’origine et de l’évolution, la sympathie pour le passé, la passion ressuscitée du sentiment et de la connaissance, tout cela, après s’être mis pendant un certain temps au service de l’esprit obscurci, exalté, rétrograde, a revêtu un jour une autre nature, et s’élève maintenant, avec de plus larges ailes, sous les yeux de ses anciens évocateurs, et devient le génie fort et nouveau, justement de ce rationalisme, contre quoi on l’avait évoqué, ce rationalisme, c’est à nous maintenant de le conduire plus loin, — sans nous soucier qu’il a été fait contre lui une « grande Révolution » et aussi une « grande Réaction » et que tant la révolution que la réaction existent toujours : ce n’est là en somme que le jeu de vagues, en comparaison du flot véritablement grand où nous nous agitons, où nous voulons nous agiter !

198.[modifier]

Assigner un rang à son peuple. — Avoir beaucoup de grandes expériences intérieures et se reposer sur elles et au-dessus d’elles avec un œil intellectuel, — c’est cela qui fait les hommes de la culture qui assignent un rang à leur peuple. En France et en Italie, c’était l’affaire de la noblesse, en Allemagne, où jusqu’à présent la noblesse faisait en somme partie des pauvres d’esprit (peut-être n’est-ce plus pour longtemps), c’était l’affaire des prêtres, des professeurs et de leurs descendants.

199.[modifier]

Nous sommes plus nobles. — La fidélité, la générosité, la pudeur de la bonne réputation : ces trois choses réunies en un seul sentiment — c’est ce que nous appelons noble, distingué, et par là nous dépassons les Grecs. À aucun prix nous ne voudrions y renoncer, sous prétexte que les objets anciens de ces vertus sont tombés dans l’estime (et cela avec raison), mais nous voudrions substituer, avec précaution, des objets nouveaux à cet héritage, le plus précieux de tous. Pour comprendre que les sentiments des Grecs les plus nobles, au milieu de notre noblesse toujours chevaleresque et féodale, devraient passer pour médiocres et à peine convenables, il faut se souvenir de ces paroles de consolation qui sortent de la bouche d’Ulysse dans les situations les plus ignominieuses : « Supporte cela, cher cœur ! tu en as supporté bien d’autres, plus détestables encore ! » On peut mettre en parallèle, comme mise en pratique du modèle mythique, l’histoire de cet officier athénien qui, devant l’état-major tout entier, menacé de la canne par un autre officier, secoua la honte avec ces paroles : « Bats-moi ! mais écoute-moi aussi ! » (C’est ce que fit Thémistocle, ce très habile Ulysse de la période classique, qui était bien l’homme à adresser à « son cher cœur », dans ce moment ignominieux, ces vers de consolation et de détresse). Les Grecs étaient bien loin de prendre à la légère la vie et la mort à cause d’un outrage, comme nous faisons sous l’influence d’un esprit d’aventure, chevaleresque et héréditaire, et d’un certain besoin de sacrifice ; bien loin aussi de chercher des occasions où l’on pouvait risquer honorablement la vie et la mort comme dans les duels ; ou bien d’estimer la conservation d’un nom sans tache (honneur) plus que le mauvais renom, quand celui-ci est compatible avec la gloire et le sentiment de puissance ; ou encore d’être fidèle aux préjugés et aux articles de foi d’une caste, lorsqu’ils pourraient empêcher la venue d’un tyran. Car ceci est le secret peu noble de tout bon aristocrate grec : une profonde jalousie lui fait traiter au pied de l’égalité chacun des membres de sa caste, mais il est prêt, à chaque instant, à fondre comme un tigre sur sa proie — le despotisme : que lui importe alors le mensonge, le crime, la trahison, la perte volontaire de sa ville natale ! La justice était extrêmement difficile aux yeux de cette espèce d’hommes, elle passait presque pour quelque chose d’incroyable ; « le juste », ce mot sonnait aux oreilles des Grecs, comme « le saint » aux oreilles des chrétiens. Mais lorsque Socrate se hasardait à dire : « L’homme vertueux est le plus heureux », on n’en croyait pas ses oreilles, on pensait avoir entendu quelque chose de fou. Car, en voyant l’image de l’homme le plus heureux, chaque citoyen d’extraction noble songeait au plus complet manque d’égard, au diabolisme du tyran qui sacrifiait tout et tous, à son orgueil et à son plaisir. Parmi les hommes dont l’imagination s’agitait en secret à la poursuite sauvage d’un pareil bonheur, la vénération de l’État ne pouvait pas être implantée assez profondément, — mais je veux dire : que pour les hommes dont le désir de puissance n’est plus aussi aveugle que celui de ces nobles Grecs, cette idolâtrie de la conception de l’État, au moyen de quoi ce désir fut jadis tenu en bride, n’est plus aussi nécessaire.

200.[modifier]

Supporter la pauvreté. — La grande supériorité de l’origine noble, c’est qu’elle permet de supporter mieux la pauvreté.

201.[modifier]

Avenir de la noblesse. — L’attitude du monde aristocratique exprime que dans tous ses membres le sentiment de la puissance joue sans cesse son jeu charmant. C’est ainsi que l’individu de mœurs nobles, qu’il soit homme ou femme, ne se laisse pas aller à des gestes d’abandon, il évite de se mettre à son aise devant tout le monde, par exemple de s’adosser en chemin de fer aux coussins du wagon, il ne semble pas se fatiguer de rester sur pied pendant des heures à la cour, il installe sa maison, non selon son agrément, mais pour qu’elle produise l’impression de quelque chose de vaste et d’imposant, comme si elle devait servir de séjour à des êtres plus grands (qui vivent plus longtemps), il répond à un discours provoquant par de la retenue, avec un esprit clair, non comme s’il était scandalisé, anéanti, honteux, hors d’haleine, à la façon des plébéiens. Tout comme il sait garder l’apparence d’une force physique supérieure, toujours présente, il désire aussi maintenir, par une sécurité continuelle et beaucoup d’aménité, même dans les situations les plus pénibles, l’impression que son âme et son esprit sont à la hauteur des dangers et des surprises. Une culture noble peut ressembler, pour ce qui en est de la passion, soit à un cavalier qui éprouve du plaisir à faire marcher une bête ardente et fière au pas espagnol — que l’on se représente l’époque de Louis XIV — soit encore à un cavalier qui sent que sa monture s’élance sous lui comme une force de la nature, et qu’ils ne sont pas loin, tous deux, de perdre la tête, mais qu’ils se redressent avec fierté, jouissant de leur allure : dans les deux cas la culture noble respire la puissance et si très souvent, dans ses mœurs, elle n’exige que l’apparence du sentiment de puissance, le véritable sentiment de la supériorité grandit pourtant sans cesse par l’impression que ce jeu fait sur ceux qui ne sont point nobles et par le spectacle de cette impression. — Cet incontestable bonheur de la culture noble, qui s’édifie sur le sentiment de la supériorité, commence maintenant à monter à un degré supérieur encore, parce que, grâce à tous les esprits libres, il est dès lors permis et il n’est plus déshonorant, de pénétrer dans l’ordre de la connaissance pour y chercher des consécrations plus intellectuelles, y apprendre une courtoisie supérieure, permis de regarder vers cet idéal de la sagesse victorieuse que nulle époque ne put encore dresser devant elle, avec une si bonne conscience que l’époque qui veut s’ouvrir. Et, en fin de compte, de quoi s’occuperait dès lors la noblesse, s’il apparaît de jour en jour plus clairement qu’il est indécent de s’occuper de politique ?

202.[modifier]

Les soins à donner à la santé. — On a à peine commencé à réfléchir à la physiologie des criminels et cependant on se trouve déjà devant l’impérieuse certitude qu’entre les criminels et les aliénés il n’y a pas de différence essentielle : à condition que l’on ait la certitude que l’habituelle façon de penser en morale soit la façon de penser de la santé morale. Mais nulle croyance n’est aujourd’hui si bien admise que celle-ci. Il ne faudrait donc pas craindre d’en tirer les conséquences et de traiter le criminel comme un aliéné : surtout de ne pas le traiter avec charité hautaine, mais avec une sagesse de médecin et une bonne volonté de médecin. Il a besoin de changement d’air et de société, d’un éloignement momentané, peut-être de solitude et d’occupations nouvelles, — parfait ! Peut-être trouve-t-il lui-même que c’est son avantage de vivre pendant un certain temps sous surveillance, pour trouver ainsi une protection contre lui-même et son fâcheux instinct tyrannique, — parfait ! Il faut lui présenter clairement la possibilité et les moyens de guérir (d’extirper, de transformer, de sublimer cet instinct, et aussi, au pis aller, l’invraisemblance de celui-ci) ; il faut offrir au criminel incurable qui se fait horreur à lui-même l’occasion du suicide. Ceci réservé, comme moyen suprême d’allègement, il ne faut rien négliger pour rendre avant tout au criminel le bon courage et la liberté d’esprit ; il faut effacer de son âme tous les remords, comme si c’était là une affaire de propreté, et lui indiquer comment il peut compenser le tort qu’il a peut-être fait à quelqu’un par un bienfait exercé auprès de quelqu’un d’autre, bienfait qui surpassera peut-être le tort. Tout cela, avec d’extrêmes ménagements et surtout d’une façon anonyme ou sous des noms nouveaux, avec de fréquents changements du lieu de résidence, afin que l’intégrité de la réputation et la vie future du criminel y courent aussi peu de dangers que possible. Il est vrai qu’aujourd’hui encore celui à qui un dommage a été causé, abstraction faite de la façon dont ce dommage pourrait être réparé, veut avoir sa vengeance et s’adresse aux tribunaux pour l’obtenir — c’est pourquoi, provisoirement, notre horrible pénalité subsiste encore, avec sa balance d’épicier et sa volonté de compenser la faute par la peine. Mais n’y aurait-il pas moyen d’aller au-delà de tout cela ? Combien serait allégé le sentiment général de la vie si, avec la croyance à la faute, on pouvait se débarrasser aussi du vieil instinct de vengeance et si l’on considérait que c’est une subtile sagesse des hommes heureux de bénir ses ennemis, comme fait le christianisme, et de faire du bien à ceux qui nous ont offensés ! Eloignons du monde l’idée du péché — et ne manquons pas d’envoyer à sa suite l’idée de punition ! Que ces démons en exil aillent vivre dorénavant ailleurs que parmi les hommes, s’ils tiennent absolument à vivre et à ne pas mourir de leur propre dégoût ! — Mais que l’on considère en attendant que le dommage causé à la société et à l’individu par le criminel est de même espèce que celui que leur causent les malades ; les malades répandent les soucis, la mauvaise humeur, ils ne produisent rien et dévorent le revenu des autres, ils ont besoin de gardiens, de médecins, d’entretien, et ils vivent du temps et des forces des hommes bien-portants. Néanmoins, on considérerait maintenant comme inhumain celui qui voudrait se venger de tout cela sur le malade. Il est vrai qu’autrefois on agissait ainsi ; dans les conditions grossières de la civilisation et maintenant encore, chez certains peuples sauvages, le malade est considéré comme criminel, comme danger pour la communauté et comme siège d’un être démoniaque quelconque, qui, par la suite de sa faute, s’est incarné en lui ; — c’est alors que l’on dit : tout malade est un coupable ! Et nous, ne serions-nous pas encore mûrs pour la conception contraire ? N’aurions-nous pas encore le droit de dire : tout « coupable » est un malade ? — Non, l’heure n’est pas encore venue pour cela. Ce sont les médecins qui manquent encore avant tout, les médecins pour qui ce que nous avons appelé jusqu’ici morale pratique devra se transformer en un chapitre de l’art de guérir, de la science de guérir ; l’intérêt avide que devraient provoquer ces choses manque encore généralement, un intérêt qui ne paraîtra peut-être pas un jour sans ressemblance avec les agitations troublées que provoquait autrefois la religion ; les églises ne sont pas encore entre les mains de ceux qui soignent les malades ; l’étude du corps et du régime sanitaire n’appartient pas encore à l’enseignement obligatoire de toutes les écoles supérieures et inférieures ; il n’y a pas encore d’associations silencieuses de ceux qui se sont engagés à renoncer à l’aide des tribunaux, à punir ceux qui leur ont fait du mal et à se venger sur eux ; nul penseur n’a encore eu le courage de mesurer la santé d’une société et des individus qui la composent d’après le nombre des parasites qu’elle peut supporter ; nul homme d’État ne s’est encore trouvé qui menât sa charrue dans l’esprit de ces discours généreux et doux : « Si tu veux cultiver la terre, cultive-la avec la charrue : alors jouiront de toi l’oiseau et le loup qui vont derrière ta charrue, — toutes les créatures jouiront de toi. »

203.[modifier]

Contre le mauvais régime. — Fi des repas que font maintenant les hommes, tant dans les restaurants que dans tous les endroits où vit la classe aisée de la société ! Lors même que se réunissent des savants considérés ce sont des coutumes semblables qui chargent leur table, tout comme celle des banquiers : selon le principe de la trop grande abondance et de la multiplicité, — d’où il suit que les mets sont préparés en vue de l’effet et non en vue des conséquences et qu’il faut que des boissons excitantes aident à chasser la lourdeur de l’estomac et du cerveau. Fi de la dissolution et de la sensibilité exagérée que tout cela doit amener à la suite ! Fi des rêves qui viendront à ces gens-là ! Fi des arts et des livres qui seront le dessert de pareils repas ! Et qu’ils agissent comme ils voudront, leurs actes seront régis par le poivre et par la contradiction, ou par la lassitude universelle ! (Les classes riches, en Angleterre, ont besoin de leur christianisme pour pouvoir supporter leur mauvaise digestion et leurs maux de tête.) En fin de compte, pour dire non seulement tout ce que cela a de dégoûtant, mais encore ce qu’il y a là de joyeux, ces hommes ne sont nullement des viveurs ; notre siècle et sa façon d’activité sont plus puissants sur les extrémités que sur le ventre. Que veulent donc alors ces repas ? — Ils représentent ! Quoi donc, bon Dieu ? Le rang ? — Non, l’argent : on n’a plus de rang ! On est « individu » ! Mais, l’argent c’est la puissance, la gloire, la prééminence, la dignité, l’influence ; l’argent crée maintenant pour un homme le grand ou le petit préjugé, selon qu’il en a ! Personne ne voudrait le mettre sous un boisseau, personne ne voudrait l’étaler sur la table ; il faut donc que l’argent ait un représentant que l’on puisse mettre sur la table : voyez nos repas ! —

204.[modifier]

Danaé et le dieu en or. — D’où vient cette excessive impatience qui fait maintenant de l’homme un criminel, dans des situations qui expliqueraient plutôt le penchant contraire. Car, si celui-ci pèse à faux poids, si cet autre allume sa maison après l’avoir assurée au-dessus de sa valeur, si cet autre encore contribue à frapper de la fausse monnaie, si les trois quarts de la haute société s’adonnent à une fraude permise et se chargent la conscience d’opérations de bourse et de spéculations : qu’est-ce qui les pousse ? Ce n’est pas la misère véritable, leur existence n’est pas tout à fait précaire, peut-être même mangent-ils et boivent-ils sans soucis, — mais c’est une terrible impatience de voir que l’argent s’amasse si lentement et une joie et un amour tout aussi terribles pour l’argent amassé, qui les poussent nuit et jour. Dans cette impatience et dans cet amour, cependant, reparaît ce fanatisme du désir de puissance qui fut enflammé autrefois par la croyance d’être en possession de la vérité, ce fanatisme qui portait de si beaux noms que l’on pouvait se hasarder à être inhumain avec une bonne conscience (à brûler des juifs, des hérétiques et de bons livres, et à exterminer des civilisations supérieures tout entières, comme celles du Pérou et du Mexique). Les moyens dont se sert le désir de puissance se sont transformés, mais le même volcan bouillonne toujours, l’impatience et l’amour démesuré veulent avoir leurs victimes : et ce que l’on faisait autrefois « pour la volonté de Dieu », on le fait maintenant pour la volonté de l’argent, c’est-à-dire à cause de ce qui donne maintenant le sentiment de puissance le plus élevé et la meilleure conscience.

205.[modifier]

Du peuple d’Israël. — Parmi les spectacles à quoi nous invite le prochain siècle, il faut compter le règlement définitif dans la destinée des juifs européens. Il est de toute évidence maintenant qu’ils ont jeté leurs dés, qu’ils ont passé leur Rubicon : il ne leur reste plus qu’à devenir les maîtres de l’Europe ou à perdre l’Europe, comme au temps jadis ils ont perdu l’Égypte, où ils s’étaient placés devant une semblable alternative.

En Europe cependant, ils ont traversé une école de dix-huit siècles, comme il n’a été donné à aucun autre peuple de la subir, et cela de façon à ce que ce soit non pas la communauté, mais d’autant plus l’individu à qui profitent les expériences de cet épouvantable temps d’épreuves. La conséquence de cela c’est que chez les juifs actuels les ressources de l’âme et de l’esprit sont extraordinaires ; parmi tous les habitants de l’Europe ce sont eux qui, dans la misère, ont le plus rarement recours à la boisson et au suicide pour se tirer d’un embarras profond, — ce qui est tellement à la portée des gens de moindre capacité. Tout juif trouve dans l’histoire de ses pères et de ses ancêtres une source d’exemples de froid raisonnement et de persévérance dans des situations terribles, de la plus subtile utilisation du malheur et du hasard par la ruse ; leur bravoure sous le couvert du plus mesquin asservissement, leur héroïsme dans le spernere se sperni dépassent les vertus de tous les saints. On a voulu les rendre méprisables en les traitant avec mépris pendant deux mille ans, en leur interdisant l’accès à tous les honneurs, à tout ce qui est honorable, en les poussant par contre d’autant plus profondément dans les métiers malpropres, — et vraiment, ce procédé ne les a pas rendus moins sales. Méprisables peut-être ? Ils n’ont jamais cessé eux-mêmes de se croire appelés aux plus grandes choses et les vertus de tous ceux qui souffrent n’ont pas cessé de les parer. La façon dont ils honorent leurs pères et leurs enfants, la raison qu’il y a dans leurs mariages et dans leurs mœurs conjugales les distinguent parmi tous les Européens. Et encore s’entendaient-ils à se créer un sentiment de puissance et de vengeance éternelle avec les professions qu’on leur abandonnait (ou à quoi on les abandonnait) ; il faut le dire à l’honneur même de leur usure, que sans cette torture de leurs contempteurs, agréable et utile à l’occasion, ils auraient difficilement supporté de s’estimer eux-mêmes si longtemps. Car notre estime de nous-mêmes est liée au fait que nous puissions user de représailles en bien et en mal. Avec cela les juifs ne se sont pas laissés pousser trop loin par leur vengeance : car ils ont tous la liberté de l’esprit, et aussi celle de l’âme, que produisent chez l’homme le changement fréquent du lieu, du climat, le contact des mœurs des voisins et des oppresseurs ; ils possèdent la plus grande expérience pour tout ce qui est des relations avec les hommes et, même dans la passion, ils utilisent la circonspection de cette expérience. Ils sont si sûrs de leur souplesse intellectuelle et de leur savoir-faire que jamais, même dans les situations les plus pénibles, ils n’ont besoin de gagner leur pain avec la force physique, comme travailleurs grossiers, portefaix, esclaves d’agriculture. On voit encore à leurs manières qu’on ne leur a jamais mis dans l’âme des sentiments chevaleresques et nobles, et de belles armures autour du corps : quelque chose d’indiscret alterne avec une soumission souvent tendre, presque toujours pénible. Mais maintenant qu’ils s’apparentent nécessairement, d’année en année davantage, avec la meilleure noblesse de l’Europe, ils auront bientôt fait un héritage considérable dans les bonnes manières de l’esprit et du corps : en sorte que dans cent ans ils auront un aspect assez noble pour ne pas provoquer la honte, en tant que maîtres, chez ceux qui leur seront soumis. Et c’est là ce qui importe ! C’est pourquoi un règlement de leur cause est maintenant encore prématuré ! Ils savent le mieux eux-mêmes qu’il n’y a pas à songer pour eux à une conquête de l’Europe et à un acte de violence quelconque : mais ils savent bien aussi que, comme un fruit mûr, l’Europe pourrait, un jour, tomber dans leur main qui n’aurait qu’à se tendre. En attendant il leur faut, pour cela, se distinguer dans tous les domaines de la distinction européenne, il leur faut partout être parmi les premiers, jusqu’à ce qu’ils en arrivent eux-mêmes à déterminer ce qui doit distinguer. Alors ils seront les inventeurs et les indicateurs des Européens et ils n’offenseront plus la pudeur de ceux-ci. Et où donc s’écoulerait cette abondance de grandes impressions accumulées que l’histoire juive laisse dans chaque famille juive, cette abondance de passions, de décisions, de renoncements, des luttes, de victoires de toute espèce, — si ce n’est, en fin de compte, dans de grandes œuvres et de grands hommes intellectuels ! C’est alors, quand les juifs pourront renvoyer à de tels joyaux et vases dorés, qui seront leur œuvre, — les peuples européens d’expérience plus courte et moins profonde ne sont pas et n’ont pas été capables d’en produire de pareils —, quand Israël aura changé sa vengeance éternelle en bénédiction éternelle pour l’Europe : alors ce septième jour sera revenu de nouveau, ce septième jour où le Dieu ancien des juifs pourra se réjouir sur lui-même, sur sa création et sur son peuple élu, — et nous tous, tous, nous voulons nous réjouir avec lui !

206.[modifier]

L’état impossible. — Pauvre, joyeux et indépendant ! — ces qualités se trouvent réunies chez une seule personne ; pauvre, joyeux et esclave ! — cela se trouve aussi, — et je ne saurais rien de mieux à dire aux ouvriers de l’esclavage des fabriques : en admettant que cela ne leur apparaisse pas en général comme une honte d’être utilisés, ainsi que cela arrive, comme la vis d’une machine et en quelque sorte comme bouche-trou de l’esprit inventif des hommes. Fi de croire que, par un salaire plus élevé, ce qu’il y a d’essentiel dans leur misère, je veux dire leur asservissement impersonnel, pourrait être supprimé ! Fi de se laisser convaincre que, par une augmentation de cette impersonnalité, au milieu des rouages de machine d’une nouvelle société, la honte de l’esclavage pourrait être transformée en vertu ! Fi d’avoir un prix pour lequel on cesse d’être une personne pour devenir une vis ! Êtes-vous complices de la folie actuelle des nations, ces nations qui veulent avant tout produire beaucoup et être aussi riches que possible ? C’est à vous de leur présenter un autre décompte, de leur montrer quelles grandes sommes de valeur intérieure sont gaspillées pour un tel but extérieur ! Mais où est votre valeur intérieure si vous ne savez plus ce que c’est que respirer librement ? si vous savez à peine suffisamment vous posséder vous-mêmes ? si vous êtes trop souvent fatigués de vous-mêmes, comme d’une boisson qui a perdu sa fraîcheur ? si vous prêtez l’oreille à la voix des journaux et regardez de travers votre voisin riche, dévorés d’envie en voyant la montée et la chute rapide du pouvoir, de l’argent et des opinions ? si vous n’avez plus foi en la philosophie qui va en haillons, en la liberté d’esprit de celui qui est dépourvu de besoins ? si la pauvreté volontaire et idyllique, le manque de profession et le célibat, tels qu’ils devraient convenir parfaitement aux plus intellectuels d’entre vous, sont devenus pour vous un objet de risée ? Par contre, le fifre socialiste des attrapeurs de rats vous résonne toujours à l’oreille, — ces attrapeurs de rats qui veulent vous enflammer d’espoirs absurdes ! qui vous disent d’être prêts et rien de plus, prêts d’aujourd’hui à demain, en sorte que vous attendez quelque chose du dehors, que vous attendez sans cesse, vivant pour le reste comme d’habitude — jusqu’à ce que cette attente se change en faim et en soif, en fièvre et en folie, et que se lève enfin, dans toute sa splendeur, le jour de la bête triomphante ! — Au contraire chacun devrait penser à part soi : « Plutôt émigrer, pour chercher à devenir maître dans des contrées du monde sauvages et nouvelles et, avant tout, pour devenir maître de moi-même ; changer de lieu de résidence, tant qu’il restera pour moi une menace quelconque d’esclavage ; ne pas éviter l’aventure et la guerre et, pour les pires hasards, me tenir prêt à la mort : pourvu que cette inconvenante servilité ne se prolonge pas, pourvu que cesse cette tendance à s’aigrir, à devenir venimeux, conspirateur ! » Voici quel serait le véritable sentiment : les travailleurs en Europe devraient dorénavant se considérer comme une véritable impossibilité en tant que classe, et non pas comme quelque chose de durement conditionné et d’improprement organisé ; ils devraient amener un âge de grand essaimage hors de la ruche européenne, tel que l’on n’en a pas encore vu jusqu’ici, et protester par cet acte de liberté d’établissement, un acte de grand style, contre la machine, le capital et l’alternative qui les menace maintenant : devoir être soit l’esclave de l’État, soit l’esclave d’un parti révolutionnaire. Que l’Europe s’allège du quart de ses habitants ! Ce sera là un allègement pour elle et pour eux. Ce n’est que dans les entreprises lointaines des colons, qui émigreront en essaims, que l’on reconnaîtra combien de bon sens et d’équité, combien de saine méfiance la mère Europe a incorporé à ses fils, — à ces fils qui ne pouvaient plus supporter de vivre à côté d’elle, la vieille femme hébétée, et qui couraient le danger de devenir moroses, irritables et jouisseurs tout comme elle. En dehors de l’Europe ce seraient les vertus de l’Europe qui voyageraient avec ces travailleurs et ce qui, sur la terre natale, commençait à dégénérer en un malaise dangereux et un penchant criminel, gagnerait au dehors un naturel sauvage et beau et s’appellerait héroïsme. — C’est ainsi qu’un air plus pur reviendrait sur la vieille Europe maintenant trop peuplée et repliée sur elle-même ! Qu’importe si l’on manque un peu de « bras » pour le travail ! Peut-être se souviendra-t-on alors que l’on ne s’est habitué à beaucoup de besoins que depuis qu’il devint facile de les satisfaire, — il suffira de désapprendre quelques besoins ! Peut-être aussi introduira-t-on alors des Chinois : et ceux-ci amèneraient la façon de vivre et de penser qui convient à des fourmis travailleuses. Ils pourraient même, en somme, contribuer à infuser au sang de l’Europe turbulente et qui se consume, un peu de calme et de contemplations asiatiques et — ce qui certes est le plus nécessaire — d’endurance asiatique.

207.[modifier]

Comment se comportent les Allemands vis-à-vis de la morale. — Un Allemand est capable de grandes choses, mais il est peu probable qu’il les accomplisse, car il obéit, où il le peut, ainsi que cela convient aux esprits paresseux par essence. S’il est placé dans la situation périlleuse de demeurer seul et de secouer sa paresse, s’il ne lui est plus possible de se tapir comme un chiffre dans un nombre (en cette qualité, il a infiniment moins de valeur qu’un Français ou un Anglais) — il découvrira ses forces : alors il devient dangereux, méchant, profond, audacieux et il apporte à la lumière le trésor d’énergie latente qu’il porte en lui, un trésor auquel, par ailleurs, personne ne croit (ni lui, ni un autre). Lorsque, dans un cas pareil, un Allemand s’obéit à lui-même — c’est la grande exception — il le fait avec la même lourdeur, la même inflexibilité, la même endurance qu’il met généralement à obéir à son souverain et à ses devoirs professionnels : il est alors à la hauteur de grandes choses, qui ne sont nullement en proportion avec la « faiblesse de caractère » qu’il se prête lui-même. En temps habituels, cependant, il craint de dépendre de lui tout seul, il craint d’improviser (c’est pourquoi l’Allemagne use tant de fonctionnaires, tant d’encre). — La légèreté de caractère lui est étrangère, il est trop craintif pour s’y abandonner ; mais dans des situations toutes nouvelles qui le tirent de sa torpeur il est presque d’esprit frivole ; il jouit alors de la rareté de sa nouvelle situation comme d’une ivresse, et il s’entend à l’ivresse ! C’est ainsi que l’Allemand est maintenant presque frivole en politique ; si, là aussi, il a pour lui le préjugé de la profondeur et du sérieux, et s’il s’en sert en abondance dans ses rapports avec les autres puissances politiques, il est cependant secrètement plein de présomption pour avoir eu le droit de s’exalter une fois, d’être une fois fantasque et novateur, et de changer de personnes, de partis et d’espérances comme de masques. — Les savants allemands, qui semblaient être jusqu’à présent les plus Allemands parmi les Allemands, étaient, et sont peut-être encore, aussi bons que les soldats allemands, à cause de leur penchant à obéir, profond et presque enfantin, dans toutes les choses extérieures, à cause de leur obligation d’être très isolés dans la science et de répondre de beaucoup de choses ; s’ils savent se réserver leur attitude fière, simple et patiente, et leur indépendance des folies politiques, en des temps où le vent souffle autrement, on peut encore attendre d’eux de grandes choses ; tels qu’ils sont (ou tels qu’ils étaient), ils sont l’état embryonnaire, quelque chose de supérieur. — L’avantage et le désavantage des Allemands, même chez leurs savants, c’est qu’ils se trouvaient jusqu’à présent plus près de la superstition et du besoin de croire que les autres peuples ; leurs vices sont, avant comme après, l’ivrognerie et le penchant au suicide (ce dernier est un signe de lourdeur d’esprit qui se laisse facilement pousser à abandonner les rênes) ; le danger pour eux se trouve dans tout ce qui lie les forces de la raison et déchaîne les passions (comme, par exemple, l’usage excessif de la musique et des boissons spiritueuses) : car la passion allemande se retourne contre ce qui lui est personnellement utile, elle est destructive d’elle-même, comme celle de l’ivrogne. L’enthousiasme lui-même a moins de valeur en Allemagne qu’ailleurs, car il est stérile. Si jamais un Allemand a fait quelque chose de grand, cela a été dans le danger, en état de bravoure, avec les dents serrées, l’esprit tendu et souvent avec un penchant à la générosité. — Il serait à conseiller de se mettre en rapports suivis avec les Allemands, — car chacun a quelque chose à donner, si l’on sait le pousser à le trouver, à le retrouver (car il est foncièrement désordonné). —— Si un peuple de cette espèce s’occupe de morale : quelle sera la morale qui justement le satisfera ? Il voudra certainement avant tout que son penchant cordial à l’obéissance y paraisse idéalisé. « Il faut que l’homme ait quelque chose à quoi il puisse obéir d’une façon absolue » — c’est là un sentiment allemand, une déduction allemande : on la rencontre au fond de toutes les doctrines morales allemandes. Combien différente est l’impression que l’on ressent en face de toute la morale antique ! Tous les penseurs grecs, quelle que soit la multiplicité sous laquelle nous apparaisse leur image, semblent ressembler, en tant que moralistes, au maître de gymnastique qui apostrophe un jeune homme : « Viens ! suis-moi ! Abandonne-toi à ma discipline ! Tu arriveras peut-être alors à remporter un prix devant tous les Hellènes. » La distinction personnelle, c’est là la vertu antique. Se soumettre, obéir, publiquement ou en secret, — c’est là la vertu allemande. — Longtemps avant Kant et son impératif catégorique, Luther avait dit, guidé par le même sentiment, qu’il fallait qu’il y ait un être en qui l’homme puisse se confier d’une façon absolue, — c’était là sa preuve de l’existence de Dieu ; il voulait, plus grossier et pluspopulaire que Kant, que l’on obéisse aveuglément, non à une idée, mais à une personne, et, en fin de compte, Kant n’a pris son détour par la morale que pour en arriver à l’obéissance envers la personne : car c’est là le culte de l’Allemand, quelle que soit la trace imperceptible de culte qui soit restée dans sa religion. Les Grecs et les Romains avaient d’autres sentiments et se seraient moqués d’un tel : « il faut qu’il y ait un être » : cela fait partie de leur liberté de sentiment toute méridionale de se défendre contre la « confiance absolue » et de retenir dans le dernier repli de leur cœur un petit scepticisme contre tout et chacun, que ce soit Dieu, ou homme, ou idée. Le philosophe antique va plus loin encore ! Nil admirari — dans ce mot il voit toute philosophie. Et un Allemand, c’est-à-dire Schopenhauer, va jusqu’à dire au contraire : admirari est philosophari. — Que sera-ce donc, si l’Allemand, comme cela arrive parfois, en arrive à l’état d’esprit où il est capable de grandes choses ? Si l’heure de l’exception arrive, l’heure de la désobéissance ? — Je ne crois pas que Schopenhauer dise avec raison que le seul avantage des Allemands sur les autres peuples ce soit qu’il y ait parmi eux plus d’athées qu’ailleurs, — mais je sais une chose : lorsque l’Allemand est placé dans la condition où il est capable de grandes choses, il s’élève chaque fois au-dessus de la morale ! Et pourquoi ne le ferait-il pas ? Maintenant il est dans le cas de faire quelque chose de nouveau, c’est-à-dire commander — à soi ou bien aux autres ! Mais c’est de commander que sa morale allemande ne lui a pas appris ! L’art de commander y a été oublié !


LIVRE QUATRIÈME


208.[modifier]

Question de conscience. — « Et, en résumé, que voulez-vous au fond de nouveau ? » — Nous ne voulons plus que les causes soient des péchés et les effets des bourreaux.

209.[modifier]

L’utilité des théories les plus sévères. — On est indulgent à l’égard des faiblesses morales d’un homme et si on le passe au crible, c’est à travers de grosses mailles, à condition qu’il confesse toujours sa foi en une morale sévère. Par contre, on a toujours regardé au microscope la vie des moralistes d’esprit libre : avec l’arrière-pensée qu’un faux pas dans la vie serait le meilleur argument contre une profession de foi gênante.

210.[modifier]

Ce qui est « en soi ». — Autrefois l’on demandait : qu’est-ce qui fait rire ? comme s’il y avait, en dehors de nous-mêmes, des choses dont c’est la propriété de faire rire et l’on s’épuisait à en imaginer (un théologien prétendit même que c’était la « naïveté du péché »). Maintenant l’on demande : Qu’est-ce que le rire ? Comment se produit le rire ? On a réfléchi et l’on a enfin déterminé qu’en soi il n’y a rien de bon, rien de beau, rien de sublime, rien de mauvais, mais plutôt des états d’âme qui nous font attribuer aux choses en dehors de nous-mêmes de tels qualificatifs. Nous avons de nouveau retiré leurs attributs aux choses, ou, du moins, nous nous sommes souvenus que nous n’avions fait que les leur prêter : — veillons à ce que cette conviction ne nous fasse pas perdre la faculté de prêter et mettons-nous en garde pour ne pas devenir, en même temps, plus riches et plus avares.

211.[modifier]

À ceux qui rêvent l’immortalité. — Vous souhaitez donc la durée éternelle de cette belle conscience de vous-mêmes ? N’est-ce pas honteux ? Oubliez-vous toutes les autres choses qui, à leur tour, auraient à vous supporter, pour toute éternité, comme elles vous ont supporté jusqu’à présent, avec une impatience plus que chrétienne ? Ou bien croyez-vous que votre aspect leur procure un sentiment de bien-être éternel ? Un seul homme immortel sur la terre suffirait déjà pour inspirer, à tout ce qui resterait d’autre autour de lui, un tel dégoût qu’il en résulterait une véritable épidémie de suicide. Et vous, pauvres habitants de la terre que vous êtes, avec vos petites conceptions de quelques milliers de minutes dans le temps, vous voudriez éternellement être à charge à l’éternelle existence universelle ! Y a-t-il quelque chose de plus importun ? — Mais, en fin de compte, soyons indulgents à l’égard d’un être de soixante-dix ans ! — Il n’a pas pu exercer son imagination à dépeindre son propre « ennui éternel », — le temps lui a manqué pour cela !

212.[modifier]

En quoi l’on se connaît. — Dès qu’un animal en voit un autre il se mesure en esprit avec lui, et les hommes des époques sauvages font de même. Il s’en suit que presque chaque homme n’apprend à se connaître que par rapport à sa force d’attaque et de défense.

213.[modifier]

Les hommes de la vie manquée. — Les uns sont pétris d’une telle matière qu’il est permis à la société de faire d’eux ceci ou cela : à tous égards ils s’en trouveront bien et n’auront pas à se plaindre d’une vie manquée. Les autres sont pétris d’une matière trop spéciale — point n’est besoin que ce soit une matière particulièrement noble, mais seulement une matière plus noble — pour qu’il leur soit possible de ne pas se sentir mal à l’aise, sauf dans un seul cas, celui où ils pourraient vivre conformément aux seules fins qu’il leur est possible d’avoir. Car tout ce qui apparaît à l’individu comme une vie manquée, mal réussie, tout son fardeau de découragement, d’impuissance, de maladie, d’irritabilité, de convoitise, il le rejette sur la société — et c’est ainsi que se forme autour de la société une atmosphère viciée et lourde, ou, dans le cas le plus favorable, un nuage d’orage.

214.[modifier]

À quoi bon des égards ! — Vous souffrez et vous exigez que nous soyons indulgents pour vous lorsque votre souffrance vous fait être injuste envers les choses et les hommes ! Mais qu’importent les égards que nous avons ! Vous, cependant, vous devriez être plus circonspects à cause de vous-mêmes ! Voilà une belle façon de se dédommager de sa souffrance en causant encore un dommage à son jugement ! C’est sur vous-mêmes que retombe votre propre vengeance, lorsque vous décriez quelque chose ; vous troublez ainsi votre œil et non pas celui des autres : vous vous habituez à voir faux et de travers !

215.[modifier]

La morale des victimes. — « Se sacrifier avec enthousiasme », « s’immoler soi-même » — ce sont là les clichés de votre morale, et je crois volontiers que, comme vous le dites, vous parlez « avec franchise » : mais je vous connais mieux que vous ne vous connaissez, si votre « bonne foi » est capable d’aller de pair avec une pareille morale. Vous regardez de toute sa hauteur sur cette autre morale sobre qui exige la domination de soi, la sévérité, l’obéissance, vous allez jusqu’à l’appeler égoïste, et certes ! — vous êtes francs à l’égard de vous-mêmes en disant qu’elle vous déplaît, — il faut qu’elle vous déplaise ! Car, en vous sacrifiant avec enthousiasme, en vous immolant vous-mêmes, vous jouissez avec ivresse de l’idée que vous êtes dès lors uns avec le puissant, fût-il dieu ou homme, à qui vous vous consacrez : vous savourez le sentiment de sa puissance qui vient de s’affirmer de nouveau par un sacrifice. En réalité, vous ne vous sacrifiez qu’en apparence, votre imagination fait de vous des dieux et vous jouissez de vous-mêmes comme si vous étiez des dieux. Évaluée au point de vue de cette jouissance, combien vous semble faible et pauvre cette morale « égoïste » de l’obéissance, du devoir, de la raison : elle vous déplaît parce que là il faut véritablement sacrifier et immoler sans que le sacrificateur ait comme vous l’illusion d’être métamorphosé en dieu. En un mot, vous voulez l’ivresse et l’excès, et cette morale méprisée par vous s’élève contre l’ivresse et contre l’excès, — je crois volontiers qu’elle vous cause du déplaisir !

216.[modifier]

Les méchants et la musique. — La totale béatitude de l’amour qu’il y a dans la confiance absolue serait-elle jamais échue en partage à d’autres personnes qu’à celles qui sont profondément méfiantes, méchantes et bilieuses ? Car celles-ci jouissent dans cette béatitude de la formidable exception de leur âme, une exception qui leur paraît incroyable et à quoi ils n’ont jamais cru. Un jour survient pour eux, pareil à une vision, ce sentiment sans borne, qui se détache sur tout le reste de leur vie secrète et visible : telle une délicieuse énigme, une merveille aux scintillements d’or, dépassant toutes les paroles et toutes les images. La confiance absolue rend muet ; il y a même une espèce de souffrance et de lourdeur dans ce bienheureux mutisme, c’est pourquoi de telles âmes, oppressées par le bonheur, ont généralement plus de reconnaissance envers la musique que toutes les autres, toutes celles qui sont meilleures : car, au travers de la musique, elles voient et elles entendent, comme dans une nuée coloriée, leur amour devenu en quelque sorte plus lointain, plus touchant et moins lourd ; la musique est pour elles le seul moyen d’être spectatrice de leur condition extraordinaire et de participer de son aspect, avec une espèce d’éloignement et d’allégement. Tout homme qui aime pense en écoutant la musique : « Elle parle de moi, elle parle à ma place, elle sait tout ! » —

217.[modifier]

L’artiste. — Les Allemands veulent être transportés par l’artiste dans une espèce de passion rêvée ; les Italiens veulent, par son moyen, se reposer de leurs passions véritables ; les Français veulent qu’il leur donne l’occasion de démontrer leur jugement et qu’il soit ainsi un prétexte aux discours. Soyons donc équitables !

218.[modifier]

Agir en artiste avec ses faiblesses ! — S’il faut absolument que nous ayons des faiblesses et aussi que nous les reconnaissions comme des lois au-dessus de nous, je souhaite à chacun assez de capacités artistiques pour savoir donner du relief à ses vertus au moyen de ses faiblesses, de façon à nous rendre, par ses faiblesses, avides de ses vertus : c’est ce que les grands musiciens ont su faire à un degré si exceptionnel. Il y a souvent, dans la musique de Beethoven, un ton grossier, ergoteur, impatient, chez Mozart une jovialité d’honnête homme dont le cœur et l’esprit doivent se contenter, chez Richard Wagner une inquiétude fuyante et insinuante, où le plus patient est sur le point de perdre sa bonne humeur, au moment où le compositeur reprend sa force, tout comme les autres. Tous, ils ont créé en nous, par leur faiblesse, une faim dévorante, avide de leurs vertus, et une langue dix fois plus sensible à chaque goutte d’esprit sonore, de beauté sonore, de bonté sonore.

219.[modifier]

La supercherie dans l’humiliation. — Tu as causé, par ta déraison, une peine infinie à ton prochain, et tu as détruit un bonheur sans retour, maintenant tu surmontes ta vanité, tu vas t’humilier auprès de lui, tu voues, devant lui, ta déraison au mépris et tu t’imagines qu’après cette scène difficile extrêmement pénible pour toi, tout est arrangé, que le dommage volontaire de ton honneur compense le dommage involontaire du bonheur de l’autre : rempli de ce sentiment, tu t’éloignes, réconforté, avec le sentiment d’avoir réparé ta vertu. Mais l’autre a gardé la profonde douleur qu’il avait précédemment, il n’y a rien du tout de consolant pour lui dans le fait que tu es déraisonnable et que tu le lui as dit, il se souvient même du spectacle pénible que tu lui as procuré en te méprisant devant lui, comme d’une nouvelle blessure qu’il te devrait, il ne songe cependant pas à la vengeance et ne comprend pas comment, entre toi et lui, quelque chose pourrait être aplani. Au fond, tu as joué cette scène devant toi-même, pour toi-même : tu y avais invité un témoin, encore à cause de toi et non à cause de lui, — ne sois pas ta propre dupe !

220.[modifier]

La dignité et la crainte. — Les cérémonies, les costumes d’apparat et de dignité, les visages sérieux, les airs solennels, les discours contournés et tout ce qui, en général, s’appelle dignité : c’est la manière d’envisager les choses propres à ceux qui portent la crainte au fond d’eux-mêmes, ils veulent ainsi inspirer la peur (d’eux-mêmes ou de ce qu’ils représentent). Ceux qui sont sans crainte, c’est-à-dire primitivement ceux qui sont toujours et indubitablement terribles, n’ont besoin ni de dignité ni de cérémonies, par leurs paroles et leurs attitudes ils soutiennent le bon et davantage encore le mauvais renom de l’honnêteté et de la loyauté, pour indiquer qu’ils ont conscience de leur caractère redoutable.

221.[modifier]

Moralité du sacrifice. — La moralité qui se mesure d’après l’esprit de sacrifice est celle de la demi-sauvagerie. La raison doit remporter une victoire difficile et sanglante dans l’intérieur de l’âme, il y a là à terrasser de terribles instincts contraires ; cela ne peut pas se passer sans une espèce de cruauté, comme dans les sacrifices qu’exigent les dieux cannibales.

222.[modifier]

Où il faut désirer le fanatisme. — On ne peut enthousiasmer les natures flegmatiques qu’en les fanatisant.

223.[modifier]

L’œil que l’on craint. — Il n’y a rien que les artistes, les poètes et les écrivains craignent plus que l’œil qui s’aperçoit de leur petite supercherie, qui se rend compte après coup qu’ils se sont souvent arrêtés à la limite, avant de s’adonner à l’innocente joie de se glorifier eux-mêmes, ou de tomber dans les effets faciles ; l’œil qui vérifie s’il n’y a pas des choses minimes qu’ils ont voulu vendre trop cher, s’ils n’ont pas essayé d’exalter et de parer, sans être exaltés eux-mêmes ; l’œil qui, à travers tous les artifices de leur art, voit la pensée telle qu’elle se présentait primitivement devant eux, peut-être comme une ravissante vision de lumière, mais peut-être aussi comme un emprunt à tout le monde, comme une pensée quotidienne qu’il leur fallut délayer, raccourcir, colorier, développer, épicer, pour en faire quelque chose, au lieu que ce soit la pensée qui fait d’eux quelque chose. — Oh ! cet œil qui remarque dans votre ouvrage toute votre inquiétude, votre espionnage et votre convoitise, votre imitation et votre exagération (qui n’est qu’une imitation envieuse), qui connaît la rougeur de votre honte aussi bien que votre art de cacher cette rougeur et de lui donner un autre sens devant vous-mêmes !

224.[modifier]

Ce qu’il y a d’ « édifiant » dans le malheur du prochain. — Il est dans le malheur et voici que s’amènent les gens « apitoyés » qui lui dépeignent son malheur. — Lorsqu’ils s’en vont enfin, satisfaits et édifiés, ils se sont repus de l’épouvante du malheureux, comme de leur propre épouvante et ils ont passé une bonne après-midi.

225.[modifier]

Moyen pour être méprisé vite. — Un homme qui parle vite et beaucoup tombe extraordinairement bas dans notre estime après les relations les plus brèves, et c’est même le cas lorsqu’il parle raisonnablement, — et non seulement dans la mesure où il nous est importun, mais bien plus bas. Car nous devinons qu’il est déjà devenu importun à bien des gens et nous ajoutons au déplaisir qu’il nous cause tous les autres déplaisirs que nous lui supposons avoir causés.

226.[modifier]

Du rapport avec les célébrités. — A : Mais pourquoi évites-tu ce grand homme ? — B : Je ne voudrais pas apprendre à le méconnaître ! Nos défauts ne s’accordent pas ensemble : je suis myope et méfiant et il porte aussi volontiers ses diamants faux que ses diamants vrais.

227.[modifier]

Porteurs de chaînes. — Gardez-vous de tous les esprits enchaînés ! Par exemple des femmes intelligentes que leur destinée a bannies dans un entourage mesquin et borné, et qui y vieillissent. Elles sont couchées là au soleil, en apparence paresseuses et à moitié aveugles : mais chaque pas étranger, toute espèce d’imprévu les fait sursauter et montrer les dents ; elles se vengent de tout ce qui a su s’échapper de leur chenil.

228.[modifier]

Vengeance dans la louange. — Voici une page écrite pleine de louanges et vous dites qu’elle est plate : mais, si vous devinez qu’il y a de la vengeance cachée dans ces louanges, vous trouverez cette page presque trop subtile et vous vous amuserez beaucoup de sa richesse en petits traits et en figures audacieuses. Ce n’est pas l’homme lui-même, c’est sa vengeance qui est si subtile, si riche et si inventive ; lui-même s’en aperçoit à peine.

229.[modifier]

Fierté. — Hélas ! aucun de nous ne connaît le sentiment qu’éprouve le torturé après l’application de la torture, lorsqu’on l’a ramené dans sa cellule et son secret avec lui ! il le tient toujours encore entre ses dents. Comment voulez-vous connaître la jubilation de la fierté humaine !

230.[modifier]

« Utilitaire ». — Maintenant, les sentiments s’entrecroisent dans les choses de la morale, au point que, pour tel homme, on démontre une morale par son utilité et que, pour tel autre, on la réfute précisément par son utilité.

231.[modifier]

De la vertu allemande. — Combien un peuple a dû être dégénéré dans son goût, combien il a dû s’abaisser avec des sentiments d’esclaves devant les dignités, les castes, les costumes, la pompe et l’apparat, pour considérer ce qui est simple comme ce qui est mauvais, l’homme simple — schlicht — comme homme mauvais — schlecht ! Il faut opposer toujours à l’orgueil moral des Allemands ce petit mot « mauvais » et rien de plus !

232.[modifier]

D’une discussion. — A : Ami, vous vous êtes enroué à force de parler ! — B : Je suis donc réfuté. N’en parlons plus !

233.[modifier]

Les « consciencieux ». — Avez-vous remarqué quels étaient les hommes qui attachaient la plus grande importance à la conscience la plus sévère ? Ceux qui se connaissent beaucoup de sentiments misérables, qui pensent à eux-mêmes avec crainte et ont peur des autres, ceux qui veulent cacher leur intérieur autant que cela est possible, — ils cherchent à s’en imposer à eux-mêmes, par cette sévérité consciencieuse et cette rigueur du devoir, en amenant ainsi l’impression sévère et rigide que les autres (surtout les subordonnés) doivent en ressentir.

234.[modifier]

LA Crainte de la gloire. — A : Que quelqu’un évite sa propre gloire, que quelqu’un blesse volontairement ses louangeurs, que quelqu’un craigne d’entendre les jugements que l’on porte contre lui, par crainte de la louange, — cela se trouve, cela existe, — croyez-le ou ne le croyez pas ! — B : Cela se trouve, cela existe ! jeune arrogant !

235.[modifier]

Repousser un remerciement. — On peut bien refuser d’accorder une prière, mais on n’a jamais le droit de refuser des remerciements (ou, ce qui revient au même, de les accepter froidement et d’une façon conventionnelle). Cela blesserait profondément — et pourquoi ?

236.[modifier]

Punition. — Quelle singulière chose que notre façon de punir ! Elle ne purifie pas le criminel, elle n’est pas une expiation : au contraire, elle souille davantage que le crime lui-même.

237.[modifier]

Danger dans un parti. — Il y a presque dans chaque parti une affliction ridicule, mais qui n’est pas sans danger : tous ceux-là en souffrent qui furent pendant de longues années les défenseurs fidèles et vénérables de l’opinion du parti, et qui s’aperçoivent soudain un jour que quelqu’un de beaucoup plus puissant s’est emparé de la trompette. Comment supporteraient-ils d’être réduits au silence ? Et c’est pourquoi ils se mettent à parler haut, et parfois dans des notes nouvelles.

238.[modifier]

L’aspiration à l’élégance. — Lorsqu’une nature vigoureuse ne possède pas de penchant à la cruauté, et n’est pas toujours occupée d’elle-même, elle aspire involontairement à l’élégance — c’est là son signe distinctif. Les caractères faibles, par contre, aiment les jugements rudes, — ils s’associent aux héros du mépris de l’humanité, aux calomniateurs de l’existence, religieux ou philosophiques, ou bien ils se garent derrière des mœurs sévères, et une stricte « vocation » : c’est ainsi qu’ils cherchent à se créer un caractère et une espèce de vigueur. Et, cela aussi, ils le font involontairement.

239.[modifier]

Avertissement pour les moralistes. — Nos musiciens ont fait une grande découverte : ils ont trouvé que la laideur intéressante, elle aussi, était possible dans leur art ! C’est pourquoi ils se jettent avec ivresse dans l’océan de la laideur et jamais encore il n’a été aussi facile de faire de la musique. Maintenant on a conquis l’arrière-plan général, de couleur sombre, où un rayon lumineux de belle musique, si petit fût-il, reçoit l’éclat de l’or et de l’émeraude, maintenant on ose provoquer chez l’auditeur la tempête et la révolte, le mettre hors d’haleine, pour lui donner ensuite, dans un moment d’affaissement et d’apaisement, un sentiment de béatitude qui dispose à goûter de la musique. On a découvert le contraste : c’est maintenant que les effets les plus puissants sont possibles, et à bon compte. Personne ne s’inquiète plus de la bonne musique. Mais il faut vous dépêcher ! À tout art qui en est arrivé à cette découverte il ne reste plus à vivre qu’un court espace de temps. — Ah ! si nos penseurs avaient des oreilles pour écouter, au moyen de leur musique, ce qui se passe dans l’âme de nos musiciens ! Combien de temps faudra-t-il attendre avant qu’il ne se représente une pareille occasion pour surprendre l’homme intérieur en flagrant délit d’une aussi mauvaise action commise en toute innocence ! Car nos musiciens sont bien loin de se douter qu’ils mettent en musique leur propre histoire, histoire de l’enlaidissement de l’âme. Autrefois, un bon musicien était presque forcé par son art de devenir un homme bon. — Et maintenant !

240.[modifier]

De la moralité du tréteau. — Celui-là se trompe qui s’imagine que l’effet produit par le théâtre de Shakespeare est moral et que la vue de Macbeth éloigne sans retour du mal de l’ambition : et il se trompe une seconde fois lorsqu’il se figure que Shakespeare a eu le même sentiment que lui. Celui qui est véritablement possédé par une ambition furieuse contemple avec joie cette image de lui-même ; et lorsque le héros périt par sa passion, c’est précisément là l’épice la plus mordante dans la chaude boisson de cette joie. Le poète a-t-il donc eu un autre sentiment ? Son ambitieux court à son but, royalement et sans avoir rien du fripon, dès que le grand crime est accompli. Ce n’est qu’à partir de ce moment qu’il attire « diaboliquement » et qu’il pousse à l’imitation les natures semblables ; — diaboliquement, cela veut dire ici : en révolte contre l’avantage et la vie, au bénéfice d’une idée et d’un instinct. Croyez-vous donc que Tristan et Isolde témoignent contre l’adultère, par le fait que l’adultère les fait périr tous les deux ? Ce serait là placer les poètes sur la tête, les poètes qui, surtout comme Shakespeare, sont amoureux de la passion en soi, et non pour le moins de la disposition à la mort qu’elle engendre : cette disposition où le cœur ne tient pas plus à la vie qu’une goutte d’eau au verre. Ce n’est pas la faute et ses conséquences fâcheuses qui les intéressent, Shakespeare tout aussi peu que Sophocle (dans Ajax, Philoctète, Œdipe) : bien qu’il eût été facile, dans les cas indiqués, de faire de la faute le levier du drame, on l’évite expressément. De même le poète tragique, par ses images de la vie, ne veut pas prévenir contre la vie. Il s’écrie au contraire : « C’est le charme de tous les charmes, cette existence agitée, changeante, dangereuse, sombre et souvent ardemment ensoleillée ! Vivre est une aventure, prenez dans la vie tel parti ou tel autre, toujours elle gardera ce caractère ! » C’est ainsi qu’il parle en une époque inquiète et vigoureuse qui est presque ivre et stupéfiée par sa surabondance de sang et d’énergie, en une époque bien pire que la nôtre : voilà pourquoi nous avons besoin de nous accommoder commodément le but d’un drame de Shakespeare, c’est-à-dire de ne le point comprendre.

241.[modifier]

Crainte et intelligence. — Si ce que l’on affirme maintenant expressément est vrai, qu’il ne faut pas chercher dans la lumière la cause du pigment noir de la peau : ce phénomène pourrait peut-être rester le dernier effet de fréquents accès de rage accumulés pendant des siècles (et d’afflux de sang sous la peau) ? Tandis que, chez d’autres races plus intelligentes, le phénomène de pâleur et de frayeur, tout aussi fréquent, aurait fini par produire la couleur blanche de la peau ? — Car le degré de crainte est une mesure de l’intelligence : et le fait de s’abandonner souvent à une colère aveugle est le signe que l’animalité est encore toute proche et voudrait de nouveau se faire prévaloir, — gris-brun, ce serait peut-être là la couleur primitive de l’homme, — quelque chose qui tient du singe et de l’ours, comme de juste.

242.[modifier]

Indépendance. — L’indépendance (appelée « liberté de pensée » dans sa dose la plus faible) est la forme de renoncement que l’esprit dominateur finit par accepter, — lui qui a longtemps cherché ce qu’il pourrait dominer et qui n’a pas trouvé autre chose que lui-même.

243.[modifier]

Les deux courants. — Si nous essayons de considérer le miroir en soi, nous finissons par y trouver seulement les objets que nous y voyons. Si nous voulons saisir ces objets nous revenons à ne voir que le miroir. — Ceci est l’histoire générale de la connaissance.

244.[modifier]

Le plaisir que cause la réalité. — Notre penchant actuel à trouver du plaisir dans la réalité — nous l’avons presque tous — ne peut se comprendre autrement qu’en admettant que nous avons longtemps, et jusqu’à la satiété, trouvé notre plaisir dans l’irréalité. Ce penchant, tel qu’il se présente maintenant, sans choix et sans finesse, n’est pas dépourvu de danger : — son moindre danger, c’est le manque de goût.

245.[modifier]

Subtilité du sentiment de puissance. — Napoléon enrageait de parler mal et sur ce chapitre ne se mentait pas à lui-même : mais son désir de dominer qui ne méprisait aucune occasion de se manifester et qui était plus subtil que son esprit subtil, l’amena à parler encore plus mal qu’il ne le pouvait. C’est ainsi qu’il se vengeait de sa propre colère (il était jaloux de toutes ses passions, parce qu’elles avaient de la puissance) pour jouir de son bon vouloir autocratique. Puis il jouissait une seconde fois de ce bon vouloir, par rapport aux oreilles et au jugement des auditeurs : comme si c’était assez bon pour eux de leur parler ainsi. Il jubilait même secrètement à la pensée d’assourdir le jugement et d’égarer le goût par l’éclair et le tonnerre de la plus haute autorité — qui réside dans l’union de la puissance à la génialité — ; tandis que, tant son jugement que son goût gardaient en lui-même la conviction qu’il parlait mal. — Napoléon, comme type complet, entièrement développé d’un seul instinct, appartient à l’humanité antique, dont on reconnaît assez facilement le signe — la construction simple et le développement ingénieux d’un seul ou d’un petit nombre de motifs.

246.[modifier]

Aristote et le mariage. — Chez les enfants des grands génies éclate la folie, chez les enfants des grands vertueux l’idiotie - fait remarquer Aristote. Voulait-il ainsi inviter au mariage les hommes d’exception ?

247.[modifier]

Origine du mauvais tempérament. — L’injustice et l’instabilité dans l’esprit de certains hommes, leur désordre et leur manque de mesure, sont les dernières conséquences d’innombrables inexactitudes logiques, de manques de profondeur, de conclusions hâtives dont leurs ancêtres se sont rendus coupables. Les hommes à bon tempérament, par contre, descendent de races réfléchies et solides, qui ont placé bien haut la raison, — que ce soit à des fins louables ou mauvaises, cela a moins d’importance.

248.[modifier]

Simulation par devoir. — La bonté a été le mieux développée par une simulation persistante qui cherche à être de la bonté : partout où existait une grande puissance on se rendait compte de la nécessité particulière de cette espèce de simulation, — elle inspire la sécurité et la confiance, et centuple la somme réelle de puissance physique. Le mensonge est, sinon le père, du moins le nourricier de la bonté. De même l’honnêteté a été formée le plus par l’exigence d’un semblant d’honnêteté et de probité : dans l’aristocratie héréditaire. De l’exercice persistant d’une simulation finit par naître la nature : la simulation, à la longue, se supprime elle-même, des organes et des instincts sont les fruits inattendus dans le jardin de l’hypocrisie.

249.[modifier]

Qui donc est jamais seul ! — L’homme craintif ne sait pas ce que c’est que d’être seul ; derrière sa chaise il y a toujours un ennemi. — Ah ! qui donc saurait nous raconter l’histoire de ce sentiment subtil qui s’appelle la solitude !

250.[modifier]

La nuit et la musique. — Ce n’est que dans la nuit et dans la demi-obscurité des sombres forêts et des cavernes que l’oreille, organe de la crainte, a pu se développer aussi abondamment qu’elle a fait grâce à la façon de vivre de l’époque craintive, c’est-à-dire de la plus longue époque humaine qu’il y ait eu : lorsqu’il fait clair, l’oreille est beaucoup moins nécessaire. De là le caractère de la musique, un art de la nuit et de la demi-obscurité.

251.[modifier]

D’une façon stoïque. — Il y a une sérénité particulière chez le stoïcien lorsqu’il se sent à l’étroit dans le cérémonial qu’il a lui-même prescrit à ses actions ; il se considère comme dominateur.

252.[modifier]

Que l’on considère ! — Celui que l’on punit n’est plus celui qui a commis l’action. Il est toujours le bouc émissaire.

253.[modifier]

Évidence. — C’est triste à dire, mais il y a une chose qu’il faut démontrer avec le plus de rigueur et d’opiniâtreté, c’est l’évidence. Car la plupart des gens manquent d’yeux pour la voir. Mais cette démonstration est si ennuyeuse !

254.[modifier]

Ceux qui anticipent. — Ce qui distingue les natures poétiques, mais est aussi un danger pour elles, c’est leur imagination qui épuise d’avance : l’imagination qui anticipe ce qui arrivera ou pourrait arriver, qui en jouit et en souffre d’avance, et qui, au moment final de l’événement ou de l’action, se trouve déjà fatiguée. Lord Byron, qui connaissait trop bien tout cela, écrivit dans son journal : « Si jamais j’ai un fils il devra devenir quelque chose de tout à fait prosaïque — juriste ou pirate. »

255.[modifier]

Conversation sur la musique. — A : Que dites-vous de cette musique ? — B : Elle m’a subjugué, je n’ai rien à dire du tout. Écoutez ! La voici qui reprend ! — A : Tant mieux ! Veillons à ce que ce soit cette fois nous qui la subjuguions. Puis-je écrire quelques paroles sur cette musique ? Et aussi vous montrer un drame que vous ne vouliez peut-être pas voir à la première audition ? — B : Je vous écoute ! J’ai deux oreilles et davantage si cela est nécessaire. Approchez-vous tout près de moi ! — A : Ce n’est pas encore cela qu’il veut nous dire, jusqu’à présent, il promet seulement qu’il veut dire quelque chose, quelque chose d’inouï, ainsi qu’il le donne à entendre par ces gestes. Car ce sont des gestes. Comme il fait signe ! comme il se redresse ! comme il gesticule ! Et voilà que le moment de tension suprême lui semble arrivé : encore deux fanfares et il présentera son thème superbe et paré, comme ruisselant de pierres précieuses. Est-ce une belle femme ? Ou bien un beau cheval ? Bref, il regarde autour de lui, ravi, car il a des coups d’œil de ravissement à rassembler ; — ce n’est qu’à présent que son thème lui plaît entièrement, maintenant seulement il devient inventif, il ose des traits nouveaux et audacieux. Comme il fait ressortir son thème ! Ah ! prenez garde ! — il ne s’entend pas seulement à orner, mais aussi à farder ! Il sait bien quelle est la couleur de la santé, il s’entend à la faire apparaître, — il est plus fin dans sa connaissance de soi que je ne le pensais. Et maintenant il est persuadé qu’il a convaincu ses auditeurs, il présente ses inventions comme si elles étaient les choses les plus importantes sous le soleil, il indique son thème d’un doigt insolent, comme s’il était trop bon pour ce monde. — Ah ! comme il est méfiant ! Il a peur que nous ne nous fatiguions ! C’est pourquoi il enfouit ses mélodies sous des choses doucereuses, — le voici qui fait même appel à nos sens plus grossiers, pour nous émouvoir et nous tenir de nouveau sous sa puissance. Écoutez comme il évoque la force élémentaire des rythmes, de la tempête et de l’orage ! Et maintenant qu’il s’aperçoit que ceux-ci nous saisissent, nous étranglent et sont prêts à nous écraser, il ose mêler de nouveau son thème au jeu des éléments, pour nous convaincre, nous qui sommes à moitié assourdis et ébranlés, que notre assourdissement et notre émotion sont les effets de son thème miraculeux. Et désormais les auditeurs lui prêtent foi : dès que le thème retentit un souvenir de ces émouvants effets élémentaires naît dans leur mémoire, — et le thème profite maintenant de ce souvenir, — le voici devenu « démoniaque » ! Quel connaisseur de l’âme humaine est ce musicien ! Il nous domine avec les artifices d’un orateur populaire. — Mais la musique se tait ! — B : Et elle fait joliment bien ! car je ne puis plus supporter de vous entendre ! Je préfère dix fois me laisser tromper que de connaître une fois la vérité à votre façon ! — A : Voilà ce que je voulais entendre de vous. Les meilleurs sont maintenant faits à votre image : vous êtes satisfaits de vous laisser tromper ! Vous venez ici avec des oreilles grossières et pleines de convoitise, vous n’apportez pas la conscience de l’art d’écouter. En route, vous avez jeté loin de vous votre plus subtile bonne foi. Et ainsi vous corrompez l’art et les artistes. Toujours, lorsque vous applaudissez et jubilez, vous avez, entre les mains, la conscience de l’artiste — et malheur à eux, s’ils s’aperçoivent que vous ne savez pas discerner la musique innocente de la musique coupable ! Je ne veux vraiment pas parler de « bonne » et de « mauvaise » musique, — il y en a de celle-ci et de celle-là dans les deux espèces ! Mais j’appelle musique innocente celle qui ne pense absolument qu’à soi, ne croit qu’à soi et qui, à cause d’elle-même, aura oublié le monde, — la plus profonde solitude, qui élève sa voix, qui se parle d’elle-même, à elle-même, et qui ne sait plus qu’il y a là dehors des auditeurs qui prêtent l’oreille, des effets, des malentendus et des insuccès. — En fin de compte : la musique que nous venons d’entendre est précisément de cette espèce noble et rare, et tout ce que j’ai dit d’elle était mensonger, — excusez ma méchanceté, si l’envie vous en prend ! — B : Ah ! vous aimez donc aussi cette musique ? Alors beaucoup de péchés vous sont pardonnés.

256.[modifier]

Bonheur des méchants. — Ces hommes silencieux, sombres et méchants ont quelque chose que vous ne pouvez pas leur disputer, une jouissance rare et singulière dans le dolce far niente, un repos du soir et du coucher de soleil, comme seul le connaît un cœur qui a été trop souvent dévoré, déchiré, empoisonné par les passions.

257.[modifier]

Les mots qui nous sont présents. — Nous savons seulement exprimer nos pensées avec les mots que nous avons sous la main. Ou plutôt, pour exprimer tous mes soupçons : nous n’avons à chaque moment que la pensée pour laquelle nous sont présents à la mémoire, les mots qui peuvent l’exprimer à peu près.

258.[modifier]

Flatter le chien. — Il suffit de caresser une fois le poil de ce chien : de suite il se met à vibrer et à lancer des étincelles comme ferait tout autre flatteur — et il est spirituel à sa façon. Pourquoi ne le supporterions-nous pas ?

259.[modifier]

Le louangeur d’autrefois. — « Il se tait sur mon compte quoiqu’il sache maintenant la vérité et qu’il pourrait la dire. Mais elle sonnerait comme de la vengeance — et il estime si haut la vérité, cet homme estimable ! »

260.[modifier]

Amulette des hommes dépendants. — Celui qui dépend inévitablement d’un maître doit posséder quelque chose qui inspire la crainte et tient le maître en bride, par exemple la probité, ou la franchise, ou bien une mauvaise langue.

261.[modifier]

Pourquoi si sublime ! — Hélas, vous connaissez cette gent animale ! Il est vrai qu’elle se plaît mieux à elle-même lorsqu’elle s’avance sur deux jambes « comme un Dieu », — mais quand elle est retombée sur ses quatre pattes, c’est à moi qu’elle plaît mieux : cela lui est si incomparablement plus naturel !

262.[modifier]

Le démon de la puissance. — Ce n’est pas le besoin, ce n’est pas le désir — non, c’est l’amour de la puissance qui est le démon des hommes. Qu’on leur donne tout, la santé, la nourriture, le logement, l’entretien, — ils demeureront malheureux et capricieux, car le démon attend et attend toujours, il veut être satisfait. Qu’on leur prenne tout et qu’on satisfasse le démon et ils seront presque heureux, — aussi heureux que peuvent l’être des hommes et des démons. Mais pourquoi répéterais-je cela ? Luther l’a déjà dit, et mieux que moi, dans les vers : « S’ils nous prennent corps et bien, honneur, femme et enfants : laissez-les faire, — l’empire nous restera quand même ! » Oui ! oui ! L’ « empire » !

263.[modifier]

La contradiction incarnée et animée. — Dans ce que l’on appelle génie il y a une contradiction physiologique ; le génie possède d’une part beaucoup de mouvement sauvage, désordonné, involontaire, et d’autre part beaucoup d’activité supérieure dans le mouvement, — avec cela il a en propre un miroir qui montre les deux mouvements l’un à côté de l’autre, emmêlés, mais assez souvent aussi opposés l’un à l’autre. La conséquence de cet aspect, c’est que le génie est souvent malheureux, et s’il se sent le plus heureux dans la création, c’est parce qu’il oublie que justement alors, dans son activité supérieure, il fait quelque chose de fantastique et de déraisonnable (tout art est ainsi) — et il faut qu’il le fasse.

264.[modifier]

Vouloir se tromper. — Les hommes envieux qui ont un flair subtil ne cherchent pas à connaître de près leur rival, afin de pouvoir se sentir supérieurs à lui.

265.[modifier]

Le théâtre a son temps. — Lorsque l’imagination d’un peuple se relâche, un penchant naît en lui de se faire représenter ses légendes sur la scène, il supporte les grossiers remplaçants de l’imagination, — mais pour l’époque à laquelle appartient le rhapsode épique, le théâtre et le comédien déguisé en héros sont une entrave au lieu d’une aile de l’imagination : ils sont trop près, trop définis, trop lourds, trop peu rêve et vol d’oiseau.

266.[modifier]

Sans grâce. — Il manque de grâce et il le sait : Oh ! comme il s’entend à masquer cela ! Par une vertu sévère, par le sérieux du regard, par une méfiance acquise à l’égard des hommes et de l’existence, par des tours grossiers, par le mépris d’un genre de vie raffiné, par le pathos et les exigences, par une philosophie cynique, — oui il a même su devenir un caractère dans la conscience continuelle de ce qui lui manquait.

267.[modifier]

Pourquoi si fier ! — Un caractère noble se distingue d’un caractère vulgaire par le fait qu’il n’a pas à sa portée, comme celui-ci, un certain nombre d’habitudes et de points de vue, le hasard veut qu’ils ne lui soient venus ni par héritage, ni par éducation.

268.[modifier]

Charybde et Scylla chez l’orateur. — Combien il était difficile, à Athènes, de parler de façon à gagner les auditeurs à une cause, sans les repousser par la forme, ou sans les éloigner de la cause avec la forme ! Combien il est encore difficile en France d’écrire de la même façon.

269.[modifier]

Les malades et l’art. — Contre toute espèce de tristesse et de misère de l’âme il faut avant tout essayer un changement de régime et un dur travail corporel. Mais les hommes ont l’habitude dans ce cas de recourir à des procédés d’enivrement : par exemple à l’art, — pour leur malheur et aussi pour celui de l’art ! Ne remarquez-vous pas que si vous recourez à l’art, en tant que malades, vous rendez l’art malade ?

270.[modifier]

Tolérance apparente. — Voilà de bonnes paroles, bienveillantes et compréhensives, sur la science et en faveur de la science, mais ! mais ! je regarde derrière votre tolérance à l’égard de la science ! Dans un coin de votre cœur vous pensez, malgré tout cela, qu’elle ne vous est pas nécessaire, que c’est de votre part de la grandeur d’âme de l’admettre et d’être même son avocat, d’autant plus que la science n’a pas, de son côté, cette magnanimité à l’égard de votre opinion ! Savez-vous que vous n’avez aucun droit à exercer cette tolérance ? que ce geste de condescendance est une plus grossière atteinte à l’honneur de la science que le franc dédain que se permettent à son égard quelque prêtre ou quelque artiste impétueux ? Il vous manque cette conscience sévère pour ce qui est vrai et véritable, vous n’êtes pas tourmenté et martyrisé de trouver la science en contradiction avec vos sentiments, vous ignorez le désir avide de la connaissance qui vous gouvernerait comme une loi, vous ne sentez pas un devoir dans le besoin d’être présent avec les yeux partout où l’on « connaît », de ne rien laisser échapper de ce qui est « connu ». Vous ignorez ce que vous traitez avec tant de tolérance ! Et c’est seulement parce que vous l’ignorez que vous réussissez à prendre une mine aussi gracieuse. Vous, vous surtout, vous auriez un regard de haine et de fanatisme si la science voulait une fois vous éclairer le visage de ses yeux ! — Que nous importe donc que vous usiez de tolérance — à l’égard d’un fantôme ! et pas même à notre égard ! — Et qu’importe de nous !

271.[modifier]

L’impression de fête. — C’est justement pour ces hommes qui aspirent le plus impétueusement à la puissance qu’il est infiniment agréable de se sentir subjugués ! S’enfoncer soudain profondément dans un sentiment comme en un tourbillon ! Se laisser arracher les guides de la main et être spectateur d’un mouvement qui conduira on ne sait où ! Quelle que soit la personne, quelle que soit la chose qui nous rend ce service, — c’est un grand service : nous sommes si heureux et haletants, et nous sentons autour de nous un silence exceptionnel, comme au plus profond centre de la terre. Être une fois entièrement sans puissance ! Un jouet entre les mains de forces primordiales ! Il y a un repos dans ce bonheur, un allègement du grand fardeau, une descente sans fatigue, comme si l’on était abandonné à une pesanteur aveugle. C’est le rêve de l’homme qui gravit les montagnes et qui, quoiqu’il ait son but au-dessus de lui, s’endort une fois en route dans une profonde fatigue et rêve du bonheur dans le contraire — de rouler sans peine au bas de la montagne. — Je décris le bonheur comme je me le figure dans notre société actuelle, notre société d’Europe et d’Amérique, pourchassée et altérée de puissance. De-ci, de-là, ils veulent retomber dans l’impuissance, — les guerres, les arts, les religions, les génies leur offrent cette jouissance. Lorsque l’on s’est une fois abandonné à une impression momentanée qui dévore et étouffe tout — c’est l’impression de fête moderne ! — on redevient après plus libre, plus reposé, plus froid, plus sévère et l’on aspire alors, sans repos, à atteindre le contraire : la puissance. —

272.[modifier]

La purification de la race. — Il n’y a probablement pas de races pures, mais seulement des races épurées, et celles-ci sont extrêmement rares. Ce qu’il y a de plus répandu ce sont les races croisées chez lesquelles, à côté des défauts d’harmonie dans les formes corporelles (par exemple quand les yeux et la bouche ne s’accordent pas) se trouvent nécessairement toujours des défauts d’harmonie dans les habitudes et les appréciations. (Livingstone entendit une fois dire quelqu’un : « Dieu créa des hommes blancs et des hommes noirs, mais le diable créa les races mêlées. ») Les races croisées produisent toujours, en même temps que des cultures croisées, des moralités croisées : elles sont généralement plus méchantes, plus cruelles, plus inquiètes. La pureté est le dernier résultat d’innombrables assimilations, d’absorptions et d’éliminations, et le progrès vers la pureté se montre en cela que la force présente dans une race se restreint, de plus en plus, à quelques fonctions choisies, tandis que précédemment elle avait à accomplir, trop souvent, trop de choses contradictoires : une telle restriction aura toujours des apparences d’appauvrissement et il ne faut la juger qu’avec prudence et modération. Mais enfin, lorsque le processus de l’épuration a réussi, toutes les forces qui autrefois se perdaient dans la lutte entre les qualités sans harmonie se trouvent à la disposition de l’ensemble de l’organisme : c’est pourquoi les races épurées sont toujours devenues plus fortes et plus belles. — Les Grecs nous présentent le modèle d’une race et d’une culture ainsi épurées : et il faut espérer que la création d’une race et d’une culture européennes pures réussira également un jour.

273.[modifier]

Les louanges. — Tu t’aperçois chez quelqu’un qu’il veut te louer : tu te mords les lèvres, ton cœur se serre, hélas ! que ce calice te soit épargné ! Mais il ne s’éloigne pas, il vient ! Buvons donc la douce impertinence du louangeur, surmontons le dégoût et le profond mépris que nous inspire le fond de ses louanges, donnons à notre visage les plis de la joie reconnaissante ! — il voulait nous être agréable ! Et maintenant que cela est fait, nous savons qu’il se sent très élevé, il a remporté une victoire sur nous, — et aussi sur lui-même, l’animal ! — car cela ne lui a pas été facile de s’extorquer ces louanges.

274.[modifier]

Droit et privilèges de l’homme. — Nous autres hommes, nous sommes la seule créature qui, lorsqu’elle ne réussit pas, peut se supprimer elle-même, comme une phrase mal venue, — soit que nous agissions ainsi pour l’honneur de l’humanité, ou par pitié pour elle, soit encore par aversion envers nous-mêmes.

275.[modifier]

L’homme transformé. — Maintenant il devient vertueux, uniquement pour blesser les autres. Ne regardez pas trop de son côté !

276.[modifier]

Souvent ! sans que l’on s’y attende ! — Combien d’hommes mariés ont vu venir le matin où ils s’apercevaient que leur jeune femme était ennuyeuse et se figurait le contraire ! Pour ne point parler de ces femmes dont la chair est prompte, mais l’esprit faible !

277.[modifier]

Vertus chaudes et froides. — Le courage, en tant que résolution froide et inébranlable, et le courage, en tant que bravoure fougueuse et demi-aveugle — pour ces deux courages il n’y a qu’un mot ! Combien différentes sont pourtant les vertus froides des vertus chaudes ! Et fou serait celui qui s’imaginerait que la « qualité » de la vertu n’est ajoutée que par la chaleur, plus fou encore celui qui ne l’attribuerait qu’à la froideur ! À vrai dire, l’humanité a jugé très utile le courage de sang-froid et le courage fougueux, pourtant cette distinction n’était pas assez fréquente pour qu’elle les fasse briller parmi ses joyaux sous deux couleurs différentes.

278.[modifier]

La mémoire courtoise. — Celui qui occupe un rang élevé fera bien de se procurer une mémoire courtoise, c’est-à-dire de retenir sur les gens tout le bien possible et d’arrêter ensuite le compte : on les tient ainsi en une agréable dépendance. L’homme peut aussi procéder ainsi avec lui-même : a-t-il une mémoire courtoise ou non, c’est le point décisif pour juger de son attitude vis-à-vis de lui-même, de la noblesse, de la bonté ou de la méfiance dans l’observation de ses penchants et de ses intentions, et finalement de la qualité même des penchants et des intentions.

279.[modifier]

En quoi nous devenons des artistes. — Celui qui fait de quelqu’un son idole essaie de se justifier devant lui-même en l’élevant dans l’idéal ; il se fait artiste, sur la personne de son idole, pour avoir une bonne conscience. S’il souffre il ne souffre, pas de son ignorance, mais du mensonge qu’il se fait à soi-même en affectant l’ignorance. — La misère et la joie intérieures d’un pareil homme (— et tous ceux qui aiment avec passion son ainsi faits —) ne peuvent s’épuiser avec des seaux de dimension normale.

280.[modifier]

Enfantin. — Celui qui vit comme les enfants — celui donc qui ne lutte pas pour gagner son pain et ne croit pas que ses actions aient une signification finale — celui-là reste enfantin.

281.[modifier]

Le « moi » veut tout avoir. — Il semble que l’homme n’agisse en général que pour posséder : du moins les langues qui ne considèrent toute action passée que comme aboutissant à une possession permettent-elles cette supposition (« j’ai parlé, lutté, vaincu », cela veut dire : je suis maintenant en possession de ma parole, de ma lutte, de ma victoire). Comme l’homme apparaît avide ! Ne pas se laisser arracher le passé, désirer l’avoir encore, lui aussi !

282.[modifier]

Danger dans la beauté. — Cette femme est belle et intelligente ; hélas ! combien elle serait devenue plus intelligente si elle n’était pas belle.

283.[modifier]

Paix de la maison et paix de l’âme. — Notre état d’esprit habituel dépend de l’état d’esprit où nous savons maintenir notre entourage.

284.[modifier]

Présenter une nouvelle comme si elle était ancienne. — Beaucoup de gens paraissent irrités lorsqu’on leur apprend une nouvelle, ils ressentent la prépondérance que donne la nouvelle à celui qui la sait le premier.

285.[modifier]

Où cesse le « moi » ? — La plupart des gens prennent sous leur protection une chose qu’ils savent, comme si le fait de la savoir en faisait déjà leur propriété. Le besoin d’accaparement du sentiment personnel n’a pas de limites : les grands hommes parlent comme s’ils avaient derrière eux l’ensemble du temps et s’ils étaient la tête de ce corps énorme, et les bonnes femmes se font un mérite de la beauté de leurs enfants, de leurs vêtements, de leur chien, de leur médecin, de leur ville, mais elles n’osent pas dire « Je suis tout cela ». — Chi non ha, non è — comme on dit en Italie.

286.[modifier]

Bêtes domestiques et d’appartement. — Y a-t-il quelque chose de plus répugnant que la sentimentalité à l’égard des plantes et des animaux, de la part d’êtres qui, dès l’origine, ont fait des ravages parmi ceux-ci, comme s’ils étaient les ennemis les plus féroces et qui finissent par vouloir prétendre même à des sentiments tendres de la part de leurs victimes affaiblies et mutilées ! Devant ce genre de « nature » il importe que l’homme soit avant tout sérieux, s’il est un homme pensant.

287.[modifier]

Deux amis. — Ils étaient amis, mais ils ont cessé de l’être, et ils ont en même temps dégagé leur amitié des deux côtés, l’un parce qu’il se croyait trop méconnu, l’autre parce qu’il se croyait trop reconnu — et en cela ils se sont trompés tous deux ! — car chacun ne se connaissait pas assez lui-même.

288.[modifier]

Comédie des hommes nobles. — Ceux à qui ne réussit pas la familiarité noble et cordiale essayent de laisser deviner la noblesse de leur nature par de la réserve et de la sévérité et un certain mépris de la familiarité : comme si le sentiment violent de leur confiance avait honte de se montrer.

289.[modifier]

Où l’on ne peut rien dire contre une vertu. —Parmi les lâches il est de mauvais ton de dire quelque chose contre la bravoure, on provoque ainsi le mépris ; et les hommes sans égards se montrent courroucés lorsque l’on dit quelque chose contre la pitié.

290.[modifier]

Un gaspillage. — Chez les natures irritables et imprévues, les premières paroles et les premiers actes ne signifient généralement rien pour ce qui en est de leur caractère propre (ils sont inspirés par les circonstances et sont en quelque sorte des reproductions de l’esprit des circonstances), mais puisque ces paroles ont été dites et ces actes exécutés, les paroles et les actes de caractère qui viennent après sont souvent sacrifiés à atténuer et à réparer.

291.[modifier]

Présomption. — La présomption est une fierté jouée et feinte ; mais c’est précisément le propre de la fierté qu’elle ne peut ni ne veut jouer, simuler ou feindre, — en ce sens la présomption est l’hypocrisie de l’incapacité de feindre, quelque chose de très difficile qui échoue le plus souvent. En admettant cependant que, ce qui arrive généralement, il se trahit à son jeu, un triple désagrément attend le présomptueux : on lui en veut parce qu’il veut nous tromper, on lui en veut parce qu’il a voulu se montrer supérieur à nous, — et finalement on rit de lui, parce qu’il a échoué dans les deux cas. On ne peut donc assez déconseiller la présomption.

292.[modifier]

Une espèce de méconnaissance. — Lorsque nous entendons parler quelqu’un, il suffit quelquefois du son d’une seule consonne (par exemple d’un r) pour nous inspirer des doutes sur la loyauté de son sentiment : nous ne sommes pas habitués à ce son et nous serions forcés de mettre de l’intention à le reproduire, — il nous paraît « factice ». Là est le domaine de la plus grossière méconnaissance : et il en est de même du style d’un écrivain qui a des habitudes qui ne sont pas les habitudes de tout le monde. Il est seul à sentir son « naturel » comme tel, et c’est justement avec ce qu’il considère lui-même comme « factice », parce qu’il y a une fois cédé à la mode et au « bon goût » — qu’il plaira peut-être et qu’il éveillera la confiance.

293.[modifier]

Reconnaissant. — Une parcelle de reconnaissance et de piété de trop et l’on en souffre comme d’un vice — malgré toute son indépendance et sa volonté on se met à avoir mauvaise conscience.

294.[modifier]

Saints. — Ce sont les hommes les plus sensuels qui fuient devant les femmes et qui sont forcés de se martyriser le corps.

295.[modifier]

Servir avec subtilité. — Dans le grand art de servir une des tâches les plus subtiles c’est de servir un ambitieux effréné qui, s’il est en toutes choses l’égoïste le plus fieffé, ne veut à aucun prix passer pour tel (c’est là justement une partie de son ambition), qui exige que tout soit fait selon sa volonté et son humeur, et pourtant toujours de façon à ce qu’il ait l’air de se sacrifier et de vouloir rarement quelque chose pour lui-même.

296.[modifier]

Le duel. — Je considère comme un avantage, disait quelqu’un, de pouvoir provoquer un duel quand j’en ai un besoin impérieux ; car il y a toujours de braves camarades autour de moi. Le duel est le seul moyen de suicide absolument honorable qui nous soit resté, c’est malheureusement un moyen détourné et encore n’est-il pas tout à fait sûr.

297.[modifier]

Néfaste. — On gâte le plus sûrement un jeune homme en l’instruisant à estimer plus haut quelqu’un qui pense comme lui que quelqu’un qui pense autrement.

298.[modifier]

Le culte des héros et ses fanatiques. — Le fanatique d’un idéal qui possède chair et sang a généralement raison tant qu’il nie — et, dans sa négation, il est terrible : il connaît ce qu’il nie aussi bien que lui-même, par la raison bien simple qu’il en vient, qu’il y est chez lui et qu’il craint toujours secrètement d’être forcé d’y revenir, il veut se rendre le retour impossible par la façon dont il nie. Mais dès qu’il affirme, il ferme à moitié les yeux et se met à idéaliser (ce n’est souvent que pour faire mal à ceux qui sont restés dans la maison qu’il a quittée). On appellera peut-être artistique la forme de son affirmation, — fort bien, mais elle a aussi quelque chose de déloyal. L’idéaliste d’une personne place cette personne tellement loin de lui qu’il ne peut plus la voir distinctement, et maintenant il interprète en « beau » ce qu’il peut encore apercevoir, c’est-à-dire qu’il en considère la symétrie, les lignes indécises, le manque de précision. Puisque, dès lors, il voudra adorer cet idéal qui flotte dans le lointain et dans les hauteurs, il lui faut construire, pour le protéger contre le profanum vulgus, un temple à son adoration. Il y apporte tous les objets vénérables et sanctifiés qu’il possède encore, pour que l’idéal bénéficie de leur charme et que cette nourriture le fasse grandir et devenir toujours plus divin. En fin de compte, il a véritablement réussi à parachever son dieu, mais malheur à lui ! il y a quelqu’un qui sait comment tout cela s’est passé, c’est sa conscience intellectuelle, et il y a aussi quelqu’un qui, tout à fait inconsciemment, se met à protester, c’est le divinisé lui-même, qui, sous l’effet du culte, des louanges et de l’encens, devient maintenant complètement insupportable et trahit, de la façon la plus évidente et la plus horrible, sa non-divinité et ses qualités beaucoup trop humaines. Alors il ne reste plus à notre fanatique qu’une seule issue : il se laisse patiemment maltraiter, lui et ses semblables, et il se remet à interpréter toute cette misère, encore in majorem dei gloriam, par une nouvelle espèce de duperie de soi et de noble mensonge : il prend parti contre lui-même, et il ressent, ainsi maltraité et en interprète de ce mauvais traitement, quelque chose comme un martyre, — de cette façon il arrive au sommet de sa présomption. Des hommes de cette espèce vécurent par exemple dans l’entourage de Napoléon : oui, c’est peut-être justement lui qui a jeté dans l’âme de ce siècle cette prostration romanesque devant le « génie » et le « héros » si étrangère à l’esprit rationaliste du siècle dernier, lui devant qui un Byron n’avait pas honte de dire qu’il n’était qu’un « ver à côté d’un pareil être ». (Les formules d’une semblable prostration ont été trouvées par Thomas Carlyle, ce vieux grognon embrouillé et prétentieux qui s’est employé, sa longue vie durant, à rendre romantique la raison de ses Anglais : en vain !)

299.[modifier]

Apparence d’héroïsme. — Le fait de se jeter au milieu de ses ennemis peut être l’indice de la lâcheté.

300.[modifier]

Bienveillant à l’égard du flatteur. — La dernière sagesse des ambitieux insatiables c’est de ne pas laisser voir le mépris pour les hommes que l’aspect des flatteurs leur inspire : mais de paraître bienveillants même à l’égard de ceux-ci, comme un dieu qui ne saurait être que bienveillant.

301.[modifier]

« Plein de caractère ». — « Ce que j’ai dit une fois, je le fais » — cette façon de penser semble pleine de caractère. Combien d’actions n’accomplit-on pas, non parce qu’on les a choisies à cause de ce qu’elles ont de raisonnable, mais parce que, au moment où l’on en a eu l’idée, elles ont excité, d’une façon ou d’une autre, l’ambition et la vanité, en sorte que l’on s’y arrête en les exécutant aveuglément. Ainsi elles augmentent en nous la croyance en notre caractère et notre bonne conscience, donc, en somme, notre force : tandis que le choix de ce qu’il y a de plus raisonnable entretient un certain scepticisme vis-à-vis de nous-mêmes et dans la même mesure, un sentiment de faiblesse en nous.

302.[modifier]

Une fois, deux fois et trois fois vrai. — Les hommes mentent indiciblement beaucoup, mais ils n’y pensent plus après coup et n’y croient pas en général.

303.[modifier]

Passe-temps du connaisseur d’hommes. — Il pense me connaître et il se croit subtil et important lorsqu’il agit de telle ou telle façon dans ses rapports avec moi : je me garde bien de le détromper. Car il me revaudrait cela en mal, tandis que maintenant il me veut du bien, parce que je lui procure un sentiment de supériorité consciente. — En voici un autre qui craint que je ne me figure le connaître et cela lui fait éprouver un sentiment d’infériorité. C’est pourquoi il se comporte à mon égard avec brusquerie et inconséquence et cherche à m’égarer sur son compte, — pour s’élever de nouveau au-dessus de moi.

304.[modifier]

Les destructeurs du monde. — Celui-ci est incapable d’accomplir telle chose et finit par s’écrier plein de révolte : « Que le monde entier périsse jusque dans sa base ! » Ce sentiment odieux est le comble de l’envie qui voudrait déduire : « Parce que je ne puis pas avoir une chose, le monde entier ne doit rien avoir ! le monde entier ne doit pas être ! »

305.[modifier]

Avarice. — Notre avarice, lorsque nous faisons un achat, augmente avec le bon marché de l’objet, — pourquoi ? Est-ce parce que ce sont les petites différences de prix qui créent le petit œil de l’avarice ?

306.[modifier]

Idéal grec. — Qu’est-ce que les Grecs admirent en Ulysse ? Avant tout la faculté de mentir et de répondre par des représailles rusées et terribles ; puis d’être à la hauteur des circonstances ; paraître, si cela est nécessaire, plus noble que le plus noble ; savoir être tout ce que l’on veut ; l’opiniâtreté héroïque ; mettre tous les moyens à son service ; avoir de l’esprit — l’esprit d’Ulysse fait l’admiration des dieux, ils sourient en y songeant : — tout cela est de l’idéal grec ! Ce qu’il y a de curieux dans tout cela, c’est que l’on ne sent pas du tout la contradiction entre être et paraître et que par conséquent on n’y attache aucune valeur morale. Y eut-il jamais des comédiens aussi accomplis ?

307.[modifier]

Facta ! oui Facta Ficta ! — L’historien n’a pas à s’occuper des événements tels qu’ils se sont passés en réalité, mais seulement tels qu’on les suppose s’être passés : car c’est ainsi qu’ils ont produit leur effet. Il en est de même pour lui des héros présumés. Son objet, ce que l’on appelle l’histoire universelle : qu’est-ce, sinon des opinions présumées sur des actions présumées qui, à leur tour, ont donné lieu à des opinions et des actions dont la réalité cependant s’est immédiatement évaporée et n’agit plus que comme une vapeur, — c’est un continuel enfantement de fantômes sur les profondes nuées de la réalité impénétrable. Tous les historiens racontent des choses qui n’ont jamais existé, si ce n’est dans l’imagination.

308.[modifier]

Ne pas s’entendre au commerce est distingué. — Ne vendre sa vertu qu’au plus haut prix ou même se livrer à l’usure avec elle, comme professeur, fonctionnaire ou artiste — c’est ce qui fait du talent et du génie une question d’épicier. Il faut veiller à ne pas vouloir être habile avec sa sagesse !

309.[modifier]

Crainte et amour. — La crainte a fait progresser la connaissance générale des hommes plus que l’amour, car la crainte veut deviner qui est l’autre, ce qu’il sait, ce qu’il veut : en se trompant dans ce cas on créerait un danger ou un préjudice. Par contre, l’amour est porté secrètement à voir dans l’autre des choses aussi belles que possible, ou bien à élever l’autre autant qu’il se peut : ce serait pour lui une joie et un avantage de s’y tromper, — c’est pourquoi il le fait.

310.[modifier]

Les êtres bonasses. — Les êtres bonasses ont acquis leur caractère par la crainte perpétuelle qu’inspiraient à leurs ancêtres les empiétements étrangers, — ils atténuaient, tranquillisaient, demandaient pardon, prévenaient, distrayaient, flattaient, s’humiliaient, cachaient la douleur et le dépit, lissaient les traits de leur visage — et finalement tout ce mécanisme, fin et bien conformé, s’est transporté à leurs enfants et petits-enfants. À ceux-ci un sort plus favorable ne donna pas l’occasion d’une crainte perpétuelle : néanmoins ils jouent continuellement sur leur instrument.

311.[modifier]

Ce que l’on appelle l’âme. — La somme des mouvements intérieurs qui sont faciles à l’homme, et qu’il fait par conséquent volontiers et avec grâce, cette somme est appelée âme ; — l’homme passe pour être dépourvu d’âme lorsqu’il laisse voir que les mouvementsde l’âme lui sont pénibles et durs.

312.[modifier]

Les oublieux. — Dans les explosions de la passion et dans les délires du rêve et de la folie, l’homme reconnaît son histoire primitive et celle de l’humanité : il reconnaît l’animalité et ses grimaces sauvages ; alors sa mémoire revient assez loin en arrière, tandis qu’au contraire son état civilisé s’était développé de l’oubli de ces expériences primitives, c’est-à-dire du relâchement de cette mémoire. Celui qui, homme oublieux d’espèce supérieure, est toujours resté très loin de ces choses, ne comprend pas les hommes, — mais c’est un avantage si, de temps en temps, il y a des individus qui « ne les comprennent pas », des individus engendrés en quelque sorte par la semence divine et mis au monde par la raison.

313.[modifier]

L’ami que l’on ne désire plus. — On souhaite plutôt avoir pour ennemi l’ami dont on ne peut pas satisfaire les espérances.

314.[modifier]

Dans la société des penseurs. — Au milieu de l’océan du devenir nous nous réveillons sur un îlot qui n’est pas plus grand qu’une nacelle, nous autres aventuriers et oiseaux voyageurs, et là nous regardons un moment autour de nous : avec autant de hâte et de curiosité que possible, car un vent peut nous chasser à tout instant, ou une vague nous balayer de l’îlot, en sorte qu’il ne demeurerait plus rien de nous ! Mais ici, sur ce petit espace, nous rencontrons d’autres oiseaux voyageurs et nous entendons parler d’oiseaux plus anciens encore, — et ainsi nous avons une minute délicieuse de connaissance et de divination, gazouillant ensemble en battant joyeusement des ailes, tandis que notre esprit vagabonde sur l’océan, non moins fier que l’océan lui-même !

315.[modifier]

Se dessaisir. — Abandonner quelque chose de sa propriété, renoncer à un droit — cela fait plaisir lorsque c’est l’indice de grandes richesses. C’est dans ce domaine qu’il faut placer sa générosité.

316.[modifier]

Les sectes faibles. — Les sectes qui sentent qu’elles demeureront faibles en nombre se mettent en chasse pour découvrir quelques adhérents intelligents, et veulent remplacer par la qualité ce qui leur manque au point de vue de la quantité. Il y a là, pour l’intelligence, un danger qu’il ne faudrait pas négliger.

317.[modifier]

Le jugement du soir. — Celui qui réfléchit à sa tâche de la journée ou de la vie, lorsqu’il est arrivé au bout et qu’il est fatigué, se livre généralement à des considérations mélancoliques : mais il ne faut s’en prendre ni au jour ni à la vie, mais à la fatigue. — Au milieu du travail fécond nous ne prenons généralement pas le temps de juger la vie et l’existence, et pas davantage au milieu de la jouissance : mais si d’aventure nous nous y arrêtons quand même, nous ne donnons plus raison à celui qui attend le septième jour et le repos, pour trouver bien tout ce qui est, — il a laissé passer le moment le meilleur.

318.[modifier]

Gardez-vous des systématiques ! — Il y a une comédie de systématiques : en voulant remplir un système et en arrondissant l’horizon tout autour de celui-ci, il faut qu’ils tentent de présenter leurs qualités faibles dans le même style que leurs qualités fortes, — ils veulent signifier des natures complètes et uniment fortes.

319.[modifier]

Hospitalité. — Le sens qu’il faut prêter aux usages de l’hospitalité, c’est de paralyser l’inimitié chez l’étranger ; dès que, chez lui, on ne sent plus avant tout l’ennemi, l’hospitalité diminue ; elle fleurit tant que fleurissent les mauvaises suppositions.

320.[modifier]

Du beau et du mauvais temps. — Un temps très exceptionnel et incertain rend aussi les hommes méfiants les uns à l’égard des autres ; ils y deviennent avides d’innovations, car il faut qu’ils changent leurs habitudes. C’est pourquoi les despotes aiment toutes les contrées où le temps est moral.

321.[modifier]

Danger dans l’innocence. —Les hommes innocents deviennent des victimes en toutes choses, puisque leur innocence les empêche de distinguer entre la mesure et l’exagération, d’être, en temps voulus, sur leurs gardes vis-à-vis d’eux-mêmes. C’est ainsi que les jeunes femmes innocentes, c’est-à-dire ignorantes, s’habituent aux jouissances fréquentes des aphrodisies, et, plus tard, ces jouissances leur manquent beaucoup, quand leurs maris tombent malades ou vieillissent avant l’âge ; c’est justement parce que, candides et confiantes, elles s’imaginent que les rapports fréquents sont la règle et un droit, qu’elles sont amenées à un besoin qui les expose plus tard aux tentations les plus violentes et à pis que cela. Mais, pour se placer à un point de vue plus général et plus élevé : celui qui aime un homme ou une chose, sans les connaître, devient la proie de quelque chose qu’il n’aimerait pas s’il pouvait le voir. Partout où l’expérience, les précautions et les démarches prudentes sont nécessaires, l’innocent pâtit le plus cruellement, car il faut qu’il boive aveuglément la lie et le poison le plus secret d’une chose. Que l’on considère les procédés de tous les princes, des églises, des sectes, des partis, des corporations : n’emploie-t-on pas toujours l’innocent comme amorce désignée, dans les cas les plus difficiles et les plus décriés ? — comme Ulysse se servit de cet innocent Néoptolémos pour dérober son arc et ses flèches au vieil ermite malade de Lemnos. — Le christianisme, avec son mépris du monde, a fait de l’ignorance une vertu chrétienne, peut-être parce que le résultat le plus fréquent de cette innocence se trouve être, comme je l’ai indiqué, la faute, le sentiment de la faute, le désespoir, donc une vertu qui mène au ciel par le détour de l’enfer : car maintenant seulement les sombres propylées du salut chrétien peuvent s’ouvrir, maintenant seulement agit la promesse d’une seconde innocence posthume : — c’est une des plus belles inventions du christianisme !

322.[modifier]

Vivre si possible sans médecin. — Il me semble qu’un malade vit plus à la légère lorsqu’il a un médecin que lorsqu’il s’occupe lui-même de sa santé. Dans le premier cas il lui suffit d’être sévère pour tout ce qui lui est prescrit ; dans le second, nous observons avec plus de conscience ce à quoi s’adressent ces prescriptions, je veux dire à notre santé, nous remarquons plus de choses, nous nous ordonnons et nous interdisons plus de choses que ne le ferait l’intervention du médecin. — Toutes les règles ont cet effet : elles détournent du but qui se trouve derrière la règle et rendent plus léger. — Mais l’insouciance de l’humanité se serait élevée jusqu’au déchaînement et à la destruction, si elle avait jamais tout abandonné, complètement et loyalement, au bras de la divinité, son médecin, conformément à la parole « selon la volonté de Dieu » ! —

323.[modifier]

Obscurcissement du ciel. — Connaissez-vous la vengeance des hommes timides qui se comportent dans la société comme s’ils avaient volé leurs membres ? La vengeance des âmes humbles, à la manière chrétienne, qui, partout sur la terre, ne font que se glisser furtivement ? La vengeance de ceux qui jugent toujours et auxquels on donne toujours tort ? La vengeance des ivrognes de tout genre pour qui le matin est ce qu’il y a de plus néfaste dans la journée ? De même celle des infirmes de toute espèce, des malades et des abattus qui n’ont plus le courage de guérir ? Le nombre de ces petites gens avides de vengeance et, à plus forte raison, le nombre de leurs petits actes de vengeance, est incalculable ; l’atmosphère tout entière est sillonnée sans cesse des flèches et des fléchettes tirées par leur méchanceté, en sorte que le soleil et le ciel de la vie en sont obscurcis — non seulement pour eux, mais aussi pour nous autres, pour les autres : ce qui est plus grave que s’ils nous égratignaient trop souvent la peau et le cœur. Ne nions-nous pas quelquefois le soleil et le ciel, uniquement parce qu’il y a longtemps que nous ne les avons vus ? — Donc : la solitude ! À cause de cela aussi, la solitude !

324.[modifier]

Philosophie des comédiens. — Une illusion qui fait le bonheur des grands comédiens, c’est celle de croire que les personnages historiques qu’ils interprètent étaient véritablement dans le même état d’esprit que celui où ils se trouvent pendant leur interprétation ; — mais en cela ils se trompent grandement : leur force imitatrice et divinatrice qu’ils aimeraient bien faire passer pour une puissance lucide, pénètre tout juste assez loin pour expliquer les gestes, les intonations, les regards et, en général, tout ce qui est extérieur ; ce qui veut dire qu’ils saisissent l’ombre de l’âme d’un grand héros, d’un homme d’État, d’un guerrier, d’un ambitieux, d’un jaloux, d’un désespéré, ils pénètrent jusque tout près de l’âme, mais non pas jusque dans l’esprit de leur sujet. Ce serait là vraiment une belle découverte, s’il suffisait du comédien clairvoyant, au lieu du penseur, du connaisseur, du spécialiste, pour éclairer l’essence même d’un état moral quelconque ! N’oublions donc jamais, chaque fois que de pareilles prétentions se font entendre, que le comédien n’est qu’un singe idéal et qu’il est tellement singe qu’il n’est même pas capable de croire à l’« essence » et à l’« essentiel » : tout devient pour lui jeu, intonation, attitude, scène, coulisse et public.

325.[modifier]

Vivre à l’écart et avoir la foi. — Le moyen pour devenir le prophète et le thaumaturge de son temps est aujourd’hui encore le même qu’autrefois : il faut vivre à l’écart, avec peu de connaissances, quelques idées et beaucoup de présomption, — nous finissons alors par nous imaginer que l’humanité ne peut pas se passer de nous parce qu’il est absolument clair que nous pouvons nous passer d’elle. Dès que l’on est rempli de cette croyance on trouve aussi la foi. Pour finir, un conseil à celui qui pourrait en avoir besoin (il a été donné à Wesley par Bœhler, son maître spirituel) : « Prêche la foi jusqu’à ce que tu l’aies trouvée, alors tu la prêcheras parce que tu l’as ! » -

326.[modifier]

Connaître ses circonstances. — Nous pouvons évaluer nos forces, mais non pas notre force. Non seulement ce sont les circonstances qui nous la montrent et nous la dérobent tour à tour, mais encore les mêmes circonstances qui l’agrandissent ou la rapetissent. Il faut se considérer comme une grandeur variable dont la capacité productrice peut, dans des circonstances favorables, atteindre ce qu’il y a de plus élevé : il faut donc réfléchir sur les circonstances et être plein d’ardeur à les observer.

327.[modifier]

Une fable. — Le don Juan de la connaissance : aucun philosophe, aucun poète ne l’a encore découvert. Il lui manque l’amour des choses qu’il découvre, mais il a de l’esprit et de la volupté et il jouit des chasses et des intrigues de la connaissance — qu’il poursuit jusqu’aux étoiles les plus hautes et les plus lointaines ! — jusqu’à ce qu’enfin il ne lui reste plus rien à chasser, si ce n’est ce qu’il y a d’absolument douloureux dans la connaissance, comme l’ivrogne qui finit par boire de l’absinthe et de l’eau-forte. C’est pourquoi il finit par désirer l’enfer, — c’est la dernière connaissance qui le séduit. Peut-être qu’elle aussi le désappointera comme tout ce qui lui est connu ! Alors il lui faudrait s’arrêter pour toute éternité, cloué à la déception et devenu lui-même l’hôte de pierre, il aura le désir d’un repas du soir de la connaissance, ce repas qui jamais plus ne lui tombera en partage ! — Car le monde des choses tout entier ne trouvera plus une bouchée à donner à cet affamé.

328.[modifier]

Ce que les théories idéalistes laissent deviner. — On trouve les théories idéalistes le plus sûrement chez les hommes résolument pratiques ; car ceux-ci ont besoin du rayonnement de ces théories pour leur réputation. Ils s’en emparent avec leurs instincts et n’y mettent point du tout de sentiment d’hypocrisie : tout aussi peu qu’un Anglais se sent hypocrite avec son christianisme et sa sanctification du dimanche. Au contraire : les natures contemplatives qui ont à se tenir en garde contre toute espèce d’improvisation et qui craignent la réputation d’exaltation se satisfont uniquement des dures théories réalistes : elles s’en emparent avec la même nécessité instinctive et sans y perdre leur probité.

329.[modifier]

Les calomniateurs de la sérénité. — Les hommes qui ont reçu de la vie une blessure profonde ont mis en suspicion toute sérénité, comme si elle était toujours enfantine et puérile, et si elle révélait une déraison dont l’aspect ne pourrait provoquer que la pitié et l’attendrissement, tel le sentiment que l’on éprouve lorsqu’un enfant tout près de la mort caresse encore ses jouets sur son lit. De tels hommes voient, sous toutes les roses des tombes cachées et dissimulées ; les réjouissances, le bruit, la musique joyeuse leur apparaissent comme les illusions volontaires d’un homme dangereusement malade qui veut encore s’abreuver, pendant une minute, à l’ivresse de la vie. Mais ce jugement sur la sérénité n’est pas autre chose que la réfraction de celle-ci sur le fond obscur de la fatigue et de la maladie : il est lui-même quelque chose de touchant, de déraisonnable qui incite à la pitié, quelque chose d’enfantin, de puéril même, mais qui vient de cette seconde confiance qui suit la vieillesse et qui précède la mort.

330.[modifier]

Pas encore assez ! — Il ne suffit pas de démontrer une chose, il faut encore y induire les hommes ou les élever jusqu’à elle. C’est pourquoi l’initié doit apprendre à dire sa sagesse : et souvent de façon à ce qu’elle sonne comme une folie !

331.[modifier]

Droit et limite. — L’ascétisme est la vraie façon de penser pour ceux qui doivent détruire leurs instincts charnels, parce que ces instincts sont des bêtes féroces. Mais pour ceux-là seulement !

332.[modifier]

Le style ampoulé. — Un artiste qui ne peut pas mettre ses sentiments sublimes dans une œuvre, pour s’en alléger ainsi, mais qui veut au contraire faire part de son sentiment d’élévation devient boursouflé et son style est le style ampoulé.

333.[modifier]

« Humanité ». — Nous ne considérons pas les animaux comme des êtres moraux. Mais pensez-vous donc que les animaux nous tiennent pour des êtres moraux ? — Un animal qui savait parler a dit : « L’humanité est un préjugé dont nous autres animaux nous ne souffrons du moins pas. »

334.[modifier]

L’homme charitable. — L’homme charitable satisfait un besoin de son esprit en faisant le bien. Plus ce besoin est violent, moins il se met à la place de celui à qui il est secourable et qui lui sert à satisfaire ce besoin ; il devient dur et même blessant dans certains cas. (La bienfaisance et la charité judaïques ont cette réputation : on sait qu’elles sont un peu plus violentes que celles des autres peuples.)

335.[modifier]

Pour que l’on considère l’amour comme de l’amour. — Nous avons besoin d’être francs à l’égard de nous-mêmes et de bien nous connaître pour pouvoir exercer à l’égard des autres cette simulation bienveillante que l’on appelle amour et bonté.

336.[modifier]

De quoi sommes-nous capables ? — Quelqu’un avait été tourmenté toute la journée par son fils méchant et indiscipliné, au point qu’il le tua le soir et qu’il dit au reste de la famille, en poussant un soupir de délivrance : « Enfin, nous allons pouvoir dormir tranquillement ! » Savons-nous où les circonstances pourraient nous pousser !

337.[modifier]

« Naturel ». — Être naturel, au moins dans ses défauts, c’est peut-être le dernier éloge que l’on puisse faire à un artiste artificiel, comédien et factice en toute autre chose. C’est pourquoi un tel être laissera toujours effrontément libre cours à ses défauts.

338.[modifier]

Compensation de conscience. — Tel homme peut être la conscience de tel autre homme, et cela est surtout important quand l’autre n’en a pas.

339.[modifier]

Transformation des devoirs. — Lorsque les devoirs cessent d’être d’un accomplissement difficile, lorsqu’ils se transforment, après un long exercice, en penchants agréables et en besoins, les droits des autres, à quoi se rapportent nos devoirs, maintenant nos penchants, deviennent autre chose : je veux dire qu’ils deviennent l’occasion de sentiments agréables pour nous. Dès lors, l’ « autre », au moyen de ses droits, devient digne d’être aimé (au lieu de n’être que vénérable ou terrible, comme précédemment). Nous cherchons notre agrément, lorsque nous reconnaissons et entretenons maintenant le domaine de sa puissance. Quand les quiétistes ne sentirent plus le poids de leur christianisme et ne trouvèrent plus que de la joie en Dieu, ils prirent pour devise : « Tout à la gloire de Dieu ! » Quoi qu’ils fissent d’ailleurs dans ce sens, ce n’était plus un sacrifice ; cela revenait à dire : « Tout pour notre plaisir ! » Exiger que le devoir soit toujours quelque peu incommode, comme le fait Kant, c’est exiger qu’il n’entre jamais dans les habitudes et les mœurs : dans cette exigence, il y a un petit reste de cruauté ascétique.

340.[modifier]

L’évidence est contre l’historien. — C’est une chose bien démontrée que les hommes sortent du ventre de leur mère : malgré cela les enfants devenus grands qui se trouvent à côté de leur mère font apparaître très absurde cette hypothèse : elle a l’évidence contre elle.

341.[modifier]

Avantage de la méconnaissance. — Quelqu’un disait qu’il avait eu dans son enfance un tel mépris des caprices et des coquetteries du tempérament mélancolique qu’il ignora jusqu’au milieu de sa vie quel était son tempérament : c’était justement le tempérament mélancolique. Il déclarait que c’était là la meilleure de toutes les ignorances possibles.

342.[modifier]

Ne pas confondre. — Oui ! Il examine la chose de tous les côtés et vous croyez que c’est là un véritable chercheur de la connaissance. Mais il veut seulement en rabaisser le prix — il veut l’acheter !

343.[modifier]

Prétendu moral. — Vous ne voulez jamais être mécontents de vous-mêmes, ne jamais souffrir à cause de vous-mêmes, — et vous appelez cela votre penchant moral ! Eh bien ! un autre dira que c’est là votre lâcheté. Mais il y a une chose certaine, c’est que vous ne ferez jamais le voyage autour du monde (que vous êtes vous-mêmes) et vous resterez, en vous-mêmes, un hasard, une motte de terre sur une motte de terre. Croyez-vous donc que, nous qui sommes d’une autre confession, nous nous exposions par pure folie au voyage à travers notre propres néant, nos marécages et nos sommets de glace, que nous avons choisi volontairement les douleurs et le dégoût comme les anachorètes stylites ?

344.[modifier]

Subtilité dans la méprise. — Si Homère, comme on le dit, a dormi quelquefois, il était plus sage que tous les artistes de l’ambition sans sommeil. Il faut laisser reprendre haleine aux admirateurs en les transformant de temps en temps en censeurs ; car personne ne supporte une bonté ininterrompue, brillante et éveillée ; et au lieu d’être bienfaisant un maître de ce genre devient un bourreau que l’on hait, tandis qu’il marche devant nous.

345.[modifier]

Notre bonheur n’est pas un argument pour ou contre. — Beaucoup d’hommes ne sont capables que d’un bonheur minime : ce n’est pas un argument contre leur sagesse si celle-ci ne peut pas leur donner plus de bonheur, tout aussi peu que c’est un argument contre la médecine si certains hommes sont inguérissables et d’autres toujours maladifs. Puisse chacun avoir la chance de trouver la conception de l’existence qui lui fasse réaliser sa plus haute mesure de bonheur : cela ne pourrait pas empêcher sa vie d’être pitoyable et peu enviable.

346.[modifier]

Ennemis des femmes. — « La femme est notre ennemie » — celui qui, en tant qu’homme, parle ainsi à des hommes, celui-là fait parler l’instinct indompté qui, non seulement se hait lui-même, mais encore ses moyens.

347.[modifier]

L’école de l’orateur. — Lorsque l’on se tait pendant un an on désapprend le bavardage et l’on apprend la parole. Les Pythagoriciens étaient les meilleurs hommes d’État de leur temps.

348.[modifier]

Sentiment de puissance. — Que l’on veuille bien distinguer : Celui qui veut acquérir le sentiment de la puissance s’empare de tous les moyens et ne méprise rien de ce qui peut nourrir ce sentiment. Mais celui qui le possède est devenu très difficile et noble dans son goût ; il est rare que quelque chose le satisfasse encore.

349.[modifier]

Pas si important que cela. — Lorsque l’on est présent dans un cas de décès, il vous vient régulièrement une idée que l’on étouffe en soi par un faux sentiment de convenance : on songe que l’acte de la mort est moins important que ne le prétend l’habituelle vénération, et que le mourant a probablement perdu dans sa vie des choses plus essentielles que ce qu’il est en train de perdre ici. Dans ce cas la fin n’est certainement pas le but.

350.[modifier]

Comment on promet le mieux. — Lorsque l’on fait une promesse, ce n’est pas la parole qui promet, mais ce qu’il y a d’inexprimé derrière la parole. Les mots affaiblissent même une promesse en déchargeant et en usant une force qui est une partie de cette force qui promet. Faites-vous donc donner la main en mettant un doigt sur la bouche, — c’est ainsi que vous faites les vœux les plus sûrs.

351.[modifier]

Généralement méconnu. — Dans la conversation on remarque que l’un s’applique à tendre un piège où l’autre se jette, non par méchanceté, comme l’on pourrait penser, mais à cause du plaisir que lui procure sa propre finesse ; d’autres encore préparent le mot d’esprit pour que quelqu’un le fasse ou bien ils emmêlent les fils pour que l’on fasse le nœud : non par bienveillance, comme l’on pourrait penser, mais par méchanceté et par mépris de l’intelligence grossière.

352.[modifier]

Centre. — Ce sentiment : « je suis le centre du monde ! » se présente avec beaucoup d’intensité, lorsque l’on est soudain accablé de honte ; on est alors comme abasourdi au milieu des brisants et l’on se sent comme aveuglé par un seul œil énorme qui regarde de tous les côtés, sur nous et au fond de nous-mêmes.

353.[modifier]

Liberté oratoire. — « Il faut que la vérité soit dite, le monde dût-il se briser en mille morceaux ! » — ainsi s’écrie de sa grande bouche le grand Fichte ! — Très bien ! encore faudrait-il la posséder, cette vérité ! — Mais il prétend que chacun devrait dire son opinion, même si tout devait être mis sens dessus dessous. Ceci me paraît au moins discutable.

354.[modifier]

Courage de souffrir. — Tels que nous sommes faits maintenant, nous sommes capables de supporter une certaine dose de déplaisir et notre estomac est habitué à ces nourritures indigestes. Peut-être que sans elles nous trouverions fade le repas de la vie : et sans la bonne volonté de souffrir nous serions forcés de laisser échapper beaucoup trop de joies.

355.[modifier]

Admirateur. — Celui qui admire au point qu’il crucifie celui qui n’admire pas, doit être compté parmi les bourreaux de son parti, que l’on se garde bien de lui donner la main, même lorsque l’on est de son parti.

356.[modifier]

Effet du bonheur. — Le premier effet du bonheur est le sentiment de puissance : cet effet veut se manifester, soit vis-à-vis de nous-mêmes, soit vis-à-vis d’autres hommes, soit encore vis-à-vis de représentations ou d’êtres imaginaires. Les façons les plus habituelles de se manifester sont : de faire des présents, de se moquer, de détruire, — toutes les trois choses conformément à un commun instinct fondamental.

357.[modifier]

La morale des mouches piqueuses. — Ces moralistes qui sont dépourvus d’amour de la connaissance et qui ne connaissent que la joie de faire mal — ces moralistes ont l’esprit et l’ennui des petites villes ; leur plaisir, aussi cruel que lamentable, c’est d’observer les doigts de son voisin et de lui présenter inopinément une aiguille de façon à ce qu’il s’y pique. Ils ont gardé quelque chose de la méchanceté des petits garçons qui ne peuvent pas s’amuser sans pourchasser et maltraiter quelque chose de vivant ou quelque chose de mort.

358.[modifier]

Les raisons et leur déraison. — Tu as une aversion contre lui et tu présentes des raisons abondantes à cette aversion, — mais je n’ajoute foi qu’à ton aversion et non pas à tes raisons ! Tu fais des belles manières devant toi-même, en te présentant et en me présentant, ce qui se fait instinctivement, comme une déduction logique.

359.[modifier]

Approuver quelque chose. — On approuve le mariage, premièrement parce qu’on ne le connaît pas encore, en deuxième lieu parce que l’on s’est habitué à lui, en troisième lieu parce qu’on l’a conclu, — c’est-à-dire qu’il en est ainsi dans presque tous les cas. Et pourtant rien n’est ainsi démontré pour la valeur du mariage en général.

360.[modifier]

Point utilitaires. — « La puissance dont on dit beaucoup de mal vaut plus que l’impuissance à laquelle il n’arrive que du bien », — tel était le sentiment des Grecs. Ce qui veut dire que chez eux le sentiment de la puissance était estimé supérieur à toute espèce d’utilité ou de bon renom.

361.[modifier]

Paraître laid. — La tempérance se voit elle-même en beau ; elle n’y peut rien si, aux yeux des intempérants, elle paraît grossière et insipide, par conséquent laide.

362.[modifier]

Différents dans la haine. — Il y en a qui ne commencent à haïr que lorsqu’ils se sentent faibles et fatigués ; autrement ils sont équitables et supérieurs. D’autres ne commencent à haïr que lorsqu’ils entrevoient la possibilité de la vengeance : autrement ils se gardent de toute colère secrète et publique, et ils passent outre lorsqu’ils en ont l’occasion.

363.[modifier]

Hommes du hasard. — Dans toute invention, c’est au hasard que revient la plus grosse part, mais la plupart des hommes ne rencontrent pas ce hasard.

364.[modifier]

Choix de l’entourage. — Que l’on se garde bien de vivre dans un entourage où l’on ne peut ni se taire dignement ni faire connaître ses pensées supérieures, en sorte qu’il ne nous reste pas autre chose à communiquer que nos plaintes et nos besoins et toute l’histoire de nos misères. On devient ainsi mécontent de soi-même et mécontent de cet entourage, et l’on ajoute encore à la misère qui porte à se plaindre, le dépit que l’on ressent à être toujours dans la posture de l’homme qui se plaint. Au contraire, il faut vivre à un endroit où l’on a honte de parler de soi et où l’on n’en a pas le besoin. — Mais qui donc songe à de pareilles choses, à un choix dans de pareilles choses ! On parle de sa « destinée », on fait le gros dos et l’on soupire : « malheureux Atlas que je suis ! »

365.[modifier]

Vanité. — La vanité est la crainte de paraître original, elle est donc un manque de fierté, mais point nécessairement un manque d’originalité.

366.[modifier]

Misère du criminel. — Un criminel dont le crime a été découvert ne souffre pas de son crime, mais soit de la honte et du dépit que lui causent une bêtise qu’il a faite, soit de la privation de l’élément qui lui est habituel, et il faut être d’une rare subtilité pour savoir discerner dans ce cas. Tous ceux qui ont eu souvent affaire dans les prisons et les maisons de correction s’étonnent combien rarement il s’y rencontre un « remords » sans équivoque : mais d’autant plus souvent le mal du pays après l’ancien crime, le crime mauvais et adoré.

367.[modifier]

Paraître toujours heureux. — Lorsque la philosophie était affaire d’émulation publique, dans la Grèce du troisième siècle, il y avait un certain nombre de philosophes que rendait heureux l’arrière-pensée du dépit que devait exciter leur bonheur, chez ceux qui vivaient selon d’autres principes et qui en avaient de l’inquiétude : ils pensaient réfuter ceux-ci avec leur bonheur, mieux qu’avec toute autre chose et ils croyaient que, pour atteindre ce but, il leur suffisait de paraître toujours heureux ; mais, de cette manière, ils devaient forcément arriver, à la longue, à être véritablement heureux ! C’était par exemple le sort des cyniques.

368.[modifier]

La raison qui nous fait souvent méconnaître. — La moralité de la force nerveuse qui va en augmentant est joyeuse et agitée ; la moralité de la force nerveuse qui diminue, le soir ou chez les malades et les vieillards, pousse à la passivité, au calme, à l’attente et à la mélancolie, parfois aux idées noires. Selon que l’on possède l’une ou l’autre de ces moralités, on ne comprend pas celle qui vous manque et on l’interprète chez d’autres comme de l’immoralité et de la faiblesse.

369.[modifier]

Pour s’élever au-dessus de sa bassesse. — Voilà de fiers individus qui, pour amener le sentiment de leur dignité et de leur importance, ont toujours besoin d’autres hommes qu’ils puissent rabrouer et violenter : de ceux dont l’impuissance et la lâcheté permettent que quelqu’un fasse impunément, devant eux, des gestes sublimes et furieux ! — Il faut que leur entourage soit pitoyable pour qu’ils puissent s’élever un moment au-dessus de leur bassesse ! — Il y en a qui pour cela ont besoin d’un chien, d’autres d’un ami, d’autres encore d’une femme ou d’un parti, et enfin, dans des cas très rares, de toute une époque.

370.[modifier]

En quelle mesure le penseur aime son ennemi. — Ne jamais rien retenir ou taire, devant toi-même, de ce que l’on pourrait opposer à tes pensées ! Fais-en le vœu ! Cela fait partie de la première probité du penseur. Il faut que chaque jour tu fasses aussi ta campagne contre toi-même. Une victoire ou la prise d’une redoute ne sont plus ton affaire à toi, mais l’affaire de la vérité, — cependant ta défaite elle aussi n’est plus ton affaire !

371.[modifier]

Le mal de la force. — Il faut entendre la violence résultant de la passion, par exemple de la colère, au point de vue physiologique, comme une tentative pour éviter un accès d’étouffement qui vous menace. D’innombrables actes de présomption qui se font jour sur d’autres personnes ont été les dérivatifs de congestions subites, par une violente action musculaire : et peut-être faut-il considérer sous ce point de vue tout « le mal de la force ». (Le mal de la force blesse les autres, sans que l’on y songe, — il faut qu’il se fasse jour ; le mal de la faiblesse veut faire mal et contempler les marques de la souffrance.)

372.[modifier]

À l’honneur des connaisseurs. — Dès que quelqu’un, sans être connaisseur, joue cependant au juge, il faut immédiatement protester, qu’il soit homme ou femme. L’enthousiasme ou le ravissement, devant une chose ou un homme, ne sont pas des arguments : la répugnance et la haine n’en sont pas davantage.

373.[modifier]

Blâme révélateur. — « Il ne connaît pas les hommes » — cela veut dire dans la bouche des uns : « Il ne connaît pas la bassesse », et dans la bouche des autres : « Il ne connaît pas ce qui est exceptionnel et il connaît trop bien la bassesse. »

374.[modifier]

Valeur du sacrifice. — Plus on conteste aux États et aux princes le droit de sacrifier l’individu (dans la façon de rendre la justice, de lever les armées, etc.) plus grandira la valeur du sacrifice de soi.

375.[modifier]

Parler trop distinctement. — Il y a plusieurs raisons pour articuler distinctement en parlant : d’une part la méfiance à l’égard de soi-même dans l’usage d’une langue nouvelle qui ne vous est pas courante, d’autre part aussi la méfiance à l’égard des autres à cause de leur bêtise ou de leur lenteur de compréhension. Et il en est de même des choses spirituelles : notre communication est parfois trop appuyée, trop pénible, parce que, s’il en était autrement, ceux à qui nous nous communiquons ne nous entendraient pas. Par conséquent le style parfait et léger n’est permis que devant un auditoire parfait.

376.[modifier]

Dormir beaucoup. — Que faire pour se stimuler lorsque l’on est fatigué et que l’on a assez de soi-même ? L’un recommande la table de jeu, l’autre le christianisme, un troisième l’électricité. Mais ce qu’il y a de meilleur, mon cher mélancolique, c’est encore de beaucoup dormir, au sens propre et au figuré ! C’est ainsi que l’on finira par avoir de nouveau son matin ! Un tour de force dans la sagesse de la vie, c’est de savoir intercaler à temps le sommeil sous toutes ses formes.

377.[modifier]

Ce qu’il faut conclure d’un idéal fantasque. — Là où se trouvent nos faiblesses vont s’égarer nos exaltations. Le principe enthousiaste « aimez vos ennemis ! » a dû être inventé par des juifs, les meilleurs haïsseurs qu’il y ait jamais eu, et la plus belle glorification de la chasteté a été écrite par ceux qui, dans leur jeunesse, ont mené l’existence la plus libertine et la plus abominable.

378.[modifier]

Main propre et mur propre. — Il ne faut peindre sur le mur ni Dieu ni le diable. On gâterait ainsi son mur et son voisinage.

379.[modifier]

Vraisemblable et invraisemblable. — Une femme aimait secrètement un homme, l’élevait bien au-dessus d’elle et se disait cent fois en secret : « Si un pareil homme m’aimait ce serait comme une grâce devant laquelle il faudrait que je me prosterne dans la poussière ! » Et il en était de même pour l’homme, précisément pour la même femme, et à part lui, dans le secret de son être, il se répétait des paroles semblables. Lorsque enfin il se trouva que la langue de tous deux fut déliée et qu’ils purent se dire ce que tous deux avaient sur le cœur de profondément secret, il y eut un silence et une certaine hésitation. Puis la femme reprit d’une voix refroidie : « Mais il est tout à fait clair que nous ne sommes pas tous deux pareils à ce que nous avons aimé ! Si tu es ce que tu dis, et si tu n’es pas davantage je me suis abaissée en vain pour t’aimer ; le démon m’a égarée tout comme toi. » — Cette histoire très vraisemblable n’arrive jamais, — pourquoi ?

380.[modifier]

Conseil expérimenté. — De tous les moyens de consolation il n’y en a aucun qui soit aussi efficace pour celui qui en a besoin que l’affirmation que, pour son cas, il n’y a pas de consolation. Il y a là pour lui, une telle distinction que, sans tarder, il redresse la tête.

381.[modifier]

Connaître sa particularité. — Nous oublions trop souvent qu’aux yeux des étrangers qui nous voient pour la première fois nous sommes tout autre chose que ce pour quoi nous nous tenons nous-mêmes : on ne voit généralement pas autre chose qu’une particularité qui saute aux yeux et qui détermine l’impression. C’est ainsi que l’homme le plus paisible et le plus raisonnable, pour le cas où il aurait une grande moustache, pourrait s’asseoir en quelque sorte à l’ombre de cette moustache et s’y asseoir en toute sécurité, — les yeux ordinaires voient en lui les accessoires d’une grande moustache, je veux dire : un caractère militaire qui s’emporte facilement et peut même aller jusqu’à la violence — et devant lui on se comporte en conséquence.

382.[modifier]

Jardinier et jardin. — Les jours humides et sombres, la solitude, les paroles sans amour que l’on nous adresse, engendrent des conclusions semblables à des champignons : nous les voyons apparaître devant nous, un matin, sans que nous sachions d’où elles viennent et elles nous regardent, grises et moroses. Malheur au penseur qui n’est pas le jardinier, mais seulement le terrain de ses plantes !

383.[modifier]

La comédie de la pitié. — Quelle que soit la part que nous prenions au sort d’un malheureux, en sa présence nous jouons toujours un peu la comédie, nous ne disons pas beaucoup de choses que nous pensons et telles que nous les pensons, avec la circonspection d’un médecin au lit d’un malade qui est en danger de mort.

384.[modifier]

Hommes singuliers. — Il y a des gens pusillanimes qui ont mauvaise opinion de ce qu’il y a de meilleur dans leur œuvre et qui parviennent mal à en faire comprendre la portée : mais, par une sorte de vengeance, ils ont aussi mauvaise opinion de la sympathie des autres et n’attachent aucune croyance à la sympathie ; ils ont honte de paraître entraînés par eux-mêmes et semblent se complaire, avec entêtement, à devenir ridicules. — Ce sont là des états d’âme de l’artiste mélancolique.

385.[modifier]

Les vaniteux. — Nous sommes comme des étalages de magasins, où nous passons notre temps à disposer, à cacher, à mettre en lumière les prétendues qualités que les autres nous prêtent — pour nous tromper nous-mêmes.

386.[modifier]

Les pathétiques et les naifs. — C’est peut-être une habitude très vulgaire de ne pas laisser passer une occasion où l’on peut se montrer pathétique : à cause de la jouissance qu’il y a à se figurer le spectateur qui se frappe la poitrine et se sent lui-même petit et misérable. Par conséquent, c’est peut-être aussi un signe de noblesse de s’amuser des situations pathétiques et de s’y conduire d’une façon indigne. La vieille noblesse guerrière en France possédait cette façon de distinction et de subtilité.

387.[modifier]

Comment on réfléchit avant le mariage. — En admettant qu’elle m’aime, comme elle m’importunerait à la longue ! Et, en admettant qu’elle ne m’aime pas, comme il y aurait des raisons plus grandes encore pour qu’à la longue elle me devienne importune ! — Il n’y a là en présence que deux façons d’être importun - marions-nous donc !

388.[modifier]

La fourberie en bonne conscience. — Il est extrêmement désagréable d’être exploité pour ses petites emplettes dans certains pays, par exemple dans le Tyrol, seulement parce que, en plus du mauvais marché, on est encore forcé de s’accommoder de la mauvaise figure et de la cupidité brutale du marchand coquin, ainsi que de la mauvaise conscience et de la grossière inimitié qui lui viennent à notre égard. À Venise, par contre, le berneur se réjouit de tout cœur du tour de fripon qui lui a réussi et n’en veut nullement au berné, il est même tout disposé à lui faire des amabilités et surtout à rire avec lui, pour le cas où celui-ci y serait disposé. — En un mot, il faut aussi avoir l’esprit et la bonne conscience de sa fourberie : cela réconcilie presque l’homme trompé avec la tromperie.

389.[modifier]

Un peu trop lourds. — De très braves gens, qui sont un peu trop lourds pour être polis et aimables, cherchent immédiatement à répondre à une gentillesse par un service sérieux ou par une mise en action de leur force. Il est touchant de voir comme ils apportent timidement leurs pièces d’or, lorsqu’un autre leur a offert ses sous dorés.

390.[modifier]

Cacher son esprit. — Lorsque nous surprenons quelqu’un à cacher son esprit devant nous, nous le traitons de méchant : à plus forte raison, si nous soupçonnons que c’est l’amabilité et la bienveillance qui l’y ont poussé.

391.[modifier]

Le mauvais moment. — Les natures vives ne mentent que pendant un moment : elles se sont alors menti à elles-mêmes, et elles restent convaincues et probes.

392.[modifier]

Conditions de la politesse. — La politesse est une très bonne chose et, véritablement, une des quatre vertus cardinales (bien qu’elle soit la dernière) : mais pour que nous ne nous importunions pas les uns les autres avec elle, il faut que celui avec qui j’ai justement affaire ait une nuance de politesse de plus ou de moins que moi, — autrement nous finirons par prendre racine, car le baume n’embaume pas seulement, il nous colle aussi sur place.

393.[modifier]

Vertus dangereuses. — « Il n’oublie rien, mais il pardonne tout. » — Alors il sera doublement haï, car il fait doublement honte, avec sa mémoire et avec sa générosité.

394.[modifier]

Sans vanité. — Les hommes passionnés pensent peu à ce à quoi pensent les autres, leur état les élève au-dessus de la vanité.

395.[modifier]

La contemplation. — Chez tel penseur l’état contemplatif qui est particulier aux penseurs suit toujours l’état de crainte, chez tel autre toujours l’état de désir. Chez le premier la contemplation s’allie donc au sentiment de quiétude, chez le second au sentiment de satiété — ce qui veut dire que celui-là est en disposition de quiétude, tandis que celui-ci reste dégoûté et neutre.

396.[modifier]

À la chasse. — L’un est à la chasse pour prendre des vérités agréables, l’autre des vérités — désagréables. Aussi le premier a-t-il plus de plaisir à la chasse qu’au butin.

397.[modifier]

Éducation. — L’éducation est une continuation de la procréation et souvent une espèce de palliation ultérieure de celle-ci.

398.[modifier]

À quoi l’on reconnaît le plus fougueux. — De deux personnes qui luttent ensemble ou bien qui s’aiment ou s’admirent, celle qui est la plus fougueuse prend toujours la situation la moins commode. Il en est de même de deux peuples.

399.[modifier]

Se défendre. — Certains hommes ont plein droit d’agir de telle ou telle façon ; mais lorsqu’ils veulent défendre leurs actes on ne croit plus qu’il en est ainsi — et l’on a tort.

400.[modifier]

Amollissement moral. — Il y a des natures morales tendres qui ont honte de chacun de leurs succès et des remords de chaque insuccès.

401.[modifier]

Oubli dangereux. — On commence par désapprendre d’aimer les autres et l’on finit par ne plus rien trouver chez soi-même qui soit digne d’être aimé.

402.[modifier]

Une tolérance comme une autre. — « Rester une minute de trop sur les charbons ardents et s’y brûler un peu, — cela importe peu chez les hommes et les châtaignes ! Cette petite amertume et cette petite dureté permettent de sentir enfin combien le cœur est doux et tendre. » — Oui ! C’est ainsi que vous jugez, vous autres jouisseurs ! Vous autres sublimes anthropophages !

403.[modifier]

Fiertés différentes. — Ce sont les femmes qui pâlissent à l’idée que leur amant pourrait ne pas être digne d’elles ; ce sont les hommes qui pâlissent à l’idée qu’ils pourraient ne pas être dignes de leur maîtresse. Il s’agit ici de femmes complètes, d’hommes complets. De tels hommes qui possèdent, en temps ordinaire, la confiance en eux-mêmes et le sentiment de la puissance, éprouvent, en état de passion, de la timidité et une sorte de doute au sujet d’eux-mêmes ; de telles femmes cependant se considèrent toujours comme des êtres faibles, prêts à l’abandon, mais dans l’exception sublime de la passion, elles ont leur fierté et leur sentiment de puissance, — lesquels interrogent : qui donc est digne de moi ?

404.[modifier]

À qui l’on rend rarement justice. — Certains hommes ne peuvent s’enthousiasmer pour quelque chose de bien et de grand sans commettre, d’un côté ou d’un autre, une lourde injustice : c’est là une moralité à leur manière.

405.[modifier]

Luxe. — Le goût du luxe va jusque dans les profondeurs d’un homme : il révèle que c’est dans les flots de l’abondance et de l’excessif que son âme nage le plus volontiers.

406.[modifier]

Rendre immortel. — Que celui qui veut tuer son adversaire considère si ce ne serait pas là une façon de l’éterniser en soi-même.

407.[modifier]

Contre notre caractère. — Lorsque la vérité que nous avons à dire va contre notre caractère — comme cela arrive souvent —, nous nous comportons en la disant comme si nous savions mal mentir, et nous éveillons la méfiance.

408.[modifier]

Où il faut beaucoup de douceur. — Certaines natures n’ont que le choix d’être ou bien des malfaiteurs publics ou bien de secrets porteurs de croix.

409.[modifier]

Maladie. — Il faut entendre par maladie : l’approche d’une vieillesse précoce, de la laideur et des jugements pessimistes : trois choses qui vont ensemble.

410.[modifier]

Les êtres craintifs. — Ce sont justement les êtres maladroits et craintifs qui deviennent facilement des criminels : ils ne s’entendent pas à la petite défense, conforme au but ou à la vengeance ; à force de manquer d’esprit et de présence d’esprit, leur haine ne connaît pas d’autre issue que l’anéantissement.

411.[modifier]

Sans haine. — Tu veux prendre congé de ta passion ! Fais-le, mais fais-le sans haine contre elle ! Autrement il te viendra une seconde passion. — L’âme du chrétien qui s’est libéré du péché se ruine généralement après coup par la haine contre le péché. Voyez les visages des grands chrétiens ! Ce sont les visages de grands hommes de haine.

412.[modifier]

Spirituel et borné. — Il ne sait rien apprécier en dehors de lui-même ; et lorsqu’il veut estimer d’autres gens, il faut toujours qu’il commence par les transformer en lui-même. En cela il est spirituel.

413.[modifier]

Les accusateurs privés et publics. — Regardez de près chacun de ceux qui accusent et interrogent, — il y révèle son caractère : or il n’est point rare que ce caractère soit plus mauvais que celui de la victime dont il poursuit le crime. L’accusateur se figure innocemment que l’adversaire d’un forfait et d’un malfaiteur doit être, de par sa nature, de bon caractère ou du moins passer pour bon, — et c’est pourquoi il se laisse aller, c’est-à-dire qu’il se déverse.

414.[modifier]

Les aveugles volontaires. — Il y a une façon d’abandon enthousiaste, poussé jusqu’à l’extrême, à une personne ou à un parti, qui révèle que nous nous sentons secrètement supérieurs à cette personne ou à ce parti, et qu’à cause de cela nous nous en voulons à nous-mêmes. Nous nous aveuglons en quelque sorte volontairement pour punir nos yeux d’en avoir trop vu.

415.[modifier]

Remedium amoris. — Il n’y a encore d’efficace contre l’amour, dans la plupart des cas, que ce vieux remède radical : l’amour en retour.

416.[modifier]

Où est le pire ennemi ? — Celui qui sait bien mener son affaire et en a conscience éprouve généralement des sentiments conciliants à l’égard de ses adversaires. Mais s’imaginer qu’on lutte pour la bonne cause et savoir que l’on n’est pas habile à la défendre, — c’est cela qui vous fait poursuivre ses adversaires d’une haine secrète et implacable. — Que chacun calcule d’après cela où il doit chercher ses pires ennemis !

417.[modifier]

Limites de toute humilité. — Il y en a certainement beaucoup qui sont parvenus à l’humilité qui dit : credo quia absurdum est, et qui offre sa raison en sacrifice : mais, autant que je puis en juger, personne n’est encore parvenu à cette humilité qui pourtant n’est éloignée de l’autre que d’un pas et qui dit : credo quia absurdus sum.

418.[modifier]

Le jeu de la vérité. — Il y en a qui sont véridiques, — non parce qu’ils détestent de simuler des sentiments, mais parce qu’ils réussiraient mal à faire accorder créance à leur dissimulation. Bref ils n’ont pas confiance en leur talent de comédien et ils préfèrent la probité, la « fin de la vérité ».

419.[modifier]

Le courage dans le parti. — Les pauvres brebis disent à leur conducteur : « Va toujours devant, et nous ne manquerons jamais de courage pour te suivre. » Mais le pauvre conducteur pense à part soi : « Suivez-moi toujours, et je ne manquerai jamais du courage qu’il faut pour vous conduire. »

420.[modifier]

Astuce de la victime. — Il y a une triste astuce à vouloir se tromper sur quelqu’un à qui l’on s’est sacrifié, en lui fournissant l’occasion de nous apparaître tel que nous désirons qu’il fût.

421.[modifier]

À travers d’autres. — Il y a des hommes qui ne veulent pas du tout être vus autrement que projetant leurs rayons à travers d’autres. Et il y a beaucoup d’habileté à cela.

422.[modifier]

Faire plaisir à d’autres. — Pourquoi le fait de faire plaisir est-il supérieur à tous les autres plaisirs ? — Parce que de cette manière on peut faire plaisir en une fois aux cinquante instincts qui vous sont propres. Ce seront peut-être quelques très petites joies : mais si on les réunit toutes dans une seule main, on aura la main plus pleine que jamais, — et le cœur aussi ! —


LIVRE CINQUIÈME


423[modifier]

Dans le grand silence. — Voici la mer, ici nous pouvons oublier la ville. Il est vrai que les cloches sonnent encore l’Ave Maria — c’est ce bruit funèbre et insensé, mais doux, au carrefour du jour et de la nuit. Attendez un moment encore ! Maintenant tout se tait ! La mer s’étend pâle et brillante, elle ne peut pas parler. Le ciel joue avec des couleurs rouges, jaunes et vertes son éternel et muet jeu du soir, il ne peut pas parler. Les petites falaises et les récifs qui courent dans la mer, comme pour y trouver l’endroit le plus solitaire, tous ils ne peuvent pas parler. Cet énorme mutisme qui nous surprend soudain, comme il est beau, et cruel à dilater l’âme ! — Hélas ! quelle duplicité il y a dans cette muette beauté ! Comme elle saurait bien parler, et mal parler aussi, si elle le voulait ! Sa langue liée et le bonheur souffrant empreint sur son visage, tout cela n’est que malice pour se moquer de ta compassion ! — Qu’il en soit ainsi ! Je n’ai pas honte d’être la risée de pareilles puissances. Mais j’ai pitié de toi, nature, parce qu’il faut que tu te taises, quand même ce ne serait que ta malice qui te lie la langue : oui, j’ai pitié de toi à cause de ta malice ! — Hélas ! voici que le silence grandit encore, et mon cœur se gonfle derechef : il s’effraye d’une nouvelle vérité, lui aussi ne peut pas parler, il se met de concert avec la nature pour narguer, lorsque la bouche veut jeter des paroles au milieu de cette beauté, il jouit lui-même de la douce malice du silence. La parole, la pensée même me deviennent odieuses : est-ce que je n’entends pas, derrière chaque parole, rire et l’erreur, et l’imagination, et l’esprit d’illusion ? Ne faut-il pas que je me moque de ma pitié ? que je me moque de ma moquerie ? — Ô mer ! Ô soir ! Vous êtes des maîtres malicieux ! Vous apprenez à l’homme à cesser d’être homme ! Doit-il s’abandonner à vous ? Doit-il devenir comme vous êtes maintenant, pâle, brillant, muet, immense, se reposant en soi-même ? Élevé au-dessus de lui-même ?

424[modifier]

Pour qui la vérité ? — Jusqu’à présent, les erreurs ont été les puissances les plus riches en consolations : maintenant on attend les mêmes services des vérités reconnues et l’on attend un peu longtemps. Comment, les vérités ne seraient-elles peut-être justement pas à même de consoler ? — Serait-ce donc là un argument contre les vérités ? Qu’ont-elles de commun avec l’état maladif des hommes souffrants et dégénérés, pour que l’on puisse exiger qu’elles fussent utiles à ceux-ci ? On ne prouve rien contre la vérité d’une plante si l’on établit qu’elle ne saurait contribuer, en aucune façon, à la guérison des hommes malades. Mais jadis on était convaincu que l’homme était le but de la nature, au point que l’on admettait, sans plus, que la connaissance ne pouvait rien révéler qui ne fût salutaire et utile à l’homme, et même qu’il ne saurait, à aucun prix, y avoir autre chose au monde. Peut-être pourra-t-on conclure de tout cela que la vérité, comme entité et ensemble, n’existe que pour les âmes à la fois puissantes et désintéressées, joyeuses et apaisées (telle qu’était celle d’Aristote), de même que ces âmes aussi seront seules à même de la chercher : car les autres cherchent des remèdes à leur usage, quel que soit d’ailleurs l’orgueil qu’ils mettent à vanter leur intellect et la liberté de cet intellect, — ils ne cherchent point la vérité. Voilà pourquoi la science procure si peu de joie véritable à ces autres hommes qui lui font un reproche de sa froideur, de sa sécheresse et de son inhumanité : c’est là le jugement des malades sur les jeux de ceux qui se portent bien. — Les dieux de la Grèce, eux aussi, ne s’entendaient pas à consoler ; lorsque l’humanité grecque finit par tomber malade, elle aussi, ce fut une raison pour que périssent de pareils dieux.

425[modifier]

Nous autres dieux en exil ! — Par des erreurs au sujet de son origine, de sa situation unique, de sa destinée, et par des exigences qui reposaient sur ces erreurs, l’humanité s’est élevée très haut et elle s’est sans cesse « surpassée elle-même » : mais, par ces mêmes erreurs, des souffrances indicibles, des persécutions, des suspicions et des méconnaissances réciproques, et un plus grand nombre encore de misères de l’individu, en soi et sur soi, sont entrées dans le monde. Les hommes sont devenus des créatures souffrantes, par suite de leurs morales : ce qu’ils y ont gagné ce fut, somme toute, le sentiment qu’ils étaient foncièrement trop bons et trop éminents pour la terre et qu’ils n’y séjournaient que passagèrement. « L’orgueilleux qui souffre », c’est là, pour le moment encore, le type supérieur de l’homme.

426[modifier]

Daltonisme des penseurs. — Les Grecs voyaient la nature d’une autre façon que nous, car il faut admettre que leur œil était aveugle pour le bleu et le vert et qu’ils voyaient, au lieu du bleu, un brun plus profond, au lieu du vert un jaune (ils désignent donc, par le même mot, la couleur d’une chevelure sombre, celle du bluet et celle des mers méridionales, et encore, par le même mot, la couleur des plantes vertes et de la peau humaine, du miel et des résines jaunes : en sorte que leurs plus grands peintres, ainsi qu’il a été démontré, n’ont pu reproduire le monde qui les entourait que par le noir, le blanc, le rouge et le jaune). — Comme la nature a dû leur paraître différente et plus près de l’homme, puisqu’à leurs yeux les couleurs de l’homme prédominaient aussi dans la nature et que celle-ci nageait en quelque sorte dans l’éther colorié de l’humanité ! (Le bleu et le vert dépouillent la nature de son humanité plus que toute autre couleur.) C’est par ce défaut que s’est développée la facilité enfantine, particulière aux Grecs, de considérer les phénomènes de la nature comme des dieux et des demi-dieux, c’est-à-dire de les voir sous forme humaine. — Mais que ceci serve de symbole à une autre supposition. Tout penseur peint son monde à lui et les choses qui l’entourent avec moins de couleurs qu’il n’en existe, et il est aveugle à l’égard de certaines couleurs. Ce n’est pas là uniquement un défaut. Grâce à ce rapprochement et à cette simplification, il introduit, dans les choses, des harmonies de couleurs qui ont un grand charme et qui peuvent produire un enrichissement de la nature. Peut-être est-ce par cette voie seulement que l’humanité a appris la jouissance en regard de la vie : par ce fait que l’existence lui fut d’abord présentée avec un ou deux tons, et, par conséquent, d’une façon plus harmonieuse : elle s’habitua, en quelque sorte, à ces tons simples, avant de passer à des nuances plus variées. Et maintenant encore, certains individus s’efforcent de sortir d’un daltonisme partiel, pour parvenir à une vue plus riche et une plus grande différenciation ; à quoi non seulement ils trouvent des jouissances nouvelles, mais ils sont encore forcés d’en abandonner et d’en perdre quelques anciennes.

427[modifier]

L’embellissement de la science. — De même que s’est formé le rococo dans l’horticulture, provoqué par le sentiment : « la nature est laide, sauvage, ennuyeuse, — eh bien ! embellissons-la (embellir la nature !) » — de même le sentiment : « la science est laide, sèche, désespérée, difficile, ennuyeuse, — eh bien ! embellissons-la ! » provoque toujours à nouveau quelque chose qui s’appelle la philosophie. Celle-ci veut ce que veulent tous les arts et tous les poèmes : divertir, avant toute autre chose. Mais elle veut cela, conformément à une fierté héréditaire, d’une façon supérieure et plus sublime, devant des esprits d’élite. Créer pour elle une horticulture, dont le charme principal serait, comme pour l’horticulture plus « vulgaire », de créer une illusion de l’œil (par des temples, des points de vue, des grottes, des labyrinthes, des cascades, pour parler en images), présenter la science en extrait, avec toutes sortes d’éclairages merveilleux et soudains, y mêler assez de vague, de déraison et de rêverie pour que l’on puisse s’y promener « comme dans la nature sauvage », et pourtant sans peine et sans ennui, — ce n’est pas là une mince ambition : celui qui en est possédé rêve même de rendre ainsi la religion superflue, la religion qui, chez les hommes d’autrefois, présentait la forme la plus haute de l’art d’agrément. — Cela va ainsi son train pour atteindre un jour son point culminant : maintenant déjà, des voix d’opposition contre la philosophie se font entendre, des voix qui s’écrient : « Retour à la science, à la nature et au naturel de la science ! » — Par quoi commence peut-être une époque qui découvre la beauté la plus puissante, justement dans les parties « sauvages et horribles » de la science, tout comme ce n’est que depuis Rousseau que l’on a découvert le sens pour la beauté des sites alpestres et des déserts.

428.[modifier]

Deux espèces de moralistes. — Voir et voir complètement, pour la première fois, une loi de la nature, c’est-à-dire démontrer cette loi (par exemple, celle de la chute des corps, de la réflexion, de la réfraction du son), c’est là tout autre chose que de l’expliquer, et aussi l’affaire de tous autres esprits. C’est ainsi que se distinguent aussi ces moralistes qui voient et notent les lois et les habitudes humaines — les moralistes à l’oreille, au nez et à l’œil subtils — de ceux qui expliquent ce qu’ils ont observé. Il faut que ces derniers soient avant tout inventifs et qu’ils possèdent une imagination déliée par la sagacité et le savoir.

429.[modifier]

La nouvelle passion. — Pourquoi craignons et haïssons-nous la possibilité d’un retour à la barbarie ? Serait-ce peut-être parce que la barbarie rendrait les hommes plus malheureux qu’ils ne le sont ? Hélas, non ! Les barbares de tous les temps avaient plus de bonheur : ne nous y trompons pas. — Mais c’est notre instinct de connaissance qui est trop développé pour que nous puissions encore apprécier le bonheur sans connaissance, ou bien le bonheur d’une illusion solide et vigoureuse ; nous souffrons rien qu’à nous représenter un pareil état de choses ! L’inquiétude de la découverte et de la divination a pris pour nous autant de charme et nous est devenue tout aussi indispensable que ne l’est, pour l’amoureux, l’amour malheureux : à aucun prix il n’aimerait l’abandonner pour l’état d’indifférence ; — oui, peut-être sommes-nous, nous aussi, des amants malheureux. La connaissance s’est transformée chez nous en passion qui ne s’effraye d’aucun sacrifice et n’a, au fond, qu’une seule crainte, celle de s’éteindre elle-même ; nous croyons sincèrement que l’humanité tout entière, accablée sous le poids de cette passion, doit se croire plus altière et mieux consolée qu’elle ne l’a été jusqu’à présent, alors qu’elle n’avait pas encore surmonté la satisfaction plus grossière qui accompagne la barbarie. La passion de la connaissance fera peut-être même périr l’humanité ! — cette pensée, elle aussi, est sans puissance sur nous. Le christianisme s’est-il donc effrayé d’idées semblables ? La passion et la mort ne sont-elles pas sœurs ? Oui, nous haïssons la barbarie, — nous préférons tous voir l’humanité périr plutôt que de voir la connaissance revenir sur ses pas ! Et, en fin de compte : si la passion ne fait pas périr l’humanité, elle périra de faiblesse. Que préfère-t-on ? C’est là la question principale. Voulons-nous que l’humanité finisse dans le feu et dans la lumière ou bien dans le sable ?

430.[modifier]

Cela aussi est héroïque. — Faire les choses les plus mal odorantes dont on ose à peine parler, mais qui sont utiles et nécessaires, — cela aussi est héroïque. Les Grecs n’ont pas eu honte de compter parmi les grands travaux d’Hercule le nettoyage d’une étable.

431.[modifier]

Les opinions des adversaires. — Pour mesurer combien se montrent naturellement subtils ou faibles les cerveaux même les plus intelligents, il faut regarder à la façon dont ils conçoivent et rendent les opinions de leurs adversaires : la mesure naturelle de tout intellect s’y révèle. — Le sage parfait élève, sans le vouloir, son adversaire dans l’idéal et libère la contradiction de celui-ci de toute tache et de toute accidence : ce n’est que lorsque son adversaire est devenu un dieu aux armes lumineuses qu’il lutte contre lui.

432.[modifier]

Chercheur et tentateur. — Il n’existe pas de méthode scientifique en dehors de laquelle il n’y a point de savoir ! Il faut que nous procédions vis-à-vis des choses comme à l’essai, que nous soyons tantôt bons, tantôt méchants à leur égard, agissant tour à tour avec justice, passion et froideur. Un tel s’entretient avec les choses en policier, tel autre en confesseur, un troisième en voyageur et en curieux. On parviendra à leur arracher une parcelle d’elles-mêmes soit avec la sympathie, soit avec la violence ; l’un est poussé en avant, poussé à voir clair, par la vénération que lui inspirent leurs secrets, l’autre au contraire par l’indiscrétion et la malice dans l’interprétation des mystères. Nous autres chercheurs, comme tous les conquérants, tous les explorateurs, tous les navigateurs, tous les aventuriers, nous sommes d’une moralité audacieuse et il nous faut trouver bon que l’on nous fasse passer, somme toute, pour méchants.

433.[modifier]

Voir avec des yeux nouveaux. — En admettant que par beauté dans l’art on entende toujours la figuration de l’homme heureux — et c’est là ce que je tiens pour vrai — selon qu’une époque, un peuple, un grand individu qui se fixe ses lois par lui-même, se représentent l’homme heureux : quelles indications l’art des artistes actuels, appelé réalisme, donnera-t-il sur le bonheur de notre temps ? Il est certain que c’est la façon de beauté que nous saisissons maintenant le plus facilement et dont nous jouissons le mieux. Par conséquent, il faut bien penser que le bonheur actuel, ce bonheur qui nous est propre, trouve à se satisfaire dans le réalisme, avec des sens aussi aigus que possible et une conception aussi fidèle que possible de ce qui est réel, donc nullement dans la réalité, mais dans le savoir au sujet de la réalité ? Les résultats de la science ont déjà tellement gagné en profondeur et en ampleur que les artistes du siècle sont devenus, sans le vouloir, les glorificateurs du « suprême bonheur » scientifique !

434.[modifier]

Intercéder. — Les contrées sans prétentions sont là pour les grands paysagistes, les contrées singulières et rares pour les petits. C’est-à-dire que les grandes choses de la nature et de l’humanité doivent intercéder auprès de leurs admirateurs pour tout ce qui est petit, médiocre et vaniteux, — mais celui qui est grand intercède pour les choses frustes.

435[modifier]

Ne pas périr imperceptiblement. — Ce n’est pas en une seule fois, mais sans cesse que notre capacité e t notre grandeur s’effritent ; la petite végétation qui pousse partout, qui s’introduit parmi les choses et qui s’entend à s’attacher à elles, — c’est cette petite végétation qui ruine ce qu’il y a de grand en nous, — la petitesse de notre entourage, ce que nous avons sous les yeux tous les jours à toute heure, les mille petites racines de tel sentiment mesquin qui poussent autour de nous dans nos fonctions, nos fréquentations, notre emploi du temps. Si nous laissons cette petite mauvaise herbe sans l’apercevoir, elle nous fera périr imperceptiblement ! — Et si vous voulez absolument vous perdre faites-le plutôt d’un seul coup et subitement : alors il restera peut-être de vous des ruines altières ! Et non, comme c’est à craindre maintenant, des taupinières ! Du gazon et de la mauvaise herbe sur ces taupinières, indices de petites victoires, humbles comme celles de naguère et trop misérables même pour triompher !

436.[modifier]

Casuistique. — Il y a une alternative amère que la bravoure et le caractère de chacun ne sauraient atteindre : c’est de découvrir, lorsque l’on est passager d’un bateau, que le capitaine et le pilote font des fautes dangereuses et qu’on leur est supérieur en art nautique. On demande dès lors : Eh quoi ! si tu excitais une mutinerie contre eux et si tu les faisais faire prisonniers tous deux ? Ta supériorité ne t’y engage-t-elle pas ? Et n’ont-ils pas de leur côté le droit de t’enfermer parce que tu mines l’obéissance ? — C’est là un symbole pour des situations plus hautes et plus mauvaises : et, en fin de compte, une question demeure toujours ouverte, savoir ce qui garantit, en de pareils cas, notre supériorité, notre foi en nous-mêmes. Le succès ? Mais alors il faut déjà faire la chose qui porte en elle tous les dangers, — et non seulement des dangers pour nous, mais encore pour le bateau.

437.[modifier]

Privilèges. — Celui qui se possède véritablement, c’est-à-dire celui qui s’est définitivement conquis, considère dorénavant que c’est son propre privilège de se punir, de se faire grâce, de s’apitoyer sur lui-même : il n’a besoin de concéder cela à personne, mais il peut aussi librement s’en remettre à un autre, par exemple à un ami, — il sait cependant qu’ainsi il confère un droit et que ce n’est que basé sur la possession du pouvoir que l’on peut conférer des droits.

438.[modifier]

L’homme et les choses. — Pourquoi l’homme ne voit-il pas les choses ? Il se trouve lui-même dans le chemin : il cache les choses.

439.[modifier]

Signes distinctifs du bonheur. — Toutes les sensations de bonheur ont deux choses en commun, la plénitude du sentiment et la pétulance qui en résulte ; en sorte que l’on se sent dans son élément comme un poisson dans l’eau et que l’on s’y agite. De bons chrétiens comprendront ce que c’est que l’exubérance chrétienne.

440.[modifier]

Ne point abdiquer ! — Renoncer au monde sans le connaître, comme une nonne, — c’est aboutir à une solitude stérile, peut-être mélancolique. Cela n’a rien de commun avec la solitude de la vie contemplative chez le penseur : lorsqu’il choisit cette solitude il ne veut nullement renoncer ; ce serait tout au contraire pour lui du renoncement, de la mélancolie, la destruction de soi-même, de devoir persister dans la vie pratique : il renonce à celle-ci, puisqu’il la connaît, puisqu’il se connaît. C’est ainsi qu’il fait un bond dans son eau, c’est ainsi qu’il gagne sa sérénité.

441.[modifier]

Pourquoi le prochain devient pour nous de plus en plus lointain. — Plus nous songeons à tout ce qui était, à tout ce qui sera, plus nous apparaît atténué ce qui fortuitement se trouve dans le présent. Si nous vivons avec les morts et si nous mourons de leur agonie, que sont encore pour nous les « prochains » ? Nous devenons plus solitaires, — et cela parce que le flot de l’humanité tout entière bruit autour de nous. L’ardeur qui est en nous, l’ardeur qui embrase tout ce qui est humain, augmente sans cesse — c’est pourquoi nous regardons tout ce qui nous entoure comme si c’était devenu plus indifférent, plus semblable à un fantôme. — Mais la froideur de notre regard offense !

442.[modifier]

La règle. — « La règle est toujours plus intéressante pour moi que l’exception » — celui qui pense ainsi est allé de l’avant dans la connaissance et fait partie des initiés.

443.[modifier]

Pour l’éducation. — J’ai vu clair peu à peu sur le défaut le plus général de notre façon d’enseigner et d’éduquer. Personne n’apprend, personne n’aspire, personne n’enseigne — à supporter la solitude.

444.[modifier]

L’étonnement que cause la résistance. — Parce qu’une chose a fini par nous paraître transparente nous nous figurons que dès lors elle ne pourra plus nous résister — et nous nous étonnons alors de voir au travers sans pouvoir la traverser ! C’est la même folie et le même étonnement où se trouve plongée une mouche lorsqu’elle est en présence d’une vitre.

445.[modifier]

En quoi les plus nobles se trompent. — On finit par donner à quelqu’un ce que l’on a de meilleur, son trésor, — et maintenant l’amour n’a plus rien à donner : mais celui qui accepte cela n’y trouve certainement pas ce qu’il a, lui, de meilleur, et par conséquent il lui manque cette pleine et dernière reconnaissance, sur quoi compte celui qui donne.

446.[modifier]

Classification. — Il y a en premier lieu des penseurs superficiels, en deuxième lieu des penseurs profonds — de ceux qui vont dans les profondeurs d’une chose —, en troisième lieu des penseurs fondamentaux, qui veulent descendre jusqu’au dernier fond d’une chose, — ce qui a bien plus de valeur que de ne descendre que dans sa profondeur ! — Enfin il y a les penseurs qui enfoncent leur tête dans le marécage : ce qui ne devrait être ni un signe de profondeur, ni un signe de pensée approfondie ! Ce sont ces bons fouilleurs de bas-fonds.

447.[modifier]

Maître et élève. — Il faut qu’un maître mette ses disciples en garde contre lui-même, cela fait partie de son humanité.

448.[modifier]

Honorer la réalité. — Comment peut-on regarder cette foule populaire en jubilation sans larmes et sans applaudissements ! Nous songions autrefois avec mépris à l’objet de leur joie et il en serait encore ainsi, si nous n’avions pas vécu nous-mêmes ces joies ! À quoi les événements peuvent-ils donc nous entraîner ! Que sont nos opinions ! Pour ne pas se perdre, pour ne pas perdre la raison, il faut fuir devant les événements. C’est ainsi que Platon s’enfuit devant la réalité et ne voulut plus contempler des choses que les pâles images idéales ; il était plein de sensibilité et il savait combien facilement les vagues de la sensibilité passaient sur sa raison. — Le sage devrait par conséquent se dire : « Je veux honorer la réalité, mais lui tourner le dos, parce que je la connais et que je la crains ? » — il devrait agir comme certaines peuplades africaines devant leur souverain, ces peuplades qui ne s’approchent qu’à reculons et qui savent montrer leur vénération en même temps que leur crainte ?

449.[modifier]

Où sont ceux qui ont besoin de l’ esprit ? — Hélas ! comme il me répugne d’imposer à un autre mes propres pensées. Je veux me réjouir de chaque pensée qui me vient, de chaque retour secret qui s’opère en moi, où les idées des autres se font valoir contre les miennes propres ! Mais, de temps en temps, survient une fête plus grande encore, lorsqu’il est permis de répandre son bien spirituel, semblable au confesseur assis dans un coin, avide de voir arriver quelqu’un qui ait besoin de consolation, qui parle de la misère de ses pensées, afin de lui remplir, à nouveau, le cœur et la main, et d’alléger son âme inquiète ! Non seulement le confesseur ne veut point en avoir de gloire : il voudrait aussi échapper à la reconnaissance, car elle est indiscrète et sans pudeur devant la solitude et le silence. Mais vivre sans nom ou doucement raillé, trop obscurément pour éveiller l’envie ou l’inimitié, armé d’un cerveau sans fièvre, d’une poignée de connaissances, et d’une poche pleine d’expériences, être en quelque sorte un médecin des pauvres d’esprit et aider à l’un ou l’autre, quand sa tête est troublée par des opinions, sans qu’il s’aperçoive au juste qui lui à aidé ! Ne point vouloir garder raison devant lui et célébrer une victoire, mais lui parler de façon à ce que, après une petite indication imperceptible, ou une objection, il trouve de lui-même ce qui est vrai et qu’il s’en aille fièrement à cause de cela ! Être comme une auberge médiocre qui ne repousse personne qui est dans le besoin, mais que l’on oublie après coup et dont on se moque ! N’avoir l’avantage en rien, ni la nourriture meilleure, ni l’air plus pur, ni l’esprit plus joyeux, — mais toujours donner, rendre, communiquer, devenir plus pauvre ! Savoir être petit pour être accessible à beaucoup de monde et n’humilier personne ! Prendre sur soi beaucoup d’injustice et avoir rampé comme des vers à travers toute espèce d’erreurs, pour pouvoir pénétrer, sur des chemins secrets, auprès de beaucoup d’âmes cachées ! Toujours dans une même façon d’amour et toujours dans un même égoïsme et une même jouissance de soi ! Être en possession d’un pouvoir et demeurer cependant caché, renonciateur ! Être sans cesse couché au soleil de la douceur et de la grâce et savoir cependant que l’accès du sublime est à portée de la main ! — Voilà qui serait une vie ! Voilà qui serait une raison pour vivre longtemps !

450.[modifier]

La séduction de la connaissance. — Sur les esprits passionnés un regard jeté sur le seuil de la science agit comme la séduction des séductions ; il est à prévoir que ces esprits deviendront ainsi des imaginatifs et, dans le cas le plus favorable, des poètes : tant est grand leur désir du bonheur de la connaissance. Ne vous saisit-il pas par tous les sens, — ce ton de douce séduction que prend la science pour annoncer sa bonne parole, avec cent paroles et le plus merveilleusement dans la cent unième : « Fais disparaître l’illusion, et le « malheur à moi ! » disparaîtra en même temps ; et avec le « malheur à moi » s’en ira aussi la douleur » (Marc Aurèle).

451.[modifier]

Ceux qui ont besoin d’un fou de cour. — Ceux qui sont très beaux, très bons, très puissants, n’apprennent presque jamais, quel que soit le sujet, la vérité entière et vulgaire, — car, en leur présence, on ment involontairement un peu, parce que l’on est sous leur impression, et que, conformément à cette impression, on présente ce que l’on pourrait dire de vérité sous forme d’adaptation (on fausse donc la couleur et le degré des faits, on omet ou l’on ajoute des détails et l’on garde à part soi ce qui ne se laisse point assimiler). Si des hommes de cette espèce veulent apprendre la vérité, malgré cela et à tout prix, il faut qu’ils se tiennent un fou de cour, — un être qui possède le privilège du fou de ne point pouvoir s’assimiler.

452.[modifier]

Impatience. — Il y a un degré d’impatience chez les hommes de pensée et d’action, qui, au moindre insuccès, les fait passer de suite au camp opposé, les pousse à s’y passionner et à s’adonner à des entreprises, — jusqu’à ce que, là aussi, ils soient chassés par une hésitation de succès : c’est ainsi qu’ils errent, aventureux et violents, à travers la pratique de beaucoup de royaumes et de natures variées, et il se peut qu’ils finissent par devenir, par la connaissance universelle des hommes et des choses, que laisse en eux l’expérience prodigieuse de leurs aventures, et en adoucissant un peu leur instinct, — des praticiens puissants. C’est ainsi qu’un défaut de caractère devient une école de génie.

453.[modifier]

Interrègne moral. — Qui serait capable de décrire maintenant déjà ce qui remplacera un jour les sentiments et les jugements moraux ? — bien que l’on soit à même de se rendre compte que ceux-ci sont entachés d’erreurs dès leur base, et que leur édifice ne se peut réparer : leur sanction diminue forcément de jour en jour, dans la mesure où la sanction de la raison ne diminue pas. Édifier à nouveau les lois de la vie et de l’action, — pour accomplir cette tâche, nos sciences de la physiologie, de la médecine, de la société et de la solitude ne sont pas encore assez sûres d’elles-mêmes : et ce n’est qu’à ces sciences que l’on peut emprunter les pierres fondamentales d’un idéal nouveau (si ce n’est cet idéal lui-même). Nous vivons donc d’une existence provisoire ou d’une existence de traînards, selon notre goût et selon nos talents, et ce que nous faisons de mieux, dans cet interrègne, c’est d’être, autant que possible, nos propres reges et de ne point fonder de petits États à l’essai. Nous sommes des expériences. Ayons la volonté d’en être !

454.[modifier]

Interruption. — Un livre comme celui-ci n’est pas fait pour être lu hâtivement d’un bout à l’autre, ni pour en faire la lecture à haute voix. Il faut l’ouvrir souvent, surtout en se promenant ou en voyage ; il faut pouvoir s’y plonger, puis regarder ailleurs et ne rien trouver d’habituel autour de soi.

455.[modifier]

La première nature. — Tel que l’on nous élève maintenant, il nous vient d’abord une seconde nature : et nous la possédons lorsque le monde nous dit arrivés à maturité, émancipés, utilisables. Seul un petit nombre est assez serpent pour repousser un jour cette peau, alors que, sous son enveloppe, la première nature est arrivée à maturité. Mais chez la plupart des gens le germe en est étouffé.

456.[modifier]

Une vertu qui est dans son devenir. — Les affirmations et les promesses, comme celles que nous fait la philosophie antique au sujet de l’harmonie entre la vertu et la béatitude, ou bien celles que nous fait le christianisme en disant : « Aspirez avant tout au royaume de Dieu et tout le reste vous sera donné par surcroît ! » — n’ont jamais été faites avec une sincérité absolue, mais toujours sans mauvaise conscience. On présentait audacieusement de telles propositions que l’on désirait tenir pour vraies, comme si elles étaient la vérité même, bien qu’elles fussent en opposition avec l’évidence, et cela sans avoir de remords de conscience religieux ou moral — car, in honorem majorem de la vertu ou de Dieu, on avait dépassé la réalité, sans aucune intention égoïste ! Un grand nombre de très braves gens se trouvent encore sur ce degré de véracité : lorsqu’ils se sentent désintéressés, ils se croient autorisés à prendre la vérité plus à la légère. Que l’on considère que, ni parmi les vertus chrétiennes, ni parmi les vertus socratiques ne figure la loyauté ; c’est là une des vertus les plus jeunes, elle est encore peu mûrie, on la confond et on la méconnaît souvent ; à peine consciente d’elle-même, elle est quelque chose qui se développe, que nous pouvons accélérer ou entraver, selon les tendances de notre esprit.

457.[modifier]

Dernière discrétion. — Il y a des hommes à qui arrive l’aventure des chercheurs de trésors : ils découvrent par hasard, dans une âme étrangère, les choses gardées cachées et ils en tirent une expérience qui est souvent difficile à porter ! On peut, dans certaines circonstances, connaître les vivants et les morts, avoir la révélation de leur âme au point qu’il nous devient pénible de s’en expliquer vis-à-vis des autres : chaque parole vous fait craindre d’être indiscret. — Je m’imaginerais facilement l’historien le plus sage devenant soudain muet.

458.[modifier]

Le gros lot. — Il existe quelque chose d’excessivement rare et qui vous plonge dans le ravissement : je veux dire l’homme à l’esprit admirablement formé qui possède aussi le caractère et les penchants qui font partie d’un pareil esprit et qui rencontre dans sa vie les aventures qui y correspondent.

459.[modifier]

La générosité du penseur. — Rousseau et Schopenhauer — tous deux furent assez fiers pour inscrire sur leur existence la devise : vitam impendere vero. Et combien encore ils ont dû souffrir tous deux dans leur fierté, de ne pas réussir verum impendere vitae ! — verum, tel que l’entendait chacun d’eux — de voir leur vie courir à côté de leur connaissance, comme un basson capricieux qui ne veut pas s’accorder avec la mélodie. — Mais la connaissance se trouverait en fâcheuse posture si elle n’était mesurée au penseur qu’autant qu’elle s’adapte à son corps ! Et le penseur serait en fâcheuse posture, lui aussi, si sa vanité était tellement grande qu’un tel ajustage serait le seul qu’il pût supporter. C’est en cela surtout que brille la plus belle vertu du grand penseur : la générosité qu’il met à s’offrir lui-même, à offrir sa propre vie en sacrifice, lorsqu’il cherche la connaissance, souvent humilié, souvent avec une suprême ironie et — en souriant.

460.[modifier]

Utiliser ses heures dangereuses. — On apprend à connaître tout autrement un homme et une situation lorsque, dans chaque geste, il y a un danger au sujet du bien, de l’honneur, de la vie ou de la mort, un danger pour nous ou nos proches : Tibère, par exemple, a dû réfléchir plus profondément sur l’âme de l’empereur Auguste et le règne de celui-ci, il a dû les connaître mieux qu’il ne serait possible à l’historien le plus sage. Or nous vivons tous, comparativement, dans un état de sécurité beaucoup trop grand pour pouvoir devenir bons connaisseurs de l’âme humaine : l’un connaît par dilettantisme, l’autre par désœuvrement, un troisième par habitude ; jamais ils ne se disent : « Connais ou tu périras ! » Tant que les vérités ne s’inscrivent pas dans notre chair à coups de couteau, nous gardons vis-à-vis d’elles, à part nous, une certaine réserve qui ressemble à du mépris : elles nous apparaissent encore trop semblables à des « rêves emplumés », comme si nous pouvions les atteindre ou ne pas les atteindre, selon notre gré, — comme si nous pouvions nous réveiller de ces vérités ainsi que d’un rêve !

461.[modifier]

Hic Rhodus, hic salta. — Notre musique qui peut prendre toutes les formes et qui doit se transformer, parce que, pareille au démon de la mer, en soi elle n’a point de caractère propre : cette musique a hanté jadis l’esprit du savant chrétien, traduisant en harmonies l’idéal de celui-ci : pourquoi ne trouverait-elle pas enfin ces harmonies plus claires, plus joyeuses, plus universelles qui correspondent au penseur idéal ? — une musique qui saurait enfin se bercer familièrement sous les vastes voûtes flottantes de son âme ? — Notre musique fut jusqu’à présent si grande, si bonne : chez elle nulle chose n’était impossible. Qu’elle montre donc qu’il est possible de sentir, en même temps, ces trois choses : la grandeur, la lumière profonde et chaude, et la joie de la logique la plus haute !

462.[modifier]

Cures lentes. — Les maladies chroniques du corps se forment, comme celles de l’âme, très rarement à la suite d’un seul manquement grossier à la raison du corps et de l’âme, mais généralement par d’innombrables petites négligences imperceptibles. — Celui qui, par exemple, jour par jour, à un degré insignifiant, respire trop faiblement, et aspire trop peu d’air dans les poumons, en sorte que, dans leur ensemble, il ne leur demande pas un effort suffisant et ne les exerce pas assez, finit par s’attirer une pneumonie chronique : dans un cas pareil, la guérison ne peut être atteinte autrement qu’en corrigeant, insensiblement, les mauvaises habitudes par des habitudes contraires et des petits exercices, en se faisant, par exemple, pour règle d’aspirer une fois tous les quarts d’heure, fortement et profondément (si possible en se couchant par terre à plat ; il faudrait alors se servir d’une montre à secondes qui sonne les quarts d’heure). Toutes ces cures sont lentes et minutieuses, et celui qui veut guérir son âme doit, lui aussi, songer à changer les plus petites habitudes. Certain adresse dix fois par jour une parole froide et mauvaise à son entourage et il s’en préoccupe fort peu, ne songeant surtout pas qu’au bout de quelques années il a créé, au-dessus de lui, une loi de l’habitude qui le force dès lors à indisposer son entourage dix fois par jour. Mais il peut aussi s’habituer à lui faire dix fois du bien ! —

463.[modifier]

Le septième jour. — « Vous louez ceci comme mon œuvre ? Je n’ai fait qu’enlever de moi ce qui m’importunait ! Mon âme est élevée au-dessus de la vanité des créateurs. — Vous louez cela comme ma résignation ? Je n’ai fait qu’enlever de moi ce qui m’importunait ! Mon âme est élevée au-dessus de la vanité des résignés. »

464[modifier]

Pudeur de celui qui donne. — Il y a un tel manque de générosité dans le fait de jouer sans cesse à celui qui donne et répand des bienfaits en se montrant partout ! Mais donner et répandre des bienfaits et cacher et son nom et sa faveur ! Ou bien ne pas avoir de nom du tout, comme la nature aveugle, qui nous réconforte avant tout parce que nous n’y rencontrons plus, enfin ! quelqu’un qui donne et répand ses bienfaits, quelqu’un au « visage gracieux » ! — Il est vrai que vous nous gâtez aussi ce réconfort, car vous avez mis un dieu dans cette nature — et voici que tout redevient sans liberté et plein de contrainte ! Comment ? Ne jamais avoir le droit d’être seul avec soi-même ? Toujours surveillé, gardé, tiraillé, gratifié ? S’il y a toujours quelqu’un d’autre autour de nous, la meilleure part de courage et de bonté est rendu impossible dans le monde. Ne serait-on pas tenté d’aller à tous les diables devant cette indiscrétion du ciel, en face de ce voisin inévitable et surnaturel ! — Mais c’est inutile, ce ne fut qu’un rêve ! Réveillons-nous donc !

465[modifier]

En se rencontrant. — A : Où regardes-tu donc ? Je te vois immobile depuis longtemps. — B : C’est toujours la même chose, toujours nouvelle pour moi ! L’intérêt que suscite une chose me la fait poursuivre si loin que je finis par arriver au fond et par m’apercevoir qu’elle ne valait pas toute la peine que je me donne. À la fin de toutes ces expériences, il y a une espèce de tristesse et de stupeur. Ceci m’arrive en petit jusqu’à trois fois par jour.

466.[modifier]

Perte dans la gloire. — Quel avantage de pouvoir parler aux hommes en inconnu ! Les dieux nous prennent « la moitié de nos vertus » en nous enlevant l’incognito et en nous rendant célèbres.

467.[modifier]

Double patience ! — « Tu causes ainsi de la souffrance à beaucoup d’hommes. » — Je le sais et je sais aussi qu’il faudra que j’en pâtisse doublement, d’une part à cause de la compassion que j’aurai avec leur douleur et, d’autre part, à cause de la vengeance qu’ils tireront de moi. Mais malgré cela, il est nécessaire que j’agisse ainsi.

468.[modifier]

L’empire de la beauté est plus grand. — De même que nous nous promenons dans la nature, astucieux et contents, pour surprendre dans toute chose sa beauté propre, comme en flagrant délit, de même que, tantôt au soleil, tantôt sous un ciel orageux, nous faisons un effort pour voir tel espace de la côte, avec ses rochers, ses baies, ses oliviers et ses pins, sous un aspect de perfection et de maîtrise : de même nous devrions aussi nous promener parmi les hommes, tels des explorateurs et des inquisiteurs, leur faisant du bien et du mal pour que se révèle la beauté qui leur est propre, ensoleillée chez celui-ci, orageuse chez celui-là, ne s’épanouissant chez un troisième que dans le demi-jour et sous un ciel de pluie. Est-il donc interdit de jouir de l’homme méchant comme d’un paysage sauvage, qui possède ses propres lignes audacieuses et ses effets de lumière, lorsque ce même homme, tant qu’il se donne pour bon et conforme à la loi, apparaît à notre regard comme une erreur de dessin et une caricature et nous fait souffrir comme une tache dans la nature ? — Certainement, cela est interdit : jusqu’à présent il n’était permis de chercher la beauté que dans ce qui est moralement bon, — ce fut une raison suffisante pour trouver si peu de choses et pour être forcé de s’enquérir de beautés imaginaires sans chair ni os ! — De même qu’il existe certainement cent espèces de bonheur parmi les méchants, dont les vertueux ne se doutent pas, de même il existe chez eux cent espèces de beautés : et beaucoup d’entre elles ne sont pas encore découvertes.

469.[modifier]

L’inhumanité du sage. — À côté de l’allure lourde du sage qui brise tout et qui, comme dit l’hymne bouddhique, « marche solitaire comme le rhinocéros », — il faut, de temps en temps, la marque d’une humanité conciliante et adoucie ; et non seulement de ces pas accélérés, de ces tours d’esprit familiers, non seulement de ces saillies et d’une certaine ironie de soi, mais encore d’une certaine contradiction, d’un retour occasionnel aux absurdités dominantes. Pour qu’il ne ressemble pas au rouleau compresseur qui s’avance comme le destin, il faut que le sage qui veut enseigner utilise ses défauts pour s’enjoliver lui-même, et, en disant « méprisez-moi ! » il implore la grâce d’être le défenseur d’une vérité usurpée. Il veut vous conduire dans les montagnes, il mettra peut-être votre vie en danger : c’est pourquoi il vous autorise volontairement à vous venger, avant ou après, d’un pareil guide, — à ce prix il se réserve la jouissance de marcher devant les autres, en chef de file. — Vous souvenez-vous de ce qui vous est venu à l’esprit lorsqu’il vous conduisit un jour à travers une caverne obscure, sur un sentier glissant ? Votre cœur battait et se disait avec humeur : « Ce guide pourrait faire mieux que de ramper par ici ! Il appartient à une espèce de paresseux pleins de curiosité : — ne lui faisons-nous pas trop d’honneur en faisant semblant de lui prêter de la valeur, lorsque nous le suivons ! »

470.[modifier]

Au banquet du grand nombre. — Combien l’on est heureux lorsque l’on est nourri, comme les oiseaux, de la main d’un seul homme qui leur jette son grain sans les examiner de près, sans savoir exactement s’ils en sont dignes ! Vivre comme un oiseau qui vient et s’envole et qui ne porte pas de nom dans son bec ! C’est ma joie de me rassasier ainsi au banquet du grand nombre.

471.[modifier]

Un autre amour du prochain. — L’allure agitée, bruyante, inégale, nerveuse est en opposition avec la grande passion : celle-ci, demeurant au fond de l’homme comme un brasier silencieux et sombre, accumulant là toute chaleur et toute impétuosité, permet à l’homme de regarder au-dehors, avec froideur et indifférence, et imprime aux traits une certaine impassibilité. De tels hommes sont bien capables à l’occasion de manifester de l’amour du prochain, — mais cet amour est d’une autre espèce que celui des gens sociables et avides de plaire : il s’affirme dans une douce bienveillance, contemplative et calme. Ces hommes regardent en quelque sorte du haut de leur tour, qui est leur forteresse et par cela même leur prison : — le regard jeté au dehors, dans ce qui est étranger et différent, leur fait tant de bien !

472.[modifier]

Ne point se justifier. — A : Mais pourquoi ne veux-tu pas te justifier ? — B : Je le pourrais en cela et en mille autres choses, mais je méprise le plaisir qu’il y a dans la justification : car tout cela importe peu pour moi, et je préfère porter sur moi des taches que de procurer à ces gens mesquins le plaisir perfide de se dire : « Il accorde beaucoup d’importance à ces choses ! » C’est là justement ce qui n’est pas vrai ! Peut-être faudrait-il que j’accorde plus d’importance à moi-même pour avoir le devoir de rectifier les idées fausses que l’on se fait à mon sujet ; — je suis trop indifférent et trop indolent à l’égard de moi-même et, par conséquent aussi à l’égard de ce qui est provoqué par moi.

473.[modifier]

Où il faut construire sa maison. — Si tu te sens grand et fécond dans la solitude, la société des hommes t’amoindrira et te rendra stérile : et inversement. Une puissante douceur comme celle d’un père : — où ce sentiment s’emparera de toi, c’est là qu’il faudra édifier ta demeure — que ce soit dans la foule grouillante ou dans le silence. Ubi pater sum, ibi patria.

474.[modifier]

Les seuls chemins. — « La dialectique est le seul chemin pour parvenir à l’être divin, pour parvenir derrière le voile de l’apparence » — c’est ce que Platon prétendait, avec autant de solennité et de passion que Schopenhauer ne le prétendait du contraire de la dialectique, — et tous deux ont eu tort. Car ce vers quoi ils veulent indiquer un chemin n’existe pas du tout. Et toutes les grandes passions de l’humanité ne furent-elles pas jusqu’à présent de ces passions pour un néant ? Et toutes les solennités de l’humanité — des solennités à cause d’un néant ?

475.[modifier]

Devenir lourd. — Vous ne le connaissez pas : il peut suspendre après lui bien des poids, il les emporte néanmoins tous dans les hauteurs. Et vous jugez, d’après votre petit essor, qu’il veut rester en bas, parce qu’il suspend ces poids après lui.

476.[modifier]

La fête de la moisson de l’esprit. — Cela augmente et s’accumule de jour en jour, les expériences, les événements de la vie, les réflexions à leur sujet, les rêves que provoquent ces réflexions, — une richesse immense et ravissante ! L’aspect de cette richesse donne le vertige ; je ne comprends plus comment on peut appeler bienheureux les pauvres d’esprit ! — Mais je les envie parfois, alors que je suis fatigué : car la gestion d’une pareille richesse est une chose difficile et il n’est pas rare que sa difficulté écrase toute espèce de bonheur. — Hélas ! si l’on pouvait se contenter de contempler sa richesse ! Si l’on était que l’avare de sa connaissance !

477.[modifier]

Délivré du scepticisme. — A : D’autres sortent d’un universel scepticisme moral ennuyés et faibles, rongés et vermoulus, et même corrodés plus qu’à moitié, — mais moi j’en sors plus courageux et mieux portant que jamais, avec des instincts reconquis. Lorsque la brise est aiguë, la mer haute, lorsqu’il n’y a point de petits dangers à surmonter, je commence à me sentir à mon aise. Je ne suis pas devenu ver bien qu’il m’ait souvent fallu travailler et ronger comme un ver. — B : C’est que tu as cessé d’être sceptique, car tu nies ! — A : Et par cela même j’ai réappris à affirmer.

478.[modifier]

Passons ! — Ménagez-le ! Laissez-le dans sa solitude ! Voulez-vous le briser entièrement ? Il s’est fêlé comme un verre où l’on verse un liquide trop chaud, — et il était d’une matière si précieuse !

479.[modifier]

Amour et véracité. — Nous sommes devenus, par amour, de dangereux criminels à l’endroit de la vérité, des recéleurs par habitude, qui proclament plus de vérités qu’ils n’en admettent, — c’est pourquoi il faut que le penseur mette en fuite, de temps en temps, les personnes qu’il aime (ce ne seront précisément pas celles qui l’aiment lui), afin qu’elles montrent leur aiguillon et leur méchanceté et qu’elles cessent de le séduire. C’est pourquoi la bonté du penseur aura sa lune croissante et décroissante.

480.[modifier]

Inévitable. — Qu’il vous arrive ce que vous voudrez : celui qui ne vous veut pas de bien verra dans ce qui vous arrive un prétexte à vous amoindrir. Subissez les plus profonds bouleversements de l’esprit et de la connaissance et parvenez enfin, comme un convalescent, avec un sourire douloureux, à la liberté et à la lumière silencieuse : — il y aura toujours quelqu’un pour dire : « Celui-ci prend sa maladie pour un argument, son impuissance pour la démonstration de l’impuissance de tous ; il est assez vaniteux pour tomber malade, afin de sentir la prépondérance de la douleur. » — Et, en admettant que quelqu’un brise ses liens et qu’il s’y blesse profondément, un autre y fera allusion par plaisanterie : « Combien grande est sa maladresse, dira-t-il, il en adviendra toujours ainsi d’un homme qui est habitué à ses liens et qui est assez fou pour les briser ! »

481.[modifier]

Deux Allemands. — Si l’on compare Kant et Schopenhauer avec Platon, Spinoza, Pascal, Rousseau, Gœthe, pour ce qui en est de leur âme et non de leur esprit : on s’apercevra que les deux premiers penseurs sont en posture désavantageuse : leurs idées ne représentent pas l’histoire d’une âme passionnée, il n’y a là point de roman à deviner, point de crises, de catastrophes et d’heures d’angoisse, leur pensée n’est pas en même temps l’involontaire biographie d’une âme, mais, dans le cas de Kant, celle d’un cerveau, dans le cas de Schopenhauer, la description et le reflet d’un caractère (d’un caractère « immuable ») et la joie que cause le « miroir » lui-même, c’est-à-dire la joie de rencontrer un intellect de tout premier ordre. Kant se présente, lorsqu’il transparaît à travers ses idées, brave et honorable au meilleur sens, insignifiant : il manque de largeur et de puissance ; il n’a pas vécu trop de choses et sa façon de travailler lui prend le temps qu’il lui faudrait pour vivre quelque chose, — je ne veux pas parler, bien entendu, de grossiers « événements » du dehors, mais de destinées et d’oscillations à quoi la vie la plus solitaire et la plus silencieuse est sujette, lorsqu’elle a des loisirs et qu’elle se consume dans la passion de la méditation. Schopenhauer a une avance sur lui : il possède du moins une certaine laideur violente de la nature, dans la haine, les désirs, la vanité, la méfiance, il a des dispositions un peu plus féroces et, pour sa part, il avait le temps et les loisirs pour cette férocité. Mais il lui manquait l’ « évolution », tout comme elle manquait à son cercle d’idées ; il n’avait pas d’ « histoire ».

482.[modifier]

Choisir ses fréquentations. — Est-ce trop demander que de vouloir rechercher la fréquentation d’hommes qui sont devenus doux, agréables au goût et nourrissants, comme les châtaignes que l’on a mises au four à temps et retirées du feu au bon moment ? D’hommes qui attendent peu de la vie et préfèrent accepter celle-ci en cadeau plutôt que de la mériter, comme si les oiseaux et les abeilles la leur avaient apportée ? D’hommes qui sont trop fiers pour pouvoir se sentir jamais récompensés ? Et trop sérieux dans leur passion de la connaissance et de la droiture pour avoir le temps et la complaisance de la gloire ? — Nous appelons philosophes de pareils hommes, et toujours ils trouveront pour eux-mêmes un nom plus modeste.

483.[modifier]

Être rassasié de l’homme. — A : Cherche la connaissance ! Oui ! Mais toujours comme homme ! Comment ? Être toujours spectateur de la même comédie, jouer toujours un rôle dans la même comédie ? Ne jamais pouvoir contempler les choses autrement qu’avec ces mêmes yeux ? Et combien doit-il y avoir d’êtres innombrables dont les organes sont plus aptes à la connaissance ! Qu’est-ce que l’humanité aura fini par reconnaître au bout de toute sa connaissance ? — ses organes ! Et cela veut peut-être dire : impossibilité de la connaissance ! Misère et dégoût ! — B : Tu es pris d’un mauvais accès, — la raison t’assaille ! Mais demain tu seras de nouveau en plein dans la connaissance, et, par cela même, en plein dans la déraison, je veux dire dans la joie que te cause tout ce qui est humain. Allons au bord de la mer ! —

484.[modifier]

Notre chemin. — Lorsque nous faisons le pas décisif et que nous nous engageons dans le chemin qui est « notre chemin », alors un secret se révèle soudain à nous : tous ceux qui étaient nos amis et nos familiers, — tous s’étaient jusqu’alors arrogé une supériorité sur nous, et se trouvent soudain offensés. Les meilleurs d’entre eux sont indulgents et attendent patiemment que nous retrouvions le « droit chemin » — celui qu’ils connaissent si bien ! Les autres raillent et feignent de croire à un accès de folie passagère, ou ils désignent amèrement un séducteur. Les plus méchants nous déclarent de simples fous et cherchent à incriminer les motifs de notre conduite ; le pire de tous voit en nous son pire ennemi, qu’une longue dépendance a assoiffé de vengeance, — et il a peur de nous. — Que faut-il donc faire ? Voici : inaugurer notre règne en assurant d’avance pour un an amnistie plénière à nos amis pour toute espèce de péchés.

485.[modifier]

Perspectives lointaines. — A : Mais pourquoi donc cette solitude ? — B : Je ne suis fâché avec personne. Lorsque je suis seul cependant, il me semble que je vois mieux mes amis, que je les vois sous un jour plus favorable que lorsque je me trouve auprès d’eux et lorsque j’aimais le plus la musique, lorsque j’en avais le sentiment le plus exact, je vivais loin d’elle. Il semble qu’il me faille les perspectives lointaines pour bien penser des choses.

486.[modifier]

L’or et la faim. — De-ci de-là on rencontre un homme qui transmue en or tout ce qu’il touche. Un beau jour il finira par découvrir qu’à ce jeu il lui faudra mourir de faim. Tout ce qui est autour de lui est brillant, superbe, idéal et inaccessible, et maintenant il aspire à trouver des choses qu’il lui est absolument impossible de transmuer en or. Et avec quelle violence il se met à désirer ! Comme quelqu’un qui meurt de faim aspire à la nourriture ! — De quoi s’emparera-t-il ?

487.[modifier]

Honte. — Voici le beau coursier qui piaffe et hennit, il est impatient de la course et aime celui qui le monte habituellement, — mais, ô honte ! le cavalier ne parvient pas à monter en selle, il est fatigué. — C’est là la honte du penseur fatigué devant sa propre philosophie.

488.[modifier]

Contre la prodigalité en amour. — Ne rougissons-nous pas lorsque nous nous surprenons en flagrant délit d’une aversion violente ? Mais nous devrions rougir également de nos sympathies violentes, à cause de l’injustice qu’il y a aussi en elles. Plus encore : il y a des hommes dont le cœur se serre et qui se sentent comme à l’étroit lorsque quelqu’un ne leur prodigue sa sympathie qu’en en retirant une part aux autres. Lorsqu’ils entendent à la voix que c’est eux que l’on choisit, préfère ! Hélas ! je ne suis pas reconnaissant pour ce genre de choix, je m’aperçois que j’en veux à celui qui veut me distinguer ainsi : il ne doit pas m’aimer aux dépens des autres ! J’ai déjà de la peine à me contenir moi-même ! Et souvent encore mon cœur déborde et il y a des raisons à ma pétulance. — À quelqu’un qui possède cela il ne faut pas apporter ce qui, à d’autres est nécessaire, amèrement nécessaire !

489.[modifier]

Amis dans la misère. — Il nous arrive parfois de remarquer qu’un de nos amis s’accorde mieux avec un autre de nos amis qu’avec nous-mêmes, que sa délicatesse se tourmente de ce choix à faire et que son égoïsme n’est pas à la hauteur de cette décision : alors il nous faut lui faciliter la séparation et l’offenser pour l’éloigner de nous. — Cela est également nécessaire lorsque nous passons à une façon de penser qui lui serait néfaste : il faut que notre affection pour lui nous pousse à lui créer, par une injustice que nous prenons sur nous, une bonne conscience qui lui permette de se séparer de nous.

490.[modifier]

Les petites vérités. — « Vous connaissez tout cela, mais vous ne l’avez jamais vécu, — je n’accepte pas votre témoignage. Les « petites vérités » ! — elles vous semblent petites parce que vous ne les avez pas payées avec votre sang ! » — « Mais seraient-elles donc grandes, pour la raison que l’on a payé trop cher pour elles ? Et le sang est toujours trop cher ! » — « Croyez-vous ?… Comme vous êtes avare de votre sang ! »

491.[modifier]

À cause de cela la solitude ! — A : Tu veux donc retourner dans ton désert ? — B : Je ne suis pas leste, il faut que je m’attende moi-même, — il se fait chaque fois tard jusqu’à ce que l’eau du puits de mon moi monte jusqu’au jour, et souvent il faut que je souffre de la faim plus longtemps que je n’en ai la patience. C’est pourquoi je vais dans la solitude, pour ne pas boire dans les citernes qui sont là pour tout le monde. Au milieu du grand nombre je vis comme le grand nombre et je ne pense pas comme je pense ; au bout d’un certain temps j’éprouve toujours le sentiment que l’on veut m’exiler de moi-même et me dérober l’âme — et je me mets à en vouloir à tout le monde et à craindre tout le monde. J’ai alors besoin du désert pour redevenir bon.

492.[modifier]

Sous les vent du sud. — A : Je ne m’entends plus ! Hier encore, je sentais en moi la tempête, quelque chose de chaud et d’ensoleillé et d’extrêmement clair. Et aujourd’hui ! Voici que tout est tranquille, vaste, mélancolique et sombre comme la lagune de Venise : — je ne désire rien et je pousse un soupir de soulagement, et pourtant je suis secrètement indigné de ce « non vouloir : — ainsi les vagues clapotent de-ci de-là dans le lac de ma mélancolie. — B : Tu décris là une petite maladie agréable. Le prochain vent du nord-est te l’enlèvera ! — A : Pourquoi donc !

493.[modifier]

Sur son propre arbre. — A : « Nulle idée d’un penseur ne me fait autant de plaisir que les miennes propres : il est vrai que cela ne prouve rien en leur faveur, mais ce serait une folie de ma part de vouloir écarter des fruits savoureux pour moi, rien que parce que ces fruits poussent par hasard sur mon arbre ! — Et j’ai fait autrefois cette folie. — B : Chez d’autres, c’est l’inverse qui arrive : et cela aussi ne veut rien dire pour la valeur de leurs idées ni surtout contre la valeur de ces idées.

494.[modifier]

Dernier argument du brave. — « Dans ce buisson il y a des serpents. — Bien, je vais me rendre dans les buissons et les tuer. — Mais peut-être seras-tu la victime et ne seront-ils pas même la tienne ! — Qu’importe de moi ! »

495.[modifier]

Nos maîtres. — Pendant sa jeunesse on prend ses maîtres et ses conducteurs dans le présent et dans les cercles où le hasard nous place : nous avons la conviction irraisonnée que le présent doit posséder des maîtres qui peuvent nous servir plus qu’à tout autre, et qu’il nous faut les trouver sans les chercher. On pâtit durement plus tard pour cet enfantillage : il faut expier ses maîtres sur soi-même. Alors on parcourra peut-être le monde entier, présent et passé, à chercher les véritables indicateurs, — mais il sera peut-être trop tard. Et, au pis aller, nous découvrons qu’ils ont vécu lorsque nous étions jeunes — et qu’alors nous nous sommes trompés.

496.[modifier]

Le principe mauvais. — Platon a merveilleusement montré comment le penseur philosophique, dans toute société établie, sera forcément considéré comme le type de toute scélératesse : car, en tant que critique des mœurs, il est l’opposé de tout homme moral, et s’il n’arrive pas jusqu’à devenir le législateur de mœurs nouvelles son souvenir demeure dans la mémoire des hommes sous le nom de « principe mauvais ». Nous pouvons deviner par là quel parti la ville d’Athènes, assez libérale et novatrice, a fait, de son vivant, à la réputation de Platon : quoi d’étonnant si celui-ci, qui, comme il le disait lui-même, avait « l’instinct politique » dans le ventre — a fait trois fois une tentative de réforme en Sicile, où semblait s’organiser justement alors un État grec méditerranéen ? Dans cet État et par lui, Platon pensait faire pour les Grecs ce que Mahomet fit plus tard pour les Arabes : fixer les grands et les petits usages et surtout la vie quotidienne de chacun. La réalisation de ses idées était possible autant que le fut celle des idées de Mahomet : n’a-t-il pas été démontré que des idées bien plus incroyables encore, celles du christianisme, étaient réalisables ? — Quelques hasards en moins, quelques autres hasards en plus — et le monde aurait assisté à la platonisation du midi européen : et, en admettant que cet état de choses durât encore, il serait probable que nous adorerions aujourd’hui en Platon, le « principe bon ». Mais le succès lui fit défaut : et c’est ainsi qu’il garda la réputation d’un rêveur et d’un utopiste, — les épithètes plus dures ont disparu avec l’ancienne Athènes.

497.[modifier]

L’œil purificateur. — Il faudrait surtout parler de « génie » chez des hommes comme Platon, Spinoza, Gœthe, où l’esprit ne paraît attaché que d’une façon relâchée au caractère et au tempérament, tel un être ailé qui s’en sépare facilement et qui peut alors s’élever très haut au-dessus d’eux. Par contre, ce sont ceux qui n’arrivèrent jamais à s’arracher à leur tempérament, qui se parèrent avec le plus d’insistance de leur « génie », ceux qui surent donner à leur tempérament l’expression la plus spiritualisée, la plus vaste et la plus générale, une expression cosmique, même dans certaines circonstances (par exemple Schopenhauer). Ces génies ne surent pas voler au-delà d’eux-mêmes, mais ils crurent se trouver, se retrouver, quel que soit l’endroit où ils dirigeaient leur vol, — c’est là leur « grandeur », cela peut être de la grandeur ! — Les autres à qui ce nom s’attribue plus exactement possèdent l’œil pur, purifiant qui ne semble pas sortir de leur tempérament et de leur caractère, mais qui, libre de ceux-ci, et le plus souvent dans une douce contradiction avec eux, regarde le monde comme s’il était un dieu, et qui aime ce dieu. À eux aussi cet œil n’a pas été donné en une seule fois. Il y a une préparation et un apprentissage dans l’art de voir, et celui qui a une chance véritable trouve aussi à temps un maître qui lui enseigne la vision pure.

498.[modifier]

Ne pas exiger. — Vous ne le connaissez pas ! Il est vrai qu’il se soumet facilement et librement aux hommes et aux choses, et qu’il a des bontés pour tous deux — tout ce qu’il demande c’est qu’on le laisse tranquille — mais seulement tant que les hommes et les choses n’exigent pas de soumission. Toute exigence le rend fier, farouche et belliqueux.

499.[modifier]

Le méchant. — Il n’y a de méchant que l’homme solitaire, s’écria Diderot : et de suite Rousseau se sentit visé et en fut blessé mortellement. Ce qui prouve qu’il s’avoua que Diderot avait raison. Il est vrai que tout mauvais instinct est forcé de s’imposer, dans la société et les relations sociales, une telle contrainte, est forcé de mettre tant de masques, de se coucher soi-même si souvent dans le lit de Procuste de la vertu, que l’on pourrait très bien parler d’un martyre de l’homme méchant. Dans la solitude tout cela disparaît. Celui qui est méchant l’est le plus dans la solitude : et aussi le mieux — par conséquent, pour celui dont l’œil ne voit partout que spectacle, c’est là aussi qu’il l’est avec le plus de perfection.

500.[modifier]

À rebrousse-poil. — Un penseur peut se contraindre pendant des années de penser à rebrousse-poil : je veux dire de ne pas suivre les pensées qui s’offrent à lui, venant de son intérieur, mais celles à quoi semblent l’obliger un emploi, une division prescrite du temps, une façon arbitraire de s’appliquer. Mais il finit par tomber malade : car cette apparente contrainte morale détruit sa force nerveuse aussi radicalement que pourrait le faire une débauche dont il se serait fait une règle.

501[modifier]

Âmes mortelles ! — Par rapport à la connaissance, la plus utile conquête qui ait peut-être été faite, c’est d’avoir renoncé à la croyance en l’âme immortelle. Maintenant l’humanité a le droit d’attendre, maintenant elle n’a plus besoin de se précipiter et d’accepter des idées mal examinées, comme il lui fallait faire autrefois. Car alors le salut de la pauvre « âme immortelle » dépendait de ses convictions durant une courte existence, il lui fallait se décider d’aujourd’hui à demain, — la « connaissance » avait une importance épouvantable ! Nous avons reconquis le bon courage à errer, à essayer, à prendre provisoirement — tout cela a moins d’importance ! — et c’est justement pour cela que des individus et des générations entières peuvent envisager des tâches si grandioses qu’elles seraient apparues au temps jadis comme de la folie et un jeu impie avec le ciel et l’enfer. Nous avons le droit de faire des expériences avec nous-mêmes ! L’humanité tout entière en a même le droit ! Les plus grands sacrifices n’ont pas encore été portés à la connaissance, — soupçonner de pareilles pensées, telles qu’elles précèdent maintenant nos actes, cela aurait déjà constitué jadis un sacrilège et l’abandon de notre salut éternel.

502.[modifier]

Un seul mot pour trois états différents. — Chez celui-ci la passion fait éclater la bête sauvage, horrible et intolérable ; celui-là s’élève par elle à une hauteur, une largeur et une splendeur d’attitude qui font paraître mesquine son existence coutumière. Un troisième, dont toute la personne est pénétrée de noblesse, reste noble dans son impétuosité et représente, dans cet état, la nature sauvage et belle, se trouvant seulement un degré plus bas que la grande nature tranquille et belle qu’il représente habituellement ; mais les hommes le comprennent mieux dans la passion et ils le vénèrent davantage à cause de ces moments-là, — il se trouve alors plus près d’eux d’un pas et il leur ressemble davantage. Ils ressentent du ravissement et de l’épouvante à un pareil aspect et c’est alors justement qu’ils l’appellent divin.

503.[modifier]

Amitié. — Cette objection à la vie philosophique que par elle on devient inutile à ses amis ne serait jamais venue à l’esprit d’un homme moderne, elle est antique. L’antiquité a profondément et fortement vécu la notion de l’amitié, elle l’a presque emportée dans sa tombe. Ceci est l’avance qu’elle possède sur nous : nous pouvons présenter par contre l’amour idéal des sexes. Toutes les grandes choses qui ont été faites par l’humanité antique trouvaient leur force dans le fait que l’homme se trouvait à côté de l’homme et qu’aucune femme ne pouvait élever la prétention d’être pour l’homme l’objet de l’amour le plus proche et le plus haut, ou même l’objet unique, — comme l’enseigne le sentiment de la passion. Peut-être nos arbres ne poussent-ils pas si haut à cause du lierre et de la vigne qui s’y attachent.

504.[modifier]

Concilier ! — Serait-ce donc la tâche des philosophes de concilier ce que l’enfant a appris avec ce que l’homme connaît par l’expérience ? La philosophie serait-elle la tâche des jeunes gens, puisque ceux-ci tiennent le milieu entre l’enfant et l’homme et ont des besoins moyens ? Il semblerait presque qu’il en soit ainsi si l’on considère à quels âges de la vie les philosophes ont maintenant coutume de créer leur conception : alors qu’il est trop tard pour la foi et trop tôt pour la science.

505.[modifier]

Les hommes pratiques. — C’est à nous autres penseurs qu’appartient le droit de fixer le bon goût de toutes choses et de le décréter au besoin. Les gens pratiques nous l’empruntent et leur dépendance à notre sujet est infiniment grande ; c’est là le spectacle le plus ridicule que l’on puisse voir, bien qu’ils veuillent ignorer cette dépendance et qu’ils aiment à nous traiter, avec fierté, de gens qui manquent de sens pratique : ils iraient même jusqu’à mépriser leur vie pratique si nous voulions la mépriser : ce à quoi une petite envie de vengeance pourrait de temps en temps nous inciter.

506.[modifier]

La nécessité de faire tout ce qui est bon. — Comment ! il faut considérer une œuvre de la même façon que l’on considère le temps qui l’a produite ? Mais on a plus de joie, plus d’étonnement, on s’instruit aussi davantage si on ne la considère point ainsi ! N’avez-vous pas remarqué que tant qu’une œuvre bonne et nouvelle reste couchée à l’air humide de son temps elle possède sa moindre valeur, justement parce qu’elle garde encore sur elle, à un tel point, l’odeur de la place publique, de l’opposition, des opinions récentes et de tout ce qui est périssable entre aujourd’hui et demain ? Plus tard elle dessèche, sa « vie temporelle » s’éteint, — et alors elle prend son profond éclat et son parfum et, si elle est faite en conséquence, lœil tranquille de l’éternité.

507.[modifier]

Contre la tyrannie du vrai. — Quand même nous serions assez insensés pour considérer comme vraies toutes nos opinions, nous ne désirerions cependant pas qu’elles existassent seules — : je ne sais pas pourquoi il faudrait désirer la toute-puissance et la tyrannie de la vérité ; il me suffit de savoir que la vérité possède une grande puissance. Mais il faut qu’elle puisse lutter, et qu’elle ait une opposition, et que l’on puisse de temps en temps se reposer d’elle dans le non-vrai, — autrement elle deviendrait pour nous ennuyeuse, sans goût et sans force et elle nous rendrait également ainsi.

508.[modifier]

Ne pas prendre sur un ton pathétique. — Ce que nous faisons pour nous être utiles à nous-mêmes ne doit pas nous rapporter de louanges morales, ni de la part des autres, ni de notre part ; tout aussi peu que ce que nous faisons pour nous réjouir sur nous-mêmes. Se garder, dans des cas pareils, de prendre les choses sur un ton pathétique et s’abstenir soi-même de tout ce qui est pathétique, c’est le bon ton chez tous les hommes supérieurs : et celui qui s’y est habitué a retrouvé la naïveté.

509.[modifier]

Le troisième œil. — Comment ! Tu as encore besoin du théâtre ! Es-tu encore si jeune ? Deviens raisonnable et cherche la tragédie et la comédie là où on les joue mieux ! À l’endroit où cela se passe d’une façon plus intéressante et plus intéressée. Certes, il n’est pas facile d’y demeurer spectateur seulement —, mais apprends-le ! Et dans presque toutes les situations qui te paraîtront difficiles et pénibles tu trouveras une issue vers la joie et un refuge, même lorsque tu seras assailli par tes propres passions. Ouvre ton œil de théâtre, le grand troisième œil qui regarde le monde à travers les deux autres.

510.[modifier]

Échapper à ses vertus. — Qu’importe d’un penseur qui ne sait pas à l’occasion s’échapper de ses propres vertus ! Car il ne doit pas être « non seulement un être moral » !

511.[modifier]

La tentatrice. — La probité est la grande tentatrice de tous les fanatiques. Ce qui semblait s’approcher de Luther sous les traits du diable ou d’une belle femme, et ce dont il se défendit d’une manière si grossière devait bien être la probité et peut-être même, dans des cas plus rares, la vérité.

512.[modifier]

Courageux en face des choses. — Celui qui, conformément à sa nature, est plein d’égards et de crainte vis-à-vis des personnes, mais qui possède tout son courage en face des choses, craint les relations nouvelles et les nouvelles intimités et restreint les anciennes, pour que son incognito et son radicalisme dans la vérité se confondent.

513.[modifier]

Entraves et beauté. — Cherches-tu des hommes avec une belle culture ? Il te faudra accepter alors, comme lorsque tu cherches de belles contrées, des points de vue et des aspects restreints. — Certes, il y a aussi des hommes panoramiques, ils sont instructifs et étonnants : mais ils sont dépourvus de beauté.

514.[modifier]

Aux plus forts. — Esprits plus forts et orgueilleux, on ne vous demande qu’une chose : ne nous imposez pas de charge nouvelle à nous autres, mais prenez sur vous une partie de notre fardeau, vous qui êtes les plus forts ! Mais vous aimez tant à faire l’inverse : car vous voulez prendre votre vol, et c’est pourquoi nous devons ajouter votre fardeau au nôtre : c’est-à-dire que nous devons ramper !

515.[modifier]

Augmentation de la beauté. — Pourquoi la beauté augmente-t-elle avec la civilisation ? Parce que chez les hommes civilisés, les trois occasions à la laideur se présentent rarement et toujours plus rarement : en premier lieu les passions dans leurs explosions les plus sauvages, en deuxième lieu l’effort physique poussé à l’extrême, en troisième lieu la nécessité d’inspirer la crainte par son aspect, cette nécessité qui, sur les échelons inférieurs et mal établis de la culture, est si grande et si fréquente qu’elle fixe même les attitudes et les cérémonies, qu’elle fait de la laideur un devoir.

516.[modifier]

Ne pas faire entrer son démon dans le prochain. — Restons-en toujours pour ces temps-ci à l’opinion que la bienveillance et les bienfaits constituent l’homme bon ; mais ne manquons pas d’ajouter : « à condition qu’il commence par se servir de sa bienveillance et de ses bienfaits à l’égard de lui-même ! » Car autrement — s’il fuit devant lui-même, s’il se déteste et se fait du mal — il ne sera certainement pas un homme bon. Alors il ne fera que se sauver de lui-même dans les autres : que les autres prennent garde à ce qu’il ne leur advienne rien de mal, malgré tout le bien qu’il semble leur vouloir ! — Mais c’est justement cela : fuir et haïr son moi, vivre dans et pour les autres — que l’on a appelé jusqu’à présent, avec autant de déraison que d’assurance, « non-égoïste », et, par conséquent, « bon » !

517.[modifier]

Induire à l’amour. — Il faut craindre celui qui se hait lui-même, car nous serons les victimes de sa colère et de sa vengeance. Ayons donc soin de l’induire à l’amour de lui-même !

518.[modifier]

Résignation. — Qu’est-ce que la résignation ? C’est la situation la plus commode d’un malade qui s’est longtemps agité dans les souffrances pour la trouver, que cette agitation a fatigué — ce qui lui a fait trouver la résignation !

519.[modifier]

Être dupe. — Dès que vous voulez agir, il vous faut fermer les portes du doute, — disait un homme d’action. — Et ne crains-tu pas, de cette façon, d’être dupe ? — répondit un contemplatif.

520.[modifier]

L’éternelle cérémonie funèbre. — À écouter l’histoire tout entière on pourrait croire que l’on entend une continuelle oraison funèbre : on a toujours enterré et l’on enterre encore ce que l’on a de plus cher, pensées et espoirs, on en reçoit et on en a reçu en retour de la fierté, gloria mundi, c’est-à-dire la pompe du discours mortuaire. C’est ainsi que tout doit s’arranger ! Et celui qui prononce l’oraison funèbre est encore le plus grand bienfaiteur public !

521.[modifier]

Vanité d’exception. — Celui-ci possède une haute qualité, qui sert à sa propre consolation : son regard passe avec mépris sur le reste de son être — et presque tout fait partie de ce reste ! Mais il se repose de lui-même lorsqu’il s’approche de cette façon de sanctuaire ; le chemin qui y mène lui apparaît déjà comme une montée sur des marches larges et douces : — et, cruels que vous êtes ! vous voudriez l’appeler vain à cause de cela.

522.[modifier]

La sagesse sans oreilles. — Entendre quotidiennement ce que l’on dit de nous, ou même chercher à découvrir ce que l’on pense de nous, — cela finit par anéantir l’homme le plus fort. C’est pour garder quotidiennement raison contre nous que les autres nous laissent vivre ! Ils ne nous toléreraient pas si nous avions raison contre eux, et moins encore si nous voulions avoir raison ! En un mot, faisons ce sacrifice à la bonne entente générale, n’écoutons pas lorsque l’on parle de nous, lorsque l’on nous loue ou nous blâme, lorsque l’on exprime des désirs et des espoirs à notre sujet, n’y songeons même pas !

523.[modifier]

Questions insidieuses. — À tout ce qu’un homme laisse devenir visible on peut demander : que veut-il cacher ? De quoi veut-il détourner le regard ? Quel préjugé veut-il évoquer ? Et encore : jusqu’où va la subtilité de cette dissimulation ? Et jusqu’à quel point commet-il une méprise ?

524.[modifier]

Jalousie des solitaires. — Entre les natures sociables et les natures solitaires il y a cette différence (en admettant qu’elles aient toutes deux de l’esprit !) : les premières sont satisfaites ou presque satisfaites d’une chose, quelle qu’elle soit, du moment qu’elles ont trouvé dans leur esprit une tournure heureuse et communicable à son sujet, — cela les réconcilie avec le diable lui-même ! Les solitaires, par contre, prennent à une chose un plaisir silencieux ou bien elle leur cause une silencieuse douleur, ils détestent l’exposé spirituel et brillant de leurs problèmes intérieurs, tout comme ils détestent pour leur bien-aimée, un costume trop recherchée : ils la regardent alors mélancoliquement comme s’ils la soupçonnaient de vouloir plaire à d’autres. C’est là la jalousie que tous les penseurs solitaires, que tous les rêveurs passionnés gardent vis-à-vis de l’esprit.

525.[modifier]

L’effet des louanges. — Les uns deviennent honteux en face de grandes louanges, les autres impertinents.

526.[modifier]

Ne pas vouloir servir de symbole. — Je plains les princes : il ne leur est pas permis de s’annuler de temps en temps en société, et ainsi ils n’apprennent à connaître les hommes que dans une posture fâcheuse et une constante dissimulation ; la contrainte continuelle de signifier quelque chose finit par en faire effectivement de solennelles nullités. — Et il en sera ainsi de tous ceux pour qui c’est le devoir d’être des symboles.

527.[modifier]

Les hommes cachés. — N’avez-vous pas encore découvert ces hommes qui arrêtent et serrent leur cœur ravi et qui préfèrent devenir muets que de perdre la honte de la mesure ? — Et ces hommes gênants et souvent si bonasses, ne les avez-vous pas trouvés non plus encore, ces hommes qui ne veulent pas être reconnus et qui effacent toujours à nouveau leur trace dans le sable, qui vont jusqu’à se tromper, eux et les autres, pour demeurer cachés !

528.[modifier]

Abstinence plus rare. — C’est souvent un signe d’humanité qui n’est pas sans importance que de ne pas vouloir juger quelqu’un et de se refuser à faire des réflexions à son sujet.

529.[modifier]

Par quoi les hommes et les peuples prennent de l’éclat. — Combien y a-t-il d’actions très individuelles dont on s’abstient seulement parce que, avant de les exécuter, on s’aperçoit qu’elles seraient mal interprétées ou bien que l’on craint qu’elles ne le soient ! — ce sont donc justement les actions qui ont une valeur véritable, en bien et en mal. Donc plus une époque, un peuple, estiment les individus, plus on leur accorde de droit et de prépondérance, plus les actions de cette espèce se hasarderont au grand jour — et ainsi une sorte de lueur d’honnêteté, de franchise, dans le bien et dans le mal, finit par se répandre sur des époques, sur des peuples tout entiers, en sorte que, comme il en est par exemple des Grecs, ils continuent, pareils à certaines étoiles, à projeter leurs rayons encore, pendant des milliers d’années après leur disparition.

530.[modifier]

Détours du penseur. — Chez certains hommes la marche de la pensée tout entière est sévère et inflexiblement audacieuse, elle va même, dans certains cas, jusqu’à être cruelle à l’égard de soi, pourtant dans le détail ces hommes sont doux et souples ; ils tournent dix fois autour d’une chose, avec une hésitation bienveillante, mais ils finissent par suivre leur chemin sévère. Ce sont des fleuves aux boucles nombreuses et avec des ermitages isolés ; il y a des endroits sur leur cours où les eaux jouent à la cachette avec elles-mêmes et se permettent en passant de courtes idylles avec des îlots, des arbres, des grottes, des chutes d’eau : puis elles continuent à suivre leur cours, passant devant des rochers et se frayant un chemin à travers les roches les plus dures.

531.[modifier]

Avoir un autre sentiment en face de l’art. — À partir du moment où l’on se met à vivre en ermite, dévorant et dévoré, avec la seule compagnie de ses pensées profondes et fécondes, on ne veut plus rien savoir du tout de l’art, ou bien on lui demande tout autre chose que jadis, — c’est-à-dire que l’on change son goût. Car autrefois, par le moyen de l’art, on voulait, pour un moment, pénétrer dans l’élément où l’on vit maintenant d’une façon stable ; alors on évoquait en rêve le ravissement d’une possession, maintenant on possède. Au contraire, jeter loin de soi ce que l’on tient à présent, et rêver que l’on est pauvre, enfant, mendiant et fou — cela peut maintenant nous faire plaisir à l’occasion.

532.[modifier]

« L’amour rend égaux ». — L’amour veut épargner à celui à qui il se voue tout sentiment d’être étranger, il est par conséquent plein de dissimulation et d’assimilation, il trompe sans cesse et il joue une égalité qui n’existe pas en réalité. Et cela se fait si instinctivement que des femmes aimantes nient cette dissimulation et cette duperie douce et continuelle et prétendent avec audace que l’amour rend égaux (ce qui veut dire qu’il fait un miracle !) — Ce phénomène est très simple lorsqu’une personne se laisse aimer, et ne juge pas nécessaire de feindre, laissant cela à l’autre personne aimante : mais il n’y a pas comédie plus embrouillée et plus inextricable que lorsque tous deux sont en pleine passion l’un pour l’autre, et que, par conséquent, chacun renonce à soi-même et se met sur le pied de l’autre, voulant partout faire comme lui : alors aucun des deux ne sait plus ce qu’il doit imiter, ce qu’il doit feindre, pour quoi il doit se donner. La belle folie de ce spectacle est trop belle pour ce monde et trop subtile pour l’œil humain.

533.[modifier]

Nous autres commençants ! — Combien y a-t-il de choses que devine et voit un comédien lorsqu’il en voit jouer un autre ! Il s’en aperçoit, lorsque dans un geste un muscle refuse son service, il met à part ces petites choses factices qui sont exercées séparément et de sang-froid devant la glace et qui ne veulent pas se fondre avec l’ensemble ; il le sent lorsque l’acteur est surpris sur la scène par sa propre invention et que, dans sa surprise, il en gâte l’effet. — Combien différemment un peintre regarde-t-il un homme qui se meut devant lui ! Il voit surtout beaucoup plus de choses qu’il n’en existe en réalité, pour pouvoir compléter ce qui est en présence et lui faire donner son effet complet ; il essaye dans sa mémoire plusieurs éclairages du même objet, il divise l’ensemble de l’effet par une opposition qu’il ajoute. — Que n’avons-nous déjà l’œil de ce comédien et de ce peintre pour le royaume de l’âme humaine !

534.[modifier]

Les petites doses. — Si une transformation doit s’étendre autant que possible, dans les profondeurs, il faut administrer le remède à petite doses, mais sans interruption, sur un vaste espace de temps ! Que peut-on créer de grand en une seule fois ? Nous nous garderons donc bien d’échanger, précipitamment et avec des violences, les conditions morales auxquelles nous sommes habitués, contre une nouvelle évaluation des choses, — au contraire, nous voulons continuer à y vivre encore très longtemps, — jusqu’à ce que, probablement très tard, nous nous apercevions que l’évaluation nouvelle est devenue prépondérante en nous, et que les petites doses auxquelles, à partir de maintenant, il nous faut nous habituer, ont mis en nous une nature nouvelle. — On commence aussi à se rendre compte de ceci, que la dernière tentative d’un grand changement dans les évaluations — celles qui concernent les choses politiques — je veux dire la « grande révolution », — ne fut pas plus qu’un pathétique et sanglant charlatanisme qui, par des crises soudaines, sut inculquer à l’Europe croyante l’espoir en une guérison soudaine — ayant rendu par là, jusqu’à ce jour tous les malades politiques impatients et dangereux. —

535.[modifier]

La vérité a besoin de la puissance. — Par elle-même, la vérité n’est absolument pas une puissance, — quoi qu’en disent généralement les faiseurs rationalistes ! — Il faut au contraire qu’elle tire la puissance de son côté, ou qu’elle se mette du côté de la puissance, autrement elle périra toujours à nouveau ! Cela a été démontré à satiété !

536.[modifier]

Les poucettes. — On finit par être révolté de voir avec quelle cruauté chacun impose sans cesse aux autres, qui par hasard ne les ont pas, ses quelques vertus privées, comment il les tourmente et les torture avec ces vertus. Soyons donc humains, nous aussi, avec le « sens de la loyauté », quelle que soit notre certitude de posséder en celui-ci des poucettes pour faire souffrir jusqu’au sang tous ces égoïstes grandioses qui maintenant encore veulent imposer leur croyance au monde entier : — nous avons essayé ces poucettes sur nous-mêmes !

537.[modifier]

Maîtrise. — La maîtrise est atteinte lorsque l’on ne se trompe ni n’hésite, dans l’exécution.

538.[modifier]

Aliénation morale du génie. — On peut observer chez une certaine catégorie de grands esprits un spectacle pénible, parfois épouvantable : leurs moments les plus féconds, leurs vols en haut et dans le lointain ne semblent pas être conformes à l’ensemble de leur constitution, et en dépasser la force d’une façon ou d’une autre, de sorte qu’il en reste toujours une tare et qu’il en résulte à la longue une défectuosité de la machine, laquelle se manifeste encore chez les natures d’une si haute intellectualité, dont il est question ici, dans toutes sortes de symptômes moraux et intellectuels, beaucoup plus régulièrement que dans des états de maladies corporels. Ces côtés incompréhensibles de leur nature, ce qu’ils ont de craintif, de vaniteux, de haineux, d’envieux, de rétréci et de rétrécissant, et qui se manifeste soudain chez eux, ce qu’il y a de trop personnel et de contraint dans des natures comme celles de Rousseau et de Schopenhauer, pourrait très bien être les conséquences d’une maladie de cœur périodique : celle-ci cependant la conséquence d’une maladie des nerfs, et celle-ci enfin la conséquence de — —. Tant que le génie habite en nous, nous sommes pleins de hardiesse, nous sommes comme fous et nous nous soucions peu de la santé, de la vie et de l’honneur ; nous traversons le jour de notre vol plus libres qu’un aigle, et dans l’obscurité, nous nous sentons plus en sécurité qu’un hibou. Mais soudain le génie nous abandonne et aussitôt une crainte profonde nous envahit : nous ne nous comprenons plus nous-mêmes, nous souffrons de tout ce que nous avons vécu et de tout ce que nous n’avons pas vécu, c’est comme si nous étions sous des rochers nus avant la tempête, et nous sommes en même temps comme de pitoyables âmes d’enfant qui ont peur d’un bruissement et d’une ombre. — Les trois quarts de ce qui se fait de mal sur la terre se fait par crainte : et cela est avant tout un phénomène physiologique ! —

539.[modifier]

Savez-vous aussi ce que vous voulez ? — N’avez-vous jamais été tourmentés par la crainte de ne pas être aptes du tout à reconnaître ce qui est vrai ? La crainte que votre sens est encore trop émoussé et votre subtilité visuelle encore beaucoup trop grossière ? Si vous pouviez remarquer une fois quelle volonté domine derrière votre vision ! Par exemple comme hier vous vouliez voir plus qu’un autre, aujourd’hui autrement que cet autre, ou bien comme, dès l’abord, vous aspiriez à voir quelque chose qui se trouve en conformité ou en opposition avec ce que l’on a cru remarquer jusqu’à présent ! Ô honteuses envies ! Comme vous êtes souvent à l’affût de l’effet violent, ou encore de ce qui tranquillise, — puis que vous voici fatigués ! Toujours pleins de pressentiments secrets sur la façon dont la vérité devrait être conformée pour que vous, justement vous, puissiez l’accepter ! Ou bien croyez-vous qu’aujourd’hui, parce que vous avez gelé et que vous êtes maintenant secs comme un matin clair en hiver et que rien ne vous oppresse le cœur, croyez-vous que vos yeux sont meilleurs ? Ne faut-il pas de la chaleur et de l’enthousiasme pour rendre justice à une chose de la pensée ? — et c’est cela que l’on appelle voir ! Comme s’il vous était possible d’avoir avec les choses de la pensée des rapports différents de ceux que vous avez avec les hommes ! Il y a dans ces relations la même moralité, la même honorabilité, la même arrière-pensée, le même relâchement, la même crainte, — il y a là tout votre moi aimable et haïssable ! Vos affaiblissements physiques prêteront aux choses des couleurs ternes, vos fièvres en feront des monstres ! Votre matin n’éclaire-t-il pas autrement les choses que votre soir ? Ne craignez-vous pas de retrouver dans la caverne de tout ce qui est la connaissance votre propre fantôme, filet où s’enveloppe la vérité pour se déguiser devant vous ? N’est-ce pas une comédie épouvantable où vous voulez jouer si étourdiment votre rôle ?

540.[modifier]

Apprendre. — Michel-Ange voyait en Raphaël l’étude, en lui-même la nature : là l’art appris, ici le don naturel. Cela cependant est une pédanterie, soit dit sans vouloir manquer de respect au grand pédant. Le talent qu’est-il d’autre, si ce n’est le nom que l’on donne à une étude antérieure, à une expérience, un exercice, une appropriation, une assimilation, étude qui remonte peut-être au temps de nos pères, ou plus loin encore ! Et de plus : celui qui apprend se crée ses propres dons, — cependant il n’est pas facile d’apprendre et ce n’est pas seulement affaire de bonne volonté ; il faut pouvoir apprendre. Chez un artiste c’est souvent l’envie qui s’y oppose, ou bien cette fierté qui, dès que s’élève le sentiment de l’étrange, se met immédiatement en état de défense, au lieu de se mettre en état réceptif. Raphaël n’avait ni cette envie ni cette fierté, tout comme Gœthe, et c’est pourquoi ils furent tous deux de grands apprentis, et non pas seulement les exploiteurs de ces filons qui s’étaient formés par les déplacements de couches et par la généalogie de leurs ancêtres. Raphaël disparaît à nos yeux au moment où il apprend encore, occupé qu’il était à s’assimiler ce que son grand rival appelle sa « nature » : il en enlevait tous les jours un morceau, ce noble voleur ; mais avant d’avoir transporté chez lui Michel-Ange tout entier, il mourut — et la dernière série de ses œuvres, début d’un nouveau plan d’études, est moins parfaite et moins bonne absolument, — justement parce que le grand apprenti fut troublé par la mort, dans l’accomplissement de sa tâche la plus difficile, et qu’il a emporté avec lui le dernier but justificateur vers quoi il visait.

541.[modifier]

Comment il faut se pétrifier. — Devenir dur, lentement, lentement, comme une pierre précieuse — et finalement demeurer là tranquillement, pour la joie de l’éternité.

542.[modifier]

Le philosophe et la vieillesse. — On a tort de permettre au soir de juger le jour, car trop souvent alors la fatigue se fait justicière de la force, du succès et de la bonne volonté. Et de même s’imposerait la plus grande précaution, en ce qui concerne la vieillesse et son jugement de la vie, vu que la vieillesse, tout comme le soir, aime à vêtir le déguisement d’une moralité nouvelle et charmante et qu’elle sait humilier le jour par les rougeurs du couchant, par le crépuscule, le calme paisible ou plein de désirs. La piété que nous apportons au vieillard, surtout lorsque ce vieillard est un vieux penseur et un vieux sage, nous rend facilement aveugles à l’égard du vieillissement de son esprit, et il est toujours nécessaire de mettre au jour les symptômes d’un tel vieillissement et d’une telle lassitude, c’est-à-dire de montrer le phénomène physiologique qui se cache derrière le jugement et le préjugé moral, nécessaire de ne pas être dupe de la piété et de ne pas porter préjudice à la connaissance. Car il n’est pas rare que l’illusion d’une grande rénovation morale et d’une régénération s’empare du vieillard. Basé sur ce sentiment, celui-ci émet, sur l’œuvre et le développement de sa vie, des jugements qui voudraient faire croire que ce n’est qu’à partir de maintenant qu’il est devenu clairvoyant : et pourtant l’inspiratrice de ce bien-être, et de ce jugement plein d’assurance est, non la sagesse, mais la fatigue. Le signe le plus dangereux de cette fatigue est certainement la croyance au génie qui ne s’empare généralement des grands et des demi-grands hommes de pensée qu’à cette limite de la vie : la croyance à une situation exceptionnelle et à des droits exceptionnels. Le penseur ainsi visité par le génie se croit dès lors permis de prendre les choses à la légère et de décréter plus qu’il ne démontre ; mais il est probable que c’est précisément le besoin d’allègement qu’éprouve la fatigue de l’esprit qui est la principale source de cette croyance, il la précède dans le temps bien qu’il en paraisse autrement. On veut en outre jouir à ce moment des résultats de sa pensée, conformément au besoin de jouissance commun à tous les gens fatigués et à tous les vieillards. Au lieu d’examiner à nouveau ces résultats et de recommencer à les semer on a besoin de les apprêter à un goût nouveau, pour se les rendre supportables et leur enlever leur sécheresse, leur froideur et leur manque de saveur. C’est ce qui fait que le vieux penseur s’élève en apparence au-dessus de l’œuvre de sa vie, mais qu’en réalité il la gâte par l’exaltation, les douceurs, les épices, la brume poétique et les lumières mystiques qu’il y mêle. C’est ce qui finit par arriver à Platon, c’est ce qui finit aussi par arriver à ce grand et loyal Français, à qui ni les Allemands ni les Anglais de ce siècle ne peuvent opposer personne — personne qui comme lui ait saisi et terrassé la science sévère, — Auguste Comte. Un troisième symptôme de la fatigue : cette ambition qui agitait la poitrine du grand penseur lorsqu’il était jeune et qui alors ne trouvait à se satisfaire nulle part, cette ambition est devenue vieille, elle aussi ; comme quelqu’un qui n’a plus rien à perdre elle s’empare des moyens de satisfaction les plus grossiers et les plus proches, c’est-à-dire de ceux des natures actives, dominatrices, violentes, conquérantes : dès lors il veut fonder des institutions qui portent son nom au lieu de fonder des édifices d’idées. Que sont pour lui maintenant les victoires et les honneurs éthérés dans le royaume des démonstrations et des réfutations ! Que lui est une immortalité par des livres, une jubilation frissonnante dans l’âme d’un lecteur ! L’institution par contre est un temple, — c’est ce qu’il sait bien, et un temple de pierre, un temple durable, qui fait vivre son dieu avec plus de certitude que les holocaustes des âmes tendres et rares. Peut-être lui arrive-t-il aussi, vers cette époque, de trouver pour la première fois cet amour qui s’adresse plutôt à un dieu qu’à un homme, alors tout son être s’adoucit et s’amollit sous les rayons d’un pareil soleil, tel un fruit à l’automne. Il devient aussi plus divin et plus beau, le grand vieillard — et c’est, malgré tout, l’âge et la fatigue qui lui permettent de mûrir de la sorte, de devenir silencieux et de se reposer dans la lumineuse adulation d’une femme. C’en est fait maintenant de son ancien désir altier de disciples véritables, désir supérieur même à son propre moi, de disciples qui seraient le véritable prolongement de sa pensée, c’est-à-dire des adversaires : ce désir avait sa source dans la force non affaiblie, dans la fierté consciente et la certitude de pouvoir devenir lui aussi, à tout moment, l’adversaire et l’ennemi irréconciliable de sa propre doctrine, — maintenant il lui faut des partisans déclarés, des camarades sans scrupules, des troupes auxiliaires, des hérauts, une suite pompeuse. Maintenant il n’est plus capable de supporter l’isolement terrible où vit tout esprit qui prend son vol en avant et avant les autres, il s’entoure dès lors d’objets de vénération, de communion, d’attendrissement et d’amour, il veut enfin jouir des mêmes privilèges que tous les hommes religieux et célébrer ce qu’il vénère dans la communauté, il ira même jusqu’à inventer une religion pour avoir la communauté. C’est ainsi que vit le sage vieillard, et il finit par tomber imperceptiblement dans un voisinage si affligeant des excès cléricaux et poétiques que l’on ose à peine se souvenir de sa jeunesse sage et sévère, de sa rigide moralité cérébrale d’alors, de sa crainte véritablement virile des idées extravagantes et des divagations. Lorsqu’il se comparait autrefois avec d’autres penseurs plus anciens, c’était pour mesurer sérieusement sa faiblesse avec leur force et pour devenir plus froid et plus libre à l’égard de lui-même : maintenant il ne se livre plus à cette comparaison que pour s’enivrer de sa propre folie. Autrefois il songeait avec confiance aux penseurs à venir, il se voyait même disparaître avec une extrême joie dans leur lumière plus pleine : maintenant il est tourmenté par l’idée de ne pas pouvoir être le dernier penseur, il songe au moyen d’imposer aux hommes, avec l’héritage qu’il leur laisse, une restriction de la pensée souveraine, il craint et il calomnie la fierté et la soif de liberté des esprits individuels ; — après lui, personne ne doit plus laisser gouverner librement son intellect ; il veut lui-même demeurer à jamais la digue où déferlent sans cesse les flots de la pensée, — ce sont là ses désirs souvent secrets et parfois avoués ! Le fait brutal qui apparaît derrière de pareils désirs, c’est qu’il s’est arrêté lui-même devant sa doctrine, c’est qu’avec elle il s’est dressé une borne, un « jusqu’ici et pas plus loin ». En se canonisant lui-même il s’est dressé son propre certificat de décès : à partir de ce moment son esprit n’a plus le droit de se développer, le temps est passé pour lui, l’aiguille s’arrête. Lorsqu’un grand penseur veut faire de lui-même une institution, liant l’humanité de l’avenir, on peut admettre avec certitude qu’il est allé au-delà du sommet de sa force, qu’il est très fatigué et tout près de son déclin.

543.[modifier]

Ne pas faire de la passion un argument pour la vérité ! — Ô fanatiques d’un bon naturel, fanatiques nobles même, je vous connais ! Vous voulez garder raison devant nous, mais aussi, et avant tout, devant vous-mêmes ! — et une mauvaise conscience subtile et irritable vous pousse souvent justement contre votre fanatisme ! Comme vous êtes alors pleins d’esprit pour duper et pour endormir cette conscience ! Combien vous haïssez les gens honnêtes, simples et propres ! comme vous évitez leurs yeux innocents. Cette certitude contraire dont ils sont les représentants et dont vous entendez, en vous-mêmes, la voix qui doute de votre croyance, — comme vous cherchez à la rendre suspecte, sous le nom de mauvaise conscience, de maladie du temps, de négligence dans les soins de votre propre santé ! Vous allez jusqu’à la haine de la critique, de la science, de la raison ! Il vous faut falsifier l’histoire pour qu’elle témoigne en votre faveur, il vous faut nier des vertus pour qu’elles ne mettent pas dans l’ombre les vertus de vos idoles et de votre idéal ! Des images coloriées là où il faudrait les raisons de la raison ! L’ardeur et la puissance de l’expression ! Du brouillard argenté ! Des nuits ambrosiaques ! Vous vous entendez à illuminer et à obscurcir, à obscurcir avec de la lumière ! Et, en vérité, si votre passion se met en fureur il vient un moment où vous vous dites : maintenant je me suis conquis la bonne conscience, maintenant je suis magnanime, courageux, désintéressé, grandiose, maintenant je suis honnête ! Combien vous êtes avides de ces moments où votre passion vous confère un droit plein et absolu devant vous-mêmes, vous donne en quelque sorte l’innocence, de ces moments où, dans la lutte, l’ivresse, le courage, l’espoir, vous êtes en dehors de vous-mêmes et au-dessus de tous les doutes, où vous décrétez : « celui qui, comme nous, n’est pas en dehors de lui-même, ne peut pas savoir du tout ce qu’est la vérité, où est la vérité ! » Combien vous êtes avides de trouver des hommes de votre croyance qui sont dans cet état — c’est celui de la dépravation de l’intellect — et d’attiser votre feu à leur incendie ! Malheur à votre martyre ! Malheur à votre victoire du mensonge sanctifié ! Faut-il que vous vous fassiez tant de mal à vous-mêmes ? — Faut-il ?

544.[modifier]

Comment on fait maintenant de la philosophie. — Je remarque que nos jeunes gens, nos artistes et nos femmes qui veulent philosopher demandent maintenant à la philosophie de lui donner le contraire de ce qu’en recevaient les Grecs ! Celui qui n’entend pas la jubilation continuelle qui traverse chaque propos et chaque réplique d’un dialogue de Platon, la jubilation à cause de l’invention nouvelle de la pensée raisonnable, que comprendra-t-il à Platon, quoi à la philosophie ancienne ? En ce temps-là les âmes s’emplissaient d’allégresse, lorsqu’on se livrait au jeu sévère et sobre des idées, des généralisations, des réfutations — avec cette allégresse qu’ont peut-être connue aussi ces grands, et sévères, et sobres contrepointistes de la musique. En ce temps-là en Grèce on avait encore sur la langue cet autre goût plus ancien et autrefois tout- puissant : et à côté de ce goût, le goût nouveau apparaissait avec tant de charme que l’on se mettait à chanter et à balbutier, comme si l’on était en ivresse d’amour, à chanter la dialectique, « l’art divin ». Le goût ancien, c’était la pensée sous l’empire des mœurs, pour laquelle n’existaient que des jugements fixes, des faits déterminés et point d’autres raisons que celles de l’autorité : en sorte que penser ce n’était que répéter, et que toute jouissance du discours et du dialogue ne pouvait reposer que dans la forme. (Partout où le fond est considéré comme éternel et vrai, dans sa généralité, il n’y a qu’une seule grande magie : celle de la forme qui change, c’est-à-dire de la mode. Chez les poètes eux aussi, depuis l’époque d’Homère et plus tard chez les plastiques, les Grecs ne goûtaient pas l’originalité, mais l’opposé de celle-ci.) Ce fut Socrate qui découvrit la magie contraire, celle de la cause et de l’effet, de la raison et de la conséquence : et nous autres hommes modernes, nous sommes tellement habitués à la nécessité de la logique et élevés dans l’idée de cette nécessité, qu’elle se présente à nous comme le goût normal et que, comme tel, il faut qu’elle répugne aux gens ardents et présomptueux. Ce qui se différencie du goût normal les ravit ! leur ambition plus subtile s’efforce de croire que leur âme est exceptionnelle, qu’ils ne sont point des êtres dialectiques et raisonnables, mais… par exemple des « êtres intuitifs » doués d’un « sens intérieur » ou d’une « contemplation intellectuelle ». Mais, avant tout, ils veulent être des « natures artistiques », avec un génie dans la tête et un démon dans le corps, et possédant par conséquent aussi des droits exceptionnels pour ce monde et pour l’autre, et surtout le privilège divin d’être incompréhensibles. — Et cela se met à faire de la philosophie ! Je crains qu’ils ne s’aperçoivent un jour qu’ils se sont trompés, — ce qu’ils veulent, c’est une religion !

545.[modifier]

Mais nous ne vous croyons pas ! — Vous aimeriez bien vous donner pour connaisseurs d’hommes, mais vous ne vous échapperez pas ! Ne devons-nous pas remarquer que vous vous représentez comme plus expérimentés, plus profonds, plus perspicaces que vous ne l’êtes ? Tout aussi bien que nous sentons que, chez ce peintre, il y a de la présomption rien que dans la façon dont il manie le pinceau : tout aussi bien que nous entendons chez ce musicien, à la façon dont il introduit son thème, qu’il voudrait le donner pour supérieur à ce qu’il est. Avez-vous vécu de l’histoire au fond de vous-mêmes, des commotions et des secousses, de longues et de vastes tristesses, les coups de foudre de la joie ? Avez-vous été insensés avec de grands et de petits fous ? Avez-vous vraiment porté l’illusion et la douleur des hommes bons ? Et aussi la douleur et cette façon de bonheur des hommes mauvais ? Alors parlez-moi de morale, autrement, non !

546.[modifier]

Esclave et idéaliste. — L’homme d’Épictète ne serait certes pas du goût de ceux qui aspirent maintenant à l’idéal. La tension continuelle de son être, le regard infatigable tourné à l’intérieur, ce que son œil a de fermé, de prudent, de réservé lorsqu’il lui arrive de se tourner vers le monde extérieur ; et encore ses silences et ses paroles courtes : tout cela ce sont des signes de la bravoure la plus sévère, — que serait-ce pour nos idéalistes qui sont avant tout avides d’expansion ! Avec tout cela il n’est point fanatique, il déteste la mise en vue et la vantardise de nos idéalistes : son orgueil, quelque grand qu’il soit, ne veut cependant pas déranger les autres : il admet un certain rapprochement bienveillant et ne voudrait gâter la bonne humeur de personne, — il sait même sourire ! Il y a beaucoup d’humanité antique dans cet idéal ! Mais ce qu’il y a de plus beau c’est que la crainte de Dieu lui manque totalement, qu’il croit sévèrement à la raison, qu’il n’exhorte pas à la pénitence. Épictète était un esclave : son homme idéal est sans caste et il est possible dans toutes les situations sociales, mais il faudra le chercher avant tout dans les masses profondes et basses, où il sera l’homme silencieux qui se suffit à lui-même, au milieu d’un asservissement général, qui est sans cesse en état de défense pour se garer contre l’extérieur et se maintenir dans la plus haute bravoure. Il se distingue du chrétien surtout en cela que celui-ci vit dans l’espoir d’« inexprimables félicités », qu’il se laisse faire des présents, qu’il attend et accepte ce qu’il y a de meilleur de la grâce et de l’amour divins : tandis qu’Épictète n’espère point et ne se laisse pas offrir ce qu’il a de meilleur, — il le possède déjà, il le tient bravement entre les mains et le défendrait contre le monde entier s’il voulait le lui prendre. Le christianisme était fait pour une autre espèce d’esclaves antiques, pour ceux qui sont faibles de volonté et de raison, donc pour la grande masse des esclaves.

547.[modifier]

Les tyrans de l’esprit. — La marche de la science n’est plus contrecarrée maintenant, comme ce fut trop longtemps le cas, par le fait fortuit que l’homme atteint un âge de soixante-dix ans environ. Autrefois on voulait arriver au bout de la connaissance pendant cet espace de temps, et l’on estimait les méthodes de la connaissance d’après ce désir universel. Les petites questions et expériences spéciales étaient considérées comme méprisables, on voulait choisir le chemin le plus court, on croyait que, puisque tout dans ce bas monde paraissait être organisé en vue de l’homme, la perceptibilité des choses, elle aussi, était préparée à une mesure humaine du temps. Tout résoudre d’un seul coup, en un seul mot, — c’était là le désir secret : on se représentait le problème sous couleur du nœud gordien ou de l’œuf de Colomb ; on était persuadé qu’il était possible, sur le domaine de la connaissance, d’arriver au but, à la façon d’Alexandre et de Colomb, et d’élucider toutes les questions avec une seule réponse. « Il y a une énigme à résoudre » : c’est ainsi que la vie se présentait aux yeux du philosophe ; il fallait en premier lieu trouver l’énigme et condenser le problème du monde dans la formule la plus simple. L’ambition sans limites et la joie d’être le « déchiffreur du monde » remplissaient les rêves du penseur ; rien ne lui semblait valoir la peine en ce monde si ce n’était de trouver le moyen de tout mener à bonne fin pour lui. Ainsi la philosophie était une espèce de lutte suprême pour la tyrannie de l’esprit. Personne ne doutait que celle-ci ne soit réservée à quelqu’un de très heureux, de subtil, d’ingénieux, de brave et de puissant — à un seul ! — Et il y en a eu plusieurs, en dernier lieu encore Schopenhauer, qui ont cru qu’ils étaient ce seul et unique. — De cela il résulte que, somme toute, la science est jusqu’à présent demeurée en arrière par suite de l’étroitesse morale de ses disciples, et qu’il faut s’y livrer dorénavant avec une idée directrice plus haute et plus généreuse. « Qu’importe de moi ! » — Voilà ce qui se trouve écrit sur la porte des penseurs futurs.

548.[modifier]

La victoire sur la force. — Si l’on considère tout ce qui a été vénéré jusqu’à présent sous le nom d’ « esprit surhumain », de « génie », on arrive à la triste conclusion que, dans son ensemble, l’intellectualité humaine a dû être quelque chose de très bas et de très pauvre : tant il fallut peu d’esprit pour se sentir considérablement supérieur à elle ! Qu’est-ce que la gloire facile du « génie » ? Son trône est si vite atteint ! son adoration est devenue un usage ! On adore toujours la force à genoux — selon la vieille habitude des esclaves — et pourtant, lorsqu’il faut déterminer le degré de vénérabilité, le degré de raison dans la force est seul déterminant : il faut évaluer en quelle mesure la force a été surmontée par quelque chose de supérieur, à quoi elle obéit dès lors comme instrument et comme moyen ! Mais pour de pareilles évaluations il y a encore trop peu d’yeux, on va même jusqu’à considérer comme un blasphème l’évaluation du génie. Ce qui fait que ce qu’il y a de plus beau se passe peut-être toujours dans l’obscurité et, à peine né, s’effondre dans la nuit éternelle — je veux dire le spectacle de cette force qu’un génie emploie, non à des œuvres, mais au développement de soi-même, en tant qu’œuvre, c’est-à-dire à la domination de soi, à la purification de son imagination, à l’ordonnance et au choix dans les inspirations et dans les tâches qui surviennent. Le grand homme reste toujours invisible, comme une étoile lointaine, dans ce qu’il a de plus grand, qui exige l’admiration : sa victoire sur la force demeure sans témoins et par conséquent aussi sans être glorifiée et chantée. La hiérarchie dans la grandeur de l’humanité passée n’est pas encore déterminée.

549.[modifier]

La fuite devant soi-même. — Ces hommes des luttes intellectuelles qui sont impatients à l’égard d’eux-mêmes et assombris, comme Byron ou Alfred de Musset, et qui, dans tout ce qu’ils font, ressemblent à des chevaux qui s’emportent, ces hommes qui dans leur propre œuvre ne trouvent qu’une courte joie et une ardeur qui fait presque éclater les veines, et ensuite la froide stérilité et le désenchantement : — comment ces hommes supporteraient-ils de s’approfondir sur eux-mêmes ? Ils ont soif de s’anéantir dans un « en dehors de soi » ; si, avec une pareille soif, on est chrétien, on visera à s’anéantir en Dieu, à s’identifier avec lui ; si l’on est Shakespeare on se contentera de s’anéantir dans les images de la vie passionnée ; si l’on est Byron on aura soif d’actions parce que celles-ci nous détournent de nous-mêmes plus encore que les pensées, les sentiments et les œuvres. Le besoin d’action serait-il donc au fond le besoin de fuite devant soi-même ? — ainsi demanderait Pascal. Et, en effet, les représentants les plus nobles du besoin d’action prouveraient cette assertion : il suffirait de considérer, avec la science et l’expérience d’un aliéniste, bien entendu — que les quatre hommes qui, dans tous les temps, furent les plus assoiffés d’action ont été des épileptiques (j’ai nommé Alexandre, César, Mahomet et Napoléon) : tout comme Byron lui aussi a été affligé de ce mal.

550.[modifier]

Connaissance et beauté. — Si les hommes réservent toujours leur vénération et leur sentiment de joie pour les œuvres de l’imagination et de l’idée, il ne faut pas s’étonner si, devant l’opposé de l’imagination et de l’idée, ils éprouvent de la froideur et du déplaisir. Le ravissement qui se manifeste au moindre pas en avant, sûr et définitif, que l’on fait dans la connaissance, au point où en est actuellement la science, est fréquent et presque universel. Mais, provisoirement, ceux-là ne l’admettent pas qui se sont habitués à n’être transportés qu’en quittant la réalité, en faisant un bond dans les profondeurs de l’apparence. Ceux-ci croient que la réalité est laide : ils ne songent pas que la connaissance de la réalité même la plus laide est belle cependant, et que celui qui connaît souvent et beaucoup finit par être très éloigné de trouver laid l’ensemble de la réalité qui lui a procuré tant de bonheur. Il y a-t- il donc quelque chose qui est « beau en soi » ? Le bonheur de ceux qui connaissent augmente la beauté du monde et ensoleille tout ce qui est ; la connaissance non seulement enveloppe les choses de sa beauté, elle introduit aussi sa beauté, d’une façon durable, dans les choses ; — que l’humanité de l’avenir rende témoignage de cette affirmation ! En attendant, souvenons-nous d’une vieille expérience : deux hommes aussi foncièrement différents que Platon et Aristote s’entendirent sur ce qui constitue le bonheur suprême, non seulement pour eux et pour les hommes, mais le bonheur en soi-même, pour les dieux des dernières béatitudes : ils le trouvèrent dans la connaissance, dans l’activité d’une raison exercée à trouver et à inventer (et nullement dans l’« intuition », comme firent les théologiens et les demi-théologiens allemands, nullement dans la vision, comme firent les mystiques, et de même nullement dans le travail, comme firent tous les praticiens). Descartes et Spinoza portent le même jugement : combien ils ont dû tous jouir de la connaissance ! Et quel danger il y avait pour leur loyauté de devenir ainsi des panégyristes des choses !

551.[modifier]

Des vertus de l’avenir. — D’où vient-il donc que plus le monde est devenu intelligible plus a diminué toute espèce de solennité ? Était-ce parce que la crainte fut si souvent l’élément fondamental de cette vénération qui s’emparait de nous devant tout ce qui nous paraissait inconnu, mystérieux, et qui nous faisait nous prosterner et demander grâce devant l’incompréhensible ? Et le monde, par le fait que nous sommes devenus moins craintifs, n’aurait-il pas perdu de son charme pour nous ? En même temps que notre disposition à la crainte, notre propre dignité, notre solennité, notre caractère redoutable ne seraient-ils pas devenus moindres ? Peut-être estimons-nous moins le monde et nous- mêmes depuis que nous avons à son sujet et au nôtre des pensées plus courageuses ? Peut-être viendra-t-il un moment, dans l’avenir, où ce courage du penseur aura tellement grandi qu’il aura le suprême orgueil de se sentir au-dessus des hommes et des choses, — où le sage, étant le plus courageux, sera celui qui se verra lui-même et l’existence tout entière le plus profondément à ses pieds ? — Cette catégorie du courage qui n’est pas éloignée d’une excessive générosité, a manqué jusqu’à présent à l’humanité. Ah ! les poètes, que ne veulent- ils redevenir ce qu’ils furent peut-être autrefois : des visionnaires qui nous disent quelque chose de ce qui est possible. Maintenant qu’on leur retire des mains et qu’il faut de plus en plus leur retirer des mains ce qui est réel et ce qui est du passé, — car l’époque de l’innocent faux-monnayage est close ! — ils devraient nous dire quelque chose de ce qui touche les vertus à venir ! ou les vertus qui ne seront jamais sur la terre, bien qu’elles puissent être quelque part dans le monde, — les constellations empourprées et les grandes voies lactées du beau ! Où êtes-vous, astronomes de l’idéal ?

552.[modifier]

L’égoïsme idéaliste. — Il y a-t-il un état plus sacré que celui de la grossesse ? Faire tout ce que l’on fait avec la conviction intime que, d’une façon ou d’une autre, cela profitera à ce qui est en nous en état de devenir ! que cela augmentera la valeur secrète, à quoi nous pensons avec ravissement du mystère que nous portons en nous. C’est alors que l’on évite bien des choses sans être forcé de se contraindre durement ! On étouffe une parole violente, on donne la main conciliante d’une façon : l’enfant doit naître de ce qu’il y a de meilleur et de plus doux. Nous nous épouvantons de notre violence et de notre brusquerie, comme si elles versaient, au cher inconnu, une goutte de malheur dans le gobelet de sa vie ! Tout est voilé, rempli de pressentiments, on ne sait pas comment cela se passe, on attend et on cherche à être prêt. Pendant ce temps, un sentiment pur et purifiant de profonde irresponsabilité domine en nous, un sentiment pareil à celui du spectateur devant le rideau baissé. — Cela grandit, cela vient au jour, nous n’avons rien entre les mains pour déterminer sa valeur ou l’heure de sa venue. Nous en sommes entièrement réduits aux influences indirectes bienfaisantes et défensives. « Il y a là quelque chose qui grandit, quelque chose de plus grand que nous » — Tel est notre plus secret espoir : nous préparons tout en vue de sa naissance et de sa prospérité : non seulement tout ce qui est utile, mais encore le superflu, les réconfortants et les couronnes de notre âme. — Il faut vivre avec ce feu sacré ! On peut vivre ainsi ! Et soit que nous soyons dans l’attente d’une pensée ou d’une action, — en face de tout accomplissement essentiel nous ne pouvons nous comporter autrement que devant une grossesse, et nous devrions chasser à tous les vents les prétentieux discours qui parlent de « vouloir » et de « création » ! C’est le véritable égoïsme idéaliste de toujours avoir soin, de veiller et de tenir l’âme en repos, pour que notre fécondité aboutisse avec succès. Ainsi nous veillons et nous prenons soin, d’une façon indirecte, pour le bien de tous et l’état d’esprit où nous vivons, cet état d’esprit altier et doux est une huile qui se répand au loin autour de nous, même sur les âmes inquiètes. — Mais les femmes enceintes sont bizarres ! Soyons donc comme elles bizarres et ne faisons pas nos reproches aux autres de devoir l’être aussi ! Et même quand ce phénomène devient grave et dangereux : dans notre vénération devant tout ce qui est en état de devenir ne demeurons pas en reste sur la justice terrestre qui ne permet pas à un juge ou à un bourreau de toucher une femme enceinte.

553.[modifier]

Avec des détours. — Où veut aboutir toute cette philosophie avec tous ses détours ? Fait-elle plus que de transposer en quelque sorte, en raison, un instinct constant et fort qui demande un soleil bienfaisant, une atmosphère lumineuse et agitée, des plantes méridionales, l’air de la mer, une nourriture hâtive de viande, d’œufs et de fruits, de l’eau chaude pour les boissons, les promenades silencieuses pendant des journées entières, une conversation peu fréquente, peu de lectures faites avec précaution, une habitation solitaire, des habitudes de propreté, simples et presque militaires, en un mot toutes choses qui sont le plus à mon goût personnel, qui sont les plus salutaires justement pour moi ? Une philosophie qui est au fond l’instinct d’un régime personnel ? Un instinct qui cherche mon atmosphère, mon attitude, ma température, la santé qu’il me faut, par le détour de mon cerveau ? Il y a beaucoup d’autres sublimités de la philosophie et aussi beaucoup de sublimités plus hautes. Elles ne sont pas toutes plus sombres et plus exigeantes que la mienne, — peut-être ne sont- elles aussi toutes que les détours intellectuels vers de pareils instincts personnels ? — Tandis que je réfléchis à cela, je regarde d’un œil nouveau le vol mystérieux et solitaire d’un papillon, là-haut, près de la falaise du lac, où croissent tant de bonnes plantes : il vole çà et là sans se soucier de ce que sa vie ne durera plus qu’un jour et que la nuit sera trop froide pour sa fragilité ailée. Pour lui aussi il serait possible de trouver une philosophie, bien qu’il me semble difficile que ce soit la mienne.

554.[modifier]

Un pas en avant. — Lorsque l’on vante le progrès on ne fait que vanter le mouvement et ceux qui ne nous font pas demeurer à la même place, — dans certains cas, on fait déjà beaucoup en faisant cela, en particulier lorsque l’on vit parmi les Égyptiens. Dans l’Europe mobile, cependant, où le mouvement (comme on dit) « va de soi » — hélas ! si du moins nous y entendions quelque chose ! — je loue le pas en avant et ceux qui marchent en avant, c’est-à-dire ceux qui se laissent sans cesse eux-mêmes en arrière, et qui ne songent pas du tout à regarder si quelqu’un d’autre peut les suivre. « Partout où je m’arrête, je me trouve seul : pourquoi m’arrêterai-je ! Le désert est grand ! » — tel est le sentiment de ces hommes qui vont de l’avant.

555.[modifier]

Les plus médiocres suffisent. — Il faut éviter les événements lorsque l’on sait que les plus médiocres laissent sur nous une empreinte assez forte — et à ceux-là nous ne pouvons point échapper. — Le penseur doit avoir en lui un canon approximatif de toutes les choses qu’il veut encore vivre.

556.[modifier]

Les quatre vertus. — Loyal envers nous-mêmes et ce qui est encore notre ami ; brave en face de l’ennemi ; généreux pour le vaincu ; poli — toujours : c’est ainsi que nous veulent les quatre vertus cardinales.

557.[modifier]

Au-devant de l’ennemi. — Comme la mauvaise musique et les mauvaises raisons sonnent bien lorsque l’on marche au-devant de l’ennemi !

558.[modifier]

Il ne faut pas non plus cacher ses vertus ! — J’aime les hommes qui sont comme l’eau transparente et qui, pour parler avec Pope, « laissent voir les impuretés qui gisent au fond de leur flot ». Même pour eux il y a encore une vanité, il est vrai qu’elle est d’espèce rare et sublime : quelques-uns d’entre eux veulent que l’on ne voie que les impuretés et que l’on ne tienne point compte de la transparence de l’eau qui rend cette vue possible. Boudda lui-même a imaginé la vanité de ce petit nombre dans la formule : « Laissez voir vos péchés devant le monde et cachez vos vertus ! » C’est là donner au monde un vilain spectacle, — c’est un péché contre le goût.

559.[modifier]

« Rien de trop ! » — Combien souvent on conseille à l’individu de se fixer un but qu’il ne peut pas atteindre et qui est au-dessus de ses forces, pour qu’il atteigne du moins ce que peuvent rendre ses forces sous la plus haute pression. Mais cela est-il vraiment si désirable ? Les meilleurs hommes qui vivent selon ce principe et les meilleurs actes ne prennent-ils pas quelque chose d’exagéré et de contourné, justement parce qu’il y a en eux trop de tension ? Un sombre voile d’insuccès ne s’étend-il pas sur le monde par le fait que l’on voit toujours des athlètes en lutte, des gestes énormes et nulle part un vainqueur couronné et joyeux de sa victoire ?

560.[modifier]

Ce qui nous est ouvert.— On peut agir avec ses instincts comme un jardinier et, ce que peu de gens savent, cultiver les germes de la colère, de la pitié, de la subtilité, de la vanité, de façon à les rendre aussi féconds et productifs qu’un beau fruit d’espalier ; on peut s’y prendre en usant du bon ou du mauvais goût d’un jardinier, et en quelque sorte à la façon française, ou anglaise, ou hollandaise, ou chinoise ; on peut aussi laisser faire la nature et veiller seulement çà et là à un peu de netteté et de propreté ; on peut enfin, sans aucune science et sans raison directrice, laisser croître les plantes avec leurs avantages et leurs obstacles naturels et les abandonner à la lutte qu’elles se livrent entre elles, — on peut même vouloir prendre plaisir à un tel chaos, et rechercher justement ce plaisir malgré l’ennui qu’on en a. Tout cela nous est ouvert : mais combien y en a-t-il donc qui savent que cela nous est ouvert ? Presque tous les hommes ne croient-ils pas en eux-mêmes, comme à des faits accomplis, arrivés à leur maturité ? De grands philosophes n’ont-ils pas mis leur sceau sur ce préjugé, avec leur doctrine de l’immuabilité du caractère ?

561.[modifier]

Éclairer son bonheur. — Les peintres ne peuvent atteindre par aucun moyen le ton profond et lumineux du ciel, tel qu’il existe dans la nature. Par conséquent ils sont forcés de prendre toutes les couleurs, dont ils ont besoin pour leur paysage, de quelques nuances plus basses que ne les montre la nature. C’est ainsi qu’ils réussissent à atteindre par les artifices de leur art une ressemblance dans l’éclat et une harmonie des tons qui correspondent à la nature. De même il faut que les poètes et les philosophes pour qui l’éclat lumineux du bonheur est inaccessible, sachent se tirer d’affaire. En donnant à toutes les choses un coloris de quelque ton plus sombres que celui qui leur est particulier, la lumière à quoi ils s’entendent fait un effet presque ensoleillé et ressemble à la lumière du plein bonheur. — Le pessimiste, qui donne à toutes choses les couleurs les plus noires et les plus sombres, ne se sert que de flammes et d’éclairs, de gloires célestes et de tout ce qui possède une force lumineuse très vive et qui rend les yeux hésitants ; chez lui la clarté n’est là que pour augmenter l’épouvante et pour faire soupçonner dans les choses plus de terreur qu’il n’y en a en réalité.

562.[modifier]

Les sédentaires et les hommes libres. — Ce n’est que dans les enfers que l’on nous montre quelque chose du fond sombre qu’il y a derrière cette béatitude d’aventuriers qui enveloppe Ulysse et ses semblables, comme d’une éternelle luminosité, — de ce fond que l’on ne peut plus oublier alors : la mère d’Ulysse est morte de chagrin et du désir de son enfant ! L’un est poussé de lieu en lieu, et c’est là ce qui brise le cœur de l’autre, de l’être tendre et sédentaire ! L’affliction brise le cœur de ceux qui voient celui qu’ils aiment le plus, abandonner les idées et la foi du passé, — tout cela appartient à la tragédie que créent les esprits libres — cette tragédie dont ceux-ci ont quelquefois connaissance ! Alors il leur arrivera d’être forcés de descendre parmi les morts pour leur enlever leur chagrin et pour tranquilliser leur tendresse.

563.[modifier]

L’illusion de l’ordre moral. — Il n’y a pas de nécessité éternelle qui exige que toute faute soit expiée et payée, — croire à cette nécessité, c’était là une terrible illusion, à peine utile : — de même que c’est une illusion de croire que tout ce qui est considéré comme une faute en est une en réalité. Ce ne sont pas les choses qui ont tellement troublé les hommes, mais les opinions que l’on se fait des choses qui n’existent pas.

564.[modifier]

À côté de l’expérience ! — Les grands esprits eux-mêmes n’ont qu’une expérience large de cinq doigts, — immédiatement après cesse la réflexion et leur vide indéfini, leur bêtise commence.

565.[modifier]

La gravité alliée à l’ignorance. — Partout où nous comprenons nous devenons aimables, heureux, inventifs, et partout où nous avons appris suffisamment, où nous nous sommes fait des yeux et des oreilles, notre esprit montre plus de souplesse et de grâce. Mais nous comprenons peu de choses et sommes pauvrement informés, en sorte qu’il arrive rarement que nous embrassions une chose et qu’en même temps nous nous rendions dignes d’amour : raides et insensibles, plutôt, nous traversons la ville, la nature et l’histoire et nous nous enorgueillissons de cette attitude et de cette froideur, comme si elles étaient l’effet de la supériorité. Notre ignorance et notre médiocre soif de savoir s’entendent même très bien à prendre le masque de la dignité et du caractère.

566.[modifier]

Vivre à bon compte. — La façon de vivre la meilleure marché et la plus insouciante est celle du penseur : car, pour dire tout de suite ce qui importe, c’est lui qui a le plus besoin des choses que les autres méprisent et abandonnent. — Il se réjouit du reste facilement et ne connaît pas les coûteux accès au plaisir ; son travail n’est pas dur, mais, en quelque sorte, méridional ; ses jours et ses nuits ne sont pas gâtés par le remords ; il se meut, mange, boit et dort selon la mesure qui convient à son esprit, pour que celui-ci devienne de plus en plus tranquille, fort et clair : il se réjouit de son corps et n’a pas de raison pour le craindre ; il n’a pas besoin de société, si ce n’est de temps en temps, pour embrasser ensuite sa solitude avec d’autant plus de tendresse ; les morts le dédommagent des vivants et il trouve même à remplacer ses amis, en évoquant parmi les morts les meilleurs qui aient jamais vécu. — Que l’on se demande une fois si ce ne sont pas les désirs et les habitudes contraires qui rendent la vie des hommes coûteuse, et par conséquent pénible et souvent insupportable. — Dans un autre sens pourtant la vie du penseur est la plus coûteuse, — rien n’est trop bon pour lui ; et être privé de ce qu’il y a de meilleur, ce serait pour le penseur une privation insupportable.

567.[modifier]

En campagne. — « Il nous faut prendre les choses plus joyeusement qu’elles ne le méritent ; surtout parce que nous les avons prises au sérieux plus longtemps qu’elles ne le méritent. » — Ainsi parlent les braves soldats de la connaissance.

568.[modifier]

Poète et oiseau. — L’oiseau Phénix montra au poète un rouleau embrasé qui se carbonisait : « Ne t’effraye pas, dit-il, c’est ton œuvre ! Elle n’a pas l’esprit de l’époque et moins encore l’esprit de ceux qui vont contre l’époque : par conséquent, il faut qu’elle soit brûlée. Mais c’est là un bon signe : il y a maintes espèces d’aurores. »

569.[modifier]

Aux solitaires. — Si nous ne ménageons pas l’honneur des autres personnes, autant dans nos soliloques qu’en public, nous sommes des hommes malhonnêtes.

570.[modifier]

Pertes. — Certaines pertes communiquent à l’âme une sublimité qui la fait s’abstenir de toute plainte et marcher en silence, comme de hauts cyprès noirs.

571.[modifier]

Pharmacie militaire de l’âme. — Quel est le médicament le plus efficace ? — La victoire.

572.[modifier]

La vie doit nous tranquilliser. — Si, comme le penseur, on vit habituellement dans le grand courant des idées et des sentiments et que même nos rêves de la nuit suivent ce courant, on demande à la vie le calme et le silence, — tandis que d’autres veulent justement se reposer de la vie, quand ils s’abandonnent à la méditation.

573.[modifier]

Changer de peau. — Le serpent périt lorsqu’il ne peut pas changer de peau. De même les esprits que l’on empêche de changer leurs opinions cessent d’être des esprits.

574.[modifier]

Ne pas oublier ! — Plus nous nous élevons, plus nous paraissons petits aux regards de ceux qui ne savent pas voler.

575.[modifier]

Nous autres aéronautes de l’esprit. — Tous ces oiseaux hardis qui s’envolent vers des espaces lointains, toujours plus lointains, — il viendra certainement un moment où ils ne pourront aller plus loin, où ils se percheront sur un mât ou sur quelque aride récif — bien heureux encore de trouver ce misérable asile ! Mais qui aurait le droit de conclure qu’il n’y a plus devant eux une voie libre et sans fin et qu’ils ont volé si loin qu’on peut voler ? Pourtant, tous nos grands initiateurs et tous nos précurseurs ont fini par s’arrêter, et quand la fatigue s’arrête elle ne prend pas les attitudes les plus nobles et les plus gracieuses : il en sera ainsi de toi et de moi ! Mais qu’importe de toi et de moi ! D’autres oiseaux voleront plus loin ! Cette pensée, cette foi qui nous anime, prend son essor, elle rivalise avec eux, elle vole toujours plus loin, plus haut, elle s’élance tout droit dans l’air, au-dessus de notre tête et de l’impuissance de notre tête, et du haut du ciel elle voit dans les lointains de l’espace, elle voit des troupes d’oiseaux bien plus puissants que nous qui s’élanceront dans la direction où nous nous élancions, où tout n’est encore que mer, mer, et encore mer ! — Où voulons-nous donc aller ? Voulons-nous franchir la mer ? Où nous entraîne cette passion puissante, qui prime pour nous toute autre passion ? Pourquoi ce vol éperdu dans cette direction, vers le point où jusqu’à présent tous les soleils déclinèrent et s’éteignirent ? Dira-t-on peut- être un jour de nous que, nous aussi, gouvernant toujours vers l’ouest, nous espérions atteindre une Inde inconnue, — mais que c’était notre destinée d’échouer devant l’infini ? Ou bien, mes frères, ou bien ? —

NOTES


____




Les premières ébauches d’Aurore furent commencées au printemps de l’année 1880 à Venise. M. Peter Gast, le fidèle ami du philosophe, notait alors — de la mi-mars à fin juin — des pensées dictées par Nietzsche ou recueillies dans ses conversations. Ce cahier de notes fut intitulé « L’Ombra di Venezia » et servit de base au volume. D’autres ébauches furent poursuivies à Marienbad (juillet, août) et à Stresa, sur le lac Majeur (octobre, novembre). En décembre 1880 et janvier 1881, à Gênes, Nietzsche put enfin rédiger le volume dans ses lignes générales sur un cahier qui prit le titre « Le Soc de la charrue ». Puis une série d’aphorismes terminée le 12 février y fut encore ajoutée.

Imprimé chez B. G. Teubner, à Leipzig, le volume parut en juillet 1881, chez E. Schmeitzner, à Chemnitz, sous le titre de « L’Aurore. Réflexions sur les préjugés moraux ». Lorsque l’éditeur Fritzsch, de Leipzig, devint dépositaire des œuvres de Nietzsche, Aurore fut augmenté de sa préface actuelle, écrite à Ruta, près Gênes, en octobre 1886.

La présente traduction a été faite sur le quatrième volume des Œuvres complètes, publié en 1894 par le Nietzsche-Archiv, chez C. G. Naumann, à Leipzig.

À propos d’Aurore, Nietzsche écrivit en automne 1888, dans Ecce Homo, ces pages autobiographiques : « L’hiver suivant, mon premier hiver de Gênes, cette espèce d’adoucissement et de spiritualisation, qui est presque là conséquence d’une extrême pauvreté de sang et de muscles, donna naissance à Aurore. La complète clarté, la disposition sereine, je dirai même l’exubérance de l’esprit que reflète cet ouvrage, s’accorde chez moi, non seulement avec la plus profonde faiblesse physiologique, mais encore avec un excès de souffrance…

« Avec ce livre commence ma campagne contre la morale. Non que l’on y sente le moins du monde l’odeur de la poudre ; — on lui trouvera de tout autres senteurs, bien plus agréables, pour peu que l’on ait quelque délicatesse de flair. Pas de fracas d’artillerie, pas même de feu de tirailleurs : — si l’effet de ce livre est négatif, ses procédés ne le sont en aucune façon, et de ces procédés l’effet se dégage comme un résultat logique, mais non avec la logique brutale d’un coup de canon. On sort de la lecture de ce livre avec une défiance ombrageuse à l’endroit de tout ce qu’on honorait et même adorait jusqu’à présent sous le nom de morale ; et pourtant on ne trouve dans tout le livre ni une négation, ni une attaque, ni une méchanceté ; — bien au contraire, il s’étend au soleil, lisse et heureux, telle une bête marine qui prend un bain de soleil parmi les récifs. Aussi bien étais-je moi-même cette bête marine : presque chaque phrase de ce livre a été pensée et comme capturée dans les mille recoins de ce chaos de rochers près de Gênes, où je vivais tout seul, en une familière intimité avec la mer. Maintenant encore, si par aventure je reprends contact avec ce livre, chaque phrase presque est pour moi comme un bout de fil à l’aide duquel je ramène des profondeurs quelque merveille incomparable ; sur sa peau courent partout des frissons délicats de souvenir. L’art qui distingue ce livre n’est point à dédaigner ; il sait surprendre les choses qui passent légèrement et sans bruit, des instants que je compare à de divins lézards, et les fixer un instant, — non pas avec la cruauté de ce jeune dieu grec qui embrochait simplement les pauvres petits lézards, — mais pourtant à l’aide d’une pointe acérée — la plume… « Il y a tant d’aurores qui n’ont pas encore lui », cette inscription hindoue se dresse au seuil de ce livre. Où l’auteur cherche-t-il cette aube nouvelle, cette rougeur délicate, invisible encore, qui annonce un jour nouveau, — oh ! toute une série, tout un monde de jours nouveaux ? Dans une transmutation de toutes les valeurs, par quoi l’homme s’affranchira de toutes les valeurs morales reconnues jusqu’alors, dira « oui » et osera croire à tout ce qui, jusqu’à présent, fut interdit, méprisé, maudit. Ce livre, tout d’affirmation, épand sa lumière, son amour, sa tendresse, sur toutes sortes de choses mauvaises, et il leur restitue leur « âme », la bonne conscience, leur droit souverain, supérieur à l’existence. La morale n’est pas attaquée, elle ne compte plus… Ce livre se termine par un : « Ou bien ! », — c’est le seul livre au monde qui finisse par : « Ou bien ! »… »

Les sujets que Nietzsche traite dans Aurore peuvent se classer à peu près comme suit :


Livre premier.
Aphorismes 1-40  : De l’histoire des mœurs et de la moralité.
41-51  : De l’histoire de la pensée et de la connaissance.
   52-96  : Des préjugés chrétiens.
Livre deuxième.
Aphorismes 97-113  : De la nature et de l’histoire des sentiments moraux.
114-130  : Des préjugés philosophiques.
131-148  : Des préjugés de la morale altruiste.
Livre troisième.
Aphorismes 149-178  : Culture et cultures.
179-207  : L’État, la politique et les peuples.
Livre quatrième.
Aphorismes 108-422  : Choses humaines.
Livre cinquième.
Aphorismes 423-575 : L’univers du penseur.


Voici maintenant quelques notes relatives à la traduction :

Page 9, ligne 12, du b. : fonder sur la terre l’empire de la sagesse, de la justice et de la vertu — en français dans le texte.
57, ligne 4, du h. : jeu de mots sur führen (conduire) et verführen (séduire).
72, ligne 5, du b. : jeu de mots sur Mitleid (compassion) et Ein-Leid, Einleidigkeit (mots inventés par Nietzsche qui signifient littéralement : souffrance une).
150, ligne 1, du b. : On n’est bon que par la pitié, etc. — en français dans le texte.
187, ligne 5, du h. : Ce qui importe, etc. — en français dans le texte.
208, ligne 12, du h., et suiv. : Esprit — en français dans le texte.
242, ligne 11, du h. : jeu de mots sur Nachsicht (égards indulgence) et vorsichtig (circonspect).
262, ligne 7, du h. : jeu de mots sur schmücken (orner) et schminken (farder).
332, ligne 1, du h. : embellir la nature — en français dans le texte.
341, ligne 13, du b., et suiv. : jeu de mots sur Grund, gründlich, abgründlich, untergründlich (fond, profond, etc.)
346, ligne 14, du h. : jeu de mots aur vorläufig (provisoire) et nachläufig (de traînard).


Henri Albert.


INDEX DES APHORISMES


________



LIVRE PREMIER[modifier]

1. 
Raison ultérieure 
 15
2. 
Préjugé des savants 
 16
3. 
Toute chose a son temps 
 15
4. 
Contre le rêve d’une dissonance des sphères 
 16
5. 
Soyez reconnaissants ! 
 16
6. 
Le prestidigitateur et son contraire 
 16
7. 
Changer son sentiment de l’espace 
 17
8. 
Transfiguration 
 17
9. 
Idée de la moralité des mœurs 
 18
10. 
Mouvement réciproque entre le sens de la moralité
et le sens de la causalité 
 22
11. 
Morale populaire et médecine populaire 
 22
12. 
La conséquence comme adjuvant 
 23
13. 
Pour l’éducation nouvelle du genre humain 
 24
14. 
Signification de la folie dans l’histoire de l’humanité 
 24
15. 
Les plus anciens moyens de consolation 
 27
16. 
Premier principe de la civilisation 
 28
17. 
La nature bonne et mauvaise 
 29
18. 
La morale de la souffrance volontaire 
 29
19. 
Moralité et abêtissement 
 32
20. 
Libres agisseurs et libres-penseurs 
 33
21. 
« Accomplissement de la loi » 
 34
22. 
Les œuvres et la foi 
 34
23. 
En quoi nous sommes le plus subtils 
 35
24. 
La démonstration du précepte 
 36
25. 
Les mœurs et la beauté 
 37
26. 
Les animaux et la morale 
 37
27. 
La valeur dans la croyance aux passions surhumaines 
 39
28. 
La disposition d’esprit comme argument 
 40
9. 
Les comédiens de la vertu et du péché 
 41
30. 
La cruauté raffinée en tant que vertu 
 42
31. 
La fierté de l’esprit 
 44
32. 
Le sabot d’enrayure 
 44
33. 
Le mépris des causes, des conséquences et des réalités 
 45
34. 
Les sentiments moraux et les concepts moraux 
 47
35. 
Les sentiments et l’origine qu’ils tirent des jugements 
 47
36. 
Une folie de la piété pleine d’arrière-pensées 
 48
37. 
Fausses conclusions que l’on tire de l’utilité 
 49
38. 
Les instincts transformés par les jugements moraux 
 49
39. 
Le préjugé de l’ « esprit pur » 
 51
40. 
Les investigations au sujet des usages 
 52
41. 
Pour déterminer la valeur de la vie contemplative 
 53
42. 
Origine de la vie contemplative 
 54
43. 
Combien de forces le penseur doit maintenant réunir en lui 
 56
44. 
Origine et signification 
 58
45. 
Un dénouement tragique de la connaissance 
 59
46. 
Douter que l’on doute 
 60
47. 
Les mots entravent notre chemin 
 60
48. 
« Connais-toi toi-même », c’est là toute la science 
 60
49. 
Le nouveau sentiment fondamental : notre nature
définitivement périssable 
 61
50. 
La foi en l’ivresse 
 62
51. 
Tels que nous sommes ! 
 63
52. 
Où sont les nouveaux médecins de l’âme ? 
 63
53. 
L’empiétement sur les gens consciencieux 
 64
54. 
Les idées sur la maladie 
 65
55. 
Les « chemins » 
 65
56. 
L’apostat de l’esprit libre 
 65
57. 
Autre crainte, autre certitude 
 67
58. 
Le christianisme et les passions 
 68
59. 
L’erreur comme cordial 
 68
60. 
Tout esprit finit par devenir réellement visible 
 69
61. 
Le sacrifice nécessaire 
 70
62. 
De l’origine des religions 
 71
63. 
Haine du prochain 
 72
64. 
Les désespérés 
 73
65. 
Brahmanisme et christianisme 
 73
66. 
Faculté de vision 
 73
67. 
Le prix des croyants 
 74
68. 
Le premier chrétien 
 74
69. 
Inimitable 
 79
70. 
À quoi sert une intelligence grossière 
 79
71. 
La vengeance chrétienne contre Rome 
 80
72. 
L’ « outre-tombe » 
 81
73. 
Pour la « vérité » ! 
 84
74. 
Arrière-pensée chrétienne 
 84
75. 
Ni européen ni noble 
 85
76. 
Mal penser c’est rendre mauvais 
 85
77. 
Les tortures de l’âme 
 87
78. 
La justice vengeresse 
 90
79. 
Une proposition 
 91
80. 
Le chrétien compatissant 
 92
81. 
Humanité du saint 
 92
82. 
L’attaque intellectuelle 
 92
83. 
Pauvre humanité ! 
 93
84. 
La philologie du christianisme 
 93
85. 
Subtilité dans la pénurie 
 95
86. 
Les interprètes chrétiens du corps 
 95
87. 
Le miracle moral 
 96
88. 
Luther, le grand bienfaiteur 
 97
89. 
Le doute comme péché 
 98
90. 
Égoïsme contre égoïsme 
 99
91. 
La bonne foi de Dieu 
 100
92. 
Au lit de mort du christianisme 
 101
93. 
Qu’est-ce que la vérité ? 
 102
94. 
Remède contre le déplaisir 
 103
95. 
La réfutation historique est la réfutation définitive 
 103
96. 
« In hoc signo vinces » 
 104



LIVRE DEUXIÈME[modifier]

97. 
Si l’on agit d’une façon morale, ce n’est pas parce que
l’on est moral 
 107
98. 
Les changements en morale 
 107
99. 
En quoi nous sommes tous déraisonnables 
 107
100. 
Se réveiller du rêve 
 108
101. 
Signe de réflexion 
 108
102. 
Les plus anciens jugements moraux 
 108
103. 
Il y a deux espèces de négations de la moralité 
 109
104. 
Nos appréciations 
 111
105. 
L’égoïsme apparent 
 111
106. 
Contre la définition du but moral 
 112
107. 
Notre droit à nos folies 
 114
108. 
Quelques thèses 
 115
109. 
L’empire sur soi-même, la modération et leurs derniers motifs 
 116
110. 
Ce qui s’oppose 
 119
111. 
Aux admirateurs de l’objectivité 
 120
112. 
Pour l’histoire naturelle du devoir et du droit 
 121
113. 
L’aspiration à la distinction 
 123
114. 
La connaissance de celui qui souffre 
 127
115. 
Ce que l’on appelle le « moi » 
 130
116. 
Le monde inconnu du « sujet » 
 131
117. 
En prison 
 133
118. 
Qu’est-ce donc que notre prochain ? 
 135
119. 
Vivre et inventer 
 136
120. 
Pour tranquilliser le sceptique 
 140
121. 
« En effet et cause » ! 
 140
122. 
Les causes finales dans la nature 
 141
123. 
Raison 
 141
124. 
Qu’est-ce que vouloir ? 
 142