L’Offrande lyrique

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Traduction par André Gide .
NRF (pp. 179-185).

TABLE


Pages
Introduction ix
Avant-propos 5
À cette heure du départ 128
À mes côtés il est venu s’asseoir 37
Au petit matin un bruissement a dit 56
Ceci est ma prière vers toi 48
Ceci est mon délice 59
Celle qui depuis toujours habite 93
C’est ainsi que la joie que tu prends 80
C’est ici ton tabouret ; ici tes pieds reposent 20
C’est l’angoisse de la séparation 115
C’est lui, ce très intime qui éveille 101
C’est toi que je veux ! toi seul ! 50
C’était un jour où je ne me tenais pas prêt 57
Cueille cette frêle fleur, prends-la vite ! 16
Dans la nuit de lassitude, permets 36
Dans les ombres profondes du juillet pluvieux 33
Dans une salutation suprême 138
Déité du temple en ruine 120
Délivrance n’est pas pour moi dans le renoncement 102
Du haut de votre trône vous êtes descendu 67
Durant plus d’un jour de paresse 112
En une attente désespérée 119
Est-il temps de lancer ma barque ? 32
Es-tu dehors par cette nuit d’orage 34
Il n’a pas plu depuis des jours et des jours 62
J’ai mon congé ! souhaitez-moi bon voyage 127
J’ai reçu mon invitation pour le festival 27
J’attends seulement l’amour 28
Je croyais que mon voyage touchait à sa fin 49
Je me compare au lambeau de nuage 111
Je n’ai pas eu conscience du moment 129
Je ne réclamais rien de toi 77
Je ne sais de quels temps reculés 61
Je plonge aux profondeurs de l’océan des formes 135
Je sais qu’un jour viendra où je perdrai de vue cette terre 125
Je suis ici pour te chanter des chansons 26
Je suis sorti tout seul 42
J’étais allé, mendiant de porte en porte 68
Je te couvrirai de trophées 132
Je te demande en grâce, permets 15
Je te connais pour mon Dieu 106
Je voulais te demander — mais je n’ai pas osé 73
Jour après jour, ô Maître de ma vie 105
Laisse seulement subsister ce peu de moi 46
La langueur pèse sur ton cœur 79
La matinale mer du silence 64
La nuit s’épaississait 70
Là où l’esprit est sans crainte 47
La nuit s’est presque tout écoulée 62
Le chant que je devais chanter 24
Le jour n’est plus, l’ombre 103
Le jour où la mort viendra frapper à ta porte 123
Le jour que la fleur de lotus s’ouvrit 31
Le même fleuve de vie qui court 97
L’enfant que vêt une robe princière 18
Les nuages s’entassent sur les nuages 29
Le sommeil qui volette sur les paupières 85
Le temps que prend ma course est long 22
Le temps est infini dans tes mains 113
Lorsque je m’en irai d’ici 130
Lorsqu’il fit jour ils vinrent dans ma maison 45
Lumière ! ma lumière ! 81
Lumière ! où est la lumière ? 38
Mais comme en toi tu chantes, Maître 13
Mère, pour toi je ferai un collier de perles 114
Mes chants t’ont recherché toute ma vie 136
Mes désirs sont nombreux et ma plainte 25
Mon chant a dépouillé ses parures 17
Mon propre nom est une prison 41
Mort, ta servante est à ma porte 117
N’as-tu pas entendu son pas silencieux ? 60
Ô insensé, qui essaies de te porter 19
Ô toi, suprême accomplissement de la vie 124
Oui, devant eux je me suis vanté de te connaître 137
Oui, je le sais bien, ce n’est là rien 83
Où te tiens-tu donc derrière eux tous 54
Par tous les moyens, ils essaient 44
Plus de paroles bruyantes, plus de mots 122
Prisonnier dis-moi donc qui t’enchaîna ? 43
Quand je lâcherai le gouvernail 134
Quand je t’apporte des jouets coloriés 87
Quand la création était neuve 107
Quand le cœur est dur et desséché 51
Quand les guerriers sortirent d’abord 116
Quand nous jouions ensemble 131
Quand tu m’ordonnes de chanter 12
Que j’aie dû foisonner beaucoup et me retourner 99
Quel divin breuvage espères-tu, mon Dieu 92
Que tous les accents de la joie 82
Quitte ton chapelet, laisse ton chant 21
Ravissant est ton bracelet gemmé d’étoiles 75
Si ce n’est pas mon lot de te rencontrer 109
Si le jour est passé, si les oiseaux 35
Si tu ne parles pas, certes j’endurerai 30
Sur cette terre que j’habite 96
Sur la berge du fleuve désolé 90
Sur le rivage des mondes infinis 83
T’appartient-il, Seigneur, de participer 98
Tenaces sont mes entraves, mais le cœur 40
Tes dons à nous autres mortels pourvoient 104
Tu es le ciel et tu es le nid 95
Tu m’as fait connaître à des amis 89
Tu m’as fait infini, tel est ton plaisir 11
Vie de ma vie, toujours j’essaierai 14


« Tagore est le premier de nos saints qui ne se soit pas refusé à la vie, me dit cet Hindou, mais bien ait attendu son inspiration de la vie même ; et c’est pour cela précisément que nous l’aimons. »

W. B. Yeats (Introduction au Gitanjali ).

I


Tu m’as fait infini, tel est ton plaisir. Ce frêle calice tu l’épuises sans cesse et le remplis sans cesse à neuf de fraîche vie.

Cette petite flûte de roseau, tu l’as emportée par les collines et les vallées et tu as soufflé, au travers, des mélodies éternellement neuves.

À l’immortel toucher de tes mains, mon cœur joyeux échappe ses limites et se répand en ineffables épanchements.

Tes dons infinis, je n’ai que mes étroites mains pour m’en saisir. Mais les âges passent et encore tu verses et toujours il reste de la place à remplir.


II


Quand tu m’ordonnes de chanter, il semble que mon cœur doive crever d’orgueil ; et je regarde vers ta face, et des pleurs me viennent aux yeux.

Tout le rauque et le dissonnant de ma vie fond en une seule suave harmonie — et mon adoration éploie les ailes comme un joyeux oiseau dans sa fuite à travers la mer.

Je sais que tu prends plaisir à mon chant. Je sais que, comme un chanteur seulement, je suis admis en ta présence.

Mon chant largement éployé touche de l’extrémité de son aile tes pieds que je désespérais d’atteindre.

Ivre de cette joie du chanter, je m’oublie moi-même et je t’appelle ami, toi qui es mon Seigneur.


III


Mais comment toi tu chantes. Maître, je l’ignore ! Et j’écoute toujours dans l’éblouissement silencieux.

La lumière de ta musique illumine le monde. Le vital souffle de ta musique roule de ciel en ciel.

Le flot sacré de ta musique à travers les digues de pierre se fait jour et se précipite.

Mon cœur aspire à se joindre à ton chant, mais s’efforce en vain vers la voix. Je parlerais… Mais aucun chant ne se forme de mon langage et je me lamente confus. Ah ! tu as fait mon cœur captif, Maître, dans les lacs infinis de ta musique.


IV


Vie de ma vie, toujours j’essaierai de garder mon corps pur, sachant que sur chacun de mes membres repose ton vivant toucher.

Toujours j’essaierai de garder de toute fausseté mes pensées, sachant que tu es cette vérité qui éveille la lumière de la raison dans mon esprit.

Toujours j’essaierai d’écarter toute méchanceté de mon cœur et de maintenir en fleur mon amour, sachant que tu as ta demeure dans le secret autel de mon cœur.

Et ce sera mon effort de te révéler dans mes actes, sachant que c’est ton pouvoir qui me donne force pour agir.


V


Je te demande en grâce, permets qu’un instant je me repose à tes côtés. Les œuvres que j’ai entreprises, je les finirai par la suite.

Privé de la vue de ta face, mon cœur ne connaît ni repos, ni répit, et mon labeur n’est plus qu’une peine infinie dans un illimité désert de peine.

Aujourd’hui l’été est venu à ma fenêtre avec ses murmures et ses soupirs et les abeilles empressées font la cour au bosquet fleuri.

Voici l’heure de la quiétude et de chanter, face à face avec toi, la consécration de ma vie, dans le silence de ce surabondant loisir.


VI


Cueille cette frêle fleur, prends-la vite ! de crainte qu’elle ne se fane et ne s’effeuille dans la poussière.

S’il n’y a point place pour elle dans ta guirlande, fais-lui pourtant l’honneur du contact douloureux de ta main ; cueille-la. Je crains que le jour ne s’achève avant que je ne m’en doute et que le temps de l’offertoire ne soit passé.

Bien que sa couleur soit discrète et que timide soit sa senteur, prends cette fleur à ton service et cueille-la tandis qu’il en est temps.


VII


Mon chant a dépouillé ses parures. Je n’y mets plus d’orgueil. Les ornements gêneraient notre union ; ils s’interposeraient entre nous, et le bruit de leur froissement viendrait à couvrir tes murmures.

Ma vanité de poète meurt de honte à ta vue. Ô Maître-Poète ! je me suis assis à tes pieds. Que seulement je fasse de ma vie une chose simple et droite, pareille à une flûte de roseau que tu puisses emplir de musique.


VIII


L’enfant que vêt une robe princière et qui porte à son cou des chaînes orfévries perd tout plaisir au jeu ; à chaque pas sa parure l’empêche.

De crainte de l’érailler ou que ne la ternisse la poussière, il se tient à l’écart du monde et n’ose même pas remuer.

Mère ! est-il bon pour lui d’être emprisonné dans ce luxe, à l’abri du salubre pollen de la terre, et ne lui dérobes-tu pas ainsi son droit d’entrée dans la grande fête de la commune vie humaine ?


IX


Ô insensé, qui essaies de te porter sur tes propres épaules ! Ô mendiant, qui viens mendier à ta propre porte !

Dépose tes fardeaux entre les mains de celui qui peut tout porter, et jamais ne jette un regard de regret en arrière.

Ton désir éteint la flamme de la lampe aussitôt que l’atteint son souffle. Il est profane et ses mains sont souillées ; n’accepte aucun don qu’il te tende. Mais cela seulement que t’offrira l’amour sacré.


X


C’est ici ton tabouret ; ici tes pieds reposent où vit le très pauvre, l’infime et le perdu.

Si je tente de m’incliner vers toi, ma révérence ne parvient pas à cette profondeur où reposent tes pieds parmi le très pauvre, l’infime et le perdu.

Où ne hante jamais l’orgueil, là tu marches dans la livrée de l’humble, parmi le très pauvre, l’infime et le perdu.

Mon cœur jamais ne trouvera sa route vers où tu tiens compagnie à ceux qui sont sans compagnon, parmi le très pauvre, l’infime et le perdu.


X


Quitte ton chapelet, laisse ton chant, tes psalmodies ! Qui crois-tu honorer dans ce sombre coin solitaire d’un temple dont toutes les portes sont fermées ? Ouvre les yeux et vois que ton Dieu n’est pas devant toi.

Il est là où le laboureur laboure le sol dur ; et au bord du sentier où peine le casseur de pierres. Il est avec eux dans le soleil et dans l’averse ; son vêtement est couvert de poussière. Dépouille ton manteau pieux ; pareil à Lui, descends aussi dans la poussière !

Délivrance ? Où prétends-tu trouver délivrance ? Notre Maître ne s’est-il pas joyeusement chargé lui-même des liens de la création ; il s’est attaché avec nous pour toujours.

Sors de tes méditations et laisse de côté tes fleurs et ton encens ! Tes vêtements se déchirent et se souillent, qu’importe ? Va le joindre et tiens-toi prés de lui dans le labeur et la sueur de ton front.


XII


Le temps que prend ma course est long ; la route est longue.

Je suis sorti sur le char du premier rayon de lumière, et j’ai poursuivi mon voyage à travers les solitudes des mondes, laissant ma trace sur mainte étoile.

C’est le parcours le plus distant qui m’approche le plus de toi, et la modulation la plus détournée est celle même qui mène à la parfaite simplicité de l’accord.

Le voyageur doit frapper à toutes les portes avant de parvenir à la sienne ; il faut avoir erré à travers tous les mondes extérieurs pour atteindre enfin au tabernacle très intime.

J’ai laissé mes yeux longtemps s’égarer au loin, avant de les fermer et de dire : Tu es ici !

Cette interrogation, cette attente, se fond dans les larmes d’un millier de fleuves et submerge le monde sous le flot de cette certitude : Je suis.


XIII


Le chant que je devais chanter n’a pas été chanté jusqu’à ce jour.

J’ai passé mes jours à accorder et à désaccorder ma lyre.

Je n’ai pas pu trouver le juste rythme ; les mots n’ont pas été bien assemblés ; il reste seulement l’agonie du souhait dans mon cœur.

La fleur ne s’est pas ouverte ; seulement, auprès d’elle, le vent soupire.

Je n’ai pas vu sa face, je n’ai pas prêté l’oreille à sa voix ; seulement, j’ai entendu ses pas tranquilles sur la route devant ma maison.

Tout le long jour de ma vie s’est écoulé tandis que je dressais dans ma maison son siège ; mais la lampe n’a pas été allumée, et je ne puis l’inviter à entrer.

Je vis dans l’espoir de sa rencontre ; mais cette rencontre n’est pas encore.


XIV


Mes désirs sont nombreux et ma plainte est pitoyable, mais par de durs refus tu m’épargnes toujours ; et cette sévère clémence, tout au travers de ma vie, s’est ourdie.

Jour après jour tu me formes digne des grands dons simples que tu répands spontanément sur moi — ce ciel et la lumière, ce corps et la vie et l’esprit — m’épargnant les périls de l’excessif désir.

Parfois languissant je m’attarde ; parfois je m’éveille et me hâte en quête de mon but ; mais alors cruellement tu te dérobes de devant moi.

Jour après jour tu me formes digne de ton plein accueil : en me refusant toujours et encore, tu m’épargnes les périls du faible, de l’incertain désir.


XV


Je suis ici pour te chanter des chansons. Dans cette salle qui est tienne j’ai un coin où m’asseoir.

Je suis tout désœuvré dans ton monde ; mon inutile vie ne sait que se répandre en accords sans suite.

Quand pour ton culte muet, au temple ténébreux de minuit, sonnera l’heure, commande-moi, mon Maître, et je me lèverai devant toi pour chanter.

Quand, dans l’air matinal, sera accordée la harpe d’or, alors, daigne commander ma présence.


XVI


J’ai reçu mon invitation pour le festival de ce monde, et ainsi ma vie a été bénie. Mes yeux ont vu et mes oreilles ont entendu.

C’était ma part à cette fête, de jouer de mon instrument, et j’ai fait tout ce que j’ai pu.

Maintenant, je le demande, le temps est-il venu enfin, où je puisse entrer, voir ta face et t’offrir ma salutation silencieuse ?


XVII


J’attends seulement l’amour pour me renoncer moi-même entre ses mains. C’est pourquoi il est si tard, c’est pourquoi je me suis rendu coupable de telles omissions.

Ils viennent avec leurs lois et leurs codes pour m’attacher ; mais moi je leur échappe toujours, car j’attends seulement l’amour pour me renoncer moi-même entre ses mains.

Les autres me blâment et m’appellent négligent ; je ne doute pas qu’ils n’aient raison dans leur blâme.

Le jour du marché est passé et tout le travail des affaires est terminé ; ceux qui me réclamèrent en vain s’en sont retournés en colère. J’attends seulement l’amour pour me renoncer enfin moi-même entre ses mains.


XVIII


Les nuages s'entassent sur les nuages ; il fait sombre. Amour ! ah pourquoi me laisses-tu dehors attendre tout seul à la porte ?

Dans l’affairement du travail de midi, je suis avec la foule ; mais par ce sombre jour solitaire je n’espère seulement que toi.

Si tu ne me montres point ta face, si tu me laisses complètement de côté, je ne sais pas comment je traverserai ces longues, ces pluvieuses heures.

Je reste à contempler le large obscurcissement du ciel et mon cœur plaintif rôde avec le vent sans repos.


XIX


Si tu ne parles pas, certes j’endurerai ton silence ; j’en emplirai mon cœur. J’attendrai tranquille, la tête bas penchée, et pareil à la nuit durant sa vigile étoilée.

Le matin sûrement va venir ; la ténèbre céder, et ta voix va s’épandre en jaillissements d’or ruisselant à travers le ciel.

Tes paroles alors s’essoreront en chansons de chacun de mes nids d’oiseaux et tes mélodies éclateront en fleurs sur toutes les charmilles de mes forêts.


XX


Le jour que la fleur de lotus s’ouvrit, hélas ! mon esprit errait à l’aventure et je ne le pus pas. Ma corbeille était vide et la fleur resta délaissée.

Mais parfois et encore une tristesse s’abattait sur moi : je m’éveillais en sursaut de mon songe et sentais la suave trace d’une étrange fragrance dans le vent du sud.

Cette vague douceur faisait mon cœur malade de désir ; il me semblait reconnaître l’ardente haleine de l’été s’efforçant vers sa perfection.

Je ne savais pas alors que c’était si prés, que c’était mien, et que cette suavité parfaite s’était épanouie au profond de mon propre cœur.


XXI


Est-il temps de lancer ma barque ? Les languissantes heures s’écoulent sur la plage — hélas pour moi !

Le printemps a donné sa floraison puis dit adieu. Et maintenant, chargé de vaines fleurs fanées, j’attends et m’attarde.

Les vagues sont devenues bruyantes ; au delà de la berge, dans le sentier plein d’ombre, les feuilles jaunes palpitent et tombent.

Quelle absence contemples-tu ? Ne sens-tu pas un frémissement traverser l’air, avec le chant lointain qui monte et fuit de l’autre plage.


XXII


Dans les ombres profondes du juillet pluvieux, à pas furtifs, tu marches, discret comme la nuit, éludant les veilleurs.

Aujourd’hui le matin a fermé les yeux, inattentif aux appels insistants du vent d’Est ; un voile épais s’étend sur l’azur vigilant du ciel.

Les bocages ont tu leurs chants et les portes de chaque maison sont fermées.

Dans cette rue déserte, tu es le passant solitaire. Ô mon unique ami, mon mieux aimé, les vantaux de ma demeure sont ouverts — ne disparais pas comme un songe.


XXIII


Es-tu dehors par cette nuit d’orage, poursuivant ton voyage amoureux, mon ami ? Le ciel gémit comme un au désespoir.

Je n’ai pas sommeil cette nuit, mon ami. À tout moment j’ouvre ma porte et je scrute les ténèbres.

Je ne distingue rien devant moi, et je doute où passe ta route !

Sur quelle obscure rive du fleuve d’encre, sur quelle distante lisière de la menaçante forêt, à travers quelle perplexe profondeur d’ombre, cherches-tu ton chemin pour venir à moi, mon ami ?


XXIV


Si le jour est passé, si les oiseaux ne chantent plus, si le vent fatigué retombe, tire au-dessus de moi le voile des ténèbres, ainsi que tu as enveloppé la terre dans les courtines du sommeil et clos tendrement à la brune les pétales du défaillant lotus.

Du voyageur dont la besace est vide avant qu’il n’ait achevé sa route, dont le vêtement est déchiré et lourd de poussière, dont les forces sont épuisées, écarte honte et misère, et lui renouvelle la vie comme à la fleur sous le bienveillant couvert de ta nuit.


XXV


Dans la nuit de lassitude, permets que je m’abandonne sans lutte au sommeil et repose sur toi ma confiance.

Permets que mon esprit languissant ne s’ingénie pas à te préparer un culte dérisoire.

C’est toi qui tires le voile de la nuit sur les yeux fatigués du jour, pour renouveler son regard au réveil dans une plus fraîche félicité.


XXVI


À mes côtés il est venu s’asseoir et je ne me suis pas éveillé. Maudit soit mon sommeil misérable !

Il est venu quand la nuit était paisible ; il avait sa harpe à la main et mes rêves sont devenus tout vibrants de ses mélodies.

Hélas ! pourquoi mes nuits toutes ainsi perdues ? Ah ! pourquoi celui dont le souffle touche mon sommeil, échappe-t-il toujours à ma vue !


XXVII


Lumière ! Où est la lumière ? Qu’elle s’anime au feu rutilant du désir ?

Voici la lampe, mais sans jamais le vacillement d’une flamme — est-ce là ton destin, mon cœur ? La mort, ah ! pour toi serait de beaucoup préférable.

La misère frappe à ta porte ; son message est que ton maître est de veille et qu’il t’appelle au rendez-vous d’amour à travers l’obscurité de la nuit.

Le ciel est encombré de nuages et la pluie ne cesse pas. Je ne sais ce que c’est qui se soulève en moi ; je ne sais ce que cela veut dire.

La lueur soudaine d’un éclair ramène sur ma vue une ténèbre plus profonde, et mon cœur cherche à tâtons le sentier vers où la musique de la nuit m’appelle.

Lumière, ah ! où est la lumière ? Qu’elle s’anime au feu rutilant du désir ! Il tonne et le vent bondit en hurlant à travers l’espace. La nuit est noire comme l’ardoise. Ne laisse pas les heures s’écouler dans l’ombre. Anime avec ta vie la lampe de l’amour.

XXVIII


Tenaces sont mes entraves, mais le cœur me fait mal dès que j’essaie de les briser.

Je n’ai besoin que de la délivrance, mais je me sens honteux d’espérer.

Je suis certain qu’une inestimable opulence est en toi et que tu es mon meilleur ami, mais je n’ai pas le cœur de balayer de ma chambre tous les oripeaux qui l’emplissent.

Le drap qui me couvre est un linceul de poussière et de mort ; je le hais mais je l’étreins avec amour.

Mes dettes sont grandes, mes défaillances sont nombreuses, ma honte est pesante et cachée ; mais quand je viens à réclamer mon bien, je tremble de peur que ma requête ne soit exaucée.


XXIX


Mon propre nom est une prison, où celui que j’enferme pleure. Sans cesse je m’occupe à en élever tout autour de moi la paroi ; et tandis que, de jour en jour, cette paroi grandit vers le ciel, dans l’obscurité de son ombre je perds de vue mon être véritable.

Je m’enorgueillis de cette haute paroi ; par crainte du moindre trou, je la replâtre avec de la poudre et du sable ; et pour tout le soin que je prends du nom, je perds de vue mon être véritable.

XXX


Je suis sorti tout seul pour aller à ce rendez-vous. Mais qui donc est celui qui me suit dans l’obscurité silencieuse ?

Je m’écarte pour éviter sa présence, mais je ne lui échappe pas.

Il fait se soulever la poussière avec ses fanfaronnades. Il double de sa voix bruyante chaque parole que je dis.

Il est mon propre moi misérable, ô Seigneur ! Il ne connaît aucune honte ; mais j’ai honte de venir à ta porte en sa compagnie.

XXXI


« Prisonnier, dis-moi donc qui t’enchaîna ? »

« Ce fut mon maître », dit le prisonnier. « Je pensais pouvoir surpasser quiconque au monde en opulence et en pouvoir, et j’amassai dans mon propre trésor tout l’argent que je devais à mon roi. Quand le sommeil triompha de moi, je m’étendis sur le lit qui était préparé pour mon maître ; et quand je m’éveillai, je me trouvai prisonnier parmi mon propre trésor. »

« Prisonnier, dis-moi donc qui forgea cette chaîne imbrisable ? »

« Ce fut moi », dit le prisonnier, « qui forgeai cette chaîne avec tout mon soin. Je pensais que mon pouvoir invincible maintiendrait le monde captif, en me laissant dans une imperturbable liberté.

« C’est ainsi que nuit et jour je forgeai à feu immense et martelai cruellement. Lorsque enfin le travail fut achevé et qu’il ne manqua plus un anneau dans la chaîne imbrisable c’est moi qui me trouvai saisi. »


XXXII


Par tous les moyens, ils essaient de me garder à l’abri, ceux qui m’aiment dans ce monde. Mais il n’en va pas ainsi avec ton amour qui est plus grand que le leur, et tu me laisses libre.

De crainte que je ne les oublie, ils ne se risquent jamais à me laisser seul. Mais jour après jour passe, et toi tu ne te montres pas.

Bien que je ne te nomme pas dans mes prières, bien que je ne te retienne pas dans mon cœur, ton amour pour moi attend encore mon amour.


XXXIII


Lorsqu’il fit jour, ils vinrent dans ma maison et dirent : « Nous n’occuperons ici qu’une toute petite place. »

Ils dirent : « Nous t’assisterons dans le culte de ton Dieu et nous n’accepterons humblement que notre portion de sa grâce » ; puis ils s’assirent dans un coin et se tinrent débonnairement tranquilles.

Mais dans l’obscurité de la nuit, turbulents et osés, avec une avidité impie, ils violèrent mon sanctuaire ; et je trouvai l’autel tout dépouillé de ses offrandes.


XXXIV


Laisse seulement subsister ce peu de moi par quoi je puisse te nommer mon tout.

Laisse seulement subsister ce peu de ma volonté par quoi je puisse te sentir de tous côtés, et venir à toi en toutes choses, et t’offrir mon amour à tout moment.

Laisse seulement subsister ce peu de moi par quoi je ne puisse jamais te cacher.

Laisse seulement cette petite attache subsister par quoi je suis relié à ta volonté, et par où ton dessein se transmet dans ma vie : c’est l’attache de ton amour.


XXXV


Là où l’esprit est sans crainte et où la tête est haut portée ;

Là où la connaissance est libre ;

Là où le monde n’a pas été morcelé entre d’étroites parois mitoyennes ;

Là où les mots émanent des profondeurs de la sincérité ;

Là où l’effort infatigué tend les bras vers la perfection ;

Là où le clair courant de la raison ne s’est pas mortellement égaré dans l’aride et morne désert de la coutume ;

Là où l’esprit guidé par toi s’avance dans l’élargissement continu de la pensée et de l’action —

Dans ce paradis de liberté, mon Père, permets que ma patrie s’éveille.


XXXVI


Ceci est ma prière vers toi, mon Seigneur — frappe, frappe à la racine cette ladrerie dans mon cœur.

Donne-moi la force de supporter légèrement mes chagrins et mes joies.

Donne-moi la force de rendre mon amour abondant en services.

Donne-moi la force de ne jamais désavouer le pauvre ni plier le genou devant le pouvoir insolent.

Donne-moi la force d’élever mon esprit loin au-dessus des futilités quotidiennes.

Et donne-moi la force de soumettre ma force à ta volonté avec amour.


XXXVII


Je croyais que mon voyage touchait à sa fin, ayant atteint l’extrême limite de mon pouvoir, — que le sentier devant moi s’arrêtait, que mes provisions étaient épuisées et que le temps était venu de prendre retraite dans une silencieuse obscurité.

Mais je découvre que ta volonté ne connaît pas de fin en moi. Et quand les vieilles paroles expirent sur la langue, de nouvelles mélodies jaillissent du cœur ; et là où les vieilles pistes sont perdues, une nouvelle contrée se découvre avec ses merveilles.


XXXVIII


C’est toi que je veux ! toi seul ! — que mon cœur le répète sans cesse ! Tous les désirs, qui me distraient jour et nuit, sont faux et vides jusqu’au cœur.

Comme la nuit garde cachée dans son ombre l’exigence de la lumière, ainsi de même dans le fond de mon inconscience retentit le cri : — C’est toi que je veux, toi seul !

Comme la tempête encore aspire à sa fin dans la paix, lorsqu’elle bondit contre la paix de toute sa force, ainsi de même ma rébellion bondit contre ton amour et s’écrie : — C’est toi que je veux, toi seul !


XXXIX


Quand le cœur est dur et desséché, descends sur moi dans une averse de clémence.

Quand la vie a perdu sa grâce, viens à moi dans une explosion de chant.

Quand l’œuvre de tumulte élève de toutes parts son vacarme, m’excluant d’au delà, viens à moi, Seigneur du silence, avec ta paix et ton repos.

Quand mon cœur misérable gît, captif, tapi dans un coin, enfonce la porte, mon Roi, et viens dans le cérémonial d’un roi.

Quand le désir aveugle mon esprit avec son mirage et sa poudre, toi, saint unique, toi vigilant, viens dans ton éclair et ta foudre.


XL


Il n’a pas plu depuis des jours et des jours, ô mon Dieu, dans mon cœur aride. L’horizon est férocement nu — pas la plus fine ombre de nuage, pas la plus petite allusion à quelque fraîche distante averse.

Envoie ton orage en courroux, sombre et chargé de mort, si tel est ton désir, et à coups d’éclairs sillonne le ciel de part en part.

Mais rappelle à toi. Seigneur, rappelle à toi cette affreuse chaleur, perçante et cruelle, qui pénétre sans bruit dans mon cœur et y desséche tout espoir.

Du haut de ton ciel, incline vers nous le nuage de grâce, semblable au regard plein de larmes de la mère, le jour du courroux paternel.

XLI


Où te tiens-tu donc derrière eux tous, mon amant, te cachant dans l’ombre ? Ils te bousculent en passant sur la route poudreuse, et ne tiennent nul compte de toi. J’use ici de pénibles heures à étaler pour toi mes offrandes, mais ceux qui passent enlèvent mes fleurs une à une, et ma corbeille est bientôt vide.

Le temps du matin est passé, et le midi. Dans l’ombre du soir mes yeux sont chargés de sommeil. Ceux qui rentrent chez eux me dévisagent et leur sourire m’emplit de honte. Je suis assise, pareille à la jeune pauvresse, ramenant le pan de ma robe sur mon visage et quand ils me demandent qu’est-ce que je veux, je baisse les yeux sans répondre.

Oh ! comment, en vérité, pourrais-je leur dire que c’est toi que j’attends et que tu m’as promis de venir. Comment, par pudeur, leur avouerais-je que j’ai pris cette pauvreté pour douaire. Ah ! j’étreins cet orgueil dans le secret de mon cœur.

Je suis assise dans l’herbe et contemple le ciel, et rêve à la soudaine splendeur de ta venue — tout en flammes, des ailes d’or battant autour de ton char, et eux sur le bord de la route, bouche bée à te voir descendre de ton siège, me ramasser dans la poussière et asseoir à ton côté cette pauvre fille en haillons, de honte et d’orgueil toute tremblante, comme une liane dans la brise d’été.

Mais le temps coule et je n’entends toujours pas le bruit de la roue de ton char. Des processions nombreuses passent, menant grand train et dans une rumeur de gloire. N’y-a-t-il donc que toi qui t’obstines à rester dans l’ombre, et derrière eux tous ? N’y-a-t-il donc que moi qui m’obstine à t’attendre, à pleurer, à fatiguer mon cœur de vain espoir ?


XLII


Au petit matin un bruissement a dit que nous allions nous embarquer, toi seulement et moi, et qu’aucune âme au monde jamais ne saurait rien de notre pèlerinage sans fin ni but.

Sur cet océan sans rivages, à ton muet sourire attentif, mes chants s’enfleraient en mélodies, libres comme les vagues, libres de l’entrave des paroles.

N’est-il pas temps encore ? Que reste-t-il à faire ici ? Vois, le soir est descendu sur la plage et dans la défaillante lumière l’oiseau de mer revole vers son nid.

N’est-il pas temps de lever l’ancre ? Que notre barque avec la dernière lueur du couchant s’évanouisse enfin dans la nuit.


XLIII


C’était un jour où je ne me tenais pas prêt à l’accueil ; entrant non prié dans mon cœur, et même comme quelqu’un du commun peuple, inconnu de moi, mon Roi, tu as marqué du sceau de l’éternité maint fugace instant de ma vie.

Et aujourd’hui que je tombe sur eux par hasard et que j’y vois ta signature, je les trouve gisant dans la poussière, dispersés parmi les joies et les chagrins des jours ordinaires oubliés.

Tu n’as pas tourné en dérision mes jeux puérils dans la poussière, et les pas que j’entendais dans ma chambre d’enfant sont ceux-là mêmes qui retentissent d’étoile en étoile.

XLIV


Ceci est mon délice d’attendre et d’épier ainsi sur le bord de la route où l’ombre poursuit la lumière, et la pluie vient sur les traces de l’été.

Des messagers, avec des nouvelles d’autres cieux, me saluent et se hâtent le long de la route. Mon cœur exulte au dedans de moi, et l’haleine de la brise qui passe est douce.

De l’aube au crépuscule, je reste devant ma porte ; je sais que soudain l’heureux moment viendra où je verrai.

Cependant je souris et je chante, tout solitaire. Cependant l’air s’emplit du parfum de la promesse.

XLV


N’as-tu pas entendu son pas silencieux ? Il vient, vient, vient à jamais.

À chaque moment, à chaque âge, à chaque jour, à chaque nuit, il vient, vient, vient à jamais.

J’ai chanté plus d’un chant sur plus d’un mode, mais dont chaque note et toujours proclamait : Il vient, vient, vient à jamais.

Dans les jours embaumés de l’Avril ébloui, par le sentier de la forêt, il vient, vient, vient à jamais.

Dans l’angoisse orageuse des nuits de Juillet, sur le tonnant chariot des nuées, il vient, vient, vient à jamais.

D’une peine à une autre peine, c’est son pas sur mon cœur qu’il oppresse ; quand luit ma joie, c’est au toucher d’or de son pied.


XLVI


Je ne sais de quels temps reculés, à ma rencontre tu viens à jamais plus proche. Ton soleil et tes étoiles, jamais, ne pourront te tenir caché de moi pour toujours.

Maint soir et maint matin le bruit de tes pas s’est fait entendre ; ton messager est venu dans mon cœur et m’a secrètement appelé.

Je ne sais pourquoi ma vie est aujourd’hui tout éperdue, et une frémissante joie circule au travers de mon cœur.

C’est comme si le temps était venu pour moi d’en finir avec mon travail, et je sens faiblement dans l’air un vestige odorant de ton exquise présence.


XLVII


La nuit s’est presque tout écoulée en vain à l’attendre. Je crains qu’au matin il ne vienne soudain devant ma porte, alors qu’épuisé de fatigue je serai tombé endormi. Oh ! laissez devant lui la route libre. Amis, ne le repoussez pas !

Si le bruit de ses pas ne m’éveille, oh ! laissez-moi dormir je vous prie. Puisse ne troubler mon sommeil ni le clameureux chœur des oiseaux, ni la jubilation du vent dans la gloire de la clarté matinale. Laissez que je repose en paix, même si mon Seigneur, soudain, se présente à ma porte.

Sommeil ! Ô mon précieux sommeil ! qui seulement attends son attouchement pour me fuir. Yeux clos, que ne découvriront mes paupières qu’à la lumière de son sourire, quand il se dressera devant moi comme un songe surgi de l’ombre du dormir.

Qu’à mes regards il apparaisse comme le premier des rayons et comme la première des formes ! Que le premier tressaillement de joie au réveil, mon âme le doive à son regard ! Et revenir à moi, que ce soit revenir à lui !

XLVIII


La matinale mer du silence frémissait de chants d’oiseaux et les fleurs étaient toutes joyeuses au bord de la route ; à travers l’écartement des nuages, les rayons d’or éparpillaient leur opulence. Cependant, affairés, nous poursuivions notre route et nous ne prêtions pas attention.

Nous ne chantions pas de chants d’allégresse et nous ne jouions pas ; nous n’allions pas au village pour trafiquer ; nous n’échangions pas un mot et pas un sourire : nous ne nous attardions pas en route. Nous hâtions le pas de plus en plus, tandis que le temps nous pressait.

Le soleil atteignit le milieu du ciel et les ramiers roucoulèrent dans l’ombre. Des feuilles sèches dansaient et tourbillonnaient dans l’air chaud de midi. À l’ombre du banyan, l’enfant berger sommeillait et rêvait ; je me couchai moi-même au bord de l’eau et étendis dans l’herbe mes membres fatigués.

Mes compagnons rirent de moi : pleins de mépris, ils redressèrent la tête et se hâtèrent : ne se reposant jamais et ne regardant pas en arriére, ils disparurent dans la lointaine brume d’azur. Ils coupaient à travers prés et collines et traversèrent d’étranges contrées reculées. Tout l’honneur soit pour vous ! héroïque escadron sur le sentier interminable… Piqué par la moquerie, je me relevai sous l’insulte mais je ne trouvai rien à répondre. Et je m’abandonnai, perdu dans l’aise d’une profonde humiliation — dans l’ombre d’un incertain délice.

Le repos de l’obscurité verte ourlée du soleil se déployait paresseusement sur mon cœur. J’oubliai pour quoi j’avais peiné, et sans lutte je renonçai mon esprit dans les lacis d’ombre et de rêve.

Quand je rouvris les yeux enfin et m’éveillai de mon assoupissement, je vis Toi dressé devant moi, inondant mon sommeil d’un sourire. Moi qui tant avais craint que le sentier ne fût pénible ! et que pour t’atteindre il ne fallût lutter durement.

XLIX


Du haut de votre trône vous êtes descendu et vous êtes tenu devant la porte de ma hutte.

Je chantais tout seul dans un coin et la mélodie surprit votre oreille. Vous êtes descendu et vous êtes tenu devant la porte de ma hutte.

Nombreux sont les virtuoses dans votre palais et des chants sont chantés à toute heure. Mais l’hymne simple de ce novice a frappé votre amour. Une plaintive petite cadence s’est mêlée à toute la grande musique du monde, et, avec une fleur pour récompense, vous êtes descendu et vous êtes tenu devant la porte de ma hutte.


L


J’étais allé, mendiant de porte en porte, sur le chemin du village lorsque ton chariot d’or apparut au loin pareil à un rêve splendide et j’admirais quel était ce Roi de tous les rois !

Mes espoirs s’exaltèrent et je pensais : c’en est fini des mauvais jours, et déjà je me tenais prêt, dans l’attente d’aumônes spontanées et de richesses éparpillées partout dans la poussière.

Le chariot s’arrêta là où je me tenais. Ton regard tomba sur moi et tu descendis avec un sourire. Je sentis que la chance de ma vie était enfin venue. Soudain, alors, tu tendis ta main droite et dis : « Qu’as-tu à me donner ? »

Ah ! quel jeu royal était-ce là de tendre la main au mendiant pour mendier ! J’étais confus et demeurai perplexe ; enfin, de ma besace, je tirai lentement un tout petit grain de blé et te le donnai.

Mais combien fut grande ma surprise lorsque, à la fin du jour, vidant à terre mon sac, je trouvai un tout petit grain d’or parmi le tas de pauvres grains. Je pleurai amèrement alors et pensai : Que n’ai-je eu le cœur de te donner mon tout.

LI


La nuit s’épaississait. Notre tâche du jour était faite. Nous pensions que le dernier hôte était arrivé pour la nuit et que dans le village toutes les portes étaient closes. Seulement, quelqu’un dit que le Roi allait venir. Nous avons ri et dit : « Non ce n’est pas possible. »

Il semblait que des coups fussent frappés à la porte et nous disions que ce n’était rien que le vent. Nous avons éteint les lampes et nous nous sommes couchés pour dormir. Seulement quelqu’un dit : « Voici le messager ! » Nous avons ri et dit : « Non ; cela doit être le vent. »

Il y eut un bruit dans le cœur de la nuit. Endormis, nous pensions que c’était le distant tonnerre. La terre trembla, les murailles oscillèrent et nous fûmes inquiets dans notre sommeil. Seulement, quelqu’un dit que c’était le bruit des roues. Tout assoupis, nous avons dit dans un murmure : « Non ; ce doit être le grondement des nuages. »

La nuit était obscure encore lorsque le tambour a retenti. La voix est venue : « Éveillez-vous, ne perdez pas de temps ! » Nous avons pressé nos mains sur nos cœurs et tressailli de peur. Quelqu’un dit : « Voyez, voici l’étendard du Roi ! » Nous nous sommes relevés en sursaut et avons crié : « Il n’y a pas de temps à perdre ! »

Le Roi est venu — mais où sont les lumières, où sont les couronnes ? où est le trône où il puisse s’asseoir ? O honte ! ô honte extrême ! Où est la salle, où sont les ornements ? Quelqu’un a dit : « Que sert de se lamenter ? Saluez-le avec vos mains vides, accueillez-le dans vos chambres nues ! »

Ouvrez les portes et que les conques retentissent ! Dans la profondeur de la nuit est venu le Roi de notre sombre triste demeure. Le tonnerre gronde dans le ciel, l’obscurité frémit d’éclairs. Apportez cette nappe dépenaillée et étendez-la dans la cour. Avec l’orage est venu tout à coup notre roi de la nuit terrible.

LII


Je voulais te demander — mais je n’ai pas osé — la guirlande de roses que tu portais au cou. Ainsi j’attendis au matin et que tu sois parti pour en trouver sur le lit quelque vestige. Et, pareil au mendiant, je quêtai dans le crépuscule, ne fût-ce que pour un pétale égaré.

Pauvre de moi ! Qu’ai-je trouvé ? Quel gage a laissé ton amour ? Ce n’est ni fleur, ni flacon de senteur, ni aromates. C’est ton puissant glaive, étincelant comme une flamme, pesant comme un coup de tonnerre. La jeune lumière du matin, par la fenêtre, vient se répandre sur ton lit. L’oiseau matinal gazouille et demande : Femme, qu’as-tu trouvé ? Non, ce n’est ni fleur, ni flacon de senteur, ni aromates — Seigneur, c’est ton terrible glaive.

J’admire et je m’étonne, quel don m’as-tu fait-là ? Je ne sais trouver nulle place où le cacher. J’ai honte de le porter sur moi, frêle comme je suis, et je me blesse à lui quand je le presse sur ma poitrine. Pourtant il me faut supporter dans mon cœur l’honneur que tu m’as fait de ce don d’un fardeau de peine.

Désormais, pour moi nulle peur ne saurait plus être en ce monde, et dans mes désaccords tu resteras victorieux. Tu m’as laissé la mort pour compagne et je la couronnerai de ma vie. Ton glaive est avec moi pour trancher mes liens, et pour moi nulle peur ne saurait plus être en ce monde.

Désormais, je renonce à tout attifement futile. Roi de mon cœur, je ne connaîtrai plus l’attente et ni le pleurer à l’écart ; plus la réserve et les douces manières. Tu m’as donné ton glaive pour parure. Qu’ai-je affaire à présent avec les attifements de poupée !


LIII


Ravissant est ton bracelet gemmé d’étoiles et où des myriades de joyaux diaprés sont sertis. Mais, pour moi, plus ravissant encore est ton glaive, avec sa courbe fulgurante pareille à l’éploiement des ailes du divin oiseau de Vishnu, en tranquille équilibre sur l’embrasement furieux du couchant.

Il frémit, pareil à la suprême réponse de la vie en son extase de peine au final assaut de la mort. Il luit, pareil à la pure flamme de l’être consumant le terrestre habit dans un farouche éclair.

Ravissant est ton bracelet, orné d’astrales pierreries ; mais ton glaive, ô roi du tonnerre, est forgé d’excessive beauté, terrible aux regards et à la pensée.

LIV


Je ne réclamais rien de toi ; je n’importunais pas de mon nom ton oreille. Lorsque tu m’as laissée, je suis restée silencieuse. J’étais seule près de la source, où l’arbre porte une ombre oblique, et les femmes étaient rentrées chez elles après avoir rempli jusqu’au bord leurs brunes cruches de terre. Elles m’appelaient et criaient : « Viens avec nous ; le matin passe ; il est bientôt midi. » Mais languissamment je m’attardais encore, perdue parmi de vagues songeries.

Je n’entendis point ton pas lorsque tu vins. Tes yeux étaient tristes lorsqu’ils reposèrent sur moi ; ta voix était lasse quand tu me dis tout bas : « Ah ! Je suis un voyageur altéré. » Je secouai mes rêvasseries et versai l’eau de ma cruche dans tes paumes jointes. Le feuillage au-dessus de nous frémissait ; le coucou chantait dans l’ombre et le parfum de la fleur du babla nous parvenait du tournant de la route.

Je suis restée muette, pleine de honte, quand tu m’as demandé mon nom. Qu’avais-je fait, en vérité, pour que de moi tu te souviennes ? Mais que j’aie pu calmer ta soif avec cette eau que je t’avais donnée, cette pensée presse mon cœur dans un enveloppement suave. L’heure matinale est passée, l’oiseau pousse son cri monotone, le feuillage du neem frémit au-dessus de moi, qui reste immobile et médite.

LV


La langueur pèse sur ton cœur, encore, et l’assoupissement sur tes yeux.

N’as-tu donc pas entendu dire que la fleur régne en splendeur dans les épines ?

Éveille ! Éveille-toi ! Et que l’heure ne passe pas vaine ! À l’extrémité du sentier caillouteux, au pays de l’intacte solitude, mon ami repose solitaire. Ne déçois pas son attente ! Éveille ! Éveille-toi ! Et si palpite et vibre l’azur par l’ardeur du rayon de midi… Si le sable brûlant étale son manteau de soif…

Ne sens-tu pas de joie dans le fond de ton cœur ? À chaque pas que tu vas faire, la harpe du sentier, d’une suave musique de peine, ne saura-t-elle pas retentir ?

LVI


C’est ainsi que la joie que tu prends en moi est si pleine. C’est ainsi que tu es descendu jusqu’à moi. Ô Seigneur ! maître de tous les cieux, si je n’existais pas, où serait ton amour ?

Tu m’as pris comme associé de ton opulence. Dans mon cœur se joue le jeu sans fin de tes délices. Par ma vie prend forme incessamment ton vouloir.

Et c’est pourquoi, toi, Roi des rois, tu t’es revêtu de beauté afin de captiver mon cœur. Et c’est pourquoi ton amour se résout lui-même dans cet amour de ton amant ; et l’on te voit ici où l’union de deux est parfaite.

LVII


Lumière ! ma lumière ! lumière emplissant le monde, lumière baiser des yeux, douceur du cœur, lumière !

Ah ! la lumière danse au centre de ma vie ! Bien-aimé, mon amour retentit sous la frappe de la lumière. Les cieux s’ouvrent ; le vent bondit ; un rire a parcouru la terre.

Sur l’océan de la lumière, mon bien-aimé, le papillon ouvre son aile. La crête des vagues de lumière brille de lys et de jasmins.

La lumière, ô mon bien-aimé brésille l’or sur les nuées ; elle éparpille à profusion les pierreries.

Une jubilation s’étend de feuille en feuille, ô mon amour ! une aise sans mesure. Le fleuve du ciel a noyé ses rives ; tout le flot de joie est dehors.


LVIII


Que tous les accents de la joie se mêlent dans mon chant suprême — la joie qui fait la terre s’épancher dans l’intempérante profusion de l’herbe ; la joie qui sur le large monde fait danser mort et vie jumelles ; la joie qui précipite la tempête — et alors un rire éveille et secoue toute vie ; la joie qui repose quiète parmi les larmes dans le rouge calice du lotus douleur ; et la joie enfin qui jette dans la poussière tout ce qu’elle a et ne sait rien.

LIX


Oui, je le sais bien, ce n’est là rien que ton amour, ô aimé de mon cœur — cette lumière d’or qui danse sur les feuilles ; ces indolents nuages qui voguent par le ciel, et cette brise passagère qui laisse sa fraîcheur à mon front.

Mes yeux se sont lavés dans la lumière matinale — et c’est ton message à mon cœur. Ta face, de très haut s’incline ; tes yeux ont plongé dans mes yeux et contre tes pieds bat mon cœur.


LX


Sur le rivage des mondes infinis, des enfants s’assemblent. L’azur sans fin est immobile au-dessus d’eux ; prés d’eux le flot sans repos retentit. Sur le rivage des mondes infinis, des enfants s’assemblent avec des danses et des cris.

Ils bâtissent leurs maisons avec du sable ; ils jouent avec des coquilles vides. Avec des feuilles fanées, ils gréent leurs barques et, en souriant, les lancent sur la mer profonde. Les enfants tiennent leurs jeux sur le rivage des mondes.

Ils ne savent pas nager ; ils ne savent pas jeter les filets. Les pécheurs de perles plongent, les marchands mettent à la voile ; les enfants cependant rassemblent les galets, puis les dispersent. Ils ne cherchent pas de trésors cachés, ils ne savent pas jeter les filets.

La marée monte avec un rire et le pâle éclat de la plage sourit. Les vagues chargées de mort chantent aux enfants d’incertaines ballades, comme chante une mère qui berce son bébé. Le flot joue avec les enfants et le pâle éclat de la plage sourit.

Sur le rivage des mondes infinis, des enfants s’assemblent. La tempête erre dans le ciel sans routes, les navires sombrent dans la mer sans sillages, la mort rôde et les enfants jouent. Sur le rivage des mondes infinis se tient la grande assemblée des enfants.


LXI


Le sommeil qui volette sur les paupières du petit enfant — qui saura dire d’où il vient ? — Moi. L’on m’a raconté qu’il habite, là, dans le village des fées, où, parmi les ombres de la forêt qu’éclairent tendrement les lucioles, se penchent deux timides fleurs enchantées. C’est de là qu’il vient pour poser un baiser sur les paupières du petit enfant.

Le sourire qui scintille sur les lèvres du petit enfant lorsqu’il dort — qui saura dire où il est né ? Moi. L’on m’a raconté qu’un jeune pâle rayon de la lune nouvelle toucha le bord d’un défaillant nuage d’automne et que, là, dans le rêve d’un matin humide de rosée, un sourire naquit — le sourire qui scintille sur les lèvres du petit enfant lorsqu’il dort.

La suave exquise fraîcheur qui blondit les membres du petit enfant — qui saura dire où d’abord elle était cachée ? — Elle enveloppait d’un silencieux, amoureux et tendre mystère le cœur de la jeune vierge qu’était d’abord la mère — la suave exquise fraîcheur qui blondit les membres du petit enfant.


LXII


Quand je t’apporte des jouets coloriés, mon enfant, je comprends pourquoi ce chatoiement de l’eau, de la nue, et pourquoi toutes les fleurs sont peintes — quand je te donne des jouets coloriés, mon enfant.

Quand, pour que tu danses, je chante, je sais vraiment pourquoi cette musique dans les ramures, pourquoi le chœur des vagues pénétre jusqu’au sein de la terre attentive — quand je chante pour que tu danses.

Quand je tends de doux objets vers tes mains avides, je sais pourquoi du miel dans le calice de la fleur, pourquoi ce suc exquis dont se gonfle en secret le fruit — quand je tends de doux objets vers tes mains avides.

Quand j’embrasse ta face pour te faire sourire, mon enfançon chéri, je comprends avec certitude quel est ce plaisir qui ruisselle du ciel dans le matin lucide, et quel délice c’est que la brise d’été offre à mon corps — quand je t’embrasse pour te faire sourire.

LXIII


Tu m’as fait connaître à des amis que je ne connaissais pas. Tu m’as fait asseoir à des foyers qui n’étaient pas le mien. Celui qui était loin, tu l’as ramené proche et tu as fait un frère de l’étranger.

Le cœur me faut quand je dois abandonner ma demeure coutumiére ; j’oublie alors que là-bas le passé habite encore dans l’avenir et que là aussi, toi, tu habites.

À travers naissance et trépas, dans ce monde ou dans d’autres, où que ce soit que tu me guides, c’est toi, le même, l’unique compagnon de ma vie infinie qui, toujours, avec des attaches de joie, relie mon cœur à l’insolite.

Pour celui qui te connaît, nul n’est plus étrange ou hostile : plus une porte n’est fermée. Oh ! accorde-moi cette grâce : permets que je ne perde jamais cette félicité du toucher de l’unique, parmi le jeu de la diversité.


LXIV


Sur la berge du fleuve désolé, parmi les hautes herbes, je lui demandai : « Fille, où vas-tu ainsi, protégeant sous ton manteau la flamme de ta lampe ? Ma maison est obscure et déserte ; — prête-moi ta lumière. » Un instant elle leva sur moi ses yeux sombres et me dévisagea dans le crépuscule. « Je suis venue vers le fleuve, m’a-t-elle dit, pour confier ma lampe au courant, quand la dernière lueur du couchant s’éteindra. » Et je restai seul parmi les hautes herbes, contemplant cette faible flamme inutile qui s’enfuyait à la dérive.

Dans le silence de l’ombre accrue, je lui demandai : « Fille, toutes vos lampes sont allumées — dis-moi donc où tu vas avec la tienne ? Ma maison est obscure et déserte — prête-moi ta lumière. » Elle leva sur moi ses yeux sombres et resta hésitante un instant. « Je suis venue, dit-elle enfin, pour dédier ma lampe au ciel. » Et je restai là, contemplant cette flamme inutile se consumer dans le désert.

Dans les ténèbres d’un minuit sans lune je lui demandai : « Fille, que cherches-tu donc, en tenant ainsi ta lampe contre ton cœur ? Ma maison est obscure et déserte — prête-moi ta lumière. » Un instant elle s’arrêta et, pensivement, me dévisagea dans le noir. « J’ai apporté cette lumière, dit-elle, pour me mêler au carnaval des lampes[1] ». Et je restai là à contempler la petite lampe inutilement perdue parmi les feux.


LXV


Quel divin breuvage espères-tu, mon Dieu, de cette débordante coupe de ma vie ?

Mon poète ! est-ce là ton délice de voir ta création à travers mes yeux et, au parvis de mon oreille, d’écouter, silencieux, ta propre divine harmonie ?

À travers mon esprit, ton univers se tisse en paroles auxquelles ta joie communique la mélodie. Tu te donnes à moi par amour, et c’est alors qu’en moi tu prends conscience de ta suavité parfaite.


LXVI


Celle qui depuis toujours habite au profond de mon être, dans la pénombre et la demi-lueur ; celle qui jamais n’a soulevé son voile dans la lumière du matin — je l’enveloppe de mon dernier chant, mon Dieu, pour te l’offrir en don suprême.

Les mots l’ont courtisée mais ne l’ont pas conquise ; en vain la persuasion tend vers elle ses bras ardents.

J’ai rôdé de pays en pays, et je la gardais dans le cœur de mon cœur ; autour d’elle est monté et puis est retombé le flux et le reflux de ma vie.

Sur mes pensées et sur mes actes, sur mes sommeils et sur mes rêves, elle règne, et pourtant réside à part et solitaire.

Plus d’un a frappé à ma porte, l’a réclamée et s’en est retourné sans espoir.

Nul au monde n’a jamais vu sa face ; elle attend que tu la reconnaisses.

LXVII


Tu es le ciel et tu es le nid aussi bien.

Ô toi plein de beauté ! ici, dans le nid des couleurs, des sons et des parfums, c’est ton amour qui enclôt l’âme.

Voici venir le matin, avec une corbeille d’or à la main droite, que charge la guirlande de beauté dont il va sans bruit parer la terre.

Et voici venir, par de vierges sentiers, le soir sur les pacages solitaires et qu’ont désertés les troupeaux ; il apporte dans sa cruche d’or le frais breuvage de la paix, flot de l’océan du repos, pris à la rive occidentale.

Mais là, là où s’éploie le ciel infiniment afin que rame s’y essore, là régne intacte et blanche la splendeur. Il n’est plus là ni nuit ni jour, ni formes ni couleurs, et ni paroles, ni paroles.


LXVIII


Sur cette terre que j’habite ton rayon descend bras ouverts et se tient devant ma porte, tout le long du jour de ma vie, pour cueillir et ramener à tes pieds les nuées faites de mes larmes, de mes soupirs et de mes chants.

Avec un tendre délice, cet humide manteau de nuées tu en revêts ta poitrine étoilée, l’enroulant, le plissant en formes sans nombre, le diaprant de tons inconstants.

Il est si léger, si fluide, et mol et plein de larmes, et noir, que c’est pourquoi tu l’aimes, ô toi sans tache, ô limpide ! Et c’est pourquoi dessous son ombre pathétique tu couvres ton auguste et blanche splendeur.


LXIX


Le même fleuve de vie qui court à travers mes veines nuit et jour court à travers le monde et danse en pulsations rythmées.

C’est cette même vie qui pousse à travers la poudre de la terre sa joie en innombrables brins d’herbe, et éclate en fougueuses vagues de feuilles et de fleurs.

C’est cette même vie que balancent flux et reflux dans l’océan-berceau de la naissance et de la mort.

Je sens mes membres glorifiés au toucher de cette vie universelle. Et je m’enorgueillis, car le grand battement de la vie des âges, c’est dans mon sang qu’il danse en ce moment.


LXX


Tappartient-il, Seigneur, de participer à la félicité de ce rythme ? d’être lancé, perdu, brisé dans le tourbillon de cette formidable joie ?

Toute chose se précipite, sans arrêt, sans regard en arriére, sans qu’aucun pouvoir puisse rien retenir, toutes les choses se précipitent.

Emboîtant le pas au rythme de cette musique inlassée, chaque saison accourt en dansant, puis passe outre — couleurs, tons et parfums déversent d’infinies cascades dans cette surabondante joie qui s’éparpille et se renonce et meurt à tout moment.


LXXI


Que j’aie dû foisonner beaucoup et me retourner en tous sens, projetant ainsi des ombres bigarrées sur ta splendeur — telle est ta maya.

Tu poses une barrière à même ton propre être et, en myriades d’accents, disjoint de toi, tu réponds à ton propre appel. C’est ainsi qu’en moi ta départition a pris corps.

Ton chant poignant se reflète à travers les cieux en larmes irisées et en sourires, en frayeurs et en espérances ; des vagues se dressent et s’écroulent, des songes se déchirent et se reforment. En moi tu te mets toi-même en déroute.

Cet écran que tu as dressé est diapré d’innombrables images qu’y peignent le jour et la nuit ; derrière quoi ton siège est tissu d’un prodigieux mystère de courbes, toute brutale ligne droite exclue.

Cette grande parade de toi et de moi se déploie à travers le ciel. De l’accord de toi et de moi tout l’air vibre et la partie de cache-cache engagée entre toi et moi se poursuit à travers les âges.


LXXII


C’est lui ce très intime qui éveille mon être à son profond toucher mystérieux.

C’est lui qui pose son enchantement sur mes yeux et qui, plein de gaîté, joue sur la harpe de mon cœur les changeantes cadences de la plaisance et du chagrin.

C’est lui qui tisse cette maya en teintes évanescentes d’or et d’argent, de bleu, de vert, et laisse apercevoir à travers les plis du tissu son pied au toucher duquel je défaille.

Viennent les jours, passent les âges, c’est lui toujours qui mon cœur émeut à maint nom et à mainte guise, à maint transport de joie et de chagrin.


LXXIII


Délivrance n’est pas pour moi dans le renoncement. Je sens l’étreinte de la liberté dans un million de liens de délices.

Emplissant à l’excès ce calice d’argile, toi, toujours tu verses pour moi le flot frais de ton vin aux multiples couleurs et parfums.

Mon univers allumera ses cent diverses lampes à ta flamme et devant l’autel de ton temple les placera.

Non ! je ne vous fermerai jamais, portes de mes sens ! Les délices du voir, de l’ouïr et du toucher comporteront ton délice.

Oui, mes illusions brûleront toutes en une illumination de joie et mes désirs mûriront tous en fruits d’amour.


LXXIV


Le jour n’est plus, l’ombre est sur la terre. Il est temps que j’aille au fleuve emplir ma cruche.

L’air est impatient d’un murmure d’eau qui m’appelle. Là, dans le triste crépuscule, j’irai. Personne sur le sentier solitaire ; le vent s’élève ; un frisson rampe sur l’eau du fleuve.

Je ne sais si je reviendrai. Je ne sais quelle rencontre fortuite… Là, prés du gué, dans la petite barque, l’homme inconnu joue sur son luth.


LXXV


Tes dons à nous autres mortels pourvoient à tous nos désirs, et pourtant retournent à toi non diminués.

La rivière accomplit sa tâche quotidienne ; elle se hâte à travers champs et hameaux, mais son flot incessant se détourne vers le lavement de tes pieds.

La fleur adoucit l’air de son parfum ; mais son dernier service est l’offre d’elle-même à toi.

Ton culte n’appauvrit pas l’univers.

Les vers du poète offrent aux hommes les significations qui leur plaisent ; mais leur signification dernière est la désignation de Toi.


LXXVI


Jour après jour, ô Maître de ma vie, me tiendrai-je devant toi face à face ? Les mains jointes, ô Maître des mondes, me tiendrai-je devant toi face à face ?

Sous ton grand ciel, en silence et en solitude, avec un humble cœur, me tiendrai-je devant toi face à face ?

Dans ce laborieux monde tien, tumultueux de labeurs et de luttes, parmi l’agitation des foules, me tiendrai-je devant toi face à face ?

Et quand j’aurai fini mon travail dans ce monde, ô Roi des rois, seul et muet, me tiendrai-ie devant toi face à face ?


LXXVII


Oui, je te connais pour mon Dieu, et je me tiens à l’écart, mais je n’ai pas fait de toi mon bien propre et ne te connais pas étroitement. Je te connais pour mon père et à tes pieds je me prosterne, je ne me saisis pas de ta main comme de celle d’un ami.

Là où tu poses sur notre terre et où tu te donnes pour mien, là je ne me tiens pas, prêt à te presser sur mon cœur, et à te prendre pour camarade.

Tu es le Frère parmi mes frères, mais je ne me soucie point d’eux ; je ne répartis pas entre eux mes profits, partageant ainsi mon tout avec toi.

Dans le plaisir et dans la peine, je ne me tiens pas près des hommes, ainsi restant à ton côté. J’hésite à renoncer ma vie, et c’est ainsi que je me plonge dans les eaux vastes de la vie.


LXXVIII


Quand la création était neuve et que les étoiles brillaient toutes dans leur première splendeur, les dieux tinrent leur assemblée dans le ciel et chantèrent : — « Ô tableau de la perfection ! joie sans mélange ! »

Mais l’un des dieux cria soudain : — « Il semble qu’il y ait quelque part un laps dans cette chaîne de clarté et qu’une des étoiles se soit perdue. »

La corde d’or de leurs harpes rompit : leur chant s’arrêta, et dans l’épouvante ils pleurèrent : — « Certes, elle était la plus belle, cette étoile perdue, et la gloire de tous les cieux ! »

Depuis ce jour on la cherche sans cesse et la lamentation de l’un à l’autre se transmet : — « Avec elle le monde aura perdu sa seule joie ! »

Cependant, dans le profond silence de la nuit, les étoiles sourient et murmurent entre elles : « Vaine est cette recherche ! Une perfection ininterrompue est partout ! »


LXXIX


Si ce n’est pas mon lot de te rencontrer dans cette vie, que du moins jamais je ne perde le regret de ne point t’avoir vu — que pas un instant je n’oublie, et que dans le rêve ou la veille j’emporte la torture de ce chagrin.

Tandis que s’écoulent mes jours parmi la foule mercantile et que mes mains s’emplissent des bénéfices quotidiens, que toujours je sente que je n’ai rien gagné — que pas un instant je n’oublie, et que dans le rêve ou la veille j’emporte la torture de ce chagrin.

Quand je me tiens sur le bord de la route, tout las et pantelant — quand je fais mon lit dans la poussière, que toujours je sente que le long voyage est encore devant moi — que pas un instant je n’oublie, et que dans le rêve ou la veille j’emporte la torture de ce chagrin.

Quand mes chambres auront été pavoisées, quand retentiront les chants de flûte et les rires, que toujours je sente que je ne t’ai pas invité dans ma demeure — que pas un instant je n’oublie, et que dans le rêve ou la veille j’emporte la torture de ce chagrin.

LXXX


Je me compare au lambeau de nuage qui dans le ciel d’automne erre inutilement. Ô mon soleil éternellement glorieux ! à ton toucher ne s’est pas encore dissoute ma brume, de sorte que je ne fasse plus qu’un avec ta lumière ; ainsi je vais, comptant les mois et les années où je suis séparé de toi.

Si tel est ton désir et si tel est ton jeu, empare-toi de mon inconsistance fugitive, orne-la de couleurs, que l’or la dore, que sur le vent lascif elle navigue, et s’épande en miracles changeants.

Puis, de nouveau, si tel est ton désir de cesser ce jeu à la nuit, je fondrai, disparaîtrai dans l’ombre ; ou, peut-être, dans un sourire du matin blanc, dans la fraîcheur de cette pureté transparente.


LXXXI


Durant plus d’un jour de paresse j’ai pleuré sur le temps perdu. Pourtant il n’est jamais perdu, mon Seigneur ! Tu as pris dans tes mains chaque petit moment de ma vie.

Caché au cœur des choses, tu nourris jusqu’à la germination la semence, jusqu’à l’épanouissement le bouton, et la fleur mûrissante jusqu’à l’abondance du fruit.

J’étais là, sommeillant sur mon lit de paresse et je m’imaginais que tout ouvrage avait cessé. Je m’éveillai dans le matin et trouvai mon jardin plein de merveilles et de fleurs.


LXXXII


Le temps est infini dans tes mains, mon Seigneur. Nul n’est là pour compter tes minutes.

Les jours et les nuits passent, les âges s’épanouissent et puis se fanent comme des fleurs. Tu sais attendre.

Tes siècles se succèdent pour parfaire une frêle fleur des champs.

Nous autres, nous n’avons pas de temps à perdre, et parce que nous n’avons pas de temps, il nous faut nous démener pour nos chances. Nous sommes trop pauvres pour nous permettre d’être en retard.

Et c’est ainsi que le temps passe, tandis que je l’abandonne à tous les plaignants qui le revendiquent ; cependant ton autel reste vide d’offrandes et dégarni.

À la fin du jour je me hâte dans la crainte que les vantaux ne soient fermés ; puis je trouve que pourtant il est temps encore.


LXXXIII


Mère, pour toi je ferai un collier de perles avec les larmes de mon chagrin.

Pour couvrir tes pieds les étoiles ont ciselé leurs annelets de lumière, mais mon don veut pendre à ton cou.

La richesse et la renommée émanent de toi ; il t’appartient de les donner et de les retenir. Mais cette mienne tristesse est bien absolument à moi, et quand je te l’apporte en offrande, ta grâce vient en récompense.


LXXXIV


C’est l’angoisse de la séparation qui s’épand par tout le monde et donne naissance à des formes sans nombre dans le ciel infini.

C’est ce chagrin de la séparation qui contemple en silence toute la nuit d’étoile en étoile et qui éveille une lyre parmi les chuchotantes feuilles dans la pluvieuse obscurité de juillet.

C’est cette envahissante peine qui s’épaissit en amours et désirs, en souffrances et en joies dans les demeures humaines, et, de mon cœur de poète, c’est toujours elle qui fond et ruisselle en chansons.


LXXXV


Quand les guerriers sortirent d’abord du palais du Maître, où avaient-ils caché leur puissance ? Où étaient leur armure et leurs armes ?

Ils paraissaient pauvres et sans forces, et les flèches tombèrent sur eux dru comme grêle, le jour qu’ils sortirent du palais du Maître.

Quand les guerriers rentrèrent dans le palais du Maître, où cachèrent-ils leur puissance ?

Ils avaient abandonné le glaive, abandonné l’arc et la flèche ; la paix était sur leur front. Ils avaient laissé les fruits de leur vie derrière eux, le jour qu’ils rentrèrent dans le palais du Maître.


LXXXVI


Mort, ta servante, est à ma porte. Elle a franchi la mer inconnue ; elle m’apporte ton appel.

La nuit est sombre et mon cœur est peureux — pourtant je saisirai la lampe ; j’ouvrirai les vantaux et j’inclinerai mon accueil. Car c’est ta messagère qui se tient devant ma porte.

Mains jointes, je l’honorerai de mes larmes. Je répandrai le trésor de mon cœur à ses pieds.

Et elle s’en retournera, son message accompli, laissant sur mon matin son ombre sombre ; et dans la maison désolée rien ne restera plus, mon Seigneur, que moi-même à t’offrir en suprême don.

LXXXVII


En une attente désespérée je vais cherchant après elle dans tous les coins de ma demeure ; je ne la trouve pas.

Ma maison est petite, et ce qui une fois en est sorti jamais plus ne peut être ressaisi.

Mais immense est ton palais, mon Seigneur, et tandis que je cherchais après elle je suis parvenu devant ta porte.

Je m’arrête sous le céleste dais d’or de ton soir, et vers ton visage je lève mes yeux pleins de désir.

Je suis parvenu sur le bord de l’éternité d’où jamais rien ne se dissipe — nul espoir, nul bonheur, nul souvenir de visage entrevu à travers les larmes.

Oh ! trempe dans cet océan ma vie creuse, plonge-la dans le sein de cette plénitude, et que cette caresse perdue, je la ressente enfin dans la totalité de l’univers.


LXXXVIII


Déité du temple en ruine ! Les cordes rompues de Vina ne célèbrent plus tes louanges. La cloche du soir ne convie plus personne à ton culte. Autour de toi l’air est silencieux.

Dans ta demeure désolée circule au printemps la vagabonde brise. Elle apporte des nouvelles des fleurs — des fleurs qui ne sont plus offertes à ton culte.

Ton fidèle de jadis erre toujours bramant après une faveur non accordée. À la tombée du soir, quand les feux et les ombres se fondent dans la pénombre du crépuscule, tristement il revient à ton temple en ruine, avec le besoin dans son cœur.

Maint jour de fête n’amène à toi que du silence, Déité du temple en ruine. Mainte nuit de culte s’écoule sans que la lampe soit allumée.

Maintes images nouvelles façonnées par d’industrieux artistes, le fleuve sacré de l’oubli les emporte lorsque leur temps est révolu.

Mais toi, non adorée, tu subsistes, Déité du temple en ruine, immortellement négligée.

LXXXIX


Plus de paroles bruyantes, plus de mots à voix haute — ainsi le veut mon Maître. À des chuchotements j’aurai recours. Le parler de mon cœur désormais va se poursuivre dans les murmures d’un chant.

Les hommes s’empressent vers le marché du Roi. Tous les vendeurs et tous les acheteurs sont là. Quant à moi, j’ai mon congé dans le milieu du jour, inopportunément, au gros du travail.

Que donc les fleurs éclosent dans mon jardin, bien que ce ne soit point leur heure, et que l’abeille de midi occupe l’air de son assoupissant bourdonnement !

J’ai dépensé grand nombre d’heures dans le combat du bien et du mal, mais à présent c’est le plaisir du compagnon de mes jours vides de rappeler mon cœur à lui ; et je ne sais pas ce que signifie cet appel brusque pour quelle inconséquence inutile.


XC


Le jour où la mort viendra frapper à ta porte, quel présent lui offriras-tu ?

Je placerai devant la visiteuse la pleine coupe de ma vie — certes je ne souffrirai pas qu’elle reparte les mains vides.

Et la douce vendange de tous mes jours d’automne et de toutes mes nuits d’été ; de ma vie affairée et les moissons et les glanures, au terme de mes jours je les placerai devant elle — quand, à ma porte, viendra frapper la mort.


XCI


Ô toi, suprême accomplissement de la vie, Mort, ô ma mort, accours et parle-moi tout bas !

Jour après jour j’ai veillé pour t’attendre ; pour toi j’ai supporté les joies et les angoisses de la vie.

Tout ce que je suis, tout ce que j’ai, et mon espoir et mon amour, tout a toujours coulé vers toi dans le mystère. Un dernier éclair de tes yeux et ma vie sera tienne à jamais.

On a tressé les fleurs et la couronne est prête pour l’époux. Après les épousailles l’épousée quittera sa demeure et, seule, ira dans la nuit solitaire, à la rencontre de son Seigneur.


XCII


Je sais qu’un jour viendra où je perdrai de vue cette terre ; la vie prendra congé de moi en silence, après avoir tiré le suprême rideau sur mes yeux.

Cependant les étoiles veilleront dans la nuit, l’aurore surgira comme la veille et les heures encore s’enfleront pareilles à des vagues marines apportant plaisirs et chagrins.

Quand je pense à cet arrêt de mes instants, la digue des instants se brise ; soudain pour moi s’éclaire à la lumière de la mort ton univers avec ses trésors nonchalants. Exquise en est la plus humble demeure ; exquise y est la vie la moins prisée.

Les biens que j’ai souhaités en vain et les biens que j’ai possédés, qu’ils s’en aillent ! Et qu’à ces biens-là seuls en vérité je m’attache, que j’ai toujours méprisés ou que je n’avais pas voulu voir.

XCIII


J’ai mon congé ! Souhaitez-moi bon voyage, mes frères ! Je vous tire ma révérence.

Voici, je mets mes clefs sur la porte ; je résigne tous droits sur ma maison. Accordez-moi seulement au départ quelques bonnes paroles.

Durant longtemps nous aurons été voisins, et j’ai reçu de vous plus que je ne pouvais vous donner. À présent le jour point ; la lampe est consumée qui a éclairé mon coin sombre. Un appel est venu et je suis prêt pour le voyage.

XCIV


À cette heure du départ, souhaitez-moi bonne chance, mes amis ! Le ciel est rougissant d’aurore ; le sentier s’ouvre merveilleux.

Ne me demandez pas ce que j’emporte. Je pars en voyage les mains vides et le cœur plein d’attente.

Je mettrai ma couronne nuptiale. Je n’ai pas revêtu la robe brune des pèlerins ; sans crainte est mon esprit bien qu’il y ait des dangers en route.

Au terme de mon voyage paraîtra l’étoile du soir, et les plaintifs accents des chants de la vesprée s’échapperont soudain de dessous l’arche royale.

XCV


Je n’ai pas eu conscience du moment où, d’abord, j’ai franchi le seuil de cette vie.

Quel fut le pouvoir qui m’a fait éclore à ce vaste mystère, comme une fleur s’ouvre à minuit dans la forêt ?

Lorsqu’au matin mes yeux se sont ouverts à la lumière, j’ai aussitôt senti que je n’étais pas un étranger sur cette terre et que, sous la forme de ma mère, l’inconnaissable sans forme et sans nom m’embrassait.

Ainsi de même, dans la mort, le même inconnu m’apparaîtra comme si je l’avais connu toujours. Et parce que j’aime cette vie, je sais que j’aimerai la mort aussi bien.

L’enfant gémit lorsque la mère le retire de son sein droit, pour, un instant après, trouver consolation dans le sein gauche.


XCVI


Lorsque je m’en irai d’ici, que ceci soit mon mot de partance : que ce que j’ai vu est insurpassable.

J’ai goûté au miel secret de ce lotus qui s’étale sur l’océan de la lumière, et ainsi j’ai été béni — que ce soit mon mot de partance.

J’ai joué dans ce palais des formes infinies et là j’ai aperçu celui qui est sans formes.

Mes membres et mon corps entier ont tressailli au toucher de celui qui n’est pas tangible. Ah ! si la fin doit venir ici, qu’elle vienne ! — ceci soit mon mot de partance.


XCVII


Quand nous jouions ensemble, jamais je n’ai demandé qui tu étais. Je ne connaissais ni timidité, ni frayeur ; ma vie était impétueuse.

Au petit matin, comme un franc camarade, tu m’appelais de mon sommeil et de clairière en clairière tu m’entraînais en courant.

En ce temps-là je ne m’inquiétais pas de connaître la signification des chansons que tu me chantais. Ma voix simplement reprenait les mélodies ; mon cœur dansait à leur cadence.

Mais à présent que l’heure des jeux est passée, quelle est cette vision soudaine ? — L’univers et toutes les silencieuses étoiles se tiennent, pleines de révérence, les regards baissés vers tes pieds.


XCVIII


Je te couvrirai de trophées, des guirlandes de ma défaite. Il n’est jamais en mon pouvoir de m’échapper de toi non vaincu.

Certes je pressens la déroute de mon orgueil ; je sais que dans l’excès de la peine ma vie crèvera ses limites ; mon cœur vide, semblable au roseau creux, exhalera de mélodieux sanglots et les cailloux fondront en larmes.

Certes, je sais que ne resteront pas clos à jamais les cent pétales du lotus, mais qu’ils découvriront le trésor secret de leur nectar.

Du haut du ciel un œil surveille qui va me convoquer en silence. Rien ne me sera laissé, rien que ce soit, et à tes pieds je recevrai la mort complète.

XCIX


Quand je lâcherai le gouvernail, je connaîtrai que le temps est venu que tu le prennes. Ce qu’il y aura à faire, aussitôt sera fait. Vaine est ma peine.

Alors résigne-toi, mon cœur ! sans bruit consens à ta défaite, et tiens pour bonne fortune de reposer, et tout tranquille, là où tu as été placé.

Ces lampes sans cesse s’éteignent au plus petit souffle du vent ; dans l’effort de les rallumer, sans cesse j’oublie tout le reste.

Mais, cette fois, je serai sage ; j’attendrai dans le noir, étalant mon tapis sur le sol, et quand il te plaira, mon Seigneur, approche-toi sans bruit : voici ta place !

C


Je plonge aux profondeurs de l’océan des formes, dans l’espoir d’atteindre la perle parfaite et sans forme.

Je ne navigue plus de havre en havre dans cette barque battue par la tempête. Les jours sont loin où je faisais mon jeu d’être secoué par les flots.

Et maintenant j’aspire à mourir dans ce qui est sans mort.

Dans la salle d’audience, prés de l’abîme sans fond d’où émane une musique sans notes, je saisirai la harpe de ma vie.

Je t’accorderai selon le mode de l’éternel, harpe ! et quand aura vibré ton suprême sanglot, aux pieds du Silencieux, je te reposerai silencieuse.

CI


Mes chants t’ont recherché toute ma vie. Ce furent eux qui me guidèrent de porte en porte. C’est par eux que, palpant et scrutant mon univers, alentour de moi j’ai senti.

Ce furent mes chants qui m’enseignèrent tout ce que j’ai jamais appris, qui m’indiquèrent les sentes cachées et proposèrent à ma vue maint astre sur l’horizon de mon cœur.

Mes chants m’ont conduit le long du jour vers la mystérieuse contrée du plaisir et de la douleur, et maintenant jusqu’à la grille de quel palais m’ont-ils amené dans le soir, tandis que finit mon voyage ?

CII


Oui, devant eux je me suis vanté de te connaître. C’est ton portrait qu’ils voient dans toute mon œuvre. Ils viennent et me demandent : « Qui donc est-il ? » — et je ne sais que leur répondre. — « En vérité que vous dirais-je ? » Ils me blâment et se détournent avec mépris. Et toi tu restes là plein de sourires.

Je t’ai raconté dans des chansons inoubliables. Le secret a jailli de mon cœur. Ils viennent et me demandent : « Dis-nous tout ce qu’elles signifient. » Je ne sais que leur répondre. — « Ah ! ah ! qui sait ce qu’elles veulent dire ? » Ils sourient et se détournent avec parfait mépris. Et toi tu restes là plein de sourires.


CIII


Dans une salutation suprême, mon Dieu, que tous mes sens se tendent et touchent ce monde à tes pieds.

Pareil au nuage de juillet traînant bas sa charge d’averses, que mon esprit s’incline devant ta porte dans une suprême salutation.

Que les cadences de mes chants confluent en un accord unique et rejoignent l’océan de silence dans une suprême salutation.

Pareil au troupeau migrateur d’oiseaux qui, nuit et jour, revolent impatients vers les nids qu’ils ont laissés dans la montagne, que ma vie, ô mon Dieu, s’essore toute vers son gîte éternel dans une suprême salutation.


FIN
  1. Allusion à une fête populaire.