Le Volcan d’or/Texte entier

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Bibliothèque d’éducation et de récréation (p. 1-TdM).

LE VOLCAN D’OR




'The Golden Volcano' by George Roux 03.jpg


I

UN ONCLE D’AMÉRIQUE.


Le 17 mars de l’antépénultième année du dernier siècle, le facteur faisant le service de la rue Jacques-Cartier, à Montréal, remit au numéro 29 une lettre à l’adresse de M. Summy Skim.

Cette lettre disait :

« Me Snubbin présente ses compliments à M. Summy Skim et le prie de passer sans retard à son étude pour une affaire qui l’intéresse. »

À quel propos le notaire désirait-il voir M. Summy Skim ? Comme tout le monde à Montréal, celui-ci connaissait maître Snubbin, excellent homme, conseiller sûr et prudent. Canadien de naissance, il dirigeait la meilleure étude de la ville, celle-là même qui, soixante ans auparavant, avait pour titulaire le fameux maître Nick, de son vrai nom Nicolas Sagamore, ce notaire d’origine huronne, si patriotiquement mêlé à la terrible affaire Morgaz, dont le retentissement fut considérable vers 1837[1].

M. Summy Skim fut assez surpris en recevant la lettre de Me Snubbin. Il se rendit aussitôt à l’invitation qui lui était faite ; une demi-heure plus tard, il arrivait sur la place du Marché Bon-Secours et était introduit dans le cabinet du notaire.

« Bien le bonjour, monsieur Skim, dit celui-ci en se levant. Permettez-moi de vous présenter mes devoirs…

— Et moi les miens, répondit Summy Skim en s’asseyant près de la table.

— Vous êtes le premier au rendez-vous, monsieur Skim…

— Le premier, dites-vous, maître Snubbin ?… Ne suis-je donc pas seul convoqué dans votre étude ?

— Votre cousin, M. Ben Raddle, répondit le notaire, a dû recevoir une lettre identique à la vôtre.

— Alors il ne faut pas dire : « a dû recevoir », mais « recevra », déclara Summy Skim. Ben Raddle n’est point à Montréal en ce moment.

— Va-t-il bientôt revenir ? demanda Me Snubbin.

— Dans trois ou quatre jours.

— Diable !

— La communication que vous avez à nous faire est donc pressante ?

— D’une certaine façon, oui, répondit le notaire. Enfin, je vais toujours vous mettre au courant, et vous voudrez bien faire connaître à M. Ben Raddle, dès son retour, ce que je suis chargé de vous apprendre.

Le notaire mit ses lunettes, feuilleta quelques papiers épars sur la table, prit une lettre qu’il tira de son enveloppe et, avant d’en lire le contenu, dit :

— M. Raddle et vous, monsieur Skim, êtes bien les neveux de M. Josias Lacoste ?

— En effet, ma mère et celle de Ben Raddle étaient ses sœurs ; mais, depuis leur mort, il y a sept ou huit ans, toutes relations ont été rompues avec notre oncle. Des questions d’intérêt nous avaient divisés, il avait quitté le Canada pour l’Europe… Bref ! depuis lors, il n’a jamais donné de ses nouvelles, et nous ignorons ce qu’il est devenu…

— Il est mort, déclara Me Snubbin. Je viens précisément de recevoir la nouvelle de son décès survenu le 16 février dernier.

Quoique tous rapports eussent cessé depuis longtemps entre Josias Lacoste et sa famille, cette nouvelle ne laissa pas d’émouvoir Summy Skim. Son cousin Ben Raddle et lui n’avaient plus ni père ni mère, et tous deux, fils uniques, ils en étaient réduits à cette parenté germaine que resserrait une amitié fraternelle. Summy Skim songeait que, de toute la famille, il ne restait plus maintenant que Ben Raddle et lui. À plusieurs reprises, ils avaient cherché à savoir ce qu’était devenu leur oncle, regrettant qu’il eût brisé tous liens avec eux. Ils espéraient encore le revoir dans l’avenir, et voici que la mort tranchait négativement la question.

Josias Lacoste, peu communicatif de sa nature, avait toujours été d’humeur très aventureuse. Son départ du Canada, pour aller faire fortune en courant le monde, remontait à une vingtaine d’années déjà. Célibataire, il possédait un modeste patrimoine qu’il espérait accroître en se lançant dans la spéculation. Avait-il réalisé son espoir ? Ne s’était-il pas plutôt ruiné, avec son tempérament bien connu qui le portait à risquer le tout pour le tout ? Ses neveux, seuls héritiers, recueilleraient-ils quelques bribes de son héritage ?

À vrai dire, Summy Skim n’y avait jamais pensé, et il ne semblait pas qu’il dût y penser davantage, maintenant tout à l’émotion que lui causait la disparition de leur dernier parent.

Me Snubbin, laissant son client à lui-même, attendait que celui-ci posât des questions auxquelles il était prêt à répondre.

— Maître Snubbin, demanda Summy Skim, la mort de notre oncle est du 16 février ?

— Du 16 février, monsieur Skim.

— Voilà vingt-neuf jours déjà ?..

— Vingt-neuf, en effet. Il n’a pas fallu moins de temps à cette nouvelle pour m’arriver.

— Notre oncle était donc en Europe… au fond de l’Europe, en quelque contrée lointaine ? interrogea Summy Skim.

— Nullement, répondit le notaire.

Et il tendit une lettre dont les timbres portaient l’effigie canadienne.

— C’est d’un oncle d’Amérique, tout à fait d’un oncle d’Amérique, comme disent les Européens, que M. Ben Raddle et vous êtes héritiers. Maintenant, cet oncle d’Amérique a-t-il ou n’a-t-il pas tous les caractères classiques de l’emploi ? voilà un point qui reste à élucider !

— Ainsi, dit Summy Skim, il se trouvait au Canada sans que nous en ayons eu connaissance ?

— Oui, au Canada. Mais dans la partie la plus reculée du Dominion[2], à la frontière qui sépare notre pays de l’Alaska américaine, et avec laquelle les communications sont aussi lentes que difficiles.

— Le Klondike, je suppose, maître Snubbin ?

— Oui, le Klondike, où votre oncle avait été se fixer il y a dix mois environ.

— Dix mois, répéta Summy Skim. Et, en traversant l’Amérique pour se rendre à cette région des mines, il n’a pas même eu la pensée de venir à Montréal serrer la main de ses neveux !..

— Que voulez-vous ? répondit le notaire. Sans doute, M. Josias Lacoste était pressé d’arriver au Klondike, comme tant de milliers de ses semblables… je dirai comme tant de milliers de malades en proie à cette fièvre de l’or qui a déjà fait et fera encore d’innombrables victimes ! De tous les coins du monde, c’est une ruée vers les placers. Après l’Australie, la Californie ; après la Californie, le Transvaal ; après le Transvaal, le Klondike ; après le Klondike, d’autres territoires aurifères, et il en sera ainsi jusqu’au jour du jugement… je veux dire du gisement dernier !

Me Snubbin communiqua alors à Summy Skim tous les renseignements en sa possession. C’était vers le commencement de l’année 1897 que Josias Lacoste avait pris pied à Dawson City, capitale du Klondike, avec l’équipement obligatoire de prospecteur. Depuis juillet 1896, après la découverte de l’or dans le Gold Bottom, un affluent du Hunter, l’attention avait été attirée sur ce district. L’année suivante, Josias Lacoste venait sur ces gisements, où la foule des mineurs affluait déjà, avec l’intention de consacrer à l’acquisition d’un claim le peu d’argent qui lui restait. Quelques jours après son arrivée, il devenait, en effet, propriétaire du claim 129, situé sur le Forty Miles Creek, un tributaire du Yukon, la grande artère canado-alaskienne.

Me Snubbin ajouta :

— Il ne semble pas, d’ailleurs, d’après la lettre que m’a adressée le Gouverneur du Klondike, que ce claim ait donné jusqu’ici tout le profit qu’en attendait M. Josias Lacoste. Toutefois il ne paraît pas être épuisé, et peut-être votre oncle en eût-il finalement retiré les avantages qu’il espérait, si la mort ne l’avait surpris ?

— Ce n’est donc pas la misère qui aurait tué notre oncle ? demanda Summy Skim.

— Non, répondit le notaire, la lettre ne dit point qu’il en ait été réduit là. Il a succombé au typhus, si redoutable sous ce climat et qui fait tant de victimes. Atteint des premiers germes de la maladie, M. Lacoste a quitté le claim, et c’est à Dawson City qu’il a succombé. Comme on le savait originaire de Montréal, c’est à moi que le Gouverneur a écrit, afin que je recherche la famille et que j’informe celle-ci de son décès. M. Ben Raddle et vous, monsieur Skim, êtes trop, et j’ajouterai trop honorablement, connus à Montréal pour que l’hésitation m’ait été permise, et c’est ainsi que je vous ai invités tous deux à venir prendre en mon étude connaissance des droits que vous tenez du défunt.

Des droits ! Summy Skim ébaucha un sourire de mélancolique ironie. Il songeait à ce qu’avait dû être la vie de Josias Lacoste au cours d’une exploitation si difficile et si pénible… N’y avait-il pas engagé ses dernières ressources, après avoir acheté ce claim, peut-être à un prix exorbitant, ainsi que le faisaient trop d’imprudents prospecteurs ?.. N’était-il pas même mort endetté, insolvable ?.. Ces réflexions faites, Summy Skim de dire au notaire :

— Maitre Snubbin, il est possible que notre oncle ait laissé derrière lui une situation obérée… Eh bien, — et je me porte garant de mon cousin Raddle qui ne me désavouera pas — nous soutiendrons l’honneur du nom que nos mères ont porté. S’il y a des sacrifices à faire, nous les ferons sans hésiter… Il faudra donc, et dans le plus court délai, établir par un inventaire…

— Je vous arrête là, mon cher monsieur, interrompit le notaire. Tel que je vous connais, ce sentiment ne m’étonne point de vous. Mais je ne pense pas qu’il y ait lieu de prévoir les sacrifices dont vous parlez. Bien que votre oncle soit vraisemblablement décédé sans fortune, n’oublions pas qu’il était propriétaire de ce claim de Forty Miles Creek, et cette propriété a une valeur qui peut permettre de faire face à toutes les charges de la succession, s’il en existe. Or, cette propriété est devenue la vôtre, indivise entre votre cousin Ben Raddle et vous, puisque vous êtes les seuls parents de M. Josias Lacoste au degré successible.

Me Snubbin ajouta qu’il convenait cependant d’agir avec une certaine prudence. Cette succession ne devait être acceptée que sous bénéfice d’inventaire. On ferait état de l’actif et du passif, et alors les héritiers prendraient un parti en parfaite connaissance de cause.

— Je vais m’occuper de cette affaire, monsieur Skim, conclut-il, et prendre les informations les plus sûres… Somme toute, qui sait ?.. Un claim est un claim ! même s’il n’a rien ou presque rien produit jusqu’ici… Il suffit d’un heureux coup de pioche pour faire un heureux coup de poche, comme disent les prospecteurs…

— C’est entendu, maître Snubbin, répondit Summy Skim, et, si le claim de notre oncle a quelque valeur, nous chercherons à nous en défaire aux meilleures conditions.

— Sans doute, approuva le notaire, et j’espère que vous serez d’accord là-dessus avec votre cousin.

— J’y compte bien, répliqua Summy Skim. Je ne pense pas qu’il vienne jamais à l’idée de Ben Raddle d’exploiter lui-même…

— Eh ! qui sait, monsieur Skim ? M. Ben Raddle est ingénieur. C’est un esprit aventureux, audacieux… Il peut être tenté !.. Et si, par exemple, il apprenait que le claim de votre oncle est situé sur une bonne veine…

— Je vous garantis, maître Snubbin, qu’il n’ira point y voir ! Du reste, il doit être de retour ici dans trois ou quatre jours… Nous nous consulterons à ce sujet, et nous vous prierons de prendre toutes mesures utiles, soit pour la vente du claim de Forty Miles Creek au plus offrant, soit, ce qui me paraît le plus probable, qu’il y ait lieu de faire honneur aux engagements de notre oncle Josias Lacoste. »

Grand amateur de pêche… (Page 10.)

Sur cette conclusion pessimiste, Summy Skim quitta l’étude du notaire, en ajournant sa prochaine visite à deux ou trois jours, et revint à la maison de la rue Jacques-Cartier que son cousin et lui habitaient ensemble.

Summy Skim était fils d’un père d’origine anglo-saxonne et d’une mère franco-canadienne. Sa famille remontait à l’époque de la conquête de 1759. Fixée dans le Bas Canada, district de Montréal, elle y possédait un vaste domaine de rapport, bois, terres et prairies, qui constituait la plus grande part de sa fortune.

Passionné pour la chasse… (Page 10.)

Âgé de trente-deux ans alors, d’une taille au-dessus de la moyenne, la physionomie agréable, la constitution robuste de l’homme habitué au grand air des champs, les yeux bleu foncé, la barbe blonde, Summy Skim offrait le type si personnel et si sympathique des Franco-Canadiens, qu’il tenait de sa mère. Il vivait de sa propriété, sans soucis, sans ambition, de l’existence du gentleman-farmer, au milieu de ce privilégié district du Dominion. Sa fortune, sans être considérable, lui permettait de satisfaire ses goûts peu dispendieux, et jamais il n’avait ressenti le désir ni le besoin de l’accroître. Grand amateur de pêche, il avait à sa disposition tout ce réseau hydrographique des tributaires ou sous-tributaires du Saint-Laurent, sans parler des lacs si nombreux sous les latitudes septentrionales de l’Amérique. Passionné pour la chasse, il pouvait s’y livrer en toute liberté au milieu des vastes plaines et des giboyeuses forêts qui occupent la plus grande partie de cette région du Canada.

La maison que possédaient les deux cousins, sans luxe, mais confortable, était située dans l’un des quartiers les plus tranquilles de Montréal, en dehors du centre de l’industrie et du commerce. C’est là que tous deux passaient, non sans attendre impatiemment le retour de la belle saison, ces hivers si rudes du Canada, bien que celui-ci soit sous le même parallèle que le Midi de l’Europe.

Mais des vents terribles, qui ne sont arrêtés par aucune montagne, des bourrasques chargées des froidures de la région arctique, s’y déchaînent sans entrave avec une extraordinaire violence.

Montréal, siège du Gouvernement depuis 1843, aurait pu offrir à Summy Skim l’occasion de se mêler aux affaires publiques. Très indépendant de caractère, dédaigneux du monde officiel, se mêlant peu à la haute société des fonctionnaires, il avait une sainte horreur de la politique. D’ailleurs, il se soumettait très volontiers à la souveraineté plus apparente qu’effective de la Grande-Bretagne et jamais il n’avait pris position au milieu des partis qui divisent le Dominion. C’était, en somme, un philosophe aimant à se laisser vivre, sans ambition d’aucune sorte.

À son avis, toute modification survenue dans son existence n’aurait pu amener qu’ennuis, préoccupations et diminution de bien-être.

On comprendra que ce philosophe n’eût jamais songé au mariage et qu’il continuât à n’y point songer, bien que trente-deux années eussent passé sur sa tête. Peut-être, si sa mère ne lui avait pas été enlevée — on sait combien les femmes aiment à se perpétuer dans leurs petits-enfants — peut-être eût-il fait l’effort nécessaire pour la doter d’une belle-fille. Dans ce cas, aucun doute à cet égard, la femme de Summy Skim aurait partagé ses goûts. Parmi ces nombreuses familles du Canada où les enfants dépassent souvent les deux douzaines, il aurait trouvé, soit à la ville, soit à la campagne, la jeune fille simple et saine qui lui eût convenu. Mais Mme Skim était morte cinq ans plus tôt, trois années après son mari, et, depuis ce moment, on aurait pu parier sans crainte que jamais la moindre velléité matrimoniale n’effleurerait l’esprit de son fils.

Dès les premiers adoucissements de la température de ce rude climat, lorsque le soleil, plus matinal, annonçait le retour de la belle saison, Summy Skim s’empressait de quitter la maison de la rue Jacques-Cartier. Il se rendait alors à sa ferme de Green Valley, à une vingtaine de milles dans le nord de Montréal, sur la rive gauche du Saint-Laurent. Là, il reprenait la vie de campagne, interrompue par les rigueurs d’un hiver qui glace tous les cours d’eau et couvre toutes les plaines d’un épais tapis de neige. Là, il se retrouvait au milieu de ses fermiers, braves gens, depuis un demi-siècle au service de la famille, qui ressentaient une affection sincère doublée d’un dévouement à toute épreuve pour ce maître bon, d’humeur placide, aimant à rendre service, même s’il fallait payer de sa personne. Aussi ne lui épargnaient-ils pas les démonstrations de joie à son arrivée, non plus que de regret à l’heure de son départ.

La propriété de Green Valley rapportait annuellement une trentaine de mille francs que se partageaient les deux cousins, le domaine étant resté indivis entre eux comme la maison de Montréal. On y cultivait en grand un sol très fertile en fourrages et en céréales, dont le rendement s’ajoutait à celui de ces bois magnifiques qui recouvrent encore les territoires du Dominion, principalement dans la partie orientale. La ferme comprenait un ensemble de bâtiments bien aménagés, bien entretenus, écuries, granges, étables, basses-cours, hangars, et possédait un matériel très complet, très perfectionné, répondant à tous les besoins de l’agriculture moderne. À l’entrée d’un vaste enclos, tapissé de pelouses et ombragé d’arbres, un grand pavillon, dont la simplicité n’excluait pas le confort, servait de maison de maître.

Telle était l’habitation où Summy Skim vivait le meilleur de sa vie, et où Ben Raddle venait passer quelques jours hâtifs au cours de la belle saison. Le premier, tout au moins, n’eût pas voulu l’échanger contre n’importe quel château seigneurial du plus opulent des Américains. Si modeste qu’elle fût, elle lui suffisait, et il ne rêvait ni d’agrandissements ni d’embellissements, satisfait de ceux dont la nature fait tous les frais. Là s’écoulaient ses journées remplies par les exercices cynégétiques et ses nuits toujours favorisées d’un paisible sommeil.

Contentus sua sorte, ainsi que le recommande la sagesse, Summy Skim se trouvait assez riche du revenu de ses terres qu’il faisait valoir avec autant de méthode que d’intelligence. Toutefois, s’il n’entendait pas laisser sa fortune dépérir, il ne se souciait en aucune façon de l’accroître. Pour rien au monde, il ne se fût jeté dans l’une quelconque de ces innombrables affaires qui pullulent dans la trépidante Amérique, spéculations commerciales et industrielles, chemins de fer, banques, mines, sociétés maritimes ou autres. Non ! Ce sage avait horreur de tout ce qui présente des risques ou simplement des aléas. S’astreindre à supputer de bonnes ou mauvaises chances, se sentir à la merci d’éventualités qu’on ne peut ni empêcher, ni prévoir, se réveiller le matin avec cette pensée : suis-je plus riche ou plus pauvre que la veille ?.. cela lui eût paru abominable, et il aurait préféré, ou ne jamais s’endormir, ou ne jamais se réveiller.

C’était là le très marqué contraste entre les deux cousins. Qu’ils fussent nés de deux sœurs et qu’ils eussent tous deux du sang français dans les veines, à cela nul doute. Mais, si le père de Summy Skim était de nationalité anglo-saxonne, le père de Ben Raddle était de nationalité américaine, et il existe assurément entre l’Anglais et le Yankee une différence qui s’accentue avec le temps. Jonathan et John Bull, s’ils sont parents, ne le sont plus qu’à un degré fort éloigné, et cette parenté, semble-t-il, finira par s’effacer entièrement.

Que la diversité des origines ou toute autre raison fût cause de l’opposition de leurs caractères, le certain était que les deux cousins, très unis, d’ailleurs, et résolus à ne jamais se quitter, n’avaient ni les mêmes goûts, ni le même tempérament. Ben Raddle, de moins grande taille, brun de cheveux et de barbe, de quatre ans moins âgé que Skim, ne regardait pas l’existence sous le même angle que lui. Tandis que l’un se contentait de vivre en bon propriétaire, et de surveiller ses récoltes, l’autre se passionnait pour le mouvement industriel de son époque. Il avait fait ses études d’ingénieur et déjà pris part à quelques-uns de ces travaux prodigieux dans lesquels les Américains cherchent à l’emporter par l’audace des conceptions et la hardiesse de l’exécution. En même temps, il ambitionnait la richesse. Non pas la petite aisance de nos médiocres millionnaires, mais le fleuve d’or des milliardaires américains. Les fabuleuses fortunes des Gould, des Astor, des Vanderbilt, des Rockfeller, des Carnegie, des Morgan et de tant d’autres surexcitaient son cerveau. Il rêvait de ces occasions extraordinaires, capables de faire monter en quelques jours au Capitole, comme parfois elles précipitent en quelques heures de la roche tarpéienne. Aussi, tandis que Summy Skim ne se déplaçait guère que pour ses excursions à Green Valley, Ben Raddle avait-il maintes fois couru les États-Unis, traversé l’Atlantique, visité une partie de l’Europe, sans avoir jamais pu saisir jusqu’ici l’unique cheveu de l’occasion. Il était récemment revenu d’un assez long voyage d’outre-mer, et, depuis son retour, il ne prenait pas une minute de repos, guettant sans se lasser l’énorme affaire à laquelle il pourrait apporter son concours.

Cette opposition de leurs goûts était un gros chagrin pour Summy Skim. Il redoutait sans cesse que Ben Raddle ne fût entraîné à le quitter, ou du moins à engloutir dans une entreprise aventureuse le modeste avoir qui leur assurait à tous deux l’indépendance et la liberté.

C’était là le thème d’incessantes discussions entre les deux cousins.

« Mais enfin, Ben, disait Summy, à quoi sert de se casser la tête dans ce que tu appelles si pompeusement les grandes affaires ?

— Cela sert à devenir riche, à devenir très riche, Summy, répondait Ben Raddle.

— Eh, cousin, à quoi bon être si riche ? Il n’en faut pas tant pour être heureux à Green Valley. Que ferais-tu de tant d’argent ?

— Des affaires nouvelles, et plus importantes, cousin.

— Dans le but ?..

— D’amasser encore plus d’or, que je consacrerai à des affaires plus importantes encore.

— Et ainsi de suite ?

— Et ainsi de suite.

— Jusqu’à la mort, sans doute ? suggérait ironiquement Summy Skim.

— Jusqu’à la mort, Summy, » concluait Ben Raddle sans s’émouvoir, tandis que son cousin, ne trouvant rien à répondre, levait ses bras au ciel avec découragement.


II

OÙ SUMMY SKIM S’ENGAGE MALGRÉ LUI SUR LA VOIE DES AVENTURES.


Rentré chez lui, Summy Skim prit les dispositions que lui imposait la mort de Josias Lacoste. Il s’occupa des faire part à envoyer aux amis de la famille, du deuil qu’il fallait prendre, du service religieux qu’il convenait de commander à la paroisse.

Quant au règlement des affaires personnelles de son oncle, il y aurait lieu de s’en entretenir sérieusement avec Me Snubbin quand les deux cousins se seraient mis d’accord, et lorsque le notaire aurait reçu les renseignements demandés par dépêche lui permettant de dresser l’inventaire de la succession du défunt.

Ben Raddle ne rentra à Montréal que cinq jours plus tard, dans la matinée du 22 mars, après un mois de séjour à New York, où il avait étudié pour le compte d’un puissant syndicat le gigantesque projet de jeter un pont sur l’Hudson entre la Métropole et le New Jersey.

Ben Raddle s’était attelé de tout son cœur à ce travail de nature à passionner un ingénieur. Mais il ne semblait pas que la construction du pont dût être prochainement entreprise. Si on en parlait beaucoup dans les journaux, si on l’étudiait non moins sur le papier, une année sans doute, deux peut-être s’écouleraient avant le commencement effectif des travaux. Aussi Ben Raddle s’était-il décidé à revenir.

Son absence avait paru longue à Summy Skim. Combien il regrettait de ne pouvoir convertir son cousin à ses propres idées, de ne pouvoir lui faire aimer son existence sans soucis !

Cette grande affaire de l’Hudson Bridge ajoutait encore à ses inquiétudes. Si Ben Raddle y prenait part, ne le retiendrait-elle pas longtemps, des années peut-être, à New York ? Et alors Summy Skim serait seul dans la maison commune, seul à la ferme de Green Valley !

Dès que l’ingénieur fut de retour, son cousin lui apprit la mort de leur oncle Josias, décédé à Dawson City, en laissant pour toute fortune le claim n° 129 situé au bord du Forty Miles Creek, sur le territoire du Klondike.

À ce dernier nom, très retentissant alors, l’ingénieur dressa l’oreille. Vraisemblablement, il n’accueillait pas avec la belle indifférence d’un Summy Skim la perspective d’être désormais propriétaire d’un gisement aurifère. Quelle que fût sa pensée à cet égard, d’ailleurs, il ne l’exprima pas sur le moment.

Avec son habitude d’étudier les choses à fond, il désirait réfléchir avant de se prononcer.

Vingt-quatre heures lui suffirent à peser le pour et le contre de la situation, et, dès le lendemain, au cours du déjeuner, il interpellait ex abrupto Summy Skim, qui le trouvait singulièrement absorbé :

« Dis donc, cousin, si nous parlions un peu du Klondike ?

— S’il ne s’agit que d’en parler un peu !..

— Un peu… ou beaucoup, Summy.

— À ton aise ! mon cher Ben.

— Le notaire ne t’a pas communiqué les titres de propriété de ce claim 129 ?

— Non, répondit Summy Skim, je n’ai pas pensé qu’il fût utile d’en prendre connaissance.

— Je te retrouve bien là, mon bon Summy ! s’écria Ben Raddle en riant.

— Pourquoi cela ? objecta Summy. Il n’y a pas lieu, ce me semble, de tant se tracasser pour cette affaire. C’est très simple : ou cet héritage a quelque valeur, et nous le liquiderons au mieux de nos intérêts, ou, ce qui me paraît infiniment plus probable, il n’en a aucune, et nous ne nous en occuperons même pas.

— Tu as raison, accorda Ben Raddle. Mais rien ne presse… Avec ces placers, on ne sait jamais… On les croit pauvres, épuisés… et un coup de pioche vous donne une fortune.

À ces mots, Summy Skim sentit poindre un commencement d’inquiétude.

— Eh bien, mon cher Ben, dit-il en s’échauffant, c’est précisément ce que doivent savoir les gens de la partie, ceux qui exploitent en ce moment ces fameux gisements du Klondike. Si le claim de Forty Miles Creek vaut quelque chose, nous essaierons, je le répète, de nous en défaire au prix le plus avantageux… Mais comme il est probable, n’est-ce pas ? que notre oncle Lacoste ait quitté ce monde juste au moment d’être millionnaire !..

— C’est ce qui reste à déterminer, répondit Ben Raddle. Le métier de prospecteur est fécond en surprises de ce genre. On est toujours à la veille de découvrir une heureuse veine, et, par ce mot de veine, je n’entends pas dire la chance, mais le filon aurifère où les pépites abondent. Enfin il est, tu ne le contesteras pas, de ces chercheurs d’or qui n’ont point eu à se plaindre…

— Oui, répondit Summy Skim, un sur cent, sur mille, sur cent mille plutôt, et au prix de quels soucis, de quelles fatigues, et l’on peut ajouter de quelles misères !..

— Voilà de belles phrases, Summy, dit Ben Raddle, mais rien que des phrases. Moi, ce n’est pas sur de la littérature que j’entends raisonner, mais sur des faits, rien que des faits.

Summy Skim, sentant, sans autrement s’en étonner, où son cousin voulait en venir, se raccrocha au thème familier, et l’éternelle discussion recommença une fois de plus.

— Mon cher ami, est-ce que l’héritage que nous ont laissé nos parents n’est pas suffisant ? Est-ce que notre patrimoine ne nous assure pas l’indépendance et le bien-être ?.. Si je te parle ainsi, c’est que je m’aperçois que tu donnes à cette affaire plus d’importance qu’elle n’en mérite à mon avis… Voyons, ne sommes-nous pas assez riches ?

— On ne l’est jamais assez quand on peut l’être davantage.

— À moins qu’on ne le soit trop, Ben, comme certains milliardaires, qui ont autant d’ennuis que de millions, et qui prennent plus de peine à conserver leur fortune qu’ils n’en ont eu à l’acquérir.

— Allons, allons, répondit Ben Raddle, la philosophie a beau être une belle chose, il ne faut pas en abuser. D’ailleurs, ne me fais pas dire ce que je ne dis point. Je ne m’attends pas à trouver des tonnes d’or dans le claim de notre oncle Josias. Je veux me renseigner, voilà tout.

— Nous nous renseignerons, mon cher Ben, c’est convenu, et fasse le ciel que, informations prises, nous ne nous trouvions pas en présence d’une situation embarrassée, à laquelle nous devrions faire face par respect pour notre famille… Dans ce cas, j’ai assuré Me Snubbin…

— Tu as bien fait, Summy, interrompit Ben Raddle. Mais il me paraît superflu d’envisager cette éventualité qui ne se réalisera probablement pas. S’il y avait des créanciers, ils se seraient déjà fait connaître, sois tranquille. Causons plutôt du Klondike. Tu dois bien penser que je n’en suis pas à entendre parler de ces gisements. Bien que l’exploitation en remonte à deux ans à peine, j’ai lu tout ce qu’on a publié sur les richesses de ces territoires, et je puis te dire des choses qui troubleront ta superbe indifférence. Après l’Australie, la Californie, l’Afrique du Sud, on pouvait supposer que notre globe ne contenait pas d’autres placers. Et voici que, dans cette partie du Nord-Amérique, sur les confins de l’Alaska et du Dominion, le hasard en fait découvrir de nouveaux. Il semble d’ailleurs que ces contrées septentrionales de l’Amérique soient privilégiées sous ce rapport. Non seulement il existe des mines d’or au Klondike, mais on en a trouvé dans l’Ontario, le Michipicoten, la Colombie anglaise, où de puissantes compagnies se sont constituées, telles que la War Eagle, la Standard, le Sullivan Grup, l’Alhabarca, le Ferm, le Syndicate, la Sans Poel, le Cariboo, le Deer Trail, la Georgie Reed, et tant d’autres, dont les actions sont en plus-values constantes, sans parler des mines d’argent, de cuivre, de manganèse, de fer, de charbon. En ce qui concerne plus spécialement le Klondike, songe, Summy, à l’étendue que mesure cette région aurifère, deux cent cinquante lieues de longueur, sur environ quarante de largeur, et cela rien que sur le territoire du Dominion, en négligeant les gisements de l’Alaska. N’est-ce pas là un immense champ ouvert à l’activité humaine, le plus vaste, peut-être, qui ait été reconnu à la surface de la terre ? Qui sait si les produits de cette région ne se chiffreront pas un jour, non par millions, mais par milliards !

Ben Raddle aurait pu longtemps parler sur ce sujet, Summy Skim ne l’écoutait plus. Ce dernier se contenta de dire en haussant les épaules :

— Allons, Ben, c’est trop visible, tu as la fièvre…

— Comment ?.. j’ai la fièvre ?

— Oui, la fièvre de l’or, comme tant d’autres, et c’est une fièvre qu’on ne guérit pas avec le sulfate de quinine, car elle n’est malheureusement pas intermittente.

— Rassure-toi, mon cher Summy, répondit Ben Raddle en riant, mon pouls ne bat pas plus vite que d’ordinaire. Je me reprocherais, d’ailleurs, de compromettre ta magnifique santé, en t’exposant au contact d’un fiévreux…

— Oh ! moi !.. je suis vacciné, repartit sur le même ton Summy Skim, mais je te vois avec peine, je l’avoue, te perdre dans des songes creux qui ne peuvent mener à rien de bon, et t’emballer…

— Où vois-tu cela ? interrompit Ben Raddle. Il n’est question, pour le moment, que d’étudier une affaire et d’en tirer profit si on le peut. Tu penses que notre oncle n’a guère été heureux dans ses spéculations. Il est possible, en effet, que ce claim de Forty Miles Creek lui ait rapporté plus de boue que de pépites. Mais peut-être n’avait-il pas les ressources nécessaires pour l’exploiter. Peut-être n’opérait-il pas avec méthode comme l’aurait pu faire…

— Un ingénieur, n’est-il pas vrai, Ben ?

— Sans doute, un ingénieur…

— Toi… par exemple ?

— Pourquoi pas ? répondit Ben Raddle. En tout cas, ce n’est pas de cela qu’il est actuellement question. Il s’agit de se renseigner, tout simplement. Lorsque nous saurons à quoi nous en tenir sur la valeur du claim, nous verrons ce qu’il conviendra de faire. »

La conversation en resta là. En somme, il n’y avait rien à objecter aux propositions de Ben Raddle. Il était naturel de se renseigner avant de prendre une décision. Que l’ingénieur fût un homme sérieux, intelligent, pratique, cela ne pouvait être mis en doute. Summy n’en était pas moins affligé et inquiet, en voyant avec quelle sorte d’avidité son cousin se jetait sur cette proie si inopinément offerte à son ambition. Parviendrait-il à le retenir ? Assurément, en aucun cas, Summy Skim ne se séparerait de Ben Raddle. Leurs intérêts resteraient communs, quoi qu’il pût arriver. Mais il ne se faisait pas faute de pester contre la mauvaise idée qu’avait eue l’oncle Josias d’aller chercher fortune au Klondike, où l’attendaient la misère et la mort, et il en arrivait à désirer que les renseignements demandés fussent tels qu’il n’y eût pas lieu de donner suite à cette affaire.

Dans l’après-midi, Ben Raddle se rendit à l’étude du notaire et prit connaissance des titres de propriété, qu’il trouva parfaitement en règle. Un plan à grande échelle permettait de préciser avec exactitude la situation du claim 129. On le trouvait à quarante-deux kilomètres de Fort Cudahy, bourgade fondée par la Compagnie de la baie d’Hudson, sur la rive droite du Forty Miles Creek, l’un des innombrables affluents du Yukon, ce grand fleuve qui, après avoir arrosé les territoires occidentaux du Dominion, traverse toute l’Alaska, et dont les eaux, anglaises dans son haut cours, sont devenues américaines en aval, depuis que cette vaste région a été cédée par les Russes aux États-Unis.

« Une particularité assez curieuse. » (Page 22.)

« Vous n’avez pas remarqué une particularité assez curieuse, maître Snubbin, dit Ben Raddle après avoir examiné la carte. Le Forty Miles Creek coupe, avant de se jeter dans le Yukon, le 141e méridien choisi comme ligne de démarcation entre le Dominion et l’Alaska, et ce méridien se confond avec la limite occidentale de notre claim qui est ainsi mathématiquement situé à la frontière commune des deux contrées.

— En effet, approuva le notaire.

— Vraiment, reprit Ben Raddle en poursuivant son examen, cette situation ne me paraît pas mauvaise à première vue. Il n’y a pas de raison pour que le Forty Miles Creek soit moins favorisé que la Klondike River ou son affluent la Bonanza, ou ses sous-affluents la Victoria, l’Eldorado et autres rios si productifs et si recherchés des mineurs !

Ben Raddle dévorait littéralement du regard cette merveilleuse contrée dont le réseau hydrographique roule à profusion le précieux métal, qui, au taux de Dawson City, vaut deux millions trois cent quarante-deux mille francs la tonne !

— Excusez-moi, monsieur Raddle, hasarda le notaire. Oserais-je vous demander si votre intention est d’exploiter vous-même le placer de feu Josias Lacoste

Ben Raddle eut un geste évasif.

— C’est que M. Skim… insinua Me Snubbin.

— Summy n’a pu se prononcer, déclara nettement Ben Raddle, et moi-même je réserve mon opinion jusqu’au moment où j’aurai tous les renseignements utiles… et, s’il le faut, vu par moi-même…

— Songeriez-vous donc à entreprendre ce long voyage du Klondike ? demanda Me Snubbin en hochant la tête.

— Pourquoi pas ? Quoi qu’en puisse penser Summy, l’affaire, à mon avis, vaut qu’on se dérange… Une fois à Dawson City, on serait fixé… Ne fût-ce que pour vendre ce claim, pour en évaluer la valeur, vous en conviendrez avec moi, maître Snubbin, le mieux serait de l’avoir visité.

— Est-ce bien nécessaire ? observa Me Snubbin.

— Ne serait-ce que pour trouver un acquéreur ?

Le notaire allait répondre. Il en fut empêché par l’entrée d’un employé porteur d’une dépêche.

— Si ce n’est que cela, dit-il après l’avoir ouverte, voici qui pourra vous éviter les fatigues d’un tel voyage, monsieur Raddle.

Ce disant, Me Snubbin tendit à Ben Raddle un télégramme daté de huit jours, lequel, après avoir été porté de Dawson City à Vancouver, arrivait à Montréal par les fils du Dominion.

Aux termes de ce télégramme, l’Anglo-American Transportation and Trading Co (Chicago-Dawson), syndicat américain déjà possesseur de huit claims dont l’exploitation était dirigée par le capitaine Healey, faisait, en effet, pour l’acquisition du claim 129 de Forty Miles Creek, une offre ferme de cinq mille dollars, qui seraient envoyés à Montréal dès le reçu du télégramme d’acceptation. Ben Raddle avait pris la dépêche et la lisait avec le même soin qu’il venait de mettre à étudier les titres de propriété.

— Qu’en dites-vous, monsieur Raddle ? demanda le notaire.

— Rien, répondit l’ingénieur. Le prix offert est-il suffisant ? Cinq mille dollars pour un claim du Klondike !

— Cinq mille dollars sont toujours bons à prendre.

— Moins que dix mille, maître Snubbin.

— C’est évident. Je présume toutefois que M. Skim…

— Summy sera toujours de mon avis, si je puis appuyer cet avis de bonnes raisons. Et, si je lui prouve qu’il est nécessaire d’entreprendre ce voyage, il l’entreprendra, n’en doutez pas.

— Lui ?.. s’écria Me Snubbin, l’homme le plus heureux, le plus indépendant que jamais notaire ait rencontré dans l’exercice de sa profession !

— Oui, cet heureux, cet indépendant, si je lui montre qu’il peut doubler son bonheur et son indépendance… Que risquerions-nous, après tout, puisque nous serons toujours en mesure d’accepter la somme offerte par ce syndicat ? »

PLACE JACQUES-CARTIER À MONTRÉAL. — LE JOUR DU MARCHÉ.
(Cliché Notman, Montréal.)

Ben Raddle, après avoir quitté l’étude, prit par le plus court, tout en réfléchissant au parti qu’il convenait d’adopter. Quand il arriva à la maison de la rue Jacques-Cartier, son opinion était faite. Il monta aussitôt à la chambre de son cousin.

« Eh bien, demanda celui-ci, tu as vu Me Snubbin ? Y a-t-il du nouveau ?

— Du nouveau, oui, Summy, et des nouvelles.

— Bonnes ?

— Excellentes.

— Tu as examiné les titres de propriété ?..

— Comme de juste, ils sont en règle. Nous sommes bien propriétaires du claim 129.

— Voilà qui va joliment accroître notre fortune ! observa en riant Summy Skim.

— Plus que tu ne penses, peut-être, déclara l’ingénieur d’un ton sérieux.

Et Ben Raddle tendit à son cousin la dépêche de l’Anglo-American Transportation and Trading Company.

— Mais c’est parfait, s’écria celui-ci. Il n’y a pas à hésiter. Vendons notre claim à cette obligeante société, et le plus vite possible encore !..

— Pourquoi céder au prix de cinq mille dollars ce qui peut en valoir bien davantage ?.. ajouta Ben Raddle.

— Cependant, mon cher Ben…

— Eh bien ! ton cher Ben te répond qu’on ne traite pas ainsi les affaires. Pour agir en connaissance de cause, il faut avoir vu, vu de ses propres yeux, ce qui s’appelle vu.

— Tu en es toujours là ?..

— Plus que jamais. Réfléchis donc, Summy. Si l’on nous fait cette proposition d’achat, c’est que l’on connaît la valeur du claim, c’est que cette valeur est infiniment plus considérable. Il ne manque pas d’autres placers disponibles, le long des rios ou dans les montagnes du Kiondike.

— Qu’en sais-tu ?..

— Et, poursuivit Ben Raddle sans s’occuper de l’interruption, si une société qui en possède déjà plusieurs veut acquérir le nôtre, c’est qu’elle a, non pas cinq mille raisons pour offrir cinq mille dollars, mais dix mille, mais cent mille…

— Un million, dix millions, cent milliards, continua Summy railleur. Vraiment, Ben, tu jongles avec les chiffres.

— Les chiffres, c’est la vie, mon cher, et je trouve que tu ne chiffres pas assez…

— C’est peut-être que tu chiffres trop.

— Voyons, mon cher Summy, c’est très sérieusement que je te parle. J’hésitais à partir. Depuis l’arrivée de cette dépêche, je suis décidé à porter ma réponse en personne.

— Quoi !.. tu veux partir pour le Klondike ?..

— Oui.

— Sans avoir pris de renseignements ?..

— Je me renseignerai sur place.

— Et tu vas encore me laisser seul ?..

— Non, puisque tu m’accompagneras.

— Moi ?..

— Toi.

— Jamais !..

— Si, car l’affaire nous regarde tous deux.

— Je te donnerai mes pouvoirs.

— Je les refuse, c’est ta personne que je veux.

— Un voyage de quinze cents lieues !…

— Pas du tout !.. Dix-huit cents seulement.

— Seigneur !.. Et qui durera ?..

— Ce qu’il devra durer. Il peut arriver, en effet, que nous ayons intérêt, non pas à vendre notre claim, mais à l’exploiter.

— Comment… à l’exploiter ?.. s’écria Summy Skim éperdu. Alors, c’est toute une année…

— Deux, s’il le faut.

— Deux ans !.. deux ans !.. répétait Summy Skim.

— Qu’importe !.. s’écria Ben Raddle. Lorsque chaque mois, chaque jour, chaque heure accroîtra notre fortune !..

— Non, non !.. s’exclamait Summy Skim, en se blottissant, en s’enfonçant dans son fauteuil, comme un homme résolu à ne jamais le quitter.

Mais il avait affaire à forte partie. Ben Raddle, bien certainement, ne lui ferait grâce que lorsqu’il aurait emporté son consentement de haute lutte.

— Quant à moi, Summy, conclut-il, je suis décidé à partir pour Dawson City, et je ne puis croire que tu refuses de m’accompagner. D’ailleurs, tu as été trop sédentaire jusqu’ici !.. Il faut un peu courir le monde…

— Eh !.. fit Summy Skim, j’aurais bien d’autres contrées à visiter en Amérique ou en Europe, si j’en avais le goût. Assurément, je ne commencerai pas par m’enfoncer jusqu’au cœur de cet abominable Klondike.

— Qui te paraîtra charmant, Summy, lorsque tu auras constaté par toi-même qu’il est semé de poudre d’or et pavé de pépites.

— Ben, mon cher Ben, supplia Summy Skim, tu me fais peur !.. oui, tu me fais peur !.. Tu veux t’embarquer là dans une affaire où tu ne trouveras que périls et désillusions.

— Nous le verrons bien !..

— À commencer par ce maudit claim qui n’a sans doute pas la valeur d’un carré de choux !..

— Alors pourquoi cette compagnie en offrirait-elle plusieurs milliers de dollars ?..

— Et quand je songe, Ben, qu’il faut l’aller chercher, ce claim dérisoire, dans un pays où la température tombe à 50 degrés au-dessous de zéro !..

« Quoi !.. tu veux partir ?.. » (Page 27.)

— Nous ferons du feu.

À tout, Ben Raddle trouvait la réplique. La détresse de son cousin le laissait complètement insensible.

— Mais Green Valley, Ben ?.. soupirait celui-ci.

— Bon !.. répliquait Ben Raddle, le gibier ne manque pas aux plaines, ni le poisson aux rios du Klondike. Tu chasseras, tu pêcheras dans un pays nouveau qui te réserve des surprises.

— Mais nos fermiers, nos braves fermiers qui nous attendent !.. gémissait Summy.

— Auront-ils lieu de regretter notre absence, lorsque nous serons revenus assez riches pour leur bâtir d’autres fermes et pour acheter tout le district ? »

Finalement, Summy Skim dut s’avouer vaincu… Non, il ne laisserait pas son cousin partir seul pour le Klondike… Il l’accompagnerait, ne fût-ce que pour l’en ramener plus vite…

Aussi, ce jour-là, une dépêche s’envola-t-elle sur les fils télégraphiques du Dominion, annonçant au capitaine Healey, directeur de la Transportation and Trading Company, Dawson City, Klondike, le prochain départ de MM. Ben Raddle et Summy Skim, propriétaires du claim 129.


III

EN ROUTE.


Par le Pacific Canadian railway, touristes, commerçants, émigrants, chercheurs d’or, à destination du Klondike, peuvent se transporter directement sans changer de ligne, sans quitter le Dominion, de Montréal à Vancouver. Débarqués dans cette métropole colombienne, il leur reste à choisir entre différentes routes, terrestres, fluviales ou maritimes, et à combiner les divers modes de transport possibles, bateaux, chevaux, voitures, plus le mode pédestre dans la majeure partie du parcours.

Le départ étant résolu, Summy Skim n’aurait qu’à s’en rapporter, pour tous les détails du voyage, l’acquisition du matériel, le choix des routes, à son cousin Ben Raddle. Ce serait proprement l’affaire de cet ambitieux mais intelligent ingénieur, seul promoteur de l’entreprise, à qui en reviendraient et qui en acceptait toutes les responsabilités.

En premier lieu, Ben Raddle observa très justement que le départ ne pouvait être retardé. Il importait que les héritiers de Josias Lacoste fussent rendus au Klondike au début de l’été, un été qui ne réchauffe que pendant très peu de mois cette région hyperboréenne, située à la limite du cercle polaire arctique.

En effet, lorsqu’il consulta le code des lois minières canadiennes, applicables au district du Yukon, il y lut un certain article 9 ainsi conçu :

« Tout claim retournera au domaine public, qui restera sans être creusé pendant quinze fois vingt-quatre heures, durant la belle saison (définie par commissaire), à moins d’une permission spéciale de ce dernier. »

Or, le début de la belle saison, pour peu qu’il soit précoce, se fait dans la seconde moitié de mai. Donc, à cette époque, si l’exploitation du claim 129 chômait plus de quinze jours, la propriété de Josias Lacoste reviendrait au Dominion, et, très vraisemblablement, le syndicat américain ne manquerait pas de signaler à l’Administration tout motif de déchéance de la propriété qu’il convoitait.

« Tu comprends, Summy, déclara Ben Raddle, qu’il ne faut pas nous laisser devancer.

— Je comprends tout ce que tu veux que je comprenne, mon cher ami, répondit Summy Skim.

— D’autant plus que j’ai parfaitement raison, ajouta l’ingénieur.

— Je n’en doute pas, Ben. D’ailleurs, je ne répugne en aucune façon à quitter Montréal tout de suite, si cela doit nous permettre d’y revenir plus tôt.

— Nous ne serons au Klondike que le temps nécessaire, Summy.

— C’est entendu, Ben. À quelle date le départ ?..

— Le 2 avril, répondit Ben Raddle. Dans une dizaine de jours.

Summy Skim, les bras croisés, la tête penchée, eut fort envie de s’écrier : « Quoi !.. Si tôt !.. » Mais il se tut, puisque gémir n’eût servi à rien.

Au surplus, Ben Raddle agissait sagement en fixant le 2 avril comme date extrême du départ. Son itinéraire sous les yeux, il s’embarqua dans une série d’observations, hérissées de chiffres qu’il maniait avec une incontestable compétence.

— Pour nous rendre au Klondike, dit-il, nous n’avons pas à choisir entre deux routes, puisqu’il n’y en a qu’une. Peut-être un jour ira-t-on rejoindre le Yukon en passant par Edmonton et le fort Saint-John et en suivant là Peace River, qui traverse, au nord-est de la Colombie, le district du Cassiar…

— Une contrée giboyeuse s’il en fut, ai-je entendu dire, interrompit Summy Skim, s’abandonnant à ses rêves cynégétiques. Au fait, pourquoi ne pas suivre ce chemin ?

— Parce qu’il nous faudrait, en quittant Edmonton, faire quatorze cents kilomètres par terre, à travers des régions à peu près inexplorées.

— Alors quelle direction comptes-tu adopter, Ben ?

— Celle de Vancouver, sans aucun doute. Voici des chiffres très exacts qui te fixeront sur la longueur de l’itinéraire : De Montréal à Vancouver on compte quatre mille six cent soixante-quinze kilomètres et, de Vancouver à Dawson City, deux mille quatre cent quatre-vingt-neuf.

— Soit au total, dit Summy Skim, en chiffrant l’opération : Cinq et neuf quatorze, je retiens un ; huit et huit seize, je retiens un ; sept et quatre onze, je retiens un ; cinq et deux, sept… Soit sept mille cent soixante-quatre kilomètres.

— Exactement, Summy.

— Eh bien, Ben, si nous rapportons autant de kilogrammes d’or que nous aurons fait de kilomètres !..

— Cela vaudra, au taux actuel de deux mille trois cent quarante francs le kilogramme, seize millions sept cent soixante-trois mille sept cent soixante francs.

— Pourvu, murmura Summy Skim entre ses dents, que nous rapportions seulement les sept cent soixante francs

— Tu dis, Summy ?

— Rien, mon cher Ben. Absolument rien.

— Une telle somme, reprit Ben Raddle, ne me surprendrait pas. Le géographe John Minn n’a-t-il pas déclaré que l’Alaska produirait plus d’or que la Californie, dont le rendement a été pourtant de quatre cent cinq millions, rien que dans l’année mil huit cent soixante et un ? Pourquoi le Klondike n’ajouterait-il pas sa bonne part aux vingt-cinq milliards de francs qui composent la fortune aurifère de notre globe ?

— Ça me paraît extrêmement probable, approuva Summy avec une sage prudence. Mais, Ben, il faut songer aux préparatifs… On ne s’en va pas là-bas, dans ce pays invraisemblable, en n’emportant qu’une chemise de rechange et deux paires de chaussettes.

— Ne t’inquiète de rien, Summy, je me charge de tout. Tu n’auras qu’à monter dans le train à Montréal, pour en descendre à Vancouver. Quant à nos préparatifs, ce ne seront pas ceux de l’émigrant qui, errant à l’aventure dans une contrée lointaine, est obligé d’avoir un matériel considérable. Le nôtre est tout rendu. Nous le trouverons sur le claim de l’oncle Josias. Nous n’avons à nous occuper que du transport de nos personnes…

— Eh ! c’est quelque chose ! s’écria Summy Skim. Elles valent la peine que l’on prenne certaines précautions… surtout contre le froid… brrrrr… je me sens déjà gelé jusqu’au bout des ongles.

— Allons donc ! Summy, lorsque nous arriverons à Dawson City la belle saison battra son plein.

— Mais la mauvaise reviendra.

— Sois tranquille, répondit Ben Raddle. Même l’hiver tu ne manqueras de rien. Bons vêtements, bonne nourriture. Tu reviendras plus gras qu’au départ.

— Ah ! non ! je n’en demande pas tant, protesta Summy Skim, qui avait pris le parti de se résigner. Je te préviens que, si je dois engraisser seulement de dix livres, je reste !

— Plaisante, Summy, plaisante tant que tu voudras… mais aie confiance.

— Oui…, la confiance est obligatoire. Il est donc entendu que, le 2 avril, nous nous mettrons en route en qualité d’eldoradores…

— Oui… Ce délai me suffira pour nos préparatifs.

— Alors, Ben, puisque j’ai une dizaine de jours devant moi, j’irai les passer à la campagne.

— À ta guise, approuva Ben Raddle, bien qu’il ne doive pas encore faire beau à Green Valley.

Summy Skim aurait pu répondre qu’en tout cas ce temps-là vaudrait celui du Klondike. Mais il préféra s’abstenir, et se contenta d’affirmer qu’il aurait grand plaisir à se retrouver pendant quelques jours au milieu de ses fermiers, à revoir ses champs, même blancs de neige, les belles forêts toutes chargées de givre, les rios cuirassés de glace et la masse solidifiée des embâcles du Saint-Laurent. Et puis, par les grands froids, l’occasion ne manque point au chasseur d’abattre quelque superbe pièce, poil ou plume, sans parler des fauves, ours, pumas ou autres, qui rôdent aux environs. C’était comme un adieu que Summy Skim voulait adresser à tous les hôtes de la région…

— Tu devrais m’accompagner, Ben, dit-il.

— Y penses-tu ? répondit l’ingénieur. Et qui s’occuperait des préparatifs de départ ? »

Dès le lendemain, Summy Skim prit le chemin de fer, trouva à la gare de Green Valley un « stage » bien attelé, et, dans l’après-midi, descendit à la ferme. Comme toujours, Summy Skim se montra très sensible à l’affectueux accueil qu’il y reçut. Mais, lorsque les fermiers connurent le motif d’une si précoce visite, lorsqu’ils apprirent que tout l’été se passerait sans que leur maître fût avec eux, ils ne cachèrent point le chagrin que leur causait cette nouvelle.

« Oui, mes amis, dit Summy Skim, Ben Raddle et moi nous allons au Klondike, un pays du diable, qui est à tous les diables, si loin qu’il ne faut pas moins de deux mois, rien que pour y arriver et autant pour en revenir.

— Et tout cela pour ramasser des pépites ! dit un des paysans en haussant les épaules.

— Quand on en ramasse, ajouta un vieux philosophe, qui secoua la tête d’un air peu encourageant.

— Que voulez-vous, mes amis, dit Summy Skim, c’est comme une fièvre, ou plutôt une épidémie, qui, de temps en temps, traverse le monde, et qui fait bien des victimes !

— Mais pourquoi s’en aller là-bas, not’ maître ? demanda la doyenne de la ferme.

Et alors Summy Skim d’expliquer comment son cousin et lui venaient d’hériter d’un claim après la mort de leur oncle Josias Lacoste, et pour quelles raisons Ben Raddle estimait leur présence nécessaire au Klondike.

— Oui, reprit le vieux, nous avons entendu parler de ce qui se passe à la frontière du Dominion, et surtout des misères de tant de pauvres gens qui succombent à la peine ! Enfin, monsieur Summy, il n’est point question que vous restiez dans ce pays, et, lorsque vous aurez vendu votre tas de boue, vous reviendrez…

— Croyez-le bien, mes amis ! Mais, en attendant, cinq à six mois s’écouleront, et la belle saison sera à son terme !.. C’est un été que je vais perdre !..

— Et, été perdu, hiver plus triste encore ! ajouta une vieille, qui se signa et dit :

« Dieu vous protège, not’ maître ! »

CE N’EST PAS SANS ÉMOTION QU’IL PRIT CONGÉ DE CES BRAVES GENS. (Page 36.)

Après une semaine passée à Green Valley, Summy Skim pensa qu’il était temps de rejoindre Ben Raddle. Ce ne fut pas sans émotion, une émotion partagée de tous, qu’il prit congé de ces braves gens. Et songer que, dans quelques semaines, le soleil d’avril se lèverait sur l’horizon de Green Valley, que, de toute cette neige, sortiraient les premières verdures du printemps, que, sans ce maudit voyage, il serait revenu, comme il le faisait chaque année, s’installer dans ce pavillon jusqu’au retour des premiers froids de l’hiver ! Pendant ces huit jours, il avait confusément espéré qu’une lettre de Ben Raddle arriverait à Green Valley et lui apprendrait qu’il n’y avait pas lieu de donner suite à leurs projets. Mais la lettre n’était pas venue… Rien n’était changé… Le départ s’effectuerait à la date fixée… Aussi Summy Skim dut-il se faire conduire à la gare, et, le 31 mars, dans la matinée, il était à Montréal en face de son terrible cousin.

OTTAWA, VU DE RIDEAU FALLS.
(Cliché Notman, Montréal.)

« Rien de nouveau ?… demanda-t-il en se plantant devant lui comme un point d’interrogation.

— Rien, Summy, si ce n’est que nos préparatifs sont achevés.

— Ainsi tu t’es procuré…

— Tout, sauf les vivres que nous trouverons en route, répondit Ben Raddle. Je ne me suis occupé que des vêtements. Quant aux armes, tu as les tiennes, et j’ai les miennes. Deux bons fusils dont nous avons l’habitude et l’équipement complet du chasseur. Mais, comme il n’est pas possible de renouveler là-bas sa garde-robe, voici les divers objets d’habillement que nous emportons chacun par prudence : chemises de flanelle, camisoles et caleçons en laine, jersey d’épais tricot, costume de velours à côtes, pantalons de gros drap et pantalons de toile, costume de toile bleue, veste de cuir avec fourrure en dedans et capuchon, vêtement imperméable de marin avec coiffure idem, manteau en caoutchouc, six paires de chaussettes ajustées et six paires de chaussettes d’un numéro plus grand, mitaines fourrées et gants de cuir, bottes de chasse à gros clous, mocassins à tiges, raquettes, mouchoirs, serviettes…

— Eh ! s’écria Summy Skim en levant les mains vers le ciel, veux-tu donc créer un bazar dans la capitale du Klondike ? En voilà pour dix ans !

— Non, deux ans seulement !

— Seulement, répéta Summy. « Seulement » est tout bonnement épouvantable. Voyons, Ben, il ne s’agit que d’aller à Dawson City, de céder le claim 129 et de revenir à Montréal. Il ne faut pas deux ans pour cela, que diable !

— Sans doute, Summy, si on nous donne du claim 129 ce qu’il vaut.

— Et si on ne nous le donne pas ?

— Nous aviserons, Summy ! »

Dans l’impossibilité d’obtenir une autre réponse, Summy Skim n’insista pas.

Le 2 avril, dès le matin, les deux cousins étaient à la gare où leurs bagages avaient été transportés. Cela ne formait pas un gros volume au total, et leur matériel de prospecteurs ne deviendrait véritablement un embarrassant « impedimentum » qu’après avoir été complété à Vancouver.

Si, avant de quitter Montréal, ils se fussent adressés à la Compagnie du Canadian Pacific, les voyageurs auraient pu prendre des billets de steamer pour Skagway. Mais Ben Raddle n’avait pas encore décidé quelle voie ils suivraient pour gagner Dawson City, la route maritime et fluviale qui remonte le Yukon, depuis son embouchure jusqu’à la capitale du Klondike, ou la route terrestre qui, au delà de Skagway, se déroule à travers les montagnes, les plaines et les lacs de la Colombie britannique.

Ils étaient donc enfin partis, les deux cousins, l’un entraînant l’autre, celui-ci résigné, celui-là plein de confiance, mais, au demeurant, tous deux confortablement installés dans un excellent pulmann-car. C’est bien le moins que l’on veuille avoir toutes ses aises, lorsqu’il s’agit d’un voyage de quatre mille sept cents kilomètres, dont la durée est de six jours, entre Montréal et Vancouver.

En quittant Montréal, le train traverse cette partie du Dominion qui comprend les districts si variés de l’Est et du Centre. C’est seulement après avoir dépassé la région des grands lacs qu’il entre dans une contrée moins populeuse et parfois déserte, surtout aux approches de la Colombie.

Le temps était beau, l’air vif, le ciel voilé de légères brumes. La colonne thermométrique oscillait autour de zéro. À perte de vue se développaient les plaines toutes blanches, qui, dans quelques semaines, deviendraient verdoyantes, et dont les multiples rios seraient dégagés de glace. De nombreuses troupes d’oiseaux, devançant le train, se dirigeaient vers l’Ouest à grands coups d’aile. De chaque côté de la voie, sur la couche de neige, on pouvait relever des empreintes d’animaux, jusqu’aux forêts de l’horizon. Voilà des pistes qu’il eût été aisé de suivre et qui eussent mené à quelque beau coup de fusil !

Mais il était bien question de chasse, à présent ! S’il y avait des chasseurs dans ce train en marche sur Vancouver, ce n’étaient que des chasseurs de pépites, et les chiens qui les accompagnaient n’étaient point dressés à l’arrêt des perdrix ou des lièvres, ni à la poursuite des daims ou des ours. Non, simples bêtes de trait, leur destin était de tirer les traîneaux sur la glace solidifiée des lacs et des cours d’eau, dans cette partie de la Colombie comprise entre Skagway et le district du Klondike.

OTTAWA. — POST OFFICE ET LE PALAIS DU PARLEMENT.
(Cliché Notman, Montréal.)

La fièvre de l’or n’était à vrai dire qu’à son début. Mais des nouvelles arrivaient constamment annonçant la découverte de nombreux gisements sur l’Eldorado, la Bonanza, le Hunter, le Bear, le Gold Bottom et tous les affluents de la Klondike River. On parlait de claims où le prospecteur lavait jusqu’à quinze cents francs d’or au plat. Aussi l’affluence des émigrants ne cessait-elle pas de s’accroître. Ils se jetaient sur le Klondike comme ils s’étaient jetés sur l’Australie, la Californie, le Transvaal, et les compagnies de transport commençaient à être débordées. D’ailleurs, ceux qu’emportait ce train, ce n’étaient point des représentants de sociétés ou de syndicats formés avec l’appui des grandes banques de l’Amérique ou de l’Europe. Ceux-là, pourvus d’excellent matériel, largement ravitaillés en vêtements et en vivres par des services spéciaux, peuvent n’avoir aucune crainte de l’avenir. Non ! il n’y avait là que de ces pauvres gens en proie à toutes les rigueurs de l’existence, que la misère chasse de leur pays, qui peuvent tout risquer, n’ayant rien à perdre, et dont, il faut bien l’avouer, l’espoir de quelque coup de fortune trouble la cervelle.

Cependant le train de la Transcontinental courait à toute vapeur. Summy Skimet Ben Raddle n’auraient pas pu se plaindre du manque de confort au cours de ce long voyage : un drawing-room à leur disposition pendant la journée, un bed-room pour y passer la nuit, un smoking-room où ils pouvaient fumer à leur aise comme dans les meilleurs cafés de Montréal, un dining-room où la qualité des mets et le service ne laissaient rien à désirer, un wagon-bain, s’ils voulaient se baigner en route. Mais tout cela n’empêchait pas Summy Skim de soupirer en pensant à son pavillon de Green Valley !

En quatre heures, le train eut atteint Ottawa, la capitale du Dominion, qui, du haut d’une colline, domine la contrée environnante, cité superbe dont la prétention plus ou moins justifiée est d’occuper le centre du monde.

Au delà, près de Carlton Junction, on aurait pu apercevoir sa rivale, Toronto, l’ancienne capitale aujourd’hui détrônée.

Courant alors directement vers l’Ouest, le train gagna la station de Sudbury, où la ligne se divise en deux branches, contrée enrichie par l’exploitation des mines de nickel. Ce fut la branche nord qui fut suivie pour contourner le Lac Supérieur et aboutir à Port Arthur, près de Fort William. À Heron Bay, à Schreiber et à toutes les stations du vaste lac, l’arrêt avait été assez long pour que les deux cousins pussent, s’ils l’avaient désiré, se rendre compte de l’importance de ces ports en eau douce. Puis, par Bonheur, Ignace, Eagle River, à travers une région dont les mines font la fortune, ils arrivèrent à l’importante cité de Winnipeg.

WINNIPEG, MAIN STREET.
(Cliché Notman, Montréal.)

C’est bien là qu’en d’autres circonstances une halte de quelques heures eût paru trop courte à Summy Skim, désireux de garder au moins un souvenir de son voyage. S’il n’eût pas été hypnotisé par le Klondike, sans doute eût-il volontiers consacré un jour ou deux à visiter cette cité de quarante mille habitants et les villes avoisinantes du Western Canada… Malheureusement, Summy Skim n’était pas en état de s’intéresser à ces contingences. Le train reprit donc ses voyageurs, véritables colis humains pour la plupart, qui ne voyageaient pas pour leur plaisir, mais pour arriver à destination par le plus vite et par le plus court.

C’est en vain que Ben Raddle essaya de réveiller l’attention du copropriétaire de Green Valley.

« Tu ne remarques pas, Summy, suggéra-t-il, avec quelle perfection toute cette contrée est cultivée ?..

— Ah ! fit mollement Summy Skim.

— Et quelles immenses prairies elle possède. Les buffles y fréquentent, dit-on, par milliers. Voilà une belle chasse, Summy !..

— Assurément, concéda Summy Skim sans la moindre aménité, j’aimerais mieux passer ici six mois, et même six ans, que six semaines au Klondike.

— Bah ! s’il n’y a pas de buffles aux environs de Dawson City, répliqua Ben Raddle en riant, tu te rattraperas sur les orignals. »

Regina City dépassée, le train se dirigea vers la Crow New Pass des Montagnes Rocheuses, puis vers les frontières de la Colombie britannique, après avoir stationné pendant quelques heures à Calgary City.

C’est de cette ville que se détache, vers Edmonton, où cesse la ligne ferrée, un embranchement que prennent quelquefois les émigrants pour se rendre au Klondike. En passant par Peace River et Fort Saint-John, puis par Dease, Francis et Pelly Rivers, cette route relie le nord-est de la Colombie au Yukon à travers le district de Cassiar, si célèbre au point de vue cynégétique. C’est une route de chasseurs, que Summy Skim eût certainement préférée s’il avait été là pour son plaisir. Mais, difficile et longue, elle oblige le voyageur à des ravitaillements fréquents, sur un parcours qui excède deux mille kilomètres. Il est vrai, cette contrée est particulièrement aurifère ; on peut laver dans presque tous ses cours d’eau. Malheureusement, elle est dénuée de ressources, et ne deviendra praticable que le jour où le gouvernement canadien y aura établi des relais de quinze en quinze lieues.

Pendant la traversée des Rocheuses, il fut loisible aux voyageurs d’entrevoir ces montagnes orgueilleuses éternellement coiffées de leur calotte de neige. Au milieu de ces solitudes glacées régnait le « silence of all life », que troublait seul le halètement de la locomotive.

À mesure que le train gagnait vers l’Ouest, des régions s’ouvraient devant lui, non point riches en terres fertiles, auxquelles le travail assure les beaux rendements d’un sol que la production n’a pas encore épuisé. Non !.. C’étaient des territoires de Kootaway, ces Gold Fields du Cariboo, où l’or fut rencontré et se rencontre abondamment encore, tout ce réseau hydrographique qui roule des paillettes du précieux métal. Il y avait même lieu de se demander pourquoi les prospecteurs ne fréquentaient pas plus assidûment un pays qu’il était aisé d’atteindre, au lieu d’affronter les fatigues d’un lointain voyage au Klondike, sans parler des dépenses excessives qu’il exige.

« En vérité, fit observer Summy Skim, c’est bien dans ce Cariboo que l’oncle Josias aurait dû venir tenter la fortune !.. Nous serions arrivés maintenant… Ce qu’aurait valu son exploitation, nous le saurions à l’heure présente ! Nous en aurions fait argent dans les vingt-quatre heures, et notre absence n’aurait pas duré plus d’une semaine !..

Summy Skim avait raison. Mais il était sans doute écrit sur le grand livre de sa destinée qu’il s’aventurerait jusqu’à cette terrifiante région du Klondike, et pataugerait dans les boues du Forty Miles Creek.

Et c’est pourquoi le train continuait sa route, entraînait Summy Skim toujours plus loin de Montréal et de Green Valley, l’emportait vers la frontière littorale de la Colombie, et finalement, sans qu’aucun incident eût troublé, le voyage, le déposait, le 8 avril, à côté de son cousin Ben Raddle, sur le quai de la gare de Vancouver.

VANCOUVER. — VUE GÉNÉRALE.
(Cliché Notman, Montréal.)


IV

UN FÂCHEUX VOISINAGE


La ville de Vancouver n’est point sur la grande île du même nom. Elle occupe un point de cette langue de terre qui se détache du littoral colombien. Ce n’est qu’une métropole. La capitale de la Colombie britannique, Victoria, dont la population atteint seize mille âmes, est précisément bâtie sur la côte sud-est de l’île, où se trouve également New Westminster avec ses dix mille habitants.

Vancouver est située à l’extrémité d’une rade ouverte sur le sinueux détroit de Juan-de-la-Fuca, qui se prolonge vers le Nord-Ouest. En arrière de la rade pointe le clocher d’une chapelle, entre d’épaisses frondaisons de pins et de cèdres qui suffiraient à cacher les hautes tours d’une cathédrale.

Après avoir suivi la partie méridionale de l’île, le canal en contourne les côtes orientales et septentrionales. On le voit, le port de Vancouver est facilement accessible aux navires venant du Pacifique, qu’ils descendent le littoral canadien ou qu’ils remontent le littoral des États-Unis d’Amérique.

Les fondateurs de la ville de Vancouver ont-ils trop préjugé de l’avenir ? Ce qui est certain, c’est qu’elle suffirait à une population de cent mille habitants, et une telle population circulerait encore à l’aise à travers la dernière de ses rues géométriquement tracées à angles droits. Elle a des églises, des banques, des hôtels, s’éclaire au gaz et à l’électricité, est desservie par des ponts lancés à travers l’estuaire de False Bay et possède un parc de trois cent quatre-vingts hectares aménagé sur la péninsule du nord-ouest.

En quittant la gare, Summy Skim et Ben Raddle s’étaient fait conduire à Westminster Hotel, où ils devaient demeurer jusqu’au jour de leur départ pour le Klondike.

Le difficile fut précisément de trouver à se loger dans cet hôtel encombré de voyageurs. Les trains et les paquebots versaient alors jusqu’à douze cents émigrants par vingt-quatre heures. On imaginera sans peine le profit qu’en retirait la ville, et plus spécialement cette classe de citoyens qui se sont donné la mission d’héberger les étrangers, en leur imposant des prix invraisemblables, en échange de nourritures parfois plus invraisemblables encore. Sans doute, la population flottante de Vancouver n’y séjournait jamais que le moins de temps possible, si grande était la hâte de tous ces aventuriers d’être rendus sur les territoires dont l’or les attirait comme l’aimant attire le fer. Mais encore fallait-il pouvoir partir, et bien souvent la place manquait, sur les nombreux steamers qui remontent vers le Nord, après escale aux divers ports du Mexique et des États-Unis.

Deux routes mènent de Vancouver au Klondike. L’une, à travers le Pacifique, va chercher, à Saint-Michel, sur la côte occidentale de l’Alaska, l’embouchure du Yukon, et en remonte le cours jusqu’à Dawson City. L’autre, maritime de Vancouver à Skagway, devient ensuite terrestre entre cette ville et la capitale du Klondike. Laquelle de ces deux routes allait choisir Ben Raddle ?

Dès que les deux cousins eurent pris possession de leur chambre, la première demande que posa Summy Skim fut celle-ci :

« Pour combien de temps, mon cher Ben, sommes-nous à Vancouver ?

— Pour quelques jours seulement, répondit Ben Raddle. Je ne pense pas qu’il en faille davantage pourvoir arriver le Foot Ball.

— Va pour le Foot Ball, répondit Summy. Et qu’est ce Foot Ball, je te prie ?

— Un steamer du Canadian Pacific, qui nous transportera à Skagway, et sur lequel je vais dès aujourd’hui retenir deux places.

— Ainsi, Ben, entre les différentes routes du Klondike, tu as fait ton choix ?

— Le choix était tout indiqué, Summy. Nous prendrons la route qui est le plus généralement suivie, et, en longeant le littoral colombien à l’abri des îles, nous atteindrons Skagway sans fatigue. À cette époque de l’année, le lit du Yukon est encore encombré de glaces, et il n’est pas rare que les navires périssent au milieu de la débâcle, ou que, à tout le moins, ils soient retardés jusqu’au mois de juillet. Le Foot Ball, au contraire, ne mettra pas plus d’une semaine à se rendre soit à Skagway, soit même à Dyea. Une fois débarqués, nous aurons, il est vrai, à franchir les rampes assez rudes du Chilkoot ou de la White Pass. Mais, au delà, moitié par terre, moitié par les lacs, nous atteindrons sans trop de peine le Yukon, qui nous portera à Dawson City. J’estime que nous serons à destination avant le mois de juin, c’est-à-dire au début de la bonne saison. Pour le moment, nous n’avons qu’à prendre patience, en attendant l’arrivée du Foot Ball.

— D’où vient-il, ce paquebot au nom sportif ? demanda Summy Skim.

— Précisément de Skagway, car il est affecté au service régulier entre Vancouver et cette ville. On l’attend pour le 14 de ce mois au plus tard.

— Le 14 seulement ! se récria Summy.

— Ah ! ah ! dit Ben Raddle en riant, te voilà plus pressé que moi !

— Oui certes, approuva Summy, puisque, après tout, il faut bien partir avant d’être revenu ! »

Les deux cousins n’allaient pas être très absorbés par leurs occupations pendant ce séjour à Vancouver. Leur équipement n’était pas à compléter. Il ne s’agissait pas d’acquérir le matériel nécessaire à l’exploitation d’un claim, puisqu’ils devaient trouver sur place celui de l’oncle Josias. Le confort dont ils avaient joui dans le train du Transcontinental Pacific, ils le retrouveraient à bord du Foot Ball. Ce serait à Skagway que Ben Raddle aurait plus spécialement à se préoccuper des moyens de transport jusqu’à Dawson City. Il lui faudrait alors se procurer un bateau démontable pour la navigation des lacs, un attelage de chiens pour les traîneaux, seul moyen pratique de locomotion sur les plaines glacées de l’extrême Nord, à moins, toutefois, qu’il n’estimât préférable de traiter avec un chef de portage, qui se chargerait, à forfait, de les conduire à Dawson City. Dans l’un et l’autre cas, évidemment, le voyage ne laisserait pas d’être fort coûteux. Mais ne suffirait-il pas d’une ou deux belles pépites pour rentrer et au delà dans ces débours ?

Du reste, telle était l’animation de la ville, telle était l’affluence des voyageurs, que les deux cousins, malgré leur désœuvrement, ne s’ennuyèrent pas un instant. Rien de curieux comme les arrivées des trains, qu’ils vinssent de l’est du Dominion ou des États de l’Union. Rien d’intéressant comme le débarquement de ces milliers de passagers que les steamers déposaient sans cesse à Vancouver. Que de gens, en attendant leur départ pour Skagway, erraient le long des rues, la plupart réduits à se blottir dans tous les coins du port ou sous les madriers des quais inondés de lumière électrique.

L’occupation ne manquait pas à la police au milieu de cette foule grouillante d’aventuriers sans feu ni lieu, attirés par le prodigieux mirage du Klondike. À chaque pas, on rencontrait ces agents vêtus d’un sombre uniforme couleur feuille morte, prêts à intervenir dans d’incessantes querelles qui menaçaient de finir dans le sang.

Assurément, ces constables accomplissent leur tâche souvent périlleuse, toujours difficile, avec tout le zèle et tout le courage qui sont nécessaires dans ce monde d’émigrants où se heurtent toutes les classes sociales, et plus particulièrement l’innombrable classe des déclassés. Mais comment ne leur vient-il pas à l’esprit qu’il y aurait peut-être pour eux plus de profit et moins de péril à laver les boues des affluents du Yukon ? Comment ne pensent-ils pas aux cinq constables canadiens qui, presque au début du Klondike, revinrent au pays avec deux cent mille dollars de bénéfices ? Cela fait honneur à leur force d’âme, puisqu’ils ne se laissent pas griser comme tant d’autres.

La lecture des journaux apprit à Summy Skim que, pendant l’hiver, la température tombait parfois au Klondike à 60 degrés centigrades au-dessous de zéro. D’abord, il n’en crut rien, mais, ce qui lui donna à réfléchir, ce fut de voir chez un opticien de Vancouver plusieurs thermomètres gradués jusqu’à 90 degrés au-dessous de glace. « Bah ! se disait-il vainement pour se rassurer, c’est affaire d’amour-propre… Quatre-vingt-dix degrés !.. Les Klondiciens, fiers de leurs froids exceptionnels, mettent une certaine coquetterie à les faire valoir ! » Summy Skim, néanmoins, demeurait inquiet, et finalement il se décida à franchir le seuil de la boutique, pour examiner de près ces inquiétants thermomètres.

Les divers modèles que le marchand lui présenta étaient tous gradués, non pas suivant l’échelle Fahrenheit, en usage dans le Royaume-Uni, mais selon l’échelle centigrade, plus particulièrement adoptée au Dominion, encore imbu des coutumes françaises.

Après examen, Summy Skim dut convenir qu’il ne s’était pas trompé. Ces thermomètres étaient réellement établis en prévision de températures aussi excessives.

« Ces thermomètres sont construits, avec soin ? demanda Summy Skim, pour dire quelque chose.

— Assurément, monsieur, répondit l’opticien. Je crois que vous serez satisfait.

— Pas le jour, du moins, où ils marqueront soixante degrés, déclara Summy Skim du ton le plus sérieux.

— Bon, répliqua le marchand, l’essentiel est qu’ils marquent juste.

— C’est un point de vue, monsieur. Mais, dites-moi, insinua Summy Skim, c’est par pure réclame, je présume, que ces instruments sont à votre étalage ? Je ne pense pas que, dans la pratique…

— Eh bien ?

— … la colonne d’alcool tombe jamais à soixante degrés.

— Fréquemment, monsieur, affirma le marchand avec vivacité, fréquemment et même plus bas encore.

— Plus bas !

— Pourquoi pas ? répondit l’industriel, non sans une évidente fierté. Et si monsieur désire un instrument gradué jusqu’à cent degrés…

— Merci… merci, se hâta de dire Summy Skim épouvanté. Soixante degrés me paraissent largement suffisants ! »

Et même, à quoi bon cette acquisition ? Lorsque les yeux sont brûlés sous les paupières rougies par l’âpre bise du nord, lorsque l’haleine retombe en neige, lorsque le sang à demi glacé est sur le point de s’embâcler dans les veines, lorsqu’on ne peut toucher un objet de métal sans y laisser la peau de ses doigts, lorsqu’on gèle devant les foyers les plus ardents comme si le feu lui-même avait perdu toute chaleur, il n’y a pas en vérité grand intérêt à savoir si le froid qui vous tue s’arrête à soixante ou atteint cent degrés.

MAGASIN D’ÉQUIPEMENTS DE PROSPECTEURS.

Cependant les jours s’écoulaient, et Ben Raddle ne cachait pas son impatience. Le Foot Ball avait-il donc éprouvé des retards de mer ? On savait qu’il avait quitté Skagway le 7 avril. Or, la traversée ne durait pas plus de six jours, et il aurait dû être, le 13, en vue de Vancouver.

Le paquebot, consacré au transport des émigrants et de leurs bagages, à l’exclusion de toute marchandise, ne ferait, il est vrai, qu’une très courte relâche. Vingt-quatre heures, trente-six heures tout au plus, suffiraient au nettoyage des chaudières, à l’approvisionnement en charbon et en eau douce, à l’embarquement, enfin, des quelques centaines de passagers qui avaient retenu leur place à l’avance.

Quant à ceux qui n’avaient pas eu cette précaution, il leur faudrait prendre les autres paquebots attendus après le Foot Ball. Jusque-là, les hôtels et auberges de Vancouver ne pouvant suffire à les recevoir, des familles entières coucheraient à la belle étoile. Que l’on juge par leurs misères présentes de celles que leur réservait l’avenir !

La plupart de ces pauvres gens ne devaient pas se trouver plus confortablement à bord des paquebots qui les transporteraient de Vancouver à Skagway, où commencerait pour eux l’interminable, l’épouvantable voyage qui les conduirait jusqu’à Dawson City. À bord, les cabines de l’arrière et de l’avant suffisent à peine aux passagers les plus fortunés ; l’entrepont donne asile à des familles qui s’y entassent pour ces six à sept jours de traversée pendant lesquels ils doivent pourvoir à leurs besoins. Quant au plus grand nombre, ils acceptent d’être enfermés dans la cale comme des animaux, comme des colis. Et, en vérité, cela vaut encore mieux que d’être exposé sur le pont à toutes les rigueurs atmosphériques, aux rafales glacées, aux tempêtes de neige si fréquentes en ces parages voisins du cercle polaire.

Vancouver n’était pas envahie seulement par les émigrants arrivant de toutes les parties de l’Ancien et du Nouveau Monde. Il fallait compter aussi avec les centaines de mineurs qui n’entendent point passer la mauvaise saison dans les glacières de Dawson City.

Pendant l’hiver, il est impossible de continuer l’exploitation des claims ; tous les travaux sont forcément suspendus, lorsque le sol est recouvert de dix à douze pieds de neige, lorsque, sur ces épaisses couches saisies par des froids de quarante à cinquante degrés et rendues aussi dures que du granit, se brisent le pic et la pioche.

Aussi, ceux des prospecteurs qui le peuvent, ceux que la chance a favorisés dans une certaine mesure préfèrent-ils revenir dans les principales villes de la Colombie. Ceux-là ont de l’or à dépenser, et ils le dépensent avec une prodigalité insouciante dont on ne saurait se faire une idée. Ils ont cette conviction que la fortune ne les abandonnera pas, que la saison prochaine sera fructueuse, que de nouveaux gisements seront découverts et mettront entre leurs mains des monceaux de pépites. À eux les meilleures chambres dans les hôtels et les meilleures cabines dans les paquebots.

Summy Skim l’eut promptement constaté, c’est parmi cette catégorie de mineurs que figuraient les gens les plus violents, les plus grossiers, les plus tapageurs, ceux qui se livraient à tous les excès dans les tripots, dans les casinos où, l’argent à la main, ils parlaient en maîtres.

À vrai dire, le brave Summy se préoccupait peu de cette engeance. Estimant, ce en quoi il se trompait peut-être, qu’il ne pouvait avoir jamais rien de commun avec l’un quelconque de ces peu recommandables aventuriers, il écoutait d’une oreille distraite ce que la rumeur publique lui apprenait sur leur compte, et bientôt il n’y pensait plus.

Le 14 avril, dans la matinée, Ben Raddle et lui se promenaient sur le quai, lorsque la sirène d’un steamer se fit entendre.

« Serait-ce enfin le Foot Ball ? s’écria Summy.

— Je ne le pense pas, répondit Ben Raddle. Ces sifflets viennent du sud, et c’est par le nord que le Foot Ball doit arriver. »

Il s’agissait, en effet, d’un vapeur qui ralliait le port de Vancouver en remontant le détroit de Juan-de-la-Fuca et qui, par conséquent, ne pouvait venir de Skagway.

Le moyen de devancer cet énergumène… (Page 62.)

Cependant, n’ayant rien de mieux à faire, Ben Raddle et Summy Skim se dirigèrent vers l’extrémité de la jetée, au milieu du nombreux public que l’arrivée d’un bateau attirait toujours. C’étaient d’ailleurs plusieurs centaines de passagers qui allaient débarquer, en attendant qu’il leur fût possible de prendre passage sur un des paquebots qui font le service du Nord, et le spectacle ne pouvait manquer d’être pittoresque.

Le navire qui s’avançait à coups de sifflet stridents était le Smyth, bâtiment de 2500 tonnes, qui venait de faire toutes les escales de la côte, depuis le port mexicain d’Acapulco. Spécialement affecté au service du littoral, il allait redescendre vers le Sud, après avoir déposé à Vancouver ses passagers, qui en augmenteraient encore l’encombrement.

À peine le Smyth eut-il accosté le ponton, que son chargement humain se porta d’un même mouvement vers la coupée. En un clin d’œil, ce fut une cohue, gens et choses enchevêtrés de telle sorte que personne, à vrai dire, ne semblait plus pouvoir passer.

En tous cas, tel n’était pas l’avis de l’un des passagers, qui se démenait furieusement pour être le premier à terre. Sans doute, celui-ci était un habitué et savait combien il était essentiel de s’inscrire avant les autres au bureau des départs pour le Nord. C’était un gaillard de forte taille, brutal et vigoureux, la barbe noire et drue, le teint hâlé des hommes du Sud, le regard dur, la physionomie méchante, l’abord antipathique. Un autre passager l’accompagnait, de même nationalité à en juger par son apparence, et qui ne semblait ni plus patient ni plus sociable que lui.

La hâte des autres était, probablement, aussi grande que celle de ce passager impérieux et bruyant. Mais le moyen de devancer cet énergumène, qui jouait des coudes, sans tenir aucun compte des injonctions des officiers et du capitaine, et repoussait ses voisins, en les insultant d’une voix rauque, qui accentuait la dureté de ses injures, proférées moitié en anglais, moitié en espagnol.

« By God ! s’écria Summy Skim, voilà ce qu’on peut appeler un agréable compagnon de route, et, s’il doit prendre passage à bord du Foot Ball

— Bah ! pour quelques jours de traversée seulement, Ben Raddle, nous saurons bien nous tenir ou le tenir à l’écart. »

À ce moment un curieux, qui se trouvait auprès des deux cousins, s’écria : « Eh mais ! c’est ce damné Hunter. Voilà qui nous promet du bruit dans les tripots ce soir, s’il ne quitte dès aujourd’hui Vancouver !

— Tu vois, Ben, fit Summy à son cousin, je ne m’étais pas trompé. C’est une célébrité, ce particulier-là.

— Oui, accorda Ben, il est très connu…

— Et pas à son avantage !

— Sans doute, expliqua Ben Raddle, un de ces aventuriers qui vont en Amérique passer la mauvaise saison et qui retournent au Klondike à l’époque favorable pour recommencer une nouvelle campagne. »

Hunter revenait, en effet, du Texas, son pays d’origine, et si son compagnon et lui arrivaient ce jour-là à Vancouver, c’était effectivement avec l’intention de continuer plus au Nord, à bord du premier paquebot en partance. Tous deux, métis hispano-américains, trouvaient, dans ce monde si mêlé des chercheurs d’or, le milieu qui convenait précisément à leurs instincts violents, à leurs mœurs révoltantes, à leurs passions brutales, à leur goût pour l’existence irrégulière où tout est donné au hasard.

En apprenant que le Foot Ball n’était pas arrivé et ne pourrait, selon toute vraisemblance, reprendre la mer avant trente-six ou quarante-huit heures, Hunter se fit conduire à Westminster Hôtel où les deux cousins étaient descendus six jours plus tôt. Summy se trouva nez à nez avec lui, en pénétrant dans le hall de l’hôtel.

« Décidément, c’est une gageure », bougonna Summy entre ses dents.

C’est en vain qu’il s’efforça de vaincre la désagréable impression que lui laissait sa rencontre avec ce triste personnage. Il avait beau se dire que ce Hunter et lui, noyés dans la foule immense des émigrants, avaient des milliers de chances de ne plus se retrouver face à face, quelque chose l’imposait à son esprit. C’est presque inconsciemment, comme si quelque obscur pressentiment l’y poussait, que deux heures plus tard il s’adressait au bureau de l’hôtel et tentait d’obtenir quelques éclaircissements sur le nouveau venu.

« Hunter ? lui fut-il répondu, qui ne le connaît ?

— C’est un propriétaire de claim ?

— Oui, d’un claim qu’il exploite lui-même.

— Et il est situé, ce claim ?…

— Au Klondike.

— Et plus spécialement ?

— Sur le Forty Miles Creek.

— Le Forty Miles Creek, répéta Summy surpris. C’est réellement curieux. Dommage que je ne puisse connaître le numéro de son claim. Je parierais…

— Mais, ce numéro, dit l’interlocuteur de Summy, tout le monde vous le dira à Vancouver.

— C’est ?…

— Le numéro 131.

— Mille carabines ! s’exclama Summy abasourdi. Et nous le 129 ! Nous sommes les voisins de ce délicieux gentleman. Voilà qui nous promet de l’agrément. »

Summy Skim ne savait pas si bien dire.


V

À BORD DU « FOOT BALL ».


Le Foot Ball prit la mer le 16 avril, avec quarante-huit heures de retard. Si ce steamer de douze cents tonneaux ne comptait pas plus de passagers que de tonnes, c’est que l’inspecteur de la navigation avait mis son veto.

Déjà, d’ailleurs, la ligne de flottaison, indiquée par le zéro barré peint sur la coque, se trouvait au-dessous de son niveau normal.

En vingt-quatre heures les grues du quai avaient déposé à bord les innombrables colis des émigrants, tout un lourd matériel de mine augmenté d’un imposant troupeau de bœufs, de chevaux, d’ânes et de rennes, sans parler de plusieurs centaines de chiens, appartenant à la race du Saint-Bernard ou des Esquimaux, dont seraient formés les attelages des traîneaux à travers la région des lacs.

Les passagers du Foot Ball étaient de toute nationalité, Anglais, Canadiens, Français, Norvégiens, Suédois, Allemands, Australiens, Américains du Sud et du Nord, les uns avec leur famille, les autres seuls.

Tout ce monde, grouillant à bord du navire, l’emplissait d’un pittoresque désordre.

TOUT CE MONDE, GROUILLANT À BORD DU NAVIRE… (Page 65.)

Dans les cabines, on avait augmenté le nombre des cadres, portés à trois ou quatre, au lieu de deux. L’entrepont présentait l’aspect d’un vaste dortoir, avec une série de tréteaux établis en abord, entre lesquels étaient tendus des hamacs. Quant au pont, la circulation y était fort difficile. De pauvres gens, qui n’avaient pu s’assurer une cabine, dont le prix est de trente-cinq dollars, s’y entassaient le long des tambours et des bastingages. C’est là qu’ils faisaient leur maigre cuisine, et qu’ils vaquaient, à la vue de tous, aux soins de leur toilette et de leur ménage.

Ben Raddle avait pu retenir deux places dans une des cabines de l’arrière. Elle en contenait une troisième occupée par un Norvégien, nommé Royen, qui possédait un claim sur la Bonanza, l’un des affluents du Klondike. C’était un homme paisible et doux, hardi et prudent à la fois, de cette race scandinave qui obtient le succès par l’opiniâtreté d’un lent effort. Originaire de Christiana, après avoir passé l’hiver dans sa ville natale, il retournait à Dawson City. Compagnon de voyage peu communicatif et, en somme, peu gênant.

Il était heureux pour les deux cousins qu’ils n’eussent pas à partager la cabine du Texien Hunter. D’ailleurs, l’eussent-ils voulu, ce partage eût été impossible. Hunter avait réussi à retenir, à coups de dollars, une cabine de quatre places pour son compagnon et lui. C’est en vain que plusieurs passagers avaient prié ces grossiers personnages de leur céder les deux places vacantes. Ils en avaient été pour un brutal refus.

On le voit, ce Hunter et ce Malone — ainsi se nommait l’acolyte du Texien — ne regardaient pas au prix. Ce qu’ils gagnaient à l’exploitation de leur claim, ils étaient gens à le dépenser en folles prodigalités, à le jeter par poignées sur des tables de baccarat ou de poker. Nul doute qu’ils ne fissent, au cours du voyage, de longues stations dans le salon de jeu du Foot Ball.

Sorti dès six heures du matin du port et de la baie de Vancouver, le Foot Ball prit direction à travers le canal, afin d’en gagner l’extrémité septentrionale. À partir de ce point, le plus souvent à l’abri des îles de la Reine Charlotte et du Prince de Galles, il n’aurait qu’à remonter à petite distance le long de la côte américaine.

Au cours de ces six journées de navigation, les passagers de l’arrière ne pourraient guère quitter la dunette qui leur était réservée. Pour varier leur promenade, ils ne devaient pas compter sur le pont, tout encombré des baraquements qui renfermaient les animaux, bœufs, chevaux, ânes, rennes, et sillonné en tous sens par la meute des chiens, qui circulaient en hurlant au milieu de groupes pitoyables, hommes encore jeunes mais frappés du stigmate de la misère, femmes épuisées entourées d’enfants souffreteux. Ce n’est pas pour exploiter quelque gisement à leur compte qu’ils émigraient, ceux-là, mais pour mettre leurs bras au service des syndicats dont ils se disputeraient les salaires.

« Enfin, dit Summy Skim, au moment où le paquebot sortait de la rade, tu l’as voulu, Ben. Cette fois, nous voici bien en route pour l’Eldorado. Nous faisons partie, nous aussi, de ce monde des chercheurs d’or, qui ne paraît pas être des plus recommandables.

— Il serait difficile qu’il en fût autrement, mon cher Summy, répondit Ben Raddle. Il faut le prendre tel qu’il est.

— J’aimerais bien mieux ne pas le prendre du tout, répliqua Summy. Que diable ! Ben, nous ne sommes pas de ces gens-là. Que nous ayons hérité d’un claim, soit ! Que ce claim soit truffé de pépites, j’y consens ! Ce n’est pas une raison pour nous muer en chercheurs d’or.

— C’est entendu, répondit Ben Raddle avec un imperceptible mouvement d’épaules qui ne rassura guère Summy Skim.

Et celui-ci d’insister :

— Nous allons au Klondike pour vendre le claim de notre oncle Josias, c’est bien convenu, n’est-ce pas ?.. Seigneur ! rien qu’à cette pensée que nous pourrions partager les instincts, les passions, les mœurs de cette cohue d’aventuriers !..

— Attention ! dit Ben Raddle en raillant, tu vas prêcher, Summy !

— Et pourquoi pas, Ben ? Oui, j’en ai horreur de cette exécrable soif de l’or, de cet affreux désir de richesses qui font braver tant de misères. C’est du jeu, cela. C’est la course au gros lot, à la grosse pépite… Ah ! quand je songe qu’au lieu de naviguer à bord de ce steamer, en route vers des contrées invraisemblables, je devrais être à Montréal, faisant mes préparatifs pour passer la belle saison dans les délices de Green Valley !

— Tu m’avais promis de ne pas récriminer, Summy.

— C’est fini, Ben, c’est la dernière fois. Désormais je ne pense plus qu’à…

— À gagner Dawson City ? demanda Ben Raddle, non sans quelque ironie.

— À en revenir, Ben, à en revenir, » répondit Summy Skim.

Tant que le Foot Ball avait navigué dans le canal, les passagers n’avaient pas souffert de la mer. À peine si le roulis se faisait sentir. Mais, lorsque le paquebot eut dépassé l’extrême pointe de l’île de Vancouver, il fut exposé à la houle du large.

Le temps était froid, la brise âpre. Des lames assez fortes battaient les grèves du littoral colombien. Des rafales où se mélangeaient la pluie et la neige tombaient avec violence. On imagine ce que durent souffrir les passagers du pont, pour la plupart accablés par le mal de mer. Les animaux n’étaient pas moins éprouvés. À travers les sifflements des rafales, c’était un concert de beuglements, de hennissements, de braiments dont on ne saurait se faire une idée. Le long des roufs couraient et se roulaient les chiens qu’il était impossible de renfermer ou de tenir à l’attache. Certains, devenus furieux, sautaient à la gorge des gens, cherchaient à mordre, et le maître d’équipage dut en abattre quelques-uns à coups de revolver.

Pendant ce temps, en compagnie d’une bande de joueurs, que, dès le premier jour, ils étaient parvenus à racoler, le Texien limiter et son camarade Malone vivaient autour d’une table de monte et de faro. Du salon de jeu, transformé en tripot, s’échappaient, jour et nuit, des vociférations et des provocations d’une sauvage brutalité.

Quant à Ben Raddle et à Summy Skim, inutile de dire qu’ils bravaient le mauvais temps. Observateurs déterminés, ils ne quittaient pas la dunette de toute la journée, et ne regagnaient leur cabine que la nuit venue. Ils ne se lassaient pas du spectacle que leur donnaient, et le pont grouillant d’une confuse multitude, et la dunette où se croisaient des types moins pittoresques peut-être, mais plus caractéristiques, pour la plupart représentants de la classe supérieure de cette race d’aventuriers. Dès les premières heures de la traversée, ils avaient nécessairement remarqué deux passagers, ou plus exactement deux passagères, qui tranchaient violemment sur la triste compagnie environnante. Deux jeunes femmes de vingt à vingt-deux ans, deux jeunes filles plutôt, sœurs à en juger par un certain « air de famille », l’une brune et l’autre blonde, toutes deux petites, et fort jolies au demeurant.

Elles ne se quittaient pas. On apercevait toujours la blonde à côté de la brune, qui semblait être le chef de cette association du premier degré. Ensemble, elles faisaient dès le matin une longue promenade à l’arrière, puis elles se risquaient sur le pont, circulaient au milieu de sa population misérable, et, s’arrêtant auprès des mères chargées de famille, s’ingéniaient à rendre les mille services délicats dont les femmes seules sont capables.

Bien des fois, Ben et Summy avaient assisté du haut de la dunette à ce touchant spectacle, et leur intérêt pour ces deux jeunes filles s’en était accru. La violence du cadre mettait en valeur leur réserve si digne, leur distinction si évidente, que nul parmi tous ces gens sans aveu qu’elles coudoyaient à chaque instant ne s’était avisé de leur manquer jusqu’ici de respect.

Que faisait à bord du Foot Ball ce couple jeune et charmant ? Les deux cousins se posaient cette question sans pouvoir y répondre, et, par degrés, leur sympathique intérêt se compliquait d’une grandissante curiosité.

Au surplus, on ne pouvait méconnaître que les deux jeunes filles n’eussent trouvé d’autres admirateurs parmi leurs compagnons de route. Il en était deux, à tout le moins, qui leur accordaient une particulière attention, et ces deux-là n’étaient autres que le Texien Hunter et son âme damnée Malone. Chaque fois qu’ils se décidaient à abandonner leur table de jeu pour venir sur la dunette respirer hâtivement un peu d’air, ils en donnaient une preuve nouvelle. Se poussant réciproquement du coude, échangeant des coups d’œil blessants, agrémentés d’insinuations plus ou moins offensantes proférées à haute et intelligible voix, ils tournaient autour des deux sœurs, qui ne semblaient pas, d’ailleurs, s’apercevoir de leur existence.

Souvent, Ben Raddle et Summy Skim avaient assisté à ce manège, et le désir ne leur manquait pas d’intervenir. Mais de quel droit l’eussent-ils fait ? À tout prendre, Hunter et Malone ne dépassaient pas les limites tolérables dans un pareil milieu, et les objets de leur grossière assiduité n’avaient réclamé le secours de personne.

Les deux cousins se bornaient donc à surveiller de loin leurs futurs voisins de Forty Miles Creek, mais en désirant sans cesse davantage qu’un hasard leur permît de faire connaissance avec les jeunes passagères.

L’occasion ne s’en présenta que le quatrième jour de la traversée. À l’abri de l’île de la Reine Charlotte, le Foot Ball naviguait alors dans des conditions moins dures, sur une mer que ne troublaient plus les houles du large. Du côté de la terre, se succédaient des fjords comparables à ceux de la Norvège et qui devaient évoquer maints souvenirs du pays chez le compagnon de cabine de Summy Skim et de Ben Raddle. Autour de ces fjords se dressaient de hautes falaises, boisées pour la plupart, entre lesquelles apparaissaient, sinon des villages, du moins des hameaux de pêcheurs et, souvent, quelque maisonnette isolée, dont les habitants, d’origine indienne, vivaient de la chasse et de la pêche. Au passage du Foot Ball, ils venaient vendre leurs produits qui trouvaient facilement acquéreurs.

Si, en arrière des falaises, à une distance assez reculée, des montagnes profilaient leurs crêtes neigeuses à travers le brouillard, du côté de l’île de la Reine Charlotte on n’apercevait que de longues plaines ou d’épaisses forêts toutes blanches de givre. Çà et là, se montraient aussi quelques agglomérations de cases, sur les bords d’étroites criques où les barques de pêche attendaient un vent favorable. C’est au moment où le Foot Ball atteignait l’extrémité de l’île de la Reine Charlotte que les deux cousins entrèrent en relation avec les passagères, objets de leur sympathique attention. Cela se fit de la manière la plus banale, à l’occasion d’une quête charitable entreprise par celles-ci au profit d’une malheureuse femme qui venait de mettre au monde, à bord même du paquebot, un enfant, d’ailleurs robuste et bien portant.

Suivie comme de coutume de sa blonde compagne, la jeune fille brune vint tendre la main à Ben et à Summy, au même titre qu’à tous les autres voyageurs. Après qu’ils lui eurent remis leur obole, Ben Raddle, entamant délibérément la conversation, obtint, sans plus de formalités, les éclaircissements qu’il désirait. En un instant, il sut que les deux passagères étaient, non pas sœurs mais cousines germaines, du même âge à quelques jours près, que leur nom de famille était Edgerton, et que, si la passagère blonde avait Edith comme prénom, Jane était celui de la brune.

Ces renseignements, c’est Jane qui, sans la moindre hésitation ni le moindre embarras, les lui avait donnés en quelques mots concis et nets ; après quoi elle s’était éloignée, fidèlement suivie de sa cousine, qui n’avait même pas ouvert la bouche.

La curiosité de Ben et de Summy n’était nullement satisfaite par ces brèves confidences. Le champ de leurs hypothèses se trouvait au contraire agrandi. Edgerton, ainsi se nommaient deux frères qui avaient eu leur heure de célébrité panaméricaine. Grands brasseurs d’affaires, leur fortune, érigée en quelques heures par une audacieuse spéculation sur les cotons, avait été longtemps colossale, puis le sort contraire avait, d’un seul coup, fait succéder la ruine à la richesse, et les frères Edgerton avaient disparu dans la foule anonyme, qui en a englouti et en engloutira tant d’autres. Y avait-il quelque chose de commun entre ces fabuleux milliardaires et les jeunes passagères du Foot Ball ?

Rien de plus simple que d’obtenir réponse à cette question. La glace était rompue, maintenant, et ce n’est pas aux environs du cercle polaire qu’on s’embarrasse des prescriptions du protocole mondain. Aussi, moins d’une heure après la première entrevue, Ben Raddle abordait-il Jane Edgerton et reprenait-il son enquête, en procédant par interrogations directes.

Les réponses ne se firent pas attendre. Oui, Edith et Jane Edgerton étaient bien les filles des deux « Rois du Coton », comme on avait jadis appelé leurs pères. Âgées de vingt-deux ans, dépourvues de la moindre parcelle de cet or que ceux-ci avaient remué à la pelle, elles étaient seules, sans famille, orphelines, leurs mères étant mortes depuis longtemps, et les deux frères Edgerton ayant péri, six mois plus tôt, le même jour, dans un accident de chemin de fer.

Tandis que Ben interrogeait et que Jane répondait, Edith et Summy gardaient symétriquement le silence. Plus timides, peut-être, d’allure en tous cas moins décidée, ils semblaient vraiment se faire pendant de part et d’autre des deux interlocuteurs.

« Y aurait-il indiscrétion, miss Edgerton, continua Ben Raddle poursuivant la conversation, à vous faire part de l’étonnement que nous avons éprouvé, mon cousin et moi, en vous apercevant à bord du Foot Ball, et à vous demander dans quel but vous avez entrepris ce long et pénible voyage ?

— Nullement, répondit Jane Edgerton. Un ancien médecin de mon oncle, le docteur Pilcox, nommé récemment directeur de l’hôpital de Dawson City, a offert une place d’infirmière à ma cousine Edith, qui a accepté tout de suite et s’est mise en route sans tarder.

— Pour Dawson City !

— Pour Dawson City.

Les regards des deux cousins, celui de Ben Raddle, toujours calme, celui de Summy Skim, troublé par un commencement d’étonnement, se portèrent vers la blonde Edith, qui supporta paisiblement ces regards, sans en paraître gênée le moins du monde. Ils eurent tout le loisir de dévisager la jeune fille, et, à mesure qu’ils prolongeaient leur examen, son audacieuse entreprise leur paraissait de moins en moins déraisonnable. Peu à peu, ils découvraient l’âme qui se cachait derrière ces traits délicats. Évidemment, Edith était différente de sa cousine. Elle n’en avait pas le regard audacieux, la parole nette, l’attitude catégorique. Mais un observateur attentif n’eût pas mis en doute qu’elle ne l’égalât en calme énergie et en ferme volonté. De modalité différente, ces deux natures étaient de qualité identique. Si tout, dans l’une, disait la décision et l’action, tout, dans l’autre, disait le bon ordre et la méthode. À voir ce front poli, de forme un peu carrée, ces yeux bleus au regard plein de lucide intelligence, on comprenait que toutes les idées, toutes les sensations nouvelles devaient aller automatiquement prendre leur place dans des cases spéciales bien étiquetées, d’où Edith Edgerton pouvait, en cas de besoin, les reprendre à sa guise et sans recherches, comme elle l’eût fait dans un tiroir parfaitement rangé, et que cette tête charmante possédait, en somme, toutes les qualités d’un classeur perfectionné. À n’en pas douter, elle avait au plus haut point un tempérament d’administrateur, cette blonde jeune fille, et on pouvait être assuré qu’elle rendrait les plus grands services à l’hôpital de Dawson City.

All right ! fit Ben Raddle sans manifester la moindre surprise. Et vous-même, miss Jane, comptez-vous donc vous consacrer aussi au soulagement de l’humanité souffrante ?

— Oh ! moi, répondit Jane en souriant, je suis moins favorisée qu’Edith, et totalement dépourvue de situation sociale. Rien ne me retenant dans le Sud, j’ai préféré aller avec elle chercher fortune vers le Nord, voilà tout.

— Et en quoi faisant, Seigneur ?

— Mais, monsieur, répliqua Jane tranquillement, comme tout le monde, en faisant de la prospection.

— Hein ! s’exclama Summy tout à fait abasourdi.

Et le respect de la vérité force à dire que Ben Raddle eut besoin de tout son empire sur lui-même pour ne pas imiter son cousin, et pour mettre en pratique son principe qu’un homme digne de ce nom ne doit jamais s’étonner de rien. Prospecter, cette frêle jeune fille !

En attendant, la frêle jeune fille, comme blessée par la malencontreuse exclamation de Summy Skim, s’était retournée vers lui.

— Quoi d’étonnant à cela ? interrogea-t-elle d’un air quelque peu agressif.

— Mais… miss Jane… balbutia le bon Summy mal remis de la secousse, vous n’y songez pas ?.. Une femme !..

— Et pourquoi, s’il vous plaît, monsieur, une femme ne ferait-elle pas ce que vous faites vous-même ? objecta Jane Edgerton sans s’émouvoir.

— Moi !.. protesta Summy. Mais je ne prospecte pas, moi !.. Et encore, si je suis propriétaire d’un claim, et si je vais dans ce pays diabolique, c’est bien malgré moi, je vous prie de le croire. Mon seul désir est d’en revenir au plus tôt.

— Soit ! accorda Jane, avec une nuance de dédain dans la voix. Mais vous n’êtes pas seul ici. Ce qui vous effraye, des milliers d’autres le font. Pourquoi une femme ne pourrait-elle les imiter ?

— Dame !.. balbutia de nouveau Summy. Il me semble… La force… La santé… Et ne serait-ce que le costume, que diable !..

— La santé ? répliqua Jane Edgerton. Je vous souhaite la mienne. La force ? Le joujou que j’ai dans ma poche m’en donne plus qu’à six athlètes réunis. Quant à mon costume, je ne vois pas ce qu’il a d’inférieur au vôtre. Il y a peut-être plus de femmes capables de porter les culottes, que d’hommes dignes de revêtir nos jupes ! »

Cela dit, Jane Edgerton — une déterminée féministe, à coup sûr — rompit l’entretien d’un signe de tête à l’adresse de Summy complètement dompté, échangea avec Ben Raddle un bref shake-hand, et s’éloigna, suivie de sa silencieuse cousine, qui, durant toute cette fin de conversation, n’avait cessé de sourire d’un air tranquille.

Cependant, le Foot Ball avait dépassé la pointe septentrionale de l’île de la Reine Charlotte. Il fut de nouveau exposé à la haute mer en traversant le Dixon Entrance que ferme au Nord l’île du Prince de Galles ; mais, la brise ayant halé le Nord-Est, et venant de la grande terre, les secousses du tangage et du roulis furent moins violentes.

Le nom de Prince de Galles s’applique à tout un archipel assez compliqué qui se termine au Nord en un fouillis d’îlots.

Au delà s’allonge l’île Baranof où les Russes ont fondé le fort de Nouvel Arkangel et dont la principale ville, Sitka, est devenue capitale de la province, depuis la cession de l’Alaska consentie aux États-Unis par l’Empire moscovite.

Le soir du 19 avril, le Foot Ball passa en vue de Port Simpson, dernier établissement canadien sur le littoral. Quelques heures plus tard, il entrait dans les eaux de l’État américain de l’Alaska, et le 20 avril, d’assez bonne heure, il venait faire escale au port de Wrangel, à l’embouchure de la Stikeen River.

La ville ne comptait alors qu’une quarantaine d’habitations, quelques scieries en activité, un hôtel, un casino et des maisons de jeu, qui ne chômaient guère pendant la saison.

C’est à Wrangel que débarquent les mineurs désireux de se rendre au Klondike par la route du Telegraph Creek, au lieu de suivre celle des lacs au delà de Skagway. Mais cette route ne mesure pas moins de quatre cent trente kilomètres à franchir dans les conditions les plus dures, moins coûteuses cependant. Aussi, malgré les avis qui leur furent donnés que la voie des traîneaux était encore impraticable, une cinquantaine des émigrants quittèrent-ils le bord, résolus à braver les dangers et les fatigues dans les interminables plaines de la Colombie septentrionale.

VUE DE FORT WRANGEL.

À partir de Wrangel, le chenal devient plus étroit, les détours plus capricieux. C’est à travers un véritable labyrinthe d’îlots que le Foot Ball atteignit Juneau, village en passe de devenir bourgade, puis ville, ainsi nommé par son fondateur, en 1882.

Deux ans plus tôt, ce même Juneau et son compagnon, Richard Harris, avaient découvert les gisements du Silver Bow Bassin, d’où ils rapportaient soixante mille francs d’or en pépites quelques mois après.

C’est de cette époque que date la première invasion des mineurs, attirés par le retentissement de cette découverte et l’exploitation des terrains aurifères de la région du Cassiar, qui précéda celle du Klondike. Bientôt la mine de Tread Ville, travaillée par deux cent quarante pilons, broyait jusqu’à quinze cents tonnes de quartz par vingt-quatre heures, et rapportait jusqu’à deux millions cinq cent mille francs.

Lorsque Ben Raddle eut mis Summy Skim au courant des merveilleux résultats obtenus sur ces territoires :

« Vraiment, répondit celui-ci, il est fâcheux que l’oncle Josias n’ait pas eu l’idée de passer par ici, en allant à son futur claim de Forty Miles Creek.

— Pourquoi cela, Summy ?

— Parce qu’il s’y serait probablement arrêté, et que nous pourrions aujourd’hui faire comme lui. »

Summy Skim parlait d’or. Encore, s’il n’eût été question que d’atteindre Skagway, il n’y aurait pas eu lieu de se plaindre. Mais, bien au contraire, là commenceraient les véritables difficultés, lorsqu’il s’agirait de franchir les passes du Chilkoot et de rejoindre la rive gauche du Yukon par la route des lacs.

Et cependant quelle hâte n’avaient-ils pas, tous ces passagers, de s’aventurer dans la région arrosée par la grande artère alaskienne ! S’ils songeaient à l’avenir, ce n’était pas pour prévoir des fatigues, des épreuves, des dangers, des déceptions. Pour eux, le mirage de l’or s’élevait de plus en plus à l’horizon.

Après Juneau, le paquebot remonta le canal qui, pour les navires d’un certain tonnage, se termine à Skagway, où on arriverait le lendemain, mais que les bateaux plats peuvent suivre jusqu’à la bourgade de Dyea. Vers le Nord-Ouest resplendissait le glacier de Muir, haut de deux cent quarante pieds, et dont le Pacifique reçoit incessamment les bruyantes avalanches.

Pendant cette dernière soirée qu’on allait passer à bord, il s’engagea dans la salle des jeux une formidable partie, où plusieurs de ceux qui l’avaient fréquentée au cours de la traversée devaient perdre jusqu’à leur dernier dollar. On comptait, cela va de soi, les deux Texiens Hunter et Malone au nombre de ces joueurs enragés. Les autres, d’ailleurs, ne valaient pas mieux, et il eût été malaisé de faire une différence entre ces aventuriers, qui se retrouvaient d’habitude dans les tripots de Vancouver, de Wrangel, de Skagway et de Dawson City.

Au bruit qui s’échappait du room des joueurs, on ne pouvait mettre en doute qu’il ne fût le théâtre de scènes déplorables. Des cris, des invectives grossières retentissaient ; on devait craindre que le capitaine du Foot Ball ne fût contraint d’intervenir. Les autres passagers jugèrent prudent de s’enfermer dans leurs cabines.

Il était neuf heures, lorsque Summy Skim et Ben Raddle songèrent à regagner la leur. En ouvrant la porte du grand salon qu’il leur fallait traverser, ils aperçurent, à l’extrémité opposée, Jane et Edith Edgerton qui, au même instant, se disposaient à rentrer dans leur chambre. Les deux cousins se dirigeaient vers elles pour leur souhaiter le bonsoir, quand la porte de la salle de jeu s’ouvrit soudain avec fracas et livra passage à une douzaine de joueurs, qui firent irruption dans le salon.

À leur tête était Hunter, aux trois quarts ivre et parvenu aux dernières limites de la surexcitation. Brandissant de la main gauche un portefeuille bourré de bank-notes, il hurlait un véritable chant de victoire. La tourbe des aventuriers lui faisait cortège et l’acclamait en tempête.

« Hip ! hip ! hip ! scandait Malone.

— Hurrah ! vociférait le chœur comme un seul homme.

— Hurrah ! répéta Hunter.

Puis, glissant de plus en plus à l’ivresse complète :

« Steward ! appela-t-il d’une voix tonnante, du champagne !.. Dix, vingt, cent bouteilles de champagne !.. J’ai tout ramassé, ce soir !.. Tout ! tout ! tout !

— Tout ! tout ! tout ! rugit le chœur en écho.

— Et j’invite tout le monde, passagers et équipage, du capitaine au dernier mousse !

Attirés par le bruit, un plus grand nombre de passagers emplissaient maintenant le salon.

— Hurrah !.. Bravo, Hunter ! clamèrent les aventuriers, en applaudissant à tout rompre, et des mains et des talons.

Celui-ci ne les écoutait plus. Tout à coup, il avait découvert Edith et Jane Edgerton que la foule empêchait de se retirer. Il s’était élancé, et, saisissant brutalement Jane par la taille :

— Oui, j’invite tout le monde, s’écria-t-il de nouveau, et sans vous oublier, la belle enfant…

Devant cette agression imprévue, Jane Edgerton ne perdit rien de son sang-froid. Ses deux poings, ramenés en arrière, allèrent frapper le misérable en plein visage, conformément aux règles les plus pures de la boxe. Mais que pouvaient ces faibles mains contre un homme hors de lui, dont l’alcool décuplait momentanément la force !

« Eh !.. ricana Hunter, on est méchante, la belle !.. Faudra-t-il donc…

Il n’acheva pas. Une main puissante avait saisi le bandit à la gorge. Irrésistiblement, il allait rouler à dix pas.

Un silence relatif s’était fait dans le salon. On observait les deux adversaires, l’un bien connu par sa violence, l’autre qui venait de prouver sa vigueur. Déjà, Hunter se relevait, un peu étourdi, mais le couteau hors de sa gaine, lorsqu’un nouvel incident modifia ses dispositions belliqueuses.

On descendait du pont, et le craquement des marches annonçait sans doute l’arrivée du capitaine attiré par le bruit. Hunter tendit l’oreille, puis, comprenant son impuissance, regarda cet ennemi, dont l’attaque avait été si soudaine, qu’il n’avait même pu l’apercevoir.

« Ah !.. c’est vous !.. dit-il en reconnaissant Summy Skim. Et, remettant son arme au fourreau, il ajouta d’une voix grosse de menaces :

« On se reverra, camarade !

Summy, immobile, ne semblait vraiment pas avoir entendu. Ben Raddle vint à son secours.

— Quand et où vous voudrez, dit-il, en s’avançant.

— Au Forty Miles Creek alors, messieurs les 129 ! s’écria Hunter qui s’élança hors du salon.

Summy ne bougeait toujours pas. Lui, qui, de sang-froid, n’eût pas écrasé une mouche, il restait tout éperdu de son acte de violence.

Jane Edgerton s’approcha de lui :

Thank you, sir, dit-elle du ton le plus naturel, en lui donnant à droite un solide shake-hand.

— Oh ! oui, merci, monsieur, répéta Edith d’une voix plus émue, en lui serrant l’autre main.

À ce double contact, force fut à Summy de revenir sur la terre. Mais avait-il conscience de ce qui venait de se passer ? Avec le vague sourire d’un homme qui descend de la lune :

— Bonsoir, mesdemoiselles, » dit-il avec la plus suave politesse.

Malheureusement, cette politesse fut perdue pour les deux jeunes filles, attendu qu’au moment où Summy consentait à s’apercevoir de leur existence, il y avait déjà trente secondes qu’elles avaient quitté le salon.


VI

JANE EDGERTON AND C°


Skagway, comme tous ces lieux de halte perdus au milieu d’une région où les routes manquent, où les moyens de transport font défaut, ne fut d’abord qu’un campement de chercheurs d’or. Puis, à ce pêle-mêle de huttes succéda un ensemble de cabanes plus régulièrement bâties, puis des maisons s’élevèrent sur ces terrains dont le prix montait sans cesse. Mais qui sait si, dans l’avenir, ces villes créées pour les besoins du jour ne seront pas abandonnées, si la région ne redeviendra pas déserte, lorsque les gisements d’or auront été épuisés ?

On ne peut, en effet, comparer ces territoires à ceux de l’Australie, de la Californie et du Transvaal. Là, les villages auraient pu devenir des villes, même si les placers n’avaient pas existé. Là, le sol était productif, la contrée habitable, les affaires commerciales ou industrielles étaient susceptibles de prendre une réelle importance. Après avoir livré ses trésors métalliques, la terre suffisait encore à rémunérer le travail.

Mais ici, dans cette partie du Dominion, sur la frontière de l’Alaska, presque à la limite du cercle polaire, sous ce climat glacial, il n’en est pas ainsi. Lorsque les dernières pépites auront été extraites, pourquoi vivrait-on dans une contrée sans ressource, à demi épuisée déjà par les trafiquants de fourrures ?

Il est donc fort possible que les villes si rapidement fondées dans ces régions, villes où ne manquent actuellement ni l’animation des affaires, ni le mouvement des voyageurs, disparaissent peu à peu, lorsque les mines du Klondike seront vides, et, cela, malgré les sociétés financières qui se forment pour établir des communications plus faciles, malgré même le chemin de fer qu’il est question de construire de Wrangel à Dawson City.

Au moment où y arrivait le Foot Ball, Skagway regorgeait d’émigrants, les uns amenés par les paquebots de l’océan Pacifique, les autres par les railways canadiens ou les railroads des États-Unis, tous à destination des territoires du Klondike.

Quelques voyageurs se faisaient transporter jusqu’à Dyea, bourgade située à l’extrémité du canal, non par des steamers, pour lesquels la profondeur du canal eût été insuffisante, mais sur des bateaux plats construits de manière à pouvoir franchir la distance séparant les deux cités, ce qui abrégeait d’autant la pénible route de terre.

De toutes manières, c’est à Skagway, d’ailleurs, que commence la partie pénible du voyage, après ce transport relativement facile à bord des paquebots qui font le service du littoral.

Les deux cousins avaient fait le choix d’un hôtel, car Skagway en possédait déjà plusieurs. Ils y occupaient la même chambre, pour un prix qui dépassait encore ceux de Vancouver. Aussi mettraient-ils tous leurs soins à la quitter le plus promptement possible.

Les voyageurs pullulaient dans cet hôtel, en attendant leur départ pour le Klondike. Toutes les nationalités se coudoyaient dans le dining-saloon, où, seule, la nourriture était malheureusement alaskienne. Mais avaient-ils le droit de se montrer difficiles, tous ces émigrants à qui pendant plusieurs mois tant de privations seraient imposées ?

Summy Skim et Ben Raddle ne devaient pas avoir, durant leur séjour à Skagway, l’occasion de rencontrer ces deux Texiens, avec l’un desquels Summy avait si rudement pris contact au moment de quitter le Foot Ball. Dès leur arrivée, Hunter et Malone étaient repartis pour le Klondike. Comme ils retournaient là d’où ils étaient venus six mois auparavant, leurs moyens de transport étaient assurés d’avance, et ils n’avaient eu qu’à se mettre en route, sans s’embarrasser d’un matériel qui se trouvait déjà sur leur exploitation du Forty Miles Creek.

« Ma foi, dit Summy Skim, c’est une chance de ne plus avoir ces butors pour compagnons de voyage ! et je plains ceux qui feront route avec eux… à moins qu’ils ne se valent, ce qui est fort probable dans ce joli monde des chercheurs d’or.

— Sans doute, répondit Ben Raddle, mais lesdits butors sont mieux partagés que nous. Ils ne sont pas retardés à Skagway, tandis qu’il nous faudra quelques jours…

— Eh ! nous arriverons, Ben, nous arriverons ! s’écria Summy Skim, et nous retrouverons ces deux coquins sur le claim 131. Charmant voisinage ! Délicieuse mitoyenneté ! Agréable perspective, en vérité !.. Voilà, j’espère, qui va nous exciter à vendre notre carré de cailloux au meilleur prix et à reprendre vivement le chemin du retour ! »

Si Summy Skim n’avait plus à s’inquiéter de Hunter et de Malone, il retrouva bientôt, par contre, les jeunes passagères, dont il avait si vaillamment pris la défense. Descendues au même hôtel que les deux cousins, elles croisèrent ceux-ci plusieurs fois. Au passage, on échangeait quelques paroles dont la brièveté n’excluait pas la cordialité, puis chacun retournait à ses affaires.

Il n’était pas difficile de deviner celles qui pouvaient préoccuper les deux jeunes filles, à la recherche, sans aucun doute, du moyen le plus pratique de gagner Dawson City. Mais, ce moyen, il ne semblait pas qu’elles dussent le trouver aisément. Quarante-huit heures après l’arrivée à Skagway, rien n’indiquait qu’elles eussent fait, dans cette voie, le moindre progrès, à en juger, du moins par le visage de Jane Edgerton, où, en dépit des efforts de la jeune fille pour ne rien trahir de ses impressions, se lisait un commencement d’inquiétude.

Ben Raddle et Summy Skim, dont l’intérêt pour les jeunes voyageuses croissait de jour en jour, ne pouvaient songer sans émotion, sans pitié, aux dangers et aux fatigues auxquels elles allaient être exposées. Quel appui, quel secours pourraient-elles jamais trouver, le cas échéant, au milieu de cette cohue d’émigrants, chez qui l’envie, la cupidité, la passion de l’or éteignaient tout sentiment de justice et d’honneur ?

Le soir du 23 avril, Summy Skim, n’y tenant plus, se risqua à aborder la cousine blonde, qui, à tort ou à raison, lui paraissait moins impressionnante.

« Eh bien, mademoiselle Edith, demanda-t-il, rien de neuf, depuis l’arrivée à Skagway ?

— Rien, monsieur, répondit la jeune fille.

Summy fit à ce moment la remarque soudaine que c’était en somme la première fois qu’il entendait cette voix au timbre musical.

— Sans doute, votre cousine et vous, reprit-il, étudiez les moyens de transport jusqu’à Dawson ?

— En effet, monsieur.

— Et vous n’avez rien décidé encore ?

— Non, monsieur, rien encore. »

Aimable, certes, mais peu encourageante, cette Edith Edgerton. Les intentions secourables que Summy agitait confusément en furent paralysées, et la conversation en resta là pour l’instant.

Toutefois, Summy avait son idée, et la conversation interrompue fut reprise le lendemain. Les deux jeunes filles étaient alors en pourparlers pour se joindre à une caravane dont les préparatifs de départ seraient achevés dans quelques jours. Cette caravane ne comprenait guère que des gens misérables, incultes et grossiers. Quelle compagnie pour ces voyageuses d’allures si fines, d’éducation si parfaite !

Dès qu’il les aperçut, Summy revint à la charge, encouragé, cette fois, par la présence de Ben Raddle et de Jane Edgerton.

« Eh bien, mademoiselle Edith, répéta comme la veille le brave Summy, qui n’était pas autrement inventif, rien de neuf ?

— Rien, monsieur, déclara de nouveau Edith.

— Cela peut durer longtemps comme cela, mademoiselle.

Edith fit un geste évasif. Summy reprit :

« Serait-il indiscret de vous demander quels sont vos projets pour continuer votre voyage jusqu’à Dawson ?

— Nullement, répondit Edith. Nous cherchons à former une petite caravane avec les personnes qui nous parlaient tout à l’heure.

— Bonne idée, en principe, approuva Summy. Mais, mademoiselle — pardonnez-moi de me mêler de ce qui ne me regarde pas — avez-vous mûrement réfléchi avant d’adopter ce parti ? Ces gens avec lesquels vous avez l’intention de vous associer paraissent peu recommandables, et, permettez-moi de vous le dire…

— On prend ce qu’on peut, interrompit Jane Edgerton en riant. L’état de notre fortune nous interdit les relations princières.

— Il n’est pas besoin d’être prince pour être supérieur à vos futurs compagnons. Vous serez forcées de les quitter à la première étape, j’en suis certain.

— S’il en est ainsi, nous continuerons seules notre route, répondit Jane nettement.

Summy leva les bras au ciel.

— Seules, mesdemoiselles !.. Y pensez-vous ?.. Vous périrez en route !

— Pourquoi aurions-nous à redouter plus de dangers que vous-mêmes ? objecta Jane, en reprenant son attitude autoritaire. Ce que vous pouvez faire, nous le pouvons aussi.

Décidément, elle ne désarmait pas, cette enragée féministe.

— Évidemment, évidemment, accorda Summy conciliant. Mais il y a ceci, que, ni mon cousin, ni moi, nous n’avons l’intention d’entreprendre avec nos seules forces le voyage de Dawson. Nous aurons un guide, un guide excellent, qui nous donnera le concours de son expérience et nous fournira tout le matériel voulu.

QUELLE COMPAGNIE POUR CES VOYAGEUSES ! (Page 87.)

Summy fit une pause, puis ajouta d’une voix insinuante :

« Pourquoi ne profiteriez-vous pas de ces avantages ?

— À quel titre ?..

— À titres d’invitées, bien entendu, dit Summy avec chaleur.

Jane lui tendit franchement la main.

— Ma cousine et moi, monsieur Skim, nous vous sommes bien reconnaissantes de votre offre généreuse, mais nous ne pouvons l’accepter. Nos ressources, bien que modestes, sont suffisantes, et nous sommes résolues à ne rien devoir qu’à nous-mêmes, à moins d’absolue nécessité.

Au ton tranquille de cette déclaration, on comprenait qu’elle était sans appel. Si Jane Edgerton pensait aux graves difficultés qu’elle allait affronter, ce n’était pas pour en être effrayée, mais, au contraire, pour se redresser dans l’orgueil de son effort personnel, comme un ressort bien trempé.

Elle ajouta, s’adressant à Ben Raddle :

« N’ai-je pas raison, monsieur ?

— Tout à fait, miss Jane, » déclara Ben, sans faire la moindre attention aux signes désespérés de son cousin.

Dès son arrivée à Skagway, Ben Raddle s’était, en effet, occupé d’assurer son transport jusqu’à la capitale du Klondike. Suivant les indications qui lui avaient été données à Montréal, il s’était enquis d’un certain Bill Stell dont on lui répondait, et avec lequel on lui avait conseillé de se mettre en relation.

Bill Stell était un ancien coureur des prairies, d’origine canadienne. Pendant plusieurs années, à l’entière satisfaction de ses chefs, il avait rempli la fonction de Scout ou d’éclaireur dans les troupes du Dominion et pris part aux longues luttes qu’elles eurent à soutenir contre les Indiens. On le tenait pour un homme de grand courage, de grand sang-froid et de grande énergie.

Le Scout faisait actuellement le métier de convoyeur pour les émigrants, que le retour de la belle saison appelait ou rappelait au Klondike. Ce n’était pas seulement un guide. Il était aussi chef d’un véritable personnel et propriétaire du matériel propre à ces difficiles voyages : bateaux et leurs équipages pour la traversée des lacs, traîneaux et chiens pour le traînage à la surface des plaines glacées qui s’étendent au delà des passes du Chilkoot. En même temps, il assurait à forfait la nourriture de la caravane organisée par ses soins. C’était précisément parce qu’il comptait utiliser les services de Bill Stell, que Ben Raddle, en quittant Montréal, ne s’était pas embarrassé de bagages encombrants. Il savait que le Scout lui fournirait tout ce qui serait nécessaire pour atteindre le Klondike, et il ne doutait point de s’entendre avec lui pour l’aller et le retour.

Lorsque Ben Raddle, le lendemain de son arrivée à Skagway, se rendit à la maison de Bill Stell, il lui fut répondu que celui-ci était absent. Il avait été conduire une caravane par la White Pass jusqu’à l’extrémité du lac Bennet. Mais son départ remontait à une dizaine de jours déjà. S’il n’avait pas éprouvé de retards, ou s’il n’avait pas été requis en route par d’autres voyageurs, il ne devait pas tarder à revenir.

Il en fut ainsi, en effet, et, dès la matinée du 25 avril, Ben Raddle et Summy Skim purent se mettre en rapport avec Bill Stell.

De taille moyenne, barbe grisonnante, cheveux ras, rudes et gros, regard ferme et pénétrant, le Scout était un homme de cinquante ans et paraissait avoir un corps de fer. Une parfaite honnêteté se lisait sur sa physionomie sympathique. Au cours de ses longs services dans l’armée canadienne, il avait acquis les plus rares qualités de circonspection, de vigilance, de prudence. Réfléchi, méthodique, plein de ressources, il n’eût pas été facile à tromper. En même temps, philosophe à sa manière, il prenait la vie par ses bons côtés, et, très satisfait de son sort, l’ambition ne lui était jamais venue d’imiter ceux qu’il conduisait aux territoires aurifères. L’expérience de tous les jours ne lui prouvait-elle pas, d’ailleurs, que la plupart succombaient à la peine, ou revenaient de ces dures campagnes plus misérables qu’auparavant ?

Ben Raddle fit connaître à Bill Stell son projet de partir pour Dawson City dans le plus court délai.

« Bien, monsieur, répondit le Scout. Tout à votre service. C’est mon métier de guider les voyageurs, et je suis outillé en conséquence.

— Je le sais, Scout, dit Ben Raddle, et je sais aussi que l’on peut s’en rapporter à vous.

— Vous ne comptez rester que quelques semaines à Dawson City ? demanda Bill Stell.

— C’est probable.

— Il ne s’agit pas alors d’exploiter un claim ?

— Je l’ignore. Pour le moment il n’est question que de chercher à vendre celui que nous possédons, mon cousin et moi, et qui nous est venu par héritage. Une proposition d’achat nous a déjà été faite ; mais, avant de l’accepter, nous avons voulu nous rendre compte de la valeur de notre propriété.

— C’est prudent, mon sieur Raddle. Dans ces sortes d’affaires, il n’est de ruses qu’on n’emploie pour tromper le monde. Il faut se défier…

— C’est ce qui nous a décidés à entreprendre ce voyage.

— Et, lorsque vous aurez vendu votre claim, vous reviendrez à Montréal ?

— C’est notre intention. Après nous avoir conduits à l’aller, Scout, vous aurez, sans doute, à nous conduire au retour.

— Nous pourrons nous entendre à ce sujet, répondit Bill Stell. Comme je n’ai pas l’habitude de surfaire, voici dans quelles conditions je traiterai avec vous, monsieur Raddle.

Il s’agissait, en somme, d’un voyage dont la durée serait de trente à trente-cinq jours, et pour lequel le Scout aurait à fournir chevaux ou mules, attelages de chiens, traîneaux, bateaux et tentes de campement. Il devait, en outre, pourvoir à l’entretien de sa caravane, et l’on pouvait se fier à lui pour cela, car, mieux que personne, il connaissait les exigences de ce long cheminement à travers un pays désolé.

Les deux cousins n’ayant pas de matériel de mine à transporter, le prix du voyage fut, tout compte fait, fixé à la somme de dix-huit cents francs de Skagway à Dawson City, et à une somme égale pour le retour.

Il eût été malséant de discuter les conditions avec un homme aussi consciencieux, aussi honnête que le Scout. Du reste, à cette époque, les prix de transport, rien que pour franchir les passes jusqu’à la région des lacs, étaient assez élevés, en raison des difficultés des deux routes existantes : quatre à cinq cents par livre de bagage pour traverser l’une, six à sept pour l’autre. Les prix demandés par Bill Stell étaient donc fort acceptables, et Ben Raddle les accepta sans marchander.

— C’est convenu, dit-il, et n’oubliez pas que nous désirons partir dans le plus bref délai.

— Quarante-huit heures, c’est tout ce qu’il me faut, répondit le Scout.

— Est-il nécessaire que nous allions à Dyea par bateau ? demanda Ben Raddle.

— C’est inutile. Puisque vous ne traînez pas un matériel à votre suite, il me paraît préférable de partir de Skagway.

Il restait à décider quel chemin suivrait la caravane à travers cette partie montagneuse qui précède la région des lacs, et dans laquelle s’accumulent les plus grandes difficultés. Aux questions que lui posa Ben Raddle à cet égard, Bill Stell répondit :

« Il existe deux routes, ou plutôt deux « traces », la White Pass et la passe du Chilkoot. Qu’elles prennent l’une ou l’autre, les caravanes n’ont, plus ensuite qu’à descendre vers le lac Bennet ou le lac Lindeman.

— Laquelle de ces deux routes suivrons-nous, Scout ?

— Celle du Chilkoot. De là, nous atteindrons directement la pointe du lac Lindeman, après avoir fait halte au Sheep Camp. On peut se loger et se ravitailler à cette station. Nous trouverons mon matériel au lac Lindeman où je l’ai laissé, ce qui m’évite de le ramener à Skagway par-dessus la montagne.

— Nous nous en rapportons à votre expérience, et ce que vous ferez sera bien fait, conclut Ben Raddle. En ce qui nous concerne, nous sommes prêts à partir dès que vous donnerez le signal.

— Dans deux jours, vous ai-je dit, répliqua Bill Stell. Il me faut ce temps-là pour mes préparatifs, monsieur Raddle. Nous nous mettrons en route de grand matin, et, le soir venu, nous ne serons pas loin du sommet du Chilkoot.

— À quelle hauteur est ce sommet ?

— À trois mille pieds environ, répondit le Scout. Ce n’est pas énorme. Mais la passe est étroite, sinueuse, et ce qui rend le passage difficile, c’est qu’il est encombré à cette époque par la foule des mineurs, des véhicules, des attelages, sans parler des neiges qui l’obstruent parfois.

Tout était en règle avec Bill Stell. Ben Raddle cependant ne s’en allait pas.

— Un dernier mot, Scout, demanda-t-il au guide. Pourriez-vous me dire quelle serait l’augmentation de prix, si nous étions par hasard accompagnés de deux voyageuses ?

— Cela dépend, monsieur, répondit le Scout. Beaucoup de bagages ?

— Non. Très peu.

— Dans ce cas, monsieur Raddle, il faudrait compter de cinq à sept cents francs selon la nature et le poids des colis à transporter, nourriture des voyageuses comprise.

— Merci, Scout, nous verrons, dit Ben Raddle en prenant congé.

Tandis qu’ils faisaient route pour rentrer à l’hôtel, Summy fit part à son cousin de l’étonnement que lui avait causé la dernière question posée au guide. À qui pouvait penser Ben, si ce n’est à Edith et à Jane Edgerton ?

— En effet, reconnut Ben.

— Mais tu sais bien, objecta Summy, qu’elles ont déjà carrément refusé, et même avec ton approbation.

— Il est vrai.

— Et le refus a été formulé d’un ton tel qu’il n’y a certainement pas à y revenir.

— C’est que tu n’as pas su t’y prendre, cousin, répondit Ben sans se troubler. Laisse-moi faire, et tu verras que je m’y entends mieux que toi. »

Aussitôt de retour à l’hôtel, Ben, suivi de Summy très intrigué, se mit en quête des deux jeunes filles. Les ayant découvertes dans le reading-room, il aborda Jane délibérément :

« Mademoiselle, dit-il ex abrupto, j’ai une affaire à vous proposer.

— Laquelle ? demanda Jane sans paraître surprise de cette entrée en matière.

— La voici, expliqua Ben tranquillement. Mon cousin vous a offert l’autre jour de vous joindre à nous pour gagner Dawson. Je l’ai blâmé, car votre présence et celle de votre cousine nous occasionneraient une dépense de sept cents francs environ, et un homme d’affaires comme moi pense forcément que chaque dollar doit en rapporter un ou plusieurs autres. Fort heureusement vous avez décliné cette offre.

— En effet, dit Jane. Ensuite ?

— Vous ne pouvez cependant méconnaître, mademoiselle, que vous allez courir de sérieux dangers et que l’offre de mon cousin était de nature à faciliter votre voyage.

— Je suis loin de le contester, reconnut Jane. Mais je ne vois pas…

— M’y voici, reprit Ben sans s’occuper de l’interruption. Je répète que notre concours constituerait pour vous un immense avantage. Il vous éviterait les retards qu’il vous faudra autrement subir et vous permettrait d’arriver à bonne époque sur les placers. Si vous acceptez, vos chances de succès seront notablement augmentées, et il est juste, par conséquent, que je sois intéressé dans une entreprise que j’aurai ainsi facilitée. Je vous propose donc de prendre votre transport à ma charge jusqu’à Dawson, moyennant une participation de dix pour cent dans vos bénéfices ultérieurs.

Jane ne semblait pas le moins du monde étonnée de cette singulière proposition. Quoi de plus naturel qu’une affaire ? Si elle tardait à donner sa réponse, c’est uniquement qu’elle examinait celle qui lui était proposée. Dix pour cent, c’est beaucoup ! Mais elle est bien longue et bien dure aussi, la route jusqu’à la capitale du Klondike ! Et l’audace n’exclut pas le bon sens.

— J’accepte, dit-elle, après avoir réfléchi. Si vous voulez, nous allons signer un contrat.

— J’allais vous le proposer, dit sérieusement Ben en s’asseyant à une table.

Et, surveillé du coin de l’œil par sa nouvelle associée, il écrivit gravement :

« Entre les soussignés :

» 1° Mademoiselle Jane Edgerton, prospectrice, demeurant…

— À propos, demanda-t-il en s’interrompant, votre domicile ?

— Mettez : Dawson City’s hospital.

Ben Raddle se remit à écrire :

» … Dawson City’s hospital ............ d’une part ;

» 2° Et monsieur Ben Raddle, ingénieur, demeurant à Montréal, 29, rue Jacques-Cartier ................. d’autre part ;

» Ont été arrêtées les conventions suivantes :

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Par-dessus la table, Edith et Summy échangèrent un regard. Regard joyeux pour le rayonnant Summy. Regard mouillé d’une douce émotion pour Edith qui, elle, au moins, n’était pas dupe du généreux subterfuge.


VII

LE CHILKOOT.


Bill Stell avait raison de préférer la passe du Chilkoot à la White Pass. Cette dernière, il est vrai, on peut la suivre en sortant de Skagway, tandis que la première ne commence qu’à Dyea ; mais, après la White Pass, il reste environ huit lieues à faire dans des conditions déplorables pour atteindre le lac Bennet, alors que seize kilomètres seulement séparent le lac Lindeman de la passe du Chilkoot, et ce lac conduit sans peine au lac Bennett, dont son extrémité supérieure n’est distante que de trois kilomètres.

Que la passe du Chilkoot, plus dure que la White Pass, comporte un talus presque vertical de mille pieds à gravir, cela n’était pas pour embarrasser des gens que n’encombrait aucun lourd matériel. Au delà du Chilkoot, ils trouveraient une route suffisamment entretenue qui aboutit au lac Lindeman. Cette première section du voyage à travers la barrière montagneuse du territoire n’offrirait donc pas, sinon de grandes fatigues, du moins de grandes difficultés.

Le 27 avril, à six heures du matin, Bill Stell donna le signal du départ. Edith et Jane Edgerton, Summy Skim et Ben Raddle, le Scout et les six hommes à son service quittèrent Skagway et prirent la route du Chilkoot. Deux traîneaux attelés de mules devaient suffire à cette partie du voyage qui se terminait à la pointe sud du lac Lindeman où Bill Stell avait établi son poste principal. Ce parcours ne pouvait s’effectuer en moins de trois à quatre jours dans les circonstances les plus favorables.

Un des traîneaux portait les bagages. L’autre était destiné aux deux jeunes filles, qu’un amoncellement de couvertures et de pelleteries défendait contre une bise extrêmement vive. Elles n’avaient jamais imaginé, on s’en doute, que leur voyage s’accomplirait de la sorte, et, glissant un bout de nez rose hors de ses fourrures, Edith, à plusieurs reprises, adressa à Summy Skim des remerciements que celui-ci s’obstinait à ne point entendre.

Ben Raddle et lui étaient trop heureux de pouvoir leur être utiles. Quelle agréable compagnie pour un si affreux voyage ! Bill Stell lui-même en était enchanté.

Du reste, le Scout n’avait point caché à Edith avec quelle impatience elle était attendue à Dawson City. L’hôpital était littéralement encombré, et plusieurs gardes-malades avaient été atteintes par les différentes épidémies qui décimaient la ville. La fièvre typhoïde, plus particulièrement, désolait alors la capitale du Klondike. C’est par centaines que l’on comptait les victimes, parmi ces malheureux émigrants qui arrivaient, anémiés, surmenés, épuisés, après avoir laissé tant de leurs compagnons sur la route.

« Charmant pays, décidément ! se disait Summy Skim. Nous, encore, nous ne ferons qu’y passer !.. Mais ces deux petites, qui vont braver de tels dangers, et qui ne reviendront peut-être pas !.. »

Il avait semblé inutile d’emporter des vivres pour la traversée du Chilkoot, afin de diminuer le poids à transporter sur ces rudes pentes. Le Scout connaissait, sinon des hôtels, du moins des « lodgings », auberges des plus rudimentaires, où l’on trouvait à se nourrir, et même, à la rigueur, un logement pour la nuit. À de hauts prix, il est vrai. On paye un demi-dollar un lit fait d’une simple planche, et un dollar le repas qui se compose invariablement de lard et de pain à peine levé. Un confortable si relatif ne serait heureusement inévitable que pendant fort peu de jours. La caravane de Bill Stell ne serait point réduite à ce régime lorsqu’elle franchirait la région lacustre.

Le temps était froid et la température se maintenait à 10 degrés centigrades au-dessous de zéro, avec une bise glaciale. Du moins, une fois engagés à travers la « trace », les traîneaux pourraient glisser sur la neige durcie. C’était une circonstance favorable pour les attelages. La montée était raide, en effet. Aussi mules, chiens, chevaux, bœufs, rennes, y succombent-ils en grand nombre, et la passe du Chilkoot, comme la White Pass, est-elle semée de leurs cadavres.

l’encombrement était prodigieux. (Page 100.)

En quittant Skagway, le Scout s’était dirigé vers Dyea, en suivant la rive orientale du canal. Ses traîneaux, moins chargés que tant d’autres, qui remontaient vers le massif, auraient pu aisément les devancer. Mais déjà l’encombrement était prodigieux. Au milieu des rafales qui font rage dans ces étroits défilés et soulèvent d’aveuglants tourbillons de neige, ce n’étaient que véhicules de toutes sortes, projetés en travers, voire culbutés, bêtes se refusant à marcher malgré les coups et les cris, violents efforts des uns pour se faire livrer passage, violente résistance des autres pour s’y opposer, matériel qu’il fallait décharger puis recharger, disputes et rixes au cours desquelles s’échangeaient injures et coups, et parfois même des balles de revolver. Autant d’infranchissables obstacles qui barraient la route, et force était de régler son allure sur celle du plus lent. Puis, c’étaient des attelages de chiens qui s’enchevêtraient, et que de temps mettaient les conducteurs à les dépêtrer, au milieu des hurlements de ces animaux à demi sauvages !

La distance qui sépare Skagway de la passe est courte, et, malgré les difficultés du cheminement, on peut la franchir en quelques heures. Aussi, avant midi, la caravane du Scout faisait-elle halte à Dyea.

Ce n’était encore qu’une agglomération de cabanes disposées au bout du canal. Mais quelle invraisemblable cohue ! Plus de trois mille émigrants se pressaient dans cet embryon de ville, à l’orée de la passe du Chilkoot.

Désireux de mettre à profit ce temps froid, qui facilitait le traînage, Bill Stell, avec raison, entendait quitter Dyea au plus tôt. À midi on repartit, Ben Raddle et Summy Skim à pied, les deux jeunes filles dans leur traîneau. Il eût été difficile de ne pas admirer les sites sauvages et grandioses que découvrait chaque détour du défilé, ces massifs de pins et de bouleaux couverts de givre qui se hissaient vers la crête, ces torrents que le froid n’avait pu saisir et qui bondissaient tumultueusement jusqu’au fond des abîmes dont la profondeur échappait aux regards.

Le Sheep Camp n’était distant que de quatre lieues. Quelques heures suffiraient à les franchir, bien que la passe se développât en rampes très raides et que les attelages s’arrêtassent fréquemment. Ce n’était pas sans peine que leurs conducteurs les obligeaient à se remettre en marche.

Tout en cheminant, Ben Raddle et Summy Skim causaient avec le Scout. Celui-ci, à une question qui lui fut posée, répondit :

« Je compte bien arriver au Sheep Camp vers cinq ou six heures. Nous y resterons jusqu’au matin.

— Y existe-t-il une auberge où nos deux compagnes puissent prendre quelque repos ? demanda Summy Skim.

— Il y en a, répondit Bill Stell, car le Sheep Camp est un lieu de halte pour les émigrants.

— Mais, interrogea Ben Raddle, est-on certain d’y trouver de la place ?

— C’est très douteux, affirma le Scout. D’ailleurs ces auberges sont peu engageantes. Peut-être serait-il préférable de dresser nos tentes pour passer la nuit.

— Messieurs, dit Edith qui, de son traîneau, avait entendu cette conversation, nous ne voulons pas être une cause de gêne.

— De gêne ! répondit Summy Skim. En quoi pourriez-vous nous gêner ? N’avons-nous pas deux tentes ? L’une vous sera réservée. Nous occuperons l’autre.

— Et avec nos deux petits poêles qui brûleront jusqu’au jour, ajouta Bill Stell, il n’y aura rien à craindre du froid, quoiqu’il soit vif actuellement.

— C’est parfait, approuva Jane en prenant la parole à son tour. Mais il doit être bien convenu que vous n’avez pas à nous ménager. Nous ne sommes pas des invitées. Nous sommes des associées qui ne méritons ni plus ni moins d’égards que les autres. Quand il faudra voyager de nuit, nous le ferons. Nous voulons être traitées en hommes, et nous regarderions comme une injure tout ce qui pourrait ressembler à de la galanterie.

— Soyez tranquilles, déclara Summy Skim en riant, et tenez pour certain que nous ne vous épargnerons ni ennuis, ni fatigues. Nous en inventerions, au besoin ! »

La caravane atteignit Sheep Camp vers six heures. En arrivant, les attelages étaient harassés. On se hâta de les dételer, et les gens du Scout s’occupèrent de leur nourriture.

Bill Stell avait eu raison de dire que les auberges de ce village étaient dépourvues de tout confort. Elles étaient combles, d’ailleurs. Le Scout fit donc établir les deux tentes à l’abri des arbres, un peu en dehors du Sheep Camp, de manière à ne point être troublé par l’effroyable tumulte de la foule.

Edith et Jane prirent à ce moment le premier rôle. En un clin d’œil, les couvertures et les pelleteries des traîneaux furent, par leurs soins, transformées en couches suffisamment moelleuses, et les poêles firent entendre d’agréables ronflements. Si l’on se contenta de viandes froides, du moins les boissons chaudes, thé et café, ne firent-elles point défaut. Puis les hommes allumèrent leurs pipes, et la soirée se prolongea confortablement, en dépit du thermomètre qui, à l’extérieur, était tombé à 17° au-dessous de zéro.

SUR LA PENTE DU CHILKOOT.

Que de souffrances devaient éprouver ceux des émigrants qui — par centaines — n’avaient pu trouver un abri dans le Sheep Camp ! Combien de femmes, d’enfants, déjà épuisés au début du voyage, n’en verraient pas le terme !

Le Scout fixa le départ du lendemain à la pointe du jour, afin de devancer la foule dans la passe du Chilkoot. Le temps se maintenait sec et froid, mais, en somme, dût le thermomètre baisser encore, cent fois préférable aux rafales, aux tourbillons de neige, à ces violents blizzards, si redoutés dans les hautes régions du Nord-Amérique.

CAMPEMENT PRÈS DE LA CRÊTE DU CHILKOOT.

La tente de Jane et d’Edith était abattue quand les deux cousins sortirent de la leur. Aussitôt, le café fut préparé et servi bouillant, puis la seconde tente disparut à son tour. Quelques instants plus tard, sans que la partie masculine de la caravane ait eu à s’en occuper, tout le matériel était remis sur les traîneaux, bien en ordre, et de manière que chaque objet tînt le minimum de place et pût être aisément retiré sans déranger les autres. Ben Raddle, Summy Skim, et jusqu’à Bill Stell, étaient littéralement émerveillés d’une telle virtuosité. Le premier, en voyant la méthode supérieure des « associées », commençait même à penser que le contrat signé par lui dans un but charitable pourrait bien, en fin de compte, se transformer en une excellente affaire.

Quant à Summy, il admirait béatement le manège de ses jeunes compagnes, qu’il suivait pas à pas, les mains vides, offrant avec obstination un tardif concours qu’elles refusaient en riant.

L’allure n’allait pas être plus rapide que la veille. La rampe s’accentuait à mesure que la passe gagnait vers le sommet du massif. Ce n’était pas trop de ces mules robustes pour tirer les véhicules sur un sol inégal, rocailleux, coupé d’ornières, et que le dégel eût rendu tout à fait impraticable.

Toujours la même foule grouillante et tumultueuse, toujours les mêmes obstacles qui rendent cette trace du Chilkoot si pénible. Toujours des haltes forcées et parfois longues, lorsqu’un embarras de traîneaux et d’attelages coupait la route. À plusieurs reprises le Scout et ses hommes durent en venir aux mains pour se frayer un passage.

Sur les côtés du sentier, les cadavres de mules se succédaient, plus nombreux à mesure qu’on gagnait en hauteur. Les uns après les autres, ces animaux étaient tombés, tués par le froid, la fatigue et la faim, et les attelages de chiens, emportant avec eux leurs traîneaux malgré les efforts des conducteurs, se précipitaient sur cette nourriture inespérée et s’en disputaient en hurlant les derniers débris.

Spectacle plus triste encore, il n’était pas rare d’apercevoir le corps de quelque émigrant, mort de froid et de fatigue, abandonné sous les arbres ou au fond des précipices. Un exhaussement de la couche neigeuse, d’où sortaient un pied, une main ou un bout de vêtement, indiquait seul la place de la tombe éphémère qu’emporterait le premier souffle du printemps. Invinciblement d’abord, l’œil était attiré par ces sinistres tumuli, puis, peu à peu, l’accoutumance faisait son œuvre, et l’on passait avec une indifférence grandissante.

Parfois, c’étaient des familles entières, hommes, femmes, enfants, incapables d’aller plus loin, qui gisaient sur le sol glacé, sans que personne leur vînt en aide. Inlassables, Edith et Jane, aidées de leurs compagnons, s’efforçaient de porter secours à ces malheureux, de les ranimer avec un peu d’eau-de-vie. Mais que pouvaient-elles pour cette foule de misérables ? Bientôt, il fallait abandonner ces infortunés à leur sort, et reprendre l’ascension épuisante de ce sentier de nécropole.

Toutes les cinq minutes, on était contraint de s’arrêter, soit pour laisser souffler les mules, soit à cause de l’encombrement. En quelques endroits, à des coudes brusques, le défilé devenait si étroit, que le matériel emporté par certains émigrants ne parvenait pas à le franchir. Les pièces principales des bateaux démontables excédaient la largeur du sentier. De là nécessité d’en décharger les véhicules, et de les faire haler une à une par les bêtes de trait. De là, aussi, une perte de temps considérable pour les autres attelages.

En d’autres endroits, la rampe était si rude, que l’angle d’inclinaison dépassait quarante-cinq degrés. Bien que ferrés à glace, les animaux, alors, se révoltaient ou, tout ou moins, se dérobaient. On ne pouvait les décider à attaquer la montée qu’à grand renfort de cris et de fouet, et les crocs de leurs fers laissaient de profondes empreintes sur la neige, tachée de gouttelettes de sang.

Vers cinq heures du soir, le Scout arrêta la caravane. Les mules exténuées étaient dans l’incapacité de faire un pas de plus, bien que leur charge fût faible relativement à tant d’autres. Sur la droite de la passe, s’évidait une sorte de ravin, où des arbres résineux poussaient en grand nombre. Sous leur frondaison, les tentes trouveraient un abri contre les bourrasques que devait faire redouter le relèvement de la température.

Bill Stell connaissait cette place où il avait déjà plus d’une fois passé la nuit. Le campement y fut organisé sur ses indications.

« Vous craignez quelque rafale ? lui demanda Ben Raddle.

— Oui, la nuit sera mauvaise, répondit le Scout, et nous ne saurions prendre trop de précautions contre les tempêtes de neige, qui s’engouffrent ici comme dans un entonnoir.

— Mais, fit observer Summy Skim, nous serons en sûreté, grâce à l’orientation de ce ravin.

— C’est pour cela que je l’ai choisi, » répondit Bill Stell.

L’expérience du Scout ne l’avait pas trompé. La tourmente, qui commença vers sept heures du soir et se prolongea jusqu’à cinq heures du matin, fut terrible. Elle était accompagnée de tourbillons neigeux qui n’eussent pas permis de se voir à deux mètres. On eut grand’peine à maintenir les poêles en activité, car la furie du vent refoulait les fumées à l’intérieur, et il n’était pas facile de renouveler les provisions de bois au milieu des rafales. Si les tentes résistèrent, c’est que Summy Skim et Ben Raddle veillèrent une partie de la nuit, avec la crainte perpétuelle que celle où s’abritaient les jeunes filles ne fût emportée.

C’est précisément ce qui arriva pour la plupart de celles qui avaient été dressées en dehors du ravin, et, lorsque le jour reparut, on put juger de l’importance des dégâts causés par la tempête. Attelages ayant rompu leurs entraves, dispersés en toutes directions, traîneaux culbutés, quelques-uns jusqu’au fond des précipices qui bordaient la route et dans lesquels mugissaient les torrents, familles en larmes, implorant vainement une assistance qu’il n’était au pouvoir de personne de leur donner : c’était un véritable désastre.

« Pauvres gens !.. pauvres gens !.. murmuraient les jeunes filles. Que vont-ils devenir ?

— Ce n’est pas notre affaire, déclara d’un ton bourru le Scout, cachant son émotion impuissante sous une apparente dureté, et, comme nous n’y pouvons rien, le mieux est de décamper au plus tôt. »

Sans tarder, il donna le signal du départ et la caravane attaqua de nouveau la montée.

Cependant la bourrasque s’était apaisée à l’aube. Avec cette brusquerie que le thermomètre constate en ces régions élevées, le vent avait halé le Nord-Est, et la température était retombée à 12° sous zéro. L’épaisse couche de neige qui recouvrait le sol acquit aussitôt une extrême dureté.

L’aspect de la région s’était modifié. Au delà des talus, les bois avaient fait place à de vastes plaines blanches, dont la réverbération éblouissait. Les voyageurs qui n’ont pas eu soin de se munir de lunettes bleues en sont réduits dans ce cas à saupoudrer leurs cils et leurs paupières avec du charbon de bois.

AU SOMMET DU CHILKOOT.

Sur le conseil du Scout, Ben Raddle et Summy Skim prirent cette précaution, mais ils ne purent décider Edith et Jane à les imiter.

« Comment ferez-vous, mademoiselle Jane, pour découvrir les pépites, quand vous aurez une bonne ophtalmie ? insista vainement Ben.

— Et vous, mademoiselle Edith, renchérit Summy, comment soignerez-vous alors les malades ? Ne serait-ce que pour nous, mademoiselle, car, j’en suis certain, il nous arrivera malheur dans ce pays du diable, et vous serez notre infirmière un jour ou l’autre à l’hôpital de Dawson. »

Cette éloquence fut perdue. Les deux jeunes filles préférèrent disparaître sous la retombée de leurs capuchons et renoncer à faire usage de leurs yeux, plutôt que de les barbouiller de cette manière. Ce qui prouverait, s’il en était besoin, que, même chez la féministe la plus militante, l’éternelle coquetterie ne perd jamais ses droits.

Dans la soirée du 29 avril, la caravane fit halte au sommet de la passe du Chilkoot, et le Scout y établit son campement. Le lendemain, on adopterait les mesures nécessaires pour effectuer la descente sur le revers septentrional du massif.

En cet endroit, entièrement découvert et exposé à toutes les rigueurs de la température, l’encombrement était extraordinaire. Plus de trois mille émigrants l’occupaient alors. C’est là qu’ils organisent les « caches » où ils abritent une partie de leur matériel. La descente ne s’effectuant pas, en effet, sans d’extrêmes difficultés, on ne peut procéder que par petites charges, afin d’éviter les accidents. Aussi, tous ces illuminés, auxquels le mirage du Klondike donne une énergie, une ténacité surnaturelles, après être descendus au pied de la montagne avec un premier fardeau, remontent-ils au sommet, où ils reprennent une seconde charge, puis descendent et remontent encore, et cela quinze ou vingt fois, s’il le faut, pendant d’interminables jours. C’est alors que les chiens peuvent rendre d’inappréciables services, qu’ils soient attelés à des traîneaux ou à de simples peaux de bœuf que l’on fait plus facilement glisser sur la neige durcie des pentes.

La plupart des émigrants, bravant les vents du Nord qui, battant de plein fouet ce revers du Chilkoot, allaient décupler leurs souffrances au cours de la descente, avaient fait halte à l’arête septentrionale de la passe.

De ce point, tous ces malheureux voyaient, ou croyaient voir, ouvertes devant leurs pas, les plaines du Klondike. Ils étaient à leurs pieds, ces territoires fabuleux, que leurs imaginations surchauffées transformaient en un immense champ d’or, où germaient pour eux, pour eux seuls, une richesse infinie, une puissance surhumaine ! Et toute leur âme se projetait vers le Nord mystérieux de toute la violence de leur désir, de toute la force de leur rêve merveilleux, dont la plupart seraient arrachés par un épouvantable réveil !

Bill Stell et sa caravane n’avaient point à prolonger leur séjour sur le sommet. Pour ces privilégiés, pas de cache à établir, et nul besoin de gravir de nouveau la pente, après l’avoir descendue. Lorsqu’ils auraient mis le pied sur la plaine, il ne leur resterait plus à franchir qu’une distance de quelques lieues pour atteindre la pointe du lac Lindeman.

Le campement fut établi comme d’habitude. Mais cette dernière nuit fut des plus mauvaises. Brusquement la température s’était relevée, et la tourmente se remit à souffler avec une nouvelle violence. Les tentes n’ayant plus, cette fois, l’abri d’un ravin, furent, à plusieurs reprises, arrachées de leurs piquets par la rafale, et il fallut enfin les plier, sans quoi elles eussent été emportées au milieu des tourbillons de neige. Il n’y eut d’autres ressources que de s’envelopper dans les couvertures et d’attendre philosophiquement le retour de l’aube.

« Et en vérité, pensait Summy Skim, ce ne serait pas trop de toute la philosophie de tous les philosophes anciens et modernes pour accepter les abominations d’un tel voyage, surtout lorsque rien ne vous oblige à le faire ! »

Pendant les rares accalmies, éclataient des cris de douleur et de terreur, des imprécations horribles. Aux gémissements des blessés que le vent roulait à la surface du sol, se mêlaient les aboiements, les hennissements, les beuglements des bêtes errant effarées à travers le plateau.

L’aube du 30 avril parut enfin. Bill Stell donna le signal du départ. Les chiens, remplaçant les mules, furent attelés aux traîneaux sur lesquels d’ailleurs personne ne prit place, et la descente commença.

Grâce à la prudence et à l’expérience du Scout, elle s’effectua sans accidents, sinon sans fatigues, et les deux traîneaux atteignirent heureusement la plaine, à l’issue de la passe du Chilkoot. Le temps devenait plus favorable. Le vent, moins vif, tournait à l’Est, et le thermomètre remontait. Fort heureusement, il se maintenait toutefois au-dessous de zéro, car le dégel eût rendu la marche plus difficile.

Au pied de la montagne, nombre d’émigrants étaient réunis dans un campement en attendant que leur matériel les eût rejoints. L’emplacement était vaste et l’encombrement moins considérable que sur le plateau supérieur. À l’entour s’étendaient des bois où les tentes pouvaient être dressées en toute sécurité.

Ce fut là que la caravane vint passer la nuit. Le lendemain elle se remettait en route, et, par un chemin assez facile, arrivait vers midi à la pointe méridionale du lac Lindeman.


VIII

VERS LE NORD.


L’après-midi de cette journée fut consacrée au repos. Il y avait lieu, d’ailleurs, de faire quelques préparatifs en vue de la navigation à travers les lacs, ce dont le Scout s’occupa sans tarder. En vérité, pour eux-mêmes et pour leurs compagnes de voyage, Summy Skim et Ben Raddle ne pouvaient que s’applaudir d’avoir traité avec cet homme si prudent et si entendu.

C’était à l’extrémité du lac Lindeman, dans un campement déjà encombré par un millier de voyageurs, que se trouvait le matériel de Bill Stell. Il avait là, au revers d’une colline, son installation principale. L’établissement comprenait une maisonnette en bois divisée en plusieurs chambres bien closes, à laquelle attenaient les hangars renfermant les traîneaux et autres véhicules de transport. En arrière étaient disposés des étables et des chenils pour les animaux d’attelage.

Déjà le Chilkoot commençait à être plus fréquenté que la White Pass, bien que celle-ci aboutît directement au lac Bennett en évitant la traversée du lac Lindeman. Sur ce dernier lac, soit qu’il fût solidifié par le froid, soit que ses eaux fussent dégagées des glaces, le transport du personnel et du matériel des mineurs s’effectuait dans des conditions meilleures qu’à la surface des longues plaines et à travers les épais massifs séparant la White Pass de la rive sud du lac Bennet. La station choisie par le Scout devenait donc de plus en plus importante. Aussi faisait-il de bonnes affaires, et assurément plus sûres que l’exploitation des gisements du Klondike.

Bill Stell n’était pas seul, d’ailleurs, à exercer ce profitable métier. Les concurrents ne lui manquaient pas, soit à cette station du lac Lindeman, soit à celle du lac Bennet. On peut même dire que ces entrepreneurs, d’origine canadienne ou américaine, ne suffisaient pas aux milliers d’émigrants qui affluaient à cette époque de l’année.

Il est vrai qu’un grand nombre de ces émigrants ne s’adressent ni au Scout ni à ses collègues, et cela par raison d’économie. Mais ceux-là sont alors forcés d’amener leur matériel depuis Skagway, de charger sur leurs traîneaux des bateaux démontables en bois ou en tôle, et l’on a vu quelles difficultés ils éprouvent pour traverser, avec ces lourds impedimenta, la chaîne du Chilkoot. Elles ne sont pas moins grandes par la White Pass, et, par l’un comme par l’autre chemin, une bonne partie de ce matériel reste en détresse.

Il en est cependant qui, pour éviter, soit l’embarras, soit la dépense du transport des bateaux, aiment mieux les faire construire sur place ou les construire eux-mêmes. En cette région boisée, les matériaux ne manquent pas, et déjà quelques chantiers existent, quelques scieries fonctionnent autour de la station du lac Lindeman.

À l’arrivée de la caravane, Bill Stell fut reçu par son personnel, quelques hommes qu’il employait comme pilotes pour conduire les bateaux de lac en lac jusqu’au cours du Yukon. On pouvait se fier à leur habileté ; ils connaissaient les nécessités de cette navigation difficile.

La température étant assez basse, Summy Skim, Ben Raddle et leurs compagnes furent très satisfaits de prendre logement dans la maison du Scout dont les meilleures chambres étaient à leur disposition. Bientôt ils étaient tous réunis dans la salle commune, où régnait une agréable chaleur.

« Ouf ! dit Summy Skim en s’asseyant. Le plus fort est fait !

— Hum, dit Bill Stell. Comme fatigues… oui, peut-être… et encore !.. N’empêche qu’il nous reste plusieurs centaines de lieues à parcourir pour atteindre le Klondike.

— Je le sais, mon brave Bill, répondit Summy Skim, mais je pense que cette seconde partie du voyage s’effectuera sans danger ni fatigue.

— En quoi vous avez tort, monsieur Skim, répondit le Scout.

— Cependant, nous n’aurons plus qu’à nous abandonner au courant des lacs, des rivières et des fleuves.

— Il en serait ainsi si la saison d’hiver était terminée. Malheureusement la débâcle n’est pas commencée. Lorsqu’elle se produira, notre bateau sera très exposé au milieu des glaçons en dérive, et plus d’une fois nous serons obligés à des portages pénibles…

— Décidément, s’écria Summy Skim, il reste quelque chose à faire pour que le tourisme soit confortable dans cet infect pays !

— Cela viendra, affirma Ben Raddle, puisqu’il est question d’y établir un railway. Deux mille hommes vont être incessamment employés à ce travail par l’ingénieur Hawkins.

— Bon !.. bon ! s’écria Summy Skim, j’espère bien être revenu auparavant. Ne tenons donc aucun compte de ce railway hypothétique et examinons, si vous le voulez bien, notre itinéraire, tel qu’il faut le suivre actuellement.

Faisant droit à cette requête, le Scout étala une carte assez grossière de la région.

— Voici d’abord, dit-il, le lac Lindeman qui s’étend au pied du Chilkoot et que nous aurons à traverser dans toute sa longueur.

— La traversée est longue ? demanda Summy Skim.

— Non, répondit le Scout, quand sa surface est uniformément solidifiée ou lorsqu’elle est entièrement libre de glaces.

— Et ensuite ? dit Ben Raddle.

— Ensuite nous aurons un portage d’une demi-lieue pour conduire notre bateau et nos bagages jusqu’à la station du lac Bennet. Là encore, la durée du trajet dépend de la température, et vous avez déjà vu combien elle peut varier d’un jour à l’autre.

— En effet, continua Ben Raddle, des différences de vingt à vingt-cinq degrés, selon que le vent souffle du Nord ou du Sud.

— En somme, ajouta Bill Stell, il nous faut, ou le dégel qui permet la navigation, ou un froid sec qui durcit la neige sur laquelle on peut alors faire glisser le bateau comme un traîneau.

— Enfin, dit Summy Skim, nous voici arrivés sur le lac Bennet…

— Il s’étend, expliqua le Scout, sur une douzaine de lieues. Mais il ne faut pas compter moins de trois jours pour sa traversée, en raison des relâches qui sont nécessaires.

— Au delà, dit Summy Skim en consultant la carte, il y a un portage ?

— Non, c’est le rio du Caribou, long d’une lieue, qui met le lac Bennet en communication avec le lac Tagish, lequel se développe sur sept à huit lieues et donne dans le lac Marsh d’une dimension à peu près égale. En quittant ce lac, il faut suivre les détours d’une rivière pendant une dizaine de lieues, et c’est sur son parcours qu’on rencontre les rapides de White Horse assez difficiles et parfois très dangereux à franchir. Puis on atteint le confluent de la rivière Tahkeena, à la tête du lac Labarge. C’est dans cette partie du trajet que peuvent se produire les plus grands retards, quand il s’agit de s’engager à travers les rapides de White Horse. Je me suis déjà vu arrêté toute une semaine en amont du lac Labarge.

— Et ce lac, demanda Ben Haddle, est-il navigable ?

— Parfaitement, sur ses treize lieues, répondit Bill Stell.

— En somme, observa Ben Raddle, sauf pendant quelques portages, notre bateau va nous conduire jusqu’à Dawson City ?

— Directement, monsieur Raddle, répondit Bill Stell, et, à tout prendre, c’est encore par eau que le voyage est le plus facile.

— Et, tant par la rivière Lewis que par le Yukon, demanda Ben Raddle, quelle est la distance qui sépare le lac Labarge du Klondike ?

— Cent cinquante lieues environ, en tenant compte des détours.

— Je vois, déclara Summy Skim, que nous ne sommes pas encore arrivés.

— Assurément, répondit le Scout. Lorsque nous aurons atteint la Lewis, à l’extrémité nord du lac Labarge, nous serons tout juste à mi-route.

— Eh bien ! conclut Summy Skim, en prévision de ce long voyage, prenons des forces, et, puisque nous avons l’occasion de passer une bonne nuit à la station du lac Lindeman, allons dormir. »

Ce fut, en effet, une des meilleures nuits que les deux cousins eussent passées depuis leur départ de Vancouver. Les poêles largement alimentés maintenaient une haute température dans cette maisonnette bien abritée et bien close.

Il était neuf heures, lorsque le signal du départ fut donné le lendemain 1er mai. La plupart des hommes qui avaient accompagné le Scout depuis Skagway devaient le suivre jusqu’au Klondike. Leurs services seraient très utiles pour la conduite du bateau transformé en traîneau, en attendant qu’il pût naviguer sur les lacs et descendre le cours de la Lewis et du Yukon.

Quant aux chiens, ils appartenaient à la race du pays. Ces animaux, remarquablement acclimatés, ont les pattes dépourvues de poils, ce qui les rend plus aptes à courir sur la neige sans risque de s’y entraver. Mais, de ce qu’ils étaient acclimatés, il ne faudrait pas conclure qu’ils ne fussent pas restés sauvages. En vérité, ils paraissaient l’être tout autant que des loups ou des renards. Aussi n’est-ce pas précisément en employant les caresses et les sucreries que leurs conducteurs parviennent à s’en faire obéir.

Parmi le personnel de Bill Stell se trouvait à présent un pilote auquel serait réservée la direction du bateau en cours de navigation. C’était un Indien du Klondike, nommé Neluto, employé depuis neuf ans par le Scout. Très au courant de son métier, connaissant bien les difficultés de toute sorte qu’offre la traversée des lacs, des rapides et des rivières, on pouvait se fier à son habileté. Avant d’être engagé dans le personnel du Scout, Neluto avait été au service de la Compagnie de la baie d’Hudson, et il avait longtemps guidé les chasseurs de fourrures à travers ces vastes territoires. Il connaissait parfaitement le pays, qu’il avait parcouru dans tous les sens, et même la région au delà de Dawson City jusqu’à la limite du cercle polaire.

Neluto savait assez d’anglais pour comprendre et être compris. Du reste, en dehors des choses de son métier, il ne parlait guère et, comme on dit, il fallait lui tirer les mots du gosier. Cependant, cet homme, très accoutumé au climat du Klondike, pouvait sans doute être questionné avec profit. Aussi Ben Raddle crut-il devoir lui demander ce qu’il augurait du temps et s’il croyait que la débâcle des lacs fût prochaine.

Neluto déclara que, à son avis, il n’y avait pas lieu de prévoir la fonte des neiges ni la débâcle des glaces avant une quinzaine de jours, à moins qu’il ne se produisît un brusque changement dans l’état atmosphérique, — ce qui n’est pas rare sous ces latitudes élevées.

Ben Raddle pensa ce qui lui plut de ce renseignement un peu vague. Il dut, en tout cas, renoncer à tirer autre chose d’un homme décidé à ne pas se compromettre.

Si l’avenir demeurait incertain, aucune hésitation, du moins, n’était permise pour le présent. Ce ne serait pas une navigation, mais un traînage qui allait s’effectuer à la surface du lac Lindeman. Jane et Edith pourraient néanmoins trouver place dans le bateau qui glisserait sur l’un de ses flancs et que les hommes suivraient à pied.

Le temps était calme, l’âpre bise de la journée précédente avait molli et tendait à retomber vers le Sud. Cependant le froid était vif — une douzaine de degrés sous zéro, — circonstance favorable et très propice à la marche que rendent si pénibles les tourmentes de neige.

Le lac Lindeman traversé vers onze heures, une heure suffit à franchir les deux kilomètres qui le séparent du lac Bennet, et, à midi sonnant, le Scout et sa caravane faisaient halte à la station qui s’élève à son extrémité méridionale.

À cette station du lac Bennet, l’encombrement était aussi considérable qu’au Sheep Camp de la passe du Chilkoot. Plusieurs milliers d’émigrants l’occupaient en attendant l’occasion de poursuivre leur route. De toutes parts étaient dressées des tentes, que cabanes et maisons ne tarderont pas à remplacer, si l’exode vers le Klondike continue quelques années encore.

Déjà en cet embryon de village, qui deviendra peut-être bourgade et ville, on trouvait des auberges qui pourront devenir des hôtels, des scieries et des chantiers de construction navale, disséminés sur les rives du lac, sans parler d’un poste de policemen dont les fonctions ne laissent pas d’être fort dangereuses au milieu de ces aventuriers lâchés à travers la région.

L’Indien Neluto avait sagement fait de donner à la manière normande ses prévisions du temps. Au commencement de l’après-midi, un brusque changement se produisit dans l’état atmosphérique.

Le vent passa franchement au Sud, et le thermomètre remonta à 0° centigrade. C’étaient là des symptômes auxquels on ne pouvait se méprendre. Il y avait lieu de croire que la saison froide touchait à sa fin, et que la débâcle rendrait bientôt libre la surface des cours d’eau et des lacs.

Déjà, le lac Bennet n’était plus pris sur toute son étendue.

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LES RAPIDES ENTRE LES LACS LINDEMAN ET BENNET. — LE CANYON DANS LA PASSE DU CHILKOOT.

Entre les icefields ou champs de glace sinuaient des passes praticables pour un bateau à la condition d’allonger le parcours.

Vers la fin du jour, la température remonta encore ; le dégel s’accentua ; quelques glaçons commencèrent à se détacher des rives et à s’éloigner vers le Nord. Donc, à moins d’une vive reprise du froid pendant la nuit, on atteindrait l’extrémité septentrionale du lac sans trop de difficultés.

Le thermomètre ne baissa pas pendant la nuit, et, au lever du jour, le 2 mai, Bill Stell constata que la navigation pourrait s’opérer dans des conditions assez favorables. La brise, qui soufflait du Sud, permettrait, si elle persistait, d’employer la voile vent arrière.

Lorsque, dès l’aube, le Scout avait voulu embarquer dans le bateau les bagages et les provisions, il avait constaté que la besogne était faite. Dès la veille, Edith et Jane s’en étaient chargées. Sous leur direction, tout avait été arrimé avec une perfection que le Scout n’eût certainement pas atteinte. Le moindre coin était employé, et tous les colis, du plus gros au plus petit, s’alignaient en ordre merveilleux, agréables à voir, faciles à retirer.

Quand les deux cousins l’eurent rejoint sur la rive, il leur fit part de la surprise qu’il avait éprouvée.

« Oui, répondit Ben Raddle, elles sont étonnantes toutes les deux. L’activité, la perpétuelle bonne humeur de miss Jane, l’invincible et douce fermeté de miss Edith, ont quelque chose de surprenant, et je commence à craindre d’avoir réellement fait une bonne affaire,

— Quelle affaire ? demanda Bill Stell.

— Vous ne comprendriez pas… Mais dites-moi, Scout, reprit Ben Raddle, que pensez-vous du temps ? En avons-nous fini avec l’hiver ?

— Je ne voudrais pas me prononcer d’une manière absolue, répondit le Scout. Il semble pourtant bien que les lacs et les rivières ne tarderont pas à se dégager. D’ailleurs, en suivant les passes, dussions-nous allonger la route, notre bateau…

— N’aura point à quitter son élément naturel, acheva Summy Skim. C’est au mieux.

— Qu’en pense Neluto ? demanda Ben Raddle.

— Neluto pense, déclara sentencieusement l’Indien, qu’il n’y a pas à craindre que le dégel s’arrête si le thermomètre ne baisse pas.

— Fort bien ! approuva Ben Raddle en riant. Vous ne risquez pas de vous compromettre, mon garçon… Mais les glaces en dérive ne sont-elles pas à redouter ?

— Oh ! le bateau est solide, affirma Bill Stell. Il a déjà fait ses preuves en naviguant au milieu de la débâcle.

Ben se retourna vers l’Indien.

— Voyons, Neluto, insista-t-il, ne voulez-vous pas me donner plus clairement votre opinion ?

— Voici deux jours que les premières glaces se sont mises en mouvement, répondit le pilote, preuve que le haut lac doit être dégagé.

— Ah ! ah ! fit Ben d’un air satisfait, voilà enfin une opinion. Et la brise, pilote, qu’en pensez-vous ?

— Elle s’est levée deux heures avant le jour et nous est favorable.

— C’est un fait, cela, pilote. Mais, tiendra-t-elle ?

Neluto se retourna et parcourut du regard l’horizon du Sud que fermait le massif du Chilkoot. À peine si de légères brumes glissaient sur le flanc de la montagne. Après avoir tendu la main dans cette direction, le pilote répondit :

— Je crois que la brise tiendra jusqu’au soir, monsieur…

All right !

— …À moins qu’elle ne change d’ici là, acheva Neluto avec le plus grand sérieux.

— Merci, pilote, dit Ben vexé. Me voici parfaitement fixé. »

NELUTO AVAIT L’ŒIL JUSTE, LA MAIN SÛRE. (Page 135.)

Le bateau du Scout était une sorte de chaloupe, ou plutôt une barque longue de trente-cinq pieds. Un taud en occupait l’arrière, sous lequel deux ou trois personnes pouvaient s’abriter, soit la nuit, soit le jour, lors des bourrasques de neige et des rafales de pluie. Cette embarcation à fond plat, et par conséquent tirant le moins d’eau possible, était large de six pieds, ce qui lui permettait de porter une assez grande surface de toile. Taillée comme la misaine des chaloupes de pêche, la voile s’amarrait à la pointe de l’avant et se hissait à l’extrémité d’un mâtereau d’une quinzaine de pieds. En cas de mauvais temps, il était facile de dégager ce mâtereau de son emplanture et de le coucher sur les bancs.

Une telle embarcation n’eût pu tenir le plus près. Mais, avec du largue, elle gagnait encore. Quand les sinuosités des passes entre les champs de glace contraignaient le pilote à prendre vent debout, on serrait la voile et l’on bordait les avirons, qui, maniés par les bras robustes de quatre Canadiens, permettaient d’atteindre une allure plus favorable.

La surface du lac Bennet n’est pas considérable. On ne saurait le comparer à ces vastes mers intérieures du nord de l’Amérique, où les tempêtes se déchaînent avec violence. Nul doute que ne fussent suffisantes, pour une telle traversée, les provisions emportées par le Scout : viande conservée, biscuits, thé, café, un tonnelet d’eau-de-vie, plus une réserve de charbon pour le fourneau. D’ailleurs, on comptait sur la pêche, car le poisson abonde dans ces eaux, et aussi sur le gibier, perdrix ou gelinottes, qui fréquente les rives du lac.

Le pilote Neluto à la barre, derrière le taud sous lequel Edith et Jane avaient pris place, Summy Skim et Ben Raddle accotés en abord auprès de Bill Stell, les quatre hommes placés à l’avant écartant les glaçons avec leurs gaffes, le bateau, à huit heures, délaissa la rive.

La navigation était rendue assez délicate par le grand nombre d’embarcations engagées dans les passes. Afin de profiter de la débâcle et du vent favorable, plusieurs centaines de bateaux avaient quitté la station du lac Bennet. Au milieu de cette flottille, il était parfois malaisé d’éviter les abordages. Et alors, quelles vociférations, quelles injures, quelles menaces éclataient de toutes parts, sans parler des coups échangés !

Dans l’après-midi, on croisa une embarcation de la police. L’occasion d’intervenir n’était que trop souvent offerte aux hommes qui la montaient.

Le chef de cette escouade de policemen connaissait le Scout et l’interpella au passage :

« Salut, Scout !.. Toujours des émigrants qui nous arrivent de Skagway pour le Klondike…

— Oui, répondit le Canadien, plus qu’il n’en faut…

— Et plus qu’il n’en reviendra…

— C’est sûr ! À combien estime-t-on ceux qui ont traversé le lac Bennet ?

— Quinze mille environ.

— Et ce n’est pas fini !

— Loin de là.

— Sait-on si la débâcle se fait en aval ?

— On le dit. Vous pourrez donc atteindre le Yukon en naviguant.

— Oui, si le froid ne reprend pas.

— On peut l’espérer.

— Oui… Merci.

— Bon voyage ! »

Le temps étant au calme, la marche du bateau s’en ressentait. Après avoir relâché pendant deux nuits, il ne vint s’arrêter près de l’extrémité du lac Bennet que dans l’après-midi du 4 mai.

En cet endroit se détache du lac la petite rivière, ou plutôt le canal du Caribou qui, à moins d’une lieue de là, va déboucher dans le lac Tagish.

Le départ ne devant s’effectuer que le lendemain après la halte de nuit, Summy Skim voulut mettre à profit les dernières heures de jour pour aller tirer quelque gibier dans les plaines du voisinage. À peine eut-il fait connaître son intention, qu’à sa grande surprise et à sa satisfaction plus grande encore, Jane Edgerton déclara qu’elle l’accompagnerait.

En vérité, son entreprise devait paraître de moins en moins folle à ses compagnons de voyage. Elle était armée pour la vie, cette jeune fille. Si Summy Skim était un merveilleux chasseur, elle ne se montra guère moins adroite, et bientôt tous deux rapportaient le produit de leur chasse commune, soit trois couples de perdrix de savane et quatre gelinottes au plumage d’un vert pâle. Edith, pendant ce temps, avait préparé un feu de bois sec sur la rive, et le gibier, rôti devant une flamme pétillante, fut déclaré excellent.

Le lac Tagish, long de sept lieues et demie, est relié au lac Marsh par une étroite coupée, que la débâcle, lorsque la caravane y parvint le 6 mai, avait obstruée la nuit précédente sur une étendue d’une demi-lieue. Force fut donc de traîner le bateau, après avoir loué un attelage de mules. La navigation put ainsi être reprise dans la matinée du 7 mai.

Quarante-huit heures allaient être nécessaires pour traverser le lac Marsh dans toute sa longueur, bien qu’elle ne dépasse pas sept à huit lieues. Le vent avait halé le Nord, et avec les avirons on ne devait pas compter sur une marche rapide. Fort heureusement, la flottille des bateaux paraissait moins serrée que sur le lac Bennet, un certain nombre d’embarcations étant peu à peu restées en arrière, et la halte put être établie, à l’extrémité du lac, le 8 mai, avant le coucher du soleil.

« Si je ne me trompe, Scout, dit Ben Raddle après le repas du soir, nous n’avons plus qu’un lac à franchir, le dernier de la région ?

— Oui, monsieur Raddle, répondit Bill Stell, le lac Labarge. Mais, auparavant, il nous faudra suivre la Lewis River, et c’est dans cette partie du voyage que les embarras sont les plus grands. Nous avons à franchir les rapides de White Horses, où plus d’une embarcation s’est perdue corps et biens. Ces rapides constituent en effet le plus sérieux danger pour la navigation entre Skagway et Dawson City. Ils occupent trois kilomètres et demi des quatre-vingt-cinq qui séparent le lac Marsh du lac Labarge. Sur cette courte distance, la différence de niveau n’est pas inférieure à trente-deux pieds, et le cours de la rivière est encombré de récifs contre lesquels les embarcations risquent fort de se briser.

— On ne peut donc suivre les berges ? demanda Summy Skim.

— Elles sont impraticables, répondit le Scout. Mais on construit un tramway qui transportera les bateaux tout chargés en aval des rapides.

— Si l’on construit ce tramway, reprit Summy Skim, c’est qu’il n’est pas encore terminé, Scout ?

— En effet, monsieur, bien que des centaines d’ouvriers y travaillent.

— Alors, nous n’avons pas à nous en occuper. Vous verrez même, mon brave Bill, qu’il ne sera pas achevé à notre retour.

— À moins que vous ne restiez au Klondike plus longtemps que vous ne le pensez, répondit Bill Stell. On sait bien quand on va au Klondike ; on ne sait pas quand on en revient…

— Ni même si on reviendra ! » approuva Summy Skim avec conviction.

Ce fut dans l’après-midi du lendemain, 9 mai, que le bateau, en descendant la rivière, atteignit les rapides de White Horses. Il n’était pas seul à s’aventurer dans cette dangereuse passe. D’autres embarcations le suivaient, et combien de celles qui se présentaient ainsi en amont ne se retrouveraient plus en aval !..

On comprendra aisément que les pilotes affectés au service des White Horses exigent un prix élevé. Ces trois kilomètres leur rapportent cent cinquante francs par voyage. Aussi ne songent-ils guère à abandonner ce lucratif métier pour celui plus aléatoire de prospecteur.

En cet endroit la vitesse du courant est de cinq lieues à l’heure. Il ne faudrait donc qu’un temps très court pour descendre les trois kilomètres des rapides, si l’on n’était obligé à tant de détours entre les roches de basalte capricieusement semées entre les deux rives, — ou pour éviter les glaçons, écueils mouvants dont le choc fracasserait la plus solide embarcation, — que la durée du trajet en est extrêmement augmentée.

À plusieurs reprises, le bateau, appuyé sur les avirons, dut virer bout pour bout sous la menace d’un abordage, soit avec un glaçon, soit avec un canot, et l’habileté de Neluto le tira de plus d’un mauvais pas. Le dernier saut de ces rapides est le plus dangereux, et c’est là que se produisent de nombreuses catastrophes. Il importe de bien se tenir aux bancs, si l’on ne veut pas être jeté par-dessus bord. Mais Neluto avait l’œil juste, la main sûre, un imperturbable sang-froid, et, s’il ne put se garer de quelques paquets d’eau que l’on eut vite fait de rejeter à la rivière, le passage redoutable fut néanmoins franchi sans dommages.

« Et maintenant, s’écria Summy Skim, le plus fort est-il fait, Bill ?

— Ce n’est pas douteux, répondit Ben Raddle.

— En effet, messieurs, déclara le Scout. Il ne nous reste plus que le lac Labarge à traverser et la Lewis à suivre pendant cent soixante lieues environ…

— Cent soixante lieues ! répéta Summy Skim en riant, autant dire que nous sommes arrivés ! »

INSTALLATION D’UN CAMPEMENT AU BORD DE LA LEWIS RIVER.

Bill Stell, d’accord avec Neluto, décida de faire une halte de vingt-quatre heures à la station du lac Labarge, qu’on atteignit dans la soirée du 10 mai. Le vent soufflait du Nord avec violence. À peine si le bateau, même à force d’avirons, eût pu gagner le large, et le pilote tenait d’autant moins à tenter la traversée dans ces conditions, que l’abaissement de la température lui faisait craindre un embâcle qui eût emprisonné la caravane au milieu du lac solidifié.

Cette station, créée sur le même modèle et pour les mêmes besoins que celles du lac Lindeman et du lac Bennet, comprenait déjà une centaine de maisons et de cabanes. Dans l’une de ces maisons, décorée du nom d’hôtel, les voyageurs eurent la chance de trouver des chambres libres.

Le lac Labarge, long de cinquante kilomètres environ, se compose de deux parties, qui se coudent au point même où naît la rivière Lewis.

Démarré dans la matinée du 12 mai, le bateau dut employer trente-six heures à traverser cette première partie du lac. Ce fut donc dans l’après-midi du 13 mai, vers cinq heures, que le Scout et ses compagnons, après avoir essuyé force rafales, atteignirent le cours de la Lewis, qui oblique au Nord-Est en gagnant vers Fort Selkirk. Dès le lendemain, le bateau s’y engageait au milieu de la débâcle.

Vers cinq heures, le Scout donna l’ordre d’accoster la rive droite, près de laquelle il comptait passer la nuit. Jane et Summy débarquèrent. Des détonations retentirent bientôt, et quelques couples de canards et de gelinottes permirent d’économiser les conserves au souper.

Du reste, ces haltes de nuit que s’imposait Bill Stell, les autres embarcations qui descendaient le cours de la Lewis se les imposaient aussi, et nombre de feux de campement s’allumaient sur les rives.

À partir de ce jour, la question du dégel parut être entièrement résolue. Sous l’influence des vents du Sud, le thermomètre se tenait à cinq ou six degrés au-dessus de zéro. Il n’y avait donc plus à craindre que la rivière vînt à se prendre.

La nuit, aucune attaque de fauves n’était à redouter. On ne signalait pas la présence d’ours dans les environs de la Lewis, et Summy Skim, à son vif regret peut-être, n’eut pas l’occasion d’abattre l’un de ces formidables plantigrades. En revanche, il fallait se défendre contre des myriades de moustiques, et c’est à peine si l’on parvenait à éviter leurs morsures aussi douloureuses qu’agaçantes, en alimentant les feux toute la nuit.

Après avoir descendu la Lewis pendant une cinquantaine de kilomètres, le Scout et ses compagnons, dans l’après-midi du 15 mai, aperçurent le confluent de rio Hootalinqua, puis, le lendemain, celui du Big Salmon, deux tributaires de la Lewis. Il y eut lieu de remarquer combien les eaux bleues de la rivière s’altèrent au mélange de ses affluents. Le jour suivant, le bateau passait devant l’embouchure du rio Walsh, maintenant délaissé par les mineurs ; puis ce fut le Cassiar, banc de sable qui émerge aux basses eaux, sur lequel quelques prospecteurs récoltèrent en un mois pour trente mille francs d’or.

Le voyage se continuait avec des alternatives de bon et de mauvais temps. Le bateau marchait tantôt à l’aviron, tantôt à la voile, et parfois même halé à la cordelle dans les passages très sinueux.

Le 25 mai, la plus grande partie de la Lewis, qui allait bientôt devenir le Yukon, avait été descendue dans des conditions favorables, lorsque le Scout vint s’établir au camp de Turenne, qui occupe une falaise toute semée à ce moment des premières fleurs, anémones, crocus et genièvres parfumés. De nombreux émigrants y avaient dressé leurs tentes. Le bateau nécessitant quelques réparations, on y resta vingt-quatre heures, et Summy Skim put se livrer à son exercice favori.

Pendant les deux jours qui suivirent, grâce à un courant de quatre nœuds à l’heure, le bateau descendit assez rapidement la rivière. Le 28 mai, dans l’après-midi, après avoir dépassé le labyrinthe des îles Myersall, il se rapprocha de la rive gauche et vint s’amarrer au pied de Fort Selkirk.

FORT SELKIRK.

Ce fort, bâti en 1848 pour le service des agents de la baie d’Hudson, puis démoli par les Indiens en 1852, n’est plus actuellement qu’un bazar assez bien approvisionné. Entouré de huttes et de tentes d’émigrants, il commande le cours de la grande artère, qui, à partir de là, porte plus spécialement le nom de Yukon, alors grossi des eaux du Pelly, son principal tributaire de la rive droite.

À des prix excessifs, il est vrai, le Scout trouva tout ce qu’il voulut à Fort Selkirk, et, après une relâche de vingt-quatre heures, dans la matinée du 30 mai, le bateau s’abandonna de nouveau au courant. On passa, sans s’y arrêter, devant le confluent de la rivière Stewart, qui commençait à attirer les chercheurs d’or. Déjà, les claims pullulaient sur son cours de trois cents kilomètres. Puis, le bateau stationna pendant une demi-journée à Ogilvie, sur la rive droite du Yukon.

En aval, le fleuve s’élargissait de plus en plus, et les embarcations pouvaient circuler sans peine au milieu des nombreux glaçons qui dérivaient dans la direction du Nord.

Après avoir laissé en arrière les embouchures de l’Indian River et du Sixty Miles Creek qui s’ouvrent face à face à quarante-huit kilomètres de Dawson City, le Scout et ses compagnons, dans l’après-midi du 3 juin, mirent enfin le pied dans la capitale du Klondike.

À l’instant précis où les voyageurs débarquaient, Jane s’approcha de Ben Raddle et lui tendit un feuillet déchiré de son carnet, sur lequel elle venait, tout en marchant, d’écrire quelques mots.

« Permettez-moi, monsieur Raddle, dit-elle, de vous donner reçu.

Ben prit le papier et lut :

« Reçu de M. Ben Raddle un voyage confortable de Skagway à Dawson conformément aux termes de notre contrat. Dont quittance. »

Suivait la signature.

— C’est en règle, fit Ben avec flegme, en mettant le papier dans sa poche le plus sérieusement du monde.

— Permettez-moi aussi, messieurs, reprit Jane en s’adressant cette fois aux deux cousins, d’ajouter à ce reçu les remercîments d’Edith et les miens pour la sympathie que vous nous avez témoignée, et que j’espère être à même de reconnaître comme il convient.

Sans un mot de plus, Jane serra la main à Ben Raddle. Mais, quand ce fut le tour de Summy, celui-ci, sans chercher à dissimuler son émotion, retint dans les siennes la petite main qui lui était offerte.

— Voyons !.. voyons !.. mademoiselle Jane, dit Summy, la tête un peu perdue, vous allez réellement nous quitter ?

— En douteriez-vous ? répondit Jane avec surprise. Cela n’a-t-il pas toujours été convenu ?

— Oui, oui… concéda Summy. Du moins on se reverra, j’imagine ?

— Je l’espère, monsieur Skim, mais cela ne dépend pas de moi. Tout dépend désormais des hasards de la prospection.

— La prospection !.. s’écria Summy. Eh quoi ! mademoiselle Jane, toujours cette folle idée !

D’un mouvement sec Jane dégagea sa main prisonnière.

— Je ne vois pas ce que mon projet a de fou, monsieur Skim, dit-elle d’un ton piqué. Vous devriez penser que je ne suis pas venue jusqu’à Dawson pour changer subitement d’avis, à la manière d’une girouette qui tourne à tous les vents… D’autant plus que j’ai pris maintenant des engagements auxquels j’entends faire honneur, ajouta-t-elle en se tournant vers Ben Raddle.

Summy Skim avait-il la fibre du pitoyable particulièrement développée ? Le certain, c’est qu’il éprouvait, sans l’analyser autrement, un vif et profond chagrin.

« Évidemment !.. évidemment !.. » balbutia-t-il sans conviction, pendant que les deux cousines s’éloignaient d’un pas décidé vers l’hôpital de Dawson.


IX

LE KLONDIKE


C’est une vaste région, baignée par les eaux de deux océans, l’Arctique et le Pacifique, cette portion du Nord-Amérique qui s’appelle l’Alaska. On ne donne pas moins de quinze cent mille kilomètres carrés à ce territoire, que l’empereur russe, autant, dit-on, par sympathie pour l’Union que par antipathie pour la Grande-Bretagne, céda aux États-Unis qui firent, ce jour-là, un pas de plus vers la réalisation intégrale de la fameuse doctrine de Monroë : Toute l’Amérique aux Américains.

En dehors des gisements aurifères, qu’elle contient, y aura-t-il grand profit à tirer de la contrée mi-canadienne, mi-alaskienne que le Yukon arrose, contrée en partie située au delà du cercle polaire, et dont le sol n’est propre à aucune culture ? C’est peu probable.

Il ne faut pas oublier, cependant, que l’Alaska, en y comprenant les îles Baranof, Amirauté, Prince-de-Galles, qui en dépendent, ainsi que l’archipel des Aléoutiennes, possède un développement littoral immense, où nombre de ports se prêtent à la relâche des navires, depuis Sitka, capitale de l’État d’Alaska, jusqu’à Saint-Michel, placé à l’embouchure du Yukon, l’un des plus grands fleuves du monde.

Le cent quarante et unième méridien a été arbitrairement choisi comme ligne de démarcation entre l’Alaska et la Puissance du Dominion. Quant à la limite méridionale, qui dévie et se recourbe de manière à envelopper les îles riveraines, elle manque peut-être de la précision désirable.

En jetant les yeux sur une carte de l’Alaska, on remarque que le sol est plat sur sa plus grande étendue. Le système orographique ne s’accuse que dans le sud. Là, débute la chaîne des montagnes qui se continue à travers la Colombie et la Californie sous le nom de Cascade Ranger.

Ce qui frappe plus particulièrement, c’est le cours du Yukon. Après avoir arrosé le Dominion en se dirigeant vers le nord après l’avoir couvert de l’immense réseau de ses affluents, le magnifique fleuve pénètre dans l’Alaska, décrit une courbe jusqu’au Fort Yukon, puis, redescendant vers le sud-ouest, va se jeter, à Saint-Michel, dans la mer de Behring.

Le Yukon est supérieur au Père des Eaux, au Mississippi lui-même. Il ne débite pas moins de vingt-trois mille mètres cubes à la seconde, et son cours s’étend sur deux mille deux cent quatre-vingt-dix kilomètres, à travers un bassin dont la surface égale deux fois celle de la France.

Si les territoires qu’il parcourt ne sont pas susceptibles de culture, l’aire forestière y est très considérable. Ce sont particulièrement d’impénétrables bois de cèdres jaunes où le monde entier pourrait se fournir, si les forêts plus accessibles venaient à s’épuiser. Quant à la faune, elle a pour représentants l’ours noir, l’orignal, le caribou, le thébai ou brebis de montagne, le chamois à long pelage blanc, plus une riche collection de gibier de plume, gelinottes, bécassines, grives, perdrix des neiges, canards qui se multiplient par myriades.

Les eaux qui baignent l’immense périmètre des côtes ne sont pas moins riches en mammifères marins et en poissons de toute espèce. Il en est un, le harlatan, qui mérite une mention spéciale. Ce poisson est tellement imprégné d’huile que l’on peut, sans aucune préparation, l’allumer pour s’éclairer ainsi qu’on ferait d’une torche. D’où ce nom de Candle Fish que lui ont donné les Américains.

Découverte par les Russes en 1730, explorée en 1741, alors que sa population totale, en général d’origine indienne, ne dépassait pas trente-trois mille habitants, cette contrée est présentement envahie par la foule des émigrants et des prospecteurs, que les mines d’or attirent depuis quelques années au Klondike.

C’est en 1864 que l’on entendit parler pour la première fois de ces mines arctiques. À cette époque, le révérend Mac Donald trouva l’or à ramasser par cuillerées dans une petite rivière voisine du Fort Yukon.

En 1882, une troupe d’anciens mineurs de la Californie, et parmi eux les frères Boswell, s’aventurent à travers les traces du Chilkoot et exploitent régulièrement les nouveaux placers.

En 1885, des orpailleurs du Lewis-Yukon signalent les gisements du Forty Miles Creek, un peu en aval de l’emplacement futur de Dawson City, presque à l’endroit même que devait occuper plus tard le claim 129 de Josias Lacoste. Deux ans après, au moment où le gouvernement canadien procède à la délimitation de la province, ils en ont extrait six cent mille francs d’or.

En 1892, la North American Trading and Transportation Company, de Chicago, fonde la bourgade de Cudahy, au confluent du Forty Miles Creek et du Yukon. Vers la même époque, tout en surveillant le travail, treize constables, quatre sous-officiers et trois officiers ne recueillent pas moins de quinze cent mille francs dans les claims du Sixty Miles Creek, un peu en amont de Dawson City.

L’élan est donné ; les prospecteurs vont accourir de toutes parts. En 1895, ils ne sont pas moins de mille Canadiens, principalement des Français, à franchir le Chilkoot.

Mais c’est en 1896 que se répand la retentissante nouvelle. On vient de découvrir un cours d’eau d’une richesse incroyable. Ce cours d’eau, c’est l’Eldorado, un affluent de la Bonanza, laquelle est un affluent de la Klondike River, elle-même affluent du Yukon. Aussitôt s’empresse la foule des chercheurs d’or. À Dawson City, les lots qui se vendaient vingt-cinq francs en valent bientôt cent cinquante mille.

La région qui porte plus spécialement le nom de Klondike n’est qu’un district du Dominion. Le cent quarante et unième degré de longitude, qui trace déjà la ligne de démarcation entre l’Alaska devenue américaine et les possessions de la Grande-Bretagne, forme aussi la limite occidentale de ce district.

Au Nord, un affluent du Yukon, la Klondike River, marque sa frontière, et va confluer à la ville même de Dawson City qu’elle divise en deux parties inégales.

Par l’Est, il confine à cette portion du Dominion sur laquelle apparaissent les premières ramifications des Montagnes Rocheuses, et que le Mackensie traverse du Sud au Nord.

Le centre du district se relève en hautes collines, dont la principale, le Dôme, fut découverte en juin 1897. Ce sont les seuls reliefs de ce sol, généralement plat, où se développe le réseau hydrographique qui se rattache au bassin du Yukon. La plupart des tributaires du fleuve charrient l’or en paillettes, et, sur leurs rives, des centaines de claims sont déjà en exploitation. Mais le territoire aurifère par excellence est celui que baignent la Bonanza sortie des Dômes de Cormack et ses multiples affluents, l’Eldorado, la Queen, le Bulder, l’American, le Pure Gold, le Cripple, la Tail, etc.

On s’explique que, sur un territoire sillonné de creeks et de rios entièrement dégagés de glaces pendant les trois ou quatre mois de la belle saison, sur ces gisements si nombreux et d’une exploitation relativement facile, les prospecteurs se soient précipités en foule, et l’on comprend que leur nombre augmente chaque année, malgré les fatigues, la misère, les déboires du voyage.

À l’endroit même où la Klondike River se jette dans le Yukon, il n’existait, il y a quelques années, qu’un marais souvent submergé par les crues. Quelques huttes d’Indiens, des sortes d’isbas construites à la mode russe, où vivaient misérablement des familles indigènes, animaient seules cette triste solitude.

C’EST À CE CONFLUENT QU’UN CANADIEN FONDA DAWSON CITY. (Page 146.)

C’est à ce confluent des deux cours d’eau qu’un Canadien du nom de Leduc fonda un beau jour Dawson City qui, en 1898, comptait déjà plus de dix-huit mille habitants.

La ville fut tout d’abord divisée par son fondateur en lots dont celui-ci ne demandait pas plus de vingt-cinq francs, lots qui trouvent maintenant acheteurs à des prix variant entre cinquante et deux cent mille francs. Si les gisements du Klondike ne sont pas voués à un épuisement prochain, si d’autres placers sont découverts dans le bassin du grand fleuve, il peut arriver que Dawson City devienne une métropole aussi imposante que Vancouver de la Colombie britannique ou Sacramento de la Californie américaine.

Aux premiers jours qui suivirent sa naissance, la ville nouvelle fut menacée de disparaître sous l’inondation, comme il en était du marécage dont elle occupait la place. Il fallut construire des digues solides pour se garantir contre ce danger, qui n’existe, d’ailleurs, chaque année, que pendant un temps très court. Si, en effet, au moment de la débâcle du Yukon, l’abondance des eaux est telle que les plus grands ravages sont à redouter, durant l’été, par contre, le niveau des fleuves baisse à ce point que la Klondike River peut être traversée à pied sec.

Ben Raddle connaissait à fond l’histoire de ce district. Il s’était mis au courant de toutes les découvertes faites depuis quelques années. Il savait quelle avait été la progression constante du rendement des placers et quels coups de fortune s’y étaient produits. Qu’il ne fût venu au Klondike que pour prendre possession du claim de Forty Miles Creek, pour en reconnaître la valeur, pour le vendre au meilleur prix, on devait le croire, puisqu’il l’affirmait. Mais Summy Skim sentait que l’intérêt de son cousin pour les questions aurifères avait crû en même temps que diminuait son éloignement de la région minière, et, de plus en plus, il redoutait que l’on ne prît racine dans ce pays de l’or et de la misère.

À cette époque, le district ne comptait pas moins de huit mille claims, numérotés depuis l’embouchure des affluents et des sous-affluents du Yukon jusqu’à leur source. Les lots étaient de cinq cents pieds de superficie, ou de deux cent cinquante, d’après la modification apportée par la loi de 1896.

L’engouement des prospecteurs, la préférence des syndicats allaient toujours aux gisements de la Bonanza, de ses tributaires, et des collines de la rive gauche de la Klondike River.

N’est-ce pas dans ce sol privilégié que Georgy Mac Cormack vendit plusieurs claims, de vingt-quatre pieds de longueur sur quatorze de largeur, dont on retira des pépites pour une valeur de huit mille dollars, soit quarante mille francs en moins de trois mois ?..

La richesse des gisements de l’Eldorado n’est-elle pas si grande que, d’après le cadastreur Ogilvie, la moyenne de chaque plat est comprise entre vingt-cinq et trente-cinq francs ? D’où cette logique conclusion, que, si, comme tout le donne à croire, la veine est large de trente pieds, longue de cinq cents, épaisse de cinq, elle produira jusqu’à vingt millions de francs. Aussi, dès cette époque, les sociétés, les syndicats cherchaient-ils à acquérir ces claims et se les disputaient-ils aux plus hauts prix.

Il était véritablement regrettable — c’est du moins ce que devait se dire Ben Raddle, car pour Summy Skim il n’y songeait guère — que l’héritage de l’oncle Josias n’eût pas été un de ces claims de la Bonanza, au lieu d’appartenir à la région du Forty Miles Creek, de l’autre côté du Yukon. Que l’on voulût l’exploiter ou le vendre, le profit eût été plus considérable. Il est même à supposer que les offres faites aux héritiers auraient été telles qu’ils n’eussent pas entrepris le voyage du Klondike : Summy Skim serait alors en villégiature dans sa ferme de Green Valley, au lieu de patauger dans les rues de cette capitale, dont la boue renferme peut-être des parcelles du précieux métal.

Restaient, il est vrai, les propositions faites par la Trading and Transportation Company, à moins que, faute de réponse, elles ne fussent devenues caduques.

Après tout, Ben Raddle était venu pour voir, il verrait. Bien que le 129 n’eût jamais produit de pépites de trois mille francs, — la plus grosse qui fut trouvée au Klondike atteignait cette valeur — il ne devait pas être épuisé, puisque des offres d’achat avaient été faites. Les syndicats américains ou anglais ne traitent pas les yeux fermés ces sortes d’affaires. Il était donc à croire, même en admettant le pire, que les deux cousins retireraient de leur voyage au moins de quoi en couvrir les frais.

D’ailleurs, Ben Raddle le savait, on parlait déjà de nouvelles découvertes. Summy avait les oreilles rebattues du Hunter, un affluent de la Klondike River, qui s’écoule entre des montagnes hautes de quinze cents pieds, riches de gisements dont l’or était plus pur que celui de l’Eldorado ; — du Gold Bottom, où, d’après le rapport d’Ogilvie, il existerait un filon de quartz aurifère, donnant jusqu’à mille dollars par tonne ; — de cent autres rios plus merveilleux encore.

« Tu comprends, Summy, concluait Ben Raddle. En cas de déception, nous pourrons toujours nous retourner dans ce pays extraordinaire.

Summy faisait alors la sourde oreille, et revenait obstinément à ses moutons :

— Tout cela est parfait, Ben. Permets-moi, cependant, de te rappeler à la question. Très bien la Bonanza, l’Eldorado, le Bear, le Hunter, le Gold Bottom. Mais il s’agit pour nous du Forty Miles, et je n’en entends pas plus parler, de ce Forty Miles, que s’il n’existait pas.

— Il existe, sois tranquille, répondait Ben Raddle sans s’émouvoir. Tu pourras le constater bientôt de visu.

Puis, revenant à son idée favorite, il reprenait :

« Mais comment ne t’intéresses-tu pas davantage à ce prodigieux Klondike ? Les rues sont pavées d’or, ici, positivement. Et le Klondike n’est pas le seul territoire de la contrée à être sillonné par les veines aurifères. Tu n’as qu’à jeter les yeux sur une carte, et tu verras quelle incroyable quantité de régions minéralisées sont déjà signalées. Il y en a au Chilkoot, que nous avons traversé, aux monts Cassiar, et ailleurs. L’Alaska en est pleine, et leur chaîne se prolonge au delà du cercle polaire, jusqu’aux rivages de l’océan Glacial !..

Mais cet hymne enflammé n’arrivait pas à troubler la sérénité de Summy. En vain Ben Raddle faisait-il miroiter tous ces trésors devant les yeux de son cousin, celui-ci se contentait de répondre en souriant :

— Tu as raison, Ben, tu as parfaitement raison. Le bassin du Yukon est à coup sûr un pays béni des dieux. En ce qui me concerne je songe avec une véritable ivresse que nous en possédons un tout petit morceau… car, s’il était plus gros, il nous faudrait sans doute plus de temps pour en être enfin débarrassés ! »


X

LES HÉSITATIONS D’UN MÉRIDIEN.


« Une agglomération de cabanes, d’isbas, de tentes, à la surface d’un marais, une sorte de camp toujours menacé par les crues du Yukon et de la River, des rues aussi irrégulières que boueuses, des fondrières à chaque pas, non point une cité, mais quelque chose comme un vaste chenil tout au plus bon à être habité par les milliers de chiens que l’on entend aboyer toute la nuit, voilà ce que, sur la foi des légendes, vous pensiez être Dawson City, monsieur Skim ! Mais le chenil s’est transformé à vue d’œil, grâce aux incendies qui ont déblayé le terrain. Dawson est une ville, maintenant, avec des églises catholique et protestante, des banques et des hôtels. Bientôt elle aura deux théâtres, dont une salle d’opéra de plus de deux mille places, et cætera, et cætera… Et vous ne vous imaginez pas ce que sous-entendent mes « et cætera !.. »

Ainsi s’exprimait le docteur Pilcox, un Anglo-Canadien, tout rond, d’une quarantaine d’années, vigoureux, actif, débrouillard, d’une santé inébranlable, d’une constitution sur laquelle aucune maladie n’avait prise, et qui paraissait jouir d’incroyables immunités. Nommé, un an auparavant, directeur de l’hôpital de Dawson, il était venu s’installer dans cette ville si favorable à l’exercice de sa profession, puisqu’il semble que les épidémies s’y soient donné rendez-vous, sans parler de la fièvre endémique de l’or, contre laquelle il était d’ailleurs vacciné au moins autant qu’un Summy Skim.

En même temps que médecin, le docteur Pilcox était chirurgien, apothicaire, dentiste, et, comme on le savait aussi habile que dévoué, la clientèle affluait dans sa confortable maison de Front street, l’une des principales rues de Dawson City.

Bill Stell connaissait le docteur Pilcox. Il s’autorisait de ses relations pour lui recommander, d’ordinaire, les familles d’émigrants qu’il amenait de Skagway au Klondike. Cette fois encore, il s’empressa de mettre, quarante-huit heures après leur arrivée, Ben Raddle et Summy Skim en rapport avec ce personnage très haut placé dans l’estime publique. Le Klondike possédait-il un autre habitant plus au courant de ce qui se passait dans le pays ?.. Et si quelqu’un était capable de donner un bon conseil autant qu’une bonne consultation ou un bon remède, c’était bien cet excellent homme.

La première question de Summy Skim fut relative à leurs gentilles compagnes de voyage. Qu’étaient-elles devenues ?.. Le docteur Pilcox les avait-il vues ?..

« Ne m’en parlez pas ! Elle est prodigieuse, s’écria le docteur sur le mode lyrique, mais en s’exprimant au singulier, à la réelle angoisse de Summy. C’est une perle, cette petite, une vraie perle, et je suis ravi de l’avoir attirée jusqu’ici. Voilà deux jours à peine qu’elle est entrée à l’hôpital, et elle l’a déjà transformé. Ce matin, en ouvrant une armoire, j’ai été littéralement ébloui par sa magnifique ordonnance, à laquelle je n’étais, je dois l’avouer, pas habitué. Intrigué, j’en ouvre une autre, trois autres, dix autres : toutes pareilles. Il y a mieux : mes instruments sont nets et rangés à ravir, et la salle d’opération brille d’un éclat de propreté qu’elle n’avait jamais connu. Enfin, c’est à ne pas le croire, cette enfant a pris en quelques heures un ascendant invraisemblable sur le reste du personnel. Tout marche à la baguette. Les infirmiers et les infirmières sont à leur poste. Les lits, rangés avec art, ont un aspect qui réjouit l’œil. Jusqu’aux malades, Dieu me pardonne, qui semblent positivement se mieux porter !..

Ben Raddle paraissait tout heureux de ce qu’il entendait.

— Je suis charmé, docteur, dit-il, des éloges que vous décernez à votre nouvelle infirmière. Cela prouve que je ne m’étais pas trompé sur son compte, et mon opinion est que l’avenir vous réserve beaucoup d’autres agréables surprises.

Summy Skim paraissait moins joyeux. Sa figure exprimait même une véritable inquiétude.

— Pardon !.. pardon, docteur !.. interrompit-il. Vous parlez d’une jeune fille… Il y en a deux, si je ne m’abuse.

— Oui, c’est vrai, reconnut en riant le docteur Pilcox, mais, outre que je connaissais beaucoup celle qui est devenue mon infirmière, et pas du tout l’autre, c’est à peine si cette dernière m’a laissé le temps de l’apercevoir. Arrivée à l’hôpital avec sa cousine, elle en est partie dix minutes après, pour n’y revenir que vers midi, accoutrée en mineur, pic sur l’épaule et revolver à la ceinture. Hier matin, quand je me suis informé d’elle, j’ai appris qu’elle s’était mise en route presque aussitôt, sans dire un mot à personne. Et c’est par sa cousine que j’ai su qu’elle avait l’intention de prospecter comme un homme.

— Ainsi, elle est partie ?.. insista Summy.

— Radicalement, affirma le docteur, qui ajouta :

« Je crois avoir vu plus d’un type singulier au cours de ma vie, mais j’avoue n’en avoir jamais rencontré un seul de ce calibre !

— Pauvre petite ! murmura Summy. Comment avez-vous pu la laisser s’engager dans une aventure aussi insensée ?

Mais le docteur n’écoutait plus Summy Skim. Il avait entrepris Ben Raddle sur le chapitre de Dawson, et il parlait d’abondance. Le docteur Pilcox était fier de sa ville et ne s’en cachait pas.

Tout marche à la baguette… (Page 151.)

— Oui, répétait-il, elle est déjà digne du nom de capitale du Klondike que le gouvernement du Dominion lui a donné.

— Une capitale à peine bâtie, docteur, fit observer Ben Raddle.

— Si elle ne l’est pas, elle le sera sous peu, puisque le nombre de ses habitants s’accroît chaque jour.

— Elle en compte aujourd’hui ? demanda Ben.

— Près de vingt mille, monsieur.

— Dites vingt mille passants, docteur, et non vingt mille habitants. L’hiver, Dawson doit être un désert.

— Pardonnez-moi. Vingt mille habitants, qui y sont établis avec leurs familles et ne songent pas plus que moi à la quitter.

Pendant que Ben Raddle, au grand profit de son instruction, feuilletait le dictionnaire vivant qu’était le docteur Pilcox, Summy gardait un silence attristé. Sa pensée était partie avec Jane Edgerton. Il la voyait sur la longue route sauvage, seule, abandonnée, sans autre défense que son indomptable volonté… Mais, après tout, cela ne le regardait pas, et cette folle était bien libre d’aller chercher la misère et la mort, si tel était son caprice… Summy, d’un haussement d’épaules, rejeta son souci loin de lui, et intervint dans la controverse.

— Cependant, fit-il observer pour pousser l’excellent docteur, je ne vois pas en Dawson ce qui caractérise habituellement une capitale…

— Comment ! s’écria le docteur Pilcox, en se gonflant, ce qui le faisait paraître plus rond encore, mais c’est la résidence du Commissaire général des territoires du Yukon, le major James Walch, et de toute une hiérarchie de fonctionnaires telle que vous n’en trouveriez pas dans les métropoles de la Colombie ou du Dominion !

— Lesquels, Docteur ?

— Un membre de la Cour Suprême, le Juge Mac Guire ; un commissaire de l’or, M. Th. Faucett, esquire ; un commissaire des Terres de la Couronne, M. Wade, esquire ; un consul des États-Unis d’Amérique, un agent consulaire de France…

— Esquires, acheva gaiement Summy Skim. En effet, ce sont là de hauts personnages… Et pour le commerce ?

— Nous possédons déjà deux banques, répondit le docteur. The Canadian Bank of Commerce, de Toronto, que dirige M. H.-I. Wills, et The Bank of British North America.

— C’est suffisant. Quant aux églises ?..

— Dawson City en a trois, monsieur Skim, une église catholique, une église de la religion réformée et une protestante anglaise.

— Voilà qui va bien pour le salut des âmes ! Et si celui des corps est aussi parfaitement assuré !…

— Que pensez-vous, pour cela, monsieur Skim, d’un commandant en chef de la police montée, le capitaine Stearns, un Canadien d’origine française, et du capitaine Harper, à la tête du service postal, tous deux comptant une soixantaine d’hommes sous leurs ordres ?

— Je pense, docteur, répondit Summy Skim, que cette escouade de police doit être fort insuffisante, étant donnés le nombre et la qualité de la population dawsonienne.

— On l’augmentera autant qu’il sera nécessaire, assura le docteur Pilcox, et le gouvernement du Dominion ne négligera rien pour garantir la sécurité des habitants de la capitale du Klondike.

Il aurait fallu entendre le docteur prononcer ces mots : Capitale du Klondike !

Et Summy Skim de répondre :

— Tout est donc pour le mieux… Mais, d’ailleurs, je ne sais pas pourquoi je vous pose ces questions. La brièveté de mon séjour m’empêchera, je l’espère bien, d’apprécier comme il conviendrait les nombreux avantages de Dawson. Et, pourvu que la ville possède un hôtel, je serais mal venu d’en demander davantage.

Il y en avait au moins trois : Yukon Hotel, Klondike Hotel, Northern Hotel, et Summy Skim ne pouvait l’ignorer, puisque c’est dans le dernier que les deux cousins avaient leurs chambres.

Du reste, pour peu que les mineurs continuent d’affluer, les propriétaires de ces hôtels ne peuvent manquer de faire fortune.

Une chambre coûte sept dollars par jour, et les repas trois dollars chaque ; on paie le service d’un dollar quotidien ; le prix d’une coupe de barbe s’élève à un dollar, et celui d’une coupe de cheveux à un dollar et demi.

« Heureusement, fit observer Summy Skim, que j’ignore le rasoir !.. Quant aux cheveux, je m’engage à rapporter les miens intacts à Montréal ! »

Les chiffres précités montrent la cherté de la vie dans la capitale du Klondike. Qui ne s’y enrichit pas rapidement par quelque coup de chance est à peu près certain de s’y ruiner à court délai. Qu’on en juge par ces prix relevés sur les mercuriales du marché de Dawson City : un verre de lait vaut deux francs cinquante, la livre de beurre cinq francs, et il faut posséder douze francs cinquante pour pouvoir acheter une douzaine d’œufs. La livre de sel coûte un franc, et la douzaine de citrons vingt-cinq francs.

Quant aux bains, on les paie douze francs cinquante, s’ils sont ordinaires, mais le prix d’un bain russe s’élève à cent soixante francs !

Summy Skim se déclara résolu à se contenter de bains ordinaires.

QUARTIER GÉNÉRAL DE LA POLICE MONTÉE À DAWSON CITY.

À cette époque, Dawson City s’étendait sur deux kilomètres le long de la rive droite du Yukon, distante de douze cents mètres des collines les plus rapprochées. Ses quatre-vingt-huit hectares de surface étaient divisés en deux quartiers séparés par le cours de la Klondike River, qui tombe là dans le grand fleuve. On y comptait sept avenues et cinq rues se coupant à angle droit, et bordées par des trottoirs en bois. Lorsque ces rues n’étaient pas sillonnées par les traîneaux, pendant les interminables mois d’hiver, de grosses voitures, de lourds chariots à roues pleines les parcouraient à grand fracas au milieu de la foule des chiens.

Autour de Dawson City, se succèdent nombre de jardins potagers dans lesquels poussent navets, choux-raves, laitues, panais, mais en quantité insuffisante. D’où la nécessité de faire venir à grands frais des légumes du Dominion, de la Colombie ou des États-Unis. Quant à la viande de boucherie, c’étaient les bateaux frigorifiques qui l’apportaient après la débâcle en remontant le Yukon, depuis Saint-Michel jusqu’à Dawson City. Dès la première semaine de juin, ces yukoners apparaissent en aval, et les quais retentissent des sifflements de leurs sirènes.

Mais, l’hiver, le Yukon, enserré dans sa carapace de glace, est inutilisable, et Dawson est, pendant des mois et des mois, isolé du reste du monde. Il faut alors vivre de conserves et demeurer confiné chez soi, la rigueur de la température interdisant presque complètement l’exercice à l’air libre.

Aussi, le printemps revenu, les épidémies font-elles rage dans la ville. Le scorbut, la méningite, la fièvre typhoïde en déciment la population anémiée par une longue claustration.

Cette année précisément, après un hiver tout particulièrement rigoureux, les salles de l’hôpital étaient encombrées. Le personnel ne pouvait suffire au travail, et le docteur Pilcox avait mille raisons de s’applaudir de l’aide que lui apportait, dans une situation très difficile, sa nouvelle et précieuse recrue.

À quel état la fatigue, le froid, la misère avaient-ils réduit ces pauvres gens venus de si loin ! La statistique des décès s’élevait de jour en jour, et, par les rues, des attelages de chiens traînaient incessamment des corbillards conduisant tant de malheureux au cimetière, où les attendait, une tombe banale, creusée peut-être, pour ces miséreux, en plein minerai d’or !

En dépit de ce lamentable spectacle, les Dawsoniens, ou tout au moins les mineurs de passage, ne cessaient de s’abandonner à des plaisirs excessifs. Ceux qui se rendaient pour la première fois aux gisements et ceux qui y retournaient, afin d’y refaire leurs gains dévorés en quelques mois, menaient grand bruit dans les casinos et dans les salles de jeu. La foule emplissait les restaurants et les bars, pendant que des épidémies décimaient la ville. À voir ces centaines de buveurs, de joueurs, d’aventuriers de constitution solide, on n’eût pu croire que tant de misérables, des familles entières, hommes, femmes, enfants, succombassent, terrassés par la misère et la maladie.

Tout ce monde, avide de sensations violentes, d’émotions renaissantes, s’entassait dans les Folies-Bergère, les Monte-Carlo, les Dominion, les Eldorado, on ne saurait dire du soir au matin, d’abord parce que, à cette époque de l’année, aux environs du solstice, il n’y avait plus ni matin ni soir, et ensuite parce que ces lieux de plaisir ne fermaient pas un seul instant. Là fonctionnaient sans interruption poker, monte et roulette. Là, on risquait sur le tapis vert, non pas les dollars, les souverains ou les piastres, mais les pépites et la poussière d’or, au milieu du tumulte, des cris, des provocations, des agressions et quelquefois des détonations du revolver. Là se passaient des scènes abominables que la police était impuissante à réprimer, et dans lesquelles des Hunters, des Malones, ou leurs pareils, jouaient les premiers rôles.

À Dawson, les restaurants sont ouverts jour et nuit. À toute heure, on y mange des poulets à vingt dollars la pièce, des ananas à dix dollars, des œufs garantis à quinze dollars la douzaine ; on y fume des cigares de trois francs cinquante ; on y boit du vin à vingt dollars la bouteille, du whisky qui coûte aussi cher qu’une maison de campagne.

Trois ou quatre fois la semaine, les prospecteurs reviennent des claims du voisinage, et gaspillent en quelques heures dans ces restaurants ou dans les maisons de jeu tout ce que leur ont donné les boues de la Bonanza et de ses tributaires.

C’est là un spectacle triste, affligeant, où se manifestent les plus déplorables vices de la nature humaine, et le peu que, dès les premières heures, en observa Summy Skim, ne put qu’accroître son dégoût pour ce monde d’aventuriers.

Il comptait bien n’avoir pas l’occasion de l’étudier plus à fond, et, sans perdre de temps, il mit tout en œuvre pour rendre aussi courte que possible la durée de son séjour au Klondike.

Aussitôt après le déjeuner à Northern Hotel, le jour même de leur arrivée, Summy interpella son cousin :

« Avant tout, notre affaire, dit-il. Puisqu’un syndicat nous a offert d’acheter le claim 129 de Forty Miles Creek, allons voir ce syndicat.

— Quand tu voudras, » répondit Ben Raddle.

Malheureusement, aux bureaux de l’American and Transportation Trading Company, il leur fut répondu que le directeur, le capitaine Healey, était en excursion aux environs et ne reviendrait que dans quelques jours. Force fut donc aux deux héritiers de mettre un frein à leur impatience.

En attendant, ils cherchèrent à se renseigner sur la situation approximative de leur propriété. Bill Stell était, pour cela, un cicerone tout indiqué.

« Le Forty Miles Creek est-il loin de Dawson ? lui demanda Ben Raddle.

— Je ne suis jamais allé là, répondit le Scout. Mais la carte indique que ce creek se jette dans le Yukon à Fort Cudahy, au Nord-Ouest de Dawson City.

— D’après le numéro qu’il porte, fit observer Summy Skim, je ne pense pas que le claim de l’oncle Josias soit très éloigné.

— Il ne peut l’être de plus d’une trentaine de lieues, expliqua le Scout, puisque c’est à cette distance qu’est tracée la frontière entre l’Alaska et le Dominion et que le claim 129 est en territoire canadien.

— Nous partirons aussitôt que nous aurons vu le capitaine Healey, déclara Summy.

— C’est entendu, » répondit son cousin.

Mais les jours s’écoulèrent sans que le capitaine Healey reparût. C’est pour la dixième fois que Ben et Summy, dans l’après-midi du 7 juin, quittaient le Northern Hotel, et se dirigeaient vers les bureaux du syndicat de Chicago.

Il y avait foule dans le quartier. Un steamer du Yukon venait de débarquer un grand nombre d’émigrants. En attendant l’heure de se répandre sur les divers affluents du fleuve, les uns pour exploiter les gisements qui leur appartenaient, les autres pour louer leurs bras à des prix très élevés, ils fourmillaient dans la ville. De toutes les rues, Front street, où se trouvaient les principales agences, était la plus encombrée. À la foule humaine s’ajoutait la foule canine. À chaque pas, on se heurtait à ces animaux aussi peu domestiques que possible et dont les hurlements déchiraient l’oreille.

« C’est bien une cité de chiens, cette Dawson ! disait Summy Skim. Son premier magistrat devrait être un molosse, et son nom vrai est Dog City ! »

Non sans chocs, bousculades, objurgations et injures, Ben Raddle et Summy Skim parvinrent à remonter Front street jusqu’au bureau du syndicat. Le capitaine Healey n’étant pas encore de retour, ils se résignèrent à voir le sous-directeur, M. William Broll, qui s’enquit de l’objet de leur visite.

Les deux cousins déclinèrent leurs noms :

« Messieurs Summy Skim et Ben Raddle, de Montréal.

— Enchanté de vous voir, messieurs, affirma M. Broll. Enchanté, en vérité !

— Non moins enchantés, répondit poliment Summy Skim.

— Les héritiers de Josias Lacoste, propriétaires du claim 129 de Forty Miles Creek ? suggéra M. Broll.

— Précisément, déclara Ben Raddle.

— À moins, ajouta Summy, que, depuis notre départ pour cet interminable voyage, ce maudit claim n’ait disparu.

— Non, messieurs, répondit William Broll. Soyez sûrs qu’il est toujours à la place que lui assigne le cadastreur, sur la limite des deux États… sur la limite probable, du moins.

Probable ?.. Pourquoi probable ? Et que venait faire là cet adjectif inattendu ?

— Monsieur, reprit Ben Raddle, sans faire autrement attention à la restriction géographique de M. Broll, nous avons été avisés à Montréal que votre syndicat se propose d’acquérir le claim 129 de Forty Miles Creek…

— Se proposait… En effet, monsieur Raddle.

— Nous sommes donc venus, mon cohéritier et moi, afin de reconnaître la valeur de ce claim, et nous désirons savoir si les offres du syndicat tiennent toujours.

— Oui et non, répondit M. William Broll.

— Oui et non ! s’écria Summy Skim consterné.

— Oui et non ! répéta Ben Raddle. Expliquez-vous, monsieur.

— Rien de plus simple, messieurs, répondit le sous-directeur. C’est oui, si l’emplacement du claim est établi d’une façon, et non, s’il est établi d’une autre. En deux mots, je vais…

Mais, sans attendre l’explication, Summy Skim de s’écrier :

— Quelle que soit la façon, monsieur, il y a les faits. Notre oncle, Josias Lacoste, était-il propriétaire de ce claim, et ne le sommes-nous pas en son lieu et place, puisque son héritage nous est dévolu ?

Et, à l’appui de cette déclaration, Ben Raddle tira de son portefeuille les titres qui attestaient leurs droits à entrer en possession du claim 129 de Forty Miles Creek.

— Oh ! fit le sous-directeur en refusant les papiers d’un geste, ces titres de propriété sont en règle, je n’en doute nullement. La question n’est pas là, messieurs.

— Où est-elle donc ? demanda Summy que l’attitude un peu narquoise de M. Broll commençait à agacer.

— Le claim 129, répondit M. Broll, occupe sur le Forty Miles un point de la frontière, entre le Dominion qui est britannique et l’Alaska qui est américaine…

— Oui, mais du côté canadien, précisa Ben Raddle.

— Cela dépend, répliqua M. Broll. Le claim est canadien, si la limite des deux États est bien à la place qu’on lui a jusqu’ici assignée. Il est américain, dans le cas contraire. Or, comme le syndicat, qui est canadien, ne peut exploiter que des gisements d’origine canadienne, je ne puis vous donner qu’une réponse conditionnelle.

— Ainsi, demanda Ben Raddle, il y a actuellement contestation au sujet de la frontière entre les États-Unis et la Grande-Bretagne ?

— Justement, messieurs, expliqua M. Broll.

— Je croyais, dit Ben Raddle, que l’on avait choisi un méridien, le cent quarante et unième, comme ligne de séparation.

— On l’a choisi effectivement, messieurs, et avec raison.

— Eh bien, reprit Summy Skim, je ne pense pas que les méridiens changent de place, même dans le nouveau monde. Je ne vois pas le cent quarante et unième se promener de l’Est à l’Ouest la canne à la main !

— C’est entendu, approuva M. Broll en riant de la vivacité de Summy, mais peut-être n’est-il pas exactement où on l’a tracé. Depuis deux mois, des contestations sérieuses se sont élevées à ce sujet, et il serait possible que la frontière dût être reportée un peu plus à l’Est ou un peu plus à l’Ouest.

— De quelques lieues ? demanda Ben Raddle.

— Non, de quelques centaines de mètres seulement.

— Et c’est pour ça qu’on discute ! s’écria Summy Skim.

— On a raison, monsieur, répliqua le sous-directeur. Ce qui est américain doit être américain et ce qui est canadien doit être canadien.

— Quel est celui des deux États qui a réclamé ? demanda Ben Raddle.

— Tous les deux, répondit M. Broll. L’Amérique revendique vers l’Est une bande de terrain que le Dominion revendique de son côté vers l’Ouest.

— Eh ! by God ! s’écria Summy, que peuvent, après tout, nous faire ces discussions ?

— Cela fait, répondit le sous-directeur, que, si l’Amérique l’emporte, une partie des claims du Forty Miles Creek deviendra américaine.

— Et le 129 sera de ceux-là ?..

— Sans aucun doute, puisqu’il est le premier de la frontière actuelle, répondit M. Broll, et, dans ces conditions, le syndicat retirerait ses offres d’acquisition.

Cette fois la réponse était claire.

— Mais, au moins, demanda Ben Raddle, a-t-on commencé cette rectification de frontière ?

— Oui, monsieur, et la triangulation est conduite avec une activité et une précision remarquables.

Si les réclamations se faisaient pressantes de la part des deux États, pour une bande de terrain en somme assez étroite le long du cent quarante et unième degré de longitude, c’est que le terrain contesté était aurifère. Savait-on si, à travers cette longue bande, du mont Elie au Sud à l’océan Arctique au Nord, ne courait pas quelque riche veine, dont la République fédérale saurait tirer aussi bon profit que le Dominion ?

— Pour conclure, monsieur Broll, demanda Ben Raddle, si le claim 129 reste à l’Est de la frontière, le syndicat maintient ses offres ?

— Parfaitement.

— Et si, au contraire, il passe dans l’Ouest, nous devrons renoncer à traiter avec lui ?

— C’est cela même.

— Eh bien, déclara Summy Skim, nous nous adresserons à d’autres, dans ce cas. Si notre claim est transporté en terre américaine, nous l’échangerons contre des dollars au lieu de l’échanger contre des livres sterling, voilà tout. »

L’entretien prit fin sur ces mots, et les deux cousins revinrent à Northern Hotel.

Ils y retrouvèrent le Scout qui fut mis au courant de la situation.

« Dans tous les cas, leur conseilla-t-il, vous feriez sagement, messieurs, de vous rendre à Forty Miles Creek le plus tôt possible.

— C’est bien notre intention, dit Ben Raddle. Nous partirons dès demain. Et vous, Bill, qu’allez-vous faire ?

— Je vais retourner à Skagway, afin de ramener une autre caravane à Dawson City.

— Et vous serez absent ?..

— Deux mois environ.

— Nous comptons sur vous pour le retour.

— C’est entendu, messieurs, mais, de votre côté, ne perdez pas de temps, si vous voulez quitter le Klondike avant l’hiver.

— Fiez-vous à moi pour cela, Bill, affirma Summy avec chaleur, bien que, à vrai dire, nous ayons reçu dès le début une tuile de forte taille !

— Il y aura des acheteurs moins vétilleux, affirma Ben Raddle. En attendant, rendons-nous compte par nous-mêmes…

— Eh mais ! j’y pense, interrompit Summy, nous allons retrouver là-bas notre charmant voisin…

— Ce Texien Hunter, acheva Ben Raddle.

— Et M. Malone. Des gentlemen très distingués.

— Dites des gens de sac et de corde, monsieur Skim, rectifia Bill Stell. Ils sont bien connus à Skagway et à Dawson. Ce sont vos voisins, en effet, puisque le claim 131 est mitoyen du vôtre, quoique de l’autre côté de la frontière actuelle, et c’est là pour vous un bien fâcheux voisinage.

— D’autant plus, ajouta Ben Raddle, que Summy a déjà eu l’occasion de donner une sévère correction à l’un de ces messieurs. Voilà qui n’est pas fait pour faciliter nos relations futures.

Bill Stell semblait soucieux.

— Vos affaires ne sont pas les miennes, messieurs, dit-il d’un ton sérieux. Permettez-moi cependant de vous donner un conseil. Faites-vous accompagner pour aller au claim 129. Si vous voulez Neluto, je le mets à votre disposition. Et ne partez que bien armés.

— En voilà des aventures ! s’écria Summy en levant les bras au ciel. Quand je pense que, si nous étions restés tranquillement à Montréal, notre claim serait vendu à l’heure présente, puisque le marché aurait été conclu avant ces stupides contestations de frontière. Et moi, je me prélasserais à Green Valley !

— Tu ne vas pas encore récriminer, je suppose, objecta Ben Raddle. J’ai ta promesse, Summy. D’ailleurs, si tu étais resté à Montréal, tu n’aurais pas fait un voyage intéressant, passionnant, extraordinaire…

— Qui m’indiffère totalement, Ben !

— Tu ne serais pas à Dawson…

— Dont je ne demande qu’à m’éloigner, Ben !

— Tu n’aurais pas rendu service à Edith et à Jane Edgerton.

Summy serra avec vigueur la main de son cousin.

— Veux-tu que je t’apprenne une chose, Ben ? Eh bien, parole d’honneur, voilà le premier mot sensé que tu prononces depuis deux mois, » dit-il, tandis que son visage s’illuminait subitement d’un large et franc sourire.


XI

DE DAWSON CITY À LA FRONTIÈRE


Bill Stell avait donné un avis sage aux deux cousins en leur conseillant de se hâter. Ils n’avaient pas un jour à perdre pour terminer leur affaire. Les froids arctiques viennent vite sous ces hautes latitudes. Le mois de juin était commencé, et, vers la fin d’août, il arrive que les glaces encombrent de nouveau lacs et creeks, que neiges et bourrasques emplissent de nouveau l’espace. Trois mois, la belle saison ne dure pas davantage au Klondike, et même, pour les deux cousins, convenait-il d’en retrancher le temps nécessaire au retour à Skagway par la région lacustre, ou, s’ils entendaient changer leur itinéraire, à la descente du Yukon de Dawson à Saint-Michel.

Les préparatifs de Ben Raddle et de Summy Skim étaient achevés. Ils ne manqueraient de rien, même si le séjour au claim 129 se prolongeait au delà de leurs prévisions. Au surplus, il ne s’agissait, ni d’acquérir, ni d’emporter un matériel, puisque celui de Josias Lacoste se trouvait sur place, ni d’engager un personnel, puisqu’il n’était pas question d’exploiter le claim de Forty Miles Creek.

Cependant il était prudent d’avoir un guide connaissant bien le pays. Le Scout, ayant trouvé à Dawson City un autre de ses pilotes pour retourner au lac Lindeman, avait offert Neluto. Ben Raddle accepta, en remerciant vivement Bill Stell. Il eût été difficile de faire un meilleur choix. On avait vu l’Indien à l’œuvre, et l’on savait pouvoir compter sur lui de toutes les manières, à la seule condition de ne pas en exiger des renseignements trop précis.

Comme véhicule, Ben Raddle choisit la carriole, de préférence au traîneau que les chiens ont l’habitude de tirer, même lorsque glaces et neiges ont disparu. Ces animaux étaient si chers à ce moment qu’on payait jusqu’à quinze cents ou deux mille francs par tête.

Cette carriole, à deux places, pourvue d’une capote de cuir pouvant se relever ou se rabattre, assez solidement établie pour résister aux cahots et aux chocs, fut attelée d’un cheval vigoureux.

Il n’y avait pas à faire provision de fourrage, car, en cette saison, les prairies se succédaient tout le long des routes, et, dans ces conditions, un cheval parvient plus aisément à se nourrir qu’un attelage de chiens.

À la prière de Ben Raddle, Neluto examina la voiture avec le plus grand soin. Ce fut une inspection méticuleuse. Caisse, brancards, capote, ressorts, tout y passa, jusqu’au dernier boulon. Quand elle fut terminée, Neluto avait le visage satisfait.

« Eh bien ? interrogea Ben Raddle.

— Si elle ne casse pas en route, affirma l’Indien du ton de la plus profonde conviction, je pense qu’elle nous conduira jusqu’au claim 129.

— Grand merci, mon brave ! » s’écria Ben Raddle sans chercher à réprimer une formidable envie de rire.

Cependant, il parvint à obtenir du circonspect Neluto des indications utiles quant aux objets qu’il convenait d’emporter, et finalement l’ingénieur put être assuré que rien ne lui manquerait pour le voyage.

Entre temps, Summy Skim s’amusait à flâner philosophiquement dans les rues de Dawson City. Il examinait les magasins, se rendait compte du prix des objets manufacturés. Combien il s’applaudissait d’avoir fait ses acquisitions chez les marchands de Montréal !

« Sais-tu, Ben, ce que coûte une paire de souliers dans la capitale du Klondike ? dit-il à son cousin la veille du départ.

— Non, Summy.

— De cinquante à quatre-vingt-dix francs. — Et une paire de bas ?

— Pas davantage.

— Dix francs. Et des chaussettes de laine ?

— Mettons vingt francs.

— Non, vingt-cinq. — Et des bretelles ?

— On peut s’en passer, Summy.

— Et l’on fait bien, — dix-huit francs.

— Nous nous en passerons.

— Et des jarretières de femme ?

— Cela m’est égal, Summy.

— Quarante francs, et neuf cents francs la robe qui vient de chez la bonne faiseuse. Décidément, en ce pays invraisemblable, on a tout profit à rester célibataire.

— Nous le resterons, répondit Ben Raddle, à moins que tu n’aies l’intention d’épouser quelque opulente héritière…

— Elles ne manquent point, Ben, les héritières… et surtout les aventurières qui possèdent de riches claims sur la Bonanza ou l’Eldorado. Mais, parti garçon de Montréal, j’y rentrerai garçon !.. Ah ! Montréal ! Montréal !.. nous en sommes bien loin, Ben !..

— La distance qui sépare Dawson City de Montréal, répondit Ben Raddle, non sans une certaine ironie, est précisément égale à celle qui sépare Montréal de Dawson City, Summy.

— Je m’en doute, répliqua Summy Skim, mais cela ne veut pas dire qu’elle soit courte ! »

Les deux cousins ne voulurent pas quitter Dawson sans aller à l’hôpital dire adieu à Edith Edgerton. Aussitôt prévenue de leur visite, celle-ci descendit au parloir. Elle était à croquer dans son costume d’infirmière. À voir sa robe de bure grise et son tablier à bavette éclatant de blancheur qui tombaient en plis d’une parfaite régularité, ses cheveux bien lissés que séparait une raie mathématique, ses mains blanches et soignées, on n’eût pas deviné la remarquable travailleuse si lyriquement décrite par le docteur Pilcox.

« Eh bien, mademoiselle, lui demanda Ben Raddle, vous plaisez-vous dans vos nouvelles fonctions ?

— On aime toujours le métier qui vous fait vivre, répondit simplement Edith.

— Hum ! hum ! fit Ben Raddle mal convaincu… Enfin, vous êtes satisfaite. C’est l’essentiel. Quant au docteur Pilcox, il ne tarit pas d’éloges sur votre compte.

— Le docteur est trop bon, répondit la jeune infirmière. J’espère mieux faire avec le temps.

Summy intervint.

— Et votre cousine, mademoiselle, en avez-vous des nouvelles ?

— Aucune, déclara Edith.

— Ainsi donc, reprit Summy, elle a mis son projet à exécution ?

— N’était-ce pas convenu ?

— Mais qu’en espère-t-elle ? s’écria Summy avec un soudain et inexplicable emportement. Que deviendra-t-elle si elle échoue, comme cela est certain, dans son entreprise insensée ?

— Je serai toujours là pour la recueillir, répliqua tranquillement Edith. Au pis aller, ce que je gagne suffira à nous faire vivre.

— Alors, objecta Summy très excité, vous êtes donc décidées à vous fixer toutes deux au Klondike, à n’en plus sortir, à y prendre racine…

— En aucune façon, monsieur Skim, car, si Jane réussit, c’est moi qui, dans ce cas, profiterai de son effort.

— Admirable combinaison !.. Vous vous décideriez donc à quitter Dawson ?

— Pourquoi pas ? J’aime le métier qui me fait vivre, mais, du jour où je pourrai m’en passer, j’en chercherai un autre plus agréable, bien entendu. »

Tout cela était débité d’une voix posée, avec une assurance qui désarmait la contradiction. À cette conception calme et modérée de la vie, il n’y avait rien à répliquer, et Summy Skim ne répliqua rien.

Quand bien même, d’ailleurs, il aurait eu la velléité de faire entendre une dernière protestation, l’intervention du docteur Pilcox s’y fût opposée.

Dès qu’il connut le prochain départ des deux cousins, le docteur se répandit en félicitations sur l’intéressant voyage qu’ils allaient entreprendre, et, enfourchant son dada favori, se remit à vanter les beautés de son cher Klondike.

Summy Skim fit franchement la moue. Il n’aimait pas le Klondike, lui. Ah mais, non !

« Vous y viendrez, affirma le docteur. Si seulement il vous était donné de le voir pendant l’hiver !..

— J’espère bien ne pas avoir cette chance, docteur, dit Summy en esquissant une grimace.

— Qui sait ! »

Cette réponse du docteur, l’avenir dira si Summy Skim avait tort ou raison de ne pas la prendre au sérieux. Dès cinq heures du matin, le 8 de ce mois de juin, la carriole attendait devant la porte de Northern Hotel. Les provisions et le petit matériel de campement étaient en place. Le cheval piaffait entre les brancards, Neluto trônait sur le siège.

« Le chargement est complet, Neluto ?

— Complet, monsieur…

— En route alors, commanda Ben Raddle.

— …si on n’a laissé aucun paquet à l’hôtel, acheva l’Indien avec sa prudence accoutumée.

Ben Raddle étouffa un soupir résigné.

— Enfin ! espérons que nous n’oublions rien, dit-il en montant en voiture.

— Et surtout que nous devons être de retour dans deux mois à Montréal, » ajouta Summy avec l’obstination d’un leitmotiv.

La distance entre Dawson City et la frontière est de cent quarante-six kilomètres. Le claim 129 de Forty Miles Creek touchant cette frontière, trois jours allaient être nécessaires pour l’atteindre, à raison d’une douzaine de lieues par vingt-quatre heures.

Neluto organisa les étapes de manière à ne point surmener le cheval. Il y en aurait deux dans la journée : la première de six heures du matin à onze heures, suivie d’une halte de deux heures ; la seconde de une heure à six, après laquelle le campement serait disposé pour la nuit. On ne pouvait aller plus vite à travers ce pays inégal.

Chaque soir, on dresserait la tente à l’abri des arbres, si Ben Raddle et son cousin ne trouvaient pas une chambre dans quelque auberge de la route.

Les deux premières étapes se firent dans des conditions favorables. Le temps était beau. Une brise légère poussait de l’Est quelques nuages élevés, et la température se maintenait à une dizaine de degrés au-dessus de zéro. Le sol se soulevait en médiocres collines dont les plus hautes n’atteignaient pas mille pieds ; anémones, crocus, genièvres, dans toute leur floraison printanière, se multipliaient sur leurs pentes. Au creux des ravins, des arbres, épinettes, peupliers, bouleaux et pins, se groupaient en profonds massifs.

On avait dit à Summy Skim que le gibier ne ferait pas défaut sur la route, et même que les ours fréquentaient volontiers cette partie du Klondike. Ben Raddle et lui n’avaient donc pas négligé d’emporter leurs fusils de chasse. Mais ils n’eurent point l’occasion de s’en servir.

Au surplus, la contrée n’était pas déserte. On y rencontrait des mineurs employés aux claims des montagnes, dont certains produisent jusqu’à mille francs par jour et par homme.

Dans l’après-midi, la carriole atteignit Fort Reliance, bourgade très animée à cette époque. Fondé par la Compagnie de la Baie d’Hudson, pour l’exploitation des fourrures et sa défense contre les tribus indiennes, Fort Reliance, comme beaucoup d’établissements du même genre, n’a plus la destination d’autrefois. Depuis la découverte des mines d’or, la station militaire s’est transformée en entrepôt d’approvisionnement.

Les deux cousins firent à Fort Reliance la rencontre du major James Walsh, commissaire général des territoires du Yukon, en tournée d’inspection.

C’était un homme d’une cinquantaine d’années, excellent administrateur, installé depuis deux ans dans le district. Le gouverneur du Dominion l’y avait envoyé à l’époque où les gisements aurifères commençaient à être assiégés par ces milliers d’émigrants dont l’exode ne semblait pas devoir prendre fin de sitôt.

La tâche était malaisée. Concessions sur lesquelles il fallait statuer, lotissement des claims, redevances à recouvrer, bon ordre à maintenir dans cette région que les Indiens ne laissaient pas envahir sans protestation et parfois sans résistance, mille difficultés surgissaient et renaissaient tous les jours.

À ces ennuis courants, s’ajoutait aujourd’hui la contestation au sujet du cent quarante et unième méridien, contestation qui rendait nécessaire un nouveau travail de triangulation. C’était précisément cette affaire qui motivait la présence du major James Walsh dans cette partie Ouest du Klondike.

« Qui a soulevé cette question, monsieur Walsh ? demanda Ben Raddle.

— Les Américains, répondit le commissaire. Ils prétendent que l’opération, faite à l’époque où l’Alaska appartenait encore à la Russie, n’a pas été conduite avec toute l’exactitude voulue. La frontière, représentée par le cent quarante et unième degré, doit, suivant eux, être reportée à l’Est, ce qui rendrait aux États-Unis la plupart des claims existants sur les affluents de la rive gauche du Yukon.

— Et par conséquent, ajouta Summy Skim, le claim 129 qui nous vient par héritage de notre oncle Josias Lacoste ?

— Évidemment, messieurs, vous serez les premiers, le cas échéant, à changer de nationalité.

— Mais, reprit Summy Skim, a-t-on des raisons de penser, monsieur Walsh, que le travail de rectification soit bientôt achevé ?

— Tout ce que je puis vous dire, déclara M. Walsh, c’est que la commission nommée ad hoc est à l’œuvre depuis plusieurs semaines. Nous espérons bien que la frontière entre les deux États sera définitivement déterminée avant l’hiver.

— Selon vous, monsieur Walsh, demanda Ben Raddle, y a-t-il lieu de croire qu’une erreur ait été commise à l’origine et que la frontière doive être finalement déplacée ?

— Non, monsieur. D’après les informations qui me sont parvenues, cette affaire semble n’être qu’une mauvaise querelle cherchée au Dominion par quelques syndicats américains.

— Nous n’en serons pas moins forcés, dit Summy Skim, de prolonger notre séjour au Klondike au delà de nos désirs. Voilà qui n’est pas gai !

— Je ferai tout ce qui dépendra de moi pour activer le travail de la commission, affirma le commissaire général. Mais il faut avouer qu’il est parfois entravé par le mauvais vouloir de quelques propriétaires des claims voisins de la frontière. Celui du 131 notamment…

— Un Texien du nom de Hunter ? dit Ben Raddle.

— Précisément. Vous en avez entendu parler ?

— Dans la traversée de Vancouver à Skagway, mon cousin a été obligé d’entrer en rapport avec lui… et même un peu rudement, peut-être !

— Dans ce cas, tenez-vous sur vos gardes. C’est un individu violent et brutal. Il est doublé d’un certain Malone, de même origine, et qui ne vaut pas mieux que lui, dit-on.

— Ce Hunter, demanda Ben Raddle, est un de ceux qui ont réclamé la rectification du méridien, monsieur Walsh ?

— Oui. C’est même l’un des plus ardents.

— Quel intérêt y a-t-il ?

— Celui d’être un peu plus éloigné de la frontière, et d’échapper ainsi à la surveillance indirecte de nos agents. C’est lui qui a excité les propriétaires des gisements compris entre la rive gauche du Yukon et la frontière actuelle. Toute cette population interlope aimerait mieux dépendre de l’Alaska, beaucoup moins fortement administrée que le Dominion. Mais, je vous le répète, je doute que les Américains aient gain de cause, et ce Hunter en sera pour ses pas et démarches. Toutefois, je vous conseille de nouveau d’avoir le minimum de rapports avec votre voisin, un aventurier de la pire espèce, dont ma police a déjà dû s’occuper plus d’une fois.

— Soyez sans crainte à cet égard, monsieur le commissaire, répondit Summy Skim. Nous ne sommes pas venus au Klondike pour laver les boues du 129, mais pour le vendre. Dès que ce sera fait, nous reprendrons sans tourner la tête le chemin du Chilkoot, de Vancouver et de Montréal.

— Je vous souhaite, messieurs, un heureux voyage, répondit le commissaire, en prenant congé des deux cousins. Si je puis vous être utile, vous pouvez compter sur moi. »

Le lendemain, la carriole se remit en route. Le ciel était moins beau que la veille. Avec le vent du Nord-Ouest s’abattirent quelques violentes rafales. Mais, à l’abri de la capote, les deux cousins n’eurent pas trop à en souffrir.

NELUTO N’AURAIT PU EXIGER UNE ALLURE PLUS RAPIDE. (Page 177.)

Neluto n’aurait pu exiger de son cheval une allure rapide. Le sol devenait très cahoteux. Les ornières, vidées de la glace qui les comblait depuis de longs mois, causaient des chocs redoutables pour le véhicule et pour son attelage.

La région était forestière, toujours des pins, des bouleaux, des peupliers et des trembles. Le bois ne manquerait pas de longtemps aux mineurs, tant pour leur usage personnel que pour l’exploitation des claims. D’ailleurs, si le sol de cette partie du district renferme de l’or, il renferme aussi du charbon. À six kilomètres de Fort Cudahy, sur le Coalt Creek, puis, à treize milles de là, sur le Cliffe Creek, puis encore, à dix-neuf kilomètres plus loin, sur le Flatte Creek, on a découvert des gisements d’une houille excellente, qui ne donne pas un résidu de cendres supérieur à cinq pour cent. On en avait déjà trouvé auparavant dans le bassin du Five Fingers, et cette houille remplacera avantageusement le bois, dont les steamers de moyenne force brûlent une tonne par heure. Il peut y avoir là, pour le district, une chance de survie, lorsque les mines d’or seront épuisées.

Le soir de cette journée, à la fin de la seconde étape qui avait été très fatigante, Neluto et ses compagnons atteignirent Fort Cudahy, sur la rive gauche du Yukon. Une sorte d’auberge leur fut indiquée, sinon recommandée, par le chef du détachement de la police à cheval. Peut-être l’estimeraient-ils préférable à leur tente.

Ce renseignement obtenu, Summy Skim, voulant en obtenir un autre sur un point qui, décidément, le préoccupait, se mit en devoir d’interviewer le chef de police. Le chef de police n’aurait-il pas vu une femme passer par Fort Cudahy ces jours derniers ?

« Si j’ai vu une femme passer par ici ! s’écria le lieutenant en riant de tout son cœur. Non, monsieur, je n’ai pas vu une femme, mais bien des dizaines et des centaines. Beaucoup de mineurs traînent toute une smala avec eux, et vous devez comprendre que, dans le nombre…

— Oh ! protesta Summy, celle dont je parle est tellement particulière ! C’est une prospectrice, lieutenant, et je ne crois pas que les prospectrices se comptent à la douzaine.

— Détrompez-vous, affirma le lieutenant. Il n’en manque pas. Les femmes sont aussi enragées que les hommes dans la chasse aux pépites.

— Ah bah ! fit Summy. Dans ce cas… je comprends…

— On peut tout de même essayer, reprit le lieutenant. Si vous voulez me donner le signalement de la personne qui vous intéresse…

— C’est une toute jeune fille, expliqua Summy. Vingt-deux ans à peine. Elle est petite, très brune et très jolie.

— En effet, concéda le lieutenant, un tel signalement n’est pas ordinaire dans nos parages… Vous dites… une jeune fille… brune… petite… jolie… qui serait récemment passée par ici…

Le chef de police cherchait vainement dans ses souvenirs.

— Non, je ne vois rien, déclara-t-il enfin.

— Elle aura pris une autre route, la pauvre petite, dit Summy tristement… Merci tout de même, lieutenant. »

La nuit s’écoula tant bien que mal, et, le lendemain, 10 juin, la carriole se remit en route de grand matin.

En sortant de Fort Cudahy, le Yukon continue à remonter vers le Nord-Ouest, jusqu’au point où il coupe le cent quarante et unième méridien, tel qu’il se dessinait alors sur les cartes. Quant au Forty Miles Creek, long de quarante milles, ainsi que son nom l’indique, il oblique en amont vers le Sud-Ouest, et se dirige lui aussi du côté de la frontière, qui le divise en deux parties sensiblement égales.

Neluto comptait atteindre dans la soirée l’emplacement occupé par le claim de Josias Lacoste. Il avait fait donner ample ration au cheval, que ces deux jours de marche ne semblaient pas avoir trop fatigué. S’il fallait un coup de collier, on l’obtiendrait, et d’ailleurs le vigoureux animal aurait ensuite tout le temps de se reposer au claim 129.

À trois heures du matin, au moment où Ben Raddle et Summy Skim quittèrent l’auberge, le soleil était assez haut. Dans une dizaine de jours, ce serait le solstice, et c’est à peine s’il disparaîtrait alors quelques instants sous l’horizon.

La carriole suivait la rive droite du Forty Miles Creek, rive très sinueuse, parfois encaissée de collines que séparaient des gorges profondes.

Le pays n’était aucunement désert. De tous côtés, on travaillait dans les claims. À chaque tournant des berges, à l’ouverture des ravins, se dressaient les poteaux qui limitaient les placers, dont le numéro apparaissait en gros chiffres. Le matériel n’y était guère compliqué : de rares machines mues à bras d’hommes, moins encore actionnées par la dérivation d’un creek. La plupart des prospecteurs, aidés parfois par un petit nombre d’ouvriers, retiraient la boue de puits creusés sur le claim et travaillaient au plat ou à l’écuelle. Tout cela se fût fait presque sans bruit, si, de temps à autre, le silence n’eût été troublé par les cris de joie d’un mineur découvrant une pépite de valeur.

La première halte dura de dix heures à midi. Pendant que le cheval paissait dans une prairie voisine, Ben Raddle et Summy Skim purent fumer leur pipe, après un déjeuner de conserves et de biscuits, que terminèrent des tasses de café.

Neluto repartit un peu avant midi et poussa vivement son attelage. Quelques minutes avant sept heures, on aperçut, à faible distance, les poteaux du claim 129.

À ce moment, Summy Skim, saisissant brusquement les guides dans les mains de Neluto, se mit debout dans la carriole, qui s’arrêta.

« Là !.. » dit-il, en montrant du geste un long et profond ravin qui descendait en pente raide jusqu’au lit du creek.

Les deux compagnons suivirent du regard la direction indiquée, et, tout au bas du ravin, ils aperçurent, rendue un peu confuse par l’éloignement, une silhouette évoquant pour eux quelque chose de « déjà vu ». C’était un prospecteur, de petite taille autant qu’on en pouvait juger à cette distance, en train de laver les sables d’un puits. Un autre homme, un véritable géant, celui-là, travaillait à côté de lui. Ils étaient si absorbés par leur besogne, qu’ils ne l’avaient même pas interrompue au moment où la carriole avait fait halte sur la route.

« On dirait vraiment… murmura Summy.

— Quoi ? demanda Ben Raddle impatienté.

— Mais… Dieu me pardonne… Jane Edgerton, Ben !

Ben Raddle haussa les épaules.

— Tu vas en rêver maintenant ?.. Comment pourrais-tu reconnaître quelqu’un de si loin ?.. D’ailleurs, Jane Edgerton n’avait pas de compagnon, que je sache… Et même, qu’est-ce qui te fait croire que l’un de ces prospecteurs soit une femme ?

— Je ne sais… répondit Summy en hésitant. Il me semble…

— Pour moi, ce sont deux mineurs, le père et le fils. Aucun doute à cela. Tiens, demande plutôt à Neluto.

L’Indien plaça la main en abat-jour devant ses yeux.

— C’est une femme, affirma-t-il catégoriquement après un examen prolongé.

— Tu vois bien ! s’écria Summy triomphant.

— Ou un homme ; continua Neluto avec une égale autorité.

Summy découragé lâcha les guides, et la carriole se remit en marche. Neluto continuait le cours de ses réflexions.

— Il n’y aurait rien d’étonnant si c’était un enfant… une jeune fille, par exemple, suggéra-t-il.

La carriole avançait de nouveau rapidement. Bientôt, en ayant franchi les limites, elle s’arrêtait sur le terrain du claim 129.

— …ou peut-être bien un jeune garçon, » prononça alors Neluto, dans son souci méritoire de ne négliger aucune hypothèse.

Ni Ben Raddle, ni Summy Skim ne l’entendirent. Chacun de son côté, ils sautaient au même instant à bas de la voiture et, après deux mois et neuf jours de voyage, foulaient enfin le sol du claim 129.


XII

LES DÉBUTS D’UNE PROSPECTRICE.


À peine débarquées du bateau qui les avait amenées, les deux cousines s’étaient hâtées de se rendre à l’hôpital de Dawson. Accueillie d’une manière paternelle par le docteur Pilcox, Edith prit immédiatement son service, sans plus de gêne ni de trouble que si elle l’avait quitté de la veille.

Pendant ce temps, Jane, allant droit à son but, retirait au bureau de l’Administration un permis de chasse, pêche et mines, qui lui fut délivré en échange d’une somme de dix dollars, parcourait la ville de Dawson et se procurait rapidement l’équipement et le matériel du prospecteur. À midi, c’était chose faite. Elle revenait alors à l’hôpital, transformée de la tête aux pieds.

Ses cheveux noirs réunis au sommet de la tête et dissimulés sous un vaste chapeau de feutre, chaussée de gros souliers fortement encloués, vêtue d’une blouse et d’un pantalon en rude et solide étoffe, elle avait perdu toute apparence féminine et ressemblait à un jeune et alerte garçon.

Les deux cousines déjeunèrent ensemble. Puis, sans rien manifester de l’émotion qu’elles éprouvaient en réalité l’une et l’autre, elles s’embrassèrent comme de coutume, et, tandis qu’Edith retournait à ses malades, Jane se mit résolument en route vers l’aventure et l’inconnu.

Au cours de ses achats elle s’était renseignée, en interrogeant les uns et les autres. De la moyenne des indications recueillies il résultait qu’elle n’avait aucune chance de succès vers le Sud et vers l’Est. C’est dans ces directions que se rencontraient les régions les plus riches et, par suite, les plus courues. Elle pourrait les sillonner longtemps avant d’y trouver un coin inexploité capable de la payer de ses peines.

Vers l’Ouest, au contraire, les rios et les creeks étaient moins connus, et la concurrence y était moins âpre. Peut-être, dans cette direction, lui serait-il possible de s’assurer la possession d’un claim jusque-là négligé, sans s’éloigner outre mesure de la ville.

Jane Edgerton, s’en fiant à son heureuse étoile, quitta Dawson par l’Ouest, et, pic et bissac sur l’épaule, descendit la rive gauche du Yukon.

Où allait-elle ainsi ? En vérité, elle-même n’en savait rien. Elle marchait droit devant elle, ayant, pour tout plan, le projet bien arrêté de remonter la première rivière de quelque importance qui couperait le chemin et d’en explorer soigneusement les rives.

Vers cinq heures du soir, aucun rio ne s’étant encore rencontré qui méritât un autre nom que celui de ruisseau, Jane, un peu lasse, fit une courte halte, et entama ses provisions. Jusque-là elle n’avait aperçu âme qui vive depuis la dernière maison de la ville. Le pays autour d’elle était silencieux et semblait désert.

Son frugal repas terminé, elle allait se remettre en marche, quand une voiture venant de Dawson City déboucha sur le chemin et s’approcha rapidement. C’était une simple carriole, moins encore, une véritable charrette de paysan, recouverte d’une bâche en toile et traînée par un cheval vigoureux. Sur la banquette suspendue par des cordes au-dessus de l’essieu, un gros homme au visage rubicond et jovial s’étalait, en faisant gaiement claquer son fouet.

Une montée assez raide commençant à cet endroit, force fut à la voiture de se mettre au pas. Jane entendit, derrière elle, le cheval frapper le sol d’un sabot ralenti, et les roues grincer à une distance qui lui parut demeurer invariable.

Une voix, un peu épaisse peut-être, mais joyeuse, l’interpella tout à coup :

« Eh ! petiot, disait la voix, que fais-tu par ici ?

À ces mots, prononcés dans un anglais très intelligible, mais d’une incorrection puissamment comique pour une oreille anglo-saxonne, Jane se retourna et toisa son interlocuteur avec tranquillité.

— Et vous ? dit-elle.

La bouche du gros homme se fendit en un large sourire.

Bon Diou ! s’écria-t-il, en aggravant son accent étranger d’un violent accent marseillais, tu n’as pas froid aux yeux, mon jeune coq ! Voyez-vous ce toupet d’interroger les passants ? Serais-tu de la police, mon pitchoun ?

— Et vous ? dit encore Jane Edgerton.

— « Et vous, » répéta plaisamment le conducteur de la charrette. Tu ne sais donc dire que ça, gamin ?.. Ou bien, peut-être faudrait-il être présenté à monsieur ?..

— Pourquoi pas ? répliqua Jane souriant à demi.

— Rien de plus simple, affirma le joyeux personnage en excitant son attelage d’un léger coup de fouet. J’ai l’honneur de te présenter Marius Rouveyre, le plus important négociant de Fort Cudahy. À ton tour maintenant, pas vrai ?

— Jean Edgerton, prospecteur.

La charrette s’était arrêtée net, Marius Rouveyre ayant involontairement tiré sur les guides dans l’excès de sa surprise. Il les lâchait maintenant et se tenait les côtes, en riant à gorge déployée.

Prospecteur !.. bégayait-il au milieu de son rire. Prospecteur, pécaïré !.. Tu veux donc te faire manger par les loups ?.. Et depuis combien de temps es-tu prospecteur, comme tu dis ?

— Depuis trois heures, répondit Jane Edgerton rouge de colère. Mais voilà plus de deux mois que je suis en route pour arriver jusqu’ici, et je n’ai pas été mangée, il me semble.

— Juste ! reconnut le gros Marius en redevenant sérieux. C’est vrai qu’il est venu jusqu’ici, ce petit !.. N’empêche que tu as choisi là un fichu métier… Le pauvre !.. Tiens, ta figure me revient. Tu me plais, bien que tu te redresses un peu trop sur tes ergots… J’ai justement besoin d’un commis, et, si tu veux la place… Voilà qui vaudrait mieux que la prospection !

— Commis ?.. interrogea Jane. Commis de quoi ?

— De tout, affirma Marius Rouveyre. Je fais tous les commerces. Mon magasin, ma voiture même contiennent absolument de tout. Tu ne pourrais t’imaginer ce qu’il y a dans ces caisses-là. Fil, aiguilles, épingles, ficelle, jambons, papier à lettre, saucissons, corsets, conserves, jarretières, tabac, vêtements d’homme et de femme, casseroles, chaussures, etc. Un vrai bazar ! Dans ce carton, c’est un chapeau haut-de-forme, le seul qui existera à Fort Cudahy. Je le louerai à chaque mariage, et il me rapportera mille fois son prix. Il faudra qu’il aille à toutes les têtes par exemple !.. Dans cet autre, c’est une robe… une robe de bal… et décolletée… et de la dernière mode de Paris, mon cher !

— On vend ces choses-là ici ?

— Si je vendrai ma robe ? Misère de moi, on se l’arrachera ! Celui qui aura trouvé la première grosse pépite l’offrira à son épouse, afin qu’elle écrase les autres de son luxe dans les soirées dansantes de Fort Cudahy… Mais, ça, c’est de la fantaisie… Le sérieux est là, dans ces autres caisses… Champagne, brandy, whisky, etc. J’ai beau en faire venir, il n’y en a jamais assez… Voyons, ma proposition te convient-elle ? Quatre dollars par jour, nourri et logé ?

— Non, monsieur, répondit franchement Jane Edgerton. Je vous remercie, mais je veux suivre mon idée.

— Mauvaise idée, petiot, mauvaise idée, affirma Marius Rouveyre avec conviction. La prospection, ça me connaît. Je peux t’en parler pour l’avoir pratiquée.

— Vous avez été prospecteur ?

— Parbleu ! comme tout le monde ici. On commence toujours comme ça. Mais sur cent il y en a un qui réussit, deux qui changent leur fusil d’épaule, une dizaine qui repartent plus gueux qu’auparavant, et le reste y laisse sa peau… J’ai bien failli être de ceux-là !

— Vraiment ? fit Jane, toujours désireuse de s’instruire.

— Tel que tu me vois, mon petit, reprit Marius, je suis marin, un marin de Marseille, en France. J’avais déjà roulé ma bosse dans les cinq parties du monde, quand je me laissai embobiner par un sacripant que j’eus le malheur de rencontrer à Vancouver où j’étais en relâche. À l’entendre, il n’y avait qu’à se baisser, par ici, pour ramasser des pépites grosses comme la tête. Nous partîmes tous les deux. C’est mon pécule, naturellement, qui paya le voyage, et, naturellement toujours, je ne trouvai ici que misère. Je n’avais plus que la peau et les os, et ma bourse n’était guère plus grasse, quand le mécréant qui m’avait entraîné m’abandonna pour une nouvelle dupe. Cela me permit de réfléchir, et comme Marius n’est pas plus bête qu’un autre, il ne tarda pas à comprendre que tout ce qu’un mineur gagne au Klondike reste au Klondike, dans les tripots, dans les cabarets et dans les magasins où l’on vend cent francs ce qui coûte ailleurs cent sous. Je résolus donc de me faire cabaretier et marchand, et je m’applaudis de mon idée, conclut Marius Rouveyre en se tapotant le ventre avec satisfaction, car ma bourse et moi nous nous sommes arrondis de compagnie !

On arrivait en haut de la côte. Marius arrêta sa voiture

— Décidément, tu ne veux pas ?..

— Décidément, non, dit Jane Edgerton.

— Tu as tort, soupira Marius, qui rendit la main à son cheval.

Mais, presque aussitôt, la voiture s’arrêtait de nouveau.

— Il ne sera pas dit que je t’aurai laissé sur la route coucher à la belle étoile. Marius est assez riche pour rendre service à un petit gars comme toi. Où vas-tu ?

— Je vous l’ai dit : devant moi.

— Devant toi !.. devant toi !.. Tu peux aller longtemps devant toi. Il n’y a pas un seul creek sérieux avant Fort Cudahy. Veux-tu que je te conduise jusque-là ?

— En voiture ?

— En voiture.

— Comment donc !.. J’accepte avec reconnaissance, se hâta de répondre Jane ravie de la proposition.

— Ouste, alors !.. Monte vite !.. Et nigaud qui s’en dédit ! »

Grâce à cette aubaine inespérée, Jane vit le début de son voyage singulièrement abrégé. Le cheval avait le trot allongé. Le 4 juin, à une heure fort tardive, il est vrai, il s’arrêtait à la porte du magasin de Marius Rouveyre.

Celui-ci ne se fit pas faute alors de réitérer ses propositions d’embauchage. Ces trente-six heures passées avec son jeune compagnon avaient augmenté la sympathie qu’il avait tout de suite ressentie pour lui. Son insistance fut vaine. Jane Edgerton entendait exécuter ses projets, et elle se remit en marche dès les premières heures de la journée du 5 juin.

Un affluent du Yukon lui barra bientôt la route. Elle obliqua au Sud-Ouest, et, sans même connaître le nom de cet affluent, en remonta la rive droite.

Toute la journée elle marcha. Tantôt le chemin suivait le bord même du creek, tantôt le caprice d’une montée l’en écartait, et l’eau n’était plus visible alors qu’au bas de ravins dévalant en pente plus ou moins raide.

Jane ne manquait pas de s’engager dans ces ravins et les descendait consciencieusement jusqu’au bout. Peut-être dans l’un d’eux trouverait-elle un coin favorable négligé par ceux qui l’avaient précédée. Mais la fin du jour approcha sans que son espoir fût réalisé. Tout le sol était, ou occupé, ou jalonné de poteaux qui le transformaient en propriétés régulières. Pas un pouce de terrain qui fût res nullius. Les claims succédaient aux claims, sans autre interruption que les points inaccessibles ou manifestement stériles.

D’ailleurs, Jane ne songeait pas à s’étonner de son échec. Comment aurait-il pu en être autrement dans ce pays parcouru par une foule de mineurs et déjà mis en coupe réglée ? Ce n’était plus un désert qui l’entourait. De tous côtés on travaillait, et l’invraisemblable eût été que la moindre pépite ait pu échapper à la sagacité des innombrables chercheurs.

Il fallait aller plus loin, voilà tout. Elle irait donc plus loin, et autant qu’il serait nécessaire.

Vers le soir, un nouveau ravin s’ouvrit à droite de la route. Jane s’y engagea comme elle l’avait fait pour les précédents, et descendit vers le creek en examinant soigneusement le terrain d’alentour. D’aspect plus rude et plus sauvage que les autres, ce ravin ne gagnait la rive qu’au prix de nombreuses sinuosités. Au bout de cent pas, Jane avait perdu la route de vue et n’avait plus devant elle qu’un sentier resserré entre deux hautes murailles de roches et coupé à chaque instant par de larges et profondes crevasses.

Elle se trouvait précisément au bord de l’une de ces excavations et se préparait à la franchir, quand, à un détour du sentier, surgit, à vingt mètres d’elle, un homme dont l’aspect la fit frissonner. C’était une sorte de géant, un colosse hirsute, haut de six pieds ou approchant. La tignasse rouge qui retombait sur son front en mèches épaisses et frisées lui donnait un air bestial qu’aggravait le surplus du personnage. Nez camus, oreilles écartées, lèvres lippues, vastes mains couvertes de poils roux, gros souliers éculés au-dessus desquels flottaient les restes d’un pantalon en loques, c’était une brute sans conteste, mais à coup sûr une brute dont la force devait être prodigieuse.

En s’apercevant mutuellement, Jane Edgerton et l’homme s’étaient arrêtés sur place. Celui-ci sembla d’abord réfléchir, dans la mesure du moins où une telle occupation pouvait lui être permise. Puis il se remit en route d’un pas de bœuf, lourd et solide. À mesure qu’il s’avançait, Jane voyait plus nettement les traits de son visage, et, tandis qu’elle en discernait mieux l’aspect féroce, l’inquiétude tout de suite conçue grandissait.

En quelques secondes, l’homme parvint à la crevasse au bord de laquelle Jane s’était immobilisée comme pour s’en faire éventuellement une défense. Là, il fit halte de nouveau.

Jane saisit son revolver et l’arma. (Page 190.)

Aucun doute n’était désormais possible sur ses intentions. Le regard torve de ses yeux injectés, le rictus qui découvrait ses dents, ses poings énormes crispés pour l’attaque, tout criait la folie du meurtre. Jane saisit son revolver et l’arma.

Comme s’il eût raillé une telle arme maniée par cette main d’enfant, l’homme, de l’autre côté de la crevasse, haussa les épaules, ricana, ramassa rapidement et lança avec violence une pierre qui, d’ailleurs, manqua son but, puis se jeta à corps perdu dans la coupure, qu’il était de taille à franchir en trois bonds. Jane attendait froidement l’ennemi, afin de tirer à coup sûr.

Il n’en fut pas besoin. Dès son premier pas, le géant, glissant sur un caillou, s’était écroulé en poussant un véritable hurlement. Il ne se releva pas.

Qu’était-il arrivé ?.. Jane n’y pouvait rien comprendre. L’assaillant n’était pas mort. Sa poitrine se soulevait, en effet, par saccades et des plaintes s’échappaient de ses lèvres. En tous cas, puisqu’il était hors de combat, le mieux était de remonter le ravin, de regagner la route et de s’enfuir au plus vite.

Un gémissement plus profond arrêta Jane dans sa retraite et ramena son attention sur son adversaire terrassé. Celui-ci était méconnaissable. Les lèvres lippues s’étaient rapprochées et n’avaient plus rien de féroce ; les yeux, tout à l’heure sanglants, n’exprimaient plus qu’une intolérable douleur ; le gros poing s’était ouvert et la main se tendait maintenant en un geste de prière. L’assassin suant le meurtre s’était, comme par un coup de baguette, transformé en un pauvre diable en proie à la plus affreuse misère et devenu subitement plus faible qu’un petit enfant.

« Me laisserez-vous donc mourir ici ?.. dit-il d’une voix rugueuse en assez bon anglais.

Jane n’hésita pas. Toute la pitié de la femme s’éveilla dans son cœur. Délibérément, elle descendit dans la crevasse et s’approcha.

— Ou bien, c’est donc que vous allez me tuer vous-même ?.. gémit alors le malheureux dont les regards éperdus se fixaient sur le revolver que Jane avait gardé à la main.

Simplement, celle-ci remit son arme à la ceinture et continua d’avancer.

— Que vous est-il arrivé ?.. demanda-t-elle. Qu’avez-vous ?..

— Quelque chose de cassé, pour sûr. Ça me tient là… et là… répondit le blessé, en montrant ses reins et sa jambe droite.

— Laissez-moi faire… Je vais voir, dit Jane en s’agenouillant.

Délicatement, avec des gestes doux et précis, elle releva le bourgeron crasseux et le bas du pantalon effiloché.

— Vous n’avez rien de cassé, déclara-t-elle après examen. Ce n’est qu’un « effort » causé par un faux mouvement, lorsque vous avez glissé. Dans un quart d’heure, vous irez mieux.

Sans s’occuper du risque qu’elle-même pouvait courir en se mettant ainsi à portée des larges mains naguère si menaçantes, elle donna méthodiquement ses soins. Massages intelligents, frictions énergiques, ventouses posées à l’aide du gobelet surmontant son bidon de prospecteur, un médecin n’eût pas mieux fait. Le résultat de ce traitement ne se fit pas attendre. Pour cruels que soient un « tour de rein » et un « coup de fouet », ce sont là maux peu graves. Bientôt la respiration revint au blessé. Une demi-heure plus tard, incapable encore de se mettre debout, il était du moins assis, le dos appuyé contre un rocher, et en état de répondre aux questions.

— Qui êtes-vous ?.. Comment vous appelez-vous ? demanda Jane.

Le regard du misérable n’exprimait plus qu’un immense étonnement. Que cet enfant qu’il avait voulu tuer le sauvât maintenant, cela bouleversait toutes ses idées. C’est d’une voix timide qu’il répondit :

— Patrick Richardson, monsieur.

— Vous êtes Anglais ?.. Américain ?..

— Irlandais.

— Prospecteur ?..

— Non, monsieur. Forgeron.

— Pourquoi avez-vous quitté votre pays et votre métier ?

— Pas de travail… La misère… Pas de pain.

— Et ici, avez-vous mieux réussi ?

— Non.

— Vous n’avez pas trouvé de claim ?

— Comment en aurais-je cherché ? Je ne connais rien à tout cela.

— Qu’espériez-vous donc ?

— Louer mes bras.

— Eh bien ?

— J’ai essayé. Les claims sont au complet pour l’instant.

— Où alliez-vous quand vous m’avez rencontrée ?

— Dans l’Est, où je serai peut-être plus heureux.

— Et pourquoi vouliez-vous me tuer tout à l’heure ?

— Toujours la même chose… Je meurs de faim, dit Patrick Richardson en baissant les yeux.

— Ah !.. ah !.. fit Jane.

Après un court silence, elle tira des provisions de son bissac.

— Mangez, dit-elle.

Elle ne fut pas obéie sur-le-champ. Patrick Richardson, d’un regard de plus en plus obscurci, contemplait l’enfant qui venait ainsi à son secours. Le misérable pleurait.

« Mangez ! » répéta Jane.

Le débile colosse ne se fit pas, cette fois, répéter l’invitation. Goulûment, il se jeta sur la nourriture offerte.

Pendant qu’il dévorait, Jane observait son convive inattendu. Bien certainement, c’était un minus habens que Patrick Richardson. Ses oreilles écartées, son prognathisme presque aussi accusé que celui d’un nègre, signaient son irrémédiable infériorité intellectuelle. Mais, en dépit de sa tentative de violence, ce ne devait pas être un méchant. À n’en pas douter, Jane avait devant elle un de ces déshérités du sort, un de ces êtres de misère, épaves des grandes villes, qu’un implacable destin rejette constamment au ruisseau où ils sont nés. En dernière analyse, ses grosses lèvres exprimaient la bonté, et ses yeux bleus avaient un regard naïf plein d’une douceur étonnée. C’était peut-être la première fois qu’il trouvait un peu de compassion sur la dure route de la vie.

Quand Patrick fut restauré, Jane avait achevé ses réflexions.

« Si cela vous convient, je vous prends à mon service, dit-elle en le regardant fixement.

— Vous !..

— Oui, vous aurez dix dollars par jour ; c’est le prix du pays. Mais je ne vous payerai que plus tard, lorsque j’aurai récolté assez d’or pour pouvoir le faire. En attendant, à titre d’acompte, j’assurerai votre nourriture, et, à la première occasion, je vous habillerai d’une manière plus confortable. Ces conditions vous vont-elles ? »

Patrick saisit la main de Jane et y appuya ses lèvres. Il n’était pas besoin d’autre réponse. Ce n’était pas un serviteur que Jane allait avoir en sa personne. C’était un esclave ; c’était un chien.

« Maintenant, reprit-elle, il s’agit de dormir. Je vais tâcher de faire un lit de feuilles sur lequel vous vous étendrez. Demain, il ne sera plus question de votre accident. »

Le lendemain, en effet, après quelques nouvelles passes de massage, Patrick put se remettre en route de bon matin. Certes, la douleur lui arracha plus d’une grimace, quand un mouvement involontaire lui contractait les reins ou la jambe. Il réussit toutefois, en s’appuyant sur l’épaule de son maître, à remonter le sentier sans trop de peine et à regagner la route. Et c’était, en vérité, un bizarre spectacle que celui de ce colosse, dont l’aspect rappelait celui d’un ours de grande taille, guidé et protégé par cet adolescent qui compensait la faiblesse de ses muscles par la fermeté de son âme.

La marche rendit, par degrés, l’élasticité aux membres de Patrick, et bientôt le singulier couple adopta un train plus rapide. Un peu avant midi, on fit halte pour le déjeuner. Jane commença à concevoir quelque inquiétude, en voyant de quelle manière son compagnon faisait disparaître les provisions. Ce grand corps était un abîme qu’il serait bien onéreux de combler !

Vers le soir, un nouveau ravin s’ouvrit sur la droite de la route. Jane et Patrick s’engagèrent dans cette coupée plus large que les précédentes et la descendirent jusqu’à la rivière.

À mesure qu’il en approchait, le ravin s’agrandissait. Sa largeur ne devait pas, au bas de la pente, être inférieure à cinq cents mètres. Là, sa surface était divisée en deux étages bien distincts, le plus haut en amont, le plus bas en aval, par une énorme barrière de rochers perpendiculaire au creek et presque exactement horizontale, barrière qui, sortie du thalweg du ravin, se terminait, à la rive, en un éperon haut d’une dizaine de mètres. Jane examina l’étage inférieur où le hasard l’avait conduite.

C’est la pente régulière du sol de cette partie du ravin qui faisait la hauteur de la barrière de rochers élevée vers l’amont. Ce sol était percé de nombreux puits plus ou moins comblés par les éboulements et, de tous côtés, on apercevait les débris d’un outillage d’orpailleur. C’était manifestement l’emplacement d’un ancien claim.

Que ce claim fût abandonné, nul doute à cela. L’état des puits et du matériel le prouvait avec évidence, et, d’ailleurs, aucun piquet n’en délimitait l’étendue. Il pouvait être intéressant, cependant, le plus gros du travail étant fait, d’en reprendre l’exploitation, et Jane décida qu’elle ferait en cet endroit sa première tentative.

Dès le lendemain, les objets les plus essentiels : seaux, plats, écuelles, achetés à hauts prix dans le voisinage, Patrick attaquait sur son ordre le déblaiement d’un puits, et, moins de vingt-quatre heures après, commençait à en laver les boues, tandis qu’elle-même s’occupait des formalités nécessaires pour obtenir la pose des poteaux indicateurs et pour s’assurer la possession du claim.

Ces formalités furent accomplies en moins de trois jours, mais, au même moment qu’on jalonnait son claim auquel on attribuait le numéro 127 bis, Jane était obligée de reconnaître que, s’il contenait de l’or, ce n’était qu’à dose infinitésimale, et qu’elle n’avait aucune chance d’y faire ample récolte de pépites. Malgré le travail acharné de Patrick, ils ne pouvaient, en raison sans doute de leur inexpérience, laver à deux par vingt-quatre heures plus d’une centaine de plats, dont le rendement moyen n’excédait que de très peu un dixième de dollar. C’était bien juste de quoi payer le serviteur qu’elle avait engagé et assurer sa subsistance personnelle. Si la situation ne s’améliorait pas, elle se retrouverait aussi pauvre à la fin qu’au commencement de l’été.

Avait-elle donc eu tort de s’arrêter en cet endroit ? N’aurait-elle pas dû pousser plus loin et passer la frontière, dont, ainsi qu’elle l’avait appris lors de sa demande de concession, cinq à six cents mètres tout au plus la séparaient ?

Jane avait appris autre chose. Elle connaissait maintenant le nom de la rivière bordant le claim où elle s’essayait au dur métier de prospectrice : le Forty Miles, ce même creek sur la rive duquel était situé le claim 129, voisin du sien, et qui se trouvait sûrement là, derrière cette colline fermant le ravin au Sud-Ouest.

Fut-ce en raison d’un espoir confus, fut-ce par simple entêtement de réussir dans la chose entreprise, Jane, en tous cas, ne voulut pas s’avouer vaincue avant d’avoir lutté jusqu’au bout, et, plus que jamais, s’acharna à laver le plus grand nombre possible de ces plats qui lui donnaient un si maigre profit.

Une après-midi, le 11 juin, elle était, ainsi que Patrick, absorbée comme de coutume dans, son travail, au point d’en oublier le reste du monde, quand elle fut interpellée ex abrupto par une voix bien connue :

« Oserai-je, mademoiselle, m’informer de votre santé ?

— Monsieur Skim ! s’écria-t-elle, toute rose d’un plaisir qu’elle ne cherchait pas à cacher.

— Lui-même, dit Summy, en serrant chaleureusement la main qui lui était tendue.

— Ma santé est excellente, monsieur Skim, reprit Jane.

— Et celle de votre claim, mademoiselle ?.. Puisque aussi bien vous avez un claim, à ce que je vois.

— Je vous avouerai, monsieur Skim, que je n’en suis pas enchantée, reconnut Jane moins gaiement. C’est à peine si je recueille de dix à douze cents au plat. À peine de quoi payer mes frais.

— Triste résultat ! fit Summy Skim, qui, d’ailleurs, ne semblait pas autrement affecté d’un tel malheur. Quels sont vos projets ?

— Je ne sais, dit Jane. Aller plus loin… quitter sans doute ce mauvais claim qui m’a coûté plus qu’il ne vaut et où un malheureux hasard m’a conduite…

— Un hasard ? insista Summy. Vous ignoriez donc être notre voisine ?

— Je l’ai appris il y a quelques jours. Mais, quand je me suis arrêtée ici pour la première fois, j’ignorais que ce creek fût le Forty Miles et que votre propriété se trouvât de l’autre côté de cette colline.

— Ah bah !.. fit Summy désappointé.

Après un instant de silence, il reprit :

« Pourquoi, mademoiselle, ne profiteriez-vous pas de ce hasard, puisque hasard il y a ? Avant de vous enfoncer dans les déserts de l’Alaska, il serait bon, ce me semble, d’étudier à fond le coin que vous avez d’abord choisi. Je ne vous offre pas mon concours, car je suis trop ignorant de ces sortes de choses, mais, à cinq cents mètres d’ici, il y a mon cousin Ben Raddle, un ingénieur comme on n’en rencontre pas tous les jours, et, si vous le voulez…

— Un bon conseil est toujours le bienvenu, et j’accepterai volontiers ceux de M. Ben Haddle, dit Jane. Quand il aura examiné mon claim, il verra lui-même ce qu’on en peut espérer.

— C’est donc convenu… Mais, mademoiselle, permettez-moi une question, en attendant, si elle n’est pas trop indiscrète.

— Elle ne l’est pas, affirma Jane à l’avance.

— C’est que je ne vois pas trace de la moindre bicoque ici… Où donc dormez-vous pendant la nuit ?

— En plein air, tout simplement, répondit Jane en riant. Un lit de feuilles, un oreiller de sable. On dort merveilleusement ainsi.

Summy Skim ouvrait de grands yeux.

— En plein air ! se récria-t-il. Vous n’y songez pas, mademoiselle. C’est d’une imprudence !..

— Que non pas ! dit Jane. J’ai deux gardiens, monsieur Skim.

— Deux gardiens ?

— Voici l’un, expliqua Jane en indiquant le revolver passé à sa ceinture… et voici l’autre, ajouta-t-elle en montrant Patrick Richardson, qui, à quelque distance, considérait avec surprise le nouveau venu.

Summy ne paraissait qu’à demi rassuré.

— Ce sauvage ?.. répliqua-t-il. Certes, il est de taille à vous défendre, mais c’est égal !.. vous feriez bien mieux, le travail terminé, de franchir cette colline, et d’accepter l’hospitalité que mon cousin et moi serions si heureux de vous offrir.

Jane secoua négativement la tête.

— Vous avez tort, mademoiselle, vous avez tort, insista Summy. Croyez-moi, ce serait plus sûr… et même, si ce n’était pas plus sûr, ce serait du moins… plus…

— Plus ?..

— Plus convenable, conclut Summy Skim brûlant ses vaisseaux.

Jane Edgerton fronça les sourcils. De quoi se mêlait ce monsieur Skim ? Elle allait vertement répliquer et clouer l’indiscret conseiller par une de ses coutumières sorties sur l’égalité des sexes… Elle n’en eut pas le courage. Summy, qui n’osait plus la regarder en face, avait un air bizarre, à la fois furieux et déconfit, qui lui donna à réfléchir.

Ses lèvres esquissèrent un malicieux sourire aussitôt réprimé, puis, lui tendant la main :

— Vous avez raison, monsieur Skim, dit-elle sérieusement. J’accepte l’hospitalité que vous avez la bonté de m’offrir.

— Bravo ! applaudit Summy. Dans ce cas, soyez bonne jusqu’au bout, mademoiselle. Terminez votre journée un peu plus tôt aujourd’hui, et acceptez-la tout de suite, cette hospitalité. Vous me raconterez vos aventures en route, et dès demain Ben viendra visiter votre claim.

— Comme vous voudrez, concéda Jane, qui appela : « Patrick ! »

— Monsieur Jean ? répondit l’Irlandais.

— Assez travaillé pour aujourd’hui. Nous allons au claim 129.

— Bien, monsieur Jean.

— Ramasse les outils et passe devant.

— Oui, monsieur Jean, fit le docile Patrick, qui, chargé des écuelles, des plats, des pics et des pioches, attaqua pesamment la pente de la colline, à distance respectueuse de Jane et de Summy.

— Monsieur Jean ? interrogea Summy. Il vous prend donc pour un homme ?

— Comme vous voyez, monsieur Skim. Grâce à mon costume de mineur.

Summy considéra le vaste dos du géant, qui marchait devant lui.

— C’est une brute ! affirma-t-il avec une si profonde conviction que, sans savoir exactement pourquoi, Jane Edgerton éclata de rire.


XIII

LE CLAIM 129.


Situé sur la rive droite du Forty Miles Creek, le claim 129 était, comme il a été dit, le dernier du Klondike, et les poteaux qui en marquaient la limite occidentale indiquaient en même temps la frontière alasko-canadienne.

Au delà du claim 129, vers le Sud, entre deux collines peu élevées, s’étendait une prairie verdoyante que bordaient de chaque côté des massifs de bouleaux et de trembles.

Au nord du claim, la rivière promenait ses eaux rapides, d’un étiage alors moyen, entre des berges faiblement inclinées en amont. Mais, sur la rive gauche, une chaîne de hauteurs, venue du Nord et s’infléchissant vers l’aval, les relevait brusquement, presque en face d’une arête de collines plus basses qui, sur la rive droite, courant perpendiculairement au creek, formaient la limite orientale de la propriété de Josias Lacoste. C’est derrière ces collines, au pied de l’autre versant, que Jane Edgerton s’acharnait, depuis près d’une semaine déjà, à son opiniâtre et stérile labeur, au moment où, le 10 juin, les deux cousins arrivèrent enfin au terme de leur voyage.

En maint endroit on apercevait maisons, cabanes ou huttes de propriétaires de claims. Sur un espace de deux à trois kilomètres on pouvait compter plusieurs centaines de travailleurs.

De l’autre côté de la frontière, en territoire américain, existaient des installations semblables, et, en première ligne, la plus proche, celle du claim 131, propriété du Texien Hunter, qui l’exploitait depuis un an et venait de commencer sa seconde campagne.

Que ce Hunter eût, dans le passé, cherché querelle à Josias Lacoste, son voisin, Summy Skim et Ben Raddle, qui connaissaient le personnage, étaient fort enclins à le croire. Hunter en avait été nécessairement pour ses peines. Établie conformément aux règles en usage, la propriété du claim 129 était régulière. Déclaration de la découverte avait été faite, acceptée par l’État et enregistrée dans les délais voulus au bureau du commissaire des mines du Dominion, moyennant une somme annuelle de trente-cinq dollars. De plus, un droit régalien de dix pour cent de l’or extrait devait être perçu, sous peine d’expropriation en cas de fraude. Mais Josias Lacoste n’avait jamais encouru cette pénalité, et, jamais non plus, il n’était tombé sous le coup de la loi, d’après laquelle tout claim non exploité pendant quinze jours au cours de la belle saison fait retour au domaine public. Il n’y avait eu interruption des travaux que depuis sa mort, en attendant que ses héritiers eussent pris possession de leur héritage.

L’exploitation entreprise par Josias Lacoste avait duré dix-huit mois. Elle s’était faite, en somme, sans grand profit, les frais de premier établissement, de personnel, de transport, etc., ayant été assez élevés. En outre, une soudaine inondation du Forty Miles avait bouleversé les travaux et occasionné de grands dommages. Bref, le propriétaire du claim 129 avait à peine couvert ses dépenses, lorsque la mort vint le surprendre.

Mais quel est le prospecteur qui perd jamais l’espoir, qui ne se croit pas toujours à la veille de rencontrer une riche veine, de découvrir quelque pépite de valeur, de laver des plats de mille, deux mille, quatre mille francs ?.. Et peut-être, après tout, Josias Lacoste aurait-il finalement réussi, bien qu’il n’eût à sa disposition qu’un matériel très restreint.

Tous les renseignements relatifs à l’exploitation, les deux cousins les obtinrent de l’ancien contremaître de Josias Lacoste. Depuis le renvoi du personnel, il était resté le gardien du claim, en attendant la reprise du travail, soit pour le compte des héritiers, soit pour celui d’un acquéreur.

Ce contre-maître se nommait Lorique. Canadien d’origine française, âgé d’une quarantaine d’années, et très entendu au métier de prospecteur, il avait travaillé pendant plusieurs années aux gisements aurifères de la Californie et de la Colombie britannique, avant de venir sur le territoire du Yukon. Personne n’aurait pu fournir à Ben Raddle des données plus exactes sur l’état actuel du 129, sur les profits effectués et à en espérer, sur la valeur réelle du claim.

Tout d’abord, Lorique s’occupa de loger du mieux possible Ben Raddle et Summy Skim, qui, vraisemblablement, auraient plusieurs jours à passer au Forty Miles Creek. À un campement sous la tente, ils préférèrent une chambre des plus modestes, propre du moins, dans la maisonnette que Josias Lacoste avait fait construire pour son contre-maître et lui. Bâtie au pied des collines du Sud, au milieu d’un massif de bouleaux et de trembles, elle offrait un abri suffisant, à cette époque de l’année où les grands mauvais temps n’étaient plus à craindre.

En ce qui concerne les vivres, le contre-maître ne serait point embarrassé pour en assurer à ses nouveaux maîtres. Il existe, en effet, dans cette région comme dans tout le Klondike, des sociétés de ravitaillement. Organisées à Dawson City où elles sont approvisionnées par les yukoners du grand fleuve, elles desservent les placers, non sans y recueillir de larges bénéfices, tant en raison des prix atteints par les divers objets de consommation que du nombre des travailleurs employés dans le district.

Le lendemain de leur arrivée au Forty Miles Creek, Ben Raddle et Summy Skim, guidés par Lorique, qui leur racontait les débuts de l’exploitation, visitèrent le claim.

« M. Josias Lacoste, disait Lorique, n’employa pas d’abord son personnel, qui se composait d’une cinquantaine d’ouvriers, au forage des puits sur la rive du creek. Il se contenta de procéder à des grattages superficiels, et ce fut seulement vers la fin de la première campagne que les puits s’enfoncèrent dans la couche aurifère.

— Combien en avez-vous percé à cette époque ? demanda Ben Raddle.

— Quatorze, répondit le contre-maître. Chacun d’eux a un orifice de neuf pieds carrés, ainsi que vous pouvez le voir. Ils sont restés en l’état, et il suffirait d’y puiser pour reprendre l’exploitation.

— Mais, s’enquit à son tour Summy Skim, avant de creuser ces puits, quel profit avait donné le grattage du sol ? Le rendement couvrait-il les dépenses ?

— Assurément non, monsieur, avoua Lorique. Il en est ainsi sur presque tous les gisements, lorsqu’on se borne à laver le gravier et les galets aurifères.

— Vous travailliez seulement au plat et à l’écuelle ? interrogea Ben Raddle.

— Uniquement, messieurs, et il est rare que nous ayons rapporté des plats de trois dollars.

— Tandis que, dans les claims de la Bonanza, s’écria Summy Skim, on en fait, dit-on, de cinq ou six cents !

— Croyez bien que c’est l’exception, déclara le contre-maître, et que si la moyenne est d’une vingtaine de dollars on se tient pour satisfait. Quant à celle du 129 elle n’a jamais notablement dépassé un dollar.

— Piteux !.. piteux !.. insinua Summy entre ses dents.

Ben Raddle se hâta de rompre les chiens.

— Quelle profondeur ont vos puits ?

— De dix à quinze pieds. C’est suffisant pour atteindre la couche où se rencontre ordinairement la poudre d’or.

— Quelle est le plus souvent l’épaisseur de cette couche ?

— Environ six pieds.

— Et combien un pied cube de matière extraite donne-t-il de plats ?

— À peu près dix, et un bon ouvrier est capable d’en laver une centaine par jour.

— Ainsi vos puits n’ont pas encore servi ?{.. demanda Ben Raddle.

— Tout était prêt lorsque M. Josias Lacoste est mort. Le travail a dû être suspendu.

Si ces renseignements passionnaient Ben Raddle, il était manifeste que son cousin y prenait aussi un certain intérêt. N’étaient-ils pas de nature, en effet, à lui faire connaître aussi exactement que possible la valeur du 129 ?.. Une question précise fut, à ce sujet, posée par lui au contre-maître.

— Nous avons extrait pour une trentaine de mille francs d’or, répondit celui-ci, et les dépenses ont à peu près absorbé cette somme. Mais je ne mets pas en doute que la veine du Forty Miles ne soit bonne. Sur les claims du voisinage, lorsque les puits ont fonctionné, le rendement a toujours été considérable.

— Vous savez sans doute, Lorique, dit Ben Raddle, qu’un syndicat de Chicago nous a fait des offres d’achat ?

— Je le sais, monsieur. Ses agents sont venus visiter le placer, il y a quelque temps.

— Le syndicat nous a offert cinq mille dollars de la propriété. Est-ce suffisant, à votre avis ?

— C’est dérisoire, affirma catégoriquement Lorique. En me basant sur les résultats obtenus dans les autres claims du Forty Miles Creek, je n’estime pas la valeur du vôtre à moins de quarante mille dollars.

— C’est un beau chiffre, dit Summy Skim, et, ma foi, nous n’aurions pas à regretter notre voyage, si nous en retirions ce prix-là. Malheureusement la vente du claim sera bien difficile, tant que la question de frontière ne sera point résolue.

— Qu’importe !.. objecta le contre-maître. Que le 129 soit canadien ou alaskien, il a toujours la même valeur.

— Rien de plus juste, dit Ben Raddle. Il n’en est pas moins vrai que le syndicat a cru devoir retirer ses propositions malgré le bas prix offert.

— Lorique, demanda Summy Skim, y a-t-il lieu d’espérer que cette rectification soit prochainement terminée ?

— Je ne puis vous répondre qu’une chose, messieurs, déclara Lorique, c’est que la commission a commencé ses travaux. À quelle époque seront-ils terminés ?.. Je pense que pas un des commissaires ne pourrait le dire. Ils sont d’ailleurs aidés par l’un des géomètres le plus en renom du Klondike, un homme d’une grande expérience, M. Ogilvie, qui a relevé avec précision l’état cadastral du district.

— Qu’augure-t-on du résultat probable de l’opération ? interrogea Ben Raddle.

— Qu’il tournera à la confusion des Américains, répondit le contre-maître, et que, si la frontière n’est pas à sa vraie place, c’est qu’il faudra la reporter vers l’Ouest.

— Ce qui assurerait définitivement au 129 la nationalité canadienne, conclut Summy Skim.

Ben Raddle posa alors quelques questions au contre-maître sur les rapports de Josias Lacoste avec le propriétaire du claim 131.

— Ce Texien et son compagnon ? fit le contre-maître. Hunter et Malone ?

— Précisément.

— Ma foi, messieurs, ils ont été fort désagréables, je vous déclare tout net. Ce sont deux chenapans, ces Américains-là. À tout propos, ils nous ont cherché noise, et, dans les derniers temps, nous ne pouvions travailler que le revolver à la ceinture. À plus d’une reprise, les agents ont dû intervenir pour les mettre à la raison.

— C’est ce que nous a dit le chef de la police que nous avons rencontré à Fort Cudahy, déclara Ben Raddle.

— Je crains, ajouta Lorique, qu’il n’ait plus d’une fois encore l’occasion d’intervenir. Voyez-vous, messieurs, on n’aura la paix que le jour où ces deux coquins auront été expulsés.

— Comment pourraient-ils l’être ?

— Rien ne sera plus facile, si la frontière est reportée plus à l’Ouest. Le 131 sera alors en territoire canadien, et Hunter devra se soumettre à toutes les exigences de l’Administration.

— Et naturellement, fit observer Summy Skim, il est de ceux qui prétendent que le cent quarante et unième méridien doit être reporté vers l’Est ?

— Naturellement, répondit le contre-maître. C’est lui qui a ameuté tous les Américains de la frontière, aussi bien ceux du Forty Miles que ceux du Sixty Miles. Plus d’une fois ils ont menacé d’envahir notre territoire et de s’emparer de nos claims. C’est Hunter et Malone qui les poussaient à ces excès. Les autorités d’Ottawa ont fait parvenir leurs plaintes à Washington, mais il ne semble pas qu’on soit pressé de les examiner.

— On attend sans doute, dit Ben Raddle, que la question de frontière ait été tranchée.

— Probable, monsieur Raddle. Jusque-là, il faudra nous tenir sur nos gardes. Quand Hunter saura que les nouveaux propriétaires sont arrivés au Forty Miles Creek, il est capable de tenter quelque mauvais coup.

— Il sait qu’il trouvera à qui parler, déclara Summy Skim, car nous avons déjà eu l’honneur de lui être présentés. »

En parcourant l’étendue du claim, les deux cousins et le contremaître s’étaient arrêtés près du poteau séparant le 129 du 131. Si le 129 était désert, le 131 était au contraire en pleine activité. Le personnel de Hunter travaillait aux puits percés en amont. Après avoir été lavée, la boue, entraînée par l’eau des rigoles, allait se perdre dans le courant du Fort Miles.

Ben Raddle et Summy Skim cherchèrent vainement à reconnaître Hunter et Malone au milieu des ouvriers du 131. Ils ne les aperçurent pas. Lorique pensait, d’ailleurs, qu’ils avaient dû, après quelques jours passés sur le claim, se rendre plus à l’Ouest, dans cette partie de l’Alaska où l’on signalait de nouvelles régions aurifères.

La visite du claim achevée, les deux cousins et le contre-maître revinrent à la maisonnette où les attendait le déjeuner préparé par Neluto.

« Eh bien ! pilote, demanda gaîment Ben Raddle, le déjeuner sera-t-il bon ?

— Délicieux, monsieur Raddle !.. s’il n’est pas raté, » répliqua l’Indien corrigeant suivant sa coutume par une restriction modeste son orgueilleuse affirmation. Lorsque le déjeuner fut terminé, Summy Skim s’enquit des projets de son cousin.

« Tu connais maintenant le claim 129, lui dit-il, et tu sais quelle est sa valeur. En restant ici, je n’imagine pas que tu puisses en apprendre davantage !

— Ce n’est pas mon avis, répondit Ben Raddle. J’ai à causer longuement avec le contre-maître, à examiner les comptes de l’oncle Josias. Je ne pense pas que ce soit trop de quarante-huit heures pour cela.

— Va pour quarante-huit heures, accorda Summy Skim, à la condition que j’aie la permission de chasser dans les environs.

— Chasse, mon ami, chasse. Cela te distraira pendant les quelques jours qu’il nous faut patienter ici.

— Tiens, observa Summy Skim en souriant, voici les quarante-huit heures devenues déjà quelques jours !

— Sans doute, dit Ben Raddle… Si même j’avais pu voir travailler les ouvriers… laver des écuelles et des plats…

— Oh ! oh ! fit Summy Skim, les quelques jours me paraissent en passe de devenir quelques semaines !.. Attention ! Ben, attention !.. Nous ne sommes pas des prospecteurs, ne l’oublie pas.

— C’est entendu, Summy. Cependant, puisque nous ne pouvons pas traiter la vente de notre claim, je ne vois pas pourquoi, en attendant que la commission de rectification ait fini ses travaux, Lorique ne recommencerait pas…

— Alors, interrompit Summy Skim, nous voilà condamnés à prendre racine ici tant que ce maudit méridien n’aura pas été remis à sa place !

— Autant ici qu’ailleurs. Où irions-nous, Summy ?

— À Dawson City, Ben, par exemple.

— Y serions-nous mieux ? »

Summy Skim ne répondit pas. Sentant la colère le gagner, il prit son fusil, appela Neluto, et tous deux, quittant la maisonnette, remontèrent le ravin vers le Sud.

Summy Skim avait bien raison de se mettre en colère. Ben Raddle était, en effet, décidé à tenter l’exploitation du placer devenu sa propriété. Puisqu’une circonstance inattendue l’obligeait à prolonger son séjour au Forty Miles Creek durant quelques semaines, comment résister à la tentation d’utiliser les puits tout préparés, de vérifier leur rendement ?.. L’oncle Josias avait-il tout fait pour obtenir de bons résultats ?.. Ne s’était-il pas contenté de suivre la vieille méthode des orpailleurs, évidemment trop rudimentaire, alors qu’un ingénieur trouverait sans doute un autre procédé plus rapide et plus productif ?.. Et enfin, si, des entrailles de ce sol qui lui appartenait, il y avait à retirer des centaines de mille francs, des millions peut-être, était-il raisonnable d’y renoncer pour un prix dérisoire ?..

Oui, telles étaient les pensées de Ben Raddle. À tout prendre, il n’était pas autrement fâché que la question de frontière lui donnât un argument devant lequel force serait à Summy Skim de s’incliner, et, optimiste jusqu’au bout, il allait jusqu’à se dire que son cousin finirait par prendre goût à ce qui le passionnait lui-même.

Aussi, quand il eut examiné les comptes de l’oncle Josias, quand le contre-maître lui eut fourni tous les documents de nature à le renseigner, il demanda sans préambule :

« Si vous aviez maintenant à recruter un personnel, le pourriez-vous, Lorique ?

— Je n’en doute pas, monsieur Raddle, répondit le contremaître. Des milliers d’émigrants cherchent de l’ouvrage dans le district et n’en trouvent pas. Il en arrive tous les jours sur les gisements du Forty Miles. Je pense même que, vu l’affluence, ils ne pourraient prétendre à des salaires très élevés.

— Il ne vous faudrait qu’une cinquantaine de mineurs ?

— Tout au plus. M. Josias Lacoste n’en a jamais employé davantage.

— En combien de temps auriez-vous réuni ce personnel ? demanda Ben Raddle.

— En vingt-quatre heures.

Puis, après un instant, le contre-maître ajouta :

« Auriez-vous donc l’intention de prospecter pour votre compte, monsieur Raddle ?

— Peut-être… Du moins, tant que nous n’aurons pas cédé le 129 à son prix.

— En effet, cela vous permettrait de mieux apprécier sa valeur.

— D’ailleurs, observa Ben Raddle, que faire ici, jusqu’au jour où la question de frontière sera réglée d’une façon ou d’une autre ?

— C’est juste, approuva le contre-maître. Mais, qu’il soit américain ou canadien, le 129 n’en vaut pas moins ce qu’il vaut. Pour moi, j’ai toujours eu l’idée que les claims des affluents de gauche du Yukon ne sont point inférieurs à ceux de la rive droite. Croyez-moi, monsieur Raddle, on fera fortune aussi vite sur le Sixty Miles et le Forty Miles que sur la Bonanza ou l’Eldorado.

— J’en accepte l’augure, Lorique, » conclut Ben Haddle, très satisfait de ces réponses, qui s’accordaient avec ses propres désirs.

Restait Summy Skim. Peut-être trouverait-il tout de même la pilule trop amère. Ben Raddle concevait à cet égard plus d’inquiétude qu’il ne voulait bien se l’avouer.

Mais une heureuse chance le protégeait décidément. L’explication redoutée ne put avoir lieu. Quand Summy revint, vers cinq heures du soir, il n’était point seul. Ben le vit apparaître au sommet de la colline qui limitait le claim en aval, suivi d’un gigantesque ouvrier chargé comme une bête de somme, et ayant à son côté un compagnon d’une taille au contraire très exiguë. De loin, Summy faisait de grands gestes d’appel.

SUMMY FAISAIT DE GRANDS GESTES D’APPEL. (Page 209.)

« Eh ! arrive donc, Ben ! cria-t-il dès qu’il fut à portée de la voix. Que je te présente notre voisine !

— Miss Jane ! s’exclama Ben Raddle en reconnaissant le soi-disant compagnon de son cousin.

— Elle-même !.. claironna Summy… Et propriétaire du claim 127 bis encore !

Il est inutile de dire si la jeune Américaine reçut de l’ingénieur un cordial accueil. Celui-ci fut ensuite mis au courant des aventures de son associée, qu’il félicita avec chaleur de son sang-froid et dont il déplora sincèrement l’échec relatif. Summy en profita pour glisser sa requête.

« J’ai affirmé à notre voisine, dit-il, que tu ne lui refuserais pas un conseil. J’espère que tu ne me désavoueras pas ?

— Tu plaisantes, protesta Ben Raddle.

— Alors tu visiteras son claim ?

— Sans aucun doute.

— Tu l’examineras soigneusement ?

— Cela va sans dire.

— Et tu lui donneras ton avis autorisé ?

— Dès demain. Au besoin je ferai appel aux lumières de Lorique, qui est plus pratique que moi de ces régions.

— C’est très bien, Ben, et tu es un bon garçon. Quant à vous, mademoiselle, votre fortune est faite, déclara Summy avec conviction.

Ben Raddle estima le moment opportun pour faire part à son cousin de sa décision.

— Et la nôtre aussi, Summy, insinua-t-il sans oser le regarder en face.

— La nôtre ?

— Oui. Puisque après tout il faut attendre que la question de ce maudit méridien soit tranchée, j’ai pris le parti d’exploiter jusque-là. Dès demain Lorique recrutera du personnel.

Ben Raddle s’attendait à une explosion. Il tomba des nues en entendant son cousin dire d’un air bonasse :

— C’est une excellente idée, Ben !.. Excellente, en vérité !

Puis, délaissant aussitôt ce sujet, comme s’il eût été dénué d’importance, Summy ajouta :

« À propos, Ben, je me suis permis d’offrir l’hospitalité nocturne de notre maison à mademoiselle Jane, qui en est réduite à coucher à la belle étoile. Tu n’y vois pas d’inconvénient, je suppose ?

— En voilà une question ! fit Ben. Notre maison est à la disposition de miss Edgerton, c’est évident.

— Tout est donc pour le mieux, dit Summy. Et, dans ces conditions, je suis d’avis…

— Que ?..

— Que nous fassions faire à notre voisine le tour du propriétaire, acheva joyeusement Summy, qui, sans attendre de réponse, se mit en marche, entraînant avec lui Jane Edgerton, et suivi de Ben Raddle abasourdi du détachement de son cousin.

Cependant, celui-ci disait à sa compagne de l’air le plus sérieux du monde :

« Les placers peuvent, tout de même, avoir du bon, quelquefois. Les placers, voyez-vous, mademoiselle Jane… »

Incapable de comprendre une aussi étonnante métamorphose, Ben Raddle alluma une cigarette en haussant les épaules.


XIV

EXPLOITATION.


L’optimisme de Summy Skim ne dura que l’espace d’une nuit. En se réveillant, le lendemain, il fut aussitôt repris par ses idées ordinaires dont, sous une influence inexplicable, il s’était un instant départi. Il fut alors d’aussi mauvaise humeur que le comportait son heureux caractère, en constatant que ses craintes se trouvaient justifiées.

Ainsi, jusqu’au moment où il pourrait le vendre, Ben Raddle allait remettre le claim en activité. Qui sait même s’il consentirait jamais à s’en défaire !..

« C’était fatal, se répétait le sage Summy Skim… Ah ! oncle Josias !.. Si nous sommes devenus des mineurs, des orpailleurs, des prospecteurs, de quelque nom que l’on veuille affubler les chercheurs d’or que j’appelle moi des chercheurs de misère, c’est à vous que nous le devons… Une fois la main dans cet engrenage, le corps y passe tout entier, et le prochain hiver arrivera sans que nous ayons repris la route de Montréal !.. Un hiver au Klondike !.. avec des froids pour lesquels il a fallu fabriquer de gentils thermomètres gradués au-dessous de zéro plus que les autres ne le sont au-dessus ! Quelle perspective !.. Ah ! oncle Josias, oncle Josias !.. »

Ainsi raisonnait Summy Skim. Mais, que ce fût le naturel effet de la philosophie qu’il se flattait volontiers de pratiquer ou de toute autre cause, sa conviction n’avait plus sa verdeur d’antan. Summy Skim était-il donc en train d’évoluer, et le tranquille gentilhomme-fermier de Green Valley prenait-il goût à la vie d’aventures ?

La saison, pour les gisements du Yukon, ne faisait guère que commencer. Depuis quinze jours au plus, le dégel du sol et la débâcle des creeks les avaient rendus praticables. Si la terre, durcie par les grands froids, offrait encore quelque résistance au pic et à la pioche, on parvenait à l’entamer cependant. Il devenait assez facile d’atteindre la couche aurifère sans avoir à craindre que les parois des puits, solidifiées par l’hiver, ne vinssent à s’effondrer.

Faute d’un matériel plus perfectionné, faute de machines qu’il aurait su employer avec grand profit, Ben Raddle allait en être réduit à l’écuelle ou au plat, le pan comme on l’appelle dans l’argot des mineurs. Mais ces engins rudimentaires suffiraient à laver les boues dans la partie voisine du Forty Miles Creek.

En somme, ce sont les mines filoniennes, non les claims de rivière, qui demandent à être travaillées industriellement. Déjà, des machines à pilon pour broyer le quartz étaient établies sur les gisements montagneux du Klondike, et y fonctionnaient comme dans les autres contrées minières du Canada et de la Colombie anglaise.

Pour la réalisation de ce projet, Ben Raddle n’aurait pu trouver un concours plus précieux que celui du contre-maître Lorique. Il n’y avait qu’à laisser faire cet homme, très expérimenté, très entendu en ce genre de travaux, et très capable, d’ailleurs, d’appliquer les perfectionnements que lui proposerait l’ingénieur.

Il convenait, en tous cas, de se hâter. Une trop longue interruption dans l’exploitation du claim 129 aurait motivé des plaintes de la part de l’Administration. Très avide des taxes qu’elle prélève sur le rendement des placers, elle prononce volontiers la déchéance des concessions abandonnées pendant une période de temps relativement assez brève au cours de la bonne saison.

Le contre-maître éprouva plus de difficultés qu’il ne l’imaginait à recruter un personnel. De nouveaux gisements, signalés dans la partie du district que dominent les Dômes, avaient attiré les mineurs, car la main-d’œuvre promettait d’y être chère. Assurément, les caravanes ne cessaient d’arriver à Dawson City, la traversée des lacs et la descente du Yukon étant plus faciles depuis la débâcle. Mais les bras des travailleurs étaient réclamés de tous les côtés, à cette époque où l’emploi des machines n’était pas encore généralisé.

Tandis que Lorique s’efforçait de réunir un nombre suffisant de travailleurs, Ben Raddle s’empressa de tenir la promesse faite à Jane Edgerton. Sans plus attendre, Summy Skim et lui franchirent la colline séparant leur propriété de celle de leur jeune voisine.

La singulière division du claim en deux étages, le supérieur en amont, l’inférieur en aval, frappa tout de suite l’ingénieur. Après s’être avancé jusqu’au bord du creek et avoir soigneusement examiné la disposition des rives, il formula nettement son avis :

« Personne ne pourrait évaluer, mademoiselle, dit-il à Jane Edgerton, la valeur réelle de votre claim. Par contre, ce que je puis, en tous cas, affirmer avec certitude, c’est que vous avez fait fausse route en cherchant à en exploiter l’étage inférieur.

— Pourquoi cela ? objecta Jane. Mon choix n’était-il pas dicté par l’emplacement des puits ?

— C’est précisément la présence des puits, répliqua Ben Raddle, qui aurait dû vous en écarter. N’est-il pas évident, en effet, que si, dans une région sillonnée par autant de mineurs, ces puits ont été creusés, puis abandonnés, c’est que leur rendement a toujours été nul ? Pourquoi réussiriez-vous où les autres ont échoué ?

— C’est vrai, reconnut Jane frappée de la justesse de l’observation.

— Il y a un autre argument, poursuivit Ben Raddle. Mais, pour que vous en sentiez toute la force, il faut que vous ayez une idée nette de la manière dont s’est formée la couche aurifère que nous exploitons l’un et l’autre. Cette couche n’est autre chose qu’un dépôt abandonné par les eaux du Forty Miles Creek, à une époque très reculée où il n’était pas contenu entre ses rives actuelles. La rivière plus large recouvrait alors, comme le claim 129 et comme tous les autres claims du voisinage, l’endroit même où nous nous trouvons, et le ravin au bas duquel vous avez fondé votre exploitation formait une sorte de golfe dans lequel le courant, dévié par la colline qui sépare nos propriétés, venait s’engouffrer avec une certaine violence. Bien entendu, l’eau devait d’abord traverser l’étage supérieur, puisque celui-ci est en amont, puis, du haut de la barrière de rochers, elle tombait en cascade sur l’étage inférieur pour reprendre ensuite son cours. Cette barrière de rochers constituait forcément un obstacle contre lequel l’eau se brisait et tourbillonnait. Il est donc infiniment probable qu’avant de le franchir, elle avait abandonné en deçà de cet obstacle tous les corps lourds, et notamment les parcelles d’or, qu’elle pouvait tenir en suspension. La cuvette formée par la barrière de rochers s’est évidemment remplie peu à peu du dépôt de ces corps lourds, et un jour est arrivé où l’or aurait pu commencer à se déverser sur l’étage inférieur, mais il est à supposer que, juste à ce moment, une convulsion du sol a fait ébouler la masse de pierres qui recouvre et cache la couche sablonneuse que je prévois exister, et que le creek, rejeté vers le Nord par cet éboulement, a dû renoncer à franchir la rive telle que nous la voyons aujourd’hui.

Summy Skim ne cachait pas son admiration.

— Lumineux ! s’écria-t-il. Tu es un rude savant, Ben !

— N’allons pas si vite, répondit Ben Raddle. Après tout, ce ne sont là que des hypothèses. Je ne crois pas me tromper, cependant, en affirmant que, si le claim 127 bis contient de l’or, ce ne peut être que sous l’amoncellement des blocs qui recouvrent sa moitié supérieure.

— Allons-y voir, » conclut Jane avec sa décision accoutumée.

Les deux cousins et leur compagne remontèrent le ravin pendant environ deux cents mètres, puis, parvenus au point où la barrière de rocs sortait insensiblement du thalweg, s’engagèrent sur l’étage supérieur en revenant vers le creek. La marche était extrêmement difficile au milieu de l’éboulis de blocs parfois énormes qui le recouvrait, et il fallut près d’une heure aux excursionnistes pour arriver à la rivière.

Nulle part, malgré la plus patiente recherche, Ben Raddle ne put découvrir la moindre parcelle de sable. Ce n’était partout qu’un chaos de pierres et de rochers, dans l’intervalle desquels on discernait encore d’autres roches plus profondément encaissées.

« Il sera malaisé de prouver expérimentalement ma théorie, fit observer Ben Raddle en atteignant le bord taillé à pic comme une falaise au-dessus du courant.

— Moins que tu ne crois, peut-être, répondit Summy, qui, à quelques mètres de là, semblait avoir fait une découverte intéressante. Voici du sable, Ben.

Ben Raddle rejoignit son cousin. Un carré de sable, grand à peine comme un mouchoir de poche, apparaissait en effet entre deux roches.

— Et du sable magnifique ! s’écria Ben après un instant d’examen. C’est miracle que personne ne l’ait trouvé avant nous. Regarde sa coloration, Summy ; regardez, mademoiselle Jane. Je parie cent contre un que ce sable-là donne du cinquante dollars au plat !

Il n’y avait aucun moyen de vérifier sur place l’affirmation de l’ingénieur. Hâtivement, on remplit poches et chapeaux du précieux dépôt, et l’on refit en sens inverse le chemin parcouru.

Dès que l’on fut revenu près du creek, le sable lavé abandonna son métal, et Ben Raddle eut la satisfaction de constater que son évaluation avait été trop modeste de moitié. Le rendement ne pouvait être estimé à moins de cent dollars au plat.

— Cent dollars ! s’écrièrent Jane et Summy émerveillés.

— Au bas mot, affirma catégoriquement Ben Raddle.

— Mais alors… ma fortune est faite ! balbutia Jane tout de même un peu émue malgré son imperturbable sang-froid.

— Ne nous emballons pas, dit Ben Raddle, ne nous emballons pas… Certes, je suis d’avis que cette partie de votre claim doit contenir des pépites pour une somme colossale, mais, outre que la richesse de cette petite poche peut n’être qu’un simple accident, il y a lieu de tenir compte des frais énormes que nécessitera le déblaiement du sol. Il vous faudra du personnel, de l’outillage… La dynamite ne sera pas de trop pour vous débarrasser de cet amoncellement de rochers.

— Aujourd’hui même nous nous mettrons à l’œuvre, dit Jane avec énergie. Nous tâcherons, Patrick et moi, de déblayer un petit coin sans l’aide de personne. Ce que nous y trouverons me permettra d’embaucher le personnel et d’acheter le matériel nécessaire, de manière à activer le travail.

— C’est judicieusement penser, approuva Ben Raddle, et il ne nous reste plus qu’à vous souhaiter bonne chance…

— Et à accepter, ainsi que M. Summy, mes bien vifs remercîments, ajouta Jane. Sans vous, j’allais me décider à franchir la frontière, à m’enfoncer dans l’Alaska, et nul ne saurait dire…

— Puisque je suis votre associé, interrompit Ben Raddle un peu plus froidement, il était de mon intérêt, miss Edgerton, de vous aider à trouver une meilleure solution et de diminuer dans la mesure du possible les risques courus par le capital que vous représentez.

— C’est juste, reconnut Jane d’un air satisfait.

Summy Skim interrompit le dialogue qui lui portait visiblement sur les nerfs.

— Quels damnés gens d’affaires vous faites tous les deux ! Vous êtes étonnants, ma parole !.. Moi qui ne suis pas « associé », ça ne m’empêche pas d’être rudement content ! »

Laissant Jane Edgerton commencer sa nouvelle exploitation, les deux cousins regagnèrent le claim 129, où apparaissaient déjà quelques ouvriers. Vers la fin de la journée, Lorique était parvenu à en embaucher une trentaine à des salaires très élevés qui dépassaient souvent dix dollars par jour.

Tels étaient, d’ailleurs, les prix qui avaient cours alors dans la région de la Bonanza. Nombre d’ouvriers se faisaient de soixante-quinze à quatre-vingts francs par jour, et beaucoup d’entre eux s’enrichissaient, car ils ne dépensaient pas cet argent aussi facilement qu’ils le gagnaient.

Qu’on ne s’étonne pas de cette élévation des salaires. Sur les gisements du Sookum, par exemple, un ouvrier recueillait jusqu’à cent dollars par heure. En réalité, il ne prélevait pour lui-même que la centième partie de son gain.

Il a été dit que le matériel du 129 était des plus rudimentaires : des plats et des écuelles, voilà tout. Mais, si Josias Lacoste n’avait pas cru devoir compléter cet outillage par trop primitif, ce qu’il n’avait pas fait, son neveu voulut le faire. Avec le concours du contre-maître, et en y mettant un bon prix, deux « rockers » furent ajoutés au matériel du 129.

Le rocker est tout simplement une boîte longue de trois pieds, large de deux, une sorte de bière montée sur bascule. À l’intérieur est placé un sas muni d’un carré de laine, qui retient les grains d’or en laissant passer le sable. À l’extrémité inférieure de cet appareil, auquel sa bascule permet d’imprimer des secousses régulières, une certaine quantité de mercure s’amalgame au métal, quand la finesse de celui-ci empêche qu’il soit retenu à la main.

Plutôt qu’un rocker, Ben Raddle aurait désiré établir un sluice, et, n’ayant pu s’en procurer un, il songeait à le construire. C’est un conduit en bois que sillonnent, de six pouces en six pouces, des rainures transversales. Lorsqu’on y lance un courant de boue liquide, la terre et le quartz sont entraînés, tandis que les rainures retiennent l’or en raison de son poids spécifique.

Ces deux procédés, assez efficaces, donnent de bons résultats, mais ils exigent l’installation d’une pompe pour élever l’eau jusqu’à l’extrémité supérieure du sluice ou du rocker, ce qui augmente notablement le prix de l’appareil. Lorsqu’il s’agit de claims de montagnes, on peut quelquefois utiliser des chutes naturelles, mais, à la surface des claims de rivières, il faut nécessairement recourir à un moyen mécanique qui nécessite une assez forte dépense.

L’exploitation du 129 fut donc recommencée dans des conditions meilleures.

Tout en philosophant à sa manière, Summy Skim ne se lassait pas d’observer avec quelle ardeur, quelle passion, Ben Raddle se livrait à ce travail.

« Décidément, se disait-il, Ben n’a point échappé à l’épidémie régnante, et fasse Dieu que je ne sois pas pris à mon tour ! Je crains bien que l’on n’en guérisse pas, même après fortune faite, et qu’il ne suffise pas d’avoir assez d’or !.. Non ! il faut en avoir trop, et peut-être trop n’est-il pas encore assez ! »

Les propriétaires du 129 n’en étaient pas là, à beaucoup près. Que ce gisement fût riche si l’on en voulait croire le contre-maître, soit ! En tout cas, il ne livrait pas généreusement ses richesses. Il y avait des difficultés pour atteindre la couche aurifère qui courait à travers le sol en suivant le cours du Forty Miles. Ben Raddle dut reconnaître que les puits n’avaient pas une profondeur suffisante et qu’il fallait les forer plus avant. Grosse besogne, à cette époque de l’année, où la gelée ne produisait plus la solidification des parois.

Mais, en vérité, était-il sage de se lancer dans ces travaux coûteux, et ne valait-il pas mieux les laisser aux syndicats ou aux particuliers qui se rendraient acquéreurs du claim ? Ben Raddle ne devait-il pas se borner au rendement des plats et du rocker ?

Il est vrai que les plats atteignaient à peine un quart de dollar. Au prix où l’on payait le personnel, le profit était mince, et l’on pouvait se demander si les prévisions du contre-maître reposaient sur des bases sérieuses.

Pendant le mois de juin, le temps fut assez beau. Plusieurs orages éclatèrent, très violents parfois, mais passèrent vite. Les travaux interrompus étaient aussitôt repris le long du Forty Miles Creek.

Dans les premiers jours de juillet, tout ce que les propriétaires du claim 129 purent faire, ce fut d’envoyer à Dawson une somme de trois mille dollars qui fut déposée au crédit de leur compte dans les caisses de l’American Trading and Transportation Company.

« J’en mettrais de ma poche, si elle n’était pas vide, disait Summy Skim, pour leur envoyer davantage, afin qu’ils regrettent d’avoir laissé échapper le claim 129… Mais trois mille dollars !.. Ils vont rire de nous.

— Patience, Summy, patience ! répondait Ben Raddle. Ça viendra. »

En tout cas, pour que ça vienne, comme disait l’ingénieur, il fallait agir vite. En juillet, la belle saison n’a plus que deux mois à courir. Le soleil, qui se couche à dix heures et demie, reparaît avant une heure du matin au-dessus de l’horizon. Et encore, entre son lever et son coucher, règne-t-il un crépuscule qui laisse à peine voir les constellations circumpolaires. Avec une seconde équipe remplaçant la première, les prospecteurs auraient pu continuer le travail. C’est ainsi qu’on procédait sur les placers situés au delà de la frontière, sur le territoire de l’Alaska, où les Américains déployaient une incroyable activité.

Au grand regret de Ben Raddle, il était impossible de les imiter. Lorique, malgré ses recherches, n’avait pu réunir plus de quarante travailleurs.

Sur le claim 127 bis, Jane Edgerton se heurtait à une difficulté semblable. Force lui était de se contenter d’une dizaine d’ouvriers. À n’importe quel prix, impossible d’en trouver davantage.

Tous les soirs, Summy Skim et Ben Raddle étaient tenus au courant du résultat de ses efforts. Sans se maintenir au niveau de la première expérience, la teneur du claim était encourageante. Le rendement moyen des plats s’élevait à quatre dollars et les plats de dix dollars n’étaient pas rares. Dix ouvriers habiles auraient dû suffire, dans ces conditions, pour assurer un bénéfice de plusieurs centaines de mille francs en fin de saison.

Malheureusement, les ouvriers de Jane Edgerton étaient presque tous occupés au déblaiement du terrain, et, malgré le dévouement et la force prodigieuse de Patrick, ce travail avançait lentement. Une plus grande surface de sable apparaissait cependant peu à peu, à mesure que les rochers étaient précipités à l’étage inférieur, et l’on pouvait prévoir que, vers le milieu du mois de juillet, le claim 127 bis commencerait à donner à sa propriétaire de sérieux profits.

Les perspectives étaient moins riantes sur le claim 129, en dépit de l’activité déployée par Ben Raddle.

On ne s’étonnera pas, étant donné son tempérament, qu’il voulût parfois prendre directement part à la besogne. Il ne dédaignait point de se joindre à ses ouvriers, tout en les surveillant, et, le plat à la main, de laver les boues du 129. Souvent aussi, il manœuvrait lui-même les rockers, tandis que Summy le considérait d’un air narquois. Celui-ci, du moins, gardait tout son calme, et c’est en vain que son cousin s’efforçait de lui communiquer un peu de sa passion.

« EH BIEN, SUMMY, TU N’ESSAYES PAS ? » (Page 221.)

« Eh bien, Summy, tu n’essaies pas ? disait-il.

— Non, répondait invariablement Summy Skim, je n’ai pas la vocation.

— Ce n’est pas difficile, pourtant. Un plat qu’on agite, dont on délaie le gravier, et au fond duquel restent les parcelles d’or !

— En effet, Ben. Mais, que veux-tu, ce métier ne me plaît pas. Non, quand bien même on me paierait deux dollars l’heure !

— Je suis sûr que tu aurais la main heureuse ! soupirait Ben Raddle avec une expression de regret.

Un jour, pourtant, Summy Skim se laissa fléchir. Docilement, il prit le plat, y versa de la terre qui venait d’être extraite de l’un des puits, et, après avoir transformé cette terre en vase liquide, il l’écoula peu à peu.

Pas la moindre trace de ce métal que Summy Skim ne cessait de maudire !

— Bredouille ! dit-il. Pas même de quoi me payer une pipe de tabac ! »

Summy était plus heureux à la chasse. Bien que le hasard de la poursuite l’amenât presque tous les jours — comme s’il l’eût fait exprès ! — jusqu’au claim 127 bis, où il perdait un temps précieux, en attendant que Jane Edgerton cessât le travail, il revenait en général le carnier abondamment garni. Que ce persistant succès fût dû à ses talents de chasseur, il n’y avait pas lieu d’en douter, mais l’abondance du gibier de poil et de plume dans les plaines et dans les gorges voisines y était aussi pour quelque chose. À défaut d’orignals, dont il n’avait pu réussir à apercevoir un seul échantillon, les caribous se rencontraient fréquemment dans les bois. Quant aux bécassines, aux perdrix de neige, aux canards, ils pullulaient à la surface des marécages des deux côtés du Forty Miles Creek. Summy Skim se consolait donc de son séjour prolongé au Klondike, non sans regretter la giboyeuse campagne de Green Vaylle.

Pendant la première quinzaine de juillet, le lavage donna de meilleurs résultats. Le contre-maître était enfin tombé sur la véritable couche aurifère qui devenait plus riche en se rapprochant de la frontière. Les plats et les rockers produisaient une somme importante en grains d’or. Bien qu’aucune pépite de grande valeur n’eût été recueillie, le rendement de cette quinzaine ne fut pas inférieur à trente-sept mille francs. Voilà qui justifiait les dires de Lorique et qui devait surexciter l’ambition de Ben Raddle.

Par les rumeurs circulant entre les ouvriers, on savait, sur le claim 129, qu’une amélioration identique était constatée sur le claim 131 du Texien Hunter, à mesure que l’exploitation gagnait vers l’Est. Nul doute, d’après l’enrichissement graduel de la couche aurifère dans les deux sens, qu’il n’y eût une poche, une bonanza, aux environs de la frontière, et peut-être à la frontière même.

Excités par cette perspective, les ouvriers de Hunter et de Malone et le personnel des deux Canadiens s’avançaient l’un vers l’autre. Le jour ne tarderait pas où ils se rencontreraient sur le tracé actuel de la frontière contestée par les deux États.

Les recrues des Texiens — une trentaine d’hommes — étaient tous d’origine américaine. Il eût été difficile de réunir plus déplorable troupe d’aventuriers. De mines peu rassurantes, sortes de sauvages, violents, brutaux et querelleurs, ils étaient bien dignes, en un mot, de leurs maîtres si désavantageusement connus dans la région du Klondike.

En général, d’ailleurs, une certaine différence existe entre les Américains et les Canadiens employés sur les gisements. Ceux-ci se montrent d’ordinaire plus dociles, plus tranquilles, plus disciplinés. Aussi les syndicats leur donnent-ils d’ordinaire la préférence. Les sociétés américaines, toutefois, recherchent plutôt leurs compatriotes, malgré leur violence, leur tendance à la rébellion, leur emportement dans ces rixes presque quotidiennes provoquées par les liqueurs fortes, qui font d’immenses ravages dans les régions aurifères. Il est rare qu’un jour s’écoule sans que la police ait à intervenir sur un claim ou sur un autre. Coups de poignard et coups de revolver s’échangent, et parfois il y a mort d’homme. Quant aux blessés, il faut les diriger sur l’hôpital de Dawson City, déjà encombré des malades que les épidémies permanentes y envoient sans cesse.

Pendant la troisième semaine de juillet, l’exploitation continua d’être fructueuse, sans que ni Ben Raddle, ni Lorique, ni leurs hommes eussent jamais recueilli une pépite de valeur. Mais enfin les profits étaient très supérieurs aux dépenses, et, le 20 juillet, un nouvel envoi de douze mille dollars put être fait, au crédit de MM. Summy Skim et Ben Raddle, dans les caisses de l’American Trading and Transportation Company.

Summy Skim se frottait les mains.

« C’est M. William Broll, dit-il, qui va faire une tête ! »

Il n’était pas douteux désormais, en effet, que les bénéfices de la campagne ne s’élevassent à beaucoup plus de cent mille francs. Il y aurait donc lieu de tenir haut le prix du 129, lorsque les acquéreurs se présenteraient.

Sur le claim 127 bis, les événements prenaient également une tournure favorable. Jane Edgerton, une faible partie de son terrain déblayée, arrivait enfin à la période de rendement. Déjà, plus de trois mille dollars de poudre d’or lui appartenant étaient mis en réserve dans la maisonnette des deux cousins, en attendant le prochain envoi à Dawson. Selon toute probabilité, elle aurait, en fin de saison, retiré de son claim une cinquantaine de mille francs, malgré les difficultés et les lenteurs du début.

Vers la fin de juillet, Summy Skim fit une proposition non dénuée de quelque apparence de raison :

« Je ne vois pas pourquoi, dit-il, on serait obligé de rester ici, et pourquoi mademoiselle Jane et nous, nous ne vendrions pas nos claims ?

— Parce que, répondit Ben Raddle, cette opération ne peut se faire à de bons prix avant la rectification de la frontière.

— Eh ! riposta Summy, que le diable emporte le cent quarante et unième méridien ! Une vente peut se faire par correspondance, par intermédiaire, à Montréal, dans l’étude de maître Snubbin, aussi bien qu’à Dawson City.

— Non dans des conditions aussi favorables, répliqua Ben Raddle.

— Pourquoi ? puisque nous sommes maintenant fixés, mademoiselle Jane et nous, sur la valeur de nos claims ?

— Dans un mois ou six semaine, nous le serons bien davantage, déclara l’ingénieur, et ce n’est plus quarante mille dollars qu’on nous offrira du 129, ce sera quatre-vingt mille, cent mille dollars !

— Que ferons-nous de tout cela ? s’écria Summy Skim.

— Bon usage, sois-en sûr, affirma Ben Raddle. Ne vois-tu donc pas que la couche devient de plus en plus riche à mesure qu’on avance vers l’Ouest ?

— Oui, mais, à force d’avancer, on finira par arriver au 131, fit observer Summy Skim, et, lorsque nos hommes se trouveront en contact avec ceux de ce délicieux Hunter, je ne sais trop ce qui se passera. »

En effet, il y avait lieu de redouter qu’une lutte s’engageât alors entre les deux personnels qui se rapprochaient chaque jour de la limite mitoyenne des deux placers. Déjà même des injures avaient été échangées, et de violentes menaces se faisaient parfois entendre. Lorique avait eu maille à partir avec le contremaître américain, sorte d’athlète brutal et grossier, et l’on pouvait craindre que ces injures ne dégénérassent en voies de fait, lorsque Hunter et Malone seraient de retour. Plus d’une pierre avait été lancée d’un claim à l’autre… non pas, toutefois, sans qu’on se fût assuré qu’elles étaient veuves de la moindre parcelle d’or.

Dans ces circonstances, Lorique, secondé par Ben Raddle, faisait tout ce qu’il pouvait pour retenir ses ouvriers. Au contraire, le contre-maître américain ne cessait d’exciter les siens, et ne laissait échapper aucune occasion de chercher querelle à Lorique.

La prospection donnait, d’ailleurs, de moins bons résultats en territoire américain, et, pour le moment du moins, le 131 ne valait pas le 129 ; il semblait même que l’enrichissement de la couche aurifère manifestait une tendance à se détourner vers le Sud en s’écartant de la rive du Forty Miles Creek, et l’on pouvait croire que la poche, la bonanza poursuivie serait trouvée en territoire canadien.

Le 27 juillet, les deux équipes n’étaient plus qu’à dix mètres l’une de l’autre. Quinze jours ne s’écouleraient pas avant qu’elles se fussent rejointes sur la ligne séparative. Summy Skim n’avait donc pas tort de prévoir et de craindre quelque collision.

Or, précisément à la date du 27 juillet, un incident vint aggraver singulièrement la situation.

Hunter et Malone étaient reparus sur le claim 131.


XV

LA NUIT DU 5 AU 6 AOÛT.


Le territoire du Klondike n’est pas le seul à posséder des régions aurifères. Il en existe d’autres sur la vaste étendue de l’Amérique du Nord-Ouest comprise entre l’océan Glacial et le Pacifique, et très probablement de nouveaux gisements ne tarderont pas à être découverts. La nature s’est montrée prodigue de trésors minéraux envers ces contrées auxquelles elle refuse les richesses agricoles.

Les placers qui appartiennent au territoire de l’Alaska sont plus particulièrement situés à l’intérieur de cette large courbe que le Yukon décrit entre le Klondike et Saint-Michel et dont la convexité est tangente au cercle polaire.

L’une de ces régions avoisine Circle City, bourgade établie à trois cent soixante-dix kilomètres en aval de Dawson City. C’est près de là que prend sa source Birch Creek, affluent qui se jette dans le Yukon, à peu de distance du Fort du même nom, fondé sur le cercle polaire, au point le plus septentrional de la courbe du grand fleuve.

À la fin de la dernière campagne, le bruit s’était répandu que les gisements de Circle City valaient ceux de la Bonanza. Il n’en fallait pas tant pour y attirer la foule des mineurs.

Sur la foi de ces rumeurs, Hunter et Malone, après avoir remis le 131 en exploitation, avaient pris passage sur un des steam-boats qui font les escales du Yukon, et, débarqués à Circle City, ils avaient visité la région arrosée par le Birch Creek. Sans doute ils n’avaient pas jugé profitable d’y séjourner toute la saison, puisqu’ils revenaient au claim 131.

La preuve, d’ailleurs, que le résultat de leur voyage avait dû être nul, c’est que les deux Texiens s’étaient arrêtés au Forty Miles et prenaient leurs dispositions pour y rester jusqu’à la fin de la campagne. S’ils eussent fait ample récolte de pépites et de poudre d’or sur les gisements du Birch Creek, ils auraient eu hâte de gagner Dawson City, où les maisons de jeu et les casinos leur offraient tant d’occasions de dissiper leurs gains.

« Ce n’est pas la présence de Hunter qui ramènera la tranquillité sur les claims de la frontière et plus particulièrement sur ceux du Forty Miles, dit Lorique aux deux cousins, en apprenant le retour des propriétaires du claim 131.

— Nous nous tiendrons sur nos gardes, répliqua Ben Raddle.

— Ce sera raisonnable, messieurs, déclara le contre-maître et je recommanderai la prudence à nos hommes.

— N’y aurait-il pas lieu d’informer la police du retour de ces deux coquins ? demanda Ben Raddle.

— Elle doit l’être déjà, répondit Lorique. Au surplus, nous enverrons un exprès à Fort Cudahy afin de prévenir toute agression.

— By God ! s’écria Summy Skim, avec une vivacité qui ne lui était pas habituelle, vous me permettrez de vous dire que vous êtes bien pusillanimes. S’il prend fantaisie à cet individu de se livrer à ses violences habituelles, il trouvera quelqu’un pour lui répondre.

— Soit ! accorda Ben Raddle. Mais à quoi bon, Summy, te commettre avec cet homme ?

— Nous avons un vieux compte à régler, Ben.

— Il me paraît réglé, et à ton avantage, ce compte-là, objecta Ben Raddle, qui, à aucun prix, ne voulait laisser son cousin s’engager dans quelque mauvaise affaire. Que tu aies pris la défense d’une femme insultée, rien de plus naturel ; que tu aies remis ce Hunter à sa place, je l’aurais fait comme toi ; mais ici, lorsque c’est tout le personnel d’un claim qui est menacé, cela regarde la police.

— Et si elle n’y est pas ? répliqua Summy Skim, qui n’entendait pas céder.

— Si elle n’y est pas, monsieur Skim, dit le contre-maître, nous nous défendrons nous-mêmes, et nos hommes ne reculeront pas, croyez-le.

— Après tout, conclut Ben Raddle, nous ne sommes pas venus ici pour débarrasser le Forty Miles des misérables qui l’infestent, mais pour…

— Pour vendre notre claim, acheva Summy Skim, qui en revenait toujours à ses moutons, et dont la tête commençait à se monter un peu. Dites-moi, Lorique, sait-on ce que devient la commission de rectification ?

— On dit qu’elle est tout à fait dans le Sud, répondit le contremaître, au pied du mont Elie.

— C’est-à-dire trop loin pour qu’on aille la relancer ?

— Beaucoup trop loin. Et à moins de repasser par Skagway…

— Maudit pays ! s’écria Summy Skim.

— Tiens, Summy, suggéra Ben Raddle en frappant sur l’épaule de son cousin, tu as besoin de te calmer. Va en chasse, emmène Neluto qui ne demande pas mieux, et rapportez-nous ce soir quelque gibier de choix. Pendant ce temps, nous secouerons nos rockers et tâcherons de faire bonne besogne.

— Qui sait ? insinua le contre-maître. Pourquoi ne nous arriverait-il pas ce qui est arrivé en octobre 1897 au colonel Earvay à Cripple Creek ?

— Que lui est-il arrivé à votre colonel ? demanda Summy Skim.

— De trouver dans son claim, à une profondeur de sept pieds seulement, un lingot d’or valant cent mille dollars.

— Peuh ! fit Summy Skim d’un ton dédaigneux.

— Prends ton fusil, Summy, dit Ben Raddle. Va chasser jusqu’au soir, et défie-toi des ours ! »

Summy Skim n’avait rien de mieux à faire. Neluto et lui remontèrent le ravin, et, un quart d’heure plus tard, on entendait retentir leurs premiers coups de feu.

Quant à Ben Raddle, il reprit son travail, non sans avoir recommandé à ses ouvriers de mépriser les provocations qui pourraient leur venir du 131. Ce jour-là, du reste, il ne se produisit aucun incident qui fût de nature à mettre aux prises le personnel des deux claims.

En l’absence de Summy Skim qui ne se serait peut-être pas contenu, Ben Raddle eut l’occasion d’apercevoir Hunter et Malone. En attendant qu’elle fût ou non déplacée, la ligne de frontière suivait le thalweg du ravin, en descendant vers le Sud. La maisonnette qu’occupaient les deux Texiens faisait le pendant de l’habitation de Lorique, au pied du versant opposé. Aussi, de sa chambre, Ben Raddle put-il observer Hunter et son compagnon, pendant qu’ils parcouraient le claim 131. Sans paraître s’occuper de ce qui se passait chez ses voisins, mais sans chercher non plus à se cacher, il resta appuyé sur la barre de la fenêtre, au rez-de-chaussée de la maisonnette.

Hunter et Malone s’avancèrent jusqu’au poteau limite. Ils causaient avec animation. Après avoir dirigé leurs regards vers le creek et observé les exploitations de l’autre rive, ils firent quelques pas du côté du ravin. Qu’ils fussent de la plus méchante humeur, ce n’était pas douteux, le rendement du 131 étant des plus médiocres depuis le commencement de la campagne, alors que les dernières semaines avaient valu au claim mitoyen des bénéfices très importants.

Hunter et Malone continuèrent à remonter vers le ravin et s’arrêtèrent à peu près à la hauteur de l’habitation. De là, ils aperçurent Ben Raddle qui ne sembla pas leur prêter attention.

Celui-ci pourtant s’apercevait bien qu’ils le désignaient de la main, et comprenait que leurs gestes violents, leurs voix furieuses cherchaient à le provoquer. Très sagement, il n’y prit pas garde, et, lorsque les deux Texiens se furent retirés, il rejoignit Lorique qui manœuvrait le rocker.

« Vous les avez vus, monsieur Raddle ? dit alors celui-ci.

— Oui, Lorique, répondit Ben Raddle, mais leurs provocations ne me feront pas sortir de ma réserve.

— Monsieur Skim ne paraît pas d’humeur si endurante…

— Il faudra bien qu’il se calme, déclara Ben Raddle. Nous ne devons même pas avoir l’air de connaître ces gens-là. »

Les jours suivants s’écoulèrent sans incidents. Summy Skim — et son cousin l’y poussait — partait dès le matin pour la chasse avec l’Indien, et ne revenait que tard dans l’après-midi. Il était toutefois de plus en plus difficile d’empêcher les ouvriers américains et canadiens de se trouver en contact. Leurs travaux les rapprochaient chaque jour des poteaux, à la limite des deux claims. Le moment allait arriver où, pour employer une locution du contre-maître, « ils seraient pic à pic et pioche à pioche ». La moindre contestation pourrait alors engendrer une discussion, la discussion un conflit, et le conflit une rixe, qui dégénérerait bientôt en bataille. Lorsque les hommes seraient lancés les uns contre les autres, qui serait capable de les arrêter ? Hunter et Malone n’essaieraient-ils pas de provoquer des troubles dans les autres claims américains de la frontière ? Avec de tels aventuriers, tout était à craindre. La police de Fort Cudahy serait dans ce cas impuissante à rétablir l’ordre.

Pendant quarante-huit heures, les deux Texiens ne se montrèrent pas. Peut-être précisément étaient-ils en train de parcourir les placers du Forty Miles Creek situés en territoire alaskien. Si, en leur absence, il se produisit bien quelques altercations entre les ouvriers, cela n’alla pas plus loin.

Les trois jours suivants, Summy ne put, à cause du mauvais temps, se livrer à son plaisir favori. La pluie tombait parfois à torrents, et force était de rester à l’abri dans la maisonnette. Le lavage des sables devenait très difficile dans ces conditions : les puits se remplissaient jusqu’à l’orifice, et leur trop-plein s’écoulait à la surface du claim couvert d’une boue épaisse où l’on s’enfonçait jusqu’aux genoux.

On profita de ces loisirs forcés pour peser et mettre en sacs la poudre d’or recueillie. Le rendement du 129 avait un peu baissé au cours des quinze derniers jours. La prochaine expédition à Dawson ne serait cependant pas inférieure à dix mille dollars.

L’exploitation de Jane Edgerton s’améliorait au contraire peu à peu. Chaque jour donnait un profit plus grand que celui de la veille, et elle put joindre près de douze mille dollars lui appartenant aux dix mille dollars des deux cousins.

Le travail ne fut repris que le 3 août dans l’après-midi. Après une matinée pluvieuse, le ciel se rasséréna sous l’influence du vent de Sud-Est. Mais on devait s’attendre à des orages qui, à cette époque de l’année, sont terribles et occasionnent parfois de véritables désastres.

Les deux Texiens revinrent ce jour-là de leur expédition. Ils s’enfermèrent aussitôt dans leur maison et ne se montrèrent pas de toute la matinée du 4 août.

Quant à Summy Skim, il profita de l’éclaircie pour se remettre en chasse. Quelques ours venaient d’être signalés en aval, et il ne désirait rien tant que se rencontrer avec un de ces redoutables plantigrades. Il n’en serait pas à son coup d’essai d’ailleurs. Plus d’un étaient déjà tombés sous ses balles dans les forêts de Green Valley.

Au cours de cette journée, Lorique eut un heureux coup de pioche. En creusant un trou presque à la limite du claim, il découvrit une pépite dont la valeur ne devait pas être inférieure à quatre cents dollars, soit deux mille francs en monnaie française. Le contre-maître ne put contenir sa joie et, à pleins poumons, il appela ses compagnons.

Les ouvriers et Ben Raddle accoururent, et tous poussèrent des acclamations en voyant une pépite grosse comme une noix enchâssée dans un fragment de quartz.

Les ouvriers des deux places se menaçaient. (Page 234.)

Au 131, on comprit sans peine la cause de ces cris. De là, une explosion de colère jalouse, en somme justifiée, puisque, depuis quelque temps, les ouvriers américains n’avaient pu trouver un gîte rémunérateur, et que leur exploitation devenait de plus en plus onéreuse.

Une voix se fit alors entendre, la voix de Hunter :

« Il n’y en a donc que pour ces chiens des prairies du Far West ! criait-il, furieux.

C’est ainsi qu’il qualifiait les Canadiens.

Ben Raddle avait entendu l’insulte.

Faisant un effort sur lui-même, il se contenta de tourner le dos au grossier personnage, en haussant les épaules en signe de dédain.

« Hé ! fit alors le Texien, c’est pour vous que je parle, monsieur de Montréal.

Ben Raddle se contraignit à garder le silence.

« Je ne sais ce qui me retient !.. » reprit Hunter.

Il allait franchir la limite et se jeter sur Ben Raddle. Malone l’arrêta. Mais les ouvriers des deux placers, massés de part et d’autre de la frontière, se menaçaient de la voix et du geste, et il était évident que l’ouverture des hostilités ne pourrait plus être retardée bien longtemps.

Le soir, lorsque Summy Skim rentra, tout heureux d’avoir abattu un ours, non sans quelque danger, il raconta en détail son exploit cynégétique. Ben Raddle ne voulut point lui parler de l’incident de la journée, et, après souper, tous deux regagnèrent leur chambre où Summy Skim dormit le réconfortant sommeil du chasseur.

Y avait-il lieu de craindre que l’affaire n’eût des suites ? Hunter et Malone chercheraient-ils de nouveau querelle à Ben Raddle et pousseraient-ils leurs hommes contre ceux du 129 ? C’était probable, car le lendemain pics et pioches allaient se rencontrer sur la limite des deux claims.

Or précisément, au grand ennui de son cousin, Summy Skim ne partit pas pour la chasse ce jour-là. Le temps était lourd ; de gros nuages se levaient dans le Sud-Est. La journée ne se passerait pas sans orage, et mieux valait ne point se laisser surprendre loin de l’habitation.

Toute la matinée fut employée au lavage, tandis qu’une équipe, sous la direction de Lorique, poursuivait la fouille presque sur la ligne de démarcation des deux propriétés.

Jusqu’au milieu du jour il ne survint aucune complication. Quelques propos assez malsonnants, il est vrai, tenus par les Américains, amenèrent des ripostes plus ou moins vives de la part des Canadiens. Mais tout se borna à des paroles et les contre-maîtres n’eurent point à intervenir.

Par malheur, les choses ne se passèrent pas aussi bien à la reprise du travail dans l’après-midi. Hunter et Malone allaient et venaient sur leur placer, tandis que Summy Skim, en compagnie de Ben Raddle, en faisait autant sur le sien.

« Tiens, dit Summy Skim à Ben Raddle, ils sont donc de retour, ces chenapans ?.. Je ne les avais pas encore vus… Et toi, Ben ?

— Si… hier, répondit évasivement Ben Raddle. Fais comme moi. Ne t’occupe pas d’eux.

— C’est qu’ils nous regardent d’une façon qui ne me plaît guère…

— N’y fais pas attention, Summy. »

Les Texiens s’étaient rapprochés. Toutefois, s’ils étaient prodigues de regards insultants à l’adresse des deux cousins, ils ne les accompagnaient pas des invectives dont ils étaient coutumiers, ce qui permit à Summy Skim de paraître ignorer leur existence.

Cependant les ouvriers continuaient à travailler sur la limite des deux claims, défrichant le sol, recueillant les boues pour les porter aux sluices et aux rockers. Ils se touchaient pour ainsi dire, et leurs pioches, volontairement ou non, se heurtaient à chaque instant.

Toutefois, personne jusqu’alors n’y avait pris garde, lorsque, vers cinq heures, s’élevèrent de violentes clameurs. Ben et Summy sur le 129, Hunter et Malone de l’autre côté de la frontière, se précipitèrent à la rencontre les uns des autres.

Les deux équipes ne travaillaient plus, et des deux côtés on chantait victoire. La poche, la bonanza était enfin découverte. Depuis quelques instants les sables portés de part et d’autre aux appareils de lavage donnaient des rendements dépassant cent dollars, quand, au fond de l’excavation, on venait de découvrir une pépite, un véritable lingot d’une valeur d’au moins deux mille dollars, sur lequel les deux contre-maîtres, face à face, avaient mis en même temps le pied.

« Elle est à nous ! cria Hunter en arrivant tout essoufflé.

— Non ! à nous ! protesta Lorique conservant sa prise.

— À toi, failli chien ?.. Regarde plutôt le poteau. Tu verras si ton pied n’est pas chez moi.

Un coup d’œil sur la ligne déterminée par les deux piquets les plus voisins convainquit Lorique que, dans l’excès de son zèle, il avait réellement franchi la limite, et il allait en soupirant abandonner sa trouvaille, lorsque Ben Raddle intervint.

— Si vous avez passé la frontière, Lorique, dit-il d’une voix calme, c’est qu’elle a été changée pendant la nuit. Tout le monde peut voir que les piquets ne sont plus à l’alignement, et que celui-ci a été reculé de plus d’un mètre vers l’Est.

C’était vrai. La série des poteaux formait, en effet, une ligne brisée, présentant vers l’Est un angle rentrant à la hauteur des deux claims.

— Voleur ! rugit Lorique dans la figure de Hunter.

— Voleur toi-même ! répliqua celui-ci en bondissant sur le Canadien qui fut renversé par surprise.

Summy Skim se précipita au secours du contre-maître, que le Texien maintenait à terre. Ben Raddle le suivit aussitôt et saisit à la gorge Malone qui accourait. En un instant, Lorique se relevait, délivré, tandis que Hunter roulait sur le sol à son tour.

Ce fut alors une mêlée générale. Les pioches, les pics, maniés par ces mains vigoureuses, se transformaient en armes terribles. Le sang n’eût pas tardé à jaillir, et peut-être y aurait-il eu mort d’homme, si une ronde de police n’eût, précisément au même instant, paru sur cette partie du Forty Miles.

Grâce à cette cinquantaine d’hommes résolus, les troubles furent rapidement comprimés.

Ce fut Ben Raddle qui s’adressa le premier à Hunter, que la fureur empêchait de parler.

— De quel droit, lui dit-il, avez-vous voulu nous voler notre bien ?

— Ton bien ? vociféra Hunter, dans un tutoiement grossier, garde-le, ton bien !.. Tu ne l’auras pas longtemps !

— Essayez de le reprendre, menaça Summy en serrant les poings.

— Oh ! quant à toi, hurla Hunter qui écumait littéralement, nous avons un vieux compte à régler tous les deux !

— Quand il vous plaira, dit Summy Skim.

— Quand il me plaira ?.. Eh bien !..

Hunter s’interrompit tout à coup. Précédée de Patrick, Jane Edgerton, revenant du travail quotidien, arrivait comme chaque soir sur le claim 129. Intriguée, elle s’approchait à grands pas du groupe bruyant qui gesticulait sur la frontière. Hunter la reconnut sur-le-champ.

— Eh ! dit-il en ricanant, tout s’explique ! Le vaillant défenseur de femmes travaillait pour son compte !

— Misérable lâche ! s’écria Summy indigné.

— Lâche !..

— Oui, lâche ! répéta Summy Skim, qui ne se possédait plus, et trop lâche pour rendre raison à un homme.

— Tu le verras ! hurla Hunter. Je te retrouverai !

— Quand vous voudrez, répliqua Summy Skim. Dès demain.

— Oui, demain ! » dit Hunter.

Repoussés par les hommes de police, qui remirent le piquet à sa place régulière, les mineurs durent rentrer sur leurs placers respectifs. Lorique, du moins, emportait avec lui, en signe de triomphe, la précieuse pépite qui avait allumé la querelle.

« Summy, dit Ben Raddle à son cousin, dès qu’ils eurent regagné leur maisonnette, tu ne peux te battre avec ce coquin.

— Je le ferai cependant, Ben.

— Non, Summy, tu ne le feras pas.

— Je le ferai, te dis-je, et, si je parviens à lui loger une balle dans la tête, ce sera la plus belle chasse de ma vie. Une chasse à la bête puante !

Malgré tous ses efforts, Ben Raddle ne put rien obtenir. De guerre lasse, il appela Jane Edgerton à son secours.

« Mademoiselle Jane !.. dit Summy. Mais, ne serait-ce que pour elle, ce duel serait encore nécessaire. Maintenant que Hunter l’a reconnue, il ne cessera de rôder autour d’elle.

— Je n’ai pas besoin qu’on me protège, monsieur Skim, affirma Jane en raidissant sa petite taille.

— Laissez-moi tranquille, s’écria Summy exaspéré. Je suis assez grand peut-être pour savoir ce que j’ai à faire ? Et ce que j’ai à faire maintenant, c’est…

— C’est ?..

— C’est de dîner, tout simplement, » déclara Summy Skim en s’asseyant avec une telle énergie que son escabeau fut cassé net en trois morceaux.

Un désastre inattendu allait d’ailleurs rendre impossible ou du moins retarder le dénouement de cette affaire.

Le temps s’était de plus en plus alourdi pendant cette journée. Vers sept heures du soir, l’espace saturé d’électricité fut sillonné d’éclairs, et le tonnerre gronda dans le Sud-Est. L’obscurité due à l’amoncellement des nuages devint même profonde, bien que le soleil fût au-dessus de l’horizon.

Durant l’après-midi déjà, on avait constaté, sur les divers claims du Forty Miles Creek, des symptômes inquiétants : sourdes trépidations courant à travers le sol et accompagnées de grondements prolongés, jets de gaz sulfureux s’échappant parfois des puits. Assurément on pouvait craindre une manifestation des forces plutoniques.

Vers dix heures et demie, tous allaient se coucher dans la maisonnette du claim 129, lorsque de violentes secousses ébranlèrent l’habitation.

« Un tremblement de terre ! » s’écria Lorique.

Il avait à peine prononcé ces mots que la maison se renversait brusquement comme si la base lui eût soudain manqué. Ce ne fut pas sans peine que ses hôtes, heureusement sans blessures, purent se retirer des décombres.

Mais, au dehors, quel spectacle ! Le sol du claim disparaissait sous une inondation torrentielle. Une partie du creek avait débordé et s’écoulait à travers les gisements en s’y frayant un nouveau lit.

De tous côtés éclataient des cris de désespoir et de douleur. Les mineurs, surpris dans leurs cabanes, cherchaient à fuir l’inondation qui les gagnait. Des arbres arrachés ou rompus par le pied étaient entraînés avec la rapidité d’un express.

L’inondation gagnait déjà la place où gisait l’habitation abattue. En quelques secondes on eut de l’eau à mi-corps.

« Fuyons !.. » s’écria Summy Skim, qui, enlevant Jane Edgerton entre ses bras, l’entraîna sur la pente.

À ce moment, un tronc de bouleau atteignit Ben Raddle dont la jambe fut brisée au-dessous du genou. Lorique, puis Neluto, s’élancèrent à son secours et furent renversés à leur tour. Tous trois allaient périr. Patrick, heureusement, avait vu le péril. Tandis que Summy, revenant à la charge, enlevait son cousin sur ses épaules, le géant saisissait à bout de bras le contremaître et le pilote, et, ferme comme un roc au milieu des eaux déchaînées, les emportait loin des atteintes du torrent.

En un instant, tous furent hors de danger, sans autre dommage que la fracture de Ben Raddle. On put alors contempler le désastre à la lueur du ciel en feu.

La maison avait disparu, et avec elle les trésors amassés par les deux cousins et par Jane Edgerton. La colline que celle-ci franchissait chaque matin et chaque soir avait changé de forme. Contre elle se brisait en rugissant une énorme masse d’eau qui recouvrait sur une longueur de plus d’un kilomètre la rive droite du Forty Miles Creek de part et d’autre de la frontière.

Comme vingt autres propriétés du voisinage, celles des deux cousins et de Jane Edgerton étaient englouties sous plus de dix mètres d’eau furieuse. C’est en vain que les héritiers de Josias Lacoste avaient fait des milliers de kilomètres pour tirer le meilleur parti du claim 129 ; leur héritage était disparu à jamais. Il n’y avait plus de claim 129.


SECONDE PARTIE


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I

UN HIVER AU KLONDIKE.



Un tremblement de terre, très localisé d’ailleurs, venait de bouleverser cette partie du Klondike, comprise entre la frontière et le Yukon, que traverse le cours moyen du Forty Miles Creek.

Le Klondike n’est pas, à vrai dire, exposé à de fréquentes secousses sismiques. Son sol contient cependant des agrégats quartzeux, des roches éruptives, indiquant que les forces plutoniques l’ont travaillé à son origine, et ces forces, endormies seulement, se réveillent parfois avec une violence peu ordinaire. Au surplus, dans toute la région des Montagnes Rocheuses, qui prennent naissance aux approches du cercle polaire arctique, se dressent plusieurs volcans dont la complète extinction n’est pas certaine.

Si l’éventualité des tremblements de terre ou des éruptions est, en général, peu à craindre dans le district, il n’en est pas ainsi des inondations dues aux crues soudaines de ses creeks.

Dawson City n’a pas été épargnée, et le pont qui réunit la ville à Klondike City, son faubourg, a été plus d’une fois emporté.

Cette fois, le territoire du Forty Miles Creek avait subi un double désastre. Le bouleversement complet du sol entraînait la destruction des claims sur une vaste étendue des deux côtés de la frontière. L’inondation était venue par surcroît, et l’eau recouvrait l’emplacement des anciens placers, où toute exploitation serait désormais impossible.

Il eût été difficile, au premier moment, d’apprécier la grandeur du dommage. Une obscurité profonde enveloppait la contrée. Si les maisonnettes, les cabanes, les huttes avaient été détruites, si la plupart des mineurs étaient maintenant sans abri, si le nombre des blessés et des morts, les uns écrasés sous les décombres, les autres noyés, était considérable, on ne l’apprendrait que le lendemain. Que toute cette population d’émigrants répandue sur les placers fût obligée d’abandonner la région, on ne le saurait qu’après avoir constaté l’importance de la catastrophe.

Ce qui paraissait, en tout cas, avoir causé un désastre irréparable, c’était le déversement d’une partie des eaux du Forty Miles Creek sur les gisements de sa rive droite. Sous la poussée des forces souterraines, le fond de son lit avait été soulevé au niveau des deux bords. Il y avait donc lieu de penser que l’inondation n’était point passagère. Dans ces conditions, comment reprendre les fouilles dans un sol recouvert par cinq à six pieds d’une eau courante dont on ne pourrait provoquer la dérivation ?

Quelle nuit de terreur et d’angoisses eurent à passer les pauvres gens frappés par cette soudaine catastrophe ! Ils n’avaient aucun abri, et l’orage dura jusqu’à cinq heures du matin. La foudre frappa à maintes reprises les bois de bouleaux et de trembles où s’étaient retirées les familles. En même temps, une pluie torrentielle mélangée de grêlons ne cessa de tomber. Si Lorique n’eût découvert, en remontant le ravin, une petite grotte dans laquelle Summy Skim et lui transportèrent Ben Raddle, le blessé n’aurait pas trouvé de refuge.

On imagine aisément à quelles idées les deux cousins devaient s’abandonner. Ainsi, c’était pour être les victimes de tels événements qu’ils avaient entrepris un si long et si pénible voyage ! Tous leurs efforts étaient perdus. Il ne restait rien de leur héritage, pas même ce que l’exploitation avait produit au cours des dernières semaines. De l’or recueilli par eux-mêmes et par leur infortunée compagne, il n’existait plus la moindre parcelle. Après la chute de la maisonnette, l’inondation avait tout balayé. Aucun objet n’avait pu être sauvé, et, à présent, l’or s’en allait en dérive dans le courant du rio.

Lorsque l’orage eut cessé, Summy Skim et le contre-maître quittèrent la grotte quelques instants, en laissant Ben Raddle aux soins de Jane Edgerton, et cherchèrent à se rendre compte de l’étendue du désastre. Comme le 129, le 127 bis et le 131 avaient disparu sous les eaux. La question de frontière était résolue du coup. Que le cent quarante et unième méridien fût reporté à l’Est ou à l’Ouest, cela n’intéressait plus les deux claims ; que le territoire fût alaskien ou canadien, peu importait. Le creek élargi coulait à sa surface.

Quant aux victimes de ce tremblement de terre, on ne connaîtrait leur nombre qu’après enquête. Assurément, des familles avaient dû être surprises, soit par les secousses du sol, soit par l’inondation, dans leurs cabanes ou dans leurs huttes, et il était à craindre que la plupart n’eussent péri sans avoir eu le temps de fuir.

Ben Raddle, Summy Skim, Lorique et Jane Edgerton n’avaient échappé que par miracle, et encore l’ingénieur ne s’en tirait-il pas sain et sauf. Il convenait de se procurer les moyens de le transporter à Dawson City dans le plus court délai.

Il va sans dire que de l’affaire Hunter-Skim il n’était plus question. Le rendez-vous du lendemain pour le duel tombait de lui-même. D’autres soins réclamaient les deux adversaires, qui ne se retrouveraient jamais, peut-être, l’un en face de l’autre.

D’ailleurs, quand les nuages furent dissipés et lorsque le soleil éclaira le théâtre du drame, ni l’un ni l’autre des deux Texiens ne fut aperçu. De la maison qu’ils occupaient à l’entrée du ravin, à travers lequel coulait désormais la dérivation du Forty Miles, il ne restait plus rien. Du matériel, dressé à la surface du claim, rockers, sluices ou pompes, il ne subsistait pas le moindre vestige. Le courant se propageait avec d’autant plus de rapidité que l’orage de la veille avait grossi les eaux, et l’élargissement de leur cours n’en abaissait pas le niveau.

Les deux Texiens et leur personnel avaient-ils pu se tirer indemnes de l’aventure, ou fallait-il les compter au nombre des victimes ? On l’ignorait, et, en vérité, Summy Skim ne songeait pas à s’en inquiéter. Sa seule préoccupation était de ramener Ben Raddle à Dawson City, où les soins ne lui manqueraient pas, d’y attendre son rétablissement, et, s’il en était temps encore, de reprendre le chemin de Skagway, de Vancouver et de Montréal. Ben Raddle et lui n’avaient plus aucun motif de prolonger leur séjour au Klondike. Le 129 ne rencontrerait plus d’acquéreurs, maintenant qu’il gisait sous une profonde masse d’eau. Le mieux serait donc de quitter le plus tôt possible cet abominable pays où, ainsi que l’avait dit bien souvent Summy Skim, non sans quelque raison, des gens sains d’esprit et de corps n’auraient jamais dû mettre le pied.

Mais un prompt retour serait-il possible ? La guérison de Ben Raddle n’exigerait-elle pas de longs jours, des semaines, des mois peut-être ?

La première quinzaine d’août allait bientôt prendre fin. La seconde ne s’achèverait pas sans que l’hiver, si précoce sous cette haute latitude, ne fermât les régions lacustres et la passe du Chilkoot. Le Yukon lui-même ne tarderait pas à devenir impraticable, et les derniers steamboats seraient partis pour le descendre jusqu’à son embouchure, avant que Ben Raddle fût en état de s’y embarquer.

C’était, dans ce cas, tout un hiver à passer à Dawson. Or, la perspective de rester ensevelis sept ou huit mois sous les neiges du Klondike, avec des froids de cinquante ou soixante degrés, n’était rien moins qu’agréable. Pour éviter une telle calamité, il convenait de rentrer à Dawson City en toute hâte, et de confier le blessé au docteur Pilcox, avec injonction de le guérir dans le plus court délai.

Fort heureusement, — car la question des transports ne laissait pas d’être épineuse, — Neluto retrouva sa carriole intacte sur l’épaulement où il l’avait remisée et que les eaux n’avaient pas atteint. Quant au cheval qui, pâturant en liberté, s’était enfui au moment du cataclysme, il put être repris et ramené à ses maîtres.

« Partons ! s’écria aussitôt Summy Skim. Partons à l’instant !

Ben Raddle lui saisit la main.

— Mon pauvre Summy, dit-il, me pardonneras-tu ? Si tu savais combien je regrette de t’avoir engagé dans cette triste affaire !..

— Il ne s’agit pas de moi, répliqua Summy Skim d’un ton bourru. Il s’agit de toi… Par exemple, sois docile, ou sinon !.. Mlle Jane va t’emmailloter la jambe du mieux possible, puis Patrick et moi nous t’étendrons dans la carriole, sur une bonne litière d’herbe sèche. J’y prendrai place avec Mlle Jane et Neluto. Lorique et Patrick nous rejoindront à Dawson City, comme ils le pourront. Nous marcherons aussi vite… non, je veux dire aussi lentement qu’il sera nécessaire, afin de t’éviter les cahots. Une fois à l’hôpital, tes maux seront finis, et le docteur Pilcox raccommodera ta jambe rien qu’en la regardant… Pourvu seulement qu’il ne la regarde pas trop longtemps et que nous puissions repartir avant la mauvaise saison !

— Mon cher Summy, dit alors Ben Raddle, il est possible que ma guérison demande plusieurs mois et je comprends quelle impatience tu dois avoir d’être de retour à Montréal… Pourquoi ne partirais-tu pas ?

— Sans toi, Ben ?.. Tu délires, je suppose. Mais, mon vieux Ben, je me ferais plutôt casser une jambe à mon tour ! »

À travers les routes encombrées de gens qui allaient chercher du travail sur d’autres placers, la carriole transportant Ben Raddle reprit le chemin de Fort Cudahy, en suivant la rive droite du Forty Miles Creek. Au bord de la rivière, fonctionnaient les claims que l’inondation n’avait pas atteints. Quelques-uns cependant, s’ils n’avaient pas été envahis par les eaux, n’étaient plus exploitables pour le moment. Bouleversés par les secousses du sol qui s’étaient propagées à une assez grande distance de la frontière, leur matériel brisé, leurs puits comblés, leurs poteaux abattus, leurs maisonnettes détruites, ils présentaient un lamentable aspect. Mais, enfin, ce n’était pas la ruine absolue et les travaux pourraient y être repris, l’année suivante.

La carriole ne marchait pas vite, les cahots de ces mauvaises routes causant de vives souffrances au blessé. Ce fut seulement le surlendemain que le véhicule s’arrêta à Fort Cudahy.

À TRAVERS LES ROUTES ENCOMBRÉES… (Page 246.)

Assurément, Summy Skim n’épargnait pas ses soins, mais la vérité force à reconnaître qu’il se montrait d’une insigne maladresse, et que Ben Raddle eût été à plaindre sans le secours de Jane Edgerton. Celle-ci inventait mille moyens de soutenir le membre brisé, découvrait pour lui des positions toujours nouvelles et toujours les meilleures, et surtout trouvait sans effort les paroles les plus propres à réconforter l’âme du malade.

Malheureusement, ni elle, ni Summy Skim n’étaient capables de réduire une fracture. Il fallait pour cela un médecin, et, pas plus qu’à Fort Cudahy, il n’en existait à Fort Reliance où l’on arriva quarante-huit heures après.

Summy Skim s’inquiétait à bon droit. La situation de son cousin n’allait-elle pas empirer avec le temps et le défaut de médication ? Ben Raddle, il est vrai, supportait sans se plaindre ses souffrances qui devaient être vives, mais c’est pour ne pas alarmer Summy qu’il se contenait ainsi, et celui-ci le comprenait aux cris de douleur qui échappaient parfois à l’ingénieur au plus fort de ses accès de fièvre.

Il fallait donc se hâter et atteindre, coûte que coûte, la capitale du Klondike. Là seulement, Ben Raddle pourrait être vraiment soigné. Aussi, quel soupir de soulagement poussa Summy Skim, quand, dans l’après-midi du 16 août, la carriole s’arrêta enfin devant l’hôpital de Dawson.

Le hasard voulut qu’à ce moment Edith Edgerton fût sur le seuil de la porte pour les besoins de son service. D’un coup d’œil, elle reconnut quel malade on lui amenait, et sans doute en éprouva-t-elle une violente émotion, car la subite pâleur de son visage put être remarquée de toutes les personnes présentes. Quelle que fût, d’ailleurs, cette émotion, elle ne la trahit par aucun autre signe extérieur, sinon qu’elle en oublia d’embrasser sa cousine. Sans prononcer une parole, elle prit rapidement les mesures les plus propres à soulager le blessé, qu’une fièvre ardente rendait à demi inconscient. Sous sa direction, celui-ci fut descendu de la carriole et transporté dans l’hôpital avec tant d’adresse qu’il ne poussa pas la moindre plainte. Dix minutes après, il était déposé dans une chambre particulière, et s’endormait entre deux draps d’une blancheur éblouissante et soigneusement bordés.

« Vous voyez, miss Edith, que j’avais raison de soutenir, en vous amenant à Dawson City, que nous avions à votre présence un intérêt personnel ! dit Summy d’un ton désolé.

— Qu’est-il donc arrivé à M. Raddle ? » interrogea Edith sans répondre directement à la remarque.

Ce fut Jane qui mit sa cousine au courant des aventures dont celle-ci voyait en somme le dénouement. Le récit durait encore quand survint le docteur Pilcox, qu’Edith avait aussitôt fait appeler.

Le tremblement de terre dont la région du Forty Miles Creek avait été le théâtre était connu depuis quelques jours à Dawson City. On savait maintenant qu’une trentaine de personnes en avaient été victimes. Mais le docteur Pilcox ne pouvait se douter que l’une d’elles fût l’ingénieur.

« Comment ! s’écria-t-il avec sa faconde habituelle, c’est monsieur Raddle !.. et avec une jambe brisée !

— Oui, docteur, lui-même, répondit Summy Skim… Et mon pauvre Ben souffre effroyablement.

— Bon !.. bon !.. Ce ne sera rien, reprit le docteur. On la lui remettra, sa jambe !.. Ce n’est pas un médecin, c’est un rebouteur qu’il lui faut. On va lui rebouter ça dans les règles !

Ben Raddle n’avait qu’une fracture simple au-dessous du genou, fracture que le docteur réduisit très habilement, puis le membre fut placé dans un appareil qui assura sa complète immobilité. Tout en agissant, le docteur parlait suivant sa coutume :

— Mon cher client, disait-il, vous pouvez vous vanter d’avoir une vraie chance ! Axiome : se briser les membres pour les avoir solides. Vous aurez des jambes de cerf ou d’orignal… une jambe de cerf plutôt, à moins que vous ne préfériez que je casse aussi l’autre !

— Merci bien ! murmura avec un pâle sourire Ben Raddle, revenu à la pleine conscience de lui-même.

— Ne vous gênez pas ! reprit le jovial docteur. À votre disposition… Non ?.. Vous ne vous décidez pas ?.. On se contentera donc d’en guérir une.

— Combien de temps exigera la guérison ? demanda Summy.

— Euh !.. Un mois… six semaines… Des os, monsieur Skim, ça ne se ressoude pas comme deux bouts de fer chauffés au rouge blanc. Il faut le temps, à défaut de la forge et du marteau.

— Le temps !.. le temps !.. maugréa Summy Skim.

— Que voulez-vous, répliqua le docteur Pilcox, c’est la nature qui opère, et, vous ne l’ignorez pas, elle n’est jamais pressée, la nature. C’est même pour cela qu’on a inventé la patience. »

Patienter, voilà ce que Summy Skim avait de mieux à faire. Patienter et se résigner à voir la mauvaise saison arriver avant que Ben Raddle fût remis sur pied ! Aussi a-t-on idée d’un pays où l’hiver commence dès la première semaine de septembre, où la neige et les glaces s’accumulent au point de rendre la contrée impraticable ? Comment, à moins d’être tout à fait valide, Ben Raddle pourrait-il, par de telles températures, affronter les fatigues du retour et franchir les passes du Chilkoot, pour aller s’embarquer à Skagway sur les steamboats de Vancouver ? Quant à ceux qui descendent le Yukon jusqu’à Saint-Michel, le dernier serait parti dans une quinzaine de jours en laissant les embâcles se former derrière lui !

Précisément, le Scout revint le 20 août à Dawson City.

Le premier soin de Bill Stell fut de s’informer si MM. Ben Raddle et Summy Skim avaient terminé l’affaire relative au claim 129, et s’ils se préparaient à reprendre la route de Montréal. Il alla, dans ce but, trouver le docteur Pilcox à l’hôpital.

Quelle fut sa surprise lorsqu’il apprit que Ben Raddle y était en traitement et ne pourrait être rétabli avant six semaines.

« Oui, Bill, lui déclara Summy Skim, voilà où nous en sommes ! Non seulement nous n’avons pas vendu le 129, mais il n’y a plus de 129 ! Et non seulement il n’y a plus de 129, mais il nous est impossible de quitter cet atroce Klondike pour un pays plus habitable !

Le Scout connut alors la catastrophe du Forty Miles et comment Ben Raddle avait été grièvement blessé dans cette circonstance.

« C’est bien là ce qu’il y a de plus déplorable, conclut Summy Skim, car enfin, nous en aurions fait notre deuil du 129. Je n’y tenais pas, moi, au 129 ! Parbleu ! Quelle sotte idée a eue l’oncle Josias d’acquérir le 129 et de mourir pour nous laisser le 129 ! »

Cent vingt-neuf !.. Avec quel mépris Summy Skim énonçait ce nombre maudit !

« Ah ! Scout, s’écria-t-il, si le pauvre Ben n’en avait pas été victime, comme au fond je l’aurais béni, ce tremblement de terre ! Il nous débarrassait d’un héritage encombrant ! Plus de claim ! Plus d’exploitation ! C’est tout bénéfice à mon sens.

— Vous allez donc être obligés, interrompit le Scout, de passer l’hiver à Dawson City ?

— Autant dire au pôle Nord, répliqua Summy Skim.

— De sorte que moi, reprit Bill Stell, qui venais vous chercher…

— Vous repartirez sans nous, Bill, » répondit Summy Skim, avec un accent de résignation qui confinait au désespoir.

C’est ce qui arriva quelques jours plus tard, après que le Scout eut pris congé des deux Canadiens, en promettant de revenir au début du printemps.

« Dans huit mois ! » avait soupiré Summy Skim.

Cependant le traitement de Ben Raddle suivait son cours régulier. Aucune complication n’était survenue. Le docteur Pilcox se déclarait on ne peut plus satisfait. La jambe de son client n’en serait que plus solide et lui en vaudrait deux à elle seule. « Cela lui en fera trois, si je compte bien, » avait-il coutume de dire.

Quant à Ben Raddle, il prenait son mal en patience. Admirablement soigné par Edith, il semblait s’accommoder le mieux du monde du régime de l’hôpital. Tout au plus eût-on pu lui reprocher de se montrer un peu trop exigeant à l’égard de sa douce garde-malade. Il fallait que celle-ci fît d’interminables stations au chevet de son blessé, et encore lui était-il interdit de le quitter quelques minutes, pour les besoins du service, sous peine de s’attirer les plus véhémentes protestations. Il est juste d’ajouter que la victime de cette tyrannie n’en paraissait pas autrement fâchée. Volontiers, elle s’oubliait en de longues causeries, quitte à réaliser, pendant le sommeil de l’ingénieur, des miracles d’activité, pour que les autres pensionnaires de l’hôpital ne souffrissent pas de la préférence qu’elle accordait à un seul.

Au cours de leurs tête-à-tête, les deux jeunes gens ne songeaient pas à ébaucher le moindre roman. Non, pendant que son cousin, chaque fois que le temps le permettait, allait à la chasse avec le fidèle Neluto, Ben Raddle se tenait au courant des marchés de Dawson City et des découvertes nouvelles dans les régions aurifères. Edith était sa gazette vivante. Elle lui lisait les journaux locaux, tels que Le Soleil du Yukon, Le Soleil de Minuit, La Pépite du Klondike, d’autres encore. De ce que le 129 n’existait plus, résultait-il qu’il ne restât plus rien à faire dans le pays ? N’y aurait-il pas quelque autre claim à acquérir, puis à exploiter ? L’ingénieur, décidément, avait pris goût à ses travaux du Forty Miles Creek.

S’il se gardait bien de parler de ces vagues projets à Summy Skim qui, cette fois, n’aurait pu contenir sa trop juste indignation, il se rattrapait quand Edith était seule auprès de lui. Celle-ci n’avait pas été abattue par la ruine de sa cousine, et sa foi dans l’avenir n’en était pas ébranlée. Elle discutait avec l’ingénieur les mérites de telle ou telle partie du district. Ils élaboraient ensemble des plans d’avenir le plus sérieusement du monde. On le voit, si la fièvre causée par la blessure ne dévorait plus le corps de Ben Raddle, la fièvre de l’or n’avait pas quitté son âme, et, de celle-là, il ne semblait pas près de guérir. Cette fièvre morale, ce n’était pas, d’ailleurs, le désir de posséder le précieux métal qui la lui donnait, mais bien la passion de la découverte et l’ivresse supérieure de rendre réalisables les rêves audacieux qu’enfantait son cerveau.

Comment son imagination n’eût-elle pas été surexcitée par les nouvelles des claims montagneux de la Bonanza, de l’Eldorado et du Little Skookum ?

Ici, on lavait jusqu’à cent dollars par ouvrier et par heure ! Là, on retirait huit mille dollars d’un trou long de vingt-quatre pieds, large de quatorze ! Un syndicat de Londres venait d’acheter deux claims sur le Bear et le Dominion au prix de dix-sept cent cinquante mille francs ! Le placer n° 26, sur l’Eldorado, était à céder pour deux millions, et les ouvriers y recueillaient chacun et chaque jour jusqu’à soixante mille francs ! Au Dôme, sur la ligne de partage des eaux entre la Klondike River et l’Indian River, M. Ogilvie ne prévoyait-il pas, avec sa haute compétence, une extraction totale dépassant cent cinquante millions de francs ?

Et cependant, en dépit de ce mirage, Ben Raddle eût été sage, peut-être, de ne pas oublier ce que le pasteur de Dawson City répétait à un Français, M. Amès Semiré, l’un des voyageurs qui ont le mieux étudié ces régions aurifères :

« Avant de partir, il convient que vous vous assuriez la possession d’un lit à mon hôpital. Si la fièvre de l’or vous atteint, vous aussi, au cours de votre excursion, vous ne le regretterez pas. Pour peu que vous trouviez quelques parcelles d’or — et il y en a partout, dans le pays — vous vous surmènerez inévitablement. Dans ce cas vous attraperez sûrement le scorbut ou autre chose. Or, pour deux cent cinquante francs par an, je cède des abonnements qui vous donnent droit à une couchette et aux soins gratuits du médecin. Tout le monde me prend des tickets. Voici le vôtre »

Des soins, l’expérience actuelle montrait à Ben Raddle qu’il n’en manquerait pas à l’hôpital de Dawson. Mais son irrésistible besoin d’aventures n’allait-il pas l’entraîner loin de Dawson City, dans ces régions inexplorées où l’on découvrait de nouveaux gisements ?

Entre temps, Summy Skim s’était informé, près de la police, des Texiens Hunter et Malone. Avaient-ils été revus depuis la catastrophe du Forty Miles Creek ?

La réponse avait été négative. Ni l’un ni l’autre n’étaient revenus à Dawson City où leurs excès eussent, comme d’habitude, signalé leur présence. On les aurait rencontrés dans les casinos, dans les maisons de jeu, en tous ces lieux de plaisir où ils tenaient le premier rang. Il se pouvait donc qu’ils eussent péri dans le tremblement de terre du Forty Miles Creek, entraînés par l’inondation qui en avait été la conséquence. Toutefois, comme aucun des Américains qui travaillaient sur le claim 131 n’avait été retrouvé, et comme il n’était pas admissible que tous eussent été victimes du désastre, il était possible que Hunter et Malone fussent repartis avec leur personnel pour les gisements de Circle City et de Birch Creek, où ils avaient commencé leur campagne.

Au début d’octobre, Ben Raddle put quitter son lit. Le docteur Pilcox ne laissait pas d’être fier de cette guérison, à laquelle les soins d’Edith avaient contribué autant que les siens.

Si l’ingénieur était sur pied, il lui fallait toutefois s’imposer encore certains ménagements, et il n’aurait pu supporter le voyage de Dawson City à Skagway. D’ailleurs, il était trop tard. Les premières neiges de l’hiver tombaient, abondantes, les cours d’eau commençaient à geler, la navigation n’était plus praticable, ni sur le Yukon, ni sur les lacs. Déjà, la moyenne de la température atteignait quinze degrés au-dessous de zéro, en attendant qu’elle tombât à cinquante ou soixante.

Les deux cousins avaient fait choix d’une chambre dans un hôtel de Front street et prenaient au French Royal Restaurant leurs repas qui n’étaient pas assaisonnés de la plus franche gaîté. Ils parlaient peu. Mais, jusque dans la tristesse, la diversité de leurs natures continuait à s’accuser.

Lorsque Summy Skim disait parfois en hochant la tête :

« Ce qu’il y a de plus fâcheux dans cette affaire, c’est que nous n’ayons pu quitter Dawson City avant l’hiver.

Ben Raddle répondait invariablement :

« Ce qu’il y a de plus fâcheux, c’est, peut-être, de n’avoir pas vendu notre claim avant la catastrophe et, sûrement, d’être dans l’impossibilité d’en continuer l’exploitation. »

Là-dessus, pour ne point entamer une discussion inutile, Summy Skim décrochait son fusil, appelait Neluto et partait en chasse aux environs de la ville.

Un mois s’écoula encore, au cours duquel les oscillations de la colonne thermométrique furent vraiment extraordinaires. Elle descendait à trente ou quarante degrés, puis remontait à quinze ou dix sous zéro, suivant la direction du vent.

Pendant ce mois, la guérison de Ben Raddle se poursuivit de la manière la plus satisfaisante. Bientôt, il put entreprendre, en compagnie de Summy Skim, des excursions chaque jour plus longues, auxquelles, à défaut de sa cousine retenue par ses fonctions, se joignait d’ordinaire Jane Edgerton. C’était un véritable plaisir pour les trois promeneurs, soit de marcher, lorsque le calme de l’atmosphère le permettait, soit, chaudement vêtus de fourrures, de glisser en traîneau sur la neige durcie.

Un jour, le 17 novembre, le trio, sorti à pied cette fois-là, se trouvait à une lieue environ, dans le nord de Dawson City ; Summy Skim avait fait bonne chasse et on se préparait à revenir, lorsque Jane Edgerton s’arrêta tout à coup et s’écria, en indiquant un arbre distant d’une cinquantaine de pas :

« Un homme !.. là !

— Un homme ? » répéta Summy Skim.

« UN HOMME ! LÀ ! » (Page 259.)

En effet, au pied d’un bouleau, un homme était étendu sur la neige. Il ne faisait aucun mouvement. Sans doute il était mort, mort de froid, car la température était alors très basse.

Les trois promeneurs coururent vers lui. L’inconnu paraissait âgé d’une quarantaine d’années. Il avait les yeux clos, et son visage exprimait une grande souffrance. Il respirait encore, mais si faiblement qu’il semblait parvenu au seuil même de la mort.

Comme si la chose allait de soi, Ben Raddle s’empara sur-le-champ de l’autorité.

« Toi, Summy, dit-il d’une voix brève, tâche de te procurer un véhicule quelconque. Moi, je cours à la plus prochaine maison chercher un cordial. Pendant ce temps, Mlle Jane frictionnera le malade avec de la neige et s’efforcera de le ranimer. »

L’ordre fut aussitôt exécuté. Quand Ben Raddle prit sa course, Summy était déjà parti et se dirigeait vers Dawson à toutes jambes.

Restée seule auprès de l’inconnu, Jane se mit en devoir de lui faire subir une friction héroïque. Le visage d’abord. Puis elle entr’ouvrit le grossier cafetan afin d’atteindre les épaules et la poitrine.

De l’une des poches, un portefeuille de cuir glissa, et des papiers s’éparpillèrent sur le sol. L’un d’eux attira plus particulièrement l’attention de Jane qui le ramassa et y jeta un rapide coup d’œil. C’était une feuille de parchemin pliée en quatre, aux arêtes élimées et presque coupées par des frottements répétés. Ouvert, le document n’était autre chose qu’une carte géographique, la carte d’un littoral marin, sans autre indication qu’un parallèle, un méridien et une grosse croix rouge en un point de cette côte ignorée.

Jane replia le document et, l’ayant mis machinalement dans sa poche, ramassa les autres papiers qu’elle réintégra dans le portefeuille, puis continua son énergique médication. Les bons effets, d’ailleurs, n’en étaient pas contestables. Le malade commençait à s’agiter. Bientôt ses paupières battirent et de vagues paroles s’échappèrent de ses lèvres bleuies, tandis que sa main, qu’il avait d’abord portée à sa poitrine, venait faiblement serrer celle de Jane Edgerton. En se penchant, la jeune fille put saisir quelques mots qui lui parurent dénués de sens :

« Là… disait le mourant… Portefeuille… Vous le donne… Volcan d’Or… Merci… À vous… Ma mère…

Ben Raddle revenait à ce moment, et, sur la route, on entendait le bruit d’une voiture qui s’approchait au galop.

— Voici ce que j’ai trouvé, dit Jane en remettant le portefeuille à l’ingénieur.

Ce portefeuille ne contenait que des lettres, toutes adressées au même destinataire : M. Jacques Ledun, et datées de Nantes ou de Paris.

— Un Français ! » s’écria Ben Raddle.

Un instant plus tard, l’homme retombé dans un profond coma était placé dans la carriole ramenée par Summy et emporté à toute bride vers l’hôpital de Dawson.


II

LE VOLCAN D’OR


En quelques minutes, la carriole fut à l’hôpital. L’homme qu’elle rapportait y fut introduit et déposé dans cette même chambre que Ben Raddle avait occupée jusqu’à sa guérison. Ainsi, le malade n’aurait pas à subir le voisinage des autres hospitalisés.

C’est à Summy Skim qu’il devait cette faveur. Celui-ci, pour l’obtenir, avait mis enjeu ses hautes relations.

« C’est un Français, presque un compatriote ! avait-il dit à Edith Edgerton. Ce que vous avez fait pour Ben, je vous demande de le faire pour lui ; et j’espère que le docteur Pilcox le guérira comme il a guéri mon cousin. »

Le docteur ne tarda pas à se rendre auprès de son nouveau pensionnaire. Le Français n’avait point repris connaissance et ses yeux restaient fermés. Le docteur Pilcox constata un pouls très faible, une respiration à peine sensible. De blessure, il n’en observa aucune sur ce corps effroyablement amaigri par les privations, les fatigues, la misère. Nul doute que le malheureux ne fût tombé d’épuisement près de l’arbre au pied duquel on l’avait ramassé, et bien certainement le froid l’eût achevé s’il fût resté toute la nuit sans secours et sans abri.

« Cet homme est à demi gelé, » dit le docteur Pilcox.

On entoura le malade de couvertures et de boules d’eau chaude ; on lui fit prendre des boissons brûlantes, on le frictionna pour rétablir la circulation. Tout ce qu’il y avait à faire fut fait. Vains efforts qui ne purent le tirer de son état de prostration.

La vie reviendrait-elle dans le moribond qu’on avait ramené ? Le docteur Pilcox refusait de se prononcer.

Jacques Ledun, tel était, on l’a vu, le nom inscrit sur l’adresse des lettres, toutes signées par sa mère, trouvées dans le portefeuille du Français. La plus récente, timbrée de Nantes, avait déjà cinq mois de date. La mère écrivait à son fils : à Dawson City, Klondike. Elle implorait une réponse qui n’avait peut-être pas été envoyée.

Ben et Summy les lurent, ces lettres, qu’ils passaient ensuite à Edith et à Jane Edgerton. Leur émotion à tous fut profonde. Plus d’une crispation de la face la dissimula chez les hommes, tandis que les jeunes filles, malgré leur force d’âme, laissaient librement couler des larmes de pitié. Chaque ligne criait l’amour maternel le plus ardent. C’était une suite ininterrompue de conseils, de caresses et d’appels. Que Jacques se soignât bien, et surtout qu’il revînt et renonçât à son aventureuse poursuite de la fortune ; tel était le vœu incessant de la mère lointaine qui se riait de la misère, à la condition que l’on fût deux pour la supporter.

Ces lettres fournissaient, en tous cas, d’utiles indications sur leur destinataire. S’il succombait, on pourrait ainsi prévenir la pauvre mère du malheur qui la frappait.

Ce qui fut établi par l’ensemble de ces lettres, au nombre d’une dizaine, c’est que Jacques Ledun avait quitté l’Europe depuis deux ans déjà. Il ne s’était pas rendu directement au Klondike pour y exercer le métier de prospecteur. Les inscriptions de quelques lettres indiquaient qu’il avait dû chercher fortune tout d’abord sur les gisements aurifères de l’Ontario et de la Colombie. Puis, attiré sans doute par les prodigieuses nouvelles des journaux de Dawson City, il s’était joint à la foule des mineurs. Du reste, il ne semblait pas qu’il eût été propriétaire d’un claim, car son portefeuille ne contenait aucun titre de propriété, ni d’ailleurs aucun document en dehors des lettres qui venaient d’être lues.

Il en existait un cependant, mais celui-là ne se trouvait plus dans le portefeuille. Il était entre les mains de Jane Edgerton, qui ne songea même pas à le communiquer à sa cousine et à ses amis. Le soir seulement, au moment de se coucher, elle pensa à ce bizarre morceau de parchemin, et, l’ayant étalé sous la lumière de la lampe, s’amusa à le déchiffrer comme elle eût fait d’un rébus.

C’était bien une carte, ainsi qu’elle l’avait tout d’abord supposé. Des lignes assez irrégulièrement tracées au crayon dessinaient le littoral d’un océan où allait se jeter un cours d’eau auquel affluaient quelques rivières. À en juger par l’orientation naturelle de la carte, ce cours d’eau paraissait se diriger vers le Nord-Ouest. Était-ce donc le Yukon ou son tributaire la Klondike River ? Cette hypothèse n’était pas admissible. D’après le sens de la carte, il ne pouvait être question que de l’océan Glacial et d’une contrée située au-dessus du cercle polaire arctique. Au croisement d’un méridien numéroté 136° 15′ et d’un parallèle dont on n’indiquait pas l’ordre numérique était tracée la croix rouge qui, tout de suite, avait attiré l’attention de Jane Edgerton. C’est en vain que celle-ci s’appliqua à résoudre le problème. Sans le chiffre de la latitude, il était impossible de savoir quelle partie du Nord-Amérique représentait la carte, et plus spécialement en quel point du continent pouvait être située la mystérieuse croix rouge.

Était-ce donc vers cette contrée quelle qu’elle fût que se dirigeait Jacques Ledun, ou en revenait-il lorsqu’il était tombé vaincu à quelques kilomètres de Dawson City ? On ne le saurait jamais, si la mort emportait le malheureux Français sans qu’il eût repris connaissance.

Il ne paraissait pas douteux que Jacques Ledun appartînt à une famille occupant un certain rang social. Ce n’était pas un ouvrier. Les lettres de sa mère, écrites de bon style, en témoignaient. Par quelles vicissitudes, par quelles infortunes avait-il passé pour en être arrivé à ce dénûment, à cette fin misérable sur un lit d’hôpital ?

Quelques jours s’écoulèrent. Malgré les soins dont Jacques Ledun était entouré, son état ne s’améliorait pas. À peine s’il pouvait, pour répondre aux questions, balbutier des mots inintelligibles. Qu’il fût en possession de son intelligence, on était même en droit d’en douter.

« Il est à craindre, dit à ce propos le docteur Pilcox, que l’esprit de notre malade n’ait été fortement ébranlé. Lorsque ses yeux s’entr’ouvrent, j’y surprends un regard vague qui me donne à penser.

— Mais son état physique, s’informa Summy Skim, ne s’améliore-t-il pas ?

— Il me paraît plus grave encore que son état moral, » déclara nettement le docteur.

Pour que le docteur Pilcox, si confiant d’ordinaire, tînt ce langage, c’est qu’il avait peu d’espoir dans la guérison de Jacques Ledun.

Cependant Ben Raddle et Summy Skim ne voulaient pas désespérer. À les entendre, une réaction se produirait avec le temps. Quand bien même Jacques Ledun ne devrait point revenir à la santé, il recouvrerait, du moins, son intelligence ; il parlerait, il répondrait.

Quelques jours plus tard, l’événement sembla leur donner raison. Le docteur Pilcox avait-il trop douté de l’efficacité de ses remèdes ? Toujours est-il que la réaction si impatiemment attendue par Ben Raddle commença à se produire. L’état de prostration de Jacques Ledun parut moins absolu. Ses yeux restaient plus longtemps ouverts. Son regard plus ferme interrogeait, parcourait avec surprise cette chambre inconnue et les personnes groupées autour de lui : le docteur, Ben Raddle, Summy Skim, Edith et Jane Edgerton.

Le malheureux était-il donc sauvé ?

Le docteur secoua la tête avec découragement. Un médecin ne pouvait être dupe de ces trompeuses apparences. Si l’intelligence se rallumait, c’était à la veille de s’éteindre. Ces yeux, qui venaient de se rouvrir, seraient bientôt à jamais refermés. Il n’y avait là qu’une dernière révolte de la vie luttant inutilement contre un prochain anéantissement.

Edith s’était penchée, guettant les paroles que, bien bas, d’une voix entrecoupée de soupirs et qui s’entendait à peine, murmurait Jacques Ledun. Elle dit, répondant à une question devinée plutôt que comprise :

« Vous êtes dans une chambre de l’hôpital.

— Où ? interrogea le malade en essayant de se redresser.

— À Dawson City… Il y a six jours, on vous a trouvé évanoui sur la route… On vous a transporté ici.

Les paupières de Jacques Ledun s’abaissèrent un instant. Il semblait que cet effort l’eût épuisé. Le docteur lui fit prendre quelques gouttes d’un cordial qui ramena le sang à ses joues décolorées et la parole à ses lèvres.

— Qui êtes-vous ? demanda-t-il.

— Des Canadiens, répondit Summy Skim, presque des Français. Ayez confiance. Nous vous sauverons. »

Le malade eut un pâle sourire, et retomba sur son oreiller. Sans doute comprenait-il que la mort était proche, car, de ses yeux clos, filtraient de grosses larmes qui coulaient une à une sur son visage amaigri. De l’avis du docteur, on ne lui adressa pas d’autres questions. Mieux valait le laisser reposer. On veillerait à son chevet, et on serait là, prêts à lui répondre, dès qu’il aurait repris assez de force pour parler.

Les deux jours suivants n’amenèrent ni aggravation, ni amélioration dans l’état de Jacques Ledun. Sa faiblesse était toujours la même, et on pouvait craindre qu’il lui fût impossible de réagir. Cependant, à de longs intervalles, en ménageant ses efforts, il put parler de nouveau et répondre à des questions qu’il paraissait provoquer. On sentait qu’il y avait bien des choses qu’il désirait dire.

Peu à peu, on parvint ainsi à connaître l’histoire de ce Français, autant d’après ce qu’il raconta volontairement dans ses instants lucides que par ce qu’on réussit à comprendre dans ses moments de délire. Certaines circonstances de sa vie demeuraient toutefois entourées de mystère. Que faisait-il au Klondike ? D’où venait-il, où allait-il, quand il était tombé aux portes de Dawson ? On n’avait aucun renseignement sur ce sujet.

Âgé de quarante-deux ans, d’une constitution robuste qui n’avait pu être altérée à ce point que par les plus atroces privations, Jacques Ledun était un Breton de Nantes.

Sa mère, veuve d’un agent de change ruiné en des spéculations hasardeuses, demeurait encore dans cette ville, où elle soutenait contre la misère grandissante une lutte chaque jour plus inégale.

Dès l’enfance, Jacques Ledun avait eu la vocation de la mer. Une grave maladie, survenue au moment où il allait passer les examens de l’École navale l’avait arrêté aux premiers pas de cette carrière. Ayant dépassé l’âge réglementaire, il dut s’engager comme pilotin à bord d’un navire de commerce, et, après quelques voyages à Melbourne, aux Indes et à San Francisco, il se fit recevoir capitaine au long cours. C’est à ce titre qu’il était entré comme enseigne auxiliaire dans la marine militaire.

Son service dura trois ans, au bout desquels comprenant que, à moins de circonstances rares où peut se distinguer un marin, il n’aurait jamais l’avancement de ses camarades sortis du Borda, il donna sa démission et chercha une position dans la marine marchande.

Un commandement était difficile à obtenir, et il dut se contenter d’être second sur un voilier à destination des mers du Sud.

Quatre années s’écoulèrent ainsi. Il atteignait vingt-neuf ans quand son père mourut, laissant sa veuve dans un état voisin de la misère. En vain Jacques Ledun s’efforça-t-il de changer sa place de second pour celle de capitaine. Le manque d’argent lui interdisant de prendre, ainsi que cela se fait d’ordinaire, une part dans le navire dont il sollicitait le commandement, il resta second. Quel médiocre avenir s’ouvrait devant lui, et comment arriverait-il à cette aisance, si modeste fût-elle, qu’il rêvait pour sa mère ?

Ses voyages l’avaient amené en Australie et en Californie où les gisements aurifères attirent tant d’émigrants. Comme toujours, c’est le plus petit nombre qui s’y enrichit, tandis que l’immense majorité n’y rencontre que ruine et misère. Jacques Ledun, ébloui par l’exemple des plus heureux, résolut de poursuivre la fortune sur la route si périlleuse des chercheurs d’or.

À cette époque, l’attention venait d’être attirée sur les mines du Dominion, avant même que ses richesses métalliques se fussent si étonnamment accrues par les découvertes du Klondike. En d’autres parties moins éloignées, d’un accès plus facile, le Canada possédait des territoires aurifères où l’exploitation s’effectuait dans des conditions meilleures, sans être interrompue par les terribles hivers de la région yukonienne. Une des mines de cette région, la plus importante peut-être, le Roi, venait alors de produire en deux ans quatre millions cinq cent mille francs de dividende. Ce fut au service de cette société qu’entra Jacques Ledun.

Mais celui qui se borne à vendre le travail de son cerveau ou de ses membres ne s’enrichit pas d’ordinaire. Ce que rêvait le courageux et imprudent Français, une fortune rapidement enlevée par quelque heureux coup du sort, demeurait aussi irréalisable sur la terre ferme que sur la mer. Ouvrier ou employé, il était condamné à végéter toute sa vie.

On parlait alors des découvertes faites sur les territoires arrosés par le Yukon. Le nom du Klondike éblouissait comme avaient ébloui ceux de la Californie, de l’Australie et du Transvaal. La foule des mineurs se portait vers le Nord. Jacques Ledun suivit la foule.

En travaillant sur les gisements de l’Ontario, il avait fait la connaissance d’un certain Harry Brown, Canadien d’origine anglaise. Tous deux étaient animés de la même ambition, dévorés du même appétit de réussir. Ce fut cet Harry Brown qui décida Jacques Ledun à quitter sa position pour se lancer dans l’inconnu. Tous deux, avec les quelques économies dont ils pouvaient disposer, se rendirent à Dawson City.

Résolus à travailler cette fois pour leur propre compte, ils eurent la sagesse de comprendre qu’il leur fallait porter leur effort ailleurs que dans les districts trop connus de la Bonanza, de l’Eldorado, du Sixty Miles ou du Forty Miles. Quand bien même les claims n’y fussent pas montés à des prix exorbitants, les deux compagnons n’y eussent pas trouvé une place libre. On s’y disputait déjà les placers à coups de millions de dollars. Il fallait aller plus loin, dans le Nord de l’Alaska ou du Dominion, bien au delà du Grand Fleuve, dans ces régions presque inexplorées où quelques hardis prospecteurs signalaient de nouvelles richesses aurifères. Il fallait aller là où personne n’était allé encore. Il fallait découvrir quelque gisement sans maître, dont la possession appartiendrait au premier occupant.

Ainsi raisonnèrent Jacques Ledun et Harry Brown.

Sans matériel, sans personnel, après s’être assuré avec ce qu’il leur restait d’argent l’existence pour dix-huit mois, ils quittèrent Dawson City, et, vivant du produit de leur chasse, s’aventurèrent au Nord du Yukon à travers la contrée à peu près inconnue qui s’étend au delà du cercle polaire arctique.

VIVANT DU PRODUIT DE LEUR CHASSE… (Page 268.)

L’été débutait au moment où Jacques Ledun se mit en route, presque exactement six mois avant le jour où il venait d’être relevé mourant aux environs de Dawson City. Jusqu’où leur campagne avait-elle conduit les deux aventuriers ? S’étaient-ils transportés aux limites du continent sur les rivages de l’océan Glacial ? Quelque découverte les avait-elle payés de tant d’efforts ? Il n’y paraissait pas, à en juger par le dénûment de l’un d’eux. Et celui-là était seul ! Des deux compagnons, attaqués par des indigènes sur la route du retour, seul Jacques Ledun avait pu sauver sa vie, en abandonnant tout ce qu’il possédait aux assaillants. Harry Brown était mort sous leurs coups, et ses os blanchissaient maintenant dans ces régions désolées.

Ce fut la dernière information que l’on put obtenir. Encore, cette douloureuse histoire, n’avait-il été possible de la recueillir que par bribes, lorsqu’un peu de lucidité revenait au malade, dont la faiblesse, ainsi que l’avait prévu le docteur Pilcox, s’aggravait de jour en jour.

Quant au résultat de son exploration, quant à la région atteinte par Jacques Ledun et Harry Brown et d’où ils revenaient au moment de l’attaque des Indiens, autant de secrets qui risquaient d’être enfermés à jamais dans la tombe où le pauvre Français ne tarderait pas à être couché.

Et, cependant, un document existait, incomplet, il est vrai, mais que la fin de cette histoire eût probablement complété. Ce document que nul en dehors d’elle ne connaissait, Jane y pensait souvent. L’usage qu’elle en ferait dépendrait des circonstances. Bien certainement, elle le restituerait à Jacques Ledun s’il revenait à la santé. Mais, s’il mourait au contraire ?.. En attendant, Jane s’entêtait dans de vaines tentatives pour percer l’irritant mystère. Que cette carte fût celle de la contrée où le Français et son compagnon avaient passé la dernière saison, cela n’était pas douteux. Mais quelle était cette contrée ?.. Où courait ce creek dont la ligne sinueuse se dessinait du Sud-Est au Nord-Ouest ? Était-ce un affluent du Yukon, du Koyukuk ou de la Porcupine River ?..

Un jour qu’elle était seule avec lui, Jane mit sous les yeux du malade cette carte que sa main avait vraisemblablement tracée. Le regard de Jacques Ledun s’anima, se fixa un instant sur la croix rouge qui excitait au plus haut point la curiosité de la jeune prospectrice. Celle-ci fut convaincue que cette croix marquait le lieu de quelque découverte… Mais bientôt le malade repoussa de la main la carte qui lui était offerte, puis referma les yeux sans que le moindre mot eût éclairé l’irritant mystère.

N’avait-il donc pas la force de parler ? Ou bien entendait-il garder jusqu’au bout son secret ? Au fond de cette âme, prête à quitter un corps épuisé, restait-il encore l’espoir de revenir à la vie ? Peut-être le malheureux voulait-il se réserver le prix de tant d’efforts. Peut-être se disait-il qu’il reverrait sa mère et qu’il lui rapporterait une fortune conquise pour elle.

Plusieurs jours s’écoulèrent. On était alors en pleine saison froide. À plusieurs reprises la température s’abaissa jusqu’à cinquante degrés centigrades au-dessous de zéro. Il était impossible de braver de tels froids au dehors. Les heures qu’ils ne donnaient pas à l’hôpital, les deux cousins les passaient dans leur chambre. Parfois, cependant, après s’être emmitouflés de fourrures jusque par-dessus la tête, ils se rendaient dans quelques casinos où le public se faisait, d’ailleurs, assez rare, la plupart des mineurs ayant gagné, avant les grands froids, Dyea, Skagway ou Vancouver.

Peut-être Hunter et Malone s’étaient-ils installés, pour l’hiver, dans l’une de ces villes. Le certain, c’est que, depuis la catastrophe du Forty Miles Creek, personne ne les avait revus et qu’ils ne figuraient pas, d’autre part, au nombre des victimes du tremblement de terre dont l’identité avait été reconnue.

Pendant ces journées souvent troublées par des tempêtes de neige, Summy Skim ne pouvait aller chasser, en compagnie du fidèle Neluto, les ours qui venaient rôder jusqu’aux abords de Dawson City. Il en était réduit, comme tout le monde, à se confiner dans une claustration quasi absolue, cause, avec l’excessif abaissement de température, des maladies qui déciment la ville au cours de la mauvaise saison. L’hôpital ne suffisait plus à recevoir les malades, et elle serait bientôt occupée de nouveau, la place qui ne tarderait pas à être libre dans la chambre de Jacques Ledun.

Le docteur Pilcox avait tout essayé en vain, pour lui rendre des forces. Les remèdes avaient perdu toute action, et son estomac ne supportait plus aucune nourriture. Visiblement la vie abandonnait de jour en jour, d’heure en heure, cet organisme épuisé.

Le 30 novembre, dans la matinée, Jacques Ledun eut une crise si furieuse que l’on put croire qu’il n’en reviendrait pas. Il se débattait, et, si faible qu’il fût, on eut peine à le maintenir dans son lit. En proie à un violent délire, il bégayait des mots, toujours les mêmes, dont il n’avait pas conscience.

« Là !.. le volcan… l’éruption… l’or… de la lave d’or…

Puis, dans un appel désespéré, il criait :

« Mère… mère… pour toi !..

Par degrés, l’agitation se calma et le malheureux tomba dans un profond abattement. La vie ne se trahissait plus en lui que par un léger souffle. Le docteur le jugea incapable de supporter une seconde crise de ce genre.

Pendant l’après-midi, Jane Edgerton, étant venue s’asseoir au chevet du malade, le trouva plus calme. Il semblait même avoir repris la pleine conscience de lui-même. Une grande amélioration s’était produite sans conteste, comme il arrive parfois aux approches de la mort.

Jacques Ledun avait rouvert les yeux. Son regard, d’une singulière fixité, alla chercher celui de la jeune fille. Évidemment, il avait quelque chose à dire, il voulait parler. Jane se pencha, s’efforçant de comprendre les mots presque inintelligibles que balbutiaient les lèvres du mourant.

— La carte… disait Jacques Ledun.

— La voici, répondit vivement Jane, en rendant le document à son légitime propriétaire.

Comme il l’avait fait une première fois, celui-ci repoussa le papier du geste.

— Je la donne… murmura-t-il. Là… la croix rouge… un volcan d’or…

— Vous donnez votre carte ?.. à qui ?

— Vous…

— À moi ?..

— Oui… À la condition… que vous pensiez… à ma mère.

— Votre mère ?.. Vous voulez me recommander votre mère ?

— Oui…

— Comptez sur moi. Mais que dois-je faire de votre carte ? Je n’en puis comprendre le sens.

Le mourant parut se recueillir, puis, après un moment de silence :

— Ben Raddle… dit-il.

— Vous voulez voir M. Raddle ?

— Oui. »

Quelques instants plus tard, l’ingénieur était au chevet du malade, qui, d’un signe, fit comprendre à Jane Edgerton qu’il désirait rester seul avec lui.

Alors, après avoir cherché à tâtons la main de Ben Raddle, Jacques Ledun dit :

« Je vais mourir… ma vie s’en va… je le sens…

— Non, mon ami, protesta Ben Raddle. Nous vous sauverons.

— Je vais mourir, répéta Jacques Ledun. Approchez-vous… Vous m’avez promis de ne pas abandonner ma mère… J’ai foi en vous… Écoutez, et retenez bien ce que je vais vous dire.

D’une voix qui s’affaiblissait par degrés, mais claire, la voix d’un homme dont la raison n’était pas altérée, en possession de toute son intelligence, voici ce qu’il confia à Ben Raddle :

— Quand vous m’avez trouvé… je revenais… de très loin… dans le Nord… Là, sont situés les plus riches gisements du monde… Pas besoin de remuer la terre… C’est la terre elle-même qui rejette l’or de ses entrailles !.. Oui !.. là… j’ai découvert une montagne… un volcan qui renferme une immense quantité d’or… un volcan d’or… le Golden Mount…

— Un volcan d’or ? répéta Ben Raddle d’un ton qui exprimait une certaine incrédulité.

— Il faut me croire, s’écria Jacques Ledun avec une sorte de violence, en essayant de se redresser sur son lit. Il faut me croire. Si ce n’est pour vous, que ce soit pour ma mère… mon héritage, dont elle aura sa part… J’ai fait l’ascension de ce mont… Je suis descendu dans son cratère éteint… plein de quartz aurifère, de pépites… Rien qu’à les ramasser…

Après cet effort, le malade retomba dans une prostration dont il sortit au bout de quelques minutes. Son premier regard fut pour l’ingénieur.

« Bien, murmura-t-il, vous êtes là… près de moi… vous me croyez… vous irez là-bas… là-bas… au Golden Mount… Sa voix baissait de plus en plus, Ben Raddle, qu’il attirait de la main, s’était penché sur son chevet.

« Par 68° 37′ de latitude… la longitude est marquée sur la carte…

— La carte ? interrogea Ben Raddle.

— Vous demanderez… à Jane Edgerton…

Mlle Edgerton possède la carte de cette région ? insista Ben Raddle au comble de la surprise.

— Oui… donnée par moi… Là… au point marqué d’une croix… près d’un creek… dans le Nord du Klondike… un volcan… dont la prochaine éruption lancera de l’or… dont les scories sont de poussière d’or… là… là… Jacques Ledun, à demi relevé entre les bras de Ben Raddle, tendait sa main tremblante dans la direction du Nord.

Ces derniers mots s’échappèrent de ses lèvres livides :

« Mère… mère…

Puis, avec une douceur infinie :

« Maman ! »

Une suprême convulsion l’agita.

Il était mort.


III

OÙ SUMMY SKIM NE PREND PAS PRÉCISÉMENT LE CHEMIN DE MONTRÉAL.


L’enterrement du pauvre Français se fit le lendemain. Jane et Edith Edgerton le suivirent jusqu’au cimetière avec Ben Raddle et Summy Skim. Une croix de bois portant le nom de Jacques Ledun fut plantée sur cette tombe que les intempéries auraient tôt fait de rendre anonyme. Au retour, conformément à la promesse qu’il avait faite au mourant, Ben Raddle écrivit à la malheureuse mère qui ne reverrait plus jamais son fils.

Ces pieux devoirs accomplis, il examina sous toutes ses faces la situation nouvelle créée par la demi-confidence dont il était dépositaire.

Que le secret relatif au Golden Mount fût de nature à singulièrement préoccuper Ben Raddle, cela ne saurait étonner. Mais il était moins naturel qu’un ingénieur, c’est-à-dire par définition un homme de raison froide et de sens rassis, acceptât un tel secret comme une vérité démontrée. Il en était ainsi cependant. Pas un instant il ne vint à la pensée de Ben Raddle que la révélation de Jacques Ledun ne reposât pas sur une base certaine. Il ne mettait pas en doute que, dans le Nord du Klondike, ne s’élevât une montagne merveilleuse, qui, comme une énorme poche d’or, se viderait d’elle-même un jour ou l’autre. Des millions de pépites seraient alors projetées, dans les airs, à moins qu’il n’y eût qu’à les recueillir au fond du cratère définitivement éteint.

D’ailleurs, il semblait bien que de riches placers existassent dans les régions arrosées par la Mackensie et ses affluents. Au dire des Indiens fréquentant ces territoires voisins de l’océan Arctique, les cours d’eau y charriaient de l’or. Aussi les syndicats songeaient-ils à étendre leurs recherches jusque dans la partie du Dominion comprise entre la mer Glaciale et le cercle polaire, et des prospecteurs méditaient-ils déjà de s’y transporter pour la campagne prochaine, les premiers arrivants devant être les plus favorisés. Qui sait, songeait Ben Raddle, si l’on ne découvrirait pas ce volcan, dont, grâce aux confidences de Jacques Ledun, il était sans doute seul maintenant à connaître l’existence ?

S’il voulait tirer parti de cet avantage, il importait donc d’agir vite. Avant tout, cependant, il convenait de compléter les renseignements en sa possession et surtout de connaître cette carte que, d’après le Français défunt, détenait Jane Edgerton.

Ben Raddle, sans plus tarder, se rendit à l’hôpital, résolu à traiter sur-le-champ cette affaire.

« D’après ce que Jacques Ledun m’a affirmé avant de mourir, dit-il à Jane, il paraîtrait que vous auriez entre les mains une carte lui appartenant.

— J’ai une carte, en effet… commença Jane.

Ben Raddle poussa un soupir de satisfaction. L’affaire irait toute seule, du moment que Jane confirmait aussi facilement les assertions du Français.

« Mais cette carte n’appartient qu’à moi, acheva celle-ci.

— À vous ?

— À moi. Pour la bonne raison que Jacques Ledun me l’a volontairement donnée.

— Ah !.. ah !.. fit Ben Raddle d’un ton indécis.

Après un instant de silence, il reprit :

« Peu importe du reste, car je ne pense pas que vous refusiez de me la communiquer.

— Cela dépend, répliqua Jane avec le plus grand calme.

— Bah !.. s’écria Ben Raddle surpris. Cela dépend ?.. et de quoi ?.. Expliquez-vous, je vous prie.

— C’est très simple, répondit Jane. La carte dont il s’agit, et qui m’a été donnée, je le répète, par son légitime propriétaire, montre, comme j’ai tout lieu de le croire, l’emplacement exact d’une mine fabuleusement riche. Si Jacques Ledun m’a fait cette confidence, c’est en échange de ma promesse de porter secours à sa mère, promesse que je ne devrai et pourrai tenir que si j’utilise le document qui m’a été remis. Or, les indications de cette carte sont incomplètes.

— Eh bien ? interrogea Ben Raddle.

— Eh bien ! la démarche que vous faites auprès de moi me porte à supposer que Jacques Ledun vous a donné les indications qui me manquent, vraisemblablement contre un engagement pareil au mien, mais en vous cachant celles que je possède. S’il en est ainsi, je ne refuse pas de vous communiquer le document que vous désirez connaître, mais seulement à titre d’associée. En somme, vous avez la moitié d’un secret et moi l’autre. Voulez-vous que nous réunissions ces deux moitiés et que nous partagions ce que produira le secret tout entier ?

Sur le moment, Ben Raddle fut, comme on dit, estomaqué par la réponse. Il ne s’attendait pas à celle-là. Très forte, décidément, Jane Edgerton. Puis le bon sens et l’équité reprirent le dessus. Après tout, elle n’était pas mauvaise, la thèse de la jeune prospectrice. Nul doute que Jacques Ledun n’eût voulu s’assurer deux chances d’améliorer le sort de sa mère, et c’est pourquoi il s’était prudemment adressé à deux personnes distinctes en leur réclamant à chacune un engagement identique. D’ailleurs, quel inconvénient à accepter la proposition de Jane et à partager avec elle le produit de l’exploitation du Volcan d’Or ? Ou le Volcan d’Or n’était qu’un mythe, et, dans ce cas, le secret de Jacques Ledun n’ayant aucune valeur, il en était de même a fortiori de sa moitié. Ou bien l’histoire était sérieuse, et, dans ce cas, la participation de Jane Edgerton était négligeable, le Volcan d’Or devant alors donner une fortune pratiquement infinie.

Cette série de réflexions ne demanda que quelques secondes pour l’ingénieur, qui prit sans plus hésiter sa décision.

— C’est entendu, dit-il.

— Voici la carte, répliqua Jane en offrant le parchemin déplié.

Ben Raddle y jeta un coup d’œil rapide, puis, à l’intersection de la croix rouge, il traça un parallèle qu’il numérota 68° 37′.

— Les coordonnées sont complètes, maintenant, déclara-t-il d’un air satisfait. On irait les yeux fermés au Volcan d’Or.

— Le Volcan d’Or ? répéta Jane. Jacques Ledun avait déjà prononcé ce nom.

— C’est celui d’une montagne extraordinaire que j’irai visiter…

— Que nous irons, rectifia Jane.

— Que nous irons visiter au printemps, concéda l’ingénieur.

Ben Raddle mit alors Jane Edgerton au courant de ce que lui avait confié Jacques Ledun. Il lui révéla, ou plutôt lui confirma l’existence d’une véritable montagne d’or, le Golden Mount, inconnue de tous et que celui-ci avait découverte en compagnie d’Harry Brown. Il lui apprit comment, contraints à revenir à cause du manque de matériel, les deux aventuriers, qui rapportaient néanmoins de magnifiques preuves de leur trouvaille, avaient été attaqués sur la route du retour par une bande d’indigènes qui avaient tué l’un et réduit l’autre au plus affreux dénûment.

— Et vous n’avez pas douté de la vérité d’une si fabuleuse histoire ? demanda Jane quand Ben Raddle eut achevé son récit.

— J’ai été sceptique d’abord, reconnut celui-ci. Mais l’accent de sincérité de Jacques Ledun a eu vite raison de mon scepticisme. L’histoire est vraie, soyez-en certaine. Cela ne veut pas dire, bien entendu, que nous soyons sûrs d’en pouvoir tirer parti. Le grand danger en ces sortes d’affaires est d’être devancé par d’autres. Si le Golden Mount n’est pas connu au sens propre du mot, on a cependant sur son existence des notions transmises par tradition et considérées comme légendaires. Il suffirait d’un prospecteur plus crédule et plus audacieux que les autres pour transformer la légende en belle et bonne réalité. Là est le danger, auquel nous parerons dans la mesure de nos moyens à deux conditions : nous hâter et nous taire. »

On ne s’étonnera pas que l’ingénieur voulût, à partir de ce jour, se tenir au courant de toutes les nouvelles qui circulaient dans le monde des chercheurs d’or. Jane ne s’y intéressait pas moins que lui, et, le plus souvent, tous deux s’entretenaient du sujet qui les préoccupait. Mais ils étaient résolus à garder pour eux seuls jusqu’à la dernière minute le secret du Volcan d’Or. Ben Raddle n’en avait même pas parlé à Summy Skim. Rien ne pressait, d’ailleurs, puisqu’il n’y avait que trois mois d’écoulés sur les huit que compte la saison d’hiver au Klondike.

Sur ces entrefaites, la commission de rectification de la frontière fit connaître le résultat de ses travaux. Elle concluait que les réclamations n’étaient admissibles, ni d’un côté, ni de l’autre. Aucune erreur n’avait été commise. La frontière entre l’Alaska et le Dominion, exactement tracée, ne devait être reculée, ni à l’Ouest au profit des Canadiens, ni à l’Est à leur détriment, et les claims limitrophes ne seraient point obligés de subir un changement de nationalité.

« Nous voilà bien avancés ! dit Summy Skim, le jour où il apprit cette nouvelle. Le 129 est canadien, c’est entendu. Par malheur, il n’y a plus de 129. On le baptise après sa mort.

— Il existe sous le Forty Miles Creek, répondit le contre-maître qui ne voulait pas renoncer à tout espoir.

— Très juste ! Lorique. Vous avez parfaitement raison. Allez donc l’exploiter à cinq ou six pieds sous l’eau ! À moins qu’un second tremblement de terre ne vienne remettre les choses en l’état, je ne vois pas…

Et Summy Skim, haussant les épaules, ajouta :

« D’ailleurs, si Pluton et Neptune doivent encore collaborer au Klondike, j’espère bien que ce sera pour en finir une bonne fois avec cet affreux pays, pour le bouleverser et le submerger si bien qu’on ne puisse plus y recueillir une seule pépite.

— Oh ! monsieur Skim ! fit le contre-maître sincèrement indigné.

— Et après ? répliqua Ben Raddle, en homme qui se retenait d’en dire plus qu’il ne voulait. Crois-tu donc qu’il n’y a de gisements qu’au Klondike ?

— Je n’excepte pas de ma catastrophe, riposta Summy Skim en se montant un peu, ceux qui sont ailleurs, dans l’Alaska, le Dominion, le Transvaal… et, pour être franc, dans le monde entier.

— Mais, monsieur Skim, s’écria le contre-maître, l’or c’est l’or.

— Vous n’y êtes pas, Lorique. Vous n’y êtes pas du tout. L’or, vous voulez savoir ce que c’est ? Eh bien ! l’or, c’est de la blague, voilà mon avis. Et je ne vous l’envoie pas dire !

La conversation aurait pu se poursuivre longtemps sans aucun profit pour les interlocuteurs. Summy Skim la termina brusquement :

« Après tout, dit-il, que Neptune et Pluton fassent ce qui leur plaît. Ce n’est pas mon affaire. Je ne m’occupe, moi, que de ce qui nous regarde. Il me suffit que le 129 ait disparu pour que je sois ravi, puisque cet heureux événement nous force à reprendre la route de Montréal. »

Dans la bouche de Summy, c’était là figure de rhétorique, simplement. En réalité, lointaine était encore l’époque où l’état de la température lui permettrait de faire le premier pas sur le chemin du retour. L’année finissait à peine. Jamais Summy Skim n’oublierait cette semaine de Noël qui, bien que le froid ne dépassât pas vingt degrés au-dessous de zéro, n’en était pas moins abominable. Peut-être eût-il mieux valu un abaissement de température plus excessif avec des vents du Nord vifs et secs.

Pendant cette dernière semaine de l’année, les rues de Dawson furent à peu près désertes. Aucun éclairage n’aurait pu résister aux tourbillons qui les rendaient inabordables. La neige s’y entassa sur une épaisseur de plus de six pieds. Aucun véhicule, aucun attelage n’aurait pu s’y engager. Si le froid revenait avec son intensité habituelle, le pic et la pioche ne parviendraient pas à faire brèche dans ces masses accumulées. Il faudrait employer la mine. En certains quartiers avoisinant les rives du Yukon et de la Klondike River, plusieurs maisons, bloquées jusqu’au premier étage, n’étaient plus accessibles que par les fenêtres. Heureusement, celles de Front street ne furent pas prises dans ces sortes d’embâcles, et les deux cousins auraient pu sortir de l’hôtel, si la circulation n’eût pas été absolument impossible. Au bout de quelques pas, on se serait enlisé jusqu’au cou dans la neige.

À cette époque de l’année, le jour ne dure que très peu d’heures. À peine si le soleil se montre au-dessus des collines qui encadrent la ville. La tourmente chassant des flocons si drus et si épais que la lumière électrique ne parvenait pas à les pénétrer, on était donc plongé dans une obscurité profonde pendant vingt heures sur vingt-quatre.

Toute communication étant supprimée avec le dehors, Summy Skim et Ben Raddle restaient confinés dans leurs chambres. Le contre-maître et Neluto, qui occupaient en compagnie de Patrick une modeste auberge de l’un des bas quartiers, ne pouvaient leur rendre visite ainsi qu’ils le faisaient d’habitude, et tout rapport se trouvait brisé avec Edith et Jane Edgerton. Summy Skim tenta une fois d’aller jusqu’à l’hôpital ; il faillit être enseveli sous la neige, et ce ne fut pas sans peine que les gens de l’hôtel parvinrent à l’en tirer sain et sauf.

Summy Skim faillit être enseveli sous la neige. (Page 282.)

Il va sans dire que les divers services ne fonctionnaient plus au Klondike. Les lettres n’arrivaient point, les journaux n’étaient pas distribués. Sans les réserves accumulées dans les hôtels et les maisons particulières en prévision de ces redoutables éventualités, la population de Dawson City eût été exposée à mourir de faim. Inutile de dire que les casinos, les maisons de jeu chômaient. Jamais la ville ne s’était trouvée dans une situation si alarmante. La neige rendait inabordable la résidence du gouverneur, et, aussi bien en territoire canadien qu’en territoire américain, la vie administrative était totalement arrêtée. Quant aux victimes que les épidémies faisaient chaque jour, comment les eût-on conduites à leur dernière demeure ? Que la peste vînt à se déclarer et Dawson ne compterait bientôt plus un seul habitant.

Le premier jour de l’année 1899 fut épouvantable. Pendant la nuit précédente et pendant toute la journée, la neige tomba en quantité telle qu’elle recouvrit presque entièrement nombre de maisons. Sur la rive droite de la Klondike River, quelques-unes ne laissaient plus émerger que leur toiture. C’était à croire que la cité entière allait disparaître sous les blanches couches du blizzard, comme avait disparu Pompéi sous les cendres du Vésuve. Si un froid de quarante à cinquante degrés eût immédiatement succédé à cette tourmente, toute la population eût péri sous ces masses durcies.

Le 2 janvier, un brusque changement se produisit dans la situation atmosphérique. Par suite d’une saute de vent, le thermomètre remonta rapidement au-dessus du zéro centigrade et il n’y eut plus lieu de craindre que les amas de neige ne vinssent à se solidifier. Elle fondit en quelques heures. Il fallait, comme on dit, le voir pour le croire. Une véritable inondation s’ensuivit, qui ne laissa pas d’occasionner de gros dommages ; les rues furent transformées en torrents, et les eaux chargées de débris de toute sorte se précipitèrent vers les lits du Yukon et de son affluent et roulèrent à grand fracas sur leur surface glacée.

Cette inondation fut générale dans le district. Le Forty Miles Creek entre autres se gonfla démesurément et recouvrit les claims en aval. Ce fut un nouveau désastre comparable à celui du mois d’août. Si Ben Raddle avait conservé quelque espoir de rentrer en possession du 129, il dut y renoncer définitivement.

Dès que les rues furent praticables, on se hâta de rétablir les relations rompues. Lorique et Neluto se présentèrent à Northern Hotel. Ben Raddle et Summy Skim s’empressèrent de courir à l’hôpital où ils furent reçus par les deux jeunes filles avec une joie dont la claustration qu’on venait de subir doublait la vivacité. Quant au docteur Pilcox, il n’avait rien perdu de sa bonne humeur habituelle.

« Eh bien, lui demanda Summy Skim, êtes-vous toujours fier de votre pays d’adoption ?

— Comment donc ! monsieur Skim, répondit le docteur. Étonnant, ce Klondike, étonnant !.. Je ne crois pas que, de mémoire d’homme, on ait vu tomber une telle quantité de neige !.. Voilà qui trouvera place dans vos souvenirs de voyage, monsieur Skim.

— Je vous en réponds, docteur !

— Par exemple, si le retour des grands froids n’avait pas été précédé de quelques jours de dégel, nous étions tous momifiés. Hein ! quel fait divers pour les journaux de l’ancien et du nouveau continent ! C’est une occasion qui ne se retrouvera plus, et cette saute de vent dans le Sud est un incident bien regrettable !

— C’est ainsi que vous le prenez, docteur ?

— Et c’est ainsi qu’il faut le prendre. C’est de la philosophie, monsieur Skim.

— De la philosophie à cinquante degrés au-dessous de zéro, je ne tiens pas cet article-là, » protesta Summy mal convaincu.

La ville eut bientôt retrouvé son aspect ordinaire, ses habitudes aussi. Les casinos rouvrirent leurs portes. Le public emplit de nouveau les rues, encombrées par les corbillards conduisant au cimetière les innombrables victimes des grands froids.

Cependant, en janvier, on est loin d’en avoir fini avec l’hiver au Klondike. Durant la seconde quinzaine du mois, on eut encore à subir d’excessifs abaissements de température ; mais enfin, à la condition que l’on fût prudent, la circulation était redevenue possible, et le mois se termina mieux qu’il n’avait commencé, en ce sens que les blizzards furent moins fréquents et ne se déchaînèrent pas avec violence. Quand l’atmosphère est calme, les froids se supportent aisément, en effet ; c’est lorsque le vent venant du Nord, après avoir traversé les régions du pôle arctique, souffle en grande brise et coupe la figure des gens dont l’haleine retombe en neige, qu’il est dangereux de se risquer en plein air. Summy Skim put presque constamment chasser en compagnie de Neluto, et parfois de Jane Edgerton. Personne n’avait réussi à le dissuader de se mettre en campagne malgré les rigueurs de la température. Le temps lui paraissait si long, à lui que ne tentaient ni les émotions du jeu, ni les distractions des casinos. Un jour qu’on le pressait trop, il répondit avec le plus grand sérieux :

« Soit ! je ne chasserai plus, je vous le promets, quand…

— Quand ?.. insista le docteur Pilcox.

— Quand il fera tellement froid que la poudre ne pourra plus prendre feu. »

Lorsque Jane Edgerton n’accompagnait pas Summy, elle se rencontrait d’ordinaire avec Ben Raddle, soit à l’hôpital, soit à Northern Hotel. En somme, il ne se passait guère de jour qu’ils n’eussent échangé au moins une visite. À leurs entretiens assistait toujours Edith. L’utilité de sa présence n’était pas évidente. Elle paraissait cependant essentielle à l’ingénieur, qui, pour la jeune fille seule, avait cru devoir se départir de la discrétion rigoureuse qu’il s’était imposée, et, depuis lors, il sollicitait son avis sur le plus petit détail d’organisation de l’expédition projetée. Il semblait vraiment attacher un haut prix à ses conseils. Peut-être était-ce parce que celle-ci n’en donnait pas, et qu’elle approuvait les yeux fermés, comme elle avait approuvé le principe même du projet, tout ce que proposait l’ingénieur, dont elle prenait invariablement le parti contre sa cousine et au besoin contre Lorique, qui, bien que laissé dans l’ignorance du véritable but de ces conciliabules, était généralement admis à y participer. Tout ce que Ben Raddle disait était bien dit. Tout ce qu’il faisait était bien fait. Celui-ci appréciait fort une opinion si flatteuse et si naïvement exprimée.

Quant à Lorique, l’ingénieur l’interrogeait à satiété sur le Klondike et plus particulièrement sur les régions Nord du district que le contre-maître avait souvent parcourues. Summy Skim, qui les trouvait toujours ensemble, en rentrant de la chasse avec Neluto, se demandait avec une certaine inquiétude de quoi ils pouvaient bien s’entretenir.

« Qu’est-ce qu’ils peuvent bien mijoter, tous les quatre ? se répétait-il. Ben n’en aurait-il pas assez… et même trop de cet abominable pays ? Voudrait-il tenter une seconde fois la fortune et se laisserait-il entraîner par Lorique ? Ah mais ! ah mais !.. Je suis là, moi, et, quand je devrais employer la force !.. Si le mois de mai me trouve dans cette horrible ville, c’est que l’excellent Pilcox m’aura amputé des deux jambes… et encore il n’est pas bien sûr que je ne fasse pas la route en cul-de-jatte ! »

Summy Skim ne savait toujours rien des confidences de Jacques Ledun. Ben Raddle et Jane Edgerton avaient bien gardé le silence qu’ils s’étaient réciproquement promis, et Lorique n’était pas plus avancé que Summy Skim. Cela n’empêchait pas le contre-maître de continuer à flatter, comme il l’avait toujours fait, les goûts évidents de Ben Raddle et d’exciter celui-ci à poursuivre sa chance. Puisqu’il avait tant fait que de venir au Klondike, allait-il se décourager au premier échec, surtout quand cet échec était imputable à des circonstances exceptionnelles, pour ne pas dire uniques ? Sans doute, il était désolant que le 129 fût détruit, mais pourquoi ne chercherait-on pas à acquérir un autre claim ? En poussant plus en amont, on découvrirait de nouveaux gisements qui vaudraient bien celui qu’on avait perdu… Dans une autre direction, la Bonanza et l’Eldorado continuaient à donner des résultats magnifiques… Du côté des Dômes s’étendait une vaste région aurifère à peine effleurée par les mineurs… Les placers y appartiendraient au premier occupant… Le contre-maître se chargerait de recruter un personnel… Après tout, pourquoi Ben Raddle échouerait-il là où tant d’autres réussissaient ? Il semblerait au contraire que, dans ce jeu hasardeux, la science d’un ingénieur lui mît en main dés pipés et cartes truquées.

On l’imaginera aisément, l’ingénieur prêtait une oreille complaisante à ces propos. L’existence du Golden Mount, du rang de grande probabilité, passait dans son esprit à celui de certitude absolue. Et il rêvait de ce Golden Mount… Un claim, plus qu’un claim, une montagne, dont les flancs renfermaient des millions de pépites… un volcan qui livrerait lui-même ses trésors… Ah ! certes, il fallait courir cette merveilleuse aventure. En partant au début du printemps, on arriverait en trois ou quatre semaines à la montagne. Quelques jours suffiraient à recueillir plus de pépites que tous les tributaires du Yukon n’en avaient fourni depuis deux ans, et l’on reviendrait avant l’hiver, riches de trésors fabuleux, forts d’une puissance devant laquelle pâlirait celle des rois.

Ben Raddle et Jane consacraient des heures à l’étude du croquis tracé par la main du Français. Ils l’avaient reporté sur la carte générale du Klondike. Ils avaient reconnu, par sa latitude et sa longitude, que la croix devait être tracée sur la rive gauche du rio Rubber, l’une des branches de la Mackensie, et que la distance séparant le Volcan d’Or de Dawson City ne dépassait pas deux cent quatre-vingts milles, soit environ cinq cents kilomètres.

« Avec un bon chariot et un bon attelage, disait Lorique interrogé à ce sujet, cinq cents kilomètres peuvent être franchis en une vingtaine de jours, et cela, dès la seconde semaine de mai. »

Pendant ce temps, Summy Skim ne cessait de se répéter :

« Mais que diable machinent-ils donc tous les quatre ?

Bien qu’il ne fût pas au courant, il soupçonnait que ces entretiens si fréquents devaient avoir pour objet quelque expédition nouvelle, et il était résolu à s’y opposer par tous les moyens.

« Allez, mes bons petits enfants ! grommelait-il in petto. Faites votre compte, je fais le mien, et rira bien qui rira le dernier ! »

Mars arriva, et, avec lui, un retour offensif du froid. Deux jours durant, le thermomètre tomba à soixante degrés centigrades sous zéro. Summy Skim le fit constater à Ben Raddle, en ajoutant que, si cela continuait, la graduation de l’instrument serait certainement insuffisante.

L’ingénieur, pressentant vaguement l’irritation latente de son cousin, s’efforça d’être conciliant.

« C’est un froid excessif, en effet, dit-il d’un ton bonhomme, mais, comme il ne fait pas de vent, on le supporte mieux que je ne l’aurais pensé.

— Oui, Ben, oui… reconnut Summy en se contenant, c’est en effet très sain, et j’aime à croire qu’il tue les microbes par myriades.

— J’ajoute, reprit Ben Raddle, que, d’après les gens du pays, il ne semble pas devoir durer. On a même l’espoir, paraît-il, que la période hivernale ne sera pas très longue cette année et que les travaux pourront être repris dès le commencement de mai.

— Les travaux ?.. Si toutefois tu me permets cette forte expression, j’oserai dire que je m’en bats l’œil, mon vieux Ben, s’écria Summy d’une voix plus haute. Je compte bien que nous profiterons de la précocité du printemps pour nous mettre en route dès que le Scout sera revenu.

— Cependant, fit observer l’ingénieur, qui crut sans doute arrivée l’heure des confidences, il serait peut-être bon, avant de partir, de faire une visite au claim 129 ?

— Le 129 ressemble maintenant à une vieille carcasse de navire engloutie au fond de la mer. On ne peut plus le visiter qu’en scaphandre. Et comme nous n’avons pas de scaphandres…

— Il y a pourtant là des millions perdus !..

— Des milliards, si tu veux, Ben. Je ne m’y oppose pas. Mais, dans tous les cas, perdus, et bien perdus. Je ne vois pas la nécessité de retourner au Forty Miles Creek qui te rappellerait de vilains souvenirs.

— Oh ! je suis guéri et bien guéri, Summy.

— Peut-être pas tant que tu le crois. Il me semble que la fièvre… la fameuse fièvre… tu sais… la fièvre de l’or…

Ben Raddle regarda son cousin bien en face, et, en homme qui a pris son parti, se décida à lui dévoiler ses projets.

— J’ai à te parler, Summy, dit-il, mais ne t’emporte pas dès les premiers mots.

— Je m’emporterai, au contraire, s’écria Summy Skim. Rien ne pourra me retenir, je t’en avertis, si tu fais même indirectement une allusion quelconque à la simple possibilité d’un retard.

— Écoute, te dis-je, j’ai un secret à te révéler.

— Un secret ? Et de la part de qui ?

— De la part de ce Français que tu as relevé à demi mort et ramené à Dawson City.

— Jacques Ledun t’a confié un secret, Ben ?

— Oui.

— Et tu ne m’en as pas encore parlé ?

— Non, parce qu’il m’a donné l’idée d’un projet qui méritait réflexions.

Summy Skim bondit.

— Un projet !.. s’écria-t-il. Quel projet ?

— Non, Summy, répliqua Ben Raddle : Quel secret. Le secret d’abord. Le projet ensuite. Procédons par ordre, s’il te plaît, et calme-toi. »

Ben Raddle fit alors connaître à son cousin l’existence du Golden Mount dont Jacques Ledun avait relevé exactement la situation à l’embouchure de la Mackensie, aux bords mêmes de l’océan Arctique. Summy Skim dut jeter les yeux sur le croquis original, puis sur la carte où la montagne avait été reportée par l’ingénieur. La distance entre elle et Dawson City s’y trouvait également repérée suivant une direction Nord-Nord-Est, à peu près sur le cent trente-sixième méridien. Enfin, il lui fut appris que cette montagne était un volcan… un volcan dont le cratère contenait des quantités énormes de quartz aurifère, et qui renfermait dans ses entrailles des milliards de pépites.

— Et tu crois à ce volcan des « Mille et une Nuits » ? demanda Summy Skim d’un ton goguenard.

— Oui, Summy, répondit Ben Raddle qui paraissait décidé à n’admettre aucune discussion sur ce point.

— Soit, accorda Summy Skim. Et après ?

— Comment, après ! répliqua Ben Raddle en s’animant. Eh quoi ! un tel secret nous aurait été révélé, et nous n’en userions pas ! Nous laisserions d’autres en tirer parti !

Summy Skim, se maîtrisant pour conserver son sang-froid, se borna à répondre :

— Jacques Ledun avait voulu en tirer parti, lui aussi, et tu sais comment cela lui a réussi. Les milliards de pépites de Golden Mount ne l’ont pas empêché de mourir sur un lit d’hôpital.

— Parce qu’il avait été attaqué par des malfaiteurs.

— Tandis que nous, riposta Summy Skim, nous ne le serons pas, c’est entendu… En tout cas, pour aller exploiter cette montagne il faudra remonter d’une centaine de lieues vers le Nord, je présume.

— D’une centaine de lieues, en effet, et même un peu plus.

— Or notre départ pour Montréal est fixé aux premiers jours de mai.

— Il sera retardé de quelques mois, voilà tout.

— Voilà tout ! répéta Summy ironiquement. Mais alors il sera trop tard pour se mettre en route.

— S’il est trop tard, nous hivernerons une seconde fois à Dawson City.

— Jamais ! » s’écria Summy Skim d’un ton si résolu que Ben Raddle crut devoir arrêter là cette trop intéressante conversation.

Il comptait bien d’ailleurs la reprendre par la suite et il la reprit, en effet, malgré le mauvais vouloir de son cousin. Il appuya son projet sur les meilleures raisons. Le voyage s’effectuerait sans difficulté après le dégel. En deux mois, on pourrait atteindre le Golden Mount, s’être enrichi de quelques millions et être revenu à Dawson. Il serait encore temps de repartir pour Montréal, et du moins cette campagne au Klondike n’aurait pas été faite en pure perte.

Ben Raddle tenait en réserve un suprême argument. Si Jacques Ledun lui avait fait cette révélation, ce n’était pas sans motifs. Sa mère, qu’il chérissait, lui survivait, une pauvre femme malheureuse pour laquelle il s’était efforcé d’acquérir la fortune, et dont la vieillesse serait assurée, si les désirs de son fils se réalisaient. Summy Skim voulait-il que son cousin manquât à la promesse faite à un mourant ?

Summy Skim avait laissé parler Ben Raddle sans l’interrompre. Il se demandait qui était fou, de Ben, qui disait des choses si énormes, ou de lui-même qui consentait à les entendre. Lorsque le plaidoyer fut achevé, il lâcha la bride à son indignation :

« Je n’ai à te répondre qu’une chose, dit-il d’une voix que la colère faisait trembler, c’est que j’en arriverais à regretter d’avoir secouru le malheureux Français et d’avoir ainsi empêché que son secret disparût avec lui dans la tombe. Si tu as pris à son égard un engagement insensé, il y a d’autres moyens de te libérer. On peut servir une pension à sa mère, par exemple, et je m’en chargerai personnellement, si cela te convient. Quant à recommencer la plaisanterie qui nous a si bien réussi, non. J’ai ta parole de retourner à Montréal. Je ne te la rendrai jamais. Voilà mon dernier mot. »

C’est en vain que Ben Raddle revint à la charge. Summy demeura inflexible. Il semblait même en vouloir à son cousin d’une insistance qu’il considérait comme déloyale, et Ben commençait à être sérieusement inquiet de la tournure que prenaient leurs relations jusque-là fraternelles.

La vérité est que Summy luttait contre lui-même. Il ne cessait de penser à ce qui adviendrait s’il ne réussissait pas à convaincre Ben Raddle. Si celui-ci persistait à pousser l’aventure jusqu’au bout, le laisserait-il s’engager seul dans cette dangereuse campagne ? Summy ne se faisait pas d’illusions. Il savait qu’il ne se résignerait jamais aux inquiétudes et aux angoisses qui seraient alors son lot et que, pour les éviter, il céderait au dernier moment. Il enrageait à cette pensée. Aussi dissimulait-il sa faiblesse sous les dehors les plus rudes que sa nature bienveillante fût capable d’imaginer.

Ben Raddle, obligé de s’en fier aux apparences, désespérait de jour en jour davantage d’amener son cousin à partager ses idées. Bien qu’il ne fût pas sentimental au même point que celui-ci, il ne laissait pas d’être profondément affligé de la fissure faite dans leur amitié. Le temps s’écoulant sans modifier la situation, il se résigna, un jour qu’il était à l’hôpital, à faire part à Jane Edgerton de l’invincible résistance de Summy Skim. Elle en fut très étonnée. L’opinion de Summy sur le projet qui la passionnait ne l’avait jamais préoccupée. Que cette opinion fût conforme à la sienne propre, cela semblait tout naturel à la jeune prospectrice, qui, d’ailleurs, eût été bien embarrassée de préciser les raisons d’un tel optimisme. Quoi qu’il en soit, étant donné cet état d’esprit, son étonnement eut tôt fait de se transformer en irritation, comme si le malheureux Summy se fût rendu coupable à son égard d’une injure personnelle. Avec son esprit de décision ordinaire, elle alla le trouver incontinent à l’hôtel, bien résolue à lui adresser les reproches que méritait son inqualifiable conduite.

« Il paraît que vous vous opposez à notre excursion au Golden Mount, lui dit-elle sans préambule sur un ton non dépourvu d’aigreur.

— Notre ?.. répéta Summy attaqué ainsi par surprise.

— Je me demande quel intérêt vous pouvez avoir, poursuivit Jane, à empêcher le voyage que nous avons projeté, votre cousin et moi.

Summy passa en une seconde par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel.

— Alors, balbutia-t-il, vous en êtes, du voyage, mademoiselle Jane ?

— Ne faites pas l’ignorant, répliqua celle-ci avec sévérité. Vous feriez bien mieux de vous montrer meilleur compagnon et de venir tout simplement avec nous prendre votre part du butin. Le Golden Mount pourra sans peine nous enrichir tous les trois.

Summy devint rouge comme un coq. D’une seule haleine, il aspira une quantité d’air telle qu’il y avait lieu de se demander s’il allait en rester pour les autres.

— Mais, dit-il effrontément, je ne désire pas autre chose, moi !

Ce fut au tour de Jane d’être étonnée.

— Bah !.. fit-elle. Que me racontait donc M. Ben Raddle ?

— Ben ne sait ce qu’il dit, affirma Summy avec l’audace d’un menteur endurci. Je lui ai fait quelques objections de détail, il est vrai ; mais mes objections portent uniquement sur l’organisation de l’expédition. Son principe est hors de discussion.

— À la bonne heure ! s’écria Jane.

— Voyons, mademoiselle Jane, comment renoncerais-je à un pareil voyage ? Au vrai, ce n’est pas l’or qui me tente, moi. C’est…

Summy s’interrompit, fort empêché de dire ce qui l’intéressait. En réalité, il n’en savait rien.

— C’est ?.. insista Jane.

— C’est la chasse, parbleu. Et le voyage lui-même, la découverte, l’aventure…

Summy devenait lyrique.

— Chacun son but, » conclut Jane qui partit pour rendre compte à Ben Raddle du résultat de sa démarche.

Celui-ci ne fit qu’un bond jusqu’à l’hôtel.

« C’est bien vrai, Summy ? demanda-t-il en abordant son cousin. Tu te décides à être des nôtres ?

— T’ai-je jamais dit le contraire ? » répliqua Summy avec une si prodigieuse impudence que Ben Raddle décontenancé se demanda depuis s’il n’avait pas rêvé les longues discussions des jours précédents.


IV

CIRCLE CITY.


On le sait, les richesses du Nord-Dominion et de l’Alaska ne se bornent pas à celles du Klondike. Cela est fort heureux pour les amateurs d’émotions fortes, car, si les claims du Klondike sont loin d’être épuisés, leur prix s’élève de jour en jour, et, si ce n’est aux sociétés puissantes, il deviendra bientôt impossible d’en acquérir. C’est pourquoi les prospecteurs, par groupes ou isolément, sont obligés d’étendre leurs recherches jusque dans les contrées du Nord, en descendant le cours de la Mackensie et ensuite celui de la Porcupine River.

Il est à noter que des bruits de toutes sortes attiraient, dès cette époque, l’attention des mineurs sur ces lointaines contrées plus inconnues que ne l’étaient l’Australie, la Californie et le Transvaal, lors des premières exploitations. Des nouvelles arrivaient, apportées par on ne sait qui, venues on ne sait d’où. Plus particulièrement, elles circulaient grâce à ces tribus indiennes qui parcourent les vastes solitudes du Nord sur les confins de l’océan Arctique. Incapables d’exploiter eux-mêmes les gisements, ces indigènes s’efforcent d’attirer les émigrants vers les régions septentrionales. À les en croire, les creeks aurifères se multiplient dans la partie du Nord-Amérique qui se développe au delà du cercle polaire. Les Indiens rapportaient parfois des échantillons de pépites ramassées aux environs de Dawson City et qu’ils prétendaient avoir trouvées vers le soixante-quatrième parallèle. On le comprendra, grande devait être la disposition des mineurs, trop souvent déçus dans leurs espérances, à tenir ces trouvailles pour authentiques.

Ainsi que Ben Raddle ne l’ignorait pas, l’existence d’un volcan aurifère s’était même accréditée au Klondike, sous une forme légendaire. Peut-être étaient-ce ces bruits vagues qui avaient poussé le Français Jacques Ledun à s’aventurer dans l’extrême Nord. Rien n’indiquait actuellement que l’on songeât à se lancer sur ses traces. Mais la légende du Volcan d’Or ne laissait pas d’avoir des partisans, et, puisque certains mineurs se disposaient à chercher la fortune dans le Nord du Dominion, peut-être ce qui n’était qu’à l’état d’hypothèse ne tarderait-il pas à devenir une réalité.

Vers l’Est et vers l’Ouest, la prospection se montrait également très active. Déjà, la région des Dômes était mise en coupe réglée, et, dans la direction opposée, une armée de pioches égratignait le sol aux environs de Circle City.

C’est là que les deux Texiens, Hunter et Malone, avaient commencé la campagne qui devait être si tragiquement interrompue. L’exploitation entreprise sur le bord du Birch Creek n’ayant donné que des résultats médiocres, ils étaient revenus au claim 131, jusqu’au moment où la catastrophe du 5 août les en avait chassés.

Ni Hunter, ni Malone, ni aucun de leurs hommes ne furent personnellement victimes du désastre. Si l’on put croire tout d’abord qu’ils avaient péri, c’est qu’ils étaient immédiatement repartis pour Circle City avec leur personnel, après avoir reconnu que le malheur était irréparable.

En de telles circonstances, Hunter ne songea pas plus à la rencontre projetée avec Summy Skim, que Summy Skim n’y songea de son côté. L’affaire se trouvait réglée, ipso facto, par force majeure.

Lorsque les Texiens eurent regagné les gisements de Circle City, la belle saison avait encore près de deux mois à courir. Ils reprirent donc l’exploitation abandonnée. Mais, décidément, ils n’avaient pas eu la main heureuse en acquérant leur nouveau claim. Les profits n’y dépassaient guère les frais, et, si Hunter n’eût pas possédé quelques ressources, ses compagnons et lui-même eussent été sans doute fort embarrassés pendant le prochain hiver.

Une circonstance particulière allait d’ailleurs les délivrer de tout souci à cet égard.

Ces hommes violents ne pouvaient semer autour d’eux que discorde et querelles. Avec leur insolente prétention d’imposer leur volonté à tous, de ne respecter les droits de personne, de se considérer partout en pays conquis, ils ne cessaient de s’attirer de mauvaises affaires. On a vu quelle tournure prenaient les choses sur les claims du Forty Miles Creek. Il en fut de même sur celui de Birch Creek. À défaut d’étrangers, leurs compatriotes eurent à souffrir de leur mauvaise foi et de leur violence.

Finalement, le gouvernement de l’Alaska dut intervenir. La police, puis la justice s’en mêlèrent. À la suite d’une collision avec les représentants de l’autorité, la bande de Hunter tout entière fut arrêtée, condamnée à dix mois de prison et dûment verrouillée dans celle de Circle City.

La question du logement et de la nourriture pendant l’hiver se trouva du coup réglée pour les Texiens et leurs compagnons. En revanche, Hunter et Malone durent renoncer aux plaisirs des grandes villes, et la présence des deux honorables gentlemen ne fut point signalée de toute la saison dans les casinos de Skagway, Dawson ou Vancouver.

Leur incarcération donnait à Hunter et à Malone tout le temps de penser à l’avenir. Leur peine devait finir au retour de la belle saison. Que feraient-ils de leur personnel et que feraient-ils eux-mêmes à ce moment ? L’exploitation du claim du Forty Miles Creek devenue impossible, celle du gisement de Circle City ne donnant que des résultats insuffisants, leurs ressources seraient rapidement épuisées s’ils ne rencontraient pas quelque bonne affaire. Recruté dans des contrées diverses, mais ayant toutes le défaut commun de posséder une police insuffisamment endurante, leur personnel, composé de gens de sac et de corde, était à l’entière dévotion des deux aventuriers. L’ordre qu’ils donneraient serait accompli, quel qu’il fût. Encore fallait-il donner cet ordre, c’est-à-dire avoir un plan, avoir un but. Ce but, parviendraient-ils à le découvrir ! L’occasion se présenterait-elle de sortir de l’impasse dans laquelle ils étaient actuellement fourvoyés ?

Cette occasion se présenta, et voici dans quelles circonstances.

Au nombre des détenus dont ils partageaient la vie, Hunter avait remarqué un Indien nommé Krarak, qui, de son côté, paraissait observer tout particulièrement Hunter. Ce sont là des sympathies très naturelles. On s’apprécie entre coquins. Les deux hommes étaient faits pour se comprendre, et une certaine intimité fut bientôt établie entre eux.

Krarak était âgé d’une quarantaine d’années. Trapu, vigoureux, l’œil cruel, la physionomie farouche, sa nature ne pouvait que plaire à Hunter et Malone.

Il était Alaskien d’origine, et connaissait bien le pays qu’il parcourait depuis sa jeunesse. Il eût assurément fait un excellent guide, et l’on aurait pu s’en rapporter à son intelligence, si son aspect n’eût pas inspiré la plus grande défiance. Défiance trop justifiée. Les mineurs au service desquels il était entré avaient tous eu à s’en plaindre, et c’est à la suite d’un vol important, précisément sur les exploitations de Birch Creek, qu’il avait été incarcéré dans la prison de Circle City.

Au cours du premier mois, Hunter et Krarak gardèrent une certaine réserve l’un vis-à-vis de l’autre. Ils s’observaient. Hunter, ayant cru comprendre que Krarak voulait lui faire une confidence, attendait que celui-ci se décidât.

Il ne se trompait pas, d’ailleurs. Un jour, en effet, afin d’entrer en matière, l’Indien lui parla de ses pérégrinations à travers la partie inconnue du Nord-Amérique, alors qu’il servait de guide aux agents de la baie d’Hudson, dans la région arrosée par la Porcupine River, et située entre Fort Yukon, Fort Mac Pherson et la mer Arctique.

Krarak se borna, d’abord, à des généralités et ne dit que juste ce qu’il fallait dire pour exciter les convoitises de Hunter, mais peu à peu il se montra plus expansif.

« Que ferais-tu si tu étais libre ? » (Page 299.)

— C’est dans le Nord et au voisinage de l’Océan, affirma-t-il un jour, que l’or se trouve en abondance. Avant peu, on comptera sur le littoral les mineurs par milliers.

— Il n’y a qu’une chose à faire, répondit Hunter : les y devancer.

— Sans doute, répliqua Krarak. Encore faut-il connaître la situation des gisements.

— Tu en connais, toi ?

— Plusieurs. Mais le pays est difficile… on peut s’y égarer pendant des mois, et passer auprès des claims sans les voir… Un surtout, et quel claim… Ah ! si j’étais libre !..

Hunter le regarda bien en face.

— Que ferais-tu, si tu étais libre ? demanda-t-il.

— J’irais là où j’allais lorsque j’ai été pris, répondit Krarak.

— Où donc ?

— Là où l’or se ramasse à la brouette ! » déclara l’Indien avec emphase.

Hunter eut beau le presser de questions, Krarak ne s’avança pas davantage. Il en avait dit assez, d’ailleurs, pour enflammer la cupidité de son interlocuteur.

Hunter et Malone, convaincus que Krarak connaissait des gisements dans le voisinage de la mer Polaire, eurent tous deux la même pensée qu’il fallait lui faire dévoiler tout ce qu’il savait, en vue de la prochaine campagne. De là, d’interminables entretiens, dont les deux Texiens ne retirèrent aucun profit. Si l’Indien continua d’être affirmatif sur l’existence des placers, il garda toujours un silence absolu sur leur situation exacte.

Avec les dernières semaines d’avril était arrivée la fin d’un hiver qui avait été aussi dur à Circle City qu’à Dawson. Les prisonniers avaient beaucoup souffert. Hunter et ses compagnons attendaient impatiemment d’être remis en liberté, bien résolus à entreprendre une expédition vers les hautes régions du continent américain.

Pour cela, le concours de Krarak était indispensable, et celui-ci ne semblait pas disposé à le refuser. Les autorités de l’Alaska s’opposaient malheureusement à ce qu’il obéît à ses préférences naturelles. Si Hunter et les siens devaient, en effet, être prochainement libérés, il n’en était pas ainsi de l’Indien, que ses engagements antérieurs à l’égard de la justice de son pays obligeaient à séjourner plusieurs années encore dans la prison de Circle City.

Restait la ressource d’une évasion. La fuite n’était possible qu’en s’ouvrant un passage sous l’un des murs du préau, qui limitait à la fois, de ce côté, la prison et la ville. De l’intérieur, on ne pouvait pratiquer cette ouverture sans attirer l’attention des gardiens. Mais, de l’extérieur, la nuit, en prenant les précautions voulues, le travail ne présenterait pas de grandes difficultés.

Le concours de Hunter devenait à son tour nécessaire. Entre les deux sacripants, le marché fut vite conclu. Aussitôt libre, Hunter viendrait en aide à Krarak, qui, libre lui aussi, se mettrait au service du Texien et le conduirait aux gisements connus de lui dans le Nord du Klondike.

Le 13 mai, l’emprisonnement de Hunter et de sa bande arriva à son terme. L’Indien n’eut donc plus qu’à se tenir sur le qui-vive. Comme il n’était point enfermé dans une cellule, il lui serait facile, le moment venu, de quitter le dortoir commun et de se glisser à travers le préau sans être remarqué.

C’est ce qu’il fit dès la nuit suivante. Couché au pied du mur, il attendit jusqu’à l’aube.

Il eut lieu d’exercer sa patience. Aucun bruit ne parvint à son oreille entre le coucher et le lever du soleil. Hunter et Malone n’avaient encore pu agir. Craignant que la police n’eût le mauvais goût de s’étonner de ne point les voir quitter immédiatement Circle City, ils avaient cru devoir attendre vingt-quatre heures. Les outils ne leur manquaient pas. Ils avaient retrouvé à l’auberge où ils étaient descendus et où ils élurent de nouveau domicile en sortant de la prison les pics et les pioches de leur dernière campagne.

La bourgade montrait déjà une certaine animation. Les prospecteurs des gisements alaskiens du bas cours du Yukon, attirés par la précocité de la belle saison, commençaient à y affluer. Cette circonstance favorisait la bande des Texiens qui se perdraient ainsi plus aisément dans la foule.

La nuit suivante, Krarak, dès dix heures du soir, reprit son poste au pied du mur. La nuit était obscure, et une assez forte brise soufflait du Nord.

Vers onze heures, l’Indien, l’oreille appliquée au ras du sol, crut comprendre que l’on travaillait à sa délivrance.

Il ne se trompait pas. Hunter et Malone s’étaient mis à l’œuvre. Avec la pioche, ils foraient une galerie sous le pied de la muraille, afin de ne pas avoir besoin d’en déplacer les pierres.

De son côté, dès qu’il eut bien reconnu l’endroit choisi, Krarak fouilla le sol avec ses ongles.

Il n’y eut aucune alerte. Les gardiens ne furent point attirés dans le préau. Le vent vif et froid les retenait à l’intérieur où l’absence de Krarak resta inaperçue.

Le trou était assez large pour livrer passage à un homme. (Page 302.)

Enfin, un peu après minuit, le trou fut assez large pour livrer passage à un homme de corpulence ordinaire.

« Viens, dit une voix qui était celle de Hunter.

— Personne au dehors ? demanda Krarak.

— Personne. »

Quelques instants plus tard, l’Indien était en liberté.

Au delà du Yukon, dont Circle City occupe la rive gauche, il apercevait une vaste plaine encore parsemée des dernières neiges de l’hiver. La débâcle était commencée et le fleuve charriait des glaçons. Une barque n’aurait pu s’y engager, en admettant qu’il eût été possible à Hunter de s’en procurer une sans exciter la défiance de la police.

L’Indien n’était pas homme à se laisser arrêter par un tel obstacle. Il saurait bien sauter d’un glaçon à l’autre pour atteindre la rive droite. Une fois là, toute la campagne s’ouvrait devant lui. Il serait loin lorsqu’on découvrirait sa fuite.

Il importait cependant que le fugitif fût hors d’atteinte avant le lever du soleil. Il n’avait donc pas une heure à perdre.

Hunter lui dit :

« Tout est convenu ?

— Convenu, répondit Krarak.

— Où nous retrouverons-nous ?

— Comme il a été dit : à dix milles de Fort Yukon, sur la rive gauche de la Porcupine.

C’est, en effet, ce qui avait été arrêté entre eux. Dans deux ou trois jours, Hunter et ses compagnons quitteraient Circle City et se dirigeraient vers Fort Yukon, situé en aval dans le Nord-Ouest. De là, ils remonteraient le cours de la Porcupine vers le Nord-Est. Quant à l’Indien, après avoir franchi le Grand Fleuve, il se dirigerait au Nord, en droite ligne, vers son tributaire.

Au moment de se séparer :

— Tout est convenu ? répéta Hunter.

— Tout.

— Et tu nous conduiras ?.. fit Malone.

— Droit aux placers.

Hunter gardait malgré lui une certaine méfiance.

— Pars donc, dit-il. Et, si tu nous as trompés, ne crois pas nous échapper. Il y aurait alors trente hommes lancés à ta poursuite et qui sauraient bien te retrouver.

— Je ne vous ai pas trompés, répondit Krarak avec calme.

Tendant son bras vers le Nord, il ajouta :

« Une fortune, une fortune immense nous attend tous là-bas.

L’Indien se rapprocha de la rive.

« L’endroit où je vous conduirai, affirma-t-il avec une sorte de solennité, n’est pas un placer. C’est une poche d’or, une montagne d’or plutôt. Vous n’aurez que la peine d’en remplir vos charrettes. Fussiez-vous cent, fussiez-vous mille, vous pourriez encore me laisser ma part sans diminuer la vôtre. »

D’un bond, Krarak s’élança sur un glaçon qui fut aussitôt saisi par le courant. Un instant, Hunter et Malone purent le voir passer d’un glaçon à l’autre, s’éloignant toujours vers la rive droite du fleuve. En quelques minutes, il avait disparu dans l’obscurité.

Les Texiens regagnèrent alors leur auberge, et, dès le lendemain, commencèrent leurs préparatifs pour cette nouvelle campagne.

Il va sans dire que l’évasion de l’Indien fut connue au lever du soleil. Mais l’enquête de la police ne donna aucun résultat, et la complicité de Hunter resta ignorée.

Trois jours après, celui-ci et ses compagnons, en tout une trentaine d’hommes, s’embarquaient avec un matériel très réduit sur un chaland qui allait descendre le fleuve jusqu’à Fort Yukon.

Le 22 mai, après s’être ravitaillée à cette bourgade et avoir chargé ses provisions sur un traîneau tiré par un vigoureux attelage de chiens, la caravane remonta vers le Nord-Est le long de la rive gauche de la Porcupine. Si l’Indien était exact au rendez-vous, on le rencontrerait le soir même.

« Pourvu qu’il y soit ! dit Malone.

— Il y sera, avait répondu Hunter. S’il a menti, la peur le tient, et l’intérêt, s’il a dit vrai. »

L’Indien était à son poste, en effet, et, sous sa direction, la bande continua de longer la rive gauche de la Porcupine, en route vers les solitudes glacées de l’extrême Nord.


V

UNE LEÇON DE BOXE.


Il était donc écrit dans le livre de la destinée que Summy Skim, après avoir accompagné Ben Raddle au Klondike, l’accompagnerait jusqu’aux régions les plus élevées de l’Amérique du Nord. Il avait vaillamment résisté. Tous les arguments contre cette nouvelle campagne, il les avait produits. Et, finalement, il avait suffi de quelques mots d’une petite fille pour vaincre en dix secondes son inflexible résolution.

Sa défaite, à vrai dire, n’avait-elle pas été un peu voulue ? Summy Skim aurait-il eu le courage de reprendre sans Ben Raddle le chemin de Montréal, ou la patience de l’attendre dans le confortable relatif de Dawson ? Rien n’est moins certain.

Ces questions resteraient en tous cas à jamais sans réponse, puisque Summy, décidément, allait suivre son cousin à la conquête du Golden Mount.

« Céder une première fois, se répétait-il, c’est s’exposer à céder toujours. Je ne puis en accuser que moi !.. Ah ! Green Valley ! Green Valley, que tu es loin ! »

Faut-il l’avouer ? c’est un peu pour la forme et pour ne pas en avoir le démenti que Summy s’exprimait à lui-même de tels regrets. Certes, il « se languissait » toujours de Green Valley. Mais quelque chose qu’il ne pouvait définir chantait en lui. Il se sentait joyeux et léger comme un enfant, et la perspective d’un voyage en somme assez troublant ne lui causait pas de réelle appréhension. C’était la chasse sans doute qui donnait ainsi au bon Summy le goût des aventures.

Grâce à la précocité de la saison, le Scout fut de retour à Dawson City dès les premiers jours de mai. Le passage du Chilkoot, la navigation à travers les lacs et sur la Lewis River, avaient pu s’effectuer plus tôt que de coutume et dans des conditions favorables. Ainsi que cela avait été convenu huit mois auparavant, Bill Stell venait se mettre à la disposition des deux cousins pour les reconduire à Skagway, d’où le steamboat les ramènerait à Vancouver.

Bill Stell ne se montra pas très surpris en apprenant que les projets de Ben Raddle étaient à ce point modifiés. Il savait trop que poser le pied sur le sol du Klondike, c’est risquer d’y prendre racine. Si l’ingénieur n’en était pas tout à fait là, du moins ne semblait-il pas près de boucler sa valise pour Montréal !

« Ainsi ?.. dit le Scout à Summy Skim.

— C’est comme ça, mon brave Bill. »

Et ce fut toute la réponse de Summy.

Celui-ci fut cependant moins concis, lorsqu’il apprit que Bill Stell acceptait de faire la nouvelle campagne. Abondamment, il exprima le plaisir que sa décision lui causait.

C’était là une bonne idée, en effet. Ben Raddle avait eu raison de penser qu’il ne pouvait trouver de concours plus sûr que celui du Scout, et, pour le décider, il lui avait fait connaître le véritable but de l’expédition. Le secret du Français Jacques Ledun, qu’il avait jalousement gardé vis-à-vis de tous, ce secret que Summy Skim et les deux cousines Edgerton étaient seuls à connaître jusqu’alors, il n’hésita pas à le confier à Bill Stell, en qui il avait la plus absolue confiance.

Tout d’abord, celui-ci refusa de croire à l’existence du Golden Mount. Il avait entendu parler de cette légende et n’admettait pas qu’on pût lui accorder la moindre créance. Mais, lorsque Ben Raddle lui eut raconté l’histoire de Jacques Ledun, lorsqu’il lui eut montré la carte où figurait le Volcan d’Or, le Scout se montra moins sceptique, et, peu à peu, la conviction qui animait l’ingénieur emporta la sienne.

« Enfin, Scout, conclut Ben Raddle, il y a là des richesses incalculables, cela n’est pas douteux. Si j’ai réussi à vous persuader, pourquoi ne viendriez-vous pas avec nous en prendre votre part ?

— Vous m’offrez de vous accompagner au Golden Mount ? insista Bill Stell.

— Mieux que de nous y accompagner, Scout. De nous y guider. N’avez-vous pas déjà parcouru les territoires du Nord ? Si l’expédition ne réussit pas, je paierai largement vos services ; si elle réussit, pourquoi, vous aussi, ne puiseriez-vous pas à pleines mains dans ce coffre-fort volcanique ?

Si philosophe que fût le brave Scout, il se sentit ébranlé. Jamais pareille occasion ne s’était offerte à lui.

Ce qui l’effrayait, toutefois, c’était la longueur du voyage. Le meilleur itinéraire suivait une ligne brisée passant par Fort Mac Pherson qu’il avait visité autrefois, et la distance à franchir dépassait six cents kilomètres.

— C’est à peu près celle qui sépare Skagway de Dawson City, remarqua l’ingénieur. Elle ne vous a jamais épouvanté.

— Sans doute, monsieur Raddle, et j’ajouterai que le pays est moins difficile entre Dawson City et Fort Mac Pherson. Mais, au delà, pour atteindre les bouches de la Mackensie, c’est peut-être bien une autre affaire.

— Pourquoi admettre le pire ? répliqua Ben Raddle. En somme, six cents kilomètres peuvent être enlevés en un mois. »

C’était possible, en effet, à la condition qu’il ne survînt aucune des fâcheuses éventualités si fréquentes sous de si hautes latitudes.

Bill Stell hésitait.

Il ne put hésiter longtemps. Aux instances de Ben Raddle se joignirent celles de Neluto tout joyeux de revoir son chef, de Summy Skim qui parla dans le même sens avec une éloquence entraînante, de Jane Edgerton qui se fit persuasive à un point inimaginable. Tous avaient raison ; du moment que le voyage était résolu, le concours du Scout devenait très précieux et en multipliait les chances de succès.

Le Scout se sentit ébranlé… (p. 307.)

Quant à Neluto, l’expédition dont il ignorait le véritable but lui souriait beaucoup. Quelles belles chasses devaient offrir ces territoires à peine visités jusqu’alors !

« Il reste à savoir à qui ils les offrent, ces chasses, observa Summy Skim.

— Mais… à nous, répondit Neluto, quelque peu étonné de la remarque.

— À moins que ce ne soit nous qu’on chasse ! » riposta Summy, prouvant ainsi à Neluto qu’il avait mal choisi l’occasion d’être exceptionnellement affirmatif.

En effet, les régions septentrionales sont parcourues, pendant la belle saison, par des bandes d’Indiens dont il n’y a rien de bon à attendre, et contre lesquels les agents de la Compagnie de la baie d’Hudson ont souvent eu à se défendre.

Les préparatifs furent rapidement faits. Le Scout, prêt à partir avec ses hommes pour le Nord comme pour le Sud, se procura sans peine le matériel nécessaire : chariots, canot portatif, tentes, attelages de mules dont la nourriture est assurée sur ces plaines verdoyantes, et, par suite, bien préférables aux attelages de chiens. Quant aux vivres, sans parler de ce que produirait la chasse ou la pêche, il fut facile de s’en assurer pour plusieurs mois, Dawson City venant d’être ravitaillé par les sociétés qui desservent les gisements du Klondike, dès le rétablissement des communications avec Skagway et Vancouver. Les munitions ne manquaient pas non plus, et, s’il y avait lieu de recourir aux carabines, elles ne resteraient point muettes.

La caravane, sous la direction du Scout, allait comprendre les deux cousins, Jane Edgerton, Neluto avec sa carriole et son cheval, Patrick Richardson, neuf Canadiens qui avaient travaillé sur le 129, et six au service de Bill Stell, soit au total vingt et une personnes. Ce nombre réduit de prospecteurs suffirait à l’exploitation du Golden Mount, tout le travail consistant, d’après Jacques Ledun, à recueillir les pépites amassées dans le cratère éteint du volcan.

On mit tant de diligence à préparer cette campagne dont Ben Raddle, Summy Skim, Jane Edgerton et le Scout étaient seuls à connaître le but, que le départ put être fixé au 6 mai.

On ne sera pas étonné que Ben Raddle, avant de quitter Dawson City, voulût s’enquérir une dernière fois de la situation des claims du Forty Miles Creek. Par son ordre, le contre-maître et Neluto se rendirent à l’endroit où se trouvait naguère l’héritage de l’oncle Josias.

La situation était la même. Le 129, comme le 131, comme beaucoup d’autres claims de part et d’autre de la frontière, était entièrement submergé. Le rio, décuplé en largeur par le tremblement de terre, suivait son cours régulier. Le détourner et lui faire réintégrer son ancien lit eût été une besogne impossible peut-être, et, en tous cas, si considérable, si coûteuse, que personne n’y songeait. Lorique revint donc avec la certitude que tout espoir de jamais exploiter ces gisements devait être abandonné.

Les préparatifs furent achevés le 5 mai. Dans l’après-midi, Summy Skim et Ben Raddle allèrent à l’hôpital prendre congé d’Edith et du docteur.

Ils y trouvèrent d’abord les deux cousines qui passaient ensemble cette dernière journée. Edith avait comme toujours son air tranquille et calme. Que pensait-elle de ce voyage ? Bien fin qui eût pu le dire.

« Je n’ai pas d’opinion, répondit-elle à une question que Ben Raddle lui posa sur ce sujet. Chacun mène sa vie à sa guise. L’essentiel est de bien faire ce qu’on fait.

La conversation se prolongea pendant plus de deux heures. Chose étrange, Summy et Jane en faisaient presque exclusivement les frais. À mesure que l’heure avançait, Ben Raddle et Edith gardaient un silence plus obstiné, comme si une idée fixe eût de minute en minute appesanti davantage leur esprit.

Ce fut Summy qui termina joyeusement l’entrevue, quand le moment de se séparer fut arrivé.

— Le programme est : pas de bile ! conclut-il d’une voix éclatante. Donc, soyons gais. Avant l’hiver nous serons de retour, ployant sous le fardeau des pépites !

— Dieu t’entende ! murmura Ben Raddle avec une sorte de lassitude, tandis qu’il tendait à Edith une main que celle-ci serra silencieusement.

Quand la porte se fut refermée sur eux, et tandis qu’ils allaient rendre visite au docteur Pilcox, Summy entreprit son cousin avec une certaine vivacité.

« Qu’est-ce qui te prend ? interrogea-t-il. Tu as l’air de porter le diable en terre, et Mlle Edith semble copier tes airs désenchantés. Comme c’est encourageant ! Le voyage aurait-il cessé de te plaire ?

Ben Raddle, d’un effort, sembla chasser des pensées importunes.

— Tu plaisantes ! » dit-il.

Quant au docteur Pilcox, voici quelle fut sa manière de voir :

« Vous allez faire un voyage superbe, car le pays doit être, là-bas, plus beau encore qu’au Klondike, qui n’est déjà pas mal, cependant ! Et puis, si vous vous étiez engagés sur la route du Sud, c’eût été pour retourner à Montréal. Nous ne vous aurions jamais revus. Au moins, lorsque vous reviendrez de là-bas, vous nous retrouverez à Dawson. »

Ben Raddle consacra la fin de la journée à tenir un dernier conciliabule avec Lorique. Ce que se dirent les deux interlocuteurs, Summy n’en sut rien, par bonheur, car il se fût sérieusement emporté s’il eût connu le véritable état d’âme de son cousin.

Au cours de longs entretiens qu’il poursuivait depuis tant de mois avec le contre-maître canadien, l’ingénieur avait été décidément envahi par cette fièvre de l’or que Summy redoutait si fort. Lorique, mineur enragé, dont toute la vie s’était passée à faire de la prospection, avait par degrés amené Ben Raddle à ses idées. Le serviteur, par intoxication, par contagion lente, avait déteint sur le maître, et celui-ci en était arrivé à donner comme but exclusif à sa vie la recherche et la mise en œuvre de filons ou de sables aurifères. Dans son for intérieur, le retour à Montréal était reculé à un avenir indéterminé. Tout son intérêt se concentrait uniquement sur le Klondike, source inépuisable d’émotions appréciées du joueur qui sommeillait en lui.

Ben Raddle avait décidé que Lorique ne ferait pas partie de l’expédition qui allait s’enfoncer dans le Nord. Il resterait à Dawson, et aurait comme mission de se tenir au courant de tous les événements intéressant l’industrie minière. S’il voyait quelque bonne opération à tenter, il serait de cette manière à même de la faire.

Tout étant ainsi convenu, la caravane sortit de Dawson, le lendemain, dès cinq heures du matin, par le haut quartier de la rive droite du Klondike, et se dirigea vers le Nord-Est.

Le temps était à souhait : ciel pur, brise faible, température de cinq à six degrés au-dessus de zéro. La neige avait en grande partie fondu, et il n’en subsistait sur le sol herbeux que de rares plaques d’une éblouissante blancheur.

Que l’itinéraire eût été soigneusement établi, il est inutile de le dire. Le Scout avait déjà fait le voyage de Dawson City à Fort Mac Pherson, et l’on pouvait s’en rapporter à la fidélité de ses souvenirs.

La contrée à parcourir était, en somme, assez plate, et coupée seulement de quelques rios, d’abord affluents ou sous-affluents du Yukon et de la Klondike River, puis, au delà du cercle polaire arctique, affluents ou sous-affluents de la Peel River qui longe la base des Montagnes Rocheuses avant de se jeter dans la Mackensie.

Pendant cette première période du voyage, tout au moins, entre Dawson City et Fort Mac Pherson, le cheminement ne présenterait pas de grandes difficultés. Après la fonte des dernières neiges, les rios descendraient à leur plus bas étiage ; il serait aisé de les franchir, et ils conserveraient toujours assez d’eau pour les besoins de la petite troupe. Lorsqu’elle aurait atteint la Peel River, on déciderait dans quelles conditions s’effectuerait la dernière partie de l’itinéraire.

Par un phénomène bien humain d’autosuggestion, tous, à l’exception peut-être de Summy Skim et de Patrick Richardson, partaient pleins d’espoir dans le succès de l’expédition. Et encore Summy Skim se bornait-il à ne pas avoir d’opinion, et à ne pas arrêter son esprit un seul instant sur le but du voyage. Après une longue et stérile hostilité, il se mettait en route joyeux sans savoir pourquoi et débordant d’une irrésistible bonne humeur.

Quant à Patrick, lui non plus n’avait pas d’opinion, en admettant qu’il eût été capable d’en avoir une. La veille du départ, Jane lui avait dit :

« Patrick, nous partons demain.

— Bien, monsieur Jean, » avait répondu le fidèle géant, qui n’avait jamais paru remarquer le changement de sexe de son jeune maître.

Les autres, ceux du moins qui étaient dans la confidence, Ben Raddle, Jane Edgerton, Bill Stell lui-même, admettaient l’existence du Golden Mount et de ses trésors comme un article de foi. Quant au reste de la troupe, il suivait de confiance, sachant seulement que l’on faisait un voyage de prospection dans le Nord, et tous, grisés par un optimisme sans cause, en supputaient à l’avance les résultats. La qualité de Ben Raddle faisait merveille. On se racontait à l’oreille que le Scout lui avait donné un « tuyau », et que l’on marchait à coup sûr vers de fabuleuses richesses que l’ingénieur saurait bien faire sortir de terre d’un seul coup.

C’est dans ces heureuses dispositions que l’on quitta Dawson City. Au sortir de la ville, la carriole conduite par Neluto, et dans laquelle les deux cousins et Jane Edgerton avaient pris place, marcha d’abord d’une rapide allure ; mais bientôt elle dut ralentir son train, que les attelages lourdement chargés ne pouvaient suivre. Cependant il fut possible d’allonger ces premières étapes sans trop fatiguer les animaux et les hommes, la vaste plaine très unie ne présentant aucun obstacle. Souvent, pour soulager les mules, les hommes faisaient à pied une partie de la route. Ben Raddle et le Scout causaient alors du sujet qui occupait leur pensée. Summy Skim et Neluto battaient la campagne à droite et à gauche, et, comme le gibier abondait, ils ne perdaient pas leur poudre. Puis, avant même que ne fût venue la nuit déjà tardive à cette époque de l’année et sous cette latitude, le campement s’organisait jusqu’au lendemain.

Ce fut à la date du 16 mai, dix jours après son départ de Dawson City, que la caravane franchit le cercle polaire, un peu au delà du soixante-sixième parallèle. Aucun incident n’avait marqué cette première partie du parcours. On n’avait même pas fait la rencontre de ces bandes d’Indiens que les agents de la Compagnie de la baie d’Hudson poursuivent encore et repoussent de plus en plus vers l’Ouest.

Le temps était beau, les santés bonnes. Le personnel vigoureux, rompu aux fatigues, ne paraissait pas souffrir du voyage. Les attelages trouvaient facilement à se nourrir au milieu des prairies verdoyantes. Quant aux campements nocturnes, on parvenait toujours à les installer à portée d’un rio limpide, sur la lisière des bois de bouleaux, de trembles et de pins qui se succèdent à perte de vue dans la direction du Nord-Est.

L’aspect de la région se modifiait lentement. À l’horizon oriental se profilait maintenant l’arête des Montagnes Rocheuses. C’est dans cette partie du Nord-Amérique que le sol est soulevé par leurs premières ondulations, qui se prolongent ensuite, exhaussées, sur presque toute la longueur du nouveau continent.

Quelques kilomètres après avoir franchi le cercle polaire, la caravane dut passer à gué, près de sa source, une rivière allant vers le Nord-Ouest se jeter dans la Porcupine River.

Tant à cause du réseau des creeks que des inégalités du sol, la route, au Nord de cette rivière, se fit assez dure, et, sans l’extrême soin qu’y apportait Neluto, l’essieu ou les roues de la carriole se fussent plusieurs fois rompus.

Nul, d’ailleurs, ne songeait à s’étonner de ces difficultés. On ne s’était pas attendu à trouver dans ces régions perdues des voies bordées de becs de gaz et soigneusement macadamisées. Seul, Bill Stell, qui avait jadis suivi le même chemin, manifestait quelque surprise.

« La route, dit-il un jour que la caravane était engagée dans un étroit défilé, ne m’avait pas paru si mauvaise lorsque je l’ai parcourue il y a vingt ans.

— Elle n’a pourtant pas dû changer depuis, répliqua Summy Skim.

— Cela tient peut-être à la rigueur du dernier hiver, fit observer l’ingénieur.

— C’est ce que je pense, monsieur Ben, répondit le Scout. Les froids ont été si excessifs, que les gelées ont profondément défoncé la terre. Aussi, ne saurais-je trop recommander de prendre garde aux avalanches. »

Il s’en produisit, en effet, deux ou trois fois. D’énormes morceaux de quartz et de granit, déséquilibrés par les affouillements, roulèrent en rebondissant sur les talus, brisant, broyant les arbres situés sur leur passage. Il s’en fallut de peu que l’un des chariots et son attelage ne fussent détruits par ces lourdes masses.

Pendant deux jours, les étapes furent pénibles, et leur longueur ne se maintint pas à sa moyenne habituelle. De là des retards contre lesquels pestait Ben Raddle et que Summy Skim accueillait avec le calme d’un philosophe.

Ce n’était pas l’or qui l’attirait, lui. Puisqu’il avait dû renoncer à regagner des pays plus cléments, autant passer son temps à voyager qu’à autre chose. Et, d’ailleurs, il était obligé de convenir avec lui-même qu’il se trouvait parfaitement heureux.

« Il est étonnant, ce Ben, disait parfois Summy à Jane Edgerton. C’est un enragé.

— Nullement, répondait Jane. Il est pressé, voilà tout.

— Pressé ? ripostait Summy. Pourquoi pressé ? Il gâte toujours le présent avec son souci du lendemain. Moi, je me laisse vivre et j’accepte les choses comme elles viennent.

— C’est que M. Raddle a un but. Il va droit au Golden Mount, et le chemin qu’il faut suivre pour l’atteindre n’est qu’un moyen qui ne l’intéresse pas.

— Le Golden Mount — s’il existe — répliquait Summy, sera là dans quinze jours comme dans huit. Je compte bien, d’ailleurs, que nous prendrons un repos mérité à Fort Mac Pherson. Après une trotte pareille, on a le droit de vouloir s’étendre dans un lit.

— S’il y a des auberges à Fort Mac Pherson !

Le Scout, consulté, déclara qu’il n’y en avait pas.

— Fort Mac Pherson, dit-il, n’est qu’un poste fortifié pour les agents de la Compagnie. Mais il y a des chambres.

— Puisqu’il y a des chambres, il y a des lits, répliqua Summy Skim, et je ne serais pas fâché d’y allonger mes jambes pendant deux ou trois bonnes nuits.

— Commençons par y arriver, interrompit Ben Raddle, et ne nous attardons pas en haltes inutiles. »

La caravane marchait donc aussi rapidement que le permettaient les détours et les embarras des défilés ; mais, malgré les encouragements de Ben Raddle, il lui fallut près d’une semaine pour sortir de la région montagneuse et arriver à la Peel River.

Ce fut seulement dans l’après-midi du 21 mai qu’on l’atteignit, et, sans attendre, on traversa cet important affluent de la Mackensie, en s’aidant des derniers glaçons de la débâcle qui l’encombraient encore. Avant la nuit, matériel et personnel étaient transportés sans accident sur la rive droite, et le camp était établi au bord de l’eau, sous les frondaisons de grands pins maritimes. Les tentes dressées, on s’occupa du repas du soir, toujours impatiemment attendu.

Mais il était écrit que la journée ne s’achèverait pas sans dramatique incident. À peine était-on installé, que l’un des Canadiens, descendu un peu en aval, reparut au pas de course, les traits convulsés par la peur.

« Alerte !.. alerte ! cria-t-il dès qu’il fut à portée de la voix.

On se releva en désordre. Seul, Summy Skim, en chasseur de profession, eut le sang-froid de saisir sa carabine. En un instant, il était debout, armé, prêt à faire feu.

— Des Indiens ? demanda-t-il.

— Non, répondit Bill Stell, des ours. »

Sur les talons du fuyard apparaissait, en effet, un trio d’ours de grande taille, d’aspect formidable, appartenant à cette espèce de grizzlis qui fréquentent d’habitude les gorges des Montagnes Rocheuses.

Ces ours étaient-ils excités par la faim ? C’était probable, à en juger par leurs terribles rugissements, qui eurent pour effet d’affoler les bêtes d’attelage.

La confusion générale s’en augmenta, et les trois ours furent au milieu du camp avant que l’on eût pris la moindre mesure de défense.

Au premier rang se trouvait, par hasard, Jane Edgerton. Elle essaya de reculer, de fuir, mais il était visible qu’elle n’en aurait pas le temps. D’un bond, Summy se plaça devant la jeune fille et, épaulant sa carabine, fit feu à deux reprises, coup sur coup.

Summy ne manquait jamais le but. C’était, du moins, sa prétention, qui fut justifiée une fois de plus. Deux ours frappés au cœur tombèrent pour ne plus se relever.

Il en restait un troisième. Indifférent au meurtre de ses congénères, l’animal accourait à toute vitesse. Dans une seconde il aurait saisi dans la tenaille de ses redoutables griffes le malheureux Summy désarmé. Celui-ci, décidé à vendre chèrement sa vie, prit par le canon son fusil transformé en massue et, de pied ferme, attendit.

Soudain, l’ours chancela. Attaqué de flanc, il lui fallait faire face à un nouvel ennemi, qui n’était autre que Patrick Richardson. Sans autres armes que celles dont la nature l’avait pourvu, l’Irlandais était venu à la rescousse et, selon les règles de la savate la plus pure, il avait décoché dans le flanc droit de l’ours un coup de pied si magistral que l’élan de la bête féroce en fut brisé.

L’ours fit sur lui-même un quart de conversion, et, déchirant l’air d’un effroyable rugissement, se lança sur l’audacieux qui le bravait. Les spectateurs de cette scène rapide poussèrent un cri d’effroi. Seul, Patrick, ramassé sur lui-même, ne manifesta aucune émotion.

C’était vraiment un beau spectacle : d’un côté un animal gigantesque emporté par la plus furieuse des colères, se précipitant avec l’aveuglement de la brute, griffes dardées, crocs menaçants ; de l’autre, un superbe échantillon physique de la race des hommes, aussi grand, aussi fort que son terrifiant adversaire, moins bien armé sans aucun doute, mais remplaçant, quelle que fût la modestie de son rang sur l’échelle intellectuelle, l’infériorité de ses armes naturelles par cette flamme de l’intelligence dont l’espèce humaine a l’exclusif privilège.

On aurait cru revivre une scène des temps préhistoriques, au cours desquels nos premiers ancêtres durent, par l’unique force de leurs muscles, conquérir la terre inconnue et hostile. Cette fois encore, l’intelligence devait triompher. À l’instant précis où l’ours allait étouffer Patrick entre ses bras velus, celui de l’Irlandais se détendit rapide comme la foudre, et son poing vint frapper, avec la violence d’une catapulte, l’assaillant en plein museau.

Le coup avait été formidable. L’ours vacilla sur ses pattes de derrière et tomba comme une masse à la renverse. Patrick eut un petit rire mezza voce, et, sans bouger, se tint prêt à soutenir une nouvelle attaque.

Elle ne se fit pas attendre. À peine tombé, l’ours s’était relevé le museau en sang. Ivre de rage, il se lança à corps perdu sur son ennemi.

Patrick ne perdit rien de son sang-froid. Le moment favorable choisi avec un tact parfait, ses deux poings, cette fois, partirent à la volée. Le gauche, d’abord, atteignit et creva l’un des yeux de l’animal, puis le droit revint s’écraser contre le museau avec une telle violence que le sang gicla et que l’on entendit le bruit sec des crocs brisés.

De nouveau, l’ours tomba à la renverse et, de nouveau, Patrick attendit généreusement qu’il se fût remis debout avant de reprendre le jeu. On n’eût pas agi avec plus de loyauté dans une séance de lutte romaine.

L’ours, d’ailleurs, se relevait moins rapidement que lors de sa première chute. Il se redressa enfin, mais pour se reposer lourdement sur son arrière-train. Il ne bougeait plus. Il ne rugissait plus. D’un air désorienté, il frottait de la patte son œil crevé, tandis que sa langue épaisse passait et repassait sur ses babines ensanglantées.

Lassé d’attendre, Patrick, le poing en arrêt, fit en avant un pas que l’ours fit immédiatement en arrière. L’Irlandais aussitôt avança d’un second pas, puis d’un troisième, tandis que l’ours reculait d’autant. Pendant trois minutes, cette singulière poursuite continua, au grand ébahissement des spectateurs.

Patrick, impatienté, brusqua les choses. Désespérant d’atteindre l’ennemi dans sa retraite, et comprenant la nécessité d’une arme de jet, il se baissa pour ramasser une grosse pierre dont l’envoi, à titre d’insultante provocation, ferait, sans doute, renaître la bataille.

Il n’en fut rien. En voyant le mouvement de l’Irlandais, l’ours ne demanda pas son reste. La leçon lui suffisait évidemment, et il en avait assez. Se laissant retomber sur ses quatre pattes, il battit en retraite au petit trot, et s’éloigna d’un air penaud, l’arrière-train peureusement contracté, en lançant de son œil unique un regard craintif à l’adresse de son vainqueur.

Quelques minutes plus tard il avait disparu sous les arbres de la forêt.

Un éclat de rire homérique, accompagné d’un tonnerre d’applaudissements, salua ce dénouement inattendu. On entoura Patrick, on le complimenta.

« Merci, Patrick, dit avec chaleur Summy Skim en serrant vigoureusement la main de son sauveur.

— Oui, merci, répéta Jane au géant. Merci et bravo !

Patrick ne sembla pas s’apercevoir de l’existence de Summy. Il se tourna du côté de sa jeune maîtresse qui, pour lui, peuplait la terre à elle seule.

— Il n’y a pas de quoi, dit-il modestement. Cette bête, voyez-vous, elle ne sait pas la boxe, monsieur Jean. »


L’OURS FROTTAIT DE LA PATTE SON ŒIL CREVÉ. (Page 319.)


VI

OÙ L’ON TOUCHE AU BUT.


Situé à peu près par 135° de longitude Ouest et 67° de latitude, le Fort Mac Pherson était à cette époque le poste le plus septentrional que possédât la Compagnie de la baie d’Hudson dans le Nord-Amérique. Il commandait toute la partie de territoire arrosée par les nombreux bras qui se ramifient à l’estuaire de la Mackensie sur la mer Polaire Arctique ; C’est là que les chasseurs de fourrures trouvaient à se ravitailler, et aussi à se défendre contre les bandes d’Indiens errant à travers les plaines du Haut-Dominion.

Ce fort, élevé sur la rive droite de la Peel River, se tenait le plus possible en communication avec le Fort Good Hope, bâti en amont au bord de la Mackensie. Les stocks de pelleteries refluaient de l’un vers l’autre, pour être ensuite transportés sous bonne escorte dans l’entrepôt central de la Compagnie.

Le Fort Mac Pherson est constitué par un vaste magasin au-dessus duquel se succèdent la chambre de l’agent-chef, le poste de ses hommes et une salle munie de lits de camp pouvant contenir une vingtaine de personnes. En bas sont disposées des écuries où les attelages de chevaux et de mules peuvent trouver place. Les forêts voisines fournissent le combustible nécessaire pour combattre les grands froids de la saison glaciale.

Le bois ne manque pas et ne manquera pas pendant nombre d’années encore. Quant à la nourriture, elle est assurée régulièrement chaque été par les ravitailleurs de la Compagnie, la chasse et la pêche alimentant, d’ailleurs, largement les réserves.

Le Fort Mac Pherson est commandé par un agent-chef, ayant sous ses ordres une vingtaine d’hommes originaires du Canada et de la Colombie britannique, véritables soldats soumis à une sévère discipline. Vie assez dure que la leur, étant donnés la rigueur du climat et le danger perpétuel d’être attaqué par les bandes d’aventuriers errant dans ces solitudes désolées. Aussi le râtelier d’armes est-il garni de carabines et de revolvers, et la Compagnie a-t-elle soin de renouveler les munitions de manière que le poste en soit toujours approvisionné.

Au moment où l’expédition de Ben Raddle parvint au Fort Mac Pherson, l’agent-chef et ses hommes venaient précisément d’avoir une alerte.

Quelques jours auparavant, dans la matinée du 25 mai, l’homme de garde avait signalé l’approche d’une troupe composée de trente à quarante hommes, dont plusieurs Indiens, qui remontait la rive droite de la Peel River.

Ainsi qu’il est d’usage en de telles circonstances, la porte du Fort Mac Pherson fut tout d’abord fermée solidement. À moins d’escalader les murs, on n’aurait pu pénétrer dans l’enceinte.

Lorsque les étrangers furent arrivés devant la porte, l’un d’eux, qui semblait être le capitaine, demanda que l’entrée leur fût accordée. L’agent-chef monta alors sur la crête du mur et examina les hôtes que le hasard lui envoyait. Il est à croire que cet examen ne lui dit rien de bon et que la troupe lui parut suspecte, car sa réponse fut que personne ne pénétrerait dans la place.

Ce qui suivit prouva la sagesse de sa décision. Des injures et des menaces éclatèrent aussitôt. À l’accent, le gardien-chef reconnut que la bande était composée, outre les Indiens, d’Américains du Sud, gens toujours portés aux plus extrêmes violences.

Les aventuriers ne s’en tinrent pas aux paroles. Ils passèrent aux actes. Soit pour se ravitailler, soit dans le but de s’emparer du Fort Mac Pherson, point d’appui très important qui commande l’embouchure de la Mackensie, ils essayèrent de forcer la porte. Elle résista d’ailleurs, et, après une décharge du poste, qui en blessa quelques-uns, les assaillants s’éloignèrent dans la direction du Nord-Ouest, mais non sans avoir fait usage de leurs carabines contre les agents de la Compagnie, dont, par bonheur, aucun ne fut atteint.

À dater de cette alerte, un retour offensif étant toujours à craindre, la garnison du Fort Mac Pherson se tint jour et nuit sur le qui-vive. Et vraiment ne dut-elle pas s’applaudir d’avoir fait bonne garde, lorsque, cinq jours plus tard, le 30 mai, une nouvelle troupe fut signalée, qui se dirigeait également vers le fort, en descendant la rive droite du cours d’eau ?

Grande fut la surprise de la caravane du Scout — car c’était elle — lorsqu’elle vit apparaître sur la courtine une douzaine d’hommes armés, qui lui intimèrent l’ordre de s’éloigner.

Il fallut parlementer.

L’agent-chef reconnut enfin qu’il avait affaire à des Canadiens, et, circonstance des plus heureuses, il se trouva que Bill Stell et lui étaient d’anciennes connaissances, du temps que tous deux servaient dans la milice du Dominion. Aussitôt, la porte du Fort Mac Pherson s’ouvrit toute grande, et la caravane pénétra dans la cour intérieure où il lui fut fait bon accueil.

L’agent-chef donna alors l’explication de son attitude à l’approche d’une troupe d’étrangers. Il raconta qu’une bande d’Américains et d’Indiens avait fait quelques jours auparavant une démonstration hostile contre le fort, qu’elle avait tenté d’y entrer par la violence, et qu’il avait fallu la repousser à coups de carabine. Que voulaient ces rôdeurs ? On l’ignorait. La méfiance de la garnison se justifiait en tous cas après cette échauffourée.

« Cette bande, qu’est-elle devenue ? demanda le Scout.

— Son coup manqué, répondit l’agent-chef, elle a continué sa route.

— De quel côté ?

— Vers le Nord-Ouest.

— Puisque nous allons prendre celle du Nord, dit Ben Raddle, il est probable que nous ne la rencontrerons pas.

— Je vous le souhaite, approuva l’agent-chef, car elle m’a paru composée d’un ramassis de gens de la pire espèce.

— Ou peuvent-ils aller ainsi ? questionna Summy Skim.

— Sans doute à la recherche de nouveaux gisements, puisqu’ils avaient un matériel de prospecteurs.

— Avez-vous donc entendu dire qu’il y en eût dans cette partie du Dominion ? demanda Ben Raddle.

— Il en existe assurément, répondit l’agent-chef. Il ne reste qu’à les trouver. »

L’agent-chef n’en savait pas davantage. Il ne fit pas la moindre allusion au Golden Mount, qui cependant ne devait pas être très éloigné du Fort Mac Pherson.

Ben Raddle en fut satisfait. Il préférait que le secret de Jacques Ledun ne fût connu de personne. Par contre, une telle ignorance ne laissa pas d’impressionner Summy Skim, qui doutait toujours de l’existence de la Montagne d’Or. Pour en avoir le cœur net, il demanda à l’agent-chef s’il y avait des volcans dans le Nord. Celui-ci déclara qu’il n’en avait jamais entendu parler, et cette réponse augmenta la perplexité de Summy.

Le Scout se contenta de dire à son camarade de régiment que la caravane allait précisément à la recherche de territoires aurifères vers l’embouchure de la Mackensie. Il ajouta, qu’après une marche d’un mois, elle serait désireuse de se reposer deux ou trois jours au Fort Mac Pherson, si on voulait bien lui accorder l’hospitalité.

La requête de Bill Stell fut exaucée sans difficulté. En ce moment, d’ailleurs, le fort ne renfermait que sa petite garnison réglementaire. Les chasseurs n’y étaient attendus que dans un mois. On ne manquait donc pas de place, et la caravane put se loger à l’aise sans causer aucun dérangement.

Ben Raddle remercia vivement l’agent-chef de ce bon accueil, et, en moins d’une heure, l’installation du personnel et du matériel était terminée.

Les trois jours s’écoulèrent dans un repos absolu, et aucun incident ne marqua le séjour de la caravane au Fort Mac Pherson. Lorsque l’heure du départ arriva, tous, bien reposés, étaient prêts à repartir d’un cœur joyeux.

Dans la matinée du 2 juin, la petite troupe se reforma sous la conduite du Scout, qui ne ménagea pas à l’agent-chef et à ses camarades des remerciements aussi sincères que mérités, puis elle se remit en marche sur la rive droite de la Peel River.

Ben Raddle, Summy Skim et Jane Edgerton avaient repris place dans la carriole conduite par Neluto. Les autres attelages suivaient sous la direction du Scout. Celui-ci ne connaissait plus le territoire qu’il traversait, ses voyages antérieurs ne l’ayant jamais conduit au delà du Fort Mac Pherson.

C’était donc aux renseignements possédés par l’ingénieur qu’il convenait de s’attacher maintenant. Sa carte, où était reporté le Golden Mount, d’après les relèvements de Jacques Ledun, montrait que la route, à partir du Fort Mac Pherson, obliquait légèrement sur la gauche de la Peel River.

À midi la halte s’organisa près d’un rio, à l’orée d’un bois de sapins. Les animaux furent mis au pâturage dans une prairie voisine. Le temps était rafraîchi par une légère brise du Nord-Est, et le ciel voilé de quelques nuages.

On était en pays plat. Le regard n’était arrêté qu’au levant par les premières tumescences de la chaîne des Montagnes Rocheuses. La distance à parcourir jusqu’au Golden Mount, distance qui, d’après la carte, ne devait pas excéder deux cents kilomètres, n’exigerait, dans ces conditions, que cinq ou six jours, s’il ne se produisait aucun retard.

Tout en causant pendant la halte, Bill Stell fut conduit à dire :

« Enfin, monsieur Summy, nous voilà au terme du voyage. Bientôt nous n’aurons plus qu’à songer au retour.

— Mon cher Bill, répondit Summy, un voyage n’est terminé que lorsqu’on est revenu chez soi, et, en ce qui concerne spécialement celui-ci, je ne le croirai achevé que le jour où la porte de notre maison de la rue Jacques-Cartier se refermera sur nous. »

Bill Stell n’insista pas. Quant à Ben Raddle, il échangea un regard navré avec Jane Edgerton. Incorrigible, décidément, ce Summy !

Il ne fallut pas moins de trois jours à la caravane pour atteindre le confluent de la Peel River et de la Mackensie. Elle n’y parvint que dans l’après-midi du 5 juin.

Rien ne troubla ces longues étapes effectuées sans trop de fatigue, sur la rive assez plate de la rivière. Le pays était désert. À peine si on rencontra quelques groupes d’Indiens, de ceux qui vivent de la pêche sur le delta du Grand Fleuve. La bande signalée par l’agent-chef du Fort Mac Pherson ne fut point rencontrée, et le Scout s’en félicitait.

« Arrivons seuls au Golden Mount, répétait-il, revenons-en seuls, et tout sera pour le mieux. »

Il prenait pour cela toutes les précautions possibles. Trois de ses hommes allaient sans cesse en éclaireurs en avant et sur les flancs de la caravane, et, durant les haltes, les abords du campement étaient surveillés avec soin de manière à se garder contre toute surprise.

Ces précautions avaient jusqu’alors été superflues, et la caravane n’avait fait aucune mauvaise rencontre au moment où elle atteignit la Mackensie.

L’embouchure de ce Grand Fleuve constitue un important réseau hydrographique qui n’a peut-être pas de similaire en n’importe quelle région du nouveau et de l’ancien monde.

Cent cinquante kilomètres avant de se jeter dans l’Océan, la Mackensie se divise, se déploie à la manière d’un éventail, en bras réunis par une multitude de canaux secondaires, dont les grands froids ne font qu’une vaste surface glacée pendant l’hiver. À cette époque de l’année, les derniers débris de la débâcle venaient de se dissoudre dans les eaux de la mer Arctique, et la Peel River ne charriait plus un seul glaçon.

À voir cette disposition si compliquée de l’estuaire de la Mackensie, on peut même se demander si sa branche de l’Ouest n’est pas formée par la Peel River elle-même, couplée au bras principal de l’Est, par le réseau qui s’étend entre eux.

Quoi qu’il en soit à cet égard, que le bras de l’Ouest prolonge la Peel River ou constitue une dérivation de la Mackensie proprement dite, la caravane était dans la nécessité de passer sur sa rive gauche, puisque les coordonnées du Golden Mount le plaçaient à peu de distance de cette rive, sur le bord de l’océan Glacial Arctique.

Très heureusement, l’étiage des eaux n’était pas élevé, et le Scout réussit à trouver un gué. Le passage put donc être effectué pendant la halte du 5, non sans d’assez grandes difficultés.

LE SCOUT RÉUSSIT À TROUVER UN GUÉ. (Page 327.)

Cette opération occupa toute l’après-midi, et, lorsque le soir tomba, Bill Stell et ses compagnons étaient installés sur l’autre rive.

Le lendemain, 6 juin, dès trois heures du matin, Bill Stell donna le signal du départ. À son estime, trois jours devaient largement suffire à atteindre le littoral. La caravane serait alors en vue du Golden Mount, si les indications de la carte avaient quelque précision. En admettant même que la longitude et la latitude relevées par Jacques Ledun ne fussent pas absolument exactes, la montagne serait visible, car elle devait dominer la région.

Les étapes le long de la branche occidentale du Grand Fleuve s’effectuèrent sans offrir d’obstacles notables. Toutefois, le temps était moins favorable. Des nuages, venus du Nord, chassaient à grande vitesse, et la pluie tomba parfois avec violence. La marche fut retardée de ce fait, et les haltes de nuit ne laissèrent pas d’être pénibles. Mais on supportait allègrement des ennuis que la proximité du but faisait paraître légers.

C’était une circonstance heureuse que la caravane ne se fût pas engagée dans le réseau hydrographique du delta. Le Scout se demandait comment il s’en fût tiré. Tant de rios à traverser, s’ils n’étaient pas guéables, auraient occasionné les plus sérieux embarras. On aurait été contraint de laisser en arrière une partie du matériel, quitte à venir le reprendre plus tard.

Le 8 juin, à la halte du soir, on ne devait pas être à plus de sept ou huit lieues du littoral, qu’on atteindrait le lendemain sans aucun doute.

Ben Raddle jugea le moment venu de faire connaître à ses compagnons le véritable but du voyage. Il raconta donc l’histoire de Jacques Ledun et répéta les confidences du malheureux Français à la troupe des prospecteurs groupés en cercle autour de lui.

Ce fut une explosion de joie. Tous les regards se tendirent vers le Nord, dans l’espoir d’apercevoir le sommet du Golden Mount. Même en admettant qu’il n’eût que de cinq à six cents pieds d’altitude, il aurait été visible à cette distance.

Le soleil était encore assez haut dans le ciel. Mais, par malheur, quelques brumes s’accumulaient à l’horizon. Rien n’apparut à ces yeux impatients.

On conçoit à quel degré de nervosité était arrivé le personnel de la caravane, et, plus que tous les autres, Ben Raddle absorbé depuis si longtemps par son idée fixe qui serait sous peu d’heures une réalité ou un rêve.

Jane Edgerton partageait la surexcitation de l’ingénieur. Ils ne pouvaient tous deux tenir en place. Si le Scout et Summy Skim ne leur eussent fait entendre raison, ils auraient repris la marche au milieu de l’obscurité.

« Mais, nom d’une pipe ! calme-toi, Ben ; calmez-vous, mademoiselle Jane, répétait Summy Skim. Patientez jusqu’à demain. Si le Golden Mount est là, vous le trouverez à sa place. Il ne s’envolera pas, que diable ! et il est bien inutile de quitter notre campement pendant la nuit pour être fixé quelques heures plus tôt. »

Conseil sage, qui fut appuyé par Bill Stell. De fâcheuses rencontres étaient toujours à craindre, soit avec les Indiens, soit avec des bandes d’aventuriers dans le genre de celle qui avait attaqué le Fort Mac Pherson.

La nuit s’écoula dans ces conditions. Lorsque le jour reparut, les vapeurs ne s’étaient pas dissipées. À deux kilomètres le Golden Mount n’eût pas été visible.

Ben Raddle, les traits contractés, le front assombri, se contenait avec peine. Summy Skim, malgré sa bonté naturelle, n’était pas sans éprouver quelque malin plaisir de la colère du tyran qui l’avait entraîné si loin de Green Valley.

« Rage, mon vieux, rage, mâchonnait-il entre ses dents. Si le Golden Mount n’existe pas, tu ne peux pas le voir, c’est évident.

Cette réflexion pleine de bon sens, qui prouvait son inguérissable scepticisme, Summy eut seulement le tort de la murmurer un peu trop près de Jane Edgerton. Celle-ci eut un regard irrité qui fit rougir jusqu’aux oreilles l’insolent raisonneur. Summy voulut réparer sa bévue.

« Mais comme il existe, se hâta-t-il d’ajouter, on le verra dès que le temps sera clair, c’est évident.

Et lâchement, à haute voix, il répéta avec conviction

« C’est évident ! »

Puis, afin de savoir s’il avait obtenu son pardon, il coula un regard du côté de la jeune prospectrice. Il eut alors l’humiliation de constater qu’elle ne s’occupait plus de lui.

Le campement fut levé dès quatre heures du matin. Il faisait grand jour, et le soleil était déjà de quelques degrés au-dessus de l’horizon. On le sentait derrière les brumes que ses rayons n’avaient pas la force de dissiper.

La caravane se remit en marche. À onze heures, le littoral ne devait pas être à plus de trois lieues. Le Golden Mount demeurait toujours invisible.

Summy Skim commençait à se demander si son cousin n’allait pas devenir fou. Tant de fatigues subies, tant de dangers courus, pour n’arriver qu’à une désillusion !..

Enfin, un peu avant midi, l’atmosphère s’éclaircit. Le globe rouge du soleil s’estompa vaguement dans le brouillard moins dense. La voix de Neluto retentit :

« Là !.. là !.. Une fumée ! s’écriait-il.

Mais il eut aussitôt du regret de s’être montré si audacieusement affirmatif.

« Ou un nuage, dit-il.

Il réfléchit une seconde, et ajouta :

« Ou un oiseau !

Le pilote réfléchit encore. Une fumée, un nuage, un oiseau… Avait-il bien épuisé la série des hypothèses ?.. Non, il ne pouvait imaginer d’autres possibilités… Et pourtant, il en existait peut-être ?..

« Ou rien du tout ! » conclut-il entre ses dents pour son contentement personnel et pour satisfaire, dans tous les cas, sa conscience.

Eût-il parlé à voix plus haute, qu’on ne l’eût pas écouté davantage. La caravane semblait frappée d’immobilité, âmes et regards tendus vers le Nord.

Ben Raddle, lui aussi, regardait le Nord, troublé par une sourde et vague inquiétude.

« Une fumée ?.. murmurait-il. Mais non ! C’est impossible… puisque, d’après Jacques Ledun, le Golden Mount est un volcan éteint !.. »

Et pourtant Neluto avait eu tort d’être aussi timide. Sa première hypothèse était la bonne.

La brume se dissipait de plus en plus. Bientôt le soleil rayonna librement dans le bleu pâle du ciel, tandis que, salué par les hurrahs des prospecteurs, apparaissait le mont prodigieux, le Volcan d’Or, dont le cratère s’empanachait de vapeurs fuligineuses.


VII

UNE COMPLICATION INATTENDUE.


Malgré les difficultés de la route, il ne fallut pas plus de deux heures à Ben Raddle et aux siens pour franchir la distance qui les séparait du Golden Mount. Tous, sans échanger un mot, absorbés dans la contemplation du but qu’ils allaient enfin atteindre, marchaient aussi vite que le permettait la nature du terrain. Ils semblaient attirés par la montagne comme par un énorme aimant.

Il n’était pas trois heures lorsque la caravane s’arrêta au pied du volcan, dont le Rio Rubber contournait la base, à l’Est, et dont l’océan Glacial battait au Nord les dernières assises.

Contrée absolument déserte. Ni au delà de la montagne vers l’Ouest, ni du côté des bouches de la Mackensie, on n’apercevait un village indigène, ou un groupe de ces Indiens qui parcourent le littoral. Au large, pas une embarcation, pas une voile de baleinier, pas une fumée de steamer. Et, cependant, c’était l’époque à laquelle les mers septentrionales sont fréquentées par les pêcheurs de cétacés ou les chasseurs de phoques. Fallait-il en conclure que personne, en cette région lointaine, n’avait devancé Ben Raddle et ses compagnons, et que Jacques Ledun était le seul qui eût poussé ses recherches jusqu’à l’embouchure de la Mackensie, le seul par conséquent qui eût constaté l’existence du Volcan d’Or ?

Le gisement, s’il existait, appartenait bien, en tous cas, à Ben Raddle, à titre de premier occupant. Personne n’ayant pris avant lui possession du Golden Mount, aucun poteau n’en délimitant la concession, nul n’aurait désormais le droit d’intervenir, et l’administration canadienne ne pourrait exiger aucune redevance.

Ce fut au pied du flanc de l’Est, séparé du Rio Rubber par un bois de bouleaux et de trembles, que le Scout établit son campement, à moins d’une demi-lieue du littoral. L’eau douce et le bois ne manqueraient donc pas.

Au delà, se développaient, vers l’Ouest et le Sud, de vastes plaines verdoyantes, semées de bouquets d’arbres, qui, de l’avis de Summy Skim, devaient être assez giboyeuses.

L’installation s’organisa rapidement sous la direction de Bill Stell. Les tentes furent dressées à la lisière du bois. La carriole et les chariots trouvèrent place dans une clairière, et l’on mit à paître dans les prairies voisines les mules entravées. À des places judicieusement choisies, on établit des postes de grand’garde, les abords du campement devant être, par prudence, surveillés jour et nuit, bien qu’il ne semblât pas qu’aucun danger fût à craindre, si ce n’est peut-être de la part des ours, hôtes habituels des territoires du Dominion.

Personne ne doutait, d’ailleurs, que l’exploitation du Golden Mount ne fût de courte durée. Le temps de puiser au trésor accumulé dans le cratère et d’en charger les chariots, et l’on repartirait immédiatement. Ni pic, ni pioche à employer, aucun lavage à faire. L’or, d’après les dires de Jacques Ledun, existait là sous forme de poudre ou de pépites libres, tout le travail préparatoire ayant été fait, et depuis longtemps, par les prospecteurs de Pluton.

Ben Raddle ne serait exactement fixé à cet égard qu’après avoir fait l’ascension de la montagne, et lorsqu’il aurait reconnu la disposition du cratère dans lequel, d’après Jacques Ledun, il était facile de descendre.

Bill Stell fit à ce propos une observation qui ne manquait pas de justesse :

« Monsieur Ben, dit-il, lorsque le Français vous a révélé l’existence du Golden Mount, ne vous a-t-il pas parlé d’un volcan éteint ?

— En effet, Bill.

— Il l’avait, je crois, gravi jusqu’au sommet ?

— Oui. Et même il avait visité le cratère. Mais, depuis cette époque, les forces éruptives ont eu le temps de se réveiller.

— Il n’y a pas lieu d’en douter, répondit le Scout, puisque des volutes de fumée s’élèvent en ce moment de la montagne. Je me demande si, dans ces conditions, le cratère ne va pas être inaccessible.

Ben Raddle avait pour sa part déjà réfléchi à cette éventualité. Il ne s’agissait plus d’un volcan éteint, mais d’un volcan endormi seulement, et qui se réveillait.

— C’est possible, en effet, répondit-il, mais ce contretemps peut aussi avoir son bon côté. Pourquoi une éruption ne nous épargnerait-elle pas du travail, en vidant le Golden Mount des pépites qu’il renferme ? Nous n’aurions alors qu’à les ramasser au pied de la montagne. Demain, lorsque nous aurons fait l’ascension, nous agirons suivant les circonstances. »

La surveillance du campement fut organisée par le Scout, mais la nuit ne fut pas troublée, si ce n’est par quelques lointains grognements d’ours, qui ne s’aventurèrent pas jusqu’au Golden Mount.

Dès cinq heures tous furent sur pied.

L’imagination aidant, Summy Skim ne contemplait tout de même pas sans quelque intérêt ce fameux Golden Mount.

« Sais-tu à quoi je pense, Ben ? demanda-t-il à son cousin.

— Non, Summy, répondit BenRaddle. Mais je le saurai quand tu me l’auras dit.

— Probable, Ben. Eh bien ! je pense que, si notre oncle Josias avait fait une pareille découverte, il serait retourné dans son pays frayer avec les milliardaires du nouveau monde, au lieu de mourir au Klondike… ce qui nous aurait évité d’y venir.

— Le destin ne l’a point voulu, Summy, et cette chance échoit à ses neveux…

— Dont l’un, tout au moins, n’a jamais poussé l’ambition jusque-là… même en rêve !

— Entendu, Summy. Mais enfin, puisque nous avons tant fait que d’atteindre les rivages de la mer Arctique, tu ne trouveras pas mauvais que nous tâchions de revenir le gousset bien garni, et, par gousset, j’entends nos chariots et notre carriole chargés d’or à se rompre.

— Ainsi soit-il ! accorda Summy. Pourtant, te le dirai-je ? j’ai beau examiner cette montagne sous toutes ses faces et me répéter qu’elle est de taille à elle seule à humilier l’Australie, la Californie et l’Afrique réunies, je n’arrive pas à être impressionné. Pour moi, elle n’a pas l’air assez coffre-fort.

— À ce compte-là, Summy, il faudrait, pour te satisfaire, que le Golden Mount ressemblât aux caisses de la Banque.

— Je n’y verrais pas d’inconvénient, Ben, surtout si le caissier était à son poste, prêt à m’ouvrir la porte.

— Nous nous passerons de lui, affirma Ben Raddle, et nous saurons bien forcer la serrure.

— Hum !.. » fit Summy d’un air dubitatif en considérant le sommet empanaché du volcan.

N’en déplaise à Summy Skim, le Golden Mount était un mont comme tous les autres. Ses mille pieds d’altitude dominaient le littoral, et de la base, mesurant, autant qu’on en pouvait juger, environ deux kilomètres de circonférence, ses flancs s’élevaient en pente très raide jusqu’au plateau qui couronnait le sommet. Il affectait donc la forme d’un cône ou plus exactement d’un cône tronqué.

La raideur des pentes allait sans doute en rendre l’ascension malaisée. Mais, enfin, cette ascension ne devait pas être impossible puisque Jacques Ledun avait pu arriver jusqu’au cratère.

Le flanc le plus perpendiculaire était celui qui regardait le large, et il ne fallait pas songer à attaquer le volcan par son versant nord, que la mer battait directement. Aucune roche n’émergeait au pied de la montagne, dont la paroi verticale aurait mérité le nom de falaise si elle eût été composée de matières crayeuses ou blanchâtres et non de noirâtres substances éruptives. La première chose à faire était donc de décider par quel côté du Golden Mount on essaierait d’atteindre le sommet. Jacques Ledun n’ayant donné aucun renseignement à ce sujet, Ben Raddle et Bill Stell quittèrent le campement établi dans l’angle formé parle Rubber et le flanc de l’Est, et contournèrent la base du volcan, afin de procéder à un examen préliminaire.

Le talus paraissait gazonné d’une herbe courte semée de touffes ligneuses qui pourraient servir de point d’appui aux ascensionnistes. Mais, dans la partie supérieure, ce gazonnage faisait place à une sorte d’humus sombre, peut-être une couche de cendres et de scories. Les deux prospecteurs ne relevèrent, d’ailleurs, aucune trace d’une éruption récente.

Rentrés au campement, Ben Raddle et le Scout firent connaître le résultat de leurs recherches. Ce serait par le flanc de l’Ouest, dont la pente était moins accusée, qu’il conviendrait d’effectuer l’ascension.

Le déjeuner, hâtivement dévoré, on se prépara au départ. Sur le conseil de Bill Stell, on décida d’emporter quelques provisions, et les gourdes furent remplies de gin et de whisky mêlés d’eau dans une proportion convenable. On se munit également d’une pioche, de piquets et de cordes, qu’il y aurait peut-être lieu d’employer sur les rampes trop raides.

Le temps était favorable à cette tentative. Une belle journée s’annonçait. De rares nuages poussés par une légère brise du Nord ne faisaient que modérer les ardeurs du soleil.

Neluto ne suivait pas les ascensionnistes. Avec le personnel, il garderait le campement, dont il ne s’éloignerait sous aucun prétexte. Bien que le pays parût être tout à fait désert, il convenait de ne point se départir d’une sévère surveillance.

Ben Raddle, Summy Skim et le Scout se mirent en route vers huit heures, accompagnés de Jane Edgerton, qui avait voulu à toute force prendre part à l’expédition, et tous quatre longèrent l’assise méridionale du mont afin de gagner le versant de l’Ouest.

De la dernière éruption — et à quelle époque remontait-elle ? — on ne rencontrait aucun indice, le long de cette base. Pas la moindre trace de matières éruptives et notamment de la poussière d’or qu’elles devaient, au dire de Jacques Ledun, contenir en si forte proportion. Fallait-il en induire que les excreta du volcan avaient tous été projetés du côté de la mer et gisaient sous les eaux profondes baignant le littoral ?

« Que nous importe ? répondit Ben Raddle à Bill Stell, qui faisait cette remarque. Il est incontestable qu’il n’y a pas eu d’éruption depuis la visite de Jacques Ledun. C’est l’essentiel. Les pépites qu’il a vues, nous les verrons aussi. »

Il était près de neuf heures lorsque les quatre ascensionnistes s’arrêtèrent à la base du versant ouest.

Le Scout prit aussitôt la tête, et la montée commença. Au début, la rampe était relativement douce, et les herbes prêtaient au pied un solide appui. Il ne fut donc pas nécessaire de recourir aux piquets et aux cordes. Bill Stell, d’ailleurs, avait la pratique des montagnes. Un sûr instinct le conduisait, et il était si vigoureux, si rompu aux exercices de ce genre, que ses compagnons avaient peine à le suivre.

« Voilà ce que c’est, disait Summy Skim, un peu essoufflé, que d’avoir traversé vingt fois les passes du Chilkoot ! Ça vous donne des jambes de chamois et des jarrets d’acier. »

Toutefois, après le premier tiers de l’ascension, un chamois, lui-même, eût peut-être été embarrassé. Les ailes d’un vautour ou d’un aigle n’eussent pas été de trop.

L’ASCENSION SE CONTINUA DE PLUS EN PLUS DIFFICILE. (Page 339.)

La pente était devenue telle, alors, qu’il fallut s’aider des genoux, des pieds et des mains, et s’accrocher aux maigres touffes d’arbustes. Bientôt, l’emploi des piquets et des cordes s’imposa. Le Scout se portait en avant, plantait un piquet entre les herbes, et déroulait la corde à l’aide de laquelle les autres se hissaient jusqu’à lui. On agissait avec une extrême prudence, car toute chute eût risqué d’être mortelle.

Vers onze heures, les ascensionnistes étaient parvenus à la moitié du versant. On fit halte afin de reprendre haleine, et l’on but quelques gorgées aux gourdes, après quoi on recommença à ramper le long des talus.

Bien que les forces souterraines fussent en action, ainsi que le prouvaient les vapeurs couronnant la cime du volcan, aucun frémissement ne faisait trembler ses parois, aucun ronflement ne se faisait entendre. De ce côté, sans doute, l’épaisseur était trop considérable, et il était à supposer que la cheminée du cratère s’ouvrait plutôt dans la partie nord, à proximité du rivage de la mer.

L’ascension se continua, de plus en plus difficile à mesure qu’on s’élevait, toujours possible cependant. Et d’ailleurs, ce que Jacques Ledun avait fait, pourquoi le Scout et ses compagnons ne le feraient-ils pas ?

La montre de Ben Raddle marquait exactement midi treize lorsque les ascensionnistes se trouvèrent réunis sur la section de cône qui formait le plateau du mont.

Tous plus ou moins éreintés s’assirent sur les roches de quartz qui entouraient ce plateau, d’une circonférence de trois à quatre cents pieds environ. À peu près à son centre s’ouvrait le cratère, d’où s’échappaient des vapeurs fuligineuses et des fumerolles jaunâtres.

Avant de se diriger vers cette cheminée, Ben Raddle et ses compagnons, tout en reprenant haleine, observèrent le vaste panorama développé devant leurs yeux.

Vers le Sud, le regard parcourait les plaines verdoyantes que la caravane venait de traverser, et s’arrêtait aux lointaines ondulations derrière lesquelles Fort Mac Pherson commandait la contrée environnante.

Vers l’Ouest, le littoral de l’océan Arctique se dessinait en une suite de grèves sablonneuses, et, dans l’intérieur des terres, apparaissait la masse sombre d’une vaste forêt, distante d’une lieue et demie environ.

À l’Est, au pied du Golden Mount, s’entremêlait le réseau hydrographique de l’estuaire de la Mackensie, dont les multiples branches s’épanchaient dans une large baie défendue par un archipel d’îlots arides et d’écueils noirâtres. Au delà, la côte se relevait droit au Nord, terminée par un promontoire, sorte de morne colossal qui fermait l’horizon de ce côté.

Au Nord du Golden Mount, à partir de la falaise verticale dont la base disparaissait sous les eaux, la mer n’avait d’autre limite que la ligne géométrique du ciel.

L’atmosphère purifiée, nettoyée par la brise, était alors d’une parfaite clarté. La mer étincelait sous les rayons du soleil.

Le rivage était désert. Aucun pêcheur, étranger ou indigène, ne se montrait, bien que les bouches de la Mackensie soient riches en mammifères marins et en amphibies de plusieurs espèces.

Mais il n’en était pas ainsi au large. La lunette aidant, le Scout signala quelques voiles et quelques fumées qui se détachaient sur l’horizon septentrional.

« Ce sont des baleiniers, dit-il, qui viennent du détroit de Behring. Dans trois mois, ils reprendront la même route en sens inverse. Les uns relâcheront à Saint-Michel à l’embouchure du Yukon, les autres à Petropolawsk du Kamtchatka, sur la côte d’Asie, puis ils iront vendre dans les ports du Pacifique les produits de leur pêche.

— N’en est-il pas qui vont jusqu’à Vancouver ? demanda Summy Skim.

Jane Edgerton demeurait immobile au bord du cratère. (Page 343.)

— En effet, répondit Bill Stell, mais ceux-là ont tort, grand tort, car il est bien difficile de retenir les équipages, et la plupart des matelots désertent pour se rendre au Klondike. »

Ce n’était que trop vrai. La proximité des mines d’or affole littéralement ces matelots, qui reviennent pourtant d’une pénible campagne. Aussi, pour les sauver de l’épidémie, les capitaines baleiniers évitent-ils autant que possible les ports de la Colombie anglaise et préfèrent-ils ceux du continent asiatique.

Après une halte d’une demi-heure, dont ils avaient grand besoin, Ben Raddle et ses compagnons se mirent en devoir de visiter le plateau du Golden Mount. C’était, non point au centre, comme ils l’avaient cru, mais dans la partie nord-est que se creusait le cratère, dont l’orifice mesurait de soixante-quinze à quatre-vingts pieds de circonférence. En ayant soin de se tenir au vent, afin d’échapper aux tourbillons de fumée âcre qui s’en échappaient, ils purent s’approcher jusqu’à l’extrême bord et plonger leurs regards dans l’intérieur du gouffre.

Tout concourait à rendre de plus en plus vraisemblable l’histoire racontée par Jacques Ledun. Le cratère se creusait en pente douce, et la descente eût été des plus aisées sans les gaz irrespirables qui en interdisaient maintenant l’entrée.

La poudre d’or dont le sol était semé confirmait encore les dires du Français. Mais cette poudre impalpable, toute mélangée de terre et de scories, ne pouvait donner qu’un profit dérisoire au regard du prodigieux amas de pépites que l’on était venu chercher si loin.

« Il est évident, dit Ben Raddle, que Jacques Ledun ne s’est pas heurté à l’obstacle qui nous arrête. Quand il est venu ici, le volcan était complètement endormi, et il a pu, sans danger, descendre au fond du cratère. Attendons que le mouvement éruptif se calme, que les vapeurs se dissipent, nous y descendrons à notre tour, et nous y puiserons à pleines mains comme il y a puisé lui-même.

— Et si les vapeurs ne se dissipent pas, demanda Summy Skim, si toute descente est impossible ?

— Nous attendrons encore, Summy.

— Nous attendrons… quoi ?

— Que l’éruption fasse ce que nous n’aurons pu faire, et qu’elle rejette les matières contenues dans les entrailles du Golden Mount.

C’était, en effet, le seul parti qu’il fût possible d’adopter, bien qu’il ne manquât pas de sérieux inconvénients. Pour des gens qui n’auraient pas eu à compter avec le temps, qui auraient pu affronter la terrible saison froide aux embouchures de la Mackensie comme à Dawson City, oui, ce parti était tout indiqué. Mais, si les choses traînaient en longueur, si avant deux mois et demi le volcan n’était pas retombé dans le sommeil ou s’il n’avait pas de lui-même vidé son trésor de pépites, ne serait-on pas contraint de quitter le campement, de battre en retraite vers le Sud, où l’on arriverait juste pour être bloqué par l’hiver ?

Cette pensée, les quatre prospecteurs l’avaient, mais chacun d’eux l’accueillait selon son tempérament particulier.

Bill Stell souriait dans sa barbe d’une manière un peu narquoise. C’était une fameuse leçon pour lui. Après avoir résisté tant d’années à la contagion de l’or, il s’y était laissé prendre à son tour, et voilà quel résultat il obtenait ! Il était guéri du coup ; et, revenu à sa philosophie ordinaire, il envisageait son échec avec sérénité, en se disant qu’il n’en pouvait pas être autrement dans le métier de prospecteur.

Jane Edgerton, les sourcils froncés, demeurait immobile au bord du cratère, les yeux fixés sur l’amas de vapeurs tourbillonnantes qui s’en échappaient. Elle constatait qu’il est des cas où l’énergie et la décision sont insuffisantes, et elle s’irritait d’être arrêtée par des forces naturelles contre lesquelles sa volonté était impuissante.

Summy Skim était le plus malheureux de tous. Passer un nouvel hiver dans la capitale du Klondike ! Il ne pouvait songer à cette éventualité sans frémir.

Ce fut lui qui répondit à son cousin :

— C’est parfaitement raisonné, Ben, mais à la condition qu’il y ait une éruption. Or, y aura-t-il une éruption ? Tout est là. Ne trouves-tu pas que ce volcan est bien calme ? Il ne rejette pas de cendres, pas le plus petit caillou. On n’entend pas la moindre détonation. Il fume, à coup sûr, mais il fume en silence, et j’en ferais autant, ma parole ! Cela ne te donne-t-il pas à penser ?

Ben Raddle eut un geste évasif.

— Nous verrons, » dit-il.

Après une station de deux heures sur le plateau, les ascensionnistes commencèrent à dévaler les flancs du Golden Mount. Une heure suffit à la descente. Avant trois heures de l’après-midi Ben Raddle et ses compagnons, passablement fatigués mais sains et saufs, étaient de retour au campement.

Dès qu’ils furent seuls, Summy, poursuivi par son idée fixe, s’approcha de son cousin et revint à la charge.

« Voyons, Ben, dit-il, je te parle sérieusement. Que ferons-nous, si elle tarde, cette éruption… si elle n’a pas lieu avant l’hiver ? »

Sans répondre, Ben Raddle détourna la tête, et Summy n’eut pas le courage d’insister.


VIII

OÙ BEN RADDLE INTERVIENT.


Lorsque Ben Raddle avait entrepris cette nouvelle campagne, il ne mettait pas en doute, d’après les informations, exactes d’ailleurs, de Jacques Ledun, qu’il suffisait de ramasser les pépites dans le cratère du Golden Mount, d’en charger les chariots et de reprendre la route de Dawson City. Une huitaine de jours devaient suffire à cette facile besogne, et le voyage aller et retour aurait dès lors été accompli en moins de trois mois. C’est donc le plus sincèrement du monde qu’il avait affirmé à Summy Skim que la caravane rentrerait à Dawson dans les premiers jours d’août, à temps, par conséquent, pour atteindre avant les grands froids Skagway, puis Vancouver, d’où le railway ramènerait les deux cousins à Montréal.

« Et quel train il faudra, avait répondu Summy en plaisantant, pour nous transporter, nous et les millions du Golden Mount !.. et quel excédent de bagages !.. »

Or, si les millions étaient bien à la place indiquée dans le cratère, voilà qu’on ne pouvait les en tirer.

Cette complication inattendue obligeait à organiser le campement en vue d’un séjour de quelques semaines. Le Scout prit donc ses mesures pour assurer la subsistance de ses compagnons et la nourriture des attelages jusqu’au jour où il serait absolument indispensable de redescendre vers le Sud. Vouloir passer l’hiver sous la tente eût été folie, en effet. Quoi qu’il arrivât, que la campagne eût réussi ou non, il fallait franchir le cercle polaire vers la mi-août, au plus tard. Passé ce terme, la route serait impraticable dans cette région que ravagent les bourrasques et les tempêtes de neige.

Cette existence allait s’écouler dans l’attente et, pour la supporter, une forte dose de patience ne serait pas superflue. Il y aurait lieu, toutefois, d’observer l’état du volcan et de surveiller la marche de l’éruption. Plusieurs autres ascensions seraient évidemment nécessaires. Ni Ben Raddle, ni le Scout, ni, moins que personne, Jane Edgerton, ne reculeraient devant la fatigue, et les progrès du phénomène seraient bien certainement suivis de jour en jour.

Summy Skim et Neluto, en tous cas, ne seraient pas embarrassés pour employer ces longues heures. Ils chasseraient, soit dans les plaines du Sud et de l’Ouest, soit à travers les marécages du delta de la Mackensie. Le gibier abondait, et ce n’est pas à ces enragés chasseurs que les jours paraîtraient interminables. Dès le premier jour, toutefois, le Scout leur recommanda de ne pas trop s’éloigner. Pendant la belle saison, le littoral de l’océan Polaire est fréquenté par des tribus d’Indiens, dont il est prudent d’éviter la rencontre.

Quant au personnel de la caravane, il pourrait se livrer au plaisir de la pêche. Le poisson ne manquait pas dans le labyrinthe des rios, et, rien que de ce chef, l’alimentation générale eût pu être assurée jusqu’à la formation des premières glaces.

Plusieurs jours n’amenèrent aucun changement dans la situation. L’éruption ne montrait aucune tendance à s’accroître. Ainsi que l’avait supposé Ben Raddle, en voyant en quel point du sommet s’ouvrait le cratère, la cheminée volcanique était bien creusée dans le flanc nord-est de la montagne, ce qu’expliquait d’ailleurs l’obliquité du profil ouest, par lequel seulement pouvait s’effectuer l’ascension. Du campement établi presque au pied du Golden Mount et que dominait sa face orientale, on entendait assez distinctement, en effet, le sourd tumulte du travail plutonique. L’ingénieur en concluait que l’épaisseur de ce flanc très abrupt ne devait pas être considérable, et Bill Stell partageait cette opinion.

Jane Edgerton, Ben Raddle et le Scout faisaient presque quotidiennement l’ascension du volcan, pendant que chassait, en compagnie de Neluto, l’infatigable Summy. Un jour pourtant, celui-ci voulut se joindre au trio des ascensionnistes ainsi transformé en quatuor. Mal lui en prit, et cette fantaisie risqua de coûter cher au déterminé chasseur.

Parvenus à peu de distance du sommet, tous quatre, réunis par une corde, marchaient comme la première fois en file indienne, le Scout en tête, Ben Raddle le dernier, et entre eux Summy Skim précédant Jane Edgerton. Ils gravissaient le cône de cendres friables amoncelé par les anciennes éruptions sur les assises inférieures du volcan, quand la corde cassa net au ras du piquet que le Scout venait d’enfoncer. Summy, qui se hissait à cet instant, perdit pied, tomba et se mit à dévaler la pente avec la vitesse accélérée qu’indiquent les lois de la pesanteur. En vain s’efforçait-il de se retenir. Le sol auquel il s’agrippait fuyait sous ses doigts crispés.

SUMMY N’ARRIVERAIT PAS VIVANT AU BAS DE LA MONTAGNE. (Page 347.)

Ses compagnons poussèrent un cri d’effroi. Summy n’arriverait pas vivant au bas de la montagne, et il allait entraîner dans sa chute ceux auxquels l’unissait le reste de la corde rompue, Ben Raddle et, avant Ben Raddle, Jane Edgerton.

Heureusement, celle-ci n’avait rien perdu de son sang-froid. Un hasard favorable voulait qu’elle eût trouvé sous la main, à l’instant où l’accident s’était produit, une touffe d’arbustes nains à laquelle elle se cramponna énergiquement. Lorsque Summy, contraint d’obéir aux nécessités de la gravitation, passa à sa portée, elle réussit à le saisir par ses vêtements et, d’un effort désespéré, l’arrêta dans son élan.

Summy fut aussitôt sur pied, un peu étourdi peut-être, mais sain et sauf.

« Rien de cassé ? interrogea Ben Raddle d’en bas.

— Rien, répondit Summy. Des bobos, peut-être, de simples écorchures qui ne nécessiteront pas l’intervention du docteur Pilcox !

— En route, alors ! s’écria Ben Raddle rassuré.

Summy protesta.

— Laisse-moi au moins le temps de remercier mademoiselle Jane. Elle m’a sauvé la vie, tout simplement.

Jane Edgerton prit son air le plus pincé.

— Inutile, dit-elle. Nous sommes quittes. Vous me permettrez, toutefois, de vous faire remarquer, dût cela modifier vos idées, que les femmes peuvent être parfois bonnes à quelque chose. »

Summy aurait eu mauvaise grâce à le contester. Aussi en convint-il chaleureusement, puis l’ascension fut reprise et s’acheva sans autre incident.

Les jours continuèrent de couler sans qu’aucune modification se produisit. Aucune flamme, aucun jet de matière éruptive ne s’échappaient de la bouche du Golden Mount.

On arriva au 20 juin.

On imaginera, sans peine, dans quelle impatience vivaient Ben Raddle et ses compagnons. Cette impossibilité de rien tenter, cette passivité qui leur était imposée, les énervaient au plus haut degré. L’installation terminée, les prospecteurs n’avaient rien à faire, et un lourd ennui pesait sur le campement.

La personne la plus occupée était à coup sûr Jane Edgerton, qui avait pris la haute main sur le département de la cuisine. Assurer la nourriture de vingt et une personnes n’est pas une sinécure, et cela suffit à remplir une existence.

Il arriva pourtant à la fidèle intendante de manquer à sa fonction. Ce jour-là, au moment où l’ascension quotidienne l’amenait au sommet du Golden Mount, avec Ben Raddle et le Scout, il s’éleva un épais brouillard qui s’opposa à la descente. Il fallut rester des heures dans cette situation, au grand chagrin de Jane préoccupée du déjeuner de ses compagnons.

S’il lui avait été donné de voir ce qui se passait au campement, elle eût été moins inquiète. Un suppléant s’était trouvé, et ce suppléant n’était autre que Summy. La même cause qui retenait les excursionnistes au sommet de la montagne lui interdisant la chasse, il s’était avisé, pour charmer ses loisirs, de s’attribuer, exceptionnellement, les fonctions de l’intendante absente. Sanglé dans un tablier, qui le fit trébucher plus d’une fois, brandissant fourchette et couteau, il s’activa à la confection d’un repas qui allait être succulent, si le cuisinier avait autant de talent que de zèle.

Quand, le brouillard enfin dissipé, les ascensionnistes purent regagner le camp, Jane eut la surprise de voir la table prête et le déjeuner cuit à point. Il ne lui fut pas difficile d’en deviner l’auteur. Summy ne se cachait pas, loin de là. Il se faisait voir, au contraire, non sans une certaine vanité, toujours sanglé dans son tablier et armé de ses ustensiles culinaires, le teint rendu écarlate par la chaleur du feu.

« À table ! cria-t-il joyeusement dès que Jane et ses deux compagnons furent à portée de la voix.

Lorsque tout le monde fut assis, il voulut servir lui-même sa jeune compagne de route. Avec la correction d’un valet bien stylé il lui présenta un plat où celle-ci puisa copieusement.

« N’ayez pas peur d’en prendre, mademoiselle Jane, répétait Summy pendant ce temps. Vous m’en direz des nouvelles.

Cependant, au moment où elle allait goûter les produits du cuisinier improvisé, celui-ci l’arrêta du geste.

« Un mot auparavant, mademoiselle Jane, dit-il, pour vous faire remarquer, dût cela modifier vos idées, que les hommes peuvent être parfois bons à quelque chose !

Jane, sans répondre, goûta le mets placé dans son écuelle.

— Ce n’est pas mon avis, » prononça-t-elle froidement.

Le ragoût était détestable, en effet, et Summy, très humilié, fut forcé d’en convenir après l’avoir goûté à son tour.

Bon ou mauvais, le déjeuner fut toutefois fort apprécié par ces estomacs affamés. Les dents ne chômaient pas, et les langues pas davantage.

Et de quoi eût-on parlé, si ce n’est du sujet constant des préoccupations de tous ? On causait du Golden Mount, des richesses qu’il recélait dans ses flancs et de l’impossibilité où l’on était de les atteindre. Au cours de la conversation, un des prospecteurs, proposa, comme la chose la plus simple, d’éventrer la montagne à coups de mine.

« Toute notre provision de poudre n’y suffirait pas, répondit Bill Stell, et d’ailleurs, en admettant que l’on pût pratiquer une brèche, qu’en sortirait-il ?

— Un torrent de pépites peut-être, dit le Canadien.

— Non, dit le Scout, rien que des vapeurs. Elles s’échapperaient par là au lieu de sortir par la cheminée, et nous ne serions pas plus avancés.

— Que faire alors ?

— Attendre.

— Attendre ! protesta un autre des anciens ouvriers du claim 129. Bientôt nous ne le pourrons plus. Dans deux mois, au plus tard, il nous faudra partir, si nous ne voulons pas être surpris par l’hiver.

— Eh bien ! nous partirons, déclara Ben Raddle prenant la parole à son tour. Nous rentrerons à Dawson City et nous reviendrons aux premiers beaux jours.

— Hein ? fit Summy Skim en se levant d’un bond, subir un autre hiver au Klondike !

— Oui, affirma nettement Ben Raddle. Libre à toi de retourner à Montréal. Quant à moi, je resterai à Dawson. L’éruption viendra tôt ou tard. Je veux être là.

Jane Edgerton intervint dans la discussion qui tournait mal.

Elle demanda :

— N’existe-t-il donc aucun moyen de la provoquer, cette éruption ?

— Aucun, dit Ben Raddle, nous ne pouvons… »

Comme frappé d’une idée soudaine, l’ingénieur s’interrompit tout à coup, en regardant fixement Jane Edgerton. C’est en vain que celle-ci le pressa. Secouant la tête, il se refusa à compléter sa pensée.

Pendant les jours suivants, d’assez mauvais temps se déclarèrent. De gros orages montèrent du Sud. La dépression atmosphérique parut augmenter l’activité du volcan. Quelques flammes se mêlèrent aux vapeurs vomies par le cratère.

Des pluies torrentielles succédèrent à ces orages rapidement apaisés. Il y eut une inondation partielle de l’estuaire de la Mackensie et les eaux débordèrent entre les deux principales branches du fleuve.

Inutile de dire que, durant cette période, Summy Skim ne put continuer ses chasses quotidiennes et qu’il dut passer au camp des journées qui lui semblèrent longues.

Les choses en étaient là, quand il se produisit un événement important.

Le 23 juin, dans l’après-midi, Ben Raddle invita Summy Skim, Jane Edgerton et le Scout à l’accompagner dans sa tente.

« J’ai à vous parler, mes amis, leur dit l’ingénieur, dès qu’ils furent assis, et je vous prie de bien vouloir écouter la proposition que j’ai à vous faire.

Sa figure était sérieuse. Les rides de son front témoignaient de l’obsession qui le dominait, et, étant donnée la sincère amitié qu’il éprouvait pour lui, Summy Skim se sentit profondément troublé. Ben Raddle avait-il donc pris le parti d’abandonner la campagne, de renoncer à lutter contre la nature qui se déclarait contre lui ? Était-il enfin résigné à revenir à Montréal, si la situation ne se modifiait pas avant la mauvaise saison ? Inutile de dire si Summy Skim eût été satisfait d’une telle décision.

« Mes amis, commença Ben Raddle, aucun doute n’est permis sur l’existence du Golden Mount ni sur la valeur des matières qu’il renferme. Jacques Ledun ne s’est pas trompé, nous avons pu le constater de nos yeux. Les premières manifestations d’une éruption nous ont malheureusement interdit, et nous interdisent encore de pénétrer dans le cratère. Si nous avions pu le faire, notre campagne serait terminée et nous serions en route pour le Klondike.

— Cette éruption se produira, affirma Bill Stell.

— Avant six semaines alors, dit Summy entre ses dents.

Il y eut quelques instants de silence. Chacun suivait sa propre pensée. Après un dernier effort de réflexion, comme s’il eût voulu peser toutes les conséquences d’un projet longuement médité, Ben Raddle reprit :

— Il y a quelques jours, j’ai laissé passer sans, y répondre une suggestion de miss Edgerton. Peut-être cette réflexion lui était-elle dictée par le dépit, en constatant l’impuissance où nous sommes de mener notre tâche à bonne fin, et peut-être n’y attachait-elle aucune importance… Moi, l’idée émise m’a frappé, j’y ai profondément réfléchi, j’ai cherché tous les moyens de la réaliser, et je crois les avoir trouvés. À la question qui m’a été posée : Ne pourrait-on provoquer l’éruption hésitante ? je réponds : Pourquoi pas ?

Jane Edgerton gardait ses yeux fixés sur ceux de l’ingénieur. Voilà un langage qui lui plaisait ! Agir, dominer les êtres et les choses, plier à sa volonté jusqu’à la nature, c’est vivre, cela ! Sa bouche frémissait, ses narines dilatées palpitaient, tout dans son attitude montrait son impatience avide de connaître les détails d’un si excitant projet.

Summy Skim et le Scout, eux, se regardaient, et paraissaient se demander si l’ingénieur possédait encore tout son bon sens, si tant de déceptions et de soucis n’avaient point ébranlé sa raison. Ben Raddle devina-t-il leur pensée ? Ce fut, en tous cas, avec la lucidité d’un homme parfaitement maître de lui-même qu’il reprit :

« Les volcans, vous le savez, sont tous situés sur les bords de la mer : le Vésuve, l’Etna, l’Hécla, le Chimborazo et tant d’autres, ceux du nouveau continent comme ceux de l’ancien. On en conclut naturellement que la présence de l’eau leur est nécessaire, et la théorie moderne admet que les volcans doivent être en communication souterraine avec l’Océan. Les eaux s’y infiltrent, s’y introduisent brusquement ou lentement suivant la nature du sol, pénètrent jusqu’au foyer intérieur, et s’y réduisent en vapeurs. Lorsque ces vapeurs enfermées dans les entrailles du globe ont acquis une haute tension, elles provoquent des bouleversements internes, elles cherchent à s’échapper au dehors, en entraînant les scories, les cendres, les roches, par la cheminée du volcan, au milieu de tourbillons de fumée et de flammes. Là est, à n’en point douter, la cause des éruptions et sans doute aussi des tremblements de terre, de certains d’entre eux, tout au moins… Eh bien, ce que fait la nature, pourquoi des hommes ne le feraient-ils pas ?

On peut dire qu’en ce moment tous dévoraient l’ingénieur du regard. Si la théorie des phénomènes éruptifs n’a pas encore un caractère de certitude absolue, l’explication qu’il venait d’en donner est toutefois considérée d’ordinaire comme la plus plausible. En ce qui concernait spécialement le Golden Mount, rien ne s’opposait à ce qu’il reçût des infiltrations de l’océan Arctique. Obstruées pendant un temps plus ou moins long, les communications ne l’étaient plus aujourd’hui, puisque, sous la pression des eaux volatilisées, le volcan commençait à rejeter des vapeurs. Était-il donc possible d’introduire, à torrents, les eaux de la mer dans le foyer central ? L’ingénieur avait-il poussé l’audace jusqu’à vouloir tenter une pareille œuvre, jusqu’à la croire exécutable ?..

« Vous avez observé comme moi, reprit Ben Raddle, lorsque nous étions à la cime du Golden Mount, que le cratère est situé vers le flanc nord-est du mont. Le bruit du travail plutonien se fait, d’ailleurs, entendre de ce côté, et, en ce moment même, les grondements intérieurs sont très perceptibles.

En effet, comme pour appuyer le raisonnement de l’ingénieur, des grondements se propageaient au dehors avec une intensité particulière.

« Nous devons tenir pour certain, continua Ben Raddle, que la cheminée du volcan est creusée dans le voisinage de notre campement. Nous n’avons donc qu’à percer ce côté de la montagne et à y creuser un canal, par lequel les eaux se précipiteront en quantités illimitées.

— Quelles eaux ? interrogea Bill Stell. Celles de la mer ?

— Non, répondit l’ingénieur. Il ne sera pas nécessaire de chercher l’eau si loin. N’avons-nous pas le Rio Rubber ? Détaché de l’une des branches de la Mackensie, il déversera dans le Golden Mount l’inépuisable réseau du delta. »

Ben Raddle avait dit : « déversera », comme si le canal, déjà foncé à travers le massif, eût livré passage aux eaux du Rio Rubber. À mesure qu’il l’exposait, il s’était affermi dans son projet, devenu maintenant pour lui résolution ferme et arrêtée ne varietur.

Quelque audacieux que fût ce projet, aucun de ses compagnons, pas même Summy Skim, n’eut, d’ailleurs, la pensée de formuler une objection quelconque. Si Ben Raddle échouait, la question serait résolue, et il ne resterait plus qu’à partir. S’il réussissait, si le volcan livrait ses richesses, la solution serait la même, mais c’est alors plus lourdement chargés que les chariots reprendraient la route du Klondike.

Lancer des masses liquides dans le foyer volcanique pouvait, il est vrai, présenter de grands dangers. Leur vaporisation ne se ferait-elle pas avec une violence dont on ne serait plus maître ? En se substituant à la nature, ne courrait-on pas à quelque catastrophe ? N’allait-on pas provoquer, plus qu’une éruption, un tremblement de terre qui bouleverserait la région et anéantirait le campement avec ceux qui l’occupaient ?

Mais, de ces dangers, personne ne voulait rien voir, et, dès la matinée du 24 juin, le travail fut commencé.

Sur l’ordre de l’ingénieur, on s’attaqua en premier lieu au flanc du Golden Mount. En effet, si la pioche rencontrait une roche trop dure pour être entamée, si une galerie ne pouvait être ouverte jusqu’à la cheminée du cratère, il devenait inutile de creuser, pour la dérivation du rio, un canal qui n’aurait pas d’issue.

L’ouverture de la galerie fut établie à une vingtaine de pieds au-dessous de l’étiage du rio, de manière à favoriser un écoulement rapide. Par une heureuse circonstance, les outils n’eurent point à travailler une matière résistante, du moins sur la première moitié de la galerie. On rencontra d’abord des terres friables, puis des débris pierreux et des fragments de laves depuis longtemps enfoncés dans la masse, et enfin des morceaux de quartz fragmenté sans doute par des secousses antérieures.

Le travail était poursuivi jour et nuit. Il n’y avait pas une heure à perdre en effet. Quelle était l’épaisseur de la paroi ? Ben Raddle n’avait pu s’appuyer sur aucun calcul, et la galerie serait peut-être plus longue qu’il ne l’avait estimé. À mesure que la besogne avançait les bruits intérieurs devenaient de plus en plus intenses. Toutefois, que l’on s’approchât de la cheminée, cela ne voulait pas dire qu’on fût sur le point de l’atteindre.

Summy Skim et Neluto avaient suspendu leur chasse. Ils prenaient leur part du travail comme l’ingénieur lui-même, et, quotidiennement, le forage avançait de cinq à six pieds.

Malheureusement, après cinq jours, on rencontra le quartz contre lequel le pic et la pioche vinrent s’émousser. Combien de temps faudrait-il pour percer ce massif d’une extrême dureté, dont était formé sans doute le cœur entier de la montagne ? Ben Raddle résolut d’employer la mine, et, dût Summy Skim en être privé, d’y consacrer une partie de la réserve de poudre transformée en cartouches. Cette poudre, il est vrai, ne constituait pas seulement des munitions de chasse. Le cas échéant, elle pouvait aussi être très précieuse pour la défense. Toutefois, il ne semblait pas que la caravane courût un danger quelconque. La contrée était toujours déserte, et jamais aucun parti d’indigènes n’avait été signalé aux approches du campement.

L’emploi de la mine donna d’assez bons résultats. Si la moyenne de l’avancement baissa dans une certaine mesure, du moins ne fut-il pas arrêté.

À la date du 8 juillet, après quinze jours de travail, la longueur de la galerie parut suffisante. Elle mesurait alors quatorze toises de profondeur sur une section de trente pieds carrés. Elle était donc capable de livrer passage à une importante masse d’eau. Les grondements, les ronflements du volcan se faisaient alors entendre avec une telle force, que l’épaisseur de la paroi ne devait pas dépasser un ou deux pieds. Il suffirait donc de quelques coups de mine pour l’éventrer et pour terminer le percement de la galerie.

Il était certain, maintenant, que le projet de Ben Raddle ne serait pas arrêté par un infranchissable obstacle. Le canal à ciel ouvert par lequel dériveraient les eaux du Rio Rubber s’exécuterait sans peine dans un sol uniquement composé de terre et de sable, et, bien qu’il dût mesurer trois cents pieds environ, l’ingénieur comptait l’achever en une dizaine de jours.

« Le plus difficile est fait, dit Bill Stell.

— Et le plus long, répondit Ben Raddle. Dès demain, nous commencerons à creuser le canal à six pieds de la rive gauche du Rio Rubber.

— Eh bien, dit Summy Skim, puisque nous avons une après-midi de repos, je propose de l’employer…

— À la chasse ? monsieur Summy, demanda Jane en riant.

— Non, mademoiselle Jane, répondit Summy Skim. À faire une dernière fois l’ascension du Golden Mount, afin de voir ce qui se passe là-haut.

— Bonne idée, Summy, déclara Ben Raddle, car il semble bien que l’éruption tend à s’accroître, et il est bon de le constater de nos propres yeux. »

La proposition était sage, en effet, et l’on partit sur-le-champ. Rendus plus adroits par la répétition du même exercice, les ascensionnistes, auxquels s’était joint Neluto, ne mirent qu’une heure et demie pour arriver au cratère.

Il leur fut impossible de s’en approcher autant que la première fois. Les vapeurs, plus hautes et plus épaisses, étaient zébrées de longues flammes, et la chaleur, près du cratère, était réellement intolérable. Le volcan, toutefois, continuait à ne projeter ni laves, ni scories.

« Décidément, fit observer Summy Skim, il n’est guère généreux, ce Golden Mount, et, s’il a des pépites, il les garde précieusement.

— On les lui prendra de force, puisqu’il ne veut pas les donner de bon gré, » répondit Jane Edgerton.

En tout cas, les phénomènes éruptifs se manifestaient maintenant avec plus d’énergie. Le grondement intérieur rappelait celui d’une chaudière soumise à une haute pression et dont les tôles ronflent sous l’action du feu. Une éruption se préparait incontestablement. Mais peut-être s’écoulerait-il des semaines et des mois avant que le volcan lançât dans l’espace sa substance enflammée.

Aussi Ben Raddle, après avoir observé l’état actuel du cratère, ne songea-t-il point à interrompre les travaux commencés, et résolut-il au contraire de les pousser avec un surcroît d’activité.

Avant de redescendre, les excursionnistes promenèrent leurs regards autour d’eux. La contrée semblait déserte. Rien d’insolite n’apparaissait, ni dans la plaine, ni sur la mer. Sous ce rapport, Ben Raddle et ses compagnons avaient lieu d’être satisfaits. Le secret du Golden Mount devait être ignoré de tous.

Le dos tourné au cratère, Ben Raddle et ses compagnons s’oubliaient dans la contemplation du vaste horizon. Summy tout particulièrement semblait perdu dans un rêve intérieur. Les yeux fixés vers le Sud-Est, il ne faisait pas un mouvement et paraissait avoir oublié ceux qui l’entouraient.

« Qu’y a-t-il donc de si intéressant de ce côté ? lui demanda Jane Edgerton.

Summy répondit d’une voix étouffée :

— Montréal, mademoiselle Jane. Montréal et Green Valley.

— Green Valley ! répéta Jane. Voilà un pays qui vous tient au cœur, monsieur Skim.

— Comment en serait-il autrement ? expliqua Summy sans détourner son regard de la direction qui l’attirait comme le pôle attire l’aiguille aimantée. N’est-ce pas là que j’ai vécu ? À Green Valley, j’ai vu naître les uns et c’est moi que les autres ont vu naître. Là, connu et bien accueilli de tous, de l’aïeul au plus petit enfant, je suis l’ami de toutes les maisons, et, si j’en excepte mon cher Ben, plus fait malheureusement pour recevoir l’affection que pour la donner, c’est là seulement que je trouve une famille. J’aime Green Valley parce que Green Valley m’aime, mademoiselle Jane. »

Summy se tut et Jane imita son silence. Elle paraissait pensive à son tour. Les quelques mots prononcés par son compagnon d’aventure réveillaient-ils dans son cœur des sentiments endormis ? Se disait-elle que l’énergie, l’effort, fussent-ils victorieux, ne suffisent pas à remplir une existence, que, si le libre exercice d’une volonté sage et consciente peut à lui seul enivrer d’orgueil notre cerveau, il est en nous d’autres instincts que ces fortes joies sont impuissantes à satisfaire ? Sous l’influence des paroles entendues, avait-elle eu une notion plus nette de la singularité de sa position ? S’était-elle vue, faible et seule, au sommet de cette montagne perdue aux confins du monde habitable, entourée d’hommes pour la plupart grossiers, et pour lesquels en tout cas elle ne serait bientôt qu’une passante d’un jour en un jour oubliée ? Se disait-elle qu’elle n’avait pas de famille, elle non plus, et que, moins heureuse que Summy, il n’y avait pas pour elle un Green Valley plein de mains ouvertes et de cœurs aimants ?

« Tiens ! s’écria tout à coup Neluto qui, de tous, avait la meilleure vue, on dirait…

— Quoi donc ? demanda Ben Raddle.

— Rien, répondit Neluto. Et pourtant j’ai cru voir…

— Quoi donc, enfin ? insista Ben Raddle.

— Je ne sais trop, dit l’Indien hésitant… Il m’a semblé… Une fumée, peut-être.

— Une fumée ! s’écria l’ingénieur. Dans quelle direction ?

— Par là, expliqua Neluto en montrant la forêt qui commençait dans l’Ouest à trois milles du volcan.

— Dans la forêt ? sur la lisière ?

— Non.

— Dans l’intérieur, sous les arbres, alors ?

— Oui.

— À quelle distance ?

— Heu !.. deux ou trois milles dans les arbres… moins peut-être…

— Ou davantage, acheva Ben Raddle impatienté. Je connais le refrain, mon brave Neluto. Je ne vois rien, en tout cas.

— Je ne vois plus rien non plus, dit Neluto… Et même je ne suis pas sûr d’avoir vu… C’était si peu de chose… J’ai pu me tromper. »

C’était la première fois, depuis que l’on avait atteint le littoral de l’océan Polaire, que la présence de l’homme était signalée dans ces régions hyperboréennes. Une fumée au-dessus des arbres, cela voulait dire qu’une troupe campait en ce moment à leur abri, et, quelle que fût cette troupe, il n’y avait rien de bon à en attendre.

Quels étaient ces gens ? Des chasseurs ? N’étaient-ils pas plutôt des prospecteurs à la recherche du Volcan d’Or dont l’existence leur aurait été signalée ?

Il pouvait très bien se faire que les nouveaux venus n’eussent point aperçu le Golden Mount, que les frondaisons géantes avaient dû cacher à leurs yeux. Mais, ce qu’ils n’avaient pas encore vu, ils le verraient, la lisière franchie, et nul ne pouvait dire ce qui résulterait de cette découverte.

En tous cas, c’était là une grave éventualité qui ne laissait pas de préoccuper vivement Ben Raddle et ses compagnons.

Tous, à l’exception de Jane qui demeurait absorbée, dirigèrent, avec persistance, leurs regards vers l’Occident. Rien d’insolite ne fut remarqué. Aucun nuage de fumée ne se montra au-dessus des arbres dont la masse sombre se prolongeait au delà de l’horizon.

Convaincu de l’erreur de Neluto, Ben Raddle donna le signal du départ.

À ce moment, Jane s’approcha de Summy.

« Je suis fatiguée, monsieur Skim, dit-elle d’un ton dolent.

Summy fut frappé de stupéfaction. Il y avait de quoi. Que Jane consentît à se reconnaître fatiguée, cela ne s’était jamais vu. Il fallait qu’en elle quelque chose fût changé.

Oui, quelque chose était changé, et elle était bien fatiguée, Jane Edgerton, monsieur Skim. Le ressort qui la soutenait, quand elle accomplissait, sans se lasser, des besognes au-dessus de ses forces, venait, sinon de se briser, du moins de s’affaisser. Pour un instant, elle voyait la vie autrement que comme une suite de luttes et d’efforts ininterrompus. Elle comprenait la douceur d’être aimée, protégée ; elle devinait celle du nid familial où l’on est tout enveloppé de tendresse, et son corps était alangui par la détresse de son cœur solitaire. Ah ! comme elle était fatiguée Jane Edgerton, monsieur Skim !

Il ne s’en racontait pas si long, le brave Summy ; il ne se perdait pas dans cette analyse compliquée. Il regardait Jane, simplement, et, surpris de sa réflexion, du ton brisé dont elle avait été faite, il s’étonnait de découvrir ce qu’il n’avait jamais bien vu jusqu’ici. Comme elle était délicate, et frêle — et jolie ! — cette petite fille, dont la silhouette, découpée sur le ciel, était si peu de chose dans l’espace immense qui les entourait. Quelle misère qu’elle fût là, dans cette contrée perdue, exposée à toutes les fatigues, à tous les maux, à tous les périls ! Et le bon Summy était ému d’une grande et fraternelle pitié.

— N’ayez pas peur, mademoiselle Jane, dit-il avec un gros rire, afin de chasser son émotion, je suis là. Appuyez-vous sur moi. J’ai le bras et le pied solides. »

Ils commencèrent à descendre, Summy choisissant la route, et soutenant sa légère compagne avec les attentions d’un grand frère, avec les soins d’un amateur voulant conduire à bon port quelque bibelot fragile et précieux.

Jane, à demi inconsciente, se laissait faire. Elle marchait dans une sorte de rêve, ses yeux sans pensée regardant très loin. Quoi ? elle n’eût pu le dire. Là-bas, au delà de l’horizon, l’inconnu, ou le mystère plus impénétrable encore de son cœur troublé ?


IX

UNE CHASSE À L’ORIGNAL.


La rive gauche du Rio Rubber dessinait un coude prononcé à cinquante toises environ de l’endroit où s’ouvrait la galerie allant rejoindre la cheminée du cratère. La dérivation serait pratiquée à l’angle même formé par ce coude. Il s’agissait donc de creuser un canal long de trois cents pieds.

Dès la matinée du 9 juillet, on attaqua l’ouvrage.

Les premiers coups de pioche permirent de constater que le terrassement n’exigerait pas de grands efforts. Le sol, jusqu’à sept ou huit pieds, était formé de terre assez friable. Cette profondeur serait très suffisante, avec une largeur à peu près égale, et il ne serait pas nécessaire de recourir à la mine, ce qui aurait pu épuiser la provision de poudre.

Le personnel de la caravane montrait une grande activité. La proximité du but doublait l’ardeur de tous. On connaissait le plan de Ben Raddle. Bien que plusieurs en comprissent mal la théorie, nul ne mettait en doute que le Golden Mount ne vomît bientôt l’or à plein cratère.

Patrick, notamment, faisait merveille. Servi par sa force prodigieuse, il accomplissait à lui seul la besogne de dix hommes.

Le canal avançait donc avec rapidité. On se relayait et, profitant des longs crépuscules, on travaillait une partie des nuits. Ben Raddle surveillait l’accomplissement de l’œuvre, et s’occupait de faire soutenir les berges du canal, tout en recherchant s’il ne recoupait pas quelque filon aurifère. Il ne découvrit rien.

« Voilà un rio, fit observer le Scout, qui ne vaut pas la Bonanza. Mais enfin, peu importe que ses eaux ne charrient pas de pépites, si elles nous procurent celles du Golden Mount ! »

Huit jours s’écoulèrent. Le 16 juillet, le canal était presque entièrement achevé. Encore quelques mètres à creuser, et il suffirait ensuite d’échancrer la berge du rio sur une largeur de cinq à six pieds et de percer la paroi qui subsistait encore entre le fond de la galerie et la cheminée. Les eaux iraient aussitôt d’elles-mêmes se déverser dans les entrailles du volcan.

Combien de temps faudrait-il alors pour que l’éruption, provoquée par l’accumulation des vapeurs, se produisît ? Nul n’aurait pu répondre sur ce point avec précision. Toutefois, l’ingénieur avait observé que l’activité volcanique s’était accrue de jour en jour. Au milieu des fumées plus épaisses qui couronnaient la montagne, les flammes s’élevaient à une plus grande hauteur, et, pendant les quelques heures d’obscurité, éclairaient la contrée environnante sur une large étendue. Il y avait donc lieu d’espérer que les eaux, lancées dans le foyer central, seraient immédiatement vaporisées et provoqueraient une énergique et soudaine recrudescence des phénomènes éruptifs.

Ce jour-là, vers la fin de l’après-midi, Neluto vint trouver Summy Skim, et, d’une voix qu’une course rapide rendait haletante :

« Ah !.. monsieur Skim !.. monsieur Skim !..

— Qu’y a-t-il, Neluto ?

— Il y a… il y a des orignals, monsieur Skim !

— Des orignals ! s’écria Summy.

— Oui… tout une bande… une demi-douzaine peut-être… ou plus… ou…

— Ou moins, continua Summy. Je connais l’antienne, mon garçon. Dans quelle direction ces orignals ?

— Par là.

Et l’Indien indiquait la plaine à l’Ouest du Golden Mount.

— Loin ?

— Euh !.. une lieue à peu près… ou une demi-lieue…

— Ou deux cents kilomètres, c’est entendu, dit Summy en riant.

Un des plus vifs désirs de l’enragé chasseur était de rencontrer des orignals et d’en abattre une couple. Ce désir, il n’avait pu le satisfaire depuis son arrivée au Klondike. À peine si deux ou trois de ces animaux avaient été signalés aux environs de Dawson City ou sur le territoire du Fort Miles Creek. La nouvelle apportée par Neluto était donc de nature à surexciter ses instincts cynégétiques.

— Viens ! » dit-il à l’Indien.

Tous deux quittèrent le campement et longèrent pendant quelques centaines de pas la base du Golden Mount. Parvenu au tournant du dernier contrefort méridional, Summy put, de ses propres yeux, apercevoir la troupe des orignals qui remontaient tranquillement vers le Nord-Ouest à travers la vaste plaine.

Malgré le violent désir qu’il éprouva de commencer immédiatement la poursuite, il eut la sagesse de remettre au lendemain l’accomplissement de son projet. Il était trop tard pour partir en chasse. Le principal, d’ailleurs, était que ces ruminants eussent paru aux environs. On saurait bien les retrouver.

Aussitôt rentré au camp, Summy fit connaître son dessein à Ben Raddle. Comme les bras ne manquaient pas pour achever le canal, l’ingénieur ne vit aucun inconvénient à se priver de Neluto pendant une journée. Il fut donc convenu que les deux chasseurs se lanceraient dès cinq heures du matin sur les traces des orignals.

« Mais, recommanda Ben Raddle, tu me promets, Summy, de ne pas trop t’éloigner…

— C’est aux orignals que tu devrais faire cette recommandation, répondit Summy Skim en riant.

— Non, Summy, c’est bien à toi que je la fais. Il y a toujours à redouter quelques mauvaises rencontres dans ce pays désert.

— C’est précisément parce qu’il est désert qu’il est sûr, répliqua Summy.

— Soit ! Summy. Promets-moi, cependant, d’être de retour dans l’après-midi.

— Dans l’après-midi… ou dans la soirée, Ben.

— Des soirées qui durent la moitié de la nuit !.. Cela ne t’engage à rien, fit remarquer l’ingénieur. Non, Summy, disons six heures, et sache que, si tu n’es pas revenu avant six heures, je serai réellement inquiet.

— Entendu, Ben, repartit Summy Skim. Entendu pour six heures… avec le quart de grâce !

— J’accepte le quart de grâce, à la condition qu’il ne dure pas plus de quinze minutes ! »

Ben Raddle redoutait toujours que son cousin, une fois en chasse, ne se laissât entraîner plus qu’il ne convenait. Jusqu’ici aucun parti d’Indiens ne s’était montré aux bouches de la Mackensie, et il y avait lieu de s’en féliciter. Mais enfin cette éventualité pouvait se produire d’un jour à l’autre, et Ben Raddle ne cessait de penser à la fumée que Neluto avait cru discerner au-dessus des arbres de la forêt. Bien que près de quinze jours se fussent écoulés depuis lors sans incident, il en conservait une certaine angoisse et aspirait au moment où, la campagne terminée et heureusement terminée, il pourrait reprendre la route de Dawson.

Le lendemain, avant cinq heures, Summy Skim et Neluto quittèrent le campement, armés chacun d’une carabine à longue portée, munis de provisions pour deux repas, et accompagnés d’un chien choisi parmi les rares échantillons de la race canine que la caravane avait emmenés avec elle. Cet animal, qui répondait au nom de Stop, était plutôt un chien de garde que de chasse. Mais Summy, ayant cru reconnaître en lui une certaine finesse d’odorat, doublée d’un caractère des plus sociables, l’avait attaché à sa personne et poursuivait méthodiquement son éducation. Il se montrait même généralement assez vain des résultats obtenus.

Le temps était beau et frais, malgré le soleil qui, depuis longtemps déjà, traçait sa longue courbe au-dessus de l’horizon. Les deux chasseurs s’éloignèrent rapidement, tandis que leur chien gambadait autour d’eux en aboyant.

En somme, les excursions faites par Summy Skim aux approches de Dawson City ou dans le voisinage de Forty Miles Creek ne lui avaient procuré, si l’on en excepte les trois ours abattus, dont deux dans une circonstance assez mémorable, que du menu fretin : grives, grouses, perdrix ou autres bestioles du même genre. Aussi exultait-il à la pensée de tenir bientôt au bout de son fusil un plus noble gibier.

L’orignal est un élan à la tête parée de magnifiques andouillers. Autrefois très commun dans la contrée arrosée par le Yukon et ses tributaires, ce ruminant, jadis à demi domestique, s’est dispersé depuis la découverte des claims du Klondike et s’est réfugié sous des latitudes plus septentrionales, où il tend à retourner à l’état sauvage.

On ne l’approche plus que difficilement, et on ne l’abat que dans des circonstances très favorables. C’est grand dommage, car sa dépouille est précieuse, et sa chair excellente est estimée à l’égal de celle du bœuf.

Summy Skim n’ignorait pas combien la défiance de l’orignal est aisément excitée. Cet animal est doué d’une façon remarquable sous le triple rapport de l’ouïe, de l’odorat et de la vitesse. À la moindre alerte, en dépit de son poids qui peut atteindre jusqu’à cinq cents kilos, il se dérobe avec une telle rapidité que toute poursuite devient inutile. Les deux chasseurs prirent donc les plus minutieuses précautions pour arriver à portée de fusil.

Le troupeau des ruminants, alors arrêté sur la lisière de la forêt, était par conséquent éloigné d’une lieue et demie environ.

Quelques bouquets d’arbres se dressaient çà et là, et il était possible, à la rigueur, pour franchir une partie du parcours, de se glisser, ou, pour mieux dire, de ramper de l’un à l’autre sans donner l’éveil. Mais, dans le voisinage de la lisière, il n’en serait plus ainsi, et les chasseurs ne pourraient faire un pas sans trahir leur présence. Les orignals détaleraient alors et il faudrait renoncer à l’espoir de retrouver leurs traces.

Après conseil tenu, Summy Skim et Neluto décidèrent de pénétrer dans la forêt plus au Sud. De là, en allant d’arbre en arbre, peut-être parviendraient-ils à rejoindre la bande et la prendre à revers.

Trois quarts d’heure plus tard, Summy Skim et l’Indien entraient dans la forêt à deux kilomètres environ du point où paissaient les orignals. Neluto tenait par le collier Stop tout frémissant d’impatience.

« Suivons maintenant la lisière en dedans des arbres, dit Summy Skim. Mais, pour Dieu, ne lâche pas le chien !

— Oui, monsieur Skim, répondit l’Indien, mais, à votre tour, tenez-moi bien, ça ne sera pas de trop ! »

Summy Skim sourit. En vérité il avait assez de peine à se retenir lui-même !

Sous le couvert des arbres, la marche ne s’effectuait pas sans difficultés. Les trembles, les bouleaux et les pins se pressaient les uns contre les autres, et d’épaisses broussailles embarrassaient la marche. Il fallait éviter de faire craquer du pied les branches mortes dont le sol était jonché. Le bruit eût été d’autant plus aisément entendu par les orignals, que nul souffle ne traversait l’espace. Le soleil, devenu plus ardent, inondait de lumière les ramures immobiles. Aucun pépiement d’oiseau ne frappait l’oreille, aucune rumeur ne venait des profondeurs de la forêt.

Il était plus de neuf heures, lorsque les deux chasseurs firent halte à moins de trois cents pieds de l’endroit occupé par les orignals. Les uns pâturaient et se désaltéraient à un rio qui sortait du bois ; les autres, couchés sur l’herbe, étaient probablement endormis. Le troupeau ne manifestait aucune inquiétude. Cependant, à n’en pas douter, la moindre alerte le mettrait en fuite, et très probablement dans la direction du Sud, vers les sources de la Porcupine River.

Summy Skim et Neluto n’étaient pas gens à se reposer, bien qu’ils en eussent besoin. Puisque l’occasion d’un heureux coup de fusil se présentait, ils ne la laisseraient pas échapper.

Les voici donc, la carabine armée, le doigt sur la gâchette, qui se faufilent entre les broussailles, en rampant le long de la lisière Bien qu’il y manquât le piment du danger, puisqu’on n’avait pas affaire à des fauves, jamais Summy Skim — il en fit plus tard l’aveu — n’avait ressenti pareille émotion. Son cœur battait à coups précipités, sa main tremblait et il craignait de ne pouvoir tirer juste. Vraiment, s’il manquait une pareille occasion d’abattre l’orignal tant convoité, il n’aurait plus qu’à mourir de honte !

Summy Skim et Neluto s’approchaient sans bruit à travers les herbes, à la suite l’un de l’autre. Quelques minutes de cette silencieuse reptation les amenèrent à moins de soixante pas de l’endroit où stationnaient les ruminants. Ils étaient à portée. Stop, maintenu par Neluto, haletait, mais n’aboyait pas.

Les orignals ne paraissaient pas se douter de l’approche des deux chasseurs. Ceux qui étaient étendus sur le sol ne se relevèrent point, tandis que les autres continuaient à brouter.

Toutefois, l’un d’eux, une bête magnifique, dont les andouillers se développaient comme la ramure d’un jeune arbre, redressa la tête à ce moment. Ses oreilles s’agitèrent, il tendit son museau vers la lisière, comme s’il eût voulu humer l’air qui lui en arrivait.

Avait-il donc flairé le danger, et n’allait-il pas s’enfuir en entraînant les autres à sa suite ?

« Feu ! Neluto, et tous deux sur le même. » (Page 371.)

Summy Skim en eut le pressentiment, et le sang lui afflua au cœur. Mais, se ressaisissant, il dit à voix basse :

« Feu ! Neluto, et tous deux sur le même, pour être sûrs de ne pas le manquer.

Tout à coup, un violent aboiement se fit entendre, et Stop, que Neluto avait lâché pour épauler sa carabine, s’élança au milieu du troupeau.

Ce ne fut pas long. Une compagnie de perdreaux ne s’envole pas plus vite que ne détalèrent les orignals. Ni Summy Skim ni l’Indien n’eurent le temps de tirer.

« Maudit chien ! s’écria Summy en se relevant furieux.

— J’aurais dû le tenir à la gorge ! dit l’Indien.

— Et même l’étrangler ! renchérit Summy Skim hors de lui.

Et vraiment, si l’animal eût été là, il n’en aurait pas été quitte à bon marché. Mais Stop était déjà à plus de deux cents mètres lorsque les chasseurs franchirent la lisière de la forêt. Il s’était lancé à la poursuite des orignals et l’on s’époumona vainement à le rappeler.

Le troupeau se dirigeait vers le Nord avec une rapidité qui dépassait celle du chien, bien que ce dernier fût un animal vigoureux et très vite. Rentrerait-il dans la forêt, ou s’enfuirait-il à travers la plaine en gagnant du côté de l’Est ? C’eût été l’éventualité la plus heureuse, car il se fût ainsi rapproché du Golden Mount dont les fumées tourbillonnaient à une lieue et demie. Mais il se pouvait aussi qu’il prît une direction oblique vers le Sud-Est, du côté de la Peal River, et qu’il allât chercher refuge dans les premières gorges des Montagnes Rocheuses. En ce cas, il aurait fallu renoncer à l’atteindre jamais.

« Suis-moi ! cria Summy Skim à l’Indien, et tâchons de ne pas les perdre de vue.

Tous deux, courant le long de la lisière, se mirent à la poursuite du troupeau éloigné alors de près d’un kilomètre. La même irrésistible passion, qui entraînait leur chien, les grisait eux aussi et ne leur permettait plus de raisonner.

Un quart d’heure plus tard, Summy Skim eut une vive émotion. Les orignals venaient de s’arrêter, comme incertains sur le parti qu’il convenait d’adopter. Qu’allaient-ils faire ? Ils ne pouvaient continuer à fuir vers le Nord, du côté du littoral qui les obligerait bientôt à s’arrêter. Redescendraient-ils vers le Sud-Est ? Dans ce cas, Summy Skim et Neluto devraient abandonner la partie.

Non, après quelques moments d’hésitation, les orignals se décidèrent à rentrer sous bois et à se réfugier derrière l’enchevêtrement des arbres. Le chef du troupeau franchit la lisière d’un bond, et les autres suivirent.

« C’est ce qui pouvait nous arriver de plus heureux, s’écria Summy Skim. En plaine, nous n’aurions pu les approcher à portée de fusil. Dans la forêt, il leur sera impossible de détaler aussi vite ; nous parviendrons peut-être à les rejoindre, et cette fois… »

Que ce raisonnement fût juste ou non, il n’en aurait pas moins pour résultat d’entraîner les chasseurs à travers une forêt dont ils ne connaissaient pas l’étendue, et qui leur était complètement inconnue.

Stop les avait précédés. Il avait bondi entre les arbres. Ses aboiements s’entendaient encore, mais on ne le voyait déjà plus.

Sa souplesse lui permettant de passer partout, il gagnait maintenant sur les orignals, que leurs longs andouillers devaient gêner pour franchir les halliers et les buissons. Il n’était pas impossible, dans ces conditions, que l’on parvînt à les forcer.

Les deux chasseurs, engagés sous ces épaisses ramures et uniquement guidés par la voix du chien, s’y épuisèrent deux heures durant. Emportés par une passion irraisonnée, ils s’en allaient à l’aventure, s’enfonçant de plus en plus dans l’Ouest, sans se demander s’ils n’éprouveraient pas quelques difficultés à retrouver leur chemin, quand il s’agirait de revenir.

La forêt était de moins en moins épaisse à mesure qu’on s’éloignait de la lisière. C’étaient toujours les mêmes arbres : bouleaux, trembles et pins, mais plus espacés, et jaillissant d’un sol mieux dégagé de racines et de broussailles.

S’ils n’apercevaient pas les orignals, Stop, en tous cas, n’avait pas perdu la piste. Ses aboiements persistaient. Il ne devait même pas être loin de son maître.

Summy Skim et Neluto s’aventuraient toujours plus avant dans les profondeurs des bois, lorsque, un peu après midi, la voix du chien cessa de parvenir à leurs oreilles.

Ils se trouvaient alors dans un espace vide où pénétraient librement les rayons du soleil. À quelle distance étaient-ils de la lisière ? Summy Skim, qui ne pouvait s’en rendre compte que par le temps écoulé, l’estimait à huit ou dix kilomètres. Le temps ne manquerait donc pas pour revenir au campement, après une halte dont tous deux avaient grand besoin. Éreintés, affamés, ils s’assirent au pied d’un arbre. Les provisions furent tirées des gibecières, et, s’ils mangèrent avec un formidable appétit, ce ne fut pas sans éprouver de vifs regrets de ne pouvoir ajouter des grillades d’orignal à leur menu.

Bien restaurés, les chasseurs hésitèrent un instant sur la direction à suivre. La sagesse commandait en vain de reprendre la route du campement. Summy Skim y paraissait peu disposé. Si revenir bredouille est déjà vexant pour un chasseur, revenir sans son chien est le comble du déshonneur. Or, Stop n’avait pas reparu.

« Où peut-il être ? demanda Summy Skim.

— À la poursuite des orignals, évidemment, répondit l’Indien.

— C’est clair, Neluto. Mais alors, où sont les orignals ? »

Comme pour répondre à cette question, les aboiements de Stop retentirent tout à coup à moins de trois cents toises. Sans échanger d’autres paroles, les deux chasseurs s’élancèrent du côté où la voix du chien se faisait entendre.

La sagesse ni la prudence n’avaient plus la moindre chance d’être écoutées. Summy Skim et Neluto couraient de nouveau à perdre haleine.

Cela pouvait les mener fort loin. En effet, la direction suivie n’était plus celle du Nord-Ouest. C’est vers le Sud-Ouest que se portaient maintenant les orignals, et, derrière eux, Stop acharné à la poursuite, et, derrière Stop, ses maîtres plus enragés encore. Ceux-ci tournaient donc exactement le dos au Golden Mount et au campement.

Après tout, le soleil commençait à peine à décliner vers l’horizon occidental ; si les chasseurs n’étaient pas rentrés pour six heures, conformément à leur promesse, ils le seraient à sept ou huit, voilà tout, c’est-à-dire longtemps avant la nuit close.

Summy Skim et Neluto ne s’attardèrent pas, d’ailleurs, à ces réflexions. Ils couraient aussi rapidement que leurs forces le permettaient, sans penser à autre chose, sans même essayer de rappeler leur chien.

Le temps écoulé, ils en avaient perdu toute notion. La fatigue, ils ne la sentaient pas. Summy Skim oubliait où il se trouvait. Il chassait sur ces territoires de l’Extrême-Nord comme il eût chassé aux environs de Montréal.

Une ou deux fois, Neluto et lui se crurent sur le point de réussir. Quelques andouillers s’étaient montrés au-dessus des buissons, à moins de cinq cents pas. Mais les agiles animaux ne tardaient pas à disparaître, et l’occasion ne se présenta pas de leur envoyer un coup de fusil à bonne portée.

Plusieurs heures s’écoulèrent dans cette vaine poursuite, puis l’affaiblissement des aboiements de Stop prouva que les orignals gagnaient de l’avance. Enfin ces aboiements cessèrent, soit que le chien fût trop éloigné, soit que, époumoné par une si longue course, il ne fût plus capable de donner de la voix.

Summy Skim et Neluto s’arrêtèrent à bout de forces et tombèrent sur le sol comme des masses. Il était alors quatre heures du soir.

« Fini ! dit Summy Skim, dès qu’il fut en état de parler.

Neluto hocha la tête en signe d’assentiment.

— Où sommes-nous ? reprit Summy Skim.

L’Indien fit un geste d’ignorance et regarda autour de lui.

Les deux chasseurs se trouvaient au bord d’une assez large clairière que traversait un petit rio allant sans doute rejoindre dans le Sud-Ouest un des affluents de la Porcupine River. Le soleil l’éclairait largement. Au delà, les arbres se pressaient les uns contre les autres, comme pour interdire le passage.

— Il faut nous remettre en route, dit Summy Skim.

— Pour le campement, je suppose, répondit Neluto se reconnaissant fourbu.

— Parbleu ! s’écria Summy Skim en haussant les épaules.

— En route, alors ! approuva l’Indien en se relevant péniblement, et en commençant à suivre le contour de la clairière.

Il n’avait pas fait dix pas, qu’il s’arrêtait, les yeux fixés sur le sol à ses pieds.

— Regardez, monsieur Skim, dit-il.

— Qu’y a-t-il ? interrogea Summy.

— Du feu, monsieur Skim.

— Du feu !

— Il y en a eu tout au moins.

Summy Skim vit, en s’approchant, un petit tas de cendres devant lequel l’Indien demeurait immobile et pensif.

— Il y a donc des chasseurs, dans cette forêt ? demanda Summy.

— Des chasseurs… ou autre chose, répondit Neluto.

Summy s’était penché. Il considérait attentivement les cendres suspectes.

— Elles ne sont pas d’hier, en tous cas, dit-il en se relevant.

En effet, ces cendres blanches, à demi cimentées, pour ainsi dire, par l’humidité, devaient être là depuis assez longtemps.

— Il semblerait, reconnut Neluto. Mais voici qui va nous fixer.

À quelques pas du foyer éteint, les regards fureteurs de l’Indien avaient découvert un objet brillant entre les herbes. Il se dirigea rapidement de ce côté, se baissa, et ramassa l’objet, en poussant un cri de surprise.

C’était un poignard à lame plate emmanchée dans une poignée de cuivre.

Après l’avoir examiné, Neluto déclara :

— Si l’on ne peut exactement connaître l’âge du foyer, voici un poignard qui n’a pas été perdu depuis plus de dix jours.

— Oui, répondit Summy Skim. La lame en est encore brillante et n’a qu’une légère couche de rouille. C’est tout récemment qu’il est tombé entre les herbes.

L’arme, ainsi que le reconnut Neluto, après l’avoir tournée et retournée, était de fabrication espagnole. Sur le manche, l’initiale M était gravée, et sur la lame le nom de Austin, capitale du Texas.

— Ainsi, reprit Summy Skim, il y a quelques jours, quelques heures peut-être, des étrangers ont campé dans cette clairière !..

— Et ce ne sont pas des Indiens, observa Neluto, car les Indiens n’ont point d’armes de ce genre.

Summy regardait autour de lui avec inquiétude.

— Qui sait, ajouta-t-il, s’ils ne se dirigeaient pas vers le Golden Mount ?

Cette hypothèse était admissible après tout. Et si l’homme auquel appartenait cette navaja faisait partie d’une troupe nombreuse, un grand danger menaçait peut-être Ben Raddle et ses compagnons. Peut-être même, en ce moment, cette troupe rôdait-elle aux environs de l’estuaire de la Mackensie !

— Partons, dit Summy Skim.

— À l’instant, répondit Neluto.

— Et notre chien ! s’écria Summy.

L’Indien appela d’une voix forte, en se tournant dans toutes les directions. Son appel ne fut pas entendu. Stop ne reparut pas.

Il n’était plus question maintenant de la chasse aux orignals. Il fallait regagner au plus tôt le campement, afin que la caravane fût mise sur ses gardes et se tint sur la défensive.

— En route, et sans perdre une minute, » commanda Summy Skim.

Juste à ce moment, à trois cents pas de la clairière, retentit la détonation d’une arme à feu.


X

OÙ LE DÉSERT SE PEUPLE PLUS QU’IL NE CONVIENDRAIT.


Après le départ de Summy Skim et de Neluto pour la chasse aux orignals, Ben Raddle avait passé une nouvelle inspection des travaux. Si aucun retard ne se produisait, le canal serait achevé le soir même. Il n’y aurait plus qu’à donner les derniers coups de pic à la paroi du cratère, ouvrir la saignée dans la rive gauche du Rio Rubber, et les eaux se précipiteraient en torrent dans les entrailles du Golden Mount.

Ces énormes masses liquides, vaporisées par le feu central, détermineraient bientôt une violente poussée qui lancerait au dehors les matières volcaniques. Sans doute, elles contiendraient une forte proportion de laves, de scories et d’autres substances sans valeur, mais les pépites, les quartz aurifères y seraient mélangés, et on n’aurait qu’à les recueillir sans avoir eu la peine de les extraire.

La violence des forces souterraines continuait à s’accroître. Les bouillonnements intérieurs augmentaient d’intensité de jour en jour. C’était à se demander si l’introduction des eaux dans le cratère serait nécessaire.

« Nous le verrons bien, répondit Ben Raddle au Scout qui lui faisait cette observation. Il ne faut pas oublier que le temps nous est strictement ménagé. Nous avons dépassé la moitié du mois de juillet.

— Et il serait imprudent, approuva Bill Stell, de s’attarder plus d’un mois à l’embouchure de la Mackensie. Comptons trois semaines pour revenir au Klondike, surtout si nos chariots sont lourdement chargés…

— Ils le seront, Scout, n’en doutez pas !

— Dans ce cas, monsieur Raddle, la saison sera déjà assez avancée lorsque nous arriverons à Dawson City. Si l’hiver était précoce, nous pourrions éprouver de gros embarras en traversant la région des lacs pour gagner Skagway.

— Vous parlez d’or, mon cher Scout, répondit l’ingénieur en plaisantant, et c’est bien le cas lorsqu’on est campé au pied du Golden Mount ! Mais soyez sans inquiétude. Je serai fort étonné si, dans huit jours, nos attelages n’ont pas repris le chemin du Klondike. »

La journée s’écoula comme de coutume, et, le soir venu, le canal était percé de bout en bout.

À cinq heures de l’après-midi, ni l’un ni l’autre des deux chasseurs n’avait été signalé sur la plaine de l’Ouest. Ben Raddle ne s’inquiéta pas. Summy Skim pouvait encore disposer d’une heure sans manquer à sa promesse. À plusieurs reprises, cependant, le Scout, poussant une reconnaissance au delà du canal, alla voir s’il l’apercevait. Il ne vit personne. Aucune silhouette ne se dessinait à l’horizon.

Une heure plus tard Ben Raddle, qui commençait à ressentir quelque impatience, se promit de faire des remontrances à son cousin, mais sa décision demeura forcément platonique, en raison de l’absence persistante du coupable.

À sept heures, Summy Skim et Neluto ne se montrant toujours pas, la mauvaise humeur de Ben Raddle se changea en inquiétude, et cette inquiétude redoubla lorsque, une heure après, les absents ne furent pas encore de retour.

« Ils se sont laissé entraîner, répétait-il. Avec ce diable de Skim on ne peut compter sur rien, quand il a un animal devant lui et un fusil à la main. Il va !.. il va !.. Il n’y a pas de raisons pour qu’il s’arrête… J’aurais dû m’opposer à cette chasse.

— Il ne fera pas nuit avant dix heures, dit Bill Stell pour rassurer l’ingénieur, et il n’y a pas lieu de craindre que M. Skim puisse s’égarer. Le Golden Mount s’aperçoit de loin, et, dans l’obscurité, ses flammes serviraient de phare au besoin. »

L’observation ne manquait pas de valeur. À quelque distance qu’ils fussent du campement, les chasseurs devaient apercevoir le volcan. Mais s’ils étaient victimes d’un accident ? S’ils se trouvaient dans l’impossibilité de revenir ?

Deux heures se passèrent. Ben Raddle ne tenait plus en place et le Scout commençait à devenir nerveux. Le soleil allait descendre sous l’horizon et l’espace ne serait plus éclairé que par la lumière crépusculaire des hautes latitudes.

Un peu après dix heures, Ben Raddle et le Scout, qui, de plus en plus inquiets, avaient quitté le campement, longeaient la base de la montagne au moment où le soleil disparaissait au couchant. Le dernier regard qu’ils jetèrent sur la plaine leur montra qu’elle était déserte. Immobiles, ils écoutaient, l’oreille tendue, tandis que la nuit tombait peu à peu. Aucun bruit n’arrivait jusqu’à eux de toute l’étendue de la plaine aussi silencieuse que déserte.

« Que supposer, monsieur Raddle ? dit le Scout. La chasse aux orignals n’est pas une chasse dangereuse, et, à moins que M. Skim et Neluto n’aient été aux prises avec des ours…

— Des ours… ou des pillards, Bill… Oui ! j’ai le pressentiment qu’il leur est arrivé malheur !

Bill Stell saisit brusquement la main de l’ingénieur.

— Écoutez ! dit-il.

Dans la nuit grandissante des aboiements lointains se faisaient entendre.

— Stop ! cria Ben Raddle.

— Ils ne sont pas loin ! ajouta le Scout.

Les aboiements augmentaient de force. Il s’y mêlait des plaintes comme si le chien eût été blessé.

Ben Raddle et son compagnon coururent au-devant de Stop, qu’ils découvrirent au bout de deux cents pas.

Le chien revenait seul, traînant la patte, l’arrière-train ensanglanté. Il semblait à bout de forces.

— Blessé !.. blessé !.. et seul !.. s’écria Ben Raddle dont le cœur battait avec violence.

Cependant le Scout fit cette réflexion :

— Peut-être Stop a-t-il été blessé involontairement par son maître ou par Neluto ? Quelque balle perdue l’aura frappé…

— Pourquoi ne serait-il pas resté avec Summy, si Summy avait pu lui donner des soins et le ramener avec lui ? objecta Ben Raddle.

— Dans tous les cas, dit Bill Stell, rapportons le chien au camp, et pansons sa blessure. Si elle est légère, peut-être pourra-t-il nous mettre sur la piste de son maître ?

— Oui, répondit l’ingénieur et nous partirons en nombre et bien armés sans attendre le jour. »

Le Scout emporta l’animal dans ses bras. Dix minutes plus tard on était de retour au campement.

Le chien fut transporté sous la tente et sa blessure fut soigneusement examinée. Elle ne parut pas être grave. Il ne s’agissait que d’une profonde éraflure limitée aux muscles et qui n’intéressait aucun organe.

C’était une balle qui l’avait frappé, et le Scout, très entendu à ce genre d’opération, parvint même à l’extraire.

Ben Raddle prit cette balle et l’examina attentivement.

« Ce n’est point une balle de Summy, dit-il. Celle-ci est plus grosse et ne vient point d’une carabine de chasse.

— Vous avez raison, approuva Bill Stell. Ce projectile-là vient d’un rifle.

— Ils ont eu affaire à des aventuriers, à des malfaiteurs ! s’écria l’ingénieur. Ils ont dû se défendre !.. Pendant l’attaque, Stop a été atteint… et, s’il n’est pas resté près de son maître, c’est que son maître a été entraîné… ou qu’il a succombé avec Neluto !.. Ah ! mon pauvre Summy ! mon pauvre Summy ! »

Qu’aurait pu répondre Bill Stell ? Cette balle qui n’avait pas été tirée par l’un des deux chasseurs, ce chien qui revenait seul, tout cela ne justifiait-il pas les craintes de Ben Raddle ? Était-il possible de mettre en doute qu’un malheur ne fût arrivé ? Ou Summy Skim et son compagnon avaient péri en se défendant, ou ils étaient entre les mains de leurs agresseurs, puisqu’ils n’avaient pas reparu.

À onze heures, Ben Raddle et le Scout se décidèrent à informer leurs compagnons de cette situation. Le personnel du campement fut réveillé, et, en quelques mots hâtifs, l’ingénieur lui apprit que Summy Skim et Neluto, partis dès l’aube, n’étaient pas encore de retour. Jane Edgerton traduisit la pensée de tous.

« Il faut partir, dit-elle d’une voix tremblante, partir à l’instant. »

On fit aussitôt les préparatifs nécessaires. Il était inutile de prendre des vivres, puisque la caravane ne s’éloignerait pas du Golden Mount, du moins pendant les premières recherches. Mais tout le monde serait armé et prêt, soit à se défendre, si l’on était attaqué, soit à délivrer, s’il le fallait, les deux prisonniers par la force.

Stop avait été pansé avec soin. La balle avait été extraite, sa blessure bandée ; bien réconforté, car il était surtout épuisé de faim et de soif, il manifestait le désir d’aller au-devant de son maître.

« Nous l’emmènerons, dit Jane Edgerton, nous le porterons s’il est trop fatigué. Peut-être retrouvera-il les traces de M. Skim. »

Si, pendant la nuit, les recherches demeuraient vaines, on les reprendrait le lendemain, et l’on fouillerait au besoin toute la contrée entre l’océan Polaire et le cours de la Porcupine River. Du Golden Mount, il ne serait plus question tant que l’on n’aurait pas retrouvé Summy Skim, où qu’on ne serait pas fixé sur son sort.

On partit.

Jane Edgerton en tête, aux côtés de Ben Raddle et de Bill Stell qui portait le chien, on longea tout d’abord la base de la montagne dont les sourds grondements faisaient trembler le sol. À son sommet empanaché de vapeurs, se détachaient des langues de flamme très apparentes dans l’obscurité du crépuscule.

Parvenus au pied du versant occidental, on s’arrêta et l’on tint conseil. Dans quelle direction convenait-il de se diriger ? Rien ne pouvait être plus pratique que de s’en rapporter à l’instinct du chien que le Scout avait mis sur ses pattes. L’intelligent animal semblait comprendre ce qu’on attendait de lui. Il cherchait, quêtait de tous côtés, le museau au ras de terre, en jappant sourdement.

Après quelques instants d’hésitation, Stop prit son parti vers le Nord-Ouest.

« Quand M. Skim nous a quittés, ce matin, il allait plus au Sud, dit le Scout.

— Suivons le chien, répliqua Jane Edgerton. Il sait mieux que nous ce qu’il faut faire. »

Une heure durant, la petite troupe parcourut la plaine dans cette direction. Elle atteignit alors la lisière de la forêt que les deux chasseurs avaient franchie près d’une lieue plus bas. Là, elle s’arrêta de nouveau, indécise.

« Eh bien ! qu’attendons-nous ? demanda Jane un peu nerveusement.

— Le jour, répondit Bill Stell. Nous ne verrions plus rien sous les arbres. Stop lui-même hésite.

Non, Stop n’hésitait pas. Tout à coup, il fit un bond, et disparut entre les arbres en aboyant avec force.

— Suivons-le ! s’écria Jane Edgerton.

— Non. Attendez, commanda Bill Stell en arrêtant ses compagnons ; et tenez vos armes prêtes. »

Il ne fut pas utile de s’en servir. Presque aussitôt, conduits par le chien qui paraissait ne plus sentir sa blessure, deux hommes s’élancèrent d’entre les arbres, et, un instant après, Summy Skim était dans les bras de son cousin.

Son premier mot fut : « Au campement !.. au campement !

— Qu’est-il arrivé ? demanda Ben Raddle.

— Tu le sauras, répondit Summy Skim, mais là-bas. Au campement ! vous dis-je, au campement ! »

« QU’EST-IL ARRIVÉ ? » (Page 383.)

Guidés par les flammes du Golden Mount, tous se mirent rapidement en marche. Un peu après une heure du matin, ils atteignaient le Rio Rubber. Bientôt le jour allait paraître. Déjà l’aube enflammait l’horizon du Nord-Est. Avant de se réunir sous la tente, Ben Raddle, Jane Edgerton, le Scout et Summy Skim observèrent une dernière fois les approches du Golden Mount. Ils ne virent rien d’insolite dans l’ombre blanchissante.

Lorsqu’ils furent seuls, Summy Skim exposa brièvement à ses compagnons les faits survenus entre six heures du matin et cinq heures du soir. Il raconta la première poursuite des orignals inutilement continuée jusqu’à midi, puis la seconde partie de la chasse, lorsque les aboiements du chien s’étaient fait entendre, et enfin, de guerre lasse, la halte au bord de la clairière, où ils avaient trouvé les cendres d’un foyer éteint.

« Il était évident, ajouta-t-il, que des hommes, indigènes ou étrangers, avaient campé en cet endroit, ce qui, d’ailleurs, n’avait rien de bien étonnant.

— En effet, dit le Scout. Il arrive que les équipages des baleiniers débarquent sur le littoral, sans parler des Indiens qui le fréquentent durant la belle saison.

— Mais, reprit Summy Skim, au moment où nous allions revenir au Golden Mount, Neluto découvrit entre les herbes l’arme que voici.

Ben Raddle et le Scout examinèrent le poignard, et, comme Neluto, ils reconnurent au premier coup d’œil que c’était une arme de fabrication espagnole.

— L’aspect de ce poignard, continua Summy, nous fit supposer qu’il avait été perdu assez récemment. Quant à la lettre M qui est gravée sur le manche…

Elle ne pouvait rien vous apprendre, monsieur Skim, interrompit le Scout.

— Non, Bill, et pourtant je n’en sais pas moins devant quel nom il faut la mettre.

— Et ce nom ?.. demanda Ben Raddle.

— C’est celui du Texien Malone.

— Malone !

— Oui, Ben.

— Le compagnon de Hunter ? insista Bill Stell.

— Lui-même.

— Ils étaient donc là, il y a quelques jours ? dit l’ingénieur.

— Ils y sont encore, répliqua Summy Skim.

— Vous les avez vus ? demanda Jane Edgerton.

— Écoutez la fin de mon récit. Vous serez fixés.

Et Summy Skim poursuivit en ces termes :

« Nous allions partir, Neluto et moi, après la découverte du poignard, cette découverte nous causant de vives inquiétudes, lorsqu’un coup de fusil retentit à peu de distance.

« Qu’il y eût des chasseurs dans la forêt, cela n’était pas douteux, et probablement des étrangers, car les Indiens ne se servent pas d’armes à feu. Mais, quels qu’ils fussent, le plus prudent était de se tenir sur ses gardes.

« Maintenant, ce coup de fusil était-il destiné à l’un des orignals, un de ceux auxquels Neluto et moi nous avions inutilement donné la chasse ? Je l’ai cru jusqu’au moment où j’ai connu la blessure de notre chien. C’est évidemment sur lui que le coup de feu avait été tiré.

— Et, interrompit Ben Riddle, lorsque nous l’avons vu revenir sans toi, frappé par une balle étrangère, se traînant à peine, songe à ce que j’ai éprouvé !.. J’étais déjà en proie à d’affreuses inquiétudes en ne te voyant pas reparaitre. Que pouvais-je croire, si ce n’est que, Neluto et toi, vous aviez été attaqués, et que, pendant l’attaque, ton chien avait reçu cette blessure… Ah ! Summy, Summy !.. Comment oublier que c’était moi qui t’avais entraîné…

Ben Raddle était agité par une violente émotion. Summy Skim comprit ce qui se passait dans l’âme de son cousin, conscient de la responsabilité qui pesait sur lui.

— Ben ! mon cher Ben, dit-il en lui serrant affectueusement la main, ce qui est fait est fait. Ne te reproche rien. Si la situation s’est aggravée, elle n’est pas désespérée, et nous nous en tirerons, je l’espère… D’ailleurs, tu vas en juger.

« Dès que nous eûmes entendu la détonation, qui venait de l’Est, c’est-à-dire de la direction que nous allions prendre pour retourner au campement, nous nous hâtâmes de quitter la clairière où nous aurions pu être aperçus, et de nous dissimuler dans les broussailles qui l’entourent.

« Bientôt, des voix se firent entendre, des voix nombreuses. Une troupe d’hommes s’avançait évidemment de notre côté.

« Mais nous voulions voir, si nous ne voulions pas être vus. De quelle sorte de gens cette troupe était-elle composée ? Que faisaient ces hommes, à une si faible distance du Golden Mount ? Connaissaient-ils donc l’existence du volcan et se dirigeaient-ils vers lui ? Autant de problèmes dont nous avions le plus grand intérêt à connaître la solution.

« Convaincus que les inconnus ne pouvaient manquer de s’installer pour la nuit dans la clairière, nous eûmes vite fait de gagner un épais buisson d’où nos regards la parcouraient tout entière. Blottis au milieu des hautes herbes et des broussailles, nous ne courions pas le risque d’être découverts, et, ce qui était l’essentiel, nous pouvions à la fois voir et entendre.

« Il était temps. La troupe se montra presque aussitôt. Elle se composait d’une quarantaine d’hommes, dont une vingtaine d’Américains et une vingtaine d’indigènes. Nous ne nous étions pas trompés. Ils avaient en effet l’intention de passer la nuit en cet endroit, et ils commencèrent par allumer des feux pour préparer leur repas.

« De ces hommes, je ne connaissais aucun. Neluto, pas davantage. Ils étaient armés de rifles et de revolvers qu’ils déposèrent sous les arbres. Ils ne parlaient guère entre eux, ou ils le faisaient d’une voix si basse que je ne réussissais pas à les entendre.

Le Scout alla observer les alentours du campement. (Page 390.)

— Mais Hunter… Malone ?.. demanda Ben Raddle.

— Ils arrivèrent un quart d’heure après, répondit Summy Skim, en compagnie d’un Indien et du contre-maître qui dirigeait l’exploitation du claim 131.

« Ah ! nous les reconnûmes bien, Neluto et moi. Oui ! ces coquins sont dans le voisinage du Golden Mount et toute une bande d’aventuriers de leur espèce les accompagne.

— Mais que viennent-ils faire ? demanda le Scout. Connaissent-ils l’existence du Golden Mount ? Savent-ils qu’une caravane de mineurs s’est transportée jusque-là ?

— Je me posais les mêmes questions, mon brave Bill, répondit Summy Skimm. J’ai fini par avoir réponse à toutes.

En ce moment, le Scout fit signe à Summy Skim de se taire. Il avait cru entendre un bruit au dehors, et, sortant de la tente, il alla observer les environs du campement.

La vaste plaine était déserte. Aucune troupe ne s’approchait de la montagne, dont les ronflements troublaient seuls le silence de la nuit.

Dès que le Scout fut revenu prendre sa place, Summy Skim continua de la sorte :

« Les deux Texiens vinrent précisément s’asseoir sur la lisière de la clairière, à dix pas du buisson derrière lequel nous étions cachés. D’abord, ils parlèrent d’un chien qu’ils avaient rencontré, et je comprends maintenant qu’il s’agissait du nôtre. « C’est une singulière rencontre au milieu de cette forêt, dit Hunter. Il n’est pas possible qu’il se soit risqué seul à pareille distance de tout centre habité. » — « Il y a des chasseurs par ici ! répondit Malone, ce n’est pas douteux. Mais où sont-ils ?.. Le chien se sauvait dans cette direction. » Malone tendait en même temps la main du côté de l’Est. — « Eh ! s’écria alors Hunter, qui nous dit que ce sont des chasseurs ? On ne s’aventure pas si loin à la poursuite des ruminants ou des fauves. » — « Tu as raison, Hunter, approuva Malone, il y a par ici des mineurs en quête de nouveaux gisements. » — « Que nous mettions la main dessus, riposta Hunter, et ils verront ce qui leur en restera. » — « Pas seulement de quoi remplir un plat ou une écuelle, » répliqua Malone, en scandant son rire d’abominables jurons…

« Un silence suivit, puis les deux bandits se remirent à causer, et c’est ainsi que j’appris tout ce que nous avions intérêt à savoir.

« Hunter et Malone campaient pour la seconde fois dans cette clairière. Partis depuis deux mois et demi de Circle City, ils ont erré un peu au hasard, sous la direction d’un guide indigène du nom de Krarak, qui connaît par tradition l’existence du Golden Mount, mais ignore son emplacement exact. La bande, après avoir fait inutilement un grand crochet dans l’Est, a remonté quelques jours avant nous la Peel River, et c’est sans doute contre elle que la garnison du Fort Mac Pherson a dû se défendre. Du Fort Mac Pherson elle est revenue dans l’Ouest et elle a atteint, mais beaucoup plus au Sud, la forêt où elle est encore et dans laquelle elle s’est égarée. C’est ainsi, qu’une dizaine de jours plus tôt, elle était déjà venue dans la clairière où elle se trouvait avec nous. Le foyer que nous avions remarqué avait été allumé par elle, et c’est sa fumée que Neluto a aperçue au-dessus des arbres, lors de notre dernière ascension au sommet du volcan.

« Après leur première halte dans la clairière, Hunter et ses acolytes, mal conseillés par leur guide Krarak, se sont d’abord enfoncés dans l’Ouest. Naturellement, ils n’ont rien découvert dans cette direction. Enfin, lassés de leurs vaines recherches, ils se sont décidés à rebrousser chemin et à faire une tentative du côté de l’Est, à battre au besoin tout le littoral pour découvrir le Golden Mount.

« À l’heure actuelle, ils ne savent pas encore où se trouve le volcan, mais ce n’est, je le crains, qu’une question d’heures, et nous devons agir en conséquence. »

Tel fut le récit de Summy Skim.

Ben Raddle, qui l’avait écouté sans l’interrompre, demeurait pensif. Ce qu’il avait toujours craint s’était produit. Le Français Jacques Ledun n’était pas seul à connaître l’existence du Golden Mount. Un Indien possédait ce secret, et il l’avait révélé aux Texiens. Ceux-ci ne tarderaient pas à être fixés sur la situation du volcan, sans avoir besoin pour cela de parcourir tout le littoral de l’océan Arctique. Dès qu’ils auraient mis le pied hors de la forêt, ils l’apercevraient, ils verraient les fumées et les flammes qui tourbillonnaient au-dessus du cratère. En une heure, ils en auraient atteint la base, et, quelques instants après, ils seraient arrivés près du campement de leurs anciens voisins du Forty Miles Creek. Alors, que se passerait-il ?..

« Combien as-tu dit qu’ils étaient ? demanda Ben Raddle à Summy.

— Une quarantaine d’hommes armés.

— Deux contre un ! fit Ben Raddle soucieux.

Jane Edgerton intervint avec sa vivacité accoutumée.

— Qu’importe ! s’écria-t-elle. La situation est grave, mais elle n’est pas désespérée, comme l’a dit tout à l’heure M. Skim. S’ils ont l’avantage du nombre, nous avons celui de la position. Cela égalise les chances.

Ben Raddle et Summy regardèrent avec satisfaction, du coin de l’œil, la jeune guerrière.

— Vous avez raison, miss Jane, approuva Ben Raddle. On se défendra, si cela devient nécessaire. Mais, auparavant, nous allons nous efforcer de passer inaperçus.

Le Scout hocha la tête d’un air incrédule.

— Cela me paraît bien difficile, dit-il.

— Essayons toujours, répliqua Summy.

— Soit ! concéda Bill Stell. Mais enfin il faut tout prévoir. Que ferons-nous si nous sommes découverts, si nous sommes obligés d’en venir aux mains, si nous sommes débordés ?

L’ingénieur le rassura du geste.

— Nous aviserons, » dit-il.


XI

AVANT LA BATAILLE.


Y avait-il lieu d’espérer que le Golden Mount ne serait pas découvert par la bande des Texiens ? Non, puisque Hunter le verrait dès qu’il aurait franchi la lisière de la forêt. N’était-il pas, d’ailleurs, guidé par ce Krarak, dont Summy Skim avait entendu prononcer le nom ?

Le Golden Mount découvert, pouvait-on raisonnablement admettre que Ben Raddle et les siens ne fussent pas aperçus ? Pas davantage. Évidemment, ils en courraient la chance, mais il y avait mille à parier contre un qu’ils seraient trahis par les travaux du canal destiné à déverser le Rio Rubber dans les entrailles du volcan.

La lutte deviendrait dès lors inévitable.

Or, la bande de Hunter comptait une quarantaine d’hommes, et Ben Raddle et ses compagnons n’étaient qu’au nombre de vingt et un. De là, une infériorité numérique que le courage ne pourrait compenser.

Pour le moment, il n’y avait qu’à attendre les événements. Dans quarante-huit heures tout au plus, avant peut-être, Hunter serait en vue du Golden Mount.

Abandonner le campement de la Mackensie, reprendre le chemin du Klondike, laisser la place libre aux Texiens, il ne pouvait en être question. Le Scout ne l’aurait pas proposé à ses compagnons, et ceux-ci, d’ailleurs, eussent répondu par un refus. Ne se considéraient-ils pas, en leur qualité de premiers occupants, comme les légitimes propriétaires de ce gisement volcanique ? Assurément, ils ne s’en laisseraient pas dépouiller sans avoir lutté pour le défendre.

Summy Skim lui-même, le sage Summy Skim, n’eût pas consenti à reculer.

Reculer devant ce Hunter dont il n’avait point oublié la grossièreté au moment de l’arrivée à Skagway, non plus que l’insolente mauvaise foi pendant l’exploitation des claims 129 et 131 !.. Il n’était pas sans éprouver quelque plaisir, au contraire, en se retrouvant face à face avec un adversaire dont la catastrophe du Forty Miles Creek l’avait séparé. Il restait entre eux une affaire à régler, et, puisque l’occasion s’en présentait, il ne la laisserait pas échapper.

« Dans quelques heures, j’imagine, nous verrons la bande se diriger vers le Golden Mount, dit, le lendemain, Bill Stell à Ben Raddle, en reprenant l’entretien au point où ils l’avaient laissé la veille. Lorsqu’elle l’aura atteint, Hunter s’arrêtera-t-il pour établir son campement, ou ne préférera-t-il pas suivre la base du mont pour camper au bord de la Mackensie, comme nous l’avons fait nous-mêmes ?

— Je crois, Bill, répondit l’ingénieur, que les Texiens voudront d’abord monter au sommet du Golden Mount, afin de reconnaître si l’on peut recueillir du quartz aurifère et des pépites à son sommet. Cela est tout indiqué.

— Sans doute, approuva le Scout. Mais, après avoir constaté l’impossibilité de pénétrer dans le cratère, ils redescendront. C’est alors que se posera la question. Ils ne s’en iront évidemment pas avant que l’éruption se soit déclarée, ou qu’elle ait pris fin. Dans les deux cas, ils seront obligés d’installer un campement.

— À moins qu’ils ne s’en aillent comme ils sont venus, s’écria Summy Skim. Ce serait de leur part la résolution la plus sage.

— Tu peux être sûr qu’ils ne la prendront pas, affirma Ben Raddle.

— D’ailleurs, ajouta le Scout, la présence d’un chien dans la forêt a dû leur donner des soupçons. Ils voudront voir si d’autres prospecteurs ne les ont pas précédés aux embouchures de la Mackensie, et ils porteront leurs recherches jusqu’à l’estuaire.

— Dans ce cas, répondit Summy Skim, ils nous auront bientôt découverts, et ils essayeront de nous chasser. Je me retrouverai par conséquent en face de ce Hunter !.. Eh bien ! si un bon duel à la française ou à l’américaine — je lui laisserai le choix — pouvait terminer cette affaire !.. »

On ne devait pas compter sur une solution de ce genre. Puisque les Texiens avaient pour eux le nombre, ils s’efforceraient évidemment d’en profiter, de manière à rester seuls maîtres du Golden Mount. Il fallait donc se tenir prêts à repousser leur attaque, et toutes les mesures furent prises en vue d’une agression prochaine.

Bill Stell fit replier matériel et personnel au delà du canal. Les chariots et les tentes furent dissimulés sous les arbres qui parsemaient l’espace trapézoïdal limité, d’un côté, par ce canal, et, des trois autres, par le volcan, le littoral et le Rio Rubber. Le sol en était couvert d’une herbe assez rare, suffisante pourtant à la nourriture des bêtes pendant quelques jours. La caravane se trouva ainsi dans une sorte de camp retranché, à peu près inabordable à l’ouest, au nord et à l’est, le canal formant au sud une ligne de défense que les assiégeants ne franchiraient pas sans peine sous le feu des carabines, lorsque les eaux du rio y couleraient à pleins bords.

Les armes furent préparées pour la défense. Tous les hommes furent munis de fusils, de revolvers et de coutelas, sans parler de l’infaillible carabine de Summy Skim.

Il va de soi qu’à partir de ce moment les chasseurs renonceraient à la chasse, si les pêcheurs ne renonçaient à la pêche, soit dans le rio, soit dans les criques du littoral, afin d’économiser les réserves.

Dès les premières lueurs de l’aube, Ben Raddle fit établir un barrage à l’entrée de la galerie souterraine, de manière qu’elle ne fût pas envahie par l’eau lorsqu’on pratiquerait la saignée dans la rive du Rio Rubber afin de remplir le canal. Ainsi, l’ingénieur assurerait sa ligne de défense, tout en restant maître de son heure pour provoquer l’éruption. En même temps, il fit percer des trous de mine dans la paroi de la cheminée au fond de la galerie, et des cartouches qu’il n’y aurait plus qu’à allumer, le moment venu, y furent placées avec le plus grand soin.

Tout étant prêt, on attendit l’attaque, en se tenant sur le qui-vive. Les hommes demeuraient dans la partie la plus reculée du campement. Pour les apercevoir, il aurait fallu s’avancer jusqu’à la rive gauche du Rio Rubber.

Toutefois, à plusieurs reprises, Ben Raddle, Summy Skim et le Scout franchirent le canal afin d’observer la plaine sur une plus grande étendue. Ils contournèrent même la base du volcan.

De ce point, le regard n’était arrêté que par les premiers arbres de la forêt, qui fermait l’horizon à une lieue et demie de là.

La plaine était déserte. Aucune troupe d’hommes ne s’y montrait. Personne non plus du côté du littoral.

« Il est certain, dit le Scout, que les Texiens n’ont pas encore quitté la forêt.

— Ils ne sont guère pressés, fit Summy Skim.

— Peut-être, répondit Ben Raddle, veulent-ils reconnaître la situation avant de s’engager, et ne pousseront-ils jusqu’au Golden Mount que la nuit prochaine ?

— C’est probable, approuva le Scout, et nous nous garderons en conséquence. »

La journée s’acheva paisiblement, et, contrairement à l’hypothèse de Ben Raddle, la nuit qui suivit ne fut pas troublée. Summy Skim dormit d’une seule traite, conformément à son habitude. En revanche, c’est à peine si Ben Raddle réussit à trouver le sommeil. L’inquiétude et l’irritation se disputaient son âme.

Au moment d’atteindre le but, voilà que la mauvaise chance se déclarait contre lui ! Et quelle responsabilité n’aurait-il pas encourue, responsabilité dont il sentait maintenant tout le poids, s’il ne pouvait résister à la bande de Hunter ! N’était-ce point par sa volonté que s’était organisée cette expédition ? N’avait-il pas été l’instigateur de cette campagne qui menaçait de finir si malheureusement ? N’avait-il pas obligé, pour ainsi dire, Summy Skim à passer une seconde année dans les contrées perdues du Dominion ?

Dès cinq heures du matin, Ben Raddle et le Scout franchirent de nouveau le canal. Ils revinrent sans avoir rien remarqué d’anormal.

Le temps paraissait fixé au beau, et le baromètre se tenait au-dessus de la moyenne. Un vent frais, venant du large, adoucissait la température, qui sans cela eût été assez élevée. Cette fraîche brise rabattait vers le Sud les vapeurs du cratère, qui parurent à l’ingénieur et à Bill Stell moins épaisses et moins fuligineuses que la veille.

« L’action volcanique tendrait-elle à décroître ? demanda Ben Raddle.

— Ma foi, répondit le Scout, si le cratère s’éteignait, voilà ce qui simplifierait notre besogne.

— Et aussi celle de Hunter, » répliqua l’ingénieur.

Dans l’après-midi, Neluto, à son tour, poussa une pointe du côté de la plaine. Il était accompagné de Stop, qui ne se ressentait presque plus de sa blessure. Si l’un des hommes de Hunter s’était aventuré jusqu’à la base du mont, l’intelligent animal saurait bien le dépister.

Vers trois heures, Ben Raddle, Summy Skim et le Scout observaient la berge du rio, près de l’endroit où la saignée devait être faite, lorsqu’ils furent soudain mis en éveil. Des aboiements retentissaient dans la plaine, où l’Indien et Stop avaient été en reconnaissance.

« Qu’y a-t-il ? demanda le Scout.

— Quelque gibier que notre chien aura fait lever, répondit Ben Raddle.

— Non, objecta Summy Skim, il n’aboierait pas de cette façon.

— Venez ! dit l’ingénieur.

Ils n’avaient pas fait cent pas qu’ils aperçurent Neluto courant à perdre haleine. Ils se hâtèrent à sa rencontre.

« Qu’y a-t-il, Neluto ? interrogea Ben Raddle.

— Les voilà, répondit l’Indien. Ils arrivent.

— Tous ? demanda Bill Stell.

— Tous.

— À quelle distance sont-ils encore ? questionna l’ingénieur.

— À quinze cents mètres à peu près, monsieur Ben.

— Ils ne t’ont pas aperçu ?

— Non, répondit Neluto. Mais, moi, je les ai bien vus. Ils s’avancent en masse serrée, avec leurs chevaux et leurs chariots.

— Et ils se dirigent ?

— Vers le rio.

— Ont-ils entendu les aboiements du chien ? demanda Summy Skim.

— Je ne le pense pas, dit Neluto. Ils étaient trop éloignés.

— Au campement ! » ordonna Ben Raddle.

Quelques minutes plus tard, tous quatre avaient franchi le canal par le barrage du rio et rejoint leurs compagnons à l’abri des arbres.

Hunter, Malone et leur bande s’arrêteraient-ils lorsqu’ils auraient atteint la base du Golden Mount, et s’établiraient-ils en cet endroit ? Continueraient-ils, au contraire, leur marche vers l’estuaire de la Mackensie ?

Cette dernière hypothèse semblait la plus probable. Dans la nécessité où ils étaient, eux aussi, de camper pendant quelques jours, ils chercheraient un emplacement où l’eau douce ne leur manquerait pas. Or, aucune crique n’arrosait la plaine à l’Ouest du Golden Mount, et Hunter ne pouvait ignorer que le Grand Fleuve se jetait dans l’Océan à courte distance. Il fallait donc s’attendre à le voir se diriger vers l’estuaire. Comment, dès lors, les travaux du canal n’attireraient-ils pas son attention et comment espérer qu’il ne découvrit pas le campement sous les arbres ?

Cependant, l’après-midi se passa sans que l’agression se fût produite. Ni les Texiens, ni aucun de leurs hommes ne se montrèrent aux environs du Rio Rubber.

« Il est possible, dit Jane Edgerton, que Hunter ait voulu, comme nous le supposions l’autre jour, faire l’ascension du volcan avant de s’établir à sa base.

— C’est possible, en effet, répondit Summy Skim. Ne faut-il pas qu’il reconnaisse le cratère, qu’il s’assure s’il contient des pépites ? »

L’observation était juste, et Ben Raddle l’approuva d’un signe de tête.

Quoi qu’il en fût, la journée s’acheva sans que le campement eût reçu la visite des Texiens.

Afin d’être prêts à toute éventualité, le Scout et ses compagnons résolurent de rester éveillés toute la nuit. À tour de rôle, ils traversèrent le canal par la berge du rio, et s’avancèrent dans la plaine de manière à pouvoir observer la base de la montagne.

Jusqu’à onze heures, le crépuscule donna assez de clarté pour apercevoir des hommes qui se seraient dirigés vers le rio, et trois heures plus tard naissaient les premières lueurs de l’aube. Pendant cette courte nuit, il ne se produisit aucun incident. Au soleil levant, la situation était semblable à celle de la veille.

Ce retard de l’attaque rendait de plus en plus vraisemblable la supposition faite d’abord par Ben Raddle et reprise par Jane Edgerton. Puisque les Texiens ne paraissaient pas, c’est qu’ils avaient probablement résolu de tenter l’ascension du volcan.

Cette ascension, quand se ferait-elle ? Voilà ce qu’il importait de savoir. Mais comment, sans se découvrir, surveiller le sommet de la montagne ? Il ne fallait pas songer à prendre du champ en descendant vers le Sud. Dans cette direction, on n’aurait pu trouver un abri. En reculant vers l’Est du côté de la branche principale de la Mackensie, impossible également d’échapper aux regards de Hunter et de Malone lorsqu’ils auraient atteint le plateau du Golden Mount.

Un seul poste pouvait être occupé, d’où on les verrait sans être vu, lorsqu’ils feraient le tour du cratère. C’était, sur la rive gauche du rio, en aval du point choisi pour établir la dérivation, un groupe de vieux bouleaux situé à deux cents pas du bois qui abritait maintenant Ben Raddle et les siens. Entre le campement et ce groupe de bouleaux, une haie d’arbustes permettait de se rendre de l’un à l’autre à la condition de ramper derrière elle.

De bonne heure, Ben Raddle et Bill Stell allèrent s’assurer que, de ce point, l’arête du plateau était parfaitement visible. Le plateau circulaire entourant le cône terminal était, ainsi qu’ils l’avaient remarqué dès leur première ascension, formé de blocs de quartz, de laves durcies, sur lesquels il était possible de prendre pied. Au-dessous, le flanc de la montagne tombait verticalement comme un mur, et cette disposition existait également sur la face qui regardait le large.

« L’endroit est excellent, dit le Scout. On ne sera aperçu, ni pour y aller, ni pour en revenir. Si Hunter monte au plateau, il voudra sûrement examiner de ce côté l’estuaire de la Mackensie…

— Oui, approuva Ben Raddle. Aussi, aurons-nous toujours là un de nos hommes en faction.

— J’ajoute, monsieur Ben, que d’en haut notre campement ne doit pas être visible. Il est abrité sous les arbres maintenant. Nous veillerons à ce que tous les feux soient éteints et qu’il ne se produise aucune fumée. Dans ces conditions, il échappera vraisemblablement aux regards de Hunter.

— Ce serait désirable, répondit l’ingénieur. Dans ce cas, je renouvelle le souhait que les Texiens, après avoir reconnu l’impossibilité de descendre dans le cratère, abandonnent leurs projets et se décident à battre en retraite.

— Et que le diable les conduise ! s’écria le Scout, qui ajouta : Si vous voulez, monsieur Ben, puisque je suis tout rendu, je vais rester ici, tandis que vous rentrerez au campement.

— Non, Bill, je préfère que vous me laissiez en observation.

Allez vous assurer que toutes nos mesures sont bien prises et veillez à ce qu’aucune de nos bêtes ne puisse s’écarter.

— Bien, monsieur, répondit le Scout, et je dirai à M. Skim de venir vous remplacer dans deux heures.

— Oui, dans deux heures, » approuva Ben Raddle en s’étendant au pied d’un bouleau, d’où il ne perdrait pas de vue l’arête du plateau volcanique.

Bill Stell retourna donc seul au petit bois, et, vers neuf heures, sur son invitation, Summy Skim, son fusil en bandoulière, comme s’il se fût agi de se mettre en chasse, alla retrouver l’ingénieur.

« Rien de nouveau, Ben ? demanda Summy Skim.

— Rien, Summy.

— Aucun de ces butors du Texas n’est venu se percher là-haut sur les roches ?

— Personne.

— Quel plaisir j’aurais eu à en démonter un ou deux ! reprit Summy Skim en montrant sa carabine chargée de deux balles.

— À cette distance, Summy ? fit observer l’ingénieur.

— C’est vrai… c’est un peu haut !

— D’ailleurs, Summy, il ne s’agit pas d’être adroit. Il s’agit d’être prudent. La suppression d’un homme ne rendrait pas la bande moins dangereuse. Tandis que, si nous ne sommes pas découverts, j’espère encore que Hunter et ses compagnons nous débarrasseront de leur présence, après avoir reconnu qu’il n’y a rien à faire.

Ben Raddle se releva pour retourner au campement.

« Veille bien, Summy, ajouta-t-il, et, si tu aperçois les Texiens sur le plateau, accours nous avertir immédiatement, en prenant soin de ne pas te laisser voir.

— Convenu, Ben,

— Le Scout viendra te remplacer dans deux heures d’ici.

— Lui ou Neluto, répondit Summy Skim. Nous pouvons nous fier à tous les deux. Quant à Neluto, il a des yeux d’Indien, c’est tout dire.

Ben Raddle allait se mettre en mouvement, lorsque Summy Skim lui saisit le bras :

— Attends, dit-il.

— Qu’y a-t-il ?

— Là-haut… regarde !

L’ingénieur leva les yeux vers le plateau du Golden Mount.

Un homme, puis un second, apparurent au bord de l’arête.

— Ce sont eux, dit Summy Skim.

— Oui, Hunter et Malone ! répondit Ben Raddle qui rentra vivement à l’abri du bouquet d’arbres.

« Dire que j’ai là deux balles à leur adresse !.. (Page 403.)

C’étaient les deux Texiens, en effet, et probablement quelques-uns des leurs se trouvaient en arrière sur le plateau. Après avoir reconnu l’état du cratère, ils en faisaient le tour, en observant la contrée environnante. En ce moment, ils examinaient le vaste réseau hydrographique du delta de la Mackensie.

— Ah ! murmurait Summy Skim, les deux coquins ! Dire que j’ai là deux balles à leur adresse, et qu’elles ne peuvent porter jusqu’à eux !

Ben Raddle, lui, gardait le silence. Il suivait des yeux ces deux hommes, qui sans doute allaient lui disputer le Golden Mount.

Pendant une demi-heure environ il put voir les deux Texiens aller et venir sur le plateau. Ils fouillaient des yeux la contrée avec une extrême attention, se penchant parfois afin d’apercevoir la base du volcan du côté de l’estuaire.

Avaient-ils découvert le campement au pied de la montagne ? Savaient-ils qu’une caravane les eût précédés à l’embouchure de la Mackensie ? Ce qui n’était pas douteux, en tout cas, c’est que Hunter et Malone regardaient obstinément le Rio Rubber, qui devait leur paraître tout indiqué pour une installation de quelques semaines.

Deux hommes les rejoignirent bientôt. L’un, que reconnurent Ben Raddle et Summy Skim, était le contre-maître du 131.

L’autre était un Indien.

— Est-ce le guide qui les a conduits jusqu’ici ? demanda l’ingénieur.

— C’est bien celui que j’ai vu dans la clairière, répondit Summy Skim.

En apercevant les quatre aventuriers au bord du plateau, il lui vint à la pensée que, si l’équilibre venait à leur manquer, s’ils tombaient de huit à neuf cents pieds, cela ne laisserait pas de simplifier la situation, de la dénouer peut-être. Après la mort de ses chefs, la bande abandonnerait vraisemblablement la campagne.

Il ne devait pas en être ainsi. Ce n’est point les Texiens qui furent précipités du haut du volcan, mais bien un assez gros bloc de quartz qui se détacha de l’arête.

Ce quartier de roche, dans sa chute, rencontra une saillie contre laquelle il se brisa en plusieurs morceaux, qui vinrent s’écraser au milieu des arbres abritant le campement.

Summy Skim ne put retenir un cri, que Ben Raddle comprima en lui mettant la main sur la bouche.

Y avait-il des blessés parmi les prospecteurs canadiens ainsi bombardés ? Ben Raddle et Summy Skim l’ignoraient. Aucun cri, toutefois, ne s’éleva du campement.

Mais il arriva ceci, que la chute de ce bloc effraya un des chevaux de la caravane. L’animal, après avoir rompu sa longe, s’élança hors du petit bois, remonta vers le canal, le franchit d’un bond et s’enfuit vers la plaine.

Des cris diminués par la distance se firent entendre au sommet du Golden Mount. Hunter et Malone appelaient leurs compagnons.

Cinq ou six accoururent sur l’arête du plateau, et se mirent à discuter avec animation. Aux gestes, il ne fut pas difficile de comprendre que Hunter savait désormais à quoi s’en tenir sur la présence d’une caravane aux bouches de la Mackensie. Ce cheval ne pouvait s’être échappé que d’un campement, et ce campement était là, à ses pieds.

— Maudite bête ! s’écria Summy.

— Oui, répondit Ben Raddle. Grâce à elle, nous avons perdu la partie… la première manche tout au moins.

Summy, de l’œil et de la main, caressa sa carabine.

— Nous allons maintenant jouer la seconde, » murmura-t-il entre ses dents.


XII

ASSIÉGÉS.


Les compagnons de Ben Raddle et de Summy Skim ignoraient encore que le campement eût été découvert. De la place qu’ils occupaient au pied du Golden Mount, il leur était impossible de voir l’arête du plateau. Ils ne savaient même pas que Hunter et quelques-uns des siens eussent fait l’ascension de la montagne, et ils ne pouvaient par conséquent supposer que ceux-ci eussent aperçu le cheval échappé, à la poursuite duquel Neluto s’était élancé et qu’il avait, d’ailleurs, aisément rattrapé.

Dès que les deux cousins eurent rejoint le gros de la caravane, ils exposèrent la situation, et personne ne mit en doute qu’on n’eût à repousser une très prochaine attaque.

« Nous nous défendrons, déclara le Scout. Nous ne céderons pas la place à ces gueux d’Américains ! »

Un hurrah unanime accueillit ces paroles.

L’agression s’effectuerait-elle le jour même ? C’était probable. Hunter avait intérêt à précipiter les choses. Toutefois, ignorant quelles forces seraient opposées aux siennes, il n’agirait probablement pas sans quelque prudence. Il chercherait à se renseigner avant d’en venir aux mains. Peut-être même, après s’être assuré qu’il possédait la supériorité numérique, essayerait-il de parlementer et d’obtenir pacifiquement gain de cause. Cependant on ne devait pas perdre de vue qu’il ignorait encore avoir affaire à ses voisins du Forty Miles Creek. Lorsqu’il se retrouverait en présence de son ancien adversaire, cette circonstance ne serait pas de nature à faciliter un arrangement.

Une sorte de conseil fut tenu sans tarder entre les chefs naturels de la caravane, afin de décider les dernières mesures propres à assurer la défense.

Ben Raddle prit la parole :

« Notre campement est admirablement couvert, dit-il, d’un côté par le Golden Mount, de l’autre par le Rio Rubber, que Hunter et les siens ne pourraient traverser sans s’exposer au feu de nos carabines…

— En effet, monsieur Raddle, répondit le Scout. Malheureusement, par devant, nous ne sommes défendus que par le canal entre le rio et la montagne, et ce n’est pas un fossé large de sept à huit pieds qui arrêtera les assaillants.

— Non, tant que ce fossé est à sec, j’en conviens, répliqua l’ingénieur, mais il sera plus difficile de le franchir s’il est rempli d’eau jusqu’aux bords.

— Il faut l’inonder en coupant la berge du rio, s’écria Jane Edgerton.

— C’est mon avis, approuva Ben Raddle.

— Bien, monsieur Raddle, dit le Scout, c’est cela qu’il faut faire, et faire à l’instant. Nous avons quelques heures devant nous avant que la bande ait eu le temps de redescendre et de paraître en vue de notre campement… À l’ouvrage ! »

Bill Stell rassembla ses hommes. Munis de leurs outils, ils coururent à la berge, qu’ils attaquèrent à l’endroit où s’amorçait le canal. En quelques minutes, l’eau se déversait avec violence jusqu’au barrage établi à l’entrée de la galerie.

Toute communication était maintenant coupée avec la plaine.

Tandis que ce travail s’exécutait, Summy Skim, Jane Edgerton et Neluto s’occupaient de mettre les armes en état : carabines, rifles, revolvers, et aussi coutelas pour le cas où l’on en viendrait à lutter corps à corps. De poudre et de balles, il restait encore une suffisante réserve, ainsi que de cartouches toutes faites.

« Nous avons pour ces coquins, dit Summy Skim, autant de coups qu’ils en méritent, et nous ne les épargnerons pas…

— Mon idée, fit Neluto, est que, s’ils sont accueillis par une bonne fusillade, ils s’en iront comme ils seront venus.

— C’est possible. Mais, s’il faut se battre, comme nous sommes à couvert derrière les arbres et qu’ils ne le seront pas de l’autre côté du canal, cela compensera le désavantage du nombre. Par exemple, s’il y a jamais eu occasion de viser, c’est bien celle-ci !.. Ne l’oublie pas, Neluto.

— Comptez sur moi, monsieur Skim, » affirma l’Indien.

Ces préparatifs de défense rapidement terminés, il n’y eut plus qu’à surveiller les abords du campement. Des hommes furent placés en avant du canal, de manière à pouvoir observer toute la base méridionale du Golden Mount.

Il n’était personne qui ne se rendît compte des avantages de la position. L’espace trapézoïdal dans lequel était campée la caravane n’offrait plus d’autre issue que le barrage conservé à l’orifice de la galerie, barrage juste assez large pour les chariots. S’il y avait lieu de battre en retraite, de céder la place aux Texiens, cet étroit passage permettrait de gagner la plaine et d’atteindre la rive gauche du Rio Rubber. Si, au contraire, on voulait donner issue à l’eau venant du rio pour provoquer l’éruption du volcan, rien ne serait plus facile que de détruire le barrage en un instant à l’aide de cinq ou six cartouches qui furent enfoncées dans sa masse, et qu’une seule et même mèche réunit à celles antérieurement placées dans le fond de la galerie. En attendant qu’une telle éventualité se réalisât, on eut le soin de barricader ce passage en ne laissant qu’une étroite ouverture qui serait fermée au moment de l’attaque.

Tandis que les hommes de faction se tenaient au dehors, les autres déjeunèrent sous les arbres. Ben Raddle, Summy Skim et Jane Edgerton partagèrent leur repas. La pêche avait été abondante les jours précédents et les conserves étaient presque intactes. On alluma du feu, ce qui ne présentait plus aucun inconvénient, puisque le campement était découvert, et la fumée s’échappa librement entre les ramures.

Ce repas ne fut nullement troublé. Lorsque vint le moment de la relève des hommes de garde, l’approche de la bande n’avait pas été signalée.

« Peut-être, dit Summy Skim, ces coquins préféreront-ils nous assaillir pendant la nuit ?

— La nuit dure deux heures à peine, répondit Ben Raddle. Ils ne peuvent espérer nous surprendre.

— Pourquoi non, Ben ? Ils ignorent que nous sommes sur nos gardes et que nous connaissons leur présence au Golden Mount. Ils ne savent pas que nous les avons aperçus quand ils se trouvaient sur le bord du plateau.

— C’est possible, reconnut le Scout, mais ils ont vu le cheval qui s’est échappé. Un chien d’abord, dans la forêt, un cheval ensuite à travers la plaine, c’est plus qu’il ne faut pour qu’ils aient la certitude qu’une caravane est campée en cet endroit. Donc, soit dans l’après-midi, soit dans la nuit prochaine, attendons-nous à les voir. »

Vers une heure, Bill Stell traversa le barrage et rejoignit les hommes qui observaient les environs.

Pendant son absence, Ben Raddle et Summy retournèrent au bouquet d’arbres, d’où ils avaient aperçu Hunter et Malone sur l’arête du plateau. De ce point, les fumées du volcan étaient visibles. Elles s’élevaient à une cinquantaine de pieds au-dessus du cratère et tourbillonnaient avec force, traversées par d’incessantes langues de feu. La violence des forces volcaniques augmentait d’une façon manifeste. Y avait-il donc lieu de penser que l’éruption ne tarderait pas à se produire ?

C’eût été une explication très nuisible aux projets de l’ingénieur. Le volcan eût, en effet, rejeté des matières aurifères avec ses laves et ses scories, et les Texiens n’auraient eu que la peine de les recueillir. Comment Ben Raddle pourrait-il en disputer la possession ? Au campement, la caravane avait des chances de succès. En rase campagne, il lui serait impossible de lutter avec quelque avantage. Si l’éruption se produisait, elle se ferait au profit de Hunter, et la partie serait irrémédiablement perdue.

L’ingénieur éprouva d’autant plus d’inquiétudes que, contre ce danger, il n’y avait rien à faire, et il revint au campement plus soucieux qu’il n’en était parti.

À l’instant où il arrivait, Summy Skim lui montra le Scout qui accourait en toute hâte. Les deux cousins se portèrent au-devant de lui jusqu’au barrage.

« Ils viennent ! s’écria Bill Stell.

— Sont-ils loin encore ? demanda l’ingénieur.

— À une demi-lieue environ, répondit le Scout.

— Avons-nous le temps d’aller en reconnaissance ?

— Oui, dit Bill Stell.

Tous trois franchirent le canal et gagnèrent rapidement l’endroit où quelques hommes étaient en observation.

Il était facile, sans se montrer, d’embrasser la plaine du regard. Le long de la base du volcan, une troupe compacte approchait. La bande entière devait être là. On voyait reluire les canons des fusils. Ni chevaux, ni chariots. Tout le matériel avait été laissé en arrière.

Hunter, Malone et le contre-maître marchaient en tête. Ils avançaient avec une certaine prudence, s’arrêtant parfois et descendant de plusieurs centaines de pas dans la plaine, afin d’apercevoir le sommet du Golden Mount.

— Avant une heure ils seront ici, dit Ben Raddle.

— Il est évident que notre campement leur est connu, répondit Summy Skim.

— Et qu’ils viennent l’attaquer, ajouta le Scout.

— Si j’attendais que Hunter fût à bonne portée, s’écria Summy Skim, je le saluerais d’un coup de fusil, et je me fais fort de le démonter comme un canard.

— À quoi bon ? objecta Ben Raddle. Non, rentrons au camp et gardons jusqu’au bout le bon droit de notre côté. »

C’était le plus sage. La mort du Texien n’aurait pas empêché une attaque, qui, après tout, n’était pas encore absolument certaine.

Ben Raddle, Summy Skim et le Scout revinrent donc au canal. Dès qu’ils eurent franchi un à un le barrage, l’ouverture de la barricade fut bouchée avec des pierres préparées à cet effet. Dès lors, il ne restait plus aucune communication entre les deux berges du canal.

L’ouverture de la barricade fut bouchée avec des pierres. (Page 411.)

Tous reculèrent alors de soixante pas, et se replièrent derrière les premiers arbres, où l’on serait à l’abri, si on en venait aux coups de feu, ce qui devenait infiniment probable, puis, les armes chargées, on attendit.

Mieux valait, en effet, patienter jusqu’à la dernière extrémité, laisser approcher la bande et n’intervenir qu’au moment où elle essaierait de franchir le canal.

Une demi-heure plus tard, Hunter, Malone et leurs compagnons apparaissaient au tournant de la montagne. À petits pas, les uns en longèrent la base, les autres se dirigèrent vers le rio, dont ils descendirent la rive gauche.

La moitié de ces hommes étaient des mineurs que Ben Raddle, Summy Skim et Neluto avaient vu travailler sur le claim 131 du Forty Miles Creek. L’autre moitié se composait d’une vingtaine d’Indiens, embauchés par Hunter à Circle City et à Fort Yukon pour cette campagne au littoral de la mer Polaire.

Toute la bande se réunit, lorsqu’elle eut atteint le canal, au bord duquel Hunter et Malone s’arrêtèrent.

Tous deux engagèrent avec leur contre-maître une conversation qui devait être vive à en juger par leurs gestes. Que sous la protection de ces arbres fût installé un campement, ils n’en pouvaient douter. Mais ce qui semblait leur causer un véritable désappointement, c’était le canal qui leur opposait un obstacle assez difficile à franchir, si une fusillade éclatait à soixante pas de là.

Ils avaient reconnu au premier coup d’œil que ledit canal avait été creusé récemment. Dans quel but ? Ils ne pouvaient certainement le deviner, l’orifice de la galerie étant invisible, derrière un fouillis de branches. D’ailleurs, comment auraient-ils imaginé jamais que cette galerie fût destinée à déverser les eaux du rio dans les entrailles du Golden Mount ?

Cependant, Hunter et Malone allaient et venaient sur la berge, en quête sans doute d’un moyen de passer. Il leur fallait de toute nécessité s’avancer jusqu’au petit bois, soit pour prendre contact avec ceux qui l’occupaient, soit pour s’assurer que ceux-ci avaient quitté la place, ce qui était possible après tout.

Au bout de quelques minutes, leur contre-maître vint les rejoindre et montra du geste le barrage qui seul permettait de franchir le canal à pied sec.

Tous trois se dirigèrent de ce côté. En voyant la barricade qui ne présentait aucune ouverture, ils durent forcément penser que le bois n’était pas abandonné, et qu’ils trouveraient un campement de l’autre côté de cette barricade.

Ben Raddle et ses compagnons, derrière les arbres, suivaient tous les mouvements de la bande. Ils comprirent que Hunter allait se frayer un passage en déplaçant les pierres entassées sur le barrage. Le moment était venu d’intervenir.

« Je ne sais, dit Summy à voix basse, ce qui me retient de lui casser la tête !.. Je l’ai au bout de mon fusil…

— Non… ne tire pas, Summy, répliqua Ben Raddle, en abaissant l’arme de son cousin. Le chef tué, resteraient les soldats. Peut-être est-il préférable d’essayer de s’expliquer avant d’en venir aux coups. Qu’en pensez-vous, Scout ?

— Essayons toujours, répondit Bill Stell, quoique je n’aie pas d’illusion sur le résultat. Si ça ne fait pas de bien, ça ne peut pas faire de mal.

— En tout cas, recommanda Jane Edgerton, ne nous montrons pas tous. Il ne faut pas que Hunter puisse nous compter.

— C’est juste, approuva l’ingénieur, moi seul…

— Et moi, » ajouta Summy Skim, qui n’eût jamais consenti à se cacher devant Hunter.

Ce fut au moment où, sur un signe du Texien, quelques-uns de ses hommes s’avançaient afin de démolir la barricade, que Ben Raddle et Summy Skim parurent à la lisière du petit bois.

Dès que Hunter les aperçut, il fit signe à ses hommes de battre en retraite, et toute la bande se tint sur la-défensive à dix pas environ de la berge du canal.

Seuls, Hunter et Malone se rapprochèrent, le fusil à la main.

Ben Raddle et Summy Skim avaient eux aussi leurs carabines, dont ils posèrent la crosse à terre. Les deux Texiens les imitèrent aussitôt.

« Eh ! s’écria Hunter, avec l’accent de la surprise, c’est vous, le diable m’emporte, messieurs du cent vingt-neuf !

Il y eut quelques instants de dramatique silence. (Page 415.)

— Nous-mêmes, répondit Summy Skim.

— Je ne m’attendais guère à vous trouver à l’embouchure de la Mackensie, reprit le Texien.

— Pas plus que nous à vous voir y arriver, répliqua Summy Skim.

— Cela prouve que votre mémoire ne vaut pas la mienne. N’y a-t-il pas entre nous une vieille affaire à régler ?

— Elle peut l’être aussi bien ici que sur les claims du Forty Miles Creek, riposta Summy Skim.

— À votre aise !

Hunter, chez qui la colère succédait à la surprise, releva vivement son fusil. Summy Skim en fit autant.

Un mouvement se produisit dans toute la bande, mouvement que Hunter réprima du geste. Avant d’engager la partie, mieux valait savoir le nombre de ses adversaires, et c’est en vain qu’il fouillait du regard l’intérieur du petit bois. Aucun des hommes de la caravane ne se laissait apercevoir entre les arbres.

Ben Raddle jugea l’instant venu de s’interposer. Il s’avança jusqu’à la berge. Séparés l’un de l’autre par le canal, Hunter et lui étaient seuls face à face, Malone et Summy étant restés en arrière.

— Que voulez-vous ? demanda l’ingénieur d’une voix calme.

— Nous voulons savoir ce que vous êtes venus faire au Golden Mount.

— De quel droit ?

— Voici mon droit ! répondit brutalement Hunter en frappant le sol de la crosse de son fusil.

— Et voici le mien ! riposta Ben Raddle en l’imitant.

Il y eut quelques instants de dramatique silence.

— Encore une fois, reprit le Texien, qu’êtes-vous venus faire au Golden Mount ?

— Ce que vous venez y faire vous-mêmes, répondit Ben Raddle.

— Votre but serait-il d’exploiter le gisement ?

— Oui. Le gisement qui nous appartient.

— Le Golden Mount n’appartient à personne, protesta Hunter. Il est à tout le monde.

— Non, répliqua Ben Raddle. Il est aux premiers occupants.

— Il ne s’agit pas de l’avoir occupé le premier, s’écria Hunter.

— Vraiment ! De quoi s’agit-il donc ?

— De pouvoir le défendre.

— Nous sommes prêts, déclara l’ingénieur avec calme.

— Une dernière fois, reprit Hunter que le sang-froid abandonnait peu à peu, voulez-vous nous céder la place ?

— Venez la prendre, » répondit Ben Raddle.

Sur un signe de Malone, des coups de feu éclatèrent. Aucun n’atteignit ni Ben Raddle, ni Summy Skim, qui se rabattirent vers le petit bois. Avant de disparaître sous les arbres, Summy Skim se retourna, épaula vivement et tira sur Hunter.

Le Texien, en se jetant de côté, put éviter la balle qui alla frapper mortellement un de ses hommes.

Des deux côtés crépita la fusillade. Mais les compagnons de Ben Raddle, abrités derrière les arbres, n’en souffrirent pas à beaucoup près autant que les assaillants. Il y eut quelques blessés parmi les premiers, il y eut des morts parmi les seconds.

Hunter comprit qu’il risquait de laisser décimer sa bande, s’il ne parvenait pas à franchir le canal. Il ordonna à ses hommes de se coucher sur le sol. Les terres rejetées sur les berges formaient une sorte d’épaulement qui permettait de s’abriter à la condition de rester étendu. Dans cette position, il était possible de diriger impunément un feu nourri contre le bois, d’où personne ne pouvait plus sortir sans danger.

Ainsi soutenus, Malone et deux des siens, sur l’ordre de Hunter, se dirigèrent vers le barrage en rampant sur le sol. Ils l’atteignirent sans dommage, et, à l’abri derrière les roches de la barricade, ils commencèrent à détacher peu à peu les pierres, qui retombaient dans le canal.

Ce fut sur ce point que se porta toute l’attention de la défense. Si le passage était forcé, si la bande parvenait jusqu’au petit bois et envahissait le campement, tout espoir de résistance serait perdu, et l’avantage resterait au plus grand nombre.

Aucune des balles parties du petit bois n’alla frapper Malone et ses deux compagnons. Bill Stell, voulant à tout prix les empêcher de franchir le barrage, parlait déjà de faire une sortie et d’aller combattre corps à corps.

Ben Raddle l’arrêta. C’eût été dangereusement s’exposer que de vouloir traverser l’espace découvert qui séparait le bois du canal. Ce danger, mieux valait le laisser à Hunter et aux siens, qui le courraient également, lorsque, après avoir dépassé la barricade, ils se précipiteraient vers le campement. Jusque-là, le mieux à faire était de diriger un feu incessant contre le barrage, tout en répondant aux multiples coups de fusil tirés de l’épaulement du canal.

Une dizaine de minutes s’écoulèrent dans ces conditions. Aucun de ceux qui étaient occupés à la barricade n’avait été blessé. Mais, lorsque l’ouverture eut été agrandie, les balles commencèrent à porter.

Un des Indiens fut renversé. Aussitôt, un autre le remplaça qui eut le même sort. Au même instant, une balle, envoyée par Neluto, atteignit Malone en pleine poitrine. Le Texien tomba, et sa chute provoqua un cri terrible de toute la bande.

« Bien, bien, dit Summy Skim à Neluto posté près de lui. Fameux coup ! celui-là !.. Mais laisse-moi Hunter, mon garçon ! »

Celui-ci, après la chute de Malone, parut renoncer à une attaque qui ne pouvait décidément réussir. Dans ces conditions, les assaillants finiraient par se faire tuer l’un après l’autre jusqu’au dernier. Ne voulant pas exposer ses hommes davantage, il donna le signal de la retraite, et la bande, emportant ses blessés sous la fusillade qui salua sa fuite, reprit le chemin de la plaine et disparut au tournant du Golden Mount.


XIII

LE BOUCLIER DE PATRICK.


Ainsi s’était terminé ce premier assaut. Il coûtait à Hunter plusieurs blessés et quatre morts, et, parmi ces derniers, son alter ego, Malone. C’était là une perte sensible pour la troupe des bandits. Du côté des assiégés, quelques hommes avaient été légèrement effleurés par des balles perdues. À cela se réduisait le dommage.

Cette tentative se renouvellerait-elle et dans des conditions plus favorables ? Il y avait lieu de le croire. Étant donnés son caractère vindicatif et son envie féroce de rester maître du Golden Mount, Hunter ne se reconnaîtrait évidemment pas vaincu dès la première escarmouche.

— Dans tous les cas, ces coquins ont battu en retraite, dit le Scout. Ce n’est pas aujourd’hui qu’ils recommenceront.

— Non… mais cette nuit peut-être, répondit Summy Skim.

— Nous veillerons, déclara Ben Raddle. D’ailleurs pendant les deux ou trois heures d’obscurité Hunter aurait autant de peine à franchir le canal qu’en plein jour. J’affirmerai qu’il ne l’osera pas, car il sait bien que nous serons sur nos gardes.

— N’est-il pas important de rétablir la barricade du barrage ? demanda Jane Edgerton.

— C’est ce que nous allons faire, approuva Bill Stell, qui appela quelques-uns de ses hommes pour l’aider dans ce travail.

— Auparavant, intervint Summy Skim, voyons donc si la bande retourne à son campement. »

Ben Raddle, Summy Skim, Jane Edgerton, Bill Stell et Neluto, carabine à la main, franchirent le barrage et s’avancèrent de quelques centaines de mètres dans la plaine. De là, leur vue s’étendrait, en suivant la base de la montagne, jusqu’au lieu de halte des Texiens.

Il n’était que six heures, et il faisait encore grand jour.

À cinq ou six portées de fusil, Hunter et ses compagnons s’éloignaient lentement, malgré la crainte qu’ils pouvaient avoir d’être poursuivis. Un moment Ben Raddle et le Scout se demandèrent s’il ne convenait pas de leur donner la chasse, mais, toute réflexion faite, ils estimèrent préférable de s’abstenir. Mieux valait que les Texiens ne connussent pas le petit nombre de leurs adversaires.

Si la bande s’éloignait lentement, c’est qu’elle emportait ses morts et ses blessés. Plusieurs de ces derniers n’auraient pu marcher, ce qui ralentissait leurs compagnons.

Pendant près d’une heure, les Canadiens surveillèrent cette retraite. Ils virent Hunter tourner la base du Golden Mount, et disparaître derrière un contrefort à l’abri duquel il avait établi son camp.

Vers huit heures, on eut achevé de relever la barricade. Deux hommes y furent mis en faction et les autres regagnèrent le petit bois pour le repas du soir.

La conversation porta sur les événements de la journée. L’échec de Hunter ne pouvait être regardé comme un dénouement. On ne serait définitivement en sûreté que lorsque la bande aurait quitté le Golden Mount. Tant que les Texiens persisteraient à se tenir dans le voisinage, il fallait s’attendre à tout. Que l’éruption se produisît d’elle-même, on en viendrait à se disputer à coups de fusil les pépites rejetées par le volcan.

Rien ne troubla la soirée. Néanmoins, on ne songea à goûter quelque repos qu’après avoir pris toutes les mesures commandées par la prudence. Ben Raddle, Summy Skim, le Scout et Neluto convinrent de se relayer pour la garde du barrage. On pouvait compter sur leur vigilance.

Les quelques heures de nuit s’écoulèrent dans un calme absolu, et il en fut de même de la journée du lendemain. C’est en vain que le Scout se porta plusieurs fois au delà du canal. Il n’aperçut rien de suspect. Hunter avait-il donc renoncé à ses projets ?

Une nouvelle nuit s’achevait sans incident, et les premières lueurs de l’aube naissaient à l’orient, lorsque des coups de feu retentirent du côté du canal. Laissant deux hommes en surveillance près des tentes, la caravane se porta à la lisière du petit bois, prête à soutenir ses grand’gardes.

La défense du barrage était à ce moment assurée par le Scout et par Neluto. On pouvait être certain qu’aucun des assaillants n’avait réussi à le franchir malgré eux. Tous deux, en effet, abrités par la barricade de rochers, tiraient par des meurtrières leur permettant de prendre en enfilade la berge sud du canal.

Il ne semblait pas, toutefois, que leur tir fût très efficace. Les assaillants, venus en rampant pendant les heures d’obscurité et couchés maintenant à plat ventre derrière le talus formé par les terres rejetées de la fouille, devaient être à l’abri des balles. Leur feu, en tout cas, ne subissait pas le moindre ralentissement.

Sur l’ordre de Ben Raddle, qui, ne sachant pas sur quel but viser, jugeait inutile de gaspiller la provision de poudre, la caravane demeura immobile, protégée par le premier rang des arbres, et attendit les événements l’arme au pied.

Une heure s’écoula. De l’autre côté du canal, le feu continuait, aussi violent qu’inoffensif. Les balles se perdaient dans la verdure sans causer aucun dommage aux assiégés.

Tout à coup, — il faisait alors grand jour — des cris éclatèrent en arrière de la ligne de défense, tandis que la fusillade se ralentissait d’une manière marquée.

Le Scout profita de l’accalmie pour quitter le barrage avec Neluto, et pour rejoindre ses compagnons en traversant l’espace dangereux au pas de course. On lui remit aussitôt le commandement en chef, auquel le prédisposait plus que tout autre son expérience de la guerre de partisans.

Il divisa rapidement la caravane en deux parties. La première moitié, composée des mineurs canadiens, s’égailla le long de la lisière du bois, de façon à l’occuper tout entière, et à s’assurer efficacement la défense du front sud, tandis que l’autre moitié, formée en majorité du personnel de Bill Stell, faisait volte-face et remontait vers les tentes d’où partaient les cris, les hommes séparés par de larges espaces, et chacun se défilant d’arbre en arbre. Le Scout se joignit à cette section mobile, tandis que Ben Raddle, Summy Skim et Jane Edgerton demeuraient parmi les défenseurs du canal.

Le Scout et ses compagnons n’avaient pas fait cent mètres vers le Nord, qu’ils aperçurent à faible distance un groupe compact de sept cavaliers, accourant aussi vite que leur permettait la nature du terrain, dans le but évident de prendre à revers la troupe des Canadiens.

Le Scout comprit sans peine ce qui s’était passé. Évidemment, pendant les trente-six heures de répit que les Texiens avaient laissées à leurs adversaires, ils s’étaient ingéniés à trouver un gué dans le Rio Rubber, et, l’ayant traversé à cheval à la faveur de la nuit, ils avaient envahi le camp par le Nord-Est, tandis qu’une partie des leurs opérait une diversion sur le premier front de combat.

Ce calcul, juste en théorie, se trouva faux dans la pratique. Trompé sur le nombre réel de ses ennemis, Hunter avait commis la faute d’employer un détachement trop réduit à ce raid audacieux. Que pouvaient ses cavaliers et lui-même contre une douzaine de rifles qui ne pardonnaient pas ?

La malchance, d’ailleurs, s’en était mêlée. Au lieu d’arriver dans un camp abandonné, ce qui lui aurait permis de le détruire sans risque et de tomber ensuite à l’improviste dans le dos d’adversaires surpris, Hunter avait été signalé de loin, sans qu’il le sût, par les sentinelles canadiennes. D’autre part, les chevaux, empêtrés dans les buissons et dans les halliers, retardèrent sa manœuvre, au lieu de l’activer comme il l’avait espéré. Il ne put donc précipiter les événements, et ce fut lui, finalement, qui fut surpris par le retour offensif du Scout et des siens.

Il lui fallait maintenant renoncer à son plan. La route du Sud étant fermée, il était dans la nécessité de tourner bride et de repasser le Rio Rubber au galop des montures.

Il n’en eut pas le temps. Les fusils canadiens commencèrent à parler au milieu des arbres, et, à cette courte distance, peu de balles furent perdues. En quelques minutes, six cavaliers mortellement frappés vidèrent les étriers et trois chevaux furent tués, tandis que les autres s’enfuyaient à l’aventure. Ce n’était plus un échec, c’était un désastre pour Hunter.

Par un hasard miraculeux, lui seul restait indemne et sans blessure. Il prit rapidement son parti. Au lieu de fuir devant les balles qui volaient plus vite qu’il n’aurait pu courir, il fonça hardiment sur ses adversaires obligés de suspendre leur feu dans la crainte de se frapper les uns les autres, et, au risque de se fracasser contre les troncs d’arbres, passa en trombe au milieu d’eux.

En un instant, il avait disparu dans la verdure, devançant sans peine le détachement du Scout qui s’était lancé à sa poursuite. Avant de pouvoir se dire sauf, il lui restait, toutefois, à franchir la ligne de tirailleurs faisant face au canal, puis, au delà, l’espace séparant la lisière du bois de la plaine.

Hunter n’éprouvait que peu d’inquiétude, en pensant au premier de ces obstacles. Les tireurs devaient, à son estime, être si disséminés qu’il lui serait facile de se glisser entre eux. Mais il n’en était pas de même du second. Il ne pouvait méconnaître combien il lui serait difficile d’échapper aux coups de carabines plus nombreuses qu’il ne l’avait supposé, lorsqu’il aurait quitté l’abri du bois et qu’il se serait avancé dans l’espace découvert qui lui faisait suite.

Son cerveau fertile en expédients s’épuisait en vain à chercher une solution à cette difficulté, quand, tout à coup, il tressaillit d’espoir.

Il arrivait alors à la lisière du petit bois. La pleine lumière étincelait entre les troncs, au delà des derniers arbres. À l’abri de l’un d’eux, un des tirailleurs de la troupe canadienne s’activait à la défense. Un genou à terre, il chargeait sa carabine, visait, tirait, puis rechargeait sans prendre une minute de répit, si absorbé qu’il n’avait pas entendu Hunter arriver à moins de dix pas derrière lui.

Celui-ci étouffa une exclamation de triomphe, en reconnaissant que ce tireur acharné était une femme, et que cette femme n’était autre que la jeune passagère du Foot Ball.

Il rassembla son cheval, puis, lui enfonçant ses éperons dans le ventre, il l’enleva d’un énergique effort, tandis qu’il se laissait lui-même glisser sur la droite de la selle, le corps en porte-à-faux, la main rasant le sol, à la mode des cow-boys du Far-West.

Il était près de Jane Edgerton que celle-ci ne se doutait pas encore de sa présence. Au passage, son bras étreignit la taille de la jeune fille, qui fut soulevée comme une plume et jetée en travers de la selle. Puis Hunter continua sa course éperdue, protégé désormais contre les balles par l’otage qu’il emportait.

En se sentant saisir, Jane Edgerton avait poussé un grand cri, qui eut pour résultat immédiat de faire cesser le feu de part et d’autre. Des visages inquiets ou curieux se montrèrent entre les arbres et au-dessus de l’épaulement, tandis que, lancé au triple galop, Hunter jaillissait hors du bois et s’engageait dans l’espace découvert qu’il redoutait si fort quelques instants auparavant.

Personne dans les deux camps ne comprit rien à ce qui arrivait. Les Américains élevèrent le buste tout entier au-dessus de l’amas de terre qui les protégeait, puis, en voyant leur chef se diriger vers eux à toute bride, ils se crurent menacés par un danger inconnu et coururent à travers la plaine chercher refuge derrière le premier contrefort du Golden Mount. De leur côté, les Canadiens sortirent tout à fait du bois, si étonnés qu’ils ne songèrent même pas à saluer de quelques coups de fusil le départ de leurs adversaires.

Hunter profita du saisissement de tous. Une quinzaine de foulées l’amenèrent au bord du canal, que son cheval franchit d’un bond désespéré, et il continua sa course folle dans la plaine.

La conscience revint alors aux Canadiens, qui se précipitèrent en tumulte vers le canal. Mais pouvaient-ils espérer gagner de vitesse un cheval emporté qui avait sur eux une telle avance ? Un seul d’entre eux ne quitta pas la lisière du petit bois et n’essaya pas d’une poursuite inutile. Bien d’aplomb sur ses jambes qui semblaient avoir pris racine dans le sol, parfaitement calme, maître de lui-même, celui-là saisit son fusil, épaula, tira avec la rapidité de l’éclair.

Ce tireur audacieux n’était et ne pouvait être que Summy Skim. Summy était-il donc si confiant dans son adresse qu’il n’éprouvât aucune crainte d’atteindre Jane Edgerton en voulant frapper son ravisseur ? En vérité il n’en savait rien lui-même. Il avait tiré au jugé, sans viser, avec la spontanéité d’un mouvement réflexe.

Mais Summy Skim, on le sait, ne manquait jamais son but. Cette fois encore, il avait donné de son adresse une preuve nouvelle et plus étonnante que les précédentes. Son coup à peine parti, la monture de Hunter trébucha lourdement, et, soit que le Texien eût été contraint de la lâcher pour retrouver son équilibre, soit pour toute autre raison, Jane Edgerton glissa de la selle et resta étendue sans mouvement. Quant au cheval, il fit encore trois ou quatre foulées, puis il s’abattit comme une masse, tandis que Hunter roulait sur le sol et y demeurait immobile.

Ce drame rapide avait plongé les Canadiens dans la stupeur. Un grand silence planait sur eux. Summy Skim, incertain du résultat de son initiative et le regard obstinément dirigé vers la plaine, ne faisait pas un mouvement. À une cinquantaine de mètres au delà du canal gisait Hunter. Mort ou vivant ? On n’en savait rien. Plus près, son cheval se tordait dans les dernières convulsions de l’agonie. Il haletait péniblement et le sang giclait de ses naseaux. Plus près encore, à moins de vingt mètres du barrage, c’était Jane Edgerton, toute petite tache dans la vaste étendue, Jane Edgerton que Summy peut-être avait tuée !

Cependant, en voyant tomber son chef, la bande de Hunter s’était élancée en désordre hors de l’abri de la montagne. Il n’en fallut pas plus pour rendre leur sang-froid aux Canadiens. Une pluie de fer contraignit les bandits à reculer et leur prouva que la plaine leur était désormais interdite.

Par malheur, ce qui était vrai pour les uns l’était aussi pour les autres. Si les tireurs de Ben Raddle, auxquels étaient venus se joindre, le Scout et ses compagnons, étaient en état de défendre aux Texiens de s’écarter du volcan, ceux-ci pouvaient, de leur côté, s’opposer à ce que les Canadiens quittassent l’épaulement bordant le canal reconquis. La plaine, en réalité, était impraticable pour les deux partis.

Il ne semblait pas qu’il y eût de remède à cette situation. Les Canadiens ne pouvaient montrer leur tête au-dessus de l’épaulement sans être salués d’une grêle de coups de feu, ils commençaient à s’énerver et Ben Raddle redoutait que des imprudences ne fussent commises. Summy Skim, si calme tout à l’heure, se faisait particulièrement remarquer par sa violente surexcitation. Voir Jane Edgerton étendue et comme morte à moins de trente mètres de lui et ne pouvoir la secourir, cela l’affolait. Il fallut le retenir par la force et lutter contre lui pour l’empêcher de courir à la barricade, d’en jeter bas les pierres et de braver la mort qui le guettait au delà.

« Allons-nous la laisser mourir ?.. Nous sommes des lâches ! criait-il hors de lui.

— Nous ne sommes pas des fous, voilà tout, répliqua sévèrement Ben Raddle. Tiens-toi tranquille, Summy, et donne-nous le temps de réfléchir. »

Mais l’ingénieur eut beau réfléchir, son esprit, pourtant inventif, ne lui fournit aucune solution satisfaisante du problème, et la situation menaçait de s’éterniser.

La solution, ce fut Patrick qui la trouva.

Cette attente irritante durait depuis près d’un quart d’heure, quand on le vit sortir du bois, dans lequel, par un hasard extraordinaire, il avait pu rentrer sans attirer l’attention de la bande des Texiens. Patrick n’allait pas vite, d’abord parce qu’il marchait à reculons, et ensuite parce qu’il traînait sur le sol un objet particulièrement lourd et encombrant, à savoir le cadavre de l’un des chevaux tués quelques instants auparavant par le feu de salve de l’escouade du Scout.

Quel était le projet de Patrick, et que voulait-il faire de ce cheval mort ? Personne n’aurait pu répondre à cette question.

De l’autre côté du canal, les Texiens, abrités par le contrefort du Golden Mount, avaient vu, eux aussi, le géant sortir du bois.

Son apparition avait été le signal de clameurs sauvages accompagnées d’une grêle de balles. Patrick ne sembla faire attention ni aux cris, ni aux balles. D’un effort égal et tranquille, il continua à traîner son fardeau jusqu’au barrage, qu’il réussit, par une chance inexplicable, à atteindre sain et sauf.

Il se mit alors en devoir de se frayer un passage suffisant à travers la barricade, ce qui ne lui demanda que quelques minutes, puis, saisissant le cheval par les jambes de devant, il le redressa sur l’arrière-train, et, d’un seul effort, le jeta sur ses épaules.

Malgré la gravité de la situation, les camarades de l’Irlandais, enthousiasmés par ce fabuleux tour de force, éclatèrent en applaudissements. Le cheval avait beau être de petite taille, il n’en devait pas moins être d’un poids énorme, et l’exploit de Patrick avait quelque chose de surhumain.

Nul, d’ailleurs, n’aurait pu dire quel en était le but. Nul, sauf un seul, pourtant.

« Bravo, Patrick ! » cria Summy Skim, qui, se débarrassant violemment de ses gardes du corps, se mit debout, et, sans souci du plomb sifflant autour de lui, courut rejoindre le géant au barrage que celui-ci se préparait à traverser.

Tous deux continuèrent à s’éloigner de conserve. (Page 428.)

Les deux camps adverses eurent à ce moment l’occasion d’assister à un spectacle original.

Plié en deux, portant sur les épaules le cadavre du cheval dont les pieds de derrière traînaient sur le sol, Patrick, d’un pas lent et sûr, avait franchi le barrage, et Summy Skim, à son abri, l’avait franchi avec lui.

À peine eurent-ils débouché dans la plaine, que des coups de feu à leur adresse partirent du contrefort du Golden Mount, au delà duquel n’osaient s’aventurer les Texiens. Mais Patrick, Summy devant lui, leur tournait le dos, et que pouvaient leurs balles contre son épaisse cuirasse ? Ni Summy Skim, ni Patrick ne parurent donc émotionnés, et tous deux continuèrent à s’éloigner de conserve.

Il ne leur fallut que quelques minutes pour arriver au point où Jane Edgerton demeurait étendue. Là, Patrick s’arrêta, tandis que Summy Skim se baissait et soulevait la jeune fille dans ses bras.

Il s’agissait maintenant de revenir, et le retour promettait d’être moins aisé que l’aller. Dans cette direction, on devait faire face aux adversaires auxquels on avait tourné le dos jusque-là, et la protection du bouclier de Patrick risquait d’être beaucoup moins efficace. Il fallut biaiser, louvoyer, faire trois ou quatre fois le chemin, mais enfin Patrick et Summy Skim, chacun chargé de son fardeau, réussirent à franchir de nouveau le canal, tandis que les Texiens poussaient des hurlements de rage impuissante.

Parvenus au barrage, ils y trouvèrent deux de leurs compagnons qui s’y étaient traînés en rampant derrière l’épaulement, et qui se hâtèrent de réparer la brèche faite à la barricade, pendant que les deux sauveteurs poursuivaient imperturbablement leur route jusqu’à la lisière des arbres, où ils arrivèrent sans encombre.

Là, Patrick se débarrassa du singulier bouclier imaginé par lui. On put alors en constater l’efficacité. Plus de vingt balles avaient vainement frappé le cheval en plein corps. La cuirasse était donc d’excellente qualité et n’avait d’autre défaut que de pas être à la commune mesure.

Quant à Summy, il s’empressait auprès de Jane Edgerton.

Celle-ci ne semblait pas avoir la moindre blessure. Son évanouissement n’était causé sans doute que par la violence de sa chute.

Quelques affusions d’eau froide en eurent raison. Bientôt, la jeune fille ouvrit les yeux et reprit conscience d’elle-même. Summy se hâta de l’emporter jusqu’aux tentes. Un peu de repos suffirait probablement à la guérir.

Pendant ce temps, les deux partis adverses avaient gardé leurs positions respectives. Les Canadiens tenaient toujours le canal, d’où leurs carabines interdisaient la plaine aux Texiens. Ceux-ci, toujours embusqués derrière le contrefort du volcan, continuaient eux aussi à immobiliser leurs adversaires. Il n’y avait pas de raison pour que cette situation prit fin.

Toute la journée s’écoula ainsi. Puis, ce fut le crépuscule, puis, la nuit.

L’obscurité rendit un peu de liberté aux belligérants. Ben Raddle et ses compagnons s’éloignèrent du canal. Trois hommes ayant été préposés à sa garde et un autre ayant été placé en faction au nord du bois, afin de parer à une nouvelle attaque par le Rio Rubber, les autres regagnèrent le campement, où, après le repas du soir, ils purent trouver quelques heures de sommeil.

Dès l’aube, les Canadiens furent debout, un peu lassés peut-être, mais au complet. Aussitôt que la lumière fut suffisante, tous les regards se portèrent vers le Sud.

Les Texiens avaient-ils profité de l’obscurité pour aller au secours de leur chef ? La situation avait-elle subi une modification quelconque ?

Aucun bruit ne venait du contrefort du Golden Mount. Quelques hommes, en faisant un grand détour le long du Rio Rubber, se risquèrent à descendre de quelques centaines de mètres dans la plaine, de manière à découvrir toute la base du volcan. Ils constatèrent que la position était abandonnée.

Rien ne troublait le calme de la plaine aussi silencieuse que déserte. Des deux corps que le crépuscule y avait recouverts la veille, il ne restait qu’un au lever de l’aube. Seul, à quelque distance du canal, le cheval mort mettait une tache sombre sur le vert clair de la prairie. Déjà, des oiseaux carnassiers voltigeaient autour de lui.

Quant à Hunter, il avait disparu.


XIV

OÙ L’ON SE FAIT SAUTER.


La deuxième attaque avait donc été repoussée comme la première, et avec un succès plus grand. Pas un seul des Canadiens ne manquait à rappel, alors que la troupe assaillante avait perdu le quart de son effectif.

Toutefois, si la situation s’était améliorée, il s’en fallait qu’elle fût devenue brillante. Les forces en présence demeuraient fort inégales, et, d’ailleurs, on ne pourrait considérer la victoire comme acquise qu’après avoir purgé la région du dernier des bandits qui l’infestaient. Jusque-là, le soin de la défense absorberait toute l’attention de la caravane et il serait impossible de se livrer en sécurité à aucun travail de prospection ou d’exploitation.

Ce résultat serait-il obtenu en temps voulu ? Faudrait-il, au contraire, s’épuiser en de stériles combats et n’obtenir la victoire qu’au moment où la proximité de l’hiver la rendrait inutile ? Dans trois semaines, on serait dans la nécessité de partir, si l’on voulait échapper à la mauvaise saison, à ses tourmentes, ses neiges, ses blizzards, si l’on voulait, après avoir vaincu l’attaque des hommes, éviter celle de la nature plus implacable et plus farouche encore.

Et pourtant, sous prétexte de gagner du temps, Ben Raddle devait-il, tant que les Texiens seraient là, donner suite à son projet de provoquer l’éruption, en précipitant les eaux du rio dans le cratère ? Hunter, maître du sommet du volcan, ne recueillerait-il pas seul alors le fruit de tant de peines et de tant d’efforts ?

Ben Raddle ne cessa d’agiter ces questions pendant toute la journée du 22 juillet qu’aucun incident ne vint troubler.

Ce calme insolite ne laissait pas de l’étonner. Hunter entendait-il maintenant faire traîner les choses en longueur ? Dans ce cas, les assiégés, pressés par l’approche de l’hiver, seraient dans la nécessité d’aller chercher leurs adversaires en rase campagne et de solutionner à tout prix une querelle qui ne pouvait s’éterniser.

Le lendemain, de très bonne heure, le Scout et Ben Raddle, après avoir franchi le canal, vinrent observer la plaine. Elle était déserte. Aucune troupe en marche du côté de la forêt. Hunter se serait-il donc résolu à un départ définitif ?

« Il est fâcheux, dit alors Bill Stell, que l’ascension du Golden Mount soit impossible du côté du campement. Nous les aurions aperçus en nous portant sur l’autre bord du plateau.

— En effet, Bill, c’est fort regrettable, répondit Ben Raddle.

— Il n’y a pas de danger, je pense, reprit le Scout, à ce que nous nous écartions de quelques centaines de pas du mont ?

— Aucun, Bill, puisqu’il n’y a personne en vue. Ce que nos hommes ont fait hier, nous pouvons le faire nous-mêmes. Et, d’ailleurs, quand bien même nous serions aperçus, nous aurions toujours le temps de revenir au canal et de refermer la barricade.

— Allons donc, monsieur Raddle. Nous verrons du moins le sommet du volcan. Peut-être les vapeurs sont-elles plus épaisses, et peut-être le cratère commence-t-il à rejeter des laves.

Tous deux s’éloignèrent d’un quart de lieue dans le Sud. Aucun changement ne s’était produit à l’orifice du cratère, d’où s’échappaient en tourbillons des vapeurs zébrées de flammes que le vent rabattait vers la mer.

« Ce ne sera pas encore pour aujourd’hui, remarqua le Scout.

— Ni pour demain, approuva l’ingénieur. Au reste, je ne m’en plains pas. J’en suis à désirer maintenant que l’éruption n’ait pas lieu avant le départ de Hunter… s’il doit partir !

— Il ne partira pas, dit Bill Stell, en montrant une fumée qui s’élevait au pied du dernier contrefort du Golden Mount.

— Oui… dit Ben Raddle, ils sont toujours là… comme chez eux !.. Et, puisque nous ne tentons pas de les faire déguerpir, ils en concluront à bon droit que nous ne sommes pas en force. »

Tous deux, après avoir parcouru la plaine du regard, revinrent vers le canal, et rentrèrent au campement.

On était au 23 juillet, et Ben Raddle voyait avec douleur les jours s’écouler sans amener aucun résultat.

Dans trois semaines, ainsi que le faisait observer le Scout, il serait déjà bien tard pour reprendre le chemin du Klondike, où la caravane n’arriverait pas avant le 15 septembre. Or, à cette date, les mineurs qui vont passer la mauvaise saison à Vancouver ont quitté Dawson City, et les derniers paquebots descendent le cours du Yukon.

Souvent Summy Skim s’entretenait avec Bill Stell à ce sujet, et c’est précisément ce dont ils parlèrent pendant l’après-midi, tandis que Ben Raddle se promenait sur le bord du canal.

Celui-ci, après avoir examiné le barrage, releva les branchages qui dissimulaient l’orifice de la galerie, et se glissa jusqu’à la paroi qui la séparait de la cheminée du volcan.

Une fois de plus, il s’assura de la position des trous percés à six endroits de cette paroi, et dans lesquels il avait introduit lui-même les cartouches de mine. Il constata que six autres cartouches étaient bien placées dans le barrage et vérifia le bon état de la mèche. Une allumette !.. et l’eau se précipiterait en irrésistible torrent.

Sans la présence des Texiens, c’est aujourd’hui même qu’il eût tenté la chance. Pourquoi aurait-il attendu davantage, puisque le temps pressait, puisqu’il ne semblait pas que l’éruption dût se produire d’elle-même ?

Il lui aurait suffi de mettre le feu à ces mines, dont la mèche durerait quelques minutes, et, après une demi-journée, après deux heures, une heure, moins peut-être, les vapeurs accumulées se frayeraient violemment une issue dans les airs.

Ben Raddle restait pensif devant cette paroi, maudissant son impuissance et l’impossibilité de provoquer sur-le-champ le dénouement de son plan audacieux.

Tout en réfléchissant, il écoutait les bruits de la cheminée centrale. Les ronflements lui parurent plus intenses. Il croyait même entendre un bruit de roches entrechoquées, comme si les vapeurs eussent soulevé des blocs, pour les laisser ensuite retomber. Ces symptômes étaient-ils ceux d’une éruption prochaine ?

En ce moment des cris retentirent au dehors. La voix du Scout pénétra par l’orifice de la galerie. Il appelait :

« Monsieur Raddle !.. monsieur Raddle !

— Qu’y a-t-il ? demanda l’ingénieur.

— Venez !.. venez ! répondit Bill Stell.

Ben Raddle pensa que la bande tentait un troisième assaut, et se hâta de revenir au barrage. Il y trouva Summy Skim et Jane Edgerton en compagnie de Bill Stell.

— Les Texiens nous attaqueraient-ils de nouveau ? interrogea-t-il.

— Oui ! les gueux, s’écria le Scout, mais ni en face, ni par derrière. Par en haut !

Et sa main se tendit du côté du Golden Mount.

« Voyez, monsieur Ben, ajouta-t-il.

En effet, n’ayant pu forcer le passage ni par le Sud, ni par le Nord, Hunter et les siens avaient renoncé à une attaque directe pour adopter un autre plan dont le résultat serait tout au moins d’obliger la caravane à abandonner son campement.

Montés de nouveau au sommet du volcan, ils avaient contourné le piton terminal et s’étaient portés sur le côté du plateau qui dominait les tentes canadiennes. Là, à coups de pic et de levier, ils avaient soulevé les énormes pierres, les quartiers de rochers qui s’y trouvaient entassés par centaines. Bientôt, ces blocs pesants furent poussés jusqu’au bord et commencèrent à tomber en avalanche, brisant, renversant les arbres, saccageant tout sur leur passage. Quelques-uns de ces terribles projectiles roulèrent même dans le canal, en faisant jaillir l’eau hors des berges. Ben Raddle et ses compagnons s’étaient rangés contre le flanc du mont, afin d’éviter cette grêle meurtrière.

Dans le petit bois, la place n’était plus tenable. Déjà le campement disparaissait sous l’amoncellement des blocs précipités du haut de la montagne, et son personnel avait cherché refuge sur la rive du rio, trop éloignée pour recevoir les éclats de l’avalanche.

Du matériel, il ne restait guère que des débris. Deux des chariots avaient été brisés, les tentes abattues et déchirées, les ustensiles détruits. Trois mules assommées gisaient sur le sol. Les autres, épouvantées, affolées, avaient franchi d’un bond le canal et se dispersaient à travers la plaine. C’était une véritable catastrophe.

Du matériel, il ne restait guère que des débris. (Page 435.)

De là-haut venaient des hurlements farouches, cris de joie de la bande qui s’excitait à cette abominable extermination. Et les roches de tomber toujours, se heurtant parfois au cours de leur chute, et se brisant en fragments qui s’éparpillaient comme de la mitraille.

— Mais ils vont donc nous jeter toute la montagne sur la tête ! s’écria Summy Skim.

— Que faire ? demanda le Scout.

— Ce qu’il faut faire, je ne sais, répliqua Summy Skim, mais je sais bien ce qu’il fallait faire ! Envoyer une balle à Hunter avant de parlementer avec lui !

Jane Edgerton, très énervée, haussa les épaules.

— Ce sont des mots, dit-elle, et pendant ce temps notre matériel est réduit en miettes. Il n’en restera bientôt plus rien si nous ne sauvons pas au moins ses débris. Traînons nos chariots jusqu’au rio où ils seront hors d’atteinte.

— Soit, approuva le Scout. Mais après !..

— Après ? répéta Jane Edgerton, après, nous irons au campement de ces bandits et nous les y attendrons. Nous les tirerons à bonne portée pendant qu’ils descendront, et leurs chariots viendront remplacer ceux que nous avons perdus !

Summy Skim eut un regard d’admiration pour sa vibrante compagne. Son projet était hardi, mais il pouvait réussir. Hunter et ses compagnons seraient à coup sûr en mauvaise posture, lorsqu’ils se déhaleraient le long du talus du Golden Mount sous le feu d’une vingtaine de carabines.

Évidemment, ils ne quitteraient la place qu’au moment où la pierre viendrait à leur manquer. On aurait donc le temps de longer la base de la montagne, sans être aperçu, et de se porter sur l’autre versant. Si quelques hommes de la bande s’y trouvaient, on en aurait facilement raison, et l’on attendrait la descente de Hunter et de ses compagnons, que l’on tirerait à l’affût comme des chamois ou des daims.

— Merveilleux ! s’écria Summy Skim. Appelons nos hommes, et passons le barrage. Dans une demi-heure nous serons rendus, tandis qu’il faut à ces coquins au moins deux heures pour descendre.

Bien que Ben Raddle ne se fût pas mêlé à la discussion, il avait parfaitement entendu Jane Edgerton exposer son plan, le seul, en vérité, qui parût réalisable et pratique.

Au moment où Summy Skim se mettait en mouvement, son cousin l’arrêta du geste.

— Il y a mieux à faire, dit-il.

— Quoi donc ? demanda Summy Skim.

— Répondre à la bande de Hunter comme il sied. Nous avons toute prête une arme terrible.

— Une arme ? répéta le Scout.

— Le volcan. Provoquons l’éruption, et détruisons-les tous jusqu’au dernier.

Après un court silence, l’ingénieur reprit :

— Allez retrouver nos hommes, en suivant la base de la montagne et le bord de la mer. Pendant ce temps, j’allumerai les mines, puis je vous rejoindrai rapidement.

— Je reste avec toi, Ben !.. dit Summy Skim en serrant la main de l’ingénieur.

— C’est inutile, déclara celui-ci d’un ton ferme. Je ne cours pas le moindre danger. La mèche est prête, tu le sais, et je n’aurai qu’à y mettre le feu. »

Il n’y avait pas à insister. Summy Skim, Jane Edgerton et le Scout s’éloignèrent donc afin de se réunir au gros de la caravane massé sur la rive du Rio Rubber. Aussitôt, Ben Raddle disparut par l’orifice que masquaient les branchages. En rampant, il atteignit le milieu de la galerie, puis, ayant allumé la mèche qui se réunissait, d’une part, aux cartouches de la paroi, et, de l’autre, à celles du barrage, il revint en toute hâte, et courut à son tour dans la direction de la mer.

Un quart d’heure plus tard, les mines éclataient avec un bruit sourd. Il sembla que le mont tremblait sur sa base. Le barrage fracassé se dispersa en mille débris, et l’eau du canal se précipita avec violence dans la galerie béante. À son autre extrémité, la paroi était-elle éventrée par l’explosion ? Les épaisses vapeurs fuligineuses qui fusèrent au dehors auraient répondu à cette question avant qu’on ait eu le temps de la poser. Oui, la paroi était renversée, puisque, par la blessure faite, le volcan soufflait son haleine empestée.

Un bruit assourdissant s’échappa en même temps de la galerie. Bouillonnements, hurlements, sifflements de l’eau luttant contre les premières laves et se vaporisant à leur contact.

Le feu et l’eau. Lequel des deux éléments serait victorieux dans cette bataille titanesque ? Le feu, en s’éteignant, cimenterait-il un obstacle que l’eau ne pourrait franchir ? L’eau, venue en torrent de l’inépuisable Mackensie, ne serait-elle au contraire vaincue par le feu qu’après l’avoir atteint au cœur ?

C’était le dernier problème qui restât à résoudre, et la solution allait en être donnée à l’instant.

Une demi-heure, une heure se passèrent. L’eau coulait toujours à pleins bords, s’engouffrait dans la galerie et, refoulant les vapeurs, se perdait tumultueusement dans la montagne.

Bien armée, au complet, la troupe des Canadiens s’était réfugiée au delà du Rio Rubber sur le rivage de l’Océan. Immobiles et silencieux, tous surveillaient anxieusement le phénomène.

Tout à coup, le sol fut secoué d’un frisson, et un grondement terrible vint des entrailles de la terre. Puis il se passa une étrange chose. La plaine entière parut onduler à perte de vue dans le Sud, et une poussière opaque s’éleva dont fut obscurci le disque éclatant du soleil.

Les Canadiens furent saisis de terreur. Tous, jusqu’au plus brave, connurent la peur en concevant quelle invincible force leurs faibles mains avaient déchaînée.

Mais déjà la colère du volcan semblait s’apaiser. Le nuage de poussière retombait et laissait de nouveau apercevoir le soleil.

On se rassura. Des soupirs dilatèrent les poitrines oppressées, les cœurs ralentirent leurs battements éperdus. On échangea même des sourires incertains, et l’on osa regarder autour de soi.

Rien n’était changé dans la nature. Le Rio Rubber allait toujours se perdre dans l’océan Arctique, dont les vagues continuaient à se briser sur le même rivage. Le Golden Mount, géant frappé au talon d’une blessure insignifiante et mortelle, dressait toujours son front empanaché de fumées et de flammes, indifférent au torrent d’eau que le canal déversait toujours dans ses vastes flancs.

Un nouveau quart d’heure s’écoula, et soudain, sans que rien l’eût fait pressentir, une explosion terrible retentit.

Un morceau de montagne s’écroula et tomba dans la mer, qui fut soulevée en une lame prodigieuse. Accompagnées de pierres, de morceaux de laves durcies, de scories, de cendres, des flammes et des fumées tourbillonnant à grand fracas jaillirent hors du cratère et s’élancèrent à plus de cinq cents mètres dans les airs.

À partir de ce moment, les détonations succédèrent aux détonations. Le volcan, secoué d’une rage toute fraîche, crachait vers le ciel des milliers de projectiles incandescents. Les uns retombaient dans la gueule béante qui les avait vomis. Les autres, suivant le chemin frayé par le premier effort de l’énergie plutonique, allaient s’engloutir en sifflant dans les flots de l’océan Arctique.

« Mais… Dieu me pardonne !.. balbutia Summy Skim dès que l’excès de son émotion lui permit d’articuler, c’est dans la mer qu’elles vont, nos pépites !

Cette réflexion, si Ben Raddle et Bill Stell ne l’avaient pas faite avant lui, c’est qu’ils n’étaient pas capables de prononcer une parole. La surprise, le désespoir plutôt les accablait.

Avoir entrepris ce voyage, être entré en lutte avec la nature, tant d’efforts, tant de peines, pour en arriver là !

Ben Raddle ne s’était pas trompé. En introduisant les eaux dans la cheminée volcanique, il avait, ainsi qu’il le pensait, provoqué l’éruption. Mais, cette éruption, il n’avait pas le pouvoir de la diriger, et la campagne finissait par un désastre.

Le monstre qu’il avait lâché échappait désormais à sa volonté. Rien n’aurait pu calmer l’éruption qui faisait rage. Le sol tremblait comme prêt à s’entr’ouvrir. Le mugissement des flammes, le sifflement des vapeurs faisaient vibrer l’espace. Le cône terminal avait disparu derrière un rideau de fumées brûlantes et de gaz irrespirables. Quelques-uns des blocs projetés dans les airs éclataient comme des bombes et s’éparpillaient en poudre d’or…

« Nos pépites qui éclatent !.. gémissait Summy Skim.

Tous regardaient épouvantés cet effrayant spectacle.

Ils ne songeaient guère aux Texiens en ce moment, mais seulement à ces richesses du plus prodigieux gisement du monde qui se perdaient inutiles dans les eaux de la mer Glaciale.

TOUS REGARDAIENT ÉPOUVANTÉS CET EFFRAYANT SPECTACLE. (Page 440.)

La caravane, il est vrai, n’avait plus rien à redouter de Hunter et de sa bande. Surpris par la soudaineté du phénomène, ils n’avaient sans doute pas eu le temps de se garer. Peut-être le plateau s’était-il effondré sous leurs pieds… Peut-être avaient-ils été engloutis dans le cratère ?.. Peut-être, projetés dans l’espace, brûlés, mutilés, gisaient-ils maintenant dans les profondeurs de l’océan Polaire ?

Ben Raddle fut le premier à retrouver le sang-froid.

— Venez !.. venez ! » s’écria-t-il.

À sa suite, on remonta la rive droite du Rubber qui fut passé à gué au delà du canal, et l’on s’élança dans la plaine en suivant la base du Golden Mount. Vingt minutes plus tard, on parvenait au campement des Texiens.

Les cinq ou six hommes qui y étaient restés de garde s’enfuirent vers la forêt, en se voyant assaillis à leur tour, tandis que les chevaux, épouvantés par le fracas de l’éruption et par la détonation des armes à feu, achevaient de se disperser à travers la prairie.

Les Canadiens prirent possession du campement déserté par ses défenseurs, puis leurs regards se portèrent sur les flancs abrupts de la montagne.

L’éruption qui grondait là-haut avait, en effet, accompli son œuvre destructrice. De la troupe des pirates, il ne restait que de rares survivants, qui, en proie à un affolement bien naturel, dévalaient les pentes du Golden Mount et se laissaient glisser au risque de se rompre bras et jambes.

Parmi eux, on aperçut Hunter, grièvement blessé et se traînant à peine, à une centaine de mètres au-dessus de la plaine. Les linges qui enveloppaient sa tête cachaient sans doute les traces de sa chute de l’avant-veille dont le contre-coup l’avait plongé dans un si profond évanouissement.

En voyant leur camp envahi, les malheureux, décimés, sans armes, éperdus, eurent un geste de désespoir, et, biaisant vers le Nord, s’efforcèrent d’atteindre le rivage de la mer afin de le suivre jusqu’à la forêt.

Deux d’entre eux, au moins, ne devaient pas l’atteindre.

Au moment où Hunter, soutenu par deux de ses compagnons, faisait les premiers pas dans cette nouvelle direction, un bloc énorme s’éleva du cratère mugissant. Alors que les autres projectiles du volcan allaient uniformément se perdre dans le Nord, ce bloc seul, dévié par des causes inconnues, décrivit, dans le Sud, une vaste et puissante parabole, et, avec une précision mathématique, s’abattit sur le groupe des trois Texiens fugitifs.

L’un d’eux, assez heureux pour éviter le choc, se sauva en criant. Un autre demeura sur place, littéralement broyé contre le sol.

Quant à Hunter, frappé à la tête, il tournoya sur lui-même, et, rebondissant de roche en roche, vint s’écraser au bas de la montagne.

Pendant ce temps, précédant sa victime, le bloc avait continué à rouler sur la pente. Puis sa vitesse décrut, et, comme un serviteur docile, il s’arrêta doucement aux pieds mêmes de Ben Raddle.

Celui-ci se pencha. Sous les éraflures causées par les chocs, une substance jaune brillait d’un éclat métallique. Et l’ingénieur, le cœur étreint par une grave émotion, reconnut que le bloc justicier était tout entier fait d’or pur.


XV

OÙ JANE EDGERTON, SUMMY SKIN ET BEN RADDLE N’Y COMPRENNENT PLUS RIEN.


Oui, cet or si âprement poursuivi par Hunter, le destin implacable ne le lui donnait qu’avec la mort. Quelle n’avait pas été sa soif du précieux et malfaisant métal ! Que de crimes commis, combien plus encore projetés pour arriver à en posséder des parcelles ! Et, par un ironique retour du sort, c’était l’or même qui broyait ce cerveau où s’étaient formés tant de rêves criminels !

Ben Raddle avait machinalement mesuré de l’œil l’étonnant projectile qui venait de le débarrasser de son ennemi, et il n’en estimait pas la valeur à moins d’une centaine de mille francs. Cette masse, devenue son incontestable propriété, suffirait donc amplement à couvrir les frais de l’expédition, et permettrait même d’allouer une modeste prime à chacun des audacieux mais malheureux explorateurs.

Quel dénouement à côté de celui sur lequel tous avaient compté ! Des incalculables trésors du volcan, on n’emporterait que cet unique échantillon !

Sans doute, l’hostilité des Texiens avait contrarié les plans de Ben Raddle. Pour la défense de sa caravane, il avait dû précipiter le dénouement. Mais, en somme, quand même il eût été libre de choisir son jour et son heure, l’or que renfermait le cratère n’en aurait pas moins été perdu pour lui, puisque c’était du côté de la mer que le Golden Mount projetait ses matières éruptives.

« Tout le malheur, conclut le Scout, quand les esprits se furent un peu calmés, c’est que le cratère du volcan ait été inabordable quand nous sommes arrivés.

— En effet, approuva Summy Skim. Jacques Ledun l’avait cru éteint alors qu’il n’était qu’endormi. Il s’est réveillé quelques semaines trop tôt !

C’était, en effet, cette mauvaise chance qui avait fait perdre à Ben Raddle tous les bénéfices de sa campagne. Quoi qu’on pût lui dire, il ne parviendrait jamais à s’en consoler.

— Voyons, mon pauvre Ben, dit Summy Skim, un peu de courage et de philosophie !.. Renonce à tes rêves, et contente-toi d’être heureux dans notre cher pays dont nous sommes si loin depuis dix-huit mois ! »

Ben Raddle serra la main de son cousin, et, chassant sa tristesse d’un énergique effort, reprit sur-le-champ la direction de la caravane.

Il y avait lieu de réédifier le camp, hors des atteintes du volcan, même dans le cas d’un changement de direction dans l’écoulement des laves. Ce camp n’aurait d’ailleurs qu’une existence éphémère, puisqu’on n’avait plus aucun motif de s’attarder dans ces régions hyperboréennes.

L’emplacement en ayant été choisi à deux kilomètres en amont sur la rive du Rubber, on se mit aussitôt à l’œuvre. Une dizaine d’hommes furent envoyés de l’autre côté du canal, avec mission de réunir tout ce qui pouvait être sauvé de l’ancien matériel. D’autres chargèrent du butin conquis les propres chariots des vaincus. Le reste de la caravane se lança à la poursuite des chevaux échappés, dont plusieurs furent assez facilement capturés.

Avant la fin du jour, le nouveau campement était installé d’une manière, en somme, suffisamment confortable.

La nuit fut tranquille. On veilla par prudence, afin de parer à un retour offensif des survivants de la bande dispersée, mais le calme ne fut troublé que par la grande voix de l’éruption.

Pendant les quelques heures d’obscurité, quel spectacle que celui de cette éruption dans sa première violence ! La poudre d’or, chauffée à blanc et lancée par une formidable puissance, s’arrondissait en dôme au-dessus du cratère. Plus haut que cette voûte de feu, les flammes montaient en hurlant jusqu’à la zone des nuages, et éclairaient d’une lumière sinistre toute la contrée jusqu’aux limites de l’horizon.

Le canal continuait à s’écouler dans la terre irritée. Si rien ne venait combler la blessure faite au flanc de la montagne, pendant combien de semaines et de mois les eaux du vaste estuaire n’allaient-elles pas l’alimenter ?

« Qui sait même, dit au matin le Scout à Summy Skim, si une telle inondation ne finira pas par éteindre le volcan ?

— C’est bien possible, Bill, mais, pour l’amour de Dieu, ne dites pas cela à Ben ! Il serait capable d’attendre !.. Et pourtant, il n’y a plus rien maintenant à récolter dans le cratère ! »

Summy Skim avait tort de s’inquiéter. Le parti de Ben Raddle était pris et bien pris. Une fois de plus il s’inclinait devant la force des choses. Le claim 129 noyé sous les eaux, le Golden Mount vidé dans la mer, c’étaient là deux faits contre lesquels il ne pouvait rien et dont il était, par conséquent, décidé à ne pas encombrer son cerveau. Pour lui, ces deux déceptions, c’était déjà du passé, et résolument il se tournait vers l’avenir.

L’avenir, l’avenir le plus proche du moins, c’était Dawson City. Et Dieu sait pourquoi cette ville vers laquelle l’ingénieur dirigeait sa pensée se synthétisait pour lui en une chambre d’hôpital où une blonde jeune fille disait posément des choses douces et sensées. Affaire de contraste, sans doute. Au milieu du désordre général qui l’entourait, il évoquait involontairement, comme pour rétablir l’équilibre, l’image de ce calme limpide.

Le lendemain, dès cinq heures, il fit part à ses compagnons de sa décision de commencer, le jour même, à redescendre vers le Sud. Il s’attendait à des résistances. Il n’en rencontra pas. L’espoir était envolé et le courage avec lui. Tous poussèrent, au contraire, un soupir de soulagement en apprenant qu’on allait s’engager sur la route du retour.

Avant que ne fût donné le signal du départ, Ben Raddle et le Scout suivirent une dernière fois la base du volcan. L’éruption avait-elle lancé de ce côté quelques fragments de quartz aurifères ?

Non. Le bloc qui, après avoir exécuté Hunter, était venu rouler aux pieds de l’ingénieur resterait le seul souvenir que l’on rapporterait du Haut-Dominion.

L’éruption n’avait pas dévié. Toutes les substances : pierres, scories, laves, cendres, projetées vers le Nord, ne cessaient de retomber dans la mer, parfois même à deux kilomètres du rivage. Quant à l’intensité du phénomène, elle n’avait subi aucune diminution, et il eût été radicalement impossible d’atteindre le sommet du Golden Mount.

Pendant que Ben Raddle et le Scout procédaient à cette exploration, Jane Edgerton s’approcha de Summy Skim, qui, assis dans l’herbe, fumait placidement sa pipe. Comme peu de temps auparavant, lors de la dernière ascension, la jeune fille avait une allure lasse, un peu brisée, qui la rendait plus charmante encore.

« Il faut me pardonner, monsieur Skim, dit-elle avec une sorte de trouble, si je ne vous ai pas remercié comme il convient, mais c’est ce matin seulement que j’ai appris combien de reconnaissance je vous dois une fois de plus.

— Quel est le bavard ?.. commença Summy irrité.

— Patrick m’a tout dit, interrompit Jane doucement. Je sais que, si je suis en vie, c’est à votre adresse et à votre sang-froid, d’abord, à votre courage ensuite, que j’en suis redevable… Un jour, ajouta-t-elle avec un timide et touchant sourire, j’ai eu l’outrecuidance de me dire quitte envers vous. Je reconnais aujourd’hui qu’il me sera impossible d’y parvenir.

— C’est Patrick qui vous a ainsi monté la tête, mademoiselle Jane ? répondit indirectement Summy. Il est modeste, dans ce cas, car c’est lui qui a tout fait en réalité.

— Non, monsieur Skim, insista Jane avec plus de chaleur. Je sais quel rôle a joué Patrick, et je lui garde dans mon cœur la place à laquelle il a droit. Mais je sais aussi quel a été le vôtre.

— Le mien ?.. se récria Summy. J’ai joué le rôle d’un chasseur, voilà tout. Un chasseur voit quelque chose qui se sauve devant lui… il tire. C’est bien simple…

Summy s’arrêta brusquement, et, simulant une vive colère :

« Et puis, en voilà assez là-dessus. Je ne veux plus que l’on me parle de cette affaire.

— Soit, accorda Jane Edgerton, on n’en parlera plus… Mais j’y penserai toujours. »

La caravane s’ébranla vers huit heures. L’ingénieur et Summy Skim prirent la tête, précédant Jane Edgerton installée dans la carriole conduite par Neluto. Les chariots, chargés du matériel de campement, suivaient sous la direction du Scout.

La nourriture était largement assurée, la chasse et la pêche ayant permis d’économiser les conserves durant les semaines passées au Golden Mount. D’ailleurs, tout en faisant route, les chasseurs ne manqueraient ni de perdrix, ni de canards, ni de gros gibier. Si Summy Skim avait la chance d’abattre enfin un de ces fameux orignals, peut-on aller jusqu’à dire qu’il ne regretterait pas son voyage ?

Le temps était incertain, ce qui n’avait rien d’étonnant, la belle saison étant déjà très avancée. Il y avait lieu d’espérer, cependant, que la capitale du Klondike serait atteinte avant le mois de septembre, et qu’on n’aurait pas à souffrir du froid durant les haltes de nuit.

Lorsque la caravane s’arrêta pour le déjeuner, le Golden Mount était encore visible à l’horizon. Ben Raddle s’était retourné, il ne pouvait détacher ses regards des tourbillons de fumée qui s’élevaient de sa cime.

BEN RADDLE NE POUVAIT DÉTACHER SES REGARDS DES TOURBILLONS DE FUMÉE. (Page 447.)

« Allons, Ben, allons, lui dit Summy Skim, l’or s’en va en fumée, comme tant de choses en ce bas monde. N’y pensons plus. Ce n’est pas de ce côté qu’il faut regarder, c’est par là. »

Et la main de Summy se tendait vers le Sud-Est, dans la direction approximative du cher et lointain Montréal.

D’un commun accord, Ben Raddle et le Scout avaient adopté pour le retour un nouvel itinéraire. Au lieu de faire un crochet dans l’Est, de manière à passer par Fort Mac Pherson, on marcherait au Sud en ligne droite. Ainsi la route serait sensiblement raccourcie. Quant à l’eau, on n’avait pas à craindre d’en manquer dans cette région sillonnée de creeks, surtout quand on serait à proximité des sources de la Porcupine River.

Vers la fin du premier jour de marche, l’attention des conducteurs fut attirée par de nombreuses crevasses dont la terre était couturée. Il fallait faire d’incessants détours qui diminuèrent dans une notable proportion le chemin utile parcouru. Si cet inconvénient persistait, on serait dans l’obligation d’obliquer à droite ou à gauche jusqu’à ce qu’on eût trouvé un sol plus propice au roulage.

Heureusement, après quelques kilomètres, la situation se modifia favorablement. Les sillons plus profonds se firent en même temps plus rares. Ils semblaient se réunir par degrés, les uns aux autres, de telle sorte qu’il ne resta bientôt qu’un petit nombre de crevasses agrandies dont chacune totalisait celles qui avaient contribué à la former.

Cette loi se poursuivit jusqu’au bout avec une rigueur mathématique. À soixante kilomètres du Golden Mount, il n’en existait plus qu’une seule, mais d’une telle taille que le nom de ravin lui eût mieux convenu. Cette cassure, profonde de quinze mètres, large de soixante, aux bords déchiquetés comme à la suite d’un violent arrachement, courait du Nord au Sud avec quelques degrés de déviation vers l’Ouest. Elle paraissait donc se diriger presque exactement vers Dawson City, et la caravane n’eut qu’à suivre son bord oriental pour ne pas s’écarter d’une droite géométrique.

Cette circonstance singulière était naturellement l’objet des conversations de tous. L’énorme fossé s’en allait à perte de vue, implacablement rectiligne. À ses pentes que n’égayait pas la plus petite touffe d’herbe, à la netteté des fragments d’humus que nulle pluie n’avait encore lavés, on reconnaissait qu’il devait être de création récente. Quelle force avait pu accomplir d’un seul coup une œuvre aussi gigantesque ?

« Le Golden Mount, répondit Ben Raddle à Summy Skim qui l’interrogeait à ce sujet. C’est une réaction secondaire du volcan. Avant l’éruption proprement dite, nous avons ressenti, si tu t’en souviens, une violente secousse sismique, et l’horizon du Sud a été pendant un certain temps tout empâté de poussière. Tu connais maintenant l’origine de cette poussière.

— À une telle distance de la montagne ! se récria Summy Skim.

— Cela n’a rien de surprenant, affirma l’ingénieur. Les volcans, avant d’entrer en éruption, causent souvent des désordres à une distance infiniment plus grande. Mais tout s’apaise, dès que la pression intérieure réussit à se frayer une issue suffisante par le cratère. C’est bien ce qui s’est passé ici. »

On ne franchit le cercle polaire que le 12 août. La route, plus courte, était aussi plus mauvaise, et l’on ne parvenait pas à dépasser une moyenne de douze à quinze kilomètres par jour. Le Scout regrettait vivement de n’avoir pas refait en sens inverse la route de Fort Mac Pherson.

Par bonheur, la santé générale se maintenait dans un état satisfaisant. Ces vigoureux Canadiens, rompus aux fatigues, restaient valides en dépit des pires épreuves.

La vaste crevasse ouverte par l’effort volcanique accompagnait toujours la caravane dans son exode vers le Sud. Cependant, cent kilomètres au delà du cercle polaire, elle parut perdre de son importance première. Les bords se rapprochaient, le fond se comblait. Cette modification, toutefois, ne s’opérait que très lentement, et l’on pouvait encore aisément discerner cette fidèle compagne de route, quand, cinquante kilomètres plus loin, elle obliqua plus fortement sur la droite, et, d’abîme devenue simple fêlure, alla se perdre dans l’horizon de l’Ouest.

Les hauteurs qui encadrent la capitale du Klondike apparurent le 3 septembre. Quelques instants après midi, on s’arrêtait enfin devant la porte de Northern Hotel.

Ce fut le signal de la dislocation. Patrick et Neluto se dirigèrent vers la maison du faubourg où ils comptaient bien retrouver leur ami Lorique. Le Scout conduisit ses hommes et son matériel augmenté de celui de Hunter à son dépôt de Dawson. Quant aux anciens mineurs du 129, ils se répandirent dans la ville, et se mirent en quête de logements.

Pendant ce temps, Jane Edgerton, Summy Skim et Ben Raddle, auxquels les épreuves endurées n’avaient pu faire perdre le souvenir des raffinements de la civilisation, se livraient avec délice à une exagération de toilette. En dépit des prix excessifs de Dawson, tout y passa : bain, coiffeur, tailleur et couturière, lingère et chemisier. Vers trois heures, ils se retrouvaient tous trois, reposés, ragaillardis, transformés, dans le hall de Northern Hotel.

Tandis que Jane, impatiente d’embrasser sa cousine, se dirigeait en hâte vers l’hôpital, Ben et Summy se rendirent aux bureaux de l’Anglo-American Transportation and Trading Cornpany, où, avant de partir, ils avaient déposé ce qui leur restait de fonds. Il fallait penser à la question d’argent. Quelle que fut la valeur de la masse d’or projetée par le Golden Mount, ils étaient pour l’instant fort dépourvus d’espèces monnayées.

Ce fut Summy qui présenta au guichet un chèque que le préposé reçut d’un air nonchalant, qui se transforma instantanément en un air effaré dès qu’il eut jeté les yeux sur les noms dont ce chèque était signé. Le guichet se referma aussitôt d’un coup sec, puis, derrière le grillage, il y eut un bruit de remue-ménage dont les deux cousins furent très intrigués.

En attendant que fussent accomplies, à l’abri des regards profanes, les formalités prescrites pour le payement d’un chèque, les deux cousins se transportèrent à un autre guichet où ils remirent le bloc d’or envoyé par le Golden Mount dans de si dramatiques circonstances. Le préposé aux matières précieuses, en recevant cette pépite phénoménale, ne montra pas la superbe indifférence de son collègue des comptes courants. Il manifesta, au contraire, par la vivacité de ses gestes, la surprise que lui causait ce merveilleux échantillon des richesses minières. Le bloc était splendide, en effet. Nettoyé, frotté, débarrassé de la moindre parcelle de matière étrangère, il étincelait dans sa robe jaune et réfléchissait la lumière du jour par ses mille facettes.

Quand le représentant de la Trading Company eut suffisamment exprimé son admiration, il procéda à la pesée que suivit un rapide calcul.

« Vingt mille six cent trente-deux dollars, cinquante cents[3] annonça-t-il.

Ben Raddle acquiesça du geste.

« Au crédit de messieurs ?.. interrogea le préposé, la plume en suspens.

— Summy Skin1 et Ben Raddle, » compléta l’ingénieur.

Comme précédemment, le guichet se ferma d’un coup sec, et il y eut derrière le grillage ce même remue-ménage qui avait déjà excité la curiosité des deux cousins.

Quelques minutes s’écoulèrent. Ben Raddle, peu patient de son naturel, commençait à se demander tout haut si l’on ne se moquait pas de lui, lorsqu’un employé paraissant d’un grade élevé vint, à travers la salle, prier MM. Summy Skim et Ben Raddle de bien vouloir prendre la peine de le suivre, M. William Broll désirant leur parler.

Ceux-ci, quel que fût leur étonnement, obéirent à la courtoise invitation et se trouvèrent en peu d’instants en présence du sous-directeur, qui était pour eux une vieille connaissance.

« Je vous prie de m’excuser, messieurs, si je vous ai dérangés, dit-il. Mais j’avais donné l’ordre de me prévenir la première fois que l’un de vous se présenterait dans nos bureaux. Je me félicite de vous y recevoir tous les deux en même temps.

Summy Skim et Ben Raddle saluèrent, sans exprimer autrement leur surprise de l’honneur qui leur était fait.

« Je ne pouvais, vous le comprendrez, continua le sous-directeur, laisser partir, sans les avoir priés d’agréer nos compliments, les plus importants clients de notre maison.

Les deux cousins, d’un même mouvement, relevèrent les yeux sur leur interlocuteur. M. William Broll était-il atteint de folie subite ? Ou bien l’Anglo-American Transportation and Trading Company en était-elle réduite à cet excès de misère que leur médiocre crédit eût une telle importance dans ses livres ?

« Ah ! reprenait pendant ce temps le sous-directeur, vous devez souvent vous moquer de nous, et il faut avouer que vous en avez le droit. Avons-nous assez manqué de flair ! Quand je pense que nous nous sommes laissés arrêter par une misérable question de frontière ! Quand je pense que nous avions estimé à cinq mille dollars, — oui, à cinq mille dollars ! — votre propriété !.. Enfin, il n’y a pas à craindre que vous nous reprochiez notre aveuglement, puisque c’est à lui que vous devez d’être les heureux propriétaires du 129.

— Du 129 ? répétèrent ensemble Summy Skim et Ben Raddle littéralement ahuris.

— Du merveilleux, de l’extraordinaire, du prodigieux 129 !

Et si le prolixe sous-directeur s’en tenait à ces trois épithètes, c’est, évidemment, qu’il n’en trouvait pas d’autres !

— Pardon, mais… commença Summy Skim suffoqué.

Ben Raddle, qui n’était jamais bien long à retrouver le Nord dans toutes les circonstances de la vie, lui coupa la parole.

— Que voulez-vous, monsieur le sous-directeur, en affaire tout n’est qu’heur et malheur, dit-il en affectant le ton le plus naturel. Vous retrouverez une autre occasion.

— Jamais comme celle-là, affirma énergiquement William Broll. Il n’existe pas au Klondike, ni ailleurs, de gisement comparable au vôtre. Certes, je conçois que vous en ayez douté longtemps. Pendant un an vous avez dû tâtonner, lutter de toutes les manières, et nous n’avons eu, à notre grand regret, que des rapports trop rares. Mais vous êtes, maintenant, royalement payés de vos peines, ainsi que le prouvent les envois que vous nous faites tous les jours depuis un mois.

— Tous les jours ? balbutia Summy Skim.

— Ou presque tous, du moins.

— Depuis un mois, vous croyez ? insinua Ben Raddle d’une voix plus assurée.

Le sous-directeur parut chercher dans ses souvenirs.

— Mon Dieu, oui, dit-il, il y a près d’un mois que nous avons reçu le premier de vos envois actuels.

— Vraiment ! fit Ben Raddle d’un ton bonasse.

— Du reste, ajouta M. William Broll, si vous avez besoin de connaître la date exacte de ce premier envoi, nous la trouverons sur nos livres.

Il appuya sur un timbre. Un employé parut aussitôt.

« Faites-moi monter, lui dit le sous-directeur, le compte-courant de MM. Summy Skim et Ben Raddle, propriétaires du claim 129.

L’employé disparut.

« Cela me permettra de vous donner votre solde exact par la même occasion. Voilà qui ne manquera pas non plus d’un certain intérêt, s’écria M. William Broll, en riant largement.

On apportait le registre. Le sous-directeur l’ouvrit devant lui.

« Voyez vous-mêmes, messieurs, dit-il. Je ne me trompais guère. Nous sommes aujourd’hui le 3 septembre et votre premier envoi est du 5 août…

— Le 5 août !.. se disait en lui-même Summy Skim. Un an, jour pour jour, après l’inondation du claim 129 !..

— Quant à votre solde… continuait le sous-directeur en suivant de l’œil les longues colonnes de chiffres. Voyons !.. Ah ! le voici… Voulez-vous prendre note ?

Ben Raddle s’empara d’un crayon et écrivit sous la dictée d’une main, ferme :

« Trois millions trois cent huit mille quatre cent trente et un dollars quatre-vingt-dix cents[4]… Et encore sans y comprendre votre livraison d’aujourd’hui, qui porte le total général à trois millions trois cent vingt-neuf mille soixante-quatre dollars quarante cents[5].

L’ingénieur avait écrit avec soin ces chiffres vertigineux. Si Summy Skim, ému de pitié pour sa propre cervelle, avait simplement pris le parti de ne plus penser, il réfléchissait, lui, pendant que William Broll continuait sur le mode dithyrambique :

« Ah ! votre envoi d’aujourd’hui !.. C’est le plus merveilleux de tous, non par la somme assurément, mais par la beauté extraordinaire de l’échantillon !.. Quelle pépite, by God !.. Je la crois vraiment unique au monde, et le 129 seul pouvait en donner une de cette taille !..

Ben Raddle avait terminé ses réflexions. Que le sous-directeur fût fou et fou à lier, cela ne faisait aucun doute. Il y avait en tous cas un moyen bien simple de s’en assurer. Il expliqua d’un air détaché :

— Nous étions venus, mon cousin et moi, dans l’intention de toucher un petit chèque de mille dollars ; mais, puisque nous sommes de passage à Dawson, je réfléchis que nous ferions bien de prendre une somme plus importante.

— À vos ordres, messieurs, répondit M. Broll. Quelle somme désirez-vous ?

— Cent mille dollars[6], dit Ben Raddle froidement.

On allait bien voir. Si le sous-directeur était fou, il n’était pas croyable que tous les employés le fussent devenus en même temps. La plaisanterie prendrait fin, lorsqu’il faudrait effectivement verser une pareille somme.

— À vos ordres, messieurs, répéta M. Broll à la demande formulée par Ben Raddle. Le temps de compter ces cent mille dollars et on les portera à votre hôtel en même temps que le reçu. »

« Nous pouvons les attendre longtemps, » se disait Ben Raddle, en prenant congé du sous-directeur qui reconduisit ses deux visiteurs jusqu’à la porte en manifestant la plus grande amabilité.

Summy s’était levé en même temps que son cousin, et l’avait suivi avec la docilité d’un petit enfant.

« Qu’est-ce que tu penses de ça, Ben ? bégaya-t-il, dès qu’ils furent dans la rue.

— Rien, » répondit Ben Raddle plus troublé qu’il ne voulait le paraître.

Le reste de la route se fit en silence et les deux cousins arrivèrent à Northern Hotel sans échanger d’autre parole.

En entrant dans le hall, ils y trouvèrent Jane Edgerton qui semblait les attendre impatiemment. La jeune fille avait dû éprouver, elle aussi, sa part d’émotion. Ses traits bouleversés exprimaient une cruelle inquiétude et son visage était baigné de larmes.

À cette vue, Summy Skim oublia sa fantastique entrevue avec le sous-directeur de l’Anglo-American Transportation and Trading Company. Il courut vers Jane Edgerton, lui prit affectueusement les mains.

« Qu’avez-vous, mademoiselle Jane ? interrogea-t-il. Que se passe-t-il ?

— Ma cousine a disparu, répondit Jane Edgerton en s’efforçant vainement de retenir ses sanglots.

« Ma cousine a disparu. » (Page 458.)

Ce fut au tour de Ben Raddle d’être ému.

— Miss Edith est disparue ? dit-il d’une voix troublée. C’est impossible !

— Rien n’est plus certain, cependant, affirma Jane Edgerton. En vous quittant, je suis allée à l’hôpital où j’ai trouvé le docteur Pilcox. C’est de lui que je tiens la nouvelle.

— Et le docteur Pilcox ne vous a donné aucun détail ?

— Il m’a dit qu’Edith l’avait quitté à l’improviste, sans aucun avertissement préalable, le 25 juillet dernier, à la première heure.

— Sans donner la raison de son départ ?

— Non.

— Sans dire où elle allait ?

— Pas davantage. Elle s’est bornée à annoncer qu’elle comptait être de retour au début de l’hiver.

— Et le docteur ne sait pas où elle est allée ?

— Il l’ignore.

— Voilà une aventure, par exemple ! s’écria l’ingénieur qui semblait en proie à une violente émotion.

À ce moment, un domestique pénétra dans le hall et annonça qu’un visiteur désirait parler à MM. Summy Skimet Ben Raddle.

« Faites entrer, répondit machinalement l’ingénieur.

Le nouveau venu portait à la main une sacoche assez volumineuse.

— Je suis chargé, dit-il, par notre sous-directeur, M. William Broll, d’apporter à ces messieurs les cent mille dollars qu’ils ont demandés, et de les prier de bien vouloir m’en donner reçu.

Tout en parlant, l’employé de la Transportation and Trading Company avait extrait de la sacoche des liasses de banknotes qu’il empilait au fur et à mesure sur la table.

— Si ces messieurs veulent bien vérifier ? suggéra-t-il.

Ben Raddle, dominant son trouble, compta méthodiquement les billets.

— D’accord, dit-il.

— Ces messieurs auront donc l’obligeance de signer mon reçu ? »

Ben Raddle prit la plume et apposa son nom d’une main ferme. Quant à Summy, il dut lui indiquer la place et presque lui guider la main. Summy vivait en plein rêve et n’était plus de ce monde.

Ce fut Ben Raddle qui reconduisit l’employé de la banque jusqu’à la porte. Puis il revint vers Jane Edgerton et son cousin.

Il les retrouva face à face, considérant le tas de banknotes qui recouvrait la table.

Summy Skim avait toujours son air désorienté. Jane Edgerton continuait à pleurer ; mais, à travers ses larmes, son regard quêteur interrogeait.

Ben Raddle n’était pas d’humeur à s’embarquer en de longues dissertations en vue d’éclaircir ce qu’il ne comprenait pas lui-même. Il s’était dominé jusque-là, mais la réaction se produisait maintenant et la force commençait à lui manquer. D’un geste las, il remit toute explication à plus tard.

Un instant, ils demeurèrent tous trois, debout, au milieu du hall. Puis, d’un même mouvement, ils se laissèrent tomber au fond de fauteuils qui ouvraient des bras accueillants, et leurs têtes se renversèrent sur de confortables dossiers. Longtemps ils restèrent ainsi, l’esprit tendu, Œdipes impuissants à deviner les énigmes du Sphinx, tandis qu’au dehors, sur la cité où le bruit de la vie s’apaisait, descendaient peu à peu les ombres du crépuscule.


XVI

EX ABYSSO RESURGIT.


La dépression de Ben Raddle aurait-elle duré longtemps ? C’est peu probable, étant donné le tempérament de l’ingénieur. En tous cas, les événements ne permirent pas que la réaction se fît d’une manière spontanée.

Au moment où l’électricité s’allumait dans les rues de Dawson, un domestique vint annoncer pour la deuxième fois qu’un étranger demandait à parler à M. Summy Skim.

Le visiteur n’était autre que Neluto. Il n’apportait aucune nouvelle de bien grande importance. Il avait cru simplement devoir avertir M. Skim que Patrick et lui se trouvaient dans l’impossibilité d’habiter la maison du faubourg, cette maison étant fermée et Lorique l’ayant quittée depuis plus d’un mois.

Le départ de Lorique ne pouvait étonner Ben Raddle. Il était à croire que le contre-maître canadien avait découvert une bonne occasion d’employer son activité. Peut-être même était-il à l’heure actuelle en train de prospecter pour le compte de son ancien patron.

Mais l’intervention de Neluto suffit à rompre le charme. Ben Raddle se redressa, de nouveau prêt aux décisions promptes, à l’action énergique.

« Neluto ! appela-t-il au moment où, sa confidence faite, celui-ci allait se retirer.

— Monsieur Raddle ?

— Neluto, nous partons demain pour le claim 129.

— Pour le 129 ! répéta l’Indien surpris.

— Oui. La fermeture de la maison du faubourg n’a donc aucune importance, puisqu’il te faut renoncer à dormir cette nuit.

Ben Raddle prit sur la table une poignée de banknotes.

« Voici deux mille dollars, dit-il. Je t’en donnerai d’autres, autant qu’il le faudra. N’épargne donc pas l’argent, et que demain, à la première heure, nous ayons devant la porte une voiture capable de nous contenir tous.

— Demain matin ! se récria Neluto. Mais il fait nuit, monsieur Raddle !

— Insiste, prie, menace, et surtout sème les dollars à pleines mains. C’est encore le meilleur moyen. D’ailleurs, conclut l’ingénieur, arrange-toi comme tu voudras, pourvu que la voiture soit prête à l’heure dite.

Neluto soupira.

— On essayera, monsieur Raddle, » dit-il en s’élançant au dehors.

L’Indien à peine parti, ce fut le docteur Pilcox, qui, averti par la visite de Jane du retour des deux cousins, vint, toujours empressé, toujours jovial, leur prodiguer les témoignages de la plus vive amitié.

En sa qualité de médecin, c’est de la santé qu’il s’enquit tout d’abord.

« Bien portants ?.. demanda-t-il.

— Comme vous voyez, répondit Summy Skim.

— Et contents ?..

— Vous pensez !

— Je crois bien, s’écria le docteur. Un si beau voyage !

— Vous n’y êtes pas. Contents… d’être revenus !

Le docteur Pilcox fut alors mis au courant des péripéties de l’expédition. Il en connut tous les déboires. On lui raconta l’arrivée des Texiens, leurs attaques, l’éruption du volcan provoquée par l’ingénieur, et comment tant d’efforts demeuraient inutiles, puisque, à l’exception d’une seule, les pépites du Golden Mount gisaient maintenant dans les profondeurs de la mer Polaire.

— Voyez-vous, dit le docteur, ce volcan qui n’a même pas su vomir du bon côté !.. Vraiment, c’était bien la peine de lui administrer de l’émétique !

Et, par émétique, le docteur entendait la dérivation du Rio Rubber qui avait précipité ses torrents d’eau dans l’estomac du Golden Mount.

Pour toute consolation, il ne put que répéter avec quelques variantes d’ordre médical ce que, déjà, Summy Skim avait dit à Ben Raddle :

« Soyez philosophes ! La philosophie, c’est tout ce qu’il y a de plus hygiénique au monde. Or, l’hygiène, c’est la santé. Et la santé, c’est encore la plus merveilleuse des pépites ! »

Ben Raddle ne laissa pas partir le docteur sans le questionner au sujet d’Edith Edgerton. Il n’en put rien obtenir. Le docteur avait dit à Jane tout ce qu’il savait, et cela se réduisait d’ailleurs à peu de chose.

Un beau jour, Edith était partie brusquement, en se bornant à promettre qu’elle serait revenue avant l’hiver. Le docteur avait dû se contenter de cette assurance, et force fut à Ben Raddle de l’imiter en soupirant.

Le lendemain matin, le jour n’était pas levé, quand la voiture s’arrêta devant la porte de l’hôtel. Neluto s’était surpassé. Provisions, armes, bagages, rien ne manquait, sans compter que le véhicule, des plus confortables, était attelé de deux vigoureux chevaux. On partit aux premières lueurs de l’aube.

Mais, si l’argent semé à pleines mains avait pu improviser des moyens de transport, il était impuissant à diminuer le nombre des kilomètres. Il avait fallu trois jours, l’année précédente, pour arriver au claim 129 ; il n’en fallut guère moins pour franchir de nouveau la même distance, d’ailleurs légèrement accrue.

À Fort Cudahy, on avait dû, en effet, passer le Forty Miles Creek près de son confluent. D’après les renseignements donnés par les gens du pays, la rive droite était, depuis plus d’un mois, devenue absolument impraticable à proximité de la frontière. Conformément à ces avis autorisés, les quatre voyageurs prirent le parti de traverser la rivière et d’en remonter la rive gauche.

Tout le long de la route, et plus spécialement à Fort Cudahy, les gens du pays ne parlaient, d’ailleurs, que des claims situés sur le haut cours du Forty Miles. À les en croire, d’extraordinaires découvertes avaient été faites depuis peu, et l’on se trouvait en présence de gisements d’une richesse prodigieuse, comme aucun mineur n’en avait jamais vu.

C’est en vain que Ben Raddle bouillait d’impatience en entendant ces merveilleux récits : les chevaux, indifférents à son impatience, n’en faisaient pas un pas de plus, et ce fut seulement le 6 septembre, vers une heure de l’après-midi, qu’on arriva à proximité de la frontière.

Le pays était méconnaissable.

Pendant la plus grande partie du parcours, les voyageurs n’avaient remarqué aucun changement notable. Les sites qu’ils avaient contemplés, jusque-là, seulement de la rive droite, et qu’ils apercevaient maintenant de la rive gauche, ne paraissaient pas avoir subi d’autres modifications que celles résultant de cette différence d’orientation. Tout était à la même place qu’avant la catastrophe du 5 août.

Mais, en arrivant à la hauteur du claim 127 bis jadis exploité sur la rive droite par Jane Edgerton, et lorsque, ayant franchi la crête des hauteurs, dont la chaîne venue du Nord-Ouest s’infléchissait en face de ce claim et courait vers l’aval du rio de manière à en former, à partir de ce point, la rive gauche, la voiture commença à descendre la pente, il n’en fut plus ainsi. Alors qu’ils auraient dû trouver à leurs pieds le creek élargi aux dépens du claim 129, ils avaient devant eux un vaste espace de terre ferme, étendu de part et d’autre de la frontière sur une longueur totale d’environ un kilomètre, et sur lequel grouillait tout un peuple de travailleurs.

La nappe liquide ne commençait qu’au Sud de cet espace de terre ferme et paraissait être désormais tout entière contenue dans limites Nord et Sud de l’ancien claim 129, au-dessus duquel le creek dévié s’écoulait bruyamment. La colline qui séparait jadis la propriété des deux cousins de celle de Jane Edgerton ne pouvait plus faire obstacle au courant. Son extrême pointe avait disparu. À sa place, le creek suivait son cours, et, arrivé à la barrière rocheuse qui séparait autrefois en deux parties le claim 127 bis, tombait en cascade de l’étage supérieur à l’étage inférieur, pour aller, une centaine de mètres plus loin, retrouver son ancien lit, qu’il ne quittait plus jusqu’à sa rencontre avec le Yukon.

Les changements survenus paraissaient donc n’avoir intéressé qu’une zone très restreinte, s’étendant de part et d’autre de la frontière, zone dont la partie du Forty Miles Creek qui était auparavant en bordure du claim de l’oncle Josias occupait sensiblement le centre.

LA VOITURE CONTINUAIT À DESCENDRE LA ROUTE EN LACETS. (Page 465.)

La voiture continuait à descendre la route en lacets, et ses occupants considéraient avec surprise l’extraordinaire spectacle qui leur était offert. Était-ce donc le claim 129 ? Mais la surface en exploitation excédait de beaucoup les limites communément admises pour un claim. D’autre part, si c’était bien là le fameux 129, dont, mieux que quiconque, ils connaissaient les merveilleux rendements, à qui appartenait-il, et comment pouvait-il se faire que ses produits eussent été versés au crédit de Summy Skim et Raddle ? Par qui et pourquoi ces versements avaient-ils été opérés ? Qui avait recruté, qui dirigeait ce peuple de travailleurs ? Ces questions se pressaient tumultueusement dans leur esprit.

À mesure qu’ils approchaient du bas de la pente, les objets se précisaient. Ben Raddle discerna bientôt quatre rockers installés en deux groupes distants l’un de l’autre de trois cents mètres environ et alimentés par une pompe à vapeur fonctionnant en contre-bas. Occupés au service de ces rockers, piochant ou lavant au plat ou à l’écuelle, deux cent cinquante ouvriers environ s’activaient au travail sans même paraître remarquer l’arrivée des nouveaux venus.

L’un d’eux, cependant, quitta sa besogne, lorsque la voiture pénétra sur la surface en exploitation, et demanda poliment aux visiteurs ce qu’ils désiraient.

« Parler à votre maître, répondit Ben Raddle au nom de tous.

— Veuillez me suivre, messieurs, » dit l’ouvrier.

Summy Skim, Ben Raddle et Jane Edgerton mirent pied à terre et commencèrent, sous la conduite de leur guide, à remonter la pente de la nouvelle rive du Forty Miles Creek.

Au bout de cinq cents pas, celui-ci s’arrêta devant une maisonnette construite au pied du versant occidental des hauteurs que la voiture venait de franchir, et, du poing, il en heurta la porte.

Celle-ci s’ouvrit aussitôt. Sur le seuil parut une jeune femme qui fut saluée par des exclamations de surprise.

« Edith ! s’écria Jane, en la reconnaissant et en s’élançant dans ses bras.

Tout en rendant à sa cousine caresses pour caresses, le regard d’Edith Edgerton courut en dessous jusqu’à Ben Raddle qui s’avançait le premier.

— Mademoiselle Edith ! s’écriait aussi l’ingénieur au comble de l’étonnement.

— Monsieur Raddle ! fit Edith sur le même ton.

Et, pour tout observateur suffisamment clairvoyant, il eût été indubitable qu’une sorte de trouble avait passé dans le clair regard de la jeune fille et que son frais visage s’était coloré — oh ! si peu ! — comme du reflet d’une fugitive rougeur. Mais c’étaient là nuances impalpables qui devaient passer et passèrent inaperçues.

Quand on se fut abondamment manifesté le plaisir réciproque qu’on éprouvait à se retrouver, quand des shakehands eurent été échangés au milieu d’un bruit confus, car tout le monde parlait à la fois :

— Nous expliquerez-vous ?.. commença Ben Raddle.

— À l’instant, interrompit Edith. Mais prenez la peine d’entrer auparavant. Je crois que je trouverai assez de sièges pour vous recevoir décemment.

On pénétra dans la maisonnette garnie d’un mobilier dont la simplicité méritait largement l’épithète de spartiate. Un coffre servant d’armoire, un matelas d’herbes sèches, une table et des chaises, l’œil le plus perspicace n’aurait pu y découvrir autre chose. Mais ce rudiment de mobilier étincelait d’une si méticuleuse propreté qu’il en paraissait presque luxueux.

« Mon explication sera la plus simple du monde, dit Edith dès qu’on se fut assis. Le soir du 24 juillet dernier, Lorique apprit par le plus grand des hasards que le haut Forty Miles Creek venait d’être le théâtre d’un bouleversement plus grand encore que celui de l’année dernière. On disait notamment que la plupart des claims inondés à cette époque avaient reparu au jour. Comment la nouvelle s’était-elle transmise avec cette rapidité ? Comment avait-elle franchi en vingt-quatre heures une distance que l’on ne peut parcourir en moins de trois jours, en employant les plus rapides moyens de transport ? Je ne sais. Elle avait volé de bouche en bouche, s’étalant comme une tache d’huile sur la mer. Quelques heures après que Lorique en eut été informé, tout le monde à Dawson était aussi bien renseigné que lui-même.

— Que fit alors Lorique ? interrogea Ben Raddle.

— Il vint le soir même, répondit Edith, me mettre au courant de ces faits. Mon parti fut pris sur-le-champ. Puisque M. Raddle et M. Skim étaient absents, il convenait de les suppléer, et de faire ce qu’ils auraient fait s’ils avaient été là. Je le pouvais d’autant mieux, que, pendant l’été, il n’y a presque pas de malades à l’hôpital.

« Après nous être munis de fonds, grâce à la procuration que M. Raddle avait laissée à Lorique, nous partîmes donc tous les deux à la première heure le lendemain, en cachant à tous, par prudence, le but de notre voyage.

— Vous êtes ici depuis ce moment ?

— Oui, depuis le 27 juillet. Nous y avons trouvé les choses comme vous les voyez. Le bruit public avait dit la vérité, mais en la dénaturant quelque peu. Ainsi que vous pouvez le constater, les anciens claims ne sont nullement revenus au jour. Au contraire, inondés une première fois par l’exhaussement du lit du Forty Miles Creek, ils l’ont été plus fortement encore par une nouvelle surélévation du sol. Nous travaillons aujourd’hui dans le lit même du Forty Miles Creek, qui, définitivement dévié, coule uniquement désormais sur l’emplacement des anciens claims.

— Dans ce cas, fit observer Ben Raddle, je m’explique de moins en moins…

— Attendez, répliqua Edith. Vous comprendrez tout à l’heure. Quand nous sommes arrivés ici, personne ne nous avait encore devancés. Comme vous le savez, la concession d’un claim de rivière comporte le droit d’exploitation dans le cours d’eau en bordure. La partie de l’ancien lit du creek soulevée au jour appartenait donc en droit aux concessionnaires riverains. Ces prescriptions légales, qui sont connues de toute la région, avaient été cause de l’abstention générale. Nous fûmes moins scrupuleux, et notre premier soin fut de planter des piquets qui englobaient à la fois les parties dépendant des claims 127 bis et 129 et celles dépendant, à l’Est, du claim 127 et, à l’Ouest, de l’autre côté de la frontière, du claim 131. Cela fait, nous procédâmes à quelques recherches sur ce terrain vierge jusque-là de toute prospection.

— Je connais déjà le résultat de ces recherches, interrompit Ben Raddle. Il y a de quoi confondre l’imagination.

— Je vous fais grâce du détail, reprit Edith Edgerton, et passe tout de suite à la conclusion de l’examen rapide que nous fîmes à ce moment. Nous reconnûmes immédiatement que toute la surface, la veille encore recouverte par les eaux du Forty Miles Creek, était d’une richesse étonnante, bien qu’inégale. Si, depuis des siècles, l’or s’était partout déposé à dose massive, il s’en fallait que le dépôt eût été fait d’une manière uniforme. Il nous fut aisé de constater, et l’exploitation n’a fait que confirmer cette conclusion de la première heure, que la teneur, d’ailleurs toujours très remarquable, des sables aurifères allait néanmoins en s’amoindrissant du centre aux extrémités de la surface délimitée par nos piquets. Au centre même, c’est-à-dire exactement en face de l’ancien claim 129, nous fûmes littéralement éblouis par nos premiers essais. Que s’est-il passé en cet endroit ? Je ne suis pas assez savante pour le dire. Peut-être une dépression du sol a-t-elle causé dans le cours du Fort Miles des tourbillons favorables au dépôt séculaire de l’or en suspension ? Je ne sais. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’en ce point nous nous trouvâmes en présence d’un amas de poudre d’or presque pure, amas qui affecte la forme d’une ellipse de trente-cinq yards sur vingt et un environ, et dont la profondeur, que je crois être relativement considérable, demeure tout à fait inconnue.

Les auditeurs d’Edith Edgerton écoutaient comme dans un rêve ce féerique récit qui tenait plus du roman que de la réalité. Ils n’auraient pu dire ce qui les étonnait le plus, de ce caprice de la nature ou de la clairvoyance et de l’énergie de celle qui en avait si bien tiré parti. Ils n’étaient pas au bout de leurs étonnements.

« En présence d’une telle découverte, reprit Edith, je ne perdis pas une heure pour consolider le droit d’exploitation. Un claim fut enregistré au nom de M. Raddle, un autre au nom de M. Skim, d’autres au nom de ma cousine, de Lorique et au mien. Que, pour obtenir ces concessions, la plupart aux noms d’absents, je n’aie pas été amenée à commettre quelques… incorrections, je n’oserais pas le soutenir. Mais, en ces sortes de choses, l’essentiel est de réussir.

— À coup sûr ! approuva Ben Raddle.

— Il est inutile d’ajouter que pas un instant je n’ai perdu de vue la situation réelle. C’est avec les capitaux de M. Summy Skim et de M. Ben Raddle que ces claims ont pu être mis en exploitation. C’est donc à eux qu’ils appartiennent. Je ne me suis jamais considérée que comme leur mandataire, et j’ai agi en conséquence. Aujourd’hui, tout est en règle. J’ai reçu, pour le claim situé en territoire américain, le dernier document dûment paraphé.

Edith, tout en parlant, s’était dirigée vers le coffre qui occupait un coin de la pièce. Elle en retira une liasse de papiers.

« Voici les titres de propriété, et voici les contre-lettres de Lorique et de moi-même garantissant les véritables propriétaires contre toute réclamation de notre part. Il ne manque plus que celle de Jane, mais je crois pouvoir garantir qu’elle ne la refusera pas.

Pour toute réponse, Jane embrassa sa cousine.

Quant à Ben Raddle, il était tout simplement écrasé d’admiration par une telle virtuosité. « Prodigieux ! prodigieux ! » répétait-il entre ses dents.

Edith se leva.

« Si maintenant, dit-elle, vous voulez faire le tour du propriétaire, je vais vous servir de guide, et par la même occasion M. Raddle pourra dire bonjour à Lorique.

On sortit de la maisonnette et l’on parcourut en tous sens l’exploitation. Il y régnait une activité générale à laquelle l’ingénieur fut encore plus sensible qu’aux prouesses diplomatiques dont il venait d’entendre le récit.

IL Y RÉGNAIT UNE ACTIVITÉ GÉNÉRALE. (Page 470.)

Tout marchait avec une régularité de chronomètre.

À chaque extrémité de la bande de terrains aurifères, les uns en territoire canadien, les autres au delà de la frontière alaskienne, deux rockers fonctionnaient, alimentés par une petite pompe à vapeur placée près de la nouvelle rive du creek, presque en face de la partie centrale sur laquelle, travaillant, ceux-ci, au plat ou à l’écuelle, s’agitaient le plus grand nombre des ouvriers.

— Cette pompe ne m’a rien coûté, expliqua Edith. Je l’ai trouvée après le retrait des eaux, dans l’ancien lit de la rivière. Il est à croire qu’elle provient d’un claim situé en amont et abandonné lors de l’inondation de l’année dernière. Par un miracle extraordinaire, elle n’avait absolument rien de cassé. Il nous a suffi de la nettoyer, de l’installer et de nous procurer du charbon, ce qui, entre parenthèses, n’a pas été très facile.

Ben Raddle fut incapable de se contenir plus longtemps.

— Mais enfin, s’écria-t-il, me direz-vous qui a dirigé tout cela, qui a organisé le travail, procédé à ces installations ?

— C’est moi, monsieur Raddle, avec l’aide de Lorique, répondit Edith d’un ton aussi éloigné de l’infatuation que d’une modestie déplacée.

— Vous ! s’exclama l’ingénieur, qui, à partir de ce moment, parut plongé dans ses pensées.

Edith continuait ses explications. Elle entraîna ses compagnons jusqu’à la dernière concession située en territoire alaskien et enregistrée au nom de Lorique. Sur le claim dont il était officiellement propriétaire, on rencontra précisément le contre-maître, qui parut très ému de se retrouver en présence de Ben Raddle. Mais celui-ci, décidément très absorbé, répondit d’un air un peu étranger aux démonstrations d’amitié de ce fidèle serviteur.

Les promeneurs, en compagnie du contre-maître, revinrent vers le centre de l’exploitation.

— C’est ici la partie la plus riche, expliqua Edith.

— Où nous trouvons couramment des plats de mille dollars ! ajouta le contre-maître avec orgueil.

Après avoir assisté à quelques lavages qui donnèrent effectivement le résultat annoncé, on se remit en marche pour retourner à la maisonnette.

Au moment d’en franchir la porte, Ben Raddle, frappé d’un pensée subite, arrêta Edith du geste.

— Ne m’avez-vous pas dit, tout à l’heure, demanda-t-il, que vous avez quitté Dawson le 25 juillet ?

— En effet, répondit Edith.

— À quelle date s’était donc produit le soulèvement du Forty Miles Creek ?

— Le 23 juillet.

— J’en étais sûr ! s’écria Ben Raddle. C’est à notre volcan que nous devons cette fortune !

— Quel volcan ? dit Edith d’un ton interrogatif.

Ben Raddle lui raconta alors les aventures de l’expédition partie à la recherche du Golden Mount. Quand il eut achevé son récit, personne ne mit en doute que l’éruption si audacieusement provoquée, n’eût été la cause première du bouleversement dont cette partie du Klondike avait été le théâtre. Pour tous, il devint évident que l’ébranlement plutonique s’était transmis de proche en proche, en déterminant successivement une série de soulèvements et de dépressions symétriques.

Pendant des centaines de kilomètres la longue crevasse indiquait nettement la direction suivie par cette force, qui était venue mourir là. En ce point, déjà désagrégé par une convulsion antérieure, elle avait fini de s’épuiser en soulevant de deux mètres à peine, élévation compensée par un abaissement correspondant des anciens claims de la rive droite, une bande de terrain d’environ cinquante mètres de largeur sur un kilomètre de longueur.

Jane Edgerton fut particulièrement enthousiasmée par ces conclusions conformes à sa manière d’envisager la vie. Non, l’action n’est jamais inutile. Ce voyage en était un nouvel exemple. Alors qu’ils pensaient avoir lutté en vain, l’énergie déployée avait, à des centaines de kilomètres, des répercussions inattendues, et leur ménageait un retour triomphal.

Edith calma avec un sourire l’enthousiasme de sa cousine, et fit observer qu’il restait encore à examiner la comptabilité de l’exploitation.

Lorsque tout le monde fut entré dans la maisonnette, elle étala ses livres, en effet, et les commenta de manière à porter au comble l’admiration de Ben Raddle. Pour l’établissement de ses prix de revient et de ses frais, pour la surveillance des entrées et des sorties d’or, pour se garantir contre le vol dans une industrie où cet accident est tout particulièrement à craindre, elle avait inventé, à force de bon sens et de méthode, des procédés très simples mais d’une précision rigoureuse qui ne laissait place ni à l’erreur ni à la fraude.

« C’est de ce matin que j’ai terminé mon travail, dit-elle en forme de conclusion. Je comptais, si vous n’étiez pas arrivés, repartir pour Dawson, en emportant un double des livres. Lorique, qui restera ici, continuera à diriger jusqu’à l’hiver l’exploitation, que l’on peut, comme vous le voyez, surveiller parfaitement de loin. »

Sur ces mots, Ben Raddle quitta la maisonnette. Il étouffait. Cette petite fille lui donnait une leçon. Elle ne lui avait rien laissé à faire. Tout était au point, mieux qu’il n’aurait pu l’y mettre lui-même.

Summy Skim inquiet suivi son cousin au dehors. Pourquoi donc Ben Raddle était-il sorti si brusquement ? Serait-il souffrant par hasard ?

Non, Ben Raddle n’était pas souffrant. Les yeux perdus à l’horizon, il respirait l’air à pleins poumons comme quelqu’un qui se remettrait de quelque violente secousse.

« Eh bien ! Ben, dit Summy en l’abordant, te voici arrivé à tes fins, et tu es content, je pense. Tu vas en avoir à remuer, des millions ! D’autant plus que, cela va sans dire, je t’abandonne les miens, dont je me soucie comme de ça !..

Et Summy fit claquer son ongle entre ses dents solides.

Ben Raddle prit le bras de son cousin.

— Que penses-tu de Mlle Edith, Summy ? lui demanda-t-il confidentiellement.

— Mais, qu’elle est charmante, tout à fait charmante, répondit Summy avec chaleur.

— N’est-ce pas ?.. Mais ce n’est pas assez dire. C’est un prodige, cette jeune fille, Summy, un vrai prodige ! » dit Ben Raddle d’un air rêveur.


XVII

UN RÈGLEMENT DE COMPTES.


Après un court séjour au nouveau claim 129, les deux cousins et les deux cousines avaient regagné Dawson City, en laissant Lorique à la tête de l’exploitation. Tout était convenu avec lui. Il dirigerait le claim, jusqu’à son épuisement que rien ne faisait prévoir, et il enverrait les comptes chaque semaine à Montréal où Summy Skim et Ben Raddle allaient se hâter de revenir.

Le contre-maître, cela va de soi, serait intéressé dans les bénéfices réalisés. À cet égard, il s’en était remis à ses maîtres dont il connaissait la droiture et l’équité. Le jour encore lointain où les gisements du Forty Miles Creek seraient épuisés, Lorique serait donc riche lui aussi, et capable, soit d’entreprendre une exploitation pour son compte, soit d’aller chercher un repos bien gagné sous un ciel plus clément.

Assurément, les quatre voyageurs avaient été quelque peu tassés dans la voiture qui les emmenait, mais personne n’avait songé à s’en plaindre. Les nerfs encore secoués par cette série d’émotions heureuses, tous s’étaient montrés fort gais. Edith, elle-même, s’était départie de son calme un peu froid.

Les deux cousins s’étant en cours de route enquis des projets des jeunes filles, chacune d’elles avait énoncé les siens. Ils étaient bien simples. Puisque le sort n’avait pas favorisé les efforts de Jane, rien ne serait changé dans leur situation. Celle-ci continuerait à prospecter, tandis que sa cousine retournerait à ses malades.

Ben Raddle et Summy, sans s’indigner autrement, s’étaient bornés à demander aux jeunes filles si elles les prenaient pour des monstres d’ingratitude, et la conversation en était restée là.

Ce soir-là, il s’agissait de trancher la question. Sur la convocation de Ben Raddle, tous quatre étaient réunis dans un salon dont celui-ci s’était assuré l’exclusive possession.

L’ingénieur entra tout de suite dans le vif de la question.

« L’ordre du jour est de régler nos comptes, dit-il en ouvrant la séance.

Summy bâilla.

— Ça va être bien ennuyeux !.. fit-il remarquer. D’ailleurs, je te l’ai déjà dit, insatiable Ben, pour moi, pose zéro et retiens tout !

— Si nous commençons par des plaisanteries de ce genre, répondit Ben Raddle sévèrement, nous n’en finirons pas. Soyons sérieux, Summy, je t’en prie.

— Soyons donc sérieux ! acquiesça Summy en soupirant. Mais que de temps perdu qu’on pourrait mieux employer !

Ben Raddle reprit :

— Le premier point dont il convient de tenir compte, c’est que l’exploitation du Forty Miles Creek est la conséquence, indirecte il est vrai, mais enfin la conséquence de la découverte du Golden Mount.

— D’accord ! approuvèrent ses trois interlocuteurs.

— Par conséquent, les engagements pris en raison de ce voyage conservent toute leur valeur, et au premier rang celui qui concerne la mère de Jacques Ledun. Avez-vous une idée de ce qu’il serait juste selon vous de lui allouer ?

— Une participation du quart ?.. proposa Jane Edgerton.

— Ou même des quatre quarts, renchérit Summy. En ce qui me regarde, je n’y vois aucun inconvénient.

Ben Raddle haussa les épaules.

— Il me semble, suggéra Edith de sa voix calme, qu’une rente serait préférable.

— Mademoiselle Edith a raison, comme toujours, dit l’ingénieur. Nous adopterons donc le principe d’une rente, dont nous fixerons le quantum ultérieurement, mais qui sera en tout cas largement calculée, cela va sans dire.

L’approbation fut unanime.

« Il faudra en outre, reprit Ben Raddle, désintéresser généreusement Lorique, le Scout et les hommes qui ont fait avec nous l’expédition du Golden Mount.

— C’est évident, dirent ensemble les deux cousines.

— Ce qui restera ensuite devra être, suivant nos conventions avec miss Jane, divisé en deux parties égales. Une pour elle, l’autre pour moi. Je ne pense pas que miss Jane refuse de partager à son tour avec sa cousine à qui nous devons le claim 129, tandis que, de mon côté, je partagerai avec Summy, en dépit de ses airs dégoûtés.

— Votre calcul n’est pas juste, objecta Jane. Puisque vous voulez, sans y être forcé, partager avec nous, il faut du moins appliquer toutes les conventions. Vous oubliez qu’un contrat antérieur vous donne droit à dix pour cent sur mes bénéfices au Klondike.

— C’est exact, reconnut Ben Raddle, d’un air sérieux.

Il prit un crayon et du papier.

« Chiffrons maintenant, annonça-t-il. Nous disons donc que j’ai droit à un dixième de votre moitié, soit à un vingtième de l’ensemble, ce qui fait au total onze vingtièmes pour moi et neuf vingtièmes pour vous.

— Si je compte bien, intervint Summy de l’air le plus sérieux du monde, il résulte des calculs que la part de Mlle Edith sera les sept cinquièmes des trois quarts des trente-huit quatre-vingt-neuvièmes… Quant à la mienne, on la trouvera en divisant la hauteur du Golden Mount par le rayon du cercle polaire et en multipliant le quotient par l’âge du Scout. On obtiendra ainsi une équation exponentielle, dont on extraira la racine, et qui, soumise à l’analyse algébrique et au calcul intégral ou différentiel, au choix…

— Ces plaisanteries sont de mauvais goût, prononça Ben Raddle sèchement, tandis que les deux cousines riaient aux éclats.

— Quel fatras ! soupira Summy Skim, qui alla s’asseoir dans le coin le plus éloigné en manifestant une suprême indifférence.

Ben Raddle le suivit d’un regard courroucé, haussa de nouveau les épaules, et reprit :

— Or, comme notre crédit à la Transportation and Trading Company s’élève à…

Il fut interrompu par Jane Edgerton.

— Après tout, monsieur Raddle, dit-elle de l’air le plus naturel du monde, à quoi bon tous ces comptes ?

— Cependant…

— Oui, à quoi bon ?.. Puisqu’on va évidemment se marier.

Se cramponnant aux bras du fauteuil sur lequel il était mollement étendu, Summy Skim se releva d’un seul coup en poussant un véritable rugissement.

— Avec qui ? s’écria-t-il, la voix étranglée.

Ramassé sur lui-même, le visage convulsé, les poings crispés, il ressemblait à une bête fauve prête à bondir.

Incapables de résister au comique intense de ce spectacle, ses amis partirent à l’unisson d’un homérique éclat de rire.

Il ne riait pas, Summy. Il venait de découvrir son propre cœur, et il en était littéralement bouleversé. Il aimait, lui, le célibataire endurci, si heureux de son célibat, il aimait à l’adoration, depuis longtemps, depuis toujours, depuis que pour la première fois, sur le pont du Foot Ball, lui était apparue cette petite fille qui riait là-bas à gorge déployée. C’est par elle et pour elle qu’il avait si allégrement supporté un absurde exil dans ces contrées baroques. Puisqu’il ne pouvait pas la décider à quitter le Klondike, c’est pour y rester avec elle qu’il s’était condamné à y vivre. Et la voilà maintenant qui parlait tranquillement de se marier ! Avec Ben Raddle sans doute, plus jeune et plus séduisant que son malheureux cousin. Certes, s’il en était ainsi, Summy Skim saurait s’effacer… mais quelle douleur serait la sienne !

« Avec qui ? répéta-t-il d’une voix si pleine de larmes que le rire de Jane en fut arrêté.

— Mais avec vous, monsieur Skim, dit-elle. Cela va de soi. À quoi bon ?..

Elle n’eut pas le temps d’achever.

Summy s’était précipité. Il l’avait enlevée comme une plume dans ses grands bras, et maintenant, il l’emportait dans une sarabande effrénée, en l’embrassant de tout son cœur. Jane avait beau se débattre et se défendre, Summy, éperdu, ne sentait plus les coups. C’est seulement lorsque, hors d’haleine, il dut s’écrouler dans un fauteuil en soufflant comme un phoque, qu’il se résigna à lâcher son léger fardeau.

« Grand fou ! fit Jane ni fâchée, ni rieuse, en rajustant sa coiffure dont l’harmonie était gravement compromise.

Sans paraître s’occuper de Ben Raddle qui regardait Edith en silence, ni de sa cousine dont les yeux restaient obstinément baissés, Jane reprit sa phrase interrompue par le délire de Summy :

« À quoi bon demander ce qu’on sait d’avance ? Il est aussi clair que je me marie avec vous, monsieur Skim, que M. Raddle épouse ma cousine.

Les paupières d’Edith battirent légèrement.

— Confirmez-vous, miss Edith, ce que vient de dire votre cousine ? demanda Ben Raddle d’une voix un peu tremblante.

Pour toute réponse, la jeune fille montra son clair regard et d’un geste loyal tendit la main.

L’enthousiasme de Summy Skim ne connut plus de bornes. Agité, trépidant, exhilarant, bousculant, renversant les meubles sur son passage, il se mit à parcourir la pièce en tous sens.

— Qu’est-ce que nous faisons là ? disait-il. Puisque nous sommes d’accord, pourquoi perdre un temps précieux ? Agissons, que diable ! Agissons ! »

On eut beaucoup de peine à lui faire comprendre qu’un mariage, et, a fortiori, deux mariages, ne pouvaient s’improviser au milieu de la nuit, et on ne parvint à le calmer qu’en s’engageant à réduire au minimum les indispensables délais.

On se hâta, en effet, et, quelques jours plus tard, le double mariage était célébré au temple de Dawson. Ce fut une belle cérémonie. Les aventures des deux couples rendaient ceux-ci légendaires. Toute la population, un peu raréfiée à vrai dire en cette saison par l’exploitation des gisements aurifères, faisait la haie sur le passage du cortège. La beauté impérieuse de Jane, la grâce fière d’Edith, l’air énergique de Ben Raddle et la superbe prestance de Summy Skim furent admirés par un nombreux public.

Ils étaient là, tous les compagnons de misère et de victoire, Lorique, le Scout et le personnel entier de l’expédition du Golden Mount. Edith donnait le bras au docteur Pilcox, plus joyeux et plus rond que jamais, et Jane était conduite à l’autel par le gigantesque Patrick aussi rutilant que le soleil dans la gloire de ses habits neufs. Jane avait voulu qu’il en fût ainsi, et l’Irlandais ne se montrait pas peu fier de l’honneur que lui faisait sa jeune maîtresse, qu’il s’entêtait ingénument à appeler « monsieur Jean », en dépit de sa robe blanche et de son bouquet de fleurs d’oranger…

— Donne-moi le bras, Patrick.

— Oui, monsieur Jean.

— Fais donc attention, Patrick. Tu marches sur la traîne de ma robe.

— Oui, monsieur Jean. »

Il n’en démordait pas. Jane riait de tout son cœur.

Les nouveaux époux quittèrent Dawson le soir même du mariage, sur l’un des steamers descendant le Yukon. Lorique et le Scout les saluèrent de la rive. Le premier, dès le lendemain, se mettrait en route pour reprendre la direction de ses claims. Quant au Scout, il allait retourner à Skagway par la région des lacs en emmenant son personnel ; mais, s’il continuait ensuite le dur métier de guide, ce ne serait plus qu’en amateur volontaire. Le Scout, devenu riche, était bien forcé de convenir que la prospection peut quelquefois avoir du bon.

Par contre, deux des personnages qui ont figuré dans ce récit descendaient eux aussi le Yukon et se dirigeaient sur Montréal en compagnie des jeunes mariés. Neluto, en effet, avait au dernier moment réussi à prendre une décision : celle de ne pas quitter un aussi déterminé chasseur que Summy Skim. Quant à Patrick, la mort seule aurait pu le séparer de « monsieur Jean ».

Peu à peu, les vivats qui saluaient le départ s’apaisèrent dans le lointain, les lumières de Dawson décrurent, s’éteignirent, et ce fut la nuit tout autour du grand steamer soufflant sans se lasser son halètement robuste. Il faisait beau. Du ciel rempli d’étoiles tombait une douce température, bien rare à cette époque de l’année.

Les lumières de Dawson décrurent… (Page 482.)

À l’arrière du bateau, Summy Skim avait groupé quatre fauteuils et l’on goûtait paisiblement le charme de l’heure.

Mais bientôt Ben Raddle rompit l’heureux silence. Il n’était pas en son pouvoir d’arrêter le fonctionnement de son cerveau et, déjà, il échafaudait des projets. Appuyé sur une fortune colossale, il pouvait tout entreprendre, désormais. Aussi se laissait-il aller à des rêves qu’il exprimait tout haut. Agir, créer, produire… Transformer le tas d’or en de vastes entreprises, qui se changeraient en or à leur tour, lequel se muerait en entreprises plus vastes et plus nombreuses… Et ainsi de suite… toujours !

Jane écoutait d’une oreille avide et donnait la réplique au frénétique rêveur. Peu à peu, leurs sièges se rapprochèrent l’un de l’autre, puis, las de l’immobilité, ils se levèrent d’un même mouvement et allèrent s’accouder côte à côte au garde-fou, l’un oubliant sa femme, l’autre son mari.

Summy soupira.

« Les voilà partis, tous les deux ! dit-il à Edith restée près de lui.

— Il faut, répondit la petite épouse raisonnable, prendre les gens et les aimer comme ils sont.

— Vous avez raison, Edith, reconnut Summy d’un ton peu convaincu.

Mais il avait décidément un vrai chagrin. Un soupir plus gros que le précédent gonfla de nouveau sa poitrine.

« Oui, dit-il encore, les voilà partis. Jusqu’où iront-ils ainsi ?

Edith souleva, puis laissa retomber sa main, acceptant du geste l’avenir quel qu’il fût.

« Je connais mon Ben, reprit Summy. Il ne sera pas à Montréal depuis huit jours qu’il aura la nostalgie des aventures. Il voudra repartir, et je crains bien qu’il n’entraîne votre cousine, déjà si peu disposée à voir la vie d’une manière raisonnable.

— S’ils partent, répondit Edith, ils finiront toujours par revenir. Nous les attendrons au logis.

— Ce n’est pas gai, ça, Edith.

— Mais c’est utile, Summy. Pendant qu’ils courront le monde, nous, nous garderons leur maison.

Summy eut un dernier soupir.

— Et nous élèverons leurs enfants, » dit-il, sans bien se rendre compte de ce que sa réponse contenait à la fois de profondeur comique et de sublime abnégation.


XVIII

DANS LES DÉLICES DE GREEN VALLEY.


MONTRÉAL. — VUE GÉNÉRALE.
(Cliché Notman, Montréal.)

C’est l’été. Pas un nuage dans l’azur du ciel. Le soleil de midi tombe librement sur la campagne ardente.

Guêtré de cuir, Summy Skim, revenu de la chasse avec Neluto, fume paisiblement sa pipe à l’ombre des grands arbres, devant la maison de Green Valley. À quelques mètres de lui, presque à ses pieds, trois petits enfants — trois ans, cinq ans, six ans — jouent sous la surveillance d’une bonne à l’aspect rassurant. Elle n’a pas moins de six pieds, cette bonne, et sa barbe grisonnante ferait honte à un sapeur. Elle répond, d’ailleurs, au nom de Patrick Richardson, peu à peu transformé en nourrice sèche par la confiance de monsieur Jean.

Si Patrick a vieilli, sa force est restée prodigieuse ; mais, cette force, qu’il n’emploie plus à boxer les ours, est maintenant la propriété exclusive des fils de Jane et de Summy. On ne rencontre plus le géant sans les trois bambins, un juché sur l’épaule, un autre assis sur la paume de la main comme sur un fauteuil dont le pouce serait le dossier, le dernier parfois niché dans une poche, car Patrick a cousu lui-même à sa veste des poches spéciales à cet usage. Ils peuvent l’escalader comme une montagne, le piétiner, lui tirer la barbe et les cheveux ou lui enfoncer les doigts dans les yeux. Patrick se laisse faire avec un air béat. C’est un fameux joujou, que Patrick Richardson, pour les petits enfants.

Les douze coups de midi vont sonner quand une jeune femme arrive au trot allongé d’un bon cheval. Summy se lève et court aider l’écuyère qu’il serre dans ses grands bras, comme jadis dans le salon de Northern Hotel. Un peu plus, Summy danserait comme il le fit alors. Mais Summy Skim ne danse plus depuis qu’il a commencé, disons-le tout bas, à bedonner légèrement. Quant à Jane Edgerton, elle n’a pas changé en devenant Jane Skim. Elle est toujours aussi petite, aussi frêle, aussi jolie.

Le bonheur plane sur la maison paisible. (Page 487.)

« À table ! s’écrie Summy d’une voix joyeuse.

Aussitôt les trois enfants montent à l’assaut de Patrick. L’aîné s’installe sur l’épaule, le cadet dans le creux de la main, le plus petit au fond de la poche.

— Ils ont été sages, Patrick ? demande Jane.

— Très sages, monsieur Jean, affirme l’Irlandais.

Au moment où l’on va pénétrer dans la maison, une autre jeune femme apparaît sur le seuil. Celle-ci est blonde. Comment, en effet, Edith Raddle ne serait-elle pas blonde comme l’était Edith Edgerton ? Edith tient encore à la main son outil de travail, la plume agile dont elle sait faire si bon usage.

— Ben n’est pas arrivé ? interroge Jane.

— Non, répond Edith. Il ne sera pas ici avant trois heures. »

On entre. On se met à table. Tout, dans la demeure, comme au dehors, a gardé la simplicité d’autrefois. Une aile, simplement, a été ajoutée à la vieille bâtisse pour loger les nouveaux habitants.

On cause tout en déjeunant. Les paroles sont calmes et bienveillantes. Cette journée n’a rien de particulier. C’est la longue chaîne des jours heureux et pareils qui continue à dérouler ses maillons.

Le bonheur plane sur la maison paisible.

Des années ont coulé, depuis les aventures du Golden Mount et le retour à Montréal, sans atténuer le double amour né sous le ciel glacé du Klondike. Jane, et Summy, Edith et Ben ne font qu’un seul être, et chacun d’eux sent quatre cœurs battre dans sa poitrine.

Les craintes de Summy ne se sont pas réalisées. Aidé en cela par Edith, il a été assez diplomate pour canaliser le besoin d’action de sa femme. C’est chose faite aujourd’hui, et il a repris confiance dans la solidité d’un lien que la naissance des enfants est d’ailleurs venue consolider.

Puisque la question d’argent ne comptait plus pour lui, il en a profité pour agrandir ses terres. Maintenant c’est de tout un pays qu’il est le roi incontesté. Jane y a trouvé l’aliment nécessaire à son activité. Elle s’est passionnée pour l’exploitation agricole de ces vastes espaces, et ses hangars sont remplis de machines perfectionnées que son cerveau ingénieux améliore sans cesse.

Edith est l’administrateur de la communauté. C’est elle qui tient les comptes. Elle examine, juge et décide en dernier ressort, tous s’inclinant devant son infaillible bon sens. Lorsque Jane se laisse emporter par son imagination, et menace de s’engager sur une voie hasardeuse, sa cousine est là pour crier « casse cou ! » et pour remettre les choses en équilibre.

Il n’y a que Summy qui soit capable de troubler sa gestion. Ce détestable propriétaire, sous prétexte qu’il est trop riche, s’obstine à rendre en cachette la majeure partie des loyers que lui versent ses fermiers. Edith gronde pour la forme, car, après tout, c’est vrai qu’on est trop riche.

Summy a beau donner, en effet, il ne peut arriver à dépenser l’argent aussi vite que Ben Raddle le gagne.

Avant d’être définitivement épuisés, les claims du Forty Miles ont produit vingt fois leur première récolte, et, cet or, Ben Raddle n’en a pas thésaurisé une parcelle. Il l’a répandu dans tous les coins du monde, d’où il s'obstine sans cesse à revenir décuplé, pour repartir sans cesse en de nouveaux voyages.

L’ingénieur, appuyé sur une si formidable puissance, a réalisé son rêve. Il a fait de tout, il s’est intéressé à tout, donnant, pour son plaisir, sa vie entière à un travail acharné. Le jour est proche où il fera partie de la tribu des milliardaires, ce qui lui sera un motif de travailler davantage. Tout lui réussit. Il a spéculé avec le même bonheur sur les cotons, les laines, les sucres et les cuirs, et l’argent gagné est allé travailler lui aussi dans les entreprises les plus disparates. Aujourd’hui, il possède des mines de cuivre et de charbon, des lignes de chemin de fer dans l’Amérique du Sud et dans les Balkans, des puits de pétrole au Texas et en Roumanie, des stations centrales électriques et beaucoup d’autres choses encore. Hier, il vient de fonder le trust de l’étain. Il fondera demain celui du nickel.

Au milieu de ces multiples affaires, Ben Raddle ne s’y reconnaîtrait pas, si Edith n’était pas là pour administrer son œuvre. Jour par jour, heure par heure, il est tenu au courant de sa situation. Il n’a à s’occuper de rien, et, sans souci, il peut créer.

Ben Raddle est un homme heureux.

Mais cet homme heureux n’est jamais là, et c’est le seul point noir dans la vie de Summy. Toujours par monts et par vaux, il passe et disparait comme l’éclair. Au passage, il embrasse affectueusement sa femme qui l’accueille en souriant et le laisse repartir sans une observation. Edith, avec son calme accoutumé, attend son heure qu’à des signes certains elle sait être désormais prochaine.

Summy Skinn est moins patient, et il ne se gêne pas pour accabler Ben Raddle des plus vifs reproches. Celui-ci le laisse dire d’abord, puis il se fâche, ce qui a pour effet de couper court à la morale.

Summy, quand son cousin est reparti pour une nouvelle tournée, est le premier, d’ailleurs, à l’excuser.

« Il ne faut pas en vouloir à mon pauvre Ben, a-t-il coutume de dire à Edith, s’il est toujours prêt à faire éruption. Après tout, quand on a eu un volcan dans sa vie, il vous en reste toujours quelque chose. »

FIN.

TABLE




PREMIÈRE PARTIE.
Chapitres. 
Pages.
III. 
En route 
 31
VII. 
 98
VIII. 
 118
IX. 
 142
XIII. 
 199
XIV. 
 212


DEUXIÈME PARTIE.


II. 
 261
IV. 
 294
XII. 
 406
XVI. 
 461

  1. Le récit de ce drame fait le sujet du roman intitulé Famille-Sans-Nom dans les Voyages extraordinaires.
  2. Dominion est le nom officiel du Canada.
  3. 106,876 fr. 35.
  4. 17,137,677 fr 25.
  5. 17,244,553 fr. 60.
  6. 518,000 fr.